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LE PUY. — IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE MARCHESSOU FILS. 




LES 



SCIENCES ET LES ARTS 



OCCULTES 



AU XVI e SIÈCLE 



CORNEILLE AGRIPPA 

SA VIE ET SES ŒUVRES 



PAU 



M. AUG. PROST 



TOME DEUXIÈME 



PARIS 
CHAMPION, LIBRAIRE 

15, QUAI MALAQUAIS, 15 






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1882 



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CHAPITRE V 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 



i^^o-izï-a^ 



Séjour à Cologne; visite de Brennonius; le traité de Marcus 
Damascenus. — Agrippa se rend de Cologne en Suisse; 
son passage à Metz; mort de sa première femme. — Séjour 
à Genève. — Relations avec l'offieial de l'évêché, Eustache 
Chapuys, à Genève-, avec le célestin Claude Dieudonné, à 
Annecy. — Second mariage d' Agrippa. — Agrippa médecin, 
à Fribourg; correspondances diverses. — Départ de Fri- 
bourg pour Lyon. — Prétentions d' Agrippa à la chevalerie ; 
au doctorat ; à la noblesse de naissance. 

Agrippa venait de passer à Metz environ deux 
années, depuis le milieu de lévrier 1518 jusqu'à 
la même époque à peu près de l'an 1520. Vers la fin 
de janvier de cette dernière année, il avait réussi 
à briser la chaîne qui l'y retenait. Il n'avait obtenu 
néanmoins qu'après beaucoup d'instances, et non 
sans difficulté ce semble, le congé régulier grâce 
auquel il se trouvait dégagé des obligations qu'il y 
t. ri ! 



2 CHAPITRE CINQUIEME 

avait contractées. Libre enfin, il part. Quelques 
jours après, il est à Cologne. Le 12 des calendes de 
mars, 19 février, il écrit do cette ville à un ami de 
Metz, et date sa lettre de l'heureuse Cologne, ex 
felici Colonia; c'est-à-dire sans cloute de Cologne 
où il est lui-même heureux de se retrouver. Cette 
satisfaction ne devait pas durer longtemps; car 
Agrippa était incapable de se fixer nulle part. Une 
année était a peine écoulée, qu'il abandonnait aussi 
l'heureuse ville de Cologne, déjà rassasié du bon- 
heur d'y vivre ï . 

Pendant les quelques mois passés à Cologne par 
Agrippa, il y avait reçu la visite de son ami Brcn- 
nonius, visite dès longtemps annoncée et dont 
Agrippa avait emporté de Metz même la promesse. 
Il la lui rappelait dans son premier billet écrit le 
19 lévrier, à son arrivée clans sa ville natale. 

— Je t'attends, lui disait-il, pour la Pentecôte, 
ainsi que tu me l'as promis (Ep. II, 43). 

L'été tout entier et l'automne en grande partie 
se passent cependant, sans que la promesse ait été 
réalisée. Brennonius paraît n'être venu à Cologne 
que vers la fin de septembre 1520 2 . Il devait ap- 

1. Agrippa dut, en réalité, passer alors à Cologne environ 
quatorze mois, depuis le commencement de février 1520 à peu 
près, jusque ver3 le mois d'avril 1521. Il y était encore le 
21 mars de cette dernière année : « Quinta feria ante domi- 
ne nicam palmarum », date d'une lettre qu'il écrit pour annoncer 
qu'il va en partir (Ep. III, 6\ 

'.!. Nous ne connaissons pas la date exacte de l'arrivée de 



AGniPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FR1BOURG 3 

porter alors à son ami le complément d'un ouvrage 
dont il lui avait déjà fait parvenir le commencement, 
et dont il est souvent question dans leur corres- 
pondance. Cet ouvrage, dont nous avons dit quel- 
ques mots au chapitre précédent, est un traité en 
trois livres de Marcus Damascenus, sur la nature 
de l'âme. Brennonius en avait retrouvé le manus- 
crit, de la main même de l'auteur suivant lui, ou- 
blié, poudreux et tout meurtri dans un coin ; et il en 
avait commencé, à l'intention de son cher Agrippa, la 
transcription '. 

— C'est un second ouvrage de notre Marcus 
Damascenus, nostri Marci Damasceni opus secundum, 
lui disait-il alors. 

Brennonius semble indiquer en parlant ainsi 



Brennonius à Cologne. Le 1 er septembre 1520, Agrippa lui 
écrit qu'il l'y attend pour la Saint-Michel, 29 de ce mois 
(Ep. II, CI); le 27 il écrit lui-même qu'il est près de partir pour 
s'y rendre (Ep. II, 59). Il en est reparti, pour retourner à Metz, 
le jour de Sainte-Catherine, 25 novembre 1520 (Ep. III, G). 

1. « Nostri Marci Damasceni opus secundum, de variis admi- 
« randisque animœ humanœ naturis intitulatum. quod in nos- 
« trorum civium penetralibus, vetuslate mucidum, neglectum, 
« disruptum, pedibusque calcalum, autoris manu propria scrip- 
« tum forte reperi, ad te mittere decreveram ; sed negotiis 
« variis distractus, illum transcribere non potui. Verumtamen 
« primum ejus librum in prsesentiarum gratanter accipias, 
« quem tibi pro dignilate meritisque tractandum, ordinandum, 
« corripiendum , emendandumque commendo. Subséquentes 
« vero duos posthac per otium transcriptos ut ad te mittantur 
« pro posse curabo... » (Ep. II, 53). 



4 CHAPITRE CINQUIÈME 

que l'auteur était déjà haut placé dans leur commune 
estime, et qu'il leur était connu par d'autres écrits. 
Nous ignorons, quant à nous, ce qu'est ce Marcus 
Damascenus dont nous n'avons trouvé la mention 
nulle part. Peut-être s'agit-il de quelqu'un des nom- 
breux hérésiarques signalés sans plus de détails, 
du 11 e siècle au x f: , sous le nom de Marc, par les 
historiens ecclésiastiques. Saint Irénée, dans son 
livre des hérésies, en cite un notamment qui était 
disciple de Valentin, et qui vivait encore vers la fin 
du 11 e siècle. Il appartenait à la grande famille des 
gnostiques et, joignant la magie à l'hérésie, passait 
pour faire des miracles, au moyen desquels il 
agissait tout particulièrement, est-il dit, sur la cré- 
dulité des femmes. Pénétré des doctrines cabalis- 
tiques, il attribuait, ajoute-t-on, une vertu spé- 
ciale à l'alphabet grec, lequel contenait, suivant son 
sentiment, la plénitude et la perfection de la vé- 
rité l . Les écrits d'un pareil auteur, s'il pouvait 
s'en rencontrer quelqu'un, étaient bien faits pour 
captiver Agrippa et Brennonius. Peut-être ce der- 
nier avait-il trouvé un ouvrage, plus ou moins au- 
thentique, méritant par son caractère d'être attri- 
bué à ce prétendu thaumaturge ou à quelque autre 
personnage du même genre. C'est ce que nous ne 
saurions dire. Nous ne connaissons le traité en trois 
livres de la nature de l'âme, que par la manière 



1. Sevestre, Dictionnaire de palrologie, t. III, pp. 570 et 1236, 
dans la Nouvelle encyclopédie théologique de Migne, t. XXII. 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FR1BOURG O 

dont il en est parlé dans la correspondance do 
Brennonius et d'Agrippa. 

— C'est, dit quelque part celui-ci, un admirable 
ouvrage, resté jusqu'à présent inconnu et que je 
voudrais publier, si j'étais certain de n'y pas 
perdre et ma peine et mon argent l . Livre des plus 
intéressants, ajoute-t-il, et tout à fait magique 
(Ep. III, 56). 

De la part d'Agrippa, c'était là un grand éloge 
pour le traité de la nature de l'âme. Le titre du 
livre et la manière dont il est loué par Agrippa 
suffisent pour nous faire soupçonner quelqu'une de 
ces œuvres de philosophie hermétique, qui faisaient 
les délices d'un homme dont nous connaissons l'ad- 
miration pour les ouvrages de ce genre. On com- 
prend avec quelle curiosité le traité de la nature de 
l'âme était attendu par lui, depuis la première an- 
nonce qu'il en avait reçue de Brennonius; celui-ci 
ayant fait cette découverte, à ce qu'il semble, après 
le départ de Metz de son ami. Sur sa première ou- 
verture à ce sujet, Agrippa qui attendait Brenno- 
nius à Cologne, lui recommande d'apporter avec 
lui le précieux volume 2 . 

« 1. « Sunt etiam pênes me pleraque alia aliorum doctorum 
« et antiqua et recentia scripta hactenus incognita, inter quse 
« est opus Marci Damasceni, de variis admirandisque ani- 
« raarum naturis -, liber tolus magicus. Hœc omnia aliquando 
« in publicum daturus essem, modo ne et operam et impen- 
« sam omnino perditurus sim » ;Ep. III, 56). 

1. « Vale et ad proxima Pentecostes testa teipsum cura 



<» CHAPITRE CINQUIEME 

— J'arrive pour la Pentecôte avec Marcus Da- 
raascenus, répond le 12 avril Brennonius (Ep. 11,49). 

Le retard apporté cependant par le curé de Sainte- 
Croix à la réalisation du voyage projeté, celui 
qu'il met également à faire la transcription promise 
par lui de l'ouvrage, ne font qu'irriter l'impa- 
tience d'Agrippa, qui, après en avoir reçu le com- 
mencement, réclame avec instance la suite, à plu- 
sieurs reprises (Ep. II, 54, 57, CI ; III, 0). 

— Quelque peu que tu en aies transcrit, envoie- 
le-moi, je t'en prie, écrit-il le 20 juin, et j£>ins-y 
la table au moins de l'ensemble l . 

Brennonius était allé au-devant de ses désirs, 
sur ce dernier point au moins ; car, le 17 du môme 
mois, il lui avait expédié la table en question 2 . Un 
peu plus tard, le 27 septembre, il annonce de nou- 
veau sa visite, si souvent remise, et le livre II du 

<> .Marco Damasceno Colonie apud nos inl'allibiliter pne- 
« sentato » (Ep. II, 17). La lettre qui contient ce passage de- 
vait être nécessairement précédée de celle de Brennonius, 
qui, sous le n" 53 du livre II, contient l'annonce de la décou- 
verte. Ce'lc-ci ne porte aucune date, ce qui explique la 
transposition qui en est laite parles éditeurs. 

1. « Tu interea Marci Damasccni residuos libros, seu quan- 
« lulumcunque de illis jam transcriptum est, per prœsenlium 
« latorem, qui mihi priorom bona iide reddidit, nunc iterum 
« transmitlas , unaque librorum eorumdein et capituloruni 
« indicesm » (Ep. II, 57). 

2. « Marci Dàmasceni noslri secundum librum negotiis 
» quam plurimis distractus, ut vides, scribere non potui -, sed 
» Irium librorum ejus labiilam al te milto » (Ep. II, 55). 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 7 

fameux traité dont il doit apporter quelque chose 
avec lui (Ep. II, 59). 

— Apporte avec toi le tout, lui réplique Agrippa, 
nous en ferons terminer ici la transcription (Ep. II, 
GI). 

Brennonius vient à Cologne en effet, mais sans 
donner, nous ne savons pourquoi, satisfaction com- 
plète à son ami, qui, au mois de février suivant, 
attendait encore le livre III du traité de la nature de 
l'âme. C'est Agrippa qui, à ce moment, est à son tour 
près de se mettre en voyage. Il va passer par Metz. 
Brennonius lui promet pour ce moment le complé- 
ment désiré du merveilleux ouvrage. Sa lettre est 
datée du jour de Saint-Mathias, 24 février 1321 1 . 
Le 21 mars, Agrippa est encore à Cologne; mais il 
annonce son prochain départ (Ep. III, G). 11 ne 
tarde pas, en effet, à passer à Metz où il peut enfin 
entrer en possession du trésor tant souhaité. Nous 
voyons, par un document ultérieur, qu'en 1524 le 
précieux volume était entre ses mains (Ep. III, 56). 

Si nous nous sommes arrêté quelque peu au récit 
de ce petit épisode, ce n'est pas pour l'importance 
que peuvent avoir ni l'ouvrage do Marcus Da- 
mascenus, ni même la curiosité passionnée avec 
laquelle il est accueilli par Agrippa. Il nous semble 
présenter un autre genre d'intérêt, en fournissant 



1. « Gum autem veneris, tertium Marci Damasceni librum 
a reperios, in quo quid in ipso determinaverat, ul scires, in 
« margine annotavi » (Ep. III, 5). 



8 CHAPITRE CINQUIÈME 

un spécimen de cette chasse aux manuscrits, si 
l'on peut s'exprimer ainsi, qui, pour des objets 
plus dignes d'estime d'ailleurs, remplit la vie des 
lettrés, à cette date de la renaissance des études et 
de la résurrection en quelque sorte de l'antiquité. 

Nous venons de voir Agrippa quittant sa ville 
natale, quelques mois après y être rentré ce sem- 
ble avec tant de joie. Cette source de satisfaction 
est maintenant, épuisée. Il dirige d'un autre côté 
ses désirs. Une espérance l'attire à Genève, et, 
pour se rendre dans ce lieu, il prend une voie qui 
le fait repasser par Metz; cette ville qu'il a maudite 
quand il a dû y vivre, mais que, par une contradic- 
tion dont son caractère inconstant rendrait parfai- 
tement raison, il regrette peut-être, maintenant qu'il 
n'est plus obligé d'y demeurer. Il vient alors par 
eau de Cologne à Metz. Notons en passant le fait, 
comme une particularité des usages de ce temps. 
Agrippa remontait le Rhin et la Moselle, et voyageait 
en bateau. Les voies fluviales paraissent avoir été 
alors très ordinairement pratiquées. C'est égale- 
ment en suivant les rivières, nous le verrons par la 
suite, qu'Agrippa descend plus tard de Lyon à 
Paris. 

Une épreuve douloureuse attendait Agrippadans ce 
voyage. La femme bien-aimée associée à son sort de- 
puis six ou sept ans, l'épouse qu'il avait amenée avec 
lui d'Italie, tombée gravement malade dans les der- 
niers temps de son séjour à Cologne, mourait en tra- 
versant Melz. Elle y reçoit la sépulture dans l'église 



AGIUPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOUIIG 9 

même de Sainte-Croix, dont Brennonius, l'ami de son 
mari, était le curé. Agrippa semble avoir été fort at- 
taché ù cette femme, aux mérites de laquelle il rend 
hommage dans plus d'un passage de ses lettres. 
L'inquiétude qu'il manifeste dès les premiers sym- 
ptômes de sa maladie, donne une juste idée du cha- 
grin sérieux que dut lui causer sa perte (Ep. III, 6). 
On ne trouve cependant aucune mention directe de 
la mort de cette femme dans la correspondance d'A- 
grippa. Cette particularité prouverait, s'il en était 
besoin, que, malgré l'opinion contraire énoncée par 
certains biographes, le fatal événement eut lieu à 
Metz, où Agrippa se trouvait entouré à ce moment 
des amis qu'autrement il n'aurait pu manquer d'en 
informer par lettres, comme il l'avait fait de la ma- 
ladie commencée à Cologne qui avait précédé et 
causé ce malheur (Ep. III, 6). La même particularité 
permet de se rendre tout naturellement compte du 
fait très certain, et qui semble inexplicable à Bayle, 
de la sépulture donnée à Metz à cette première 
femme d'A grippa; ce qui se comprendrait, en effet, 
difficilement si elle fût morte ailleurs que dans cette 
ville. Mais Bayle paraît avoir ignoré qu'il en eût été 
ainsi. Le fait est d'ailleurs incontestable; il est at- 
testé par plusieurs traits de la correspondance ulté- 
rieure du curé de Sainte-Croix, Brennonius, avec 
Agrippa, relativement aux fondations pieuses con- 
cernant l'épouse que celui-ci avait perdue, et aux 
anniversaires célébrés pour elle dans l'église des- 
servie par son ami (Ep. IV, ^20, 27). 



10 CHAPITRE CINQUIÈME 

On a peu de renseignements sur cette première 
femme d'Agrippa. On ne la connaît guère que par les 
éloges qu'il accorde, en certaines circonstances, à ses 
excellentes qualités. 

— Je rends grâces à Dieu, dit-il dans une lettre 
datée de 1518, de m'ayoir donné en elle une épouse 
selon mon cœur, jeune, belle, ayant de nobles et 
bons sentiments, partageant mes idées et mes goûts, 
incapable de me causer une contrariété; et sur la- 
quelle je sais que je pourrai compter quoiqu'il ar- 
rive, dans la mauvaise comme dans la bonne for- 
tune i(Ep. II, 19). 

Nous rappellerons qu'elle était d'origine italienne 
et qu'Agrippa l'avait épousée à Pavie, vers la fin de 
151 \ ou au commencement de 1515, ainsi qu'on peut 
l'inférer de quelques indications fournies par sa 
correspondance de ce temps. Ces renseignements 
sont confirmés et complétés en quelques points par 
le chroniqueur messin, Philippe de Vigneulles, qui 

1. « Ego quidem Deo omnipotenli innumeram habeo gratiam, 
« qui uxorem mihi conjunxit secundum cor meum, virginem 
« nobilem beno moratam, adolescentulam formosam, qua3 ita 
« ad meam vivit consuetudiaem, ul ne contumeliosum verbum 
« inter nos intercidat, atque, quo felicissimum me dixero, 
« quorsum se res vertunt, in prosperis et adversis semper œque 
« mihi benigna, affabilis, constans, integerrimi animi, sani con- 
« silii, semper apud se manens. » (Ep. II, 19). — Nous dou- 
tons que le mot « nobilem », associé ici à 1 expression « bene 
moratam », doive être entendu dans le sens propre, et qu'il ex- 
prime, à propos de la première femme d'Agrippa, l'idée de no- 
blesse lie naissance. 



m 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FR1BOUUG 1 1 

avait vu à Metz, où elle était paraît-il fort remar- 
quée, la première femme cl'Agrippa, en 1518 et 1519. 
Nous avons cité précédemment un passage de ses 
écrits dans lequel il est dit que cette femme native 
de Pavie, en Lombardie, était « la plus mignone et la 
plus diversement acoustrée » qu'on eût jamais vue 
au pays de Metz. On ignore du reste son nom ; mais 
on sait qu'elle avait donné à son mari un fils nommé 
Théodoric, lequel existait déjà lorsque ses parents 
durent quitter Pavie, après les désordres de guerre 
occasionnés par le retour des Français dans le nord 
de l'Italie en 1515. Cet enfant fut certainement amené 
à Metz par son père, car il était encore avec lui à 
Genève en 1521 1 . 
Agrippa semble avoir été attiré à Genève 2 par 



1. Le peu que nous savons de cette première femme d'A- 
grippa et de son fils est réuni à ce qui concerne ses deux au- 
tres femmes et ses sept enfants, dans une note de l'appendice 
(n° VIII). 

2. On ne connaît pas la date exacte de l'arrivée à Genève d'A- 
grippa. La dernière lettre datée de Cologne, que nous ayons de 
lui, est du 21 mars 1521, et il était alors très près d'en partir 
(Ep. III, 6). La correspondance publiée n'en contient ensuite 
plus aucune avant le 6 des calendes de juillet, 26 juin 1521, date 
à laquelle on lui écrit qu'on a appris, tardivement c pendant, 
son arrivée à Genève (Ep. III, 7). Il y était vraisemblablement 
depuis quelque temps déjà. Du 21 mars à une date quelque peu 
antérieure au 2G juin, se placent ainsi son départ de Cologne, 
son voyage avec son passage à Metz, et la perte qu'il y fit de sa 
première femme, son arrivée enfin en Suisse, et son installa- 
tion à Genève. 



12 CHAPITRE CINQUIÈME 

l'espérance d'y obtenir du duc de Savoie une pension 
ou un emploi dont il avait pu être question antérieu- 
rement, et qu'il se flatta même quelque temps en- 
core d'obtenir, en réalisation d'une ancienne pro- 
messe (Ep. III, 24, 29, 30). C'est à cotte espérance 
qu'il se reportait assurément, lorsque de Cologne, 
quelques mois auparavant , il écrivait à son ami 
Brcnnonius, à Metz, qu'il retournait en Savoie. 

— Je vais passer ici l'année présente encore, lui 
disait-il ; mais, l'an prochain, je compte me transpor- 
ter en Savoie (Ep. II, 54). 

Genève, où arrivait Agrippa en 1521, n'avait pas 
encore pris, au point de vue politique, la situation 
qui lui était réservée clans un prochain avenir, au 
sein de la Confédération suisse. La condition de cette 
ville était alors incertaine', entre la domination des 
ducs de Savoie qui tendaient à y asseoir définitive- 
ment leur souveraineté, et un régime d'indépendance 
dont les partisans tournaient leurs regards du côté 
des cantons suisses, avec l'espoir de trouver chez 
eux un appui. Genève était une grande ville qui, 
avec le royaume de Bourgogne, depuis le ix° siècle 
était de l'Empire, et où l'autorité avait été longtemps 
disputée à ses évoques par ses comtes. La prépon- 
dérance était d'abord restée aux évoques dans la 
cité, pendant que les comtes se maintenaient en pos- 
session d'un district voisin, constituant ce qu'on ap- 
pelait proprement le comté de Genevois. Vers la 
fin du xiv c siècle, la famille de ces comtes s'étant 
éteinte, le comté de Genevois était échu aux comtes 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FR1BOURG 13 

de Savoie, faits ducs un peu plus tard, en 1417 ; les- 
quels, en oulre, avaient déjà dans la ville elle-même 
certains droits de vicedomnat ou de vicariat impé- 
rial. 

Ces princes s'étaient trouvés par là en mesure de 
balancer à Genève la puissance des évoques ; et, dans 
le courant du xv e siècle, leur autorité était même ar- 
rivée à primer celle de ces derniers. L'évêque per- 
dant toujours du terrain clans cette compétition, la 
question de prépondérance avait fini par se poser ex- 
clusivement entre le duc de Savoie et le corps même 
de la cité, qui toujours avait, joui d'ailleurs d'une li- 
berté propre et de certains privilèges. Les évêques 
se bornèrent alors à favoriser, suivant les circons- 
tances, tantôt l'un, tantôt l'autre de ces deux partis. 

Au moment où Agrippa arrivait à Genève, en 
1521, l'évêque de cette ville était un prince de la 
maison de Savoie, tout naturellement porté vers le 
parti des ducs. Il s'était mis à la traverse des 
tentatives faites par la ville, depuis quelques an- 
nées, pour former une confédération avec les cités 
suisses de Berne et de Fribourg. Cette alliance ne 
devait se nouer définitivement qu'en 1526 seule- 
ment. En 1521 s'organisait dans Genève le parti qui 
l'y portait, le parti des Eidgenosse ou confédérés, 
combattu par le parti des ducs de Savoie, dit le 
parti des Mamelus ou Mameluks. Ce parti des Eid- 
genosse n'avait encore à ce moment qu'un caractère 
purement politique; c'était le parti de l'indépen- 
dance. Il devait bientôt prendre une couleur reli- 



14 CHAPITRE CINQUIÈME 

gicusc, en acceptant et propageant les opinions de 
la réforme. Son nom, qui signifiait proprement con- 
fédéré, cessant alors d'être exclusivement l'équiva- 
lent de celui d'indépendant,, devenait à peu près sy- 
nonyme de celui de réformé. Popularisé parle rôle 
que prit peu à peu Genève clans le protestantisme 
français, il se généralisa plus tard en se dénaturant, 
et, passant par la forme contractée Eidgenot, fournit, 
à ce qu'on croit, la fameuse dénomination de Hugue- 
not qui devint, vers le milieu du xvi° siècle, celle des 
protestants de France. 

Dès le début de son séjour à Genève, Agrippa 
s'y montre en étroites relations d'amitié avec u'n 
homme dont il s'était déjà précédemment trouvé 
rapproché en Italie ou en Savoie, à Turin ou à 
Chambéry, et qui, à cette époque, est activement 
mêlé au jeu des partis que nous venons de signa- 
ler. Cet homme est Eustachc Chapuys l , chanoine 
de Genève, officiai de l'évoque Jean de Savoie à ce 
moment, puis de son successeur Pierre de la Baume 
(1523) ; plus tard conseiller du duc de Savoie ; con- 
seiller ensuite et maître des requêtes de l'hôtel de 
l'empereur Charles-Quint (1527), et enfin son en- 
voyé auprès du roi d'Angleterre Henri VIII (152!)- 
154-6). Chapuys avait été, dès 1517, un des agents 

1. L'orthographe du nom français de Chapuys, Ghapusiut 
dans la correspondance latine d'Agrippa, est ûxée par nue si- 
gnature de lui, dont le fac-similé est donné par M. L. Charvel, 
dans son mémoire sur la correspondance de ce personnage 
avec Agrippa. (Revue savoisienne, 1874.) 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 15 

chargés par l'évêque Jean de Savoie d'empêcher 
l'alliance de Genève avec Fribourg. Plus tard, il de- 
vait se mêler aux intrigues de l'évêque Pierre de La 
Baume avec l'empereur et avec le connétable de 
Bourbon (1524-1525). Il peut s'être trouvé ainsi la 
cause première des relations de ce prince avec* 
Agrippa, et par là n'avoir pas été étranger à la dis- 
grâce ultérieure de celui-ci, à la cour du roi Fran- 
çois I ,r et de la reine Louise de Savoie, sa mère. 

Nous possédons un billet, d'un sens quelque peu 
énigmatique, adressé en 1522 par Chapuys à Agrippa, 
et dans lequel il parait dire à celui-ci que la né- 
cessité où il est par sa position de ménager l'opi- 
nion publique et de répondre à des devoirs plus sé- 
rieux, lui défend de prendre part à une réunion pro- 
jetée par l'ami à qui il écrit et par quelques autres, 
pour une partie de plaisir, à ce qu'il semble l . L'a- 
mitié qui unissait Chapuys à Agrippa ne paraît pas 
s'être ressentie de cette réserve obligée de l'ol'fîcial 
de Genève; comme en témoigne leur correspon- 
dance ultérieure, pendant qu'Agrippa était à Fri- 
bourg d'abord (1523), à Lyon ensuite (1524-1525), et 
beaucoup plus tard dans les Pays-Bas (1531). Nous 
voyons encore Agrippa composer à l'adresse de Cha- 
puys, vers 1532, sa plainte, Querela, contre les théo- 



1. « Eustochio... pro publico munere popularité^ nec tam ex 

« vero quam ex opinione vivendum est Symposio vestro 

« amœnissimo interesse nequit, ad aliud efllagitanlius ex mag- 
« natum quorumdam imperio pertractus » (Ep. III ( 28)< 



16 CHAPITRE CINQUIÈME 

logions de Louvain (Ep. VII, 14). Cette correspon- 
dance montre également qu'après le départ de 
Genève d'Agrippa, Chapuys y conserva près de lui 
assez longtemps un des enfants de son ami, qu'il 
semble avoir traité comme le sien propre, et dont 
il était le parrain. L'échange de lettres entre Cha- 
puys et Agrippa est naturellement à peu près nul 
pendant le séjour de celui-ci à Genève (1521-1522) . 
Le billet que nous venons de citer est, aprète une 
lettre d'Agrippa pour réclamer les bons offices de 
son ami auprès du prince (Ep. 111, 21), le seul do- 
cument de ce genre qui porte cette date dans leur 
correspondance. Pour les époques ultérieures, celle- 
ci contient treize autres lettres dont nous parle- 
rons en arrivant aux temps qu'elles concernent l . 

Nous avons au contraire sous les yeux, avec des 
dates qui correspondent au séjour à Genève d'A- 
grippa, un certain nombre de lettres échangées entre 
lui et un personnage dont nous avons déjà parlé, le 
célestin Claude Dieudonné qu'Agrippa, quelques an- 
nées auparavant, avait connu à Metz, et qu'il re- 
trouve alors dans une maison de son ordre à An- 
necy. Nous avons dit comment s'étaient nouées à 

1. La correspondance, entre Agrippa et Eustache Chapuys 
C 1 522- 1 5'3 1 ) comprend 15 lettres imprimées dans la Corres- 
pondance générale, L. III, 21, 28, 38, 30, 49, 58, G3, G8, 74, 70, 
. 78; L. VI, 19, 20, 29, 33. Cette correspondance particulière est 
l'objet d'un travail spécial de M. Léon Charvet que nous avons 
déjà cité, et dont la première partie, seule publiée jusqu'à pré- 
sent, a paru dans la Revue Savoisienne, en 187 i. 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOUR.G 17 

Melz les relations entre Agrippa et Claude Dieu- 
donné. Celui-ci s'était laissé séduire par les har- 
diesses de l'esprit et la singularité des doctrines du 
savant étranger. Nous avons raconté comment les 
supérieurs de Claude Dieudonné, justement inquiets 
des conséquences que pouvaient entraîner ces rela- 
tions, avaient jugé à propos de couper le mal à sa 
racine, en éloignant inopinément de Metz le reli- 
gieux ainsi compromis. 

Cependant Claude Dieudonné, envoyé à Paris, était 
entré en correspondance épistolaire avec son cher 
Agrippa resté à Metz ; il s'était même fait le porteur 
d'une lettre de celui-ci pour Lel'èvre d'Étaples, et 
s'était ainsi trouvé bientôt en relations suivies avec 
ce personnage, mis également à l'index par la pure 
orthodoxie. C'est probablement là ce qui avait fait 
encore éloigner de Paris, comme on l'avait éloigné 
déjà de Metz, le frère Claude Dieudonné. On l'avait 
envoyé en 1521, avec quelques autres religieux, à 
Annecy, pour y fonder une communauté de son or- 
dre, dans une maison que venait de construire et de 
doter un chanoine de l'église de Genève, Pierre 
de Lambert, plus tard évêque de Caserte. Claude 
Dieudonné arrivait à Annecy, comme on le voit, 
à peu près en même temps qu'arrivait à Genève 
Agrippa lui-même. Les deux amis de Metz, fortui- 
tement rapprochés ainsi, rentrent bientôt en corres- 
pondance, avec vivacité de la part du religieux ; 
mais, à ce qu'il semble, avec une certaine réserve 
qui du reste ne s'explique guère, de la part d'A- 

T 1 1 . 2 



18 CHAPITRE CINQUIÈME 

grippa. Trois lettres du Célestin, datées successive- 
ment du 26 juin, du 10 septembre et du 2 octobre 
1521, témoignent de l'entraînement qui porte celui- 
ci à cette reprise de relations antérieures, qu'au- 
raient pu resserrer à ce moment, entre lui et son 
ancien ami, les communs rapports de l'un et de 
l'autre avec l'official de Genève, Claude Chapuys, 
dont nous venons de parler (Ep. III, 12). 

— Très savant docteur, dit Claude Dieudonné dans 
la première de ces trois lettres, j'apprends tardive- 
ment que tu es à Genève. Je vais donc revoir ton 
visage aimé, jouir de ta conversation, et profiter 
de ta sagesse et de ta science. J'en éprouve une 
joie inexprimable, car jamais commerce ne m'a plu 
avec personne autant qu'avec toi. Que ne puis-je 
passer ma vie entière près de toi ! Ne le pouvant 
pas, puissé-je au moins y suppléer par un échange 
de lettres! As-tu reçu celles que je t'ai écrites après 
notre séparation? Apprends-moi si la seconde Re- 
cognitio d'Érasme sur le nouveau Testament est im- 
primée. Je mande aux libraires de Lyon de me 
l'envoyer à tout prix. Et Luther? Sa traduction du 
psautier a-t-elle paru? J'éprouve aussi un ardent 
désir de la posséder. Porte-toi bien, très savant 
Agrippa, et compte-moi au nombre de tes servi- 
teurs. D'Annecy, le G des calendes de juillet, 2G juin 
1521 (Ep. III, 7). 

Agrippa ne semble pas s'être rendu d'abord à ce 
véhément appel. 

— Hélas, dit le religieux dans sa seconde lettre, 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 19 

ne céderas-tu pas à mes prières? Quelque affaire 
ne pourrait-elle pas t'amener de notre côté? Tu sais 
quel empressement je mettrais à te recevoir. Tu vois 
avec quelle familiarité j'agis avec toi, encouragé 
par toi-même à oublier la distance qui nous sé- 
pare. Certains maîtres encapuchonnés de la faction 
de saint Dominique, vrais persécuteurs à mon sens, 
inquisiteurs veux-je dire de notre foi, ont pénétré 
ces jours derniers dans notre maison; et, après 
divers propos tenus incidemment sur Érasme et 
sur Luther, ils ont enfin vomi leur poison, décla- 
rant, tout en déblatérant, que dans le royaume du 
Christ il y a aujourd'hui quatre docteurs antechrists, 
antichristos, Érasme, Luther, Reuchlin et Lefèvre 
d'Étaples. Que dis-tu de pareils sycophantes , 
ennemis des bonnes lettres? Tu peux te fier au 
porteur de la présente lettre. Salue de ma part, je 
t'en prie, le très savant seigneur officiai ; et porte- 
toi bien, très docte Agrippa, avec ton fils i et tous 
les tiens. Du monastère d'Annecy, le 10 septembre 
1521 (Ep. III, 9). 

Agrippa continue à ne pas répondre, malgré ces 
pressantes avances. 

— Cher Agrippa, voilà trois fois que j'ose t'é- 
crire, dit maintenant Claude Dieudonné. Tu ne t'en 
étonneras pas, si tu daignes revenir aux sentiments 



I. Théodoric, né on 1515 à Pavie, fils d'Agrippa et de sa 
première femme, laquelle venait de mourir cette année même 
(1521) à Metz. 



20 CHAPITRE CINQUIÈME 

de bienveillance que tu m'as si généreusement ac- 
cordés quand nous étions ensemble à Metz. C'est 
ce souvenir qui me donne à moi cette audace de 
t'importuner ainsi. Je ne saurais perdre le goût de 
ton admirable science. J'ai appris que tu avais 
produit une très docte apologie dirigée contre le 
prieur du couvent de Metz. Consens, je t'en prie, 
à enrichir de cet ouvrage ma pauvre bibliothèque. 
Daigne aussi me dire ce que tu penses des travaux 
de Luther. Tu n'as pas oublié, sans doute, com- 
ment à Metz tu louais ses écrits, en me les faisant 
eonnaître. Ta réputation se répand partout, dans ce 
pays de Savoie. J'aurais un vif désir de te voir, et, 
Dieu aidant, je serais bientôt près de toi, si mes 
moyens et ma santé me le permettaient. Si tu vou- 
lais venir ici, quel bonheur ce serait pour moi de 
te recevoir! Porte-toi bien, très savant Agrippa, 
avec ton fils et toute ta famille. Salue pour moi le 
révérend officiai Eustachc Chapuys. Annecy, 2 oc- 
tobre 1521 (Ep. III, 10). 

Nous ne voyons pas Agrippa se rendre avec beau- 
coup d'empressement à ces chaleureux appels. Deux 
billets fort courts, dont l'attribution n'est même pas 
absolument certaine, sont la seule réponse qu'on 
puisse y rapporter '.Le premier est du 25 novem- 



1. Ces doux billets (Ep. III, 11, 12), intitulés seulement < Agrippa 
ad amicum », sont attribués à laoorrespondance de Claude Dieu- 
donné avec Agrippa, pendant le séjour de celui-ci à Genève, 
par M. Herminjard, dans sa Correspondance des réformateurs ; 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENEVE ET A FRIBOURG 21 

brel52l;le second ne porte pas d'autre marque chro- 
nologique que le millésime de cette année seulement. 
Agrippa, dans ces missives succinctes , accuse du 
long retard qu'il a mis à répondre, le manque de loi- 
sirs ; il promet, du reste, de s'expliquer plus complè- 
tement dans une visite qu'il annonce comme pro- 
chaine à son ancien ami. Faisant ensuite allusion à 
une demande de son correspondant, il lui dit avoir 
vu, pour une affaire qui est en question, leur ami 
commun, l'official de Genève; ajoutant que cette af- 
faire n'est pas sans difficultés, et qu'elle doit entraî- 
ner beaucoup de frais (Ep. III, 11, 12). 

Dans la première de ces deux lettres se trouve un 
détail qui explique peut-être le peu d'attention don- 
né, à ce qu'il semble, depuis quelques mois, par 
Agrippa aux pressants appels du Gélestin d'Annecy. 
Le porteur de cette lettre est, dit-il, son oncle par 
alliance ou, pour parler avec plus de précision, l'on- 
cle de sa femme, uxorius avunculus (Ep. III, 11). 

La femme dont il est ainsi question ne saurait être 
celle qu'Agrippa venait de perdre, cette Italienne de 
Pavie, laquelle ne devait avoir, on a tout lieu de le 
croire, aucun parent à Genève. Il s'agit évidemment 
ici d'une autre femme qu'Agrippa, devenu veuf, ve- 
nait d'épouser dans cette ville, où il était depuis 
quelques mois à peine. Ces premiers mois pendant 



et d'après lui par M. Léon Gharvet, dans sa notice sur la Corres- 
pondance d'Evstache Çhàpuys et de Corneille Agrippa, donnée 
par la Revue Savoisienne, on 187 't. 



22 CHAPITRE CINQUIÈME 

lesquels il se plaignait d'avoir si peu de loisirs, il les 
avait employés vraisemblablement à négocier ce 
mariage, qui dut se faire à la date du 17 septem- 
bre 1521 à peu près ; Agrippa disant plus tard à pro- 
pos do la mort de cette seconde femme, arrivée le 
17 août 1529, que leur union avait duré huit ans 
moins un mois (Ep. V, 81). Pour mettre d'accord cette 
indication avec certaines inductions ressortant de la 
correspondance du célestin Claude Dieudonné, il 
faut que celui-ci n'ait pas connu encore le second 
mariage d'Agrippa, lorsqu'il lui écrivait, le 2 octobre 
de cette année, la lettre dans laquelle, sans faire au- 
cune mention de la nouvelle épouse, il souhaitait 
bonne santé à lui et à son fils ainsi qu'à sa famille, 
c'est-à-dire aux serviteurs composant sa maison, 
vale, cura Ubero tuo et tota familia (Ep. III, 10). L'igno- 
rance de Claude Dieudonné en ce qui concerne, à 
cette date, le récent mariage d'Agrippa est fort ad- 
missible, étant donné le peu d'empressement mis, 
comme on l'a vu, par celui-ci à se rapprocher du re- 
ligieux céleslin, et à renouveler ses anciens rapports 
avec lui. 

Nous ne savons rien de plus que ce qui vient d'en 
être dit, do la reprise de relations tentée à cette épo- 
que par le célestin Claude Dieudonné avec Agrippa. 
Ce que nous connaissons de ces relations, à une épo- 
que antérieure, nous montre quelle sorte d'influence 
et quelle action celui-ci a exercées sur cet esprit si 
vivement attiré parles opinions nouvelles, et suffit 
pour nous expliquer, ce qu'on sait encore, des 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 23 

destinées ultérieures du Célestin que nous avons vu 
passer successivement de la maison de Metz à celle 
de Paris, et de celle-ci à la maison d'Annecy. Ce der- 
nier monastère, fondé en 1521 , ne tarda pas à changer 
de condition. Les doctrines nouvelles qui commen- 
çaient à se répandre firent désirer un ordre plus mi- 
litant que celui des Célestins, lesquels ne se li- 
vraient pas à la prédication. Une communauté de 
Franciscains y fut installée à leur place, vers 1533. 
Claude Dieudonné n'y était plus à ce moment; il 
avait quitté, depuis plusieurs années déjà, l'habit de 
religieux pour se rapprocher du réformateur OEco- 
lampade, Jean Hausschein. Celui-ci l'avait adressé 
ensuite à Farel avec qui, au mois d'avril 1528, il fut 
arrêté par ordre du duc de Savoie, et enfermé au 
château de Chillon. Il ne sortit de cette prison que 
grâce à l'intervention du conseil de Berne. Un peu 
plus tard il était, nous dit-on, pasteur du pays d'Ai- 
gle, avec Farel et Simon Robert. En avril 1535, on le 
trouve encore pasteur à Ollon l . On n'entend plus 
ensuite parler de lui. 

Nous avons dit deux mots tout à l'heure du se- 
cond mariage contracté par Agrippa, vers le milieu 
de septembre 1521, à Genève; presque au lendemain 
de son arrivée dans cette ville ; quelques mois à 

1. Ces renseignements sont donnés par M. Léon Charvet, 
Correspondance d'Eust. Chapuys et de Corneille Agrippa, d'après 
Jacq. Fodéré, Histoire générale des couvents de l'Ordre de Saint- 
François dans la province de Bourgogne, ut Herminjard, Corres- 
pondance des réformateurs. 



2i CHAPITRE CINQUIÈME 

poino après la mort do cette chère épouse, qu'il avait 
perdue à Metz au printemps de la même année, et à 
laquelle il donnait des marques d'estime si chaleu- 
reusement exprimées. Doit-on attribuer à la mobi- 
lité de caractère dont Agrippa fournit plus d'une 
preuve au cours de son existence agitée, ce passage 
si rapide d'un sentiment à l'autre? On aimerait à 
expliquer plutôt sa conduite, dans cette occurrence, 
par les idées systématiques sur la condition du ma- 
riage exposées par lui dans le traité qu'il a consacré 
à cet objet, et dont nous parlerons bientôt. Peut-être 
aussi cette grave dtermination a-t-elle ou plutôt 
pour cause quelque circonstance fortuite que rien ne 
nous révèle malheureusement? C'est ce que nous ne 
saurions décider. Toujours est-il que six mois à 
peine après la mort de sa première femme, et mal- 
gré la peine qu'il semble en avoir ressentie, Agrippa 
en épousait une seconde pour laquelle, on doit le 
reconnaître, il a montré aussi beaucoup de ten- 
dresse, tout en cultivant la mémoire de celle qu'il 
avait perdue auparavant; car, de loin, il continue à 
s'occuper de celle-ci, recommandant souvent à ses 
amis de Metz de ne pas négliger les marques de 
souvenir qu'il entend lui être données, et les priè- 
res qu'il prescrit de dire pour le salut de son âme. 
Nous ne savons que fort peu de chose, comme 
nous l'avons dit, de la première femme d'Agrippa, 
et nous ignorons même comment elle se nommait. 
Nous ne sommes guère mieux informés de ce qui con- 
cerne la seconde ; mais nous connaissons au moins 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 25 

son nom, grâce à quelques traits de la correspon- 
dance de son époux, grâce aussi à une épigramrae 
louangeuse écrite en son honneur par Hilaire Ber- 
tulphe qui la connut à Anvers l . Elle se nommait 
Jeanne Loyse Tissie, Jana Loysia Tytia -, et aurait 
appartenu, croit-on, à une famille noble du pays de 
Genève, à laquelle seraient alliés les seigneurs d'Il- 
lins; personnages compromis plus tard dans le parti 
du duc de Bourbon, et ramenés par Agrippa, si on 



1. Suivant M. A. Daguet, Agrippa citez les Suisses, Hilaire 
Berlulphe, Hilarius Berlulphus Ledius, était un médecin fla- 
mand de Gand. M. Léon Charvet, dans son écrit sur la Corres- 
pondance d'Eust. Ckapuys, dit de lui qu'il était Flamand, sinon 
Liégeois; qu'il avait étudié à Paris, et qu'il fut, comme secré- 
taire, au service d'Érasme ; qu'il était en 1524 à Avignon, atta- 
ché à la duchesse d'Alençon-, et qu'il mourut de la peste à Lyon 
en 1532. Il lui attribue, non sans raison, une des lettres de la 
Correspondance générale d'Agrippa, la quarante-quatrième du 
livre III, et cite à son sujet une lettre d'Erasme du 31 août 1533. 
Les éditeurs des œuvres d'Agrippa ont joint à celles-ci dix piè- 
ces de vers d'Hilaire Bertulphe, parmi lesquelles se trouve l' épi- 
gramme composée à la louange de la seconde femme de son ami : 
« In generosam dominam Janam Loysiam Tytiam Gebennen- 
sem » {Opéra, t. II, p. 1150). 

2. Le nom de famille de cette femme ne nous est révélé que 
par la forme latine Tytia, donnée en tête de la pièce de vers où. 
elle est célébrée, et qu'on peut traduire Tissie ou Tissié. De ces 
deux noms, nous adoptons celui de Tissie d'après M. Charvet, 
qui est genevois, et mieux qu'un autre au courant des formes 
de noms usitées ou admissibles dans sa ville natale. On trou- 
vera à l'appendice (n° VIII), quelques indications sur cette se- 
conde femme d'Agrippa et sur les enfants qu'elle lui a donnés. 



26 CHAPITRE CINQUIÈME 

l'en croyait, à celui du roi l . Jeanne Loyse Tissie 
était, quand Agrippa l'épousa, une jeune fille de 
dix-huit ans (Ep. V, 81). Agrippa célèbre, en plus 
d'un endroit, ses excellentes qualités (Ep. III, GO; 
IV, 50; V, 81 à 85). Nous reviendrons ultérieure- 
ment sur ce qui la concerne, à propos de ses en- 
fants, et à l'occasion de sa mort vivement déplorée 
par son époux; ce qui n'empêcha pas celui-ci de 
prendre encore, par fidélité au moins à ses principes 
sur le mariage, une troisième femme, peu de temps 
après la perte de celle-là. 

Serait-ce en raison de son second mariage à Ge- 
nève, que la bourgeoisie aurait été accordée à 
Agrippa dans cette ville ? Elle lui fut concédée le 
11 juillet 1522, à titre gratuit, est-il dit. Cet octroi 
gracieux est la seule faveur publique qu'il ait reçue 
des Genevois, chez lesquels il était venu avec l'es- 
poir de trouver là un emploi lucratif. La fonction 
qu'il sollicitait n'était pas, au reste, d'ordre munici- 
pal ; c'était, paraît-il, l'office de médecin du duc de 
Savoie, de qui d'ailleurs il attendait depuis long- 
temps une pension, ou quelque autre avantage 
(Ep. III, 24). 

Agrippa croyait ses espérances à ce sujet solide- 
ment fondées sur des promesses formelles. Cepen- 
dant, malgré des engagements qu'il semble indiquer 



1. Nous donnons quelques renseignements sur cette famille 
des seigneurs d'Illins et sur leur parenté ou alliance avec 
Agrippa, dans une note de l'appendice (n° XX). 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 27 

et dont nous ne connaissons pas les termes, malgré 
les démarches, malgré les efforts de son ami Chapuys, 
qui avait invoqué en vain à cette occasion le crédit 
de Vulliet, chancelier du duc l , il n'obtint pas ce qu'il 
désirait (Ep. III, 24). Il se pourrait que, malgré tout 
son savoir-faire, Agrippa n'eût pas réussi à fournir 
alors des preuves suffisantes de capacité, pour une 
profession qui exigeait des connaissances à l'ac- 
quisition desquelles il ne semble pas qu'il se soit 
encore beaucoup appliqué, quoiqu'on l'ait vu don- 
ner parfois accidentellement des avis et des con- 
seils sur des questions de santé, de maladies et de 
remèdes ; témoin ceux que le célestin Claude Dieu- 
donné lui demandait deux ou trois ans auparavant, 
au début de leurs relations à Metz (Ep. II, 20). Il 
commençait cependant, vers le temps où nous som- 
mes parvenus maintenant, à être accepté comme 
médecin par l'opinion ; car on le voit qualifié ainsi 
dans une lettre qui lui est adressée sous la date du 
23 avril 1522 (Ep. III, 15). 

A en juger d'après divers indices, les titres d'A- 
grippa à l'exercice de la médecine n'étaient pas très 
sérieux. Ses capacités, à cet égard, résultaient proba- 
blement bien moins d'études spéciales et régulières, 
que de connaissances générales acquises par la lec- 
ture des anciens auteurs, par la pratique aussi des 
sciences secrètes et des arts occultes, par celle de 
l'alchimie notamment, qui comprenait alors la pré- 

1. A. Daguot, Agrippa clicz les Suisses, p. 11. 



28 CHAPITRE CINQUIÈME 

paration des médicaments. Tout ce que nous sa- 
vons d' Agrippa dénote chez lui, avec la curiosité de 
savoir, avec l'ardeur à acquérir des connaissances 
de toute sorte, la vanité puérile de paraître en avoir 
au-delà même de ce qu'il en possédait, réellement. 
Il avait tenté toutes les voies d'étude, et savait 
un peu de tout ce qu'on savait de son temps. 
D'un autre côté, il faut se rappeler que promenant 
sa vie sur des théâtres toujours nouveaux; à peine 
entrevu au passage par des hommes qui, ne l'aper- 
cevant qu'un instant, ne le connaissaient que dans 
ses dehors et sous les aspects qu'il jugeait à propos 
de leur montrer; abordant sans hésitation ni scru- 
pule tous les sujets de discussion, ceux surtout qui, 
nouveaux et peu connus, excitaient particulièrement 
la curiosité et défiaient la critique, il avait réussi à 
conquérir partout la réputation d'un savant homme. 
La hardiesse naturelle grâce à laquelle Agrippa 
savait tout oser; un certain bonheur qu'il avait de 
tout faire accepter; la mobilité de caractère, enfin, 
qui le portait à passer incessamment d'une situation 
à une autre, d'une entreprise commencée à une en- 
treprise nouvelle ; voilà ce qui explique vraisembla- 
blement le changement de condition que nous le 
voyons tenter à ce moment, en prenant inopiné- 
ment le parti de se livrer à l'exercice de la méde- 
cine ; quoiqu'il n'ait, à ce qu'il semble, jamais étudié 
spécialement jusque-là cet art difficile. Nous note- 
rons en passant le fait, comme un témoignage re- 
marquable de la souplesse et de la fécondité de son 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FR1BOURG 29 

esprit, en même temps que de la témérité qui est 
un des traits de son caractère, et comme une preuve 
aussi du peu de fixité de ses idées. 

Après avoir, au début de sa carrière, visé spé- 
cialement à l'alchimie et à ses secrètes pratiques ; 
après avoir été successivement, sans parler de ses 
essais de vie militaire, professeur de cabale à Dole, 
de science hermétique et de philosophie à Pavie ; 
théologien avec les prélats du concile de Pise ; ju- 
risconsulte, homme de gouvernement et en môme 
temps critique et polémiste à Metz, dans le sens des 
idées religieuses nouvelles, Agrippa se pose main- 
tenant en médecin ; et, s'il ne réussit pas d'abord à 
se faire accepter à Genève dans ce rôle improvisé, il 
saura bientôt le tenir avec une attitude qui en im- 
posera, dans une ville voisine, à Fribourg, puis à 
Lyon, et à Anvers enfin, pendant un certain temps; 
jusqu'à ce qu'on le voie abandonner tout d'un coup 
cette direction et en prendre une autre encore, pour 
devenir, de médecin, historiographe en titre do l'em- 
pereur Charles-Quint. C'est là le dernier emploi dé- 
fini qu'il semble avoir exercé. 

Nous venons de dire comment peut s'expliquer la 
résolution prise inopinément à Genève par Agrippa 
de se livrer à l'exercice de la médecine, et ce qu'il 
faut penser des connaissances spéciales, plus ou 
moins réelles, qui auraient pu justifier chez lui cette 
attitude nouvelle et fort inattendue. Bien qu'il s'at- 
tribue, en quelques circonstances, le titre de doc- 
teur en médecine, Agrippa ne prouve nulle part, ni 



30 CHAPITRE CINQUIÈME 

directement, ni indirectement, qu'il ait eu véritable- 
ment le droit de le prendre, et l'on ne voit, clans son 
passé, aucune place à donner aux études qui lui 
eussent été nécessaires pour le conquérir. Un épi- 
sode de sa vie, sur lequel nous aurons à nous arrêter 
quand l'heure en sera venue, l'interruption subite 
de l'exercice par lui de cette profession de médecin 
en 1529 à Anvers, fournit au contraire, comme nous 
le montrerons, un indice très grave de l'inanité de 
ses prétentions sur ce point. Ajoutons à cette ob- 
servation un trait qui complète, croyons-nous, la 
démonstration à cet égard ; c'est que peu de temps 
après l'épisode de 1529, auquel nous venons de faire 
allusion par avance, Agrippa, faisant pour la pre- 
mière fois imprimer ses ouvrages, n'ose pas joindre 
sur le frontispice de ses livres le titre de docteur en 
médecine à celui de docteur es lois, auquel il l'a 
souvent associé dans d'autres circonstances l . 

De l'ensemble de ces observations résulte, croyons* 
nous, une preuve suffisante qu'Agrippa n'était pas 
réellement médecin, et qu'il n'a exercé cet art que 
grâce à une de ces hardiesses dont son histoire four- 
nit plus d'un exemple, notamment quand on le voit 
se donner pour théologien en Italie, et pour juris- 
consulte à Metz avec le titre de licencié, peut-être 
même de docteur en droit. De ces deux rôles d'em- 



1. Nous citons dans une note de l'appendice (n° VI), plusieurs 
passages des écrits d'Agrippa où il a consigné cette double as- 
sertion. 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 31 

prunl il n'a joué le premier que pendant quelques se- 
maines, il est vrai, mais il a conservé le second pen- 
dant près de deux ans. Quant à celui de médecin, il 
en prolonge l'exercice pendant une durée de six ou 
sept années. On s'explique difficilement qu'il ait pu 
le faire, sans posséder quelque droit positif à cet 
égard. Disons de suite qu'il lui a été permis pour 
cela de suppléer à l'absence de titres scientifiques, 
au moyen des privilèges résultant de commissions 
spéciales octroyées par les autorités publiques. Un 
semblable régime ne ressortait pas, on le comprend, 
d'une législation précise sur cette matière. Il était 
simplement autorisé par des usages conformes aux 
institutions alors en vigueur l . 

' A Fribourg, en 1523, Agrippa, pour la première 
fois, exerce publiquement la médecine, grâce à une 
commission de ce genre concédée par les autorités 
urbaines ; il est médecin stipendié de la Cité. A 
Lyon, un peu plus tard, il sera, en 1524, dans des 
conditions analogues, médecin du roi, medicus regius; 
autorisé dans l'un et l'autre cas par son titre, et pro- 
tégé ainsi contre toute recherche. Il est, dans ces 
deux circonstances, couvert par un privilège. C'est 
une situation de ce genre qu'il avait recherchée à 
Genève en 1521 et 1522, auprès du duc de Savoie, et 
que plus tard à Anvers, il ambitionnera en 152'J, dès 
1528 peut-être, auprès de la princesse Marguerite. 



1. On trouvera quelques explications à ce sujet dans une noie 
de l'appendice (n° Vil). 



32 CHAPITRE CINQUIÈME 

Pau Le de l'avoir obtenue dans cette dernière circons- 
tance, il se trouvera désarmé en présence des atta- 
ques des médecins du pays, ligués contre les empié- 
tements d'un intrus. Telle est, on le verra, l'explication 
du changement inopiné de situation par lequel finit, 
en 1529, la carrière médicale d'Agrippa. Ce dénoue- 
ment fournit, comme nous l'avons dit, une preuve 
sérieuse du peu de l'ondement de ses prétentions à 
l'exercice légitime de la médecine. 

En réalité, Agrippa n'était pas médecin. S'il en a 
joué pendant un certain temps le rôle, c'est, répé- 
tons-le, grâce au privilège de commissions obtenues, 
comme nous l'avons dit tout à l'heure, des pou- 
voirs publics. Ghapuys échoue une première fois, 
en 1522, dans la tentative de lui procurer une sem- 
blable commission de la part du duc de Savoie. On 
a quelque raison de penser que c'est lui qui obtient 
ensuite de la ville de Fribourgcet avantage pour son 
ami. A défaut d'avoir été institué médecin patenté du 
duc de Savoie, Agrippa devient médecin stipendié 
de la Cité, à Fribourg, où l'official de Genève avait 
pu se faire des amis et jouissait probablement d'un 
certain crédit; ayant eu, à plusieurs reprises, occa- 
sion d'y venir en 1517 et en 1518, pour des négocia- 
tions politiques dont nous avons dit précédemment 
quelques mots. C'est ainsi qu'Agrippa quittait 
Genève après un séjour de dix-huit à vingt mois 
et arrivait à Fribourg vers la fin de 1522 ou au 
commencement de 1523. Il ne devait guère y 
rester qu'une année. Nous le verrons abandonner 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FUIBOLUG 33 

cette ville à son tour, au mois de lévrier 1521. 

Fribourg qui, après des guerres fréquentes avec 
les Suisses, s'était finalement rapproché d'eux au 
xv e siècle, avait été d'abord l'allié des huit cantons 
unis contre les maisons d'Autriche et de Bourgo- 
gne. Cette ville était entrée enfin, en même temps 
que Soleure, dans la confédération helvétique en 
1481. Sa population et ses gouvernants surtout 
étaient et devaient rester fermement attachés au ca- 
tholicisme. A l'époque où nous sommes (1523), le pro- 
testantisme n'avait pas encore fait explosion dans 
la Suisse de langue française. Il ne devait y écla- 
ter que quelques années plus tard (1535), et Genève 
était destiné a y devenir alors son principal boule- 
vard. Il n'en était pas de même de la Suisse alle- 
mande. A Zurich, Zwingle faisait adopter en cette 
année même (1523) ses opinions; et, àBàle, OEcolam- 
pade embrassait publiquement le luthéranisme; il 
le dépassait même bientôt, en se déclarant contre 
le dogme de la présence réelle dans l'Eucharistie 
(152-4.). 

Agrippa se trouvait en 1523 à Fribourg, comme 
précédemment à Metz, dans une ville absolument 
catholique. Les idées nouvelles y étaient impitoya- 
blement condamnées; défense y avait été faite, l'an- 
née précédente, de lire les livres luthériens. Cette 
situation imposait à Agrippa, dont nous connais- 
sons les tendances, une réserve qui ne devait pas 
tarder à lui peser. En attendant, cette réserve lui 
servait de bouclier et rien n'indique qu'il ait donné 

T. IL 3 



34 CHAPITRE CINQUIÈME 

lieu alors à aucun soupçon, ni qu'il ait été à Fri- 
bourg l'objet d'aucune recherche pour ses opinions. 
Il y exerçait officiellement les fonctions de physi- 
cien ou médecin de la ville, avec un traitement assez 
considérable pour le temps, et divers avantages qui 
montrent quel cas on y faisait de son mérite ] . 

Le prestige d'une certaine notoriété, les recom- 
mandations de ses amis, celles d'Eustache Ghapuys 
notamment, avaient sans doute suffi pour produire ce 
mouvement de confiance. On aurait dû plutôt se de- 
mander, comme nous l'avons fait tout à l'heure, d'où 
venaient à Agrippa les connaissances spéciales né- 
cessaires à la grave profession dans laquelle il allait 
débuter. Sa vie si agitée, qu'on ne connaissait pas 
beaucoup alors, mais que nous connaissons mieux 
aujourd'hui, n'avait guère pu lui permettre, ce sem- 
ble, que des études accidentelles à Paris et dans les 
universités d'Italie. Agrippa empruntait vraisembla- 
blement, comme nous l'avons dit, toute sa science de 
médecin au fonds, assez étendu d'ailleurs, de ses con- 
naissances générales, plus particulièrement peut- 
être aux recettes de l'alchimie, voire aux secrètes 
pratiques de la cabale et de l'astrologie, de celle-ci 

1. Agrippa recevait de la ville de Fribourg 127 livres par 
an, un rauid de froment et un char de vin de Lavaux ; et il avait 
la jouissance d'une habitation spacieuse qui lui était concédée 
gratuitement. Ces indications ont été relevées sur les comptes 
de trésorerie du temps, aux archives cantonales de Fribourg, 
par M. A. Daguet, et consignées dans son ouvrage intitulé 
Agrippa chez les Suisses, p. 06. 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FUIBOURG 3û 

surtout qu'on associait alors communément à l'exer- 
cice do la médecine; le tout accompagné d'une 
grande hardiesse d'attitude et de langage. Cette har- 
diesse, en ce qui concerne les doctrines, est un des 
traits du caractère d'Agrippa. Quant à la sincérité 
des convictions que recouvraient ces dehors, elle ne 
serait pas grande, si l'on s'en rapportait à ce qu'ail- 
leurs le personnage lui-même dit de la médecine et 
de ceux qui la pratiquent. Il est piquant de voir 
comment il s'explique, à cet égard, dans le traité de 
l'incertitude et de la vanité des sciences, comme 
nous l'avons montré l , et dans certain factum relatif à 
sa querelle avec les médecins d'Anvers, dont il sera 
question un peu plus loin (Ep. VI, 7). 

Tout en se posant comme un disciple convaincu 
d'Hippocratc, Agrippa ne croyait peut-être pas plus 
au fond à la médecine, qu'il ne croyait aux sciences 
occultes dont il ne répudiait pas encore les doctrines, 
quoique déjà en réalité il les condamnât. Pour ce 
qui est de ces vaines spéculations, les témoignages de 
son dédain abondent. Cependant on le voit, dans cer- 
taines circonstances, se conformer aux préjugés qui 
régnaient de son temps, et ne rien négliger pour 
donner à penser par son langage et par son attitude 
qu'il s'adonnait très sérieusement à ces mystérieu- 
ses pratiques. A l'époque de son séjour à Pribourg, 
où elles étaient en crédit auprès de certains hom- 
mes qu'il devait ménager, il échange à ce sujet 

1. Dans notre chapitre premier, t. I, p. 102. 



36 CHAPITRE CINQUIÈME 

quelques lettres instructives pour nous, avec un 
adepte qui, de Strasbourg, lui avait écrit pour le 
consulter. 

Ces lettres, datées de septembre 1523 et de jan- 
vier 1521, sont au nombre de trois seulement (Ep. ITT, 
55, 50, 57). Le correspondant d'Agrippa, dans cette 
circonstance, se montre très fervent partisan des 
sciences occultes en général et de l'astrologie en 
particulier. Il a, dit-il, visité l'université de Pavie, 
où il a trouvé le souvenir vivant d'Agrippa et de sa 
profonde science touchant les secrets de la nature ; 
il y a vu son traité de la magie naturelle, source 
de toutes connaissances, et il le supplie de vouloir 
bicnlelui communiquer. De deux lettres qu'Agrippa 
semble lui avoir écriies, il ne nous reste qu'une 
seule, où il prend le ton imposant d'un maître. Il 
n'a pu envoyer au jeune disciple qui le consulte que 
l'Index de l'ouvrage composé par lui dans sa jeu- 
nesse et fort augmenté depuis lors, auquel il a 
donné définitivement le titre do Philosophie occulte. 
C'est un livre mystérieux dont la clef, réservée à un 
petit nombre d'amis, ne saurait être divulguée par 
l'écriture. L'esprit seul peut en verser directement 
la connaissance dans l'esprit. Agrippa juge à propos, 
en même temps, de poser au néophyte quelques 
problèmes d'astrologie, sur la manière d'observer 
cl d'interroger les constellations. 

— Il y a, dit-il, entre les astrologues, sur ces 
questions et sur quelques autres, comme la déter- 
mination des régions du ciel, la vérification de 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FR1BOURG 'M 

l'heure et du point natal, des dissentiments nota- 
bles. Je voudrais savoir le jugement que tu en por- 
tes, je voudrais connaître aussi l'interprétation que 
lu donnes au fameux aphorisme : « c'est de nous au- 
« tant que d'eux-mêmes que procède le langage des 
« astres, » Judicia astrorum ex ipsis atque ex nobis sunt. 
Tu n'ignores pas plus que moi, sans doute, ce qu'il 
faut entendre par ces paroles, qu'aucun maître que 
je sache n'a jamais complètement expliquées. 
(Ep. III, 06). 

Le disciple répond humblement qu'il se voit en 
face du savant docteur comme Marsyas interrogé 
par Apollon. Il essaie cependant de répondre. Il s'ap- 
puie sur Ptolémée. sur les tables alphonsines, sur 
Hali, sur George Trapezuntius, Pontanus et Valla. 
Il fait preuve de beaucoup d'érudition ; mais il ne 
devine pas le vrai sens du fameux aphorisme, 
quoiqu'une opinion d'Hali qu'il cite eût pu le mettre 
sur la voie. On a parfois attribué aux astres, disait 
celui-ci, une influence dans des effets dont on igno- 
rait les causes véritables (Ep. III, 57). 

Le fameux aphorisme était, il y a tout lieu do le 
croire, une pure critique de l'astrologie, une cen- 
sure ironique, un jugement sévère, qu'en le recom- 
mandant Agrippa fait incontestablement sien. On 
voit par là qu'à ce moment déjà il ne retenait qu'a- 
vec peine le juste sentiment de dédain que bientôt 
il exprimera confidentiellement sur l'astrologie, dans 
une de ses lettres au médecin Chapelain ; qu'il affir- 
mera ensuite avec plus de fermeté clans sa corres- 



38 CHAPITRE CINQUIÈME 

pondancc avec le dominicain Petrus Lavinius ; et 
que, finalement, il proclamera hautement dans son 
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences. 
Les propositions développées par Agrippa dans cet 
ouvrage ne sont, il est vrai, pour une bonne part, 
que des paradoxes sans portée sérieuse. Mais sur 
ce point au moins, comme sur quelques autres 
encore, nous sommes assurés de la sincérité de 
son langage, d'après certains indices très signi- 
ficatifs; indépendamment du témoignage qu'il en 
donne plus formellement dans divers passages de 
ses écrits, tels que ceux dont nous venons de four- 
nir des extraits. 

Agrippa ne croyait pas à l'astrologie. Pourquoi 
donc feignait-il d'y croire, au lieu d'en désabuser 
ceux qui l'interrogeaient à son sujet? Il nous en dit 
lui-même la raison. C'est que, les hommes ne con- 
sentant pas ordinairement à renoncer volontiers à 
des erreurs qui leur plaisent, il vaut mieux, sui- 
vant lui, tirer parti de leur sottise qu'essayer do la 
combattre. L'astrologie, dit-il quelque part, n'est 
qu'une superstition; mais, s'ils n'étaient pas astro- 
logues, les hommes savants mourraient de faim. 
De là pour eux l'obligation de feindre. Ainsi faisait 
Agrippa. Les lettres échangées par lui avec son 
correspondant de Strasbourg le montrent dans 
cette situation. Il est bien près néanmoins alors de 
changer sur ce point de langage. Il no croit plus à 
l'astrologie, et il le laisse deviner déjà. Bientôt 
il osera le déclarer hautement. C'est ce que nous 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 39 

verrons au chapitre suivant, dans sa correspon- 
dance notamment avec le dominicain Petrus La- 
vinius, que nous venons de signaler en passant. 

En attendant, Agrippa se trouve, à Fribourg, en 
présence de certains hommes dont les opinions 
commandent une autre conduite, et à qui il convient 
de tenir un autre langage. Tels sont le notaire Ant. 
Pallanche, chercheur infatigable des secrets de la 
nature, arcanarum rerum magnus indagator (Ep. III, 
42) ; le grand chantre de Saint-Nicolas, Jean Wan- 
nemacher Johan Yannius , chanoine de la cathé- 
drale, compositeur de musique religieuse, qui finit 
par se déclarer pour la réforme et fut expulsé de 
Fribourg; le conseiller Jean Reiff, Bailli de Gran- 
son, trésorier de la république; tous plus ou moins 
adonnés à la culture des sciences occultes, et qui 
se réunissaient, dit-on, chez Agrippa pour en étu- 
dier les doctrines et en pratiquer les secrets l . 

Dans un ordre de faits différent, où il était obligé 
à plus de réserve et de prudence, Agrippa trouvait 
des sympathies qu'il partageait pour les idées nou- 
velles, pour les opinions hétérodoxes, chez quel- 
ques hommes, de ceux que nous venons de nom- 
mer, et surtout chez un autre personnage dont 
nous avons déjà dit deux mots à propos de la cor- 
respondance d'Agrippa avec son ami Gantiuncula ; 
Thomas de Gyrfalck, lecteur des Augustins de 



I. On trouve d'intéressants détails sur tous ces personnages 
dans l'ouvrage de M. A. Daguct, Agrippa chez les Suisses. 



•10 CHAPITRE CINQUIÈME 

Fribourg, qui, banni de la ville à cotte époque, dut 
s'en éloigner, et partit avec des lettres de recomman- 
dation d'Agrippa pour Gantiuncula qu'il devait voir 
à Bàle, où il devint un des sept prédicants sous 
OEcolampadc . 

C'est pendant sa résidence à Fribourg qu'auraient 
été laites à Agrippa, si l'on en croyait M. Al. Da- 
guet, les premières ouvertures de la part du con- 
nétable de Bourbon, avec lequel il eut plus tard des 
relations mal définies et peu connues auxquelles 
on a quelque raison d'attribuer, pour une part au 
moins, la disgrâce qui ultérieurement ruina sa si- 
tuation en France, et le contraignit finalement à 
quitter le royaume pour se retirer dans les Pays- 
Bas. Agrippa ne signale, dans sa correspondance, 
qu'à la date seulement de son départ de Fribourg 
en I52i, et non à aucun moment du séjour qu'il a 
fait dans cette ville, certaines tentatives, sans résul- 
tat du reste, des amis du connétable pour l'attirer 
dans le parti de ce célèbre personnage (Ep. IV, 
02) '. 

Au séjour d'Agrippa à Fribourg se rapportent, au 
contraire, quelques-unes des lettres échangées en- 
tre lui et Gantiuncula qui était alors à Bàle, avec 
Eustachc Chapuys à Genève, avec Christophe Schil- 
ling à Lucerne, et Blancherosc à Annecy. Nous avons 
déjà parlé précédemment de la correspondance avec 



1. Nous donnons quelques explications, à ce sujet, dans une 
noie de l'appendice (n° XXV i. 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 41 

Cantiuncula ] ; nous n'y reviendrons pas. Dans celle 
entretenue alors avec Euslache Ghapuys, il est no- 
tamment question d'un enfant çT Agrippa, le petit 
Haymon, filleul de l'official de Genève (Ep. III, ils, 
39, 49). Cet enfant, l'aîné de ceux qu'avait donnés 
à Agrippa sa seconde femme Jeanne Loyse Tissie, 
était né à Genève en 1322, et y avait été laissé pri- 
son père chez Ghapuys, qui voulait l'élever comme 
son propre fils (Ep. III, 39) ; mais qui, finalement, 
paraît l'avoir renvoyé vers 1325 àses parents, pendant 
que ceux-ci résidaient à Lyon. Dans une des lettres 
écrites de Fribourg à Christophe Schilling, Agrippa 
lui parle, à la date du 8 juin 1323, de la naissance 
prochaine d'un autre enfant dans sa maison (Ep. III, 
41). Il s'agit d'une fille qui vécut peu. Née vers le 
mois de juin 1523, elle n'existait plus au 20 août 
1524 (Ep. III, GO). Dans les deux lettres écrites par 
Blancherose, médecin bourguignon qui résidait 
alors à Annecy (1523), il est parlé exclusivement, et 
dans les termes les plus exagérés, de l'admiration 
qu'il a conçue pour le savoir d' Agrippa '•'. 

Malgré les avantages de plus d'un genre qu'as- 
surait à Agrippa la résidence de Fribourg, malgré 
les relations agréables qu'il avait pu nouer avec 
plusieurs des habitants de cette ville ou entretenir 

1. Dans le tome précédent, au chapitre IV. 

1. On trouve, sur ce personnage de Blancherose, beaucoup 
de particularités intéressantes dans les ouvrages de M. A. Da- 
guet, Agrippa chez les Sûmes, et L. Gharvet, Correspondance 
d' Euslache Chapuys et de Corneille Agrippa. 



42 CHAPITRE CINQUIÈME 

avec ceux de son voisinage, le joug des l'onctions 
publiques qui s'y imposait à lui devint bientôt in- 
supportable pour cet esprit impatient et rebelle à 
toute contrainte. 

— Les affaires m'accablent, écrit- il le 8 juin 1523 
à l'un de ses correspondants, et il me reste à peine 
le temps d'écrire. Quant à m'absenter, je ne puis le 
faire sans une permission expresse des seigneurs 
mes maîtres, absque dominorum meorum licentia, et 
pour le temps strictement mesuré qui m'est ac- 
cordé (Ep. III, 41). 

Six mois étaient à peine écoulés, qu'il sollicitait 
la résiliation des engagements contractés par lui 
avec Fribourg ; et sa démission était acceptée par 
délibération du petit conseil de la cité, le U juillet 
1523. 

Il ne semble pas qu'aucun grief sérieux de part 
ni d'autre ait motivé cette brusque solution. Pour 
ce qui concerne Agrippa, indépendamment de l'es- 
pérance qu'il paraît concevoir vers ce moment 
d'obtenir un emploi dans des conditions avantageu- 
ses en France, on peut croire que le dégoût des 
fonctions publiques, auxquelles il se voyait assu- 
jetti, était le plus pressant motif de sa résolution ; 
car après cela, il continue pendant sept mois encore 
à résider librement à Fribourg, qu'il ne quitte pas 
avant le mois de février 1521. Du côté de la Cité 
non plus, il ne semble y avoir eu à son égard que 
des dispositions favorables; car, au moment de son 
départ, une décision des magistrats du 8 février 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 43 

1524 lai allouait, pour les frais de son voyage, une 
gratification, viaticum, de 6 florins. 

Quoi qu'il en soit des causes et dos termes de 
cette rupture, l'impatience avait fini par gagner 
l'esprit irritable autant qu'inconstant d'Agrippa. 
En effet, il ne s'éloigne pas sans avoir lancé à la 
ville hospitalière qu'il abandonne ainsi, une de ces 
invectives passionnées comme celle qu'il avait pro- 
férée précédemment contre la ville de Metz, comme 
celle qu'il devait jeter plus tard encore à la cour 
des Pays-Bas. Le 22 janvier 1524, à la veille de son 
départ, il date une de ses lettres de Fribourg, qua- 
lifié par lui, dans cette occasion, de ville privée de 
t toute culture scientifique, Ex Friburgo Helvetio- 
rum, omnium scientiarum cultu désert o ac destituto 1 
(Ep. III, 56). A Fribourg, de même qu'à Metz anté- 
rieurement, Agrippa avait dû vivre, nous l'avons 
fait remarquer déjà, au milieu d'un foyer ardent de 
catholicisme où avaient pu se trouver gênées les 
libres hardiesses de son esprit indépendant. De là, 
dans l'un et l'autre cas, l'amertume qui inspire la 
double invective que nous avons mentionnée ; c'est 
le sentiment même qui, se manifestant sous une 
autre forme, produira plus tard le trait final où 
s'accentue, comme nous l'avons dit précédemment, 



1. M. A. Daguet a victorieusement vengé sa ville natale de 
cette injuste accusation, dans son ouvrage d'Agrippa chez les 
Suisses. On trouvera, sur l'invective d'Agrippa, quelques ob- 
servations dans une note de l'appendice (n° XV). 



44 CHAPITRE CINQUIÈME 

l'esprit même de son traité de l'incertitude et de la 
vanité des sciences. 

Agrippa laissait pourtant à Fribourg des amis 
dignes de ses regrets ; il en convient lui-même dans 
la première lettre qu'il a datée de Lyon, le 3 mai 
1524, après les avoir quittés. 

— J'ai laissé, dit-il, à Fribourg des amis que je 
n'oublierai jamais, apud Friburgum insuper perpetuos 
reliqui mihi amicos (Ep. III, 58). 

M. A. Daguet l'ait néanmoins remarquer que, à 
partir de 1526, on no trouve plus, dans la corres- 
pondance d'Agrippa, aucune lettre échangée avec 
personne dans cette ville. 

En quittant Fribourg, Agrippa se rendait à Lyon, 
pour y entrer en possession d'un emploi, objet, à ce 
qu'il semble, d'une espérance depuis assez long- 
temps déjà ouverte à son ambition ; mais dont la 
réalisation aurait été, paraît-il, suspendue jusqu'a- 
lors par des difficultés résolues depuis peu de 
temps seulement. C'est au moins ce que donnent à 
penser certaines expressions, pour nous énigmati- 
ques, d'une lettre écrite alors, sous la date du 5 jan- 
vier 1524, à Cantiuncula. 

— J'ai dû passer à Fribourg, dit Agrippa, cette 
dernière année, tenu en échec par l'envie, ut locum 
cederem invidix; mais maintenant tout est arrangé, et 
je vais revenir en France (Ep. III, 52). 

Dès 1522, si Ton s'en rapporte à une autre décla- 
ration d'Agrippa, un emploi honorable et avanta- 
geux lui aurait été offert dans ce pays (Ep. III, 24). 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG -45 

Cet emploi pourrait bien avoir été celai que, au com- 
mencement de \o2\, il venait prendre à Lyon. C'é- 
tait., avec le titre de médecin du roi, medicus regius, 
un service spécial auprès de la reine more, Louise 
de Savoie. Les amis auxquels Agrippa devait cetle 
faveur étaient, dit-on, Symphorien Bullioud, évoque 
de Bazas, et Jean Chapelain, investi lui-même, ainsi 
que plusieurs autres, de ce titre de médecin du roi 
dont Agrippa se voyait honoré. 

Dans une lettre écrite un peu plus tard, le 
3 novembre J 526, à ce dernier, Agrippa en disgrâce 
alors, revenant avec amertume sur l'accueil d'un 
caractère si différent qu'il avait reçu d'abord à la 
cour de France, parle des propositions qui, à l'épo- 
que précisément où il s'y rendait en 1524, lui étaient 
laites de la part du duc de Bourbon ; et il ajoute 
que, s'il y avait prêté l'oreille, il se trouverait riche 
et heureux, sans s'être vu réduit, comme il l'avait 
été, à passer de la noble condition de chevalier 
doré aux occupations, peu relevées dans bien des 
cas, d'un humble médecin, d'un mangeur d'ordure, 
ose-t-il dire l . 

Nous trouvons dans cette lettre une allusion aux 
ouvertures, dont il a été question tout à l'heure, 
laites à Agrippa au nom du duc de Bourbon, 
avec lequel il devait avoir un peu plus tard des 
rapports dont nous aurons à nous occuper ultéricu- 

1. « Nec optis fuisset me iiic ex am-ato milite, Principis tuœ 
« scatophagum medicum fieri » (Ep. IV, 62). 



46 CHAPITRE CINQUIÈME 

rement l . Nous ne nous arrêterons pour le moment 
qu'au trait satirique lancé à la fin de l'épîtrc, dans les 
termes que nous venons d'indiquer. 

Nous croyons devoir signaler ici ce trait, parce 
qu'il contient la première mention faite par Agrippa 
de la fameuse qualité de chevalier dore, miles auratus, 
eques auratus, h laquelle il prétendait, et qu'il reven- 
dique depuis lors en plus d'une occasion. 

Constatons d'abord que la manière dont il s'ex- 
prime, dans le passage que nous venons de citer, 
implique bien qu'il entendait avoir joui de ce titre 
de chevalier avant d'être médecin de la reine; puis- 
qu'il se plaint d'avoir alors perdu les avantages de 
la chevalerie, et non pas d'avoir, en acceptant son 
nouvel emploi, renoncé à une occasion de les obte- 
nir, au service par exemple du duc de Bourbon, qui 
s'offrait en même temps à lui, et auquel il se refu- 
sait à ce moment même ~. Il ne s'agissait donc pas 
pour lui de les acquérir. Ce n'est pas là, en effet, 
ce qu'il dit. Il parle positivement du sacrifice de la 



1. Voir, à ce sujet, une noie de l'appendice (n° XXV). 

1. Une preuve, du reste, qu'Agrippa entendait alors faire re- 
monter aune époque antérieure l'acquisition par lui de la che- 
valerie, c'est qu'en toute circonstance, comme nous le mon- 
trerons, il a prétendu en rapporter l'origine à ses services 
militaires; et que ceux qu'il a pu rendre, quelle qu'en soit la 
valeur, sont nécessairement antérieurs aux propositions laites 
de la part du duc de Hourbon et non agréées par Agrippa, 
qui. depuis ce moment, nous on sommes certains, n'a jamais 
ni porté les armes ni même paru dans les camps. 



AGUIPPA A COLOGNE, A GENEVE ET A FRIBOURG 47 

condition de chevalier antérieurement possédée par 
lui. On peut, dès lors, se demander comment l'office 
de médecin de la reine aurait condamné Agrippa à 
renoncer, ne fût-ce que momentanément, au titre 
de chevalier; et Ton ne voit pas pourquoi ce sacrifice 
lui aurait été commandé précisément alors ; car sa 
situation à Lyon, comme médecin de la reine, ne 
différait pas notablement de celle qu'il occupait 
auparavant et depuis 1523, comme médecin stipendié 
de la Cité, à Fribourg où rien ne montre d'ailleurs 
qu'il ait effectivement vécu en chevalier ni qu'il en 
ait porté le titre. 

Il y a lieu de remarquer, il est vrai, qu'au 
moment où Agrippa quittait Fribourg, il avait, déjà 
depuis sept mois environ, déposé son office de mé- 
decin stipendié de la Cité. Il venait donc de passer 
ce temps clans une situation spéciale où il était af- 
franchi de toute obligation. On pourrait alléguer à la 
rigueur, que c'est pendant cette période d'indépen- 
dance qu'Agrippa aurait joui de la condition plus 
relevée qu'il rapprochait de celle de médecin de la 
reine, appréciée dans sa lettre de 1526, comme en- 
traînant pour lui une sorte d'amoindrissement et de 
déchéance morale. Mais, admît-on cette explication, 
resterait encore, nous le montrerons, l'impossibilité 
de reconnaître, soit à ce moment soit antérieurement 
dans la vie d'Agrippa, les services militaires aux- 
quels il rapportait, il le dit formellement, sa pré- 
tendue chevalerie. 

Il y a évidemment, on le reconnaîtra, dans la pro- 



iS CHAPITRE CINQUIÈME 



position énoncée par Agrippa touchant la chevalerie 
dorée qu'il s'attribuait, la première fois qu'il en est 
ainsi question, quelque chose qui n'est pas net. 
Nous ne pouvions pas nous dispenser de le l'aire 
remarquer. Nous nous demanderons, à cette occa- 
sion, ce que c'est que cette dignité de chevalier 
doré revendiquée ainsi par lui, et sur quels titres 
il a pu se fonder pour se l'arroger dans cette circons- 
tance, et dans d'autres encore où on le voit afficher 
celle prétention. 

A en croire certains historiens, le titre de cheva- 
lier doré, miles ou eques auratus, appartiendrait 
tout particulièrement à un ordre qu'ils placent 
avant tous les autres, à l'ordre des chevaliers 
conslanfiniens de Saint-Georges l . Cet ordre créé, 
disent-ils, par l'empereur Constantin, restauré 
ensuite à la fin du xn e siècle par l'empereur Isaac 
l'Ange, aurait été, après la prise de Constantinople, 
continué par les Comnène de Trébizonde, suivant 
les uns, ou, suivant les autres, par les Ange de Ma- 
cédoine et d'Albanie, princes do Thcssalie et comtes 
de Drivasto. D'un autre côté, certaines branches des 
Comnène ont eu , à diverses époques, on le sait, 
depuis la fin du nii° siècle, des alliances avec les 



1. Bemardo Giustianiani, Historié chronologiche dell' origine 
degl'ordini militari, e di tulle le religioni cavallcrcsche, infino 
ml lu en inslilule nel umnclo, elc. Venezia, 1672. — llelyot, 
Histoire des ordres monastiques religieux et militaires. Pa- 
ris, 171 I 1719. 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 49 

marquis de Montf'errat. Le marquis Guillaume, que 
nous avons vu accueillir et protéger Agrippa en 
1512 et en 1315, était le fils d'une princesse issue par 
les femmes de cette famille, et avait eu pour tuteur 
un Constantin Gomnène, parent de sa mère, lequel 
portait les titres de prince de Macédoine et de duc 
d'Achaïe. On serait tenté, d'après cela, de chercher 
un rapport entre ces faits et la chevalerie dorée 
d'Agrippa; et de supposer qu'il aurait pu être admis 
dans l'ordre constantinien des Comnène, pendant 
qu'il était en faveur auprès du marquis de Mont- 
ferrat, en 1512 ou en 1515. Ce serait là une illusion. 

Le fameux ordre constantinien, en dépit de cer- 
taines opinions contraires, n'existait pas encore, on 
a tout lieu de le croire, à cette époque. Du Cange 
a fait justice des titres apocryphes sur lesquels se 
fondait sa prétendue antiquité. L'ordre constantinien 
des chevaliers dorés paraît ne pas remonter plus 
haut que le milieu du xvi e siècle. Il aurait été ima- 
giné alors par des princes grecs réfugiés en Italie, 
et se donnant pour les descendants des vieilles 
familles des Ange et des Comnène de Constantino- 
ple. Il ne peut en avoir été question en 1512 ni en 
1515. Il faut donc chercher ailleurs l'explication de 
cette chevalerie dorée dont se targuait Agrippa, et 
dont il prétendait avoir sacrifié l'honorable condition, 
quand il était entré comme médecin au service de la 
reine, mère du roi, en 1524. 

Chevalier doré, miles auratus, est une expression 
usitée anciennement pour désigner indistinctement 

T. II. ,1 



50 CHAPITRE CINQUIÈME 

tous les chevaliers, à cause des dispositions en 
vertu desquelles de très bonne heure les ornements 
d'or à l'épée et au harnais notamment, et surtout 
les éperons dorés leur étaient exclusivement ré- 
servés. Suivant Sainte-Palaye, Philelphe qui écri- 
vait en Italie au xv e siècle, se vanterait quelque part 
d'avoir le premier appliqué cette qualification de 
miles auratus aux chevaliers, en raison de ce vieux 
privilège 1 . 11 résulte de ces observations, qu'en 
se donnant pour chevalier doré, Agrippa ne faisait 
pas autre chose que se dire tout simplement cheva- 
lier. S'il adopte cette formule brillante, de préfé- 
rence à celle plus répandue de son temps et plus 
simple de chevalier, miles, sans addition d'aucune 
épithètc, c'est vraisemblablement à cause de son éclat 
et de son retentissement, bien faits pour satisfaire sa 



1 . Contre cette prétention de Philelphe, on peut faire valoir 
cependant cette considération, que longtemps avant lui on 
connaissait la qualilication de miles auratus. Nous nous bor- 
nerons à citer, pour le prouver, une pièce de 1239 relative à la 
fondation d'un hôpital à Biberach, en Souabe, par deux frères 
Haldrie et Holmwig de EschendorlT, qui y sont qualifiés mili- 
tes aurait (Lunig, Reichs archiv. Pars, spec. Gonl. IV, p. 183). 
Philelphe aurait pu, tout au plus, généraliser l'usage de ce titre 
qu'il n'a nullement inventé, comme on le voit. Au xvi e siècle, 
on le retrouve dans un édit de Charles-Quint pour la réfor- 
mation de l'Empire, Reformatio politiximp., eu 1548 (Goldast, 
Cunstil. impérial., t. I, p. 547). Au chapitre xi de cet édit, il 

i question d'interdictions d'un caractère sompluaire, et il est 
ajouté : « milites vero, seu équités aurali, ah liis eximuntur, 
« quibus catenas uniras... publiée geslare liceat. » 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A PRIBOURG 51 

vanité et servir son envie de produire de l'effet. Il 
va même un jour, à ce qu'il semble, jusqu'à jouer 
sur ce mot, doré, auratus, pour attirer sur lui l'illus- 
tration de l'ordre insigne de la Toison d'or. Tels 
pourraient être, en effet, le sens et la portée de cer- 
taines expressions qu'on relève dans une lettre écrite 
à son ami Chapuys, à l'occasion des difficultés qu'il 
rencontre quelques années plus tard, pendant son 
séjour en Brabant; et à propos de la protection qu'il 
reçoit alors du légat du Saint-Siège. Bien que 
couvert, dit-il dans cette lettre, par l'illustre en- 
seigne de la brebis égorgée, c'est-à-dire par le pres- 
tige de la Toison d'or, il serait fatalement devenu, 
sans ce Mécène, la proie des loups dévorants l . 
Agrippa n'était pas un personnage à porterie col- 
lier de la Toison d'or. On a peine à croire qu'il ait 
pu se flatter d'en imposer à la crédulité par ce 
hardi rapprochement entre le titre de cet ordre émi- 
nent et la qualification de chevalier doré, eques ou 
miles auratus, qu'il prenait quelquefois. Si c'était là 
cependant ce qu'il voulait 2 , il aurait finalement 



1. « Domirius legatus cardinal Campegius... unicus meus 
« Maecenas... sine quo ego, sub islo inanimi pécore, Aureo vel- 
« 1ère dicere volui, rapacissimorum lupormn pçaeda factus 
'.< fuissem » (Ep. VI, 20). 

2. Nous faisons cette réserve, parce que, à la rigueur, en 
parlant de la protection de la Toison d'or, Agrippa aurait pu 
entendre celle qui, suivant lui, devait s'étendre sur un officier, 
comme il l'était alors, du souverain, l'empereur Charles-Quint, 
qui se trouvait à titre héréditaire le chef de cet ordre illus- 



o2 CHAPITRE CINQUIEME 

réussi dans sa tentative, et l'on a pu y être trompé. 
Il est dit quelque part, en effet, qu'il était chevalier 
de la Toison d'or l . 

Ce serait à la chevalerie pure et simple que se 
rapporterait en définitive, on le voit, ce titre de che- 
valier doré affiché par Agrippa. Homme d'étude et 
d'érudition, il aurait pu être fait chevalier, suivant 
quelques-uns, pour sa science, comme l'étaient, par 
exemple, dès le xm fi siècle, beaucoup de lettrés et 
de jurisconsultes, chevaliers de lettres ou de lois, 
milites litterati, milites clerici, milites légales, milites 
legum, milites jnstitiœ. C'est là l'opinion de Paul Jove. 
Elle est réfutée avec raison par Bayle, qui s'appuie 
pour cela sur les déclarations mêmes d'Agrippa, 
lequel dit formellement qu'il a conquis le grade de 
chevalier dans les combats, humano sanguine sacratus 
miles (Ep. V, 19). Chevalier doré, dit-il, non pas 
grâce à d'importunes sollicitations, non pas pour 
prix d'un pèlerinage d'outre-mer, ni par le bénéfice 
de quelque largesse impudemment sollicitée à un 
couronnement de roi ; mais par droit de conquête et 
par ma valeur dans les combats (Ep. VII, 21). 



tre. A la manière dont il présente la chose, quelques-uns ont 
néanmoins été trompés; et l'on peut, sur ce qu'on sait du per- 
sonnage, le soupçonner d'avoir avec intention tendu ce piège 
à leur inattention, pour bénéficier de leur méprise. 

1. Cette indication erronée a élé accueillie par l'auteur de 
l'article biographique consacré à Agrippa dans le Dictionnaire 
philosophique publié par M. Franck en 1843, et de nouveau en 
1875. 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOUR.G 53 

C'est aux honneurs de la chevalerie militaire elle- 
même, il n'y a pas à en douter, que prétendait 
Agrippa l . C'est donc d'après sa conduite comme 
soldat qu'il convient d'apprécier les droits qu'il 
pouvait avoir à en être investi. Nous avons déjà 
signalé l'affectation qu'il met en toute occasion à 
se donner pour un homme de guerre. Ses lettres 
abondent en traits relatifs à cette prétention. Nous 
ne connaissons que la moindre partie de ce qu'il 
racontait de sa fameuse expédition en Espagne, en 
1508; à en juger par ce que contiennent les réponses 
qu'on faisait à certaines lettres écrites par lui sur 
ce sujet, mais que nous n'avons pas ~. Plus tard, 
en 1518 et 1519, après son séjour en Italie, on était 
resté quelque temps dans son pays sans nouvelles de 
sa personne, et le bruit s'y était répandu qu'il avait 
péri glorieusement dans les combats. Il n'en était 
rien. Bientôt on peut lui écrire qu'on a appris avec 
bonheur qu'il avait échappé à tous les dangers 
(Ep. II, 18). Il répond, de son côté, de manière à ne 
pas amoindrir l'idée qu'on s'est faite ainsi des périls 
imaginaires où l'on a pu croire qu'il avait suc- 
combé. 

— Par ordre de César, dit-il, et pour remplir mon 



1. « Armatae militiae eques auratus », esl-il dit au frontispice 
des livres d'Agrippa, comme on le voit dans une noie de 
notre appendice (n° XXXIV). 

2. Voir ce qui est dit précédemment, à ce propos, t. I, 
p. 150. 



54 CHAPITRE CINQUIÈME 

office de soldat, ex officio meo miles *, j'ai dû suivre 
les armées. J'ai assisté bravement à nombre de 
combats. La mort marchait devant moi. Je la sui- 
vais en ministre de ses arrêts, la main droite dans le 
sang, la gauche étendue sur le butin de guerre, sa- 
turé de proie, foulant sous mes pieds les cadavres. 
Mais, grâce à Dieu, resté sauf au milieu des épées 
levées et des pièges de toutes sortes, je suis encore 
vivant, heureux de rentrer bientôt dans ma chère 
ville de Cologne (Ep. II, 19). 

Quelques années plus tard, en 1526, il se rend 
d'un ton plus modéré, mais non moins significatif, 
ce témoignage que, tour à tour appliqué au service 
militaire et à l'étude, il s'est, en mainte occasion, 

1. On ne saurait traduire ici miles par chevalier, et préten- 
dre ainsi trouver dans cette ietlre qui remonte à l'année 1518 
(1519 n. s. une première indication des prétentions d' Agrippa 
à la chevalerie. Quoiqu'il applique habituellement à cette di- 
gnité la qualilication d'crjues ou miles auvatus, Agrippa la 
désigne, il est vrai, quelquefois aussi par le simple mot de 
miles, « humano sanguine sacratus miles » (Ep. V, 19). Mais 
l'expression miles, qui a souvent ce sens particulier, a plus or- 
dinairement et doit notamment avoir, croyons-nous, dans la 
1 'lire citée ici, le sens plus général d'homme de guerre ou de 
soldat. Ne serait-ce pas, d'un autre côté, cette double significa- 
tion du mol miles qui, en donnant à son emploi une certaine 
ambiguïté, aurait induit Agrippa, dont on connaît l'esprit de 
jactance, à passer de ses prétentions au titre d'homme de 
guerre ou de soldat, exprimé par le mot pris dans son sens 
ordinaire, à celles que finalement il a affichées pour la che- 
valerie idle -môme, à laquelle le même mot s'applique 
également? 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 55 

acquitté avec succès d'emplois publics dans la paix 
comme dans la guerre (Ep. IV, 52). A mesure qu'il 
avançait en âge, le rôle de guerrier qu'il voulait 
avoir autrefois joué, grandissait clans son imagina- 
tion. Parlant, en 1531, des insignes de la chevalerie 
dont il se prétend honoré, il rappelle les comman- 
dements dans lesquels, sous les généraux de plu- 
sieurs souverains, il aurait accompli ses exploits 
(Ep. VI, 22). Vers le même temps, il précise les 
souvenirs de sa jeunesse, et mentionne, après son 
rôle de conseiller privé, les services de guerre ren- 
dus par lui à l'empereur pendant sept années, en 
Italie; la chevalerie dorée glorieusement conquise 
dans les combats ; les exploits guerriers mêlés aux 
études, dans les pays les plus divers, en Espagne 
comme en Italie, en Angleterre et en France 
(Ep. VII, 21) i. 

Après tant de déclarations réitérées qui ont pu 
faire illusion à quelques-uns, on devrait considérer 
Agrippa comme étant un véritable homme de guerre, 
s'ilnefournissaitlui-même plus d'un témoignage qu'il 
n'en est rien. L'évidente exagération avec laquelle il 
parle ordinairement de sa vie militaire est un pre- 
mier indice du peu de sincérité de ses assertions à 
ce sujet. Outre cela, nous savons positivement par 



1. Il nous a semblé intéressant de réunir dans une note de 
l'appendice (n° III) ces textes originaux: joints à quelques au- 
tres, pour présenter ainsi, dans un tableau d'ensemble, tout ce 
que dit Agrippa touchant son prétendu litre de chevalier. 



56 CHAPITRE CINQUIÈME 

ses propres récits, qu'en Espagne notamment, pour 
remonter aux premiers actes de cette prétendue 
carrière de soldat, l'attitude d'Agrippa n'est pas 
celle d'un guerrier bien décidé. Il y joue à contre- 
cœur un rôle qui semble lui être plus qu'importun ; 
et, à la première occasion qui s'offre d'y échapper, 
il l'abandonne avec précipitation. C'est par une fuite 
et presque par une désertion, que se termine cette 
première expédition du futur chevalier doré l . 

Il est ensuite, comme nous le voyons par son 
histoire, quelque temps sans paraître dans un camp. 
Et trois ou quatre ans plus tard, quand il se rend 
en Italie, où il passe en effet sept années, la vie 
qu'il y mène n'est, quoiqu'il en dise, rien moins que 
celle d'un soldat. Il y arrive d'abord pour y exercer 
auprès de l'empereur un emploi d'ordre civil, celui 
de secrétaire, on le tient de lui-même. Il ne tarde pas 
ensuite à quitter les quartiers impériaux, qui sont 
sur l'Adige ; après quoi on ne le perd plus guère de 
vue, à Pavie, à Milan, à Gasalc, à Turin; parlant 
dans les chaires d'enseignement, écrivant des traités 
sur des sujets de philosophie ou de morale reli- 
gieuse ; accidentellement investi du rôle de théolo- 
gien dans un concile ; faisant presque amende 
honorable dos exploits militaires dont il se vante 
en môme temps ; remerciant Dieu de lui avoir par- 
donné les iniquités commises au milieu des com- 



t. Nous avons exposé ces faits dans notre chapitre II, t. I, 
pp. 133 à 149. 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 57 
/ 

bats, où, dit-il, tout vainqueur est un meurtrier 
et où c'est être mort qu'être vaincu 1 . A la même 
époque, à la prise de Pavie par les Français, au sac 
de Milan par les Suisses, Agrippa cherche son 
salut dans la fuite. 11 est mêlé aux groupes effarés 
des bourgeois qu'on poursuit et qu'on pille, et ne 
pense guère à prendre alors le rôle du soldat, ni à 
repousser par la force l'agression de l'ennemi. 

Tels sont, nous l'avons vu, les actes d'Agrippa, 
telle est son attitude pendant les sept années qu'il 
passe en Italie, jusqu'à ce que, en 1518, il parte pour 
Metz, où il prend l'emploi fort peu guerrier de 
conseiller et d'orateur de la cité; puis pour Genève, 
où il sollicite celui de médecin du duc de Savoie ; 
pour Fribourg ensuite , où il exerce les fonctions 
de médecin public; et enfin pour Lyon. C'est là que, 
prenant l'office de médecin de la reine, il se plaint 
de déchoir et de renoncer ainsi au titre éminent de 
chevalier doré; sans qu'on puisse véritablement 
comprendre pourquoi il y renoncerait à ce moment, 
s'il en avait joui précédemment, car il ne fait rien 
alors qu'il n'ait fait auparavant déjà; sans qu'on voie 
non plus d'où lui serait venue cette dignité. 

Il est permis de se demander si Agrippa a jamais 
possédé réellement la noble qualité de chevalier. 
Gomment l'aurait-il, en effet, jamais conquise? Dans 



1. « Sed gratia Dei abundavit super iniquitates meas... 
« hostiles inter turbas... inter quas nemo viclor nisi homicida, 
« nemo victus nisi morluus... » (Ep. II, 19). 



58 CHAPITRE CINQUIÈME 

son passé, tel que nous le connaissons, il ne sem- 
ble avoir que fort légèrement effleuré la profession 
des armes dont elle serait, suivant lui, la récompense. 
Dans la suite de son histoire, nous ne l'y verrons 
pas plus attaché. A quelque temps de là, il déclinera 
même positivement une proposition du duc de Bour- 
bon qui lui offre un emploi militaire clans son armée ; 
et, à cette occasion, il déclarera qu'il ne veut faire 
de butin que dans les livres, et ne guerroyer que 
la plume à la main ! . Or, à cette époque, Agrippa 
n'a que quarante ans à peine. Ce n'est pas encore 
l'âge de la retraite pour un véritable soldat. 

Il est difficile de se faire, d'après tout cela, une 
grande idée des mérites militaires de notre héros, 
et de justifier par eux le titre de chevalier que nous 
le voyons réclamer dans quelques circonstances. 
Mais comment s'expliquer, dès lors, qu'il ait pu 
le prendre impunément? C'est que, à cette époque, 
la chevalerie était déjà déchue de ce qu'elle avait 
été dans d'autres temps, et que dans son régime 
s'étaient introduits bien des abus favorables à tou- 
tes sortes d'usurpations. 

La chevalerie est une institution qui dérive du 
droit de porter les armes, privilège originaire des 
hommes libres ; et de l'obligation du service mili- 
taire naturellement associée à ce droit, obligation 



1. « De oblata mihi ab excellenlia tua prsefecLura inflnitas 
relias ago. Siquidem mihi jam pax est in castris, bellum 
« alque praeda in libris est » (Ep. V, 4). 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A PRIBOURG 59 

qui liait l'homme armé au souverain. Ces deux 
principes : le droit des hommes libres de porter 
des armes, et l'obligation qui en découlait du ser- 
vice militaire envers le souverain, avaient engen- 
dré diverses conséquences. Du premier, du droit 
des hommes libres soumis, au reste, de bonne heure 
à des restrictions considérables, procédait l'exten- 
sion, en fait, de l'usage des armes à tous les hom- 
mes de condition relevée, et le caractère héréditaire 
dans une certaine mesure de ce privilège, plutôt 
individuel originairement. Du principe de l'obliga- 
tion envers le souverain, venait le droit de celui-ci de 
concéder cet usage des armes ; ce qui fit de la créa- 
tion des chevaliers un droit régalien proprement dit. 
A côté de ces développements des deux principes 
générateurs de l'institution, subsistaient certains 
traits dans lesquels se continuaient les, plus anciens 
errements de celle-ci : la délivrance des armes, sorte 
d'investiture que le nouveau chevalier ne pouvait 
recevoir que d'un ancien chevalier, et à laquelle se 
rattachaient des pratiques très variées suivant les 
temps et suivant les lieux ; la jouissance exclusive 
de l'armure complète, celle de certains ornements, 
celle surtout du cheval de combat,' qui a donné à 
l'institution les dénominations modernes de cheva- 
lier et de chevalerie. Si l'on joint à ces particularités 
essentielles quelques additions ultérieures se rap- 
portant aux principes accessoires de l'association 
et du patronage, et d'où ressortent, à partir notam- 
ment du xiL e siècle, la constitution des fraternités, 



60 CHAPITRE CINQUIÈME 

des confédérations, et celle des ordres militaires re- 
ligieux et civils, ainsi que des ordres purement ho- 
norifiques, on aura en raccourci, dans son ensemble, 
un tableau de la chevalerie avec tout ce qui s'y rat- 
tache. A quel point de son développement était 
parvenue cette institution au temps d' Agrippa, vers 
le commencement du xvi e siècle? C'est ce que nous 
allons indiquer brièvement. 

La chevalerie, malgré le caractère individuel do 
ses distinctions, était depuis longtemps, au xvi e siè- 
cle, le privilège et comme un des attributs de la 
noblesse de naissance, non sans de nombreuses 
exceptions cependant, lesquelles résultaient soit de 
grâces spéciales, soit d'usurpations abusives. La 
collation de ces grâces et, d'une manière plus gé- 
nérale, l'institution même des nouveaux chevaliers 
n'étaient plus exclusivement le fait du souverain, 
dont les droits régaliens sur ce point, comme sur 
beaucoup d'autres , avaient passé graduellement 
dans diverses mains, tant par l'effet de concessions 
formelles que par suite d'empiétements. Les droits 
du souverain étaient ainsi exercés par des seigneurs 
de toute condition, par des prélats, par des Cités. 

On voit de combien de sources, les irrégularités et 
les excès pouvaient découler. La chevalerie était 
comme librement ouverte à tous. Il n'y avait guère 
que les ordres militaires, soit civils, soit religieux, 
qui fussent à peu près fermés, tout en étant eux- 
mêmes l'occasion de bien des abus à plusieurs 
points de vue, en ce qui touche notamment le re- 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOUHG 61 

crutement de ces corps privilégiés. Pour ce qui est 
des usages, les cérémonies relatives à l'investiture 
ou à l'armement des nouveaux chevaliers par les 
anciens étaient toujours admises en principe el gé- 
néralement observées ; mais elles s'étaient infini- 
ment diversifiées et n'étaient pas toujours accom- 
plies très rigoureusement. Les signes honorifiques, 
celui des éperons dorés principalement, subsis- 
taient également. 

Quant à l'obligation du service militaire, incombant 
aux chevaliers, elle s'était fort relâchée pour diver- 
ses causes, parmi lesquelles il faut mentionner, en 
première ligne, la coutume introduite dès le xm e siè- 
cle d'admettre aux honneurs de la chevalerie des 
* hommes étrangers au métier des armes, des savants 
et des légistes surtout, chevaliers de lecture et che- 
valiers de lois, milites litterati, milites légales. Cette 
pratique avait, en outre, contribué à diminuer le 
prestige de l'institution, dont l'éclat ne subsistait 
plus guère que dans quelques ordres particuliers ; 
résultat auquel avaient concouru également la pro- 
digalité avec laquelle avait été multiplié, depuis le 
xiv 1 ' siècle, au xv c surtout, le nombre des chevaliers, 
et la fréquente concession de la chevalerie à des 
gens de petite et même de basse extraction. 

Ce dernier abus, très développé au xvi e siècle, da- 
tait de loin. Dès le xn e , on avait vu des rustres et 
des jongleurs armés chevaliers \ A la même époque, 

1 . Sainte Palaye, Mémoires sur l'ancienne chevalerie, t. II, p. 79. 



62 CHAPITRE CINQUIÈME 

suivant Otto de Prisingen, l'historien de l'empereur 
Frédéric I er , on admettait parfois aux honneurs de 
la chevalerie des hommes de classe inférieure et 
appartenant même à la condition des artisans et des 
simples ouvriers '. Au xiv e siècle, lors de l'entrée à 
Sienne de l'empereur Charles IV, en 1355, les bour- 
geois de cette ville, raconte Mat.Villani, se présentant 
tumultueusement pour être faits par lui chevaliers, 
ce prince avait délégué au patriarche ses pouvoirs à 
cet effet ; et beaucoup, qui n'y auraient jamais pensé 
sans cela, dit l'historien, profitant de l'occasion et se 
portant à la rencontre du prélat, se soulevaient les 
uns les autres pour arriver jusqu'à sa main. Touchés 
par lui à la joue, ils se retiraient de la presse en 
faisant place à d'autres; ils étaient chevaliers 2 . A 
en croire Franco Sacchetti, écrivain florentin de la fin 
du même siècle, la chevalerie était tombée à ce point, 



1. « Inferioris eondilionis juvenes etiam mechanicarum 

« artium opifices... ad militise cingulum vel dignitatum gradus 
« assumere non dedignantur » (Otto Frising., G es ta Friclerici, 
1. II, c. xin). 

2. « E vedendone cosi gran mercato, assai sene ieciono, che 
« innanzi à quell'hora niuno pensiero havieno havulo di farsi Ca- 
se valiere, ne proveduto quello che richiede a volere ricevere ca- 

valleria. Ma cou liove movimonto si faceano portare sopra le 

« braccia a eoloro ch'erano inlorno alPatriarca; e (piand'erano 

« aluinella via, lo levavano altoe traevangli locappuccio usato-, 

; n-i'\ ni;i la guanciata usata in segno di cavalleria, li mette- 

vano un cappuccio accattalo col fregio dell'oro, e traevanlo 

délia c .i ; ed era l'alto Cavalière. » (Mat. Villani, hlovic. 

I. V. c. xiv. — Muratori, Ikr. liai, script., t. XIV. p. 313.) 



- 



■". 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A PRIBOURG 63 

que des hommes sans naissance, sans courage et 
sans mœurs, des gens même de vile condition et de 
vie souillée étaient élevés à l'honneur de la chevale- 
rie l . 

Suivant Sainte-Palaye, les guerres du xiv e siècle 
et du xv e ayant considérablement multiplié les 
chevaliers en France, ils étaient abaissés dans leur 
caractère, ignorants, corrompus, violents. On en 
avait créé, dit-il, jusqu'à cinq cents au siège de 
Bourges ; enfin, ajoute-t-il d'après un écrivain de 
ce temps, « l'honneur de la chevalerie devint si 
« commun, que chacun crut pouvoir s'en arroger le 
« titre de sa seule autorité. Un homme de rien prè- 
« nant l'épée prenait en même temps le titre d'é- 
'( cuyer. Pour peu qu'il l'eût porté, il tranchait du 
« chevalier. Tel est le portrait que nous fait de son 
k siècle Eustache Deschamps ~ ». Citons un dernier 
trait qui appartient au xvi e siècle, et qui montre ce 
qu'était devenue alors la chevalerie. Brantôme, dans 
l'article de ses Capitaines français, consacré au roi 
Charles VIII, mentionne l'usage très pratiqué 



1. « Verum ne quid dissimulera, auctor est Francus Sacche- 
<c tus... ciroiler an. Chr. 1390, quo ille llorebat, mililia3 hujus 
« honorera in abjectam omnino conditionem promisse, quum 
« hommes nulla nobililatis aut fortiludinis aut mornm prsero- 
« gativa insigniti, immo vilis et contaminatee vitae, ad hono- 
« rem militise promoverentur. » (Mur atori, A nliquitates Italicx, 
t. IV, p. 689. 

1. Sainte-Palaye, Mémoires sur l'ancienne chevalerie, t. Il, 
p. 80. 



64 CHAPITRE CINQUIÈME 

de créer des chevaliers sur le champ de bataille, en 
leur donnant l'accolade, comme la donna au roi Fran- 
çois I er l'illustre Bayard, à Marignan. « Mais aujour- 
« d'huy, dit-il, l'on se dispense assez d'ailleurs pour 
« se faire chevaliers, que les moindres se créent 
« d'eux-mesmes assez sans aller au roy ; si qu'il se 
« peut dire qu'il y a aujourd'huy plus de chevaliers 
« tels quelz et de dames leurs femmes, que jadis 
« n'avoit d'escuyers ny de damoiselles ; tant est grand 
« l'abus parmy la chevalerie! » 

Brantôme est tout à fait de la fin du xvi e siècle, et 
môme du commencement du xvir 3 ; mais les abus 
dont il signale le dernier terme remontent assez 
haut, comme nous venons de le voir, pour qu'on soit 
fondé à reconnaître qu'au temps d'Agrippa les hon- 
neurs de la chevalerie pouvaient n'être pas d'un ac- 
cès bien difficile. L'insuffisance, d'ailleurs évidente, 
des titres de celui-ci pour les obtenir n'aurait peut- 
être pas été un empêchement absolu à ce qu'il les eût 
réellement reçus; mais leur usurpation pure et simple 
ne présentait pas non plus beaucoup de difficulté, 
et nous sommes très disposé à penser que le per- 
sonnage très peu scrupuleux qui nous occupe a bien 
pu, un beau jour, se les attribuer ainsi ; car il ne dit 
nulle part, et cela ne s'accorde guère avec sa vanité 
et sa jactance habituelles, ni à quel moment précis, 
ni de la main de qui non plus il les aurait reçus. 

Nous sommes ainsi conduits à penser qu'Agrippa 
n'était pas véritablement chevalier. Ce qui nous con- 
firme dans cette opinion, c'est, après un silence inex- 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FKIBOURG 65 

plicable de plusieurs années sur l'honneur qui lui 
aurait été concédé de la chevalerie, la mention tar- 
dive qu'il fait inopinément et d'une manière incidente, 
en 1526, de cette dignité conquise par lui, assure-t-il, 
depuis longtemps déjà, c'est-à-dire entre 1511 et 
1518 au plus tard, à l'époque de son séjour on Italie 
(Ep. IV. 62) ; c'est encore l'exagération, pour ne pas 
dire plus, avec laquelle il parle des prétendus ser- 
vices militaires qui lui auraient valu, dit-il, cette 
distinction, et l'évidente inexactitude de ses asser- 
tions sur son origine, humano sanguine sacratus mi- 
les (Ep. V, 19) ; c'est enfin, dans certains cas, le peu 
de précision, dans d'autres, l'absence de sincérité 
avec lesquels il s'exprime à propos de cette impor- 
tante particularité de sa vie. Nous rappellerons l'am- 
biguïté que nous avons relevée dans les termes de 
la première indication qu'il en donne, ex aurato mi- 
lite medicum fieri (Ep. IV, 62), et dans ceux d'un 

autre passage de ses lettres, où il mentionne les in- 
signes de la Toison d'or, de manière à laisser croire 
que, en possession de la chevalerie dorée dont il s'est 
arrogé le titre, il pourrait même appartenir, ce qui 
serait mieux encore, à cet ordre illustre (Ep. VI, 20) . 
Nous avons établi, dans les pages précédentes, 
que la chevalerie dorée dont Agrippa entend se faire 
honneur est la chevalerie militaire elle-même, et que 
les titres sur lesquels il fonde ses prétentions à cette 
distinction seraient les services de guerre rendus 
par lui à l'empereur Maximilien, en Italie. Nous 
avons montré, en outre, qu'il y a grandement lieu de 

T. II. 3 



66 CHAPITRE CINQUIÈME 

douter de la valeur de ses déclarations sur ce point. 
11 n'est d'ailleurs que très rarement question de cette 
prétendue chevalerie dans ses écrits, notamment 
dans sa correspondance, où les lettres émanant de 
lui en fournissent seules quelques rares mentions ; 
tandis qu'en même temps, et cela est assez signifi- 
catif, celles qu'on lui adressait n'en contiennent ab- 
solument aucune '. Il nous reste maintenant à dire 
quelques mots de la manière dont le titre de cheva- 
lier se trouve, dans certaines circonstances, associé 
à son nom. 

Agrippa ne parle qu'incidemment et d'une ma- 
nière indirecte de sa prétendue chevalerie, la pre- 
mière fois qu'il en fournit la mention positive, 
dans la lettre précédemment citée de 1526, à propos 
de l'office qu'il a accepté de médecin de la reine, 
mère de François I er . Une occasion toute naturelle 
devait se présenter un peu plus tard pour l'écrivain 
de se parer de ce titre de chevalier dont il se faisait 
gloire. Cette occasion lui est offerte par la publica- 

1 . Cette observation porte naturellement sur la teneur de ces 
lettres. Quant aux suscriptions qu'elles avaient reçues, et 
dont un fort petit nombre nous ont été conservées, il pourrait 
se faire qu'elles eussent contenu quelquefois des qualifications 
introduites par courtoisie à cette place, pour flatter la vanité 
de colui à qui elles étaient adressées. Encore n'en possède-t-on 
qu'une seule présentant cette particularité [Opéra, t. II, 578), 
et il est même douteux qu'elle ait le caractère et la signification 

que i venons d'indiquer. On trouvera quelques indications 

sur ce sujet dans la noie de l'appendice (n° III) où il est ques- 
tion de la prétendue chevalerie d'Agrippa. 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG G7 

tion de ses ouvrages, circonstance où un auteur se 
montre ordinairement au public avec toutes ses 
marques d'honneur. Là, en effet, le nom d'Agrippa 
est accompagné de la qualification de chevalier, non 
pas tout d'abord cependant, car elle est encore 
omise dans les premières publications (1529-1530), 
mais par la suite, en tête des publications ultérieu- 
res, à partir de septembre 1530. La déclaration de 
la chevalerie d'Agrippa se produit alors avec un 
accent un peu plus prononcé qu'auparavant, clans 
des conditions cependant qui ne peuvent que justi- 
fier encore la réserve avec laquelle nous croyons 
devoir l'accueillir 1 . A la mention qui en est faite 
ainsi, se trouve jointe celle du doctorat, cle la no- 
blesse de naissance, et du surnom de Nettesheim, 
dont Agrippa juge également à propos de se 
parer; ce sont là autant de titres retentissants 
dont la légitimité est malheureusement fort con- 
testable. 

Il y a lieu de reconnaître, cependant, qu'entre les 
publications de 1529-1530, au frontispice desquelles 
le nom d'Agrippa se présente sans aucune qualifica- 
tion accessoire, et celles de la fin de 1530 et de date 
ultérieure, où il est accompagné des titres reven- 
diqués par lui, se placent les lettres de privilège 
octroyées à l'auteur, le 12 janvier 1529 (1530 nouveau 
style), pour l'impression de ses ouvrages ; et que 



1. Voir la notice bibliographique donnée à l'appendice 
(n<> XXXIV). 



68 CHAPITRE CINQUIÈME 

dans ces lettres, délivrées à Malines au nom de l'em- 
pereur Charles-Quint, Agrippa est qualifié docteur 
es deux droits et chevalier. L'énonciation de ces 
qualités, dons un pareil document, pourrait induire 
à penser que les prétentions d'Agrippa en ce qui 
les concerne, étaient fondées. Mais leur présence 
dans le privilège impérial ne prouve rien, quant à 
leur légitimité; parce que c'était un usage de chan- 
cellerie, de reproduire sans autre examen, dans un 
privilège, les noms et qualités fournis par l'impé- 
trant, dans la requête qu'il avait dressée pour l'ob- 
tenir. La mention de ces titres, dans les lettres 
impériales , ne prouve donc qu'une chose, c'est 
qu'Agrippa les avait pris lui-même en sollici- 
tant l'expédition de ces lettres. Elle attache sim- 
plement une date à la première manifestation 
publique de ses prétentions à cet égard. Cette ob- 
servation nous donne tout naturellement occasion de 
faire, en nous expliquant sur ce sujet, un examen 
d'ensemble des divers titres, qualifications et mar- 
ques de distinction que s'attribue Agrippa, et d'ap- 
précier les circonstances dans lesquelles il les pro- 
duit. 

La première mention, en quelque sorte publique, 
des qualifications redondantes adoptées par Agrippa, 
est motivée, comme nous venons de le dire, par 
la publication de ses ouvrages. Déjà, dans notre 
premier chapitre, nous avons parlé de cette publi- 
cation. Nous avons dit qu'elle n'avait eu lieu que 
tardivement, et dans les dernières années seulement 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 69 

de la vie de l'auteur 1 . Les premiers volumes publiés 
ainsi datent des années 1529 et 1530. Ils sont consa- 
crés à de petits traités de philosophie morale et reli- 
gieuse notamment, écrits en différents temps, de 
1509 à 1526, et à l'histoire du couronnement de 
Charles-Quint à Bologne, récemment composée alors 
par l'écrivain, en sa qualité d'historiographe et 
archiviste impérial; emploi dont il venait d'être 
investi à la cour de Brabant. Les frontispices qui 
figurent en tête de ces ouvrages ne portent que le 
nom de l'auteur, Henricus Cornélius Agrippa. Sur 
le dernier seulement, et l'on comprend pourquoi, 
son nom est accompagné du titre de son office de 
cour, Sacratissimœ maiestatis ab archivis et consiliis 
indiciarius . 

Ce n'est qu'à la fin de 1530, sur l'édition donnée 
par Jean Graphe à Anvers du traité de l'incertitude 
et de la vanité des sciences, qu'on trouve pour la 
première fois le nom d'Agrippa fastucusement 
accompagné des titres et qualifications de noble, de 
chevalier et de docteur, ainsi que du surnom aristo- 
cratique de Nettesheim : Splendidœ nobilitatis viri et 
armatse militix equitis aurati, ac utriusque juris doctoris, 
sacras cœsareae maiestatis a consiliis et archivis indiciarii, 
Henrici Cornelii Agrippae ab Nettesheym, De incertitu- 
dine et vanitate scientiarum. etc. Les éditions ultérieu- 
res de ce traité, exécutées en -1531 et 1532 à Anvers 

I. Gjs faits sont exposés dans notre chapitre premier, t. I, 
p. 39. 



70 CHAPITRE CINQUIÈME 

et à Paris, présentent quelquefois la même parti- 
cularité ; tandis que sur celles données à Cologne, en 
ces mêmes années, on ne trouve, joint au nom d'A- 
grippa, que le surnom de Nettesheim seulement l . 
Sur les autres ouvrages d'Agrippa publiés de 1531 
à 1535, même à Cologne, on rencontre quelquefois 
le surnom de Nettesheim avec les qualifications d'm- 
diciarius, de doctor in utroque jure et d'egues auratus \ 
Quant au titre de medicinx doctor, il ne paraît que 
sur les livres imprimés plus ou moins longtemps 
après la mort de l'auteur. Nous expliquerons ulté- 
rieurement comment Agrippa, en 1530, dès 1529 
peut être, avait pu se trouver obligé de renoncer à 
le prendre s'il l'avait, en effet, porté auparavant. 

La mention de la noblesse, de la chevalerie et du 
doctorat d'Agrippa n'est évidemment introduite 
dans la teneur du frontispice de son traité de l'in- 
certitude et de la vanité des sciences, que pour 
augmenter le prestige de cet ouvrage, sur lequel il 
tenait tout particulièrement à fixer l'attention ; car il 
le regardait comme son œuvre capitale; et, de plus, 
au moment de sa publication, il avait, comme nous 
le verrons plus tard, à réagir contre l'effet d'une 
mésaventure qui, en mettant brusquement fin à sa 
carrière de médecin, avait pu nuire à sa considéra- 



1. Nous donnons à l'appendice (n° XXIX) quelques renseigne- 
ments sur ces publications. 

2. Voir à l'appendice (n<> XXXIV) une note sur la biblio- 

i;r.t|ilii*' île- ouvrages d'Agrippa. 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 7i 

tion. Voilà comment se produit publiquement pour 
la première fois, au frontispice des livres d' Agrippa, 
la mention des qualités et titres honorifiques atta- 
chés plus ou moins légitimement à son nom. Au- 
paravant on trouve déjà dans sa correspondance, 
comme nous l'avons dit, quelques traits où se ma- 
nifestent ses prétentions à la chevalerie, au doctorat 
et à la noblesse. Nous avons parlé tout à l'heure 
de ceux de ces passages qui concernent la cheva- 
lerie. Les conclusions auxquelles nous a conduit 
leur examen, sont peu favorables aux prétentions 
d' Agrippa sur ce fait particulier 1 . Les doutes que 
l'on peut concevoir sur l'authenticité de son titre 
de chevalier, s'élèvent aussi, comme on va le voir, 
contre la légitimité du titre de docteur qu'il prend 
également. 

Sur la question controversable du doctorat d'A- 
grippa, nous rappellerons ici ce que, précédemment 
déjà, nous avons dit à plusieurs reprises de ses tra- 
vaux et de ses titres scientifiques ou universitaires. 
Nous avons reconnu que les premières études d'A- 
grippa, dans les écoles de sa ville natale, avaient pu 
le conduire, on a quelques raisons de le croire, au 
grade de maître ès-arts 2 ; qu'il n'y a aucun motif sé- 



1. On trouvera, dans une note de l'appendice (n° III), l'en- 
semble des indications relatives à la prétendue chevalerie d'A- 
grippa. 

2. Nous avons présenté quelques observations sur ce sujet 
au commencement de notre chapitre IL, t. I, p. 126. 



72 CHAPITRE CINQUIÈME 

rieux de révoquer en doute ce qu'il dit à ce sujet ; 
mais que ce grade était probablement le seul dont 
il eût jamais été régulièrement en possession. Nous 
avons constaté, en effet, qu'on avait grandement 
lieu de douter qu'il en eût jamais obtenu aucun en 
théologie ; car il s'accuse lui-même de n'avoir pas 
poussé très loin ses études sur les matières qui 
font l'objet de cette science. On ne le voit, au reste, 
dans aucune circonstance que nous connaissions, 
prendre le titre de docteur en théologie l , comme il 
fait quelquefois de ceux de docteur en lois et de 
docteur en médecine. 

Quant à son doctorat en lois, c'est-à-dire en 
droit civil et en droit canon, ainsi qu'en médecine, 
la vie agitée d'Agrippa ne laisse guère place, 
comme nous l'avons déjà fait observer, pour les 
études que ces grades auraient exigées. Les années 
qu'il a passées, pendant sa première jeunesse, à 
l'université de Paris, où il était arrivé pourvu du 
titre de maître ès-arts, semblent avoir été em- 
ployées, bien moins à des travaux réguliers con- 
cernant l'étude suivie du droit et de la médecine, 
qu'à l'acquisition des connaissances singulières qui 
lui permettent de donner, dès cette époque, le pre- 
mier jet de sa philosophie occulte, et de se livrer en 
môme temps aux mystérieuses pratiques de l'alchi- 



1. Il avoue même implicitement, quelque part, qu'il n'est 
nullement docteur en théologie. Voir sur ce sujet une note 
île L'appendice (n° V). 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 73 

mie. Cependant, après sept ou huit années de vie 
errante et d'aventures en Espagne, en France, en 
Angleterre, en Italie, Agrippa, dès 1519, parle de 
son triple doctorat en droit civil, en droit ecclésiasti- 
que et en médecine, qu'il rappellera plus tard encore, 
en 1532 (Ep. II, 19; VII, 21). Il omettra, il est vrai, 
à la date de 1530, le titre de docteur en médecine, 
qu'on ne trouve plus dans la pompeuse énumération 
des qualités jointes à son nom sur le frontispice im- 
primé de ses ouvrages ; mais c'est qu'il aura eu 
auparavant à compter avec des oppositions qui l'o- 
bligent un certain jour à interrompre brusquement 
sa carrière médicale. Le titre de docteur ès-lois est 
donc seul indiqué alors sur la première page de 
ses livres, et il n'y subsiste vraisemblablement que 
par cette unique raison, qu'il ne s'est trouvé per- 
sonne ayant intérêt à le lui contester. Les droits qu'A- 
grippa pouvait avoir à le prendre sont fort douteux. 
Quant à ceux qui auraient pu lui assurer le titre de 
docteur en médecine, ils sont certainement tout à 
fait nuls. 

