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Full text of "Corps législatif. Conseil des Cinq-cents. Discours prononcé par Sonthonax, sur la situation actuelle de Saint-Domingue, et sur les principaux événements qui se sont passés dans cette île depuis la fin de floréal an IV, jusqu'en messidor de l'an V de la République. Séance du 16 pluviôse an VI."

•>i8w 



n i ii" 'nf fini — iP» 



CORPS LÉGISLATIF. 



CONSEIL DES CINQ-CENTS. 



ISCOURS 

PRONONCÉ 

car SONTHONAX, 

Sur là Jituation actuelle de Saint-Domingue^ ù 
fur les principaux événement qui fe font pajfés 
dans cette île depuis la fin de floréal an 4 , juf 
qu'en meffïdor de L'an 5 de la République* 

Séance du 16 pluviôfe an 6 t 



ITOYENS RePRESENTANS * 



Envoyé au Corps légiflatif par la colonie de Saint- 
Domingue , je range, ai au nombre des courts inftans de 
bonheur donc j'ai joui , celui où je viens au milieu de* 
a A 



fondateurs & des confervateurs de la République , leur 
faire le tableau de ma conduite dans cette île , & de la 
(ituation actuelle de cette intérefïante poifeilion. 

Ceft aujourd'hui, citoyens collègues , l'anniverfaire de 
la déclaration de la liberté générale des noirs , de ce 
décret qui replaça dans leurs droits ces malheureux arra- 
chés à toutes les affections de la nature par la farouche 
cupidité. 

Si cette époque me retrace des fouverirs attendrilTans 
& perfonnels , elle m'en rappelle de bien glorieux pour la 
Convention nationale ; cette afïtmblée d'hommes dont les 
vaftes conceptions préparèrent les triomphes de la liberté 
publique ôc lafFranchilTement général de l'univers. En bri- 
fant les fers des noirs , elle apprit à tous les opprimés 
qu'elle n'étoit terrible que pour les oppreifeurs ; & quel 
que foit le jugement de la poflérité à fon égard , il lui 
lefte un monument à jamais durable , dont l'envie ne peut 
altérer la pureté, c'eft la haine profonde, éternelle, de 
toutes les ariftocraties qu'elle détrôna. 

Cette haine étend fa profcription à rous les hommes qui 
concoururent à fes immenfes travaux. Faut-il donc s'éton- 
ner fi j'ai été en butte aux traits affafïins de la calomnie, 
fi , à cette tribune , l'afyle de la liberté des opinions , 
bannie alors du relie de la République , on a ofé faire un 
crime aux smis de la liberté d'avoir défendu ma caufe ! 

Ne craignez pas cependant qu'aigri par les perfécutions , 
j'aille, en récriminant contre mes diffamateurs , vous prefïèt 
de lancer fur eux le jufte châtiment qu'ils méritent. Loin 
de moi l'idée de nourrir les haines , d'exafpérer les ef- 
prits, d'entretenir la fermentation dans un pays depuis trop 
long- temps en proie à la difcorde civile , qui , jufqu'à 
préfent , n'a connu de la révolution que fes fureurs , & 
qui mérite de jouir de fes bienfaits! Si j'ai à dire des 
vérités dures fur quelques hommes liés avec les royaliftes 
qui vouloient vous profcrire avant le 18 fructidor, je par- 
lerai avec coût le ménagement qu'exigent les citconiûnces » 



toute l'impartialité qui doit caraâérifer un homme depuis 
trop long-temps inftruit à l'école du malheur , & pénétré 
du delir brûlant du bien public. 

Ce n'elt point ma juftification que je vous préfente ; 
je ne fuis ni accufé , ni légalement dénoncé : mais comme 
hs ennemis de la révolution ont mis la plus grande im- 
portance à ma perte, comme cette tribune a trop fou- 
vent retenti d'infâmes déclamations , je dois difliper par 
des éclairciflemens publics les foupçons & les alarmes donc 
on a ofé vous environner. 

Les colonies françaifes avant la révolution languidoienc 
fous le poids de la plus dure oppreffion. Les gouverneurs ' 
les intendans, une nuée de commandât» militaires & d e 
commis, fe difputcient à qui devoreroient la fubftance des 
colons de tomes les couleurs. La même voix qui appeloic 
l'ancien monde à la liberté fit entendre ks accens^dans le 
nouveau , tk le renverfement de la Baftille devint en Amé- 
rique comme en France le lignai de i'infurrection uni- 
verfelle. Les Européens habitans des Antilles prirent la co- 
carde avec rranfport ; mais ils voulurent pour eux feuls les 
avantages de la liberté. Ils repoulïerent les hommes de cou- 
leur , de l'égalité politique ; ils réfutèrent d'améliorer le 
fort des noirs ; & tandis qu'ils brifoient avec courage les 
chaînes dont le gouvernement les avoir chargés , ils pro- 
pofoient , dans une aiïemblée coloniale , de river éternelle- 
ment les fers des cultivateurs. C'eft dans cetre conduit© 
aufli barbare que contradictoire qu'il faut chercher l'origine 
de tous les maux qui ont délolé Saint-Domingue. La 
jufte ambition de conquérir les droits de l'homme d'un coté , 
de l'autre l'obftination à les refufer , ont caufé l'une des 
guerres civiles les plus terribles & les plus fanglantes donc 
l'hiftoire fafîè mention. 

Repréfentans , pourrez -vous contenir votre jufte indigna- 
tion , lorfque vous faurez que Saint-Domingue , dont on 
m'a attribué les malheurs, éroit entièrement dévafté long- 
temps avant mon arrivée dans cetre île ? L'infurre&ion 

Aa 



éclata prefque en même temps dans les trois provinces dt 
l'île. 

An mois d'août de l'année 1791 , les noirs efclaves de la 

Î>anie du Nord fc révoltèrent en marte ; ils égorge oient 
es propriétaires , incendioiem les plantations & les habi- 
tations. Les campagnes fuient ravagées , bouleverfées de 
fond en comble j & les hommes libres, pour échappera 
la fureur des Africains , fuient obligés de fe retrancher 
■dans les villes du Cap , du Fort- Dauphin , du Port-de- 
Paix & du Môle. Les mois de feptembre , d'octobre & de 
novembre, fuient marqués par les mêmes excès de la part 
des hommes de couleur de l'Oued & du Sud , fous le pré- 
texte de la revendication de leurs droits. Déjà les villes du 
Port-au-Prince & Jacmel avoient été réduites en cendres j 
ôc tout cela s'efl: fait , non- feulement avant ma ptemière 
arrivée à Saint -Domingue, mais même antérieurement, à 
Ja million des premiers comniilTaires civils , Mirbeck , 
Roume & Saint - Léger. Cette vérité a été reconnue dans 
les débats imprimés, & j'ai pour garant de mes aliénions le 
témoignage des hommes les plus purs que la Convention 
nationale ait eus dans (on fein , des repréfentans qui compo- 
foient la commifïion des colonies , cette commifiion qui a 
prononcé entre moi & mes anciens aceufareurs. 

