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LE PUY. — IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE MARCHESSOU FILS.
LES
SCIENCES ET LES ARTS
OCCULTES
AU XVI e SIÈCLE
CORNEILLE AGRIPPA
SA VIE ET SES ŒUVRES
PAU
M. AUG. PROST
TOME DEUXIÈME
PARIS
CHAMPION, LIBRAIRE
15, QUAI MALAQUAIS, 15
pV*
1882
BF
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CHAPITRE V
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG
i^^o-izï-a^
Séjour à Cologne; visite de Brennonius; le traité de Marcus
Damascenus. — Agrippa se rend de Cologne en Suisse;
son passage à Metz; mort de sa première femme. — Séjour
à Genève. — Relations avec l'offieial de l'évêché, Eustache
Chapuys, à Genève-, avec le célestin Claude Dieudonné, à
Annecy. — Second mariage d' Agrippa. — Agrippa médecin,
à Fribourg; correspondances diverses. — Départ de Fri-
bourg pour Lyon. — Prétentions d' Agrippa à la chevalerie ;
au doctorat ; à la noblesse de naissance.
Agrippa venait de passer à Metz environ deux
années, depuis le milieu de lévrier 1518 jusqu'à
la même époque à peu près de l'an 1520. Vers la fin
de janvier de cette dernière année, il avait réussi
à briser la chaîne qui l'y retenait. Il n'avait obtenu
néanmoins qu'après beaucoup d'instances, et non
sans difficulté ce semble, le congé régulier grâce
auquel il se trouvait dégagé des obligations qu'il y
t. ri !
2 CHAPITRE CINQUIEME
avait contractées. Libre enfin, il part. Quelques
jours après, il est à Cologne. Le 12 des calendes de
mars, 19 février, il écrit do cette ville à un ami de
Metz, et date sa lettre de l'heureuse Cologne, ex
felici Colonia; c'est-à-dire sans cloute de Cologne
où il est lui-même heureux de se retrouver. Cette
satisfaction ne devait pas durer longtemps; car
Agrippa était incapable de se fixer nulle part. Une
année était a peine écoulée, qu'il abandonnait aussi
l'heureuse ville de Cologne, déjà rassasié du bon-
heur d'y vivre ï .
Pendant les quelques mois passés à Cologne par
Agrippa, il y avait reçu la visite de son ami Brcn-
nonius, visite dès longtemps annoncée et dont
Agrippa avait emporté de Metz même la promesse.
Il la lui rappelait dans son premier billet écrit le
19 lévrier, à son arrivée clans sa ville natale.
— Je t'attends, lui disait-il, pour la Pentecôte,
ainsi que tu me l'as promis (Ep. II, 43).
L'été tout entier et l'automne en grande partie
se passent cependant, sans que la promesse ait été
réalisée. Brennonius paraît n'être venu à Cologne
que vers la fin de septembre 1520 2 . Il devait ap-
1. Agrippa dut, en réalité, passer alors à Cologne environ
quatorze mois, depuis le commencement de février 1520 à peu
près, jusque ver3 le mois d'avril 1521. Il y était encore le
21 mars de cette dernière année : « Quinta feria ante domi-
ne nicam palmarum », date d'une lettre qu'il écrit pour annoncer
qu'il va en partir (Ep. III, 6\
'.!. Nous ne connaissons pas la date exacte de l'arrivée de
AGniPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FR1BOURG 3
porter alors à son ami le complément d'un ouvrage
dont il lui avait déjà fait parvenir le commencement,
et dont il est souvent question dans leur corres-
pondance. Cet ouvrage, dont nous avons dit quel-
ques mots au chapitre précédent, est un traité en
trois livres de Marcus Damascenus, sur la nature
de l'âme. Brennonius en avait retrouvé le manus-
crit, de la main même de l'auteur suivant lui, ou-
blié, poudreux et tout meurtri dans un coin ; et il en
avait commencé, à l'intention de son cher Agrippa, la
transcription '.
— C'est un second ouvrage de notre Marcus
Damascenus, nostri Marci Damasceni opus secundum,
lui disait-il alors.
Brennonius semble indiquer en parlant ainsi
Brennonius à Cologne. Le 1 er septembre 1520, Agrippa lui
écrit qu'il l'y attend pour la Saint-Michel, 29 de ce mois
(Ep. II, CI); le 27 il écrit lui-même qu'il est près de partir pour
s'y rendre (Ep. II, 59). Il en est reparti, pour retourner à Metz,
le jour de Sainte-Catherine, 25 novembre 1520 (Ep. III, G).
1. « Nostri Marci Damasceni opus secundum, de variis admi-
« randisque animœ humanœ naturis intitulatum. quod in nos-
« trorum civium penetralibus, vetuslate mucidum, neglectum,
« disruptum, pedibusque calcalum, autoris manu propria scrip-
« tum forte reperi, ad te mittere decreveram ; sed negotiis
« variis distractus, illum transcribere non potui. Verumtamen
« primum ejus librum in prsesentiarum gratanter accipias,
« quem tibi pro dignilate meritisque tractandum, ordinandum,
« corripiendum , emendandumque commendo. Subséquentes
« vero duos posthac per otium transcriptos ut ad te mittantur
« pro posse curabo... » (Ep. II, 53).
4 CHAPITRE CINQUIÈME
que l'auteur était déjà haut placé dans leur commune
estime, et qu'il leur était connu par d'autres écrits.
Nous ignorons, quant à nous, ce qu'est ce Marcus
Damascenus dont nous n'avons trouvé la mention
nulle part. Peut-être s'agit-il de quelqu'un des nom-
breux hérésiarques signalés sans plus de détails,
du 11 e siècle au x f: , sous le nom de Marc, par les
historiens ecclésiastiques. Saint Irénée, dans son
livre des hérésies, en cite un notamment qui était
disciple de Valentin, et qui vivait encore vers la fin
du 11 e siècle. Il appartenait à la grande famille des
gnostiques et, joignant la magie à l'hérésie, passait
pour faire des miracles, au moyen desquels il
agissait tout particulièrement, est-il dit, sur la cré-
dulité des femmes. Pénétré des doctrines cabalis-
tiques, il attribuait, ajoute-t-on, une vertu spé-
ciale à l'alphabet grec, lequel contenait, suivant son
sentiment, la plénitude et la perfection de la vé-
rité l . Les écrits d'un pareil auteur, s'il pouvait
s'en rencontrer quelqu'un, étaient bien faits pour
captiver Agrippa et Brennonius. Peut-être ce der-
nier avait-il trouvé un ouvrage, plus ou moins au-
thentique, méritant par son caractère d'être attri-
bué à ce prétendu thaumaturge ou à quelque autre
personnage du même genre. C'est ce que nous ne
saurions dire. Nous ne connaissons le traité en trois
livres de la nature de l'âme, que par la manière
1. Sevestre, Dictionnaire de palrologie, t. III, pp. 570 et 1236,
dans la Nouvelle encyclopédie théologique de Migne, t. XXII.
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FR1BOURG O
dont il en est parlé dans la correspondance do
Brennonius et d'Agrippa.
— C'est, dit quelque part celui-ci, un admirable
ouvrage, resté jusqu'à présent inconnu et que je
voudrais publier, si j'étais certain de n'y pas
perdre et ma peine et mon argent l . Livre des plus
intéressants, ajoute-t-il, et tout à fait magique
(Ep. III, 56).
De la part d'Agrippa, c'était là un grand éloge
pour le traité de la nature de l'âme. Le titre du
livre et la manière dont il est loué par Agrippa
suffisent pour nous faire soupçonner quelqu'une de
ces œuvres de philosophie hermétique, qui faisaient
les délices d'un homme dont nous connaissons l'ad-
miration pour les ouvrages de ce genre. On com-
prend avec quelle curiosité le traité de la nature de
l'âme était attendu par lui, depuis la première an-
nonce qu'il en avait reçue de Brennonius; celui-ci
ayant fait cette découverte, à ce qu'il semble, après
le départ de Metz de son ami. Sur sa première ou-
verture à ce sujet, Agrippa qui attendait Brenno-
nius à Cologne, lui recommande d'apporter avec
lui le précieux volume 2 .
« 1. « Sunt etiam pênes me pleraque alia aliorum doctorum
« et antiqua et recentia scripta hactenus incognita, inter quse
« est opus Marci Damasceni, de variis admirandisque ani-
« raarum naturis -, liber tolus magicus. Hœc omnia aliquando
« in publicum daturus essem, modo ne et operam et impen-
« sam omnino perditurus sim » ;Ep. III, 56).
1. « Vale et ad proxima Pentecostes testa teipsum cura
<» CHAPITRE CINQUIEME
— J'arrive pour la Pentecôte avec Marcus Da-
raascenus, répond le 12 avril Brennonius (Ep. 11,49).
Le retard apporté cependant par le curé de Sainte-
Croix à la réalisation du voyage projeté, celui
qu'il met également à faire la transcription promise
par lui de l'ouvrage, ne font qu'irriter l'impa-
tience d'Agrippa, qui, après en avoir reçu le com-
mencement, réclame avec instance la suite, à plu-
sieurs reprises (Ep. II, 54, 57, CI ; III, 0).
— Quelque peu que tu en aies transcrit, envoie-
le-moi, je t'en prie, écrit-il le 20 juin, et j£>ins-y
la table au moins de l'ensemble l .
Brennonius était allé au-devant de ses désirs,
sur ce dernier point au moins ; car, le 17 du môme
mois, il lui avait expédié la table en question 2 . Un
peu plus tard, le 27 septembre, il annonce de nou-
veau sa visite, si souvent remise, et le livre II du
<> .Marco Damasceno Colonie apud nos inl'allibiliter pne-
« sentato » (Ep. II, 17). La lettre qui contient ce passage de-
vait être nécessairement précédée de celle de Brennonius,
qui, sous le n" 53 du livre II, contient l'annonce de la décou-
verte. Ce'lc-ci ne porte aucune date, ce qui explique la
transposition qui en est laite parles éditeurs.
1. « Tu interea Marci Damasccni residuos libros, seu quan-
« lulumcunque de illis jam transcriptum est, per prœsenlium
« latorem, qui mihi priorom bona iide reddidit, nunc iterum
« transmitlas , unaque librorum eorumdein et capituloruni
« indicesm » (Ep. II, 57).
2. « Marci Dàmasceni noslri secundum librum negotiis
» quam plurimis distractus, ut vides, scribere non potui -, sed
» Irium librorum ejus labiilam al te milto » (Ep. II, 55).
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 7
fameux traité dont il doit apporter quelque chose
avec lui (Ep. II, 59).
— Apporte avec toi le tout, lui réplique Agrippa,
nous en ferons terminer ici la transcription (Ep. II,
GI).
Brennonius vient à Cologne en effet, mais sans
donner, nous ne savons pourquoi, satisfaction com-
plète à son ami, qui, au mois de février suivant,
attendait encore le livre III du traité de la nature de
l'âme. C'est Agrippa qui, à ce moment, est à son tour
près de se mettre en voyage. Il va passer par Metz.
Brennonius lui promet pour ce moment le complé-
ment désiré du merveilleux ouvrage. Sa lettre est
datée du jour de Saint-Mathias, 24 février 1321 1 .
Le 21 mars, Agrippa est encore à Cologne; mais il
annonce son prochain départ (Ep. III, G). 11 ne
tarde pas, en effet, à passer à Metz où il peut enfin
entrer en possession du trésor tant souhaité. Nous
voyons, par un document ultérieur, qu'en 1524 le
précieux volume était entre ses mains (Ep. III, 56).
Si nous nous sommes arrêté quelque peu au récit
de ce petit épisode, ce n'est pas pour l'importance
que peuvent avoir ni l'ouvrage do Marcus Da-
mascenus, ni même la curiosité passionnée avec
laquelle il est accueilli par Agrippa. Il nous semble
présenter un autre genre d'intérêt, en fournissant
1. « Gum autem veneris, tertium Marci Damasceni librum
a reperios, in quo quid in ipso determinaverat, ul scires, in
« margine annotavi » (Ep. III, 5).
8 CHAPITRE CINQUIÈME
un spécimen de cette chasse aux manuscrits, si
l'on peut s'exprimer ainsi, qui, pour des objets
plus dignes d'estime d'ailleurs, remplit la vie des
lettrés, à cette date de la renaissance des études et
de la résurrection en quelque sorte de l'antiquité.
Nous venons de voir Agrippa quittant sa ville
natale, quelques mois après y être rentré ce sem-
ble avec tant de joie. Cette source de satisfaction
est maintenant, épuisée. Il dirige d'un autre côté
ses désirs. Une espérance l'attire à Genève, et,
pour se rendre dans ce lieu, il prend une voie qui
le fait repasser par Metz; cette ville qu'il a maudite
quand il a dû y vivre, mais que, par une contradic-
tion dont son caractère inconstant rendrait parfai-
tement raison, il regrette peut-être, maintenant qu'il
n'est plus obligé d'y demeurer. Il vient alors par
eau de Cologne à Metz. Notons en passant le fait,
comme une particularité des usages de ce temps.
Agrippa remontait le Rhin et la Moselle, et voyageait
en bateau. Les voies fluviales paraissent avoir été
alors très ordinairement pratiquées. C'est égale-
ment en suivant les rivières, nous le verrons par la
suite, qu'Agrippa descend plus tard de Lyon à
Paris.
Une épreuve douloureuse attendait Agrippadans ce
voyage. La femme bien-aimée associée à son sort de-
puis six ou sept ans, l'épouse qu'il avait amenée avec
lui d'Italie, tombée gravement malade dans les der-
niers temps de son séjour à Cologne, mourait en tra-
versant Melz. Elle y reçoit la sépulture dans l'église
AGIUPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOUIIG 9
même de Sainte-Croix, dont Brennonius, l'ami de son
mari, était le curé. Agrippa semble avoir été fort at-
taché ù cette femme, aux mérites de laquelle il rend
hommage dans plus d'un passage de ses lettres.
L'inquiétude qu'il manifeste dès les premiers sym-
ptômes de sa maladie, donne une juste idée du cha-
grin sérieux que dut lui causer sa perte (Ep. III, 6).
On ne trouve cependant aucune mention directe de
la mort de cette femme dans la correspondance d'A-
grippa. Cette particularité prouverait, s'il en était
besoin, que, malgré l'opinion contraire énoncée par
certains biographes, le fatal événement eut lieu à
Metz, où Agrippa se trouvait entouré à ce moment
des amis qu'autrement il n'aurait pu manquer d'en
informer par lettres, comme il l'avait fait de la ma-
ladie commencée à Cologne qui avait précédé et
causé ce malheur (Ep. III, 6). La même particularité
permet de se rendre tout naturellement compte du
fait très certain, et qui semble inexplicable à Bayle,
de la sépulture donnée à Metz à cette première
femme d'A grippa; ce qui se comprendrait, en effet,
difficilement si elle fût morte ailleurs que dans cette
ville. Mais Bayle paraît avoir ignoré qu'il en eût été
ainsi. Le fait est d'ailleurs incontestable; il est at-
testé par plusieurs traits de la correspondance ulté-
rieure du curé de Sainte-Croix, Brennonius, avec
Agrippa, relativement aux fondations pieuses con-
cernant l'épouse que celui-ci avait perdue, et aux
anniversaires célébrés pour elle dans l'église des-
servie par son ami (Ep. IV, ^20, 27).
10 CHAPITRE CINQUIÈME
On a peu de renseignements sur cette première
femme d'Agrippa. On ne la connaît guère que par les
éloges qu'il accorde, en certaines circonstances, à ses
excellentes qualités.
— Je rends grâces à Dieu, dit-il dans une lettre
datée de 1518, de m'ayoir donné en elle une épouse
selon mon cœur, jeune, belle, ayant de nobles et
bons sentiments, partageant mes idées et mes goûts,
incapable de me causer une contrariété; et sur la-
quelle je sais que je pourrai compter quoiqu'il ar-
rive, dans la mauvaise comme dans la bonne for-
tune i(Ep. II, 19).
Nous rappellerons qu'elle était d'origine italienne
et qu'Agrippa l'avait épousée à Pavie, vers la fin de
151 \ ou au commencement de 1515, ainsi qu'on peut
l'inférer de quelques indications fournies par sa
correspondance de ce temps. Ces renseignements
sont confirmés et complétés en quelques points par
le chroniqueur messin, Philippe de Vigneulles, qui
1. « Ego quidem Deo omnipotenli innumeram habeo gratiam,
« qui uxorem mihi conjunxit secundum cor meum, virginem
« nobilem beno moratam, adolescentulam formosam, qua3 ita
« ad meam vivit consuetudiaem, ul ne contumeliosum verbum
« inter nos intercidat, atque, quo felicissimum me dixero,
« quorsum se res vertunt, in prosperis et adversis semper œque
« mihi benigna, affabilis, constans, integerrimi animi, sani con-
« silii, semper apud se manens. » (Ep. II, 19). — Nous dou-
tons que le mot « nobilem », associé ici à 1 expression « bene
moratam », doive être entendu dans le sens propre, et qu'il ex-
prime, à propos de la première femme d'Agrippa, l'idée de no-
blesse lie naissance.
m
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FR1BOUUG 1 1
avait vu à Metz, où elle était paraît-il fort remar-
quée, la première femme cl'Agrippa, en 1518 et 1519.
Nous avons cité précédemment un passage de ses
écrits dans lequel il est dit que cette femme native
de Pavie, en Lombardie, était « la plus mignone et la
plus diversement acoustrée » qu'on eût jamais vue
au pays de Metz. On ignore du reste son nom ; mais
on sait qu'elle avait donné à son mari un fils nommé
Théodoric, lequel existait déjà lorsque ses parents
durent quitter Pavie, après les désordres de guerre
occasionnés par le retour des Français dans le nord
de l'Italie en 1515. Cet enfant fut certainement amené
à Metz par son père, car il était encore avec lui à
Genève en 1521 1 .
Agrippa semble avoir été attiré à Genève 2 par
1. Le peu que nous savons de cette première femme d'A-
grippa et de son fils est réuni à ce qui concerne ses deux au-
tres femmes et ses sept enfants, dans une note de l'appendice
(n° VIII).
2. On ne connaît pas la date exacte de l'arrivée à Genève d'A-
grippa. La dernière lettre datée de Cologne, que nous ayons de
lui, est du 21 mars 1521, et il était alors très près d'en partir
(Ep. III, 6). La correspondance publiée n'en contient ensuite
plus aucune avant le 6 des calendes de juillet, 26 juin 1521, date
à laquelle on lui écrit qu'on a appris, tardivement c pendant,
son arrivée à Genève (Ep. III, 7). Il y était vraisemblablement
depuis quelque temps déjà. Du 21 mars à une date quelque peu
antérieure au 2G juin, se placent ainsi son départ de Cologne,
son voyage avec son passage à Metz, et la perte qu'il y fit de sa
première femme, son arrivée enfin en Suisse, et son installa-
tion à Genève.
12 CHAPITRE CINQUIÈME
l'espérance d'y obtenir du duc de Savoie une pension
ou un emploi dont il avait pu être question antérieu-
rement, et qu'il se flatta même quelque temps en-
core d'obtenir, en réalisation d'une ancienne pro-
messe (Ep. III, 24, 29, 30). C'est à cotte espérance
qu'il se reportait assurément, lorsque de Cologne,
quelques mois auparavant , il écrivait à son ami
Brcnnonius, à Metz, qu'il retournait en Savoie.
— Je vais passer ici l'année présente encore, lui
disait-il ; mais, l'an prochain, je compte me transpor-
ter en Savoie (Ep. II, 54).
Genève, où arrivait Agrippa en 1521, n'avait pas
encore pris, au point de vue politique, la situation
qui lui était réservée clans un prochain avenir, au
sein de la Confédération suisse. La condition de cette
ville était alors incertaine', entre la domination des
ducs de Savoie qui tendaient à y asseoir définitive-
ment leur souveraineté, et un régime d'indépendance
dont les partisans tournaient leurs regards du côté
des cantons suisses, avec l'espoir de trouver chez
eux un appui. Genève était une grande ville qui,
avec le royaume de Bourgogne, depuis le ix° siècle
était de l'Empire, et où l'autorité avait été longtemps
disputée à ses évoques par ses comtes. La prépon-
dérance était d'abord restée aux évoques dans la
cité, pendant que les comtes se maintenaient en pos-
session d'un district voisin, constituant ce qu'on ap-
pelait proprement le comté de Genevois. Vers la
fin du xiv c siècle, la famille de ces comtes s'étant
éteinte, le comté de Genevois était échu aux comtes
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FR1BOURG 13
de Savoie, faits ducs un peu plus tard, en 1417 ; les-
quels, en oulre, avaient déjà dans la ville elle-même
certains droits de vicedomnat ou de vicariat impé-
rial.
Ces princes s'étaient trouvés par là en mesure de
balancer à Genève la puissance des évoques ; et, dans
le courant du xv e siècle, leur autorité était même ar-
rivée à primer celle de ces derniers. L'évêque per-
dant toujours du terrain clans cette compétition, la
question de prépondérance avait fini par se poser ex-
clusivement entre le duc de Savoie et le corps même
de la cité, qui toujours avait, joui d'ailleurs d'une li-
berté propre et de certains privilèges. Les évêques
se bornèrent alors à favoriser, suivant les circons-
tances, tantôt l'un, tantôt l'autre de ces deux partis.
Au moment où Agrippa arrivait à Genève, en
1521, l'évêque de cette ville était un prince de la
maison de Savoie, tout naturellement porté vers le
parti des ducs. Il s'était mis à la traverse des
tentatives faites par la ville, depuis quelques an-
nées, pour former une confédération avec les cités
suisses de Berne et de Fribourg. Cette alliance ne
devait se nouer définitivement qu'en 1526 seule-
ment. En 1521 s'organisait dans Genève le parti qui
l'y portait, le parti des Eidgenosse ou confédérés,
combattu par le parti des ducs de Savoie, dit le
parti des Mamelus ou Mameluks. Ce parti des Eid-
genosse n'avait encore à ce moment qu'un caractère
purement politique; c'était le parti de l'indépen-
dance. Il devait bientôt prendre une couleur reli-
14 CHAPITRE CINQUIÈME
gicusc, en acceptant et propageant les opinions de
la réforme. Son nom, qui signifiait proprement con-
fédéré, cessant alors d'être exclusivement l'équiva-
lent de celui d'indépendant,, devenait à peu près sy-
nonyme de celui de réformé. Popularisé parle rôle
que prit peu à peu Genève clans le protestantisme
français, il se généralisa plus tard en se dénaturant,
et, passant par la forme contractée Eidgenot, fournit,
à ce qu'on croit, la fameuse dénomination de Hugue-
not qui devint, vers le milieu du xvi° siècle, celle des
protestants de France.
Dès le début de son séjour à Genève, Agrippa
s'y montre en étroites relations d'amitié avec u'n
homme dont il s'était déjà précédemment trouvé
rapproché en Italie ou en Savoie, à Turin ou à
Chambéry, et qui, à cette époque, est activement
mêlé au jeu des partis que nous venons de signa-
ler. Cet homme est Eustachc Chapuys l , chanoine
de Genève, officiai de l'évoque Jean de Savoie à ce
moment, puis de son successeur Pierre de la Baume
(1523) ; plus tard conseiller du duc de Savoie ; con-
seiller ensuite et maître des requêtes de l'hôtel de
l'empereur Charles-Quint (1527), et enfin son en-
voyé auprès du roi d'Angleterre Henri VIII (152!)-
154-6). Chapuys avait été, dès 1517, un des agents
1. L'orthographe du nom français de Chapuys, Ghapusiut
dans la correspondance latine d'Agrippa, est ûxée par nue si-
gnature de lui, dont le fac-similé est donné par M. L. Charvel,
dans son mémoire sur la correspondance de ce personnage
avec Agrippa. (Revue savoisienne, 1874.)
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 15
chargés par l'évêque Jean de Savoie d'empêcher
l'alliance de Genève avec Fribourg. Plus tard, il de-
vait se mêler aux intrigues de l'évêque Pierre de La
Baume avec l'empereur et avec le connétable de
Bourbon (1524-1525). Il peut s'être trouvé ainsi la
cause première des relations de ce prince avec*
Agrippa, et par là n'avoir pas été étranger à la dis-
grâce ultérieure de celui-ci, à la cour du roi Fran-
çois I ,r et de la reine Louise de Savoie, sa mère.
Nous possédons un billet, d'un sens quelque peu
énigmatique, adressé en 1522 par Chapuys à Agrippa,
et dans lequel il parait dire à celui-ci que la né-
cessité où il est par sa position de ménager l'opi-
nion publique et de répondre à des devoirs plus sé-
rieux, lui défend de prendre part à une réunion pro-
jetée par l'ami à qui il écrit et par quelques autres,
pour une partie de plaisir, à ce qu'il semble l . L'a-
mitié qui unissait Chapuys à Agrippa ne paraît pas
s'être ressentie de cette réserve obligée de l'ol'fîcial
de Genève; comme en témoigne leur correspon-
dance ultérieure, pendant qu'Agrippa était à Fri-
bourg d'abord (1523), à Lyon ensuite (1524-1525), et
beaucoup plus tard dans les Pays-Bas (1531). Nous
voyons encore Agrippa composer à l'adresse de Cha-
puys, vers 1532, sa plainte, Querela, contre les théo-
1. « Eustochio... pro publico munere popularité^ nec tam ex
« vero quam ex opinione vivendum est Symposio vestro
« amœnissimo interesse nequit, ad aliud efllagitanlius ex mag-
« natum quorumdam imperio pertractus » (Ep. III ( 28)<
16 CHAPITRE CINQUIÈME
logions de Louvain (Ep. VII, 14). Cette correspon-
dance montre également qu'après le départ de
Genève d'Agrippa, Chapuys y conserva près de lui
assez longtemps un des enfants de son ami, qu'il
semble avoir traité comme le sien propre, et dont
il était le parrain. L'échange de lettres entre Cha-
puys et Agrippa est naturellement à peu près nul
pendant le séjour de celui-ci à Genève (1521-1522) .
Le billet que nous venons de citer est, aprète une
lettre d'Agrippa pour réclamer les bons offices de
son ami auprès du prince (Ep. 111, 21), le seul do-
cument de ce genre qui porte cette date dans leur
correspondance. Pour les époques ultérieures, celle-
ci contient treize autres lettres dont nous parle-
rons en arrivant aux temps qu'elles concernent l .
Nous avons au contraire sous les yeux, avec des
dates qui correspondent au séjour à Genève d'A-
grippa, un certain nombre de lettres échangées entre
lui et un personnage dont nous avons déjà parlé, le
célestin Claude Dieudonné qu'Agrippa, quelques an-
nées auparavant, avait connu à Metz, et qu'il re-
trouve alors dans une maison de son ordre à An-
necy. Nous avons dit comment s'étaient nouées à
1. La correspondance, entre Agrippa et Eustache Chapuys
C 1 522- 1 5'3 1 ) comprend 15 lettres imprimées dans la Corres-
pondance générale, L. III, 21, 28, 38, 30, 49, 58, G3, G8, 74, 70,
. 78; L. VI, 19, 20, 29, 33. Cette correspondance particulière est
l'objet d'un travail spécial de M. Léon Charvet que nous avons
déjà cité, et dont la première partie, seule publiée jusqu'à pré-
sent, a paru dans la Revue Savoisienne, en 187 i.
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOUR.G 17
Melz les relations entre Agrippa et Claude Dieu-
donné. Celui-ci s'était laissé séduire par les har-
diesses de l'esprit et la singularité des doctrines du
savant étranger. Nous avons raconté comment les
supérieurs de Claude Dieudonné, justement inquiets
des conséquences que pouvaient entraîner ces rela-
tions, avaient jugé à propos de couper le mal à sa
racine, en éloignant inopinément de Metz le reli-
gieux ainsi compromis.
Cependant Claude Dieudonné, envoyé à Paris, était
entré en correspondance épistolaire avec son cher
Agrippa resté à Metz ; il s'était même fait le porteur
d'une lettre de celui-ci pour Lel'èvre d'Étaples, et
s'était ainsi trouvé bientôt en relations suivies avec
ce personnage, mis également à l'index par la pure
orthodoxie. C'est probablement là ce qui avait fait
encore éloigner de Paris, comme on l'avait éloigné
déjà de Metz, le frère Claude Dieudonné. On l'avait
envoyé en 1521, avec quelques autres religieux, à
Annecy, pour y fonder une communauté de son or-
dre, dans une maison que venait de construire et de
doter un chanoine de l'église de Genève, Pierre
de Lambert, plus tard évêque de Caserte. Claude
Dieudonné arrivait à Annecy, comme on le voit,
à peu près en même temps qu'arrivait à Genève
Agrippa lui-même. Les deux amis de Metz, fortui-
tement rapprochés ainsi, rentrent bientôt en corres-
pondance, avec vivacité de la part du religieux ;
mais, à ce qu'il semble, avec une certaine réserve
qui du reste ne s'explique guère, de la part d'A-
T 1 1 . 2
18 CHAPITRE CINQUIÈME
grippa. Trois lettres du Célestin, datées successive-
ment du 26 juin, du 10 septembre et du 2 octobre
1521, témoignent de l'entraînement qui porte celui-
ci à cette reprise de relations antérieures, qu'au-
raient pu resserrer à ce moment, entre lui et son
ancien ami, les communs rapports de l'un et de
l'autre avec l'official de Genève, Claude Chapuys,
dont nous venons de parler (Ep. III, 12).
— Très savant docteur, dit Claude Dieudonné dans
la première de ces trois lettres, j'apprends tardive-
ment que tu es à Genève. Je vais donc revoir ton
visage aimé, jouir de ta conversation, et profiter
de ta sagesse et de ta science. J'en éprouve une
joie inexprimable, car jamais commerce ne m'a plu
avec personne autant qu'avec toi. Que ne puis-je
passer ma vie entière près de toi ! Ne le pouvant
pas, puissé-je au moins y suppléer par un échange
de lettres! As-tu reçu celles que je t'ai écrites après
notre séparation? Apprends-moi si la seconde Re-
cognitio d'Érasme sur le nouveau Testament est im-
primée. Je mande aux libraires de Lyon de me
l'envoyer à tout prix. Et Luther? Sa traduction du
psautier a-t-elle paru? J'éprouve aussi un ardent
désir de la posséder. Porte-toi bien, très savant
Agrippa, et compte-moi au nombre de tes servi-
teurs. D'Annecy, le G des calendes de juillet, 2G juin
1521 (Ep. III, 7).
Agrippa ne semble pas s'être rendu d'abord à ce
véhément appel.
— Hélas, dit le religieux dans sa seconde lettre,
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 19
ne céderas-tu pas à mes prières? Quelque affaire
ne pourrait-elle pas t'amener de notre côté? Tu sais
quel empressement je mettrais à te recevoir. Tu vois
avec quelle familiarité j'agis avec toi, encouragé
par toi-même à oublier la distance qui nous sé-
pare. Certains maîtres encapuchonnés de la faction
de saint Dominique, vrais persécuteurs à mon sens,
inquisiteurs veux-je dire de notre foi, ont pénétré
ces jours derniers dans notre maison; et, après
divers propos tenus incidemment sur Érasme et
sur Luther, ils ont enfin vomi leur poison, décla-
rant, tout en déblatérant, que dans le royaume du
Christ il y a aujourd'hui quatre docteurs antechrists,
antichristos, Érasme, Luther, Reuchlin et Lefèvre
d'Étaples. Que dis-tu de pareils sycophantes ,
ennemis des bonnes lettres? Tu peux te fier au
porteur de la présente lettre. Salue de ma part, je
t'en prie, le très savant seigneur officiai ; et porte-
toi bien, très docte Agrippa, avec ton fils i et tous
les tiens. Du monastère d'Annecy, le 10 septembre
1521 (Ep. III, 9).
Agrippa continue à ne pas répondre, malgré ces
pressantes avances.
— Cher Agrippa, voilà trois fois que j'ose t'é-
crire, dit maintenant Claude Dieudonné. Tu ne t'en
étonneras pas, si tu daignes revenir aux sentiments
I. Théodoric, né on 1515 à Pavie, fils d'Agrippa et de sa
première femme, laquelle venait de mourir cette année même
(1521) à Metz.
20 CHAPITRE CINQUIÈME
de bienveillance que tu m'as si généreusement ac-
cordés quand nous étions ensemble à Metz. C'est
ce souvenir qui me donne à moi cette audace de
t'importuner ainsi. Je ne saurais perdre le goût de
ton admirable science. J'ai appris que tu avais
produit une très docte apologie dirigée contre le
prieur du couvent de Metz. Consens, je t'en prie,
à enrichir de cet ouvrage ma pauvre bibliothèque.
Daigne aussi me dire ce que tu penses des travaux
de Luther. Tu n'as pas oublié, sans doute, com-
ment à Metz tu louais ses écrits, en me les faisant
eonnaître. Ta réputation se répand partout, dans ce
pays de Savoie. J'aurais un vif désir de te voir, et,
Dieu aidant, je serais bientôt près de toi, si mes
moyens et ma santé me le permettaient. Si tu vou-
lais venir ici, quel bonheur ce serait pour moi de
te recevoir! Porte-toi bien, très savant Agrippa,
avec ton fils et toute ta famille. Salue pour moi le
révérend officiai Eustachc Chapuys. Annecy, 2 oc-
tobre 1521 (Ep. III, 10).
Nous ne voyons pas Agrippa se rendre avec beau-
coup d'empressement à ces chaleureux appels. Deux
billets fort courts, dont l'attribution n'est même pas
absolument certaine, sont la seule réponse qu'on
puisse y rapporter '.Le premier est du 25 novem-
1. Ces doux billets (Ep. III, 11, 12), intitulés seulement < Agrippa
ad amicum », sont attribués à laoorrespondance de Claude Dieu-
donné avec Agrippa, pendant le séjour de celui-ci à Genève,
par M. Herminjard, dans sa Correspondance des réformateurs ;
AGRIPPA A COLOGNE, A GENEVE ET A FRIBOURG 21
brel52l;le second ne porte pas d'autre marque chro-
nologique que le millésime de cette année seulement.
Agrippa, dans ces missives succinctes , accuse du
long retard qu'il a mis à répondre, le manque de loi-
sirs ; il promet, du reste, de s'expliquer plus complè-
tement dans une visite qu'il annonce comme pro-
chaine à son ancien ami. Faisant ensuite allusion à
une demande de son correspondant, il lui dit avoir
vu, pour une affaire qui est en question, leur ami
commun, l'official de Genève; ajoutant que cette af-
faire n'est pas sans difficultés, et qu'elle doit entraî-
ner beaucoup de frais (Ep. III, 11, 12).
Dans la première de ces deux lettres se trouve un
détail qui explique peut-être le peu d'attention don-
né, à ce qu'il semble, depuis quelques mois, par
Agrippa aux pressants appels du Gélestin d'Annecy.
Le porteur de cette lettre est, dit-il, son oncle par
alliance ou, pour parler avec plus de précision, l'on-
cle de sa femme, uxorius avunculus (Ep. III, 11).
La femme dont il est ainsi question ne saurait être
celle qu'Agrippa venait de perdre, cette Italienne de
Pavie, laquelle ne devait avoir, on a tout lieu de le
croire, aucun parent à Genève. Il s'agit évidemment
ici d'une autre femme qu'Agrippa, devenu veuf, ve-
nait d'épouser dans cette ville, où il était depuis
quelques mois à peine. Ces premiers mois pendant
et d'après lui par M. Léon Gharvet, dans sa notice sur la Corres-
pondance d'Evstache Çhàpuys et de Corneille Agrippa, donnée
par la Revue Savoisienne, on 187 't.
22 CHAPITRE CINQUIÈME
lesquels il se plaignait d'avoir si peu de loisirs, il les
avait employés vraisemblablement à négocier ce
mariage, qui dut se faire à la date du 17 septem-
bre 1521 à peu près ; Agrippa disant plus tard à pro-
pos do la mort de cette seconde femme, arrivée le
17 août 1529, que leur union avait duré huit ans
moins un mois (Ep. V, 81). Pour mettre d'accord cette
indication avec certaines inductions ressortant de la
correspondance du célestin Claude Dieudonné, il
faut que celui-ci n'ait pas connu encore le second
mariage d'Agrippa, lorsqu'il lui écrivait, le 2 octobre
de cette année, la lettre dans laquelle, sans faire au-
cune mention de la nouvelle épouse, il souhaitait
bonne santé à lui et à son fils ainsi qu'à sa famille,
c'est-à-dire aux serviteurs composant sa maison,
vale, cura Ubero tuo et tota familia (Ep. III, 10). L'igno-
rance de Claude Dieudonné en ce qui concerne, à
cette date, le récent mariage d'Agrippa est fort ad-
missible, étant donné le peu d'empressement mis,
comme on l'a vu, par celui-ci à se rapprocher du re-
ligieux céleslin, et à renouveler ses anciens rapports
avec lui.
Nous ne savons rien de plus que ce qui vient d'en
être dit, do la reprise de relations tentée à cette épo-
que par le célestin Claude Dieudonné avec Agrippa.
Ce que nous connaissons de ces relations, à une épo-
que antérieure, nous montre quelle sorte d'influence
et quelle action celui-ci a exercées sur cet esprit si
vivement attiré parles opinions nouvelles, et suffit
pour nous expliquer, ce qu'on sait encore, des
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 23
destinées ultérieures du Célestin que nous avons vu
passer successivement de la maison de Metz à celle
de Paris, et de celle-ci à la maison d'Annecy. Ce der-
nier monastère, fondé en 1521 , ne tarda pas à changer
de condition. Les doctrines nouvelles qui commen-
çaient à se répandre firent désirer un ordre plus mi-
litant que celui des Célestins, lesquels ne se li-
vraient pas à la prédication. Une communauté de
Franciscains y fut installée à leur place, vers 1533.
Claude Dieudonné n'y était plus à ce moment; il
avait quitté, depuis plusieurs années déjà, l'habit de
religieux pour se rapprocher du réformateur OEco-
lampade, Jean Hausschein. Celui-ci l'avait adressé
ensuite à Farel avec qui, au mois d'avril 1528, il fut
arrêté par ordre du duc de Savoie, et enfermé au
château de Chillon. Il ne sortit de cette prison que
grâce à l'intervention du conseil de Berne. Un peu
plus tard il était, nous dit-on, pasteur du pays d'Ai-
gle, avec Farel et Simon Robert. En avril 1535, on le
trouve encore pasteur à Ollon l . On n'entend plus
ensuite parler de lui.
Nous avons dit deux mots tout à l'heure du se-
cond mariage contracté par Agrippa, vers le milieu
de septembre 1521, à Genève; presque au lendemain
de son arrivée dans cette ville ; quelques mois à
1. Ces renseignements sont donnés par M. Léon Charvet,
Correspondance d'Eust. Chapuys et de Corneille Agrippa, d'après
Jacq. Fodéré, Histoire générale des couvents de l'Ordre de Saint-
François dans la province de Bourgogne, ut Herminjard, Corres-
pondance des réformateurs.
2i CHAPITRE CINQUIÈME
poino après la mort do cette chère épouse, qu'il avait
perdue à Metz au printemps de la même année, et à
laquelle il donnait des marques d'estime si chaleu-
reusement exprimées. Doit-on attribuer à la mobi-
lité de caractère dont Agrippa fournit plus d'une
preuve au cours de son existence agitée, ce passage
si rapide d'un sentiment à l'autre? On aimerait à
expliquer plutôt sa conduite, dans cette occurrence,
par les idées systématiques sur la condition du ma-
riage exposées par lui dans le traité qu'il a consacré
à cet objet, et dont nous parlerons bientôt. Peut-être
aussi cette grave d termination a-t-elle ou plutôt
pour cause quelque circonstance fortuite que rien ne
nous révèle malheureusement? C'est ce que nous ne
saurions décider. Toujours est-il que six mois à
peine après la mort de sa première femme, et mal-
gré la peine qu'il semble en avoir ressentie, Agrippa
en épousait une seconde pour laquelle, on doit le
reconnaître, il a montré aussi beaucoup de ten-
dresse, tout en cultivant la mémoire de celle qu'il
avait perdue auparavant; car, de loin, il continue à
s'occuper de celle-ci, recommandant souvent à ses
amis de Metz de ne pas négliger les marques de
souvenir qu'il entend lui être données, et les priè-
res qu'il prescrit de dire pour le salut de son âme.
Nous ne savons que fort peu de chose, comme
nous l'avons dit, de la première femme d'Agrippa,
et nous ignorons même comment elle se nommait.
Nous ne sommes guère mieux informés de ce qui con-
cerne la seconde ; mais nous connaissons au moins
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 25
son nom, grâce à quelques traits de la correspon-
dance de son époux, grâce aussi à une épigramrae
louangeuse écrite en son honneur par Hilaire Ber-
tulphe qui la connut à Anvers l . Elle se nommait
Jeanne Loyse Tissie, Jana Loysia Tytia -, et aurait
appartenu, croit-on, à une famille noble du pays de
Genève, à laquelle seraient alliés les seigneurs d'Il-
lins; personnages compromis plus tard dans le parti
du duc de Bourbon, et ramenés par Agrippa, si on
1. Suivant M. A. Daguet, Agrippa citez les Suisses, Hilaire
Berlulphe, Hilarius Berlulphus Ledius, était un médecin fla-
mand de Gand. M. Léon Charvet, dans son écrit sur la Corres-
pondance d'Eust. Ckapuys, dit de lui qu'il était Flamand, sinon
Liégeois; qu'il avait étudié à Paris, et qu'il fut, comme secré-
taire, au service d'Érasme ; qu'il était en 1524 à Avignon, atta-
ché à la duchesse d'Alençon-, et qu'il mourut de la peste à Lyon
en 1532. Il lui attribue, non sans raison, une des lettres de la
Correspondance générale d'Agrippa, la quarante-quatrième du
livre III, et cite à son sujet une lettre d'Erasme du 31 août 1533.
Les éditeurs des œuvres d'Agrippa ont joint à celles-ci dix piè-
ces de vers d'Hilaire Bertulphe, parmi lesquelles se trouve l' épi-
gramme composée à la louange de la seconde femme de son ami :
« In generosam dominam Janam Loysiam Tytiam Gebennen-
sem » {Opéra, t. II, p. 1150).
2. Le nom de famille de cette femme ne nous est révélé que
par la forme latine Tytia, donnée en tête de la pièce de vers où.
elle est célébrée, et qu'on peut traduire Tissie ou Tissié. De ces
deux noms, nous adoptons celui de Tissie d'après M. Charvet,
qui est genevois, et mieux qu'un autre au courant des formes
de noms usitées ou admissibles dans sa ville natale. On trou-
vera à l'appendice (n° VIII), quelques indications sur cette se-
conde femme d'Agrippa et sur les enfants qu'elle lui a donnés.
26 CHAPITRE CINQUIÈME
l'en croyait, à celui du roi l . Jeanne Loyse Tissie
était, quand Agrippa l'épousa, une jeune fille de
dix-huit ans (Ep. V, 81). Agrippa célèbre, en plus
d'un endroit, ses excellentes qualités (Ep. III, GO;
IV, 50; V, 81 à 85). Nous reviendrons ultérieure-
ment sur ce qui la concerne, à propos de ses en-
fants, et à l'occasion de sa mort vivement déplorée
par son époux; ce qui n'empêcha pas celui-ci de
prendre encore, par fidélité au moins à ses principes
sur le mariage, une troisième femme, peu de temps
après la perte de celle-là.
Serait-ce en raison de son second mariage à Ge-
nève, que la bourgeoisie aurait été accordée à
Agrippa dans cette ville ? Elle lui fut concédée le
11 juillet 1522, à titre gratuit, est-il dit. Cet octroi
gracieux est la seule faveur publique qu'il ait reçue
des Genevois, chez lesquels il était venu avec l'es-
poir de trouver là un emploi lucratif. La fonction
qu'il sollicitait n'était pas, au reste, d'ordre munici-
pal ; c'était, paraît-il, l'office de médecin du duc de
Savoie, de qui d'ailleurs il attendait depuis long-
temps une pension, ou quelque autre avantage
(Ep. III, 24).
Agrippa croyait ses espérances à ce sujet solide-
ment fondées sur des promesses formelles. Cepen-
dant, malgré des engagements qu'il semble indiquer
1. Nous donnons quelques renseignements sur cette famille
des seigneurs d'Illins et sur leur parenté ou alliance avec
Agrippa, dans une note de l'appendice (n° XX).
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 27
et dont nous ne connaissons pas les termes, malgré
les démarches, malgré les efforts de son ami Chapuys,
qui avait invoqué en vain à cette occasion le crédit
de Vulliet, chancelier du duc l , il n'obtint pas ce qu'il
désirait (Ep. III, 24). Il se pourrait que, malgré tout
son savoir-faire, Agrippa n'eût pas réussi à fournir
alors des preuves suffisantes de capacité, pour une
profession qui exigeait des connaissances à l'ac-
quisition desquelles il ne semble pas qu'il se soit
encore beaucoup appliqué, quoiqu'on l'ait vu don-
ner parfois accidentellement des avis et des con-
seils sur des questions de santé, de maladies et de
remèdes ; témoin ceux que le célestin Claude Dieu-
donné lui demandait deux ou trois ans auparavant,
au début de leurs relations à Metz (Ep. II, 20). Il
commençait cependant, vers le temps où nous som-
mes parvenus maintenant, à être accepté comme
médecin par l'opinion ; car on le voit qualifié ainsi
dans une lettre qui lui est adressée sous la date du
23 avril 1522 (Ep. III, 15).
A en juger d'après divers indices, les titres d'A-
grippa à l'exercice de la médecine n'étaient pas très
sérieux. Ses capacités, à cet égard, résultaient proba-
blement bien moins d'études spéciales et régulières,
que de connaissances générales acquises par la lec-
ture des anciens auteurs, par la pratique aussi des
sciences secrètes et des arts occultes, par celle de
l'alchimie notamment, qui comprenait alors la pré-
1. A. Daguot, Agrippa clicz les Suisses, p. 11.
28 CHAPITRE CINQUIÈME
paration des médicaments. Tout ce que nous sa-
vons d' Agrippa dénote chez lui, avec la curiosité de
savoir, avec l'ardeur à acquérir des connaissances
de toute sorte, la vanité puérile de paraître en avoir
au-delà même de ce qu'il en possédait, réellement.
Il avait tenté toutes les voies d'étude, et savait
un peu de tout ce qu'on savait de son temps.
D'un autre côté, il faut se rappeler que promenant
sa vie sur des théâtres toujours nouveaux; à peine
entrevu au passage par des hommes qui, ne l'aper-
cevant qu'un instant, ne le connaissaient que dans
ses dehors et sous les aspects qu'il jugeait à propos
de leur montrer; abordant sans hésitation ni scru-
pule tous les sujets de discussion, ceux surtout qui,
nouveaux et peu connus, excitaient particulièrement
la curiosité et défiaient la critique, il avait réussi à
conquérir partout la réputation d'un savant homme.
La hardiesse naturelle grâce à laquelle Agrippa
savait tout oser; un certain bonheur qu'il avait de
tout faire accepter; la mobilité de caractère, enfin,
qui le portait à passer incessamment d'une situation
à une autre, d'une entreprise commencée à une en-
treprise nouvelle ; voilà ce qui explique vraisembla-
blement le changement de condition que nous le
voyons tenter à ce moment, en prenant inopiné-
ment le parti de se livrer à l'exercice de la méde-
cine ; quoiqu'il n'ait, à ce qu'il semble, jamais étudié
spécialement jusque-là cet art difficile. Nous note-
rons en passant le fait, comme un témoignage re-
marquable de la souplesse et de la fécondité de son
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FR1BOURG 29
esprit, en même temps que de la témérité qui est
un des traits de son caractère, et comme une preuve
aussi du peu de fixité de ses idées.
Après avoir, au début de sa carrière, visé spé-
cialement à l'alchimie et à ses secrètes pratiques ;
après avoir été successivement, sans parler de ses
essais de vie militaire, professeur de cabale à Dole,
de science hermétique et de philosophie à Pavie ;
théologien avec les prélats du concile de Pise ; ju-
risconsulte, homme de gouvernement et en môme
temps critique et polémiste à Metz, dans le sens des
idées religieuses nouvelles, Agrippa se pose main-
tenant en médecin ; et, s'il ne réussit pas d'abord à
se faire accepter à Genève dans ce rôle improvisé, il
saura bientôt le tenir avec une attitude qui en im-
posera, dans une ville voisine, à Fribourg, puis à
Lyon, et à Anvers enfin, pendant un certain temps;
jusqu'à ce qu'on le voie abandonner tout d'un coup
cette direction et en prendre une autre encore, pour
devenir, de médecin, historiographe en titre do l'em-
pereur Charles-Quint. C'est là le dernier emploi dé-
fini qu'il semble avoir exercé.
Nous venons de dire comment peut s'expliquer la
résolution prise inopinément à Genève par Agrippa
de se livrer à l'exercice de la médecine, et ce qu'il
faut penser des connaissances spéciales, plus ou
moins réelles, qui auraient pu justifier chez lui cette
attitude nouvelle et fort inattendue. Bien qu'il s'at-
tribue, en quelques circonstances, le titre de doc-
teur en médecine, Agrippa ne prouve nulle part, ni
30 CHAPITRE CINQUIÈME
directement, ni indirectement, qu'il ait eu véritable-
ment le droit de le prendre, et l'on ne voit, clans son
passé, aucune place à donner aux études qui lui
eussent été nécessaires pour le conquérir. Un épi-
sode de sa vie, sur lequel nous aurons à nous arrêter
quand l'heure en sera venue, l'interruption subite
de l'exercice par lui de cette profession de médecin
en 1529 à Anvers, fournit au contraire, comme nous
le montrerons, un indice très grave de l'inanité de
ses prétentions sur ce point. Ajoutons à cette ob-
servation un trait qui complète, croyons-nous, la
démonstration à cet égard ; c'est que peu de temps
après l'épisode de 1529, auquel nous venons de faire
allusion par avance, Agrippa, faisant pour la pre-
mière fois imprimer ses ouvrages, n'ose pas joindre
sur le frontispice de ses livres le titre de docteur en
médecine à celui de docteur es lois, auquel il l'a
souvent associé dans d'autres circonstances l .
De l'ensemble de ces observations résulte, croyons*
nous, une preuve suffisante qu'Agrippa n'était pas
réellement médecin, et qu'il n'a exercé cet art que
grâce à une de ces hardiesses dont son histoire four-
nit plus d'un exemple, notamment quand on le voit
se donner pour théologien en Italie, et pour juris-
consulte à Metz avec le titre de licencié, peut-être
même de docteur en droit. De ces deux rôles d'em-
1. Nous citons dans une note de l'appendice (n° VI), plusieurs
passages des écrits d'Agrippa où il a consigné cette double as-
sertion.
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 31
prunl il n'a joué le premier que pendant quelques se-
maines, il est vrai, mais il a conservé le second pen-
dant près de deux ans. Quant à celui de médecin, il
en prolonge l'exercice pendant une durée de six ou
sept années. On s'explique difficilement qu'il ait pu
le faire, sans posséder quelque droit positif à cet
égard. Disons de suite qu'il lui a été permis pour
cela de suppléer à l'absence de titres scientifiques,
au moyen des privilèges résultant de commissions
spéciales octroyées par les autorités publiques. Un
semblable régime ne ressortait pas, on le comprend,
d'une législation précise sur cette matière. Il était
simplement autorisé par des usages conformes aux
institutions alors en vigueur l .
' A Fribourg, en 1523, Agrippa, pour la première
fois, exerce publiquement la médecine, grâce à une
commission de ce genre concédée par les autorités
urbaines ; il est médecin stipendié de la Cité. A
Lyon, un peu plus tard, il sera, en 1524, dans des
conditions analogues, médecin du roi, medicus regius;
autorisé dans l'un et l'autre cas par son titre, et pro-
tégé ainsi contre toute recherche. Il est, dans ces
deux circonstances, couvert par un privilège. C'est
une situation de ce genre qu'il avait recherchée à
Genève en 1521 et 1522, auprès du duc de Savoie, et
que plus tard à Anvers, il ambitionnera en 152'J, dès
1528 peut-être, auprès de la princesse Marguerite.
1. On trouvera quelques explications à ce sujet dans une noie
de l'appendice (n° Vil).
32 CHAPITRE CINQUIÈME
Pau Le de l'avoir obtenue dans cette dernière circons-
tance, il se trouvera désarmé en présence des atta-
ques des médecins du pays, ligués contre les empié-
tements d'un intrus. Telle est, on le verra, l'explication
du changement inopiné de situation par lequel finit,
en 1529, la carrière médicale d'Agrippa. Ce dénoue-
ment fournit, comme nous l'avons dit, une preuve
sérieuse du peu de l'ondement de ses prétentions à
l'exercice légitime de la médecine.
En réalité, Agrippa n'était pas médecin. S'il en a
joué pendant un certain temps le rôle, c'est, répé-
tons-le, grâce au privilège de commissions obtenues,
comme nous l'avons dit tout à l'heure, des pou-
voirs publics. Ghapuys échoue une première fois,
en 1522, dans la tentative de lui procurer une sem-
blable commission de la part du duc de Savoie. On
a quelque raison de penser que c'est lui qui obtient
ensuite de la ville de Fribourgcet avantage pour son
ami. A défaut d'avoir été institué médecin patenté du
duc de Savoie, Agrippa devient médecin stipendié
de la Cité, à Fribourg, où l'official de Genève avait
pu se faire des amis et jouissait probablement d'un
certain crédit; ayant eu, à plusieurs reprises, occa-
sion d'y venir en 1517 et en 1518, pour des négocia-
tions politiques dont nous avons dit précédemment
quelques mots. C'est ainsi qu'Agrippa quittait
Genève après un séjour de dix-huit à vingt mois
et arrivait à Fribourg vers la fin de 1522 ou au
commencement de 1523. Il ne devait guère y
rester qu'une année. Nous le verrons abandonner
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FUIBOLUG 33
cette ville à son tour, au mois de lévrier 1521.
Fribourg qui, après des guerres fréquentes avec
les Suisses, s'était finalement rapproché d'eux au
xv e siècle, avait été d'abord l'allié des huit cantons
unis contre les maisons d'Autriche et de Bourgo-
gne. Cette ville était entrée enfin, en même temps
que Soleure, dans la confédération helvétique en
1481. Sa population et ses gouvernants surtout
étaient et devaient rester fermement attachés au ca-
tholicisme. A l'époque où nous sommes (1523), le pro-
testantisme n'avait pas encore fait explosion dans
la Suisse de langue française. Il ne devait y écla-
ter que quelques années plus tard (1535), et Genève
était destiné a y devenir alors son principal boule-
vard. Il n'en était pas de même de la Suisse alle-
mande. A Zurich, Zwingle faisait adopter en cette
année même (1523) ses opinions; et, àBàle, OEcolam-
pade embrassait publiquement le luthéranisme; il
le dépassait même bientôt, en se déclarant contre
le dogme de la présence réelle dans l'Eucharistie
(152-4.).
Agrippa se trouvait en 1523 à Fribourg, comme
précédemment à Metz, dans une ville absolument
catholique. Les idées nouvelles y étaient impitoya-
blement condamnées; défense y avait été faite, l'an-
née précédente, de lire les livres luthériens. Cette
situation imposait à Agrippa, dont nous connais-
sons les tendances, une réserve qui ne devait pas
tarder à lui peser. En attendant, cette réserve lui
servait de bouclier et rien n'indique qu'il ait donné
T. IL 3
34 CHAPITRE CINQUIÈME
lieu alors à aucun soupçon, ni qu'il ait été à Fri-
bourg l'objet d'aucune recherche pour ses opinions.
Il y exerçait officiellement les fonctions de physi-
cien ou médecin de la ville, avec un traitement assez
considérable pour le temps, et divers avantages qui
montrent quel cas on y faisait de son mérite ] .
Le prestige d'une certaine notoriété, les recom-
mandations de ses amis, celles d'Eustache Ghapuys
notamment, avaient sans doute suffi pour produire ce
mouvement de confiance. On aurait dû plutôt se de-
mander, comme nous l'avons fait tout à l'heure, d'où
venaient à Agrippa les connaissances spéciales né-
cessaires à la grave profession dans laquelle il allait
débuter. Sa vie si agitée, qu'on ne connaissait pas
beaucoup alors, mais que nous connaissons mieux
aujourd'hui, n'avait guère pu lui permettre, ce sem-
ble, que des études accidentelles à Paris et dans les
universités d'Italie. Agrippa empruntait vraisembla-
blement, comme nous l'avons dit, toute sa science de
médecin au fonds, assez étendu d'ailleurs, de ses con-
naissances générales, plus particulièrement peut-
être aux recettes de l'alchimie, voire aux secrètes
pratiques de la cabale et de l'astrologie, de celle-ci
1. Agrippa recevait de la ville de Fribourg 127 livres par
an, un rauid de froment et un char de vin de Lavaux ; et il avait
la jouissance d'une habitation spacieuse qui lui était concédée
gratuitement. Ces indications ont été relevées sur les comptes
de trésorerie du temps, aux archives cantonales de Fribourg,
par M. A. Daguet, et consignées dans son ouvrage intitulé
Agrippa chez les Suisses, p. 06.
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FUIBOURG 3û
surtout qu'on associait alors communément à l'exer-
cice do la médecine; le tout accompagné d'une
grande hardiesse d'attitude et de langage. Cette har-
diesse, en ce qui concerne les doctrines, est un des
traits du caractère d'Agrippa. Quant à la sincérité
des convictions que recouvraient ces dehors, elle ne
serait pas grande, si l'on s'en rapportait à ce qu'ail-
leurs le personnage lui-même dit de la médecine et
de ceux qui la pratiquent. Il est piquant de voir
comment il s'explique, à cet égard, dans le traité de
l'incertitude et de la vanité des sciences, comme
nous l'avons montré l , et dans certain factum relatif à
sa querelle avec les médecins d'Anvers, dont il sera
question un peu plus loin (Ep. VI, 7).
Tout en se posant comme un disciple convaincu
d'Hippocratc, Agrippa ne croyait peut-être pas plus
au fond à la médecine, qu'il ne croyait aux sciences
occultes dont il ne répudiait pas encore les doctrines,
quoique déjà en réalité il les condamnât. Pour ce
qui est de ces vaines spéculations, les témoignages de
son dédain abondent. Cependant on le voit, dans cer-
taines circonstances, se conformer aux préjugés qui
régnaient de son temps, et ne rien négliger pour
donner à penser par son langage et par son attitude
qu'il s'adonnait très sérieusement à ces mystérieu-
ses pratiques. A l'époque de son séjour à Pribourg,
où elles étaient en crédit auprès de certains hom-
mes qu'il devait ménager, il échange à ce sujet
1. Dans notre chapitre premier, t. I, p. 102.
36 CHAPITRE CINQUIÈME
quelques lettres instructives pour nous, avec un
adepte qui, de Strasbourg, lui avait écrit pour le
consulter.
Ces lettres, datées de septembre 1523 et de jan-
vier 1521, sont au nombre de trois seulement (Ep. ITT,
55, 50, 57). Le correspondant d'Agrippa, dans cette
circonstance, se montre très fervent partisan des
sciences occultes en général et de l'astrologie en
particulier. Il a, dit-il, visité l'université de Pavie,
où il a trouvé le souvenir vivant d'Agrippa et de sa
profonde science touchant les secrets de la nature ;
il y a vu son traité de la magie naturelle, source
de toutes connaissances, et il le supplie de vouloir
bicnlelui communiquer. De deux lettres qu'Agrippa
semble lui avoir écriies, il ne nous reste qu'une
seule, où il prend le ton imposant d'un maître. Il
n'a pu envoyer au jeune disciple qui le consulte que
l'Index de l'ouvrage composé par lui dans sa jeu-
nesse et fort augmenté depuis lors, auquel il a
donné définitivement le titre do Philosophie occulte.
C'est un livre mystérieux dont la clef, réservée à un
petit nombre d'amis, ne saurait être divulguée par
l'écriture. L'esprit seul peut en verser directement
la connaissance dans l'esprit. Agrippa juge à propos,
en même temps, de poser au néophyte quelques
problèmes d'astrologie, sur la manière d'observer
cl d'interroger les constellations.
— Il y a, dit-il, entre les astrologues, sur ces
questions et sur quelques autres, comme la déter-
mination des régions du ciel, la vérification de
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FR1BOURG 'M
l'heure et du point natal, des dissentiments nota-
bles. Je voudrais savoir le jugement que tu en por-
tes, je voudrais connaître aussi l'interprétation que
lu donnes au fameux aphorisme : « c'est de nous au-
« tant que d'eux-mêmes que procède le langage des
« astres, » Judicia astrorum ex ipsis atque ex nobis sunt.
Tu n'ignores pas plus que moi, sans doute, ce qu'il
faut entendre par ces paroles, qu'aucun maître que
je sache n'a jamais complètement expliquées.
(Ep. III, 06).
Le disciple répond humblement qu'il se voit en
face du savant docteur comme Marsyas interrogé
par Apollon. Il essaie cependant de répondre. Il s'ap-
puie sur Ptolémée. sur les tables alphonsines, sur
Hali, sur George Trapezuntius, Pontanus et Valla.
Il fait preuve de beaucoup d'érudition ; mais il ne
devine pas le vrai sens du fameux aphorisme,
quoiqu'une opinion d'Hali qu'il cite eût pu le mettre
sur la voie. On a parfois attribué aux astres, disait
celui-ci, une influence dans des effets dont on igno-
rait les causes véritables (Ep. III, 57).
Le fameux aphorisme était, il y a tout lieu do le
croire, une pure critique de l'astrologie, une cen-
sure ironique, un jugement sévère, qu'en le recom-
mandant Agrippa fait incontestablement sien. On
voit par là qu'à ce moment déjà il ne retenait qu'a-
vec peine le juste sentiment de dédain que bientôt
il exprimera confidentiellement sur l'astrologie, dans
une de ses lettres au médecin Chapelain ; qu'il affir-
mera ensuite avec plus de fermeté clans sa corres-
38 CHAPITRE CINQUIÈME
pondancc avec le dominicain Petrus Lavinius ; et
que, finalement, il proclamera hautement dans son
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences.
Les propositions développées par Agrippa dans cet
ouvrage ne sont, il est vrai, pour une bonne part,
que des paradoxes sans portée sérieuse. Mais sur
ce point au moins, comme sur quelques autres
encore, nous sommes assurés de la sincérité de
son langage, d'après certains indices très signi-
ficatifs; indépendamment du témoignage qu'il en
donne plus formellement dans divers passages de
ses écrits, tels que ceux dont nous venons de four-
nir des extraits.
Agrippa ne croyait pas à l'astrologie. Pourquoi
donc feignait-il d'y croire, au lieu d'en désabuser
ceux qui l'interrogeaient à son sujet? Il nous en dit
lui-même la raison. C'est que, les hommes ne con-
sentant pas ordinairement à renoncer volontiers à
des erreurs qui leur plaisent, il vaut mieux, sui-
vant lui, tirer parti de leur sottise qu'essayer do la
combattre. L'astrologie, dit-il quelque part, n'est
qu'une superstition; mais, s'ils n'étaient pas astro-
logues, les hommes savants mourraient de faim.
De là pour eux l'obligation de feindre. Ainsi faisait
Agrippa. Les lettres échangées par lui avec son
correspondant de Strasbourg le montrent dans
cette situation. Il est bien près néanmoins alors de
changer sur ce point de langage. Il no croit plus à
l'astrologie, et il le laisse deviner déjà. Bientôt
il osera le déclarer hautement. C'est ce que nous
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 39
verrons au chapitre suivant, dans sa correspon-
dance notamment avec le dominicain Petrus La-
vinius, que nous venons de signaler en passant.
En attendant, Agrippa se trouve, à Fribourg, en
présence de certains hommes dont les opinions
commandent une autre conduite, et à qui il convient
de tenir un autre langage. Tels sont le notaire Ant.
Pallanche, chercheur infatigable des secrets de la
nature, arcanarum rerum magnus indagator (Ep. III,
42) ; le grand chantre de Saint-Nicolas, Jean Wan-
nemacher Johan Yannius , chanoine de la cathé-
drale, compositeur de musique religieuse, qui finit
par se déclarer pour la réforme et fut expulsé de
Fribourg; le conseiller Jean Reiff, Bailli de Gran-
son, trésorier de la république; tous plus ou moins
adonnés à la culture des sciences occultes, et qui
se réunissaient, dit-on, chez Agrippa pour en étu-
dier les doctrines et en pratiquer les secrets l .
Dans un ordre de faits différent, où il était obligé
à plus de réserve et de prudence, Agrippa trouvait
des sympathies qu'il partageait pour les idées nou-
velles, pour les opinions hétérodoxes, chez quel-
ques hommes, de ceux que nous venons de nom-
mer, et surtout chez un autre personnage dont
nous avons déjà dit deux mots à propos de la cor-
respondance d'Agrippa avec son ami Gantiuncula ;
Thomas de Gyrfalck, lecteur des Augustins de
I. On trouve d'intéressants détails sur tous ces personnages
dans l'ouvrage de M. A. Daguct, Agrippa chez les Suisses.
•10 CHAPITRE CINQUIÈME
Fribourg, qui, banni de la ville à cotte époque, dut
s'en éloigner, et partit avec des lettres de recomman-
dation d'Agrippa pour Gantiuncula qu'il devait voir
à Bàle, où il devint un des sept prédicants sous
OEcolampadc .
C'est pendant sa résidence à Fribourg qu'auraient
été laites à Agrippa, si l'on en croyait M. Al. Da-
guet, les premières ouvertures de la part du con-
nétable de Bourbon, avec lequel il eut plus tard des
relations mal définies et peu connues auxquelles
on a quelque raison d'attribuer, pour une part au
moins, la disgrâce qui ultérieurement ruina sa si-
tuation en France, et le contraignit finalement à
quitter le royaume pour se retirer dans les Pays-
Bas. Agrippa ne signale, dans sa correspondance,
qu'à la date seulement de son départ de Fribourg
en I52i, et non à aucun moment du séjour qu'il a
fait dans cette ville, certaines tentatives, sans résul-
tat du reste, des amis du connétable pour l'attirer
dans le parti de ce célèbre personnage (Ep. IV,
02) '.
Au séjour d'Agrippa à Fribourg se rapportent, au
contraire, quelques-unes des lettres échangées en-
tre lui et Gantiuncula qui était alors à Bàle, avec
Eustachc Chapuys à Genève, avec Christophe Schil-
ling à Lucerne, et Blancherosc à Annecy. Nous avons
déjà parlé précédemment de la correspondance avec
1. Nous donnons quelques explications, à ce sujet, dans une
noie de l'appendice (n° XXV i.
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 41
Cantiuncula ] ; nous n'y reviendrons pas. Dans celle
entretenue alors avec Euslache Ghapuys, il est no-
tamment question d'un enfant çT Agrippa, le petit
Haymon, filleul de l'official de Genève (Ep. III, ils,
39, 49). Cet enfant, l'aîné de ceux qu'avait donnés
à Agrippa sa seconde femme Jeanne Loyse Tissie,
était né à Genève en 1322, et y avait été laissé pri-
son père chez Ghapuys, qui voulait l'élever comme
son propre fils (Ep. III, 39) ; mais qui, finalement,
paraît l'avoir renvoyé vers 1325 àses parents, pendant
que ceux-ci résidaient à Lyon. Dans une des lettres
écrites de Fribourg à Christophe Schilling, Agrippa
lui parle, à la date du 8 juin 1323, de la naissance
prochaine d'un autre enfant dans sa maison (Ep. III,
41). Il s'agit d'une fille qui vécut peu. Née vers le
mois de juin 1523, elle n'existait plus au 20 août
1524 (Ep. III, GO). Dans les deux lettres écrites par
Blancherose, médecin bourguignon qui résidait
alors à Annecy (1523), il est parlé exclusivement, et
dans les termes les plus exagérés, de l'admiration
qu'il a conçue pour le savoir d' Agrippa '•'.
Malgré les avantages de plus d'un genre qu'as-
surait à Agrippa la résidence de Fribourg, malgré
les relations agréables qu'il avait pu nouer avec
plusieurs des habitants de cette ville ou entretenir
1. Dans le tome précédent, au chapitre IV.
1. On trouve, sur ce personnage de Blancherose, beaucoup
de particularités intéressantes dans les ouvrages de M. A. Da-
guet, Agrippa chez les Sûmes, et L. Gharvet, Correspondance
d' Euslache Chapuys et de Corneille Agrippa.
42 CHAPITRE CINQUIÈME
avec ceux de son voisinage, le joug des l'onctions
publiques qui s'y imposait à lui devint bientôt in-
supportable pour cet esprit impatient et rebelle à
toute contrainte.
— Les affaires m'accablent, écrit- il le 8 juin 1523
à l'un de ses correspondants, et il me reste à peine
le temps d'écrire. Quant à m'absenter, je ne puis le
faire sans une permission expresse des seigneurs
mes maîtres, absque dominorum meorum licentia, et
pour le temps strictement mesuré qui m'est ac-
cordé (Ep. III, 41).
Six mois étaient à peine écoulés, qu'il sollicitait
la résiliation des engagements contractés par lui
avec Fribourg ; et sa démission était acceptée par
délibération du petit conseil de la cité, le U juillet
1523.
Il ne semble pas qu'aucun grief sérieux de part
ni d'autre ait motivé cette brusque solution. Pour
ce qui concerne Agrippa, indépendamment de l'es-
pérance qu'il paraît concevoir vers ce moment
d'obtenir un emploi dans des conditions avantageu-
ses en France, on peut croire que le dégoût des
fonctions publiques, auxquelles il se voyait assu-
jetti, était le plus pressant motif de sa résolution ;
car après cela, il continue pendant sept mois encore
à résider librement à Fribourg, qu'il ne quitte pas
avant le mois de février 1521. Du côté de la Cité
non plus, il ne semble y avoir eu à son égard que
des dispositions favorables; car, au moment de son
départ, une décision des magistrats du 8 février
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 43
1524 lai allouait, pour les frais de son voyage, une
gratification, viaticum, de 6 florins.
Quoi qu'il en soit des causes et dos termes de
cette rupture, l'impatience avait fini par gagner
l'esprit irritable autant qu'inconstant d'Agrippa.
En effet, il ne s'éloigne pas sans avoir lancé à la
ville hospitalière qu'il abandonne ainsi, une de ces
invectives passionnées comme celle qu'il avait pro-
férée précédemment contre la ville de Metz, comme
celle qu'il devait jeter plus tard encore à la cour
des Pays-Bas. Le 22 janvier 1524, à la veille de son
départ, il date une de ses lettres de Fribourg, qua-
lifié par lui, dans cette occasion, de ville privée de
t toute culture scientifique, Ex Friburgo Helvetio-
rum, omnium scientiarum cultu désert o ac destituto 1
(Ep. III, 56). A Fribourg, de même qu'à Metz anté-
rieurement, Agrippa avait dû vivre, nous l'avons
fait remarquer déjà, au milieu d'un foyer ardent de
catholicisme où avaient pu se trouver gênées les
libres hardiesses de son esprit indépendant. De là,
dans l'un et l'autre cas, l'amertume qui inspire la
double invective que nous avons mentionnée ; c'est
le sentiment même qui, se manifestant sous une
autre forme, produira plus tard le trait final où
s'accentue, comme nous l'avons dit précédemment,
1. M. A. Daguet a victorieusement vengé sa ville natale de
cette injuste accusation, dans son ouvrage d'Agrippa chez les
Suisses. On trouvera, sur l'invective d'Agrippa, quelques ob-
servations dans une note de l'appendice (n° XV).
44 CHAPITRE CINQUIÈME
l'esprit même de son traité de l'incertitude et de la
vanité des sciences.
Agrippa laissait pourtant à Fribourg des amis
dignes de ses regrets ; il en convient lui-même dans
la première lettre qu'il a datée de Lyon, le 3 mai
1524, après les avoir quittés.
— J'ai laissé, dit-il, à Fribourg des amis que je
n'oublierai jamais, apud Friburgum insuper perpetuos
reliqui mihi amicos (Ep. III, 58).
M. A. Daguet l'ait néanmoins remarquer que, à
partir de 1526, on no trouve plus, dans la corres-
pondance d'Agrippa, aucune lettre échangée avec
personne dans cette ville.
En quittant Fribourg, Agrippa se rendait à Lyon,
pour y entrer en possession d'un emploi, objet, à ce
qu'il semble, d'une espérance depuis assez long-
temps déjà ouverte à son ambition ; mais dont la
réalisation aurait été, paraît-il, suspendue jusqu'a-
lors par des difficultés résolues depuis peu de
temps seulement. C'est au moins ce que donnent à
penser certaines expressions, pour nous énigmati-
ques, d'une lettre écrite alors, sous la date du 5 jan-
vier 1524, à Cantiuncula.
— J'ai dû passer à Fribourg, dit Agrippa, cette
dernière année, tenu en échec par l'envie, ut locum
cederem invidix; mais maintenant tout est arrangé, et
je vais revenir en France (Ep. III, 52).
Dès 1522, si Ton s'en rapporte à une autre décla-
ration d'Agrippa, un emploi honorable et avanta-
geux lui aurait été offert dans ce pays (Ep. III, 24).
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG -45
Cet emploi pourrait bien avoir été celai que, au com-
mencement de \o2\, il venait prendre à Lyon. C'é-
tait., avec le titre de médecin du roi, medicus regius,
un service spécial auprès de la reine more, Louise
de Savoie. Les amis auxquels Agrippa devait cetle
faveur étaient, dit-on, Symphorien Bullioud, évoque
de Bazas, et Jean Chapelain, investi lui-même, ainsi
que plusieurs autres, de ce titre de médecin du roi
dont Agrippa se voyait honoré.
Dans une lettre écrite un peu plus tard, le
3 novembre J 526, à ce dernier, Agrippa en disgrâce
alors, revenant avec amertume sur l'accueil d'un
caractère si différent qu'il avait reçu d'abord à la
cour de France, parle des propositions qui, à l'épo-
que précisément où il s'y rendait en 1524, lui étaient
laites de la part du duc de Bourbon ; et il ajoute
que, s'il y avait prêté l'oreille, il se trouverait riche
et heureux, sans s'être vu réduit, comme il l'avait
été, à passer de la noble condition de chevalier
doré aux occupations, peu relevées dans bien des
cas, d'un humble médecin, d'un mangeur d'ordure,
ose-t-il dire l .
Nous trouvons dans cette lettre une allusion aux
ouvertures, dont il a été question tout à l'heure,
laites à Agrippa au nom du duc de Bourbon,
avec lequel il devait avoir un peu plus tard des
rapports dont nous aurons à nous occuper ultéricu-
1. « Nec optis fuisset me iiic ex am-ato milite, Principis tuœ
« scatophagum medicum fieri » (Ep. IV, 62).
46 CHAPITRE CINQUIÈME
rement l . Nous ne nous arrêterons pour le moment
qu'au trait satirique lancé à la fin de l'épîtrc, dans les
termes que nous venons d'indiquer.
Nous croyons devoir signaler ici ce trait, parce
qu'il contient la première mention faite par Agrippa
de la fameuse qualité de chevalier dore, miles auratus,
eques auratus, h laquelle il prétendait, et qu'il reven-
dique depuis lors en plus d'une occasion.
Constatons d'abord que la manière dont il s'ex-
prime, dans le passage que nous venons de citer,
implique bien qu'il entendait avoir joui de ce titre
de chevalier avant d'être médecin de la reine; puis-
qu'il se plaint d'avoir alors perdu les avantages de
la chevalerie, et non pas d'avoir, en acceptant son
nouvel emploi, renoncé à une occasion de les obte-
nir, au service par exemple du duc de Bourbon, qui
s'offrait en même temps à lui, et auquel il se refu-
sait à ce moment même ~. Il ne s'agissait donc pas
pour lui de les acquérir. Ce n'est pas là, en effet,
ce qu'il dit. Il parle positivement du sacrifice de la
1. Voir, à ce sujet, une noie de l'appendice (n° XXV).
1. Une preuve, du reste, qu'Agrippa entendait alors faire re-
monter aune époque antérieure l'acquisition par lui de la che-
valerie, c'est qu'en toute circonstance, comme nous le mon-
trerons, il a prétendu en rapporter l'origine à ses services
militaires; et que ceux qu'il a pu rendre, quelle qu'en soit la
valeur, sont nécessairement antérieurs aux propositions laites
de la part du duc de Hourbon et non agréées par Agrippa,
qui. depuis ce moment, nous on sommes certains, n'a jamais
ni porté les armes ni même paru dans les camps.
AGUIPPA A COLOGNE, A GENEVE ET A FRIBOURG 47
condition de chevalier antérieurement possédée par
lui. On peut, dès lors, se demander comment l'office
de médecin de la reine aurait condamné Agrippa à
renoncer, ne fût-ce que momentanément, au titre
de chevalier; et Ton ne voit pas pourquoi ce sacrifice
lui aurait été commandé précisément alors ; car sa
situation à Lyon, comme médecin de la reine, ne
différait pas notablement de celle qu'il occupait
auparavant et depuis 1523, comme médecin stipendié
de la Cité, à Fribourg où rien ne montre d'ailleurs
qu'il ait effectivement vécu en chevalier ni qu'il en
ait porté le titre.
Il y a lieu de remarquer, il est vrai, qu'au
moment où Agrippa quittait Fribourg, il avait, déjà
depuis sept mois environ, déposé son office de mé-
decin stipendié de la Cité. Il venait donc de passer
ce temps clans une situation spéciale où il était af-
franchi de toute obligation. On pourrait alléguer à la
rigueur, que c'est pendant cette période d'indépen-
dance qu'Agrippa aurait joui de la condition plus
relevée qu'il rapprochait de celle de médecin de la
reine, appréciée dans sa lettre de 1526, comme en-
traînant pour lui une sorte d'amoindrissement et de
déchéance morale. Mais, admît-on cette explication,
resterait encore, nous le montrerons, l'impossibilité
de reconnaître, soit à ce moment soit antérieurement
dans la vie d'Agrippa, les services militaires aux-
quels il rapportait, il le dit formellement, sa pré-
tendue chevalerie.
Il y a évidemment, on le reconnaîtra, dans la pro-
iS CHAPITRE CINQUIÈME
position énoncée par Agrippa touchant la chevalerie
dorée qu'il s'attribuait, la première fois qu'il en est
ainsi question, quelque chose qui n'est pas net.
Nous ne pouvions pas nous dispenser de le l'aire
remarquer. Nous nous demanderons, à cette occa-
sion, ce que c'est que cette dignité de chevalier
doré revendiquée ainsi par lui, et sur quels titres
il a pu se fonder pour se l'arroger dans cette circons-
tance, et dans d'autres encore où on le voit afficher
celle prétention.
A en croire certains historiens, le titre de cheva-
lier doré, miles ou eques auratus, appartiendrait
tout particulièrement à un ordre qu'ils placent
avant tous les autres, à l'ordre des chevaliers
conslanfiniens de Saint-Georges l . Cet ordre créé,
disent-ils, par l'empereur Constantin, restauré
ensuite à la fin du xn e siècle par l'empereur Isaac
l'Ange, aurait été, après la prise de Constantinople,
continué par les Comnène de Trébizonde, suivant
les uns, ou, suivant les autres, par les Ange de Ma-
cédoine et d'Albanie, princes do Thcssalie et comtes
de Drivasto. D'un autre côté, certaines branches des
Comnène ont eu , à diverses époques, on le sait,
depuis la fin du nii° siècle, des alliances avec les
1. Bemardo Giustianiani, Historié chronologiche dell' origine
degl'ordini militari, e di tulle le religioni cavallcrcsche, infino
ml lu en inslilule nel umnclo, elc. Venezia, 1672. — llelyot,
Histoire des ordres monastiques religieux et militaires. Pa-
ris, 171 I 1719.
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 49
marquis de Montf'errat. Le marquis Guillaume, que
nous avons vu accueillir et protéger Agrippa en
1512 et en 1315, était le fils d'une princesse issue par
les femmes de cette famille, et avait eu pour tuteur
un Constantin Gomnène, parent de sa mère, lequel
portait les titres de prince de Macédoine et de duc
d'Achaïe. On serait tenté, d'après cela, de chercher
un rapport entre ces faits et la chevalerie dorée
d'Agrippa; et de supposer qu'il aurait pu être admis
dans l'ordre constantinien des Comnène, pendant
qu'il était en faveur auprès du marquis de Mont-
ferrat, en 1512 ou en 1515. Ce serait là une illusion.
Le fameux ordre constantinien, en dépit de cer-
taines opinions contraires, n'existait pas encore, on
a tout lieu de le croire, à cette époque. Du Cange
a fait justice des titres apocryphes sur lesquels se
fondait sa prétendue antiquité. L'ordre constantinien
des chevaliers dorés paraît ne pas remonter plus
haut que le milieu du xvi e siècle. Il aurait été ima-
giné alors par des princes grecs réfugiés en Italie,
et se donnant pour les descendants des vieilles
familles des Ange et des Comnène de Constantino-
ple. Il ne peut en avoir été question en 1512 ni en
1515. Il faut donc chercher ailleurs l'explication de
cette chevalerie dorée dont se targuait Agrippa, et
dont il prétendait avoir sacrifié l'honorable condition,
quand il était entré comme médecin au service de la
reine, mère du roi, en 1524.
Chevalier doré, miles auratus, est une expression
usitée anciennement pour désigner indistinctement
T. II. ,1
50 CHAPITRE CINQUIÈME
tous les chevaliers, à cause des dispositions en
vertu desquelles de très bonne heure les ornements
d'or à l'épée et au harnais notamment, et surtout
les éperons dorés leur étaient exclusivement ré-
servés. Suivant Sainte-Palaye, Philelphe qui écri-
vait en Italie au xv e siècle, se vanterait quelque part
d'avoir le premier appliqué cette qualification de
miles auratus aux chevaliers, en raison de ce vieux
privilège 1 . 11 résulte de ces observations, qu'en
se donnant pour chevalier doré, Agrippa ne faisait
pas autre chose que se dire tout simplement cheva-
lier. S'il adopte cette formule brillante, de préfé-
rence à celle plus répandue de son temps et plus
simple de chevalier, miles, sans addition d'aucune
épithètc, c'est vraisemblablement à cause de son éclat
et de son retentissement, bien faits pour satisfaire sa
1 . Contre cette prétention de Philelphe, on peut faire valoir
cependant cette considération, que longtemps avant lui on
connaissait la qualilication de miles auratus. Nous nous bor-
nerons à citer, pour le prouver, une pièce de 1239 relative à la
fondation d'un hôpital à Biberach, en Souabe, par deux frères
Haldrie et Holmwig de EschendorlT, qui y sont qualifiés mili-
tes aurait (Lunig, Reichs archiv. Pars, spec. Gonl. IV, p. 183).
Philelphe aurait pu, tout au plus, généraliser l'usage de ce titre
qu'il n'a nullement inventé, comme on le voit. Au xvi e siècle,
on le retrouve dans un édit de Charles-Quint pour la réfor-
mation de l'Empire, Reformatio politiximp., eu 1548 (Goldast,
Cunstil. impérial., t. I, p. 547). Au chapitre xi de cet édit, il
i question d'interdictions d'un caractère sompluaire, et il est
ajouté : « milites vero, seu équités aurali, ah liis eximuntur,
« quibus catenas uniras... publiée geslare liceat. »
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A PRIBOURG 51
vanité et servir son envie de produire de l'effet. Il
va même un jour, à ce qu'il semble, jusqu'à jouer
sur ce mot, doré, auratus, pour attirer sur lui l'illus-
tration de l'ordre insigne de la Toison d'or. Tels
pourraient être, en effet, le sens et la portée de cer-
taines expressions qu'on relève dans une lettre écrite
à son ami Chapuys, à l'occasion des difficultés qu'il
rencontre quelques années plus tard, pendant son
séjour en Brabant; et à propos de la protection qu'il
reçoit alors du légat du Saint-Siège. Bien que
couvert, dit-il dans cette lettre, par l'illustre en-
seigne de la brebis égorgée, c'est-à-dire par le pres-
tige de la Toison d'or, il serait fatalement devenu,
sans ce Mécène, la proie des loups dévorants l .
Agrippa n'était pas un personnage à porterie col-
lier de la Toison d'or. On a peine à croire qu'il ait
pu se flatter d'en imposer à la crédulité par ce
hardi rapprochement entre le titre de cet ordre émi-
nent et la qualification de chevalier doré, eques ou
miles auratus, qu'il prenait quelquefois. Si c'était là
cependant ce qu'il voulait 2 , il aurait finalement
1. « Domirius legatus cardinal Campegius... unicus meus
« Maecenas... sine quo ego, sub islo inanimi pécore, Aureo vel-
« 1ère dicere volui, rapacissimorum lupormn pçaeda factus
'.< fuissem » (Ep. VI, 20).
2. Nous faisons cette réserve, parce que, à la rigueur, en
parlant de la protection de la Toison d'or, Agrippa aurait pu
entendre celle qui, suivant lui, devait s'étendre sur un officier,
comme il l'était alors, du souverain, l'empereur Charles-Quint,
qui se trouvait à titre héréditaire le chef de cet ordre illus-
o2 CHAPITRE CINQUIEME
réussi dans sa tentative, et l'on a pu y être trompé.
Il est dit quelque part, en effet, qu'il était chevalier
de la Toison d'or l .
Ce serait à la chevalerie pure et simple que se
rapporterait en définitive, on le voit, ce titre de che-
valier doré affiché par Agrippa. Homme d'étude et
d'érudition, il aurait pu être fait chevalier, suivant
quelques-uns, pour sa science, comme l'étaient, par
exemple, dès le xm fi siècle, beaucoup de lettrés et
de jurisconsultes, chevaliers de lettres ou de lois,
milites litterati, milites clerici, milites légales, milites
legum, milites jnstitiœ. C'est là l'opinion de Paul Jove.
Elle est réfutée avec raison par Bayle, qui s'appuie
pour cela sur les déclarations mêmes d'Agrippa,
lequel dit formellement qu'il a conquis le grade de
chevalier dans les combats, humano sanguine sacratus
miles (Ep. V, 19). Chevalier doré, dit-il, non pas
grâce à d'importunes sollicitations, non pas pour
prix d'un pèlerinage d'outre-mer, ni par le bénéfice
de quelque largesse impudemment sollicitée à un
couronnement de roi ; mais par droit de conquête et
par ma valeur dans les combats (Ep. VII, 21).
tre. A la manière dont il présente la chose, quelques-uns ont
néanmoins été trompés; et l'on peut, sur ce qu'on sait du per-
sonnage, le soupçonner d'avoir avec intention tendu ce piège
à leur inattention, pour bénéficier de leur méprise.
1. Cette indication erronée a élé accueillie par l'auteur de
l'article biographique consacré à Agrippa dans le Dictionnaire
philosophique publié par M. Franck en 1843, et de nouveau en
1875.
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOUR.G 53
C'est aux honneurs de la chevalerie militaire elle-
même, il n'y a pas à en douter, que prétendait
Agrippa l . C'est donc d'après sa conduite comme
soldat qu'il convient d'apprécier les droits qu'il
pouvait avoir à en être investi. Nous avons déjà
signalé l'affectation qu'il met en toute occasion à
se donner pour un homme de guerre. Ses lettres
abondent en traits relatifs à cette prétention. Nous
ne connaissons que la moindre partie de ce qu'il
racontait de sa fameuse expédition en Espagne, en
1508; à en juger par ce que contiennent les réponses
qu'on faisait à certaines lettres écrites par lui sur
ce sujet, mais que nous n'avons pas ~. Plus tard,
en 1518 et 1519, après son séjour en Italie, on était
resté quelque temps dans son pays sans nouvelles de
sa personne, et le bruit s'y était répandu qu'il avait
péri glorieusement dans les combats. Il n'en était
rien. Bientôt on peut lui écrire qu'on a appris avec
bonheur qu'il avait échappé à tous les dangers
(Ep. II, 18). Il répond, de son côté, de manière à ne
pas amoindrir l'idée qu'on s'est faite ainsi des périls
imaginaires où l'on a pu croire qu'il avait suc-
combé.
— Par ordre de César, dit-il, et pour remplir mon
1. « Armatae militiae eques auratus », esl-il dit au frontispice
des livres d'Agrippa, comme on le voit dans une noie de
notre appendice (n° XXXIV).
2. Voir ce qui est dit précédemment, à ce propos, t. I,
p. 150.
54 CHAPITRE CINQUIÈME
office de soldat, ex officio meo miles *, j'ai dû suivre
les armées. J'ai assisté bravement à nombre de
combats. La mort marchait devant moi. Je la sui-
vais en ministre de ses arrêts, la main droite dans le
sang, la gauche étendue sur le butin de guerre, sa-
turé de proie, foulant sous mes pieds les cadavres.
Mais, grâce à Dieu, resté sauf au milieu des épées
levées et des pièges de toutes sortes, je suis encore
vivant, heureux de rentrer bientôt dans ma chère
ville de Cologne (Ep. II, 19).
Quelques années plus tard, en 1526, il se rend
d'un ton plus modéré, mais non moins significatif,
ce témoignage que, tour à tour appliqué au service
militaire et à l'étude, il s'est, en mainte occasion,
1. On ne saurait traduire ici miles par chevalier, et préten-
dre ainsi trouver dans cette ietlre qui remonte à l'année 1518
(1519 n. s. une première indication des prétentions d' Agrippa
à la chevalerie. Quoiqu'il applique habituellement à cette di-
gnité la qualilication d'crjues ou miles auvatus, Agrippa la
désigne, il est vrai, quelquefois aussi par le simple mot de
miles, « humano sanguine sacratus miles » (Ep. V, 19). Mais
l'expression miles, qui a souvent ce sens particulier, a plus or-
dinairement et doit notamment avoir, croyons-nous, dans la
1 'lire citée ici, le sens plus général d'homme de guerre ou de
soldat. Ne serait-ce pas, d'un autre côté, cette double significa-
tion du mol miles qui, en donnant à son emploi une certaine
ambiguïté, aurait induit Agrippa, dont on connaît l'esprit de
jactance, à passer de ses prétentions au titre d'homme de
guerre ou de soldat, exprimé par le mot pris dans son sens
ordinaire, à celles que finalement il a affichées pour la che-
valerie idle -môme, à laquelle le même mot s'applique
également?
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 55
acquitté avec succès d'emplois publics dans la paix
comme dans la guerre (Ep. IV, 52). A mesure qu'il
avançait en âge, le rôle de guerrier qu'il voulait
avoir autrefois joué, grandissait clans son imagina-
tion. Parlant, en 1531, des insignes de la chevalerie
dont il se prétend honoré, il rappelle les comman-
dements dans lesquels, sous les généraux de plu-
sieurs souverains, il aurait accompli ses exploits
(Ep. VI, 22). Vers le même temps, il précise les
souvenirs de sa jeunesse, et mentionne, après son
rôle de conseiller privé, les services de guerre ren-
dus par lui à l'empereur pendant sept années, en
Italie; la chevalerie dorée glorieusement conquise
dans les combats ; les exploits guerriers mêlés aux
études, dans les pays les plus divers, en Espagne
comme en Italie, en Angleterre et en France
(Ep. VII, 21) i.
Après tant de déclarations réitérées qui ont pu
faire illusion à quelques-uns, on devrait considérer
Agrippa comme étant un véritable homme de guerre,
s'ilnefournissaitlui-même plus d'un témoignage qu'il
n'en est rien. L'évidente exagération avec laquelle il
parle ordinairement de sa vie militaire est un pre-
mier indice du peu de sincérité de ses assertions à
ce sujet. Outre cela, nous savons positivement par
1. Il nous a semblé intéressant de réunir dans une note de
l'appendice (n° III) ces textes originaux: joints à quelques au-
tres, pour présenter ainsi, dans un tableau d'ensemble, tout ce
que dit Agrippa touchant son prétendu litre de chevalier.
56 CHAPITRE CINQUIÈME
ses propres récits, qu'en Espagne notamment, pour
remonter aux premiers actes de cette prétendue
carrière de soldat, l'attitude d'Agrippa n'est pas
celle d'un guerrier bien décidé. Il y joue à contre-
cœur un rôle qui semble lui être plus qu'importun ;
et, à la première occasion qui s'offre d'y échapper,
il l'abandonne avec précipitation. C'est par une fuite
et presque par une désertion, que se termine cette
première expédition du futur chevalier doré l .
Il est ensuite, comme nous le voyons par son
histoire, quelque temps sans paraître dans un camp.
Et trois ou quatre ans plus tard, quand il se rend
en Italie, où il passe en effet sept années, la vie
qu'il y mène n'est, quoiqu'il en dise, rien moins que
celle d'un soldat. Il y arrive d'abord pour y exercer
auprès de l'empereur un emploi d'ordre civil, celui
de secrétaire, on le tient de lui-même. Il ne tarde pas
ensuite à quitter les quartiers impériaux, qui sont
sur l'Adige ; après quoi on ne le perd plus guère de
vue, à Pavie, à Milan, à Gasalc, à Turin; parlant
dans les chaires d'enseignement, écrivant des traités
sur des sujets de philosophie ou de morale reli-
gieuse ; accidentellement investi du rôle de théolo-
gien dans un concile ; faisant presque amende
honorable dos exploits militaires dont il se vante
en môme temps ; remerciant Dieu de lui avoir par-
donné les iniquités commises au milieu des com-
t. Nous avons exposé ces faits dans notre chapitre II, t. I,
pp. 133 à 149.
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 57
/
bats, où, dit-il, tout vainqueur est un meurtrier
et où c'est être mort qu'être vaincu 1 . A la même
époque, à la prise de Pavie par les Français, au sac
de Milan par les Suisses, Agrippa cherche son
salut dans la fuite. 11 est mêlé aux groupes effarés
des bourgeois qu'on poursuit et qu'on pille, et ne
pense guère à prendre alors le rôle du soldat, ni à
repousser par la force l'agression de l'ennemi.
Tels sont, nous l'avons vu, les actes d'Agrippa,
telle est son attitude pendant les sept années qu'il
passe en Italie, jusqu'à ce que, en 1518, il parte pour
Metz, où il prend l'emploi fort peu guerrier de
conseiller et d'orateur de la cité; puis pour Genève,
où il sollicite celui de médecin du duc de Savoie ;
pour Fribourg ensuite , où il exerce les fonctions
de médecin public; et enfin pour Lyon. C'est là que,
prenant l'office de médecin de la reine, il se plaint
de déchoir et de renoncer ainsi au titre éminent de
chevalier doré; sans qu'on puisse véritablement
comprendre pourquoi il y renoncerait à ce moment,
s'il en avait joui précédemment, car il ne fait rien
alors qu'il n'ait fait auparavant déjà; sans qu'on voie
non plus d'où lui serait venue cette dignité.
Il est permis de se demander si Agrippa a jamais
possédé réellement la noble qualité de chevalier.
Gomment l'aurait-il, en effet, jamais conquise? Dans
1. « Sed gratia Dei abundavit super iniquitates meas...
« hostiles inter turbas... inter quas nemo viclor nisi homicida,
« nemo victus nisi morluus... » (Ep. II, 19).
58 CHAPITRE CINQUIÈME
son passé, tel que nous le connaissons, il ne sem-
ble avoir que fort légèrement effleuré la profession
des armes dont elle serait, suivant lui, la récompense.
Dans la suite de son histoire, nous ne l'y verrons
pas plus attaché. A quelque temps de là, il déclinera
même positivement une proposition du duc de Bour-
bon qui lui offre un emploi militaire clans son armée ;
et, à cette occasion, il déclarera qu'il ne veut faire
de butin que dans les livres, et ne guerroyer que
la plume à la main ! . Or, à cette époque, Agrippa
n'a que quarante ans à peine. Ce n'est pas encore
l'âge de la retraite pour un véritable soldat.
Il est difficile de se faire, d'après tout cela, une
grande idée des mérites militaires de notre héros,
et de justifier par eux le titre de chevalier que nous
le voyons réclamer dans quelques circonstances.
Mais comment s'expliquer, dès lors, qu'il ait pu
le prendre impunément? C'est que, à cette époque,
la chevalerie était déjà déchue de ce qu'elle avait
été dans d'autres temps, et que dans son régime
s'étaient introduits bien des abus favorables à tou-
tes sortes d'usurpations.
La chevalerie est une institution qui dérive du
droit de porter les armes, privilège originaire des
hommes libres ; et de l'obligation du service mili-
taire naturellement associée à ce droit, obligation
1. « De oblata mihi ab excellenlia tua prsefecLura inflnitas
relias ago. Siquidem mihi jam pax est in castris, bellum
« alque praeda in libris est » (Ep. V, 4).
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A PRIBOURG 59
qui liait l'homme armé au souverain. Ces deux
principes : le droit des hommes libres de porter
des armes, et l'obligation qui en découlait du ser-
vice militaire envers le souverain, avaient engen-
dré diverses conséquences. Du premier, du droit
des hommes libres soumis, au reste, de bonne heure
à des restrictions considérables, procédait l'exten-
sion, en fait, de l'usage des armes à tous les hom-
mes de condition relevée, et le caractère héréditaire
dans une certaine mesure de ce privilège, plutôt
individuel originairement. Du principe de l'obliga-
tion envers le souverain, venait le droit de celui-ci de
concéder cet usage des armes ; ce qui fit de la créa-
tion des chevaliers un droit régalien proprement dit.
A côté de ces développements des deux principes
générateurs de l'institution, subsistaient certains
traits dans lesquels se continuaient les, plus anciens
errements de celle-ci : la délivrance des armes, sorte
d'investiture que le nouveau chevalier ne pouvait
recevoir que d'un ancien chevalier, et à laquelle se
rattachaient des pratiques très variées suivant les
temps et suivant les lieux ; la jouissance exclusive
de l'armure complète, celle de certains ornements,
celle surtout du cheval de combat,' qui a donné à
l'institution les dénominations modernes de cheva-
lier et de chevalerie. Si l'on joint à ces particularités
essentielles quelques additions ultérieures se rap-
portant aux principes accessoires de l'association
et du patronage, et d'où ressortent, à partir notam-
ment du xiL e siècle, la constitution des fraternités,
60 CHAPITRE CINQUIÈME
des confédérations, et celle des ordres militaires re-
ligieux et civils, ainsi que des ordres purement ho-
norifiques, on aura en raccourci, dans son ensemble,
un tableau de la chevalerie avec tout ce qui s'y rat-
tache. A quel point de son développement était
parvenue cette institution au temps d' Agrippa, vers
le commencement du xvi e siècle? C'est ce que nous
allons indiquer brièvement.
La chevalerie, malgré le caractère individuel do
ses distinctions, était depuis longtemps, au xvi e siè-
cle, le privilège et comme un des attributs de la
noblesse de naissance, non sans de nombreuses
exceptions cependant, lesquelles résultaient soit de
grâces spéciales, soit d'usurpations abusives. La
collation de ces grâces et, d'une manière plus gé-
nérale, l'institution même des nouveaux chevaliers
n'étaient plus exclusivement le fait du souverain,
dont les droits régaliens sur ce point, comme sur
beaucoup d'autres , avaient passé graduellement
dans diverses mains, tant par l'effet de concessions
formelles que par suite d'empiétements. Les droits
du souverain étaient ainsi exercés par des seigneurs
de toute condition, par des prélats, par des Cités.
On voit de combien de sources, les irrégularités et
les excès pouvaient découler. La chevalerie était
comme librement ouverte à tous. Il n'y avait guère
que les ordres militaires, soit civils, soit religieux,
qui fussent à peu près fermés, tout en étant eux-
mêmes l'occasion de bien des abus à plusieurs
points de vue, en ce qui touche notamment le re-
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOUHG 61
crutement de ces corps privilégiés. Pour ce qui est
des usages, les cérémonies relatives à l'investiture
ou à l'armement des nouveaux chevaliers par les
anciens étaient toujours admises en principe el gé-
néralement observées ; mais elles s'étaient infini-
ment diversifiées et n'étaient pas toujours accom-
plies très rigoureusement. Les signes honorifiques,
celui des éperons dorés principalement, subsis-
taient également.
Quant à l'obligation du service militaire, incombant
aux chevaliers, elle s'était fort relâchée pour diver-
ses causes, parmi lesquelles il faut mentionner, en
première ligne, la coutume introduite dès le xm e siè-
cle d'admettre aux honneurs de la chevalerie des
* hommes étrangers au métier des armes, des savants
et des légistes surtout, chevaliers de lecture et che-
valiers de lois, milites litterati, milites légales. Cette
pratique avait, en outre, contribué à diminuer le
prestige de l'institution, dont l'éclat ne subsistait
plus guère que dans quelques ordres particuliers ;
résultat auquel avaient concouru également la pro-
digalité avec laquelle avait été multiplié, depuis le
xiv 1 ' siècle, au xv c surtout, le nombre des chevaliers,
et la fréquente concession de la chevalerie à des
gens de petite et même de basse extraction.
Ce dernier abus, très développé au xvi e siècle, da-
tait de loin. Dès le xn e , on avait vu des rustres et
des jongleurs armés chevaliers \ A la même époque,
1 . Sainte Palaye, Mémoires sur l'ancienne chevalerie, t. II, p. 79.
62 CHAPITRE CINQUIÈME
suivant Otto de Prisingen, l'historien de l'empereur
Frédéric I er , on admettait parfois aux honneurs de
la chevalerie des hommes de classe inférieure et
appartenant même à la condition des artisans et des
simples ouvriers '. Au xiv e siècle, lors de l'entrée à
Sienne de l'empereur Charles IV, en 1355, les bour-
geois de cette ville, raconte Mat.Villani, se présentant
tumultueusement pour être faits par lui chevaliers,
ce prince avait délégué au patriarche ses pouvoirs à
cet effet ; et beaucoup, qui n'y auraient jamais pensé
sans cela, dit l'historien, profitant de l'occasion et se
portant à la rencontre du prélat, se soulevaient les
uns les autres pour arriver jusqu'à sa main. Touchés
par lui à la joue, ils se retiraient de la presse en
faisant place à d'autres; ils étaient chevaliers 2 . A
en croire Franco Sacchetti, écrivain florentin de la fin
du même siècle, la chevalerie était tombée à ce point,
1. « Inferioris eondilionis juvenes etiam mechanicarum
« artium opifices... ad militise cingulum vel dignitatum gradus
« assumere non dedignantur » (Otto Frising., G es ta Friclerici,
1. II, c. xin).
2. « E vedendone cosi gran mercato, assai sene ieciono, che
« innanzi à quell'hora niuno pensiero havieno havulo di farsi Ca-
se valiere, ne proveduto quello che richiede a volere ricevere ca-
valleria. Ma cou liove movimonto si faceano portare sopra le
« braccia a eoloro ch'erano inlorno alPatriarca; e (piand'erano
« aluinella via, lo levavano altoe traevangli locappuccio usato-,
; n-i'\ ni;i la guanciata usata in segno di cavalleria, li mette-
vano un cappuccio accattalo col fregio dell'oro, e traevanlo
délia c .i ; ed era l'alto Cavalière. » (Mat. Villani, hlovic.
I. V. c. xiv. — Muratori, Ikr. liai, script., t. XIV. p. 313.)
-
■".
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A PRIBOURG 63
que des hommes sans naissance, sans courage et
sans mœurs, des gens même de vile condition et de
vie souillée étaient élevés à l'honneur de la chevale-
rie l .
Suivant Sainte-Palaye, les guerres du xiv e siècle
et du xv e ayant considérablement multiplié les
chevaliers en France, ils étaient abaissés dans leur
caractère, ignorants, corrompus, violents. On en
avait créé, dit-il, jusqu'à cinq cents au siège de
Bourges ; enfin, ajoute-t-il d'après un écrivain de
ce temps, « l'honneur de la chevalerie devint si
« commun, que chacun crut pouvoir s'en arroger le
« titre de sa seule autorité. Un homme de rien prè-
« nant l'épée prenait en même temps le titre d'é-
'( cuyer. Pour peu qu'il l'eût porté, il tranchait du
« chevalier. Tel est le portrait que nous fait de son
k siècle Eustache Deschamps ~ ». Citons un dernier
trait qui appartient au xvi e siècle, et qui montre ce
qu'était devenue alors la chevalerie. Brantôme, dans
l'article de ses Capitaines français, consacré au roi
Charles VIII, mentionne l'usage très pratiqué
1. « Verum ne quid dissimulera, auctor est Francus Sacche-
<c tus... ciroiler an. Chr. 1390, quo ille llorebat, mililia3 hujus
« honorera in abjectam omnino conditionem promisse, quum
« hommes nulla nobililatis aut fortiludinis aut mornm prsero-
« gativa insigniti, immo vilis et contaminatee vitae, ad hono-
« rem militise promoverentur. » (Mur atori, A nliquitates Italicx,
t. IV, p. 689.
1. Sainte-Palaye, Mémoires sur l'ancienne chevalerie, t. Il,
p. 80.
64 CHAPITRE CINQUIÈME
de créer des chevaliers sur le champ de bataille, en
leur donnant l'accolade, comme la donna au roi Fran-
çois I er l'illustre Bayard, à Marignan. « Mais aujour-
« d'huy, dit-il, l'on se dispense assez d'ailleurs pour
« se faire chevaliers, que les moindres se créent
« d'eux-mesmes assez sans aller au roy ; si qu'il se
« peut dire qu'il y a aujourd'huy plus de chevaliers
« tels quelz et de dames leurs femmes, que jadis
« n'avoit d'escuyers ny de damoiselles ; tant est grand
« l'abus parmy la chevalerie! »
Brantôme est tout à fait de la fin du xvi e siècle, et
môme du commencement du xvir 3 ; mais les abus
dont il signale le dernier terme remontent assez
haut, comme nous venons de le voir, pour qu'on soit
fondé à reconnaître qu'au temps d'Agrippa les hon-
neurs de la chevalerie pouvaient n'être pas d'un ac-
cès bien difficile. L'insuffisance, d'ailleurs évidente,
des titres de celui-ci pour les obtenir n'aurait peut-
être pas été un empêchement absolu à ce qu'il les eût
réellement reçus; mais leur usurpation pure et simple
ne présentait pas non plus beaucoup de difficulté,
et nous sommes très disposé à penser que le per-
sonnage très peu scrupuleux qui nous occupe a bien
pu, un beau jour, se les attribuer ainsi ; car il ne dit
nulle part, et cela ne s'accorde guère avec sa vanité
et sa jactance habituelles, ni à quel moment précis,
ni de la main de qui non plus il les aurait reçus.
Nous sommes ainsi conduits à penser qu'Agrippa
n'était pas véritablement chevalier. Ce qui nous con-
firme dans cette opinion, c'est, après un silence inex-
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FKIBOURG 65
plicable de plusieurs années sur l'honneur qui lui
aurait été concédé de la chevalerie, la mention tar-
dive qu'il fait inopinément et d'une manière incidente,
en 1526, de cette dignité conquise par lui, assure-t-il,
depuis longtemps déjà, c'est-à-dire entre 1511 et
1518 au plus tard, à l'époque de son séjour on Italie
(Ep. IV. 62) ; c'est encore l'exagération, pour ne pas
dire plus, avec laquelle il parle des prétendus ser-
vices militaires qui lui auraient valu, dit-il, cette
distinction, et l'évidente inexactitude de ses asser-
tions sur son origine, humano sanguine sacratus mi-
les (Ep. V, 19) ; c'est enfin, dans certains cas, le peu
de précision, dans d'autres, l'absence de sincérité
avec lesquels il s'exprime à propos de cette impor-
tante particularité de sa vie. Nous rappellerons l'am-
biguïté que nous avons relevée dans les termes de
la première indication qu'il en donne, ex aurato mi-
lite medicum fieri (Ep. IV, 62), et dans ceux d'un
autre passage de ses lettres, où il mentionne les in-
signes de la Toison d'or, de manière à laisser croire
que, en possession de la chevalerie dorée dont il s'est
arrogé le titre, il pourrait même appartenir, ce qui
serait mieux encore, à cet ordre illustre (Ep. VI, 20) .
Nous avons établi, dans les pages précédentes,
que la chevalerie dorée dont Agrippa entend se faire
honneur est la chevalerie militaire elle-même, et que
les titres sur lesquels il fonde ses prétentions à cette
distinction seraient les services de guerre rendus
par lui à l'empereur Maximilien, en Italie. Nous
avons montré, en outre, qu'il y a grandement lieu de
T. II. 3
66 CHAPITRE CINQUIÈME
douter de la valeur de ses déclarations sur ce point.
11 n'est d'ailleurs que très rarement question de cette
prétendue chevalerie dans ses écrits, notamment
dans sa correspondance, où les lettres émanant de
lui en fournissent seules quelques rares mentions ;
tandis qu'en même temps, et cela est assez signifi-
catif, celles qu'on lui adressait n'en contiennent ab-
solument aucune '. Il nous reste maintenant à dire
quelques mots de la manière dont le titre de cheva-
lier se trouve, dans certaines circonstances, associé
à son nom.
Agrippa ne parle qu'incidemment et d'une ma-
nière indirecte de sa prétendue chevalerie, la pre-
mière fois qu'il en fournit la mention positive,
dans la lettre précédemment citée de 1526, à propos
de l'office qu'il a accepté de médecin de la reine,
mère de François I er . Une occasion toute naturelle
devait se présenter un peu plus tard pour l'écrivain
de se parer de ce titre de chevalier dont il se faisait
gloire. Cette occasion lui est offerte par la publica-
1 . Cette observation porte naturellement sur la teneur de ces
lettres. Quant aux suscriptions qu'elles avaient reçues, et
dont un fort petit nombre nous ont été conservées, il pourrait
se faire qu'elles eussent contenu quelquefois des qualifications
introduites par courtoisie à cette place, pour flatter la vanité
de colui à qui elles étaient adressées. Encore n'en possède-t-on
qu'une seule présentant cette particularité [Opéra, t. II, 578),
et il est même douteux qu'elle ait le caractère et la signification
que i venons d'indiquer. On trouvera quelques indications
sur ce sujet dans la noie de l'appendice (n° III) où il est ques-
tion de la prétendue chevalerie d'Agrippa.
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG G7
tion de ses ouvrages, circonstance où un auteur se
montre ordinairement au public avec toutes ses
marques d'honneur. Là, en effet, le nom d'Agrippa
est accompagné de la qualification de chevalier, non
pas tout d'abord cependant, car elle est encore
omise dans les premières publications (1529-1530),
mais par la suite, en tête des publications ultérieu-
res, à partir de septembre 1530. La déclaration de
la chevalerie d'Agrippa se produit alors avec un
accent un peu plus prononcé qu'auparavant, clans
des conditions cependant qui ne peuvent que justi-
fier encore la réserve avec laquelle nous croyons
devoir l'accueillir 1 . A la mention qui en est faite
ainsi, se trouve jointe celle du doctorat, cle la no-
blesse de naissance, et du surnom de Nettesheim,
dont Agrippa juge également à propos de se
parer; ce sont là autant de titres retentissants
dont la légitimité est malheureusement fort con-
testable.
Il y a lieu de reconnaître, cependant, qu'entre les
publications de 1529-1530, au frontispice desquelles
le nom d'Agrippa se présente sans aucune qualifica-
tion accessoire, et celles de la fin de 1530 et de date
ultérieure, où il est accompagné des titres reven-
diqués par lui, se placent les lettres de privilège
octroyées à l'auteur, le 12 janvier 1529 (1530 nouveau
style), pour l'impression de ses ouvrages ; et que
1. Voir la notice bibliographique donnée à l'appendice
(n<> XXXIV).
68 CHAPITRE CINQUIÈME
dans ces lettres, délivrées à Malines au nom de l'em-
pereur Charles-Quint, Agrippa est qualifié docteur
es deux droits et chevalier. L'énonciation de ces
qualités, dons un pareil document, pourrait induire
à penser que les prétentions d'Agrippa en ce qui
les concerne, étaient fondées. Mais leur présence
dans le privilège impérial ne prouve rien, quant à
leur légitimité; parce que c'était un usage de chan-
cellerie, de reproduire sans autre examen, dans un
privilège, les noms et qualités fournis par l'impé-
trant, dans la requête qu'il avait dressée pour l'ob-
tenir. La mention de ces titres, dans les lettres
impériales , ne prouve donc qu'une chose, c'est
qu'Agrippa les avait pris lui-même en sollici-
tant l'expédition de ces lettres. Elle attache sim-
plement une date à la première manifestation
publique de ses prétentions à cet égard. Cette ob-
servation nous donne tout naturellement occasion de
faire, en nous expliquant sur ce sujet, un examen
d'ensemble des divers titres, qualifications et mar-
ques de distinction que s'attribue Agrippa, et d'ap-
précier les circonstances dans lesquelles il les pro-
duit.
La première mention, en quelque sorte publique,
des qualifications redondantes adoptées par Agrippa,
est motivée, comme nous venons de le dire, par
la publication de ses ouvrages. Déjà, dans notre
premier chapitre, nous avons parlé de cette publi-
cation. Nous avons dit qu'elle n'avait eu lieu que
tardivement, et dans les dernières années seulement
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 69
de la vie de l'auteur 1 . Les premiers volumes publiés
ainsi datent des années 1529 et 1530. Ils sont consa-
crés à de petits traités de philosophie morale et reli-
gieuse notamment, écrits en différents temps, de
1509 à 1526, et à l'histoire du couronnement de
Charles-Quint à Bologne, récemment composée alors
par l'écrivain, en sa qualité d'historiographe et
archiviste impérial; emploi dont il venait d'être
investi à la cour de Brabant. Les frontispices qui
figurent en tête de ces ouvrages ne portent que le
nom de l'auteur, Henricus Cornélius Agrippa. Sur
le dernier seulement, et l'on comprend pourquoi,
son nom est accompagné du titre de son office de
cour, Sacratissimœ maiestatis ab archivis et consiliis
indiciarius .
Ce n'est qu'à la fin de 1530, sur l'édition donnée
par Jean Graphe à Anvers du traité de l'incertitude
et de la vanité des sciences, qu'on trouve pour la
première fois le nom d'Agrippa fastucusement
accompagné des titres et qualifications de noble, de
chevalier et de docteur, ainsi que du surnom aristo-
cratique de Nettesheim : Splendidœ nobilitatis viri et
armatse militix equitis aurati, ac utriusque juris doctoris,
sacras cœsareae maiestatis a consiliis et archivis indiciarii,
Henrici Cornelii Agrippae ab Nettesheym, De incertitu-
dine et vanitate scientiarum. etc. Les éditions ultérieu-
res de ce traité, exécutées en -1531 et 1532 à Anvers
I. Gjs faits sont exposés dans notre chapitre premier, t. I,
p. 39.
70 CHAPITRE CINQUIÈME
et à Paris, présentent quelquefois la même parti-
cularité ; tandis que sur celles données à Cologne, en
ces mêmes années, on ne trouve, joint au nom d'A-
grippa, que le surnom de Nettesheim seulement l .
Sur les autres ouvrages d'Agrippa publiés de 1531
à 1535, même à Cologne, on rencontre quelquefois
le surnom de Nettesheim avec les qualifications d'm-
diciarius, de doctor in utroque jure et d'egues auratus \
Quant au titre de medicinx doctor, il ne paraît que
sur les livres imprimés plus ou moins longtemps
après la mort de l'auteur. Nous expliquerons ulté-
rieurement comment Agrippa, en 1530, dès 1529
peut être, avait pu se trouver obligé de renoncer à
le prendre s'il l'avait, en effet, porté auparavant.
La mention de la noblesse, de la chevalerie et du
doctorat d'Agrippa n'est évidemment introduite
dans la teneur du frontispice de son traité de l'in-
certitude et de la vanité des sciences, que pour
augmenter le prestige de cet ouvrage, sur lequel il
tenait tout particulièrement à fixer l'attention ; car il
le regardait comme son œuvre capitale; et, de plus,
au moment de sa publication, il avait, comme nous
le verrons plus tard, à réagir contre l'effet d'une
mésaventure qui, en mettant brusquement fin à sa
carrière de médecin, avait pu nuire à sa considéra-
1. Nous donnons à l'appendice (n° XXIX) quelques renseigne-
ments sur ces publications.
2. Voir à l'appendice (n<> XXXIV) une note sur la biblio-
i;r.t|ilii*' île- ouvrages d'Agrippa.
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 7i
tion. Voilà comment se produit publiquement pour
la première fois, au frontispice des livres d' Agrippa,
la mention des qualités et titres honorifiques atta-
chés plus ou moins légitimement à son nom. Au-
paravant on trouve déjà dans sa correspondance,
comme nous l'avons dit, quelques traits où se ma-
nifestent ses prétentions à la chevalerie, au doctorat
et à la noblesse. Nous avons parlé tout à l'heure
de ceux de ces passages qui concernent la cheva-
lerie. Les conclusions auxquelles nous a conduit
leur examen, sont peu favorables aux prétentions
d' Agrippa sur ce fait particulier 1 . Les doutes que
l'on peut concevoir sur l'authenticité de son titre
de chevalier, s'élèvent aussi, comme on va le voir,
contre la légitimité du titre de docteur qu'il prend
également.
Sur la question controversable du doctorat d'A-
grippa, nous rappellerons ici ce que, précédemment
déjà, nous avons dit à plusieurs reprises de ses tra-
vaux et de ses titres scientifiques ou universitaires.
Nous avons reconnu que les premières études d'A-
grippa, dans les écoles de sa ville natale, avaient pu
le conduire, on a quelques raisons de le croire, au
grade de maître ès-arts 2 ; qu'il n'y a aucun motif sé-
1. On trouvera, dans une note de l'appendice (n° III), l'en-
semble des indications relatives à la prétendue chevalerie d'A-
grippa.
2. Nous avons présenté quelques observations sur ce sujet
au commencement de notre chapitre IL, t. I, p. 126.
72 CHAPITRE CINQUIÈME
rieux de révoquer en doute ce qu'il dit à ce sujet ;
mais que ce grade était probablement le seul dont
il eût jamais été régulièrement en possession. Nous
avons constaté, en effet, qu'on avait grandement
lieu de douter qu'il en eût jamais obtenu aucun en
théologie ; car il s'accuse lui-même de n'avoir pas
poussé très loin ses études sur les matières qui
font l'objet de cette science. On ne le voit, au reste,
dans aucune circonstance que nous connaissions,
prendre le titre de docteur en théologie l , comme il
fait quelquefois de ceux de docteur en lois et de
docteur en médecine.
Quant à son doctorat en lois, c'est-à-dire en
droit civil et en droit canon, ainsi qu'en médecine,
la vie agitée d'Agrippa ne laisse guère place,
comme nous l'avons déjà fait observer, pour les
études que ces grades auraient exigées. Les années
qu'il a passées, pendant sa première jeunesse, à
l'université de Paris, où il était arrivé pourvu du
titre de maître ès-arts, semblent avoir été em-
ployées, bien moins à des travaux réguliers con-
cernant l'étude suivie du droit et de la médecine,
qu'à l'acquisition des connaissances singulières qui
lui permettent de donner, dès cette époque, le pre-
mier jet de sa philosophie occulte, et de se livrer en
môme temps aux mystérieuses pratiques de l'alchi-
1. Il avoue même implicitement, quelque part, qu'il n'est
nullement docteur en théologie. Voir sur ce sujet une note
île L'appendice (n° V).
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 73
mie. Cependant, après sept ou huit années de vie
errante et d'aventures en Espagne, en France, en
Angleterre, en Italie, Agrippa, dès 1519, parle de
son triple doctorat en droit civil, en droit ecclésiasti-
que et en médecine, qu'il rappellera plus tard encore,
en 1532 (Ep. II, 19; VII, 21). Il omettra, il est vrai,
à la date de 1530, le titre de docteur en médecine,
qu'on ne trouve plus dans la pompeuse énumération
des qualités jointes à son nom sur le frontispice im-
primé de ses ouvrages ; mais c'est qu'il aura eu
auparavant à compter avec des oppositions qui l'o-
bligent un certain jour à interrompre brusquement
sa carrière médicale. Le titre de docteur ès-lois est
donc seul indiqué alors sur la première page de
ses livres, et il n'y subsiste vraisemblablement que
par cette unique raison, qu'il ne s'est trouvé per-
sonne ayant intérêt à le lui contester. Les droits qu'A-
grippa pouvait avoir à le prendre sont fort douteux.
Quant à ceux qui auraient pu lui assurer le titre de
docteur en médecine, ils sont certainement tout à
fait nuls.