Une dernière observation nous reste à faire sur le 
caractère du doctorat d'Agrippa, d'après les termes 
eux-mêmes de ses déclarations à cet égard ; c'est 
que les expressions qu'il emploie pour le signaler, 
dans un de ses écrits, docteur d'éclatante renommée, 
splendida fama doctor (Ep. VI, 22), donnent à penser 
qu'il ne pouvait guère justifier cette qualité éminente 
que par une sorte de notoriété publique, principale- 
ment fondée sur une réputation de savoir que lui 



74 CHAPITRE CINQUIÈME 

avait faite partout la crédulité générale éblouie par 
son charlatanisme. S'il en eût été autrement, si 
Agrippa eût possédé des titres portant l'attache for- 
melle d'une des universités de son temps auxquelles 
il appartenait de les décerner, il n'eût pas manqué 
de le dire, dans un document où il semble vouloir 
ne rien négliger de ce qui peut augmenter l'idée 
qu'il entend donner de son mérite et de ses droits à 
la considération. Son silence sur ce point est signi- 
ficatif. Les expressions splendida fama doctor, qu'il 
emploie dans ce cas, faute d'autres, pour qualifier 
son doctorat, ne le sont pas moins '. 

Agrippa n'était probablement pas plus docteur 
que chevalier. Reste à parler de sa noblesse, dont le 
prestige souffre un peu de cette particularité, que la 
déclaration formelle en est publiée pour la première 
fois en même temps que celle de ces titres de cheva- 
lier et de docteur, sur la légitimité desquels planent 
des doutes si sérieux. La première indication que 
nous fournisse Agrippa dans ses écrits sur la con- 
dition de sa famille, se trouve, sous la date de 1526, 
dans une lettre à son ami Jean Chapelain; lettre 
dans laquelle, pendant son séjour à Lyon, il récri- 
mine violemment contre la disgrâce dont il est en ce 
moment l'objet de la part de la cour de France 
(Ep. IV, 52). Il s'en veut d'avoir eu l'imprudence de 
s'y exposer par excès de confiance, lui que tant de 

1. Nous donnons dans une note de l'appendice (n° VI) les 
textes relatant les prétentions d' Agrippa au grade de docteur. 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FR1BOURG 75 

raisons auraient dû éloigner de cette situation : la 
distinction de sa naissance, non moins que les titres 
d'honneur conquis précédemment par lui, et clans la 
guerre et dans les lettres. En parlant des conditions 
de sa naissance, Agrippa emploie, dans cette cir- 
constance, les expressions clarus imaginibus avitis, 
qui seraient d'une exagération évidente, si elles 
étaient autre chose qu'une simple forme de discours 
empruntée à la langue et aux coutumes de l'antiquité 
romaine. 

Un peu plus tard, Agrippa est plus précis, mais 
il ne saurait encore échapper au reproche d'abusive 
amplification, lorsque, dans une lettre adressée le 
12 mai 1531 à son protecteur l'évêque de Liège, il 
s'étend avec un peu plus que de la complaisance sur 
les services rendus par lui à l'empereur Maximilien, 
et auparavant par son père et par ses aïeux, dit-il, 
aux ancêtres et prédécesseurs de ce prince (Ep. VI, 
18). A la même époque, dans une requête au conseil 
privé de Malines, il revient sur les mêmes idées, et 
parle encore dans les mêmes termes des images de 
ses ancêtres et de ses mérites personnels (Ep. VI, 22). 
Dans une supplique enfin à la reine Marie, en 1532, 
il rappelle de nouveau les services de ses aïeux 
(Ep. VII, 21) \ 

On ne saurait décider ce qu'il y a de vrai ou de 



1. On trouvera dans une note de l'appendice (n° II) ces textes, 
et, avec eux, quelques observations sur les prétentions d'A- 
grippa à la noblesse de naissance. 



76 CHAPITRE CINQUIÈME 

faux dans les assertions d'Agrippa, touchant les ser- 
vices rendus aux souverains par ses devanciers ; 
cependant on ne peut pas méconnaître une certaine 
redondance peu convaincante dans ce qu'il en dit. Il 
est, en tout cas, impossible de voir, comme nous 
l'avons reconnu, autre chose qu'une forme littéraire 
dans l'expression imagines avitœ, qu'il applique au 
souvenir de ses aïeux. Celles beaucoup plus simples 
d'homme libre par sa naissance, ingenuus, et distin- 
gué par son origine spectabilis génère, qu'en 1531, par- 
lant de lui-même, il emploie en même temps (Ep. VI, 
22), sont vraisemblablement plus près de la vérité. 
Elles s'accordent parfaitement avec la situation d'une 
famille de condition modeste, comme on en trouvait 
dans la bourgeoisie urbaine à laquelle apparte- 
nait, selon toute apparence, Agrippa. Auprès de ces 
qualifications tout à fait acceptables, détonne évi- 
demment l'idée d'éclatante noblesse dont l'expres- 
sion, splendidae nobîlitatis vir, figure en 1530 au fron- 
tispice placé en tête du traité de l'incertitude et de la 
vanité des sciences. 

C'est là que se trouve également le surnom de 
Ncttesheim, qui paraît alors pour la première fois ', 
et qui, par sa tournure aristocratique, semble des- 

1. « Splendidae nobililatis viri et armalae miliLiaj equitis au- 
« rati, ac ulriusque juris doctoris, sacrae caesareae maiestatis a 
« coiisiliis et archivis indiciarii, Henrici Conielii Agrippae ab 

Neltesheym, Un inoertitudine et vanitate scientiarum et ar- 
'< tium, atque excellentia Verbi Dei. declamatio. — mdxxx, 
« mense seplembri. 



« 



» 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOUHG 77 

tiné à justifier la haute noblesse annoncée dans la 
formule qu'il accompagne. Les présomptions défa- 
vorables qui résultent de ces circonstances contre 
la légitimité du surnom de Nettesheim pris ainsi 
par Agrippa, sont d'accord avec les observations que 
nous avons présentées sur le môme sujet, au com- 
mencement de notre chapitre n 1 . Le surnom de Net- 
tesheim, quelle qu'en soit l'origine, est tout person- 
nel à Agrippa et n'a pas été conservé par ses fils. 
Le nom de sa famille paraît être, nous l'avons dit, 
Cornelis; forme originaire consignée dans des titres 
contemporains en langue vulgaire ; représentée en- 
suite dans les textes latins par la forme Cornélius, 
qui résulte d'une modification de ce nom conforme 
aux usages du temps; et qui figure seule dans les 
documents les plus dignes de foi, avec le prénom 
Henricus et le surnom Agrippa, pour désigner le 
personnage qui nous occupe. Rappelons maintenant 
le rapprochement, réalisé au frontispice daté de 
1530, des formules consacrées par Agrippa à sa pré- 
tendue noblesse et des qualifications correspondant 
à sa douteuse chevalerie et à son très peu certain 
doctorat; et constatons que ce rapprochement n'est 
pas fait, pour donner à ces formules une autorité 
capable d'inspirer la confiance. 

Ainsi pâlit jusqu'à s'évanouir l'enseigne nobiliaire 



1. Ces observations sont relatées au tome I, p. 121. On 
trouvera également, dans une note de l'appendice (n° I), 
quelques indications relatives au même objet. 



78 CHAPITRE CINQUIÈME 

qu'Agrippa juge à propos d'attacher tardivement à 
son nom, au frontispice de quelques-uns de ses li- 
vres et dans certains passages de ses écrits. Ses 
prétentions à la noblesse ne sont pas plus fondées, 
vraisemblablement, que celles qu'il affiche également, 
et dont nous avons démontré le peu de solidité, pour 
les titres retentissants de docteur et de chevalier. 

Il nous semble piquant de rapprocher de ces indi- 
cations sur les prétentions nobiliaires d' Agrippa, ce 
qu'il dit lui-même de la noblesse de naissance et de 
celle des armes qui en serait, suivant lui, le fonde- 
ment, dans son traité de l'incertitude et de la vanité 
des sciences, en tête duquel précisément il inaugure 
en quelque sorte l'usurpation faite par lui de ces dis- 
tinctions recherchées. Du contraste que Ton peut 
constater ainsi entre les paroles d' Agrippa et sa con- 
duite à ce sujet, ressort un trait de caractère à ajouter 
au portrait que nous voulons faire ici du personnage. 
Dans la rapide analyse que nous avons donnée au 
commencement de notre travail du traité de l'incerti- 
tude et de la vanité des sciences, nous n'avons pu 
placer que quelques mots de ce que le livre contient 
sur la police sociale et, à cette occasion, sur la vie 
des cours et la noblesse. Voici un aperçu un peu 
plus étendu, sans être encore complet, de ce qui est 
dit clans l'ouvrage d' Agrippa sur ce dernier sujet. 

— Renverser les murailles, incendier, piller, rava- 
ger, violer, tuer, voilà tout l'art de la guerre ; et, sous 
le règne même du Christ, cet art a pris rang dans la 
hiérarchie de l'Église. Là pullulent les ordres mili- 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOUR.G 79 

taires dont toute la religion n'est que guerre et pira- 
terie, sous prétexte de détendre et de répandre la 
foi; comme si le Christ voulait la propagation de son 
Évangile, non par la prédication, mais par la force 
des armes. Cependant le meurtre est un crime, même 
dans une juste guerre; car ce n'est pas pour la jus- 
tice, c'est pour le gain et pour le butin qu'on se fait 
soldat. Mais le meurtre, le rapt et l'incendie, punis 
par les lois chez les brigands, sont anoblis quand ils 
sont couverts par le nom de guerrier; et la noblesse 
en est la récompense. Elle est le prix du sang ré- 
pandu et de la damnation des âmes. Telle est, en 
effet, la source de la noblesse de race, en possession 
chez nous de tous les honneurs publics et de leurs 
distinctions. Voyez-la dans ses commencements, 
voyez-la dans tout les temps. La séparation de la 
famille humaine en deux branches commence aux 
enfants mêmes d'Adam. De la victime, Abel, viennent 
les plébéiens; de Caïn, le meurtrier, viennent les no- 
bles, dont l'œuvre sera le mépris des lois de Dieu et 
de celles de la nature, la confiance dans ses propres 
forces, l'usurpation de l'autorité, la fondation des 
villes et des empires, la domination sur la créature 
que Dieu avait faite libre, et qui se voit soumise à 
la servitude et à l'iniquité. Cartel est, depuis l'ori- 
gine, l'office de la noblesse. 

— Cependant, après les longs désordres de ces 
temps anciens, Dieu suscite un homme juste, le pa- 
triarche Abraham, d'où doit sortir le peuple de son 
choix. Abraham a deux fils, Ismaël, le bâtard, et 



80 CHAPITRE CINQUIÈME 

Isaac, l'enfant de l'épouse légitime. Israaël est cruel 
et voué aux armes; il est prince d'un peuple auquel 
il donne son nom, et Dieu bénit sa noblesse dans 
l'exercice de la guerre, en disant : manus ejus contra 
omnes et manus omnium contra eum. Quant à Isaac, 
persévérant dans les voies de la justice tenues par 
son père, il est pasteur et donne naissance à douze 
fils, d'où sortent les douze tribus qui forment le 
peuple d'Israël. L'un de ses fils, Joseph, habile à 
multiplier les impôts et à faire naître les richesses, 
gagne ainsi la faveur du roi Pharaon, qui d'esclave 
le fait noble, comme le devient plus tard aussi le 
juif Mardochée, par la grâce du roi Artaxerce. De 
là, l'usage des anoblissements qui s'est perpétué jus- 
qu'à nous, et que les uns acquièrent à prix d'argent, 
les autres par de honteux commerces et même par 
des crimes; ou bien, et ce sont là les moins coupa- 
bles, par l'adulation, par les calomnies, les trahi- 
sons, les artifices de tout genre et par les plus viles 
complaisances; se procurant ainsi, non-seulement 
la noblesse, mais encore la richesse et les biens de 
toutes sortes. 

— Chez les descendants de Jacob, le sceptre 
était destiné aux enfants de son fils Judas, homme 
violent, incestueux, le plus méchant des douze 
frères, à qui fut réservée à ce titre la force et 
la bénédiction de noblesse. De lui venait David, 
simple pasteur, qui, anobli parle titre de roi, tombe 
aussitôt dans le péché, le sacrilège, l'adultère et 
l'homicide. Voilà ce que les livres sacrés nous ap- 



AGlllPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOURG 81 

prennent des origines de la noblesse; et par là nous 
voyons que, depuis le commencement du monde, 
elle n'a pas d'autre source que le crime et la violence. 
— Plus la vie de l'homme est souillée, plus elle 
est honorée. Telle se montre la noblesse au sein du 
peuple de Dieu lui-même; telle on la retrouve chez 
toutes les nations; consultez leurs histoires; étu- 
diez ce qu'on sait des quatre grandes monarchies 
de l'antiquité, de celle des Assyriens, de celle des 
Mèdes, de celle des Grecs, de celle des Romains; 
lisez l'histoire des royaumes modernes d'Espa- 
gne ou d'Angleterre, de ceux fondés par les Bur- 
gondes, par les Lombards, par les Francs. Chez 
ceux-ci voyez les crimes des premiers rois jusqu'à 
Pépin qui les supplante par la trahison, et jusqu'à 
Hugues Gapet, homme de sang, gladiateur hardi; 
en faveur parla auprès du peuple de Paris, malgré 
sa basse extraction, car il est fds d'un ignoble bou- 
cher 1 . Secondé par une troupe de scélérats, il s'em- 
pare de la couronne, et, passant de la boucherie pa- 
ternelle au trône, il peut transmettre celui-ci à ses 
descendants, qui l'occupent encore, jusqu'à ce que 
quelque basse intrigue de courtisane fasse tomber 
un jour cette couronne de leur front. 



1. Le marquis de la Grange a relevé, en 1864, deras sa pré- 
face pour le roman de Hugues Cupct, cette assertion d'Agrippa; 
opinion singulière, dont on a des témoignages anciens qui ne 
lui donnent pas pour cela plus d'autorité, et dont on ne 
saurait déterminer l'origine. 

t. ir. e 



82 CHAPITRE CINQUIÈME 

— Mais il faut se borner et je ne puis, dit Agrippa, 
présenter que sommairement ce que j'ai développé 
ailleurs dans un ouvrage plus étendu l , pour prou- 
ver qu'il n'est pas au monde un royaume ni une sei- 
gneurie qui n'ait commencé par le parricide, par la 
trahison, l'homicide, et par tous les crimes ; œuvres 
spéciales de la noblesse. Si telle est la tête du mons- 
tre, jugez de ce que peuvent être ses autres mem- 
bres. Il est fait pour le meurtre et la rapine, pour la 
violence, pour le luxe et pour les excès de tout 
genre. Voulez-vous devenir noble, si vous ne l'êtes 
pas? Faites-vous d'abord chasseur; c'est le premier 
degré ; puis soldat mercenaire ; puis homicide à 
prix d'argent. Telle est la véritable essence de no- 
blesse. Si vous arrivez jusqu'au brigandage, vous 
aurez conquis le grade le plus élevé. Si vous 
n'êtes pas capable de ces grandes vertus, payez à 
deniers comptant ce que vous désirez. Autrement, 
i'aitcs-vous parasite du prince; mêlez-vous aux 
courtisans de sa cour, amenez-lui votre femme ou 
vos filles ; ou bien prêtez-vous aux débauches des 
princesses; épousez, si vous le pouvez, la maîtresse 
du roi, sinon alliez-vous à ses bâtards. C'est lii le 
degré le plus éminent de la noblesse. Voilà comment 

1. » Nimis longum foret... regnorum omnium initia recen- 
« serc... Ego liane rein quam hic summario eonceptu tetigi, 
« ampliore v rtumine descripsi alibi, ipsam nobilitatem suis co- 
« loribus et lineamentis exacte expressi... >> etc. (Opéra, t. II, 
p. 177). On ne connaît pas l'ouvrage auquel Agrippa fait 
ainsi allusion. 



AGK1PPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRIBOUUG 83 

on franchit les échelons qui y conduisent. Les plus 
estimés parmi ceux qui en jouissent, ceux qui pri- 
ment tous les autres, sont ceux qui peuvent repor- 
ter tous ces mérites aux ancêtres d'où ils descen- 
dent, et qui prétendent venir d'étrangers, scélérats, 
transfuges et vagabonds, Troyens ou Macédoniens. 

— Nous avons dit quels vices font les nobles : 
mais plus nobles que les autres sont ceux chez qui 
ces vices sont héréditaires, ceux chez qui ils ont 
passé authentiquement des pères aux enfants. Ce- 
pendant on voit en môme temps ces hommes hy- 
pocritement parés de certaines vertus, feindre la 
bonté, la probité, la prudence, l'affabilité ; prodi- 
guant libéralement aux uns ce qu'ils ont pris aux 
autres, et se donnant ainsi un vernis de générosité. 
Ils se couvrent du masque de la piété et de la jus- 
tice ; ils se chargent des intérêts des pauvres con- 
tre les riches, pour nuire à ceux-ci bien plus que 
pour servir les autres ; sachant se faire craindre ; 
opprimant finalement ceux dont ils se portent les 
défenseurs. Pour échapper à cette tyrannie, les 
Suisses ont jadis immolé tous les nobles qui vi- 
vaient au milieu d'eux, et en ont proscrit la race de 
leur pays; de là leur haine contre les nobles; de 
là aussi la liberté dont ils jouissent depuis quatre 
siècles. 

— Toute noblesse, en un mot, est mauvaise en son 
essence. Parmi les animaux, ceux qu'on estime plus 
nobles que les autres, sont partout les plus nuisi- 
bles; ce sont les aigles, les vautours, les lions, les 



84 CHAPITRE CINQUIÈME 

tigres. Parmi les arbres, ceux qui sont réputés 
nobles et consacrés aux dieux sont ceux qui sont 
stériles, et dont les fruits ne sont d'aucun usage, 
comme le chêne et le laurier. Parmi les pierres, 
ce n'est pas la meule avec laquelle on broie le 
grain, c'est la gemme sans utilité qui est honorée. 
Parmi les métaux, enfin, les plus nobles sont l'ar- 
gent et l'or, causes de plus de crimes que le fer lui- 
même ; l'or surtout, pour lequel les peuples se com- 
battent et prodiguent leur sang '. 

Cette violente diatribe est avant tout un dévelop- 
pement déclamatoire, comme l'ouvrage tout entier 
du reste d'où elle est tirée. Cependant on ne sau- 
rait se refuser à lui reconnaître, en quelque mesure, 
un certain accent de conviction; et il est permis de 
croire qu'au moment où il l'crivait — on sait que 
c'est pendant une période de misère, à la fin de son 
séjour en France — l'auteur était loin de se ranger 
lui-même dans celle noblesse qu'il attaquait si vio- 
lemment. Cette disposition d'esprit devait changer 
cependant, et il est piquant de voir Agrippa, quel- 
ques années plus tard, quand il juge à propos de 
publier cet écrit même, attacher à son nom pour la 
première fois, et sans trop de raison, nous l'avons 
montré, les retentissantes qualifications qui se li- 
sent sur le frontispice de l'ouvrage, Splendidx nobi- 
litatis vir et armatse militise eqttcs auratus. 

l. De incertiludine cl wnitale scienliarum uUjuc artium 
declamalio. Cap. lxxx. (Opéra, t. il, p. 107. j 



AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A FRLBOURG 85 

Il est temps de nous arrêter clans cette digres- 
sion. La première mention faite par Agrippa de sa 
prétendue chevalerie, à propos do son arrivée en 
France, nous a fourni l'occasion toute naturelle de 
nous enquérir de ses droits à cette distinction. Nous 
y avons joint l'examen des prétentions analogues 
qu'il manifeste dans quelques circonstances, au titre 
de docteur en l'un et l'autre droit ainsi qu'en méde- 
cine, et à la noblesse de naissance, dont il se targue, 
sur la fin de sa vie surtout, en certaines occasions. 
Il convenait de réunir ces différentes enquêtes sur 
des sujets en quelque sorte connexes à un certain 
point de vue. Elles aboutissent à des conclusions à 
peu près identiques, et prouvent l'évidente inanité, 
pour une bonne part, de toutes ces fantaisies l . De 

I. Les prétentions d'Agiïppa au came! ère de guerrier, 
aux honneurs de la chevalerie militaire, à ceux du doctorat 
en médecine et en l'un et l'autre droit, ainsi qu'à la noblesse 
de naissance ont été généralement acceptées jusqu'à présent 
par les historiens qui se sont occupés de lui. M. Henry Morley, 
qui l'un des derniers a consacré à ce sujet un travail étendu, 
ne parle pas à cet égard autrement que ceux qui l'ont précédé, 
et suit les mêmes errements dans un ouvrage en deux volumes 
publié à Londres en 1856 sur la vie d'Agrippa : The life of 
Henr\j Cornélius Agrippa vonNettesheim, cloclor and knight, com- 
monhj known as a magician. Pour M. Henry Morley, Agrippa 
est issu d'une noble famille, celle des Nettesheim attachés 
depuis plusieurs générations à la maison d'Autriche. Henry, 
Cornélius et Agrippa sont des noms personnels reçus par lui 
au baptême. A r oué par sa noble naissance au service des Em- 
pereurs, il prend dès que l'âge le lui permet ce parti indiqué, 
où il suit les traces de ses ancêtres, dans les fonctions auliques 



86 CHAPITRE CINQUIÈME 

l'ensemble de ces conclusions ressort comme consé- 
quence la mise en relief d'un des traits essentiels 
du caractère d' Agrippa: la vanité, jointe à l'absence 
de tout scrupule dans le choix des moyens pour la 
satisfaire. Il était bon de signaler ces particularités 
et d'en fournir, en quelque sorte, la démonstration. 
Ce résultat constaté, nous reprenons le fil de 
notre récit, au moment où Agrippa, quittant Fri- 
bourg, arrive à Lyon, au commencement de l'an- 
née Ja2i. 



aussi bien que dans la vie des camps. M. Henry Morley ne 
doute pas que son héros n'ait, comme il l'affirme, guerroyé 
en Italie pendant sept années coupées par quelques interrup- 
tions, mais sans perdre jamais son commandement militaire; 
et que dès le début de ces exploits il n'ait été fait chevalier, 
en 1511 ou 1512, sur un champ de bataille. Pour ce qui est 
des titres scientifiques revendiqués par Agrippa, M. Henry 
Morley croit savoir qu'il a été reçu docteur en théologie à 
l'université de Dole, en 150:.', puis docteur en médecine, ainsi 
qu'en l'un et l'autre droit à celle de Pavie en 1515-, que dès 
1517, il a pu être médecin du duc de Savoie à Turin ; après 
quoi il aurait encore exercé la médecine à Metz, à Fribourg, 
à Lyon, et enfin à Anvers. M. Henry Morley parait ignorer 
la brusque interruption imposée à cette pratique médicale, 
vers 1529, dans celte dernière ville. Plusieurs des solutions 
proposées par l'historien anglais sur les questions que nous 
venons d'énumérer n'ont d'autre fondement que les assertions 
très contestables d'Agrippa lui-même. Il en est quelques-unes 
en outre qui sont tout-à-fait gratuites. Suc d'autres questions 
dont ni. parlerons ailleurs (Appendice n" s VIII et XI), les 
conclusions de M. Eenry Morley ne sont, croyons-nous, pas 
moins sujettes à caution. 



CHAPITRE VI 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 



iîïs^-icî^h 



Agrippa à Lyon, médecin de la reine, mère de François I er . — 
Correspondances avec Brennonius et Cantiuncula; avec Pau- 
lus Flammingus; avec le religieux Petrus Lavinius ; avec 
Eustache Chapuys. — Disgrâce d'Agrippa. — Correspondan- 
ces avec Jean Chapelain, médecin du roi, et avec l'évêque de 
Bazas. — Composition du traité sur le sacrement du mariage, 
pour la duchesse d'Alençon, sœur du roi; du traité de l'in- 
certitude et de la vanité des sciences, dédié au riche mar- 
chand génois D. Augustino Fornari. — Détresse d'Agrippa; 
explications sur sa situation. — Relations avec le connétable 
de Bourbon. — Études et travaux d'Agrippa. — Interven- 
tion de D. Augustino Fornari. — Départ de Lyon ; séjour 
forcé à Paris. — Recours au religieux Aurelio d'Aquapen- 
dente; arrivée à Anvers. 

Agrippa, venant de Fribourg, arrivait à Lyon 
dans les premiers mois de l'année 1524. Nous avons 
dit quels motifs l'y amenaient et quelles espérances 



88 CHAPITRE SIXIÈME 

il y apportai!. Cotte ville, pendant les dernières an- 
nées du xv e siècle, était devenue comme une seconde 
capitale de la France, en raison des séjours fré- 
quents que les souverains y faisaient, attirés de ce 
côté par leurs affaires avec l'Italie. Lyon était, au 
reste, français depuis longtemps déjà. Ville de l'em- 
pire, après avoir appartenu au royaume de Bourgo- 
gne, et menacée alors dans ses privilèges par ses 
évoques, elle avait trouvé contre ceux-ci, près des 
rois de France, une protection qui s'était changée 
en souveraineté directe dès le commencement du 
xiv" siècle. A la fin du xv°, elle avait reçu souvent 
la visite de ces princes, et, pendant leurs expédi- 
tions d'Italie, elle avait servi de résidence à leur 
cour, ainsi que de siège à leur gouvernement. En 
1494-1496, la reine Anne de Bretagne avait habité 
Lyon pendant la guerre que Charles VIII faisait 
au-delà des monts, pour la conquête du royaume de 
Naples. Au commencement du xvi e siècle, la prin- 
cesse et son second époux, le roi Louis XII, y avaient 
résidé fréquemment, à l'occasion des guerres faites 
par celui-ci en Lombardie et de sa domination dans 
le Milanais. En 1315, près de reconquérir ce pays, 
François I er avait formé à Lyon l'armée avec laquelle 
il allait passer les Alpes, laissant le royaume sous 
la direction de sa mère, Louise de Savoie, investie 
de la régence où devait l'assister le chancelier Du- 
prat. Dix ans plus tard, en 1524 et i52o, retournant 
dans ces contrées qui échappaient alors à sa domi- 
nation et où lui-même il allait perdre la liberté, 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 89 

il confiait encore à sa mère le gouvernement,, et 
l'installait avec la coup dans la ville de Lyon. C'est 
là que cette princesse reçut la fatale nouvelle de la 
bataille de Pavie, dont une des conséquences devait 
être la perte définitive du Milanais par les Français. 
Agrippa était à Lyon à l'époque où s'accomplirent 
ces derniers événements. Cette grande ville devait 
lui plaire. 11 la connaissait déjà, car il l'avait habi- 
tée en 1509, à son retour d'Espagne; et, depuis lors, 
il avait pu la revoir quelquefois en passant. D'au- 
tres considérations encore pouvaient contribuer à 
la lui rendre agréable. L'influence des mœurs ita- 
liennes s'y faisait assez sentir pour qu'il y retrouvât 
à peu près le genre de relations qui précédemment 
l'avaient si formellement attaché aux villes de laLom- 
bardie. Comme dans ce pays on rencontrait, à Lyon 
aussi, des savants et des lettrés, et on y accueillait 
même avec faveur ces études secrètes toujours plus 
ou moins cultivées par lui. En 1495, le roi Charles VIII 
avait pu visiter dans cette ville le cabinet, les livres 
rares et les collections de curiosités de Simon de 
Phares, qui prenait le titre de professeur d'astrolo- 
gie judiciaire. Un pou plus tard, le roi Louis XII, 
s'y trouvant à son tour, y était avec toute sa cour 
fort occupé de la présence d'un savant italien, nom- 
mé Jean, qui prétendait posséder des connaissances 
merveilleuses, notamment l'art de transmuerles mé- 
taux et de faire de l'or. Ce personnage, ordinaire- 
ment vêtu d'une roble blanche, toujours grave et 
mystérieux, était un objet d'étonnement pour les 



90 CHAPITRE SIXIÈME 

hommes les plus savants. Il avait remis, disait-on, 
à Louis XII une épéc ornée d'un miroir magique, 
et il distribuait libéralement aux pauvres l'argent 
que le roi lui donnait. 

On peut, d'après ces indications, se luire une idée 
de ce que devait être pour Agrippa cette ville de 
Lyon, tenant à la fois de la France et de l'Italie; 
sorte de lien qui unissait les deux pays ; lieu de 
passage pour aller de l'un à l'autre, à une époque 
où les relations entre eux étaient fréquentes, ali- 
mentées par des intérêts communs permanents et 
par des causes accidentelles de plus d'une sorte, 
dont l'histoire du temps permet de se rendre 
compte. 

Tel était Lyon, au moment où arrivait dans cette 
ville Agrippa, vers la fin do l'hiver 1524, entre le 
22 janvier, date d'une lettre qu'il écrivait encore de 
Fribourg, et le 3 mai, date de la plus ancienne qui 
se soit conservée de lui, avec la marque de sa nou- 
velle résidence (Ep. III, 56, 58). Il ne devait quitter 
cette ville qu'à la fin de 1527, entre le 4 et le 16 dé- 
cembre (Ep. V, 20, 21) i. Ce séjour de près do qua- 
tre années dans le même lieu est un des plus longs, 
le plus long peut-être qu'Agrippa ait jamais l'ait 
nulle part. Il était alors, avons-nous dit, plein d'es- 

1. Suivant M. L. Charvet, Agrippa serait arrivé à Lyon au 
mois de février 1524 cL l'aurait quitté le 6 décembre 1527, 
pour se rendre à Paris et de ià à Anvers. (Léon Charvet, 
Correspondance d'Eust. Ckapuijs et d' Agrippa — Revue savoi- 
sienne, is7i, p. 48.) 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 91 

pérance, assuré d'un emploi convenablement rétri- 
bué au service du roi, dont les trésoriers lui remet- 
taient provisoirement, et dès les premiers jours, 
l'argent nécessaire pour l'installation de sa maison. 
Au mois d'août suivant, il écrit à son ami Brenno- 
nius à Metz, qu'il est pour le moment aux gages du 
roi de France (Ep. III, 60). Bientôt, le 26 septem- 
bre, il se plaint à ses correspondants du tumulte des 
armes au milieu duquel il se trouve, et témoigne 
quelque crainte de voir sa situation peut-être com- 
promise par l'issue des entreprises aventureuses 
du roi (Ep. III, 62, 63). Celui-ci en effet, après avoir 
forcé le duc de Bourbon à lever le siège de Mar- 
seille (juillet 1524), s'apprêtait alors à passer les Al- 
pes, pour essayer de réparer les échecs infligés en 
Italie à ses armes par les impériaux. On sait qu'il 
réussit d'abord à repousser ceux-ci de Milan. Mais, 
au lendemain de ce premier succès, il devait suc- 
comber lui-même à Pavie, le 24 février 1525, et res- 
ter prisonnier entre les mains de ses ennemis. 

Les affaires du royaume avaient été, pour la durée 
de l'absence du roi, remises, comme nous l'avons dit, 
entre les mains de sa mère, Louise de Savoie; et la 
cour était à Lyon. Agrippa y figurait avec le titre de 
conseiller et médecin du roi, attaché à la personne 
de la reine-mère (Ep. III, 63, 68 ; IV, 62). Dans une 
lettre qui porte la date du 27 mai 1525, il se félicite 
hautement de sa bonne fortune (Ep. III, 70). Elle 
était cependant, à ce moment, bien près de sombrer. 
Au mois de juin suivant, la reine lui annonce qu'il 



92 CHAPITRE SIXIÈME 

ne restera pas à Lyon, mais qu'on lui assignera en 
France une autre résidence avec des ressources 
particulières, soit à Tours, soit à Orléans, ou bien à 
Paris (Ep. III, 74). Cependant, au commencement 
d'août, la reine, quittant la ville de Lyon, lui ordonne 
d'y demeurer jusqu'à son retour, et d'y attendre en 
tout cas ses ordres (Ep. III, 79). Elle ne devait mal- 
heureusement pas y revenir. Elle accompagnait en 
Languedoc sa fille Marguerite, qui se rendait en Es- 
pagne près du roi prisonnier. Agrippa ne tarde pas 
à se trouver aux prises avec de grands embarras et 
bientôt avec des difficultés sérieuses. Il ne reçoit 
plus rien de ses gages. A ses vives et pressantes ré- 
clamations, on oppose des prétextes de toute sorte ; 
et ce n'est qu'indirectement, après une longue at- 
tente, qu'il apprend enfin que, disgracié, sans qu'on 
lui en dise la raison, il a été rayé de l'état des pen- 
sions. Son existence devient alors tout à fait miséra- 
ble ; son esprit s'irrite; son caractère s'aigrit; de 
longs mois, des années s'écoulent pour lui dans une 
situation des plus précaires, qui se prolonge jusqu'à 
son départ de Lyon, à la fin de 1527. 

Le séjour d' Agrippa à Lyon se partage, on le voit, 
en deux périodes de longueur inégale; la première, 
celle de sa prospérité, coïncidant avec la présence 
de la cour dans cette ville, pendant quinze à seize 
mois, jusqu'au milieu de l'année 1525; la seconde 
commençant alors, avec le premier ébranlement de 
sa situation, pour durer plus de deux années, jusqu'à 
son départ, vers la fin de 1527. Sur la première de 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 93 

ces deux périodes, nous n'avons pas beaucoup de 
renseignements; les lettres qui s'y rapportent étant 
peu nombreuses, car la discrétion, dit alors Agrippa 
avec une certaine suffisance à son ami Chapuys, est 
un devoir pour un homme admis comme il l'est à la 
connaissance des affaires secrètes de la souveraine 
(Ep. III, 68). A la seconde période appartiennent, au 
contraire, de nombreuses et longues missives toutes 
pleines des doléances, des supplications ou des me- 
naces, des mouvements désordonnés de passion 
d'Agrippa, aux prises avec l'adversité. 

C'est alors qu'Agrippa écrit, vers 1526, clans un 
état d'esprit qui explique le caractère d'amertume 
de cette violente diatribe, le traité de l'incertitude et 
de la vanité des sciences et des arts, De inceftitudine 
et vanitate scientiarum atque artiurn decîamatio invec- 
tiva; satire emportée des mœurs, des lois, des usa- 
ges et du régime entier do la société de son temps. 
Nous avons fait connaître précédemment cet ou- 
vrage, dont nous avons donné une analyse dans le 
chapitre premier de ce livre, et quelques extraits à 
la fin du cinquième. Agrippa, vers le même temps, 
mais un peu auparavant et dans un esprit tout dif- 
férent, avait écrit aussi son traité du mariage, De 
sacramento matrimonii decîamatio, composé pour atti- 
rer l'attention de la sœur du roi, Marguerite, du- 
chesse d'Alençon, à qui cei ouvrage était dédié 
(Ep. IV, 1), et pour rappeler sur son auteur, si cela 
était possible, la faveur qui s'était retirée de lui. 
Dans l'intention de satisfaire aux obligations et né- 



94 CHAPITRE SIXIÈME 

cessités de sa situation à ce moment, il compose 
encore un traité des feux de guerre, De pyromachia, 
qu'il adresse au roi ; et il remet en lumière un ou- 
vrage écrit autrefois à Pavie, un petit traité sur la 
théologie païenne, Dehortatio gentilis theologiae, qu'il 
envoie alors à l'évoque de Bazas, Symphorien Bul- 
lioud, un de ses anciens protecteurs à la cour de 
France (Ep. IV, 15). 

C'est pendant les quatre années du séjour fait à 
Lyon par Agrippa que naissent le second, le troi- 
sième et le quatrième des cinq fils que lui a donnés 
sa seconde femme, Jeanne Loyse Tissie. On n'a pas 
oublié qu'il en avait eu un antérieurement déjà, Hay- 
mon, né à Genève en 1522, et resté dans cette ville 
chez l'official Eustache Chapuys, son parrain. Il 
avait eu aussi de cette femme, à Fribourg, en 1523, 
une fille qui avait peu vécu. Des trois fils qu'il a eus 
à Lyon, les deux premiers appartiennent, par la date 
de leur naissance, à la période heureuse du séjour 
d'Agrippa dans cette ville. L'un, Henri, né en 152-1, 
était Qlleul d'un personnage considérable, Henri 
Bohier, sénéchal de Lyon l ; l'autre, Jean, né en 1525, 
avait eu un parrain plus illustre encore, le cardinal 
Jean de Lorraine 2 , représenté à la cérémonie du bap- 



1. Henri Bohier, chevalier, seigneur de Chenaye et de La 
Chapelle, sénéchal de Lyon, conseiller du roi, son maître 
d'hôtel ordinaire, cl receveur général do ses finances es pays 
de Languedoc et il'' Lyonnais. 

'2. ,1(3.111, lils (1 • René II, duo de Lorraine, né en 1498, mort 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 95 

tême par Claude de Laurencin, baron de Riverie \ 
qu'Agrippa pour cette raison traite de son compère, 
dans une de ses lettres (Ep. IV, 21} 2 . Le dernier des 
trois fils d'Agrippanés à Lyon est de la fin de l'hiver 
1527 (Ep. IV, -43; V, 7), époque de tribulations pour 
la famille. On ne dit pas qui fut son parrain et nous 
ignorons son nom. En quittant Lyon, à la fin de 
1527, Agrippa emmenait avec lui quatre enfants seu- 
lement. Cependant il en avait eu six antérieurement h 
cette date : une fille dont nous venons de parler, morte 
l'année même de sa naissance, plus cinq fils, dont un 
de sa première femme et quatre de la seconde. L'un 
d'entre eux était donc mort vraisemblablement aussi 
à cette époque ; car celui que Chapuys avait d'abord 
conservé près de lui à Genève avait été, ce semble, 
renvoyé à Lyon en 1525 (Ep. III, 78), et sa présence 
aurait dû porter à cinq le nombre de ceux que leur 
père avait près de lui, lors de son départ de cette 



en 1550, cardinal du titre de Saint-Onuphre, légat du Saint- 
Siège en Lorraine et dans les Trois-Evêchés, évêque de Metz 
en 1505, de Toul, de Térouanne, de Narbonne, de Die et de 
Valence, de Verdun, de Lucon avant 1525, et ultérieurement 
pourvu encore des archevêchés et évêchés de Reims, d'Alby, 
de Lyon, d'Agen, de Nantes et de nombreuses abbayes; de qui 
on a dit qu'il aurait pu tenir un concile à lui tout seul. 

1. Voir, sur celte famille de Laurencin, une note à l'appen- 
dice (n" XXI). 

2. A la naissance des deux premiers fils qu'a eus Agrippa 
pendant son séjour à Lyon, se rapporte un document que 
nous donnons dans nue note de l'appendice (n° VIII). 



9G CHAPITRE SIXIÈME 

ville, à la fin de 1527, s'il n'en eût pas perdu déjà 
quelqu'un à ce moment. 

Une lettre d'Agrippa, écrite le 24 juillet 1525 pour 
annoncer la naissance, récente à cette date, de son 
fils Jean, his proximis diebus (Ep. III, 76), peut servir 
à démontrer la fausseté d'attribution d'une autre 
lettre introduite sous son nom dans sa correspon- 
dance, avec la date du 31 décembre de cetle année 
(Ep. III, 82), et de laquelle on a prétendu inférer 
qu'il faisait alors ouvertement profession de protes- 
tantisme. L'auteur de cette dernière lettre appar- 
tient en effetà la nouvelle Église, Ecclesia sanctorum; 
mais il écrit de Strasbourg où Agrippa n'était cer- 
tainement pas alors; et il parle d'un fils qui lui se- 
rait né le 29 novembre 1525 ; ce qui ne peut conve- 
nir non plus à Agrippa, dont la femme avait donné 
le jour, au mois de juillet précédent, à celui dont le 
cardinal de Lorraine était le parrain L 

Agrippa, rendu à Lyon au commencement de 
1524, écrivait alors qu'il y retrouvait d'anciens amis 
(Ep. III, 58). C'est à Lyon déjà qu'arrivant d'Espa- 



1. La lettre du 31 décembre 1525 n'est évidemment pas d'A- 
grippa. Peut-être proposera-t-ou d'admettre qu'elle lui est au 
moins adressée. Mais l'auteur de la lettre demande au desti- 
nataire de celle-ci des nouvelles de Genève; et Agrippa n'é- 
tait plus dans cette ville depuis près de trois années déjà, au 
31 décembre 1525. Il faudrait donc supposer encore que son 
correspondant l'ignorât. La probabilité que la lettre fût à l'a- 
dresse d'Agrippa serait-elle-mème, on le voit, bien difficile à 
justifier. 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 97 

gne, quinze ans auparavant (1509), il avait rejoint 
Lundulphe, l'ami de sa jeunesse, le compagnon de 
ses premiers travaux, le principal affilié de cette 
association mystérieuse qui devait, croyaient-ils, les 
conduire l'un et l'autre à la réputation et à la for- 
tune. Depuislors Landulpheavait disparu, et Agrippa 
n'avait connu, grâce à l'inconstance de son carac- 
tère et à la mobilité de son esprit, que les condi- 
tions précaires d'une existence difficile et d'une vie 
troublée. Parmi les amis qu'il revoit à Lyon, à l'é- 
poque où nous sommes parvenus, en restait-il quel- 
qu'un de ceux qu'il y avait connus en 1509? Nous 
l'ignorons. Ceux qu'on voit nommés le plus souvent 
dans la correspondance de ce temps, sont surtout 
Jean Chapelain, Capellanus, médecin du roi comme 
Agrippa, puis Henri Bohier, sénéchal de Lyon, par- 
rain, avons-nous dit tout à l'heure, d'un de ses 
iils, né peu de temps après son arrivée dans cette 
ville ; le père Lagrène, Lagrenus, gardien du couvent 
des Gordeliers de Saint-Bonaventure à Lyon ; les 
membres de la famille Bullioud, Symphorien Bul- 
lioud, évêque de Bazas l , par le crédit de qui 

1. Symphorien Bullioud, né à Lyon en 1480, mort en 1534, 
successivement évèque de Glandève (1508), de Bazas (1520) et 
de Soissons (1528), fut activement mêlé à la politique du 
temps. Il remplit diverses missions, fut gouverneur du Mila- 
nais sous Louis XII, et envoyé par ce souverain vers le pape 
Jules II. Il assista aux conciles de Pise et de Latran, et, diri- 
% gea les deux assemblées chargées par François I er des coulis- 
cations sur le connétable de Bourbon et de l'examen du traité 



98 CHAPITRE SIXIÈME 

Agrippa aurait obtenu, dit-on, l'emploi qui l'atta- 
chait à la reine-mère, Antoine Bullioud, l'un des 
quatre trésoriers généraux de France, et son frère 
Thomas Bullioud, cousins de l'évêque ; les Laurencin 
enfin, dont le père, Claude, était allié aux Bullioud 
par son mariage avec Sybille, sœur de l'évêque de 
Bazas. Un des fils de Claude de Laurencin, nommé 
Claude également, baron de Riverie, de Rivo E verso, et 
qu'on appelait aussi le baron de Laurencin, pourrait 
bien être, s'il ne s'agit pas là du père lui-même, le 
haro Laurencinus qu'Agrippa nommait computer meus 
(Ep. IV, 21), parce qu'il avait, avons-nous dit, repré- 
senté le cardinal de Lorraine au baptême de l'en- 
fant dont l'illustre prélat avait consenti à être le par- 
rain. Nous avons parlé précédemment déjà de ce 
Claude de Laurencin, receveur des tailles pour le roi, 
et de ses frères Jean et Ponce; le premier, corn- 
mandeur de Saint-Antoine-de-Riverie, qu'Agrippa 
avait connu en Italie et à qui il avait dédié ses 
Commentaires sur YÀ?'s brevis de Raimond Lulle; le 
second, commandeur de Saint-Jean-de-Jérusalem à 
Metz, qui païaît avoir particulièrement contribué, 
en 1517 et 1518, à faire appeler à cette époque Agrippa 
dans cette ville l . 

Au séjour d'Agrippa à Lyon, se rapportent un 



de Murlrid. (Léon Charvet, Correspondance d'Eus t. Chapuys et 
d'Agrippa. —Revue Savoisienne, 1874, p. 18.) 

1. On trouvera dans une note de l'appendice (n° XXI) quel- 
ques renseignements sur cette famille de Laurencin. 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 99 

grand nombre de lettres. Quelques-unes sont échan- 
gées entre lui et les amis qu'il conservait encore 
dans les lieux où il avait résidé antérieurement, le 
curé de Sainte-Croix Brennonius, à Metz ; Gantiun- 
cula qui était originaire de cette ville, mais qui vivait 
à Bàle; Tofficial Eustache Ghapuys, à Genève. D'au- 
tres lettres sont écrites à ceux ou par ceux des amis 
d'Agrippa qui avaient suivi la cour, lorsqu'elle avait 
quitté Lyon, où il était resté lui dans l'abandon et le 
dénuement : Jean Chapelain, l'évêque de Bazas, le 
sénéchal de Lyon. Quelques lettres enfin sont des 
fragments de sa correspondance avec le connétable 
de Bourbon, cause probable de sa disgrâce à la 
cour, ou forment la première partie de celle qu'il 
entretient ensuite avec deux amis qui plus tard le 
décidèrent à se rendre de Lyon dans les Pays-Bas, 
lorsqu'il dut songer à quitter la France pour tacher 
de vivre ailleurs, le riche marchand génois, Augus- 
tino Fornari, et Aurelio d'Aquapendente, religieux 
augustin du couvent d'Anvers. A ces correspondan- 
ces qui expliquent la suite des faits dans la vie 
d'Agrippa, pour cette époque, s'en mêlent d'autres 
d'un caractère accidentel et tout épisodique, comme la 
correspondance avec un intrigant surnommé le Fla- 
mand, Flammingus, qui cherche à le duper ; et celle 
avec un dominicain de Màcon, Petrus Lavinius, qu'A- 
grippa n'hésite pas à éclairer alors sur l'inanité des 
théories et de la pratique des sciences occultes. 

Nous n'avons rien à ajouter à ce que nous avons 
dit précédemment des correspondances d'Agrippa 



100 CHAPITRE SIXIÈME 

avec le curé de Sainte-Croix, Brennonius, et avec 
Cantiuncula, ayant compris dans le tableau que 
nous avons tracé des relations qu'il a eues avec eux, 
tout ce qui s'y rapporte, même à l'époque où il était 
à Lyon '. Quant à la correspondance avec Eustache 
Chapuys, dont les lettres les plus intéressantes se 
rattachent au séjour d'Agrippa dans les Pays-Bas, 
nous dirons de celles qui sont échangées entre les 
deux amis pendant qu'Agrippa est à Lyon, comme 
auparavant quand il éLait à Fribourg, qu'il y est 
surtout question de l'enfant dont l'official de Genève 
était le parrain et qu'il avait conservé dans sa mai- 
son. Elles mentionnent aussi quelques faits inté- 
ressants de la vie d'Agrippa pendant la période 
heureuse de son séjour à Lyon, jusqu'au milieu 
de l'année 1525. A ce titre, elles nous arrêteront 
quelque peu. 

Les correspondances avec Jean Chapelain, avec 
l'évêque de Bazas et le connétable de Bourbon, 
puis avec Augustino Fornari et le religieux Aurelio 
d'Aquapendente se rapportent à la seconde partie 
du séjour d'Agrippa à Lyon, à sa disgrâce, à son 
délaissement, et à son départ pour les Pays-Bas. 
Nous leur emprunterons des détails intéressants sur 
la condition faite alors à celui qui nous occupe, et 
sur l'état de son esprit passionné, au milieu de la 
crise qu'il traverse alors. Elles nous conduiront 
ainsi jusqu'au dénouement qui met lin à celle situa- 

1. Voir notre chapitre iv, L. I, p 358 et pp. 380, 387. 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 101 

tion, par la résolution que prend alors Agrippa de 
quitter la France. 

Nous voulons toutefois rapporter auparavant ce 
qui concerne les relations épisodiques de notre 
héros avec l'intrigant Plaramingus, puis avec le 
dominicain de Mâcon. Les premières contiennent 
un tableau assez piquant des mœurs du temps, et 
ont le mérite de mettre en relief certaines qualités 
de générosité et de bonté chez Agrippa. Les autres 
fournissent également en sa faveur des témoignages 
significatifs de sentiments de loyauté qu'on vou- 
drait avoir plus souvent occasion de louer dans 
l'homme que nous avons entrepris de faire con- 
naître. Elles le montrent s'appliquant à désabuser 
des erreurs de l'astrologie un honnête religieux 
qui s'est laissé prendre à la fausse science étalée 
par lui dans ses livres. Ces deux petits épisodes, 
il est bon de le faire remarquer, appartiennent à 
l'époque où Agrippa était déjà tombé dans le mal- 
heur, en 1526. 

En cette année 1526, Agrippa réclamait de Lyon 
à son ami de Metz, le curé Brennonius, des cahiers 
qu'il avait laissés, quelques années auparavant, entre 
ses mains. C'étaient son traité de géomantie et la 
stéganographie de Tritheim. Une occasion se pré- 
sente de les lui faire parvenir. Un jeune homme se 
trouvait à ce moment à Metz, qui prétendait avoir 
autrefois connu Agrippa en Italie (Ep. IV, 26); chose 
peu vraisemblable eu égard à son âge, car il se 
donne alors à lui-même vingt-quatre ans ; on était 



102 CHAPITRE SIXIÈME 

en 1526, et il y avait huit années et plus qu'Agrippa 
avait quitté ce pays. Cette assertion, qui n'est d'ail- 
leurs pas reproduite dans les lettres adressées à 
Agrippa, mais qu'on paraît avoir accueillie à Metz 
sans examen, avait pu être inventée par le person- 
nage, pour se l'aire bien venir des amis messins de 
celui dont il parlait ; car ce que nous savons du 
Flammingus donne lieu de penser que c'était une 
espèce d'intrigant, peu scrupuleux sur les moyens 
de tirer parti d'une situation. Il avait su néanmoins 
captiver la confiance des gens dont il s'était ainsi 
rapproché. Il se nommait Jean Paul, et prenait en 
outre le surnom de Flammingus, le Flamand, en 
raison de son origine l . Il cultivait les lettres, se 
montrait curieux de philosophie et, de plus, étudiait 
la médecine (Ep. IV, 26). 

Après quelques mois de séjour à Metz, le Flam- 
mingus annonce qu'il va se rendre à Lyon. Il vou- 
drait, pour y exercer ses talents, être admis dans la 
maison de quelque grand personnage. Il se charge- 
rait volontiers d'enseigner à des enfants. Il serait 
d'ailleurs disposé à s'en remettre aux avis d'Agrippa 
et à entrer d'abord chez lui comme serviteur et 
comme disciple, en attendant une situation défini- 
tive conl'orme à ses désirs. Il quitte Metz avec une 
lettre de lîrennonius, où tout cela se trouvait exposé. 
11 en avait une également du médecin astrologue 

1. Agrippa dit de lui : - Adolescens est, nomine Joannes Pau- 
« lus, natione Flandrus, professione physicus » (Ep. IV, G8\ 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 403 

Laurent Prison, Laurent ius Frisius, et il emportait 
les livres que réclamait Agrippa. Il part ainsi le 
jour de sainte Madeleine, 22 juillet; mais bientôt 
il s'arrête, et, quelques semaines plus tard, Agrippa 
reçoit à Lyon une lettre de lui datée de Langres le 
26 juillet, lendemain de saint Christophe et saint 
Jacques, dans laquelle l'intrigue se dessine. 

— Savant Agrippa, y est-il dit, que vas-tu penser 
tout d'abord d'un inconnu qui ose ainsi t'écrire? Il 
faut que, pour faire cesser ton étonnement, je te 
conte ce qui m'est arrivé. C'est une comédie ou plu- 
tôt une tragédie. Celui qui t'écrit est un jeune homme 
de vingt-quatre ans, livré à l'étude de la médecine, 
et avide de pénétrer les secrets de la philosophie. J'ai 
passé à Metz quelques mois, dans la familiarité du 
curé de Sainte-Croix. Celui-ci, un jour, lit devant moi 
une lettre par laquelle tu lui demandais ta géomanlie 
et la stéganographie de Tritheim. Curieux de voir 
de près un homme tel que toi, je m'offre pour te les 
porter. Je pars chargé du précieux fardeau et por- 
teur, en outre, de lettres que le curé de Sainte-Croix 
et Laurentius Frisius t'adressaient. Je voyageais à 
pied lorsque, clans le voisinage, de Langres je suis 
dépouillé par un compagnon auquel je m'étais asso- 
cié; et je me vois forcé de m'arrêter dans cette ville, 
où je vais tâcher de gagner avec le peu que je sais 
en médecine ce qui m'est nécessaire pour continuer 
ma route et arriver près de toi. Cependant si, par le 
retour de mon messager, tu voulais m'envoyer deux 
couronnes d'or seulement, je pourrais te porter 



104 CHAPITRE SIXIÈME 

tes livres, prêt à m'acquitter envers toi par toute 
espèce de services, et disposé à te rendre ensuite 
ton argent, si la fortune me devenait un peu favora- 
ble. Mais vois à quelles ruses peut obliger la pau- 
vreté. J'ai dû, pour me faire bien venir ici, raconter 
que j'avais un frère médecin fameux, actuellement 
au service du roi. Eh bien! je t'en prie, au nom de 
notre ami commun, le curé de Sainte-Croix, au nom 
de tes précieux livres qui sont entre mes mains, 
ne me démens pas auprès de mon messager, et 
consens à feindre qui 1 , je suis ton frère. (Ep. IV, 28.) 
Agrippa, on ne saurait en douter, avait affaire à 
un intrigant effronté. Il lui fait cependant tenir l'ar- 
gent demandé; c'était la rançon de ses chers livres, 
qu'il recouvre en effet avec les lettres de ses amis ; 
mais ensuite il écrit à Flammingus qui finalement 
s'est décidé à ne pas venir à Lyon ; il lui offre même 
ses services (Ep. IV, 58). Celui-ci ayant quelque 
temps après quitté Langres, et s'étant rendu à 
Neufchâteau, il lui donne des lettres de recomman- 
dation pour les amis qu'il possède en Lorraine 
(Ep. IV, 63, G7, 68). Agrippa semble bien n'avoir 
agi ainsi envers cet homme que par humanité; et 
cela fait honneur à son bon cœur. C'est ce qui nous 
engage à nous arrêter à cette petite aventure qui 
met de plus en lumière la physionomie assez 
originale de ce Flammingus, sorte de chevalier d'in- 
dustrie, moitié gueux, moitié charlatan. Agrippa, au 
reste, se conduit à son égard avec autant de pru- 
dence que de bonté. 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 105 

A la réception de sa première lettre, Agrippa s'é- 
tait empressé de lui écrire qu'il avait lu et compris 
son récit, legi et. intellexi quœ narras; qu'il avait à 
Langres deux amis auxquels il le recommandait; que 
ceux-ci pourraient l'aider, et qu'ils lui remettraient de 
sa part l'argent dont il avait besoin, en échange de 
ses livres et de ses lettres. Il l'engageait en même 
temps à rester à Langres et le dissuadait de venir à 
Lyon, où, la cour étant absente, il ne pourrait rien 
pour lui (Ep. IV, 33). Le Flammingus, ayant remis 
les livres et reçu l'argent, remerciait ensuite assez 
chaudement Agrippa de ses secours et de ses con- 
seils, dans une lettre où il lui disait qu'il resterait 
volontiers à Langres s'il pouvait y pratiquer avanta- 
geusement son art ; mais qu'il lui manquait pour 
cela les accessoires essentiels à un médecin, prseci- 
pua medici ornamenta, savoir quelques années de 
plus, et un certain équipage, œtas grandior et cultus 
pomposior. Car, ajoutait-il, c'est à cela que chez le 
peuple on juge un médecin (Ep. IV, 38). Quelques 
semaines après, Paulus Flammingus était à Neuf- 
château l . 

Ce petit épisode nous procure un dernier coup 

1, La correspondance entre Agrippa et Johannes Paulus 
Flammingus comprend six lettres appartenant à l'année 1526 et 
imprimées dans la Correspondance générale, 1. IV. 28, 33, 38, 
58, 63, 67. 11 n'y a pas lieu, croyons-nous, d'y joindre la let- 
tre 27 du livre V, écrite deux ans plus tard de Paris par Agrippa 
à un ami qu'il nomme Paule mi observandissime, et qu'il avait, 
ci; semble, laissé à Lyon en quittant cette ville. 



106 CHAPITRE SIXIÈME 

d'oeil sur Metz, où le Flammingus avait vu les amis 
qu'Agrippa y avait laissés. Nous sommes en 1526, la 
correspondance avec Brennonius s'arrête à ce mo- 
ment. La dernière lettre du curé de Sainte-Croix 
est écrite le 23 juillet de celte année, au lendemain 
du jour où Paulus Flammingus l'a quitté emportant 
sur son dos les livres d'Agrippa. Dans cette lettre, 
le curé de Sainte-Croix annonçait à celui-ci qu'à 
la date requise il avait célébré, conformément à 
ses intentions, l'anniversaire de sa première femme 
(Ep. IV, 27). Nous n'entendons plus parler depuis 
lors du curé Brennonius. C'est l'année précédente 
qu'il avait été, suivant les chroniques de Metz, em- 
prisonné comme prévenu d'hérésie L La lettre que 
nous venons de citer montre que cette prévention 
n'avait pas eu de suites, ou qu'au moins, pour le curé 
mis en suspicion, elle avait été suivie d'une période 
de répit. 

Nous venons de raconter une aventure qui témoi- 
gne hautement du bon cœur d'Agrippa. Il aurait pu, 
en effet, au lieu de venir, comme il l'a fait, au secours 
du Flammingus qui ne semblait pas trop digne d'in- 
térêt, le faire poursuivre par ses amis de Langres 
en restitution de ses livres. La générosité d'Agrippa 
dans cette circonstance mérite d'autant plus d'être 
signalée, que lui-même était en ce moment dans la 
gêne, chargé de famille et, comme nous le verrons, 
privé des ressources d'un traitement que depuis 

1. Voir ci-dessus, t. I, p. 395. 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 107 

plusieurs mois on no lui payait plus. Après avoir 
montré par un des rares témoignages qu'on en a ce 
que pouvait valoir le cœur d'Agrippa, nous allons 
maintenant rapporter un fait qui, tout à l'honneur 
de son caractère, accuse, accidentellement au moins, 
chez lui une loyale sincérité, qui malheureusement 
ne lui est pas habituelle. Il s'agit de ses relations 
avec le dominicain Petrus Lavinius, d'après une 
autre correspondance que nous avons annoncée en 
même temps que celle de Paulus Flammingus et 
qui appartient comme elle à l'année 1526 l . 

Petrus Lavinius, religieux dominicain, maître en 
théologie, était venu de son couvent de Màcon prê- 
cher, cette année même, le carême à Lyon. Il avait, 
dans la maison de son ordre que possédait cette 
dernière ville, rencontré Agrippa en compagnie de 
quelques amis, et avait été, comme précédemment 
Claude Dieudonné aux Gélestins de Metz, émerveillé 
de son savoir et probablement aussi de la sédui- 
sante hardiesse de quelques-uns de ses discours. 
Son esprit en était resté fort agité. Un de ses amis 
venant un peu plus tard à Lyon, il lui avait remis 
une lettre d'introduction auprès du savant étranger, 
lui confiant verbalement ce qui causait ses inquiétu- 
des. Il demandait à Agrippa de venir à son secours, 



1. La correspondance' entre Agrippa et le dominicain Petrus 
Lavinius ne comprend que quatre lettres seulement de l'an- 
née 1526, imprimées dans la Correspondance générale, livre IV, 
n°* 17, 19, 34, 45. 



108 CHAPITRE SIXIÈME 

et de le tirer du trouble où il était plongé (Ep. IV, 17). 
Nous ne connaissons pas dans leur ensemble les 
questions soumises par le père Lavinius à l'examen 
de celui qu'il saluait des titres de très savant, très 
éloquent jurisconsulte, médecin et théologien tris- 
mégiste l ; car Agrippa, usant de la même réserve, 
lui avait transmis verbalement par le fidèle messa- 
ger qui retournait h Màcon une partie de ce qu'il 
avait à lui répondre. Nous savons cependant que 
dans ces questions il s'agissait, pour une certaine 
part au moins, d'astrologie ; car c'est de cet objet 
que parle Agrippa dans sa réponse écrite ; et il le 
fait en des termes très dignes d'attention. 

— L'astrologie divinatoire ou judiciaire, comme on 
l'appelle, est, dit Agrippa, toute superstition et vaine 
conjecture. C'est aux yeux des hommes éclairés une 
science qui ne repose que sur des données incer- 
taines. Les philosophes en rient ; les chrétiens la 
repoussent; les saints conciles la condamnent. Est- 
il possible que toi dont l'office est do détourner les 
autres de ces vaines spéculations, tu sois troublé ou, 
pour mieux dire, aveuglé par , je ne sais quel obscur- 
cissement de la raison ; et que, cherchant l'ancre du 
salut, tu viennes consulter Dieu à Accaron, comme 
s'il n'était plus on Israël? Notre esprit et nos sens 
parvinssent-ils à justifier de pareilles doctrines, il 
resterait encore à leur opposer la diversité des 



1. « H. C. Agrippée jurisconsulte), medico, et theologo Trisme- 
ii gisto, erudissimo et eloquentissimo » (Ep. IV, 17). 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 109 

opinions qu'elles engendrent et les ambiguïtés dont 
elles s'enveloppent, pour nous séduire et nous trom- 
per. Et d'ailleurs, pour quelques prédictions qui se 
trouvent parfois confirmées, que d'erreurs, que de 
mensonges dans les pronostics des astrologues ! 
Gomment s'y reconnaître? Non, tout est vanité et 
incertitude; et, comme dit Salomon, plus l'homme 
creuse dans ses recherches, moins il trouve. Cepen- 
dant ne crois pas que je veuille me dérober au tra- 
vail que tu réclames de moi ; je ferai ce que tu 
désires ; je te dirai ce que je sais et ce que je pourrai 
me rappeler ; mais n'accorde pas, je t'en prie, à tout 
cela plus d 1 attention qu'il ne convient à un chrétien, 
à un homme religieux, à un vrai théologien. Et 
maintenant ne vois dans mes paroles, s'il s'y trouve 
quelque chose qui sente la réprimande, que cela 
seulement que se doivent, sans aller plus loin que 
de l'un à l'autre, des frères en Jésus-Christ. Pour 
le reste, je charge le messager de te le transmet- 
tre (Ep. IV, 19). 

Quelle différence entre cette attitude et celle qu'A- 
grippa prenait, deux ans auparavant, dans des cir- 
constances analogues, avec le disciple en astrologie 
de Strasbourg l \ On ne saurait d'ailleurs voir dans 
le langage qu'on vient d'entendre l'œuvre d'arti- 
fice d'un homme craintif qui chercherait à se blan- 
chir, en déguisant sa pensée aux yeux d'un membre 
de la redoutable milice de Saint-Dominique. Non, 

1. Voir ci-dessus, t. Il, p. 36. 



1 10 CHAPITRE SIXIÈME 

c'est bien le langage de la vérité. Nous avons là 
un témoignage sincère des opinions vraies et des 
réelles dispositions d'esprit d'Agrippa, touchant l'as- 
trologie. La preuve en est dans l'accord com- 
plet de ces paroles avec celles qui expriment les 
mêmes idées au cours de la correspondance intime 
échangée, vers la même époque, entre Agrippa et le 
médecin Chapelain. On retrouve encore ces idées 
dans le jugement sévère porté sur cet objet par 
l'écrivain, dans son traité de l'incertitude et de la 
vanité des sciences, dont on voit déjà percer ici 
l'esprit de scepticisme bien connu. Le traité de l'in- 
certitude et de la vanité des sciences fut publié 
quatre ans plus tard; en 1530. Ce que nous venons 
de voir suffirait pour montrer qu'au mois de juin 
1526, l'auteur en roulait déjà le sujel dans sa tête, 
el que l'ouvrage était peut-être même sur le métier. 
Nous avons d'ailleurs sur ce point mieux que des 
conjectures, et nous savons que. dès ceLte époque, le 
fameux traité était nécessairement en cours d'exécu- 
tion et bien près d'être terminé. Dans une lettre 
écrite le 10 septembre de celle année au médecin 
Chapelain, Agrippa lui dit formellement qu'il vient 
d'écrire, lus (//ri/us, un volume d'une certaine impor- 
tance sur l'incertitude et la vanité des sciences et 
l'excellence de la parole de Dieu (Ep. IV, Ï4)< 

Pour revenir au père Lavinius, nous ajouterons que 
la lettre d'Agrippa, dont on vient de lire les extraits, 
paraîl avoir exercé sur l'espril du religieux une in- 
fluence salutaire. 11 en adresse de chaleureux renier- 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 111 

ciements au maître, en lui annonçant qu'il veut re- 
venir à Lyon pour le voir encore et l'entendre (Ep. IV, 
34). Il ne tarde pas en effet à réaliser ce projet; et, 
après cela, de retour dans son couvent de Mâcon, 
au mois de septembre de la même année, il remer- 
cie encore une fois Agrippa de ce qu'il appelle un 
véritable bienfait, et lui adresse en signe de recon- 
naissance un petit présent qu'il lui a, dit-il, annoncé; 
un appareil destiné à aiguiser sa vue émoussée par 
le travail assidu des jours et des nuits, quo oculo- 
/■mu aciem diurno nocturno que bonarum literarum 
assiduo labore pêne hebetatam relevés. Il lui envoie une 
paire de lunettes ^Ep. IV, 45). 

Nous voyons par ce qui vient d'être dit, où en 
était alors Agrippa touchant les sciences occultes, 
que, non content d'en avoir détourné le dominicain 
Lavinius, il condamne si formellement, à ce moment 
même, dans son traité de l'incertitude et de la va- 
nité des sciences. Sa conversion à cet égard n'était 
peut-être pas aussi nouvelle qu'on pourrait le croire. 
Elle n'allait pas d'ailleurs sans quelques contradic- 
tions qui ressortent en même temps de la conduite 
du personnage. Au commencement de cette année 
même, le 18 avril 1526, il envoyait encore de Lyon 
à un ami de Chambéry, avec divers opuscules, un 
thème d'astrologie, en l'invitant à admirer son ha- 
bileté dans cet art l . Il faut en outre ajouter que, 

1. « Mitto etiam prognosticum quoddam... ex quo judicabis 
« quam egregius evaserim astrologus » (Ep. IV, 4). 



112 CHAPITRE SIXIÈME 

dans le courant de la même année, il adresse, tout 
en protestant contre les exigences qu'il subit à cet 
égard, des calculs astrologiques à la reine-mère 
(Ep. IV, 30, 3G), et que, l'année suivante encore, il 
fournit des prédictions au duc de Bourbon (Ep. V, 
4,6). 

Il ne croyait cependant plus alors, s'il y avait 
jamais cru, à ces vains artifices; nous venons de le 
montrer. D'où vient cette inexplicable contradiction? 
La situation précaire d'Agrippa vers cette époque 
fournit peut-être la réponse à une pareille question. 
Le profit à tirer de ces singulières pratiques est 
vraisemblablement, il l'indique du reste quelque 
part, ce qui le porte encore à en user. C'est ce qui 
l'induira également un peu plus tard à commencer, 
en 1531, la publication de sa philosophie occulte, 
arsenal de ces étranges spéculations, en même 
temps à peu près qu'il imprime le traité de l'incerti- 
tude et de la vanité des sciences, qui en est la con- 
damnation. Il est donc impossible de faire à Agrippa 
l'honneur d'un retour complet à la sincérité, tout en 
lui reconnaissant le mérite d'une incontestable clair- 
voyance sur ces matières. 

Nous avons tracé un tableau succinct des rela- 
tions passagères de l'intrigant Flammingus et du 
religieux Lavinius avec Agrippa. Elles fournissent 
d'intéressantes indications sur le caractère de celui- 
ci et sur l'évolution de ses idées. Ces deux épisodes 
appartiennent, on l'a vu, à l'année 1526, et par con- 
séquent à la seconde période du séjour fait à Lyon 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 113 

par Agrippa ; à la période des souffrances et des 
révoltes; à celle de certains changements dans ses 
sentiments et ses opinions, qui expliquent la com- 
position à ce moment du traité satirique de l'incer- 
titude et de la vanité des sciences. Ne voulant pas 
négliger ces renseignements, nous avons dû en 
l'aire dès à présent l'exposition; pour ne pas briser, 
en y revenant ultérieurement, le fil du récit ; et pour 
ne pas interrompre la suite des laits dont l'enchaî- 
nement forme l'histoire que nous nous proposons 
de raconter. Afin de reprendre celle-ci au point où 
nous l'avons laissée, nous allons revenir un peu en 
arrière, et la suivre maintenant dans les lettres 
échangées par Agrippa avec Eustache Chapuys, 
avec Jean Chapelain et l'évêque do Bazas, avec le 
connétable de Bourbon, avec le marchand génois 
Fornari et le religieux Aurelio d'Aquapendente ; do- 
cuments qui se succèdent dans un ordre chronologi- 
que assez régulier de 1524 à 1528, et môme jusqu'en 
1529. 

Les pièces de la correspondance avec Chapuys, 
pour cette époque, sont toutes antérieures aux souf- 
frances, aux tribulations que devaient entraîner pour 
Agrippa sa disgrâce à la cour de France et l'aban- 
don dans lequel il est alors laissé à Lyon par ses 
premiers protecteurs. Elles reflètent le sentiment de 
bonheur engendré par la situation prospère qui, au 
contraire, lui est faite tout d'abord dans cette 
ville. 

— J'arrive à Lyon et j'y trouve d'anciens amis, 

T. II. 8 



114 CHAPITRE SIXIÈME 

dit Agrippa le 3 mai 1524, dans sa première lettre 
d'alors à Chapuys. Tout m'y promet le succès. J'ai 
déjà reçu de l'argent des trésoriers du roi. Je puis 
compter sur une pension. Voilà ce dont je veux que 
tu sois informé de suite. Je t'écrirai bientôt plus au 
long. Je te recommande toujours mon cher petit 
Haymon (Ep. III, 58). 

Cinq lettres d'Agrippa se succèdent (Ep. III, 58, 
G3, 08, 74, 70), avant que nous en trouvions une 
seule de Chapuys. Quelques-unes de ce dernier 
ont dû se perdre nécessairement, car, le 22 no- 
vembre 1524, répondant à une question dont l'ex- 
pression ne nous a pas été conservée, Agrippa lui 
écrit : 

— Tu me demandes où j'en suis. J'ai reçu du roi, 
des princes, et de tous force promesses, mais je 
crains bien que les dépenses de la guerre n'en dé- 
rangent la réalisation (Ep. III, 03). 

En même temps Agrippa demande pardon d'avoir 
tardé à écrire. Son excuse est dans la multitude de 
ses occupations. Il est comme submergé par le flot 
de ses devoirs de cour; fréquemment réclamé aux 
conseils du roi, dit-il avec une certaine vanité et non 
sans quelque exagération, il y a lieu de le croire ; 
absorbé par les affaires publiques auxquelles se mê- 
lent ses affaires privées; retenu en outre par les 
considérations politiques ; car, en ce temps de guerre, 
écrire des lettres est s'exposer aux soupçons, écrire 
surtout à Genève, ville toute pleine des ennemis du 
roi. Il a chargé du reste le seigneur Jacques d'Illins 



AGRIPPA A LYOX ET A PARIS lia 

de parler pour lui à son ami. Jacques d'Illins était 
un des parents de sa seconde femme '. 

— Je ne sais, ajoute Agrippa, pourquoi il ne s'est 
pas acquitté de la commission. Crois bien d'ailleurs 
que je ne saurais oublier un homme qui se montre 
comme toi si magnifiquement libéral envers mon en- 
fant (Ep. III, 63). 

— Pardonne-moi la rareté et la brièveté de mes 
lettres, dit encore un peu plus tard, le 21 mai 1525, 
Agrippa. Admis à la confidence des affaires secrètes 
de la reine ma maîtresse, je suis tenu à la discré- 
tion; et ta maison est, je le sais, hantée par des col- 
porteurs de nouvelles dont je dois éviter de tenter 
la curiosité (Ep. III, 08). 

La lettre suivante, du 8 juin 1525, commence par 
des remerciements pour les soins dont le petit Hay- 
mon est toujours l'objet dans la maison de l'official 
de Genève. La cour vient de quitter Lyon, et 
Agrippa va lui-même par ordre de la reine changer, 
dit-il, de résidence. Il doit se rendre ù Tours ou à 
Orléans, ou à Paris. Il désirerait que son fils lui fût 
maintenant renvoyé. Cependant il s'en rapporte à 
Chapuys pour décider s'il convient qu'il le garde da- 
vantage. Il ne manifeste pas encore d'inquiétude 
bien vive sur sa propre situation. L'avenir s'assom- 
brit cependant un peu pour lui. Il voit s'envoler 
comme d'une boîte de Pandore, ce qu'il croyait te- 

1. Voir sur cotte famille des seigneurs d'Illins une note de 
l'appendice (n ,J XX). 



1 1 G CHAPITRE SIXIÈME 

nir; et il ne lui reste plus guère que l'espérance. 
Mais il se rattache à elle avec confiance; car les 
perspectives qu'elle lui offre, lui semblent toujours 
excellentes, spes quant optima (Ep. III, 74). 

La fortune sourit encore à Agrippa et, le 24 juillet 
1525, il écrit à son ami que sa femme vient de lui 
donner un troisième fils dont le parrain est l'illustre 
prince et révérendissime cardinal de Lorraine, et la 
marraine, la noble dame de Sainte-Prie. Cbapuys n'a 
pas renvoyé le petit Haymon ; car on le lui recom- 
mande de nouveau dans cette lettre (Ep. III, 76). Le 
2 août suivant, à l'occasion de la bonne nouvelle 
annoncée le 24 juillet, et pour y répondre, est expé- 
diée une lettre de félicitations de l'oi'ficial de 
Genève. C'est la seule qui nous soit parvenue de 
celles que Ghapuys a pu adresser à Lyon, à son 
ami Agrippa. 

— Veuillent les dieux, dit-il dans cette lettre, ac- 
corder au fils les vertus qui rendront le père immor- 
tel, et lui donner de vivre aussi pour la gloire de son 
siècle et pour son plus grand avantage. L'honneur 
que tu reçois est bien dû h ton mérite. Mon filleul 
va très bien, ajoute en finissant Ghapuys ; j'attends 
la fin des chaleurs pour te le renvoyer (Ep. III, 78). 
Cette mention du petit Haymon est la dernière 
que nous ayons de cet enfant, dont l'official de Ge- 
nève annonçait ainsi le prochain renvoi h son père 
qui le lui avait redemandé. Il n'y a aucune raison 
de douLcr que la rentrée du filleul de Ghapuys dans 
la maison paternelle n'ait eu lieu, comme on peut 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 117 

l'inférer de 15, vers l'autonome de l'année 1525; à 
moins que cet enfant ne soit mort à cette époque ; 
car, deux ans après, quand Agrippa quitte Lyon en 
1527, il n'emmène, comme nous l'avons dit précé- 
demment, que quatre fils, au lieu de cinq qu'il aurait 
dû avoir alors avec lui. 

Nous arrivons maintenant à la seconde partie du 
séjour à Lyon d'Agrippa. Les détails qui la concer- 
nent sont consignés dans des lettres qui, pour la 
plupart, appartiennent a sa correspondance avec ses 
amis Jean Chapelain, Capellanus ■, médecin du roi, 
attaché au service de la reine-mère, et Symphorien 
Bullioud, évêque de Bazas 2 , qui se trouvaient alors 
séparés de lui. Ils avaient suivi la cour à son départ, 
de Lyon et passent avec elle les années 1525, 1526, 
1527, à Bordeaux, à Angoulême, puis en Touraine, 
à Blois, à Ghenonceaux, à Chambord, et enfin à 
Saint-Germain. 

1. La correspondance enlre Agrippa et Jean Chapelain 
a Capellanus » comprend cinquanle-quatre lettres de 1 526 à 
1529, la plupart d'Agrippa. Dans le nombre, douze seulement 
sont de Chapelain. Ces lettres sont imprimées dans la Corres- 
pondance générale, L. IV, 2, 3, 6, 10, 12. 13, 16, 2!, 23, 25, 29, 
30, 3G, 37, 40, 41, 42, 43, 44, 4G, 48, 50, 51, 52, 54, 55, 56, 62, 64, 
70, 73, 75, 76, et L. V, 3, 5, 7, 8, 9, 10, 13, 22, 23. 25, 30, 32, 35, 
36, 37, 43,46, 49,52,68, 83. 

2. La correspondance entre Agrippa et Symphorien Bullioud, 
évêque de Bazas, « Symphorianus episcopus Vasatensis », 
comprend treize lettres de l'an 1526, imprimées dans la Corres- 
pondance générale, L. IV, 9, 14, 15, 22, 24, 31, 39, 47, 49, 53, 
66. 69, 74. 



118 CHAPITRE SIXIÈME 

L'année 1525 et les premiers mois de 1526 s'écou- 
lent pour Agrippa sans incident notable. Le roi, sorti 
de sa prison de Madrid, vient de rentrer en France. 
La cour a quitté Bayonne ; elle est en Guyenne. 

— Nous allons partir pour Paris, écrit de Bor- 
deaux à Agrippa son ami Chapelain, le 2 avril 1526, et 
je crois que nous ne tarderons pas à repasser à Lyon, 
le roi ayant l'ait voeu à Madrid de visiter le Saint 
Suaire que l'on garde à Chambéry (Ep. IV, 2, 10). 

Il semble résulter d'une lettre écrite à Chapelain, 
au milieu de cette année 1526 par Agrippa, que celui- 
ci aurait pu rejoindre la cour absente, et même ob- 
tenir une augmentation de traitement; mais qu'il s'y 
était refusé et aurait ainsi, paraît-il, indisposé contre 
lui la reine. Le refus d'Agrippa aurait été motivé par 
la considération qu'on ne voulait pas préalablement 
assurer le sort do sa femme et de ses enfants qui 
devaient se trouver ainsi séparés de lui '. Cette 
particularité l'ait honneur aux sentiments du père 
de famille et méritait d'être mise en lumière, à l'a- 
vantage d'un homme contre lequel on n'a malheu- 



1. « Neque vero œquum. est, quod audio, indignari mihi Prin- 
« cipem, quia refatato ul nosti ampliori stipendio abeuntem 

illam ssepe recusarem. Neque vero ignoro me inaula, majore 
« cum lucro et dignitate degere, ac Principi nostrœ pariler 
« diligentiore observantia, promptiore et paratiore obsequio 
« inservire poluissc; neque ego aliud cupiebam magis, modo 
« prius illa couslituisset certum mihi pro uxore et familia 
« domicilium ; quam nefas esset me relinquerc improvisam » 
(Ep. IV, 25). 



« 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 119 

reusoment à relever que trop souvent de regrettables 
défaillances de caractère. 

Cependant Agrippa, toujours à Lyon, a plus d'une 
raison de craindre que la faveur dont il a joui jus- 
que-là ne soit gravement compromise. Il voudrait 
qu'on ne l'oubliât pas. Il compte un peu pour cela 
sur un ouvrage qu'il adresse alors (1526) à la sœur 
du roi, à la brillante princesse Marguerite; à celle 
qu'on appelait alors la duchesse d'Alençon, du titre 
de son premier mari, mais qui est plus générale- 
ment connue sous celui de reine de Navarre, que lui 
valut un plus tard son second mariage avec l'aïeul 
maternel du roi Henri IV, en 1527. L'ouvrage envoyé 
par Agrippa dans ces circonstances à cette princesse 
est son traité du sacrement du mariage 1 . Cet opus- 

1. Le traité du sacrement de mariage est, comme tous les 
ouvrages d'Agrippa, écrit en latin. L'auteur avait, en outre, fait 
de cette composition une traduction française qu'il envoyait 
dès 1520, avec le texte latin, à un ami de Chambéry (Ep. IV, 
4, 5). Cette traduction doit être signalée comme le seul écrit en 
français qui nous soit parvenu d'Agrippa. Il serait possible, sans 
qu'on pût l'affirmer du reste, qu'elle eût été exécutée par Agrippa 
pour la sœur du roi à laquelle il destinait l'ouvrage ; et qu'elle 
eût été adressée, avec le texte latin à cette princesse, dans 
un livre imprimé à cette intention. On possède en effet une 
édition sans date, qui pourrait être de ce temps, des deux 
textes réunis, imprimés en caractères gothiques sous ce titre : 
« Brefue déclamation du sainct sacrement de mariage, composé 
« en latin per Henricum Cornelium Agrippam, et par luy tra- 
ct duit en vulgaire franeoys ». Nous donnons sur l'impression 
de ce livre quelques explications, dans une note de l'appendice 
(n° XXVIII). 



120 CHAPITRE SIXIEME 

cule n'est nullement une œuvre badine, comme on 
pourrait le croire. C'est un plaidoyer plein de cha- 
leur et de sentiment en faveur du mariage l . 

Aucun lien, pas même celui qui attache les parents 
à leurs enfants, no saurait être, suivant Agrippa, 
comparé à celui du mariage. 

— La nature, dit-il, nous donne des parents et des 
enfants; Dieu seul peut joindre des époux, parentes 
natura facit, uxor Dei mysterium est. Le mariage est 
d'institution divine, nul ne doit s'y soustraire; l'im- 
puissance ou le vœu de chasteté permettent seuls 
de s'en dispenser. 

Sur les trois fins qu'il assigne au mariage, eulju- 
torium, propagation vitanda fornicatio, et sur les con- 
séquences qu'il en tire, Agrippa s'exprime avec une 
hardiesse qui, malgré le caractère sérieux des in- 



1. De sacramento matrimonii cleclamatio (Opéra, t. II, p. 543- 
552). En composant cet écrit. Agrippa entendait certainement 
faire une œuvre sérieusement utile. Ce serait dans ce senti- 
ment, et pour étendre la publicité de son ouvrage en le mettant 
à la portée de tous, si ce n'était plutôt pour le présenter à la 
sœur du roi, qu'il en aurait fait la traduction française dont il 
est question dans la note précédente. Ce même sentiment se 
manifeste, d'ailleurs, dans l'attention qu'il a d'envoyer alors, 
comme nous l'avons dit dans la mémo noie, les deux textes à 
la fois de l'ouvrage à un ami de Chambéry, en lui disant que 
l'un est pour lui, et l'autre pour sa femme : « Milto... decla- 
« maliunculam de matrimonio latinam, eandemque in vulgare 
« gallicum idioma traductam. Illam tibi, liane uxori liue... le- 
« gendam destine. Lugduni décima octava aprilis anno 1526. » 
(Ep. IV, 4.) 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 121 

tentions, effaroucherait probablement maintenant la 
délicatesse de certains esprits. L'écrivain du xvi e siè- 
cle no connaît pas les ménagements qu'on exige- 
rait aujourd'hui. 

Le mariage est à ses yeux un devoir prescrit par 
Dieu, sa pratique est, en outre, pour l'homme la plus 
haute leçon de philosophie morale. Agrippa déve- 
loppe très bien son sujet ù ce point do vue original. 

— Celui qui n'a point de femme, dit-il, n'a pas de 
maison, parce qu'il no saurait se fixer; il ne possède 
en quelque sorte rien, parce que le bien n'est chez 
lui ni à l'abri ni en sûreté, et qu'il ne peut se fier à 
personne; il n'a ni famille, ni parents, ni espoir de 
postérité; il est exposé à être volé par ses servi- 
teurs, dépouillé par ses associés, méprisé par ses 
voisins, négligé par ses amis, livré sans défense aux 
embûches de ses proches; il meurt sans rien laisser 
derrière lui. Malheur, dit en finissant Agrippa, mal- 
heur à celui qui se soustrait volontairement à cette 
sainte obligation ; c'est un réprouvé de Dieu, indi- 
gne de la société des hommes. 

Agrippa, la chose est à noter, a semblé à quelques- 
uns s'élever dans ce factura contre les secondes no- 
ces, dont lui-même il avait cependant donné l'exem- 
ple. 

— Le mariage est, dit-il, un et indissoluble et la per- 
sistance de sa vertu est telle que la mort peut à peine 
y mettre fin; de sorte qu'à un seul homme ne saurait 
jamais appartenir qu'une seule femme. Car Dieu l'a 
dit en tirant l'épouse d'une côte de son époux : Dans 



122 CHAPITRE SIXIÈME 

une seule chair ils seront deux. Il n'a pas dit : ils se- 
ront trois, ni un plus grand nombre. Un homme 
ne doit donc prendre qu'une seule épouse; il doit 
lui garder jusqu'à la fin de sa vie un inviolable 
amour et, par de là son trépas même, lui conserver 
son souvenir. 

Il est permis cependant de ne considérer ce 
passage que comme un plaidoyer contre la polyga- 
mie ; car un peu plus loin l'auteur trouve dans 
la troisième fin reconnue par lui au mariage, dans 
les garanties que le sacrement donne à la pureté des 
mœurs, un motif pour autoriser les secondes noces, 
recommandées, ajoute-t-il, par l'apôtre Paul lequel a 
dit : Mieux vaut le mariage que le péché, Qui non 
continet mibat... melius est nubere guam uri. Agrippa 
finit même par déclarer condamnables les préjugés 
et les lois de certains peuples qui proscrivent les 
secondes noces ; les contempteurs de celles-ci en- 
courageant ainsi la fornication et l'adultère. 

— Illustre princesse, dit-il enfin, il t'appartient 
d'extirper, de tes domaines d'abord, et du très chrétien 
royaume de France ensuite, ces exécrables doctri- 
trines. Tu ne peux travailler plus utilement au ser- 
vice de Dieu et à l'avantage de la république chré- 
tienne. 

Ce petit plaidoyer a pour parure quelques passa- 
ges vraiment éloquents, tels que celui où le bonheur 
dans le mariage est célébré avec une chaleureuse 
conviction; et une page pleine de tendre sentiment 
où l'écrivain rappelle à l'époux ce que la femme est 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 123 

pour lui, et quelle affectueuse considération il lui 
doit. Quand on connaît la vie d'Agrippa; quand on 
sait ce qu'il a été pour les deux femmes avec les- 
quelles il en a passé successivement la plus grande 
partie, sans parler de la troisième avec laquelle 
il a très peu vécu, on ne peut voir dans ce petit 
traité autre chose que le témoignage sincère de 
sentiments vrais, qui l'ont honneur à celui qui les 
exprime. 

Agrippa avait envoyé son œuvre à Chapelain et 
l'avait chargé de la faire connaître. Il voulait notam- 
ment qu'il la présentât en son nom aux princesses, 
c'est-à-dire à la reine-mère et à sa fille, la duchesse 
d'Alençon. Il y avait même joint une dédicace à l'a- 
dresse de celle-ci. La sœur du roi était une femme 
d'un esprit cultivé, aimant les lettres et portée même 
vers les spéculations philosophiques, d'ordre moral 
surtout. 

— Je veux répondre, dit Agrippa dans son épître, 
à ceux qui prétendent que le mariage n'est pas fait 
pour le sage. Je veux leur démontrer la dignité et la 
nécessité de cette divine institution (Ep. IV, 1). 

Chapelain faisait à son ami quelques objections 
au sujet de cet écrit. 

— Il est ici, lui disait-il, des gens qui, encore 
bien que réputés fort bons chrétiens, n'approuvent 
pas tout ce que tu dis sur le mariage. Et ce ne sont 
pas ceux qui ont le moins l'oreille des princesses. 
Aussi, craignant de faire une chose qui pût te nuire 
plutôt que te servir, j'ai différé de leur présenter 



124 CHAPITRE SIXIÈME 

ton ouvrage. Cependant je ferai sur ce point ce que 
tu ordonneras (Ep. IV, 2). 

— Tu vois parmi ceux qui approchent de plus 
près la reine et sa fille, répond Agrippa, des gens 
qui n'approuvent pas mon petit traité. Je te dirai ce 
que je pense de ces maîtres, en crédit dans les cours, 
habiles à composer des écrits licencieux et autres 
œuvres de corruption, des vers lascifs empruntés 
à l'arsenal de Vénus impudique, des livres où l'on 
célèbre les amours faciles. Voilà ce qu'on ose offrir 
à des princesses ; voilà sur quoi se jettent les jeunes 
filles elles-mêmes. Elles dévorent les nouvelles d'un 
Boccace, les facéties d'un Poggio ; elles se récréent 
au récit des adultères d'Euryale et de Lucrèce, aux 
tableaux des combats et des amours de Tristan, et 
deLancelot; elles se corrompent à ces lectures. Que, 
formées par de tels exercices, elles sachent disser- 
ter de longues heures avec un amant sur ces belles 
choses, et citer à propos les traits saillants des ou- 
vrages où on les trouve, elles passeront à la cour 
pour des femmes accomplies. Voilà ce qui occupe 
ces censeurs d'un esprit si profond et d'un goût si 
délicat; voilà ce qu'ils s'appliquent à répandre à 
force de lectures, d'expositions, de traductions. Et 
qui voyons-nous parmi eux? Les chefs delà reli- 
gion; des évoques comme celui d'Angoulême l , qui 

1. Agrippa désigne ainsi Oetavian de Saint-Gelais, évoque 
d'Angoulème de 1494 à 1502, auteur d'un ouvrage imprimé 
pour la première fois en 1509 sous ce titre : « La chasse et le 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 1 2o 

amis en français les amours d'Ovide. On donne de 
pareils hommes pour aumôniers à nos princesses. 
Ont-ils jamais lu un auteur sérieux? Que savent-ils 
pour juger des œuvres qui n'ont rien de commun 
avec ce qui les occupe le plus? Ne crains donc pas 
de présenter mon livre. Je ne suis pas dépourvu de 
bonnes études, à ce point de ne pouvoir défendre 
mon œuvre contre de pareils ennemis (Ep. IV, 

3). 

11 y avait pourtant, il est bon de le dire, dans 
l'ouvrage d'Agrippa quelques assertions qui pou- 
vaient être l'objet de critiques fondées et de discus- 
sions sérieuses. Dans une lettre qu'il écrivait, à. la 
même époque à l'évêque de Saint-Paul en Dau- 
phiné *, l'auteur défend une de ces propositions 
contestées, à savoir que, suivant la loi de Dieu, la 
débauche dissout le mariage (Ep. IV, 7). 

— Dis-moi ce qu'on pense de mon ouvrage, écrit 
un peu plus tard Agrippa à Chapelain qui a enfin 
rempli ses intentions, et remis le traité du mariage à 
son adresse (Ep. IV, 10). 

D'Angoulême, où la cour s'est transportée, Cha- 
pelain lui répond succinctement le 29 juin 1526: 

« départ d'amours faict et composé par révérend père en 
« Dieu, messire Octouien de Sainct Gelaiz, éuesque d'Angou- 
« Iesme et par noble homme Biaise Dauriol bachelier en chas- 
« cun droit, demourant à Thoulouze. » On a aussi de Saint-Ge- 
lais des traductions d'Homère, de Virgile et d'Ovide. 

1. Michel de Aranda, évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux, 
sancti Pauli Tricastinorum, de 1526 à 1539. 



126 CHAPITRE SIXIÈME 

— Les très illustres princesses ont fait bon ac- 
cueil à ton petit livre (Ep. IV, 23). 

Après cela il n'en est plus question. Agrippa n'a- 
vait pas réussi à fixer sur sa personne l'attention 
qu'il sollicitait, et qui lui aurait été si nécessaire 
pour rappeler à lui la faveur qu'il voyait l'abandon- 
ner. Il n'avait peut-être pas fait précisément ce qu'il 
eût fallu pour cela. L'œuvre sérieusement morale 
sur l'effet de laquelle il comptait, pouvait, tombée en 
des mains malveillantes, lui susciter des embarras 
plutôt que lui attirer des sympathies, au sein d'une 
cour dont le caractère essentiel n'était pas la mora- 
lité. 

Voilà ce que, dans ces circonstances, Agrippa 
sait faire à l'adresse des princesses, à l'adresse de 
la mère et de la sœur du roi. Pour ce qui regarde le 
roi lui-même, il agit d'une manière moins directe. 
Il envoie d'abord à l'évêque de Bazas, avant de 
l'expédier à ce prince, un petit traité qu'il lui destine, 
sur la nécessité d'abandonner ce qu'il appelle la 
théologie païenne, et de revenir à la doctrine évan- 
gélique l . 

— Cet écrit est d'une étendue modérée, dit-il à 
l'évêque. et tel qu'on peut le soumettre à l'examen 
d'un homme qui n'a comme toi que peu de loisirs. 
Il faut le juger, non sur ses dimensions, mais sur 
l'utilité des vérités qui s'y trouvent exposées. Nous 

1. Dehôrtatio gentilis Iheologiœ ad cuiùcos aliquos quondam 

perorala {Opéra, t. II. p. 502-507). 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 127 

te le dédions pour que, adoptant nos idées, tu t'en 
fasses le patron auprès du roi très chrétien, lequel, 
en raison de son titre, doit veiller à ce que dans son 
royaume la doctrine du Christ soit purgée de tout 
alliage étranger, et surtout des sophismes emprun- 
tés au paganisme. Il peut l'ordonner. Un tel soin 
est digne de lui (Ep. IV, 15). 

Vains efforts, le pauvre Agrippa est dédaigné et 
se voit oublié. Tout ce qu'il demande cependant, 
c'est qu'on veuille bien se rappeler certaines pro- 
messes que, disait-il, le roi lui-môme lui avait faites 
lorsque, en 1524, ce prince avait quitté Lyon pour 
aller combattre devant Marseille le duc de Bourbon 
et les impériaux. Le roi avait alors chargé de la 
réalisation de ses volontés à son égard le sieur de 
Ryans, mort il est vrai depuis cette époque; mais 
le sénéchal de Lyon avait, disait Agrippa, connais- 
sance de l'affaire (Ep. IV, 9). 

Chapelain avait présenté une requête de son ami 
à la reine. Celle-ci avait ajourné la réponse à y faire. 

— Elle traîne volontiers ces questions-là en lon- 
gueur, écrivait Chapelain, et j'en sais quelque chose 
pour ce qui me regarde, moi qui depuis des années 
sollicite d'elle une seule faveur que je n'ai pu encore 
obtenir (Ep. IV, 12). 

Un courtisan ne saurait en effet user son crédit 
pour les autres; il n'en a jamais assez pour lui- 
même. Non-seulement Agrippa ne voyait rien venir 
de ce qu'on lui avait promis, mais il ne pouvait 
même pas obtenir le paiement de la pension qui lui 



128 CHAPITRE SIXIÈME 

avait été accordée antérieurement et qu'il avait elû 
considérer comme assurée. Du mois d'avril au mois 
d'octobre 1526, vingt lettres et plus de lui à Chape- 
lain ou à l'évêquc de Bazas n'ont presque pour ob- 
jet que ses vives réclamations sur ce point. Le 
malheureux est, on ne le voit que trop, pressé par le 
besoin. 

— Au milieu des grandes affaires qui occupent 
nos princes, dit-il à l'évêque de Bazas, je crains 
bien qu'absent on ne m'oublie. Une plus longue 
attente cependant me condamne au supplice de la 
faim(Ep. IV, 9). 

Il serait fastidieux de suivre le malheureux Agrippa 
dans les détails incessamment répétés qu'il donne 
sur les échappatoires et les mensonges dont on le 
paie de toutes parts. La solution qu'il sollicite dé- 
pendrait, semble-t-il, d'un certain Barguin, Barguinus 
ou Barovinus qiuvstor, et d'Antoine Bullioud, Antonius 
Bullon, cousin de l'évoque de Bazas, officiers de 
finance qui ont suivi la cour. Thomas Bullioud, frère 
d'Antoine, est à Lyon le correspondant de celui-ci. 
C'est Thomas qu'on charge de berner Finfortuné 
Agrippa; et il s'acquitte consciencieusement de cette 
commission. Agrippa demande en vain que son 
affaire soit au moins remise à Martin de Troyes, tré- 
sorier du roi résidant à Lyon (Ep. IV, 41, 42, 46, il), 
50). Vaines plaintes, inutiles instances. 

— Depuis que le roi est parti, écrit-il à Chapelain, 
revenant à une image que nous avons déjà trouvée 
dans une lettre à Chapuys, la boite de Pandore s'est 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 129 

ouverte pour moi. L'espérance seule me restait, et 
déjà je la vois qui déploie ses ailes pour s'envoler. 
J'ai adressé une épître à la reine. Que Barguin con- 
sente au moins à écrire pour moi à Martin de Troyes 
qui est ici (Ep. IV, 6). 

— Barguin a écrit, lui répond Chapelain (Ep. IV, 
12, 13). 

L'évêque de Bazas, sollicité de même, ne répond 
pas autrement. 

— Si je ne puis obtenir que peu de chose mainte- 
nant, lui dit Agrippa, je saurai m'en contenter; ma 
misère est extrême (Ep. IV, 22). 

— Je suis à bout de ressources, écrit-il en même 
temps à Chapelain. Mes filets, ajoute-t-il avec un 
douloureux effort d'enjouement, ne sont plus que 
des toiles d'araignées. Je prenais encore quelques 
oiseaux ; je vais être réduit aux mouches. Aide-moi. 
Puissé-je un jour te servir à mon tour (Ep. IV, 16). 

— La reine, écrit encore Agrippa un peu plus 
tard, a, me dit-on, donné ordre qu'on me payât ma 
pension à Lyon. Je me repais de cette espérance, 
mais d'argent, je no vois rien. Bien plus, Martin de 
Troyes, qui vient de recevoir de Barguin les ordres 
de paiement, m'affirme qu'il n'y est pas question 
de moi. Je ne sais que faire ; je suis trop loin pour 
agir. Toi, mon ami, ne m'abandonne pas (Ep. IV, 

21). 

— Ce n'est pas Barguin, répond Chapelain, c'est 
Antoine Bullioud qui doit te payer (Ep. IV, 23). 

— Antoine Bullioud ne réside pas ici, réplique 

. T. II. n 



130 CHAPITRE SIXIÈME 

Agrippa, j'ai vu seulement Thomas, son frère, qui s'y 
trouve. Celui-ci convient qu'il est chargé du paie- 
ment de ma pension, mais dans le cas seulement où 
il resterait de l'argent. Il a besoin, me dit-il un jour, 
de revoir ses comptes, et il me remet au lendemain. 
Le lendemain, il s'enferme et fait dire qu'il est ab- 
sent. Pressé ensuite par un de mes amis, il promet 
de venir me trouver chez moi. Cependant, il monte 
achevai et disparait. On dit qu'il est allé en cour. 
Nous sommes joués par des fripons. Pendant ce 
temps-là, je suis en butte h toutes les misères. Et ce 
qui devait précisément me procurer honneur et pro- 
fit, mon titre de cour lui-même, n'est pour moi 
qu'une source d'infortune, en excitant à la fois con- 
tre moi et l'envie et le mépris. Fixé ici et retenu 
par les ordres exprès de la reine, chargé d'une nom- 
breuse famille, je vis chèrement à l'auberge comme 
un étranger, dans une ville où la vie est dispen- 
dieuse plus que nulle part ailleurs. S'il faut attendre 
encore, je suis perdu. Emploie donc tous les moyens 
et sauve-moi au plus tôt; si non, je me vois réduit 
à prendre un parti désespéré. La fortune ne résiste 
pas toujours aux tentatives téméraires (Ep. IV, 25). 

— Il me faut à tout prix sortir d'ici, ose enfin 
écrire Agrippa, dussé-je recourir aux ennemis du 
roi, après les avoir desservis pour mon malheur (Ep. 
IV, 50). 

Les Bullioud ne se contentent pas de berner le 
pauvre Agrippa. Ils interceptent les lettres qu'il 
adresse en cour à ses amis, et celles que ceux-ci lui 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 131 

écrivent (Ep. IV, 36, 41, 42, 43). Ils continuent à le 
payer de mauvaises raisons et à l'abuser par leurs 
mensonges. Craignant quelque éclat, on cherche 
ainsi à le retenir. Mais enfin le voile se déchire. 

— Je sais maintenant toute la vérité, mon cher 
Chapelain, écrit Agrippa le S octobre 1526. Hier 
matin, j'étais à l'église Saint-Jean. Un individu 
m'aborde d'un air bienveillant, me conduit clans un 
coin, et me demande où en sont mes affaires. Je lui 
raconte ce que je sais. Je suis, me dit-il. au service 
du trésorier Barguin, et je veux le prévenir amicale- 
ment de ne pas te laisser abuser plus longtemps, 
mais bien d'aviser à tes intérêts. Il ne faut plus pen- 
ser à ce qu'on t'a promis. J'ai vu, lu peux m'en croire, 
ton nom rayé sur l'état des pcm! .îs. J'ai remercié 
cet homme. Me voila maintenant bien informé. Je 
sais ce que valent les paroles de ta princesse. Je la 
dis tienne, car elle n'est plus rien dorénavant pour 
moi. Ne vous fiez pas aux grands, dit l'écriture; ne 
vous fiez pas aux femmes, disent les sages. trois et 
quatre fois insensé, moi qui ayant quitté, afin d'être 
plus libre, les charges publiques pour l'exercice de ce 
bel art de la médecine, moi qui parvenu avec tant de 
bonheur à y conquérir honneur et profit, ayant su 
résister ensuite aux offres brillantes des princes et 
des rois, n'ai pas craint d'accepter le joug de cette 
femme, qui pour un caprice me rejette, et refuse 
même de m'entendre. Maintenant, mon cher Chape- 
lain, je ne me plains plus du tort que l'on m'a l'ait, 
mais seulement de l'ignorance où tu m'as laissé, si 



I.'$2 CHAPITRE SIXIÈME 

tu connaissais quelque chose de la vérité. Si j'eusse 
su à quoi m'en tenir, j'aurais depuis longtemps mis 
lin à cette comédie. Je serais peut-être aujourd'hui 
avec vos ennemis qui réclament mes services, et qui 
m'ont sollicité pendant tout cet été. Je suis resté ce- 
pendant fidèle à la princesse. Me voilà bien payé par 
sa perfidie, rejeté sournoisement par elle, comme ne 
serait pas chassé un valet. Mais ce n'est peut-être 
pas tant à elle qu'il faut en vouloir qu'à cette troupe 
de plats courtisans, sycophantes éhontés, véritables 
harpies, qui abusent du nom et de l'autorité du maî- 
tre. Voilà ceux qui m'ont volé et qui me dévorent 
(Ep. IV, 52, 53). 

Telle est la première explosion de la colère d'A- 
grippa. Elle n'est pas près de se calmer, et nous 
trouvons pendant longtemps encore dans ses lettres 
de fréquents témoignages de son indignation. La 
vivacité de son ressentiment se manifeste parfois 
dans de violentes imprécations qui ne peuvent que 
lui nuire, car il a des ennemis prêts à s'en saisir, 
comme d'une arme, contre lui. Il oublie qu'il est en- 
core entre leurs mains. Après avoir, non sans peine, 
réussi à en sortir, il s'y remettra inconsidérément 
vers la fin de sa vie, et paiera chèrement cette im- 
prudence, comme nous le verrons. Aujourd'hui il se 
lamente et crie; il mêle à ses plaintes des récrimi- 
nations de toute sorte. 

— J'ai écrit à la reine, dit-il à Chapelain le 10 oc- 
tobre 1520. Je t'envoie une copie de la lettre que je 
lui adresse. Gela vaudra ce que cela pourra. Que ce 



AGIUPPA A LYON ET A PARIS 133 

soit du bien, je ne l'espère pas beaucoup. Je vais, en 
tout cas, tendre mes rets d'un autre côté, car je ne 
dois plus ma foi à qui m'en refuse le prix. Elle me 
chasse de sa cour, je la chasse de mon cœur. Je ne 
veux plus me fier à ce sexe changeant ; et si jamais 
je reparais dans une cour, voici comment j'entends 
m'y comporter, pour agir en vrai courtisan. Flatter 
résolument; être prodigue de paroles, avare de sin- 
cérité, obscur dans les conseils à l'instar des ora- 
cles, âpre au gain et mettant mon profit au-dessus 
de tout; sans amitié, sauf celle qui rapporte; ne 
connaissant que moi, détracteur impitoyable d'au- 
trui, immolant tout à mon intérêt; allant à toutes 
selles ; méprisant tout le monde et ne croyant à 
personne ; artisan de vengeances ; ne voyant en 
toute chose que le mauvais côté. Je veux ne connaî- 
tre que le prince, je veux le caresser, le flatter, 
l'adorer. Voilà ce que je ferai; voilà, mon cher Cha- 
pelain, ce que je te conseille aussi de faire, si tu 
veux réussir à la cour(Ep. IV, 54). 

Il pouvait y avoir clans cette épitre pleine d'amer- 
tume quelques traits satiriques à l'adresse même 
du correspondant. Agrippa lui en voulait certaine- 
ment du peu de zèle qu'il avait mis, ce semble, à le 
servir. Il n'entendait pas rompre avec lui cependant. 

— Salut, ô mon ami, lui dit-il d'un ton plus dé- 
gagé en commençant une nouvelle lettre, salut aux 
princes et aux rois, salut aux Minus et aux Sémi- 
ramis (Ep. IV, 56). 

— Je savais par l'histoire, dit-il encore une autre 



134 CHAPITRE SIXIÈME 

fois, et j'ai pu le vérifier pour mon malheur, qu'un 
prince est de tous les hommes le plus ingrat ; n'ai- 
mant personne que suivant son caprice, ne se 
croyant obligé envers qui que ce soit, incapable de 
compatir aux maux, fût-ce la mort même, qu'on 
aura soufferts pour lui ; mais très capable d'offenser 
celui qui le sert, de le dépouiller, bien plus, de 
l'immoler comme on l'a vu dernièrement du baron 
de Plancey 1 . On pourrait en citer bien d'autres si 
l'évidence des faits n'était le plus souvent obscurcie 
par le danger de les divulguer. N'aimons donc pas 
les princes, sinon par intérêt; ne les servons qu'a- 
près juste paiement ; ne compatissons pas à leurs 

I. « ... Principes... nullura amant ex animo... quin el saepe 
« affligunt benemeritos...et bonis omnibus spoliant, etiam vitam 
« adimunt, sicut in barone Plancejaco nuper omnibus cogni- 
« tum et manifestum est... », 3 nov. 1526 (Ep. IV, 62). — Agrippa, 
un peu plus tard, parle encore du même personnage en disant : 
« Scis miseram baronis Planciacii necem... », 25 juillet 1528 
(Ep. V, 52). — Suivant M. Charvet, ce « baro Plancejacus » serait 
Jacques de Beaune, baron de Samblancay, dont on connaît la 
fin tragique (Revue savoisienne, 1874, pp. 89, 90). Le procès 
de Samblancay avait commencé dès 1523, il est vrai, mais sa 
condamnation n'est que du 9 août et sa mort que du 12 août 
1527. Agrippa pouvait très bien faire allusion à cette exécution 
dans une lettre du 25 juillet 1528, mais dans celle du 3 novem- 
bre 1526 il ne pourrait encore être question que du commence- 
ment dos poursuites exercées contre le célèbre surintendant 
des finances de François 1 er . Ajoutons à ces observations que, 
dans le latin d'un historien du temps, Samblancay est nommé 
« Jacobus Beluensis Semblancaius, qutestor summus ». (lierum 
Gallicar. Commentai', auctore Belcario, 1. XVII, p. 509.) 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 135 

maux; réjouissons-nous plutôt de leurs désastres 
(Ep. IV, 62). 

Il y a dans les imprécations d'Agrippa plus d'un 
trait indirect, comme nous l'avons fait observer, à 
l'adresse des amis qui n'ont pas su l'aider ni même 
le garantir. Il est plus positif à cet égard dans deux 
lettres qu'il écrit à Chapelain et a l'évêque de Bazas 
collectivement. 

— J'ai eu beau vous presser, leur dit-il, vous vous 
êtes endormis sur les intérêts que je remettais à vos 
soins. Vous deviez me servir ; vous n'avez fait 
qu'aggraver le péril. Je perds tout par votre faute, 
mais je ne veux plus rien de vous, mes chers amis. 
Vous avez été indolents, quand je vous criais de 
venir à mon secours. Pour mon mal il ne faut pas 
de lents remèdes ; il n'en faut plutôt pas du tout. 
Hippocrate défend d'en donner à ceux qui sont en 
état désespéré. Quant à vous, portez-vous bien et 
oubliez-moi (Ep. IV, 64). 

— Je ne vous demande plus qu'une chose, leur 
dit-il encore une autre fois d'un ton légèrement 
radouci, c'est de répondre au moins à mes lettres ; 
sinon, je vous déclare formellement la guerre. Et, 
bien que j'aie eu peu de succès dans votre basse- 
cour, jusqu'à ce point d'avoir été maltraité par la 
maîtresse poule, j'oserai attaquer des coqs tels que 
vous. Je saurai bien vous faire chanter, sinon, je 
vous immole et je vous croque. Portez-vous bien 
en attendant, et réjouissez-vous avec vos poulettes. 
Prenez garde seulement qu'elles ne fassent de vous 



13() CHAPITRE SIXIÈME 

des chapons. Je plaisante pour vous prouver que 
désormais, remonté en des régions sereines, j'ai 
vomi toute ma bile dans les enfers (Ep. IV, 74). 

Agrippa en cela ne dit pas tout à fait vrai. Le 
môme jour, en effet, il le montre assez en s'adressant 
à Chapelain, lequel, à propos des difficultés qui 
attendent le solliciteur, lui avait rappelé la vieille 
maxime : il n'est pas donné à tout le monde d'aller 
à Corinthe (Ep. IV, 70). Agrippa lui répond, non 
sans amertume, et en homme qui sait bien quelle est 
l'origine et quelle est la véritable signification de 
cet adage : 

— A merveille, mon cher Chapelain, on ne peut 
mieux trouver que le rapprochement fait par toi de 
votre cour et du lupanar do Corinthe. Mais, par 
Hercule, cette moderne Laïs dépasse les bornes. Je 
ne sais vraiment ce que j'en dois attendre. Ses pa- 
roles semblent douces et percent comme des traits. 
Adieu, porte-toi bien dans ta Corinthe éhontée, igno- 
ble étable de boucs en délire, salacissimorum hircorum 
stabulum (Ep. IV, 75). 

Décidé quelque temps après à.quitter la France, 
Agrippa écrit encore à Chapelain le 5 février 1527. 

— Le ciel est maintenant pour moi, lui dit-il cette 
fois ; je ne veux plus penser à ton roi ni à sa mère, 
ni à leurs courtisans. Je n'ai plus besoin de leurs 
faveurs, et je ne me vengerai d'eux que par mon 
mépris. Je me rappelle que, suivant l'Ecclésiaste, il 
n'y a pas de langue plus méchante que celle du ser- 
pent, et pas de colère plus mauvaise que celle d'une 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 137 

femme. Une femme qui vous outrage ne mérite que 
du dédain. Il vaut mieux s'écarter d'une bête veni- 
meuse que la saisir. On ne croira pas, je l'espère, 
que j'aie mérité en quoi que ce soit l'indigne traite- 
ment dont j'ai été l'objet. Je no le veux pas d'ail- 
leurs, et je saurai parer à ce danger, en publiant les 
lettres où se développe toute cette comédie. N'en 
déplaise aux courtisans, au roi, et à cette implacable 
reine elle-même, dussé-je encourir à tout jamais leur 
haine qui n'est plus rien pour moi, je veux que tout 
soit connu. Je ne cours pas plus de risques à parler 
qu'à me taire. Je suis prêt à tout, plutôt qu'à souffrir 
l'infamie ; et je n'attends que le moment où je serai 
en sûreté, pour montrer à ta Sémiramis quel homme 
elle a foulé aux pieds (Ep. V, 3). 

Quand il est au port de salut,- Agrippa, plus vio- 
lent que jamais, ne garde plus de mesure. D'Anvers 
où il est retiré, faisant un peu plus tard allusion à 
la mort du duc de Bourbon et à la longue convoitise 
de son bien parla reine-mère, dont les manœuvres 
avaient forcé ce prince à sortir du royaume, il ose, 
dans une lettre écrite le 25 juillet 1328, s'exprimer 
comme il suit. 

— Bourbon comme jadis Naboth a péri, dit-il, et 
l'impie Jézabel a pris possession de sa vigne. Tu sais 
comment elle s'est en secret appliquée à perdre les 
prophètes, ces hommes justes ; tu sais que d'autres 
ont été précipités par elle dans les tribulations et les 
angoisses. Tu sais la mort de ce malheureux baron 
de Plancey, d'un homme qui avait si souvent engagé 



438 CHAPITRE SIXIÈME 

pour eux et sa foi et son bien, et jusqu'à sa vie 
même. Tu sais aussi que, nouvel Elie, j'ai encouru 
la haine de Jézabcl par amour pour la vérité. Mais 
un ange du Seigneur m'a prévenu et m'a sauvé 
des embûches de cette femme. Vienne maintenant 
la juste punition de tant de crimes. Jézabel sera 
précipitée, et les chiens dévoreront ses membres. 
Quant à toi, veille à ton salut; sépare-toi à temps 
des méchants; crains de tomber avec eux sous la 
main du Seigneur, quand Jéhu viendra frapper la 
maison de ton Achab et venger sur Jézabel le sang 
des innocents. On dit que ce Lycaon de Baboinus ' 
accouple sa progéniture aux bâtards de Méduse pour 

1. « Rumor est lue, Baboinum Lycaonem fœtus suos copu- 
lasse spuriis Medusœ, ut ileret una caro et unum corpus cum 
illa... » Le personnage désigné ainsi est vraisemblablement ce- 
lui que, dans une autre lettre de la même année, Agrippa 
nomme « Babonius quaeslor » (Ep. V, 30,. Ce doit être Philbert 
Babou, chevalier, sieur de la Bourdaisière, secrétaire du roi, 
trésorier de France en 1523, mort vers 1557. Sa femme Marie 
Gaudin, fille d'un maire de Tours, morte en 1578, passait pour 
une des plus belles personnes de son temps et fut une des 
maîtresses de François I er . Philbert Babou et Marie Gaudin 
avaient quatre fils et quatre filles. Ce serait quelqu'un de leurs 
enfants que concernerait, ce semble, sans que nous puissions 
dire comment, le trait satirique lancé par Agrippa. Deux de 
leurs petites filles, Françoise Babou et Isabelle Babou, qui ne 
le cédèrent pas à leur aïeule pour la galanterie, épousèrent, 
l'une Antoine d'Estrées, sieur de Coeuvres, et l'autre, François 
d'Escoubleau, sieur de Sourdis. La première fut mère de 
Gabrielle d'Estrées, la seconde des deux Sourdis, le cardinal et 
l'archevêque de Bordeaux. 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 139 

n'en faire qu'une chair et qu'un corps. Prends garde 
d'être dévoré par eux (Ep. V, 52). 

Voilà le dernier degré d'emportement d'une co- 
lère insensée. Ces lettres dénotent un état d'irrita- 
tion qui a pu se manifester dans d'autres circonstan- 
ces encore, et plus violemment en paroles que par 
écrit probablement. Quoiqu'il en soit, Agrippa écri- 
vait ainsi, alors que, réfugié, à Anvers, il pouvait se 
croire désormais hors de la portée de ceux qu'il osait 
attaquer. Mais il devait reparaître un jour en France. 
Comment s'étonner que, jeté à ce moment en prison, 
on eût pu penser, comme on le dit alors, qu'il était 
justement frappé ainsi pour ses outrages envers la 
reine. Les griefs ne manquaient pas au reste contre 
lui ; car la même passion fait encore explosion contre 
les cours et leurs scandales, contre la cour de France 
en particulier, dans certains chapitres du traité que 
nous connaissons de l'incertitude et de la vanité 
des sciences l . Cette longue et paradoxale diatribe 
publiée ultérieurement, lorsque Agrippa était hors 
du royaume, appartient pour sa composition à l'épo- 
que où nous sommes, au temps même où il était en- 
core a Lyon, torturé par les souffrances qu'une 
odieuse injustice le forçait d'endurer, et sous l'évi- 
dente impression des sentiments d'amertume qu'elle 
faisait déborder de son âme ulcérée. 

C'estdu commencement de mai aux premiers jours 



1. Nous avons donné un spécimen de ces injurieuses alléga- 
tions à la fin du chapitre précédent, p. 81. 



140 CHAPITRE SIXIÈME 

d'octobre 1520 qu'Agrippa, nous l'avons vu par ses 
lettres, se débat au milieu des douloureuses incer- 
titudes où on le laisse se consumer en plaintes et en 
vaines prières. Le 8 octobre seulement il dit qu'il 
vient de découvrir la triste vérité (Ep IV, 52). Le 
16 septembre précédent, il avait annoncé à son ami 
Chapelain l'œuvre nouvelle. 

— J'ai composé dans ces derniers temps, disait-il, 
un ouvrage assez étendu que j'intitule, de l'incerti- 
tude et de la vanité des sciences et des arts et de 
l'excellence de la parole de Dieu. Si tu le vois un 
jour, j'espère que tu en apprécieras le fonds aussi 
bien que la forme, et que tu ne le jugeras pas indi- 
gne d'être présenté à un roi. Cependant je ne veux 
pas le dédier au nôtre. Ce livre a trouvé dans la per- 
sonne d'un homme à qui je dois beaucoup, un 
admirateur très désireux d'en devenir le patron 
(Ep. IV, 44). 

Ce patron désigné de l'ouvrage nouvellement com- 
posé était un riche citoyen de Gênes, Augustino 
Fornari, Augustinus Furnarius ', qui semble être 
venu en aide au malheureux Agrippa, dans sa dé- 
tresse. Ce bienfaiteur est un de ceux qui, vers ce 
temps, le décident à quitter la France pour les Pays- 
Bas, et à se retirer à Anvers où il eût pu vivre heureux, 
tranquille et riche, si ce qu'on appelle parfois la 
mauvaise fortune, nous dirons nous une conduite 

1. On trouvera dans une note de l'appendice n° XXII quel- 
ques indications sur ce personnage. 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 141 

inconsidérée en présence de certaines difficultés, 
ne l'y avait pas encore compromis et jeté dans de 
nouvelles tribulations. 

Nous avons précédemment fait connaître le traité 
de l'incertitude et de la vanité des sciences l . Ce que 
nous savons maintenant des circonstances dans les- 
quelles il a été composé explique le caractère tout 
particulier de cette œuvre, enfantée dans un moment 
de souffrance par un esprit profondément ulcéré. 
Agrippa se contente de l'annoncera Chapelain, dans 
la lettre que nous venons de citer. Lui en a-t-il 
rendu un compte plus détaillé ultérieurement pour 
éclairer son jugement qu'il sollicite? C'est ce que 
nous ignorons; et nous n'oserions affirmer que la 
missive du 16 septembre 1526 pût suffire pour expli- 
quer, comme se rapportant à l'ouvrage en question, 
le sentiment exprimé par Chapelain dans une lettre 
écrite de Saint-Germain, le 10 mars suivant, où il 
semble chercher à détourner Agrippa d'un travail 
qu'il désapprouve. 

— Je voudrais, savant Agrippa, lui dit-il, te voir 
appliquer les ressources fécondes de ton esprit gé- 
néreux à des productions plus dignes de ton talent 
que ne l'est le sujet dont tu te proposes de faire l'ex- 
position dans le volume annoncé par toi (Ep. V, o). 

Ces indications sont un peu vagues il est vrai, et, 
s'il n'est pas impossible de les rapporter au traité de 
l'incertitude et de la vanité des sciences, il pourrait 

1. Voir au chapitre premier, loin. I, p. 93-115. 



142 CHAPITRE SIXIÈME 

fort bien se faire aussi qu'elles concernassent quel- 
qu'autre ouvrage, le traiié de pyromachie par exem- 
ple, dont Agrippa s'occupait également à la même 
époque (Ep. IV, 44). 

Maintenant, quelles sont les causes auxquelles on 
peut attribuer ce grand naufrage de la fortune d'A- 
grippa, à la cour de France? Il y était arrivé au com- 
mencement de l'année 1524, attiré par de séduisantes 
espérances. Il y avait été bien traité d'abord ; il y 
avait reçu une charge honorable et lucrative. Pen- 
dant deux années, jusqu'au printemps de l'an 1526, 
il ne paraît pas avoir eu grandement lieu de se plain- 
dre. Cependant, dès le milieu de la seconde année, 
dès le mois d'août 1525, quand la reine quitte Lyon, 
la faveur d'Agrippa semble avoir déjà diminué. On 
le laisse dans cette ville que la cour abandonne. Sa 
situation s'aggrave ensuite. Ses gages ne sont plus 
payés. Quelques mois s'écoulent ; il tombe dans la 
gêne ; il est bientôt aux prises avec le besoin. Il 
élève la voix; on ne daigne pas même écouter ses 
plaintes. 

— Je n'ai rien à me reprocher, écrit-il le 30 sep- 
tembre 1526 (Ep. IV, 51), sinon, ajoute-t-il le 3 no- 
vembre suivant, de n'avoir pas craint d'annoncer un 
peu trop librement peut-être des malheurs pro- 
chains (Ep. IV, 62). 

Cependant on saisit, dans la correspondance de 
cette époque, certains traits d'où il résulterait qu'A- 
grippa pouvait attribuer sa disgrâce bien moins aux 
prédictions qu'il aurait faites qu'au refus peut-être 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 143 

d'en faire de nouvelles, et à la résistance, quelque 
peu blessante dans la forme, qu'il aurait opposée sur 
ce point aux exigences de la reine, laquellle récla- 
mait de lui des calculs et des thèmes astrologiques. 
Nous avons dit, à propos de frère Lavinius, le reli- 
gieux dominicain de Mâcon, que vers ce temps en 
effet Agrippa, renonçant à ces vaines spéculations, 
n'avait pas hésité à en proclamer l'inanité. Nous 
avons ajouté que, si à cette époque et môme ulté- 
rieurement encore on peut lui attribuer quelques 
actes en contradiction avec cette résolution, il faut 
rapporter le fait aux exigences d'une situation que 
domine le besoin. En môme temps à peu près qu'il 
adressait au dominicain Lavinius les exhortations 
dont nous avons parlé, il écrivait à un ami ce qui suit: 
— Si la vie et la fortune des hommes dépendent 
des astres, qu'avons-nous à demander? Laissons 
faire Dieu dans les cieux, où il no peut y avoir ni mal 
ni erreur. Hommes, prenons les choses humaine- 
ment, et ne dépassons pas la mesure do nos forces. 
Chrétiens, confions-nous au Christ; laissons l'heure 
et le moment entre les mains de Dieu le père, qui en a 
décidé daus sa toute-puissance. Mais si tout ce que 
nous disons des astres est faux, bien vaine assuré- 
ment est la science de l'astrologue. Cependant il est 
des hommes craintifs qui s'effraient des fantômes, 
et qui croient plutôt à ce qui n'est pas qu'à ce qui 
existe. D'autant plus avides de connaître l'avenir 
que cela est moins possible, ils accordent aux com- 
binaisons astrologiques le pouvoir tout à fait invrai- 



144 CHAPITRE SIXIÈME 

semblable de dominer les lois fatales qui gouver- 
nent les choses. Ils mourraient, s'il n'y avait des 
astrologues pour les satisfaire ; et ils viennent me 
demander les secrets du présent et de l'avenir, 
comme si c'était mon métier de faire de l'astrolo- 
gie. Quant à moi, pour ne pas tromper leur attente, 
je leur adresse mon pronostic avec double glose et 
tous les accessoires nécessaires; ils reconnaîtront 
ainsi que si je suis astrologue, comme ils le veu- 
lent, je suis aussi prophète, et que je sais profiter de 
leur sottise (Ep. IV, 8). 

Cette lettre qui n'est pas datée, est rangée par les 
éditeurs de la Correspondance avec celles du mois 
de mai 1526. Elle appartient, comme on le voit par 
sa teneur, à une époque où Agrippa ne croyait plus 
à l'astrologie et en outre ne craignait pas d'en con- 
venir, quoiqu'il consentit à en faire quelquefois 
encore pour en tirer profit ; rôle peu honorable as- 
surément, qui devait à la longue lui répugner, vis-à- 
vis des gens surtout dont l'opinion pouvait avoir de 
l'importance à ses yeux. Nous avons un exemple 
de cette dernière disposition d'esprit d' Agrippa, dans 
ce qui concerne le père Lavinius, le dominicain de 
Mâcon, qu'il prend alors la peine de tirer lui-même de 
l'erreur sur ces matières. Il paraît avoir voulu adop- 
ter une semblable attitude à la cour de France, où 
il avait peut-être commencé par spéculer un peu, on 
a quelque raison de le croire, sur sa réputation 
d'astrologue et de prétendu sorcier. L'avait-on pris 
alors au sérieux dans ces termes? Fut-on ensuite 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 145 

amené ainsi à considérer sa résistance à certaines 
importunités, comme du mauvais vouloir? C'est ce 
qu'on pourrait croire, d'après la correspondance que 
nous avons entre les mains. La reine, à ce qu'il 
paraît, l'aurait pressé sur ce point. Le 3 août 1526, 
au plus fort de ses perplexités touchant sa pension 
qui n'était plus payée, il fait allusion aux exigences 
de cette sorte, dont il aurait été l'objet. Cette allu- 
sion est contenue dans une lettre écrite alors de 
Lyon à Chapelain. 