Si donc il eft prouvé que le peuple noir & de couleur 
de Saint-Domingue a pris les armes dès 1796" pour re- 
couvrer les droits imprefcripribles de la nature , s'il eft 
reconnu qu'à cette époque l'état des perfonnes étoit déjà 
fixé par le fort des armes , û les continuels fuccès des 
opprimés fur les opprelfcurs leur afluroient dès - lors la 
jouilîànce de ces mêmes droits , de quel front oferoit-on 
me taxer aujourd'hui d'avoir été l'auteur des maux qui 
ont accompagné la guerre de la liberté , puifque j'étois 
«dors en France , bien éloigné de prévoir le rôle, trop 
jnalheureufement célèbre pour mon repos , que depuis j'ai 
Joué dans les colonies. C'eft le 17 feptembre 1792 que 
je fuis arrivé à Saint-Domingue } & comme je viens de 



5 

vous le dire , il y avoit plus d'un an que le fort de cette 

colonie étoit déc]dé. 

Je ne vous remettrai point fous les yeux le tableau des 
fairs qui fe font pâlies pendant ma première million : ce 
feroit fatiguer votre artention , dépalTer moi-même les 
bornes que je me fuis prefcrites , que de vous entretenir 
de faits qui déjà vous font connus , d'accufations déclarées 
calomnieufes par un décret folemnel de la Convention 
nationale. 

Au commencement de pluviôfe de l'an 4 > j e f Lls nommé 
par le Directoire exécutif l'un de fes agens particuliers à Saint- 
Domingue : deux vailfeaux de ligwe , trois frégates , fix 
cents hommes de troupes , cinq à Hx généraux , cinquante 
mille francs d'argent comptant ; tels font les moyens mili- 
taires Se financiers qu'on mit à notre difpofinon , pour 
chalTer les Anglais de Saint-Domingue 8c tirer enfin cette 
colonie du cinos où l'abfence d^s autorités civiles l'avoit 
plongée. 

Nous partîmes de Rochefort, & le &3 floréal nous mouil- 
lâmes dans la rade du Cap. je m'attendois à trouver le 
pays tranquille , les efprits réunis , les autorités françaifes 
reipecties. Au lieu du fpe&acle touchant de l'union & de 
la paix , je n'y vois que les apprêts de la guerre civile. Le 
gouverneur général 8c l'ordonnateur avoient été' incarcérés 
par une troupe de bandits furieux. Le commandant du Cap , 
campé avec un parti de mulâtres a lept lieues de la ville , 
était en révolte ouverte contre fon chef légitime ; les ar- 
mées en préfence alloient en venir aux mains; le fang des 
hommes de couleur Se des noirs étoit prêt à couler. Deux 
jours plus tard , cV c'en étoic fait de la colonie , les trois 
parties de Saint - Domingue paftoient fous le joug des en- 
nemis de la France. 

Deux hommes de couleur, Rigaud &Beauvaiç, gouver- 
noient le Sud & l'Ouedde l'île ; le Nord feul obeifloit à un 
gérféral européen. Viilatejqui avoit conçu le projet de régner 
ieul 6c de cKalTei ie gouverneur, avoit dirigé l'infurreciioru 

A S 



Bien loin de le défendre , il méconnut fes ordres ," & lut 
donna des gardes pour s'afTurer de fa perfonne. Il fit plus ; 
voyant les généraux noirs embraffer le parti du repréfenrant 
de la France , il fit prendre les armes à la garnifon , diftri- 
buer des cartouches , & ordonna par écrit de marcher contre 
les libérateurs de fon prifonnier. Il écrivit en même temps 
une circulaire à tous les commandans militaires de la colo- 
nie pour leur ordonner ne correfpondre avec lui feul , leur 
annonçant qu'il remplifïoit déformais les fonctions du gé- 
néral en chef Laveaux. 

Le plan d'indépendance étoit tellement organifé , que la 
municipalité du Cap invita , par une adreiïe , toutes celles 
de la partie françaife à envoyer des députés dans la capi- 
tale pour s'y réunir en alTemblée coloniale. 

D'après des délits aufïï graves j'aurois pu fans doute en 
livrer les auteurs au glaive de la loi. Le fait étoit confiant , 
les difpofitions du code pénal précifes-, j'étois autorifé à les 
faire juger par une commifîion militaire ; & cette commif- 
fion ,compofée de leurs ennemis, les eût infailliblement fait 
fufiller. Eh bien ! au lieu de faire juftice des coupables , 
j'ai provoqué l'indulgence de la commiflion du gouverne- 
ment ; elle s'eft bornée à éloigner des hommes qui ne pou- 
voient plus demeurer dans la colonie fans danger pour la 
tranquillité publique , à. les envoyer en France à la difpo- 
fition du Dire&oire exécutif. Eli - ce donc là une mefure 
cruelle & fanguinaire ? eft-cedonc là la conduite d'un tyran > 
d'un ennemi de la conftitution Se de la patiie ? 

Cependant à peine Villate & fes complices arrivent en 
France , qu'ils font accueillis par mes ennemis. Les aflaf- 
fins du gouverneur général font transformés en vi&imes de 
Ja tyrannie. Vaublanc les défend avec chaleur à cette tri- 
bune ; il unit leur caufe à la fienne : il fuffit qu'ils aient 
été arrêtés par ordre des agens du Directoire , pour exciter 
l'intérêt de mes perfécuteurs. 

Encore, s'il avoit été permis de douter des crimes de ces 
malheureux î fi l'accufation eût été fondée fur des indices 



7 
purement teftimoniaux ! mais c'eft fur des preuves écrites ,' 
émanées des accufés eux mêmes ! Les ordres donnés par 
Villate font fignés de fa main; la circulaire que je vous ai 
annoncée eft avouée de fes auteurs ; ces pièces font dépofées à 
la corrimiffion des colonies. Et cependant , dans cette étrange 
conjuration du crime contre l'innocence , c'eft le juge qui 
prend la place de l'accu fé ! c'eft l'agent du gouvernement 
qui eft facrifié à la vengeance àes confpirateurs ! 

A Dieu ne plaife , repréfentans , que profitant de l'avan- 
tage que donne la victoire , j'eflaie de provoquer une réac- 
tion contre les conjurés! Le malheur qui frappe même le 
coupable, le rend facré à" mes yeux. Je ne vou ois que vous 
montrer de quels méprifables moyens on fe fervoit pour me 
perdre , & quel étoit le nœud fiinefte qui unifient les chefs 
de la faction que vous avez terrafTée le 18 fructidor, avec 
ceux de {qs complices que j'ai frappés en Amérique. 

L'embarquement de Villate & des principaux chefs de 
fa faction rendit la paix à la partie du Nord. Le retour 
de l'ordre permit enfin aux agens du Directoire de s'occuper 
de réformes Se d'amélioration dans les différentes branches 
du gouvernement. On organifa les tribunaux civils & 
criminels; on nomma des juges-de-paix dans toutes les 
communes ; on forma des adminiftracions municipales; on 
tendit les biens à ceux des propriétaires que l'erreur ou la 
malveillance avoient mis au nombre des émigrés ; enfin on 
s'occupa férieufement des cultures. 

Ce dernier objet , avant notre arrivée j étoit confié au* 
foins du général Lavaux , aujourd'hui membre du Confeil 
des Anciens, & de l'ordonnateur Perroud. Je dois dire à 
la louange de ces deux citoyens , qu'ils font parvenus à 
relever un grand nombre d'habitations dans la plaine du 
Cap , & dans les montagnes de la partie du Nord. 