Une dernière observation nous reste à faire sur le
caractère du doctorat d'Agrippa, d'après les termes
eux-mêmes de ses déclarations à cet égard ; c'est
que les expressions qu'il emploie pour le signaler,
dans un de ses écrits, docteur d'éclatante renommée,
splendida fama doctor (Ep. VI, 22), donnent à penser
qu'il ne pouvait guère justifier cette qualité éminente
que par une sorte de notoriété publique, principale-
ment fondée sur une réputation de savoir que lui
74 CHAPITRE CINQUIÈME
avait faite partout la crédulité générale éblouie par
son charlatanisme. S'il en eût été autrement, si
Agrippa eût possédé des titres portant l'attache for-
melle d'une des universités de son temps auxquelles
il appartenait de les décerner, il n'eût pas manqué
de le dire, dans un document où il semble vouloir
ne rien négliger de ce qui peut augmenter l'idée
qu'il entend donner de son mérite et de ses droits à
la considération. Son silence sur ce point est signi-
ficatif. Les expressions splendida fama doctor, qu'il
emploie dans ce cas, faute d'autres, pour qualifier
son doctorat, ne le sont pas moins '.
Agrippa n'était probablement pas plus docteur
que chevalier. Reste à parler de sa noblesse, dont le
prestige souffre un peu de cette particularité, que la
déclaration formelle en est publiée pour la première
fois en même temps que celle de ces titres de cheva-
lier et de docteur, sur la légitimité desquels planent
des doutes si sérieux. La première indication que
nous fournisse Agrippa dans ses écrits sur la con-
dition de sa famille, se trouve, sous la date de 1526,
dans une lettre à son ami Jean Chapelain; lettre
dans laquelle, pendant son séjour à Lyon, il récri-
mine violemment contre la disgrâce dont il est en ce
moment l'objet de la part de la cour de France
(Ep. IV, 52). Il s'en veut d'avoir eu l'imprudence de
s'y exposer par excès de confiance, lui que tant de
1. Nous donnons dans une note de l'appendice (n° VI) les
textes relatant les prétentions d' Agrippa au grade de docteur.
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FR1BOURG 75
raisons auraient dû éloigner de cette situation : la
distinction de sa naissance, non moins que les titres
d'honneur conquis précédemment par lui, et clans la
guerre et dans les lettres. En parlant des conditions
de sa naissance, Agrippa emploie, dans cette cir-
constance, les expressions clarus imaginibus avitis,
qui seraient d'une exagération évidente, si elles
étaient autre chose qu'une simple forme de discours
empruntée à la langue et aux coutumes de l'antiquité
romaine.
Un peu plus tard, Agrippa est plus précis, mais
il ne saurait encore échapper au reproche d'abusive
amplification, lorsque, dans une lettre adressée le
12 mai 1531 à son protecteur l'évêque de Liège, il
s'étend avec un peu plus que de la complaisance sur
les services rendus par lui à l'empereur Maximilien,
et auparavant par son père et par ses aïeux, dit-il,
aux ancêtres et prédécesseurs de ce prince (Ep. VI,
18). A la même époque, dans une requête au conseil
privé de Malines, il revient sur les mêmes idées, et
parle encore dans les mêmes termes des images de
ses ancêtres et de ses mérites personnels (Ep. VI, 22).
Dans une supplique enfin à la reine Marie, en 1532,
il rappelle de nouveau les services de ses aïeux
(Ep. VII, 21) \
On ne saurait décider ce qu'il y a de vrai ou de
1. On trouvera dans une note de l'appendice (n° II) ces textes,
et, avec eux, quelques observations sur les prétentions d'A-
grippa à la noblesse de naissance.
76 CHAPITRE CINQUIÈME
faux dans les assertions d'Agrippa, touchant les ser-
vices rendus aux souverains par ses devanciers ;
cependant on ne peut pas méconnaître une certaine
redondance peu convaincante dans ce qu'il en dit. Il
est, en tout cas, impossible de voir, comme nous
l'avons reconnu, autre chose qu'une forme littéraire
dans l'expression imagines avitœ, qu'il applique au
souvenir de ses aïeux. Celles beaucoup plus simples
d'homme libre par sa naissance, ingenuus, et distin-
gué par son origine spectabilis génère, qu'en 1531, par-
lant de lui-même, il emploie en même temps (Ep. VI,
22), sont vraisemblablement plus près de la vérité.
Elles s'accordent parfaitement avec la situation d'une
famille de condition modeste, comme on en trouvait
dans la bourgeoisie urbaine à laquelle apparte-
nait, selon toute apparence, Agrippa. Auprès de ces
qualifications tout à fait acceptables, détonne évi-
demment l'idée d'éclatante noblesse dont l'expres-
sion, splendidae nobîlitatis vir, figure en 1530 au fron-
tispice placé en tête du traité de l'incertitude et de la
vanité des sciences.
C'est là que se trouve également le surnom de
Ncttesheim, qui paraît alors pour la première fois ',
et qui, par sa tournure aristocratique, semble des-
1. « Splendidae nobililatis viri et armalae miliLiaj equitis au-
« rati, ac ulriusque juris doctoris, sacrae caesareae maiestatis a
« coiisiliis et archivis indiciarii, Henrici Conielii Agrippae ab
Neltesheym, Un inoertitudine et vanitate scientiarum et ar-
'< tium, atque excellentia Verbi Dei. declamatio. — mdxxx,
« mense seplembri.
«
»
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOUHG 77
tiné à justifier la haute noblesse annoncée dans la
formule qu'il accompagne. Les présomptions défa-
vorables qui résultent de ces circonstances contre
la légitimité du surnom de Nettesheim pris ainsi
par Agrippa, sont d'accord avec les observations que
nous avons présentées sur le môme sujet, au com-
mencement de notre chapitre n 1 . Le surnom de Net-
tesheim, quelle qu'en soit l'origine, est tout person-
nel à Agrippa et n'a pas été conservé par ses fils.
Le nom de sa famille paraît être, nous l'avons dit,
Cornelis; forme originaire consignée dans des titres
contemporains en langue vulgaire ; représentée en-
suite dans les textes latins par la forme Cornélius,
qui résulte d'une modification de ce nom conforme
aux usages du temps; et qui figure seule dans les
documents les plus dignes de foi, avec le prénom
Henricus et le surnom Agrippa, pour désigner le
personnage qui nous occupe. Rappelons maintenant
le rapprochement, réalisé au frontispice daté de
1530, des formules consacrées par Agrippa à sa pré-
tendue noblesse et des qualifications correspondant
à sa douteuse chevalerie et à son très peu certain
doctorat; et constatons que ce rapprochement n'est
pas fait, pour donner à ces formules une autorité
capable d'inspirer la confiance.
Ainsi pâlit jusqu'à s'évanouir l'enseigne nobiliaire
1. Ces observations sont relatées au tome I, p. 121. On
trouvera également, dans une note de l'appendice (n° I),
quelques indications relatives au même objet.
78 CHAPITRE CINQUIÈME
qu'Agrippa juge à propos d'attacher tardivement à
son nom, au frontispice de quelques-uns de ses li-
vres et dans certains passages de ses écrits. Ses
prétentions à la noblesse ne sont pas plus fondées,
vraisemblablement, que celles qu'il affiche également,
et dont nous avons démontré le peu de solidité, pour
les titres retentissants de docteur et de chevalier.
Il nous semble piquant de rapprocher de ces indi-
cations sur les prétentions nobiliaires d' Agrippa, ce
qu'il dit lui-même de la noblesse de naissance et de
celle des armes qui en serait, suivant lui, le fonde-
ment, dans son traité de l'incertitude et de la vanité
des sciences, en tête duquel précisément il inaugure
en quelque sorte l'usurpation faite par lui de ces dis-
tinctions recherchées. Du contraste que Ton peut
constater ainsi entre les paroles d' Agrippa et sa con-
duite à ce sujet, ressort un trait de caractère à ajouter
au portrait que nous voulons faire ici du personnage.
Dans la rapide analyse que nous avons donnée au
commencement de notre travail du traité de l'incerti-
tude et de la vanité des sciences, nous n'avons pu
placer que quelques mots de ce que le livre contient
sur la police sociale et, à cette occasion, sur la vie
des cours et la noblesse. Voici un aperçu un peu
plus étendu, sans être encore complet, de ce qui est
dit clans l'ouvrage d' Agrippa sur ce dernier sujet.
— Renverser les murailles, incendier, piller, rava-
ger, violer, tuer, voilà tout l'art de la guerre ; et, sous
le règne même du Christ, cet art a pris rang dans la
hiérarchie de l'Église. Là pullulent les ordres mili-
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOUR.G 79
taires dont toute la religion n'est que guerre et pira-
terie, sous prétexte de détendre et de répandre la
foi; comme si le Christ voulait la propagation de son
Évangile, non par la prédication, mais par la force
des armes. Cependant le meurtre est un crime, même
dans une juste guerre; car ce n'est pas pour la jus-
tice, c'est pour le gain et pour le butin qu'on se fait
soldat. Mais le meurtre, le rapt et l'incendie, punis
par les lois chez les brigands, sont anoblis quand ils
sont couverts par le nom de guerrier; et la noblesse
en est la récompense. Elle est le prix du sang ré-
pandu et de la damnation des âmes. Telle est, en
effet, la source de la noblesse de race, en possession
chez nous de tous les honneurs publics et de leurs
distinctions. Voyez-la dans ses commencements,
voyez-la dans tout les temps. La séparation de la
famille humaine en deux branches commence aux
enfants mêmes d'Adam. De la victime, Abel, viennent
les plébéiens; de Caïn, le meurtrier, viennent les no-
bles, dont l'œuvre sera le mépris des lois de Dieu et
de celles de la nature, la confiance dans ses propres
forces, l'usurpation de l'autorité, la fondation des
villes et des empires, la domination sur la créature
que Dieu avait faite libre, et qui se voit soumise à
la servitude et à l'iniquité. Cartel est, depuis l'ori-
gine, l'office de la noblesse.
— Cependant, après les longs désordres de ces
temps anciens, Dieu suscite un homme juste, le pa-
triarche Abraham, d'où doit sortir le peuple de son
choix. Abraham a deux fils, Ismaël, le bâtard, et
80 CHAPITRE CINQUIÈME
Isaac, l'enfant de l'épouse légitime. Israaël est cruel
et voué aux armes; il est prince d'un peuple auquel
il donne son nom, et Dieu bénit sa noblesse dans
l'exercice de la guerre, en disant : manus ejus contra
omnes et manus omnium contra eum. Quant à Isaac,
persévérant dans les voies de la justice tenues par
son père, il est pasteur et donne naissance à douze
fils, d'où sortent les douze tribus qui forment le
peuple d'Israël. L'un de ses fils, Joseph, habile à
multiplier les impôts et à faire naître les richesses,
gagne ainsi la faveur du roi Pharaon, qui d'esclave
le fait noble, comme le devient plus tard aussi le
juif Mardochée, par la grâce du roi Artaxerce. De
là, l'usage des anoblissements qui s'est perpétué jus-
qu'à nous, et que les uns acquièrent à prix d'argent,
les autres par de honteux commerces et même par
des crimes; ou bien, et ce sont là les moins coupa-
bles, par l'adulation, par les calomnies, les trahi-
sons, les artifices de tout genre et par les plus viles
complaisances; se procurant ainsi, non-seulement
la noblesse, mais encore la richesse et les biens de
toutes sortes.
— Chez les descendants de Jacob, le sceptre
était destiné aux enfants de son fils Judas, homme
violent, incestueux, le plus méchant des douze
frères, à qui fut réservée à ce titre la force et
la bénédiction de noblesse. De lui venait David,
simple pasteur, qui, anobli parle titre de roi, tombe
aussitôt dans le péché, le sacrilège, l'adultère et
l'homicide. Voilà ce que les livres sacrés nous ap-
AGlllPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 81
prennent des origines de la noblesse; et par là nous
voyons que, depuis le commencement du monde,
elle n'a pas d'autre source que le crime et la violence.
— Plus la vie de l'homme est souillée, plus elle
est honorée. Telle se montre la noblesse au sein du
peuple de Dieu lui-même; telle on la retrouve chez
toutes les nations; consultez leurs histoires; étu-
diez ce qu'on sait des quatre grandes monarchies
de l'antiquité, de celle des Assyriens, de celle des
Mèdes, de celle des Grecs, de celle des Romains;
lisez l'histoire des royaumes modernes d'Espa-
gne ou d'Angleterre, de ceux fondés par les Bur-
gondes, par les Lombards, par les Francs. Chez
ceux-ci voyez les crimes des premiers rois jusqu'à
Pépin qui les supplante par la trahison, et jusqu'à
Hugues Gapet, homme de sang, gladiateur hardi;
en faveur parla auprès du peuple de Paris, malgré
sa basse extraction, car il est fds d'un ignoble bou-
cher 1 . Secondé par une troupe de scélérats, il s'em-
pare de la couronne, et, passant de la boucherie pa-
ternelle au trône, il peut transmettre celui-ci à ses
descendants, qui l'occupent encore, jusqu'à ce que
quelque basse intrigue de courtisane fasse tomber
un jour cette couronne de leur front.
1. Le marquis de la Grange a relevé, en 1864, deras sa pré-
face pour le roman de Hugues Cupct, cette assertion d'Agrippa;
opinion singulière, dont on a des témoignages anciens qui ne
lui donnent pas pour cela plus d'autorité, et dont on ne
saurait déterminer l'origine.
t. ir. e
82 CHAPITRE CINQUIÈME
— Mais il faut se borner et je ne puis, dit Agrippa,
présenter que sommairement ce que j'ai développé
ailleurs dans un ouvrage plus étendu l , pour prou-
ver qu'il n'est pas au monde un royaume ni une sei-
gneurie qui n'ait commencé par le parricide, par la
trahison, l'homicide, et par tous les crimes ; œuvres
spéciales de la noblesse. Si telle est la tête du mons-
tre, jugez de ce que peuvent être ses autres mem-
bres. Il est fait pour le meurtre et la rapine, pour la
violence, pour le luxe et pour les excès de tout
genre. Voulez-vous devenir noble, si vous ne l'êtes
pas? Faites-vous d'abord chasseur; c'est le premier
degré ; puis soldat mercenaire ; puis homicide à
prix d'argent. Telle est la véritable essence de no-
blesse. Si vous arrivez jusqu'au brigandage, vous
aurez conquis le grade le plus élevé. Si vous
n'êtes pas capable de ces grandes vertus, payez à
deniers comptant ce que vous désirez. Autrement,
i'aitcs-vous parasite du prince; mêlez-vous aux
courtisans de sa cour, amenez-lui votre femme ou
vos filles ; ou bien prêtez-vous aux débauches des
princesses; épousez, si vous le pouvez, la maîtresse
du roi, sinon alliez-vous à ses bâtards. C'est lii le
degré le plus éminent de la noblesse. Voilà comment
1. » Nimis longum foret... regnorum omnium initia recen-
« serc... Ego liane rein quam hic summario eonceptu tetigi,
« ampliore v rtumine descripsi alibi, ipsam nobilitatem suis co-
« loribus et lineamentis exacte expressi... >> etc. (Opéra, t. II,
p. 177). On ne connaît pas l'ouvrage auquel Agrippa fait
ainsi allusion.
AGK1PPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOUUG 83
on franchit les échelons qui y conduisent. Les plus
estimés parmi ceux qui en jouissent, ceux qui pri-
ment tous les autres, sont ceux qui peuvent repor-
ter tous ces mérites aux ancêtres d'où ils descen-
dent, et qui prétendent venir d'étrangers, scélérats,
transfuges et vagabonds, Troyens ou Macédoniens.
— Nous avons dit quels vices font les nobles :
mais plus nobles que les autres sont ceux chez qui
ces vices sont héréditaires, ceux chez qui ils ont
passé authentiquement des pères aux enfants. Ce-
pendant on voit en môme temps ces hommes hy-
pocritement parés de certaines vertus, feindre la
bonté, la probité, la prudence, l'affabilité ; prodi-
guant libéralement aux uns ce qu'ils ont pris aux
autres, et se donnant ainsi un vernis de générosité.
Ils se couvrent du masque de la piété et de la jus-
tice ; ils se chargent des intérêts des pauvres con-
tre les riches, pour nuire à ceux-ci bien plus que
pour servir les autres ; sachant se faire craindre ;
opprimant finalement ceux dont ils se portent les
défenseurs. Pour échapper à cette tyrannie, les
Suisses ont jadis immolé tous les nobles qui vi-
vaient au milieu d'eux, et en ont proscrit la race de
leur pays; de là leur haine contre les nobles; de
là aussi la liberté dont ils jouissent depuis quatre
siècles.
— Toute noblesse, en un mot, est mauvaise en son
essence. Parmi les animaux, ceux qu'on estime plus
nobles que les autres, sont partout les plus nuisi-
bles; ce sont les aigles, les vautours, les lions, les
84 CHAPITRE CINQUIÈME
tigres. Parmi les arbres, ceux qui sont réputés
nobles et consacrés aux dieux sont ceux qui sont
stériles, et dont les fruits ne sont d'aucun usage,
comme le chêne et le laurier. Parmi les pierres,
ce n'est pas la meule avec laquelle on broie le
grain, c'est la gemme sans utilité qui est honorée.
Parmi les métaux, enfin, les plus nobles sont l'ar-
gent et l'or, causes de plus de crimes que le fer lui-
même ; l'or surtout, pour lequel les peuples se com-
battent et prodiguent leur sang '.
Cette violente diatribe est avant tout un dévelop-
pement déclamatoire, comme l'ouvrage tout entier
du reste d'où elle est tirée. Cependant on ne sau-
rait se refuser à lui reconnaître, en quelque mesure,
un certain accent de conviction; et il est permis de
croire qu'au moment où il l' crivait — on sait que
c'est pendant une période de misère, à la fin de son
séjour en France — l'auteur était loin de se ranger
lui-même dans celle noblesse qu'il attaquait si vio-
lemment. Cette disposition d'esprit devait changer
cependant, et il est piquant de voir Agrippa, quel-
ques années plus tard, quand il juge à propos de
publier cet écrit même, attacher à son nom pour la
première fois, et sans trop de raison, nous l'avons
montré, les retentissantes qualifications qui se li-
sent sur le frontispice de l'ouvrage, Splendidx nobi-
litatis vir et armatse militise eqttcs auratus.
l. De incertiludine cl wnitale scienliarum uUjuc artium
declamalio. Cap. lxxx. (Opéra, t. il, p. 107. j
AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRLBOURG 85
Il est temps de nous arrêter clans cette digres-
sion. La première mention faite par Agrippa de sa
prétendue chevalerie, à propos do son arrivée en
France, nous a fourni l'occasion toute naturelle de
nous enquérir de ses droits à cette distinction. Nous
y avons joint l'examen des prétentions analogues
qu'il manifeste dans quelques circonstances, au titre
de docteur en l'un et l'autre droit ainsi qu'en méde-
cine, et à la noblesse de naissance, dont il se targue,
sur la fin de sa vie surtout, en certaines occasions.
Il convenait de réunir ces différentes enquêtes sur
des sujets en quelque sorte connexes à un certain
point de vue. Elles aboutissent à des conclusions à
peu près identiques, et prouvent l'évidente inanité,
pour une bonne part, de toutes ces fantaisies l . De
I. Les prétentions d'Agiïppa au came! ère de guerrier,
aux honneurs de la chevalerie militaire, à ceux du doctorat
en médecine et en l'un et l'autre droit, ainsi qu'à la noblesse
de naissance ont été généralement acceptées jusqu'à présent
par les historiens qui se sont occupés de lui. M. Henry Morley,
qui l'un des derniers a consacré à ce sujet un travail étendu,
ne parle pas à cet égard autrement que ceux qui l'ont précédé,
et suit les mêmes errements dans un ouvrage en deux volumes
publié à Londres en 1856 sur la vie d'Agrippa : The life of
Henr\j Cornélius Agrippa vonNettesheim, cloclor and knight, com-
monhj known as a magician. Pour M. Henry Morley, Agrippa
est issu d'une noble famille, celle des Nettesheim attachés
depuis plusieurs générations à la maison d'Autriche. Henry,
Cornélius et Agrippa sont des noms personnels reçus par lui
au baptême. A r oué par sa noble naissance au service des Em-
pereurs, il prend dès que l'âge le lui permet ce parti indiqué,
où il suit les traces de ses ancêtres, dans les fonctions auliques
86 CHAPITRE CINQUIÈME
l'ensemble de ces conclusions ressort comme consé-
quence la mise en relief d'un des traits essentiels
du caractère d' Agrippa: la vanité, jointe à l'absence
de tout scrupule dans le choix des moyens pour la
satisfaire. Il était bon de signaler ces particularités
et d'en fournir, en quelque sorte, la démonstration.
Ce résultat constaté, nous reprenons le fil de
notre récit, au moment où Agrippa, quittant Fri-
bourg, arrive à Lyon, au commencement de l'an-
née Ja2i.
aussi bien que dans la vie des camps. M. Henry Morley ne
doute pas que son héros n'ait, comme il l'affirme, guerroyé
en Italie pendant sept années coupées par quelques interrup-
tions, mais sans perdre jamais son commandement militaire;
et que dès le début de ces exploits il n'ait été fait chevalier,
en 1511 ou 1512, sur un champ de bataille. Pour ce qui est
des titres scientifiques revendiqués par Agrippa, M. Henry
Morley croit savoir qu'il a été reçu docteur en théologie à
l'université de Dole, en 150:.', puis docteur en médecine, ainsi
qu'en l'un et l'autre droit à celle de Pavie en 1515-, que dès
1517, il a pu être médecin du duc de Savoie à Turin ; après
quoi il aurait encore exercé la médecine à Metz, à Fribourg,
à Lyon, et enfin à Anvers. M. Henry Morley parait ignorer
la brusque interruption imposée à cette pratique médicale,
vers 1529, dans celte dernière ville. Plusieurs des solutions
proposées par l'historien anglais sur les questions que nous
venons d'énumérer n'ont d'autre fondement que les assertions
très contestables d'Agrippa lui-même. Il en est quelques-unes
en outre qui sont tout-à-fait gratuites. Suc d'autres questions
dont ni. parlerons ailleurs (Appendice n" s VIII et XI), les
conclusions de M. Eenry Morley ne sont, croyons-nous, pas
moins sujettes à caution.
CHAPITRE VI
AGRIPPA A LYON ET A PARIS
iîïs^-icî^h
Agrippa à Lyon, médecin de la reine, mère de François I er . —
Correspondances avec Brennonius et Cantiuncula; avec Pau-
lus Flammingus; avec le religieux Petrus Lavinius ; avec
Eustache Chapuys. — Disgrâce d'Agrippa. — Correspondan-
ces avec Jean Chapelain, médecin du roi, et avec l'évêque de
Bazas. — Composition du traité sur le sacrement du mariage,
pour la duchesse d'Alençon, sœur du roi; du traité de l'in-
certitude et de la vanité des sciences, dédié au riche mar-
chand génois D. Augustino Fornari. — Détresse d'Agrippa;
explications sur sa situation. — Relations avec le connétable
de Bourbon. — Études et travaux d'Agrippa. — Interven-
tion de D. Augustino Fornari. — Départ de Lyon ; séjour
forcé à Paris. — Recours au religieux Aurelio d'Aquapen-
dente; arrivée à Anvers.
Agrippa, venant de Fribourg, arrivait à Lyon
dans les premiers mois de l'année 1524. Nous avons
dit quels motifs l'y amenaient et quelles espérances
88 CHAPITRE SIXIÈME
il y apportai!. Cotte ville, pendant les dernières an-
nées du xv e siècle, était devenue comme une seconde
capitale de la France, en raison des séjours fré-
quents que les souverains y faisaient, attirés de ce
côté par leurs affaires avec l'Italie. Lyon était, au
reste, français depuis longtemps déjà. Ville de l'em-
pire, après avoir appartenu au royaume de Bourgo-
gne, et menacée alors dans ses privilèges par ses
évoques, elle avait trouvé contre ceux-ci, près des
rois de France, une protection qui s'était changée
en souveraineté directe dès le commencement du
xiv" siècle. A la fin du xv°, elle avait reçu souvent
la visite de ces princes, et, pendant leurs expédi-
tions d'Italie, elle avait servi de résidence à leur
cour, ainsi que de siège à leur gouvernement. En
1494-1496, la reine Anne de Bretagne avait habité
Lyon pendant la guerre que Charles VIII faisait
au-delà des monts, pour la conquête du royaume de
Naples. Au commencement du xvi e siècle, la prin-
cesse et son second époux, le roi Louis XII, y avaient
résidé fréquemment, à l'occasion des guerres faites
par celui-ci en Lombardie et de sa domination dans
le Milanais. En 1315, près de reconquérir ce pays,
François I er avait formé à Lyon l'armée avec laquelle
il allait passer les Alpes, laissant le royaume sous
la direction de sa mère, Louise de Savoie, investie
de la régence où devait l'assister le chancelier Du-
prat. Dix ans plus tard, en 1524 et i52o, retournant
dans ces contrées qui échappaient alors à sa domi-
nation et où lui-même il allait perdre la liberté,
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 89
il confiait encore à sa mère le gouvernement,, et
l'installait avec la coup dans la ville de Lyon. C'est
là que cette princesse reçut la fatale nouvelle de la
bataille de Pavie, dont une des conséquences devait
être la perte définitive du Milanais par les Français.
Agrippa était à Lyon à l'époque où s'accomplirent
ces derniers événements. Cette grande ville devait
lui plaire. 11 la connaissait déjà, car il l'avait habi-
tée en 1509, à son retour d'Espagne; et, depuis lors,
il avait pu la revoir quelquefois en passant. D'au-
tres considérations encore pouvaient contribuer à
la lui rendre agréable. L'influence des mœurs ita-
liennes s'y faisait assez sentir pour qu'il y retrouvât
à peu près le genre de relations qui précédemment
l'avaient si formellement attaché aux villes de laLom-
bardie. Comme dans ce pays on rencontrait, à Lyon
aussi, des savants et des lettrés, et on y accueillait
même avec faveur ces études secrètes toujours plus
ou moins cultivées par lui. En 1495, le roi Charles VIII
avait pu visiter dans cette ville le cabinet, les livres
rares et les collections de curiosités de Simon de
Phares, qui prenait le titre de professeur d'astrolo-
gie judiciaire. Un pou plus tard, le roi Louis XII,
s'y trouvant à son tour, y était avec toute sa cour
fort occupé de la présence d'un savant italien, nom-
mé Jean, qui prétendait posséder des connaissances
merveilleuses, notamment l'art de transmuerles mé-
taux et de faire de l'or. Ce personnage, ordinaire-
ment vêtu d'une roble blanche, toujours grave et
mystérieux, était un objet d'étonnement pour les
90 CHAPITRE SIXIÈME
hommes les plus savants. Il avait remis, disait-on,
à Louis XII une épéc ornée d'un miroir magique,
et il distribuait libéralement aux pauvres l'argent
que le roi lui donnait.
On peut, d'après ces indications, se luire une idée
de ce que devait être pour Agrippa cette ville de
Lyon, tenant à la fois de la France et de l'Italie;
sorte de lien qui unissait les deux pays ; lieu de
passage pour aller de l'un à l'autre, à une époque
où les relations entre eux étaient fréquentes, ali-
mentées par des intérêts communs permanents et
par des causes accidentelles de plus d'une sorte,
dont l'histoire du temps permet de se rendre
compte.
Tel était Lyon, au moment où arrivait dans cette
ville Agrippa, vers la fin do l'hiver 1524, entre le
22 janvier, date d'une lettre qu'il écrivait encore de
Fribourg, et le 3 mai, date de la plus ancienne qui
se soit conservée de lui, avec la marque de sa nou-
velle résidence (Ep. III, 56, 58). Il ne devait quitter
cette ville qu'à la fin de 1527, entre le 4 et le 16 dé-
cembre (Ep. V, 20, 21) i. Ce séjour de près do qua-
tre années dans le même lieu est un des plus longs,
le plus long peut-être qu'Agrippa ait jamais l'ait
nulle part. Il était alors, avons-nous dit, plein d'es-
1. Suivant M. L. Charvet, Agrippa serait arrivé à Lyon au
mois de février 1524 cL l'aurait quitté le 6 décembre 1527,
pour se rendre à Paris et de ià à Anvers. (Léon Charvet,
Correspondance d'Eust. Ckapuijs et d' Agrippa — Revue savoi-
sienne, is7i, p. 48.)
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 91
pérance, assuré d'un emploi convenablement rétri-
bué au service du roi, dont les trésoriers lui remet-
taient provisoirement, et dès les premiers jours,
l'argent nécessaire pour l'installation de sa maison.
Au mois d'août suivant, il écrit à son ami Brenno-
nius à Metz, qu'il est pour le moment aux gages du
roi de France (Ep. III, 60). Bientôt, le 26 septem-
bre, il se plaint à ses correspondants du tumulte des
armes au milieu duquel il se trouve, et témoigne
quelque crainte de voir sa situation peut-être com-
promise par l'issue des entreprises aventureuses
du roi (Ep. III, 62, 63). Celui-ci en effet, après avoir
forcé le duc de Bourbon à lever le siège de Mar-
seille (juillet 1524), s'apprêtait alors à passer les Al-
pes, pour essayer de réparer les échecs infligés en
Italie à ses armes par les impériaux. On sait qu'il
réussit d'abord à repousser ceux-ci de Milan. Mais,
au lendemain de ce premier succès, il devait suc-
comber lui-même à Pavie, le 24 février 1525, et res-
ter prisonnier entre les mains de ses ennemis.
Les affaires du royaume avaient été, pour la durée
de l'absence du roi, remises, comme nous l'avons dit,
entre les mains de sa mère, Louise de Savoie; et la
cour était à Lyon. Agrippa y figurait avec le titre de
conseiller et médecin du roi, attaché à la personne
de la reine-mère (Ep. III, 63, 68 ; IV, 62). Dans une
lettre qui porte la date du 27 mai 1525, il se félicite
hautement de sa bonne fortune (Ep. III, 70). Elle
était cependant, à ce moment, bien près de sombrer.
Au mois de juin suivant, la reine lui annonce qu'il
92 CHAPITRE SIXIÈME
ne restera pas à Lyon, mais qu'on lui assignera en
France une autre résidence avec des ressources
particulières, soit à Tours, soit à Orléans, ou bien à
Paris (Ep. III, 74). Cependant, au commencement
d'août, la reine, quittant la ville de Lyon, lui ordonne
d'y demeurer jusqu'à son retour, et d'y attendre en
tout cas ses ordres (Ep. III, 79). Elle ne devait mal-
heureusement pas y revenir. Elle accompagnait en
Languedoc sa fille Marguerite, qui se rendait en Es-
pagne près du roi prisonnier. Agrippa ne tarde pas
à se trouver aux prises avec de grands embarras et
bientôt avec des difficultés sérieuses. Il ne reçoit
plus rien de ses gages. A ses vives et pressantes ré-
clamations, on oppose des prétextes de toute sorte ;
et ce n'est qu'indirectement, après une longue at-
tente, qu'il apprend enfin que, disgracié, sans qu'on
lui en dise la raison, il a été rayé de l'état des pen-
sions. Son existence devient alors tout à fait miséra-
ble ; son esprit s'irrite; son caractère s'aigrit; de
longs mois, des années s'écoulent pour lui dans une
situation des plus précaires, qui se prolonge jusqu'à
son départ de Lyon, à la fin de 1527.
Le séjour d' Agrippa à Lyon se partage, on le voit,
en deux périodes de longueur inégale; la première,
celle de sa prospérité, coïncidant avec la présence
de la cour dans cette ville, pendant quinze à seize
mois, jusqu'au milieu de l'année 1525; la seconde
commençant alors, avec le premier ébranlement de
sa situation, pour durer plus de deux années, jusqu'à
son départ, vers la fin de 1527. Sur la première de
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 93
ces deux périodes, nous n'avons pas beaucoup de
renseignements; les lettres qui s'y rapportent étant
peu nombreuses, car la discrétion, dit alors Agrippa
avec une certaine suffisance à son ami Chapuys, est
un devoir pour un homme admis comme il l'est à la
connaissance des affaires secrètes de la souveraine
(Ep. III, 68). A la seconde période appartiennent, au
contraire, de nombreuses et longues missives toutes
pleines des doléances, des supplications ou des me-
naces, des mouvements désordonnés de passion
d'Agrippa, aux prises avec l'adversité.
C'est alors qu'Agrippa écrit, vers 1526, clans un
état d'esprit qui explique le caractère d'amertume
de cette violente diatribe, le traité de l'incertitude et
de la vanité des sciences et des arts, De inceftitudine
et vanitate scientiarum atque artiurn decîamatio invec-
tiva; satire emportée des mœurs, des lois, des usa-
ges et du régime entier do la société de son temps.
Nous avons fait connaître précédemment cet ou-
vrage, dont nous avons donné une analyse dans le
chapitre premier de ce livre, et quelques extraits à
la fin du cinquième. Agrippa, vers le même temps,
mais un peu auparavant et dans un esprit tout dif-
férent, avait écrit aussi son traité du mariage, De
sacramento matrimonii decîamatio, composé pour atti-
rer l'attention de la sœur du roi, Marguerite, du-
chesse d'Alençon, à qui cei ouvrage était dédié
(Ep. IV, 1), et pour rappeler sur son auteur, si cela
était possible, la faveur qui s'était retirée de lui.
Dans l'intention de satisfaire aux obligations et né-
94 CHAPITRE SIXIÈME
cessités de sa situation à ce moment, il compose
encore un traité des feux de guerre, De pyromachia,
qu'il adresse au roi ; et il remet en lumière un ou-
vrage écrit autrefois à Pavie, un petit traité sur la
théologie païenne, Dehortatio gentilis theologiae, qu'il
envoie alors à l'évoque de Bazas, Symphorien Bul-
lioud, un de ses anciens protecteurs à la cour de
France (Ep. IV, 15).
C'est pendant les quatre années du séjour fait à
Lyon par Agrippa que naissent le second, le troi-
sième et le quatrième des cinq fils que lui a donnés
sa seconde femme, Jeanne Loyse Tissie. On n'a pas
oublié qu'il en avait eu un antérieurement déjà, Hay-
mon, né à Genève en 1522, et resté dans cette ville
chez l'official Eustache Chapuys, son parrain. Il
avait eu aussi de cette femme, à Fribourg, en 1523,
une fille qui avait peu vécu. Des trois fils qu'il a eus
à Lyon, les deux premiers appartiennent, par la date
de leur naissance, à la période heureuse du séjour
d'Agrippa dans cette ville. L'un, Henri, né en 152-1,
était Qlleul d'un personnage considérable, Henri
Bohier, sénéchal de Lyon l ; l'autre, Jean, né en 1525,
avait eu un parrain plus illustre encore, le cardinal
Jean de Lorraine 2 , représenté à la cérémonie du bap-
1. Henri Bohier, chevalier, seigneur de Chenaye et de La
Chapelle, sénéchal de Lyon, conseiller du roi, son maître
d'hôtel ordinaire, cl receveur général do ses finances es pays
de Languedoc et il'' Lyonnais.
'2. ,1(3.111, lils (1 • René II, duo de Lorraine, né en 1498, mort
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 95
tême par Claude de Laurencin, baron de Riverie \
qu'Agrippa pour cette raison traite de son compère,
dans une de ses lettres (Ep. IV, 21} 2 . Le dernier des
trois fils d'Agrippanés à Lyon est de la fin de l'hiver
1527 (Ep. IV, -43; V, 7), époque de tribulations pour
la famille. On ne dit pas qui fut son parrain et nous
ignorons son nom. En quittant Lyon, à la fin de
1527, Agrippa emmenait avec lui quatre enfants seu-
lement. Cependant il en avait eu six antérieurement h
cette date : une fille dont nous venons de parler, morte
l'année même de sa naissance, plus cinq fils, dont un
de sa première femme et quatre de la seconde. L'un
d'entre eux était donc mort vraisemblablement aussi
à cette époque ; car celui que Chapuys avait d'abord
conservé près de lui à Genève avait été, ce semble,
renvoyé à Lyon en 1525 (Ep. III, 78), et sa présence
aurait dû porter à cinq le nombre de ceux que leur
père avait près de lui, lors de son départ de cette
en 1550, cardinal du titre de Saint-Onuphre, légat du Saint-
Siège en Lorraine et dans les Trois-Evêchés, évêque de Metz
en 1505, de Toul, de Térouanne, de Narbonne, de Die et de
Valence, de Verdun, de Lucon avant 1525, et ultérieurement
pourvu encore des archevêchés et évêchés de Reims, d'Alby,
de Lyon, d'Agen, de Nantes et de nombreuses abbayes; de qui
on a dit qu'il aurait pu tenir un concile à lui tout seul.
1. Voir, sur celte famille de Laurencin, une note à l'appen-
dice (n" XXI).
2. A la naissance des deux premiers fils qu'a eus Agrippa
pendant son séjour à Lyon, se rapporte un document que
nous donnons dans nue note de l'appendice (n° VIII).
9G CHAPITRE SIXIÈME
ville, à la fin de 1527, s'il n'en eût pas perdu déjà
quelqu'un à ce moment.
Une lettre d'Agrippa, écrite le 24 juillet 1525 pour
annoncer la naissance, récente à cette date, de son
fils Jean, his proximis diebus (Ep. III, 76), peut servir
à démontrer la fausseté d'attribution d'une autre
lettre introduite sous son nom dans sa correspon-
dance, avec la date du 31 décembre de cetle année
(Ep. III, 82), et de laquelle on a prétendu inférer
qu'il faisait alors ouvertement profession de protes-
tantisme. L'auteur de cette dernière lettre appar-
tient en effetà la nouvelle Église, Ecclesia sanctorum;
mais il écrit de Strasbourg où Agrippa n'était cer-
tainement pas alors; et il parle d'un fils qui lui se-
rait né le 29 novembre 1525 ; ce qui ne peut conve-
nir non plus à Agrippa, dont la femme avait donné
le jour, au mois de juillet précédent, à celui dont le
cardinal de Lorraine était le parrain L
Agrippa, rendu à Lyon au commencement de
1524, écrivait alors qu'il y retrouvait d'anciens amis
(Ep. III, 58). C'est à Lyon déjà qu'arrivant d'Espa-
1. La lettre du 31 décembre 1525 n'est évidemment pas d'A-
grippa. Peut-être proposera-t-ou d'admettre qu'elle lui est au
moins adressée. Mais l'auteur de la lettre demande au desti-
nataire de celle-ci des nouvelles de Genève; et Agrippa n'é-
tait plus dans cette ville depuis près de trois années déjà, au
31 décembre 1525. Il faudrait donc supposer encore que son
correspondant l'ignorât. La probabilité que la lettre fût à l'a-
dresse d'Agrippa serait-elle-mème, on le voit, bien difficile à
justifier.
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 97
gne, quinze ans auparavant (1509), il avait rejoint
Lundulphe, l'ami de sa jeunesse, le compagnon de
ses premiers travaux, le principal affilié de cette
association mystérieuse qui devait, croyaient-ils, les
conduire l'un et l'autre à la réputation et à la for-
tune. Depuislors Landulpheavait disparu, et Agrippa
n'avait connu, grâce à l'inconstance de son carac-
tère et à la mobilité de son esprit, que les condi-
tions précaires d'une existence difficile et d'une vie
troublée. Parmi les amis qu'il revoit à Lyon, à l'é-
poque où nous sommes parvenus, en restait-il quel-
qu'un de ceux qu'il y avait connus en 1509? Nous
l'ignorons. Ceux qu'on voit nommés le plus souvent
dans la correspondance de ce temps, sont surtout
Jean Chapelain, Capellanus, médecin du roi comme
Agrippa, puis Henri Bohier, sénéchal de Lyon, par-
rain, avons-nous dit tout à l'heure, d'un de ses
iils, né peu de temps après son arrivée dans cette
ville ; le père Lagrène, Lagrenus, gardien du couvent
des Gordeliers de Saint-Bonaventure à Lyon ; les
membres de la famille Bullioud, Symphorien Bul-
lioud, évêque de Bazas l , par le crédit de qui
1. Symphorien Bullioud, né à Lyon en 1480, mort en 1534,
successivement évèque de Glandève (1508), de Bazas (1520) et
de Soissons (1528), fut activement mêlé à la politique du
temps. Il remplit diverses missions, fut gouverneur du Mila-
nais sous Louis XII, et envoyé par ce souverain vers le pape
Jules II. Il assista aux conciles de Pise et de Latran, et, diri-
% gea les deux assemblées chargées par François I er des coulis-
cations sur le connétable de Bourbon et de l'examen du traité
98 CHAPITRE SIXIÈME
Agrippa aurait obtenu, dit-on, l'emploi qui l'atta-
chait à la reine-mère, Antoine Bullioud, l'un des
quatre trésoriers généraux de France, et son frère
Thomas Bullioud, cousins de l'évêque ; les Laurencin
enfin, dont le père, Claude, était allié aux Bullioud
par son mariage avec Sybille, sœur de l'évêque de
Bazas. Un des fils de Claude de Laurencin, nommé
Claude également, baron de Riverie, de Rivo E verso, et
qu'on appelait aussi le baron de Laurencin, pourrait
bien être, s'il ne s'agit pas là du père lui-même, le
haro Laurencinus qu'Agrippa nommait computer meus
(Ep. IV, 21), parce qu'il avait, avons-nous dit, repré-
senté le cardinal de Lorraine au baptême de l'en-
fant dont l'illustre prélat avait consenti à être le par-
rain. Nous avons parlé précédemment déjà de ce
Claude de Laurencin, receveur des tailles pour le roi,
et de ses frères Jean et Ponce; le premier, corn-
mandeur de Saint-Antoine-de-Riverie, qu'Agrippa
avait connu en Italie et à qui il avait dédié ses
Commentaires sur YÀ?'s brevis de Raimond Lulle; le
second, commandeur de Saint-Jean-de-Jérusalem à
Metz, qui païaît avoir particulièrement contribué,
en 1517 et 1518, à faire appeler à cette époque Agrippa
dans cette ville l .
Au séjour d'Agrippa à Lyon, se rapportent un
de Murlrid. (Léon Charvet, Correspondance d'Eus t. Chapuys et
d'Agrippa. —Revue Savoisienne, 1874, p. 18.)
1. On trouvera dans une note de l'appendice (n° XXI) quel-
ques renseignements sur cette famille de Laurencin.
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 99
grand nombre de lettres. Quelques-unes sont échan-
gées entre lui et les amis qu'il conservait encore
dans les lieux où il avait résidé antérieurement, le
curé de Sainte-Croix Brennonius, à Metz ; Gantiun-
cula qui était originaire de cette ville, mais qui vivait
à Bàle; Tofficial Eustache Ghapuys, à Genève. D'au-
tres lettres sont écrites à ceux ou par ceux des amis
d'Agrippa qui avaient suivi la cour, lorsqu'elle avait
quitté Lyon, où il était resté lui dans l'abandon et le
dénuement : Jean Chapelain, l'évêque de Bazas, le
sénéchal de Lyon. Quelques lettres enfin sont des
fragments de sa correspondance avec le connétable
de Bourbon, cause probable de sa disgrâce à la
cour, ou forment la première partie de celle qu'il
entretient ensuite avec deux amis qui plus tard le
décidèrent à se rendre de Lyon dans les Pays-Bas,
lorsqu'il dut songer à quitter la France pour tacher
de vivre ailleurs, le riche marchand génois, Augus-
tino Fornari, et Aurelio d'Aquapendente, religieux
augustin du couvent d'Anvers. A ces correspondan-
ces qui expliquent la suite des faits dans la vie
d'Agrippa, pour cette époque, s'en mêlent d'autres
d'un caractère accidentel et tout épisodique, comme la
correspondance avec un intrigant surnommé le Fla-
mand, Flammingus, qui cherche à le duper ; et celle
avec un dominicain de Màcon, Petrus Lavinius, qu'A-
grippa n'hésite pas à éclairer alors sur l'inanité des
théories et de la pratique des sciences occultes.
Nous n'avons rien à ajouter à ce que nous avons
dit précédemment des correspondances d'Agrippa
100 CHAPITRE SIXIÈME
avec le curé de Sainte-Croix, Brennonius, et avec
Cantiuncula, ayant compris dans le tableau que
nous avons tracé des relations qu'il a eues avec eux,
tout ce qui s'y rapporte, même à l'époque où il était
à Lyon '. Quant à la correspondance avec Eustache
Chapuys, dont les lettres les plus intéressantes se
rattachent au séjour d'Agrippa dans les Pays-Bas,
nous dirons de celles qui sont échangées entre les
deux amis pendant qu'Agrippa est à Lyon, comme
auparavant quand il éLait à Fribourg, qu'il y est
surtout question de l'enfant dont l'official de Genève
était le parrain et qu'il avait conservé dans sa mai-
son. Elles mentionnent aussi quelques faits inté-
ressants de la vie d'Agrippa pendant la période
heureuse de son séjour à Lyon, jusqu'au milieu
de l'année 1525. A ce titre, elles nous arrêteront
quelque peu.
Les correspondances avec Jean Chapelain, avec
l'évêque de Bazas et le connétable de Bourbon,
puis avec Augustino Fornari et le religieux Aurelio
d'Aquapendente se rapportent à la seconde partie
du séjour d'Agrippa à Lyon, à sa disgrâce, à son
délaissement, et à son départ pour les Pays-Bas.
Nous leur emprunterons des détails intéressants sur
la condition faite alors à celui qui nous occupe, et
sur l'état de son esprit passionné, au milieu de la
crise qu'il traverse alors. Elles nous conduiront
ainsi jusqu'au dénouement qui met lin à celle situa-
1. Voir notre chapitre iv, L. I, p 358 et pp. 380, 387.
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 101
tion, par la résolution que prend alors Agrippa de
quitter la France.
Nous voulons toutefois rapporter auparavant ce
qui concerne les relations épisodiques de notre
héros avec l'intrigant Plaramingus, puis avec le
dominicain de Mâcon. Les premières contiennent
un tableau assez piquant des mœurs du temps, et
ont le mérite de mettre en relief certaines qualités
de générosité et de bonté chez Agrippa. Les autres
fournissent également en sa faveur des témoignages
significatifs de sentiments de loyauté qu'on vou-
drait avoir plus souvent occasion de louer dans
l'homme que nous avons entrepris de faire con-
naître. Elles le montrent s'appliquant à désabuser
des erreurs de l'astrologie un honnête religieux
qui s'est laissé prendre à la fausse science étalée
par lui dans ses livres. Ces deux petits épisodes,
il est bon de le faire remarquer, appartiennent à
l'époque où Agrippa était déjà tombé dans le mal-
heur, en 1526.
En cette année 1526, Agrippa réclamait de Lyon
à son ami de Metz, le curé Brennonius, des cahiers
qu'il avait laissés, quelques années auparavant, entre
ses mains. C'étaient son traité de géomantie et la
stéganographie de Tritheim. Une occasion se pré-
sente de les lui faire parvenir. Un jeune homme se
trouvait à ce moment à Metz, qui prétendait avoir
autrefois connu Agrippa en Italie (Ep. IV, 26); chose
peu vraisemblable eu égard à son âge, car il se
donne alors à lui-même vingt-quatre ans ; on était
102 CHAPITRE SIXIÈME
en 1526, et il y avait huit années et plus qu'Agrippa
avait quitté ce pays. Cette assertion, qui n'est d'ail-
leurs pas reproduite dans les lettres adressées à
Agrippa, mais qu'on paraît avoir accueillie à Metz
sans examen, avait pu être inventée par le person-
nage, pour se l'aire bien venir des amis messins de
celui dont il parlait ; car ce que nous savons du
Flammingus donne lieu de penser que c'était une
espèce d'intrigant, peu scrupuleux sur les moyens
de tirer parti d'une situation. Il avait su néanmoins
captiver la confiance des gens dont il s'était ainsi
rapproché. Il se nommait Jean Paul, et prenait en
outre le surnom de Flammingus, le Flamand, en
raison de son origine l . Il cultivait les lettres, se
montrait curieux de philosophie et, de plus, étudiait
la médecine (Ep. IV, 26).
Après quelques mois de séjour à Metz, le Flam-
mingus annonce qu'il va se rendre à Lyon. Il vou-
drait, pour y exercer ses talents, être admis dans la
maison de quelque grand personnage. Il se charge-
rait volontiers d'enseigner à des enfants. Il serait
d'ailleurs disposé à s'en remettre aux avis d'Agrippa
et à entrer d'abord chez lui comme serviteur et
comme disciple, en attendant une situation défini-
tive conl'orme à ses désirs. Il quitte Metz avec une
lettre de lîrennonius, où tout cela se trouvait exposé.
11 en avait une également du médecin astrologue
1. Agrippa dit de lui : - Adolescens est, nomine Joannes Pau-
« lus, natione Flandrus, professione physicus » (Ep. IV, G8\
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 403
Laurent Prison, Laurent ius Frisius, et il emportait
les livres que réclamait Agrippa. Il part ainsi le
jour de sainte Madeleine, 22 juillet; mais bientôt
il s'arrête, et, quelques semaines plus tard, Agrippa
reçoit à Lyon une lettre de lui datée de Langres le
26 juillet, lendemain de saint Christophe et saint
Jacques, dans laquelle l'intrigue se dessine.
— Savant Agrippa, y est-il dit, que vas-tu penser
tout d'abord d'un inconnu qui ose ainsi t'écrire? Il
faut que, pour faire cesser ton étonnement, je te
conte ce qui m'est arrivé. C'est une comédie ou plu-
tôt une tragédie. Celui qui t'écrit est un jeune homme
de vingt-quatre ans, livré à l'étude de la médecine,
et avide de pénétrer les secrets de la philosophie. J'ai
passé à Metz quelques mois, dans la familiarité du
curé de Sainte-Croix. Celui-ci, un jour, lit devant moi
une lettre par laquelle tu lui demandais ta géomanlie
et la stéganographie de Tritheim. Curieux de voir
de près un homme tel que toi, je m'offre pour te les
porter. Je pars chargé du précieux fardeau et por-
teur, en outre, de lettres que le curé de Sainte-Croix
et Laurentius Frisius t'adressaient. Je voyageais à
pied lorsque, clans le voisinage, de Langres je suis
dépouillé par un compagnon auquel je m'étais asso-
cié; et je me vois forcé de m'arrêter dans cette ville,
où je vais tâcher de gagner avec le peu que je sais
en médecine ce qui m'est nécessaire pour continuer
ma route et arriver près de toi. Cependant si, par le
retour de mon messager, tu voulais m'envoyer deux
couronnes d'or seulement, je pourrais te porter
104 CHAPITRE SIXIÈME
tes livres, prêt à m'acquitter envers toi par toute
espèce de services, et disposé à te rendre ensuite
ton argent, si la fortune me devenait un peu favora-
ble. Mais vois à quelles ruses peut obliger la pau-
vreté. J'ai dû, pour me faire bien venir ici, raconter
que j'avais un frère médecin fameux, actuellement
au service du roi. Eh bien! je t'en prie, au nom de
notre ami commun, le curé de Sainte-Croix, au nom
de tes précieux livres qui sont entre mes mains,
ne me démens pas auprès de mon messager, et
consens à feindre qui 1 , je suis ton frère. (Ep. IV, 28.)
Agrippa, on ne saurait en douter, avait affaire à
un intrigant effronté. Il lui fait cependant tenir l'ar-
gent demandé; c'était la rançon de ses chers livres,
qu'il recouvre en effet avec les lettres de ses amis ;
mais ensuite il écrit à Flammingus qui finalement
s'est décidé à ne pas venir à Lyon ; il lui offre même
ses services (Ep. IV, 58). Celui-ci ayant quelque
temps après quitté Langres, et s'étant rendu à
Neufchâteau, il lui donne des lettres de recomman-
dation pour les amis qu'il possède en Lorraine
(Ep. IV, 63, G7, 68). Agrippa semble bien n'avoir
agi ainsi envers cet homme que par humanité; et
cela fait honneur à son bon cœur. C'est ce qui nous
engage à nous arrêter à cette petite aventure qui
met de plus en lumière la physionomie assez
originale de ce Flammingus, sorte de chevalier d'in-
dustrie, moitié gueux, moitié charlatan. Agrippa, au
reste, se conduit à son égard avec autant de pru-
dence que de bonté.
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 105
A la réception de sa première lettre, Agrippa s'é-
tait empressé de lui écrire qu'il avait lu et compris
son récit, legi et. intellexi quœ narras; qu'il avait à
Langres deux amis auxquels il le recommandait; que
ceux-ci pourraient l'aider, et qu'ils lui remettraient de
sa part l'argent dont il avait besoin, en échange de
ses livres et de ses lettres. Il l'engageait en même
temps à rester à Langres et le dissuadait de venir à
Lyon, où, la cour étant absente, il ne pourrait rien
pour lui (Ep. IV, 33). Le Flammingus, ayant remis
les livres et reçu l'argent, remerciait ensuite assez
chaudement Agrippa de ses secours et de ses con-
seils, dans une lettre où il lui disait qu'il resterait
volontiers à Langres s'il pouvait y pratiquer avanta-
geusement son art ; mais qu'il lui manquait pour
cela les accessoires essentiels à un médecin, prseci-
pua medici ornamenta, savoir quelques années de
plus, et un certain équipage, œtas grandior et cultus
pomposior. Car, ajoutait-il, c'est à cela que chez le
peuple on juge un médecin (Ep. IV, 38). Quelques
semaines après, Paulus Flammingus était à Neuf-
château l .
Ce petit épisode nous procure un dernier coup
1, La correspondance entre Agrippa et Johannes Paulus
Flammingus comprend six lettres appartenant à l'année 1526 et
imprimées dans la Correspondance générale, 1. IV. 28, 33, 38,
58, 63, 67. 11 n'y a pas lieu, croyons-nous, d'y joindre la let-
tre 27 du livre V, écrite deux ans plus tard de Paris par Agrippa
à un ami qu'il nomme Paule mi observandissime, et qu'il avait,
ci; semble, laissé à Lyon en quittant cette ville.
106 CHAPITRE SIXIÈME
d'oeil sur Metz, où le Flammingus avait vu les amis
qu'Agrippa y avait laissés. Nous sommes en 1526, la
correspondance avec Brennonius s'arrête à ce mo-
ment. La dernière lettre du curé de Sainte-Croix
est écrite le 23 juillet de celte année, au lendemain
du jour où Paulus Flammingus l'a quitté emportant
sur son dos les livres d'Agrippa. Dans cette lettre,
le curé de Sainte-Croix annonçait à celui-ci qu'à
la date requise il avait célébré, conformément à
ses intentions, l'anniversaire de sa première femme
(Ep. IV, 27). Nous n'entendons plus parler depuis
lors du curé Brennonius. C'est l'année précédente
qu'il avait été, suivant les chroniques de Metz, em-
prisonné comme prévenu d'hérésie L La lettre que
nous venons de citer montre que cette prévention
n'avait pas eu de suites, ou qu'au moins, pour le curé
mis en suspicion, elle avait été suivie d'une période
de répit.
Nous venons de raconter une aventure qui témoi-
gne hautement du bon cœur d'Agrippa. Il aurait pu,
en effet, au lieu de venir, comme il l'a fait, au secours
du Flammingus qui ne semblait pas trop digne d'in-
térêt, le faire poursuivre par ses amis de Langres
en restitution de ses livres. La générosité d'Agrippa
dans cette circonstance mérite d'autant plus d'être
signalée, que lui-même était en ce moment dans la
gêne, chargé de famille et, comme nous le verrons,
privé des ressources d'un traitement que depuis
1. Voir ci-dessus, t. I, p. 395.
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 107
plusieurs mois on no lui payait plus. Après avoir
montré par un des rares témoignages qu'on en a ce
que pouvait valoir le cœur d'Agrippa, nous allons
maintenant rapporter un fait qui, tout à l'honneur
de son caractère, accuse, accidentellement au moins,
chez lui une loyale sincérité, qui malheureusement
ne lui est pas habituelle. Il s'agit de ses relations
avec le dominicain Petrus Lavinius, d'après une
autre correspondance que nous avons annoncée en
même temps que celle de Paulus Flammingus et
qui appartient comme elle à l'année 1526 l .
Petrus Lavinius, religieux dominicain, maître en
théologie, était venu de son couvent de Màcon prê-
cher, cette année même, le carême à Lyon. Il avait,
dans la maison de son ordre que possédait cette
dernière ville, rencontré Agrippa en compagnie de
quelques amis, et avait été, comme précédemment
Claude Dieudonné aux Gélestins de Metz, émerveillé
de son savoir et probablement aussi de la sédui-
sante hardiesse de quelques-uns de ses discours.
Son esprit en était resté fort agité. Un de ses amis
venant un peu plus tard à Lyon, il lui avait remis
une lettre d'introduction auprès du savant étranger,
lui confiant verbalement ce qui causait ses inquiétu-
des. Il demandait à Agrippa de venir à son secours,
1. La correspondance' entre Agrippa et le dominicain Petrus
Lavinius ne comprend que quatre lettres seulement de l'an-
née 1526, imprimées dans la Correspondance générale, livre IV,
n°* 17, 19, 34, 45.
108 CHAPITRE SIXIÈME
et de le tirer du trouble où il était plongé (Ep. IV, 17).
Nous ne connaissons pas dans leur ensemble les
questions soumises par le père Lavinius à l'examen
de celui qu'il saluait des titres de très savant, très
éloquent jurisconsulte, médecin et théologien tris-
mégiste l ; car Agrippa, usant de la même réserve,
lui avait transmis verbalement par le fidèle messa-
ger qui retournait h Màcon une partie de ce qu'il
avait à lui répondre. Nous savons cependant que
dans ces questions il s'agissait, pour une certaine
part au moins, d'astrologie ; car c'est de cet objet
que parle Agrippa dans sa réponse écrite ; et il le
fait en des termes très dignes d'attention.
— L'astrologie divinatoire ou judiciaire, comme on
l'appelle, est, dit Agrippa, toute superstition et vaine
conjecture. C'est aux yeux des hommes éclairés une
science qui ne repose que sur des données incer-
taines. Les philosophes en rient ; les chrétiens la
repoussent; les saints conciles la condamnent. Est-
il possible que toi dont l'office est do détourner les
autres de ces vaines spéculations, tu sois troublé ou,
pour mieux dire, aveuglé par , je ne sais quel obscur-
cissement de la raison ; et que, cherchant l'ancre du
salut, tu viennes consulter Dieu à Accaron, comme
s'il n'était plus on Israël? Notre esprit et nos sens
parvinssent-ils à justifier de pareilles doctrines, il
resterait encore à leur opposer la diversité des
1. « H. C. Agrippée jurisconsulte), medico, et theologo Trisme-
ii gisto, erudissimo et eloquentissimo » (Ep. IV, 17).
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 109
opinions qu'elles engendrent et les ambiguïtés dont
elles s'enveloppent, pour nous séduire et nous trom-
per. Et d'ailleurs, pour quelques prédictions qui se
trouvent parfois confirmées, que d'erreurs, que de
mensonges dans les pronostics des astrologues !
Gomment s'y reconnaître? Non, tout est vanité et
incertitude; et, comme dit Salomon, plus l'homme
creuse dans ses recherches, moins il trouve. Cepen-
dant ne crois pas que je veuille me dérober au tra-
vail que tu réclames de moi ; je ferai ce que tu
désires ; je te dirai ce que je sais et ce que je pourrai
me rappeler ; mais n'accorde pas, je t'en prie, à tout
cela plus d 1 attention qu'il ne convient à un chrétien,
à un homme religieux, à un vrai théologien. Et
maintenant ne vois dans mes paroles, s'il s'y trouve
quelque chose qui sente la réprimande, que cela
seulement que se doivent, sans aller plus loin que
de l'un à l'autre, des frères en Jésus-Christ. Pour
le reste, je charge le messager de te le transmet-
tre (Ep. IV, 19).
Quelle différence entre cette attitude et celle qu'A-
grippa prenait, deux ans auparavant, dans des cir-
constances analogues, avec le disciple en astrologie
de Strasbourg l \ On ne saurait d'ailleurs voir dans
le langage qu'on vient d'entendre l'œuvre d'arti-
fice d'un homme craintif qui chercherait à se blan-
chir, en déguisant sa pensée aux yeux d'un membre
de la redoutable milice de Saint-Dominique. Non,
1. Voir ci-dessus, t. Il, p. 36.
1 10 CHAPITRE SIXIÈME
c'est bien le langage de la vérité. Nous avons là
un témoignage sincère des opinions vraies et des
réelles dispositions d'esprit d'Agrippa, touchant l'as-
trologie. La preuve en est dans l'accord com-
plet de ces paroles avec celles qui expriment les
mêmes idées au cours de la correspondance intime
échangée, vers la même époque, entre Agrippa et le
médecin Chapelain. On retrouve encore ces idées
dans le jugement sévère porté sur cet objet par
l'écrivain, dans son traité de l'incertitude et de la
vanité des sciences, dont on voit déjà percer ici
l'esprit de scepticisme bien connu. Le traité de l'in-
certitude et de la vanité des sciences fut publié
quatre ans plus tard; en 1530. Ce que nous venons
de voir suffirait pour montrer qu'au mois de juin
1526, l'auteur en roulait déjà le sujel dans sa tête,
el que l'ouvrage était peut-être même sur le métier.
Nous avons d'ailleurs sur ce point mieux que des
conjectures, et nous savons que. dès ceLte époque, le
fameux traité était nécessairement en cours d'exécu-
tion et bien près d'être terminé. Dans une lettre
écrite le 10 septembre de celle année au médecin
Chapelain, Agrippa lui dit formellement qu'il vient
d'écrire, lus (//ri/us, un volume d'une certaine impor-
tance sur l'incertitude et la vanité des sciences et
l'excellence de la parole de Dieu (Ep. IV, Ï4)<
Pour revenir au père Lavinius, nous ajouterons que
la lettre d'Agrippa, dont on vient de lire les extraits,
paraîl avoir exercé sur l'espril du religieux une in-
fluence salutaire. 11 en adresse de chaleureux renier-
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 111
ciements au maître, en lui annonçant qu'il veut re-
venir à Lyon pour le voir encore et l'entendre (Ep. IV,
34). Il ne tarde pas en effet à réaliser ce projet; et,
après cela, de retour dans son couvent de Mâcon,
au mois de septembre de la même année, il remer-
cie encore une fois Agrippa de ce qu'il appelle un
véritable bienfait, et lui adresse en signe de recon-
naissance un petit présent qu'il lui a, dit-il, annoncé;
un appareil destiné à aiguiser sa vue émoussée par
le travail assidu des jours et des nuits, quo oculo-
/■mu aciem diurno nocturno que bonarum literarum
assiduo labore pêne hebetatam relevés. Il lui envoie une
paire de lunettes ^Ep. IV, 45).
Nous voyons par ce qui vient d'être dit, où en
était alors Agrippa touchant les sciences occultes,
que, non content d'en avoir détourné le dominicain
Lavinius, il condamne si formellement, à ce moment
même, dans son traité de l'incertitude et de la va-
nité des sciences. Sa conversion à cet égard n'était
peut-être pas aussi nouvelle qu'on pourrait le croire.
Elle n'allait pas d'ailleurs sans quelques contradic-
tions qui ressortent en même temps de la conduite
du personnage. Au commencement de cette année
même, le 18 avril 1526, il envoyait encore de Lyon
à un ami de Chambéry, avec divers opuscules, un
thème d'astrologie, en l'invitant à admirer son ha-
bileté dans cet art l . Il faut en outre ajouter que,
1. « Mitto etiam prognosticum quoddam... ex quo judicabis
« quam egregius evaserim astrologus » (Ep. IV, 4).
112 CHAPITRE SIXIÈME
dans le courant de la même année, il adresse, tout
en protestant contre les exigences qu'il subit à cet
égard, des calculs astrologiques à la reine-mère
(Ep. IV, 30, 3G), et que, l'année suivante encore, il
fournit des prédictions au duc de Bourbon (Ep. V,
4,6).
Il ne croyait cependant plus alors, s'il y avait
jamais cru, à ces vains artifices; nous venons de le
montrer. D'où vient cette inexplicable contradiction?
La situation précaire d'Agrippa vers cette époque
fournit peut-être la réponse à une pareille question.
Le profit à tirer de ces singulières pratiques est
vraisemblablement, il l'indique du reste quelque
part, ce qui le porte encore à en user. C'est ce qui
l'induira également un peu plus tard à commencer,
en 1531, la publication de sa philosophie occulte,
arsenal de ces étranges spéculations, en même
temps à peu près qu'il imprime le traité de l'incerti-
tude et de la vanité des sciences, qui en est la con-
damnation. Il est donc impossible de faire à Agrippa
l'honneur d'un retour complet à la sincérité, tout en
lui reconnaissant le mérite d'une incontestable clair-
voyance sur ces matières.
Nous avons tracé un tableau succinct des rela-
tions passagères de l'intrigant Flammingus et du
religieux Lavinius avec Agrippa. Elles fournissent
d'intéressantes indications sur le caractère de celui-
ci et sur l'évolution de ses idées. Ces deux épisodes
appartiennent, on l'a vu, à l'année 1526, et par con-
séquent à la seconde période du séjour fait à Lyon
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 113
par Agrippa ; à la période des souffrances et des
révoltes; à celle de certains changements dans ses
sentiments et ses opinions, qui expliquent la com-
position à ce moment du traité satirique de l'incer-
titude et de la vanité des sciences. Ne voulant pas
négliger ces renseignements, nous avons dû en
l'aire dès à présent l'exposition; pour ne pas briser,
en y revenant ultérieurement, le fil du récit ; et pour
ne pas interrompre la suite des laits dont l'enchaî-
nement forme l'histoire que nous nous proposons
de raconter. Afin de reprendre celle-ci au point où
nous l'avons laissée, nous allons revenir un peu en
arrière, et la suivre maintenant dans les lettres
échangées par Agrippa avec Eustache Chapuys,
avec Jean Chapelain et l'évêque do Bazas, avec le
connétable de Bourbon, avec le marchand génois
Fornari et le religieux Aurelio d'Aquapendente ; do-
cuments qui se succèdent dans un ordre chronologi-
que assez régulier de 1524 à 1528, et môme jusqu'en
1529.
Les pièces de la correspondance avec Chapuys,
pour cette époque, sont toutes antérieures aux souf-
frances, aux tribulations que devaient entraîner pour
Agrippa sa disgrâce à la cour de France et l'aban-
don dans lequel il est alors laissé à Lyon par ses
premiers protecteurs. Elles reflètent le sentiment de
bonheur engendré par la situation prospère qui, au
contraire, lui est faite tout d'abord dans cette
ville.
— J'arrive à Lyon et j'y trouve d'anciens amis,
T. II. 8
114 CHAPITRE SIXIÈME
dit Agrippa le 3 mai 1524, dans sa première lettre
d'alors à Chapuys. Tout m'y promet le succès. J'ai
déjà reçu de l'argent des trésoriers du roi. Je puis
compter sur une pension. Voilà ce dont je veux que
tu sois informé de suite. Je t'écrirai bientôt plus au
long. Je te recommande toujours mon cher petit
Haymon (Ep. III, 58).
Cinq lettres d'Agrippa se succèdent (Ep. III, 58,
G3, 08, 74, 70), avant que nous en trouvions une
seule de Chapuys. Quelques-unes de ce dernier
ont dû se perdre nécessairement, car, le 22 no-
vembre 1524, répondant à une question dont l'ex-
pression ne nous a pas été conservée, Agrippa lui
écrit :
— Tu me demandes où j'en suis. J'ai reçu du roi,
des princes, et de tous force promesses, mais je
crains bien que les dépenses de la guerre n'en dé-
rangent la réalisation (Ep. III, 03).
En même temps Agrippa demande pardon d'avoir
tardé à écrire. Son excuse est dans la multitude de
ses occupations. Il est comme submergé par le flot
de ses devoirs de cour; fréquemment réclamé aux
conseils du roi, dit-il avec une certaine vanité et non
sans quelque exagération, il y a lieu de le croire ;
absorbé par les affaires publiques auxquelles se mê-
lent ses affaires privées; retenu en outre par les
considérations politiques ; car, en ce temps de guerre,
écrire des lettres est s'exposer aux soupçons, écrire
surtout à Genève, ville toute pleine des ennemis du
roi. Il a chargé du reste le seigneur Jacques d'Illins
AGRIPPA A LYOX ET A PARIS lia
de parler pour lui à son ami. Jacques d'Illins était
un des parents de sa seconde femme '.
— Je ne sais, ajoute Agrippa, pourquoi il ne s'est
pas acquitté de la commission. Crois bien d'ailleurs
que je ne saurais oublier un homme qui se montre
comme toi si magnifiquement libéral envers mon en-
fant (Ep. III, 63).
— Pardonne-moi la rareté et la brièveté de mes
lettres, dit encore un peu plus tard, le 21 mai 1525,
Agrippa. Admis à la confidence des affaires secrètes
de la reine ma maîtresse, je suis tenu à la discré-
tion; et ta maison est, je le sais, hantée par des col-
porteurs de nouvelles dont je dois éviter de tenter
la curiosité (Ep. III, 08).
La lettre suivante, du 8 juin 1525, commence par
des remerciements pour les soins dont le petit Hay-
mon est toujours l'objet dans la maison de l'official
de Genève. La cour vient de quitter Lyon, et
Agrippa va lui-même par ordre de la reine changer,
dit-il, de résidence. Il doit se rendre ù Tours ou à
Orléans, ou à Paris. Il désirerait que son fils lui fût
maintenant renvoyé. Cependant il s'en rapporte à
Chapuys pour décider s'il convient qu'il le garde da-
vantage. Il ne manifeste pas encore d'inquiétude
bien vive sur sa propre situation. L'avenir s'assom-
brit cependant un peu pour lui. Il voit s'envoler
comme d'une boîte de Pandore, ce qu'il croyait te-
1. Voir sur cotte famille des seigneurs d'Illins une note de
l'appendice (n ,J XX).
1 1 G CHAPITRE SIXIÈME
nir; et il ne lui reste plus guère que l'espérance.
Mais il se rattache à elle avec confiance; car les
perspectives qu'elle lui offre, lui semblent toujours
excellentes, spes quant optima (Ep. III, 74).
La fortune sourit encore à Agrippa et, le 24 juillet
1525, il écrit à son ami que sa femme vient de lui
donner un troisième fils dont le parrain est l'illustre
prince et révérendissime cardinal de Lorraine, et la
marraine, la noble dame de Sainte-Prie. Cbapuys n'a
pas renvoyé le petit Haymon ; car on le lui recom-
mande de nouveau dans cette lettre (Ep. III, 76). Le
2 août suivant, à l'occasion de la bonne nouvelle
annoncée le 24 juillet, et pour y répondre, est expé-
diée une lettre de félicitations de l'oi'ficial de
Genève. C'est la seule qui nous soit parvenue de
celles que Ghapuys a pu adresser à Lyon, à son
ami Agrippa.
— Veuillent les dieux, dit-il dans cette lettre, ac-
corder au fils les vertus qui rendront le père immor-
tel, et lui donner de vivre aussi pour la gloire de son
siècle et pour son plus grand avantage. L'honneur
que tu reçois est bien dû h ton mérite. Mon filleul
va très bien, ajoute en finissant Ghapuys ; j'attends
la fin des chaleurs pour te le renvoyer (Ep. III, 78).
Cette mention du petit Haymon est la dernière
que nous ayons de cet enfant, dont l'official de Ge-
nève annonçait ainsi le prochain renvoi h son père
qui le lui avait redemandé. Il n'y a aucune raison
de douLcr que la rentrée du filleul de Ghapuys dans
la maison paternelle n'ait eu lieu, comme on peut
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 117
l'inférer de 15, vers l'autonome de l'année 1525; à
moins que cet enfant ne soit mort à cette époque ;
car, deux ans après, quand Agrippa quitte Lyon en
1527, il n'emmène, comme nous l'avons dit précé-
demment, que quatre fils, au lieu de cinq qu'il aurait
dû avoir alors avec lui.
Nous arrivons maintenant à la seconde partie du
séjour à Lyon d'Agrippa. Les détails qui la concer-
nent sont consignés dans des lettres qui, pour la
plupart, appartiennent a sa correspondance avec ses
amis Jean Chapelain, Capellanus ■, médecin du roi,
attaché au service de la reine-mère, et Symphorien
Bullioud, évêque de Bazas 2 , qui se trouvaient alors
séparés de lui. Ils avaient suivi la cour à son départ,
de Lyon et passent avec elle les années 1525, 1526,
1527, à Bordeaux, à Angoulême, puis en Touraine,
à Blois, à Ghenonceaux, à Chambord, et enfin à
Saint-Germain.
1. La correspondance enlre Agrippa et Jean Chapelain
a Capellanus » comprend cinquanle-quatre lettres de 1 526 à
1529, la plupart d'Agrippa. Dans le nombre, douze seulement
sont de Chapelain. Ces lettres sont imprimées dans la Corres-
pondance générale, L. IV, 2, 3, 6, 10, 12. 13, 16, 2!, 23, 25, 29,
30, 3G, 37, 40, 41, 42, 43, 44, 4G, 48, 50, 51, 52, 54, 55, 56, 62, 64,
70, 73, 75, 76, et L. V, 3, 5, 7, 8, 9, 10, 13, 22, 23. 25, 30, 32, 35,
36, 37, 43,46, 49,52,68, 83.
2. La correspondance entre Agrippa et Symphorien Bullioud,
évêque de Bazas, « Symphorianus episcopus Vasatensis »,
comprend treize lettres de l'an 1526, imprimées dans la Corres-
pondance générale, L. IV, 9, 14, 15, 22, 24, 31, 39, 47, 49, 53,
66. 69, 74.
118 CHAPITRE SIXIÈME
L'année 1525 et les premiers mois de 1526 s'écou-
lent pour Agrippa sans incident notable. Le roi, sorti
de sa prison de Madrid, vient de rentrer en France.
La cour a quitté Bayonne ; elle est en Guyenne.
— Nous allons partir pour Paris, écrit de Bor-
deaux à Agrippa son ami Chapelain, le 2 avril 1526, et
je crois que nous ne tarderons pas à repasser à Lyon,
le roi ayant l'ait voeu à Madrid de visiter le Saint
Suaire que l'on garde à Chambéry (Ep. IV, 2, 10).
Il semble résulter d'une lettre écrite à Chapelain,
au milieu de cette année 1526 par Agrippa, que celui-
ci aurait pu rejoindre la cour absente, et même ob-
tenir une augmentation de traitement; mais qu'il s'y
était refusé et aurait ainsi, paraît-il, indisposé contre
lui la reine. Le refus d'Agrippa aurait été motivé par
la considération qu'on ne voulait pas préalablement
assurer le sort do sa femme et de ses enfants qui
devaient se trouver ainsi séparés de lui '. Cette
particularité l'ait honneur aux sentiments du père
de famille et méritait d'être mise en lumière, à l'a-
vantage d'un homme contre lequel on n'a malheu-
1. « Neque vero œquum. est, quod audio, indignari mihi Prin-
« cipem, quia refatato ul nosti ampliori stipendio abeuntem
illam ssepe recusarem. Neque vero ignoro me inaula, majore
« cum lucro et dignitate degere, ac Principi nostrœ pariler
« diligentiore observantia, promptiore et paratiore obsequio
« inservire poluissc; neque ego aliud cupiebam magis, modo
« prius illa couslituisset certum mihi pro uxore et familia
« domicilium ; quam nefas esset me relinquerc improvisam »
(Ep. IV, 25).
«
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 119
reusoment à relever que trop souvent de regrettables
défaillances de caractère.
Cependant Agrippa, toujours à Lyon, a plus d'une
raison de craindre que la faveur dont il a joui jus-
que-là ne soit gravement compromise. Il voudrait
qu'on ne l'oubliât pas. Il compte un peu pour cela
sur un ouvrage qu'il adresse alors (1526) à la sœur
du roi, à la brillante princesse Marguerite; à celle
qu'on appelait alors la duchesse d'Alençon, du titre
de son premier mari, mais qui est plus générale-
ment connue sous celui de reine de Navarre, que lui
valut un plus tard son second mariage avec l'aïeul
maternel du roi Henri IV, en 1527. L'ouvrage envoyé
par Agrippa dans ces circonstances à cette princesse
est son traité du sacrement du mariage 1 . Cet opus-
1. Le traité du sacrement de mariage est, comme tous les
ouvrages d'Agrippa, écrit en latin. L'auteur avait, en outre, fait
de cette composition une traduction française qu'il envoyait
dès 1520, avec le texte latin, à un ami de Chambéry (Ep. IV,
4, 5). Cette traduction doit être signalée comme le seul écrit en
français qui nous soit parvenu d'Agrippa. Il serait possible, sans
qu'on pût l'affirmer du reste, qu'elle eût été exécutée par Agrippa
pour la sœur du roi à laquelle il destinait l'ouvrage ; et qu'elle
eût été adressée, avec le texte latin à cette princesse, dans
un livre imprimé à cette intention. On possède en effet une
édition sans date, qui pourrait être de ce temps, des deux
textes réunis, imprimés en caractères gothiques sous ce titre :
« Brefue déclamation du sainct sacrement de mariage, composé
« en latin per Henricum Cornelium Agrippam, et par luy tra-
ct duit en vulgaire franeoys ». Nous donnons sur l'impression
de ce livre quelques explications, dans une note de l'appendice
(n° XXVIII).
120 CHAPITRE SIXIEME
cule n'est nullement une œuvre badine, comme on
pourrait le croire. C'est un plaidoyer plein de cha-
leur et de sentiment en faveur du mariage l .
Aucun lien, pas même celui qui attache les parents
à leurs enfants, no saurait être, suivant Agrippa,
comparé à celui du mariage.
— La nature, dit-il, nous donne des parents et des
enfants; Dieu seul peut joindre des époux, parentes
natura facit, uxor Dei mysterium est. Le mariage est
d'institution divine, nul ne doit s'y soustraire; l'im-
puissance ou le vœu de chasteté permettent seuls
de s'en dispenser.
Sur les trois fins qu'il assigne au mariage, eulju-
torium, propagation vitanda fornicatio, et sur les con-
séquences qu'il en tire, Agrippa s'exprime avec une
hardiesse qui, malgré le caractère sérieux des in-
1. De sacramento matrimonii cleclamatio (Opéra, t. II, p. 543-
552). En composant cet écrit. Agrippa entendait certainement
faire une œuvre sérieusement utile. Ce serait dans ce senti-
ment, et pour étendre la publicité de son ouvrage en le mettant
à la portée de tous, si ce n'était plutôt pour le présenter à la
sœur du roi, qu'il en aurait fait la traduction française dont il
est question dans la note précédente. Ce même sentiment se
manifeste, d'ailleurs, dans l'attention qu'il a d'envoyer alors,
comme nous l'avons dit dans la mémo noie, les deux textes à
la fois de l'ouvrage à un ami de Chambéry, en lui disant que
l'un est pour lui, et l'autre pour sa femme : « Milto... decla-
« maliunculam de matrimonio latinam, eandemque in vulgare
« gallicum idioma traductam. Illam tibi, liane uxori liue... le-
« gendam destine. Lugduni décima octava aprilis anno 1526. »
(Ep. IV, 4.)
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 121
tentions, effaroucherait probablement maintenant la
délicatesse de certains esprits. L'écrivain du xvi e siè-
cle no connaît pas les ménagements qu'on exige-
rait aujourd'hui.
Le mariage est à ses yeux un devoir prescrit par
Dieu, sa pratique est, en outre, pour l'homme la plus
haute leçon de philosophie morale. Agrippa déve-
loppe très bien son sujet ù ce point do vue original.
— Celui qui n'a point de femme, dit-il, n'a pas de
maison, parce qu'il no saurait se fixer; il ne possède
en quelque sorte rien, parce que le bien n'est chez
lui ni à l'abri ni en sûreté, et qu'il ne peut se fier à
personne; il n'a ni famille, ni parents, ni espoir de
postérité; il est exposé à être volé par ses servi-
teurs, dépouillé par ses associés, méprisé par ses
voisins, négligé par ses amis, livré sans défense aux
embûches de ses proches; il meurt sans rien laisser
derrière lui. Malheur, dit en finissant Agrippa, mal-
heur à celui qui se soustrait volontairement à cette
sainte obligation ; c'est un réprouvé de Dieu, indi-
gne de la société des hommes.
Agrippa, la chose est à noter, a semblé à quelques-
uns s'élever dans ce factura contre les secondes no-
ces, dont lui-même il avait cependant donné l'exem-
ple.
— Le mariage est, dit-il, un et indissoluble et la per-
sistance de sa vertu est telle que la mort peut à peine
y mettre fin; de sorte qu'à un seul homme ne saurait
jamais appartenir qu'une seule femme. Car Dieu l'a
dit en tirant l'épouse d'une côte de son époux : Dans
122 CHAPITRE SIXIÈME
une seule chair ils seront deux. Il n'a pas dit : ils se-
ront trois, ni un plus grand nombre. Un homme
ne doit donc prendre qu'une seule épouse; il doit
lui garder jusqu'à la fin de sa vie un inviolable
amour et, par de là son trépas même, lui conserver
son souvenir.
Il est permis cependant de ne considérer ce
passage que comme un plaidoyer contre la polyga-
mie ; car un peu plus loin l'auteur trouve dans
la troisième fin reconnue par lui au mariage, dans
les garanties que le sacrement donne à la pureté des
mœurs, un motif pour autoriser les secondes noces,
recommandées, ajoute-t-il, par l'apôtre Paul lequel a
dit : Mieux vaut le mariage que le péché, Qui non
continet mibat... melius est nubere guam uri. Agrippa
finit même par déclarer condamnables les préjugés
et les lois de certains peuples qui proscrivent les
secondes noces ; les contempteurs de celles-ci en-
courageant ainsi la fornication et l'adultère.
— Illustre princesse, dit-il enfin, il t'appartient
d'extirper, de tes domaines d'abord, et du très chrétien
royaume de France ensuite, ces exécrables doctri-
trines. Tu ne peux travailler plus utilement au ser-
vice de Dieu et à l'avantage de la république chré-
tienne.
Ce petit plaidoyer a pour parure quelques passa-
ges vraiment éloquents, tels que celui où le bonheur
dans le mariage est célébré avec une chaleureuse
conviction; et une page pleine de tendre sentiment
où l'écrivain rappelle à l'époux ce que la femme est
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 123
pour lui, et quelle affectueuse considération il lui
doit. Quand on connaît la vie d'Agrippa; quand on
sait ce qu'il a été pour les deux femmes avec les-
quelles il en a passé successivement la plus grande
partie, sans parler de la troisième avec laquelle
il a très peu vécu, on ne peut voir dans ce petit
traité autre chose que le témoignage sincère de
sentiments vrais, qui l'ont honneur à celui qui les
exprime.
Agrippa avait envoyé son œuvre à Chapelain et
l'avait chargé de la faire connaître. Il voulait notam-
ment qu'il la présentât en son nom aux princesses,
c'est-à-dire à la reine-mère et à sa fille, la duchesse
d'Alençon. Il y avait même joint une dédicace à l'a-
dresse de celle-ci. La sœur du roi était une femme
d'un esprit cultivé, aimant les lettres et portée même
vers les spéculations philosophiques, d'ordre moral
surtout.
— Je veux répondre, dit Agrippa dans son épître,
à ceux qui prétendent que le mariage n'est pas fait
pour le sage. Je veux leur démontrer la dignité et la
nécessité de cette divine institution (Ep. IV, 1).
Chapelain faisait à son ami quelques objections
au sujet de cet écrit.
— Il est ici, lui disait-il, des gens qui, encore
bien que réputés fort bons chrétiens, n'approuvent
pas tout ce que tu dis sur le mariage. Et ce ne sont
pas ceux qui ont le moins l'oreille des princesses.
Aussi, craignant de faire une chose qui pût te nuire
plutôt que te servir, j'ai différé de leur présenter
124 CHAPITRE SIXIÈME
ton ouvrage. Cependant je ferai sur ce point ce que
tu ordonneras (Ep. IV, 2).
— Tu vois parmi ceux qui approchent de plus
près la reine et sa fille, répond Agrippa, des gens
qui n'approuvent pas mon petit traité. Je te dirai ce
que je pense de ces maîtres, en crédit dans les cours,
habiles à composer des écrits licencieux et autres
œuvres de corruption, des vers lascifs empruntés
à l'arsenal de Vénus impudique, des livres où l'on
célèbre les amours faciles. Voilà ce qu'on ose offrir
à des princesses ; voilà sur quoi se jettent les jeunes
filles elles-mêmes. Elles dévorent les nouvelles d'un
Boccace, les facéties d'un Poggio ; elles se récréent
au récit des adultères d'Euryale et de Lucrèce, aux
tableaux des combats et des amours de Tristan, et
deLancelot; elles se corrompent à ces lectures. Que,
formées par de tels exercices, elles sachent disser-
ter de longues heures avec un amant sur ces belles
choses, et citer à propos les traits saillants des ou-
vrages où on les trouve, elles passeront à la cour
pour des femmes accomplies. Voilà ce qui occupe
ces censeurs d'un esprit si profond et d'un goût si
délicat; voilà ce qu'ils s'appliquent à répandre à
force de lectures, d'expositions, de traductions. Et
qui voyons-nous parmi eux? Les chefs delà reli-
gion; des évoques comme celui d'Angoulême l , qui
1. Agrippa désigne ainsi Oetavian de Saint-Gelais, évoque
d'Angoulème de 1494 à 1502, auteur d'un ouvrage imprimé
pour la première fois en 1509 sous ce titre : « La chasse et le
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 1 2o
amis en français les amours d'Ovide. On donne de
pareils hommes pour aumôniers à nos princesses.
Ont-ils jamais lu un auteur sérieux? Que savent-ils
pour juger des œuvres qui n'ont rien de commun
avec ce qui les occupe le plus? Ne crains donc pas
de présenter mon livre. Je ne suis pas dépourvu de
bonnes études, à ce point de ne pouvoir défendre
mon œuvre contre de pareils ennemis (Ep. IV,
3).
11 y avait pourtant, il est bon de le dire, dans
l'ouvrage d'Agrippa quelques assertions qui pou-
vaient être l'objet de critiques fondées et de discus-
sions sérieuses. Dans une lettre qu'il écrivait, à. la
même époque à l'évêque de Saint-Paul en Dau-
phiné *, l'auteur défend une de ces propositions
contestées, à savoir que, suivant la loi de Dieu, la
débauche dissout le mariage (Ep. IV, 7).
— Dis-moi ce qu'on pense de mon ouvrage, écrit
un peu plus tard Agrippa à Chapelain qui a enfin
rempli ses intentions, et remis le traité du mariage à
son adresse (Ep. IV, 10).
D'Angoulême, où la cour s'est transportée, Cha-
pelain lui répond succinctement le 29 juin 1526:
« départ d'amours faict et composé par révérend père en
« Dieu, messire Octouien de Sainct Gelaiz, éuesque d'Angou-
« Iesme et par noble homme Biaise Dauriol bachelier en chas-
« cun droit, demourant à Thoulouze. » On a aussi de Saint-Ge-
lais des traductions d'Homère, de Virgile et d'Ovide.
1. Michel de Aranda, évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux,
sancti Pauli Tricastinorum, de 1526 à 1539.
126 CHAPITRE SIXIÈME
— Les très illustres princesses ont fait bon ac-
cueil à ton petit livre (Ep. IV, 23).
Après cela il n'en est plus question. Agrippa n'a-
vait pas réussi à fixer sur sa personne l'attention
qu'il sollicitait, et qui lui aurait été si nécessaire
pour rappeler à lui la faveur qu'il voyait l'abandon-
ner. Il n'avait peut-être pas fait précisément ce qu'il
eût fallu pour cela. L'œuvre sérieusement morale
sur l'effet de laquelle il comptait, pouvait, tombée en
des mains malveillantes, lui susciter des embarras
plutôt que lui attirer des sympathies, au sein d'une
cour dont le caractère essentiel n'était pas la mora-
lité.
Voilà ce que, dans ces circonstances, Agrippa
sait faire à l'adresse des princesses, à l'adresse de
la mère et de la sœur du roi. Pour ce qui regarde le
roi lui-même, il agit d'une manière moins directe.
Il envoie d'abord à l'évêque de Bazas, avant de
l'expédier à ce prince, un petit traité qu'il lui destine,
sur la nécessité d'abandonner ce qu'il appelle la
théologie païenne, et de revenir à la doctrine évan-
gélique l .
— Cet écrit est d'une étendue modérée, dit-il à
l'évêque. et tel qu'on peut le soumettre à l'examen
d'un homme qui n'a comme toi que peu de loisirs.
Il faut le juger, non sur ses dimensions, mais sur
l'utilité des vérités qui s'y trouvent exposées. Nous
1. Dehôrtatio gentilis Iheologiœ ad cuiùcos aliquos quondam
perorala {Opéra, t. II. p. 502-507).
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 127
te le dédions pour que, adoptant nos idées, tu t'en
fasses le patron auprès du roi très chrétien, lequel,
en raison de son titre, doit veiller à ce que dans son
royaume la doctrine du Christ soit purgée de tout
alliage étranger, et surtout des sophismes emprun-
tés au paganisme. Il peut l'ordonner. Un tel soin
est digne de lui (Ep. IV, 15).
Vains efforts, le pauvre Agrippa est dédaigné et
se voit oublié. Tout ce qu'il demande cependant,
c'est qu'on veuille bien se rappeler certaines pro-
messes que, disait-il, le roi lui-môme lui avait faites
lorsque, en 1524, ce prince avait quitté Lyon pour
aller combattre devant Marseille le duc de Bourbon
et les impériaux. Le roi avait alors chargé de la
réalisation de ses volontés à son égard le sieur de
Ryans, mort il est vrai depuis cette époque; mais
le sénéchal de Lyon avait, disait Agrippa, connais-
sance de l'affaire (Ep. IV, 9).
Chapelain avait présenté une requête de son ami
à la reine. Celle-ci avait ajourné la réponse à y faire.
— Elle traîne volontiers ces questions-là en lon-
gueur, écrivait Chapelain, et j'en sais quelque chose
pour ce qui me regarde, moi qui depuis des années
sollicite d'elle une seule faveur que je n'ai pu encore
obtenir (Ep. IV, 12).
Un courtisan ne saurait en effet user son crédit
pour les autres; il n'en a jamais assez pour lui-
même. Non-seulement Agrippa ne voyait rien venir
de ce qu'on lui avait promis, mais il ne pouvait
même pas obtenir le paiement de la pension qui lui
128 CHAPITRE SIXIÈME
avait été accordée antérieurement et qu'il avait elû
considérer comme assurée. Du mois d'avril au mois
d'octobre 1526, vingt lettres et plus de lui à Chape-
lain ou à l'évêquc de Bazas n'ont presque pour ob-
jet que ses vives réclamations sur ce point. Le
malheureux est, on ne le voit que trop, pressé par le
besoin.
— Au milieu des grandes affaires qui occupent
nos princes, dit-il à l'évêque de Bazas, je crains
bien qu'absent on ne m'oublie. Une plus longue
attente cependant me condamne au supplice de la
faim(Ep. IV, 9).
Il serait fastidieux de suivre le malheureux Agrippa
dans les détails incessamment répétés qu'il donne
sur les échappatoires et les mensonges dont on le
paie de toutes parts. La solution qu'il sollicite dé-
pendrait, semble-t-il, d'un certain Barguin, Barguinus
ou Barovinus qiuvstor, et d'Antoine Bullioud, Antonius
Bullon, cousin de l'évoque de Bazas, officiers de
finance qui ont suivi la cour. Thomas Bullioud, frère
d'Antoine, est à Lyon le correspondant de celui-ci.
C'est Thomas qu'on charge de berner Finfortuné
Agrippa; et il s'acquitte consciencieusement de cette
commission. Agrippa demande en vain que son
affaire soit au moins remise à Martin de Troyes, tré-
sorier du roi résidant à Lyon (Ep. IV, 41, 42, 46, il),
50). Vaines plaintes, inutiles instances.
— Depuis que le roi est parti, écrit-il à Chapelain,
revenant à une image que nous avons déjà trouvée
dans une lettre à Chapuys, la boite de Pandore s'est
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 129
ouverte pour moi. L'espérance seule me restait, et
déjà je la vois qui déploie ses ailes pour s'envoler.
J'ai adressé une épître à la reine. Que Barguin con-
sente au moins à écrire pour moi à Martin de Troyes
qui est ici (Ep. IV, 6).
— Barguin a écrit, lui répond Chapelain (Ep. IV,
12, 13).
L'évêque de Bazas, sollicité de même, ne répond
pas autrement.
— Si je ne puis obtenir que peu de chose mainte-
nant, lui dit Agrippa, je saurai m'en contenter; ma
misère est extrême (Ep. IV, 22).
— Je suis à bout de ressources, écrit-il en même
temps à Chapelain. Mes filets, ajoute-t-il avec un
douloureux effort d'enjouement, ne sont plus que
des toiles d'araignées. Je prenais encore quelques
oiseaux ; je vais être réduit aux mouches. Aide-moi.
Puissé-je un jour te servir à mon tour (Ep. IV, 16).
— La reine, écrit encore Agrippa un peu plus
tard, a, me dit-on, donné ordre qu'on me payât ma
pension à Lyon. Je me repais de cette espérance,
mais d'argent, je no vois rien. Bien plus, Martin de
Troyes, qui vient de recevoir de Barguin les ordres
de paiement, m'affirme qu'il n'y est pas question
de moi. Je ne sais que faire ; je suis trop loin pour
agir. Toi, mon ami, ne m'abandonne pas (Ep. IV,
21).
— Ce n'est pas Barguin, répond Chapelain, c'est
Antoine Bullioud qui doit te payer (Ep. IV, 23).
— Antoine Bullioud ne réside pas ici, réplique
. T. II. n
130 CHAPITRE SIXIÈME
Agrippa, j'ai vu seulement Thomas, son frère, qui s'y
trouve. Celui-ci convient qu'il est chargé du paie-
ment de ma pension, mais dans le cas seulement où
il resterait de l'argent. Il a besoin, me dit-il un jour,
de revoir ses comptes, et il me remet au lendemain.
Le lendemain, il s'enferme et fait dire qu'il est ab-
sent. Pressé ensuite par un de mes amis, il promet
de venir me trouver chez moi. Cependant, il monte
achevai et disparait. On dit qu'il est allé en cour.
Nous sommes joués par des fripons. Pendant ce
temps-là, je suis en butte h toutes les misères. Et ce
qui devait précisément me procurer honneur et pro-
fit, mon titre de cour lui-même, n'est pour moi
qu'une source d'infortune, en excitant à la fois con-
tre moi et l'envie et le mépris. Fixé ici et retenu
par les ordres exprès de la reine, chargé d'une nom-
breuse famille, je vis chèrement à l'auberge comme
un étranger, dans une ville où la vie est dispen-
dieuse plus que nulle part ailleurs. S'il faut attendre
encore, je suis perdu. Emploie donc tous les moyens
et sauve-moi au plus tôt; si non, je me vois réduit
à prendre un parti désespéré. La fortune ne résiste
pas toujours aux tentatives téméraires (Ep. IV, 25).
— Il me faut à tout prix sortir d'ici, ose enfin
écrire Agrippa, dussé-je recourir aux ennemis du
roi, après les avoir desservis pour mon malheur (Ep.
IV, 50).
Les Bullioud ne se contentent pas de berner le
pauvre Agrippa. Ils interceptent les lettres qu'il
adresse en cour à ses amis, et celles que ceux-ci lui
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 131
écrivent (Ep. IV, 36, 41, 42, 43). Ils continuent à le
payer de mauvaises raisons et à l'abuser par leurs
mensonges. Craignant quelque éclat, on cherche
ainsi à le retenir. Mais enfin le voile se déchire.
— Je sais maintenant toute la vérité, mon cher
Chapelain, écrit Agrippa le S octobre 1526. Hier
matin, j'étais à l'église Saint-Jean. Un individu
m'aborde d'un air bienveillant, me conduit clans un
coin, et me demande où en sont mes affaires. Je lui
raconte ce que je sais. Je suis, me dit-il. au service
du trésorier Barguin, et je veux le prévenir amicale-
ment de ne pas te laisser abuser plus longtemps,
mais bien d'aviser à tes intérêts. Il ne faut plus pen-
ser à ce qu'on t'a promis. J'ai vu, lu peux m'en croire,
ton nom rayé sur l'état des pcm! .îs. J'ai remercié
cet homme. Me voila maintenant bien informé. Je
sais ce que valent les paroles de ta princesse. Je la
dis tienne, car elle n'est plus rien dorénavant pour
moi. Ne vous fiez pas aux grands, dit l'écriture; ne
vous fiez pas aux femmes, disent les sages. trois et
quatre fois insensé, moi qui ayant quitté, afin d'être
plus libre, les charges publiques pour l'exercice de ce
bel art de la médecine, moi qui parvenu avec tant de
bonheur à y conquérir honneur et profit, ayant su
résister ensuite aux offres brillantes des princes et
des rois, n'ai pas craint d'accepter le joug de cette
femme, qui pour un caprice me rejette, et refuse
même de m'entendre. Maintenant, mon cher Chape-
lain, je ne me plains plus du tort que l'on m'a l'ait,
mais seulement de l'ignorance où tu m'as laissé, si
I.'$2 CHAPITRE SIXIÈME
tu connaissais quelque chose de la vérité. Si j'eusse
su à quoi m'en tenir, j'aurais depuis longtemps mis
lin à cette comédie. Je serais peut-être aujourd'hui
avec vos ennemis qui réclament mes services, et qui
m'ont sollicité pendant tout cet été. Je suis resté ce-
pendant fidèle à la princesse. Me voilà bien payé par
sa perfidie, rejeté sournoisement par elle, comme ne
serait pas chassé un valet. Mais ce n'est peut-être
pas tant à elle qu'il faut en vouloir qu'à cette troupe
de plats courtisans, sycophantes éhontés, véritables
harpies, qui abusent du nom et de l'autorité du maî-
tre. Voilà ceux qui m'ont volé et qui me dévorent
(Ep. IV, 52, 53).
Telle est la première explosion de la colère d'A-
grippa. Elle n'est pas près de se calmer, et nous
trouvons pendant longtemps encore dans ses lettres
de fréquents témoignages de son indignation. La
vivacité de son ressentiment se manifeste parfois
dans de violentes imprécations qui ne peuvent que
lui nuire, car il a des ennemis prêts à s'en saisir,
comme d'une arme, contre lui. Il oublie qu'il est en-
core entre leurs mains. Après avoir, non sans peine,
réussi à en sortir, il s'y remettra inconsidérément
vers la fin de sa vie, et paiera chèrement cette im-
prudence, comme nous le verrons. Aujourd'hui il se
lamente et crie; il mêle à ses plaintes des récrimi-
nations de toute sorte.
— J'ai écrit à la reine, dit-il à Chapelain le 10 oc-
tobre 1520. Je t'envoie une copie de la lettre que je
lui adresse. Gela vaudra ce que cela pourra. Que ce
AGIUPPA A LYON ET A PARIS 133
soit du bien, je ne l'espère pas beaucoup. Je vais, en
tout cas, tendre mes rets d'un autre côté, car je ne
dois plus ma foi à qui m'en refuse le prix. Elle me
chasse de sa cour, je la chasse de mon cœur. Je ne
veux plus me fier à ce sexe changeant ; et si jamais
je reparais dans une cour, voici comment j'entends
m'y comporter, pour agir en vrai courtisan. Flatter
résolument; être prodigue de paroles, avare de sin-
cérité, obscur dans les conseils à l'instar des ora-
cles, âpre au gain et mettant mon profit au-dessus
de tout; sans amitié, sauf celle qui rapporte; ne
connaissant que moi, détracteur impitoyable d'au-
trui, immolant tout à mon intérêt; allant à toutes
selles ; méprisant tout le monde et ne croyant à
personne ; artisan de vengeances ; ne voyant en
toute chose que le mauvais côté. Je veux ne connaî-
tre que le prince, je veux le caresser, le flatter,
l'adorer. Voilà ce que je ferai; voilà, mon cher Cha-
pelain, ce que je te conseille aussi de faire, si tu
veux réussir à la cour(Ep. IV, 54).
Il pouvait y avoir clans cette épitre pleine d'amer-
tume quelques traits satiriques à l'adresse même
du correspondant. Agrippa lui en voulait certaine-
ment du peu de zèle qu'il avait mis, ce semble, à le
servir. Il n'entendait pas rompre avec lui cependant.
— Salut, ô mon ami, lui dit-il d'un ton plus dé-
gagé en commençant une nouvelle lettre, salut aux
princes et aux rois, salut aux Minus et aux Sémi-
ramis (Ep. IV, 56).
— Je savais par l'histoire, dit-il encore une autre
134 CHAPITRE SIXIÈME
fois, et j'ai pu le vérifier pour mon malheur, qu'un
prince est de tous les hommes le plus ingrat ; n'ai-
mant personne que suivant son caprice, ne se
croyant obligé envers qui que ce soit, incapable de
compatir aux maux, fût-ce la mort même, qu'on
aura soufferts pour lui ; mais très capable d'offenser
celui qui le sert, de le dépouiller, bien plus, de
l'immoler comme on l'a vu dernièrement du baron
de Plancey 1 . On pourrait en citer bien d'autres si
l'évidence des faits n'était le plus souvent obscurcie
par le danger de les divulguer. N'aimons donc pas
les princes, sinon par intérêt; ne les servons qu'a-
près juste paiement ; ne compatissons pas à leurs
I. « ... Principes... nullura amant ex animo... quin el saepe
« affligunt benemeritos...et bonis omnibus spoliant, etiam vitam
« adimunt, sicut in barone Plancejaco nuper omnibus cogni-
« tum et manifestum est... », 3 nov. 1526 (Ep. IV, 62). — Agrippa,
un peu plus tard, parle encore du même personnage en disant :
« Scis miseram baronis Planciacii necem... », 25 juillet 1528
(Ep. V, 52). — Suivant M. Charvet, ce « baro Plancejacus » serait
Jacques de Beaune, baron de Samblancay, dont on connaît la
fin tragique (Revue savoisienne, 1874, pp. 89, 90). Le procès
de Samblancay avait commencé dès 1523, il est vrai, mais sa
condamnation n'est que du 9 août et sa mort que du 12 août
1527. Agrippa pouvait très bien faire allusion à cette exécution
dans une lettre du 25 juillet 1528, mais dans celle du 3 novem-
bre 1526 il ne pourrait encore être question que du commence-
ment dos poursuites exercées contre le célèbre surintendant
des finances de François 1 er . Ajoutons à ces observations que,
dans le latin d'un historien du temps, Samblancay est nommé
« Jacobus Beluensis Semblancaius, qutestor summus ». (lierum
Gallicar. Commentai', auctore Belcario, 1. XVII, p. 509.)
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 135
maux; réjouissons-nous plutôt de leurs désastres
(Ep. IV, 62).
Il y a dans les imprécations d'Agrippa plus d'un
trait indirect, comme nous l'avons fait observer, à
l'adresse des amis qui n'ont pas su l'aider ni même
le garantir. Il est plus positif à cet égard dans deux
lettres qu'il écrit à Chapelain et a l'évêque de Bazas
collectivement.
— J'ai eu beau vous presser, leur dit-il, vous vous
êtes endormis sur les intérêts que je remettais à vos
soins. Vous deviez me servir ; vous n'avez fait
qu'aggraver le péril. Je perds tout par votre faute,
mais je ne veux plus rien de vous, mes chers amis.
Vous avez été indolents, quand je vous criais de
venir à mon secours. Pour mon mal il ne faut pas
de lents remèdes ; il n'en faut plutôt pas du tout.
Hippocrate défend d'en donner à ceux qui sont en
état désespéré. Quant à vous, portez-vous bien et
oubliez-moi (Ep. IV, 64).
— Je ne vous demande plus qu'une chose, leur
dit-il encore une autre fois d'un ton légèrement
radouci, c'est de répondre au moins à mes lettres ;
sinon, je vous déclare formellement la guerre. Et,
bien que j'aie eu peu de succès dans votre basse-
cour, jusqu'à ce point d'avoir été maltraité par la
maîtresse poule, j'oserai attaquer des coqs tels que
vous. Je saurai bien vous faire chanter, sinon, je
vous immole et je vous croque. Portez-vous bien
en attendant, et réjouissez-vous avec vos poulettes.
Prenez garde seulement qu'elles ne fassent de vous
13() CHAPITRE SIXIÈME
des chapons. Je plaisante pour vous prouver que
désormais, remonté en des régions sereines, j'ai
vomi toute ma bile dans les enfers (Ep. IV, 74).
Agrippa en cela ne dit pas tout à fait vrai. Le
môme jour, en effet, il le montre assez en s'adressant
à Chapelain, lequel, à propos des difficultés qui
attendent le solliciteur, lui avait rappelé la vieille
maxime : il n'est pas donné à tout le monde d'aller
à Corinthe (Ep. IV, 70). Agrippa lui répond, non
sans amertume, et en homme qui sait bien quelle est
l'origine et quelle est la véritable signification de
cet adage :
— A merveille, mon cher Chapelain, on ne peut
mieux trouver que le rapprochement fait par toi de
votre cour et du lupanar do Corinthe. Mais, par
Hercule, cette moderne Laïs dépasse les bornes. Je
ne sais vraiment ce que j'en dois attendre. Ses pa-
roles semblent douces et percent comme des traits.
Adieu, porte-toi bien dans ta Corinthe éhontée, igno-
ble étable de boucs en délire, salacissimorum hircorum
stabulum (Ep. IV, 75).
Décidé quelque temps après à.quitter la France,
Agrippa écrit encore à Chapelain le 5 février 1527.
— Le ciel est maintenant pour moi, lui dit-il cette
fois ; je ne veux plus penser à ton roi ni à sa mère,
ni à leurs courtisans. Je n'ai plus besoin de leurs
faveurs, et je ne me vengerai d'eux que par mon
mépris. Je me rappelle que, suivant l'Ecclésiaste, il
n'y a pas de langue plus méchante que celle du ser-
pent, et pas de colère plus mauvaise que celle d'une
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 137
femme. Une femme qui vous outrage ne mérite que
du dédain. Il vaut mieux s'écarter d'une bête veni-
meuse que la saisir. On ne croira pas, je l'espère,
que j'aie mérité en quoi que ce soit l'indigne traite-
ment dont j'ai été l'objet. Je no le veux pas d'ail-
leurs, et je saurai parer à ce danger, en publiant les
lettres où se développe toute cette comédie. N'en
déplaise aux courtisans, au roi, et à cette implacable
reine elle-même, dussé-je encourir à tout jamais leur
haine qui n'est plus rien pour moi, je veux que tout
soit connu. Je ne cours pas plus de risques à parler
qu'à me taire. Je suis prêt à tout, plutôt qu'à souffrir
l'infamie ; et je n'attends que le moment où je serai
en sûreté, pour montrer à ta Sémiramis quel homme
elle a foulé aux pieds (Ep. V, 3).
Quand il est au port de salut,- Agrippa, plus vio-
lent que jamais, ne garde plus de mesure. D'Anvers
où il est retiré, faisant un peu plus tard allusion à
la mort du duc de Bourbon et à la longue convoitise
de son bien parla reine-mère, dont les manœuvres
avaient forcé ce prince à sortir du royaume, il ose,
dans une lettre écrite le 25 juillet 1328, s'exprimer
comme il suit.
— Bourbon comme jadis Naboth a péri, dit-il, et
l'impie Jézabel a pris possession de sa vigne. Tu sais
comment elle s'est en secret appliquée à perdre les
prophètes, ces hommes justes ; tu sais que d'autres
ont été précipités par elle dans les tribulations et les
angoisses. Tu sais la mort de ce malheureux baron
de Plancey, d'un homme qui avait si souvent engagé
438 CHAPITRE SIXIÈME
pour eux et sa foi et son bien, et jusqu'à sa vie
même. Tu sais aussi que, nouvel Elie, j'ai encouru
la haine de Jézabcl par amour pour la vérité. Mais
un ange du Seigneur m'a prévenu et m'a sauvé
des embûches de cette femme. Vienne maintenant
la juste punition de tant de crimes. Jézabel sera
précipitée, et les chiens dévoreront ses membres.
Quant à toi, veille à ton salut; sépare-toi à temps
des méchants; crains de tomber avec eux sous la
main du Seigneur, quand Jéhu viendra frapper la
maison de ton Achab et venger sur Jézabel le sang
des innocents. On dit que ce Lycaon de Baboinus '
accouple sa progéniture aux bâtards de Méduse pour
1. « Rumor est lue, Baboinum Lycaonem fœtus suos copu-
lasse spuriis Medusœ, ut ileret una caro et unum corpus cum
illa... » Le personnage désigné ainsi est vraisemblablement ce-
lui que, dans une autre lettre de la même année, Agrippa
nomme « Babonius quaeslor » (Ep. V, 30,. Ce doit être Philbert
Babou, chevalier, sieur de la Bourdaisière, secrétaire du roi,
trésorier de France en 1523, mort vers 1557. Sa femme Marie
Gaudin, fille d'un maire de Tours, morte en 1578, passait pour
une des plus belles personnes de son temps et fut une des
maîtresses de François I er . Philbert Babou et Marie Gaudin
avaient quatre fils et quatre filles. Ce serait quelqu'un de leurs
enfants que concernerait, ce semble, sans que nous puissions
dire comment, le trait satirique lancé par Agrippa. Deux de
leurs petites filles, Françoise Babou et Isabelle Babou, qui ne
le cédèrent pas à leur aïeule pour la galanterie, épousèrent,
l'une Antoine d'Estrées, sieur de Coeuvres, et l'autre, François
d'Escoubleau, sieur de Sourdis. La première fut mère de
Gabrielle d'Estrées, la seconde des deux Sourdis, le cardinal et
l'archevêque de Bordeaux.
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 139
n'en faire qu'une chair et qu'un corps. Prends garde
d'être dévoré par eux (Ep. V, 52).
Voilà le dernier degré d'emportement d'une co-
lère insensée. Ces lettres dénotent un état d'irrita-
tion qui a pu se manifester dans d'autres circonstan-
ces encore, et plus violemment en paroles que par
écrit probablement. Quoiqu'il en soit, Agrippa écri-
vait ainsi, alors que, réfugié, à Anvers, il pouvait se
croire désormais hors de la portée de ceux qu'il osait
attaquer. Mais il devait reparaître un jour en France.
Comment s'étonner que, jeté à ce moment en prison,
on eût pu penser, comme on le dit alors, qu'il était
justement frappé ainsi pour ses outrages envers la
reine. Les griefs ne manquaient pas au reste contre
lui ; car la même passion fait encore explosion contre
les cours et leurs scandales, contre la cour de France
en particulier, dans certains chapitres du traité que
nous connaissons de l'incertitude et de la vanité
des sciences l . Cette longue et paradoxale diatribe
publiée ultérieurement, lorsque Agrippa était hors
du royaume, appartient pour sa composition à l'épo-
que où nous sommes, au temps même où il était en-
core a Lyon, torturé par les souffrances qu'une
odieuse injustice le forçait d'endurer, et sous l'évi-
dente impression des sentiments d'amertume qu'elle
faisait déborder de son âme ulcérée.
C'estdu commencement de mai aux premiers jours
1. Nous avons donné un spécimen de ces injurieuses alléga-
tions à la fin du chapitre précédent, p. 81.
140 CHAPITRE SIXIÈME
d'octobre 1520 qu'Agrippa, nous l'avons vu par ses
lettres, se débat au milieu des douloureuses incer-
titudes où on le laisse se consumer en plaintes et en
vaines prières. Le 8 octobre seulement il dit qu'il
vient de découvrir la triste vérité (Ep IV, 52). Le
16 septembre précédent, il avait annoncé à son ami
Chapelain l'œuvre nouvelle.
— J'ai composé dans ces derniers temps, disait-il,
un ouvrage assez étendu que j'intitule, de l'incerti-
tude et de la vanité des sciences et des arts et de
l'excellence de la parole de Dieu. Si tu le vois un
jour, j'espère que tu en apprécieras le fonds aussi
bien que la forme, et que tu ne le jugeras pas indi-
gne d'être présenté à un roi. Cependant je ne veux
pas le dédier au nôtre. Ce livre a trouvé dans la per-
sonne d'un homme à qui je dois beaucoup, un
admirateur très désireux d'en devenir le patron
(Ep. IV, 44).
Ce patron désigné de l'ouvrage nouvellement com-
posé était un riche citoyen de Gênes, Augustino
Fornari, Augustinus Furnarius ', qui semble être
venu en aide au malheureux Agrippa, dans sa dé-
tresse. Ce bienfaiteur est un de ceux qui, vers ce
temps, le décident à quitter la France pour les Pays-
Bas, et à se retirer à Anvers où il eût pu vivre heureux,
tranquille et riche, si ce qu'on appelle parfois la
mauvaise fortune, nous dirons nous une conduite
1. On trouvera dans une note de l'appendice n° XXII quel-
ques indications sur ce personnage.
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 141
inconsidérée en présence de certaines difficultés,
ne l'y avait pas encore compromis et jeté dans de
nouvelles tribulations.
Nous avons précédemment fait connaître le traité
de l'incertitude et de la vanité des sciences l . Ce que
nous savons maintenant des circonstances dans les-
quelles il a été composé explique le caractère tout
particulier de cette œuvre, enfantée dans un moment
de souffrance par un esprit profondément ulcéré.
Agrippa se contente de l'annoncera Chapelain, dans
la lettre que nous venons de citer. Lui en a-t-il
rendu un compte plus détaillé ultérieurement pour
éclairer son jugement qu'il sollicite? C'est ce que
nous ignorons; et nous n'oserions affirmer que la
missive du 16 septembre 1526 pût suffire pour expli-
quer, comme se rapportant à l'ouvrage en question,
le sentiment exprimé par Chapelain dans une lettre
écrite de Saint-Germain, le 10 mars suivant, où il
semble chercher à détourner Agrippa d'un travail
qu'il désapprouve.
— Je voudrais, savant Agrippa, lui dit-il, te voir
appliquer les ressources fécondes de ton esprit gé-
néreux à des productions plus dignes de ton talent
que ne l'est le sujet dont tu te proposes de faire l'ex-
position dans le volume annoncé par toi (Ep. V, o).
Ces indications sont un peu vagues il est vrai, et,
s'il n'est pas impossible de les rapporter au traité de
l'incertitude et de la vanité des sciences, il pourrait
1. Voir au chapitre premier, loin. I, p. 93-115.
142 CHAPITRE SIXIÈME
fort bien se faire aussi qu'elles concernassent quel-
qu'autre ouvrage, le traiié de pyromachie par exem-
ple, dont Agrippa s'occupait également à la même
époque (Ep. IV, 44).
Maintenant, quelles sont les causes auxquelles on
peut attribuer ce grand naufrage de la fortune d'A-
grippa, à la cour de France? Il y était arrivé au com-
mencement de l'année 1524, attiré par de séduisantes
espérances. Il y avait été bien traité d'abord ; il y
avait reçu une charge honorable et lucrative. Pen-
dant deux années, jusqu'au printemps de l'an 1526,
il ne paraît pas avoir eu grandement lieu de se plain-
dre. Cependant, dès le milieu de la seconde année,
dès le mois d'août 1525, quand la reine quitte Lyon,
la faveur d'Agrippa semble avoir déjà diminué. On
le laisse dans cette ville que la cour abandonne. Sa
situation s'aggrave ensuite. Ses gages ne sont plus
payés. Quelques mois s'écoulent ; il tombe dans la
gêne ; il est bientôt aux prises avec le besoin. Il
élève la voix; on ne daigne pas même écouter ses
plaintes.
— Je n'ai rien à me reprocher, écrit-il le 30 sep-
tembre 1526 (Ep. IV, 51), sinon, ajoute-t-il le 3 no-
vembre suivant, de n'avoir pas craint d'annoncer un
peu trop librement peut-être des malheurs pro-
chains (Ep. IV, 62).
Cependant on saisit, dans la correspondance de
cette époque, certains traits d'où il résulterait qu'A-
grippa pouvait attribuer sa disgrâce bien moins aux
prédictions qu'il aurait faites qu'au refus peut-être
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 143
d'en faire de nouvelles, et à la résistance, quelque
peu blessante dans la forme, qu'il aurait opposée sur
ce point aux exigences de la reine, laquellle récla-
mait de lui des calculs et des thèmes astrologiques.
Nous avons dit, à propos de frère Lavinius, le reli-
gieux dominicain de Mâcon, que vers ce temps en
effet Agrippa, renonçant à ces vaines spéculations,
n'avait pas hésité à en proclamer l'inanité. Nous
avons ajouté que, si à cette époque et môme ulté-
rieurement encore on peut lui attribuer quelques
actes en contradiction avec cette résolution, il faut
rapporter le fait aux exigences d'une situation que
domine le besoin. En môme temps à peu près qu'il
adressait au dominicain Lavinius les exhortations
dont nous avons parlé, il écrivait à un ami ce qui suit:
— Si la vie et la fortune des hommes dépendent
des astres, qu'avons-nous à demander? Laissons
faire Dieu dans les cieux, où il no peut y avoir ni mal
ni erreur. Hommes, prenons les choses humaine-
ment, et ne dépassons pas la mesure do nos forces.
Chrétiens, confions-nous au Christ; laissons l'heure
et le moment entre les mains de Dieu le père, qui en a
décidé daus sa toute-puissance. Mais si tout ce que
nous disons des astres est faux, bien vaine assuré-
ment est la science de l'astrologue. Cependant il est
des hommes craintifs qui s'effraient des fantômes,
et qui croient plutôt à ce qui n'est pas qu'à ce qui
existe. D'autant plus avides de connaître l'avenir
que cela est moins possible, ils accordent aux com-
binaisons astrologiques le pouvoir tout à fait invrai-
144 CHAPITRE SIXIÈME
semblable de dominer les lois fatales qui gouver-
nent les choses. Ils mourraient, s'il n'y avait des
astrologues pour les satisfaire ; et ils viennent me
demander les secrets du présent et de l'avenir,
comme si c'était mon métier de faire de l'astrolo-
gie. Quant à moi, pour ne pas tromper leur attente,
je leur adresse mon pronostic avec double glose et
tous les accessoires nécessaires; ils reconnaîtront
ainsi que si je suis astrologue, comme ils le veu-
lent, je suis aussi prophète, et que je sais profiter de
leur sottise (Ep. IV, 8).
Cette lettre qui n'est pas datée, est rangée par les
éditeurs de la Correspondance avec celles du mois
de mai 1526. Elle appartient, comme on le voit par
sa teneur, à une époque où Agrippa ne croyait plus
à l'astrologie et en outre ne craignait pas d'en con-
venir, quoiqu'il consentit à en faire quelquefois
encore pour en tirer profit ; rôle peu honorable as-
surément, qui devait à la longue lui répugner, vis-à-
vis des gens surtout dont l'opinion pouvait avoir de
l'importance à ses yeux. Nous avons un exemple
de cette dernière disposition d'esprit d' Agrippa, dans
ce qui concerne le père Lavinius, le dominicain de
Mâcon, qu'il prend alors la peine de tirer lui-même de
l'erreur sur ces matières. Il paraît avoir voulu adop-
ter une semblable attitude à la cour de France, où
il avait peut-être commencé par spéculer un peu, on
a quelque raison de le croire, sur sa réputation
d'astrologue et de prétendu sorcier. L'avait-on pris
alors au sérieux dans ces termes? Fut-on ensuite
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 145
amené ainsi à considérer sa résistance à certaines
importunités, comme du mauvais vouloir? C'est ce
qu'on pourrait croire, d'après la correspondance que
nous avons entre les mains. La reine, à ce qu'il
paraît, l'aurait pressé sur ce point. Le 3 août 1526,
au plus fort de ses perplexités touchant sa pension
qui n'était plus payée, il fait allusion aux exigences
de cette sorte, dont il aurait été l'objet. Cette allu-
sion est contenue dans une lettre écrite alors de
Lyon à Chapelain.