— Les insensés privés de la raison s'élèvent quel- 
quefois, dit-il, au sentiment des choses divines et 
voient ce que ne voient pas les sages. Frustré, abusé 
de toutes parts, je deviens fou de désespoir. Peut- 
être en viendrai-je ainsi jusqu'à prophétiser, comme 
on veut que j'en aie le pouvoir. Puissé-je alors, pour 
obéir à la reine, lui prédire du bonheur. Mais les 
fameux devins dont on a conservé la mémoire, 
Cassandre à Troie, Polybe à Corinthe, Remigius à 
Rhodes, Cornélius à Padoue, n'ont jamais annoncé 
que mort, que guerres et que massacres. Inspiré 
par les furies qui me tourmentent, j'ai bien peur de 
ne savoir mieux faire, à moins qu'un Apollon bien- 
faisant ne vienne à mon secours. Alors je m'assois 
sur le trépied fatidique et j'adresse aussitôt mes ora- 
cles à la reine. En attendant, je meurs de faim. Je 
vais donc exécuter les superstitieux calculs astrolo- 
giques dont cette princesse se montre si avide; 
mais, sache-le bien, c'est à regret et contraint par 
elle que je le fais. J'ai cependant écrit au séné- 

T. II. 10 



146 CHAPITRE SIXIÈME 

chai 1 de lui parler de cela, de la prier de ne plus 
abuser de moi pour ces indignes artifices, et de ne 
pas condamner à de semblables niaiseries un esprit 
qui peut la servir par de plus sérieux travaux (Ep. IV, 
29). 

Agrippa répète souvent les mômes plaintes; il 
cède cependant, tout en protestant. 

— Je calculerai, puisqu'il le faut, les révolutions 
astrologiques du roi, écrit-il le 8 août 132(3, mais 
c'est bien malgré moi, tu le sais, et ce n'est que sous 
la pression d'importunes supplications que je m'a- 
baisse à ces frivoles enfantillages (Ep. IV, 30). 

Enfin, le 24 du même mois, il annonce que l'œuvre 
désirée est accomplie. 

— J'ai enfin construit pour le roi, dit-il, les fa- 
meux cercles astrologiques dont la reine est si 
friande. Je voudrais maintenant qu'elle me fit savoir 
par qui je dois les lui envoyer. Je l'ai fait prévenir 
par notre sénéchal. Pourvu qu'il ait reçu ma lettre 
(Ep. IV, 36). 

La reine se rend cependant, à ce moment même 
et avant d'avoir rien vu, aux résistances d' Agrippa. 
Il est difficile de reconnaître tout d'abord si c'est par 
simple ménagement pour lui et pour ses susceptibi- 
lités; ou bien, si c'est par un sage refour à la rai- 
son. La princesse paraît, en tout cas, blessée des ob- 
servations qui lui ont été présentées à cette occasion. 

— Hier, écrit de Blois Chapelain, à la date du 

1. Il(3ii ri Bohier, sénéchal do Lyon. 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 1 47 

28 août, la reine m'a mandé, pour me dire qu'elle 
avait vu entre les mains du sénéchal de Lyon les 
lettres dans lesquelles tu l'accuses d'abuser de l'as- 
trologie, et de se livrer ainsi à des espérances où il 
n'y a que vanité et superstition. Gela lui a été sensi- 
ble. Elle m'a chargé, en conséquence, de te mander 
do l'aire trêve à tout calcul astrologique, ajoutant 
que sa considération pour toi n'en sera pas moins 
toujours très grande. L'entretien s'est prolongé sur 
ton compte; et j'en ai profité pour te recommander 
chaudement, comme je le fais toujours (Ep. IV, 37). 

Après cette lettre de Chapelain, qui rend compte 
de la première impression manifestée par la reine 
dans cette circonstance, et qui ne dénote pas encore 
de la part de la princesse un mécontentement bien 
prononcé, on en trouve bientôt sur le même sujet 
une seconde, dont le sens est tout différent. 

— Il n 1 y a rien à reprocher à personne pour l'af- 
faire de ta pension, écrit Chapelain de Chenonceaux, 
le 1 er septembre 1326. Ni Barguin, qui t'aime, ni Bul- 
lioud ne sont coupables d'aucune négligence. Pour 
le reste, plût à Dieu que le sénéchal de Lyon n'eût 
pas montré tes lettres à notre illustre reine. Il se- 
rait d'ailleurs tout au plus coupable d'imprudence, 
car il était loin de se douter de la manière dont elle 
prendrait les choses. Tout cela me ferme la bouche, 
et je n'ose plus parler de toi. Envoie cependant ton 
travail sur les révolutions célestes, comme si tu ne 
savais rien de ce qui est arrivé. Je pourrais, si je 
m'en chargeais, être suspect de complaisance pour 



148 CHAPITRE SIXIÈME 

toi; tu feras donc bien de l'adresser au sénéchal. La 
reine, quand elle l'aura reçu, ne manquera pas de 
m'en parler, et ce me sera une occasion de faire ton 
apologie. Crois bien que mon empressement et le 
peu que j'ai de crédit ne te feront jamais défaut 
(Ep. IV, 40). 

Nous ne nous arrêterons pas au doute que cette 
dernière lettre, témoignage de cauteleuse réserve 
de la part de Chapelain, permet de concevoir sur sa 
sincérité, dans les protestations de zèle et de dé- 
vouement qu'il adresse à son ami. Nous ferons, du 
reste, remarquer en passant que les lettres de ce 
personnage sont très rares, au nombre de douze 
seulement, tandis que la Correspondance en contient 
quarante et plus d' Agrippa pour lui, pendant la 
même période ; et qu'à partir notamment du jour où 
la disgrâce de celui-ci est certaine, en n'en trouve 
plus que quatre seulement de son ami; encore sont- 
elles séparées l'une de l'autre par d'assez longs in- 
tervalles. En même temps les lettres d'Agrippa sont 
pleines de reproches et de plaintes sur le silence de 
son cher Chapelain. Plus tard, il est vrai, ayant en- 
core besoin de recourir à lui, Agrippa feindra de le 
croire moins coupable et d'admettre que ses lettres 
ont pu se perdre. Certains traits de celles qui nous 
restent invitent à penser tout différemment. 

Agrippa n'avait évidemment encore reçu que la 
première des deux lettres de Chapelain dont nous 
venons de donner des extraits, celle du 28 août, 
quand, le 10 septembre, il répond à son ami. 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 149 

— Mon cher Chapelain, écrit-il, j'ai lu ce que tu 
me dis de la part de notre reine. Je me réjouis d'être 
déchargé de la misérable besogne de ces odieux 
thèmes astrologiques, et de pouvoir encore servir 
cette princesse, si elle y consent, par de plus dignes 
travaux. On a eu tort cependant de lui montrer mes 
lettres au sénéchal ; elles auraient pu l'indisposer 
contre moi, quoiqu'elles ne continssent rien d'offen- 
sant (Ep. IV, 44). 

La lecture de la seconde lettre de Chapelain, celle 
du 1 er septembre, justifiant les appréhensions d'A- 
grippa, réveillait toutes ses craintes. Bientôt une 
nouvelle missive, expédiée de Chambord le 20 sep- 
tembre, venait augmenter encore ses perplexités. 

— La reine, disait Chapelain dans cette nouvelle 
lettre, m'a demandé, ces jours derniers, si je t'avais 
écrit ce qu'elle m'avait ordonné de te dire. L'occasion 
me parut propice pour te défendre et te recomman- 
der. Je commençai donc a parler à la princesse de 
ton mérite et de ta science, sans oublier ton ardent 
désir de la servir. Mais je ne sais quel malin esprit 
a détourné de toi ses bonnes grâces, et je commence 
à douter sérieusement que ta pension te soit conti- 
nuée. Je ne vois à cela qu'un remède, c'est que tu lui 
écrives comme si tu n'étais informé de rien, et que 
tu l'entretiennes do tes travaux sur les machines de 
guerre et les fortifications, en lui annonçant ton in- 
tention de les présenter au roi. Joins-y ce que tu 
auras pu faire jusqu'à présent sur les révolutions 
célestes qui concernent ce prince, pour qu'on ne 



loO CHAPITRE SIXIÈME 

croie pas que son absence L'a rendu négligent à son 
égard. Elle ne pourra voir cela que d'un œil favora- 
ble, encore bien qu'elle se trouve irritée de ce que 
tu as écrit au sénéchal. Surtout ne me mêle en rien 
à tes démarches. Il ne faut pas qu'on soupçonne 
notre intelligence. Charge plutôt de la commission 
l'évoque de Bazas qui t'aime et qui m'a promis de 
présenter tout ce que tu lui enverrais. Il serait peut- 
être bon qu'il parlât lui-même au roi de tes machi- 
nes de guerre ' ; ce prince est extrêmement curieux 
de ces choses-là. Mais avant tout tu dois écrire à la 
reine que tu es prêt à faire tout ce qu'elle t'ordon- 
nera. Garde-toi bien de parler encore avec dédain 
des calculs astrologiques (Ep. IV, 48). 

Chapelain ne trahissait pas son ami, on peut le 
croire; mais il le servait évidemment avec tiédeur, 
et il craignait surtout d'être compromis par lui et 
associé à sa disgrâce. 

— Tes deux dernières lettres, lui répond le 30 sep- 
tembre Agrippa, me parlent de l'irritation conçue 
par la reine contre moi. Sache, mon cher ami, que 
je no veux à aucun prix la laisser à mon égard 
dans un sentiment qui est tout à fait sans motif. Que 
cette princesse daigne parler. Si je suis coupable, 
je suis prêt à expier mes torts. Mais je ne saurais 
l'être pour des lettres écrites sans aucune malveil- 
lance, tout au plus avec imprudence et défaut de 



1. Il s'agit évidemment ici du traité do pyromachie auquel 
Agrippa travaillait' à cette époque (Ep. IV, 73). 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 181 

mesure. Je vois là les interprétations malignes do 
quelque chien de courtisan, de ces animaux qu'on 
ne sait par où prendre, mais qui ont le talent de 
vous compromettre jusque dans vos meilleures in- 
tentions. Pour moi, je n'ai rien écrit que par zèle à 
servir la reine aussi bien que le roi et tout le 
royaume, et je me sens capable d'y parvenir si l'on 
veut bien me permettre de m'y appliquer. Quant à 
envoyer mes horoscopes et mes pronostics, ainsi 
que tu m'y engages, je prétends n'en rien faire, ne 
voulant pas exposer la princesse à la contrariété d'y 
trouver ce qu'elle aime mieux ne pas savoir. Car je 
suis, tu le sais, incapable de flatterie. Aussi, sur ce 
ce que tu me disais dans la première lettre, j'ai tout 
laissé là, enchanté d'être débarrassé de ce fatras im- 
portun (Ep. IV, 51). 

Il n'est plus question après cela pour Agrippa de 
rentrer dans cette voie. Du reste, il ne tarde pas à 
savoir qu'il n'aurait rien à y gagner. Il écrivait ce 
que nous venons de rapporter le 30 septembre I52G, 
et, le 7 octobre, il apprenait, comme nous l'avons dit 
précédemment d'après une lettre écrite par lui le 
lendemain même, qu'il était définitivement rayé do 
l'état des pensions (Ep. IV, 52). 

Il semblerait, d'après la fin de la lettre du 30 sep- 
tembre qui vient d'être citée, que, tout en ne croyant 
guère aux applications de l'astrologie, Agrippa, le 
fait mérite d'être relevé, continuât à regarder tou- 
jours cette science comme ayant quelque réalité, et 
qu'il se tînt pour obligé en conscience à suivre avec 



15:2 CHAPITRE SIXIÈME 

exactitude dans les observations et les calculs qu'il y 
consacrait parfois, les principes et les règles des arts 
divinatoires. Une opération de ce genre eût été dès 
lors pour lui un exercice de combinaisons, une sorte 
d'amusement savant, capable d'intéresser à peu près 
comme le fait une partie d'échecs, et répréhensible 
seulement par la signification sérieuse qu'on eût 
prétendu y attacher. Un thème astrologique n'aurait 
plus été à ses yeux, dans ces données, qu'un jeu en 
quelque sorte, auquel il se serait livré plus ou moins 
volontiers, mais qu'il aurait entendu d'ailleurs exé- 
cuter loyalement ; disposé à en offrir avec sincérité 
les résultats pour ce qu'ils étaient, sans consentir à 
les fausser, dans l'intention de se rendre agréable. 
Ce n'est qu'en appréciant ainsi les choses qu'on 
peut expliquer son scepticisme en même temps que 
sa complaisance à se prêter, dans certains cas, aux 
calculs astrologiques et son refus de les plier aux 
convenances de ceux qui les lui demandaient. 

Cette explication des pratiques de l'astrologie nous 
paraît s'imposer en ce qui concerne particulièrement 
Agrippa. Ajoutons qu'a un point do vue général, la 
portée d'une semblable observation pourrait aller 
jusqu'à rendre raison de la faveur accordée à cette 
époque et ultérieurement encore par certains hom- 
mes d'un caractère sérieux à diverses parties des 
arts magiques. 

Pour Agrippa, cela est certain, l'astrologie est dé- 
sormais chose vaine. C'est, dit-il quelque part, une 
superstition. Mais sans elle, ajoute-t-il, les savants 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 153 

mourraient de faim. Aussi le voit-on parfois tirer 
ainsi parti de la sottise de ceux qui accordent à cet 
art une crédule confiance l , quand il ne juge pas à 
propos de les désabuser, ainsi qu'il le fait aussi quel- 
quefois. Dans d'autres circonstances, il a pu consen- 
tir à amuser par son habileté ceux à qui plaisaient 
ces vaines spéculations. Mais un beau jour il recule 
devant ces chimériques enfantillages, auxquels on a 
tenté de le réduire comme a une occupation sérieuse, 
au lieu de reconnaître qu'il peut faire de ses facultés 
et de ses connaissances un plus noble emploi. C'est 
ce qui lui est arrivé avec la mère de François I er . Le 
conseiller du roi, le médecin de la reine s'est indi- 
gné de ce qu'on eût voulu le rabaisser au rôle dégra- 
dant d'un astrologue de cour ; et il a eu raison. 

Maintenant, qu'y avait-il de sérieux dans cette 
situation, dans les exigences de la reine, dans sa 
colère de les voir accueillies avec dédain? C'est ce 
qu'il convient d'examiner. Nous constaterons d'a- 



1. Agrippa en fait lui-même l'aveu dans un passage de son 
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences : « Ego quo- 
« que hanc artem a parentibus puer imbibi ; deinde non mo- 
de dicum temporis et laboris in ea amisi ; tandem didici totam 
« hanc et omnem nullo alio fundamento inniti nisi meris nu- 

« gis et figmentis imaginationum abjecique jamdudum ex 

« animo; nec reassumerem unquam, nisi me potentum vio- 
« lent<e preces... saepe rursus impingere compellerent, suade- 
« retque domestica utilitas me aliquando illorum i'rui debere 
« stultitia, et nugas tantopere cupientibus, nugis obsequi » 
(Opéra, t. II, p. 56). 



ioi CHAPITRE SIXIÈME 

bord que les reproches formulés par cette prin- 
cesse contre Agrippa ont varié suivant les temps, et 
qu'ils ont eu parfois un caractère de généralité qui 
no précisait rien. Il y a donc lieu de croire qu'elle 
ne disait pas la véritable raison de son animosité 
contre lui. A Chapelain elle donnait à entendre que 
c'était pour le refus de se prêter à ses fantaisies as- 
trologiques. Dans d'autres circonstances, elle énon- 
çait des griefs différents. Plus tard étant à Saint- 
Germain, en avril 1528, elle exprimait ceux-ci à un 
ami d'Agrippa; comme nous le voyons par une let- 
tre de lui clans laquelle, à cette occasion, il s'em- 
porte encore en violentes invectives contre la reine 
et cette cour perfide d'où il s'est vu rejeter. 

— Tu m'écris, dit-il alors, que la reine m'accuse 
d'avoir plusieurs fois parlé imprudemment et d'elle 
et du roi. Oui, je l'avoue ; et tandis que je la blâme 
aujourd'hui pour do trop bonnes raisons et à mon 
grand péril, je l'ai louée autrefois non sans offenser 
la vérité, trompé que j'étais par son hypocrisie. 
Dans les deux cas j'ai agi imprudemment, je le re- 
connais, et je ne m'étonne pas qu'elle en ait été 
avertie. Hécate en son enfer a des démons pour la 
servir. Il ne saurait en manquer dans le vôtre, tout 
rempli de flatteurs, de détracteurs, de dénoncia- 
teurs, parasites affamés, sycophantes hypocrites 
(Ep. V, 37). 

Quelques écarts de langage, quelques torts plus 
graves peut-être encore, étaient probablement, au 
moins autant que ses résistances sur le fait de l'as- 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 15o 

trologie, les causes véritables de la disgrâce d'A- 
grippa. Lui-même ne s'y trompait guère, à ce qu'il 
semble. 11 savait mieux qu'il ne l'avoue à quoi s'en 
tenir sur sa situation véritable à la cour de France ; 
et quoiqu'il ne s'explique pas complètement à cet 
égard, il en dit assez pour nous l'aire soupçonner 
que des motifs plus sérieux que ceux allégués avaient 
dû décider de l'abandon où on l'avait laissé ; que 
peut-être même il était, sans que cela fût parfaite- 
ment prouvé, plus coupable qu'il ne voulait en con- 
venir. 

— Ces jours-ci, écrit-il le 3 novembre 15:20 à 
Chapelain, je pensais encore à ma lettre au sénéchal, 
et à cette grande et subite indignation qu'en a con- 
çue ta princesse, cet esprit ordinairement si doux et 
si souple, comme on l'a vu en d'autres circonstan- 
ces, alias mite et tractibile ingenium. Je pensais à ce 
semblant de fureur avec lequel, sans se donner le 
temps de réfléchir, elle me frappe et me prive do 
toute ressource en supprimant ma pension, préci- 
pitant ainsi dans la condition la plus misérable un 
homme qui était en droit de n'attendre d'elle que 
des bienfaits; et cela sans vouloir entendre mes 
amis disposés à me défendre. Je la vois toute livrée 
à une passion haineuse qui ne lui est pas ordinaire 
et qui est en parfait contraste avec ses dispositions 
naturelles, portées plutôt à la bienveillance. Non, 
pour expliquer tout cela, ce n'est pas assez de l'a- 
bandon par moi de toutes ces fadaises astrologi- 
ques, de mon refus de livrer h de pareilles super- 



156 CHAPITRE SIXIÈME 

stitions un esprit fait pour la pratique des arts élevés 
et capable de rendre ainsi de plus sérieux services. 
C'est là véritablement ce que je voulais lui remon- 
trer. Et quand je l'aurais fait un peu plus librement 
qu'il ne convenait peut-être, devait-elle y voir autre 
chose qu'un excès de zèle? Y aurait-il là do quoi 
soulever une si persistante indignation, de quoi se 
porter jusqu'à la colère et jusqu'à la rage? Non 
encore une l'ois, il faut qu'il y ait une autre cause à 
tant de passion. Tout en me disant cela, importuné 
par ces pensées, et cherchant un soulagement à mon 
chagrin, je prends la Sainte Bible comme je le fais 
ordinairement en pareil cas, et je tombe sur l'his- 
toire de Jézabel, et sur ces paroles d'Achab au pro- 
phète Michée : « Je hais celui qui ne me prophétise 
« pas du bien ». C'était un trait de lumière, et je 
me rappelai avoir écrit au sénéchal que mes calculs 
sur les constellations de Bourbon m'avaient fait re- 
connaître qu'il échapperait à vos soldats et serait 
vainqueur dans l'année môme. Voilà mon crime 
(Ep. IV, 02). 

Oui, voilà le crime d'Agrippa ou plutôt en voilà 
l'indice. La Bible n'était pas nécessaire pour le lui 
faire découvrir. Sa conscience devait y suffire. C'é- 
tait peut-être une faute d'avoir prédit des succès au 
duc de Bourbon. C'en était plus certainement une 
de s'être trouvé en relation avec lui ; et ces rapports 
avaient pu ne pas se borner à des prédictions astro- 
logiques. 

En plus d'un passage, Agrippa dit formellement 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 157 

qu'il avait été depuis longtemps l'objet de pres- 
santes sollicitations de la part des ennemis du 
roi (Ep. IV, 52, 53, 54). Leurs manœuvres à son 
égard pouvaient remonter assez loin, jusqu'à l'épo- 
que, semble-t-il, de son départ de Fribourg (1524) ». 
Lui-même rapporte, dans une de ses lettres, qu'au 
moment où il quittait cette ville, pour venir à Lyon 
se mettre au service du roi, il avait été vivement 
sollicité de s'attacher au parti du duc de Bourbon 
(Ep. IV, G2). Il ajoute, il est vrai, qu'il rejeta bien 
loin ces propositions. Mais elles furent sans doute 
renouvelées; car on voit plus tard Agrippa positive- 
ment en relation avec le duc. Les ennemis du roi 
ont donc réussi à se l'aire écouter par lui. Agrippa 
nous révèle lui-même ces intrigues et en précise 
l'époque. Elles appartiennent à l'été de l'année 152G. 

— Les princes du dehors m'ont fait des proposi- 
tions cet été, écrit-il le 10 octobre de cette année, 
conditiones milti externi principes quidam hac œstate 
obtiderunt (Ep. IV, 53). 

Il ne dit pas alors quels sont ces princes du 
dehors. Mais en présence du passage de la Bible 
merveilleusement tombé sous ses yeux, l'interpré- 
tation qu'il n'hésite pas à lui donner parle comme 
un aveu de sa part, et nous le dit assez pour lui. 



1. M. Daguet fait remonter jusqu'à 1523 les relations qui ont 
existé entre Agrippa et le duc de Bourbon. On trouvera quel- 
ques observations à ce sujet dans une note de l'appendice 
(n° XXV). 



ISS CHAPITRE SIXIEME 

Il n'y avait peut-être pas encore à ce moment 
autre chose entre le prince et Agrippa que de secrètes 
et incomplètes négociations ; assez pour motiver 
une disgrâce, pas assez pour autoriser des pour- 
suites. La défaveur n'est pas hautement déclarée 
d'abord ; celui qui l'a encourue ne doit pas en être 
prévenu ; et, tant qu'on pourra la celer, il ne doit pas 
en être averti; il ne doit pas être informé surtout 
de son vrai motif. 11 faut qu'il aille jusqu'au bout; 
c'est comme un piège qu'on lui tend. De son côté, 
quand la disgrâce éclate, il ne se trompe pas sur ses 
véritables causes ; il se tourne de suite vers ceux 
qui la lui ont attirée, vers les ennemis du roi. C'est 
le 7 octobre 1526 qu'il est éclairé par une révélation 
positive sur sa situation (Ep. IV, 52). Le 10, il se 
démasque lui-même dans une lettre à Chapelain. 

— Tu me proposes, lui dit Agrippa, d'envoyer au 
roi, pour rentrer en grâce, mes travaux sur la py- 
romachie. Le volume que j'ai écrit sur ce sujet est 
devenu considérable ; les modèles que j'ai con- 
struits sont nombreux et m'ont coûté beaucoup de 
peine et d'argent. Je ne lâche rien, que le roi ne 
m'ait prévenu par quelque bienfait. Si non, tout 
cela est pour d'autres, pour ses ennemis peut-être 
(Ep. IV, 54). 

Les ennemis du roi dans ce moment, ce sont les 
amis de Charles-Quint; ce sont les impériaux com- 
mandés en Italie par le duc de Bourbon. Agrippa 
sait jusqu'à quel point il lui est permis de compter 
sur eux. Il a prêté l'oreille à leurs propositions; 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 159 

Voilà ce qu'avec raison assurément on avait à lui 
reprocher. Était-il alors lié envers le prince par de 
formels engagements? C'est ce qu'on ne saurait 
affirmer. Ce n'est qu'un peu plus tard, il est vrai, 
qu'on le voit positivement en correspondance avec 
lui; mais nous ignorons à quel moment précis cette 
correspondance a commencé, ne possédant, pour ce 
qui la concerne, que les deux lettres adressées par 
Agrippa au prince, le 20 février et le 30 mars 1527 
(Ep. V, 4, 0). Ces lettres d^illeurs ne sont vraisem- 
blablement pas les premières échangées entre eux. 
Agrippa y dit en effet au duc qu'il a exécuté ses 
ordres, qu'il le servira toujours avec zèle, surtout 
contre ceux qu'il a maintenant pour ennemis. 11 le 
remercie enfin d'un commandement militaire qui 
lui a été offert de sa part dans son armée, et que du 
reste il ne peut pas, dit-il, accepter (Ep. V, 4). 

Les deux lettres de 1527, on le voit, impliquent 
des relations antérieures qui, d'après ce que nous 
savons déjà, pouvaient remonter assez haut, et per- 
mettent de rattacher à ces rapports entre le duc de 
Bourbon et Agrippa le fait de la disgrâce de celui-ci 
à la cour de France, justifiée ainsi, on doit le recon- 
naître, par la gravité de ses véritables motifs *. On 



1. Le fait même des relations coupables (l'Agrippa avec le 
duc de Bourbon ne saurait faire l'objet d'un doute. Outre 
les deux lettres de lui qui en témoignent (Ep. V, 4, 6), on a 
encore, en ce qui les concerne, ses propres déclarations dans 
son mémoire adressé en 1532 à la reine Marie de Hongrie, 



160 CHAPITRE SIXIÈME 

ne pouvait pas d'ailleurs ignorer les liens étroits qui 
existaient entre Agrippa et certains hommes con- 
traires au roi ; ses rapports avec Eustache Chapuys, 
par exemple, dévoué avec Pierre de la Bcaume, 
évêque de Genève, aux intérêts de Charles-Quint, 
et mêlé dès 1524 aux négociations entamées depuis 
plusieurs années entre l'empereur et le duc de 
Bourbon. Cela aurait certainement pu suffire pour 
ruiner le crédit d'Agrippa à la cour de France. Que 
la petite querelle pour l'astrologie ait contribué au 
même résultat, la chose est possible; mais on peut 
dire qu'Agrippa, laissé à l'écart depuis plus d'une 
année , était vraisemblablement en suspicion au 
moins, et déjà perdu peut-être, quand fut soulevée 
cette question secondaire. On ne saurait méconnaî- 
tre non plus que quelque courtisan jaloux n'ait pu 
aider aussi à sa disgrâce. Mais, dans ce cas, ses ad- 
versaires à un titre quelconque avaient mieux à 
faire que d'exploiter contre lui les termes plus ou 
moins inconséquents de la lettre, au fond assez in- 
nocente, adressée au sénéchal de Lyon. Ce qui était 
pour eux bien plus important, c'était de démasquer, 
s'ils le pouvaient, un homme vendu aux ennemis de 
l'Etat. Sans être parvenus à en fournir la preuve, 
ils ont dû diriger dans ce sens, on peut le penser, 
leurs délations. La réserve trop évidente de Chape- 



gouvernante des Pays-Bas, où il rappelle comme des services 
rendus par lui à l'empereur, ses relations avec le connétable 
(Ep. VII, 21). 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS ICI 

lain dans ses démarches pour son ami tenait pro- 
bablement à ce que, connaissant ces soupçons, il 
redoutait de se trouver impliqué dans quelque 
accusation de trahison, plutôt qu'à la crainte 
de montrer de l'intérêt pour un homme dont tout 
le crime aurait été de se refuser à consulter les 
astres. 

Agrippa, d'un autre côté, à qui il devait importer 
pour sa sûreté ultérieure et clans l'intérêt même de 
ceux qu'il voulait servir, de connaître les gens ins- 
truits de ses secrètes menées, Agrippa insiste beau- 
coup dans sa correspondance pour qu'on lui signale 
ceux qui l'ont desservi et compromis. Ses deman- 
des à ce sujet ont d'abord une forme indirecte et 
prennent le ton de la plaisanterie. Il semble crain- 
dre de se trahir par trop de sérieux et de précision. 

— Maintenant, écrit-il le 10 octobre à Chapelain, 
il faut que tu me dises quel est ce génie malin qui 
obsède l'esprit de la princesse et détruit les bonnes 
dispositions où elle était à mon égard. Je veux le 
chasser par mes exorcismes, ou bien l'apaiser par un 
sacrifice magique. Je veux me prémunir au moins 
contre son influence par quelque parole ou par quel- 
que figure cabalistique (Ep. IV, 54). 

Il se montre ensuite plus décidé et plus pressant, 
et par là se démasque complètement. 

— Par tous les dieux du ciel et de l'enfer, dit-il, 
par les droits les plus saints de notre mutuelle ami- 
tié, je t'en conjure, écris-moi, et ne me cache rien, 
je t'en prie. Quel est cet être diabolique dont tes let- 

T. II. H 



162 CHAPITRE SIXIÈME 

1res me parlent, qui a détourné de moi l'esprit de la 
reine (Ep. IV, 75)? 

Voilà ce qu'il écrit le 3 décembre 1526. Il y revient 
encore le 5 lévrier suivant. 

— Je n'ai plus besoin de tes démarches, dit-il 
alors, je ne te demanderai plus rien, sauf une seule 
chose qu'en vain j'ai plusieurs t'ois réclamée de toi: 
le nom de celui qui m'a perdu. Il faut que je le con- 
naisse; je ne veux plus autre chose; j'aimerais 
mieux cela que les faveurs du roi, de sa mère et de 
tous leurs courtisans (Ep. V, 3). 

— Tu me dis, écrit-il encore le 17 mai à son ami, 
que cet homme que je désire tant connaître est in- 
digne que je m'occupe de lui. Peux-tu bien mettre 
son indignité au-dessus de l'ardent désir de ton meil- 
leur ami. Quel qu'il soit, ce ne peut être qu'un insi- 
gne scélérat. Nomme-le-moi donc, et cède enfin à 
mes instances si souvent réitérées (Ep. V. 7). 

Les relations d'Agrippa avec le duc de Bourbon 
sont certainement une des causes de l'animosité de 
la reine mère contre lui, un des motifs de sa dis- 
grâce ù la cour de France. En arrivant à Lyon en 
1524, il était plein de confiance, ébloui parles chan- 
ces favorables qui s'offraient à lui. En 1526, cette 
confiance est plus qu'ébranlée. Bientôt tout espoir de 
ce côté est à jamais perdu. Agrippa était à ce moment 
déjà, on a quelque raison de le croire, l'homme du 
duc de Bourbon. On sait quelle était alors la situa- 
tion de ce prince, ce qu'il était lui-même, et quelles 
étaient les causes de son éloignement du royaume. 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS llio 

Le connétable, chef de la branche aînée de la mai- 
son de Bourbon, se trouvait alors, après le roi 
François I er et ses fils, le premier prince du sang 
dans le royaume de France. H descendait de Robert 
de Glermont, fils cadet de saint Louis ; de même que 
François I er descendait du fils aîné, Philippe le 
Hardi. Robert de Glermont, sire de Bourbon par sa 
femme, avait eu doux petits-fils, Pierre et Jacques, 
qui clans sa descendance avaient formé deux bran- 
ches. La branche cadette sortie de Jacques devait 
successivement acquérir par mariage le comté de 
Vendôme et le royaume de Navarre; et il lui était 
réservé d'arriver par Henri IV au trône de France. 
Quant à la branche aînée, elle devait s'arrêter au 
connétable de Bourbon qui mourut sans laisser 
de postérité. Cette branche aînée s'était elle-même 
partagée au xv c siècle en deux rameaux, celui des 
ducs de Bourbon et celui des comtes de Montpen- 
sier. C'est à ce dernier qu'appartenait le connétable. 
Mais en épousant la duchesse Susanne, sa cousine, 
héritière unique de l'autre rameau, il avait réuni 
tous les droits et domaines de la branche dont il 
était le seul héritier mâle. Il était ainsi devenu lui- 
même duc de Bourbon et l'un des princes les plus 
opulents de l'Europe, après ceux qui portaient des 
couronnes. Il était en effet duc de Bourbon, d'Au- 
vergne, do Châtellerault, comte de Clermont en Beau- 
voisis, de Montpensier, do Forez, de la Marche, de 
Gien, dauphin d'Auvergne, vicomte de Cariât et de 
Murât, seigneur de Beaujolais, du Combraillcs, do 



164 CHAPITRE SIXIÈME 

Mercœur, d'Annonay, de la Roche-en-Régnier et de 
Bourbon-Lancy. 

Une partie de ces riches domaines formait l'héri- 
tage de Susannc de Bourbon, épouse du connétable 
et sa cousine. A la mort de Susanne en 1521, cet 
héritage avait été disputé à son mari par une pa- 
rente de la princesse défunte, qui tenait à celle-ci de 
très près et à un degré plus proche que son époux 
lui-même. Cette parenten'était autre que la mère du 
roi François I er , Louise de Savoie, cousine germaine 
de Susannc; car la mère de Louise, Marguerite de 
Bourbon, était sœur de Pierre, duc de Bourbon, père 
de la princesse dont l'héritage était en question ; et 
le connétable était seulement le petit-fils d'un oncle 
de Marguerite et du duc Pierre. Cependant le con- 
nétable pouvait fonder ses prétentions à la succes- 
sion de sa femme sur de bonnes raisons, sur les 
conventions spéciales de son traité de mariage no- 
tamment, mais avant tout sur une règle de succession 
admise dans la maison de Bourbon, où les droits de 
l'héritier mâle, à un degré quelconque, primaient 
toujours ceux des femmes. Le procès avait été en- 
gagé, et la cause plaidée au parlement; mais il n'y 
avait point eu de jugement définitif, les parties 
ayant été appointées au Conseil; et provisoirement 
le parlement avait ordonné, par un arrêt du com- 
mencement d'août 1522, que tous les biens conten- 
tieux fussent mis sous séquestre, ce qui fut exécuté 
par autorisation du roi. Le connétable avait de jus- 
tes motifs de crainte pour ses intérêts; le chance- 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 165 

lier Duprat était ligué contre lui avec la reine- 
mère. L'exécution du séquestre le jeta clans un 
parti extrême. Il jura de reconquérir à tout prix son 
droit méconnu, et sortit du royaume en 1523, pour 
chercher secours et vengeance. Une autre cause de 
froissement, la mise en oubli de ses services an- 
térieurs, avait pu contribuer en même temps à lui 
inspirer cette résolution désespérée. 

Le connétable Charles de Bourbon, né en 1490, 
avait alors trente-trois ans. A l'âge de quinze ans, 
en 1505, il avait été marié à sa cousine, comme nous 
venons de le dire. Cette union avait surtout pour 
objet de parer aux difficultés prévues que pourrait 
soulever un jour l'héritage de cette princesse. En 
1507 et 1509, Charles de Bourbon avait accompagné 
Louis XII en Italie, et s'y était distingué par sa 
bravoure. Fait connétable en 1515 par François I er , 
il avait pris part la même année à la conquête du 
Milanais, dont il avait reçu le gouvernement. 
L'année suivante, il avait quitté ce poste éminent sur 
quelques difficultés qu'il y avait rencontrées, et il 
était revenu en France où l'attendaient de nouvelles 
contrariétés, des vexations suscitées par la reine- 
mère, Louise de Savoie, qui avait reporté sur lui la 
haine vouée antérieurement par elle à Susanne, 
épouse du prince. Cette haine avait pour principe 
des dissentiments profonds qui avaient jadis séparé 
la reine Louise de la mère de Susanne, la princesse 
Anne de Beaujeu, fille de Louis XI. Un peu plus 
tard, en 1519, le connétable avait reçu du roi un 



■166 CHAPITRE SIXIÈME 

cruel affront, privé par lui en Flandres, au profil du 
duc d'Alençon, du commandement de l'avant-garde 
qui lui revenait do droit en vertu do sa charge. En 
4522, après la mort de sa femme, commence le pro- 
cès intenté contre lui par la reine-mère pour la suc- 
cession de cette princesse. C'est alors que, cher- 
chant des alliés contre le roi de France qui, à ses 
yeux, lui faussait justice, il entre en pourparlers avec 
l'Empereur. Cdui-ci s'engageait à faire épouser au 
duc de Bourbon sa propre sœur, et à le mettre en 
possesion du trône de France. 

On sait la suite do cette aventure ; la fuite du 
connétable hors du royaume en septembre 1523, 
malgré quelques avances que, dans une entrevue, 
lui avait faites le roi pour une réconciliation ; son 
passage en Italie où il rejoint l'armée de l'empereur, 
avec qui d'ailleurs il était depuis longtemps déjà 
en relation et même en négociation ; sa présence à 
la bataille de Pavio en 1525 ; et enfin sa mort 
tragique, à l'assaut de Rome, en 1527. 

Le connétable de Bourbon aurait pu voir Agrippa 
en Italie, lors de la conquête du Milanais en 1515, et 
pendant la durée do son gouvernement à Milan 
jusqu'en 1516, Agrippa étant alors dans cette con- 
trée, à Pavic, à Milan, à Gasale, etc. Il aurait pu 
encore le rencontrer entre le mois de septembre 
1523, date de sa sortie du royaume, et la fin de l'hi- 
ver 1524, époque à laquelle Agrippa était arrivé en 
Franco. En tout cas, ces relations personnelles sont 
fort hypothétiques et ne sont signalées nulle part. 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 107 

Tout ce qu'on sait des rapports qui ont pu exister 
entre ces deux hommes consiste dans des pièces 
de correspondance. Nous ne possédons, il est vrai, 
que deux de ces pièces, les lettres de 1527 dont 
nous avons parlé. Mais ces lettres, comme nous 
l'avons dit, ont été évidemment précédées par d'au- 
tres qui sont perdues, et elles ne permettent guère 
de douter qu'auparavant, dès l'année 1526 et plus 
tôt peut-être, Agrippa no lut déjà vraisemblable- 
ment attaché à la fortune du duc de Bourbon, et 
n'eût commencé à le servir. 

C'est h cette année 1526 qu'on rapporte un billet 
sans date par lequel un parent, cognatus , invite 
Agrippa à venir au camp impérial, chercher auprès 
du duc de Bourbon sa vengeance de la perfidie des 
Français (Ep. IV, 65). Le duc fait offrir un comman- 
dement, prœfcctura, dans son armée à Agrippa qui 
refuse, au mois de février 1527, cette proposition 
(Ep. V, 4). 

Quel genre de services Agrippa rend-il donc 
alors à ce prince? On croit savoir qu'il lui aurait 
tiré un horoscope. Nous avons vu ce qu'Agrippa 
pensait alors de l'astrologie; nous avons vu aussi 
quelle passion l'animait à ce moment contre la cour 
de France et le portait du côté de ses ennemis. 
Pourrait-il s'être borné en faveur de ceux-ci à de si 
vains offices? On n'oserait l'affirmer. Malheureuse- 
ment les seuls documents qu'on puisse consulter sur 
cette question sont les deux lettres de 1527, et elles 
sont très peu explicites. Leurs termes ambigus peu- 



168 CHAPITRE SIXIÈME 

vent bien s'accorder, il est vrai, avec la supposition 
que c'est en effet par des calculs astrologiques ou 
bien par quelque conjuration magique peut-être, 
qu'Agrippa aurait alors servi l'ennemi juré du roi ; 
mais elles peuvent aussi avoir une signification plus 
sérieuse. On va en juger. 

— Illustre prince, dit Agrippa dans la première 
de ces lettres écrite de Lyon le 26 février 1527, j'ai 
fait ce que tu m'as prescrit, et, quoique la chose pût 
exiger beaucoup de temps, je l'ai exécutée rapide- 
ment à force d'étude et de diligence. Si pour le reste 
je n'ai pas réalisé tout ce qui eût pu satisfaire à ton 
désir et à ma propre volonté, la faute, sache-le, 
n'en est pas à moi, mais à l'insuffisance du temps 
dont je disposais et à la négligence de tes gens. Ce- 
pendant, au point où en sont les choses, on peut 
dire que ni la peine ni le temps n'ont été perdus. 
Pardonne-moi donc, et considère moins ce que j'ai 
accompli que ce que j'aurais voulu faire. Ecris- 
moi. Que je sache comment et où je dois agir 
maintenant, quelle direction je dois donner à la 
suite de l'affaire. En attendant, je travaillerai de 
tout mon pouvoir; j'y mourrai ou j'exécuterai ce 
que tu souhaites si ardemment, non moins désireux 
do mon côté de te satisfaire, surtout contre de telles 
gens. Je te remercie infiniment du commandement, 
prsefectura, que tu m'offres. Mais mon rôle dans 
les camps doit être maintenant pacifique ; c'est dans 
les livres que je veux désormais combattre et faire 
butin. Je ne puis aller près de toi. Mon parent, 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 169 

a f finis, t'en dira les raisons. Il te porte, de ma part, 
les explications que tu réclames, et en même temps 
mon avis sur ce que tu dois faire au dernier mo- 
ment. (Ep. V, A.) 

Le duc adresse alors à Agrippa des lettres que 
nous n'avons plus et auxquelles Agrippa répond, le 
30 mars suivant : 

— Illustre prince, j'ai reçu ton envoyé et les let- 
tres de créance dont il était porteur. Je connais ta 
pensée; je m'en réjouis et je t'en rends grâces. Je 
vois avec plaisir que, prévoyant les desseins de tes 
ennemis, tu as pu les prévenir. Cependant rappelle- 
toi qu'il s'agit bien moins de combattre les hommes 
par les armes que de lutter avec la fortune, à force 
de génie et de prudence. Sur ce terrain-là, le porteur 
de mes lettres pourra te dire tout ce que je puis 
faire pour toi. Il te dira encore beaucoup d'autres 
choses sur lesquelles tu peux l'en croire comme 
moi-même. De mon côté, j'ajoute pleinement foi, 
suivant tes recommandations, à ce que me disent 
tes messagers. Ne te laisse pas troubler par la 
puissance de tes ennemis, fondée bien moins sur 
leurs propres forces que sur la fragilité et les mu- 
tuelles méfiances des autres. Les destins présagent 
leur défaite prochaine. Bientôt tu verras crouler, pres- 
que sans les avoir touchées, ces murailles superbes. 
Courage maintenant, prince valeureux, chef prédes- 
tiné qu'attend cette grande victoire. Ne diffère plus, 
pousse hardiment jusqu'au bout ce que tu as com- 
mencé avec tant de bonheur; attaque avec résolu- 



110 CHAPITRE SIXIÈME 

tion, combats avec persévérance; tu as dans tes 
armées les meilleurs soldats; tu as la faveur du 
ciel; tu auras l'aide de Dieu, vengeur des justes 
causes; il n'est rien à redouter pour toi. Le triom- 
phe d'une gloire immense t'attend (Ep. V, G). 

Le ton général de ces lettres et quelques-unes 
des expressions qu'on y remarque pourraient bien, 
on ne saurait le nier, se rapporter à des prédictions 
astrologiques; mais certains traits qu'elles contien- 
nent aussi paraissent indiquer autre chose que ces: 
vaines spéculations. Placé comme il l'était, Agrippa 
se trouvait dans une situation favorable pour don- 
ner à un homme de qui dépendait sa propre ven- 
geance, des avis plus utiles que ceux dictés par les 
constellations. On peut croire qu'il ne manqua pas 
de les lui fournir. C'est de cela sans doute que son 
envoyé devait parler. L'astrologie, ù laquelle il no 
croyait pas, ne pouvait être vraisemblablement, s'il 
y a eu réellement recours dans cette circonstance, 
qu'un masque sous le couvert duquel il rendait des 
services plus sérieux et plus capables de satisfaire 
son propre ressentiment. 

Agrippa n'était pas aussi grand sorcier qu'on a 
voulu le dire, et en prédisant, comme nous venons 
de le voir, au duc de Bourbon le succès, il induisait 
singulièrement en erreur son illustre client. La let- 
tre où il lui annonce l'heureuse issue de son entre- 
prise est en effet du 30 mars 1527, et, le 6 mai 
suivant, le prince périssait misérablement au siège 
de Rome. Le prétendu devin parle bien, il est vrai, 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 171 

des superbes murailles près de tomber; mais il 
oublie de mentionner la mort attendant à leur pied 
le téméraire qui s'apprête à les escalader. 

Le trépas funeste du duc de Bourbon était pour 
Agrippa un nouveau coup. Il ne fléchit cependant 
pas pour cela, quelles qu'aient été ses vues et ses 
espérances de ce côté. Cherchant sa voie au milieu 
des difficultés où il se débattait à ce moment, il s'é- 
tait engagé pour la trouver clans plus d'une direc- 
tion. Depuis six ou sept mois qu'il avait vu sombrer 
définitivement sa fortune auprès de la reine, il s'é- 
tait résolument appliqué à ressaisir par tous les 
moyens la chance qui lui échappait ainsi. Dans les 
premiers moments, il court à tout ce qui s'offre à 
lui. Utopies administratives, alchimie, astrologie, 
tout lui est bon. Il faut comme on le pourra se 
sauver du naufrage (Ep. IV, 56, 71). 

Un instant il tourne encore les yeux du côté du 
roi. Il a trouvé, prétend-il, un moyen certain do 
remplir annuellement les coffres de l'Etat sans fouler 
le peuple, loin do là, en augmentant le bien-être de 
tous, et en méritant la reconnaissance publique; 
mais il ne livrera son secret qu'à bon escient; il ne 
fera connaître ses plans que si on lui assure aupa- 
ravant l'avantage de les réaliser lui-même. C'est le 
10 octobre 1526 qu'Agrippa communique cette idée 
magnifique à Chapelain qui a l'oreille du prince 
(Ep. VI, 53). Il ne semble pas avoir été entendu. 

Quelques jours après, autre perspective. Il va 
peut-être faire do l'or. Un gentilhomme de ses 



[12 CHAPITRE SIXIÈME 

amis en a trouvé le moyen; il lui a fait voir la se- 
mence qui doit produire le précieux métal. Agrippa 
s'est associé au savant opérateur; il sera riche dé- 
sormais. La lettre où il dit cela est pleine d'allé- 
gresse, avec une teinte d'incrédulité cependant, et 
non sans quelque ironie dirigée contre l'alchimie, 
à la toute puissance de laquelle il ne croit plus 
guère. 

— Nous pouvons, dit-il, nous attendre à surpasser 
Midas lui-môme en richesses, voire en longueur 
d'oreilles l (Ep. IV, 56). 

Quant à l'astrologie, nous avons vu qu'il pouvait 
en l'aire alors plus ou moins sérieusement pour le 
duc de Bourbon, sans préjudice des autres services 
plus réels qu'il était en situation de rendre encore à 
ce prince. 

Agrippa réussit cependant à satisfaire aux plus 
pressantes nécessités du moment. Il obtient qu'à 
défaut de la continuation de sa pension, l'arriéré au 
moins lui soit payé ; et il parvient, à force d'adresse 
et d'énergie, à tirer son argent des mains d'un tréso- 
rier sans probité (Ep. IV, 66). Un ami riebe et puis- 
sant, qu'il no nomme pas, vient en môme temps à son 
aide. C'est un secours envoyé par le ciel. 

— Abandonné des hommes, écrit-il le 5 février 
i:'r21 à Chapelain, j'ai vu venir à moi un ange do 



1. « Midam ipsum vel auro superabimus vol saltem auricu- 
« lis... Ex Lugduno abs tuo auratissimo vel auriculatissimo 
u fuluro Agrippa » (Ep. IV, 56). 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 173 

Dieu, qui m'a tiré des bouches de l'enfer, et m'a fait 
revoir la lumière du ciel. C'est cet homme dont 
je t'ai déjà parlé. Grâce à lui, rien ne me manque 
aujourd'hui (Ep. V, 3). 

Quel est ce secours inespéré? Quel est cet ange de 
Dieu, cet homme envoyé du ciel? Eu égard à la date 
de cette communication, on serait tenté d'y voir une 
allusion aux relations du duc Bourbon avec Agrippa. 
Mais ce dernier ne pourrait en avoir précédemment 
parlé ouvertement, comme il dit l'avoir fait de celui 
dont il est maintenant question, fût-ce à son ami 
Chapelain lui-même. Quand il entretient celui-ci de 
ses rapports avec les ennemis de l'Etat, c'est-à-dire 
des tentatives de séduction de ceux-ci à son adresse, 
c'est toujours pour ajouter qu'il les a repoussées. 
Entend-il parler ici du gentilhomme qui avait trouvé 
le secret de faire de l'or? Mais les ressources très 
réelles mentionnées en même temps comme obte- 
nues par cette voie providentielle n'auraient pu avoir 
une pareille origine. Toujours est-il que dans sa 
détresse Agrippa trouve alors d'efficaces témoigna- 
ges de sympathie. Au cours de cette année 1527 
qu'il passe encore tout entière à Lyon, il a pu échap- 
per à la coûteuse installation d'auberge dont il se 
plaint dans une de ses lettres de l'année précédente. 
Il a reçu l'hospitalité dans une maison épiscopale, 
auprès du couvent des Augustins, où il demande 
qu'on lui adresse certains messages secrets (Ep. V, 
12). Il tire, en outre, quelques profits de ses talents 
ou du moins de sa réputation de médecin. 



174 CHAPITRE SIXIÈME 

Le nouveau bienfaiteur d' Agrippa pourrait bien 
être ce riche citoyen de Gênes, ami des lettres, Au- 
gustino Fornari, que nous avons déjà nommé * ù 
qui le traité de l'incertitude et de la vanité des 
sciences est dédié. Fornari serait, suivant toute 
apparence, celui dont parle Agrippa dès le mois de 
septembre 1326, comme ayant déjà mérité sa recon- 
naissance (Ep. IV, 44), celui dont il dit, le o février 
1527, que c'est l'ange de Dieu venu à son secours 
(Ep. V, 3). Cet homme ayant à Anvers des points 
d'attache déterminés, on a tout lieu de le croire, par 
quelque grand intérêt de commerce et d'affaires 
(Ep. V, 24), paraît avoir été pour beaucoup dans la 
détermination prise vers cette époque par Agrippa 
de quitter la France, pour aller s'établir dans cette 
ville (Ep. V, 1S). 

Quitter la France et surtout cette résidence de 
Lyon où il vivait depuis trois ans et plus, long séjour 
dans un même lieu pour Agrippa, voir des pays 
nouveaux devient dès lors, en effet, l'objet de sa 
plus instante préoccupation et le but vers lequel 
tendent tous ses efforts. 

Agrippa n"avait pas réussi à se fixer en France. Jl 
avait échoué clans la très sérieuse tentative qu'il 
venait de faire de s'y créer une position sorlable. 
Après la première explosion d'indignation et de dé- 
sespoir causée par la révélation de sa disgrâce, 

1. Nous avons réuni dans une note de l'appendice (n° XXII) 
quelques iudications sur AuguaLino Fornari. 



AGRIPPA A LYON ET A PAPtIS 175 

ressaisissant quelques ressources inattendues et 
voyant s'ouvrir devant lui, comme nous venons de 
l'indiquer, des perspectives nouvelles, il s'était gra- 
duellement calmé. Son esprit s'était peu à peu raf- 
fermi. Dès la fin de 1526 et pendant l'année 1527, on 
le voit, dans quelques parties de sa correspondance, 
traiter avec une certaine liberté des questions de 
science ; il s'occupe surtout de physique et de physio- 
logie (Ep. IV, 55, 00, 61, 70. 71 ; V, 2). Il continue 
ses travaux sur la pyromachie (Ep. IV, 73), et ter- 
mine son traité de l'incertitude et de la vanité des 
sciences (Ep. V, 5). Il se rattache de plus en plus à 
la pratique de la médecine. A cette époque appar- 
tiennent, en outre, des lettres où il traite, d'une ma- 
nière intéressante, certains points d'histoire, tou- 
chant l'origine des peuples, celle des peuples de la 
France et de l'Allemagne notamment, et les anciens 
documents qui s'y rapportent. Agrippa montre là, 
comme toujours, un remarquable fonds d'érudition 
(Ep. IV, 55, 72; V, 1, 11). 

Agrippa s'est maintenant arrêté à l'idée d'aban- 
donner la France, mais le lien qui l'y retient n'est 
pas rompu. Ayant tenu du roi un emploi, ayant été, 
avec le titre de conseiller et de médecin royal, atta- 
ché au service de la reine-mère, il n'est, pas libre; 
il lui faut du roi et de la reine un conoré en règle, il 
lui faut, en outre, pour passer la {'routière, des sauf- 
conduits. A partir du mois de juillet 1527, sa corres- 
pondance avec Chapelain n'est plus remplie que de 
cet objet; de môme que, l'année précédente, elle 



176 CHAPITRE SIXIÈME 

était toute consacrée à l'affaire de sa pension qu'on 
ne lui payait plus. 

— Aujourd'hui, mon cher ami, écrit Agrippa le 
17 juillet 1527, je t'en prie, je t'en supplie, obtiens- 
moi le congé qui doit me délier de toute obligation 
envers ta reine et me détacher de sa cour. Envoie-le- 
moi au plus tôt, et je t'en serai aussi reconnaissant 
que jadis l'empereur Trajan le fut au pape Grégoire, 
si la légende est vraie, de l'avoir fait passer de l'en- 
fer dans le chœur des bienheureux (Ep. V, 0). 

Chapelain, dont nous avons déjà constaté le re- 
froidissement pour Agrippa, tarde longuement à 
répondre. Son ancien ami le presse à plusieurs 
reprises. 

— Tu ne me réponds rien, lui dit-il le 12 août 1527. 
Je ne sais qui envoyer vers toi, dans l'enfer que tu 
habites. Que ne puis-je y faire descendre Hercule ou 
Orphée, eux qui peuvent paraître impunément dans 
les lieux de ce genre et en revenir ! Faut-il croire au 
proverbe, suivant lequel l'amitié n'habiterait pas les 
cours (Ep. V, 10)? 

— A ton exemple, ajoute-t-il le 23 septembre sui- 
vant, je voulais aussi garder le silence; mais une 
occasion se présente; je viens te rappeler ce que je 
t'ai demandé; je t'en prie, mon cher ami, daigne au 
moins me répondre (Ep. V, 13). 

Le 31 décembre 1527 seulement, Chapelain, qui 
est à Saint-Germain, se décide à écrire ; encore est- 
ce principalement pour obtenir d'Agrippa son avis 
sur le moyen de découvrir quel est l'auteur d'un 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS i~7 

traité grec de médecine qu'il a entre les mains. 

— J'ai été absorbé, dit-il en môme temps, pur les 
soins qu'il m'a fallu donner au roi et à sa mère. Ne 
m'accuse pas de négligence pour ton affaire; je m'en 
occuperai, n'en doute pas. Il conviendrait pour bâter 
la chose que lu voulusses bien te recommander à 
l'évêque de Bourges et au sénéchal qui t'aime beau- 
coup. Ceux-là peuvent, s'ils le veulent, te faire ren- 
trer en grâce auprès de la reine-mère (Ep. V, 22). 

— Eh quoi, réplique le 1 er janvier 4528 Agrippa, 
que me parles-tu de rentrer en grâce? Je ne de- 
mande qu'une chose, c'est de m'en aller et de quit- 
ter ce royaume. Tout ce que je veux, c'est un sauf- 
conduit, avec mon congé. Pour les obtenir, je me 
suis, à grands frais, détourné de plus de quarante 
lieues de mon chemin, et ici l'auberge me coûte 
déjà près de vingt couronnes d'or (Ep. V, 23). 

Cette dernière lettre est datée de Paris. Agrippa, 
en effet, n'était plus à Lyon ', qu'il avait quitté 
dans les premiers jours de décembre (Ep. V, 20). 
Il était depuis le 20 de ce mois à Paris (Ep. V, 
24), après un voyage de quinze jours effectué en 

1. Aux renseignements que nous avons donnés sur le séjour 
à Lyon (l'Agrippa (152 4 -1527) doivent se joindre quelques par- 
ticularités qui s'y rapportent également, et qui ressortent d'un 
document dont nous aurons à nous occuper plus loin. 11 s'agit 
d'une enquête faite en 15G0 sur la naissance de deux des fils 
que lui donna sa seconde femme, dans cette ville, Henri né en 
1524 et Jean né en 1525. Un extrait de ce document se trouve 
dans une note de l'appendice (n° VIII). 

T. !!. IV 



178 CHAPITRE SIXIÈME 

grande partie par les fleuves, la Loire et la Seine, 
accompagné do sa femme, de ses enfants et de plu- 
sieurs domestiques (Ep. V. 17, 21, 24). Il comptait 
ne demeurer à Paris que peu de jours (Ep. V, 24). 
Il devait, bien malgré lui, y passer sept mois; arrêté 
d'abord par les retards apportés à la délivrance de 
ce congé qu'il sollicite et qui ne lui est octroyé que 
tardivement; retenu ensuite par la crainte de la 
guerre qui sévit clans les Flandres, ce qui l'oblige à 
demander des sauf-conduits difficiles à obtenir (Ep. V, 
30, 31, 32, 34, 43, 46); empêché enfin par le manque 
d'argent, les amis qu'il' a en cour et plus près de 
lui à Paris faisant la sourde oreille aux demandes 
pressantes qu'il leur adresse à ce sujet (Ep. V, 37, 
38, 45, 46, 47). 

Il semble résulter de quelques passages de la cor- 
respondance d'Agrippa à cette époque, que les re- 
tards mis à l'expédition de ses lettres de congé 1 ve- 
naient en partie de certains efforts qu'on aurait faits 
au dernier moment pour le retenir à la cour de 
France. On lui offrait, pour le tenter, des gages plus 
élevés que ceux promis si non payés par le passé 
(Ep. V, 23, 24, 23, 27, 28). Mais son parti est pris 
maintenant d'une manière irrévocable. Agrippa ne 
veut plus prêter l'oreille à aucune proposition. Les 
fameuses lettres de congé lui sont enfin délivrées 
au nom du roi et au nom de la reine-mère, à la per- 
sonne de qui il avait été particulièrement attaché. 

1. « Licenlia» (Ep. V, 23), « Litteras diinissoriœ »(Bp. V, U}. 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 179 

Quant aux lettres de sauf-conduit ', il lui en fallait 
non seulement du roi, dont il quittait les États, mais 
encore de la princesse Marguerite d'Autriche, gou- 
vernante du pays dans lequel il se rendait (Ep. V, 24, 
29, 33). 11 n'obtient qu'à grand'peine et à grands frais, 
dit-il, le sauf-conduit français (Ep. V, 33). Quelques 
détails qu'il donne à cette occasion montrent quelle 
était alors la composition de sa famille, on pourrait 
presque dire de sa maison. Elle ne comprenait pas 
moins de dix personnes (Ep. V, 39, 43, 45), sa femme 
et lui, quatre enfants 2 et quatre serviteurs, savoir : 
une suivante, deux valets et un galopin •'. On voit 
que clans sa gêne, qui après tout ne pouvait être que 
relative, Agrippa faisait encore une certaine figure. 

Agrippa raconte qu'indépendamment du sauf-con- 
duit donné au nom du roi (Ep. Y, 29), il avait jugé à 
propos de demander des lettres de recommanda- 



1. « Salvus conducLus » (Ep. V, 23, 24, 25, 27. 29, 33, 43). 

2. Celte mention de quatre enfants semble impliquer qu'indé- 
pendamment de sa fdle morte en bas âge à Fribourg, Agrippa 
aurait encore perdu antérieurement à 1528 un des cinq lils qu'il 
avait eus jusque-là, l'un de sa première femme, les autres 
de la seconde qui venait de lui donner le quatrième pendant 
l'hiver précédent, au carême 1527 (Ep. V, 7). Lequel de ses 
cinq lils manquait en ce moment? C'est ce que nous ignorons. 
Nous avons réuni dans une note de l'appendice (n° VIII) tout 
ce que nous possédons de renseignements sur les enfants d'A- 
grippa. 

3. « Datus est mini salvus conductus... pro decem personis* 
« videlicet me et uxore, quatuor iiliis. una pedissequa, duobus 
« servulis. et uno puero cursore » (Ep. V, 43). 



180 CHAPITRE SIXIÈME 

tion ' pour les officiers français qui occupaient les 
frontières. Il avait fait rédiger et présenter ces let- 
tres au duc de Vendôme 2 , qui devait les signer; 
mais celui-ci, en y voyant le nom d'Agrippa, les 
avait déchirées avec indignation, disant qu'il n'ac- 
corderait jamais son seing pour un devin. 

— Voilà, dit à cette occasion Agrippa, ce que me 
rapportent l'honneur d'avoir servi la reine, et son 
obstination à vouloir faire de moi un astrologue. La 
conduite du duc rappelle, ajoute-t-il, le dicton popu- 
laire : « ou prince ou fou ». Mais après tout, dit-il 
encore, comment en vouloir à un homme à qui la reli- 
gion met la tête à l'envers, dont l'esprit engourdi ne 
connaît rien au-delà du calice et de la patène, et 
qu'on peut juger, au reste, rien qu'à voir son nez. 
Il faut en rire et lui pardonner. Mais c'est à ceux 
qui le font méchamment agir qu'on doit s'en pren- 
dre, à Babonius le trésorier peut-être, à ce traître 
ou à quelque autre suppôt de cour dévoré par l'envie 
(Ep. V, 30). 

Nous ne savons pas si Agrippa obtint enfin du 
duc de Vendôme les fameuses lettres que celui-ci 
avait tant de répugnance à signer pour un homme 
qu'il regardait comme un suppôt du diable (Ep. V, 



1. '(. Seeurilatis litterœ » (Ep. V, 43). 

2. Charles de Bourbon, père d'Antoine roi de Navarre, et aïeul 
de Henri IV; premier duc de Vendôme par suite de l'érection 
en duché du comté de ce nom par le roi François I er , en fé- 
vrier 151 5. 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 1HI 

3o, 36). Au moins avait-il, depuis la fin de février, 
un sauf-conduit du roi valable pour six mois (Ep. V, 
29, 43). Quant au sauf-conduit de la princesse Mar- 
guerite, on peut croire que ses amis d'Anvers, mis 
par lui en demeure de l'obtenir en son nom, réussi- 
rent sans trop de peine à le lui procurer (Ep. V, 29). 
Pour ce qui est de l'argent, non -seulement 
Agrippa n'avait pas la somme nécessaire pour ache- 
ver son voyage et gagner les Pays-Bas, mais il consu- 
mait, en outre, journellement dans le coûteux séjour 
de Paris le peu de ressources qu'il possédait, c'est- 
à-dire ce qu'il devait sans doute à la libéralité de 
Fornari et peut-être aussi à quelques petits profits 
indiqués par lui sans autre explication, et qui vrai- 
semblablement provenaient de l'exercice de ses ta- 
lents divers; bénéfices accidentels, absorbés cha- 
que jour par les besoins quotidiens de la famille, 
au fur et à mesure qu'ils arrivaient (Ep. V, 45). Des 
amis qui l'entouraient il n'avait rien à attendre à cet 
égard. Il en avait cependant retrouvé à Paris quel- 
ques-uns d'autrefois, et en avait même acquis de nou- 
veaux. C'étaient surtout des savants, dont le com- 
merce lui avait été très profitable au point de vue 
des sciences secrètes; ayant, dit-il, retiré de son sé- 
jour clans cette ville quelqu'avantage, par les choses 
nouvelles au moins qu'il y avait vues et apprises 
(Ep. V, 28). Quant aux profits, ils étaient minces vrai- 
semblablement, et les ressources disponibles dimi- 
nuaient à vue d'œil. Au commencement de janvier, les 
douze premiers jours d'entretien à l'auberge lui coû- 



182 CHAPITRE SIXIÈME 

taientdéjà, dit-il, près do vingt couronnes d'or(Ep. V, 
23,25). Qu'était-ce au bout de sept mois? Il avait pris 
gîte dans une hôtellerie à l'enseigne de Sainte-Barbe, 
dans la rue de la Harpe ■, sur le nom de laquelle il 
fait, en le traduisant dans ses lettres du mois de 
juin 1528, un jeu de mots fondé sur la ressemblance 
des formes harpe et Harpies, pour peindre, h ce 
qu'on peut croire, l'avidité de ses hôtes. Ces lettres 
sont datées de cette hôtellerie : e diversorio nostro ad 
D. Barbara 1 imaginera, in vico Citltarie aut, si srribere 
licet, Harpyarum potins (Ep. V, 43, 44). 

Fornari n'était plus là; on ne savait même pas 
trop où il se trouvait dans ce moment (Ep.V, 45, 54). 
Agrippa lui écrit cependant; ses lettres ne sem- 
blent pas lui être parvenues (Ep. V, 27, 28, 38). Ne 
pouvant compter sur ce puissant protecteur, il se 
tourne vers les amis qu'il possède à la cour. Il leur 
demande de l'argent, mais sans beaucoup de succès 
(Ep. V, 46). Sa correspondance avec eux est toute 
pleine de ce sujet, mêlé à ce qui regarde le congé 



1. On ne saurait dire s'il a habile quelqu'autre hôtellerie au- 
paravant à Paris. Pendant son voyage pour se rendre de Lyon 
à cette dernière ville, Agrippa écrivait, le 1G décembre 1527, 
qu'il comptait descendre à Paris, rue Saint-Martin, à l'auberge 
du Pressoir-d'or. — « Hospilabor autem in vico divi Marliui, 
« in diversorio cui aureum prselum index est » (Ep. V, 21). Il 
Unit, ce semble, par trouver asile au couvent des Carmes, d'où 
est datée la dernière lettre écrite par lui de Paris le 16 juillet 
1528 « e cœnobio Carmelitarum apud Lutetiam Parisiorum » 
(Ep.V, 50). 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 183 

qu'il sollicitait alors. Il avait fini par obtenir satis- 
faction sur ce dernier point; sur l'autre, on faisait 
sourde oreille (Ep. V, 34, 46, 49). C'est de ses amis 
d'Anvers que lui viennent enfin les ressources indis- 
pensables pour le voyage \ après bien des difficul- 
tés, après bien des retards aussi, lesquels de ce côté 
au moins ne semblent provenir d'aucun mauvais 
vouloir, mais des obstacles seulement apportés aux 
communications par l'état de guerre qui régnait sur 
la frontière (Ep. V, 38, 4o, 47, 48). Les périls qui 
peuvent résulter de ce fait sont effectivement, avec le 
manque d'argent, les grands empêchements qui 
arrêtent encore Agrippa au moment de se mettre 
en route. 

Les traits principaux de cette situation se retrou- 
vent dans quelques lettres échangées par lui avec 
les nouveaux amis qu'il va trouver à Anvers, avec 
un religieux augustin surtout du couvent de cette 
ville, le père Aureliod'Aquapendente que nous avons 
mentionné précédemment comme un de ses corres- 
pondants à cette époque, et dont nous expliquerons 
au chapitre suivant les relations avec lui. Agrippa 
écrit de Paris, le 17 janvier 4528, a Aurelio pour le 
renseigner sur ce qui le concerne à ce moment. 

— Parti de Lyon le 6 décembre, lui dit-il, je suis 
arrivé ici le 20 du même mois. Je ne m'y arrêterai 
que le peu de jours nécessaires pour expédier quel- 
ques affaires, et pour ajouter à mes faibles ressour- 

1. :< Vialicum » (Ep. Y, 29, 33, 17'. 



1S4 CHAPITRE SIXIÈME 

ces les petites sommes que je compte ramasser en 
passant. J'arrive ensuite à Anvers, où, guidé par tes 
conseils, je triomphe enfin de la mauvaise fortune 
(Ep. V, 24). 

Les semaines cependant et les mois se passent, 
et les difficultés ne font qu'augmenter. 

— Je tombe de Charybdc en Scylla, écrit encore 
Agrippa le 31 mars au père Aurelio. Me voilà enfin 
en possession du sauf-conduit du roi ; mais il m'en 
faut un maintenant de la gouvernante des Pays-Bas, 
de la princesse Marguerite. Sache, en outre, que je 
n'ai plus d'argent. Double embarras. C'est sur toi 
que je compte pour sortir de l'un et de l'autre. Vois 
comme la fortune se joue cruellement de moi. Pour 
aller vers toi, il me faut traverser, avec une femme 
et des petits enfants, des frontières infestées d'enne- 
mis, et toutes troublées par le tumulte des ar- 
mes. De plus, mes ressources sont épuisées. Je ne 
puis rien tirer de personne. Tâche d'obtenir des 
marchands d'Anvers qu'ils me fassent prêter ici 
quelque argent que je leur rendrai là-bas (Ep. V, 29). 

Le 16 avril et le 3 juin, mômes plaintes et mêmes 
prières (Ep. V, 33, 45;. A cette dernière date, Agrippa 
fait entendre un léger reproche. On ne répond pas, 
dit-il, à ses lettres. Fermerait-on volontairement l'o- 
reille à ses sollicitations? 

— Frère Aurelio, très cher ami, réponds-moi au 
moins, dit Agrippa, ne fût-ce que par un court billet 
(Ep.*V,45). 

— Aurelio, mon frère, mon ami, vénérable père, 



AGRIPPA A LYON ET A PARIS 185 

reprend-il le 9 juillet ne voyant rien venir, tu res- 
tes sourd ou tu t'endors. Peut-être mes lettres t'im- 
portunent-elles? Dois-je renoncer à cette amitié qui 
devait être éternelle ? Que puis-je faire pour toi ? Je 
le ferai, si je le peux. Mais réponds -moi. Dussent tes 
lettres périr en roule (Ep. V, 48). 

Les communications étaient vraisemblablement 
devenues plus difficiles et le religieux augustin, de 
son côté, avait dû s'absenter (Ep. V, 47). De là venait 
la douloureuse incertitude où restait plongé Agrippa. 
C'est ce que prouve suffisamment une lettre d'Aure- 
lio parvenue nécessairement après l'expédition de 
celle que nous venons de faire connaître, bien qu'elle 
ait été écrite et envoyée auparavant. Elle est du 
2 juillet. 

— Tes lettres me parviennent à l'instant, dit le 
père Aurelio, et je te réponds à la bâte. Je fais des 
pieds et des mains pour qu'on t'envoie sans retard 
l'argent dont tu as besoin; mais je regrette que tu ne 
précises pas la somme qui t'est nécessaire. Je tâche- 
rai cependant que tu aies abondamment tout ce qu'il 
te faut. Ma vie errante me laisse à peine le temps de 
te répondre. Compte toujours néanmoins sur Aure- 
lio comme sur ton plus grand ami (Ep. V, 47). 

Un était arrivé au milieu de juillet 1528 (Ep. V, 
50). L'impatience d'Agrippa était extrême. Il avait 
hâte de partir. Il n'en avait pas moins d'arriver au 
terme de ce voyage où des amis nouveaux l'appe- 
laient et l'attendaient, il devait le croire, avec une 
impatience égale à la sienne. Il reçoit d'eux enfin 



180 CHAPITRE SIXIÈME 

l'argent nécessaire à son voyage. Il esl prêt mainte- 
nant pour le départ. Il se met aussitôt en route, seul 
et devançant les siens ; et il arrive à Anvers, après 
bien des retards, dans le milieu de l'été, entre le 16 
et le 23 juillet 1528 (Ep. V, 50, 51). 



CHAPITRE VII 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 



Les Pays-Bas au commencement du xvi c siècle. — Arrivée 
d'Agrippa dans cette contrée ; les amis qu'il y trouve. — 
Correspondances antérieures avec ces amis, le religieux Au- 
relio d'Aquapendente, l'anonyme d'Anvers, Augustino For- 
nari. — Agrippa recherche sans succès l'office de médecin de 
la princesse Marguerite d'Autriche à Malines. — Il exerce la 
médecine à Anvers; tableau de son intérieur; il perd sa se- 
conde femme enlevée par la peste. — Agrippa est contraint 
de renoncer à la pratique de la médecine; affaire de Jean 
Thibault. — Agrippa historiographe impérial; il transporte 
sa résidence d'Anvers à Malines ; ses travaux dans son nou- 
vel emploi. — Discours composé pour le prince de Dane- 
marck. — Proposition de prendre contre Henri VIII la dé- 
fense de la reine Catherine d'Aragon, son épouse. — Agrippa 
fait imprimer ses ouvrages; il tombe en disgrâce à la cour; 
il est poursuivi par ses créanciers. — Agrippa est attaqué par 
les théologiens; il compose contre eux son Apulogia et sa 
Querela. — Correspondance avec Érasme. — Relations avec 
le cardinal Campegi, légat du Saint-Siège-, avec le cardinal 
de La Marck, évèque de Liège; avec l'archevêque de Cologne 
et d'autres prélats. 



188 CHAPITRE SEPTIÈME 

Agrippa, quittant la France pour les Pays-Bas, 
allait se trouver au milieu de choses et d'hommes 
nouveaux. Il était habitué à ces changements qui 
convenaient à son caractère mobile et inconstant. 
Nous avons déjà dit précédemment quelques mots 
de la contrée où il arrivait alors. Nous avons eu à 
parler incidemment de ces provinces, à propos du 
séjour d'Agrippa à Dole, dans le comté de Bour- 
gogne qui formait avec elles le patrimoine paternel 
de Charles-Quint, héritage de la maison de Bour- 
gogne, apporté, vers la fin du siècle précédent, à 
la maison d'Autriche par la fille de Charles le Té- 
méraire. L'héritage de Bourgogne comprenait, ou- 
tre le comté de ce nom qui en était la moindre par- 
tie, ce qu'on appelait la Germanie inférieure ou les 
Pays-Bas, savoir la Flandre, le Hainaut, le Brabant, 
la Hollande, le Luxembourg, avec diverses seigneu- 
ries. Nous avons dit aussi que ces pays étaient, au 
commencement du xvi° siècle, gouvernés par la 
princesse Marguerite d'Autriche, tante du jeune 
prince encore en tutelle qui en était devenu pos- 
sesseur, en 1506, par la mort de son père l'ar- 
chiduc Philippe le Beau. Cet état de minorité de 
celui qu'on appelait alors Charles de Luxembourg 
ou le prince de Castille devait durer près de dix 
années, pour aboutir finalement au rôle actif et dé- 
mesurément étendu de souverain, auquel était des- 
tiné cet enfant dans le vieux monde et dans le nou- 
veau tout à la fois, comme roi do Castille dès 1506 
et comme roi d'Aragon en 1516, puis en 1519 comme 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 189 

héritier de la maison d'Autriche et enfin comme chef 
de l'Empire; condition définitive où il devait sïllus- 
trer sous le grand nom de Charles-Quint. Le puis- 
sant empereur n'étant guère moins empêché que 
ne l'avait été précédemment l'enfant de s'occuper 
directement du gouvernement de ses domaines hé- 
réditaires, ceux-ci restèrent alors pour une partie 
entre les mains de sa tante, la princesse Marguerite. 
Elle en conserva l'administration, à titre de gouver- 
nante, jusqu'à sa mort, en 1530; et après elle ils 
passèrent, dans les mêmes conditions, entre les 
mains de sa nièce Marie, veuve du roi de Hongrie, 
propre sœur de l'empereur. 

Le régime traditionnel de ces provinces se prêtait, 
d'ailleurs, très heureusement à cette délégation de 
la souveraineté. Ce régime procédait de celui qui 
dès longtemps y avait subsisté, à l'époque notam- 
ment où les mêmes pays appartenaient à la maison 
de Bourgogne. Il avait pour organes essentiels des 
conseils de gouvernement qui, en allégeant par leur 
action le poids de l'autorité, pouvaient en faciliter 
l'exercice aux deux princesses qui se succédèrent 
dans l'office de gouvernante de la contrée, au com- 
mencement du xvi e siècle. Ces conseils avaient été 
alors institués à côté d'une cour souveraine ou 
grand conseil, qui, à partir de la seconde moitié du 
xv e siècle, sous diverses dénominations, exerçait 
avec le concours d'un grand chancelier la suprême 
juridiction, et dans le principe connaissait des 
affaires de toute sorte, touchant les intérêts po- 



100 CHAPITRE SEPTIÈME 

litiques du pays, aussi bien que l'administra- 
tion, les finances et les droits du prince. L'orga- 
nisation des conseils de gouvernement, le conseil 
privé et le conseil des finances, datait de 1517, 
époque où, partant pour l'Espagne, le jeune sou- 
verain les avait créés pour assister, pour sup- 
pléer peut-être originairement la princesse régente. 
Ils étaient composés d'un certain nombre de conseil- 
lers en titre, avec un chef distinct pour chacun 
d'eux. La première place appartenait au président 
du conseil privé qui avait remplacé en 1518 et re- 
présentait le grand chancelier, dont on lui donnait 
encore quelquefois le titre. Outre cela, l'empereur 
devait un peu plus tard créer en 1531 le conseil d'E- 
tat, assemblée ouverte où prirent place ' en nom- 
bre illimité, avec les chevaliers de la Toison d'or, 
les membres des deux autres conseils, et, dans 
certains cas, les présidents des conseils provinciaux 
et les évoques. 

Le siège de ce gouvernement était à Malines, de- 
venu en quelque sorte la capitale de ces provinces. 
Cette ville n'avait pas toujours eu cet avantage. 
Elle le devait probablement en partie à sa position 
centrale, et au caractère de sa population moins 
considérable et plus tranquille que celle des gran- 
des villes du Brabant et des Flandres, toujours in- 
quiètes et portées aux agitations. C'est là peut-être 
ce qui avait fait établir à Malines le parlement ou 
grand conseil, lors de son institution en 1473. Ou 
appelait alors cette ville Malines la Prudente. Ajou- 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 191 

Lons qu'elle appartenait au douaire de Marguerite 
d'York, troisième femme du dernier duc de Bour- 
gogne, Charles le Téméraire, et que cette princesse 
en fît sa demeure pendant son long veuvage de 1477 
à 1505. Les petits enfants de Charles, son époux, 
Philippe le Beau et Marguerite d'Autriche, y avaient 
été amenés, pour y être élevés auprès „d'elle, à la 
mort de leur mère Marie de Bourgogne, en 1482, 
et ils y avaient passé en partie leurs jeunes années. 
Plus tard enfin Marguerite d'Autriche elle-même, 
devenue en 1507 gouvernante des Pays-Bas, y ayant 
fixé aussi sa résidence, cinq des six enfants de son 
frère Philippe le Beau, celui qui devait être Charles- 
Quint et ses quatre sœurs, y avaient été, à partir de 
ce moment, élevés à leur tour auprès de cette prin- 
cesse. Marguerite d'Autriche vécut à Malines pen- 
dant près d'un quart de siècle, et y mourut en 1530 '. 
A l'époque où Agrippa vient habiter les Pays- 
Bas, en 1528, il les trouve ainsi sous la régence de 
la princesse Marguerite d'Autriche, dont le gou- 
vernement ayant son siège dans la ville de Malines 
fonctionne au moyen des conseils dont nous avons 
parlé tout à l'heure. 11 est fait souvent mention de 
ces conseils dans la correspondance et dans les écrits 
de polémique d'Agrippa. Nous aurons, par consé- 
quent, nous-même h en parler quelquefois 2 ; c'est 



1. On trouvera quelques renseignements encore sur ces par- 
ticularités dans une note de l'appendice (n° XXIII). 

2. Il est parfois assez difficile de distinguer l'un de l'autre 



192 CHAPITRE SEPTIÈME 

ce qui nous a engagé à donner sur le régime auquel 
ils appartenaient les explications qui précèdent. 

Agrippa, dégoûté de Lyon après mille traverses, 
avait quitté cette ville le 6 décembre 1527 pour se 
rendre à Anvers, où il comptait trouver repos et for- 
tune (Ep. V, 24, 28, 45). Il devait être, malgré quel- 
ques satisfactions au début, trompé finalement dans 
cette espérance ; mais, à son départ de Lyon, il était 
plein d'illusions. Il s'éloignait avec bonheur d'une 
ville où il avait eu, dans les derniers temps, une exis- 
tence vraiment misérable, et où un séjour de près de 
quatre années aurait suffi d'ailleurs pour indisposer 
un homme aussi porté qu'il l'était aux changements 
et à la nouveauté. Arrivé le 20 décembre à Paris 
qu'il pensait traverser seulement, il avait été con- 
traint d'y rester, comme nous l'avons dit, plusieurs 
mois, retenu par de nombreuses difficultés, obligé 
de lutter contre des empêchements de toute sorte : 
tentatives pour le conserver en France et le rattacher 
au service du roi ; retards apportés à l'expédition de 
ses lettres de congé et de sauf-conduit; impossibilité 
enfin de se procurer à Paris l'argent nécessaire à son 
voyage. 

Agrippa cependant avait vu la lin de ces ennuis. 
En possession, non sans peine, du congé tant désiré 
et d'un sauf-conduit du roi, il avait obtenu de ses 



ces différents conseils, d'après la manière dont il en est parlé 
par Agrippa. Nous avons réuni dans une note de l'appendice 
(n° XXVII) quelques explications sur ce sujet. 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 193 

amis d'Anvers l'argent dont il avait besoin, et, sans 
perdre de temps, il s'était aussitôt mis en route, de- 
vançant dans son impatience femme, enfants, ser- 
viteurs, cette famille nombreuse, sa maison pour- 
rait-on dire, dont la marche plus lente aurait retardé 
la sienne. Il arrive enfin dans la seconde moitié de 
juillet 1528 à Anvers, auprès des nouveaux amis qui 
l'y avaient appelé. Nous les avons signalés précédem- 
ment déjà. Il faut maintenant les faire connaître plus 
complètement, et montrer quelle part leur revient 
dans la récente détermination d'Agrippa de quitter 
la France. Il faut dire de quelle nature sont les rela- 
tions qu'il a eues alors avec eux. 

En nommant, au chapitre précédent, Augustino 
Fornari, ce riche citoyen de Gênes, ayant maison à 
Lyon et à Anvers, qui était venu en aide à Agrippa 
lors de sa disgrâce et pendant sa détresse, nous 
avons dit que cet homme était pour quelque chose 
dans la résolution de celui-ci d'abandonner la France 
et d'aller se fixer dans les Pays-Bas. Au moins est- 
il certain qu'il a contribué à lui en faciliter les 
moyens (Ep. V, 18). Le projet appartient, autant 
qu'on peut le savoir, à l'année 1527. Quant aux rela- 
tions premières de Fornari avec Agrippa, elles re- 
montaient à 1326 au moins, à l'époque où les liens 
qui attachaient ce dernier à la cour de France étant 
à peu près rompus, il s'était vu en quelque sorte aux 
prises avec la misère et dans le plus pressant be- 
soin. 

Nous avons cité une lettre adressée par Agrippa le 

T. II. 13 



IHÏ CH VPITRE SEPTIÈME 

l(i septembre 1526 à Chapelain, dans laquelle, par- 
lant du traité de l'incertitude et de la vanité des 
sciences qu'il venait d'écrire, il en annonçait la dé- 
dicace à un homme qui admirait beaucoup cet ou- 
vrage et envers lequel il avait contracté, disait-il, 
une dette de reconnaissance (Ep. IV, 44). Go bienfai- 
teur était Pornari à qui est adressée, en effet, l'épî- 
tre dédicatoire que nous voyons en tête du traité : 
Spectabili viro Domino Augustino Furnario civi Genuensi. 
Ce qu'Agrippa dit de ce personnage dans sa lettre à 
Chapelain montre que le seul amour des sciences et 
des lettres avait porté le riche Génois vers Agrippa, 
et l'avait amené à lui rendre, dans un moment criti- 
que, d'importants services. On comprend comment 
avait pu germer ensuite, dans l'esprit de ce dernier, 
la pensée de se réfugier à Anvers, où ce bienveillant 
et opulent protecteur résidait souvent. D'autres cau- 
ses paraissent encore avoir pour leur part décidé ou 
au moins confirmé la résolution prise par lui dans 
cette circonstance. 

Vers le mois de septembre 1527, Agrippa, encore 
à Lyon, était entré en correspondance avec un reli- 
gieux augustin, maître en théologie, fixé à Anvers, 
le père Aurelio d'Aquapendente dont nous avons 
déjà dit quelques mots à la fin du chapitre précédent. 
Ce religieux, dont le nom par sa forme indique suffi- 
samment l'origine italienne, connaissait le Génois 
Augustino Pornari, ce qui pourrait bien avoir été le 
principe de ses relations avec Agrippa. La réputation 
de savoir de celui-ci et la lecture de ses ouvrages 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS ! 95 

avaient grandement contribué ensuite à développer 
ces relations. 

Un troisième personnage, résidant également à 
Anvers et dont nous ignorons le nom, ami commun 
de Fornari et du père Aurelio, se trouve aussi alors 
en commerce de lettres avec Agrippa, qui paraît 
lui accorder beaucoup de considération et le qua- 
lifie de très savant homme. Divers indices donnent 
lieu de penser que ce dernier était de condition 
relevée et qu'il vivait dans une certaine aisance. C'est 
lui que, par une lettre datée d'Anvers le 17 octobre 
1527, nous voyons le premier inviter formeJlemnt 
Agrippa à venir se fixer dans cette ville (Kp. V, 15). 
Cette propositition semble d'ailleurs avoir eu pour 
cause première une ouverture d'Agrippa lui-même au 
religieux augustin, au père Aurelio, comme on va le 
voir (Ep. V, 14). La correspondance avec le troisième 
personnage est fort succincte, et, malgré la chaleur 
des sentiments exprimés dans les deux lettres qui la 
représentent pour nous, les relations avec lui ne pa- 
raissent pas avoir été bien actives après l'arrivée 
d'Agrippa à Anvers, car nous n'en trouvons plus 
alors aucune trace dans les documents qui nous res- 
tent de cette époque. 

Nous possédons un certain nombre de lettres 
échangées par ces trois personnages avec Agrippa 1 . 



1. La correspondance entre Agrippa et le religieux Aurelio 
d'Aquapendente comprend treize lettres dont deux seulement 
émanent de ce dernier. Ces lettres de 1527 et 15-28 sont impri- 



IDG CHAPITRE SEPTIÈME 

Elles concernent plus ou moins directement sa sor- 
tie de France et son passage dans les Pays-Bas, et 
contiennent les traits principaux de cet épisode im- 
portant de la vie de noire héros. 

Les relations d'Agrippa avec le Génois Pornari 
ayant commencé par des rapports personnels pen- 
dant leur séjour commun à Lyon, aucune partie de 
leur correspondance ne remonte à ces premiers 
temps. Cette correspondance part du mois de décem- 
bre 1527 seulement, Fornari n'étant plus alors à Lyon. 

Quant au père Aurelio d'Aquapendonte, l'augus- 
tin du couvent de celte ville, c'est par lettres qu'A- 
grippa et lui étaient entrés en communication 
longtemps avant de se rencontrer. Aurelio paraît 
avoir provoqué celle correspondance par une mis- 
sive que nous n'avons plus et qui devait exprimer 
une vive admiration pour celui à qui elle était 
adressée ', si nous en jugeons d'après la réponse que 

niées dans la Correspondance générale, 1. V, 14, 1G, 19,24,29, 31, 
33, 1", 17, 18, 51, 53, 51. — La correspondance avec Augustino 
Fornari, du i décembre 1527 au 16 novembre 1528 et en 1532, 
comprend sept lettres dont les trois dernières seules sont de 
Fornari. Elles sont imprimées dans la Correspondance générale, 
1. V, 20,28, 38, 56,63; 1. VII, 10,23. — La correspondance avec 
l'ami anonyme d'Anvers ne comprend que deux lettres, l'une 
écrite par lui en octobre 1527, l'autre par Agrippa en novembre 
suivant. Elles sont Imprimées dans la Correspondance générale, 
1. V, 15 et 18. 

1. On trouve dans la Correspondance plus d'une preuve du 
cette réputation de savoir d'Agrippa et du prestige qu'elle exer- 
çait sur des gens qui ne l'avaient jamais vu. Certaines lettres 



AGIWPPA DANS LES PAYS-BAS 1 U7 

ce dernier y fait de Lyon le 24 septembre 1527. 
— Par tes lettres datées du 2 de ce mois, dit 
Agrippa, j'ai pu reconnaître, révérend père, ta bien- 
veillance envers moi. J'ai reconnu aussi l'érudition 
de ton esprit vraiment encyclopédique et curieuse- 
ment porté vers l'étude des choses qui sont encore 
cachées pour lui. Je me réjouis d'avoir conquis l'a- 
mitié d'un homme tel que toi, et je t'offre la mienne 
par cette lettre. Près de pénétrer dans le mystérieux 
palais de Dédale, quels sont tes guides, quels sont 
tes maîtres? Crains d'être, comme d'autres l'ont été, 
entraîné dans l'erreur par ceux qui, avant toi, y 
sont tombés. Ne te fie pas aux livres; tu n'y trouveras 
que des énigmes. Tu y verras vanter l'irrésistible 
pouvoir de la magie, les prodiges de l'astrologie, les 
merveilles de l'alchimie et cette fameuse pierre phi- 
losophai qui change en or et en argent les plus vils 
métaux; toutes choses vaines et mensongères si on 
les prend à la lettre, et qui pourtant sont recomman- 
dées par de graves philosophes et par de saints per- 
sonnages qu'on ne saurait, sans impiété, accuser 
d'imposture. Mais le sens vrai de tout cela se trouve 
ailleurs que dans la lettre. Il est voilé par de pro- 
fonds mystères que nul docteur n'a jamais claire- 
ment expliqués. Avec aucun livre tu ne saurais par- 



eil témoignent (Ep. III. 77, 78; V, 15; VI, 33; VI', bî, 45). On 

s'occupait île lui an loin (Ep. VU, 7. 10); on lui adressait des 
visiteurs (Ep. VI, 31, 3G) -, les savants se rendaient près de lui 
avec des lettres de recommandation (Ep. VI, 2, 32 . 



198 CHAPITRE SEPTIÈME 

venir à la vérité, sans le secours d'un maître sûr et 
habile, ou sans l'aide puissante de l'esprit divin qui 
n'est donnée qu'à un bien petit nombre. De là les 
vains efforts de ceux qui cherchent sans discerne- 
ment à pénétrer les secrets de la nature et qui, s'i- 
gnorant eux-mêmes, cherchent au dehors ce qu'ils 
ont en eux. Ce qu'il faut que tu saches, c'est que 
tous ces prodiges annoncés avec tant de hardiesse 
par les mathématiciens et les magiciens, par les al- 
chimistes et par les nécromanciens eux-mêmes, il 
dépend de nous de les accomplir ; et que nous le pou- 
vons sans crime, sans offenser ni Dieu ni la religion. 
C'est en nous qu'est le magicien : 

Nos habitat non Tartara, sed nec sidéra cicli. 
Spiritus in nobis qui viget, Ma facit. 

— C'est ce dont je voudrais traiter tout au long en 
discourant avec toi, s'il m'était donné de pouvoir te 
visiter. Car ces choses-là no s'écrivent pas ; elles 
passent de l'esprit à l'esprit, par quelques paroles 
consacrées. Quant aux livres que tu me deman- 
des, j'en ai possédé quelques-uns; mais je ne les ai 
plus. Sous le titre de philosophie occulte, on donne 
comme étant de moi une œuvre de ma jeunesse, dont 
les deux premières parties sont tort incomplètes, et 
dont la dernière manque tout à fait, ou ne consiste 
qu'en un simple épitoméde ce que j'ai écrit. Je veux, 
si Dieu le permet, revoir cet écrit cl en donner quel- 
que jour l'édition complète. Mais la clef de l'ou- 



AGRIPPA DAXS LES PAYS-BAS 11)9 

vrage est réservée à mes seuls amis. Ne doute pas 
que je ne te compte parmi eux (Ep. V, 14). 

Nous avons tenu à faire connaître par un extrait 
d'une certaine étendue cette curieuse lettre. Elle 
éclaire d'une manière intéressante plusieurs points 
de notre sujet. On peut y signaler d'abord la ré- 
serve avec laquelle Agrippa, revenu de bien des illu- 
sions, parlait alors des sciences et des arts occultes. 
On y trouve aussi l'expression des vagues doctrines 
d'une philosophie mystique empruntée par lui aux 
écrits hermétiques et aux œuvres des cabalistos. 
Mais ce qui s'en dégage surtout, c'est un témoi- 
gnage significatif du charlatanisme au moyen du- 
quel il sait s'emparer de certains esprits, captivés par 
les apparences d'une science transcendante, qui 
s'affirme et se grandit par un dédain affecté pour 
les opinions des savants eux-mêmes, aussi bien que 
pour les superstitions populaires. Nous relevons, 
en outre, dans cette lettre la mention par Agrippa 
des dispositions où il serait alors de quitter Lyon 
pour se rendre à Anvers. Il en fait l'objet d'une ou- 
verture très explicite, sous la forme d'un souhait 
difficile à réaliser, éveillant en même temps avec 
habileté dans l'esprit de son correspondant une 
curiosité capable de le porter à désirer lui-même et 
à faciliter peut-être le déplacement auquel en lui 
écrivant il vise. Sur tous ces points, Agrippa réussit 
complètement avec le père Aurelio. Celui-ci est 
fasciné par l'admiration ; et son désir de voir bientôt 
le savant docteur est excité au plus haut degré. 



21)) Cll\PI'mE SEPTIEME 

— Très savant Cornélius, lui écrit-il le 19 octo- 
bre, si de loin tu pouvais voir de que! bonheur je 
me suis senti pénétré à la lecture de tes lettres, tu 
reconnaîtrais que je suis bien près do ce que 
nous croyons être la félicité des élus. Je suis devant 
toi comme aux pieds d'un dieu descendu des 
cieux ; confondu de la bnnté avec laquelle tu daignes 
m'admettre, moi infime et si loin au-dessous de toi, 
dans le cercle de tes amis. Rien ne saurait payer ce 
que tu me promets. La bienveillance que tu m'ac- 
cordes est plus précieuse à mes yeux que les ri- 
chesses, les royaumes et les empires, objets de l'am- 
bition de tant d'autres. Je voudrais pouvoir te le 
prouver. Puisse ta fortune s'élever à la hauteur de 
ton mérite ! Pour un si grand bienfait je me donne 
à toi, je me déclare engagé dans ta milice, tibi me 
fidissimum militera dedo. Tu me demandes quels 
guides j'ai choisis pour entrer dans le labyrinthe. 
Depuis que cette curiosité insensée s'est emparée 
de mon esprit, je me suis livré, non sans fatigue, à 
une folle consommation de lectures futiles. Je suis 
enfin tombé sur ce que tu appelles l'œuvre cle ta 
jeunesse — ô savante et divine jeunesse — sur 
ton livre de la philosophie occulte. Le titre m'a de 
suite arrêté, puis j'ai passé avidement du commen- 
cement au milieu, du milieu à la tin, écrasé d'admi- 
ration, toul entier à la foi et à l'amour. Enfin, si tu 
viens h Anvers où t'attend l'hospitalité la plus em- 
pressée, daigne m'admettre à une complète initiation ; 
ce sera pour moi entrer dans le ciel même (Ep.Y,l(i). 



AGIUPPA DANS LES PAYS-BAS -<»1 

Sous colle exagération il y a certainement un sen- 
timent vrai d'admiration môle d'impatiente curiosité. 
La vive impression que manifeste le révérend Aure- 
lio, le maître en théologie, est confirmée d'ailleurs 
par une lettre de l'ami anonyme dont nous avons 
parlé. Celui-ci avait reçu du religieux, en communi- 
cation, l'épitre d'Agrippa, et il partageait les mômes 
dispositions pour ce dernier. Il avait jugé à. propos 
de les lui exprimer clans une lettre écrite d'Anvers le 
17 octobre 1527. 

— Aurelio, notre ami commun, m'a montré, di- 
sait-il, ce que tu lui as écrit. J'en suis comme lui 
émerveillé; mais ce qui me touche surtout, c'est de 
voir que notre ville d'Anvers ne t'effraierait pas. Si 
tu consens à t'y rendre, lu y seras, n'en cloute pas, le 
bienvenu, et tu y trouveras des amis empressés et 
fidèles. Pour mon compte, je t'y promets dévoue- 
ment et affection, et je ne vois pas pourquoi tu pré- 
férerais la Gaule lyonnaise aux provinces de la Bel- 
gique où tu as vu le jour. Viens ici, viens faire 
l'ornement de ta patrie. Fornari, j'en suis certain, 
approuvera l'invitation que je t'adresse. Avise donc 
au moyen de nous arriver promptement (Ep. V, 15). 

Celui qui écrivait cette lettre la datait.de son hôtel 
à Anvers, Antoerpnv, e caria nostra. Agrippa, dans 
sa réponse, le traite d'homme savant et digne de 
toute considération, spectabilis et doctissime vir (Ep.V, 
18). Nous voyons encore qu'il est l'ami du Génois 
Augustino Fornari, comme du père Aurelio d'Aqua- 
pendcnle, et il nous 'apprend qu'il est fixé à Anvers 



20:2 CHAPITRE SEPTIÈME 

ainsi que ce dernier. C'est tout ce que nous savons 
de lui l . 

— Je serais le plus ingrat des hommes, lui répond 
le 17 novembre Agrippa, si je ne me rendais à tout 
ce que tu me dis et si je n'allais avec empressement 
à un homme qui m'aime avant de me connaître. Tu 
m'as prévenu et tu me tiens attaché par des liens in- 
dissolubles. Je veux aller à Anvers. Je veux m'y 
mettre à ton service aussitôt que me le permettront 
les embarras d'une famille nombreuse, les rigueurs 
de la saison et l'exiguité de mes ressources épuisées 
par la perfidie de ces Français. Heureusement For- 
nari, ton ami, cet homme à qui j'ai voué une recon- 
naissance éternelle, me promet de m'aider. Grâce à 
lui, je serai bientôt en mesure de me mettre en route, 
et je me hâterai d'arriver promptement au but 
(Ep. V, 18). 

En même temps à peu près qu'il écrivait la lettre 
précédente, Agrippa, toujours à Lyon, en adresse 
une aussi le 19 novembre au révérend Aurelio dont 
il lui importe de tenir éveillée la curiosité et d'entre- 
tenir le zèle. 

— Vénérable père, lui dit-il, dans tes excellentes 
lettres je vois se refléter ton esprit comme dans un 

1. Une hypothèse se présente, contre laquelle s'élèvent ce- 
pendant certaines objections, que ce personnage serait un cou- 
sin d'Augustino Fornari qui aurait été à Anvers le gérant des 
intérêts de celui-ci, et aurait habité sa maison dans celte ville. 
Voir quelques considérations relatives ,à cette supposition dans 
une note de l'appendice (n° XXII). 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 203 

miroir. Je L'appariions dorénavant. Je suis d'ailleurs 
de ceux chez qui l'amitié est un sentiment qui ne 
finit pas. Je ne tarderai pas à être auprès de toi, tout 
appliqué à nos entretiens. Pour ce qui est de ma 
philosophie, sache que, suivant moi, connaître Dieu 
auteur de toutes choses, passer en lui par une es- 
pèce de contact essentiel, arriver ainsi à une sorte 
de transformation qui nous fait Dieu nous-même, 
telle est la vraie et solide philosophie, la philosophie 
occulte par excellence, qui nous livre le secret de 
toutes les œuvres merveilleuses. C'est la clef de 
l'intelligence. Et plus sont élevées les choses que 
nous comprenons, plus s'élève aussi notre propre 
vertu, plus grandes et plus faciles sont nos œuvres. 
Il faut donc que notre intelligence, enfermée dans 
une enveloppe de chair corruptible, s'en dégage pour 
se remettre en possession de sa propre nature, pour 
s'associer au divin dont l'essence est la sienne, et 
pour pénétrer ainsi les secrets les plus profonds de 
Dieu et de la nature : 

Hoc opus, hic labor est. saperas evadere ad auras. 

— Il faut mourir, mourir à la chair et aux sens, 
non pas en séparant le corps de l'âme, mais en déta- 
chant l'âme de son étreinte. Il faut mourir de cette 
mort dont saint Paul dit : « Vous êtes morts, et 
« votre vie est cachée avec le Christ » ; et ailleurs : 
« Je vois l'homme dans son corps ou hors de son 



204 U1IAIMTIU-; SEPTIÈME 

« corps, je ne sais, enlevé jusqu'au troisième ciel ». 
C'est ce qui n'est donné qu'à bien peu, à ceux seule- 
ment qu'aime le grand Jupiter : 

Jupiter uni ardens eivxit ad selhem virLus. 

— C'est le privilège de ceux qui sont nés non de 
la chair et du sang, mais de Dieu. Les autres n'ont de 
ressource que dans l'art et dans certaines vertus. 
C'est ce dont je L'entretiendrai de vive voix. Mais je 
t'en avertis; ne va pas. L'abusant sur mon compte, 
me croire sorti de ces divines épreuves, en posses- 
sion de cette merveilleuse puissance et capable de te 
la communiquer. Humble mortel, consacré chevalier 
dans le sang des combats, homme de cour pendant 
ma vie presque cnLière, aLtachô par les liens de la 
chair à une épouse aimée, jouet des caprices de la 
fortune, esclave du monde et des soins domestiques, 
je ne pouvais prétendre aux dons sublimes des dieux 
immortels. Je n'en possède rien. Je m'offre seule- 
ment comme une sentinelle posée devant la porte 
pour indiquer aux autres le chemin l . En tout cas ce 

1. c Ego... qui hactenus bumano sanguine sacralus miles, 

emper fere aulicus, lum carnis vinculo charissimœ uxori al- 

.< ligatus, omnibusque instabilis forlunae QaLibus expositus, 

loLusquc a carne, a mundo, a domeslicis curis Iransversum 

■ actus, lam sublimia immorlaliuni dcorum dona non sum ad- 

sccuLus. s id accipi me volo velul indicem qui ipse semper prae 

ibribus manons, aliis quod iter ingrediendum sit ostendo » 

Ep! V, 19;. 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 205 

qui ne saurait te tromper, c'est mon amour pour toi. 
Ne me parle pas de mes bienfaits. Tu n'as encore 
reçu rien de moi. Mais je suis prêt, si l'occasion 
m'en est offerte, ù te tout donner (Ep. V, 19). 

Cette longue lettre est assurément intéressante. 
Elle fournit, comme celle que nous avons déjà citée 
tout à l'heure, un curieux témoignage de ce spiri- 
tualisme mystique dont Agrippa était tout imprégné ; 
mélange de doctrines empruntées à la fois au chris- 
tianisme et à l'antiquité païenne, croyances étranges 
qui semblent venir en droite ligne des Gnostiques 
alexandrins. On ne peut méconnaître l'extrême ha- 
bileté avec laquelle Agrippa sait, par ses insinua- 
tions, dans cette lettre aussi bien que dans la pré- 
cédente, provoquer l'intérêt et soutenir la curiosité 
de ceux qu'il veut gagner. On le voit en outre, il est 
bon de le remarquer, tout en donnant de lui-même 
et de sa science une haute idée, se ménager adroite- 
ment, par des réserves pleines d'apparente modes- 
tie, une retraite facile pour le jour où il serait mis 
en demeure de réaliser les espérances exagérées 
qu'il a la hardiesse d'encourager par ses discours. 

Sans rien négliger de ce côté pour enflammer l'i- 
magination du théologien Aurelio et de son autre 
ami d'Anvers, Agrippa, faisant jouer encore des 
ressorts différents, s'applique à retenir par l'amour- 
propre l'opulent Augustino Fornari qui semole avoir 
quitté Lyon depuis quelque temps. Le riche mar- 
chand ne tarde pas à recevoir d'Agrippa la lettre 
suivante destinée à lui rappeler son protégé et à le 



206 CHAPITRE SEPTIÈME 

payer de ses bienfaits par de flatteuses espérances. 

— Salut, lui dit le 4 décembre Agrippa, salut, Au- 
gustino, objet éternel de mon respect. Depuis ton 
départ, ma vie s'est consumée en préparatifs pour 
assurer le mien. Tout est prêt aujourd'hui, et tout 
est dû à ton assistance, à tes secours; tout est ton 
ouvrage. Demain, sous tes heureux auspices, je pars 
pour Anvers. J'y arrive, Dieu aidant, et de là je t'a- 
dresse de longues et fréquentes lettres, que dis-jc 
des lettres, des volumes remplis de grandes choses 
qui doivent rendre ton nom immortel, en le recom- 
mandant à la postérité. Puisses-tu revenir bientôt et 
en toute prospérité à Anvers! Je t'envoie, en atten- 
dant, avec le reste de mes machines, le pont que j'ai 
inventé ; ouvrage imparfait, non indigne cependant 
de toute attention, et auquel je pourrai à Anvers 
mettre la dernière main (Ep. V, 20). 

Ce pont, ces machines dont il est ici question sont 
probablement les appareils mentionnés ailleurs 
comme accompagnant le traité des machines de 
guerre ou de la pyromachie (Ep. IV, 48, 54); traité 
que nous ne connaissons pas autrement, qui a été 
composé par Agrippa pendant son séjour à Lyon, et 
dont il ne nous est rien parvenu. L'auteur, qui des- 
tinait cet ouvrage au roi François I er , l'aurait-il aussi 
dédié alors, comme le traité de l'incertitude et de 
la vanité des sciences, à son riche protecteur For- 
uari? On pourrait le croire, en le voyant, ce semble, 
adresser à celui-ci les modèles qu'il avait pu cons- 
truire à cette occasion. C'est aussi chez Fornari et 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS i207 

dans sa maison d'Anvers qu'Agrippa, en quittant 
Lyon, fait passer ses livres. Il les lui expédie, écrit- 
il, par la Lorraine; précaution nécessitée vraisem- 
blablement par Pétat de guerre qui, à ce moment, 
suspendait ou du moins rendait difficiles, périlleu- 
ses même du côté des Flandres, les communications 
entre la France et les Pays-Bas (Ep. V, 24). 

Fornari qui, dès l'année 1526, était, on a lieu de le 
croire, généreusement venu au secours d' Agrippa 
dans sa détresse, parait lui avoir encore très oppor- 
tunément procuré, en 1527, les moyens de quitter 
Lyon (Ep. V, 18). Nous venons de voir dans une pre- 
mière lettre quels sentiments de juste reconnais- 
sance Agrippa en avait conçus. Un peu plus tard, le 
voyage étant commencé et Fornari se trouvant alors 
absent d'Anvers, c'est au père Aurelio dans cette ville 
qu'Agrippa s'adresse de Paris pour obtenir l'argent 
qui lui est encore nécessaire. Nous avons rapporté, 
à la fin du chapitre précédent, quelques fragments 
des lettres échangées entre eux à cette occasion. 

Vers le milieu de juillet 1528, Agrippa, ayant enfin 
triomphé de tous les obstacles, a pu effectuer son 
voyage; il est à Anvers. A son arrivée, une petite 
contrariété l'y attendait, celle de n'y pas trouver tout 
d'abord le père Aurelio, probablement en voyage 
comme, dans une lettre citée précédemment, il disait 
y être souvent (Ep. V. i-7). Trois billets d'Agrippa, 
datés d'Anvers les 23 et 27 juillet et le 24 août, nous 
instruisent de ce contretemps. 

— Enfin, écrit Agrippa à Aurelio dès son arrivée, 



208 CHAPITRE SEPTIÈME 

me voici en dépit de la fortune contraire à Anvers. 
Où et quand te verrai-je? Fais-le-moi savoir par le 
porteur de mon billet; mais que je sois, comme 
Ulysse, caché à tous les yeux ; je ne veux voir per- 
sonne avant de m'être concerté avec toi (Ep. V, 51). 
Voilà ce qu'Agrippa disait en mettant le pied dans 
cette ville d'Anvers qu'il abordait, impatient et tout 
gonflé d'espérance. Bientôt après, nouveau billet. 

— Voilà trois jours que je suis ici, brûlant de 
l'embrasser, dit-il, j'ai envoyé h ta maison. Plus aisé 
serait de retrouver Ulysse, de découvrir Achille, ou 
de ressaisir Proserpine. Où erres-tu, où es-tu caché, 
où es-tu retenu? Que je sache où et quand je pour- 
rai te trouver (Ep. V, 53). 

L'absence d'Aurelio parait se prolonger ou se re- 
nouveler au moins. Le religieux est à Malincs, à 
ce qu'il semble, quand le 24 août Agrippa lui écrit 
encore. 

— Aurclio, Aurelio, ô mon bon père, plus prompt 
viendrait à moi le paresseux hibou porteur des fu- 
nestes présages que le cygne de Malines, oiseau de 
bon augure, dont l'absence fait que je ne puis rien 
savoir de notre Augustino ni même de son ombre. 
Fornari n'a point passé à Anvers; et l'on n'y a vu 
personne allant à sa rencontre. Dans tout ce que 
nous tenons des marchands, il n'y a que vaine fumée. 
Que signifie tout cela? Je n'ai pas assez d'esprit 
pour le deviner. Tout ce que je sais, c'est que la souf- 
france me presse. Que sont devenues les protesta- 
tions de ceux qui se disaient mes amis? Aurelio, je 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 209 

n'ai plus d'espoir qu'en toi. Puisse ton cœur ne pas 
faiblir à son tour. Viens donc dès que tu le pourras ; 
viens promptement àmon secours (Ep. V, 54). 

Depuis de longs mois Agrippa soupirait après 
cette ville d'Anvers où la fortune lui paraissait l'at- 
tendre. Il se fraye, à travers mille obstacles, un che- 
min pour y parvenir ; il y arrive enfin ; c'est pour tom- 
ber dans de nouveaux embarras. Nous ne savons 
pas précisément en quoi ils consistent. Le besoin 
d'argent doit y être pour quelque chose. Le re- 
gret exprimé de ne pas trouver là Fornari pourrait 
bien l'indiquer. Celui-ci, du reste, était près d'arri- 
ver, et la certitude de le voir bientôt apparaître 
suffit sans doute pour remettre un peu de calme 
dans l'esprit d'Agrippa, dont les plaintes font alors 
place au contentement. Satisfaction de courte durée, 
que de nouvelles contrariétés et de véritables mal- 
heurs devaient bientôt interrompre. 

A l'année \ 528 appartiennent quelques lettres échan- 
gées entre Agrippa et le riche Fornari, après celle 
du -4 décembre 1527 que nous avons citée précédem- 
ment. Trois d'entre elles sont écrites par Agrippa, 
de Paris d'abord le 17 mars et le 3 mai (Ep. V, 28, 
38), pour dire quels contretemps imprévus et quels 
ennuis l'y retiennent; d'Anvers ensuite le H août 
(Ep. V, 56), pour exprimer la joie que lui cause 
l'arrivée dans cette ville de son opulent proiecteur '. 

1. 11 semble qu'il doive y avoir une erreur de quelques jours 
dans les dates données par les éditeurs de la Correspondance 

T. II. 14 



210 CHAPITRE SEPTIÈME 

— Je me réjouis, lui dit-il, excellent Augustino, de 
te savoir heureusement arrivé ici; rien n'était plus 
désirable, rien n'était plus nécessaire pour moi. 
J'espère que ma présence à Anvers ne te sera pas 
moins agréable. Ici se trouve aussi le fidèle Aurelio 
avec qui je suis en parfaite communauté d'idées. 
Viens donc compléter cette triade. Rien ne nous est 
plus dès lors impossible. Avec nous, tu arrives im- 
mortel à la postérité. Quand pourrai-je te voir et 
t'entretenir? Je ne désire rien plus que cela; et je 
me retiens avec peine de voler vers toi (Ep. V, 56). 

La correspondance entre Agrippa et Fornari con- 
tinue, sans grande activité du reste, pendant quel- 
ques années encore. Pour compléter le portrait de 
ce personnage et présenter dans son ensemble le ta- 
bleau de ses relations avec Agrippa, nous dirons 
que la vie du riche Génois est accidentée par de 
nombreux voyages. Pendant une grande partie de 
l'année 1528, ses amis ne savent pas où il est (Ep. V, 
27, 28, 38, 45, 54). Vers cette époque, il va du Bra- 
bant en Allemagne, et de là en Italie. Il semble être 
dans ce dernier pays au mois de novembre de cette 
année 1528. Une lettre de lui portant cette date est 
écrite de Circesc. C'est peut-être Circeium en Gampa- 

d' Agrippa, soit à celte lettre du 11 août (Ep. V, 56) où Agrippa 
se félicite de l'arrivée de Fornari, soit à celle du 24 août (Ep. V, 
54) où il se plaint à Aurelio de n'avoir aucune nouvelle de leur 
ami commun; à moins que la lettre du 11 n'ait été écrite sur 
une information inexacte qui expliquerait alors les plaintes for- 
mulées le 24. 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 211 

nie, dont le nom moderne est Circello. Dans cette 
lettre, il exprime le regret d'être momentanément 
éloigné d'Anvers et séparé ainsi des excellents amis 
et d'un cousin qu'il y possède (Ep. V, 63). Il est allé 
à Gênes où il a laissé un livre de cabale que lui avait 
prêté Agrippa et dont il est souvent question ulté- 
rieurement (Ep. VII, 2, 7, 10, 15, 22, 23). 

•L'année suivante (1529) Fornari est de retour à 
Anvers, pendant la peste qui y sévit, et il peut y ol- 
l'rir à Agrippa un asile dans sa maison (Ep. V, 81, 
84). A la fin de 1529, il transmet à Agrippa les pro- 
positions d'un grand seigneur qui voudrait le rappe- 
ler en Italie (Ep. V, 84). Au mois de janvier 1531, il 
est encore absent d'Anvers (Ep. VI, 11). Au mois de 
février 1532, il quitte Agrippa qui était alors à 
Bruxelles (Ep. VII, 2), passe à Cologne (Ep. VII, 4) 
et se rend à Ratisbonne, où il arrive au mois de 
mars et où se tenait la diète (Ep. VII, 7). De là, il 
écrit à Agrippa le 17 juillet ; il lui parle de son pro- 
pre frère Thomas ; il lui annonce aussi son futur re- 
tour en Brabant et demande des exemplaires des 
ouvrages qu'Agrippa fait imprimer alors ; il lui pro- 
met enfin de chercher, quand il ira à Gênes, le fa- 
meux livre de cabale qu'il lui a emprunté antérieu- 
rement et qu'il a laissé dans cette ville (Ep. VII, 10). 
Il en parle encore dans une lettre datée de Bologne, 
27 décembre 1532 (Ep. VII, 23) ; c'est la dernière let- 
tre que nous ayons de lui. 

Ces petits faits et l'estime que Fornari montre pour 
le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences 



212 CHAPITRE SEPTIÈME 

dont il avait sollicité la dédicace, prouvent qu'il ai- 
mait les études. D'un autre côté, ce ne devait pas 
être un lettré ni un savant proprement dit, car 
Agrippa, si cela eût été, n'aurait pas pu voulant 
flatter sa vanité lui promettre, comme il le fait dans 
une de ses lettres, de l'illustrer non en louant ou en 
recommandant les œuvres qu'il aurait produites, 
mais en associant son nom à ses propres ouvrages 
(Ep. V, 20). Aussi est-il plus que douteux que ce soit 
Augustino Fornari qu'Agrippa désigne dans une de 
ses lettres, où il nomme un savant qui porte le même 
prénom, D. Auçjustinus physicus vir eruditissimus 
(Ep. VI, 3o), à moins que, pour le recommander 
dans cette circonstance, il ne juge à propos d'exagé- 
rer ainsi son mérite réel. Rien n'indique, du reste, 
que Fornari ait eu des connaissances en médecine et 
qu'on ait pu lui appliquer la qualification de physicus. 
Ce personnage véritablement opulent, autant qu'on 
peut voir, aime les lettres et recherche les savants 
qu'il protège efficacement. Il voyage beaucoup, 
avons-nous dit, allant souvent do Gênes, qui est sa 
patrie, à Lyon où il semble avoir des intérêts, et à 
Anvers où il a une maison, un comptoir de commerce 
probablement. Sa vie dans ces conditions nous 
donne l'idée de l'existence d'un de ces riches mar- 
chands italiens du xvi e siècle qui jouent, comme on 
le sait, un rôle considérable dans l'histoire des arts 
et des lettres à l'époque de la Renaissance. Dans 
la dédicace du traité de l'incertitude et de la vanité 
des sciences, Agrippa le qualifie simplement citoyen 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 213 

de Gênes: spectabili viro, domino ÀugustinoFurnario, 
civi Genuensi. 

Dans la correspondance il est nommé tantôt Fur- 
narius comme dans la dédicace, tantôt Fornafius ou 
de Fornariis. Nous avons conclu du rapprochement 
de ces diverses formes que son nom en italien pou- 
vait être Fornari, comme nous l'appelons dans la 
présente étude '. Telles sont les informations que 
nous possédons sur le riche marchand Fornari, un 
des hommes qui avaient attiré Agrippa dans les 
Pays-Bas en 1528. 

Nous avons beaucoup moins à dire du religieux 
augustin, Aurclio d'Aquapendente, autre ami d'A- 
grippa à Anvers. Nous ne pouvons rien ajouter au 
peu d'indications qui ressortent des lettres citées 
précédemment. Cette correspondance est naturelle- 
ment interrompue, en 1528, par l'arrivée d'Agrippa 
dans la ville où réside le révérend père, et d'où ce- 
lui-ci ne s'écarte pas beaucoup, quoiqu'il la quitte de 
temps en temps. Nous l'y voyons toujours, en 1528 
(Ep. V, 03), et jusqu'en 1532 (Ep. VII, 10). Ses rela- 
tions avec Agrippa semblent avoir perdu graduelle- 
ment de leur intimité; et lorsque celui-ci abandonne 
les Pays-Bas pour se retirer à Bonn, en 1532, on ne 
voit pas qu'elles aient continué sous la forme d'une 
correspondance. La dernière mention que nous 



1. Nous avons réuni dans une note de l'appendice (n° XXII) 
quelques renseignements el observations sur ce personnage, 
notamment pour ce qui regarde la forme de son nom. 



214 CHAPITRE SEPTIÈME 

ayons du père Aurelio se trouve dans une missive de 
Fornari, qui, lui ayant fait parvenir en cette année 
1532 une lettre pour Agrippa, reçoit de lui cette ré- 
ponse, qu'il ne sait pas ce que celui-ci est devenu 
(Ep. VII, 10). 

Quant au troisième ami d'Agrippa à Anvers, l'a- 
nonyme qui, dès le mois d'octobre 1527, l'avait for- 
mellement invité à s'y rendre, nous ne savons sur 
son compte que fort peu de chose, d'après les deux 
seules lettres échangées entre lui et Agrippa que 
nous possédions et dontil a été précédemment ques- 
tion (Ep. V, 15, 18). Nous ignorons son nom; nous 
voyons seulement qu'il était l'ami commun du père 
Aurelio et du riche Fornari, qu'il devait être lui- 
même riche et de bonne condition, et qu'Agrippa 
lui écrivant le traite d'homme considérable et très 
savant, vir spectabilis et doctissimus (Ep. V, 18), comme 
nous avons eu déjà occasion de le dire l . Ajoutons 
encore que, à partir du jour où Agrippa est arrivé à 
Anvers, nous ne trouvons plus trace dans sa vie de 
ce personnage qui paraissait si impatient de l'y 
posséder. 

Nous venons de présenter dans leur ensemble tou- 
tes les notions que nous possédons sur le transport 



1. Nous avons signalé aussi précédemment une hypothèse 
proposée dans une note de notre appendice (n° XXII), suivant 
laquelle ce personnage aurait été Nicolas, cousin d'Augustino 
Fornari, dont il est question dans une des lettres de ce dernier 
(Ep. V, 63). 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 215 

effectué par Agrippa de sa résidence à Anvers, en 
1528, et sur ceux qui l'y appelaient. Dans son im- 
patience de toucher enfin le port de salut tant désiré, 
il était, comme nous l'avons dit, parti seul de Paris, 
au milieu de juillet. Il avait laissé clans cette ville sa 
femme et ses enfants sous la garde d'un de ses pa- 
rents, Guillaume Furbity, personnage d'un caractère 
respectable que nous rencontrons ici pour la pre- 
mière fois '. 

La femme d'Agrippa était au début d'une gros- 
sesse (Ep. V, 55, 68). Elle ne tarde pas à tomber 
gravement malade. Une lettre de son mari, écrite le 
24 août sur l'avis qu'il en reçoit, témoigne du trouble 
où le jette cette nouvelle. Ses plaintes, ses recom- 
mandations sont d'un époux plein de tendresse. 
Plus d'un témoignage prouve, d'ailleurs, que tel il 
était en effet. 

— Qu'on n'épargne ni soins ni dépenses, écrit 
Agrippa. Que les meilleurs médecins soient appe- 
lés. Que ma femme soit sauvée et je suis ainsi sauvé 
moi-même (Ep. V, 55). 

L'épouse se rétablit; Agrippa rassemble, non sans 
quelque peine, et lui fait parvenir l'argent nécessaire 
à son voyage (Ep. V, 57, 58). Ce déplacement s'effec- 
tue malgré les périls de la guerre qu'il faut affron- 
ter en passant d'un pays à l'autre; et, au commence- 
ment de novembre 1528, toute la famille est rendue, 



t. On trouvera dans une note de l'appendice (n° XIX) quoi 
ques renseignements sur Guillaume Furbity. 



2IG CHAPITRE SEPTIÈME 

sous la conduite à ce qu'il semble de Purbity, à An- 
vers où Agrippa se trouve enfin, après bien des tra- 
verses et de longs délais, réuni aux siens (Ep. V, 60). 

Dans cette nouvelle situation, Agrippa devait rece- 
voir encore de la fortune un dernier mais fugitif sou- 
rire. Après cela, le malheur fond de nouveau sur lui. 
Nous aurons a constater qu'avec aussi peu de pru- 
dence que par le passé dans sa conduite, il pourrait 
bien avoir à se reprocher à lui-même une partie des 
maux qui devaient l'assaillir encore l . Mais il en est 
aussi dans le nombre qu'il n'était pas en son pou- 
voir de prévenir, et ceux-là n'étaient pas les moins 
cruels. Il touchait de près à celui qui pouvait lui être 
le plus profondément sensible, la mort de sa femme 
enlevée par la peste, le 17 août 1529 2 (Ep. V, 81). 

Ce coup douloureux allait frapper Agrippa en 
pleine possession d'un bonheur qu'il ne connaissait 
plus depuis longtemps et dont il ne lui était alors ac- 
cordé de jouir que pendant de courts instants. Tout 
porte à croire que, malgré quelques petits mécomp- 
tes au début, il avait finalement trouvé à Anvers, 
de la part des amis qui l'y avaient attiré, les secours 



1. De son temps même, on regardait Agrippa comme l'auteur, 
en grande partie.de ses propres malheurs. Son humeur satirique 
était, non sans raison, uni? des causas qu'on leur assignait 
(Ep. VII, 7). 

2. Le texte imprimé de la lettre d'Agrippa 'Ep. V, 81) donne 
à cet événement la date du 7 août. On verra dans une note 
de l'appendice (n° VIII) quelles raisons commandentde subs- 
tituer à cette date celle du 17 août. 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 217 

de tout genre qu'il était- fondé à en attendre : des 
facilités pour subvenir aux besoins de l'existei ce, et 
des relations agréables pour le charme de la vie. 
Précédé dans ce pays par une réputation de : avoir 
dont les premières lettres du père Aurelic nous 
fournissent le témoignage, Agrippa s'y était plus 
que jamais voué à la pratique de la médecine (Ep. V, 
71, 72, 75), sans dédaigner d'entretenir le prestige 
scientifique attaché à son nom, à l'aide de ces fa- 
meuses sciences occultes, qui, en frappant les imagi- 
nations, avaient par dessus tout le privilège de capti- 
ver les esprits. Sa vie avait, en certains points, 
quelque chose de calculé et de mystérieux dont nous 
donnent une idée les préjugés populaires que nous 
avons mentionnés au commencement de cette étude 1 , 
et dont nous trouvons pour une partie le tableau 
dans les explications que fournit à ce sujet son dis- 
ciple Jean Wier, comme nous l'avons montré et 
comme nous aurons occasion de le dire encore. 

Pour les hommes d'un esprit cultivé, Agrippa 
était un savant. En lui écrivant, on l'appelait : erudi- 
tissime domine doctov (Ep. V, 71, etc.). Pour le popu- 
laire, c'était une espèce de sorcier. Agrippa était en 
correspondance avec des gens qui lui parlaient de 
chiromancie (Ep. V, 00, 70) et d'astrologie (Ëp. V, 
50, 62). Il faisait lui-même de l'alchimie (Ep. V, 73, 
74, 75, 76, 82, 83) ; il donnait des horoscope:-: (Ep. V, 
50, 62); mais en même temps aussi, des avis éclairés 

1. Voyez tome I, p. 2. 



218 CHAPITRE SEPTIÈME 

sur des sujets plus sérieux, sur l'étude de la juris- 
prudence par exemple (Ep. V, 65, 67), et des consul- 
tations de médecine (Ep. V, 71 ,72, 75). C'était à la 
médecine principalement, nous venons de le dire, 
qu'il s'était alors attaché. L'exercice de cet art pou- 
vait lui procurer la fortune et l'indépendance; l'indé- 
pendance surtout, si nécessaire à son caractère impa- 
tient, rebelle à toute contrainte ; 1 indépendance à 
laquelle il prétendait toujours, qu'il eut quelquefois 
à sa portée, et dont il ne sut jamais s'assurer la 
pleine et définitive jouissance. 

A ce moment encore où, au prix d'efforts persé- 
vérants, il vient de rentrer en possession de cette 
liberté dont la perte lui avait coûté tant de peines 
réelles et lui avait arraché tant d'imprécations, 
Agrippa est déjà prêt à la sacrifier. Cette vie des 
cours qu'il avait maudite, il veut y rentrer. Dès les 
premiers mois de son arrivée à Anvers, il sollicite 
l'office de médecin de la princesse Marguerite, gou- 
vernante des Pays-Bas. Le titulaire de cet emploi 
ayant annoncé l'intention de le quitter, Agrippa 
s'était empressé de le demander l . C'est ce que nous 

1. Ce personnage est probablement celui qu'Agrippa nomme, 
dans une lettre du 13 octobre 1529, « Dominus Johannes Maria, 
« physicus Margaretae principis » (Ep. V, 85). Nous ne trou- 
vons pourtant pas ce nom parmi ceux des officiers mention 
nés comme recevant pension de la princesse Marguerite, dans 
les comptes de sa maison. Ces comptes sont conservés en par- 
tie aux archives de Lille, en partie à celles de Belgique à 
Bruxelles. Dans des extraits assez étendus que nous en avons 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 219 

apprend une lettre datée de Malines, le 17 jan- 
vier 1529, par laquelle on le prévient que le médecin 
de la princesse a renoncé à son projet de retraite, 
et qu'il ne doit plus lui-même penser à cette charge 
qu'il ambitionnait (Ep. V, 66). 