La confiance dans la commiffion étoit telle, que ce 
département marchoit à grands pas vers fa reftaurarion. Les 
habitans de TOueft & du Sud , courbés fous le joug de fer 
que leurimpofoient Rigaud & quelques autres chefs mulâtres 9 

A 4 



8 

nous prefîbient de les faire jouir du bienfait des lois fran- 
çaifesj nous nous hâtâmes d'y envoyer une délégation for- 
mée de trois hommes connus par un patriotifme fage & 
éclairé àinfi que par leur ardent amour pour la liberté. Ils 
avoient pour instruction, i°. de maintenir l'égalité politique 
entre tous les citoyens , fans diitir.clion de couleur; i°. d'or- 
g2nifer les adminiitrations municipales; 3°. de rechercher 
les dilapidareurs de la fortune publique & de les forcer à 
rendre compte ; 4 . de ne pas oublier , dans les récompenfes 
à accorder de la part du gouvernement , les fervices rendus 
par les hommes qui avoient concouru à la confervation du, 
territoire français , & à le garantir de l'invafîon anglaife. 

A peine les délégués de la commifîîon font- ils nommés, 
que Rigaud & les chefs qui fervoient fous fes ordres fe 
réunifient à Léogane pour délibérer h" on les recevrait , Se 
il on reconnoîtroit les agens particuliers du Directoire exé- 
cutif. Sur les repréfentations de quelques-uns d'entre eux, 
on fe décide pour l'affirmative , & les délégués arrivèrent. 
Ils trouvèrent les municipalités avilies ; leurs fonctions fe 
bornoient à tenir les regiftres de l'état civil. Les comman- 
dans militaires, tous hommes de couleur , s'arrogeoient tous 
les pouvoirs des anciens lieufenans de roi ; ils régloient ar- 
bitrairement tout ce qui étoit relatif aux cultures ik aux 
cultivateurs. Cette patrie importante des reflources publi- 
ques étoit la proie de ces hommes fans pudeur & fans 
moralité. 

Les blancs étoient aux hommes de couleur ce que 
ceux-ci étoient aux blancs fous l'ancien régime : les 
Européens étoient réduits à la condition des affranchis. Le 
fort des noirs n'avoir pas changé ; on leur infligeoit les 
mêmes ïfuppiices qu'autrefois , & la barbarie des nouveaux 
maîtres furpalïoit de beaucoup celle des anciens. 

Les délégués commencèrent par erganifer les adminiftra- 
tions'mJufripales. Les juges- de -paix furent établis, & ou 
leur confia la police des ateliers. Un régime uniforme & 
doux remplaça celui du bâton , des chaînes & des cachots. 



9 
Les arbres.de la liberté furent plantés fur les habitations* 
Des autels à la patrie furent dreifés , pli chaque décade les 
propriétaires ou gérens dévoient réunir les cultivateurs pour 
leur infpirer l'obéilTance aux lois. 

Des réformes aulîî falutaires ne plaifoient guères au* 
dominateurs- ils attendoient avec impatience une occa- 
flon favorable de fe reffàifir du pouvoir qu'ils avoient ufurpé. 
L'arreitation de Le franc , commandant de Saint- Louis * 
prévenu d'un projet d'ailaîiingt , leur en offrit une qu'ils 
ne laifsèrent pas échapper. 

C'étoit le 10 fru&i-Jor de l'an 4« A peine a-t-on no- 
tifié à Lefranc le mandat d'anét , qu'il s'échappe en criant 
aux armes. Plufieurs de (qs complices le fuivent dans les 
forts ; ils y attirent une foule de noirs & d'hommes de 
couleur qui s'y rendent de la vilfe de de la campagne. Ce 
fut en vain que la délégation promir une amniflie & même 
le pardon de Lefranc , (I l'on évacuoit les forts , fi les 
chefs de la révolte faifoient retirer ôc rentrer dans les 
ateliers leurs trop crédules auxiliaires : les rebelles répon- 
dirent qu'ils ne pouvoient fe retirer qu'à l'arrivée du gé- 
néral IVigaud, ôc qu'ils ne reconnoilToient que lui pour 
chef légitime. Ils fe formèrent en confeil permanent fous 
le titre de confeil populaire féant au fore l'Iler. . . . C'eft 
ainfi qu'au i3 vendémiaire de l'an 4 > 1 £S ennemis de la 
repréfentatioa nationale avoient leur directoire à la feâion. 
Lepelletier. 

Cependant les partis n'étoient encore qu'en jjréfence , 
le fang des citoyens n'avoit pas coulé , &" tout fembloic 
ajourné jufqu'à l'apparition du général Rigaud , alors en 
campagne. 

Le 14» au. matin, on apprend qu'il eft aux portes de 
la ville avec fon armée. Il y entre fur les dix heures, Se 
avec lui l'épouvante, le carnage & la mort. Ses fatellites 
égorgent, pilent les amis de la France; & c'étoit les 
Français récemment venus de l'Europe qu'on leur avoit 
particulièrement défignés pour victimes. Bientôt la villf 

Difcours de Sonthonax. A 5 



10 



des Cayes préfente le fpeclacle d'une ville prife d'alTaut. 
Le bruit de la moufqueterie , les cris perçans des mal- 
heureux égorgés par les ordres de Pugaud , glacent de 
terreur les blancs qui s'étoient réfugiés chez les délégués. 
Ce général les fait venir chez lui : là , fur les cadavres 
fanglans de leurs frères aflaflinés , on les force de ligner 
une adreffe dans laquelle ils le fupplient de s'emparer du 
gouvernement. 

« Nous citoyens français , difent-ils , habirans de la 
« ville des Cayes , réunis en ce moment dans la maifon 

» du général Rigaud ; confîdérant qu'il n'y a pas 

« un moment à perdre , au milieu des gémifîemens plain- 
» tifs de nos femmes & de nos enfans, nous lignons tous 
*> individuellement la prière que nous adreiTons au général 
j» Rigaud , de prendre en main les rênes du gouverne- 
» ment, &c. • » 

Alors on avoit lieu de croire que l'ambition de Rigaud 
fatisfaite arrêterait le cours des afTaflinats ; que , content 
de régner , il empêcherait des crimes devenus inutiles , &: 
qn'il voudrait jouir tranquillement de fa victoire. Vaine 
efpérance ! les brigands à fa folde profitent de la nuit du 
24 au *5 pour piller les maifons des blancs entalTés chez 
lui, & conduire au fort pour y être fufiîlés ceux que la 
profeription avoir défignés fous le titre de partifans de la 
faSlon francaife. 

Dans la matinée, les délégués , qui jufques-là avoient 
été refpectés , virent violer leur afyle ; on fe porte à la 
maifon qu'ils occupoient ; leurs archives & leurs effets font 
luis au pillage. Inutilement fe plaignent-ils de ces enlève- 
mens: .Rigaud leur répond en leur lignifiant qu'ils font 
Jes prifonniers , & que leurs papiers feront examinés par 
--une commifîion. 

Cependant les afTaflinats & les fufillades continuent fix 
jours entiers fans que Rigaud, qui avoit la force armée à 
fa difpôfition , (Fît le moindre effort pour les arrêter. Tous. 
les hommes qui , par leurs talens ou leur énergie , pouYoienc. 



lui porter ombrage , étoient impitoyablement facrifiés. Le 
commiflaire du Direâoire près la municipalité , des membres 
de l'adminiitration , des officiers diftingués par leurs con- 
noiflances dans le métiet de la guérie, ont été immolés. 
Plus de deux cents victimes ont péri dans ess journées mal- 
heureufes , & le carnage n'a cefTé aux Cayes que pour re- 
prendre à Saint-Louis , chef-lieu du commandement de 
Lefranc : quinze malheureux blancs , du nombre defquels 
étoit une femme de foixanre-quinze ans, ont été maiTacrés 
par fes ordres , & devant fa porte. 