— Les insensés privés de la raison s'élèvent quel-
quefois, dit-il, au sentiment des choses divines et
voient ce que ne voient pas les sages. Frustré, abusé
de toutes parts, je deviens fou de désespoir. Peut-
être en viendrai-je ainsi jusqu'à prophétiser, comme
on veut que j'en aie le pouvoir. Puissé-je alors, pour
obéir à la reine, lui prédire du bonheur. Mais les
fameux devins dont on a conservé la mémoire,
Cassandre à Troie, Polybe à Corinthe, Remigius à
Rhodes, Cornélius à Padoue, n'ont jamais annoncé
que mort, que guerres et que massacres. Inspiré
par les furies qui me tourmentent, j'ai bien peur de
ne savoir mieux faire, à moins qu'un Apollon bien-
faisant ne vienne à mon secours. Alors je m'assois
sur le trépied fatidique et j'adresse aussitôt mes ora-
cles à la reine. En attendant, je meurs de faim. Je
vais donc exécuter les superstitieux calculs astrolo-
giques dont cette princesse se montre si avide;
mais, sache-le bien, c'est à regret et contraint par
elle que je le fais. J'ai cependant écrit au séné-
T. II. 10
146 CHAPITRE SIXIÈME
chai 1 de lui parler de cela, de la prier de ne plus
abuser de moi pour ces indignes artifices, et de ne
pas condamner à de semblables niaiseries un esprit
qui peut la servir par de plus sérieux travaux (Ep. IV,
29).
Agrippa répète souvent les mômes plaintes; il
cède cependant, tout en protestant.
— Je calculerai, puisqu'il le faut, les révolutions
astrologiques du roi, écrit-il le 8 août 132(3, mais
c'est bien malgré moi, tu le sais, et ce n'est que sous
la pression d'importunes supplications que je m'a-
baisse à ces frivoles enfantillages (Ep. IV, 30).
Enfin, le 24 du même mois, il annonce que l'œuvre
désirée est accomplie.
— J'ai enfin construit pour le roi, dit-il, les fa-
meux cercles astrologiques dont la reine est si
friande. Je voudrais maintenant qu'elle me fit savoir
par qui je dois les lui envoyer. Je l'ai fait prévenir
par notre sénéchal. Pourvu qu'il ait reçu ma lettre
(Ep. IV, 36).
La reine se rend cependant, à ce moment même
et avant d'avoir rien vu, aux résistances d' Agrippa.
Il est difficile de reconnaître tout d'abord si c'est par
simple ménagement pour lui et pour ses susceptibi-
lités; ou bien, si c'est par un sage refour à la rai-
son. La princesse paraît, en tout cas, blessée des ob-
servations qui lui ont été présentées à cette occasion.
— Hier, écrit de Blois Chapelain, à la date du
1. Il(3ii ri Bohier, sénéchal do Lyon.
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 1 47
28 août, la reine m'a mandé, pour me dire qu'elle
avait vu entre les mains du sénéchal de Lyon les
lettres dans lesquelles tu l'accuses d'abuser de l'as-
trologie, et de se livrer ainsi à des espérances où il
n'y a que vanité et superstition. Gela lui a été sensi-
ble. Elle m'a chargé, en conséquence, de te mander
do l'aire trêve à tout calcul astrologique, ajoutant
que sa considération pour toi n'en sera pas moins
toujours très grande. L'entretien s'est prolongé sur
ton compte; et j'en ai profité pour te recommander
chaudement, comme je le fais toujours (Ep. IV, 37).
Après cette lettre de Chapelain, qui rend compte
de la première impression manifestée par la reine
dans cette circonstance, et qui ne dénote pas encore
de la part de la princesse un mécontentement bien
prononcé, on en trouve bientôt sur le même sujet
une seconde, dont le sens est tout différent.
— Il n 1 y a rien à reprocher à personne pour l'af-
faire de ta pension, écrit Chapelain de Chenonceaux,
le 1 er septembre 1326. Ni Barguin, qui t'aime, ni Bul-
lioud ne sont coupables d'aucune négligence. Pour
le reste, plût à Dieu que le sénéchal de Lyon n'eût
pas montré tes lettres à notre illustre reine. Il se-
rait d'ailleurs tout au plus coupable d'imprudence,
car il était loin de se douter de la manière dont elle
prendrait les choses. Tout cela me ferme la bouche,
et je n'ose plus parler de toi. Envoie cependant ton
travail sur les révolutions célestes, comme si tu ne
savais rien de ce qui est arrivé. Je pourrais, si je
m'en chargeais, être suspect de complaisance pour
148 CHAPITRE SIXIÈME
toi; tu feras donc bien de l'adresser au sénéchal. La
reine, quand elle l'aura reçu, ne manquera pas de
m'en parler, et ce me sera une occasion de faire ton
apologie. Crois bien que mon empressement et le
peu que j'ai de crédit ne te feront jamais défaut
(Ep. IV, 40).
Nous ne nous arrêterons pas au doute que cette
dernière lettre, témoignage de cauteleuse réserve
de la part de Chapelain, permet de concevoir sur sa
sincérité, dans les protestations de zèle et de dé-
vouement qu'il adresse à son ami. Nous ferons, du
reste, remarquer en passant que les lettres de ce
personnage sont très rares, au nombre de douze
seulement, tandis que la Correspondance en contient
quarante et plus d' Agrippa pour lui, pendant la
même période ; et qu'à partir notamment du jour où
la disgrâce de celui-ci est certaine, en n'en trouve
plus que quatre seulement de son ami; encore sont-
elles séparées l'une de l'autre par d'assez longs in-
tervalles. En même temps les lettres d'Agrippa sont
pleines de reproches et de plaintes sur le silence de
son cher Chapelain. Plus tard, il est vrai, ayant en-
core besoin de recourir à lui, Agrippa feindra de le
croire moins coupable et d'admettre que ses lettres
ont pu se perdre. Certains traits de celles qui nous
restent invitent à penser tout différemment.
Agrippa n'avait évidemment encore reçu que la
première des deux lettres de Chapelain dont nous
venons de donner des extraits, celle du 28 août,
quand, le 10 septembre, il répond à son ami.
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 149
— Mon cher Chapelain, écrit-il, j'ai lu ce que tu
me dis de la part de notre reine. Je me réjouis d'être
déchargé de la misérable besogne de ces odieux
thèmes astrologiques, et de pouvoir encore servir
cette princesse, si elle y consent, par de plus dignes
travaux. On a eu tort cependant de lui montrer mes
lettres au sénéchal ; elles auraient pu l'indisposer
contre moi, quoiqu'elles ne continssent rien d'offen-
sant (Ep. IV, 44).
La lecture de la seconde lettre de Chapelain, celle
du 1 er septembre, justifiant les appréhensions d'A-
grippa, réveillait toutes ses craintes. Bientôt une
nouvelle missive, expédiée de Chambord le 20 sep-
tembre, venait augmenter encore ses perplexités.
— La reine, disait Chapelain dans cette nouvelle
lettre, m'a demandé, ces jours derniers, si je t'avais
écrit ce qu'elle m'avait ordonné de te dire. L'occasion
me parut propice pour te défendre et te recomman-
der. Je commençai donc a parler à la princesse de
ton mérite et de ta science, sans oublier ton ardent
désir de la servir. Mais je ne sais quel malin esprit
a détourné de toi ses bonnes grâces, et je commence
à douter sérieusement que ta pension te soit conti-
nuée. Je ne vois à cela qu'un remède, c'est que tu lui
écrives comme si tu n'étais informé de rien, et que
tu l'entretiennes do tes travaux sur les machines de
guerre et les fortifications, en lui annonçant ton in-
tention de les présenter au roi. Joins-y ce que tu
auras pu faire jusqu'à présent sur les révolutions
célestes qui concernent ce prince, pour qu'on ne
loO CHAPITRE SIXIÈME
croie pas que son absence L'a rendu négligent à son
égard. Elle ne pourra voir cela que d'un œil favora-
ble, encore bien qu'elle se trouve irritée de ce que
tu as écrit au sénéchal. Surtout ne me mêle en rien
à tes démarches. Il ne faut pas qu'on soupçonne
notre intelligence. Charge plutôt de la commission
l'évoque de Bazas qui t'aime et qui m'a promis de
présenter tout ce que tu lui enverrais. Il serait peut-
être bon qu'il parlât lui-même au roi de tes machi-
nes de guerre ' ; ce prince est extrêmement curieux
de ces choses-là. Mais avant tout tu dois écrire à la
reine que tu es prêt à faire tout ce qu'elle t'ordon-
nera. Garde-toi bien de parler encore avec dédain
des calculs astrologiques (Ep. IV, 48).
Chapelain ne trahissait pas son ami, on peut le
croire; mais il le servait évidemment avec tiédeur,
et il craignait surtout d'être compromis par lui et
associé à sa disgrâce.
— Tes deux dernières lettres, lui répond le 30 sep-
tembre Agrippa, me parlent de l'irritation conçue
par la reine contre moi. Sache, mon cher ami, que
je no veux à aucun prix la laisser à mon égard
dans un sentiment qui est tout à fait sans motif. Que
cette princesse daigne parler. Si je suis coupable,
je suis prêt à expier mes torts. Mais je ne saurais
l'être pour des lettres écrites sans aucune malveil-
lance, tout au plus avec imprudence et défaut de
1. Il s'agit évidemment ici du traité do pyromachie auquel
Agrippa travaillait' à cette époque (Ep. IV, 73).
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 181
mesure. Je vois là les interprétations malignes do
quelque chien de courtisan, de ces animaux qu'on
ne sait par où prendre, mais qui ont le talent de
vous compromettre jusque dans vos meilleures in-
tentions. Pour moi, je n'ai rien écrit que par zèle à
servir la reine aussi bien que le roi et tout le
royaume, et je me sens capable d'y parvenir si l'on
veut bien me permettre de m'y appliquer. Quant à
envoyer mes horoscopes et mes pronostics, ainsi
que tu m'y engages, je prétends n'en rien faire, ne
voulant pas exposer la princesse à la contrariété d'y
trouver ce qu'elle aime mieux ne pas savoir. Car je
suis, tu le sais, incapable de flatterie. Aussi, sur ce
ce que tu me disais dans la première lettre, j'ai tout
laissé là, enchanté d'être débarrassé de ce fatras im-
portun (Ep. IV, 51).
Il n'est plus question après cela pour Agrippa de
rentrer dans cette voie. Du reste, il ne tarde pas à
savoir qu'il n'aurait rien à y gagner. Il écrivait ce
que nous venons de rapporter le 30 septembre I52G,
et, le 7 octobre, il apprenait, comme nous l'avons dit
précédemment d'après une lettre écrite par lui le
lendemain même, qu'il était définitivement rayé do
l'état des pensions (Ep. IV, 52).
Il semblerait, d'après la fin de la lettre du 30 sep-
tembre qui vient d'être citée, que, tout en ne croyant
guère aux applications de l'astrologie, Agrippa, le
fait mérite d'être relevé, continuât à regarder tou-
jours cette science comme ayant quelque réalité, et
qu'il se tînt pour obligé en conscience à suivre avec
15:2 CHAPITRE SIXIÈME
exactitude dans les observations et les calculs qu'il y
consacrait parfois, les principes et les règles des arts
divinatoires. Une opération de ce genre eût été dès
lors pour lui un exercice de combinaisons, une sorte
d'amusement savant, capable d'intéresser à peu près
comme le fait une partie d'échecs, et répréhensible
seulement par la signification sérieuse qu'on eût
prétendu y attacher. Un thème astrologique n'aurait
plus été à ses yeux, dans ces données, qu'un jeu en
quelque sorte, auquel il se serait livré plus ou moins
volontiers, mais qu'il aurait entendu d'ailleurs exé-
cuter loyalement ; disposé à en offrir avec sincérité
les résultats pour ce qu'ils étaient, sans consentir à
les fausser, dans l'intention de se rendre agréable.
Ce n'est qu'en appréciant ainsi les choses qu'on
peut expliquer son scepticisme en même temps que
sa complaisance à se prêter, dans certains cas, aux
calculs astrologiques et son refus de les plier aux
convenances de ceux qui les lui demandaient.
Cette explication des pratiques de l'astrologie nous
paraît s'imposer en ce qui concerne particulièrement
Agrippa. Ajoutons qu'a un point do vue général, la
portée d'une semblable observation pourrait aller
jusqu'à rendre raison de la faveur accordée à cette
époque et ultérieurement encore par certains hom-
mes d'un caractère sérieux à diverses parties des
arts magiques.
Pour Agrippa, cela est certain, l'astrologie est dé-
sormais chose vaine. C'est, dit-il quelque part, une
superstition. Mais sans elle, ajoute-t-il, les savants
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 153
mourraient de faim. Aussi le voit-on parfois tirer
ainsi parti de la sottise de ceux qui accordent à cet
art une crédule confiance l , quand il ne juge pas à
propos de les désabuser, ainsi qu'il le fait aussi quel-
quefois. Dans d'autres circonstances, il a pu consen-
tir à amuser par son habileté ceux à qui plaisaient
ces vaines spéculations. Mais un beau jour il recule
devant ces chimériques enfantillages, auxquels on a
tenté de le réduire comme a une occupation sérieuse,
au lieu de reconnaître qu'il peut faire de ses facultés
et de ses connaissances un plus noble emploi. C'est
ce qui lui est arrivé avec la mère de François I er . Le
conseiller du roi, le médecin de la reine s'est indi-
gné de ce qu'on eût voulu le rabaisser au rôle dégra-
dant d'un astrologue de cour ; et il a eu raison.
Maintenant, qu'y avait-il de sérieux dans cette
situation, dans les exigences de la reine, dans sa
colère de les voir accueillies avec dédain? C'est ce
qu'il convient d'examiner. Nous constaterons d'a-
1. Agrippa en fait lui-même l'aveu dans un passage de son
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences : « Ego quo-
« que hanc artem a parentibus puer imbibi ; deinde non mo-
de dicum temporis et laboris in ea amisi ; tandem didici totam
« hanc et omnem nullo alio fundamento inniti nisi meris nu-
« gis et figmentis imaginationum abjecique jamdudum ex
« animo; nec reassumerem unquam, nisi me potentum vio-
« lent<e preces... saepe rursus impingere compellerent, suade-
« retque domestica utilitas me aliquando illorum i'rui debere
« stultitia, et nugas tantopere cupientibus, nugis obsequi »
(Opéra, t. II, p. 56).
ioi CHAPITRE SIXIÈME
bord que les reproches formulés par cette prin-
cesse contre Agrippa ont varié suivant les temps, et
qu'ils ont eu parfois un caractère de généralité qui
no précisait rien. Il y a donc lieu de croire qu'elle
ne disait pas la véritable raison de son animosité
contre lui. A Chapelain elle donnait à entendre que
c'était pour le refus de se prêter à ses fantaisies as-
trologiques. Dans d'autres circonstances, elle énon-
çait des griefs différents. Plus tard étant à Saint-
Germain, en avril 1528, elle exprimait ceux-ci à un
ami d'Agrippa; comme nous le voyons par une let-
tre de lui clans laquelle, à cette occasion, il s'em-
porte encore en violentes invectives contre la reine
et cette cour perfide d'où il s'est vu rejeter.
— Tu m'écris, dit-il alors, que la reine m'accuse
d'avoir plusieurs fois parlé imprudemment et d'elle
et du roi. Oui, je l'avoue ; et tandis que je la blâme
aujourd'hui pour do trop bonnes raisons et à mon
grand péril, je l'ai louée autrefois non sans offenser
la vérité, trompé que j'étais par son hypocrisie.
Dans les deux cas j'ai agi imprudemment, je le re-
connais, et je ne m'étonne pas qu'elle en ait été
avertie. Hécate en son enfer a des démons pour la
servir. Il ne saurait en manquer dans le vôtre, tout
rempli de flatteurs, de détracteurs, de dénoncia-
teurs, parasites affamés, sycophantes hypocrites
(Ep. V, 37).
Quelques écarts de langage, quelques torts plus
graves peut-être encore, étaient probablement, au
moins autant que ses résistances sur le fait de l'as-
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 15o
trologie, les causes véritables de la disgrâce d'A-
grippa. Lui-même ne s'y trompait guère, à ce qu'il
semble. 11 savait mieux qu'il ne l'avoue à quoi s'en
tenir sur sa situation véritable à la cour de France ;
et quoiqu'il ne s'explique pas complètement à cet
égard, il en dit assez pour nous l'aire soupçonner
que des motifs plus sérieux que ceux allégués avaient
dû décider de l'abandon où on l'avait laissé ; que
peut-être même il était, sans que cela fût parfaite-
ment prouvé, plus coupable qu'il ne voulait en con-
venir.
— Ces jours-ci, écrit-il le 3 novembre 15:20 à
Chapelain, je pensais encore à ma lettre au sénéchal,
et à cette grande et subite indignation qu'en a con-
çue ta princesse, cet esprit ordinairement si doux et
si souple, comme on l'a vu en d'autres circonstan-
ces, alias mite et tractibile ingenium. Je pensais à ce
semblant de fureur avec lequel, sans se donner le
temps de réfléchir, elle me frappe et me prive do
toute ressource en supprimant ma pension, préci-
pitant ainsi dans la condition la plus misérable un
homme qui était en droit de n'attendre d'elle que
des bienfaits; et cela sans vouloir entendre mes
amis disposés à me défendre. Je la vois toute livrée
à une passion haineuse qui ne lui est pas ordinaire
et qui est en parfait contraste avec ses dispositions
naturelles, portées plutôt à la bienveillance. Non,
pour expliquer tout cela, ce n'est pas assez de l'a-
bandon par moi de toutes ces fadaises astrologi-
ques, de mon refus de livrer h de pareilles super-
156 CHAPITRE SIXIÈME
stitions un esprit fait pour la pratique des arts élevés
et capable de rendre ainsi de plus sérieux services.
C'est là véritablement ce que je voulais lui remon-
trer. Et quand je l'aurais fait un peu plus librement
qu'il ne convenait peut-être, devait-elle y voir autre
chose qu'un excès de zèle? Y aurait-il là do quoi
soulever une si persistante indignation, de quoi se
porter jusqu'à la colère et jusqu'à la rage? Non
encore une l'ois, il faut qu'il y ait une autre cause à
tant de passion. Tout en me disant cela, importuné
par ces pensées, et cherchant un soulagement à mon
chagrin, je prends la Sainte Bible comme je le fais
ordinairement en pareil cas, et je tombe sur l'his-
toire de Jézabel, et sur ces paroles d'Achab au pro-
phète Michée : « Je hais celui qui ne me prophétise
« pas du bien ». C'était un trait de lumière, et je
me rappelai avoir écrit au sénéchal que mes calculs
sur les constellations de Bourbon m'avaient fait re-
connaître qu'il échapperait à vos soldats et serait
vainqueur dans l'année môme. Voilà mon crime
(Ep. IV, 02).
Oui, voilà le crime d'Agrippa ou plutôt en voilà
l'indice. La Bible n'était pas nécessaire pour le lui
faire découvrir. Sa conscience devait y suffire. C'é-
tait peut-être une faute d'avoir prédit des succès au
duc de Bourbon. C'en était plus certainement une
de s'être trouvé en relation avec lui ; et ces rapports
avaient pu ne pas se borner à des prédictions astro-
logiques.
En plus d'un passage, Agrippa dit formellement
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 157
qu'il avait été depuis longtemps l'objet de pres-
santes sollicitations de la part des ennemis du
roi (Ep. IV, 52, 53, 54). Leurs manœuvres à son
égard pouvaient remonter assez loin, jusqu'à l'épo-
que, semble-t-il, de son départ de Fribourg (1524) ».
Lui-même rapporte, dans une de ses lettres, qu'au
moment où il quittait cette ville, pour venir à Lyon
se mettre au service du roi, il avait été vivement
sollicité de s'attacher au parti du duc de Bourbon
(Ep. IV, G2). Il ajoute, il est vrai, qu'il rejeta bien
loin ces propositions. Mais elles furent sans doute
renouvelées; car on voit plus tard Agrippa positive-
ment en relation avec le duc. Les ennemis du roi
ont donc réussi à se l'aire écouter par lui. Agrippa
nous révèle lui-même ces intrigues et en précise
l'époque. Elles appartiennent à l'été de l'année 152G.
— Les princes du dehors m'ont fait des proposi-
tions cet été, écrit-il le 10 octobre de cette année,
conditiones milti externi principes quidam hac œstate
obtiderunt (Ep. IV, 53).
Il ne dit pas alors quels sont ces princes du
dehors. Mais en présence du passage de la Bible
merveilleusement tombé sous ses yeux, l'interpré-
tation qu'il n'hésite pas à lui donner parle comme
un aveu de sa part, et nous le dit assez pour lui.
1. M. Daguet fait remonter jusqu'à 1523 les relations qui ont
existé entre Agrippa et le duc de Bourbon. On trouvera quel-
ques observations à ce sujet dans une note de l'appendice
(n° XXV).
ISS CHAPITRE SIXIEME
Il n'y avait peut-être pas encore à ce moment
autre chose entre le prince et Agrippa que de secrètes
et incomplètes négociations ; assez pour motiver
une disgrâce, pas assez pour autoriser des pour-
suites. La défaveur n'est pas hautement déclarée
d'abord ; celui qui l'a encourue ne doit pas en être
prévenu ; et, tant qu'on pourra la celer, il ne doit pas
en être averti; il ne doit pas être informé surtout
de son vrai motif. 11 faut qu'il aille jusqu'au bout;
c'est comme un piège qu'on lui tend. De son côté,
quand la disgrâce éclate, il ne se trompe pas sur ses
véritables causes ; il se tourne de suite vers ceux
qui la lui ont attirée, vers les ennemis du roi. C'est
le 7 octobre 1526 qu'il est éclairé par une révélation
positive sur sa situation (Ep. IV, 52). Le 10, il se
démasque lui-même dans une lettre à Chapelain.
— Tu me proposes, lui dit Agrippa, d'envoyer au
roi, pour rentrer en grâce, mes travaux sur la py-
romachie. Le volume que j'ai écrit sur ce sujet est
devenu considérable ; les modèles que j'ai con-
struits sont nombreux et m'ont coûté beaucoup de
peine et d'argent. Je ne lâche rien, que le roi ne
m'ait prévenu par quelque bienfait. Si non, tout
cela est pour d'autres, pour ses ennemis peut-être
(Ep. IV, 54).
Les ennemis du roi dans ce moment, ce sont les
amis de Charles-Quint; ce sont les impériaux com-
mandés en Italie par le duc de Bourbon. Agrippa
sait jusqu'à quel point il lui est permis de compter
sur eux. Il a prêté l'oreille à leurs propositions;
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 159
Voilà ce qu'avec raison assurément on avait à lui
reprocher. Était-il alors lié envers le prince par de
formels engagements? C'est ce qu'on ne saurait
affirmer. Ce n'est qu'un peu plus tard, il est vrai,
qu'on le voit positivement en correspondance avec
lui; mais nous ignorons à quel moment précis cette
correspondance a commencé, ne possédant, pour ce
qui la concerne, que les deux lettres adressées par
Agrippa au prince, le 20 février et le 30 mars 1527
(Ep. V, 4, 0). Ces lettres d^illeurs ne sont vraisem-
blablement pas les premières échangées entre eux.
Agrippa y dit en effet au duc qu'il a exécuté ses
ordres, qu'il le servira toujours avec zèle, surtout
contre ceux qu'il a maintenant pour ennemis. 11 le
remercie enfin d'un commandement militaire qui
lui a été offert de sa part dans son armée, et que du
reste il ne peut pas, dit-il, accepter (Ep. V, 4).
Les deux lettres de 1527, on le voit, impliquent
des relations antérieures qui, d'après ce que nous
savons déjà, pouvaient remonter assez haut, et per-
mettent de rattacher à ces rapports entre le duc de
Bourbon et Agrippa le fait de la disgrâce de celui-ci
à la cour de France, justifiée ainsi, on doit le recon-
naître, par la gravité de ses véritables motifs *. On
1. Le fait même des relations coupables (l'Agrippa avec le
duc de Bourbon ne saurait faire l'objet d'un doute. Outre
les deux lettres de lui qui en témoignent (Ep. V, 4, 6), on a
encore, en ce qui les concerne, ses propres déclarations dans
son mémoire adressé en 1532 à la reine Marie de Hongrie,
160 CHAPITRE SIXIÈME
ne pouvait pas d'ailleurs ignorer les liens étroits qui
existaient entre Agrippa et certains hommes con-
traires au roi ; ses rapports avec Eustache Chapuys,
par exemple, dévoué avec Pierre de la Bcaume,
évêque de Genève, aux intérêts de Charles-Quint,
et mêlé dès 1524 aux négociations entamées depuis
plusieurs années entre l'empereur et le duc de
Bourbon. Cela aurait certainement pu suffire pour
ruiner le crédit d'Agrippa à la cour de France. Que
la petite querelle pour l'astrologie ait contribué au
même résultat, la chose est possible; mais on peut
dire qu'Agrippa, laissé à l'écart depuis plus d'une
année , était vraisemblablement en suspicion au
moins, et déjà perdu peut-être, quand fut soulevée
cette question secondaire. On ne saurait méconnaî-
tre non plus que quelque courtisan jaloux n'ait pu
aider aussi à sa disgrâce. Mais, dans ce cas, ses ad-
versaires à un titre quelconque avaient mieux à
faire que d'exploiter contre lui les termes plus ou
moins inconséquents de la lettre, au fond assez in-
nocente, adressée au sénéchal de Lyon. Ce qui était
pour eux bien plus important, c'était de démasquer,
s'ils le pouvaient, un homme vendu aux ennemis de
l'Etat. Sans être parvenus à en fournir la preuve,
ils ont dû diriger dans ce sens, on peut le penser,
leurs délations. La réserve trop évidente de Chape-
gouvernante des Pays-Bas, où il rappelle comme des services
rendus par lui à l'empereur, ses relations avec le connétable
(Ep. VII, 21).
AGRIPPA A LYON ET A PARIS ICI
lain dans ses démarches pour son ami tenait pro-
bablement à ce que, connaissant ces soupçons, il
redoutait de se trouver impliqué dans quelque
accusation de trahison, plutôt qu'à la crainte
de montrer de l'intérêt pour un homme dont tout
le crime aurait été de se refuser à consulter les
astres.
Agrippa, d'un autre côté, à qui il devait importer
pour sa sûreté ultérieure et clans l'intérêt même de
ceux qu'il voulait servir, de connaître les gens ins-
truits de ses secrètes menées, Agrippa insiste beau-
coup dans sa correspondance pour qu'on lui signale
ceux qui l'ont desservi et compromis. Ses deman-
des à ce sujet ont d'abord une forme indirecte et
prennent le ton de la plaisanterie. Il semble crain-
dre de se trahir par trop de sérieux et de précision.
— Maintenant, écrit-il le 10 octobre à Chapelain,
il faut que tu me dises quel est ce génie malin qui
obsède l'esprit de la princesse et détruit les bonnes
dispositions où elle était à mon égard. Je veux le
chasser par mes exorcismes, ou bien l'apaiser par un
sacrifice magique. Je veux me prémunir au moins
contre son influence par quelque parole ou par quel-
que figure cabalistique (Ep. IV, 54).
Il se montre ensuite plus décidé et plus pressant,
et par là se démasque complètement.
— Par tous les dieux du ciel et de l'enfer, dit-il,
par les droits les plus saints de notre mutuelle ami-
tié, je t'en conjure, écris-moi, et ne me cache rien,
je t'en prie. Quel est cet être diabolique dont tes let-
T. II. H
162 CHAPITRE SIXIÈME
1res me parlent, qui a détourné de moi l'esprit de la
reine (Ep. IV, 75)?
Voilà ce qu'il écrit le 3 décembre 1526. Il y revient
encore le 5 lévrier suivant.
— Je n'ai plus besoin de tes démarches, dit-il
alors, je ne te demanderai plus rien, sauf une seule
chose qu'en vain j'ai plusieurs t'ois réclamée de toi:
le nom de celui qui m'a perdu. Il faut que je le con-
naisse; je ne veux plus autre chose; j'aimerais
mieux cela que les faveurs du roi, de sa mère et de
tous leurs courtisans (Ep. V, 3).
— Tu me dis, écrit-il encore le 17 mai à son ami,
que cet homme que je désire tant connaître est in-
digne que je m'occupe de lui. Peux-tu bien mettre
son indignité au-dessus de l'ardent désir de ton meil-
leur ami. Quel qu'il soit, ce ne peut être qu'un insi-
gne scélérat. Nomme-le-moi donc, et cède enfin à
mes instances si souvent réitérées (Ep. V. 7).
Les relations d'Agrippa avec le duc de Bourbon
sont certainement une des causes de l'animosité de
la reine mère contre lui, un des motifs de sa dis-
grâce ù la cour de France. En arrivant à Lyon en
1524, il était plein de confiance, ébloui parles chan-
ces favorables qui s'offraient à lui. En 1526, cette
confiance est plus qu'ébranlée. Bientôt tout espoir de
ce côté est à jamais perdu. Agrippa était à ce moment
déjà, on a quelque raison de le croire, l'homme du
duc de Bourbon. On sait quelle était alors la situa-
tion de ce prince, ce qu'il était lui-même, et quelles
étaient les causes de son éloignement du royaume.
AGRIPPA A LYON ET A PARIS llio
Le connétable, chef de la branche aînée de la mai-
son de Bourbon, se trouvait alors, après le roi
François I er et ses fils, le premier prince du sang
dans le royaume de France. H descendait de Robert
de Glermont, fils cadet de saint Louis ; de même que
François I er descendait du fils aîné, Philippe le
Hardi. Robert de Glermont, sire de Bourbon par sa
femme, avait eu doux petits-fils, Pierre et Jacques,
qui clans sa descendance avaient formé deux bran-
ches. La branche cadette sortie de Jacques devait
successivement acquérir par mariage le comté de
Vendôme et le royaume de Navarre; et il lui était
réservé d'arriver par Henri IV au trône de France.
Quant à la branche aînée, elle devait s'arrêter au
connétable de Bourbon qui mourut sans laisser
de postérité. Cette branche aînée s'était elle-même
partagée au xv c siècle en deux rameaux, celui des
ducs de Bourbon et celui des comtes de Montpen-
sier. C'est à ce dernier qu'appartenait le connétable.
Mais en épousant la duchesse Susanne, sa cousine,
héritière unique de l'autre rameau, il avait réuni
tous les droits et domaines de la branche dont il
était le seul héritier mâle. Il était ainsi devenu lui-
même duc de Bourbon et l'un des princes les plus
opulents de l'Europe, après ceux qui portaient des
couronnes. Il était en effet duc de Bourbon, d'Au-
vergne, do Châtellerault, comte de Clermont en Beau-
voisis, de Montpensier, do Forez, de la Marche, de
Gien, dauphin d'Auvergne, vicomte de Cariât et de
Murât, seigneur de Beaujolais, du Combraillcs, do
164 CHAPITRE SIXIÈME
Mercœur, d'Annonay, de la Roche-en-Régnier et de
Bourbon-Lancy.
Une partie de ces riches domaines formait l'héri-
tage de Susannc de Bourbon, épouse du connétable
et sa cousine. A la mort de Susanne en 1521, cet
héritage avait été disputé à son mari par une pa-
rente de la princesse défunte, qui tenait à celle-ci de
très près et à un degré plus proche que son époux
lui-même. Cette parenten'était autre que la mère du
roi François I er , Louise de Savoie, cousine germaine
de Susannc; car la mère de Louise, Marguerite de
Bourbon, était sœur de Pierre, duc de Bourbon, père
de la princesse dont l'héritage était en question ; et
le connétable était seulement le petit-fils d'un oncle
de Marguerite et du duc Pierre. Cependant le con-
nétable pouvait fonder ses prétentions à la succes-
sion de sa femme sur de bonnes raisons, sur les
conventions spéciales de son traité de mariage no-
tamment, mais avant tout sur une règle de succession
admise dans la maison de Bourbon, où les droits de
l'héritier mâle, à un degré quelconque, primaient
toujours ceux des femmes. Le procès avait été en-
gagé, et la cause plaidée au parlement; mais il n'y
avait point eu de jugement définitif, les parties
ayant été appointées au Conseil; et provisoirement
le parlement avait ordonné, par un arrêt du com-
mencement d'août 1522, que tous les biens conten-
tieux fussent mis sous séquestre, ce qui fut exécuté
par autorisation du roi. Le connétable avait de jus-
tes motifs de crainte pour ses intérêts; le chance-
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 165
lier Duprat était ligué contre lui avec la reine-
mère. L'exécution du séquestre le jeta clans un
parti extrême. Il jura de reconquérir à tout prix son
droit méconnu, et sortit du royaume en 1523, pour
chercher secours et vengeance. Une autre cause de
froissement, la mise en oubli de ses services an-
térieurs, avait pu contribuer en même temps à lui
inspirer cette résolution désespérée.
Le connétable Charles de Bourbon, né en 1490,
avait alors trente-trois ans. A l'âge de quinze ans,
en 1505, il avait été marié à sa cousine, comme nous
venons de le dire. Cette union avait surtout pour
objet de parer aux difficultés prévues que pourrait
soulever un jour l'héritage de cette princesse. En
1507 et 1509, Charles de Bourbon avait accompagné
Louis XII en Italie, et s'y était distingué par sa
bravoure. Fait connétable en 1515 par François I er ,
il avait pris part la même année à la conquête du
Milanais, dont il avait reçu le gouvernement.
L'année suivante, il avait quitté ce poste éminent sur
quelques difficultés qu'il y avait rencontrées, et il
était revenu en France où l'attendaient de nouvelles
contrariétés, des vexations suscitées par la reine-
mère, Louise de Savoie, qui avait reporté sur lui la
haine vouée antérieurement par elle à Susanne,
épouse du prince. Cette haine avait pour principe
des dissentiments profonds qui avaient jadis séparé
la reine Louise de la mère de Susanne, la princesse
Anne de Beaujeu, fille de Louis XI. Un peu plus
tard, en 1519, le connétable avait reçu du roi un
■166 CHAPITRE SIXIÈME
cruel affront, privé par lui en Flandres, au profil du
duc d'Alençon, du commandement de l'avant-garde
qui lui revenait do droit en vertu do sa charge. En
4522, après la mort de sa femme, commence le pro-
cès intenté contre lui par la reine-mère pour la suc-
cession de cette princesse. C'est alors que, cher-
chant des alliés contre le roi de France qui, à ses
yeux, lui faussait justice, il entre en pourparlers avec
l'Empereur. Cdui-ci s'engageait à faire épouser au
duc de Bourbon sa propre sœur, et à le mettre en
possesion du trône de France.
On sait la suite do cette aventure ; la fuite du
connétable hors du royaume en septembre 1523,
malgré quelques avances que, dans une entrevue,
lui avait faites le roi pour une réconciliation ; son
passage en Italie où il rejoint l'armée de l'empereur,
avec qui d'ailleurs il était depuis longtemps déjà
en relation et même en négociation ; sa présence à
la bataille de Pavio en 1525 ; et enfin sa mort
tragique, à l'assaut de Rome, en 1527.
Le connétable de Bourbon aurait pu voir Agrippa
en Italie, lors de la conquête du Milanais en 1515, et
pendant la durée do son gouvernement à Milan
jusqu'en 1516, Agrippa étant alors dans cette con-
trée, à Pavic, à Milan, à Gasale, etc. Il aurait pu
encore le rencontrer entre le mois de septembre
1523, date de sa sortie du royaume, et la fin de l'hi-
ver 1524, époque à laquelle Agrippa était arrivé en
Franco. En tout cas, ces relations personnelles sont
fort hypothétiques et ne sont signalées nulle part.
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 107
Tout ce qu'on sait des rapports qui ont pu exister
entre ces deux hommes consiste dans des pièces
de correspondance. Nous ne possédons, il est vrai,
que deux de ces pièces, les lettres de 1527 dont
nous avons parlé. Mais ces lettres, comme nous
l'avons dit, ont été évidemment précédées par d'au-
tres qui sont perdues, et elles ne permettent guère
de douter qu'auparavant, dès l'année 1526 et plus
tôt peut-être, Agrippa no lut déjà vraisemblable-
ment attaché à la fortune du duc de Bourbon, et
n'eût commencé à le servir.
C'est h cette année 1526 qu'on rapporte un billet
sans date par lequel un parent, cognatus , invite
Agrippa à venir au camp impérial, chercher auprès
du duc de Bourbon sa vengeance de la perfidie des
Français (Ep. IV, 65). Le duc fait offrir un comman-
dement, prœfcctura, dans son armée à Agrippa qui
refuse, au mois de février 1527, cette proposition
(Ep. V, 4).
Quel genre de services Agrippa rend-il donc
alors à ce prince? On croit savoir qu'il lui aurait
tiré un horoscope. Nous avons vu ce qu'Agrippa
pensait alors de l'astrologie; nous avons vu aussi
quelle passion l'animait à ce moment contre la cour
de France et le portait du côté de ses ennemis.
Pourrait-il s'être borné en faveur de ceux-ci à de si
vains offices? On n'oserait l'affirmer. Malheureuse-
ment les seuls documents qu'on puisse consulter sur
cette question sont les deux lettres de 1527, et elles
sont très peu explicites. Leurs termes ambigus peu-
168 CHAPITRE SIXIÈME
vent bien s'accorder, il est vrai, avec la supposition
que c'est en effet par des calculs astrologiques ou
bien par quelque conjuration magique peut-être,
qu'Agrippa aurait alors servi l'ennemi juré du roi ;
mais elles peuvent aussi avoir une signification plus
sérieuse. On va en juger.
— Illustre prince, dit Agrippa dans la première
de ces lettres écrite de Lyon le 26 février 1527, j'ai
fait ce que tu m'as prescrit, et, quoique la chose pût
exiger beaucoup de temps, je l'ai exécutée rapide-
ment à force d'étude et de diligence. Si pour le reste
je n'ai pas réalisé tout ce qui eût pu satisfaire à ton
désir et à ma propre volonté, la faute, sache-le,
n'en est pas à moi, mais à l'insuffisance du temps
dont je disposais et à la négligence de tes gens. Ce-
pendant, au point où en sont les choses, on peut
dire que ni la peine ni le temps n'ont été perdus.
Pardonne-moi donc, et considère moins ce que j'ai
accompli que ce que j'aurais voulu faire. Ecris-
moi. Que je sache comment et où je dois agir
maintenant, quelle direction je dois donner à la
suite de l'affaire. En attendant, je travaillerai de
tout mon pouvoir; j'y mourrai ou j'exécuterai ce
que tu souhaites si ardemment, non moins désireux
do mon côté de te satisfaire, surtout contre de telles
gens. Je te remercie infiniment du commandement,
prsefectura, que tu m'offres. Mais mon rôle dans
les camps doit être maintenant pacifique ; c'est dans
les livres que je veux désormais combattre et faire
butin. Je ne puis aller près de toi. Mon parent,
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 169
a f finis, t'en dira les raisons. Il te porte, de ma part,
les explications que tu réclames, et en même temps
mon avis sur ce que tu dois faire au dernier mo-
ment. (Ep. V, A.)
Le duc adresse alors à Agrippa des lettres que
nous n'avons plus et auxquelles Agrippa répond, le
30 mars suivant :
— Illustre prince, j'ai reçu ton envoyé et les let-
tres de créance dont il était porteur. Je connais ta
pensée; je m'en réjouis et je t'en rends grâces. Je
vois avec plaisir que, prévoyant les desseins de tes
ennemis, tu as pu les prévenir. Cependant rappelle-
toi qu'il s'agit bien moins de combattre les hommes
par les armes que de lutter avec la fortune, à force
de génie et de prudence. Sur ce terrain-là, le porteur
de mes lettres pourra te dire tout ce que je puis
faire pour toi. Il te dira encore beaucoup d'autres
choses sur lesquelles tu peux l'en croire comme
moi-même. De mon côté, j'ajoute pleinement foi,
suivant tes recommandations, à ce que me disent
tes messagers. Ne te laisse pas troubler par la
puissance de tes ennemis, fondée bien moins sur
leurs propres forces que sur la fragilité et les mu-
tuelles méfiances des autres. Les destins présagent
leur défaite prochaine. Bientôt tu verras crouler, pres-
que sans les avoir touchées, ces murailles superbes.
Courage maintenant, prince valeureux, chef prédes-
tiné qu'attend cette grande victoire. Ne diffère plus,
pousse hardiment jusqu'au bout ce que tu as com-
mencé avec tant de bonheur; attaque avec résolu-
110 CHAPITRE SIXIÈME
tion, combats avec persévérance; tu as dans tes
armées les meilleurs soldats; tu as la faveur du
ciel; tu auras l'aide de Dieu, vengeur des justes
causes; il n'est rien à redouter pour toi. Le triom-
phe d'une gloire immense t'attend (Ep. V, G).
Le ton général de ces lettres et quelques-unes
des expressions qu'on y remarque pourraient bien,
on ne saurait le nier, se rapporter à des prédictions
astrologiques; mais certains traits qu'elles contien-
nent aussi paraissent indiquer autre chose que ces:
vaines spéculations. Placé comme il l'était, Agrippa
se trouvait dans une situation favorable pour don-
ner à un homme de qui dépendait sa propre ven-
geance, des avis plus utiles que ceux dictés par les
constellations. On peut croire qu'il ne manqua pas
de les lui fournir. C'est de cela sans doute que son
envoyé devait parler. L'astrologie, ù laquelle il no
croyait pas, ne pouvait être vraisemblablement, s'il
y a eu réellement recours dans cette circonstance,
qu'un masque sous le couvert duquel il rendait des
services plus sérieux et plus capables de satisfaire
son propre ressentiment.
Agrippa n'était pas aussi grand sorcier qu'on a
voulu le dire, et en prédisant, comme nous venons
de le voir, au duc de Bourbon le succès, il induisait
singulièrement en erreur son illustre client. La let-
tre où il lui annonce l'heureuse issue de son entre-
prise est en effet du 30 mars 1527, et, le 6 mai
suivant, le prince périssait misérablement au siège
de Rome. Le prétendu devin parle bien, il est vrai,
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 171
des superbes murailles près de tomber; mais il
oublie de mentionner la mort attendant à leur pied
le téméraire qui s'apprête à les escalader.
Le trépas funeste du duc de Bourbon était pour
Agrippa un nouveau coup. Il ne fléchit cependant
pas pour cela, quelles qu'aient été ses vues et ses
espérances de ce côté. Cherchant sa voie au milieu
des difficultés où il se débattait à ce moment, il s'é-
tait engagé pour la trouver clans plus d'une direc-
tion. Depuis six ou sept mois qu'il avait vu sombrer
définitivement sa fortune auprès de la reine, il s'é-
tait résolument appliqué à ressaisir par tous les
moyens la chance qui lui échappait ainsi. Dans les
premiers moments, il court à tout ce qui s'offre à
lui. Utopies administratives, alchimie, astrologie,
tout lui est bon. Il faut comme on le pourra se
sauver du naufrage (Ep. IV, 56, 71).
Un instant il tourne encore les yeux du côté du
roi. Il a trouvé, prétend-il, un moyen certain do
remplir annuellement les coffres de l'Etat sans fouler
le peuple, loin do là, en augmentant le bien-être de
tous, et en méritant la reconnaissance publique;
mais il ne livrera son secret qu'à bon escient; il ne
fera connaître ses plans que si on lui assure aupa-
ravant l'avantage de les réaliser lui-même. C'est le
10 octobre 1526 qu'Agrippa communique cette idée
magnifique à Chapelain qui a l'oreille du prince
(Ep. VI, 53). Il ne semble pas avoir été entendu.
Quelques jours après, autre perspective. Il va
peut-être faire do l'or. Un gentilhomme de ses
[12 CHAPITRE SIXIÈME
amis en a trouvé le moyen; il lui a fait voir la se-
mence qui doit produire le précieux métal. Agrippa
s'est associé au savant opérateur; il sera riche dé-
sormais. La lettre où il dit cela est pleine d'allé-
gresse, avec une teinte d'incrédulité cependant, et
non sans quelque ironie dirigée contre l'alchimie,
à la toute puissance de laquelle il ne croit plus
guère.
— Nous pouvons, dit-il, nous attendre à surpasser
Midas lui-môme en richesses, voire en longueur
d'oreilles l (Ep. IV, 56).
Quant à l'astrologie, nous avons vu qu'il pouvait
en l'aire alors plus ou moins sérieusement pour le
duc de Bourbon, sans préjudice des autres services
plus réels qu'il était en situation de rendre encore à
ce prince.
Agrippa réussit cependant à satisfaire aux plus
pressantes nécessités du moment. Il obtient qu'à
défaut de la continuation de sa pension, l'arriéré au
moins lui soit payé ; et il parvient, à force d'adresse
et d'énergie, à tirer son argent des mains d'un tréso-
rier sans probité (Ep. IV, 66). Un ami riebe et puis-
sant, qu'il no nomme pas, vient en môme temps à son
aide. C'est un secours envoyé par le ciel.
— Abandonné des hommes, écrit-il le 5 février
i:'r21 à Chapelain, j'ai vu venir à moi un ange do
1. « Midam ipsum vel auro superabimus vol saltem auricu-
« lis... Ex Lugduno abs tuo auratissimo vel auriculatissimo
u fuluro Agrippa » (Ep. IV, 56).
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 173
Dieu, qui m'a tiré des bouches de l'enfer, et m'a fait
revoir la lumière du ciel. C'est cet homme dont
je t'ai déjà parlé. Grâce à lui, rien ne me manque
aujourd'hui (Ep. V, 3).
Quel est ce secours inespéré? Quel est cet ange de
Dieu, cet homme envoyé du ciel? Eu égard à la date
de cette communication, on serait tenté d'y voir une
allusion aux relations du duc Bourbon avec Agrippa.
Mais ce dernier ne pourrait en avoir précédemment
parlé ouvertement, comme il dit l'avoir fait de celui
dont il est maintenant question, fût-ce à son ami
Chapelain lui-même. Quand il entretient celui-ci de
ses rapports avec les ennemis de l'Etat, c'est-à-dire
des tentatives de séduction de ceux-ci à son adresse,
c'est toujours pour ajouter qu'il les a repoussées.
Entend-il parler ici du gentilhomme qui avait trouvé
le secret de faire de l'or? Mais les ressources très
réelles mentionnées en même temps comme obte-
nues par cette voie providentielle n'auraient pu avoir
une pareille origine. Toujours est-il que dans sa
détresse Agrippa trouve alors d'efficaces témoigna-
ges de sympathie. Au cours de cette année 1527
qu'il passe encore tout entière à Lyon, il a pu échap-
per à la coûteuse installation d'auberge dont il se
plaint dans une de ses lettres de l'année précédente.
Il a reçu l'hospitalité dans une maison épiscopale,
auprès du couvent des Augustins, où il demande
qu'on lui adresse certains messages secrets (Ep. V,
12). Il tire, en outre, quelques profits de ses talents
ou du moins de sa réputation de médecin.
174 CHAPITRE SIXIÈME
Le nouveau bienfaiteur d' Agrippa pourrait bien
être ce riche citoyen de Gênes, ami des lettres, Au-
gustino Fornari, que nous avons déjà nommé * ù
qui le traité de l'incertitude et de la vanité des
sciences est dédié. Fornari serait, suivant toute
apparence, celui dont parle Agrippa dès le mois de
septembre 1326, comme ayant déjà mérité sa recon-
naissance (Ep. IV, 44), celui dont il dit, le o février
1527, que c'est l'ange de Dieu venu à son secours
(Ep. V, 3). Cet homme ayant à Anvers des points
d'attache déterminés, on a tout lieu de le croire, par
quelque grand intérêt de commerce et d'affaires
(Ep. V, 24), paraît avoir été pour beaucoup dans la
détermination prise vers cette époque par Agrippa
de quitter la France, pour aller s'établir dans cette
ville (Ep. V, 1S).
Quitter la France et surtout cette résidence de
Lyon où il vivait depuis trois ans et plus, long séjour
dans un même lieu pour Agrippa, voir des pays
nouveaux devient dès lors, en effet, l'objet de sa
plus instante préoccupation et le but vers lequel
tendent tous ses efforts.
Agrippa n"avait pas réussi à se fixer en France. Jl
avait échoué clans la très sérieuse tentative qu'il
venait de faire de s'y créer une position sorlable.
Après la première explosion d'indignation et de dé-
sespoir causée par la révélation de sa disgrâce,
1. Nous avons réuni dans une note de l'appendice (n° XXII)
quelques iudications sur AuguaLino Fornari.
AGRIPPA A LYON ET A PAPtIS 175
ressaisissant quelques ressources inattendues et
voyant s'ouvrir devant lui, comme nous venons de
l'indiquer, des perspectives nouvelles, il s'était gra-
duellement calmé. Son esprit s'était peu à peu raf-
fermi. Dès la fin de 1526 et pendant l'année 1527, on
le voit, dans quelques parties de sa correspondance,
traiter avec une certaine liberté des questions de
science ; il s'occupe surtout de physique et de physio-
logie (Ep. IV, 55, 00, 61, 70. 71 ; V, 2). Il continue
ses travaux sur la pyromachie (Ep. IV, 73), et ter-
mine son traité de l'incertitude et de la vanité des
sciences (Ep. V, 5). Il se rattache de plus en plus à
la pratique de la médecine. A cette époque appar-
tiennent, en outre, des lettres où il traite, d'une ma-
nière intéressante, certains points d'histoire, tou-
chant l'origine des peuples, celle des peuples de la
France et de l'Allemagne notamment, et les anciens
documents qui s'y rapportent. Agrippa montre là,
comme toujours, un remarquable fonds d'érudition
(Ep. IV, 55, 72; V, 1, 11).
Agrippa s'est maintenant arrêté à l'idée d'aban-
donner la France, mais le lien qui l'y retient n'est
pas rompu. Ayant tenu du roi un emploi, ayant été,
avec le titre de conseiller et de médecin royal, atta-
ché au service de la reine-mère, il n'est, pas libre;
il lui faut du roi et de la reine un conoré en règle, il
lui faut, en outre, pour passer la {'routière, des sauf-
conduits. A partir du mois de juillet 1527, sa corres-
pondance avec Chapelain n'est plus remplie que de
cet objet; de môme que, l'année précédente, elle
176 CHAPITRE SIXIÈME
était toute consacrée à l'affaire de sa pension qu'on
ne lui payait plus.
— Aujourd'hui, mon cher ami, écrit Agrippa le
17 juillet 1527, je t'en prie, je t'en supplie, obtiens-
moi le congé qui doit me délier de toute obligation
envers ta reine et me détacher de sa cour. Envoie-le-
moi au plus tôt, et je t'en serai aussi reconnaissant
que jadis l'empereur Trajan le fut au pape Grégoire,
si la légende est vraie, de l'avoir fait passer de l'en-
fer dans le chœur des bienheureux (Ep. V, 0).
Chapelain, dont nous avons déjà constaté le re-
froidissement pour Agrippa, tarde longuement à
répondre. Son ancien ami le presse à plusieurs
reprises.
— Tu ne me réponds rien, lui dit-il le 12 août 1527.
Je ne sais qui envoyer vers toi, dans l'enfer que tu
habites. Que ne puis-je y faire descendre Hercule ou
Orphée, eux qui peuvent paraître impunément dans
les lieux de ce genre et en revenir ! Faut-il croire au
proverbe, suivant lequel l'amitié n'habiterait pas les
cours (Ep. V, 10)?
— A ton exemple, ajoute-t-il le 23 septembre sui-
vant, je voulais aussi garder le silence; mais une
occasion se présente; je viens te rappeler ce que je
t'ai demandé; je t'en prie, mon cher ami, daigne au
moins me répondre (Ep. V, 13).
Le 31 décembre 1527 seulement, Chapelain, qui
est à Saint-Germain, se décide à écrire ; encore est-
ce principalement pour obtenir d'Agrippa son avis
sur le moyen de découvrir quel est l'auteur d'un
AGRIPPA A LYON ET A PARIS i~7
traité grec de médecine qu'il a entre les mains.
— J'ai été absorbé, dit-il en môme temps, pur les
soins qu'il m'a fallu donner au roi et à sa mère. Ne
m'accuse pas de négligence pour ton affaire; je m'en
occuperai, n'en doute pas. Il conviendrait pour bâter
la chose que lu voulusses bien te recommander à
l'évêque de Bourges et au sénéchal qui t'aime beau-
coup. Ceux-là peuvent, s'ils le veulent, te faire ren-
trer en grâce auprès de la reine-mère (Ep. V, 22).
— Eh quoi, réplique le 1 er janvier 4528 Agrippa,
que me parles-tu de rentrer en grâce? Je ne de-
mande qu'une chose, c'est de m'en aller et de quit-
ter ce royaume. Tout ce que je veux, c'est un sauf-
conduit, avec mon congé. Pour les obtenir, je me
suis, à grands frais, détourné de plus de quarante
lieues de mon chemin, et ici l'auberge me coûte
déjà près de vingt couronnes d'or (Ep. V, 23).
Cette dernière lettre est datée de Paris. Agrippa,
en effet, n'était plus à Lyon ', qu'il avait quitté
dans les premiers jours de décembre (Ep. V, 20).
Il était depuis le 20 de ce mois à Paris (Ep. V,
24), après un voyage de quinze jours effectué en
1. Aux renseignements que nous avons donnés sur le séjour
à Lyon (l'Agrippa (152 4 -1527) doivent se joindre quelques par-
ticularités qui s'y rapportent également, et qui ressortent d'un
document dont nous aurons à nous occuper plus loin. 11 s'agit
d'une enquête faite en 15G0 sur la naissance de deux des fils
que lui donna sa seconde femme, dans cette ville, Henri né en
1524 et Jean né en 1525. Un extrait de ce document se trouve
dans une note de l'appendice (n° VIII).
T. !!. IV
178 CHAPITRE SIXIÈME
grande partie par les fleuves, la Loire et la Seine,
accompagné do sa femme, de ses enfants et de plu-
sieurs domestiques (Ep. V. 17, 21, 24). Il comptait
ne demeurer à Paris que peu de jours (Ep. V, 24).
Il devait, bien malgré lui, y passer sept mois; arrêté
d'abord par les retards apportés à la délivrance de
ce congé qu'il sollicite et qui ne lui est octroyé que
tardivement; retenu ensuite par la crainte de la
guerre qui sévit clans les Flandres, ce qui l'oblige à
demander des sauf-conduits difficiles à obtenir (Ep. V,
30, 31, 32, 34, 43, 46); empêché enfin par le manque
d'argent, les amis qu'il' a en cour et plus près de
lui à Paris faisant la sourde oreille aux demandes
pressantes qu'il leur adresse à ce sujet (Ep. V, 37,
38, 45, 46, 47).
Il semble résulter de quelques passages de la cor-
respondance d'Agrippa à cette époque, que les re-
tards mis à l'expédition de ses lettres de congé 1 ve-
naient en partie de certains efforts qu'on aurait faits
au dernier moment pour le retenir à la cour de
France. On lui offrait, pour le tenter, des gages plus
élevés que ceux promis si non payés par le passé
(Ep. V, 23, 24, 23, 27, 28). Mais son parti est pris
maintenant d'une manière irrévocable. Agrippa ne
veut plus prêter l'oreille à aucune proposition. Les
fameuses lettres de congé lui sont enfin délivrées
au nom du roi et au nom de la reine-mère, à la per-
sonne de qui il avait été particulièrement attaché.
1. « Licenlia» (Ep. V, 23), « Litteras diinissoriœ »(Bp. V, U}.
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 179
Quant aux lettres de sauf-conduit ', il lui en fallait
non seulement du roi, dont il quittait les États, mais
encore de la princesse Marguerite d'Autriche, gou-
vernante du pays dans lequel il se rendait (Ep. V, 24,
29, 33). 11 n'obtient qu'à grand'peine et à grands frais,
dit-il, le sauf-conduit français (Ep. V, 33). Quelques
détails qu'il donne à cette occasion montrent quelle
était alors la composition de sa famille, on pourrait
presque dire de sa maison. Elle ne comprenait pas
moins de dix personnes (Ep. V, 39, 43, 45), sa femme
et lui, quatre enfants 2 et quatre serviteurs, savoir :
une suivante, deux valets et un galopin •'. On voit
que clans sa gêne, qui après tout ne pouvait être que
relative, Agrippa faisait encore une certaine figure.
Agrippa raconte qu'indépendamment du sauf-con-
duit donné au nom du roi (Ep. Y, 29), il avait jugé à
propos de demander des lettres de recommanda-
1. « Salvus conducLus » (Ep. V, 23, 24, 25, 27. 29, 33, 43).
2. Celte mention de quatre enfants semble impliquer qu'indé-
pendamment de sa fdle morte en bas âge à Fribourg, Agrippa
aurait encore perdu antérieurement à 1528 un des cinq lils qu'il
avait eus jusque-là, l'un de sa première femme, les autres
de la seconde qui venait de lui donner le quatrième pendant
l'hiver précédent, au carême 1527 (Ep. V, 7). Lequel de ses
cinq lils manquait en ce moment? C'est ce que nous ignorons.
Nous avons réuni dans une note de l'appendice (n° VIII) tout
ce que nous possédons de renseignements sur les enfants d'A-
grippa.
3. « Datus est mini salvus conductus... pro decem personis*
« videlicet me et uxore, quatuor iiliis. una pedissequa, duobus
« servulis. et uno puero cursore » (Ep. V, 43).
180 CHAPITRE SIXIÈME
tion ' pour les officiers français qui occupaient les
frontières. Il avait fait rédiger et présenter ces let-
tres au duc de Vendôme 2 , qui devait les signer;
mais celui-ci, en y voyant le nom d'Agrippa, les
avait déchirées avec indignation, disant qu'il n'ac-
corderait jamais son seing pour un devin.
— Voilà, dit à cette occasion Agrippa, ce que me
rapportent l'honneur d'avoir servi la reine, et son
obstination à vouloir faire de moi un astrologue. La
conduite du duc rappelle, ajoute-t-il, le dicton popu-
laire : « ou prince ou fou ». Mais après tout, dit-il
encore, comment en vouloir à un homme à qui la reli-
gion met la tête à l'envers, dont l'esprit engourdi ne
connaît rien au-delà du calice et de la patène, et
qu'on peut juger, au reste, rien qu'à voir son nez.
Il faut en rire et lui pardonner. Mais c'est à ceux
qui le font méchamment agir qu'on doit s'en pren-
dre, à Babonius le trésorier peut-être, à ce traître
ou à quelque autre suppôt de cour dévoré par l'envie
(Ep. V, 30).
Nous ne savons pas si Agrippa obtint enfin du
duc de Vendôme les fameuses lettres que celui-ci
avait tant de répugnance à signer pour un homme
qu'il regardait comme un suppôt du diable (Ep. V,
1. '(. Seeurilatis litterœ » (Ep. V, 43).
2. Charles de Bourbon, père d'Antoine roi de Navarre, et aïeul
de Henri IV; premier duc de Vendôme par suite de l'érection
en duché du comté de ce nom par le roi François I er , en fé-
vrier 151 5.
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 1HI
3o, 36). Au moins avait-il, depuis la fin de février,
un sauf-conduit du roi valable pour six mois (Ep. V,
29, 43). Quant au sauf-conduit de la princesse Mar-
guerite, on peut croire que ses amis d'Anvers, mis
par lui en demeure de l'obtenir en son nom, réussi-
rent sans trop de peine à le lui procurer (Ep. V, 29).
Pour ce qui est de l'argent, non -seulement
Agrippa n'avait pas la somme nécessaire pour ache-
ver son voyage et gagner les Pays-Bas, mais il consu-
mait, en outre, journellement dans le coûteux séjour
de Paris le peu de ressources qu'il possédait, c'est-
à-dire ce qu'il devait sans doute à la libéralité de
Fornari et peut-être aussi à quelques petits profits
indiqués par lui sans autre explication, et qui vrai-
semblablement provenaient de l'exercice de ses ta-
lents divers; bénéfices accidentels, absorbés cha-
que jour par les besoins quotidiens de la famille,
au fur et à mesure qu'ils arrivaient (Ep. V, 45). Des
amis qui l'entouraient il n'avait rien à attendre à cet
égard. Il en avait cependant retrouvé à Paris quel-
ques-uns d'autrefois, et en avait même acquis de nou-
veaux. C'étaient surtout des savants, dont le com-
merce lui avait été très profitable au point de vue
des sciences secrètes; ayant, dit-il, retiré de son sé-
jour clans cette ville quelqu'avantage, par les choses
nouvelles au moins qu'il y avait vues et apprises
(Ep. V, 28). Quant aux profits, ils étaient minces vrai-
semblablement, et les ressources disponibles dimi-
nuaient à vue d'œil. Au commencement de janvier, les
douze premiers jours d'entretien à l'auberge lui coû-
182 CHAPITRE SIXIÈME
taientdéjà, dit-il, près do vingt couronnes d'or(Ep. V,
23,25). Qu'était-ce au bout de sept mois? Il avait pris
gîte dans une hôtellerie à l'enseigne de Sainte-Barbe,
dans la rue de la Harpe ■, sur le nom de laquelle il
fait, en le traduisant dans ses lettres du mois de
juin 1528, un jeu de mots fondé sur la ressemblance
des formes harpe et Harpies, pour peindre, h ce
qu'on peut croire, l'avidité de ses hôtes. Ces lettres
sont datées de cette hôtellerie : e diversorio nostro ad
D. Barbara 1 imaginera, in vico Citltarie aut, si srribere
licet, Harpyarum potins (Ep. V, 43, 44).
Fornari n'était plus là; on ne savait même pas
trop où il se trouvait dans ce moment (Ep.V, 45, 54).
Agrippa lui écrit cependant; ses lettres ne sem-
blent pas lui être parvenues (Ep. V, 27, 28, 38). Ne
pouvant compter sur ce puissant protecteur, il se
tourne vers les amis qu'il possède à la cour. Il leur
demande de l'argent, mais sans beaucoup de succès
(Ep. V, 46). Sa correspondance avec eux est toute
pleine de ce sujet, mêlé à ce qui regarde le congé
1. On ne saurait dire s'il a habile quelqu'autre hôtellerie au-
paravant à Paris. Pendant son voyage pour se rendre de Lyon
à cette dernière ville, Agrippa écrivait, le 1G décembre 1527,
qu'il comptait descendre à Paris, rue Saint-Martin, à l'auberge
du Pressoir-d'or. — « Hospilabor autem in vico divi Marliui,
« in diversorio cui aureum prselum index est » (Ep. V, 21). Il
Unit, ce semble, par trouver asile au couvent des Carmes, d'où
est datée la dernière lettre écrite par lui de Paris le 16 juillet
1528 « e cœnobio Carmelitarum apud Lutetiam Parisiorum »
(Ep.V, 50).
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 183
qu'il sollicitait alors. Il avait fini par obtenir satis-
faction sur ce dernier point; sur l'autre, on faisait
sourde oreille (Ep. V, 34, 46, 49). C'est de ses amis
d'Anvers que lui viennent enfin les ressources indis-
pensables pour le voyage \ après bien des difficul-
tés, après bien des retards aussi, lesquels de ce côté
au moins ne semblent provenir d'aucun mauvais
vouloir, mais des obstacles seulement apportés aux
communications par l'état de guerre qui régnait sur
la frontière (Ep. V, 38, 4o, 47, 48). Les périls qui
peuvent résulter de ce fait sont effectivement, avec le
manque d'argent, les grands empêchements qui
arrêtent encore Agrippa au moment de se mettre
en route.
Les traits principaux de cette situation se retrou-
vent dans quelques lettres échangées par lui avec
les nouveaux amis qu'il va trouver à Anvers, avec
un religieux augustin surtout du couvent de cette
ville, le père Aureliod'Aquapendente que nous avons
mentionné précédemment comme un de ses corres-
pondants à cette époque, et dont nous expliquerons
au chapitre suivant les relations avec lui. Agrippa
écrit de Paris, le 17 janvier 4528, a Aurelio pour le
renseigner sur ce qui le concerne à ce moment.
— Parti de Lyon le 6 décembre, lui dit-il, je suis
arrivé ici le 20 du même mois. Je ne m'y arrêterai
que le peu de jours nécessaires pour expédier quel-
ques affaires, et pour ajouter à mes faibles ressour-
1. :< Vialicum » (Ep. Y, 29, 33, 17'.
1S4 CHAPITRE SIXIÈME
ces les petites sommes que je compte ramasser en
passant. J'arrive ensuite à Anvers, où, guidé par tes
conseils, je triomphe enfin de la mauvaise fortune
(Ep. V, 24).
Les semaines cependant et les mois se passent,
et les difficultés ne font qu'augmenter.
— Je tombe de Charybdc en Scylla, écrit encore
Agrippa le 31 mars au père Aurelio. Me voilà enfin
en possession du sauf-conduit du roi ; mais il m'en
faut un maintenant de la gouvernante des Pays-Bas,
de la princesse Marguerite. Sache, en outre, que je
n'ai plus d'argent. Double embarras. C'est sur toi
que je compte pour sortir de l'un et de l'autre. Vois
comme la fortune se joue cruellement de moi. Pour
aller vers toi, il me faut traverser, avec une femme
et des petits enfants, des frontières infestées d'enne-
mis, et toutes troublées par le tumulte des ar-
mes. De plus, mes ressources sont épuisées. Je ne
puis rien tirer de personne. Tâche d'obtenir des
marchands d'Anvers qu'ils me fassent prêter ici
quelque argent que je leur rendrai là-bas (Ep. V, 29).
Le 16 avril et le 3 juin, mômes plaintes et mêmes
prières (Ep. V, 33, 45;. A cette dernière date, Agrippa
fait entendre un léger reproche. On ne répond pas,
dit-il, à ses lettres. Fermerait-on volontairement l'o-
reille à ses sollicitations?
— Frère Aurelio, très cher ami, réponds-moi au
moins, dit Agrippa, ne fût-ce que par un court billet
(Ep.*V,45).
— Aurelio, mon frère, mon ami, vénérable père,
AGRIPPA A LYON ET A PARIS 185
reprend-il le 9 juillet ne voyant rien venir, tu res-
tes sourd ou tu t'endors. Peut-être mes lettres t'im-
portunent-elles? Dois-je renoncer à cette amitié qui
devait être éternelle ? Que puis-je faire pour toi ? Je
le ferai, si je le peux. Mais réponds -moi. Dussent tes
lettres périr en roule (Ep. V, 48).
Les communications étaient vraisemblablement
devenues plus difficiles et le religieux augustin, de
son côté, avait dû s'absenter (Ep. V, 47). De là venait
la douloureuse incertitude où restait plongé Agrippa.
C'est ce que prouve suffisamment une lettre d'Aure-
lio parvenue nécessairement après l'expédition de
celle que nous venons de faire connaître, bien qu'elle
ait été écrite et envoyée auparavant. Elle est du
2 juillet.
— Tes lettres me parviennent à l'instant, dit le
père Aurelio, et je te réponds à la bâte. Je fais des
pieds et des mains pour qu'on t'envoie sans retard
l'argent dont tu as besoin; mais je regrette que tu ne
précises pas la somme qui t'est nécessaire. Je tâche-
rai cependant que tu aies abondamment tout ce qu'il
te faut. Ma vie errante me laisse à peine le temps de
te répondre. Compte toujours néanmoins sur Aure-
lio comme sur ton plus grand ami (Ep. V, 47).
Un était arrivé au milieu de juillet 1528 (Ep. V,
50). L'impatience d'Agrippa était extrême. Il avait
hâte de partir. Il n'en avait pas moins d'arriver au
terme de ce voyage où des amis nouveaux l'appe-
laient et l'attendaient, il devait le croire, avec une
impatience égale à la sienne. Il reçoit d'eux enfin
180 CHAPITRE SIXIÈME
l'argent nécessaire à son voyage. Il esl prêt mainte-
nant pour le départ. Il se met aussitôt en route, seul
et devançant les siens ; et il arrive à Anvers, après
bien des retards, dans le milieu de l'été, entre le 16
et le 23 juillet 1528 (Ep. V, 50, 51).
CHAPITRE VII
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS
Les Pays-Bas au commencement du xvi c siècle. — Arrivée
d'Agrippa dans cette contrée ; les amis qu'il y trouve. —
Correspondances antérieures avec ces amis, le religieux Au-
relio d'Aquapendente, l'anonyme d'Anvers, Augustino For-
nari. — Agrippa recherche sans succès l'office de médecin de
la princesse Marguerite d'Autriche à Malines. — Il exerce la
médecine à Anvers; tableau de son intérieur; il perd sa se-
conde femme enlevée par la peste. — Agrippa est contraint
de renoncer à la pratique de la médecine; affaire de Jean
Thibault. — Agrippa historiographe impérial; il transporte
sa résidence d'Anvers à Malines ; ses travaux dans son nou-
vel emploi. — Discours composé pour le prince de Dane-
marck. — Proposition de prendre contre Henri VIII la dé-
fense de la reine Catherine d'Aragon, son épouse. — Agrippa
fait imprimer ses ouvrages; il tombe en disgrâce à la cour;
il est poursuivi par ses créanciers. — Agrippa est attaqué par
les théologiens; il compose contre eux son Apulogia et sa
Querela. — Correspondance avec Érasme. — Relations avec
le cardinal Campegi, légat du Saint-Siège-, avec le cardinal
de La Marck, évèque de Liège; avec l'archevêque de Cologne
et d'autres prélats.
188 CHAPITRE SEPTIÈME
Agrippa, quittant la France pour les Pays-Bas,
allait se trouver au milieu de choses et d'hommes
nouveaux. Il était habitué à ces changements qui
convenaient à son caractère mobile et inconstant.
Nous avons déjà dit précédemment quelques mots
de la contrée où il arrivait alors. Nous avons eu à
parler incidemment de ces provinces, à propos du
séjour d'Agrippa à Dole, dans le comté de Bour-
gogne qui formait avec elles le patrimoine paternel
de Charles-Quint, héritage de la maison de Bour-
gogne, apporté, vers la fin du siècle précédent, à
la maison d'Autriche par la fille de Charles le Té-
méraire. L'héritage de Bourgogne comprenait, ou-
tre le comté de ce nom qui en était la moindre par-
tie, ce qu'on appelait la Germanie inférieure ou les
Pays-Bas, savoir la Flandre, le Hainaut, le Brabant,
la Hollande, le Luxembourg, avec diverses seigneu-
ries. Nous avons dit aussi que ces pays étaient, au
commencement du xvi° siècle, gouvernés par la
princesse Marguerite d'Autriche, tante du jeune
prince encore en tutelle qui en était devenu pos-
sesseur, en 1506, par la mort de son père l'ar-
chiduc Philippe le Beau. Cet état de minorité de
celui qu'on appelait alors Charles de Luxembourg
ou le prince de Castille devait durer près de dix
années, pour aboutir finalement au rôle actif et dé-
mesurément étendu de souverain, auquel était des-
tiné cet enfant dans le vieux monde et dans le nou-
veau tout à la fois, comme roi do Castille dès 1506
et comme roi d'Aragon en 1516, puis en 1519 comme
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 189
héritier de la maison d'Autriche et enfin comme chef
de l'Empire; condition définitive où il devait sïllus-
trer sous le grand nom de Charles-Quint. Le puis-
sant empereur n'étant guère moins empêché que
ne l'avait été précédemment l'enfant de s'occuper
directement du gouvernement de ses domaines hé-
réditaires, ceux-ci restèrent alors pour une partie
entre les mains de sa tante, la princesse Marguerite.
Elle en conserva l'administration, à titre de gouver-
nante, jusqu'à sa mort, en 1530; et après elle ils
passèrent, dans les mêmes conditions, entre les
mains de sa nièce Marie, veuve du roi de Hongrie,
propre sœur de l'empereur.
Le régime traditionnel de ces provinces se prêtait,
d'ailleurs, très heureusement à cette délégation de
la souveraineté. Ce régime procédait de celui qui
dès longtemps y avait subsisté, à l'époque notam-
ment où les mêmes pays appartenaient à la maison
de Bourgogne. Il avait pour organes essentiels des
conseils de gouvernement qui, en allégeant par leur
action le poids de l'autorité, pouvaient en faciliter
l'exercice aux deux princesses qui se succédèrent
dans l'office de gouvernante de la contrée, au com-
mencement du xvi e siècle. Ces conseils avaient été
alors institués à côté d'une cour souveraine ou
grand conseil, qui, à partir de la seconde moitié du
xv e siècle, sous diverses dénominations, exerçait
avec le concours d'un grand chancelier la suprême
juridiction, et dans le principe connaissait des
affaires de toute sorte, touchant les intérêts po-
100 CHAPITRE SEPTIÈME
litiques du pays, aussi bien que l'administra-
tion, les finances et les droits du prince. L'orga-
nisation des conseils de gouvernement, le conseil
privé et le conseil des finances, datait de 1517,
époque où, partant pour l'Espagne, le jeune sou-
verain les avait créés pour assister, pour sup-
pléer peut-être originairement la princesse régente.
Ils étaient composés d'un certain nombre de conseil-
lers en titre, avec un chef distinct pour chacun
d'eux. La première place appartenait au président
du conseil privé qui avait remplacé en 1518 et re-
présentait le grand chancelier, dont on lui donnait
encore quelquefois le titre. Outre cela, l'empereur
devait un peu plus tard créer en 1531 le conseil d'E-
tat, assemblée ouverte où prirent place ' en nom-
bre illimité, avec les chevaliers de la Toison d'or,
les membres des deux autres conseils, et, dans
certains cas, les présidents des conseils provinciaux
et les évoques.
Le siège de ce gouvernement était à Malines, de-
venu en quelque sorte la capitale de ces provinces.
Cette ville n'avait pas toujours eu cet avantage.
Elle le devait probablement en partie à sa position
centrale, et au caractère de sa population moins
considérable et plus tranquille que celle des gran-
des villes du Brabant et des Flandres, toujours in-
quiètes et portées aux agitations. C'est là peut-être
ce qui avait fait établir à Malines le parlement ou
grand conseil, lors de son institution en 1473. Ou
appelait alors cette ville Malines la Prudente. Ajou-
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 191
Lons qu'elle appartenait au douaire de Marguerite
d'York, troisième femme du dernier duc de Bour-
gogne, Charles le Téméraire, et que cette princesse
en fît sa demeure pendant son long veuvage de 1477
à 1505. Les petits enfants de Charles, son époux,
Philippe le Beau et Marguerite d'Autriche, y avaient
été amenés, pour y être élevés auprès „d'elle, à la
mort de leur mère Marie de Bourgogne, en 1482,
et ils y avaient passé en partie leurs jeunes années.
Plus tard enfin Marguerite d'Autriche elle-même,
devenue en 1507 gouvernante des Pays-Bas, y ayant
fixé aussi sa résidence, cinq des six enfants de son
frère Philippe le Beau, celui qui devait être Charles-
Quint et ses quatre sœurs, y avaient été, à partir de
ce moment, élevés à leur tour auprès de cette prin-
cesse. Marguerite d'Autriche vécut à Malines pen-
dant près d'un quart de siècle, et y mourut en 1530 '.
A l'époque où Agrippa vient habiter les Pays-
Bas, en 1528, il les trouve ainsi sous la régence de
la princesse Marguerite d'Autriche, dont le gou-
vernement ayant son siège dans la ville de Malines
fonctionne au moyen des conseils dont nous avons
parlé tout à l'heure. 11 est fait souvent mention de
ces conseils dans la correspondance et dans les écrits
de polémique d'Agrippa. Nous aurons, par consé-
quent, nous-même h en parler quelquefois 2 ; c'est
1. On trouvera quelques renseignements encore sur ces par-
ticularités dans une note de l'appendice (n° XXIII).
2. Il est parfois assez difficile de distinguer l'un de l'autre
192 CHAPITRE SEPTIÈME
ce qui nous a engagé à donner sur le régime auquel
ils appartenaient les explications qui précèdent.
Agrippa, dégoûté de Lyon après mille traverses,
avait quitté cette ville le 6 décembre 1527 pour se
rendre à Anvers, où il comptait trouver repos et for-
tune (Ep. V, 24, 28, 45). Il devait être, malgré quel-
ques satisfactions au début, trompé finalement dans
cette espérance ; mais, à son départ de Lyon, il était
plein d'illusions. Il s'éloignait avec bonheur d'une
ville où il avait eu, dans les derniers temps, une exis-
tence vraiment misérable, et où un séjour de près de
quatre années aurait suffi d'ailleurs pour indisposer
un homme aussi porté qu'il l'était aux changements
et à la nouveauté. Arrivé le 20 décembre à Paris
qu'il pensait traverser seulement, il avait été con-
traint d'y rester, comme nous l'avons dit, plusieurs
mois, retenu par de nombreuses difficultés, obligé
de lutter contre des empêchements de toute sorte :
tentatives pour le conserver en France et le rattacher
au service du roi ; retards apportés à l'expédition de
ses lettres de congé et de sauf-conduit; impossibilité
enfin de se procurer à Paris l'argent nécessaire à son
voyage.
Agrippa cependant avait vu la lin de ces ennuis.
En possession, non sans peine, du congé tant désiré
et d'un sauf-conduit du roi, il avait obtenu de ses
ces différents conseils, d'après la manière dont il en est parlé
par Agrippa. Nous avons réuni dans une note de l'appendice
(n° XXVII) quelques explications sur ce sujet.
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 193
amis d'Anvers l'argent dont il avait besoin, et, sans
perdre de temps, il s'était aussitôt mis en route, de-
vançant dans son impatience femme, enfants, ser-
viteurs, cette famille nombreuse, sa maison pour-
rait-on dire, dont la marche plus lente aurait retardé
la sienne. Il arrive enfin dans la seconde moitié de
juillet 1528 à Anvers, auprès des nouveaux amis qui
l'y avaient appelé. Nous les avons signalés précédem-
ment déjà. Il faut maintenant les faire connaître plus
complètement, et montrer quelle part leur revient
dans la récente détermination d'Agrippa de quitter
la France. Il faut dire de quelle nature sont les rela-
tions qu'il a eues alors avec eux.
En nommant, au chapitre précédent, Augustino
Fornari, ce riche citoyen de Gênes, ayant maison à
Lyon et à Anvers, qui était venu en aide à Agrippa
lors de sa disgrâce et pendant sa détresse, nous
avons dit que cet homme était pour quelque chose
dans la résolution de celui-ci d'abandonner la France
et d'aller se fixer dans les Pays-Bas. Au moins est-
il certain qu'il a contribué à lui en faciliter les
moyens (Ep. V, 18). Le projet appartient, autant
qu'on peut le savoir, à l'année 1527. Quant aux rela-
tions premières de Fornari avec Agrippa, elles re-
montaient à 1326 au moins, à l'époque où les liens
qui attachaient ce dernier à la cour de France étant
à peu près rompus, il s'était vu en quelque sorte aux
prises avec la misère et dans le plus pressant be-
soin.
Nous avons cité une lettre adressée par Agrippa le
T. II. 13
IHÏ CH VPITRE SEPTIÈME
l(i septembre 1526 à Chapelain, dans laquelle, par-
lant du traité de l'incertitude et de la vanité des
sciences qu'il venait d'écrire, il en annonçait la dé-
dicace à un homme qui admirait beaucoup cet ou-
vrage et envers lequel il avait contracté, disait-il,
une dette de reconnaissance (Ep. IV, 44). Go bienfai-
teur était Pornari à qui est adressée, en effet, l'épî-
tre dédicatoire que nous voyons en tête du traité :
Spectabili viro Domino Augustino Furnario civi Genuensi.
Ce qu'Agrippa dit de ce personnage dans sa lettre à
Chapelain montre que le seul amour des sciences et
des lettres avait porté le riche Génois vers Agrippa,
et l'avait amené à lui rendre, dans un moment criti-
que, d'importants services. On comprend comment
avait pu germer ensuite, dans l'esprit de ce dernier,
la pensée de se réfugier à Anvers, où ce bienveillant
et opulent protecteur résidait souvent. D'autres cau-
ses paraissent encore avoir pour leur part décidé ou
au moins confirmé la résolution prise par lui dans
cette circonstance.
Vers le mois de septembre 1527, Agrippa, encore
à Lyon, était entré en correspondance avec un reli-
gieux augustin, maître en théologie, fixé à Anvers,
le père Aurelio d'Aquapendente dont nous avons
déjà dit quelques mots à la fin du chapitre précédent.
Ce religieux, dont le nom par sa forme indique suffi-
samment l'origine italienne, connaissait le Génois
Augustino Pornari, ce qui pourrait bien avoir été le
principe de ses relations avec Agrippa. La réputation
de savoir de celui-ci et la lecture de ses ouvrages
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS ! 95
avaient grandement contribué ensuite à développer
ces relations.
Un troisième personnage, résidant également à
Anvers et dont nous ignorons le nom, ami commun
de Fornari et du père Aurelio, se trouve aussi alors
en commerce de lettres avec Agrippa, qui paraît
lui accorder beaucoup de considération et le qua-
lifie de très savant homme. Divers indices donnent
lieu de penser que ce dernier était de condition
relevée et qu'il vivait dans une certaine aisance. C'est
lui que, par une lettre datée d'Anvers le 17 octobre
1527, nous voyons le premier inviter formeJlemnt
Agrippa à venir se fixer dans cette ville (Kp. V, 15).
Cette propositition semble d'ailleurs avoir eu pour
cause première une ouverture d'Agrippa lui-même au
religieux augustin, au père Aurelio, comme on va le
voir (Ep. V, 14). La correspondance avec le troisième
personnage est fort succincte, et, malgré la chaleur
des sentiments exprimés dans les deux lettres qui la
représentent pour nous, les relations avec lui ne pa-
raissent pas avoir été bien actives après l'arrivée
d'Agrippa à Anvers, car nous n'en trouvons plus
alors aucune trace dans les documents qui nous res-
tent de cette époque.
Nous possédons un certain nombre de lettres
échangées par ces trois personnages avec Agrippa 1 .
1. La correspondance entre Agrippa et le religieux Aurelio
d'Aquapendente comprend treize lettres dont deux seulement
émanent de ce dernier. Ces lettres de 1527 et 15-28 sont impri-
IDG CHAPITRE SEPTIÈME
Elles concernent plus ou moins directement sa sor-
tie de France et son passage dans les Pays-Bas, et
contiennent les traits principaux de cet épisode im-
portant de la vie de noire héros.
Les relations d'Agrippa avec le Génois Pornari
ayant commencé par des rapports personnels pen-
dant leur séjour commun à Lyon, aucune partie de
leur correspondance ne remonte à ces premiers
temps. Cette correspondance part du mois de décem-
bre 1527 seulement, Fornari n'étant plus alors à Lyon.
Quant au père Aurelio d'Aquapendonte, l'augus-
tin du couvent de celte ville, c'est par lettres qu'A-
grippa et lui étaient entrés en communication
longtemps avant de se rencontrer. Aurelio paraît
avoir provoqué celle correspondance par une mis-
sive que nous n'avons plus et qui devait exprimer
une vive admiration pour celui à qui elle était
adressée ', si nous en jugeons d'après la réponse que
niées dans la Correspondance générale, 1. V, 14, 1G, 19,24,29, 31,
33, 1", 17, 18, 51, 53, 51. — La correspondance avec Augustino
Fornari, du i décembre 1527 au 16 novembre 1528 et en 1532,
comprend sept lettres dont les trois dernières seules sont de
Fornari. Elles sont imprimées dans la Correspondance générale,
1. V, 20,28, 38, 56,63; 1. VII, 10,23. — La correspondance avec
l'ami anonyme d'Anvers ne comprend que deux lettres, l'une
écrite par lui en octobre 1527, l'autre par Agrippa en novembre
suivant. Elles sont Imprimées dans la Correspondance générale,
1. V, 15 et 18.
1. On trouve dans la Correspondance plus d'une preuve du
cette réputation de savoir d'Agrippa et du prestige qu'elle exer-
çait sur des gens qui ne l'avaient jamais vu. Certaines lettres
AGIWPPA DANS LES PAYS-BAS 1 U7
ce dernier y fait de Lyon le 24 septembre 1527.
— Par tes lettres datées du 2 de ce mois, dit
Agrippa, j'ai pu reconnaître, révérend père, ta bien-
veillance envers moi. J'ai reconnu aussi l'érudition
de ton esprit vraiment encyclopédique et curieuse-
ment porté vers l'étude des choses qui sont encore
cachées pour lui. Je me réjouis d'avoir conquis l'a-
mitié d'un homme tel que toi, et je t'offre la mienne
par cette lettre. Près de pénétrer dans le mystérieux
palais de Dédale, quels sont tes guides, quels sont
tes maîtres? Crains d'être, comme d'autres l'ont été,
entraîné dans l'erreur par ceux qui, avant toi, y
sont tombés. Ne te fie pas aux livres; tu n'y trouveras
que des énigmes. Tu y verras vanter l'irrésistible
pouvoir de la magie, les prodiges de l'astrologie, les
merveilles de l'alchimie et cette fameuse pierre phi-
losophai qui change en or et en argent les plus vils
métaux; toutes choses vaines et mensongères si on
les prend à la lettre, et qui pourtant sont recomman-
dées par de graves philosophes et par de saints per-
sonnages qu'on ne saurait, sans impiété, accuser
d'imposture. Mais le sens vrai de tout cela se trouve
ailleurs que dans la lettre. Il est voilé par de pro-
fonds mystères que nul docteur n'a jamais claire-
ment expliqués. Avec aucun livre tu ne saurais par-
eil témoignent (Ep. III. 77, 78; V, 15; VI, 33; VI', bî, 45). On
s'occupait île lui an loin (Ep. VU, 7. 10); on lui adressait des
visiteurs (Ep. VI, 31, 3G) -, les savants se rendaient près de lui
avec des lettres de recommandation (Ep. VI, 2, 32 .
198 CHAPITRE SEPTIÈME
venir à la vérité, sans le secours d'un maître sûr et
habile, ou sans l'aide puissante de l'esprit divin qui
n'est donnée qu'à un bien petit nombre. De là les
vains efforts de ceux qui cherchent sans discerne-
ment à pénétrer les secrets de la nature et qui, s'i-
gnorant eux-mêmes, cherchent au dehors ce qu'ils
ont en eux. Ce qu'il faut que tu saches, c'est que
tous ces prodiges annoncés avec tant de hardiesse
par les mathématiciens et les magiciens, par les al-
chimistes et par les nécromanciens eux-mêmes, il
dépend de nous de les accomplir ; et que nous le pou-
vons sans crime, sans offenser ni Dieu ni la religion.
C'est en nous qu'est le magicien :
Nos habitat non Tartara, sed nec sidéra cicli.
Spiritus in nobis qui viget, Ma facit.
— C'est ce dont je voudrais traiter tout au long en
discourant avec toi, s'il m'était donné de pouvoir te
visiter. Car ces choses-là no s'écrivent pas ; elles
passent de l'esprit à l'esprit, par quelques paroles
consacrées. Quant aux livres que tu me deman-
des, j'en ai possédé quelques-uns; mais je ne les ai
plus. Sous le titre de philosophie occulte, on donne
comme étant de moi une œuvre de ma jeunesse, dont
les deux premières parties sont tort incomplètes, et
dont la dernière manque tout à fait, ou ne consiste
qu'en un simple épitoméde ce que j'ai écrit. Je veux,
si Dieu le permet, revoir cet écrit cl en donner quel-
que jour l'édition complète. Mais la clef de l'ou-
AGRIPPA DAXS LES PAYS-BAS 11)9
vrage est réservée à mes seuls amis. Ne doute pas
que je ne te compte parmi eux (Ep. V, 14).
Nous avons tenu à faire connaître par un extrait
d'une certaine étendue cette curieuse lettre. Elle
éclaire d'une manière intéressante plusieurs points
de notre sujet. On peut y signaler d'abord la ré-
serve avec laquelle Agrippa, revenu de bien des illu-
sions, parlait alors des sciences et des arts occultes.
On y trouve aussi l'expression des vagues doctrines
d'une philosophie mystique empruntée par lui aux
écrits hermétiques et aux œuvres des cabalistos.
Mais ce qui s'en dégage surtout, c'est un témoi-
gnage significatif du charlatanisme au moyen du-
quel il sait s'emparer de certains esprits, captivés par
les apparences d'une science transcendante, qui
s'affirme et se grandit par un dédain affecté pour
les opinions des savants eux-mêmes, aussi bien que
pour les superstitions populaires. Nous relevons,
en outre, dans cette lettre la mention par Agrippa
des dispositions où il serait alors de quitter Lyon
pour se rendre à Anvers. Il en fait l'objet d'une ou-
verture très explicite, sous la forme d'un souhait
difficile à réaliser, éveillant en même temps avec
habileté dans l'esprit de son correspondant une
curiosité capable de le porter à désirer lui-même et
à faciliter peut-être le déplacement auquel en lui
écrivant il vise. Sur tous ces points, Agrippa réussit
complètement avec le père Aurelio. Celui-ci est
fasciné par l'admiration ; et son désir de voir bientôt
le savant docteur est excité au plus haut degré.
21)) Cll\PI'mE SEPTIEME
— Très savant Cornélius, lui écrit-il le 19 octo-
bre, si de loin tu pouvais voir de que! bonheur je
me suis senti pénétré à la lecture de tes lettres, tu
reconnaîtrais que je suis bien près do ce que
nous croyons être la félicité des élus. Je suis devant
toi comme aux pieds d'un dieu descendu des
cieux ; confondu de la bnnté avec laquelle tu daignes
m'admettre, moi infime et si loin au-dessous de toi,
dans le cercle de tes amis. Rien ne saurait payer ce
que tu me promets. La bienveillance que tu m'ac-
cordes est plus précieuse à mes yeux que les ri-
chesses, les royaumes et les empires, objets de l'am-
bition de tant d'autres. Je voudrais pouvoir te le
prouver. Puisse ta fortune s'élever à la hauteur de
ton mérite ! Pour un si grand bienfait je me donne
à toi, je me déclare engagé dans ta milice, tibi me
fidissimum militera dedo. Tu me demandes quels
guides j'ai choisis pour entrer dans le labyrinthe.
Depuis que cette curiosité insensée s'est emparée
de mon esprit, je me suis livré, non sans fatigue, à
une folle consommation de lectures futiles. Je suis
enfin tombé sur ce que tu appelles l'œuvre cle ta
jeunesse — ô savante et divine jeunesse — sur
ton livre de la philosophie occulte. Le titre m'a de
suite arrêté, puis j'ai passé avidement du commen-
cement au milieu, du milieu à la tin, écrasé d'admi-
ration, toul entier à la foi et à l'amour. Enfin, si tu
viens h Anvers où t'attend l'hospitalité la plus em-
pressée, daigne m'admettre à une complète initiation ;
ce sera pour moi entrer dans le ciel même (Ep.Y,l(i).
AGIUPPA DANS LES PAYS-BAS -<»1
Sous colle exagération il y a certainement un sen-
timent vrai d'admiration môle d'impatiente curiosité.
La vive impression que manifeste le révérend Aure-
lio, le maître en théologie, est confirmée d'ailleurs
par une lettre de l'ami anonyme dont nous avons
parlé. Celui-ci avait reçu du religieux, en communi-
cation, l'épitre d'Agrippa, et il partageait les mômes
dispositions pour ce dernier. Il avait jugé à. propos
de les lui exprimer clans une lettre écrite d'Anvers le
17 octobre 1527.
— Aurelio, notre ami commun, m'a montré, di-
sait-il, ce que tu lui as écrit. J'en suis comme lui
émerveillé; mais ce qui me touche surtout, c'est de
voir que notre ville d'Anvers ne t'effraierait pas. Si
tu consens à t'y rendre, lu y seras, n'en cloute pas, le
bienvenu, et tu y trouveras des amis empressés et
fidèles. Pour mon compte, je t'y promets dévoue-
ment et affection, et je ne vois pas pourquoi tu pré-
férerais la Gaule lyonnaise aux provinces de la Bel-
gique où tu as vu le jour. Viens ici, viens faire
l'ornement de ta patrie. Fornari, j'en suis certain,
approuvera l'invitation que je t'adresse. Avise donc
au moyen de nous arriver promptement (Ep. V, 15).
Celui qui écrivait cette lettre la datait.de son hôtel
à Anvers, Antoerpnv, e caria nostra. Agrippa, dans
sa réponse, le traite d'homme savant et digne de
toute considération, spectabilis et doctissime vir (Ep.V,
18). Nous voyons encore qu'il est l'ami du Génois
Augustino Fornari, comme du père Aurelio d'Aqua-
pendcnle, et il nous 'apprend qu'il est fixé à Anvers
20:2 CHAPITRE SEPTIÈME
ainsi que ce dernier. C'est tout ce que nous savons
de lui l .
— Je serais le plus ingrat des hommes, lui répond
le 17 novembre Agrippa, si je ne me rendais à tout
ce que tu me dis et si je n'allais avec empressement
à un homme qui m'aime avant de me connaître. Tu
m'as prévenu et tu me tiens attaché par des liens in-
dissolubles. Je veux aller à Anvers. Je veux m'y
mettre à ton service aussitôt que me le permettront
les embarras d'une famille nombreuse, les rigueurs
de la saison et l'exiguité de mes ressources épuisées
par la perfidie de ces Français. Heureusement For-
nari, ton ami, cet homme à qui j'ai voué une recon-
naissance éternelle, me promet de m'aider. Grâce à
lui, je serai bientôt en mesure de me mettre en route,
et je me hâterai d'arriver promptement au but
(Ep. V, 18).
En même temps à peu près qu'il écrivait la lettre
précédente, Agrippa, toujours à Lyon, en adresse
une aussi le 19 novembre au révérend Aurelio dont
il lui importe de tenir éveillée la curiosité et d'entre-
tenir le zèle.
— Vénérable père, lui dit-il, dans tes excellentes
lettres je vois se refléter ton esprit comme dans un
1. Une hypothèse se présente, contre laquelle s'élèvent ce-
pendant certaines objections, que ce personnage serait un cou-
sin d'Augustino Fornari qui aurait été à Anvers le gérant des
intérêts de celui-ci, et aurait habité sa maison dans celte ville.
Voir quelques considérations relatives ,à cette supposition dans
une note de l'appendice (n° XXII).
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 203
miroir. Je L'appariions dorénavant. Je suis d'ailleurs
de ceux chez qui l'amitié est un sentiment qui ne
finit pas. Je ne tarderai pas à être auprès de toi, tout
appliqué à nos entretiens. Pour ce qui est de ma
philosophie, sache que, suivant moi, connaître Dieu
auteur de toutes choses, passer en lui par une es-
pèce de contact essentiel, arriver ainsi à une sorte
de transformation qui nous fait Dieu nous-même,
telle est la vraie et solide philosophie, la philosophie
occulte par excellence, qui nous livre le secret de
toutes les œuvres merveilleuses. C'est la clef de
l'intelligence. Et plus sont élevées les choses que
nous comprenons, plus s'élève aussi notre propre
vertu, plus grandes et plus faciles sont nos œuvres.
Il faut donc que notre intelligence, enfermée dans
une enveloppe de chair corruptible, s'en dégage pour
se remettre en possession de sa propre nature, pour
s'associer au divin dont l'essence est la sienne, et
pour pénétrer ainsi les secrets les plus profonds de
Dieu et de la nature :
Hoc opus, hic labor est. saperas evadere ad auras.
— Il faut mourir, mourir à la chair et aux sens,
non pas en séparant le corps de l'âme, mais en déta-
chant l'âme de son étreinte. Il faut mourir de cette
mort dont saint Paul dit : « Vous êtes morts, et
« votre vie est cachée avec le Christ » ; et ailleurs :
« Je vois l'homme dans son corps ou hors de son
204 U1IAIMTIU-; SEPTIÈME
« corps, je ne sais, enlevé jusqu'au troisième ciel ».
C'est ce qui n'est donné qu'à bien peu, à ceux seule-
ment qu'aime le grand Jupiter :
Jupiter uni ardens eivxit ad selhem virLus.
— C'est le privilège de ceux qui sont nés non de
la chair et du sang, mais de Dieu. Les autres n'ont de
ressource que dans l'art et dans certaines vertus.
C'est ce dont je L'entretiendrai de vive voix. Mais je
t'en avertis; ne va pas. L'abusant sur mon compte,
me croire sorti de ces divines épreuves, en posses-
sion de cette merveilleuse puissance et capable de te
la communiquer. Humble mortel, consacré chevalier
dans le sang des combats, homme de cour pendant
ma vie presque cnLière, aLtachô par les liens de la
chair à une épouse aimée, jouet des caprices de la
fortune, esclave du monde et des soins domestiques,
je ne pouvais prétendre aux dons sublimes des dieux
immortels. Je n'en possède rien. Je m'offre seule-
ment comme une sentinelle posée devant la porte
pour indiquer aux autres le chemin l . En tout cas ce
1. c Ego... qui hactenus bumano sanguine sacralus miles,
emper fere aulicus, lum carnis vinculo charissimœ uxori al-
.< ligatus, omnibusque instabilis forlunae QaLibus expositus,
loLusquc a carne, a mundo, a domeslicis curis Iransversum
■ actus, lam sublimia immorlaliuni dcorum dona non sum ad-
sccuLus. s id accipi me volo velul indicem qui ipse semper prae
ibribus manons, aliis quod iter ingrediendum sit ostendo »
Ep! V, 19;.
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 205
qui ne saurait te tromper, c'est mon amour pour toi.
Ne me parle pas de mes bienfaits. Tu n'as encore
reçu rien de moi. Mais je suis prêt, si l'occasion
m'en est offerte, ù te tout donner (Ep. V, 19).
Cette longue lettre est assurément intéressante.
Elle fournit, comme celle que nous avons déjà citée
tout à l'heure, un curieux témoignage de ce spiri-
tualisme mystique dont Agrippa était tout imprégné ;
mélange de doctrines empruntées à la fois au chris-
tianisme et à l'antiquité païenne, croyances étranges
qui semblent venir en droite ligne des Gnostiques
alexandrins. On ne peut méconnaître l'extrême ha-
bileté avec laquelle Agrippa sait, par ses insinua-
tions, dans cette lettre aussi bien que dans la pré-
cédente, provoquer l'intérêt et soutenir la curiosité
de ceux qu'il veut gagner. On le voit en outre, il est
bon de le remarquer, tout en donnant de lui-même
et de sa science une haute idée, se ménager adroite-
ment, par des réserves pleines d'apparente modes-
tie, une retraite facile pour le jour où il serait mis
en demeure de réaliser les espérances exagérées
qu'il a la hardiesse d'encourager par ses discours.
Sans rien négliger de ce côté pour enflammer l'i-
magination du théologien Aurelio et de son autre
ami d'Anvers, Agrippa, faisant jouer encore des
ressorts différents, s'applique à retenir par l'amour-
propre l'opulent Augustino Fornari qui semole avoir
quitté Lyon depuis quelque temps. Le riche mar-
chand ne tarde pas à recevoir d'Agrippa la lettre
suivante destinée à lui rappeler son protégé et à le
206 CHAPITRE SEPTIÈME
payer de ses bienfaits par de flatteuses espérances.
— Salut, lui dit le 4 décembre Agrippa, salut, Au-
gustino, objet éternel de mon respect. Depuis ton
départ, ma vie s'est consumée en préparatifs pour
assurer le mien. Tout est prêt aujourd'hui, et tout
est dû à ton assistance, à tes secours; tout est ton
ouvrage. Demain, sous tes heureux auspices, je pars
pour Anvers. J'y arrive, Dieu aidant, et de là je t'a-
dresse de longues et fréquentes lettres, que dis-jc
des lettres, des volumes remplis de grandes choses
qui doivent rendre ton nom immortel, en le recom-
mandant à la postérité. Puisses-tu revenir bientôt et
en toute prospérité à Anvers! Je t'envoie, en atten-
dant, avec le reste de mes machines, le pont que j'ai
inventé ; ouvrage imparfait, non indigne cependant
de toute attention, et auquel je pourrai à Anvers
mettre la dernière main (Ep. V, 20).
Ce pont, ces machines dont il est ici question sont
probablement les appareils mentionnés ailleurs
comme accompagnant le traité des machines de
guerre ou de la pyromachie (Ep. IV, 48, 54); traité
que nous ne connaissons pas autrement, qui a été
composé par Agrippa pendant son séjour à Lyon, et
dont il ne nous est rien parvenu. L'auteur, qui des-
tinait cet ouvrage au roi François I er , l'aurait-il aussi
dédié alors, comme le traité de l'incertitude et de
la vanité des sciences, à son riche protecteur For-
uari? On pourrait le croire, en le voyant, ce semble,
adresser à celui-ci les modèles qu'il avait pu cons-
truire à cette occasion. C'est aussi chez Fornari et
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS i207
dans sa maison d'Anvers qu'Agrippa, en quittant
Lyon, fait passer ses livres. Il les lui expédie, écrit-
il, par la Lorraine; précaution nécessitée vraisem-
blablement par Pétat de guerre qui, à ce moment,
suspendait ou du moins rendait difficiles, périlleu-
ses même du côté des Flandres, les communications
entre la France et les Pays-Bas (Ep. V, 24).
Fornari qui, dès l'année 1526, était, on a lieu de le
croire, généreusement venu au secours d' Agrippa
dans sa détresse, parait lui avoir encore très oppor-
tunément procuré, en 1527, les moyens de quitter
Lyon (Ep. V, 18). Nous venons de voir dans une pre-
mière lettre quels sentiments de juste reconnais-
sance Agrippa en avait conçus. Un peu plus tard, le
voyage étant commencé et Fornari se trouvant alors
absent d'Anvers, c'est au père Aurelio dans cette ville
qu'Agrippa s'adresse de Paris pour obtenir l'argent
qui lui est encore nécessaire. Nous avons rapporté,
à la fin du chapitre précédent, quelques fragments
des lettres échangées entre eux à cette occasion.
Vers le milieu de juillet 1528, Agrippa, ayant enfin
triomphé de tous les obstacles, a pu effectuer son
voyage; il est à Anvers. A son arrivée, une petite
contrariété l'y attendait, celle de n'y pas trouver tout
d'abord le père Aurelio, probablement en voyage
comme, dans une lettre citée précédemment, il disait
y être souvent (Ep. V. i-7). Trois billets d'Agrippa,
datés d'Anvers les 23 et 27 juillet et le 24 août, nous
instruisent de ce contretemps.
— Enfin, écrit Agrippa à Aurelio dès son arrivée,
208 CHAPITRE SEPTIÈME
me voici en dépit de la fortune contraire à Anvers.
Où et quand te verrai-je? Fais-le-moi savoir par le
porteur de mon billet; mais que je sois, comme
Ulysse, caché à tous les yeux ; je ne veux voir per-
sonne avant de m'être concerté avec toi (Ep. V, 51).
Voilà ce qu'Agrippa disait en mettant le pied dans
cette ville d'Anvers qu'il abordait, impatient et tout
gonflé d'espérance. Bientôt après, nouveau billet.
— Voilà trois jours que je suis ici, brûlant de
l'embrasser, dit-il, j'ai envoyé h ta maison. Plus aisé
serait de retrouver Ulysse, de découvrir Achille, ou
de ressaisir Proserpine. Où erres-tu, où es-tu caché,
où es-tu retenu? Que je sache où et quand je pour-
rai te trouver (Ep. V, 53).
L'absence d'Aurelio parait se prolonger ou se re-
nouveler au moins. Le religieux est à Malincs, à
ce qu'il semble, quand le 24 août Agrippa lui écrit
encore.
— Aurclio, Aurelio, ô mon bon père, plus prompt
viendrait à moi le paresseux hibou porteur des fu-
nestes présages que le cygne de Malines, oiseau de
bon augure, dont l'absence fait que je ne puis rien
savoir de notre Augustino ni même de son ombre.
Fornari n'a point passé à Anvers; et l'on n'y a vu
personne allant à sa rencontre. Dans tout ce que
nous tenons des marchands, il n'y a que vaine fumée.
Que signifie tout cela? Je n'ai pas assez d'esprit
pour le deviner. Tout ce que je sais, c'est que la souf-
france me presse. Que sont devenues les protesta-
tions de ceux qui se disaient mes amis? Aurelio, je
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 209
n'ai plus d'espoir qu'en toi. Puisse ton cœur ne pas
faiblir à son tour. Viens donc dès que tu le pourras ;
viens promptement àmon secours (Ep. V, 54).
Depuis de longs mois Agrippa soupirait après
cette ville d'Anvers où la fortune lui paraissait l'at-
tendre. Il se fraye, à travers mille obstacles, un che-
min pour y parvenir ; il y arrive enfin ; c'est pour tom-
ber dans de nouveaux embarras. Nous ne savons
pas précisément en quoi ils consistent. Le besoin
d'argent doit y être pour quelque chose. Le re-
gret exprimé de ne pas trouver là Fornari pourrait
bien l'indiquer. Celui-ci, du reste, était près d'arri-
ver, et la certitude de le voir bientôt apparaître
suffit sans doute pour remettre un peu de calme
dans l'esprit d'Agrippa, dont les plaintes font alors
place au contentement. Satisfaction de courte durée,
que de nouvelles contrariétés et de véritables mal-
heurs devaient bientôt interrompre.
A l'année \ 528 appartiennent quelques lettres échan-
gées entre Agrippa et le riche Fornari, après celle
du -4 décembre 1527 que nous avons citée précédem-
ment. Trois d'entre elles sont écrites par Agrippa,
de Paris d'abord le 17 mars et le 3 mai (Ep. V, 28,
38), pour dire quels contretemps imprévus et quels
ennuis l'y retiennent; d'Anvers ensuite le H août
(Ep. V, 56), pour exprimer la joie que lui cause
l'arrivée dans cette ville de son opulent proiecteur '.
1. 11 semble qu'il doive y avoir une erreur de quelques jours
dans les dates données par les éditeurs de la Correspondance
T. II. 14
210 CHAPITRE SEPTIÈME
— Je me réjouis, lui dit-il, excellent Augustino, de
te savoir heureusement arrivé ici; rien n'était plus
désirable, rien n'était plus nécessaire pour moi.
J'espère que ma présence à Anvers ne te sera pas
moins agréable. Ici se trouve aussi le fidèle Aurelio
avec qui je suis en parfaite communauté d'idées.
Viens donc compléter cette triade. Rien ne nous est
plus dès lors impossible. Avec nous, tu arrives im-
mortel à la postérité. Quand pourrai-je te voir et
t'entretenir? Je ne désire rien plus que cela; et je
me retiens avec peine de voler vers toi (Ep. V, 56).
La correspondance entre Agrippa et Fornari con-
tinue, sans grande activité du reste, pendant quel-
ques années encore. Pour compléter le portrait de
ce personnage et présenter dans son ensemble le ta-
bleau de ses relations avec Agrippa, nous dirons
que la vie du riche Génois est accidentée par de
nombreux voyages. Pendant une grande partie de
l'année 1528, ses amis ne savent pas où il est (Ep. V,
27, 28, 38, 45, 54). Vers cette époque, il va du Bra-
bant en Allemagne, et de là en Italie. Il semble être
dans ce dernier pays au mois de novembre de cette
année 1528. Une lettre de lui portant cette date est
écrite de Circesc. C'est peut-être Circeium en Gampa-
d' Agrippa, soit à celte lettre du 11 août (Ep. V, 56) où Agrippa
se félicite de l'arrivée de Fornari, soit à celle du 24 août (Ep. V,
54) où il se plaint à Aurelio de n'avoir aucune nouvelle de leur
ami commun; à moins que la lettre du 11 n'ait été écrite sur
une information inexacte qui expliquerait alors les plaintes for-
mulées le 24.
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 211
nie, dont le nom moderne est Circello. Dans cette
lettre, il exprime le regret d'être momentanément
éloigné d'Anvers et séparé ainsi des excellents amis
et d'un cousin qu'il y possède (Ep. V, 63). Il est allé
à Gênes où il a laissé un livre de cabale que lui avait
prêté Agrippa et dont il est souvent question ulté-
rieurement (Ep. VII, 2, 7, 10, 15, 22, 23).
•L'année suivante (1529) Fornari est de retour à
Anvers, pendant la peste qui y sévit, et il peut y ol-
l'rir à Agrippa un asile dans sa maison (Ep. V, 81,
84). A la fin de 1529, il transmet à Agrippa les pro-
positions d'un grand seigneur qui voudrait le rappe-
ler en Italie (Ep. V, 84). Au mois de janvier 1531, il
est encore absent d'Anvers (Ep. VI, 11). Au mois de
février 1532, il quitte Agrippa qui était alors à
Bruxelles (Ep. VII, 2), passe à Cologne (Ep. VII, 4)
et se rend à Ratisbonne, où il arrive au mois de
mars et où se tenait la diète (Ep. VII, 7). De là, il
écrit à Agrippa le 17 juillet ; il lui parle de son pro-
pre frère Thomas ; il lui annonce aussi son futur re-
tour en Brabant et demande des exemplaires des
ouvrages qu'Agrippa fait imprimer alors ; il lui pro-
met enfin de chercher, quand il ira à Gênes, le fa-
meux livre de cabale qu'il lui a emprunté antérieu-
rement et qu'il a laissé dans cette ville (Ep. VII, 10).
Il en parle encore dans une lettre datée de Bologne,
27 décembre 1532 (Ep. VII, 23) ; c'est la dernière let-
tre que nous ayons de lui.
Ces petits faits et l'estime que Fornari montre pour
le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences
212 CHAPITRE SEPTIÈME
dont il avait sollicité la dédicace, prouvent qu'il ai-
mait les études. D'un autre côté, ce ne devait pas
être un lettré ni un savant proprement dit, car
Agrippa, si cela eût été, n'aurait pas pu voulant
flatter sa vanité lui promettre, comme il le fait dans
une de ses lettres, de l'illustrer non en louant ou en
recommandant les œuvres qu'il aurait produites,
mais en associant son nom à ses propres ouvrages
(Ep. V, 20). Aussi est-il plus que douteux que ce soit
Augustino Fornari qu'Agrippa désigne dans une de
ses lettres, où il nomme un savant qui porte le même
prénom, D. Auçjustinus physicus vir eruditissimus
(Ep. VI, 3o), à moins que, pour le recommander
dans cette circonstance, il ne juge à propos d'exagé-
rer ainsi son mérite réel. Rien n'indique, du reste,
que Fornari ait eu des connaissances en médecine et
qu'on ait pu lui appliquer la qualification de physicus.
Ce personnage véritablement opulent, autant qu'on
peut voir, aime les lettres et recherche les savants
qu'il protège efficacement. Il voyage beaucoup,
avons-nous dit, allant souvent do Gênes, qui est sa
patrie, à Lyon où il semble avoir des intérêts, et à
Anvers où il a une maison, un comptoir de commerce
probablement. Sa vie dans ces conditions nous
donne l'idée de l'existence d'un de ces riches mar-
chands italiens du xvi e siècle qui jouent, comme on
le sait, un rôle considérable dans l'histoire des arts
et des lettres à l'époque de la Renaissance. Dans
la dédicace du traité de l'incertitude et de la vanité
des sciences, Agrippa le qualifie simplement citoyen
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 213
de Gênes: spectabili viro, domino ÀugustinoFurnario,
civi Genuensi.
Dans la correspondance il est nommé tantôt Fur-
narius comme dans la dédicace, tantôt Fornafius ou
de Fornariis. Nous avons conclu du rapprochement
de ces diverses formes que son nom en italien pou-
vait être Fornari, comme nous l'appelons dans la
présente étude '. Telles sont les informations que
nous possédons sur le riche marchand Fornari, un
des hommes qui avaient attiré Agrippa dans les
Pays-Bas en 1528.
Nous avons beaucoup moins à dire du religieux
augustin, Aurclio d'Aquapendente, autre ami d'A-
grippa à Anvers. Nous ne pouvons rien ajouter au
peu d'indications qui ressortent des lettres citées
précédemment. Cette correspondance est naturelle-
ment interrompue, en 1528, par l'arrivée d'Agrippa
dans la ville où réside le révérend père, et d'où ce-
lui-ci ne s'écarte pas beaucoup, quoiqu'il la quitte de
temps en temps. Nous l'y voyons toujours, en 1528
(Ep. V, 03), et jusqu'en 1532 (Ep. VII, 10). Ses rela-
tions avec Agrippa semblent avoir perdu graduelle-
ment de leur intimité; et lorsque celui-ci abandonne
les Pays-Bas pour se retirer à Bonn, en 1532, on ne
voit pas qu'elles aient continué sous la forme d'une
correspondance. La dernière mention que nous
1. Nous avons réuni dans une note de l'appendice (n° XXII)
quelques renseignements el observations sur ce personnage,
notamment pour ce qui regarde la forme de son nom.
214 CHAPITRE SEPTIÈME
ayons du père Aurelio se trouve dans une missive de
Fornari, qui, lui ayant fait parvenir en cette année
1532 une lettre pour Agrippa, reçoit de lui cette ré-
ponse, qu'il ne sait pas ce que celui-ci est devenu
(Ep. VII, 10).
Quant au troisième ami d'Agrippa à Anvers, l'a-
nonyme qui, dès le mois d'octobre 1527, l'avait for-
mellement invité à s'y rendre, nous ne savons sur
son compte que fort peu de chose, d'après les deux
seules lettres échangées entre lui et Agrippa que
nous possédions et dontil a été précédemment ques-
tion (Ep. V, 15, 18). Nous ignorons son nom; nous
voyons seulement qu'il était l'ami commun du père
Aurelio et du riche Fornari, qu'il devait être lui-
même riche et de bonne condition, et qu'Agrippa
lui écrivant le traite d'homme considérable et très
savant, vir spectabilis et doctissimus (Ep. V, 18), comme
nous avons eu déjà occasion de le dire l . Ajoutons
encore que, à partir du jour où Agrippa est arrivé à
Anvers, nous ne trouvons plus trace dans sa vie de
ce personnage qui paraissait si impatient de l'y
posséder.
Nous venons de présenter dans leur ensemble tou-
tes les notions que nous possédons sur le transport
1. Nous avons signalé aussi précédemment une hypothèse
proposée dans une note de notre appendice (n° XXII), suivant
laquelle ce personnage aurait été Nicolas, cousin d'Augustino
Fornari, dont il est question dans une des lettres de ce dernier
(Ep. V, 63).
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 215
effectué par Agrippa de sa résidence à Anvers, en
1528, et sur ceux qui l'y appelaient. Dans son im-
patience de toucher enfin le port de salut tant désiré,
il était, comme nous l'avons dit, parti seul de Paris,
au milieu de juillet. Il avait laissé clans cette ville sa
femme et ses enfants sous la garde d'un de ses pa-
rents, Guillaume Furbity, personnage d'un caractère
respectable que nous rencontrons ici pour la pre-
mière fois '.
La femme d'Agrippa était au début d'une gros-
sesse (Ep. V, 55, 68). Elle ne tarde pas à tomber
gravement malade. Une lettre de son mari, écrite le
24 août sur l'avis qu'il en reçoit, témoigne du trouble
où le jette cette nouvelle. Ses plaintes, ses recom-
mandations sont d'un époux plein de tendresse.
Plus d'un témoignage prouve, d'ailleurs, que tel il
était en effet.
— Qu'on n'épargne ni soins ni dépenses, écrit
Agrippa. Que les meilleurs médecins soient appe-
lés. Que ma femme soit sauvée et je suis ainsi sauvé
moi-même (Ep. V, 55).
L'épouse se rétablit; Agrippa rassemble, non sans
quelque peine, et lui fait parvenir l'argent nécessaire
à son voyage (Ep. V, 57, 58). Ce déplacement s'effec-
tue malgré les périls de la guerre qu'il faut affron-
ter en passant d'un pays à l'autre; et, au commence-
ment de novembre 1528, toute la famille est rendue,
t. On trouvera dans une note de l'appendice (n° XIX) quoi
ques renseignements sur Guillaume Furbity.
2IG CHAPITRE SEPTIÈME
sous la conduite à ce qu'il semble de Purbity, à An-
vers où Agrippa se trouve enfin, après bien des tra-
verses et de longs délais, réuni aux siens (Ep. V, 60).
Dans cette nouvelle situation, Agrippa devait rece-
voir encore de la fortune un dernier mais fugitif sou-
rire. Après cela, le malheur fond de nouveau sur lui.
Nous aurons a constater qu'avec aussi peu de pru-
dence que par le passé dans sa conduite, il pourrait
bien avoir à se reprocher à lui-même une partie des
maux qui devaient l'assaillir encore l . Mais il en est
aussi dans le nombre qu'il n'était pas en son pou-
voir de prévenir, et ceux-là n'étaient pas les moins
cruels. Il touchait de près à celui qui pouvait lui être
le plus profondément sensible, la mort de sa femme
enlevée par la peste, le 17 août 1529 2 (Ep. V, 81).
Ce coup douloureux allait frapper Agrippa en
pleine possession d'un bonheur qu'il ne connaissait
plus depuis longtemps et dont il ne lui était alors ac-
cordé de jouir que pendant de courts instants. Tout
porte à croire que, malgré quelques petits mécomp-
tes au début, il avait finalement trouvé à Anvers,
de la part des amis qui l'y avaient attiré, les secours
1. De son temps même, on regardait Agrippa comme l'auteur,
en grande partie.de ses propres malheurs. Son humeur satirique
était, non sans raison, uni? des causas qu'on leur assignait
(Ep. VII, 7).
2. Le texte imprimé de la lettre d'Agrippa 'Ep. V, 81) donne
à cet événement la date du 7 août. On verra dans une note
de l'appendice (n° VIII) quelles raisons commandentde subs-
tituer à cette date celle du 17 août.
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 217
de tout genre qu'il était- fondé à en attendre : des
facilités pour subvenir aux besoins de l'existei ce, et
des relations agréables pour le charme de la vie.
Précédé dans ce pays par une réputation de : avoir
dont les premières lettres du père Aurelic nous
fournissent le témoignage, Agrippa s'y était plus
que jamais voué à la pratique de la médecine (Ep. V,
71, 72, 75), sans dédaigner d'entretenir le prestige
scientifique attaché à son nom, à l'aide de ces fa-
meuses sciences occultes, qui, en frappant les imagi-
nations, avaient par dessus tout le privilège de capti-
ver les esprits. Sa vie avait, en certains points,
quelque chose de calculé et de mystérieux dont nous
donnent une idée les préjugés populaires que nous
avons mentionnés au commencement de cette étude 1 ,
et dont nous trouvons pour une partie le tableau
dans les explications que fournit à ce sujet son dis-
ciple Jean Wier, comme nous l'avons montré et
comme nous aurons occasion de le dire encore.
Pour les hommes d'un esprit cultivé, Agrippa
était un savant. En lui écrivant, on l'appelait : erudi-
tissime domine doctov (Ep. V, 71, etc.). Pour le popu-
laire, c'était une espèce de sorcier. Agrippa était en
correspondance avec des gens qui lui parlaient de
chiromancie (Ep. V, 00, 70) et d'astrologie (Ëp. V,
50, 62). Il faisait lui-même de l'alchimie (Ep. V, 73,
74, 75, 76, 82, 83) ; il donnait des horoscope:-: (Ep. V,
50, 62); mais en même temps aussi, des avis éclairés
1. Voyez tome I, p. 2.
218 CHAPITRE SEPTIÈME
sur des sujets plus sérieux, sur l'étude de la juris-
prudence par exemple (Ep. V, 65, 67), et des consul-
tations de médecine (Ep. V, 71 ,72, 75). C'était à la
médecine principalement, nous venons de le dire,
qu'il s'était alors attaché. L'exercice de cet art pou-
vait lui procurer la fortune et l'indépendance; l'indé-
pendance surtout, si nécessaire à son caractère impa-
tient, rebelle à toute contrainte ; 1 indépendance à
laquelle il prétendait toujours, qu'il eut quelquefois
à sa portée, et dont il ne sut jamais s'assurer la
pleine et définitive jouissance.
A ce moment encore où, au prix d'efforts persé-
vérants, il vient de rentrer en possession de cette
liberté dont la perte lui avait coûté tant de peines
réelles et lui avait arraché tant d'imprécations,
Agrippa est déjà prêt à la sacrifier. Cette vie des
cours qu'il avait maudite, il veut y rentrer. Dès les
premiers mois de son arrivée à Anvers, il sollicite
l'office de médecin de la princesse Marguerite, gou-
vernante des Pays-Bas. Le titulaire de cet emploi
ayant annoncé l'intention de le quitter, Agrippa
s'était empressé de le demander l . C'est ce que nous
1. Ce personnage est probablement celui qu'Agrippa nomme,
dans une lettre du 13 octobre 1529, « Dominus Johannes Maria,
« physicus Margaretae principis » (Ep. V, 85). Nous ne trou-
vons pourtant pas ce nom parmi ceux des officiers mention
nés comme recevant pension de la princesse Marguerite, dans
les comptes de sa maison. Ces comptes sont conservés en par-
tie aux archives de Lille, en partie à celles de Belgique à
Bruxelles. Dans des extraits assez étendus que nous en avons
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 219
apprend une lettre datée de Malines, le 17 jan-
vier 1529, par laquelle on le prévient que le médecin
de la princesse a renoncé à son projet de retraite,
et qu'il ne doit plus lui-même penser à cette charge
qu'il ambitionnait (Ep. V, 66).