Disons de suite, ce qui s'expliquera du reste 
complètement par les faits ultérieurs, qu'Agrippa 
pouvait avoir dans cette recherche des raisons 
d'agir plus sérieuses que la simple satisfaction de 



sous les yeux, nous ne trouvons à l'année 1 528 aucune 
mention de médecin; et à l'année 1532, parmi les articles 
relatifs à la dernière maladie et à la mort de la princesse, 
nous lisons : « A maistre Henry Ancelle, docteur médecin, 
« lequel madicte Dame avoit dès longtemps retenu en son ser- 
« vice pour son médecin ordinaire, auquel elle avoit ordonné 
'< pension, aussi pour toutes peines qu'il a eues et prinses 
« et avoir taicté icelle dicte Dame de son art jusques à son 
« trespas, iiij xxphilippus. » Avec ce médecin ordinaire de la 
princesse il en est nommé alors quelques autres encore appelés 
extraordinairement près d'elle, ù l'occasion de sa dernière ma- 
ladie : « Maistre Jehan Van Heetrelde et maistre Adam Bo- 
« guère, docteurs médecins résidons à Louvain : maistre Jac- 
« ques Roland, maistre Denys Van Liewarde, maistre Cornille 
« Rembold et maistre Pierre Van Dighen, docteurs médecins 
« résidens à Malines ; maistre Pasquier Drack, sirurgien ré- 
« sident à Wasministre; maistre Pierre des Maistres, sirur- 
« gien ; maistre Philippe Savoïen, sirurgien de l'Empereur et 
« de M. le marquis de Zenette. » Nous empruntons ces indi- 
cations à un ouvrage de M. le comte E. de Quinsonas, Maté- 
riaux pour servir à l'histoire de Marguerite d'Autriche, 1860, 
t. III, pp. 331 et 397. Rien, dans tous ces noms, ne se rappro- 
che de celui de « Dominus Joannes Maria, physicus ». 



±20 CHAPITRE SEPTIÈME 

se voir dans un poste brillant et flatteur pour sa 
vanité. Nous avons montré précédemment quelle 
importance devait avoir, dans sa situation, le privi- 
lège d'un office capable de suppléer aux titres plus 
positifs qui lui manquaient, on a tout lieu de le 
croire, pour exercer librement la médecine '. Nous 
verrons bientôt ce qu'il a pu lui en coûter pour s'être 
un jour trouvé dépourvu de ce moyen de défense, 
vis-à-vis de certaines attaques qu'il pouvait déjà pré- 
voir. Il aurait eu, d'après cela, de justes raisons de 
rechercher, dans la condition de médecin de la prin- 
cesse Marguerite, un titre à l'abri duquel il pût en 
toute sûreté exercer un art auquel il était alors en- 
tièrement voué. Cependant, pour que ses intentions 
dans cette circonstance fussent à l'abri de toute in- 
terprétation défavorable, il faudrait que, à défaut de 
cette commission qui lui imposait, en vue d'un ré- 
sultat sérieusement utile, le sacrifice de son indépen- 
dance, il n'eût pas un peu plus tnrd sollicité et ob- 
tenu un autre office de cour, celui d'historiographe 
de l'Empereur, qui entraînait le môme sacrifice, 
sans lui procurer les mêmes avantages. Quoiqu'il en 
soit, déçu de ce côté, Agrippa, se retournant avec 
cette mobilité d'impressions que nous lui connais- 
sons, passe aussitôt du vif et ardent désir au dédain 
le plus accentué pour l'objet qu'il poursuivait. 

1. C'est ce que nous avons dit au chapitre v, p. 31 du pré- 
sent volume. Nous donnons aussi quelques explications à ce 
sujet dans une note de l'appendice (n° VII). 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 221 

Nous n'avons pas l'expression immédiate du mé- 
contentement que dut lui causer sa déconvenue après 
cette tentative avortée ; mais nous savons ce dont 
il était capable en pareil cas; et nous possédons 
d'ailleurs un reflet de ses sentiments en cette cir- 
constance , dans un document de cette époque 
même, dans une lettre datée du 7 mars 1529, où il 
exprime le plus profond mépris pour le service 
des grands et pour la vie des cours. Il s'agit, à 
ce qu'il semble de ramener à son père un fils 
que d'ambitieuses illusions entraînaient dans cette 
voie. 

— Appartenant à une famille où tu peux vivre 
avechonneur et dans l'indépendance, lui dit Agrippa, 
tu veux te vouer à une situation subordonnée, abais- 
sée, honteuse; tu veux servir quelqu'un de ces pa- 
rasites de cour, éponges altérées, vils intrigants, 
auprès desquels il te faudra mourir de faim, en tra- 
vaillant pour eux; te soumettre peut-être à d'abjects 
emplois, je ne veux pas en dire davantage, sans 
qu'il puisse en sortir pour toi rien de bon, que ce 
dont ils ont soif eux-mêmes, et dont tu es déjà le 
maître de jouir, si tu le veux (Ep. V, 67). 

Voilà des invectives qui ne pâliraient pas auprès 
de celles qu'arrachaient à notre Agrippa les misères 
de son existence, au service du roi François I er et 
de sa mère. Cependant, à peine échappé à ces cui- 
santes infortunes, il avait sollicité, comme nous 
venons de le dire, un emploi auprès de la princesse 
Marguerite d'Autriche. Au moment où il perdait 



222 CHAPITRE SEPTIÈME 

ensuite l'espoir de l'obtenir, il écrivait ce que nous 
venons de lire, et bientôt après, il retombait de 
nouveau dans cette étrange et funeste ambition de 
servir qu'il avait stigmatisée si énergiquement; et 
il acceptait à la cour de la gouvernante des Pays-Bas 
un office d'un autre genre que nous venons de 
signaler et qui ne parait pas lui avoir procuré non 
plus beaucoup d'avantages. Nous aurons à revenir 
sur ces particularités. 

Agrippa n'avait pas cessé, à ce qu'il semble, de 
chercher sa voie de ce côté. S'il s'en écartait par mo- 
ments, c'était pour y revenir aussitôt. Nous venons 
de le voir se prononcer avec vivacité contre la 
vie des cours, à la suite de son insuccès dans la 
poursuite de l'office de médecin de la princesse 
Marguerite. Quelques semaines plus tard (avril 
1529), il adresse à celle-ci le traité de la préémi- 
nence du sexe féminin, qu'autrefois à Dole il avait 
composé pour elle (1509), et que les circonstan- 
ces du moment l'avaient alors empêché de lui pré- 
senter. Cette fois il s'y décide, encouragé, dit-il, 
par un seigneur de la cour, Maximilianus Transsyl- 
vanus , conseiller de l'empereur Charles- Quint. 
Dans une épître qu'il écrit à celte occasion à ce 
personnage, il lui dit qu'en offrant à la souve- 
raine les récréations de sa jeunesse, il entend prou- 
ver seulement l'ancienneté de son dévouement et 
non pas donner la mesure d'un esprit qui, mûri 
par l'âge, peut maintenant, dans les choses de 
la paix comme dans celles de la guerre , la 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 223 

servir d'une manière plus digne de su gran- 
deur l . 

Agrippa, du reste, avait plus d'une corde à 
son arc, pour arriver à satisfaire son ambition de 
s'approcher des grands. Au moment où sa femme 
lui était enlevée (août 1529), il avait tout récem- 
ment trouvé moyen d'attirer sur elle comme sur 
lui-même l'attention de la princesse Marguerite. 
On ne saurait dire au juste quelle espérance il 
avait conçue, quel résultat précis il poursuivait 
ainsi, quel commencement de satisfaction il avait 
même déjà obtenu à cet égard ; mais, au lendemain 
du jour où il perdait cette femme bien-aimée, 
il mêlait à la première explosion de sa vive 
douleur quelques traits qui se rapportent à cette 
situation. 

— Femme admirable, dit-il, et remplie de tous 
mérites, que recommandait l'opinion commune, et 
que sollicitait déjà la princesse Marguerite. Faveur 
inappréciable! Honneurs et richesses étaient désor- 
mais notre partage. Hélas! Elle n'a pas survécu 
deux heures à l'heureuse nouvelle! Si elle avait pu 
vivre, rien ne devait plus jamais nous manquer 
(Ep. V, 81). 

Avant de raconter le grand malheur qui frappe 
ainsi le pauvre Agrippa, revenons quelque peu en 



1. « Glarissimo viro D. Maximiliano Transsylvano, Caroli V 
se Gœsaris Tmperalorisrjue a consiliis, epistola » (Opéra, t. II, 
p. 513). .. 



22 4 CHAPITRE SEPTIÈME 

arrière, pour donner un coup d'œil à la situation, 
en ce moment prospère, dans laquelle il allait 
être surpris par cette cruelle épreuve. Agrippa, 
dont la réputation de médecin commençait à se ré- 
pandre, avait été mandé au mois de juin 1529 à 
Louvain, pour la femme d'un secrétaire de la ville 
(Ep. V, 71). Dans ce même mois de juin et en juil- 
let, il était à Malines, auprès d'un riche particulier 
(Ep. V, 73, 75). Les lettres qu'il échange alors avec 
les gens de sa maison restés à Anvers, permettent de 
jeter un regard sur son intérieur (Ep. V, 72, 73, 74, 
75, 70, 77, 78). 11 peut-être intéressant de s'y arrê- 
ter en passant. Ces tableaux de la vie privée sont 
rares dans les documents anciens. 

A propos des lettres de sauf-conduit sollicitées 
par Agrippa au moment de passer de France dans 
les Pays-Bas, nous avons vu que ce qu'il appe- 
lait sa famille se composait alors de dix personnes 
(Ep. V, 43) : le père, la mère et quatre enfants, une 
suivante, pedissequa, deux valets ou serviteurs, ser- 
vuli, et ce qu'on appelait un galopin, puer cursor. Les 
deux serviteurs qualifiés servuli diffèrent évidem- 
ment de ceux qui, en plusieurs passages de la cor- 
respondance d'Agrippa, sont nommés servi. Ceux-ci 
semblent être tout autre chose que de simples va- 
lets, dans la condition de ceux appelés de nos jours 
des domestiques. On possède plusieurs lettres 
échangées à diverses reprises entre eux et Agrippa. 
De part et d'autre, elles sont rédigées en latin, et 
elles impliquent par leur teneur, pour ceux de qui 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 225 

elles émanent ou à qui elles s'adressent, une cer- 
taine culture intellectuelle l . 

— J'ai appris que tu as besoin d'un serviteur qui 
écrive correctement et rapidement, dit-on à Agrippa, 
en lui adressant au mois d'avril 152o un individu 
de celte condition (Ep. III, 66). 

De semblables serviteurs étaient, en quelque 
sorte, des disciples clans la maison du maître; tra- 
vaillantpour lui de diverses manières, tout en travail- 
lant aussi pour eux-mêmes. Se soumettre ainsi à un 
patron, s'attacher à la personne de celui qu'on avait 
choisi, était alors ce qu'on appelait servir. Telle était 
à peu près la condition des pages chez les gen- 
tilshommes et les grands seigneurs. C'est une situa- 
tion de ce genre, servitium domesticum, que le Flam- 

1. Suivant M. Léon Charvet, un certain nombre de pièces de 
la correspondance d'Agrippa auraient été écrites originairement 
en langue vulgaire et traduites en latin par les éditeurs de 
Lyon (Revue savoisienne, 1874, p. 26). C'est là, nous l'avons déjà 
dit (tomel, p. 48, note 2), une supposition toute gratuite qu'on ne 
saurait admettre sans des preuves qui la justifiassent. Pour ce 
qui est des lettres des serviteurs d'Agrippa en particulier, on 
peut en les lisant se convaincre, par le fond et par le mouve- 
ment des idées, qu'elles émanent de gens ayant une certaine 
instruction littéraire, laquelle n'allait pas à cette époque sans 
la pratique du latin. Une particularité à relever, c'est qu'A- 
grippa correspondait en français avec sa femme qui ne savait 
pas le latin (Ep. V, 74, 77) ; or, la correspondance publiée ne 
contient aucune des lettres échangées entre eux. Les lettres 
françaises, s'il en a existé dans les portefeuilles d'Agrippa, 
n'ont pas été recueillies. Elles ont dû être, on le voit, plutôt 
rejetées que traduites en latin par les éditeurs. 

T. II. 15 



2:20 CHAPITRE SEPTIÈME 

mingus, philosophe et apprenti médecin, quittant 
Metz pour venir à Lyon en 1526, s'offrait à prendre 
dans la maison d'Agrippa » . C'est vraisemblable- 
ment aussi à ce titre qu'était chez lui, à une autre 
époque, ce jeune homme dont la mort inopinée fut 
interprétée d'une manière si étrange par la crédulité 
populaire. Il aurait été, assurait-on, étranglé par le 
diable en personne qu'il avait imprudemment évoqué 
en cherchant à déchiffrer les grimoires de son maî- 
tre a . C'est encore sur le même pied que dut vivre 
pendantquelque temps, auprès d'Agrippa, Jean Wier, 
dont nous aurons plus tard à dire quelques mots. 
Telle était, en un mol, chez lui la condition des ser- 
viteurs dont il va être queslion, comme cela ressort 
des détails mêmes de leur correspondance. 

Au mois de juin 1529, Agrippa était, comme nous 
l'avons dit tout à l'heure, à Malines, auprès d'un 
malade. Il donne, dans les lettres qu'il écrit alors aux 
serviteurs restés dans sa maison, d'amples détails 
sur la maladie du personnage qui est entre ses mains, 



l.Le Flammingus se rendait chez Agrippa, muni d'une re- 
commandation du curé de Sainte-Croix, disant : « Est enim 
juvenis nequaquam philosophise et medicinse ignarus... Qua- 
« propter etiam terogatum esse velim ut eum in servitium do- 
te mesticum recipere velis... » (Ep. IV, 26). Nous avons raconté, 
au chapitre sixième, p. 101 du présent volume, le petit épisode 
qui concerne ce personnage. 

2. Voir, au commencement de notre chapitre premier, 
tome T, page 4, le récit de ce fait, d'après le témoignage do 
Martin Del Rio. 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 227 

et sur les remèdes qu'il lui administre (Ep. V, 75). 
On voit qu'il s'adresse à des gens du métier, si l'on 
peut s'exprimer ainsi, et que les serviteurs qu'il 
veut renseigner sont des disciples. On l'ait dans sa 
maison de la pharmacie, c'était pour le temps tout 
un avec l'alchimie. Il parle dans ses lettres de ces 
matières, et on lui répond sur le même sujet, clans 
des termes énigmatiques dont le sens précis peut 
avoir pour nous dans les détails quelque obscu- 
rité, mais dont la signification générale ne saurait 
nous échapper. 

— Ne laissez pas chômer les autels de Vulcain, 
écrit Agrippa le 13 juin. Chargez sans trêve et sans 
repos le volcanique appareil. Que la matière, par 
une cuisson prolongée, arrive à maturité (Ep. V, 75). 

— Surtout, dit-il dans une autre lettre du mois sui- 
vant, n'épargnez pas les détails sur ce qu'il m'importe 
le plus de savoir. L'appareil dont l'odeur était si 
forte distille-t-il abondamment? Qu'advient-il de cette 
Diane enfumée? Devenue comme Proserpine une 
déesse de l'enfer, l'avez-vous recueillie dans le tem- 
ple qui lui convient? Comment se comporte aussi à 
son égard le messager des dieux (Ep. V, 73)? 

C'est de Mercure et, sous cette forme allégorique, 
du métal portant le même nom qu'il est ici ques- 
tion. 

— L'appareil que tu sais, lui est-il répondu, dis- 
tille avec une extrême lenteur et nous menace d'une 
attente prolongée. Nous n'épargnons cependant ni 
l'attention ni les soins. Diane s'est en quelque sorte 



228 CHAPITRE SEPTIÈME 

éclipsée; mais elle va s'unir à Gyllenius (Mercure) 
dans un lit nuptial d'une éclatante blancheur, intra 
candidissimum coitura est thalamum, et reviendra de 
la pâleur contractée dans son éclipse (Ep. V, 7-4). 

— Nous comptons, est-il ajouté ensuite, sur tes 
réflexions et sur tes méditations pour obtenir un 
heureux résultat. Que l'appareil nous donne seule- 
ment un écoulement un peu plus abondant! Nous 
avons retiré du premier récipient la matière, quand 
elle nous a paru complètement desséchée, et nous 
l'avons, comme tu le fais, placée dans un autre, pour 
la soumettre à une chaleur tempérée. Gynthia et 
Cyllénius (Diane et Mercure) sont maintenant unis 
dans le lit transparent qui leur était destiné (dans 
un flacon sans doute). Voilà où en sont les choses 
(Ep. V, 76). 

On donne en même temps à Agrippa des nouvel- 
les de sa famille et de sa maison. C'est un de ses 
serviteurs qui lui écrit encore. 

— Tout est en ordre, dit-il, dans ta maison. La 
jeune épouse se remet d'heure en heure l . Elle re- 
çoit les soins assidus de Maria. Les enfants crois- 
sent. Us jouent, rient et chantent. Tarot avec ses 
compagnes Pranza et Musa (c'étaient les chiens fa- 

1. La femme d' Agrippa était restée languissante depuis la 
naissance de son dernier enfant, le 13 mars 1529, quelques 
mois après son arrivée à Anvers (Ep. V, 55, (iS). Agrippa, dans 
la suite, faisait remonter à quelques jouis de là, aux environs 
de Pâques de cette année, l'état maladif dans lequel le fléau 
qui devait l'emporter la surprit, six mois plus tard (Ep. V, 81\ 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS Vl\5 

voris d'Agrippa) se font entendre nuit et jour. Ils 
effraient les voleurs, parcourent incessamment le 
verger, et pourraient se changer a la longue en dieux 
des jardins et des campagnes, ou pour le moins en 
philosophes, je veux dire en disciples d'Académus. 
Pour ce qui regarde le reste de la maison, la 
servanteest au ménage, Hercule exerce ses forces. 
Aurellus est à ses alambics, Ancilla ancillatur, 
Hercules herculatitr, chimicatur Aurellus '. Tout est 
pour le mieux. Je n'ai rien de plus h te dire. Tu me 
connais; tu sais mon zèle; je tâcherai de suffire à 
tout jusqu'à ce que tu reviennes. De ton côté, aime- 
nous, et assure-nous la bienveillance de tes excel- 
lents et doctes amis. Ta femme souhaite à ton ma- 
lade un prompt retour à la santé, pour que tu puisses 
revenir plus tôt près d'elle, et elle demande d'être 
recommandée à lui (Ep. V, 72). 

Agrippa répond de Malines, le 45 juillet 1529, au 
serviteur qui lui sert de correspondant. 

— Je suis bien aise, lui dit-il, que tout marche ré- 
gulièrement. Je te recommande toujours ma femme 
et mes enfants, Tarot et sa famille, et le reste. 
Qu'on salue, de ma part, Maria la grande ; qu'on 
fustige la petite ; quant à Hercule , qu'il modère 

1 . Hercule et Aurellus sont des serviteurs ou disciples, servi; 
la servante, ancilla., dont il est question avec eux, est sans doute 
Maria qui est nommée au commencement de la même lettre. 
Cet Hercule et cette Maria devaient être bientôt, aveelà femme 
d'Agrippa, les victimes de la peste de 1529. « Signiflcavi tibi... 
Herculis et Maria; interitum, servi et ancillse » (Ep. V, 84). 



230 CHAPITRE SEPTIÈME 

ses exercices de force, sinon qu'on le corrige du 
bâton '. Si ce serviteur, que le Maître de l'Oratoire, 
Magister Oratorii, doit m'envoyer à Anvers, se pré- 
sente, qu'on le retienne à la maison, ou bien qu'à 
l'occasion on me l'envoie ici (Ep. V, 73). 

— Tout le monde te salue, lui est-il répliqué, ta 
femme, la grande Maria et les chiens. Ton épouse t'a 
fait écrire en français par Jean Martin (Ep. V, 74). 

— Le seigneur Augustino, est-il encore dit un peu 
plus tard à Agrippa, voudrait te voir de retour à 



1. « Mariam majorera salvere jubeo. minorera virgulari, Her- 
« culom non lam herculari quam baculari cupio » (Ep. V, 73). 
Agrippa joue ici sur le mot «baculari» dont le sens exact dans 
ce latin de convention nous échappe. S'il n'exprime pas dans 
les conditions d'un simple verbe passif l'idée d'être frappé du 
bâton, ainsi que « virgulari » celle d'être frappé de la verge, 
ne pourrait-il pas, comme verbe déponent, se rapportera l'idée, 
fort ditïerente déjouer avec le bâton? Son rapprochement de 
la forme « herculari //pourrait alors indiquer que, faisant allu- 
sion à un jeu d'adresse, à une sorte d'escrime, Agrippa désigne 
ainsi métaphoriquement un exercice de l'esprit par opposition 
aux exercices de force. 11 exprimerait par là le désir de voir son 
serviteur Hercule moins adonné à ces exercices de force et plus 
appliqué à des occupations moins vulgaires. Peut-être trou- 
vera-t-on cette explication un peu subtile et préfèrera-t-on 
voir dans les paroles d'Agrippa une simple menace du bâton 
à l'adresse d'Hercule, en cas de désobéissance aux recomman- 
dations du maître. C'est du reste à cette explication que nous 
nous arrêtons. Cette petite question donne une idée des 
dillicultés que présente parfois l'interprétation de ce latin du 
xvi e siècle, qui est loin d'être celui de l'antiquité et des écri- 
vains classiques. 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 231 

Anvers. Ton épouse revient à la santé. Son visage 
en est tout réjoui ; mais elle n'a pas encore osé sortir 
de la maison et regrette de ne pouvoir dès main- 
tenant s'amuser à t'écrire. Tarot, Franza, Musa, Cic- 
cionus, Balassa (ce sont les chiens) se portent bien 
et te rappellent. Maria la grande te salue. La petite, 
avec Hercule et Margareta (les domestiques, à ce qu'il 
semble) s'arrangeraient peut-être assez bien de voir 
se prolonger ton absence (Ep. V, 76). 

— Je tiens la plume, dit une autre fois le fidèle 
serviteur, ayant d'un côté ta femme et de l'autre 
Maria. Elles parlent à la fois. Si j'écris de travers, 
pardonne-moi; mes oreilles ne sont pas de fer, ni 
mes mains non plus. Ta femme a recouvré la santé 
et les forces. Elle soupire maintenant après ton re- 
tour. Elle a reçu tes lettres; mais, comme elles 
étaient en français, je n'ai pas pu très bien les 
lire. Écris lui dorénavant en latin pour que je puisse, 
nouveau Mercure, lui servir de secrétaire. N'oublie 
pas que je suis Romain et non Français. Tout va 
bien à ia maison. Les chiens courent dans le jar- 
din, reviennent à leur maîtresse, mangent, dor- 
ment, ou font vacarme. Les enfants sont au mieux. 
N'aie aucune inquiétude. Tant que mes forces me le 
permettront, je suis tout à toi. Ton épouse te salue 
mille fois. Aurelius, Augustinus, Emmanuel (des 
disciples sans doute) font de même (Ep. V, 77). 

Nous ne donnons que des extraits fort réduits de 
ces lettres, où les indications de ce genre abondent. 
Tous ces détails sont pleins de vie et forment par 



232 CHAPITRE SEPTIÈME 

leur ensemble un tableau dont quelques traits ne 
manquent pas de grâce et de naïveté. C'est bien là 
l'image vraie d'un intérieur, comme on peut se figu- 
rer qu'était alors celui d' Agrippa; intérieur à la 
fois sérieux et animé, où l'étude et les jeux se ren- 
contrent; dans une maison toute pleine de bruits et 
d'activité, égayée par les cris et les rires des enfants 
et parle mouvement inégal d'une troupe, quelque- 
fois paresseuse, plus souvent agitée, de chiens favo- 
ris. Les servantes, les valets et leurs aides sont aux 
soins du ménage; les élèves d'origine et de langue 
diverses, mais tous s'entendant et se parlant en 
latin, sont aux fourneaux et aux alambics. Us ont en 
même temps l'attitude de serviteurs soumis et dé- 
voués. Une jeune femme un peu languissante, dont 
la santé ébranlée préoccupe les uns et les autres, 
tient au milieu de tout cela, non sans charme, la 
place importante que lui assigne la tendre affection 
d'un mari, chef de cette nombreuse famille dont il 
dirige de loin comme de près les intérêts, en poursui- 
vant de sérieuses études, en cultivant de savantes 
amitiés, et en vaquant aux graves occupations d'un 
médecin en renom. Un lien, la vie de cette femme, 
retient uni le faisceau de toutes ces choses diver- 
ses; ce lien va manquer; cette charmante harmonie 
va se briser; et tout ce bonheur va s'effondrer. 

Les lettres qu'Agrippa recevait à Malines des ser- 
viteurs restés à Anvers dans sa maison, lui annon- 
çaient le retour lent et progressif de sa femme con- 
valescente à la santé. Elle ne s'était pas encore 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 233 

complètement remise depuis la naissance de son 
dernier enfant, le 13 mars précédent, quelques mois 
après son arrivée à Anvers (Ep. V, 68). Son état 
s'améliorait cependant peu à peu; mais, encore dé- 
bile, elle se trouvait à ce moment exposée à des 
risques nouveaux. La peste régnait dans le pays. 
Les dernières nouvelles adressées à Agrippa étaient 
malgré cela rassurantes. Sa femme, lui disait-on, no 
souffrait presque plus que d'une chose, de l'absence 
prolongée de son époux. Agrippa était maintenant 
tranquille. Un court billet lui apporte un signal 
d'alarme. 

— A quels prompts changements, lui écrit-on, sont 
sujettes les choses! Ta chère épouse, qui allait bien 
hier, a passé une nuit très mauvaise. Les anciens 
symptômes reparaissent. Nous avons d'abord voulu 
lui persuader de consulter Jacobus le médecin. 
Mais elle ne veut voir que toi; elle demande qu'on 
t'avertisse, et désire que tu reviennes au plus tôt, si 
cela est possible (Ep. V, 78). 

Agrippa ne se fait pas attendre. Il peut soigner sa 
femme, mais il ne peut pas la sauver. La peste qui 
en a fait sa proie l'enlève en quelques jours. Le 
fléau frappe les serviteurs après elle ; la maison 
tout entière subit ses atteintes. Agrippa est seul 
épargné. Ses enfants ont été aussitôt éloignés; et lui, 
après la mort de sa femme, se réfugie d'abord dans 
une hôtellerie, puis dans la maison de Fornari, son 
protecteur et son ami. Il a le cœur déchiré et l'es- 
prit abîmé ; ses affections sont anéanties, ses espé- 



234 CHAPITRE SEPTIÈMES 

rances sont brisées, sa vie est bouleversée. Quatre 
ou cinq lettres qu'il écrit à ce moment sont pleines 
de l'expression de sa douleur, et montrent le trou- 
ble qui s'est emparé de lui. Elles sont adressées en 
première ligne à Guillaume Furbity, à ce parent qui 
avait reçu d'Agrippa la mission de veiller sur sa fa- 
mille, quand il avait dû la quitter à Paris, l'année 
précédente; ensuite à son vieil ami Chapelain, qu'il 
ne peut pas oublier, malgré un peu de refroidisse- 
ment, malgré les petits nuages qui ont traversé leur 
ancienne amitié ; et enfin à un révérend père fran- 
ciscain de Cambrai, avec lequel Agrippa entrete- 
nait, depuis quelque temps déjà, des relations (Ep. V, 
79, 80, 82). 

— Plût à Dieu, dit Agrippa au premier, plût à 
Dieu, cher parent, que je n'eusse pas à t'annoncer 
les tristes nouvelles que je t'envoie. Je suis anéanti. 
J'ai perdu la consolation de ma vie, le doux soula- 
gement de mes peines ; j'ai perdu ma femme ché- 
rie, morte pour moi, mais en possession de la gloire 
éternelle. Tu as su que depuis Pâques elle était 
plus souffrante d'un mal aggravé par diverses com- 
plications. Elle n'a manqué de rien. Trois fois sau- 
vée, trois fois retombée ; rétablie une dernière fois, 
elle allait très bien depuis près d'un mois et reve- 
nait même à la gaîté, quand tout à coup, le lende- 
main de la Saint-Laurent, la fièvre pestilentielle l'a 
saisie, en même temps qu'un abcès se déclarait à 
l'aine. Tous les remèdes ont été employés ; ils se 
sont trouvés impuissants. Ni jour ni nuit je ne l'ai 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 235 

quittée. Adorée de tous, elle n'a été abandonnée par 
personne. Le quatrième jour, un peu de mieux se 
manifestait; mais le septième, qui était le 7 août l , 
le matin, vers la neuvième heure, clans de grandes 
souffrances, l'esprit sain et constamment tendu vers 
Dieu, nous tous présents, elle a rendu son âme. De 
larges taches sur son corps montraient que la pesti- 
lence s'était répandue partout. Douleur immense ! 
La voilà perdue! Et cela pour mon malheur, pour 
celui de ses jeunes enfants, pour celui de tous ceux 
qui l'ont connue. Après une trop courte union, où 
n'avait régné qu'amour et que paix, et où, sans qu'un 
seul nuage eût jamais passé entre nous, elle avait 
supporté courageusement avec moi l'adversité, la 
pauvreté et l'exil, la fuite et ses périls, elle m'est en- 
levée au moment où une vie douce et facile s'offrait 
à nous. Que n'étais-tu là, mon cherFurbity ? Ta pré- 
sence eût été pour elle une consolation; elle te ré- 
clamait sans cesse; elle m'a chargé de te transmet- 
tre ses adieux, et de te demander pour elle tes 
prières et ton pardon, si jamais elle t'avait offensé. 
— Au commencement de sa maladie, elle avait 
voué un pèlerinage à Saint-Claude. Elle s'est re- 
mise sur toi d'acquitter cette dette, quand tu re- 

1. Il faut lire le 17 el non le 7 août. La lettre d' Agrippa, 
telle que nous la trouvons dans la Correspondance imprimée, 
donne bien la date du 7 août comme étant celle de la mort de 
sa femme. Diverses considérations, qu'on trouvera dans une 
note de l'appendice (n° VIII), autorisent, croyons-nous, la cor- 
rection que nous proposons. 



236 CHAPITRE SEPTIÈME 

tourneras dans ton pays. Je t'en prie de mon côté, 
décidé à en faire autant, si je reste on vie. Tu de- 
vais acheter pour elle une petite chaîne d'or. Gonsa- 
cres-en le prix à un usage qui lui soit plus profita- 
ble, à des prières ou à des aumônes. Enfin, elle m'a 
recommandé, en mourant, de suivre toujours tes 
bons avis, et de réclamer ta protection pour moi 
et pour nos enfants. Je la souhaite par dessus tout. 
J'ai encore des choses fort importantes à te dire ; 
ne viendras-tu pas bientôt? 

— Hélas, mon cher Guillaume, j'ai tout perdu; il 
n'y a plus maintenant de bonheur pour moi dans la 
vie, après la perte de cette épouse chérie. Prie pour 
nous, prie pour elle, bien qu'on ne puisse douter 
de son salut. Aussi est-ce elle maintenant que je prie 
incessamment d'intercéder pour moi auprès du 
Christ (Ep. V, 81). 

Voilà bien le ton ému d'une douleur vraie. On 
le retrouve également dans les deux missives adres- 
sées à Chapelain et au père franciscain de Cam- 
brai (Ep. V, 83, 84). Il fallait citer la lettre à Fur- 
bity comme un témoignage certain de l'affection 
d'Agrippa pour la femme qu'il venait de perdre. 11 
faut citer la également comme une preuve des sen- 
timents religieux qu'au fond et malgré bien des 
indications contraires il professait réellement. C'est 
dans cette pièce que se rencontre le passage que 
nous avons mentionné précédemment, touchant la 
faveur dont la pauvre femme était, à ce moment, l'ob- 
jet de la part de la princesse Marguerite. On y 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 237 

trouve encore quelques autres renseignements sur 
cette épouse regrettée qui mourait le 17 août 1529 
à l'âge de vingt-six ans, à vingt-six ans moins vingt- 
trois jours, dit Agrippa, et après huit années moins 
un mois d'union avec lui. C'est ainsi qu'on sait qu'il 
l'avait épousée le 17 septembre 1521 et qu'elle était 
alors âgée de dix-huit ans à peu près l . Agrippa 
disait aussi dans cette lettre qu'après la mort de 
sa femme il avait abandonné sa maison, laissée à 
la garde de son serviteur Hercule et d'une servante, 
tandis qu'une autre emmenait ailleurs ses enfants, 
et que, pour son compte personnel, il était, avec un 
seul domestique malade lui-même, dans une au- 
berge où le visitaient journellement ses fidèles amis, 
le père Aurelio et le riche Fornari (Ep. V, 81). 

Dans d'autres lettres au même parent, Agrippa 
ajoute que les deux serviteurs restés dans sa mai- 
son sont morts à leur tour; que la ville entière est 
ravagée par l'épidémie ; qu'il a quitté l'auberge où 
il s'était retiré dans le premier moment, pour se ré- 
fugier dans la maison de Fornari ; et qu'enfin il s'est 
consacré avec zèle à soigner les pestiférés, en leur 
appliquant divers remèdes dont il donne en grand 

1. On trouvera dans la note n° VIII, de l'appendice dont il 
vient d'être question, quelques renseignements sur cette femme 
d' Agrippa et sur les enfants qu'elle lui a donnés. C'était, on se 
le rappelle, Jeanne Loyse Tissie, qu'il avait épousée à Ge- 
nève en 1521, quelques mois après la mort à Metz de sa pre- 
mière femme, dont on ignore le nom et qui était originaire de 
Pavie. 



-38 CHAPITRE SEPTIÈME 

détail la recette, avec une description médicale de 
la maladie (Ep. V, 84, 85). Ces lettres au nombre de 
deux sont des 4 et 13 octobre 1529. A cette der- 
nière date, Agrippa n'était pas encore rentré dans sa 
maison, et n'avait pris aucune décision pour ses 
affaires, notamment en ce qui regardait ses enfants ; 
car il devait, dit-il, penser surtout à eux, dans l'a- 
doption du genre de vie qu'il mènerait désormais, 
et dans le choix qu'il avait à faire entre plusieurs 
partis qui pour cela s'offraient à lui, en ce moment. 

— Je ne sais, écrit-il le 4 octobre à son parent 
Furbity, quelle fortune m'attend maintenant. Je suis 
mandé par le roi d'Angleterre, qui me fait de gran- 
des propositions ; mais ces propositions ne me con- 
viennent pas. En même temps, le chancelier de l'em- 
pereur me promet, si je veux me rendre à la cour du 
souverain, de me porter aux emplois les plus élevés. 
Fornari, d'un autre côté, me transmet les pressantes 
sollicitations d'un marquis que j'ai connu autrefois 
en Italie, et qui voudrait me rappeler avec toute ma 
famille dans ce pays. Ici enfin, à la cour de la prin- 
cesse Marguerite, on m'offre une position convena- 
ble, mais avec de moindres émoluments que ceux 
qui me sont promis ailleurs. Je ne sais à quoi 
m'arrêter. Mon goût serait de vivre indépendant 
plutôt que de recommencer à servir; mais ce n'est 
pas mon goût, c'est l'intérêt de mes enfants que je 
dois consulter (Ep. V, 84). 

Etre libre ou servir, ainsi aurait pu en effet se 
poser, à ce moment, pour Agrippa la question du 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 239 

choix àfaired'une occupation. Ce n'est pas ainsi qu'il 
l'aborde cependant, malgré ce qu'il vient de dire. Il 
semble plutôt tout décidé à servir, et n'hésite en 
réalité qu'entre plusieurs manières qui lui étaient 
proposées, de le faire. Il était donc résolu, plus 
qu'il ne le dit, à sacrifier cette précieuse indépen- 
dance à laquelle il se déclare toujours si attaché, et 
dont il n'a su que si rarement jouir. Il se montre 
une fois de plus, dans cette circonstance, tout prêt 
à accepter encore, malgré ses révoltes passées con- 
tre toute obligation de ce genre, le joug du service 
et les devoirs d'un emploi. Il est bon d'ajouter pour- 
tant que, dans le cas présent, sa volonté n'était pas 
tout à, fait libre. Elle était dominée sur un point es- 
sentiel par des empêchements que nous allons faire 
connaître. 

En parlant d'un parti à prendre dans cetle occur- 
rence, Agrippa, comment ne pas s'en étonner, ne 
fait aucune mention de celui qui, tout en lui assu- 
rant l'indépendance qu'il dit souhaiter, eût été, on 
pourrait le croire, le plus naturel et le plus sage. 
Il ne semble pas penser un instant à continuer tout 
simplement l'exercice de la médecine où il parais- 
sait réussir. Loin de là, on le voit à ce moment 
même cesser tout à coup de la pratiquer, après les 
soins qu'il dit avoir donnés, en 1529, aux pestiférés 
d'Anvers (Ep. V, 81, 85). On a quelque raison de 
penser que cet abandon soudain et absolu d'une 
profession avantageuse aussi bien que conforme à 
ses goûts, et la recherche qu'il fait en même temps 



2'lO CHAPITRE SEPTIÈME 

d'un emploi de nature toute différente, ne sont pas 
de la part d'Agrippa entièrement volontaires. 

Rien n'est moins assuré, nous l'avons déjà dit, 
que le caractère des titres en vertu desquels Agrippa 
prétendait exercer la médecine. Il n'était nullement 
docteur, suivant toute vraisemblance, quoiqu'il prît 
quelquefois cette qualité ; car, clans certains cas où 
il serait naturel qu'il la produisit, on ne le voit pas 
le faire. Il néglige notamment de s'en prévaloir dans 
un document que nous allons citer, et où la mention 
en eût été tout à fait à sa place. Dans cette pièce il 
parle, en effet, de la médecine et de l'exercice qu'il en 
a fait, non pas à titre de gradué dans cet art, mais, 
suivant ce qu'il dit à cette occasion, en raison des 
privilèges conférés par une charge publique. Cette 
observation n'est pas sans valeur, touchant un per- 
sonnage aussi porté que l'était Agrippa, on en a 
maint exemple, à tirer vanité de tout ce qui pouvait 
relever sa situation et flatter son amour-propre; 
aussi attentif qu'on le sait, à ne jamais rien perdre 
de ses avantages. On est donc fondé à penser, 
comme nous l'avons établi précédemment, que la 
qualité de docteur en médecine pouvait, à bon droit, 
lui être contestée. Il y a lieu de croire qu'elle le fut 
en effet, et tout particulièrement par ses confrères 
les médecins d'Anvers, qui seraient ainsi parvenus 
à l'arrêter dans la pratique d'un art où il leur faisait, 
grâce à la faveur publique, une concurrence redou- 
dable. C'est ce que semblent prouver, d'une part, la 
cessation subite par Agrippa de l'exercice de la 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 2 5 1 

médecine à ce moment, au milieu môme des succès 
qu'il y obtenait et malgré l'embarras où nous le 
voyons alors de trouver des ressources pour subve- 
nir aux besoins de sa famille, et, d'autre part, les 
violentes attaques dirigées en même temps par lui 
contre les médecins d'Anvers, dans un l'actum qui 
appartient à cette époque et dont nous allons don- 
ner des extraits. Cet écrit est animé d'une passion 
violente qui ne peut guère s'expliquer que par 
l'aiguillon d'un ressentiment personnel, quoique au 
fond il concerne spécialement un étranger. 11 s'agit, 
dans celte pièce, d'un individu dont Agrippa prend 
la défense contre le corps entier des médecins d'An- 
vers. D'accord avec ce qui vient, d'être dit, il y sem- 
ble plaider bien moins la cause d'un autre que la 
sienne propre. L'écrit en question est un mémoire 
adressé, en 1530, au grand conseil qui siégeait à 
Malines. Nous voulons par quelques citations jus- 
tiûer l'appréciation que nous venons d'en l'aire. 

— A la requête d'honorable maître Jean Thibault, 
professeur en médecine et en astrologie, dit Agrippa 
dans son l'actum, je viens le venger devant vos illus- 
trations, des calomnies des médecins d'Anvers, et 
attester su parfaite science. [{ m'appartient à moi 
de prononcer sur de pareilles matières, à moi qui 
dès longtemps ai eu charge publique d'ex ;rcer cet 
art. près des princes et des rois; et je crois juste» de 
me rendre à la demande que m';: l'aile le plaignant 
de lui fournir celle déclaration. J'atteste donc que 
je connais ('gaiement et Jean Thibault cl les mé- 

T I! 16 



242 CHAPITRE SEPTIEME 

decins d'Anvers, et que la querelle à lui faite par 
ceux-ci n'est autre chose qu'une pure injure; telle 
qu'on peut l'attendre, du reste, de cette race envieuse 
des médecins, toujours prêts comme des animaux 
immondes à se jeter sur les plus sales ordures, et 
à se les arracher l'un à l'autre pour la moindre espé- 
rance de profit '. 

— Quant à ce qui regarde les connaissances en 
médecine, je déclare qu'elles ne font nullement dé- 
faut à maître Thibault, et que, pour moi comme 
pour les miens, j'aimerais mieux, en cas de maladie, 
recevoir ses soins que ceux d'aucun de ses confrères 
d'Anvers. Car ce que j'appelle l'art de guérir n'est 
pas cette médecine logistique ou sophistique qui 
tient, il est vrai, une place considérable dans la phi- 
losophie naturelle, mais qui est fort peu nécessaire 
pour soulager les malades ; échafaudage de mots, 
de sophismes entortillés, et de syllogismes scolas- 
tiques, plutôt que véritable doctrine touchant les 
maux et les remèdes; vaine science que Sérapion, 
l'illustre médecin, déclare tout à fait étrangère à 
l'art de guérir. Cet art dont il s'agit ici consiste 
dans la médecine instrumentale et opératrice, me- 

1. ". Ego m. Joannem Theobaldum novi, et Anluerpianos medi- 
« cos cognosco ; sed quae inter illos controversia est, meo ju- 
'< diciu non nisi mera injuria est, qua solet hoc invidum me- 
« dicorum genus porcorum ritu sibi stercora invidere, ac de 
«. lotio et reti'imentis quoties contingat, alterutn alleri raatulam 
« aut concham stercorariam prseripere, magnis contentionibu9 

ligladiati, sordidi lucelli graliai »(Ep. Vf, 7). 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 2 43 

chanica et operatrix medicina, laquelle, suivant le 
vieux Thessalus, n'a besoin ni de dialectique, ni 
de mathématique, ni d'aucun procédé scolaslique. 
C'est une science que ce maître se faisait fort d'en- 
seigner en six mois, et que Sérapion affirme être 
tout entière dans la pratique et clans l'observation, 
in usu et expérimentas, d'accord en cela avec le Ro- 
main Cornélius Celsus, lequel déclare que, pour gué- 
rir, rien ne vaut l'expérience. C'est ce qui fait que 
les vieilles femmes réussissent souvent là où de 
très savants médecins ont échoué, et que maître 
Jean Thibault a guéri beaucoup de malades que les 
docteurs d'Anvers avaient abandonnés comme dé- 
sespérés. Delà, une profonde blessure à leur amour- 
propre; de 15, l'envie; de là, le procès qu'ils lui in- 
tentent. Des docteurs vaincus par un ignorant! 

— On se demande pourquoi ces savants médecins 
n'ont pas entamé l'affaire lorsque l'épidémie sévis- 
sait dans cette ville. On a pu voir alors quels hom- 
mes ont rendu des services à la chose publique. On 
a vu ces docteurs se sauver et abandonner le peu- 
ple, au mépris des serments prêtés par eux en- 
tre les mains des magistrats, au mépris des obli- 
gations qu'ils avaient contractées en recevant des 
gages de l'Etat. Pendant ce temps-là, maître Jean 
Thibault et quelques autres se prodiguaient coura- 
geusement pour le salut de la cité. Et maintenant, 
ces médecins scolasliques, ces docteurs hauts d'une 
coudée, viendront nous entortiller de leurs sophis- 
mes, disputer, à force de syllogismes cornus, do 



244 CHAPITRE SEPTIÈME 

notre santé et de noire vie, en prononçant d'amphi- 
gouriques ordonnances ! Qu'à eux appartiennent et 
la gloire de dogmatiser, et les titres et les honneurs, 
et les premières places et les gros traitements. 
Mais qu'au lit des malades, où il ne s'agit plus de 
disputer et où il Faut soulager et guérir, ils laissent 
l'aire ceux qui apportent des remèdes éprouvés et 
salutaires, et qui savent encore agir, quand eux se 
sont retirés, quando ipsi jam aegrum, ut aiunt,prognos- 
ticis reliquerunt. Dans l'Evangile on voit que le Sei- 
gneur a loué, non pas le prêtre ni le lévile qui ont 
passé près du mourant, mais le bon (Samaritain 
qui l'a secouru. 

— Nous sommes sous la protection de l'Empire, 
dans une patrie libre, où chacun a le droit de vivre 
de son art et d'en tirer profit, pourvu que la répu- 
blique n'en reçoive aucun dommage, C'est à vous 
de maintenir celle liberté. Maître Jean Thibault 
vous le demande. Hue les dons qu'il tien!, de Dieu, 
el que l'expérience qu'il a acquise puissent profiter 
à lui comme au salut de tous; autrement ce n'est 
pas lui seulement, c'est le peuple tout entier qui se 
voit condamné comme à la servitude, s'il n'est plus 
-aïs à chacun de choisir son médecin, et si l'on 
ne peut dorénavant demander des remèdes qu'à des 
maîtres envieux expressément désignés pour cet 
office. Votre prudence jugera s'il est juste qu'il en 
soit ainsi. Fait à Anvers, l'an io30 (Ep. VI, 7). 

ha lecture de cesingulier.plaidoycr aura confirmé, 
nous le pensons, le jugement que nous en avons 



AGItIPPA DANS LES PAYS-BAS 



245 



porté, en disant qu'Agrippa semble y exhaler un 
ressentiment personnel, et y parler pour lui-même. 
Celte interprétation confirme ce que nous avons 
dit précédemment des causes probables de l'inter- 
ruption subite à ce moment de sa carrière médicale. 
A la suite de la période où nous l'avons vu faisant 
activement et un peu bruyamment peut-être œuvre, 
de médecin, parcourant la province pour donner 
des soins aux riches malades qui l'appellent de tou- 
tes parts, et assistant à Anvers à l'épidémie où il a 
perdu sa femme, il s'arrête tout d'un coup dans cette 
voie qu'il suivait à son grand profit, avec autant de 
facilité ce semble que de bonheur. Il s'est heurté 
évidemment à des obstacles imprévus ; il a provo- 
qué des jalousies; il a soulevé des oppositions ; et 
devant celles-ci il est contraint de céder. 

La difficulté insurmontable, on ne saurait en dou- 
ter, venait pour Agrippa de l'absence de titres régu- 
liers l'autorisant à exercer la médecine. Nous avons 
précédemment établi la grande probabilité qu'il en 
était ainsi 1 . Nous trouvons dans les faits qui se pro- 
duisent aujourd'hui la justification de nos supposi- 
tions. Agrippa n'avait pas en médecine de grades 
scientifiques. D'après la manière dont il parle, dans 
la pièce que nous venons de citer, de ce qu'on pour- 
rait appeler l'exercice libre de cet art, au nom sur- 
tout de l'expérience et sous la seule garantie du 
succès, il est permis de juger que c'est ainsi qu'il le 



1. Voir dans notre chapitre Y, p. 7:\. 7i du présenl volume. 



246 CHAPITRE SEPTIÈME 

pratiquait lui-même. Maître Jean Thibault, dont il 
se fait dans cette circonstance le défenseur, a tout 
l'air d'un charlatan ; Agrippa médecin n'était peut- 
être pas lui-même autre chose; mais il était en 
même temps homme de bons sens, outre cela en 
possession d'un esprit cultivé. On trouve dans son 
mémoire plus d'une vue saine, plus d'une proposi- 
tion parfaitement raisonnable, touchant cet art de la 
médecine dont la pratique lui est désormais inter- 
dite. 

Ainsi se terminait pour Agrippa une carrière qui 
avait duré environ sept années, la plus longue qu'il 
eût parcourue dans aucun genre. Nous avons expli- 
qué comment il avait pu la suivre si longtemps sans 
rencontrer les obstacles qui venaient de l'y arrêter. Il 
avait jusque-là toujours exercé la médecine, il le dit 
lui-même dans le document qu'on vient de lire, sous 
la protection de privilèges résultant de la possession 
d'un office public; àFribourg d'abord, comme méde- 
cin de la Cité, après avoir vainement sollicité du duc 
de Savoie une commission du même genre; à Lyon 
ensuite, comme médecin du roi, attaché à la per- 
sonne de la reine-mère '. Nous avons dit qu'en arri- 
vant à Anvers il avait recherché l'office analogue de 
médecin de la princesse Marguerite d'Autriche; 

1. "... faim camdem artem apud reges principesque olim pu- 
blicis stispendiis professus sum (Ep. VI, 7). » Un oflice et des 
gages, tels avaient été, en effet, jusque-là les titres d' Agrippa 
à l'exercice de la médecine. On trouvera dans une note de 
l'appendice (n° VU) quelques renseignements à ce sujet. 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 247 

mais qu'il n'avait pu l'obtenir, l'emploi ne s'élant 
pas trouvé vacant, comme il y comptait (Ep. V, 6G). 
Fort d'une réputation bien établie, il avait alors osé 
exercer librement son art, sans se soucier davan- 
tage du passe-port qui lui faisait ainsi défaut. Dans 
cette situation désavantageuse où rien ne le couvrait, 
il n'avait peut-être pas observé dans sa conduite la 
prudence requise. Ses succès, dont nous avons des 
témoignages, auraient suffi d'ailleurs pour soulever 
contre lui les envieux. Quelques écarts de langage, 
comme ceux qu'il se permettait volontiers, détermi- 
nèrent-ils la crise finale? C'est ce. que nous ne sau- 
rions affirmer, quoique la chose ne fût pas invrai- 
semblable \ 

Si Agrippa était vis-à-vis des médecins d'Anvers 
innocent de toute provocation antérieure, il a au 
moins après coup donné contre eux libre carrière, 
comme nous venons de le voir, à sa verve mordante. 
On peut se faire une idée de la colère que dut sou- 
lever chez ses anciens confrères la violente diatribe 
dont l'affaire de maître Thibault avait été l'occasion 
encore plus que le sujet. Agrippa était homme à ne 
pas s'en inquiéter beaucoup. Il aimait la dispute et 
recherchait les querelles, bien loin de les éviter. 11 
n'avait à tirer de la publication du factum que nous 
venons de faire connaître, d'autre profit que la satis- 



1. Les contemporains d'Agrippa lui reconnaissaient un es- 
prit naturellement satirique et agressif, que ses amis eux- 
mêmes lui reprochent quelquefois (Ep. VII, 7, 13j. 



2iS CHAPITRE SEPTIÈME 

faction de se venger; et il sacrifiait évidemment en 
cela les intérêts du client dont il avait pris en main la 
cause; mais peu lui importait, on le croira sans peine. 
Nous ne savons pas, au reste, si ce client était bien 
digne d'intérêt. Cinq ou six ans plus tard, on 
retrouve Jean Thibault à Paris, aux prises avec la l'a- 
cuité de médecine et avec le parlement de cette ville, 
comme il l'avait été en 1530, avec le corps des méde- 
cins d'Anvers et avec le grand conseil de Malines. 
Jean Thibault avait dû, ce semble, quitter les Pays- 
Bas à la suite de la mésaventure qui avait fait pren- 
dre la plume à Agrippa. Ultérieurement, il préten- 
dait avoir été dans ce pays médecin de la gouvernante 
de la province, dame Marguerite, archiduchesse 
d'Autriche, et avoir auparavant étudié dans plu- 
sieurs universités fameuses l'art et science de la 
médecine. Il s'était, disait-il, arrêté surtout à la mé- 
decine empirique dont il était docteur, doctor empiri- 
ons, plutôt qu'à la médecine logique ou clinique, quam 
Plinius vocat clînica. Il avait, ajoutait-il, longuement 
pratiqué l'art de guérir dans la Basse-Allemagne, 
en Hollande, en Zélande, en Flandres et autres 
pays; puis il était venu à Paris, où il s'était hardi- 
ment livré à cet art empirique, comme il disait, 
donnant des consultations de médecine et d'astrolo- 
gie, faisant des cures, composant « des prognosti- 
« cations selon les astres, conjaculation d'iceux et 
« motion des signes, » publiant des livres, des re- 
cueils do recettes contre les maladies, et des alma- 
nachs. La faculté de médecine de l'université de 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 240 

Paris s'était émue de eus empiétements et, sur ses 
plaintes, maître Thibault avait été mis en prison, 
traduit devant le prévôt de Paris, et condamné à 
s'abstenir ultérieurement de toute pratique, tant 
qu'il n'aurait pas, conformément aux privilèges de 
la faculté, obtenu licence, après avoir justifié devant 
elle de ses connaissances et de sa capacité. Appel 
avait été porté par lui de l'affaire devant le parle- 
ment. Là, Jean Thibault, qu'il n'était pas facile de 
réduire, avait excipé d'un privilège do médecin du roi. 

A l'époque où il était à Anvers, disait Jean Thibault, 
le roi, sur sa réputation de savoir, l'avait mandé à 
Cambrai et invité ensuite à venir se fixer en Franco ; 
sur quoi il aurait, avec sa femme et cinq ou six en- 
fants, quitté Anvers pour se rendre à Paris, se fiant 
aux espérances que devait lui faire concevoir la pa- 
role du roi. C'est alors, cependant, qu'il avait été 
poursuivi et traduit devant le prévôt de Paris. Mais, 
assurait-il, appelé sur ces entrefaites à Fontaine- 
bleau, il y aurait obtenu « des lettres de don de l'es- 
« tat de médecin ordinaire et astrologue du roy » ; 
et il prétendait se trouver dès lors dans la clause 
d'exception, in casu exceptionis, des privilèges de la 
faculté de médecine de Paris, suivant lesquels nul 
autre qu'un docteur créé ou suffisamment examiné 
par elle, ne peut être admis à exercer la médecine 
en cette ville, « s'il n'est qu'il soit, par exception, 
« médecin ordinaire du roy ou de quelque autre 
« grand prince ». 

Maître Jean Thibault ne disait pas toute la vérité, 



250 CHAPITRE SEPTIÈME 

nous le savons d'ailleurs, en expliquant comment il 
avait quitté Anvers ; mais son savoir-faire était grand 
et il avait réussi, paràît-il, à se procurer en effet 
des lettres patentes aux termes desquelles il était 
retenu par le roi comme son médecin ordinaire. Il 
produisait cette pièce au dos de laquelle était même 
transcrit le serment qu'il avait prêté en cette qua- 
lité « es mains du premier maître d'hostel du roy, le 
« seigneur de Montchenu, comme ont accoustumô 
« faire tous les médecins du roy ». Jean Thibault 
« l'empiricien » se croyait dès lors à l'abri de toute 
recherche, et s'apprêtait à guérir, à pronostiquer 
et à publier ses petits livres tout à son aise, à la 
barbe de la faculté. Malheureusement pour lui, on 
devait trouver un biais pour l'atteindre et, sans 
contester le mérite des lettres patentes du roi, ce 
qu'on n'eût osé faire, on établit que, ne recevant 
pas de gages, le titulaire ne pouvait être considéré 
comme exerçant son oftice. Un arrêt du parlement 
le condamna définitivement à se soumettre à l'exa- 
men de la faculté, ou à cesser toute pratique de son 
art, la cour ordonnant qu'à défaut do ce faire de- 
dans la huitaine, il serait procédé contre lui ainsi 
qu'il appartiendrait '. 

I. Les particularités que nous venons d'exposer ressorteril 
de la teneur d'une pièce authentique, l'arrêt du parlement de 
Paris contre .Tean Thibault, en 1536, dont le texte est donné 
par Du Boulay, dans son histoire de l'université de Paris. — 
llistoria universitatis juirisiensis, auctorr CsesareEgassio Bulaeo. 
Parisiis, 1673, tom. VI, p. 264. 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 25 1 

Nous ignorons quelle fat la fin de cette affaire. 
Nous avons cru devoir nous arrêter quelque peu 
aux particularités qui la concernent, parce qu'elles 
éclairent d'une manière piquante une situation ana- 
logue à celle où put se trouver Agrippa lui-même, 
en présence des oppositions très vraisemblables du 
corps des médecins d'Anvers auxquels il portait 
ombrage; obligé de renoncer dès lors, faute de ti- 
tres suffisants, paraît-il, à la pratique de la méde- 
cine qu'il exerçait non sans succès depuis plusieurs 
années. Pour ce qui regarde cet important épisode 
de l'histoire d'Agrippa, dont il ne dit rien nulle part, 
même indirectement, et dont personne n'avait ja- 
mais, que nous sachions, reconnu le caractère ni 
fourni l'explication, nous avons dû suppléer au man- 
que presque complet de renseignements positifs, par 
des inductions tirées de l'examen de quelques faits 
imparfaitement connus. On nous pardonnera, nous 
l'espérons, ce que peut avoir d'incomplet, dans ces 
conditions, la justification do notre opinion à ce 
sujet. 

Quoiqu'il en soit du mérite de notre démonstration, 
il est acquis que, vers la fin de l'an 1529, Agrippa, au 
lendemain de la mort de sa femme, abandonnait 
l'exercice de la médecine auquel il était adonné de- 
puis sept années; qu'il entrait, à partir de ce mo- 
ment, en hostilité ouverte avec les médecins d'An- 
vers, ses anciens confrères; et qu'il recherchait en 
même temps un emploi d'un autre genre. Plusieurs 
partis, dit-il, s'offraient à lui pour des offices divers; 



25:2 CHAPITRE SEPTIÈME 

en Italie, près d'un marquis dont le nom ne nous est 
pus connu ; en Angleterre, auprès du roi Henri VIII ; 
sur un théâtre plus vaste, à la cour de l'empereur; 
ou bien, clans des conditions plus modestes, à celle 
de la gouvernante des Pays-Bas. C'est h ce dernier 
parti qu'Agrippa s'arrête. Il convient de reconnaître 
qu'en cela il fait, cette l'ois au moins, acte de sa- 
gesse. Il devait, dit-il, se contenter là d'un traite- 
ment moindre qu'ailleurs, il est vrai ; mais il trouvait 
dans cette situation l'avantage de n'être pas éloigné 
dos lieux où était assise en ce moment son existence, 
liée à celle de sa nombreuse famille. 

Indépendamment de cette raison, une autre consi- 
dération avait pu encore, pour une part, influencer 
Agrippa dans le choix qu'il faisait ainsi. Cette consi- 
dération se rapportait au projet conçu par lui depuis 
plusieurs années déjà, et réalisé vers ce temps, de 
faire imprimer ses ouvrages 1 . Les grandes villes des 
Pays-Bas, au milieu desquelles il se trouvait, devaient 
pour cette opération lui offrir de notables ressources. 
Agrippa en usa effectivement, comme nous le dirons 
bientôt. Nous aurons à dire aussi qu'il rencontra 
dans l'accomplissement de cette œuvre des difficultés 
et des embarras qu'il aurait pu prévoir, et qui 
devaient troubler profondément le reste de son 
existence. 



1. Plus d'une fois déjà antérieurement, Agrippa avait pensé 
à cette publication de ses ouvrages. Voir, à ce sujet, une note 
de l'appendice (n° XXVIII). 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 253 

L'emploi dont Agrippa est investi alors à la cour 
de la gouvernante des Pays-Bas est celui de conseil- 
ler, archiviste et historiographe de l'empereur, Cx- 
sarex majestatis a consiliis, archiviis indiciarius et histo- 
riographes, où il avait été jadis précédé, dit-il, par 
Joannes Marius Belga (Ep. VIT, 21) '. Agrippa dut 
prendre possession de son office d'historiographe 
dans les premières semaines de l'année 1530 2 . Une 

1. Celui qu'Agrippa nomme ainsi n'est autre vraisemblablo- 
blement que Jean Le Maire dit 'le Belges, l'auteur des Illus- 
trations de la Gaule, né eu 1473, mort vers 1548 el qui, attaché 
dès 1505 au service de Marguerite d'Autriche, lui secrétaire 
de cette princesse, puis indiciaire et historiographe impérial 
avant d'être, on a lieu de le croire, investi d'un office analogue 
à. la cour de France. Il est peu probable que Jean Le Maire 
ait élé le prédécesseur immédiat. d'Agrippa clans la charge 
d'indiciaire et historiographe. « Olim praedeco'ssor meus, » dit 
cependant de lui ce dernier (Lp. VII, 21). 

2. L'époque précise où Agrippa fut investi île la charge 
d'historiographe impérial ne peut être fixée que d'une ma- 
nière approximative et à quelques mois près seulement. On ne 
saurait douter que ce ne lut de cet emploi qu'Agrippa entend 
parler dans une lettre du 4 octobre 1529, où il dit qu'on lui 
offre à la cour des Pays-Bas une situation honorable, quoi- 
que peu rétribuée (Ep. V, 81). Vient ensuite dans sa corres- 
pondance une lettre portant le millésime de 1530, où 
il se plaint de la lenteur avec laquelle marchent ses af- 
faires; menacé, dit-il, d'attendre platoniquement un an peut- 
être une solution (Ep. VI. 1). Est-ce de la collation de l'office en 
question qu'il s'agitici '. 11 est permis de le croire et de conclure 
de là que l'office promis dès le mois d'octobre 1520 était encore 
attendu au commencement au moin- de 1530. Agrippa dit, dans 
une lettre datée du 12 mai 1531, que, depuis un au et demi et 



254 CHAPITRE SEPTIÈME 

des conséquences de celte nouvelle situation paraît 
avoir été pour lui la nécessité de transporter sa de- 
meure d'Anvers à Malines. Il s'était installé, on se 
le rappelle, dans la première de ces deux villes à 
son arrivée dans les Pays Bas, en 1528. C'est là que 
sa femme était morte le 17 août 1529. Il est certain 
que ultérieurement il a habité Malines, où il épousa 
sa troisième femme, et où il avait sa maison, à l'épo- 
que où il quitta le Brabant pour aller vivre à Bonn, 
en 1532 (Ep. VII, 21). Son passage d'Anvers à Ma- 
lines dut s'effectuer entre ces deux dates, à l'occa- 
sion vraisemblablement de sa nomination à la charge 
d'historiographe impérial, en 1530. Il résulte de cer- 
tains indices fournis par sa correspondance, que la 
translation par Agrippa de son domicile d'Anvers à 



plus, il exerce l'office dont il a été récemment investi : « Nunc 
« servio etiam sure majestati indiciarii munere, cui nuper prse- 
« lecit me princeps Margarela Canaris nomine, accepto sacra- 
« mento meo ac jurejurando in manus reverendissimi archi- 
« prsesulis Panormitani; idque muneris jam supra annum et 
« médium gessi propriis impensis » (Ep. VI, 18), l'archevêque 
de Païenne était Jean Carondeiet, président du conseil privé. 
Ce texte ne permet guère de faire descendre plus bas que le 
commencement de l'an 1530, la prise de possession par Agrippa 
de son nouvel emploi. 11 était, dans tous les cas, nécessaire- 
ment investi de cet office lorsque, au cours de celte année 1530, 
il adressait à la princesse Marguerite, avec ses remerciements 
pour cette faveur, la dédicace d'un écrit composé en raison de 
ses nouvelles fondions, l'histoire du couronnement de l'em- 
pereur Charles Quint, qui avait eu lieu à Bologne, à la lin de 
février 153(1 (Ep. VI, 3 . 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 255 

Malines, put avoir lieu vers la fin de celte année, ou 
au commencement do la suivante '. Il était naturel 
qu'investi d'un emploi comme celui qu'il venait de 
prendre, il se fixât près de la cour, dans cette ville 
de Malines où résidait la gouvernante, la princesse 
Marguerite, et où siégeaient le parlement ainsi que 
les Conseils de gouvernement 2 ; dans la capitale en 
un mot des Pays-Bas, à ce moment. 

Les fonctions d'historiographe impérial que pre- 
nait alors Agrippa étaient peu rétribuées, dit-il, 
mais elles étaient honorables 3 . Elles étaient d'ac- 
cord avec ses goûts littéraires, plus encore, avec 
un certain fonds d'érudition historique dont il fait 
preuve en diverses circonstances (Ep. IV, 55, 
72; V, 1, H), et dont nous avons eu déjà occasion 
de parler. Ses nouveaux devoirs consistaient à réu- 
nir des matériaux pour en composer des annales, et 
à écrire des chroniques '. 

Agrippa no parait pas avoir l'ait grand'chose 



1. Pendant la lin do 1530 et le commencement de 1531, 
Agrippa semble avoir llolté pour sa résidence entre Anvers et 
Malines, avant de se fixer. Une lettre de lui du 10 janvier 1531 
est encore datée d'Anvers (Ep. VI, 11), mais d'autres lettres 
écrites dans le même mois de janvier 1531, et dès le mois de 
décembre 1530, sont déjà datées de Malines (Ep. VI, 8, 10, 
13, 15). 

2. Voir sur ces Conseils une note de l'appendice (n" XXVII). 

3. « Honesta conditio, sed émolument! minons » 'Ep. V, 84). 

4. « Muneris omis, indicia temporum rerumque hinc inde in- 
« quirere, chronica conscribere » (Ep. VII, 21 . 



256 CHAPITRE SEPTIÈME 

pour s'acquitter de cet emploi ; et l'on a quelque 
raison de penser qu'en le recherchant il avait sur- 
tout en vue d'obtenir un titre de cour, ce qu'on ap- 
pellerait aujourd'hui des attaches officielles, avec 
les privilèges qui pouvaient en découler. Quant aux 
devoirs de sa charge, il entendait y consacrer seu- 
lement, il le dit lui-même avec plus de franchise 
que de convenance à la princesse Marguerite, les 
instants dont ses affaires particulières lui permet- 
traient de disposer 1 . Une semble pas, au reste, qu'on 
exigeât beaucoup plus de sa bonne volonté. Le pre- 
mier travail qui, suivant ses propres déclarations, 
ait été réclamé de lui comme historien, est un récit 
du couronnement de Charles-Quint, lequel avait eu 
lieu à Bologne à la fin de février 1530. Nous avons 
encore cet ouvrage 2 . Ce n'est autre chose, comme 
en convient Agrippa lui-même, qu'une amplifica- 
tion de rhétorique d'après les documents publics. 
Agrippa l'avait exécuté sur la demande de la prin- 
cesse Marguerite, à qui il le dédie (Ep. VI, 3) on la 
remerciant d'avoir daigné lui fournir ce glorieux 
sujet à traiter, pour ses débuts dans son nouvel 
emploi. Outre celte dédicace, nous possédons encore 
une lettre par laquelle Agrippa recommandait, 
son œuvre au comte de Hochstrat, président du 



I. « Quanlumque a cura rei familiaris milii dabilur olii » 
(Ep. VI, 3). 

■2. De duplici Coronaiione Giesaris apud Bononiam hisioriola 
{Opéra, i. II, pp. Ilîl-ll 13). 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 257 

conseil des finances, pubh'cdnorum prseses (Ep. VI, 4). 

Après cela, on ne connaît plus rien des travaux 
qu'a pu exécuter Agrippa en qualité d'historio- 
graphe de l'empereur, sauf un morceau composé à 
la fin de l'année 1530, et qu'il peut être permis d'y 
rapporter, l'oraison funèbre de la princesse qui lui 
avait donné cet emploi, Marguerite d'Autriche, tante 
de Charles-Quint, morte à l'âge de cinquante ans, le 
1 er décembre 1530. Cette pièce a été recueillie parmi 
les œuvres d'Agrippa '. Elle a été publiée avec une 
lettre datée de Malines, le 23 décembre 1530, par la- 
quelle l'auteur en fait la dédicace à Jean Carondelet, 
archevêque de Palerme, président dn conseil privé 
pour les provinces de la Germanie inférieure et de 
la Bourgogne (Ep. VI, 10). Agrippa composa aussi, 
à cette occasion, quelques pièces de moindre impor- 
tance, des devises et des épitaphes pour les funé- 
railles de la princesse et pour sa sépulture, comme 
on le voit par la mention qui en est faite dans des 
comptes de ce temps qui nous ont été conservés 2 . 

Agrippa voulait en outre, dit-il, écrire une his- 
toire de la guerre faite en Italie pour l'empereur par 

1. Oratio habita in funere divx Margarelx Austriacomm et 
Burgundiorum principes, etc. (Opéra, t. II, pp. 1098-1120). On 
trouvera dans notre appendice (n° XXIU) quelques observa- 
lions sur cette œuvre d'Agrippa. 

2. Le comte E. de Quinsonas, Matériaux pour servir à l'his- 
toire de Marguerite d'Autriche, 1860, t. 111, p. 308. Le para- 
graphe de ces comptes relatif à Agrippa est reproduit dans une 
note de notre appendice (n° 1). 

T. II. 17 



258 CHAPITRE SEPTIÈME 

le duc de Bourbon : ; et il avait, de plus, commencé à 
rassembler les documents relatifs aux dernières 
opérations exécutées contre les Turcs 2 . On le voit 
aussi, à cette époque, réunir des informations histo- 
riques sur divers événements contemporains (Ep. VI, 
14). 

Pour ce qui est des opérations militaires du duc 
de Bourbon, Agrippa pouvait être naturellement 
porté à s'en occuper, par le souvenir de ses rela- 
tions antérieures avec ce prince, dont la bienveil- 
lance passée lui imposait une dette de reconnais- 
sance. C'est vraisemblablement pour ce travail 
que, en l'année 1532 encore, il faisait des recherches 
sur l'histoire de la maison do Bourbon, historia bor- 
bonica, dont il est parlé quelque part dans sa corres- 
pondance (Ep. VII, 10). Cependant on ne possède 
rien de lui sur l'expédition du connétable en Ita- 
lie, non plus que sur la guerre des Turcs, ni sur 
aucune partie de l'histoire de son temps. Son œuvre 
comme historien de cour se borne donc pour nous 
aux deux morceaux que nous avons mentionnés : 
l'histoire du couronnement de Charles-Quint et l'orai- 
son funèbre de la princesse Marguerite. 

Les rares et faciles travaux qu'imposait à Agripp a 



1. « Gallici belli pro Caesare in Italia pet' Borbonium gesli 
« historiam concepi » (Ep. VII, 21). 

2. « Tarciœ expeditionis indicia ex ipsis castiïs cum in Ita- 
« Liam lum el Germaniam art diversos principes missa, summa 
« cum solerlia collegi » (Ep. VII, 21). 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 259 

sa charge d'historiographe, devaient, on le voit, lui 
laisser des loisirs, et lui permettaient parfaite- 
ment de continuer ses anciennes études. Il n'avait 
pas tout à fait renoncé à la culture des sciences 
occultes. Il parle encore dans ses lettres d'alors 
d'alchimie, de magie, de cabale et de géomantic 
(Ep. VI, 17) ; mais il s'occupe surtout, autant qu'on 
peut en juger, d'expériences de physique et d'ob- 
servations de physiologie (Ep. VI, 5, II). Quant à la 
médecine, il en avait tout à fait abandonné la prati- 
que; nous avons expliqué dans quelles circonstances, 
et pour quelles raisons, suivant toule probabilité. 

Agrippa entretenait alors, comme parle passé, des 
relations avec les savants de divers pays; et ceux 
qui venaient à Anvers ou à Malines ne manquaient 
pas de le visiter (Ep. VI, 2). 

A la môme époque appartient un fait qu'il faut 
signaler ici, sur lequel on n'a que des renseigne- 
ments fort imparfaits. Suivant certains historiens ', 
Agrippa se serait alors occupé de l'éducation du 
prince Jean de Danemark. Tout ce qu'on peut dire, 
c'est qu'il est l'auteur d'un discours que dut pronon- 
cer devant. l'empereur en 1530 le jeune prince, à la 
suite de la mort de la princesse Marguerite, tante de 
sa mère 2 . Le prince de Danemark, né en 1518, avait 

1. Le Glay, Notice sur Marguerite iV Autriche, à la suite de 
sa correspondance avec l'empereur Maximilien. Paris, 1839. 

2. Oratio pro filio Christierni screnissimi Daniêe,Norwegi% et 
Sueciœ régis elc... habita, in advenlu Cœsaris (Opéra, t. IL pp. 
1097-1098 . 



260 CHAPITRE SEPTIÈME 

alors douze ans; il devait mourir prématurément 
deux années plus tard, en 1532. Il était fils d'Isa- 
belle, sœur de Charles-Quint, et de Christian II, 
roi de Danemark. Le roi Christian, chassé de ses 
Etats par ses sujets révoltés, erra, pendant huit ou 
neuf années, de 1523 à 1531, en Allemagne et dans 
les Pays-Bas. Ses trois entants Jean, Dorothée 
et Christine, dont la mère était morte en 1526, 
vécurent alors auprès de la tante de celle-ci, Mar- 
guerite d'Autriche gouvernante de cette dernière 
contrée, jusqu'à la mort de cette princesse en dé- 
cembre 1530, à une époque où Agrippa prenait, à la 
cour de Malines, l'office d'historiographe impérial. 
Ces circonstances auraient permis à celui-ci de par- 
ticiper, dans une mesure que nous ne connaissons 
pas, à l'éducation du jeune prince de Danemark, si 
ce qu'on nous dit à cet égard est vrai. Nous n'avons, 
au reste, d'autre indice du l'ait que la brève as- 
sertion produite à ce propos par les historiens, et le 
discours parvenu jusqu'à nous, dont on s'explique- 
rait ainsi qu'Agrippa eût été naturellement chargé 
de fournir les termes à son jeune pupille. Autrement, 
son office de cour aurait pu être un motif suffisant 
pour lui de recevoir cette commission '. 

1. L'indication recueillie par M. Le Glay sur celte particu- 
larité de la vie d'Agrippa reste fort incertaine. Il est en elfet 
une observation qu'on ne saurait négliger de faire sur ce 
point, c'est qu'Agrippa garde à cet égard un silence complet 
dans le mémoire adressé ultérieurement à la reine Marie, où il 
fait le tableau de ses services à la cour de Malines, afin d'en 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 201 

Les fonctions d'archiviste et historiographe impé- 
rial ne demandaient pas à Agrippa beaucoup de son 
temps et ne lui imposaient, à ce qu'il semble, pas 
grand travail. Elles pouvaient, sans lui ôter presque 
rien de sa liberté, lui rapporter quelque profit '. 
Heureux s'il eût su se maintenir dans cette situation 
capable do lui procurer encore une existence assu- 
rée et du bonheur, Mais deux années n'étaient pas 
écoulées que tout cela était compromis, et bientôt 
après tout à fait perdu. 

C'est à cette époque, au mois de juillet 1531, et 
pendant un séjour à Bruxelles 2 , qu'Agrippa répond 

obtenir te paiemenl (Bp. VII, 21). Eût-il pu oublier, dans cette 
circonstance, les soins donnés par lui à l'éducation du prince 
de Danemark, neveu de cette princesse, s'il en avait été effec- 
tivement chargé? Dans le cas où l'assertion des historiens sur 
ce fait devrait être finalement rejetée, n'y aurait-il pas lieu 
d'admettre qu'elle avait pour origine une supposition erronée 
dont l'unique fondement serait le discours composé par 
Agrippa pour le jeune prince en 1Ô30? Ce discours aurait pu 
d'ailleurs, comme nous le faisons observer, lui avoir été 
demandé en raison seulement de son office d'historiographe à 
la cour de Malincs, et devrait, dès lors, se joindre aux travaux 
exécutés par lui à ce titre. 

1. Il y a lieu de remarquer cependant que ces profits pour- 
raient bien avoir été après tout plus apparents que réels. Dans 
une lettre du 12 mai 1531, Agrippa se plaint de n'avoir rien 
reçu, à cette date, du traitement qui lui était promis. « Neque 
« lamcn adhuc usque, datum neque statutum debilum stipen- 
« dium est » (Ep. VI, 18). Le 21 juillet, il en était encore au 
même point (Ep. Vf, 20). 

2. .Malines, siège du gouvernement de la province, devait être 



262 CHAPITRE SEPTIÈME 

h une lettre de son ancien ami Ghapuys, qui, de Lon- 
dres où il se trouvait alors en qualité d'envoyé de 
l'empereur, lui avait demandé de se charger de la 
cause de la reine Catherine d'Aragon, dans l'affaire 
du divorce dont elle était menacée par Henri VIII. 
Bien qu'Agrippa ait finalement évité de s'engager 
dans cette affaire épineuse, il faut cependant nous 
y arrêter un instant, à cause des pressantes sollicita- 
tions dont il a été l'objet à cette occasion ; d'autant 
plus que ces sollicitations semblent lui avoir été 
adressées des deux côtés à la fois, aussi bien de la 
part do la reine, ce que la correspondance de Gha- 
puys met en pleine lumière, que de la part du roi, 
ce dont il existe de sérieux indices. On a, en effet, 
quelque raison de penser que c'est pour cette affaire 
du divorce, que Henri VIII fit faire en 1529 à Agrippa 
des propositions, dont celui-ci se borne à dire qu'el- 
les ne lui avaient pas convenu. Agrippa ne dit 
pas, il est vrai, quels services le roi Henri VIII ré- 

alors le lieu de résidence habituel d' Agrippa, investi d'un of- 
fice impérial. Ou ne l'y voit cependant guère fixé, d'après sa 
correspondance. Il y est bien en janvier 1531 (Ep. Vf, 13 15j ; 
mais il est à Gand au mois de mai suivant (Ep. VI, 18), puis 
en juillet à Bruxelles, où il parait avoir suivi momentané- 
ment la cour, et où il est également en août et en décembre 
(Ep. VI, -20, 21, 22, 23, 25, 2G, 27, 35, 36). Il est bien près, à ce 
moment, de quitter les Pays-Bas. En 1532, ses lettres sont da- 
tées de Cologne le 17 mars (Ep. Vif, G), de Francfort le 17 sep- 
tembre (Ep. VII, 13), de Bonn enfin au mois de novembre de 
cette année [Ep. VII, li, 15, 16, 17. 18, 20 21), puis en janvier, 
février et mai 1533 (Ep. VII, 26, 31, 34). 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 263 

clamait alors de lui, mais il est permis de le soup- 
çonner, d'après ce qu'on connaît de la situation où 
se trouvait ce prince à cette date. Le roi voulait 
épouser régulièrement Anne de Boleyn, et préten- 
dait pour cela divorcer avec la reine Catherine d'A- 
ragon, tante de Charles-Quint, à laquelle il était 
uni depuis plus de vingt-cinq ans déjà. Cette af- 
faire, comme on le sait, décida de la brouille du pape 
Clément VII, avec le roi Henri VIII, et de la pros- 
cription du catholicisme romain dans le royaume 
d'Angleterre, poussé ainsi par le schisme dans les 
voies de la réforme. 

Catherine d'Aragon, quatrième fille de Ferdinand 
le Catholique et d'Isabelle de Castille, était sœur de 
Jeanne la folle, mère de Charles-Quint. Elle était 
née en 1486, et avait été mariée en 1501 au prince 
Arthur d'Angleterre, alors âgé comme elle de quinze 
ans et fils aîné du roi Henri VII. Le jeune prince 
était mort six mois après, sans que le mariage eût 
été, dit-on, consommé; et le roi, pour conserveries 
avantages qu'il s'était promis de cette alliance, avait 
résolu alors de faire épouser la princesse par son 
second fils Henri, plus jeune qu'elle de six années. 
Les dispenses nécessaires avaient été obtenues du 
pape Jules II ; le mariage avait été conclu en 1503 ; 
il avait été consommé en 1509, quand le prince 
Henri avait succédé à son père. Quinze à vingt ans 
plus tard, Henri VIII commençait, dit-il, à conce- 
voir des doutes sur la validité de cette union, con- 
tractée moyennant une dispense que le pape, croyait- 



264 CHAPITRE SEPTIÈME 

il savoir, n'aurait pas ou le droit d'accorder. Les 
scrupules tardifs du roi pouvaient être provoqués 
alors par le manque d'agréments de la reine, la- 
quelle était plus âgée que lui, et par le désir aussi 
d'avoir d'une autre femme des enfants mâles, que 
celle-ci ne semblait plus pouvoir lui donner. A ces 
motifs vint se joindre, en les renforçant notable- 
ment, l'amour conçu par le roi pour Anne de Bo- 
loyn, une des filles attachées à la personne do la 
reine. Cette dernière considération pourrait bien 
avoir été la cause déterminante de l'attention don- 
née par Henri VIII à toutes les autres ; car il ne 
jugea finalement à propos de faire connaître celles- 
ci que vers 1527, en même temps qu'il déclarait sa 
nouvelle passion. 

Le roi se mit alors à solliciter du pape l'annula- 
tion de son premier mariage et la permission d'en 
contracter un nouveau. Il aurait probablement, sans 
grande peine, obtenu satisfaction sur ce point, si le 
pape n'avait été retenu par la crainte très fondée 
d'indisposer l'Empereur, en se faisant l'instrument 
de la dégradation d'une reine qui était sa proche 
parente. Dans cette occurrence, le pape avait trouvé, 
dit-on un biais, en accordant au roi, non pas l'annu- 
lation de la dispense administrée par le pontife son 
prédécesseur, mais l'autorisation de faire juger par 
des commissaires la validité du premier mariage, 
avec l'autorisation d'en contracter un nouveau, si 
celui-ci était déclaré nul. Il fallait pour cela une in- 
formation, des renseignements et déclarations aux- 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 265 

quels la reine Catherine était tenue de se prêter. 
Son refus d'y consentir, le système de défense 
adopté par elle, et ses protestations rendaient im- 
praticable cette manière de procéder. 

Pour contraindre la princesse, il n'y avait qu'une 
voie à suivre. Tout dépendait de la validité des 
premières dispenses accordées par Jules II, dispen- 
ses que le roi prétendait insuffisantes, mais que le 
pape pouvait seul annuler. Celui-ci persistait à n'y 
pas consentir. Il résistait avec fermeté aux prières, 
aux suggestions, aux menaces même ; car on était 
allé jusqu'à lui faire craindre, de la part du roi, une 
résolution désespérée, pouvant aboutir à ce résultat 
de soustraire le royaume d'Angleterre à l'autorité 
de Rome. A cela le pontife répondait qu'il mettait 
son espérance en Dieu, lequel n'abandonnerait pas 
son Église. Une autre considération pouvait con- 
tribuer encore à sa sécurité sur ce point. C'est que 
Henri VIII s'était signalé antérieurement comme 
un des plus zélés champions de la religion en face de 
l'hérésie. Il avait écrit un livre contre Luther (1521), 
et avait reçu de Léon X, à cette occasion, le titre de 
défenseur de la foi. Ces divers motifs devaient, 
croyait-on, retenir le roi ; ils écartaient la probabi- 
lité d'une solution de caractère extrême. Une aveu- 
gle passion fut plus forte que tout le reste. 

En 1531, Henri VIII ordonnait à la reine Cathe- 
rine de quitter la cour et se décidait à faire juger 
les questions relatives à son mariage par le parle- 
ment et le clergé de son royaume. 11 recevait déjà 



266 CHAPITRE SEPTIÈME 

de celui-ci le titre de chef souverain de l'Église et 
des ecclésiastiques d'Angleterre. On sait la suite. 
En 1533, Henri VIII épousait précipitamment Anne 
de Boleyn devenue grosse. Il faisait alors consa- 
crer les faits accomplis et dénouait par différents 
actes les liens de subordination de l'Église d'Angle- 
terre à l'égard du souverain pontife. En 1534, le 
pape poussé à bout, ayant confirmé solennellement 
la validité du premier mariage qui unissait Cathe- 
rine d'Aragon au roi, Henri VIII se faisait procla- 
mer chef souverain de l'Église d'Angleterre, puis, 
consommant la séparation définitive de celle-ci et de 
TÉglise romaine, ouvrait le royaume aux progrès de 
l'hérésie. 

Avant d'en venir à cette extrémité, les choses 
avaient traîné en longueur. Dans le courant de 1529 
elles avaient semblé près d'aboutir à un jugement 
par lequel les commissaires de Clément VII auraient 
prononcé sur la valeur des dispenses de Jules II. 
Les cardinaux Wolsey et Campegi, légats du 
Saint-Siège, allaient en décider, quand tout à coup 
ils s'étaient vus réduits a l'inaction par la réso- 
lution inopinée du pape d'évoquer l'affaire devant 
lui. 

Henri VIII avait mis jusque-là tout en œuvre pour 
arriver à ses fins. Il avait provoqué des consultations 
de la part des universités du royaume, de la part 
aussi des plus célèbres parmi celles de France, d'Al- 
lemagne et d'Italie. Il avait appelé à son aide les 
jurisconsultes et les théologiens. C'est à ce mo- 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 267 

ment qu'il parait avoir mandé Agrippa. On com- 
prend que la réputation de science de celui-ci et ce 
qu'on connaissait de l'indépendance et de la har- 
diesse de son esprit aient pu, dans ces circons- 
tances, attirer sur lui l'attention du roi. Les hom- 
mes de ce caractère étaient ceux dont ce prince avait 
surtout besoin. Nous ne savons pas au juste 
quelles furent les propositions de Henri VIII et 
quels motifs put avoir Agrippa de les refuser. S'il 
s'agissait, comme nous le supposons, de se mêler 
du procès intenté contre la reine, son abstention 
pouvait avoir pour cause, soit une opinion person- 
nelle contraire sur la question aux visées du roi, 
soit encore, il est permis de le penser, la crainte 
de se voir dans cette affaire chargé d'un rôle qui 
devait attirer sur lui le juste ressentiment de l'Em- 
pereur. 

Si nous en sommes réduits aux conjectures sur 
les termes dans lesquels Agrippa avait pu être, en 
•1529, requis de prendre parti pour le roi dans ce 
grand procès, nous savons avec certitude comment, 
un peu plus tard, il fut sollicité d'y intervenir en 
faveur de la malheureuse princesse qui devait en 
être la victime. C'était au milieu de 1531. Le roi, en- 
traîné par la passion, était près de prendre un parti 
violent et d'éloigner la reine, qui, sur son ordre, 
dut quitter définitivement la cour le 14 juillet 1531. 
On pouvait encore espérer quelque chose d'une 
habile discussion et d'une savante appréciation des 
faits. Henri VIII lui-même avait, en consultant les 



268 CHAPITRE SEPTIÈME 

universités et les principaux docteurs de l'Europe 
chrétienne, donné l'exemple do ce genre de polé- 
mique, auquel se prêtait parfaitement le talent 
d'Agrippa. Les mérites qui avaient pu appeler sur 
lui l'attention du roi (lovaient également le signaler 
à celle des amis do la reine. Son caractère d'officier, 
bien plus, d'historiographe de l'Empereur l'indi- 
quait tout naturellement pour l'a défense d'une 
princesse proche parente do Charles-Quint. 11 avait 
d'ailleurs écrit précédemment sur le mariage, dont 
il avait surtout l'ail ressortir les caractères de sain- 
teté et d'indissolubilité. C'est alors qu'on s'adresse 
à lui. 

La cause de Catherine d'Aragon était résolument 
défendue en Angleterre par quelques hommes cou- 
rageux, à la tête desquels s'était mis l'envoyé de 
l'empereur Charles-Quint, neveu de cette princesse, 
auprès du roi Henri VIII. La reine avait trouvé des 
avocats dévoués de sa cause parmi les sujets eux- 
mêmes de son redoutable époux. Jean Fischer, évê-* 
que de Rochcster; Henry Htandish, évêque de Saint- 
Asaph ; Ridley, célèbre théologien, avaient écrit pour 
elle. L'envoyé de Charles-Quint échauffait leur zèle ; 
c'est lui que, dans ses lettres, Agrippa désigne en ces 
termes : Csesarese majestatis apud Angliœ regem ora- 
tor (Ep. VI, 35 ; VII, 20J. Ce personnage n'était autre, 
nous venons de le dire, que l'ancien officiai de Ge- 
nève, Eustache Chapuys, qui, dix ans auparavant, 
entretenait dans cette ville des rclationsd'amitié avec 
Agrippa. Chapuys, maintenant à Londres comme 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 269 

envoyé de l'Empereur r , écrit de cette ville le 
26 juin 1531 à son ami 2 . 

— Puisque les conditions dans lesquelles il nous 
est donné de vivre ne nous permettent pas, dit-il, 
de nous entretenir autrement que par lettres , 
mon cher Agrippa, mi Agrippa ; ne négligeons du 
moins aucune occasion de le faire. Je veux donc 
activer de plus en plus notre correspondance; je 
veux le prouver ainsi que j'ai gardé intact le souve- 
nir de toi, et te demander pour moi, de ta part, le 
même témoignage. Tes ouvrages sur l'incertitude 
et la vanité des sciences et sur la philosophie occulte 
ont reçu ici l'unanime approbation de tous les sa- 
vants (Ep. VI, 19). 

Après un éloge détaillé des deux ouvrages, Cha- 
puys continue : 

— J'en viens à l'objet principal de cette lettre. Tu 
dis quelque part, en parlant du désordre des mœurs, 
de pellicatu, qu'aujourd'hui, si l'on s'en rapporte 

1. C'est encore en lui appliquant cette qualification qu'un 
peu plus tard (1533) Agrippa dédie à Chapuys sa plainte, 
Qucrela, contre les calomniateurs qui avaient attaqué son 
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, récemment 
publié alors (Opéra, t. Il, p. 437). 

2. Nous avons déjà parlé précédemment de la correspon- 
dance d'Eustache Chapuys avec Agrippa. Nous rappellerons 
ici qu'elle appartient à deux, l'époques distinctes, .a première 
de 15:22 à 15-25 comprenant onze lettres, la seconde du 26 juin 
au 25 novembre 1531 en comprenant quatre. Ces quinze lettres 
sont imprimées dans la Correspondance générale, L. III, 21, 
28, 38, 39, 49, 58, 03, 68, 74, 7G, 78. et L. VI. 19, 20, 29, 33. 



270 • CHAPITRE SEPTIÈME 

au bruit public, un roi croirait pouvoir quitter son 
épouse après vingt années et plus de mariage, pour 
faire sa femme d'une concubine. Plût à Dieu qu'en 
parlant ainsi tu fusses dans le faux et non clans le 
vrai ! Je voudrais maintenant te voir condamner 
plus formellement encore un fait si monstrueux. 
Tu gagnerais à le faire, n'en doute pas, la reconnais- 
sance d'une reine qui ne serait pas ingrate, et tu 
augmenterais encore l'amitié que je ressens pour 
toi. Si tu veux appliquer h une telle cause ton ta- 
lent, personne ne peut mieux que toi traiter un pa- 
reil sujet. J'ai la confiance que tu ne saurais me 
refuser ce que je te demande ainsi. Pour te faciliter 
la tâche, et te montrer d'où viennent les traits, je 
t'envoie le seul écrit qui ait osé se produire en fa- 
veur du roi. Un grand nombre ont été publiés, au 
contraire, pour la reine. Je ne t'en adresse qu'un non 
plus 1 . Tu recevras les autres, si tu le désires 
(Ep. VI, 19). 

On voit parla ce qu'on pouvait espérer, ce qu'on 
sollicitait d'Agrippa. Ce n'était pas précisément une 



1. M. A. Daguet {Agrippa cite: les Suisses, p. 35) assure que 
cel écrit transmis par Ghapuys était de lui-même. Il est per- 
mis d'en douter, Ghapuys disant formellement qu'il n'envoie 
qu'un seul écrit à son ami en laveur de la reine, et celui-ci 
dans sa réponse déclarant que l'écrit de l'évêque de Rochesler, 
qui était du parti de cette princesse, l'a pleinement satisfait 
(Ep. VI, 20). On peut conclure delà que c'est cet écrit de l'é- 
vêque de Rochesler que Ghapuys lui a envoyé, et non pas un 
mémoire composé par lui-même. 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 271 

consultation ; c'était une de ces diatribes, un de ces 
facturas passionnés comme il savait en écrire. Dans 
deux autres missives, dont l'une est fort longue, 
Ghapuys renouvelle près de lui ses pressantes ins- 
tances (Ep. VI, 29, 33). Nous n'avons d' Agrippa 
qu'une seule lettre écrite dans cette circonstance à 
son ami (Ep. VI, 20). Il ne refuse pas la tâche qu'on 
veut lui imposer; mais il met à son concours cer- 
taines conditions qui ne paraissent pas avoir été 
remplies; d'où l'on peut inférer qu'il n'a pas fait, de 
son côté, ce qu'on lui demandait. Un peu plus tard 
il parle encore de cette tentative de Chapuys, dans 
des termes qui pourraient impliquer qu'elle n'eut pas 
de suite (Ep.VII,20); bien que, vers la même époque, 
il dise dans un autre document, où il s'applique, il est 
vrai, à exalter en les exagérant le mérite de ses 
services, qu'il avait accepté la difficile mission de 
défendre la reine '. En tout cas, on ne connaît aucun 
écrit de lui sur ce sujet. 

A la première des trois lettres de Ghapuys, 
Agrippa répondait, le 21 juillet 153! , par celle que 
nous venons de signaler. Elle est écrite d'un ton iro- 
nique autorisé peut-être par ce tardif souvenir d'un 
homme qui, après une longue interruption dans 
leurs relations, ne revient h lui que pour lui deman- 
der un service emportant une tâche difficile et 
quelque peu périlleuse. 

1. « Negocium pro Angliœ regina, meis humeris impositum 
suscepi » (Ep. VII, 21). 



272 CHAPITRE SEPTIÈME 

— Je connais depuis longues années, noble Eus- 
tache, la bonne opinion que tu as de moi. Elle est 
d'autant plus évidente que, lancé comme je le suis à 
travers une mer pleine de périls où je lutte contre 
l'envie, elle te porte à me pousser sur des écueils 
plus dangereux encore. Je reconnais cependant qu'il 
faut savoir s'exposer un peu, pour conquérir la 
gloire insigne à laquelle tu me convies. Tu me poses 
en adversaire des plus fameuses académies de la 
France et de l'Italie, contre les plus grands rois du 
monde, comme si l'on ne pouvait bien plus justement 
s'adresser pour cela ù des hommes tels que Roches- 
ter l , Érasme, Vives, Eckius, Cochleus, Sasgerus, 
Lefèvre d'Étaple, et autres écrivains enrôlés contre 
l'hérésie; athlètes plus robustes assurément et 
mieux appuyés surtout que moi ; car je suis seul ; 
et, si je tombe, je n'ai pas môme quelqu'un pour 
m'aider à me relever. Mais, par Hercule, c'est affaire 
à un homme courageux et résolu de s'immoler pour 
le bien public. 

— J'ai lu le livre que tu m'as envoyé, j'y ai vu les 
énormités entassées par la tourbe des académies au 
service de cette infâme conjuration qui, au mépris de 
la majesté du trône et de la religion, menace au- 
jourd'hui une noble reine. Je sais aussi comment la 
chose a été menée à la Sorbonnc de Paris, qui, par 
son exemple, a encouragé tous ces crimes. Je sais 

1. Jean Fischer, évoque de Roehesler, Episcopus Roffensis, 
un des partisans de la reine. 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 273 

combien lui a été payée cette infamie. Je sais encore 
à quel prix on a dû acheter l'assentiment de nos ma- 
gistrats. Voilà ceux que tu m'invites à combattre, 
comme si personne, à ce que tu dis, ne pouvait 
mieux que moi traiter le sujet que tu me proposes ; 
comme si encore je n'avais déjà soulevé contre moi 
assez d'ennemis clans la troupe des théologiens et 
des rhéteurs. Aujourd'hui, grâce à mon traité de 
l'incertitude et de la vanité des sciences, je n'ai plus 
guère d'amis ni dans les universités, ni dans les 
cours, ni dans le monde presque entier. L'Angle- 
terre me tient en suspicion, la France m'est contraire, 
et César qui me devrait au moins le prix de mes ser- 
vices, César ne me paie que de son ressentiment l . 
Voilà ce que me valent mes travaux. Né sous une 
mauvaise étoile, je n'ai jamais connu que des maî- 
tres ingrats. 

— Cependant, si je te dis tout cela, ce n'est pas, 
crois-le bien, pour m'excuser d'accepter la tâche que 
tu m'offres avec tant de confiance. Je suis loin de 
dédaigner la faveur de la grande reine qui m'ap- 
pelle; j'aurai toujours le courage de défendre l'opi- 
nion que j'ai avancée dans mes écrits, et je saurais 
au besoin combattre cet autre livre, tissu de sophis- 
mes plutôt que d'arguments solides, auquel le suf- 
frage des scélérats a pu seul donner un semblant 



1. Allusion au fait mentionné précédemment, p. 261, note 1, 
du retard apporté au paiement des gages rt' A grippa comme his- 
toriographe de l'Empereur. 

T. il. 18 



274 CHAPITRE SEPTIÈME 

d'autorité. Mais il me faut trouver le temps et la li- 
berté d'esprit nécessaires, pour entrer convenable- 
ment dans cette grande polémique. Il me faut, de 
plus, l'autorisation de César et de sa sœur, la reine 
Marie; et je n'ai près d'eux ni protection ni recom- 
mandation, depuis que mon traité de l'incertitude et 
de la vanité des sciences me les a rendus contraires. 
Obtiens pour ton ami le relâchement de ces ri- 
gueurs, et j'aborde en toute liberté la grande ques- 
tion qui s'offre à moi. Je l'attaque hardiment avec 
les armes invincibles d'irréfutables arguments, et 
avec autant de bonheur, je l'espère, que j'y aurai 
mis de résolution. Si tu consens à faire ce que je te 
demande, agis promptement, et instruis-moi au plus 
tôt de tes intentions ; car César quitte ces lieux clans 
peu de jours, et je ne sais moi-même ce que je de- 
viendrai. Je n'ai plus rien à faire ici, à moins de re- 
noncer à toute vertu et à toute franchise. Je t'envoie 
mon oraison funèbre de la princesse Marguerite. 
Fais-moi tenir, de ton côté, tout ce qui a été écrit pour 
la reine; rien ne peut m'être plus agréable, car le li- 
vre de Rochester m'a fort contenté. Plût au ciel 
qu'un tel homme pût parler librement sans être 
obligé à rien taire. Adresse-moi tes lettres chez le 
révérendissime légat cardinal Campegi et sous le 
couvert de son majordome. C'est maintenant mon 
unique protecteur et mon Mécène; sans lui, malgré 
tout le prestige de la fameuse brebis égorgée, sub 
isto inanimi pécore, c'est l'auguste Toison d'or que je 
veux dire, je devenais la proie des loups dévorants, 



AGRIPPA DANS LES BAYS-BAS 275 

Datée de Bruxelles et de la cour même de César, 
de cette cour marâtre aux bonnes lettres et à toute 
vertu, Ex omnium bonarum literarum atque virtutum 
noverca aida Cœsarea, le 12 des calendes d'août, 
21 juillet, 1531 (Ep. VI, 20). 

Nous retrouvons ici, et dans des termes identi- 
ques à ceux que nous connaissons déjà, la fameuse 
invective lancée dix ans auparavant par Agrippa, 
comme une imprécation contre la ville de Metz, où il 
était alors violemment attaqué, pour quelques propo- 
sitions réputées téméraires, par les moines et les 
théologiens ^Aujourd'hui c'est dans des circonstan- 
ces analogues qu'il la profère de nouveau, comme 
nous le montrerons bientôt. Nous nous sommes 
expliqué précédemment sur l'allusion à la Toison 
d'or et à l'inanité prétendue de son prestige, men- 
tionnées dans la lettre que nous venons de citer 2 . 
Pour le moment, nous devons nous borner aux ob- 
servations spécialement relatives à l'incident qui 
nous occupe. 

Nous avons annoncé, avant de faire connaître la 
réponse d 'Agrippa aux ouvertures de Chapuys, qu'il 
ne refusait pas formellement la commission dont ce- 
lui-ci voulait le charger, et qu'il se montrait prêt à 
entrer en lice pour la reine d'Angleterre ; mais qu'il 



1. Voir, sur l'invective (l'Agrippa, une noie que nous donnons 
à l'appendice (n° XV;. 

2. Il a été question de cette particularité dans notre chapi- 
tre v, ci-dessus, p. 51. 



276 CHAPITRE SEPTIÈME 

mettait à son concours certaines conditions. Ces 
conditions, nous les connaissons par la lettre qui 
vient d'être analysée. C'était d'obtenir promptement 
que la gouvernante des Pays-Bas et l'Empereur son 
frère rendissent à l'historiographe impérial leur 
bienveillance avec leur protection, qu'ils lui avaient 
retirées ; et l'on ne voit pas que cela ait eu lieu. 

A la suite de cette lettre, écrite le 21 juillet 1531 
en réponse à la première de Ghapuys du 26 juin, 
Agrippa en reçoit, avons-nous dit, deux encore de 
son ami datées du 10 septembre et du 25 novembre 
de la même année (Ep. VI, 29,33). Comme celle du 
26 juin, ces nouvelles lettres sont très pressantes et 
contiennent beaucoup d'encouragements et de com- 
pliments flatteurs pour Agrippa. On lui donne acte 
de ce qu'on affecte de considérer comme son con- 
sentement; mais, sur la démarche auprès des sou- 
verains sollicitée par lui, on se borne à répondre que 
la reine d'Angleterre, qui est leur tante, va leur 
écrire, pour qu'en prenant sa défense l'officier impé- 
rial paraisse agir par leur ordre plutôt que de son 
propre mouvement. Pour ce qui est du ressentiment 
inspiré à César par la publication de l'excellent 
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, 
on peut espérer, est-il ajouté, qu'avec le temps 
cédera cette mauvaise impression, laquelle ne sau- 
rait durer éternellement (Ep. VI, 29). 

Nous ne savons si la reine d'Angleterre écrivit à 
son auguste neveu pour recommander Agrippa; mais 
nous ne voyons pas que la faveur du prince ait été 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 277 

rendue à celui-ci (Ep. VII, 41, non plus que celle de 
la reine Marie, sa sœur (Ep. VIT, 21). Cette observa- 
tion confirme le doute fondé qu'Agrippa ait jamais 
rien écrit pour la reine d'Angleterre, comme il était 
invité à le faire par son ami Chapuys, l'envoyé 
de l'Empereur, dnns les trois lettres que nous ve- 
nons de citer 1 . Nous avons fait remarquer le ton 
d'ironie qui règne dans celle où Agrippa lui répond. 
Nous avons indiqué d'avance comme une des causes 
auxquelles on peut attribuer l'espèce d'irritation 
qui se manifeste ainsi, la situation particulière où 
se trouvaient réciproquement alors les deux cor- 
respondants, après une longue interruption de re- 
lations. Mais ce n'était pas là l'unique cause de 
cette disposition fâcheuse. Celle ci résultait cer- 
tainement pour une bonne part des soucis que don- 
naient à Agrippa les difficultés dans lesquelles il 
se trouvait personnellement engagé, au moment où 
il écrivait. 11 était en disgrâce et, de plus, exposé à 
de cruels embarras que nous devons maintenant 
faire connaître. 

La disgrâce d' Agrippa, dont il vient d'être parlé, 
avait pour cause la publication du traité de l'incer- 
certitude et de la vanité des science. En signalant 
précédemment les motifs qui avaient décidé Agrippa 
en 4529 à rester, après la mort de sa femme, dans 
les Pays-Bas, où on le voit accepter alors un office 



1. Ce doute très fondé équivaut à peu près à une certitude. 
Voir, à ce sujet, une noie de l'appendice (n° XXVI). 



278 CHAPITRE SEPTIÈME 

impérial qui pouvait lui assurer certains avantages, 
nous avons dit qu'une des raisons qui vraisembla- 
blement avaient dû le porter à rechercher cette si- 
tuation, était la publication prochaine de ses ouvra- 
ges, à laquelle il se préparait depuis plusieurs 
années, et qu'il était alors sur le point d'entre- 
prendre. 

A différentes époques, Agrippa et ses amis avaient 
pensé ù l'impression des écrits composés par lui l . 
Cantiuncula en parle dès 1519, dans une lettre datée 
de Bâle, le 21 juillet de cette année 2 , qui pourrait 
bien avoir été provoquée par quelque ouverture d'A- 
grippa lui-même à ce sujet. Celui-ci revient sur 
la môme idée à plusieurs reprises et en diverses 
circonstances ; mais ce n'est qu'en 1529 seulement 
qu'il met ces projets à exécution. Le 10 avril, 
16 des calendes de mai de cette année, il parle des 
dispositions où il se trouve d'y procéder bientôt, 
dans une lettre qu'à cette date il adresse à Maximi- 
lien Transsylvanus, conseiller de l'Empereur, en lui 



1. Nous avons réuni dans une note de l'appendice (n° XXVIII) 
quelques renseignements sur les intentions manifestées, à di- 
verses reprises, par Agrippa et ses amis, touchant l'impression 
de ses ouvrages. 

2. Cette lettre de Cantiuncula, écrite de Bâle le 12 des 
calendes d'août, 21 juillet 1519, a été omise dans la Corres- 
pondance générale imprimée au tome II des Œuvres. 
C'est une de celles qui se trouvent dans le volume de 1534 
consacré aux pièces de la polémique pour la monogamie de 
sainte Anne. 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 279 

recommandant son traité de la prééminence du sexe 
féminin '. 

Le travail d'impression commence, en effet, à ce 
moment (1529). 11 allait occuper à peu près exclusi- 
vement l'auteur pendant plusieurs années. Agrippa 
entendait évidemment faire de cette opération une 
source de profits. Il se mêle lui-même de la vente de 
ses livres (Ep. VI, 11). Il publie d^bord, et comme 
pour s'essayer, ses petits traités. Le premier au- 
quel il pense alors est celui de la prééminence du 
sexe féminin, composé en 1509, à Dole, pour la gou- 
vernante de la province, Marguerite d'Autriche, et 
présenté tardivement, en avril 1529 seulement, à 
cette princesse. L'ouvrage est imprimé, celte année 
même, chez Michel Hillenius, à Anvers. Il occupe la 
première partie d'un volume qui contient, en outre, 
le factum rédigé en 1510 contre le moine Catilinet, 
à la suite des leçons faites à Dole sur le traité de 
Reuchlin, De verbo mirifico; le traité du mariage 
adressé en 1526 à la sœur de François I er ; le traité 
de la connaissance de Dieu offert, en 1516, au mar- 
quis de Montferrat; le discours contre l'abus delà 
théologie païenne qu'à l'époque de sa disgrâce à la 

1. Dans cette lettre Agrippa dit, en parlant du traité de la 
prééminence du sexe féminin : «... Quod si nunc tua prudon- 
« lia hoc raeum consilium non improbaverit, faciam ut libellus 
« iste cum plerisque aliis meis progrediatur in publicum... » 
(Opéra, t. II, p. 514.) Cette lettre est reproduite en tète du 
premier volume imprimé alors par Agrippa en tô"^9 et contenant 
plusieurs de ses petits traités. 



280 CHAPITRE SEPTIÈME 

cour do France, Agrippa dédiait en 1326 à l'évêque 
de Bazas, un de ses anciens protecteurs auprès de la 
reine (Ep. IV, io); le traité du péché originel et 
l'antidote contre la peste envoyés en 1519 à l'évêque 
de Cyrène, administrateur spirituel de l'archevêché 
de Cologne. Agrippa manifestait l'intention de pu- 
blier bientôt ces ouvrages dans la lettre datée du 
10 des calendes de mai, 10 avril 1529, dont nous ve- 
nons de parler. Un peu plus tard, il les signale comme 
étant à ce moment sortis des presses, dans une 
autre lettre du mois de décembre 1530 (Ep. VI, 8). 
Le volume qui les contient porte la datede 1529. 

La publication de ces petites compositions pré- 
cède ainsi l'apparition des grands traités. C'est 
pendant l'impression ultérieure de ceux-ci que pa- 
raissent successivement l'histoire du couronnement 
de Charles-Quint en 1 530 ; l'oraison funèbre de la prin- 
cesse Marguerite d'Autriche, en 1531 '(Ep.VI,20) ; les 
commentaires sur YArs brevis de Raimond Lulle, 
en 1531 également; VApologia et la Querela contre 
les accusations des théologiens de Louvain, en 1533 
(Ep. VII, 14, 10, 38) ; un peu plus tard, la polémique 
sur la question de' la monogamie de sainte Anne, 

1. L'oraison funèbre de la princesse Marguerite d'Autriche 
avait paru à Anvers, chez Martin Gsesar, sous la date du G juin 
1531, avec ce titre : Henrici Cornelii Agrippa oratio in funerc 
div.v Margarelx Austriacorum et Burgundionum principis 
asterna memoria dignissimx habita. Agrippa eu a envoyé à 
Londres, à son ami Chapuys, un exemplaire accompagné d'une 
lettre datée du '21 juillet 1531 (Ep. VI, 20). 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 281 

en 1534 (Ep. Vil, 35, 36); puis les discours avec les 
épigrammes en vers, et la supplique de 1533 au sé- 
nat de Cologne, en 1535, l'année même de la mort 
d' Agrippa '. 

L'impression des ouvrages donnés au public en 
1529 et 1530 avait pu occuper avantageusement 
Agrippa et apporter une utile diversion à son cha- 
grin, dans le trouble que lui avait causé la mort de 
sa femme (août 1529), sans parler des ennuis qui, à la 
même époque, avaient dû accompagner sa renoncia- 
tion forcée à la pratique de la médecine. Cette publi- 
cation n'avait rien qui répugnât à la nouvelle situa- 
tion que prenait à ce moment l'écrivain, comme his- 
toriographe de l'Empereur, eu égard au caractère 
des ouvrages qu'elle concernait. L'un d'entre eux, le 
Couronnement de Charles-Quint, s'y rattachait même 



1. Voir ce qui est dit de la marche de ces publications dans 
notre chapitre premier, t. I, pp. 39-44. La publication de 1529 
y est présentée comme étant celle du livre imprimé, le plus 
ancien que l'on possède des œuvres d' Agrippa. C'est, en effet, 
dans le nombre, celui qui porte la date la plus reculée. Il y a 
cependant sur ces conclusions une réserve à faire, pour ce qui 
est d'un petit livre non daté, contenant le traité « De sacra- 
« mento matrimonii » avec sa traduction française par Agrippa. 
Ce livre pourrait bien remonter à 1526 au moins, et prendrait 
ainsi la tête des publications faites par Agrippa de ses œuvres; 
sans parler d'un autre opuscule « Prognosticum quoddam », 
dont il est question en même temps dans une lettre de cette 
époque (Ep. IV, 4), et qui pourrait être en ;ore un petit li- 
vre imprimé alors également par lui. On trouvera quelques 
explications à ce sujet dans une note de l'appendice (n° XXVIII). 



282 CHAPITRE SEPTIÈME 

tout particulièrement. Il en était tout autrement des 
grands traités dont Agrippa entreprenait en même 
temps l'impression, le traité de l'incertitude et de la 
vanité des sciences, et celui de la philosophie oc- 
culte. Ne serait-ce pas en prévision des difficultés 
que cette double publication pourrait susciter qu'a- 
vant d'y procéder Agrippa se pourvoit alors d'un 
privilège? Ce document, reproduit en tête des pre- 
mières éditions des deux ouvrages, est daté de Mali- 
nes, le 12 janvier 1529 (1530, n. s.) 1 . Il est rédigé en 
français et donné pour les quatre ouvrages « intitu- 
« lez en latin » y est-il dit, De occulta philosophia, De 
incertitudine et vanitate scientiarum atque artium decla- 
matio, In artem brevem Raimundi Lullii comment mna 
et tabula abbreviata, Qusedam orationes et epistolse. Le 
diplôme impérial assure à l'auteur de ces écrits le 
privilège de leur impression pendant six années. 
L'effet utile que devait avoir ce titre consistait 
uniquement en réalité à fournir à l'écrivain la garan- 
tie de ses intérêts d'éditeur, contre toute entreprise 
de contrefaçon. Plus tard, dans des circonstances 
que nous aurons à signaler, nous le voyons s'en 
servir pour un objet tout différent. Il essaie de s'en 
faire un bouclier contre les atteintes de la censure, et 
une protection contre les oppositions que devaient 
provoquer, on ne pouvait que trop le prévoir, ces 
publications. 



1. Voir, sur la date «le ce diplôme, quelques explications dans 
notre chapitre i pr , tome I, p. 40, noie 1. 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 283 

L'opération devait commencer par l'impression 
du traité de l'incertitude et de la vanité des scien- 
ces. L'attention éveillée par cet ouvrage composé 
postérieurement aux autres, explique suffisamment 
cette préférence. Mais ce que l'on comprend moins, 
c'est qu'Agrippa n'ait vu aucun inconvénient à le ré- 
pandre, avant de donner celui dont il était en quelque 
sorte la réfutation, avant de publier, comme il avait 
l'intention de le faire, l'œuvre de sa jeunesse, le 
traité de la philosophie occulte. C'est ce qu'il fit ce- 
pendant; et l'effet produit parce dernier ouvrage 
ne paraît pas avoir été, il faut reconnaître, amoindri 
par le succès de l'autre. 

Nous savons dans quelles circonstances et dans 
quelles dispositions d'esprit Agrippa avait composé 
le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences. 
Irrité par une disgrâce imméritée, suivant lui, qui 
le réduisait en quelque sorte à la misère, aigri par le 
malheur, aux prises avec le besoin, il avait donné 
carrière à son indignation dans une œuvre passion- 
née, diatribe violente contre tout ce qu'il y avait 
d'essentiel au sein de la société de son temps, no- 
tamment contre l'Église, c'est-à-dire contre le 
clergé, et principalement contre le clergé régulier, 
contre les moines. L'auteur pouvait -s'attendre à 
soulever par cette publication une violente tempête. 
Il ne s'y trompait pas, et, le jour où elle éclate, il dé- 
clare qu'il l'avait prévue et rappelle alors à un ami 
qu'il avait osé la prédire dans la préface de son li- 
vre (Ep. VI, 15). 



284 CHAPITRE SEPTIÈME 

— Ne serai-je pas à tes yeux bien téméraire, sa- 
vant lecteur, disait-il dans cette préface, et ne te pa- 
raîtrai-je pas risquer une entreprise digne d'Hercule, 
en osant m'aventurer dans cette giganlomachic 
contre les sciences et les arts, et provoquer au com- 
bat leurs nombreux suppôts. Je vois s'ébranler et 
marcher à ma rencontre la troupe des docteurs, des 
licenciés, des maîtres, des bacheliers, des rhéteurs 
de toute espèce. Je vois le combat qui se prépare ; 
je comprends le péril qui me presse au milieu de 
tant d'ennemis. Je m'attends aux plus rudes assauts, 
aux sourdes machinations et aux outrages. Gram- 
mairiens, poètes, mathématiciens, astrologues, de- 
vins, philosophes, chacun emploiera contre moi les 
armes qui lui sont propres. Les tout-puissants pon- 
tifes me voueront aux flammes éternelles, le légiste 
hautain m'accusera du crime de lèse-majesté; l'ar- 
rogant canoniste m'excommuniera ; l'avocat, le pro- 
cureur, le tabellion, le juge m'accableront de calom- 
nies et de dénis de justice. Le théologien me 
condamnera pour hérésie, ou voudra m'obliger à 
l'adoration de ses idoles. Les maîtres crieront à la 
palinodie, et les géants de la Sorbonne me proscri- 
ront solennellement. 

— Voilà, cher lecteur, quels dangers j'ose affron- 
ter. Mais j'ai pour me protéger la parole de Dieu; 
voilà mon égide contre tant d'ennemis. C'est pour 
cette cause que je les provoque, et, si pour elle il me 
fallait succomber, je succomberais avec joie plutôt 
que de reculer. Que voit-on en effet aujourd'hui? On 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 285 

voit la science des hommes et leurs opinions préfé- 
rées aux écritures canoniques dictées par le Saint- 
Esprit. Dans les écoles on ne jure que par Aristote 
ou par Boëce, par Thomas ou pur Albert. S'éloigner 
d'eux d'un pouce, c'est tomber dans l'hérésie. Atta- 
quons sans relâche ceux qui mettent les écoles des 
philosophes au-dessus de l'Église du Christ, et les 
opinions des hommes au-dessus de la parole de 
Dieu [Opéra, t. II, p. v). 

Prétendre s'armer de la parole de Dieu contre ce 
qu'il appelait les écoles des philosophes , et qui 
n'était autre que les universités filles de l'Église et 
le clergé lui-môme, Agrippa ne pouvait douter que 
ce ne fût pour lui et pour son livre une source de 
périls, de contestations et de luttes. Sur quoi, comp- 
tait-il pour conjurer ces dangers? Il comptait, 
dit-il, sur la parole même de Dieu dont il se portait 
le défenseur. Il ne comptait pas moins, on a quelque 
raison de le croire, sur le privilège qu'il avait obtenu 
de l'Empereur, et sans doute aussi sur son titre 
d'officier impérial, dont le prestige pourrait peut-être, 
devait-il croire, arrêter l'œuvre de la critique et les 
entreprises de la censure. Ce titre était mentionné 
au frontispice de l'ouvrage et renforcé par une pom- 
peuse énumération de qualifications fastueuses l . Le 



1. « Spiendidae nobililatisviri, et armai* militiaî equitis au- 
« rati, ac utriusque juris doctoris, sacrée Caesareaa majestatis a 
« consiliis, et archivis indiciarii, Henrici Gornelii Agrippse ab 
« Nettesheym Declamatio. » 



286 CHAPITRE SEPTIÈME 

privilège impérial était reproduit ensuite dans sa te- 
neur complète. Mais Agrippa s'était abusé sur la 
valeur de cette armure d'emprunt et sur l'efficacité 
des moyens de défense qu'il se promettait d'en tirer. 
Le public put être ébloui par les éminentes qualifi- 
cations dont l'auteur faisait étalage. Les théologiens 
ne furent nullement arrêtés par elles, non plus que 
par les lettres de privilège, dont la reproduction eut 
au contraire pour résultat de provoquer, à leur 
avantage, l'indignation de l'Empereur, quand il con- 
nut les censures dont les œuvres d'Agrippa étaient 
l'objet '. Ces lettres furent, dit-on, retirées. Cepen- 
dant, après avoir figuré au commencement des deux 
premiers livres imprimés en '1530, elles se retrouvent 
encore en tête de la première édition complète de la 
philosophie occulte donnée à Cologne, en 1533. 

Agrippa se voit, contre toute attente, absolument 
sans défense, au moment critique. Le traité de l'in- 
certitude et de la vanité des sciences est vivement 
attaqué, et l'inviolabilité sur laquelle comptait l'au- 
teur pour les motifs que nous avons dits, lui fait ab- 
solument défaut. H' trouve alors pour y suppléer 
deux protecteurs dont on est quelque peu étonné de 
le voir obtenir le patronage dans une semblable oc- 
currence, le cardinal Campegi, légat du Saint-Siège, 
et le cardinal de La Marck,évêque de Liège (Ep. VII, 
21). Le cardinal Campegi, envoyé précédemment en 



1. a Carolo Augusto graviter indigna Lo suas literas sua^ uo 
« sigilla illi (libro) prseflxa (videre) » (Ep. "VI, 15). 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 287 

Angleterre pour l'affaire du divorce de Henri VIII, 
avait quitté ce pays au mois d'octobre 1529 et rési- 
dait en 1530 dans les Pays-Bas. Il ne devait s'en 
éloigner que vers le commencement de 1532, pour se 
rendre à la diète de Ratisbonne (Ep. VII, 2). Les 
deux cardinaux purent adoucir un peu les rigueurs 
de la situation désastreuse dans laquelle était tombé 
Agrippa; mais ils ne purent lui rendre ce qui était 
alors perdu pour lui sans retour, la laveur des sou- 
verains et les avantages de l'emploi qui lui avait été 
concédé à leur cour. 

C'est pendant l'année 1530 qu'Agrippa fait impri- 
mer le traité de la vanité des sciences. La première 
édition du livre porte le nom de l'imprimeur Joannes 
Grapheus, Jean Scryver, à Anvers, et la date de sep- 
tembre 1530. Nous voyons en effet l'auteur en adres- 
ser, dès le mois do décembre suivant, un exemplaire 
à un de ses amis qu'il prie d'excuser les fautes des 
typographes (Ep. VI, 8, 9). A un autre il avait envoyé, 
dès leur apparition, les' premiers cahiers, et il y ajou- 
tait un peu plus tard les deux derniers, accompagnés 
d'une lettre datée du 13 janvier 1531 (Ep. VI, 11). 
L'archevêque de Cologne possédait un exemplaire 
complet de l'ouvrage, depuis quelque temps, à cette 
époque 'Ep. VI, 14), et la princesse Marguerite, 
morte le 1 er décembre 1530, avait pu être an- 
térieurement déjà circonvenue, au cours de la pu- 
blication, par les ennemis d'Agrippa indignés de 
cette nouvelle et violente attaque, et soulevés contre 
le malheureux auteur. 



288 CHAPITRE SEPTIÈME 

— La troupe encapuchonnée, dit quelque part 
Agrippa, s'était emparée de l'esprit religieux, mais 
religieux à la manière des femmes, muliebriter reli- 
giosam, de la princesse, et, si elle n'était pas morte 
fort à propos, c'en était fait de moi, coupable du 
plus grand des crimes, celui d'avoir attenté à la 
majesté monacale et médit du sacro-saint capuce 
(Ep. VI, 15). 

Marguerite morte, les ennemis acharnés à la 
perte d'Agrippa s'étaient tournés d'un autre côté. 
Ils avaient dénoncé le livre au puissant neveu de la 
princesse, à Ferdinand, qui, à ce moment même, pre- 
nait la couronne de roi des Romains (janvier 1531). 
Celui-ci en référait à son redoutable frère, à l'em- 
pereur Charles-Quint, dont on provoquait l'indigna- 
tion en lui montrant les lettres de privilège don- 
nées en son nom et revêtues de son sceau, qui 
servaient de passeport et comme de bouclier à l'abo- 
minable écrit (Ep. VI, 15). La sœur de ces deux 
princes, Marie, veuve du roi de Hongrie, succédant 
alors à sa tante Marguerite dans le gouvernement 
des Pays-Bas, entrait naturellement dans les mêmes 
idées. Pendant ce temps-là, malgré la sympathique 
approbation de tout ce qu'il y avait alors d'hommes 
savants et appliqués aux études, comme l'écrivait 
de Londres à Agrippa son ami Chapuysle2G juin 1531 
(Ep. VI, 19), les théologiens de l'université de Lou- 
vain, marchant sur les traces de ceux de l'université 
de Paris, préparaient une condamnation en règle de 
l'ouvrage. Une première sentence avait été, en effet, 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 289 

fulminée contre celui-ci par la Sorbonne, dès le 
commencement du mois de mars précédent. 

A la première édition du livre donnée à Anvers, 
en septembre 1530, avaient succédé rapidement 
de nouvelles éditions données en janvier 1531, l'une 
à Anvers également, on a lieu de le croire, sans nom 
de lieu ni d'imprimeur, l'autre à Cologne par Eucha- 
rius Cervicornu, et en lévrier à Paris, par Joannes 
Petrus in vico Sorbonico l . L'édition de Paris était 
à peine lancée que l'ouvrage était condamné au l'eu 
par la faculté de théologie de cette ville. La sen- 
tence est du 2 mars 1530 (1531, n. s). Elle mentionne 
cette édition de Paris datée de février 1531 et celle 
antérieure de Cologne qui était de janvier de la 
même année. La première édition, donnée à Anvers 
en septembre 1530, et celle do janvier 1531, imprimée 
dans cette ville également, n'y sont pas signalées. 
Fulminée le 2 mars contre un livre publié en fé- 
vrier, la condamnation des théologiens de Paris 
avait été prononcée presque aussitôt qu'annoncée \ 



1. Il convient d'ajouter qu'en l'année 1531 lurent données, 
outre les trois éditions d'Anvers, de Cologne et de Paris men- 
tionnées ci-dessus, une autre édition publiée à Cologne par 
Mebhior Novesianus, et deux nouvelles éditions imprimées 
encore à Anvers, dont une seule avec le nom de celle ville; 
l'autre ne portant aucun nom de lieu ni d'imprimeur, mais de- 
vant, d'après certains indices, avoir la môme origine. Voir, à ce. 
sujet, une note de l'appendice (n° XXIX). 

2. On trouvera, dans une note de l'appendice (n° X), quel- 
ques renseignements sur ce jugement prononcé par la Sorbonne 

T. Iî. 10 



290 CHAPITRE SEPTIÈME 

A Louvain, on procède différemment; on commence 
par une proposition d'articles incriminés. C'était une 
invitation à répondre, un appel en quelque sorte à 
un débat. 

Une querelle a coups de plume n'était pas faite 
pour effrayer Agrippa ; mais il était déjà aux prises, 
à ce moment, avec d'autres difficultés. Gomme au- 
trefois à Lyon, le paiement de ses gages était sus- 
pendu. Il se plaignait même de n'en avoir jamais 
rien touché. Il avait dû emprunter pour vivre. Il 
était maintenant pressé par ses créanciers; et, un 
mois après avoir écrit à Ghapuys la lettre que nous 
connaissons et où il lui parlait de ses premiers em- 
barras (Ep. VI, 20), le comble était mis à son infor- 
tune. Sur la poursuite de ceux qui lui avaient prêté 
de l'argent, il était, au mois d'août 1531, jeté en pri- 
son. 

