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Full text of "Correspondance, littéraire, philosophique et critique par Grimm, Diderot, Raynal, Meister etc; revue sur les textes originaux, comprenant outre ce qui a été publié à diverses époques, les fragments supprimés en 1813 par la censure, les parties inédites conservées à la bibliothèque ducale de Gotha et à l'Arsenal à Paris. Notices, notes, table générale par Maurice Tourneux"

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http://www.archive.org/details/correspondanceli07grimuoft 



CORRESPONDANCE 

LITTtRAIRE. PHILOSOPHIQDE ET CRITIQUE 

PAK 

GRIMM, DIDEROT 

RAYNAL, MEISTER, Etc. 



PARIS. -IMPRIMERIE A. QUANTIN ET C' 
ANCIENNE MAISON J. CLAYE 

RUE SAINT-BENOIT 



re 



CORRESPONDANCE 



LITT^RAIRE, PHILOSOPHIQDE ET CRITIQUE 



PAR 



GRIMM, DIDEROT 

RAYNAL, MEISTER, Etc. 

• REVUE SUR LES TEXTES ORIGIN A UX 
COIIPRENANT 

oatre ce qui a 6t6 public it diversos 6poques 
FRAGMENTS SUPPRIMfiS EN 1813 PAR LA CENSURE 

LES PARTIES IN£DITES 

OOMSBRVisS A LA BIBLIOTH&QUB DUCALB DB QOTHA BT A l'aSSBNAL A PAK19 

NOTICES, NOTES, TABLE GENERALE 

PAR 

MAURICE TOURNEUX 



TOME SEPTlfeME 





PARIS 
GARNIER FRfeRES, LIRRAIRES-fiDITEURS 

C. RDE DBS SAINTS-PkRES, 6 
1879 



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GORRESPONDANGE LITTERAIRE 

PHILOSOPHigUE ET CRITIQUE 



(1753-1793) 



VII. 



GORRESPONDANGE LITTERAIRE 

PHILOSOPHIQUE ET CRITIQUE 



AVRIL. 



!•' avril 1766- 



Le triste 6v6nement qui a priv6 la France de I'heritier pre- 
somptif de sa couronne nous a attir6 une foule d'ecrits lu- 
gubres. Paris n'est occupe depuis trois mois que d'oraisons 
funfebres, dont aucune n'occupera la post6rit6*. U serait aussi 
impossible que superflu de passer en revue tout ce qui a 6t6 
6crit et iraprim6 a ce sujel ; il suffit de dire un mot des mor- 
ceaux qui ont fixe I'attention du public. Le premier est un 
Portrait de fni monseigneur le Dauphin, d6di6 au Dauphin 
son fiis, et orn6 en effet du portrait de ces deux princes. C'est 
un ecrit de quarante pages attribue k M. le marquis de Saint- 
M^grin, lils du due de La Vauguyon, gouverneur des enfants 
de France. Quelques-uns ont pretendu que c'est un ci-devant 
soi-disant j6suite, appele Gerutti, qui a tenu la plume pour en 
laisser I'honneur h M. de Saint-M6grin. Si cet eloge est I'ou- 
vrage d'un homme de lettres, il n'y a rien a en dire, parce 
qu'il n'y a point d'id^es ; mais si c'est un jeune homme de la 
cour qui I'ait ecrit k I'age de vingt ans, il m6rite beaucoup d'at- 
tention par la sagesse et la noblesse de I'^locution, par I'el^- 
gance et la gr&ce du style, par je ne sais quoi de distingu^ dans 

1. La France Utiiraire de 1769 donne le litre de vingt-deax Oraisons funibret 
du Dauphin. (T.) 



h CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

le ton, qui est celui d'un homme du monde plutot que d'un au- 
teur. Get eloge est, k tout prendre, ce qui a paru de mieux a 
I'occasion de la mort de M. le Dauphin, parce qu'il est simple 
et noble, et eloign6 de toute declamation. 

L'Oraison fun^bre prononcee dans I'eglise de Paris, le 
l*"" mars dernier, par messire Charles de Lomenie de Brienne, 
archeveque de Toulouse, et imprimee depuis \ n'a point eu de 
succ^s. G'est I'ouvrage d'un homme d' esprit, mais faible, sans 
eloquence et sans talent. Une femme qui aurait debits au coin 
du feu ce que dit le prelat sur la difficulte du role d'un dau- 
phin passerait avec raison pour avoir la causerie fort agreable ; 
mais un orateur doit savoir manier d'autres textes, ou agrandir 
les petites choses, quand il se permet d'y toucher. M. I'arche- 
veque de Toulouse est jeune : il passe pour avoir beaucoup 
d' esprit. II est regarde comme devant etre un jour k la tete du 
clerge ; mais I'esprit de conversation et de conduite, et le ta- 
lent, sont deux choses fort diverses. M. I'archeveque de Tou- 
louse me parait faible et frele de genie comme de constitu- 
tion. II ne se publie pas de mandement, d'instruction pastorale, 
d'oraison funebre, ou d'ecrit episcopal quelconque, sans qu'il 
y soit fait mention honorable de la philosophie de nos jours, 
qui, suivant I'expression favorite de ces messieurs, sape les 
fondements de I'autel et du trone ; et ils ont leurs bonnes rai- 
sonspour plaquer leur boutique imraediatement centre le palais 
du gouvernement, et pour persuader aux imbeciles que ses 
fondements s'en ressentiraient si Ton venait a abattre cet ab- 
surde et impertinent edifice qui menace ruine de toutes parts. 
On a appele cette sortie centre les philosophes le point d'orgue 
des 6v6ques. Les musiciens frangais appellent point d'orgue 
ce que les chanteurs itaUens nomment cadenza, par laquelie 
ils terminent les airs, et ou ils montrent leur savoir-faire. Ainsi 
quand la sortie contre les philosophes est forte et vehemente, 
on dit que I'eveque a fait un fort beau point d'orgue. Ces points 
d'orgue ne reussissent pas toujours. Celui que I'eveque du Puy 
en Yelay, frfere de I'illustre Pompignan, fit, il y a quelques an- 
nees, dans sa fameuse Pastorale, lui attira la semonce d'un 
quaker, qui se conservera parmi les ecrits de cet abominable 

1. 17C6, ia-4''. 




AVRIL 1766. 5 

Guillaume Vadd, r^sidant k Ferney. J'avais pari6 que M. I'ar- 
chev6que de Toulouse se dispenserait de faire le point d'orgue. 
Ce prelat passe pour avoir lui-m6me un grand faible pour les 
philosophes, et pour en connaitre tout le m6rite ; il me pa- 
raissait d'ailleurs bien indigne d'un homme d'esprit de ternir 
par ces declamations pu6riles I'l^loge de I'h^ritier d'un vaste 
royaume; mais je me suis tromp^, et j'ai perdu ma gageure: 
il est vrai que le point d'orgue de M. I'archevSque de Toulouse 
est faible et exigu comme le reste de son ramage. Ce qu'il y a 
de plus beau dans cette Oraison fun^bre, c'est une vignette, 
gravee d'aprfes le dessin de Cochin, qu'on a mise k la t6te, et 
qui a paru d'un grand gout. 

On ne s'attendait gu6re a rire dans une occasion si lugubre ; 
le R. P. Fiddle, de Pau, capucin de la province d'Aquitaine, a 
cependant trouv6 le secret de divertir Paris avec son oraison 
fun^bre de M. le Dauphin, prononc^e dans I'eglise des Capu- 
cines de Paris, et publiee en m^me temps que celle de M. I'ar- 
chev6que de Toulouse. Ce capucin a de I'esprit, de la chaleur, 
et peut-6tre plus de talent qu'aucun de ceux qui se sont escrl- 
mes sur le m^me sujet ; mais comme il a partout le gout d'un 
capucin, il a 6te ridicule partout. Je suis persuade que ce dis- 
cours a fait le plus grand eflet a I'entendre prononcer, et que 
les capucincs s'en entretiennent encore avec admiration. Le 
capucin presente son h^ros sous tous les aspects : fils, 6poux, 
fr6re, guerrier, humain, savant, religieux, etc. Comme fils, il 
dit que Louis n'avait pas sitot une insomnie que le compatis- 
sant Dauphin perdait le repos. Quant ci la reine, il pretend que 
les cinq si^cles passes ne virent point de telle m^re, et il de- 
mande si les dix slides k venir verront un tel fils. Question 
sentant I'heresie, pour le remarquer en passant, surtout dans 
la bouche d'un capucin, qui doit croire la fin du monde pro- 
chaine, et ne pas s'attendre a dix autres si6cles apr^s un si6cle 
aussi pervers que le ndtre. En qualite de fr6re, le capucin as- 
sure que les dames ses soeurs, qui sont par leur merite et par 
leur rang au-dessus des asiatiques potentats, avaient dans son 
coeur une place de preference. Pour peindre I'epoux, il apos- 
trophe la Dauphine elle-m6me : u Dites-nous, 6 princesse de 
douleur, si le Dauphin fut pour vous un prince du bel amour. » 
Comme guerrier, il le represente au milieu de la bataille de 



6 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

Fontenoy, et en fait un tableau capucini^rement magnifique. 
Comme huraain, il nous dit cavali^rement : « Messieurs, cher- 
chez ailleurs qui vous aime; il mourut I'autre jour k Fontaine- 
bleau. )) Comme savant, il nous assure que monseigneur 6tait 
le voyant de la cour de Versailles, et que, si nous consultons la 
pitoyable Envie, elle nous repondra qu'il en savait trop pour 
un prince. Quant a I'article de la religion, le point d'orgue du 
capucin est superbe : il pretend que ce sont les mauvais rai- 
sonnements des deistes qui ont fait mourir M. le Dauphin de 
chagrin, et que si sa bouche est a jamais fermee, c'est moins 
par le silence de la mort que par le regret de n'avoir pu dieter 
I'arret du supplice des philosophes. Qui croirait qu'un aussi 
sage defenseur de la bonne cause, un capucin si chaud, si elo- 
quent et si charitable, ait ete traite comme un encyclopediste? 
A peine son oraison funebre avait-elle amuse Paris pendant 
trois jours qu'elle fut supprimee par ordre superieur : apr6s 
quoi I'archeveque de Paris ota au pauvre P. Fidfele ses pouvoirs 
de precher et de confesser. Le capucin, qui savait que tout 
Paris s'entretenait de son discours, ne put s'empecher de dire 
k M. I'archeveque : « Convenez, monseigneur, qu'il y a la 
dedans un peu de jalousie de la part de M. I'archeveque de 
Toulouse ; » et, en s'en allant, il dit tristement : « On m'avait 
bien dit que le merite superieur 6tait persecute en France; 
mais je n'ai pasvoulule croire..." En eflet, c'est un etrangeabus 
de I'autorite que d'interdire un pauvre capucin pour avoir fait 
de son mieux une oraison funebre. Ge capucin 6tait d' ailleurs 
un ardent defenseur de I'^glise contre la philosophic de nos 
jours. II avait fait, il y a quelque temps, un gros livre, sous 
le titre du Philosophe dithyrambique i. Personne n' avait lu ce 
gros livre; mais I'auteur etant devenu c6l6bre par son oraison 
funebre, on I'a cherche, et Ton a trouv6 de quoi s'y amuser. 
Cela est plein de chaleur, et plaisant a force d'injures. H6las ! 
est-ce la le salaire que devait attendre le defenseur de la cause 
de notre sainte m6re I'l^glise? II a repris le chemin de Pau, sa 
patrie, oil il aura le loisir de m6diter dans sa cellule sur I'in- 
justice et I'ingratitude du si^cle. 

L* oraison funebre que M. I'abb^ de Boismont a prononcee en 

1. Voir tome VI, page 383. 



AVRIL 1766. 7 

presence de I'Acad^mie fran^aise, dont il est membre, a eu un 
grand succfes le jour de son debit. Ellen'a pas aussi bien sou- 
tenu le jour de I'impression * ; cependant elle a encore trouv6 
des partisans : je leur pardonne. M. I'abb^ de Boismont est un 
habile joaillier qui travaille fort bien en faux. II salt brillanter 
ses pierres et leur donner de I'eclat ; il est vrai que quand on 
les approche du feu, elles fondent comme du beurre. La plupart 
du temps, ses phrases ne sont belles qu'autant qu'on ne les 
entend pas ; d^s qu'on veut y chercher du sens, on n'y trouve 
que du commun ou du faux, et plus souvent du galimatias. 

M. Thomas, orateur profane, a cru devoir confondre sa voix 
avec celle de tant d'orateurs sacr^s, et prononcer un I^loge du 
Dauphin qui put satisfaire les philosophes, les citoyens, les 
gens de gout, auxquels 11 est difficile de digerer cette foule de 
passages de mauvais latin, et ces pauvret6s declaraatoires dont 
les productions de nos pr^lats abondent. M. Thomas a voulu 
nous crayonner, sous les traits du feu Dauphin, I'image d'un 
prince accompli, persuade que quelques v6rit6s utiles k ceux 
qui comme lui sont destines a gouverner honorent plus sa me- 
moire que tous les vains eloges qu'on pourrait lui prodiguer. 
Voilk done le projet de son discours ; mais en entrant le ta- 
bleau, il I'a manque, et 11 n'a contente aucune classe de lec- 
teurs. On aurait pardonn6 ^M. Thomas de faire du Dauphin un 
Trajan ou un Marc-Aur61e, pour avoir occasion de dire des 
v6rites utiles aux princes; mais le prince que peint M. Thomas 
est un 6tre chim6rique qui n'exista jamais nuUe part, et qui 
n'exislera dans aucun si6cle. Le tableau en est froid et sans 
int6r6t, la monotonie d'un style toujours ^galement 6leve et 
emphatique le rend fatigant. Ceux qui n'aiment pas les sermons 
ont demande de quel droit iM. Thomas donnait des lemons aux 
rois. II faut convenir que si M. Thomas a cru de bonne foi au 
prince dont 11 c6l6bre la memoire le quart des qualites qu'll lui 
accorde, il ne descend pas k coup siir de cet apdtre qui ne 
croyait qu'aprfes avoir touche. Quant k moi, si les panegy- 
riques sont un tribut qu'on doive Indispensablement k la glolre 
des princes, je voudrais du moins qu'ils fussent prononc6s de 
leur vivant et en leur presence, parce que chacun, se comparant 

1. 1766, in^'. 



8 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

alors en secret au tableau que I'orateur en aurait fait, mesure- 
rait du moins d'un coup d'oeil tout ce qui manquerait ci la res- 
semblance, et saurait a peu pr^s ce que la nation attend de 
lui. Ce que je pardonne moins a M. Thomas, ce sont quelques 
idees peu justes quej'ai rencontr^es dans son I^loge. II exa- 
mine, par exemple, si la sensibilite dans un prince n'est pas 
plus dangereuse qu'utile, et si la raison et 1' amour general de 
I'ordre ne suffisent pas pour faire le bien ? II decide la question 
en plaignant ceux dont Tame indifferente et froide en peut faire 
de pareilles. Celaest bientot dit; mais un philosophe ne se paye 
pas d'une injure, et ne va pas si vite. M. Thomas ditdeschoses 
merveilleuses du sentiment et de ses effets sur I'ame d"un prince. 
II dit que c'est lui qui humecte ses yeux de toutes les larmes 
qui se r6pandent, qui le fait frissonner k tons les gemissements, 
qui le fait palpiter a la vue de tous les malheurs, qui porte sur 
son coeur le contre-coup de tous les maux, epars sur trois cents 
lieues de pays. Si cela 6tait, qu'un prince sensible serait k 
plaindre ! II ne resisterait pas vingt-quatre heures au spectacle 
affligeant et aux cris de I'infortune. Mais comme la sensibilite 
ne donne point d'oreilles pour entendre de trois cents lieues, 
ni d'yeux pour percer, a travers le faste des demeures royales, 
dans la chaumifere du pauvre et dans le reduit de I'opprime, ni 
de coeur qui se sente d^chirer k chaque injustice qu'on commet 
k son insu et en son nom ; comme, au contraire, la sensibilite 
peut exposer le souverain a favoriser le courtisan qu'il aime 
aux depens du citoyen qu'il ne connait pas, et k d'autres actes 
de predilection, de compassion, trfes-touchants dans un parti- 
culier, tr6s-opposes k la justice dans un prince, il faut que 
M. Thomas permette a la froide et calculante sagesse de balancer 
si un prince juste n'est pas un plus grand present du ciel, pour 
des peuples nombreux, qu'un prince sensible. Gette sagesse, 
injuri^e par M. Thomas, confmera peut-^tre la sensibilite dans 
le coeur des princes qui ont le bonheur de gouverner de petits 
^tats, parce que leurs yeux peuvent tout voir, et leur oreille 
peut tout entendre, et le puissant ne peut opprimer le faible 
sans que ses cris ne retentissent jusque dans le palais de leur 
maltre commun. Le tableau que M. Thomas fait de la religion 
est fort beau pour I'orateur, mais perdra aussi de son prix aux 
yeux du philosophe. 



AVRIL 1766. 9 

Le service qu'on ca c6l6br(? dans la cathcidrale de Paris pour 
le lepos de Tame de I'infant don Philippe, due de Parme, nous 
a procure son oraison fun^bre, prononc6e par M. ral)b6 de 
Beauvais *. Ce sujet 6tait beau pour un honime eloquent. L'in- 
fant etait i la verite souverain d'un petit 6tat; mais il s'^tait 
appliqu6 k lerendrc heureux; mais il avail choisi pour ministre 
un homme d'un merite Eminent, M. du Tillot, aujourd'hui 
marquis de Felino ; mais on voyait dans Parme des convents 
convertis en manufactures, les arts et I'industrie encourag6s 
de toutes parts; mais I'infant don Ferdinand recevait une edu- 
cation digne d'un prince, sous la conduite de M. de Keralio et 
de M. I'abb^ de Condillac, tandis que son cousin germain, le roi 
de Naples, 6tait livre aux idiots et aux superstitieux. 11 y a dans 
toutcela certainementde quoi faire I'eloge funfebre d'un prince; 
mais ce n'est pas M. I'abb^ de Beauvais qui I'a fait. Ces mes- 
sieurs, qui font de si belles sorties sur le peu de gens a talents 
qui restent a la France, ne feraient pas trop mal de leur de- 
mander de temps eu temps quelques idees pour en etoffer un 
peu leurs pitoyables amplifications de rh6torique: car enfinon a 
beau avoir de la morgue, quand, dans le peu d'occasions qu'on 
a de se montrer, on est constammentplat, on court grand risque 
de tomber k la fin dans le m6pris. 

II nous revient encore I'oraison funfebre du roi de Pologne, 
due de Lorraine, dont un jeune prelat, M. de Guc6, eveque de 
Lavaur, s'est charge*. Nous verrons ce que saura faire M. l'^- 
v6que de Lavaur. On a dit que la vie d'un Dauphin n'6tait ni 
assez publique, ni assez active, ni assez variee, pour fournir le 
sujet d' une oraison funebre; la vie de Stanislas offrira peut- 
6tre assez d'ev6nements k un orateur; mais y a-t-il un sujet 
sterile pour un homme Eloquent ? 

— M. Villaret, secretaire de la pairie de France, vient de 
mourir assez subitement, et a un age peu avanc6 ' . II avait 
fait, dans sa premiere jeunesse, le metier de comedien en pro- 
vince. A la mort de I'abb^ Velly, il entreprit de continuer son 
Jlistoire de France^ et son travail eut du succ6s. On cr6a en sa 



1. 1766, in4». 

2. 1760, in-8". 

3. II mourut k la fin de f^vricr 1766, &g6 d'enviroa cinquante ans, (T.) 



10 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

faveur la place de secretaire et garde des archives de la pairie ; 
et pour faire les appointements de cette place, chaque due et 
pair donna cinquante ecus par an. On areprochea M. Villaret 
la prolixite dans ses derniers volumes ; mais comme le libraire 
payait mille ecus par volume, il etait naturel que I'auteur cher- 
chat a en faire le plus qu'il lui etait possible. G'est M. I'abbe 
Gamier, de I'Acad^mie des inscriptions et belles-lettres, qui 
s'est charge de la continuation de cette histoire, pour prix et 
somme de quinze cents livres par volume. MM. les dues et pairs 
ont nomme aujourd'hui pour leur secretaire M. Gibert, de 
I'Academie des inscriptions et belles-lettres, et fort au fait de 
I'histoire de France ^ 11 avait pour concurrents M. Gaillard et 
M. Thomas. Cette place donne trois ou quatre mille livres par 
an, un logement au Louvre, et point d'occupation. 

— M. de Julienne, chevalier de I'ordre de Saint-Michel, 
honoraire de I'Academie royale de peinture et sculpture, entre- 
preneur de la manufacture royale des Gobelins, vient de mou- 
rir dans un age tres-avance. II etait possesseur du secret de 
cette belle couleur d'ecarlate qui n'arien de pareil en Europe; 
il a laisse ce secret, en mourant, a M. de Montulle, ancien 
secretaire des commandements de la reine. II laisse aussi une 
superbe collection de tableaux, dont la vente se fera dans quel- 
que temps d'ici, lorsqu'elle aura ete suffisamment annoncee en 
Europe. Son cabinet passait, parmi les cabinets particuliers , 
pour un des plus beaux de Paris. 

— M"^ Glairon vient de redemander de nouveau sa retraite, 
qui lui sera accordee. Elle s'etait engagee a remonter sur le 
theatre, suppose qu'on accordat aux comediens I'etat de citoyen, 
que moins la loi qu'un reste de prejuge et d' opinion gothique leur 
refuse. Lorsque cette affaire a 6t6 proposee au conseil du roi, 
avec le projetd'eriger la Gomedie-Francaise en Academie royale, 
quelques-uns du conseil ont observe que les privileges accor- 
des aux com6diens par Louis XIII n'ayant pas 6t6 revoques, il 
ne tenait qu'a eux de les faire valoir dans I'occasion. Sur quoi 
le roi a decide qu'il n'y avait rien a innover a cet egard. Si 
M"* Glairon pent se consoler de ne plus occuper le public de 
son talent, elle prend le meilleur parti pour sa reputation et 

1. Grimm lui consacre uu court article necrologique aumois de Janvier 1772. (T.) 



AVRIL 1706. 11 

pour son repos. Les dispositions du public ne lui 6taient plus 
favorables; on ne cherchait que les occasions de Thumilier, et 
sa rentri^e lui aurait prepar6 des chagrins. 

— M. Rousseau a pris tr6s au grave la lettre du roi de 
Prusse, fabriquC'e i Paris par M. Walpole *. II est naturellement 
port6 k croire aux complots, aux noirceurs; ainsi, selon lui, 
cette lettre couvre un grand myst^re de la plus profonde ini- 
quity. Tout ce raystfere se r6duit k 6gayer un peu le public 
aux d^pens d'un auteur qui n'est pas gai. Si le monarque pre- 
nait les choses aussi vivement que I'auteur, si Frederic etait de 
I'humeur de Jean-Jacques, cette lettre pourrait devenir le sujet 
d'une guerre sanglante. Elle a 6te imprimee en fran^ais et en 
anglais dans les papiers publics de Londres, et M. Rousseau 
vient d'ecrire, k ce sujet, k I'auteur du London Chronicic, la 
lettre suivante * : 

« A Wootton, le 3 mars 1766. 

« Vous avez manque, monsieur, au respect que tout parti- 
culier doit aux t6tes couronnees, en attribuant publiquement au 
roi de Prusse une lettre pleine d'extravagance et de mechan- 
cete, dont, par cela seul, vous deviez savoir qu'il ne pouvait 
6tre I'auteur. Vous avez m6me ose transcrire sa signature, comme 
si vous I'aviez vue ecrite de sa main. Je vous apprends, mon- 
sieur, que cette lettre a 6t6 fabriquee ci Paris, et, ce qui navre 
et d6chire mon coeur, que I'imposteur a des complices en An- 
gleterre. Vous devez au roi de Prusse, a la verit6 et a moi, 
d'imprimer la lettre que je vous ecris, et que je signe, en repa- 
ration d'une faute que vous vous reprocheriez sans doute si 
vous saviez de quelles noirceurs vous vous rendez I'instrument. 
Je vous fais, monsieur, mes sinc6res salutations. » 

« Sign^ : J.- J. Rousseau. » 

M. Walpole vient de retourner en Angleterre, et il ne tient 
qu'^ la chambre des communes, dont il est membre, de lui 

i. Voir tome VI, page 456. 

2. Elle se trouve dans les OEuvres de Rousseau, notammcnt dans IVilition 
in-80 donn(5e par M. de Musset-Pathay, tome XXI, p. 52; mais olio y est adrcsste k 
I'auteur du Saint- James Chronicle, et datee du 7 avril 17C6. (T.) 



12 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

faire. son proces pour avoir fabrique cette lettre. La Providence, 
qui s'appelle ainsi parce qu'elle pr6voit les choses de loin, 
Ten a puni d'avance en Faffligeant de la goutte la mieux condi- 
tionnee qu'il y ait en Angleterre, aprfes celle de M. Guillaume 
Pitt. 

— Pour completer I'histoire de Jean-Jacques sur le conti- 
nent, il faut savoir que la venerable classe des pasteurs de 
Neufchatel, tres-mecontente de ce que le conseil souverain de 
cette principaute n'a pas voulu seconder ses projets de lapida- 
tion concernant ledit Jean-Jacques, a porte plainte au roi de 
Prusse des atteintes donnees par ledit conseil souverain aux 
droits bien reconnus de ladite venerable classe. Sur quoi Sa Ma- 
jest6 a bien voulu repondre ce qui suit : 

« Le roi, sur le tres-humble memoire de la compagnie des 
pasteurs de la souverainete de Neufchatel et de Valengin, con- 
cernant les pretendues atteintes que le conseil aurait donnees 
depuis quelque temps aux droits dont elle, ainsi que ses mem- 
bres, devaient jouir, ordonne d'y repondre que Sa Majeste, bien 
loin d'acquiescer a la tr^s-humble demande de ladite compa- 
gnie a ce sujet, ne pouvait s'empScher d'etre trfes-mal satisfaite 
des precedes inquiets, turbulents et tendant a sedition, que 
lesdits pasteurs avaient tenus relativement a un homme que Sa 
Majeste daignait honorer de sa protection. Fait a Potsdam, ce 
26 fevrier 1766. » 

Et a, Sa dite Majeste, daign6 ajouter de sa propre main : 

« Vous ne meritez pas qu'on vous protege, k moins que 
vous ne mettiez autant de douceur 6vangelique dans votre con- 
duite qu'il y regne a present d'esprit de vertige, d'inquietude, 
et de sedition. Signc : Frederic. » 

La louable imprimerie de la venerable paroisse de Ferney a 
cru de son devoir de repandre, autant qu'il dependait d'elle, 
cette double reponse, en y ajoutant I'avertissement suivant : 

« Ces deux pieces essentielles etant tomb6es entrenos mains, 
nous les rendons publiques, afm qu'elles servent a jamais 
d'exemple a tous les princes, d'instruction a tous les magistrats 
de I'Europe, et de sauvegarde a tous les citoyens. Fait dans 
notre residence, le 20 mars 1766. » 

— On vient de nous envoyer d'AUemagne un exemplaire 
d'un volume in-12 intitule AhHgd de VHistoire eccUsiastique 



AVRIL 1766. 13 

par rabb6 de Fleury * . On voit k la t6te le portrait de ce pau- 
vre abbe de Fleury, I'epaule gauche d6votenient couverte de 
son manteau; mais on a oubli6 de lui faire fairc le signe de la 
croix de la main droite : car, k coup sur, il se serait sign6 plus 
d'une fois en lisant son Abr6g6, et k I'inspection de la premiere 
page de ravertissement il aurait cru son abr6geur possed6 par 
Belzebuth et consorts. Voila done la destinee de feu rabb6 de 
Fleury a peu pr6s pareille a celle de feu I'abb^ Bazin : ils ont 
trouv6, celui-ci un neveu editeur, celui-lk un neveu abregeur. 
Fleury meritait bien cet honneur : c'6tait un lionn6te homme qui 
aimait la verite historique par-dessus tout, et k qui elle arra- 
chait des aveux qu'on n'aurait pas pardonn6s aujourd'hui ; mais, 
de son temps, I'J^glise n'etait pas encore ombrageuse comme 
aujourd'hui, et entendait mieux raillerie. 

Nous avons souvent sollicit6 M. Hume, pendant son sejour 
en France, d'6crire une Histoire eccUsiastique. Ge serait en ce 
moment une des plus belles entreprises de litt6rature, et un des 
plus importanls services rendus k la philosophie et a I'huma- 
mt6. L'abbe Galiani serait peut-6tre, de tons les hommes en 
Europe aujourd'hui, le plus capable d'executer ce projet. M. de 
Voltaire n'a plus une vigueur de t6te assez soutenue pour se 
charger d'un pared travail, il tournerait son sujet trop du cdt6 
de la plaisanterie et du ridicule. En attendant, VAbrige dont 
nous parlous, quoique fait sechement, pent servir. On attribue 
cet Abr^gd a un monarque digne de loutes les couronnes, 
excepte de la couronne ^ternelle, dont le ciel veuille le pre- 
server, lui et ses pareils 1 

— II court depuis quelques jours en manuscrit un Mandc- 
ment de I'archev^que d'Aix contre M. le marquis d'Argens, cham- 
bellan du roi de Prusse. Ge Mandement fait fortune : c'est une 
des meilleures plaisanteries qu'on ait faites depuis longtemps ; 
elle ne pouvait venir plus a propos. Je ne doute pas qu'elle ne 
rende les points d'orgue de nos prelats un peu moins frequents. 
On dit que le roi de Prusse a pris cette tournure pour faire 

1. 1766, in-12, r^imprimfi en 1767, 2 vol. petit in-8». Le litre de cet ouvrago 
tiit qu'jl est traduit de I'anglais; c'est une petite supercherie des auteurs, qui soDt, 
pourlc corps do I'ouvrago, Tabbe de Prades, et, pour la pr6face, lo roi dc Prusse; 
lo tout a 6t6 compris dans le Supplement aux OEuvres posthumes de Frederic, 
Cologne, 1789. (T.) 