Disons de suite, ce qui s'expliquera du reste
complètement par les faits ultérieurs, qu'Agrippa
pouvait avoir dans cette recherche des raisons
d'agir plus sérieuses que la simple satisfaction de
sous les yeux, nous ne trouvons à l'année 1 528 aucune
mention de médecin; et à l'année 1532, parmi les articles
relatifs à la dernière maladie et à la mort de la princesse,
nous lisons : « A maistre Henry Ancelle, docteur médecin,
« lequel madicte Dame avoit dès longtemps retenu en son ser-
« vice pour son médecin ordinaire, auquel elle avoit ordonné
'< pension, aussi pour toutes peines qu'il a eues et prinses
« et avoir taicté icelle dicte Dame de son art jusques à son
« trespas, iiij xxphilippus. » Avec ce médecin ordinaire de la
princesse il en est nommé alors quelques autres encore appelés
extraordinairement près d'elle, ù l'occasion de sa dernière ma-
ladie : « Maistre Jehan Van Heetrelde et maistre Adam Bo-
« guère, docteurs médecins résidons à Louvain : maistre Jac-
« ques Roland, maistre Denys Van Liewarde, maistre Cornille
« Rembold et maistre Pierre Van Dighen, docteurs médecins
« résidens à Malines ; maistre Pasquier Drack, sirurgien ré-
« sident à Wasministre; maistre Pierre des Maistres, sirur-
« gien ; maistre Philippe Savoïen, sirurgien de l'Empereur et
« de M. le marquis de Zenette. » Nous empruntons ces indi-
cations à un ouvrage de M. le comte E. de Quinsonas, Maté-
riaux pour servir à l'histoire de Marguerite d'Autriche, 1860,
t. III, pp. 331 et 397. Rien, dans tous ces noms, ne se rappro-
che de celui de « Dominus Joannes Maria, physicus ».
±20 CHAPITRE SEPTIÈME
se voir dans un poste brillant et flatteur pour sa
vanité. Nous avons montré précédemment quelle
importance devait avoir, dans sa situation, le privi-
lège d'un office capable de suppléer aux titres plus
positifs qui lui manquaient, on a tout lieu de le
croire, pour exercer librement la médecine '. Nous
verrons bientôt ce qu'il a pu lui en coûter pour s'être
un jour trouvé dépourvu de ce moyen de défense,
vis-à-vis de certaines attaques qu'il pouvait déjà pré-
voir. Il aurait eu, d'après cela, de justes raisons de
rechercher, dans la condition de médecin de la prin-
cesse Marguerite, un titre à l'abri duquel il pût en
toute sûreté exercer un art auquel il était alors en-
tièrement voué. Cependant, pour que ses intentions
dans cette circonstance fussent à l'abri de toute in-
terprétation défavorable, il faudrait que, à défaut de
cette commission qui lui imposait, en vue d'un ré-
sultat sérieusement utile, le sacrifice de son indépen-
dance, il n'eût pas un peu plus tnrd sollicité et ob-
tenu un autre office de cour, celui d'historiographe
de l'Empereur, qui entraînait le môme sacrifice,
sans lui procurer les mêmes avantages. Quoiqu'il en
soit, déçu de ce côté, Agrippa, se retournant avec
cette mobilité d'impressions que nous lui connais-
sons, passe aussitôt du vif et ardent désir au dédain
le plus accentué pour l'objet qu'il poursuivait.
1. C'est ce que nous avons dit au chapitre v, p. 31 du pré-
sent volume. Nous donnons aussi quelques explications à ce
sujet dans une note de l'appendice (n° VII).
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 221
Nous n'avons pas l'expression immédiate du mé-
contentement que dut lui causer sa déconvenue après
cette tentative avortée ; mais nous savons ce dont
il était capable en pareil cas; et nous possédons
d'ailleurs un reflet de ses sentiments en cette cir-
constance , dans un document de cette époque
même, dans une lettre datée du 7 mars 1529, où il
exprime le plus profond mépris pour le service
des grands et pour la vie des cours. Il s'agit, à
ce qu'il semble de ramener à son père un fils
que d'ambitieuses illusions entraînaient dans cette
voie.
— Appartenant à une famille où tu peux vivre
avechonneur et dans l'indépendance, lui dit Agrippa,
tu veux te vouer à une situation subordonnée, abais-
sée, honteuse; tu veux servir quelqu'un de ces pa-
rasites de cour, éponges altérées, vils intrigants,
auprès desquels il te faudra mourir de faim, en tra-
vaillant pour eux; te soumettre peut-être à d'abjects
emplois, je ne veux pas en dire davantage, sans
qu'il puisse en sortir pour toi rien de bon, que ce
dont ils ont soif eux-mêmes, et dont tu es déjà le
maître de jouir, si tu le veux (Ep. V, 67).
Voilà des invectives qui ne pâliraient pas auprès
de celles qu'arrachaient à notre Agrippa les misères
de son existence, au service du roi François I er et
de sa mère. Cependant, à peine échappé à ces cui-
santes infortunes, il avait sollicité, comme nous
venons de le dire, un emploi auprès de la princesse
Marguerite d'Autriche. Au moment où il perdait
222 CHAPITRE SEPTIÈME
ensuite l'espoir de l'obtenir, il écrivait ce que nous
venons de lire, et bientôt après, il retombait de
nouveau dans cette étrange et funeste ambition de
servir qu'il avait stigmatisée si énergiquement; et
il acceptait à la cour de la gouvernante des Pays-Bas
un office d'un autre genre que nous venons de
signaler et qui ne parait pas lui avoir procuré non
plus beaucoup d'avantages. Nous aurons à revenir
sur ces particularités.
Agrippa n'avait pas cessé, à ce qu'il semble, de
chercher sa voie de ce côté. S'il s'en écartait par mo-
ments, c'était pour y revenir aussitôt. Nous venons
de le voir se prononcer avec vivacité contre la
vie des cours, à la suite de son insuccès dans la
poursuite de l'office de médecin de la princesse
Marguerite. Quelques semaines plus tard (avril
1529), il adresse à celle-ci le traité de la préémi-
nence du sexe féminin, qu'autrefois à Dole il avait
composé pour elle (1509), et que les circonstan-
ces du moment l'avaient alors empêché de lui pré-
senter. Cette fois il s'y décide, encouragé, dit-il,
par un seigneur de la cour, Maximilianus Transsyl-
vanus , conseiller de l'empereur Charles- Quint.
Dans une épître qu'il écrit à celte occasion à ce
personnage, il lui dit qu'en offrant à la souve-
raine les récréations de sa jeunesse, il entend prou-
ver seulement l'ancienneté de son dévouement et
non pas donner la mesure d'un esprit qui, mûri
par l'âge, peut maintenant, dans les choses de
la paix comme dans celles de la guerre , la
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 223
servir d'une manière plus digne de su gran-
deur l .
Agrippa, du reste, avait plus d'une corde à
son arc, pour arriver à satisfaire son ambition de
s'approcher des grands. Au moment où sa femme
lui était enlevée (août 1529), il avait tout récem-
ment trouvé moyen d'attirer sur elle comme sur
lui-même l'attention de la princesse Marguerite.
On ne saurait dire au juste quelle espérance il
avait conçue, quel résultat précis il poursuivait
ainsi, quel commencement de satisfaction il avait
même déjà obtenu à cet égard ; mais, au lendemain
du jour où il perdait cette femme bien-aimée,
il mêlait à la première explosion de sa vive
douleur quelques traits qui se rapportent à cette
situation.
— Femme admirable, dit-il, et remplie de tous
mérites, que recommandait l'opinion commune, et
que sollicitait déjà la princesse Marguerite. Faveur
inappréciable! Honneurs et richesses étaient désor-
mais notre partage. Hélas! Elle n'a pas survécu
deux heures à l'heureuse nouvelle! Si elle avait pu
vivre, rien ne devait plus jamais nous manquer
(Ep. V, 81).
Avant de raconter le grand malheur qui frappe
ainsi le pauvre Agrippa, revenons quelque peu en
1. « Glarissimo viro D. Maximiliano Transsylvano, Caroli V
se Gœsaris Tmperalorisrjue a consiliis, epistola » (Opéra, t. II,
p. 513). ..
22 4 CHAPITRE SEPTIÈME
arrière, pour donner un coup d'œil à la situation,
en ce moment prospère, dans laquelle il allait
être surpris par cette cruelle épreuve. Agrippa,
dont la réputation de médecin commençait à se ré-
pandre, avait été mandé au mois de juin 1529 à
Louvain, pour la femme d'un secrétaire de la ville
(Ep. V, 71). Dans ce même mois de juin et en juil-
let, il était à Malines, auprès d'un riche particulier
(Ep. V, 73, 75). Les lettres qu'il échange alors avec
les gens de sa maison restés à Anvers, permettent de
jeter un regard sur son intérieur (Ep. V, 72, 73, 74,
75, 70, 77, 78). 11 peut-être intéressant de s'y arrê-
ter en passant. Ces tableaux de la vie privée sont
rares dans les documents anciens.
A propos des lettres de sauf-conduit sollicitées
par Agrippa au moment de passer de France dans
les Pays-Bas, nous avons vu que ce qu'il appe-
lait sa famille se composait alors de dix personnes
(Ep. V, 43) : le père, la mère et quatre enfants, une
suivante, pedissequa, deux valets ou serviteurs, ser-
vuli, et ce qu'on appelait un galopin, puer cursor. Les
deux serviteurs qualifiés servuli diffèrent évidem-
ment de ceux qui, en plusieurs passages de la cor-
respondance d'Agrippa, sont nommés servi. Ceux-ci
semblent être tout autre chose que de simples va-
lets, dans la condition de ceux appelés de nos jours
des domestiques. On possède plusieurs lettres
échangées à diverses reprises entre eux et Agrippa.
De part et d'autre, elles sont rédigées en latin, et
elles impliquent par leur teneur, pour ceux de qui
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 225
elles émanent ou à qui elles s'adressent, une cer-
taine culture intellectuelle l .
— J'ai appris que tu as besoin d'un serviteur qui
écrive correctement et rapidement, dit-on à Agrippa,
en lui adressant au mois d'avril 152o un individu
de celte condition (Ep. III, 66).
De semblables serviteurs étaient, en quelque
sorte, des disciples clans la maison du maître; tra-
vaillantpour lui de diverses manières, tout en travail-
lant aussi pour eux-mêmes. Se soumettre ainsi à un
patron, s'attacher à la personne de celui qu'on avait
choisi, était alors ce qu'on appelait servir. Telle était
à peu près la condition des pages chez les gen-
tilshommes et les grands seigneurs. C'est une situa-
tion de ce genre, servitium domesticum, que le Flam-
1. Suivant M. Léon Charvet, un certain nombre de pièces de
la correspondance d'Agrippa auraient été écrites originairement
en langue vulgaire et traduites en latin par les éditeurs de
Lyon (Revue savoisienne, 1874, p. 26). C'est là, nous l'avons déjà
dit (tomel, p. 48, note 2), une supposition toute gratuite qu'on ne
saurait admettre sans des preuves qui la justifiassent. Pour ce
qui est des lettres des serviteurs d'Agrippa en particulier, on
peut en les lisant se convaincre, par le fond et par le mouve-
ment des idées, qu'elles émanent de gens ayant une certaine
instruction littéraire, laquelle n'allait pas à cette époque sans
la pratique du latin. Une particularité à relever, c'est qu'A-
grippa correspondait en français avec sa femme qui ne savait
pas le latin (Ep. V, 74, 77) ; or, la correspondance publiée ne
contient aucune des lettres échangées entre eux. Les lettres
françaises, s'il en a existé dans les portefeuilles d'Agrippa,
n'ont pas été recueillies. Elles ont dû être, on le voit, plutôt
rejetées que traduites en latin par les éditeurs.
T. II. 15
2:20 CHAPITRE SEPTIÈME
mingus, philosophe et apprenti médecin, quittant
Metz pour venir à Lyon en 1526, s'offrait à prendre
dans la maison d'Agrippa » . C'est vraisemblable-
ment aussi à ce titre qu'était chez lui, à une autre
époque, ce jeune homme dont la mort inopinée fut
interprétée d'une manière si étrange par la crédulité
populaire. Il aurait été, assurait-on, étranglé par le
diable en personne qu'il avait imprudemment évoqué
en cherchant à déchiffrer les grimoires de son maî-
tre a . C'est encore sur le même pied que dut vivre
pendantquelque temps, auprès d'Agrippa, Jean Wier,
dont nous aurons plus tard à dire quelques mots.
Telle était, en un mol, chez lui la condition des ser-
viteurs dont il va être queslion, comme cela ressort
des détails mêmes de leur correspondance.
Au mois de juin 1529, Agrippa était, comme nous
l'avons dit tout à l'heure, à Malines, auprès d'un
malade. Il donne, dans les lettres qu'il écrit alors aux
serviteurs restés dans sa maison, d'amples détails
sur la maladie du personnage qui est entre ses mains,
l.Le Flammingus se rendait chez Agrippa, muni d'une re-
commandation du curé de Sainte-Croix, disant : « Est enim
juvenis nequaquam philosophise et medicinse ignarus... Qua-
« propter etiam terogatum esse velim ut eum in servitium do-
te mesticum recipere velis... » (Ep. IV, 26). Nous avons raconté,
au chapitre sixième, p. 101 du présent volume, le petit épisode
qui concerne ce personnage.
2. Voir, au commencement de notre chapitre premier,
tome T, page 4, le récit de ce fait, d'après le témoignage do
Martin Del Rio.
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 227
et sur les remèdes qu'il lui administre (Ep. V, 75).
On voit qu'il s'adresse à des gens du métier, si l'on
peut s'exprimer ainsi, et que les serviteurs qu'il
veut renseigner sont des disciples. On l'ait dans sa
maison de la pharmacie, c'était pour le temps tout
un avec l'alchimie. Il parle dans ses lettres de ces
matières, et on lui répond sur le même sujet, clans
des termes énigmatiques dont le sens précis peut
avoir pour nous dans les détails quelque obscu-
rité, mais dont la signification générale ne saurait
nous échapper.
— Ne laissez pas chômer les autels de Vulcain,
écrit Agrippa le 13 juin. Chargez sans trêve et sans
repos le volcanique appareil. Que la matière, par
une cuisson prolongée, arrive à maturité (Ep. V, 75).
— Surtout, dit-il dans une autre lettre du mois sui-
vant, n'épargnez pas les détails sur ce qu'il m'importe
le plus de savoir. L'appareil dont l'odeur était si
forte distille-t-il abondamment? Qu'advient-il de cette
Diane enfumée? Devenue comme Proserpine une
déesse de l'enfer, l'avez-vous recueillie dans le tem-
ple qui lui convient? Comment se comporte aussi à
son égard le messager des dieux (Ep. V, 73)?
C'est de Mercure et, sous cette forme allégorique,
du métal portant le même nom qu'il est ici ques-
tion.
— L'appareil que tu sais, lui est-il répondu, dis-
tille avec une extrême lenteur et nous menace d'une
attente prolongée. Nous n'épargnons cependant ni
l'attention ni les soins. Diane s'est en quelque sorte
228 CHAPITRE SEPTIÈME
éclipsée; mais elle va s'unir à Gyllenius (Mercure)
dans un lit nuptial d'une éclatante blancheur, intra
candidissimum coitura est thalamum, et reviendra de
la pâleur contractée dans son éclipse (Ep. V, 7-4).
— Nous comptons, est-il ajouté ensuite, sur tes
réflexions et sur tes méditations pour obtenir un
heureux résultat. Que l'appareil nous donne seule-
ment un écoulement un peu plus abondant! Nous
avons retiré du premier récipient la matière, quand
elle nous a paru complètement desséchée, et nous
l'avons, comme tu le fais, placée dans un autre, pour
la soumettre à une chaleur tempérée. Gynthia et
Cyllénius (Diane et Mercure) sont maintenant unis
dans le lit transparent qui leur était destiné (dans
un flacon sans doute). Voilà où en sont les choses
(Ep. V, 76).
On donne en même temps à Agrippa des nouvel-
les de sa famille et de sa maison. C'est un de ses
serviteurs qui lui écrit encore.
— Tout est en ordre, dit-il, dans ta maison. La
jeune épouse se remet d'heure en heure l . Elle re-
çoit les soins assidus de Maria. Les enfants crois-
sent. Us jouent, rient et chantent. Tarot avec ses
compagnes Pranza et Musa (c'étaient les chiens fa-
1. La femme d' Agrippa était restée languissante depuis la
naissance de son dernier enfant, le 13 mars 1529, quelques
mois après son arrivée à Anvers (Ep. V, 55, (iS). Agrippa, dans
la suite, faisait remonter à quelques jouis de là, aux environs
de Pâques de cette année, l'état maladif dans lequel le fléau
qui devait l'emporter la surprit, six mois plus tard (Ep. V, 81\
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS Vl\5
voris d'Agrippa) se font entendre nuit et jour. Ils
effraient les voleurs, parcourent incessamment le
verger, et pourraient se changer a la longue en dieux
des jardins et des campagnes, ou pour le moins en
philosophes, je veux dire en disciples d'Académus.
Pour ce qui regarde le reste de la maison, la
servanteest au ménage, Hercule exerce ses forces.
Aurellus est à ses alambics, Ancilla ancillatur,
Hercules herculatitr, chimicatur Aurellus '. Tout est
pour le mieux. Je n'ai rien de plus h te dire. Tu me
connais; tu sais mon zèle; je tâcherai de suffire à
tout jusqu'à ce que tu reviennes. De ton côté, aime-
nous, et assure-nous la bienveillance de tes excel-
lents et doctes amis. Ta femme souhaite à ton ma-
lade un prompt retour à la santé, pour que tu puisses
revenir plus tôt près d'elle, et elle demande d'être
recommandée à lui (Ep. V, 72).
Agrippa répond de Malines, le 45 juillet 1529, au
serviteur qui lui sert de correspondant.
— Je suis bien aise, lui dit-il, que tout marche ré-
gulièrement. Je te recommande toujours ma femme
et mes enfants, Tarot et sa famille, et le reste.
Qu'on salue, de ma part, Maria la grande ; qu'on
fustige la petite ; quant à Hercule , qu'il modère
1 . Hercule et Aurellus sont des serviteurs ou disciples, servi;
la servante, ancilla., dont il est question avec eux, est sans doute
Maria qui est nommée au commencement de la même lettre.
Cet Hercule et cette Maria devaient être bientôt, aveelà femme
d'Agrippa, les victimes de la peste de 1529. « Signiflcavi tibi...
Herculis et Maria; interitum, servi et ancillse » (Ep. V, 84).
230 CHAPITRE SEPTIÈME
ses exercices de force, sinon qu'on le corrige du
bâton '. Si ce serviteur, que le Maître de l'Oratoire,
Magister Oratorii, doit m'envoyer à Anvers, se pré-
sente, qu'on le retienne à la maison, ou bien qu'à
l'occasion on me l'envoie ici (Ep. V, 73).
— Tout le monde te salue, lui est-il répliqué, ta
femme, la grande Maria et les chiens. Ton épouse t'a
fait écrire en français par Jean Martin (Ep. V, 74).
— Le seigneur Augustino, est-il encore dit un peu
plus tard à Agrippa, voudrait te voir de retour à
1. « Mariam majorera salvere jubeo. minorera virgulari, Her-
« culom non lam herculari quam baculari cupio » (Ep. V, 73).
Agrippa joue ici sur le mot «baculari» dont le sens exact dans
ce latin de convention nous échappe. S'il n'exprime pas dans
les conditions d'un simple verbe passif l'idée d'être frappé du
bâton, ainsi que « virgulari » celle d'être frappé de la verge,
ne pourrait-il pas, comme verbe déponent, se rapportera l'idée,
fort ditïerente déjouer avec le bâton? Son rapprochement de
la forme « herculari //pourrait alors indiquer que, faisant allu-
sion à un jeu d'adresse, à une sorte d'escrime, Agrippa désigne
ainsi métaphoriquement un exercice de l'esprit par opposition
aux exercices de force. 11 exprimerait par là le désir de voir son
serviteur Hercule moins adonné à ces exercices de force et plus
appliqué à des occupations moins vulgaires. Peut-être trou-
vera-t-on cette explication un peu subtile et préfèrera-t-on
voir dans les paroles d'Agrippa une simple menace du bâton
à l'adresse d'Hercule, en cas de désobéissance aux recomman-
dations du maître. C'est du reste à cette explication que nous
nous arrêtons. Cette petite question donne une idée des
dillicultés que présente parfois l'interprétation de ce latin du
xvi e siècle, qui est loin d'être celui de l'antiquité et des écri-
vains classiques.
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 231
Anvers. Ton épouse revient à la santé. Son visage
en est tout réjoui ; mais elle n'a pas encore osé sortir
de la maison et regrette de ne pouvoir dès main-
tenant s'amuser à t'écrire. Tarot, Franza, Musa, Cic-
cionus, Balassa (ce sont les chiens) se portent bien
et te rappellent. Maria la grande te salue. La petite,
avec Hercule et Margareta (les domestiques, à ce qu'il
semble) s'arrangeraient peut-être assez bien de voir
se prolonger ton absence (Ep. V, 76).
— Je tiens la plume, dit une autre fois le fidèle
serviteur, ayant d'un côté ta femme et de l'autre
Maria. Elles parlent à la fois. Si j'écris de travers,
pardonne-moi; mes oreilles ne sont pas de fer, ni
mes mains non plus. Ta femme a recouvré la santé
et les forces. Elle soupire maintenant après ton re-
tour. Elle a reçu tes lettres; mais, comme elles
étaient en français, je n'ai pas pu très bien les
lire. Écris lui dorénavant en latin pour que je puisse,
nouveau Mercure, lui servir de secrétaire. N'oublie
pas que je suis Romain et non Français. Tout va
bien à ia maison. Les chiens courent dans le jar-
din, reviennent à leur maîtresse, mangent, dor-
ment, ou font vacarme. Les enfants sont au mieux.
N'aie aucune inquiétude. Tant que mes forces me le
permettront, je suis tout à toi. Ton épouse te salue
mille fois. Aurelius, Augustinus, Emmanuel (des
disciples sans doute) font de même (Ep. V, 77).
Nous ne donnons que des extraits fort réduits de
ces lettres, où les indications de ce genre abondent.
Tous ces détails sont pleins de vie et forment par
232 CHAPITRE SEPTIÈME
leur ensemble un tableau dont quelques traits ne
manquent pas de grâce et de naïveté. C'est bien là
l'image vraie d'un intérieur, comme on peut se figu-
rer qu'était alors celui d' Agrippa; intérieur à la
fois sérieux et animé, où l'étude et les jeux se ren-
contrent; dans une maison toute pleine de bruits et
d'activité, égayée par les cris et les rires des enfants
et parle mouvement inégal d'une troupe, quelque-
fois paresseuse, plus souvent agitée, de chiens favo-
ris. Les servantes, les valets et leurs aides sont aux
soins du ménage; les élèves d'origine et de langue
diverses, mais tous s'entendant et se parlant en
latin, sont aux fourneaux et aux alambics. Us ont en
même temps l'attitude de serviteurs soumis et dé-
voués. Une jeune femme un peu languissante, dont
la santé ébranlée préoccupe les uns et les autres,
tient au milieu de tout cela, non sans charme, la
place importante que lui assigne la tendre affection
d'un mari, chef de cette nombreuse famille dont il
dirige de loin comme de près les intérêts, en poursui-
vant de sérieuses études, en cultivant de savantes
amitiés, et en vaquant aux graves occupations d'un
médecin en renom. Un lien, la vie de cette femme,
retient uni le faisceau de toutes ces choses diver-
ses; ce lien va manquer; cette charmante harmonie
va se briser; et tout ce bonheur va s'effondrer.
Les lettres qu'Agrippa recevait à Malines des ser-
viteurs restés à Anvers dans sa maison, lui annon-
çaient le retour lent et progressif de sa femme con-
valescente à la santé. Elle ne s'était pas encore
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 233
complètement remise depuis la naissance de son
dernier enfant, le 13 mars précédent, quelques mois
après son arrivée à Anvers (Ep. V, 68). Son état
s'améliorait cependant peu à peu; mais, encore dé-
bile, elle se trouvait à ce moment exposée à des
risques nouveaux. La peste régnait dans le pays.
Les dernières nouvelles adressées à Agrippa étaient
malgré cela rassurantes. Sa femme, lui disait-on, no
souffrait presque plus que d'une chose, de l'absence
prolongée de son époux. Agrippa était maintenant
tranquille. Un court billet lui apporte un signal
d'alarme.
— A quels prompts changements, lui écrit-on, sont
sujettes les choses! Ta chère épouse, qui allait bien
hier, a passé une nuit très mauvaise. Les anciens
symptômes reparaissent. Nous avons d'abord voulu
lui persuader de consulter Jacobus le médecin.
Mais elle ne veut voir que toi; elle demande qu'on
t'avertisse, et désire que tu reviennes au plus tôt, si
cela est possible (Ep. V, 78).
Agrippa ne se fait pas attendre. Il peut soigner sa
femme, mais il ne peut pas la sauver. La peste qui
en a fait sa proie l'enlève en quelques jours. Le
fléau frappe les serviteurs après elle ; la maison
tout entière subit ses atteintes. Agrippa est seul
épargné. Ses enfants ont été aussitôt éloignés; et lui,
après la mort de sa femme, se réfugie d'abord dans
une hôtellerie, puis dans la maison de Fornari, son
protecteur et son ami. Il a le cœur déchiré et l'es-
prit abîmé ; ses affections sont anéanties, ses espé-
234 CHAPITRE SEPTIÈMES
rances sont brisées, sa vie est bouleversée. Quatre
ou cinq lettres qu'il écrit à ce moment sont pleines
de l'expression de sa douleur, et montrent le trou-
ble qui s'est emparé de lui. Elles sont adressées en
première ligne à Guillaume Furbity, à ce parent qui
avait reçu d'Agrippa la mission de veiller sur sa fa-
mille, quand il avait dû la quitter à Paris, l'année
précédente; ensuite à son vieil ami Chapelain, qu'il
ne peut pas oublier, malgré un peu de refroidisse-
ment, malgré les petits nuages qui ont traversé leur
ancienne amitié ; et enfin à un révérend père fran-
ciscain de Cambrai, avec lequel Agrippa entrete-
nait, depuis quelque temps déjà, des relations (Ep. V,
79, 80, 82).
— Plût à Dieu, dit Agrippa au premier, plût à
Dieu, cher parent, que je n'eusse pas à t'annoncer
les tristes nouvelles que je t'envoie. Je suis anéanti.
J'ai perdu la consolation de ma vie, le doux soula-
gement de mes peines ; j'ai perdu ma femme ché-
rie, morte pour moi, mais en possession de la gloire
éternelle. Tu as su que depuis Pâques elle était
plus souffrante d'un mal aggravé par diverses com-
plications. Elle n'a manqué de rien. Trois fois sau-
vée, trois fois retombée ; rétablie une dernière fois,
elle allait très bien depuis près d'un mois et reve-
nait même à la gaîté, quand tout à coup, le lende-
main de la Saint-Laurent, la fièvre pestilentielle l'a
saisie, en même temps qu'un abcès se déclarait à
l'aine. Tous les remèdes ont été employés ; ils se
sont trouvés impuissants. Ni jour ni nuit je ne l'ai
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 235
quittée. Adorée de tous, elle n'a été abandonnée par
personne. Le quatrième jour, un peu de mieux se
manifestait; mais le septième, qui était le 7 août l ,
le matin, vers la neuvième heure, clans de grandes
souffrances, l'esprit sain et constamment tendu vers
Dieu, nous tous présents, elle a rendu son âme. De
larges taches sur son corps montraient que la pesti-
lence s'était répandue partout. Douleur immense !
La voilà perdue! Et cela pour mon malheur, pour
celui de ses jeunes enfants, pour celui de tous ceux
qui l'ont connue. Après une trop courte union, où
n'avait régné qu'amour et que paix, et où, sans qu'un
seul nuage eût jamais passé entre nous, elle avait
supporté courageusement avec moi l'adversité, la
pauvreté et l'exil, la fuite et ses périls, elle m'est en-
levée au moment où une vie douce et facile s'offrait
à nous. Que n'étais-tu là, mon cherFurbity ? Ta pré-
sence eût été pour elle une consolation; elle te ré-
clamait sans cesse; elle m'a chargé de te transmet-
tre ses adieux, et de te demander pour elle tes
prières et ton pardon, si jamais elle t'avait offensé.
— Au commencement de sa maladie, elle avait
voué un pèlerinage à Saint-Claude. Elle s'est re-
mise sur toi d'acquitter cette dette, quand tu re-
1. Il faut lire le 17 el non le 7 août. La lettre d' Agrippa,
telle que nous la trouvons dans la Correspondance imprimée,
donne bien la date du 7 août comme étant celle de la mort de
sa femme. Diverses considérations, qu'on trouvera dans une
note de l'appendice (n° VIII), autorisent, croyons-nous, la cor-
rection que nous proposons.
236 CHAPITRE SEPTIÈME
tourneras dans ton pays. Je t'en prie de mon côté,
décidé à en faire autant, si je reste on vie. Tu de-
vais acheter pour elle une petite chaîne d'or. Gonsa-
cres-en le prix à un usage qui lui soit plus profita-
ble, à des prières ou à des aumônes. Enfin, elle m'a
recommandé, en mourant, de suivre toujours tes
bons avis, et de réclamer ta protection pour moi
et pour nos enfants. Je la souhaite par dessus tout.
J'ai encore des choses fort importantes à te dire ;
ne viendras-tu pas bientôt?
— Hélas, mon cher Guillaume, j'ai tout perdu; il
n'y a plus maintenant de bonheur pour moi dans la
vie, après la perte de cette épouse chérie. Prie pour
nous, prie pour elle, bien qu'on ne puisse douter
de son salut. Aussi est-ce elle maintenant que je prie
incessamment d'intercéder pour moi auprès du
Christ (Ep. V, 81).
Voilà bien le ton ému d'une douleur vraie. On
le retrouve également dans les deux missives adres-
sées à Chapelain et au père franciscain de Cam-
brai (Ep. V, 83, 84). Il fallait citer la lettre à Fur-
bity comme un témoignage certain de l'affection
d'Agrippa pour la femme qu'il venait de perdre. 11
faut citer la également comme une preuve des sen-
timents religieux qu'au fond et malgré bien des
indications contraires il professait réellement. C'est
dans cette pièce que se rencontre le passage que
nous avons mentionné précédemment, touchant la
faveur dont la pauvre femme était, à ce moment, l'ob-
jet de la part de la princesse Marguerite. On y
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 237
trouve encore quelques autres renseignements sur
cette épouse regrettée qui mourait le 17 août 1529
à l'âge de vingt-six ans, à vingt-six ans moins vingt-
trois jours, dit Agrippa, et après huit années moins
un mois d'union avec lui. C'est ainsi qu'on sait qu'il
l'avait épousée le 17 septembre 1521 et qu'elle était
alors âgée de dix-huit ans à peu près l . Agrippa
disait aussi dans cette lettre qu'après la mort de
sa femme il avait abandonné sa maison, laissée à
la garde de son serviteur Hercule et d'une servante,
tandis qu'une autre emmenait ailleurs ses enfants,
et que, pour son compte personnel, il était, avec un
seul domestique malade lui-même, dans une au-
berge où le visitaient journellement ses fidèles amis,
le père Aurelio et le riche Fornari (Ep. V, 81).
Dans d'autres lettres au même parent, Agrippa
ajoute que les deux serviteurs restés dans sa mai-
son sont morts à leur tour; que la ville entière est
ravagée par l'épidémie ; qu'il a quitté l'auberge où
il s'était retiré dans le premier moment, pour se ré-
fugier dans la maison de Fornari ; et qu'enfin il s'est
consacré avec zèle à soigner les pestiférés, en leur
appliquant divers remèdes dont il donne en grand
1. On trouvera dans la note n° VIII, de l'appendice dont il
vient d'être question, quelques renseignements sur cette femme
d' Agrippa et sur les enfants qu'elle lui a donnés. C'était, on se
le rappelle, Jeanne Loyse Tissie, qu'il avait épousée à Ge-
nève en 1521, quelques mois après la mort à Metz de sa pre-
mière femme, dont on ignore le nom et qui était originaire de
Pavie.
-38 CHAPITRE SEPTIÈME
détail la recette, avec une description médicale de
la maladie (Ep. V, 84, 85). Ces lettres au nombre de
deux sont des 4 et 13 octobre 1529. A cette der-
nière date, Agrippa n'était pas encore rentré dans sa
maison, et n'avait pris aucune décision pour ses
affaires, notamment en ce qui regardait ses enfants ;
car il devait, dit-il, penser surtout à eux, dans l'a-
doption du genre de vie qu'il mènerait désormais,
et dans le choix qu'il avait à faire entre plusieurs
partis qui pour cela s'offraient à lui, en ce moment.
— Je ne sais, écrit-il le 4 octobre à son parent
Furbity, quelle fortune m'attend maintenant. Je suis
mandé par le roi d'Angleterre, qui me fait de gran-
des propositions ; mais ces propositions ne me con-
viennent pas. En même temps, le chancelier de l'em-
pereur me promet, si je veux me rendre à la cour du
souverain, de me porter aux emplois les plus élevés.
Fornari, d'un autre côté, me transmet les pressantes
sollicitations d'un marquis que j'ai connu autrefois
en Italie, et qui voudrait me rappeler avec toute ma
famille dans ce pays. Ici enfin, à la cour de la prin-
cesse Marguerite, on m'offre une position convena-
ble, mais avec de moindres émoluments que ceux
qui me sont promis ailleurs. Je ne sais à quoi
m'arrêter. Mon goût serait de vivre indépendant
plutôt que de recommencer à servir; mais ce n'est
pas mon goût, c'est l'intérêt de mes enfants que je
dois consulter (Ep. V, 84).
Etre libre ou servir, ainsi aurait pu en effet se
poser, à ce moment, pour Agrippa la question du
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 239
choix àfaired'une occupation. Ce n'est pas ainsi qu'il
l'aborde cependant, malgré ce qu'il vient de dire. Il
semble plutôt tout décidé à servir, et n'hésite en
réalité qu'entre plusieurs manières qui lui étaient
proposées, de le faire. Il était donc résolu, plus
qu'il ne le dit, à sacrifier cette précieuse indépen-
dance à laquelle il se déclare toujours si attaché, et
dont il n'a su que si rarement jouir. Il se montre
une fois de plus, dans cette circonstance, tout prêt
à accepter encore, malgré ses révoltes passées con-
tre toute obligation de ce genre, le joug du service
et les devoirs d'un emploi. Il est bon d'ajouter pour-
tant que, dans le cas présent, sa volonté n'était pas
tout à, fait libre. Elle était dominée sur un point es-
sentiel par des empêchements que nous allons faire
connaître.
En parlant d'un parti à prendre dans cetle occur-
rence, Agrippa, comment ne pas s'en étonner, ne
fait aucune mention de celui qui, tout en lui assu-
rant l'indépendance qu'il dit souhaiter, eût été, on
pourrait le croire, le plus naturel et le plus sage.
Il ne semble pas penser un instant à continuer tout
simplement l'exercice de la médecine où il parais-
sait réussir. Loin de là, on le voit à ce moment
même cesser tout à coup de la pratiquer, après les
soins qu'il dit avoir donnés, en 1529, aux pestiférés
d'Anvers (Ep. V, 81, 85). On a quelque raison de
penser que cet abandon soudain et absolu d'une
profession avantageuse aussi bien que conforme à
ses goûts, et la recherche qu'il fait en même temps
2'lO CHAPITRE SEPTIÈME
d'un emploi de nature toute différente, ne sont pas
de la part d'Agrippa entièrement volontaires.
Rien n'est moins assuré, nous l'avons déjà dit,
que le caractère des titres en vertu desquels Agrippa
prétendait exercer la médecine. Il n'était nullement
docteur, suivant toute vraisemblance, quoiqu'il prît
quelquefois cette qualité ; car, clans certains cas où
il serait naturel qu'il la produisit, on ne le voit pas
le faire. Il néglige notamment de s'en prévaloir dans
un document que nous allons citer, et où la mention
en eût été tout à fait à sa place. Dans cette pièce il
parle, en effet, de la médecine et de l'exercice qu'il en
a fait, non pas à titre de gradué dans cet art, mais,
suivant ce qu'il dit à cette occasion, en raison des
privilèges conférés par une charge publique. Cette
observation n'est pas sans valeur, touchant un per-
sonnage aussi porté que l'était Agrippa, on en a
maint exemple, à tirer vanité de tout ce qui pouvait
relever sa situation et flatter son amour-propre;
aussi attentif qu'on le sait, à ne jamais rien perdre
de ses avantages. On est donc fondé à penser,
comme nous l'avons établi précédemment, que la
qualité de docteur en médecine pouvait, à bon droit,
lui être contestée. Il y a lieu de croire qu'elle le fut
en effet, et tout particulièrement par ses confrères
les médecins d'Anvers, qui seraient ainsi parvenus
à l'arrêter dans la pratique d'un art où il leur faisait,
grâce à la faveur publique, une concurrence redou-
dable. C'est ce que semblent prouver, d'une part, la
cessation subite par Agrippa de l'exercice de la
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 2 5 1
médecine à ce moment, au milieu môme des succès
qu'il y obtenait et malgré l'embarras où nous le
voyons alors de trouver des ressources pour subve-
nir aux besoins de sa famille, et, d'autre part, les
violentes attaques dirigées en même temps par lui
contre les médecins d'Anvers, dans un l'actum qui
appartient à cette époque et dont nous allons don-
ner des extraits. Cet écrit est animé d'une passion
violente qui ne peut guère s'expliquer que par
l'aiguillon d'un ressentiment personnel, quoique au
fond il concerne spécialement un étranger. 11 s'agit,
dans celte pièce, d'un individu dont Agrippa prend
la défense contre le corps entier des médecins d'An-
vers. D'accord avec ce qui vient, d'être dit, il y sem-
ble plaider bien moins la cause d'un autre que la
sienne propre. L'écrit en question est un mémoire
adressé, en 1530, au grand conseil qui siégeait à
Malines. Nous voulons par quelques citations jus-
tiûer l'appréciation que nous venons d'en l'aire.
— A la requête d'honorable maître Jean Thibault,
professeur en médecine et en astrologie, dit Agrippa
dans son l'actum, je viens le venger devant vos illus-
trations, des calomnies des médecins d'Anvers, et
attester su parfaite science. [{ m'appartient à moi
de prononcer sur de pareilles matières, à moi qui
dès longtemps ai eu charge publique d'ex ;rcer cet
art. près des princes et des rois; et je crois juste» de
me rendre à la demande que m';: l'aile le plaignant
de lui fournir celle déclaration. J'atteste donc que
je connais ('gaiement et Jean Thibault cl les mé-
T I! 16
242 CHAPITRE SEPTIEME
decins d'Anvers, et que la querelle à lui faite par
ceux-ci n'est autre chose qu'une pure injure; telle
qu'on peut l'attendre, du reste, de cette race envieuse
des médecins, toujours prêts comme des animaux
immondes à se jeter sur les plus sales ordures, et
à se les arracher l'un à l'autre pour la moindre espé-
rance de profit '.
— Quant à ce qui regarde les connaissances en
médecine, je déclare qu'elles ne font nullement dé-
faut à maître Thibault, et que, pour moi comme
pour les miens, j'aimerais mieux, en cas de maladie,
recevoir ses soins que ceux d'aucun de ses confrères
d'Anvers. Car ce que j'appelle l'art de guérir n'est
pas cette médecine logistique ou sophistique qui
tient, il est vrai, une place considérable dans la phi-
losophie naturelle, mais qui est fort peu nécessaire
pour soulager les malades ; échafaudage de mots,
de sophismes entortillés, et de syllogismes scolas-
tiques, plutôt que véritable doctrine touchant les
maux et les remèdes; vaine science que Sérapion,
l'illustre médecin, déclare tout à fait étrangère à
l'art de guérir. Cet art dont il s'agit ici consiste
dans la médecine instrumentale et opératrice, me-
1. ". Ego m. Joannem Theobaldum novi, et Anluerpianos medi-
« cos cognosco ; sed quae inter illos controversia est, meo ju-
'< diciu non nisi mera injuria est, qua solet hoc invidum me-
« dicorum genus porcorum ritu sibi stercora invidere, ac de
«. lotio et reti'imentis quoties contingat, alterutn alleri raatulam
« aut concham stercorariam prseripere, magnis contentionibu9
ligladiati, sordidi lucelli graliai »(Ep. Vf, 7).
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 2 43
chanica et operatrix medicina, laquelle, suivant le
vieux Thessalus, n'a besoin ni de dialectique, ni
de mathématique, ni d'aucun procédé scolaslique.
C'est une science que ce maître se faisait fort d'en-
seigner en six mois, et que Sérapion affirme être
tout entière dans la pratique et clans l'observation,
in usu et expérimentas, d'accord en cela avec le Ro-
main Cornélius Celsus, lequel déclare que, pour gué-
rir, rien ne vaut l'expérience. C'est ce qui fait que
les vieilles femmes réussissent souvent là où de
très savants médecins ont échoué, et que maître
Jean Thibault a guéri beaucoup de malades que les
docteurs d'Anvers avaient abandonnés comme dé-
sespérés. Delà, une profonde blessure à leur amour-
propre; de 15, l'envie; de là, le procès qu'ils lui in-
tentent. Des docteurs vaincus par un ignorant!
— On se demande pourquoi ces savants médecins
n'ont pas entamé l'affaire lorsque l'épidémie sévis-
sait dans cette ville. On a pu voir alors quels hom-
mes ont rendu des services à la chose publique. On
a vu ces docteurs se sauver et abandonner le peu-
ple, au mépris des serments prêtés par eux en-
tre les mains des magistrats, au mépris des obli-
gations qu'ils avaient contractées en recevant des
gages de l'Etat. Pendant ce temps-là, maître Jean
Thibault et quelques autres se prodiguaient coura-
geusement pour le salut de la cité. Et maintenant,
ces médecins scolasliques, ces docteurs hauts d'une
coudée, viendront nous entortiller de leurs sophis-
mes, disputer, à force de syllogismes cornus, do
244 CHAPITRE SEPTIÈME
notre santé et de noire vie, en prononçant d'amphi-
gouriques ordonnances ! Qu'à eux appartiennent et
la gloire de dogmatiser, et les titres et les honneurs,
et les premières places et les gros traitements.
Mais qu'au lit des malades, où il ne s'agit plus de
disputer et où il Faut soulager et guérir, ils laissent
l'aire ceux qui apportent des remèdes éprouvés et
salutaires, et qui savent encore agir, quand eux se
sont retirés, quando ipsi jam aegrum, ut aiunt,prognos-
ticis reliquerunt. Dans l'Evangile on voit que le Sei-
gneur a loué, non pas le prêtre ni le lévile qui ont
passé près du mourant, mais le bon (Samaritain
qui l'a secouru.
— Nous sommes sous la protection de l'Empire,
dans une patrie libre, où chacun a le droit de vivre
de son art et d'en tirer profit, pourvu que la répu-
blique n'en reçoive aucun dommage, C'est à vous
de maintenir celle liberté. Maître Jean Thibault
vous le demande. Hue les dons qu'il tien!, de Dieu,
el que l'expérience qu'il a acquise puissent profiter
à lui comme au salut de tous; autrement ce n'est
pas lui seulement, c'est le peuple tout entier qui se
voit condamné comme à la servitude, s'il n'est plus
-aïs à chacun de choisir son médecin, et si l'on
ne peut dorénavant demander des remèdes qu'à des
maîtres envieux expressément désignés pour cet
office. Votre prudence jugera s'il est juste qu'il en
soit ainsi. Fait à Anvers, l'an io30 (Ep. VI, 7).
ha lecture de cesingulier.plaidoycr aura confirmé,
nous le pensons, le jugement que nous en avons
AGItIPPA DANS LES PAYS-BAS
245
porté, en disant qu'Agrippa semble y exhaler un
ressentiment personnel, et y parler pour lui-même.
Celte interprétation confirme ce que nous avons
dit précédemment des causes probables de l'inter-
ruption subite à ce moment de sa carrière médicale.
A la suite de la période où nous l'avons vu faisant
activement et un peu bruyamment peut-être œuvre,
de médecin, parcourant la province pour donner
des soins aux riches malades qui l'appellent de tou-
tes parts, et assistant à Anvers à l'épidémie où il a
perdu sa femme, il s'arrête tout d'un coup dans cette
voie qu'il suivait à son grand profit, avec autant de
facilité ce semble que de bonheur. Il s'est heurté
évidemment à des obstacles imprévus ; il a provo-
qué des jalousies; il a soulevé des oppositions ; et
devant celles-ci il est contraint de céder.
La difficulté insurmontable, on ne saurait en dou-
ter, venait pour Agrippa de l'absence de titres régu-
liers l'autorisant à exercer la médecine. Nous avons
précédemment établi la grande probabilité qu'il en
était ainsi 1 . Nous trouvons dans les faits qui se pro-
duisent aujourd'hui la justification de nos supposi-
tions. Agrippa n'avait pas en médecine de grades
scientifiques. D'après la manière dont il parle, dans
la pièce que nous venons de citer, de ce qu'on pour-
rait appeler l'exercice libre de cet art, au nom sur-
tout de l'expérience et sous la seule garantie du
succès, il est permis de juger que c'est ainsi qu'il le
1. Voir dans notre chapitre Y, p. 7:\. 7i du présenl volume.
246 CHAPITRE SEPTIÈME
pratiquait lui-même. Maître Jean Thibault, dont il
se fait dans cette circonstance le défenseur, a tout
l'air d'un charlatan ; Agrippa médecin n'était peut-
être pas lui-même autre chose; mais il était en
même temps homme de bons sens, outre cela en
possession d'un esprit cultivé. On trouve dans son
mémoire plus d'une vue saine, plus d'une proposi-
tion parfaitement raisonnable, touchant cet art de la
médecine dont la pratique lui est désormais inter-
dite.
Ainsi se terminait pour Agrippa une carrière qui
avait duré environ sept années, la plus longue qu'il
eût parcourue dans aucun genre. Nous avons expli-
qué comment il avait pu la suivre si longtemps sans
rencontrer les obstacles qui venaient de l'y arrêter. Il
avait jusque-là toujours exercé la médecine, il le dit
lui-même dans le document qu'on vient de lire, sous
la protection de privilèges résultant de la possession
d'un office public; àFribourg d'abord, comme méde-
cin de la Cité, après avoir vainement sollicité du duc
de Savoie une commission du même genre; à Lyon
ensuite, comme médecin du roi, attaché à la per-
sonne de la reine-mère '. Nous avons dit qu'en arri-
vant à Anvers il avait recherché l'office analogue de
médecin de la princesse Marguerite d'Autriche;
1. "... faim camdem artem apud reges principesque olim pu-
blicis stispendiis professus sum (Ep. VI, 7). » Un oflice et des
gages, tels avaient été, en effet, jusque-là les titres d' Agrippa
à l'exercice de la médecine. On trouvera dans une note de
l'appendice (n° VU) quelques renseignements à ce sujet.
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 247
mais qu'il n'avait pu l'obtenir, l'emploi ne s'élant
pas trouvé vacant, comme il y comptait (Ep. V, 6G).
Fort d'une réputation bien établie, il avait alors osé
exercer librement son art, sans se soucier davan-
tage du passe-port qui lui faisait ainsi défaut. Dans
cette situation désavantageuse où rien ne le couvrait,
il n'avait peut-être pas observé dans sa conduite la
prudence requise. Ses succès, dont nous avons des
témoignages, auraient suffi d'ailleurs pour soulever
contre lui les envieux. Quelques écarts de langage,
comme ceux qu'il se permettait volontiers, détermi-
nèrent-ils la crise finale? C'est ce. que nous ne sau-
rions affirmer, quoique la chose ne fût pas invrai-
semblable \
Si Agrippa était vis-à-vis des médecins d'Anvers
innocent de toute provocation antérieure, il a au
moins après coup donné contre eux libre carrière,
comme nous venons de le voir, à sa verve mordante.
On peut se faire une idée de la colère que dut sou-
lever chez ses anciens confrères la violente diatribe
dont l'affaire de maître Thibault avait été l'occasion
encore plus que le sujet. Agrippa était homme à ne
pas s'en inquiéter beaucoup. Il aimait la dispute et
recherchait les querelles, bien loin de les éviter. 11
n'avait à tirer de la publication du factum que nous
venons de faire connaître, d'autre profit que la satis-
1. Les contemporains d'Agrippa lui reconnaissaient un es-
prit naturellement satirique et agressif, que ses amis eux-
mêmes lui reprochent quelquefois (Ep. VII, 7, 13j.
2iS CHAPITRE SEPTIÈME
faction de se venger; et il sacrifiait évidemment en
cela les intérêts du client dont il avait pris en main la
cause; mais peu lui importait, on le croira sans peine.
Nous ne savons pas, au reste, si ce client était bien
digne d'intérêt. Cinq ou six ans plus tard, on
retrouve Jean Thibault à Paris, aux prises avec la l'a-
cuité de médecine et avec le parlement de cette ville,
comme il l'avait été en 1530, avec le corps des méde-
cins d'Anvers et avec le grand conseil de Malines.
Jean Thibault avait dû, ce semble, quitter les Pays-
Bas à la suite de la mésaventure qui avait fait pren-
dre la plume à Agrippa. Ultérieurement, il préten-
dait avoir été dans ce pays médecin de la gouvernante
de la province, dame Marguerite, archiduchesse
d'Autriche, et avoir auparavant étudié dans plu-
sieurs universités fameuses l'art et science de la
médecine. Il s'était, disait-il, arrêté surtout à la mé-
decine empirique dont il était docteur, doctor empiri-
ons, plutôt qu'à la médecine logique ou clinique, quam
Plinius vocat clînica. Il avait, ajoutait-il, longuement
pratiqué l'art de guérir dans la Basse-Allemagne,
en Hollande, en Zélande, en Flandres et autres
pays; puis il était venu à Paris, où il s'était hardi-
ment livré à cet art empirique, comme il disait,
donnant des consultations de médecine et d'astrolo-
gie, faisant des cures, composant « des prognosti-
« cations selon les astres, conjaculation d'iceux et
« motion des signes, » publiant des livres, des re-
cueils do recettes contre les maladies, et des alma-
nachs. La faculté de médecine de l'université de
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 240
Paris s'était émue de eus empiétements et, sur ses
plaintes, maître Thibault avait été mis en prison,
traduit devant le prévôt de Paris, et condamné à
s'abstenir ultérieurement de toute pratique, tant
qu'il n'aurait pas, conformément aux privilèges de
la faculté, obtenu licence, après avoir justifié devant
elle de ses connaissances et de sa capacité. Appel
avait été porté par lui de l'affaire devant le parle-
ment. Là, Jean Thibault, qu'il n'était pas facile de
réduire, avait excipé d'un privilège do médecin du roi.
A l'époque où il était à Anvers, disait Jean Thibault,
le roi, sur sa réputation de savoir, l'avait mandé à
Cambrai et invité ensuite à venir se fixer en Franco ;
sur quoi il aurait, avec sa femme et cinq ou six en-
fants, quitté Anvers pour se rendre à Paris, se fiant
aux espérances que devait lui faire concevoir la pa-
role du roi. C'est alors, cependant, qu'il avait été
poursuivi et traduit devant le prévôt de Paris. Mais,
assurait-il, appelé sur ces entrefaites à Fontaine-
bleau, il y aurait obtenu « des lettres de don de l'es-
« tat de médecin ordinaire et astrologue du roy » ;
et il prétendait se trouver dès lors dans la clause
d'exception, in casu exceptionis, des privilèges de la
faculté de médecine de Paris, suivant lesquels nul
autre qu'un docteur créé ou suffisamment examiné
par elle, ne peut être admis à exercer la médecine
en cette ville, « s'il n'est qu'il soit, par exception,
« médecin ordinaire du roy ou de quelque autre
« grand prince ».
Maître Jean Thibault ne disait pas toute la vérité,
250 CHAPITRE SEPTIÈME
nous le savons d'ailleurs, en expliquant comment il
avait quitté Anvers ; mais son savoir-faire était grand
et il avait réussi, paràît-il, à se procurer en effet
des lettres patentes aux termes desquelles il était
retenu par le roi comme son médecin ordinaire. Il
produisait cette pièce au dos de laquelle était même
transcrit le serment qu'il avait prêté en cette qua-
lité « es mains du premier maître d'hostel du roy, le
« seigneur de Montchenu, comme ont accoustumô
« faire tous les médecins du roy ». Jean Thibault
« l'empiricien » se croyait dès lors à l'abri de toute
recherche, et s'apprêtait à guérir, à pronostiquer
et à publier ses petits livres tout à son aise, à la
barbe de la faculté. Malheureusement pour lui, on
devait trouver un biais pour l'atteindre et, sans
contester le mérite des lettres patentes du roi, ce
qu'on n'eût osé faire, on établit que, ne recevant
pas de gages, le titulaire ne pouvait être considéré
comme exerçant son oftice. Un arrêt du parlement
le condamna définitivement à se soumettre à l'exa-
men de la faculté, ou à cesser toute pratique de son
art, la cour ordonnant qu'à défaut do ce faire de-
dans la huitaine, il serait procédé contre lui ainsi
qu'il appartiendrait '.
I. Les particularités que nous venons d'exposer ressorteril
de la teneur d'une pièce authentique, l'arrêt du parlement de
Paris contre .Tean Thibault, en 1536, dont le texte est donné
par Du Boulay, dans son histoire de l'université de Paris. —
llistoria universitatis juirisiensis, auctorr CsesareEgassio Bulaeo.
Parisiis, 1673, tom. VI, p. 264.
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 25 1
Nous ignorons quelle fat la fin de cette affaire.
Nous avons cru devoir nous arrêter quelque peu
aux particularités qui la concernent, parce qu'elles
éclairent d'une manière piquante une situation ana-
logue à celle où put se trouver Agrippa lui-même,
en présence des oppositions très vraisemblables du
corps des médecins d'Anvers auxquels il portait
ombrage; obligé de renoncer dès lors, faute de ti-
tres suffisants, paraît-il, à la pratique de la méde-
cine qu'il exerçait non sans succès depuis plusieurs
années. Pour ce qui regarde cet important épisode
de l'histoire d'Agrippa, dont il ne dit rien nulle part,
même indirectement, et dont personne n'avait ja-
mais, que nous sachions, reconnu le caractère ni
fourni l'explication, nous avons dû suppléer au man-
que presque complet de renseignements positifs, par
des inductions tirées de l'examen de quelques faits
imparfaitement connus. On nous pardonnera, nous
l'espérons, ce que peut avoir d'incomplet, dans ces
conditions, la justification do notre opinion à ce
sujet.
Quoiqu'il en soit du mérite de notre démonstration,
il est acquis que, vers la fin de l'an 1529, Agrippa, au
lendemain de la mort de sa femme, abandonnait
l'exercice de la médecine auquel il était adonné de-
puis sept années; qu'il entrait, à partir de ce mo-
ment, en hostilité ouverte avec les médecins d'An-
vers, ses anciens confrères; et qu'il recherchait en
même temps un emploi d'un autre genre. Plusieurs
partis, dit-il, s'offraient à lui pour des offices divers;
25:2 CHAPITRE SEPTIÈME
en Italie, près d'un marquis dont le nom ne nous est
pus connu ; en Angleterre, auprès du roi Henri VIII ;
sur un théâtre plus vaste, à la cour de l'empereur;
ou bien, clans des conditions plus modestes, à celle
de la gouvernante des Pays-Bas. C'est h ce dernier
parti qu'Agrippa s'arrête. Il convient de reconnaître
qu'en cela il fait, cette l'ois au moins, acte de sa-
gesse. Il devait, dit-il, se contenter là d'un traite-
ment moindre qu'ailleurs, il est vrai ; mais il trouvait
dans cette situation l'avantage de n'être pas éloigné
dos lieux où était assise en ce moment son existence,
liée à celle de sa nombreuse famille.
Indépendamment de cette raison, une autre consi-
dération avait pu encore, pour une part, influencer
Agrippa dans le choix qu'il faisait ainsi. Cette consi-
dération se rapportait au projet conçu par lui depuis
plusieurs années déjà, et réalisé vers ce temps, de
faire imprimer ses ouvrages 1 . Les grandes villes des
Pays-Bas, au milieu desquelles il se trouvait, devaient
pour cette opération lui offrir de notables ressources.
Agrippa en usa effectivement, comme nous le dirons
bientôt. Nous aurons à dire aussi qu'il rencontra
dans l'accomplissement de cette œuvre des difficultés
et des embarras qu'il aurait pu prévoir, et qui
devaient troubler profondément le reste de son
existence.
1. Plus d'une fois déjà antérieurement, Agrippa avait pensé
à cette publication de ses ouvrages. Voir, à ce sujet, une note
de l'appendice (n° XXVIII).
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 253
L'emploi dont Agrippa est investi alors à la cour
de la gouvernante des Pays-Bas est celui de conseil-
ler, archiviste et historiographe de l'empereur, Cx-
sarex majestatis a consiliis, archiviis indiciarius et histo-
riographes, où il avait été jadis précédé, dit-il, par
Joannes Marius Belga (Ep. VIT, 21) '. Agrippa dut
prendre possession de son office d'historiographe
dans les premières semaines de l'année 1530 2 . Une
1. Celui qu'Agrippa nomme ainsi n'est autre vraisemblablo-
blement que Jean Le Maire dit 'le Belges, l'auteur des Illus-
trations de la Gaule, né eu 1473, mort vers 1548 el qui, attaché
dès 1505 au service de Marguerite d'Autriche, lui secrétaire
de cette princesse, puis indiciaire et historiographe impérial
avant d'être, on a lieu de le croire, investi d'un office analogue
à. la cour de France. Il est peu probable que Jean Le Maire
ait élé le prédécesseur immédiat. d'Agrippa clans la charge
d'indiciaire et historiographe. « Olim praedeco'ssor meus, » dit
cependant de lui ce dernier (Lp. VII, 21).
2. L'époque précise où Agrippa fut investi île la charge
d'historiographe impérial ne peut être fixée que d'une ma-
nière approximative et à quelques mois près seulement. On ne
saurait douter que ce ne lut de cet emploi qu'Agrippa entend
parler dans une lettre du 4 octobre 1529, où il dit qu'on lui
offre à la cour des Pays-Bas une situation honorable, quoi-
que peu rétribuée (Ep. V, 81). Vient ensuite dans sa corres-
pondance une lettre portant le millésime de 1530, où
il se plaint de la lenteur avec laquelle marchent ses af-
faires; menacé, dit-il, d'attendre platoniquement un an peut-
être une solution (Ep. VI. 1). Est-ce de la collation de l'office en
question qu'il s'agitici '. 11 est permis de le croire et de conclure
de là que l'office promis dès le mois d'octobre 1520 était encore
attendu au commencement au moin- de 1530. Agrippa dit, dans
une lettre datée du 12 mai 1531, que, depuis un au et demi et
254 CHAPITRE SEPTIÈME
des conséquences de celte nouvelle situation paraît
avoir été pour lui la nécessité de transporter sa de-
meure d'Anvers à Malines. Il s'était installé, on se
le rappelle, dans la première de ces deux villes à
son arrivée dans les Pays Bas, en 1528. C'est là que
sa femme était morte le 17 août 1529. Il est certain
que ultérieurement il a habité Malines, où il épousa
sa troisième femme, et où il avait sa maison, à l'épo-
que où il quitta le Brabant pour aller vivre à Bonn,
en 1532 (Ep. VII, 21). Son passage d'Anvers à Ma-
lines dut s'effectuer entre ces deux dates, à l'occa-
sion vraisemblablement de sa nomination à la charge
d'historiographe impérial, en 1530. Il résulte de cer-
tains indices fournis par sa correspondance, que la
translation par Agrippa de son domicile d'Anvers à
plus, il exerce l'office dont il a été récemment investi : « Nunc
« servio etiam sure majestati indiciarii munere, cui nuper prse-
« lecit me princeps Margarela Canaris nomine, accepto sacra-
« mento meo ac jurejurando in manus reverendissimi archi-
« prsesulis Panormitani; idque muneris jam supra annum et
« médium gessi propriis impensis » (Ep. VI, 18), l'archevêque
de Païenne était Jean Carondeiet, président du conseil privé.
Ce texte ne permet guère de faire descendre plus bas que le
commencement de l'an 1530, la prise de possession par Agrippa
de son nouvel emploi. 11 était, dans tous les cas, nécessaire-
ment investi de cet office lorsque, au cours de celte année 1530,
il adressait à la princesse Marguerite, avec ses remerciements
pour cette faveur, la dédicace d'un écrit composé en raison de
ses nouvelles fondions, l'histoire du couronnement de l'em-
pereur Charles Quint, qui avait eu lieu à Bologne, à la lin de
février 153(1 (Ep. VI, 3 .
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 255
Malines, put avoir lieu vers la fin de celte année, ou
au commencement do la suivante '. Il était naturel
qu'investi d'un emploi comme celui qu'il venait de
prendre, il se fixât près de la cour, dans cette ville
de Malines où résidait la gouvernante, la princesse
Marguerite, et où siégeaient le parlement ainsi que
les Conseils de gouvernement 2 ; dans la capitale en
un mot des Pays-Bas, à ce moment.
Les fonctions d'historiographe impérial que pre-
nait alors Agrippa étaient peu rétribuées, dit-il,
mais elles étaient honorables 3 . Elles étaient d'ac-
cord avec ses goûts littéraires, plus encore, avec
un certain fonds d'érudition historique dont il fait
preuve en diverses circonstances (Ep. IV, 55,
72; V, 1, H), et dont nous avons eu déjà occasion
de parler. Ses nouveaux devoirs consistaient à réu-
nir des matériaux pour en composer des annales, et
à écrire des chroniques '.
Agrippa no parait pas avoir l'ait grand'chose
1. Pendant la lin do 1530 et le commencement de 1531,
Agrippa semble avoir llolté pour sa résidence entre Anvers et
Malines, avant de se fixer. Une lettre de lui du 10 janvier 1531
est encore datée d'Anvers (Ep. VI, 11), mais d'autres lettres
écrites dans le même mois de janvier 1531, et dès le mois de
décembre 1530, sont déjà datées de Malines (Ep. VI, 8, 10,
13, 15).
2. Voir sur ces Conseils une note de l'appendice (n" XXVII).
3. « Honesta conditio, sed émolument! minons » 'Ep. V, 84).
4. « Muneris omis, indicia temporum rerumque hinc inde in-
« quirere, chronica conscribere » (Ep. VII, 21 .
256 CHAPITRE SEPTIÈME
pour s'acquitter de cet emploi ; et l'on a quelque
raison de penser qu'en le recherchant il avait sur-
tout en vue d'obtenir un titre de cour, ce qu'on ap-
pellerait aujourd'hui des attaches officielles, avec
les privilèges qui pouvaient en découler. Quant aux
devoirs de sa charge, il entendait y consacrer seu-
lement, il le dit lui-même avec plus de franchise
que de convenance à la princesse Marguerite, les
instants dont ses affaires particulières lui permet-
traient de disposer 1 . Une semble pas, au reste, qu'on
exigeât beaucoup plus de sa bonne volonté. Le pre-
mier travail qui, suivant ses propres déclarations,
ait été réclamé de lui comme historien, est un récit
du couronnement de Charles-Quint, lequel avait eu
lieu à Bologne à la fin de février 1530. Nous avons
encore cet ouvrage 2 . Ce n'est autre chose, comme
en convient Agrippa lui-même, qu'une amplifica-
tion de rhétorique d'après les documents publics.
Agrippa l'avait exécuté sur la demande de la prin-
cesse Marguerite, à qui il le dédie (Ep. VI, 3) on la
remerciant d'avoir daigné lui fournir ce glorieux
sujet à traiter, pour ses débuts dans son nouvel
emploi. Outre celte dédicace, nous possédons encore
une lettre par laquelle Agrippa recommandait,
son œuvre au comte de Hochstrat, président du
I. « Quanlumque a cura rei familiaris milii dabilur olii »
(Ep. VI, 3).
■2. De duplici Coronaiione Giesaris apud Bononiam hisioriola
{Opéra, i. II, pp. Ilîl-ll 13).
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 257
conseil des finances, pubh'cdnorum prseses (Ep. VI, 4).
Après cela, on ne connaît plus rien des travaux
qu'a pu exécuter Agrippa en qualité d'historio-
graphe de l'empereur, sauf un morceau composé à
la fin de l'année 1530, et qu'il peut être permis d'y
rapporter, l'oraison funèbre de la princesse qui lui
avait donné cet emploi, Marguerite d'Autriche, tante
de Charles-Quint, morte à l'âge de cinquante ans, le
1 er décembre 1530. Cette pièce a été recueillie parmi
les œuvres d'Agrippa '. Elle a été publiée avec une
lettre datée de Malines, le 23 décembre 1530, par la-
quelle l'auteur en fait la dédicace à Jean Carondelet,
archevêque de Palerme, président dn conseil privé
pour les provinces de la Germanie inférieure et de
la Bourgogne (Ep. VI, 10). Agrippa composa aussi,
à cette occasion, quelques pièces de moindre impor-
tance, des devises et des épitaphes pour les funé-
railles de la princesse et pour sa sépulture, comme
on le voit par la mention qui en est faite dans des
comptes de ce temps qui nous ont été conservés 2 .
Agrippa voulait en outre, dit-il, écrire une his-
toire de la guerre faite en Italie pour l'empereur par
1. Oratio habita in funere divx Margarelx Austriacomm et
Burgundiorum principes, etc. (Opéra, t. II, pp. 1098-1120). On
trouvera dans notre appendice (n° XXIU) quelques observa-
lions sur cette œuvre d'Agrippa.
2. Le comte E. de Quinsonas, Matériaux pour servir à l'his-
toire de Marguerite d'Autriche, 1860, t. 111, p. 308. Le para-
graphe de ces comptes relatif à Agrippa est reproduit dans une
note de notre appendice (n° 1).
T. II. 17
258 CHAPITRE SEPTIÈME
le duc de Bourbon : ; et il avait, de plus, commencé à
rassembler les documents relatifs aux dernières
opérations exécutées contre les Turcs 2 . On le voit
aussi, à cette époque, réunir des informations histo-
riques sur divers événements contemporains (Ep. VI,
14).
Pour ce qui est des opérations militaires du duc
de Bourbon, Agrippa pouvait être naturellement
porté à s'en occuper, par le souvenir de ses rela-
tions antérieures avec ce prince, dont la bienveil-
lance passée lui imposait une dette de reconnais-
sance. C'est vraisemblablement pour ce travail
que, en l'année 1532 encore, il faisait des recherches
sur l'histoire de la maison do Bourbon, historia bor-
bonica, dont il est parlé quelque part dans sa corres-
pondance (Ep. VII, 10). Cependant on ne possède
rien de lui sur l'expédition du connétable en Ita-
lie, non plus que sur la guerre des Turcs, ni sur
aucune partie de l'histoire de son temps. Son œuvre
comme historien de cour se borne donc pour nous
aux deux morceaux que nous avons mentionnés :
l'histoire du couronnement de Charles-Quint et l'orai-
son funèbre de la princesse Marguerite.
Les rares et faciles travaux qu'imposait à Agripp a
1. « Gallici belli pro Caesare in Italia pet' Borbonium gesli
« historiam concepi » (Ep. VII, 21).
2. « Tarciœ expeditionis indicia ex ipsis castiïs cum in Ita-
« Liam lum el Germaniam art diversos principes missa, summa
« cum solerlia collegi » (Ep. VII, 21).
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 259
sa charge d'historiographe, devaient, on le voit, lui
laisser des loisirs, et lui permettaient parfaite-
ment de continuer ses anciennes études. Il n'avait
pas tout à fait renoncé à la culture des sciences
occultes. Il parle encore dans ses lettres d'alors
d'alchimie, de magie, de cabale et de géomantic
(Ep. VI, 17) ; mais il s'occupe surtout, autant qu'on
peut en juger, d'expériences de physique et d'ob-
servations de physiologie (Ep. VI, 5, II). Quant à la
médecine, il en avait tout à fait abandonné la prati-
que; nous avons expliqué dans quelles circonstances,
et pour quelles raisons, suivant toule probabilité.
Agrippa entretenait alors, comme parle passé, des
relations avec les savants de divers pays; et ceux
qui venaient à Anvers ou à Malines ne manquaient
pas de le visiter (Ep. VI, 2).
A la môme époque appartient un fait qu'il faut
signaler ici, sur lequel on n'a que des renseigne-
ments fort imparfaits. Suivant certains historiens ',
Agrippa se serait alors occupé de l'éducation du
prince Jean de Danemark. Tout ce qu'on peut dire,
c'est qu'il est l'auteur d'un discours que dut pronon-
cer devant. l'empereur en 1530 le jeune prince, à la
suite de la mort de la princesse Marguerite, tante de
sa mère 2 . Le prince de Danemark, né en 1518, avait
1. Le Glay, Notice sur Marguerite iV Autriche, à la suite de
sa correspondance avec l'empereur Maximilien. Paris, 1839.
2. Oratio pro filio Christierni screnissimi Daniêe,Norwegi% et
Sueciœ régis elc... habita, in advenlu Cœsaris (Opéra, t. IL pp.
1097-1098 .
260 CHAPITRE SEPTIÈME
alors douze ans; il devait mourir prématurément
deux années plus tard, en 1532. Il était fils d'Isa-
belle, sœur de Charles-Quint, et de Christian II,
roi de Danemark. Le roi Christian, chassé de ses
Etats par ses sujets révoltés, erra, pendant huit ou
neuf années, de 1523 à 1531, en Allemagne et dans
les Pays-Bas. Ses trois entants Jean, Dorothée
et Christine, dont la mère était morte en 1526,
vécurent alors auprès de la tante de celle-ci, Mar-
guerite d'Autriche gouvernante de cette dernière
contrée, jusqu'à la mort de cette princesse en dé-
cembre 1530, à une époque où Agrippa prenait, à la
cour de Malines, l'office d'historiographe impérial.
Ces circonstances auraient permis à celui-ci de par-
ticiper, dans une mesure que nous ne connaissons
pas, à l'éducation du jeune prince de Danemark, si
ce qu'on nous dit à cet égard est vrai. Nous n'avons,
au reste, d'autre indice du l'ait que la brève as-
sertion produite à ce propos par les historiens, et le
discours parvenu jusqu'à nous, dont on s'explique-
rait ainsi qu'Agrippa eût été naturellement chargé
de fournir les termes à son jeune pupille. Autrement,
son office de cour aurait pu être un motif suffisant
pour lui de recevoir cette commission '.
1. L'indication recueillie par M. Le Glay sur celte particu-
larité de la vie d'Agrippa reste fort incertaine. Il est en elfet
une observation qu'on ne saurait négliger de faire sur ce
point, c'est qu'Agrippa garde à cet égard un silence complet
dans le mémoire adressé ultérieurement à la reine Marie, où il
fait le tableau de ses services à la cour de Malines, afin d'en
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 201
Les fonctions d'archiviste et historiographe impé-
rial ne demandaient pas à Agrippa beaucoup de son
temps et ne lui imposaient, à ce qu'il semble, pas
grand travail. Elles pouvaient, sans lui ôter presque
rien de sa liberté, lui rapporter quelque profit '.
Heureux s'il eût su se maintenir dans cette situation
capable do lui procurer encore une existence assu-
rée et du bonheur, Mais deux années n'étaient pas
écoulées que tout cela était compromis, et bientôt
après tout à fait perdu.
C'est à cette époque, au mois de juillet 1531, et
pendant un séjour à Bruxelles 2 , qu'Agrippa répond
obtenir te paiemenl (Bp. VII, 21). Eût-il pu oublier, dans cette
circonstance, les soins donnés par lui à l'éducation du prince
de Danemark, neveu de cette princesse, s'il en avait été effec-
tivement chargé? Dans le cas où l'assertion des historiens sur
ce fait devrait être finalement rejetée, n'y aurait-il pas lieu
d'admettre qu'elle avait pour origine une supposition erronée
dont l'unique fondement serait le discours composé par
Agrippa pour le jeune prince en 1Ô30? Ce discours aurait pu
d'ailleurs, comme nous le faisons observer, lui avoir été
demandé en raison seulement de son office d'historiographe à
la cour de Malincs, et devrait, dès lors, se joindre aux travaux
exécutés par lui à ce titre.
1. Il y a lieu de remarquer cependant que ces profits pour-
raient bien avoir été après tout plus apparents que réels. Dans
une lettre du 12 mai 1531, Agrippa se plaint de n'avoir rien
reçu, à cette date, du traitement qui lui était promis. « Neque
« lamcn adhuc usque, datum neque statutum debilum stipen-
« dium est » (Ep. VI, 18). Le 21 juillet, il en était encore au
même point (Ep. Vf, 20).
2. .Malines, siège du gouvernement de la province, devait être
262 CHAPITRE SEPTIÈME
h une lettre de son ancien ami Ghapuys, qui, de Lon-
dres où il se trouvait alors en qualité d'envoyé de
l'empereur, lui avait demandé de se charger de la
cause de la reine Catherine d'Aragon, dans l'affaire
du divorce dont elle était menacée par Henri VIII.
Bien qu'Agrippa ait finalement évité de s'engager
dans cette affaire épineuse, il faut cependant nous
y arrêter un instant, à cause des pressantes sollicita-
tions dont il a été l'objet à cette occasion ; d'autant
plus que ces sollicitations semblent lui avoir été
adressées des deux côtés à la fois, aussi bien de la
part do la reine, ce que la correspondance de Gha-
puys met en pleine lumière, que de la part du roi,
ce dont il existe de sérieux indices. On a, en effet,
quelque raison de penser que c'est pour cette affaire
du divorce, que Henri VIII fit faire en 1529 à Agrippa
des propositions, dont celui-ci se borne à dire qu'el-
les ne lui avaient pas convenu. Agrippa ne dit
pas, il est vrai, quels services le roi Henri VIII ré-
alors le lieu de résidence habituel d' Agrippa, investi d'un of-
fice impérial. Ou ne l'y voit cependant guère fixé, d'après sa
correspondance. Il y est bien en janvier 1531 (Ep. Vf, 13 15j ;
mais il est à Gand au mois de mai suivant (Ep. VI, 18), puis
en juillet à Bruxelles, où il parait avoir suivi momentané-
ment la cour, et où il est également en août et en décembre
(Ep. VI, -20, 21, 22, 23, 25, 2G, 27, 35, 36). Il est bien près, à ce
moment, de quitter les Pays-Bas. En 1532, ses lettres sont da-
tées de Cologne le 17 mars (Ep. Vif, G), de Francfort le 17 sep-
tembre (Ep. VII, 13), de Bonn enfin au mois de novembre de
cette année [Ep. VII, li, 15, 16, 17. 18, 20 21), puis en janvier,
février et mai 1533 (Ep. VII, 26, 31, 34).
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 263
clamait alors de lui, mais il est permis de le soup-
çonner, d'après ce qu'on connaît de la situation où
se trouvait ce prince à cette date. Le roi voulait
épouser régulièrement Anne de Boleyn, et préten-
dait pour cela divorcer avec la reine Catherine d'A-
ragon, tante de Charles-Quint, à laquelle il était
uni depuis plus de vingt-cinq ans déjà. Cette af-
faire, comme on le sait, décida de la brouille du pape
Clément VII, avec le roi Henri VIII, et de la pros-
cription du catholicisme romain dans le royaume
d'Angleterre, poussé ainsi par le schisme dans les
voies de la réforme.
Catherine d'Aragon, quatrième fille de Ferdinand
le Catholique et d'Isabelle de Castille, était sœur de
Jeanne la folle, mère de Charles-Quint. Elle était
née en 1486, et avait été mariée en 1501 au prince
Arthur d'Angleterre, alors âgé comme elle de quinze
ans et fils aîné du roi Henri VII. Le jeune prince
était mort six mois après, sans que le mariage eût
été, dit-on, consommé; et le roi, pour conserveries
avantages qu'il s'était promis de cette alliance, avait
résolu alors de faire épouser la princesse par son
second fils Henri, plus jeune qu'elle de six années.
Les dispenses nécessaires avaient été obtenues du
pape Jules II ; le mariage avait été conclu en 1503 ;
il avait été consommé en 1509, quand le prince
Henri avait succédé à son père. Quinze à vingt ans
plus tard, Henri VIII commençait, dit-il, à conce-
voir des doutes sur la validité de cette union, con-
tractée moyennant une dispense que le pape, croyait-
264 CHAPITRE SEPTIÈME
il savoir, n'aurait pas ou le droit d'accorder. Les
scrupules tardifs du roi pouvaient être provoqués
alors par le manque d'agréments de la reine, la-
quelle était plus âgée que lui, et par le désir aussi
d'avoir d'une autre femme des enfants mâles, que
celle-ci ne semblait plus pouvoir lui donner. A ces
motifs vint se joindre, en les renforçant notable-
ment, l'amour conçu par le roi pour Anne de Bo-
loyn, une des filles attachées à la personne do la
reine. Cette dernière considération pourrait bien
avoir été la cause déterminante de l'attention don-
née par Henri VIII à toutes les autres ; car il ne
jugea finalement à propos de faire connaître celles-
ci que vers 1527, en même temps qu'il déclarait sa
nouvelle passion.
Le roi se mit alors à solliciter du pape l'annula-
tion de son premier mariage et la permission d'en
contracter un nouveau. Il aurait probablement, sans
grande peine, obtenu satisfaction sur ce point, si le
pape n'avait été retenu par la crainte très fondée
d'indisposer l'Empereur, en se faisant l'instrument
de la dégradation d'une reine qui était sa proche
parente. Dans cette occurrence, le pape avait trouvé,
dit-on un biais, en accordant au roi, non pas l'annu-
lation de la dispense administrée par le pontife son
prédécesseur, mais l'autorisation de faire juger par
des commissaires la validité du premier mariage,
avec l'autorisation d'en contracter un nouveau, si
celui-ci était déclaré nul. Il fallait pour cela une in-
formation, des renseignements et déclarations aux-
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 265
quels la reine Catherine était tenue de se prêter.
Son refus d'y consentir, le système de défense
adopté par elle, et ses protestations rendaient im-
praticable cette manière de procéder.
Pour contraindre la princesse, il n'y avait qu'une
voie à suivre. Tout dépendait de la validité des
premières dispenses accordées par Jules II, dispen-
ses que le roi prétendait insuffisantes, mais que le
pape pouvait seul annuler. Celui-ci persistait à n'y
pas consentir. Il résistait avec fermeté aux prières,
aux suggestions, aux menaces même ; car on était
allé jusqu'à lui faire craindre, de la part du roi, une
résolution désespérée, pouvant aboutir à ce résultat
de soustraire le royaume d'Angleterre à l'autorité
de Rome. A cela le pontife répondait qu'il mettait
son espérance en Dieu, lequel n'abandonnerait pas
son Église. Une autre considération pouvait con-
tribuer encore à sa sécurité sur ce point. C'est que
Henri VIII s'était signalé antérieurement comme
un des plus zélés champions de la religion en face de
l'hérésie. Il avait écrit un livre contre Luther (1521),
et avait reçu de Léon X, à cette occasion, le titre de
défenseur de la foi. Ces divers motifs devaient,
croyait-on, retenir le roi ; ils écartaient la probabi-
lité d'une solution de caractère extrême. Une aveu-
gle passion fut plus forte que tout le reste.
En 1531, Henri VIII ordonnait à la reine Cathe-
rine de quitter la cour et se décidait à faire juger
les questions relatives à son mariage par le parle-
ment et le clergé de son royaume. 11 recevait déjà
266 CHAPITRE SEPTIÈME
de celui-ci le titre de chef souverain de l'Église et
des ecclésiastiques d'Angleterre. On sait la suite.
En 1533, Henri VIII épousait précipitamment Anne
de Boleyn devenue grosse. Il faisait alors consa-
crer les faits accomplis et dénouait par différents
actes les liens de subordination de l'Église d'Angle-
terre à l'égard du souverain pontife. En 1534, le
pape poussé à bout, ayant confirmé solennellement
la validité du premier mariage qui unissait Cathe-
rine d'Aragon au roi, Henri VIII se faisait procla-
mer chef souverain de l'Église d'Angleterre, puis,
consommant la séparation définitive de celle-ci et de
TÉglise romaine, ouvrait le royaume aux progrès de
l'hérésie.
Avant d'en venir à cette extrémité, les choses
avaient traîné en longueur. Dans le courant de 1529
elles avaient semblé près d'aboutir à un jugement
par lequel les commissaires de Clément VII auraient
prononcé sur la valeur des dispenses de Jules II.
Les cardinaux Wolsey et Campegi, légats du
Saint-Siège, allaient en décider, quand tout à coup
ils s'étaient vus réduits a l'inaction par la réso-
lution inopinée du pape d'évoquer l'affaire devant
lui.
Henri VIII avait mis jusque-là tout en œuvre pour
arriver à ses fins. Il avait provoqué des consultations
de la part des universités du royaume, de la part
aussi des plus célèbres parmi celles de France, d'Al-
lemagne et d'Italie. Il avait appelé à son aide les
jurisconsultes et les théologiens. C'est à ce mo-
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 267
ment qu'il parait avoir mandé Agrippa. On com-
prend que la réputation de science de celui-ci et ce
qu'on connaissait de l'indépendance et de la har-
diesse de son esprit aient pu, dans ces circons-
tances, attirer sur lui l'attention du roi. Les hom-
mes de ce caractère étaient ceux dont ce prince avait
surtout besoin. Nous ne savons pas au juste
quelles furent les propositions de Henri VIII et
quels motifs put avoir Agrippa de les refuser. S'il
s'agissait, comme nous le supposons, de se mêler
du procès intenté contre la reine, son abstention
pouvait avoir pour cause, soit une opinion person-
nelle contraire sur la question aux visées du roi,
soit encore, il est permis de le penser, la crainte
de se voir dans cette affaire chargé d'un rôle qui
devait attirer sur lui le juste ressentiment de l'Em-
pereur.
Si nous en sommes réduits aux conjectures sur
les termes dans lesquels Agrippa avait pu être, en
•1529, requis de prendre parti pour le roi dans ce
grand procès, nous savons avec certitude comment,
un peu plus tard, il fut sollicité d'y intervenir en
faveur de la malheureuse princesse qui devait en
être la victime. C'était au milieu de 1531. Le roi, en-
traîné par la passion, était près de prendre un parti
violent et d'éloigner la reine, qui, sur son ordre,
dut quitter définitivement la cour le 14 juillet 1531.
On pouvait encore espérer quelque chose d'une
habile discussion et d'une savante appréciation des
faits. Henri VIII lui-même avait, en consultant les
268 CHAPITRE SEPTIÈME
universités et les principaux docteurs de l'Europe
chrétienne, donné l'exemple do ce genre de polé-
mique, auquel se prêtait parfaitement le talent
d'Agrippa. Les mérites qui avaient pu appeler sur
lui l'attention du roi (lovaient également le signaler
à celle des amis do la reine. Son caractère d'officier,
bien plus, d'historiographe de l'Empereur l'indi-
quait tout naturellement pour l'a défense d'une
princesse proche parente do Charles-Quint. 11 avait
d'ailleurs écrit précédemment sur le mariage, dont
il avait surtout l'ail ressortir les caractères de sain-
teté et d'indissolubilité. C'est alors qu'on s'adresse
à lui.
La cause de Catherine d'Aragon était résolument
défendue en Angleterre par quelques hommes cou-
rageux, à la tête desquels s'était mis l'envoyé de
l'empereur Charles-Quint, neveu de cette princesse,
auprès du roi Henri VIII. La reine avait trouvé des
avocats dévoués de sa cause parmi les sujets eux-
mêmes de son redoutable époux. Jean Fischer, évê-*
que de Rochcster; Henry Htandish, évêque de Saint-
Asaph ; Ridley, célèbre théologien, avaient écrit pour
elle. L'envoyé de Charles-Quint échauffait leur zèle ;
c'est lui que, dans ses lettres, Agrippa désigne en ces
termes : Csesarese majestatis apud Angliœ regem ora-
tor (Ep. VI, 35 ; VII, 20J. Ce personnage n'était autre,
nous venons de le dire, que l'ancien officiai de Ge-
nève, Eustache Chapuys, qui, dix ans auparavant,
entretenait dans cette ville des rclationsd'amitié avec
Agrippa. Chapuys, maintenant à Londres comme
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 269
envoyé de l'Empereur r , écrit de cette ville le
26 juin 1531 à son ami 2 .
— Puisque les conditions dans lesquelles il nous
est donné de vivre ne nous permettent pas, dit-il,
de nous entretenir autrement que par lettres ,
mon cher Agrippa, mi Agrippa ; ne négligeons du
moins aucune occasion de le faire. Je veux donc
activer de plus en plus notre correspondance; je
veux le prouver ainsi que j'ai gardé intact le souve-
nir de toi, et te demander pour moi, de ta part, le
même témoignage. Tes ouvrages sur l'incertitude
et la vanité des sciences et sur la philosophie occulte
ont reçu ici l'unanime approbation de tous les sa-
vants (Ep. VI, 19).
Après un éloge détaillé des deux ouvrages, Cha-
puys continue :
— J'en viens à l'objet principal de cette lettre. Tu
dis quelque part, en parlant du désordre des mœurs,
de pellicatu, qu'aujourd'hui, si l'on s'en rapporte
1. C'est encore en lui appliquant cette qualification qu'un
peu plus tard (1533) Agrippa dédie à Chapuys sa plainte,
Qucrela, contre les calomniateurs qui avaient attaqué son
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, récemment
publié alors (Opéra, t. Il, p. 437).
2. Nous avons déjà parlé précédemment de la correspon-
dance d'Eustache Chapuys avec Agrippa. Nous rappellerons
ici qu'elle appartient à deux, l'époques distinctes, .a première
de 15:22 à 15-25 comprenant onze lettres, la seconde du 26 juin
au 25 novembre 1531 en comprenant quatre. Ces quinze lettres
sont imprimées dans la Correspondance générale, L. III, 21,
28, 38, 39, 49, 58, 03, 68, 74, 7G, 78. et L. VI. 19, 20, 29, 33.
270 • CHAPITRE SEPTIÈME
au bruit public, un roi croirait pouvoir quitter son
épouse après vingt années et plus de mariage, pour
faire sa femme d'une concubine. Plût à Dieu qu'en
parlant ainsi tu fusses dans le faux et non clans le
vrai ! Je voudrais maintenant te voir condamner
plus formellement encore un fait si monstrueux.
Tu gagnerais à le faire, n'en doute pas, la reconnais-
sance d'une reine qui ne serait pas ingrate, et tu
augmenterais encore l'amitié que je ressens pour
toi. Si tu veux appliquer h une telle cause ton ta-
lent, personne ne peut mieux que toi traiter un pa-
reil sujet. J'ai la confiance que tu ne saurais me
refuser ce que je te demande ainsi. Pour te faciliter
la tâche, et te montrer d'où viennent les traits, je
t'envoie le seul écrit qui ait osé se produire en fa-
veur du roi. Un grand nombre ont été publiés, au
contraire, pour la reine. Je ne t'en adresse qu'un non
plus 1 . Tu recevras les autres, si tu le désires
(Ep. VI, 19).
On voit parla ce qu'on pouvait espérer, ce qu'on
sollicitait d'Agrippa. Ce n'était pas précisément une
1. M. A. Daguet {Agrippa cite: les Suisses, p. 35) assure que
cel écrit transmis par Ghapuys était de lui-même. Il est per-
mis d'en douter, Ghapuys disant formellement qu'il n'envoie
qu'un seul écrit à son ami en laveur de la reine, et celui-ci
dans sa réponse déclarant que l'écrit de l'évêque de Rochesler,
qui était du parti de cette princesse, l'a pleinement satisfait
(Ep. VI, 20). On peut conclure delà que c'est cet écrit de l'é-
vêque de Rochesler que Ghapuys lui a envoyé, et non pas un
mémoire composé par lui-même.
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 271
consultation ; c'était une de ces diatribes, un de ces
facturas passionnés comme il savait en écrire. Dans
deux autres missives, dont l'une est fort longue,
Ghapuys renouvelle près de lui ses pressantes ins-
tances (Ep. VI, 29, 33). Nous n'avons d' Agrippa
qu'une seule lettre écrite dans cette circonstance à
son ami (Ep. VI, 20). Il ne refuse pas la tâche qu'on
veut lui imposer; mais il met à son concours cer-
taines conditions qui ne paraissent pas avoir été
remplies; d'où l'on peut inférer qu'il n'a pas fait, de
son côté, ce qu'on lui demandait. Un peu plus tard
il parle encore de cette tentative de Chapuys, dans
des termes qui pourraient impliquer qu'elle n'eut pas
de suite (Ep.VII,20); bien que, vers la même époque,
il dise dans un autre document, où il s'applique, il est
vrai, à exalter en les exagérant le mérite de ses
services, qu'il avait accepté la difficile mission de
défendre la reine '. En tout cas, on ne connaît aucun
écrit de lui sur ce sujet.
A la première des trois lettres de Ghapuys,
Agrippa répondait, le 21 juillet 153! , par celle que
nous venons de signaler. Elle est écrite d'un ton iro-
nique autorisé peut-être par ce tardif souvenir d'un
homme qui, après une longue interruption dans
leurs relations, ne revient h lui que pour lui deman-
der un service emportant une tâche difficile et
quelque peu périlleuse.
1. « Negocium pro Angliœ regina, meis humeris impositum
suscepi » (Ep. VII, 21).
272 CHAPITRE SEPTIÈME
— Je connais depuis longues années, noble Eus-
tache, la bonne opinion que tu as de moi. Elle est
d'autant plus évidente que, lancé comme je le suis à
travers une mer pleine de périls où je lutte contre
l'envie, elle te porte à me pousser sur des écueils
plus dangereux encore. Je reconnais cependant qu'il
faut savoir s'exposer un peu, pour conquérir la
gloire insigne à laquelle tu me convies. Tu me poses
en adversaire des plus fameuses académies de la
France et de l'Italie, contre les plus grands rois du
monde, comme si l'on ne pouvait bien plus justement
s'adresser pour cela ù des hommes tels que Roches-
ter l , Érasme, Vives, Eckius, Cochleus, Sasgerus,
Lefèvre d'Étaple, et autres écrivains enrôlés contre
l'hérésie; athlètes plus robustes assurément et
mieux appuyés surtout que moi ; car je suis seul ;
et, si je tombe, je n'ai pas môme quelqu'un pour
m'aider à me relever. Mais, par Hercule, c'est affaire
à un homme courageux et résolu de s'immoler pour
le bien public.
— J'ai lu le livre que tu m'as envoyé, j'y ai vu les
énormités entassées par la tourbe des académies au
service de cette infâme conjuration qui, au mépris de
la majesté du trône et de la religion, menace au-
jourd'hui une noble reine. Je sais aussi comment la
chose a été menée à la Sorbonnc de Paris, qui, par
son exemple, a encouragé tous ces crimes. Je sais
1. Jean Fischer, évoque de Roehesler, Episcopus Roffensis,
un des partisans de la reine.
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 273
combien lui a été payée cette infamie. Je sais encore
à quel prix on a dû acheter l'assentiment de nos ma-
gistrats. Voilà ceux que tu m'invites à combattre,
comme si personne, à ce que tu dis, ne pouvait
mieux que moi traiter le sujet que tu me proposes ;
comme si encore je n'avais déjà soulevé contre moi
assez d'ennemis clans la troupe des théologiens et
des rhéteurs. Aujourd'hui, grâce à mon traité de
l'incertitude et de la vanité des sciences, je n'ai plus
guère d'amis ni dans les universités, ni dans les
cours, ni dans le monde presque entier. L'Angle-
terre me tient en suspicion, la France m'est contraire,
et César qui me devrait au moins le prix de mes ser-
vices, César ne me paie que de son ressentiment l .
Voilà ce que me valent mes travaux. Né sous une
mauvaise étoile, je n'ai jamais connu que des maî-
tres ingrats.
— Cependant, si je te dis tout cela, ce n'est pas,
crois-le bien, pour m'excuser d'accepter la tâche que
tu m'offres avec tant de confiance. Je suis loin de
dédaigner la faveur de la grande reine qui m'ap-
pelle; j'aurai toujours le courage de défendre l'opi-
nion que j'ai avancée dans mes écrits, et je saurais
au besoin combattre cet autre livre, tissu de sophis-
mes plutôt que d'arguments solides, auquel le suf-
frage des scélérats a pu seul donner un semblant
1. Allusion au fait mentionné précédemment, p. 261, note 1,
du retard apporté au paiement des gages rt' A grippa comme his-
toriographe de l'Empereur.
T. il. 18
274 CHAPITRE SEPTIÈME
d'autorité. Mais il me faut trouver le temps et la li-
berté d'esprit nécessaires, pour entrer convenable-
ment dans cette grande polémique. Il me faut, de
plus, l'autorisation de César et de sa sœur, la reine
Marie; et je n'ai près d'eux ni protection ni recom-
mandation, depuis que mon traité de l'incertitude et
de la vanité des sciences me les a rendus contraires.
Obtiens pour ton ami le relâchement de ces ri-
gueurs, et j'aborde en toute liberté la grande ques-
tion qui s'offre à moi. Je l'attaque hardiment avec
les armes invincibles d'irréfutables arguments, et
avec autant de bonheur, je l'espère, que j'y aurai
mis de résolution. Si tu consens à faire ce que je te
demande, agis promptement, et instruis-moi au plus
tôt de tes intentions ; car César quitte ces lieux clans
peu de jours, et je ne sais moi-même ce que je de-
viendrai. Je n'ai plus rien à faire ici, à moins de re-
noncer à toute vertu et à toute franchise. Je t'envoie
mon oraison funèbre de la princesse Marguerite.
Fais-moi tenir, de ton côté, tout ce qui a été écrit pour
la reine; rien ne peut m'être plus agréable, car le li-
vre de Rochester m'a fort contenté. Plût au ciel
qu'un tel homme pût parler librement sans être
obligé à rien taire. Adresse-moi tes lettres chez le
révérendissime légat cardinal Campegi et sous le
couvert de son majordome. C'est maintenant mon
unique protecteur et mon Mécène; sans lui, malgré
tout le prestige de la fameuse brebis égorgée, sub
isto inanimi pécore, c'est l'auguste Toison d'or que je
veux dire, je devenais la proie des loups dévorants,
AGRIPPA DANS LES BAYS-BAS 275
Datée de Bruxelles et de la cour même de César,
de cette cour marâtre aux bonnes lettres et à toute
vertu, Ex omnium bonarum literarum atque virtutum
noverca aida Cœsarea, le 12 des calendes d'août,
21 juillet, 1531 (Ep. VI, 20).
Nous retrouvons ici, et dans des termes identi-
ques à ceux que nous connaissons déjà, la fameuse
invective lancée dix ans auparavant par Agrippa,
comme une imprécation contre la ville de Metz, où il
était alors violemment attaqué, pour quelques propo-
sitions réputées téméraires, par les moines et les
théologiens ^Aujourd'hui c'est dans des circonstan-
ces analogues qu'il la profère de nouveau, comme
nous le montrerons bientôt. Nous nous sommes
expliqué précédemment sur l'allusion à la Toison
d'or et à l'inanité prétendue de son prestige, men-
tionnées dans la lettre que nous venons de citer 2 .
Pour le moment, nous devons nous borner aux ob-
servations spécialement relatives à l'incident qui
nous occupe.
Nous avons annoncé, avant de faire connaître la
réponse d 'Agrippa aux ouvertures de Chapuys, qu'il
ne refusait pas formellement la commission dont ce-
lui-ci voulait le charger, et qu'il se montrait prêt à
entrer en lice pour la reine d'Angleterre ; mais qu'il
1. Voir, sur l'invective (l'Agrippa, une noie que nous donnons
à l'appendice (n° XV;.
2. Il a été question de cette particularité dans notre chapi-
tre v, ci-dessus, p. 51.
276 CHAPITRE SEPTIÈME
mettait à son concours certaines conditions. Ces
conditions, nous les connaissons par la lettre qui
vient d'être analysée. C'était d'obtenir promptement
que la gouvernante des Pays-Bas et l'Empereur son
frère rendissent à l'historiographe impérial leur
bienveillance avec leur protection, qu'ils lui avaient
retirées ; et l'on ne voit pas que cela ait eu lieu.
A la suite de cette lettre, écrite le 21 juillet 1531
en réponse à la première de Ghapuys du 26 juin,
Agrippa en reçoit, avons-nous dit, deux encore de
son ami datées du 10 septembre et du 25 novembre
de la même année (Ep. VI, 29,33). Comme celle du
26 juin, ces nouvelles lettres sont très pressantes et
contiennent beaucoup d'encouragements et de com-
pliments flatteurs pour Agrippa. On lui donne acte
de ce qu'on affecte de considérer comme son con-
sentement; mais, sur la démarche auprès des sou-
verains sollicitée par lui, on se borne à répondre que
la reine d'Angleterre, qui est leur tante, va leur
écrire, pour qu'en prenant sa défense l'officier impé-
rial paraisse agir par leur ordre plutôt que de son
propre mouvement. Pour ce qui est du ressentiment
inspiré à César par la publication de l'excellent
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences,
on peut espérer, est-il ajouté, qu'avec le temps
cédera cette mauvaise impression, laquelle ne sau-
rait durer éternellement (Ep. VI, 29).
Nous ne savons si la reine d'Angleterre écrivit à
son auguste neveu pour recommander Agrippa; mais
nous ne voyons pas que la faveur du prince ait été
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 277
rendue à celui-ci (Ep. VII, 41, non plus que celle de
la reine Marie, sa sœur (Ep. VIT, 21). Cette observa-
tion confirme le doute fondé qu'Agrippa ait jamais
rien écrit pour la reine d'Angleterre, comme il était
invité à le faire par son ami Chapuys, l'envoyé
de l'Empereur, dnns les trois lettres que nous ve-
nons de citer 1 . Nous avons fait remarquer le ton
d'ironie qui règne dans celle où Agrippa lui répond.
Nous avons indiqué d'avance comme une des causes
auxquelles on peut attribuer l'espèce d'irritation
qui se manifeste ainsi, la situation particulière où
se trouvaient réciproquement alors les deux cor-
respondants, après une longue interruption de re-
lations. Mais ce n'était pas là l'unique cause de
cette disposition fâcheuse. Celle ci résultait cer-
tainement pour une bonne part des soucis que don-
naient à Agrippa les difficultés dans lesquelles il
se trouvait personnellement engagé, au moment où
il écrivait. 11 était en disgrâce et, de plus, exposé à
de cruels embarras que nous devons maintenant
faire connaître.
La disgrâce d' Agrippa, dont il vient d'être parlé,
avait pour cause la publication du traité de l'incer-
certitude et de la vanité des science. En signalant
précédemment les motifs qui avaient décidé Agrippa
en 4529 à rester, après la mort de sa femme, dans
les Pays-Bas, où on le voit accepter alors un office
1. Ce doute très fondé équivaut à peu près à une certitude.
Voir, à ce sujet, une noie de l'appendice (n° XXVI).
278 CHAPITRE SEPTIÈME
impérial qui pouvait lui assurer certains avantages,
nous avons dit qu'une des raisons qui vraisembla-
blement avaient dû le porter à rechercher cette si-
tuation, était la publication prochaine de ses ouvra-
ges, à laquelle il se préparait depuis plusieurs
années, et qu'il était alors sur le point d'entre-
prendre.
A différentes époques, Agrippa et ses amis avaient
pensé ù l'impression des écrits composés par lui l .
Cantiuncula en parle dès 1519, dans une lettre datée
de Bâle, le 21 juillet de cette année 2 , qui pourrait
bien avoir été provoquée par quelque ouverture d'A-
grippa lui-même à ce sujet. Celui-ci revient sur
la môme idée à plusieurs reprises et en diverses
circonstances ; mais ce n'est qu'en 1529 seulement
qu'il met ces projets à exécution. Le 10 avril,
16 des calendes de mai de cette année, il parle des
dispositions où il se trouve d'y procéder bientôt,
dans une lettre qu'à cette date il adresse à Maximi-
lien Transsylvanus, conseiller de l'Empereur, en lui
1. Nous avons réuni dans une note de l'appendice (n° XXVIII)
quelques renseignements sur les intentions manifestées, à di-
verses reprises, par Agrippa et ses amis, touchant l'impression
de ses ouvrages.
2. Cette lettre de Cantiuncula, écrite de Bâle le 12 des
calendes d'août, 21 juillet 1519, a été omise dans la Corres-
pondance générale imprimée au tome II des Œuvres.
C'est une de celles qui se trouvent dans le volume de 1534
consacré aux pièces de la polémique pour la monogamie de
sainte Anne.
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 279
recommandant son traité de la prééminence du sexe
féminin '.
Le travail d'impression commence, en effet, à ce
moment (1529). 11 allait occuper à peu près exclusi-
vement l'auteur pendant plusieurs années. Agrippa
entendait évidemment faire de cette opération une
source de profits. Il se mêle lui-même de la vente de
ses livres (Ep. VI, 11). Il publie d^bord, et comme
pour s'essayer, ses petits traités. Le premier au-
quel il pense alors est celui de la prééminence du
sexe féminin, composé en 1509, à Dole, pour la gou-
vernante de la province, Marguerite d'Autriche, et
présenté tardivement, en avril 1529 seulement, à
cette princesse. L'ouvrage est imprimé, celte année
même, chez Michel Hillenius, à Anvers. Il occupe la
première partie d'un volume qui contient, en outre,
le factum rédigé en 1510 contre le moine Catilinet,
à la suite des leçons faites à Dole sur le traité de
Reuchlin, De verbo mirifico; le traité du mariage
adressé en 1526 à la sœur de François I er ; le traité
de la connaissance de Dieu offert, en 1516, au mar-
quis de Montferrat; le discours contre l'abus delà
théologie païenne qu'à l'époque de sa disgrâce à la
1. Dans cette lettre Agrippa dit, en parlant du traité de la
prééminence du sexe féminin : «... Quod si nunc tua prudon-
« lia hoc raeum consilium non improbaverit, faciam ut libellus
« iste cum plerisque aliis meis progrediatur in publicum... »
(Opéra, t. II, p. 514.) Cette lettre est reproduite en tète du
premier volume imprimé alors par Agrippa en tô"^9 et contenant
plusieurs de ses petits traités.
280 CHAPITRE SEPTIÈME
cour do France, Agrippa dédiait en 1326 à l'évêque
de Bazas, un de ses anciens protecteurs auprès de la
reine (Ep. IV, io); le traité du péché originel et
l'antidote contre la peste envoyés en 1519 à l'évêque
de Cyrène, administrateur spirituel de l'archevêché
de Cologne. Agrippa manifestait l'intention de pu-
blier bientôt ces ouvrages dans la lettre datée du
10 des calendes de mai, 10 avril 1529, dont nous ve-
nons de parler. Un peu plus tard, il les signale comme
étant à ce moment sortis des presses, dans une
autre lettre du mois de décembre 1530 (Ep. VI, 8).
Le volume qui les contient porte la datede 1529.
La publication de ces petites compositions pré-
cède ainsi l'apparition des grands traités. C'est
pendant l'impression ultérieure de ceux-ci que pa-
raissent successivement l'histoire du couronnement
de Charles-Quint en 1 530 ; l'oraison funèbre de la prin-
cesse Marguerite d'Autriche, en 1531 '(Ep.VI,20) ; les
commentaires sur YArs brevis de Raimond Lulle,
en 1531 également; VApologia et la Querela contre
les accusations des théologiens de Louvain, en 1533
(Ep. VII, 14, 10, 38) ; un peu plus tard, la polémique
sur la question de' la monogamie de sainte Anne,
1. L'oraison funèbre de la princesse Marguerite d'Autriche
avait paru à Anvers, chez Martin Gsesar, sous la date du G juin
1531, avec ce titre : Henrici Cornelii Agrippa oratio in funerc
div.v Margarelx Austriacorum et Burgundionum principis
asterna memoria dignissimx habita. Agrippa eu a envoyé à
Londres, à son ami Chapuys, un exemplaire accompagné d'une
lettre datée du '21 juillet 1531 (Ep. VI, 20).
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 281
en 1534 (Ep. Vil, 35, 36); puis les discours avec les
épigrammes en vers, et la supplique de 1533 au sé-
nat de Cologne, en 1535, l'année même de la mort
d' Agrippa '.
L'impression des ouvrages donnés au public en
1529 et 1530 avait pu occuper avantageusement
Agrippa et apporter une utile diversion à son cha-
grin, dans le trouble que lui avait causé la mort de
sa femme (août 1529), sans parler des ennuis qui, à la
même époque, avaient dû accompagner sa renoncia-
tion forcée à la pratique de la médecine. Cette publi-
cation n'avait rien qui répugnât à la nouvelle situa-
tion que prenait à ce moment l'écrivain, comme his-
toriographe de l'Empereur, eu égard au caractère
des ouvrages qu'elle concernait. L'un d'entre eux, le
Couronnement de Charles-Quint, s'y rattachait même
1. Voir ce qui est dit de la marche de ces publications dans
notre chapitre premier, t. I, pp. 39-44. La publication de 1529
y est présentée comme étant celle du livre imprimé, le plus
ancien que l'on possède des œuvres d' Agrippa. C'est, en effet,
dans le nombre, celui qui porte la date la plus reculée. Il y a
cependant sur ces conclusions une réserve à faire, pour ce qui
est d'un petit livre non daté, contenant le traité « De sacra-
« mento matrimonii » avec sa traduction française par Agrippa.
Ce livre pourrait bien remonter à 1526 au moins, et prendrait
ainsi la tête des publications faites par Agrippa de ses œuvres;
sans parler d'un autre opuscule « Prognosticum quoddam »,
dont il est question en même temps dans une lettre de cette
époque (Ep. IV, 4), et qui pourrait être en ;ore un petit li-
vre imprimé alors également par lui. On trouvera quelques
explications à ce sujet dans une note de l'appendice (n° XXVIII).
282 CHAPITRE SEPTIÈME
tout particulièrement. Il en était tout autrement des
grands traités dont Agrippa entreprenait en même
temps l'impression, le traité de l'incertitude et de la
vanité des sciences, et celui de la philosophie oc-
culte. Ne serait-ce pas en prévision des difficultés
que cette double publication pourrait susciter qu'a-
vant d'y procéder Agrippa se pourvoit alors d'un
privilège? Ce document, reproduit en tête des pre-
mières éditions des deux ouvrages, est daté de Mali-
nes, le 12 janvier 1529 (1530, n. s.) 1 . Il est rédigé en
français et donné pour les quatre ouvrages « intitu-
« lez en latin » y est-il dit, De occulta philosophia, De
incertitudine et vanitate scientiarum atque artium decla-
matio, In artem brevem Raimundi Lullii comment mna
et tabula abbreviata, Qusedam orationes et epistolse. Le
diplôme impérial assure à l'auteur de ces écrits le
privilège de leur impression pendant six années.
L'effet utile que devait avoir ce titre consistait
uniquement en réalité à fournir à l'écrivain la garan-
tie de ses intérêts d'éditeur, contre toute entreprise
de contrefaçon. Plus tard, dans des circonstances
que nous aurons à signaler, nous le voyons s'en
servir pour un objet tout différent. Il essaie de s'en
faire un bouclier contre les atteintes de la censure, et
une protection contre les oppositions que devaient
provoquer, on ne pouvait que trop le prévoir, ces
publications.
1. Voir, sur la date «le ce diplôme, quelques explications dans
notre chapitre i pr , tome I, p. 40, noie 1.
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 283
L'opération devait commencer par l'impression
du traité de l'incertitude et de la vanité des scien-
ces. L'attention éveillée par cet ouvrage composé
postérieurement aux autres, explique suffisamment
cette préférence. Mais ce que l'on comprend moins,
c'est qu'Agrippa n'ait vu aucun inconvénient à le ré-
pandre, avant de donner celui dont il était en quelque
sorte la réfutation, avant de publier, comme il avait
l'intention de le faire, l'œuvre de sa jeunesse, le
traité de la philosophie occulte. C'est ce qu'il fit ce-
pendant; et l'effet produit parce dernier ouvrage
ne paraît pas avoir été, il faut reconnaître, amoindri
par le succès de l'autre.
Nous savons dans quelles circonstances et dans
quelles dispositions d'esprit Agrippa avait composé
le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences.
Irrité par une disgrâce imméritée, suivant lui, qui
le réduisait en quelque sorte à la misère, aigri par le
malheur, aux prises avec le besoin, il avait donné
carrière à son indignation dans une œuvre passion-
née, diatribe violente contre tout ce qu'il y avait
d'essentiel au sein de la société de son temps, no-
tamment contre l'Église, c'est-à-dire contre le
clergé, et principalement contre le clergé régulier,
contre les moines. L'auteur pouvait -s'attendre à
soulever par cette publication une violente tempête.
Il ne s'y trompait pas, et, le jour où elle éclate, il dé-
clare qu'il l'avait prévue et rappelle alors à un ami
qu'il avait osé la prédire dans la préface de son li-
vre (Ep. VI, 15).
284 CHAPITRE SEPTIÈME
— Ne serai-je pas à tes yeux bien téméraire, sa-
vant lecteur, disait-il dans cette préface, et ne te pa-
raîtrai-je pas risquer une entreprise digne d'Hercule,
en osant m'aventurer dans cette giganlomachic
contre les sciences et les arts, et provoquer au com-
bat leurs nombreux suppôts. Je vois s'ébranler et
marcher à ma rencontre la troupe des docteurs, des
licenciés, des maîtres, des bacheliers, des rhéteurs
de toute espèce. Je vois le combat qui se prépare ;
je comprends le péril qui me presse au milieu de
tant d'ennemis. Je m'attends aux plus rudes assauts,
aux sourdes machinations et aux outrages. Gram-
mairiens, poètes, mathématiciens, astrologues, de-
vins, philosophes, chacun emploiera contre moi les
armes qui lui sont propres. Les tout-puissants pon-
tifes me voueront aux flammes éternelles, le légiste
hautain m'accusera du crime de lèse-majesté; l'ar-
rogant canoniste m'excommuniera ; l'avocat, le pro-
cureur, le tabellion, le juge m'accableront de calom-
nies et de dénis de justice. Le théologien me
condamnera pour hérésie, ou voudra m'obliger à
l'adoration de ses idoles. Les maîtres crieront à la
palinodie, et les géants de la Sorbonne me proscri-
ront solennellement.
— Voilà, cher lecteur, quels dangers j'ose affron-
ter. Mais j'ai pour me protéger la parole de Dieu;
voilà mon égide contre tant d'ennemis. C'est pour
cette cause que je les provoque, et, si pour elle il me
fallait succomber, je succomberais avec joie plutôt
que de reculer. Que voit-on en effet aujourd'hui? On
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 285
voit la science des hommes et leurs opinions préfé-
rées aux écritures canoniques dictées par le Saint-
Esprit. Dans les écoles on ne jure que par Aristote
ou par Boëce, par Thomas ou pur Albert. S'éloigner
d'eux d'un pouce, c'est tomber dans l'hérésie. Atta-
quons sans relâche ceux qui mettent les écoles des
philosophes au-dessus de l'Église du Christ, et les
opinions des hommes au-dessus de la parole de
Dieu [Opéra, t. II, p. v).
Prétendre s'armer de la parole de Dieu contre ce
qu'il appelait les écoles des philosophes , et qui
n'était autre que les universités filles de l'Église et
le clergé lui-môme, Agrippa ne pouvait douter que
ce ne fût pour lui et pour son livre une source de
périls, de contestations et de luttes. Sur quoi, comp-
tait-il pour conjurer ces dangers? Il comptait,
dit-il, sur la parole même de Dieu dont il se portait
le défenseur. Il ne comptait pas moins, on a quelque
raison de le croire, sur le privilège qu'il avait obtenu
de l'Empereur, et sans doute aussi sur son titre
d'officier impérial, dont le prestige pourrait peut-être,
devait-il croire, arrêter l'œuvre de la critique et les
entreprises de la censure. Ce titre était mentionné
au frontispice de l'ouvrage et renforcé par une pom-
peuse énumération de qualifications fastueuses l . Le
1. « Spiendidae nobililatisviri, et armai* militiaî equitis au-
« rati, ac utriusque juris doctoris, sacrée Caesareaa majestatis a
« consiliis, et archivis indiciarii, Henrici Gornelii Agrippse ab
« Nettesheym Declamatio. »
286 CHAPITRE SEPTIÈME
privilège impérial était reproduit ensuite dans sa te-
neur complète. Mais Agrippa s'était abusé sur la
valeur de cette armure d'emprunt et sur l'efficacité
des moyens de défense qu'il se promettait d'en tirer.
Le public put être ébloui par les éminentes qualifi-
cations dont l'auteur faisait étalage. Les théologiens
ne furent nullement arrêtés par elles, non plus que
par les lettres de privilège, dont la reproduction eut
au contraire pour résultat de provoquer, à leur
avantage, l'indignation de l'Empereur, quand il con-
nut les censures dont les œuvres d'Agrippa étaient
l'objet '. Ces lettres furent, dit-on, retirées. Cepen-
dant, après avoir figuré au commencement des deux
premiers livres imprimés en '1530, elles se retrouvent
encore en tête de la première édition complète de la
philosophie occulte donnée à Cologne, en 1533.
Agrippa se voit, contre toute attente, absolument
sans défense, au moment critique. Le traité de l'in-
certitude et de la vanité des sciences est vivement
attaqué, et l'inviolabilité sur laquelle comptait l'au-
teur pour les motifs que nous avons dits, lui fait ab-
solument défaut. H' trouve alors pour y suppléer
deux protecteurs dont on est quelque peu étonné de
le voir obtenir le patronage dans une semblable oc-
currence, le cardinal Campegi, légat du Saint-Siège,
et le cardinal de La Marck,évêque de Liège (Ep. VII,
21). Le cardinal Campegi, envoyé précédemment en
1. a Carolo Augusto graviter indigna Lo suas literas sua^ uo
« sigilla illi (libro) prseflxa (videre) » (Ep. "VI, 15).
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 287
Angleterre pour l'affaire du divorce de Henri VIII,
avait quitté ce pays au mois d'octobre 1529 et rési-
dait en 1530 dans les Pays-Bas. Il ne devait s'en
éloigner que vers le commencement de 1532, pour se
rendre à la diète de Ratisbonne (Ep. VII, 2). Les
deux cardinaux purent adoucir un peu les rigueurs
de la situation désastreuse dans laquelle était tombé
Agrippa; mais ils ne purent lui rendre ce qui était
alors perdu pour lui sans retour, la laveur des sou-
verains et les avantages de l'emploi qui lui avait été
concédé à leur cour.
C'est pendant l'année 1530 qu'Agrippa fait impri-
mer le traité de la vanité des sciences. La première
édition du livre porte le nom de l'imprimeur Joannes
Grapheus, Jean Scryver, à Anvers, et la date de sep-
tembre 1530. Nous voyons en effet l'auteur en adres-
ser, dès le mois do décembre suivant, un exemplaire
à un de ses amis qu'il prie d'excuser les fautes des
typographes (Ep. VI, 8, 9). A un autre il avait envoyé,
dès leur apparition, les' premiers cahiers, et il y ajou-
tait un peu plus tard les deux derniers, accompagnés
d'une lettre datée du 13 janvier 1531 (Ep. VI, 11).
L'archevêque de Cologne possédait un exemplaire
complet de l'ouvrage, depuis quelque temps, à cette
époque 'Ep. VI, 14), et la princesse Marguerite,
morte le 1 er décembre 1530, avait pu être an-
térieurement déjà circonvenue, au cours de la pu-
blication, par les ennemis d'Agrippa indignés de
cette nouvelle et violente attaque, et soulevés contre
le malheureux auteur.
288 CHAPITRE SEPTIÈME
— La troupe encapuchonnée, dit quelque part
Agrippa, s'était emparée de l'esprit religieux, mais
religieux à la manière des femmes, muliebriter reli-
giosam, de la princesse, et, si elle n'était pas morte
fort à propos, c'en était fait de moi, coupable du
plus grand des crimes, celui d'avoir attenté à la
majesté monacale et médit du sacro-saint capuce
(Ep. VI, 15).
Marguerite morte, les ennemis acharnés à la
perte d'Agrippa s'étaient tournés d'un autre côté.
Ils avaient dénoncé le livre au puissant neveu de la
princesse, à Ferdinand, qui, à ce moment même, pre-
nait la couronne de roi des Romains (janvier 1531).
Celui-ci en référait à son redoutable frère, à l'em-
pereur Charles-Quint, dont on provoquait l'indigna-
tion en lui montrant les lettres de privilège don-
nées en son nom et revêtues de son sceau, qui
servaient de passeport et comme de bouclier à l'abo-
minable écrit (Ep. VI, 15). La sœur de ces deux
princes, Marie, veuve du roi de Hongrie, succédant
alors à sa tante Marguerite dans le gouvernement
des Pays-Bas, entrait naturellement dans les mêmes
idées. Pendant ce temps-là, malgré la sympathique
approbation de tout ce qu'il y avait alors d'hommes
savants et appliqués aux études, comme l'écrivait
de Londres à Agrippa son ami Chapuysle2G juin 1531
(Ep. VI, 19), les théologiens de l'université de Lou-
vain, marchant sur les traces de ceux de l'université
de Paris, préparaient une condamnation en règle de
l'ouvrage. Une première sentence avait été, en effet,
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 289
fulminée contre celui-ci par la Sorbonne, dès le
commencement du mois de mars précédent.
A la première édition du livre donnée à Anvers,
en septembre 1530, avaient succédé rapidement
de nouvelles éditions données en janvier 1531, l'une
à Anvers également, on a lieu de le croire, sans nom
de lieu ni d'imprimeur, l'autre à Cologne par Eucha-
rius Cervicornu, et en lévrier à Paris, par Joannes
Petrus in vico Sorbonico l . L'édition de Paris était
à peine lancée que l'ouvrage était condamné au l'eu
par la faculté de théologie de cette ville. La sen-
tence est du 2 mars 1530 (1531, n. s). Elle mentionne
cette édition de Paris datée de février 1531 et celle
antérieure de Cologne qui était de janvier de la
même année. La première édition, donnée à Anvers
en septembre 1530, et celle do janvier 1531, imprimée
dans cette ville également, n'y sont pas signalées.
Fulminée le 2 mars contre un livre publié en fé-
vrier, la condamnation des théologiens de Paris
avait été prononcée presque aussitôt qu'annoncée \
1. Il convient d'ajouter qu'en l'année 1531 lurent données,
outre les trois éditions d'Anvers, de Cologne et de Paris men-
tionnées ci-dessus, une autre édition publiée à Cologne par
Mebhior Novesianus, et deux nouvelles éditions imprimées
encore à Anvers, dont une seule avec le nom de celle ville;
l'autre ne portant aucun nom de lieu ni d'imprimeur, mais de-
vant, d'après certains indices, avoir la môme origine. Voir, à ce.
sujet, une note de l'appendice (n° XXIX).
2. On trouvera, dans une note de l'appendice (n° X), quel-
ques renseignements sur ce jugement prononcé par la Sorbonne
T. Iî. 10
290 CHAPITRE SEPTIÈME
A Louvain, on procède différemment; on commence
par une proposition d'articles incriminés. C'était une
invitation à répondre, un appel en quelque sorte à
un débat.
Une querelle a coups de plume n'était pas faite
pour effrayer Agrippa ; mais il était déjà aux prises,
à ce moment, avec d'autres difficultés. Gomme au-
trefois à Lyon, le paiement de ses gages était sus-
pendu. Il se plaignait même de n'en avoir jamais
rien touché. Il avait dû emprunter pour vivre. Il
était maintenant pressé par ses créanciers; et, un
mois après avoir écrit à Ghapuys la lettre que nous
connaissons et où il lui parlait de ses premiers em-
barras (Ep. VI, 20), le comble était mis à son infor-
tune. Sur la poursuite de ceux qui lui avaient prêté
de l'argent, il était, au mois d'août 1531, jeté en pri-
son.
Avant même que ce nouveau malheur vint fondre
sur Agrippa, ses intérêts avaient trouvé, comme
nous venons de le dire, des protecteurs appliqués
à rétablir autant que possible ses affaires, et à re-
lever son crédit près des souverains. Ces protecteurs,
le cardinal Campegi, légat apostolique, et le cardinal
de La Marck, évêque de Liège, avaient réussi à cal-
mer un peu l'indignation de l'Empereur (Ep. VII, 21).
contre le traité d'Agrippa de l'incertitude et de la vanité des
sciences, jugement dont le texte nous a été conservé; et, avec
ces renseignements, dos explications sur 1 1 date de celle sen-
tence.