A Acquin il ordonne les mêmes exécutions ; mais il y 
trouve un militaire , ami de l'humanité , qui s'honora par 
une rëfiftance ferme , en refufant de tremper fes mains 
dans le fang européen. C'eft le capitaine Bentier , homme 
de coureur , à qui je me plais à rendre, devant le Confeil , 
la juftice qu'il mérite. Je luis foldat de la République, 
dit- il à Lefranc, & non le bourreau de mes concitoyens. 
Il met les prifonniers fous fa iauve-garde, & ils font con- 
fervés. 11 avoit à peine cinquante foldats , &, avec ce foible 
fecours , il parvient à maintenir l'ordre dans (on quartier ; 
il rende à Lefranc lui-même, il conferve la vie ôc la pro- 
priété des habitans ; tandis que R.igaud , à la tête d'une ar- 
mée nombreufe , accoutumée à lui obéir, fort de l'influence 
que lui donne fa popularité , lailfe tranquillement égorger 
& piller dans toute l'étendue de fon commandement , fans 
prendre aucune mefure répreflive , fans même daigner invi- 
ter les aiîaffins à cellèr leur affreufe boucherie. 

Le but de tant de mafTacres étoit d'empêcher la mife ea 
activité de la conftitution , qui avoit été proclamée le jour 
même de la révolte. Rigaud défend la tenue des alTembléei 
primaires. De fon autorité privée j il deftitue les juges-de- 
paix, tous les commiiuires du Directoire exécutif' il mec 
toutes ks communes en état de fiége. Les arbres de la liberté 
iout arrachés , les autels de la patrie renverfés , les arrêté* 
de la délégation méprifés , les lois de la République fou- 
lées aux pieds. Rigaud , pour couvrir ks crimes , efTaie de 

A 6 



12 

négocier avec les Anglais, Plusieurs officiers français , prï- 
fonniers à la Jamaïque & au mô!e Saint-Nicolas , onr vu 
fes agens avouer publiquement la m'ifïioa donc ils étoient 
chargés. Une correfpondance d'émigrés , & une lettre du 
commandant pour le roi d'Angleterre au Port-au-Prince , 
interceptées par la com million , ne laiflent aucun doute à 
cet égard. J'ai fait publier officiellement l'une & l'aune , & 
Rigaud , furveillé aujourd'hui par les patriotes 3 qui lont 
encore en grand nombre dans le département, eft dans 
J'impcfîibihté de confommer fon crime. 

Rigaud,en négociant avec l'Angleterre, ne perdoit pas 
de vue la France. Il falloir , en cas de befoin , fe ména- 
ger des appuis auprès du gouvernement ; il falloir fur- tout 
le lier avec les agens du miniftère britannique dans le Con- 
feil des Cinq-Cents. Sous le nom de la municipalité des 
Cayes, il envoya à Paris deux commiflTaires ,-1'un blanc, 
Se l'autre homme de couleur, pour rendre compte des évé- 
nemens. Leur premier foin à leur arrivée a été de protefter 
contre les fignatures que FJ^aud , le poignard fur la poi- 
trine , leur avoit extorquées. Forrés de rendre hommage à 
ïa vérité, ils ont fait imprimer leur récit des événemens 
ides Cayes dans le même leni que je viens de vous les ra- 
conter. 

Eh bien! citoyens collègues, malgré l'évidence des faits 
qui aceufent Rigaud , maigre les preuves matérielles qui 
réfultent des actes qu'il avoue , malgré les dénonciations 
portées courre lui mr les mêmes hommes qu'il a eu foin 
de munir de lettres de créance, il trouva à cette tribune 
des protecteurs intérelfés qui me chargeoient des crimes 
qu'il a commis. Depuis un an je ligna le Rigaud comme 
3'aflaiîin des Européens \ j'envoie foigneufement au gouver- 
nement toutes les pièces qui confiaient lés faits ; <k c'eft moi 
qui fuis repréienté, par Vaubîanc fon déienfeur , comme 
couvert du fang innocent qu'il fie répandre. Etrange effet 
de l'aveuglement des pallions révolutionnaires , qui , fans 
éea'rd pour les preuves morales pu ^évidence phyfique , 



i3 

travefYit tour- à- tour les victimes en bourreaux , 6c les 
bourreaux en victimes ! Des attentats inoins font commis 
aux Cayes , & la délégation du gouvernement y eft mé- 
connue j les dépêches de la commiilion interceptées , fes 
couriers maîfacrés ; des agens du gouvernement, fes plus 
intrépides défenfeurs, prefque tous venus de France à la 
fuite des commiiTahes, périlfent par les ordres de Rigaud , 
& des mains des hommes de couleur fes fatellites. Com- 
ment ofoit-on m'attribuer ces faits , quand mes amis feuls 
font frappés du fer alTaflin , quand ils fuccombent feuls 
fous les coups de ceux qui me calomnient aujourd'hui ? 
comment a-t-on pu me peindre comme l'auteur des maf- 
facr es du Sud , moi qui depuis quinze mois n'ai ceffé d'é- 
lever la voix contre les vrais coupables ? 

Pendant les dix- huit mois qu'a duré ma féconde mif- 
fion , quatre individus ont fubi la peine capitale par ]\i-m 
gement d'une commiflîon militaire ; &: ces hommes étoienc 
des noirs» chefs de l'infurredion du Port de Paix. Qu'oit 
me cite un feul Européen qui ait péri par ma faute ou par 
mes ordres ! 

Je fuis loin cependant de vouloir envelopper dans une 
profcription générale la mau^e des hommes de couleur • (i 
l'ambition & la cupidité en ont égaré quelques-uns, c'eft 
un malheur qui leur eft commun avec les blancs j avec 
les noirs j mais dont on ne peut accufer ceux qui font reliés 
fidèles. Lorfqu'il y a dts crimes commis, ce n'eft pas 
la couleur de l'individu , c'eft le ccrur_qui! faut acculer» 
Si Rigaud fut un tigre furieux , Bentier nous rappelle ce 
généreux gouverneur de Bayonne qui, fous le règne fan- 
glant de Médicis , refufa de fe fouiller du meurtre des 
proteftans. 

Les malheureux événemens du Sud influèrent pour quelque 
temps fur la tranquillité de la partie du Nord. En vendémiaire 
de l'an 5 , les noirs de la montagne du Port-de-Paix s'infur- 
gèrent , & ceux de la partie de l'Eft recommencèrent leurs 
incurfions ; mais des mefures fages & vigoureufes eurent 

Difcours de Sonchonax, A 7 



bientôt terminé la révolte. C'en: le général Desfourneaux 
qui a l'honneur d'avoir fini cette guerre contre les reftes 
de Parmée vendéenne de Jean - François , qui , lors de la 
paix avec l'Efpagne, avoit paiïé fous les ordres du comte 
de Rouvray , émigré «a la folde de l'Angleterre'. Dans le 
courant de ventôfe , & en moins de quinze jours , les 
montagnes de Valière , de Sainte-Suzanne & de la Grande- 
Rivière, ont été entièrement balayées, les brigands défarmés, 
les cultivateurs réunis paifiblement dans leurs ateliers. 