U CORRESPONDANCE LITTl^RAIRE. 

quitter au marquis d'Argens la Provence, ou il est retenu depuis 
deux ans^ 

— On vient de recueillir, en trois volumes in-12,les OEuvres 
de thMtre de M. Guyot de Merville ^ . Get auteur s'avisa, a 
I'age de quarante ans, d'^crire des comedies, que les acteurs 
des deux theatres refus^rent, la plupart du temps, de repr6- 
senter. M. Guyot de Merville etait naturellement chagrin et tra- 
cassier; il etait de ces gens a qui, si on les en croit, tout le 
monde a toujours jou6 les tours les plus abominables. II paralt 
que ce pauvre poete n'a jamais eu d'aussi cruel ennemi que 
lui; il aurait fallu avoir autant de talent qu'il avait bonne opi- 
nion de lui-m6me, et il eut et6 heureux; mais malheureuse- 
ment ses pieces sont froides, ennuyeuses et sans naturel. Le 
Consentement ford est cependant reste au theatre, et se joue 
de temps en temps, sans que je Ten estime davantage. Ce pau- 
vre diable important s'etait fait champion du poete Rousseau, 
dans sa querelle avec M. de Voltaire. Son h^ros s'etait fait 
chasser de France; et lui, il s'expatria de chagrin, et, apres 
avoir erre quelque temps en Suisse et autour du s^jour de M. de 
Voltaire, -il finit par se noyer, d'ennui et de desespoir, dans 
le lac de Geneve, en 1755, ag6 d'environ soixante ans^ 11 
fallait noyer ses pieces de theatre avec lui. Ce recueil en con- 
tient plusieurs qui n'ont jamais et6 ni jou6es ni imprimees. 
t'6diteur se flatte qu'on pourra les mettre au theatre. Je plains 
les Gom6diens s'ils n'ont que cette ressource pour faire une 
bonne annee. 

— M. de Surgy vient de publier un Eloge historique de 
M, le marquis de Montmirail, fils de M. le marquis de Gour- 

4. Voir ce Mandement et des details sur la mancBuvre du roi de Prusse, au mois 
de Janvier 1772 de cette Correspondance. (T.) 

2. Paris, Duchesne, 1766. 

3. Oil troave une lettre fort curieuse de Guyot de Merville k Voltaire, tome I, 
p. 511 des OEuvres de Voltaire, edit. Lequien ; elle est dat6e du 15 avril 1755. 
Merville, qui s'etait retire sur les bords du lac de Geneve, informe que Voltaire 
venait habiter les environs, lui ecrivait pour lui demander pardon de I'avoir offense 
par des vers satiriques, et lui offrait la dedica'ce de ses ouvrages. Voltaire r^pondit 
s^chement et poliment, mais rcfusa de le voir. Merville, dt5sespere, r(5gla toutes ses 
affaires, et, apres avoir 6tabli le bilan de ses dettes, qu'il chargea un de ses amis, 
son bienfaiteur, d'acquitter, il sortit de chez celui-ci pour n'y plus rentrer. Son 
corps fut trouve le 4 mai 1755, pres le village d'Evian ; il 6tait n(5 le 1" f^vrier 
1696. (T.) 



AVRIL 1766. 15 

tanvaux et neveu de M. le mar^chal d'Estr6es • . C'6tait en effet 
un jeune homme de la plus grande esp^rance, egalement cher 
aux militaires et aux gens de lettres, et que nous avons vu 
moissonne k la fleur de son age, il y a environ quinze ou seize 
mois. Sa mort est pour la France une perte r6elle, que peu de 
jeunes gens de son age et de son rang promettent de r^parer. 
M. de Surgy nous apprend que M. de Montmirail I'honorait d'une 
amitid particuli6re. II s'int6ressait singuliferement aux progrfes 
de I'histoire naturelle, comme le prouvent les observations qu'il 
a fournies k M. de Buffon et ses travaux k TAcademie des scien- 
ces. C'est lui aussi qui avait engage M. de Surgy a composer 
les Melanges int^ressants et curieux, ou Abrdg^ d'histoirc 
naturelle^ morale^ civile et politique de I'Asie, VAfrique, I'Ami- 
rique et des terres polaires. Ce recueil est estim6. Nous en avions 
cinq volumes : M. de Surgy vient d'y en ajouter cinq autres 
qui le rendent complete. II a mis k la t6te du dernier volume 
cet j^loge de M. de Montmirail, qu'on vend aussi separement, 
avec un portrait en taille-douce assez ressemblant. Je crois vous 
avoir d6ji dit que M. de Surgy s'est charge, de concert avec 
M. de Querlon, de la continuation de VHistoire des voyages 
enlreprise par feu I'abb^ Prevost. 

15 avril 1766. 

M. Loyseau de Mauleon, cel^bre avocat au Parlement, vient 
de donner un Memoire pour la defense de trois soldats aux 
gardes ; et ce Memoire a fait du bruit, tant par la singularity 
de la cause que par la maniere dont I'auteur I'a traitee. Des 
trois soldats, deux etaient ivres ; le troisi^me, qui les avait joints, 
^tait de sang-froid. Les deux premiers prennent querelle dans 
un passage avec des bourgeois ivres aussi; le troisi^me, en 
homme prudent, saisit un de ses camarades, et le pousse dans 
la rue, ou il le retient pour Temp^clier de se battre. Pendant 
ce temps-li I'autre soldat, accable par les six bourgeois ivres, 
tire son epee pour se faire jour, et au m6me instant un de ces 
malheureux se jette sur lui, s'enfile lui-m6me, et est tue raide. 

1. 17GC, in-12. Grimm a d6ji parl6 de la mort deM.do Montmirail, t. VI, p. ItO. 

2. Do Surgy porta jusqu'Jk quatorze Ic noiubrc des volumes de cet ouvruge. (T.) 



16 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

La populace s'assemble, on fait venir la garde, qui n'arrete que 
le soldat que son camarade avait empeche de prendre part a 
la querelle. Les temoins embrouillent I'aflaire, parce qu'ils con- 
fondent les actions des differents soldats dont lis ignorent le 
nom. M. le marechal de Biron, colonel des gardes-francaises, 
obtient des lettres de grace dans lesquelles les trois soldats sont 
compris, mais ou, par erreur, on designe comme auteur du 
meurtre celui qui ne 1' avait pas commis. Lorsqu'il est interroge, 
on lui conseille de se dire en effet auteur du meurtre, parce 
que sans cela les lettres de grace ne peuvent servir. Get aveu 
hasarde rend sa cause plus facheuse que jamais : car, comme 
on avait depos6 que ce soldat avait ete retenu dans la rue par 
son camarade, les juges en infer^rent qu'etant de son propre 
aveu I'auteur du coup, il I'avait porte de dessein pr6medite, et 
non pour sa defense. En consequence, ils refus6rent d'enteriner 
ses lettres de grace ; et voil^ ce malheureux sur le point d'etre 
condamn6 au supplice pour un meurtre qu'il n'a pas commis. 
Alors ses camarades se montrent et d^couvrent la verite. Celui 
qui a fait le coup produit des t6moins qui I'attestent. II y a dans 
cette aventure une foule de circonstances bizarres, avec un 
melange singulier de bonne foi et d'heroisme. On ignore encore 
quel sera le sort de ces trois soldats. Leur avocat a expliqu6 
cette affaire tr6s-embrouill6e avec beaucoup de precision et de 
vraisemblance.. La partie pathetique se ressent un peu de la 
declamation recue au barreau, et c'est dommage. 

— Le Siege de Calais nous a valu le Siege de Beauvais, ou 
Jeanne Laisnc\ trag6die en cinq actes, par M. Araignon, avocat 
au Parlement^ Ah! quelle tragedie! M. Araignon rend justice a 
son heureux rival, M. de Belloy, quoiquc, pendant qu'il s'amu- 
sait en Allemagne, celui-ci, comme il dit, I'ait force de vitesse 
par sa sublime tragedie du Si^ge de Calais. En effet, elle est 
sublime en comparaison du Siege de Beauvais. 

ARTICLE DE M. DIDEROT. 

Vous me demandez, mon ami, ce que je pense de VEloge 
du Dauphin, par M. Thomas. Je ne vous repondrai pas autre 

1. Paris, Lambert, 1766, in-8». 



AVRIL 1766. 17 

chose que ce que je lui en dis k lui-m6me, lorsqu'il m'en fit la 
lecture... « Jamais I'art de la parole n'a 6t6 si indignement 
prostitud. Vous avez pris tous les grands hommes passes, 
presents et a venir, et vous les avez humilids devant un enfant 
qui n'a rien dit ni rien fait. Votre prince valait-il mieux que 
Trajan? Ehbien! monsieur, sachez quePline s'est d(}shonore par 
son £loge de Trajan. Vous avez un caractere de v6rite et d'hon- 
nfitete k soutenir, et vous I'allez perdre. Si c'est un Tacite qui 
derive un jour notre histoire, voi^s y serez marqu6 d'une 
fletrissure. Vous me faites jeter au feu tous les ifiioges que 
vous avez faits, et vous me dispensez de lire tous ceux que 
vous ferez d^sormais. Je ne vous demande pas de prendre le 
cadavre du Dauphin, de I'etendre sur la rive de la Seine, et de 
lui faire, k I'exemple des l^gyptiens, sev^rement son proofs ; 
mais je ne vous permettrai jamais d'etre un vil et maladroit 
courtisan. Si vous et moi nous fussions n6s k la place du 
Dauphin, il y aurait paru peut-6tre ; nous ne serious pas restes 
trente ans ignores, et la France aurait su qu'il s'^levail, dans 
rint^rieur d'un palais, un enfant qui serait peut-6tre un jour 
un grand homme. II ne valait done pas mieux que nous? Or, 
je vous demande si vous auriez le front d' accepter votre 61oge. 
Personne ne m'a jamais fait sentir comme vous combien la 
v6rit6, ou du moins I'art de se montrer vrai, 6tait essentiel a 
I'orateur, puisque, malgre les choses hautes et grandes dont 
votre ouvrage est rempli, je n'ai pu vous accorder mon 
attention. On saura, monsieur, ce qui vous a determine a 
parler, et Ton ne vous pardonnera pas la petitesse de votre 
motif. Vous vous deshonorerez vous-m6me ; oui, monsieur, 
vous vous deshonorerez sans faire aucun honneur k la memoire 
du Dauphin. Loin de me persuader, de me toucher, de m'e- 
mouvoir, vous m'avez indign6 : vous n'avez done pas ete 
eloquent. Je ne suis pas venu comme C6sar avec la condam- 
nation de Ligarius signee ; mais il eut fallu s'y prendre 
autrement pour me la faire tomber des mains. Si votre prince 
m6ntait la centi^mc partie des eloges que vous lui prodiguez, 
qui est-ce qui lui a ressembl6? qui est-ce qui lui ressemblera? 
Le passe ne I'a point egale, I'avenir ne montrera rien qui 
I'egale. Vous m'opposez des garants 6claires, honn6tes et v6ri- 
diques de ce que vous dites. Je ne connais point ces garants; je 

Til. 2 



18 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

n'en conteste ni la veracite, ni les lumi6res ; mais trouvez-m'en 
un parmi eux qui ose monter en chaire a c6t6 de vous, et dire : 
J'atteste que tout ce que cet orateur a dit est la v6rite. Le 
public reclamera, monsieur; vous I'entendrez, et je ne vous 
accorde pas un mois pour rougir de votre ouvrage. Si j'avais 
comme vous cette voix qui sait 6voquer les manes, j'evoquerais 
celles de d'Aguesseau, de Sully, de Descartes ; vous entendriez 
leurs reproches, et vous ne les soutiendriez pas. Mais croyez- 
vous qu'un p^re qui connaissait apparemment son fils puisse 
approuver un amas d'hyperboles dont il ne pourra se dissimuler 
le mensonge? Que voulez-vous qu'il pense des lettres et de 
ceux qui les cultivent, lorsqu'un des plus honn^tes d'entre nous 
se r6sout h mentir k toute une nation avec aussi peu de 
pudeur? Et ses soeurs, et sa femme? Pour ses valets, ils en 
riront. Si j'etais votre frSre, je me l^verais pendant la nuit, 
j'enlfeverais cet £loge de votre portefeuille, je le brulerais, et 
je croirais vous avoir montr6 combien je vous aime. Seul, 
chez moi, le lisant, je I'aurais jete cent fois k mes pieds, et je 
doute que le talent me I'eut fait ramasser. Vos exagerations 
feront plus de tort a votre heros que la satire la plus am6re ; 
parce que la satire aurait r6volte, et qu'un 61oge outre fait 
supposer que I'orateur n'a pas trouv6 dans les faits de quoi 
s'en passer. G'est inutilement que vous vous defendez par le 
pretexte de dire quelques v6rites grandes et fortes que les rois 
n'ont point encore entendues; ces verit6s sont fl^tries, et 
restent sans effet par la vile application que vous en faites. Et 
que penseront les tyrans ? Comment redouteront-ils la voix de 
la posterity? Qu'est-ce qui les arretera, lorsqu'ils pourront se 
dire a eux-m6mes : Faisons tout ce qu'il nous plaira; il se 
trouvera toujours quelqu'un qui saura nous louer? Yous 6tes 
mille fois plus blamable que Pline. Trajan etait un grand 
prince ; Trajan vivait, Pline lui donnait peut-6tre une lecon ; 
mais le Dauphin est mort, il n'a plus de lemons a recevoir ; le 
moment d'etre pese dans la balance de la justice est venu; et 
c'est ainsi que vous tenez cette balance! Monsieur, monsieur, 
vous le dirai-je? si j'etais roi, je defendrais a tout rheteur, et 
specialeraent a vous, d'oser ecrire une ligne en ma favour; et 
si ci la justice de Marc Antonin je joignais, malheureusement 
pour vous, la ferocite de Phalaris, je vous ferais arracher la 



AVRIL 1766. - 19 

langue, et on la verrait clou6e publiquement sur un poteau 
pour apprendre h. tou3 les orateurs i venir k respecter la 
v6rit6. » 

J'ai entendu du Dauphin un 6loge qui m'a plu, parce qu'il 
6tait vrai ; et en void une courte analyse. 

L'orateur n'avait eu garde de s*6riger en pan6gyriste. On 
peut 6tre le panegyriste d'un roi; mais il avait con^u que le 
r61e contraint, obscur, ignore d'un Dauphin, r6duisait l'orateur 
k celui d'apologiste ; et vous allez voir le parti qu'il avait su 
tirer de cette id6e. 

II commenQait par plaindre la condition des princes. II fai- 
sait voir que tous ces avantages, qui leur etaient si fort envies, 
etaient bien compenses par la seule difficult^ de recevoir une 
bonne Education. II entrait dans les details de cette education 
difficile, et il demandait ensuite a son auditeur ce qu'il aurait 
ete, lui qui I'^coutait, ce qu'il serait devenu a la place d'un 
Dauphin. 

Ensuite il rendait cOmpte de I'emploi des journees du Dau- 
phin. II en parlait sans enthousiasme et sans emphase ; puis il 
demandait k son auditeur ce qu'il elait permis de se promettre 
d'un prince qui avait recu le gout des bonnes choses et celui 
des bonnes lectures. 

II peignait la depravation de nos moeurs, il montrait la foi 
conjugale fou!6e aux pieds dans toutes les conditions de la 
societe; et il interrogeait son auditeur sur la sagesse et la 
fermet6 d'un prince qui I'avait respectee k la cour. 

De la il passait k son respect pour le roi,ei sa tendresse pour 
ses enfants et pour ses soeurs, k son attachement pour ses amis, 
k son caract^re, a son esprit, k ses actions, k ses discours et k 
quelques autres qualites domestiques personnelles et bien con- 
nues; et il en tirait les pronostics les plus heureux en faveur 
des peuples qu'il aurait gouvernes. 

II avait reserve toutes les forces de son eloquence pour le 
beau moment de la vie de son prince, celui ou Ton vit sa patience 
dans les douleurs, sa resignation, son ra6pris pour les grandeurs 
et pour la mort. 

Mort, il le montrait seul, abandonne, solitaire dans un vaste 
palais ; et il demandait aux hommes : Quelle difference alors du 
fils d'un roi et d'un particulier? 



20 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

Aprfes avoir ainsi arrache de moi un assez grand eloge 
dii Dauphin, il m'amenait a lui demander : Mais eut-il ete un 
grand roi ? Et il avait eu le courage de repondre : Je n'en sais 
rien; Dieu le sait. Ajoulant tout de suite : Qu'est-ce qu'un 
grand roi? il disait : Prince, son successeur, 6coutez-moi; void 
ce que c'est qu'un grand roi ; et il faisait le plus effrayant 
tableau de la royaute. Ce tableau effrayait et par les qualites 
que Teminence de la place exigeait, et par les circonstances 
multipliees qui en empechaient I'effet. Puis, revenant a ses 
auditeurs, il disait : Messieurs, loin done de verser des pleurs 
sur la cendre du Dauphin, joignons nos voix a la sienne, et 
remercions avec lui la sagesse eternelle qui, en I'enlevant d'a 
cote du trone qui lui etait destine, I'a soustrait a la terrible 
alternative de faire des millions d'heureux ou de malheureux : 
alternative dont tout le genie, toutes les lumi^res, toutes les 
ressources au pouvoir de I'humanit^ ne peuvent garantir. 

Et c'est ainsi que mon orateur avait ete eloquent, adroit 
meme et vrai, et qu'il s'6tait fait ouvrir la porte de I'Academie, 
sans se proposer de I'enfoncer. 

Le philosophe qui m'a communique cet article a ete lui- 
raeme eloquent en faisant I'^loge de M. le Dauphin dans une 
autre langue. C'est celle de I'airain et du marbre, que les 
hommes ont bien su faire mentir au m6pris de leur solidite. 
Comment n'abuseraient-ils pas d'une mati^re ourdie de chif- 
fons et aussi perissable que le papier? Le roi ayant ordonne 
qu'on 6rigeat a M. le Dauphin un monument dans I'eglise de 
Sens, ou il a 6te enterre, M. le marquis de Marigny a demand^ 
des projets pour ce monument k M. Cochin. Celui-ci s'est 
adresse au puits d'idees le plus achaland6 de ce pays-ci. 
M. Diderot lui a broche quatre ou cinq monuments de suite. 
M. Cochin les presentera a M. le marquis de Marigny. Celui-ci 
les presentera au roi. Sa Majeste choisira. Le directeur des arts 
et le secretaire de I'Academie en auront la gloire et la recom- 
pense, et le philosophe n'en aura pas un merci. Tout cela 
6tant dans la rfegle et ayant toujours ete ainsi, il ne s'agit plus, 
que de conserver ici ces projets de monuments, en attendant 
que I'un d'entre eux soit execute. 



AVRIL 1766. 21 

PR0JET8 DU TOMBEAU POUR M. LE DAUPHIN. 

Nota. Le roi voulant entrer dans les vues de madame la 
Dauphine, on deinande que la composition et I'idee du monu- 
ment annoncent la reunion future des 6poux. 

Premier projet. 

J'616ve une couche funfebre. Au chevet de cette couche, je 
place deux oreillers. L'un reste vide, sur I'autre repose la t6te 
du prince. II dort, mais de ce sommeil doux et tranquille que 
la religion a promis k I'homme juste. Le reste de la figure est 
envelopp^ d'un linceul. Un de ses bras est mollement 6tendu : 
I'autre, ramene par-dessus le corps, viendra se placer sur une 
des cuisses, et la presser un peu, de mani^re que toute la 
figure montre un epoux qui s'est retire le premier, et qui 
menage une place k son 6pouse. Les anciens se seraieni 
content6s de cette seule figure, sur laquelle ils se seraient 6pui- 
ses; mais nous voulons^tre riches, parce que nous avons encore 
plus d'or que de gout, et que nous ignorons que la richesse 
est I'ennemie mortelle du sublime. A la t6te de ce lit fun6raire, 
j'assieds done la Religion. Elle montre le ciel du doigt, et dit 
k I'epouse qui est a c6te d'elle, debout, un genou pose sur le 
bord de la couche, et dans Taction d'une femme qui veut aller 
prendre place k c6t6 de son epoux : « Vous irez quand il plaira 
k celui qui est Ik-haut. ».,. Je place au pied du lit la Tendresse 
conjugale. Elle a le visage colle sur le linceul; ses deux bras, 
etendus au deli de sa t6te, sont pos6s sur les deux jambes du 
prince. La couronne de fleurs qui lui ceint le front est bris^e 
par derri^re, et Ton voit k ses pieds les deux flambeaux de 
I'Hymen, dont l'un brule encore et I'autre est eteint. 

Second projet, 

Au pied de la couche fun^bre, je place un ange qui annonce 
la venue du grand jour. Les deux epoux se sont r6veill6s. 
L'epoux, un de ses bras jete autour des epaules de I'epouse, la 
regarde avec surprise et tendresse ; il la retrouve, et c'est pour 
ne la quitter jamais. Au chevet de la couche, du cote de 
I'epouse, on voit la Tendresse conjugale, qui rallume ses flam- 



22 CORRESPONDANCE LITTfiRAIRE. 

beaux, en secouant I'un sur I'autre. Du cote de I'^poux, c'est la 
Religion qui regoit deux palmes et deux couronnes des mains de 
la Justice ^ternelle. La Justice eternelle est assise sur le bordde 
la couche. £lle a le front ceint d'une bandelette; le serpent, qui 
se mord la queue, est autour de ses reins. La balance dans 
laquelle elle p6se les actions des hommes est sur ses genoux. 
Ses pieds sont poses sur les attributs de la grandeur humaine 
pass6e. 

TroisUme projet. 

J'ouvre un caveau. La Maladie sort de ce caveau dont elle 
soul^ve la pierre avec son epaule. Elle ordonne au prince de 
descendre. Le prince, debout sur le bord du caveau, ne la re- 
garde ni ne I'ecoute. II console sa femme, qui veut le suivre. II 
lui montre ses enfants, que la Sagesse, accroupie, lui pr^sente. 
Cette figure tient les deux plus jeunes entre ses bras. L'aln6 est 
derrifere elle, le visage pench6 sur son epaule. Derri^re ce 
groupe, la France 16ve les bras vers les autels. Elle implore, elle 
esp6re encore. 

QuatrUme projet, 

J'61feve un mausoI6e ; je place au haut de ce mausol6e deux 
urnes, Tune ouverte, et I'autre ferm6e. La Justice eternelle, 
assise entre ces deux urnes, pose la couronne et la palme sur 
I'urne ferm6e. Elle tient sur un de ses genoux la couronne, la 
palme qu'elle d^posera un jour sur I'autre urne. Et voila ce que 
les anciens auraient appele un monument; mais il nous faut 
quelque chose de plus. Ainsi, au devant de ce mausolee, on 
voit la Religion qui montre a I'^pouse les honneurs accordes a 
I'epoux, et ceux qui I'attendent. L'epouse est renversee sur le 
sein de la Religion. Un de ses enfants s'est saisi de son bras, 
sur lequel il a la bouche collee. 

CinquUme projet. 

Voici ce que j'appelle mon monument, parce que c'est un 
tableau du plus grand pathetique, et non le leur, parce qu'ils 
n'ont pas le gout qu'il faut pour le pr6ferer. Au haut du mau- 
solee, je suppose un tombeau creux ou cenotaphe, d'ou Ton 
n'aper^oit gu6re d'en bas que le sommet de la tete d'une grande 



AVRIL 1766. 23 

figure couverte d'un linceul, avec un grand bras tout nu qui 
s*6chappe de dessous le linceul, et qui pend en dehors du 
c6notaphe... L'6pouse a deja franchi les premiers degr6s qui 
conduisent au haul du c6notaphe, et elle est pr6te k saisir ce 
bras. La Religion I'arrSte en lui montrant le ciel du doigt. Un 
des enfants s'est saisi d'un des pans de sa robe, et pousse des 
cris. L' Spouse, la t6te tourn^e vers le ciel, 6plor6e, ne sait si 
elle ira k son 6poux, qui lui tend les bras, ou si elle ob6ira k la 
Religion, qui lui parle, et cedera aux cris de son fils, qui la 
retient. 

— Apr6s ce que vous venez de lire, ne vous avisez pas de 
Jeter les yeux sur le JiMt des principales circonstances de la 
maladie de M. le Dauphin^ public par M. I'abb^ Collet, son 
confesseur * ; vous croiriez lire I'histoire de quelque capucin. 
les maudits panegyristes qui espferent servir la cause de la 
religion en dtant k un prince toute Elevation, toute grandeur 
de sentiments dans ses derniers moments! 

— L'Acad^mie royale des sciences vient deperdre M. Hellot, 
chimiste estime, mort a I'age de plus de quatre-vingts ans. II a 
6t6 charge dans sa jeunesse pendant quelque temps de la com- 
position de la Gazette de France. 

— On vient d'imprimer la com^die du Pkilosophe sans le 
savoir. Cette pi6ce a ete retiree par I'auteur apres la vingt- 
huiti^me representation, pour 6tre reprise I'hiver prochain.Elle 
m'a fait gagner un pari. J'ai pari6 apres la premiere represen- 
tation qu'elle en aurait quinze, contre un homme qui soutenait 
qu'elle n'en aurait pas trois. Deux representations de plus et je 
gagnais mon pari double. G'est le plus grand succ6s que j'aie 
vu en ce pays-ci. II fait honneur au public, et il faut dire k sa 
louange que, quoiqu'il applaudisse souvent des choses d'un 
faux gout, on ne lui montre jamais la simplicity et la verity 
sans qu'il en reconnaisse le charme et le prix. Je ne dirai pas 
autant de bien de M. Sedaine que du public. Je suis furieux 
contre lui. II a fait imprimer la pi^ce avec la dernifere negli- 
gence. Elle est defiguree par beaucoup de fautes d'impression, 
qui sont encore malrelevees dans un erratum. La ponctuation est 

i. L'abbd Collet, n6 en 1693, mort en 1770. 



2h CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

fausse en plusieurs endroits, et il n'y a point de genre au 
monde qui demande plus d'exactitude et meme plus de finesse 
que celui-ci, dans la mani6re de ponctuer. La negligence des 
imprimeurs rendra quelques endroits tout a fait inintelligibles 
pour ceux qui n'ont pas vu jpuer la pi^ce. II est aussi reste des 
incorrections dans le style. On ne dit pas les obligations que je 
voiis dois; il faut dire : que je vous ai. On ne dit pas : Je veux 
quelle vous reproche de ce que vous vous etes fait attendre ; il 
faut dire : de vous itre fait attendre. Ge sont des mis^res, je 
le sais, mais comment peut-on les n^gliger quand on a fait un 
bel ouvrage? Comment peut-on souffrir la tache la plus legere 
sur une belle statue? 

— II vient de paraitre une nouvelle Encyclopddie portative, 
ou Tableau general des connaissances humaines. Deux volu- 
mes in-80. Ouvrage recueilli des meilleurs auteurs, dans iequel 
on entreprend de donner une idee exacte des sciences les plus 
utiles, et de les mettre a port6e du plus grand nombre de lec- 
teurs. Voila ce que porte le litre, et I'on peut ajouter que ce 
plan est tr^s-bien execute. Gette nouvelle EncyclopMie porta- 
^ir^'peut done etre regard^e comme un livre elementaire, excel- 
lent pour I'instruction de la jeunesse, tel en un mot que M. de 
La Chalotais paraissait en desirer dans son Essai d'une Muca- 
tion nationale. Elle est imprimee avec beaucoup de soin et de 
proprete, c'est un vrai chef-d'oeuvre de typographie. L'auteur 
est M. Roux, docteur regent de la Faculte de medecine de Paris 
et qui compose aussi le Journal de mMecinej qui parait tous les 
mois. On peut compter M. Roux parmi les meilleures tetes que 
nous ayons. G'est un penseur, un raisonneur exact et sage, et un 
tr^s-excellent esprit. Le discours qu'il a mis a la tete de son 
Encyclopcdie portative vous donnera beaucoup d'estime pour lui. 

— Vous n'en concevrez pas autantpour l'auteur d'un Projet 
d'icoles publiques qui repondront aux vceux de la nation^ et dont 
Vexercice n'exige pas quatre professeurs, pr^cMi de V exposi- 
tion des abus de notre Mucation publique. Volume in-12 de pr6s 
de trois cents pages. Gondamnons l'auteur avec ses quatre pro- 
fesseurs a I'oubli et a tous frais d'impression de sa brochure. 