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 2iH
C'est à ce moment même qu'Agrippa était inopiné-
ment appréhendé au corps et emprisonné à Bruxelles.
11 avait été saisi à la requête d'Alexis Falco, un de ses
créanciers. Sous le coup des menaces de cet homme
impitoyable, Agrippa s'était d'abord tourné vers
l'Empereur; il avait ensuite lancé requête sur re-
quête à l'adresse du conseil privé de Malines que
présidait l'archevêque de Palermc , fondant ses
prétentions à certaines immunités sur son caracLère
d'officier impérial, et réclamant, au nom des privi-
lèges attachés à cette situation, des délais de paie-
ment qu'on ne refusait pas même, en des circonstan-
ces analogues, disait-il, aux marchands étrangers.
Il demandait, en outre, que les gages à lui dus
pour son emploi lui fussent payés, ou Fussent au
moins remis à ses créanciers pour ce qu'il leur de-
vait (Ep. VI, 21, 22). 11 avait obtenu un répit de
quinze jours. Cependant, au mépris de cette mesure
protectrice, Falco l'avait fait saisir et, le 21 août,
conduire en prison.
Sous les verrous et le jour même de son arresta-
tion, Agrippa adresse une plainte énergique au pré-
sident du conseil qui lui avait accordé le délai ré-
clamé par lui, et dont l'autorité était, remontrait-il,
foulée aux pieds par cette exécution (Ep. VI, 23). C'est
le majordome du légat qui se fait le porteur de son
message, et il l'appuie delà chaude recommandation
de son maître (Ep. VI, 24). Nous avons toutes ces
pièces; nous avons en outre une supplique et une
protestation d'Agrippa à ses juges (Ep. VI, 2a, 26),
292 CHAPITRE SEPTIÈME
et la lettre écrite par lui à l'Empereur (Ep. VI, 27).
Il se défend en désespéré. Dans sa protostation il
développe avec esprit un argument qui ne manque
pas d'originalité.
— Gondamnera-L-on, dit-il, un débiteur au profit
du créancier qui s'est payé lui-même en devenant dé-
biteur à son tour? Celui qui me poursuit m'a dérobé
la pureté de mon nom et de ma réputation, par les
humiliations qu'il m'inflige. N'aurai-je rien à récla-
mer pour le tort que je subis? Qu'il me rende ce
qu'il m'a pris, qu'il répare son injure. Ma réclama-
tion est aussi fondée que la sienne. Si je suis son
débiteur, il est le mien. Qui oserait l'acquitter en
me condamnant (Ep. VI, 26)?
Dans ses suppliques Agrippa invoque encore ,
avons-nous dit, le privilège de ses titres auliques.
Mais il veut surtout être payé de ce qu'on lui doit. Ses
arguments sont toujours les mêmes. Il est créancier
de César. Il demande à être payé par lui pour pou-
voir s'acquitter de son côté. Tandis que l'Empereur
lui fait attendre ce qui lui est dû, scra-f-il réduit à
mendier près de ses amis de quoi satisfaire ses pro-
pres créanciers? Si sa pension est retenue, que le ser-
ment qui le lie soit dénoué; qu'il lui soit permis de
porter son dévouement et de rendre ses services
à ceux qui offrent de les payer, aux ennemis peut-
être de l'État (Ep. VI, 22, 23). Nous nous rappelons
qu'autrefois, à la cour de Franco, il tenait le môme
langage. Des menaces de la part d'Agrippa peuvent
paraître étranges dans la situation où il se trouvait.
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 2U3
Il fauUes relever comme un Irait de son caractère.
Il faut mentionner aussi, au même titre, le ton sati-
rique qu'il ne peut dépouiller dans son attitude même
de suppliant.
— Ni mes juges, ni mes créanciers, dit-il, ne veu-
lent accepter pour moi la caution elle-même de
César. A quoi servent donc les privilèges et les
exemptions accordés par l'Empereur à ses officiers,
et les lettres magnifiques revêtues de ses sceaux
où ces prétendus avantages sont pompeusement
énumérés ? Ne sont-ce là que des mensonges et des
mots vides de sens, nugœ et ampullœ? Me voilà bien
informé pour raconter à la postérité, en faisant
l'histoire de ce grand prince, sa dureté et son ingra-
titude, son avarice et son mépris de la foi donnée.
Je suis victime de ma faiblesse; mais, qu'on se le
rappelle, le rat put rendre un jour dos services au
lion, et un faible insecte a triomphé do l'aigle.
César, que je sers et aux pas de qui je suis attaché
depuis plus de sept mois, me laisse user mes faibles
ressources dans les auberges, pendant que ma fa-
mille crie la faim, que mes dettes s'élèvent, et que
mes créanciers me poursuivent. Voilà le prix de
mes services. Moi, revêtu du titre de son historio-
graphe, j'attends depuis bientôt deux ans le paie-
ment de mes travaux, et il m'aurait laissé mourir
dans sa maison même si le révérendissime légat
n'avait enfin pris pitié de moi. Peut-être dira-t-on
que je ne suis pas après tout plus malheureux en
cela que la plupart des suppôts de sa cour; lors-
294 CHAPITRE SEPTIÈME
qu'on voit ses gardes, ses huissiers et jusqu'aux ser-
viteurs de sa chambre rôder, quand ils le peuvent,
autour de la table d'an voisin, remplir, comme des
parasites ou des espions, la maison des envoyés
étrangers ou celle des seigneurs de passage, pour
y mendier leur souper. Je ne dis là rien que je n'aie
vu moi-même (Ep. VI, 25).
Le trait final était mordant. Plus sage eût été
sans doute de le retenir. Mais chez Agrippa la pas-
sion décidait de tout. Que pouvait-il attendre d'une
requête exprimée ainsi? 11 ne resta pourtant pas
longtemps en prison; mais il est permis de croire
qu'il ne dut son élargissement qu'à l'intervention,
et probablement à quelque libéralité de ses amis.
On sait que la haute protection du légat n'y fut pas
étrangère. Los créanciers d'Agrippa furent vraisem-
blablement pour le moment au moins désintéressés.
Quant à recouvrer ce qui lui était dû, comme il di-
sait, par César, c'était, plus difficile. Agrippa obtint,
grâce sans doute à l'influence de ses nouveaux pa-
trons, des diplômes conservateurs de ses droits ; il ne
semble pas qu'il ait jamais eu autre chose ■.
Revenant plus tard sur ces faits, clans un long mé-
moire adressé à la reine Marie, il raconte que n'ayant
1. Ces faits se rapportent à 1531, et Agrippa put en elïet
sortir alors de prison; mais, au printemps de l'année suivante,
il parait avoir été menacé de nouvelles poursuites. Il se sauve
précipitamment, au mois de mars 1532, à Cologne, où il se fixe
définitivement à la fin de la même année, comme on le verra
au chapitre suivant,
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 293
pas réussi alors à vaincre les rancunes du souverain,
ni à obtenir soit le paiement de ce qui lui était dû,
soit le congé qu'il sollicitait et qui devait le rendre
au moins à la liberté, que n'ayant pas même pu
triompher de l'envie qui, le rejetant dans l'ombre,
lui ôtait tout moyen de se l'aire connaître, il avait
dû se contenter de la simple promesse d'un maigre
traitement dont on s'était borné à lui expédier le
diplôme, bien fourni au reste, dit-il, de signatures
en dedans aussi bien qu'en dehors, et régulière-
ment pourvu du sceau de cire rouge à l'aigle impé-
riale. C'est avec l'unique confort de si belles espé-
rances qu'il avait dû s'éloigner d'une cour où il
savait laisser derrière lui peu d'amis, mais en re-
vanche des émules envieux, et beaucoup d'ennemis
(Ep. VII, 21).
— Revenu, dit-il encore, à Malines où je devais
apporter toute l'économie possible dans ma manière
de vivre, j'osai, fort de mon privilège impérial, sol-
liciter une modeste remise d'impôt qu'on ne refuse
pas aux plus humbles agents du prince '. L'accueil
qu'on fit àma requête me prouva tout d'abord que les
lettres de César sur lesquelles je fondais tout mon
espoir, n'étaient aux yeux de ces gens-là qu'un titre
vain et ridicule. Vient l'échéance du premier terme
de ma pension. Le trésorier m'en fait signer la quit-
1. Agrippa, dans ces circonstances, avait réclamé dé la ville
de Malines une exemption de l'impôt de la bière : « Vigore
« Cœsarei privilegii petii a civitatis illius publicanis remitti
« çervisiee impositionem » (Ep. VII. 21).
293 CHAPITRE SEPTIÈME
tance; mes créanciers qui me pressaient suspendent
leurs poursuites. Cependant je ne me trouve pas
moins privé de toutes ressources et il me faut pour
vivre quitter Matines et me réfugier avec ma famille
en Allemagne pour tacher d'y subsister (Ep. VII, 21).
Agrippa s'était relire à Cologne, où il pouvait
compter sur la protection et sur les bienfaits de
l'Archevêque Electeur. Il se voit alors contester par
les trésoriers impériaux le droit même à sa pension,
sous prétexte do non-résidence.
— Mais, disait Agrippa, ce n'est ni près d'un duc
de Brabaut ni près d'un comte de Flandres ou de
Hollande que j'ai charge d'historiographe. Je suis
officier de l'Empereur, et partout dans l'Empire
je suis sous sa souveraineté, prêt à m'acquitter
de mon office. Pour chercher des informations
et réunir des documents, il faut vivre autrement
qu'une éponge attachée à son rocher (Ep. VII, 21).
Tel était le langage d' Agrippa, dans le mémoire
adressé par lui vers la fin de 1332 à la reine Marie,
contre les prétentions des trésoriers impériaux. La
reine Marie, sœur de Charles-Quint, veuve du roi
de Hongrie, était gouvernante des Pays-Bas depuis
la mort de sa tante, la princesse Marguerite. A ce
moment, Agrippa n'avait encore rien touché des
gages qui lui avaient été promis. On avait com-
mencé à la fin de 1531 par lui donner, au lieu d'ar-
gent, des lettres de délégation pour lever lui-môme
sur un village inconnu quarante carolus d'or qui lui
revenaient (Ep. VU, 21).
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 297
— Que l'aire? disait-il à ce propos, dans une lettre
à un ami. Je suis sans ressources; il ne me reste
qu'à me mettre moi-même à l'encan et à me sou-
mettre au premier qui se présentera. Quant à Cé-
sar, ce maître ingrat,, je renonce à rien attendre de
lui; je me borne à prier Dieu do lui faire la même
grâce qu'à Nabuchodonosor, de le rappeler par sa
miséricorde de la condition des botes à celle d'un
homme (Ep. VII, 2).
Une autre fois, si on ne le paie pas, c'est, lui dit-
on, à cause de la guerre contre les Turcs qui absorbe
tout l'argent disponible (Ep. VII, 15).
— Oui certes, lui écrit à cette occasion un de ses
amis sur le ton qui lui est habituel à lui-même, oui.
c'est bien à des Turcs que tu as affaire en effet
(Ep. VII, 22).
Ce ne sont que prétextes et procédés dilatoires,
dont on use avec lui.
— Je suis, écrit Agrippa le G février lo32, au mi-
lieu de ces publicains, comme la chèvre au milieu
des épines, renvoyé d'Hérodc à Pilate, fort peu en-
couragé par les paroles de ce Caïphe Palermitain.
Il désigne ainsi Carondelet, archevêque de Palerme,
président du conseil privé. Aussi j'ai résolu de me
dérober à cette captivité ; et, si je n'obtiens pas bien-
tôt satisfaction, je suscite contre ces gens-là les in-
sectes dévorants, les sauterelles, les grenouilles et
toutes les plaies de l'Egypte, et je m'éloigne en dé-
vouant ces monstres d'ingratitude aux vengeances
célestes. Peut-être me sera-t-il donné de renou-
298 CHAPITRE SEPTIÈME
vêler avec eux l'apologue du scarabée et de l'ai-
gle (Ep. VII, 3).
— Je ne compte plus sur rien de cette pension,
écrit-il enfin dans les derniers mois de 1532, mais
j'aspire à la vengeance. Puisse l'occasion s'en pré-
senter! Je veux que tout cela soit imprimé, et que la
perfidie de ces Bourguignons l soit établie au grand
jour, dût la fameuse pension m'ètre absolument
retirée (Ep. VII, 20).
On voit à quels embarras, à quelles extrémités
était condamné le pauvre Agrippa, sous le poids de
l'animadversion des princes. Les faits que nous ve-
nons de relater se rapportent aux années 1531 et 1532.
La publication du traité de l'incertitude et de la va-
nité des sciences imprimé en 1530 était la cause
première de toutes ces tribulations. Et là ne se bor-
naient pas encore les ennuis qui devaient en résul-
ter pour lui. L'indignation soulevée par l'audacieux
écrit ne pouvait pas se borner à celle des souverains,
ni se trouver renfermée dans le cercle des familiers
de la cour, d'où la meute des envieux avait réussi à
chasser Agrippa. Les prêtres, les moines surtout,
offensés pas ses écrits, se redressaient de leur côté
et lançaient contre lui une accusation redoutable,
celle d'impiété et d'hérésie.
1. Cette qualification de Bourguignons esl employée ici dans
un esprit de dénigrement contre la puissante maison d'Autri-
che, hérilière, dans les Pays-Bas, de> litres de la maison de
Bourgogne, dont le lustre pouvait paraître moindre que le sien.
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 299
Après la condamnation prononcée le 2 mars 1531
par la faculté de théologie de Paris, l'accusation
partait maintenant des théologiens de l'université
de Louvain. Nous avons annoncé tout à l'heure
cette nouvelle attaque. L'imputation était formu-
lée, comme nous l'avons dit, en un certain nombre
d'articles extraits de l'ouvrage, et spécialement
incriminés. Agrippa ne les connaissait pas encore,
qu'ils avaient déjà passé de main en main, et
avaient été mis sous les yeux de l'Empereur, puis
déférés au conseil privé et de là au parlement de
Malines. L'auteur avait été secrètement averti qu'il
se tramait quelque chose contre lui.
— On parle, lui disait-on, de je ne sais quel man-
dement ou édit prohibitif interdisant la vente, et
défendant môme la lecture de ton livre. Je ne sais
d'où vient ce coup, si ce n'est des gens de Louvain.
Je m'empresse de t'en prévenir, aiin que tu avises à
ce que tu jugeras à propos de faire dans cette occur-
rence (Ep. VI, 30).
Agrippa sollicite vainement la communication des
articles formulés contre lui, œuvre, dit-il, de certains
rabbins par qui depuis plusieurs mois il est sourde-
ment attaqué jusque dans l'esprit de César. Ce n'est
que le 15 décembre 1531 que les articles lui sont
transmis, avec injonction, de la part du conseil privé,
de rétracter publiquement les opinions qui s'y
trouvent signalées '. Agrippa, fort de la protec-
1. Apologies prxfatio. (Opéra, t. II, p. '257).
300 CHAPITRE SEPTIÈME
tion du cardinal légat et encouragé par lui, prend
aussitôt la plume pour se défendre. C'est dans la
maison même du prélat où il a trouvé refuge, ins-
tallé dans la chambre de son majordome, et de
concert avec son secrétaire, qu'il rédige en quelques
semaines une apologie remise, dès la tin de janvier
suivant, ardeultimaskalendas februarii, au président et
aux membres du conseil de Malines. Cette apologie
a été imprimée plus tard, en 1533, et c'est au cardi-
nal Campegi qu'elle est dédiée par une lettre écrite
dans le courant de l'année 1532, à ce qu'il semble, et
reproduite dans cette édition (Ep. VII, 12).
Les docteurs de Louvain n'avaient pas pu se mé-
prendre sur les véritables intentions d'Agrippa dans
son traité de l'incertitude et de la vanité des scien-
ces; c'étaient surtout ses attaques contre l'Église et
sa discipline qu'ils avaient relevées dans leurs arti-
cles. Après avoir assez inutilement du reste con-
damné, en se fondant sur l'autorité de saint Paul et
de saint Augustin, le paradoxe des prétendus dangers
dontles sciences et les arts menacentles hommes clans
leur corps et clans leur âme, et du bonheur qu'il y a
au contraire à ne rien savoir, les théologiens en ve-
naient de suite, et avecbeaucoup plus de raison, a une
accusation formelle d'impiété contre certaines propo-
sitions qu'ils déclaraientoffensantes pour les oreilles
pieuses. A côté de scandaleuses invectives contre
les mœurs du clergé, ils incriminaient notamment
des assertions téméraires touchant Luther, l'héré-
tique invaincu, Lutherus invictus hsereticus, avait dit
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 301
Agrippa. Ils relevaient encore les propositions sur
l'inutilité des cérémonies extérieures, le danger du
culte des images, le caractère purement humain des
prophètes et des évangélistes, l'inanité des interpré-
tations doctrinales de la parole de Dieu à laquelle, sui-
vant Agrippa, nul n'avait le droit de rien ajouter, et do
laquelle on ne devait non plus, disait-il, rien retran-
cher. Enfin, ils condamnaient cetLo fameuse déclara-
tion, la clef de tout l'ouvrage, que rien ne répugnait
plus que la science à la religion du Christ. Ils dénon-
çaient aussi la révoltante idée d'attribuer au diable
lui-même l'invention du capuce monacal, et con-
cluaient en disant que le livre tout entier était diffa-
matoire et outrageant.
C'était aller au-devant des désirs d'Agrippa que
de lui fournir, en l'appelant à se défendre, une oc-
casion d'insister sur les passages de son livre les
plus capables de déplaire à ceux qu'il se proposait
évidemment d'atteindre. Cette occasion, il l'attendait
avec impatience; il avait sollicité pour cet objet avec
instance la communication des articles formulés par
ses adversaires. Quand, le 15 décembre (1531), ils lui
sont transmis par ordre du conseil privé, il se met
aussitôt à l'œuvre, et, comme nous venons de le dire,
compose sur l'heure un nouveau factura où, sous
prétexte de repousser l'imputation d'hérésie arti-
culée contre lui, il développe de nouveau, à grand
renfort d'érudition, les principaux points de sa thèse.
Il esquive, avec plus ou moins de bonheur, quel-
ques unes des difficultés où l'on a voulu l'embar-
o02 CHAPITRE SEPTIÈME
rasser; mais son argumentation se réduit le plus
souvent à des subtilités sans grande valeur, qui lui
fournissent néanmoins l'occasion de produire une
foule de traits ironiques et piquants. Agrippa donne
carrière, clans cette pièce, à son esprit satirique et
à son humeur vindicative. En somme, il se défend
beaucoup moins bien que s'il se lut borné à démon-
trer, ce qu'il dit au reste en commençant, que sa
thèse paradoxale n'est qu'un jeu d'esprit. Telle était,
en effet, la vérité. L'œuvre n'était pas sérieuse. L'a-
pologie ne l'est pas davantage. Mais, pour Agrippa,
il s'agissait bien moins de se défendre que d'attaquer
encore.
L'apologie d'Agrippa ' est divisée en quarante-
trois chapitres correspondant à autant de paragra-
phes des articles qui lui avaient été signifiés. L'au-
teur s'étonne de ce que, dans son ouvrage, on ait pu
trouver matière à une accusation d'hérésie. 11 s'é-
tonne bien plus encore de ce que les proposi-
tions qui servent de fondement à cette accusation
aient reçu l'assentiment de la faculté de théolo-
gie de Louvain. Il aime mieux croire qu'elles ont
été, ù l'insu de ces savants docteurs, enfantées
par l'imagination poétique de quelque Busconius 2 ,
1. Apologia adversus calumnias propter declamationem de
vanitate scieniiarum et excellenlia verbi Dei, sibi per olu[Ui>s
Lovanienses theologistas intentatas. (Opéra, i. II. 257, 330.)
l 2. Allusion ù une épigramme composée à Louvain par Bus-
conius contre le traité de l'incertitude ci Se la vanité des
ciences. Le père Aurelio d'Aquapendente, prenani parti pour
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 303
dont c'est le métier de se livrer aux fictions et aux
mensonges,
— Non, dit Agrippa, les graves théologiens de
Louvainn'ont pas euleloisirde lire les bagatelles pu-
bliées par nous, pour s'amuser à en fausser le sens.
Ils ne se seraient pas trompés, et ils n'auraient assu-
rément pas pris un exercice de rhétorique, auquel
s'attache simplement le titre deDeclamatio, pour une
exposition d'opinions rigoureuses et d'assertions po-
sitives. Des théologiens doivent être sérieux et équi-
tables dans leurs jugements. Mon livre a été reçu
avec applaudissement par clés savants distingués et
même par de doctes théologiens. On ne m'a jamais
reproché qu'un défaut, que je suis prêt du reste à
reconnaître, c'est de parler quelquefois un peu Irop
librement pour ne pas blesser ainsi les délicates
oreilles de certains Midas.
— Je prétends, dit-on, que les sciences et les arts
sont la perte des hommes. Je suis loin de l'affirmer;
je fais seulement de cette proposition un thème de
discussions, et j'attends les contradicteurs. On peut
discuter ensemble sans se condamner l'un l'autre
absolument. Les théologiens modernes ne s'éloi-
gnent-ils pas en d'innombrables points des dogmes
anciens ? Ne se séparent-ils pas souvent eux-mêmes
les uns des autres, sans se traiter de blasphéma-
Agrippa, son ami, avait- répondu par une petite pièce de vers à
celle de Busconius. Les doux morceaux sont conservés parmi
les œuvres d' Agrippa {Opéra, t. II, pp. 248 et 250).
304
CHAPITRE SEPTIÈME
tcurs et d'hérétiques, sur les questions surtout où
l'Eglise ne se prononce pas? Quand je dis ensuite
que c'est un grand bonheur que de ne rien savoir,
je ne fais que répéter une vieille maxime des an-
ciens Grecs, dont je ne saurais être responsable.
L'omniscience , comme Dieu la possède, est sans
doute une suprême félicité; mais, par égard pour la
stupidité de mes contradicteurs, je prends parti pour
l'ignorance ; et c'est à leur plus grand avantage, si,
comme le dit Augustinus, l'ignorance conduit plus
sûrement à Dieu que la science. Ce n'est pas d'ailleurs
une parfaite science, dit le cardinal de Cusa, que de
croire qu'on sait ce qu'en réalité on ignore; mais
être certain et assuré par preuve et démonstration
qu'on ne peut pas savoir, voilà ce qu'on peut appe-
ler une heureuse ignorance.
— Le savant faiseur d'articles passe ensuite à des
propositions qu'il déclare en masse offensantes
pour les oreilles pieuses; d'où il semble ressortir
que les premières auxquelles je viens de répondre
sont autant de blasphèmes et d'hérésies. Car c'est la
coutume chez les inquisiteurs de mentionner d'a-
bord ce qui est entaché d'hérésie et de schisme,
pour faire passer, en dernier lieu, ce qu'ils qualifient
simplement de scandaleux et d'offensant pour les
oreilles des gens pieux. Voyons quelles sont ces pro-
positions offensantes pour les oreilles de nos théo-
logiens arcadiques.
Agrippa commence par défendre son opinion sur
les conséquences du célibat des prêtres. Bornons-
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 305
nous à dire que son argumentation sur ce point est
hardie jusqu'à la témérité pour le fond comme
pour la forme.
— C'est au reste, dit-il, méconnaître le pouvoir
de l'Église que de prétendre que le célibat des prê-
tres est prescrit par une loi de Dieu, tandis qu'on
sait très bien que c'est au pontife et aux conciles
qu'il a toujours appartenu d'en décider.
— Mais me voilà maintenant, ajoute Agrippa,
coupable d'un bien autre crime, du plus atroce de
tous. J'ai appelé Luther hérétique invaincu. Assu-
rément nos théologiens doivent au moins m'approu-
ver de dire que Luther est un hérétique. Je sais
parfaitement qu'il a été condamné comme tel. Mais
pour ce qui est d'être vaincu — je parle des faits,
bien entendu, et non des doctrines, — je ne vois pas
qu'il l'ait été; et qu'on puisse dire vaincu un homme
qui jusqu'à ce jour combattant avec avantage, règne
de plus en plus sur les esprits que lui livrent certains
prêtres et maint religieux par leur impudence,
leur ignorance et leur malice; quand les choses en
sont venues à ce point, que des princes, des évo-
ques, des savants, des théologiens même adoptent
ses idées, et que les peuples croient plus à lui
qu'à l'Église romaine et au pontife.
— J'ai donc pu dire que Luther n'avait pas élé
vaincu. Plût à Dieu que j'eusse menti ! Plût à Dieu
que non-seulement il ne fût pas jusqu'à présent in-
vaincu, mais qu'il ne fût pas lui-même vainqueur;
lui, le véritable vainqueur des hérétiques; ce qui est
T. II £0
806 CHAPITRE SEPTIÈME
une honte pour nos docteurs. Et, en effet, qui a
vaincu les anabaptistes? Qui a résisté aux sacra-
mentaires? N'est-ce pas Luther tout seul? A-t-on re-
mué pour cela un seul doigt clans vos académies?
Pendant que vous dormiez, qui veillait pour le salut
de l'Église? Luther seul, qui a purgé l'Allemagne
des hérétiques anabaptistes etsacramentaires. Allez
maintenant le combattre à son tour. Gela vaudra
mieux que de le condamner; mais, je vous le dis
en ami, tâchez de trouver pour l'attaquer des argu-
ments meilleurs que ceux dont vous usez contre
moi. Recourez à l'Écriture et à la parole de Dieu.
Si vous ne savez, au contraire, user contre lui et les
siens que de flammes et de fagots, prenez garde
qu'eux aussi ne vous répondent avec le fer et le feu.
On va peut-être me prendre pour l'ami des Luthé-
riens. Je me déclare bon catholique; je ne veux être
en haine à personne, ni traité d'hérétique; et, si je
tombe jamais en quelque erreur, ce qui peut arriver
à tout homme, je saurai en convenir et m'en re-
lever.
Agrippa était plus hérétique qu'il ne le disait,
plus qu'il ne le pensait peut-être. Ses opinions sur
le culte extérieur ne diffèrent pas beaucoup de cel-
les qui avaient cours alors parmi les novateurs. Il
proteste bien de n'en vouloir qu'aux pompes mondai-
nes et de respecter les cérémonies instituées par
l'Église; mais il fait sur ce point encore de graves
réserves contre ce qu'il ose qualifier do vaine su-
perstition et d'idolâtrie, à propos du culte des ima-
\GRIPPA DANS LES PAYS-BAS 307
ges, comparant notamment aux bacchanales des
païens les processions où l'on porte des statues
couronnées de fleurs et de feuillages. Quant à l'au-
torité des prophètes et des évangélistes, il se dé-
fend d'y avoir en rien attenlé.
— Je n'ai jamais prétendu, dit-il, qu'on puisse
les accuser de mensonge ; je crois seulement que
leur langage a pu quelquefois s'éloigner de la vé-
rité. Et ne trouve-t-on pas dans la Sainte Écriture
même des équivoques et des contradictions? Cela
tient bien moins à sa nature propre qu'aux défail-
lances de notre intelligence. Ne sait-on pas que le
Saint-Esprit a révélé aux modernes théologiens nom-
bre de choses dont ne se doutaient pas les anciens ;
sans compter que bien des vérités sont encore ré-
servées pour l'avenir? De là l'ambiguïté de tant de
questions; comme celle do la généalogie du Christ
par exemple, ou bien celle de l'union en lui des
deux natures divine et humaine; celle aussi de la
distinction des personnes divines, et d'autres dont
les théologiens disputent tous les jours.
— J'ai au moins pour excuse, continue-t-il, de
n'hésiter point à mettre l'autorité des divines Écri-
tures au-dessus de toute interprétation humaine.
Dira-t-on que j'oublie le respect dû aux saints Pères
qui les ont expliquées avec l'aide du Saint-Esprit?
Je n'ai jamais manqué à la déférence qu'on ne sau-
rait leur refuser; mais je m'incline d'abord devant
l'Écriture que je crois fermement venir de Dieu,
et posséder en soi toute sa signification, sans qu'il
308 CH kPITRE SEPTIÈME
soit besoin pour cela du travail des hommes ni sur-
tout clés sophismes d'un Aristote, des subtilités
d'un Scot, et des arguties d'un Occam. Je crois que
dans les difficultés qu'elle présente, l'Esprit-Saint
peut seul nous éclairer, comme Paulus l'annonce en
nous promettant le don des langues et môme celui
de prophétie. Quant à nier, comme je le fais, que
cette science divine réside dans aucune école de
philosophes, dans aucune Sorbonne de théolo-
giens, c'est là une opinion qui n'est contestée que
dans ces lieux mêmes que je viens de nommer, bien
loin d'être condamnée par l'Eglise. Pour que cette
opinion fût fausse, il faudrait, ajoute Agrippa en
abusant lui-même du sophisme, que l'opinion con-
traire fût vraie, et qu'au lieu de résider dans l'É-
glise ce fût dans les écoles que se trouve la doctrine
de vérité. Après cela on me reproche comme un
crime d'avoir déclaré que nul n'a le droit d'ajouter
quoi que ce soit à la parole de Dieu ni d'en rien re-
trancher. Moïse, ô Salomon, et vous, Paul, Jean,
Christ-Dieu ! où est le Gis de Satan, l'impudent blas-
phémateur qui ose proclamer le contraire?
— Venons a ce que j'ai dit do l'incompatibilité de
la science et de la foi. Qu'y a-t-il là de si scanda-
leux? N'est-il pas reçu dans l'Ecole qu'une vérité
ne peut pas être établie en même temps sur le fon-
dement d'une foi acquise et sur les conclusions
(l'une démonstration scientifique? C'est là tout ce
que j'ai voulu dire. Ne s'est-il pas trouvé un Docteur
qui a prétendu démontrer par Aristote le symbole
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 309
et chacun de ses articles? Je dis que c'est là un tra-
vail d'argutie et non une œuvre de piété.
— Maintenant, si je mérite d'être brûlé dans ce
monde et dans l'autre, c'est peut-être pour une
exécrable proposition sans laquelle tout le reste eût
pu passer sans cloute ; c'est pour avoir osé toucher
à la chose sacro-sainte, au divin capuce. J'entends la
troupe entière des porteurs de froc criant : Il a blas-
phémé. Crucifiez-le! Crucifiez-le! J'ai osé dire que
le capuce est une œuvre du diable. Je suis coupable,
je le reconnais, d'une innocente plaisanterie. On ri-
rait assurément, si l'on voyait des docteurs discu-
ter théologiquement les nouvelles de Boccace ou les
facéties du Poggio. Qui ne sait l'histoire de l'habit
monacal, les disputes engagées sur ce grave sujet,
avec de sérieuses discussions et des décrets du pon-
tife, des luttes et des transactions? J'ai osé m'amu-
ser de cette interminable cucullomachie. J'ai osé dire
que la source de tant de querelles futiles ne pouvait
être qu'une invention du diable. Plût à Dieu que je
fusse dans mon tort, et que la sainteté du capuce
eût une telle vertu, qu'elle pût enflammer d'une
véritable piété et purger du diabolique esprit de
calomnie tous ceux qui en sont coiffés ! Je respecte
d'ailleurs les moines véritablement pieux et bons. Je
n'en veux qu'aux mauvaises mœurs. Mais j'aime
mieux me taire que d'en dire sur ce point davantage.
— Enfin, dit Agrippa, je ne condamne pas les
sciences et les arts, mais ce que les uns et les autres
ont de vain et d'incertain ; et je ne m'adresse qu'à
310 CHAPITRE SEPTIÈME
ceux seulement qui, négligeant la parole de Dieu„
mettent toute leur confiance dans les choses du
monde ; incapables d'arriver ainsi à un autre résul-
tat qu'à l'erreur, à l'hérésie et au mal.
— Je ne juge pas d'ailleurs, je ne dogmatise pas.
Je reste dans les conditions d'un exercice de rhéto-
rique et de ce qu'on appelle du nom de déclamât io ;
passant du sérieux au plaisant, de la fiction à la vé-
rité ; ne disant pas toujours ma pensée tout entière ;
prenant soin, en un mot, de laisser quelque prise à
celui qui voudrait bien disputer avec moi. C'est ce
que n'a pas su comprendre le docte rédacteur des
articles; et il ne pouvait manquer, dès lors, de dire
des sottises. Il n'y a rien dans mon livre qui doive
offenser les oreilles pieuses; à moins qu'on n'appelle
ainsi celles de certains ânes d'humeur morose. Ce
n'est pas une œuvre diffamatoire que celle qui porte
en toutes lettres le nom de son auteur, et qui n'est
imprimée qu'après examen du conseil de César et
moyennant autorisation publique donnée en son nom.
Mon misérable accusateur ne connaît pas la valeur
des mots qu'il emploie, et parle de ce qu'il ne sait
pas. Enfin, s'il y avait en lui la moindre honnêteté,
s'il eût cru digne de considération ce qu'il a écrit, il y
eût attaché son nom ; et, au lieu de m'attaquer par
derrière, il se fût, posé en face d'un homme qui est
prêt à lui répondre.
— Pour ces raisons, dit en finissant Agrippa, je
persiste à croire que les' théologiens de Louvain
n'ont pas lu mon livre, et qu'ils ont pu tout au plus
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS .'Ml
souscrire aveuglément à l'œuvre de quelque obscur
suppôt. Si mon apologie contient des traits mor-
dants, il faut qu'ils sachent que ce n'est pas à eux
qu'ils s'adressent, mais aux infâmes sycophantes
coupables de ces odieuses calomnies. Quant à moi,
je suis toujours prêt à soumettre mes écrits aux
savants animés d'un esprit chrétien, pourvu qu'ils
consentent à les lire avec justice et bonne foi. Et
vous, illustres sénateurs, vous à qui a été déférée
cette œuvre cle calomnie, faites-moi bonne justice,
anéantissez ces articles téméraires, dirigés par des
hommes qui se mettent arrogamment au-dessus de
César, contre un livre examiné par ses censeurs, ap-
prouvé par le conseil privé, et muni du privilège et
du sceau de l'Empereur, donl l'autorité est ainsi
conspuée par ceux qui osent m'attaquer. Confondez
les insolents dont l'astuce a circonvenu César lui-
même, et soulevé contre moi une tempête de colère
qu'à grand'peine a pu détourner de moi la protection
de deux révérendissimes et savants cardinaux, sans
lesquels le prix de mon savoir, de mes travaux et de
tant de services rendus à César eût été l'ingratitude
et la disgrâce. Il me resterait à raconter toute cette
tragédie. C'est ce que je compte faire d'un autre
style et en un autre lieu. Pour vous, encore une fois,
faites-moi bonne justice, sauf mon droit d'ôter ou
d'ajouter, d'interpréter et de corriger ; ce qui n'est
refusé dans aucune cause profane et ne saurait l'être,
moins qu'ailleurs, dans une cause religieuse.
Cette diatribe n'était pas faite pour diminuer les
312 CHAPITRE SEPTIÈME
torts d'Agrippa. Il ne l'avait pas écrite d'ailleurs
pour désarmer ses adversaires, comme on le voit
par la manière dont lui-même il parle de son l'ac-
tum dans une de ses lettres.
— J'ai répondu à ces calomniateurs de Louvain,
écrit-il à un ami ; je l'ai t'ait avec modération, modeste,
mais non sans un certain sel ; à quoi j'ai ajouté un
peu de vinaigre et de moutarde, en ayant soin d'ou-
blier l'huile. Je veux publier cela dès que je le
pourrai, au risque de faire éclore peut-être quelque
nouvelle tragédie. Mais il y aura des gens que la
chose amusera certainement (Ep. VII, 3).
Non content de sa prétendue apologie, Apologia,
Agrippa avait encore écrit sur le même sujet et du
môme ton à peu près un autre factura, une plainte,
Querela, contre les théologiens de Louvain. Celle-ci
était adressée à son ami Chapuys '. L'apologie com-
posée pendant les derniers jours de 1531 et les pre-
miers de 1532, ne fut pas imprimée sans quelque
difficulté. Elle ne parut que dans le courant de 1533
seulement (Ep. VII, 26), avec une dédicace à l'a-
dresse du révérendissime cardinal Laurent Campegi,
légat du Saint-Siège 2 . On voit Agrippa prendre alors
grand soin de répandre cet écrit auquel était jointe
1. Querela saper caluninia ob editam declamationem devani-
tatc scientiarum atque excellentia Verbi Dei, sibi per aliquos
sceleratissimos sycophantas apud Cxsaream majéstatem nefarie
àeproditorie intentata. (Opéra, t. II, 437-459.)
2. Ou trouvera quelques renseignements sur cetle publication
dans une note de l'appendice (n" XXXt).
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 313
la plainte dédiée à Chapuys (Ep. VII, 14, 16). 11 ne
s'était pas trompé en prédisant que l'ouvrage plairait
à certaines gens, mais qu'en même temps il pour-
rait déplaire à d'autres. Il ne manqua pas non plus
d'hommes sensés pour blâmer cette intempérance
de langage, dont Agrippa déjà bien souvent avait eu
ù se repentir, sans pour cela s'être jamais amendé
sur ce point. On possède notamment les sages avis
que lui transmet à ce sujet l'illustre Érasme, alors
en correspondance avec lui.
Les relations qui ont existé entre Érasme et
Agrippa ne remontent pas très haut, quoique ces
deux hommes aient eu de bonne heure des amis
communs, tels que le Messin Gantiuncula, le Gene-
vois Chapuys et le Fribourgeois Jean Reiff, qui
auraient pu les rapprocher l'un de l'autre. Les let-
tres qui contiennent le plus ancien témoignage de
ces relations appartiennent à la seconde moitié seu-
lement de l'année 1531, et fournissent la preuve qu'É-
rasme et Agrippa ne se connaissaient pas aupara-
vant '. Les rapports paraissent s'être établis alors
entre eux, à l'occasion du traité de l'incertitude et
de la vanité des sciences, publié depuis quelques
mois. Une première lettre d'Érasme, datée de Fri-
bourg le 19 septembre 1531, a pour objet apparent
1. La correspondance entre Érasme el Agrippa comprend
neuf lellres de septembre 1531 à avril 1533. Elles sont impri-
mées dans la Correspondance générale, 1. VI, 31, 3G, et 1. VII,
G, 11, 17, 18, 10, 38, iO.
3 H CHAPITRE SEPTIÈME
une recommandation en faveur d'un personnage qui
en était porteur. Elle contient quelques compliments
pour l'auteur, touchant le livre qu'il vient de faire
paraître.
— Il n'est question que de toi, dit Érasme, à pro-
pos du nouvel ouvrage que tu as donné, de l'incerti-
tude et de la vanité des sciences, de vanitate diseipli-
narum. Je ne le connais pas encore, mais je vais
faire en sorte de me le procurer; et, quand je l'aurai
lu, je t'en parlerai plus amplement (Ep. VI, 31).
Agrippa répond, le 20 décembre, par une missive
toute pleine de l'expression de sa gratitude pour un
homme qui, sans le connaître encore, lui écrit d'une
manière si honorable pour lui, et qui promet en ou-
tre de lire son ouvrage. Il le prie de ne pas lui épar-
gner ses bons avis, et joint à ses protestations de
reconnaissance une déclaration qui n'a rien de su-
perflu à coup sûr, pour affirmer, en ce qui concerne
la religion, qu'il entend ne jamais s'écarter en rien
des doctrines de l'Eglise. I) date sa lettre de Bru-
xelles, avec accompagnement de la fameuse invec-
tive plus d'une fois proférée par lui, que lui inspire
le ressentiment de ses embarras présents ' : ex hac
1. Cette invective est celle qu'Agrippa lançait, en 1519 déjà,
contre la ville de Metz (Ep. II, 33); nous avons dit dans quelles
circonstances (t. I, p. 358). Il la renouvelle en 1531 contre la
cour de Brabant, le 21 juillet d'abord dans une lettre à Chapuys
(Ep. VI, 20) dont nous avons parlé ci-dessus (p. 275), le 17 dé-
cembre dans une autre lettre à un personnage que nous ne
connaissons pas (Ep. VI, 35), et le 20 «lu même mois, dans la
AGRIPPA DAXS LES PAYS-BAS 315
omnium bonarum literarum virtutumque noverca, aida
Caesarea (Ep. VI, 36).
A la date du 17 mars suivant, Érasme n'avait pas
encore tenu sa promesse; il n'avait rien lu, ou au
moins n'avait rien dit. Agrippa lui écrit alors de
Cologne qu'il n'a rien reçu de lui, depuis sa lettre
du 19 septembre précédent (Ep. VII, G). Érasme
s'excuse un pou plus tard d'être obligé d'ajour-
ner encore les observations qu'il a promises
(Ep. VII, 11), et nous arrivons ainsi à une lettre par
laquelle Agrippa, le 13 novembre 1532, annonce à
son illustre correspondant la querelle où il est
engagé avec les docteurs de Louvain, sans compter
ceux de Paris et de Cologne.
— Je ne sais, dit Agrippa dans cette lettre, s'il
m'est permis d'attendre de quelque part aide et se-
cours ; mais j'ai confiance dans la bonté de ma
cause, et dans une situation où je me trouve inex-
pugnable (Ep. VII, 17, 18).
Érasme lui répond brièvement le 9 décembre, par
quelques mots où se peint son esprit mesuré.
présente lettre à Érasme (Ep. VI, 36). Comme à Metz en 1519,
Agrippa était à Bruxelles en 1531 aux prises avec des difficul-
tés qui l'irritaient profondément : conséquences dans l'un et
l'autre cas de ses querelles avec les théologiens qui le harce-
laient, à Metz pour la thèse soutenue par lui sur la question de
la monogamie de sainte Anne, à Bruxelles en raison de la pu-
blication récente de son traité de 1'incertitu'le et de la vanité
des sciences. Nous avons, dans une note de l'appendice (n° XV),
réuni quelques indications relatives à l'invective d'Agrippa.
316 CHAPITRE SEPTIÈME
— Je regrette, lui dit-il, de te voir en guerre avec
les frelons. Tâche de t'en dégager le plus tôt possi-
ble. Peu de gens ont eu à se louer d'avoir eu affaire
à eux (Ep. VII, 19).
Au 10 avril 1533, le prudent Érasme n'avait pas
encore l'ait connaître son sentiment sur le traité de
l'incertitude et de la vanité des sciences (Ep. VII, 38).
Le 21 de ce mois, il se décide à parler, mais sans
s'étendre beaucoup sur le sujet. Il s'est fait lire cet
écrit pondant ses repas, dit-il, ne pouvant y donner
d'autre moment. L'ouvrage, il le constate, plaît gé-
néralement aux savants; lui-même en loue le fond.
Il ne comprend pas que les moines s'en montrent
si offensés; car, si les mauvais y sont flétris, les
bons y sont suffisamment loués.
— Cependant, ajoute-t-il, et c'est là évidemment
l'objet principal de sa lettre, je te répéterai ce que
je t'ai déjà dit : débarrasse-toi au plus tôt de cette
querelle. Souviens-toi de Louis Berquin, Lodovicus
Barguinus '. homme de mœurs assez décriées, il est
vrai, mais que ses téméraires attaques contre les
moines et les théologiens ont seules perdu. Que
n'ai-je pas fait pour le retenir! Contre ces gens-là,
lui disais-je, saint Paul lui-môme aurait tort. Il a
préféré son aveugle sentiment à mes avis. Tu sais
1. Louis de Berquin, condamné par une commission du par-
lement de Paris, sur une dénonciation de Noël Beda, syndic de
la Sorbonne ; et brûlé comme hérétique en place de Grève, le
21 avril 1529.
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 317
ce qui est arrivé. Ne fais pas de même. Enfin, si tu
ne peux éviter le combat, sache au moins rester
dans ton fort. Ne va pas te livrer entre leurs
mains; et par-dessus tout ne me mêle pas à tout
cela(Ep. VII, 40).
Agrippa n'était guère capable de profiter de si
sages conseils. Au moment môme où il les recevait,
il se voyait renvoyer par les imprimeurs de Bàle
son Apologie qu'on trouvait, comme il l'avait re-
connu lui-même, offensante pour ses contradicteurs.
Il la portait ailleurs aussitôt, voulant pousser les
choses jusqu'au bout (Ep. VII, 14, 16, 38).
— De tout temps, écrivait-il alors à son vieil ami
Cantiuncula, j'ai été en querelle avec les moines.
Aujourd'hui plus que jamais, je suis en butte à leur
rage. De toutes parts ils sont ligués contre moi, vo-
ciférant, gesticulant, clans les églises et devant le
populaire, comme dans les écoles. Leur céder, c'est
les encourager. Il faut oser leur résister en face et
savoir s'en faire craindre. Je suis donc décidé à
combattre sans relâche cette nuée de sophistes en
capuchons. Je veux rappeler tous mes anciens griefs
contre ces drôles, ncbulones. Je les peindrai sous
leur figure véritable, et je montrerai publiquement
au peuple qu'ils abusent, par quelle espèce d'hom-
mes il se laisse tromper (Ep. VII, 3o).
La passion emportait Agrippa jusqu'à lui faire
perdre le sentiment vrai des choses. On ne pourrait
expliquer autrement, à moins d'y voir, — ce qui serait
plus juste peut-être, —un trait d'impitoyable ironie.
318 CHAPITRE SEPTIÈME
une assertion des plus étranges, jointe par lui dans sa
lettre à Cantiuncula aux déclarations qui précèdent.
Suivant Agrippa, les moines qui attaquaient son
livre n'étaient que des ingrats; car il n'avait, pré-
tendait-il, en grande partie composé cet ouvrage que
pour leur être utile, et afin de leur fournir des ar-
guments à faire valoir contre les vices de tout genre
qu'ils avaient pour mission de combattre (Ep. VII,
35). Les bons religieux ne semblaient pas s'être
aperçus de l'importance d'un pareil service. Car
c'est de cbez eux qu'étaient parties, non sans
quelque raison assurément, les vives attaques aux-
quelles avait eu à répondre Agrippa. On ne s'ex-
pliquerait pas facilement après cela que ce fût
parmi les prélats ' que celui-ci eût alors trouvé
des protecteurs, si l'on ne savait pas qu'une certaine
hostilité existait, en beaucoup de lieux, entre les
évêquesetles moines, généralement enclins à braver
leur autorité en se mettant directement sous la
protection de Rome.
Nous avons dit que le cardinal de La Marck, évêque
de Liège, s'était joint en 1531 au légat Campegi, pour
sauver Agrippa des premiers mouvements de colère
de l'Empereur (Ep. VI, 21). 11 était resté un de ses
1. Oulrele cardinal Campegi, légat du Saint-Siège, le cardinal
de La Marck évêque de Liège, et l'archevêque de Cologne, ou
trouve encore, parmi les amis d' Agrippa vers cette époque, l'évo-
que de Feltre, neveu du cardinal Campegi (Ep. VII, 2), et l'évo-
que de Culm (Ep. VI, 18). orateur, c'est-à-dire envoyé du roi
de Pologne.
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 319
plus fermes soutiens. L'archevêque électeur de Co-
logne à son tour devait bientôt lui témoigner une
bienveillance toute particulière; et plus tard, quand
Agrippa est obligé de quitter le Brabant, c'est chez
ce prince qu'il trouve asile et protection. Nous ve-
nons de mentionner certaines raisons de la faveur
que le fougueux satirique pouvait trouver contre
ses adversaires auprès des prélats; peut-être fau-
drait-il signaler également comme ayant pu la lui
concilier, le plaisir que prenaient probablement ces
hommes d'un esprit cultivé, à la lecture des ouvra-
ges du piquant écrivain. L'archevêque de Cologne
et l'évêque de Liège étaient d'ailleurs en relations
avec les lettrés du temps et portés vers les idées
nouvelles, dont Agrippa se trouvait incontestable-
ment, plus qu'il no lui convenait de l'avouer, plus
qu'il ne se l'avouait peut-être à lui-même, un des
champions. L'un et l'autre étaient en correspon-
dance avec Érasme (Ep. VII, 6, 38).
Nous aurons à revenir sur ce qui concerne l'ar-
chevêque de Cologne, en mentionnant ultérieure-
ment la protection que devait trouver de sa part
Agrippa, persécuté et poursuivi par ses ennemis.
Quant à l'évêque de Liège, nous n'aurons plus
occasion de parler de lui. Nous nous bornerons à
rappeler ici, avant de le quitter, son utile interven-
tion auprès du souverain en faveur d'Agrippa, dans
les premiers temps do la disgrâce provoquée
par l'apparition du traité do l'incertitude et de la
vanité des sciences. Nous avons encore la lettre
liÙO CHAPITRE SEPTIÈME
de remcrcîmenls qu'à celle occasion il reçoit de
son protégé.
Agrippa lui écrit de Gand le 12 mai 1531. Il sait
qu'il doit le bienveillant appui du cardinal évêque
de Liège à la recommandation de plusieurs person-
nages, à la tête desquels se trouve le révérendissime
cardinal Laurent Gampegi, légat du siège apostoli-
que. Il a dû recourir à sa protection dans la situa-
tion malheureuse où il est réduit, frappé par des
malheurs de tout genre, en butte à l'animadversion
de César, et abandonné par plusieurs de ses anciens
amis, tandis que les autres se trouvent éloignés par
leurs affaires. Il se voit obligé de solliciter du sou-
verain, dont il n'a jamais rien reçu, des gages fixes,
ou au moins le paiement de ses anciens services,
avec l'autorisation de chercher d'autres ressources,
en acceptant notamment les bienfaits qu'il lui serait
alors permis d'attendre du révérendissime cardinal
légat (Ep. VI, 18).
Accueilli à ce moment par ce dernier, Agrippa,
s'il n'eût été secouru par lui, était, il le déclare, pres-
que réduit à'souffrir de la faim (Ep. VI, 25). Ce n'est
pas tout; ses infortunes étaient à la veille d'être
encore aggravées par les poursuites de ses créan-
ciers dont nous avons parlé. Nous savons que, jeté
en prison par eux, il fut élargi grâce surtout à l'in-
tervention du légat, auquel il devait déjà les favo-
rables dispositions de révoque de Liège (Ep. VI, 18),
avec d'utiles démarches pour essayer de calmer la
colère de l'Empereur et de désarmer sa vengeance
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 321
(Ep. VII, 12, 21). Nous savons aussi qu'il trouva
bientôt à Bruxelles un asile clans la maison du pré-
lat romain, avec des encouragements et même de
formelles exhortations à se défendre des graves ac-
cusations portées contre lui parles théologiens de
Louvain, à l'occasion de son traité de l'incertitude
et de la vanité des sciences. C'est en quelque sorte,
nous le rappelons, avec le concours du secrétaire du
légat, et dans la chambre même de son majordome,
qu'Agrippa travaillant jour et nuit avait composé,
dans l'espace de quelques semaines, en décembre
1331 et janvier 1532, le satirique factum qu'il ap-
pelle son apologie. Et plus tard, quand il fait im-
primer cet ouvrage, c'est sous les auspices de ce
prince de l'Église qu'il le publie, avons-nous dit,
avec une dédicace à l'adresse de ce puissant pro-
tecteur.
Nous ne possédons qu'une seule lettre d'Agrippa
au cardinal Campegi ; c'est cette dédicace imprimée
en tête de l'apologie. Elle ne porte pas de date ; mais
elle .doit être de novembre 1532 à peu près, comme
cela semble résulter de certaines indications qu'elle
contient. Agrippa y exprime sa profonde reconnais-
sance envers le prélat, pour ses bienfaits. Il y rap-
pelle comment, exhorté par lui et sur l'expresse
injonction de César, il a repoussé, en composant son
apologie, les imputations des rabbins de Louvain,
comme il les appelle.
— C'est ainsi, dit-il, qu'après un travail assidu
j'ai pu terminer ma défense sur les articles de mes
T. II. 31
322 CHAPITRE SEPTIÈME
adversaires ; et que, n'ayant reçu communication de
ceux-ci que le 15 décembre seulement, il m'a été
possible de livrer pour les calendes de février, ante
ultimas kalendas februarii, mon apologie adressée au
président du sénat de Malines; ne voulant la publier
qu'après avoir reçu la signification du décret en
vertu duquel cette communication m'avait été faite.
Cependant, condamné sur une simple suspicion par
mes accusateurs eux-mêmes, qui ont osé se faire
mes juges, j'attends en vain depuis plus de dix mois 1
ce décret du sénat. Je ne peux pas laisser plus
longtemps en souffrance mon honneur et ma répu-
tation, et rester sous le coup d'une accusation d'hé-
résie, d'impiété et de scandale. Je me vois ainsi
contraint de publier ma défense avant tout jugement.
1. Colle indication do dix mois écoulés depuis l'époque con-
nue de la rédaction de l'apologie, en décembre 1531 et jan-
vier 153-2, jusqu'au jour où est rédigée la présente lettre au
cardinal Garapegi, permet d'assigner à cette lettre la date de
novembre 1532 à peu près, comme nous l'avons annoncé plus
haut. La mention des dix mois se trouve dans le texte de cette
lettre tel qu'il est imprimé avec la Correspondance, dans la
collection des OEuvres (t. II, 1011, 1.20). Dans le texte de la
même lettre donné en tète de l'apologie (t. II, p. 253, 1. 29) ou
lit « nunc supra annum et médium », au lieu de « nunc supra
decimum tore mensem ». Cette modification correspond aux
délais, suite des difiicultés éprouvées par Agrippa dans l'im-
pression de son apologie, qu'il essaya vainement de publier
en 1532, et qui ne parut qu'en 1533 (Ep. VII, 11, 16). La lettre
de dédicace avait été écrite pour la publication projetée à la
première de ces deux dates, el fut remaniée en vue de celle
exécutée à la seconde seulement.
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 323
Je la place sous la protection de ton nom, et je le
fais avec d'autant plus de confiance que c'est toi qui
m'as conseillé de répondre et de me laver des impu-
tations de mes ennemis, en m'exhortant, ce que je
n'ai pas oublié, à le faire avec douceur et modéra-
tion.
— C'est à quoi je me suis appliqué, tâchant d'ou-
blier avec quelle perfidie avaient agi à mon égard
mes calomniateurs. Car ceux-ci, ne se bornant pas,
tu le sais, à la production de ces articles, n'ont pas
plus ménagé les sourdes menées que les accusations
ouvertes ; et, non contents de distiller le poison de
leur méchanceté chez les princes et dans la cour de
César, m'ont attaqué jusque dans les temples et
devant la multitude ignorante, avec une violence et
une malice qui ne pouvaient me laisser de sang-froid.
Si donc j'ai parlé quelquefois avec une certaine vi-
vacité et un peu d'amertume, j'avais, je le crois, quel-
que raison et un certain droit de le faire. Je sais au
reste à quels dangers je m'expose ainsi, mais je ne
demande qu'un juge équitable. Daigne, je t'en con-
jure, ne pas me refuser ton attention. Daigne aussi
pardonner la hardiesse que j'ai de mettre en avant
ton puissant patronage et de réclamer ta protection
contre ces perfides sycophantes, contre ces faussai-
res impies. Fasse le Dieu tout puissant qu^, délivrée
des attentats de l'hérésie et des ténèbres du so-
phisme, son Église reprenne son ancienne splendeur.
Puisse-t-il te conserver en prospérité et te combler
de tous biens (Ep. VII, 12).
3:24 CHAPITRE SEPTIÈME
Nous ne savons rien de plus des relations du car-
dinal légat Campegi avec Agrippa. 'Ce personnage
avait quitté les Pays-Bas, dans le courant de l'hiver
1532, pour se rendre à Ratisbonne et retourner de là
en Italie, où il se trouvait à la fin de la même année ;
et Agrippa ne semble pas avoir dû le revoir ultérieu-
rement. A l'époque où fut écrite, vers le mois de
novembre 1532, la lettre dédicatoire que nous
venons de citer, le cardinal était à Bologne. Nous ne
savons pas précisément quel accueil il fit à l'é-
pître lorsqu'elle parut en 1533, ni à l'œuvre non plus
qu'elle accompagnait. On est i'ondé à croire ce-
pendant que cet accueil l'ut favorable, d'après les
témoignages connus de bienveillance accordés pré-
cédemment à l'auteur par le prélat. Ces sentiments
s'étaient déclarés, on le sait, à la suite de la publica-
tion du traité de l'incertitude et de la vanité des
sciences, qui était l'occasion de l'apologie, et qui
avait été composé dans le même esprit.
Si nous ignorons comment finirent les relations
du cardinal Campegi avec Agrippa, nous ne savons
guère mieux comment elles avaient commencé. Il y
a lieu de penser qu'elles avaient pu se nouer à l'oc-
casion de celles qu'Agrippa entretenait, dans les
termes d'une certaine intimité, avec deux hommes
attachés à la personne du légat, et dont il a été pré-
cédemment question d'une manière incidente, \o.
secrétaire et le majordome de l'Éminence. Nous
avons parlé d'eux à propos de l'apologie. C'est sous
les yeux du premier et dans l'appartement du second
AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 325
qu'elle avait été, comme nous l'avons dit, composée.
L'un et l'autre, dom Luca Bonfius, le secrétaire, et
dom Bernardus de Paltrineriis ', le majordome, étaient
Italiens. Leurs rapports avec Agrippa pourraient
bien, d'un autre côté, se rattacher à ceux où il était
lui-même antérieurement engagé avec leurs compa-
triotes le père Aurelio d'Aquapendente et Augustino
Fornari, ses grands amis comme nous le savons,
liés également avec les deux autres. Nous aurons à
revenir bientôt sur dom Luca et sur dom Bernardus,
à propos de leur correspondance avec Agrippa. Cette
correspondance appartient presque entièrement à
l'année 1532, pendant laquelle Agrippa quitte le Bra-
bant et se réfugie sur les terres de l'Électeur de Colo-
gne. Cet épisode de sa vie et quelques faits qui s'y
rattachent feront l'objet du chapitre suivant.
1. Il y a quelque incertitude sur le nom exact de ce person-
nage. On trouve pour ce nom, dans la Correspondance d'A-
grippa, les formes de Palirinerin (Ep. VII, 29), Paltemerius (Epi-
gramma, Opéra, II, p.ll'iS), Paltrinus (Ep.\ II, iï)- Nousnousen
tiendrons à la première, laquelle n'est encore qu'une transla-
tion en latin du véritable nom, dont la forme originaire en
italien nous échappe.
CHAPITRE VIH
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE
1 «îîî^* 1 «>*$«»
Agrippa se retire auprès de l'archevêque électeur de Cologne.
— Mémoire apologétique adressé à la reine Marie, gouver-
nante des Pays-Bas. — L'archevêque de Cologne accepte la
dédicace du traité de l'incertitude et de la vanité des scien-
ces. — Correspondance avec le secrétaire et le majordome
du cardinal légat Campegi; opinion définitive d'Agrippa
sur les sciences occultes. — Publication du traité de la phi-
losophie occulte; opposition de la part de l'inquisiteur et des
magistrats de Cologne. — Le luthéranisme à Cologne; l'ar-
chevêque Hermann de Wiede. — Agrippa et la réforme. —
Séjour aux bains de Bertrich avec l'archevêque de Cologne. —
Derniers travaux d'Agrippa ; ses dernières publications. —
Agrippa revient en France ; il est mis en prison à Lyon ; il
meurt à Grenoble. — Ses enfants et sa descendance. — Con-
clusions sur Agrippa ; son esprit ; son caractère ; sa vie et
ses œuvres. — Conclusions sur les arts et les sciences oc-
cultes; leur condition au xvi° siècle.
Quatre années à peu près s'étaient écoulées de-
puis qu'Agrippa quittant la France avait, au mois
de juillet lo28, passé dans les Pays-Bas, où il avait
328 CHAPITRE HUITIÈME
successivement vécu à Anvers, puis à Malines, lors-
que, dans le courant de 1532, il s'éloigne précipitam-
ment de cette contrée pour se réfugier dans les États
et sous la protection de l'Électeur de Cologne l .
C'est à Bonn qu'il établit alors sa résidence. Il y
passe, pour la plus grande partie, les trois derniè-
res années de sa vie, jusqu'en 1533, époque d'un
voyage qu'il t'ait en France, où la mort le surprend
dans la force de l'âge, n'ayant pas encore atteint
cinquante ans.
La cause du départ inopiné d'Agiippa et de sa
retraite chez l'Électeur de Cologne en 1532 n'était
nullement sa disgrâce à la cour de Malines. C'était
tout simplement, il l'avoue quelque part, la vulgaire
nécessité de se mettre à l'abri des poursuites de ses
créanciers J . Quant à l'animadversion et aux atta-
1. Agrippa avait quitté furtivement Malines et s'était sauvé
à Cologne en mars 1532. Il avait reparu un instant en Bra-
bant pendant le courant de l'été suivant; mais il l'avait
quitté bientôt. On le voit à Francfort en septembre 1532, et à
Bonn eiiliu où il s'installe, au mois de novembre de la même
année.
2. « Mechliniœ domo... rediturus aliquando, quando prse cre-
ditoribus libère liceret ibi agere » (Ep. VII, .21). Agrippa, l'an-
née précédente (1531), avait été emprisonné à Bruxelles, sur la
replète de ses créanciers, mais il avait été bientôt relaxé, grâce
à l'intervention, ce semble, de puissants protecteurs, comme
nous l'avons dit au chapitre précédent (ci-dessus p. 291). Ces
poursuites paraissent s'être renouvelées en 1532, et c'est
pour s'y soustraire qu'il se serait, au mois de murs de cette
année, sauvé dans lés États de L'archevêque électeur de Golo-
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 329
ques des théologiens, lesquelles ne devaient d'ail-
leurs lui manquer nulle part, elles ne semblent pas
non plus y avoir été pour rien. Elles étaient loin,
malgré les vives imprécations auxquelles se livrait
à ce propos Agrippa, de lui causer beaucoup d'ef-
froi. Tout au plus avaient-elles pu encourager quel-
ques sourdes menées et précipiter ou confirmer
ainsi auprès du souverain sa disgrâce, due par-
dessus tout à l'imprudente publication de son traité
de l'incertitude et de la vanité des sciences, mais
atténuée du reste dans ses effets par l'intervention
de ses protecteurs, par celle notamment des cardi-
naux de La Marck et Campegi. Agrippa n'avait pas
même perdu son office d'historiographe impérial. 11
est vrai qu'on ne lui en payait pas les gages, ce dont
il se plaignait, non sans raison. Sur ce point il était
dans son droit. Il était moins fondé dans ses récri-
minations sur ce qu'on ne prenait pas hautement
parti pour ses paradoxes et pour ses excès de lan-
gage à l'endroit de ses contradicteurs, ni pour ses
prétentions à une sorte d'immunité privilégiée vis-
à-vis de ses créanciers; double cause d'un vif res-
sentiment qui s'exprime alors par le renouvellement
contre cette cour de Brabant, ingrate et injuste sui-
vant lui, de la fameuse invective que, dans des dis-
positions d'esprit analogues, il avait autrefois lan-
cée contre Metz. Gomme la ville de Metz, la cour
gne (Ep. VII, 21), où il se relirait enfui définitivement au mois
de novembre suivant.
330 CHAPITRE HUITIÈME
de César est la marâtre des bonnes lettres et de
toute vertu, omnium bonarum Uterarum virtutumque
noverca, aida Cœsarea (Ep. VI, 20, 35, 36).
Agrippa s'éloignait le cœur ulcéré. Bientôt après,
de sa retraite de Bonn, il adressait à la reine Marie,
gouvernante des Pays-Bas, un mémoire dont nous
avons déjà parlé. Dans ce factum, il s'élevait contre
la prétention des trésoriers impériaux de ne pas lui
payer ses gages d'historiographe de l'empereur sous
prétexte de son changement de résidence ; Agrippa,
de son côté, affirmant qu'à Bonn, où il se trouvait, de
même que dans toute autre contrée de l'Allemagne,
il ne cessait pas d'être sous la domination de l'Em-
pereur. Il ajoutait que, ne pouvant plus vivre à Ma-
lines, il avait dû passer du Brabant en Germanie,
pour profiter des bienfaits de l'illustre Electeur de
Cologne, et que d'ailleurs il avait laissé à Malines
sa maison et son ménage tout entier sous la garde
d'une servante ; prêt lui-même à y revenir dès que
ses créanciers voudraient bien lui permettre de le
faire.
Agrippa dévoile, dans ces derniers mots, le
véritable motif de sa retraite. Il dit ailleurs que
c'est subrepticement et non sans quelque difficulté
qu'il a réussi à l'effectuer, et il indique suffisam-
ment, malgré les assurances données par lui à la
reine de la possibilité de son retour, que c'est défi-
nitivement qu'il est parti. Il avait emmené avec lui
toute sa famille, c'est-à-dire ses enfants et ses ser-
viteurs, et avait même expédié en avant ce qu'il pos-
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 331
sédait de plus précieux, les livres de sa bibliothè-
que (Ep. VII, 15).
Le mémoire adressé à la reine Marie avait pour
principal objet d'obtenir le paiement ultérieur de
la pension promise à Agrippa et la remise à ses
créanciers des arrérages qui lui étaient dus jusqu'à
ce moment ; mais en même temps il y rappelait à
grands traits sa vie passée; il énumérait ses titres
à la munificence impériale et en particulier aux
bonnes grâces de la princesse ; il y remémorait aussi
ses griefs; il y signalait ses ennemis et y nommait
ses protecteurs. C'est un morceau d'une certaine
étendue, travaillé avec soin, et remarquable de
tous points. Il est intéressant de voir comment
Agrippa y parle de lui-même. 11 le fait dans des ter-
mes qu'on ne saurait d'ailleurs accepter que sous
d'expresses réserves, nous avons déjà eu occasion
d'en faire la remarque. Ces réserves sont mainte-
nant plus que justifiées pour nous, éclairés comme
nous le sommes sur les principales circonstances
de la vie du personnage, édifiés par le rapproche-
ment désormais facile de ce que sont certains faits
connus, et de la manière dont il les présente.
— Mes ancêtres, dit-il, appliqués depuis trois ou
quatre générations au service des princes de la mai-
son d'Autriche, y ont recueilli honneur et fortune,
juste prix de leur mérite. Quant à moi, illustre reine,
marchant sur leurs traces, j'ai été dès mon enfance
attaché à la personne de ton aïeul, Maximilien César,
dans le cabinet d'abord, Mi a minoribus secretis, puis
332 CHAPITRE HUITIÈME
dans les camps où je l'ai servi en Italie pendant sept
années. Je me suis acquitté ensuite avec un égal
succès de nombreuses commissions, soit dans les
lettres, soit dans le métier des armes. J'ai passé par
diverses épreuves de fortune et de revers et j'en suis
sorti à mon honneur. Connaissant huit langues dif-
férentes, six notamment de manière à les parler et
à les écrire avec élégance et facilité, je me suis
plongé dans des études abstruses; et, en pos-
session d'une érudition encyclopédique, j'ai con-
quis le grade de docteur en l'un et l'autre droit,
aussi bien qu'en médecine, utriusque juris et medici-
narum doctor, honoré précédemment déjà de la che-
valerie, auratus eques ' ; distinction que j'ai non pas
obtenue par d'importunes sollicitations ni pour prix
d'un voyage d'outremer, ou comme une faveur de
cour, aux l'êtes du couronnement de quelque sou-
verain, mais que j'ai conquise aux armées et par
mon courage dans les combats.
— Après la mort de Maximilien, ton aïeul, j'ai
servi dans des conditions, tantôt civiles tantôt mi-
litaires, plusieurs princes et divers Étals, les uns
aristocratiques, les autres démocratiques, en Italie,
en Espagne, en Angleterre et en France. Je me suis
toujours vaillamment conduit ; et je l'ai fait parfois
1. Nous nous sommes expliqué dans notre chapitre v (t. II,
p. 4G et p. 71) sur ces qualités de docteur et de chevalier que
s'attribue ainsi Agrippa. Nous donnons en outre, sur ce sujet,
quelques explications encore, dans deux notes de l'appen-
dice 'ir" Ifl et VI .
AGUIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 333
avec éclat dans de grandes actions attestées par les
témoignages les plus dignes de foi. Cependant, fa-
tigué par de nombreux travaux et sur terre et sur
mer, j'avais enfin résolu de faire succéder à ces
labeurs une existence plus tranquille, vouée à la
méditation; et je m'étais fixé chez les Suisses pour
y mener une vie d'études, lorsque, cédant aux ins-
tances de certains princes, je me rendis en France,
où j'exerçai entre autres, pendant quelque temps,
les fonctions de médecin de la reine, mère du roi.
— Plus tard, appelé successivement par le duc
de Bourbon 1 et par le chancelier Mercurinus 2 , je
résolus de revenir vers le prince au service duquel
j'étais comme destiné par mes ancêtres, et je quittai
la cour de France sans avoir cessé d'y être traité
avec honneur, bien que j'y eusse parfois éprouvé
quelques injustices. C'est alors que, contrairement à
1. Agrippa donne ainsi à penser que ses relations avec le duc
de Bourbon ont eu un caractère plus sérieux que ne permettent
de l'établir nettement les documents qui nous ont été con-
servés. Nous avons présenté quelques considérations à ce su-
jet dans notre chapitre ve (t. II, p. 158-171.) On trouvera encore
quelques explications à ce sujet dans une note de l'appendice
(n« XXV).
2. Mercurino Arborio di Gattinara, chancelier de l'empereur
Charles-Quint, né en 14G5, fait cardinal le 13 août 1529, mort
le 5 juin 1530. Nous ne connaissons de lui qu'un sjuI acte se
rapportant à Agrippa, la proposition faite à ce dernier d'un
emploi à la cour de l'Empereur en 1529 (ci-dessus p. 238).
Agrippa composa pour Mercurino une épitaphe en vers latins
qui nous a été conservée (Opéra, t. It, p. tl 47).
334 CHAPITRE HUITIÈME
mes véritables intérêts, malgré les prières, malgré
les tristes présages de tous mes amis, et ne pou-
vant rejoindre César en Espagne, je m'exposai,
au péril de ma vie, avec ma famille, à tous les dan-
gers de la guerre, pour passer de France à cette
cour de Bourgogne, où, en changeant de lieu, je vis
aussi changer ma fortune et s'évanouir tout mon
bonheur. Bourbon n'existait plus, Mercurinus était
mort également ; je ne connaissais plus personne ;
et, avec l'anéantissement de leurs promesses, tout
se trouvait perdu pour moi. Cependant la prin-
cesse Marguerite m'avait constitué historiographe
de César et avait chargé de l'assiette de mes gages,
les publicains qu'on appelle financiatores, et qui font
l'avance des impôts. Mais je n'ai jamais obtenu
d'eux que de vaines promesses et des défaites. Ni
le comte de Hochstrat, leur président, ni l'évoque de
Palerme, qui esta la tête du conseil privé, n'ont ja-
mais su rien faire pour moi (Ep. VII, 21).
Agrippa entre ici dans le détail de ses tribula-
tions ; il parle de la mort de la princesse Marguerite,
sa protectrice, de ses créanciers, de sa misère, de
l'injuste animadversion de César, circonvenu par ses
ennemis, à grand'peine apaisé ensuite par les révé-
rendissimes cardinaux Campegi et de La Marck,
sans avoir cependant d'autre motif de mécontente-
ment que la publication de cette declamatio de l'in-
certitude et de la vanité des sciences et de l'excel-
lence de la parole de Dieu ; ouvrage dont le prince
eût sans peine reconnu le véritable caractère et le
AGRIPPA A Î30NN, A LYON ET A GRENOBLE 335
mérite réel, s'il eût consenti à le lire, au lieu de
prêter l'oreille à de méchantes imputations. Agrippa
rappelle aussi qu'on s'était enfin décidé à lui donner
une assignation pour ses gages, réduits néanmoins
à un chiffre bien inférieur à son mérite aussi bien
qu'à l'importance de sa charge, et indigne assuré-
ment de la munificence impériale ; qu'il avait cepen-
dant accepté la constitution ainsi établie de ce
minime salaire, et en avait reçu les diplômes splen-
dides ; mais que ceux-ci ne lui ont en fait servi à
rien, et qu'ils n'ont paru dans ses mains qu'un titre
ridicule. Les trésoriers ne l'ont jamais payé que de
mauvaises raisons ; et aujourd'hui que, contraint
par le besoin, il est venu réclamer les bienfaits de
l'archevêque de Cologne, ils prétendent que son
changement de résidence supprime absolument ses
droits. C'est tout particulièrement sur ce fait que
portait la réclamation d' Agrippa. Tel était l'objet
spécial de sa requête à la reine Marie. Il remontrait
qu'en quittant Malines il n'avait pas cessé de s'occu-
per des travaux qui incombaient à sa charge d'histo-
riographe. Il réunissait, disait-il, les documents né-
cessaires pour écrire l'histoire des expéditions contre
les Turcs et celle des guerres que le duc de Bourbon
avait faites pour l'Empereur en Italie.
— Mais, ajoutait-il, j'ai accepté un bien autre
fardeau pour l'honneur du sang impérial, et pour
celui de ta proche parente, l'illustre reine d'Angle-
terre : travail épineux auquel beaucoup ont mis la
main, sans réussir à triompher des difficultés qu'il
33G CHAPITRE HUITIÈME
renferme. Si je parle de cela, magnanime princesse,
c'est pour montrer que non-seulement je suis capa-
ble de m'acquitter de ma charge, mais que je puis
faire mieux encore que d'écrire des chroniques ; et
j'envoie au secrétaire de ta Grandeur la copie des
lettres que j'ai reçues touchant cette importante
affaire. Tu verras quel est l'homme qui, méjugeant
digne d'une pareille commission, n'a pas hésité à me
la conlier. J'ai commencé à y travailler ; je n'attends
que tes ordres pour continuer ; autrement je sens
mon courage se refroidir, s'il me faut agir sans ton
assentiment '.
Agrippa finissait en protestant d'avance contre les
allégations calomnieuses qui pourraient se produire
à son détriment. Mais, si ses ennemis devaient, di-
sait-il, l'emporter et persuader à la reine de lui
retirer cette charge d'historiographe dont il était
investi, il était prêt à quitter un office où les périls
sont plus grands que les avantages, et où l'on n'est
payé que d'ingratitude. Délié de son serment, il re-
1. « Idquejam aggressus prosequar, si tua Celsitudo insuper
«jusserit. Alias refrigescet animus, si mihi extra gratiam la-
«borandum erit » (Ep.VII, 21). Nous avons déjà précédemment
apprécié les faits relatifs à cet incident de la vie d'Agrippa
(p. 2C3 du présent volume), en établissant que finalement il
n'avait rien fait ni rien écrit pour la cause de la reine d'Angle-
terre, Catherine d'Aragon, dont il est ici question. Les lettres
dont il parle à cette occasion sont celles où Chapuys essayait
d'exciter son zèle. Nous savons qu'elles sont restées sans elfet.
On trouvera quelques explications encore sur ce sujet dans une
note de l'appendice (n° XXVI).
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 337
couvrerait ainsi sa liberté. Il espère, du reste, qu'on
ne lui disputera pas du moins le prix de ses services
passés.
Cédant ensuite aux entraînements de son ca-
ractère passionné, Agrippa prend un autre ton et
ose proférer des menaces de vengeance. Devenu
libre, il proclamera, dit-il, la mauvaise foi des Bour-
guignons; il fera connaître au monde les traite-
ments qu'ils n'ont pas craint d'infliger à un homme
revêtu du double caractère de la chevalerie et du
doctorat. Il dira qu'au mépris des lois ils lui ont
refusé justice ; crime exorbitant que dans l'histoire
on voit puni par les peines de la faim, du feu, du fer
et du poison; scélératesse qui permet toutes les re-
présailles.
— Enfin, ajoute-t-il avec autant de témérité que
d'insolence, quand je voudrai me venger, je saurai
trouver un bras assez puissant pour m'y aider. Les
moyens de nuire ne me manqueront pas. Mais non,
dit-il ensuite, en feignant assez singulièrement de
penser que la reine après cela pourrait lui rendre
ses bonnes grâces ; non, puissante reine, tu ne per-
mettras pas qu'il en soit ainsi. Et maintenant, comp-
tant sur ton équité — il finit assez plaisamment par
ce trait original, — j'attends de ta magnanimité ton
pardon pour mes ennemis si lamoindre lueur de cons-
cience existe encore en eux. Excuse aussi ce que m'a
dicté ma souffrance; excuse le langage d'un homme
qui ne sait pas flatter et qui a osé te montrer la vérité.
Que Dieu te donne, c'est mon souhait, des conseil-
T. II. â-2
.'jiitt CHAPITRE HUITIÈME
lers justes, fidèles et incorruptibles, que ne puisse
pas séduire l'or des Français; et des trésoriers
probes incapables de dévorer le pauvre peuple.
Puisses- tu vivre heureuse, avoir sécurité au milieu
des séditieux, victoire en face des ennemis, gloire
éternelle dans tes entreprises (Ep. VII, 21).
A cette longue supplique Agrippa, pour no rien
négliger, avait joint les missives qu'il avait reçues
de Chapuys touchant les affaires de la reine d'Angle-
terre ; et il avait envoyé le tout à Jean Khreutter,
secrétaire do la reine, en lui adressant en môme
temps une lettre où il le traite avec une certaine
familiarité, et avec des témoignages de véritable
amitié (Ep. VII, 20). Il s'informe de la santé des
principaux officiers de la cour. Il regrette, dit-il, le
temps où il jouissait de leur commerce journalier.
— Je désire, dit à Khreutter Agrippa, que la reine
voie les lettres de Chapuys, et que Lu les lui expli-
ques. Il faut aussi qu'elle lise la longue requête que
je lui adresse, et qu'elle ne la livre pas à ces bûches
en robes longues qui ne comprennent rien. Fais en
sorte qu'elle ne soit pas circonvenue par ces froides
statues qui l'entourent. C'est sur toi, sur ton amitié,
sur ta diligence que je compte, mon cher Khreut-
ter, pour tout cela. J'en veux à ces Bourguignons
qui partout supplantent nos Germains si pleins de
franchise, et qui entourent maintenant la princesse.
Mais ils ne triompheront pas toujours ; la punition
de tant de crimes ne doit pas se faire aLtendrc. La
patience du peuple aura une fin; ses flots soulevés
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 339
par la sédition s'élèveront contre ces hommes; la
liberté sera conquise par les armes; et les coupa-
bles acquitteront la peine de leur atroce tyrannie.
Voilà ce qu'annoncent, d'accord avec les constella-
tions, les éclipses, les comètes, les inondations et
les tremblements de terre que nous avons vus dans
ces derniers temps. Ce ne sont pas là de simples
conjectures, ni des pensées enfantées par un esprit
que troublerait l'émotion; ce sont des prédictions,
des oracles précis, que l'art me révèle et que j'affirme,
à la perdition de tous ces méchants; priant Dieu de
permettre que je voie leur corps livré à Satan,
pourvu qu'il daigne sauver leur âme.
— Enfin, mon cher Khreutter, je compte en tout
sur toi. Sois pour ton ami absent ce que tu serais
s'il était là. Répands, si tu le juges à propos, parmi
nos amis ces lettres, en attendant que je les livre à
l'impression ; car je veux démasquer la perfidie des
Bourguignons, dussé-je y perdre la pension elle-
même de César. Je n'écris pas d'ailleurs pour qu'elle
me soit payée, ce que je n'espère pas beaucoup,
mais pour amonceler les charbons sur la tête de ces
gens-là, et pour me préparer une vengeance plus
éclatante, dans le cas où la reine ne les contraindrait
pas à me faire justice ! . Autrement, de ma part et de
1. « Neque vero scribo quia fidam liane pensionem mihi sol-
« venrtam, sed ut œdifleem carbones super capila eorum, ha-
« beamque validiorem occasionem ullionis, dum sese mihi
« vindictse obtulerit oportunitas,... nisi forte Reginœ imperium
< illos ad satisfaeiendum conipulerit » (Ep. VII, 20).
340 CHAPITRE HUITIÈME
celle des miens, eux et les leurs peuvent compter
sur une guerre éternelle, et sur lout ce qui sera
capable de leur nuire. Porte-toi bien, et réponds-
moi promptement (Ep. VII, 20).
La lettre d'Agrippa à Khreutter et la requête à la
reine Marie ne portent pas de date, mais seulement
l'indication qu'elles ont été écrites de Bonn. Elles
doivent se rapporter à une époque peu éloignée de
celle où, quittant le Brabant, Agrippa, de qui elles
émanent, s'était fixé dans cette ville, c'est-à-dire aux
derniers mois de l'année 1532 '. Dans cette nouvelle
résidence, Agrippa se trouvait alors auprès de l'ar-
chevêque de Cologne, Hermann de Wiede, qui lui
avait accordé asile et protection contre les poursui-
tes de ses créanciers. Il pourrait bien avoir occupé
finalement à la cour de ce prince une situation dont
nous ne connaissons pas le caractère, mais qui l'au-
rait intimement rapproché de la personne du prélat
(Ep. VII, 43, 44, 46, 47, 48).
Les relations de l'archevêque de Cologne avec
Agrippa 2 commencent pour nous un peu plus tôt
1. Ces deux pièces sont d'ailleurs antérieures à Noël 1532
(Ep. VU, 39).
2. La correspondance entre Agrippa et l'archevêque de Colo-
gne comprend dix lettres des années 1531, 1532, 1533. Elles
sont imprimées dans la Correspondance générale, 1. VI, 13 et
1. VII, 1, 4, 5, 27, 28, 30, 3i. Une seule de ces lettres émane de
l'archevêque, toutes les autres sont d'Agrippa. Deux des dix
lettres en question qui ne figurent pas dans la Correspondance
générale sont les dédicaces des livres II et III de la philosophie
AGRIPPA A BONN, A LYOX ET A GRENOBLE 341
par une leUrc datée de Matines, au mois de janvier
1531, dans laquelle ce dernier dédie au prélat son
traité de la philosophie occulte, dont il commençait
alors la publication '. Dans cette pièce, Agrippa
vante l'illustre origine de l'archevêque électeur, ses
vertus, ainsi que les connaissances qui le distinguent
et assurent aux savants un accueil favorable auprès
de lui. Mu par le désir de se recommander comme
tant d'autres à l'attention de ce prince, et ne voulant
pas, dit-il, venir à lui les mains vides, il a cherché
quel présent il pourrait lui offrir. Il a pensé au livre
de la philosophie occulte ou de la magie ; ouvrage
commencé dans sa première jeunesse, oublié ensuite
pendant longues années, repris enfin et achevé à
son intention. Simple recueil des antiques doctrines
que nul n'avait jamais tenté de restaurer, ce livre est
offert à l'illustre archevêque, non comme un hom-
mage digne de lui, mais comme une preuve de l'en-
vie qu'a l'auteur de mériter sa bienveillance.
— Paraissant sous tes auspices, dit Agrippa en
terminant sa dédicace, mon œuvre sera certainement
occulte; elles sont publiées avec le texte de cet ouvrage
{Opéra, t. I, pp. 119 et 230).
t. « Reverendissimo in Christo patri ac principi illustrissimo
« Hermanno è comitibus Vuydae, Dei gratia S. Coloniensis Ec-
« clesise Archiepiscopo, sacri Romani imperii jjrinci] t electori et
« per Italiam archicancellario, Westphalise et Angariaî duci,
» etc. sacrosanctee Romana3 ecclesiœ legato nato, et in ponlifi-
« calibus vicario generali, IL Corn. Agrippa ab Nettesheyra.
« S. D. > (Ep. VI, 13).
342 CHAPITRE HUITIÈME
à l'abri de l'envie et par là j'aurai assuré la durée
d'un ouvrage qui ne sera pas sans utilité. Le travail
d'aujourd'hui s'y mêle à celui d'autrefois. Les er-
reurs du jeune homme y sont corrigées par les
amendements dus à l'homme mûr, et d'importantes
additions y sont en outre intercalées. Reçois cette
preuve d'un dévouement dont les témoignages
auront ainsi embrassé la durée de ma vie tout en-
tière. Malines, janvier 1531 (Ep. VI, 13;.
En offrant par une dédicace, dès le mois de janvier
1531, le traité de la philosophie occulte à l'archevê-
que de Cologne, Agrippa, dont les tribulations n'a-
vaient pas encore à ce moment commencé, se propo-
sait seulement, il y a lieu de le croire, d'attirer,
comme il le dit, l'attention et de se concilier les
bonnes grâces de ce prince, ami des lettres et porté,
on le savait d'ailleurs, vers les nouveautés. L'ou-
vrage ne parait au reste avoir été remis à celui-ci
que l'année suivante, au commencement de 1532,
tout au plus à la lin de 1531. Encore ne put-il lui en
être présenté à cette date que la première partie, le
reste n'ayant été publié que beaucoup plus tard.
L'impression en appartient on effet à l'année 15:;:;
seulement. L'opération avait cependant commencé
dès 1530 ; et les premiers mois de 1531 avaient vu
paraître le livre premier du traité, à Anvers et à
Paris presque simultanément; mais après cela le
travail de publication s'était arrêté l . Entre les deux
!. Les deux volumes imprimés ainsi à Anvers el à Paris qui
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 343
dates de 1531 et de 1533, Agrippa, plongé dans de
sérieux embarras par la privation des gages qui lui
étaient dus, se trouve en même temps au plus fort
des difficultés soulevées par la publication du traité
de l'incertitude et de la vanité des sciences, et de
plus en butte aux poursuites de ses créanciers, qui
finalement l'obligent à quitter Malines et à se réfu-
gier, comme il vient d'être dit, auprès de l'archevê-
que de Cologne, son nouveau patron.
Ce prince avait précédemment, accueilli favorable-
ment l'hommage qu'Agrippa lui avait fait de son
livre. On voit par une lettre du prélat, écrite à ce
sujet le 1 er février 1 532, qu'il était alors en posses-
sion de l'ouvrage, ou du moins de sa première par-
tie, la seule qui fût imprimée à ce moment, comme
nous venons de le dire, et qu'il l'avait reçu depuis
peu, avec l'épitre dédicaloirc datée de janvier 1531,
citée tout à l'heure, dont il se montre très satisfait '.
contiennent le livre premier seulement de la philosophie oc-
culte, nous sont parvenus. Ils portent la date de l'année 1531, à
laquelle l'un d'eux, celui d'Anvers, ajoute l'indication encore du
mois de lévrier (Appendice, note XXX et note XXXIV, n os 7
et 8).
1. « Gum nebis nuper tuus liber... de occulta philosophia...
« oblalus l'uisset, perlegimus epistolam qua plura nobis amoris
« alFectu potins quam recto judicio tributa suspicamur... etc. •„
(Ep. VII. I). L'expression « nuper >> montre qu'à la date de la
lettre, I er février 1532, l'archevêque de Cologne n'avait reçu
que depuis peu de temps le livre qui lui était dédié. Il pouvait
en connaître quelque chose cependant depuis le commence-
ment de l'année précédente, comme on le voit par une lettre
341 CHAPITRE HUITIÈME
Il avait, dit-il dans sa lettre du 1 er février 1532,
cherché l'auteur au mois de janvier précédent à la
diète de Ratisbonno, dans la suite de l'Empereur ; et
ne l'y ayant pas trouvé, il lui mande le plaisir qu'il
aurait à le voir, heureux qu'il est d'apprendre qu'un
si savant homme tire son origine de sa ville épisco-
pale de Cologne (Ep. VII, 1).
Sur cette invitation, Agrippa, au printemps de
1532, faisait à l'archevêque une première visite
qu'avait pu d'ailleurs motiver en outre, à ce moment
déjà, quelqu'une des difficultés qui le décidèrent
ensuite à se fixer définitivement près de lui. Il avait
en effet quitté Malines inopinément, sans même en
prévenir ses amis. Le père Aurelio, interrogé sur
son compte, déclarait ne pas savoir où il était. On
apprenait bientôt qu'il s'était rendu à Cologne. Il
s'v trouvait au mois de mars 4532, Il retourne en-
«j
suite un instant en Brabant, puis il abandonne com-
plètement ce pays, vers la fin de l'été de cette année.
On le trouve au mois de septembre à Prancfort-sur-
le-Mein, et, au mois de novembre suivant à Bonn,
installé commodément dit-il, dans une grande mai-
son qui devait être, pour un petit nombre d'an-
nées (1532-1535), sa demeure fixe. C'est la dernière
qu'on lui connaisse (Ep. VII, 14, 15, 16, 18).
A cette année si agitée de 1532 appartient, pour la
du 10 janvier 1531, où un correspondant d' Agrippa lui annonce
qu'il en a montré au prélat les cinq premiers cahiers et qu'il a
reçu de lui l'assurance de son estime pour l'auteur (Ep. VI, l 'i).
AGRIPPA A BONN. A LYON ET A GRENOBLE o'iO
plus grande partie, la correspondance d'Agrippa
avec Dom Luca, le secrétaire, et Dom Bernardus,
le majordome du cardinal Campegi '. Nous avons
parlé précédemment déjà de ces deux hommes. Les
lettres échangées entre eux et Agrippa pendant l'an-
née 1532, nous l'ont connaître l'itinéraire suivi par
le légat, lors de son départ du Brabant. Elles nous
fournissent aussi quelques indications sur la vie
menée à cette époque par Agrippa, et sur les cir-
constances dans lesquelles il quitte alors Malines
pour aller se fixer à Bonn, sous la protection de
l'archevêque de Cologne. Nous savons quel rôle ont
joué dans ces faits les embarras causés par les re-
tards et la suspension définitive du paiement de ses
gages, et par les poursuites de ses créanciers; nous
avons parlé précédemment de ces incidents ; nous
n'y reviendrons pas.
Pour présenter dans son ensemble tout ce qui
regarde la correspondance de Dom Luca et de Dom
Bernardus avec Agrippa, il faut remonter jusqu'au
milieu de l'année précédente. On possède une lettre
du 21 août 1531 qui émane très vraisemblablement
de Dom Bernardus et qui est écrite de la cour même
1. La correspondance avec Dom Luca Bonfius, secrétaire du
cardinal Campegi, légat du Saint-Siège, comprend quatre lettres
imprimées dans la Correspondance générale L. "VI, 30, et
L. VII, 3, 8, 14. — La correspondance avec Dom Bernardus
Paltrinus ou de Paltrineriis, majordome du cardinal, comprend
cinq lettres imprimées dans la Correspondance générale ,
L. VI, 24, et L. VII, 2, 7, 15, 22.
346 CHAPITRE HUITIÈME
du légat au pauvre Agrippa, sous les verrous h ce
moment, pour lui faire connaître les démarches
du prélat en vue d'obtenir son élargissement
(Ep. VI, 24). Une autre lettre de la même année
pourrait, ce nous semble, venir de Dom Luca. Elle
a pour objet d'avertir Agrippa des menées de ses
ennemis les théologiens de Louvain, et de ce qui se
trame contre son livre de l'incertitude et de la va-
nité des sciences. Les marques de sympathie et le
secours que trouve bientôt après Agrippa chez le
cardinal légat, à l'occasion de ces persécutions,
nous paraissent indiquer l'origine de cette lettre,
dont l'auteur ne se fait pas autrement connaître
(Ep. VI, 30). Les lettresque s'écriventensuileAgrippa
et Dom Luca témoignent de l'estime où ils se tenaient
l'un l'autre. Celles échangées avec Dom Bernardus
sont tout particulièrement intéressantes. Elles mon-
trent qu'indépendamment de ces sentiments de sym-
pathie réciproque, il y avait, de plus, entre Agrippa
et lui, communauté de goûts et d'études. Ces ob-
servations viennent à l'appui de ce que nous avons
dit de l'origine probable des relations d'Agrippa et
du cardinal légat, par l'intermédiaire de ces deux
hommes attachés à la personne du prélat.
Après les deux lettres de 1534, les pièces de la
correspondance entretenue par les officiers ou ser-
viteurs du légat avec Agrippa sont de l'an 1532. Les
premières sont deux lettres de celui-ci datées de
Bruxelles le G février 1532, et adressées en môme
temps à Dom Bernardus et à Dom Luca, qui venaient
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 347
de quitter les Pays-Bas à la suite du cardinal Cam-
pegi, se rendant à Ratisbonne où se tenait la diète,
pour passer delà en Italie. Agrippa, dans ces lettres,
parle surtout de ses embarras d'argent et des diffi-
cultés que font les trésoriers de lui payer les fai-
bles sommes qui lui ont été promises (Ep. VII, 2, 3).
Ces questions se reproduisent sous toutes les for-
mes dans cette correspondance intime. Nous avons
déjà cité précédemment quelques traits qui s'y rap-
portent. Ces préoccupations, quelque vives qu'elles
soient, ne dominent pourtant pas alors d'une ma-
nière exclusive l'esprit d'Agrippa. Elles ne lui font
pas perdre de vue ses livres et ses études. Il n'est
guère question, il est vrai, de ce dernier sujet dans
les lettres qu'il écrit à Dom Luca. Mais sur ce
point il y avait, nous l'avons dit, entente parfaite
entre lui et Dom Bernardus, et la correspondance
témoigne de leurs dispositions communes à cet
égard .
— Je compte sur toi, dit à ce dernier Agrippa,
pour me procurer les œuvres de Galatinus, aussi
bien que tout autre livre que tu pourrais ren-
contrer, contenant quelque rare doctrine. Notre
ami commun Augustino Fornari qui te porte cette
lettre te racontera en détail ce qui me concerne. Il
doit me renvoyer de Gènes un livre que je lui ai
prêté autrefois. Je te prie d'y veiller, et de me
trouver aussi la Cabale de Samuel. Quant à l'ancien
alphabet hébraïque promis par Dom Petrus, ce
Hollandais que la nature parfois prodigue a grati-
348 CHAPITRE HUITIÈME
fié d'une taille gigantesque , dès que tu l'auras,
transmets-le-moi également. Recommande-moi tou-
jours au révérendissime légat, il a mon éternelle re-
connaissance, au révérend évêque de Feltre, à Dom
Luca, et à tous les autres que je ne saurais nommer
ici (Ep. VII, 2).
Dom Luca et Dom Bernardus répondent séparé-
ment le même jour de Rafisbonne, le 8 des calendes
d'avril, 25 mars 1532. La lettre du premier est fort
courte ; elle contient surtout pour Agrippa des
conseils de prudence et de modération à obser-
ver dans la situation difficile et irritante où il se
trouve.
— Comporte-toi en vrai philosophe, lui dit Dom
Luca, et crois à des jours meilleurs. Compte d'ail-
leurs sur mon amitié; je me mets tout entier à ta
disposition. Je puis, si tu le veux, écrire à un de
mes amis qui a quelque crédit auprès du souverain
pontife. Par lui nous pourrons obtenir ce que tu
désires. Tu as tracé, à la fin de ta dernière lettre, des
chiffres que je n'ai pas pu comprendre. Tu pré-
tends m'en avoir donné la clef à Bruxelles; il faut
me la renvoyer pour que je puisse aussi m'en servir,
si j'avais à te transmettre quelque chose de secret.
Le révérendissime légat et toute sa maison te saluent
(Ep. VII, 8).
La lettre de Dom Bernardus est plus longue que
celle de Dom Luca. Elle contient des avis analogues à
ceux que celle-ci renferme déjà; elle traite, en outre,
de tout autres sujets. Dom Bernardus a eu fréquem-
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 349
ment occasion, dit-il, déparier d'Agrippa avec des
hommes considérables qui, tout en rendant justice à
son érudition et à son génie, blâment la licence et le
tour satirique de son esprit, et y voient la source
véritable de ses malheurs, au lieu de les attribuer,
comme le font quelques-uns et lui-même aussi, à sa
mauvaise fortune. Il le conjure donc de se modérer
et de ne pas laisser dominer sa raison par les en-
traînements de la passion. Il a vu à Ingolstadt Apia-
nus le mathématicien et d'autres savants qui ont
pour lui la plus grande considération.
— Je t'enverrai, dit encore Dom Bernardus, les
livres que tu demandes, quand je les trouverai.
Mais il n'y a rien de semblable à espérer ici. Dès qu'il
paraîtra quelque chose qui soit digne de toi, je t'en
ferai part. Quant à ce gigantesque Typhon — c'est
du Hollandais qu'il s'agit — je ne sais où il se cache.
Je n'ai pu le découvrir ni à Mayence ni nulle part
ailleurs; et je me vois ainsi frustré du fameux al-
phabet mosaïque antérieur à Esdras. Je tâcherai
de mettre la main sur la Cabale de Samuel qu'alors
tu n'attendras pas longtemps, et j'aurai l'œil aussi
sur le livre que Dom Augustino doit te renvoyer de
Gênes. Puissent ses promesses à cet égard être sui-
vies d'effet.
— Je ne perds pas de vue mon système mysti-
que. J'y travaille jour et nuit. Je lis et je relis
l'ancien et le nouveau Testament ainsi que les histo-
riens sacrés. Je trouve tout là dedans. Tout con-
corde avec mon système, il semble que ce soit comme
350 CHAPITRE HUITIÈME
l'œuvre de Dieu; c'est vraiment merveilleux. Je ne
sors pas des chroniques et des commentaires histo-
riques, et je redresse toute cette chronologie, sui-
vant des règles qui me semblent bien moins venir
de moi que du Créateur lai-môme. En effet, quoique
les anciens disent là-dessus de bonnes choses, ils
divaguent véritablement en beaucoup de points. Ma
symphonie consiste en quatre voix, dont l'harmonie
se prolonge jusqu'à la fin du monde. Tout se traduit
en nombres, poids et mesures, avec l'adjonction de
la quatrième voix pour se résumer dans le Gloria in
excelsis Deo. Et tout cela sera d'accord avec la pa-
role d'Esdras : « Pèse-moi le feu, mesure-moi le
« souffle du vent, ou bien rappelle le temps qui a
« passé. » Mais ne vas-tu pas me prendre pour un
fou d'oser te raconter de pareilles choses (Ep. VII,
7)?
Dom Bernardus, en accusant sa folie, disait plus
vrai, ce semble, qu'il ne le pensait lui-même. Cet
étrange morceau tout en allusions et en badinage
est pour nous à peu près inintelligible ; mais il en
dit assez pour montrer que D . Bernardus qui
s'occupait de cabale, avait, selon toute apparence,
entrepris de soumettre l'histoire à quelque théorie
fondée sur les données imaginaires de cette pré-
tendue science, et se proposait peut-être de justifier
par ces combinaisons quelque système de divi-
nation comportant l'art de prédire l'avenir d'après
le passé. Il se serait tout au moins appliqué,
paraît-il, à retrouver dans l'ancien Testament une
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GR.ENOBLE 33 1
concordance prophétique avec les faits ultérieurs r .
Voilà ce qu'était la science pour beaucoup d'es-
prits sérieux de ce temps. C'est pour en donner une
idée que nous avons jugé à propos de faire connaître,
au moins en extrait, le passage que nous venons
d'emprunter à la lettre de Dom Bernardus, Celui-ci
donnait encore dans cette lettre do grands éloges
au traité d' Agrippa sur la philosophie occulte, qu'il
regrettait de ne pouvoir consulter qu'en manuscrit,
le livre premier étant seul publié alors ; et il lui pro-
posait de faire imprimer l'ouvrage tout entier à Nu-
remberg où il devait aller bientôt (Ep. VII, 7).
— Salue mille fois pour moi, ajoutait-il en finis-
sant, Dom Ludovicus Lucena de qui je voudrais bien
obtenir quelque chose touchant la signification des
lettres hébraïques, s'il a encore en réserve quelques
notions secrètes sur ce sujet. Je pourrai peut-être
lui prouver un jour que ce n'est pas dans les pier-
res ni dans les épines qu'il aura jeté sa semence.
1. Cette supposition semble justifiée par ce que D. Bernar-
dus dit encore de ses travaux dans une lettre ultérieure
(Ep. VII, 22). Ces idées sur le sens figuré de l'ancien Testament,
pour rattacher la loi nouvelle à l'ancienne, le christianisme
au judaïsme, appartiennent du reste essentiellement à la doc-
trine des premiers siècles de l'Eglise-, doctrine absolument or-
thodoxe, dont l'expression plastique a notamment fourni des
motifs à la décoration des sarcophages chrétiens des iv et
v e siècles, et a été renouvelée avec tant d'art de nos jours par
H. Flandrin dans ses belles peintures de Saint-Germain-
des-Prés.
352 CHAPITRE HUITIÈME
Dis-lui que je n'ai pas encore vu l'homme qu'il
m'avait annoncé. Puisse-t-il venir encore ! Notre
Marius part demain pour l'Italie. S'il paraît quel-
que chose de nouveau là où tu es, ne néglige pas de
m'en informer. J'étais aujourd'hui dans un lieu où
j'ai cru comprendre, d'après le langage de tes amis,
qu'il se brasse quelque chose pour toi. Plût à
Dieu qu'il te vînt de là un souffle de la fortune
(Ep. VII, 7)!
Aux deux lettres écrites de Ratisbonne le 25 mars
par Dom Luca et par Dom Bernardus, Agrippa ré-
pond de Bonn, le 13 novembre seulement (Ep. VII,
14, 15). Dans l'intervalle il a pris deux grands par-
tis, l'un de publier son apologie contre les attaques
des théologiens de Louvain, à propos du traité de
l'incertitude et de la vanité des sciences, l'autre
d'abandonner le Brabant pour se réfugier chez
l'Électeur de Cologne.
Sur le premier point, l'impression du factum,il dit
qu'ayant depuis plus dix mois déjà remis sa dé-
fense au sénat de Malines et n'entendant plus par-
ler de rien, il a jugé à propos, ne consultant plus
que son honneur outragé, de publier le mémoire
que Dom Luca connaît bien pour l'avoir vu com-
poser, lu et entendu; et que, enhardi par la justice
de sa cause, il a osé mettre par une dédicace le tra-
vail sous la sauvegarde du révérendissime cardinal
légat, son protecteur et son maître; qu'enfin le tout
s'imprime à Bâle, et qu'il en enverra des exemplai-
res dès qu'ils seront prêts (Ep. VII, 14). A propos
VU1UPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 353
de l'explication donnée ainsi par Agrippa touchant
sa tardive détermination de publier son apologie,
après être resté dix mois sans plus entendre parler
de cette affaire, nous ferons cette observation, qu'il
confirme par là ce que nous avons dit précédemment
de l'esprit essentiellement agressif dans lequel il a
composé cet ouvrage, en vue de renouveler et d'ac-
centuer ses attaques plutôt que pour se défendre.
Sur le second point, touchant son changement de
résidence, Agrippa dissimule ou du moins passe
sous silence la principale raison qu'il a eue d'y pro-
céder, la nécessité de fuir les poursuites de ses
créanciers, et il se borne à dire que, trompé par les
trésoriers de César, voyant qu'il n'avait à attendre
d'eux que fraudes et mensonges, réduit à la gêne et
à bout de ressources, il s'est décidé à s'éloigner
avec toute sa famille, après avoir fait partir sa bi-
bliothèque, son bien le plus précieux, désespérant,
si un Dieu ne s'en mêle, d'échapper sain et sauf à
ce dernier assaut de la fortune. Il ajoute que le fa-
meux traité de la philosophie occulte est sous presse,
et qu'il ne tardera pas à paraître (Ep. VII, 15).
Dom Bernardus riposte à la lettre d'Agrippa le
5 des calendes de janvier, 28 décembre 1532. Il est
alors à Bologne, toujours à la suite du cardinal
Campcgi, toujours occupé de ses travaux cabalisti-
ques.
— Rien, dit-il à son correspondant, ne peut m'ê-
tre plus agréable que tes lettres, non-seulement en
raison de notre mutuelle amitié, mais encore à cause
T. II. 23
.'{.V< CHAPITRE HUITIÈME
de nos communes éludes. Je t'ai envoyé l'alphabet
hébraïque attribué à Esdras. A Venise, je me suis
occupé du livre de Petrus Galatinus; je l'avais remis
pour toi à un mien parent attaché à la cour do l'Em-
pereur h Ratisbonne. Mais j'ai entendu dire depuis
lors que ce pauvre garçon était mort; et, pour satis-
faire à ton impatience, je t'envoie l'ouvrage par
Joannes Scorman qui nous a quittés ces jours-ci. Tu
sauras aussi que j'ai vu à Padoue le père Francis-
cus Georgius Venetus, qui a écrit le livre De harmo-
nia mundi. Je l'ai trouvé sur le point do s'embar-
quer pour Venise, et pressé par les mariniers. Je
n'ai pu l'entretenir qu'un quart d'heure, tandis qu'il
m'eût fallu beaucoup de temps pour lui exposer
mes mystérieux secrets. J'ai pu à peine lui dire
quelques mots de loi et de nos études. Il est au reste
charmé de ton esprit, et il m'a promis de faire très
volontiers pour moi tout ce qu'il pourrait. Il m'at-
tend à Venise où il possède, m'a-t-il assuré, les
livres hébreux que nous avons tant cherchés. Il les
met à ma disposition. Je compte les lire, mais non
les copier; ce qui serait trop long et trop difficile.
Il s'engage, du reste, à nous donner tous les secours
possibles pour nos travaux. On m'avait promis la ca.
baie de Samuel ; mais Francisons Georgius me dit
qu'elle ne nous servirait pas à grand'chose. Je vais
tâcher maintenant de mettre la main sur les livres
laissés par le révérendissime /Ëgidius , si savant
dans les lettres hébraïques, lequel est mort le mois
dernier. Ce sont des ouvrages très importants pour
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 35£
\
nous. On dit qu'ils doivent passer au révérendis-
sime Dom Brundusinus, grand ami des lettres, sur
lequel il nous est tout à l'ait permis de compter. Je
me réjouis de voir bientôt ta philosophie occulte
avec les corrections et additions que tu y as faites.
Le jour où je la posséderai, je pourrai me dire véri-
tablement heureux (Ep. VII, 22).
Voilà un tableau en raccourci de la vie des hom-
mes voués alors à l'étude, quel qu'en soit l'objet,
dans un temps où, séparés les uns des autres par
de grandes distances, ils communiquaient difficile-
ment entre eux et devaient souvent se déplacer mal-
gré bien des obstacles, au risque parfois de périls
réels, pour se rencontrer, se consulter, et pour ob-
tenir aussi la connaissance de livres encore très
rares qu'il était quelquefois difficile de se procu-
rer. Dom Bernardus ne termine pas sa lettre sans
parler encore de son fameux travail.
— Selon moi, écrit-il, tout est dit ou figuré dans
les prophètes, notamment pour le déluge, la divi-
sion des langues, et beaucoup d'autres choses, de-
puis la création du monde jusqu'à l'incarnation, la na-
tivité et la passion. Viennent ensuite la résurrection
dont le prophète Jonas est le signe complet, puis
l'ascension et la descente du Saint-Esprit sur les
apôtres, dont je ne puis rien dire, tant que je n'au-
rai pas les livres qui me manquent encore. J'ai hâte
d'en finir, et, si les dieux me sont favorables, ce sera
bientôt, je l'espère. Je compare mon ouvrage à ce
miroir que tu m'as montré, où l'image fait connaî-
356 CHAPITRE HUITIÈME
tre la chose vivante d'après la chose morte \ Moi,
je me contente de trouver les choses cachées dans
les paroles ; mais il me faudrait ton langage pour
exposer dignement ce grand objet (Ep. VII, 22).
La correspondance de Dom Bernardus avec
Agrippa pendant l'année 1532 montre que celui-ci,
au milieu des embarras de son existence si troublée
à cette époque, n'avait pas cessé de s'occuper d'é-
tudes cabalistiques. Les recherches qu'il t'ait faire
par son ami pour lui procurer le vieil alphabet hé-
braïque, le livre de Samuel et divers ouvrages hé-
breux, nous en donnent la preuve. Dom Bernardus
également était entré assez avant dans ces spécu-
lations, et Augustino Fornari,leur ami commun, s'en
occupait aussi. C'était un livre de cabale, il le dit
lui-môme dans une de ses lettres (Ep. VII, 10), qu'il
avait emporté à Gènes, après l'avoir emprunté à
son ami Agrippa, et que ce dernier réclamait avec
tant d'instances dans les pièces de correspondance
que nous avons analysées. Agrippa n'hésitait pas
1. C'est là une indication qui se rapporte à la pratique des
arts magiques par Agrippa. Un no trouve pas beaucoup de
renseignements de ce genre dans sa correspondance. Il est
intéressant d'en relever un en passant C'est un témoignage
sérieux démontrant que, par sa conduite et par certains
actes. Agrippa justifiait l'étrange réputation que lui avait faite
la crédulité populaire. Ainsi s'explique la légende singulière
qui s'est altachée à son nom et dont nous avons cité quelques
traits caractéristiques au commencement de notre chapitre
premier a. ï, p. 2). Voir, à ce sujet, une note de l'appendice
(no IX).
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 357
alors à marquer son estime pour les ouvrages écrits
sur cet art mystérieux par les Pic de la Mirandole,
par les Reuchlin, par d'autres encore; et quelque
part il s'indigne contre les ignorants qui prennent
pour du judaïsme la sainte cabale, sacro-sancta Cabala,
comme il l'appelle. Agrippa désigne évidemment
ainsi, non pas l'antique cabale des Juifs, mais la
cabale moderne, laquelle consistait dans une appli-
cation des vieux procédés hébraïques à la symbo-
lique chrétienne; science bâtarde, née au moyen
âge. dont Reuchlin avait donné un des principaux
spécimens dans son ouvrage De verbo mirifico, expli-
qué et commenté autrefois à Dole par Agrippa
lui-même.
Ainsi, à cette époque si voisine de sa fin, Agrippa
s'occupait encore de cabale. On voit par certains
traits de sa correspondance qu'il n'avait pas aban-
donné non plus les autres sciences dont l'ensemble
constitue la magie, ce qu'il appelle Magia naturalis,
ou Occulta philosopltia. Il s'occupait d'astronomie ou
plutôl d'astrologie, de géomantie, d'alchimie surtout,
quelquefois même, à ce qu'il semble, d'expériences
de physiologie (Ep. V, 59, 82, 83; VI, 5, 11, 17, 32,
37; VII, 42). Tout cela était recouvert par Agrippa
du grand nom de philosophie. C'était, suivant lui,
la philosophie absolue ou plutôt la magie, à laquelle
il prétendait enlever le mauvais renom qu'on lui
avait fait, de ne s'appliquer qu'aux artifices trom-
peurs et à la pratique des maléfices (Ep. VII, 26, 27).
Malgré ces réserves, qu'était-ce pour Agrippa
358 CHAPITRE HUITIÈME
lui-même que la magie, avec son cortège de vaines
spéculations? Nous connaissons sa véritable pensée
sur cet objet. Après la composition du traité de
l'incertitude et de la vanité des sciences, et au len-
demain même de l'impression de cet ouvrage qui
contient la condamnation de ces théories et de leur
mise en pratique, comment l'auteur d'un pareil
écrit pouvait-il, nous ne dirons pas taire encore de
l'alchimie, celle-ci confinant aux arts pharmaceuti-
ques plus recommandables, mais s'occuper sérieu-
sement de cabale, d'astrologie et de géomantie?
Nous l'avons déjà dit et il nous le dit lui-même dans
la préface de sa philosophie occulte qu'il publie alors
également, tout cela est pour Agrippa exercice et
jeu d'esprit. C'est peut-être bien plutôt ce qu'on
appellerait aujourd'hui œuvre de charlatanisme.
Cette dernière appréciation n'échappait pas, même
de son temps, à quelques bons esprits. Un homme
à qui Agrippa avait adressé son traité de l'incerti-
tude et de la vanité des sciences, louait, en lui répon-
dant, cet ouvrage t'ait pour discréditer, disait-il,
tant de prétendues sciences, tissus d'erreurs et de
mensonges, auxquelles cependant il Faudrait, ajou-
tait-il, reconnaître que des hommes d'une grande
autorité ont pu ajouter foi, si l'on s'en rapportait à
leurs écrits, et si l'on ne devait plutôt penser qu'ils
n'ont agi ainsi que par ostentation ou par esprit
de lucre, nisi id ostentalione aut lucri gratia fecerint,
c'est-à-dire pour conquérir un certain prestige et
en tirer profit (Ep. VI, 9). Agrippa semble être, à
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 359
ce double point de vue, tout à fait dans ce cas. Ce
jugement sévèie ne paraît pas cependant avoir été
généralement, en ce qui le concerne, celui de ses
contemporains.
La réputation de savoir d'Agrippa était univer-
selle (Ep. III, 77, 78; V, 15; VI, 33; VII, 42). Nous
avons vu dans les lettres de Dom Bernardus les té-
moignages que celui-ci recueillait à cet égard en Al-
lemagne et jusqu'en Italie (Ep. VII, 7, 22). La Cor-
respondance générale qui est entre nos mains
contient, en outre, de nombreuses preuves de l'ad-
miration et de l'estime qui, au loin, étaient accor-
dées à cet homme singulier. On lui adressait les
gens qui voyageaient pour s'instruire (Ep. VI, 2, 31,
36); les savants venaient le visiter. (Ep. VI, 2, 32).
— Altéré de science nouvelle, écrivait l'un d'eux,
j'ai résolu de passer, pour la chercher, des Gaules
dans la Germanie, et de m'abreuver aux sources
dont disposent Érasme et Agrippa (Ep. VI, 32).
C'est au milieu de cette attention générale qu'A-
grippa se disposait à publier, après son traité de
l'incertitude et la vanité des sciences, celui de la
philosophie occulte, dont le véritable titre serait
plutôt, suivant lui, traité de la magie. Cetle publi-
cation devait être encore pour son auteur la source
de bien des tribulations.
L'impression du traité de la philosophie occulte,
commencée antérieurement, mais complétée seule-
ment alors, parait avoir été la grande occupation d'A-
grippa pendant les premiers temps de son séjour à
360 CHAPITRE HUITIÈME
Bonn en 1532 et 1533. On s'explique difficilement qu'il
ait pu se décider à publier si tardivement cet étrange
ouvrage, tout plein de doctrines démenties par lui-
même en mainte circonstance, réfutées et en quel-
que sorte anéanties par le traité de l'incertitude et
de la vanité des sciences qu'il venait de faire paraî-
tre. Depuis le mois de septembre 1530, en effet, ce
dernier ouvrage était imprimé et dans toutes les
mains. Agrippa y signalait comme des rêveries et de
purs mensonges la magie, la philosophie occulte, avec
les sciences et les arts qui en dépendent. C'est à ce
moment pourtant qu'il livre également au public
un ouvrage de sa jeunesse exclusivement consacré à
les recommander. Etrange contradiction dont la sin-
gularité ne pouvait échapper à son propre jugement,
et sur laquelle il faut le voir s'expliquer dans la pré-
face que, dès 1531, il a mise entête de cette nouvelle
publication.
— Le titre du livre De occulta philosophia sive de
magia est, dit Agrippa dans cette préface, de nature à
exciter la curiosité des lecteurs. Quelques-uns, pre-
nant ces mots en mauvaise part, crieront au scan-
dale, remontreront qu'il s'agit d'enseignements dé-
fendus, de véritables semences d'hérésie , et me
traiteront de magicien. Mais ce titre n'a rien d'ou-
trageant, car il ne signifie pas autre chose que sage;
il équivaut à ceux de prêtre et de prophète. Quant
aux lecteurs bienveillants, je leur dirai : imitez, en
parcourant ce livre, le discernement des abeilles
parmi les fleurs. Vous y trouverez ainsi plaisir et
AGRIPPA A H0NN, A LYON ET A GRENOBLE 361
profit. Si quelque chose vous en déplaît, laissez-le.
J'écris pour informer et non pas pour convaincre.
Si vous êtes choqué par quelques hardiesses, par-
donnez-les à la jeunesse de l'auteur qui a commencé
cet ouvrage dans ses premières années, et qui a
amplement rétracté ses erreurs, en réfutant d'avance
la plus gronde partie du présent ouvrage dans son
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences.
— Mais, me dira-t-on, ce livre de ta jeunesse, si tu
en rétractes aujourd'hui que tu es vieux les doctrines,
pourquoi le publies-tu? A cela je réponds qu'à l'é-
poque où pour la première fois j'écrivais ce livre,
comptant bien le corriger et l'améliorer un jour, je
l'avais communiqué au savant Tritheim, abbé de
Wurtzbourg, en sollicitant ses avis. L'ouvrage en-
core incomplet a couru depuis lors de main en
main, et a fait le tour de l'Italie, de la France, de la
Germanie. J'ai su qu'on voulait l'imprimer ainsi;
c'est ce qui m'a décidé à y pourvoir moi-même,
croyant qu'il y aurait moins d'inconvénients à le
donner après l'avoir corrigé, qu'à le laisser sortir
imparfait des mains des autres. Et puis, il m'a sem-
blé que ce n'était pas un crime de vouloir conserver
ainsi le fruit des travaux de ma jeunesse. J'y ai in-
troduit quelques modifications; mais je n'ai pas
voulu en le corrigeant refaire l'ouvrage tout entier
(Ep. VI, 12).
Agrippa s'était appliqué, dit-il, à perfectionner l'ceu-
vrede sa jeunesse. Le livre que nous connaissons n'est
donc plus celui qu'il avaitcomposé avant 1510 et qu'il
362 CHAPITRE HUITIÈME
soumettait à cette époque au jugement du savant Tri-
theim(Ep. I, 23,24). Plusieurs passages delà Corres-
pondance montrent à quel point ce premier ouvrage
avait dû être modifié depuis lors. En 1524, Agrippa di-
sait à un ami de Strasbourg qu'il avait ajouté déjà de
nombreux chapitres à son livre (Ep. III, 56). En 1527,
il écrivait au père Aurelio d'Aquapendente que les
deux premiers livres étaient encore très incomplets
et que le troisième se réduisait à un simple épitomé
(Ep. V, 14). Nous venons de voir qu'en 1531, au
moment de publier son traité, il annonçait dans la
préface qu'il venait d'y faire encore des change-
ments (Ep. VI, 12). Au mois do novembre 1532 en-
fin, après un temps d'arrêt, le manuscrit complet
de l'ouvrage étant entre les mains de l'imprimeur.
Agrippa écrivait à D. Bernardus que le livre allait
paraître augmenté et corrigé, liber noster de occulta
philosophia auclus, correctus, castigatus, sub prxlo est
(Ep. VII, 15). En publiant le traité de la philosophie
occulte, Agrippa ne cédait pas seulement, on le voit,
au sentiment de tendresse de l'auteur pour l'œuvre
de sa jeunesse, il entendait donner un ouvrage sé-
rieusement digne de l'attention du public, et en ti-
rer tout le profit possible, d'après le degré de
curiosité qu'il était de nature à exciter et suivant
l'intérêt qu'on pourrait y prendre.
L'impression de la philosophie occulte paraît
avoir commencé, nous l'avons déjà dit, vers la fin
de 1530; entreprise alors, à Anvers notamment,
dans les ateliers de Jean Scryver, Joannes Grapheus,
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 363
immédiatement après l'achèvement du traité de
l'incertitude et de la vanité des sciences. La pre-
mière édition de celui-ci, dont l'exécution venait
d'être terminée, porte, en effet, à sa dernière page
la date du mois de septembre 1530 : Joan. Grapkeus
excudebat anno a Christo nalounxxx, menseseptembri.
Antuerpiœ. La copie delà philosophie occulte avait
été vraisemblablement mise aussitôt entre les mains
des compositeurs; car cinq cahiers en étaient déjà
terminés, dès le 10 janvier 1331. A cette date, un
ami d'Agrippa lui écrivait de Cologne qu'il avait
présenté ces cinq cahiers à l'archevêque en lui an-
nonçant le prochain achèvement de l'ouvrage, qui
lui était dédié (Ep. VI, 14). La dédicace écrite à
Malines par Agrippa est également datée de ce
mois de janvier I531 (Ep. VI, 13). En tête du livre
était reproduit, comme il l'avait été déjà en tête du
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences,
le privilège impérial du 12 janvier 15^'J (1530 n. s.),
lequel s'appliquait à ce second ouvrage comme au
premier.
Les lettres impériales et la dédicace acceptée
par l'archevêque de Cologne semblaient devoir as-
surer à l'œuvre d'Agrippa une protection suffi-
sante pour que la publication s'en effectuât sans
encombre. Il n'en fut rien, cependant. Après le li-
vre I er , dont l'impression était terminée au mois de
février 1531, le travail s'arrête sans que nous en
sachions la raison. A ce livre premier, en effet, se
bornent l'édition donnée alors à Anvers par Jean
364 CHAPITRE HUITIÈME
Scryver, J. Grapheus, et une autre publiée en même
temps à Paris chez Christian Wéchel, sub scitto Ba-
silîensi, in vico Jacobœo. Il était dit sur le titre du
livre que la suite de l'ouvrage paraîtrait dès que
les occupations de l'auteur le permettraient '. Cette
indication ne semble marquer comme cause de sus-
pension du travail d'impression, que les convenan-
ces de l'écrivain. Elle écarte l'idée d'un empêche-
ment de la nature de ceux que la publication devait
rencontrer ultérieurement. Il serait néanmoins dif-
ficile d'affirmer qu'il ne s'en fût pas déjà produit
quelqu'un de cette sorte à ce moment.