A dater de cette pacification de la Vendée de Saint- 
Domingue, la culture a fait des progrès rapides. Une gen- 
darmerie provifoire, organifée dans toutes les communes, 
a réprimé le vagabondage ; & l'amour du travail étoit tel- 
lement gravé dans les cœurs , que les noirs déper.dans des 
habitations incendiées relevoient eux - mêmes les bâumens 
détruits , & venoient enfuite au Cap follicîter les capitaliftes 
êc les propriétaires de cette ville d'employer leurs fonds à l'ex- 
ploitation des terres. Plus de cent quatre-vingts fucreries font 
en activité. Les fermages en nature fe montent à près de 
6 millions j ce qui, avec la part des cultivateurs, les frais 
de faifance- valoir 5c les bénéfices du fermier, porte le pro- 
duit brut des cultutes à près de vingt-cinq millions pefant 
de fucre pour la province du Nord feulement. Amis ou 
ennemis , étrangers ou nationaux , tous conviennent de 
cette vérité. 

L'encouragement des cultures produifit la reftauration du 
commerce. L'état des mouvemens de la rade du Cap , de- 
puis le mois de' prairial an 4 > jufqu'à celui de fructidor 
an 5 , prouve que plus de deux cents bâtimens neutres 
étoieut employés à 1 importation des marchandifes d'Eu- 
rope &rà l'exportation des denrées coloniales. Les relevés 
de la douane du Cap portent à 10 millions par trimeftre la 
Tomme des. unes & des autres. Les droits d'o&roi fur la 
Toctie des marchandifes fe montent à près de i5o,ooo liv. 
par mois , le tout argent des Colonies. Vous voyez par là , 
citoyens collègues, qu'il f# fait aujourd'hui plus de com- 



i5 

merce au Cap Français, qu'en aucun antre des grands porcs 
de la République en Europe. 

Les progrès inouïs de la culture & du commerce ont 
fait rétablir les maifons incendiées en 1793. Un plan en- 
voyé au Directoire par la commillion du gouvernement , 
où les maifons rétablies font marquées d'une couleur par- 
ticulière , attefte que les deux riers au moins de la ville 
du Cap font conftruits. Le fermage des maifons louées 
pour le compte de la République s'élève à 600,000 liv. 

Au nombre des caufes diverfes qui ont produit la ref- 
tauration de Saint-Domingue , je dois mettre fur-tout les 
arméniens en courfe. Les mers du golfe du Mexique 
ont été couvertes de bâtimens légers,, portant depuis deux 
canons jufqu'à vingt , qui ont défoîé & prefque détruit le 
commerce anglais. Les braves marins qui les commandent 
renouvellenr aux Antilles \es miracles des anciens flibuf- 
tiers. Avec de (impies chaloupes , armés de fufils & d'ef- 
pingoles, ils enlèvent à l'abordage des bâtimens portant 
de la grotte artillerie. 11 n'y a pas huit mois que i'avifo 
anglais le Port- Royal _, armé de dix canons du calibre de 
quatre & quarante hommes d'équipage , commandé par 
un lieutenant de la manne royale , a été pris par un Fran- 
çais appelé Michel Meilhan , monté fur une mauvaife 
barge, n'ayant que deux efpingoles ce vingt hommes 
armés de piftolets & de Cabres. Ce fait paroîtroit in- 
croyable fi la procédure de condamnation envoyée au mi- 
niftre de la marine n'en garanthfoii pas l'authenticité. 

Tels font, en peu de mots , les heureux réfultats de ma 
million j les Anglais repoulTés & remis en échec dans les 
places que la trahifon leur avoir livrées , leur commerce 
intercepté ou détruit , la Vendée de Saint-Domingue paci- 
fiée , les cultures vivifiées , la ville du Cap rebâtie , le 
commerce colonial encouragé, voilà les actes que j'ai Jf 
oppofer à mes ennemis en réponfe à routes leurs calom- 
nies. Ces faits font avoués par tous mes détracteur, ils 
ont été proclamés dans cette enceinte par de nombreux 



i6 

mefiages du Direcloire , tous approbatifs de ma conduite. 

Si quelques incrédule*, vouloient encore douter du com- 
mencement de profpérité dont jouit la colonie , s'ils re- 
fufené de croire aux heureux effets de la liberté des noirs , 
qu'ils lifent eux mêmes les aveux de mes dénonciateurs j 
qu'ils, fe donnent la peine de parcourir îe rapport fait 
par Baibé Marbois au Confeil des Anciens , le '28 ventôfe 
dernier , fur les comptes rendus par le miniflre de la 
marine. 

«' Malgré les agitations & les orages qui tourmentent 
» Saint-Domingue ( difoit Marbois )> la liberté y a jeté 
» de fi profondes racines, qu'elle ne peut plus être arra- 
* chée de cette terre. L'homme libre y faura conduire la 
» charrue que l'efclave n'a jamais pu, n'a jamais voulu 
»> manier. La forme des êngagemens à terme ne répugne 
» point aux inftitutions républicaines 

» Si les arts utiles de i Europe font une fois introduits 
» dans les colonies , on ne peut calculer avec quelle rapi- 
» dite ils en favori feraient la reftauration. Déjà il eft re- 
» connu que les affranchis > foit qu'ils fe mettent aux gages 
» de ceux dont ils ont été les efclaves^ foit qu'ils de- 
» viennent co-partageans dans les produits , ainfi que nos 
»> vignerons , peuvent travailler utilement pour le proprié- 
•>■> taire & pour eux-mêmes, & que pour êtte maintenu, 
» l'ordre n'a pas befoin de la févéïité des châtimens. Le 
» fon delà cloche fe fait entendre à des heures fixes, 5c 
» appelle comme autrefois les nègres aux travaux. Mais 
» pour les y animer , le bruit du fouet n'eft pas nécef- 
v faire , l'épreuve eft faite , le (uccès n'eft plus douteux ». 

C'eft de la bouche de mes ennemis, citoyens collègues, 
que la ve'tité-fefait entendre fur la caufe des noirs: cet homme, 
qui , certes , n'a pas partagé mes opinions politiques , qui , 
<i îai sile rapport ^que je viens de citer , blâme ma conduite à 
Saint. Dfcîningué , èft forcé d'avouer que la liberté des noirs 
a fait* bien des Antilles; que les Africains, cultivateurs, 
fe livrent^ travail avec ardeur, fans que le fouet tetrible 



«7 

d'un féroce conducteur le* appelle à l'ouvrage. L 'épreuve ejl 
faite 3 s'écrie-t il, en s'adrefTant aux colons propriétaires , /e 
fuccès riejl plus douteux. 

Qu'il eft glorieux , citoyens collègues, cet hommage renda 
à vos principes ! C'eft à vous, c'eft a la Convention nationale, 
qu'aopartient l'immortel honneur d'avoir affranchi les efclaves 
de l'Amérique. C'eft par votre courage , par votre énerg.e , 
que l'une des grandes familles du genre humain , réduite 
à la condition des bêtes de fotnrne , va jouir des droits 
du citoyen. C'eft par vous , enfin , que cette quatrième partie 
du monde, déformais civilifée, va ouvrir de nouvelles ioiitces 
de profpérité au commerce national, Ainfi la politique, d'ac- 
cord avec la philanthropie , ont d'avance fanc-tionné votre 
ouvrage. 