— M. I'abbe Richard de Saint-Non vient de publier une 
Description historique et critique de Vltalie, ou Nouveaux M^- 
moires sur Vetat actuel de son gouvernementj des sciences^ des 



AVRIL 1766. 25 

arts, du commerce^ de la population et de Vhhtoirc naturcllc. 
Six volumes in-l*2 assez considerables'. 11 serait ais6 de repren- 
dre beaucoup de choses dans cet ouviage, mais il ne laissera 
pas d' avoir son utilite et d'6tre fort commode pour les voya- 
geurs, d'autant que les voyages d' Italic dont on se sert com- 
mun6ment commencent h. devenir fort vicux, etque les mu3urs 
ont ^prouve une grande revolution dans cette belle partie de 
I'Europe. Vous serez content del'exactitudedeM. Tabb^ Richard 
sur cet article. II est un peu difTus dans ses d6tails, et il aurait 
pu s'en 6pargner beaucoup. Quant a la partie des arts, on voit 
que I'auteur a cherch6 a recueillir et a rapporter les sentiments 
des artistes et des connaisseurs, et c'est tout ce qu'on peut 
exiger d'un voyageur qui doit servir de guide, mais qui nedoit 
pas r^gler votre sentiment. M. I'abbe Richard n'oublie aucun 
morceau tant soit peu precieux. On pourra substituer son 
ouvrage k celui de Misson, et il fera oublier ces plats et d^tes- 
tables memoires que M. Grosley, de Troyes en Champagne, a 
publics sur I'ltalie I'annec derni^re, sous le nom de deux 
gentilshommes suedois. 

— M. Aved, peintre de 1' Academic royaie de peinture et de 
sculpture, est mort ces jours derniers. II n'a plus rien expose 
au salon depuis plusieursannees; mais jc me souviens toujours 
d'un portrait de M. le marechal de Clermont-Tonnerre, qui etait 
d'une grande beaute. Aved aimait plus le metier de brocanteur 
que celui de peintre. II connaissait bien les vicux tableaux, et il 
savait en faire trafic d'une manifere fort avantageuse pour lui. 

— On a trouve parmi les papiers de feu I'abbe Pr6vost une 
traduction de I'anglais des Lcttres de Mentor a un jeune sei- 
gneur^ et on vient de I'imprimer k Paris, en un volume in-12. 
On dit que I'original a eu le plus grand succfes en Angleterre ; 
on n'en saurait dire autant de la traduction en France, que per- 
sonne n'a regardee, Tous ces ouvrages ne prouvcnt malheureu- 
sement que la mesquincric de notre morale et I'etat pitoyable 
de notre education. 

— M. Denis, gravcur, a donn6, il y a quelque temps, en 
faveur des Strangers, un Guide de Paris, format in-18, qui rend 

i. C'est la premiere edition de ce livre, nSimprimcJ en 1768 et traduit en anglais 
(1781, iu-12), par lequcl I'auteur a prelude h son grand Voyage pittoresque, 1781- 
1780, 5 volumes in-folio. 



26 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

ce guide aussi portatif qu'un almanach. Muni de ce guide, on 
pourra aisement se conduire dans tout Paris et trouver d'un 
coup d'oeil ce qu'il y a de plus remarquable et de plus curieux 
dans cette capitale. Le m6me graveur a aussi publie une Ana- 
lyse de la France, contenant des connaissances generales et 
necessaires de tout le royaume. 

— VOfficier partisan, par M. Rey de Saint-Genius, chevalier 
de Saint-Louis; c'est le second volume qui parait de cetouvrage 
ou I'auteur pretend conduire un jeune militaire, comme par la 
main, dans la connaissance de toutes les parties qu'embrasse 
le grand art de la guerre. Apprendre le metier de partisan dans 
les livres! quelle pauvrete! Passe pour le metier du partisan 
Jean Freron; mais celui du partisan Fischer, d'immortelle m6- 
moire, s'apprend dans les gorges de Hesse et de Westphalie. 

— La Difference du palriotisme national chez les Francais 
et chez les Anglais, par M. Basset deLa Marelle, premier avocat 
general au parlement de'Dombes. Get ecrit de quatre-vingt- 
quatre pages est un fruit que nous devons a la tragedie du Siege 
de Calais. Get ouvrage memorable, auquel personne ne pense 
plus aujourd'hui, a excite et reveille le genie de tous nos petits 
patriotes. Vous croyez Men que, suivant le patriote Basset, le 
patriotisme francais I'emporte prodigieusement sur I'anglais; nous 
aimons tant nos rois! Aussi I'auteur avertit-il charitablement les 
Anglais de bien prendre garde a eux, malgr6 toutes les faveurs 
dont la fortune les a combles dans le cours de laderni^re guerre. 
II est bien vrai qu'ils ont ruine nos affaires aux Indes et en 
Am^rique ; mais aussi le succ^s du Si^ge de Calais et I'ecrit de 
M. I'avocat general de Dombes doivent les faire trembler. D'ail- 
leurs, il n'est pas encore bien decide si ce sont les Anglais qui 
ont occasionne nos pertes, ou bien les gens qu'on a envoyes 
commander et gouverner en Asie et au Ganada ; et si Ton en 
inferait que ces Francais se sentaient encore plus d' amour pour 
I'argent que pour leur roi, nous repondrions que des grands 
coeurs savent reunir plusieurs passions a la fois. Au reste, 
pourvu que ceux qui passent leur vie dans les cafes de Paris, a 
aimer leur roi et a ne rien faire, soient bien imbus et tremp6s 
de sentiments patriotiques, on s'en passe fort bien dans les 
places et dans les charges, comme MM. les Ganadiens et quel- 
ques autres Font victorieusement prouve en ces derniers temps. 



AVRIL 1766. J7 

Aiiisi, vu la trag^die du Siege de Calais^ oui les conclusions de 
maitre Basset, avocat g^ncl^ral diidit seigneur roi a Dombes, 
tout consider^, la cour condainne tous les Anglais solidairement 
k reconnaitre aux Fran^ais un patriotisme national sup^rieur 
aujleur, met les Canadiens et autres friponneaux hors de cour et 
de proems, dit que leur gout pour le vol et la rapine ne prouve 
rien contre le patriotisme des bavards et des oisifs de Paris ; 
ordonne que le SUge de Calais soit regards en tout lieu comme 
le plus bel ouvrage du sifecle, et maitre Basset, independamment 
de son patriotisme, comme un homme sup6rieur et un ecrivain 
de la premiere force. 

— M. Gauthier de Sibert, dont je n'ai jamais entendu parler, 
vient de publier en quatre volumes in-12 les Variations de la 
monarchic francaisc dans son gouvernement politique, civil et 
militairej avec Vexamen des causes qui les ont produites, on 
Histoire du gouvernement de France depiiis Clovis jusquil la 
mort de Louis XIV, divisive en neuf cpoques. Voil^, sans con- 
tredit, le titre d'un.des plus beaux ouvrages et des plus neces- 
saires qu'on puisse faire en ce moment sur I'histoire de France, 
mais M. Gauthier de Sibert s'est contente d'en avoir trouve le 
titre. On pent regarder ses quatre volumes comme non avenus, 
et faire un ouvrage nouveau qui en remplisse mieux le projet. 
II faut pour cela beaucoup de connaissances, une vaste lec- 
ture, beaucoup de critique et de philosophie. (Je serait propre- 
ment un livre elementaire sur le droit public fran^ais, et celui 
qui le ferait avec I'impartialite et la ve^racite d'un honnSte 
homme ferait tr6s-sagement de se louer un appartement k la 
Haye ou k Londres avant la publicatien de son traits. Quant a 
M. Gauthier de Sibert, c'est un homme qui ecrit avec approba- 
tion et privilege. 

— M. Mentelle, professeur k I'lScole royale militaire, vient 
de publier en un gros volume in-12 des l^ldments de I'histoire 
romaine divish en deux parties, avec des cartes et un tableau 
anahjtique. Get abrege va jusqu'^ I'epoque de la perte de la 
liberty de Rome sous Octave Auguste. Le nombre des livres 
616mentaires augmente si prodigieusement qu'il faudra neces- 
sairement abr^ger les abreges, et quand on les aura fondus 
ensemble par douzaine, on aura bien de la peine k en tirer 
quelque chose de passable. 



28 GORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

— M. Marmontel vient de publier sa traduction de la Phar- 
sale de Lucain, annoncee depuis si longtemps, et dont il avait 
insere plusieurs 6chantilIons dans le Merciire de France. La 
traduction que M. Masson, tresorier de France, a publiee de ce 
poeme I'annee dernifere n'a point einp6che M. Marmontel de 
faire imprimer la sienne en deux volumes in-8", d'une impres- 
sion soignee et orn^e de tout le luxe d'estampes et de vignettes 
qui s'est introduit depuis tr6s-peu de temps, au grand dommage 
des acheteurs * . D'un autre cote, cette edition magnifique n'a 
point erapech6 M. le tresorier de France d'en faire une nou- 
velle de sa traduction; et ni M. Marmontel, ni M. Masson, n'em- 
pecheront le public de penser de la Pharsale ce que I'arr^t 
irrevocable des gens de gout a prononce depuis plus de quinze 
si^cles. 

On a souvent reproche k M. Marmontel sa passion pour ce 
poete. Aussi a-t-il eu soin d'en parler dans sa preface avec 
une extreme moderation. G'est comme un amant qui, n'osant 
avouer un attachement malheureux pour une femme que Ton a 
jugee sans beaute et sans ra^rite, cherche a faire son apologie 
de la manifere qu'il croit la plus propre k ramener les esprits. 
Tout ce que M. Marmontel voudrait nous persuader se reduit ci 
ce que les defauts de Lucain sont ceux de la jeunesse; qu'un 
poete mort k vingt-sept ans merile de I'indulgence, et que s'il 
avait eu le temps de corriger son poeme, il en aurait fait une 
chose admirable. Mais que diable cela nous fait-il, si ce poeme, 
tel qu'il est, est ennuyeux et mauvais ? D'ailleurs, qu'en salt 
M. Marmontel, pour nous donner de telles assurances ? Est-il 
cousin germain de Lucain? A-t-il pass6 une partie de sa vie avec 
lui, et juge-t-il d'apr^s ses observations particuli^res ? En ce 
cas, je I'ecouterai quand j'aurai examine le degre de lumi^re et 
de gout, et par consequent de croyance, que je pourrai lui 
accorder. Suppose que Racine fut mort apres sa tragedie des 
Frdres ennemis, un acad6micien n'aurait-il pas beau jeu de 
venir nous dire aujourd'hui : Messieurs, si Racine eut vecu, il 
aurait fait des tragedies admirables; sa mort a prive la France 
de son plus grand poete. Remarquez que cet academicien dirait 



1. Un frontispice et dix figures de Gravelot, graves par Duclos, Le Mire, de 
Ghendt, etc. 



AVRIL 1766. 29 

une v6rite, et que Ton se moquerait de lui k bon droit, parce 
qu'il n'aurait nulle raison de I'aflirmer. Que M. Marmontel n'est- 
ii plus vrai I Sa preface, traduite en termes clairs et precis, 
veut dire : Messieurs, j'aime Lucain a la passion ; car vous 
croyez bien que je n'aurais pas pass6 des annexes a traduire son 
poeme, si je ne le trouvais admirable. Vousne voulez rien accor- 
der a mon poete, vous me reprochez mon mauvais goilt; vous 
pensez peut-6tre que je suis un homme d'esprit, mais de bois, 
et peu fait pour sentir les beaut^s de Virgile, auxquellcs, en 
elTet, je pref^re le poeme de Lucain; mais je suis poltron, et 
je n'ai pas le courage de rompre avec vous en visi^re : j'aime 
mieux avoir I'air d'etre en tout de votre avis, afin que vous 
soyez un peu du mien. Voyez si vous aurez le courage de me 
tout refuser, lorsque je me pr6te a tout, et que je ne vous dis- 
pute rien ? Eh bien, qn'k cela ne tienne, monsieur Marmontel; 
dans le fond, je vous alme. Nous n'avons pas le m6me gout sur 
aucun point; mais qu'est-ce que cela fait ? Ne sommes-nous pas 
tous les deux honnStes gens ? Vos plaisanteries dans la societe 
ne sont pas de la premiere finesse ; vous riez un peu gros, mais 
enfin vous riez, et vous 6tes bon compagnon. Faites seule- 
ment des tragedies comme Pierre Corneille, et soyez aussi nai'f 
et aussi profond que Montaigne, et je vous promets que je vous 
passerai comme k eux votre malheureux faible pour cet Espa- 
gnol de Lucain. 

M. Marmontel a encore une autre marotte, c'est de vouloir 
faire de C6sar un homme modere et sans ambition, et qui 
n'aurait jamais cess6 d'etre bon citoyen si les injustices du 
senat ne I'y avaient comme force. Yoil^ une id6e dont les 
ecoliers m^mes se moqueront, car on leur apprend assez 
d'histoire romaine pour cela. Notre acad^micien entre, a cet 
6gard, dans beaucoup de details sur I'injustice du S(^nat envers 
le peuple; et le moindre d^faut de cette dissertation, c'est de 
n' avoir pas assez distingue les ^poques. Qu'ont de commun les 
Romains du temps des Decemvirs avec les Romains du temps 
des Gracques, et ces deux periodes avec I'epoque de Cesar? 
Un Qbservateur tant soit peu attentif ne voit-il pas que I'esprit 
public d'un peuple change continuellement, et passe, de revo- 
lution en revolution, au milieu des memes principes de la 
constitution? Qu'on examine I'esprit public anglais, seulement 



30 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

depuis soixante ans : croira-t-on que les Anglais, sous le regne 
de Guillaume III, sous celui de la reine Anne, sous celui de 
George P'', sous le minist^re de Walpole, sous celui de M. Pitt, 
SB ressemblent? et un raisonneur politique aurait-il beau jeu 
de confondre toutes ces epoques, et d'argumenter de I'esprit 
public de I'une a I'esprit public de I'autre? Oui, sans doute, 
rien ne serait plus sur pour deraisonner magnifiquement. Eh 
bien, c'est ce qui arrive tous les jours k nos faiseurs de livres. 
lis disent les Romains, et j'ai toujours envie de leur demander 
de quel temps? lis font bien pis; ils disent les anciens, et 
confondent sous ce nom vague differents peuples et differents 
pays qui n'ont absolument rien de commun. Notre faible vue, 
k mesure que les objets s'eloignent, les confond et les rap- 
proche les uns des autres, et nous en raisonnons en conse- 
quence de cette erreur de notre faible vue, et nous avons 
encore la puerile pr^somption de croire la verite faite pour 
nous. 

Au reste, le peu de personnes qui ont jete les yeux sur la 
traduction de M. Marmontel ont relev6 plusieurs passages oti 
le traducteur parait n'avoir pas enlendu le latin. 

— Un compilateur *■ qui ne s'est pas nomm6 a fait impri- 
mer un Bictionnaire d'anecdotes, de traits singuliers et carac- 
tdristiques, historiettes, hons mots, naivetds, saillies, riparties 
ing^meuses, etc., etc. Deux volumes in-8°. Insigne rapsodie 
qu'on pent cependant parcourir, quoiqu'assurement le redac- 
teur n'ait pas le pinceau de Plutarque. Cette compilation va 
6tre suivie d'une autre sous le titre de Bictioniudre des por- 
traits et anecdotes des hommes illustres. 

— Histoire critique de Veclectisme ou des nouveaux pla- 
toniciens, en deux volumes in-12. C'est un grave docteur de 
Sorbonne % dont le nom me revient aussi peu que son ouvrage 
revient au public, qui est I'auteur de cette histoire destin6e a 
relever toutes les erreurs dont 1' article Eclectique de VEncyclo- 
pedie est farci. Le docteur a raison, ces encyclopedistes sont 
des gens sans foi ni loi. Ils s'abandonnent a leur imagination, 
et font dire aux anciens philosophes des choses auxquelles ils 

1. Selon Barbier, qui ne cite pas I'^dition annonc^e par Grimm, La Combe de 
Pr^zel, auteur de cette compilation, aurait 6te aid^ par Malfilatre. 

2. L'abbe Guillaume Maleville. 



MAI 1766. 31 

n'ont jamais pens6. Si I'auteur de cet article, M. Diderot, est 
oblig6 de r6pondre de tout ce qu'il a mis proditoirement dans 
la bouche des autres, je ne me soucie pas d'etre k c6t6 de lui 
le jour de la grande ti'ompette. 



MAI. 

1" mai 1766. 

Le conte de la licinc dc Golconde est le chef-d'oeuvre de 
M. le chevalier de Boufllers. 11 le composa, il y a cinq ans, 
au seminaire de Saint-Sulpice, ou il s'etait enferme pour se 
faire apprenti ev^que, et d'ou il sortit au bout de quelques 
mois, n'ayant d'autre preuve de vocation pour I'^piscopat que 
I'histoire de cette aimable Aline. Aussi I'auteur prit-il son parti 
en galant homme, et au lieu d'ambitionner le rochet et I'^tole, 
il alia ceindre son ep6e et faire la guerre aux ennemis du roi 
en Hesse. Serieusement parlant, son conte de la Reine de Gol- 
conde est un peu libre, mais k cela pr6s, le plus joli ouvrage 
qui ait paru en ce genre depuis longtemps. M. de Voltaire pour- 
rait I'avouer sans honte; et quoiqu'il ne soit pas infiniment 
moral, je donnerais volontiers pour lui tous les contes moraux 
de M. Marmontel. Ce sujet etait charmant k placer sur le theatre, 
et on nous annon^ait depuis deux ans un op6ra fait par M. Se- 
daine et M. de Monsigny, quidevait faire epoque sur I'ennuyeux 
theatre de 1' Academic royale de musique. Cet opera vient d'etre 
joue * avec un succ6s qu'il faut attribuer a la d^pense que les 
directeurs de ce spectacle ont faite en habits et en decorations, 
car d'ailleurs le public n'a point reconnu dans le poeme le genie 
et la touche de M. Sedaine, et les connaisseurs ont trop bien 
retrouve dans la musique les maigres talents de M. de Mon- 
signy. Mais comme il y a a Paris mille personnes en 6tat d'ap- 
pr^cier le merite d'un poeme, contre une qui se connaisse en 

1. Aline, reine de Golconde, fut representee pour la premiere fois le 15 avril 
1766. (T.) 



32 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

musique, toutes les critiques se sont portees sur le poete, et 
les defauts du musicien, bien autrement nombreux et barbares, 
snt a peine cheque. II faut cependant convenir qu'on n'a pres- 
que point fait de reproche au poete qui ne soit fonde. La plati- 
tude et la barbarie du styJe ne sont point compensees ici par 
ces traits vrais, naifs et heureux qui caracterisent les pieces de 
M. Sedaine. II a assez bien et assez naturellement dispose le 
sujet ; mais, k cela pr^s, il n'en a pas tire le moindre parti. 

Monsieur Sedaine, consolez-vous cependant : car pour avoir 
fait un mauvais opera, je ne vous estime pas un brin moins 
qu'auparavant, et vous auriez peut-6tre perdu dans mon esprit, 
si vous y aviez reussi. Souvenez-vous que M. de Voltaire, qui a 
excelle dans tons les genres, n'a jamais pu r^ussir dans celui-ci. 
Ses chutes sur ce theatre lui ont toujours donn6 un titre de 
plus a mon admiration ; son esprit juste et vrai n'a jamais su 
se plier au faux gout de ce genre, qu'une antique superstition 
lui a fait regarder comme admirable. Ce genre sera toujours 
fastidieux et insupportable aux gens de gout; et si Dieu fait 
jamais la grace aux Francais de leur ouvrir les oreilles, et de 
leur faire comprendre ce que c'est que la musique, on ne croira 
jamais qu'une nation si polie et si cultivee d'ailleurs ait pu 
supporter cent ans de suite ce qu'elle appelle un opera. Le 
vrai reproche que M. Sedaine a ^ se faire, c'est de n'avoir pas 
tente de hater cette revolution. 

— M. de Bury a fait, I'ann^e dernifere, une Histoire de 
Henri /F en plusieurs volumes. Person ne, Dieu merci, n'a lu 
cette histoire ; et il ne faut pas 6tre maladroit pour ecrire, au 
milieu de la capitale, la vie du roi le plus cher k la nation 
sans que la nation le sache. Ce M. de Bury est un polisson qui 
peut se placer hardiment a c6t6 de M. le marquis de Luchet, 
si justement decrie pour ses talents historiques. II a plu a M. de 
Bury d'attaquer, dans sa pr6face, I'histoire de I'lllustre presi- 
dent de Thou, de la facon du monde la plus temeraire; et 
M. de Voltaire a cru devoir justifier la memoire de cet homme 
celebre, dans une feuille de trente-huit pages qui vient de 
paraitre'. M. de Voltaire a tort. II d^montre qu'un homme qui 

1. Le President de Thou justifie contre les accusations de M. de Bury, auteur 
d'unevie de Henri IV (1766), in-8°. 



MAI 1766. 33 

6crit le fran^ais comme M. de Bury, c*est-i-diie comme un 
d6crotteur, n'a pas le droit d'attaquer un homme du m6rite de 
M. de Thou. M. de Voltaire a tort. Eh! que diable cela fait-il 
que M. de Bury attaque ou n'altaque pas, qu'il loue ou qu'il 
blame? Quoi qu'il fasse et qu'il dise, il ne m6rite certainement 
pas I'honneur d'etre relev6 par M. de Voltaire; mais puisque 
celui-ci se determinait a le chatier, il fallait du moins en faire 
justice severe, et le trailer avec le m6pris et I'indignation 
convcnables, et non comme si M. de Bury etait quelque chose. 
Voili ce que je prends la liberty de remontrer a M. de Voltaire. 
Je sais bien qu'il n'est pas fach6 de rapporter k cette occasion 
quelques lettres originales, dejk ins6r6es dans le Mercure, et 
quelques propos connus de Henri IV, qui ne sont pas k la plus 
grande gloire de la religion catholique, apostolique et romaine; 
mais il ne fallait pas m61er le sacre avec le profane, les mots 
du grand Henri avec les b6vues et le jargon de ce Bury. M. de 
Voltaire lui reproche de parler de lui-m6me, et de nous dire 
qu'il a deji donn6 au public une viede Philippe de Mac6doine*. 
Hlustre patriarche, vous avez de I'humeur. Comment I'auriez- 
vous done su s'il ne vous I'eut pas dit, et qui voulez-vous 
done qui parle de M. de Bury, si ce n'est pas lui-m6me? 

— On a imprime k Londres, en fran^ais et en anglais, une 
lettre de M. de Voltaire, adressee k Jean-Jacques Pansophe, 
autrement dit Rousseau*. Dans cette lettre, qui est defiguree 
par un nombre infini de fautes d'impression, M. de Voltaire se 
defend de I'imputation d' avoir nui k M. Rousseau k Geneve, 
imputation certainement aussi fausse et aussi injuste qu'o- 
dieuse. Chemin faisant, M. de Voltaire dit k Jean-Jacques 
Pansophe beaucoup de Veritas dures qu'il aurait tout aussi 
bien fait de lui epargner. Ce pauvre Jean-Jacques est assez 
malheureux par son propre fait pour qu'on ait de I'indulgence 
pour lui, et qu'on ne prenne pas garde a ses hearts; mais M. de 



i. Histoire de Philippe et d'Alexandrele Grand, rois de Macedoine, par da 
Bury, 1760, 10-4". 

2. Le docteur Pansophe, ou Lettres deM.de Voltaire (et de Borde), Londres, 
1766, in-12. La lettre du docteur Pansophe est de Borde. Voltaire avait d'abord 
attribu^ cette pi6ce satiriquo k I'abb^ Coyer, qui I'a d&avou6e par une lettro 
ins^rde dans les OEuvres diverses deJ-.J. Rousseau, Edition de .Neufchitel (Paris), 
tome VIL (T.) 

VII. 3 



34 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

Voltaire n'entend pas cette morale, et il a ete trop sensible a 
cette accusation pour I'oublier si vite. 

' — II faut passer en revue une foule de romans qui ont paru 
depuis peu. 

Lucy Welters est un rdman anglais en deux volumes, traduit 
par un certain M. le marquis de La Sailed Cela est au-dessous 
du mediocre. Nous avons traduit tout ce que les Anglais ont de 
precieux en ce genre; mais pourquoi traduire le mauvais? 
Quant a nos traducteurs, quelque precipitation que feu I'abb^ 
Prevost ait mise b. faire ses traductions, il s'en faut bien qu'il 
ait ete remplace. On dit que ce roman est d'une dame de 
Londres ; et puisque Paris a sa M""* Bontemps, sa M'"^ Benoist, 
sa M'"' Guibert, etc., etc., pourquoi Londres n'aurait-il pas les 
siennes? 

On attribue a I'auteur de Lucy Welters un autre roman 
intitule les Frdres^ ou Histoire de miss Osmond. Celui-ci vient 
aussi d'etre traduit par M. de Puisieux, en quatre parties. Je ne 
sais si cette M. signifie monsieur ou madame de Puisieux ^ ; car 
M""® de Puisieux etait autrefois un auteur celfebre; mais de- 
puis que M. Diderot ne la voit plus, elle parait avoir quitte la 
litterature. Quoi qu'il en soit, ce roman de Miss Osmond est 
encore plus pi toy able que le precedent. 

Ne lisez pas les plats et tristes M&moires du Chevalier de 
Gonthieu, publics par M. de La Groix, en deux volumes. Ce 
M. de La Groix a bien les meilleures intentions du monde. G'est 
dommage que les gens a bonnes intentions soient de si pauvres 
poetes et de si ennuyeux auteurs. 

Les M^moires d'une Retigieuse, 6crits par elle-meme, et 
recueillis par M. deL..., en deux parties, sont d'une platitude 
bien plus amusante'. Du moins on y trouve une amante qui, 
quand on la chagrine, a un d6bordement de bile tout pr6t 
qu'elle vomit sur ses persecuteurs. Son amant s' etait sauve 
sur un toit, et Ik, s'appuyant sur une chemin6e, il entend les 
gemissements de sa triste maltresse. Tout aussitot ses forces 
I'abandonnent, les pieds lui manquent, et il tombe evanoui par 

1. La Haye et Paris, 1766, 2 vol, in-12. 
2. 1766, 4 part, ia-12. L'm qui est sur le titre signifie monsieur. 
3. Les Memoires d'une Beligieuse (1766, 2 part, in-12) sont de I'abbc de Long- 
champs, mort h Paris, en 1812, dans une grande misfere. (B.) 



MAI 1766. 35 

le trou de la chemin6e aux pieds de sa tendre amie, plein de 
sang et de suie. Je ne voiis parle ici que des moindres mer- 
veilles de ce roman, dont le style rdpond parfaitement k la 
dignity et au pathetique du fond. 

Apr6s cela, je ne vous conseille pas de lire ni Mahulem, 
histoire orientale S ni la Reine de Benni, nouvelle historique*, 
ni Almanzaide , histoire africaine. Tout cela, c'est de I'eau 
ti6de auprfes de notre llcligiense. 

J'en dis autant des Lcttrcs gidantes et historiques d'un che- 
valier de Make. L'auteur de cette rapsodie a un secret sur pour 
se d6faire des gens dont il n'a plus besoin. II les envoie h. la 
guerre en detachement. lis sont blesses et cr^vent. Le pauvre 
chevalier de Malte p6rit ainsi lui-m6me sur les gal6res de la 
religion, le tout pour desoler iine pauvre niaitresse qui de 
d^sespoir prend le voile. 

Cilianne, ou les Amants siduits par leurs vertus, est un 
nouveau roman public par l'auteur A'^lisabeth, autrement dit 
M"" Benoist, volume in-12 de plus de deux cents pages. J'ap- 
prouve fort qu'un auteur mette sur le titre de ses nouvelles 
productions la notice de ses p6ches precedents. Quand je vols 
un roman fait par l'auteur de I'insipide Elisabeth, je suis dis- 
pense de le lire. Ici les amants, s6duits par leurs vertus, sont 
deux personnes mariees que I'attrait de leurs vertus reciproques 
porte k manquer aux engagements du mariage; ou, sous une 
plume moins delicate que celle de M'"* Benoist, c'est la tendre 
et vertueuse Celianne pr^te i faire son mari cocu en faveur du 
vertueux Mozime. M'"^ Benoist se flatte que son roman sera un 
puissant pr6servatif contre I'amour pour toutes les jeunes 
femmes de Paris ; et cet effet serait immanquable, si Ton pou- 
vait leur persuader que I'amour est r6ellement aussi insipide 
que M°"» Benoist a le talent de le peindre. 

En faisant passer toute cette cargaison de romans aux lies, 
on n'oubliera pas d'y joindre les Passions des di/f^rents dgcs 
ou Tableau des folies du siicle, contenant quatre historiettes 

4. Par Marescot, 1766, in-12. 

2. Par lo marquis de Luchet, 1766, in-12. 

3. Cette Almanzaide n'ctait-ellc pas une rdimproesion de la nouvelle du m6me 
litre, Paris, Barbin, 1674, in-12, dont M»« de La Roche-Guilhem dtait ranonyme 
auteur? (T.) 



36 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

en un petit volume, savoir : le Jeune homme, le Vieillard, la 
Jeune fille, et la Vieille. Je crois ce detestable chiffon d'une 
certaine chenille appelee Nougaret*. 