Avant même que ce nouveau malheur vint fondre 
sur Agrippa, ses intérêts avaient trouvé, comme 
nous venons de le dire, des protecteurs appliqués 
à rétablir autant que possible ses affaires, et à re- 
lever son crédit près des souverains. Ces protecteurs, 
le cardinal Campegi, légat apostolique, et le cardinal 
de La Marck, évêque de Liège, avaient réussi à cal- 
mer un peu l'indignation de l'Empereur (Ep. VII, 21). 



contre le traité d'Agrippa de l'incertitude et de la vanité des 
sciences, jugement dont le texte nous a été conservé; et, avec 
ces renseignements, dos explications sur 1 1 date de celle sen- 
tence. 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 2iH 

C'est à ce moment même qu'Agrippa était inopiné- 
ment appréhendé au corps et emprisonné à Bruxelles. 
11 avait été saisi à la requête d'Alexis Falco, un de ses 
créanciers. Sous le coup des menaces de cet homme 
impitoyable, Agrippa s'était d'abord tourné vers 
l'Empereur; il avait ensuite lancé requête sur re- 
quête à l'adresse du conseil privé de Malines que 
présidait l'archevêque de Palermc , fondant ses 
prétentions à certaines immunités sur son caracLère 
d'officier impérial, et réclamant, au nom des privi- 
lèges attachés à cette situation, des délais de paie- 
ment qu'on ne refusait pas même, en des circonstan- 
ces analogues, disait-il, aux marchands étrangers. 
Il demandait, en outre, que les gages à lui dus 
pour son emploi lui fussent payés, ou Fussent au 
moins remis à ses créanciers pour ce qu'il leur de- 
vait (Ep. VI, 21, 22). 11 avait obtenu un répit de 
quinze jours. Cependant, au mépris de cette mesure 
protectrice, Falco l'avait fait saisir et, le 21 août, 
conduire en prison. 

Sous les verrous et le jour même de son arresta- 
tion, Agrippa adresse une plainte énergique au pré- 
sident du conseil qui lui avait accordé le délai ré- 
clamé par lui, et dont l'autorité était, remontrait-il, 
foulée aux pieds par cette exécution (Ep. VI, 23). C'est 
le majordome du légat qui se fait le porteur de son 
message, et il l'appuie delà chaude recommandation 
de son maître (Ep. VI, 24). Nous avons toutes ces 
pièces; nous avons en outre une supplique et une 
protestation d'Agrippa à ses juges (Ep. VI, 2a, 26), 



292 CHAPITRE SEPTIÈME 

et la lettre écrite par lui à l'Empereur (Ep. VI, 27). 
Il se défend en désespéré. Dans sa protostation il 
développe avec esprit un argument qui ne manque 
pas d'originalité. 

— Gondamnera-L-on, dit-il, un débiteur au profit 
du créancier qui s'est payé lui-même en devenant dé- 
biteur à son tour? Celui qui me poursuit m'a dérobé 
la pureté de mon nom et de ma réputation, par les 
humiliations qu'il m'inflige. N'aurai-je rien à récla- 
mer pour le tort que je subis? Qu'il me rende ce 
qu'il m'a pris, qu'il répare son injure. Ma réclama- 
tion est aussi fondée que la sienne. Si je suis son 
débiteur, il est le mien. Qui oserait l'acquitter en 
me condamnant (Ep. VI, 26)? 

Dans ses suppliques Agrippa invoque encore , 
avons-nous dit, le privilège de ses titres auliques. 
Mais il veut surtout être payé de ce qu'on lui doit. Ses 
arguments sont toujours les mêmes. Il est créancier 
de César. Il demande à être payé par lui pour pou- 
voir s'acquitter de son côté. Tandis que l'Empereur 
lui fait attendre ce qui lui est dû, scra-f-il réduit à 
mendier près de ses amis de quoi satisfaire ses pro- 
pres créanciers? Si sa pension est retenue, que le ser- 
ment qui le lie soit dénoué; qu'il lui soit permis de 
porter son dévouement et de rendre ses services 
à ceux qui offrent de les payer, aux ennemis peut- 
être de l'État (Ep. VI, 22, 23). Nous nous rappelons 
qu'autrefois, à la cour de Franco, il tenait le môme 
langage. Des menaces de la part d'Agrippa peuvent 
paraître étranges dans la situation où il se trouvait. 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 2U3 

Il fauUes relever comme un Irait de son caractère. 
Il faut mentionner aussi, au même titre, le ton sati- 
rique qu'il ne peut dépouiller dans son attitude même 
de suppliant. 

— Ni mes juges, ni mes créanciers, dit-il, ne veu- 
lent accepter pour moi la caution elle-même de 
César. A quoi servent donc les privilèges et les 
exemptions accordés par l'Empereur à ses officiers, 
et les lettres magnifiques revêtues de ses sceaux 
où ces prétendus avantages sont pompeusement 
énumérés ? Ne sont-ce là que des mensonges et des 
mots vides de sens, nugœ et ampullœ? Me voilà bien 
informé pour raconter à la postérité, en faisant 
l'histoire de ce grand prince, sa dureté et son ingra- 
titude, son avarice et son mépris de la foi donnée. 
Je suis victime de ma faiblesse; mais, qu'on se le 
rappelle, le rat put rendre un jour dos services au 
lion, et un faible insecte a triomphé do l'aigle. 
César, que je sers et aux pas de qui je suis attaché 
depuis plus de sept mois, me laisse user mes faibles 
ressources dans les auberges, pendant que ma fa- 
mille crie la faim, que mes dettes s'élèvent, et que 
mes créanciers me poursuivent. Voilà le prix de 
mes services. Moi, revêtu du titre de son historio- 
graphe, j'attends depuis bientôt deux ans le paie- 
ment de mes travaux, et il m'aurait laissé mourir 
dans sa maison même si le révérendissime légat 
n'avait enfin pris pitié de moi. Peut-être dira-t-on 
que je ne suis pas après tout plus malheureux en 
cela que la plupart des suppôts de sa cour; lors- 



294 CHAPITRE SEPTIÈME 

qu'on voit ses gardes, ses huissiers et jusqu'aux ser- 
viteurs de sa chambre rôder, quand ils le peuvent, 
autour de la table d'an voisin, remplir, comme des 
parasites ou des espions, la maison des envoyés 
étrangers ou celle des seigneurs de passage, pour 
y mendier leur souper. Je ne dis là rien que je n'aie 
vu moi-même (Ep. VI, 25). 

Le trait final était mordant. Plus sage eût été 
sans doute de le retenir. Mais chez Agrippa la pas- 
sion décidait de tout. Que pouvait-il attendre d'une 
requête exprimée ainsi? 11 ne resta pourtant pas 
longtemps en prison; mais il est permis de croire 
qu'il ne dut son élargissement qu'à l'intervention, 
et probablement à quelque libéralité de ses amis. 
On sait que la haute protection du légat n'y fut pas 
étrangère. Los créanciers d'Agrippa furent vraisem- 
blablement pour le moment au moins désintéressés. 
Quant à recouvrer ce qui lui était dû, comme il di- 
sait, par César, c'était, plus difficile. Agrippa obtint, 
grâce sans doute à l'influence de ses nouveaux pa- 
trons, des diplômes conservateurs de ses droits ; il ne 
semble pas qu'il ait jamais eu autre chose ■. 

Revenant plus tard sur ces faits, clans un long mé- 
moire adressé à la reine Marie, il raconte que n'ayant 

1. Ces faits se rapportent à 1531, et Agrippa put en elïet 
sortir alors de prison; mais, au printemps de l'année suivante, 
il parait avoir été menacé de nouvelles poursuites. Il se sauve 
précipitamment, au mois de mars 1532, à Cologne, où il se fixe 
définitivement à la fin de la même année, comme on le verra 
au chapitre suivant, 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 293 

pas réussi alors à vaincre les rancunes du souverain, 
ni à obtenir soit le paiement de ce qui lui était dû, 
soit le congé qu'il sollicitait et qui devait le rendre 
au moins à la liberté, que n'ayant pas même pu 
triompher de l'envie qui, le rejetant dans l'ombre, 
lui ôtait tout moyen de se l'aire connaître, il avait 
dû se contenter de la simple promesse d'un maigre 
traitement dont on s'était borné à lui expédier le 
diplôme, bien fourni au reste, dit-il, de signatures 
en dedans aussi bien qu'en dehors, et régulière- 
ment pourvu du sceau de cire rouge à l'aigle impé- 
riale. C'est avec l'unique confort de si belles espé- 
rances qu'il avait dû s'éloigner d'une cour où il 
savait laisser derrière lui peu d'amis, mais en re- 
vanche des émules envieux, et beaucoup d'ennemis 
(Ep. VII, 21). 

— Revenu, dit-il encore, à Malines où je devais 
apporter toute l'économie possible dans ma manière 
de vivre, j'osai, fort de mon privilège impérial, sol- 
liciter une modeste remise d'impôt qu'on ne refuse 
pas aux plus humbles agents du prince '. L'accueil 
qu'on fit àma requête me prouva tout d'abord que les 
lettres de César sur lesquelles je fondais tout mon 
espoir, n'étaient aux yeux de ces gens-là qu'un titre 
vain et ridicule. Vient l'échéance du premier terme 
de ma pension. Le trésorier m'en fait signer la quit- 

1. Agrippa, dans ces circonstances, avait réclamé dé la ville 
de Malines une exemption de l'impôt de la bière : « Vigore 
« Cœsarei privilegii petii a civitatis illius publicanis remitti 
« çervisiee impositionem » (Ep. VII. 21). 



293 CHAPITRE SEPTIÈME 

tance; mes créanciers qui me pressaient suspendent 
leurs poursuites. Cependant je ne me trouve pas 
moins privé de toutes ressources et il me faut pour 
vivre quitter Matines et me réfugier avec ma famille 
en Allemagne pour tacher d'y subsister (Ep. VII, 21). 

Agrippa s'était relire à Cologne, où il pouvait 
compter sur la protection et sur les bienfaits de 
l'Archevêque Electeur. Il se voit alors contester par 
les trésoriers impériaux le droit même à sa pension, 
sous prétexte do non-résidence. 

— Mais, disait Agrippa, ce n'est ni près d'un duc 
de Brabaut ni près d'un comte de Flandres ou de 
Hollande que j'ai charge d'historiographe. Je suis 
officier de l'Empereur, et partout dans l'Empire 
je suis sous sa souveraineté, prêt à m'acquitter 
de mon office. Pour chercher des informations 
et réunir des documents, il faut vivre autrement 
qu'une éponge attachée à son rocher (Ep. VII, 21). 

Tel était le langage d' Agrippa, dans le mémoire 
adressé par lui vers la fin de 1332 à la reine Marie, 
contre les prétentions des trésoriers impériaux. La 
reine Marie, sœur de Charles-Quint, veuve du roi 
de Hongrie, était gouvernante des Pays-Bas depuis 
la mort de sa tante, la princesse Marguerite. A ce 
moment, Agrippa n'avait encore rien touché des 
gages qui lui avaient été promis. On avait com- 
mencé à la fin de 1531 par lui donner, au lieu d'ar- 
gent, des lettres de délégation pour lever lui-môme 
sur un village inconnu quarante carolus d'or qui lui 
revenaient (Ep. VU, 21). 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 297 

— Que l'aire? disait-il à ce propos, dans une lettre 
à un ami. Je suis sans ressources; il ne me reste 
qu'à me mettre moi-même à l'encan et à me sou- 
mettre au premier qui se présentera. Quant à Cé- 
sar, ce maître ingrat,, je renonce à rien attendre de 
lui; je me borne à prier Dieu do lui faire la même 
grâce qu'à Nabuchodonosor, de le rappeler par sa 
miséricorde de la condition des botes à celle d'un 
homme (Ep. VII, 2). 

Une autre fois, si on ne le paie pas, c'est, lui dit- 
on, à cause de la guerre contre les Turcs qui absorbe 
tout l'argent disponible (Ep. VII, 15). 

— Oui certes, lui écrit à cette occasion un de ses 
amis sur le ton qui lui est habituel à lui-même, oui. 
c'est bien à des Turcs que tu as affaire en effet 
(Ep. VII, 22). 

Ce ne sont que prétextes et procédés dilatoires, 
dont on use avec lui. 

— Je suis, écrit Agrippa le G février lo32, au mi- 
lieu de ces publicains, comme la chèvre au milieu 
des épines, renvoyé d'Hérodc à Pilate, fort peu en- 
couragé par les paroles de ce Caïphe Palermitain. 
Il désigne ainsi Carondelet, archevêque de Palerme, 
président du conseil privé. Aussi j'ai résolu de me 
dérober à cette captivité ; et, si je n'obtiens pas bien- 
tôt satisfaction, je suscite contre ces gens-là les in- 
sectes dévorants, les sauterelles, les grenouilles et 
toutes les plaies de l'Egypte, et je m'éloigne en dé- 
vouant ces monstres d'ingratitude aux vengeances 
célestes. Peut-être me sera-t-il donné de renou- 



298 CHAPITRE SEPTIÈME 

vêler avec eux l'apologue du scarabée et de l'ai- 
gle (Ep. VII, 3). 

— Je ne compte plus sur rien de cette pension, 
écrit-il enfin dans les derniers mois de 1532, mais 
j'aspire à la vengeance. Puisse l'occasion s'en pré- 
senter! Je veux que tout cela soit imprimé, et que la 
perfidie de ces Bourguignons l soit établie au grand 
jour, dût la fameuse pension m'ètre absolument 
retirée (Ep. VII, 20). 

On voit à quels embarras, à quelles extrémités 
était condamné le pauvre Agrippa, sous le poids de 
l'animadversion des princes. Les faits que nous ve- 
nons de relater se rapportent aux années 1531 et 1532. 
La publication du traité de l'incertitude et de la va- 
nité des sciences imprimé en 1530 était la cause 
première de toutes ces tribulations. Et là ne se bor- 
naient pas encore les ennuis qui devaient en résul- 
ter pour lui. L'indignation soulevée par l'audacieux 
écrit ne pouvait pas se borner à celle des souverains, 
ni se trouver renfermée dans le cercle des familiers 
de la cour, d'où la meute des envieux avait réussi à 
chasser Agrippa. Les prêtres, les moines surtout, 
offensés pas ses écrits, se redressaient de leur côté 
et lançaient contre lui une accusation redoutable, 
celle d'impiété et d'hérésie. 



1. Cette qualification de Bourguignons esl employée ici dans 
un esprit de dénigrement contre la puissante maison d'Autri- 
che, hérilière, dans les Pays-Bas, de> litres de la maison de 
Bourgogne, dont le lustre pouvait paraître moindre que le sien. 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 299 

Après la condamnation prononcée le 2 mars 1531 
par la faculté de théologie de Paris, l'accusation 
partait maintenant des théologiens de l'université 
de Louvain. Nous avons annoncé tout à l'heure 
cette nouvelle attaque. L'imputation était formu- 
lée, comme nous l'avons dit, en un certain nombre 
d'articles extraits de l'ouvrage, et spécialement 
incriminés. Agrippa ne les connaissait pas encore, 
qu'ils avaient déjà passé de main en main, et 
avaient été mis sous les yeux de l'Empereur, puis 
déférés au conseil privé et de là au parlement de 
Malines. L'auteur avait été secrètement averti qu'il 
se tramait quelque chose contre lui. 

— On parle, lui disait-on, de je ne sais quel man- 
dement ou édit prohibitif interdisant la vente, et 
défendant môme la lecture de ton livre. Je ne sais 
d'où vient ce coup, si ce n'est des gens de Louvain. 
Je m'empresse de t'en prévenir, aiin que tu avises à 
ce que tu jugeras à propos de faire dans cette occur- 
rence (Ep. VI, 30). 

Agrippa sollicite vainement la communication des 
articles formulés contre lui, œuvre, dit-il, de certains 
rabbins par qui depuis plusieurs mois il est sourde- 
ment attaqué jusque dans l'esprit de César. Ce n'est 
que le 15 décembre 1531 que les articles lui sont 
transmis, avec injonction, de la part du conseil privé, 
de rétracter publiquement les opinions qui s'y 
trouvent signalées '. Agrippa, fort de la protec- 

1. Apologies prxfatio. (Opéra, t. II, p. '257). 



300 CHAPITRE SEPTIÈME 

tion du cardinal légat et encouragé par lui, prend 
aussitôt la plume pour se défendre. C'est dans la 
maison même du prélat où il a trouvé refuge, ins- 
tallé dans la chambre de son majordome, et de 
concert avec son secrétaire, qu'il rédige en quelques 
semaines une apologie remise, dès la tin de janvier 
suivant, ardeultimaskalendas februarii, au président et 
aux membres du conseil de Malines. Cette apologie 
a été imprimée plus tard, en 1533, et c'est au cardi- 
nal Campegi qu'elle est dédiée par une lettre écrite 
dans le courant de l'année 1532, à ce qu'il semble, et 
reproduite dans cette édition (Ep. VII, 12). 

Les docteurs de Louvain n'avaient pas pu se mé- 
prendre sur les véritables intentions d'Agrippa dans 
son traité de l'incertitude et de la vanité des scien- 
ces; c'étaient surtout ses attaques contre l'Église et 
sa discipline qu'ils avaient relevées dans leurs arti- 
cles. Après avoir assez inutilement du reste con- 
damné, en se fondant sur l'autorité de saint Paul et 
de saint Augustin, le paradoxe des prétendus dangers 
dontles sciences et les arts menacentles hommes clans 
leur corps et clans leur âme, et du bonheur qu'il y a 
au contraire à ne rien savoir, les théologiens en ve- 
naient de suite, et avecbeaucoup plus de raison, a une 
accusation formelle d'impiété contre certaines propo- 
sitions qu'ils déclaraientoffensantes pour les oreilles 
pieuses. A côté de scandaleuses invectives contre 
les mœurs du clergé, ils incriminaient notamment 
des assertions téméraires touchant Luther, l'héré- 
tique invaincu, Lutherus invictus hsereticus, avait dit 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 301 

Agrippa. Ils relevaient encore les propositions sur 
l'inutilité des cérémonies extérieures, le danger du 
culte des images, le caractère purement humain des 
prophètes et des évangélistes, l'inanité des interpré- 
tations doctrinales de la parole de Dieu à laquelle, sui- 
vant Agrippa, nul n'avait le droit de rien ajouter, et do 
laquelle on ne devait non plus, disait-il, rien retran- 
cher. Enfin, ils condamnaient cetLo fameuse déclara- 
tion, la clef de tout l'ouvrage, que rien ne répugnait 
plus que la science à la religion du Christ. Ils dénon- 
çaient aussi la révoltante idée d'attribuer au diable 
lui-même l'invention du capuce monacal, et con- 
cluaient en disant que le livre tout entier était diffa- 
matoire et outrageant. 

C'était aller au-devant des désirs d'Agrippa que 
de lui fournir, en l'appelant à se défendre, une oc- 
casion d'insister sur les passages de son livre les 
plus capables de déplaire à ceux qu'il se proposait 
évidemment d'atteindre. Cette occasion, il l'attendait 
avec impatience; il avait sollicité pour cet objet avec 
instance la communication des articles formulés par 
ses adversaires. Quand, le 15 décembre (1531), ils lui 
sont transmis par ordre du conseil privé, il se met 
aussitôt à l'œuvre, et, comme nous venons de le dire, 
compose sur l'heure un nouveau factura où, sous 
prétexte de repousser l'imputation d'hérésie arti- 
culée contre lui, il développe de nouveau, à grand 
renfort d'érudition, les principaux points de sa thèse. 

Il esquive, avec plus ou moins de bonheur, quel- 
ques unes des difficultés où l'on a voulu l'embar- 



o02 CHAPITRE SEPTIÈME 

rasser; mais son argumentation se réduit le plus 
souvent à des subtilités sans grande valeur, qui lui 
fournissent néanmoins l'occasion de produire une 
foule de traits ironiques et piquants. Agrippa donne 
carrière, clans cette pièce, à son esprit satirique et 
à son humeur vindicative. En somme, il se défend 
beaucoup moins bien que s'il se lut borné à démon- 
trer, ce qu'il dit au reste en commençant, que sa 
thèse paradoxale n'est qu'un jeu d'esprit. Telle était, 
en effet, la vérité. L'œuvre n'était pas sérieuse. L'a- 
pologie ne l'est pas davantage. Mais, pour Agrippa, 
il s'agissait bien moins de se défendre que d'attaquer 
encore. 

L'apologie d'Agrippa ' est divisée en quarante- 
trois chapitres correspondant à autant de paragra- 
phes des articles qui lui avaient été signifiés. L'au- 
teur s'étonne de ce que, dans son ouvrage, on ait pu 
trouver matière à une accusation d'hérésie. 11 s'é- 
tonne bien plus encore de ce que les proposi- 
tions qui servent de fondement à cette accusation 
aient reçu l'assentiment de la faculté de théolo- 
gie de Louvain. Il aime mieux croire qu'elles ont 
été, ù l'insu de ces savants docteurs, enfantées 
par l'imagination poétique de quelque Busconius 2 , 

1. Apologia adversus calumnias propter declamationem de 
vanitate scieniiarum et excellenlia verbi Dei, sibi per olu[Ui>s 
Lovanienses theologistas intentatas. (Opéra, i. II. 257, 330.) 

l 2. Allusion ù une épigramme composée à Louvain par Bus- 

conius contre le traité de l'incertitude ci Se la vanité des 

ciences. Le père Aurelio d'Aquapendente, prenani parti pour 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 303 

dont c'est le métier de se livrer aux fictions et aux 
mensonges, 

— Non, dit Agrippa, les graves théologiens de 
Louvainn'ont pas euleloisirde lire les bagatelles pu- 
bliées par nous, pour s'amuser à en fausser le sens. 
Ils ne se seraient pas trompés, et ils n'auraient assu- 
rément pas pris un exercice de rhétorique, auquel 
s'attache simplement le titre deDeclamatio, pour une 
exposition d'opinions rigoureuses et d'assertions po- 
sitives. Des théologiens doivent être sérieux et équi- 
tables dans leurs jugements. Mon livre a été reçu 
avec applaudissement par clés savants distingués et 
même par de doctes théologiens. On ne m'a jamais 
reproché qu'un défaut, que je suis prêt du reste à 
reconnaître, c'est de parler quelquefois un peu Irop 
librement pour ne pas blesser ainsi les délicates 
oreilles de certains Midas. 

— Je prétends, dit-on, que les sciences et les arts 
sont la perte des hommes. Je suis loin de l'affirmer; 
je fais seulement de cette proposition un thème de 
discussions, et j'attends les contradicteurs. On peut 
discuter ensemble sans se condamner l'un l'autre 
absolument. Les théologiens modernes ne s'éloi- 
gnent-ils pas en d'innombrables points des dogmes 
anciens ? Ne se séparent-ils pas souvent eux-mêmes 
les uns des autres, sans se traiter de blasphéma- 



Agrippa, son ami, avait- répondu par une petite pièce de vers à 
celle de Busconius. Les doux morceaux sont conservés parmi 
les œuvres d' Agrippa {Opéra, t. II, pp. 248 et 250). 



304 



CHAPITRE SEPTIÈME 



tcurs et d'hérétiques, sur les questions surtout où 
l'Eglise ne se prononce pas? Quand je dis ensuite 
que c'est un grand bonheur que de ne rien savoir, 
je ne fais que répéter une vieille maxime des an- 
ciens Grecs, dont je ne saurais être responsable. 
L'omniscience , comme Dieu la possède, est sans 
doute une suprême félicité; mais, par égard pour la 
stupidité de mes contradicteurs, je prends parti pour 
l'ignorance ; et c'est à leur plus grand avantage, si, 
comme le dit Augustinus, l'ignorance conduit plus 
sûrement à Dieu que la science. Ce n'est pas d'ailleurs 
une parfaite science, dit le cardinal de Cusa, que de 
croire qu'on sait ce qu'en réalité on ignore; mais 
être certain et assuré par preuve et démonstration 
qu'on ne peut pas savoir, voilà ce qu'on peut appe- 
ler une heureuse ignorance. 

— Le savant faiseur d'articles passe ensuite à des 
propositions qu'il déclare en masse offensantes 
pour les oreilles pieuses; d'où il semble ressortir 
que les premières auxquelles je viens de répondre 
sont autant de blasphèmes et d'hérésies. Car c'est la 
coutume chez les inquisiteurs de mentionner d'a- 
bord ce qui est entaché d'hérésie et de schisme, 
pour faire passer, en dernier lieu, ce qu'ils qualifient 
simplement de scandaleux et d'offensant pour les 
oreilles des gens pieux. Voyons quelles sont ces pro- 
positions offensantes pour les oreilles de nos théo- 
logiens arcadiques. 

Agrippa commence par défendre son opinion sur 
les conséquences du célibat des prêtres. Bornons- 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 305 

nous à dire que son argumentation sur ce point est 
hardie jusqu'à la témérité pour le fond comme 
pour la forme. 

— C'est au reste, dit-il, méconnaître le pouvoir 
de l'Église que de prétendre que le célibat des prê- 
tres est prescrit par une loi de Dieu, tandis qu'on 
sait très bien que c'est au pontife et aux conciles 
qu'il a toujours appartenu d'en décider. 

— Mais me voilà maintenant, ajoute Agrippa, 
coupable d'un bien autre crime, du plus atroce de 
tous. J'ai appelé Luther hérétique invaincu. Assu- 
rément nos théologiens doivent au moins m'approu- 
ver de dire que Luther est un hérétique. Je sais 
parfaitement qu'il a été condamné comme tel. Mais 
pour ce qui est d'être vaincu — je parle des faits, 
bien entendu, et non des doctrines, — je ne vois pas 
qu'il l'ait été; et qu'on puisse dire vaincu un homme 
qui jusqu'à ce jour combattant avec avantage, règne 
de plus en plus sur les esprits que lui livrent certains 
prêtres et maint religieux par leur impudence, 
leur ignorance et leur malice; quand les choses en 
sont venues à ce point, que des princes, des évo- 
ques, des savants, des théologiens même adoptent 
ses idées, et que les peuples croient plus à lui 
qu'à l'Église romaine et au pontife. 

— J'ai donc pu dire que Luther n'avait pas élé 
vaincu. Plût à Dieu que j'eusse menti ! Plût à Dieu 
que non-seulement il ne fût pas jusqu'à présent in- 
vaincu, mais qu'il ne fût pas lui-même vainqueur; 
lui, le véritable vainqueur des hérétiques; ce qui est 

T. II £0 



806 CHAPITRE SEPTIÈME 

une honte pour nos docteurs. Et, en effet, qui a 
vaincu les anabaptistes? Qui a résisté aux sacra- 
mentaires? N'est-ce pas Luther tout seul? A-t-on re- 
mué pour cela un seul doigt clans vos académies? 
Pendant que vous dormiez, qui veillait pour le salut 
de l'Église? Luther seul, qui a purgé l'Allemagne 
des hérétiques anabaptistes etsacramentaires. Allez 
maintenant le combattre à son tour. Gela vaudra 
mieux que de le condamner; mais, je vous le dis 
en ami, tâchez de trouver pour l'attaquer des argu- 
ments meilleurs que ceux dont vous usez contre 
moi. Recourez à l'Écriture et à la parole de Dieu. 
Si vous ne savez, au contraire, user contre lui et les 
siens que de flammes et de fagots, prenez garde 
qu'eux aussi ne vous répondent avec le fer et le feu. 
On va peut-être me prendre pour l'ami des Luthé- 
riens. Je me déclare bon catholique; je ne veux être 
en haine à personne, ni traité d'hérétique; et, si je 
tombe jamais en quelque erreur, ce qui peut arriver 
à tout homme, je saurai en convenir et m'en re- 
lever. 

Agrippa était plus hérétique qu'il ne le disait, 
plus qu'il ne le pensait peut-être. Ses opinions sur 
le culte extérieur ne diffèrent pas beaucoup de cel- 
les qui avaient cours alors parmi les novateurs. Il 
proteste bien de n'en vouloir qu'aux pompes mondai- 
nes et de respecter les cérémonies instituées par 
l'Église; mais il fait sur ce point encore de graves 
réserves contre ce qu'il ose qualifier do vaine su- 
perstition et d'idolâtrie, à propos du culte des ima- 



\GRIPPA DANS LES PAYS-BAS 307 

ges, comparant notamment aux bacchanales des 
païens les processions où l'on porte des statues 
couronnées de fleurs et de feuillages. Quant à l'au- 
torité des prophètes et des évangélistes, il se dé- 
fend d'y avoir en rien attenlé. 

— Je n'ai jamais prétendu, dit-il, qu'on puisse 
les accuser de mensonge ; je crois seulement que 
leur langage a pu quelquefois s'éloigner de la vé- 
rité. Et ne trouve-t-on pas dans la Sainte Écriture 
même des équivoques et des contradictions? Cela 
tient bien moins à sa nature propre qu'aux défail- 
lances de notre intelligence. Ne sait-on pas que le 
Saint-Esprit a révélé aux modernes théologiens nom- 
bre de choses dont ne se doutaient pas les anciens ; 
sans compter que bien des vérités sont encore ré- 
servées pour l'avenir? De là l'ambiguïté de tant de 
questions; comme celle do la généalogie du Christ 
par exemple, ou bien celle de l'union en lui des 
deux natures divine et humaine; celle aussi de la 
distinction des personnes divines, et d'autres dont 
les théologiens disputent tous les jours. 

— J'ai au moins pour excuse, continue-t-il, de 
n'hésiter point à mettre l'autorité des divines Écri- 
tures au-dessus de toute interprétation humaine. 
Dira-t-on que j'oublie le respect dû aux saints Pères 
qui les ont expliquées avec l'aide du Saint-Esprit? 
Je n'ai jamais manqué à la déférence qu'on ne sau- 
rait leur refuser; mais je m'incline d'abord devant 
l'Écriture que je crois fermement venir de Dieu, 
et posséder en soi toute sa signification, sans qu'il 



308 CH kPITRE SEPTIÈME 

soit besoin pour cela du travail des hommes ni sur- 
tout clés sophismes d'un Aristote, des subtilités 
d'un Scot, et des arguties d'un Occam. Je crois que 
dans les difficultés qu'elle présente, l'Esprit-Saint 
peut seul nous éclairer, comme Paulus l'annonce en 
nous promettant le don des langues et môme celui 
de prophétie. Quant à nier, comme je le fais, que 
cette science divine réside dans aucune école de 
philosophes, dans aucune Sorbonne de théolo- 
giens, c'est là une opinion qui n'est contestée que 
dans ces lieux mêmes que je viens de nommer, bien 
loin d'être condamnée par l'Eglise. Pour que cette 
opinion fût fausse, il faudrait, ajoute Agrippa en 
abusant lui-même du sophisme, que l'opinion con- 
traire fût vraie, et qu'au lieu de résider dans l'É- 
glise ce fût dans les écoles que se trouve la doctrine 
de vérité. Après cela on me reproche comme un 
crime d'avoir déclaré que nul n'a le droit d'ajouter 
quoi que ce soit à la parole de Dieu ni d'en rien re- 
trancher. Moïse, ô Salomon, et vous, Paul, Jean, 
Christ-Dieu ! où est le Gis de Satan, l'impudent blas- 
phémateur qui ose proclamer le contraire? 

— Venons a ce que j'ai dit do l'incompatibilité de 
la science et de la foi. Qu'y a-t-il là de si scanda- 
leux? N'est-il pas reçu dans l'Ecole qu'une vérité 
ne peut pas être établie en même temps sur le fon- 
dement d'une foi acquise et sur les conclusions 
(l'une démonstration scientifique? C'est là tout ce 
que j'ai voulu dire. Ne s'est-il pas trouvé un Docteur 
qui a prétendu démontrer par Aristote le symbole 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 309 

et chacun de ses articles? Je dis que c'est là un tra- 
vail d'argutie et non une œuvre de piété. 

— Maintenant, si je mérite d'être brûlé dans ce 
monde et dans l'autre, c'est peut-être pour une 
exécrable proposition sans laquelle tout le reste eût 
pu passer sans cloute ; c'est pour avoir osé toucher 
à la chose sacro-sainte, au divin capuce. J'entends la 
troupe entière des porteurs de froc criant : Il a blas- 
phémé. Crucifiez-le! Crucifiez-le! J'ai osé dire que 
le capuce est une œuvre du diable. Je suis coupable, 
je le reconnais, d'une innocente plaisanterie. On ri- 
rait assurément, si l'on voyait des docteurs discu- 
ter théologiquement les nouvelles de Boccace ou les 
facéties du Poggio. Qui ne sait l'histoire de l'habit 
monacal, les disputes engagées sur ce grave sujet, 
avec de sérieuses discussions et des décrets du pon- 
tife, des luttes et des transactions? J'ai osé m'amu- 
ser de cette interminable cucullomachie. J'ai osé dire 
que la source de tant de querelles futiles ne pouvait 
être qu'une invention du diable. Plût à Dieu que je 
fusse dans mon tort, et que la sainteté du capuce 
eût une telle vertu, qu'elle pût enflammer d'une 
véritable piété et purger du diabolique esprit de 
calomnie tous ceux qui en sont coiffés ! Je respecte 
d'ailleurs les moines véritablement pieux et bons. Je 
n'en veux qu'aux mauvaises mœurs. Mais j'aime 
mieux me taire que d'en dire sur ce point davantage. 

— Enfin, dit Agrippa, je ne condamne pas les 
sciences et les arts, mais ce que les uns et les autres 
ont de vain et d'incertain ; et je ne m'adresse qu'à 



310 CHAPITRE SEPTIÈME 

ceux seulement qui, négligeant la parole de Dieu„ 
mettent toute leur confiance dans les choses du 
monde ; incapables d'arriver ainsi à un autre résul- 
tat qu'à l'erreur, à l'hérésie et au mal. 

— Je ne juge pas d'ailleurs, je ne dogmatise pas. 
Je reste dans les conditions d'un exercice de rhéto- 
rique et de ce qu'on appelle du nom de déclamât io ; 
passant du sérieux au plaisant, de la fiction à la vé- 
rité ; ne disant pas toujours ma pensée tout entière ; 
prenant soin, en un mot, de laisser quelque prise à 
celui qui voudrait bien disputer avec moi. C'est ce 
que n'a pas su comprendre le docte rédacteur des 
articles; et il ne pouvait manquer, dès lors, de dire 
des sottises. Il n'y a rien dans mon livre qui doive 
offenser les oreilles pieuses; à moins qu'on n'appelle 
ainsi celles de certains ânes d'humeur morose. Ce 
n'est pas une œuvre diffamatoire que celle qui porte 
en toutes lettres le nom de son auteur, et qui n'est 
imprimée qu'après examen du conseil de César et 
moyennant autorisation publique donnée en son nom. 
Mon misérable accusateur ne connaît pas la valeur 
des mots qu'il emploie, et parle de ce qu'il ne sait 
pas. Enfin, s'il y avait en lui la moindre honnêteté, 
s'il eût cru digne de considération ce qu'il a écrit, il y 
eût attaché son nom ; et, au lieu de m'attaquer par 
derrière, il se fût, posé en face d'un homme qui est 
prêt à lui répondre. 

— Pour ces raisons, dit en finissant Agrippa, je 
persiste à croire que les' théologiens de Louvain 
n'ont pas lu mon livre, et qu'ils ont pu tout au plus 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS .'Ml 

souscrire aveuglément à l'œuvre de quelque obscur 
suppôt. Si mon apologie contient des traits mor- 
dants, il faut qu'ils sachent que ce n'est pas à eux 
qu'ils s'adressent, mais aux infâmes sycophantes 
coupables de ces odieuses calomnies. Quant à moi, 
je suis toujours prêt à soumettre mes écrits aux 
savants animés d'un esprit chrétien, pourvu qu'ils 
consentent à les lire avec justice et bonne foi. Et 
vous, illustres sénateurs, vous à qui a été déférée 
cette œuvre cle calomnie, faites-moi bonne justice, 
anéantissez ces articles téméraires, dirigés par des 
hommes qui se mettent arrogamment au-dessus de 
César, contre un livre examiné par ses censeurs, ap- 
prouvé par le conseil privé, et muni du privilège et 
du sceau de l'Empereur, donl l'autorité est ainsi 
conspuée par ceux qui osent m'attaquer. Confondez 
les insolents dont l'astuce a circonvenu César lui- 
même, et soulevé contre moi une tempête de colère 
qu'à grand'peine a pu détourner de moi la protection 
de deux révérendissimes et savants cardinaux, sans 
lesquels le prix de mon savoir, de mes travaux et de 
tant de services rendus à César eût été l'ingratitude 
et la disgrâce. Il me resterait à raconter toute cette 
tragédie. C'est ce que je compte faire d'un autre 
style et en un autre lieu. Pour vous, encore une fois, 
faites-moi bonne justice, sauf mon droit d'ôter ou 
d'ajouter, d'interpréter et de corriger ; ce qui n'est 
refusé dans aucune cause profane et ne saurait l'être, 
moins qu'ailleurs, dans une cause religieuse. 

Cette diatribe n'était pas faite pour diminuer les 



312 CHAPITRE SEPTIÈME 

torts d'Agrippa. Il ne l'avait pas écrite d'ailleurs 
pour désarmer ses adversaires, comme on le voit 
par la manière dont lui-même il parle de son l'ac- 
tum dans une de ses lettres. 

— J'ai répondu à ces calomniateurs de Louvain, 
écrit-il à un ami ; je l'ai t'ait avec modération, modeste, 
mais non sans un certain sel ; à quoi j'ai ajouté un 
peu de vinaigre et de moutarde, en ayant soin d'ou- 
blier l'huile. Je veux publier cela dès que je le 
pourrai, au risque de faire éclore peut-être quelque 
nouvelle tragédie. Mais il y aura des gens que la 
chose amusera certainement (Ep. VII, 3). 

Non content de sa prétendue apologie, Apologia, 
Agrippa avait encore écrit sur le même sujet et du 
môme ton à peu près un autre factura, une plainte, 
Querela, contre les théologiens de Louvain. Celle-ci 
était adressée à son ami Chapuys '. L'apologie com- 
posée pendant les derniers jours de 1531 et les pre- 
miers de 1532, ne fut pas imprimée sans quelque 
difficulté. Elle ne parut que dans le courant de 1533 
seulement (Ep. VII, 26), avec une dédicace à l'a- 
dresse du révérendissime cardinal Laurent Campegi, 
légat du Saint-Siège 2 . On voit Agrippa prendre alors 
grand soin de répandre cet écrit auquel était jointe 

1. Querela saper caluninia ob editam declamationem devani- 
tatc scientiarum atque excellentia Verbi Dei, sibi per aliquos 
sceleratissimos sycophantas apud Cxsaream majéstatem nefarie 
àeproditorie intentata. (Opéra, t. II, 437-459.) 

2. Ou trouvera quelques renseignements sur cetle publication 
dans une note de l'appendice (n" XXXt). 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 313 

la plainte dédiée à Chapuys (Ep. VII, 14, 16). 11 ne 
s'était pas trompé en prédisant que l'ouvrage plairait 
à certaines gens, mais qu'en même temps il pour- 
rait déplaire à d'autres. Il ne manqua pas non plus 
d'hommes sensés pour blâmer cette intempérance 
de langage, dont Agrippa déjà bien souvent avait eu 
ù se repentir, sans pour cela s'être jamais amendé 
sur ce point. On possède notamment les sages avis 
que lui transmet à ce sujet l'illustre Érasme, alors 
en correspondance avec lui. 

Les relations qui ont existé entre Érasme et 
Agrippa ne remontent pas très haut, quoique ces 
deux hommes aient eu de bonne heure des amis 
communs, tels que le Messin Gantiuncula, le Gene- 
vois Chapuys et le Fribourgeois Jean Reiff, qui 
auraient pu les rapprocher l'un de l'autre. Les let- 
tres qui contiennent le plus ancien témoignage de 
ces relations appartiennent à la seconde moitié seu- 
lement de l'année 1531, et fournissent la preuve qu'É- 
rasme et Agrippa ne se connaissaient pas aupara- 
vant '. Les rapports paraissent s'être établis alors 
entre eux, à l'occasion du traité de l'incertitude et 
de la vanité des sciences, publié depuis quelques 
mois. Une première lettre d'Érasme, datée de Fri- 
bourg le 19 septembre 1531, a pour objet apparent 



1. La correspondance entre Érasme el Agrippa comprend 
neuf lellres de septembre 1531 à avril 1533. Elles sont impri- 
mées dans la Correspondance générale, 1. VI, 31, 3G, et 1. VII, 
G, 11, 17, 18, 10, 38, iO. 



3 H CHAPITRE SEPTIÈME 

une recommandation en faveur d'un personnage qui 
en était porteur. Elle contient quelques compliments 
pour l'auteur, touchant le livre qu'il vient de faire 
paraître. 

— Il n'est question que de toi, dit Érasme, à pro- 
pos du nouvel ouvrage que tu as donné, de l'incerti- 
tude et de la vanité des sciences, de vanitate diseipli- 
narum. Je ne le connais pas encore, mais je vais 
faire en sorte de me le procurer; et, quand je l'aurai 
lu, je t'en parlerai plus amplement (Ep. VI, 31). 

Agrippa répond, le 20 décembre, par une missive 
toute pleine de l'expression de sa gratitude pour un 
homme qui, sans le connaître encore, lui écrit d'une 
manière si honorable pour lui, et qui promet en ou- 
tre de lire son ouvrage. Il le prie de ne pas lui épar- 
gner ses bons avis, et joint à ses protestations de 
reconnaissance une déclaration qui n'a rien de su- 
perflu à coup sûr, pour affirmer, en ce qui concerne 
la religion, qu'il entend ne jamais s'écarter en rien 
des doctrines de l'Eglise. I) date sa lettre de Bru- 
xelles, avec accompagnement de la fameuse invec- 
tive plus d'une fois proférée par lui, que lui inspire 
le ressentiment de ses embarras présents ' : ex hac 

1. Cette invective est celle qu'Agrippa lançait, en 1519 déjà, 
contre la ville de Metz (Ep. II, 33); nous avons dit dans quelles 
circonstances (t. I, p. 358). Il la renouvelle en 1531 contre la 
cour de Brabant, le 21 juillet d'abord dans une lettre à Chapuys 
(Ep. VI, 20) dont nous avons parlé ci-dessus (p. 275), le 17 dé- 
cembre dans une autre lettre à un personnage que nous ne 
connaissons pas (Ep. VI, 35), et le 20 «lu même mois, dans la 



AGRIPPA DAXS LES PAYS-BAS 315 

omnium bonarum literarum virtutumque noverca, aida 
Caesarea (Ep. VI, 36). 

A la date du 17 mars suivant, Érasme n'avait pas 
encore tenu sa promesse; il n'avait rien lu, ou au 
moins n'avait rien dit. Agrippa lui écrit alors de 
Cologne qu'il n'a rien reçu de lui, depuis sa lettre 
du 19 septembre précédent (Ep. VII, G). Érasme 
s'excuse un pou plus tard d'être obligé d'ajour- 
ner encore les observations qu'il a promises 
(Ep. VII, 11), et nous arrivons ainsi à une lettre par 
laquelle Agrippa, le 13 novembre 1532, annonce à 
son illustre correspondant la querelle où il est 
engagé avec les docteurs de Louvain, sans compter 
ceux de Paris et de Cologne. 

— Je ne sais, dit Agrippa dans cette lettre, s'il 
m'est permis d'attendre de quelque part aide et se- 
cours ; mais j'ai confiance dans la bonté de ma 
cause, et dans une situation où je me trouve inex- 
pugnable (Ep. VII, 17, 18). 

Érasme lui répond brièvement le 9 décembre, par 
quelques mots où se peint son esprit mesuré. 



présente lettre à Érasme (Ep. VI, 36). Comme à Metz en 1519, 
Agrippa était à Bruxelles en 1531 aux prises avec des difficul- 
tés qui l'irritaient profondément : conséquences dans l'un et 
l'autre cas de ses querelles avec les théologiens qui le harce- 
laient, à Metz pour la thèse soutenue par lui sur la question de 
la monogamie de sainte Anne, à Bruxelles en raison de la pu- 
blication récente de son traité de 1'incertitu'le et de la vanité 
des sciences. Nous avons, dans une note de l'appendice (n° XV), 
réuni quelques indications relatives à l'invective d'Agrippa. 



316 CHAPITRE SEPTIÈME 

— Je regrette, lui dit-il, de te voir en guerre avec 
les frelons. Tâche de t'en dégager le plus tôt possi- 
ble. Peu de gens ont eu à se louer d'avoir eu affaire 
à eux (Ep. VII, 19). 

Au 10 avril 1533, le prudent Érasme n'avait pas 
encore l'ait connaître son sentiment sur le traité de 
l'incertitude et de la vanité des sciences (Ep. VII, 38). 
Le 21 de ce mois, il se décide à parler, mais sans 
s'étendre beaucoup sur le sujet. Il s'est fait lire cet 
écrit pondant ses repas, dit-il, ne pouvant y donner 
d'autre moment. L'ouvrage, il le constate, plaît gé- 
néralement aux savants; lui-même en loue le fond. 
Il ne comprend pas que les moines s'en montrent 
si offensés; car, si les mauvais y sont flétris, les 
bons y sont suffisamment loués. 

— Cependant, ajoute-t-il, et c'est là évidemment 
l'objet principal de sa lettre, je te répéterai ce que 
je t'ai déjà dit : débarrasse-toi au plus tôt de cette 
querelle. Souviens-toi de Louis Berquin, Lodovicus 
Barguinus '. homme de mœurs assez décriées, il est 
vrai, mais que ses téméraires attaques contre les 
moines et les théologiens ont seules perdu. Que 
n'ai-je pas fait pour le retenir! Contre ces gens-là, 
lui disais-je, saint Paul lui-môme aurait tort. Il a 
préféré son aveugle sentiment à mes avis. Tu sais 



1. Louis de Berquin, condamné par une commission du par- 
lement de Paris, sur une dénonciation de Noël Beda, syndic de 
la Sorbonne ; et brûlé comme hérétique en place de Grève, le 
21 avril 1529. 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 317 

ce qui est arrivé. Ne fais pas de même. Enfin, si tu 
ne peux éviter le combat, sache au moins rester 
dans ton fort. Ne va pas te livrer entre leurs 
mains; et par-dessus tout ne me mêle pas à tout 
cela(Ep. VII, 40). 

Agrippa n'était guère capable de profiter de si 
sages conseils. Au moment môme où il les recevait, 
il se voyait renvoyer par les imprimeurs de Bàle 
son Apologie qu'on trouvait, comme il l'avait re- 
connu lui-même, offensante pour ses contradicteurs. 
Il la portait ailleurs aussitôt, voulant pousser les 
choses jusqu'au bout (Ep. VII, 14, 16, 38). 

— De tout temps, écrivait-il alors à son vieil ami 
Cantiuncula, j'ai été en querelle avec les moines. 
Aujourd'hui plus que jamais, je suis en butte à leur 
rage. De toutes parts ils sont ligués contre moi, vo- 
ciférant, gesticulant, clans les églises et devant le 
populaire, comme dans les écoles. Leur céder, c'est 
les encourager. Il faut oser leur résister en face et 
savoir s'en faire craindre. Je suis donc décidé à 
combattre sans relâche cette nuée de sophistes en 
capuchons. Je veux rappeler tous mes anciens griefs 
contre ces drôles, ncbulones. Je les peindrai sous 
leur figure véritable, et je montrerai publiquement 
au peuple qu'ils abusent, par quelle espèce d'hom- 
mes il se laisse tromper (Ep. VII, 3o). 

La passion emportait Agrippa jusqu'à lui faire 
perdre le sentiment vrai des choses. On ne pourrait 
expliquer autrement, à moins d'y voir, — ce qui serait 
plus juste peut-être, —un trait d'impitoyable ironie. 



318 CHAPITRE SEPTIÈME 

une assertion des plus étranges, jointe par lui dans sa 
lettre à Cantiuncula aux déclarations qui précèdent. 
Suivant Agrippa, les moines qui attaquaient son 
livre n'étaient que des ingrats; car il n'avait, pré- 
tendait-il, en grande partie composé cet ouvrage que 
pour leur être utile, et afin de leur fournir des ar- 
guments à faire valoir contre les vices de tout genre 
qu'ils avaient pour mission de combattre (Ep. VII, 
35). Les bons religieux ne semblaient pas s'être 
aperçus de l'importance d'un pareil service. Car 
c'est de cbez eux qu'étaient parties, non sans 
quelque raison assurément, les vives attaques aux- 
quelles avait eu à répondre Agrippa. On ne s'ex- 
pliquerait pas facilement après cela que ce fût 
parmi les prélats ' que celui-ci eût alors trouvé 
des protecteurs, si l'on ne savait pas qu'une certaine 
hostilité existait, en beaucoup de lieux, entre les 
évêquesetles moines, généralement enclins à braver 
leur autorité en se mettant directement sous la 
protection de Rome. 

Nous avons dit que le cardinal de La Marck, évêque 
de Liège, s'était joint en 1531 au légat Campegi, pour 
sauver Agrippa des premiers mouvements de colère 
de l'Empereur (Ep. VI, 21). 11 était resté un de ses 

1. Oulrele cardinal Campegi, légat du Saint-Siège, le cardinal 
de La Marck évêque de Liège, et l'archevêque de Cologne, ou 
trouve encore, parmi les amis d' Agrippa vers cette époque, l'évo- 
que de Feltre, neveu du cardinal Campegi (Ep. VII, 2), et l'évo- 
que de Culm (Ep. VI, 18). orateur, c'est-à-dire envoyé du roi 
de Pologne. 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 319 

plus fermes soutiens. L'archevêque électeur de Co- 
logne à son tour devait bientôt lui témoigner une 
bienveillance toute particulière; et plus tard, quand 
Agrippa est obligé de quitter le Brabant, c'est chez 
ce prince qu'il trouve asile et protection. Nous ve- 
nons de mentionner certaines raisons de la faveur 
que le fougueux satirique pouvait trouver contre 
ses adversaires auprès des prélats; peut-être fau- 
drait-il signaler également comme ayant pu la lui 
concilier, le plaisir que prenaient probablement ces 
hommes d'un esprit cultivé, à la lecture des ouvra- 
ges du piquant écrivain. L'archevêque de Cologne 
et l'évêque de Liège étaient d'ailleurs en relations 
avec les lettrés du temps et portés vers les idées 
nouvelles, dont Agrippa se trouvait incontestable- 
ment, plus qu'il no lui convenait de l'avouer, plus 
qu'il ne se l'avouait peut-être à lui-même, un des 
champions. L'un et l'autre étaient en correspon- 
dance avec Érasme (Ep. VII, 6, 38). 

Nous aurons à revenir sur ce qui concerne l'ar- 
chevêque de Cologne, en mentionnant ultérieure- 
ment la protection que devait trouver de sa part 
Agrippa, persécuté et poursuivi par ses ennemis. 
Quant à l'évêque de Liège, nous n'aurons plus 
occasion de parler de lui. Nous nous bornerons à 
rappeler ici, avant de le quitter, son utile interven- 
tion auprès du souverain en faveur d'Agrippa, dans 
les premiers temps do la disgrâce provoquée 
par l'apparition du traité do l'incertitude et de la 
vanité des sciences. Nous avons encore la lettre 



liÙO CHAPITRE SEPTIÈME 

de remcrcîmenls qu'à celle occasion il reçoit de 
son protégé. 

Agrippa lui écrit de Gand le 12 mai 1531. Il sait 
qu'il doit le bienveillant appui du cardinal évêque 
de Liège à la recommandation de plusieurs person- 
nages, à la tête desquels se trouve le révérendissime 
cardinal Laurent Gampegi, légat du siège apostoli- 
que. Il a dû recourir à sa protection dans la situa- 
tion malheureuse où il est réduit, frappé par des 
malheurs de tout genre, en butte à l'animadversion 
de César, et abandonné par plusieurs de ses anciens 
amis, tandis que les autres se trouvent éloignés par 
leurs affaires. Il se voit obligé de solliciter du sou- 
verain, dont il n'a jamais rien reçu, des gages fixes, 
ou au moins le paiement de ses anciens services, 
avec l'autorisation de chercher d'autres ressources, 
en acceptant notamment les bienfaits qu'il lui serait 
alors permis d'attendre du révérendissime cardinal 
légat (Ep. VI, 18). 

Accueilli à ce moment par ce dernier, Agrippa, 
s'il n'eût été secouru par lui, était, il le déclare, pres- 
que réduit à'souffrir de la faim (Ep. VI, 25). Ce n'est 
pas tout; ses infortunes étaient à la veille d'être 
encore aggravées par les poursuites de ses créan- 
ciers dont nous avons parlé. Nous savons que, jeté 
en prison par eux, il fut élargi grâce surtout à l'in- 
tervention du légat, auquel il devait déjà les favo- 
rables dispositions de révoque de Liège (Ep. VI, 18), 
avec d'utiles démarches pour essayer de calmer la 
colère de l'Empereur et de désarmer sa vengeance 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 321 

(Ep. VII, 12, 21). Nous savons aussi qu'il trouva 
bientôt à Bruxelles un asile clans la maison du pré- 
lat romain, avec des encouragements et même de 
formelles exhortations à se défendre des graves ac- 
cusations portées contre lui parles théologiens de 
Louvain, à l'occasion de son traité de l'incertitude 
et de la vanité des sciences. C'est en quelque sorte, 
nous le rappelons, avec le concours du secrétaire du 
légat, et dans la chambre même de son majordome, 
qu'Agrippa travaillant jour et nuit avait composé, 
dans l'espace de quelques semaines, en décembre 
1331 et janvier 1532, le satirique factum qu'il ap- 
pelle son apologie. Et plus tard, quand il fait im- 
primer cet ouvrage, c'est sous les auspices de ce 
prince de l'Église qu'il le publie, avons-nous dit, 
avec une dédicace à l'adresse de ce puissant pro- 
tecteur. 

Nous ne possédons qu'une seule lettre d'Agrippa 
au cardinal Campegi ; c'est cette dédicace imprimée 
en tête de l'apologie. Elle ne porte pas de date ; mais 
elle .doit être de novembre 1532 à peu près, comme 
cela semble résulter de certaines indications qu'elle 
contient. Agrippa y exprime sa profonde reconnais- 
sance envers le prélat, pour ses bienfaits. Il y rap- 
pelle comment, exhorté par lui et sur l'expresse 
injonction de César, il a repoussé, en composant son 
apologie, les imputations des rabbins de Louvain, 
comme il les appelle. 

— C'est ainsi, dit-il, qu'après un travail assidu 
j'ai pu terminer ma défense sur les articles de mes 
T. II. 31 



322 CHAPITRE SEPTIÈME 

adversaires ; et que, n'ayant reçu communication de 
ceux-ci que le 15 décembre seulement, il m'a été 
possible de livrer pour les calendes de février, ante 
ultimas kalendas februarii, mon apologie adressée au 
président du sénat de Malines; ne voulant la publier 
qu'après avoir reçu la signification du décret en 
vertu duquel cette communication m'avait été faite. 
Cependant, condamné sur une simple suspicion par 
mes accusateurs eux-mêmes, qui ont osé se faire 
mes juges, j'attends en vain depuis plus de dix mois 1 
ce décret du sénat. Je ne peux pas laisser plus 
longtemps en souffrance mon honneur et ma répu- 
tation, et rester sous le coup d'une accusation d'hé- 
résie, d'impiété et de scandale. Je me vois ainsi 
contraint de publier ma défense avant tout jugement. 

1. Colle indication do dix mois écoulés depuis l'époque con- 
nue de la rédaction de l'apologie, en décembre 1531 et jan- 
vier 153-2, jusqu'au jour où est rédigée la présente lettre au 
cardinal Garapegi, permet d'assigner à cette lettre la date de 
novembre 1532 à peu près, comme nous l'avons annoncé plus 
haut. La mention des dix mois se trouve dans le texte de cette 
lettre tel qu'il est imprimé avec la Correspondance, dans la 
collection des OEuvres (t. II, 1011, 1.20). Dans le texte de la 
même lettre donné en tète de l'apologie (t. II, p. 253, 1. 29) ou 
lit « nunc supra annum et médium », au lieu de « nunc supra 
decimum tore mensem ». Cette modification correspond aux 
délais, suite des difiicultés éprouvées par Agrippa dans l'im- 
pression de son apologie, qu'il essaya vainement de publier 
en 1532, et qui ne parut qu'en 1533 (Ep. VII, 11, 16). La lettre 
de dédicace avait été écrite pour la publication projetée à la 
première de ces deux dates, el fut remaniée en vue de celle 
exécutée à la seconde seulement. 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 323 

Je la place sous la protection de ton nom, et je le 
fais avec d'autant plus de confiance que c'est toi qui 
m'as conseillé de répondre et de me laver des impu- 
tations de mes ennemis, en m'exhortant, ce que je 
n'ai pas oublié, à le faire avec douceur et modéra- 
tion. 

— C'est à quoi je me suis appliqué, tâchant d'ou- 
blier avec quelle perfidie avaient agi à mon égard 
mes calomniateurs. Car ceux-ci, ne se bornant pas, 
tu le sais, à la production de ces articles, n'ont pas 
plus ménagé les sourdes menées que les accusations 
ouvertes ; et, non contents de distiller le poison de 
leur méchanceté chez les princes et dans la cour de 
César, m'ont attaqué jusque dans les temples et 
devant la multitude ignorante, avec une violence et 
une malice qui ne pouvaient me laisser de sang-froid. 
Si donc j'ai parlé quelquefois avec une certaine vi- 
vacité et un peu d'amertume, j'avais, je le crois, quel- 
que raison et un certain droit de le faire. Je sais au 
reste à quels dangers je m'expose ainsi, mais je ne 
demande qu'un juge équitable. Daigne, je t'en con- 
jure, ne pas me refuser ton attention. Daigne aussi 
pardonner la hardiesse que j'ai de mettre en avant 
ton puissant patronage et de réclamer ta protection 
contre ces perfides sycophantes, contre ces faussai- 
res impies. Fasse le Dieu tout puissant qu^, délivrée 
des attentats de l'hérésie et des ténèbres du so- 
phisme, son Église reprenne son ancienne splendeur. 
Puisse-t-il te conserver en prospérité et te combler 
de tous biens (Ep. VII, 12). 



3:24 CHAPITRE SEPTIÈME 

Nous ne savons rien de plus des relations du car- 
dinal légat Campegi avec Agrippa. 'Ce personnage 
avait quitté les Pays-Bas, dans le courant de l'hiver 
1532, pour se rendre à Ratisbonne et retourner de là 
en Italie, où il se trouvait à la fin de la même année ; 
et Agrippa ne semble pas avoir dû le revoir ultérieu- 
rement. A l'époque où fut écrite, vers le mois de 
novembre 1532, la lettre dédicatoire que nous 
venons de citer, le cardinal était à Bologne. Nous ne 
savons pas précisément quel accueil il fit à l'é- 
pître lorsqu'elle parut en 1533, ni à l'œuvre non plus 
qu'elle accompagnait. On est i'ondé à croire ce- 
pendant que cet accueil l'ut favorable, d'après les 
témoignages connus de bienveillance accordés pré- 
cédemment à l'auteur par le prélat. Ces sentiments 
s'étaient déclarés, on le sait, à la suite de la publica- 
tion du traité de l'incertitude et de la vanité des 
sciences, qui était l'occasion de l'apologie, et qui 
avait été composé dans le même esprit. 

Si nous ignorons comment finirent les relations 
du cardinal Campegi avec Agrippa, nous ne savons 
guère mieux comment elles avaient commencé. Il y 
a lieu de penser qu'elles avaient pu se nouer à l'oc- 
casion de celles qu'Agrippa entretenait, dans les 
termes d'une certaine intimité, avec deux hommes 
attachés à la personne du légat, et dont il a été pré- 
cédemment question d'une manière incidente, \o. 
secrétaire et le majordome de l'Éminence. Nous 
avons parlé d'eux à propos de l'apologie. C'est sous 
les yeux du premier et dans l'appartement du second 



AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 325 

qu'elle avait été, comme nous l'avons dit, composée. 
L'un et l'autre, dom Luca Bonfius, le secrétaire, et 
dom Bernardus de Paltrineriis ', le majordome, étaient 
Italiens. Leurs rapports avec Agrippa pourraient 
bien, d'un autre côté, se rattacher à ceux où il était 
lui-même antérieurement engagé avec leurs compa- 
triotes le père Aurelio d'Aquapendente et Augustino 
Fornari, ses grands amis comme nous le savons, 
liés également avec les deux autres. Nous aurons à 
revenir bientôt sur dom Luca et sur dom Bernardus, 
à propos de leur correspondance avec Agrippa. Cette 
correspondance appartient presque entièrement à 
l'année 1532, pendant laquelle Agrippa quitte le Bra- 
bant et se réfugie sur les terres de l'Électeur de Colo- 
gne. Cet épisode de sa vie et quelques faits qui s'y 
rattachent feront l'objet du chapitre suivant. 

1. Il y a quelque incertitude sur le nom exact de ce person- 
nage. On trouve pour ce nom, dans la Correspondance d'A- 
grippa, les formes de Palirinerin (Ep. VII, 29), Paltemerius (Epi- 
gramma, Opéra, II, p.ll'iS), Paltrinus (Ep.\ II, iï)- Nousnousen 
tiendrons à la première, laquelle n'est encore qu'une transla- 
tion en latin du véritable nom, dont la forme originaire en 
italien nous échappe. 



CHAPITRE VIH 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 

1 «îîî^* 1 «>*$«» 



Agrippa se retire auprès de l'archevêque électeur de Cologne. 
— Mémoire apologétique adressé à la reine Marie, gouver- 
nante des Pays-Bas. — L'archevêque de Cologne accepte la 
dédicace du traité de l'incertitude et de la vanité des scien- 
ces. — Correspondance avec le secrétaire et le majordome 
du cardinal légat Campegi; opinion définitive d'Agrippa 
sur les sciences occultes. — Publication du traité de la phi- 
losophie occulte; opposition de la part de l'inquisiteur et des 
magistrats de Cologne. — Le luthéranisme à Cologne; l'ar- 
chevêque Hermann de Wiede. — Agrippa et la réforme. — 
Séjour aux bains de Bertrich avec l'archevêque de Cologne. — 
Derniers travaux d'Agrippa ; ses dernières publications. — 
Agrippa revient en France ; il est mis en prison à Lyon ; il 
meurt à Grenoble. — Ses enfants et sa descendance. — Con- 
clusions sur Agrippa ; son esprit ; son caractère ; sa vie et 
ses œuvres. — Conclusions sur les arts et les sciences oc- 
cultes; leur condition au xvi° siècle. 

Quatre années à peu près s'étaient écoulées de- 
puis qu'Agrippa quittant la France avait, au mois 
de juillet lo28, passé dans les Pays-Bas, où il avait 



328 CHAPITRE HUITIÈME 

successivement vécu à Anvers, puis à Malines, lors- 
que, dans le courant de 1532, il s'éloigne précipitam- 
ment de cette contrée pour se réfugier dans les États 
et sous la protection de l'Électeur de Cologne l . 
C'est à Bonn qu'il établit alors sa résidence. Il y 
passe, pour la plus grande partie, les trois derniè- 
res années de sa vie, jusqu'en 1533, époque d'un 
voyage qu'il t'ait en France, où la mort le surprend 
dans la force de l'âge, n'ayant pas encore atteint 
cinquante ans. 

La cause du départ inopiné d'Agiippa et de sa 
retraite chez l'Électeur de Cologne en 1532 n'était 
nullement sa disgrâce à la cour de Malines. C'était 
tout simplement, il l'avoue quelque part, la vulgaire 
nécessité de se mettre à l'abri des poursuites de ses 
créanciers J . Quant à l'animadversion et aux atta- 



1. Agrippa avait quitté furtivement Malines et s'était sauvé 
à Cologne en mars 1532. Il avait reparu un instant en Bra- 
bant pendant le courant de l'été suivant; mais il l'avait 
quitté bientôt. On le voit à Francfort en septembre 1532, et à 
Bonn eiiliu où il s'installe, au mois de novembre de la même 
année. 

2. « Mechliniœ domo... rediturus aliquando, quando prse cre- 
ditoribus libère liceret ibi agere » (Ep. VII, .21). Agrippa, l'an- 
née précédente (1531), avait été emprisonné à Bruxelles, sur la 
replète de ses créanciers, mais il avait été bientôt relaxé, grâce 
à l'intervention, ce semble, de puissants protecteurs, comme 
nous l'avons dit au chapitre précédent (ci-dessus p. 291). Ces 
poursuites paraissent s'être renouvelées en 1532, et c'est 
pour s'y soustraire qu'il se serait, au mois de murs de cette 
année, sauvé dans lés États de L'archevêque électeur de Golo- 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 329 

ques des théologiens, lesquelles ne devaient d'ail- 
leurs lui manquer nulle part, elles ne semblent pas 
non plus y avoir été pour rien. Elles étaient loin, 
malgré les vives imprécations auxquelles se livrait 
à ce propos Agrippa, de lui causer beaucoup d'ef- 
froi. Tout au plus avaient-elles pu encourager quel- 
ques sourdes menées et précipiter ou confirmer 
ainsi auprès du souverain sa disgrâce, due par- 
dessus tout à l'imprudente publication de son traité 
de l'incertitude et de la vanité des sciences, mais 
atténuée du reste dans ses effets par l'intervention 
de ses protecteurs, par celle notamment des cardi- 
naux de La Marck et Campegi. Agrippa n'avait pas 
même perdu son office d'historiographe impérial. 11 
est vrai qu'on ne lui en payait pas les gages, ce dont 
il se plaignait, non sans raison. Sur ce point il était 
dans son droit. Il était moins fondé dans ses récri- 
minations sur ce qu'on ne prenait pas hautement 
parti pour ses paradoxes et pour ses excès de lan- 
gage à l'endroit de ses contradicteurs, ni pour ses 
prétentions à une sorte d'immunité privilégiée vis- 
à-vis de ses créanciers; double cause d'un vif res- 
sentiment qui s'exprime alors par le renouvellement 
contre cette cour de Brabant, ingrate et injuste sui- 
vant lui, de la fameuse invective que, dans des dis- 
positions d'esprit analogues, il avait autrefois lan- 
cée contre Metz. Gomme la ville de Metz, la cour 



gne (Ep. VII, 21), où il se relirait enfui définitivement au mois 
de novembre suivant. 



330 CHAPITRE HUITIÈME 

de César est la marâtre des bonnes lettres et de 
toute vertu, omnium bonarum Uterarum virtutumque 
noverca, aida Cœsarea (Ep. VI, 20, 35, 36). 

Agrippa s'éloignait le cœur ulcéré. Bientôt après, 
de sa retraite de Bonn, il adressait à la reine Marie, 
gouvernante des Pays-Bas, un mémoire dont nous 
avons déjà parlé. Dans ce factum, il s'élevait contre 
la prétention des trésoriers impériaux de ne pas lui 
payer ses gages d'historiographe de l'empereur sous 
prétexte de son changement de résidence ; Agrippa, 
de son côté, affirmant qu'à Bonn, où il se trouvait, de 
même que dans toute autre contrée de l'Allemagne, 
il ne cessait pas d'être sous la domination de l'Em- 
pereur. Il ajoutait que, ne pouvant plus vivre à Ma- 
lines, il avait dû passer du Brabant en Germanie, 
pour profiter des bienfaits de l'illustre Electeur de 
Cologne, et que d'ailleurs il avait laissé à Malines 
sa maison et son ménage tout entier sous la garde 
d'une servante ; prêt lui-même à y revenir dès que 
ses créanciers voudraient bien lui permettre de le 
faire. 

Agrippa dévoile, dans ces derniers mots, le 
véritable motif de sa retraite. Il dit ailleurs que 
c'est subrepticement et non sans quelque difficulté 
qu'il a réussi à l'effectuer, et il indique suffisam- 
ment, malgré les assurances données par lui à la 
reine de la possibilité de son retour, que c'est défi- 
nitivement qu'il est parti. Il avait emmené avec lui 
toute sa famille, c'est-à-dire ses enfants et ses ser- 
viteurs, et avait même expédié en avant ce qu'il pos- 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 331 

sédait de plus précieux, les livres de sa bibliothè- 
que (Ep. VII, 15). 

Le mémoire adressé à la reine Marie avait pour 
principal objet d'obtenir le paiement ultérieur de 
la pension promise à Agrippa et la remise à ses 
créanciers des arrérages qui lui étaient dus jusqu'à 
ce moment ; mais en même temps il y rappelait à 
grands traits sa vie passée; il énumérait ses titres 
à la munificence impériale et en particulier aux 
bonnes grâces de la princesse ; il y remémorait aussi 
ses griefs; il y signalait ses ennemis et y nommait 
ses protecteurs. C'est un morceau d'une certaine 
étendue, travaillé avec soin, et remarquable de 
tous points. Il est intéressant de voir comment 
Agrippa y parle de lui-même. 11 le fait dans des ter- 
mes qu'on ne saurait d'ailleurs accepter que sous 
d'expresses réserves, nous avons déjà eu occasion 
d'en faire la remarque. Ces réserves sont mainte- 
nant plus que justifiées pour nous, éclairés comme 
nous le sommes sur les principales circonstances 
de la vie du personnage, édifiés par le rapproche- 
ment désormais facile de ce que sont certains faits 
connus, et de la manière dont il les présente. 

— Mes ancêtres, dit-il, appliqués depuis trois ou 
quatre générations au service des princes de la mai- 
son d'Autriche, y ont recueilli honneur et fortune, 
juste prix de leur mérite. Quant à moi, illustre reine, 
marchant sur leurs traces, j'ai été dès mon enfance 
attaché à la personne de ton aïeul, Maximilien César, 
dans le cabinet d'abord, Mi a minoribus secretis, puis 



332 CHAPITRE HUITIÈME 

dans les camps où je l'ai servi en Italie pendant sept 
années. Je me suis acquitté ensuite avec un égal 
succès de nombreuses commissions, soit dans les 
lettres, soit dans le métier des armes. J'ai passé par 
diverses épreuves de fortune et de revers et j'en suis 
sorti à mon honneur. Connaissant huit langues dif- 
férentes, six notamment de manière à les parler et 
à les écrire avec élégance et facilité, je me suis 
plongé dans des études abstruses; et, en pos- 
session d'une érudition encyclopédique, j'ai con- 
quis le grade de docteur en l'un et l'autre droit, 
aussi bien qu'en médecine, utriusque juris et medici- 
narum doctor, honoré précédemment déjà de la che- 
valerie, auratus eques ' ; distinction que j'ai non pas 
obtenue par d'importunes sollicitations ni pour prix 
d'un voyage d'outremer, ou comme une faveur de 
cour, aux l'êtes du couronnement de quelque sou- 
verain, mais que j'ai conquise aux armées et par 
mon courage dans les combats. 

— Après la mort de Maximilien, ton aïeul, j'ai 
servi dans des conditions, tantôt civiles tantôt mi- 
litaires, plusieurs princes et divers Étals, les uns 
aristocratiques, les autres démocratiques, en Italie, 
en Espagne, en Angleterre et en France. Je me suis 
toujours vaillamment conduit ; et je l'ai fait parfois 

1. Nous nous sommes expliqué dans notre chapitre v (t. II, 
p. 4G et p. 71) sur ces qualités de docteur et de chevalier que 
s'attribue ainsi Agrippa. Nous donnons en outre, sur ce sujet, 
quelques explications encore, dans deux notes de l'appen- 
dice 'ir" Ifl et VI . 



AGUIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 333 

avec éclat dans de grandes actions attestées par les 
témoignages les plus dignes de foi. Cependant, fa- 
tigué par de nombreux travaux et sur terre et sur 
mer, j'avais enfin résolu de faire succéder à ces 
labeurs une existence plus tranquille, vouée à la 
méditation; et je m'étais fixé chez les Suisses pour 
y mener une vie d'études, lorsque, cédant aux ins- 
tances de certains princes, je me rendis en France, 
où j'exerçai entre autres, pendant quelque temps, 
les fonctions de médecin de la reine, mère du roi. 
— Plus tard, appelé successivement par le duc 
de Bourbon 1 et par le chancelier Mercurinus 2 , je 
résolus de revenir vers le prince au service duquel 
j'étais comme destiné par mes ancêtres, et je quittai 
la cour de France sans avoir cessé d'y être traité 
avec honneur, bien que j'y eusse parfois éprouvé 
quelques injustices. C'est alors que, contrairement à 

1. Agrippa donne ainsi à penser que ses relations avec le duc 
de Bourbon ont eu un caractère plus sérieux que ne permettent 
de l'établir nettement les documents qui nous ont été con- 
servés. Nous avons présenté quelques considérations à ce su- 
jet dans notre chapitre ve (t. II, p. 158-171.) On trouvera encore 
quelques explications à ce sujet dans une note de l'appendice 
(n« XXV). 

2. Mercurino Arborio di Gattinara, chancelier de l'empereur 
Charles-Quint, né en 14G5, fait cardinal le 13 août 1529, mort 
le 5 juin 1530. Nous ne connaissons de lui qu'un sjuI acte se 
rapportant à Agrippa, la proposition faite à ce dernier d'un 
emploi à la cour de l'Empereur en 1529 (ci-dessus p. 238). 
Agrippa composa pour Mercurino une épitaphe en vers latins 
qui nous a été conservée (Opéra, t. It, p. tl 47). 



334 CHAPITRE HUITIÈME 

mes véritables intérêts, malgré les prières, malgré 
les tristes présages de tous mes amis, et ne pou- 
vant rejoindre César en Espagne, je m'exposai, 
au péril de ma vie, avec ma famille, à tous les dan- 
gers de la guerre, pour passer de France à cette 
cour de Bourgogne, où, en changeant de lieu, je vis 
aussi changer ma fortune et s'évanouir tout mon 
bonheur. Bourbon n'existait plus, Mercurinus était 
mort également ; je ne connaissais plus personne ; 
et, avec l'anéantissement de leurs promesses, tout 
se trouvait perdu pour moi. Cependant la prin- 
cesse Marguerite m'avait constitué historiographe 
de César et avait chargé de l'assiette de mes gages, 
les publicains qu'on appelle financiatores, et qui font 
l'avance des impôts. Mais je n'ai jamais obtenu 
d'eux que de vaines promesses et des défaites. Ni 
le comte de Hochstrat, leur président, ni l'évoque de 
Palerme, qui esta la tête du conseil privé, n'ont ja- 
mais su rien faire pour moi (Ep. VII, 21). 

Agrippa entre ici dans le détail de ses tribula- 
tions ; il parle de la mort de la princesse Marguerite, 
sa protectrice, de ses créanciers, de sa misère, de 
l'injuste animadversion de César, circonvenu par ses 
ennemis, à grand'peine apaisé ensuite par les révé- 
rendissimes cardinaux Campegi et de La Marck, 
sans avoir cependant d'autre motif de mécontente- 
ment que la publication de cette declamatio de l'in- 
certitude et de la vanité des sciences et de l'excel- 
lence de la parole de Dieu ; ouvrage dont le prince 
eût sans peine reconnu le véritable caractère et le 



AGRIPPA A Î30NN, A LYON ET A GRENOBLE 335 

mérite réel, s'il eût consenti à le lire, au lieu de 
prêter l'oreille à de méchantes imputations. Agrippa 
rappelle aussi qu'on s'était enfin décidé à lui donner 
une assignation pour ses gages, réduits néanmoins 
à un chiffre bien inférieur à son mérite aussi bien 
qu'à l'importance de sa charge, et indigne assuré- 
ment de la munificence impériale ; qu'il avait cepen- 
dant accepté la constitution ainsi établie de ce 
minime salaire, et en avait reçu les diplômes splen- 
dides ; mais que ceux-ci ne lui ont en fait servi à 
rien, et qu'ils n'ont paru dans ses mains qu'un titre 
ridicule. Les trésoriers ne l'ont jamais payé que de 
mauvaises raisons ; et aujourd'hui que, contraint 
par le besoin, il est venu réclamer les bienfaits de 
l'archevêque de Cologne, ils prétendent que son 
changement de résidence supprime absolument ses 
droits. C'est tout particulièrement sur ce fait que 
portait la réclamation d' Agrippa. Tel était l'objet 
spécial de sa requête à la reine Marie. Il remontrait 
qu'en quittant Malines il n'avait pas cessé de s'occu- 
per des travaux qui incombaient à sa charge d'histo- 
riographe. Il réunissait, disait-il, les documents né- 
cessaires pour écrire l'histoire des expéditions contre 
les Turcs et celle des guerres que le duc de Bourbon 
avait faites pour l'Empereur en Italie. 

— Mais, ajoutait-il, j'ai accepté un bien autre 
fardeau pour l'honneur du sang impérial, et pour 
celui de ta proche parente, l'illustre reine d'Angle- 
terre : travail épineux auquel beaucoup ont mis la 
main, sans réussir à triompher des difficultés qu'il 



33G CHAPITRE HUITIÈME 

renferme. Si je parle de cela, magnanime princesse, 
c'est pour montrer que non-seulement je suis capa- 
ble de m'acquitter de ma charge, mais que je puis 
faire mieux encore que d'écrire des chroniques ; et 
j'envoie au secrétaire de ta Grandeur la copie des 
lettres que j'ai reçues touchant cette importante 
affaire. Tu verras quel est l'homme qui, méjugeant 
digne d'une pareille commission, n'a pas hésité à me 
la conlier. J'ai commencé à y travailler ; je n'attends 
que tes ordres pour continuer ; autrement je sens 
mon courage se refroidir, s'il me faut agir sans ton 
assentiment '. 

Agrippa finissait en protestant d'avance contre les 
allégations calomnieuses qui pourraient se produire 
à son détriment. Mais, si ses ennemis devaient, di- 
sait-il, l'emporter et persuader à la reine de lui 
retirer cette charge d'historiographe dont il était 
investi, il était prêt à quitter un office où les périls 
sont plus grands que les avantages, et où l'on n'est 
payé que d'ingratitude. Délié de son serment, il re- 

1. « Idquejam aggressus prosequar, si tua Celsitudo insuper 
«jusserit. Alias refrigescet animus, si mihi extra gratiam la- 
«borandum erit » (Ep.VII, 21). Nous avons déjà précédemment 
apprécié les faits relatifs à cet incident de la vie d'Agrippa 
(p. 2C3 du présent volume), en établissant que finalement il 
n'avait rien fait ni rien écrit pour la cause de la reine d'Angle- 
terre, Catherine d'Aragon, dont il est ici question. Les lettres 
dont il parle à cette occasion sont celles où Chapuys essayait 
d'exciter son zèle. Nous savons qu'elles sont restées sans elfet. 
On trouvera quelques explications encore sur ce sujet dans une 
note de l'appendice (n° XXVI). 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 337 

couvrerait ainsi sa liberté. Il espère, du reste, qu'on 
ne lui disputera pas du moins le prix de ses services 
passés. 

Cédant ensuite aux entraînements de son ca- 
ractère passionné, Agrippa prend un autre ton et 
ose proférer des menaces de vengeance. Devenu 
libre, il proclamera, dit-il, la mauvaise foi des Bour- 
guignons; il fera connaître au monde les traite- 
ments qu'ils n'ont pas craint d'infliger à un homme 
revêtu du double caractère de la chevalerie et du 
doctorat. Il dira qu'au mépris des lois ils lui ont 
refusé justice ; crime exorbitant que dans l'histoire 
on voit puni par les peines de la faim, du feu, du fer 
et du poison; scélératesse qui permet toutes les re- 
présailles. 

— Enfin, ajoute-t-il avec autant de témérité que 
d'insolence, quand je voudrai me venger, je saurai 
trouver un bras assez puissant pour m'y aider. Les 
moyens de nuire ne me manqueront pas. Mais non, 
dit-il ensuite, en feignant assez singulièrement de 
penser que la reine après cela pourrait lui rendre 
ses bonnes grâces ; non, puissante reine, tu ne per- 
mettras pas qu'il en soit ainsi. Et maintenant, comp- 
tant sur ton équité — il finit assez plaisamment par 
ce trait original, — j'attends de ta magnanimité ton 
pardon pour mes ennemis si lamoindre lueur de cons- 
cience existe encore en eux. Excuse aussi ce que m'a 
dicté ma souffrance; excuse le langage d'un homme 
qui ne sait pas flatter et qui a osé te montrer la vérité. 
Que Dieu te donne, c'est mon souhait, des conseil- 

T. II. â-2 



.'jiitt CHAPITRE HUITIÈME 

lers justes, fidèles et incorruptibles, que ne puisse 
pas séduire l'or des Français; et des trésoriers 
probes incapables de dévorer le pauvre peuple. 
Puisses- tu vivre heureuse, avoir sécurité au milieu 
des séditieux, victoire en face des ennemis, gloire 
éternelle dans tes entreprises (Ep. VII, 21). 

A cette longue supplique Agrippa, pour no rien 
négliger, avait joint les missives qu'il avait reçues 
de Chapuys touchant les affaires de la reine d'Angle- 
terre ; et il avait envoyé le tout à Jean Khreutter, 
secrétaire do la reine, en lui adressant en môme 
temps une lettre où il le traite avec une certaine 
familiarité, et avec des témoignages de véritable 
amitié (Ep. VII, 20). Il s'informe de la santé des 
principaux officiers de la cour. Il regrette, dit-il, le 
temps où il jouissait de leur commerce journalier. 

— Je désire, dit à Khreutter Agrippa, que la reine 
voie les lettres de Chapuys, et que Lu les lui expli- 
ques. Il faut aussi qu'elle lise la longue requête que 
je lui adresse, et qu'elle ne la livre pas à ces bûches 
en robes longues qui ne comprennent rien. Fais en 
sorte qu'elle ne soit pas circonvenue par ces froides 
statues qui l'entourent. C'est sur toi, sur ton amitié, 
sur ta diligence que je compte, mon cher Khreut- 
ter, pour tout cela. J'en veux à ces Bourguignons 
qui partout supplantent nos Germains si pleins de 
franchise, et qui entourent maintenant la princesse. 
Mais ils ne triompheront pas toujours ; la punition 
de tant de crimes ne doit pas se faire aLtendrc. La 
patience du peuple aura une fin; ses flots soulevés 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 339 

par la sédition s'élèveront contre ces hommes; la 
liberté sera conquise par les armes; et les coupa- 
bles acquitteront la peine de leur atroce tyrannie. 
Voilà ce qu'annoncent, d'accord avec les constella- 
tions, les éclipses, les comètes, les inondations et 
les tremblements de terre que nous avons vus dans 
ces derniers temps. Ce ne sont pas là de simples 
conjectures, ni des pensées enfantées par un esprit 
que troublerait l'émotion; ce sont des prédictions, 
des oracles précis, que l'art me révèle et que j'affirme, 
à la perdition de tous ces méchants; priant Dieu de 
permettre que je voie leur corps livré à Satan, 
pourvu qu'il daigne sauver leur âme. 

— Enfin, mon cher Khreutter, je compte en tout 
sur toi. Sois pour ton ami absent ce que tu serais 
s'il était là. Répands, si tu le juges à propos, parmi 
nos amis ces lettres, en attendant que je les livre à 
l'impression ; car je veux démasquer la perfidie des 
Bourguignons, dussé-je y perdre la pension elle- 
même de César. Je n'écris pas d'ailleurs pour qu'elle 
me soit payée, ce que je n'espère pas beaucoup, 
mais pour amonceler les charbons sur la tête de ces 
gens-là, et pour me préparer une vengeance plus 
éclatante, dans le cas où la reine ne les contraindrait 
pas à me faire justice ! . Autrement, de ma part et de 

1. « Neque vero scribo quia fidam liane pensionem mihi sol- 
« venrtam, sed ut œdifleem carbones super capila eorum, ha- 
« beamque validiorem occasionem ullionis, dum sese mihi 
« vindictse obtulerit oportunitas,... nisi forte Reginœ imperium 
< illos ad satisfaeiendum conipulerit » (Ep. VII, 20). 



340 CHAPITRE HUITIÈME 

celle des miens, eux et les leurs peuvent compter 
sur une guerre éternelle, et sur lout ce qui sera 
capable de leur nuire. Porte-toi bien, et réponds- 
moi promptement (Ep. VII, 20). 

La lettre d'Agrippa à Khreutter et la requête à la 
reine Marie ne portent pas de date, mais seulement 
l'indication qu'elles ont été écrites de Bonn. Elles 
doivent se rapporter à une époque peu éloignée de 
celle où, quittant le Brabant, Agrippa, de qui elles 
émanent, s'était fixé dans cette ville, c'est-à-dire aux 
derniers mois de l'année 1532 '. Dans cette nouvelle 
résidence, Agrippa se trouvait alors auprès de l'ar- 
chevêque de Cologne, Hermann de Wiede, qui lui 
avait accordé asile et protection contre les poursui- 
tes de ses créanciers. Il pourrait bien avoir occupé 
finalement à la cour de ce prince une situation dont 
nous ne connaissons pas le caractère, mais qui l'au- 
rait intimement rapproché de la personne du prélat 
(Ep. VII, 43, 44, 46, 47, 48). 

Les relations de l'archevêque de Cologne avec 
Agrippa 2 commencent pour nous un peu plus tôt 

1. Ces deux pièces sont d'ailleurs antérieures à Noël 1532 
(Ep. VU, 39). 

2. La correspondance entre Agrippa et l'archevêque de Colo- 
gne comprend dix lettres des années 1531, 1532, 1533. Elles 
sont imprimées dans la Correspondance générale, 1. VI, 13 et 
1. VII, 1, 4, 5, 27, 28, 30, 3i. Une seule de ces lettres émane de 
l'archevêque, toutes les autres sont d'Agrippa. Deux des dix 
lettres en question qui ne figurent pas dans la Correspondance 
générale sont les dédicaces des livres II et III de la philosophie 



AGRIPPA A BONN, A LYOX ET A GRENOBLE 341 

par une leUrc datée de Matines, au mois de janvier 
1531, dans laquelle ce dernier dédie au prélat son 
traité de la philosophie occulte, dont il commençait 
alors la publication '. Dans cette pièce, Agrippa 
vante l'illustre origine de l'archevêque électeur, ses 
vertus, ainsi que les connaissances qui le distinguent 
et assurent aux savants un accueil favorable auprès 
de lui. Mu par le désir de se recommander comme 
tant d'autres à l'attention de ce prince, et ne voulant 
pas, dit-il, venir à lui les mains vides, il a cherché 
quel présent il pourrait lui offrir. Il a pensé au livre 
de la philosophie occulte ou de la magie ; ouvrage 
commencé dans sa première jeunesse, oublié ensuite 
pendant longues années, repris enfin et achevé à 
son intention. Simple recueil des antiques doctrines 
que nul n'avait jamais tenté de restaurer, ce livre est 
offert à l'illustre archevêque, non comme un hom- 
mage digne de lui, mais comme une preuve de l'en- 
vie qu'a l'auteur de mériter sa bienveillance. 

— Paraissant sous tes auspices, dit Agrippa en 
terminant sa dédicace, mon œuvre sera certainement 



occulte; elles sont publiées avec le texte de cet ouvrage 
{Opéra, t. I, pp. 119 et 230). 

t. « Reverendissimo in Christo patri ac principi illustrissimo 
« Hermanno è comitibus Vuydae, Dei gratia S. Coloniensis Ec- 
« clesise Archiepiscopo, sacri Romani imperii jjrinci] t electori et 
« per Italiam archicancellario, Westphalise et Angariaî duci, 
» etc. sacrosanctee Romana3 ecclesiœ legato nato, et in ponlifi- 
« calibus vicario generali, IL Corn. Agrippa ab Nettesheyra. 
« S. D. > (Ep. VI, 13). 



342 CHAPITRE HUITIÈME 

à l'abri de l'envie et par là j'aurai assuré la durée 
d'un ouvrage qui ne sera pas sans utilité. Le travail 
d'aujourd'hui s'y mêle à celui d'autrefois. Les er- 
reurs du jeune homme y sont corrigées par les 
amendements dus à l'homme mûr, et d'importantes 
additions y sont en outre intercalées. Reçois cette 
preuve d'un dévouement dont les témoignages 
auront ainsi embrassé la durée de ma vie tout en- 
tière. Malines, janvier 1531 (Ep. VI, 13;. 

En offrant par une dédicace, dès le mois de janvier 
1531, le traité de la philosophie occulte à l'archevê- 
que de Cologne, Agrippa, dont les tribulations n'a- 
vaient pas encore à ce moment commencé, se propo- 
sait seulement, il y a lieu de le croire, d'attirer, 
comme il le dit, l'attention et de se concilier les 
bonnes grâces de ce prince, ami des lettres et porté, 
on le savait d'ailleurs, vers les nouveautés. L'ou- 
vrage ne parait au reste avoir été remis à celui-ci 
que l'année suivante, au commencement de 1532, 
tout au plus à la lin de 1531. Encore ne put-il lui en 
être présenté à cette date que la première partie, le 
reste n'ayant été publié que beaucoup plus tard. 
L'impression en appartient on effet à l'année 15:;:; 
seulement. L'opération avait cependant commencé 
dès 1530 ; et les premiers mois de 1531 avaient vu 
paraître le livre premier du traité, à Anvers et à 
Paris presque simultanément; mais après cela le 
travail de publication s'était arrêté l . Entre les deux 

!. Les deux volumes imprimés ainsi à Anvers el à Paris qui 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 343 

dates de 1531 et de 1533, Agrippa, plongé dans de 
sérieux embarras par la privation des gages qui lui 
étaient dus, se trouve en même temps au plus fort 
des difficultés soulevées par la publication du traité 
de l'incertitude et de la vanité des sciences, et de 
plus en butte aux poursuites de ses créanciers, qui 
finalement l'obligent à quitter Malines et à se réfu- 
gier, comme il vient d'être dit, auprès de l'archevê- 
que de Cologne, son nouveau patron. 

Ce prince avait précédemment, accueilli favorable- 
ment l'hommage qu'Agrippa lui avait fait de son 
livre. On voit par une lettre du prélat, écrite à ce 
sujet le 1 er février 1 532, qu'il était alors en posses- 
sion de l'ouvrage, ou du moins de sa première par- 
tie, la seule qui fût imprimée à ce moment, comme 
nous venons de le dire, et qu'il l'avait reçu depuis 
peu, avec l'épitre dédicaloirc datée de janvier 1531, 
citée tout à l'heure, dont il se montre très satisfait '. 

contiennent le livre premier seulement de la philosophie oc- 
culte, nous sont parvenus. Ils portent la date de l'année 1531, à 
laquelle l'un d'eux, celui d'Anvers, ajoute l'indication encore du 
mois de lévrier (Appendice, note XXX et note XXXIV, n os 7 
et 8). 

1. « Gum nebis nuper tuus liber... de occulta philosophia... 
« oblalus l'uisset, perlegimus epistolam qua plura nobis amoris 
« alFectu potins quam recto judicio tributa suspicamur... etc. •„ 
(Ep. VII. I). L'expression « nuper >> montre qu'à la date de la 
lettre, I er février 1532, l'archevêque de Cologne n'avait reçu 
que depuis peu de temps le livre qui lui était dédié. Il pouvait 
en connaître quelque chose cependant depuis le commence- 
ment de l'année précédente, comme on le voit par une lettre 



341 CHAPITRE HUITIÈME 

Il avait, dit-il dans sa lettre du 1 er février 1532, 
cherché l'auteur au mois de janvier précédent à la 
diète de Ratisbonno, dans la suite de l'Empereur ; et 
ne l'y ayant pas trouvé, il lui mande le plaisir qu'il 
aurait à le voir, heureux qu'il est d'apprendre qu'un 
si savant homme tire son origine de sa ville épisco- 
pale de Cologne (Ep. VII, 1). 

Sur cette invitation, Agrippa, au printemps de 
1532, faisait à l'archevêque une première visite 
qu'avait pu d'ailleurs motiver en outre, à ce moment 
déjà, quelqu'une des difficultés qui le décidèrent 
ensuite à se fixer définitivement près de lui. Il avait 
en effet quitté Malines inopinément, sans même en 
prévenir ses amis. Le père Aurelio, interrogé sur 
son compte, déclarait ne pas savoir où il était. On 
apprenait bientôt qu'il s'était rendu à Cologne. Il 
s'v trouvait au mois de mars 4532, Il retourne en- 

«j 

suite un instant en Brabant, puis il abandonne com- 
plètement ce pays, vers la fin de l'été de cette année. 
On le trouve au mois de septembre à Prancfort-sur- 
le-Mein, et, au mois de novembre suivant à Bonn, 
installé commodément dit-il, dans une grande mai- 
son qui devait être, pour un petit nombre d'an- 
nées (1532-1535), sa demeure fixe. C'est la dernière 
qu'on lui connaisse (Ep. VII, 14, 15, 16, 18). 
A cette année si agitée de 1532 appartient, pour la 



du 10 janvier 1531, où un correspondant d' Agrippa lui annonce 
qu'il en a montré au prélat les cinq premiers cahiers et qu'il a 
reçu de lui l'assurance de son estime pour l'auteur (Ep. VI, l 'i). 



AGRIPPA A BONN. A LYON ET A GRENOBLE o'iO 

plus grande partie, la correspondance d'Agrippa 
avec Dom Luca, le secrétaire, et Dom Bernardus, 
le majordome du cardinal Campegi '. Nous avons 
parlé précédemment déjà de ces deux hommes. Les 
lettres échangées entre eux et Agrippa pendant l'an- 
née 1532, nous l'ont connaître l'itinéraire suivi par 
le légat, lors de son départ du Brabant. Elles nous 
fournissent aussi quelques indications sur la vie 
menée à cette époque par Agrippa, et sur les cir- 
constances dans lesquelles il quitte alors Malines 
pour aller se fixer à Bonn, sous la protection de 
l'archevêque de Cologne. Nous savons quel rôle ont 
joué dans ces faits les embarras causés par les re- 
tards et la suspension définitive du paiement de ses 
gages, et par les poursuites de ses créanciers; nous 
avons parlé précédemment de ces incidents ; nous 
n'y reviendrons pas. 

Pour présenter dans son ensemble tout ce qui 
regarde la correspondance de Dom Luca et de Dom 
Bernardus avec Agrippa, il faut remonter jusqu'au 
milieu de l'année précédente. On possède une lettre 
du 21 août 1531 qui émane très vraisemblablement 
de Dom Bernardus et qui est écrite de la cour même 

1. La correspondance avec Dom Luca Bonfius, secrétaire du 
cardinal Campegi, légat du Saint-Siège, comprend quatre lettres 
imprimées dans la Correspondance générale L. "VI, 30, et 
L. VII, 3, 8, 14. — La correspondance avec Dom Bernardus 
Paltrinus ou de Paltrineriis, majordome du cardinal, comprend 
cinq lettres imprimées dans la Correspondance générale , 
L. VI, 24, et L. VII, 2, 7, 15, 22. 



346 CHAPITRE HUITIÈME 

du légat au pauvre Agrippa, sous les verrous h ce 
moment, pour lui faire connaître les démarches 
du prélat en vue d'obtenir son élargissement 
(Ep. VI, 24). Une autre lettre de la même année 
pourrait, ce nous semble, venir de Dom Luca. Elle 
a pour objet d'avertir Agrippa des menées de ses 
ennemis les théologiens de Louvain, et de ce qui se 
trame contre son livre de l'incertitude et de la va- 
nité des sciences. Les marques de sympathie et le 
secours que trouve bientôt après Agrippa chez le 
cardinal légat, à l'occasion de ces persécutions, 
nous paraissent indiquer l'origine de cette lettre, 
dont l'auteur ne se fait pas autrement connaître 
(Ep. VI, 30). Les lettresque s'écriventensuileAgrippa 
et Dom Luca témoignent de l'estime où ils se tenaient 
l'un l'autre. Celles échangées avec Dom Bernardus 
sont tout particulièrement intéressantes. Elles mon- 
trent qu'indépendamment de ces sentiments de sym- 
pathie réciproque, il y avait, de plus, entre Agrippa 
et lui, communauté de goûts et d'études. Ces ob- 
servations viennent à l'appui de ce que nous avons 
dit de l'origine probable des relations d'Agrippa et 
du cardinal légat, par l'intermédiaire de ces deux 
hommes attachés à la personne du prélat. 

Après les deux lettres de 1534, les pièces de la 
correspondance entretenue par les officiers ou ser- 
viteurs du légat avec Agrippa sont de l'an 1532. Les 
premières sont deux lettres de celui-ci datées de 
Bruxelles le G février 1532, et adressées en môme 
temps à Dom Bernardus et à Dom Luca, qui venaient 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 347 

de quitter les Pays-Bas à la suite du cardinal Cam- 
pegi, se rendant à Ratisbonne où se tenait la diète, 
pour passer delà en Italie. Agrippa, dans ces lettres, 
parle surtout de ses embarras d'argent et des diffi- 
cultés que font les trésoriers de lui payer les fai- 
bles sommes qui lui ont été promises (Ep. VII, 2, 3). 
Ces questions se reproduisent sous toutes les for- 
mes dans cette correspondance intime. Nous avons 
déjà cité précédemment quelques traits qui s'y rap- 
portent. Ces préoccupations, quelque vives qu'elles 
soient, ne dominent pourtant pas alors d'une ma- 
nière exclusive l'esprit d'Agrippa. Elles ne lui font 
pas perdre de vue ses livres et ses études. Il n'est 
guère question, il est vrai, de ce dernier sujet dans 
les lettres qu'il écrit à Dom Luca. Mais sur ce 
point il y avait, nous l'avons dit, entente parfaite 
entre lui et Dom Bernardus, et la correspondance 
témoigne de leurs dispositions communes à cet 
égard . 

— Je compte sur toi, dit à ce dernier Agrippa, 
pour me procurer les œuvres de Galatinus, aussi 
bien que tout autre livre que tu pourrais ren- 
contrer, contenant quelque rare doctrine. Notre 
ami commun Augustino Fornari qui te porte cette 
lettre te racontera en détail ce qui me concerne. Il 
doit me renvoyer de Gènes un livre que je lui ai 
prêté autrefois. Je te prie d'y veiller, et de me 
trouver aussi la Cabale de Samuel. Quant à l'ancien 
alphabet hébraïque promis par Dom Petrus, ce 
Hollandais que la nature parfois prodigue a grati- 



348 CHAPITRE HUITIÈME 

fié d'une taille gigantesque , dès que tu l'auras, 
transmets-le-moi également. Recommande-moi tou- 
jours au révérendissime légat, il a mon éternelle re- 
connaissance, au révérend évêque de Feltre, à Dom 
Luca, et à tous les autres que je ne saurais nommer 
ici (Ep. VII, 2). 

Dom Luca et Dom Bernardus répondent séparé- 
ment le même jour de Rafisbonne, le 8 des calendes 
d'avril, 25 mars 1532. La lettre du premier est fort 
courte ; elle contient surtout pour Agrippa des 
conseils de prudence et de modération à obser- 
ver dans la situation difficile et irritante où il se 
trouve. 

— Comporte-toi en vrai philosophe, lui dit Dom 
Luca, et crois à des jours meilleurs. Compte d'ail- 
leurs sur mon amitié; je me mets tout entier à ta 
disposition. Je puis, si tu le veux, écrire à un de 
mes amis qui a quelque crédit auprès du souverain 
pontife. Par lui nous pourrons obtenir ce que tu 
désires. Tu as tracé, à la fin de ta dernière lettre, des 
chiffres que je n'ai pas pu comprendre. Tu pré- 
tends m'en avoir donné la clef à Bruxelles; il faut 
me la renvoyer pour que je puisse aussi m'en servir, 
si j'avais à te transmettre quelque chose de secret. 
Le révérendissime légat et toute sa maison te saluent 
(Ep. VII, 8). 

La lettre de Dom Bernardus est plus longue que 
celle de Dom Luca. Elle contient des avis analogues à 
ceux que celle-ci renferme déjà; elle traite, en outre, 
de tout autres sujets. Dom Bernardus a eu fréquem- 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 349 

ment occasion, dit-il, déparier d'Agrippa avec des 
hommes considérables qui, tout en rendant justice à 
son érudition et à son génie, blâment la licence et le 
tour satirique de son esprit, et y voient la source 
véritable de ses malheurs, au lieu de les attribuer, 
comme le font quelques-uns et lui-même aussi, à sa 
mauvaise fortune. Il le conjure donc de se modérer 
et de ne pas laisser dominer sa raison par les en- 
traînements de la passion. Il a vu à Ingolstadt Apia- 
nus le mathématicien et d'autres savants qui ont 
pour lui la plus grande considération. 

— Je t'enverrai, dit encore Dom Bernardus, les 
livres que tu demandes, quand je les trouverai. 
Mais il n'y a rien de semblable à espérer ici. Dès qu'il 
paraîtra quelque chose qui soit digne de toi, je t'en 
ferai part. Quant à ce gigantesque Typhon — c'est 
du Hollandais qu'il s'agit — je ne sais où il se cache. 
Je n'ai pu le découvrir ni à Mayence ni nulle part 
ailleurs; et je me vois ainsi frustré du fameux al- 
phabet mosaïque antérieur à Esdras. Je tâcherai 
de mettre la main sur la Cabale de Samuel qu'alors 
tu n'attendras pas longtemps, et j'aurai l'œil aussi 
sur le livre que Dom Augustino doit te renvoyer de 
Gênes. Puissent ses promesses à cet égard être sui- 
vies d'effet. 

— Je ne perds pas de vue mon système mysti- 
que. J'y travaille jour et nuit. Je lis et je relis 
l'ancien et le nouveau Testament ainsi que les histo- 
riens sacrés. Je trouve tout là dedans. Tout con- 
corde avec mon système, il semble que ce soit comme 



350 CHAPITRE HUITIÈME 

l'œuvre de Dieu; c'est vraiment merveilleux. Je ne 
sors pas des chroniques et des commentaires histo- 
riques, et je redresse toute cette chronologie, sui- 
vant des règles qui me semblent bien moins venir 
de moi que du Créateur lai-môme. En effet, quoique 
les anciens disent là-dessus de bonnes choses, ils 
divaguent véritablement en beaucoup de points. Ma 
symphonie consiste en quatre voix, dont l'harmonie 
se prolonge jusqu'à la fin du monde. Tout se traduit 
en nombres, poids et mesures, avec l'adjonction de 
la quatrième voix pour se résumer dans le Gloria in 
excelsis Deo. Et tout cela sera d'accord avec la pa- 
role d'Esdras : « Pèse-moi le feu, mesure-moi le 
« souffle du vent, ou bien rappelle le temps qui a 
« passé. » Mais ne vas-tu pas me prendre pour un 
fou d'oser te raconter de pareilles choses (Ep. VII, 

7)? 

Dom Bernardus, en accusant sa folie, disait plus 

vrai, ce semble, qu'il ne le pensait lui-même. Cet 
étrange morceau tout en allusions et en badinage 
est pour nous à peu près inintelligible ; mais il en 
dit assez pour montrer que D . Bernardus qui 
s'occupait de cabale, avait, selon toute apparence, 
entrepris de soumettre l'histoire à quelque théorie 
fondée sur les données imaginaires de cette pré- 
tendue science, et se proposait peut-être de justifier 
par ces combinaisons quelque système de divi- 
nation comportant l'art de prédire l'avenir d'après 
le passé. Il se serait tout au moins appliqué, 
paraît-il, à retrouver dans l'ancien Testament une 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GR.ENOBLE 33 1 

concordance prophétique avec les faits ultérieurs r . 

Voilà ce qu'était la science pour beaucoup d'es- 
prits sérieux de ce temps. C'est pour en donner une 
idée que nous avons jugé à propos de faire connaître, 
au moins en extrait, le passage que nous venons 
d'emprunter à la lettre de Dom Bernardus, Celui-ci 
donnait encore dans cette lettre do grands éloges 
au traité d' Agrippa sur la philosophie occulte, qu'il 
regrettait de ne pouvoir consulter qu'en manuscrit, 
le livre premier étant seul publié alors ; et il lui pro- 
posait de faire imprimer l'ouvrage tout entier à Nu- 
remberg où il devait aller bientôt (Ep. VII, 7). 

— Salue mille fois pour moi, ajoutait-il en finis- 
sant, Dom Ludovicus Lucena de qui je voudrais bien 
obtenir quelque chose touchant la signification des 
lettres hébraïques, s'il a encore en réserve quelques 
notions secrètes sur ce sujet. Je pourrai peut-être 
lui prouver un jour que ce n'est pas dans les pier- 
res ni dans les épines qu'il aura jeté sa semence. 



1. Cette supposition semble justifiée par ce que D. Bernar- 
dus dit encore de ses travaux dans une lettre ultérieure 
(Ep. VII, 22). Ces idées sur le sens figuré de l'ancien Testament, 
pour rattacher la loi nouvelle à l'ancienne, le christianisme 
au judaïsme, appartiennent du reste essentiellement à la doc- 
trine des premiers siècles de l'Eglise-, doctrine absolument or- 
thodoxe, dont l'expression plastique a notamment fourni des 
motifs à la décoration des sarcophages chrétiens des iv et 
v e siècles, et a été renouvelée avec tant d'art de nos jours par 
H. Flandrin dans ses belles peintures de Saint-Germain- 
des-Prés. 



352 CHAPITRE HUITIÈME 

Dis-lui que je n'ai pas encore vu l'homme qu'il 
m'avait annoncé. Puisse-t-il venir encore ! Notre 
Marius part demain pour l'Italie. S'il paraît quel- 
que chose de nouveau là où tu es, ne néglige pas de 
m'en informer. J'étais aujourd'hui dans un lieu où 
j'ai cru comprendre, d'après le langage de tes amis, 
qu'il se brasse quelque chose pour toi. Plût à 
Dieu qu'il te vînt de là un souffle de la fortune 
(Ep. VII, 7)! 

Aux deux lettres écrites de Ratisbonne le 25 mars 
par Dom Luca et par Dom Bernardus, Agrippa ré- 
pond de Bonn, le 13 novembre seulement (Ep. VII, 
14, 15). Dans l'intervalle il a pris deux grands par- 
tis, l'un de publier son apologie contre les attaques 
des théologiens de Louvain, à propos du traité de 
l'incertitude et de la vanité des sciences, l'autre 
d'abandonner le Brabant pour se réfugier chez 
l'Électeur de Cologne. 

Sur le premier point, l'impression du factum,il dit 
qu'ayant depuis plus dix mois déjà remis sa dé- 
fense au sénat de Malines et n'entendant plus par- 
ler de rien, il a jugé à propos, ne consultant plus 
que son honneur outragé, de publier le mémoire 
que Dom Luca connaît bien pour l'avoir vu com- 
poser, lu et entendu; et que, enhardi par la justice 
de sa cause, il a osé mettre par une dédicace le tra- 
vail sous la sauvegarde du révérendissime cardinal 
légat, son protecteur et son maître; qu'enfin le tout 
s'imprime à Bâle, et qu'il en enverra des exemplai- 
res dès qu'ils seront prêts (Ep. VII, 14). A propos 



VU1UPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 353 



de l'explication donnée ainsi par Agrippa touchant 
sa tardive détermination de publier son apologie, 
après être resté dix mois sans plus entendre parler 
de cette affaire, nous ferons cette observation, qu'il 
confirme par là ce que nous avons dit précédemment 
de l'esprit essentiellement agressif dans lequel il a 
composé cet ouvrage, en vue de renouveler et d'ac- 
centuer ses attaques plutôt que pour se défendre. 

Sur le second point, touchant son changement de 
résidence, Agrippa dissimule ou du moins passe 
sous silence la principale raison qu'il a eue d'y pro- 
céder, la nécessité de fuir les poursuites de ses 
créanciers, et il se borne à dire que, trompé par les 
trésoriers de César, voyant qu'il n'avait à attendre 
d'eux que fraudes et mensonges, réduit à la gêne et 
à bout de ressources, il s'est décidé à s'éloigner 
avec toute sa famille, après avoir fait partir sa bi- 
bliothèque, son bien le plus précieux, désespérant, 
si un Dieu ne s'en mêle, d'échapper sain et sauf à 
ce dernier assaut de la fortune. Il ajoute que le fa- 
meux traité de la philosophie occulte est sous presse, 
et qu'il ne tardera pas à paraître (Ep. VII, 15). 

Dom Bernardus riposte à la lettre d'Agrippa le 
5 des calendes de janvier, 28 décembre 1532. Il est 
alors à Bologne, toujours à la suite du cardinal 
Campcgi, toujours occupé de ses travaux cabalisti- 
ques. 

— Rien, dit-il à son correspondant, ne peut m'ê- 
tre plus agréable que tes lettres, non-seulement en 
raison de notre mutuelle amitié, mais encore à cause 

T. II. 23 



.'{.V< CHAPITRE HUITIÈME 

de nos communes éludes. Je t'ai envoyé l'alphabet 
hébraïque attribué à Esdras. A Venise, je me suis 
occupé du livre de Petrus Galatinus; je l'avais remis 
pour toi à un mien parent attaché à la cour do l'Em- 
pereur h Ratisbonne. Mais j'ai entendu dire depuis 
lors que ce pauvre garçon était mort; et, pour satis- 
faire à ton impatience, je t'envoie l'ouvrage par 
Joannes Scorman qui nous a quittés ces jours-ci. Tu 
sauras aussi que j'ai vu à Padoue le père Francis- 
cus Georgius Venetus, qui a écrit le livre De harmo- 
nia mundi. Je l'ai trouvé sur le point do s'embar- 
quer pour Venise, et pressé par les mariniers. Je 
n'ai pu l'entretenir qu'un quart d'heure, tandis qu'il 
m'eût fallu beaucoup de temps pour lui exposer 
mes mystérieux secrets. J'ai pu à peine lui dire 
quelques mots de loi et de nos études. Il est au reste 
charmé de ton esprit, et il m'a promis de faire très 
volontiers pour moi tout ce qu'il pourrait. Il m'at- 
tend à Venise où il possède, m'a-t-il assuré, les 
livres hébreux que nous avons tant cherchés. Il les 
met à ma disposition. Je compte les lire, mais non 
les copier; ce qui serait trop long et trop difficile. 
Il s'engage, du reste, à nous donner tous les secours 
possibles pour nos travaux. On m'avait promis la ca. 
baie de Samuel ; mais Francisons Georgius me dit 
qu'elle ne nous servirait pas à grand'chose. Je vais 
tâcher maintenant de mettre la main sur les livres 
laissés par le révérendissime /Ëgidius , si savant 
dans les lettres hébraïques, lequel est mort le mois 
dernier. Ce sont des ouvrages très importants pour 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 35£ 



\ 



nous. On dit qu'ils doivent passer au révérendis- 
sime Dom Brundusinus, grand ami des lettres, sur 
lequel il nous est tout à l'ait permis de compter. Je 
me réjouis de voir bientôt ta philosophie occulte 
avec les corrections et additions que tu y as faites. 
Le jour où je la posséderai, je pourrai me dire véri- 
tablement heureux (Ep. VII, 22). 

Voilà un tableau en raccourci de la vie des hom- 
mes voués alors à l'étude, quel qu'en soit l'objet, 
dans un temps où, séparés les uns des autres par 
de grandes distances, ils communiquaient difficile- 
ment entre eux et devaient souvent se déplacer mal- 
gré bien des obstacles, au risque parfois de périls 
réels, pour se rencontrer, se consulter, et pour ob- 
tenir aussi la connaissance de livres encore très 
rares qu'il était quelquefois difficile de se procu- 
rer. Dom Bernardus ne termine pas sa lettre sans 
parler encore de son fameux travail. 

— Selon moi, écrit-il, tout est dit ou figuré dans 
les prophètes, notamment pour le déluge, la divi- 
sion des langues, et beaucoup d'autres choses, de- 
puis la création du monde jusqu'à l'incarnation, la na- 
tivité et la passion. Viennent ensuite la résurrection 
dont le prophète Jonas est le signe complet, puis 
l'ascension et la descente du Saint-Esprit sur les 
apôtres, dont je ne puis rien dire, tant que je n'au- 
rai pas les livres qui me manquent encore. J'ai hâte 
d'en finir, et, si les dieux me sont favorables, ce sera 
bientôt, je l'espère. Je compare mon ouvrage à ce 
miroir que tu m'as montré, où l'image fait connaî- 



356 CHAPITRE HUITIÈME 

tre la chose vivante d'après la chose morte \ Moi, 
je me contente de trouver les choses cachées dans 
les paroles ; mais il me faudrait ton langage pour 
exposer dignement ce grand objet (Ep. VII, 22). 

La correspondance de Dom Bernardus avec 
Agrippa pendant l'année 1532 montre que celui-ci, 
au milieu des embarras de son existence si troublée 
à cette époque, n'avait pas cessé de s'occuper d'é- 
tudes cabalistiques. Les recherches qu'il t'ait faire 
par son ami pour lui procurer le vieil alphabet hé- 
braïque, le livre de Samuel et divers ouvrages hé- 
breux, nous en donnent la preuve. Dom Bernardus 
également était entré assez avant dans ces spécu- 
lations, et Augustino Fornari,leur ami commun, s'en 
occupait aussi. C'était un livre de cabale, il le dit 
lui-môme dans une de ses lettres (Ep. VII, 10), qu'il 
avait emporté à Gènes, après l'avoir emprunté à 
son ami Agrippa, et que ce dernier réclamait avec 
tant d'instances dans les pièces de correspondance 
que nous avons analysées. Agrippa n'hésitait pas 

1. C'est là une indication qui se rapporte à la pratique des 
arts magiques par Agrippa. Un no trouve pas beaucoup de 
renseignements de ce genre dans sa correspondance. Il est 
intéressant d'en relever un en passant C'est un témoignage 
sérieux démontrant que, par sa conduite et par certains 
actes. Agrippa justifiait l'étrange réputation que lui avait faite 
la crédulité populaire. Ainsi s'explique la légende singulière 
qui s'est altachée à son nom et dont nous avons cité quelques 
traits caractéristiques au commencement de notre chapitre 
premier a. ï, p. 2). Voir, à ce sujet, une note de l'appendice 
(no IX). 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 357 

alors à marquer son estime pour les ouvrages écrits 
sur cet art mystérieux par les Pic de la Mirandole, 
par les Reuchlin, par d'autres encore; et quelque 
part il s'indigne contre les ignorants qui prennent 
pour du judaïsme la sainte cabale, sacro-sancta Cabala, 
comme il l'appelle. Agrippa désigne évidemment 
ainsi, non pas l'antique cabale des Juifs, mais la 
cabale moderne, laquelle consistait dans une appli- 
cation des vieux procédés hébraïques à la symbo- 
lique chrétienne; science bâtarde, née au moyen 
âge. dont Reuchlin avait donné un des principaux 
spécimens dans son ouvrage De verbo mirifico, expli- 
qué et commenté autrefois à Dole par Agrippa 
lui-même. 

Ainsi, à cette époque si voisine de sa fin, Agrippa 
s'occupait encore de cabale. On voit par certains 
traits de sa correspondance qu'il n'avait pas aban- 
donné non plus les autres sciences dont l'ensemble 
constitue la magie, ce qu'il appelle Magia naturalis, 
ou Occulta philosopltia. Il s'occupait d'astronomie ou 
plutôl d'astrologie, de géomantie, d'alchimie surtout, 
quelquefois même, à ce qu'il semble, d'expériences 
de physiologie (Ep. V, 59, 82, 83; VI, 5, 11, 17, 32, 
37; VII, 42). Tout cela était recouvert par Agrippa 
du grand nom de philosophie. C'était, suivant lui, 
la philosophie absolue ou plutôt la magie, à laquelle 
il prétendait enlever le mauvais renom qu'on lui 
avait fait, de ne s'appliquer qu'aux artifices trom- 
peurs et à la pratique des maléfices (Ep. VII, 26, 27). 

Malgré ces réserves, qu'était-ce pour Agrippa 



358 CHAPITRE HUITIÈME 

lui-même que la magie, avec son cortège de vaines 
spéculations? Nous connaissons sa véritable pensée 
sur cet objet. Après la composition du traité de 
l'incertitude et de la vanité des sciences, et au len- 
demain même de l'impression de cet ouvrage qui 
contient la condamnation de ces théories et de leur 
mise en pratique, comment l'auteur d'un pareil 
écrit pouvait-il, nous ne dirons pas taire encore de 
l'alchimie, celle-ci confinant aux arts pharmaceuti- 
ques plus recommandables, mais s'occuper sérieu- 
sement de cabale, d'astrologie et de géomantie? 
Nous l'avons déjà dit et il nous le dit lui-même dans 
la préface de sa philosophie occulte qu'il publie alors 
également, tout cela est pour Agrippa exercice et 
jeu d'esprit. C'est peut-être bien plutôt ce qu'on 
appellerait aujourd'hui œuvre de charlatanisme. 

Cette dernière appréciation n'échappait pas, même 
de son temps, à quelques bons esprits. Un homme 
à qui Agrippa avait adressé son traité de l'incerti- 
tude et de la vanité des sciences, louait, en lui répon- 
dant, cet ouvrage t'ait pour discréditer, disait-il, 
tant de prétendues sciences, tissus d'erreurs et de 
mensonges, auxquelles cependant il Faudrait, ajou- 
tait-il, reconnaître que des hommes d'une grande 
autorité ont pu ajouter foi, si l'on s'en rapportait à 
leurs écrits, et si l'on ne devait plutôt penser qu'ils 
n'ont agi ainsi que par ostentation ou par esprit 
de lucre, nisi id ostentalione aut lucri gratia fecerint, 
c'est-à-dire pour conquérir un certain prestige et 
en tirer profit (Ep. VI, 9). Agrippa semble être, à 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 359 

ce double point de vue, tout à fait dans ce cas. Ce 
jugement sévèie ne paraît pas cependant avoir été 
généralement, en ce qui le concerne, celui de ses 
contemporains. 

La réputation de savoir d'Agrippa était univer- 
selle (Ep. III, 77, 78; V, 15; VI, 33; VII, 42). Nous 
avons vu dans les lettres de Dom Bernardus les té- 
moignages que celui-ci recueillait à cet égard en Al- 
lemagne et jusqu'en Italie (Ep. VII, 7, 22). La Cor- 
respondance générale qui est entre nos mains 
contient, en outre, de nombreuses preuves de l'ad- 
miration et de l'estime qui, au loin, étaient accor- 
dées à cet homme singulier. On lui adressait les 
gens qui voyageaient pour s'instruire (Ep. VI, 2, 31, 
36); les savants venaient le visiter. (Ep. VI, 2, 32). 

— Altéré de science nouvelle, écrivait l'un d'eux, 
j'ai résolu de passer, pour la chercher, des Gaules 
dans la Germanie, et de m'abreuver aux sources 
dont disposent Érasme et Agrippa (Ep. VI, 32). 

C'est au milieu de cette attention générale qu'A- 
grippa se disposait à publier, après son traité de 
l'incertitude et la vanité des sciences, celui de la 
philosophie occulte, dont le véritable titre serait 
plutôt, suivant lui, traité de la magie. Cetle publi- 
cation devait être encore pour son auteur la source 
de bien des tribulations. 

L'impression du traité de la philosophie occulte, 
commencée antérieurement, mais complétée seule- 
ment alors, parait avoir été la grande occupation d'A- 
grippa pendant les premiers temps de son séjour à 



360 CHAPITRE HUITIÈME 

Bonn en 1532 et 1533. On s'explique difficilement qu'il 
ait pu se décider à publier si tardivement cet étrange 
ouvrage, tout plein de doctrines démenties par lui- 
même en mainte circonstance, réfutées et en quel- 
que sorte anéanties par le traité de l'incertitude et 
de la vanité des sciences qu'il venait de faire paraî- 
tre. Depuis le mois de septembre 1530, en effet, ce 
dernier ouvrage était imprimé et dans toutes les 
mains. Agrippa y signalait comme des rêveries et de 
purs mensonges la magie, la philosophie occulte, avec 
les sciences et les arts qui en dépendent. C'est à ce 
moment pourtant qu'il livre également au public 
un ouvrage de sa jeunesse exclusivement consacré à 
les recommander. Etrange contradiction dont la sin- 
gularité ne pouvait échapper à son propre jugement, 
et sur laquelle il faut le voir s'expliquer dans la pré- 
face que, dès 1531, il a mise entête de cette nouvelle 
publication. 

— Le titre du livre De occulta philosophia sive de 
magia est, dit Agrippa dans cette préface, de nature à 
exciter la curiosité des lecteurs. Quelques-uns, pre- 
nant ces mots en mauvaise part, crieront au scan- 
dale, remontreront qu'il s'agit d'enseignements dé- 
fendus, de véritables semences d'hérésie , et me 
traiteront de magicien. Mais ce titre n'a rien d'ou- 
trageant, car il ne signifie pas autre chose que sage; 
il équivaut à ceux de prêtre et de prophète. Quant 
aux lecteurs bienveillants, je leur dirai : imitez, en 
parcourant ce livre, le discernement des abeilles 
parmi les fleurs. Vous y trouverez ainsi plaisir et 



AGRIPPA A H0NN, A LYON ET A GRENOBLE 361 

profit. Si quelque chose vous en déplaît, laissez-le. 
J'écris pour informer et non pas pour convaincre. 
Si vous êtes choqué par quelques hardiesses, par- 
donnez-les à la jeunesse de l'auteur qui a commencé 
cet ouvrage dans ses premières années, et qui a 
amplement rétracté ses erreurs, en réfutant d'avance 
la plus gronde partie du présent ouvrage dans son 
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences. 

— Mais, me dira-t-on, ce livre de ta jeunesse, si tu 
en rétractes aujourd'hui que tu es vieux les doctrines, 
pourquoi le publies-tu? A cela je réponds qu'à l'é- 
poque où pour la première fois j'écrivais ce livre, 
comptant bien le corriger et l'améliorer un jour, je 
l'avais communiqué au savant Tritheim, abbé de 
Wurtzbourg, en sollicitant ses avis. L'ouvrage en- 
core incomplet a couru depuis lors de main en 
main, et a fait le tour de l'Italie, de la France, de la 
Germanie. J'ai su qu'on voulait l'imprimer ainsi; 
c'est ce qui m'a décidé à y pourvoir moi-même, 
croyant qu'il y aurait moins d'inconvénients à le 
donner après l'avoir corrigé, qu'à le laisser sortir 
imparfait des mains des autres. Et puis, il m'a sem- 
blé que ce n'était pas un crime de vouloir conserver 
ainsi le fruit des travaux de ma jeunesse. J'y ai in- 
troduit quelques modifications; mais je n'ai pas 
voulu en le corrigeant refaire l'ouvrage tout entier 
(Ep. VI, 12). 

Agrippa s'était appliqué, dit-il, à perfectionner l'ceu- 
vrede sa jeunesse. Le livre que nous connaissons n'est 
donc plus celui qu'il avaitcomposé avant 1510 et qu'il 



362 CHAPITRE HUITIÈME 

soumettait à cette époque au jugement du savant Tri- 
theim(Ep. I, 23,24). Plusieurs passages delà Corres- 
pondance montrent à quel point ce premier ouvrage 
avait dû être modifié depuis lors. En 1524, Agrippa di- 
sait à un ami de Strasbourg qu'il avait ajouté déjà de 
nombreux chapitres à son livre (Ep. III, 56). En 1527, 
il écrivait au père Aurelio d'Aquapendente que les 
deux premiers livres étaient encore très incomplets 
et que le troisième se réduisait à un simple épitomé 
(Ep. V, 14). Nous venons de voir qu'en 1531, au 
moment de publier son traité, il annonçait dans la 
préface qu'il venait d'y faire encore des change- 
ments (Ep. VI, 12). Au mois do novembre 1532 en- 
fin, après un temps d'arrêt, le manuscrit complet 
de l'ouvrage étant entre les mains de l'imprimeur. 
Agrippa écrivait à D. Bernardus que le livre allait 
paraître augmenté et corrigé, liber noster de occulta 
philosophia auclus, correctus, castigatus, sub prxlo est 
(Ep. VII, 15). En publiant le traité de la philosophie 
occulte, Agrippa ne cédait pas seulement, on le voit, 
au sentiment de tendresse de l'auteur pour l'œuvre 
de sa jeunesse, il entendait donner un ouvrage sé- 
rieusement digne de l'attention du public, et en ti- 
rer tout le profit possible, d'après le degré de 
curiosité qu'il était de nature à exciter et suivant 
l'intérêt qu'on pourrait y prendre. 

L'impression de la philosophie occulte paraît 
avoir commencé, nous l'avons déjà dit, vers la fin 
de 1530; entreprise alors, à Anvers notamment, 
dans les ateliers de Jean Scryver, Joannes Grapheus, 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 363 

immédiatement après l'achèvement du traité de 
l'incertitude et de la vanité des sciences. La pre- 
mière édition de celui-ci, dont l'exécution venait 
d'être terminée, porte, en effet, à sa dernière page 
la date du mois de septembre 1530 : Joan. Grapkeus 
excudebat anno a Christo nalounxxx, menseseptembri. 
Antuerpiœ. La copie delà philosophie occulte avait 
été vraisemblablement mise aussitôt entre les mains 
des compositeurs; car cinq cahiers en étaient déjà 
terminés, dès le 10 janvier 1331. A cette date, un 
ami d'Agrippa lui écrivait de Cologne qu'il avait 
présenté ces cinq cahiers à l'archevêque en lui an- 
nonçant le prochain achèvement de l'ouvrage, qui 
lui était dédié (Ep. VI, 14). La dédicace écrite à 
Malines par Agrippa est également datée de ce 
mois de janvier I531 (Ep. VI, 13). En tête du livre 
était reproduit, comme il l'avait été déjà en tête du 
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, 
le privilège impérial du 12 janvier 15^'J (1530 n. s.), 
lequel s'appliquait à ce second ouvrage comme au 
premier. 