Au commencement de l'année 1531, la publication
de la philosophie occulte ne consistait encore, on
le voit, qu'en une double édition du livre I er
seulement, donnée simultanément à Anvers et à
Paris "-. Elle avait été bien accueillie par les savants
et par les hommes d'étude, suivant le témoignage
1. « Duo autem reliqui [libri) quorum index huic appressus
« est dabuntur ubi primum ita patientur autoris occupatio-
« nés. »
2. Ces deux éditions du livre I er de la philosophie occulte
sont mentionnées par le libraire Godefr. Hetorpius, de Cologne,
dans une lettre écrite par lui à Agrippa le 3 février 1533, à
propos de l'édition que lui-même voulait donner alors de
l'ouvrage. Il dit dans cette lettre : « Ego, oslenso origïnali
« privilegio imperatoris, una cum philosophia Parisiis excussa,
recepi ad me originale impériale privilegium, relicta apud
« eos copia A ntwerpise excussa. »(Ep. VII, 32.) Nous donnons
dans une note de l'appendice (n° XXX) quelques renseigne-
ments sur les premières éditions de la philosophie occulta.
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 365
qu'Agrippa en reçoit de Chapuys, dans une lettre
datée de Londres le 26 juin suivant, que nous avons
citée précédemment (Ep. VI, 19). Près de deux
années devaient cependant s'écouler avant que
cette publication fût reprise. Faut-il en chercher la
cause dans les embarras de plus d'un genre qui à
ce moment assaillent Agrippa, les embarras d'ar-
gent surtout et les poursuites de ses créanciers, qui
le décident alors à quitter le Brabant pour se retirer
auprès de l'archevêque de Cologne? Dans une dé-
dicace spéciale mise en tête du livre II de son traité,
il donne pour raison de ce retard la mort de la prin-
cesse Marguerite arrivée le 1 er décembre 1530, et
les poursuites dirigées contre lui vers cette époque,
à la suite de la publication récemment faite du
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences.
Au mois de décembre 1531, un des admirateurs
d'Agrippa lui écrit de Bruges pour l'encourager à
reprendre cette impression.
— La philosophie occulte, lui dit-on, fera dans
les siècles futurs la gloire de ton nom, si tu te dé-
cides à la publier, ce à quoi on ne saurait trop
t'exhorter (Ep. VI, 37).
Au mois de février suivant, Agrippa semble at-
tendre de l'archevêque de Cologne un concours ef-
ficace pour faciliter l'exécution du travail.
— Je comptais, lui dit-il, aller à Colognj et offrir
à ta Grandeur les deux derniers livres de la philo-
sophie occulte dont tu as accepté la dédicace, igno-
rant encore s'il te serait agréable qu'ils fussent pu-
366 CHAPITRE HUITIÈME
bliés. Au premier avis que tu en donnerais, l'œuvre
serait bientôt accomplie ; s'il ne te convient pas que
cela se fasse, que ces deux livres, complément de
mon ouvrage, retombent dans l'oubli, et qu'ils péris-
sent, lateant perpetiw et vel perçant (Ep. VII, 4).
Au mois de mars 4532, l'impression n'avait pas
recommencé. Un ami d'Agrippa, Dom Bernardus,
majordome du cardinal légat Campegi, exprime,
dans une lettre dont nous avons déjà parlé, le re-
gret de ne pouvoir lire encore ce grand ouvrage
que dans des copies manuscrites.
— Dis-moi, ajoute-t-il dans celte lettre, si tu
consentirais à ce qu'il lût pourvu définitivement à
l'impression de ce livre; sous la condition, bien
entendu, que le profit t'en fût réservé. Près de me
rendre à Nuremberg, je n'hésiterais pas à entre-
prendre cette publication à mes frais, si tu voulais
me le permettre (Ep. VII, 7).
Le 17 juillet suivant, le riche Fornari, écrivant
de Ratisbonne à Agrippa, touche également le même
sujet.
— Si tu termines l'édition de la philosophie oc-
culte, lui dit-il, réserves-en deux exemplaires pour
moi (Ep. VII, 10).
Enfin, au mois de novembre 1532, cotte opération
tant différée est reprise ! .
1. Un trouvera, dans une noie de l'appendice Q° XXX) des
indications qui peuvent présenter quelqu'inlérêt sur les pha-
ses successives de cette publication.
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 367
— La philosophie occulte est sous presse à Co-
logne, pour paraître vers Noël. Tu en recevras
bientôt quelques exemplaires, dit Agrippa dans une
lettre adressée de Bonn à Dom Luca, le secrétaire
du cardinal Campegi (Ep VII, 14).
En même temps il annonce également la nouvelle
à Dom Bernardus, le majordome du cardinal.
— L'ouvrage, lui dit-i!, a été revu, corrigé, aug-
menté; quelques cahiers sont déjà tirés, tout sera
terminé vers les fêtes de Noël (Ep. VII, 15).
Il semblait qu'on touchât au terme attendu de-
puis longtemps. De sa résidence de Bonn, Agrippa
pressait l'exécution qui se poursuivait à Cologne.
Un premier retard avait fait dépasser la date de
Noël quand, le I er janvier 1533, l'auteur reçoit du li-
braire Hetorpius, qui faisait les frais de la publica-
tion, l'avis que tout est arrêté.
— L'inquisiteur ' a déféré au Sénat de Cologne,
est-il dit, le traité de la philosophie occulte, comme
suspect d'hérésie, concluant à ce qu'il fût défendu
d'en poursuivre la publication. L'imprimeur Soter
a dû, sur l'ordre du Sénat, livrer à l'inquisiteur ce
qui était déjà tiré, pour être examiné de plus près,
avant qu'on décidât si le livre pouvait paraître.
— Tu sais, disait encore Hetorpius à Agrippa, ce que
sont à ton égard les dispositions des moines, celles
des Frères prêcheurs en particulier. Il serait donc
I. « Gonradus Golynus ordinis praedieatorum » :Ep. Vit, 24),
autrement nommé :< Gonradus de Ulma » (Ep. VII, 26),
368 CHAPITRE HUITIÈME
utile que nous pussions nous entendre, puisqu'il
s'agit à la fois et de ton honneur et de mon argent.
Le Sénat n'ayant pas encore prononcé l'interdiction,
et Soter continuant, accélérant même l'exécution, il
faudrait aviser. Envoie-moi d'abord le diplôme origi-
nal du privilège donné par l'Empereur; et, si tu
m'écris, fais-le promptement; car je suis sur le point
de partir pour le Brabant, sans qu'il me soit possible
de différer plus longtemps mon voyage. De Cologne,
1 er janvier 1533 (Ep. VII, 24).
Huit jours après, une lettre de l'imprimeur So-
ter apprenait à Agrippa qu'outre le Sénat, l'Offîcia-
lité venait d'être mise en mouvement, et qu'elle lui
avait fait signifier défense de poursuivre l'impres-
sion, tant que l'examen du livre n'aurait pas été
fait par elle ; et ce, sous peine des plus graves cen-
sures.
— Je ne sais que faire maintenant, ajoutait Soter.
Hetorpius est parti pour le Brabant, il y a quatre
jours. J'ai consulté des gens qui me conseillent de
m'en rapporter à ta prudence. Tu pourras facilement
sans doute obtenir de la chancellerie du prince la le-
vée de ces défenses. En attendant, j'ai dû m'arrêter
(Ep. VII, 25).
Agrippa se retrouvait en présence de ses anciens
ennemis. Ceux-ci entrant les premiers dans la carrière
et commençant la lutte, il s'y élance, de son côté,
avec impétuosité. Quelques jours lui suffisent pour
rédiger un violent factum sous la forme d'une lettre
aux magistrats de la cité; et trois épîtres sont en
A.G1UPPA A liONN, A LYON ET A GRENOBLE 3(,9
môme temps adressées coup sur coup par lui à
l'archevêque (Ep. VII, 26, 27, 28, 30), sans grand suc-
cès d'abord, à ce qu'il semble ; car on le voit encore
quatre mois après envoyer au prélat une nouvelle
supplique pour le même objet; celle-ci est datée de
Bonn le 6 mai 1533 (Ep. VII, 34) . La lettre aux ma-
gistrats est un morceau digne d'attention à plus
d'un titre.
— Illustres sénateurs , dit Agrippa dans cette
pièce, j'apprends que le révérend père Conrad d'Ulm,
de l'ordre des prêcheurs, inquisiteur de la foi, vous
demande d'interdire comme dangereux et infecté
d'hérésie mon livre de la philosophie occulte ou de
la magie, actuellement sous presse dans votre ville.
Cet ouvrage qu'ont récemment examiné des savants
et des prélats commis par l'Empereur à cet effet, a
reçu leur approbation ainsi que celle du conseil
privé, et, sous la garantie des privilèges impériaux,
il a pu être imprimé et vendu publiquement à An-
vers, puis à Paris '. C'est après cela qu'un misérable
moine infatué de son titre d'inquisiteur ose s'atta-
quer au sceptre de César, comme le vil insecte au
corps de l'aigle, et, prétendant aujourd'hui soumet-
tre mon œuvre à sa censure, s'adresse à vous pour
cela, à vous dont l'office est de défendre les actes
1. Ces publications d'Anvers et de Paris ne comprenaient,
comme nous l'avons dit précédemment, que le livre premier
seulement de l'ouvrage. Données en février 1531. elles dataient
alors de près de deux années déjà.
T. II. M
370 CHAPITRE HUITIÈME
de la majesté impériale et d'assurer aux citoyens
la protection qui en découle. Cependant vous avez
forcé l'imprimeur de ce livre, Joannes Soterus,
de livrer à ce moine les cahiers déjà tirés. J'en ap-
pelle au sentiment de tout honnête homme. Con-
vient-il que, précédemment jugé par les censeurs
et le conseil de César et armé du privilège émané
de son autorité, je subisse maintenant l'examen
d'une troupe d'ignorants, accusateurs et juges tout
à la fois x ? Ce serait Minerve traduite devant des
pourceaux.
— Ne vous laissez pas surprendre par une fausse
interprétation de ce mot de magie qui n'est ef-
frayant que pour le vulgaire, et sur lequel ces sy-
cophantes hypocrites bâtissent leur accusation de
blasphème et d'hérésie. Mon livre ne contient que
des choses qui n'ont rien à démêler avec la foi chré-
tienne ni avec les Saintes-Écritures ; et ce n'est, vous
le savez, qu'en se mettant en opposition avec elles
qu'on s'expose à péeher. S'il doit en être autrement,
1. Nous avons apprécié précédemment déjà (ci-dessus, p. 282)
cette prétention d'Agrippa de faire considérer comme une
approbation .le censeurs son privilège pour imprimer, qui est
tout autre chose. Ce privilège ne contenait aucune approba-
tion de l'ouvrage. Il n'avait pas d'autre objet que d'assurer à
l'auteur exclusivement le droit de le pubiier, et de s'opposer
à toute contrefaçon pendant six ans. Le vis.i donné au livre
par le prévôt de Cassel et par un conseiller maître des requêtes
de l'hôtel de l'Empereur, comme il y est dit, n'allait pas à
autre chose qu'à établir l'identité de l'œuvre en question.
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 371
condamnez tout ce qui n'est pas la foi et l'Evangile;
condamnez Aristote, Averroès, que ces gens ont
toujours à la main dans leurs écoles ; condamnez
leur Thomas et leur Albert; condamnez tous leurs
docteurs inféodés aux préceptes de la philosophie
païenne. Ce qui offense la délicatesse de mes con-
tradicteurs, ce sont les noms suspects de magie et
de cabale. C'en est assez pour que ces ânes igno-
rants condamnent ce qu'ils ne connaissent pas. C'est
ainsi qu'admis un jour dans la maison de Joannes
Rinck. un des illustres magistrats de cette cité, et y
trouvant la polygraphie de Tritheim, le savant abbé
de Spanheim, ils se sont mis à crier au scandale et à
l'hérésie; preuve évidente de leur crasse ignorance
et de leur méchanceté.
— Maintenant que votre université est meublée
de pareilles bûches, qu'on s'étonne de voir les arts
et les sciences exilés de notre Cologne, et les étu-
diants autrefois nombreux dispersés aujourd'hui,
au grand dommage de la cité, dont la gloire va s'ef-
t'açant de jour en jour. Il est bon qu'on vous le dise
et qu'on vous signale cette conspiration des théolo-
giens en général et particulièrement de ces domi-
nicains, pour chasser de votre ville et de l'Alle-
magne tout entière la science sacrée et les bonnes
lettres. Faut-il vous rappeler la guerre de dix ans
dans laquelle ils se sont consumés contre Capnio
(Reuchlin) ; leurs attaques heureusement infruc-
tueuses contre Erasme, cette lumière de la chré-
tienté ; enfin, l'indigne persécution dirigée contre
.'17 2 CHAPITRE HUITIÈME
l'illustre et docte Hermann, comte do Newenar, et
aussi contre le savant docteur Pierre de Ravenne,
le célèbre jurisconsulte, qu'ils ont expulsé de votre
université, de même que Joannes /Esticampanus,
cet homme de mœurs et de doctrine irréprochables
qui expliquait savamment les ouvrages de Pline, et
qu'ils ont fait non-seulement descendre de sa chaire,
mais quitter la ville elle-même. Vraiment, à voir ces
pourceaux s'acharner contre moi, je serais fondé à
me regarder comme un savant docteur.
— Et que savent-ils faire, ces maîtres impudents?
Lorsque récemment s'est levé Martin Luther, le
formidable adversaire de fous ces théosophistes,
devant lequel hésitaient et la célèbre école de Paris
et le consistoire romain lui-même, on les a vus, eux,
formuler à la hâte quelques articles sans raison-
nement et sans preuves, et prononcer hardiment
une sentence d'hérésie. Quel effet ont-ils produit
ainsi? Ils ont soulevé la risée et le mépris, auxquels
n'ont pas échappé non plus nos magistrats; et ils
ont assuré les progrès de ce mal luthérien qu'ils
prétendaient arrêter. Ils abandonnèrent alors le
combat ; à l'exception d'un seul cependant, Jacques
Hochstrat, ce frère prêcheur qu'on appelait alors le
maître des hérétiques ', et qui méritait bien un tel ti-
tre; car, dans ses écrits contre Luther l'hérétique,
1. Agrippa joue ici sur l'expression Magister hcerelicontm
qui est le litre même sous lequel il était alors d'usage de dési-
gner les inquisiteurs de la foi.
AGRIPPA A BONN. A LYON ET A GRENOBLE 373
il s'est montré lui-même hérétique des plus dange-
reux, comme il est facile de le prouver. C'est ce
que je ferai dans un livre que j'intitule des crimes
et des hérésies des Frères prêcheurs, où je veux
les montrer glissant le poison jusque dans les sa-
crements, contrefaisant les miracles, assassinant les
princes et les rois, livrant les villes, séduisant les
peuples et défendant l'erreur \ Quant au succes-
seur de ce Hochstrat, maître Conrad, notre inquisi-
teur actuel, il a, dit-on, si bien déclamé contre Lu-
ther, à Ulm, sa ville natale, qu'il a rendu tout à fait
luthériennes cette illustre cité et la contrée entière.
Ne ferait-il pas mieux vraiment d'aller mendier des
œufs et du fromage pour sa communauté, que de
soulever des querelles en calomniant les honnêtes
gens, et en osant mettre la main sur l'autorité de
César?
— Grâce à ces drôles, nebulones, votre peuple est
réputé dans toute l'Allemange pour sa grossièreté.
Il me souvient encore des animaux immondes qui
présidaient à leurs écoles, lorsque, dans ma jeu-
nesse, je les fréquentais. Je veux vous en rafraîchir
la mémoire, en vous rappelant seulement ce recteur
Bommelchen qui, malgré son grand âge, fournissait
par ses discours et par ses mœurs ignobles les plus
I. Agrippa semble s'être borné à l'intention, peut-être même
à la menace de composer ce livre dont on ne sait pas autre
chose que ce qu'il en dit ainsi. Nous avons déjà parlé de cet
ouvrage, t. 1, p. ?A.
374 CHAPITRE HUITIÈME
pernicieux exemples à la jeunesse; mieux encore,
maître Cornélius de Breda, curé de Saint-Martin-
le-Petit, qui ne rougissait pas de prendre le rôle de
bouffon à la table de nos bourgeois, et dont les
honteux excès durent être sévèrement réprimés par
le landgrave Hermann, alors archevêque de Colo-
gne. C'était pourtant là, entre tant d'autres, le prin-
cipal champion de toute œuvre théologique. Si des
maîtres nous passons aux élèves, que dire, par
exemple, de ce Joannes Raym reçu par eux maître
ès-arts, et, à ce titre, ordonné prêtre, puis investi
d'un canonicat en l'église des Apôtres ; lequel n'a
jamais su dire que sa première messe et ne pou-
vait pas même lire ses heures canoniales ; si bien
que ses confrères durent l'envoyer à l'école des pe-
tits enfants?
Agrippa continuait sur le même ton cette véhé-
mente diatribe, dans laquelle il exhortait ses conci-
toyens à rejeter de leur université, pour rendre à
celle-ci son lustre, des théologiens qui ne pouvaient
que la ruiner et la déshonorer. On voit que, selon
sa coutume, il avait renversé les rôles, et que, ac-
cusé lui-même, il avait pris et poursuivait avec
violence celui d'accusateur.
— Encore une fois, disait-il en finissant, mon li-
vre, je vous l'affirme, ne contient rien qui touche à
la théologie chrétienne, et qui puisse fournir ma-
tière à une accusation d'hérésie. Mais vous verrez
bientôt paraître à Bâle un autre ouvrage tout à l'ait
théologique, écrit par ordre de César et avec les
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 375
encouragements du légat apostolique l . Contre ce-
lui-là vos théosophistes peuvent préparer leur
bras, s'ils en ont la force ; mais qu'ils laissent ce qui
ne les regarde pas, et ce qu'ils ne sauraient com-
prendre. Quant à vous, illustres sénateurs, purgez
votre université de cette tourbe de sophistes. Re-
mettez en honneur les bonnes lettres. Prospérez de
toute manière, défendez l'autorité et les privilèges
de César, et pardonnez enfin à la hardiesse de ce
discours tout à l'honneur de la vérité (Ep. VII, 26).
Tel est le factum adressé, au mois de janvier 1533.
par Agrippa aux magistrats de Cologne, en réponse
aux attaques des théologiens de sa ville natale.
Les lettres écrites en même temps par lui à l'ar-
chevêque sont des plus pressantes. Il compte sur
les lumières et sur la justice du prélat. Il ne com-
prend pas, et il revient sur cet argument plus spé-
cieux que vrai, déjà proposé dans l'épître aux ma-
gistrats, il ne comprend pas qu'un ouvrage muni
des privilèges de César et de l'approbation, dit-il, de
ses censeurs, qu'un ouvrage déjà imprimé et vendu
publiquement à Anvers et à Paris, puisse donner
1. Allusion à la publication de Y Apologie d'Agrippa sur les
propositions formulées par la faculté de théologie de Louvain
contre le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences.
Nous avons parlé précédemment ;ci-dessus, p. 312) de ce fac-
tum et de l'impression qu'Agrippa en a fait faire avec une dé-
dicace à son protecteur, le cardinal Campegi, légat du Saint-
Siège. Nous fournissons encore à ce sujet quelques explications
dans une note de l'appendice (n° XXXI).
376 CHAPITRE HUITIÈME
lieu à un nouvel examen et à des difficultés d'au-
cune sorte. Cependant les procureurs fiscaux de
l'archevêque et ses officiaux, abusant de son carac-
tère et de son nom, dit toujours Agrippa, en arrê-
tent l'impression sous prétexte d'hérésie; tandis
que l'ouvrage n'a rien de commun avec les choses
de la religion. Que, du reste, on laisse paraître le
livre, et l'auteur se fait fort de répondre péremptoi-
rement à des sophistes bouffis d'orgueil qui ont la
cervelle dans leur ventre et l'esprit dans leur as-
siette (Ep. VII, 27, 28).
Répondre et disputer, c'était là surtout ce que
souhaitait Agrippa; mais c'était ce que ne voulaient
probablement pas ses adversaires. L'archevêque
de Cologne écrivait, sur les requêtes d'Agrippa,
qu'on eût à faire droit à ses réclamations, et qu'on
articulât les plaintes qui pouvaient être produites
contre lui l . Les jours, les semaines s'écoulaient
et rien n'aboutissait (Ep. VII, 27, 28, 30).
— On me traîne en longueur, disait Agrippa, et
cela sans autre motif que le parti pris de nuire à mes
intérêts. On veut me faire manquer les prochaines
foires de Francfort, et la vente qui pourrait s'y faire
de mon livre. Que mes calomniateurs viennent donc
m'attaquer en face ; qu'ils produisent leurs doctri-
1. Nous ne possédons pas les lettres de l'archevêque, mais
leur réalité et leur teneur dans ses données essentielles
ressortent de ce qui est dit dans celles d'Agrippa (Ep. VU,
'28. 30).
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 377
nés contre les miennes; je suis prêt à entrer en lice
avec eux (Ep. VII, 30).
Au mois de février 1533, Agrippa n'a rien obtenu ;
les choses sont encore dans le même état.
— Surtout, écrit alors Agrippa au libraire He-
torpius, ne te fie à personne ; ne te laisse enlever
sous aucun prétexte la copie de mon livre. Dis plu-
tôt que tu me l'as rendue. Car je n'ai que celle-là;
et je pourrais perdre ainsi le fruit de mes longs et
difficiles travaux. Si je l'avais ici, j'en ferais faire
facilement, en quelques jours, par trois ou quatre
écrivains, une transcription que je pourrais livrer
aux divagations de ces théologiens; mais il n'en est
pas ainsi. Prends soin aussi de mon privilège, et
ne le laisse pas entre leurs mains. Car, fût-il périmé,
il serait cependant toujours bon pour justifier que
le livre a été approuvé l . Enfin, si tous ces délais
devaient nous faire manquer la foire de Francfort,
je serais d'avis qu'on vînt achever l'impression ici
à Bonn, où j'ai une grande maison dans laquelle la
chose pourrait très bien se faire (Ep. VII, 31).
1. k Deinde vide ne privilegium in manibus illorum perda-
< tur. Quod, licetjam expirasse videbitur, lamen quoad libri
'<. approbationem nunquam expirât » (Ep. VII, 31). C'est pour
l'avenir que parle ainsi Agrippa. Le privilège, daté du 12 jan-
vier 1529 (1530 n. s.) pour six ans. était loin d'être expiré
le 2 février 1533, date de cette lettre. Quant à en tirer la
preuve que le livre avait reçu une approbation explicite déli-
vrée par des censeurs, c'était là une prétention assez vaine
d'Agrippa que nous avons eu précédemment occasion d'apré-
cier (ci-dessus, p. 282).
378 CHAPITRE HUITIÈME
— Tu peux être tranquille, répond Hetorpius, j'ai
montré le privilège original de l'Empereur avec le
livre publié à Paris; mais je l'ai retiré ensuite et je
n'ai laissé à ces gens que l'exemplaire imprimé à
Anvers. Je n'ai rien pu apprendre de ceux qui sont
dans les conseils de l'archevêque. Obtiens seule-
ment de ce prince la levée des défenses signifiées à
Soterus, et nous marchons à la barbe des théolo-
giens eux-mêmes (Ep. VII, 32).
L'archevêque, tout en écoutant avec bienveillance
les réclamations d'Agrippa, se refusait, paraît-il, à
cet acte décisif qui aurait mis fin à toutes les diffi-
cultés. Ces délais avaient donné aux magistrats de
Cologne le temps de répondre sur les observations
qui leur étaient faites et de produire leurs objections.
Elles ne nous sont point parvenues et nous ne les
connaissons que par ce qu'en dit Agrippa, dans une
dernière lettre écrite par lui , le 6 mai 1533, au
prince Electeur.
— Tu as vu, lui dit-il , illustre prince, quelles
sont les objections des magistrats de Cologne. Tu
as vu que, malgré tous leurs efforts pour rendre
suspecte ma philosophie occulte, ils ne réfutent rien.
Us s'appliquent à torturer le sens de quelques passa-
ges de l'Écriture, et confondent des sujets parfaite-
ment distincts. Us se bornent enfin à formuler, tou-
chant des choses qu'ils ne connaissent pas, de simples
présomptions, fondées sur ce qu'ils ont lu dans le
premier livre de l'ouvrage, le seul qu'ils aient entré
les mains; ouvrage assurément irréprochable, car
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 379
les théologiens si scrupuleux de Paris l'ont examiné
et en ont permis l'impression ainsi que la vente
dans leur université. Ajouterai-je que précédem-
ment l'inquisiteur de Cologne lui-même en a auto-
risé, bien plus, en a recommandé la publication à
un libraire de cette ville, Petrus Quentel, qui vou-
lait, à un certain moment, en donner une édition -".
Pourquoi défendre un livre composé d'après des
auteurs plus anciens qu'on laisse sans difficulté
entre les mains de tout le monde? Encore une fois,
illustre prélat, je suis prêt à répondre devant toi à
toute objection que voudront me faire mes contra-
dicteurs, et je me soumets avec empressement à ton
jugement; mais, je t'en supplie de nouveau, toi,
Prince Electeur du Saint-Empire et gardien de ses
droits, conserve-moi les bénéfices du privilège que
m'a donné César, et fais que j'en puisse jouir sans
retard. Bonn, 6 mai 1533 (Ep. VII, 34).
Agrippa était pressant. Ce qu'il poursuivait, on le
voit, c'était d'abord le profit qu'il devait tirer de la
vente de son livre. La foire de Francfort, dont le terme
approchait, l'avait d'abord préoccupé beaucoup. Ce
terme lui échappant, il se reportait à celui de la
Pentecôte, époque à laquelle, écrivait-il à un ami,
tout serait terminé (Ep. VII, 39;. Ces observations
confirment ce que nous avons dit précédemment des
motifs que le portaient vraisemblablement alors ù
1. On trouvera dans une note de l'appendice (n° XXX) quel-
ques renseignements à ce sujet.
380 CHAPITRE HUITIÈME
publier un ouvrage dont il était loin d'approuver
sans réserve le contenu. On peut croire, en second
lieu, qu'il cherchait en outre une occasion de querelle,
propre à fournir un aliment à sa passion de dispute,
et à augmenter parle même moyen le retentissement
qu'il était de son intérêt de donner à ses écrits,
pour les vendre plus avantageusement. La tournure
qu'il avait su donner à sa supplique aux magistrats,
et ses instances près de l'archevêque pour un débat
public confirment pleinement cette présomption.
Nous ne savons pas s'il arriva, sur ce dernier
point, à ce qu'il désirait. Il y a lieu de penser que,
sur la question principale au moins, il obtint enfin
satisfaction, c'est-à-dire qu'on lui octroya la levée
de l'interdiction dont était frappée la publication
de son livre. La chose dépendait de l'archevêque,
et la faveur toute particulière qu'après cet inci-
dent nous le voyons accorder presque immédiate-
ment à Agrippa, permet de douter qu'il ait alors
persisté à refuser ce qui lui était demandé avec
tant d'instance par l'auteur. Les faits viennent en
partie à l'appui de nos suppositions à cet égard. Le
livre existe avec la date de cette année, il est entre
nos mains. La philosophie occulte parut donc en
son entier dans le courant de 1533. C'était la pre-
mière édition complète qui en fût donnée. Nous
avons dit quelles difficultés avait rencontrées son
impression ; nous n'avons pas pu expliquer com-
ment ces difficultés furent résolues. Peut-être ne le
furent-elles qu'en partie, dans des termes tels que
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A fi RENOBLE 381
la publication aurait conservé quelque chose d'un
caractère clandestin. C'est ce dont semble témoigner
cette particularité que l'édition donnée alors ne
porte, avec la date de juillet 1533, ni nom de lieu, ni
nom d'imprimeur. Malgré cette lacune, les rensei-
gnements que nous avons empruntés sur cette pu-
blication à la correspondance d'Agrippa et à ses
autres écrits ne permettent pas de douter que ce
ne soit celle qui est due au libraire Hetorpius et à
l'imprimeur Jean Soter, de Cologne '.
Cette première édition complète de la philosophie
occulte est un beau volume in-folio, dont il existe
deux tirages qui diffèrent l'un de l'autre par quel-
ques points de détail, mais qui se terminent égale-
ment par la date : Anno mdxxxiii merise julio. L'un
d'eux est accompagné d'un portrait d'Agrippa re-
présenté en buste et de profil, qui paraît être le
prototype, généralement assez mal reproduit du
reste, de ceux qui ont été ultérieurement joints à un
certain nombre des éditions de ses livres \
Les résistances de l'inquisiteur et des magistrats
de Cologne trouveraient, au besoin, leur explication
1. Voir à ce sujet ce qui est dit dans une note de l'appendice
(n° XXX).
2. Nous donnons, dans une note de l'appendice (n° XXXIII),
quelques explications sur ces portraits, sur celui-ci notamment
qui a été exécuté en 1533 du vivant d'Agrippa, dans un lieu
où il résidait alors. C'est d'après cette image, digne à ce qu'il
semble de toute confiance, que nous avons exécuté celle qui
figure en tête de notre livre.
382 CHAPITRE HUITIÈME
dans la situation où se trouvait alors cette ville,
touchant les nouvelles doctrines religieuses. De-
puis plusieurs années les opinions des novateurs
cherchaient à s*y faire jour et y avaient provoqué
déjà des actes sévères de répression. Les passions
étaient allumées et l'attention des catholiques était
mise en éveil. En 1525, une sédition avait à ce sujet
tenu pendant quatorze jours le peuple en armes, et
n'avait été réprimée qu'avec beaucoup de peine.
Ayant son point de départ dans la chaleur des dis-
putes religieuses, l'agitation avait pris en même
temps un caractère social et politique, à l'exemple
de ce qui s'était passé à Francfort et à Mayence, où
les séditieux prétendaient abolir les privilèges du
clergé et choisir eux-mêmes les ministres de la pa-
role de Dieu aussi bien que les magistrats. A Co-
logne, les artisans s'étaient soulevés; l'Archevêque
Électeur avait réussi à les calmer en faisant le sa-
crifice de certains droits du clergé qui ne furent
ultérieurement rétablis qu'au bout.de six ans, et le
Sénat avait fait mettre à mort trois des principaux
meneurs. Les luthériens avaient depuis lors été
contenus dans la ville et on avait pu les empêcher
d'y prêcher publiquement. En 1526, on y avait aussi
arrêté la publication d'une traduction anglaise de
la Bible que les partisans de Luther avaient tenté
d'y faire imprimer. Les catholiques do Cologne ne
pouvaient qu'à force de vigilance déjouer les en-
treprises des fauteurs de l'hérésie. En 1529, deux
savants hommes, Pierre Flosteld et Adolphe Clare-
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 383
bach, avaient été saisis dans la ville pour avoir pro-
fessé publiquement quelques erreurs; et, après
un long procès, ils avaient été brûlés.
On comprend quelle autorité devait avoir clans de
pareilles circonstances la voix de l'inquisiteur, ve-
nant déclarer que les livres d'Agrippa étaient sus-
pects d'hérésie. C'est cependant pour se défendre
contre cette redoutable allégation que le téméraire
n'avait pas craint d'écrire l'audacieux lac tu m
adressé alors par lui aux magistrats de la cité.
Nous avons analysé cette pièce; nous avons montré
par des extraits ce qu'était la diatribe dans laquelle
Agrippa, sous le coup d'une accusation d'hérésie,
osait signaler les efforts impuissants des docteurs
catholiques contre Luther, suivant lui triomphant.
Ce n'était pas là une œuvre de défense, mais bien
un acte de défi. Agrippa ne pouvait s'être abusé
sur son véritable caractère; mais il n'avait pas pu
résister à l'envie de frapper ceux qui l'avaient
frappé lui-même. Il devait mille fois se perdre dans
une pareille situation; et il ne fallait rien moins
que la protection du tout puissant Archevêque
Electeur pour le tirer de ce péril, en lui faisant en
même temps surmonter les difficultés contre les-
quelles il luttait pour la publication de son livre.
Cette protection pourrait sembler inexplicable de
la part d'un prince de l'Église, si l'on ne savait
que le prélat embrassa plus tard ouvertement lui-
même le luthéranisme; ce qui permet de penser
qu'à cette époque déjà il était secrètement porté
384 CHAPITRE HUITIÈME
vers les nouveautés, et favorable ou tout au moins
indifférent à leurs progrès.
Hermann de Wiede, archevêque électeur de Co-
logne, était en 1533 un homme d'environ soixante
ans, de mœurs irréprochables, ceux qui lui sont le
plus contraire le reconnaissent, mais, disent-ils, peu
savant, et capable de se laisser circonvenir et abu-
ser. Il offrait d'autant plus de prise aux novateurs
de son temps qu'il s'était toujours montré partisan
d'une discipline rigoureuse, trop oubliée alors au
sein de l'Eglise, et réclamée en première ligne par
ceux qui prétendaient la réformer. Ces dispositions
devaient se manifester dans ses actes et dans une
série de faits significatifs dont le développement est
postérieur à ceux qui nous occupent en ce moment.
Mais leur connaissance peut aider à comprendre
ces derniers. Cette considération nous engage à en
fournir de suite l'indication, nous le ferons d'une
manière succincte.
D'accord avec les vues du prélat touchant la dis-
cipline, un concile provincial réuni par lui à Co-
logne promulguait, en 1536, d'importants règlements
sur les devoirs des évêques et des autres ministres
de la religion, sur le choix consciencieux des sujets
destinés à remplir ces fonctions, sur la distribution
des bénéfices, et sur la répression de certains abus
touchant ces matières. Séduit vraisemblablement par
l'austère morale des réformateurs, l'archevêque de
Cologne finit par installer, en 1542, Bucer dans la
ville de Bonn appartenant à son électorat, et l'année
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 385
suivante il appelait à lui Mélanchthon, Pislorius et
quelques autres, dont la doctrine lui semblait con-
forme à la parole de Dieu. Il était suivi dans cette
voie par quelques-uns des membres de son clergé;
mais en même temps il s'en trouvait d'autres,
dans le chapitre et clans l'université notamment,
qui lui résistaient avec ardeur. Ces derniers en ap-
pelèrent au pape et à l'empereur des mesures témé-
rairemment adoptées par l'archevêque. Le pape et
l'empereur, en 1545, citèrent, chacun de leur côté,
le prélat devant eux; et le souverain pontife, après
l'avoir privé de sa dignité et frappé d'excommuni-
cation, transporta son droit d'administration spi-
rituelle à son coadjuteur Adolphe de Schawem-
bourg, mandant à l'empereur de faire exécuter cette
sentence. Comme le vieil archevêque avait des
partisans, surtout dans la noblesse et dans la bour-
geoisie des villes dépendant de son électorat, il
pouvait sortir de cette situation de graves désor-
dres, si le sage prélat n'eût consenti alors, 25 jan-
vier \ 547, à se démettre de son archevêché. Il put
ainsi se retirer en paix dans son comté de Wiede,
où il mourut quelque temps après, en 1552,
chargé d'années, et sans avoir rien sacrifié de ses
opinions.
Tel est le prince qui, en 1533, plus ou moins
longtemps avant les faits que nous venons de si-
gnaler, défendait Agrippa contre l'hostilité soulevée
par ses écrits au sein du clergé, de l'université et
de la bourgeoisie de Cologne. Le vieil archevêque
T. II 25
386 CHAPITRE HUITIÈME
devait, nous venons de le dire, afficher un peu plus
tard ses tendances vers la réforme. Agrippa, quant
à lui, ne cessa jamais de protester contre l'appa-
rence de celles qui l'entraînaient réellement aussi
dans cette direction. Avec plus de sincérité il eût
avoué cette inclination, car elle est incontestable.
Son propre langage suffirait pour l'en convaincre.
Nous avons cité précédemment plus d'un passage
de ses écrits qui en témoignent.
En beaucoup de points, on peut le croire, Agrippa
était chrétien et catholique. Mais il voulait traiter
librement une foule de questions qui se rattachaient
à la religion, et refusait de se soumettre, en ce qui
les concernait, aux décisions de ceux à qui il appar-
tenait de prononcer sur elles. C'était là ce qu'il
appelait la libre culture des bonnes lettres, et la
vertu elle-même. En même temps, frappé des abus
de tout genre qui altéraient la discipline, il était
sans respect pour le clergé et détestait en outre
comme des ennemis personnels les moines et les
théologiens, ses adversaires passionnés dans plus
d'une circonstance. Sur tout cela, il se rencontrait
avec Luther et ses disciples. Il y avait néanmoins
chez Agrippa un fonds de religion traditionnelle
dont son histoire fournit de nombreuses preuves.
C'est ainsi qu'on le voit manifester de véritables
sentiments de piété en quelques occasions, à la mort,
par exemple, de sa première femme en J521, et sur-
tout après celle de la seconde en 1529. Ses pensées
et ses actes, dans ces deux circonstances, sont d'un
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 387
chrétien fervent et convaincu. Il demande pour
celles qu'il a perdues des prières ; il fonde pour
elles des anniversaires (Ep. IV, 20, 27) ; il veille à
l'exécution ultérieure de ses volontés à cet égard ;
et tout cela, il le fait avec simplicité, et de l'air d'un
homme animé d'une foi sincère. Sa seconde femme
avait fait le vœu d'un pèlerinage. Il pourvoit avec sol-
licitude à y satisfaire. Une autre fois, en 1533, dans
une de ses querelles, il se porte chaleureusement
le défenseur du dogme fondamental de la pré-
sence réelle (Ep. VII, 26) et, dans une de ses lettres
à Érasme, en 1531, il proteste de sa complète union
de sentiments avec l'Église catholique (Ep. VI, 36).
Agrippa se rendait-il bien compte de la signifi-
cation absolue et de la portée nécessaire de cette
dernière assertion; et doit-on croire qu'il fût d'une
parfaite bonne foi en l'énonçant? On pourrait jus-
qu'à un certain point douter qu'il en fût ainsi ;
et il y aurait peut-être à faire, en même temps,
quelques réserves sur la sincérité de son langage,
dans plusieurs circonstances, touchant la religion,
lorsque, connaissant ses véritables sentiments,
on le voit, en 1520 par exemple, parler avec une
apparente indignation de l'audace de la faction
luthérienne et de tous les désordres qu'elle va en-
traîner, si Dieu n'y pourvoit (Ep. II, 54) , lorsque,
en 1530, dans l'oraison funèbre de la princesse
Marguerite d'Autriche, il la loue d'avoir écarté
l'hérésie des provinces qu'elle gouvernait (Opéra,
t. II, pp. 1116, 1119); lorsque, en 1532 enfin, dans
388 CHAPITRE HUITIÈME
une lettre au cardinal Campegi, son protecteur, il
exprime le souhait de voir l'Église purgée de l'im-
piété des hérétiques (Ep. VII, 12).
Comment accorder ce langage avec l'intérêt
évident que, dans mainte occasion, nous voyons
Agrippa manifester pour les réformateurs? Nous
avons constaté avec quelle curiosité, dans sa cor-
respondance avec Cantiuncula, de 1518 à 1533, il
demande à être tenu au courant de leurs actes et
des faits qui les concernent (Ep. II, 26, 33, 37;
III, 23). Nous avons vu aussi avec quelle sym-
pathique attention, dans une lettre de 1525 *, il suit
de loin la querelle où Luther, qui avait d'abord
combattu Eckius, le champion de l'orthodoxie, se
retourne au profit, ce semble, de celle-ci contre Gar-
lostadt, et se constitue le défenseur du dogme es-
sentiel qui est le fondement de l'Eucharistie (Ep. III,
71). Quoi quMl fasse, le réformateur a son plein as-
1. On ignore à qui était adressée de Lyon cette lettre
d'Agrippa (Ep. III, 71), laquelle est publiée dans sa Corres-
pondance, sous la date probablement inexacte du 27 mai 1522,
Agrippa étant à Genève en cette année. Elle semble être la
réponse à une autre lettre écrite de Vie en Lorraine, le
12 mai 1525 (Ep. III, G9), dont on ne connaît pas non plus
l'auteur. Quoiqu'il en soit du millésime qui doit rester attaché
à la lettre du 27 mai, Agrippa ayant pu se trouver acci-
dentellement à Lyon ce jour là, il y aurait peut être lieu de
rapporter plutôt à sa correspondance avec Cantiuncula cette
missive, où il est question de leur ami commun Brennonius,
curé de Sainte-Croix à Metz, et de livres, sujets habituels de
leurs entretiens.
AGRIPPA A BONN, A LYON LT A GRENOBLE 389
sentiment. Nous avons signalé les témoignages
d'admiration que, clans plus d'un endroit, Agrippa
formule en sa faveur ; en faveur de Luther incon-
testablement hérétique, dit-il, puisqu'il est con-
damné, mais hérétique invaincu, ajoute-t-il aussitôt,
puisque sur le terrain de la discussion il n'a pas
cessé de combattre, suivant lui, avec avantage. A
Metz, en 1519, Agrippa se faisait le propagateur des
écrits du novateur (Ep. II, 10, 30, 52). Il s'y posait
comme un des partisans avoués du fauteur de l'hé-
résie ; ce qui faisait de lui un personnage recom-
mandable pour quelques-uns, suspect aux yeux du
plus grand nombre (Ep. II, 48; 111, 15, 16, 34). Il
avait laissé dans cette ville, disent les chroniques
messines, la réputation d'un disciple de Luther, et
le curé de Sainte-Croix, son ami, y était l'objet des
mêmes accusations (Ep. III, 8).
Nous venons de mentionner la fameuse thèse de
l'hérétique invaincu, déposée en germe par Agrippa
dans le traité de l'incertitude et de la vanité des
sciences, développée avec insistance dans son Apo-
loyia, rappelée dans son épitre au sénat de Cologne
(Ep. VII, 26), et dans une lettre encore adressée à
Mélanchthon, où il charge ce dernier de saluer de
sa part le grand hérétique invaincu, serviteur de
Dieu dans l'hérésie '. Il faut bien reconnaître après
1. '.< Salutabis mihi invictum illum hsereticum Marlinum
« Lulherum, qui, ut in actibus ait Paulus. servit Deo secundum
« sectam quam haresim vocant » (Ep. VII, 13).
390 CHAPITRE HUITIÈME
cela que l'inquisiteur, les officiaux, et les magistrats
de Cologne, redoutant le luthéranisme, avaient des
raisons parfaitement fondées de mettre Agrippa et
ses écrits en suspicion. Il serait assurément beau-
coup plus difficile de justifier la protection que lui
accordait, dans cette circonstance, le vieil Archevê-
que-Électeur, auprès de qui nous le voyons presque
aussitôt sur le pied de la plus grande faveur.
Bayle croit qu'Agrippa aussi bien qu'Érasme,
après avoir montré des sympathies évidentes pour
Luther et Mélanchthon, se tinrent ensuite à l'écart
et refusèrent de s'associer ouvertement à la ré-
forme, parce qu'elle ne réalisait pas tous leurs
désirs. Nous croyons bien plutôt que c'est par
prudence qu'ils usèrent de réserve en ce qui la con*
cerne. Pour ce qui regarde Agrippa, on ne saurait
douter qu'il n'en fût ainsi. Il ne craignait ni les
querelles, ni les luttes par la plume et par la parole ;
il les aimait au contraire ; il les recherchait, bien
loin de les fuir; il s'y montrait ardent jusqu'à la
violence; mais il n'avait pas la fermeté de carac-
tère qui défie la persécution. Dans sa conduite
comme dans ses discours, il ne reculait pas, pour y
échapper, devant certaines contradictions qui lui
permettaient de jouer à la fois, sans aller jusqu'à
compromettre sa sécurité, un double personnage,
tantôt s'attaquant avec témérité aux doctrines et
aux pratiques recommandées par la religion, tantôt
affirmant son grand attachement pour elle. Il était,
du reste, en cela d'accord avec les tendances pri-
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 391
mitives de la réforme elle-même, qu'inspirait à son
début un respect incontestable pour les dogmes es-
sentiels, joint à une grande hardiesse de discussion
sur les questions secondaires, sur celles de disci-
pline principalement, avec le mépris de l'autorité et
la haine contre le clergé qui en était l'organe et
le champion '.
Les faits que nous avons mentionnés précédem-
ment se rapportent à la première partie de l'an 1533.
La publication de la philosophie occulte est du mois
de juillet de cette année. Quelques semaines aupa-
ravant, Agrippa se trouvait avec l'archevêque de
Cologne aux eaux de Bertrich Thermœ Vertrigùe 2
(Ep. VII, -43 à 48). Le vieux prélat aimait les lettrés
et les appelait volontiers près de lui. Agrippa s'était
fait, au mois d'avril précédent, l'intermédiaire de ses
instances auprès d'Érasme qu'il invitait alors de sa
1. On trouvera sur Agrippa et le protestantisme quelques
explications encore, dans une note de l'appendice (n° X).
2. C'est comme hypothèse, et sous toutes réserves, que nous
proposons de voir dans les Thermx Vertrigiv les eaux de
Bertrich près Gochem, à quelques kilomètres de cette lo-
calité, en remontant une petite vallée qui s'ouvre sur la rive
gauche de la Moselle, entre Trêves et Coblence. Suivant
M. H. Morley, dont nous avons mentionné plusieurs fois déjà
l'ouvrage sur Agrippa, The lifc of Agrippa, etc. Londres,
185G, les Thermx Verlrigix seraient les eaux de Wiesbaden; ce
qui ne paraît guère acceptable. Nous mentionnons encore ail-
leurs (Appendice n° XI) d'autres identifications géographi-
ques de M. H. Morley qui ne semblent pas non plus très jus-
tifiées.
'S { 3'2 CHAPITRE HUITIÈME
part à venir le visiter à Bonn ou à Cologne (Ep. VII,
38). Maintenant il prend de nouveau la plume pour
adresser le môme appel à des personnages moins
éminents, à quelques hommes d'un esprit cultivé
que l'archevêque voudrait voir à ce moment autour
de lui.
Agrippa, qui regrette ses livres et les charmes de
l'étude, au milieu des délices de cette vie de loisirs et
de dissipation, Agrippa s'associe avec empressement
aux désirs de son noble patron. Il est d'abord ques-
tion d'un médecin en crédit, Sigismundus Admiratus,
qui avait assisté autrefois clans une maladie le comte
Jean de Wiede, frère du prince Electeur (Ep. VII,
44, 45). On mande ensuite trois personnages qui
semblent, de même que le docteur, habiter la ville
de Coblence, Joannes Dryander, également docteur
en médecine, œgrotorum salvator; Antonius Adelber-
tus, homme d'affaires, auquel est appliquée la dési-
gnation de causarum licitator, c'est un avocat ou un
procureur; et Cornélius Favius qualifié mellicoquus
pharmacorum pinsitor (Ep. VII, 46), dans lequel il faut
reconnaître tout simplement un maître apothicaire.
Agrippa les salue amicalement de la part de l'arche-
vêque, et les invite de sa part à venir près de lui,
non pour aucun office sérieux, non medicatum, non
pharmacatum, non causidicatum, mais pour les plai-
sirs de la conversation, do la table, du jeu et du
bain, sed confabulatum, sed potum, sed lusum et lava-
turn.
— Nuire médecin, leur dit-il, est le cuisinier;
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 393
pour officines scientifiques nous avons la cuisine ou
le garde-manger, et la table est notre tribunal.
Laissez vos graves occupations. Ici l'on ne pense
qu'à boire, à jouer et à se divertir. Cependant ne
venez pas les mains vicies. Apportez-nous ce que
vous pourrez de science aimable et charmante.
Voilà ce que le prince vous demande; et, de notre
côté, nous ne vous renverrons chez vous que bien
régalés et. si cela vous convient, bien lavés. Venez
donc, venez au plus vite (Ep. VII, 46).
Cette lettre est du 20 juin. Le surlendemain, les
amis de Coblence s'excusent de ne pouvoir se ren-
dre aux désirs de l'illustre prélat qui, suivant les
traditions de l'antiquité où un héros daignait s'ap-
procher du tonneau de Diogène et entretenir Aris-
tippe lavant ses légumes, condescend à rechercher
amicalement la conversation de bien humbles sa-
vants .
— Noble exemple, disent-ils, dans ce siècle
corrompu où l'on voit l'infamie remplacer l'hon-
neur, les lettres céder à l'or, le vice primer la vertu,
et les princes ne vouloir pour amis que les flatteurs
qui les encensent (Ep. VII, 47, 48).
Les lettres des savants de Coblence sont les der-
nières de la correspondance imprimée d'Agrippa.
La disparition de ces intéressants documents laisse
régner, à partir de ce moment, une grande obscu-
rité sur le reste de l'existence du personnage. Sa
vie est, d'ailleurs, maintenant bien près de son
terme.
394 CHAPITRE HUITIÈME
Avant d'arriver à cette extrême limite de nos
informations, disons encore quelques mots des oc-
cupations d'Agrippa pendant les dernières années
qu'il passe à Bonn, sous la protection et avec la fa-
veur de l'archevêque de Cologne. Il fait imprimer
alors (1533), en même temps que sa Philosophie oc-
culte, et vraisemblablement pour en tirer égale-
ment profit, une seconde édition de ses Commen-
taires sur l'Ars brevisde Raimond Lulle, publiés une
première fois en 1531 ; son mémoire contre les ac-
cusations des théologiens de Louvain, Apologia, avec
une dédicace au cardinal Campegi; sa Plainte adres-
sée à Chapuys sur le même objet, Querela. Ces
deux derniers écrits sont réunis dans un volume
qui porte la date de 1533, sans nom de lieu, mais
qu'on a quelque raison de croire imprimé à Colo-
gne. L'année suivante, 1534, Agrippa publie ce
qu'il avait écrit jadis à Metz en 1519 contre le prieur
des dominicains Claude Salini, touchant la mono-
gamie de sainte Anne. 11 y joint une dédicace à Jean
Bruno de Pontigny ou de Niedbruck, médecin du
duc de Lorraine et de la cité de Metz '. Cependant on
trouve dans la Correspondance générale, sous la
date de l'année précédente, 1533, une lettre par la-
1. On trouvera dans une note de l'appendice (n° XVI) quel-
ques renseignements sur ce personnage, et des observations
sur l'analogie de sou nom latinisé, Brunonius, avec le sur-
nom Brennonius d'un autre ami d'Agrippa, Jehan Rougier,
curé de Sainte-Croix de Metz, dont il a été souvent question
précédemment, dans nos chapitres IV et V principalement.
AGRIPIM A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 395
quelle Agrippa dédiait déjà cette œuvre à son vieil
ami de Metz, Cantiuncula (Ep. VII, 35). D'autres ou-
vrages qu'il ne fait pas connaître semblent encore
indiqués par Agrippa comme étant alors entre
les mains des imprimeurs (Ep. VII, 39). Il s'agit
probablement des épigrammes en vers, et des dis-
cours encore inédits publiés l'année suivante à
Cologne, avec une nouvelle édition du Couronnement
de Charles-Quint, peut-être encore du mémoire au
Sénat de Cologne imprimé aussi en 1535, mais à
Strasbourg.
Tout à ses travaux d'éditeur, Agrippa s'occupe
non seulement de ses propres ouvrages, mais en-
core de ceux des autres. Nous avons de lui, sous la
date de l'année 1533, une préface pour les opus-
cules publiés à Nuremberg, de Godoschalcus Mon-
cordius, religieux cistercien dont il cultivait alors
l'amitié.
— On trouve dans ces écrits, dit Agrippa au lec-
teur, d'excellentes instructions sur la vérité évan-
gélique : ouvrages vraiment profitables à la répu-
blique chrétienne, et d'autant plus dignes d'éloges
qu'ils sont plus vivement blâmés par ces théologas-
tres de Cologne, que blesse tout ce qui est bon; pour
qui toute œuvre de piété est hérésie; qui s'arro-
gent le droit de censurer et de condamner, sans
daigner justifier leurs accusations par des textes ou
par des raisonnements ; et qui, ne sachant faire autre
chose que jalouser et attaquer les travaux des au-
tres, n'ont jamais rien dit ni rien écrit pour l'utilité
396 CHAPITRE HUITIÈME
do la famille chrétienne, dans cette tempête de
schisme et d'hérésie (Ep. VII, 37).
La manière dont il est parlé par Agrippa des ou-
vrages de Godoschalcus Moncordius, son ami, nous
renseigne suffisamment sur leur caractère. C'é-
taient, sans aucun doute, comme ses propres écrits,
des compositions imprégnées de l'esprit de nou-
veauté, et dont l'auteur était vraisemblablement in-
criminé ainsi qu'Agrippa lui-même par les docteurs
orthodoxes. Ce sont, il y a lieu de le croire, des piè-
ces du débat que, de sa retraite de Bonn, celui-ci
soutenait en 1533 contre les théologiens de Colo-
gne.
A la même époque se rapportent certains rensei-
gnements que donne sur Agrippa Jean Wier, alors
attaché comme disciple à sa personne. Jean Wier,
né en 1515, était, en 1533, encore adolescent; il de-
vait s'illustrer clans la suite par de grands voyages,
par la pratique de la médecine à la cour de Guil-
laume, duc de Glèves, et surtout par sa hardiesse à
s'élever contre les odieux procès de sorcellerie, si
fréquents au xvi e siècle. Digne héritier de la sa-
gesse et de l'humanité que montre Agrippa sur ces
questions, Wier a écrit à ce sujet des ouvrages où
il démontre l'inanité de ces rêveries. C'est dans son
traité sur les prestiges, De praestigiis dœmonum, au
livre II où il traite des prétendues merveilles attri-
buées aux magiciens, de metgis infamibus, que Wier
parle de son maître Agrippa. Il commence par laver
sa mémoire do l'imputation d'avoir écrit certain li-
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GR.ENOBLE 397
vre sur les cérémonies magiques, ajouté après sa
mort à son traité de la philosophie occulte. Nous
avons dit quelques mots précédemment de ce pré-
tendu livre IV, soudé au traité d'Agrippa i'orl, injus-
tement et au grand préjudice de l'auteur, suivant
Wier. Il ne diffère pourtant pas beaucoup, ce nous
semble, des trois premiers livres qui sont l'œuvre
incontestable du docte personnage, et ne nous parait
guère mériter les sentiments d'horreur que Wier
manifeste à son égard, tout en déclarant que c'est
un tissu de mensonges dénué de toute valeur. Jean
Wier s'élève à cette occasion contre les calomnies
accueillies par la crédulité populaire à la charge
de son ancien maître, olim hospes et prxceptor,
comme il le qualifie. Nous avons déjà dit comment
il explique l'étrange croyance, accréditée par cer-
tains écrivains, qu'Agrippa était accompagné par
un démon familier caché sous la figure d'un chien
qui ne le quittait pas. Agrippa aimait beaucoup les
chiens et en a possédé un grand nombre ' ; nous
avons vu qu'à Anvers, en 1529, sa maison en était
pour ainsi dire remplie. A Bonn, il en avait encore.
Il en possédait un, entre autres, qu'il appelait du
nom français de Monsieur, dit Wier, et qu'il aimait
au point de le souffrir à sa table et jusque sous la
I. Un des chiens d'Agrippa, nommé Filiolus, a eu les honneurs
d'une épitaphe et de plusieurs pièces de vers composées par
Hilarius Berlulphus Ledius, ami d'Agrippa, et conservées parmi
les œuvres de ce dernier. (Opéra, t. II, pp. 1148-1150.)
398 CHAPITRE HUITIÈME
couverture de son lit. Son chien préféré ne le quit-
tait guère, et, pendant les travaux du maître et de
l'élève, il restait couché entre eux deux. Cela se
passait, dit encore Wier, à l'époque où Agrippa ré-
pudia en 1535, à Bonn, sa troisième femme.
Wier nous peint Agrippa menant une vie stu-
dieuse; enseveli au milieu des papiers et des livres,
inter supellectilem chartaceam; retiré clans un cabinet de
travail, in musœo sive hypocausto, où il restait enfermé
quelquefois une semaine entière, et suivant de là,
grâce à des correspondances étendues, ce qui se
passait dans les pays les plus éloignés. Le vulgaire
attribuait ces informations au chien favori dans le-
quel il voulait voir un démon. Elles étaient dues
tout simplement, dit Wier, aux savants hommes de
qui Agrippa recevait presque journellement des
lettres. Nous trouvons, en effet, dans la Corres-
pondance d'Agrippa, de nombreuses missives conte-
nant des indications de ce genre, sur les événements
contemporains,
— C'est alors, dit ailleurs Jean Wier, qu'ayant
mis la main sur la stéganographie de Tritheim, je
lus à la dérobée ce livre tout rempli de figures
étranges, où sont donnés les noms des démons, et
qu'après l'avoir lu je le copiai à l'insu de mon maî-
tre.
Voilà ce que, dans son livre, Jean Wier nous ap-
prend de l'existence d'Agrippa pendant son séjour
à Bonn. C'est dans le même écrit que celui-ci
est dit, comme nous l'avons rapporté tout à
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 399
l'heure, avoir en 1535 répudié dans cette ville une
femme qu'il avait épousée peu de temps aupara-
vant à Malines. Cette brève indication est tout ce
que nous savons de ce troisième mariage d'Agrippa.
Quoique nous n'ayons, en ce qui concerne le fait,
que des renseignements très insuffisants, on ne sau-
rait le révoquer en doute ; car il nous est révélé
par un homme digne de foi qui ne pouvait être que
bien informé à cet égard, puisqu'il vivait alors dans
la maison d'Agrippa dont il était le disciple, et
dont il est resté l'ami. Nous voyons par ce témoi-
gnage que, pendant une partie au moins de 4535,
l'année même de sa mort, Agrippa était encore à
Bonn.
C'est à cette date de 1535 qu'appartiennent les
dernières publications qui aient été faites des
écrits d'Agrippa, de son vivant. Les ouvrages im-
primés alors sont, comme nous l'avons dit, le mé-
moire en forme d'épître adressé, en 1533, au sénat
de Cologne contre l'inquisiteur Conrad d'Ulm qui
faisait alors opposition à la publication de la philo-
sophie occulte , et un recueil de discours, Ora-
tiones decem, mentionnés dans le privilège impérial
du 12 janvier 1529 (1530, n. s.). Ces discours, avec
des épigrammes en vers qui étaient comme eux
encore inédites, sont joints à une seconde édition de
l'histoire du couronnement de Charles-Quint don-
née pour la première fois à Anvers en 1530. Les
Discours, les Épigrammes et l'Histoire du couronne-
ment forment un volume qui, sous la date de 1535^
400 CHAPITRE HUITIÈME
porte la signature de Jean Soter, l'imprimeur de la
philosophie occulte, avec la marque de Cologne.
Quant à l'épître au sénat de cette ville, c'est à
Strasbourg, chez Pierre iSchoeffer, qu'elle a été pu-
bliée. Il ne s'était probablement trouvé à Cologne
aucun imprimeur assez osé pour y consacrer ses
presses.
En 1535, suivant Wier à qui nous devons ces der-
niers renseignements sur son maître, Agrippa se
rend à Lyon où le roi François I er le fait saisir et
jeter en prison pour avoir écrit contre la reine-
mère, est-il dit. Mais, grâce à l'intervention et
aux prières de ses amis, il est bientôt remis en
liberté. C'est dans ces termes trop succincts que
nous sommes informés du retour d'Agrippa en
France à cette époque. Nous ne savons pas quels
motifs avaient pu l'y ramener. Nous ignorons même
s'il voulait, oui ou non, en s'y transportant de nou-
veau, abandonner tout à fait alors la résidence de
Bonn adoptée par lui depuis deux ou trois ans à peine.
Ce que nous savons, c'est qu'il ne devait plus revoir
ces lieux où s'étaient accomplis les derniers actes
de polémique de sa vie agitée. Quelles raisons
avait-il eues de les quitter? Était ce un dernier effet
de cette impatience naturelle qui l'avait toujours
empêché de se fixer nulle part? Était-ce le résultat
de quelque persécution, de quelque difficulté nou-
velle; ou bien, comme on l'a dit aussi, la nécessité
de suivre de près à Lyon l'exécution d'une édition
complète de ses œuvres qui, à ce qu'on prétend, y
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 401
aurait été, ce qui est au reste plus que douteux,
donnée vers cette époque ' ?
Quoiqu'il en soit, Agrippa s'était, en 1535, trans-
porté de Bonn à Lyon. Cette démarche n'avait pas
été heureuse pour lui. Arrivé à Lyon, il s'était vu,
ainsi que nous l'avons rapporté tout à l'heure d'a-
près Wier, jeter en prison par ordre du roi ; traite-
ment rigoureux motivé, est-il dit, par la hardiesse
avec laquelle il aurait écrit antérieurement contre la
reine-mère. Du reste, cette princesse, morte le 22 sep-
tembre 1531, depuis longtemps par conséquent, ne
saurait être accusée d'avoir pris part à la vengean-
ce exercée en son nom contre Agrippa en 1535.
Nous ignorons de quelle nature étaient les écrits
reprochés alors à celui-ci. Certains passages un
peu vifs de ses anciennes lettres, que nous avons
citées précédemment, seraient-ils la cause unique
des rigueurs exercées alors contre lui? On pourrait
peut-être, pour les expliquer, rappeler bien plutôt les
imprudentes allégations introduites par l'écrivain
contre l'honneur de la maison royale de France,
dans sa diatribe sur la noblesse, au chapitre lxxx
de son traité de Tincertitude et de la vanité des
sciences. Nous avons donné, à la fin de notre cha-
pitre v e , un extrait de cette audacieuse digres-
I. On a dos raisons sérieuses de douter qu'une édition géné-
rale des œuvres d'Agrippa ait été exécutée de son vivant. On
trouvera quelques explications, à ce sujet, dans une noie de
l'appendice (n° XXXII).
T. 11. 26
402 CHAPITRE HUITIÈME
sion '. L'ouvrage qui la contient avait été publié
quatre ans auparavant déjà , mais postérieure-
ment à la sortie d' Agrippa des États du roi où il
osait maintenant reparaître. Il ne serait pas éton-
nant qu'on eût saisi ainsi la première occasion qui
se présentait de lui demander compte de ses in-
jurieuses assertions. On se départit heureusement
sans trop tarder de ces rigueurs, grâce aux suppli-
cations des amis, dit-on, qu'il avait encore en
1. Agrippa rappelait dans ce passage, que nous avons si-
gnalé ci-dessus, page 81, une opinion singulière sur la préten-
due origine plébéienne de Hugues Capet, fils d'un boucher, y
est-il dit. Cette opinion était ancienne et pouvait avoir, croit-
on, pour point de départ quelque légende populaire. On en
trouve les premiers témoignages écrits dans le poème du
Purgatoire de Dante, qui avait pu la recueillir en France lors
d'un voyage qu'il y a lait vers la lin du xm c siècle; et dans un
roman français en vers, Hugues Capet, composé au commen-
cement du xiv e . M. le marquis de la Grange, qui a publié en
1864 le roman de Hugues Capet dans la collection intitulée
Les anciens poètes de la France, donne ces indications dans
la préface qui précède cette publication, où il signale égale-
ment la mention du fait par Agrippa. Il pense que Corneille
Agrippa, qui avait hanté l'Italie, avait pu emprunter cette
notion au poème de Dante, jugeant avec raison qu'il n'est
guère possible de lui supposer la connaissance d'un poème
français du xiv L ' siècle dont il n'existait alors que de rares
copies manuscrites. L'hypothèse de M. le marquis de la Grange
est fort admissible; mais il en est une autre, qui ne serait
pas non plus sans valeur; c'est qu'Agrippa eût recueilli la
notion singulière en question, dans un livre allemand dont
on avait déjà deux éditions avant l'époque où il se rendit en
Italie ; ce qui montre combien l'ouvrage était déjà répandu
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 403
France. Il put ainsi sortir de prison; mais il ne re-
vint ni à Bonn, ni à Cologne.
La fin d'Agrippa était proche. Elle aurait été mi-
sérable, si l'on en croyait certains témoignages qui
le font mourir soit dans une auberge, soit dans un
hôpital, à Lyon, ou à Grenoble. Mais à ces indica-
tions se mêlent des particularités d'un caractère
tout légendaire que nous avons déjà relatées et qui
sont peu faites pour leur donner crédit. C'est là que
sur son grabat Agrippa aurait eu, suivant ces ré-
cits, pour unique et persévérante compagnie un
chien noir qui ne le quittait pas, et sous la forme
alors. Ce livre est un roman populaire publié sous le titre
de Hug Schapler, en 1500 et en 1508, chez Hans Grùninger,
imprimeur à Strasbourg. Le roman populaire avait pour origine
une traduction allemande du vieux poëme français, due à une
princesse de Lorraine- Vaudémont, épouse d'un comte de Nas-
sau-Sarrebruck, laquelle avait exécuté ce travail entre 1437 et
1456. La date de 1437 est celle d'un premier ouvrage Lolher et
Maller écrit par elle et rappelé dans le second; 1456 est l'année
de sa mort. Il faut dire cependant que l'hypothèse admise par
M. le marquis de la Grange a pour elle cette considération
que la proposition énoncée par Agrippa, touchant Hugue Ca-
pet, « ignobilis atque e lanione progenitus » rapprochée du vers
où Dante fait dire à ce prince « Pigliuol fui d'un beccajo di
Parigi », se rapporte mieux à cette dernière version qu'à celle
fournie par le poème français du xive siècle et reproduite dans
le roman allemand publié au xvrv suivant laquelle Hugues
Capet serait fils, non pas précisément d'un boucher, mais de la
fdle d'un riche boucher de Paris et d'un chevalier, sire de
Beaugency. Agrippa pouvait, d'ailleurs, connaître et le roman
allemand de Hug Schapler et le poème de Dante.
404 CHAPITRE HUITIÈME
duquel se serait caché, assurait-on, un démon fa-
milier guettant l'âme du magicien pour s'en empa-
rer à l'instant de sa mort. Ce chien, ajoutait-on,
chassé violemment par Agrippa au moment su-
prême, serait allé, furieux, se noyer dans la rivière
voisine. Cette légende est réfutée par Guy Allard
qui écrivait au siècle suivant, et qui nie en même
temps qu'Agrippa soit mort, ainsi que plusieurs le
prétendent, à l'hôpital.
Suivant Guy Allard, collectionneur attentif des
traditions et des notions historiques de toute sorte
concernant Grenoble et le Dauphiné ] , Agrippa
mourut dans cette ville, non pas à l'hôpital, dans la
maison de Saint-Antoine de la rue de la Perrière,
comme quelques-uns l'ont prétendu, dit-il, mais
au logis même de M. François de Vachon, prési-
dent au parlement du Dauphiné, qui l'avait recueilli
chez lui, et par les soins de qui il fut inhumé hono-
rablement dans l'église des frères Prêcheurs ; cir-
constance d'où il est permis de conclure qu'Agrippa
mourut en catholique. Guy Allard connaissait le
lieu précis où avait été déposé son corps, à une
place qui, depuis la destruction de l'église des Do-
minicains par les protestants, en 15G2, était, dit-il,
I. Guy Allard, né en 1645 et morl en 1716, conseiller du roi,
et, en dernier lieu, président de l'élection de Grenoble, avait
composé de toutes les notes historiques recueillies par lui un
dictionnaire qui était resté inédit et qui a été publié de nos
jours seulement, en 186i, par M. II. Gariel, conservateur do
la bibliothèque de la ville de Grenoble.
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 405
marquée par une pierre, au côté gauche de la porte
du couvent, dans la cour du collège des frères
Prêcheurs.
Chorier, compatriote et contemporain de Guy Al-
lard, est d'accord avec les déclarations de celui-ci,
dans ce qu'il rapporte de la mort d'Agripa à Gre-
noble, et de son inhumation dans l'église des frères
Prêcheurs de cette ville. Mais, suivant lui, la maison
où mourut Agrippa était celle qu'avait possédée et
où était mort, en 1457, le jurisconsulte Guy Pape.
Elle était, ajoute-t-il encore, située dans la rue des
Clercs, et appartenait à cette époque à M. Ferrand,
conseiller au parlement du Dauphiné. Quant à l'é-
glise des frères Prêcheurs, où Agrippa fut enterré,
construite au commencement du xv e siècle sur l'em-
placement d'une autre plus ancienne, elle contenait,
dit Chorier, des sépultures qui furent violées à l'épo-
que de sa destruction pendant les guerres de reli-
gion au xvi e siècle, malgré le respect que devraient
toujours inspirer les tombeaux. « Celui du célèbre
« Corneille Agrippa était, dit encore le même écri-
« vain, un de ceux qui en méritoient le plus. Son
« épitaphe s'y lisoit sur une table de métail qui a
« longtemps roulé dans les chambres des religieux;
« l'illustre M. de Boissieu l'ayant même vue '. »
1. Les renseignements fournis par Chorier sur la mort el la
sépulture d' Agrippa sont consignés dans la vie du, juriscon-
sulte Guy Pape, placée, par lui en tête de l'ouvrage qu'il a pu-
blié sous le titre de : La jurisprudence du célèbre conseiller
et jurisconsulte Guy Pape, ctc Lyon 1692. Chorier avocat
406 CHAPITRE HUITIÈME
Ces particularités circonstanciées ne laissent sub-
sister, croyons-nous, aucune incertitude sur la ma-
nière dont finit Agrippa. Elles s'accordent, au reste,
avec un témoignage d'une véritable autorité en ce
qui le concerne; celui de son disciple Jean Wier,
qui, après avoir parlé de l'emprisonnement d'A-
grippa à Lyon en 1535 et de son élargissement,
grâce aux démarches de quelques amis, ajoute
avec son laconisme habituel : « Quelques mois plus
« tard, à Grenoble en Dauphiné, Agrippa s'endor-
« mait dans le Seigneur. A cette époque, j'étais à
« Paris '. »
Agrippa, né en 1486, était alors âgé de quarante-
neuf ans. Ainsi se terminait pour lui une vie trou-
blée, par mille agitations, dans laquelle il avait connu
les fortunes les plus contraires ; le bonheur de l'inté-
au parlement de Grenoble, vivait, comme Guy Allard, au
xvu e siècle. Il était quelque peu son aîné cependant, étant né
en 1609; et il mourut en 1692.
1 . Nous ne possédons pas la date précise de la mort d' Agrippa.
Suivant quelques-uns, le fait aurait eu lieu en 1534 ; suivant d'au-
t res, en 1 535, ou même en 1538 d'après la légende qui accompagne
un ancien portrait gravé du personnage (Appendice n° XXXIII).
Entre ces trois dates, nous adoptons celle de 1535 qui a pour
elle le témoignage de Jean Wier, disciple et ami d'Agrippa,
mieux informé qu'aucun autre assurément sur ce point. Jean
Wier ne donne pas, il est vrai, la date même de la mort de
son maître; mais, après avoir parlé de son emprisonnement à
Lyon en 1535, il ajoute qu'il mourut quelques mois plus tard;
ce qui ne peut s'étendre jusqu'en 1538 et ne saurait non plus
lïMiiouter à I53'i .
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 407
rieur et les troubles domestiques, les faveurs des
grands et leurs persécutions; la prospérité à cer-
tains moments, dans d'autres, les difficultés de
l'existence et jusqu'aux étreintes du besoin. Celles-ci
ont souvent éprouvé Agrippa en différents temps,
notamment, à ce qu'il semble, dans la dernière par-
tie et à l'extrême limite de son existence. Cela de-
vrait suffire, comme le font observer quelques apo-
logistes, pour prouver sur certains points qui
jadis avaient de l'importance, mais qui en au-
raient beaucoup moins aujourd'hui, l'innocence d'un
homme injustement accusé d'avoir vécu dans le com-
merce des démons; d'avoir à son gré usé de leur
puissance; d'avoir enfin, grâce à ses connaissances
dans les sciences occultes et à l'aide de coupables
pratiques, fabriqué à volonté de l'or et disposé de
la fortune.
On voudrait naturellement savoir ce qui a pu sur-
vivre à Agrippa de la nombreuse famille dont il
était entouré pendant sa vie. De sa troisième femme
répudiée à Bonn après une très courte union, ce
semble, nous ne savons presque rien. Il n'y a pas
lieu de penser qu'il en ait eu aucun enfant. Mais la
première lui avait donné un fils qui aurait pu avoir
environ vingt ans à la mort de son père, s'il vivait
encore à ce moment, et de la seconde il avait eu,
indépendamment d'une fille morte en bas âge, cinq
autres fils dont l'a né n'aurait eu que treize ans à peu
près en 1535. Agrippa, on le voit, avait eu six fils.
Le dernier étant né à Anvers, en 1529 seulement, il
408 CHAPITRE HUITIÈME
aurait dû en amener cinq dans cette ville quand il
s'y transporta en 1528. Il n'en avait cependant au-
près de lui que quatre à ce moment (Ep. V, 43). On
est ainsi conduit à penser qu'il en avait peut-être
déjà perdu un à cette date, soit le fils de sa première
femme, soit le premier ou le quatrième de ceux de
la seconde, le premier Haymon né à Genève en 1522,
le quatrième dont nous ne connaissons pas le nom,
né à Lyon en 1527. Quant au deuxième et au troi-
sième fils de cette seconde femme, nés l'un et l'autre
à Lyon également, Henri en 1524 et Jean en 1525,
ce sont précisément les seuls enfants d'Agrippa que
nous sachions avec certitude lui avoir survécu, et
c'est en Dauphiné, non loin du lieu où leur père est
mort, que nous trouvons ultérieurement leur trace;
ce qui induirait à penser, soit dit en passant, que le
retour en France d'Agrippa, en 1535, avait pu être
tout autre chose qu'un simple voyage, et aurait eu
plutôt le caractère d'un de ces changements com-
plets de résidence dont on trouve maint exemple
dans sa vie accidentée.
Guy Allard a recueilli et nous a transmis ce ren-
seignement, que Henri, fils d'Agrippa, aurait vécu
à Saint-Antoine de Viennois où, dit-il, la famille de
Fassion lui avait succédé. Ghorier a connu aussi et
il mentionne, comme Guy Allard, la résidence à
Saint-Antoine du fils d'Agrippa. Il se trompe seu-
lement, quand il ajoute qu'Agrippa s'était lui-même
fixé dans cette ville; qu'il s'y était marié, et qu'il
y avait eu de son mariage ce fils héritier de son
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 409
nom et de ses biens. Nous sommes parfaitement en
mesure de rectifier ce que contiennent d'inexact ces
indications. Il suffit pour cela de rappeler que, d'a-
près des témoignages dignes de foi, d'après celui
de Jean Wier, disciple dévoue d' Agrippa notam-
ment, la même année, 1535, avait vu son départ de
Bonn, son emprisonnement à Lyon, et, ce semble,
sa mort à Grenoble. Chorier s'est nécessairement
trompé en disant qu'Agrippa s'était alors fixé à
Saint-Antoine de Viennois ; qu'il s'y était marié et
y avait eu son fils Henri sur la naissance duquel
nous avons, dans des termes authentiques, des ren-
seignements tout différents, dont nous dirons tout
à l'heure quelques mots. Chorier mérite plus de
confiance quand il ajoute, à propos de ce fils d'A-
grippa : « Il fut moins sçavant et moins considéré
« que son père. En effet, ses concitoyens prétendi-
« rent l'assujettir aux charges dont les nobles sont
« exempts; ce qui fit naître entre eux une contesta-
« tion qui fut portée et traittée au parlement. J'ay
« des écritures faites pour lui dans ce procès. »
Ces derniers renseignements sont confirmés, au
moins en partie, par la teneur d'un document venu
jusqu'à nous, qui paraît se rapporter au procès
même dont parle Chorier. Il s'agit d'une enquête
ayant pour objet d'établir la filiation d'Henri et de
Jean, tous deux fils d'Agrippa. Cette enquête est
faite par devant M e Benoît Dutroncy, notaire
royal à Lyon, le 5 octobre 1560. Il y est dit que
Henri Corneille Agrippa, tant pour lui que pour son
410 CHAPITRE HUITIÈME
frère Jehan Corneille Agrippa, a fait procéder, par la
voie de la commune renommée à la constatation de
leur filiation légitime, en recueillant à cet effet les
témoignages de personnes qui avaient connu à
Lyon ses père et mère, à l'époque de sa naissance
et de celle de son frère '. Henri prend, dans ce do-
cument, la qualité de « fils naturel et légitime de
« feu noble homme, maître Henri Corneille Agrippa,
« en son vivant docteur ez droictz, natif de la ville
« de Coloxgne en Allemagne, et habitant Lyon. »
Nous n'avons aucun renseignement sur la suite
et la conclusion de cette affaire. L'enquête qui nous
est parvenue établit purement et simplement la
filiation d'Henri et de Jean, tous deux fils d 'Agrippa;
elle ne fournit, d'ailleurs, aucune preuve du prétendu
état de noblesse de leur père. Nous savons à quoi
nous en tenir sur le fond de cette question pour ce
qui regarde Agrippa lui-même ; mais on ne peut
pas inférer de là que ses enfants n'aient pas réussi
à faire prévaloir à cet égard une opinion qui aurait
été après tout d'accord avec les titres fastueux pris
publiquement par leur père au frontispice de ses
ouvrages, et rappelés peut-être dans l'épitaphe gra-
vée sur une plaque de métal qui décorait, dit Cho-
rier, sa tombe, à l'église des frères Prêcheurs de
Grenoble. Cette tombe détruite en 1562 seulement,
suivant Guy Allard, était encore en place en 1560,
1. On trouvera un extrait de ce document dans une note de
l'appendice (n° VIII).
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 411
à l'époque du procès. Il est permis de croire qu'elle
ne contredisait pas, si elle ne suffisait pas pour les
justifier, les prétentions qui avaient donné nais-
sance à ce débat judiciaire. Nous possédons, au
reste, un document favorable à l'opinion que les fils
d'Agrippa auraient obtenu gain de cause dans le
procès de 1560, relatif à leur qualité. C'est une
quittance fournie ultérieurement, sous la date de
1572, pour le compte et en vertu d'une procuration
de l'aîné des deux frères, Henri, lequel y est nommé
et qualifié « Noble Henry Corneil Agrippa de Saint-
ce Anthoine de Viennois ' ».
Les particularités du procès de 1560 nous auto-
risent à penser que, des sept enfants d'Agrippa, il
n'existait plus à cette dernière date, vingt-cinq ans
après sa mort, que ses deux fils Henri et Jean seu-
lement. Postérieurement à l'incident qui nous révèle
ainsi leur existence à cette époque, nous trouvons
encore, en 1572, ainsi qu'il vient d'être dit, une
mention de Henri, sans qu'il soit alors question de
Jean; puis nous n'entendons plus parler ni de
l'un de ni l'autre. Leur souvenir s'efface; nous igno*
rons s'ils ont laissé eux-mêmes des enfants. En ce
ce qui concerne l'aîné des deux au moins, il y a lieu
1. Cette quittance concerne les arrérages d'une rente con-
stituée sur la ville de Paris. L'original sur parchemin en est
conservé au cabinet des manuscrits de la Bibliothèque na-
tionale à Paris, dans la collection dite : Pièces originales,
vol. 208, n° 4665.
412 CHAPITRE HUITIÈME
de rappeler à ce propos le passage de Guy Allard, que
nous citions tout à l'heure, dans lequel il est dit que
Henri aurait vécu à Saint-Antoine de Viennois, où,
est-il ajouté, la famille de Fassion lui avait succédé.
Cette indication n'est pas sans quelque ambiguïté.
Elle pourrait s'entendre du fait, par exemple, que les
Fassion auraient succédé à Henri dans la posses-
sion, a un titre quelconque, de la demeure occupée
par lui à Saint-Antoine de Viennois. Mais elle peut
aussi, et nous inclinons vers cette interprétation,
exprimer l'idée d'une substitution résultant notam-
ment de ce que Henri n'aurait laissé d'autre héri-
tier qu'une fille entrée par mariage dans la famille
de Fassion. Cette famille, encore existante aujour-
d'hui ', se trouverait, en effet, avoir succédé ainsi à
Henri, comme le dit Guy Allard, et représenterait par
conséquent la descendance féminine d'Agrippa ou
plutôt de cet Henri, son troisième fils. Quant au qua-
trième, Jean, frère cadet de celui-ci, nous ne savons
absolument rien de lui depuis l'enquête de 1560, et
nous ne pouvons dire si par lui au moins la descen-
dance masculine d'Agrippa s'est, oui ou non, prolon-
gée encore. On n'a aucune raison de penser, en
tout cas, qu'elle ait subsisté bien longtemps, ni
surtout qu'elle ait duré jusqu'à nos jours.
Parvenus au terme de cette étude, nous pouvons
nous demander, en connaissance de cause, ce qu'é-
1. Renseignement fourni par M. de Rivoire La Bâtie, très
au courant fie l'histoire des familles du Dauphiné.
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 413
tait Agrippa et porter un jugement final sur ce
qu'il a fait et sur ce qu'il a laissé. L'homme dont
nous venons de suivre l'étrange destinée et que nous
avons vu finir obscurément après des alternatives
de prospérité et de misère; cet homme avide de
notoriété et porté d'instinct vers les singularités et
les nouveautés, incapable de se fixer et volontiers
hors des voies régulières, entraîné souvent par les
folles espérances et incessamment ramené de ses
illusions par la force des choses à l'implacable réa-
lité, en lutte perpétuelle avec les embarras de l'exis-
tence, réduit et amoindri par le besoin ; cet homme
avétit le tempérament et il a eu la vie d'un aventu-
rier. Il n'était cependant pas dénué de valeur. Il
était, au contraire, pourvu richement de dons natu-
rels et ne manquait pas de quelques uns des méri-
tes qu'on acquiert par le travail et la réflexion.
Certaines qualités essentielles ne font pas défaut
chez Agrippa. Il a un fonds de bonté, des senti-
ments généreux qui se manifestent en plus d'une
occasion, et, dans son œuvre même de charlata-
nisme, des accès 'de loyauté. C'est ainsi qu'on le
voit pardonner avec indulgence les friponneries du
Flammingus ; retenir sur la pente des spéculations
abusives, où il l'a fait involontairement glisser, le
père Lavinius; résister tant qu'il peut avec une
évidente sincérité aux exigences de la reine Louise,
dans ses fantaisies astrologiques ; se mettre géné-
reusement, dans d'autres circonstances, au service
des malheureux, quand par exemple il prend à Metz
414 CHAPITRE HUITIÈME
la défense de la vieille paysanne que l'inquisiteur
voulait conduire au bûcher. Il est bon ami et bon
maître, plein de tendresse pour les siens, chef de
famille attentif et consciencieux. Le dévouement de
ses amis, l'affection de ses serviteurs et de ses dis-
ciples dont on a mainte preuve, comme la chaleu-
reuse apologie que fait de lui après sa mort son
élève Jean Wier, sont autant de témoignages qui
déposent en sa faveur. Ses mœurs étaient pures.
Ni l'histoire, ni même la légende ne relèvent aucun
fait contraire à l'opinion favorable que font conce-
voir de lui, à cet égard, et ce qu'on sait de ses actes
et ce qu'on lit dans ses écrits. Sa conduite dans le
mariage, les opinions énoncées par lui sur ce grave
sujet ne sont pas moins dignes d'estime. Agrippa est
religieux. Il donne de sa piété des preuves irrécusa-
bles, notamment à l'occasion de la mort de sa pre-
mière femme et de celle de la seconde. Mais ce trait
particulier de sa physionomie reçoit quelques om-
bres de la haine passionnée qu'il manifeste pour les
prêtres, pour les moines surtout, et de la hardiesse
do ses opinions indépendantes, en fait de religion.
Cette hardiesse, qui va parfois jusqu'à la licence, est
d'ailleurs chez lui toute dans l'esprit; elle n'est nul-
lement dans le caractère; elle se montre moins
dans ses actes que dans son langage, avec lequel sa
conduite est souvent sur ce point en contradiction.
On relève ainsi chez Agrippa d'incontestables qua-
lités du cœur et de l'esprit. Il y joint malheureuse-
ment de graves défauts et des tendances funestes. Il
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 415
est vindicatif, porté à la lutte, aux procédés agres-
sifs, aux propos mordants, aux invectives, où il ne con-
naît ni bornes ni mesure. Frondeur et rebelle à toute
discipline, il a l'humeur satirique : source pour lui de
bien des disgrâces, et de presque tous ses malheurs.
Il est inconstant, mobile, inconsidéré, paradoxal et
livré à la contradiction. On le voit souvent dirigé par
des considérations d'intérêt, quoique proclamant
bien haut en toute occasion son désintéressement;
dominé par une certaine pusillanimité, tout en van-
tant sa résolution et son courage. Il se montre
avide des faveurs des grands et empressé à les
servir, malgré ses protestations d'amour de l'indé-
pendance, malgré ses révoltes contre toute subordi-
nation, fût-ce môme celle qui est duc à la règle.
Contrastes frappants qui naissent d'un désaccord
fondamental entre son esprit et son caractère : es-
prit ouvert, plein de vivacité et d'activité; caractère
faible, inconsistant, déréglé.
On voit, par ce qui vient d'être dit, ce qu'était
Agrippa. Quant à ce qu'il a fait, c'est à sa conduite
et à ses écrits qu'il faut le demander. De sa con-
duite procède une vie mal ordonnée, troublée par
des malheurs dont il est presque toujours le princi-
pal auteur. A cette existence il manque surtout la
direction que peut seule donner une moralité sans
défaillance. Ambitieux de jouer un rôle et de se
faire une place au milieu des hommes de son
temps, Agrippa pour y parvenir s'engage succes-
sivement dans des voies diverses. 11 ne sait entrer
41G CHAPITRE HUITIÈME
dans aucune par des moyens réguliers, ni les
suivre avec persévérance. Le charlatanisme lui
fournit ses moyens d'action. Dans ses premières
années, il est l'âme d'associations secrètes et tire
profit de l'influence qu'il y exerce. Il vise ensuite à
la considération publique; mais, au lieu de la com-
mander par l'autorité surtout d'un mérite sérieux,
il la poursuit par des artifices, quelquefois même
par l'imposture.
Issu d'une famille de condition moyenne, Agrippa
se donne pour noble; égaré un instant dans les
camps, fourvoyé accidentellement dans la vie de
soldat pour laquelle il n'est pas fait et dont il se
hâte de fuir les périls et les fatigues, il se pose
plus tard en homme de guerre, et se pare des hon-
neurs de la chevalerie militaire. Pourvu du titre
modeste de maître ès-arts après de simples études
d'humanités, il se fait passer successivement pour
théologien et pour docteur non seulement en droit
civil et en droit canon, mais encore en médecine;
trompant l'opinion grâce à quelques notions acqui-
ses par des travaux accidentels et peu suivis.
Incomplètement muni des connaissances d'un or-
dre sérieux, dans le champ desquelles il se serait
vu nécessairement exposé à trouver des critiques,
des émules et des maîtres, il se tourne d'un autre
côté, et cherche ailleurs une supériorité moins ex-
posée à être contestée. Il a recours au prestige que
l'ignorance de son temps accorde ;\ la pratique des
arts et des sciences occultes, dont il se déclare un
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 417
adepte. Séduit peut-être lui-même dans ses années
de jeunesse par ces connaissances étranges, il les
cultive plus tard sans sincérité et sans y croire.
Pour s'emparer des esprits en les abusanl, il l'ait de
la cabale, de l'astrologie, de la philosophie hermé-
tique, de l'alchimie. Dans le cadre assez mal déter-
miné qu'elles lui offrent, il se meut avec hardiesse
et en impose à la crédulité. C'est sur les apparen-
ces trompeuses de ce bizarre appareil scientifique,
fort en crédit de son temps, qu'il fonde sa réputa-
tion de savoir; c'est à cette source qu'il emprunte le
sujet de ses leçons, de ses lectures publiques à
Dole, à Pavie, à Turin. Appuyé sur des opinions ha-
sardées, sur des doctrines hétérodoxes qui se déro-
bent à la discipline de la science régulière, il s'ap-
plique à exciter la curiosité. Il pose avec témérité
des thèses singulières; il étonne et amuse par do
décevantes spéculations. Il exerce ainsi sur ceux
qui l'approchent un incontestable attrait, et sa re-
nommée s'étend au loin. On vient le visiter, on lui
envoie des disciples, on lui demande des avis. Il en-
tretient habilement par tous les moyens le prestige
d'une réputation dressée avec art.
Parlant surtout aux imaginations, Agrippa est un
homme apprécié non sans passion par chacun, à son
point de vue particulier, jugé d'après les impres-
sions les plus diverses. Pour beaucoup, c'est un
sorcier : le duc de Vendôme ne veut voir en lui
qu'un devin; la reine Louise de Savoie le considère
surtout comme un habile astrologue. Pour d'autres,
T. II. 27
418 CHAPITRE HUITIÈME
c'est un savant: Tritheim, Érasme lui-même procla-
ment son grand savoir. Il a jusqu'à la fin, et au mi-
lieu de ses plus graves écarts, des admirateurs pas-
sionnés et des partisans enthousiastes. Le clergé
lui en fournit qui sortent de ses rangs les plus éle-
vés ; dans le nombre on compte des évêques, des
cardinaux, et jusqu'à un légat même du Saint-Siège,
le cardinal Campegi.
Dans l'appréciation des faits qui caractérisent la
conduite d'Agrippa, on ne saurait négliger la part
prise par lui aux débats religieux de son temps.
L'indépendance et la hardiesse naturelles de son es-
prit le portent du côté des réformateurs, en même
temps que le manque de résolution et le défaut de
fermeté de son caractère lui inspirent des protes-
tations d'entière soumission à l'orthodoxie et à la
règle. Les rigueurs exercées contre les dissidents
le retiennent et lui font garder une certaine réserve
quant aux actes. En même temps, il déclare, en toute
occasion, sa ferme volonté de ne pas se séparer de
l'Église. On ne saurait méconnaître cependant l'in-
fluence positive exercée par lui dans le sens du pro-
testantisme militant. Cette action très décidée se
manifeste notamment dans ses relations à Metz
avec le religieux célestin Claude Dieudonné.
Nous venons de dire ce qu'on doit penser des
actes d'Agrippa. Pour ce qui est de ses écrits, nous
renverrons, sans nous y arrêter ici, aux apprécia-
tions que précédemment déjà nous avons eu occa-
sion d'en faire. Par te fond aussi bien que par la
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 419
l'orme, ils témoignent des qualités comme des dé-
fauts de son esprit et de son caractère. La plupart
étalent un appareil d'érudition qui pourrait bien
n'être le plus souvent que le résultat de simples
compilations. Mais on y trouve aussi des traits nom-
breux d'observation, d'invention, et surtout de pas-
sion, qui appartiennent proprement au génie de
leur auteur. Presque tous les ouvrages d'Agrippa
nous sont parvenus et ont été reproduits par de
fréquentes publications du vivant même de l'écri-
vain, ou après lui, pendant le cours du xvi e siècle,
du xvn e , du xvm e , et jusque dans le nôtre.
Parmi ces œuvres, dont nous nous sommes ap-
pliqué à faire connaître les principales, celles qui
ont par-dessus toutes les autres l'empreinte de l'o-
riginalité sont les compositions satiriques. A leur
tête il faut placer, pour l'importance de ses déve-
loppements, le Traité de l'incertitude et de la vanité
des sciences (1526). Nous signalerons ensuite les
deux facturas contre le franciscain Gatilinet (1510),
et contre les médecins d'Anvers (1530); l'Apologie
et la Plainte contre les théologiens de Louvain
(1532) ; la Requête contre l'inquisiteur et les doc-
teurs de l'université de Cologne (1533), et quelques-
unes des pièces de la Correspondance ayant le
même caractère, particulièrement importantes par
leur étendue et par leur destination première. On
trouve encore des passages animés de l'esprit satiri-
que dans les deux traités de la prééminence du sexe
féminin (1509) et du sacrement du mariage (1526).
'i20 CHAPITRE HUITIÈME
D'autres écrits, le Dialogue sur l'homme (1516),
le traité de la Connaissance de Dieu (1516), celui du
Péché originel (av. 1519), le Discours contre la théo-
logie païenne (av. 1526) et surtout les pièces de la
polémique pour la monogamie de sainte Anne (1519)
sont imprégnés d'un esprit indéniable de libre
examen, sur des questions réservées jusque-là aux
docteurs orthodoxes exclusivement.
L'histoire du couronnement de Charles -Quint
(1530) et l'oraison funèbre de la princesse Margue-
rite d'Autriche (1530) ne sont guère que des ampli-
fications de rhétorique, plutôt que des pages d'his-
toire proprement dite. C'est dans certaines lettres
et dans quelques chapitres du traité de l'incertitude
et de la vanité des sciences, qu'on trouve la preuve
des connaissances historiques d'Agrippa, de ses
études et de ses travaux dans cette direction.
De toutes les œuvres d'Agrippa, celles qui ont
certainement le plus attiré l'attention de ses contem-
porains, celles qui ont le plus contribué à faire naî-
tre et à soutenir, longtemps encore après sa mort,
sa réputation, sont celles qui appartiennent au do-
maine des sciences secrètes, la Philosophie occulte
et la Géomantie. Ces écrits sont pour nous de cu-
rieux répertoires des opinions accréditées au temps
où vivait leur auteur, sur les sujets particuliers
qu'il y a traités. Ces vaincs spéculations n'ont
en elles-mêmes aucune portée scientifique assuré-
ment, mais le tableau que nous en trace Agrippa
peut être utilement consulté comme un témoignage
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 421
de l'état dos esprits dans le siècle auquel il appar-
tient, et de ce qui constituait, à cette époque, le do-
maine des arts et des sciences occultes. Ces étranges
conceptions méritent, on le voit, d'être étudiées à
titre au moins de documents historiques. Mais, pour
leur conserver à ce point de vue toute leur valeur,
il ne faut pas les séparer du cadre qui en accompa-
gne naturellement l'exposition, c'est-à-dire de la vie
elle-même de celui à qui nous en devons la connais-
sance, avec le complément d'informations qui res-
sort à cet égard de ses autres écrits.
Les ouvrages d'Agrippa, avec son histoire pour
vivant commentaire, fournissent ainsi des rensei-
gnements intéressants sur ce qu'étaient, au com-
mencement du xvi e siècle, les sciences et les arts
occultes dont nous avons succinctement indiqué
dans notre introduction le passé, en disant quel
avait été leur rôle dès l'antiquité et au moyen âge.
Nous avons montré alors les rapports éloignés qui
les rattachent à l'art hermétique des anciens. Nous
en avons signalé les suhdivisions et les parties es-
sentielles : l'astrologie, l'alchimie, la cabale, la dé-
monologie, constituant dans leur ensemble ce qu'on
appelait la magie. On peut, afin d'en faciliter l'exa-
men et l'appréciation, soumettre, comme nous avons
essayé de le faire, à une sorte de classification ces
branches diverses des sciences et des arts occultes.
En réalité, elles se dérobent à cette discipline et se
présentent confusément, se rapprochant en certains
points, se séparant plus souvent par des traits pro-
422 CHAPITRE HUITIÈME
près à chacune d'elles. Ces corps de doctrine n'ont,
au fond, de commun qu'un point de départ lointain
que l'on discerne à peine, dans les plus anciens sys-
tèmes de la philosophie antique, avec certains con-
tacts, où. ils se rencontrent accidentellement à di-
vers moments, et une sorte de parenté sous le coup
de la condamnation générale qui les enveloppe tous.
Cette condamnation dont ils sont frappés à toutes les
époques est formulée au nom d'une double ortho-
doxie d'ordre scientifique aussi bien que religieux l .
Les rigueurs graduellement ralenties de la persé-
cution doivent cependant cesser un jour, vaincues
par l'esprit de tolérance; mais, à la date où nous
nous arrêtons, l'heure n'est pas encore venue de cet
abandon des anciens errements. C'est dans cet état
de confusion que, soumis encore à la contrainte, mais
à la veille d'en être sur certains points au moins
affranchis, se présentent les sciences et les arts oc-
cultes, au commencement du xvi e siècle.
1. Le point de vue spécialement religieux de la réprobation
à laquelle sont voués de tous temps les sciences et les arts oc-
cultes, mérite une attention particulière. C'est ainsi que l'an-
cien polythéisme grec et romain en condamne les pratiques,
comme relevant des cultes étrangers, orientaux surtout, dont
l'envahissement a commencé sa ruine. C'est encore ainsi que le
christianisme devenu prépondérant les combat à son tour,
comme un des vestiges du paganisme, dont il poursuit l'a-
néantissement. Ces considérations sont développées et ap-
puyées sur un imposant appareil de preuves par M. Alfred
Maury. dans son ouvrage intitulé La magie et Vastrologie.
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 423
De l'art hermétique des anciens, il reste alors
une métaphysique tout imprégnée de panthéisme,
avec des théories mystiques empruntées à un spiri-
tualisme grossier, et des superstitions, des préju-
gés de toute sorte fondés sur les principes vagues
découlant de ces doctrines incertaines. Le nom de
magie couvre l'indigeste assemblage où se rencon-
trent et se meuvent les sciences occultes et les arts
secrets rapprochés ainsi. On y reconnaît l'alchimie,
vouée à la recherche de la pierre philosophale et
de la panacée ou remède universel, la pierre philo-
sophale pour faire de l'or, la panacée pour vaincre
la maladie sous toutes ses formes, la mort elle-
même peut-être ; l'astrologie confinant aux arts di-
vinatoires, associés eux-mêmes à la démonologie
qui est l'essence de la sorcellerie proprement dite;
la cabale fournissant dans ses formules arbitraires
un cadre à la procédure mystérieuse des conjura-
tions et des évocations, et, dans les aberrations de
sa bizarre exégèse, un instrument complaisant tout
à fait propre aux déductions d'une philosophie mys-
tique affranchie des règles de l'orthodoxie, la philo-
sophie hermétique, inspiratrice de ce corps de doc-
trines singulières.
L'alchimie, l'astrologie, la sorcellerie, la cabale,
la philosophie hermétique, tout cela se trouve dans
le traité de la Philosophie occulte d'Agrippa, dans
ce grand ouvrage qu'il prétendait être le code de la
magie elle-même ; tout cela se trouve aussi dans sa
vie accidentée, dans les actes qu'il accomplit, dans
424 CHAPITRE HUITIÈME
les faits procédant de diverses causes qui s'y mê-
lent. Nous ne reviendrons pas sur l'analyse que
nous avons donnée de la Philosophie occulte '. Quant
à la vie d'Agrippa, nous en rappellerons ici quel-
ques traits qui intéressent particulièrement les su-
jets traités dans cet ouvrage.
Pour ce qui regarde l'alchimie, nous signalerons
les travaux secrets de la jeunesse d'Agrippa, d'a-
bord à Paris, pendant sa présence à l'université de
cette ville; puis en Espagne peut-être, où il semble
cependant voué à d'autres soins ; plus certaine-
ment à Avignon, il le déclare lui-même, quand, au
retour de son expédition au delà des Pyrénées, il
arrive dépourvu de ressources dans cette ville. Il
faut rappeler encore des opérations analogues en
Italie, comme certains indices nous le révèlent; à
Lyon également ; à Anvers enfin, clans des labora-
toires où ses disciples se livrent, sous sa direction,
à des expériences ayant pour principal objet les
préparations pharmaceutiques. Mentionnons aussi
comme se rattachant aux pratiques de l'alchimie,
ces associations d'initiés unis pour l'accomplisse-
ment du grand œuvre, ces serments redoutables
prêtés par l'adolescent, dont le souvenir paralyse
plus tard les dispositions où se montre un jour
Agrippa de révéler les secrets de cette industrie de
sa jeunesse. Citons encore, à côté de ses propres
spéculations, celles de l'horloger Thirion à Metz,
I. Au chapitre i er , i. I, p. 06.
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 425
auxquelles avec son ami Brermonius il prêle atten-
tion, non sans une pointe marquée de dédain ce-
pendant.
A l'astrologie se rapportent les premières études
d'Agrippa, au sortir de l'enfance, dans la maison de
son père, sous son influence et sous sa direction
même, à ce qu'il semble ; plus lard, l'habileté à la-
quelle on le voit prétendre pendant toute sa vie pour
les observations et les constructions astrologiques,
jusque dans des temps où le docte personnage ne
les considère plus, il le donne au moins à penser,
que comme un jeu savant en quelque sorte, et où
il montre clans certains cas de la complaisance en-
core, dans d'autres une dédaigneuse résistance à
s'y prêter. Au même ordre de faits appartiennent
les crédules dispositions et les exigences de la reine
Louise de Savoie à Lyon, et, à Metz, l'attitude
décidée du physicm Laurent Prison, le défenseur con-
vaincu de l'astrologie contre Luther, l'auteur d'ho-
roscopes pour les nobles familles de la cité, redi-
te u r des petits livres do pronostics et de prédictions.
Le disciple de Strasbourg, en 1523, et le religieux
dominicain Petrus Lavinius de Mâcon, en 1526, se
signalent dans le voisinage d'Agrippa et sous son
influence comme autant d'adeptes de l'astrologie.
Pour la sorcellerie, qui est la note aiguë dans ce
concert de superstitions de toutes sortes, sans nous
arrêter à la légende qui, malgré l'inanité de ses don-
nées, est au moins un témoignage des idées régnan-
tes sous l'influence desquelles se sont constitués
426 CHAPITRE HUITiÈME
ses récits, nous nous contenterons de rappeler, dans
l'histoire d'Agrippa, sa lutte contre l'inquisiteur de
Metz, pour tirer de ses mains une vieille femme que
ce terrible champion des bonnes doctrines voulait
brûler comme sorcière, et ce que plus tard Brenno-
nius écrit à son ami, qu'après son départ ce moine
abominable a pu en livrer au feu une autre moins
bien défendue contre ses entreprises. On sait d'ail-
leurs qu'on a brûlé des sorciers et des sorcières
pendant tout le xvi e siècle, au xvn e également et
jusque dans le xviii" même '. C'est un devin, une
espèce de sorcier, un véritable suppôt du diable
1. C'est la sorcellerie, en particulier, qui a eu à soutenir le
plus longtemps les rigueurs de la persécution dirigée de toute
ancienneté contre les sciences et les arts occultes. Tandis que
leurs autres branches commencent, dès le xvi e siècle, à bénéfi-
cier d'une certaine tolérance, la sorcellerie est alors, et pour
longtemps encore, l'objet des plus sévères condamnations. En
Allemagne, et dans le seul évêché de Wurzbourg, on brûle
pendant la guerre de Trente Ans, de 1627 à 1629, cent cin-
quante-sept sorcières. En Angleterre, il y a encore dans le Lan-
cashire, de 1694 à 1701, dix procès de sorcellerie sous la magis-
trature de Holt ; en Ecosse, Hopkins, envoyé par le long parle-
ment, fait pendre en un an soixante sorciers et sorcières. Les
lois contre la magie restent en vigueur dans les trois royau-
mes, jusqu'au règne de Georges II (1727). En France, le parle-
ment de Rouen adresse, en 1672, au roi une requête contre un
ordre de surseoir à un procès intenté à des magiciens; en
1718, un sorcier est encore brûlé par arrêt du parlement de
Bordeaux. (Gœrres, La mystique divine, naturelle et diaboli-
que. Trad. franc., t. V, pp. 503, 512. — Alfred Maury, La
magie et l'astrologie, pp. 220, 222.)
AGRIPPA» A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 427
que le duc de Vendôme voyait avec effroi dans
Agrippa, quand il refusait d'attacher son nom à côté
du sien, aux lettres de sûreté que celui-ci deman-
dait pour passer de la France dans les Pays-Bas,
en 1528.
Les spéculations de la cabale s'accusent, d'un au-
tre côté, dans certains actes d'Agrippa, dans son
explication du traité de Reuchlin à l'université de
Dole en 1509; travail d'exposition avec lequel il
faut signaler comme significatives, l'attention qu'il
éveille chez les personnages éminents groupés au-
tour de la chaire du jeune lecteur, et l'attaque di-
rigée contre lui à cette occasion par le franciscain
Catilinet. C'en est assez pour prouver quelle chose
sérieuse c'était que la cabale pour les esprits de
ce temps. Le père Chrysostome de Verceil, le riche
marchand génois Augustino Fornari, le major-
dome du légat Gampegi, Dom Bernardus de Pal-
trineriis, font encore de la cabale avec Agrippa.
Quant à la philosophie hermétique, Tritheim, le
savant abbé de Spanheim et de Wurzbourg, Bren-
nonius, le curé de Sainte-Croix de Metz, admira-
teur et transcripteur du traité sur l'âme de Marcus
Damascenus, le célestin Claude Dieudonné, le reli-
gieux augustin d'Anvers, Aurelio d'Aquapendente,
sont des partenaires dignes d'Agrippa, dignes du
lecteur autorisé qui, à l'université de Pavie, expli-
quait, devant le marquis de Mantoue et un nom-
breux auditoire, le Pimander d'Hermès Trismégiste.
Abrégeons. Nous en avons dit assez pour mon-
428 CHAPITRE HUITIÈME
trer dans les épisodes de la vie d' Agrippa que nous
venons de rappeler, ce que sont les sciences et les
arts occultes au xvi e siècle. Les esprits sont alors
généralement portés de ce côté. On voit les adeptes
qui les pratiquent, obligés, il est vrai, d'user encore
de réserve dans bien des cas, et subissant certai-
nes contraintes; mais on les voit aussi bénéficiant
déjà de quelque tolérance et, sur bien des points,
d'un commencement de liberté. C'est dans les con-
séquences de cette situation qu'est le trait caracté-
ristique de l'époque, en ce qui regarde les sciences
et les arts occultes.
Rapprochés, pendant tout le moyen âge, sous le
voile du mystère imposé à ces spéculations hasar-
dées, les deux principes d'activité qui les animent,
l'esprit de crédulité, la superstition, il faut l'appeler
par son nom, et l'esprit de sérieuse recherche, la
curiosité scientifique, sont près de se séparer. Grâce
à la liberté qui s'annonce pour la pensée, il leur
sera permis enfin de se dégager d'une indigne et
compromettante promiscuité. La contrainte qui les
rivait l'un à l'autre, commence à se relâcher. En-
core un pas dans cette voie, et cette contrainte sera
levée tout à fait.
Au grand profit de l'humanité, l'esprit de supersti-
tieuse crédulité et l'esprit do recherche scientifique
se sépareront bientôt. Des destinées bien différentes
leur sont désormais réservées : à l'esprit de cré-
dulité, à la superstition, l'amoindrissement graduel
d'un champ d'action depuis trop longtemps usurpé,
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 429
et les défaites successives infligées à leur abusive
autorité par le progrès des lumières ; a l'esprit de
recherche et de curieux examen, à la science, le
bénéfice de ces progrès, la complète liberté d'action,
et une carrière illimitée à parcourir dans toutes les
directions.
Pour ceux que l'aveugle superstition dominerait
encore, il y aura toujours, mais dans des conditions
de plus en plus abaissées, des croyances singulières
et des spéculations mystérieuses de toute origine et
de toute sorte. Quant à ceux qu'inspirent le désir
de savoir avec la noble volonté de chercher et d'ap-
prendre ; à ceux-là s'offrent le champ indéfini où se
meut la science, et les vastes horizons ouverts à
ses applications dans les arts et dans l'industrie,
sources providentielles de puissance et de bien-être
pour les hommes.
APPENDICE
LE NOM D AGRIPPA
Nous avons établi, au commencement de notre chapitre n
(t. I, p. 123), que le nom de famille d'Agrippa devait être
Comelis, forme germanique à laquelle correspondraient la
forme latinisée Cornélius et les formes françaises Corneille et
Cornille. Henri était son prénom ou nom de baptême; Agrippa
et de NeUesheim étaient des surnoms tout personnels; le
premier pris par lui de très bonne heure à l'université de
Paris, et tiré du nom antique de Cologne, Colonia Agrippina,
son lieu de naissance ; le second dont on ne connaît pas l'ori-
gine, lequel apparaît tardivement au frontispice de ses ouvra-
ges, dans les derniers temps seulement de sa vie, et que ses
enfants n'ont pas conservé, comme ils ont fait de celui
d'Agrippa.
La forme germanique Comelis nous est donnée par des
pièces authentiques contemporaines d'Agrippa, relatives aux
fonctions qu'il a exercées à Metz (Append. n° XIII). La forme
latinisée Cornélius se retrouve à chaque pas dam les écrits
de toute sorte qu'il nous a laissés, et dans les nombreuses
éditions qu'on en a données. Des deux formes françaises,
Corneille et Cornille, la première est celle qui appartient le
plus expressément à notre langue; c'est celle qui, au temps
même d'Agrippa, était usitée, notamment à Lyon. Elle se
432 APPENDICE
produit dans une pièce du xvi e siècle que nous donnons plus
loin (Append. n° VIII), où elle est employée pour désigner
Agrippa dans une déclaration fournie par des gens qui
l'avaient connu dans cette ville. La forme Cornille appartient
spécialement aux provinces de langue française des Pays-
Bas, où Agrippa vécut aussi. C'est ainsi qu'on le nommait
à la cour de Malines, à Anvers et à Bruxelles. Un trouve
ce nom de Cornille dans la lettre de privilège qui lui est
expédiée en français à la chancellerie de Malines, le 12 jan-
vier 1529 (1530, n. s.), pour l'impression de ses ouvrages, et
qui est imprimée en tête de plusieurs de ses livres ; on le voit
aussi dans les comptes de la maison de la gouvernante des
Pays-Bas, Marguerite d'Autriche, où on lit, entre autres,
parmi les articles relatifs aux funérailles de cette princesse :
« A Henry Cornille Agrippa, docteur en deux drois et indi-
ce ciaire de l'Empereur noslre sire, la somme de xij livres en
« tant moins de ce qu'il mériteroit, à faire et composer cer-
« tains épitaphes et aultres escriptz qu'il a emprins faire pour
« servir à l'obsèque et à l'honneur et mémoire perpétuelle de
« madicte feue Dame. »
M. le comte E. de Quinsonas, au tome III, pp. 387-411, de ses
Matériaux pour servir à V histoire de Marguerite d'Autriche
(3 vol. in-8°, 1860), a reproduit, d'après les originaux conservés
aux archives de Belgique, de nombreux extraits de ces comp-
tes, parmi lesquels se trouvent, avec le paragraphe précédent,
plusieurs articles où la forme Cornille est employée également
et donnée comme prénom de divers individus. Nous avons re-
produit un de ces exemples ci-dessus page 219, note 1. On voit
par là que cette forme Cornille n'est pas spéciale au nom
d'Agrippa, mais qu'elle était usitée généralement dans les
provinces de langue française des Pays-Bas, où elle corres-
pondait à la forme toute française Corneille.
Corneille et Cornille sont deux traductions françaises du la-
tin Cornélius. On s'explique ainsi leur origine. Ou ne com-
prendrait pas ce que serait ni d'où viendrait la forme
Cornelis, si l'on n'y reconnaissait pas le type originaire du
note r. 433
nom de famille d'Agrippa sur lequel il avait formé le latin
Cornélius suivant un usage des lettrés de son temps.
Nous l'appellerons maintenant qu'en établissant (t. I, p. \lï).
le caractère propre de chacun des noms Henri, Corneille,
Agrippa, de Nettesheim, et en signalant Je premier comme
le prénom, le second comme le nom de famille, le troisième et
le quatrième comme les surnoms du personnage, nous avons
invoqué, entre autres, comme preuves à l'appui de notre opi-
nion à cet égard celles qui ressortent des pièces de la corres-
pondance d'Agrippa.
Parmi les quatre cent cinquante-une lettres que comprend
la correspondance d'Agrippa, à côté de celles qui émanent de
lui, cent quatre-vingt-dix-huit sont écrites à son adresse par
divers individus. Dans une partie de ces cent quatre-vingt-
dix-huit lettres, toute formule de salutation est omise, ou bien
elle est représentée par les expressions Vir doclissime, Doctor
dociissime ou quelqu'autre analogue. Dans d'autres lettres, en
assez grand nombre, le destinataire est salué de son surnom
d'Agrippa; dans quatre, de son prénom Henrice seulement
(Ep. II, 5, 7; lit, 39, 57); dans treize, de son nom de famille,
soit seul, soit accompagné du prénom ou du surnom, ou de
l'un et l'autre à la fois, ainsi : Gorneli (Ep. H, 10, 11 ; III, 36,
'iî, 47, 50; V, 10; VI, 29), Henrice Comeli (Ep. I, 3; II, 18;
III, 78), Agrippa Comeli (Ep. I, 'il), Henrice Comeli Agrippa
(Ep. I, 50). Dans aucune de ces lettres ne se rencontre le
surnom de Nettesheim, on ne le trouve même pas dans un do-
cument ou Agrippa n'avait rien négligé de ce qui pouvait re-
lever son importance personnelle, dans un mémoire adressé
par lui en 1530 au conseil de Malines et où il se nomme lui-
même, Ego, Henricus Cornélius Agrippa (Ep. VI, 7). Le sur-
nom de Nettesheim n'est qu'une qualification d'apparat intro-
duite tardivement pour produire de l'effet au frontispice
imprimé des livres de l'auteur. C'est là qu'il parait pour la
première fois. Il ne se montre après cela que dans deux cir-
constances seulement, où il n'a pas d'autre caractère : l" en I
de l'Epitre dédicatoire imprimée en 1531 avec la Philosophie
T. H.
-434 APPENDICE
occulte (Ep. VJ, 13); 2° en tête d'un mémoire adressé en 1533
au sénat de Cologne (Ep. VII, 26). Dans l'un et l'autre cas, le
surnom en question ne figure d'ailleurs pas dans le corps
de la pièce elle-même, mais dans un intitulé seulement qui
peut très bien n'avoir pas fait partie de sa rédaction primi-
tive.
Le nom de Netteshoim n'appartient certainement pas à la
famille d'Agrippa. 11 est tout personnel à celui-ci et n'a été pris
par lui que vers la fin de sa vie. sans qu'on sache à quel titre.
Nous avons constaté (t. I, p. 121) que ce surnom n'a pas été
conservé par ses enfanls. Dans des documents authentiques
qui les concernent, ils ne le prennent pas, et ne le donnent
même pas à leur père en parlant de lui. Ces documents sont
une enquête datée de 1560 et une quittance par procuration
de 1572. Dans la première, un des fds d'Agrippa, Henri Cor-
neille Agrippa, agit tant pour lui que pour son frère. Jehan
Corneille Agrippa, et prend la qualité de « tils naturel et légi-
« time de feu noble homme maître Henri Corneille Agrippa, en
« son vivant docteur ez droictz, natif de la ville de Coloxgne en
« Allemagne et habitant Lyon. » Dans la pièce de 1572, ce
même fils d'Agrippa est nommé et qualifié « noble Henry
Corneil (sic) Agrippa de Saint-Anthoine de Viennois. » Il ha-
bitait celte dernière localité (Append. n" VIII;.
II
LES PRETENTIONS D AGRIPPA A LA NOBLESSE DE NAÎSSAN< Ë
Agrippa manifeste, à diverses reprises, des prétentions à ht
noblesse de naissance; elles paraissent peu fondées. Dans
notre chapitre v (tome II, pp. 71 à 84), nous avons dit pour-
quoi. Il est bon d'indiquer les circonstances et de signaler
les ternies mêmes dans lesquels ces prétentions se produi-
sent, C'est d'abord, d'une manière peu explicite, dan- quel-
NOTE il. 435
ques-unes de ses lettres, ensuite plus formellement au fron-
tispice de ses livres.
Dans une lettre écrite en 1526 à son ami Chapelain où il
exprime le regret de s'être fié aux promesses qui l'ont attiré à
la cour de France, il dit : « ter quaterque stultus Agrippa,
« qui clarus imaginibus avitis, clarus propriis titulis, militia
« doctrinaque partis, clarus tôt publicis muneribus pace et
« bello optime gestis... ad... hanc medicœ artis. . professionem
«< me contuli » (Ep. IV, 52]. — En 1531, après une énumération
du même genre, il explique comme il suit l'illustration de
ses ancêtres par leurs services envers les souverains : « Pater
« et avi et atavi et tritavi Gaesarum Romanorum Austriaco-
« rumque principum a longo œvo ministri fuerunt. Horum ves-
« tigiaet egoinsecutus, divo Maximiliano Cassari et pace et bello
« non segniter inservivi » (Ep. VI. 18). — La même année, dans
une requête au conseil privé de Malines, il parle, avec un
peu plus de précision, des conditions de sa naissance dans
les termes suivants : « Sum enim non solum ingenuus, sed et
« spectabilis génère, nec tantum clarus imaginibus avitis sed et
« propriis titulis militia doctrinaque partis » (Ep. VI, 22). —
En 1532, dans son mémoire à la reine Marie, revenant sur les
services de ses ancêtres, il dit : « Majores mei abavis et atavis
« Austriacis principibus semper addicti » (VII, 21).
Dans ces textes d'une sincérité plus que douteuse empruntés
aux lettres d'Agrippa, ce qu'il dit des services de ses ancêtres,
que nous ne connaissons pas, perd beaucoup de sa valeur par
le rapprochement qu'on peut faire de ses assertions à cet égard
avec ce qu'il rapporte, en mainte occasion, des siens propres
que nous connaissons. Ce qu'il dit en môme temps de sa no-
blesse n'est rien moins que probant. Les « imagines avitte »
ne sont qu'une figure de rhétorique; et les expressions « inge-
« nuus et spectabilis génère » s'accordent aussi bien avec la
condition d'une famille de bonne bourgeoisie qu'avec celle
d'une race aristocratique. 11 n'y a dans tout cela que de
vagues et incertaines indications. Mais en 1530 les prétentions
formelles d'Agrippa éclatent au frontispice du traité de l'incer-
436 APPENDICE
titude et de la vanité des sciences, où on lit : « Splendidse no-
« bilitatis viri et armatœ militise equitis aurati ac utriusque
«juris doctoris, etc. » Cette fois la mention de la noblesse
est positive, mais l'exagération de la formule « splendidse
» nobilitatis » et son association aux titres de chevalier et de
docteur dont on connaît d'ailleurs le peu d'authenticité ne sont
pas faites pour lui donner crédit.
Une dernière observation, c'est que dans le grand nombre
des lettres écrites par divers correspondants à l'adresse d'A-
grippa, on ne trouve pas une seule allusion à sa prétendue
noblesse de naissance, car on ne peut donner cette signilica-
tion à la formule suivante dans la suscription d'une lettre de
1519 où le mot « nobilis » est évidemment une pure qualifica-
tion de courtoisie : « Nobili ac strenuo militi utriusque juris
« medicinarumque doctori domino Cornelio Agrippée, senatus
« urbis Metensis a consiliis primario. » Il est bon de faire
observer d'ailleurs que cette adresse fastueuse n'est pas re-
produite en tète de la lettre qu'elle concerne dans la Corres-
pondance générale (Ep. II, 18), mais seulement avec le rappel
qui en est fait dans l'édition des Œuvres (Opéra, t. II, 578),
exécutée longtemps après la mort d' Agrippa vers 15G7 ou 1505
au plus tôt, comme nous le dirons ailleurs (Append. n° XXXII).
BSI
LA CHEVALERIE DOREE D AGRIPPA
Nous avons montré, dans notre chapitre v (t. II, p. 48), ce
que c'était que le titre de chevalier doré qu'on voit Agrippa
s'arroger en diverses circonstances, notamment lors de l'im-
pression et sur le frontispice de ses livres. « Armatae militise
« eques auratus », y est-il dit. C'est aux honneurs de la chevalerie
militaire, on le voit, qu'il visait ainsi. Sans revenir sur les ex-
plications où nous sommes entrés à ce sujet, il nous semble
NOTE III. 437
bon de rapprocher les uns des autres, pour les considérer dans
leur ensemble, les textes où Agrippa exprime celte prétention,
dont nous avons reconnu le peu de fondement (t. II, p. 58).