Les M^moires du marquis de Solanges, en deux volumes^, 
sont ce qu'il y a de plus passable dans cet enorme fatras d'insi- 
pidites et de platitudes. Je ne sais qui est I'auteur de Rose, 
a qui nous les devons ; mais parmi les aveugles il est ais6 a 
un borgne de faire le voyant. Je conseille k I'auteur de Rose 
d'6pouser I'auteur ^'Elisabeth, et de nous laisser en repos. 

— Nous avons vu I'hiver dernier, sur le theatre de la Gom6- 
die-Fran^aise, le debut d'une M"*^ de La Ghassaigne, qui avait 
choisi le nom de Sainval pour son nom de theatre ^ Cette actrice, 
pompeusement annoncee, n'a repondu a I'attente du public sur 
aucun point. En consequence, elle a et6 renvoy6e du theatre 
au bout de quelques semaines. Une autre M"^ Sainval vient de 
d^buter avec un succes bien different*. Son debut a attire 
beaucoup de monde k la Gomedie, et elle a reuni presque tous 
les suffrages. Elle a joue successivement les roles d'Ariane, 
d'Alzire, et celui d'Amenaide dans la trag^die deiTancrdde. On 
lui a trouve de Tinteliigence, de la chaleur et du path^tique, 
et elle a regu dans tous ces roles de grands applaudissements. 
Gette actrice vient de Lyon, ou elle a jou6 quelque temps. On 
ne doute point qu'elle ne soit recue, et comme nous sommes 
aussi prompts ei nous flatter qu'k nous decourager, nos connais- 
seurs nous assurent deja que, par cette acquisition, M'^' Glairon 
sera remplac6e. Jele voudrais. Jene refuse pas a M"^ Sainval du 
talent et de grandes dispositions ; mais elle a un grand incon- 
venient, c'est qu'elle est excessivement laide. On assure qu'elle 
n'a pas vingt-deux ans, et elle a I'air d'en avoir quarante au 
theatre. On ne saurait dire que la douleur I'embellisse, car elle 
devient plus laide k mesure que la passion I'anime et se peint 
sur son visage. II est vrai que sa chaleur, et quelquefois la 
verite de 1' expression, entrainent en depit de la laideur ; mais je 
doute que chez une nation veritablement enthousiaste des beaux- 
arts, et en particulier de I'art dramatique , aucun talent, aucun 

1. Nougaret etait en effet auteur de cet ouvrage ; 1766, in-12. 

2. Par Desboulmiers; 1766, 2 vol. in-12. 

3. Voir la note de la page 492 du tome VI. 
4 Voir la note precitee. 



MAI 1766. 37 

avantage pftt contre-balancer I'inconvenient de la laideur : la 
beauts, lagr&ce des formes et des figures, paraissent la quality 
principale et la plus essentielle du com^dien, quoiqu'on puisse 
les poss6der sans talent. M"* Sainval n'a pu continuer son 
debut, parce qu'elle est grosse de plus de cinq mois. On dit 
qu'elle a le malheur d'etre passionnee pour un mauvais sujet, 
de moeurs aussi basses que d'extraction, et qui la maltraite 
indignement sans pouvoir la guerir de son malheureux pen- 
chant : autre raison pour esperer peu de M"o Sainval, malgr6 
ses dispositions. Le d6sordre et la bassesse sont ce qu'il y a de 
plus contraire k la perfection de I'art dramatique. II n'y a 
point de profession qui ait autant besoin d'enthousiasme et 
d'el^vation de sentiments que celie du comedien ; mais vu que 
nous sommes des oisifs qui n'allons au spectacle que par 
d6soeuvrement, et tr6s-peu curieux de la perfection de I'art, 
tout est bon pour nous. La reception de M"® Sainval ne sera 
d6cidee qu'apr^s ses couches, ce qui fera une esp6ce de second 
d6but; mais je crains que, malgr6 ses succ^s, elle ne parvienne 
jamais k m^riter une place dans I'histoire du Th6atre-Francais 
k c6t§ des Le Gouvreur et des Glairon. 

— Jean Astruc, docteur-regent de la Faculty de medecine 
de Paris, vient de mourir, §,ge de plus de quatre-vingts ans*. 
C'6tait un praticien mediocre, et m6me trfes-mauvais, a ce que 
je crois; mais c'etait un savant medecin. Son traite des Maladies 
v^n^riennes^ ^ ecrit en latin, I'a rendu c616bre parmi les mede- 
cins de toute I'Europe, et par les connaissances qu'il renferme, 
et par la mani^re dont il est ecrit. II s'en faut bien que son der- 
nier ouvrage Sur les Maladies des femmes^ merite le meme 
eloge. II estplein de faussetes; non que I'auteurne sut dire la 
verit6, mais parce qu'il la sacrifiait k rint6r6t le plus frivole. 
Ainsi, dans ce dernier trait6, pour soutenir un systfeme qu'il a 
cru devoir adopter, il a mieux aime changer la forme de la 
matrice dans les femraes, et la repr^senter autrement qu'elle 
n'est, que de convenir que son syst^me est faux : proc6d6 tr6s- 
capable d'induire en erreur de jeunes m6decins, mais dont le 

1. Astruc, nd en 168 1, mourut le 5 mai 1766. 

2. De Morbis venereis, libri sex. La premiere (5dition est de Paris, 1736, ia-i". II 
y en a une traduction de Jault, qui a m plusieurs fois r6imprim(5e. (T.) 

3. 1761-66, 6 vol. in-12. 



38 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

fait m'a et6 certifie par un grand et savant medecin. Astruc 6tait 
un des hommes les plus decries de Paris. II passait pour fripon, 
fourbe, mechant, en un mot pourun tr6s-malhonn6te homme. 
II 6tait violent et emporte, et d'une avarice sordide. II faisait le 
devot, ets'etait attache aux jesuites dans le temps qu'ils avaient 
tout credit et toute puissance. II est mort sans sacrements, parce 
qu'il ne voyait plus rien a gagner par I'hypocrisie au dela du 
tr^pas. G'est un savant et mechant homme de moins. II etait 
beau-p6redeM. de Silhouette, qu'un ministferedequelquesmois 
a rendu I'objet de la haine publique; le gendre a aussi toujours 
affiche la devotion, et le public ne croit gufere plus a sa pro- 
bite qu'a celle de feu son detestable beau-pfere. 

15 mai 1766. 

II me reste un mot a dire sur la musique de la Beine de 
Golconde. M. de Monsigny n'est pas musicien de profession, et 
11 n'y a rien qui n'y paraisse. Sa composition est remplie de 
solecismes ; ses partitions sont pleines de fautes de toute espfece. 
II ne connalt point les effets ni la magie de I'harmonie ; il ne 
salt pas meme arranger les differentes parties de son orchestre 
et assigner a chacune ce qui lui appartient : ses basses sont 
presque toujours detestables, parce qu'il ne connalt pas la ve- 
ritable basse du chant qu'il a trouv6, et qu'il met ordinaire- 
ment dans la basse ce qui devrait 6tre dans les parties inter- 
mediaires. Aussi, toute oreille un peu exercee est bientot 
exced6e de cette foule de barbarismes, el, en Italie, M. de Mon- 
signy serait renvoye du theatre a I'^cole, pour etudier les pre- 
miers elements de son art, et expier ses fautes sous la ferule ; 
mais en France, le public n'est pas si difficile, et quelques 
chants agreables mis en partition comme il plait a Dieu, des ro- 
mances surtout, genre de musique national, pour lequel le par- 
terre est singuliferement passionne, ont valu a ce compositeur les 
succ6s les plus flatteurs et les plus eclatants. On le regardait m6me 
comme I'hommele plusproprea op6rer une revolution sur le thea- 
tre de rOpera, et a faire la transition de ce vieux et miserable 
gout qui y rfegne h un nouveau genre, sans trop choquer les 
partisans de la vieille boutique et sans trop deplaire aux ama- 
teurs de la musique. 



MAI 176C. 39 

M. de Monsigny a mal justifl6 ces esperanccs : il n'a pas fait 
faire uii pas k I'art. Son op6ra de la Jieinc de Golrondc est un 
opera frangais dans toute la rigueur du terme, et je delie les 
plus grands rigoristes de lui reprocher la moindre innovation, 
la plus petite her6sie. II en est arrive une chose bien simple, 
c'est que M. de Monsigny n'a contente aucune classe de ses 
juges. Les amateurs de la musique I'ont abandonne aux vieilles 
perruques, qui ne lui ont pas rendu justice. Ce compositeur a 
oublie de faire une observation de la plus grande importance 
pour un musicien qui veutr6ussir ; c'est qu'on vante la musique 
de Lulli, non parce qu'on la trouve reelleraent belle, mais parce 
qu'elle est vieille. Ainsi, tout homme qui travaille k s'approcher 
du vieux gout est siir de d6plaire m6me a ceux qui en sont les 
plus chauds d^fenseurs. 

Sans 6tre charge des pleins pouvoirs d'aucun parti, je vais 
tracer ici quelques articles pr61iminaires, sans I'observation des- 
quels je promets k M. de Monsigny, et k tout compositeur qui 
voudra essayer un opera fran^ais, qu'ils n'obtiendront jamais 
de succ^s durable. On ira toujours k I'Opera, parce que I'oisi- 
vet6 et le desoeuvrement y conduiront toujours ; mais les gens 
de goCit ne s'y plairont jamais. 

Je dirai done, en premier lieu, que la France n'aura jamais 
de spectacle en musique si Ton ne s6pare pas distinctement 
I'air et le recitatif. Gelui-ci ne doit point 6tre chante, il doit 
6tre une declamation not^e et parlee : cette declamation doit 
tenir le milieu entre la declamation ordinaire et commune et le 
chant. Quoique mesure et soutenu d'une basse, le recitatif ne 
doit point se debiter en mesure ; il suflit qu'il soit ponctue avec 
justesse, et que les v^ri tables inflexions du discours y soient 
bien marquees ; tout le reste doit etre abandonne a I'intelli- 
gence de I'acteur. Je dis de I'acteur, et non du chanteur : le 
recitatif ne peut faire de I'effet que lorsque le poete a fait une 
belle sc6ne, et que I'acteur la joue bien, 

L'air doit etre reserve aux moments de situation, de cha- 
leur, de passion, d'enthousiasme. Tout air doit 6tre pour airisi 
dire une situation, et c'est ainsi que I'illustre Metastasio I'em- 
ploie toujours, si vous en exceptez les airs qui renferment un 
tableau ou une comparaison ; et j'avoue que je retrancherais 
volontiers ce dernier genre d'airs de la musique theatrale. 



/iO CORRESPONDANGE LITT^RAIRE. 

Le recitatif oblige a une nuance de chant plus forte que 
le r6citatif ordinaire ; il tient le milieu entre celui-ci et le chant 
de I'air. 

Mettez les airs les plus beaux et les plus sublimes I'un k la 
suite de I'autre, et vous n'en aurez pas fait executer quatre de 
suite sans que votre oreille ne soit enivr6e, excedee, et que 
vous n'ayez r^ussi a detruire tout charme, tout effet, par cette 
succession immediate des uns aux autres. 

Le recitatif etait done ce qu'il y avait de plus important k 
trouver pour I'execution d'un opera. Sans lui, point d'action, 
point de dialogue, point de scfene, point de repos, point de 
charme, point d'effet musical. 

Aussi il n'y a rien de tout cela dans un op6ra francais, parce 
que son recitatif est un chant lourd, trainant etlanguissant, que 
I'acteur debite a force de cris et de poumons, et qui dure de- 
puis le commencement jusqu'a la fm. Ce recitatif detestable, qui 
a 6te imite d'aprfes le plain-chant de I'eglise et qui n'est pro- 
prementni chant ni declamation, est cause qu'il n'y a ni air ni 
recitatif dans un opera francais, et que I'auditeur le plus intre- 
pide en sort harasse. 

La faute la plus grave de M. de Monsigny, c'est d' avoir adopts 
ce plain-chant avec tons ses d6fauts, et de n' avoir pas songe k 
distinguer avec precision I'air et le recitatif. G'etait se mettre 
dansl'impossibilite de mieux faire que ses predecesseurs, depuis 
le plat Lulli jusqu'au dur et lourd Rameau. 

Secondement, la chanson et le couplet ne sont point du res- 
sort de la musique theatrale : ils peuvent y 6tre places histori- 
quement, c'est-a-dire qu'un berger, par exemple, pent dire a 
sa berg^re qu'on lui a appris une telle chanson, et la chanter; 
mais il est contre le bon sens de placer sur le theatre la chanson 
et les couplets en action, parce que le chant du couplet est 
toujours un chant appris par coeur, et ne pent jamais avoir 
I'air d'etre cree par I'acteur dans la chaleur de Taction ou 
dans les accSs et dans la fougue de la passion. Rien ne res- 
semble moins au couplet que I'air ou Varia des Italiens, qui 
est le veritable chant du theatre, et qui, comme nous I'avons 
dit, doit toujours etre place en situation. II parait que c'est la 
danse qui a fourni la premiere idee de I'air a celui qui I'a cree 
en Italie, et introduit sur le theatre. L' application du cadre que 



MAI 1766. hi 

la danse a fourni aux paroles du poete, cette association du 
modele primitif et da technique d'un air de danse avec I'ex- 
prcssion d'un sentiment, les actions d'une passion, est un effort 
de g^nie desplus rares. L' air est done devenu I'expression d'un 
seul sentiment, d'une seule idee musicale, d'une seule passion, 
d'une seule situation, avec toutes les varietes des nuances que 
chaque sentiment, chaque passion renferme. 

L'op^ra fran^ais ne connait point I'air. On n'y sait rompre la 
monotonie de ce plain-chant qu'ils appellent r6cilalif que par 
des chansons et des romances, genre de musique faux et ab- 
surde au theatre. Ge quon appelle I'ariette, introduite en ces 
derniers temps dans la musique theatrale, k I'imitation deVaria 
des Italiens, est d'un genre non moins faux que les couplets, et 
d'un gout encore plus pitoyable. Bien loin d'exprimer un 
sentiment ou une passion, I'ariette ne renferme que des paroles 
oiseuses que le poete place a propos de rien dans un divertis- 
sement, et que le musicien ne sait exprimer qu'en jouant sur 
les mots de la mani^re la plus puerile. 

M. de Monsigny n'a rien innove a ce miserable protocole. 
Comme il a surtout reussi par ses romances dans ses autres 
pieces, il a cru qu'il n'y avait qu'i les multiplier dans celle-ci 
autant qu'il serait possible, et il n'apaspr^vu qu'ellesse feraient 
tort les unes aux autres, et qu'a la troisi^me tout le monde se- 
rait excede. Quant k ses ariettes, qu'il a placees dans les diver- 
tissements suivant I'usage, elles nesonten rien superieures aux 
mesquines et pitoyables ariettes de Rameau et consorts. Ainsi 
I'air, I'tfrm, reste toujours a creer dans 1' opera fran^ais. 

Troisi^mement, les choeurs ne sont pas plus que les couplets 
propres k la musique de theatre. Aussi rien n'est plus froid et 
plus ennuyeux que tons ces choeurs dont un opera francais est 
farci, et que ses partisans ont I'imb^cillite de regarder comme 
un avantage. Lorsque le poete introduit dans sa pi6ce le peuple 
ou la foule comme acteurs, je sens que cette foule pent pousser 
uncridejoie, d' admiration, de douleur, de surprise, d'effroi,etc.; 
mais de lui faire chanter un long couplet en parties, et par 
consequent non-seulement un chant appris par cosur, mais 
concerte d'avance entre les executants, et qui cependant au 
theatre doit avoir I'air d'6tre suggere par Taction du moment, 
c'est offenser gri^vement le bon sens et porter rabsurdit6 k 



42 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

son comble, a moins que ce choeur ne consiste dans I'execution 
de quelque hymne ou de quelque autre chant consacre par la 
religion et I'usage, et que le peuple peut etre suppose de savoir 
par cceur. On a emprunte les choeurs du theatre ancien ; mais 
en eel a, comme en beaucoup d'autres choses, on a montre peu 
de jugement. La representation theatrale avait tout un autre 
but chez les peuples anciens que chez nous : c'etait un acte de 
religion et d'instruction publique. Cette derni^re partie 6tait 
particulierement confiee au chceur. C'etait pour ainsi dire un 
personnage moraliste et intermediaire entre I'acteur et le spec- 
tateur, charg6 d'inspirer a celui-ci de bons sentiments moraux 
resultant du fond du sujet. Quand il quitte le role de mora- 
liste, et qu'il se mele k Taction, la foule se tait, et il n'y a plus 
qu'un ou deux interlocuteurs qui parlent. Le caract^re distinctif 
des ouvrages anciens est ce jugement sur et profond qui 
accompagne toujours les operations du vrai genie. Nous autres 
peuples modernes, nous ne sommes que des enfants et des 
singes qui avons imite a tort et a travers, et souvent contre le 
bon sens, ce que nous avons trouve 6tabli chez nos maltres. 
Aussi il n'y a rien qui n'y paraisse ; et pour s'en convaincre on 
n'a qu'a comparer la gravite des choeurs de Sophocle avec la 
frivoHte et lapauvrete des choeurs de Quinault. 

M, de Monsigny, au lieu de donner un bon exemple en 
retranchant les choeurs de son opera, les a multiplies a I'excfes, 
et a perpetu6, autant qu'il a d^pendu de lui, un defaut qu'on a 
la sottise de regarder comme une beaute, tandis que les Ita- 
liens Tout retranche depuis longtemps, et avec beaucoup de 
jugement, de leur spectacle musical. 

En quatrifeme lieu, aussi longtemps que Ton melera la 
danse avec le chant, les scenes et les ballets, il sera impos- 
sible qu'il y ait jamais un veritable int6ret dans un poeme 
d'op«5ra; et le moyen d'attacher et de procurer du plaisir par 
la representation theatrale, lorsqu'elle est d^pourvue d'interet, 
ou que cet inter^t se r6duit a une scfene dans tout le cours de 
la pifece, au lieu qu'il doit commencer avec elle, et croitre par 
gradation de scene en scene, jusqu'au denoument? Les Italiens 
ont absolument banni et separe la danse de leur op6ra, et ont 
montre en cela autant de discernement que de gout. En France, 
au contraire, on regarde la reunion de la danse et du chant 



MAI 17GG. 48 

dans le rafime spectacle comma un chef-d'oeuvre de I'art et 
comme une preuve de la superiority de I'opc^ra francais sur 
rop6ra italien. Belle chim^re ! Pretention bien fondC'e! Pre- 
mi6rement, c'est le comble de la barbaric et du mauvais goQt 
de m^ler ensemble deux arts d'imitation, et si vous ^tudiez les 
premiers elements du gout, vous sentirez que celui qui imite par 
le chant ne doit jamais se trouver dans la m6me pi6ce avec 
celui qui imite par la danse, I'unit^ de I'imitation n'etant pas 
moins essentielle que I'unit^ de Taction. En second lieu, je 
mets en fait que ce melange de danse et de chant detruit 
n6cessairement I'inter^t, parce qu'^ chaque fois le ballet arr^te 
Taction, et que lorsque la danse est finie, Tame du spectateur 
est loin de Timpression qu'une sc6ne touchante aurait pu lui 
faire. Aussi les ballets ne soht si agreables et si desires k 
TOpera que parce que le poeme est insipide et froid, et qu'il 
ennuie ; mais dans une pi6ce veritablement int^ressante, je 
d^fie le poete le plus habile, quelque art qu'il puisse avoir, 
d'amener un ballet sans arr^ter Taction, et par consequent 
sans detruire k chaque fois Teffet de toute la representation. 
Remarquez que la danse peut 6tre historique dans une pi^ce, 
comme la chanson. Donnez-moi un genie sublime, et je vous 
montrerai Catherine de Medicis faisant ses preparatifs du car- 
nage de la Saint-Barth61emy, au milieu des f^tes et des danses 
de la nocedu roi de Navarre. Le contraste de la tranquilliteappa- 
rente qui va faire ^clore de si affreux forfaits, ce melange de 
galanterie et de cruaute, si je sais Tart d'6mouvoir, vous fera 
frissonner jusque dans la moelle des os; mais je ne crains pas 
que vous puissiez avoir jamais vu rien de semblable sur le 
theatre de T0p6ra, ni qu'aucun de ceux qui s'en m^lent soit en 
6tat d'en concevoir seulement Tefiet. On ne nous donne sur nos 
theatres que des jeux d'enfants, parce qu'on salt bien qu'on 
ne joue pas devant des hommes, et que, jusque dans les 
amusements, on redoute une certaine dignity et une certaine 
Anergic. 

MM. Sedaine et de Monsigny ne se sont pas doutes du 
mauvais elTet de ce melange du chant et de la danse. lis ont 
voulu en tout se conformer au protocole de la boutique de 
TOpera francais, et le public leur a rendu justice en rangeant 
leur opera dans la classe de ces ouvrages insipides et barbares 



hh CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

qui seront enterres sous les ruines de cette vieille masure, le 
jour que les Francais sauront ce que c'est qu'un spectacle en 
rausique. 

M. le chevalier de Ghastellux a ecrit I'annee dernifere un 
Essai sur I'union de la poSsie et de la musique, qui contient 
de tr6s-bons principes que nos jeunes poetes surtout auraient 
du etudier avec le plus grand soin. Pas un n'en a profile jusqu'a 
present, et rien ne prouve mieux I'inutilite des preceptes et des 
poetiques. Un seul beau tableau apprend plus sur la peinture 
que vingt traites qui traitent de I'art. L'ecritde M. le chevalier 
de Ghastellux n'a pas meme fait de sensation. 11 est vrai qu'il 
est un peu froid, et qu'on a de la peine k se faire k un ton si 
froid sur un art si plein de chaleur et d'enthousiasme ; mais 
enfin cet ecrit contient des vues tout a fait neuves, du moins 
en France, et dont certainement aucun poete lyrique ne se 
doute. 

J'ai aussi tache d'exposer mes idees dans VEncyclopMie, 
a I'article Poeme lyrique. Si vous daignez le parcourir, je le 
recommande a votre indulgence; je n'ai point eu le loisir de 
lui donner la perfection dont il aurait ete susceptible. Yous y 
trouverez peut-6tre quelques vues trop hasardees et qui pour- 
ront meme paraitre extravagantes ; mais je vous supplie de ne 
les pas rejeter legferement; et si j'en avals le temps, je ne 
croirais pas impossible de les porter a un haut degr6 de proba- 
bilite. Au reste, je n'ai pas vu cet article imprime, et ne sais 
quel air il a dans ce fameux dictionnaire : car jusqu'a present 
les sages precautions du gouvernement nous preservent tou- 
jours efficacement du venin de YEncyclopMie, tandis que les 
provinces et les pays etfangers sont abandonnes a I'aclivite de 
son poison. On a meme mis M. Le Breton, premier imprimeur 
ordinaire du roi, k la Bastille, pour avoir envoye vingt ou 
vingt-cinq exemplaires k Versailles k differents souscripteurs. 
Ceux-ci ont eu un ordre du roi de rapporter leurs exemplaires 
aM. le comte de Saint-Florentin, ministre et secretaire d'lfitat. 
Dans le fait, le gouvernement n'a pas voulu punir, mais pre- 
venir les criailleries des pretres, surtout pendant I'assembl^e 
du^clerge, k laquelle on a voulu oter le pr^texte de faire des 
representations a ce sujet. L'indiscret imprimeur qui a pour 
son compte Tint^r^t de la moiti6 dans les frais et dans les 



MAI 1700. 45 

profits de cette immense entreprise est sorti de la Bastille au 
bout de huit jours de prison. Cette EncyclopMic, malgr6 toutes 
les ti'averses qu'elle a essuyees, ou plut6t par la c61ebrit(^ que 
ces persecutions lui out attiree, aura produit un profit de quel- 
que cent mille 6cus k chacun des entrepreneurs. Aussi les 
libraires n'aiment rien tant que les livres dont les auteurs sont 
harceles : la fortune est au bout. Mais si YEncyclopMie a 
enrichi trois ou qualre libraires, ceux-ci n'ont pas cru devoir 
enrichir les auteurs de ce fameux dictionnaire. On sait que 
M. Diderot, sans les bienfaits de rimperatrice de Russie, 
aurait 6te oblige de se d6faire de sa biblioth^que. M. le cheva- 
lier de Jaucourt, qui, apr6s M. Diderot, a le plus contribu6 k 
mettre fin k cet ouvrage immense, non-seulement n'en a jamais 
lire aucune recompense, mais s'est trouve dans le cas de 
vendre une maison qu'il avait dans Paris afin de pouvoir payer 
le salaire de trois ou quatre secretaires, employes sans relache 
depuis plus de dix ans. Ge qu'il y a de plaisant, c'est que c'est 
I'imprimeur Le Breton qui a achete cette maison avec 1' argent 
que le travail du chevalier de Jaucourt I'a mis k portee de 
gagner. Aussi ce Le Breton trouve que le chevalier de Jaucourt 
est un bien honn^te homme. Je ne connais gu6re de race plus 
franchement malhonnSte que celle des libraires de Paris. En 
Angleterre, V EncyclopMie aurait fait la fortune des auteurs; 
ici, elle a enrichi des libraires sans sentiment et sans justice, et 
qui s'estiment de trfes-honn^tes gens parce qu'ils n'ont pas pris 
de I'argent dans la poche des auteurs. 

— On a imprime en Hollande avec assez d'^legance la 
Lettre de Trasybule iX Leiicippe. Cet ouvrage se trouvait depuis 
nombre d'annees dans le portefeuille des curieux en manuscrit. 
II est de M. Freret, en son vivant secretaire perpetuel de 
I'Acad^mie des inscriptions et belles-lettres *. Cette lettre tend 
k prouver I'imposture et la faussete des cultes pretendus 
r6veles; Frdret I'avait 6crite pour rassurer sa soeur contre les 
terreurs religieuses. II y r^gne une grande franchise et une 
grande naivete. Je me souviens de I'avoir lue anciennement 
dans un manuscrit d'une assez mauvaise ecriture, et de I'avoir 

1. Cette Lettre est en effet, le seul des ouvrages de pol^mique religieuse attrl- 
bu48 Ji Fr(5ret qui soit r^ellemcnt de lui ; mais elle a ^t«5 retoucli6e par Naigeoo, 
lorsqu'il I'a reimprim«ie daas VEncyclopMie melhocliiue. 



Zi6 CORRESPONDANCE LITTfiRAlRE. 

trouv^e un peu ennuyeuse. Quant k Tedition qu'on vient d'en 
faire, la vigilance de la police ne perraet pas qu'elle se repande 
en France; on en a vendu quelques exemplaires excessive- 
ment cher : ainsi c'est en HoUande qu'il faut s'en pourvoir. 
Freret 6tait un des plus savants hommes de ce pays-ci; mal- 
heureusement ce sont toujours ceux-la qui ontune peine infmie 
a croire. II a laiss6 un autre raanuscrit intitule Examen impar- 
tial des apologistes de la religion chrdtienne^ . Les difficultes 
qu'il leur oppose sont terribles. Le vent qui souffle depuis 
quelque temps n'est pas favorable a notre sainte religion. Get 
examen vient aussi d'etre iijiprime en Suisse, je crois. Papier 
et tjaractfere, tout en est assez vilain; mais surtout le texte est 
si prodigieusement d^figure par des fautes d'impression qu'on 
rencontre des choses inintelligibles a chaque page. La plupart 
des noms propres y sont changes ou estropies. 

— M. I'abbe de La Porte vient de donner les troisifeme et 
quatri^me volumes du Voyageur Francais, dont il a publie 
les deux premiers volumes I'annee derni^re, et qu'il nous a 
fait envisager comme une continuation de YHistoire g&ndrale 
des voyages, par I'abbe Prevost. Get abb6 de La Porte est un 
des plus insignes compilateurs qu'il y ait dans la litterature de 
France. Une lettre imprimee et adress6e a M. Surbled, de 
Paris, nous prouve que son Voyageur francais est une des 
plus informes compilations qu'il y ait. Les libraires qui ont 
le privilege de I'ouvrage de I'abbe Prevost le font continuer par 
M. de Querlon et par M. de Surgy, a qui il ne sera pas difficile 
de faire mieux que ce plat rapsodiste de La Porte. Les premiers 
volumes de cette continuation paraissent. 

— Etat de V inoculation de la petite vh'ole en £cosse, par 
M. Monroe, professeur de medecine en I'universite d'^dimbourg. 
Traduit de I'anglais. Brochure in-8° de soixante-quinze pages. 
G'est une r6ponse de M. Monroe a une lettre des commissaires 
de la Faculty de medecine de Paris, qui delib^rent toujours pour 
savoir si I'inoculation n'est pas une invention du diable, comme 
I'a vehementement soupgonne un certain maitre Omer. 

1. L' Examen critique des apologistes de la religion chr4tienne a, p&r\i la m6me 
annee ; voir sur ce livre, compost par Levesque de Burigny et revu par Naigeon, 
la longue note de Barbier ins^roe dans les Supercheries litteraires au nom de 
Freret. 