En vain, pour arTciblir le mérite 'des grands fcrvices que 
vous avez rendus à l'humanité , viendcoit - on vous parier 
des hommes féroces qui ont fouillé la liberté parleurs crimes , 
des ingrats qui fe font fervis de (es bienfaits pour les tourner 
contre la France : vous avez promis au monde que le fol 
des Antilles feroit rerti'ifé par dçs mains libres ; que les 
noirs , cultivateurs , iravailferoient , & ils ont tenu votre 
parole: mais vous n'avez p.is pu garantir q fil n'y au toit parmi 
eux, ni ambitieux, ni traîtres. C'eft le fort des révolution» 
de produire de tels hommes, & l'Europe, fur ce point, a 
donné l'exemple à l'Amérique. 

Il me refte à vous parler de mon déport de Saint- Do- 
mmgue, fi aiverfement interprété j des éain qu'on attribue , 
à ce fujet , à TouiTaint-l'Ouvcnure ; & fur tout , de la ridi- 
cule inculpation d'indépendance dont on a o'fé me charger, 
C eft: ici , fur-tout , que je réclame toute votre attention. 

Je fuis parti librement de Saint-Domingue le 7 fructidor 
dernier pour me fendre à mon pofte au Corps légi datif 
je ne tohnoiflois alors ni mon exclufion par la fiction \&au- 
blario, ni ma réintégration définitive par une loi pairicuîiè'e. 
Depuis neuf mois, mon départ avoit été ajourné à cay£ des 
troubles du Sud fie du Port- dcrPaix , Bi fur les WreS inf- 



i8 

tances de mes collègues, qui , n'ayant pas le courage de refter 
fans moi à leur porte , me déclarèrent pofitivemeiu qu'ils 
abandonnoient la Colonie Ci je n\gn éloignois. 

La reftauration du commerce ck des cultures , la réédi- 
ficarion de k ville du Cap , enfin la paix la plus profonde 
ayant fuccédé aux orages , aux dévaluations ôc aux dan- 
gers de toute efpèce , je crus pouvoir fonger à retourner 
en France. 

Ce fut dans ces circonftances que j'eus connoilTance 
d'un complot tramé par des prêtres & des émigrés , & 
dont Toulfaint-l'Ouvenure étoit l'inftrument , pour fe dé- 
faire de la commiflion du gouvernement. J'en fus averti 
par pluficurs commandans militaires noirs , Ôc notamment 
par un officier de marque européen , dont la fureté per- 
fonnelle exige que je vous taife le nom : c'eft par écrit 
qu'il s'eft ouvert à moi ; j'ai remis copie de fa lettre au 
Directoire exécutif : il en réfulte que non- feulement on 
ne veut pas àts agens actuels de Saint-Domingue , mais 
encore qu'on rejette d'avance ceux qu'on enverroit à la 
pcix. Je dois cette, juftice à Tonllaint - l'Ouverture : c'eft 
que par lui-même il eft incapable de concevoir de pareils 
projets ; & je fais , à n'en pouvoir douter , que s'il n'avoir 
pas été obfédé, travaillé au-delà de toute imagination , il 
n'eût jamais confenti à fe fouiller du crime de rébellion. 
Fait pour être gouverné , fon fort eft d'être fournis à une 
impulsion étrangère. Sa confcience fuperftitieufe & peu 
éclairée l'a jtté dans la dépendance des prêtres contre- 
révolutionnaires , qui, à Saint-Domingue, comme en France, 
faiiilTent tous les moyens de renverfer la liberté. 

Aux prêtres fe font joints les émigrés qui étoient réunis 
avec lui îorfque , portant la cocarde blanche , il fervoit 
l'Efpa^ne contre la France , fous les ordres & comme 
général en fécond de l'armée vendéenne de Jean- François, 
principaux font, un abbé italien appelé Martini , qui, 
dam^la partie efpagnoîe , étoit (on aumônier j Salnavc , 
émigre\pris par les républicains fur un çorlaire anglais 



i 9 

faifant la courfe contre les Français -, Bâillon de Libertat y 
qui , pendant la double guerre que nous avions avec l'Ef- 
pagne ôc l'Angleterre , a parcouru fucceffivement toutes les 
villes de Saint-Domingue, dont l'ennemi étoit en pof- 
feflion • le prêtre Lantheaume j aujourd'hui fon confeilèur. 
Tels font les principaux fripons qui le féduifent & î'éga- 
rent. Tant que les déclamations Virulentes des ï r aublanc , 
des Villaret-loyeufc , des Bourdon ( de l'Oife ) , n'ont pas 
percé dans la colonie , l'afcendant de la commiflion a tenu 
en échec les confpirateurs : on favoit quelle avoit la con- 
fiance du gouvernement , & c'en étoit allez pour qu'elle 
fût refpe&ée. 

Mais une fois que les conjurés fe font crus afTurés d'un 
appui dans le Corps législatif , ils ont profité du fommeil 
forcé du Directoire à l'égard de fes agens pour me préfenter 
aux yeux de l'Ouverture comme pourfuivi par l'opinion 
publique cv par le Corps legillatif, comme abandonné de 
mon gouvernement , & fuccombant d'avance fous le poids 
de la diffamation. 

Hâtei vous ^ lui difoit-on fans cette , de faifir Sonthonax > 
il ejl profcrit en Europe: arrêtez-le avant qu'il ait le temps 
de fuir 3 & vous aureç bien mérité de la République. C'eft 
ainli que Vaublanc , dans une féance trop mémorable , vous 
difoit : Qu'attendez-vqus pour frapper Sonthonax? 
Toussaint- l'Ouverture vous le livrera pieds et 

POINGS LIES. 

Cependant il héfaoit encore , Iorfque , pour U détermi- 
ner , on lui dépêcha des Etats-Unis une efpèce d'aventu- 
turier génois de nation , portant la cocarde efpagnole , fe 
difant officier de la marine royale , lui apportant , de la parc 
de l'émigré Gatereau , journaliite colon, des paquets venant 
de France qui achevèrent de le jeter dans le parti en** 
nemi. • 

Raymond , incertain 5c lâche , ne s'occupant qte de 
l'exploitation des fucreries aifermées pour [on compte , 
crut confcrver fa vie & fon or , en me livrai à Çourdon 



20 

( de l'Oife ), & en roulant fur moi .tout le poids des fléaux 
révolutionnaires qui ont défolé Saint-Domingue. Il n'hé- 
lita pas à fe déshonorer par ce honteux marché j & ma 
perte fut réfolue. 

J 5 étois député au Corps légiflatif; il ne s'agiiToit que 
de m'inviter à me rendre au pefte , pour lequel j'avois 
opté, lors de mon élection. Le 3 fructidor , mon collègue, 
fit ligner, par Toulfaint -l'Ouverture , une adreiTe dont 
voici le contenu : 

TouJJa'wt-l' Ouverture s général en chef de Saint-Domingue f 
au citoyen Sonthonax , ïepréfentant du peuple & corn- 
mïffaire délégué aux ifi.es fous le vent. 

«• Privés depuis long-temps des nouvelles du gouver- 
y> m ment français , ce long filence affecte les vrais amis 
» de la République. Les ennemis de Tordre & de la li- 
« bercé chcichcnt à profiter de l'ignorance où nous fommes 
» pour fuie circuler des nouvelles , dont le but eft de 
» jeter le trouble dans la colonie. 