Dans un premier texte, lequel remonte à l'an 1518 (1519, n. s',
le mot « miles » qui s'y rencontre pourrait bien n'avoir en-
core que le sens général d'homme de guerre, ainsi que nous
l'avons fait remarquer (t. II, p. 54, note 1), plutôt que la signi-
fication particulière de chevalier. Ce texte se trouve dans une
lettre à l'évoque de Cyrène, où Agrippa s'exprime ainsi : « Plu-
« res jam annos Caesareo j tissu, atque ex oflicio meo miles,
« Cœsarea regiaque castra secutus sum. Pluribus conllictibus
« haud segniter interfui. Ante faciem meam prsecedebat mors
« et ego insequebar minister illius, dextera mea prona in san-
« guinem, sinitra mea dividebat spolia. Venter meus de preeda
« saturatus est, et gressus pedum meorum super cadavera tru-
« cidatorum » (Ep. II, 19). — On ne trouve non plus rien de
bien précis encore dans le passage suivant où, sous la date de
1526, Agrippa se dit : « Clarus propriis titulis mililia doctrina-
« que partis, clarus tôt publicis muneribus pace et bello op~
« time gestis » (Ep. IV, 52). —Vient ensuite, en cette même
année 1526, la première mention de la fameuse chevalerie dorée,
dans une lettre à Chapelain, où il est question de l'entrée
d'Agrippa, comme médecin, au service de la reine Louise de
Savoie, mère de François I er : « Nec opus fuisset me hic ex
« aurato milite principis tua) scatophagum medicum fieri »
(Ep. IV, 62). — En 1527, il écrit : « Ego... qui hactenus hu-
« mano sanguine sacratus miles... » (Ep. V, 19). — En 1531, il
dit : « Militaribus msignibus decoratus... sub diversorum re-
« gum imperatoribus militiae praefectus. nitido coruscans œre
« strenna edidi facinora » (Ep. VI, 22). — Enfin, en 1532. le
titre de chevalier doré est rappelé formellement dans le mé-
moire à la reine Marie : « Avo tuo, Maximiliano Caesari, a
« prima setale destinatus aliquandiu illi a minoribus secretis
« fui. Deinde in Italicis caslris septennio illius stipendio mili-
« tavi... auratus eques, quem ordinem non precario mihi re-
« demi, non à transmarina peregrinaiione mutuavi, non in
438 APPENDICE
« regum inthronisalione impudenli insolenLia surripui, sed in
« publicis prœliis, média acie, bellica virtute commerui. De-
« functo Maximiliano... sub variis et principibus et aristocra-
« tiarum optimatibus et democratiarura magistralibus, per Ita-
« liam, per Hispaniam, per Angliam, perque Gallias, nunc mi-
'< litia nunc literis stipendia merui ; multa prseclara facinora
« gessi, multa strenue perpetravi, quorum mini lide dignis-
« simi et testes sunt et testimonia » (Ep. VII, 21). >— Entre les
deux pièces de 1526 et de 1532, le titre de chevalier doré,
« armatœ militise eques auratus », avait paru vers la lin de 1530
accolé au nom d'Agrippa; sur le frontispice du traité de l'in-
certitude et de la vanité des sciences.
Nous avons dit (t. II, p. 46 à 71) ce qu'il faut penser de la
mention de la chevalerie dorée sur les livres publiés par
Agrippa, aussi bien que de la présence du titre de chevalier
associé à son nom dans le privilège impérial qui, en 1529 (1530,
n. s.), lui est octroyé sur sa demande pour l'impression de
ses ouvrages (Append.n XXVIII). Il n'y a aucun argument à
tirer de là en faveur du droit qu'aurait pu avoir Agrippa de se
donner pour chevalier. Le titre d'un livre est ce que le fait son
auteur; quant au privilège, il était d'usage dans les chancel-
leries de reproduire purement et simplement, dans un instru-
ment de celte sorte, les noms et qualités pris par celui qui l'a-
vait impétré. Dans l'un et l'autre cas, nous n'avons ici rien
de plus qu'une déclaration d'Agrippa.
Il ne ressort non plus contre notre thèse aucune conséquence
de la suscription d'une lettre adressée en 1518 (1519, n. s.j,
par l'évèque de Gyrène à Agrippa, qui en lui écrivant s'était
qualifié lui-même, ainsi que nous l'avons rappelé tout à l'heure,
« ex officio meo miles. » L'évèque lui répond, de son côté, dans
les mômes termes: « Nobili ac strenuo militi... Henrico Cornelio
« Agrippse » (Ep. II, 18; Opéra, t. II, p. 578). Ce passage est
d'ailleurs, dans le grand nombre des lettres adressées à
Agrippa que nous possédons, le seul où soit mentionné ce ti-
tre de « miles ». Encore est-il douteux qu'il faille l'entendre
dans le sens particulier de chevalier, plutôt que dans celui
NOTE III. 439
plus général d'homme de guerre, suivant l'observation consi-
gnée à ce sujet au commencement de la présente noie.
Ces textes ne sauraient infirmer, on le voit, le doute qu'il
est permis de concevoir sur la légitimité du titre de chevalier
doré que prend Agrippa, sans en marquer nulle part avec pré-
cision l'origine; sans signaler notamment le fait dans les docu-
ments, et il nous en a laissé plus d'un, où cette indication se-
rait naturelle; sans dire enfin de la main de qui, en quelles
circonstances, à la suite de quelle journée de combat, il aurait
obtenu cette distinction, puisque c'est ainsi qu'il prétend l'a-
voir conquise.
IV
ETUDES ET TRAVAUX D AGRIPPA SUR LES SCIENCES
ET LES ARTS OCCULTES
La partie la plus originale des études et des travaux d'A-
grippa est celle qu'il a consacrée aux sciences et aux arts oc-
cultes. Les témoignages qui s'y rapportent sont répandus dans
toutes les parties de notre livre. Nous voudrions réunir ici
quelques indicalions qu'il donne, en différents lieux, sur la ma-
nière dont il a été introduit et dont il a ensuite persévéré
dans ces spéculations.
L'astrologie parait avoir été pour lui le point de départ de
ces études commencées dès sa première jeunesse dans la mai-
son paternelle, comme il le dit au chapitre lxxx de son traité
de l'incertitude et de la vanité des sciences : « Ego quoque
« hane artem (astrologiam) a parentibus puer nnbibi ; deinde
« non modicum temporis et laboris in ea amisi » 'Opéra, t. II,
p. 5G). — L'évèque de Cyrène lui rappelle dans une lettre
écrite de Cologne, en 1509, qu'il l'a vu hésitant naguère entre
l'orthodoxie et ces doctrines réprouvées : « Interseras, rogo,
« quid tibi in astrologia judiciaria placeat displiceatve... Qua-
440 APPENDICE
« lis... tuas sit in eam animus vellem scire; cum, quando apud
« nos causas ageres, ambiguus nobis visus l'aéras forte pr.e
« quadam, nesoio quali, doctrina inter sacrum superstitiosum-
« que. ut videre videbar, cui tum inlnerebas et scripto com-
'< mendabas » (Ep. I, '21). — L'astrologie, qui avait été, comme
il le déclare, l'objet de ses premiers travaux, est la branche
des sciences occultes à laquelle il paraît avoir été le plus
longtemps attaché. Il a pu en faire à Metz avec le médecin
Laurent Frison, « L. Frisius », en 1518-1519; il en fait encore
à Lyon, en 1524-1526, pour la reine Louise de Savoie, peut-être
au -i pour le duc de Bourbon. Il ne croit plus cependant à ces
vaines spéculations; mais il s'y livre alors par obéissance, dit-
il, pour les caprices des grands, et en vue du profit qu'il peut
tirer ainsi de leur sottise : « Tandem didici totam hanc et om-
« nem (astrologiam) nulle alio fundamenlo inniti nisi meris
« nugis et figmentis imaginationum..., abjecique jamdudum ex
« animo; nec reassumerem unquam, nisi me potentum violentée
« preces saepe rursus impingere compellerent, suade-
« retque domestica utilitas me aliquando illorum frui debere
« stultitia, et nugas tantoperas cupientibus, nugis obsequi »
(Opéra, t. II, pp. 5G-57).— Nous avons expliqué (t. II, p. 152) com-
ment ayant perdu toute confiance dans les données de cette
prétendue science, il la cultivait encore, indépendamment des
protils qu'il pouvait en tirer, comme un exercice savant,
comme une sorte de jeu dont il s'appliquait à observer
consciencieusement les règles en le pratiquant.
Agrippa s'était nourri des ouvrages hermétiques «l'Albert le
Grand : « Post dialecticam, naturaliumque rerum pervestiga-
« tionem, insuper totam cœlorum mililiam perlustrarim, duci-
« bus duabus illis magnis Magni Alberti sapientiis, quas in
« Spécula suo, opusculo non admoilum laudalo, describit »
(Ep. II, 19). — Il faisait, avant 1510, de la philosophie herméti-
que avec Tritheim, le savant abbé de Spanheim et de Wurz-
bourg, puis en Italie, vers 1515, à Pavie devant un auditoire
auquel il explique le « Pimander », <'i à Verceil avec le père
Chrysoslome ; un peu plus tard, à Metz, en 1518 et 1519, avec
■ NOTE IV. 441
le célestin Claude Dieudonné et avec le curé de Sainte-Croix,
Brennonius, qui avait découvert le traité « De animée natura »,
de Marcus Damascenus.
Sur d'autres matières qui rentrent plus ou moins dans le ca-
dre des sciences occultes, sur les doctrines de Raimond Lulle,
il dit avoir reçu les leçons d'Andréas Canterms : « Andréas,
« Petrus, Jacobus, germani fratres, nalione Frisones, cogno-
« mine Canterii unica cum sorore adhuc pueri decennes, in
« omni disciplinarum génère egregie disseruere ; liorum
« Andréas mihi hujus artificii (Raimundi Lullii artis brevis)
« praeeeplor conligit » (Opéra, t. II, p. 333'.
A côté de cela, nous avons vu Agrippa faire de la cabale à
Dole, où en 1509 il explique le traité de Reuchlin « De verbo
« mirifleo », et plus tard encore, vers 1532, dans les Pays-Bas,
où il cultive cette singulière science avec Augustino Fornari,
et avec Dom Bernardus de Paltrineriis, le majordome du
cardinal Campegi.
Signalons encore l'alchimie, aux travaux de laquelle il se li-
vrait à Paris dès 1507; puis à Avignon en 1509-, à Metz en 1518
et 1519, où Tyrius, Thirion l'horloger, la cultivait sous ses
yeux avec passion; à Anvers enlin, où il ne demande plus
guère à ses alambics et à ses creusets que des produits phar-
maceutiques.
Quant à la magie proprement dite et aux œuvres qui s'y
rapportent, nous n'aurions sur ce qu'a pu en faire Agrippa
que les notions indirectes fournies par ses écrits, par sa Philo-
sophie occulte principalement, et celles très peu sûres qui
ressortent dos légendes populaires attachées à son nom, si,
dans un passage de sa correspondance avec lui, Dom Bernar-
dus de Paltrineriis, le majordome du cardinal Campegi ne rap-
pelait certain miroir magique qu'il lui avait fait voir (Ap-
pend.,n°IX); d'où l'on peut conclure qu'à l'époque où Agrippa
vivait dans les Pays-Bas, c'est-à-dire vers la lin de sa vie, il se
livrait encore aux artifices de la magie.
442 APPENDICE
ETUDES D AGRIPPA EN THEOLOGIE
Agrippa, confond volontiers, et il le marque dans plusieurs
passages de ses écrits, la théologie avec ce qu'il appelle les
lettres sacrées, où il comprend des thèses qui côtoyaient le
domaine de la religion, comme la fameuse question de la mo-
nogamie de sainte Anne qui l'a beaucoup occupé. Il considé-
rait aussi comme appartenant à la théologie les doctrines her-
métiques, celles, par exemple, qui sont répandues dans le
« Pimander » et dans le traité deReuchIin'< De verbo mirifico ».
Cette confusion était acceptée par d'autres que par lui égale-
ment, ainsi que le prouve la susuription d'une lettre qui lui
est adressée en 1526 dans ces termes : « Frater Petrus Lavi-
« nius, ordinis praedicatorum, sacrae theologiae rnagister, H. Cor-
« nelio Agrippas jurisconsulte, medico et theologo trismegislo »
(Ep. IV, 17).
Agrippa nous offre une vue d'ensemble de ses travaux sur
ces matières un peu mêlées, dans le passage suivant d'un de
ses ouvrages : « Ego certe theologi nomen mihi arrogare non
« ausim... Sed ne quis a theologicis tara alienum (me) pulet
« ut in prophanorum numéro reputari meruerim,... Christi
« cultus, sacrarumque literarum continua attrectatio excusant...
« (et)... public* theologicae lecture mese, et sacrarum litera-
« îTim expositiones, et libri editi, variique sermones et decla-
« mationes... In Dola Burgundise publica leetufa sacras literas
« professus sum, ob quam ah lnijus studii doctoribus in collegium
« receptus... sum; in Britanniam... apud Johan. Golelum... in
« diviPauli Epistolas desudavi... illodocente...; apudColonienses
'.<. meos, coram universo studio totoque theologico cœtu, theolo-
« gica placita quse vos vocabulo non admodum latino Quodli-
« beta dicitis haud non theologice declamavi... ; fin ltalia)... a
NOTE V. 443
« sacris lectionibus non destili, donec per Rêver. Cardinalem
« S w Crucis in Pisanum concilium receptus. . sacris quoestioni-
« bus operam dedi. Tandem Papise... theologicam cathedrain in
« publicis scholis ascendi; porro apud Tanrinum gymnasium
« theologica leetione in publicis scholis sacras literas publiée
« interpretatus sum. Reliquum... inter diversa scripta mea
« extant de sacris literis tractantia opuscula, De triplici ra-
« tione cognoscendi Deum, De homine, De peccato originali, De
« sacramento matrimonii, Commentaria in Epistolas ad Roma-
« nos, Commentaria in Trismegistum, placita quaedam theo-
« logica et sermones et epistolœ... Quod si illi solummodo
« theologi habendi sunt qui in scholastica paleestra accedente
« magistrorum nostrorum... calculo , magnis contentionibus,
'< amplo fastu, nec immodico symposio theologici magistratus
« coronam ambientes, scholastici Doctores creati sunt... certe
« hac lege... me inter prophanos numerare necesse erit... abs-
« que scholastico theologiae titulo. » (Opéra, t. II. pp. 595-597.)
Ce oassage est emprunté au traité intitulé « De Beatae Année
« mouogamia propositionum defensio. »
Dans cet écrit, lequel date de 1519, Agrippa, résumant toutes
ses prétentions à la science théologique, avoue néanmoins
implicitement qu'il n'est pas docteur en théologie. On ne le
voit nulle part en effet prendre ce Litre, comme il le fait
ailleurs de certains autres, sans y être plus autorisé du
reste. Il déclare aussi, dans une autre occasion, n'avoir com-
mencé que tardivement ses études théologiques et ne les avoir
pas poussées bien loin, après être resté trop longtemps atta-
ché à celles d'ordre profane : « Porro laudas quia, secularibus
« utcumque abjectis, me sacris literis mancipaverim... En
« tute in parte nosti quemadmodum post dialeclicam, natura-
« liumque rerum pervestigationem, insuper totam cœlorum
« militiam perlustrarim.... Tandem, ut verum fauear, con-
« sumpto multo tempore ac laboribus... nihil superlucratus
« sum ex bis omnibus prseter peccatum. Omnia siquidem hase
« ex fide non sunt. Sed gratia Dei lantas humanarum scientia-
« rum vanitates aliquando cognoscens.. . ad sacras literas quam-
444 APPENDICE
« vis sero loto me studio contuli » (Ep. II, 19).— Agrippa exprime
encore le regret de n'avoir pas obtenu la maîtrise dans cette
faculté spéciale plutôt que dans les lettres profanes, où ce
grade lui avait coulé tant d'opiniâtres travaux. « ... Apud Co-
« lonienses sophistas non modico temporis dispendio, ad lau-
« ream usque, magisterium que desudavi, longe quidem melius
« tune facturas si pro scholaslicis illis nugis, bonis literis
« laborem illum tempusque impendissem... [Opéra, t. II,
p. 628;.
C'est dans le même esprit qu'il adresse à Cantiuncula, au
commencement de ses relations avec lui. de chaudes exhorta-
tions à se porter vers l'étude des lettres sacrées : « Ego te
« tiortor ad charismala meliora, ad sludia sacrarum literarum
« et cognitionis Dei » (Ep., II, 14). Agrippa n'était pas du tout,
on le voit, docteur ni même très versé en théologie, quoiqu'on
ait quelquefois prétendu le contraire, et que lui-même ait pu le
donner à penser.
VI
LE TRIPLE DOCTORAT D AGRIPPA EN' L UN ET L AUTRE DROIT
ET EN MÉDECINE
Nous avons formulé dans notre chapitre v (t. II. pp. 71 à 74)
les objections qu'on peut opposer aux prétentions d'Agrippa
louchant le triple doctorat en l'un et l'autre droit aussi bien
qu'en médecine. Elles reposent notamment sur l'évidente im-
possibilité où il a été, étant connus son histoire et l'emploi de
son temps, de faire les études qu'aurait exigées la conquête
de ces grades, et sur celte considération que son prétendu
doctorat en médecine étant, on en est certain, apocryphe,
l'association qu'il fait du titre de docteur en médecine à celui
de docteur en l'un el l'autre droit permet de concevoir, tou-
chant la légitimité de celui-ci, un doute que justifie l'inanité
NOTE VI. 445
avérée de l'autre. Agrippa est néanmoins très positif dans
ses allirmations touchant les grades scientifiques ou universi-
taires qu'il prétend ainsi posséder. Il peut être bon, croyons-
nous, de réunir pour les mettre ensemble sous les yeux du
lecteur ses assertions à ce sujet.
En 1518 (1519, n. s.), dans une lettre à l'évèque de Gyrène,
administrateur spirituel de l'archevêché de Cologne, Agrippa
lui annonce qu'il est près d'abandonner les sciences profanes,
pour se livrer exclusivement aux lettres sacrées, et il s'ex-
prime ainsi : «... Gratia Dei tantas humanorum scientiarum
« vauitates aliquando cognoscens , post utriusque juris et
'< medicinae, ut meorum desiderio satisfacerem qui me docto-
« rem malunt quam doctum, acceptis scholastico more tiara
« et annulis, ad sacras literas quamvis sero tolo me studio
« confuli... » (Ep. II, 19;. —En 1531, dans une supplique adres-
sée au conseil privé des Pays-Bas, il établit ainsi ses titres
à la considération •. «... Sum enim non solum ingenuus, sed
« et spectabilis génère, nec tantum clarus imaginibus avitis,
«sed et propriis titulis, militia docfrinaque partis-, nec modo
« scholasticis tyaris, sed etiam militaribus insignibus decora-
« tus... Inde per Italiae, Gallite, Germanise celebrata gymnasia
« pulpito donatus publicis theatris preelegi, splendida fama doc-
« tor... » (Ep.VI, 22).— En 1532 enfin, dans une requête adressée
à la reine Marie, gouvernante des Pays-Bas, Agrippa dit en-
core : «... Nunc literis, nunc militia, diverso conditionis ha-
« bitu, geminam utriusque laudem eequavi; pericula quoque
« varia superatus, nunc miserrimis nunc fœlicissimis par ha-
« bitus, utriusque fortunse mensuram implevi ; jamque octo
« linguarum mediocriter doctus, sed illarum sex adeo peritus,
« ut singulis non loqui modo et intelligere, sed et eleganter
« orare. dictare et transferre noverim, tune praeter multimo-
« dam etiam abstrusarum rerum cognitionem, peritiam et cy-
« clicam eruditionem, utriusque juris et medicinarum doctor
« evasi, antea etiam auratus eques... Tandem... in Lugdu-
« nensem Galliam concessi, ubi inter caetera numera, Regia)
« matris physicus aliquot annis extiti. . Nunc... équestre et
i4(5 APPENDICE
« doctorale decus meum contumeliis conculearunt (ingratis-
« tissimi homines) » (Ep. VII, 21).
Bien que dans ce dernier document Agrippa ose encore, en
1532, joindre son prétendu titre de docteur en médecine à ce-
lui de docteur en l'un et l'autre droit, depuis deux ou trois ans
déjà il avait dû renoncer à l'afficher publiquement, et même à
exercer l'art auquel il correspondait. Nous avons amplement
exposé ces particularités dans notre chapitre vu (t. II, pp. 239-
25!,. Aussi sur le frontispice du traité de l'incertitude et de la
vanité des sciences publié à la fin de 1530, le titre de docteur
en médecine ne ligure-t-il pas, mais celui seulement de docteur
en droit, « ufriusque juris doctor », qu'Agrippa n'était, on peut
le croire, pas plus l'onde à s'arroger que l'autre, mais qui,
en fait, n'avait, à ce qu'il paraît, soulevé aucune opposi-
tion. Agrippa restait jusqu'à preuve du contraire, et sur ses
formelles déclarations généralement acceptées , docteur ré-
puté, ? splendida forma doctor », comme il le dit en 1531
(Ep. VI, 22). C'est ainsi que cette qualification a pu lui être
quelquefois appliquée dans la suscription des lettres qu'on lui
adressait (Opéra, t. II, p. 578. et Ep. IV, 17), et même, ce qui
paraîtra plus extraordinaire, dans le privilège impérial qui lui
est octroyé le 12 janvier 1529 (1530, n. s.) pour l'impression de
ses ouvrages; particularité dont on ne saurait d'ailleurs rien in-
férer, nous l'avons déjà fait observer, en faveur de la légiti-
mité des titres revendiquées par Agrippa, étant donné l'usage
des chancelleries à ce sujet.
L'inanité avérée des prétentions d'Agrippa au grade de doc-
teur en médecine est un des arguments que nous avons fait
valoir contre celles affichées par lui au titre de docteur en
l'un et l'autre droit. Cette inanité est irréfragablement prou-
vée par l'interdiction certaine de toute pratique de la
médecine dont le frappe, vers 1529, le corps des médecins
d'Anvers (t. II, p. 2i0). Une seule objection, croyons-nous,
pourrait s'élever contre cette argumentation, c'est que cette
interdiction fût purement locale et fondée uniquement sur le
privilège, tout local aussi, du corps des médecins d'Anvers ou
NOTE VI. 447
des Pays-Bas; qu'Agrippa enfin dépourvu, il est vrai, de titres
scientifiques dans cette contrée, pût en avoir eu ailleurs.
A cette objection nous répondrons que nulle part Agrippa ne
justifie la possession par lui de titres de ce genre, et que par-
tout où il a exercé la médecine, en Suisse, ou en France, c'est,
on peut l'affirmer, malgré la privation de ces titres, dans des
conditions d'où ressort la preuve qu'il ne les avait pas, et en
vertu seulement de commissions susceptibles d'y suppléer
comme nous le démontrerons (Append., n° VII).
Après les assertions formelles et plusieurs fois répétées d'A-
grippa touchant les titres scientifiques auxquels il prétendait,
on pourrait hésiter à les lui disputer, malgré toutes les raisons
qu'on a de le faire, si l'on ne savait de plus combien il est en-
clin à se vanter gratuitement de mérites qui ne lui appartien-
nent pas. Cette considération aggrave et confirme les doutes
fondés qui s'élèvent contre la réalité de son prétendu doctorat
en médeine d'abord, en l'un et l'autre droit ensuite, aussi bien
que contre ses prétentions à la noblesse de naissance et à la
chevalerie, comme nous le disons ailleurs (Append. n os II
et III). De tous ces titres fastueux dont il aime à se parer, il ne
reste pas grand chose debout, croyons-nous, après examen ;
et l'on ne peut guère lui reconnaître avec quelque probabi-
lité que le grade modeste de maître ès-arls, dont il ne parle
pas beaucoup, mais qu'il indique cependant accidentellement
comme nous l'avons établi précédemment (t. I, p. 126). Ce titre
de maître ès-arts n'est d'ailleurs pas à dédaigner, il prouve
l'accomplissement d'un cours d'études libérales correspondant à
peu près aux humanités de notre enseignement moderne.
Si l'on ne peut accorder à Agrippa les titres scientifiques
correspondant à des études spéciales plus élevées, on ne sau-
rait lui refuser iu moins de n'être pas absolument jtranger à
celles-ci, et d'avoir certainement réussi à acquérir dans une
vie laborieuse après tout, malgré le décousu de ses travaux
en tout genre, des connaissances réelles en médecine notam-
ment, ainsi qu'en droit et même en théologie, c'est ce dont
témoignent ses écrits. Pour ce qui est de la prétention
448 APPENDICE
énoncée par lui de posséder plus ou moins parfaitement
huit langues, parmi lesquelles il en aurait parlé six avec
facilité (Ep. VII, 2P, nous dirons qu'on peut sans difficulté
admettre qu'il en est trois au moins dont on ne saurait
douter qu'il ne fût parfaitement maître ; l'allemand, qui était
sa langue maternelle, le latin, dont il s'est servi dans les nom-
breux écrits qu'il nous a laissés, le français, qu'il a dû parler
dans les lieux où il a passé la plus grande partie de sa vie,
à Paris, à Avignon, à Lyon, à Metz, à Genève, en Bourgo-
gne et dans les Pays-Bas ; sans compter que nous possédons un
écrit, unique il est vrai, de lui dans cette dernière langue, la
traduction de son traité du sacrement de mariage dont nous
avions parlé dans notre chapitre vt (t. II, pp. 119-120j. Quant
aux cinq autres langues qui compléteraient, avec les trois pré-
cédentes, le nombre de huit signalé par Agrippa, on pourrait y
compter peut-être l'italien qu'il avait dû pratiquer pendant
un séjour de sept années en Lombardie; après quoi on est ré-
duit aux conjectures pour en trouver quatre encore, dont une
qu'il aurait, prétend-il, parlé couramment. On pense d'abord
à l'espagnol ou à l'anglais, qu'il avait entendus dans ses
voyages de 1508 et de 1510, puis au grec dont il avait pu pren-
dre quelque teinture, dans le commerce des savants et des
lettrés; à l'arabe, à l'hébreu ensuite, dont ses travaux cabalis-
tiques et quelques autres du même genre lui avaient peut-être
appris au moins quelques mots.
En résumé, Agrippa n'était vraisemblablement pas docteur;
mais il était loin d'être un ignorant. Tout en faisant des ré-
serves sur les prétentions très probablement exagérées et par-
fois gratuites qu'en cela, comme en bien d'autres choses il
affiche, on ne peut lui refuser le mérite d'une culture in-
tellectuelle qui le plaçait à cet égard dans un rang dis-
tingué ; ainsi que la commune renommée le proclamait d'ail-
leurs de son temps, non sans forcer quelquefois cependant la
note vraie, il est permis de le penser.
NOTE VII. i'i9
VII
L EXERCICE PAR AGRIPPA DE LA MEDECINE
On peut s'étonner qu'Agrippa, obligé à Anvers de renoncer
à la pratique de la médecine faute d'un grade ou titre scien-
tifique régulier, ainsi que nous l'avons montré dans notre
chapitre vu (t. II, pp. 239-251), ait été auparavant, pendant plu-
sieurs années, en possession du droit de l'exercer sans cette
garantie. C'est que, au xvi c siècle, le droit d'exercer la méde-
cine non-seulement résultait généralement d'une autorisation
accordée par les facultés et corporations de médecins qui en
avaient le privilège, et, dans ce cas, il accompagnait ordi-
nairement la collation du grade de docteur; mais qu'il pou-
vait encore procéder d'une simple commission donnée sans
autre condition que le bon plaisir par un souverain, par un
prince, par une ville, ou tout autre détenteur de l'autorité, en
possession des pouvoirs publics. Aussi voyons-nous Agrippa,
vers l'époque où il se décide pour la première fois à exercer
ouvertement la médecine, rechercher à Genève l'office de
médecin du duc de Savoie, et, n'ayant pu l'obtenir, se ren-
dre à Fribourg où il reçoit en 1523, de cette ville, la commis-
sion de médecin public de la Cité. L'année suivante, 1524,
dans des conditions analogues, il exerce à Lyon cet art nou-
veau pour lui, en qualité de médecin du roi attaché au service
de la reine-mère. Quatre ans après, arrivant dans les Pays-
Bas, il recherche l'office de médecin de la princesse Margue-
rite, lequel n'étant pas libre ne peut lui être accordé; en con-
séquence de quoi les médecins d'Anvers réussissen„ à lui faire
interdire la pratique de l'art dont ils ont le privilège. On trou-
verait au besoin une preuve de ces usages et de l'application
qu'en fait Agrippa dans la manière dont il justifie un joui-
son titre professionnel de médecin, en disant simplement :
T. II. v.)
•ioO APPENDICE
« Gum eamdem artem apud reges, principosque olim publicis
« stipendiis professus sum. » (Ep. VI, 7). Un autre témoignage
dans le même sens est fourni par un document de ce temps
contenant les moyens de défense invoqués devant le Parle-
ment de Paris en 1535, par un individu qui prétendait échap-
per, grâce au titre de médecin du roi, à la nécessité de faire
la preuve de ses capacités professionnelles, devant la faculté
de médecine de l'université de Paris, conformément aux privi-
lèges de celle-ci. « Car par iceux, porte ce document, il est
« dit que aucun ne sera receu à pratiquer en l'art de médecine
« en celle ville (de Paris), s'il n'est docteur en ladite faculté de
« médecine, en l'université de Paris, ou qu'il n'ait esté exa-
« miné par quatre docteurs de ladite faculté de ladite Univer-
« site, s'il n'est qu'il soit médecin ordinaire du Roy ou de
« quelque autre grand prince. » Ce document appartient à la
cause de Jean Thibault dont nous avons parlé dans noire cha-
pitre vu (t. II, pp. 241-250). Nous l'empruntons à Du Boulay,
qui le donne dans son histoire de l'Université de Paris (t. VI,
p. 264). Ajoutons un trait qui s'accorde avec ce qui précède et
qui est raconté par Laurière, à propos d'un grand oncle du
jurisconsulte Loysel, dans la vie qu'il a écrite de ce dernier.
Le grand oncle de Loysel qui se nommait Avis, traduction la-
tine de son nom, était docteur en médecine de la faculté de
Paris. Il avait été médecin de Louis XII et de François 1 er
successivement, et aurait le premier fait accorder, est-il dit, aux
médecins des rois et des princes du sang, le privilège d'exer-
cer leur art à Paris, sans être cependant docteurs.
Il semble, d'après ce qui est dit ci-dessus, qu'Agrippa n'a
pris formellement la profession de médecin que lors de son
installation à Fribourg dans la charge de médecin stipendié de
la Cité. Il pratiquait cependant cet art sans litres bien réels et
d'une manière plus ou moins ouverte depuis quelque temps
déjà, introduit probablement dans l'ordre de connaissances
qu'il exige par ses travaux d'alchimie qui remontaient loin.
A Metz, dès 1518, le côlestin Claude Dieudonné réclamait
d'Agrippa des conseils médicaux qu'il ne lui refusa probable-
NOTE VII. -451
ment pas (Ep. II, 20); et un peu plus tard à Genève, où il
recherchait une commission de médecin du duc de Savoie, il
avait pris à cette occasion l'attitude d'un praticien de profes-
sion. Ses prétentions à cet égard étaient ratifiées par l'opi-
nion publique, comme on le voit par une lettre du 23 avril
1522, dans laquelle un ami lui dit en lui rendant compte du
témoignage d'un tiers : « Bonus hic vir... depinxil, mihi virum
« quemdam omnium eruditissimum, professione medicum,
« scientia simul vere cyclicum... Agrippa inquit est oriendus
« Colonia... Quid inquam medicus il lo de germanica lncresi
« sentit... anne?... 'Ep. III, 15.)
VIII
LES TROIS FEMMES ET LES SEPT ENTANTS d'aGRIPPA
Agrippa, nous l'avons vu, a été marié trois fois et a eu do
ses deux premières femmes sept enfants, la première lui ayant
donné un iils et la seconde cinq fils et une fille. De la troi-
sième il n'en eut. croit-on, aucun. On ne sait que fort peu de
chose des uns et des autres.
La première femme, dont on ignore le nom, était de Pavie
où Agrippa l'avait épousée vers la fin de 1514 ou au commen-
cement de 1515. C'est cette femme qui suivit Agrippa en 1518
à Metz où elle était remarquée, au dire du chroniqueur Phi-
lippe de Vigneulles, par sa gentillesse et par l'étrangeté de
son costume, ainsi que nous l'avons rapporté (tom. I, p. 394 .
Après avoir vécu deux ans à Metz, en 1518, 1519, et jusqu'au
commencement de 1520, elle y mourut en 1521, en repassant
par cette ville avec Agrippa qui se rendait à cette époque de
Cologne à Genève. Morte à Metz, elle y reçut la sépulture dans
l'église de Sainte -Croix, dont Brennonius , l'ami de son mari,
était curé. Le biographe Thévet, qui ne connaît à Agrippa que
sa première femme, lui donne par erreur le nom de Louyse
i-r2 APPENDICE
Tyssie. Ce nom. sous la forme, croyons-nous, préférable de Tis-
sie, comme nous le dirons tout à l'heure, est celui de la seconde
épouse d'Agrippa. Thévet, dans son ignorance du second ma-
riage d' Agrippa, a pu être trompé sur ce point par l'épigramme
louangeuse d'Hilaire Berlulphe composée en l'honneur de
Jana Loysia Tytia, cl conservée parmi les œuvres d'Agrippa
[Opéra, t. II, p. 1150;. Un biographe moderne, M. H. Morley,
est tombé après lui dans la même erreur. Nous avons cité
(t. II, p 10) une lettre dans laquelle Agrippa fait l'éloge de
sa première femme (Ep. II, 19), qu'il qualifie « virginein no-
« bilem bene moratam » sans qu'on doive, croyons-nous, in-
férer de là qu'elle fût noble de naissance; l'expression « no-
'( bilem » paraissant ici employée avec celle « bene moratam »
dans un sens purement moral.
La seconde femme d'Agrippa était de Genève où il l'avait
épousée en 1521, quelques mois seulement après la mort de la
première. « Uxorem duxi virginem, nobilem, puleherrimam-
« que, » dit-il dans une lettre de ce temps (Ep. III, 60). Cette
fois l'expression « nobilem » pourrait bien avoir été employée
par Agrippa dans son sens propre et correspondre à l'idée de
noblesse de naissance. Cette femme semble, en effet, avoir eu
dans sa parenté, indépendamment de Guillaume Furbily dont
il sera question plus loin (Append. n° XIX) les seigneurs d'11-
lins dont nous parlerons aussi (Append. n° XX). Elle se nommait
Jeanne Loyse Tissie. Nous adoptons pour son nom cette
forme, d'après M. Charvet qui, en sa qualité, de Genevois, doit
mieux que personne connaître les formes de noms usitées
dans sa ville natale, et qui interprète de cette manière la
forme latine Tytia employée par Hilaire Berlulphe en lètc de
son épigramme, seul document contemporain où se trouve si-
gnalé ainsi le nom de famille de celte femme. Ce nom
de famille n'accompagne pas deux autres épigrammes compo-
sées également en son honneur, par Aurelio d'Aquapendente,
religieux auguslin du couvent d'Anvers qui la connut dans
cette ville, et qui la désigne seulement par ses deux prénoms
« Jana Loysa » {Opéra, t. II, p. 1151). Elle élail née le 9 sep-
NOTE VIII. 453
tembre 1503 et Agrippa l'avait épousée à Genève le 17 septem-
bre 1521, âgée de près de 18 ans (Ep. V, 81). Après avoir suivi
de Genève à Fribourg, puis à Lyon et à Anvers, son mari, et
lui avoir donné six enfants, elle mourut de la peste dans celte
dernière ville, le 17 août 1529, âgée, comme Agrippa le dit à
cette occasion, de vingt-six ans moins vingt-trois jours. La
lettre d'Agrippa ouest relaté le fait de sa mort lui assigne
pour date, dans le texte imprimé que nous en avons, le
7 août. Il convient, croyons-nous, de substituer à cette date
celle du 17 août, qu'une erreur matérielle a pu modifier dans
le document. Agrippa y déclare, en effet, que sa femme est
morte le septième jour de la maladie (Ep. V, Si), en quoi il
ne pouvait pas se tromper, au moment même de l'événement,
et il répète d'ailleurs la même chose dans une autre lettre
(Ep. V, S'3). Il dit de plus, et cela en trois endroits différents,
que cette maladie de sept jours a commencé le lendemain de
la Saint-Laurent (Ep. V, 81, 82, 83). Cette affirmation trois fois
répétée ne peut pas non plus laisser de doute. Or, le lende-
main de la Saint-Laurent est le 11 août. Le septième jour de
la maladie était, par conséquent, le 17 et non le 7 août. Cette
dernière date, qui ne se trouve que dans un seul passage des
lettres d'Agrippa (Opéra, t. II, p. 917, 1. iO), est donc une indi-
cation inexacte, à laquelle il faut substituer celle du 17 août.
Dans une date, on le sait d'ailleurs, les éléments les plus fu-
gitifs et les plus capables de s'altérer sont les nombres et les
Chiffres, plutôt que les circonstances qui s'y rattachent et la
caractérisent. Pour épuiser tout ce que nous avons à dire de
celte seconde femme d'Agrippa, nous rappellerons qu'au mo-
ment où elle mourut, la princesse Marguerite d'Autriche, gou-
vernante des Pays-Bas, avait, à ce qu'il parait, jeté les yeux
sur elle pour un emploi que nous ne connaissons pas du reste,
auprès de sa personne vraisemblablement (Ep. V, 81). Ajoutons
qu'on trouve dans la correspondance d'Agrippa plus d'un té-
moignage de ses bonnes qualités, de l'affection qu'elle lui avait
inspirée et des regrets qu'elle lui avait laissés (Ep. in, GO; V,
81,32, 83, 84, 85).
45-4 APPENDICE
De la troisième femme d'Agrippa, dont nous ignorons le nom,
nous ne savons rien que ce qu'en dit Jean Wier, savoir qu'il
l'avait épousée à Malines et qu'il la répudia, Wier ne nous
apprend pas pour quelle raison, à Bonn, en 1535.
Agrippa avait eu, comme nous l'avons dit, sept enfants, un
de sa première femme, six de la seconde. L'enfant de la pre-
mière était un fils dont nous ignorons le nom x et qui était né
à Pavie en 1515, peu de temps après le mariage de ses pa-
rents 2 . Nous suivons la trace de cet enfant vivant auprès de
son père, dans le nord de l'Italie, puis à Metz et à Genève,
où nous le perdons de vue vers 1521. Des enfants de la se-
conde femme, le premier est un fils, Haymon, né à Genève en
1522, filleul de l'official Eustache Ghapuys, qui le garda chez
1. Il a été dit que ce fils d'Agrippa et de sa première femme se nom-
mait Théodorie. Nous ne connaissons aucune preuve de cette assertion,
laquelle pourrait bien n'avoir pas d'autre fondement que le texte mal
interprété d'une lettre d'Agrippa où il dit : « Theodoricus meus in trans-
« eribendis Tritemianis reliquiisdies noctesque desudat.jamque Stegano-
« graphiam in manibus habet » (Ep. II, 57). Or cette lettre est du 20 juin
1520. A cette date, le fils aîné d'Agrippa était à peine âgé de cinq ans.
Ce ne peut donc être de lui qu'il est ici question, mais de quelque ami
ou disciple de son père probablement.
2. On ne connaît exactement ni la date du premier mariage d'Agrippa,
ni celle de la naissance de son premier enfant. La seule chose certaine,
c'est que celui-ci existait déjà, quand, vers la fin de 1515, Agrippa dut
quitter définitivement Pavie, à la suite des désordres causés dans cette
ville par l'occupation française, pendant l'été de cette année (Ep. 1, 49).
Après s'en être éloigné précipitamment à l'arrivée des Français, et
s'être réfugié à Milan où il était au moment de la bataille de Marignan
(13 sept.), Agrippa y était revenu et s'y trouvait au milieu d'octobre
(Ep. I, 47). 11 n'y était plus le 24 novembre suivant (Ep. I, 48) et y avait
seulement laissé, dans la famille de sa femme, celle-ci accompagnée de
son fils ou bien près de lui donner ie jour. Il vint les y reprendre peu
de temps après. Lu fils d'Agrippa semble donc être né vers la fin de
l'an ir>15. Le mariage de ses parents pourrait bien n'être que du com-
mencement de cette même année 1515. ou tout au plus remonter jusqu'à
la tin de la précédente.
NOTE VIII. 455
lui quelque temps lors du départ d'Agrippa, et le renvoya à celui-
ci à Lyon, vers l'automne de 1525, à ce qu'il semble. Vient en-
suite une lille née à Fribourg peu après le 8 juin 1523, laquelle
mourut en bas âge avant le 20 août 1524 (Ep. III, 60); puis
quatre fils, Henri né à Lyon en 1524 (avant le 20 août), filleul
de Henri Bohier sénéchal de Lyon (Ep. III, 60), et Jean, né éga-
lement à Lyon, en juillet 1525, filleul de Jean cardinal de Lorraine
(Ep. III, 76, 79); deux autres enfin dont nous ignorons les noms,
l'un né à Lyon pendant le carême de 1527 (Ep. IV, 43; V, 7),
l'autre né à Anvers le 13 mars 1529, quelques mois avant la
mort de sa mère (Ep. V, 55. 67, 68). En passant de France
dans les Pays-Bas en 1528, Agrippa, qui aurait dû avoir avec
lui cinq fils à ce moment, n'en avait plus que quatre. L'un d'eux,
nous ignorons lequel, avait dû mourir antérieurement à cette
date. Ce ne pouvait être d'ailleurs que le fils de la première
femme ou bien, soit le premier, soit le quatrième de ceux de la
seconde. Le cinquième n'était pas encore né, tandis que le
deuxième et le troisième, Henri et Jean, ont, nous en sommes
certains, survécu à leur père.
Ces deux derniers fils d Agrippa, Henri et Jean, sont les
seuls de ses enfants dont on trouve des traces postérieure-
ment à la mort de leur père. Nous les voyons mentionnés, en
effet, dans une pièce datée du 5 octobre 1560, rédigée par maî-
tre Benoit Dutroncy, notaire royal, à Lyon, et relatant une
enquête qui avait pour objet d'établir leur filiation. A cette
époque, ces deux fils d'Agrippa étaient des hommes de trente-
cinq à trente-six ans, et celui-ci était mort depuis vingt-cinq
ans déjà. Dans le document de 1560, il est dit que Henri Cor-
neille Agrippa, tant pour lui que pour son frère Jehan Cor-
neille Agrippa, a fait constater par la voie de la commune
renommée leur filiation légitime, d'après le témoignage de
gens qui avaient connu à Lyon leurs père et mère : « Le pre-
« mier témoin entendu est une dame Ginette Chicquam, veuve
« de maitre Benoit Joyet, notaire royal, âgée de soixante ans.
« Elle a fréquenté M" Henri Corneille Agrippa etdemoiselle Jane
«c Loyse (Tyrstie), sa femme, et elle affirme qu'ils engendrèrent
456 APPENDICE
« deux enfants mâles à Lyon. L'aîné fut nommé Henri par le
« sénéchal de Lyon, son parrain; sa marraine fut la dame Claude
« Dumas, propriétaire du logis du Charriot-d'Or; le second en-
« fant fut nommé Jehan, par feu révérendissime Jehan, cardi-
« nal de Lorraine, ou par un gentilhomme qui, en son lieu et
« place, le tint sur les fonts sacrés du baptême. Le témoin
« avait assisté aux deux cérémonies religieuses. — Jane de
«. Joyo, femme de Jehan Mossy, presseur de draps, en sa qua-
« lilé d'ancienne servante de chambre de la dame Loyse, avant
« et après la nativité des deux enfants, fait une déposition con-
« forme à la première. — Laurens Limbat, tailleur d'habille-
'< ments de femme, âgé de cinquante-cinq ans, déclare avoir
« fréquenté Henri Corneille Agrippa et demoiselle Jane, sa
« femme, comme tailleur d'habillements de la dite Jane ; la-
« quelle, il le sait très bien, avait l'ait deux gessures d'enfants
« mâles, puisqu'à la relevée de chacune gessure il lui a fait
« des habillements, ainsi qu'il le ferait assavoir, si besoin était,
« par son papier de compte. — Dame Ennemonde Darèze,
«c femme d'honnête homme Claude Planche, marchand teintu-
« rier de Olets, âgée de cinquante ans, a connu les époux quand
« ils habitaient la maison de feu dame Isabeau Vincent, sa
'< mère. Elle sait que la dame Jane Loyse a eu deux enfants
'< mâles, et elle la vit souvent, pendant que celle-ci était en
« couches desdits enfants, à la maison de la Roche. — Dame
« Claude Remye, femme de maître Jehan Bruyères l'ainé,
« procureur ez cours de Lyon, âgée de cinquante-neuf ans, a
« connu parfaitement les deux époux. Elle sait qu'ils ont eu à
«. Lyon deux enfants mâles, le premier nommé Henri, et le puîné
« Jehan; elle fut même la marraine de ce dernier '. » Henri
I. Agrippa «lit, dans une lettre du 21 juillet 1525, c[iic sou fils Jean eut
pour parrain le cardinal de Lorraine et pour marraine la noble daim.'
de Sainte-Prie (Ep. 111,70). 11 faut, pour accorder ces renseignements
avec la déposition ci-dessus relatée de la femme de maître» Jehan
Bruyères, que celle-ci ait représenté au baptême de l'enfant d'Agrippa,
NOTE VIII. Ï57
Corneille Agrippa, prend dans cet acte la qualité de « fils natu-
« rel et légitime de feu noble homme maUre Henri Corneille
« Agrippa, en son vivant docteur ez droictz, natif de la ville de
« Coloxgne en Allemagne, et habitant Lyon ».
On ne trouve dans ce document aucune mention du surnom
de Neltesheim dont Agrippa s'est paré quelquefois au frontis-
pice de ses ouvrages. Cette particularité mérite d'être signalée.
Ses fils ne relèvent pas ici ce surnom. Il n'en est pas question
davantage dans une autre pièce, plus récente de quelques an-
nées, où figure l'un d'eux, Henri. Cette pièce est une quittance
donnée en 1572 en vertu d'une procuration émanant de lui, où
il est nommé et qualifié : « Noble Henry Corneil (sic) Agrippa
de Sainl-Anthoine de Viennois. »
La pièce de 157"2 est conservée en original au cabinet des
manuscrits de la Bibliothèque Nationale à Paris (Pièces origi-
nales, vol. 208, n° 4G65). L'enquête de 1560 ne nous est connue
que par une analyse et des extraits donnés par M. L. Charvet,
à la page 119 de sa Biographie de Jean Perréal, 1874. Il paraît
avoir emprunté le document ù Guy Allard.
Nous avons reproduit avec une certaine étendue les extraits
donnés par M. L. Charvet de la pièce de Î560, parce qu'elle
fournit quelques renseignements intéressants qu'on ne trouve
pas ailleurs sur le séjour d'Agrippa et de sa famille à Lyon
(1524-1527), dont il a été question dans notre chapitre vi.
Cette enquête de 1560 ne parle que de la naissance de Henri
(1524) et de celle de Jehan (1525), comme si Agrippa n'avait eu
de sa seconde femme, pendant son séjour dans cette ville, que
ces deux fils seulement, le deuxième et le troisième de ceux
qu'elle lui a donnés. La naissance du quatrième, qui est du
carême 1527 (Ep. IV, 43 ; V, 7), peu de mois avant le départ
d'Agrippa pour Paris et Anvers, eut lieu pourtant dans la
même ville; mais elle appartient à une époque de misère fort
ce qui n'aurait rien d'extraordinaire, la noble dame de Sainte-Prie, de
même que Claude de Laurencin représenta, on le sait d'ailleurs, dans
cette cérémonie le cardinal de Lorraine (Append. n" XXI).
458 APPENDICE
différente des temps plus heureux auxquels se rapporte la
naissance des deux autres. Il ne serait pas étonnant que les
personnes qui étaient en relation avec Agrippa pendant sa
prospérité l'eussent ensuite perdu de vue quand il fut tombé
dans la gêne, et qu'elles eussent ignoré ce qui le concernait à
ce moment. Une autre explication du fait serait que l'enquête
étant exécutée dans l'intérêt seul de Henri et de Jehan, on
eût pour cette raison jugé à propos de n'y mentionner que
ce qui les regardait. En tout cas, cette enquête tend à prouver
que de tous les enfants d'Agrippa et de sa seconde femme,
Henri et Jehan étaient seuls encore vivants à l'époque où elle
a eu lieu, en 1560.
Grâce aux documents dont il vient d'être question, nous
avons pu ajouter quelques notions à celles que l'on possédait
déjà sur la famille d'Agrippa. Sa correspondance et le témoi-
gnage de Jean Wier suffisent pour déterminer l'existence des
trois femmes qu'il a successivement épousées, et des sept
enfants que deux d'entre elles lui ont donnés. Tous les biogra-
phes ne sont pourtant pas d'accord avec ces renseignements,
dans ce qu'ils disent à ce sujet. Après ce que nous avons
rapporté tout à l'heure de l'opinion erronée de Thévet sur
cette question, nous nous contenterons de faire ici quelques
observations sur ce qu'on trouve, à cet égard, dans l'ouvrage
de M. Henry Morleydont nous avons déjà parlé '. G est le plus
étendu et l'un des plus récents qui aient été consacrés à
l'histoire d'Agrippa. M. Henry Morley ne connaît pas la pre-
1, Nous avons signalé précédemment clans une note de notre tome I,
p. 12, l'ouvrage de M. Henry Morley, The life of Henry Cornélius
Agrippa von Ncltexheim doctor and };,<i<jih. commonly hnoion as a ma-
gician (London, 1856, 2 vol.). Nous ne l'avions pas encore vu alors.
C'est entre l'impression de notre tome I et celle du tome II seulement
que les deux volumes de M. Henry Morley sont venus entre nos mains.
Nous n'avons pu ainsi en prendre qu'une connaissance un peu tardive
qui nous a cependant permis d'en parler, à la fin de notre chapitre v,
tom. II, p. 85, ainsi que dans la présente note de l'Appendice, et dans
celles qui portant ci-après les n»« XI et XXXV.
NOTE VIII. 4§9
mièra femme d'Agrippa, celle qu'il a épousée à Pavie, vers
1514 ou 1515. Il le marie beaucoup plus tôl. à son retour
d'Espagne en 1509, et, ce qui n'est dit nulle part, il le fait
alors passer par Genève, où il aurait épousé, suivant lui, à cette
date, Jeanne Loyse Tissie — Jane Louisa Tyssie, comme il
l'écrit — qu'il y a épousée en effet, mais douze ans plus tard, en
1521 seulement, quelques mois après la mort de l'italienne
de Pavie qui est en réalité sa première femme. D'après
M. Henry Morley, Jeanne Loyse Tissie aurait vécu avec
Agrippa en 1509 à Dole, puis en Italie et à Metz, et serait
morte à Cologne, sinon peut-être dit-il à Metz même, après
lui avoir donné un fils nommé Aymon, ou le petit Ascanius,
né vers 1511 ou 1512, et une fille qui serait morte à Metz
également vers 1519. Après cette première femme, originaire
de Genève, Agrippa en aurait épousé, à ce que dit M. Henry
Morley, dans la même ville, une autre encore dont il ne sait
pas le nom, et qui lui aurait donné une seconde fille et cinq fils;
un né à Genève, trois autres à Lyon, et le dernier à Anvers.
M. Henry Morley n'ignore pas d'ailleurs qu'après la mort de sa
seconde femme, Agrippa en a épousé une troisième, de laquelle
il n'a pas tardé à se séparer à Bonn par un divorce. Suivant
cet historien, on le voit, Agrippa aurait eu, non pas sept, mais
huit enfants : un fils et une fille d'une première femme, cinq
fils et une fille de la seconde. Nous ne connaissons d'après les
documents de la Correspondance, qu'un fils de la première
femme, cinq fils et une fille de la seconde. Celle-ci est préci-
sément la genevoise Jeanne Loyse Tissie, que M. Henry Mor-
ley croit avoir été la première, au lieu de l'Italienne, originaire
de Pavie, dont il ignore l'existence.
460 appendice;
IX
I..V LEGENDE I) AGRIPPA
Ce que nous avons recueilli et reproduit dans notre chapitre
premier (tome I, pp. 2 à 7) de la légende attachée au nom d'A-
grippa pourrait être encore étendu par la mention de quelques
laits merveilleux mis à son compte par la tradition ; celui-ci,
par exemple, qu'il lisait dans la lune ce qui se passait sur la
terre à de grandes distances; ou cet autre, qu'un jour il ter-
minait à Fribourg une leçon publique à dix heures du matin,
et qu'à ce même moment il en commençait immédiatement
une autre Tort loin de là, à Pont-à-Mousson. Tout ce qu'on
disait ainsi de lui semble, à première vue, ne contenir que de
pures inventions dues à l'imagination populaire. 11 se pourrait
cependant, et la chose serait toute naturelle, que quelques
unes de ces histoires eussent pour fondement certains faits
réels, dénaturés sous L'influence des préjugés régnants.
Nous savons qu'Agrippa aimait beaucoup les chiens. Sa mai-
son en était pleine à Anvers (Ep. V, 72, 73, 74, 70, 77). Jean
Wier parle d'un chien favori entre autres qui ne le quittait
pas. De là pourrait bien être venue l'idée du démon familier
caché, disait-on, sous la forme d'un de ces animaux, et dont il
est plus d'une fois question dans ces récits légendaires.
Ce que Thévet a recueilli, dans ses Vrais portraits (158i), des
artilices d'Agrippa en faveur d'Antoine de Leyva, un des offi-
ciers de Chai les-Quint en Italie, pourrait de même se ratta-
cher à une légende particulière qui se serait formée en France,
sur l'opinion accréditée des relations d'Agrippa avec le con-
nétable de Bourbon, lors de la trahison de ce dernier (1523-
1527); quoique ces relations eussent pu exisler sans aller jus-
qu'au point de conduire Agrippa en Italie, où il n'a plus reparu,
que l'on sache, à partir de 1518. Antoine de Leyva fut, dans ce
NOTE IX. 401
pays, un des lieutenants de Charles- Quiat. C'est à lui qu'on
voit le connétable de Bourbon laisser le commandement de
Milan, lorsqu'il s'éloigne de cetle ville en 1527. On comprend,
d'après ces faits, ce qui a pu fournir matière à la légende ra-
contée par Thévet.
Quant au récit qui met en scène avec Agrippa l'empereur
Charles-Quint lui-même, il peut s'expliquer d'une manière
analogue, quoique Agrippa ne semble pas s'être jamais trouvé
rapproché familièrement de la personne de ce prince, et dans
le cas de mettre à son service ses prétendus talents de magi-
cien ou de sorcier. Mais on savait que successivement, auprès
de la tante de l'empereur, la princesse Marguerite, et de sa
sœur la reine Marie, il avait occupé vers 1530 à la cour de
Brabant un office impérial, pour lequel il se qualifie lui-même
au frontispice de ses livres « Sacrae Cœsareee majestatis a con-
« siliis etarchiviis indiciarius ». On savait, déplus, que le sou-
verain s'était montré fort offensé de voir cette qualification fi-
gurer avec le nom de l'auteur sur le titre de ces ouvrages
réprouvés ; et les effets de sa colère contre Agrippa étaient
connus. La légende avait pu, en outre, se former sur ce que
la commune renommée rapportait du voyage d'Agrippa en
Espagne, en 1508, et de sa présence à la cour de l'aïeul de
Charles-Quint, Ferdinand roi d'Aragon, où l'on prétendait
que de coupables pratiques lui auraient attiré un traitement
rigoureux, aux conséquences duquel il n'avait pu se soustraire
que par la fuite.
L'Episode de Her Trippa dans Pantagruel n'est peut-être
qu'une simple facétie de Rabelais; mais il pourrait bien cor-
respondre aussi à quelque récit légendaire sur la situation
et la manière de vivre d'Agrippa à la cour de France en 1521 et
1525, pendant son séjour à Lyon.
Ces observations montrent quels liens pouvaient, en ce qui
concerne Agrippa, rattacher la légende à la réalité. Il y a lieu
de rappeler, en outre, que celui-ci ne négligeait rien, comme
nous l'avons fait observer dans notre chapitre premier (t. L
p. 8), pour encourager par sa conduite, par son langage et par
462 APPENDICE
certains actes l'étrange opinion qu'on pouvait se l'aire de lui.
A côté de ceux de ces actes, plus ou moins réels, sur lesquels
nous n'avons que le témoignage de la légende, il en est d'au-
tres tout à fait authentiques pour lesquels nous avons des
preuves positives contemporaines. Tel est celui que nous avons
cité dans notre chapitre vin, p. 35G du présent volume, d'après
une lettre d'un des amis d'Agrippa, Dom Bernardus de Pal-
trineriis, majordome du cardinal Campegi, légat du Saint-
Siège. L'ami du magicien lui parle dans cette lettre d'un mi-
roir où celui-ci lui Taisait voir une personne vivante dans
l'image fournie par une figure qui était sans vie : « Sicut mihi
« ostendisti in eodem speculo cognoscere in imagine picta par-
« tem vivam a parte mortua... (et)... inducere personam vivam
« pro veritate rei » (Ep. VII, "22). Sans qu'on puisse se rendre
parfaitement compte du sens précis de ces indications, il n'est
pas possible de méconnaître qu'elles doivent se rapporter à
quelque artifice de magie.
AGRIPPA ET LE PROTESTANTISME
Agrippa n'était pas protestant. Il a toujours proclamé sa vo-
lonté de ne pas se séparer de l'Eglise ; plusieurs de ses actes
et sa mort iinalement justifient ses déclarations à cet égard.
Nous nous bornerons à rappeler, comme en fournissant jusqu'à
un certain point la confirmation, les faits qui accompagnent
la mort de ses deux premières femmes. La première est par ses
soins inhumée en 1521 dans une église de Metz, l'église de
Sainte-Croix, où il fonde pour elle un anniversaire qu'on le
voit par la suite s'occuper de faire célébrer exactement. Quant
à la seconde, il demande instamment pour elle en 1529 des priè-
res, et s'occupe de l'accomplissement en son nom d'un pèleri-
nage dont elle avait fait le vœu. Enfin, pour ce qui le regarde
XOTE X. 463
personnellement, nous sommes certains qu'il est mort en catho-
lique, sou corps ayant été inhumé en 1535 dans une église,
celle des frères prêcheurs de Grenoble, où sa tombe a été vue
pendant longtemps. Nous avons relaté ces faits (t. I, p. 18, et
t. II, p. 404-406). Nous avons aussi réfuté l'argument qu'on a
voulu tirer pour la thèse que nous combattons, d'une lettre in-
troduite à tort dans sa Correspondance (Ep. III. 82), et que nous
avons démontré ne pouvoir lui être attribuée (t. II, p. 96).
Ces réserves faites, il faut reconnaître cependant que les
tendances d'Agrippa pour la réforme sont incontestables, et
permettent de douter de la sincérité de ses paroles dans les té-
moignages qu'il donne parfois d'opinions qui seraient contraires
aux novateurs (t. II, p. 387). Les chroniques messines parlent
du renom qu'il avait à Metz, en 1519, d'être à ce moment un
des adhérents notoires des doctrines religieuses nouvelles. Bren-
nonius, curé de Sainte-Croix, son ami, était dans le même cas.
Un des hommes qu'il voyait le plus en même temps dans cette
ville, le religieux célestin Claude Dieudonné, lui rappelle plus
tard qu'il recevait alors de lui en communication ce qu'il
appelé des écrits luthériens, « non nulla Lutherana » (Ep. III,
10). Nous savons que la recherche de ces .ouvrages dont il se
montre à cette époque très curieux était un des objets de
sa correspondance avec Canliuncula, qui résidait alors à Bâle.
Agrippa professait une véritable admiration pour Luther,
l'hérétique invaincu, comme il l'appelle ; et il avait adopté des
opinions analogues aux siennes en bien des points, notamment
sur une des questions dogmatiques introduites par l'hérésiarque
au début de la réforme, l'indispensable nécessité de la grâce
et l'impuissance absolue pour l'homme d'opérer son salut sans
son secours. Cette proposition est conforme aux thèses publiées
par Luther contre le libre arbitre ; elle est formellement ex-
primée par Agrippa : « Ad veram autem religionem homo per
« se ipsum pervenire non potest ; nec nisi doceatur à Deo »
{Opéra, t. I, p. 259).
La communauté d'idées entre Agrippa et les hérésiarques du
xvi c siècle s'accuse dans maint passage de ses écrits, mais tout
464 APPENDICE
4
particulièrement dans son traité de l'incertitude et de la va-
nité des sciences. On en trouve le témoignage dans certains
traits entre autres de cet ouvrage, que renfermaient les pre-
mières éditions données de ce livre, et qui ont été souvent
supprimés dans les éditions subséquentes. Tels sont ceux qui
concernent le célibat des prêtres, le culte des saints, le purga-
toire, etc. On peut se rendre compte de leur caractère par les
exemples que David Clément en fournit dans sa Bibliothèque
curieuse publiée en 1750 (t. I, p. 87, note 88). Cet auteur con-
state l'existence de neuf éditions non-tronquées, du traité de
l'incertitude et de la vanité des sciences de 1530 à 1539. Ce
n'est qu'après cette dernière date qu'il place la première édi-
tion tronquée, sans date et sans noms de lieu ni d'imprimeur.
Les éditions tronquées seraient donc toutes postérieures à la
mort d' Agrippa qui eut lieu en 1535.
Les passages relevés ainsi sont ceux qui sont visés dans la
condamnation prononcée par la Sorbonne, en 1531, contre l'au-
teur et son ouvrage. Nous possédons le texte de cette con-
damnation, inséré par Duplessis d'Argentré au tome II, page 85,
de sa collection des décisions de la faculté de théologie de
Paris (Uolleclio judiciorwu denovis erroribus, etc., 3 vol. in-f°,
Paris, 1728). En voici la teneur : «Determinatio facultatif theo-
« logisc schola3 Parisiensis quorumdam libellorum ad eam, ut
« de eis suum ferret judicium, transmissorum... Liber qui dici-
« tur Cornelii Agrippa? de vanitate et incerlitudine scientiarum
«; impressus de novo Parisiis, in vico Sorbonico, et prius Co-
« lonia), LutheranaB doctrinas plurimum favet, multa habens
« contra cultum imaginum, templorum, festorum et cœremo-
« niarum Ecclesia3, nec non in scriptores sacri canonis blas-
« phemus est; et ideo publiée exurendus... Acta sunt hœc et
« conclusa in collegio Sorbonae post relationem deputatorum
« pro eo negocio pluries congregatorum, die secunda Martii
« anno Domini 1530 » (1531, nouv. style). L'interprétation de
cette date ne peut faire aucune difficulté; car auparavant,
dans le même volume, est relatée une autre sentence de la
faculté de théologie portée le 1G janvier 1530, dans une af-
NOTE X. 465
luire qui lui avait été déférée le 28 décembre 1530; ce qui
montre que ces jugements sont datés more Gallico, c'est-à-dire
suivant l'ancien style et non Romano calculo, suivant le style
nouveau.
Pour ce qui regarde le protestantisme, il y a lieu de remar-
quer que la correspondance d'Agrippa ne contient que fort
peu de lettres échangées entre lui et les hommes de son temps
attachés aux nouvelles doctrines. Cette correspondance ren-
ferme, il est vrai, un certain nombre de pièces dont les auteurs
ou les destinataires ne sont pas encore déterminés; mais on
ne peut guère penser qu'il s'en trouve beaucoup dans le nom-
bre ayant le caractère que nous venons d'indiquer. Hermin-
jard, qui a étudié de très près ces documents à ce point de
vue, pour sa publication delà Correspondance des réformateurs
dans les pays de langue française (5 vol. 1866-1878), n'a re-
connu dans la correspondance d'Agrippa, outre les lettres que
nous y avons signalées comme échangées par lui avec Lefèvre
d'Etaples el Claude Dieudonné, que deux lettres écrites, l'une à
Capiton, l'autre par lui (Ep. III, 15, 18), et deux autres encore,
l'une d'un inconnu datée d'Aix le 5 juin 1522 pour recom-
mander, croit-on, à Agrippa, François Lambert (Ep. III, 16),
et l'autre, datée de Strasbourg le 31 décembre 1525, émanant
de ce personnage lui-même, à ce qu'on suppose (Ep. III, 82).
Encore cette dernière attribution n'est-elle pas absolument
certaine. La pièce qu'elle concerne est une lettre rapportée à
tort jusqu'ici, comme nous l'avons dit, à Agrippa et que nous
avons jugée ne lui être pas même adressée, selon toute appa-
rence (t. II, p. 96). Nous ajouterons aux lettres qu'Herminjard
a relevées dans la correspondance d'Agrippa et qui peuvent
rentrer dans le cadre de sa publication, une lettre de celui-ci
ù Csesar datée de 1520 (Ep. II, GO) : deux lettres d'Hilaire
Bertulphe à Agrippa, l'une de la veille de Saint-Martin,
10 novembre 1523 (Ep. III, 44), l'autre de 1525 (Ep. III, 72),
et une lettre écrite par Agrippa à Melanchthon le 17 septem-
bre 1532 (Ep. VII, 13).
T. II. •*•'
•46G APPENDICE
\l
EXPEDITION D AGRIPPA EN ESPAGNE
Nous avons donné, au commencement de notre chapitre n
(t. I, pp. 141-149), un abondant extrait de la lettre d' Agrippa
dans laquelle il raconte une sorte d'expédition militaire qui
aurait été le principal épisode de son voyage en Espagne en
1508 (Ep. I, 10). Nous avons signalé la réserve avec laquelle il
convient d'accueillir ce récit. Indépendamment des détails ro-
manesques qu'il contient, il y est question d'une révolte de
paysans dont on cherche vainement la trace dans l'histoire, et
de lieux qu'on ne trouve pas davantage sur les cartes des géo-
graphes. Mais une révolte de paysans dans les montagnes de la
Catalogne est un l'ait de bien minime importance; des châteaux
perdus dans les montagnes, Arx vêtus, Arx nigra, Vallis ro-
lunda, peuvent être des localités fort effacées et maintenant
oubliées; sans parler de la difficulté de reconnaître leurs noms
réels sous les formes latinisées qui les déguisent ainsi clans la
lettre d'Agrippa. On devrait être plus heureux, et il n'en est
rien pourtant, dans la détermination de lieux évidemment plus
notables, tels que les villes de Peniacum et d'Arcona, l'abbaye
ou prieuré de Saint-George et le lacus niger dans son voisi-
nage ; quand on sait déjà, par ce qu'en dit Agrippa, que tout
cela doit se trouver à peu de distance de Barcelone et dans le
voisinage même de Girone.
Après d'inutiles efforts pour résoudre ce petit problème de
topographie, nous l'avons soumis au jugement particulièrement
compétent d'un savant qui appartient précisément à ce pays,
M 1 ' le docteur Don Manuel Milâ y Fontanals, professeur à l'uni-
versité de Barcelone et président de l'académie de cette ville,
auteur d'ouvrages estimés de critique et d'histoire. Voici un
extrait de la réponse qu'il a eu l'obligeance de nous adresser :
NOTE XI. 467
« Je ne vois pas comment concilier avec l'histoire ni avec la
« géographie le récit cTAgrippa. Je ne connais pas en Catalogne
« de soulèvements de paysans en 1508. Il y a bien eu ceux qui
« ont suivi l'abolition des malos usos ordonnée par le roi Fer-
« dinand le Catholique à Guadalupe en i486; mais, en 1508, ce
« souverain n'a eu affaire qu'aux nobles de la Castille. Je ne
« crois pas qu'il ait jamais existé de lieu du nom d'Arcona>
« Je ne parle pas d'Arconadas, localité connue, mais fort éloi-
« gnée de la Catalogne. Gomme Agrippa emploie le mot arx
« dans le sens de castrum, Arcona répondrait peut-être à
« Castellon de Ampurias ; mais c'est là une supposition gra-
« tuite. Quant à Castrum velus, il n'y a rien de semblable,
« maintenant au moins, entre Girone et Barcelone, rien non
« plus qui ressemble à Castrum nigrum, dans la contrée. On
« pourrait retrouver un Campus rotundus dans Camprodon,
«une Vallis formosa dans Vallfermoso, une Vallis fecunda
« dans Vallfocjona, etc., mais il n'y a pas de Vallis rotunda.
« Un ne voit pas davantage d'abbaye de Saint-George. On
«trouve seulement aux environs de Girone, mais du côté
« d'Olot, non du côté de Barcelone, un monastère de San-
« Esteban de Daholas, non loin d'un lac, lequel est du très pe*
« tit nombre de ceux que possède la Catalogne. Agrippa pour-
« rait bien n'avoir conservé qu'un souvenir confus de ce qu'il
« avait vu dans ce pays. »
Le savant Espagnol ne propose aucune interprétation pour
le Peniacus ou Peniacum mentionné par Agrippa. Ce lieu
ne pourrait-il pas être un de ceux en grand nombre qui, en
Espagne, portent le nom de Peha. Ils sont malheureusement
presque tous assez éloignés du champ d'opérations indiqué
par Agrippa. On peut citer comme un de ceux qui le sont
le moins Pena flor dans la province de Saragosse en Aragon.
M. Milâ y Fontanals termine sa note par quelques mots sur la
résidence royale nommée Palatlum Crangùc, dans la corres-
pondance d'Agrippa. Cette indication fait naturellement pen-
ser au palais de la Granjà de Saint-Ildefonse qu'on a appelé le
Versailles de l'Espagne. Mais la création de cette résidence
468 APPENDICE
royale ne date que du roi Philippe V en 1720. Il y a du reste
en Espagne, ajoute notre obligeant correspondant, un grand
nombre de lieux dans le nom desquels entre celui de Granjà,
grange, métairie.
Les observations qui précèdent ne condamnent pas comme
absolument apocryphe ce que dit Agrippa de son expédition en
Espagne, mais elles laissent subsister des doutes sérieux sur
quelques-unes au moins des particularités relatées par lui .
Les historiens qui se sont occupés d' Agrippa se sont géné-
ralement fort peu arrêtés à ce qui concerne son voyage en
Espagne. L'observation en est faite par l'un d'eux, M. Henry
Morley, dont nous avons précédemment déjà signalé l'ouvrage
(t. II, p. 85 et p. 391). Cet écrivain donne de cette entreprise,
une explication dont il est bon de dire deux mots.
Pour M. H. Morley, Agrippa est un gentilhomme de la cour de
Maximilien, appartenant à la famille aristocratique des Net-
tesheim, qui par devoir, en raison de sa noble origine, a voué
sa vie au service de l'Empereur. Il vient à ce moment de rem-
plir pour ce prince, sous le masque d'un simple étudiant, une
mission secrète à Paris. Pour servir encore les intérêts de la
politique impériale, il se rend en Espagne où Maximilien favo-
risait, dit M. Morley, le parti des nobles de Castille, dans
l'opposition qu'ils faisaient au roi Ferdinand d'Aragon depuis la
mort de l'archiduc Philippe, l'époux de sa fdle Jeanne la Folle.
Les troubles de la Castille ayant gagné l'Aragon et la Catalogne,
les paysans de cette dernière province se seraient soulevés,
ajoute-t-il, contre les gentilshommes. L'un de ceux-ci, Jua-
netin Bascara, seigneur de Gerona dans la province de Tarra-
gone {Janotus Basais de Charona), chassé de son domaine, s'est
rendu à la cour de Maximilien pour obtenir réparation et
vengeance. C'est alors que part Agrippa. Il s'agit de remettre
le seigneur Juanetin en possession de son héritage et de s'em-
parer de Tarragone {Arcona ou Terra arcona). On est en
1508, Agrippa quitte la cour de l'Empereur. 11 s'arrête, en pas-
sant, au château de Granges ou Grangey {Grangix palatium),
sur les frontières de la Franche-Comté, dit M. Morley; il passe
NOTE XI. 469
ensuite à Glermont, en Auvergne (Arx vêtus), d'où il expédie
une de ses lettres à son ami Galbianus. Arrivé sur le théâtre
des opérations, il se rend maître de Puerto negro (Arx nigra),
ouvrage de fortifications appartenant aux défenses de Tarra-
gone.puis de Villa vodondL {Vallis rolunda), château de Juanetin.
C'est là que s'arrête son entreprise, à la suite de laquelle il
rentre en France par Avignon.
On peut rapprocher ce tableau de celui que trace Agrippa
des mêmes faits et que nous avons rapporté sous toutes ré-
serves dans notre chapitre n (t. I, pp. 133-149), en suivant pas
à, pas les textes qui s'y rapportent dans la Correspondance. 11
y a, on le reconnaîtra, une forte dose d'imagination dans la
restitution que fait M. Henry Morley de cet épisode de la vie
de notre héros. Ce qui concerne l'identification des lieux y
semble notamment, sous une forme très affirmative, extrême-
ment hasardé.
xii
LE SEJOUR A METZ D AGRIPPA
Les dates de l'arrivée à Metz d'Agrippa et de son départ de
cette ville ne sont connues que d'une manière approximative et
à quelques jours près seulement. Son arrivée doit être quelque
peu postérieure au 15 février 1518, date initiale à partir de la-
quelle courent les gages qui lui sont payés par le receveur de
la Cité (Append. n° XIII). Sa Correspondance ne contient rien
entre le 16 janvier, date d'une lettre où on lui parle des
engagements contractés par lui avec les Messins, « te jam
« Metenses solertius aucupati nactique sunt » (Ep. If, 11), et
le 13 juin suivant, date de la première lettre qu'il écrit de
Metz; elle est adressée à Cantiuncula (Ep. Il, 12). Pour ce
qui est de la fin du séjour à Metz d'Agrippa, il se place entre
le 25 janvier 1520, date d'une lettre dans laquelle il annonce
470 APPENDICE
qu'il est près d*en partir, ayant obtenu des Messins la rési-
liation de ses engagements avec eux (Ep. II, 42), et le
12 février suivant, date d'une lettre que son ami Brennonius
lui écrit de Metz quelques jours après qu'il a quitté cette ville
(Ep. II, 44).
Ces indications, sans être absolument précises, le sont assez
cependant pour aider à la solution d'un petit problème de
chronologie, touchant la date réelle d'une des pièces de la Cor-
respondance d'Agrippa (Ep. II, 19), et celle également de la
mort de son père, qui se trouve relatée dans cette lettre. Elles
permettent de reconnaître que la lettre en question, adressée à
l'évoque de Cyrène et datée de Metz le 6 février 1518, est en
réalité de 1519, et que la mort du père d'Agrippa, dont cekii-ci
dit dans cette lettre qu'il a reçu récemment la nouvelle, est de
la même époque à peu près. Ce qui vient d'être dit de l'arrivée
à Metz d'Agrippa, postérieurement au 15 février 1518, montre,
en effet, que la lettre écrite par lui de cette ville le 6 février
ne peut pas être de cette année. Il est en outre parlé dans
cette lettre du voyage fait à Cologne par Agrippa depuis son
retour d'Italie, c'est-à-dire pendant l'été de 1518. La lettre du
6 février 1518 est en réalité de 1519, nouveau style. Elle est
datée suivant l'usage de Metz, où l'année commençait à l'An-
nonciation, le 25 mars-, ce qui fait qu'on rapportait dans cette
ville au millésime de l'année précédente les mois de janvier
et de février et les 24 premiers jours de mars de l'année com-
mençant, comme on le fait aujourd'hui, au 1 er janvier. Il est
bon de faire observer du reste que, d'accord avec ces consi-
dérations, les éditeurs de la correspondance d'Agrippa ont
classé cette lettre du G février à la suite de toutes celles qui
appartiennent à l'année 1518, dont elle porte" le millésime.
Rappelons à cette occasion qu'on doit interpréter d'une ma-
nière analogue, ainsi que nous l'avons démontré en son lieu,
la date du privilège impérial accordé à Agrippa le 12 jan-
vier 1529 (1530, nouveau style), pour la publication de ses ou-
vrages (t. I, p. 40), et la sentence fulminée par la Sorbonne de
Paris le 16 janvier 1530(1531, nouveau style), contre son trait*
NOTE XII. 471
de l'incertitude et de la vanité des sciences, publié à la lin de
1530, sous le couvert de ce privilège (Append. n° X).
La question des dates initiale et finale du séjour à Metz d'A-
grippa nous fournit l'occasion de dire quelques mots des faits
essentiels de l'histoire de cette ville pendant les deux années
qu'il y a passées, de 1518 à 1520. Ce sont pour l'année 1518,
avec une violente épidémie qui fait de nombreuses victimes
et dont il parle (Ep. II, 19), les dernières phases de la guerre
du capitaine Francisque ; c'est le célèbre Franz de Seckingen,
qu'on appelait ainsi. Pour l'année 1519, c'est le scandale, bientôt
étouffé, des galanteries devenues publiques du duc de Suffolk,
exilé d'Angleterre et réfugié à Metz, obligé finalement de
quitter cette ville et de se retirer àToul-, et en môme temps
la présence à Metz de quelques autres personnages notables,
de ceux que, par son office. Agrippa était chargé de compli-
menter dans ces occasions, au nom de la Cité.
Le tableau des ravages de l'épidémie de 1518 tient une cer-
taine place dans les chroniques messines de l'époque. Il y est
également fort question des actes d'hostilité de Franz de Seckin-
gen qui, suivant certains usages de ce temps, avait acheté une
vieille querelle contre la Cité, et qui iinit par tirer des Messins
de l'argent pour éloigner ses bandes lancées sur le pays, pen-
dant que les campagnards accourus dans la ville l'encom-
braient avec leurs troupeaux et leurs biens. Quant au duc de
Suffolk, c'était un hôte assez importun dont le roi Louis XII,
après avoir signé la paix avec le roi d'Angleterre Henri VIII,
s'était débarrassé au profit de ses grands amis les bourgeois
de Metz, en 1514. Depuis cette époque, le prétendant anglais
était dans cette ville, cherchant à tromper par tous les moyens
les ennui? d'une pesante oisiveté. La jalousie trop justifiée d'un
orfèvre de Fournirue l'oblige à quitter la place en 1519, après
des aventures dont les détails nous ont été transmis et qu'il
nous suffit ici d'indiquer succinctement. Dans la même année,
Metz avait reçu la brillante visite de M" de Guise, frère
du duc de Lorraine, se rendant en pèlerinage à Sainte- Barbe.
La ville avait vu se réunir aussi dans son sein plusieurs
472 APPENDICE
grands personnages, tant lorrains que bourguignons, venus
pour une négociation relative à des revendications de terres
dépendant du duché de Luxembourg.
Tels sont quelques-uns des faits dont Agrippa fut témoin à
Metz, pendant qu'il y a résidé. Ceux qui se produisent ensuite,
dans les premiers temps écoulés après son départ, et pendant
que dure sa correspondance avec le curé de Sainte-Croix, sont
les entreprises de l'inquisiteur Nicolle Xavin ou Savini, qui
exerce ses poursuites contre plusieurs femmes accusées de
sorcellerie, et qui en fait brûler une nommée la Cossette,
après l'avoir fait « eschauffaudée » r est-il dit, et l'avoir prêchée
à la Cour l'Evèque au mois d'août 1520. Ce sont ensuite divers
faits de guerre accomplis autour de Metz, malgré la neutralité
accordée à la ville par les Français et les impériaux de part
et d'autre, dans la lutte prolongée de François I er contre Char-
les-Quint. Ce sont enfin les premiers progrès de la réforme, en
dépit de rigueurs poussées jusqu'à la mise à mort de Jean
Châtelain, religieux augustin, qui, après avoir agité les es-
prits dans la ville de Metz, est condamné comme hérétique et
brûlé à Vie en 1514.
LES COMPTES DE FINANCE DE LV VILLE D3 METZ
Nous avons mentionné, dan? nos chapitres n, m et iv, et
dans la note précédente, certains renseignements que fournis-
sent les comptes de la ville de Metz. La suite des documents
financiers de cette sorte, à partir des commencements du
xv e siècle, existe encore, non sans de graves lacunes cepen-
dant, aux archives de la ville. Ces documents contiennent de
précieux renseignements sur Agrippa pendant le temps qu'il a
été aux gages de la Cité. Ce sont, à commencer par les pre-
miers en date, 'eux qui concernent la mission donnée aux
NOTE XIII. 473
agents chargés daller à Chambéry pour s'entendre avec
lui au nom de la ville, vers la fin de 1517, et de lui porter
l'argent nécessaire à son voyage, de ce lieu jusqu'à Metz. Les
autres se rapportent aux paiements effectués à son profit pour
ses services, pendant les années 1518, 1519 et 1520. Ces indica-
tions ressorlent de divers articles des comptes du receveur de
la ville à cette époque. Nous en trouvons sept qui sont ainsi
conçus :
1° « Paie par l'ordonnance de mesdits seigneurs (les Treize et
« les Trésoriers) à Martin des Sept pour les despens de luy et du
« gouverneur de saincl Jehan qui ont esté pour la Cité à Lion,
« Chambéry et aultre lieu, après maistre Hanry Cornelis, doc-
« teur, exercer leur commission pour la Cité ; où ilz ont vacqué
« v sepmaines et ung jour;. qui monte à xlvij lb., xii s., iij d. »
(Paiements du 23 juin 1517 au 23 juin 1518. — Archives mu-
nicip. de Metz, carton 802, cahier C 29, n° 16.)
2° « Paie par l'ordonnance de mesdits seigneurs à Nicolas le
« messaigier, pour porter à maistre Hanry Cornelis, dit
" Agrippe (sic), pour fournir aux despens de luy et de son
« mesnaige, qui sont venuz du pais de Sauoie en ceste cité, la
« somme de quarente escuz au soleil, et quatre escuz por le-
« dit messaigier faire ses despens allant et venant; por ce
« lxxiiij lb., vj s., viij d. » (Paiements, etc. — Ibidem.)
3° « Paie à maistre Hanry Cornelis, di Agrippe, orateur et
« licencié en chacun droit, pour ses gaiges de ung mois et
« demy, au pris de cent florins d'or l'année, monte ledi mois
« et demy (à) xxv francs qui val lent xv lb. » (Paiements, etc. —
Ibidem.)
4° « Paie à maistre Hanry Cornelis, le docteur, por ses gai-
« ges d'ung an entier, commençant à Pasques mil v. c. et
« xviij et finissant à Pasques mil v. c. et xix, la somme de
« vi xx. lb. ■» (Paiements du 24 juin 1518 au 21 juin 1519. —
Ibidem, n° 17.)
5° « Paie à maistre Hanry Cornelis, le docteur, pour ses gai-
« ges de demy an, commençant le premier jour de may mil
« v. c. et xix et finissant au jour sainct Martin en suivant ondi
474 APPENDICE
« an, lx. lb. >; (Paiements du 23 juin 1519 au 30 novembre 1519.
— Ibidem, n° 19.)
6° « Paiet à maistre Hanrj Cornelis, le docteur, pour ses
« gaiges d'un quair d'ans finissant à Noelz mil v. c. xix, et est
« signés cassés en mon roole par l'ordonnance de mess rs , en
« prenant quictance de luy, comme il appert par la quictance
« que jes rendu à mesdi ss rs en faisant ses présent compe.
« Trente livres. » (Paiements du 5 décembre 1519 au 23 juing
1520. — Ibidem, n° 20.)
7° « Paiet par l'ordonnance de mess rs . (les Treize et les Tré-
« soriers) à maistre Hanrj Cornelis Agrippa, docteur, etc., ses
« gaiges de trois mois noméement février, mars et apvril, pour
« le rest de son année de- l'an mil v. c. xix, comme il appert
« par une cédulle signée de Treize et Trézories, la somme de
« trente livres en prenant quictance, laquelles j'ay randu à
« mess rs . » (Paiements, etc. — Ibidem.)
Quatre de ces sept articles, les 3 e , 4% 5' et 6 e , figurent, aux
comptes du receveur de la ville, dans la section des dépenses
ordinaires, chapitre des gages payés aux pensionnaires de la
cité. Les trois autres articles, les 1 er , 2" et 7 e , appartiennent à
la section des dépenses extraordinaires effectuées sur ordon-
nance spéciale émanant des magistrats qui avaient le gouver-
nement des finances de la Cité, les Treize et les Trésoriers.
Celte distinction donne au supplément de gages payé à Agrippa
pour les trois mois de février, mars et avril 1519 (1520, n. s.), le
caractère d'un don gracieux en quelque sorte, comme celui des
40 écus au soleil qui lui avaient été envoyés en Savoie pour
les frais de son voyage de ce pays jusqu'à Metz.
Il ressort de ces indications qu'Agrippa reçut, en tout, des
deniers de la ville, d'après les comptes de finance de celle-ci :
1° 40 écus au soleil, valant G7 lb., 10 s., 1 d. 3/4 pour ses frais de
voyage; 2° 255 livres pour gages sur le pied de 100 florins d'or
par an, valant 120 lb. mess., pour une durée de deux ans un
mois et quinze jours (en cinq fois savoir : pour un mois quinze
jours, pour un an, pour six mois, pour trois mois, pour trois
mois), du 15 février 1518 au 31 mars 1520 : or, d'après les ren-
NOTE XIII. 475
seignements présentés dans la note précédente (n° XII), Agrippa
aurait passé à Metz un peu moins de deux années, y étant ar-
rivé postérieurement au 15 février 1518 et en étant parti vers
la fin de janvier ou dans les premiers jours de février 1530. La
ville de Metz avait donc largement payé ses services, puisque
ses gages lui avaient été fournis pour une durée de deux
années, plus un mois et demi. Cette observation explique le
caractère du dernier paiement qui lui a été fait au compte
des dépenses extraordinaires, suivant la remarque énoncée ci-
dessus-
On trouvera dans la note suivante (n° XIV} des renseigne-
ments qui permettront de se faire une idée de la valeur des
sommes qui figurent dans les articles de comptes dont il vient
d'être question. Nous rappellerons qu'indépendamment des
indications qui précèdent, ces documents nous en fournissent
d'autres encore très intéressantes que nous avons utilisées pré-
cédemment dans notre chapitre n et dans la note I du présent
appendice, sur le nom de famille d'A grippa, dont ils nous ré-
vèlent la forme originaire, Cornelis.
XIV
LA. MONNAIE DE METZ
Pour l'intelligence des renseignements fournis dans la
note XIII et celle également de certains passages de notre
travail, il convient de donner quelques explications sur la va-
leur de la monnaie de Metz au commencement du xvi e siècle.
On y comptait par livres. La livre messine, était une monnaie
de compte, qui représentait alors la huitième partie à peu près
d un marc d'argent, lequel vaudrait aujourd'hui un peu plus
de 50 francs. Elle équivalait, par conséquent, à la quantité de
métal contenue dans 7 francs environ de notre monnaie ac-
tuelle. Mais il faudrait mulliplier ces 7 francs par les nom-
476 APPENDICE
bres quatre ou cinq et peut-être plus, sans qu'on puisse rien
préciser à cet égard d'une manière absolue, pour se faire une
idée de la valeur d'échange ou du pouvoir, suivant l'expres-
sion reçue, que cette quantité de métal avait alors, compara-
tivement au pouvoir qu'elle a aujourd'hui, en raison de l'avi-
lissement graduel de l'argent jusqu'à nos jours. On voit par là
que la livre messine pouvait, du temps d'Agrippa, équivaloir
à environ 30 francs, et 100 livres à 3,000 francs à peu près
d'aujourd'hui.
Outre la livre, dans certains documents messins, il est aussi
question du franc. 11 résulte des comptes de la ville de Metz
pour les années 1517, 1518, 1519, que le franc valait alors dans
cette ville 12 sols, le sol étant comme partout la vingtième partie
de la livre. C'est ce que confirme le troisième article des textes
cités dans la note XIII, suivant lequel 25 francs sont dits valoir
15 livres, c'est-à-dire 15 fois 20 sols, ou 300 sols. 100 francs
valaient, par conséquent, 1,200 sols, c'est-à-dire 60 livres. La
livre équivalant alors, comme il vient d'être dit, en métal, à
environ 7 francs, et en valeur ou puissance d'échange, à
30 francs à peu près de notre monnaie actuelle, 100 francs,
qui valaient 60 livres à cette époque, équivaudraient en
métal à environ 420 francs, et en valeur à 1,800 francs
d'aujourd'hui.
XV
L INVKCTIVE D AGRIPPA
On connaît l'invective proférée successivement et dans des ter-
mes identiques par Agrippa, eu 1519 contre la ville de Metz et
en 1531 contre la cour des Pays-Bas: «Omnium bonarum lite-
« rarum virtutuinque novcrca, civilas Metensis » (Ep. II, 33) ;
« Omnium bonarum literarum virtutumque noverca, aula
« Gtesarea » (Ep. VI, 20, 35, 36). Nous avons expliqué dans
NOTE XV. 477
quelles circonstances elle s'était produite (t. I, p. 358 et t. II,
pp. 275, 31 ii. La première fois, c'était à la suite de la querelle
d' Agrippa pour la monogamie de sainte Anne, et sous le coup
des menaces des frères prêcheurs du couvent de Metz, dont il
aurait voulu qu'on étouffât la voix; la seconde fois, c'était à
l'occasion de la publication de son traité de l'incertitude et de
la vanité des sciences, et en butte aux attaques des théolo-
giens de Louvain, contre lesquels il aurait trouvé naturel qu'on
le protégeât. On voit ce que c'était que les bonnes lettres pour
Agrippa; c'élait, dans les écrits comme dans les discours, la
libre discussion des questions hétérodoxes; et la vertu, c'était
la hardiesse de certains esprits à se lancer dans ces périlleux
débats. Cette interprétation de l'expression « bonse literae » qui
est essentielle pour l'explication de l'invective d' Agrippa, n'a
rien d'arbitraire. La locution n'a évidemment pas d'autre
signification dans le langage habituel d'Agrippa et de ses amis.
C'est ce qu'on peut voir notamment dans une lettre du célestin
Claude Dieudonné que nous avons citée (t. II, p. 19), où, à
propos des ouvrages de Luther, de Lefèvre d'Étaples, et autres
du même genre, et des docteurs orthodoxes qui condamnent
ces écrits, il est dit : « Magistri nostri cucullati Dominiez
« factionis.... bonarum literarum persecutores » (Ep. III. 9).
L'invective lancée par Agrippa contre la ville de Metz et
contre la cour des Pays-Bas, n'est pas sans analogie, pour la
vivacité de la passion au moins et pour l'injustice de l'accu-
sation, avec celle qu'en 152't il profère contre Fribourg, en da-
tant une lettre de cette ville « ex Friburgo Helvetiorum, om-
« nium scientiarum cultu deserto ac destituto » (Ep. III, 56).
M. A. Daguet, dans son travail d'Agrippa chez les Suisses,
a vengé Fribourg, sa ville natale, de cette injure et a montré
combien elle était peu fondée pour le temps même où vivait
Agrippa.
M. L. Charvet, dans son- mémoire sur la Correspondance
d'Eustache Chapuijs donné en 1874 par la Revue savoisienne,
adopte la démonstration de M. A. Daguet sur ce point, et y
joint, comme argument nouveau en sa faveur, un rapproche-
47H APPENDICE
ment entre l'invective adressée à Fribourg et celle dirigée, sans
plus de raison, contre Metz. Mais, par une étrange inadver-
tance, il traduit celle qui concerne Metz par ces mots, « ma-
râtre aux bonnes lettres et aux arts » ; interprétation absolu-
ment fautive, souvent reproduite malgré son inexactitude, par-
fois même avec cette variante plus éloignée encore du sens
réel du texte latin « marâtre aux belles lettres et aux beaux
arts. » Au siècle dernier, M. Dupré de Geneste, dans une note
manuscrite sur Agrippa que nous avons sous les yeux (mss.
de Metz, f. hist. 153, f° 156), donne à l'invective de ce person-
nage, la forme tout à fait inattendue : « Métis, avara scientia-
« rum noverca ». C'est cette version nouvelle que les Béné-
dictins, auteurs de l'histoire de Metz, paraissent avoir suivie
sans plus d'informations, quand ils disent que Metz avait reçu
d' Agrippa «c le sobriquet de marâtre des sciences ».
On voit tout ce que l'inattention et la fantaisie ont fait sor-
tir de l'invective d'Agrippa dont nous connaissons mainte-
nant, avec sa forme originaire, le sens véritable, et dont nous
pouvons apprécier la portée. Ii y a une quinzaine d'années,
dans une solennité scientifique à la Sorbonne, le ministre de
l'Instruction publique, M. Duruy, s'il nous en souvient, remet-
tant au Président d'une des sociétés académiques de Metz, une
médaille décernée à cette Société pour ses travaux, lui dit, avec
bienveillance et courtoisie du reste, qu'on applaudissait de
grand cœur aux nobles efforts par lesquels notre ville se rele-
vait de la grave imputation de s'être montrée marâtre aux
sciences, aux lettres et aux arts. Il était facile de reconnaître,
dans celte proposition, une nouvelle transformation de l'in-
vective d'Agrippa. Jamais elle n'avait plus cruellement offensé
nos oreilles. C'est dans ces circonstances que nous résolûmes
de savoir quelle était son origine, ce qu'elle valait au fond, et
ce que valait aussi celui de qui elle parlait. De là l'étude qui,
souvent interrompue puis reprise, -a finalement produit le pré-
sent livre.
NOTE XVI. 479
XVI
BRUNONIUS ET BRENNONIUS
Agrippa s'est trouvé en relation avec deux hommes portant
des noms ou surnoms très voisins de forme l'un de l'autre,
Brunonius et Brennonius. Il importe de ne pas confondre ces
deux personnages, comme on pourrait y être induit par la res-
semblance de leurs noms. Le premier est Jean Bruno ou
Brunon, de Pontigny ou de Niedbruck, médecin et conseiller de
la cité de Metz; le second est Jean Rogier, curé de Sainte-
Croix de cette ville, qu'Agrippa désigne dans sa Correspon-
dance par le surnom de Brennonius, dont nous ne connaissons
ni la signification, ni l'origine.
Jehan Bruno, ou Brunon, de Pontigny ou de Niedbruck,
« Johannes Nidepontanus ou Pontanus », signait « Joannes Bru-
« nonii Pontanus, artium et medicinœ doctor », comme on le
voit par des documents du temps, conservés aux archives de
Metz. Il a été au service de cette ville, d'abord comme méde-
cin à partir de 1520, ensuite, à partir de 1524, comme « conseil-
« 1er, orateur, advocat et pensionnaire de la cité, pour y user
« de médecine, et pour assister à toute journée de droit et
« amiable avec les commis et députés de la cité ». Ce dernier
emploi est précisément celui qu'avant lui avait occupé à Metz*
Agrippa, de 1518 à 1520. Jehan Bruno figure, à titre de pen-
sionnaire, sur les comptes de la ville, depuis le milieu de 1520,
aux gages de 30 livres d'abord par année, élevés à 60 livres en
1522, puis à 180 en 1524, remis à 120 en 1533, et relevés à
300 en 1536. Une lacune de 1538 à 1551, dans la série de ces
comptes, ne permet pas de reconnaître à quelle date précise
ont fini les services de maître Jehan Bruno. D'après des indi-
cations empruntées aux Observations séculaires, de Paul Ferry
(mss. de la bibl. de Metz, n os 856-858), es personnage était en-
480 APPENDICE
core aux gages de la cité de Melz, en 1548, et soupçonné alors
d'intelligences avec « M. le Connestable et les Français ». Il
passait aussi pour avoir agi antérieurement d'accord avec le
comte Guillaume de Furstemberg, envoyé à Metz par les pro-
testants d'Allemagne. Jehan Bruno, suivant Paul Ferry, avait
rempli diverses missions pour la cité, en 153G, 1540, 1541, 1542,
1545. Envoyé en 1542 à Strasbourg, il avait accompagné Jean
Kairchien en Allemagne, pour une négociation qui n'aboutit
pas, touchant l'entrée de Metz dans la ligue de Smalkalde. En
1545, il avait été, avec Jacobus Hysolanus Thalassius, envoyé
comme député de la Cité à la diète de Worms. On ignore l'é-
poque de sa mort; elle est antérieure au 17 février 1562, date
d'une vente, signalée par Paul Ferry, de la maison sise à Metz
« qui souloit appartenir à feu s r Jean de Nidbruck »; la-
dite maison vendue de nouveau « ... à Claude Pelliparius, dit
« Noblet, notaire et procureur, le 7 octobre suivant. De ce
« vendage appert que Phil. de Nidbruck, capitaine de Boulay,
« était tuteur naturel de Ferdinand, Philippe et Brigide, en-
« fants de feu s r Jean et Yolande de Nidbruck, ses frères
« et sœurs, et se faisant fort pour damoiselle Juliana, femme
« d'honoré s 1 ' François, baron de Morimont et de Belcorl,
« cohéritière et comparsonnière à la succession paternelle de
« feu s r Jean de Nidbruck, docteur résilient à Metz. » —
Paul Ferry mentionne encore, au 17 janvier 1566, le « vendage
« fait par noble homme, Claude Pelliparius, dit Noblet, secré-
« taire interprète du roi de France, résident à Metz, de sa
« maison en la rue du For du Cloistre, qui solloit estre à feu
« s 1 ' Jean Bruno de Nidbruck, vivant docteur en méde-
« ci ne. »
Jean Rogier, Rougier, ou Rougière — ces diverses formes sont
données à son nom dans les chroniques messines — était curé
de Sainte-Croix de Metz. C'est un des hommes avec lesquels
Agrippa a noué dans cette ville les relations les plus étroites.
Nous renvoyons à ce que nous en avons dit dan» notre chapi-
tre iv, à propos de leur correspondance (t. I, pp. 370, 381,
395). Nous y avons joint quelques indications empruntées aux
NOTE XVI. 481
chroniques messines. C'est tout ce que nous savons du curé de
Sainte-Croix. Dans les lettres qu'il adresse à cet ami, Agrippa
le salue ordinairement du nom de Brennonius, que nous n'es-
saierons pas d'expliquer. La ressemblance de ce nom avec ce-
lui de Brunonius qui appartient à Jean de Pontigny, autre ami
messin d' Agrippa, dont nous venons de parler, pourrait pro-
duire entre ces deux personnages et entre les documents qui
les concernent de part et d'autre une certaine confusion. On se
demande notamment si les vingt-cinq lettres de 1520 à 1526,
attribuées à la Correspondance d'Agrippa et de Jehan Rogier
dit Brennonius, curé de Sainte-Croix, ne devraient pas être en
tout ou en partie rapportées à une correspondance entretenue
avec le médecin Jean de Pontigny, dit Brunonius.
L'examen attentif des documents permet de résoudre le
problème, et ne laisse subsister aucun doute sur la question.
Il prouve d'abord que les vingt-cinq lettres ne peuvent pas être
séparées les unes des autres et qu'elles appartiennent toutes à
une même correspondance ; l'unité de leur origine et de leur
destination résultant de la communauté de leur objet, par leur
accord sur certains points relatifs, par exemple, aux amis d'A-
grippa à Metz et surtout au traité de Marcus Damascenus, qui
s'y trouve à chaque instant mentionné. Il montre ensuite que
ce Brennonius qu'Agrippa salue ainsi : « Salve Brennoni ho-
« noratissime, colendissime, amicissime », et qui lui répond
« Salve mi Agrippa », est bien le curé de Sainte-Croix, comme
on le voit par certaines indications concernant, soit un diffé-
rend de celui-ci avec les cordeliers, voisins de son église de
Sainte-Croix, soit la sépulture de la première femme d'Agrippa
dans cette même église. Ces particularités ne peuvent pas se
rapporter au médecin Brunonius, à Jehan Bruno, ou Brunon,
de Pontigny. On ne peut appliquer à celui-ci, dans toute la Cor-
respondance d'Agrippa, qu'une seule lettre, celle ^our la dédi-
cace, en 1534, des pièces relatives à la polémique sur la question
de la monogamie de sainte Anne. Cette lettre, d'un autre côté,
ne peut pas concerner le correspondant auquel se rapportent les
vingt-cinq lettres de 1520 à 1526, attendu que ce dernier était,
T. il 31
482 APPENDICE
comme le prouve la teneur de ces lettres tout à fait au courant de
cette question, dans laquelle on le voit même prendre parti avec
Agrippa; tandis que le personnage auquel est adressée la dédi-
cace de 1534 était assez étranger à ce débat pour qu'Agrippa
lui dit à cette occasion : « Quia nuperrime, cura apud te essem,
« scire gestiebas hanc controversiam, idcirco unus a me electus
« es cui illam dedicarem, » (Opéra, t. II, p. 585). Il n'est donc pas
possible de confondre Brunonius, Jean Bruno ou Brunon de
Pontigny, conseiller et médecin de la Cité, avec Brennonius,
Jehan Rogier, ou Rougier, curé de Sainte-Croix.
11 n'y a pas lieu, non plus, de partager entre eux les vingt-
cinq lettres de 1520 à 1526. Elles appartiennent toutes, cela est
certain, à la correspondance d'Agrippa avec ce dernier, tandis
que la dédicace de 1534 s'adresse évidemment à l'autre.
SAVINI ET SALINI
Comme la no Le précédente, celle-ci est destinée à établir
clairement la distinction qu'il faut faire entre deux person-
nages portant des noms presque identiques. Ces derniers appar-
tenaient tous deux à l'Ordre des Dominicains, et vivaient en
même temps dans le couvent des Prêcheurs de Metz, à l'époque
où se trouvait dans cette ville Agrippa, qui a eu affaire à l'un
et à l'autre successivement. La ressemblance des deux noms,
Savini et Salini, pourrait induire à penser qu'ils s'appliquent
peut-être à un seul personnage, qu'une variante d'orthographe
ou une faute de copie aurait l'ait prendre pour deux individus
différents. Il n'en est rien. Les deux noms sont ceux de deux
religieux dominicains qu'Agrippa distingue formellement, et
qu'une fois notamment il nomme l'un après l'autre dans la
même lettre, Nicole Savini, inquisiteur de la foi, appartenant
à la maison des dominicains ou frères prêcheurs de Metz, et
NOTE XVII. 483
Claude Salini, prieur du même monastère (Opéra, t. II,
pp. 535-586). Nous ne connaissons aucune particularité de la
vie de ces deux hommes, sauf ce qui se rapporte à leurs que-
relles avec Agrippa et, déplus, pour ce qui regarde l'inquisi-
teur en particulier, une indication malheureusement donnée
d'une manière insuffisante pour nous, dans la lettre d' Agrippa
que nous venons de mentionner. S'adressant à un ami qui
habitait Metz, au médecin Jean Bruno de Pontigny ou de
Niedbruck, il lui rappelle des faits que celui-ci devait
parfaitement connaître et desquels il semble résulter que,
peu d'années avant 1534, date de la lettre en question, l'inquisi-
teur Savini aurait été, pour quelques excès condamné et banni
de Metz, où il aurait cependant osé revenir ensuite. Agrippa
s'exprime ainsi à ce sujet : «. Miror, cum ille ante paucos
« annos ob publicum scelus civitate vestra pulsus, et per justi-
« ciarios publiée extrusus et proscriptus fuerit, qua ironie, qua
« confldenlia insanus illa bellua rursus ad vos redierit, atque
« impune apud vos degat. Utinam civitas vestra aliquando
« hosfucus excutiatsuis alveariis, quiChristi imitatores se pro-
« litentes, scurras agunt et carnifices. » — Domino Johanni
Nidepontano, etc. Epistola dedicatoria (Opéra, t. II, p. 583). Il
n'y a pas lieu de rappeler ici ce qui est dit dans notre chapi-
tre iv des faits qui mettent en présence, à Metz, Agrippa et les
religieux dominicains Salini, prieur du monastère, et Savini
« magister htereticorum », inquisiteur de la foi.
X.VIII
CLAUDE DROUIN
Nous avons dit qu'à Metz la situation d' Agrippa le plaçait
dans un rang inférieur à l'aristocratie; et que son esprit cul-
tivé l'avait conduit à chercher des relations dans le clergé
surtout et dans la classe moyenne de la bourgeoisie, composée
484 APPENDICE
de marchands, de médecins, de praticiens, hommes du palais et
suppôts de la justice, dont la condition présentait quelque
analogie avec la sienne. Il a pu cependant se trouver parfois
plus ou moins familièrement en rapport avec quelques-uns
des membres des familles de Paraiges, qui formaient à Metz
la classe aristocratique. Il nomme, parmi ceux dont il s'est
trouvé ainsi rapproché, Nicole de Heu, par exemple, et Nicole
Dex, qui appartiennent à cette classe privilégiée. Il en est au-
trement d'un certain Claude Droain, dont il est question dans
la Correspondance, lequel porte aussi le nom d'une famille de
Paraige, et qu'Agrippa, qui ne l'aimait pas, qualifie un jour
ainsi : « effœminatae vocis eviratum, simium dico, tabellio-
« nem illum Claudium Drouvynum, quem rectius Androgy-
« neum dixeris, miserrimum superbise, invidiaeque mancipium »
(Ep. II, 43).
Le tabellion Claude Drouin, Claude Drouin l'écrivain, est-il
dit ailleurs, n'appartenait pas à la famille patricienne de ce
nom, dont il est souvent fait mention dans les chroniques de
Metz. Cette famille était éteinte depuis 1460, et avait fini alors
par la mort sans hoirs de son dernier représentant, Nicole
Drouin (Huguenin, Les Chroniques de la ville de Metz, p. 291),
Claude Drouin est peut-être, en revanche, un homme de ce
nom qu'on voit à Metz clerc de la bullette en 1523, le môme
peut être qu'un clerc de l'artillerie de 1540 (ibid., p. 791 et
p. 849). Il appartenait à une famille de petite condition qui
pourrait bien être arrivée plus lard à la fortune par les em-
plois. Il ne serait pas impossible d'y rattacher à ce titre, non
sans vraisemblance, un certain Jehan Droin (sic), dont la
maison au Champ-à-Seille avait un peu plus tard assez
d'importance pour avoir été le premier logis occupé par le
duc de Guise, à son arrivée à Metz, en 1552 (ibid., p. 892).
NOTE XIX. 48o
XIX
GUILLAUME FURBITY
Guillaume Furbity qu'Agrippa qualifie son cognatus dans
ses lettres (Ep. V, 55, 58, 81, 85, 85; VI, 34), et donl le nom
ligure dans ces documents sous les formes Furbiius, Forbitus,
Forbotus, était un parent de sa deuxième femme et comme elle
originaire de Genève, à ce qu'il semble (Ep, V, 81). Un sait,
de plus, qu'il appartenait au clergé, car il est parlé quel-
que part de ses prédications (Ep. VI, 34). On ne saurait
dire si c'est lui qu'Agrippa désigne dans une lettre de 1522,
en ces termes : « Bonus ille pater Guilliermus Probitius car-
« melita Rupeculensis » (Ep. III, 32). Ce qui est plus certain,
c'est que Guillaume Furbity était à Paris en 1528, et qu'A-
grippa, se rendant alors à Anvers, l'avait chargé du soin de
veiller sur sa famille, momentanément laissée par lui en
France (Ep. V, 55, 58). Il est, selon toute vraisemblance, per-
mis de le reconnaître aussi dans 1' « affînis Agrippae » qui, à
la fin de la même année, en novembre 1528, conduit cette fa-
mille d'Agrippa de Paris à Anvers (Ep. V, 60) ; ainsi que dans
le « cognatus » et dans le « Guliermus » (sic) qui étaient avec
lui dans cette dernière ville vers la môme époque (Ep. V, 62,
63). Il était en tout cas, l'année suivante, de retour à Paris, où
Agrippa lui adresse alors les lettres dans lesquelles il raconte
la mort de sa seconde femme (Ep. V, 81, 84, 85), et il y
était encore en 1531 (Ep. VI, 34). Suivant M. Léon Gharvet,
ce personnage ne serait autre qu'un Guillaume Furbity, do-
minicain, docteur de Sorbonne, religieux du couvent de Mont-
mélian, près Ghambéry, qui à Genève, en 1533, joua un rôle
dans les polémiques religieuses contre les protestants, et fut
emprisonné en 1534, puis rendu à la liberté en 1536, sur les ré-
clamations du roi François I er (Revue savoisienne, 1874, pp. 94,
486 APPENDICE
95). Nous reproduisons ces indications, sans les discuter et sans
y insister. Il n'est rien de plus difficile que ces questions d'i-
dentification, et de plus incertain souvent que les conclusions
auxquelles aboutit leur discussion.
XX
LES SEIGNEURS D ILLINS
Dans quelques pièces de la Correspondance d' Agrippa, il est
question des seigneurs d'Illins comme étant en rapport de pa-
renté avec lui. Ces nobles d'Illins, Illens, Ylens, Eylens, Eylac,
ou Eylers, étaient du pays de Genève, et alliés à Agrippa, qui
les qualifie ses agnats (Ep. IV, G2). Ils ne peuvent être, à ce ti-
tre, que des parents de sa seconde femme Jeanne Loyse Tissie,
genevoise, noble elle-même de naissance à ce qu'il semble :
« Secundam uxorem duxi, virginem nobilem » [Ep. III, 60).
Jacques d'Illins est pourtant qualifié en 1524, par un corres-
pondant d' Agrippa, comme s'il n'était lié à celui-ci que par de
simples rapports d'amitié : « Retulit nobis D. Jacobus ab Il-
lens communis amicus » (Ep. III, 59) ; et Agrippa, de son côté,
parle, à la même époque, de ce personnage dans des termes qui
ne font pas ressortir davantage sa parenté avec lui : « Jussi
« autem dominum Jacobum ab Ylens ut rem nunciaret »
(Ep. III, 63). Mais ce qui décide la question est le texte formel
où Agrippa nomme les seigneurs d'Illins ses agnats, dans une
lettre de 1526 : « Illi primipilares nobiles ab Eylens agnati mei,
« qui cum Borbonio (duci) faverent, ego illos cum iv millibus
« expeditis peditibus... induxi... devotos régi... pro quorum re-
« muneratione, caesis nostris, et uno agnatorum meorum de-
« siderato, altero graviter vulnerato,.. neque pactorum, neque
« promissorum... fides nobis servata est » (Ep IV, 62). Il est
question de Jacques d'Illins « dominus Jacobus Eylac»nsis »
NOTE XX. 487
comme résidant en 1525 à Perriacum ('?), dans une lettre
adressée alors de ce lieu à Agrippa (Ep. III, 66).
MM. A. Daguet et L. Gharvet, qui ont fait quelques recher-
ches sur les seigneurs d'Illins, se demandent si Jacques d'Illins
ne serait pas cet « uxorius avunculus » mentionné par Agrippa
dans une lettre del524 (Ep. III, 11), et si l'autre d'Illins, tué
au service du roi (Ep. IV, 62), ne serait pas un certain Hum-
bert, seigneur d'Illins, qu'on sait avoir péri à la bataille de
Pavie, en 1525. Ils trouvent, d'un autre côté, que la seigneurie
d'Illins appartenait, au xv e siècle et au commencement du xvi e ,
aux Grolée ; et ils se demandent encore si ce ne serait pas à
cette famille de Grolée que se rattacheraient les seigneurs d'Il-
lins, alliés à Agrippa vers 1524 (A. Daguet, Agrippa chez les
Suisses, 1856. — L. Charvet, Correspondance de Chapuys avec
Agrippa, 1874). Sans vouloir pousser plus loin une enquête
sur ces questions qui ne nous intéressent ici que d'une manière
indirecte, nous croyons qu'il est bon d'en présenter au moins
les données dans les termes où nous les fournissent les pièces
de la Correspondance d'Agrippa, et les travaux antérieurs que
nous avons pu consulter.
XXI
LES LAURENCIN
La famille des Laurencin paraît avoir occupé un rang dis-
tingué à Lyon, au commencement du xvi" siècle. M. L.
Gharvet, dans la Revue savoisienne (1874), donne sur son
compte, d'après un travail de M. Vachez, quelques indications
d'où semble se dégager la notion d'une suite de quatre géné-
rations comprenant : I. Nicolas Laurencin, qui aurait vécu au
xv e siècle ; II. Glaude I et Jean I, les deux fils de Nicolas; III-
Claude II, Jean II, Ponce, et N. (?), les quatre fils de Claudel;
IV. François, Jean III, et Jean IV, les trois fils de Claude II.
488 APPENDICE
Ce seraient les Laurencin de la seconde et de la troisième
génération qui se seraient trouvés en relation avec Agrippa,
et dont il serait question dans sa correspondance, savoir :
Claude I de Laurencin, baron de Riverie, conseiller de la ville
de Lyon (1498-1512), mort vers 1532, dont l'épouse Sibylle Bul-
lioud était sœur de Symphorien Bullioud, évêque de Bazas, un
des protecteurs d' Agrippa à la cour de François 1 ; et trois des
quatre fils de celui-ci : 1° Claude II de Laurencin, baron de
Riverie, receveur des tailles pour le roi au pays de Lyonnais
en 1522, qu'on trouve qualilié, en 1517, « Dominus receptor,
« frater domini prseceptoris Rivi Eversi » (Ep. II, 9); ailleurs,
en 1523, « quatuor Laurentinorum natu major, dominus de
« Rivo Everso » (Ep. III, 36); et en 1526, « Dominus receptor
« Claudius Laurentius qui prseceptoris divi Joannis Metensis
« frater germanus est » (Ep. IV, 20); 2° Jean de Lauren-
cin, commandeur de Saint-Antoine de Riverie, abbé de Val-
benoîte, mort en 1547, celui à qui Agrippa dédia, vers 1517,
ses Commentaires sur YArs brcvis de Raimond Lulle, « Johan-
« nés Laurentinus Lugdunensis, prœceptor primarius Divi An-
« tonii apud Rivum Eversum , provinciae Pedemontium »
(Ep. dedicat. Opéra, t. II, p. 331); 3° Ponce de Laurencin,
chevalier de Saint-Jean de Rhodes, commandeur de Saint-
Jean de Metz, « prœceptor divi Johannis Metensis »(Ep. IV, 20),
lequel paraît avoir pris une part essentielle aux démarches qui
déterminèrent l'offre d'un office faite par la cité de Metz à
Agrippa en 1517-1518. Nous avons donné, à la fin de notre
chapitre m et au chapitre iv (t. I, p. 282 et p. 309), quelques
indications relatives à ce fait.
Il est difficile de décider lequel des deux Claude Laurencin,
le père mort vers 1532, ou son fils, de même nom, le receveur
des tailles de 1522, a été plus particulièrement lié avec Agrippa
qui le qualifie son compère « compater, » comme ayant tenu
en 1525 sur les fonts de baptême un de ses fils, au nom du
cardinal Jean de Lorraine, parrain de l'enfant. M. Vachez au-
rait, à ce que dit M. Louis Charvet, acquis la certitude que
c'est le fils qui entretint des relations avec Agrippa. M. Louis
NOTE XXI. 489
Charvet ne semble pas se ranger absolument à cette opinion.
Agrippa a certainement connu l'un et l'autre. La lettre où se
trouve la qualification « compater » ne marque pas explicitement
duquel des deux, du père ou du fils, il s'agit. « Scripsi tibi a
« décima quarta hujus mensis per servitorem baroni Lauren-
« cini compatris mei », ainsi s'exprime Agrippa écrivant de
Lyon, le 30 juin 1526, à son ami Chapelain (Ep. IV, 21). Ailleurs,
en 1518, il paraît désigner particulièrement le père par le titre
de baron. C'est dans son discours aux Seigneurs de Metz,
quant, à son arrivée dans cette ville, il leur parle de la part
prise par les membres de la famille de Laurencin, aux instan-
ces qui l'ont décidé à s'y rendre : « postquam... ipse dominus
« prseceptor Rivi eversi, atque illius frater germanus précep-
te tor metensis una cum magnifico barone et genitore suo, qui-
« bus plurimum debeo, id ipsum a me multis precibus conten-
ue derent. » (Oratio IV, Opéra, t. II, p. 1090). Il faut voir ici,
ce semble, dans les expressions « barone et genitore » non
pas la désignation de deux personnages « baro »et « genitor »,
mais une double qualification s'appliquant à une seule et même
personne, le baron de Laurencin, père des deux commandeurs,
l'un de Riverie, l'autre de Metz. Si l'on interprétait autrement
ce passage, ce serait le fils qui s'y trouverait désigné par le
titre de baron; et le texte mentionnerait non plus trois indi-
vidus, mais quatre : trois des frères Laurencin et leur père. Il
y a là, on le voit, ambiguïté. La question est difficile à résou-
dre. Elle n'a pas pour nous beaucoup d'importance. Nous
nous contenterons de l'avoir posée.
XXII
AUGUSTINO FORNARI
Le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences a été
publié avec une dédicace à un personnage qualifié ainsi :
490 APPENDICE
« Spectabili viro domino Augustino Furnario civi Genuensi. »
Dans divers passages de la correspondance d'Agrippa, le nom
du même individu figure sous les formes « Furnarius, Forna-
« rius » (passim), ou encore sous celle-ci « Augustinus de For-
« nariis » (Ep. VII, 22). Cette dernière forme semble répondre
à l'italien Fornari, comme répond vraisemblablement au nom
de Bardi la forme « de Bardis » dans le nom d'un Florentin
« Petrus de Bardis », que mentionne aussi la Correspondance
d'Agrippa (Ep. VI, 33). Ce rapprochement justifie, croyons-nous,
l'interprétation que nous proposons du latin Furnarius ou
Fornarius par le nom italien Fornari ou dei Fornari.
Augustino Fornari était un riche marchand de Gênes qui
possédait, à ce qu'il semble, des comptoirs à Lyon et à Anvers.
On le voit passer d'une de ces villes dans l'autre, et de là en
Italie, à diverses reprises. C'est lui qui, en 1526, étant venu en
aide à Agrippa pendant la détresse où l'avait jeté à Lyon, sa
disgrâce à la cour de France, mérite par ses bienfaits de
voir son nom inscrit en tête du fameux traité enfanté par
Agrippa dans ces circonstances. C'est lui encore qui, pour une
bonne part, décide bientôt Agrippa à quitter la France pour
aller se fixer à Anvers, où il arrive en 1528, et qui, dans cette
ville, en 1529, lui offre un asile dans sa maison pendant que sé-
vit la peste, lorsqu'après lui avoir enlevé sa femme, la maladie
le force à éloigner ses enfants et disperse ses serviteurs.
Augustino Fornari voyageait beaucoup, pour ses intérêts de
commerce vraisemblablement. Nous avons donné dans notre
chapitre vu (t. II, pp. 210-212) un aperçu de cette vie agitée.
Il avait un frère, nommé Thomas, qui le suivait quelquefois
dans ses voyages (Ep. VII, 10, 23). Il avait aussi un cousin
fixé à Anvers (Ep. V, 63). Il était lié avec Je religieux Au-
relio d'Aquapendente de la maison des Augustins d'Anvers,
et avec Dom Luca, secrétaire, et Dom Bernardus de Paltri-
neriis, majordome du cardinal légat Campegi (Ep. VII, 2, 7,
21, 23), les uns et les autres amis d'Agrippa, qui lui devait
probablement ses relations avec eux, et par là celles qui lui
furent si utiles avec le légat lui-même, le cardinal Laurent
NOTE XXII. 491
Gampegi. Auguslino Fornari n'était pas, à ce qu'il semble,
étranger à la culture des sciences occultes. Il empruntait à
Agrippa des livres où il en était traité (Ep. VII, 2, 7). De Ra-
tisbonne, où il est le 17 juillet 1532, il lui écrit de lui réser-
ver deux exemplaires de la Philosophie occulte, quand elle
aura paru(Ep. VII, p. 10).
Nous avons dit tout à l'heure qu'Augustino Fornari avait un
cousin fixé à Anvers. Ce cousin se nommait Nicolas (Ep. V,
63). N'y aurait-il pas lieu de lui attribuer une lettre du 17 oc-
tobre 1527, dont l'auteur se signale comme l'ami du religieux
Aurelio d'Aquapendente et presse Agrippa, encore en France
à ce moment, de venir à Anvers ? Augustino Fornari est-il dit
dans cette lettre approuvera certainement cette invitation :
« Persuasion mihi plane habeo Augustinum Furnarium non
« improbaturum invitationem meam. » La lettre est datée
d'Anvers : « Antuerpiee, e curia nostra » (Ep. V, 15). L'es-
pèce de dépendance où se place, à l'égard d'Augustino Fornari,
l'auteur de cette lettre écrite d'un hôtel assez important pour
être qualifié curia, correspond bien à ce que serait la situa-
tion d'un subordonné habitant la maison de son patron. C'est
ce qui nous a donné l'idée qu'elle pourrait être de Nicolas,
cousin d'Augustino Fornari, chargé de gérer en son absence
ses intérêts à Anvers, où il aurait habité sa maison. Agrippa
répond à la missive du 17 octobre, par une lettre du 17 novem-
bre 1527. Une objection que nous ne voulons pas dissimuler,
et qui pourrait combattre l'hypothèse que nous venons de pro-
poser, résulte de la manière dont Agrippa, dans cette répouse
du 17 novembre, parle d'Augustino Fornari, en le désignant,
non comme un parent, mais comme un ami de son correspon-
dant : « Augustinus Furnarius... tibi... non vulgaris ami-
cus... » (Ep. V, 18). Agrippa aurait-il ignoré alors cette pa-
renté ? Cela ne serait pas après tout impossible. Nets n'insistons
pas.