MAI 1706. Ul 

— M. Desormeaux m6rite une des premieres places entre 
les ^crivains mediocres et du second ordre. Son style est naturel 
et n'a aucun defaut choquant. U a ecrit une Ilisioire de la 
muison de Montmorency qui a eu du succfes. II vient d'entre- 
prendre Vllistoire de Louis de Bourbon^ second du nom, prince 
de Cond^j premier prince du sang, surnommd le Grand; mais 
il n'en a encore public que deux volumes, qui finissent avec 
I'annee 1650: ainsi il en faudra au moins encore deux autres 
pour achever la vie de ce heros briilant et illustre. Jusqu'i 
present le succ6s de ce nouvel essai de M. D6sormeaux parait 
moins assure que celui de Vllistoire de la maison de Montmo- 
rency; 11 faut voir, lorsque le reste en aura 6t6 public, quel 
sera le jugement d^finitif du public. II est vrai que la plus 
belle plume de France n'eut pas ete trop bonne pour 6crire 
avec un certain succfes I'histoire d'un heros du caract6re du 
grand Gond6. Les plans des sieges et bataiiles, dont M. Desor- 
meaux a fait orner son ouvrage, paraissent faits avec soin. 

— Le VAutorit^ du clergd et du Pouvoir du magistral 
politique sur Vexercice des fonctions du ministire eccUsias- 
tiquc, par M***, avocat au Parlement*. Deux volumes in-12. 
Vn avocat au Parlement qui entreprend de juger le proces qui 
subsiste depuis tant de sifecles entre le clerg6 et le magistral 
politique ne peut decider qu'en faveur du magistral : c'est ce 
qu'a fait le notre. Aussi le clerge a-t-il sollicit6 et obtenu h la 
cour un arr6t du conseil d'etat du roi, qui supprime I'ouvrage 
de I'avocat. On dit cet ouvrage bien fait; mais la doctrine des 
deux puissances dans I'^tat est si absurde, si contradictoire, 
si remplie de subtilites et de sophismes, que je d6fie le meilleur 
esprit de s'en d6p6trer, sans rejeter enti^rement 1' usurpation 
des pr^tres et cette puissance pretendue spirituelle qu'ils s'ar- 
rogent. Je defie aussi tout gouvernement qui tol6re et reconnait 
chez lui une puissance ou juridiction spirituelle de n'^tre pas 
continuellement harcel6 par des disputes, et d'oser se pro- 
mettre un instant de repos. Pour 6tre tranquille alors, il faut ou 
secouer le joug des pretres et les subjuguer, ou se soumettre 
en silence k leur despotisme. 

— M. de Roussel, ancien ofTicier dans les troupes du roi, 

1. Francois Richer. 



/i8 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

continue la publication de ses Essais Mstoriques sur les regi- 
ments d infanterie, de cavalerie et de dragons au service de la 
France^. L'auteur remonte k I'epoque de creation de chaque 
regiment; ensuite il donne I'histoire militaire des colonels, 
lieutenants-colonels et majors de chaque corps, puis une liste 
historique du plus grand nombre de capitaines, et enfin un 
journal des campagnes du regiment, objet de ses recherches, 
avec le detail des sieges et batailles ou il s'est trouv6. Gette 
compilation peut 6tre int6ressante pour beaucoup de monde. 

— Je pense differemment des Commentaires sur la retraite 
des dix mille de Xinophon^ ou Nouveau Traite de la guerre d, 
Vusage des jeunes officiers, par M. Le Gointre, capitaine de 
cavalerie au regiment de Gonti, de^ 1' Academic royale de 
Nimes. Deux volumes in-12. J'ai tr6s-mauvaise opinion des 
jeunes officiers qui auraient appris leur metier dans les livres, 
et je crois la qualite de capitaine et celle d'academicien de 
Nimes si peu compatibles que je donne d6s a present sans autre 
examen ma voix pour reformer M. le capitaine et en faire le 
secretaire perpetuel ou non perp6tuel de son illustre Academie. 

— Diclionnaire portatif des eaux et forets, par M. Masse, 
avocat au Parlement. Gros volume in-8° en deux parties, 
faisant ensemble pr^s de huit cents pages. Tout devient dic- 
tionnaire et portatif, et ce ne sera pas faute de redacteurs si 
nous ne portons pas toute la science possible en poche. 

— On peut ajouter la Lettre curicuse de M. Covelle^ qui 
vient de paraltre au recueil des lettres edifiantes qui ont paru 
sur les miracles ; mais cetle Lettre curieuse ne sera pas la 
meilleure du recueil. Quoique les auteurs de cette lettre soient 
toujours les memes, elle regarde en particulier M. Vernet, 
professeur en theologie a Geneve, qui peut etre un grand saint, 
mais qui ne passe pas pour un grand homme de bien : sa 
probite a 6t6 v6hementement soupQonnee en plus d'une occa- 
sion. II parait que M. Verpet a ecrit en dernier lieu quelque 
chiffon qui a excite la bile de M. Govelle. Mais il faudrait 6tre 
juste avant tout, et n'avoir pas deux poids et deux mesures, pas 
m6me avec les Vernets et les Montmollins. Si M. Rousseau, en 
sa qualite de malheureux, est un homme sacre, il faut qu'il le 

1. Le premier des neuf volumes de cet ouyrages avail paru en 1765. 



JUIN 1766. /,9 

soit pour tout le monde. En ce cas il ne faut pas faire imprimer 
k Londres une lettre de correction k Jean-Jacques Pansophe, 
et il ne faut pas que MM. Covelie et compagnie, apr6s avoir 
turlupin6 ledit Jean-Jacques dans plusieurs de leurs lettres, 
professent tout k coup des principes si s6v6res sur le respect 
qu'on doit aux malheureux, ou quand on se permet d'ecrire 
contre le malheureux Jean-Jacques, il faut trouver bon que des 
professeurs de la science absurde d6fendent leur doctrine contre 
les attaques de son Vicaire Savoyard. 



JUIN 



l"juin 1766. 



Je viens de parco.urir rapidement le Philosophe ignorant y bro- 
yChure in-8° de cent quatre-vingts pages, qui sort de la fabrique de 
■'^^ Ferney, et qu'on ne trouve point a Paris. Graces a Dieu, aux actes 
de I'assembli^e du clerge et aux arrets de la cour de Parlement, 
I'ignorance n'est point tol6ree en France, et tout philosophe est 
[Oblige d'etre positif, affirraatif, defenseur d'un reeueil d'absur- 
dit^s metaphysiques et morales, r^putees n6cessaires a la tran- 
quillity publique, sous peine d'etre declare homme de mau- 
vaise vie, empoisonneur abominable et sacrilege : c'est ainsi 
que I'equite de certains fripons, corroboree de la sagesse et de 
toute la masse des sots, I'a decide. Ce qu'il y a de vraiment 
deplorable, c'est que les gouvernements modernes ont presquc 
tons adopte ce funeste systeme; ils ont cru qu'il leur etait nc- 
cessaire, ou du moins utile, de faire alliance avec les fripons. 
Ceux-ci se sont charges de tromper et d'abrutir les hommes, 
afm de les mieux asservir; et pour recompense de ce service 
important, ils se sont empar^s d'une grande partie des richesses 
de r^tat, et ont commence par essayer la vertu de leur secret 
sur la personne m6me du souverain, afm de le mettrehors d'6tat 
de decider par lui-m6me de refficacite de la drogue. Operation 
aussi prudente qu'indispensable, sans laquelle la droite raison, 
eclair6e par 1' experience de tous les si^cles, aurait demon tre 
VII. 4 



50 CORRESPONDANCE LITTfiRAIRE. 

aux gouvernements qu'il ne faut point d' artifice pour se faire 
ob6ir, que I'etat naturel de rhomme est de se laisser gouver- 
ner, parce que son etat naturel est de vivre en soci6te, et que 
toute societe suppose un gouvernement ; que plus les hommes 
sont ^claires, plus il est aise de leur commander, parce que les 
lumieres adoucissent les moeurs, et que, par leur secours et leur 
longue influence, un troupeau de b6tes feroces s'apprivoise et 
contracte a la fm les moeurs des moutons ; que jamais peuple 
n'a cherche a secouer un joug tant soit peu supportable ; qu'il 
n'a cesse d'obeir que lorsqu'il s'est vu pouss6 a bout par de 
longues et absurdes violences, ou que, s6duit par ces m^mes 
mensonges sur lesquels on voudrait cimenter les appuis du 
trone, il a cede a ceux qui ont os6 echauffer son imagination 
et, k la faveur de certaines idees creuses et metaphysiques, 
le conduire au fanatisme et a la revolte; que fonder le droit de 
regner sur je ne sais quelle emanation divine dont on n'a jamais 
vu ni paten tes ni diplome, c'est le faire d6pendre de mille ex- 
plications, de mille modifications, de mille restrictions dont 
['ambition et la fourberie sont sures de faire leur profit dans 
les temps orageux et difTiciles ; qu'enfin le genre humain aurait 
ete incomparablement plus heureux, plus soumis, mieux et plus 
surement gouverne, si son bonheur eut voulu que jamais idee 
metaphysique ne fut choisie pour base des devoirs de I'homme 
et du citoyen. 

Toute tete saine et dont la raison n'est point alt^r^e par la 
longue habitude des sophismes et du verbiage sans id^es con- 
viendra qu'il n'y a point de verit6 morale mieux Stabile que 
les propositions que je viens d'enoncer. II est meme a croire 
que la v6rit6 de ces propositions frappera a la longue tous les 
hommes, que les fripons perdront peu a peu leur credit, et que 
les princes et les peuples en seront plus heureux ; mais mal- 
heureusement nous ne sommes encore qu'au crepuscule d'un 
si beau jour, et le philosophe, d'autant plus agit6 qu'il connait 
mieux le mal et ses ravages, est reduit a s'ecrier douloureuse- 
ment: Ah! que I'aurore tarde aparaitre ! 

II semble que ce soit pour hater ce moment desir6 que le 
Philosophe ignorant ait voulu se rendre compte de toutes ses 
ignorances, et en publier la liste, afin d'inviter tout philosophe 
a faire sa confession avec la meme bonne foi, et tout etre pen- 



JUIN 1766. 51 

sant k ne point admettre des iddes incompi'6hensibles et vides 
de sens. L'auteur a partag6 sa profession de foi en cinquante- 
neuf doutes qui composent tout son ouvrage. En partant de la 
question : Qui es-tu? il passe en revue toutes Jcs reponses que 
les philosophes anciens et modernes y ont faites; il parcourt 
tous les syst6mes. II expliquo en peu de mots la philosophie de 
Zoroastre, de Confucius, celle des philosophes grecs ; il s'ar- 
r^te davantage k celle de Spinosa, de Ilobbes, de Leibnitz, de 
Locke : il partage toutes ces differentes doctrines en chosesqu'il 
comprend et choses qu'il ne comprend point. II fmit sa revue 
par un chapitre contre les pers6cuteurs, h propos des paroles 
de M. le Dauphin rapportees dans I'^Ioge de M. Thomas : « Ne 
pers6cu tons point; » paroles que je trouverais bien plus belles 
yl lyy piinces-^royaient pers^cuter en immolant le sage a la ca- 
lomnie du fourbe. Enfin un supplement ajoute au Philosopkc 
ignorant contient un dialogue entre feu le soi-disant musicien 
Destouches et un Siamois. Dans ce dialogue, le Siamois, en ren- 
dant compte au musicien des moeurs et usages de son pays, 
fait un tableau fiddle de nos malheurs, de nos contradictions 
et de nos sottises. Cette tournure n'est point neuve, et M. de 
Voltaire lui-m6me s'en est servi plus d'une fois. 

Le plan du Philosophe ignorant 6tait excellent ; mais I'ex^- 
cution n'y r^pond que faiblement. Un precis de la philosophie 
ancienne et moderne, partage en id6es claires et inconteslables 
et en r6ves obscurs et incompr^hensibles, serait le livre de- 
mentaire le plus utile et le plus^necessaire ci mettre entre les 
mains de la jeunesse ; mais ce precis demanderait une t6te 
profonde, et k peine le Philosophe ignorant a-t-il faiblement 
efileur6 la superficie des choses; sans compter qu'il tombe dans 
le m6me d^faut qu'il reproche avec raison a Descartes. Gelui-ci, 
en partant de son doute, si oppose en apparence au ton affir- 
matif, devint le philosophe le plus positif, le plus engou6 de 
chim^res et de systfemes imaginaires ; le Philosophe ignorant 
tombe par timidite dans le m^me piege oii la hardiesse et I'ima- 
gination ont conduit Descartes. II dit a tout moment, par fai- 
blesse : Je comprends, lorsque sa conscience lui dit certainement 
et netlement : Je ne comprends pas. 

Ainsi, apr6s avoir explique superficiellement le systSme de 
Spinosa, il entreprend de le combattre avec des armes bien 



52 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

pueriles. « Si les ouvrages des hommes, dit-il, supposent 
une intelligence, j'en dois reconnaitre unebien superieurement 
agissante en regardant I'univers. J'admets cette intelligence 
supreme, sans craindre que jamais on puisse me faire changer 
d'opinion. Rien n'ebranle en moi cet axiome: Tout ouvrage de- 
montre un ouvrier. » Qui croirait que ce fut la la maniere de 
proceder d'un philosophe qui n'a que deux paroles : Je com- 
prends, ou bien : Je necomprends pas?« J'admets sans craindre 
qu'on puisse me faire changer d'opinion » n'est certainement 
pas du dictionnaire de cette philosophie. Cela est bon pour pro- 
fesser un article de foi : M. Pluche est un raisonneur de cette 
force. Tout ouvrage d^montre un ouvrier; mais qui vous a dit 
que I'univers est un ouvrage ? Vous convenez ailleurs que le 
passage du neant a la realite est une chose incomprehensible, 
que tout est necessaire, et qu'il n'y a point de raison pour que 
I'existence ait commence ; et puis, vous venez me parler d'ou- 
vrage et d'ouvrier: vous voulez sans doute jouer avec les mots. 
Une production naturelle n'est point un ouvrage : c'est une 
emanation necessaire. Vous n'etes pas I'ouvrage de votre pere, 
parce qu'en vous faisant il ne savait pas ce qu'il faisait. Vous 
dites que, puisque tout est moyen et fm dans votre corps, il 
faut qu'il soit arrange par une intelligence. Moi, j'en conclus 
simplement que le mouvement et I'energie de la matifere sont 
des qualites certaines, existantes, agissantes, quoiqu'elles soient 
reellement incompr6hensibles. En m'arrfitant de bonne foi a ce 
que je ne peux ni nier, ni comprendre, j'evite une foule d'in- 
convenients, d'absurdites et de contradictions dont vous ne 
vous tirerez jamais lorsque vous aurez une fois introduit I'intel- 
ligence supreme dans votre philosophie. Mais pourquoi avancer 
de ces pauvretes, lorsqu'on se permet d'en combattre tant 
d'autres qui ne sont pas plus deraisonnables, ou qui sontm^me 
une suite necessaire des premieres? Pourquoi dire qu'il fallait- 
que Spinosa fut ou un physicien bien ignorant, ou un sophiste 
gonfle d'un orgueil bien stupide, pour ne pas reconnaitre une 
Providence lorsqu'il respirait et qu'il sentait son coeur battre? 
C'est qu'on a eu la sottise de lier le systfeme m^taphysique, oii 
tout est t^nebres, avec les idees morales, ou tout est clair et 
precis, et de croire que s'il n'y avait plus de deraisonnements 
a perte de vue sur I'fitre supreme, il n'y aurait plus de morale 



JUIN 1766. 53 

ni cV obligation parmi les hommes d'6tre juste et vertueux. 
Rassurez-vous, mon cher Philosophe ignorant qui faites I'en- 
fant. Comptez qu'il n'est pas libre aux hommes d'aimer ou de 
hair la vertu, d'estimer ou de m^priser le vice, et puisque 1*6- 
difice de la morale n'est v^ritablement assis que sur cette base 
eternelle, malgre lous les 6tais chim^riques que les hommes 
ont places tout autour, comptez que cet Edifice subsistera, 
quelles que soient les opinions m^taphysiques des differents 
peuples, et en depit de tous les sublimes bavards qui prouvent 
si 6loquemment que tout va de mal en pis. 
/ Le Philosophe ignorant n'est gu6re plus philosophe en com- 
pattant les principes de Uiiblifis. Voici ['apostrophe qu'il fait k 
/celui-ci : « Tu dis que dans la loi de nature, tous ayant droit a 
tout, chacun a droit sur la vie de son semblable. JNe confonds- 
tu pas la puissance avec le droit? Penses-tu qu'en effet le pou- 
voir donne le droit, et qu'un fils robuste n'ait rien a se repro- 
cher pour avoir assassin^ son p6re languissant et decrepit ? » 
"Voilk encore un jeu de mots assez pu6ril; mais les hommes 
sont accoutumes k s'en payer. Je n'entends parler dans les 
6coles que de principes et de droit; j'ouvre I'histoire, et n'y 
trouve que pouvoir et fait. Ainsi les hommes se partagent en 
deux classes : celle |des raisonneurs, qui sont toujours justes et 
moderns, et celle des acteurs, qui se permettent toujours tout ce 
qu'ils peuvent. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'on passe alterna- 
tivement d'une classe k I'autre, suivant I'inter^t qu'on a d'agir, 
ou d'en imposer par des raisonnements. Ne vaudrait-il pas 
mieux partir du principe simple, qu'k la verite tout est force 
dans la morale comme en physique, que le plus fort a toujours 
droit sur le plus faible; mais que, tout calcul fait, le plus fort 
estceluiqui est le plus juste, le plus mod6r6, leplus vertueux? 
Je d6fie tous les sophistes de me prouver le contraire. Je sais 
-que ma manifere de raisonner ne previent pas plus les injus- 
tices que le bavardage de I'ecole ; mais du moins je vais au 
fait ; et si je pouvais persuader au puissant, comme je le crois 
possible, que son plus grand int6r6t est d'etre juste et mod^rd, 
puisqu'enfm il s'agit d'etre puissant plus d'un jour, et de jouir 
de son pouvoir sans inquietude, je croirais avoir fait faire un 
pas k la morale. Le Philosophe ignorant ne calcule, dans 
I'exemple qu'il rapporte, que le bras vigoureux du fils et I'^tat 



5k CORRESPONDANGE LITTERAIRE. 

decrepit du pere. 11 oublie que ce sont des etres moraux, et 
qii'il faut par consequent calculer la force de tous les senti- 
ments moraux qui non-seulement contre-balancent la peine 
qu'un pfere languissant donne a un fils vigoureux, et I'inter^t 
qu'il aurait a s'en defaire,- mais qui lui font de sa peine la 
plus douce des jouissances. Ainsi il propose dans le fait une 
action aussi absurde qu'elle serait abominable, et le fils serait 
dans le cas de regarder celui qui pourrait la conseiller autant 
comme un hommejaloux de son bonheur que comme un monstre 
etranger k tout sentiment moral. Otez ce sentiment moral, qui 
est aussi naturel au fils que la vigueur de son bras, et vous 
verrez qu'il tuera son p6re decrepit sans remords et sans crime, 
comme le tigre qui dechire le voyageur. Tout est si bien force 
et droit du plus fort que les hommes ne se sont r6unis en so- 
ciete que pour tenir en respect leurs forces r^ciproques ; et 
dans cet accord chaque individu n'a sacrifie son droit a la vie 
de son semblable que pour mettre en surete la sienne. m6- 
decin, qui que tu sois, soit que tu te meles de guerir les maux 
du corps ou ceux de lame, souviens-toi que tout est force, 
poulie, ressort, levier dans la nature ; que ta science consiste 
dans le secret de donner du jeu a la machine, soit physique, 
soit morale, et que si tu n'es pas profond mecanicien, tes pre- 
cedes seront toujours aussi inutiles que faux. 

— M. Huber, connu par diff^rentes traductions allemandes, 
et particulierement par celle des ouvrages de M. Gessner de 
Zurich, vient de nous donner un Choix de poesies allemandes 
en quatre gros volumes in-S" assez joliment imprimis. Ce 
choix contient tous les genres de poesie, et les ouvrages de 
tous les diff6rents poetes d'Allemagne, la plupart vivants. On 
trouve dans le premier volume les idylles et poesies pastorales, 
les fables et contes, et ce que le traducteur a appele contes 
poetiques; le second volume contient les odes et la po6sie 
lyrique ; le troisi^me, la poesie epique serieuse et comique ; 
le quatrifeme, les epitres, elegies, satires, et la po6sie didac- 
tique. M. Huber a mis a I'article de chaque poete une notice de 
sa vie et de ses ecrits, aussi instructive qu'agreable. On ne pent 
lui reprocher que d' avoir un peu trop grossi son recueil, en y 
accordant place k des pieces assez m^diocres. S'il avait ete un 
peu plus severe, el qu'au lieu de quatre volumes il se fut con- 



JUIN 1760. 55 

tente de nous en donner trois, son choix edt 6t6 sans reproche 
et son succfes plus grand. Sa traduction aurait eu besoin aussi 
d'6tre chdti6e h. plus d'un endroit. En general, cette Edition 
s'est faite un peu vite; mais, nialgr6 ses imperfections, elle a 
r6u8si. Au reste, M. Huber, Bavarois d'origine, aprfes avoir 
pass6 environ douze ans h Paris, aprfes s'y 6tre mari6, va partir 
avec sa femme et sa famille pour s'etablir a Leipsick en qua- 
lit6 de professeur de litt^rature fran^aise ; et comme la religion 
catholique qu'il professe no lui permet pas d' avoir ce titre dans 
les formes, et le reduit k ne donner que des lecons particu- 
liferes, la cour de Dresde lui a assign^ une pension annuelle 
de douze cents livres. Nous perdons k cet arrangement le seul 
traducteur de langue allemande dont les traductions aient eu 
du succfes k Paris. 

— M. Robinet, auteur du livre De la Nature, vient de 
donner le troisi6me et le quatri^me volume de cet ouvrage, 
qui, par ce raoyen, se trouve acheve. On dit que M. Robinet, 
qui reside k Amstwdam, est un j6suite defroque, et qui s'est 
converti k la religion protestante. Ce qu'il y a de sur, c'est que 
M. Robinet n'est pas un homme sans merite, qu'il a du style 
et I'esprit philosophique k qui Ton ne pent reprocher que 
d'etre un peu trop syst6matique. Son syst^me principal et favori 
est que tout est anim6 dans la nature, et que le monde n'est 
qu'un animal immense, dans lequel existent des millions d'ani- 
maux de dilTerentes esp^ces. Ainsi, non-seulement tout ce qui 
y^gfete est rang6 par M. Robinet dans la classe des animaux, 
mais les corps physiques, comme I'eau, I'air, etc., ne sont que 
des amas de petits animaux d'une certaine nature qui se meu- 
vent et vivent dans I'espace. On peut dire beaucoup de choses 
sp^cieuses pour accr^diter ces id6es; mais vous croyez bien 
aussi qu'un philosophe qui ne voit partout que des animaux 
organises, quand on lui accorde la mati^re qu'on ne saurait lui 
refuser, se passe tr^s-bien d'un £tre supreme; ou s'il pro- 
nonce le mot de Dieu, ce mot ne peut gufere signifier dans sa 
bouche que ce qu'il signifiait dans I'ecole d'Epicure. 

— C'est une chose wairaent eflrayante que de voir k quel 
point les faiseurs d'Esprits, d'Abreges, de Pens6es, de Diclion- 
naires, de compilations de toute espfece, se sont multiplies 
depuis quelques annees. Ce sont des chenilles qui rongent 



56 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

I'arbre de la litterature, et qui le mangeront enfin jusqu'k la 
racine. On a donn^, I'annee derni^re, V Esprit de M. Nicole^, 
moraliste devot et celfebre parmi les aigles du Port-Royal du 
si^cle precedent. II y a des reputations bien 6tranges ! Je sou- 
tiens que si les Essais de- morale de M. Nicole paraissaient 
aujourd'hui, ils n'auraient aucun succ^s. Leur platitude, leur 
triviality, leur tristesse, les feraient m6priser de tout homme 
^nstruit et sense. Mais on I'etait si peu, dans ce beau si^cle de 
Louis XIV, que les plus pauvres d'esprit, portes par un parti, 
avaieht le plus beau jeu du monde avec un public ignorant et 
ne connaissant d'autre philosophic que celle de son cat6- 
chisme. Lisez, je vous supplie, dans les Essais de Nicole, le 
chapitre des personnes s6ches et de la manifere dont il faut les 
supporter, et vous verrez un persiflage d'une platitude et d'un 
ridicule incroyables, et dans lequel un jeune libertin trouverait 
cent sottises et cent Equivoques. 

— On a public depuis peu les Pensees de Pope, avec un 
abr6ge de sa vie, extrait de I'^dition anglaise de ses OEuvres^ 
Volume in-12 de plus de trois cents pages. 

— On vient de donner aussi VEsprit de mademoiselle de 
Scudiry, en un volume in-12 de cinq cents pages'. Vous croyez 
bien que le chapitre de I'amour doit occuper une place consi- 
derable dans VEsprit de mademoiselle de Scud^ry; aussi tient-il 
la moitie du livre. Si les Essais de M. Nicole d6posent de la 
pauvret6 de la morale du si6cle precedent, les ouvrages de 
M'^'= de Scudery, et la vogue qu'ils ont eue, peuvent en cons- 
tater le mauvais gout. On connait le faux bel-esprit, le pre- 
cieux et Taffectation de I'hotel de Rambouillet, et le respect 
imbecile que le public avait pour lui; M"^ de Scudery yjouait 
un grand role. On y d^cidait avec un air important et grave 
des questions bien insipides et de grandes pauvretes. Vous trou- 
verez plusieurs de ces questions dans le recueil dont nous par- 
Ions. Par exemple : Lequel marque le plus d'amour, ou de 
s'en taire, ou d'en parler, ou des soupirs ou des larraes? 
Lequel donne plus de satisfaction k un amant, de louer sa 
maitresse ou d'en etre loue? Auquel parait le plus le pouvoir 

1. Par I'abb^ Cerveau, 1765, in-12. 

2. Par Lacombe de Prezel, 1766, in-12. 

3. Par de La Croix, 1766, in-12. 



JUIN 17G"6. 57 

de I'amour, ou k faire qu'une bergfere aime un roi, ou qu'un 
roi aime une bergftre? et d'autres niaiseries semblables qii'on 
agitait avec un grand serieux, et sur lesquelles on disserLail k 
perte de vue. Moli6re, ce grand homme si superieur a son sifecle, 
osa le premier se moquer de ces afleteries pedantesques dans ses 
Pricieuses ridicules. Racine et Despr6aux, nourris de la lecture 
des anciens, vinrent ensuite reformer le gout du public, que le 
berger Fontenelle et le spirituel La Motte auraient de nouveau 
g&t6si le plusbel esprit et h. la fois le plussolide, M. de Voltaire, 
n'avait arr6t6 les progr^s de la corruption. Sur quelque objet 
qu'on porte ses regards, cet bomme immortel est sans doute 
celui a qui la France et peut-6tre I'Europe ont les plus grandes 
obligations. M"® de Scud^ry eut le malheur de survivre k sa 
reputation, car elle mourut en 1701, dans sa quatre-vingl- 
quatorzi^me annee, lorsque tout Paris n'etait rempli que des 
noms de Moli6re, de Racine, de Despreaux, et qu'il n'y avait 
plus gu6re que les vieilles caillettes et leurs amants surannes 
qui lisaient Clilie est le Grand Cyrus, en deplorant le mauvais 
gout du si^cle. 

— L'impunite des compilateurs est si grande qu'on aimprim6 
sous ce titre : le Gout de bien des gens, ou Recueil de contes 
moraux, un volume in-12 de trois cents pages, dans lequel on 
n'a fait que voler au Mercure de France les dilT^rentes pieces 
fugitives, en vers et en prose, qu'il a publiees en ces derniers 
temps. 

ISjuin 1766. 

On donna, vers la fin du mois d'avril dernier, sur le 
theatre de la Gomedie-Italienne, un opera-comique en un acte, 
intitule les Pecheurs, La musique en fut fort applaudie; mais 
la pifece ne r6ussit pas de mSme, et le d6noument fut siflie. 
Les auteurs jugerent k propos de retirer leur pi6ce aprfes la 
premiere representation, pour y faire des changements. Elle 
vient de reparaltre avec un mediocre succ^s, qui se bornera a 
quelques representations. Le poeme des PMieurs est d'un 
certain marquis de La Salle. II ne faut cerlainemeiit pas etre 
un Moli6re pour faire de ces pauvretes-la. On a demande pour- 
quoi I'auteur a donn^ la preference au metier de p6cheur sur 



58 CORRESPONDANGE LITTERAIRE. 

celui de laboureur, ou de vigneron, ou de jardinier; et on a eu 
raison, car les gens de la pi^ce ne sont pecheurs que parce 
que I'auteur le veut ainsi, et cela ne fait ni froid ni chaud, ni 
a rintrigue, ni au denoument, ni m^me aux details, ce qui 
est inexcusable. Gependant, malgre tout ce qu'on pent dire, 
cette pi^ce n'etait pas assez mauvaise pour qu'on ne put lui 
faire grace en faveur de la musique charmante de M. Gossec, 
II y a Ik une foule d'airs qui peuvent soutenir le parallele de 
tout ce qu'on a fait de mieux en ce genre en France; et une 
nation passionnee pour la musique ne marchanderait pas tant 
sur une piece qui n'a dans le fond rien de choquant. II faut 
m6me dire que si M. de La Salle est sans invention, sans 
verve, sans force comique, il sent, en revanche, assez bien le 
rhythme des vers qu'il faut pour les airs, et dont, excepts 
M. Anseaume, aucun de ceux qui se sont exerces dans ce genre 
ne se doute. La petite brochure de M. le chevalier de Ghas- 
tellux, sur I'union de la musique et de la po6sieS n'a pas fait 
une seule conversion. Mais c'est encore plus aux acteurs qu'au 
public qu'il faut attribuer le mauvais succ^s des Pecheurs. Je 
ne sais pourquoi M. Caillot et M. Glairval n'ont pas daign6 
jouer dans cette pi6ce. Un musicien qui debute d'une manifere 
aussi brillante que Gossec meritait assurement d'etre encou- 
rage; et il faut ou que messieurs de la Gom^die-Italienne 
n'aient pas senti le merite de cette musique, auquel cas ils 
seraient des juges bien ineptes_, ou qu'ils ne se soucient pas de 
faire reussir un jeune musicien qui pourrait leur procurer 
d'autres succSs, auquel cas ils n'entendent gu6re leurs int6- 
r6ts. Le parterre, qui ne s'entend nulle part moins en musique 
qu'en France, juge du cas qu'il doit faire d'une pi6ce d'apres 
celui que les comediens en font eux-memes. Quand il voit 
arriver les mauvais acteurs, et qu'il sait que les bons n'ont 
pas jug6 a propos de se charger des roles de la pi^ce, il la 
tient pour detestable, et au premier mot equivoque, plat ou 
froid, elle est sifflee. II y a la un certain Trial qui double 
Glairval dans les roles d'amoureux, et qui, a lui tout seul, 
serait capable de faire tomber la meilleure piece. M. Gossec, 
originaire d'Anvers, est en France depuis dix ou douze ans, 

1. Essais sur Vunion, de la poesie etde la musique, 1763, in-12. 



JUIN 176G. 59 

C'est un jeune rausicien qui ne manquera pas de talent*. 
Son petit opera des Pi^cheurs est plein de vari6te et de 
jolies idees; 11 va 6tre grav6. II a aussi publi6 beaucoup de 
musique instrumentale. On I'accuse de piller, et cela pent bien 
6tre; mais du moins sait-il le secret de Philidor, c'est-i-dire 
piller avec gout et avec esprit. 