» Dans ces circcnfbnces , il eit néceiTaire qu'un homme 
» inftruit des événemtns , & qui a été le témoin des 
» changemens qui ont produit fa reftauration & fa tran- 
» quillité , veuille bien fc rendre auprès du Directoire 
» exécutif pouf. lui faire connaître îa vérité. 

» Ncmmé député de la colonie au Corps légiflatif, des 
w circomlances impérieiTes vous rirent un devoir de relier 
» quelque temps encore au milieu de nous : alors votre 
» influence écoit néceiTaire ; des troubles nous aroient 
» agités , il falloir les calmer. Aujourd'hui que l'ordre , 
>> la paix , le zèle pour le retablillement des cultures , 
*V)os fuccès fur nos ennemis extérieurs ôc leur impuifîance , 
» v^s permettent de vous rendre à vos fonctions , allez 
» dire à ]a France ce que vous avez vu, les prodiges 
« dont vuis avez été témoin j éV foyez toujours le défenfeur 



i» de la caufe facrée que vous avez embrafTée , dont nous 
j» fommes les éternels foldats. Saltft & refpdt. , 

Signé j Toussaint - l'Ouverture. 

Cette adrefTe fut préfenrée à la fignature des officiers de 
la gamifon du Cap j ils refilèrent unanimement. On jetoit 
les hauts cris contre Touflaint : comme on lui foupçonnoit 
de mauvaifes intentions , on alloit fe porter contre lui aux 
dernières extrémités, loifque , pout éviter l'efFufion du fang, 
l'infurrecYion de la plaine , l'incendie des propriétés & le 
malfacre des propriétaires , j'annonçois à tous les ronctàon- 
naires publics de la commune du Cap , que j'allois partir 
pour me rendre en France au Corps légiflatif. 

Cependant , la b.-nde de fcélérats qui s'etoient emparé 
de l'efprit de Toulfainr- l'Ouverture , alarmée des eftets de 
fa lerrre , lui en dicta une féconde, interprétative de la pre- 
mière ; en voici ks exprefîîons : 

Tou jfaint-ï' 'Ouverture , général en chef de l'armée de Saint- 
Domingue , au citoyen Sonthonax , représentant du peuple , 
commijjaire délégué par le gouvernement aux îles fous U 
vent. 

« Citoyen commiflaire , 

Le vœu du peuple de Saint-Domingrre s'étoit fixé fur 

iir t-»i-k.t.- 1/-» -,-, ,'■.(" _._/""• I » • /l • f i"N 1 I 



)) vous pour le repréfenrer au Corps légiflatiE Dans la lettre 

» que nous vous avons écrite, nous avons voulu joindre 

» notre aflenriment particulier à la volonté générale;^ les 

>* ennemis de la liberté s'obftinent encore à vom pourfuivre, 

» dites leur que nous avons proreflé de rendre leurs ïrTorts 

» impuiflans, & que nos moyens font norre courage , norr^ 

» perfévérance , notre amour' du travail & de Tordre. Ç'/U 

»> par nos vertus & norre attachement à la République;, que 

j» nous répondions à leurs calomnies-, &, d'après ce que 

» vous ave? vu dans la cofohie , vous avez déjà fentj qu'il 



1% 
»» vous étoit aufli Facile de défendre notre caufe que de 
» terrafler nos ennemis. » 

Raimond lui-même configna dans un arrêté que mon dé- 
part affligeoit tous les amis de la liberté & de l'humanité 
dans la colonie. 

Raimond avoit raifon : tous les fonctionnaires publics , civils 
& militaires, vinrent tn corps me témoigner leurs regrets 
fur mon abfence de la colonie. Tous les capitaines des bâti- 
mens neutres , tous les négocians étrangers , me témoignèrent, 
par une adrefTe , combien ma préfence en Amérique leur 
étoit chère , combien elle avoit fervi à ramener le crédit 
ébranlé êc à consolider la confiance dans le gouvernement. 
La municipalité vint, environnée du peuple & en ion nom, 
me déclarer que mon départ annoncé caufoit les plus grands 
murmures ; que le mécontentement augmentoit à chaque inf- 
tant j & que l unique moyen pour moi de prévenir des 
malheurs étoit de rejler dans la colonie jufquà ce que les 
nouvelles d'Europe me permirent de la quitter fans danger pour 
la. chofe publique. 

Le peuple étoit confterné de mon déport ; on ne par- 
loit que de s'y oppofer. Pour tromper fa vigilance, je m'em- 
barquai de grand matin le 7 fméVidor, accompagné de 
mon collègue , qui me quitta fur le bord de la mer , 
après m'avoir ferré dans fes bras & inondé de fes 
larmes. 

Je ne prévoyois guère alors tout ce que ces adre (Tes 
patriotiques , ces tendres embrafTemens , cachoient de per- 
fidie. Pouvois - je imaginer qu'un homme qui fe difoit 
mon ami , osât dénoncer , diffamer celui qui fut le 
fien ; qu'il ne m'eût embralTé que pour m'étoufTer , pour 
me poignarder par derrière ? Je me fuis joué des atta- 
ques des colons contre - révolutionnaires ; je trouvois coût 
Ûmple que des princes détrônés , qne de grands enfans 
à qui j'avois arraché le hochet fanglant de l'efclavagej 
ne me pardonnaient pas tant de zèle & de dévouement: 
mais Raimond, homme de couleur j Raimond, pour les 



23 

droits duquel j'ai bravé mille morts & tous les outrages; 
le voir au nombre de mes aiTaflms ! Non , je ne fuis pas 
fait à tant de perverfité : le ciel me garde d'imiter fon 
crime en l'accufant à mon tour! Je l'abandonne à fes re- 
mords , fi un cœur affez corrompu pour brifer les liens 
de la reconnoififance en eft encore fufceptible. 

On a ofé m'accufer de rêver l'indépendance des colo- 
nies Se le maiïacre général des Européens. On fonde cette 
imputation fur une prétendue converfation qu'on m'at- 
tribue avec ToufTaint- l'Ouvertute. J'ai lu cette miferable 
rapfodie , vile production de l'intrigue & de 1 impofture. le 
n'ai que deux mots à y répondre , c'eft que ToufTaint eft 
parfaitement incapable de tenir le langage qu'on 'ni prête. Oa 
ne m'a jamais accule de ftupidité , ni de b-flelTe d'ame ; 
ôc cependant, dans cetre ridicule converfation , on me peint 
comme un écolier fous la férule , débitant des fottifes , & fe 
faifant rappeler à l'ordre par fon pédagogue. 

Quel elt le fonctionnaire qu'on peut aceufer fur des 
indices aufïï foibles que ceux qu'on articule contre moi ? 
quel eft l'homme public , revêtu de fondions éminentes , 
qu'on oferoit condamner fur de femblables preuves ? Qu'on 
parcoure mes écrits ; qu'on examine mes actes , ma cor- 
refpondance , mes longs débats avec les colons : eft-il une 
ligne , un feul mot , qui puiffent faire foupçonner une 
doctrine dangereufe pour les droits de la métropole? 