Les lettres impériales et la dédicace acceptée 
par l'archevêque de Cologne semblaient devoir as- 
surer à l'œuvre d'Agrippa une protection suffi- 
sante pour que la publication s'en effectuât sans 
encombre. Il n'en fut rien, cependant. Après le li- 
vre I er , dont l'impression était terminée au mois de 
février 1531, le travail s'arrête sans que nous en 
sachions la raison. A ce livre premier, en effet, se 
bornent l'édition donnée alors à Anvers par Jean 



364 CHAPITRE HUITIÈME 

Scryver, J. Grapheus, et une autre publiée en même 
temps à Paris chez Christian Wéchel, sub scitto Ba- 
silîensi, in vico Jacobœo. Il était dit sur le titre du 
livre que la suite de l'ouvrage paraîtrait dès que 
les occupations de l'auteur le permettraient '. Cette 
indication ne semble marquer comme cause de sus- 
pension du travail d'impression, que les convenan- 
ces de l'écrivain. Elle écarte l'idée d'un empêche- 
ment de la nature de ceux que la publication devait 
rencontrer ultérieurement. Il serait néanmoins dif- 
ficile d'affirmer qu'il ne s'en fût pas déjà produit 
quelqu'un de cette sorte à ce moment. 

Au commencement de l'année 1531, la publication 
de la philosophie occulte ne consistait encore, on 
le voit, qu'en une double édition du livre I er 
seulement, donnée simultanément à Anvers et à 
Paris "-. Elle avait été bien accueillie par les savants 
et par les hommes d'étude, suivant le témoignage 

1. « Duo autem reliqui [libri) quorum index huic appressus 
« est dabuntur ubi primum ita patientur autoris occupatio- 
« nés. » 

2. Ces deux éditions du livre I er de la philosophie occulte 
sont mentionnées par le libraire Godefr. Hetorpius, de Cologne, 
dans une lettre écrite par lui à Agrippa le 3 février 1533, à 
propos de l'édition que lui-même voulait donner alors de 
l'ouvrage. Il dit dans cette lettre : « Ego, oslenso origïnali 
« privilegio imperatoris, una cum philosophia Parisiis excussa, 

recepi ad me originale impériale privilegium, relicta apud 
« eos copia A ntwerpise excussa. »(Ep. VII, 32.) Nous donnons 
dans une note de l'appendice (n° XXX) quelques renseigne- 
ments sur les premières éditions de la philosophie occulta. 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 365 

qu'Agrippa en reçoit de Chapuys, dans une lettre 
datée de Londres le 26 juin suivant, que nous avons 
citée précédemment (Ep. VI, 19). Près de deux 
années devaient cependant s'écouler avant que 
cette publication fût reprise. Faut-il en chercher la 
cause dans les embarras de plus d'un genre qui à 
ce moment assaillent Agrippa, les embarras d'ar- 
gent surtout et les poursuites de ses créanciers, qui 
le décident alors à quitter le Brabant pour se retirer 
auprès de l'archevêque de Cologne? Dans une dé- 
dicace spéciale mise en tête du livre II de son traité, 
il donne pour raison de ce retard la mort de la prin- 
cesse Marguerite arrivée le 1 er décembre 1530, et 
les poursuites dirigées contre lui vers cette époque, 
à la suite de la publication récemment faite du 
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences. 
Au mois de décembre 1531, un des admirateurs 
d'Agrippa lui écrit de Bruges pour l'encourager à 
reprendre cette impression. 

— La philosophie occulte, lui dit-on, fera dans 
les siècles futurs la gloire de ton nom, si tu te dé- 
cides à la publier, ce à quoi on ne saurait trop 
t'exhorter (Ep. VI, 37). 

Au mois de février suivant, Agrippa semble at- 
tendre de l'archevêque de Cologne un concours ef- 
ficace pour faciliter l'exécution du travail. 

— Je comptais, lui dit-il, aller à Colognj et offrir 
à ta Grandeur les deux derniers livres de la philo- 
sophie occulte dont tu as accepté la dédicace, igno- 
rant encore s'il te serait agréable qu'ils fussent pu- 



366 CHAPITRE HUITIÈME 

bliés. Au premier avis que tu en donnerais, l'œuvre 
serait bientôt accomplie ; s'il ne te convient pas que 
cela se fasse, que ces deux livres, complément de 
mon ouvrage, retombent dans l'oubli, et qu'ils péris- 
sent, lateant perpetiw et vel perçant (Ep. VII, 4). 

Au mois de mars 4532, l'impression n'avait pas 
recommencé. Un ami d'Agrippa, Dom Bernardus, 
majordome du cardinal légat Campegi, exprime, 
dans une lettre dont nous avons déjà parlé, le re- 
gret de ne pouvoir lire encore ce grand ouvrage 
que dans des copies manuscrites. 

— Dis-moi, ajoute-t-il dans celte lettre, si tu 
consentirais à ce qu'il lût pourvu définitivement à 
l'impression de ce livre; sous la condition, bien 
entendu, que le profit t'en fût réservé. Près de me 
rendre à Nuremberg, je n'hésiterais pas à entre- 
prendre cette publication à mes frais, si tu voulais 
me le permettre (Ep. VII, 7). 

Le 17 juillet suivant, le riche Fornari, écrivant 
de Ratisbonne à Agrippa, touche également le même 

sujet. 

— Si tu termines l'édition de la philosophie oc- 
culte, lui dit-il, réserves-en deux exemplaires pour 
moi (Ep. VII, 10). 

Enfin, au mois de novembre 1532, cotte opération 
tant différée est reprise ! . 

1. Un trouvera, dans une noie de l'appendice Q° XXX) des 
indications qui peuvent présenter quelqu'inlérêt sur les pha- 
ses successives de cette publication. 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 367 

— La philosophie occulte est sous presse à Co- 
logne, pour paraître vers Noël. Tu en recevras 
bientôt quelques exemplaires, dit Agrippa dans une 
lettre adressée de Bonn à Dom Luca, le secrétaire 
du cardinal Campegi (Ep VII, 14). 

En même temps il annonce également la nouvelle 
à Dom Bernardus, le majordome du cardinal. 

— L'ouvrage, lui dit-i!, a été revu, corrigé, aug- 
menté; quelques cahiers sont déjà tirés, tout sera 
terminé vers les fêtes de Noël (Ep. VII, 15). 

Il semblait qu'on touchât au terme attendu de- 
puis longtemps. De sa résidence de Bonn, Agrippa 
pressait l'exécution qui se poursuivait à Cologne. 
Un premier retard avait fait dépasser la date de 
Noël quand, le I er janvier 1533, l'auteur reçoit du li- 
braire Hetorpius, qui faisait les frais de la publica- 
tion, l'avis que tout est arrêté. 

— L'inquisiteur ' a déféré au Sénat de Cologne, 
est-il dit, le traité de la philosophie occulte, comme 
suspect d'hérésie, concluant à ce qu'il fût défendu 
d'en poursuivre la publication. L'imprimeur Soter 
a dû, sur l'ordre du Sénat, livrer à l'inquisiteur ce 
qui était déjà tiré, pour être examiné de plus près, 
avant qu'on décidât si le livre pouvait paraître. 

— Tu sais, disait encore Hetorpius à Agrippa, ce que 
sont à ton égard les dispositions des moines, celles 
des Frères prêcheurs en particulier. Il serait donc 



I. « Gonradus Golynus ordinis praedieatorum » :Ep. Vit, 24), 
autrement nommé :< Gonradus de Ulma » (Ep. VII, 26), 



368 CHAPITRE HUITIÈME 

utile que nous pussions nous entendre, puisqu'il 
s'agit à la fois et de ton honneur et de mon argent. 
Le Sénat n'ayant pas encore prononcé l'interdiction, 
et Soter continuant, accélérant même l'exécution, il 
faudrait aviser. Envoie-moi d'abord le diplôme origi- 
nal du privilège donné par l'Empereur; et, si tu 
m'écris, fais-le promptement; car je suis sur le point 
de partir pour le Brabant, sans qu'il me soit possible 
de différer plus longtemps mon voyage. De Cologne, 
1 er janvier 1533 (Ep. VII, 24). 

Huit jours après, une lettre de l'imprimeur So- 
ter apprenait à Agrippa qu'outre le Sénat, l'Offîcia- 
lité venait d'être mise en mouvement, et qu'elle lui 
avait fait signifier défense de poursuivre l'impres- 
sion, tant que l'examen du livre n'aurait pas été 
fait par elle ; et ce, sous peine des plus graves cen- 
sures. 

— Je ne sais que faire maintenant, ajoutait Soter. 
Hetorpius est parti pour le Brabant, il y a quatre 
jours. J'ai consulté des gens qui me conseillent de 
m'en rapporter à ta prudence. Tu pourras facilement 
sans doute obtenir de la chancellerie du prince la le- 
vée de ces défenses. En attendant, j'ai dû m'arrêter 
(Ep. VII, 25). 

Agrippa se retrouvait en présence de ses anciens 
ennemis. Ceux-ci entrant les premiers dans la carrière 
et commençant la lutte, il s'y élance, de son côté, 
avec impétuosité. Quelques jours lui suffisent pour 
rédiger un violent factum sous la forme d'une lettre 
aux magistrats de la cité; et trois épîtres sont en 



A.G1UPPA A liONN, A LYON ET A GRENOBLE 3(,9 

môme temps adressées coup sur coup par lui à 
l'archevêque (Ep. VII, 26, 27, 28, 30), sans grand suc- 
cès d'abord, à ce qu'il semble ; car on le voit encore 
quatre mois après envoyer au prélat une nouvelle 
supplique pour le même objet; celle-ci est datée de 
Bonn le 6 mai 1533 (Ep. VII, 34) . La lettre aux ma- 
gistrats est un morceau digne d'attention à plus 
d'un titre. 

— Illustres sénateurs , dit Agrippa dans cette 
pièce, j'apprends que le révérend père Conrad d'Ulm, 
de l'ordre des prêcheurs, inquisiteur de la foi, vous 
demande d'interdire comme dangereux et infecté 
d'hérésie mon livre de la philosophie occulte ou de 
la magie, actuellement sous presse dans votre ville. 
Cet ouvrage qu'ont récemment examiné des savants 
et des prélats commis par l'Empereur à cet effet, a 
reçu leur approbation ainsi que celle du conseil 
privé, et, sous la garantie des privilèges impériaux, 
il a pu être imprimé et vendu publiquement à An- 
vers, puis à Paris '. C'est après cela qu'un misérable 
moine infatué de son titre d'inquisiteur ose s'atta- 
quer au sceptre de César, comme le vil insecte au 
corps de l'aigle, et, prétendant aujourd'hui soumet- 
tre mon œuvre à sa censure, s'adresse à vous pour 
cela, à vous dont l'office est de défendre les actes 



1. Ces publications d'Anvers et de Paris ne comprenaient, 
comme nous l'avons dit précédemment, que le livre premier 
seulement de l'ouvrage. Données en février 1531. elles dataient 
alors de près de deux années déjà. 

T. II. M 



370 CHAPITRE HUITIÈME 

de la majesté impériale et d'assurer aux citoyens 
la protection qui en découle. Cependant vous avez 
forcé l'imprimeur de ce livre, Joannes Soterus, 
de livrer à ce moine les cahiers déjà tirés. J'en ap- 
pelle au sentiment de tout honnête homme. Con- 
vient-il que, précédemment jugé par les censeurs 
et le conseil de César et armé du privilège émané 
de son autorité, je subisse maintenant l'examen 
d'une troupe d'ignorants, accusateurs et juges tout 
à la fois x ? Ce serait Minerve traduite devant des 
pourceaux. 

— Ne vous laissez pas surprendre par une fausse 
interprétation de ce mot de magie qui n'est ef- 
frayant que pour le vulgaire, et sur lequel ces sy- 
cophantes hypocrites bâtissent leur accusation de 
blasphème et d'hérésie. Mon livre ne contient que 
des choses qui n'ont rien à démêler avec la foi chré- 
tienne ni avec les Saintes-Écritures ; et ce n'est, vous 
le savez, qu'en se mettant en opposition avec elles 
qu'on s'expose à péeher. S'il doit en être autrement, 



1. Nous avons apprécié précédemment déjà (ci-dessus, p. 282) 
cette prétention d'Agrippa de faire considérer comme une 
approbation .le censeurs son privilège pour imprimer, qui est 
tout autre chose. Ce privilège ne contenait aucune approba- 
tion de l'ouvrage. Il n'avait pas d'autre objet que d'assurer à 
l'auteur exclusivement le droit de le pubiier, et de s'opposer 
à toute contrefaçon pendant six ans. Le vis.i donné au livre 
par le prévôt de Cassel et par un conseiller maître des requêtes 
de l'hôtel de l'Empereur, comme il y est dit, n'allait pas à 
autre chose qu'à établir l'identité de l'œuvre en question. 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 371 

condamnez tout ce qui n'est pas la foi et l'Evangile; 
condamnez Aristote, Averroès, que ces gens ont 
toujours à la main dans leurs écoles ; condamnez 
leur Thomas et leur Albert; condamnez tous leurs 
docteurs inféodés aux préceptes de la philosophie 
païenne. Ce qui offense la délicatesse de mes con- 
tradicteurs, ce sont les noms suspects de magie et 
de cabale. C'en est assez pour que ces ânes igno- 
rants condamnent ce qu'ils ne connaissent pas. C'est 
ainsi qu'admis un jour dans la maison de Joannes 
Rinck. un des illustres magistrats de cette cité, et y 
trouvant la polygraphie de Tritheim, le savant abbé 
de Spanheim, ils se sont mis à crier au scandale et à 
l'hérésie; preuve évidente de leur crasse ignorance 
et de leur méchanceté. 

— Maintenant que votre université est meublée 
de pareilles bûches, qu'on s'étonne de voir les arts 
et les sciences exilés de notre Cologne, et les étu- 
diants autrefois nombreux dispersés aujourd'hui, 
au grand dommage de la cité, dont la gloire va s'ef- 
t'açant de jour en jour. Il est bon qu'on vous le dise 
et qu'on vous signale cette conspiration des théolo- 
giens en général et particulièrement de ces domi- 
nicains, pour chasser de votre ville et de l'Alle- 
magne tout entière la science sacrée et les bonnes 
lettres. Faut-il vous rappeler la guerre de dix ans 
dans laquelle ils se sont consumés contre Capnio 
(Reuchlin) ; leurs attaques heureusement infruc- 
tueuses contre Erasme, cette lumière de la chré- 
tienté ; enfin, l'indigne persécution dirigée contre 



.'17 2 CHAPITRE HUITIÈME 

l'illustre et docte Hermann, comte do Newenar, et 
aussi contre le savant docteur Pierre de Ravenne, 
le célèbre jurisconsulte, qu'ils ont expulsé de votre 
université, de même que Joannes /Esticampanus, 
cet homme de mœurs et de doctrine irréprochables 
qui expliquait savamment les ouvrages de Pline, et 
qu'ils ont fait non-seulement descendre de sa chaire, 
mais quitter la ville elle-même. Vraiment, à voir ces 
pourceaux s'acharner contre moi, je serais fondé à 
me regarder comme un savant docteur. 

— Et que savent-ils faire, ces maîtres impudents? 
Lorsque récemment s'est levé Martin Luther, le 
formidable adversaire de fous ces théosophistes, 
devant lequel hésitaient et la célèbre école de Paris 
et le consistoire romain lui-même, on les a vus, eux, 
formuler à la hâte quelques articles sans raison- 
nement et sans preuves, et prononcer hardiment 
une sentence d'hérésie. Quel effet ont-ils produit 
ainsi? Ils ont soulevé la risée et le mépris, auxquels 
n'ont pas échappé non plus nos magistrats; et ils 
ont assuré les progrès de ce mal luthérien qu'ils 
prétendaient arrêter. Ils abandonnèrent alors le 
combat ; à l'exception d'un seul cependant, Jacques 
Hochstrat, ce frère prêcheur qu'on appelait alors le 
maître des hérétiques ', et qui méritait bien un tel ti- 
tre; car, dans ses écrits contre Luther l'hérétique, 



1. Agrippa joue ici sur l'expression Magister hcerelicontm 
qui est le litre même sous lequel il était alors d'usage de dési- 
gner les inquisiteurs de la foi. 



AGRIPPA A BONN. A LYON ET A GRENOBLE 373 

il s'est montré lui-même hérétique des plus dange- 
reux, comme il est facile de le prouver. C'est ce 
que je ferai dans un livre que j'intitule des crimes 
et des hérésies des Frères prêcheurs, où je veux 
les montrer glissant le poison jusque dans les sa- 
crements, contrefaisant les miracles, assassinant les 
princes et les rois, livrant les villes, séduisant les 
peuples et défendant l'erreur \ Quant au succes- 
seur de ce Hochstrat, maître Conrad, notre inquisi- 
teur actuel, il a, dit-on, si bien déclamé contre Lu- 
ther, à Ulm, sa ville natale, qu'il a rendu tout à fait 
luthériennes cette illustre cité et la contrée entière. 
Ne ferait-il pas mieux vraiment d'aller mendier des 
œufs et du fromage pour sa communauté, que de 
soulever des querelles en calomniant les honnêtes 
gens, et en osant mettre la main sur l'autorité de 
César? 

— Grâce à ces drôles, nebulones, votre peuple est 
réputé dans toute l'Allemange pour sa grossièreté. 
Il me souvient encore des animaux immondes qui 
présidaient à leurs écoles, lorsque, dans ma jeu- 
nesse, je les fréquentais. Je veux vous en rafraîchir 
la mémoire, en vous rappelant seulement ce recteur 
Bommelchen qui, malgré son grand âge, fournissait 
par ses discours et par ses mœurs ignobles les plus 



I. Agrippa semble s'être borné à l'intention, peut-être même 
à la menace de composer ce livre dont on ne sait pas autre 
chose que ce qu'il en dit ainsi. Nous avons déjà parlé de cet 
ouvrage, t. 1, p. ?A. 



374 CHAPITRE HUITIÈME 

pernicieux exemples à la jeunesse; mieux encore, 
maître Cornélius de Breda, curé de Saint-Martin- 
le-Petit, qui ne rougissait pas de prendre le rôle de 
bouffon à la table de nos bourgeois, et dont les 
honteux excès durent être sévèrement réprimés par 
le landgrave Hermann, alors archevêque de Colo- 
gne. C'était pourtant là, entre tant d'autres, le prin- 
cipal champion de toute œuvre théologique. Si des 
maîtres nous passons aux élèves, que dire, par 
exemple, de ce Joannes Raym reçu par eux maître 
ès-arts, et, à ce titre, ordonné prêtre, puis investi 
d'un canonicat en l'église des Apôtres ; lequel n'a 
jamais su dire que sa première messe et ne pou- 
vait pas même lire ses heures canoniales ; si bien 
que ses confrères durent l'envoyer à l'école des pe- 
tits enfants? 

Agrippa continuait sur le même ton cette véhé- 
mente diatribe, dans laquelle il exhortait ses conci- 
toyens à rejeter de leur université, pour rendre à 
celle-ci son lustre, des théologiens qui ne pouvaient 
que la ruiner et la déshonorer. On voit que, selon 
sa coutume, il avait renversé les rôles, et que, ac- 
cusé lui-même, il avait pris et poursuivait avec 
violence celui d'accusateur. 

— Encore une fois, disait-il en finissant, mon li- 
vre, je vous l'affirme, ne contient rien qui touche à 
la théologie chrétienne, et qui puisse fournir ma- 
tière à une accusation d'hérésie. Mais vous verrez 
bientôt paraître à Bâle un autre ouvrage tout à l'ait 
théologique, écrit par ordre de César et avec les 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 375 

encouragements du légat apostolique l . Contre ce- 
lui-là vos théosophistes peuvent préparer leur 
bras, s'ils en ont la force ; mais qu'ils laissent ce qui 
ne les regarde pas, et ce qu'ils ne sauraient com- 
prendre. Quant à vous, illustres sénateurs, purgez 
votre université de cette tourbe de sophistes. Re- 
mettez en honneur les bonnes lettres. Prospérez de 
toute manière, défendez l'autorité et les privilèges 
de César, et pardonnez enfin à la hardiesse de ce 
discours tout à l'honneur de la vérité (Ep. VII, 26). 
Tel est le factum adressé, au mois de janvier 1533. 
par Agrippa aux magistrats de Cologne, en réponse 
aux attaques des théologiens de sa ville natale. 
Les lettres écrites en même temps par lui à l'ar- 
chevêque sont des plus pressantes. Il compte sur 
les lumières et sur la justice du prélat. Il ne com- 
prend pas, et il revient sur cet argument plus spé- 
cieux que vrai, déjà proposé dans l'épître aux ma- 
gistrats, il ne comprend pas qu'un ouvrage muni 
des privilèges de César et de l'approbation, dit-il, de 
ses censeurs, qu'un ouvrage déjà imprimé et vendu 
publiquement à Anvers et à Paris, puisse donner 

1. Allusion à la publication de Y Apologie d'Agrippa sur les 
propositions formulées par la faculté de théologie de Louvain 
contre le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences. 
Nous avons parlé précédemment ;ci-dessus, p. 312) de ce fac- 
tum et de l'impression qu'Agrippa en a fait faire avec une dé- 
dicace à son protecteur, le cardinal Campegi, légat du Saint- 
Siège. Nous fournissons encore à ce sujet quelques explications 
dans une note de l'appendice (n° XXXI). 



376 CHAPITRE HUITIÈME 

lieu à un nouvel examen et à des difficultés d'au- 
cune sorte. Cependant les procureurs fiscaux de 
l'archevêque et ses officiaux, abusant de son carac- 
tère et de son nom, dit toujours Agrippa, en arrê- 
tent l'impression sous prétexte d'hérésie; tandis 
que l'ouvrage n'a rien de commun avec les choses 
de la religion. Que, du reste, on laisse paraître le 
livre, et l'auteur se fait fort de répondre péremptoi- 
rement à des sophistes bouffis d'orgueil qui ont la 
cervelle dans leur ventre et l'esprit dans leur as- 
siette (Ep. VII, 27, 28). 

Répondre et disputer, c'était là surtout ce que 
souhaitait Agrippa; mais c'était ce que ne voulaient 
probablement pas ses adversaires. L'archevêque 
de Cologne écrivait, sur les requêtes d'Agrippa, 
qu'on eût à faire droit à ses réclamations, et qu'on 
articulât les plaintes qui pouvaient être produites 
contre lui l . Les jours, les semaines s'écoulaient 
et rien n'aboutissait (Ep. VII, 27, 28, 30). 

— On me traîne en longueur, disait Agrippa, et 
cela sans autre motif que le parti pris de nuire à mes 
intérêts. On veut me faire manquer les prochaines 
foires de Francfort, et la vente qui pourrait s'y faire 
de mon livre. Que mes calomniateurs viennent donc 
m'attaquer en face ; qu'ils produisent leurs doctri- 



1. Nous ne possédons pas les lettres de l'archevêque, mais 
leur réalité et leur teneur dans ses données essentielles 
ressortent de ce qui est dit dans celles d'Agrippa (Ep. VU, 
'28. 30). 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 377 

nés contre les miennes; je suis prêt à entrer en lice 
avec eux (Ep. VII, 30). 

Au mois de février 1533, Agrippa n'a rien obtenu ; 
les choses sont encore dans le même état. 

— Surtout, écrit alors Agrippa au libraire He- 
torpius, ne te fie à personne ; ne te laisse enlever 
sous aucun prétexte la copie de mon livre. Dis plu- 
tôt que tu me l'as rendue. Car je n'ai que celle-là; 
et je pourrais perdre ainsi le fruit de mes longs et 
difficiles travaux. Si je l'avais ici, j'en ferais faire 
facilement, en quelques jours, par trois ou quatre 
écrivains, une transcription que je pourrais livrer 
aux divagations de ces théologiens; mais il n'en est 
pas ainsi. Prends soin aussi de mon privilège, et 
ne le laisse pas entre leurs mains. Car, fût-il périmé, 
il serait cependant toujours bon pour justifier que 
le livre a été approuvé l . Enfin, si tous ces délais 
devaient nous faire manquer la foire de Francfort, 
je serais d'avis qu'on vînt achever l'impression ici 
à Bonn, où j'ai une grande maison dans laquelle la 
chose pourrait très bien se faire (Ep. VII, 31). 

1. k Deinde vide ne privilegium in manibus illorum perda- 
< tur. Quod, licetjam expirasse videbitur, lamen quoad libri 
'<. approbationem nunquam expirât » (Ep. VII, 31). C'est pour 
l'avenir que parle ainsi Agrippa. Le privilège, daté du 12 jan- 
vier 1529 (1530 n. s.) pour six ans. était loin d'être expiré 
le 2 février 1533, date de cette lettre. Quant à en tirer la 
preuve que le livre avait reçu une approbation explicite déli- 
vrée par des censeurs, c'était là une prétention assez vaine 
d'Agrippa que nous avons eu précédemment occasion d'apré- 
cier (ci-dessus, p. 282). 



378 CHAPITRE HUITIÈME 

— Tu peux être tranquille, répond Hetorpius, j'ai 
montré le privilège original de l'Empereur avec le 
livre publié à Paris; mais je l'ai retiré ensuite et je 
n'ai laissé à ces gens que l'exemplaire imprimé à 
Anvers. Je n'ai rien pu apprendre de ceux qui sont 
dans les conseils de l'archevêque. Obtiens seule- 
ment de ce prince la levée des défenses signifiées à 
Soterus, et nous marchons à la barbe des théolo- 
giens eux-mêmes (Ep. VII, 32). 

L'archevêque, tout en écoutant avec bienveillance 
les réclamations d'Agrippa, se refusait, paraît-il, à 
cet acte décisif qui aurait mis fin à toutes les diffi- 
cultés. Ces délais avaient donné aux magistrats de 
Cologne le temps de répondre sur les observations 
qui leur étaient faites et de produire leurs objections. 
Elles ne nous sont point parvenues et nous ne les 
connaissons que par ce qu'en dit Agrippa, dans une 
dernière lettre écrite par lui , le 6 mai 1533, au 
prince Electeur. 

— Tu as vu, lui dit-il , illustre prince, quelles 
sont les objections des magistrats de Cologne. Tu 
as vu que, malgré tous leurs efforts pour rendre 
suspecte ma philosophie occulte, ils ne réfutent rien. 
Us s'appliquent à torturer le sens de quelques passa- 
ges de l'Écriture, et confondent des sujets parfaite- 
ment distincts. Us se bornent enfin à formuler, tou- 
chant des choses qu'ils ne connaissent pas, de simples 
présomptions, fondées sur ce qu'ils ont lu dans le 
premier livre de l'ouvrage, le seul qu'ils aient entré 
les mains; ouvrage assurément irréprochable, car 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 379 

les théologiens si scrupuleux de Paris l'ont examiné 
et en ont permis l'impression ainsi que la vente 
dans leur université. Ajouterai-je que précédem- 
ment l'inquisiteur de Cologne lui-même en a auto- 
risé, bien plus, en a recommandé la publication à 
un libraire de cette ville, Petrus Quentel, qui vou- 
lait, à un certain moment, en donner une édition -". 
Pourquoi défendre un livre composé d'après des 
auteurs plus anciens qu'on laisse sans difficulté 
entre les mains de tout le monde? Encore une fois, 
illustre prélat, je suis prêt à répondre devant toi à 
toute objection que voudront me faire mes contra- 
dicteurs, et je me soumets avec empressement à ton 
jugement; mais, je t'en supplie de nouveau, toi, 
Prince Electeur du Saint-Empire et gardien de ses 
droits, conserve-moi les bénéfices du privilège que 
m'a donné César, et fais que j'en puisse jouir sans 
retard. Bonn, 6 mai 1533 (Ep. VII, 34). 

Agrippa était pressant. Ce qu'il poursuivait, on le 
voit, c'était d'abord le profit qu'il devait tirer de la 
vente de son livre. La foire de Francfort, dont le terme 
approchait, l'avait d'abord préoccupé beaucoup. Ce 
terme lui échappant, il se reportait à celui de la 
Pentecôte, époque à laquelle, écrivait-il à un ami, 
tout serait terminé (Ep. VII, 39;. Ces observations 
confirment ce que nous avons dit précédemment des 
motifs que le portaient vraisemblablement alors ù 



1. On trouvera dans une note de l'appendice (n° XXX) quel- 
ques renseignements à ce sujet. 



380 CHAPITRE HUITIÈME 

publier un ouvrage dont il était loin d'approuver 
sans réserve le contenu. On peut croire, en second 
lieu, qu'il cherchait en outre une occasion de querelle, 
propre à fournir un aliment à sa passion de dispute, 
et à augmenter parle même moyen le retentissement 
qu'il était de son intérêt de donner à ses écrits, 
pour les vendre plus avantageusement. La tournure 
qu'il avait su donner à sa supplique aux magistrats, 
et ses instances près de l'archevêque pour un débat 
public confirment pleinement cette présomption. 

Nous ne savons pas s'il arriva, sur ce dernier 
point, à ce qu'il désirait. Il y a lieu de penser que, 
sur la question principale au moins, il obtint enfin 
satisfaction, c'est-à-dire qu'on lui octroya la levée 
de l'interdiction dont était frappée la publication 
de son livre. La chose dépendait de l'archevêque, 
et la faveur toute particulière qu'après cet inci- 
dent nous le voyons accorder presque immédiate- 
ment à Agrippa, permet de douter qu'il ait alors 
persisté à refuser ce qui lui était demandé avec 
tant d'instance par l'auteur. Les faits viennent en 
partie à l'appui de nos suppositions à cet égard. Le 
livre existe avec la date de cette année, il est entre 
nos mains. La philosophie occulte parut donc en 
son entier dans le courant de 1533. C'était la pre- 
mière édition complète qui en fût donnée. Nous 
avons dit quelles difficultés avait rencontrées son 
impression ; nous n'avons pas pu expliquer com- 
ment ces difficultés furent résolues. Peut-être ne le 
furent-elles qu'en partie, dans des termes tels que 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A fi RENOBLE 381 

la publication aurait conservé quelque chose d'un 
caractère clandestin. C'est ce dont semble témoigner 
cette particularité que l'édition donnée alors ne 
porte, avec la date de juillet 1533, ni nom de lieu, ni 
nom d'imprimeur. Malgré cette lacune, les rensei- 
gnements que nous avons empruntés sur cette pu- 
blication à la correspondance d'Agrippa et à ses 
autres écrits ne permettent pas de douter que ce 
ne soit celle qui est due au libraire Hetorpius et à 
l'imprimeur Jean Soter, de Cologne '. 

Cette première édition complète de la philosophie 
occulte est un beau volume in-folio, dont il existe 
deux tirages qui diffèrent l'un de l'autre par quel- 
ques points de détail, mais qui se terminent égale- 
ment par la date : Anno mdxxxiii merise julio. L'un 
d'eux est accompagné d'un portrait d'Agrippa re- 
présenté en buste et de profil, qui paraît être le 
prototype, généralement assez mal reproduit du 
reste, de ceux qui ont été ultérieurement joints à un 
certain nombre des éditions de ses livres \ 

Les résistances de l'inquisiteur et des magistrats 
de Cologne trouveraient, au besoin, leur explication 



1. Voir à ce sujet ce qui est dit dans une note de l'appendice 
(n° XXX). 

2. Nous donnons, dans une note de l'appendice (n° XXXIII), 
quelques explications sur ces portraits, sur celui-ci notamment 
qui a été exécuté en 1533 du vivant d'Agrippa, dans un lieu 
où il résidait alors. C'est d'après cette image, digne à ce qu'il 
semble de toute confiance, que nous avons exécuté celle qui 
figure en tête de notre livre. 



382 CHAPITRE HUITIÈME 

dans la situation où se trouvait alors cette ville, 
touchant les nouvelles doctrines religieuses. De- 
puis plusieurs années les opinions des novateurs 
cherchaient à s*y faire jour et y avaient provoqué 
déjà des actes sévères de répression. Les passions 
étaient allumées et l'attention des catholiques était 
mise en éveil. En 1525, une sédition avait à ce sujet 
tenu pendant quatorze jours le peuple en armes, et 
n'avait été réprimée qu'avec beaucoup de peine. 
Ayant son point de départ dans la chaleur des dis- 
putes religieuses, l'agitation avait pris en même 
temps un caractère social et politique, à l'exemple 
de ce qui s'était passé à Francfort et à Mayence, où 
les séditieux prétendaient abolir les privilèges du 
clergé et choisir eux-mêmes les ministres de la pa- 
role de Dieu aussi bien que les magistrats. A Co- 
logne, les artisans s'étaient soulevés; l'Archevêque 
Électeur avait réussi à les calmer en faisant le sa- 
crifice de certains droits du clergé qui ne furent 
ultérieurement rétablis qu'au bout.de six ans, et le 
Sénat avait fait mettre à mort trois des principaux 
meneurs. Les luthériens avaient depuis lors été 
contenus dans la ville et on avait pu les empêcher 
d'y prêcher publiquement. En 1526, on y avait aussi 
arrêté la publication d'une traduction anglaise de 
la Bible que les partisans de Luther avaient tenté 
d'y faire imprimer. Les catholiques do Cologne ne 
pouvaient qu'à force de vigilance déjouer les en- 
treprises des fauteurs de l'hérésie. En 1529, deux 
savants hommes, Pierre Flosteld et Adolphe Clare- 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 383 

bach, avaient été saisis dans la ville pour avoir pro- 
fessé publiquement quelques erreurs; et, après 
un long procès, ils avaient été brûlés. 

On comprend quelle autorité devait avoir clans de 
pareilles circonstances la voix de l'inquisiteur, ve- 
nant déclarer que les livres d'Agrippa étaient sus- 
pects d'hérésie. C'est cependant pour se défendre 
contre cette redoutable allégation que le téméraire 
n'avait pas craint d'écrire l'audacieux lac tu m 
adressé alors par lui aux magistrats de la cité. 
Nous avons analysé cette pièce; nous avons montré 
par des extraits ce qu'était la diatribe dans laquelle 
Agrippa, sous le coup d'une accusation d'hérésie, 
osait signaler les efforts impuissants des docteurs 
catholiques contre Luther, suivant lui triomphant. 
Ce n'était pas là une œuvre de défense, mais bien 
un acte de défi. Agrippa ne pouvait s'être abusé 
sur son véritable caractère; mais il n'avait pas pu 
résister à l'envie de frapper ceux qui l'avaient 
frappé lui-même. Il devait mille fois se perdre dans 
une pareille situation; et il ne fallait rien moins 
que la protection du tout puissant Archevêque 
Electeur pour le tirer de ce péril, en lui faisant en 
même temps surmonter les difficultés contre les- 
quelles il luttait pour la publication de son livre. 
Cette protection pourrait sembler inexplicable de 
la part d'un prince de l'Église, si l'on ne savait 
que le prélat embrassa plus tard ouvertement lui- 
même le luthéranisme; ce qui permet de penser 
qu'à cette époque déjà il était secrètement porté 



384 CHAPITRE HUITIÈME 

vers les nouveautés, et favorable ou tout au moins 
indifférent à leurs progrès. 

Hermann de Wiede, archevêque électeur de Co- 
logne, était en 1533 un homme d'environ soixante 
ans, de mœurs irréprochables, ceux qui lui sont le 
plus contraire le reconnaissent, mais, disent-ils, peu 
savant, et capable de se laisser circonvenir et abu- 
ser. Il offrait d'autant plus de prise aux novateurs 
de son temps qu'il s'était toujours montré partisan 
d'une discipline rigoureuse, trop oubliée alors au 
sein de l'Eglise, et réclamée en première ligne par 
ceux qui prétendaient la réformer. Ces dispositions 
devaient se manifester dans ses actes et dans une 
série de faits significatifs dont le développement est 
postérieur à ceux qui nous occupent en ce moment. 
Mais leur connaissance peut aider à comprendre 
ces derniers. Cette considération nous engage à en 
fournir de suite l'indication, nous le ferons d'une 
manière succincte. 

D'accord avec les vues du prélat touchant la dis- 
cipline, un concile provincial réuni par lui à Co- 
logne promulguait, en 1536, d'importants règlements 
sur les devoirs des évêques et des autres ministres 
de la religion, sur le choix consciencieux des sujets 
destinés à remplir ces fonctions, sur la distribution 
des bénéfices, et sur la répression de certains abus 
touchant ces matières. Séduit vraisemblablement par 
l'austère morale des réformateurs, l'archevêque de 
Cologne finit par installer, en 1542, Bucer dans la 
ville de Bonn appartenant à son électorat, et l'année 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 385 

suivante il appelait à lui Mélanchthon, Pislorius et 
quelques autres, dont la doctrine lui semblait con- 
forme à la parole de Dieu. Il était suivi dans cette 
voie par quelques-uns des membres de son clergé; 
mais en même temps il s'en trouvait d'autres, 
dans le chapitre et clans l'université notamment, 
qui lui résistaient avec ardeur. Ces derniers en ap- 
pelèrent au pape et à l'empereur des mesures témé- 
rairemment adoptées par l'archevêque. Le pape et 
l'empereur, en 1545, citèrent, chacun de leur côté, 
le prélat devant eux; et le souverain pontife, après 
l'avoir privé de sa dignité et frappé d'excommuni- 
cation, transporta son droit d'administration spi- 
rituelle à son coadjuteur Adolphe de Schawem- 
bourg, mandant à l'empereur de faire exécuter cette 
sentence. Comme le vieil archevêque avait des 
partisans, surtout dans la noblesse et dans la bour- 
geoisie des villes dépendant de son électorat, il 
pouvait sortir de cette situation de graves désor- 
dres, si le sage prélat n'eût consenti alors, 25 jan- 
vier \ 547, à se démettre de son archevêché. Il put 
ainsi se retirer en paix dans son comté de Wiede, 
où il mourut quelque temps après, en 1552, 
chargé d'années, et sans avoir rien sacrifié de ses 
opinions. 

Tel est le prince qui, en 1533, plus ou moins 
longtemps avant les faits que nous venons de si- 
gnaler, défendait Agrippa contre l'hostilité soulevée 
par ses écrits au sein du clergé, de l'université et 
de la bourgeoisie de Cologne. Le vieil archevêque 

T. II 25 






386 CHAPITRE HUITIÈME 

devait, nous venons de le dire, afficher un peu plus 
tard ses tendances vers la réforme. Agrippa, quant 
à lui, ne cessa jamais de protester contre l'appa- 
rence de celles qui l'entraînaient réellement aussi 
dans cette direction. Avec plus de sincérité il eût 
avoué cette inclination, car elle est incontestable. 
Son propre langage suffirait pour l'en convaincre. 
Nous avons cité précédemment plus d'un passage 
de ses écrits qui en témoignent. 

En beaucoup de points, on peut le croire, Agrippa 
était chrétien et catholique. Mais il voulait traiter 
librement une foule de questions qui se rattachaient 
à la religion, et refusait de se soumettre, en ce qui 
les concernait, aux décisions de ceux à qui il appar- 
tenait de prononcer sur elles. C'était là ce qu'il 
appelait la libre culture des bonnes lettres, et la 
vertu elle-même. En même temps, frappé des abus 
de tout genre qui altéraient la discipline, il était 
sans respect pour le clergé et détestait en outre 
comme des ennemis personnels les moines et les 
théologiens, ses adversaires passionnés dans plus 
d'une circonstance. Sur tout cela, il se rencontrait 
avec Luther et ses disciples. Il y avait néanmoins 
chez Agrippa un fonds de religion traditionnelle 
dont son histoire fournit de nombreuses preuves. 
C'est ainsi qu'on le voit manifester de véritables 
sentiments de piété en quelques occasions, à la mort, 
par exemple, de sa première femme en J521, et sur- 
tout après celle de la seconde en 1529. Ses pensées 
et ses actes, dans ces deux circonstances, sont d'un 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 387 

chrétien fervent et convaincu. Il demande pour 
celles qu'il a perdues des prières ; il fonde pour 
elles des anniversaires (Ep. IV, 20, 27) ; il veille à 
l'exécution ultérieure de ses volontés à cet égard ; 
et tout cela, il le fait avec simplicité, et de l'air d'un 
homme animé d'une foi sincère. Sa seconde femme 
avait fait le vœu d'un pèlerinage. Il pourvoit avec sol- 
licitude à y satisfaire. Une autre fois, en 1533, dans 
une de ses querelles, il se porte chaleureusement 
le défenseur du dogme fondamental de la pré- 
sence réelle (Ep. VII, 26) et, dans une de ses lettres 
à Érasme, en 1531, il proteste de sa complète union 
de sentiments avec l'Église catholique (Ep. VI, 36). 
Agrippa se rendait-il bien compte de la signifi- 
cation absolue et de la portée nécessaire de cette 
dernière assertion; et doit-on croire qu'il fût d'une 
parfaite bonne foi en l'énonçant? On pourrait jus- 
qu'à un certain point douter qu'il en fût ainsi ; 
et il y aurait peut-être à faire, en même temps, 
quelques réserves sur la sincérité de son langage, 
dans plusieurs circonstances, touchant la religion, 
lorsque, connaissant ses véritables sentiments, 
on le voit, en 1520 par exemple, parler avec une 
apparente indignation de l'audace de la faction 
luthérienne et de tous les désordres qu'elle va en- 
traîner, si Dieu n'y pourvoit (Ep. II, 54) , lorsque, 
en 1530, dans l'oraison funèbre de la princesse 
Marguerite d'Autriche, il la loue d'avoir écarté 
l'hérésie des provinces qu'elle gouvernait (Opéra, 
t. II, pp. 1116, 1119); lorsque, en 1532 enfin, dans 



388 CHAPITRE HUITIÈME 

une lettre au cardinal Campegi, son protecteur, il 
exprime le souhait de voir l'Église purgée de l'im- 
piété des hérétiques (Ep. VII, 12). 

Comment accorder ce langage avec l'intérêt 
évident que, dans mainte occasion, nous voyons 
Agrippa manifester pour les réformateurs? Nous 
avons constaté avec quelle curiosité, dans sa cor- 
respondance avec Cantiuncula, de 1518 à 1533, il 
demande à être tenu au courant de leurs actes et 
des faits qui les concernent (Ep. II, 26, 33, 37; 
III, 23). Nous avons vu aussi avec quelle sym- 
pathique attention, dans une lettre de 1525 *, il suit 
de loin la querelle où Luther, qui avait d'abord 
combattu Eckius, le champion de l'orthodoxie, se 
retourne au profit, ce semble, de celle-ci contre Gar- 
lostadt, et se constitue le défenseur du dogme es- 
sentiel qui est le fondement de l'Eucharistie (Ep. III, 
71). Quoi quMl fasse, le réformateur a son plein as- 

1. On ignore à qui était adressée de Lyon cette lettre 
d'Agrippa (Ep. III, 71), laquelle est publiée dans sa Corres- 
pondance, sous la date probablement inexacte du 27 mai 1522, 
Agrippa étant à Genève en cette année. Elle semble être la 
réponse à une autre lettre écrite de Vie en Lorraine, le 
12 mai 1525 (Ep. III, G9), dont on ne connaît pas non plus 
l'auteur. Quoiqu'il en soit du millésime qui doit rester attaché 
à la lettre du 27 mai, Agrippa ayant pu se trouver acci- 
dentellement à Lyon ce jour là, il y aurait peut être lieu de 
rapporter plutôt à sa correspondance avec Cantiuncula cette 
missive, où il est question de leur ami commun Brennonius, 
curé de Sainte-Croix à Metz, et de livres, sujets habituels de 
leurs entretiens. 



AGRIPPA A BONN, A LYON LT A GRENOBLE 389 

sentiment. Nous avons signalé les témoignages 
d'admiration que, clans plus d'un endroit, Agrippa 
formule en sa faveur ; en faveur de Luther incon- 
testablement hérétique, dit-il, puisqu'il est con- 
damné, mais hérétique invaincu, ajoute-t-il aussitôt, 
puisque sur le terrain de la discussion il n'a pas 
cessé de combattre, suivant lui, avec avantage. A 
Metz, en 1519, Agrippa se faisait le propagateur des 
écrits du novateur (Ep. II, 10, 30, 52). Il s'y posait 
comme un des partisans avoués du fauteur de l'hé- 
résie ; ce qui faisait de lui un personnage recom- 
mandable pour quelques-uns, suspect aux yeux du 
plus grand nombre (Ep. II, 48; 111, 15, 16, 34). Il 
avait laissé dans cette ville, disent les chroniques 
messines, la réputation d'un disciple de Luther, et 
le curé de Sainte-Croix, son ami, y était l'objet des 
mêmes accusations (Ep. III, 8). 

Nous venons de mentionner la fameuse thèse de 
l'hérétique invaincu, déposée en germe par Agrippa 
dans le traité de l'incertitude et de la vanité des 
sciences, développée avec insistance dans son Apo- 
loyia, rappelée dans son épitre au sénat de Cologne 
(Ep. VII, 26), et dans une lettre encore adressée à 
Mélanchthon, où il charge ce dernier de saluer de 
sa part le grand hérétique invaincu, serviteur de 
Dieu dans l'hérésie '. Il faut bien reconnaître après 

1. '.< Salutabis mihi invictum illum hsereticum Marlinum 
« Lulherum, qui, ut in actibus ait Paulus. servit Deo secundum 
« sectam quam haresim vocant » (Ep. VII, 13). 



390 CHAPITRE HUITIÈME 

cela que l'inquisiteur, les officiaux, et les magistrats 
de Cologne, redoutant le luthéranisme, avaient des 
raisons parfaitement fondées de mettre Agrippa et 
ses écrits en suspicion. Il serait assurément beau- 
coup plus difficile de justifier la protection que lui 
accordait, dans cette circonstance, le vieil Archevê- 
que-Électeur, auprès de qui nous le voyons presque 
aussitôt sur le pied de la plus grande faveur. 

Bayle croit qu'Agrippa aussi bien qu'Érasme, 
après avoir montré des sympathies évidentes pour 
Luther et Mélanchthon, se tinrent ensuite à l'écart 
et refusèrent de s'associer ouvertement à la ré- 
forme, parce qu'elle ne réalisait pas tous leurs 
désirs. Nous croyons bien plutôt que c'est par 
prudence qu'ils usèrent de réserve en ce qui la con* 
cerne. Pour ce qui regarde Agrippa, on ne saurait 
douter qu'il n'en fût ainsi. Il ne craignait ni les 
querelles, ni les luttes par la plume et par la parole ; 
il les aimait au contraire ; il les recherchait, bien 
loin de les fuir; il s'y montrait ardent jusqu'à la 
violence; mais il n'avait pas la fermeté de carac- 
tère qui défie la persécution. Dans sa conduite 
comme dans ses discours, il ne reculait pas, pour y 
échapper, devant certaines contradictions qui lui 
permettaient de jouer à la fois, sans aller jusqu'à 
compromettre sa sécurité, un double personnage, 
tantôt s'attaquant avec témérité aux doctrines et 
aux pratiques recommandées par la religion, tantôt 
affirmant son grand attachement pour elle. Il était, 
du reste, en cela d'accord avec les tendances pri- 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 391 

mitives de la réforme elle-même, qu'inspirait à son 
début un respect incontestable pour les dogmes es- 
sentiels, joint à une grande hardiesse de discussion 
sur les questions secondaires, sur celles de disci- 
pline principalement, avec le mépris de l'autorité et 
la haine contre le clergé qui en était l'organe et 
le champion '. 

Les faits que nous avons mentionnés précédem- 
ment se rapportent à la première partie de l'an 1533. 
La publication de la philosophie occulte est du mois 
de juillet de cette année. Quelques semaines aupa- 
ravant, Agrippa se trouvait avec l'archevêque de 
Cologne aux eaux de Bertrich Thermœ Vertrigùe 2 
(Ep. VII, -43 à 48). Le vieux prélat aimait les lettrés 
et les appelait volontiers près de lui. Agrippa s'était 
fait, au mois d'avril précédent, l'intermédiaire de ses 
instances auprès d'Érasme qu'il invitait alors de sa 



1. On trouvera sur Agrippa et le protestantisme quelques 
explications encore, dans une note de l'appendice (n° X). 

2. C'est comme hypothèse, et sous toutes réserves, que nous 
proposons de voir dans les Thermx Vertrigiv les eaux de 
Bertrich près Gochem, à quelques kilomètres de cette lo- 
calité, en remontant une petite vallée qui s'ouvre sur la rive 
gauche de la Moselle, entre Trêves et Coblence. Suivant 
M. H. Morley, dont nous avons mentionné plusieurs fois déjà 
l'ouvrage sur Agrippa, The lifc of Agrippa, etc. Londres, 
185G, les Thermx Verlrigix seraient les eaux de Wiesbaden; ce 
qui ne paraît guère acceptable. Nous mentionnons encore ail- 
leurs (Appendice n° XI) d'autres identifications géographi- 
ques de M. H. Morley qui ne semblent pas non plus très jus- 
tifiées. 



'S { 3'2 CHAPITRE HUITIÈME 

part à venir le visiter à Bonn ou à Cologne (Ep. VII, 
38). Maintenant il prend de nouveau la plume pour 
adresser le môme appel à des personnages moins 
éminents, à quelques hommes d'un esprit cultivé 
que l'archevêque voudrait voir à ce moment autour 
de lui. 

Agrippa, qui regrette ses livres et les charmes de 
l'étude, au milieu des délices de cette vie de loisirs et 
de dissipation, Agrippa s'associe avec empressement 
aux désirs de son noble patron. Il est d'abord ques- 
tion d'un médecin en crédit, Sigismundus Admiratus, 
qui avait assisté autrefois clans une maladie le comte 
Jean de Wiede, frère du prince Electeur (Ep. VII, 
44, 45). On mande ensuite trois personnages qui 
semblent, de même que le docteur, habiter la ville 
de Coblence, Joannes Dryander, également docteur 
en médecine, œgrotorum salvator; Antonius Adelber- 
tus, homme d'affaires, auquel est appliquée la dési- 
gnation de causarum licitator, c'est un avocat ou un 
procureur; et Cornélius Favius qualifié mellicoquus 
pharmacorum pinsitor (Ep. VII, 46), dans lequel il faut 
reconnaître tout simplement un maître apothicaire. 
Agrippa les salue amicalement de la part de l'arche- 
vêque, et les invite de sa part à venir près de lui, 
non pour aucun office sérieux, non medicatum, non 
pharmacatum, non causidicatum, mais pour les plai- 
sirs de la conversation, do la table, du jeu et du 
bain, sed confabulatum, sed potum, sed lusum et lava- 
turn. 

— Nuire médecin, leur dit-il, est le cuisinier; 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 393 

pour officines scientifiques nous avons la cuisine ou 
le garde-manger, et la table est notre tribunal. 
Laissez vos graves occupations. Ici l'on ne pense 
qu'à boire, à jouer et à se divertir. Cependant ne 
venez pas les mains vicies. Apportez-nous ce que 
vous pourrez de science aimable et charmante. 
Voilà ce que le prince vous demande; et, de notre 
côté, nous ne vous renverrons chez vous que bien 
régalés et. si cela vous convient, bien lavés. Venez 
donc, venez au plus vite (Ep. VII, 46). 

Cette lettre est du 20 juin. Le surlendemain, les 
amis de Coblence s'excusent de ne pouvoir se ren- 
dre aux désirs de l'illustre prélat qui, suivant les 
traditions de l'antiquité où un héros daignait s'ap- 
procher du tonneau de Diogène et entretenir Aris- 
tippe lavant ses légumes, condescend à rechercher 
amicalement la conversation de bien humbles sa- 
vants . 

— Noble exemple, disent-ils, dans ce siècle 
corrompu où l'on voit l'infamie remplacer l'hon- 
neur, les lettres céder à l'or, le vice primer la vertu, 
et les princes ne vouloir pour amis que les flatteurs 
qui les encensent (Ep. VII, 47, 48). 

Les lettres des savants de Coblence sont les der- 
nières de la correspondance imprimée d'Agrippa. 
La disparition de ces intéressants documents laisse 
régner, à partir de ce moment, une grande obscu- 
rité sur le reste de l'existence du personnage. Sa 
vie est, d'ailleurs, maintenant bien près de son 
terme. 



394 CHAPITRE HUITIÈME 

Avant d'arriver à cette extrême limite de nos 
informations, disons encore quelques mots des oc- 
cupations d'Agrippa pendant les dernières années 
qu'il passe à Bonn, sous la protection et avec la fa- 
veur de l'archevêque de Cologne. Il fait imprimer 
alors (1533), en même temps que sa Philosophie oc- 
culte, et vraisemblablement pour en tirer égale- 
ment profit, une seconde édition de ses Commen- 
taires sur l'Ars brevisde Raimond Lulle, publiés une 
première fois en 1531 ; son mémoire contre les ac- 
cusations des théologiens de Louvain, Apologia, avec 
une dédicace au cardinal Campegi; sa Plainte adres- 
sée à Chapuys sur le même objet, Querela. Ces 
deux derniers écrits sont réunis dans un volume 
qui porte la date de 1533, sans nom de lieu, mais 
qu'on a quelque raison de croire imprimé à Colo- 
gne. L'année suivante, 1534, Agrippa publie ce 
qu'il avait écrit jadis à Metz en 1519 contre le prieur 
des dominicains Claude Salini, touchant la mono- 
gamie de sainte Anne. 11 y joint une dédicace à Jean 
Bruno de Pontigny ou de Niedbruck, médecin du 
duc de Lorraine et de la cité de Metz '. Cependant on 
trouve dans la Correspondance générale, sous la 
date de l'année précédente, 1533, une lettre par la- 

1. On trouvera dans une note de l'appendice (n° XVI) quel- 
ques renseignements sur ce personnage, et des observations 
sur l'analogie de sou nom latinisé, Brunonius, avec le sur- 
nom Brennonius d'un autre ami d'Agrippa, Jehan Rougier, 
curé de Sainte-Croix de Metz, dont il a été souvent question 
précédemment, dans nos chapitres IV et V principalement. 



AGRIPIM A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 395 

quelle Agrippa dédiait déjà cette œuvre à son vieil 
ami de Metz, Cantiuncula (Ep. VII, 35). D'autres ou- 
vrages qu'il ne fait pas connaître semblent encore 
indiqués par Agrippa comme étant alors entre 
les mains des imprimeurs (Ep. VII, 39). Il s'agit 
probablement des épigrammes en vers, et des dis- 
cours encore inédits publiés l'année suivante à 
Cologne, avec une nouvelle édition du Couronnement 
de Charles-Quint, peut-être encore du mémoire au 
Sénat de Cologne imprimé aussi en 1535, mais à 
Strasbourg. 

Tout à ses travaux d'éditeur, Agrippa s'occupe 
non seulement de ses propres ouvrages, mais en- 
core de ceux des autres. Nous avons de lui, sous la 
date de l'année 1533, une préface pour les opus- 
cules publiés à Nuremberg, de Godoschalcus Mon- 
cordius, religieux cistercien dont il cultivait alors 
l'amitié. 

— On trouve dans ces écrits, dit Agrippa au lec- 
teur, d'excellentes instructions sur la vérité évan- 
gélique : ouvrages vraiment profitables à la répu- 
blique chrétienne, et d'autant plus dignes d'éloges 
qu'ils sont plus vivement blâmés par ces théologas- 
tres de Cologne, que blesse tout ce qui est bon; pour 
qui toute œuvre de piété est hérésie; qui s'arro- 
gent le droit de censurer et de condamner, sans 
daigner justifier leurs accusations par des textes ou 
par des raisonnements ; et qui, ne sachant faire autre 
chose que jalouser et attaquer les travaux des au- 
tres, n'ont jamais rien dit ni rien écrit pour l'utilité 



396 CHAPITRE HUITIÈME 

do la famille chrétienne, dans cette tempête de 
schisme et d'hérésie (Ep. VII, 37). 

La manière dont il est parlé par Agrippa des ou- 
vrages de Godoschalcus Moncordius, son ami, nous 
renseigne suffisamment sur leur caractère. C'é- 
taient, sans aucun doute, comme ses propres écrits, 
des compositions imprégnées de l'esprit de nou- 
veauté, et dont l'auteur était vraisemblablement in- 
criminé ainsi qu'Agrippa lui-même par les docteurs 
orthodoxes. Ce sont, il y a lieu de le croire, des piè- 
ces du débat que, de sa retraite de Bonn, celui-ci 
soutenait en 1533 contre les théologiens de Colo- 
gne. 

A la même époque se rapportent certains rensei- 
gnements que donne sur Agrippa Jean Wier, alors 
attaché comme disciple à sa personne. Jean Wier, 
né en 1515, était, en 1533, encore adolescent; il de- 
vait s'illustrer clans la suite par de grands voyages, 
par la pratique de la médecine à la cour de Guil- 
laume, duc de Glèves, et surtout par sa hardiesse à 
s'élever contre les odieux procès de sorcellerie, si 
fréquents au xvi e siècle. Digne héritier de la sa- 
gesse et de l'humanité que montre Agrippa sur ces 
questions, Wier a écrit à ce sujet des ouvrages où 
il démontre l'inanité de ces rêveries. C'est dans son 
traité sur les prestiges, De praestigiis dœmonum, au 
livre II où il traite des prétendues merveilles attri- 
buées aux magiciens, de metgis infamibus, que Wier 
parle de son maître Agrippa. Il commence par laver 
sa mémoire do l'imputation d'avoir écrit certain li- 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GR.ENOBLE 397 

vre sur les cérémonies magiques, ajouté après sa 
mort à son traité de la philosophie occulte. Nous 
avons dit quelques mots précédemment de ce pré- 
tendu livre IV, soudé au traité d'Agrippa i'orl, injus- 
tement et au grand préjudice de l'auteur, suivant 
Wier. Il ne diffère pourtant pas beaucoup, ce nous 
semble, des trois premiers livres qui sont l'œuvre 
incontestable du docte personnage, et ne nous parait 
guère mériter les sentiments d'horreur que Wier 
manifeste à son égard, tout en déclarant que c'est 
un tissu de mensonges dénué de toute valeur. Jean 
Wier s'élève à cette occasion contre les calomnies 
accueillies par la crédulité populaire à la charge 
de son ancien maître, olim hospes et prxceptor, 
comme il le qualifie. Nous avons déjà dit comment 
il explique l'étrange croyance, accréditée par cer- 
tains écrivains, qu'Agrippa était accompagné par 
un démon familier caché sous la figure d'un chien 
qui ne le quittait pas. Agrippa aimait beaucoup les 
chiens et en a possédé un grand nombre ' ; nous 
avons vu qu'à Anvers, en 1529, sa maison en était 
pour ainsi dire remplie. A Bonn, il en avait encore. 
Il en possédait un, entre autres, qu'il appelait du 
nom français de Monsieur, dit Wier, et qu'il aimait 
au point de le souffrir à sa table et jusque sous la 



I. Un des chiens d'Agrippa, nommé Filiolus, a eu les honneurs 
d'une épitaphe et de plusieurs pièces de vers composées par 
Hilarius Berlulphus Ledius, ami d'Agrippa, et conservées parmi 
les œuvres de ce dernier. (Opéra, t. II, pp. 1148-1150.) 



398 CHAPITRE HUITIÈME 

couverture de son lit. Son chien préféré ne le quit- 
tait guère, et, pendant les travaux du maître et de 
l'élève, il restait couché entre eux deux. Cela se 
passait, dit encore Wier, à l'époque où Agrippa ré- 
pudia en 1535, à Bonn, sa troisième femme. 

Wier nous peint Agrippa menant une vie stu- 
dieuse; enseveli au milieu des papiers et des livres, 
inter supellectilem chartaceam; retiré clans un cabinet de 
travail, in musœo sive hypocausto, où il restait enfermé 
quelquefois une semaine entière, et suivant de là, 
grâce à des correspondances étendues, ce qui se 
passait dans les pays les plus éloignés. Le vulgaire 
attribuait ces informations au chien favori dans le- 
quel il voulait voir un démon. Elles étaient dues 
tout simplement, dit Wier, aux savants hommes de 
qui Agrippa recevait presque journellement des 
lettres. Nous trouvons, en effet, dans la Corres- 
pondance d'Agrippa, de nombreuses missives conte- 
nant des indications de ce genre, sur les événements 
contemporains, 

— C'est alors, dit ailleurs Jean Wier, qu'ayant 
mis la main sur la stéganographie de Tritheim, je 
lus à la dérobée ce livre tout rempli de figures 
étranges, où sont donnés les noms des démons, et 
qu'après l'avoir lu je le copiai à l'insu de mon maî- 
tre. 

Voilà ce que, dans son livre, Jean Wier nous ap- 
prend de l'existence d'Agrippa pendant son séjour 
à Bonn. C'est dans le même écrit que celui-ci 
est dit, comme nous l'avons rapporté tout à 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 399 

l'heure, avoir en 1535 répudié dans cette ville une 
femme qu'il avait épousée peu de temps aupara- 
vant à Malines. Cette brève indication est tout ce 
que nous savons de ce troisième mariage d'Agrippa. 
Quoique nous n'ayons, en ce qui concerne le fait, 
que des renseignements très insuffisants, on ne sau- 
rait le révoquer en doute ; car il nous est révélé 
par un homme digne de foi qui ne pouvait être que 
bien informé à cet égard, puisqu'il vivait alors dans 
la maison d'Agrippa dont il était le disciple, et 
dont il est resté l'ami. Nous voyons par ce témoi- 
gnage que, pendant une partie au moins de 4535, 
l'année même de sa mort, Agrippa était encore à 
Bonn. 

C'est à cette date de 1535 qu'appartiennent les 
dernières publications qui aient été faites des 
écrits d'Agrippa, de son vivant. Les ouvrages im- 
primés alors sont, comme nous l'avons dit, le mé- 
moire en forme d'épître adressé, en 1533, au sénat 
de Cologne contre l'inquisiteur Conrad d'Ulm qui 
faisait alors opposition à la publication de la philo- 
sophie occulte , et un recueil de discours, Ora- 
tiones decem, mentionnés dans le privilège impérial 
du 12 janvier 1529 (1530, n. s.). Ces discours, avec 
des épigrammes en vers qui étaient comme eux 
encore inédites, sont joints à une seconde édition de 
l'histoire du couronnement de Charles-Quint don- 
née pour la première fois à Anvers en 1530. Les 
Discours, les Épigrammes et l'Histoire du couronne- 
ment forment un volume qui, sous la date de 1535^ 



400 CHAPITRE HUITIÈME 

porte la signature de Jean Soter, l'imprimeur de la 
philosophie occulte, avec la marque de Cologne. 
Quant à l'épître au sénat de cette ville, c'est à 
Strasbourg, chez Pierre iSchoeffer, qu'elle a été pu- 
bliée. Il ne s'était probablement trouvé à Cologne 
aucun imprimeur assez osé pour y consacrer ses 
presses. 

En 1535, suivant Wier à qui nous devons ces der- 
niers renseignements sur son maître, Agrippa se 
rend à Lyon où le roi François I er le fait saisir et 
jeter en prison pour avoir écrit contre la reine- 
mère, est-il dit. Mais, grâce à l'intervention et 
aux prières de ses amis, il est bientôt remis en 
liberté. C'est dans ces termes trop succincts que 
nous sommes informés du retour d'Agrippa en 
France à cette époque. Nous ne savons pas quels 
motifs avaient pu l'y ramener. Nous ignorons même 
s'il voulait, oui ou non, en s'y transportant de nou- 
veau, abandonner tout à fait alors la résidence de 
Bonn adoptée par lui depuis deux ou trois ans à peine. 
Ce que nous savons, c'est qu'il ne devait plus revoir 
ces lieux où s'étaient accomplis les derniers actes 
de polémique de sa vie agitée. Quelles raisons 
avait-il eues de les quitter? Était ce un dernier effet 
de cette impatience naturelle qui l'avait toujours 
empêché de se fixer nulle part? Était-ce le résultat 
de quelque persécution, de quelque difficulté nou- 
velle; ou bien, comme on l'a dit aussi, la nécessité 
de suivre de près à Lyon l'exécution d'une édition 
complète de ses œuvres qui, à ce qu'on prétend, y 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 401 

aurait été, ce qui est au reste plus que douteux, 
donnée vers cette époque ' ? 

Quoiqu'il en soit, Agrippa s'était, en 1535, trans- 
porté de Bonn à Lyon. Cette démarche n'avait pas 
été heureuse pour lui. Arrivé à Lyon, il s'était vu, 
ainsi que nous l'avons rapporté tout à l'heure d'a- 
près Wier, jeter en prison par ordre du roi ; traite- 
ment rigoureux motivé, est-il dit, par la hardiesse 
avec laquelle il aurait écrit antérieurement contre la 
reine-mère. Du reste, cette princesse, morte le 22 sep- 
tembre 1531, depuis longtemps par conséquent, ne 
saurait être accusée d'avoir pris part à la vengean- 
ce exercée en son nom contre Agrippa en 1535. 
Nous ignorons de quelle nature étaient les écrits 
reprochés alors à celui-ci. Certains passages un 
peu vifs de ses anciennes lettres, que nous avons 
citées précédemment, seraient-ils la cause unique 
des rigueurs exercées alors contre lui? On pourrait 
peut-être, pour les expliquer, rappeler bien plutôt les 
imprudentes allégations introduites par l'écrivain 
contre l'honneur de la maison royale de France, 
dans sa diatribe sur la noblesse, au chapitre lxxx 
de son traité de Tincertitude et de la vanité des 
sciences. Nous avons donné, à la fin de notre cha- 
pitre v e , un extrait de cette audacieuse digres- 



I. On a dos raisons sérieuses de douter qu'une édition géné- 
rale des œuvres d'Agrippa ait été exécutée de son vivant. On 
trouvera quelques explications, à ce sujet, dans une noie de 
l'appendice (n° XXXII). 

T. 11. 26 



402 CHAPITRE HUITIÈME 

sion '. L'ouvrage qui la contient avait été publié 
quatre ans auparavant déjà , mais postérieure- 
ment à la sortie d' Agrippa des États du roi où il 
osait maintenant reparaître. Il ne serait pas éton- 
nant qu'on eût saisi ainsi la première occasion qui 
se présentait de lui demander compte de ses in- 
jurieuses assertions. On se départit heureusement 
sans trop tarder de ces rigueurs, grâce aux suppli- 
cations des amis, dit-on, qu'il avait encore en 

1. Agrippa rappelait dans ce passage, que nous avons si- 
gnalé ci-dessus, page 81, une opinion singulière sur la préten- 
due origine plébéienne de Hugues Capet, fils d'un boucher, y 
est-il dit. Cette opinion était ancienne et pouvait avoir, croit- 
on, pour point de départ quelque légende populaire. On en 
trouve les premiers témoignages écrits dans le poème du 
Purgatoire de Dante, qui avait pu la recueillir en France lors 
d'un voyage qu'il y a lait vers la lin du xm c siècle; et dans un 
roman français en vers, Hugues Capet, composé au commen- 
cement du xiv e . M. le marquis de la Grange, qui a publié en 
1864 le roman de Hugues Capet dans la collection intitulée 
Les anciens poètes de la France, donne ces indications dans 
la préface qui précède cette publication, où il signale égale- 
ment la mention du fait par Agrippa. Il pense que Corneille 
Agrippa, qui avait hanté l'Italie, avait pu emprunter cette 
notion au poème de Dante, jugeant avec raison qu'il n'est 
guère possible de lui supposer la connaissance d'un poème 
français du xiv L ' siècle dont il n'existait alors que de rares 
copies manuscrites. L'hypothèse de M. le marquis de la Grange 
est fort admissible; mais il en est une autre, qui ne serait 
pas non plus sans valeur; c'est qu'Agrippa eût recueilli la 
notion singulière en question, dans un livre allemand dont 
on avait déjà deux éditions avant l'époque où il se rendit en 
Italie ; ce qui montre combien l'ouvrage était déjà répandu 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 403 

France. Il put ainsi sortir de prison; mais il ne re- 
vint ni à Bonn, ni à Cologne. 

La fin d'Agrippa était proche. Elle aurait été mi- 
sérable, si l'on en croyait certains témoignages qui 
le font mourir soit dans une auberge, soit dans un 
hôpital, à Lyon, ou à Grenoble. Mais à ces indica- 
tions se mêlent des particularités d'un caractère 
tout légendaire que nous avons déjà relatées et qui 
sont peu faites pour leur donner crédit. C'est là que 
sur son grabat Agrippa aurait eu, suivant ces ré- 
cits, pour unique et persévérante compagnie un 
chien noir qui ne le quittait pas, et sous la forme 

alors. Ce livre est un roman populaire publié sous le titre 
de Hug Schapler, en 1500 et en 1508, chez Hans Grùninger, 
imprimeur à Strasbourg. Le roman populaire avait pour origine 
une traduction allemande du vieux poëme français, due à une 
princesse de Lorraine- Vaudémont, épouse d'un comte de Nas- 
sau-Sarrebruck, laquelle avait exécuté ce travail entre 1437 et 
1456. La date de 1437 est celle d'un premier ouvrage Lolher et 
Maller écrit par elle et rappelé dans le second; 1456 est l'année 
de sa mort. Il faut dire cependant que l'hypothèse admise par 
M. le marquis de la Grange a pour elle cette considération 
que la proposition énoncée par Agrippa, touchant Hugue Ca- 
pet, « ignobilis atque e lanione progenitus » rapprochée du vers 
où Dante fait dire à ce prince « Pigliuol fui d'un beccajo di 
Parigi », se rapporte mieux à cette dernière version qu'à celle 
fournie par le poème français du xive siècle et reproduite dans 
le roman allemand publié au xvrv suivant laquelle Hugues 
Capet serait fils, non pas précisément d'un boucher, mais de la 
fdle d'un riche boucher de Paris et d'un chevalier, sire de 
Beaugency. Agrippa pouvait, d'ailleurs, connaître et le roman 
allemand de Hug Schapler et le poème de Dante. 



404 CHAPITRE HUITIÈME 

duquel se serait caché, assurait-on, un démon fa- 
milier guettant l'âme du magicien pour s'en empa- 
rer à l'instant de sa mort. Ce chien, ajoutait-on, 
chassé violemment par Agrippa au moment su- 
prême, serait allé, furieux, se noyer dans la rivière 
voisine. Cette légende est réfutée par Guy Allard 
qui écrivait au siècle suivant, et qui nie en même 
temps qu'Agrippa soit mort, ainsi que plusieurs le 
prétendent, à l'hôpital. 

Suivant Guy Allard, collectionneur attentif des 
traditions et des notions historiques de toute sorte 
concernant Grenoble et le Dauphiné ] , Agrippa 
mourut dans cette ville, non pas à l'hôpital, dans la 
maison de Saint-Antoine de la rue de la Perrière, 
comme quelques-uns l'ont prétendu, dit-il, mais 
au logis même de M. François de Vachon, prési- 
dent au parlement du Dauphiné, qui l'avait recueilli 
chez lui, et par les soins de qui il fut inhumé hono- 
rablement dans l'église des frères Prêcheurs ; cir- 
constance d'où il est permis de conclure qu'Agrippa 
mourut en catholique. Guy Allard connaissait le 
lieu précis où avait été déposé son corps, à une 
place qui, depuis la destruction de l'église des Do- 
minicains par les protestants, en 15G2, était, dit-il, 

I. Guy Allard, né en 1645 et morl en 1716, conseiller du roi, 
et, en dernier lieu, président de l'élection de Grenoble, avait 
composé de toutes les notes historiques recueillies par lui un 
dictionnaire qui était resté inédit et qui a été publié de nos 
jours seulement, en 186i, par M. II. Gariel, conservateur do 
la bibliothèque de la ville de Grenoble. 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 405 

marquée par une pierre, au côté gauche de la porte 
du couvent, dans la cour du collège des frères 
Prêcheurs. 

Chorier, compatriote et contemporain de Guy Al- 
lard, est d'accord avec les déclarations de celui-ci, 
dans ce qu'il rapporte de la mort d'Agripa à Gre- 
noble, et de son inhumation dans l'église des frères 
Prêcheurs de cette ville. Mais, suivant lui, la maison 
où mourut Agrippa était celle qu'avait possédée et 
où était mort, en 1457, le jurisconsulte Guy Pape. 
Elle était, ajoute-t-il encore, située dans la rue des 
Clercs, et appartenait à cette époque à M. Ferrand, 
conseiller au parlement du Dauphiné. Quant à l'é- 
glise des frères Prêcheurs, où Agrippa fut enterré, 
construite au commencement du xv e siècle sur l'em- 
placement d'une autre plus ancienne, elle contenait, 
dit Chorier, des sépultures qui furent violées à l'épo- 
que de sa destruction pendant les guerres de reli- 
gion au xvi e siècle, malgré le respect que devraient 
toujours inspirer les tombeaux. « Celui du célèbre 
« Corneille Agrippa était, dit encore le même écri- 
« vain, un de ceux qui en méritoient le plus. Son 
« épitaphe s'y lisoit sur une table de métail qui a 
« longtemps roulé dans les chambres des religieux; 
« l'illustre M. de Boissieu l'ayant même vue '. » 

1. Les renseignements fournis par Chorier sur la mort el la 
sépulture d' Agrippa sont consignés dans la vie du, juriscon- 
sulte Guy Pape, placée, par lui en tête de l'ouvrage qu'il a pu- 
blié sous le titre de : La jurisprudence du célèbre conseiller 
et jurisconsulte Guy Pape, ctc Lyon 1692. Chorier avocat 



406 CHAPITRE HUITIÈME 

Ces particularités circonstanciées ne laissent sub- 
sister, croyons-nous, aucune incertitude sur la ma- 
nière dont finit Agrippa. Elles s'accordent, au reste, 
avec un témoignage d'une véritable autorité en ce 
qui le concerne; celui de son disciple Jean Wier, 
qui, après avoir parlé de l'emprisonnement d'A- 
grippa à Lyon en 1535 et de son élargissement, 
grâce aux démarches de quelques amis, ajoute 
avec son laconisme habituel : « Quelques mois plus 
« tard, à Grenoble en Dauphiné, Agrippa s'endor- 
« mait dans le Seigneur. A cette époque, j'étais à 
« Paris '. » 

Agrippa, né en 1486, était alors âgé de quarante- 
neuf ans. Ainsi se terminait pour lui une vie trou- 
blée, par mille agitations, dans laquelle il avait connu 
les fortunes les plus contraires ; le bonheur de l'inté- 



au parlement de Grenoble, vivait, comme Guy Allard, au 
xvu e siècle. Il était quelque peu son aîné cependant, étant né 
en 1609; et il mourut en 1692. 

1 . Nous ne possédons pas la date précise de la mort d' Agrippa. 
Suivant quelques-uns, le fait aurait eu lieu en 1534 ; suivant d'au- 
t res, en 1 535, ou même en 1538 d'après la légende qui accompagne 
un ancien portrait gravé du personnage (Appendice n° XXXIII). 
Entre ces trois dates, nous adoptons celle de 1535 qui a pour 
elle le témoignage de Jean Wier, disciple et ami d'Agrippa, 
mieux informé qu'aucun autre assurément sur ce point. Jean 
Wier ne donne pas, il est vrai, la date même de la mort de 
son maître; mais, après avoir parlé de son emprisonnement à 
Lyon en 1535, il ajoute qu'il mourut quelques mois plus tard; 
ce qui ne peut s'étendre jusqu'en 1538 et ne saurait non plus 
lïMiiouter à I53'i . 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 407 

rieur et les troubles domestiques, les faveurs des 
grands et leurs persécutions; la prospérité à cer- 
tains moments, dans d'autres, les difficultés de 
l'existence et jusqu'aux étreintes du besoin. Celles-ci 
ont souvent éprouvé Agrippa en différents temps, 
notamment, à ce qu'il semble, dans la dernière par- 
tie et à l'extrême limite de son existence. Cela de- 
vrait suffire, comme le font observer quelques apo- 
logistes, pour prouver sur certains points qui 
jadis avaient de l'importance, mais qui en au- 
raient beaucoup moins aujourd'hui, l'innocence d'un 
homme injustement accusé d'avoir vécu dans le com- 
merce des démons; d'avoir à son gré usé de leur 
puissance; d'avoir enfin, grâce à ses connaissances 
dans les sciences occultes et à l'aide de coupables 
pratiques, fabriqué à volonté de l'or et disposé de 
la fortune. 

On voudrait naturellement savoir ce qui a pu sur- 
vivre à Agrippa de la nombreuse famille dont il 
était entouré pendant sa vie. De sa troisième femme 
répudiée à Bonn après une très courte union, ce 
semble, nous ne savons presque rien. Il n'y a pas 
lieu de penser qu'il en ait eu aucun enfant. Mais la 
première lui avait donné un fils qui aurait pu avoir 
environ vingt ans à la mort de son père, s'il vivait 
encore à ce moment, et de la seconde il avait eu, 
indépendamment d'une fille morte en bas âge, cinq 
autres fils dont l'ané n'aurait eu que treize ans à peu 
près en 1535. Agrippa, on le voit, avait eu six fils. 
Le dernier étant né à Anvers, en 1529 seulement, il 



408 CHAPITRE HUITIÈME 

aurait dû en amener cinq dans cette ville quand il 
s'y transporta en 1528. Il n'en avait cependant au- 
près de lui que quatre à ce moment (Ep. V, 43). On 
est ainsi conduit à penser qu'il en avait peut-être 
déjà perdu un à cette date, soit le fils de sa première 
femme, soit le premier ou le quatrième de ceux de 
la seconde, le premier Haymon né à Genève en 1522, 
le quatrième dont nous ne connaissons pas le nom, 
né à Lyon en 1527. Quant au deuxième et au troi- 
sième fils de cette seconde femme, nés l'un et l'autre 
à Lyon également, Henri en 1524 et Jean en 1525, 
ce sont précisément les seuls enfants d'Agrippa que 
nous sachions avec certitude lui avoir survécu, et 
c'est en Dauphiné, non loin du lieu où leur père est 
mort, que nous trouvons ultérieurement leur trace; 
ce qui induirait à penser, soit dit en passant, que le 
retour en France d'Agrippa, en 1535, avait pu être 
tout autre chose qu'un simple voyage, et aurait eu 
plutôt le caractère d'un de ces changements com- 
plets de résidence dont on trouve maint exemple 
dans sa vie accidentée. 

Guy Allard a recueilli et nous a transmis ce ren- 
seignement, que Henri, fils d'Agrippa, aurait vécu 
à Saint-Antoine de Viennois où, dit-il, la famille de 
Fassion lui avait succédé. Ghorier a connu aussi et 
il mentionne, comme Guy Allard, la résidence à 
Saint-Antoine du fils d'Agrippa. Il se trompe seu- 
lement, quand il ajoute qu'Agrippa s'était lui-même 
fixé dans cette ville; qu'il s'y était marié, et qu'il 
y avait eu de son mariage ce fils héritier de son 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 409 

nom et de ses biens. Nous sommes parfaitement en 
mesure de rectifier ce que contiennent d'inexact ces 
indications. Il suffit pour cela de rappeler que, d'a- 
près des témoignages dignes de foi, d'après celui 
de Jean Wier, disciple dévoue d' Agrippa notam- 
ment, la même année, 1535, avait vu son départ de 
Bonn, son emprisonnement à Lyon, et, ce semble, 
sa mort à Grenoble. Chorier s'est nécessairement 
trompé en disant qu'Agrippa s'était alors fixé à 
Saint-Antoine de Viennois ; qu'il s'y était marié et 
y avait eu son fils Henri sur la naissance duquel 
nous avons, dans des termes authentiques, des ren- 
seignements tout différents, dont nous dirons tout 
à l'heure quelques mots. Chorier mérite plus de 
confiance quand il ajoute, à propos de ce fils d'A- 
grippa : « Il fut moins sçavant et moins considéré 
« que son père. En effet, ses concitoyens prétendi- 
« rent l'assujettir aux charges dont les nobles sont 
« exempts; ce qui fit naître entre eux une contesta- 
« tion qui fut portée et traittée au parlement. J'ay 
« des écritures faites pour lui dans ce procès. » 

Ces derniers renseignements sont confirmés, au 
moins en partie, par la teneur d'un document venu 
jusqu'à nous, qui paraît se rapporter au procès 
même dont parle Chorier. Il s'agit d'une enquête 
ayant pour objet d'établir la filiation d'Henri et de 
Jean, tous deux fils d'Agrippa. Cette enquête est 
faite par devant M e Benoît Dutroncy, notaire 
royal à Lyon, le 5 octobre 1560. Il y est dit que 
Henri Corneille Agrippa, tant pour lui que pour son 



410 CHAPITRE HUITIÈME 

frère Jehan Corneille Agrippa, a fait procéder, par la 
voie de la commune renommée à la constatation de 
leur filiation légitime, en recueillant à cet effet les 
témoignages de personnes qui avaient connu à 
Lyon ses père et mère, à l'époque de sa naissance 
et de celle de son frère '. Henri prend, dans ce do- 
cument, la qualité de « fils naturel et légitime de 
« feu noble homme, maître Henri Corneille Agrippa, 
« en son vivant docteur ez droictz, natif de la ville 
« de Coloxgne en Allemagne, et habitant Lyon. » 
Nous n'avons aucun renseignement sur la suite 
et la conclusion de cette affaire. L'enquête qui nous 
est parvenue établit purement et simplement la 
filiation d'Henri et de Jean, tous deux fils d 'Agrippa; 
elle ne fournit, d'ailleurs, aucune preuve du prétendu 
état de noblesse de leur père. Nous savons à quoi 
nous en tenir sur le fond de cette question pour ce 
qui regarde Agrippa lui-même ; mais on ne peut 
pas inférer de là que ses enfants n'aient pas réussi 
à faire prévaloir à cet égard une opinion qui aurait 
été après tout d'accord avec les titres fastueux pris 
publiquement par leur père au frontispice de ses 
ouvrages, et rappelés peut-être dans l'épitaphe gra- 
vée sur une plaque de métal qui décorait, dit Cho- 
rier, sa tombe, à l'église des frères Prêcheurs de 
Grenoble. Cette tombe détruite en 1562 seulement, 
suivant Guy Allard, était encore en place en 1560, 

1. On trouvera un extrait de ce document dans une note de 
l'appendice (n° VIII). 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 411 

à l'époque du procès. Il est permis de croire qu'elle 
ne contredisait pas, si elle ne suffisait pas pour les 
justifier, les prétentions qui avaient donné nais- 
sance à ce débat judiciaire. Nous possédons, au 
reste, un document favorable à l'opinion que les fils 
d'Agrippa auraient obtenu gain de cause dans le 
procès de 1560, relatif à leur qualité. C'est une 
quittance fournie ultérieurement, sous la date de 
1572, pour le compte et en vertu d'une procuration 
de l'aîné des deux frères, Henri, lequel y est nommé 
et qualifié « Noble Henry Corneil Agrippa de Saint- 
ce Anthoine de Viennois ' ». 

Les particularités du procès de 1560 nous auto- 
risent à penser que, des sept enfants d'Agrippa, il 
n'existait plus à cette dernière date, vingt-cinq ans 
après sa mort, que ses deux fils Henri et Jean seu- 
lement. Postérieurement à l'incident qui nous révèle 
ainsi leur existence à cette époque, nous trouvons 
encore, en 1572, ainsi qu'il vient d'être dit, une 
mention de Henri, sans qu'il soit alors question de 
Jean; puis nous n'entendons plus parler ni de 
l'un de ni l'autre. Leur souvenir s'efface; nous igno* 
rons s'ils ont laissé eux-mêmes des enfants. En ce 
ce qui concerne l'aîné des deux au moins, il y a lieu 



1. Cette quittance concerne les arrérages d'une rente con- 
stituée sur la ville de Paris. L'original sur parchemin en est 
conservé au cabinet des manuscrits de la Bibliothèque na- 
tionale à Paris, dans la collection dite : Pièces originales, 
vol. 208, n° 4665. 



412 CHAPITRE HUITIÈME 

de rappeler à ce propos le passage de Guy Allard, que 
nous citions tout à l'heure, dans lequel il est dit que 
Henri aurait vécu à Saint-Antoine de Viennois, où, 
est-il ajouté, la famille de Fassion lui avait succédé. 
Cette indication n'est pas sans quelque ambiguïté. 
Elle pourrait s'entendre du fait, par exemple, que les 
Fassion auraient succédé à Henri dans la posses- 
sion, a un titre quelconque, de la demeure occupée 
par lui à Saint-Antoine de Viennois. Mais elle peut 
aussi, et nous inclinons vers cette interprétation, 
exprimer l'idée d'une substitution résultant notam- 
ment de ce que Henri n'aurait laissé d'autre héri- 
tier qu'une fille entrée par mariage dans la famille 
de Fassion. Cette famille, encore existante aujour- 
d'hui ', se trouverait, en effet, avoir succédé ainsi à 
Henri, comme le dit Guy Allard, et représenterait par 
conséquent la descendance féminine d'Agrippa ou 
plutôt de cet Henri, son troisième fils. Quant au qua- 
trième, Jean, frère cadet de celui-ci, nous ne savons 
absolument rien de lui depuis l'enquête de 1560, et 
nous ne pouvons dire si par lui au moins la descen- 
dance masculine d'Agrippa s'est, oui ou non, prolon- 
gée encore. On n'a aucune raison de penser, en 
tout cas, qu'elle ait subsisté bien longtemps, ni 
surtout qu'elle ait duré jusqu'à nos jours. 

Parvenus au terme de cette étude, nous pouvons 
nous demander, en connaissance de cause, ce qu'é- 



1. Renseignement fourni par M. de Rivoire La Bâtie, très 
au courant fie l'histoire des familles du Dauphiné. 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 413 

tait Agrippa et porter un jugement final sur ce 
qu'il a fait et sur ce qu'il a laissé. L'homme dont 
nous venons de suivre l'étrange destinée et que nous 
avons vu finir obscurément après des alternatives 
de prospérité et de misère; cet homme avide de 
notoriété et porté d'instinct vers les singularités et 
les nouveautés, incapable de se fixer et volontiers 
hors des voies régulières, entraîné souvent par les 
folles espérances et incessamment ramené de ses 
illusions par la force des choses à l'implacable réa- 
lité, en lutte perpétuelle avec les embarras de l'exis- 
tence, réduit et amoindri par le besoin ; cet homme 
avétit le tempérament et il a eu la vie d'un aventu- 
rier. Il n'était cependant pas dénué de valeur. Il 
était, au contraire, pourvu richement de dons natu- 
rels et ne manquait pas de quelques uns des méri- 
tes qu'on acquiert par le travail et la réflexion. 

Certaines qualités essentielles ne font pas défaut 
chez Agrippa. Il a un fonds de bonté, des senti- 
ments généreux qui se manifestent en plus d'une 
occasion, et, dans son œuvre même de charlata- 
nisme, des accès 'de loyauté. C'est ainsi qu'on le 
voit pardonner avec indulgence les friponneries du 
Flammingus ; retenir sur la pente des spéculations 
abusives, où il l'a fait involontairement glisser, le 
père Lavinius; résister tant qu'il peut avec une 
évidente sincérité aux exigences de la reine Louise, 
dans ses fantaisies astrologiques ; se mettre géné- 
reusement, dans d'autres circonstances, au service 
des malheureux, quand par exemple il prend à Metz 



414 CHAPITRE HUITIÈME 

la défense de la vieille paysanne que l'inquisiteur 
voulait conduire au bûcher. Il est bon ami et bon 
maître, plein de tendresse pour les siens, chef de 
famille attentif et consciencieux. Le dévouement de 
ses amis, l'affection de ses serviteurs et de ses dis- 
ciples dont on a mainte preuve, comme la chaleu- 
reuse apologie que fait de lui après sa mort son 
élève Jean Wier, sont autant de témoignages qui 
déposent en sa faveur. Ses mœurs étaient pures. 
Ni l'histoire, ni même la légende ne relèvent aucun 
fait contraire à l'opinion favorable que font conce- 
voir de lui, à cet égard, et ce qu'on sait de ses actes 
et ce qu'on lit dans ses écrits. Sa conduite dans le 
mariage, les opinions énoncées par lui sur ce grave 
sujet ne sont pas moins dignes d'estime. Agrippa est 
religieux. Il donne de sa piété des preuves irrécusa- 
bles, notamment à l'occasion de la mort de sa pre- 
mière femme et de celle de la seconde. Mais ce trait 
particulier de sa physionomie reçoit quelques om- 
bres de la haine passionnée qu'il manifeste pour les 
prêtres, pour les moines surtout, et de la hardiesse 
do ses opinions indépendantes, en fait de religion. 
Cette hardiesse, qui va parfois jusqu'à la licence, est 
d'ailleurs chez lui toute dans l'esprit; elle n'est nul- 
lement dans le caractère; elle se montre moins 
dans ses actes que dans son langage, avec lequel sa 
conduite est souvent sur ce point en contradiction. 
On relève ainsi chez Agrippa d'incontestables qua- 
lités du cœur et de l'esprit. Il y joint malheureuse- 
ment de graves défauts et des tendances funestes. Il 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 415 

est vindicatif, porté à la lutte, aux procédés agres- 
sifs, aux propos mordants, aux invectives, où il ne con- 
naît ni bornes ni mesure. Frondeur et rebelle à toute 
discipline, il a l'humeur satirique : source pour lui de 
bien des disgrâces, et de presque tous ses malheurs. 
Il est inconstant, mobile, inconsidéré, paradoxal et 
livré à la contradiction. On le voit souvent dirigé par 
des considérations d'intérêt, quoique proclamant 
bien haut en toute occasion son désintéressement; 
dominé par une certaine pusillanimité, tout en van- 
tant sa résolution et son courage. Il se montre 
avide des faveurs des grands et empressé à les 
servir, malgré ses protestations d'amour de l'indé- 
pendance, malgré ses révoltes contre toute subordi- 
nation, fût-ce môme celle qui est duc à la règle. 
Contrastes frappants qui naissent d'un désaccord 
fondamental entre son esprit et son caractère : es- 
prit ouvert, plein de vivacité et d'activité; caractère 
faible, inconsistant, déréglé. 

On voit, par ce qui vient d'être dit, ce qu'était 
Agrippa. Quant à ce qu'il a fait, c'est à sa conduite 
et à ses écrits qu'il faut le demander. De sa con- 
duite procède une vie mal ordonnée, troublée par 
des malheurs dont il est presque toujours le princi- 
pal auteur. A cette existence il manque surtout la 
direction que peut seule donner une moralité sans 
défaillance. Ambitieux de jouer un rôle et de se 
faire une place au milieu des hommes de son 
temps, Agrippa pour y parvenir s'engage succes- 
sivement dans des voies diverses. 11 ne sait entrer 



41G CHAPITRE HUITIÈME 

dans aucune par des moyens réguliers, ni les 
suivre avec persévérance. Le charlatanisme lui 
fournit ses moyens d'action. Dans ses premières 
années, il est l'âme d'associations secrètes et tire 
profit de l'influence qu'il y exerce. Il vise ensuite à 
la considération publique; mais, au lieu de la com- 
mander par l'autorité surtout d'un mérite sérieux, 
il la poursuit par des artifices, quelquefois même 
par l'imposture. 

Issu d'une famille de condition moyenne, Agrippa 
se donne pour noble; égaré un instant dans les 
camps, fourvoyé accidentellement dans la vie de 
soldat pour laquelle il n'est pas fait et dont il se 
hâte de fuir les périls et les fatigues, il se pose 
plus tard en homme de guerre, et se pare des hon- 
neurs de la chevalerie militaire. Pourvu du titre 
modeste de maître ès-arts après de simples études 
d'humanités, il se fait passer successivement pour 
théologien et pour docteur non seulement en droit 
civil et en droit canon, mais encore en médecine; 
trompant l'opinion grâce à quelques notions acqui- 
ses par des travaux accidentels et peu suivis. 

Incomplètement muni des connaissances d'un or- 
dre sérieux, dans le champ desquelles il se serait 
vu nécessairement exposé à trouver des critiques, 
des émules et des maîtres, il se tourne d'un autre 
côté, et cherche ailleurs une supériorité moins ex- 
posée à être contestée. Il a recours au prestige que 
l'ignorance de son temps accorde ;\ la pratique des 
arts et des sciences occultes, dont il se déclare un 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 417 

adepte. Séduit peut-être lui-même dans ses années 
de jeunesse par ces connaissances étranges, il les 
cultive plus tard sans sincérité et sans y croire. 
Pour s'emparer des esprits en les abusanl, il l'ait de 
la cabale, de l'astrologie, de la philosophie hermé- 
tique, de l'alchimie. Dans le cadre assez mal déter- 
miné qu'elles lui offrent, il se meut avec hardiesse 
et en impose à la crédulité. C'est sur les apparen- 
ces trompeuses de ce bizarre appareil scientifique, 
fort en crédit de son temps, qu'il fonde sa réputa- 
tion de savoir; c'est à cette source qu'il emprunte le 
sujet de ses leçons, de ses lectures publiques à 
Dole, à Pavie, à Turin. Appuyé sur des opinions ha- 
sardées, sur des doctrines hétérodoxes qui se déro- 
bent à la discipline de la science régulière, il s'ap- 
plique à exciter la curiosité. Il pose avec témérité 
des thèses singulières; il étonne et amuse par do 
décevantes spéculations. Il exerce ainsi sur ceux 
qui l'approchent un incontestable attrait, et sa re- 
nommée s'étend au loin. On vient le visiter, on lui 
envoie des disciples, on lui demande des avis. Il en- 
tretient habilement par tous les moyens le prestige 
d'une réputation dressée avec art. 

Parlant surtout aux imaginations, Agrippa est un 
homme apprécié non sans passion par chacun, à son 
point de vue particulier, jugé d'après les impres- 
sions les plus diverses. Pour beaucoup, c'est un 
sorcier : le duc de Vendôme ne veut voir en lui 
qu'un devin; la reine Louise de Savoie le considère 
surtout comme un habile astrologue. Pour d'autres, 

T. II. 27 



418 CHAPITRE HUITIÈME 

c'est un savant: Tritheim, Érasme lui-même procla- 
ment son grand savoir. Il a jusqu'à la fin, et au mi- 
lieu de ses plus graves écarts, des admirateurs pas- 
sionnés et des partisans enthousiastes. Le clergé 
lui en fournit qui sortent de ses rangs les plus éle- 
vés ; dans le nombre on compte des évêques, des 
cardinaux, et jusqu'à un légat même du Saint-Siège, 
le cardinal Campegi. 

Dans l'appréciation des faits qui caractérisent la 
conduite d'Agrippa, on ne saurait négliger la part 
prise par lui aux débats religieux de son temps. 
L'indépendance et la hardiesse naturelles de son es- 
prit le portent du côté des réformateurs, en même 
temps que le manque de résolution et le défaut de 
fermeté de son caractère lui inspirent des protes- 
tations d'entière soumission à l'orthodoxie et à la 
règle. Les rigueurs exercées contre les dissidents 
le retiennent et lui font garder une certaine réserve 
quant aux actes. En même temps, il déclare, en toute 
occasion, sa ferme volonté de ne pas se séparer de 
l'Église. On ne saurait méconnaître cependant l'in- 
fluence positive exercée par lui dans le sens du pro- 
testantisme militant. Cette action très décidée se 
manifeste notamment dans ses relations à Metz 
avec le religieux célestin Claude Dieudonné. 

Nous venons de dire ce qu'on doit penser des 
actes d'Agrippa. Pour ce qui est de ses écrits, nous 
renverrons, sans nous y arrêter ici, aux apprécia- 
tions que précédemment déjà nous avons eu occa- 
sion d'en faire. Par te fond aussi bien que par la 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 419 

l'orme, ils témoignent des qualités comme des dé- 
fauts de son esprit et de son caractère. La plupart 
étalent un appareil d'érudition qui pourrait bien 
n'être le plus souvent que le résultat de simples 
compilations. Mais on y trouve aussi des traits nom- 
breux d'observation, d'invention, et surtout de pas- 
sion, qui appartiennent proprement au génie de 
leur auteur. Presque tous les ouvrages d'Agrippa 
nous sont parvenus et ont été reproduits par de 
fréquentes publications du vivant même de l'écri- 
vain, ou après lui, pendant le cours du xvi e siècle, 
du xvn e , du xvm e , et jusque dans le nôtre. 

Parmi ces œuvres, dont nous nous sommes ap- 
pliqué à faire connaître les principales, celles qui 
ont par-dessus toutes les autres l'empreinte de l'o- 
riginalité sont les compositions satiriques. A leur 
tête il faut placer, pour l'importance de ses déve- 
loppements, le Traité de l'incertitude et de la vanité 
des sciences (1526). Nous signalerons ensuite les 
deux facturas contre le franciscain Gatilinet (1510), 
et contre les médecins d'Anvers (1530); l'Apologie 
et la Plainte contre les théologiens de Louvain 
(1532) ; la Requête contre l'inquisiteur et les doc- 
teurs de l'université de Cologne (1533), et quelques- 
unes des pièces de la Correspondance ayant le 
même caractère, particulièrement importantes par 
leur étendue et par leur destination première. On 
trouve encore des passages animés de l'esprit satiri- 
que dans les deux traités de la prééminence du sexe 
féminin (1509) et du sacrement du mariage (1526). 



'i20 CHAPITRE HUITIÈME 

D'autres écrits, le Dialogue sur l'homme (1516), 
le traité de la Connaissance de Dieu (1516), celui du 
Péché originel (av. 1519), le Discours contre la théo- 
logie païenne (av. 1526) et surtout les pièces de la 
polémique pour la monogamie de sainte Anne (1519) 
sont imprégnés d'un esprit indéniable de libre 
examen, sur des questions réservées jusque-là aux 
docteurs orthodoxes exclusivement. 

L'histoire du couronnement de Charles -Quint 
(1530) et l'oraison funèbre de la princesse Margue- 
rite d'Autriche (1530) ne sont guère que des ampli- 
fications de rhétorique, plutôt que des pages d'his- 
toire proprement dite. C'est dans certaines lettres 
et dans quelques chapitres du traité de l'incertitude 
et de la vanité des sciences, qu'on trouve la preuve 
des connaissances historiques d'Agrippa, de ses 
études et de ses travaux dans cette direction. 

De toutes les œuvres d'Agrippa, celles qui ont 
certainement le plus attiré l'attention de ses contem- 
porains, celles qui ont le plus contribué à faire naî- 
tre et à soutenir, longtemps encore après sa mort, 
sa réputation, sont celles qui appartiennent au do- 
maine des sciences secrètes, la Philosophie occulte 
et la Géomantie. Ces écrits sont pour nous de cu- 
rieux répertoires des opinions accréditées au temps 
où vivait leur auteur, sur les sujets particuliers 
qu'il y a traités. Ces vaincs spéculations n'ont 
en elles-mêmes aucune portée scientifique assuré- 
ment, mais le tableau que nous en trace Agrippa 
peut être utilement consulté comme un témoignage 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 421 

de l'état dos esprits dans le siècle auquel il appar- 
tient, et de ce qui constituait, à cette époque, le do- 
maine des arts et des sciences occultes. Ces étranges 
conceptions méritent, on le voit, d'être étudiées à 
titre au moins de documents historiques. Mais, pour 
leur conserver à ce point de vue toute leur valeur, 
il ne faut pas les séparer du cadre qui en accompa- 
gne naturellement l'exposition, c'est-à-dire de la vie 
elle-même de celui à qui nous en devons la connais- 
sance, avec le complément d'informations qui res- 
sort à cet égard de ses autres écrits. 

Les ouvrages d'Agrippa, avec son histoire pour 
vivant commentaire, fournissent ainsi des rensei- 
gnements intéressants sur ce qu'étaient, au com- 
mencement du xvi e siècle, les sciences et les arts 
occultes dont nous avons succinctement indiqué 
dans notre introduction le passé, en disant quel 
avait été leur rôle dès l'antiquité et au moyen âge. 
Nous avons montré alors les rapports éloignés qui 
les rattachent à l'art hermétique des anciens. Nous 
en avons signalé les suhdivisions et les parties es- 
sentielles : l'astrologie, l'alchimie, la cabale, la dé- 
monologie, constituant dans leur ensemble ce qu'on 
appelait la magie. On peut, afin d'en faciliter l'exa- 
men et l'appréciation, soumettre, comme nous avons 
essayé de le faire, à une sorte de classification ces 
branches diverses des sciences et des arts occultes. 
En réalité, elles se dérobent à cette discipline et se 
présentent confusément, se rapprochant en certains 
points, se séparant plus souvent par des traits pro- 



422 CHAPITRE HUITIÈME 

près à chacune d'elles. Ces corps de doctrine n'ont, 
au fond, de commun qu'un point de départ lointain 
que l'on discerne à peine, dans les plus anciens sys- 
tèmes de la philosophie antique, avec certains con- 
tacts, où. ils se rencontrent accidentellement à di- 
vers moments, et une sorte de parenté sous le coup 
de la condamnation générale qui les enveloppe tous. 
Cette condamnation dont ils sont frappés à toutes les 
époques est formulée au nom d'une double ortho- 
doxie d'ordre scientifique aussi bien que religieux l . 
Les rigueurs graduellement ralenties de la persé- 
cution doivent cependant cesser un jour, vaincues 
par l'esprit de tolérance; mais, à la date où nous 
nous arrêtons, l'heure n'est pas encore venue de cet 
abandon des anciens errements. C'est dans cet état 
de confusion que, soumis encore à la contrainte, mais 
à la veille d'en être sur certains points au moins 
affranchis, se présentent les sciences et les arts oc- 
cultes, au commencement du xvi e siècle. 



1. Le point de vue spécialement religieux de la réprobation 
à laquelle sont voués de tous temps les sciences et les arts oc- 
cultes, mérite une attention particulière. C'est ainsi que l'an- 
cien polythéisme grec et romain en condamne les pratiques, 
comme relevant des cultes étrangers, orientaux surtout, dont 
l'envahissement a commencé sa ruine. C'est encore ainsi que le 
christianisme devenu prépondérant les combat à son tour, 
comme un des vestiges du paganisme, dont il poursuit l'a- 
néantissement. Ces considérations sont développées et ap- 
puyées sur un imposant appareil de preuves par M. Alfred 
Maury. dans son ouvrage intitulé La magie et Vastrologie. 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 423 

De l'art hermétique des anciens, il reste alors 
une métaphysique tout imprégnée de panthéisme, 
avec des théories mystiques empruntées à un spiri- 
tualisme grossier, et des superstitions, des préju- 
gés de toute sorte fondés sur les principes vagues 
découlant de ces doctrines incertaines. Le nom de 
magie couvre l'indigeste assemblage où se rencon- 
trent et se meuvent les sciences occultes et les arts 
secrets rapprochés ainsi. On y reconnaît l'alchimie, 
vouée à la recherche de la pierre philosophale et 
de la panacée ou remède universel, la pierre philo- 
sophale pour faire de l'or, la panacée pour vaincre 
la maladie sous toutes ses formes, la mort elle- 
même peut-être ; l'astrologie confinant aux arts di- 
vinatoires, associés eux-mêmes à la démonologie 
qui est l'essence de la sorcellerie proprement dite; 
la cabale fournissant dans ses formules arbitraires 
un cadre à la procédure mystérieuse des conjura- 
tions et des évocations, et, dans les aberrations de 
sa bizarre exégèse, un instrument complaisant tout 
à fait propre aux déductions d'une philosophie mys- 
tique affranchie des règles de l'orthodoxie, la philo- 
sophie hermétique, inspiratrice de ce corps de doc- 
trines singulières. 

L'alchimie, l'astrologie, la sorcellerie, la cabale, 
la philosophie hermétique, tout cela se trouve dans 
le traité de la Philosophie occulte d'Agrippa, dans 
ce grand ouvrage qu'il prétendait être le code de la 
magie elle-même ; tout cela se trouve aussi dans sa 
vie accidentée, dans les actes qu'il accomplit, dans 



424 CHAPITRE HUITIÈME 

les faits procédant de diverses causes qui s'y mê- 
lent. Nous ne reviendrons pas sur l'analyse que 
nous avons donnée de la Philosophie occulte '. Quant 
à la vie d'Agrippa, nous en rappellerons ici quel- 
ques traits qui intéressent particulièrement les su- 
jets traités dans cet ouvrage. 

Pour ce qui regarde l'alchimie, nous signalerons 
les travaux secrets de la jeunesse d'Agrippa, d'a- 
bord à Paris, pendant sa présence à l'université de 
cette ville; puis en Espagne peut-être, où il semble 
cependant voué à d'autres soins ; plus certaine- 
ment à Avignon, il le déclare lui-même, quand, au 
retour de son expédition au delà des Pyrénées, il 
arrive dépourvu de ressources dans cette ville. Il 
faut rappeler encore des opérations analogues en 
Italie, comme certains indices nous le révèlent; à 
Lyon également ; à Anvers enfin, clans des labora- 
toires où ses disciples se livrent, sous sa direction, 
à des expériences ayant pour principal objet les 
préparations pharmaceutiques. Mentionnons aussi 
comme se rattachant aux pratiques de l'alchimie, 
ces associations d'initiés unis pour l'accomplisse- 
ment du grand œuvre, ces serments redoutables 
prêtés par l'adolescent, dont le souvenir paralyse 
plus tard les dispositions où se montre un jour 
Agrippa de révéler les secrets de cette industrie de 
sa jeunesse. Citons encore, à côté de ses propres 
spéculations, celles de l'horloger Thirion à Metz, 

I. Au chapitre i er , i. I, p. 06. 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 425 

auxquelles avec son ami Brermonius il prêle atten- 
tion, non sans une pointe marquée de dédain ce- 
pendant. 

A l'astrologie se rapportent les premières études 
d'Agrippa, au sortir de l'enfance, dans la maison de 
son père, sous son influence et sous sa direction 
même, à ce qu'il semble ; plus lard, l'habileté à la- 
quelle on le voit prétendre pendant toute sa vie pour 
les observations et les constructions astrologiques, 
jusque dans des temps où le docte personnage ne 
les considère plus, il le donne au moins à penser, 
que comme un jeu savant en quelque sorte, et où 
il montre clans certains cas de la complaisance en- 
core, dans d'autres une dédaigneuse résistance à 
s'y prêter. Au même ordre de faits appartiennent 
les crédules dispositions et les exigences de la reine 
Louise de Savoie à Lyon, et, à Metz, l'attitude 
décidée du physicm Laurent Prison, le défenseur con- 
vaincu de l'astrologie contre Luther, l'auteur d'ho- 
roscopes pour les nobles familles de la cité, redi- 
te u r des petits livres do pronostics et de prédictions. 
Le disciple de Strasbourg, en 1523, et le religieux 
dominicain Petrus Lavinius de Mâcon, en 1526, se 
signalent dans le voisinage d'Agrippa et sous son 
influence comme autant d'adeptes de l'astrologie. 

Pour la sorcellerie, qui est la note aiguë dans ce 
concert de superstitions de toutes sortes, sans nous 
arrêter à la légende qui, malgré l'inanité de ses don- 
nées, est au moins un témoignage des idées régnan- 
tes sous l'influence desquelles se sont constitués 



426 CHAPITRE HUITiÈME 

ses récits, nous nous contenterons de rappeler, dans 
l'histoire d'Agrippa, sa lutte contre l'inquisiteur de 
Metz, pour tirer de ses mains une vieille femme que 
ce terrible champion des bonnes doctrines voulait 
brûler comme sorcière, et ce que plus tard Brenno- 
nius écrit à son ami, qu'après son départ ce moine 
abominable a pu en livrer au feu une autre moins 
bien défendue contre ses entreprises. On sait d'ail- 
leurs qu'on a brûlé des sorciers et des sorcières 
pendant tout le xvi e siècle, au xvn e également et 
jusque dans le xviii" même '. C'est un devin, une 
espèce de sorcier, un véritable suppôt du diable 

1. C'est la sorcellerie, en particulier, qui a eu à soutenir le 
plus longtemps les rigueurs de la persécution dirigée de toute 
ancienneté contre les sciences et les arts occultes. Tandis que 
leurs autres branches commencent, dès le xvi e siècle, à bénéfi- 
cier d'une certaine tolérance, la sorcellerie est alors, et pour 
longtemps encore, l'objet des plus sévères condamnations. En 
Allemagne, et dans le seul évêché de Wurzbourg, on brûle 
pendant la guerre de Trente Ans, de 1627 à 1629, cent cin- 
quante-sept sorcières. En Angleterre, il y a encore dans le Lan- 
cashire, de 1694 à 1701, dix procès de sorcellerie sous la magis- 
trature de Holt ; en Ecosse, Hopkins, envoyé par le long parle- 
ment, fait pendre en un an soixante sorciers et sorcières. Les 
lois contre la magie restent en vigueur dans les trois royau- 
mes, jusqu'au règne de Georges II (1727). En France, le parle- 
ment de Rouen adresse, en 1672, au roi une requête contre un 
ordre de surseoir à un procès intenté à des magiciens; en 
1718, un sorcier est encore brûlé par arrêt du parlement de 
Bordeaux. (Gœrres, La mystique divine, naturelle et diaboli- 
que. Trad. franc., t. V, pp. 503, 512. — Alfred Maury, La 
magie et l'astrologie, pp. 220, 222.) 



AGRIPPA» A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 427 

que le duc de Vendôme voyait avec effroi dans 
Agrippa, quand il refusait d'attacher son nom à côté 
du sien, aux lettres de sûreté que celui-ci deman- 
dait pour passer de la France dans les Pays-Bas, 
en 1528. 

Les spéculations de la cabale s'accusent, d'un au- 
tre côté, dans certains actes d'Agrippa, dans son 
explication du traité de Reuchlin à l'université de 
Dole en 1509; travail d'exposition avec lequel il 
faut signaler comme significatives, l'attention qu'il 
éveille chez les personnages éminents groupés au- 
tour de la chaire du jeune lecteur, et l'attaque di- 
rigée contre lui à cette occasion par le franciscain 
Catilinet. C'en est assez pour prouver quelle chose 
sérieuse c'était que la cabale pour les esprits de 
ce temps. Le père Chrysostome de Verceil, le riche 
marchand génois Augustino Fornari, le major- 
dome du légat Gampegi, Dom Bernardus de Pal- 
trineriis, font encore de la cabale avec Agrippa. 

Quant à la philosophie hermétique, Tritheim, le 
savant abbé de Spanheim et de Wurzbourg, Bren- 
nonius, le curé de Sainte-Croix de Metz, admira- 
teur et transcripteur du traité sur l'âme de Marcus 
Damascenus, le célestin Claude Dieudonné, le reli- 
gieux augustin d'Anvers, Aurelio d'Aquapendente, 
sont des partenaires dignes d'Agrippa, dignes du 
lecteur autorisé qui, à l'université de Pavie, expli- 
quait, devant le marquis de Mantoue et un nom- 
breux auditoire, le Pimander d'Hermès Trismégiste. 

Abrégeons. Nous en avons dit assez pour mon- 



428 CHAPITRE HUITIÈME 

trer dans les épisodes de la vie d' Agrippa que nous 
venons de rappeler, ce que sont les sciences et les 
arts occultes au xvi e siècle. Les esprits sont alors 
généralement portés de ce côté. On voit les adeptes 
qui les pratiquent, obligés, il est vrai, d'user encore 
de réserve dans bien des cas, et subissant certai- 
nes contraintes; mais on les voit aussi bénéficiant 
déjà de quelque tolérance et, sur bien des points, 
d'un commencement de liberté. C'est dans les con- 
séquences de cette situation qu'est le trait caracté- 
ristique de l'époque, en ce qui regarde les sciences 
et les arts occultes. 

Rapprochés, pendant tout le moyen âge, sous le 
voile du mystère imposé à ces spéculations hasar- 
dées, les deux principes d'activité qui les animent, 
l'esprit de crédulité, la superstition, il faut l'appeler 
par son nom, et l'esprit de sérieuse recherche, la 
curiosité scientifique, sont près de se séparer. Grâce 
à la liberté qui s'annonce pour la pensée, il leur 
sera permis enfin de se dégager d'une indigne et 
compromettante promiscuité. La contrainte qui les 
rivait l'un à l'autre, commence à se relâcher. En- 
core un pas dans cette voie, et cette contrainte sera 
levée tout à fait. 

Au grand profit de l'humanité, l'esprit de supersti- 
tieuse crédulité et l'esprit do recherche scientifique 
se sépareront bientôt. Des destinées bien différentes 
leur sont désormais réservées : à l'esprit de cré- 
dulité, à la superstition, l'amoindrissement graduel 
d'un champ d'action depuis trop longtemps usurpé, 



AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 429 

et les défaites successives infligées à leur abusive 
autorité par le progrès des lumières ; a l'esprit de 
recherche et de curieux examen, à la science, le 
bénéfice de ces progrès, la complète liberté d'action, 
et une carrière illimitée à parcourir dans toutes les 
directions. 

Pour ceux que l'aveugle superstition dominerait 
encore, il y aura toujours, mais dans des conditions 
de plus en plus abaissées, des croyances singulières 
et des spéculations mystérieuses de toute origine et 
de toute sorte. Quant à ceux qu'inspirent le désir 
de savoir avec la noble volonté de chercher et d'ap- 
prendre ; à ceux-là s'offrent le champ indéfini où se 
meut la science, et les vastes horizons ouverts à 
ses applications dans les arts et dans l'industrie, 
sources providentielles de puissance et de bien-être 
pour les hommes. 



APPENDICE 



LE NOM D AGRIPPA 

Nous avons établi, au commencement de notre chapitre n 
(t. I, p. 123), que le nom de famille d'Agrippa devait être 
Comelis, forme germanique à laquelle correspondraient la 
forme latinisée Cornélius et les formes françaises Corneille et 
Cornille. Henri était son prénom ou nom de baptême; Agrippa 
et de NeUesheim étaient des surnoms tout personnels; le 
premier pris par lui de très bonne heure à l'université de 
Paris, et tiré du nom antique de Cologne, Colonia Agrippina, 
son lieu de naissance ; le second dont on ne connaît pas l'ori- 
gine, lequel apparaît tardivement au frontispice de ses ouvra- 
ges, dans les derniers temps seulement de sa vie, et que ses 
enfants n'ont pas conservé, comme ils ont fait de celui 
d'Agrippa. 

La forme germanique Comelis nous est donnée par des 
pièces authentiques contemporaines d'Agrippa, relatives aux 
fonctions qu'il a exercées à Metz (Append. n° XIII). La forme 
latinisée Cornélius se retrouve à chaque pas dam les écrits 
de toute sorte qu'il nous a laissés, et dans les nombreuses 
éditions qu'on en a données. Des deux formes françaises, 
Corneille et Cornille, la première est celle qui appartient le 
plus expressément à notre langue; c'est celle qui, au temps 
même d'Agrippa, était usitée, notamment à Lyon. Elle se 



432 APPENDICE 

produit dans une pièce du xvi e siècle que nous donnons plus 
loin (Append. n° VIII), où elle est employée pour désigner 
Agrippa dans une déclaration fournie par des gens qui 
l'avaient connu dans cette ville. La forme Cornille appartient 
spécialement aux provinces de langue française des Pays- 
Bas, où Agrippa vécut aussi. C'est ainsi qu'on le nommait 
à la cour de Malines, à Anvers et à Bruxelles. Un trouve 
ce nom de Cornille dans la lettre de privilège qui lui est 
expédiée en français à la chancellerie de Malines, le 12 jan- 
vier 1529 (1530, n. s.), pour l'impression de ses ouvrages, et 
qui est imprimée en tête de plusieurs de ses livres ; on le voit 
aussi dans les comptes de la maison de la gouvernante des 
Pays-Bas, Marguerite d'Autriche, où on lit, entre autres, 
parmi les articles relatifs aux funérailles de cette princesse : 
« A Henry Cornille Agrippa, docteur en deux drois et indi- 
ce ciaire de l'Empereur noslre sire, la somme de xij livres en 
« tant moins de ce qu'il mériteroit, à faire et composer cer- 
« tains épitaphes et aultres escriptz qu'il a emprins faire pour 
« servir à l'obsèque et à l'honneur et mémoire perpétuelle de 
« madicte feue Dame. » 

M. le comte E. de Quinsonas, au tome III, pp. 387-411, de ses 
Matériaux pour servir à V histoire de Marguerite d'Autriche 
(3 vol. in-8°, 1860), a reproduit, d'après les originaux conservés 
aux archives de Belgique, de nombreux extraits de ces comp- 
tes, parmi lesquels se trouvent, avec le paragraphe précédent, 
plusieurs articles où la forme Cornille est employée également 
et donnée comme prénom de divers individus. Nous avons re- 
produit un de ces exemples ci-dessus page 219, note 1. On voit 
par là que cette forme Cornille n'est pas spéciale au nom 
d'Agrippa, mais qu'elle était usitée généralement dans les 
provinces de langue française des Pays-Bas, où elle corres- 
pondait à la forme toute française Corneille. 

Corneille et Cornille sont deux traductions françaises du la- 
tin Cornélius. On s'explique ainsi leur origine. Ou ne com- 
prendrait pas ce que serait ni d'où viendrait la forme 
Cornelis, si l'on n'y reconnaissait pas le type originaire du 



note r. 433 

nom de famille d'Agrippa sur lequel il avait formé le latin 
Cornélius suivant un usage des lettrés de son temps. 

Nous l'appellerons maintenant qu'en établissant (t. I, p. \lï). 
le caractère propre de chacun des noms Henri, Corneille, 
Agrippa, de Nettesheim, et en signalant Je premier comme 
le prénom, le second comme le nom de famille, le troisième et 
le quatrième comme les surnoms du personnage, nous avons 
invoqué, entre autres, comme preuves à l'appui de notre opi- 
nion à cet égard celles qui ressortent des pièces de la corres- 
pondance d'Agrippa. 

Parmi les quatre cent cinquante-une lettres que comprend 
la correspondance d'Agrippa, à côté de celles qui émanent de 
lui, cent quatre-vingt-dix-huit sont écrites à son adresse par 
divers individus. Dans une partie de ces cent quatre-vingt- 
dix-huit lettres, toute formule de salutation est omise, ou bien 
elle est représentée par les expressions Vir doclissime, Doctor 
dociissime ou quelqu'autre analogue. Dans d'autres lettres, en 
assez grand nombre, le destinataire est salué de son surnom 
d'Agrippa; dans quatre, de son prénom Henrice seulement 
(Ep. II, 5, 7; lit, 39, 57); dans treize, de son nom de famille, 
soit seul, soit accompagné du prénom ou du surnom, ou de 
l'un et l'autre à la fois, ainsi : Gorneli (Ep. H, 10, 11 ; III, 36, 
'iî, 47, 50; V, 10; VI, 29), Henrice Comeli (Ep. I, 3; II, 18; 
III, 78), Agrippa Comeli (Ep. I, 'il), Henrice Comeli Agrippa 
(Ep. I, 50). Dans aucune de ces lettres ne se rencontre le 
surnom de Nettesheim, on ne le trouve même pas dans un do- 
cument ou Agrippa n'avait rien négligé de ce qui pouvait re- 
lever son importance personnelle, dans un mémoire adressé 
par lui en 1530 au conseil de Malines et où il se nomme lui- 
même, Ego, Henricus Cornélius Agrippa (Ep. VI, 7). Le sur- 
nom de Nettesheim n'est qu'une qualification d'apparat intro- 
duite tardivement pour produire de l'effet au frontispice 
imprimé des livres de l'auteur. C'est là qu'il parait pour la 
première fois. Il ne se montre après cela que dans deux cir- 
constances seulement, où il n'a pas d'autre caractère : l" en I 
de l'Epitre dédicatoire imprimée en 1531 avec la Philosophie 
T. H. 



-434 APPENDICE 

occulte (Ep. VJ, 13); 2° en tête d'un mémoire adressé en 1533 
au sénat de Cologne (Ep. VII, 26). Dans l'un et l'autre cas, le 
surnom en question ne figure d'ailleurs pas dans le corps 
de la pièce elle-même, mais dans un intitulé seulement qui 
peut très bien n'avoir pas fait partie de sa rédaction primi- 
tive. 

Le nom de Netteshoim n'appartient certainement pas à la 
famille d'Agrippa. 11 est tout personnel à celui-ci et n'a été pris 
par lui que vers la fin de sa vie. sans qu'on sache à quel titre. 
Nous avons constaté (t. I, p. 121) que ce surnom n'a pas été 
conservé par ses enfanls. Dans des documents authentiques 
qui les concernent, ils ne le prennent pas, et ne le donnent 
même pas à leur père en parlant de lui. Ces documents sont 
une enquête datée de 1560 et une quittance par procuration 
de 1572. Dans la première, un des fds d'Agrippa, Henri Cor- 
neille Agrippa, agit tant pour lui que pour son frère. Jehan 
Corneille Agrippa, et prend la qualité de « tils naturel et légi- 
« time de feu noble homme maître Henri Corneille Agrippa, en 
« son vivant docteur ez droictz, natif de la ville de Coloxgne en 
« Allemagne et habitant Lyon. » Dans la pièce de 1572, ce 
même fils d'Agrippa est nommé et qualifié « noble Henry 
Corneil (sic) Agrippa de Saint-Anthoine de Viennois. » Il ha- 
bitait celte dernière localité (Append. n" VIII;. 



II 



LES PRETENTIONS D AGRIPPA A LA NOBLESSE DE NAÎSSAN< Ë 

Agrippa manifeste, à diverses reprises, des prétentions à ht 
noblesse de naissance; elles paraissent peu fondées. Dans 
notre chapitre v (tome II, pp. 71 à 84), nous avons dit pour- 
quoi. Il est bon d'indiquer les circonstances et de signaler 
les ternies mêmes dans lesquels ces prétentions se produi- 
sent, C'est d'abord, d'une manière peu explicite, dan- quel- 



NOTE il. 435 

ques-unes de ses lettres, ensuite plus formellement au fron- 
tispice de ses livres. 

Dans une lettre écrite en 1526 à son ami Chapelain où il 
exprime le regret de s'être fié aux promesses qui l'ont attiré à 
la cour de France, il dit : « ter quaterque stultus Agrippa, 
« qui clarus imaginibus avitis, clarus propriis titulis, militia 
« doctrinaque partis, clarus tôt publicis muneribus pace et 
« bello optime gestis... ad... hanc medicœ artis. . professionem 
«< me contuli » (Ep. IV, 52]. — En 1531, après une énumération 
du même genre, il explique comme il suit l'illustration de 
ses ancêtres par leurs services envers les souverains : « Pater 
« et avi et atavi et tritavi Gaesarum Romanorum Austriaco- 
« rumque principum a longo œvo ministri fuerunt. Horum ves- 
« tigiaet egoinsecutus, divo Maximiliano Cassari et pace et bello 
« non segniter inservivi » (Ep. VI. 18). — La même année, dans 
une requête au conseil privé de Malines, il parle, avec un 
peu plus de précision, des conditions de sa naissance dans 
les termes suivants : « Sum enim non solum ingenuus, sed et 
« spectabilis génère, nec tantum clarus imaginibus avitis sed et 
« propriis titulis militia doctrinaque partis » (Ep. VI, 22). — 
En 1532, dans son mémoire à la reine Marie, revenant sur les 
services de ses ancêtres, il dit : « Majores mei abavis et atavis 
« Austriacis principibus semper addicti » (VII, 21). 

Dans ces textes d'une sincérité plus que douteuse empruntés 
aux lettres d'Agrippa, ce qu'il dit des services de ses ancêtres, 
que nous ne connaissons pas, perd beaucoup de sa valeur par 
le rapprochement qu'on peut faire de ses assertions à cet égard 
avec ce qu'il rapporte, en mainte occasion, des siens propres 
que nous connaissons. Ce qu'il dit en môme temps de sa no- 
blesse n'est rien moins que probant. Les « imagines avitte » 
ne sont qu'une figure de rhétorique; et les expressions « inge- 
« nuus et spectabilis génère » s'accordent aussi bien avec la 
condition d'une famille de bonne bourgeoisie qu'avec celle 
d'une race aristocratique. 11 n'y a dans tout cela que de 
vagues et incertaines indications. Mais en 1530 les prétentions 
formelles d'Agrippa éclatent au frontispice du traité de l'incer- 



436 APPENDICE 

titude et de la vanité des sciences, où on lit : « Splendidse no- 
« bilitatis viri et armatœ militise equitis aurati ac utriusque 
«juris doctoris, etc. » Cette fois la mention de la noblesse 
est positive, mais l'exagération de la formule « splendidse 
» nobilitatis » et son association aux titres de chevalier et de 
docteur dont on connaît d'ailleurs le peu d'authenticité ne sont 
pas faites pour lui donner crédit. 

Une dernière observation, c'est que dans le grand nombre 
des lettres écrites par divers correspondants à l'adresse d'A- 
grippa, on ne trouve pas une seule allusion à sa prétendue 
noblesse de naissance, car on ne peut donner cette signilica- 
tion à la formule suivante dans la suscription d'une lettre de 
1519 où le mot « nobilis » est évidemment une pure qualifica- 
tion de courtoisie : « Nobili ac strenuo militi utriusque juris 
« medicinarumque doctori domino Cornelio Agrippée, senatus 
« urbis Metensis a consiliis primario. » Il est bon de faire 
observer d'ailleurs que cette adresse fastueuse n'est pas re- 
produite en tète de la lettre qu'elle concerne dans la Corres- 
pondance générale (Ep. II, 18), mais seulement avec le rappel 
qui en est fait dans l'édition des Œuvres (Opéra, t. II, 578), 
exécutée longtemps après la mort d' Agrippa vers 15G7 ou 1505 
au plus tôt, comme nous le dirons ailleurs (Append. n° XXXII). 