— Le 12 du mois dernier, M. Champion de Cice, ev6que 
d'Auxerre, a prononc6 I'oraison funfebre de feu M. le Dauphin 
devant I'assemblee gen^rale du clerge de France, dans I'eglise 
des Grands-Augustins. J'ai oui dire que jamais sermon n'a eu 
une vertu plus soporifique que celui-ci, et que nosseigneurs les 
pr61ats de r%lise gallicane, qui faisaient les honneurs de cette 
c6remonie, etaient tout honteux du froid mortel qui avait saisi 
tons les auditeurs. II faut que M. I'^veque d'Auxerre ait le 
d6bit plus somniftre qu'un autre, car, depuis que son Oraison 
fun^bre est imprimee-, on s'aper^oit qu'elle est bien aussi 
mauvaise que celles qui nous sont venues d'ailleurs sur ce triste 
sujet, mais qu'elle ne merite aucune distinction particuli^re. 

— Depuis qu'on sait que M. de Belloy a dans son porte- 
feuille une trag^die de Gabrielle de Vergy et de Raoul de 
Coucy, tous nos petits poetes ont voulu faire revivre ces noras 
dans leurs productions. On vient de r6imprimer aussi k cette 
occasion VHistoire vh-itable^ galante et tragique de la comtesse 
de Vergy ct de Raoul de Coucy, dpoux ct amants fidtHes, en 
deux parties. Vous y trouverez des aventures bien tragiques 
rapporl6es d'un style bien faible. Mais il ne paralt pas que ce 
soit le roman qui ait fourni a M. de Belloy le sujet de sa tra- 
gedie. Gabrielle de Vergy est cette Spouse, aussi vertueuse 
qu'infortun6e, k qui un epoux barbare et jaloux fait servir le 
coeur de son amant dans un repas. Ce monstre, apr^s I'avoir 
vu manger de cet horrible mets, met le comble k sa rage en 
lui declarant cet affreux mystfere. Voila assurement un sujet 
tragique. M. le due de La Valliere en a fait une romance qui 
est assez connue. Je desire que M. de Belloy ait eu assez de 
talent pour traitor ce sujet. Depuis la retraite de M"' Glairon, 
il n'a pas voulu risquer sa tragedie au theatre, et il attend sans 

1. Gossec, qui a rdpondu k I'attoate de Grimm, est mort en 1828, &g6 d'environ 
quatre-vingt-quinze ans. (T.) 

2. 1766, in-4". 



60 CORRESPONDANCE LITTERAIRE, 

doute que cette celebre actrice soil remplacee par quelque 
sujet au moins passable. 

— M. Monet, ancien directeur de rOpera-Comique, a fri- 
ponn6 le public avec son Anthologie francaise. II avait annonc6 
ce recueil comme une elite des meilleures chansons, choisies 
par MM. Saurin^ Marmontel, Golle, Grebillon fils, etc.; et il se 
trouva ensuite que le seul redacteur du recueil etait I'abb^ de 
La Porte, un des plus insignes polissons de la litterature, leque^ 
y mit encore des notes d'une platitude inconcevable. On pre- 
tend que M. Monet a 6te la dupe de sa mauvaise foi, et que le 
plus grand nombre de ses souscripteurs n'a pas juge a propos 
de retirer ses exemplaires. Le dernier volume de ces chansons 
renfermait les chansons libres et joyeuses : maitre Monet vient 
de leur donner une suite, qui se vend separement; cela est 
plein de sottises et d'ordures, dont la plupart appartiennent a 
M. Golle, I'Anacreon des mauvais lieux ; et maitre Monet n'a 
cependant pas ose imprimer les plus friandes. 

— L'impitoyable Lacombe, libraire compilateur, vient de 
publier un Dictiomiaire portatif des arts et metiers^ contenant 
en abr6ge I'histoire, la description et la police des arts et me- 
tiers, des fabriques et manufactures de France et des pays Stran- 
gers ; deux volumes in-8% faisant ensemble plus de treize cents 
pages K L'auteur anonyme de cette compilation est une guepe 
qui vit du miel qu'il a vole dans les articles d'arts et de metiers 
insures dans VEncyclopMie et dans les cahiers que I'Academie 
des sciences publie depuis quelque temps sur le mSme objet. 
M. Lacombe pr6tend qu'il faut ajouter a ce Dictiomiaire porta- 
tif le Dictiomiaire de chimie^^ qu'on trouve 6galement dans 
sa boutique. 

— M. I'abbS Poncelet vient de publier deux parties sur la 
Nature. La premiere traite de la nature dans la formation du 
tonnerre, et doit servir a la guerison de ceux qui en ont peur. 
La seconde montre la nature dans la reproduction des 6tres 
vivants, des animaux, des vegetaux, mais plus particuliSrement 
du froment, et elle doit servir d'introduction aux vrais principes 

1 . Le Diclionnmre portatif des arts et metiers a 6te r^dige par I'abb^ Jaubert ; 
c'cst une des meilleures compilations de ce genre; l'auteur la porta k cinq vo- 
lumes en 1773. (B.) 

2. Par Macquer, 1766, 2 vol. in-S". 



JUIN 1766. 61 

de ragriculture. Toutce qu'on peut dire de plus certain, c'esl 
que M. I'abb^ Poncelet de Paris* et M. Robinet d' Amsterdam * 
ecriventsur la nature d'une mani^re tr^s-diff6 rente '. 

— Le musicien Rameau a laisse, outre ses propres enfants, 
un neveuqui a toujours passe pour une esp6ce de fou. II est une 
sorte d'imagination b6te el d^pourvue d' esprit, mais qui, com- 
bin6e avec la chaleur, produit quelquefois des id^es neuves et 
singuli6res. Le mal est que le possesseur de cette esp^ce d'ima- 
gination rencontre plus souvent mal que bien, et qu'il ne sait 
pas quand il a bien rencontre. Rameau le neveu est un homme 
de genie de cette classe, c'est-i-dire un fou quelquefois amu- 
sant, mais la plupart du temps fatigant et insupportable. Ce 
qu'il y a de pis, c'est que Rameau le fou meurt de faim, comme 
11 conste par une production de sa muse qui vient de paraitre. 
C'est un poeme en cinq chants, intitule la RamHde. Heureu- 
sement ces cinq chants ne tiennent pas trente pages in-12. 
C'est le plus 6trange et le plus ridicule galimatias qu'on puisse 
lire * . 



1. Grimm eat dA dire de Verdun; car I'abbS Poncelet 6tait n6 dans cette 
ville. (T.) 

2. Auteur de Touvrage intitule De la Nature, dont Grimm a pr^^demment 
rendu corapte. 

3. On peut remarquer quo toutes les fois que Grimm veut juger un ouvrage 
sans le lire, il se tire d'affaire par une assez mauvaise allusion au nom de I'au- 
teur, k sa quality, k son pays, ix la raati^re qu'il traite, ou h quelquo autre cause 
capable d'exciter le sourire, mais peu faite pour contenter la raison : c'est ce qui 
arrive ici relativement h, M. rabb(5 Poncelet, auteur peu connu d'ouvrages utiles. 
Polycarpe Poncelet, n& k Verdun, apr^s avoir pubiie la Chitnie du goAt et de 
Voiorat, donna en 176G/a Nature dam la form ation du tonnerre et la reproduc- 
tion des 4tres vivants, pour servir d'introduction aux vrais principes do I'agricul- 
turo, 1 vol. in-8^ en deux parties, ouvrage rempli d'observations curieuses et d'in- 
g^nieuses rcclierches. II s'appliqua k connaitre tout ce qui concerne le froment, 
le plus utile des v(ig6taux dout la surface du globe est couvcrte. Lorsqu'il eut pris 
cette rtisolution, il renon^a pour un temps au commerce des hommes, et se retira 
dans une solitude oCi, inconnu, ignore de I'univers entier, jouissant d'une sant^ 
parfaite, avide do connaissances, seul, absolument seul, sans compagnon, sans 
domestiquc, sans t^moin, il a labourtJ la terre, sem^, moissonn^, moulu, fait du 
pain, sans engrais, sans charrue, sans moulin, sans four, en un mot sans autros 
ustcnsiles quo ceux qu'une imagination industrieuse, excitde par la n6cessit(5 des 
circonstances et guidco par la raison, lui faisait inventer. (B.) 

4. M. G. Isambert, dans la preface de son Edition du Neveu de Rameau 
(G. Decaux, s. d. [1877], in-3'2), a donntS quelques details bibliographiques sur ce 
« poeme » introuvable, di}k signalo par M. Ass^zat. La Nouvelle Rameide do 
Gazette parut la mfime anntSe. Voir la lettre du 15 septembre suivant. 



62 CORRESPONDANCE LITTfiRAIRE. 

— M. de Rochefort a publie, il y a dix-huit mois, I'Essai 
d'une traduction de Vlliade en vers, dont I'Academie des inscrip- 
tions et belles lettres a Men voulu agreer rhommage, mais dont 
le public a jug6 peu avantageusement, malgre la protection de 
TAcad^mie. Le traducteur est content du public : c'est appa- 
remment un homme modeste, qui interprfete favorablement le 
silence qu'on a gard6 sur son Essai. En consequence, il a entre- 
pris une traduction tout enti6re de cette pauvre Iliade, dont 
il vient de publier les six premiers chants * , et dont il promet 
religieusement la suite. Ce bon vieux p6re de la poesie a eu 
beaucoup k souffrir, en ces derniers temps, des Bitaube et des 
Rochefort, sans compter les impertinences pass^es de La Motte- 
Houdard. 

— M. Dumouriez a fait comme M. de Rochefort; il adonne, 
il y a quelque temps, 1' essai d'une traduction en vers du cel^bre 
poeme italien intitule il Ricciardetto. II pretend que le public a 
ete fort content, et il vient en consequence de publier sa traduc- 
tion tout entiSre. Dieu vous garde d'etre assez injuste envers ce 
charmant poeme pour le lire dans la version de M. Dumouriez ® ! 

— Depuis que M. Dorat a mis les h^roides orn6es d'estampes 
et de vignettes a la mode, tons les petits poetes ont voulu 
faire imprimer leurs themes avec le meme luxe. En dernier lieu, 
M. Blin de Sainmore a fait reparaitre ainsi sa Lettre de Biblis 
d, Caunus, son frire, pour lequel elle a le malheur de bruler 
d'un amour incestueux ; et sa Lettre de Gabrielle d'Estries mou- 
rante ci Henri IV, son amant. Nous connaissions deja ces pau- 
vretes. M.Mailhol a aussi publie une Lettre en vers de Gabrielle 
de Vergy li la comtesse de Raoul, sosur de son amant Raoul de 
Coucy^. II a ajoute a son heroide la romance connue de M. le due 
de La Yalli6re sur le m6me sujet. M. Mailhol est plus cruel poete 
que M. Blin de Sainmore. On pent leur associer i'auteur inconnu 
de la Lettre de Narval h Williams, son ami. Ce dernier est un 
g6nie createur qui doit tout a son invention : aussi n'a-t-il pas 
cru quesonramage eut besoin d'une estampe pour nous s6duire. 

1. L'lliade d'Homere, traduite en vers, avec des remarques, par M. de R... 
Paris, Saillant, 1766, ia-8°. 

2. Voir tome VI, p. 42 et note. 

3. Paris, veuve Duchesne, 1766, in-8°. Une figure et une vignette (noa sign^e) 
d'Eisen, gravies par Longueil. 



JUIN 1766. 63 

— On vient de publier les Pidccs fugitives de M, FratifoiSy 
de iS'eufchdteau en Lorraine^ fig6 de quatorze ans, associ6 des 
acad6rnies de Dijon, de Marseille, de Lyon et de Nancy *. Voila 
un associ6 de plus d'academies qu'il n'a vecu de lustres. Mal- 
gr6 ces honneurs et ces productions pr^coces, quand vous les 
aurez lues, vous aurez de la peine icroire que M. Francois fasse, 
k dix-huit ans, une trag^die comparable a celle ^'QEdipe, que 
M. de Voltaire fit k cet age sans 6tre encore d'aucune acad^mie. 

— Dissertation physique sur I'homme, dHiie au roi de 
Prusse^ traduite du latin, composee et soutenue aux 6coles de 
medecine de Montpellier, pour le grade de bachelier, par 
M. Lansel de Magny. Cette petite dissertation traite d'abord du 
mecanisme, de la conception et de la generation. Ensuite I'au- 
teur ebauche un traite des temperaments, et enfin, dans la 
derni^re partie, 11 fait Thistoire des impressions de Tame sur 
le corps et du corps sur Tame. M. Lansel de Magny n'a qu'a 
rendre grace ci la platitude de son style pedantesque, qui I'a 
garanti de la celebrite, malgre I'hommage rendu au philosophe 
couronn6. Sans cette heureuse obscurity, si ledit M. Lansel eut 
6te evente par un seul chien de Sorbonne, toute la meute se 
serait mise k ses trousses a cause du furaet de mat6rialisme dont 
il est infecte. 

— II paratt deux Rapjwrts en faveur de Vinoculaiion lus 
dans VasscmbUe de la Faculty demMecine de Paris, et imprimh 
par son ordre, par M. A. Petit, I'un des commissaires de la 
Faculte, pour decider des avantages ou des inconvenients de 
I'inoculation. M. Petit, qui est aujourd'hui le premier anato- 
miste du royaume, est a la t6te des commissaires qui se sont 
d6clar6spour I'inoculation. On peut comparer son rapport avec 
celui que les commissaires anti-inoculateurs ont public I'annee 
dernifere, et qui est un tissu de mensonges et de b^tises. Un 
autre commissaire, M. Gochu, a public son avis a part. Get avis 
est aussi en faveur de I'inoculation. II a paru aussi un autre 
opuscule sur I'inoculation en cinquante-quatre pages in-S". 

— Essai historique et chronologique sur les principaux 
ivinements qui se sont passh depuis le commencement du monde 
j'usquW nos joursy par M. I'abbe Berlin. Volume in-S" de quatre 

1. Neufchateau et Paris, 1766, iii-8°. 



64 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

cent quarante-six pages. L'auteur a cru devoir separer I'his- 
toire dite sainte et I'histoire profane; on lit celle-ci a droite de 
son livre, et I'autre a gauche. II aurait pu mettre tout ci gauche. 
Cette rapsodie est trfes-informe, et faite dans un trfes-mauvais 
esprit. N'y faites point etudier I'histoire k vos enfants. Le pieux 
pretre Berlie, en faisant I'eloge du roi de France Francois P"", 
remarque qu'il eut grand soin d'exterminer les heretiques. Sans 
doute il voudrait que ses successeurs h perpetuity meritassent le 
meme eloge. II faudrait en bonne police cinquante coups d'etri- 
vi^res tous les matins a tout coquin de pretre ou de laique qui 
se permet de sang-froid d'ecrire de pareilles atrocit6s. 

— M. I'abbe Berardier a aussi publie un Precis de Vhis- 
toire universelle avec des Hflexions. Volume in-12 de trois cent 
soixante pages. G'est encore un pauvre homme que cet abbe 
Berardier, qui se qualifie d'ancien professeur d' Eloquence dans 
rUniversite de Paris. Dieu preserve tous les jeunes gens, qui 
doivent devenir hommes, de pareils precepteurs ! 

— La Religion enpleurs gimit sur le tombeau de M. de Fitz- 
James, iveque de Soissons, iUgie. Voila un hommage rendu un 
peu tard au prelat qui en est I'objet, et qui est mort il y a deja 
quelques annees. L'eveque de Soissons etait un grand homme 
de bien, mais de peu d'esprit. II haissait les jesuites, il ne mettait 
jamais dans ses mandements : ^veque par la grace du saint- 
siige ; et il etait en veneration aux jans^nistes, qui se glorifiaient 
de la purete de ses moeurs et de I'integrite de sa conduite. 

— Amusement curieux et divertissant propre ci igayer V es- 
prit, ou Fleurs de hons mots, contes ci rire^ etc,^ le tout sans 
obscMit^, par M. D*** * , jadis imprimeur de I'escadre du roi a 
Minorque. Deux volumes in-12. Fondation tr6s-uli!e pour les 
antichambres. 

— Jetez au feu Cassandre aubergisle, parade, par l'auteur 
de Gilles, garcon peintre, c'est-a-dire par I'illustre Poinsinet, 
et le Retour favorable, comedie bourgeoise en un acte, repre- 
sentee sur le theatre de M. le due de Grammont, par M. G***, 
c'est-a-dire par un polisson de la force de M. Poinsinet. 

1. Ducry. 



JUILLET 1766. 65 



JUILLET 



< l"juilletl766. 

LETTRE DE M. DAMILATILLB A M. DIDEROT*. 

Oh! vous n'en 6tes pas quitte, monsieur le philosophe; j'ai 
commence par defendre mon coeur et mes amis, parce que c'est 
ce que j'ai de plus cher, mais n'imaginez pas que j'abandon- 
nerai lachement mon esprit dans ie bourbier ou il vous plait de 
le voir : j'y prends aussi quelque int6r6t. Je veux k la verite 
passer pour bon, mais non pour une bonne b6te. Croyez-vous 
done que je prendrais un bon mot, une epigramme pour une 
raison ? ISoiis feras-tu accroire que citait de bonne foi que tu 
faisais un jour I'Hoge des capucins? Dites-moi, je vous prie, 
d'abord s'il y a bien de I'exactitude a juger de tous les moines 
par les capucins, et si ce n'est pas vouloir se debarrasser d'un 
homme en lui jetant un ridicule sur le corps que de I'accuser 
d' avoir fait I'^loge des capucins, dont 11 n'a pas dit un mot, 
parce qu'il ne voit pas en g6n6ral, comma bien des gens, sur 
Tarticle des moines. 

J'ai commence comme tout le monde, mon ami, par vou- 
loir tout reformer. Je m'en suis peut-6tre trop profondement 
occupe, eu 6gard aux connaissances relatives k mon etat, qui 
me manquent et que j'aurais mieux fait d'acquerir. Le resul- 
tat a ete de trouver que les choses ne sont pas aussi mal 
qu'on le clabaude continuellement. L'article des moines est un 
de ceux que j'ai le plus ressasses. J'ai trouve qu'il y avait tr6s- 
peu de chose k faire pour rendre cet 6tablisseinent utile, et 
qu'k les prendre ra^me teis qu'ils sont, il y a bien des choses 
en leur faveur. C'esf un des meilleurs moyens qu'il y ait pour 
fixer dans un canton et dans les provinces en general la con- 
sommation d'une partie du revenu local : qu'on mette les biens 



4. Nous avons public, t. XIX, p. 470, des OEuores completes de Diderot, la 
r6ponse Ji cette lettre, qui semble plutdt le n^sultat d'uue gagoure destiooe h 
exciter la verve du philosophe que I'expression r(Selle dos opinions de frire 
vingtieme. 

VII. 5 



66 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

d'un couvent de benedictins entre les mains d'un seigneur ; 
voil^ tout I'argent qui se depensait k trois ou quatre lieues k 
la ronde qui prendra sa direction vers le torrent qui entraine 
tout k Paris ou a quelque grande ville de second ordre. Yoili 
les pauvres valides du canton sans ouvrage, les pauvres in- 
firmes sans secours ; voil^ done les fermiers, consid6res dans le 
canton depuis plusieurs generations qu'ils vivaient honorable- 
ment dans la meme ferme, chasses par un aventurier qui 
compte regagner I'augmentation qu'il donne, en 6puisant la 
terre qu'il sait tres-bien qu'il ne gardera pas longtemps. II 
vient une raauvaise annee : les moines auraient attendu, mais 
M. le due part pour son ambassade, M. le marquis va rejoindre 
son regiment a I'armee d'Allemagne, M. le president doit vingt 
miile 6cus k son sellier, k son marchand de chevaux. II faut 
absolument de I'argent. Le fermier s'endette, se ruine, la ferme 
se discredite, une partie des tenes reste en friche, le reste s'a- 
maigrit, un pan de la grange s'^croule faute d'entretien, et ce 
beau bien auquel on portait envie fait piti6. 

Une chose que j'ai souvent entendu dire eontre les moines 
fait beaucoup pour eux a mes yeux. Ces droles-lci ont, dit-on, 
le quart des biens du royaume, et le plus beau 1 Mais il nest 
Je plus beau que parce qu'ils I'ont rendu tel, et s'il est vrai que, 
tout egal d'ailleurs, un terrain rapporte un quart de plus en 
leurs mains qu'en toute autre, ce que je n'ai point de peine k 
croire, s'il est vrai aussi qu'ils aient le quart des biens du 
royaume, voilk un seizifeme au total qu'on n'aurait pas et dont 
on leur a I'obligation. 

Yous m'ohjecterez peut-6tre que je suppose tr6s-gratuite- 
ment que le bien des moines passera entre les mains des 
grands seigneurs; aquoi je reponds: l°que les grands seigneurs 
ou les gens tres-riches, ce qui revient ici au meme, possedant 
plus de la moitie des biens du royaume, il est a presumer qu'ils 
possederont la moitie des biens qui rentreront en circulation ; 
2** que les biens des moines ne sont pas seulement mieux cul- 
tives que ceux des grands seigneurs, mais aussi qae ceux des 
particuliers, parce qu'ils joignent aux soins et a I'attention de 
ceux-ci les moyens que les grands seigneurs ont sans en falre 
usage; 3° enfm que, quand ces biens tomberaient entre les 
mains des particuliers, les moines, redevenus particuliers, y 



JUILLET 1766. 67 

ayant leur droit comme d'autres, cela deviendrait egal pour ceux 
qui ne sont ou n'auraient pas 6t6 moines, car il se pourrait bien 
qu'ils poss^dassent alors comme particuliers, chacun, la partde 
ce qu'ils poss6dent aujourd'hui en commun comme moines. II 
faut done vous rabattre sur ce qu'un particulier est plus utile 
personnellement k I'liltat qu'un moine. C'est ce que nous allons 
examiner. 

Les moines sont inutilesa la society, dit-on. Ilsnesemarient 
pas, ils ne font rien. Je sais, par rapport a la premiere accusa- 
tion, que le celibat est contraire aux bonnes moeurs. II y a lieu 
de croire que si chacun avail sa chacune bien sacramentee, il 
aurait dans le monde des plaisirs moins oisifs, mais en recom- 
pense une vie plus uniformement douce. Je dis plus, c'est qu'in- 
dependamment de ce que I'adult^re physique serait moins com- 
mun, I'adultfere moral pouirait I'expier en quelque fa^on en 
offrant des revanches. Mais, pour en revenir aux moines, sont-ils 
les seulsc61ibataires? Et I'homrae qui se marie k quarante ans, 
comme il n'est que trop commun, n'a-t-il pas pass6 dans le 
celibat les annees pendant lesquelles il est certainement le plus 
k craindre pour la tranquillite et I'honnetete publiques. Ge qui 
m'6tonne, c'est de voir ceux qui 6crivent en faveur du suicide 
enlever au m6me homme auquel ils donnent liberalement le 
droit de se tuer, quand la vie lui est k charge, celui de ne pas 
donner la vie k des 6tres auxquels il presume qu'elle sera aussi 
k charge qu'k lui ; mais revenons au danger du c6libat des 
moines relativement aux moeurs. II y a des moines libertins 
sans doute. Mais oserez-vous dire que les moines qui sont dans 
Paris, par exemple, commettent autant d'adult^res, subornent 
autant de filles, fr6quentent autant celles qui sont corrompues 
qu'un pareil nombre de c6libataires du mSme age pris indiffe- 
remment dans tous les autres 6tats ? C'est, m'allez-vous dire, 
parceque la crainte les retient... Et que m'importe? en resulte- 
t-il moins que mille moines ne contribuent pas autant a la cor- 
ruption des moeurs que mille autres celibataires du meme age? 
S'ils osaienty diles-vous, ils feraient pis ; cela veut dire que 
s'ils osaient quand ils sont echappes, ils auraient les moyens 
de faire pis ou mieux que ceux qui sont habituellement moins 
sages qu'eux. Mais enfm que leur sagesse viunne de la g^ne 
dans laquelle on les retient, ou, si vous le voulez encore, de 



68 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

I'envie qu'ils ont de paraitre plus parfaits qu'ils ne le sont, elle 
vient done de ce qu'ils sont moines. Done, de ce c6te-la, les 
celibataires moines sont moins dangereux que les autres celi- 
bataires, et meme que ceux qu'on ne range pas dans la classe 
des celibataires, parce qu'ils n'ont pas encore atteint I'age nubile 
fixe par le bel usage, c'est-a-dire par le libertinage, I'avarice 
et I'ambition. Les moines libertins sont des gens a la fleur de 
leur age chez lesquels le temperament agit avec force ; et 
quand il serait vrai que tous ceux de cette classe se livreraient 
sans retenue a la satisfaction de leurs desirs, au moins ne voit- 
on pas chez les vieux moines cette crapule si commune parmi 
les vieillards de la capitale et des grandes villes, ce qu'on doit 
reellement regarder comme une depravation de moeurs parce 
que ce n'est plus le voeu de la nature que Ton satisfait. La 
pauvre enfant qui y est sacrifice, n'y prenant et n'y devant 
prendre aucun plaisir, perd necessairement en une heure, avec 
ce vieux paillard, jusqu'a la derni^re etincelle d'une pudeur 
doni les femmes conservent toujours des restes piquants tant 
qu'elles n'ont cede qu'au sentiment, au gout, a la volupt6, au 
temperament meme. Ce n'est pas I'emportement avec ceux 
qu'on aime, ce n'est pas ce qu'on fait quand on salt ce qu'on 
fait; c'est, au contraire, la prostitution froide pour un vil et 
sordide interet, qui fait la honte de ce sexe. Mais je suppose les 
moines de tout age aussi libertins que les autres hommes: de 
quel droit, je vous prie, exigerez-vous d'eux plus que des 
autres si vous ne leur accordez pas plus qu'aux autres? Que le 
devot imbecile qui voit un capucin entre Dieu et lui exige de ce 
capucin des perfections proportionnees k la veneration qu'il lui 
prodigue, c'est dans I'ordre. Mais vous, qui ne rendez pas aun 
moine plus qu'a un autre homme, a quel titre exigez-vous qu'il 
soit plus parf ait? Gonsiderez leur etat relativement a ce que 
vous exigez de ceux qui I'embrassent, ou n'en exigez que rela- 
tivement a la consideration que vous leur accordez. 

Assez sur le celibat des moines relativement aux moeurs. 
Yoyez done un peu si le crime est si enorme de ne pas pro- 
pager I'espeee humaine. II faudrait une lettre ou plutot un 
volume a part sur cette manie de population dont tous nos 
ecrivains sont possed6s! II me suffit de remarquer que c'est 
I'exees de population qui a conduit les Chinois, ces sages par 



JUILLET 1766. 69 

excellence, tant vant6s, parce qu'on suppose, assez l^g^rement 
k mon gr6, qu'ils se gouvernent bien sans religion, h. tol6rer 
que les p^res sacrifivnt leu in funis qu'ils croient ne pas pou- 
voir nouriir. Mon principe, sur quelque inati^re que ce soit, 
est de ne regarder comme bon que ce qui pent contribuer au 
bonlieur des hommes. La grande population du Nord, k laquelle 
on doit ce debordement de barbares qui ont desole I'Europe 
pendant tant de si^cles, a-t-elle fait le bonheur de I'humanite? 
La grande population de la Suisse ne contraint-elle pas la 
moiti6 de ceux qui y naissent de quitter ce beau pays de 
liberie pour alier, a six sous par jour, recevoir des coups de 
baton dans les h^tats monarchiques, m6me dans ceux oil il n'est 
pas d'usage d'en donner aux nationaux? J'en conclus que, 
quand il y a assez de population pour se defendre sur son 
terrain et le conserver, il serait plus nuisible qu'ulile a I'hu- 
raanite qu'elle augmentat. II y a done des temps ou il peut 
devenir avantageux que le nombre des nnoines, c'est-a-dire des 
c61ibataires les inoins dangereux pour I'honnfitete et la tran- 
quillite publiques, fut augmente. G'est au gouvernement, en cela 
comme en bien d'autres choses, k lacher ou k serrer les renes. 
Je dis plus : c'est qu'ayant prouve, par les objections m6mes 
qu'on fait centre les moines, que les terres qui dependent 
d'eux sent mieux cultivees que si elles appartenaient a des 
particuliers, ils contribuent en cela k la population plus qu'ils 
ne pourraient faire par eux-m6mes s'ils etaient repandus dans 
la societe. 