492 APPENDICE
LA PRINCESSE MARGUERITE d' AUTRICHE, GOUVERNANTE
DES PAYS-BAS
Marguerite d'Autriche, sœur de Philippe le Beau, père de
Charles-Quint, était issue comme ce prince de l'empereur
Maximilien et de la fameuse Marie, fille unique et seule héri-
tière du dernier duc de Bourgogne, Charles le Téméraire. Mar-
guerite était née au château de Bruxelles le 10 janvier 1479
(1480, n. s.). Après la mort de sa mère, en 1482, elle avait été
portée tout enfant à Malines, où elle devait revenir plus tard
encore, pour y passer finalement la plus grande partie de sa
vie. Elle y avait été confiée alors aux soins de la troisième
femme de son aïeul maternel, Marguerite d'York, douairière
de Bourgogne, qui s'était retirée dans cette ville, à la mort de
son époux, et y demeura pendant son long veuvage, à partir
de 1477, jusqu'à sa mort en 1505. Bien petite encore, Margue-
rite est conduite dès 1483 en France comme dauphine, épouse
désignée de Charles, plus tard Charles VIII, fils du roi
Louis XI. Au bout de dix années passées au château d'Am-
boise, elle est cependant rendue à son père Maximilien en 1493.
Ramenée dans les Pays-Bas, elle fixe à ce moment sa rési-
dence à Namur. Quatre années plus tard, elle épouse, en 1497,
Jean de Castille, prince des Asturies, fils du roi Ferdinand d'A-
ragon, et va rejoindre en Espagne ce nouvel époux. Dans l'année
même elle était veuve, et, après avoir donné le jour à un fils
posthume, mort en naissant, elle rentrait à Malines sous l'aile
de la vieille duchesse de Bourgogne, Marguerite d'York, qui l'y
avait autrefois reçue enfant. Elle ne la quitte, un peu plus
tard, que pour épouser, en 1501, le duc de Savoie Philibert le
Beau, qu'une mort prématurée enlève à son tour en 1504. La
duchesse douairière de Bourgogne, Marguerite d'York, qu'on
NOTE XXIII. 493
appelait Madame la Grande, meurt elle-même à Malines, le
23 novembre 1505. Deux années après , Marguerite d'Au-
triche venait s'établir dans celte ville , qu'elle ne devait
plus quitter; elle y mourut en 1530. Marguerite d'Autriche
avait reçu de son père Maximilien, le 18 mars 1506 (1507,
n. s.), le gouvernement des Pays-Bas et de l'héritage entier de
Bourgogne, lequel, par la mort du frère de la princesse, l'ar-
chiduc Philippe le Beau, venait d'échoir au fils de ce dernier,
au prince enfant qui devait être un jour Charles-Quint. Après
la mort de Marguerite d'Autriche, le corps de la princesse fut
porté à la maison des Annonciades de Bruges qu'elle avait
fondée, et, l'année suivante, près de Bourg en Bresse, dans cette
magnifique sépulture de Brou, qu'on peut admirer encore aujour-
d'hui, et qu'elle avait construite pour elle-même, pour son
dernier époux, Philibert, comte de Savoie, et pour la mère de
ce prince, Marguerite de Bourbon. L'oraison funèbre de Mar-
guerite d'Autriche fut alors prononcée à Brou, le 11 juin 1532,
par Antoine de Saix; une autre fut prononcée à Cologne, en
présence de Charles-Quint, par Jean Fabri. Agrippa en avait
antérieurement composé à Malines une première qui nous a
été conservée dans ses Œuvres (Opéra, t. II, p. 1098), mais
dont nous ne saurions affirmer qu'elle eût été réellement
prononcée comme l'ont été les deux autres.
Malgré ses trois mariages, Marguerite d'Autriche n'avait eu en
réalité que deux maris, le mariage avec le dauphin de France
n'ayant pas été consommé. Elle n'eut pas d'enfant du dernier;
mais elle avait eu du précédent un fils mort en naissant, comme
nous l'avons dit. Cette particularité semble en contradiction
avec l'épilaphe bien connue de cette princesse rapportée par
M. Le Glay, entre autres, en sa notice sur Marguerite d'Autri-
che, dans les termes suivants : — « Cy gist Margot la gente
« damoiselle — Qu'eut deux maris et si morut pucelle. » —
L'oraison funèbre composée en 1530, par Agrippa, pour la
princesse contient une version un peu différente de cette épi-
laphe que Marguerite avait faite pour elle-même, dans des
circonstances relatées également par le panégyriste avec d'au-
494 APPENDICE
très faits qu'il est bon de rappeler. Ces particularités, qui ne
semblent pas avoir été toujours appréciées comme il convient,
permettent seules de comprendre le sens exact de l'épitapne,
d'où l'on a quelquefois conclu à tort que Marguerite n'avait
jamais eu d'enfants. Le texte de l'épitaphe donné par Agrippa
dans son oraison funèbre est ainsi conçu : — « Cy gyst Margo
« la noble damoiselle — Que fut deux fois maries et encore
« est puelle. » — Dans cette dernière version, le distique ss
termine comme une épigramme faite pour une personne encore
vivante, plutôt que comme une épilaphe proprement dite,
destinée à une morte. Nous inclinerions volontiers à l'accepter
de préférence à l'autre, parce qu'elle est donnée ainsi par un
contemporain, avec le récit des faits qui en forment le commen-
taire. Mariée, dit Agrippa, à l'âge de trois ans, le 23 juin 1483,
à Charles, fils de Louis XI, qui la renvoya ensuite pour épouser
Anne de Bretagne, sans que ce mariage eût été consommé,
Marguerite considérait néanmoins ce prince comme son premier
mari. Le second était dès lors Jean de Castille, qui en réalité est
le premier. Agée de dix-sept ans en 1497, elle venait d'épouser
celui-ci par procureur, et allait le rejoindre en Espagne, lorsque,
dans la traversée, battue par la tempête, menacée de périr
dans un naufrage, elle écrivit en fiançais l'épitaphe badine
que son panégyriste cite comme une preuve de sa force d'âme
dans un pareil moment, et donl on comprend d'après ces par-
ticularités la véritable signification. 11 est, ce nous semble, per-
mis de croire, comme nous venons de le dire, que la version
donnée par Agrippa de la fameuse épitaphe contient, malgré
son incorre3tion comme mesure, peut-être même en raison de
cette incorrection, le texte originaire composé par la princesse
elle-même; et que celle plus correcte donnée par les histo-
riens résulte d'un arrangement fait après sa mort.
Malines avait pris, sous le gouvernement de Marguerite
d'Autriche et au temps d'Agrippa, le caractère de ville capi-
tale des Pays-Bas, et le conserva longtemps après elle. Cette
ville ne jouissait pas auparavant de cet avantage ; elle le dut à
diverses circonstances qu'il est bon de rappeler. Les ducs de
NOTE XXIII. 495
Bourgogne, à l'époque de leur domination sur ces pays, n'avaient
pas même de résidence propre à Malines ; et, quand ils y ve-
naient, ils prenaient gîte dans les dépendances du couvent des
Récollets. Mais, en 1468, Malines était entré dans la constitu-
tion du douaire de Marguerite d'York, troisième femme de
Charles le Téméraire, et cette princesse, voulant s'y fixer après
la mort de son époux, y avait acheté, en 1477, une ancienne
maison des évoques de Cambrai, qu'on nommait pour cette
raison la Cour de Cambrai, laquelle devint dès lors la Cour de
Bourgogne, et ultérieurement la Cour de l'empereur, au xvi e siè-
cle. La vieille duchesse donnait plus tard cette demeure aux
petits enfants de son mari, Philippe et Marguerite d'Autriche,
qui l'un et l'aulre y avaient, en divers temps, vécu auprès
d'elle. Ce n'est pas là pourtant que Marguerite d'Autriche se
fixa définitivement, quand elle adopta elle-même Malines pour
sa résidence. Les enfants de Philippe le Beau, son frère, étant
élevés alors dans l'ancien palais de Marguerite d'York, à la
Cour de Bourgogne, Maximilien await acheté tout auprès et
donné à sa fille, Marguerite d'Autriche, en 1506, un hôtel qui
avait appartenu au conseiller Jérôme Lauwrin, chevalier sei-
gneur de Watervliet, où la princesse établit sa demeure. De
plus, en 1520, elle reçut la ville et le territoire de Malines en
Viager, comme représentant sa part de l'héritage paternel.
Nous avons dit précédemment par erreur (tome I, p. 161) que
c'est à ce titre qu'elle jouissait du domaine utile des comtés
de Bourgogne et de Charolais. C'est en réalité à une date an-
térieure, et comme représentation de la dot qui lui avait été
assignée pour son mariage en 1483 avec le feu roi Charles,
alors dauphin, que, par acLe du 17 lévrier 1508 (1509, n. s.), Maxi-
milien, empereur et son pelit-lils, Charles archiduc d'Autriche
prince d'Espagne, avaient accordé à Marguerite, fille du pre-
mier, tante du second, la jouissance des comtés de Bourgogne
et de Charolais, et des seigneuries de Salins, Noyers, Chastel-
chinon, Chaulcin et La Perrière, avec les prolits, juridictions
et dépendances y appartenant, pour en jouir sa vie durant,
comme de sa chose propre. En 1510 seulement, s'ouvrit pour
496 APPENDICE
Marguerite, par ia mort de l'empereur Maximilien, son droit à
la succession paternelle, et, le 28 septembre 1520, elle reçut
pour cet objet, de son neveu, l'empereur Charles-Quint, outre
une somme d'argent considérable, la ville et le territoire de
Malines et leurs dépendances, pour en jouir également sa vie
durant.
Le palais de Marguerite d'Autriche à Malines fut occupé
après elle par sa nièce Marie, reine de Hongrie, qui lui suc-
céda au gouvernement des Pays-Bas. Presque entièrement dé-
truit par une explosion de poudre, en 1546, cette demeure fut
reconstruite, mais après d'assez longs délais, par le cardinal
de Granvelle qui l'habita. Elle devint ensuite, au xvn e siècle, le
siège du grand conseil, qui occupait auparavant ce qu'on appe-
lait le vieux palais de Malines, ancienne maison de ville da-
tant du xiv c siècle, où ce grand conseil avait été installé lors
de sa création en 1473.
On voit à quelle suite de circonstances la ville de Malines
dut son rôle de capitale ou siège du gouvernement dan'i les
Pays-Bas, au commencement du xvi e siècle, à l'époque où
Agrippa vint momentanément habiter cette contrée. Nous
avons consulté avec fruit, sur les particularités qui précèdent,
l'ouvrage de M. le comte E. de Quinsonas, intitulé : Matériaux
pour servir à l'histoire de Marguerite d'Autriche, 1860, et la
notice de M. Le Glay, à la suite de la correspondance de Mar-
guerite avec son père Maximilien, 1839.
XXIV
BAYARD ET LA JOURNEE DE PAVIE EN 1512
Après la bataille de Ravenne, en 1512, époque où Agrippa
était en Italie, La Palisse dut ramener ses troupes de la Roma-
gne en Lombardie, et se replier jusque sur Pavie où il
s'apprêtait à se défendre, lorsqu'à l'approche des confédérés il
NOTE XXIV. 497
résolut précipitamment d'abandonner cette place elle-même.
L'ennemi, le serrant de près, y entrait par un côté avant que,
par l'autre, il l'eût entièrement évacuée. Bayard à l'arrière-
garde, à l'endroit le plus périlleux, l'ut blessé dans cotte jour-
née qui décida de la perte du Milanais par Louis XII. On s'ex-
plique difficilement que la date d'une affaire de cette importance
ne soit pas donnée par les historiens. Elle est nécessairement
postérieure au 11 juin, jour de la Saint-Barnabe, où eut lieu
à Milan un soulèvement contre les Français en retraite, et an-
térieure au 24 juin, date d'une lettre de la Correspondance
d'Agrippa où est mentionné le fait (Ep. I, 32). Agrippa, qui ré-
sidait alors à Pavie, n'échappa qu'avec peine aux périls de
cette journée, laquelle eut pour lui des conséquences désas-
treuses. On comprend qu'il en soit question dans ses lettres-
On y cherche cependant en vain la date précise de l'événement.
Ce corps de documents ne fournit aucun moyen de combler
sur ce point une lacune dont on a justement lieu de s'étonner
dans l'histoire générale de cette époque, et dans l'histoire par-
ticulière d'un personnage aussi connu que l'est Bayard. En ce
qui concerne celui-ci, nous avons vainement consulté toutes
les sources d'information et interrogé M. Roman, le conscien-
cieux commentateur à qui l'on doit l'édition, donnée en 1878
pour la Société de l'Histoire de France, du livre écrit par Le
loyal serviteur.
Nous avions renoncé à résoudre cette petite question de
chronologie, lorsqu'un heureux hasard nous a fait rencontrer
dans un texte contemporain la date qui nous manquait. Ce
texte, provenant du Diarium Citrix Romanx de Paris de
Grassis, est reproduit par Raynaldus dans ses Annales ec-
clesiastici (t. XXX, 1512, n os 65, 6G). On y lit : « Die martis
« xxn Junii, pontifex nuntium habuit ex Papia a multis, pra-
<■<■ sertim a reverendissimo domino cardinale Sedunensi, aposto-
« licae sedis legato, qualiter die xvm praeterita exercitus apos-
« tolicus victoriam habuerat contra Gallos.apud Papiam, etc
« Pontifex primo lectis intra se ipsnm literis ad me ibi cum
« multis astantem subridens inquit: Vicimus, Pari, vicimus !
T. II.
498 APPENDICE
« Ego genuflexus gratias egi Deo et Suœ Sanctitati, etc.. »
En 1512, le 22 juin était effectivement un mardi; le 18 était,
par conséquent, un vendredi. Le vendredi 18 juin 1512 est
donc la date précise de la journée de Pavie où Bayard a été
blessé. Paris de Grassis ne parle naturellement pas de ce fait
particulier; les rapports qu'il mentionne présentent même l'af-
faire de Pavie sous un jour très défavorable aux Français.
Mais l'attitude héroïque du chevalier sans peur et sans repro-
che, dans cette circonstance, est suffisamment prouvée par le
témoignage du Loyal serviteur, qui dit tout à cet égard, tout,
sauf la date de cette mémorable action, désormais fixée par le
texte de Paris de Grassis au vendredi 18 juin 1512.
Celte date a aussi son importance pour Agrippa. Elle mar-
que le terme de sa première tentative d'établissement à Pa-
vie où, deux ou trois ans plus tard, il devait revenir et se
marier, mais d'où il fut chassé cette fois encore par la guerre,
après un début heureux dans une chaire de son université.
:x.*.v
AGRIPPA ET LE CONNÉTABLE DE EOUR-BON
Les relations d'Agrippa avec le connétable de Bourbon sont
certaines; mais il plane plus d'un doute sur leur caractère
précis et sur la manière dont elles ont commencé. Il est assu-
rément permis de rattacher au souvenir de ces relations l'in-
tention, manifestée ultérieurement par Agrippa, d'écrire l'his-
toire des faits de guerre accomplis en Italie par ce prince, pour
le service de l'Empereur : « Gallici belli pro Caesare in Italia
per Borbonium gesti historiam concepi » (Ep. VII, 21). On a
prétendu qu'Agrippa s'était borné à tirer des horoscopes pour
l'ennemi du roi. 11 était certainement question d'autre chose
entre eux. Le duc lui avait fail des propositions et l'avait ap-
pelé à lui. Agrippa le dit plus tard formellement dans son nié-
NOTE XXV. 499
moire à la reine Marie : « In Lugdunensem Galliam concessi...
« quousque a duce Borbonio primum, dein etiam a Mercurino
« cancellario evocatus (fuissem) » (Ep. VII, 21). De quoi s'a-
gissait-il dans ces propositions? Une lettre d' Agrippa au duc
nous donne sur ce sujet de sérieux indices. Agrippa y remer-
cie le prince de l'offre d'un commandement qu'il lui a faite :
« De oblata mini ab Excellentia Tua praefectura, infmitas gra-
« tias ago » (Ep. V, 4). En même temps, il indique, de son côté,
a u duc de Bourbon les services qu'il peut lui rendre : « Quid
« hostes facturi sint preevideris. .. atque inhis quantum tibi prees-
« tare valeam hic praesentium lator indicabit atque alia multa »
(Ep. V, 6). Oserait-on affirmer qu'il ne s'agît en cela que d'ob-
servations, de calculs et de prédictions astrologiques? Sous
l'intluence de certains présages, auxquels Agrippa d'ailleurs
n'accordait plus alors, on le sait, aucune créance, on peut bien
il est vrai prétendre lire dans les astres ce que médite un en-
nemi. Mais, quand on est chez cet ennemi lui-même, on peut
tourner avec plus de fruit ses regards ailleurs que vers les étoi-
les, pour voir ce qu'il prépare, alin d'en informer son adversaire.
Ces faits se rapportent à l'année 1527. Ils donnent bien l'idée
de relations encore à leur début. On a cependant voulu faire
remonter beaucoup plus haut, et jusqu'en 1523, les rapports
qui ont existé entre Agrippa et le duc de Bourbon. On pourrait,
tout au plus, les rattacher à ce que dit Agrippa l'année précé-
dente, 152G : '< Conditiones mini externi principes quidam hac
« aestate obtulerunt » (Ep. IV , 53). Des propositions faites
pendant l'été de 1526 prouveraient jusqu'à un certain point
qu'à cette date rien n'était encore arrêté ni même noué entre
Agrippa et les ennemis du roi. Des tentatives cependant avaient
été, sans résultat du reste, faites à son adresse il le dit formelle-
ment, dès l'année 152 i, au moment où, quittant Fribourg, il se
rendait à Lyon. En 1526, se défendant d'être déjà au duc, il écrit
à Chapelain : « Si Borboniusego sum, ipsi testari possunt tanti
« ducis plerique proceres, qui me, cum Friburgo Helvetiorum
« disoederem, importunis precibus magnisque pollicitis prœ-
« miis in illius obsequium traducere couabantur. Quid in illis
501» APPENDICE
« tune responderim, quidque egerim, testabuntur cum ejusdem
« ducis aliquot capitanei, tum illi primipilares nobiles ab Ey-
« lens, agnati mei, qui cum Borbonio faverent, ego illos... in-
« duxi... devotos régi » (Ep. IV, 62). Une lettre sans date, de
cette époque, contient une invitation à Agrippa de venir au
camp du duc de Bourbon (Ep. IV, 65). Il avait pu être ques-
tion antérieurement déjà de ces provocations ; mais rien, vrai-
semblablement, n'avait encore été fait alors.
Il est difficile, on le voit, d'admettre que les relations d'A-
grippa avec le duc de Bourbon remontent jusqu'à 1523, année de
la sortie de ce dernier du royaume, antérieurement par con-
séquent à l'arrivée d'Agrippa en France ; ce qui mettrait celui-
ci en communauté d'idées et d'intérêts avec les ennemis du roi
François I er , avant même d'être entré au service de ce prince.
C'est ce qu'on a cru pouvoir avancer cependant. C'est notam-
ment ce que dit M. A. Daguet dans son travail (l'Agrippa chez les
Suisses. Il ne propose d'ailleurs pas d'autre preuve du fait qu'une
lettre de 1523 (Ep. 111,40), dans laquelle Agrippa semble re-
commander simplement à son disciple Christophe Schilling un
ami de vingt ans, Godefroy Brullart, trésorier de France, à ti-
tre de curieux investigateur des secrets de la nature : « Homo
« arcanarum rerum curiosus explorator... Mihi ante annos vi-
« ginti peramicissimus, » ajoutant que Christophe Schilling
pourra rencontrer cet admirateur de la nature chez le général
Nurbec à Berne. La lettre est écrite de cette ville, où Agrippa
est lui-même à ce moment. Certaines expressions de la mis-
sive paraissent, il est vrai, indiquer, en outre, l'existence de
quelque secret entre Agrippa et son ancien disciple, Christophe
Schilling : « Neque insuper audeo quod inter nos secretissi-
« muni esse velim, malè tutis committere literis... Cseterum
« quae inter nos ex antiquo adhuc negotia sunt, de iis aliàs scri-
« bam latius ex Friburgo. » On ne saurait deviner ce que sont
ces anciens secrets entre Agrippa et son disciple; mais rien
n'autorise à penser qu'il soit ainsi question de négociations
commencées, prétend-on, alors entre Agrippa et le connétable
de Bourbon.
NOTE XXVI. aOI
XXVI
AGRIPPA ET CATHERINE d' ARAGON REIXE D'ANGLETERRE
On connaît les tentatives faites auprès d'Agrippa pour l'en-
gager à se charger de la cause de Catherine d'Aragon, tante de
Charles-Quint, dans l'affaire de son divorce avec Henri VIII.
Nous avons exposé, dans notre chapitre vu (t. II, pp. 261-277),
les instances pressantes que lui adresse pour cet objet son a m i
Chapuys, alors envoyé de l'empereur près du roi d'Angleterre.
Nous avons dit aussi que, malgré certaines dispositions favora-
bles manifestées par Agrippa, il est plus que douteux qu'il ait
rien fait, rien écrit notamment pour la reine Catherine. On ne
trouve, en effet, rien pour cette cause dans les ouvrages d'A-
grippa. Il s'explique même quelque part à ce sujet de telle
sorte qu'il n'y a aucunement lieu de penser qu'il s'en soit ja-
mais sérieusement occupé. Dans le mémoire adressé par lui,
en 1532, à la reine Marie, gouvernante des Pays-Bas, près de
laquelle il s'efforce de faire valoir, non sans les exagérer beau-
coup, les services de tout genre dont il a pu s'acquitter envers
l'empereur, il dit bien, à propos de la reine d'Angleterre, pro-
che parente du souverain, qu'il avait accepté de la défendre,
mais non pas qu'il l'ait en effet défendue. En disgrâce à ce
moment à la cour des Pays-Bas, il ajoute qu'il n'attend que le
retour de la faveur de la reine Marie et ses ordres pour con-
tinuer l'œuvre commencée : « Negotium pro... Angliae cele-
« bratissima regina meis humeris impositum suscepi... Idque
« jam aggressus prosequar, si tua celsitudo insuper jusserit.
« Alias refrigescet animus, si mihi extra gratiarn laborandum
« erit » (Ep. VII, 21). Or la faveur de la reine Marie était en
ce moment déjà, on le sait, perdue pour Agrippa sans retour,
et les ordres de la princesse furent vainement attendus par
lui, on a tout lieu de le croire. Il est permis de conclura de
502 APPENDICE
ces considérations qu'Agrippa ne fit rien et n'écrivit rien pour
la reine Catherine d'Aragon, dans l'affaire de son divorce avec
le roi d'Angleterre. C'est, du reste, l'opinion de Bayle (Dict.
histor., t. I, p. 156, note o); c'est aussi celle de M. A. Daguet
(Agrippa chez les Suisses, p. 37).
XXVII
LES CONSEILS DE JUSTICE ET DE GOUVERNEMENT DANS LES PAYS-BAS,
AU XVI e SIÈCLE
Nous avons indiqué succinctement, au commencement de
notre chapitre vu (t. II, pp. 189-192), quel était le régime po-
litique et administratif des Pays-Bas au commencement du xvi e
siècle, époque à laquelle Agrippa vécut dans cette contrée. Nous
avons dit nolamment ce qu'étaient le grand conseil, cour sou-
veraine de justice qui remontait à 1473, et les deux conseils de
gouvernement que Charles-Quint y avait institués en 1517, le
conseil privé et le conseil des finances. Il est souvent question
de ces conseils dans la Correspondance d'Agrippa, de 1528 à
1532; mais il est parfois assez difficile de les distinguer l'un
de l'autre, dans ce qu'il en dit, et de les reconnaître sous les
formes arbitraires de son latin factice.
Le conseil des finances et le conseil privé sont assez claire-
ment désignés néanmoins dans le passage suivant : « Marga-
« reta princeps... jussit... cœsareos publicanos quos finantia-
« tores vocant... mini... statuere stipendium, quod dum...
« prosequerer nunc apud Hochstratum comitem, nunc apud
« Panormitanum protoprasulem, hoc publicanorum, illo pri-
« vati consilii prœsidibus... bono animo esse jubent. » (Ep. VII,
21). — Le grand conseil, ou parlement, et le conseil privé se
reconnaissent aussi dans une requête adressée à l'un d'eux :
« Prsesidi et senaloribus Caesarei parlamenti apud Mechli-
« uiam » (Op. II, p. 263), où il est fait mention d'une décision
NOTE XXVII. 503
de l'autre : « assensus est privati consilii senatus » (Op. II,
p. 329). Le même rapprochement est reproduit encore avec la
même signification dans cet autre passage : « Hinc ad priva-
« tum Cœsaris consilium remissi, inde ad parlamentarum (sic)
« senatum Mechliniam relegati...versabantur... Tandem... sup-
« plicavi apud utrumque senatum » (Op. II, p. 258), — D'un
autre côté, c'est évidemment le conseil privé de Malines qui,
dans les écrits d'Agrippa, est désigné par les expressions
« Csesareee majestatis consilium privatum » (Ep. VI, 21. 22);
« Privatum Cansareum concilium per Inferiorem Germaniam et
« Burgundiam » (Ep. VI, 10, 23); « Privati concilii senatus »
{Opéra, t. II, p. 329). — Il y a moins de certitude dans l'inter-
prétation des dénominations suivantes qui pourraient désigner le
grand conseil ou parlement, mais qui pourtant peuvent aussi
parfois s'appliquer au conseil privé : « Concilium Csesareum »
(Ep. VI, 23 ; VII, 26) ; « Senatus Caesareus apud Mechliniam »
(Ep. VI, 7); « Senatus Mechliniensis (Ep. VII, 14).
Les conseils de justice et de gouvernement des Pays-Bas
siégeaient au xvi siècle à Malines, qui servait alors de rési-
dence à la princesse gouvernante de la province, et qui avait
pris le caractère de capitale dans cet Étal, comme nous l'avons
montré précédemment (Append., n° XXIII).
i/lMPRESSION DES OUVRAGES d' AGRIPPA
L'impression des ouvrages d'Agrippa ne date que des der-
nières années de sa vie. Ce n'est pas que précédemment ses
amis ou lui n'aient pensé déjà, et à diverses reprises, à leur
publication. Voici, dans leur ordre chronologique, quelques
passages extraits de sa Correspondance qui en témoignent :
Le premier en date appartient à une lettre de Cantiuncula
qui, le 12 de3 calendes d'août 1519, écrit de Bâle à Agrippa :
304 APPENDICE
« Tuam apologiam adversus Claudium Salini si miseris hic ex-
« cudendum curabo » (Ep, an. 1534 impressa). Celle proposition
de Ganliuncula à Agrippa pourrait bien avoir été provoquée par
quelque ouverture de celui-ci, analogue à la suivante adressée
la môme année à Lefèvre d'Etaples, à propos encore du factum
contre Salini : « Defensionem propositionum nostrarum... tra-
« didimus adversario illo theologastro...tibi vero, quod maxime
« debeo, duplum missurus eram, nisi deesset mihi notarius...
« Mittam autem alias vel manu scriptam (copiam), veltypisex-
« cussam » (Ep. II, 35). Je veux publier tout cela, écrit-il de
Cologne, en février 1520, à Brennonius : <■ Ego intérim seripta
« nostra simulque illa quœ ipsemet Claudius Salini in chartam
« effudit... in lucem dabo » (Ep. II, 43). Il semble même être
alors entré en pourparler avec les imprimeurs pour cet objet,
car, le 4 mai suivant (1520), il dit à Brennonius : « Ego jam cum
« typographis conveni quô nostra opuscula excudantur » (Ep.II,
50).
Les difficultés, la dépense et l'incertitude de recouvrer les
frais d'une publication semblent avoir arrêté l'auteur dans la
voie où il était près d'entrer. Dans une lettre du 22 janvier 1524,
il s'explique ainsi à ce sujet : « Hsec omnia aliquando in publi-
« cum dalurus essemmodù ne et operam et impensam omnino
« perditurus sim » (Ep. III, 56). Cette année même, Brenno-
nius lui écrit de Metz qu'il vient d'hériter de tout un attirail
d'imprimeur : « Mulier quaedam apud nos e vita discessit, quce
« singula artis impressorise instrumenta ac necessaria mihi
« teslamento donavit, quibus per otium quandoque insudare
« potero » (Ep. III, 61). Que ne puis-je te donner à imprimer
mes ouvrages, réplique aussitôt Agrippa : « Relicta tibi typo-
« graphiae instrumenta gaudeo ; atque utinam essent pênes te
«opuscula mea, ut excuderes. Sed deest mihi notarius, et
« mihi nonnisi unica sunt exemplaria. Curabo tandem aliqua
« duplari, tibique excudenda remitti » (Ep. III, 62). Agrippa
s'était adressé aussi à Cantiuncula qui vivait à Bâle auprès du
célèbre imprimeur Froben et qui lui écrit, le 12 novembre 1524 :
<t. Egi cum ipso Frobenio de tuo opère adversus Don.iuicanum
NOTE XXVI n. 565
« monachum, imo de omnibus tuis operibus imprimcndis. Is ait,
« ubi reddita fuerint, se curaturum ne quicquam eorum quœ
« ex bono et aequo preestare debuerat posthabuisse videatur »
(Ep. III, 64). Un peu plus tard, en 1527, répondant au reli-
gieux augustin d'Anvers, Aurelio d'Aquapendente, qui lui avait
demandé des livres, Agrippa lui parle de l'intention où il est
de publier sa philosophie occulte : « Quos postulas libros, ali-
« qui illorum aliquando fuerunt pênes me; sedjam non sunt.
« Qui vero pênes vos circumferuntur libri adolescentias meee
« de occulta philosophia intitulati, horum priores duo in mul-
« tis deliciunt; tertius totus mancus est, nec nisi scriptorum
« meorum epitoma quoddam continet. Sed ego totum opus, fa-
« vente Domino, integrum recognitumque aliquando in lucem
« dabo » (Ep- V, 14). Le 1G avril 1529 enfin, à la veille de
commencer l'impression des petits traités , il écrit à Max.
Transsylvanus, à propos de l'un d'eux, le traité de la préémi-
nence du sexe féminin, composé jadis pour la princesse Mar-
guerite : « Quod si nunc tua prudentia hoc meum consilium
« non improbaverit, faciam ut libellus iste cuin plerisque aliis
« meis progrediatur in publicum » (Opéra, t. II, 513).
La même année, en effet, paraît à Anvers le traité de la
prééminence du sexe féminin, dans un volume qui eontenait en
même temps quelques autres écrits de peu d'étendue. C'est le
plus ancien livre imprimé, ayant date certaine, que l'on possède
des œuvres d'Agrippa. Quelques mois plus tard, il obtient, pour
la publication de ses autres ouvrages, un privilège impérial
expédié à Malines le 12 janvier 1529 (1530, n. st.). L'impression
des grands traités commence alors (1530. Les autres écrits
d'Agrippa ne tardent pas à paraître également. Nous avons
expliqué la marche de ces publications dans notre chapitre i« r
(t. I, pp. 39-44), et dans nos chapitres vu et vm (t. II, pp.
278, 359, 394, 399'. On remarquera, si l'on s'y réfère, qu'un
des derniers ouvrages donnés ainsi au public, en 1534 seule-
ment, est celui qui concerne la polémique pour la monogamie
de sainte Anne, le premier cependant de ceux qu'Agrippa ait
eu, parait-il, dès 1519, la pensée de faire imprimer.
o06 APPENDICE
Le plus ancien livre imprimé avec date certaine que nous
possédions des œuvres d' Agrippa, est, comme il vient d'être dit,
de 1529. Mais il y a vraisemblablement lieu de faire passer
chronologiquement avant lui deux livres sans date, et sans nom
de lieu ni d'imprimeur, qui paraissent remonter à 1526 au
moins. L'un d'eux contient le traité « de Sacramento matrimo-
« nii » avec sa traduction française; très petit in-8°, imprimé en
caractères gothiques dont nous avons parlé précédemment déjà
(t. II, p. 119). Nous avons sous les yeux un exemplaire de ce
livre appartenant . : i la Bibliothèque nationale (Invent. n° 65136).
Il y a lieu d'en rapprocher un autre livre conservé à la biblio-
thèque de l'Arsenal (S. A. 8°, 2409), qui contient une traduction
française du traité de la prééminence du sexe féminin, imprimé
également et dans le môme format en caractères gothiques, avec
la marque de Lyon, 1537, « chez François Juste devant Nostre-
« Dame de Confort ». Ce rapprochement donne à penser que le
traité « de Sacramento matrimonii » avec sa traduction fran-
çaise sort aussi des presses de Lyon. Quant à sa date probable,
elle est fournie par la correspondance même d'Agrippa qui, le
18 avril 1526, annonce l'envoi du volume à. un ami de Cham-
béry : « Mitto... declamatiunculam de matrimonio latinam,
« eamque in vulgare gallicum idioma traductam... mitto etiam
« prognosticum quoddam, idque meum ex quo judicabis quam
« egregius evaserim astrologus » (Ep. IV, 4). L'ami d'Agrippa
lui accuse réception de ce double envoi, en disant qu'il a reçu
les petits livres « libellulos » qui lui ont été expédiés (Ep. IV,
5). L'expression « libellulos » s'accorde assez bien avec le ca-
ractère de livres imprimés en très petit format, comme celui
dont nous parlons. Il serait possible que cette édition du traité
« de Sacramento matrimonii » suivi de sa traduction, eût été
exécutée pour être présentée à la sœur du roi, Marguerite, du-
chesse d'Alençon, à l'intention de qui l'ouvrage avait été com-
posé et à qui Agrippa l'adressait en cette même année, 1526,
avec une épître dédicatoire qui porte cette date, sinon dans
l'édition originaire, du moins dans celle de la Correspondance
générale (Ep. IV, 1). Une particularité qui vient à l'appui de
NOTE XXVIII. 307
cette hypothèse, c'est que, en 1526, Agrippa, mentionnant dans
une lettre à Chapelain l'envoi du traité à la mère et à la sœur
du roi, semble indiquer qu'il s'agit, en effet, non de copies ma-
nuscrites, mais de livres : « libellos illos meos, » dit-il (Ep. IV,
3). Ces expressions rappellent les « libellulos » envoyés alors
également à l'ami de Chambéry et dont l'un renfermait le même
ouvrage.
Les petits livres consacrés à la publication du traité « De Sa-
cramento matrimonii, » avec sa traduction, et du « Prognosti-
cum, » peuvent remonter, on le voit, jusqu'à l'année 1526 au
moins. Ils seraient, dès lors, les plus anciens livres imprimés
que l'on possédât des œuvres d'Agrippa. Signalons en outre ce
fait, que le passage cité à cette occasion de la lettre du 18 avril
1526 (Ep. IV, 4), contient la seule indication que nous connais-
sions touchant le « Prognosticum idque meum » dont
Agrippa se déclare ainsi l'auteur.
On trouvera un complément d'informations sur la publica-
tion des œuvres d'Agrippa dans les notes de l'Appendice qui
viennent ci-après.
xxix
LA PUBLICATION DU TRAITÉ DE L'INCERTITUDE ET DE LA VANITÉ
DES SCIENCES
Le premier des grands traités à la publication duquel pense
Agrippa, est le traité de l'incertitude et de la vanité des scien-
ces, un de ceux mentionnés dans le privilège impérial du
12 janvier 1529 (1530, n. s.). La première édition de cet ouvrage
est donnée dès l'automne 1530, à Anvers, par l'imprimeur Jean
Scryver Johannes Grapheus, en un volume in-4°, signé à la fin:
« Ioan, Grapheus excudebat, anno a Christo nato m.d.xxx, mense
« septembri, Antuerpiaî. » Cette première édition est suivie, à
bref délai., de plusieurs autres exécutées à Anvers de nouveau,
à Cologne et à Paris, en 1531 et 1532, dont la classification
508 APPENDICE
nous a donné quelque peine parce que la plupart ne nous sont
connues que par de simples descriptions, et que leur véritable
origine a pu être parfois dissimulée par des altérations ou des
suppressions de date, de nom de lieu et de nom d'imprimeur,
à cause de la condamnation dont la Sorbonne avait frappé
l'ouvrage dès le 2 mars 1531. Ces descriptions se trouvent
dans deux ouvrages de bibliographie, l'un de David Clément,
Bibliothèque curieuse historique et critique, Goettingen, 1750;
l'autre de Panzer, Annales typographici de 1501 à 1536, Nurem-
berg, 1793, 1803. Les indications que nous y trouvons, rappro-
chées de celles que nous avons pu emprunter à quelques rares
exemplaires des livres d'Agrippa conservés dans nos biblio-
thèques, nous ont permis de reconnaître trois types différents
pour le titre du traité, lesquels paraissent caractériser, d'une
manière distincte, les éditions de ce traité données soit à
Anvers, soit à Cologne, soit à Paris.
Aux éditions d'Anvers appartiendrait le titre ainsi conçu :
« Splendidee nobilitatis viri et armât* militiae equitis aurati ac
« utriusque juris doctoris, sacrée Caesareae maiestatis a consiliis
« et archiuis indiciarii, Henrici Cornelii Agrippée ab Nettesheym,
« de incertitudine, etc.. declamatio » (Append., n° XXXIV,
5, 7, 12). Aux éditions de Cologne, le titre : « Henrici Cornelii
« Agrippée ab Nettesheym, de incertitudine... etc.. déclama-
it tio invectiva , qua universa illa sophorum giganlomachia
« plus quam Herculea impugnatur audacia, docetiirque, etc.. »
\Ibid., 0, 11, 15*. Aux éditions de Paris, le titre : « Henrici
« Cornelii Agrippée ab Nettesheym splendidissimee nobilita-
« tis viri et armatee militiee equitis aurati ac LL. doctoris sa-
« erse Ceesareee maiestatis a consiliis et archivis indiciarii, de
« incertitudine, etc.. declamatio » (Ibid., 8, 17). Ce dernier
titre ne se présente absolument dans ces termes qu'en tête de
l'exemplaire formellement daté de Paris, 1531 (Ibid., 8). Dans
l'exemplaire sans nom de lieu daté de 1532 {lbid., 17), le nom
d'Agrippa ne vient qu'après l'énoncé de ses titres, comme au fron-
tispice des éditions d'Anvers. L'exemplaire de 1532 se rappro-
che par là de ces éditions d'Anvers. Mais il se rapproche de l'édi-
NOTE XXIX. 309
tion de Paris, 1531, par l'emploi du superlatif splendidissimœ au
lieu de splendidz. Il n'y a là que des nuances. Le lieu d'origine
de l'édition de 1532 reste donc quelque peu douteux. Nous
sommes d'accord dans son attribution à la typographie pari-
sienne avec David Clément, qui y voit le résultat d'une exécu-
tion clandestine effectuée à Paris après la condamnation de
l'ouvrage par la Sorbonne le 2 mars 1531 (Append., n° X).
D'après ces indices et quelques autres dont nous omettons
la mention pour abréger, nous classons comme il suit huit
éditions du traité de l'incertitude et de la vanité des sciences
exécutées, si l'on s'en rapporte à leur date, du vivant d'A-
grippa; toute réserve faite pour celles de ces éditions qui pour-
raient rentrer dans la catégorie des publications clandestines
revêtues de marques fictives, qui, de tout temps, ont été faites
de ses ouvrages :
1° 1530 septemb. Anvers. — Antuerpise. Joan. Grapheus.
In-i°. (Append., n° XXXIV, 5) ;
2° 1531 januar. Cologne. — Apud Eucharium (Cervicornu)
Agrippinatem. (sans nom de lieu). In-8° (Ibid., 6);
3° 1531 januar. Anvers (?j. — (sans nom de lieu ni d'impri-
meur). In-8° {Ibid., 7);
4° 1531 februar. Paris. — Parisiis. Apud Joannem Petrum in
vico sorbonico. In-8° (Ibid., 8);
5° 1531, Cologne.— Colonise. M.N. (Melchior Novesianus). In-8°
(Ibid., 11);
0° 1531, Anvers. —Apud florentissimam Antverpiam. Ex ofli-
cina nostra (sans nom d'imprimeur) In-8°. (Ibid., 12);
7° 1532 januar. Cologne (?). — (sans nom de lieu ni d'impri-
meur). In-8° (Ibid., 15) ;
8° 1532 septemb. Paris (?). — (sans nom de lieu ni d'impri-
meur). In-8° (Ibid., 17) ;
Nous mentionnerons encore avec ces éditions datées, deux
éditions sans date, qui pourraient être à peu près de la même
époque, et que certaines particularités permettent d'attribuer
peut-être, en les rapprochant de celles mentionnées ci-des-
sus, l'une (Append., n" XXXIV, 25, aux presses d'Anvers (ci-
510 APPENDICE
dessus n° 6), l'autre (Append., n° XXXIV, 26) aux presses de
Paris (ci-dessus n° 4).
Il avait été fait, on le voit, d a vivant même d'Agrippa, bon
nombre déjà d'éditions de son traité de l'incertitude et de la
vanité des sciences. Elles se sont, en outre, plus que celles
d'aucun autre de ses ouvrages, multipliées après sa mort. Sans
être certain de les connaître toutes, nous pouvons en mention-
ner une vingtaine sous les dates de 1536, s. L; 1537, s. 1.; 1539,
s.l.; 1544, s. 1.; 1564, Lugdun,; 1568, Colon.; 1575, Colon.; 1584,
Colon.; 1598, Colon.; 1609, s. L; 1622, Lugdun.; 1625, Lugdun.;
1643, Lug.l. Batav. ; 1644, Lugd. Batav. ; 1653, Hagae Com. ; 1662,
Haga3 Com.; 1693, Francf. et Lips. ; 1714, Francf. et Lips.; in-
dépendamment de quelques-unes sans date, et de celles qui
font partie des recueils des Œuvres complètes (Append.,
n° XXXII). Nous signalerons encore comme preuve de l'atten-
tion accordée à cet ouvrage, les traductions qu'on en a pu-
bliées: en italien en 1547, Venet.; 154!J.Venet. ; 1552, Venet.; en
anglais, en 1569, London ; 1575, London ; 1591), London; 1676,
London; 1694, London ; en français, en 1582, s. 1. ; 1603, Paris-,
1605, s. 1.; 1608, s. 1.; 1617, s. l. ; 1623, s. 1. ; 1630, Lyon; 171 4,
Paris; 1726, Leyde; 1727, La Haye; en hollandais, en 1651. Haer-
lem; 1661, Rotterdam; en allemand, en 1713, Cœln; et sans
date, Ulm.
1,A PUBLICATION DE LA PHILOSOPHIE OCCULÎE
La publication de la philosophie occulte, commencée à la fois
à Anvers par Joan. Grapheus et à Paris par Christian. We-
chelus, s'était arrêtée en même temps, en 1531, dans l'un et
l'autre lieu, après l'impression du livre I (Appendice, XXXIV,
9, 10). Celle double édition porte le millésime de 1531, ac-
compagné en outre de l'indication du mois de février, sur le
NOTE XXX. 51 l
volume publié à Anvers. L'impression de ce dernier au moins
avait dû commencer dès l'année 1530, car, au 10 janvier 1531,
les cinq premiers cahiers du volume étaient terminés et déjà
entre les mains d'un ami d'Agrippa, qui pouvait les montrer
alors à l'archevêque de Cologne, ainsi qu'il l'écrit à cette date :
« Domino principi Coloniensi... significavi... (lihrum) de oc-
« culta philosophia... et quôd jam imprimeretur Auluerpiae;
« ostendique quaterniones quinque, quos apud me habebam....
« Curia intra dies quinque hinc abibit Aquisgranum ; ubi,
« facta coronatione, rex Ferdinandus revertetur in Germa-
« niam... Ex Colonia, décima die Januarii anno 1531 » (Ep. VI,
14). Il y a quelque intérêt à relever, dans cette lettre du 10 jan-
vier 1531, la mention tout à la fois de l'impression en cours
d'exécution du livre I er de la philosophie occulte, et du cou-
ronnement prochain du roi Ferdinand, lequel eut lieu en effet
à Aix-la-Chapelle, le 13 janvier 1531. La date de ce dernier
l'ait, historiquement fixée, montre que ce n'est pas à fé-
vrier 1531, a. s., c'est-à-dire à 1532, mais bien à lévrier 1531,
n. s., qu'appartient la publication de ce livre I" du traité
d'Agrippa. Tels sont les faits qui concernent l'impression
du livre I er de la philosophie occulte en 1531.
A peu de temps de là, un libraire de Cologne, PelrusQuentel,
voulant reprendre le travail et donner du traité une édition
complète, s'était adressé pour cet objet à un imprimeur de cette
ville, Melchior Novesianus, qui venait d'exécuter, sous la date
de 1531, une édition du traité de l'incertitude et de la vanité
des sciences. L'entreprise de Petrus Quentel n'aboutit pas,
comme on le voit par la manière dont il en est parlé par Agrippa
et par le libraire Hetorpius (Ep. VII. 33, 34), lorsqu'en 1533
celui-ci entreprit à son tour la publication du fameux traité
imprimé alors pour lui à Cologne par le typographe Jean Soter.
Se voyant arrêté dans celte opération par les oppositions de
l'inquisiteur Conrad d'Ulm (Ep. VII, 26), Hetorpius avait ressaisi
les traces de l'affaire ébauchée antérieurement par Petrus
Quentel. Il avait trouvé la preuve d'une autorisation obtenue
par celui-ci de Conrad d'Ulm lui-même, dans une lettre où
512 APPENDICE
l'inquisiteur disait alors qu'il n'y avait pas lieu d'empêcher la
publication d'un livre tout consacré aux choses naturelles et ne
tendant nullement à séduire les simples : « Non vellem contra-
« nili quoniam liber plenus est naturalibus, nec porrigit se ad
« simplieium seductionem.. Sinite imprimi si volunt (Ep. VII,
33). En possession de cette lettre, Hetorpius prétendait, non
sans raison, en tirer argument contre l'opposition présente de
l'inquisiteur. Il n'y réussit pas sans peine, comme nous l'avons
dit (t. II, pp. 366-38T. L'œuvre put cependant être menée à
bonne lin. Son livre est celui daté de 1533, que nous possédons.
C'est la première édition complète qui ait été faite du traité
de la philosophie occulte (Append., n° XXXIV, 18, 19). Ce
que nous en avons dit d'après la Correspondance d' Agrippa
(t. II, pp. 359-381) ne laisse subsister aucun doute sur ce
qui la concerne. Nous rappellerons notamment que cette
impression avait été faite, Agrippa le déclare formellement
(Ep. VII. 31), sur le manuscrit unique existant alors de l'ou-
vrage encore inédit pour la plus grande partie. Cette observa-
tion prouve qu'aucune autre édition du traité ne peut avoir été
exécutée ailleurs en même temps. Elle démontre l'inexactitude
d'une indication fournie par le catalogue de La Vallière (Paris,
1767), où est mentionné (n° 1667) un exemplaire d'une édition
de la philosophie occulte, portant les marques de Malines,
1533. Nous ferons valoir à l'appui de la même démonstration un
renseignement que nous devons au savant auteur de la Biblio-
llieca Belgica. M. van der Haeghen juge inexacte l'indication en
question parce que, dit-il, l'imprimerie n'a été introduite qu'à la
tin du xvi e siècle seulement à Malines, et que le premier livre
imprimé dans cette ville porte la date de 1582. David Clément,
qui avait trouvé la même indication dans la Dibliotk. Selectiss.,
de M. Schoenberg (1743), l'explique en disant (Dibl. Gur., t. I,
p. 92) qu'il s'agit de l'édition donnée à Cologne en 1533, sans
nom de lieu, mais avec l'épitre dédicatoire datée de Malines,
1531; ce qui avait induit à penser (pie le livre avait été im-
primé dans cette ville.
L'indication des marques de Malines, 1533, n'est peut-être
NOTE XXX. 513
pas aussi inexacte qu'elle semble l'être. 11 pourrait se faire
que ces marques figurassent réellement sur des exemplaires
de la philosophie occulte, à titre d'indications fictives,
comme en ont reçu beaucoup d'éditions clandestines des œu-
vres d'Agrippa exécutées dans ces conditions, en raison des
condamnations qui avaient frappé ses écrits. Ainsi pourrait
s'expliquer également une assertion singulière de M. Guizot
(Biogr. Michaud), suivant laquelle l'année 1533 aurait vu pa-
raître simultanément quatre éditions de la philosophie occulte,
à Malines, à Bâle, à Lyon et sans nom de lieu. Celle-ci est
nécessairement l'édition de Cologne. Nous venons de dire ce
que pouvait être celle attribuée à Malines, d'où l'on peut infé-
rer que telles étaient probablement aussi les prétendues édi-
tions de Bâle et de Lyon. On doit considérer comme portant
des marques fictives toute édition de la philosophie occulte
datée de 1533, autre que celle donnée cette année à Cologne,
sans nom de lieu. C'est la première qui ait été exécutée du
traité complet. Les dédicaces à l'archevêque de Cologne, qui
précèdent chacun de ses trois livres, rappellent par quelques-
uns de leurs traits, les phases de la publication laborieuse
commencée en 1531 et terminée en 1533, dont nous avons fait
l'histoire.
Une singularité dont' il est difficile de donner une explica-
tion satisfaisante, c'est qu'il a été exécuté de la publication de
1533, deux tirages différents qui sont comme deux éditions dis-
tinctes de l'ouvrage (Append., n° XXXIV, 18, 19). Nous les avons
tous deux sous les yeux. Le premier, représenté par deux exem-
plaires appartenant l'un à la Bibliothèque nationale (Z 1983 A),
l'autre la bibliothèque de l'Arsenal (S. A. in-f° 1252); le second,
par un exemplaire appartenant à ce dernier dépôt (S. A. in-
f" 1251). Ces deux éditions sont également terminées par la signa-
ture « unis anno m.d.xxxiii mense Julio. » Elles sont l'une et
l'autre de format petit in-folio, et comptent le môme nombre
de pages. La seconde est caractérisée par la correction effec-
tuée de certaines fautes, par une plus belle impression de la
lettre de privilège, par l'emploi de quelques initiales ornées
T. II. 33
ol4 APPENDICE
de meilleur style, et, chose notable qu'on a quelque peine à
s'expliquer, par la suppression d'un portrait qui figure au fron-
tispice de la première. La présence de ce portrait pourrait être
considérée comme une amélioration donnant à l'édition qui le
possède un caractère de postériorité par rapport à l'autre.
Plusieurs bibliographes en ont jugé ainsi. Des améliorations
d'un autre genre, la correction, par exemple, de certaines fautes
dans l'édition privée du portrait, invitent au contraire à consi-
dérer celle-ci comme la seconde -, le portrait ayant pu en dis-
paraître à cause, par exemple, de quelque accident arrivé à la
planche. Ce portrait, gravé sur bois, paraît être le plus ancien
qu'on ait d'Agrippa. Si nous n'affirmons pas positivement
le fait, c'est que nous n'avons pas pu voir tout ce qui, à cette
date de 1533, était déjà imprimé de ses ouvrages. 11 n'est pas
inutile de faire observer que ce portrait est contemporain du
personnage dont il reproduit les traits et qu'il a été exécuté et
publié dans sa ville natale, en un lieu où Agrippa était bien
connu, et où il avait reparu depuis peu, non sans un certain
bruit autour de sa personne, après en être resté assez long-
temps éloigné (Append., n° XXXIII).
La double publication, donnée à Cologne en 1533, de la philo-
sophie occulte est, avons-nous dit, la première édition complète
qui ait été imprimée de ce célèbre traité. C'est aussi la seule qui
en ait paru du vivant de son auteur. Nous n'en connaissons pas
après celle-là de plus rapprochée qu'une édition de 1541, sans
nom de lieu ni d'imprimeur ; puis une autre de 1550, imprimée
à Lyon par les frères Codefroid et Marcel Bering; une exécutée à
Bàle en 1565, une encore à Paris en 1567, et une marquée à Lyon
s. d. (Paris, 1567? Catal. mus. brit.) ; une dernière, enfin,
exécutée longtemps après, en 1713, à Lyon. Mentionnons avec
ces publications celles données du même traité dans les recueils
des Œuvres complètes, et, pour tout dire de ce que nous savons
à ce sujet, une traduction anglaise publiée à Londres en 1651,
une traduction française imprimée à La Haye en 1727.
On trouvera un peu plus loin (Append., n° XXXII) quelques
renseignements sur la publication du livre IV de la philosophie
NOTE XXX. 515
occulte, addition apocryphe faite à l'ouvrage d'Agrippa en 1565
ou 1567, longtemps après sa mort. L'édition de Paris, 1567, de
la philosophie occulte est signalée, observation essentielle, par
David Clément (Dibl. cur., t. I, p. 93) comme étant la plus
ancienne du traité avec l'addition du livre IV. Celle donnée en
1565, à Bâle, présenterait déjà cette particularité d'après une
indication fournie par M. van der Haeghen qui mentionne
l'existence d'un exemplaire de cette édition en ces termes,
« Libri IV de occulta philosophia: Basil. 1565 », à la bibliothè-
que de l'université d'Utrecht.
LA PUBLICATION DE l'aPOLOGIE HT DE LA PLAINTE CONTRE LEb
THÉOLOGIENS DE LOUVAIN
Agrippa ne réussit pas facilement à publier son Apologie sur
les accusations portées contre lui par les théologiens de Lou-
vain. Le ton agressif de ce factum faisait, avec raison, reculer
les éditeurs. Au lieu de voir le jour en 1532, comme l'aurait
voulu l'auteur, il ne parut qu'en 1533, sans nom de lieu ni
d'imprimeur. La Correspondance imprimée fournit quelques
renseignements sur les difficultés que rencontra cette publica-
tion (ci-dess. t. II, pp. 312, 324, 394). Agrippa dit formellement
à un ami, le 13 novembre 1532, que YApologia est sous presse à
Bâle, avec une dédicace au cardinal Campegi, et qu'il y a joint
la Querela dédiée à Chapuys (Ep. VII, 14). Nous avons, en
outre, sous la même date, une lettre adressée par lui à l'impri-
meur Cratander, à Bâle, pour lui rappeler que la copie de cet
ouvrage lui a été remise à la dernière foire de Francfort (Ep.
VII, 16). Agrippa lui demande où en est l'exécution; il le
presse d'en Unir, et le prie de lui envoyer quelques exemplaires
du livre dès qu'ils seront prêts. Ceci est d'accord avec ce
qu'Agrippa écrit encore, sous la date du 11 janvier 1533, qu'il
516 APPENDICE
va paraître à Baie un ouvrage théologique composé par lui. à
la recommandation du légat (Ep. VII, 26). D'un autre côté,
dans une lettre adressée à Erasme, le 10 avril 1533, il dit qu'il
a donné à imprimer à Baie son libelle contre les théologiens de
Louvaiu, mais que l'ouvrage lui a été renvoyé sans qu'on eût
rien l'ait, parce qu'on le trouvait offensant pour quelques-uns.
Il faut maintenant, ajoute-t-il, le l'aire imprimer ailleurs (Ep.
VII, 38).
De tout cela il ressort que YApologia avec la Querela n'ont
pu paraître qu'en 1533 au plus tôt, et qu'Agrippa eut quelque
peine à trouver un imprimeur pour les publier. La plus an-
cienne édition qu'on en trouve porte, en effet, cette date de
1533, sans indication de lieu ni d'imprimeur. On croit qu'elle a
été exécutée à Cologne. Cette édition réunit à YApologia la
Querela, adressée sur le même sujet à Chapuys (Append.,
n» XXXIV, 21).
Nous n'avons trouvé que deux éditions de l'apologie et de la
plainte : celle de 1533, dont il vient d'être question, la seule
qui ait été publiée du vivant de l'auteur, et dont un exemplaire
se trouve relié à la suite d'un ouvrage qui n'est pas d' Agrippa,
à la bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris H. 1203, 2); l'autre
de 1605, imprimée à Lyon par les frères Bering avec deux au-
tres traités d'Agrippa réunis dans le même volume: la polémi-
que pour la monogamie de sainte Anne et la table des Commen-
taires sur l'Ars brevis de Raymond Lulle. Nous avons vu à
Paris trois exemplaires de cette édition de 1605, à la biblio-
thèque Sainte-Geneviève (R, 6j, à la bibliothèque Mazarine
(27924 A*'*) et à celle de l'Arsenal i8° S. A. 715). Indépendam-
ment de ces deux éditions, l'Apologie et la Plainte sont impri-
mées dans le tome II de tous les recueils des Œuvres complè-
tes d'Agrippa.
NOTE XXXII. .Y! 7
LE RECUEIL DES ŒUVRES COMPLÈTES D'AGRIPPA
Agrippa, dans quelques-unes de ses publications, a parfois
réuni en un seul volume plusieurs de ses écrits. Ainsi ont été
publiés les petits traités, à Anvers en 1529, à Cologne en 1532.
Quant aux ouvrages de plus d'étendue, ils semblent n'avoir ja-
mais été donnés par lui que dans des éditions particulières.
Plus tard seulement ils sont réunis et figurent tous ainsi dans un
recueil qu'on peut qualifier Œuvres complètes, Opéra. Il existe
de ce recueil plusieurs éditions en deux volumes, les unes sans
date, les autres avec des dates dont l'authenticité, pour les
plus anciennes au moins, est fort contestable. Ces dates, vrai-
semblablement fictives, pouvaient avoir eu pour objet de dissi-
muler l'origine véritable des publications qui les portent, les
ouvrages d'Agrippa ayant été de bonne heure condamnés et
défendus.
Il y a grandement lieu de douter qu'aucune édition du re-
cueil des Œuvres complètes qui les contient tous ait été faite
du vivant de l'auteur, quoiqu'on ait quelquefois prétendu le
contraire. On cite, à notre connaissance, cinq éditions datées des
Œuvres complètes d'Agrippa sous les millésimes de 1510, 1531,
1535. 1580 et 1600. La prétendue édition de 1510 dont M. Van
derHaeghen nous signale deux exemplaires, à la Bibliothèque
royale de Bruxelles et à la bibliothèque de l'Université catho-
lique de Louvain, porte une date d'une incontestable fausseté,
de beaucoup antérieure à celle où ont été composés la plupart
des ouvrages d'Agrippa. L'édition de 1531 est mentionnée par
David Clément (Biblioth. Cur„ 1. 1, p. 94), et d'après lui, par Pan-
zer (Annal, tijpogr., t. VII, p. 351), sous ce titre : « Honrici
« Cornolii Agrippas Opéra se. de occulta philosophia, etc
« Lugduni per Beringos fratres, 1531, in-8°). » Le livre porte, en
outre, cette annotation « Voll. II » que donne David Clément et
318 APPENDICE
que Panzer néglige, quoiqu'elle ait son importance, car elle
montre qu'il s'agit d'un ouvrage en deux volumes; et celui-ci
n'est autre, selon toute apparence, que le recueil des Œuvres
complètes. Quant au titre reproduit, c'est celui du tome I er de
ce recueil, contenant, comme dans toutes les éditions qu'on en
a faites, la philosophie occulte d'Agrippa et quelques autres en-
core. La date de 1531 attachée à ce volume est fausse évidem-
ment, le traité de la philosophie occulte qu'il contient n'ayant
été imprimé pour la première fois dans son entier qu'en 1533
seulement (Append., n° XXX). La certitude ainsi acquise que la
prétendue édition de 1531 des œuvres d'Agrippa porte, comme
celle de 1510, une date fictive, permet de concevoir des dou-
tes sérieux sur l'authenticité des dates assignées aux autres.
A la suite de la prétendue édition de 1531 vient celle qui
porte la date de 1535. Elle est citée par M. le docteur Félix Ma-
réchal dans un de ses écrits (Tableau historique des maladies
endémiques, etc.. 1850-1861, p. 133), et signalée avec la marque
« Lugduni, 1535. » La réalité d'une édition des Œuvres complè-
tes d'Agrippa exécutée à Lyon en 1535, aurait pour intérêt par-
ticulier de justifier ce qui a été dit que le retour d'Agrippa en
France et à Lyon même, à cette époque, aurait été motivé par
les soins qu'il voulait y donner à une publication de ce genre.
La date en question n'est malheureusement pas à l'abri de toute
critique. Sans révoquer en doute la sincérité du témoignage qui
nous en est donné, on peut suspecter par analogie l'authenticité
de cette marque, en raison de la fausseté reconnue des dates de
1510 et 1531, attribuées aux éditions précédentes. Nous en dirons
autant des éditions datées de 1580 et de 1600, signalées, comme
celle de 1531, par David Clément (t. I, p. 94-96), l'une d'elles
d'après la Dibliotheca Rinckiana dans ces termes : « H. C.
« Agrippas opéra in II tom. Lugd., 1580, in-8°, per fratres Be-
« gos. » Les caractères chronologiques de ces cinq éditions des
Œuvres complètes d'Agrippa, malgré les dates de 1510, 1531,
1535, 1580 et 1600, qu'elles portent, sont, on le voit, très dou-
teux. Ils ne donnent à ces éditions guère plus de valeur à ce
point de vue que n'en ont les éditions du même recueil qui ne
NOTE XXXII. 519
portent aucune date, et sur lesquelles on lit du reste, comme sur
celles-là, le nom des frères Bering, imprimeurs à Lyon. L'ori-
gine et la date des publications consacrées au recueil des Œu-
vres complètes d'Agrippa, restent, par conséquent, indétermi-
nées. Certaines considérations fournissent cependant sur cette
question quelques indications qu'il est bon de relever.
Parmi les éditions des Œuvres complètes d'Agrippa en deux
volumes que nous connaissons, il en est une fort belle, impri-
mée en lettres italiques, sans date, et marquée : « Lugduni per
« Beringos fratres » (Bibl. Arsenal, S. A., in-8", 712), qu'on
peut juger plus ancienne que les autres, parce qu'elle ne con-
tient pas certaines additions qu'on trouve dans celles-ci l . On
est tout naturellement conduit à rapprocher cette belle édition
des Œuvres, d'une édition en un vol. in-8° des livres I, II, III,
de la philosophie occulte, que nous avons sous les yeux (Bibl.
nat. Z 1983 + A a, et Bibl. Sainte-Geneviève, R 438), donnée à
Lyon sous la date de 1550 par les frères Bering (Godefroy et Mar-
cel) également, et imprimée en italiques comme leur édition
sans date des Œuvres complètes que nous venons de signaler. Ce
rapprochement induit à penser que cette édition sans date
des Œuvres pourrait appartenir à une époque voisine de l'an-
née 1550 inscrite sur l'édition analogue de la philosophie oc-
culte. Nouscroyons cependantque l'édition enquestion desŒu-
vres complètes, par les frères Bering, ne saurait, en se rappro-
1. Suivant Renouard (Calai, de labibl. d'un amateur, 1819, t. I, p. 303),
il y aurait eu trois éditions du tom. I en italiques ; la première ayant
779 pages et la troisième 677 pages seulement. Nous avons sous les yeux
un exemplaire de l'édition en 779 pages, lequel appartient à la biblio-
thèque de l'Arsenal. Rapprochées des éditions en caractère italique, nous
constatons que celles en romain contiennent en plus, et nous les jugeons
pour cette raison postérieures : Tom. I, Ars notori'a quam Creator altis-
simus Salomoni revelavil (pp. 603-660) ; — Tom. II, Ejfigrammala IV;
R. Card. Ley. Campeglo Eplstola; Apologla (pp. 248-330); Querela (pp. 437-
459); Tabula abbreviata la artem brevem Lullii (pp. 400-179) ; Episloîœ,
propositiones et defensio proposllionum de B. Annœ monogamia
(pp. 583-663).
520 APPENDICE
chant de 1550, remonter plus haut que 1565, parce qu'elle con-
tient le prétendu livre IV de la philosophie occulte qu'on ne
connaissait pas jusque-là, et dont la première publication, à no-
tre connaissance, a été faite à cette dernière date seulement.
Nous avons dit (t. I, 71) avec quelle vivacité Jean Wier, dis-
ciple d'Agrippa, combat l'introduction faite de cet écrit dans les
œuvres de son maître, après sa mort. Le livre IV ne se trouve
pas encore dans l'édition de 1550 du traité, ni dans celles de 1533
ni de 1541, les seules qui, à notre connaissance, l'aient précédée.
Il paraît pour la première fois séparément, avec son complé-
ment, l'Eptameron de Pierre de Abano, sans nom de lieu ni
d'imprimeur, sous la date de 1565 (Bibl. Mazarine, n° 28460) ; Puis,
dans des conditions presque identiques, sous la date de 1567 (Bibl.
Sainte-Geneviève, R 437, in-8"). Ces deux éditions toutes spécia-
les du livre IV, qui ne diffèrent entre elles que par quelques dé-
tails (la correction d'une faute de pagination avec le changement
d'une initiale et du fleuron final), sont imprimées l'une et l'autre
avec les mêmes caractères italiques, lesquels rappellent ceux
des belles éditions des frères Bering, dont nous venons de par-
ler. — On a de ce livre IV une traduction anglaise où il est réuni
à la Géomantie, sous les dates de 1655 et de 1665.— Le prétondu
livre IV de la philosophie occulte publié séparément en 1565
et en 1567 est ensuite pour la première fois, à notre connais-
sance, réuni aux trois premiers livres du traité dans une édition
de la philosophie occulte donnée àBàle en 1565, suivant M. Van
der Haeghen [Append., n° XXX). On le trouve ensuite dans une
édition imprimée à Paris, par Jacques Dupuys, en 1567 (David
Clément, Bibl. Dur., t. I, p. 93).
Nous serions disposé à croire, d'après cela, que la date de
1565, ou une date très voisine, doit être également attachée
à l'édition des Œuvres complètes imprimée en italiques par
les frères Bering, dans laquelle se trouve le livre IV de la
philosophie occulte. Ce livre IV, accompagné de son complé-
ment, l'Eptameron de Pierre de Abamo, est reproduit ensuite
dans toutes les autres éditions, avec ou sans date, des Œuvres,
lesquelles, en raison de quelques additions qui leur sont
NOTE XXXII. 321
propres et que nous venons de signaler dans une note, doivent
être ensemble classées chronologiquement après celle-là.
Nous tirons de ces observations cette conclusion, que, très
vraisemblablement, l'édition des œuvres d'Agrippa imprimée
sans date, en italiques, sous le nom des frères Bering à Lyon,
est due, en effet, à ces habiles typographes; qu'elle ne saurait
guère être antérieure à 1565 ; qu'elle n'est peut-être pas non
plus de beaucoup postérieure à cette date; qu'elle serait enfin le
prototype des autres éditions, soit avec date quelconque, môme
fictivement antérieure, soit sans date, de ce recueil, données
d'après celle-là, croyons-nous, avec certains changements et
quelques additions qui prouvent leur postériorité. Telles sont
nos conclusions sur la question d'origine des publications con-
sacrées aux Œuvres complètes d'Agrippa.
David Clément dit des frères Bering, dans son tome I, p. 96,
qu'ils paraissent avoir été à Lyon les prédécesseurs de Pierre
Marteau ; qu'on trouve des livres portant leur nom de 1531 à 1605
(nous savons que quelques-unes de ces dates, les plus anciennes
surtout, peuvent être fictives); et qu'on parait avoir emprunté
leur marque pour publier clandestinement les ouvrages d'A-
grippa, qui étaient dans la première classe des livres défendus.
Cette observation explique suffisamment les singularités que
nous venons de signaler, et justifie le doute énoncé en même
temps qu'aucune édition du recueil des Œuvres complètes d'A-
grippa ait été exécutée de son vivant; la première qui en ait
été donnée pouvant être celle sans date imprimée à Lyon, vers
1565, en caractères italiques, par les frères Bering, dont le nom
figure ensuite plus ou moins légitimement sur toutes les au-
tres.
522 APPENDICE
WMIl
LES PORTRAITS D AORIPPA
Nous avons signalé, comme étant vraisemblablement le por-
trait le plus ancien d'Agrippa, celui qui accompagne l'édition
de la philosophie occulte donnée à Cologne en 1533 (Append.,
n° XXX). C'est une gravure sur bois imprimée au milieu même
du titre ou frontispice du volume. Elle représente, dans un en-
cadrement carré, un buste de profil pris jusqu'à la ceinture à
peu près. La physionomie du personnage y a un caractère ou-
vert et une expression agréable. Diverses considérations ten-
dent à justifier l'opinion que ce portrait serait le plus ancien
que l'on eût d'Agrippa, pour l'époque de son exécution au
moins, sinon pour L'âge du sujet.
Le Cabinet des estampes à la Bibliothèque nationale con-
tient, dans la collection des portraits historiques, une suite de
seize portraits gravés d'Agrippa. Ces seize portraits se rappor-
tent à deux types que caractérisent diverses particularités. La
plus notable est que, dans l'un, le visage est entièrement rasé,
et que, dans l'autre, le menton est accompagné d'une barbe
plus ou moins fournie, réduite parfois à quelques mèches clair-
semées.
Les portraits sans barbe, au nombre de quatre, ont pour
prototype celui de 1533, dont les autres sont des imitations in-
contestables, comme le prouvent certains détails significatifs
du costume, dont la singularité est très accusée. Pour ce qui
est de la physionomie, elle est tout à fait altérée dans ces
imitations et reçoit notamment de la déformation de la bouche
et de la saillie donnée au menton, un caractère de dureté ab-
solument étranger à l'image originaire. Ces imitations sont,
comme le portrait de 1533, des gravures sur bois, et ont été
exécutées pour des éditions ultérieures des ouvrages de l'écri-
NOTE XXXIII. -'i23
vain. L'une d'elles est accompagnée de la date de 1537. Elle
appartient à une édition de cette année, postérieure par con-
séquent à la mort d'Agrippa, du traité de l'incertitude et de la
vanité des sciences. — Les portraits avec la barbe sont les plus
nombreux au Cabinet des estampes, où l'on en compte douze.
Tous sont postérieurs, pour leur exécution, à la mort d'Agrippa,
laquelle est relatée dans la légende de quelques-uns d'entre
eux. Des dates positives qui se rattachent à plusieurs autres
les classent chronologiquement de la même manière. Enfin
ceux auxquels on ne peut assigner aucune date précise se pré-
sentent avec tous les caractères de simples imitations des pre-
miers. On ne peut, donc faire remonter l'exécution d'aucun
d'entre eux jusqu'au temps où vivait Agrippa.
Nous connaissons et nous avons rappelé tout à l'heure l'ori-
gine des portraits d'Agrippa sans la barbe; il est permis de se
demander d'où viennent ceux où il est représenté avec la barbe.
Ceux-ci ont, croyons-nous, leur plus ancien spécimen dans
une gravure sur bois exécutée vers 1577, pour l'édition don-
née à Bàle, en cette année, d'un ouvrage de Paul Jove, les
Elogia virorum literis illustrium. Cette gravure était celle
d'un des portraits d'hommes célèbres réunis, quarante ans
auparavant, dans son fameux musée par le docte prélat. Sur
cette gravure, la physionomie du personnage offre une remar-
quable analogie avec celle du portrait de 1533, dont l'authen-
ticité est certaine. Quant à la barbe, dans la gravure de 1577,
elle consiste en quelques mèches seulement assez peu four-
nies, au bas du menton, comme serait celle d'un jeune homme.
Dans ces conditions, le portrait originaire accueilli par Paul
Jove dans sa collection pourrait se rapporter à l'époque où
Agrippa, jeune encore, arrivait en Italie, au commencement de
1511 ; ce qui expliquerait l'existence de ce portrait dans cette
contrée, et sa présence dans le musée du prélat italien. Paul
Jove avait construit près de Côme, au bord du lac, dans un
lieu consacré par le souvenir de Pline le jeune, un palais dont
le principal ornement était une galerie de portraits des hom-
mes illustres de tous les temps et de tous les pays. Bon nombre
324 APPENDICE
de ces imagos, celles qui représentaient les héros de l'antiquité
notamment, étaient nécessairement imaginaires, mais d'autres,
celles par exemple des contemporains, comme François I er ,
Charles-Quint, Erasme, etc., dont les copies peuvent être rap-
prochées aujourd'hui d'oeuvres authentiques bien connues,
étaient de véritables portraits. Nous venons de dire quelles
raisons permettent de classer celui d'Agrippa dans cette caté-
gorie. Paul Jove avait écrit de courtes notices, Elogia, sur
les personnages dont les portraits figuraient dans sa collection.
Ces « Elogia » ont été publiés de son vivant, mais sans figu-
res; ceux des savants, dès 1546, à Venise. Elogia veris claro-
« rum virorum imaginibus apposita » ; ceux des guerriers en
1551 à Florence, a Elogia virorum bellica virtute illustrium. »
Dans le dernier quart du xvi e siècle, un des grands impri-
meurs de Bàle, Petrus Penna, entreprit de nouvelles éditions
de ces écrits, pour lesquelles il fit graver une partie des por-
traits de la collection formée par leur auteur. C'est ainsi que
fut exécuté et que parut pour la première fois dans un volume
imprimé à Bàle, en 1577, Elogia virorum literis illustrium, le
portrait gravé d'Agrippa, dont il vient d'être question. La no-
tice, l'éloge, qu'il accompagne dans ce volume, figure dans le
livre imprimé en 1546, du vivant de Paul Jove, et montre que
le portrait original, reproduit par la gravure, existait déjà dès
cette époque dans le musée de l'opulent prélat.
Tous les portraits d'Agrippa que nous connaissons avec la
barbe procèdent, à l'exception de deux seulement, de celui
qui vient de Paul Jove, dont ils sont des imitations plus ou
moins fidèles. Le plus ancien ayant date certaine est celui qui
a été gravé par Boissard et publié en 1597 à Francfort par Th. de
Bry, dans les Icônes quinquaginla illustrium virorum doctrinis
et eruclitione prxstantium. etc .... C'est une gravure au burin
qui contient dans un cartouche la mention de la mort d'A-
grippa, sous la date, inexacte du reste, de 1538. Cette gravure a
été reproduite en fac-similé et jointe au travail de M. L. Char-
vet sur Agrippa dans la Revue savoisienne, 1874, p. 88. C'est de
cette planche qu'il est questien dans notre chapitre vin (t. If.
NOTE XXX11I. 525
p. 406, note). Nous signalerons ensuite une planche gravée sur
bois, dont nous trouvons deux exemplaires au Cabinet des es-
tampes; l'un avec une légende allemande, l'autre avec une lé-
gende latine, d'où l'on peut inférer que cette gravure a figuré
successivement dans deux recueils, dont l'un était allemand.
La légende allemande est ainsi conçue : « Henricus Cornélius
« Agrippa der Rechten und Artzney doct. m. 1510. » La légende
latine est distribuée en deux parties. Au dessus du portrait on
lit : « Henricus Cornélius Agrippa med. et I. C. equ, », et au-
dessous : « Sanguine clarus eques, medicus, jurisque peritus et
« sophus, et pariter sum magus arte potens. » Des huit plan-
ches dont il nous reste à parler, la première est une gravure
sur bois, qui n'offre aucune particularité à relever ; trois au-
tres sont des gravures au burin, dont deux sont dans le même
cas, et dont la troisième est signée : « G. Kraus del. H. Lips.
«c sculp. » La cinquième est une gravure à l'eau-forte signée :
« Aeri incisa à Joh. Fr. Christ. Halae Sax. mdccxxvji. » La sixième
est une gravure au burin signée « R. Blokh fecit, » où la mousta-
che peu apparente pourrait bien n'être qu'un simple accident
d'exécution. Ces diverses planches sont évidemment des imita-
tions, plus ou moins exactes, de la gravure de 1577, d'après le
portrait du musée de Paul Jove. Il n'en est pas de même des
deux dernières planches. Celles-ci contiennent la reproduction
dans des formats différents de la même image. La moustache
y est très épaisse et. contrairement à ce qui se voit dans tous
les autres portraits gravés d'Agrippa, la figure s'y présente non
plus de profil, mais de trois quarts. Ces deux planches, desti-
tuées de tout caractère de vérité, semblent se rapporter à une
conception absolument imaginaire, et appartiennent aux deux
éditions de l'ouvrage de Thévet intitulé, dans l'une, Vrais por-
traits et Vies des hommes illustres. Paris, 1584, in-f°; et dans
l'autre, Histoire des plus savants hommes, etc.. Paris, 1670,
in- 12.
Les explications qui précèdent font ressortir, croyons-nou-,,
le mérite tout particulier du portrait gravé sur bois d'Agrippa,
qui accompagne l'édition de son traité de la philosophie oc-
526 APPENDICE
culte donnée à Cologne, en 1533 (Append., n° XXX). C'est d'a-
près ce portrait que nous avons dessiné celui qui figure en
tête de notre livre.
XXXIV
BIBLIOGRAPHIE DES OUVRAGES d' AGRIPPA
Nous donnons ci-après quelques renseignements sur les édi-
tions des ouvrages d' Agrippa publiées de son vivant. Nous
signalons les bibliothèques où nous avons pu en reconnaître
des exemplaires, ainsi que les ouvrages de bibliographie, la
Bibliothèque curieuse, de David Clément, et les Annales typo-
graphici, de Panzer, où se trouvent décrites celles qui ne nous
sont connues que par ces indications. Nous devons au savant
M. Van der Haeghen les renseignements qui concernent les
bibliothèques de la Belgique et de la Hollande.
1. — (v. 1526). Du sacrement du mariage. Texte latin et tra-
duction française par l'auteur. Sans date, sans nom de lieu
ni d'imprimeur (Lyon? Append., n" XXVIII). — « Henrici Cor-
« nelii Agrippe De sacramenlo malrimonii declamatio. » — Un
vol. très petit in-8° de 35 fol. non paginés, lettres A.-E., ca-
ract. goth. — Bibl. nat., à Paris, Z anc. 2552.
2. — (v. 1526). Pronostics astrologiques, (sans date, sans nom
de lieu ni d'impr. ?) (Lyon? Append., n° XXVIII). — « Prog-
'( nosticum. » — Un vol. vraisemblablem. impr. en caract.
gothiq. (?)
3.— 1529. Les petits traités. Anvers, Mich. Hillenius. — « Hen-
« rici Cornelii Agrippa;, De nobilitate et prœcellentia feeminei
« sexus ad Margaretam Augustam Austriaco et Burgundionum
« principem; Expostulatio cum Joanne Catilineti super exposi-
c tione libri Joannis Capnionis de uerbo miriiico; De sacra-
« mento malrimonii declamatio ad Margaretam, Alenconise du-
« cem; De triplici ratione cognoscendi Deum liber unus ad
NOTE XXXIV. 5i27
«Guilielmum Paleologum marcionem Montisferrati ; Dehorlalio
« gentilis theologiœ ad episcopum Vasatensem; De originali
« peccato disputabilis opinionis declamatio ad episcopum Cyre-
« nensem ; Regimen aduersus pestilentiam ad eumdem episco.»
— Marqué à la lin : « Antuerpiaa apud Michaelem Hillenium in
« Rapo, an. mdxxix. » — Un vol. in-8° de 84 fol. non paginés;
caractères italiques. — Bibl. nat., à Paris, Z-t-1403 ; Bibl. r. à
La Haye. — Panzer, VI, 14; IX, 348, n° 113.
4. — 1530. Le couronnement de Charles-Quint. Anvers, Mar-
tin. Csesar. — « Garoli V coronationis historia per Henricum
« Cornelium Agrippam ejusdera sacratissima3 maiestatis ab
« archiuis et consiliis indiciarium. Excudebat Martinus Caesar,
« mdxxx. » — Un vol. in-8°. — Bibl. r. à La Haye; bibl. de l'U-
niv. à Louvain. — PanzeV, IX, 350, n° 139 c.
5. — 1530 (septemb.). De l'incertitude et de lavanilé des scien-
ces, etc. Anvers, Joan. Grapheus. — «. Splendidce nobilitatis viri
« et armataî militiee equitis aurati ac utriusque juris doctoris,
« sacrée Csesarese maiestatis a consiliis et archiuis indiciarii,
« Henrici Gornelii Agrippie ab Netlesheym, De incerlitudine et
« vanitate scientiarium et arlium atque excellentia Verbi Dei
« declamatio. Nihil scire fœlicissima vita. » — Signé à la fin :
« Joan. Grapheus excudebat anno a Ghristo nato mdxxx mense
« septemb. Antuerpiee. » — Un vol. petit in-4° de 170 folios
non paginés; caract. rom. — Bibl. Arsenal à Paris, 4°, S. A.
717; Bibl. de l'Univ. à Liège; Bibl. r. à Bruxelles, v. H. 3601,
3602; Mus. brit., 721, h. 5. — David Clément, I, 81. — Pan-
zer, VI, 16; IX, 349.
6. — 1531 (janv.). De l'incertitude et dô la vanité des sciences,
etc. Sans nom de lieu (Cologne, Append., n° XXIX). Euchar.
Gervicornu. — « Henrici Gornelii Agrippée ab Nettesheym, De
« incerlitudine et vanitate scientiarium declamatio invectiva qua
« universa illa sophorum gigantomachia plusquam Herculea
« impugnatur audacia, doceturque nusquam certi quicquam per-
« petui et divini. nisi in solidis Dei eloquiis, atque eminentia
« Verbi Dei latere. Capita tractandcrum totius operis sequens
« indicabit pagella. Apud Eucharium Agrippinatem, anno 1531
528 APPENDICE
c< mense januario. »— Un vol. in-8° non paginé. — David Clé-
ment, I, 83. — Panzer, VI, 414, n° G08.
7. — 1531 (janv.). De l'incertitude et de la vanité des sciences,
etc. Sans nom de lieu ni d'imprimeur (Anvers? Append.,
n u XXIX). — « Splendidas nobilitatis viri et armâtes militiae
« equitis aurati ac utriusque juris doctoris; sacras Cassareas
<■< maiestatis a consiliis ac archivis indiciarii Henrici Gornelii
« Agrippas ab Nettesheym, De incertitudine et vanitate scien-
« tiarium atque artium atque excellentia Verbi Dei declamalio.
« Capita tractandorum totius operis sequens indicabit pagella.
« Nihil scire felicissima vita, anno mdxxxi mense januario. »
— Un vol. in-8°. — Bibl. de l'Univ. à Louvain. — Panzer, VI,
417, n» 629.
8. — 1531 (févr.). De l'incertitude et de la vanité des sciences,
etc. Paris, Joan. Petrus. — «Henrici Gornelii Agrippas ab Net-
« tesheym splendidissimas nobilitatis viri et armatas militias
« equitis aurati ac LL. doctoris, sacras Cassareas maiestatis a
« consiliis et archiuis indiciarii, De incertitudine et vanitate
« scientiarum et artium, atque excellentia Verbi Dei declama-
« lio. My}te[J.oi |J.é)a [rr^i [ASAtrca. Nocet empta dolore uo--
« luptas. Parisisiis apud Joannem Petrum, in vico Sorbonico,
« anno mdxxxi. » — Signé à la fin : « Parisiis apud Sorbonam,
« opéra et impensa Joannis Pétri, anno 1531, mense februa-
« r io. » — Un vol. in-8° de 4 fol. non paginés et 151 fol. pa-
ginés ix-clix, plus 1 fol. non paginé avec vignette au verso;
caractères romains. — Bibl. nat., Paris Z anc. 2553, 2. — Pan-
zer, X ; 17, n° 2050, b.
9. — 1531 (févr.). La philosophie occulte. Livre premier . Sans
nom de lieu (Anvers). Joan. Grapheus. — « Henrici Gornelii
« Agrippas ab Nettesheym a consiliis et archivis indiciarii sa-
« cras Cassareas maiestatis De occulta philosophia libri très.
« I.- G. » — Signé à la fin du livre I er : « Joan. Grapheus excu-
« débat sub intersignio Tilias, in vico vulgariter nuncupato de
« Lombarden veste, ubi et proslat. anno 1531, mense februa-
« rio. » — Un vol. in-4°. — David Clément, I, 93, note 92. —
Panzer, VI, 17, n° 143.
NOTE XXXIV. 529
10. — 1531. La philosophie occulte. Livre premier. Paris,
Christian. Wechelus. — « Henrici Cornelii Agrippa; a consiliis
« et archiuis indiciarii sacrse Ctesarea3 maiestatis, De occulta
« philosophia liber primus, prius Antuerpise cum imperatoris
« sexennalipriuilegio emissus ; duo autem reliqui quorum in-
« dex huic appressus est dabuntur ubi primum ita patientur
« autoris occupationes. Parisiis excudebat Christianus Weche-
« lus sub scuto Basiliensi in uico Jacobeeo, anno 1531 ». — Un
vol. in-8°; 10 folios non paginés, puis 203 pages numérotées,
plus 2 folios non paginés; caractères italiques. — Biblioth.
Sainte-Geneviève, à Paris, R. 13G. — David Clément, I, 92,
note 91.
11. — 1531. De l'incertitude et de la vanité des sciences, etc.
Cologne. Melchior Novesianus. — « Henrici Cornelii Agrippae
« ab Nettesheym, De incertitudine et vanitale SGientiarum de-
« clamatio invectiva, qua universa illa sophorum gigantoma-
« chia plus quam Herculea impugnalur audacia, doceturque
« nusquam certi quicquam perpetui et divini, nisi in solidis
« atque eloquiis eminentiaVerbi Dei latere.Capitatractandorum
« totius operis sequens indicabit pagella, anno 1531. » — Signé
à la fin : « Colonial M. N. excudebat. » — Un vol. in-8". —
Bibl. d'Utrecht; Bibl. r. à La Haye: Bibl. r. à Bruxelles; Mus.
brit., C. 8. c 14. - David Clément, I, 81. — Panzer, VI, 417,
n» 628.
12. — 1531. De l'incertitude et de la vanité des sciences, etc.
Anvers. Sans nom d'imprimeur. — « Henrici Cornelii Agrippse
« ab Nettesheim splendidissimse nobilitatis viri et armalaî mi-
« litise equitis aurati ac LL. doctoris, sacrai Csesaraee maiestatis
« a consiliis et archivis indiciarii, De incertitudine et vanitate
« scienliarum et artium, atque excellentia Verbi Dei declama-
« tio. Apud florentissimam Antverpiam, 1531. » — Marqué à la
fin : « Bene vale, ex ollicina nostra. » — Un vol. in-8". —
Bibl. r. à Bruxelles, V. H. 29511. — David Clément, I, 81. —
Panzer, VI, 18, n" 150.
13. — 1531 (juin). Oraison funèbre de la princesse Marguerite.
Anvers. Martin. Cœsar. — « Henrici Cornelii Agrippée, Ora-
T. II. ;i *
530 APPENDICE
« tio in funere divae Margareta? Austriacorum el Burgundio-
« rum principis a?terna memoria dignissima? habita. Martinus
« Caesar excudebat Antverpia?, anno a Christo nato 1531 mense
« junii die sexto. » — Un vol. in-S°. — Bibl. r. à La Haye. —
Panzer, VI, 17, n» 148.
14. — 1531. Commentaires sur Z'Ars brevis de Raimond
Lulle. Cologne. Joan. Soler. — « Henrici Corn. Agrippa? in
« artem breuem Raymundi Lullii Commentaria. Colonise, opéra
« Joannis iSoteris. Anno 1531. ?> — Un vol. in-8". — Panzer, VI,
415, n" G16.
15. — 1532. De V incertitude et de la vanité des sciences, etc.
Sans nom de lien ni d'imprimeur (Cologne? Append. , n° XXIX).
— « Henrici Cornelii Agrippa? ab Nettesheym, De incertitu-
« dine et vandale scientiarum declamatio invectiva, qua uni-
« versa illa sophorum gigantomachia plusquam Herculea
« impugnatur audacia, doceturque nusquam certi quicquam
« perpetui et divini nisi in solidis Dei eloquiis atque eminentia
« Verbi Dei latere. Capita tractandorum totius operis sequens
« indicabit pagella. Anno 1532, mense januario. » — Un vol.
in-S", alph. I; feuilles 3. — David Clément, I, Si, 85. —
Panzer, VI, 418, n" 645.
1G. — 1532 (mai). Les petits traités, avec treize lettres et cinq
épigrammes. Cologne. Sans nom d'imprimeur. — « Henrici
«. Cornelii Agrippa?, De nobilitate el praeeellentia foeminei
« sexus ad Margaretam Auguslam Austriacorum et Burgun-
« dionum principem ; Expostulatio cum Johanne Catilineli
« super expositione libri Johannis Capnionis de uerbo mirifico;
« De sacramento matrimonii declamatio ad Margaretam, Alen-
« coniae ducem; De triplici ratione cognoscendi Dcum liber
« unus ad Cuilielmum Paleologum marcionem Montisferrati ;
« Dehortatio gentilis theologia? ad episcopum Vasatensem ; De
« origiuali peccato disputabilis opinionis declamatio ad cpm.
(s. Cyrenensem; Regimen adversuspestilenliam ad eundem epis-
« copum; Sermones duo de vita monastica et de inuenlione
« reliquiarum diui Anthonii eremita?. An. mdxxxii, mense
c< maio. » — Marqué à la lin : <■< Finis, Colonia?. » — Un vol.
NOTE XXXIV. 531
în-S", non paginé. — Bibl. nat. à Paris, Z 1403; etX -j- 2104 ;
Bibl. Mazarine, à Paris, P. 809; Bibl. r., à La Haye; Mus.
Brit., 4373. a. — Panzer, "VI, 422, n° 674.
17. — 1532 (sept.). De V incertitude et de la vanité des scien-
ces, etc. Sans nom de lieu ni d'imprimeur (Paris? Append.,
n" XXIX). — « Splendidissimas nobilitatis viri et armatae mi-
te litise equitis aurati ac utriusque juris doctoris, sacras Cassareas
« majestatis a consiliis et archiuis indiciarii, llenrici Gornelii
« Agrippée ab Nettesheym, De incertitudine et vanitate seientia-
« rum cl artium atque excellentia Verbi Dei deelamatio, nunc
(< denuo recognita et scholiis marginariis illustrata. Nihil scire
« felicissima vila. Anno 1532, mense septembri. » — Un vol.
in-8", de 351 pages sans le privilège, la table, l'épître dédicat.
et la prélace. — Bibl. d'Utrecht. — David Clément, I, 85. —
Panzer, VI, 421, n os G72, 673. — Un exemplaire de celte édition,
à la biblioth. du roi de Hanovre, portait imprimé à la main,
sur le titre : « excudebat Jo. Prael. » Ruse de libraire, dit David
Clément (I, 85, note 84). Cette édition avait été vraisemblable-
ment imprimée clandestinement à Paris postérieurement à la
condamnation de l'ouvrage par la Sorbonne.
18. — 1533 (juillet). La philosophie occulte. Livres I, II, III,
Sans nom de lieu ni d'imprimeur (Cologne, Joan. Soter. Ap-
pend., îv XXX). — « llenrici Cornelii Agrippas ab Nettesheym
« a consiliis et archivis indiciarii sacras Cassareas majestatis de
« occulta philosophia libri très. Nihil est opertum quod non re-
» veletur et occultum quod non sciatur. Matthusi X. Cum gratia
« et privilegio Cassareas majestatis ad triennium. » Avec un por-
trait d'Agrippa imprimé au milieu du titre. — Marqué à la
tin : « Occultas philosophias Henrici Cornelii Agrippas finis.
c< Anno mdxxxiii, mense Julio. » — Un vol. petit in-fl> de 6 fol.
non paginés, plus 3G2 pages numérotées en chiffr. rom. —Bibl.
nat., à Paris, Z 1983, A.; Bibl. Arsenal, S A, ia-f. 1252; Bibl.
Mazarine, 3760; Bibl. de l'Université à Gand. ; Bibl. d'Utrecht;
Bibl. de l'Université à Louvain ; Bibl. de l'Université à Liège:
Mus. brit., 719, k. 3 (1); 30 f. (13). - David Clément, I, 91. -
Panzer, VI, 420, n» 725; XI, 40i, n> 725 b.
532 -APPENDICE
19. — 1533 (juillet). La philosophie occulte. Livres I, II, III.
Sans nom de lieu ni d'imprimeur (Cologne, Joan. Soter. Ap-
pend., n° XXX). — « Henrici Cornelii Agrippée, etc. » (même
titre sans le portrait, et même marque à la fin que le n" 18). —
Un vol. petit in-f° de G fui. non paginés, plus 362 pages numéro-
tées en chiffr. rom. Réimpression du livre précédent, avec quel-
ques changements : le portrait remplacé sur le titre par un
fleuron; quelques lettres initiales remplacées par de plus belles;
l'impression plus soignée du privilège; la correction d'une faute
de pagination à la p. 362, etc. — Bibl. Arsenal, à Paris, S. A.,
in-f. 1251. — David Clément, 1,92, note 91. - Panzer, VI, 426,
n< 725 ; XI, 404, ir> 725 b.
20. — 1533 (août). Commentaires sur £'ars krevis de Raimond
Lutte. Cologne, Joan. Soter. — « Henrici Cornelii Agrippae ar-
« matée militiœ equitisauratiet utriusquejuris doctoris in Artem
« brevem Raymundi Lullii Commentaria. Colonkr, Joannes Soter
« excudebat an. 1533, mense augusto. » — Marqué à la fin
« Commentanorum Henrici Cornelii Agrippée in artem brevem
« Raymundi Lullii Unis. » — Un vol. In-8" de 13 feuilles. —
Bibl. de l'Univ. à Gand; Mus. brit., 717, b. I. — David Clément,
I, 94, note 95. — Panzer, VI, 425, n° 708.
21. — 1533, L'Apologie et la Plainte contre les théologiens
de Louvain. Sans nom de lieu ni d'imprimeur (Cologne, Ap-
pend., n° XXXI). — « Henrici Cornelii Agrippae ab Nettesheym,
« equitis aurati ac utriusquejuiis doctoris, Ceesareee majestatis
<f a consiliis et archivis indiciarii, Apologia aduersus calumnias
« propter declamationem de vanitate scientiarum et excellentia
« Verbi Dei, sibi per aliquos Lovanienses theologistas inten-
« tatas. — Querela super calumnia ob eamdem declamationem
« sibi per aliquot sceleratissimos sycophantas apud Cœsaream
« majestatem nefarie et proditorie illata. Anno m. d. xxxiii. *
— Un vol. in-8 u non paginé de 90 feuillets. — Bibl. Sainte-
Geneviève, à Paris, IL 1203, 2; Biblioth. d'Utreclit. — Panzer,
VI, 426, n° 720.
22. — 153i. Propositions sur la monogamie de sainte Anne,
avec vingt- huit lettres. Sans nom de lieu ni d'imprimeur (t. II,
NOTE XXXIV. 533
p. 394). — « Henrici Cornelii Agrippae de bealissimœ Annae mo-
« nogamia ac unico puerperio propositiones abbreviata) et ar-
« ticulatss juxta disceptationem Jacobi Fabri Stapulensis in
« libro De tribus et una intitulato. — Ejusdem Agrippae defen-
« sio propositionum prsenarratarum contra quemdam Domini-
« castrum earumdem impugnatorem, qui sanctissimam Deiparae
« Virginis matrem Annam conatur ostendere polygamam. —
« QuBedam epistolœ super eadem materia atque super lite con-
« tra ejusdem ordinis haereticorum magistro habita. — Anno m.
« d. xxxmi. » — Un vol. in-S° non paginé. — Bibl. nat. à Paris,
Z sans numéro, et Z 1403; Bibl. Sainte-Geneviève, H. 1203, 1.
— Panzer, IX, 155, n° 488.
23. — 1535. Les Discours, le Couronnement de Charles-Quinl
et les Épigrammes. Cologne, Joan. Soter. — « Henrici Gornelii
« Agrippa?, armâtes militia} equitis aurati, utriusque juris doc-
« loris, sacrœ Csesarese maiestatis a consiliis et archiuis indi-
a ciarii Orationes X, quarum catalogum versa exhibebit pa-
« gella. — Ejusdem de duplici coronatione Garoli V Cœsaris
« apud Bononiam bistoriola. — Ejusdem ac aliorum doctorum
« virorum Epigrammata. — Joannes Soter excudebat Coloniee
« anno a Cbristo nato m. d. xxxv. » — Un vol. in-8° non paginé.
- Bibl. nat., à Paris, V 2440 A; X -1-2204; Z -1- 1983; Bibl. r ,
à La Haye; Mus. brit., 12301. aaa. - Panzer, VI, 432, n° 7S0.
24. — 1535. Epîlre apologétique au Sénat de Cologne. Stras-
bourg, Petrus Schœffer. — « Henrici Cornelii Agrippae epistola
«: apologetica, ad clarissimum urbis Agrippinœ Romanorum
« Colonise senatum, contra insaniam Conradi Cœlin de Ulma
« ord. prœdicatorii monachum. Ex Bonna, 11 Januarii. Argen-
« torati apud Petrum Schœffer m. d. xxxv. » — Un vol. in-8°.
14 fol. — David Clément, I, 94. — Panzer, VI, 126, n° S73.
25. Sans date. — De l'incertitude et de la vanité des scien-
ces, etc. Sans nom de lieu ni d'imprimeur (Anvers? Append.,
n° XXIX). — « Henrici Cornelii Agrippa}, ab Neltesheym, splen-
« didissimae nobilitatis viri et armatse militiœ equitis aurati, ac
« LL. doctoris, sacra) Ca}sareœ maiestatis a consiliis et archiuis
'< indiciarii, De incertitudine et vanitate scientiarum et artium
534 APPENDICE
« atque excellentia Verbi Dei declamatio. » — Marqué à la fin :
« Bene vale ex ofïïcina nostra. Yale — tsXoç. » — Un vol. in-8°,
de 224 folios numérotés; caract. romains. — Bibl. nat., à Paris,
Z anc. 2553. 1 ; Bibl. de Metz, P. 756; Bibl. r. à La Haye; Bibl.
de l'Université à Louvain.
26. — Sans date. De l'incertitude et de la vanité des scien-
ces, etc. Sans nom de lieu ni d'imprimeur, (Paris? Append.,
n° XXIX). — « Henrici Cornelii Agrippée ab Nettesheym, De
« incertitudine et vanitate scientiarum declamatio invectiva,
',: denuo ab auctore recognila et marginalibus annotationibus
« aucta. Gapila tractandorum totius operis sequentes indicant
« pagellœ. » — Un vol. In-S° non paginé. — Bibl. de Metz,
P 1017 et L926; deux exemplaires un peu différents l'un de
l'autre. — David Clément, I, 87.
Les renseignements qui précèdent, concernent les éditions
des ouvrages d'Agrippa exécutées, à notre connaissance, de son
vivant ; ce qui n'est cependant pas tout à fait certain, mais
seulement possible, des deux dernières, lesquelles sont sans
date. Nous ne saurions, sans nous laisser entraîner trop loin,
donner sur le même plan le catalogue des éditions ultérieures
qui en ont été faites jusqu'à nos jours. Nous nous bornerons
à renvoyer sur ce sujet à ce qui est dit ci-dessus : pour le
Traité de la vanité et de l'incertitude des sciences (Append.,
n° XXIX); pour la Philosophie occulte (Append., n° XXX);
pour VApologia et la Querela (Append., n° XXXI) ; pour le
Recueil des OEuvres complètes. Opéra (Append., n° XXXII).
Nous n'avons à y ajouter que ce qui concerne les éditions ulté-
rieures des ouvrages suivants : le Couronnement de Charles-
Quint, 1574, Bâle; 1614 (Goldast. Pol. imp.) ; 1673 (Schardius,
Germ. script.); et dans le recueil des OEuvres ; — les Com-
mentaires sur l'ars brevis, 1538, Salingiaci; 1568, Colon.; 1617,
s. I., et dans le recueil des Œuvres; — la Tabula abbreviata
des commentaires, avec l'Apologia, 1605, Lyon; et dans le re-
cueil des OEuvres ; — le Traité du mariage avec le traité de
l'incertitude, 1598, Colon.; 1609, s. 1.; 1043 et 1641, Lugdun.
Batav.; et dans le recueil des OEuvres ; la traduction anglaise
NOTE XXXIV. o35
de ce traité, 1545; sa traduction française, 1726, Leyde ; — le
traité De la prééminence du sexe féminin, éd. s. 1. et s. d., et
avec le traité de l'incertitude etc., 1598, Colon. ; 1G09, s. 1. ; 1643
et 1644, Lugdun. Balav. ; 1653, Hagao Gomit. ; et dans le recued
des Œuvres; les traductions françaises de ce traité, 1537, Lyon,
gothiq.; 1542, s. 1.; 1578, Paris; 1713, Paris; 1726, Leyde;
1801, Paris; s. d., Paris; sa traduction italienne, 1549; ses
traductions allemandes, 1540 (?), 1650; ses traductions anglai-
ses, 1652, Londres; 1670: ses traductions hollandaises, 1651,
Amsterd. ; 1733, Amsterd. — L'antidote contre la peste, dans
les « Curationes » de Potier, 1625.
XXXV
ADDENDA ET COUIUfSENDA
Pendant l'impression des deux volumes du présent ouvrage,
des critiques, dont nous sommes reconnaissant, et nos propres
remarques nous ont fourni la matière de quelques observa-
tions que nous jugeons à propos de consigner ici, à titre soit
de complément, soit de rectification.
T. I, p. 11. — Travaux biographiques sur Agrippa. — Nous
signalerons encore, outre ce que nous avons déjà dit à ce
sujet : 1661. J. Oudaan, Leven van den Autheur ; notice sur
Agrippa jointe à une traduction en hollandais du traité de
l'Incertitude, etc.. — 1725. Schelhorn, Amxnitales literar.,
t. II : Observatio de libro II. C. A. de incerlitudine, etc. —
1730. Fleury, Histoire ecclésiastique; fragments sur Agrippa
dans le t. XXVII, in-4°. — 1795. Meiners, Lebensbeschreibun-
gen berûhmier mienne r ans den zeiten der witderherstellung
der wissenschaften. Zurich. — 1818. Sprengel u. Tennemann,
article sur Agrippa dans le t. I de YAllgemeine encyclopédie
der wissenschaften und lunule, etc., von J. S. Ersch u. J. B.
Ciruber. Leipzig, 1818-1850. — 1833. Monin, De II. Cornelio
53() APPENDICE
Agrippa et P. Ramo Carlesii prœnuntiis; thèse présentée à
la Faculté des lettres de Paris. — 1846. .1. Schcible, Bas clos-
ter welllich und geisllick meist aus der alten deutschcn volks
wunder, curiositseten, and vorzugswcise komischen litteratur,
Stuttgart ; fragments sur Agrippa dans les tomes II, III, V, XI.
T. I, p. 12. — L'histoire d'Agrippa, par II. Morley. — De-
puis l'impression de notre tome I er , nous avons pu lire l'ou-
vrage de M. H. Morley. On trouvera, t. II, pp. 85, 391, 458,
468, <les observations à ce sujet, auxquelles nous pourrions
en ajouter quelques autres encore, notamment pour ce qui est
des identifications proposées par M. Morley entre les amis de
jeunesse d'Agrippa et quelques personnages connus du xvi e siè-
cle. Ces rapprochements paraissent généralement peu justifiés.
Nous nous bornerons à relever ici ceux qui concernent Lan-
dulphe, le camarade d'université d'Agrippa. Il nous semble
impossible de reconnaître le jeune coureur d'aventures de
1508-1511, dans un docte professeur de l'Université de Pavie,
Blasius Cœsar Landulph qui, dès 1506, avait publié à Lyon le
traité « de Guris febrium », ni dans un grave chef de famille
qui vivait, en 1512, à Borgo-Lavezzaro, échangeant alors avec
Agrippa des lettres où sont nommés, outre son frère Fran-
cisons, son épouse Penthasilea, son fils Camillus et sa fille
Prudentia, lesquels paraissent n'être plus des enfants. On ne
peut guère admettre, comme M. H. Morley, cette double
identification.
T. I, pp. 18-38. — Ouvrages composés par Agrippa. — Nous
signalerons encore avec ceux déjà mentionnés celui qu'il qua-
lifie « Pi'ognosticum quoddam, idque meum, » dans une lettre
datée de Lyon, 18 avril 1526 (Ep. IV, 4).
T. I, pp. 39- 'i 4 — Publication des ouvrages d'Agrippa. —
Avant l'impression du volume daté de 1529, se placent deux
petits livres imprimés, sans date et sans nom de lieu ni d'im-
primeur, dès 1526 : le traité De matrimonio avec sa traduction
en français, et le Prognoslicum (Append., n° XXVIII et
n° XXXIV, 1, 2).
T. I, p. 55 et p. 3ii. — Correspondance avec Cantiuncula. —
NOTE XXXV. °3*
Il convient (Append. n° X), d'en détacher une lettre du 5 juin
1522 (Ep. III, 16), écrite par un inconnu (cf. Herminjard, Cor-
respondance des réformateurs, t. I, p. 100, note 1), et d'y ran-
ger une lettre d'Agrippa (cf. t. I, p. 357) datée de Lyon. 27 mai
1522 (Ep. III. 71) ; ce qui maintient à vingt-six le nombre des
pièces assignées à cette correspondance. Si la lettre d'Agrippa
est du 27 mai 1522, elle a dû être écrite de Genève ; si elle a
été écrite de Lyon, elle ne peut être de 1522, mais elle pour-
rait être de 1525 comme celles qui la précèdent et qui la sui-
vent dans le recueil de la Correspondance.
T. II, pp. 241-251. — Episode de Jean Thibault. — Nous
avons parlé des mésaventures de ce personnage à Anvers, en
1530, et eu France, en 1535-1536. Nous devons à un érudit,
M. Emile Picot, de nouveaux renseignements sur son compte
empruntés à un fonds précieux dénotes bibliographiques; d'où
il résulte que Jean Thibault aurait été d'abord imprimeur a
Anvers, où il aurait donné, en 1519, un traité d'Adr. Barland,
De Hollandiœprincipibus. Dix ans plus tard, devenu historien
lui-même, il aurait publié à Anvers, chez Vorterman, en 1529,
La triumphe de la paix célébrée en Cambray. C'est vers cette
époque à peu près qu'il aurait abordé la pratique de la méde-
cine, particularité à laquelle se rapporteraient, outre le factum
d'Agrippa (Ep. VL 7), une apologie publiée à Anvers, en 1530.
Apologie de maistre Jehan Thibault, astrologue de l impenalle
majesté et de madame, et ce contre les invectives d'aucuns pro-
nostiqueurs, etc., puis une réponse en flamand imprimée a
Anvers, en 1531, Defensie responsiif astrologick by Gaspar Laet
de Jon'ghe op die sotte en dwalende Apologie tseghen hem doer
Jan Thibault printer, etc. M. Emile Picot signale ensuite di-
vers ouvrages de Jean Thibault, une Pronosticalio, imprimée
à Leyde en 1530 ; Le thresor du remède preseruatif guenson
(bien expérimentée) de la Peste, etc., imprimé à Anvers en 1531 ;
une Pronostycacyon of mayster John Thibault mediciner and
astronomer of the Emperyall majestie of our Lord God, impri-
mée en 1533; La phisionomie des songes, sans nom de heu ni
date ; une Prénoslication, également sans nom de heu ni date;
538 APPENDICE
le Souverain remède avec les saignées et dyettes contre les mala-
dies qui régneront en ccste présente année mil cinq centz qua-
rante quatre, selon la prognosticatwn de maistre Jehan Thy-
bault, médecin ordinaire du roy nostre sire, imprimé par Jean
Le Prest, demeurant à la rue du Telliers, s. 1. n. d. (à Rouen,
1544?); Tables du Soleil et de la Lune, calculées par il/tre Thi-
bault. Paris Chi'élicn Wechel. Ces dernières publications pa-
raissent se rapporter au séjour de Jean Thibault en France,
où nous avons signalé sa présence eu 1535 et 1536 ci-dessus
;t. II, pp. 248-250).
FIN
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE V. — AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A
fribourg. 1520-1524 p. 1
Séjour à Cologne-, visite de Brennonius; le traité
de Marcus Damascenus, p. 1 . — Agrippa se rend de
Cologne à Cenève ; son passage à Metz ; mort de sa
première femme, p. S. — Séjour à Genève, p. 11. —
Relations avec l'official de révêché,Eustache Chapuys,
à Genève, p. 14. — Avec le célestin Claude Dieu-
donné à Annecy, p. 1G. — Second mariage d'Agrippa,
p. 23. — Agrippa médecin, p. 2G. — Il entre, à ce
titre, au service de la ville de Fribourg, p. 31. —
Correspondances diverses; avec un adepte des scien-
ces occultes à Strasbourg, p. 36. — Avec Cantiuncula,
Eustache Chapuys, Christophe Schilling, Blanche-
rose, p. 40. — Départ de Fribourg pour Lyon, p. 41.
— Prétentions d'Agrippa comme homme de guerre
à la chevalerie dorée, p. 46. — La chevalerie, p. 58.
— Prétentions d'Agrippa au doctorat, p. 71. — A la
noblesse de naissance, p. 74.
CHAPITRE VI. — AGRIPPA ALTON ET A PARIS. 1524-
1528 p. 87
Lyon au commencement du xvi p siècle, p. 87. —
Agrippa médecin de la reine, mère de François I er ,
p. 91. — Son séjour de quatre années à Lyon, p. 92.
540 TAULE DES MATIÈRES
Ses correspondances avec Brennonius, Gantiuncula et
autres, pendant cette période, p. 98. — Episodes de
l'intrigant Paulus Flammingus, p. 101. — Du domi-
nicain de Mâcon Petrus Lavinius, p. 107. — Corres-
pondance avec Eustache Chapuys, p. 113. — Dis-
grâce d'Agrippa, p. 117. — Correspondances avec
Jean Chapelain, médecin du roi, et avec l'évêque de
Bazas, p. 118. — Composition du traité du sacrement
de mariage pour la duchesse d'Alenron, sœur du roi,
p. 119. — Agrippa est éclairé sur sa disgrâce, p. 131.
— Composition du traité de l'incertitude et de la
vanité des sciences dédié à Augustino Fornari,
p. 1 10. — Agrippa et l'astrologie, p. 141. — Causes
de la disgrâce d'Agrippa, p. 153. — Ses relations
avec le connétable de Bourbon, p. 162. — Eludes
et travaux d'Agrippa dans sa détresse, p. 171. —
Intervention d'Augustino Fornari en sa faveur,
p. 173. — Agrippa quitte Lyon; séjour forcé à Pa-
ris, p. 177. — Correspondance avec le religieux au-
gustin d'Anvers, Aurelio d'Aquapendente, p. 183. —
Départ d'Agrippa pour Anvers, p. 185.
CHAPITRE VII. — AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS. 1528-
1532 p. 187
Les Pays-Bas au commencement du xvi e siècle,
p. 187. — Arrivée d'Agrippa à Anvers, p. 192. — Les
nouveaux amis qu'il y trouve; ses relations anté-
rieures avec eux, p. 193. — Le religieux Aurelio d'A-
quapendente, p. 19G. — Augustino Fornari, p. 209.
— L'anonyme d'Anvers, p. 214. — Situation nou-
velle d'Agrippa, p. 215. — Il recherche sans succès
l'office de médecin de Margeurite d'Autriche à Mali-
nes, p. 218. — Présentation à celte princesse du
traité de la prééminence du sexe féminin, p. 222. —
Agrippa exerce la médecine à Anvers; son train
de vie, son intérieur, sa femme, ses enfants, ses sor-
TABLE DES MATIÈRES 541
viteurs, ses disciples, p. 223. - Il perd sa seconde
femme enlevée par la peste, p. 233. - Il est con-
traint de renoncer à la pratique de la médecine,
p. 239. - Affaire de Jean Thibault, p. 041. - Agrippa
prend l'office d'historiographe impérial, p. 252. —
Il transporte sa résidence d'Anvers à Malines-, ses
travaux dans son nouvel emploi, p. 254. -L'his-
toire du couronnement de Charles-Quint, p. 2oG.
_ L'oraison funèbre de Marguerite d'Autriche, p. 2o7.
_ Le discours pour le prince de Danemarck, p. 2o9.
_ Proposition lui est faite des deux côtés d'entrer
dans la querelle du divorce de Henri VIII et de Ca-
therine d'Aragon, p. 261. -Agrippa procède a 1 im-
pression de ses ouvrages, p. 278. - Les petits traites,
p 279. - Privilège impérial pour ces publications,
' 28* - Le traité de l'incertitude et de la vanité
dés sciences, p. 283. - Agrippa tombe en disgrâce à
la cour de Malines, p. 288. -Il est condamné par les
théologiens, p. 289. - Il est poursuivi et mis en pri-
son par ses créanciers, p. 290 - Protection du car-
dinal légat Campegi et du cardinal de LaMarck, évo-
que de Liège, p. 290. - Agrippa proteste contre la
disgrâce et les poursuites dont il est l'objet, p. 291 .
_ H écrit contre les théologiens son Apologia et sa
Querela, p. 299. - Relations et correspondances
avec Erasme, p. 313. - Avec les prélats, p. 318. -
Le cardinal de La Marck, p. 319. - Le cardinal
Campegi, p. 320.
CHAPITRE VIIL — AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRE-
NOBLE 1532-1535
Agrippa se retire prés de l'archevêque de Cologne,
p. 327. - Mémoire apologétique adressé à .a reine
Marie, gouvernante des Pays-Bas, p. 330. - Lettre a
Khreutter, secrétaire de la reine, p. 338.- Relation,
avec l'archevêque de Cologne qui accepte la dèdi-
p. 327
542 TABLE DES MATIÈUES
cace do la philosophie occulte, p. 340. — Correspon-
dance cl'Agrippa avec Dom Luca, secrélaire, et Dom
Bernardus, majordome du cardinal Gampegi, p. 345.
— Opinion déiinitive d'Agrippa sur les sciences oc-
cultes, p. 357. — Publication de la philosophie oc-
culte, p. 359. — Opposition faite à cette publication
par l'inquisiteur, l'officialité et les magistrats de Co-
logne, p. 367. — Factum d'Agrippa en réponse à
cette opposition, p. 3G8. — Achèvement, malgré ces
obstacles, de la première édition de la philosophie
occulte, p. 375. — Le Luthéranisme à Cologne,
p. 381. — L'archevêque de Cologne Ilermann de
Wiede, p. 384. — Agrippa et la réforme, p. 3SG. —
Il accompagne aux bains de Bertrich l'archevêque
de Cologne, p. 391. — Impression de YApologia et
de la Querela, et des écrits relatifs à la question de
la monogamie de sain'e Anne. p. 394. — Préface
pour les ouvrages de Codoschalcus Moncordius,
p. 395. — Jean Wier, disciple d'Agrippa, p. 396. —
Brève mention faite par lui du troisième mariage
d'Agrippa, p. 399. — Impression du factum contre
les théologiens et les magistrats de Cologne et des
Discours et Epigrammcs, p. 399.— Agrippa revient en
France; il est emprisonné à Lyon, p. 400. — Il meurt
à Grenoble, p. 403. — Sa sépulture dans l'église des
Dominicains de cette ville, p. 404. — Ses enfants et
sa descendance, p. 407. — Conclusions sur Agrippa,
son esprit, son caractère, p. 412. — Sa vie, ses œu-
vres, p. 415. — Conclusions sur les sciences et les
arts occultes au commencement du xvi c siècle,
p. 421.
APPENDICE p. 431
I. Le nom d'Agrippa, p. 431. — IL Les préten-
tions d'Agrippa à la noblesse de naissance, p. 434.
— III. La chevalerie dorée d'Agrippa, p. 430. —
TABLE DES MATIÈRES tU3
IV Etudes et travaux d'Agrippa sur les sciences et
les arts occultes, p. 439. - V. Etudes d'Agrippa en
théologie, p. 442. — VI. Le triple doctorat d'A-
grippa en l'un et l'autre droit et en médecine, p. 444.
— VIL L'exercice par Agrippa de la médecine,
p. 449. - VIII. Les trois femmes et les sept enfants
d'Agrippa, p. 451. - IX. La légende d'Agrippa,
p. 460. — X. Agrippa et le protestantisme, p. 462.
— XI. Expédition d'Agrippa en Espagne, p. 466. —
XII. Le commencement et la lin du séjour à Metz
d'Agrippa, p. 469. — XIII. Les comptes de finance de
la ville de Metz, p. 472. — XIV. La monnaie de Metz,
p. 473. — XV. L'invective d'Agrippa, p. 476. — XVI.
Brunonius et Brennonius, p. 479.— XVII. Savini et
Salini, p. 482. — XVIII. Claude Drouin, p. 483. -
XIX. Guillaume Furbity, p. 480. — XX. Les sei-
gneurs d'Illins, p. 486. - XXL Les Laurencin,
p. 487. — XXII. Augustino Fornari , p. 489. —
XXIII. La princesse Marguerite d'Autriche, gouver-
nante des Pays-Bas, p. 492. - XXIV. Bavard et la
journée de Pavie en 1512, p. 496. - XXV. Agrippa
et le connétable de Bourbon, p. 498. — XXVI.
Agrippa et Catherine d'Aragon, reine d'Angleterre,
p. 501. — XXVI I. Les conseils de justice et de gou-
vernement dans les Pays-Bas, au xvi' siècle, p. 502.
— XXVIII. L'impression des ouvrages d'Agrippa,
p_ 503. _ XXIX. La publication du traité de l'in-
certitude et de la vanité des sciences, p. 507. — XXX.
La publication de la philosophie occulte, p. 510. —
XXXI. La publication de YApologia et de la Que-
rela contre les théologiens de Louvain, p. 51a. —
XXXII. Recueil des Œuvres complètes d'Agrippa.
p. 5i7._ XXXIII. Les portraits d'Agrippa, p. 522.
— XXXIV. Bibliographie des ouvrages d'Agrippa,
p. 526. — XXXV. Addenda et corrigeiida, p. 535.
L1 -_ p(j Y . — IJ1PIUME1UE MARCHESSOU FlLS.
ERRATA
TOME I.
Au lieu de :
Page i, 1. 18, satyrique
P. xiv, 1. 10, ses recueils et.
P. xx, 1. 22, ces deux livres
P. xxvi, 1. 28, pour lesquels
P. 5, 1. 29. Elogia virorum
literis illuslrium, 1577.
P. 12,1. 31, 1856, 2 vol.
P. 14, 1. 30, de lui
P. 19, 1. 9, considéré comme
P. 39, 1. 1, en 1529
P. 40, 1. 2, imprimé
Id., 1. 29, le 22 janvier
P. 49, 1. 30, montrerons.
P. 55, 1. 25, 1. III, 16, 17,20,
23, 35, 43, 45, 46, 52, 64
P. 123, 1. 8, Agrippe, Hanry
P. 131, 1.22, Janotus Bascus et
Dom de Charona
P. 161. 1. 1, pour sa part de
l'héritage paternel
T. II.
Lisez .
satirique
ses recueils, et
ces livres
avec lesquels
Elogia veris clarorum viro-
rum imaginibus apposita,
1546.
1856,2 vol. (Append. n° XXXV).
de lui (Append. n° XXXIII).
reconnu pour
en 1529, sous la réserve de
deux volumes imprimés pro-
bablement vers 1526 (Append.
n° XXVIII).
imprimé avec date certaine
le 12 janvier
montrerons (t. II, p. 225],
1. III, 17, 20, 23, 35, 43, 45, 46,
52, 64, 71.
Agrippe ou Hanry
et Janotus Bascus de Cha-
rona.
comme représentation de sa dot
(Appendice n° XXIII).
35
P. 344, 1. 26, L. III, 1G, 17. 20, L. III, 17, 20, 23, 35, 43, 45, 46
23, 35,43, 45,46, 52, 6i 52, 6i, 71.
P. 358,1. 3, celle de Cantiun- l'une de Cantiimcula du 12.
cula du 10
Id., 1. '/2, sur une lettre du 12 sur la lettre du 12.
TOME II
P. 81. 1. 29, l'origine l'origine (voyez une note sur
ce sujet ci-après p. 402).
P. 214,1. 11, précédemment précédemment question(p. 201).
question
P. 327, 1. 7, dédicace du traité dédicace de la philosophie oc-
de l'incertitude et de la vanité culte.
des sciences
P. 463, 1. 20, appelé appelle
Prost, Auguste
Corneille Agrippa
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