BSI 



LA CHEVALERIE DOREE D AGRIPPA 

Nous avons montré, dans notre chapitre v (t. II, p. 48), ce 
que c'était que le titre de chevalier doré qu'on voit Agrippa 
s'arroger en diverses circonstances, notamment lors de l'im- 
pression et sur le frontispice de ses livres. « Armatae militise 
« eques auratus », y est-il dit. C'est aux honneurs de la chevalerie 
militaire, on le voit, qu'il visait ainsi. Sans revenir sur les ex- 
plications où nous sommes entrés à ce sujet, il nous semble 



NOTE III. 437 

bon de rapprocher les uns des autres, pour les considérer dans 
leur ensemble, les textes où Agrippa exprime celte prétention, 
dont nous avons reconnu le peu de fondement (t. II, p. 58). 

Dans un premier texte, lequel remonte à l'an 1518 (1519, n. s', 
le mot « miles » qui s'y rencontre pourrait bien n'avoir en- 
core que le sens général d'homme de guerre, ainsi que nous 
l'avons fait remarquer (t. II, p. 54, note 1), plutôt que la signi- 
fication particulière de chevalier. Ce texte se trouve dans une 
lettre à l'évoque de Cyrène, où Agrippa s'exprime ainsi : « Plu- 
« res jam annos Caesareo j tissu, atque ex oflicio meo miles, 
« Cœsarea regiaque castra secutus sum. Pluribus conllictibus 
« haud segniter interfui. Ante faciem meam prsecedebat mors 
« et ego insequebar minister illius, dextera mea prona in san- 
« guinem, sinitra mea dividebat spolia. Venter meus de preeda 
« saturatus est, et gressus pedum meorum super cadavera tru- 
« cidatorum » (Ep. II, 19). — On ne trouve non plus rien de 
bien précis encore dans le passage suivant où, sous la date de 
1526, Agrippa se dit : « Clarus propriis titulis mililia doctrina- 
« que partis, clarus tôt publicis muneribus pace et bello op~ 
« time gestis » (Ep. IV, 52). —Vient ensuite, en cette même 
année 1526, la première mention de la fameuse chevalerie dorée, 
dans une lettre à Chapelain, où il est question de l'entrée 
d'Agrippa, comme médecin, au service de la reine Louise de 
Savoie, mère de François I er : « Nec opus fuisset me hic ex 
« aurato milite principis tua) scatophagum medicum fieri » 
(Ep. IV, 62). — En 1527, il écrit : « Ego... qui hactenus hu- 
« mano sanguine sacratus miles... » (Ep. V, 19). — En 1531, il 
dit : « Militaribus msignibus decoratus... sub diversorum re- 
« gum imperatoribus militiae praefectus. nitido coruscans œre 
« strenna edidi facinora » (Ep. VI, 22). — Enfin, en 1532. le 
titre de chevalier doré est rappelé formellement dans le mé- 
moire à la reine Marie : « Avo tuo, Maximiliano Caesari, a 
« prima setale destinatus aliquandiu illi a minoribus secretis 
« fui. Deinde in Italicis caslris septennio illius stipendio mili- 
« tavi... auratus eques, quem ordinem non precario mihi re- 
« demi, non à transmarina peregrinaiione mutuavi, non in 



438 APPENDICE 

« regum inthronisalione impudenli insolenLia surripui, sed in 
« publicis prœliis, média acie, bellica virtute commerui. De- 
« functo Maximiliano... sub variis et principibus et aristocra- 
« tiarum optimatibus et democratiarura magistralibus, per Ita- 
« liam, per Hispaniam, per Angliam, perque Gallias, nunc mi- 
'< litia nunc literis stipendia merui ; multa prseclara facinora 
« gessi, multa strenue perpetravi, quorum mini lide dignis- 
« simi et testes sunt et testimonia » (Ep. VII, 21). >— Entre les 
deux pièces de 1526 et de 1532, le titre de chevalier doré, 
« armatœ militise eques auratus », avait paru vers la lin de 1530 
accolé au nom d'Agrippa; sur le frontispice du traité de l'in- 
certitude et de la vanité des sciences. 

Nous avons dit (t. II, p. 46 à 71) ce qu'il faut penser de la 
mention de la chevalerie dorée sur les livres publiés par 
Agrippa, aussi bien que de la présence du titre de chevalier 
associé à son nom dans le privilège impérial qui, en 1529 (1530, 
n. s.), lui est octroyé sur sa demande pour l'impression de 
ses ouvrages (Append.n XXVIII). Il n'y a aucun argument à 
tirer de là en faveur du droit qu'aurait pu avoir Agrippa de se 
donner pour chevalier. Le titre d'un livre est ce que le fait son 
auteur; quant au privilège, il était d'usage dans les chancel- 
leries de reproduire purement et simplement, dans un instru- 
ment de celte sorte, les noms et qualités pris par celui qui l'a- 
vait impétré. Dans l'un et l'autre cas, nous n'avons ici rien 
de plus qu'une déclaration d'Agrippa. 

Il ne ressort non plus contre notre thèse aucune conséquence 
de la suscription d'une lettre adressée en 1518 (1519, n. s.j, 
par l'évèque de Gyrène à Agrippa, qui en lui écrivant s'était 
qualifié lui-même, ainsi que nous l'avons rappelé tout à l'heure, 
« ex officio meo miles. » L'évèque lui répond, de son côté, dans 
les mômes termes: « Nobili ac strenuo militi... Henrico Cornelio 
« Agrippse » (Ep. II, 18; Opéra, t. II, p. 578). Ce passage est 
d'ailleurs, dans le grand nombre des lettres adressées à 
Agrippa que nous possédons, le seul où soit mentionné ce ti- 
tre de « miles ». Encore est-il douteux qu'il faille l'entendre 
dans le sens particulier de chevalier, plutôt que dans celui 



NOTE III. 439 

plus général d'homme de guerre, suivant l'observation consi- 
gnée à ce sujet au commencement de la présente noie. 

Ces textes ne sauraient infirmer, on le voit, le doute qu'il 
est permis de concevoir sur la légitimité du titre de chevalier 
doré que prend Agrippa, sans en marquer nulle part avec pré- 
cision l'origine; sans signaler notamment le fait dans les docu- 
ments, et il nous en a laissé plus d'un, où cette indication se- 
rait naturelle; sans dire enfin de la main de qui, en quelles 
circonstances, à la suite de quelle journée de combat, il aurait 
obtenu cette distinction, puisque c'est ainsi qu'il prétend l'a- 
voir conquise. 



IV 



ETUDES ET TRAVAUX D AGRIPPA SUR LES SCIENCES 
ET LES ARTS OCCULTES 

La partie la plus originale des études et des travaux d'A- 
grippa est celle qu'il a consacrée aux sciences et aux arts oc- 
cultes. Les témoignages qui s'y rapportent sont répandus dans 
toutes les parties de notre livre. Nous voudrions réunir ici 
quelques indicalions qu'il donne, en différents lieux, sur la ma- 
nière dont il a été introduit et dont il a ensuite persévéré 
dans ces spéculations. 

L'astrologie parait avoir été pour lui le point de départ de 
ces études commencées dès sa première jeunesse dans la mai- 
son paternelle, comme il le dit au chapitre lxxx de son traité 
de l'incertitude et de la vanité des sciences : « Ego quoque 
« hane artem (astrologiam) a parentibus puer nnbibi ; deinde 
« non modicum temporis et laboris in ea amisi » 'Opéra, t. II, 
p. 5G). — L'évèque de Cyrène lui rappelle dans une lettre 
écrite de Cologne, en 1509, qu'il l'a vu hésitant naguère entre 
l'orthodoxie et ces doctrines réprouvées : « Interseras, rogo, 
« quid tibi in astrologia judiciaria placeat displiceatve... Qua- 



440 APPENDICE 

« lis... tuas sit in eam animus vellem scire; cum, quando apud 
« nos causas ageres, ambiguus nobis visus l'aéras forte pr.e 
« quadam, nesoio quali, doctrina inter sacrum superstitiosum- 
« que. ut videre videbar, cui tum inlnerebas et scripto com- 
'< mendabas » (Ep. I, '21). — L'astrologie, qui avait été, comme 
il le déclare, l'objet de ses premiers travaux, est la branche 
des sciences occultes à laquelle il paraît avoir été le plus 
longtemps attaché. Il a pu en faire à Metz avec le médecin 
Laurent Frison, « L. Frisius », en 1518-1519; il en fait encore 
à Lyon, en 1524-1526, pour la reine Louise de Savoie, peut-être 
au -i pour le duc de Bourbon. Il ne croit plus cependant à ces 
vaines spéculations; mais il s'y livre alors par obéissance, dit- 
il, pour les caprices des grands, et en vue du profit qu'il peut 
tirer ainsi de leur sottise : « Tandem didici totam hanc et om- 
« nem (astrologiam) nulle alio fundamenlo inniti nisi meris 
« nugis et figmentis imaginationum..., abjecique jamdudum ex 
« animo; nec reassumerem unquam, nisi me potentum violentée 

« preces saepe rursus impingere compellerent, suade- 

« retque domestica utilitas me aliquando illorum frui debere 
« stultitia, et nugas tantoperas cupientibus, nugis obsequi » 
(Opéra, t. II, pp. 5G-57).— Nous avons expliqué (t. II, p. 152) com- 
ment ayant perdu toute confiance dans les données de cette 
prétendue science, il la cultivait encore, indépendamment des 
protils qu'il pouvait en tirer, comme un exercice savant, 
comme une sorte de jeu dont il s'appliquait à observer 
consciencieusement les règles en le pratiquant. 

Agrippa s'était nourri des ouvrages hermétiques «l'Albert le 
Grand : « Post dialecticam, naturaliumque rerum pervestiga- 
« tionem, insuper totam cœlorum mililiam perlustrarim, duci- 
« bus duabus illis magnis Magni Alberti sapientiis, quas in 
« Spécula suo, opusculo non admoilum laudalo, describit » 
(Ep. II, 19). — Il faisait, avant 1510, de la philosophie herméti- 
que avec Tritheim, le savant abbé de Spanheim et de Wurz- 
bourg, puis en Italie, vers 1515, à Pavie devant un auditoire 
auquel il explique le « Pimander », <'i à Verceil avec le père 
Chrysoslome ; un peu plus tard, à Metz, en 1518 et 1519, avec 



■ NOTE IV. 441 

le célestin Claude Dieudonné et avec le curé de Sainte-Croix, 
Brennonius, qui avait découvert le traité « De animée natura », 
de Marcus Damascenus. 

Sur d'autres matières qui rentrent plus ou moins dans le ca- 
dre des sciences occultes, sur les doctrines de Raimond Lulle, 
il dit avoir reçu les leçons d'Andréas Canterms : « Andréas, 
« Petrus, Jacobus, germani fratres, nalione Frisones, cogno- 
« mine Canterii unica cum sorore adhuc pueri decennes, in 

« omni disciplinarum génère egregie disseruere ; liorum 

« Andréas mihi hujus artificii (Raimundi Lullii artis brevis) 
« praeeeplor conligit » (Opéra, t. II, p. 333'. 

A côté de cela, nous avons vu Agrippa faire de la cabale à 
Dole, où en 1509 il explique le traité de Reuchlin « De verbo 
« mirifleo », et plus tard encore, vers 1532, dans les Pays-Bas, 
où il cultive cette singulière science avec Augustino Fornari, 
et avec Dom Bernardus de Paltrineriis, le majordome du 
cardinal Campegi. 

Signalons encore l'alchimie, aux travaux de laquelle il se li- 
vrait à Paris dès 1507; puis à Avignon en 1509-, à Metz en 1518 
et 1519, où Tyrius, Thirion l'horloger, la cultivait sous ses 
yeux avec passion; à Anvers enlin, où il ne demande plus 
guère à ses alambics et à ses creusets que des produits phar- 
maceutiques. 

Quant à la magie proprement dite et aux œuvres qui s'y 
rapportent, nous n'aurions sur ce qu'a pu en faire Agrippa 
que les notions indirectes fournies par ses écrits, par sa Philo- 
sophie occulte principalement, et celles très peu sûres qui 
ressortent dos légendes populaires attachées à son nom, si, 
dans un passage de sa correspondance avec lui, Dom Bernar- 
dus de Paltrineriis, le majordome du cardinal Campegi ne rap- 
pelait certain miroir magique qu'il lui avait fait voir (Ap- 
pend.,n°IX); d'où l'on peut conclure qu'à l'époque où Agrippa 
vivait dans les Pays-Bas, c'est-à-dire vers la lin de sa vie, il se 
livrait encore aux artifices de la magie. 



442 APPENDICE 



ETUDES D AGRIPPA EN THEOLOGIE 

Agrippa, confond volontiers, et il le marque dans plusieurs 
passages de ses écrits, la théologie avec ce qu'il appelle les 
lettres sacrées, où il comprend des thèses qui côtoyaient le 
domaine de la religion, comme la fameuse question de la mo- 
nogamie de sainte Anne qui l'a beaucoup occupé. Il considé- 
rait aussi comme appartenant à la théologie les doctrines her- 
métiques, celles, par exemple, qui sont répandues dans le 
« Pimander » et dans le traité deReuchIin'< De verbo mirifico ». 
Cette confusion était acceptée par d'autres que par lui égale- 
ment, ainsi que le prouve la susuription d'une lettre qui lui 
est adressée en 1526 dans ces termes : « Frater Petrus Lavi- 
« nius, ordinis praedicatorum, sacrae theologiae rnagister, H. Cor- 
« nelio Agrippas jurisconsulte, medico et theologo trismegislo » 
(Ep. IV, 17). 

Agrippa nous offre une vue d'ensemble de ses travaux sur 
ces matières un peu mêlées, dans le passage suivant d'un de 
ses ouvrages : « Ego certe theologi nomen mihi arrogare non 
« ausim... Sed ne quis a theologicis tara alienum (me) pulet 
« ut in prophanorum numéro reputari meruerim,... Christi 
« cultus, sacrarumque literarum continua attrectatio excusant... 
« (et)... public* theologicae lecture mese, et sacrarum litera- 
« îTim expositiones, et libri editi, variique sermones et decla- 
« mationes... In Dola Burgundise publica leetufa sacras literas 
« professus sum, ob quam ah lnijus studii doctoribus in collegium 
« receptus... sum; in Britanniam... apud Johan. Golelum... in 
« diviPauli Epistolas desudavi... illodocente...; apudColonienses 
'.<. meos, coram universo studio totoque theologico cœtu, theolo- 
« gica placita quse vos vocabulo non admodum latino Quodli- 
« beta dicitis haud non theologice declamavi... ; fin ltalia)... a 



NOTE V. 443 

« sacris lectionibus non destili, donec per Rêver. Cardinalem 
« S w Crucis in Pisanum concilium receptus. . sacris quoestioni- 
« bus operam dedi. Tandem Papise... theologicam cathedrain in 
« publicis scholis ascendi; porro apud Tanrinum gymnasium 
« theologica leetione in publicis scholis sacras literas publiée 
« interpretatus sum. Reliquum... inter diversa scripta mea 
« extant de sacris literis tractantia opuscula, De triplici ra- 
« tione cognoscendi Deum, De homine, De peccato originali, De 
« sacramento matrimonii, Commentaria in Epistolas ad Roma- 
« nos, Commentaria in Trismegistum, placita quaedam theo- 
« logica et sermones et epistolœ... Quod si illi solummodo 
« theologi habendi sunt qui in scholastica paleestra accedente 
« magistrorum nostrorum... calculo , magnis contentionibus, 
'< amplo fastu, nec immodico symposio theologici magistratus 
« coronam ambientes, scholastici Doctores creati sunt... certe 
« hac lege... me inter prophanos numerare necesse erit... abs- 
« que scholastico theologiae titulo. » (Opéra, t. II. pp. 595-597.) 
Ce oassage est emprunté au traité intitulé « De Beatae Année 
« mouogamia propositionum defensio. » 

Dans cet écrit, lequel date de 1519, Agrippa, résumant toutes 
ses prétentions à la science théologique, avoue néanmoins 
implicitement qu'il n'est pas docteur en théologie. On ne le 
voit nulle part en effet prendre ce Litre, comme il le fait 
ailleurs de certains autres, sans y être plus autorisé du 
reste. Il déclare aussi, dans une autre occasion, n'avoir com- 
mencé que tardivement ses études théologiques et ne les avoir 
pas poussées bien loin, après être resté trop longtemps atta- 
ché à celles d'ordre profane : « Porro laudas quia, secularibus 
« utcumque abjectis, me sacris literis mancipaverim... En 
« tute in parte nosti quemadmodum post dialeclicam, natura- 
« liumque rerum pervestigationem, insuper totam cœlorum 
« militiam perlustrarim.... Tandem, ut verum fauear, con- 
« sumpto multo tempore ac laboribus... nihil superlucratus 
« sum ex bis omnibus prseter peccatum. Omnia siquidem hase 
« ex fide non sunt. Sed gratia Dei lantas humanarum scientia- 
« rum vanitates aliquando cognoscens.. . ad sacras literas quam- 



444 APPENDICE 

« vis sero loto me studio contuli » (Ep. II, 19).— Agrippa exprime 
encore le regret de n'avoir pas obtenu la maîtrise dans cette 
faculté spéciale plutôt que dans les lettres profanes, où ce 
grade lui avait coulé tant d'opiniâtres travaux. « ... Apud Co- 
« lonienses sophistas non modico temporis dispendio, ad lau- 
« ream usque, magisterium que desudavi, longe quidem melius 
« tune facturas si pro scholaslicis illis nugis, bonis literis 
« laborem illum tempusque impendissem... [Opéra, t. II, 
p. 628;. 

C'est dans le même esprit qu'il adresse à Cantiuncula, au 
commencement de ses relations avec lui. de chaudes exhorta- 
tions à se porter vers l'étude des lettres sacrées : « Ego te 
« tiortor ad charismala meliora, ad sludia sacrarum literarum 
« et cognitionis Dei » (Ep., II, 14). Agrippa n'était pas du tout, 
on le voit, docteur ni même très versé en théologie, quoiqu'on 
ait quelquefois prétendu le contraire, et que lui-même ait pu le 
donner à penser. 



VI 



LE TRIPLE DOCTORAT D AGRIPPA EN' L UN ET L AUTRE DROIT 
ET EN MÉDECINE 

Nous avons formulé dans notre chapitre v (t. II. pp. 71 à 74) 
les objections qu'on peut opposer aux prétentions d'Agrippa 
louchant le triple doctorat en l'un et l'autre droit aussi bien 
qu'en médecine. Elles reposent notamment sur l'évidente im- 
possibilité où il a été, étant connus son histoire et l'emploi de 
son temps, de faire les études qu'aurait exigées la conquête 
de ces grades, et sur celte considération que son prétendu 
doctorat en médecine étant, on en est certain, apocryphe, 
l'association qu'il fait du titre de docteur en médecine à celui 
de docteur en l'un el l'autre droit permet de concevoir, tou- 
chant la légitimité de celui-ci, un doute que justifie l'inanité 



NOTE VI. 445 

avérée de l'autre. Agrippa est néanmoins très positif dans 
ses allirmations touchant les grades scientifiques ou universi- 
taires qu'il prétend ainsi posséder. Il peut être bon, croyons- 
nous, de réunir pour les mettre ensemble sous les yeux du 
lecteur ses assertions à ce sujet. 

En 1518 (1519, n. s.), dans une lettre à l'évèque de Gyrène, 
administrateur spirituel de l'archevêché de Cologne, Agrippa 
lui annonce qu'il est près d'abandonner les sciences profanes, 
pour se livrer exclusivement aux lettres sacrées, et il s'ex- 
prime ainsi : «... Gratia Dei tantas humanorum scientiarum 
« vauitates aliquando cognoscens , post utriusque juris et 
'< medicinae, ut meorum desiderio satisfacerem qui me docto- 
« rem malunt quam doctum, acceptis scholastico more tiara 
« et annulis, ad sacras literas quamvis sero tolo me studio 
« confuli... » (Ep. II, 19;. —En 1531, dans une supplique adres- 
sée au conseil privé des Pays-Bas, il établit ainsi ses titres 
à la considération •. «... Sum enim non solum ingenuus, sed 
« et spectabilis génère, nec tantum clarus imaginibus avitis, 
«sed et propriis titulis, militia docfrinaque partis-, nec modo 
« scholasticis tyaris, sed etiam militaribus insignibus decora- 
« tus... Inde per Italiae, Gallite, Germanise celebrata gymnasia 
« pulpito donatus publicis theatris preelegi, splendida fama doc- 
« tor... » (Ep.VI, 22).— En 1532 enfin, dans une requête adressée 
à la reine Marie, gouvernante des Pays-Bas, Agrippa dit en- 
core : «... Nunc literis, nunc militia, diverso conditionis ha- 
« bitu, geminam utriusque laudem eequavi; pericula quoque 
« varia superatus, nunc miserrimis nunc fœlicissimis par ha- 
« bitus, utriusque fortunse mensuram implevi ; jamque octo 
« linguarum mediocriter doctus, sed illarum sex adeo peritus, 
« ut singulis non loqui modo et intelligere, sed et eleganter 
« orare. dictare et transferre noverim, tune praeter multimo- 
« dam etiam abstrusarum rerum cognitionem, peritiam et cy- 
« clicam eruditionem, utriusque juris et medicinarum doctor 
« evasi, antea etiam auratus eques... Tandem... in Lugdu- 
« nensem Galliam concessi, ubi inter caetera numera, Regia) 
« matris physicus aliquot annis extiti. . Nunc... équestre et 



i4(5 APPENDICE 

« doctorale decus meum contumeliis conculearunt (ingratis- 
« tissimi homines) » (Ep. VII, 21). 

Bien que dans ce dernier document Agrippa ose encore, en 
1532, joindre son prétendu titre de docteur en médecine à ce- 
lui de docteur en l'un et l'autre droit, depuis deux ou trois ans 
déjà il avait dû renoncer à l'afficher publiquement, et même à 
exercer l'art auquel il correspondait. Nous avons amplement 
exposé ces particularités dans notre chapitre vu (t. II, pp. 239- 
25!,. Aussi sur le frontispice du traité de l'incertitude et de la 
vanité des sciences publié à la fin de 1530, le titre de docteur 
en médecine ne ligure-t-il pas, mais celui seulement de docteur 
en droit, « ufriusque juris doctor », qu'Agrippa n'était, on peut 
le croire, pas plus l'onde à s'arroger que l'autre, mais qui, 
en fait, n'avait, à ce qu'il paraît, soulevé aucune opposi- 
tion. Agrippa restait jusqu'à preuve du contraire, et sur ses 
formelles déclarations généralement acceptées , docteur ré- 
puté, ? splendida forma doctor », comme il le dit en 1531 
(Ep. VI, 22). C'est ainsi que cette qualification a pu lui être 
quelquefois appliquée dans la suscription des lettres qu'on lui 
adressait (Opéra, t. II, p. 578. et Ep. IV, 17), et même, ce qui 
paraîtra plus extraordinaire, dans le privilège impérial qui lui 
est octroyé le 12 janvier 1529 (1530, n. s.) pour l'impression de 
ses ouvrages; particularité dont on ne saurait d'ailleurs rien in- 
férer, nous l'avons déjà fait observer, en faveur de la légiti- 
mité des titres revendiquées par Agrippa, étant donné l'usage 
des chancelleries à ce sujet. 

L'inanité avérée des prétentions d'Agrippa au grade de doc- 
teur en médecine est un des arguments que nous avons fait 
valoir contre celles affichées par lui au titre de docteur en 
l'un et l'autre droit. Cette inanité est irréfragablement prou- 
vée par l'interdiction certaine de toute pratique de la 
médecine dont le frappe, vers 1529, le corps des médecins 
d'Anvers (t. II, p. 2i0). Une seule objection, croyons-nous, 
pourrait s'élever contre cette argumentation, c'est que cette 
interdiction fût purement locale et fondée uniquement sur le 
privilège, tout local aussi, du corps des médecins d'Anvers ou 



NOTE VI. 447 

des Pays-Bas; qu'Agrippa enfin dépourvu, il est vrai, de titres 
scientifiques dans cette contrée, pût en avoir eu ailleurs. 
A cette objection nous répondrons que nulle part Agrippa ne 
justifie la possession par lui de titres de ce genre, et que par- 
tout où il a exercé la médecine, en Suisse, ou en France, c'est, 
on peut l'affirmer, malgré la privation de ces titres, dans des 
conditions d'où ressort la preuve qu'il ne les avait pas, et en 
vertu seulement de commissions susceptibles d'y suppléer 
comme nous le démontrerons (Append., n° VII). 

Après les assertions formelles et plusieurs fois répétées d'A- 
grippa touchant les titres scientifiques auxquels il prétendait, 
on pourrait hésiter à les lui disputer, malgré toutes les raisons 
qu'on a de le faire, si l'on ne savait de plus combien il est en- 
clin à se vanter gratuitement de mérites qui ne lui appartien- 
nent pas. Cette considération aggrave et confirme les doutes 
fondés qui s'élèvent contre la réalité de son prétendu doctorat 
en médeine d'abord, en l'un et l'autre droit ensuite, aussi bien 
que contre ses prétentions à la noblesse de naissance et à la 
chevalerie, comme nous le disons ailleurs (Append. n os II 
et III). De tous ces titres fastueux dont il aime à se parer, il ne 
reste pas grand chose debout, croyons-nous, après examen ; 
et l'on ne peut guère lui reconnaître avec quelque probabi- 
lité que le grade modeste de maître ès-arls, dont il ne parle 
pas beaucoup, mais qu'il indique cependant accidentellement 
comme nous l'avons établi précédemment (t. I, p. 126). Ce titre 
de maître ès-arts n'est d'ailleurs pas à dédaigner, il prouve 
l'accomplissement d'un cours d'études libérales correspondant à 
peu près aux humanités de notre enseignement moderne. 

Si l'on ne peut accorder à Agrippa les titres scientifiques 
correspondant à des études spéciales plus élevées, on ne sau- 
rait lui refuser iu moins de n'être pas absolument jtranger à 
celles-ci, et d'avoir certainement réussi à acquérir dans une 
vie laborieuse après tout, malgré le décousu de ses travaux 
en tout genre, des connaissances réelles en médecine notam- 
ment, ainsi qu'en droit et même en théologie, c'est ce dont 
témoignent ses écrits. Pour ce qui est de la prétention 



448 APPENDICE 

énoncée par lui de posséder plus ou moins parfaitement 
huit langues, parmi lesquelles il en aurait parlé six avec 
facilité (Ep. VII, 2P, nous dirons qu'on peut sans difficulté 
admettre qu'il en est trois au moins dont on ne saurait 
douter qu'il ne fût parfaitement maître ; l'allemand, qui était 
sa langue maternelle, le latin, dont il s'est servi dans les nom- 
breux écrits qu'il nous a laissés, le français, qu'il a dû parler 
dans les lieux où il a passé la plus grande partie de sa vie, 
à Paris, à Avignon, à Lyon, à Metz, à Genève, en Bourgo- 
gne et dans les Pays-Bas ; sans compter que nous possédons un 
écrit, unique il est vrai, de lui dans cette dernière langue, la 
traduction de son traité du sacrement de mariage dont nous 
avions parlé dans notre chapitre vt (t. II, pp. 119-120j. Quant 
aux cinq autres langues qui compléteraient, avec les trois pré- 
cédentes, le nombre de huit signalé par Agrippa, on pourrait y 
compter peut-être l'italien qu'il avait dû pratiquer pendant 
un séjour de sept années en Lombardie; après quoi on est ré- 
duit aux conjectures pour en trouver quatre encore, dont une 
qu'il aurait, prétend-il, parlé couramment. On pense d'abord 
à l'espagnol ou à l'anglais, qu'il avait entendus dans ses 
voyages de 1508 et de 1510, puis au grec dont il avait pu pren- 
dre quelque teinture, dans le commerce des savants et des 
lettrés; à l'arabe, à l'hébreu ensuite, dont ses travaux cabalis- 
tiques et quelques autres du même genre lui avaient peut-être 
appris au moins quelques mots. 

En résumé, Agrippa n'était vraisemblablement pas docteur; 
mais il était loin d'être un ignorant. Tout en faisant des ré- 
serves sur les prétentions très probablement exagérées et par- 
fois gratuites qu'en cela, comme en bien d'autres choses il 
affiche, on ne peut lui refuser le mérite d'une culture in- 
tellectuelle qui le plaçait à cet égard dans un rang dis- 
tingué ; ainsi que la commune renommée le proclamait d'ail- 
leurs de son temps, non sans forcer quelquefois cependant la 
note vraie, il est permis de le penser. 



NOTE VII. i'i9 



VII 



L EXERCICE PAR AGRIPPA DE LA MEDECINE 

On peut s'étonner qu'Agrippa, obligé à Anvers de renoncer 
à la pratique de la médecine faute d'un grade ou titre scien- 
tifique régulier, ainsi que nous l'avons montré dans notre 
chapitre vu (t. II, pp. 239-251), ait été auparavant, pendant plu- 
sieurs années, en possession du droit de l'exercer sans cette 
garantie. C'est que, au xvi c siècle, le droit d'exercer la méde- 
cine non-seulement résultait généralement d'une autorisation 
accordée par les facultés et corporations de médecins qui en 
avaient le privilège, et, dans ce cas, il accompagnait ordi- 
nairement la collation du grade de docteur; mais qu'il pou- 
vait encore procéder d'une simple commission donnée sans 
autre condition que le bon plaisir par un souverain, par un 
prince, par une ville, ou tout autre détenteur de l'autorité, en 
possession des pouvoirs publics. Aussi voyons-nous Agrippa, 
vers l'époque où il se décide pour la première fois à exercer 
ouvertement la médecine, rechercher à Genève l'office de 
médecin du duc de Savoie, et, n'ayant pu l'obtenir, se ren- 
dre à Fribourg où il reçoit en 1523, de cette ville, la commis- 
sion de médecin public de la Cité. L'année suivante, 1524, 
dans des conditions analogues, il exerce à Lyon cet art nou- 
veau pour lui, en qualité de médecin du roi attaché au service 
de la reine-mère. Quatre ans après, arrivant dans les Pays- 
Bas, il recherche l'office de médecin de la princesse Margue- 
rite, lequel n'étant pas libre ne peut lui être accordé; en con- 
séquence de quoi les médecins d'Anvers réussissen„ à lui faire 
interdire la pratique de l'art dont ils ont le privilège. On trou- 
verait au besoin une preuve de ces usages et de l'application 
qu'en fait Agrippa dans la manière dont il justifie un joui- 
son titre professionnel de médecin, en disant simplement : 

T. II. v.) 



•ioO APPENDICE 

« Gum eamdem artem apud reges, principosque olim publicis 
« stipendiis professus sum. » (Ep. VI, 7). Un autre témoignage 
dans le même sens est fourni par un document de ce temps 
contenant les moyens de défense invoqués devant le Parle- 
ment de Paris en 1535, par un individu qui prétendait échap- 
per, grâce au titre de médecin du roi, à la nécessité de faire 
la preuve de ses capacités professionnelles, devant la faculté 
de médecine de l'université de Paris, conformément aux privi- 
lèges de celle-ci. « Car par iceux, porte ce document, il est 
« dit que aucun ne sera receu à pratiquer en l'art de médecine 
« en celle ville (de Paris), s'il n'est docteur en ladite faculté de 
« médecine, en l'université de Paris, ou qu'il n'ait esté exa- 
« miné par quatre docteurs de ladite faculté de ladite Univer- 
« site, s'il n'est qu'il soit médecin ordinaire du Roy ou de 
« quelque autre grand prince. » Ce document appartient à la 
cause de Jean Thibault dont nous avons parlé dans noire cha- 
pitre vu (t. II, pp. 241-250). Nous l'empruntons à Du Boulay, 
qui le donne dans son histoire de l'Université de Paris (t. VI, 
p. 264). Ajoutons un trait qui s'accorde avec ce qui précède et 
qui est raconté par Laurière, à propos d'un grand oncle du 
jurisconsulte Loysel, dans la vie qu'il a écrite de ce dernier. 
Le grand oncle de Loysel qui se nommait Avis, traduction la- 
tine de son nom, était docteur en médecine de la faculté de 
Paris. Il avait été médecin de Louis XII et de François 1 er 
successivement, et aurait le premier fait accorder, est-il dit, aux 
médecins des rois et des princes du sang, le privilège d'exer- 
cer leur art à Paris, sans être cependant docteurs. 

Il semble, d'après ce qui est dit ci-dessus, qu'Agrippa n'a 
pris formellement la profession de médecin que lors de son 
installation à Fribourg dans la charge de médecin stipendié de 
la Cité. Il pratiquait cependant cet art sans litres bien réels et 
d'une manière plus ou moins ouverte depuis quelque temps 
déjà, introduit probablement dans l'ordre de connaissances 
qu'il exige par ses travaux d'alchimie qui remontaient loin. 
A Metz, dès 1518, le côlestin Claude Dieudonné réclamait 
d'Agrippa des conseils médicaux qu'il ne lui refusa probable- 



NOTE VII. -451 

ment pas (Ep. II, 20); et un peu plus tard à Genève, où il 
recherchait une commission de médecin du duc de Savoie, il 
avait pris à cette occasion l'attitude d'un praticien de profes- 
sion. Ses prétentions à cet égard étaient ratifiées par l'opi- 
nion publique, comme on le voit par une lettre du 23 avril 
1522, dans laquelle un ami lui dit en lui rendant compte du 
témoignage d'un tiers : « Bonus hic vir... depinxil, mihi virum 
« quemdam omnium eruditissimum, professione medicum, 
« scientia simul vere cyclicum... Agrippa inquit est oriendus 
« Colonia... Quid inquam medicus il lo de germanica lncresi 
« sentit... anne?... 'Ep. III, 15.) 



VIII 

LES TROIS FEMMES ET LES SEPT ENTANTS d'aGRIPPA 

Agrippa, nous l'avons vu, a été marié trois fois et a eu do 
ses deux premières femmes sept enfants, la première lui ayant 
donné un iils et la seconde cinq fils et une fille. De la troi- 
sième il n'en eut. croit-on, aucun. On ne sait que fort peu de 
chose des uns et des autres. 

La première femme, dont on ignore le nom, était de Pavie 
où Agrippa l'avait épousée vers la fin de 1514 ou au commen- 
cement de 1515. C'est cette femme qui suivit Agrippa en 1518 
à Metz où elle était remarquée, au dire du chroniqueur Phi- 
lippe de Vigneulles, par sa gentillesse et par l'étrangeté de 
son costume, ainsi que nous l'avons rapporté (tom. I, p. 394 . 
Après avoir vécu deux ans à Metz, en 1518, 1519, et jusqu'au 
commencement de 1520, elle y mourut en 1521, en repassant 
par cette ville avec Agrippa qui se rendait à cette époque de 
Cologne à Genève. Morte à Metz, elle y reçut la sépulture dans 
l'église de Sainte -Croix, dont Brennonius , l'ami de son mari, 
était curé. Le biographe Thévet, qui ne connaît à Agrippa que 
sa première femme, lui donne par erreur le nom de Louyse 



i-r2 APPENDICE 

Tyssie. Ce nom. sous la forme, croyons-nous, préférable de Tis- 
sie, comme nous le dirons tout à l'heure, est celui de la seconde 
épouse d'Agrippa. Thévet, dans son ignorance du second ma- 
riage d' Agrippa, a pu être trompé sur ce point par l'épigramme 
louangeuse d'Hilaire Berlulphe composée en l'honneur de 
Jana Loysia Tytia, cl conservée parmi les œuvres d'Agrippa 
[Opéra, t. II, p. 1150;. Un biographe moderne, M. H. Morley, 
est tombé après lui dans la même erreur. Nous avons cité 
(t. II, p 10) une lettre dans laquelle Agrippa fait l'éloge de 
sa première femme (Ep. II, 19), qu'il qualifie « virginein no- 
« bilem bene moratam » sans qu'on doive, croyons-nous, in- 
férer de là qu'elle fût noble de naissance; l'expression « no- 
'( bilem » paraissant ici employée avec celle « bene moratam » 
dans un sens purement moral. 

La seconde femme d'Agrippa était de Genève où il l'avait 
épousée en 1521, quelques mois seulement après la mort de la 
première. « Uxorem duxi virginem, nobilem, puleherrimam- 
« que, » dit-il dans une lettre de ce temps (Ep. III, 60). Cette 
fois l'expression « nobilem » pourrait bien avoir été employée 
par Agrippa dans son sens propre et correspondre à l'idée de 
noblesse de naissance. Cette femme semble, en effet, avoir eu 
dans sa parenté, indépendamment de Guillaume Furbily dont 
il sera question plus loin (Append. n° XIX) les seigneurs d'11- 
lins dont nous parlerons aussi (Append. n° XX). Elle se nommait 
Jeanne Loyse Tissie. Nous adoptons pour son nom cette 
forme, d'après M. Charvet qui, en sa qualité, de Genevois, doit 
mieux que personne connaître les formes de noms usitées 
dans sa ville natale, et qui interprète de cette manière la 
forme latine Tytia employée par Hilaire Berlulphe en lètc de 
son épigramme, seul document contemporain où se trouve si- 
gnalé ainsi le nom de famille de celte femme. Ce nom 
de famille n'accompagne pas deux autres épigrammes compo- 
sées également en son honneur, par Aurelio d'Aquapendente, 
religieux auguslin du couvent d'Anvers qui la connut dans 
cette ville, et qui la désigne seulement par ses deux prénoms 
« Jana Loysa » {Opéra, t. II, p. 1151). Elle élail née le 9 sep- 



NOTE VIII. 453 

tembre 1503 et Agrippa l'avait épousée à Genève le 17 septem- 
bre 1521, âgée de près de 18 ans (Ep. V, 81). Après avoir suivi 
de Genève à Fribourg, puis à Lyon et à Anvers, son mari, et 
lui avoir donné six enfants, elle mourut de la peste dans celte 
dernière ville, le 17 août 1529, âgée, comme Agrippa le dit à 
cette occasion, de vingt-six ans moins vingt-trois jours. La 
lettre d'Agrippa ouest relaté le fait de sa mort lui assigne 
pour date, dans le texte imprimé que nous en avons, le 
7 août. Il convient, croyons-nous, de substituer à cette date 
celle du 17 août, qu'une erreur matérielle a pu modifier dans 
le document. Agrippa y déclare, en effet, que sa femme est 
morte le septième jour de la maladie (Ep. V, Si), en quoi il 
ne pouvait pas se tromper, au moment même de l'événement, 
et il répète d'ailleurs la même chose dans une autre lettre 
(Ep. V, S'3). Il dit de plus, et cela en trois endroits différents, 
que cette maladie de sept jours a commencé le lendemain de 
la Saint-Laurent (Ep. V, 81, 82, 83). Cette affirmation trois fois 
répétée ne peut pas non plus laisser de doute. Or, le lende- 
main de la Saint-Laurent est le 11 août. Le septième jour de 
la maladie était, par conséquent, le 17 et non le 7 août. Cette 
dernière date, qui ne se trouve que dans un seul passage des 
lettres d'Agrippa (Opéra, t. II, p. 917, 1. iO), est donc une indi- 
cation inexacte, à laquelle il faut substituer celle du 17 août. 
Dans une date, on le sait d'ailleurs, les éléments les plus fu- 
gitifs et les plus capables de s'altérer sont les nombres et les 
Chiffres, plutôt que les circonstances qui s'y rattachent et la 
caractérisent. Pour épuiser tout ce que nous avons à dire de 
celte seconde femme d'Agrippa, nous rappellerons qu'au mo- 
ment où elle mourut, la princesse Marguerite d'Autriche, gou- 
vernante des Pays-Bas, avait, à ce qu'il parait, jeté les yeux 
sur elle pour un emploi que nous ne connaissons pas du reste, 
auprès de sa personne vraisemblablement (Ep. V, 81). Ajoutons 
qu'on trouve dans la correspondance d'Agrippa plus d'un té- 
moignage de ses bonnes qualités, de l'affection qu'elle lui avait 
inspirée et des regrets qu'elle lui avait laissés (Ep. in, GO; V, 
81,32, 83, 84, 85). 



45-4 APPENDICE 

De la troisième femme d'Agrippa, dont nous ignorons le nom, 
nous ne savons rien que ce qu'en dit Jean Wier, savoir qu'il 
l'avait épousée à Malines et qu'il la répudia, Wier ne nous 
apprend pas pour quelle raison, à Bonn, en 1535. 

Agrippa avait eu, comme nous l'avons dit, sept enfants, un 
de sa première femme, six de la seconde. L'enfant de la pre- 
mière était un fils dont nous ignorons le nom x et qui était né 
à Pavie en 1515, peu de temps après le mariage de ses pa- 
rents 2 . Nous suivons la trace de cet enfant vivant auprès de 
son père, dans le nord de l'Italie, puis à Metz et à Genève, 
où nous le perdons de vue vers 1521. Des enfants de la se- 
conde femme, le premier est un fils, Haymon, né à Genève en 
1522, filleul de l'official Eustache Ghapuys, qui le garda chez 

1. Il a été dit que ce fils d'Agrippa et de sa première femme se nom- 
mait Théodorie. Nous ne connaissons aucune preuve de cette assertion, 
laquelle pourrait bien n'avoir pas d'autre fondement que le texte mal 
interprété d'une lettre d'Agrippa où il dit : « Theodoricus meus in trans- 
« eribendis Tritemianis reliquiisdies noctesque desudat.jamque Stegano- 
« graphiam in manibus habet » (Ep. II, 57). Or cette lettre est du 20 juin 
1520. A cette date, le fils aîné d'Agrippa était à peine âgé de cinq ans. 
Ce ne peut donc être de lui qu'il est ici question, mais de quelque ami 
ou disciple de son père probablement. 

2. On ne connaît exactement ni la date du premier mariage d'Agrippa, 
ni celle de la naissance de son premier enfant. La seule chose certaine, 
c'est que celui-ci existait déjà, quand, vers la fin de 1515, Agrippa dut 
quitter définitivement Pavie, à la suite des désordres causés dans cette 
ville par l'occupation française, pendant l'été de cette année (Ep. 1, 49). 
Après s'en être éloigné précipitamment à l'arrivée des Français, et 
s'être réfugié à Milan où il était au moment de la bataille de Marignan 
(13 sept.), Agrippa y était revenu et s'y trouvait au milieu d'octobre 
(Ep. I, 47). 11 n'y était plus le 24 novembre suivant (Ep. I, 48) et y avait 
seulement laissé, dans la famille de sa femme, celle-ci accompagnée de 
son fils ou bien près de lui donner ie jour. Il vint les y reprendre peu 
de temps après. Lu fils d'Agrippa semble donc être né vers la fin de 
l'an ir>15. Le mariage de ses parents pourrait bien n'être que du com- 
mencement de cette même année 1515. ou tout au plus remonter jusqu'à 
la tin de la précédente. 



NOTE VIII. 455 

lui quelque temps lors du départ d'Agrippa, et le renvoya à celui- 
ci à Lyon, vers l'automne de 1525, à ce qu'il semble. Vient en- 
suite une lille née à Fribourg peu après le 8 juin 1523, laquelle 
mourut en bas âge avant le 20 août 1524 (Ep. III, 60); puis 
quatre fils, Henri né à Lyon en 1524 (avant le 20 août), filleul 
de Henri Bohier sénéchal de Lyon (Ep. III, 60), et Jean, né éga- 
lement à Lyon, en juillet 1525, filleul de Jean cardinal de Lorraine 
(Ep. III, 76, 79); deux autres enfin dont nous ignorons les noms, 
l'un né à Lyon pendant le carême de 1527 (Ep. IV, 43; V, 7), 
l'autre né à Anvers le 13 mars 1529, quelques mois avant la 
mort de sa mère (Ep. V, 55. 67, 68). En passant de France 
dans les Pays-Bas en 1528, Agrippa, qui aurait dû avoir avec 
lui cinq fils à ce moment, n'en avait plus que quatre. L'un d'eux, 
nous ignorons lequel, avait dû mourir antérieurement à cette 
date. Ce ne pouvait être d'ailleurs que le fils de la première 
femme ou bien, soit le premier, soit le quatrième de ceux de la 
seconde. Le cinquième n'était pas encore né, tandis que le 
deuxième et le troisième, Henri et Jean, ont, nous en sommes 
certains, survécu à leur père. 

Ces deux derniers fils d Agrippa, Henri et Jean, sont les 
seuls de ses enfants dont on trouve des traces postérieure- 
ment à la mort de leur père. Nous les voyons mentionnés, en 
effet, dans une pièce datée du 5 octobre 1560, rédigée par maî- 
tre Benoit Dutroncy, notaire royal, à Lyon, et relatant une 
enquête qui avait pour objet d'établir leur filiation. A cette 
époque, ces deux fils d'Agrippa étaient des hommes de trente- 
cinq à trente-six ans, et celui-ci était mort depuis vingt-cinq 
ans déjà. Dans le document de 1560, il est dit que Henri Cor- 
neille Agrippa, tant pour lui que pour son frère Jehan Cor- 
neille Agrippa, a fait constater par la voie de la commune 
renommée leur filiation légitime, d'après le témoignage de 
gens qui avaient connu à Lyon leurs père et mère : « Le pre- 
« mier témoin entendu est une dame Ginette Chicquam, veuve 
« de maitre Benoit Joyet, notaire royal, âgée de soixante ans. 
« Elle a fréquenté M" Henri Corneille Agrippa etdemoiselle Jane 
«c Loyse (Tyrstie), sa femme, et elle affirme qu'ils engendrèrent 



456 APPENDICE 

« deux enfants mâles à Lyon. L'aîné fut nommé Henri par le 
« sénéchal de Lyon, son parrain; sa marraine fut la dame Claude 
« Dumas, propriétaire du logis du Charriot-d'Or; le second en- 
« fant fut nommé Jehan, par feu révérendissime Jehan, cardi- 
« nal de Lorraine, ou par un gentilhomme qui, en son lieu et 
« place, le tint sur les fonts sacrés du baptême. Le témoin 
« avait assisté aux deux cérémonies religieuses. — Jane de 
«. Joyo, femme de Jehan Mossy, presseur de draps, en sa qua- 
« lilé d'ancienne servante de chambre de la dame Loyse, avant 
« et après la nativité des deux enfants, fait une déposition con- 
« forme à la première. — Laurens Limbat, tailleur d'habille- 
'< ments de femme, âgé de cinquante-cinq ans, déclare avoir 
« fréquenté Henri Corneille Agrippa et demoiselle Jane, sa 
« femme, comme tailleur d'habillements de la dite Jane ; la- 
« quelle, il le sait très bien, avait l'ait deux gessures d'enfants 
« mâles, puisqu'à la relevée de chacune gessure il lui a fait 
« des habillements, ainsi qu'il le ferait assavoir, si besoin était, 
« par son papier de compte. — Dame Ennemonde Darèze, 
«c femme d'honnête homme Claude Planche, marchand teintu- 
« rier de Olets, âgée de cinquante ans, a connu les époux quand 
« ils habitaient la maison de feu dame Isabeau Vincent, sa 
'< mère. Elle sait que la dame Jane Loyse a eu deux enfants 
'< mâles, et elle la vit souvent, pendant que celle-ci était en 
« couches desdits enfants, à la maison de la Roche. — Dame 
« Claude Remye, femme de maître Jehan Bruyères l'ainé, 
« procureur ez cours de Lyon, âgée de cinquante-neuf ans, a 
« connu parfaitement les deux époux. Elle sait qu'ils ont eu à 
«. Lyon deux enfants mâles, le premier nommé Henri, et le puîné 
« Jehan; elle fut même la marraine de ce dernier '. » Henri 



I. Agrippa «lit, dans une lettre du 21 juillet 1525, c[iic sou fils Jean eut 
pour parrain le cardinal de Lorraine et pour marraine la noble daim.' 
de Sainte-Prie (Ep. 111,70). 11 faut, pour accorder ces renseignements 
avec la déposition ci-dessus relatée de la femme de maître» Jehan 
Bruyères, que celle-ci ait représenté au baptême de l'enfant d'Agrippa, 



NOTE VIII. Ï57 

Corneille Agrippa, prend dans cet acte la qualité de « fils natu- 
« rel et légitime de feu noble homme maUre Henri Corneille 
« Agrippa, en son vivant docteur ez droictz, natif de la ville de 
« Coloxgne en Allemagne, et habitant Lyon ». 

On ne trouve dans ce document aucune mention du surnom 
de Neltesheim dont Agrippa s'est paré quelquefois au frontis- 
pice de ses ouvrages. Cette particularité mérite d'être signalée. 
Ses fils ne relèvent pas ici ce surnom. Il n'en est pas question 
davantage dans une autre pièce, plus récente de quelques an- 
nées, où figure l'un d'eux, Henri. Cette pièce est une quittance 
donnée en 1572 en vertu d'une procuration émanant de lui, où 
il est nommé et qualifié : « Noble Henry Corneil (sic) Agrippa 
de Sainl-Anthoine de Viennois. » 

La pièce de 157"2 est conservée en original au cabinet des 
manuscrits de la Bibliothèque Nationale à Paris (Pièces origi- 
nales, vol. 208, n° 4G65). L'enquête de 1560 ne nous est connue 
que par une analyse et des extraits donnés par M. L. Charvet, 
à la page 119 de sa Biographie de Jean Perréal, 1874. Il paraît 
avoir emprunté le document ù Guy Allard. 

Nous avons reproduit avec une certaine étendue les extraits 
donnés par M. L. Charvet de la pièce de Î560, parce qu'elle 
fournit quelques renseignements intéressants qu'on ne trouve 
pas ailleurs sur le séjour d'Agrippa et de sa famille à Lyon 
(1524-1527), dont il a été question dans notre chapitre vi. 
Cette enquête de 1560 ne parle que de la naissance de Henri 
(1524) et de celle de Jehan (1525), comme si Agrippa n'avait eu 
de sa seconde femme, pendant son séjour dans cette ville, que 
ces deux fils seulement, le deuxième et le troisième de ceux 
qu'elle lui a donnés. La naissance du quatrième, qui est du 
carême 1527 (Ep. IV, 43 ; V, 7), peu de mois avant le départ 
d'Agrippa pour Paris et Anvers, eut lieu pourtant dans la 
même ville; mais elle appartient à une époque de misère fort 

ce qui n'aurait rien d'extraordinaire, la noble dame de Sainte-Prie, de 
même que Claude de Laurencin représenta, on le sait d'ailleurs, dans 
cette cérémonie le cardinal de Lorraine (Append. n" XXI). 



458 APPENDICE 

différente des temps plus heureux auxquels se rapporte la 
naissance des deux autres. Il ne serait pas étonnant que les 
personnes qui étaient en relation avec Agrippa pendant sa 
prospérité l'eussent ensuite perdu de vue quand il fut tombé 
dans la gêne, et qu'elles eussent ignoré ce qui le concernait à 
ce moment. Une autre explication du fait serait que l'enquête 
étant exécutée dans l'intérêt seul de Henri et de Jehan, on 
eût pour cette raison jugé à propos de n'y mentionner que 
ce qui les regardait. En tout cas, cette enquête tend à prouver 
que de tous les enfants d'Agrippa et de sa seconde femme, 
Henri et Jehan étaient seuls encore vivants à l'époque où elle 
a eu lieu, en 1560. 

Grâce aux documents dont il vient d'être question, nous 
avons pu ajouter quelques notions à celles que l'on possédait 
déjà sur la famille d'Agrippa. Sa correspondance et le témoi- 
gnage de Jean Wier suffisent pour déterminer l'existence des 
trois femmes qu'il a successivement épousées, et des sept 
enfants que deux d'entre elles lui ont donnés. Tous les biogra- 
phes ne sont pourtant pas d'accord avec ces renseignements, 
dans ce qu'ils disent à ce sujet. Après ce que nous avons 
rapporté tout à l'heure de l'opinion erronée de Thévet sur 
cette question, nous nous contenterons de faire ici quelques 
observations sur ce qu'on trouve, à cet égard, dans l'ouvrage 
de M. Henry Morleydont nous avons déjà parlé '. G est le plus 
étendu et l'un des plus récents qui aient été consacrés à 
l'histoire d'Agrippa. M. Henry Morley ne connaît pas la pre- 

1, Nous avons signalé précédemment clans une note de notre tome I, 
p. 12, l'ouvrage de M. Henry Morley, The life of Henry Cornélius 
Agrippa von Ncltexheim doctor and };,<i<jih. commonly hnoion as a ma- 
gician (London, 1856, 2 vol.). Nous ne l'avions pas encore vu alors. 
C'est entre l'impression de notre tome I et celle du tome II seulement 
que les deux volumes de M. Henry Morley sont venus entre nos mains. 
Nous n'avons pu ainsi en prendre qu'une connaissance un peu tardive 
qui nous a cependant permis d'en parler, à la fin de notre chapitre v, 
tom. II, p. 85, ainsi que dans la présente note de l'Appendice, et dans 
celles qui portant ci-après les n»« XI et XXXV. 



NOTE VIII. 4§9 

mièra femme d'Agrippa, celle qu'il a épousée à Pavie, vers 
1514 ou 1515. Il le marie beaucoup plus tôl. à son retour 
d'Espagne en 1509, et, ce qui n'est dit nulle part, il le fait 
alors passer par Genève, où il aurait épousé, suivant lui, à cette 
date, Jeanne Loyse Tissie — Jane Louisa Tyssie, comme il 
l'écrit — qu'il y a épousée en effet, mais douze ans plus tard, en 
1521 seulement, quelques mois après la mort de l'italienne 
de Pavie qui est en réalité sa première femme. D'après 
M. Henry Morley, Jeanne Loyse Tissie aurait vécu avec 
Agrippa en 1509 à Dole, puis en Italie et à Metz, et serait 
morte à Cologne, sinon peut-être dit-il à Metz même, après 
lui avoir donné un fils nommé Aymon, ou le petit Ascanius, 
né vers 1511 ou 1512, et une fille qui serait morte à Metz 
également vers 1519. Après cette première femme, originaire 
de Genève, Agrippa en aurait épousé, à ce que dit M. Henry 
Morley, dans la même ville, une autre encore dont il ne sait 
pas le nom, et qui lui aurait donné une seconde fille et cinq fils; 
un né à Genève, trois autres à Lyon, et le dernier à Anvers. 
M. Henry Morley n'ignore pas d'ailleurs qu'après la mort de sa 
seconde femme, Agrippa en a épousé une troisième, de laquelle 
il n'a pas tardé à se séparer à Bonn par un divorce. Suivant 
cet historien, on le voit, Agrippa aurait eu, non pas sept, mais 
huit enfants : un fils et une fille d'une première femme, cinq 
fils et une fille de la seconde. Nous ne connaissons d'après les 
documents de la Correspondance, qu'un fils de la première 
femme, cinq fils et une fille de la seconde. Celle-ci est préci- 
sément la genevoise Jeanne Loyse Tissie, que M. Henry Mor- 
ley croit avoir été la première, au lieu de l'Italienne, originaire 
de Pavie, dont il ignore l'existence. 



460 appendice; 



IX 



I..V LEGENDE I) AGRIPPA 



Ce que nous avons recueilli et reproduit dans notre chapitre 
premier (tome I, pp. 2 à 7) de la légende attachée au nom d'A- 
grippa pourrait être encore étendu par la mention de quelques 
laits merveilleux mis à son compte par la tradition ; celui-ci, 
par exemple, qu'il lisait dans la lune ce qui se passait sur la 
terre à de grandes distances; ou cet autre, qu'un jour il ter- 
minait à Fribourg une leçon publique à dix heures du matin, 
et qu'à ce même moment il en commençait immédiatement 
une autre Tort loin de là, à Pont-à-Mousson. Tout ce qu'on 
disait ainsi de lui semble, à première vue, ne contenir que de 
pures inventions dues à l'imagination populaire. 11 se pourrait 
cependant, et la chose serait toute naturelle, que quelques 
unes de ces histoires eussent pour fondement certains faits 
réels, dénaturés sous L'influence des préjugés régnants. 

Nous savons qu'Agrippa aimait beaucoup les chiens. Sa mai- 
son en était pleine à Anvers (Ep. V, 72, 73, 74, 70, 77). Jean 
Wier parle d'un chien favori entre autres qui ne le quittait 
pas. De là pourrait bien être venue l'idée du démon familier 
caché, disait-on, sous la forme d'un de ces animaux, et dont il 
est plus d'une fois question dans ces récits légendaires. 

Ce que Thévet a recueilli, dans ses Vrais portraits (158i), des 
artilices d'Agrippa en faveur d'Antoine de Leyva, un des offi- 
ciers de Chai les-Quint en Italie, pourrait de même se ratta- 
cher à une légende particulière qui se serait formée en France, 
sur l'opinion accréditée des relations d'Agrippa avec le con- 
nétable de Bourbon, lors de la trahison de ce dernier (1523- 
1527); quoique ces relations eussent pu exisler sans aller jus- 
qu'au point de conduire Agrippa en Italie, où il n'a plus reparu, 
que l'on sache, à partir de 1518. Antoine de Leyva fut, dans ce 



NOTE IX. 401 

pays, un des lieutenants de Charles- Quiat. C'est à lui qu'on 
voit le connétable de Bourbon laisser le commandement de 
Milan, lorsqu'il s'éloigne de cetle ville en 1527. On comprend, 
d'après ces faits, ce qui a pu fournir matière à la légende ra- 
contée par Thévet. 

Quant au récit qui met en scène avec Agrippa l'empereur 
Charles-Quint lui-même, il peut s'expliquer d'une manière 
analogue, quoique Agrippa ne semble pas s'être jamais trouvé 
rapproché familièrement de la personne de ce prince, et dans 
le cas de mettre à son service ses prétendus talents de magi- 
cien ou de sorcier. Mais on savait que successivement, auprès 
de la tante de l'empereur, la princesse Marguerite, et de sa 
sœur la reine Marie, il avait occupé vers 1530 à la cour de 
Brabant un office impérial, pour lequel il se qualifie lui-même 
au frontispice de ses livres « Sacrae Cœsareee majestatis a con- 
« siliis etarchiviis indiciarius ». On savait, déplus, que le sou- 
verain s'était montré fort offensé de voir cette qualification fi- 
gurer avec le nom de l'auteur sur le titre de ces ouvrages 
réprouvés ; et les effets de sa colère contre Agrippa étaient 
connus. La légende avait pu, en outre, se former sur ce que 
la commune renommée rapportait du voyage d'Agrippa en 
Espagne, en 1508, et de sa présence à la cour de l'aïeul de 
Charles-Quint, Ferdinand roi d'Aragon, où l'on prétendait 
que de coupables pratiques lui auraient attiré un traitement 
rigoureux, aux conséquences duquel il n'avait pu se soustraire 
que par la fuite. 

L'Episode de Her Trippa dans Pantagruel n'est peut-être 
qu'une simple facétie de Rabelais; mais il pourrait bien cor- 
respondre aussi à quelque récit légendaire sur la situation 
et la manière de vivre d'Agrippa à la cour de France en 1521 et 
1525, pendant son séjour à Lyon. 

Ces observations montrent quels liens pouvaient, en ce qui 
concerne Agrippa, rattacher la légende à la réalité. Il y a lieu 
de rappeler, en outre, que celui-ci ne négligeait rien, comme 
nous l'avons fait observer dans notre chapitre premier (t. L 
p. 8), pour encourager par sa conduite, par son langage et par 



462 APPENDICE 

certains actes l'étrange opinion qu'on pouvait se l'aire de lui. 
A côté de ceux de ces actes, plus ou moins réels, sur lesquels 
nous n'avons que le témoignage de la légende, il en est d'au- 
tres tout à fait authentiques pour lesquels nous avons des 
preuves positives contemporaines. Tel est celui que nous avons 
cité dans notre chapitre vin, p. 35G du présent volume, d'après 
une lettre d'un des amis d'Agrippa, Dom Bernardus de Pal- 
trineriis, majordome du cardinal Campegi, légat du Saint- 
Siège. L'ami du magicien lui parle dans cette lettre d'un mi- 
roir où celui-ci lui Taisait voir une personne vivante dans 
l'image fournie par une figure qui était sans vie : « Sicut mihi 
« ostendisti in eodem speculo cognoscere in imagine picta par- 
« tem vivam a parte mortua... (et)... inducere personam vivam 
« pro veritate rei » (Ep. VII, "22). Sans qu'on puisse se rendre 
parfaitement compte du sens précis de ces indications, il n'est 
pas possible de méconnaître qu'elles doivent se rapporter à 
quelque artifice de magie. 



AGRIPPA ET LE PROTESTANTISME 

Agrippa n'était pas protestant. Il a toujours proclamé sa vo- 
lonté de ne pas se séparer de l'Eglise ; plusieurs de ses actes 
et sa mort iinalement justifient ses déclarations à cet égard. 
Nous nous bornerons à rappeler, comme en fournissant jusqu'à 
un certain point la confirmation, les faits qui accompagnent 
la mort de ses deux premières femmes. La première est par ses 
soins inhumée en 1521 dans une église de Metz, l'église de 
Sainte-Croix, où il fonde pour elle un anniversaire qu'on le 
voit par la suite s'occuper de faire célébrer exactement. Quant 
à la seconde, il demande instamment pour elle en 1529 des priè- 
res, et s'occupe de l'accomplissement en son nom d'un pèleri- 
nage dont elle avait fait le vœu. Enfin, pour ce qui le regarde 



XOTE X. 463 

personnellement, nous sommes certains qu'il est mort en catho- 
lique, sou corps ayant été inhumé en 1535 dans une église, 
celle des frères prêcheurs de Grenoble, où sa tombe a été vue 
pendant longtemps. Nous avons relaté ces faits (t. I, p. 18, et 
t. II, p. 404-406). Nous avons aussi réfuté l'argument qu'on a 
voulu tirer pour la thèse que nous combattons, d'une lettre in- 
troduite à tort dans sa Correspondance (Ep. III. 82), et que nous 
avons démontré ne pouvoir lui être attribuée (t. II, p. 96). 

Ces réserves faites, il faut reconnaître cependant que les 
tendances d'Agrippa pour la réforme sont incontestables, et 
permettent de douter de la sincérité de ses paroles dans les té- 
moignages qu'il donne parfois d'opinions qui seraient contraires 
aux novateurs (t. II, p. 387). Les chroniques messines parlent 
du renom qu'il avait à Metz, en 1519, d'être à ce moment un 
des adhérents notoires des doctrines religieuses nouvelles. Bren- 
nonius, curé de Sainte-Croix, son ami, était dans le même cas. 
Un des hommes qu'il voyait le plus en même temps dans cette 
ville, le religieux célestin Claude Dieudonné, lui rappelle plus 
tard qu'il recevait alors de lui en communication ce qu'il 
appelé des écrits luthériens, « non nulla Lutherana » (Ep. III, 
10). Nous savons que la recherche de ces .ouvrages dont il se 
montre à cette époque très curieux était un des objets de 
sa correspondance avec Canliuncula, qui résidait alors à Bâle. 

Agrippa professait une véritable admiration pour Luther, 
l'hérétique invaincu, comme il l'appelle ; et il avait adopté des 
opinions analogues aux siennes en bien des points, notamment 
sur une des questions dogmatiques introduites par l'hérésiarque 
au début de la réforme, l'indispensable nécessité de la grâce 
et l'impuissance absolue pour l'homme d'opérer son salut sans 
son secours. Cette proposition est conforme aux thèses publiées 
par Luther contre le libre arbitre ; elle est formellement ex- 
primée par Agrippa : « Ad veram autem religionem homo per 
« se ipsum pervenire non potest ; nec nisi doceatur à Deo » 
{Opéra, t. I, p. 259). 

La communauté d'idées entre Agrippa et les hérésiarques du 
xvi c siècle s'accuse dans maint passage de ses écrits, mais tout 



464 APPENDICE 



4 



particulièrement dans son traité de l'incertitude et de la va- 
nité des sciences. On en trouve le témoignage dans certains 
traits entre autres de cet ouvrage, que renfermaient les pre- 
mières éditions données de ce livre, et qui ont été souvent 
supprimés dans les éditions subséquentes. Tels sont ceux qui 
concernent le célibat des prêtres, le culte des saints, le purga- 
toire, etc. On peut se rendre compte de leur caractère par les 
exemples que David Clément en fournit dans sa Bibliothèque 
curieuse publiée en 1750 (t. I, p. 87, note 88). Cet auteur con- 
state l'existence de neuf éditions non-tronquées, du traité de 
l'incertitude et de la vanité des sciences de 1530 à 1539. Ce 
n'est qu'après cette dernière date qu'il place la première édi- 
tion tronquée, sans date et sans noms de lieu ni d'imprimeur. 
Les éditions tronquées seraient donc toutes postérieures à la 
mort d' Agrippa qui eut lieu en 1535. 

Les passages relevés ainsi sont ceux qui sont visés dans la 
condamnation prononcée par la Sorbonne, en 1531, contre l'au- 
teur et son ouvrage. Nous possédons le texte de cette con- 
damnation, inséré par Duplessis d'Argentré au tome II, page 85, 
de sa collection des décisions de la faculté de théologie de 
Paris (Uolleclio judiciorwu denovis erroribus, etc., 3 vol. in-f°, 
Paris, 1728). En voici la teneur : «Determinatio facultatif theo- 
« logisc schola3 Parisiensis quorumdam libellorum ad eam, ut 
« de eis suum ferret judicium, transmissorum... Liber qui dici- 
« tur Cornelii Agrippa? de vanitate et incerlitudine scientiarum 
«; impressus de novo Parisiis, in vico Sorbonico, et prius Co- 
« lonia), LutheranaB doctrinas plurimum favet, multa habens 
« contra cultum imaginum, templorum, festorum et cœremo- 
« niarum Ecclesia3, nec non in scriptores sacri canonis blas- 
« phemus est; et ideo publiée exurendus... Acta sunt hœc et 
« conclusa in collegio Sorbonae post relationem deputatorum 
« pro eo negocio pluries congregatorum, die secunda Martii 
« anno Domini 1530 » (1531, nouv. style). L'interprétation de 
cette date ne peut faire aucune difficulté; car auparavant, 
dans le même volume, est relatée une autre sentence de la 
faculté de théologie portée le 1G janvier 1530, dans une af- 



NOTE X. 465 

luire qui lui avait été déférée le 28 décembre 1530; ce qui 
montre que ces jugements sont datés more Gallico, c'est-à-dire 
suivant l'ancien style et non Romano calculo, suivant le style 
nouveau. 

Pour ce qui regarde le protestantisme, il y a lieu de remar- 
quer que la correspondance d'Agrippa ne contient que fort 
peu de lettres échangées entre lui et les hommes de son temps 
attachés aux nouvelles doctrines. Cette correspondance ren- 
ferme, il est vrai, un certain nombre de pièces dont les auteurs 
ou les destinataires ne sont pas encore déterminés; mais on 
ne peut guère penser qu'il s'en trouve beaucoup dans le nom- 
bre ayant le caractère que nous venons d'indiquer. Hermin- 
jard, qui a étudié de très près ces documents à ce point de 
vue, pour sa publication delà Correspondance des réformateurs 
dans les pays de langue française (5 vol. 1866-1878), n'a re- 
connu dans la correspondance d'Agrippa, outre les lettres que 
nous y avons signalées comme échangées par lui avec Lefèvre 
d'Etaples el Claude Dieudonné, que deux lettres écrites, l'une à 
Capiton, l'autre par lui (Ep. III, 15, 18), et deux autres encore, 
l'une d'un inconnu datée d'Aix le 5 juin 1522 pour recom- 
mander, croit-on, à Agrippa, François Lambert (Ep. III, 16), 
et l'autre, datée de Strasbourg le 31 décembre 1525, émanant 
de ce personnage lui-même, à ce qu'on suppose (Ep. III, 82). 
Encore cette dernière attribution n'est-elle pas absolument 
certaine. La pièce qu'elle concerne est une lettre rapportée à 
tort jusqu'ici, comme nous l'avons dit, à Agrippa et que nous 
avons jugée ne lui être pas même adressée, selon toute appa- 
rence (t. II, p. 96). Nous ajouterons aux lettres qu'Herminjard 
a relevées dans la correspondance d'Agrippa et qui peuvent 
rentrer dans le cadre de sa publication, une lettre de celui-ci 
ù Csesar datée de 1520 (Ep. II, GO) : deux lettres d'Hilaire 
Bertulphe à Agrippa, l'une de la veille de Saint-Martin, 
10 novembre 1523 (Ep. III, 44), l'autre de 1525 (Ep. III, 72), 
et une lettre écrite par Agrippa à Melanchthon le 17 septem- 
bre 1532 (Ep. VII, 13). 

T. II. •*•' 



•46G APPENDICE 



\l 



EXPEDITION D AGRIPPA EN ESPAGNE 



Nous avons donné, au commencement de notre chapitre n 
(t. I, pp. 141-149), un abondant extrait de la lettre d' Agrippa 
dans laquelle il raconte une sorte d'expédition militaire qui 
aurait été le principal épisode de son voyage en Espagne en 
1508 (Ep. I, 10). Nous avons signalé la réserve avec laquelle il 
convient d'accueillir ce récit. Indépendamment des détails ro- 
manesques qu'il contient, il y est question d'une révolte de 
paysans dont on cherche vainement la trace dans l'histoire, et 
de lieux qu'on ne trouve pas davantage sur les cartes des géo- 
graphes. Mais une révolte de paysans dans les montagnes de la 
Catalogne est un l'ait de bien minime importance; des châteaux 
perdus dans les montagnes, Arx vêtus, Arx nigra, Vallis ro- 
lunda, peuvent être des localités fort effacées et maintenant 
oubliées; sans parler de la difficulté de reconnaître leurs noms 
réels sous les formes latinisées qui les déguisent ainsi clans la 
lettre d'Agrippa. On devrait être plus heureux, et il n'en est 
rien pourtant, dans la détermination de lieux évidemment plus 
notables, tels que les villes de Peniacum et d'Arcona, l'abbaye 
ou prieuré de Saint-George et le lacus niger dans son voisi- 
nage ; quand on sait déjà, par ce qu'en dit Agrippa, que tout 
cela doit se trouver à peu de distance de Barcelone et dans le 
voisinage même de Girone. 

Après d'inutiles efforts pour résoudre ce petit problème de 
topographie, nous l'avons soumis au jugement particulièrement 
compétent d'un savant qui appartient précisément à ce pays, 
M 1 ' le docteur Don Manuel Milâ y Fontanals, professeur à l'uni- 
versité de Barcelone et président de l'académie de cette ville, 
auteur d'ouvrages estimés de critique et d'histoire. Voici un 
extrait de la réponse qu'il a eu l'obligeance de nous adresser : 



NOTE XI. 467 

« Je ne vois pas comment concilier avec l'histoire ni avec la 
« géographie le récit cTAgrippa. Je ne connais pas en Catalogne 
« de soulèvements de paysans en 1508. Il y a bien eu ceux qui 
« ont suivi l'abolition des malos usos ordonnée par le roi Fer- 
« dinand le Catholique à Guadalupe en i486; mais, en 1508, ce 
« souverain n'a eu affaire qu'aux nobles de la Castille. Je ne 
« crois pas qu'il ait jamais existé de lieu du nom d'Arcona> 
« Je ne parle pas d'Arconadas, localité connue, mais fort éloi- 
« gnée de la Catalogne. Gomme Agrippa emploie le mot arx 
« dans le sens de castrum, Arcona répondrait peut-être à 
« Castellon de Ampurias ; mais c'est là une supposition gra- 
« tuite. Quant à Castrum velus, il n'y a rien de semblable, 
« maintenant au moins, entre Girone et Barcelone, rien non 
« plus qui ressemble à Castrum nigrum, dans la contrée. On 
« pourrait retrouver un Campus rotundus dans Camprodon, 
«une Vallis formosa dans Vallfermoso, une Vallis fecunda 
« dans Vallfocjona, etc., mais il n'y a pas de Vallis rotunda. 
« Un ne voit pas davantage d'abbaye de Saint-George. On 
«trouve seulement aux environs de Girone, mais du côté 
« d'Olot, non du côté de Barcelone, un monastère de San- 
« Esteban de Daholas, non loin d'un lac, lequel est du très pe* 
« tit nombre de ceux que possède la Catalogne. Agrippa pour- 
« rait bien n'avoir conservé qu'un souvenir confus de ce qu'il 
« avait vu dans ce pays. » 

Le savant Espagnol ne propose aucune interprétation pour 
le Peniacus ou Peniacum mentionné par Agrippa. Ce lieu 
ne pourrait-il pas être un de ceux en grand nombre qui, en 
Espagne, portent le nom de Peha. Ils sont malheureusement 
presque tous assez éloignés du champ d'opérations indiqué 
par Agrippa. On peut citer comme un de ceux qui le sont 
le moins Pena flor dans la province de Saragosse en Aragon. 
M. Milâ y Fontanals termine sa note par quelques mots sur la 
résidence royale nommée Palatlum Crangùc, dans la corres- 
pondance d'Agrippa. Cette indication fait naturellement pen- 
ser au palais de la Granjà de Saint-Ildefonse qu'on a appelé le 
Versailles de l'Espagne. Mais la création de cette résidence 



468 APPENDICE 

royale ne date que du roi Philippe V en 1720. Il y a du reste 
en Espagne, ajoute notre obligeant correspondant, un grand 
nombre de lieux dans le nom desquels entre celui de Granjà, 
grange, métairie. 

Les observations qui précèdent ne condamnent pas comme 
absolument apocryphe ce que dit Agrippa de son expédition en 
Espagne, mais elles laissent subsister des doutes sérieux sur 
quelques-unes au moins des particularités relatées par lui . 

Les historiens qui se sont occupés d' Agrippa se sont géné- 
ralement fort peu arrêtés à ce qui concerne son voyage en 
Espagne. L'observation en est faite par l'un d'eux, M. Henry 
Morley, dont nous avons précédemment déjà signalé l'ouvrage 
(t. II, p. 85 et p. 391). Cet écrivain donne de cette entreprise, 
une explication dont il est bon de dire deux mots. 

Pour M. H. Morley, Agrippa est un gentilhomme de la cour de 
Maximilien, appartenant à la famille aristocratique des Net- 
tesheim, qui par devoir, en raison de sa noble origine, a voué 
sa vie au service de l'Empereur. Il vient à ce moment de rem- 
plir pour ce prince, sous le masque d'un simple étudiant, une 
mission secrète à Paris. Pour servir encore les intérêts de la 
politique impériale, il se rend en Espagne où Maximilien favo- 
risait, dit M. Morley, le parti des nobles de Castille, dans 
l'opposition qu'ils faisaient au roi Ferdinand d'Aragon depuis la 
mort de l'archiduc Philippe, l'époux de sa fdle Jeanne la Folle. 
Les troubles de la Castille ayant gagné l'Aragon et la Catalogne, 
les paysans de cette dernière province se seraient soulevés, 
ajoute-t-il, contre les gentilshommes. L'un de ceux-ci, Jua- 
netin Bascara, seigneur de Gerona dans la province de Tarra- 
gone {Janotus Basais de Charona), chassé de son domaine, s'est 
rendu à la cour de Maximilien pour obtenir réparation et 
vengeance. C'est alors que part Agrippa. Il s'agit de remettre 
le seigneur Juanetin en possession de son héritage et de s'em- 
parer de Tarragone {Arcona ou Terra arcona). On est en 
1508, Agrippa quitte la cour de l'Empereur. 11 s'arrête, en pas- 
sant, au château de Granges ou Grangey {Grangix palatium), 
sur les frontières de la Franche-Comté, dit M. Morley; il passe 



NOTE XI. 469 

ensuite à Glermont, en Auvergne (Arx vêtus), d'où il expédie 
une de ses lettres à son ami Galbianus. Arrivé sur le théâtre 
des opérations, il se rend maître de Puerto negro (Arx nigra), 
ouvrage de fortifications appartenant aux défenses de Tarra- 
gone.puis de Villa vodondL {Vallis rolunda), château de Juanetin. 
C'est là que s'arrête son entreprise, à la suite de laquelle il 
rentre en France par Avignon. 

On peut rapprocher ce tableau de celui que trace Agrippa 
des mêmes faits et que nous avons rapporté sous toutes ré- 
serves dans notre chapitre n (t. I, pp. 133-149), en suivant pas 
à, pas les textes qui s'y rapportent dans la Correspondance. 11 
y a, on le reconnaîtra, une forte dose d'imagination dans la 
restitution que fait M. Henry Morley de cet épisode de la vie 
de notre héros. Ce qui concerne l'identification des lieux y 
semble notamment, sous une forme très affirmative, extrême- 
ment hasardé. 



xii 



LE SEJOUR A METZ D AGRIPPA 

Les dates de l'arrivée à Metz d'Agrippa et de son départ de 
cette ville ne sont connues que d'une manière approximative et 
à quelques jours près seulement. Son arrivée doit être quelque 
peu postérieure au 15 février 1518, date initiale à partir de la- 
quelle courent les gages qui lui sont payés par le receveur de 
la Cité (Append. n° XIII). Sa Correspondance ne contient rien 
entre le 16 janvier, date d'une lettre où on lui parle des 
engagements contractés par lui avec les Messins, « te jam 
« Metenses solertius aucupati nactique sunt » (Ep. If, 11), et 
le 13 juin suivant, date de la première lettre qu'il écrit de 
Metz; elle est adressée à Cantiuncula (Ep. Il, 12). Pour ce 
qui est de la fin du séjour à Metz d'Agrippa, il se place entre 
le 25 janvier 1520, date d'une lettre dans laquelle il annonce 



470 APPENDICE 

qu'il est près d*en partir, ayant obtenu des Messins la rési- 
liation de ses engagements avec eux (Ep. II, 42), et le 
12 février suivant, date d'une lettre que son ami Brennonius 
lui écrit de Metz quelques jours après qu'il a quitté cette ville 
(Ep. II, 44). 

Ces indications, sans être absolument précises, le sont assez 
cependant pour aider à la solution d'un petit problème de 
chronologie, touchant la date réelle d'une des pièces de la Cor- 
respondance d'Agrippa (Ep. II, 19), et celle également de la 
mort de son père, qui se trouve relatée dans cette lettre. Elles 
permettent de reconnaître que la lettre en question, adressée à 
l'évoque de Cyrène et datée de Metz le 6 février 1518, est en 
réalité de 1519, et que la mort du père d'Agrippa, dont cekii-ci 
dit dans cette lettre qu'il a reçu récemment la nouvelle, est de 
la même époque à peu près. Ce qui vient d'être dit de l'arrivée 
à Metz d'Agrippa, postérieurement au 15 février 1518, montre, 
en effet, que la lettre écrite par lui de cette ville le 6 février 
ne peut pas être de cette année. Il est en outre parlé dans 
cette lettre du voyage fait à Cologne par Agrippa depuis son 
retour d'Italie, c'est-à-dire pendant l'été de 1518. La lettre du 
6 février 1518 est en réalité de 1519, nouveau style. Elle est 
datée suivant l'usage de Metz, où l'année commençait à l'An- 
nonciation, le 25 mars-, ce qui fait qu'on rapportait dans cette 
ville au millésime de l'année précédente les mois de janvier 
et de février et les 24 premiers jours de mars de l'année com- 
mençant, comme on le fait aujourd'hui, au 1 er janvier. Il est 
bon de faire observer du reste que, d'accord avec ces consi- 
dérations, les éditeurs de la correspondance d'Agrippa ont 
classé cette lettre du G février à la suite de toutes celles qui 
appartiennent à l'année 1518, dont elle porte" le millésime. 

Rappelons à cette occasion qu'on doit interpréter d'une ma- 
nière analogue, ainsi que nous l'avons démontré en son lieu, 
la date du privilège impérial accordé à Agrippa le 12 jan- 
vier 1529 (1530, nouveau style), pour la publication de ses ou- 
vrages (t. I, p. 40), et la sentence fulminée par la Sorbonne de 
Paris le 16 janvier 1530(1531, nouveau style), contre son trait* 



NOTE XII. 471 

de l'incertitude et de la vanité des sciences, publié à la lin de 
1530, sous le couvert de ce privilège (Append. n° X). 

La question des dates initiale et finale du séjour à Metz d'A- 
grippa nous fournit l'occasion de dire quelques mots des faits 
essentiels de l'histoire de cette ville pendant les deux années 
qu'il y a passées, de 1518 à 1520. Ce sont pour l'année 1518, 
avec une violente épidémie qui fait de nombreuses victimes 
et dont il parle (Ep. II, 19), les dernières phases de la guerre 
du capitaine Francisque ; c'est le célèbre Franz de Seckingen, 
qu'on appelait ainsi. Pour l'année 1519, c'est le scandale, bientôt 
étouffé, des galanteries devenues publiques du duc de Suffolk, 
exilé d'Angleterre et réfugié à Metz, obligé finalement de 
quitter cette ville et de se retirer àToul-, et en môme temps 
la présence à Metz de quelques autres personnages notables, 
de ceux que, par son office. Agrippa était chargé de compli- 
menter dans ces occasions, au nom de la Cité. 

Le tableau des ravages de l'épidémie de 1518 tient une cer- 
taine place dans les chroniques messines de l'époque. Il y est 
également fort question des actes d'hostilité de Franz de Seckin- 
gen qui, suivant certains usages de ce temps, avait acheté une 
vieille querelle contre la Cité, et qui iinit par tirer des Messins 
de l'argent pour éloigner ses bandes lancées sur le pays, pen- 
dant que les campagnards accourus dans la ville l'encom- 
braient avec leurs troupeaux et leurs biens. Quant au duc de 
Suffolk, c'était un hôte assez importun dont le roi Louis XII, 
après avoir signé la paix avec le roi d'Angleterre Henri VIII, 
s'était débarrassé au profit de ses grands amis les bourgeois 
de Metz, en 1514. Depuis cette époque, le prétendant anglais 
était dans cette ville, cherchant à tromper par tous les moyens 
les ennui? d'une pesante oisiveté. La jalousie trop justifiée d'un 
orfèvre de Fournirue l'oblige à quitter la place en 1519, après 
des aventures dont les détails nous ont été transmis et qu'il 
nous suffit ici d'indiquer succinctement. Dans la même année, 
Metz avait reçu la brillante visite de M" de Guise, frère 
du duc de Lorraine, se rendant en pèlerinage à Sainte- Barbe. 
La ville avait vu se réunir aussi dans son sein plusieurs 



472 APPENDICE 

grands personnages, tant lorrains que bourguignons, venus 
pour une négociation relative à des revendications de terres 
dépendant du duché de Luxembourg. 

Tels sont quelques-uns des faits dont Agrippa fut témoin à 
Metz, pendant qu'il y a résidé. Ceux qui se produisent ensuite, 
dans les premiers temps écoulés après son départ, et pendant 
que dure sa correspondance avec le curé de Sainte-Croix, sont 
les entreprises de l'inquisiteur Nicolle Xavin ou Savini, qui 
exerce ses poursuites contre plusieurs femmes accusées de 
sorcellerie, et qui en fait brûler une nommée la Cossette, 
après l'avoir fait « eschauffaudée » r est-il dit, et l'avoir prêchée 
à la Cour l'Evèque au mois d'août 1520. Ce sont ensuite divers 
faits de guerre accomplis autour de Metz, malgré la neutralité 
accordée à la ville par les Français et les impériaux de part 
et d'autre, dans la lutte prolongée de François I er contre Char- 
les-Quint. Ce sont enfin les premiers progrès de la réforme, en 
dépit de rigueurs poussées jusqu'à la mise à mort de Jean 
Châtelain, religieux augustin, qui, après avoir agité les es- 
prits dans la ville de Metz, est condamné comme hérétique et 
brûlé à Vie en 1514. 



LES COMPTES DE FINANCE DE LV VILLE D3 METZ 

Nous avons mentionné, dan? nos chapitres n, m et iv, et 
dans la note précédente, certains renseignements que fournis- 
sent les comptes de la ville de Metz. La suite des documents 
financiers de cette sorte, à partir des commencements du 
xv e siècle, existe encore, non sans de graves lacunes cepen- 
dant, aux archives de la ville. Ces documents contiennent de 
précieux renseignements sur Agrippa pendant le temps qu'il a 
été aux gages de la Cité. Ce sont, à commencer par les pre- 
miers en date, 'eux qui concernent la mission donnée aux 



NOTE XIII. 473 

agents chargés daller à Chambéry pour s'entendre avec 
lui au nom de la ville, vers la fin de 1517, et de lui porter 
l'argent nécessaire à son voyage, de ce lieu jusqu'à Metz. Les 
autres se rapportent aux paiements effectués à son profit pour 
ses services, pendant les années 1518, 1519 et 1520. Ces indica- 
tions ressorlent de divers articles des comptes du receveur de 
la ville à cette époque. Nous en trouvons sept qui sont ainsi 
conçus : 

1° « Paie par l'ordonnance de mesdits seigneurs (les Treize et 
« les Trésoriers) à Martin des Sept pour les despens de luy et du 
« gouverneur de saincl Jehan qui ont esté pour la Cité à Lion, 
« Chambéry et aultre lieu, après maistre Hanry Cornelis, doc- 
« teur, exercer leur commission pour la Cité ; où ilz ont vacqué 
« v sepmaines et ung jour;. qui monte à xlvij lb., xii s., iij d. » 
(Paiements du 23 juin 1517 au 23 juin 1518. — Archives mu- 
nicip. de Metz, carton 802, cahier C 29, n° 16.) 

2° « Paie par l'ordonnance de mesdits seigneurs à Nicolas le 
« messaigier, pour porter à maistre Hanry Cornelis, dit 
" Agrippe (sic), pour fournir aux despens de luy et de son 
« mesnaige, qui sont venuz du pais de Sauoie en ceste cité, la 
« somme de quarente escuz au soleil, et quatre escuz por le- 
« dit messaigier faire ses despens allant et venant; por ce 
« lxxiiij lb., vj s., viij d. » (Paiements, etc. — Ibidem.) 

3° « Paie à maistre Hanry Cornelis, di Agrippe, orateur et 
« licencié en chacun droit, pour ses gaiges de ung mois et 
« demy, au pris de cent florins d'or l'année, monte ledi mois 
« et demy (à) xxv francs qui val lent xv lb. » (Paiements, etc. — 
Ibidem.) 

4° « Paie à maistre Hanry Cornelis, le docteur, por ses gai- 
« ges d'ung an entier, commençant à Pasques mil v. c. et 
« xviij et finissant à Pasques mil v. c. et xix, la somme de 
« vi xx. lb. ■» (Paiements du 24 juin 1518 au 21 juin 1519. — 
Ibidem, n° 17.) 

5° « Paie à maistre Hanry Cornelis, le docteur, pour ses gai- 
« ges de demy an, commençant le premier jour de may mil 
« v. c. et xix et finissant au jour sainct Martin en suivant ondi 



474 APPENDICE 

« an, lx. lb. >; (Paiements du 23 juin 1519 au 30 novembre 1519. 
— Ibidem, n° 19.) 

6° « Paiet à maistre Hanrj Cornelis, le docteur, pour ses 
« gaiges d'un quair d'ans finissant à Noelz mil v. c. xix, et est 
« signés cassés en mon roole par l'ordonnance de mess rs , en 
« prenant quictance de luy, comme il appert par la quictance 
« que jes rendu à mesdi ss rs en faisant ses présent compe. 
« Trente livres. » (Paiements du 5 décembre 1519 au 23 juing 
1520. — Ibidem, n° 20.) 

7° « Paiet par l'ordonnance de mess rs . (les Treize et les Tré- 
« soriers) à maistre Hanrj Cornelis Agrippa, docteur, etc., ses 
« gaiges de trois mois noméement février, mars et apvril, pour 
« le rest de son année de- l'an mil v. c. xix, comme il appert 
« par une cédulle signée de Treize et Trézories, la somme de 
« trente livres en prenant quictance, laquelles j'ay randu à 
« mess rs . » (Paiements, etc. — Ibidem.) 

Quatre de ces sept articles, les 3 e , 4% 5' et 6 e , figurent, aux 
comptes du receveur de la ville, dans la section des dépenses 
ordinaires, chapitre des gages payés aux pensionnaires de la 
cité. Les trois autres articles, les 1 er , 2" et 7 e , appartiennent à 
la section des dépenses extraordinaires effectuées sur ordon- 
nance spéciale émanant des magistrats qui avaient le gouver- 
nement des finances de la Cité, les Treize et les Trésoriers. 
Celte distinction donne au supplément de gages payé à Agrippa 
pour les trois mois de février, mars et avril 1519 (1520, n. s.), le 
caractère d'un don gracieux en quelque sorte, comme celui des 
40 écus au soleil qui lui avaient été envoyés en Savoie pour 
les frais de son voyage de ce pays jusqu'à Metz. 

Il ressort de ces indications qu'Agrippa reçut, en tout, des 
deniers de la ville, d'après les comptes de finance de celle-ci : 
1° 40 écus au soleil, valant G7 lb., 10 s., 1 d. 3/4 pour ses frais de 
voyage; 2° 255 livres pour gages sur le pied de 100 florins d'or 
par an, valant 120 lb. mess., pour une durée de deux ans un 
mois et quinze jours (en cinq fois savoir : pour un mois quinze 
jours, pour un an, pour six mois, pour trois mois, pour trois 
mois), du 15 février 1518 au 31 mars 1520 : or, d'après les ren- 



NOTE XIII. 475 

seignements présentés dans la note précédente (n° XII), Agrippa 
aurait passé à Metz un peu moins de deux années, y étant ar- 
rivé postérieurement au 15 février 1518 et en étant parti vers 
la fin de janvier ou dans les premiers jours de février 1530. La 
ville de Metz avait donc largement payé ses services, puisque 
ses gages lui avaient été fournis pour une durée de deux 
années, plus un mois et demi. Cette observation explique le 
caractère du dernier paiement qui lui a été fait au compte 
des dépenses extraordinaires, suivant la remarque énoncée ci- 
dessus- 

On trouvera dans la note suivante (n° XIV} des renseigne- 
ments qui permettront de se faire une idée de la valeur des 
sommes qui figurent dans les articles de comptes dont il vient 
d'être question. Nous rappellerons qu'indépendamment des 
indications qui précèdent, ces documents nous en fournissent 
d'autres encore très intéressantes que nous avons utilisées pré- 
cédemment dans notre chapitre n et dans la note I du présent 
appendice, sur le nom de famille d'A grippa, dont ils nous ré- 
vèlent la forme originaire, Cornelis. 



XIV 



LA. MONNAIE DE METZ 



Pour l'intelligence des renseignements fournis dans la 
note XIII et celle également de certains passages de notre 
travail, il convient de donner quelques explications sur la va- 
leur de la monnaie de Metz au commencement du xvi e siècle. 
On y comptait par livres. La livre messine, était une monnaie 
de compte, qui représentait alors la huitième partie à peu près 
d un marc d'argent, lequel vaudrait aujourd'hui un peu plus 
de 50 francs. Elle équivalait, par conséquent, à la quantité de 
métal contenue dans 7 francs environ de notre monnaie ac- 
tuelle. Mais il faudrait mulliplier ces 7 francs par les nom- 



476 APPENDICE 

bres quatre ou cinq et peut-être plus, sans qu'on puisse rien 
préciser à cet égard d'une manière absolue, pour se faire une 
idée de la valeur d'échange ou du pouvoir, suivant l'expres- 
sion reçue, que cette quantité de métal avait alors, compara- 
tivement au pouvoir qu'elle a aujourd'hui, en raison de l'avi- 
lissement graduel de l'argent jusqu'à nos jours. On voit par là 
que la livre messine pouvait, du temps d'Agrippa, équivaloir 
à environ 30 francs, et 100 livres à 3,000 francs à peu près 
d'aujourd'hui. 

Outre la livre, dans certains documents messins, il est aussi 
question du franc. 11 résulte des comptes de la ville de Metz 
pour les années 1517, 1518, 1519, que le franc valait alors dans 
cette ville 12 sols, le sol étant comme partout la vingtième partie 
de la livre. C'est ce que confirme le troisième article des textes 
cités dans la note XIII, suivant lequel 25 francs sont dits valoir 
15 livres, c'est-à-dire 15 fois 20 sols, ou 300 sols. 100 francs 
valaient, par conséquent, 1,200 sols, c'est-à-dire 60 livres. La 
livre équivalant alors, comme il vient d'être dit, en métal, à 
environ 7 francs, et en valeur ou puissance d'échange, à 
30 francs à peu près de notre monnaie actuelle, 100 francs, 
qui valaient 60 livres à cette époque, équivaudraient en 
métal à environ 420 francs, et en valeur à 1,800 francs 
d'aujourd'hui. 



XV 



L INVKCTIVE D AGRIPPA 

On connaît l'invective proférée successivement et dans des ter- 
mes identiques par Agrippa, eu 1519 contre la ville de Metz et 
en 1531 contre la cour des Pays-Bas: «Omnium bonarum lite- 
« rarum virtutuinque novcrca, civilas Metensis » (Ep. II, 33) ; 
« Omnium bonarum literarum virtutumque noverca, aula 
« Gtesarea » (Ep. VI, 20, 35, 36). Nous avons expliqué dans 



NOTE XV. 477 

quelles circonstances elle s'était produite (t. I, p. 358 et t. II, 
pp. 275, 31 ii. La première fois, c'était à la suite de la querelle 
d' Agrippa pour la monogamie de sainte Anne, et sous le coup 
des menaces des frères prêcheurs du couvent de Metz, dont il 
aurait voulu qu'on étouffât la voix; la seconde fois, c'était à 
l'occasion de la publication de son traité de l'incertitude et de 
la vanité des sciences, et en butte aux attaques des théolo- 
giens de Louvain, contre lesquels il aurait trouvé naturel qu'on 
le protégeât. On voit ce que c'était que les bonnes lettres pour 
Agrippa; c'élait, dans les écrits comme dans les discours, la 
libre discussion des questions hétérodoxes; et la vertu, c'était 
la hardiesse de certains esprits à se lancer dans ces périlleux 
débats. Cette interprétation de l'expression « bonse literae » qui 
est essentielle pour l'explication de l'invective d' Agrippa, n'a 
rien d'arbitraire. La locution n'a évidemment pas d'autre 
signification dans le langage habituel d'Agrippa et de ses amis. 
C'est ce qu'on peut voir notamment dans une lettre du célestin 
Claude Dieudonné que nous avons citée (t. II, p. 19), où, à 
propos des ouvrages de Luther, de Lefèvre d'Étaples, et autres 
du même genre, et des docteurs orthodoxes qui condamnent 
ces écrits, il est dit : « Magistri nostri cucullati Dominiez 
« factionis.... bonarum literarum persecutores » (Ep. III. 9). 

L'invective lancée par Agrippa contre la ville de Metz et 
contre la cour des Pays-Bas, n'est pas sans analogie, pour la 
vivacité de la passion au moins et pour l'injustice de l'accu- 
sation, avec celle qu'en 152't il profère contre Fribourg, en da- 
tant une lettre de cette ville « ex Friburgo Helvetiorum, om- 
« nium scientiarum cultu deserto ac destituto » (Ep. III, 56). 
M. A. Daguet, dans son travail d'Agrippa chez les Suisses, 
a vengé Fribourg, sa ville natale, de cette injure et a montré 
combien elle était peu fondée pour le temps même où vivait 
Agrippa. 

M. L. Charvet, dans son- mémoire sur la Correspondance 
d'Eustache Chapuijs donné en 1874 par la Revue savoisienne, 
adopte la démonstration de M. A. Daguet sur ce point, et y 
joint, comme argument nouveau en sa faveur, un rapproche- 



47H APPENDICE 

ment entre l'invective adressée à Fribourg et celle dirigée, sans 
plus de raison, contre Metz. Mais, par une étrange inadver- 
tance, il traduit celle qui concerne Metz par ces mots, « ma- 
râtre aux bonnes lettres et aux arts » ; interprétation absolu- 
ment fautive, souvent reproduite malgré son inexactitude, par- 
fois même avec cette variante plus éloignée encore du sens 
réel du texte latin « marâtre aux belles lettres et aux beaux 
arts. » Au siècle dernier, M. Dupré de Geneste, dans une note 
manuscrite sur Agrippa que nous avons sous les yeux (mss. 
de Metz, f. hist. 153, f° 156), donne à l'invective de ce person- 
nage, la forme tout à fait inattendue : « Métis, avara scientia- 
« rum noverca ». C'est cette version nouvelle que les Béné- 
dictins, auteurs de l'histoire de Metz, paraissent avoir suivie 
sans plus d'informations, quand ils disent que Metz avait reçu 
d' Agrippa «c le sobriquet de marâtre des sciences ». 

On voit tout ce que l'inattention et la fantaisie ont fait sor- 
tir de l'invective d'Agrippa dont nous connaissons mainte- 
nant, avec sa forme originaire, le sens véritable, et dont nous 
pouvons apprécier la portée. Ii y a une quinzaine d'années, 
dans une solennité scientifique à la Sorbonne, le ministre de 
l'Instruction publique, M. Duruy, s'il nous en souvient, remet- 
tant au Président d'une des sociétés académiques de Metz, une 
médaille décernée à cette Société pour ses travaux, lui dit, avec 
bienveillance et courtoisie du reste, qu'on applaudissait de 
grand cœur aux nobles efforts par lesquels notre ville se rele- 
vait de la grave imputation de s'être montrée marâtre aux 
sciences, aux lettres et aux arts. Il était facile de reconnaître, 
dans celte proposition, une nouvelle transformation de l'in- 
vective d'Agrippa. Jamais elle n'avait plus cruellement offensé 
nos oreilles. C'est dans ces circonstances que nous résolûmes 
de savoir quelle était son origine, ce qu'elle valait au fond, et 
ce que valait aussi celui de qui elle parlait. De là l'étude qui, 
souvent interrompue puis reprise, -a finalement produit le pré- 
sent livre. 



NOTE XVI. 479 



XVI 

BRUNONIUS ET BRENNONIUS 

Agrippa s'est trouvé en relation avec deux hommes portant 
des noms ou surnoms très voisins de forme l'un de l'autre, 
Brunonius et Brennonius. Il importe de ne pas confondre ces 
deux personnages, comme on pourrait y être induit par la res- 
semblance de leurs noms. Le premier est Jean Bruno ou 
Brunon, de Pontigny ou de Niedbruck, médecin et conseiller de 
la cité de Metz; le second est Jean Rogier, curé de Sainte- 
Croix de cette ville, qu'Agrippa désigne dans sa Correspon- 
dance par le surnom de Brennonius, dont nous ne connaissons 
ni la signification, ni l'origine. 

Jehan Bruno, ou Brunon, de Pontigny ou de Niedbruck, 
« Johannes Nidepontanus ou Pontanus », signait « Joannes Bru- 
« nonii Pontanus, artium et medicinœ doctor », comme on le 
voit par des documents du temps, conservés aux archives de 
Metz. Il a été au service de cette ville, d'abord comme méde- 
cin à partir de 1520, ensuite, à partir de 1524, comme « conseil- 
« 1er, orateur, advocat et pensionnaire de la cité, pour y user 
« de médecine, et pour assister à toute journée de droit et 
« amiable avec les commis et députés de la cité ». Ce dernier 
emploi est précisément celui qu'avant lui avait occupé à Metz* 
Agrippa, de 1518 à 1520. Jehan Bruno figure, à titre de pen- 
sionnaire, sur les comptes de la ville, depuis le milieu de 1520, 
aux gages de 30 livres d'abord par année, élevés à 60 livres en 
1522, puis à 180 en 1524, remis à 120 en 1533, et relevés à 
300 en 1536. Une lacune de 1538 à 1551, dans la série de ces 
comptes, ne permet pas de reconnaître à quelle date précise 
ont fini les services de maître Jehan Bruno. D'après des indi- 
cations empruntées aux Observations séculaires, de Paul Ferry 
(mss. de la bibl. de Metz, n os 856-858), es personnage était en- 



480 APPENDICE 

core aux gages de la cité de Melz, en 1548, et soupçonné alors 
d'intelligences avec « M. le Connestable et les Français ». Il 
passait aussi pour avoir agi antérieurement d'accord avec le 
comte Guillaume de Furstemberg, envoyé à Metz par les pro- 
testants d'Allemagne. Jehan Bruno, suivant Paul Ferry, avait 
rempli diverses missions pour la cité, en 153G, 1540, 1541, 1542, 
1545. Envoyé en 1542 à Strasbourg, il avait accompagné Jean 
Kairchien en Allemagne, pour une négociation qui n'aboutit 
pas, touchant l'entrée de Metz dans la ligue de Smalkalde. En 
1545, il avait été, avec Jacobus Hysolanus Thalassius, envoyé 
comme député de la Cité à la diète de Worms. On ignore l'é- 
poque de sa mort; elle est antérieure au 17 février 1562, date 
d'une vente, signalée par Paul Ferry, de la maison sise à Metz 
« qui souloit appartenir à feu s r Jean de Nidbruck »; la- 
dite maison vendue de nouveau « ... à Claude Pelliparius, dit 
« Noblet, notaire et procureur, le 7 octobre suivant. De ce 
« vendage appert que Phil. de Nidbruck, capitaine de Boulay, 
« était tuteur naturel de Ferdinand, Philippe et Brigide, en- 
« fants de feu s r Jean et Yolande de Nidbruck, ses frères 
« et sœurs, et se faisant fort pour damoiselle Juliana, femme 
« d'honoré s 1 ' François, baron de Morimont et de Belcorl, 
« cohéritière et comparsonnière à la succession paternelle de 
« feu s r Jean de Nidbruck, docteur résilient à Metz. » — 
Paul Ferry mentionne encore, au 17 janvier 1566, le « vendage 
« fait par noble homme, Claude Pelliparius, dit Noblet, secré- 
« taire interprète du roi de France, résident à Metz, de sa 
« maison en la rue du For du Cloistre, qui solloit estre à feu 
« s 1 ' Jean Bruno de Nidbruck, vivant docteur en méde- 
« ci ne. » 

Jean Rogier, Rougier, ou Rougière — ces diverses formes sont 
données à son nom dans les chroniques messines — était curé 
de Sainte-Croix de Metz. C'est un des hommes avec lesquels 
Agrippa a noué dans cette ville les relations les plus étroites. 
Nous renvoyons à ce que nous en avons dit dan» notre chapi- 
tre iv, à propos de leur correspondance (t. I, pp. 370, 381, 
395). Nous y avons joint quelques indications empruntées aux 



NOTE XVI. 481 

chroniques messines. C'est tout ce que nous savons du curé de 
Sainte-Croix. Dans les lettres qu'il adresse à cet ami, Agrippa 
le salue ordinairement du nom de Brennonius, que nous n'es- 
saierons pas d'expliquer. La ressemblance de ce nom avec ce- 
lui de Brunonius qui appartient à Jean de Pontigny, autre ami 
messin d' Agrippa, dont nous venons de parler, pourrait pro- 
duire entre ces deux personnages et entre les documents qui 
les concernent de part et d'autre une certaine confusion. On se 
demande notamment si les vingt-cinq lettres de 1520 à 1526, 
attribuées à la Correspondance d'Agrippa et de Jehan Rogier 
dit Brennonius, curé de Sainte-Croix, ne devraient pas être en 
tout ou en partie rapportées à une correspondance entretenue 
avec le médecin Jean de Pontigny, dit Brunonius. 

L'examen attentif des documents permet de résoudre le 
problème, et ne laisse subsister aucun doute sur la question. 
Il prouve d'abord que les vingt-cinq lettres ne peuvent pas être 
séparées les unes des autres et qu'elles appartiennent toutes à 
une même correspondance ; l'unité de leur origine et de leur 
destination résultant de la communauté de leur objet, par leur 
accord sur certains points relatifs, par exemple, aux amis d'A- 
grippa à Metz et surtout au traité de Marcus Damascenus, qui 
s'y trouve à chaque instant mentionné. Il montre ensuite que 
ce Brennonius qu'Agrippa salue ainsi : « Salve Brennoni ho- 
« noratissime, colendissime, amicissime », et qui lui répond 
« Salve mi Agrippa », est bien le curé de Sainte-Croix, comme 
on le voit par certaines indications concernant, soit un diffé- 
rend de celui-ci avec les cordeliers, voisins de son église de 
Sainte-Croix, soit la sépulture de la première femme d'Agrippa 
dans cette même église. Ces particularités ne peuvent pas se 
rapporter au médecin Brunonius, à Jehan Bruno, ou Brunon, 
de Pontigny. On ne peut appliquer à celui-ci, dans toute la Cor- 
respondance d'Agrippa, qu'une seule lettre, celle ^our la dédi- 
cace, en 1534, des pièces relatives à la polémique sur la question 
de la monogamie de sainte Anne. Cette lettre, d'un autre côté, 
ne peut pas concerner le correspondant auquel se rapportent les 
vingt-cinq lettres de 1520 à 1526, attendu que ce dernier était, 

T. il 31 



482 APPENDICE 

comme le prouve la teneur de ces lettres tout à fait au courant de 
cette question, dans laquelle on le voit même prendre parti avec 
Agrippa; tandis que le personnage auquel est adressée la dédi- 
cace de 1534 était assez étranger à ce débat pour qu'Agrippa 
lui dit à cette occasion : « Quia nuperrime, cura apud te essem, 
« scire gestiebas hanc controversiam, idcirco unus a me electus 
« es cui illam dedicarem, » (Opéra, t. II, p. 585). Il n'est donc pas 
possible de confondre Brunonius, Jean Bruno ou Brunon de 
Pontigny, conseiller et médecin de la Cité, avec Brennonius, 
Jehan Rogier, ou Rougier, curé de Sainte-Croix. 

11 n'y a pas lieu, non plus, de partager entre eux les vingt- 
cinq lettres de 1520 à 1526. Elles appartiennent toutes, cela est 
certain, à la correspondance d'Agrippa avec ce dernier, tandis 
que la dédicace de 1534 s'adresse évidemment à l'autre. 



SAVINI ET SALINI 

Comme la no Le précédente, celle-ci est destinée à établir 
clairement la distinction qu'il faut faire entre deux person- 
nages portant des noms presque identiques. Ces derniers appar- 
tenaient tous deux à l'Ordre des Dominicains, et vivaient en 
même temps dans le couvent des Prêcheurs de Metz, à l'époque 
où se trouvait dans cette ville Agrippa, qui a eu affaire à l'un 
et à l'autre successivement. La ressemblance des deux noms, 
Savini et Salini, pourrait induire à penser qu'ils s'appliquent 
peut-être à un seul personnage, qu'une variante d'orthographe 
ou une faute de copie aurait l'ait prendre pour deux individus 
différents. Il n'en est rien. Les deux noms sont ceux de deux 
religieux dominicains qu'Agrippa distingue formellement, et 
qu'une fois notamment il nomme l'un après l'autre dans la 
même lettre, Nicole Savini, inquisiteur de la foi, appartenant 
à la maison des dominicains ou frères prêcheurs de Metz, et 



NOTE XVII. 483 

Claude Salini, prieur du même monastère (Opéra, t. II, 
pp. 535-586). Nous ne connaissons aucune particularité de la 
vie de ces deux hommes, sauf ce qui se rapporte à leurs que- 
relles avec Agrippa et, déplus, pour ce qui regarde l'inquisi- 
teur en particulier, une indication malheureusement donnée 
d'une manière insuffisante pour nous, dans la lettre d' Agrippa 
que nous venons de mentionner. S'adressant à un ami qui 
habitait Metz, au médecin Jean Bruno de Pontigny ou de 
Niedbruck, il lui rappelle des faits que celui-ci devait 
parfaitement connaître et desquels il semble résulter que, 
peu d'années avant 1534, date de la lettre en question, l'inquisi- 
teur Savini aurait été, pour quelques excès condamné et banni 
de Metz, où il aurait cependant osé revenir ensuite. Agrippa 
s'exprime ainsi à ce sujet : «. Miror, cum ille ante paucos 
« annos ob publicum scelus civitate vestra pulsus, et per justi- 
« ciarios publiée extrusus et proscriptus fuerit, qua ironie, qua 
« confldenlia insanus illa bellua rursus ad vos redierit, atque 
« impune apud vos degat. Utinam civitas vestra aliquando 
« hosfucus excutiatsuis alveariis, quiChristi imitatores se pro- 
« litentes, scurras agunt et carnifices. » — Domino Johanni 
Nidepontano, etc. Epistola dedicatoria (Opéra, t. II, p. 583). Il 
n'y a pas lieu de rappeler ici ce qui est dit dans notre chapi- 
tre iv des faits qui mettent en présence, à Metz, Agrippa et les 
religieux dominicains Salini, prieur du monastère, et Savini 
« magister htereticorum », inquisiteur de la foi. 



X.VIII 

CLAUDE DROUIN 

Nous avons dit qu'à Metz la situation d' Agrippa le plaçait 
dans un rang inférieur à l'aristocratie; et que son esprit cul- 
tivé l'avait conduit à chercher des relations dans le clergé 
surtout et dans la classe moyenne de la bourgeoisie, composée 



484 APPENDICE 

de marchands, de médecins, de praticiens, hommes du palais et 
suppôts de la justice, dont la condition présentait quelque 
analogie avec la sienne. Il a pu cependant se trouver parfois 
plus ou moins familièrement en rapport avec quelques-uns 
des membres des familles de Paraiges, qui formaient à Metz 
la classe aristocratique. Il nomme, parmi ceux dont il s'est 
trouvé ainsi rapproché, Nicole de Heu, par exemple, et Nicole 
Dex, qui appartiennent à cette classe privilégiée. Il en est au- 
trement d'un certain Claude Droain, dont il est question dans 
la Correspondance, lequel porte aussi le nom d'une famille de 
Paraige, et qu'Agrippa, qui ne l'aimait pas, qualifie un jour 
ainsi : « effœminatae vocis eviratum, simium dico, tabellio- 
« nem illum Claudium Drouvynum, quem rectius Androgy- 
« neum dixeris, miserrimum superbise, invidiaeque mancipium » 
(Ep. II, 43). 

Le tabellion Claude Drouin, Claude Drouin l'écrivain, est-il 
dit ailleurs, n'appartenait pas à la famille patricienne de ce 
nom, dont il est souvent fait mention dans les chroniques de 
Metz. Cette famille était éteinte depuis 1460, et avait fini alors 
par la mort sans hoirs de son dernier représentant, Nicole 
Drouin (Huguenin, Les Chroniques de la ville de Metz, p. 291), 
Claude Drouin est peut-être, en revanche, un homme de ce 
nom qu'on voit à Metz clerc de la bullette en 1523, le môme 
peut être qu'un clerc de l'artillerie de 1540 (ibid., p. 791 et 
p. 849). Il appartenait à une famille de petite condition qui 
pourrait bien être arrivée plus lard à la fortune par les em- 
plois. Il ne serait pas impossible d'y rattacher à ce titre, non 
sans vraisemblance, un certain Jehan Droin (sic), dont la 
maison au Champ-à-Seille avait un peu plus tard assez 
d'importance pour avoir été le premier logis occupé par le 
duc de Guise, à son arrivée à Metz, en 1552 (ibid., p. 892). 



NOTE XIX. 48o 



XIX 

GUILLAUME FURBITY 

Guillaume Furbity qu'Agrippa qualifie son cognatus dans 
ses lettres (Ep. V, 55, 58, 81, 85, 85; VI, 34), et donl le nom 
ligure dans ces documents sous les formes Furbiius, Forbitus, 
Forbotus, était un parent de sa deuxième femme et comme elle 
originaire de Genève, à ce qu'il semble (Ep, V, 81). Un sait, 
de plus, qu'il appartenait au clergé, car il est parlé quel- 
que part de ses prédications (Ep. VI, 34). On ne saurait 
dire si c'est lui qu'Agrippa désigne dans une lettre de 1522, 
en ces termes : « Bonus ille pater Guilliermus Probitius car- 
« melita Rupeculensis » (Ep. III, 32). Ce qui est plus certain, 
c'est que Guillaume Furbity était à Paris en 1528, et qu'A- 
grippa, se rendant alors à Anvers, l'avait chargé du soin de 
veiller sur sa famille, momentanément laissée par lui en 
France (Ep. V, 55, 58). Il est, selon toute vraisemblance, per- 
mis de le reconnaître aussi dans 1' « affînis Agrippae » qui, à 
la fin de la même année, en novembre 1528, conduit cette fa- 
mille d'Agrippa de Paris à Anvers (Ep. V, 60) ; ainsi que dans 
le « cognatus » et dans le « Guliermus » (sic) qui étaient avec 
lui dans cette dernière ville vers la môme époque (Ep. V, 62, 
63). Il était en tout cas, l'année suivante, de retour à Paris, où 
Agrippa lui adresse alors les lettres dans lesquelles il raconte 
la mort de sa seconde femme (Ep. V, 81, 84, 85), et il y 
était encore en 1531 (Ep. VI, 34). Suivant M. Léon Gharvet, 
ce personnage ne serait autre qu'un Guillaume Furbity, do- 
minicain, docteur de Sorbonne, religieux du couvent de Mont- 
mélian, près Ghambéry, qui à Genève, en 1533, joua un rôle 
dans les polémiques religieuses contre les protestants, et fut 
emprisonné en 1534, puis rendu à la liberté en 1536, sur les ré- 
clamations du roi François I er (Revue savoisienne, 1874, pp. 94, 



486 APPENDICE 

95). Nous reproduisons ces indications, sans les discuter et sans 
y insister. Il n'est rien de plus difficile que ces questions d'i- 
dentification, et de plus incertain souvent que les conclusions 
auxquelles aboutit leur discussion. 



XX 



LES SEIGNEURS D ILLINS 



Dans quelques pièces de la Correspondance d' Agrippa, il est 
question des seigneurs d'Illins comme étant en rapport de pa- 
renté avec lui. Ces nobles d'Illins, Illens, Ylens, Eylens, Eylac, 
ou Eylers, étaient du pays de Genève, et alliés à Agrippa, qui 
les qualifie ses agnats (Ep. IV, G2). Ils ne peuvent être, à ce ti- 
tre, que des parents de sa seconde femme Jeanne Loyse Tissie, 
genevoise, noble elle-même de naissance à ce qu'il semble : 
« Secundam uxorem duxi, virginem nobilem » [Ep. III, 60). 
Jacques d'Illins est pourtant qualifié en 1524, par un corres- 
pondant d' Agrippa, comme s'il n'était lié à celui-ci que par de 
simples rapports d'amitié : « Retulit nobis D. Jacobus ab Il- 
lens communis amicus » (Ep. III, 59) ; et Agrippa, de son côté, 
parle, à la même époque, de ce personnage dans des termes qui 
ne font pas ressortir davantage sa parenté avec lui : « Jussi 
« autem dominum Jacobum ab Ylens ut rem nunciaret » 
(Ep. III, 63). Mais ce qui décide la question est le texte formel 
où Agrippa nomme les seigneurs d'Illins ses agnats, dans une 
lettre de 1526 : « Illi primipilares nobiles ab Eylens agnati mei, 
« qui cum Borbonio (duci) faverent, ego illos cum iv millibus 
« expeditis peditibus... induxi... devotos régi... pro quorum re- 
« muneratione, caesis nostris, et uno agnatorum meorum de- 
« siderato, altero graviter vulnerato,.. neque pactorum, neque 
« promissorum... fides nobis servata est » (Ep IV, 62). Il est 
question de Jacques d'Illins « dominus Jacobus Eylac»nsis » 



NOTE XX. 487 

comme résidant en 1525 à Perriacum ('?), dans une lettre 
adressée alors de ce lieu à Agrippa (Ep. III, 66). 

MM. A. Daguet et L. Gharvet, qui ont fait quelques recher- 
ches sur les seigneurs d'Illins, se demandent si Jacques d'Illins 
ne serait pas cet « uxorius avunculus » mentionné par Agrippa 
dans une lettre del524 (Ep. III, 11), et si l'autre d'Illins, tué 
au service du roi (Ep. IV, 62), ne serait pas un certain Hum- 
bert, seigneur d'Illins, qu'on sait avoir péri à la bataille de 
Pavie, en 1525. Ils trouvent, d'un autre côté, que la seigneurie 
d'Illins appartenait, au xv e siècle et au commencement du xvi e , 
aux Grolée ; et ils se demandent encore si ce ne serait pas à 
cette famille de Grolée que se rattacheraient les seigneurs d'Il- 
lins, alliés à Agrippa vers 1524 (A. Daguet, Agrippa chez les 
Suisses, 1856. — L. Charvet, Correspondance de Chapuys avec 
Agrippa, 1874). Sans vouloir pousser plus loin une enquête 
sur ces questions qui ne nous intéressent ici que d'une manière 
indirecte, nous croyons qu'il est bon d'en présenter au moins 
les données dans les termes où nous les fournissent les pièces 
de la Correspondance d'Agrippa, et les travaux antérieurs que 
nous avons pu consulter. 



XXI 

LES LAURENCIN 

La famille des Laurencin paraît avoir occupé un rang dis- 
tingué à Lyon, au commencement du xvi" siècle. M. L. 
Gharvet, dans la Revue savoisienne (1874), donne sur son 
compte, d'après un travail de M. Vachez, quelques indications 
d'où semble se dégager la notion d'une suite de quatre géné- 
rations comprenant : I. Nicolas Laurencin, qui aurait vécu au 
xv e siècle ; II. Glaude I et Jean I, les deux fils de Nicolas; III- 
Claude II, Jean II, Ponce, et N. (?), les quatre fils de Claudel; 
IV. François, Jean III, et Jean IV, les trois fils de Claude II. 



488 APPENDICE 

Ce seraient les Laurencin de la seconde et de la troisième 
génération qui se seraient trouvés en relation avec Agrippa, 
et dont il serait question dans sa correspondance, savoir : 
Claude I de Laurencin, baron de Riverie, conseiller de la ville 
de Lyon (1498-1512), mort vers 1532, dont l'épouse Sibylle Bul- 
lioud était sœur de Symphorien Bullioud, évêque de Bazas, un 
des protecteurs d' Agrippa à la cour de François 1 ; et trois des 
quatre fils de celui-ci : 1° Claude II de Laurencin, baron de 
Riverie, receveur des tailles pour le roi au pays de Lyonnais 
en 1522, qu'on trouve qualilié, en 1517, « Dominus receptor, 
« frater domini prseceptoris Rivi Eversi » (Ep. II, 9); ailleurs, 
en 1523, « quatuor Laurentinorum natu major, dominus de 
« Rivo Everso » (Ep. III, 36); et en 1526, « Dominus receptor 
« Claudius Laurentius qui prseceptoris divi Joannis Metensis 
« frater germanus est » (Ep. IV, 20); 2° Jean de Lauren- 
cin, commandeur de Saint-Antoine de Riverie, abbé de Val- 
benoîte, mort en 1547, celui à qui Agrippa dédia, vers 1517, 
ses Commentaires sur YArs brcvis de Raimond Lulle, « Johan- 
« nés Laurentinus Lugdunensis, prœceptor primarius Divi An- 
« tonii apud Rivum Eversum , provinciae Pedemontium » 
(Ep. dedicat. Opéra, t. II, p. 331); 3° Ponce de Laurencin, 
chevalier de Saint-Jean de Rhodes, commandeur de Saint- 
Jean de Metz, « prœceptor divi Johannis Metensis »(Ep. IV, 20), 
lequel paraît avoir pris une part essentielle aux démarches qui 
déterminèrent l'offre d'un office faite par la cité de Metz à 
Agrippa en 1517-1518. Nous avons donné, à la fin de notre 
chapitre m et au chapitre iv (t. I, p. 282 et p. 309), quelques 
indications relatives à ce fait. 

Il est difficile de décider lequel des deux Claude Laurencin, 
le père mort vers 1532, ou son fils, de même nom, le receveur 
des tailles de 1522, a été plus particulièrement lié avec Agrippa 
qui le qualifie son compère « compater, » comme ayant tenu 
en 1525 sur les fonts de baptême un de ses fils, au nom du 
cardinal Jean de Lorraine, parrain de l'enfant. M. Vachez au- 
rait, à ce que dit M. Louis Charvet, acquis la certitude que 
c'est le fils qui entretint des relations avec Agrippa. M. Louis 



NOTE XXI. 489 

Charvet ne semble pas se ranger absolument à cette opinion. 
Agrippa a certainement connu l'un et l'autre. La lettre où se 
trouve la qualification « compater » ne marque pas explicitement 
duquel des deux, du père ou du fils, il s'agit. « Scripsi tibi a 
« décima quarta hujus mensis per servitorem baroni Lauren- 
« cini compatris mei », ainsi s'exprime Agrippa écrivant de 
Lyon, le 30 juin 1526, à son ami Chapelain (Ep. IV, 21). Ailleurs, 
en 1518, il paraît désigner particulièrement le père par le titre 
de baron. C'est dans son discours aux Seigneurs de Metz, 
quant, à son arrivée dans cette ville, il leur parle de la part 
prise par les membres de la famille de Laurencin, aux instan- 
ces qui l'ont décidé à s'y rendre : « postquam... ipse dominus 
« prseceptor Rivi eversi, atque illius frater germanus précep- 
te tor metensis una cum magnifico barone et genitore suo, qui- 
« bus plurimum debeo, id ipsum a me multis precibus conten- 
ue derent. » (Oratio IV, Opéra, t. II, p. 1090). Il faut voir ici, 
ce semble, dans les expressions « barone et genitore » non 
pas la désignation de deux personnages « baro »et « genitor », 
mais une double qualification s'appliquant à une seule et même 
personne, le baron de Laurencin, père des deux commandeurs, 
l'un de Riverie, l'autre de Metz. Si l'on interprétait autrement 
ce passage, ce serait le fils qui s'y trouverait désigné par le 
titre de baron; et le texte mentionnerait non plus trois indi- 
vidus, mais quatre : trois des frères Laurencin et leur père. Il 
y a là, on le voit, ambiguïté. La question est difficile à résou- 
dre. Elle n'a pas pour nous beaucoup d'importance. Nous 
nous contenterons de l'avoir posée. 



XXII 

AUGUSTINO FORNARI 

Le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences a été 
publié avec une dédicace à un personnage qualifié ainsi : 



490 APPENDICE 

« Spectabili viro domino Augustino Furnario civi Genuensi. » 
Dans divers passages de la correspondance d'Agrippa, le nom 
du même individu figure sous les formes « Furnarius, Forna- 
« rius » (passim), ou encore sous celle-ci « Augustinus de For- 
« nariis » (Ep. VII, 22). Cette dernière forme semble répondre 
à l'italien Fornari, comme répond vraisemblablement au nom 
de Bardi la forme « de Bardis » dans le nom d'un Florentin 
« Petrus de Bardis », que mentionne aussi la Correspondance 
d'Agrippa (Ep. VI, 33). Ce rapprochement justifie, croyons-nous, 
l'interprétation que nous proposons du latin Furnarius ou 
Fornarius par le nom italien Fornari ou dei Fornari. 

Augustino Fornari était un riche marchand de Gênes qui 
possédait, à ce qu'il semble, des comptoirs à Lyon et à Anvers. 
On le voit passer d'une de ces villes dans l'autre, et de là en 
Italie, à diverses reprises. C'est lui qui, en 1526, étant venu en 
aide à Agrippa pendant la détresse où l'avait jeté à Lyon, sa 
disgrâce à la cour de France, mérite par ses bienfaits de 
voir son nom inscrit en tête du fameux traité enfanté par 
Agrippa dans ces circonstances. C'est lui encore qui, pour une 
bonne part, décide bientôt Agrippa à quitter la France pour 
aller se fixer à Anvers, où il arrive en 1528, et qui, dans cette 
ville, en 1529, lui offre un asile dans sa maison pendant que sé- 
vit la peste, lorsqu'après lui avoir enlevé sa femme, la maladie 
le force à éloigner ses enfants et disperse ses serviteurs. 

Augustino Fornari voyageait beaucoup, pour ses intérêts de 
commerce vraisemblablement. Nous avons donné dans notre 
chapitre vu (t. II, pp. 210-212) un aperçu de cette vie agitée. 
Il avait un frère, nommé Thomas, qui le suivait quelquefois 
dans ses voyages (Ep. VII, 10, 23). Il avait aussi un cousin 
fixé à Anvers (Ep. V, 63). Il était lié avec Je religieux Au- 
relio d'Aquapendente de la maison des Augustins d'Anvers, 
et avec Dom Luca, secrétaire, et Dom Bernardus de Paltri- 
neriis, majordome du cardinal légat Campegi (Ep. VII, 2, 7, 
21, 23), les uns et les autres amis d'Agrippa, qui lui devait 
probablement ses relations avec eux, et par là celles qui lui 
furent si utiles avec le légat lui-même, le cardinal Laurent 



NOTE XXII. 491 

Gampegi. Auguslino Fornari n'était pas, à ce qu'il semble, 
étranger à la culture des sciences occultes. Il empruntait à 
Agrippa des livres où il en était traité (Ep. VII, 2, 7). De Ra- 
tisbonne, où il est le 17 juillet 1532, il lui écrit de lui réser- 
ver deux exemplaires de la Philosophie occulte, quand elle 
aura paru(Ep. VII, p. 10). 