Quant k I'oisivete des moines, second point sur lequel on 
6tablit le reproche d'inulilite qu'on leur fait, commencons par 
retrancher d'une communaute de vingt religieux trois hommes 
au moins, necessaires pour regir le bien et qu'il faudrait que 
ceux a qui il appartiendrait employassent uniquement a cet 
usage. Otons encore cinq ou six vieillards de qui on ne devrait 
plus rien exiger, quelque etat qu'ils eussent embrasse. Reste, 
sans avoir encore egard a la decence du culte, mati^re sur la- 
quelle j'avoue queje ne pense point du tout comme bien des 
gens, dix a douze hommes inutiles, c'est-k-dire, k parler plus 
exactement, qui ne travaillent pas plus pour la societe que ne 
feraient ceux a qui appartiendrait le bien de la communaute, 
si on le r6partissait dans cette soci6t6. Car que fait dans le 



70 GORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

monde un rentier de plus qu'un moine? Je ne parle pas seu- 
lement de ceux qui ne font rien du tout, ni de ceux qui 
feraient mieux de ne rien faire, mais encore d'une foule de 
gens qui pretendent 6tre et faire quelque chose, parce qu'ils 
ont une charge ou une commission qui les occupe une heure 
par semaine. Si, au lieu de douze proprietaires h la place de 
douze moines, vous n'en supposiez que quatre, que deux, ils 
en seront plus riches et auront a leur suite une troupe de 
valets uniquement occupes de la personne de monsieur leur 
maitre, et certainement tout aussi inutiles au public que les 
moines, de quelque inutilite que vous les supposiez. 

IN'allez pas me presenter en compensation les domestiques 
des moines; outre que la vie en communaute en exige beau- 
coup moins, tous ces domestiques sont des gens laborieux 
occupes du matin au soir a des choses utiles. Ce sont de plus 
des gens tres-attaches a leurs maitres, des esptees d'enfants 
adoptifs qui ont et auront toute leur vie, s'ils sont sages, une 
honn^te subsistance assur^e. 

Quant a la vie que m^nent les moines, elle est vraiment 
philosophique. Donnez-leur, par I'^ducation, un peu plus de 
connaissance vraie et solide, il n'y aura gufere d'honnete homme 
delivre de la fougue des passions qui ne la choisisse. J'avoue 
que, pour moi, je me prom6ne avec plaisir, avec delices, dans 
un couvent. J'aime naturellement le luxe public autant que 
je hais le luxe particulier ; desir de plaire aux femmes a part, 
bien entendu, ma manie, ce commune magnum d'Horace, trouve 
pleinement a se satisfaire dans le couvent. Chez les moines tout 
ce qui est commun est grand, noble meme; I'eglise, les vesti- 
bules, les cloitres, le refectoire, la biblioth^que, les escaliers, 
les galeries. II n'y a gu6re que chez eux que les monuments 
aient, dans leur masse et dans leurs parties principales, cet 
air imposant que je pref^re aux beautes de detail dont les 
architectes de la capitale ont et6 reduits a faire tout I'art 
parce qu'ils ne travaillent jamais qu'en petit. G'est presque 
chez les moines seuls que je trouve de grands tableaux, et, 
si Ton n'avait pas mis les abbayes en commende, ils en au- 
raient davantage, ils auraient des statues : nous aurions en ce 
genre des chefs-d'oeuvre que nous n'aurons jamais. lis entre- 
tiennent I'orfevre, le brodeur, et dans le grand : car, pour eux 



JUILLET 1766. 71 

personnellement, leur habit est simple, leur cellule est petite, 
leur table ordinaire sans fasie. Les honnStes gens y trouvent k 
la virile, quand ils veulent, de bons repas. Malgr6 cela, on n'y 
absorbe pas pour faire un coulis ce qui sulTuait pour nourrir 
quatre hommes. 

Pendant que les maltres sont bien trait6s k la salle, les 
domestiques se nourrissent bien a la cuisine, et les pauvres ont 
de la soupe a la porte. Peut-6tre y a-t-il de rincouv6nient k 
cette soupe, mais cela n'emp6che pas qu'il n'y ait dans cetle 
mani^re de vivre une reunion de grandeur et de simplicity 
dont le sentiment doit 6tre affects, en attendant que la reflexion 
I'aitperfectionn^. II semble que ce qu'on dit le plus hautement 
centre les moines soit pr6cis6ment fait pour me parailre en 
leur faveur. 

« Ce drdle-lA, disait un bon et honnele gentilhomme de 
ma connaissance en parlant d'un prieur qui nous avait donn6 
k diner, nous a, par DieUj bien refus : cela a dix mille livres 
de rente, un coquin de moine comme ca. Eh bien! son pdre 
itait fermier de mon oncle ici d, deux lieues » 

J'en conclus que rciablissement des moines, s'il n'6tait pas 
fait, serai t un vrai moyen digne de la vraie philosophic pour 
corriger, par une certaine facility de faire de temps en temps 
fortune, I'in^galite des conditions, et ramener en quelque 
fa^on par \k k cette 6galite que tout honnete homme porte 
grav6e dans son coeur. J'ai dit quelque part et je le repfete que 
ce n'est point la naissance, la richesse, I'esprit, \d,sagesse mtme 
qui donnent des droits au bonheur, c'est la quality d'etre sen- 
sible. Je veux qu'il y ait du bonheur k esp6rer pour ceux m^me 
qui, avec une probity commune et un esprit ordinaire, ne peu- 
vent pas atteindre a celui que procure la haute estime r^servee 
et due k un esprit superieur et a une vertu sublime. Si les 
avantages de la vie n'etaient que pour les gens vertueux, il n'y 
aurait aucun m6rite a I'^tre. ( J'entends ici par mMle cette 
satisfaction douce qu'on 6prouve k meriter.) S'ils n'6taient que 
pour les gens d'esprit, ils croiraient ce qu'ils ne croient deji que 
trop, qu'ils leur seraient dus exclusivement, comme les nobles 
le croient et le croyaient encore bien davantage avant que les 
fortunes et par contre-coup les alliances de finances eussent 
ce que le public appelle confondu, et ce que j'appelle, moi, 



72 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

rapprocM les etats. II ne faut point ici me venir dire que la 
subordination est necessaire. II n'y a peut-etre personne que 
je croie plus fermement que moi 6gal par la nature a ceux qui 
sont au-dessus et au-dessous de moi. J'ai vu, malgre cela, pen 
de gens qui ob6issent plus ponctuellement que je n'obeis a 
ceux proposes pour me commander et qui se font plus ponctuel- 
lement obeir par ceux que le sort m'a soumis a tort ou li droit. 
Je pense au surplus qu'il y aurait plusieurs reforraes a faire 
chez les moines. J'avoue que plusieurs objections qu'on fait 
contre eux ne sont pas sans force; mais ce qui me fache, c'est 
de voir qu'on afiecte de ne presenter que ce qui est contre. Je 
le dirais ici, je vous assure, si d'autres ne I'avaient pas fait 
pour moi. J'appelle un ouvrage philosophique celui ou Ton 
expose et discute fortement, mais tranquillement, le pour et le 
contre ; et je rel^gue au rang des declamations tout ce qui ne 
presente une chose que sous une de ces faces, avantageuses ou 
desavantageuses, quelque sagacite et quelque force d'ailleurs 
qu'on y mette. 

C'est d'aprfes la comparaison du pour et du contre faite de 

mon rnieux, ce qui ne veut pas dire le mieux possible, que je 

ne vols aucune necessity k detruire les moines, mais de grands 

avantages a les reformer. J'ajoute que ce n'est point pour con- 

trarier, mais du plus profond de mon coeur que je m'elfeve 

contre cet esprit de destruction en tout genre, qui ote tout 

sans rien_ remettre a la place, et dont le resultat doit 6tre 

necessairement la destruction des empires eux-memes. Oui, 

c'est cet esprit qui, en detruisant toutes les religions au moment 

ou elles commencaient a se perfectionner, a mis le peuple, d. 

qui il en faut une, dans le casd'en adopter une nouvelle, tou- 

jours dangereuse par I'abus que ceux qui succedent aux 

premiers precheurs doivent necessairement faire de la confiance 

aveugle que ceux-ci s'acqui^rent ordinairement par 1' austerity 

de leurs moeurs et par le zele ardent qu'ils ont et montrent 

toujours pour les precher. Ce n'est qu'avec le temps que les 

- religions prennent, par la vigilance des magistrats, et quelque- 

fois par leur jalousie, cette forme, cette constitution politique, 

qui mettent les pretres hors d'etat d' abuser de la confiance 

que doivent avoir en eux des gens qui les voient, du pied de 

^ I'echelle.de Jacob, presque en haut de cette echelle. 



JUILLKT 1766. 7S 

Dc sorte, m'allez-vous dire , qu'd. vous entendre tin fltat ne 
pent pas snbshter sans moines. G'est, ajouterez-vous ironique- 
ment, leiir destruction qui a fait le malheur de VAngleterre. 
Je ne (lis point cela; un ihat pent 6ire sans doute florissant, et 
n'avoir point de moines. Le si^cle de Louis XIV prouve qu'il 
^eut 6tre florissant et en avoir plus qu'il n'y en a aujourd'liui 
en France. On est heureux etmalheureux dans les r6publiques ; 
on est heureux et malheureux dans les monarchies. Je vou- 
drais qu'on s'attuchat i tirer le meilleur parti possible de I'etat 
actuel des choses, et qu'on ne fit point comnie les enfants, qui 
brouillent les dames quand ils sont embarrasses sur ce qu'ils 
doivent jouer. Je soutiens plus : c'est que si les choses m6ri- 
tent reellement d'etre changees, ce n'est que petit a petit 
qu'on pourra y parvenir surefnent et dquitablcment. Je sens 
qu'il est utile de faire trembler les puissants pour qu'ils n'abu- 
sent pas de leur autorit6 ; mais il n'est pas moins dangereux de 
r6voller les faibles, et de les exciter k abuser de leurs forces 
reunies. Croyez-vous qu'il en resuUerait un grand avantagepour 
le bonheur de I'humanite, seul but auquel doit tendre tout 
homme raisonnable dans ses discours comme dans ses actions? 
Je n'ai pas tout dit, mais en voila assez pour aujourd'hui. Je 
suis impatient, et ceci n'est point du tout une tournure, de 
suspendre toutes mes contradictions pour vous dire qu'elles 
ne m'emp^chent pas que je vous reconnaisse pour mon maitre, 
que je vous airae et que je vous embrasse de tout mon coeur.. 

— II faut conserver ici le souvenir d'une guerison singu- 
li^re que M. Tronchin vient de faire. Ce celebre medecin a pris, 
au commencement de cette annee, possession de la place de 
premier m6decin de M. le due d'Orleans. Un prieur des premon- 
lr6s de Blois est venu le consulter. Ce moine 6tait tourmente, 
depuis un grand nombre d'ann6es, de maux de tete insuppor- 
tables. Ces douleurs etaient si excessives que, dans les acces, 
qui se renouvelaient presque tous les jours, le malade etait 
souvent tente de se briser la tSte centre le mur. Les temps 
d'orage et d'intemperic dans I'atmosphere lui 6taient le plus 
funestes. M. Tronchin, apr^s avoir examine I'^tat et les symp- 
t6mes de celte maladie, a ordonne au malade de se faire couper 
deux nerfs qu'il lui a indiques : I'un au milieu de la joue, 



74 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

I'autre un peu plus en arrifere, pr6s de I'oreille. Le malade ayant 
declare qu'il aimait mieux souITrir I'operation la plus doulou- 
reuse que d'etre expose davantage aux douleurs qu'il supportait 
depuis tant d'ann^es, le chirurgien Louis n'a pourtant pas voulu 
faire I'operation prescrite sans avoir un ordre par ecrit, signe 
de M. Tronchin. Gette operation s'est done faite, il y a environ 
deux mois, sous les yeux et la conduite de M. Tronchin. Elle a 
fait beaucoup de bruit. La Faculte de medecine, au d^sespoir 
des succfes 6clatants d'un rival si redoutable, n'a rien oublie 
pour rendre cette entreprise d'abord ridicule et ensuite odieuse. 
On repandit dans Paris que le moine etait a toute extr6mite, 
qu'il n'en rechapperait pas; et le convent des pr6montres de 
Paris, oil le malade se faisait trailer, 6tait assiege tons les 
matins par une infinite de gens qui venaient savoir de ses nou- 
velles, et qui esperaient en apprendre de mauvaises. Le fait est 
que le prieur n'a jamais ete en danger de cette operation, qu'il 
en est entierement retabli aujourd'hui, et qu'il est parfaitement 
gu6ri de ses maux de tete. J'ai oui dire a M. Tronchin qu'il 
avait eu occasion d'ordonner quatre fois cette operation dans le 
coiirs de sa pratique; que son premier essai fut fait sur la femme 
de Rapin Thoyras, auteur de VHistoire dAngleterre, mais qu'il 
ne reussit qu'imparfaitement, parce qu'il ne fit couper que le 
nerf de la joue, sans toucher a celui pres de I'oreille; mais 
que les autres essais, en faisant les deux coupures, avaient tou- 
jours ete suivis de la guerison parfaite du mal. Ge qui fait un 
honneur infini au savoir de notre Faculte de medecine, c'est 
quelle n'avait jamais entendu parler de cette operation, qu'au- 
cun chirurgien de France ne I'avait jamais faite, et que, parmi 
les cent soixante docteurs dont la Faculte de Paris est composee, 
il n'y en a pas un qui sache quels sont les sympt6mes du mal 
de t6te qu'on pent guerir par cette operation. 

15 juillet 1766. 

On s'occupe beaucoup a Paris de I'efTroyable a venture qui 
vient d'arriver a Abbeville, dont on n'a entendu parler que 
confusement, et qui aurait rempli toute I'Europe d'indignation 
et de pitie si les ames cruelles qui ont et6 les auteurs de cette 
tragedie n'avaient force les avocats de I'innocence et de I'hu- 



JUILLET 1766. 75 

manitd au silence par leurs menaces. L'extrait d'une lettre 
d'Abbeville, joint i ces feuilles, vous mettra au fait des princi- 
pales circonstances. On pretend que ce qu'on dit du sieur Belval 
n'est pas exactement vrai ; mais il est constant que des animo- 
sit6s particuH6res ont dictd la sentence d'Abbeville, et Ton 
assure que des motifs de la m6me trempe I'ont fait confirmer 
par un arr6t du Parlement, qu'il faut conserver comme le monu- 
ment d'une cruaut6 horrible au milieu d'un si6cle qui se vante 
de sa philosophie et de ses lumiferes. 

La nuit du 8 au 9 aoilt 1765, un crucifix de bois, plac6 
sur un pont, h Abbeville, est mutile k coups de sabre ou de 
couteau de chasse. Un peuple superstitieux et aveugle s'en fait 
un sujet de scandale. L'6v6que d'Amiens, un des plus fanatiques 
d'entre les ev6ques de France', se transporte avec son clerg^ 
en procession sur les lieux, pour expier ce pretendu crime par 
une foule de ceremonies superstilieuses. On public des moni- 
toires pour en decouvrir I'auteur. Get usage de troubler par des 
monitoires les consciences timorees, d'allumer les imaginations 
faibles en enjoignant, sous peine de damnation ^ternelle, de 
venir a revelation de fails qui n'interessent pas personnellement 
le deposanl; cet usage, dis-je, est un des plus funestes abus de 
la jurisprudence criminelle en France. Plus de cent vingt fana- 
tiques ou t6tes troubl^es deposent. Aucun ne peut denoncer 
I'auteur de la mutilation, qui sans doute n'avait pas appele des 
t6moins k son expedition ; mais tons rapportent des oui-dire, 
des bruits vagues, qui chargent la principale jeunesse de la ville 
de propos impies, de pretendues profanations, de quelques 
indecences qui pouvaient meriter tout au plus I'animadversion 
paternelle. La justice d'Abbeville instruit le proems de ces jeunes 
etourdis. II n'est plus question de ce crucifix mutile, mais on 
juge les pretendus crimes r6veles au moyen des monitoires. II 
est aise de se figurer la consternation d'une petite ville, oil cinq 
enfants des principales families, tons mineurs, se trouvent 
impliques dans une procedure criminelle. Leurs parents les 
avaient fait 6vader; mais la m6me animosite qui leur avait 
suscite cette mauvaise affaire d^non^a leur fuite. On courut 
apr6s eux, et des cinq Ton en prit deux, savoir le jeune cheva- 

1. Louis-FranQois-Gabriel de LaMotte. 



76 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

lier de La Barre, et un enfant de dix-sept ans appele Moisnel. 
La sentence rendue a Abbeville, le 28 fevrier dernier, condamne 
Gaillard d'Etallonde a faire amende iionorable, a avoir la langue 
et le poingt coupes, et a etre brule vif. Get infortune s'etait 
heureusement sauve en Angleterre avec deux de ses complices. 
Jean-Francois Le Fevre, chevalier de La Barre, est condamne, 
par la m^me sentence, a faire amende honorable, a avoir la 
langue coupee, ensuite la tete tranchee et son corps reduit en 
cendres. On sursit, par cette sentence, au jugement des trois 
autres accuses, dont I'un, Charles-Francois Moisnel, etait en 
prison avec le chevalier de La Barre. Les sentences criminelles 
ont besoin d'etre confirmees par un arret du Parlement dans le 
ressort duquel on les rend. L' affaire d' Abbeville est portee au 
Parlement de Paris, lei, ces jeunes malheureux, en se defen- 
dant par des m6moires imprimis, pouvaient esperer d'exciter 
la commiseration publique; mais M. Le Fevre d'Ormesson, pre- 
sident a morlier, bon criminaliste, dont le chevalier de La 
Barre etait proche parent, s'etant fait montrer toute la procedure 
d' Abbeville, jugea qu'elle ne serait point confirmee par le Par- 
lement, et empecha qu'on defendit publiquement son parent 
et les autres accuses. 11 esperait que ces enfants, renvoy^s de 
I'accusation sans eclat, lui sauraient gre un jour d' avoir prevenu 
la trop grande publicity de cette affaire malheureuse. La secu- 
rity de ce magistral leur a ete funeste ; on pent poser en fait 
que le moindre memoire, distribue a temps en leur faveur, 
aurait excite un cri si general que jamais le Parlement n'aurait 
ose confirmer la sentence d' Abbeville. Un arret du A juin passe 
I'a confirmee; et, apres beaucoup de sollicitations inutiles pour 
oblenir grace du roi, le chevalier de La Barre a ete execute a 
Abbeville le 1"" juillet. II est mort avec un courage et avec une 
tranquillite sans exemple. L'arret le declare atteint et convaincu 
d' avoir passe a vingt-cinq pas devant la procession du saint 
Sacrement sans oter son chapeau et sans se mettre a genoux; 
d' avoir profere des blasphemes contre Dieu, la sainte Eucha- 
ristie, la sainte Yierge, les saints et les saintes mention nes au 
proces; d' avoir chante deux chansons impies; d' avoir rendu des 
marques de respect et d'adoration a des livres impurs et infames; 
d' avoir profane le signe de la croix et les benedictions en usage 
dans I'lilglise. Yoila ce qui a fait trancher la tete a un enfant 



JUILLET 1766. 77 

imprudent et mal 6lev6, au milieu de la France et du xviir si6cle ; 
dans les pays d'inquisition, ces crimes auraient etc punis par 
un mois de prison, suivi d'une reprimande. 

II est certain que M. Pellot, conseiiler de grand'chambre, 
rapporteur du proems au Parlement, a fait I'apologie des accu- 
ses, et a conclu, vu leur age et d'autres circonstances, a les 
renvoyer decharges de I'accusation; mais le Parlement n'a pas 
juge ti propos de suivre ces conclusions. II passe pour constant 
qu'un autre conseiiler de grand'chambre, nomme Pasquier, qui 
n'est pas trop connu du public, a le premier ouvert I'avis de 
la rigueur, qu'il a perore avec beaucoup de violence contre les 
philosophes et contre M. de Voltaire, qu'il a nomme; qu'il a 
pr^sente les profanations d' Abbeville comme un effet funeste de 
I'esprit philosophique qui se repand en France et qu'il a fait 
nommer dans I'arret le Dictionnaire philosophique parmi les 
livrea composant la biblioth^que du chevalier de La Barre, quoi- 
qu'on n'y ait trouve que des livres de debauche et aucun livre 
de philosophic. On a aussi remarque que M. le premier presi- 
dent, qui a preside a ce jugement terrible, etait personnellement 
brouille avec M. le president Le Fevre d'Ormesson ; mais il y 
aurait trop a fremir si des inimities particuli^res pouvaient 
influer sur des arrets de sang! 

Ce qu'il y a de sur, c'est que toutes les ames sensibles ont 
6te consternees de cet arr^t, et que I'humanite attend un ven- 
geur public, un homme eloquent et courageux qui transmette 
au tribunal du public et k la fletrissure de la posterite cette 
cruaute sans objet comme sans exemple. Ce serait sans doute 
une tache digne de M. de Voltaire, s'il n'avait pas personnelle- 
ment des menagements k garder dans cette occasion ^ Ses amis 
ont du le conjurer de preferer sa surete et son repos a I'int^ret 
de I'humanite, et de ne point risquer d'imprimer la marque de 
I'opprobre k des hommes sanguinaires, resolus de le poursuivre 
lui-m6me au moindre mouvement de sa part. Huit avocats, 
parmi lesquels on lit les noms de Doutremont et de Gerbier, 
ont sign6 trop tard une consultation en faveur du jeune Moisnel 
et des autres accuses, au jugement desquels I'arrSt avaitsursis. 

1. Voltaire, malgr^ ces considerations personnelles, ne manqua point k ce 
devoir. II suffit, pour voir jusqu'oCi le fanatisuie pent allcr, do lire sa Helation de 
la mort du chevalier de La Barre. (T.) 



78 GORRESPONDANCE LITTliRAIRE. 

Cette consultation, faite avec le plus grand menagement et la 
plus grande simplicite, attendrirait le coeur le plus barbare. Le 
Parlement, qui s'en est trouv6 choque, a voulu la supprimer 
juridiquement : il a mande les avocats qui I'ont signee, et M. le 
premier president a 6te charge de les tancer sev^rement ; mais 
M. Gerbier a pris la parole, a defendu la conduite et les droits 
de ses confreres et les siens, et a declare que s'il y avait la 
moindre demarche juridique de faite contre cette consultation, 
tous les avocats etaient resolus de quitter le barreau. Cette 
declaration a arr^te les procedures du Parlement; mais tonte 
Tedition de la consultation a ete enlev^e sous main, et il n'a 
plus ete possible d'en trouver des exemplaires. On a reussi, par 
ces mesures, k etouffer cette horrible affaire dans le public. 
Paris s'en est pen occupe ; le plus grand nombre n'en a jamais 
su au vrai les details. On en a parl6 un ou deux jours; et puis, 
comme dit M. de Voltaire, on a ete a rOp6ra-Comique, et cette 
atrocite a 6te oubliee avec beaucoup d'autres. Les ames sen- 
sibles ne I'oublieront jamais, et desireront toujours avec ardeur 
quelle soit transmise a la posterite comme un monument d«^plo- 
rable de la perversity des hommes, et que le nom des auteurs 
de cette cruaute demeure connu et plus justement fletri que 
celui du jeune Moisnel et de ses complices, qui viennent d'etre 
mis hors de cour apres avoir ete blames et declares infames. 

Yoila les premiers fruits que nous recueillons du livre des 
Ddits et des PeinSs. On dirait qu'a chaque reclamation un peu 
remarquable des droits de I'humanite, le g^nie de la cruaute se 
dechaine, et, pour en faire sentir I'inutilit^, suggere a ses sup- 
pots de nouveaux actes de barbarie. L'historien du comte de 
Ponthieu ^ rapporte qu'en 1706, un riclie habitant d' Abbeville 
laissa par testament tout son bien a Louis XIV, a condition de 
I'employer a une croisade. Si jamais il fait une seconde edition 
de son Histoire, je lui conseille de joindre a ce trait d'un fana- 
tisme particulier celui d'un fanaiisme public, dans I'assassinat 
juridique du chevalier de La Barre. II n'oubliera pas de remar- 
quer que les deux chansons mentionnees au proces, dont I'une 
n'est qu'orduri^re, sont connues depuis plus de cent ans, et se 

1. L'historien du comt6 de Ponthieu se nommait Devcrite; il 6tait libraire k 
Abbeville; son ouvrage a pour litre : Histoire du comte de Ponthieu et de la vtlle 
d' Abbeville, 2 vol. in-12. (B.) 



JUILLET 17G6. 79 

chantent dans toutes les villes de garnison, ou la discipline la 
plus s6v6re ne peut contenir la licence soldatesque sur des 
objets de cette esp6ce. C'est iin garQon perruquier, excit6 par le 
monitoire, qui a depose avoir entendu le chevalier de La Barre 
fredonner ces chansons le matin i sa toilette pendant qu'il le 
coiiTait. 

— Feu le comte de Caylus avail entrepris, tant par ses 
propres recherches que par des prix fond6s h. I'Acad^mie des 
inscriptions et belles-lettres, de coaler a fond tous les monu- 
ments historiques de I'Egyple. Un jeune homme de Berne, 
appele M. Schmidt, et attache actuellement a la cour de Bade- 
Dourlach, a remporte successivement huit ou neuf de ces prix, 
ayant tous pour objet I'explication de quelque usage, quelque 
cer6monie, quelque v^tement 6gyptiens. Je crols que I'Acade- 
mie n'avait pas beaucoup de peine a se decider entre les difle- 
rents concurrents pour le prix d'%ypte, et que M. Schmidt etait, 
la plupart du temps, le seul combaitant dans un terrain si 
aride. 11 vient cependant de s'elever un rival determine centre 
M. Schmidt; et taridis que celui-ci etait couronne pour avoir 
explique Thabillement des anciens rois d'^gypte avec plus de 
details que n'en aurait pu donner le premier tailleur de la cour 
de Memphis, M. Ameilhon remportait un autre prix pour avoir 
fait I'histoire du commerce et de la navigation des Egyptiens 
sous le rfegne des Ptol6m6es. Get ouvrage vient de paraltre en 
un volume in-S" de trois cents pages. M. Ameilhon est garde de 
la Biblioth^que de la ville de Paris' . 11 ne disputera pas long- 
temps les prix 6gyptiens a M. Schmidt, car, si je ne me trompe, 



1. N6 en 1730, Ameilhon est morten 1812. Regu k I'Acad^mie des inscriptions 
en 1766, il fut, sous TEmpirc, membre de I'lnstitut. « Un jour, dit M'"* de Genlis 
dans ses Memoires, t. V, p. 233, un jour qu'il faisait partie d'une deputation, et 
qu'il allait pour la premiere fois cliez I'Empereur avec un d^sir ardent d'en etre 
romarqu6 et d'en obtenir quelques mots, en passant, il se mit tr6s en vue dans 
la salle d'audience ; I'Empereur, en effet, apercevant une figure qu'il ne reconnais- 
sait qu'imparfaitement, s'approcha de lui en lui disant : a N'etes-vous pas M. An- 
cillon? — Oui, sire... Ameilhon. — Ah ! sans doute bibliothdcairc de Sainte- 
Geneviive? — Oui, sire... de 1' Arsenal. — Eh 1 je lesavais, vous ttes lecontinuateur 
de VHistoire de V Empire ottoman? — Oui, sire... de VHistoire du Bos- Empire. » 
A ces mots, I'Empereur, s'impatientant lui-m6me de ses m^priscs, lui tourua 
brusqucment le dos; ct M. Ameilhon, ne sentant que I'honneur et la joie d'avoir 
arr6t6 quelques minutes prfes de lui I'Empereur, se pencha vers son voisin, en lui 
disant avec empbase : L'Empereur est etonnantl ilsait tout. (T.) 