Une (Impie dénégation de ma part fuffiroit fans doute 
pour détruire cette abfurde imputation ; mais il me refte 
un moyen plus direct , c'eft le témoignage de ToufTaint 
lui-même que j'invoque contre lui. C'eft fur la fin de fri- 
maire , ou dans le commencement de nivôfe de l'an 5 
(dit-il ) , que je lui ai propofé le projet de rendre la co- 
lonie indépendante. S'il eft vrai qu'à cette époque j'aie 
eu l'infamie de lui faire de pareilles ouvertures , pourquoi 
le 29 frimaire ccrivoir-il au miniftre de la marine : ce Je 
» compte beaucoup fur les chefs civils & militaiies qui 
» nous gouvernent , fur le ccmmijfaire Sonthonax , en qui 



s4 

i» mes frères mettent toujours la plus grande confiance , alnjl 
* que moi. » 

Pourquoi le i3 pluviôfe fuivant s'exprime-t-il plus for- 
tement encore en s'adreflant au même miniftre? «N'allez 
» pas croire (lui écrie- il) , comme chercheront à vous 
» l'infirmer ceux qui font partis de la colonie , que les 
» citoyens Sonthonax & Raymond trahiftent les intérêts 
» de la France. L'harmonie qui règne aujourd'hui dans la 
» colonie , & qui eft le fruit des travaux des agens de la 
j> France , me porte à defirer que le commilîaire Son- 
» thonax refte parmi nous , au moins jufqu'a la paix , & 
» qu'il foie toujours revêtu de l'autorité nationale. Le falut 
» de Saint- Domingtè 1 , fon entiefc rétablitlement 8c fa 
» profpérité exigent que le DirecY:ire ne lui permette pas 
» de s'en retourner; mon attachement à ta France-, l'a- 
»> mont de ma patrie & de mes frètes , m'obligent à lui 
» en faire la demande. Veuillez , je vous en prie , citoyen 
» miniftre, l'appuyer ; & foyez perfuadé que, comme étant 
» le plus ii térelfé à la cau£e de la France , je n'ai fait 
» cette demande qu'après avoir bien fenti la nécefïité 
» qu'elle foit accordée, & les malh urs qui pouiroient ré- 
» fulter du départ de cet homme eftimable. » 

Voyez, citoyens collègues, comme l'iniquité fe ment à 
elle - même , comme la calomnie déchire fon mafque de 
fes propres mains. C'eft le i3 pluviôfe , c'eft quarante- 
trois jours après que je lui ai propofé l'indépendance , que 
Toufïaint demande au miniftre de la marine cV au Direc- 
toire exécutif de conferver dans mes mains l'autorité na- 
tionale julqu'à la paix ! Peut - on imaginer une pareille 
contradiction ? De deux chofes l'une : eu il a trompé le 
gouvernement par fa dernière aceufation , en me chargeant 
d'un crime que je n'ai pas commis ; ou bien fes lettres au 
miniftre démontrent que lorfqu'il les écrivoit , il étoit mon 
complice. Dans l'un & l'autre cas , quelle foi ajouter à (es 
affe ttions ? 

Certes , h quelqu'un pouvoit être foupçonné de favo-. 



rifer k fyftême d'indépendance, ce feroît fans doute celui 
donc la vie politique n'a été qu'une révolte continuelle 
contre la France. Toulîaint- l'Ouverture a été l'un des 
chefs de la Vendée de Saint - Domingue. Par l'impulfioa 
de ces mêmes émigrés qui l'entourent aujourd'hui , il or- 
ganifoit en 1791 la révolte des noirs & le ma(Tacre des 
blancs propriétaires. En 1790 & 94 il commandoit l'ar- 
mée des brigands aux ordres du roi catholique , & il n'a 
palfé au fervice des républicains que lorfque les négocia- 
tions de paix lui ont appris que lEfpagne n'avoic plus 
befoin de lui. 

Les émigrés & les prêtres ne font pas les feuls qui 
aient contribué à égarer l'Ouverture j fa coalition avec Ri- 
gaud , dont il blâmait hautement les crimes dans fa cor- 
refpondance avec moi , prouve évidemment qu'il eft aujour- 
d'hui la dupe de [es fuggeltions. Voyant Rigaud défendu 
par Vaublanc , il m'a cru perdu ^ il s'eil lié avec le meur- 
trier dzs Français, en m 'imputant ùs perfidies. 

Dans ces circonftances , citoyens collègues , quel parti 
prendre fur les colonies ? Celui de la fageffe , de la mo- 
dération <k de la jutlice. En parcourant les pages enfan- 
glantées de leur hiltoire révolutionnaire , vous avez dû vous 
convaincre que tous les partis ont eu des torts récipro- 
ques j que des hommes de toutes les couleurs ont commis 
de grands crimes ; que plufieurs généraux _, au lieu de faire 
refpedbr la métropole & fes agens , n'ont raie que les in- 
fulter (Scies trahir. Tantôt ce font les aflfemblées coloniales 
qui proclament l'indépendance • tantôt des chefs militaires, 
par des voies différentes , marchent au môme but. 

Faut -il s'étonner que l'oubli de l'Europe enhardiiTê 
les ambitieux à fecouer le joug ; & s'il exiftoit dans l'in- 
térieur de la République un feul département qui , pen- 
dant un an feulement, fût privé de correfpondance avec 
les deux pouvoirs qui conftituent norre gouvernement , 
croyez -vous qu'il demeurât long- temps fidèle à l'unité, à 
l'indivifibilité de l'empire? Eh bien! depuis cinq ans en- 



2-6 
tiers vos colonies font fans loi , fans correfpondance fuivie 
avec la métropole. Dans ma première million , les agens j 
de la France ont été quinze mois fans recevoir de nou- 
velles : dans la féconde , j'en ai attendu vainement de- 
puis le mois de brumaire de l'an 5 , jufqu'en fructidor ' 
dernier. La diftance des lieux , le dépériffement de notre 
marine , les embarras que les diverfes factions qui fe font | 
mêlées des colonies ont fufcités au Directoire , ne lui ont 
pas permis de faire pour ces contrées lointaines tout ce 
qu'on a droir d'attendre du patriosKme' &des lumières de 
fes membres. Si les colons fe font livrés à des écarts re- 

Î>réhenfibles , n'eft-ce pas à l'ignorance , à l'abfence des 
ois , qu'il faut s'en prendre , plutôt que de les accufer 
d'intentions perfides? Je ne connois qu'une feule claiïe 
d'hommes dont les délits foient inexecufables j ce font les 
alTaflîns : pourfuivons - les par-tout où ils fe trouveront ; 
mais faifons grâce aux hommes égarés , que le délire de 
la guerre civile a précipites dans des erreurs funeites* pro- 
clamons pour les Antilles la loi bienfaifante de l'amniftie, 
avec la feule modification contenue dans le décret du 3 
brumaire, qui a terminé la feiîion de la Convention na- 
tionale. 

Quant à moi , je déclare que je renonce, pour ce qui 
me concerne , au bénéfice de cette falutaire mefure ; 8c je 
demande que les ngens du Directoire dans les colonies , 
contre lefquels il pourroit y avoir lieu à aceufation, en foient 
formellement exceprés. Content , fatisfait du bien que doit 
produire l'indulgence paternelle de la métropole envers 
fes colonies , le fpeétacle du bonheur public me fera oublier 
pour jamais les persécutions & les perfécuteurs. 



A PARIS, DE L'IMPRIMERIE NATIONALE, 
Pluviôfe an 6.