Nous avons dit tout à l'heure qu'Augustino Fornari avait un 
cousin fixé à Anvers. Ce cousin se nommait Nicolas (Ep. V, 
63). N'y aurait-il pas lieu de lui attribuer une lettre du 17 oc- 
tobre 1527, dont l'auteur se signale comme l'ami du religieux 
Aurelio d'Aquapendente et presse Agrippa, encore en France 
à ce moment, de venir à Anvers ? Augustino Fornari est-il dit 
dans cette lettre approuvera certainement cette invitation : 
« Persuasion mihi plane habeo Augustinum Furnarium non 
« improbaturum invitationem meam. » La lettre est datée 
d'Anvers : « Antuerpiee, e curia nostra » (Ep. V, 15). L'es- 
pèce de dépendance où se place, à l'égard d'Augustino Fornari, 
l'auteur de cette lettre écrite d'un hôtel assez important pour 
être qualifié curia, correspond bien à ce que serait la situa- 
tion d'un subordonné habitant la maison de son patron. C'est 
ce qui nous a donné l'idée qu'elle pourrait être de Nicolas, 
cousin d'Augustino Fornari, chargé de gérer en son absence 
ses intérêts à Anvers, où il aurait habité sa maison. Agrippa 
répond à la missive du 17 octobre, par une lettre du 17 novem- 
bre 1527. Une objection que nous ne voulons pas dissimuler, 
et qui pourrait combattre l'hypothèse que nous venons de pro- 
poser, résulte de la manière dont Agrippa, dans cette répouse 
du 17 novembre, parle d'Augustino Fornari, en le désignant, 
non comme un parent, mais comme un ami de son correspon- 
dant : « Augustinus Furnarius... tibi... non vulgaris ami- 
cus... » (Ep. V, 18). Agrippa aurait-il ignoré alors cette pa- 
renté ? Cela ne serait pas après tout impossible. Nets n'insistons 
pas. 



492 APPENDICE 



LA PRINCESSE MARGUERITE d' AUTRICHE, GOUVERNANTE 
DES PAYS-BAS 

Marguerite d'Autriche, sœur de Philippe le Beau, père de 
Charles-Quint, était issue comme ce prince de l'empereur 
Maximilien et de la fameuse Marie, fille unique et seule héri- 
tière du dernier duc de Bourgogne, Charles le Téméraire. Mar- 
guerite était née au château de Bruxelles le 10 janvier 1479 
(1480, n. s.). Après la mort de sa mère, en 1482, elle avait été 
portée tout enfant à Malines, où elle devait revenir plus tard 
encore, pour y passer finalement la plus grande partie de sa 
vie. Elle y avait été confiée alors aux soins de la troisième 
femme de son aïeul maternel, Marguerite d'York, douairière 
de Bourgogne, qui s'était retirée dans cette ville, à la mort de 
son époux, et y demeura pendant son long veuvage, à partir 
de 1477, jusqu'à sa mort en 1505. Bien petite encore, Margue- 
rite est conduite dès 1483 en France comme dauphine, épouse 
désignée de Charles, plus tard Charles VIII, fils du roi 
Louis XI. Au bout de dix années passées au château d'Am- 
boise, elle est cependant rendue à son père Maximilien en 1493. 
Ramenée dans les Pays-Bas, elle fixe à ce moment sa rési- 
dence à Namur. Quatre années plus tard, elle épouse, en 1497, 
Jean de Castille, prince des Asturies, fils du roi Ferdinand d'A- 
ragon, et va rejoindre en Espagne ce nouvel époux. Dans l'année 
même elle était veuve, et, après avoir donné le jour à un fils 
posthume, mort en naissant, elle rentrait à Malines sous l'aile 
de la vieille duchesse de Bourgogne, Marguerite d'York, qui l'y 
avait autrefois reçue enfant. Elle ne la quitte, un peu plus 
tard, que pour épouser, en 1501, le duc de Savoie Philibert le 
Beau, qu'une mort prématurée enlève à son tour en 1504. La 
duchesse douairière de Bourgogne, Marguerite d'York, qu'on 



NOTE XXIII. 493 

appelait Madame la Grande, meurt elle-même à Malines, le 
23 novembre 1505. Deux années après , Marguerite d'Au- 
triche venait s'établir dans celte ville , qu'elle ne devait 
plus quitter; elle y mourut en 1530. Marguerite d'Autriche 
avait reçu de son père Maximilien, le 18 mars 1506 (1507, 
n. s.), le gouvernement des Pays-Bas et de l'héritage entier de 
Bourgogne, lequel, par la mort du frère de la princesse, l'ar- 
chiduc Philippe le Beau, venait d'échoir au fils de ce dernier, 
au prince enfant qui devait être un jour Charles-Quint. Après 
la mort de Marguerite d'Autriche, le corps de la princesse fut 
porté à la maison des Annonciades de Bruges qu'elle avait 
fondée, et, l'année suivante, près de Bourg en Bresse, dans cette 
magnifique sépulture de Brou, qu'on peut admirer encore aujour- 
d'hui, et qu'elle avait construite pour elle-même, pour son 
dernier époux, Philibert, comte de Savoie, et pour la mère de 
ce prince, Marguerite de Bourbon. L'oraison funèbre de Mar- 
guerite d'Autriche fut alors prononcée à Brou, le 11 juin 1532, 
par Antoine de Saix; une autre fut prononcée à Cologne, en 
présence de Charles-Quint, par Jean Fabri. Agrippa en avait 
antérieurement composé à Malines une première qui nous a 
été conservée dans ses Œuvres (Opéra, t. II, p. 1098), mais 
dont nous ne saurions affirmer qu'elle eût été réellement 
prononcée comme l'ont été les deux autres. 

Malgré ses trois mariages, Marguerite d'Autriche n'avait eu en 
réalité que deux maris, le mariage avec le dauphin de France 
n'ayant pas été consommé. Elle n'eut pas d'enfant du dernier; 
mais elle avait eu du précédent un fils mort en naissant, comme 
nous l'avons dit. Cette particularité semble en contradiction 
avec l'épilaphe bien connue de cette princesse rapportée par 
M. Le Glay, entre autres, en sa notice sur Marguerite d'Autri- 
che, dans les termes suivants : — « Cy gist Margot la gente 
« damoiselle — Qu'eut deux maris et si morut pucelle. » — 
L'oraison funèbre composée en 1530, par Agrippa, pour la 
princesse contient une version un peu différente de cette épi- 
laphe que Marguerite avait faite pour elle-même, dans des 
circonstances relatées également par le panégyriste avec d'au- 



494 APPENDICE 

très faits qu'il est bon de rappeler. Ces particularités, qui ne 
semblent pas avoir été toujours appréciées comme il convient, 
permettent seules de comprendre le sens exact de l'épitapne, 
d'où l'on a quelquefois conclu à tort que Marguerite n'avait 
jamais eu d'enfants. Le texte de l'épitaphe donné par Agrippa 
dans son oraison funèbre est ainsi conçu : — « Cy gyst Margo 
« la noble damoiselle — Que fut deux fois maries et encore 
« est puelle. » — Dans cette dernière version, le distique ss 
termine comme une épigramme faite pour une personne encore 
vivante, plutôt que comme une épilaphe proprement dite, 
destinée à une morte. Nous inclinerions volontiers à l'accepter 
de préférence à l'autre, parce qu'elle est donnée ainsi par un 
contemporain, avec le récit des faits qui en forment le commen- 
taire. Mariée, dit Agrippa, à l'âge de trois ans, le 23 juin 1483, 
à Charles, fils de Louis XI, qui la renvoya ensuite pour épouser 
Anne de Bretagne, sans que ce mariage eût été consommé, 
Marguerite considérait néanmoins ce prince comme son premier 
mari. Le second était dès lors Jean de Castille, qui en réalité est 
le premier. Agée de dix-sept ans en 1497, elle venait d'épouser 
celui-ci par procureur, et allait le rejoindre en Espagne, lorsque, 
dans la traversée, battue par la tempête, menacée de périr 
dans un naufrage, elle écrivit en fiançais l'épitaphe badine 
que son panégyriste cite comme une preuve de sa force d'âme 
dans un pareil moment, et donl on comprend d'après ces par- 
ticularités la véritable signification. 11 est, ce nous semble, per- 
mis de croire, comme nous venons de le dire, que la version 
donnée par Agrippa de la fameuse épitaphe contient, malgré 
son incorre3tion comme mesure, peut-être même en raison de 
cette incorrection, le texte originaire composé par la princesse 
elle-même; et que celle plus correcte donnée par les histo- 
riens résulte d'un arrangement fait après sa mort. 

Malines avait pris, sous le gouvernement de Marguerite 
d'Autriche et au temps d'Agrippa, le caractère de ville capi- 
tale des Pays-Bas, et le conserva longtemps après elle. Cette 
ville ne jouissait pas auparavant de cet avantage ; elle le dut à 
diverses circonstances qu'il est bon de rappeler. Les ducs de 



NOTE XXIII. 495 

Bourgogne, à l'époque de leur domination sur ces pays, n'avaient 
pas même de résidence propre à Malines ; et, quand ils y ve- 
naient, ils prenaient gîte dans les dépendances du couvent des 
Récollets. Mais, en 1468, Malines était entré dans la constitu- 
tion du douaire de Marguerite d'York, troisième femme de 
Charles le Téméraire, et cette princesse, voulant s'y fixer après 
la mort de son époux, y avait acheté, en 1477, une ancienne 
maison des évoques de Cambrai, qu'on nommait pour cette 
raison la Cour de Cambrai, laquelle devint dès lors la Cour de 
Bourgogne, et ultérieurement la Cour de l'empereur, au xvi e siè- 
cle. La vieille duchesse donnait plus tard cette demeure aux 
petits enfants de son mari, Philippe et Marguerite d'Autriche, 
qui l'un et l'aulre y avaient, en divers temps, vécu auprès 
d'elle. Ce n'est pas là pourtant que Marguerite d'Autriche se 
fixa définitivement, quand elle adopta elle-même Malines pour 
sa résidence. Les enfants de Philippe le Beau, son frère, étant 
élevés alors dans l'ancien palais de Marguerite d'York, à la 
Cour de Bourgogne, Maximilien await acheté tout auprès et 
donné à sa fille, Marguerite d'Autriche, en 1506, un hôtel qui 
avait appartenu au conseiller Jérôme Lauwrin, chevalier sei- 
gneur de Watervliet, où la princesse établit sa demeure. De 
plus, en 1520, elle reçut la ville et le territoire de Malines en 
Viager, comme représentant sa part de l'héritage paternel. 
Nous avons dit précédemment par erreur (tome I, p. 161) que 
c'est à ce titre qu'elle jouissait du domaine utile des comtés 
de Bourgogne et de Charolais. C'est en réalité à une date an- 
térieure, et comme représentation de la dot qui lui avait été 
assignée pour son mariage en 1483 avec le feu roi Charles, 
alors dauphin, que, par acLe du 17 lévrier 1508 (1509, n. s.), Maxi- 
milien, empereur et son pelit-lils, Charles archiduc d'Autriche 
prince d'Espagne, avaient accordé à Marguerite, fille du pre- 
mier, tante du second, la jouissance des comtés de Bourgogne 
et de Charolais, et des seigneuries de Salins, Noyers, Chastel- 
chinon, Chaulcin et La Perrière, avec les prolits, juridictions 
et dépendances y appartenant, pour en jouir sa vie durant, 
comme de sa chose propre. En 1510 seulement, s'ouvrit pour 



496 APPENDICE 

Marguerite, par ia mort de l'empereur Maximilien, son droit à 
la succession paternelle, et, le 28 septembre 1520, elle reçut 
pour cet objet, de son neveu, l'empereur Charles-Quint, outre 
une somme d'argent considérable, la ville et le territoire de 
Malines et leurs dépendances, pour en jouir également sa vie 
durant. 

Le palais de Marguerite d'Autriche à Malines fut occupé 
après elle par sa nièce Marie, reine de Hongrie, qui lui suc- 
céda au gouvernement des Pays-Bas. Presque entièrement dé- 
truit par une explosion de poudre, en 1546, cette demeure fut 
reconstruite, mais après d'assez longs délais, par le cardinal 
de Granvelle qui l'habita. Elle devint ensuite, au xvn e siècle, le 
siège du grand conseil, qui occupait auparavant ce qu'on appe- 
lait le vieux palais de Malines, ancienne maison de ville da- 
tant du xiv c siècle, où ce grand conseil avait été installé lors 
de sa création en 1473. 

On voit à quelle suite de circonstances la ville de Malines 
dut son rôle de capitale ou siège du gouvernement dan'i les 
Pays-Bas, au commencement du xvi e siècle, à l'époque où 
Agrippa vint momentanément habiter cette contrée. Nous 
avons consulté avec fruit, sur les particularités qui précèdent, 
l'ouvrage de M. le comte E. de Quinsonas, intitulé : Matériaux 
pour servir à l'histoire de Marguerite d'Autriche, 1860, et la 
notice de M. Le Glay, à la suite de la correspondance de Mar- 
guerite avec son père Maximilien, 1839. 



XXIV 

BAYARD ET LA JOURNEE DE PAVIE EN 1512 

Après la bataille de Ravenne, en 1512, époque où Agrippa 
était en Italie, La Palisse dut ramener ses troupes de la Roma- 
gne en Lombardie, et se replier jusque sur Pavie où il 
s'apprêtait à se défendre, lorsqu'à l'approche des confédérés il 



NOTE XXIV. 497 

résolut précipitamment d'abandonner cette place elle-même. 
L'ennemi, le serrant de près, y entrait par un côté avant que, 
par l'autre, il l'eût entièrement évacuée. Bayard à l'arrière- 
garde, à l'endroit le plus périlleux, l'ut blessé dans cotte jour- 
née qui décida de la perte du Milanais par Louis XII. On s'ex- 
plique difficilement que la date d'une affaire de cette importance 
ne soit pas donnée par les historiens. Elle est nécessairement 
postérieure au 11 juin, jour de la Saint-Barnabe, où eut lieu 
à Milan un soulèvement contre les Français en retraite, et an- 
térieure au 24 juin, date d'une lettre de la Correspondance 
d'Agrippa où est mentionné le fait (Ep. I, 32). Agrippa, qui ré- 
sidait alors à Pavie, n'échappa qu'avec peine aux périls de 
cette journée, laquelle eut pour lui des conséquences désas- 
treuses. On comprend qu'il en soit question dans ses lettres- 
On y cherche cependant en vain la date précise de l'événement. 
Ce corps de documents ne fournit aucun moyen de combler 
sur ce point une lacune dont on a justement lieu de s'étonner 
dans l'histoire générale de cette époque, et dans l'histoire par- 
ticulière d'un personnage aussi connu que l'est Bayard. En ce 
qui concerne celui-ci, nous avons vainement consulté toutes 
les sources d'information et interrogé M. Roman, le conscien- 
cieux commentateur à qui l'on doit l'édition, donnée en 1878 
pour la Société de l'Histoire de France, du livre écrit par Le 
loyal serviteur. 

Nous avions renoncé à résoudre cette petite question de 
chronologie, lorsqu'un heureux hasard nous a fait rencontrer 
dans un texte contemporain la date qui nous manquait. Ce 
texte, provenant du Diarium Citrix Romanx de Paris de 
Grassis, est reproduit par Raynaldus dans ses Annales ec- 
clesiastici (t. XXX, 1512, n os 65, 6G). On y lit : « Die martis 
« xxn Junii, pontifex nuntium habuit ex Papia a multis, pra- 
<■<■ sertim a reverendissimo domino cardinale Sedunensi, aposto- 
« licae sedis legato, qualiter die xvm praeterita exercitus apos- 

« tolicus victoriam habuerat contra Gallos.apud Papiam, etc 

« Pontifex primo lectis intra se ipsnm literis ad me ibi cum 
« multis astantem subridens inquit: Vicimus, Pari, vicimus ! 

T. II. 



498 APPENDICE 

« Ego genuflexus gratias egi Deo et Suœ Sanctitati, etc.. » 
En 1512, le 22 juin était effectivement un mardi; le 18 était, 
par conséquent, un vendredi. Le vendredi 18 juin 1512 est 
donc la date précise de la journée de Pavie où Bayard a été 
blessé. Paris de Grassis ne parle naturellement pas de ce fait 
particulier; les rapports qu'il mentionne présentent même l'af- 
faire de Pavie sous un jour très défavorable aux Français. 
Mais l'attitude héroïque du chevalier sans peur et sans repro- 
che, dans cette circonstance, est suffisamment prouvée par le 
témoignage du Loyal serviteur, qui dit tout à cet égard, tout, 
sauf la date de cette mémorable action, désormais fixée par le 
texte de Paris de Grassis au vendredi 18 juin 1512. 

Celte date a aussi son importance pour Agrippa. Elle mar- 
que le terme de sa première tentative d'établissement à Pa- 
vie où, deux ou trois ans plus tard, il devait revenir et se 
marier, mais d'où il fut chassé cette fois encore par la guerre, 
après un début heureux dans une chaire de son université. 



:x.*.v 

AGRIPPA ET LE CONNÉTABLE DE EOUR-BON 

Les relations d'Agrippa avec le connétable de Bourbon sont 
certaines; mais il plane plus d'un doute sur leur caractère 
précis et sur la manière dont elles ont commencé. Il est assu- 
rément permis de rattacher au souvenir de ces relations l'in- 
tention, manifestée ultérieurement par Agrippa, d'écrire l'his- 
toire des faits de guerre accomplis en Italie par ce prince, pour 
le service de l'Empereur : « Gallici belli pro Caesare in Italia 
per Borbonium gesti historiam concepi » (Ep. VII, 21). On a 
prétendu qu'Agrippa s'était borné à tirer des horoscopes pour 
l'ennemi du roi. 11 était certainement question d'autre chose 
entre eux. Le duc lui avait fail des propositions et l'avait ap- 
pelé à lui. Agrippa le dit plus tard formellement dans son nié- 



NOTE XXV. 499 

moire à la reine Marie : « In Lugdunensem Galliam concessi... 
« quousque a duce Borbonio primum, dein etiam a Mercurino 
« cancellario evocatus (fuissem) » (Ep. VII, 21). De quoi s'a- 
gissait-il dans ces propositions? Une lettre d' Agrippa au duc 
nous donne sur ce sujet de sérieux indices. Agrippa y remer- 
cie le prince de l'offre d'un commandement qu'il lui a faite : 
« De oblata mini ab Excellentia Tua praefectura, infmitas gra- 
« tias ago » (Ep. V, 4). En même temps, il indique, de son côté, 
a u duc de Bourbon les services qu'il peut lui rendre : « Quid 
« hostes facturi sint preevideris. .. atque inhis quantum tibi prees- 
« tare valeam hic praesentium lator indicabit atque alia multa » 
(Ep. V, 6). Oserait-on affirmer qu'il ne s'agît en cela que d'ob- 
servations, de calculs et de prédictions astrologiques? Sous 
l'intluence de certains présages, auxquels Agrippa d'ailleurs 
n'accordait plus alors, on le sait, aucune créance, on peut bien 
il est vrai prétendre lire dans les astres ce que médite un en- 
nemi. Mais, quand on est chez cet ennemi lui-même, on peut 
tourner avec plus de fruit ses regards ailleurs que vers les étoi- 
les, pour voir ce qu'il prépare, alin d'en informer son adversaire. 
Ces faits se rapportent à l'année 1527. Ils donnent bien l'idée 
de relations encore à leur début. On a cependant voulu faire 
remonter beaucoup plus haut, et jusqu'en 1523, les rapports 
qui ont existé entre Agrippa et le duc de Bourbon. On pourrait, 
tout au plus, les rattacher à ce que dit Agrippa l'année précé- 
dente, 152G : '< Conditiones mini externi principes quidam hac 
« aestate obtulerunt » (Ep. IV , 53). Des propositions faites 
pendant l'été de 1526 prouveraient jusqu'à un certain point 
qu'à cette date rien n'était encore arrêté ni même noué entre 
Agrippa et les ennemis du roi. Des tentatives cependant avaient 
été, sans résultat du reste, faites à son adresse il le dit formelle- 
ment, dès l'année 152 i, au moment où, quittant Fribourg, il se 
rendait à Lyon. En 1526, se défendant d'être déjà au duc, il écrit 
à Chapelain : « Si Borboniusego sum, ipsi testari possunt tanti 
« ducis plerique proceres, qui me, cum Friburgo Helvetiorum 
« disoederem, importunis precibus magnisque pollicitis prœ- 
« miis in illius obsequium traducere couabantur. Quid in illis 



501» APPENDICE 

« tune responderim, quidque egerim, testabuntur cum ejusdem 
« ducis aliquot capitanei, tum illi primipilares nobiles ab Ey- 
« lens, agnati mei, qui cum Borbonio faverent, ego illos... in- 
« duxi... devotos régi » (Ep. IV, 62). Une lettre sans date, de 
cette époque, contient une invitation à Agrippa de venir au 
camp du duc de Bourbon (Ep. IV, 65). Il avait pu être ques- 
tion antérieurement déjà de ces provocations ; mais rien, vrai- 
semblablement, n'avait encore été fait alors. 

Il est difficile, on le voit, d'admettre que les relations d'A- 
grippa avec le duc de Bourbon remontent jusqu'à 1523, année de 
la sortie de ce dernier du royaume, antérieurement par con- 
séquent à l'arrivée d'Agrippa en France ; ce qui mettrait celui- 
ci en communauté d'idées et d'intérêts avec les ennemis du roi 
François I er , avant même d'être entré au service de ce prince. 
C'est ce qu'on a cru pouvoir avancer cependant. C'est notam- 
ment ce que dit M. A. Daguet dans son travail (l'Agrippa chez les 
Suisses. Il ne propose d'ailleurs pas d'autre preuve du fait qu'une 
lettre de 1523 (Ep. 111,40), dans laquelle Agrippa semble re- 
commander simplement à son disciple Christophe Schilling un 
ami de vingt ans, Godefroy Brullart, trésorier de France, à ti- 
tre de curieux investigateur des secrets de la nature : « Homo 
« arcanarum rerum curiosus explorator... Mihi ante annos vi- 
« ginti peramicissimus, » ajoutant que Christophe Schilling 
pourra rencontrer cet admirateur de la nature chez le général 
Nurbec à Berne. La lettre est écrite de cette ville, où Agrippa 
est lui-même à ce moment. Certaines expressions de la mis- 
sive paraissent, il est vrai, indiquer, en outre, l'existence de 
quelque secret entre Agrippa et son ancien disciple, Christophe 
Schilling : « Neque insuper audeo quod inter nos secretissi- 
« muni esse velim, malè tutis committere literis... Cseterum 
« quae inter nos ex antiquo adhuc negotia sunt, de iis aliàs scri- 
« bam latius ex Friburgo. » On ne saurait deviner ce que sont 
ces anciens secrets entre Agrippa et son disciple; mais rien 
n'autorise à penser qu'il soit ainsi question de négociations 
commencées, prétend-on, alors entre Agrippa et le connétable 
de Bourbon. 



NOTE XXVI. aOI 



XXVI 

AGRIPPA ET CATHERINE d' ARAGON REIXE D'ANGLETERRE 

On connaît les tentatives faites auprès d'Agrippa pour l'en- 
gager à se charger de la cause de Catherine d'Aragon, tante de 
Charles-Quint, dans l'affaire de son divorce avec Henri VIII. 
Nous avons exposé, dans notre chapitre vu (t. II, pp. 261-277), 
les instances pressantes que lui adresse pour cet objet son a m i 
Chapuys, alors envoyé de l'empereur près du roi d'Angleterre. 
Nous avons dit aussi que, malgré certaines dispositions favora- 
bles manifestées par Agrippa, il est plus que douteux qu'il ait 
rien fait, rien écrit notamment pour la reine Catherine. On ne 
trouve, en effet, rien pour cette cause dans les ouvrages d'A- 
grippa. Il s'explique même quelque part à ce sujet de telle 
sorte qu'il n'y a aucunement lieu de penser qu'il s'en soit ja- 
mais sérieusement occupé. Dans le mémoire adressé par lui, 
en 1532, à la reine Marie, gouvernante des Pays-Bas, près de 
laquelle il s'efforce de faire valoir, non sans les exagérer beau- 
coup, les services de tout genre dont il a pu s'acquitter envers 
l'empereur, il dit bien, à propos de la reine d'Angleterre, pro- 
che parente du souverain, qu'il avait accepté de la défendre, 
mais non pas qu'il l'ait en effet défendue. En disgrâce à ce 
moment à la cour des Pays-Bas, il ajoute qu'il n'attend que le 
retour de la faveur de la reine Marie et ses ordres pour con- 
tinuer l'œuvre commencée : « Negotium pro... Angliae cele- 
« bratissima regina meis humeris impositum suscepi... Idque 
« jam aggressus prosequar, si tua celsitudo insuper jusserit. 
« Alias refrigescet animus, si mihi extra gratiarn laborandum 
« erit » (Ep. VII, 21). Or la faveur de la reine Marie était en 
ce moment déjà, on le sait, perdue pour Agrippa sans retour, 
et les ordres de la princesse furent vainement attendus par 
lui, on a tout lieu de le croire. Il est permis de conclura de 



502 APPENDICE 

ces considérations qu'Agrippa ne fit rien et n'écrivit rien pour 
la reine Catherine d'Aragon, dans l'affaire de son divorce avec 
le roi d'Angleterre. C'est, du reste, l'opinion de Bayle (Dict. 
histor., t. I, p. 156, note o); c'est aussi celle de M. A. Daguet 
(Agrippa chez les Suisses, p. 37). 



XXVII 

LES CONSEILS DE JUSTICE ET DE GOUVERNEMENT DANS LES PAYS-BAS, 

AU XVI e SIÈCLE 

Nous avons indiqué succinctement, au commencement de 
notre chapitre vu (t. II, pp. 189-192), quel était le régime po- 
litique et administratif des Pays-Bas au commencement du xvi e 
siècle, époque à laquelle Agrippa vécut dans cette contrée. Nous 
avons dit nolamment ce qu'étaient le grand conseil, cour sou- 
veraine de justice qui remontait à 1473, et les deux conseils de 
gouvernement que Charles-Quint y avait institués en 1517, le 
conseil privé et le conseil des finances. Il est souvent question 
de ces conseils dans la Correspondance d'Agrippa, de 1528 à 
1532; mais il est parfois assez difficile de les distinguer l'un 
de l'autre, dans ce qu'il en dit, et de les reconnaître sous les 
formes arbitraires de son latin factice. 

Le conseil des finances et le conseil privé sont assez claire- 
ment désignés néanmoins dans le passage suivant : « Marga- 
« reta princeps... jussit... cœsareos publicanos quos finantia- 
« tores vocant... mini... statuere stipendium, quod dum... 
« prosequerer nunc apud Hochstratum comitem, nunc apud 
« Panormitanum protoprasulem, hoc publicanorum, illo pri- 
« vati consilii prœsidibus... bono animo esse jubent. » (Ep. VII, 
21). — Le grand conseil, ou parlement, et le conseil privé se 
reconnaissent aussi dans une requête adressée à l'un d'eux : 
« Prsesidi et senaloribus Caesarei parlamenti apud Mechli- 
« uiam » (Op. II, p. 263), où il est fait mention d'une décision 



NOTE XXVII. 503 

de l'autre : « assensus est privati consilii senatus » (Op. II, 
p. 329). Le même rapprochement est reproduit encore avec la 
même signification dans cet autre passage : « Hinc ad priva- 
« tum Cœsaris consilium remissi, inde ad parlamentarum (sic) 
« senatum Mechliniam relegati...versabantur... Tandem... sup- 
« plicavi apud utrumque senatum » (Op. II, p. 258), — D'un 
autre côté, c'est évidemment le conseil privé de Malines qui, 
dans les écrits d'Agrippa, est désigné par les expressions 
« Csesareee majestatis consilium privatum » (Ep. VI, 21. 22); 
« Privatum Cansareum concilium per Inferiorem Germaniam et 
« Burgundiam » (Ep. VI, 10, 23); « Privati concilii senatus » 
{Opéra, t. II, p. 329). — Il y a moins de certitude dans l'inter- 
prétation des dénominations suivantes qui pourraient désigner le 
grand conseil ou parlement, mais qui pourtant peuvent aussi 
parfois s'appliquer au conseil privé : « Concilium Csesareum » 
(Ep. VI, 23 ; VII, 26) ; « Senatus Caesareus apud Mechliniam » 
(Ep. VI, 7); « Senatus Mechliniensis (Ep. VII, 14). 

Les conseils de justice et de gouvernement des Pays-Bas 
siégeaient au xvi siècle à Malines, qui servait alors de rési- 
dence à la princesse gouvernante de la province, et qui avait 
pris le caractère de capitale dans cet Étal, comme nous l'avons 
montré précédemment (Append., n° XXIII). 



i/lMPRESSION DES OUVRAGES d' AGRIPPA 

L'impression des ouvrages d'Agrippa ne date que des der- 
nières années de sa vie. Ce n'est pas que précédemment ses 
amis ou lui n'aient pensé déjà, et à diverses reprises, à leur 
publication. Voici, dans leur ordre chronologique, quelques 
passages extraits de sa Correspondance qui en témoignent : 

Le premier en date appartient à une lettre de Cantiuncula 
qui, le 12 de3 calendes d'août 1519, écrit de Bâle à Agrippa : 



304 APPENDICE 

« Tuam apologiam adversus Claudium Salini si miseris hic ex- 
« cudendum curabo » (Ep, an. 1534 impressa). Celle proposition 
de Ganliuncula à Agrippa pourrait bien avoir été provoquée par 
quelque ouverture de celui-ci, analogue à la suivante adressée 
la môme année à Lefèvre d'Etaples, à propos encore du factum 
contre Salini : « Defensionem propositionum nostrarum... tra- 
« didimus adversario illo theologastro...tibi vero, quod maxime 
« debeo, duplum missurus eram, nisi deesset mihi notarius... 
« Mittam autem alias vel manu scriptam (copiam), veltypisex- 
« cussam » (Ep. II, 35). Je veux publier tout cela, écrit-il de 
Cologne, en février 1520, à Brennonius : <■ Ego intérim seripta 
« nostra simulque illa quœ ipsemet Claudius Salini in chartam 
« effudit... in lucem dabo » (Ep. II, 43). Il semble même être 
alors entré en pourparler avec les imprimeurs pour cet objet, 
car, le 4 mai suivant (1520), il dit à Brennonius : « Ego jam cum 
« typographis conveni quô nostra opuscula excudantur » (Ep.II, 

50). 

Les difficultés, la dépense et l'incertitude de recouvrer les 
frais d'une publication semblent avoir arrêté l'auteur dans la 
voie où il était près d'entrer. Dans une lettre du 22 janvier 1524, 
il s'explique ainsi à ce sujet : « Hsec omnia aliquando in publi- 
« cum dalurus essemmodù ne et operam et impensam omnino 
« perditurus sim » (Ep. III, 56). Cette année même, Brenno- 
nius lui écrit de Metz qu'il vient d'hériter de tout un attirail 
d'imprimeur : « Mulier quaedam apud nos e vita discessit, quce 
« singula artis impressorise instrumenta ac necessaria mihi 
« teslamento donavit, quibus per otium quandoque insudare 
« potero » (Ep. III, 61). Que ne puis-je te donner à imprimer 
mes ouvrages, réplique aussitôt Agrippa : « Relicta tibi typo- 
« graphiae instrumenta gaudeo ; atque utinam essent pênes te 
«opuscula mea, ut excuderes. Sed deest mihi notarius, et 
« mihi nonnisi unica sunt exemplaria. Curabo tandem aliqua 
« duplari, tibique excudenda remitti » (Ep. III, 62). Agrippa 
s'était adressé aussi à Cantiuncula qui vivait à Bâle auprès du 
célèbre imprimeur Froben et qui lui écrit, le 12 novembre 1524 : 
<t. Egi cum ipso Frobenio de tuo opère adversus Don.iuicanum 



NOTE XXVI n. 565 

« monachum, imo de omnibus tuis operibus imprimcndis. Is ait, 
« ubi reddita fuerint, se curaturum ne quicquam eorum quœ 
« ex bono et aequo preestare debuerat posthabuisse videatur » 
(Ep. III, 64). Un peu plus tard, en 1527, répondant au reli- 
gieux augustin d'Anvers, Aurelio d'Aquapendente, qui lui avait 
demandé des livres, Agrippa lui parle de l'intention où il est 
de publier sa philosophie occulte : « Quos postulas libros, ali- 
« qui illorum aliquando fuerunt pênes me; sedjam non sunt. 
« Qui vero pênes vos circumferuntur libri adolescentias meee 
« de occulta philosophia intitulati, horum priores duo in mul- 
« tis deliciunt; tertius totus mancus est, nec nisi scriptorum 
« meorum epitoma quoddam continet. Sed ego totum opus, fa- 
« vente Domino, integrum recognitumque aliquando in lucem 
« dabo » (Ep- V, 14). Le 1G avril 1529 enfin, à la veille de 
commencer l'impression des petits traités , il écrit à Max. 
Transsylvanus, à propos de l'un d'eux, le traité de la préémi- 
nence du sexe féminin, composé jadis pour la princesse Mar- 
guerite : « Quod si nunc tua prudentia hoc meum consilium 
« non improbaverit, faciam ut libellus iste cuin plerisque aliis 
« meis progrediatur in publicum » (Opéra, t. II, 513). 

La même année, en effet, paraît à Anvers le traité de la 
prééminence du sexe féminin, dans un volume qui eontenait en 
même temps quelques autres écrits de peu d'étendue. C'est le 
plus ancien livre imprimé, ayant date certaine, que l'on possède 
des œuvres d'Agrippa. Quelques mois plus tard, il obtient, pour 
la publication de ses autres ouvrages, un privilège impérial 
expédié à Malines le 12 janvier 1529 (1530, n. st.). L'impression 
des grands traités commence alors (1530. Les autres écrits 
d'Agrippa ne tardent pas à paraître également. Nous avons 
expliqué la marche de ces publications dans notre chapitre i« r 
(t. I, pp. 39-44), et dans nos chapitres vu et vm (t. II, pp. 
278, 359, 394, 399'. On remarquera, si l'on s'y réfère, qu'un 
des derniers ouvrages donnés ainsi au public, en 1534 seule- 
ment, est celui qui concerne la polémique pour la monogamie 
de sainte Anne, le premier cependant de ceux qu'Agrippa ait 
eu, parait-il, dès 1519, la pensée de faire imprimer. 



o06 APPENDICE 

Le plus ancien livre imprimé avec date certaine que nous 
possédions des œuvres d' Agrippa, est, comme il vient d'être dit, 
de 1529. Mais il y a vraisemblablement lieu de faire passer 
chronologiquement avant lui deux livres sans date, et sans nom 
de lieu ni d'imprimeur, qui paraissent remonter à 1526 au 
moins. L'un d'eux contient le traité « de Sacramento matrimo- 
« nii » avec sa traduction française; très petit in-8°, imprimé en 
caractères gothiques dont nous avons parlé précédemment déjà 
(t. II, p. 119). Nous avons sous les yeux un exemplaire de ce 
livre appartenant . : i la Bibliothèque nationale (Invent. n° 65136). 
Il y a lieu d'en rapprocher un autre livre conservé à la biblio- 
thèque de l'Arsenal (S. A. 8°, 2409), qui contient une traduction 
française du traité de la prééminence du sexe féminin, imprimé 
également et dans le môme format en caractères gothiques, avec 
la marque de Lyon, 1537, « chez François Juste devant Nostre- 
« Dame de Confort ». Ce rapprochement donne à penser que le 
traité « de Sacramento matrimonii » avec sa traduction fran- 
çaise sort aussi des presses de Lyon. Quant à sa date probable, 
elle est fournie par la correspondance même d'Agrippa qui, le 
18 avril 1526, annonce l'envoi du volume à. un ami de Cham- 
béry : « Mitto... declamatiunculam de matrimonio latinam, 
« eamque in vulgare gallicum idioma traductam... mitto etiam 
« prognosticum quoddam, idque meum ex quo judicabis quam 
« egregius evaserim astrologus » (Ep. IV, 4). L'ami d'Agrippa 
lui accuse réception de ce double envoi, en disant qu'il a reçu 
les petits livres « libellulos » qui lui ont été expédiés (Ep. IV, 
5). L'expression « libellulos » s'accorde assez bien avec le ca- 
ractère de livres imprimés en très petit format, comme celui 
dont nous parlons. Il serait possible que cette édition du traité 
« de Sacramento matrimonii » suivi de sa traduction, eût été 
exécutée pour être présentée à la sœur du roi, Marguerite, du- 
chesse d'Alençon, à l'intention de qui l'ouvrage avait été com- 
posé et à qui Agrippa l'adressait en cette même année, 1526, 
avec une épître dédicatoire qui porte cette date, sinon dans 
l'édition originaire, du moins dans celle de la Correspondance 
générale (Ep. IV, 1). Une particularité qui vient à l'appui de 



NOTE XXVIII. 307 

cette hypothèse, c'est que, en 1526, Agrippa, mentionnant dans 
une lettre à Chapelain l'envoi du traité à la mère et à la sœur 
du roi, semble indiquer qu'il s'agit, en effet, non de copies ma- 
nuscrites, mais de livres : « libellos illos meos, » dit-il (Ep. IV, 
3). Ces expressions rappellent les « libellulos » envoyés alors 
également à l'ami de Chambéry et dont l'un renfermait le même 
ouvrage. 

Les petits livres consacrés à la publication du traité « De Sa- 
cramento matrimonii, » avec sa traduction, et du « Prognosti- 
cum, » peuvent remonter, on le voit, jusqu'à l'année 1526 au 
moins. Ils seraient, dès lors, les plus anciens livres imprimés 
que l'on possédât des œuvres d'Agrippa. Signalons en outre ce 
fait, que le passage cité à cette occasion de la lettre du 18 avril 
1526 (Ep. IV, 4), contient la seule indication que nous connais- 
sions touchant le « Prognosticum idque meum » dont 

Agrippa se déclare ainsi l'auteur. 

On trouvera un complément d'informations sur la publica- 
tion des œuvres d'Agrippa dans les notes de l'Appendice qui 
viennent ci-après. 



xxix 

LA PUBLICATION DU TRAITÉ DE L'INCERTITUDE ET DE LA VANITÉ 

DES SCIENCES 

Le premier des grands traités à la publication duquel pense 
Agrippa, est le traité de l'incertitude et de la vanité des scien- 
ces, un de ceux mentionnés dans le privilège impérial du 
12 janvier 1529 (1530, n. s.). La première édition de cet ouvrage 
est donnée dès l'automne 1530, à Anvers, par l'imprimeur Jean 
Scryver Johannes Grapheus, en un volume in-4°, signé à la fin: 
« Ioan, Grapheus excudebat, anno a Christo nato m.d.xxx, mense 
« septembri, Antuerpiaî. » Cette première édition est suivie, à 
bref délai., de plusieurs autres exécutées à Anvers de nouveau, 
à Cologne et à Paris, en 1531 et 1532, dont la classification 



508 APPENDICE 

nous a donné quelque peine parce que la plupart ne nous sont 
connues que par de simples descriptions, et que leur véritable 
origine a pu être parfois dissimulée par des altérations ou des 
suppressions de date, de nom de lieu et de nom d'imprimeur, 
à cause de la condamnation dont la Sorbonne avait frappé 
l'ouvrage dès le 2 mars 1531. Ces descriptions se trouvent 
dans deux ouvrages de bibliographie, l'un de David Clément, 
Bibliothèque curieuse historique et critique, Goettingen, 1750; 
l'autre de Panzer, Annales typographici de 1501 à 1536, Nurem- 
berg, 1793, 1803. Les indications que nous y trouvons, rappro- 
chées de celles que nous avons pu emprunter à quelques rares 
exemplaires des livres d'Agrippa conservés dans nos biblio- 
thèques, nous ont permis de reconnaître trois types différents 
pour le titre du traité, lesquels paraissent caractériser, d'une 
manière distincte, les éditions de ce traité données soit à 
Anvers, soit à Cologne, soit à Paris. 

Aux éditions d'Anvers appartiendrait le titre ainsi conçu : 
« Splendidee nobilitatis viri et armât* militiae equitis aurati ac 
« utriusque juris doctoris, sacrée Caesareae maiestatis a consiliis 
« et archiuis indiciarii, Henrici Cornelii Agrippée ab Nettesheym, 
« de incertitudine, etc.. declamatio » (Append., n° XXXIV, 
5, 7, 12). Aux éditions de Cologne, le titre : « Henrici Cornelii 
« Agrippée ab Nettesheym, de incertitudine... etc.. déclama- 
it tio invectiva , qua universa illa sophorum giganlomachia 
« plus quam Herculea impugnatur audacia, docetiirque, etc.. » 
\Ibid., 0, 11, 15*. Aux éditions de Paris, le titre : « Henrici 
« Cornelii Agrippée ab Nettesheym splendidissimee nobilita- 
« tis viri et armatee militiee equitis aurati ac LL. doctoris sa- 
« erse Ceesareee maiestatis a consiliis et archivis indiciarii, de 
« incertitudine, etc.. declamatio » (Ibid., 8, 17). Ce dernier 
titre ne se présente absolument dans ces termes qu'en tête de 
l'exemplaire formellement daté de Paris, 1531 (Ibid., 8). Dans 
l'exemplaire sans nom de lieu daté de 1532 {lbid., 17), le nom 
d'Agrippa ne vient qu'après l'énoncé de ses titres, comme au fron- 
tispice des éditions d'Anvers. L'exemplaire de 1532 se rappro- 
che par là de ces éditions d'Anvers. Mais il se rapproche de l'édi- 



NOTE XXIX. 309 

tion de Paris, 1531, par l'emploi du superlatif splendidissimœ au 
lieu de splendidz. Il n'y a là que des nuances. Le lieu d'origine 
de l'édition de 1532 reste donc quelque peu douteux. Nous 
sommes d'accord dans son attribution à la typographie pari- 
sienne avec David Clément, qui y voit le résultat d'une exécu- 
tion clandestine effectuée à Paris après la condamnation de 
l'ouvrage par la Sorbonne le 2 mars 1531 (Append., n° X). 

D'après ces indices et quelques autres dont nous omettons 
la mention pour abréger, nous classons comme il suit huit 
éditions du traité de l'incertitude et de la vanité des sciences 
exécutées, si l'on s'en rapporte à leur date, du vivant d'A- 
grippa; toute réserve faite pour celles de ces éditions qui pour- 
raient rentrer dans la catégorie des publications clandestines 
revêtues de marques fictives, qui, de tout temps, ont été faites 
de ses ouvrages : 

1° 1530 septemb. Anvers. — Antuerpise. Joan. Grapheus. 
In-i°. (Append., n° XXXIV, 5) ; 

2° 1531 januar. Cologne. — Apud Eucharium (Cervicornu) 
Agrippinatem. (sans nom de lieu). In-8° (Ibid., 6); 

3° 1531 januar. Anvers (?j. — (sans nom de lieu ni d'impri- 
meur). In-8° {Ibid., 7); 

4° 1531 februar. Paris. — Parisiis. Apud Joannem Petrum in 
vico sorbonico. In-8° (Ibid., 8); 

5° 1531, Cologne.— Colonise. M.N. (Melchior Novesianus). In-8° 
(Ibid., 11); 

0° 1531, Anvers. —Apud florentissimam Antverpiam. Ex ofli- 
cina nostra (sans nom d'imprimeur) In-8°. (Ibid., 12); 

7° 1532 januar. Cologne (?). — (sans nom de lieu ni d'impri- 
meur). In-8° (Ibid., 15) ; 

8° 1532 septemb. Paris (?). — (sans nom de lieu ni d'impri- 
meur). In-8° (Ibid., 17) ; 

Nous mentionnerons encore avec ces éditions datées, deux 
éditions sans date, qui pourraient être à peu près de la même 
époque, et que certaines particularités permettent d'attribuer 
peut-être, en les rapprochant de celles mentionnées ci-des- 
sus, l'une (Append., n" XXXIV, 25, aux presses d'Anvers (ci- 



510 APPENDICE 

dessus n° 6), l'autre (Append., n° XXXIV, 26) aux presses de 
Paris (ci-dessus n° 4). 

Il avait été fait, on le voit, d a vivant même d'Agrippa, bon 
nombre déjà d'éditions de son traité de l'incertitude et de la 
vanité des sciences. Elles se sont, en outre, plus que celles 
d'aucun autre de ses ouvrages, multipliées après sa mort. Sans 
être certain de les connaître toutes, nous pouvons en mention- 
ner une vingtaine sous les dates de 1536, s. L; 1537, s. 1.; 1539, 
s.l.; 1544, s. 1.; 1564, Lugdun,; 1568, Colon.; 1575, Colon.; 1584, 
Colon.; 1598, Colon.; 1609, s. L; 1622, Lugdun.; 1625, Lugdun.; 
1643, Lug.l. Batav. ; 1644, Lugd. Batav. ; 1653, Hagae Com. ; 1662, 
Haga3 Com.; 1693, Francf. et Lips. ; 1714, Francf. et Lips.; in- 
dépendamment de quelques-unes sans date, et de celles qui 
font partie des recueils des Œuvres complètes (Append., 
n° XXXII). Nous signalerons encore comme preuve de l'atten- 
tion accordée à cet ouvrage, les traductions qu'on en a pu- 
bliées: en italien en 1547, Venet.; 154!J.Venet. ; 1552, Venet.; en 
anglais, en 1569, London ; 1575, London ; 1591), London; 1676, 
London; 1694, London ; en français, en 1582, s. 1. ; 1603, Paris-, 
1605, s. 1.; 1608, s. 1.; 1617, s. l. ; 1623, s. 1. ; 1630, Lyon; 171 4, 
Paris; 1726, Leyde; 1727, La Haye; en hollandais, en 1651. Haer- 
lem; 1661, Rotterdam; en allemand, en 1713, Cœln; et sans 
date, Ulm. 



1,A PUBLICATION DE LA PHILOSOPHIE OCCULÎE 

La publication de la philosophie occulte, commencée à la fois 
à Anvers par Joan. Grapheus et à Paris par Christian. We- 
chelus, s'était arrêtée en même temps, en 1531, dans l'un et 
l'autre lieu, après l'impression du livre I (Appendice, XXXIV, 
9, 10). Celle double édition porte le millésime de 1531, ac- 
compagné en outre de l'indication du mois de février, sur le 



NOTE XXX. 51 l 

volume publié à Anvers. L'impression de ce dernier au moins 
avait dû commencer dès l'année 1530, car, au 10 janvier 1531, 
les cinq premiers cahiers du volume étaient terminés et déjà 
entre les mains d'un ami d'Agrippa, qui pouvait les montrer 
alors à l'archevêque de Cologne, ainsi qu'il l'écrit à cette date : 
« Domino principi Coloniensi... significavi... (lihrum) de oc- 
« culta philosophia... et quôd jam imprimeretur Auluerpiae; 
« ostendique quaterniones quinque, quos apud me habebam.... 
« Curia intra dies quinque hinc abibit Aquisgranum ; ubi, 
« facta coronatione, rex Ferdinandus revertetur in Germa- 
« niam... Ex Colonia, décima die Januarii anno 1531 » (Ep. VI, 
14). Il y a quelque intérêt à relever, dans cette lettre du 10 jan- 
vier 1531, la mention tout à la fois de l'impression en cours 
d'exécution du livre I er de la philosophie occulte, et du cou- 
ronnement prochain du roi Ferdinand, lequel eut lieu en effet 
à Aix-la-Chapelle, le 13 janvier 1531. La date de ce dernier 
l'ait, historiquement fixée, montre que ce n'est pas à fé- 
vrier 1531, a. s., c'est-à-dire à 1532, mais bien à lévrier 1531, 
n. s., qu'appartient la publication de ce livre I" du traité 
d'Agrippa. Tels sont les faits qui concernent l'impression 
du livre I er de la philosophie occulte en 1531. 

A peu de temps de là, un libraire de Cologne, PelrusQuentel, 
voulant reprendre le travail et donner du traité une édition 
complète, s'était adressé pour cet objet à un imprimeur de cette 
ville, Melchior Novesianus, qui venait d'exécuter, sous la date 
de 1531, une édition du traité de l'incertitude et de la vanité 
des sciences. L'entreprise de Petrus Quentel n'aboutit pas, 
comme on le voit par la manière dont il en est parlé par Agrippa 
et par le libraire Hetorpius (Ep. VII. 33, 34), lorsqu'en 1533 
celui-ci entreprit à son tour la publication du fameux traité 
imprimé alors pour lui à Cologne par le typographe Jean Soter. 
Se voyant arrêté dans celte opération par les oppositions de 
l'inquisiteur Conrad d'Ulm (Ep. VII, 26), Hetorpius avait ressaisi 
les traces de l'affaire ébauchée antérieurement par Petrus 
Quentel. Il avait trouvé la preuve d'une autorisation obtenue 
par celui-ci de Conrad d'Ulm lui-même, dans une lettre où 



512 APPENDICE 

l'inquisiteur disait alors qu'il n'y avait pas lieu d'empêcher la 
publication d'un livre tout consacré aux choses naturelles et ne 
tendant nullement à séduire les simples : « Non vellem contra- 
« nili quoniam liber plenus est naturalibus, nec porrigit se ad 
« simplieium seductionem.. Sinite imprimi si volunt (Ep. VII, 
33). En possession de cette lettre, Hetorpius prétendait, non 
sans raison, en tirer argument contre l'opposition présente de 
l'inquisiteur. Il n'y réussit pas sans peine, comme nous l'avons 
dit (t. II, pp. 366-38T. L'œuvre put cependant être menée à 
bonne lin. Son livre est celui daté de 1533, que nous possédons. 
C'est la première édition complète qui ait été faite du traité 
de la philosophie occulte (Append., n° XXXIV, 18, 19). Ce 
que nous en avons dit d'après la Correspondance d' Agrippa 
(t. II, pp. 359-381) ne laisse subsister aucun doute sur ce 
qui la concerne. Nous rappellerons notamment que cette 
impression avait été faite, Agrippa le déclare formellement 
(Ep. VII. 31), sur le manuscrit unique existant alors de l'ou- 
vrage encore inédit pour la plus grande partie. Cette observa- 
tion prouve qu'aucune autre édition du traité ne peut avoir été 
exécutée ailleurs en même temps. Elle démontre l'inexactitude 
d'une indication fournie par le catalogue de La Vallière (Paris, 
1767), où est mentionné (n° 1667) un exemplaire d'une édition 
de la philosophie occulte, portant les marques de Malines, 
1533. Nous ferons valoir à l'appui de la même démonstration un 
renseignement que nous devons au savant auteur de la Biblio- 
llieca Belgica. M. van der Haeghen juge inexacte l'indication en 
question parce que, dit-il, l'imprimerie n'a été introduite qu'à la 
tin du xvi e siècle seulement à Malines, et que le premier livre 
imprimé dans cette ville porte la date de 1582. David Clément, 
qui avait trouvé la même indication dans la Dibliotk. Selectiss., 
de M. Schoenberg (1743), l'explique en disant (Dibl. Gur., t. I, 
p. 92) qu'il s'agit de l'édition donnée à Cologne en 1533, sans 
nom de lieu, mais avec l'épitre dédicatoire datée de Malines, 
1531; ce qui avait induit à penser (pie le livre avait été im- 
primé dans cette ville. 
L'indication des marques de Malines, 1533, n'est peut-être 



NOTE XXX. 513 

pas aussi inexacte qu'elle semble l'être. 11 pourrait se faire 
que ces marques figurassent réellement sur des exemplaires 
de la philosophie occulte, à titre d'indications fictives, 
comme en ont reçu beaucoup d'éditions clandestines des œu- 
vres d'Agrippa exécutées dans ces conditions, en raison des 
condamnations qui avaient frappé ses écrits. Ainsi pourrait 
s'expliquer également une assertion singulière de M. Guizot 
(Biogr. Michaud), suivant laquelle l'année 1533 aurait vu pa- 
raître simultanément quatre éditions de la philosophie occulte, 
à Malines, à Bâle, à Lyon et sans nom de lieu. Celle-ci est 
nécessairement l'édition de Cologne. Nous venons de dire ce 
que pouvait être celle attribuée à Malines, d'où l'on peut infé- 
rer que telles étaient probablement aussi les prétendues édi- 
tions de Bâle et de Lyon. On doit considérer comme portant 
des marques fictives toute édition de la philosophie occulte 
datée de 1533, autre que celle donnée cette année à Cologne, 
sans nom de lieu. C'est la première qui ait été exécutée du 
traité complet. Les dédicaces à l'archevêque de Cologne, qui 
précèdent chacun de ses trois livres, rappellent par quelques- 
uns de leurs traits, les phases de la publication laborieuse 
commencée en 1531 et terminée en 1533, dont nous avons fait 
l'histoire. 

Une singularité dont' il est difficile de donner une explica- 
tion satisfaisante, c'est qu'il a été exécuté de la publication de 
1533, deux tirages différents qui sont comme deux éditions dis- 
tinctes de l'ouvrage (Append., n° XXXIV, 18, 19). Nous les avons 
tous deux sous les yeux. Le premier, représenté par deux exem- 
plaires appartenant l'un à la Bibliothèque nationale (Z 1983 A), 
l'autre la bibliothèque de l'Arsenal (S. A. in-f° 1252); le second, 
par un exemplaire appartenant à ce dernier dépôt (S. A. in- 
f" 1251). Ces deux éditions sont également terminées par la signa- 
ture « unis anno m.d.xxxiii mense Julio. » Elles sont l'une et 
l'autre de format petit in-folio, et comptent le môme nombre 
de pages. La seconde est caractérisée par la correction effec- 
tuée de certaines fautes, par une plus belle impression de la 
lettre de privilège, par l'emploi de quelques initiales ornées 

T. II. 33 



ol4 APPENDICE 

de meilleur style, et, chose notable qu'on a quelque peine à 
s'expliquer, par la suppression d'un portrait qui figure au fron- 
tispice de la première. La présence de ce portrait pourrait être 
considérée comme une amélioration donnant à l'édition qui le 
possède un caractère de postériorité par rapport à l'autre. 
Plusieurs bibliographes en ont jugé ainsi. Des améliorations 
d'un autre genre, la correction, par exemple, de certaines fautes 
dans l'édition privée du portrait, invitent au contraire à consi- 
dérer celle-ci comme la seconde -, le portrait ayant pu en dis- 
paraître à cause, par exemple, de quelque accident arrivé à la 
planche. Ce portrait, gravé sur bois, paraît être le plus ancien 
qu'on ait d'Agrippa. Si nous n'affirmons pas positivement 
le fait, c'est que nous n'avons pas pu voir tout ce qui, à cette 
date de 1533, était déjà imprimé de ses ouvrages. 11 n'est pas 
inutile de faire observer que ce portrait est contemporain du 
personnage dont il reproduit les traits et qu'il a été exécuté et 
publié dans sa ville natale, en un lieu où Agrippa était bien 
connu, et où il avait reparu depuis peu, non sans un certain 
bruit autour de sa personne, après en être resté assez long- 
temps éloigné (Append., n° XXXIII). 

La double publication, donnée à Cologne en 1533, de la philo- 
sophie occulte est, avons-nous dit, la première édition complète 
qui ait été imprimée de ce célèbre traité. C'est aussi la seule qui 
en ait paru du vivant de son auteur. Nous n'en connaissons pas 
après celle-là de plus rapprochée qu'une édition de 1541, sans 
nom de lieu ni d'imprimeur ; puis une autre de 1550, imprimée 
à Lyon par les frères Codefroid et Marcel Bering; une exécutée à 
Bàle en 1565, une encore à Paris en 1567, et une marquée à Lyon 
s. d. (Paris, 1567? Catal. mus. brit.) ; une dernière, enfin, 
exécutée longtemps après, en 1713, à Lyon. Mentionnons avec 
ces publications celles données du même traité dans les recueils 
des Œuvres complètes, et, pour tout dire de ce que nous savons 
à ce sujet, une traduction anglaise publiée à Londres en 1651, 
une traduction française imprimée à La Haye en 1727. 

On trouvera un peu plus loin (Append., n° XXXII) quelques 
renseignements sur la publication du livre IV de la philosophie 



NOTE XXX. 515 

occulte, addition apocryphe faite à l'ouvrage d'Agrippa en 1565 
ou 1567, longtemps après sa mort. L'édition de Paris, 1567, de 
la philosophie occulte est signalée, observation essentielle, par 
David Clément (Dibl. cur., t. I, p. 93) comme étant la plus 
ancienne du traité avec l'addition du livre IV. Celle donnée en 
1565, à Bâle, présenterait déjà cette particularité d'après une 
indication fournie par M. van der Haeghen qui mentionne 
l'existence d'un exemplaire de cette édition en ces termes, 
« Libri IV de occulta philosophia: Basil. 1565 », à la bibliothè- 
que de l'université d'Utrecht. 



LA PUBLICATION DE l'aPOLOGIE HT DE LA PLAINTE CONTRE LEb 
THÉOLOGIENS DE LOUVAIN 

Agrippa ne réussit pas facilement à publier son Apologie sur 
les accusations portées contre lui par les théologiens de Lou- 
vain. Le ton agressif de ce factum faisait, avec raison, reculer 
les éditeurs. Au lieu de voir le jour en 1532, comme l'aurait 
voulu l'auteur, il ne parut qu'en 1533, sans nom de lieu ni 
d'imprimeur. La Correspondance imprimée fournit quelques 
renseignements sur les difficultés que rencontra cette publica- 
tion (ci-dess. t. II, pp. 312, 324, 394). Agrippa dit formellement 
à un ami, le 13 novembre 1532, que YApologia est sous presse à 
Bâle, avec une dédicace au cardinal Campegi, et qu'il y a joint 
la Querela dédiée à Chapuys (Ep. VII, 14). Nous avons, en 
outre, sous la même date, une lettre adressée par lui à l'impri- 
meur Cratander, à Bâle, pour lui rappeler que la copie de cet 
ouvrage lui a été remise à la dernière foire de Francfort (Ep. 
VII, 16). Agrippa lui demande où en est l'exécution; il le 
presse d'en Unir, et le prie de lui envoyer quelques exemplaires 
du livre dès qu'ils seront prêts. Ceci est d'accord avec ce 
qu'Agrippa écrit encore, sous la date du 11 janvier 1533, qu'il 



516 APPENDICE 

va paraître à Baie un ouvrage théologique composé par lui. à 
la recommandation du légat (Ep. VII, 26). D'un autre côté, 
dans une lettre adressée à Erasme, le 10 avril 1533, il dit qu'il 
a donné à imprimer à Baie son libelle contre les théologiens de 
Louvaiu, mais que l'ouvrage lui a été renvoyé sans qu'on eût 
rien l'ait, parce qu'on le trouvait offensant pour quelques-uns. 
Il faut maintenant, ajoute-t-il, le l'aire imprimer ailleurs (Ep. 
VII, 38). 

De tout cela il ressort que YApologia avec la Querela n'ont 
pu paraître qu'en 1533 au plus tôt, et qu'Agrippa eut quelque 
peine à trouver un imprimeur pour les publier. La plus an- 
cienne édition qu'on en trouve porte, en effet, cette date de 
1533, sans indication de lieu ni d'imprimeur. On croit qu'elle a 
été exécutée à Cologne. Cette édition réunit à YApologia la 
Querela, adressée sur le même sujet à Chapuys (Append., 
n» XXXIV, 21). 

Nous n'avons trouvé que deux éditions de l'apologie et de la 
plainte : celle de 1533, dont il vient d'être question, la seule 
qui ait été publiée du vivant de l'auteur, et dont un exemplaire 
se trouve relié à la suite d'un ouvrage qui n'est pas d' Agrippa, 
à la bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris H. 1203, 2); l'autre 
de 1605, imprimée à Lyon par les frères Bering avec deux au- 
tres traités d'Agrippa réunis dans le même volume: la polémi- 
que pour la monogamie de sainte Anne et la table des Commen- 
taires sur l'Ars brevis de Raymond Lulle. Nous avons vu à 
Paris trois exemplaires de cette édition de 1605, à la biblio- 
thèque Sainte-Geneviève (R, 6j, à la bibliothèque Mazarine 
(27924 A*'*) et à celle de l'Arsenal i8° S. A. 715). Indépendam- 
ment de ces deux éditions, l'Apologie et la Plainte sont impri- 
mées dans le tome II de tous les recueils des Œuvres complè- 
tes d'Agrippa. 



NOTE XXXII. .Y! 7 

LE RECUEIL DES ŒUVRES COMPLÈTES D'AGRIPPA 

Agrippa, dans quelques-unes de ses publications, a parfois 
réuni en un seul volume plusieurs de ses écrits. Ainsi ont été 
publiés les petits traités, à Anvers en 1529, à Cologne en 1532. 
Quant aux ouvrages de plus d'étendue, ils semblent n'avoir ja- 
mais été donnés par lui que dans des éditions particulières. 
Plus tard seulement ils sont réunis et figurent tous ainsi dans un 
recueil qu'on peut qualifier Œuvres complètes, Opéra. Il existe 
de ce recueil plusieurs éditions en deux volumes, les unes sans 
date, les autres avec des dates dont l'authenticité, pour les 
plus anciennes au moins, est fort contestable. Ces dates, vrai- 
semblablement fictives, pouvaient avoir eu pour objet de dissi- 
muler l'origine véritable des publications qui les portent, les 
ouvrages d'Agrippa ayant été de bonne heure condamnés et 
défendus. 

Il y a grandement lieu de douter qu'aucune édition du re- 
cueil des Œuvres complètes qui les contient tous ait été faite 
du vivant de l'auteur, quoiqu'on ait quelquefois prétendu le 
contraire. On cite, à notre connaissance, cinq éditions datées des 
Œuvres complètes d'Agrippa sous les millésimes de 1510, 1531, 
1535. 1580 et 1600. La prétendue édition de 1510 dont M. Van 
derHaeghen nous signale deux exemplaires, à la Bibliothèque 
royale de Bruxelles et à la bibliothèque de l'Université catho- 
lique de Louvain, porte une date d'une incontestable fausseté, 
de beaucoup antérieure à celle où ont été composés la plupart 
des ouvrages d'Agrippa. L'édition de 1531 est mentionnée par 
David Clément (Biblioth. Cur„ 1. 1, p. 94), et d'après lui, par Pan- 
zer (Annal, tijpogr., t. VII, p. 351), sous ce titre : « Honrici 

« Cornolii Agrippas Opéra se. de occulta philosophia, etc 

« Lugduni per Beringos fratres, 1531, in-8°). » Le livre porte, en 
outre, cette annotation « Voll. II » que donne David Clément et 



318 APPENDICE 

que Panzer néglige, quoiqu'elle ait son importance, car elle 
montre qu'il s'agit d'un ouvrage en deux volumes; et celui-ci 
n'est autre, selon toute apparence, que le recueil des Œuvres 
complètes. Quant au titre reproduit, c'est celui du tome I er de 
ce recueil, contenant, comme dans toutes les éditions qu'on en 
a faites, la philosophie occulte d'Agrippa et quelques autres en- 
core. La date de 1531 attachée à ce volume est fausse évidem- 
ment, le traité de la philosophie occulte qu'il contient n'ayant 
été imprimé pour la première fois dans son entier qu'en 1533 
seulement (Append., n° XXX). La certitude ainsi acquise que la 
prétendue édition de 1531 des œuvres d'Agrippa porte, comme 
celle de 1510, une date fictive, permet de concevoir des dou- 
tes sérieux sur l'authenticité des dates assignées aux autres. 
A la suite de la prétendue édition de 1531 vient celle qui 
porte la date de 1535. Elle est citée par M. le docteur Félix Ma- 
réchal dans un de ses écrits (Tableau historique des maladies 
endémiques, etc.. 1850-1861, p. 133), et signalée avec la marque 
« Lugduni, 1535. » La réalité d'une édition des Œuvres complè- 
tes d'Agrippa exécutée à Lyon en 1535, aurait pour intérêt par- 
ticulier de justifier ce qui a été dit que le retour d'Agrippa en 
France et à Lyon même, à cette époque, aurait été motivé par 
les soins qu'il voulait y donner à une publication de ce genre. 
La date en question n'est malheureusement pas à l'abri de toute 
critique. Sans révoquer en doute la sincérité du témoignage qui 
nous en est donné, on peut suspecter par analogie l'authenticité 
de cette marque, en raison de la fausseté reconnue des dates de 
1510 et 1531, attribuées aux éditions précédentes. Nous en dirons 
autant des éditions datées de 1580 et de 1600, signalées, comme 
celle de 1531, par David Clément (t. I, p. 94-96), l'une d'elles 
d'après la Dibliotheca Rinckiana dans ces termes : « H. C. 
« Agrippas opéra in II tom. Lugd., 1580, in-8°, per fratres Be- 
« gos. » Les caractères chronologiques de ces cinq éditions des 
Œuvres complètes d'Agrippa, malgré les dates de 1510, 1531, 
1535, 1580 et 1600, qu'elles portent, sont, on le voit, très dou- 
teux. Ils ne donnent à ces éditions guère plus de valeur à ce 
point de vue que n'en ont les éditions du même recueil qui ne 



NOTE XXXII. 519 

portent aucune date, et sur lesquelles on lit du reste, comme sur 
celles-là, le nom des frères Bering, imprimeurs à Lyon. L'ori- 
gine et la date des publications consacrées au recueil des Œu- 
vres complètes d'Agrippa, restent, par conséquent, indétermi- 
nées. Certaines considérations fournissent cependant sur cette 
question quelques indications qu'il est bon de relever. 

Parmi les éditions des Œuvres complètes d'Agrippa en deux 
volumes que nous connaissons, il en est une fort belle, impri- 
mée en lettres italiques, sans date, et marquée : « Lugduni per 
« Beringos fratres » (Bibl. Arsenal, S. A., in-8", 712), qu'on 
peut juger plus ancienne que les autres, parce qu'elle ne con- 
tient pas certaines additions qu'on trouve dans celles-ci l . On 
est tout naturellement conduit à rapprocher cette belle édition 
des Œuvres, d'une édition en un vol. in-8° des livres I, II, III, 
de la philosophie occulte, que nous avons sous les yeux (Bibl. 
nat. Z 1983 + A a, et Bibl. Sainte-Geneviève, R 438), donnée à 
Lyon sous la date de 1550 par les frères Bering (Godefroy et Mar- 
cel) également, et imprimée en italiques comme leur édition 
sans date des Œuvres complètes que nous venons de signaler. Ce 
rapprochement induit à penser que cette édition sans date 
des Œuvres pourrait appartenir à une époque voisine de l'an- 
née 1550 inscrite sur l'édition analogue de la philosophie oc- 
culte. Nouscroyons cependantque l'édition enquestion desŒu- 
vres complètes, par les frères Bering, ne saurait, en se rappro- 

1. Suivant Renouard (Calai, de labibl. d'un amateur, 1819, t. I, p. 303), 
il y aurait eu trois éditions du tom. I en italiques ; la première ayant 
779 pages et la troisième 677 pages seulement. Nous avons sous les yeux 
un exemplaire de l'édition en 779 pages, lequel appartient à la biblio- 
thèque de l'Arsenal. Rapprochées des éditions en caractère italique, nous 
constatons que celles en romain contiennent en plus, et nous les jugeons 
pour cette raison postérieures : Tom. I, Ars notori'a quam Creator altis- 
simus Salomoni revelavil (pp. 603-660) ; — Tom. II, Ejfigrammala IV; 
R. Card. Ley. Campeglo Eplstola; Apologla (pp. 248-330); Querela (pp. 437- 
459); Tabula abbreviata la artem brevem Lullii (pp. 400-179) ; Episloîœ, 
propositiones et defensio proposllionum de B. Annœ monogamia 
(pp. 583-663). 



520 APPENDICE 

chant de 1550, remonter plus haut que 1565, parce qu'elle con- 
tient le prétendu livre IV de la philosophie occulte qu'on ne 
connaissait pas jusque-là, et dont la première publication, à no- 
tre connaissance, a été faite à cette dernière date seulement. 
Nous avons dit (t. I, 71) avec quelle vivacité Jean Wier, dis- 
ciple d'Agrippa, combat l'introduction faite de cet écrit dans les 
œuvres de son maître, après sa mort. Le livre IV ne se trouve 
pas encore dans l'édition de 1550 du traité, ni dans celles de 1533 
ni de 1541, les seules qui, à notre connaissance, l'aient précédée. 
Il paraît pour la première fois séparément, avec son complé- 
ment, l'Eptameron de Pierre de Abano, sans nom de lieu ni 
d'imprimeur, sous la date de 1565 (Bibl. Mazarine, n° 28460) ; Puis, 
dans des conditions presque identiques, sous la date de 1567 (Bibl. 
Sainte-Geneviève, R 437, in-8"). Ces deux éditions toutes spécia- 
les du livre IV, qui ne diffèrent entre elles que par quelques dé- 
tails (la correction d'une faute de pagination avec le changement 
d'une initiale et du fleuron final), sont imprimées l'une et l'autre 
avec les mêmes caractères italiques, lesquels rappellent ceux 
des belles éditions des frères Bering, dont nous venons de par- 
ler. — On a de ce livre IV une traduction anglaise où il est réuni 
à la Géomantie, sous les dates de 1655 et de 1665.— Le prétondu 
livre IV de la philosophie occulte publié séparément en 1565 
et en 1567 est ensuite pour la première fois, à notre connais- 
sance, réuni aux trois premiers livres du traité dans une édition 
de la philosophie occulte donnée àBàle en 1565, suivant M. Van 
der Haeghen [Append., n° XXX). On le trouve ensuite dans une 
édition imprimée à Paris, par Jacques Dupuys, en 1567 (David 
Clément, Bibl. Dur., t. I, p. 93). 

Nous serions disposé à croire, d'après cela, que la date de 
1565, ou une date très voisine, doit être également attachée 
à l'édition des Œuvres complètes imprimée en italiques par 
les frères Bering, dans laquelle se trouve le livre IV de la 
philosophie occulte. Ce livre IV, accompagné de son complé- 
ment, l'Eptameron de Pierre de Abamo, est reproduit ensuite 
dans toutes les autres éditions, avec ou sans date, des Œuvres, 
lesquelles, en raison de quelques additions qui leur sont 



NOTE XXXII. 321 

propres et que nous venons de signaler dans une note, doivent 
être ensemble classées chronologiquement après celle-là. 

Nous tirons de ces observations cette conclusion, que, très 
vraisemblablement, l'édition des œuvres d'Agrippa imprimée 
sans date, en italiques, sous le nom des frères Bering à Lyon, 
est due, en effet, à ces habiles typographes; qu'elle ne saurait 
guère être antérieure à 1565 ; qu'elle n'est peut-être pas non 
plus de beaucoup postérieure à cette date; qu'elle serait enfin le 
prototype des autres éditions, soit avec date quelconque, môme 
fictivement antérieure, soit sans date, de ce recueil, données 
d'après celle-là, croyons-nous, avec certains changements et 
quelques additions qui prouvent leur postériorité. Telles sont 
nos conclusions sur la question d'origine des publications con- 
sacrées aux Œuvres complètes d'Agrippa. 

David Clément dit des frères Bering, dans son tome I, p. 96, 
qu'ils paraissent avoir été à Lyon les prédécesseurs de Pierre 
Marteau ; qu'on trouve des livres portant leur nom de 1531 à 1605 
(nous savons que quelques-unes de ces dates, les plus anciennes 
surtout, peuvent être fictives); et qu'on parait avoir emprunté 
leur marque pour publier clandestinement les ouvrages d'A- 
grippa, qui étaient dans la première classe des livres défendus. 
Cette observation explique suffisamment les singularités que 
nous venons de signaler, et justifie le doute énoncé en même 
temps qu'aucune édition du recueil des Œuvres complètes d'A- 
grippa ait été exécutée de son vivant; la première qui en ait 
été donnée pouvant être celle sans date imprimée à Lyon, vers 
1565, en caractères italiques, par les frères Bering, dont le nom 
figure ensuite plus ou moins légitimement sur toutes les au- 
tres. 



522 APPENDICE 



WMIl 



LES PORTRAITS D AORIPPA 



Nous avons signalé, comme étant vraisemblablement le por- 
trait le plus ancien d'Agrippa, celui qui accompagne l'édition 
de la philosophie occulte donnée à Cologne en 1533 (Append., 
n° XXX). C'est une gravure sur bois imprimée au milieu même 
du titre ou frontispice du volume. Elle représente, dans un en- 
cadrement carré, un buste de profil pris jusqu'à la ceinture à 
peu près. La physionomie du personnage y a un caractère ou- 
vert et une expression agréable. Diverses considérations ten- 
dent à justifier l'opinion que ce portrait serait le plus ancien 
que l'on eût d'Agrippa, pour l'époque de son exécution au 
moins, sinon pour L'âge du sujet. 

Le Cabinet des estampes à la Bibliothèque nationale con- 
tient, dans la collection des portraits historiques, une suite de 
seize portraits gravés d'Agrippa. Ces seize portraits se rappor- 
tent à deux types que caractérisent diverses particularités. La 
plus notable est que, dans l'un, le visage est entièrement rasé, 
et que, dans l'autre, le menton est accompagné d'une barbe 
plus ou moins fournie, réduite parfois à quelques mèches clair- 
semées. 

Les portraits sans barbe, au nombre de quatre, ont pour 
prototype celui de 1533, dont les autres sont des imitations in- 
contestables, comme le prouvent certains détails significatifs 
du costume, dont la singularité est très accusée. Pour ce qui 
est de la physionomie, elle est tout à fait altérée dans ces 
imitations et reçoit notamment de la déformation de la bouche 
et de la saillie donnée au menton, un caractère de dureté ab- 
solument étranger à l'image originaire. Ces imitations sont, 
comme le portrait de 1533, des gravures sur bois, et ont été 
exécutées pour des éditions ultérieures des ouvrages de l'écri- 



NOTE XXXIII. -'i23 

vain. L'une d'elles est accompagnée de la date de 1537. Elle 
appartient à une édition de cette année, postérieure par con- 
séquent à la mort d'Agrippa, du traité de l'incertitude et de la 
vanité des sciences. — Les portraits avec la barbe sont les plus 
nombreux au Cabinet des estampes, où l'on en compte douze. 
Tous sont postérieurs, pour leur exécution, à la mort d'Agrippa, 
laquelle est relatée dans la légende de quelques-uns d'entre 
eux. Des dates positives qui se rattachent à plusieurs autres 
les classent chronologiquement de la même manière. Enfin 
ceux auxquels on ne peut assigner aucune date précise se pré- 
sentent avec tous les caractères de simples imitations des pre- 
miers. On ne peut, donc faire remonter l'exécution d'aucun 
d'entre eux jusqu'au temps où vivait Agrippa. 

Nous connaissons et nous avons rappelé tout à l'heure l'ori- 
gine des portraits d'Agrippa sans la barbe; il est permis de se 
demander d'où viennent ceux où il est représenté avec la barbe. 
Ceux-ci ont, croyons-nous, leur plus ancien spécimen dans 
une gravure sur bois exécutée vers 1577, pour l'édition don- 
née à Bàle, en cette année, d'un ouvrage de Paul Jove, les 
Elogia virorum literis illustrium. Cette gravure était celle 
d'un des portraits d'hommes célèbres réunis, quarante ans 
auparavant, dans son fameux musée par le docte prélat. Sur 
cette gravure, la physionomie du personnage offre une remar- 
quable analogie avec celle du portrait de 1533, dont l'authen- 
ticité est certaine. Quant à la barbe, dans la gravure de 1577, 
elle consiste en quelques mèches seulement assez peu four- 
nies, au bas du menton, comme serait celle d'un jeune homme. 
Dans ces conditions, le portrait originaire accueilli par Paul 
Jove dans sa collection pourrait se rapporter à l'époque où 
Agrippa, jeune encore, arrivait en Italie, au commencement de 
1511 ; ce qui expliquerait l'existence de ce portrait dans cette 
contrée, et sa présence dans le musée du prélat italien. Paul 
Jove avait construit près de Côme, au bord du lac, dans un 
lieu consacré par le souvenir de Pline le jeune, un palais dont 
le principal ornement était une galerie de portraits des hom- 
mes illustres de tous les temps et de tous les pays. Bon nombre 



324 APPENDICE 

de ces imagos, celles qui représentaient les héros de l'antiquité 
notamment, étaient nécessairement imaginaires, mais d'autres, 
celles par exemple des contemporains, comme François I er , 
Charles-Quint, Erasme, etc., dont les copies peuvent être rap- 
prochées aujourd'hui d'oeuvres authentiques bien connues, 
étaient de véritables portraits. Nous venons de dire quelles 
raisons permettent de classer celui d'Agrippa dans cette caté- 
gorie. Paul Jove avait écrit de courtes notices, Elogia, sur 
les personnages dont les portraits figuraient dans sa collection. 
Ces « Elogia » ont été publiés de son vivant, mais sans figu- 
res; ceux des savants, dès 1546, à Venise. Elogia veris claro- 
« rum virorum imaginibus apposita » ; ceux des guerriers en 
1551 à Florence, a Elogia virorum bellica virtute illustrium. » 
Dans le dernier quart du xvi e siècle, un des grands impri- 
meurs de Bàle, Petrus Penna, entreprit de nouvelles éditions 
de ces écrits, pour lesquelles il fit graver une partie des por- 
traits de la collection formée par leur auteur. C'est ainsi que 
fut exécuté et que parut pour la première fois dans un volume 
imprimé à Bàle, en 1577, Elogia virorum literis illustrium, le 
portrait gravé d'Agrippa, dont il vient d'être question. La no- 
tice, l'éloge, qu'il accompagne dans ce volume, figure dans le 
livre imprimé en 1546, du vivant de Paul Jove, et montre que 
le portrait original, reproduit par la gravure, existait déjà dès 
cette époque dans le musée de l'opulent prélat. 

Tous les portraits d'Agrippa que nous connaissons avec la 
barbe procèdent, à l'exception de deux seulement, de celui 
qui vient de Paul Jove, dont ils sont des imitations plus ou 
moins fidèles. Le plus ancien ayant date certaine est celui qui 
a été gravé par Boissard et publié en 1597 à Francfort par Th. de 
Bry, dans les Icônes quinquaginla illustrium virorum doctrinis 
et eruclitione prxstantium. etc .... C'est une gravure au burin 
qui contient dans un cartouche la mention de la mort d'A- 
grippa, sous la date, inexacte du reste, de 1538. Cette gravure a 
été reproduite en fac-similé et jointe au travail de M. L. Char- 
vet sur Agrippa dans la Revue savoisienne, 1874, p. 88. C'est de 
cette planche qu'il est questien dans notre chapitre vin (t. If. 



NOTE XXX11I. 525 

p. 406, note). Nous signalerons ensuite une planche gravée sur 
bois, dont nous trouvons deux exemplaires au Cabinet des es- 
tampes; l'un avec une légende allemande, l'autre avec une lé- 
gende latine, d'où l'on peut inférer que cette gravure a figuré 
successivement dans deux recueils, dont l'un était allemand. 
La légende allemande est ainsi conçue : « Henricus Cornélius 
« Agrippa der Rechten und Artzney doct. m. 1510. » La légende 
latine est distribuée en deux parties. Au dessus du portrait on 
lit : « Henricus Cornélius Agrippa med. et I. C. equ, », et au- 
dessous : « Sanguine clarus eques, medicus, jurisque peritus et 
« sophus, et pariter sum magus arte potens. » Des huit plan- 
ches dont il nous reste à parler, la première est une gravure 
sur bois, qui n'offre aucune particularité à relever ; trois au- 
tres sont des gravures au burin, dont deux sont dans le même 
cas, et dont la troisième est signée : « G. Kraus del. H. Lips. 
«c sculp. » La cinquième est une gravure à l'eau-forte signée : 
« Aeri incisa à Joh. Fr. Christ. Halae Sax. mdccxxvji. » La sixième 
est une gravure au burin signée « R. Blokh fecit, » où la mousta- 
che peu apparente pourrait bien n'être qu'un simple accident 
d'exécution. Ces diverses planches sont évidemment des imita- 
tions, plus ou moins exactes, de la gravure de 1577, d'après le 
portrait du musée de Paul Jove. Il n'en est pas de même des 
deux dernières planches. Celles-ci contiennent la reproduction 
dans des formats différents de la même image. La moustache 
y est très épaisse et. contrairement à ce qui se voit dans tous 
les autres portraits gravés d'Agrippa, la figure s'y présente non 
plus de profil, mais de trois quarts. Ces deux planches, desti- 
tuées de tout caractère de vérité, semblent se rapporter à une 
conception absolument imaginaire, et appartiennent aux deux 
éditions de l'ouvrage de Thévet intitulé, dans l'une, Vrais por- 
traits et Vies des hommes illustres. Paris, 1584, in-f°; et dans 
l'autre, Histoire des plus savants hommes, etc.. Paris, 1670, 

in- 12. 

Les explications qui précèdent font ressortir, croyons-nou-,, 
le mérite tout particulier du portrait gravé sur bois d'Agrippa, 
qui accompagne l'édition de son traité de la philosophie oc- 



526 APPENDICE 

culte donnée à Cologne, en 1533 (Append., n° XXX). C'est d'a- 
près ce portrait que nous avons dessiné celui qui figure en 
tête de notre livre. 



XXXIV 

BIBLIOGRAPHIE DES OUVRAGES d' AGRIPPA 

Nous donnons ci-après quelques renseignements sur les édi- 
tions des ouvrages d' Agrippa publiées de son vivant. Nous 
signalons les bibliothèques où nous avons pu en reconnaître 
des exemplaires, ainsi que les ouvrages de bibliographie, la 
Bibliothèque curieuse, de David Clément, et les Annales typo- 
graphici, de Panzer, où se trouvent décrites celles qui ne nous 
sont connues que par ces indications. Nous devons au savant 
M. Van der Haeghen les renseignements qui concernent les 
bibliothèques de la Belgique et de la Hollande. 

1. — (v. 1526). Du sacrement du mariage. Texte latin et tra- 
duction française par l'auteur. Sans date, sans nom de lieu 
ni d'imprimeur (Lyon? Append., n" XXVIII). — « Henrici Cor- 
« nelii Agrippe De sacramenlo malrimonii declamatio. » — Un 
vol. très petit in-8° de 35 fol. non paginés, lettres A.-E., ca- 
ract. goth. — Bibl. nat., à Paris, Z anc. 2552. 

2. — (v. 1526). Pronostics astrologiques, (sans date, sans nom 
de lieu ni d'impr. ?) (Lyon? Append., n° XXVIII). — « Prog- 
'( nosticum. » — Un vol. vraisemblablem. impr. en caract. 
gothiq. (?) 

3.— 1529. Les petits traités. Anvers, Mich. Hillenius. — « Hen- 
« rici Cornelii Agrippa;, De nobilitate et prœcellentia feeminei 
« sexus ad Margaretam Augustam Austriaco et Burgundionum 
« principem; Expostulatio cum Joanne Catilineti super exposi- 
c tione libri Joannis Capnionis de uerbo miriiico; De sacra- 
« mento malrimonii declamatio ad Margaretam, Alenconise du- 
« cem; De triplici ratione cognoscendi Deum liber unus ad 



NOTE XXXIV. 5i27 

«Guilielmum Paleologum marcionem Montisferrati ; Dehorlalio 
« gentilis theologiœ ad episcopum Vasatensem; De originali 
« peccato disputabilis opinionis declamatio ad episcopum Cyre- 
« nensem ; Regimen aduersus pestilentiam ad eumdem episco.» 
— Marqué à la lin : « Antuerpiaa apud Michaelem Hillenium in 
« Rapo, an. mdxxix. » — Un vol. in-8° de 84 fol. non paginés; 
caractères italiques. — Bibl. nat., à Paris, Z-t-1403 ; Bibl. r. à 
La Haye. — Panzer, VI, 14; IX, 348, n° 113. 

4. — 1530. Le couronnement de Charles-Quint. Anvers, Mar- 
tin. Csesar. — « Garoli V coronationis historia per Henricum 
« Cornelium Agrippam ejusdera sacratissima3 maiestatis ab 
« archiuis et consiliis indiciarium. Excudebat Martinus Caesar, 
« mdxxx. » — Un vol. in-8°. — Bibl. r. à La Haye; bibl. de l'U- 
niv. à Louvain. — PanzeV, IX, 350, n° 139 c. 

5. — 1530 (septemb.). De l'incertitude et de lavanilé des scien- 
ces, etc. Anvers, Joan. Grapheus. — «. Splendidce nobilitatis viri 
« et armataî militiee equitis aurati ac utriusque juris doctoris, 
« sacrée Csesarese maiestatis a consiliis et archiuis indiciarii, 
« Henrici Gornelii Agrippie ab Netlesheym, De incerlitudine et 
« vanitate scientiarium et arlium atque excellentia Verbi Dei 
« declamatio. Nihil scire fœlicissima vita. » — Signé à la fin : 
« Joan. Grapheus excudebat anno a Ghristo nato mdxxx mense 
« septemb. Antuerpiee. » — Un vol. petit in-4° de 170 folios 
non paginés; caract. rom. — Bibl. Arsenal à Paris, 4°, S. A. 
717; Bibl. de l'Univ. à Liège; Bibl. r. à Bruxelles, v. H. 3601, 
3602; Mus. brit., 721, h. 5. — David Clément, I, 81. — Pan- 
zer, VI, 16; IX, 349. 

6. — 1531 (janv.). De l'incertitude et dô la vanité des sciences, 
etc. Sans nom de lieu (Cologne, Append., n° XXIX). Euchar. 
Gervicornu. — « Henrici Gornelii Agrippée ab Nettesheym, De 
« incerlitudine et vanitate scientiarium declamatio invectiva qua 
« universa illa sophorum gigantomachia plusquam Herculea 
« impugnatur audacia, doceturque nusquam certi quicquam per- 
« petui et divini. nisi in solidis Dei eloquiis, atque eminentia 
« Verbi Dei latere. Capita tractandcrum totius operis sequens 
« indicabit pagella. Apud Eucharium Agrippinatem, anno 1531 



528 APPENDICE 

c< mense januario. »— Un vol. in-8° non paginé. — David Clé- 
ment, I, 83. — Panzer, VI, 414, n° G08. 

7. — 1531 (janv.). De l'incertitude et de la vanité des sciences, 
etc. Sans nom de lieu ni d'imprimeur (Anvers? Append., 
n u XXIX). — « Splendidas nobilitatis viri et armâtes militiae 
« equitis aurati ac utriusque juris doctoris; sacras Cassareas 
<■< maiestatis a consiliis ac archivis indiciarii Henrici Gornelii 
« Agrippas ab Nettesheym, De incertitudine et vanitate scien- 
« tiarium atque artium atque excellentia Verbi Dei declamalio. 
« Capita tractandorum totius operis sequens indicabit pagella. 
« Nihil scire felicissima vita, anno mdxxxi mense januario. » 
— Un vol. in-8°. — Bibl. de l'Univ. à Louvain. — Panzer, VI, 
417, n» 629. 

8. — 1531 (févr.). De l'incertitude et de la vanité des sciences, 
etc. Paris, Joan. Petrus. — «Henrici Gornelii Agrippas ab Net- 
« tesheym splendidissimas nobilitatis viri et armatas militias 
« equitis aurati ac LL. doctoris, sacras Cassareas maiestatis a 
« consiliis et archiuis indiciarii, De incertitudine et vanitate 
« scientiarum et artium, atque excellentia Verbi Dei declama- 
« lio. My}te[J.oi |J.é)a [rr^i [ASAtrca. Nocet empta dolore uo-- 
« luptas. Parisisiis apud Joannem Petrum, in vico Sorbonico, 
« anno mdxxxi. » — Signé à la fin : « Parisiis apud Sorbonam, 
« opéra et impensa Joannis Pétri, anno 1531, mense februa- 
« r io. » — Un vol. in-8° de 4 fol. non paginés et 151 fol. pa- 
ginés ix-clix, plus 1 fol. non paginé avec vignette au verso; 
caractères romains. — Bibl. nat., Paris Z anc. 2553, 2. — Pan- 
zer, X ; 17, n° 2050, b. 

9. — 1531 (févr.). La philosophie occulte. Livre premier . Sans 
nom de lieu (Anvers). Joan. Grapheus. — « Henrici Gornelii 
« Agrippas ab Nettesheym a consiliis et archivis indiciarii sa- 
« cras Cassareas maiestatis De occulta philosophia libri très. 
« I.- G. » — Signé à la fin du livre I er : « Joan. Grapheus excu- 
« débat sub intersignio Tilias, in vico vulgariter nuncupato de 
« Lombarden veste, ubi et proslat. anno 1531, mense februa- 
« rio. » — Un vol. in-4°. — David Clément, I, 93, note 92. — 
Panzer, VI, 17, n° 143. 



NOTE XXXIV. 529 

10. — 1531. La philosophie occulte. Livre premier. Paris, 
Christian. Wechelus. — « Henrici Cornelii Agrippa; a consiliis 
« et archiuis indiciarii sacrse Ctesarea3 maiestatis, De occulta 
« philosophia liber primus, prius Antuerpise cum imperatoris 
« sexennalipriuilegio emissus ; duo autem reliqui quorum in- 
« dex huic appressus est dabuntur ubi primum ita patientur 
« autoris occupationes. Parisiis excudebat Christianus Weche- 
« lus sub scuto Basiliensi in uico Jacobeeo, anno 1531 ». — Un 
vol. in-8°; 10 folios non paginés, puis 203 pages numérotées, 
plus 2 folios non paginés; caractères italiques. — Biblioth. 
Sainte-Geneviève, à Paris, R. 13G. — David Clément, I, 92, 
note 91. 

11. — 1531. De l'incertitude et de la vanité des sciences, etc. 
Cologne. Melchior Novesianus. — « Henrici Cornelii Agrippae 
« ab Nettesheym, De incertitudine et vanitale SGientiarum de- 
« clamatio invectiva, qua universa illa sophorum gigantoma- 
« chia plus quam Herculea impugnalur audacia, doceturque 
« nusquam certi quicquam perpetui et divini, nisi in solidis 
« atque eloquiis eminentiaVerbi Dei latere.Capitatractandorum 
« totius operis sequens indicabit pagella, anno 1531. » — Signé 
à la fin : « Colonial M. N. excudebat. » — Un vol. in-8". — 
Bibl. d'Utrecht; Bibl. r. à La Haye: Bibl. r. à Bruxelles; Mus. 
brit., C. 8. c 14. - David Clément, I, 81. — Panzer, VI, 417, 
n» 628. 

12. — 1531. De l'incertitude et de la vanité des sciences, etc. 
Anvers. Sans nom d'imprimeur. — « Henrici Cornelii Agrippse 
« ab Nettesheim splendidissimse nobilitatis viri et armalaî mi- 
« litise equitis aurati ac LL. doctoris, sacrai Csesaraee maiestatis 
« a consiliis et archivis indiciarii, De incertitudine et vanitate 
« scienliarum et artium, atque excellentia Verbi Dei declama- 
« tio. Apud florentissimam Antverpiam, 1531. » — Marqué à la 
fin : « Bene vale, ex ollicina nostra. » — Un vol. in-8". — 
Bibl. r. à Bruxelles, V. H. 29511. — David Clément, I, 81. — 
Panzer, VI, 18, n" 150. 

13. — 1531 (juin). Oraison funèbre de la princesse Marguerite. 
Anvers. Martin. Cœsar. — « Henrici Cornelii Agrippée, Ora- 

T. II. ;i * 



530 APPENDICE 

« tio in funere divae Margareta? Austriacorum el Burgundio- 
« rum principis a?terna memoria dignissima? habita. Martinus 
« Caesar excudebat Antverpia?, anno a Christo nato 1531 mense 
« junii die sexto. » — Un vol. in-S°. — Bibl. r. à La Haye. — 
Panzer, VI, 17, n» 148. 

14. — 1531. Commentaires sur Z'Ars brevis de Raimond 
Lulle. Cologne. Joan. Soler. — « Henrici Corn. Agrippa? in 
« artem breuem Raymundi Lullii Commentaria. Colonise, opéra 
« Joannis iSoteris. Anno 1531. ?> — Un vol. in-8". — Panzer, VI, 
415, n" G16. 

15. — 1532. De V incertitude et de la vanité des sciences, etc. 
Sans nom de lien ni d'imprimeur (Cologne? Append. , n° XXIX). 
— « Henrici Cornelii Agrippa? ab Nettesheym, De incertitu- 
« dine et vandale scientiarum declamatio invectiva, qua uni- 
« versa illa sophorum gigantomachia plusquam Herculea 
« impugnatur audacia, doceturque nusquam certi quicquam 
« perpetui et divini nisi in solidis Dei eloquiis atque eminentia 
« Verbi Dei latere. Capita tractandorum totius operis sequens 
« indicabit pagella. Anno 1532, mense januario. » — Un vol. 
in-S", alph. I; feuilles 3. — David Clément, I, Si, 85. — 
Panzer, VI, 418, n" 645. 

1G. — 1532 (mai). Les petits traités, avec treize lettres et cinq 
épigrammes. Cologne. Sans nom d'imprimeur. — « Henrici 
«. Cornelii Agrippa?, De nobilitate el praeeellentia foeminei 
« sexus ad Margaretam Auguslam Austriacorum et Burgun- 
« dionum principem ; Expostulatio cum Johanne Catilineli 
« super expositione libri Johannis Capnionis de uerbo mirifico; 
« De sacramento matrimonii declamatio ad Margaretam, Alen- 
« coniae ducem; De triplici ratione cognoscendi Dcum liber 
« unus ad Cuilielmum Paleologum marcionem Montisferrati ; 
« Dehortatio gentilis theologia? ad episcopum Vasatensem ; De 
« origiuali peccato disputabilis opinionis declamatio ad cpm. 
(s. Cyrenensem; Regimen adversuspestilenliam ad eundem epis- 
« copum; Sermones duo de vita monastica et de inuenlione 
« reliquiarum diui Anthonii eremita?. An. mdxxxii, mense 
c< maio. » — Marqué à la lin : <■< Finis, Colonia?. » — Un vol. 



NOTE XXXIV. 531 

în-S", non paginé. — Bibl. nat. à Paris, Z 1403; etX -j- 2104 ; 
Bibl. Mazarine, à Paris, P. 809; Bibl. r., à La Haye; Mus. 
Brit., 4373. a. — Panzer, "VI, 422, n° 674. 

17. — 1532 (sept.). De V incertitude et de la vanité des scien- 
ces, etc. Sans nom de lieu ni d'imprimeur (Paris? Append., 
n" XXIX). — « Splendidissimas nobilitatis viri et armatae mi- 
te litise equitis aurati ac utriusque juris doctoris, sacras Cassareas 
« majestatis a consiliis et archiuis indiciarii, llenrici Gornelii 
« Agrippée ab Nettesheym, De incertitudine et vanitate seientia- 
« rum cl artium atque excellentia Verbi Dei deelamatio, nunc 
(< denuo recognita et scholiis marginariis illustrata. Nihil scire 
« felicissima vila. Anno 1532, mense septembri. » — Un vol. 
in-8", de 351 pages sans le privilège, la table, l'épître dédicat. 
et la prélace. — Bibl. d'Utrecht. — David Clément, I, 85. — 
Panzer, VI, 421, n os G72, 673. — Un exemplaire de celte édition, 
à la biblioth. du roi de Hanovre, portait imprimé à la main, 
sur le titre : « excudebat Jo. Prael. » Ruse de libraire, dit David 
Clément (I, 85, note 84). Cette édition avait été vraisemblable- 
ment imprimée clandestinement à Paris postérieurement à la 
condamnation de l'ouvrage par la Sorbonne. 

18. — 1533 (juillet). La philosophie occulte. Livres I, II, III, 
Sans nom de lieu ni d'imprimeur (Cologne, Joan. Soter. Ap- 
pend., îv XXX). — « llenrici Cornelii Agrippas ab Nettesheym 
« a consiliis et archivis indiciarii sacras Cassareas majestatis de 
« occulta philosophia libri très. Nihil est opertum quod non re- 
» veletur et occultum quod non sciatur. Matthusi X. Cum gratia 
« et privilegio Cassareas majestatis ad triennium. » Avec un por- 
trait d'Agrippa imprimé au milieu du titre. — Marqué à la 
tin : « Occultas philosophias Henrici Cornelii Agrippas finis. 
c< Anno mdxxxiii, mense Julio. » — Un vol. petit in-fl> de 6 fol. 
non paginés, plus 3G2 pages numérotées en chiffr. rom. —Bibl. 
nat., à Paris, Z 1983, A.; Bibl. Arsenal, S A, ia-f. 1252; Bibl. 
Mazarine, 3760; Bibl. de l'Université à Gand. ; Bibl. d'Utrecht; 
Bibl. de l'Université à Louvain ; Bibl. de l'Université à Liège: 
Mus. brit., 719, k. 3 (1); 30 f. (13). - David Clément, I, 91. - 
Panzer, VI, 420, n» 725; XI, 40i, n> 725 b. 



532 -APPENDICE 

19. — 1533 (juillet). La philosophie occulte. Livres I, II, III. 
Sans nom de lieu ni d'imprimeur (Cologne, Joan. Soter. Ap- 
pend., n° XXX). — « Henrici Cornelii Agrippée, etc. » (même 
titre sans le portrait, et même marque à la fin que le n" 18). — 
Un vol. petit in-f° de G fui. non paginés, plus 362 pages numéro- 
tées en chiffr. rom. Réimpression du livre précédent, avec quel- 
ques changements : le portrait remplacé sur le titre par un 
fleuron; quelques lettres initiales remplacées par de plus belles; 
l'impression plus soignée du privilège; la correction d'une faute 
de pagination à la p. 362, etc. — Bibl. Arsenal, à Paris, S. A., 
in-f. 1251. — David Clément, 1,92, note 91. - Panzer, VI, 426, 
n< 725 ; XI, 404, ir> 725 b. 

20. — 1533 (août). Commentaires sur £'ars krevis de Raimond 
Lutte. Cologne, Joan. Soter. — « Henrici Cornelii Agrippae ar- 
« matée militiœ equitisauratiet utriusquejuris doctoris in Artem 
« brevem Raymundi Lullii Commentaria. Colonkr, Joannes Soter 
« excudebat an. 1533, mense augusto. » — Marqué à la fin 

« Commentanorum Henrici Cornelii Agrippée in artem brevem 
« Raymundi Lullii Unis. » — Un vol. In-8" de 13 feuilles. — 
Bibl. de l'Univ. à Gand; Mus. brit., 717, b. I. — David Clément, 
I, 94, note 95. — Panzer, VI, 425, n° 708. 

21. — 1533, L'Apologie et la Plainte contre les théologiens 
de Louvain. Sans nom de lieu ni d'imprimeur (Cologne, Ap- 
pend., n° XXXI). — « Henrici Cornelii Agrippae ab Nettesheym, 
« equitis aurati ac utriusquejuiis doctoris, Ceesareee majestatis 
<f a consiliis et archivis indiciarii, Apologia aduersus calumnias 
« propter declamationem de vanitate scientiarum et excellentia 
« Verbi Dei, sibi per aliquos Lovanienses theologistas inten- 
« tatas. — Querela super calumnia ob eamdem declamationem 
« sibi per aliquot sceleratissimos sycophantas apud Cœsaream 
« majestatem nefarie et proditorie illata. Anno m. d. xxxiii. * 
— Un vol. in-8 u non paginé de 90 feuillets. — Bibl. Sainte- 
Geneviève, à Paris, IL 1203, 2; Biblioth. d'Utreclit. — Panzer, 
VI, 426, n° 720. 

22. — 153i. Propositions sur la monogamie de sainte Anne, 
avec vingt- huit lettres. Sans nom de lieu ni d'imprimeur (t. II, 



NOTE XXXIV. 533 

p. 394). — « Henrici Cornelii Agrippae de bealissimœ Annae mo- 
« nogamia ac unico puerperio propositiones abbreviata) et ar- 
« ticulatss juxta disceptationem Jacobi Fabri Stapulensis in 
« libro De tribus et una intitulato. — Ejusdem Agrippae defen- 
« sio propositionum prsenarratarum contra quemdam Domini- 
« castrum earumdem impugnatorem, qui sanctissimam Deiparae 
« Virginis matrem Annam conatur ostendere polygamam. — 
« QuBedam epistolœ super eadem materia atque super lite con- 
« tra ejusdem ordinis haereticorum magistro habita. — Anno m. 
« d. xxxmi. » — Un vol. in-S° non paginé. — Bibl. nat. à Paris, 
Z sans numéro, et Z 1403; Bibl. Sainte-Geneviève, H. 1203, 1. 

— Panzer, IX, 155, n° 488. 

23. — 1535. Les Discours, le Couronnement de Charles-Quinl 
et les Épigrammes. Cologne, Joan. Soter. — « Henrici Gornelii 
« Agrippa?, armâtes militia} equitis aurati, utriusque juris doc- 
« loris, sacrœ Csesarese maiestatis a consiliis et archiuis indi- 
a ciarii Orationes X, quarum catalogum versa exhibebit pa- 
« gella. — Ejusdem de duplici coronatione Garoli V Cœsaris 
« apud Bononiam bistoriola. — Ejusdem ac aliorum doctorum 
« virorum Epigrammata. — Joannes Soter excudebat Coloniee 
« anno a Cbristo nato m. d. xxxv. » — Un vol. in-8° non paginé. 

- Bibl. nat., à Paris, V 2440 A; X -1-2204; Z -1- 1983; Bibl. r , 
à La Haye; Mus. brit., 12301. aaa. - Panzer, VI, 432, n° 7S0. 

24. — 1535. Epîlre apologétique au Sénat de Cologne. Stras- 
bourg, Petrus Schœffer. — « Henrici Cornelii Agrippae epistola 
«: apologetica, ad clarissimum urbis Agrippinœ Romanorum 
« Colonise senatum, contra insaniam Conradi Cœlin de Ulma 
« ord. prœdicatorii monachum. Ex Bonna, 11 Januarii. Argen- 
« torati apud Petrum Schœffer m. d. xxxv. » — Un vol. in-8°. 
14 fol. — David Clément, I, 94. — Panzer, VI, 126, n° S73. 

25. Sans date. — De l'incertitude et de la vanité des scien- 
ces, etc. Sans nom de lieu ni d'imprimeur (Anvers? Append., 
n° XXIX). — « Henrici Cornelii Agrippa}, ab Neltesheym, splen- 
« didissimae nobilitatis viri et armatse militiœ equitis aurati, ac 
« LL. doctoris, sacra) Ca}sareœ maiestatis a consiliis et archiuis 
'< indiciarii, De incertitudine et vanitate scientiarum et artium 



534 APPENDICE 

« atque excellentia Verbi Dei declamatio. » — Marqué à la fin : 
« Bene vale ex ofïïcina nostra. Yale — tsXoç. » — Un vol. in-8°, 
de 224 folios numérotés; caract. romains. — Bibl. nat., à Paris, 
Z anc. 2553. 1 ; Bibl. de Metz, P. 756; Bibl. r. à La Haye; Bibl. 
de l'Université à Louvain. 

26. — Sans date. De l'incertitude et de la vanité des scien- 
ces, etc. Sans nom de lieu ni d'imprimeur, (Paris? Append., 
n° XXIX). — « Henrici Cornelii Agrippée ab Nettesheym, De 
« incertitudine et vanitate scientiarum declamatio invectiva, 
',: denuo ab auctore recognila et marginalibus annotationibus 
« aucta. Gapila tractandorum totius operis sequentes indicant 
« pagellœ. » — Un vol. In-S° non paginé. — Bibl. de Metz, 
P 1017 et L926; deux exemplaires un peu différents l'un de 
l'autre. — David Clément, I, 87. 

Les renseignements qui précèdent, concernent les éditions 
des ouvrages d'Agrippa exécutées, à notre connaissance, de son 
vivant ; ce qui n'est cependant pas tout à fait certain, mais 
seulement possible, des deux dernières, lesquelles sont sans 
date. Nous ne saurions, sans nous laisser entraîner trop loin, 
donner sur le même plan le catalogue des éditions ultérieures 
qui en ont été faites jusqu'à nos jours. Nous nous bornerons 
à renvoyer sur ce sujet à ce qui est dit ci-dessus : pour le 
Traité de la vanité et de l'incertitude des sciences (Append., 
n° XXIX); pour la Philosophie occulte (Append., n° XXX); 
pour VApologia et la Querela (Append., n° XXXI) ; pour le 
Recueil des OEuvres complètes. Opéra (Append., n° XXXII). 
Nous n'avons à y ajouter que ce qui concerne les éditions ulté- 
rieures des ouvrages suivants : le Couronnement de Charles- 
Quint, 1574, Bâle; 1614 (Goldast. Pol. imp.) ; 1673 (Schardius, 
Germ. script.); et dans le recueil des OEuvres ; — les Com- 
mentaires sur l'ars brevis, 1538, Salingiaci; 1568, Colon.; 1617, 
s. I., et dans le recueil des Œuvres; — la Tabula abbreviata 
des commentaires, avec l'Apologia, 1605, Lyon; et dans le re- 
cueil des OEuvres ; — le Traité du mariage avec le traité de 
l'incertitude, 1598, Colon.; 1609, s. 1.; 1043 et 1641, Lugdun. 
Batav.; et dans le recueil des OEuvres ; la traduction anglaise 



NOTE XXXIV. o35 

de ce traité, 1545; sa traduction française, 1726, Leyde ; — le 
traité De la prééminence du sexe féminin, éd. s. 1. et s. d., et 
avec le traité de l'incertitude etc., 1598, Colon. ; 1G09, s. 1. ; 1643 
et 1644, Lugdun. Balav. ; 1653, Hagao Gomit. ; et dans le recued 
des Œuvres; les traductions françaises de ce traité, 1537, Lyon, 
gothiq.; 1542, s. 1.; 1578, Paris; 1713, Paris; 1726, Leyde; 
1801, Paris; s. d., Paris; sa traduction italienne, 1549; ses 
traductions allemandes, 1540 (?), 1650; ses traductions anglai- 
ses, 1652, Londres; 1670: ses traductions hollandaises, 1651, 
Amsterd. ; 1733, Amsterd. — L'antidote contre la peste, dans 
les « Curationes » de Potier, 1625. 



XXXV 

ADDENDA ET COUIUfSENDA 

Pendant l'impression des deux volumes du présent ouvrage, 
des critiques, dont nous sommes reconnaissant, et nos propres 
remarques nous ont fourni la matière de quelques observa- 
tions que nous jugeons à propos de consigner ici, à titre soit 
de complément, soit de rectification. 

T. I, p. 11. — Travaux biographiques sur Agrippa. — Nous 
signalerons encore, outre ce que nous avons déjà dit à ce 
sujet : 1661. J. Oudaan, Leven van den Autheur ; notice sur 
Agrippa jointe à une traduction en hollandais du traité de 
l'Incertitude, etc.. — 1725. Schelhorn, Amxnitales literar., 
t. II : Observatio de libro II. C. A. de incerlitudine, etc. — 
1730. Fleury, Histoire ecclésiastique; fragments sur Agrippa 
dans le t. XXVII, in-4°. — 1795. Meiners, Lebensbeschreibun- 
gen berûhmier mienne r ans den zeiten der witderherstellung 
der wissenschaften. Zurich. — 1818. Sprengel u. Tennemann, 
article sur Agrippa dans le t. I de YAllgemeine encyclopédie 
der wissenschaften und lunule, etc., von J. S. Ersch u. J. B. 
Ciruber. Leipzig, 1818-1850. — 1833. Monin, De II. Cornelio 



53() APPENDICE 

Agrippa et P. Ramo Carlesii prœnuntiis; thèse présentée à 
la Faculté des lettres de Paris. — 1846. .1. Schcible, Bas clos- 
ter welllich und geisllick meist aus der alten deutschcn volks 
wunder, curiositseten, and vorzugswcise komischen litteratur, 
Stuttgart ; fragments sur Agrippa dans les tomes II, III, V, XI. 
T. I, p. 12. — L'histoire d'Agrippa, par II. Morley. — De- 
puis l'impression de notre tome I er , nous avons pu lire l'ou- 
vrage de M. H. Morley. On trouvera, t. II, pp. 85, 391, 458, 
468, <les observations à ce sujet, auxquelles nous pourrions 
en ajouter quelques autres encore, notamment pour ce qui est 
des identifications proposées par M. Morley entre les amis de 
jeunesse d'Agrippa et quelques personnages connus du xvi e siè- 
cle. Ces rapprochements paraissent généralement peu justifiés. 
Nous nous bornerons à relever ici ceux qui concernent Lan- 
dulphe, le camarade d'université d'Agrippa. Il nous semble 
impossible de reconnaître le jeune coureur d'aventures de 
1508-1511, dans un docte professeur de l'Université de Pavie, 
Blasius Cœsar Landulph qui, dès 1506, avait publié à Lyon le 
traité « de Guris febrium », ni dans un grave chef de famille 
qui vivait, en 1512, à Borgo-Lavezzaro, échangeant alors avec 
Agrippa des lettres où sont nommés, outre son frère Fran- 
cisons, son épouse Penthasilea, son fils Camillus et sa fille 
Prudentia, lesquels paraissent n'être plus des enfants. On ne 
peut guère admettre, comme M. H. Morley, cette double 
identification. 

T. I, pp. 18-38. — Ouvrages composés par Agrippa. — Nous 
signalerons encore avec ceux déjà mentionnés celui qu'il qua- 
lifie « Pi'ognosticum quoddam, idque meum, » dans une lettre 
datée de Lyon, 18 avril 1526 (Ep. IV, 4). 

T. I, pp. 39- 'i 4 — Publication des ouvrages d'Agrippa. — 
Avant l'impression du volume daté de 1529, se placent deux 
petits livres imprimés, sans date et sans nom de lieu ni d'im- 
primeur, dès 1526 : le traité De matrimonio avec sa traduction 
en français, et le Prognoslicum (Append., n° XXVIII et 
n° XXXIV, 1, 2). 
T. I, p. 55 et p. 3ii. — Correspondance avec Cantiuncula. — 



NOTE XXXV. °3* 



Il convient (Append. n° X), d'en détacher une lettre du 5 juin 
1522 (Ep. III, 16), écrite par un inconnu (cf. Herminjard, Cor- 
respondance des réformateurs, t. I, p. 100, note 1), et d'y ran- 
ger une lettre d'Agrippa (cf. t. I, p. 357) datée de Lyon. 27 mai 
1522 (Ep. III. 71) ; ce qui maintient à vingt-six le nombre des 
pièces assignées à cette correspondance. Si la lettre d'Agrippa 
est du 27 mai 1522, elle a dû être écrite de Genève ; si elle a 
été écrite de Lyon, elle ne peut être de 1522, mais elle pour- 
rait être de 1525 comme celles qui la précèdent et qui la sui- 
vent dans le recueil de la Correspondance. 

T. II, pp. 241-251. — Episode de Jean Thibault. — Nous 
avons parlé des mésaventures de ce personnage à Anvers, en 
1530, et eu France, en 1535-1536. Nous devons à un érudit, 
M. Emile Picot, de nouveaux renseignements sur son compte 
empruntés à un fonds précieux dénotes bibliographiques; d'où 
il résulte que Jean Thibault aurait été d'abord imprimeur a 
Anvers, où il aurait donné, en 1519, un traité d'Adr. Barland, 
De Hollandiœprincipibus. Dix ans plus tard, devenu historien 
lui-même, il aurait publié à Anvers, chez Vorterman, en 1529, 
La triumphe de la paix célébrée en Cambray. C'est vers cette 
époque à peu près qu'il aurait abordé la pratique de la méde- 
cine, particularité à laquelle se rapporteraient, outre le factum 
d'Agrippa (Ep. VL 7), une apologie publiée à Anvers, en 1530. 
Apologie de maistre Jehan Thibault, astrologue de l impenalle 
majesté et de madame, et ce contre les invectives d'aucuns pro- 
nostiqueurs, etc., puis une réponse en flamand imprimée a 
Anvers, en 1531, Defensie responsiif astrologick by Gaspar Laet 
de Jon'ghe op die sotte en dwalende Apologie tseghen hem doer 
Jan Thibault printer, etc. M. Emile Picot signale ensuite di- 
vers ouvrages de Jean Thibault, une Pronosticalio, imprimée 
à Leyde en 1530 ; Le thresor du remède preseruatif guenson 
(bien expérimentée) de la Peste, etc., imprimé à Anvers en 1531 ; 
une Pronostycacyon of mayster John Thibault mediciner and 
astronomer of the Emperyall majestie of our Lord God, impri- 
mée en 1533; La phisionomie des songes, sans nom de heu ni 
date ; une Prénoslication, également sans nom de heu ni date; 



538 APPENDICE 

le Souverain remède avec les saignées et dyettes contre les mala- 
dies qui régneront en ccste présente année mil cinq centz qua- 
rante quatre, selon la prognosticatwn de maistre Jehan Thy- 
bault, médecin ordinaire du roy nostre sire, imprimé par Jean 
Le Prest, demeurant à la rue du Telliers, s. 1. n. d. (à Rouen, 
1544?); Tables du Soleil et de la Lune, calculées par il/tre Thi- 
bault. Paris Chi'élicn Wechel. Ces dernières publications pa- 
raissent se rapporter au séjour de Jean Thibault en France, 
où nous avons signalé sa présence eu 1535 et 1536 ci-dessus 
;t. II, pp. 248-250). 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



CHAPITRE V. — AGRIPPA A COLOGNE, A GENÈVE ET A 

fribourg. 1520-1524 p. 1 

Séjour à Cologne-, visite de Brennonius; le traité 
de Marcus Damascenus, p. 1 . — Agrippa se rend de 
Cologne à Cenève ; son passage à Metz ; mort de sa 
première femme, p. S. — Séjour à Genève, p. 11. — 
Relations avec l'official de révêché,Eustache Chapuys, 
à Genève, p. 14. — Avec le célestin Claude Dieu- 
donné à Annecy, p. 1G. — Second mariage d'Agrippa, 
p. 23. — Agrippa médecin, p. 2G. — Il entre, à ce 
titre, au service de la ville de Fribourg, p. 31. — 
Correspondances diverses; avec un adepte des scien- 
ces occultes à Strasbourg, p. 36. — Avec Cantiuncula, 
Eustache Chapuys, Christophe Schilling, Blanche- 
rose, p. 40. — Départ de Fribourg pour Lyon, p. 41. 

— Prétentions d'Agrippa comme homme de guerre 
à la chevalerie dorée, p. 46. — La chevalerie, p. 58. 

— Prétentions d'Agrippa au doctorat, p. 71. — A la 
noblesse de naissance, p. 74. 

CHAPITRE VI. — AGRIPPA ALTON ET A PARIS. 1524- 

1528 p. 87 

Lyon au commencement du xvi p siècle, p. 87. — 
Agrippa médecin de la reine, mère de François I er , 
p. 91. — Son séjour de quatre années à Lyon, p. 92. 



540 TAULE DES MATIÈRES 

Ses correspondances avec Brennonius, Gantiuncula et 
autres, pendant cette période, p. 98. — Episodes de 
l'intrigant Paulus Flammingus, p. 101. — Du domi- 
nicain de Mâcon Petrus Lavinius, p. 107. — Corres- 
pondance avec Eustache Chapuys, p. 113. — Dis- 
grâce d'Agrippa, p. 117. — Correspondances avec 
Jean Chapelain, médecin du roi, et avec l'évêque de 
Bazas, p. 118. — Composition du traité du sacrement 
de mariage pour la duchesse d'Alenron, sœur du roi, 
p. 119. — Agrippa est éclairé sur sa disgrâce, p. 131. 

— Composition du traité de l'incertitude et de la 
vanité des sciences dédié à Augustino Fornari, 
p. 1 10. — Agrippa et l'astrologie, p. 141. — Causes 
de la disgrâce d'Agrippa, p. 153. — Ses relations 
avec le connétable de Bourbon, p. 162. — Eludes 
et travaux d'Agrippa dans sa détresse, p. 171. — 
Intervention d'Augustino Fornari en sa faveur, 
p. 173. — Agrippa quitte Lyon; séjour forcé à Pa- 
ris, p. 177. — Correspondance avec le religieux au- 
gustin d'Anvers, Aurelio d'Aquapendente, p. 183. — 
Départ d'Agrippa pour Anvers, p. 185. 

CHAPITRE VII. — AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS. 1528- 

1532 p. 187 

Les Pays-Bas au commencement du xvi e siècle, 
p. 187. — Arrivée d'Agrippa à Anvers, p. 192. — Les 
nouveaux amis qu'il y trouve; ses relations anté- 
rieures avec eux, p. 193. — Le religieux Aurelio d'A- 
quapendente, p. 19G. — Augustino Fornari, p. 209. 

— L'anonyme d'Anvers, p. 214. — Situation nou- 
velle d'Agrippa, p. 215. — Il recherche sans succès 
l'office de médecin de Margeurite d'Autriche à Mali- 
nes, p. 218. — Présentation à celte princesse du 
traité de la prééminence du sexe féminin, p. 222. — 
Agrippa exerce la médecine à Anvers; son train 
de vie, son intérieur, sa femme, ses enfants, ses sor- 



TABLE DES MATIÈRES 541 

viteurs, ses disciples, p. 223. - Il perd sa seconde 
femme enlevée par la peste, p. 233. - Il est con- 
traint de renoncer à la pratique de la médecine, 
p. 239. - Affaire de Jean Thibault, p. 041. - Agrippa 
prend l'office d'historiographe impérial, p. 252. — 
Il transporte sa résidence d'Anvers à Malines-, ses 
travaux dans son nouvel emploi, p. 254. -L'his- 
toire du couronnement de Charles-Quint, p. 2oG. 
_ L'oraison funèbre de Marguerite d'Autriche, p. 2o7. 
_ Le discours pour le prince de Danemarck, p. 2o9. 
_ Proposition lui est faite des deux côtés d'entrer 
dans la querelle du divorce de Henri VIII et de Ca- 
therine d'Aragon, p. 261. -Agrippa procède a 1 im- 
pression de ses ouvrages, p. 278. - Les petits traites, 
p 279. - Privilège impérial pour ces publications, 
' 28* - Le traité de l'incertitude et de la vanité 
dés sciences, p. 283. - Agrippa tombe en disgrâce à 
la cour de Malines, p. 288. -Il est condamné par les 
théologiens, p. 289. - Il est poursuivi et mis en pri- 
son par ses créanciers, p. 290 - Protection du car- 
dinal légat Campegi et du cardinal de LaMarck, évo- 
que de Liège, p. 290. - Agrippa proteste contre la 
disgrâce et les poursuites dont il est l'objet, p. 291 . 
_ H écrit contre les théologiens son Apologia et sa 
Querela, p. 299. - Relations et correspondances 
avec Erasme, p. 313. - Avec les prélats, p. 318. - 
Le cardinal de La Marck, p. 319. - Le cardinal 
Campegi, p. 320. 

CHAPITRE VIIL — AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRE- 
NOBLE 1532-1535 

Agrippa se retire prés de l'archevêque de Cologne, 
p. 327. - Mémoire apologétique adressé à .a reine 
Marie, gouvernante des Pays-Bas, p. 330. - Lettre a 
Khreutter, secrétaire de la reine, p. 338.- Relation, 
avec l'archevêque de Cologne qui accepte la dèdi- 



p. 327 



542 TABLE DES MATIÈUES 

cace do la philosophie occulte, p. 340. — Correspon- 
dance cl'Agrippa avec Dom Luca, secrélaire, et Dom 
Bernardus, majordome du cardinal Gampegi, p. 345. 
— Opinion déiinitive d'Agrippa sur les sciences oc- 
cultes, p. 357. — Publication de la philosophie oc- 
culte, p. 359. — Opposition faite à cette publication 
par l'inquisiteur, l'officialité et les magistrats de Co- 
logne, p. 367. — Factum d'Agrippa en réponse à 
cette opposition, p. 3G8. — Achèvement, malgré ces 
obstacles, de la première édition de la philosophie 
occulte, p. 375. — Le Luthéranisme à Cologne, 
p. 381. — L'archevêque de Cologne Ilermann de 
Wiede, p. 384. — Agrippa et la réforme, p. 3SG. — 
Il accompagne aux bains de Bertrich l'archevêque 
de Cologne, p. 391. — Impression de YApologia et 
de la Querela, et des écrits relatifs à la question de 
la monogamie de sain'e Anne. p. 394. — Préface 
pour les ouvrages de Codoschalcus Moncordius, 
p. 395. — Jean Wier, disciple d'Agrippa, p. 396. — 
Brève mention faite par lui du troisième mariage 
d'Agrippa, p. 399. — Impression du factum contre 
les théologiens et les magistrats de Cologne et des 
Discours et Epigrammcs, p. 399.— Agrippa revient en 
France; il est emprisonné à Lyon, p. 400. — Il meurt 
à Grenoble, p. 403. — Sa sépulture dans l'église des 
Dominicains de cette ville, p. 404. — Ses enfants et 
sa descendance, p. 407. — Conclusions sur Agrippa, 
son esprit, son caractère, p. 412. — Sa vie, ses œu- 
vres, p. 415. — Conclusions sur les sciences et les 
arts occultes au commencement du xvi c siècle, 
p. 421. 

APPENDICE p. 431 

I. Le nom d'Agrippa, p. 431. — IL Les préten- 
tions d'Agrippa à la noblesse de naissance, p. 434. 
— III. La chevalerie dorée d'Agrippa, p. 430. — 



TABLE DES MATIÈRES tU3 

IV Etudes et travaux d'Agrippa sur les sciences et 
les arts occultes, p. 439. - V. Etudes d'Agrippa en 
théologie, p. 442. — VI. Le triple doctorat d'A- 
grippa en l'un et l'autre droit et en médecine, p. 444. 

— VIL L'exercice par Agrippa de la médecine, 
p. 449. - VIII. Les trois femmes et les sept enfants 
d'Agrippa, p. 451. - IX. La légende d'Agrippa, 
p. 460. — X. Agrippa et le protestantisme, p. 462. 

— XI. Expédition d'Agrippa en Espagne, p. 466. — 
XII. Le commencement et la lin du séjour à Metz 
d'Agrippa, p. 469. — XIII. Les comptes de finance de 
la ville de Metz, p. 472. — XIV. La monnaie de Metz, 
p. 473. — XV. L'invective d'Agrippa, p. 476. — XVI. 
Brunonius et Brennonius, p. 479.— XVII. Savini et 
Salini, p. 482. — XVIII. Claude Drouin, p. 483. - 
XIX. Guillaume Furbity, p. 480. — XX. Les sei- 
gneurs d'Illins, p. 486. - XXL Les Laurencin, 
p. 487. — XXII. Augustino Fornari , p. 489. — 
XXIII. La princesse Marguerite d'Autriche, gouver- 
nante des Pays-Bas, p. 492. - XXIV. Bavard et la 
journée de Pavie en 1512, p. 496. - XXV. Agrippa 
et le connétable de Bourbon, p. 498. — XXVI. 
Agrippa et Catherine d'Aragon, reine d'Angleterre, 
p. 501. — XXVI I. Les conseils de justice et de gou- 
vernement dans les Pays-Bas, au xvi' siècle, p. 502. 
— XXVIII. L'impression des ouvrages d'Agrippa, 
p_ 503. _ XXIX. La publication du traité de l'in- 
certitude et de la vanité des sciences, p. 507. — XXX. 
La publication de la philosophie occulte, p. 510. — 

XXXI. La publication de YApologia et de la Que- 
rela contre les théologiens de Louvain, p. 51a. — 

XXXII. Recueil des Œuvres complètes d'Agrippa. 
p. 5i7._ XXXIII. Les portraits d'Agrippa, p. 522. 
— XXXIV. Bibliographie des ouvrages d'Agrippa, 

p. 526. — XXXV. Addenda et corrigeiida, p. 535. 



L1 -_ p(j Y . — IJ1PIUME1UE MARCHESSOU FlLS. 



ERRATA 



TOME I. 



Au lieu de : 

Page i, 1. 18, satyrique 
P. xiv, 1. 10, ses recueils et. 
P. xx, 1. 22, ces deux livres 
P. xxvi, 1. 28, pour lesquels 
P. 5, 1. 29. Elogia virorum 
literis illuslrium, 1577. 

P. 12,1. 31, 1856, 2 vol. 
P. 14, 1. 30, de lui 
P. 19, 1. 9, considéré comme 
P. 39, 1. 1, en 1529 



P. 40, 1. 2, imprimé 
Id., 1. 29, le 22 janvier 
P. 49, 1. 30, montrerons. 
P. 55, 1. 25, 1. III, 16, 17,20, 

23, 35, 43, 45, 46, 52, 64 
P. 123, 1. 8, Agrippe, Hanry 
P. 131, 1.22, Janotus Bascus et 

Dom de Charona 
P. 161. 1. 1, pour sa part de 

l'héritage paternel 

T. II. 



Lisez . 

satirique 

ses recueils, et 

ces livres 

avec lesquels 

Elogia veris clarorum viro- 
rum imaginibus apposita, 
1546. 

1856,2 vol. (Append. n° XXXV). 

de lui (Append. n° XXXIII). 

reconnu pour 

en 1529, sous la réserve de 
deux volumes imprimés pro- 
bablement vers 1526 (Append. 
n° XXVIII). 

imprimé avec date certaine 

le 12 janvier 

montrerons (t. II, p. 225], 

1. III, 17, 20, 23, 35, 43, 45, 46, 
52, 64, 71. 

Agrippe ou Hanry 

et Janotus Bascus de Cha- 
rona. 

comme représentation de sa dot 
(Appendice n° XXIII). 

35 



P. 344, 1. 26, L. III, 1G, 17. 20, L. III, 17, 20, 23, 35, 43, 45, 46 

23, 35,43, 45,46, 52, 6i 52, 6i, 71. 

P. 358,1. 3, celle de Cantiun- l'une de Cantiimcula du 12. 

cula du 10 

Id., 1. '/2, sur une lettre du 12 sur la lettre du 12. 



TOME II 

P. 81. 1. 29, l'origine l'origine (voyez une note sur 

ce sujet ci-après p. 402). 
P. 214,1. 11, précédemment précédemment question(p. 201). 

question 
P. 327, 1. 7, dédicace du traité dédicace de la philosophie oc- 

de l'incertitude et de la vanité culte. 

des sciences 
P. 463, 1. 20, appelé appelle 




Prost, Auguste 

Corneille Agrippa 




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