80 - CORRESPONDANCE LITTERAIHE. 

il vient d'etre nomme de rAcademie des inscriptions et belles- 
lettres, et il n'est pas permis aux membres ordinaires de I'Aca- 
demie de concourir pour le prix. La vue da comte de Gaylus 
n'etait vraiment pas fausse. Si nous connaissions a fond I'Egypte, 
nous possederionsla clef detous les arts et de toutes les sciences 
des Grecs. Malheureusement les monuments manquent partout, 
et ce qui est parvenu jusqu'a nous est si imparfait, si plein de 
lacunes, si obscur et si inexpliquable, qu'il ne faut pas se flatter 
de pouvoir jamais en tirer les elements de la veritable histoire 
du genre humain. G'est pourtant a quoi nous mfenerait une con- 
naissance bien approfondie de I'Egypte. J'oublie, il est vrai, que 
I'Acad^mie des inscriptions poss^de deux hommes qui ne restent 
jamais court sur I'l^gypte, qui la connaissent comme je connais 
ma chambre, et qui se croiraient personnellement offenses de 
mes doutes. J'en demande done pardon k M. de Guignes et a 
M. I'abbe Barthelemy; mais quand ils m'auront certilie avoir 
fait leur noviciat, il y a trois ou quatre mille ans, dans quelque 
seminaire de Memphis, et surtout avoir eu quelque part dans 
la confiance des pretres egyptiens, les plus caches de tous les 
hommes, je les ecouterai avec docilite, et j'adopterai sans scru- 
pule toutes les importantes decouvertes qu'ils voudront bien 
me transmettre. 

— Si la lecture de Y Histoire de VOrUanais, par M. le mar- 
quis de Luchet*, ne vous a point assomme, vous pouvez d'abord 
vous vanter d'avoir la vie dure; et puis les Essais du meme 
auteur sur les principaux evenements de I'histoire de I'Europe ^ 
vous donneront le coup de grace.GesjE'^^aj'sforment deuxpetites 
parties. La premiere est consacree a I'illustre l^lisabeth, reine 
d'Angleterre. Vous avez deja lu ce barbouillage sous un autre 
titre; il est seulement ici plus etendu. L'auteur soupconne 
qu'l^lisabeth, tout en etablissant le protestantisme en Angle- 
terre, pourrait bien au fond n' avoir ete ni catholique ni protes- 
tanie. Yous voyez que M. de Luchet est fin corame I'ambre. Sa 
seconde partie sert a 6plucher le caractere de Philippe II, roi 

1. Voir tome VI, page 507. 

'2. Essais historiques sur les principaux evenements de VEurope, 1766,2 part. 
in-12. Le premier volume avait d6j&, paru I'ann^e pr6ct5dente, sous le titre de 
Considerations politiques et historiques sur I'elablissement de la religion pretendue 
reformee en Anyleterre. (T.) — Voir tome VI, page 267. 



JUILLET 1766. 81 

d'Espagne, qui, tout grand politique qu'il 6tait, n'6chappe pas 
davantage a I'ceil penetrant de M. de Luciiet. Je pardonne de 
tout nion cceur k ce terrible historien. II a epouse ma l)onne 
amie, M"' Delon,de Geneve; il m*a I'air d'etre mari commode; il 
faudrait avoir bien de I'humeur pour reinp6cher d'ecrire, surtout 
quaiid on n'est pas oblige de le lire. On dit cependant qu'il va 
quitter le metier de la litt6rature pour se charger de I'entre- 
prise des fiacres gris*. On ne manquerait pas de lui appliquer 
le proverbe : jV ccrit commc un fuuri', s'il s'avisait de faire des 
livres pendant I'exercice de cette nouvelle dignite. 

— M. Dorat donna en 1763 la tragedie de Thcagdne el 
CharicU^e, qui eut le malheur de lomber. II vient de la faire 
imprimer * avec le luxe et I'elegance dont il pare tous ses ou- 
vrages, mais qui ne rendront pas celui-ci meilleur. Ce jeune 
poete a la manie de ne pouvoir rien garder dans son porte- 
feuille; c'est une facheuse maladie. Lorsque Theagdne tomba, 
M. Dorat fit une el6gie sur lui-m6me, que vous pouvez vous 
rappeler. II a fait depuis sur le m^me sujet des vers plusphilo- 
sophiques, qui viennent de me tomber entre les mains, lis me 
rassurent sur les chutes que M. Dorat pourrait faire par la suite, 
et je vois avec plaisir 

Qu'i tout 6v6nement le sage est pr6par6. 

— Nous venons de revoir ici les deux aimables enfants de 
M. Mozart, maltre de chapelle du prince archev6que de Salz- 
bourg, qui ont eu un si grand succ6s pendant leur sejour a 
Paris en 1764. Leur p6re, apr6s avoir passe pr6s de dix-huit 
mois en Angleterre et six mois en Hoilande, vient de les re- 
conduire ici pour s'en retourner par la Suisse a Salzbourg. 
Partout oil ces enfants ont fait quelque sejour, ils ont reuni 
tous les suffrages et cause de I'etonnement aux connaisseurs. 
Ils ont 6te dangereusement malades k la Haye; mais enfin leur 
bonne 6toile les a delivres de la maladie et des medecins. 
M"* Mozart, ag6e maintenant de treize ans, d'ailleurs fort em- 
bellie, a la plus belle et la plus brillante execution sur le cla- 

1. Voir tomo VI, page 508, note. 

2. Paris, S. Jorry, 1766, in-S". Figure d'Elsen, grav^e par de Gliendt. 

VII. 6 



82 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

vecin. II n'y a que son fr^re qui puisse lui enlever les suffrages. 
Get enfant merveilleux a actuellement neuf ans. II n'a presque 
pas grancli ; mais il a fait des progres prodigieux dans la mu- 
sique. II etait deja compositeur et auteur de senates il y a deux 
ans. II en a fait graver six depuis ce temps-la a Londres pour 
la reine de la Grande-Bretagne. II en a publie six autres en 
Hollande pour M'"^ la princesse de Nassau- Weilbourg. II a com- 
pose des symphonies a grand orchestre, qui ont ete executees 
et generalement applaudies ici. II a meme ecrit plusieurs airs 
italiens, et je ne desesp^re pas qu'avant qu'il ait atteint I'age 
de douze ans, il n'ait deji fait jouer un opera sur quelque 
theatre d'ltalie. Ayant entendu Manzuoli a Londres pendant tout 
un hiver, il en a si bien profile que, quoiqu'il ait la voix ex- 
cessivement faible, il chante avec autant de gout que d'ame. 
Mais ce qu'il y a de plus incomprehensible, c'est cette profonde 
science de Tharmonie et de ses passages les plus caches qu'il 
possede au supreme degre, et qui a fait dire au prince here- 
ditaire de Brunswick, juge tres-competent en cette matifere 
comme en beaucoup d'autres, que bien des maitres de chapelle 
consommes dans leur art mouraient sans savoir ce que cet 
enfant salt a neuf ans. Nous I'avons vu soutenir des assauts 
pendant une heure et demie de suite avec des musiciens qui 
suaient a grosses gouttes et avaient toute la peine du monde 
a se tirer d' affaire avec un enfant qui quittait le combat sans 
6tre fatigu6. Je I'ai vu sur I'orgue derouter et faire taire des 
organistes qui se croyaient fort habiles. A Londres, Bach le 
prenait entre ses genoux, et ils jouaient ainsi de tete alternati- 
vement sur le meme clavecin deux heures de suite en presence 
du roi et de la reine. Ici il a subi la meme epreuve avec M. Rau- 
pach, habile musicien qui a 6te longtemps a Petersbourg, et 
qui improvise avec une grande superiorite. On pourrait s'entre- 
tenir longtemps de ce phenomene singulier. G'est d'ailleurs une 
des plus aimables creatures qu'on puisse voir, mettant a tout ce 
qu'il dit et ce qu'il fait de 1' esprit et de Tame avec la grace et 
la gentillesse de son age. II rassure meme par sa gaiete centre 
la crainte qu'on a qu'un fruit si precoce ne tombe avant sa ma- 
turite. Si ces enfants vivent, ils ne resteront pas k Salzbourg. 
Bientot les souverains se disputeront entre eux a qui les aura. 
Le pere est non-seulement habile musicien, mais homme de 



JUILLET 1766. 88 

sens et d'un bon esprit, et je n'ai jamais vu un honime de sa 
profession r^unir k son talent tant de m6rite. 

— M. TabbOi du Pignon vient de publier une Histoire critique 
du gouvernement romain, oil d'uprh les fails historiqucs on 
dh^eloppe sa nature et ses revolutions, depuis son origine j'us- 
qu'aux empereurs et aux popes. Volume in-12 de trois cent 
soixante pages. M. Duni, professeur en droit k Rome, et fr^re de 
notre musicien qui a compose plusieurs de nos jolis operas-comi- 
ques, reclame la plupart des id6es de M. I'abbe du Pignon, et 11 
me semble que celui-ci se defend mal de cette accusation. D'ail- 
leurs I'ouvrage de M. Duni est estime, et celui de M. I'abbe du 
Pignon ne Test point du tout; et ce double sortconvient encore 
tr6s-bien i I'auteur original et au copiste. 

— M. Linguet vient aussi de s'exercer k peu pr6s sur un 
semblable sujet.Il a 6crit une Histoire des revolutions de V em- 
pire romainy pour servir de suite a celle des Revolutions de la 
republique, que nous avons de I'abbe de Vertot. Cette continua- 
tion, qui commence par le r6gne d'Octave-Auguste et finit avec 
la mort d* Alexandre Severe, comprend deux volumes in-12, cha- 
cun de plus de quatre cents pages. EUe ne sera pas poussee plus 
loin; M. Linguet prend dans sa preface cong6 de la litt6rature, 
od il avoue de bonne foi n'avoir pas 6te combl6 de lauriers. II 
a quitte une carri^re qu'il a courue sans succ6s, et il s'est fait 
avocat, dans I'esp^rance d'un meilleur sort. II examine dans sa 
preface avec beaucoup de sincerite pourquoi ses ouvrages n'ont 
pas r6ussi ; mais il n'en pent decouvrir les raisons. Comme il 
me parait de bonne foi, je m'en vais les lui dire : c'est qu'il 6crit 
ennuyeusement; c'est qu'il n'a point de coloris, et qu'on s'en- 
dort sur son livre. Or il n'y a point de remade a cela en litt6- 
rature; maisun avocat fait souvent superieurement bien d'en- 
dormirses juges. M. Linguet donna, il y a trois ans, pour son 
debut, une Histoire du siicle d' Alexandre. Get ouvrage fut 
oubli6 au bout d'un mois, ma]gr6 les efforts que beaucoup de 
bonnes gens avaient fails pour lui donner de la vogue. L'auteur 
pretend qu'il en a public plusieurs autres depuis; il est certain 
qu'ils sont resits bien inconnus. V Histoire des revolutions de 
Vcmpire romain partagera leur sort, malgr6 les paradoxes que 
M. Linguet y a avances, et qui servent ordinairement si bien la 
reputation de leurs auteurs. Quand M. I'abbe de Galiani me 



Sk CORRESFONDANCE LITTERAIRE. 

soutenait quelquefois que Tib^re avait ete un fort hoimete 
homme, que Neron n'avait eu d'autre tort que d'etre un peu 
trop petit-maitre et de s'etre rendu odieux aux Remains par 
son airectation et sa passion pour les moeurs grecques, je I'ecou- 
tais avec le plus grand plaisir, parce qu'il savait soutenir sa 
thfese avec tant d'esprit et meme de g6nie qu'elle en devenait 
trfes-interessante, sans compter qu' abstraction faite du fond, 
il y avait infmiment a profiter d'une foule de connaissances dont 
ce fond etait releve. M. Linguet veut jouer le m^me role; mais 
il faudrait avoir pour cela le g6nie de I'abbe de Galiani. II veut 
decrire Tacite et les philosophes, il traite Su^tone comme un 
polisson, et Ton n'a pas seulement envie de lui rien disputer. 
On bailie, et on le laisse dire. II nous prouve laborieusement 
que c'est tres-improprement qu'on attribue a Rome dans les 
plus beaux jours de sa gloire I'empire du monde, et qu'elle 
n'en dominait qu'une tres-petite partie en comparaison du tout. 
Belle decouverte! Et il ne remarque pas seulement combien la 
grandeur et I'elevation de ces idees devaient produire d'effets 
surprenants. Je souhaite le bonsoir a M. Linguet auteur, et 
beaucoup de bonheur a M. Linguet avocat et a ses clients. 

— M. de Sartine, lieutenant general de police de cette capi- 
tale, s'est particuli^rement occupe depuis quelque temps des 
moyens de mieux eclairer Paris pendant la nuit. La siirete de 
cette ville immense depend en grande partie de ce service, et 
il est digne d'un magistrat rempli de zele et de bonnes vues 
de s'occuper de cet objet. On a fixe un prix de deux mille 
livres en faveur de celui qui trouverait la maniere la plus avan- 
tageuse d'6clairer Paris, et pendant tout I'hiver dernier le con- 
cours de ceux qui ont propose leurs essais a dur6 en differents 
quartiers de la ville. Paris a ete jusqu'a present on ne pent pas 
plus mal eclaire; les arts les plus utiles comme les moins neces- 
saires ne se perfectionnent qu'a la longue. Je pense que la 
m^thode de suspendre les lanternes par des cordes au milieu 
de la rue est essentiellement vicieuse, parce que dans les temps 
d'orage et d'ouragan, c'est-a-dire dans les moments ou I'obscu- 
rite du ciel rend les lanternes le plus necessaires, il arrive que 
le vent les ballotte et les eteint toutes. Je vols avec chagrin que, 
malgr6 cet inconvenient insurmontable, on donnera dans les 
nouveaux essais la preference aux lanternes ainsi suspendues, 



JLILLET 1766. 85 

et je persiste k crier de toutes mes forces que, pour bien (^claU 
rer une rue, il faut que les lanternes soient placees le long des 
maisons des deux c6tes de la rue. Je pense aussi qu'un quai 
ne doit pas 6tre, ticlaiie comme une rue, ni une place comme 
un pont, ni un pont comme un quai : le probleme est dilT6rent. 
Et surtout je suis persuade que, pour bien 6clairer une grande 
ville, il faut d'abord y mettre I'argent n^cessaire, car, si I'^co- 
nomie doit aller jusqu'a la 16sine, il est impossible de venir i 
bout de cette enlrcprise. 

M. Patte, architecte du due des Deux-Ponts, vient depublier 
une brochure sur la manifere la plus avantageuse d'eclairer les 
rues d'une ville pendant la nuit, en combinant ensemble la clart^, 
r^conomie et la facilite du service. Je suis tout a fait partisan 
des lanternes de M. Patte, et je vols avec peine que sa methode 
ne sera pas adoptee par la police. Ges r^verberes qu'on suspend 
au milieu des rues de Paris depuis I'hiver dernier, et qui ont 
I'air de lampes sepulcrales, ne rendront jamais le service des 
lanternes proposees par M. Patte. 

Get architecte a public I'annee derni^re un assez bel ouvrage 
sous ce litre : Monuments drigh H la gloire de Louis XV^ vo- 
lume in-folio d'une belle execution, tant pour la gravure que 
pour I'impression. II vient d'y ajouter un petit supplement qui 
represente la cer^monie de inauguration de la statue du roi a 
Reims, avec la description des f6tes qui I'ont accompagnee. Gette 
description n'est pas veridique, car ces f6tes, par un concours 
d' accidents et de b^tises et un defaut de prevoyance peu com- 
mun, ont toutes manqu6 de la mani^re du monde la plus ridi- 
cule. M. Patte distribue son supplement gratis a ceux qui ont 
achete son livre. 

— M. le marquis de Montalembert a lu, il y a quelque 
temps, a la rentree publique de I'Academie royale des sciences, 
un memoire 'vaXiiwl^Chemin^e-poele, ou Pocle francais, qu'il vient 
de faire imprimer separement dans un cahier in-4°, en atten- 
dant qu'il paraisse dans le corps des memoires de rAcademie. 
Son projet est de nous procurer la commodite de la chaleur du 
po^le avec les agr6ments de la cheminee, en faisant attention 
aussi a la consommation dubois. Cette grande consommation est 
un des inconvenients de la cheminee, dont le feu est d'ailleurs 
si agreable: il occupe et il tient compagnie, au lieu que le po6le 



86 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

est d'une tristesse mortelle, et qu'il a encore le desavantage 
de porter la chaleur a la tete en laissant les pieds froids. M. de 
Montalembert, en combinant les avantages de Tun et de I'autre, 
a cherche a eviter ou k vaincre les inconv6nients de tons les 
deux. II vous chauffe m^me une maison de has en haut et dans 
toutes ses parties avec une dexterite^merveilleuse. Je ne sais s'il 
vous garantit aussi bien de la crainte du feu, et s'il ne serait 
pas a apprehender que votre maison ne se trouvat en feu de 
trois ou quatre cotes, avant que vous eussiez le temps de le 
soupQonner. 

— La porcelaine de M. le comte de Lauraguais est devenue 
un sujet de querelle sans avoir et6 jusqu'k present un effet de 
commerce. Feu M. de Montamy, premier maitre d'hotel de M. le 
due d" Orleans, donna le secret de cette porcelaine a M. de Lau- 
raguais dans I'esperance que celui-ci y mettrait I'argent neces- 
saire pour pousser cette d^couverte a sa perfection, sous la 
conduite des docteurs Roux et Darcet, tous deux habiles chi- 
mistes. Le bon M. de Montamy ne connaissait pas M. de Lau- 
raguais, ou bien ignorait que la fatuite et I'enfance de I'esprit 
s'opposent a tout bien, et qu'on pent porter cette fatuite auprfes 
d'un fourneau de chimie coinme sur une toilette. Plusieurs sei- 
gneurs fort agreables se sont avises en ces derniers temps de se 
faire petits-maitres philosophes par air, au lieu d'etre petits- 
maitres a bonnes fortunes, et Ton peut dire qu'ilsn'ont pas peu 
contribue par leurs ridicules k ces calomnies absurdes dont on 
honore la philosophie parmi nous. Ge qu'il y a de certain, c'est 
que la pate de M. de Montamy est excellente, que M. de Lau- 
raguais en poss6de le secret depuis huit ans, qu'il a fait pen- 
dant cet espace de temps bien des folies, bien des extravagances, 
qu'il a ete enferme deux ou trois fois par ordre du roi, et 
que la porcelaine en est precisement au meme point ou M. de 
Montamy I'a laissee, c'est-a-dire qu'elle est toujours d'un blanc 
fort sale, et que la couverture n'en est pas trouvee. M. Guet- 
tard, de I'Acad^mie des sciences, medecin de son metier, esprit 
sournois et remnant, avait ete employe aux essais que M. de 
Montamy faisait autrefois en ce genre, pour contenter la curio- 
site de M. le due d'Orleans, qui en payait la depense. M. de 
Montamy n'eut pas sit6t ferme les yeux que M. Guettard reven- 
diqua le secret de cette porcelaine comme a lui appartenant. II 



JUILLET 1766. 87 

fallait le disputer a M. de Montamy2[de son vivant; mais ce 
qii'il y a de facheux pour M. Guettard, c'est que personne n'a 
et6 surpris de son proc^de. M. le comte de Lauraguais a lu d 
TAcad^mie des sciences des Observations siir le m^moire de 
M. Guettard; qui viennent d'etre imprimees. Le beau procfesi 
Ce qu'il y a de plaisant, c'est que la porcelaine ne s'en trouve 
pas avanc6e d'un pas, et que ces messieurs sont k se disputer 
I'honneur d'une d6couverte qui jusqu'k present n'est connue 
que d'eux seuls. II y a apparence que, malgr6 tout le bruit que 
Ton fait de ce secret depuis si longtemps, il restera toujours 
invisible au public, k moins que des gens plus habiles et moins 
bruyants ne s'en m^lent. 

— i\I. le comte de Lauraguais ne combat pas seulement le 
docteur Guettard sur sa porcelaine, il attaque encore par des 
observations physiques le docteur Gatti sur ses principes d'ino- 
culation, parce que celui-ci a oubli6 de le nommer parmi les 
partisans de cette pratique. M. Gatti pent 6tre coupable d'un 
peu de legferete et m^me de trop de scepticisme dans la pra- 
tique de son art ; mais c'est certainement un homme de 
beaucoup d' esprit et d'un excellent esprit. Je voudrais bien 
louer aussi M. le comte de Lauraguais, mais je crois que je r6ve 
rais dix ans de suite sans trouver sur quoi. 

— Je ne sais k qui nous devons les Principes naturels du 
droit et de la politique, en deux parties, petit in-12*. Cela 
m'a I'air d'etre de quelque avocat. On nous donne cela pour 
un livre elementaire, et je crois qu'on a raison si Ton a voulu 
nous enseigner les elements du bavardage sur les sujets les 
plus importants k I'etat de I'homme polic6. 

— M. I'abbe Richard de Saint-Non vient de publier un 
ouvrage intitule la TMorie des Songes, volume in-12 de plus de 
trois cents pages. Cette iheorie est toute metaphysique. Quelques 
pages de bonne physique sur ce sujet me feraient plus de 
plaisir que tons les profonds raisonnements par lesquels I'au- 
teur prouve, entre autres choses, que les songes ne sont pas un 
moyen de d^couvrir I'avenir. 11 faut d^f^rer M. I'abbe Richard 
k nosseigneurs de I'Assembl^e du clerge, car enfin si les songes 

i. La premiere Edition de ce livre de Louis Desbans est de Paris, 1715, in-12; 
<clle-cl avait 6t6 revuo et augmcntec par Dreux du Radier. 



88 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

ne predisent pas I'avenir, Joseph n'a pas pu predire k Pharaon 
la chute dont I'Egypte 6tait menacee, le peuple de Dieu n'a pas 
pu s'y etablir, Moi'se n'a pu y faire aucun des miracles n^ces- 
saires pour Ten tirer. De faits en faits, il est evident que le 
Messie n'aurait pas pu naitre d'une vierge, ni par consequent 
M. I'abbe Richard porter le petit collet. Ainsi la foi et I'^tat de 
I'auteur reclament 6galement contre ses principes. Du reste, 
M. Richard, abbeou non, devrait renoncer au metier d'auteur. 
Le Voyage d'ltalie qu'il a donne au commencement de cette 
annee ne lui a pas fait honneur; c'est, ale bien examiner, un 
mauvais livre. 

— Observations sur le commerce el les arts d'une partie 
de rEurope, de I'Asie, de VAfrique et (meme) des Indes 
orientales^ par M. Flachat, directeur des etablissements levan- 
tins et de la manufacture royale de Saint-Ghamond.Deux volumes 
in-12 faisant ensemble pr6s de douze cents pages. L'auteur 
est un negociant qui a voyage en Italie, en Allemagne, en 
Gr6ce, a Constantinople et dans le Levant. II rapporte ce qu'il 
a vu et ses idees sur ce qu'il a vu. Je preffere cette espfece de 
bonnes gens, doues d'une dose convenable de jugement et de 
bon sens, a tons les voyageurs a imagination et a systemes. 

— Nouvelle France, ou France commercanle. P. M. F. X. 
T., juge de la V. de G. * Voila un homme qui en sa double 
qualite de citoyen et de magistrat veut que tout le monde se 
fasse commercant en France. Si le commerce des lieux com- 
muns etait prohibe en ce royaume, I'auteur deviendrait 
contrebandier ipso facto. Sa rapsodie fait un volume in-J2 de 

rois cents pages. 

— M. Eidous a traduit de I'anglais un Essai sur le gout, 
par Alexandre Gerard, professeur de th(5oIogie a Aberdeen, en 
^cosse; augmente de trois morceaux sur le meme sujet par 
M. de Voltaire, M. de Montesquieu et M. d'Alembert. Volume 
in-12. L'essai de I'auteur ecossais est tout a faitmetaphysique. 
Les philosophes anglais et ecossais, depuis milord Shaftesbury, 
ont introduit dans leur metaphysique un sens interieur et 
moral, et ce sixieme sens fait en philosophie precisement le 



1. Fran^ois-Xavier Tixedor, juge de la viguerie de Conflans. La premiere Edi- 
tion est de 1755. 



JUILLET 1766. 89 

m^ine effet que la cinqui^me roue k un canosse; il a fait 
nallre dans la m^taphysique un jargon inintelligible et vide 
de sens. Ce que M. de Montesquieu et M. d'Alemberi ont ecrit 
sur le goiit a 6t6 ins6r6 dans YEncyclopddie. Je ne sais si le 
morceau de M. de Voltaire qui a 6te fait pour le m6me ouvrage 
y est. Si je ne me trompe, il arriva trop tard et ne put y 
trouver sa place. L'auteur I'a fait insurer depuis dans ses Mi- 
langcs avec d'autres articles fails pour VEncyclopHie. 
M. Eidous, n'ayant pu trouver ce morceau en original, a pris le 
parti de le retraduire de I'anglais en fran^ais. Cela est tr^s- 
curieux a lire et a comparer avec I'^crit de M. de Voltaire. 
Vous verrez comme cet ecrivain si seduisant, si plein de grace, 
de precision, d'61egance, est devenu, sous la plume de M. Ei- 
dous, lache, embarrass^, incorrect etbarbare. II est tres-plaisant 
que M. Eidous ait trouve plus court de retraduire M. de 
Voltaire, plutot que de chercher dans ses oeuvres le morceau 
dont il avait besoin; il est tr6s-plaisant aussi qu'k la tete d'un 
6crit rempli de fautes et de constructions vicieuses, il ait os6 
mettre le nom du plus illustre ecrivain de France. 

— M. de Bastide, aussi mauvais sujet que mauvais auteur, 
a et6 oblige, par suite de mauvaise conduite, de quitter la 
France et de chercher un asile en Hollande. 11 vient d'y faire 
imprimer sa comedie du Jeune honime, que j'ai vu expirer a la 
fleur de son age, au milieu du troisifeme acte, sur le theatre de 
la Comedie-Francaise. Un 6ternument terrible pariit d'une 
loge et mit le Jeune homme au tombeau. L'auteur a mis a la 
suite de cette mauvaise pi6ce des meraoires apologetiques de sa 
conduite; mais on n'a pas 6te plus curieux de lire son apologie 
que sa com6die. 

— On nous a envoye de Hollande aussi une piece intitulee 
VHoinmage du cceur, fcle thedtrale ii V occasion de la majoriti 
du prince-stadlhouder. Ces pieces sont en possession d'etre 
froides et insipides, et l'auteur de celle-ci, M. Croisier, a voulu 
jouir de ses droits dans toute leur etendue. 



90 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 



AOUT. 

1" aout 1766. 

Les lettres et les arts se sont empresses a seconder la poli- 
tesse francaise pour rendre au piince hereditaire de Brunswick 
son sejour en France agreable, Ce prince a honore de sa pre- 
sence les diflerentes academies 6tablies en cette capitale. L'Aca- 
d6mie royale des sciences lui a rendu compte du travail de 
I'annee. Dans une autre seance, I'Academie royale des inscrip- 
tions et belles-lettres en a fait autant, et il s'est trouve par 
hasard et fort a propos dans le travail de I'ann^e un Memoire 
sur I'origine de la maison de Brunswick. 

La seance de I'Academie francaise, a laquelle le prince a 
assiste, a ete la plus brillante. M. le due de Nivernois y a lu 
quelques fables en vers de sa composition. Ensuite M. Mar- 
montel a lu quelques morceaux des Soirees de Belisaire, ou- 
vrage qui doit paraitre I'hiver prochain. G'est une espece de 
conte moral, mais fort etendu, dans lequel I'auteur suppose le 
general, aprfes sa disgrace, aveugle et dans la misere. G'est 
dans cet etat qu'il recoit la visite de I'empereur, sans le savoir, 
et qu'il lui parle sans le connaitre. Sujet admirable, susceptible 
de la plus sublime philosophic. J'ai oui dire au prince heredi- 
taire de Brunswick que ce que M. Marmontel en a lu lui avait 
paru fort interessant. En fin M. I'abbe de Yoisenon a lu dans 
cette seance une epitre en vers, adress6e au prince sur le mal- 
heur qu'il a de rencontrer des sots, et sur les importunit6s 
qu'il a essuyees pendant son sejour a Paris. On dit cette epitre 
un peu neghgee; aussi I'auteur n'a-t-il pas juge a propos de 
la donner, pas meme au prince, a qui elle etait adressee. La 
tournure n'en etait pas des plus obligeantes pour le public. Le 
poete disait au prince : Yous n'aimez pas a souper, et vous 
6tes pri6 a souper pour un mois de suite ; vous n'aimez pas a 
veiller, et on vous fait veiller tous les jours ; vous ne pouvez 
souffrir le jeu, et on vous fait toujours jouer; et ce texte ser- 
vait a se moquer de la sottise du public de Paris. Je crois que 
le prince a ete au fond du coeur plus indulgent que M. I'abb^ 



AOUT 1766. 01 

de Voisenon sur les f6tes qu'on s'est empresso k lui donner 
duranl tout le temps de son s(^jour, quoiqu'il ait dit qu'on lui 
avail procur6 tous les plaisirs, hors celui qu'il aimait le plus, 
le plaisir de la conversation. 

Parmi ces f6tes, il faut compter celle que MM. les pre- 
miers gentilshommes de lal^chambre du roi lui ont donnee 
sur le thedtre des Menus-Plaisirs de Sa Majeste. On y a jou6 
apr^s souper la Partie de chasse de Henri IV, par M. Colle, 
suivie d'un petit op6ra-comique. Comme il n'a pas 6t6 permis 
dejouercettepifece k la Comedie-FrauQaise, cette representation 
a ^t6 en quelque sorte unique. Le prince a cependant revu la 
m6me pi6ce k Villers-Gotterets, jouee par M. le due d'Orleans 
et par des personnes de sa cour. Mais la f6le qui a 6te plus 
agr6able k ce prince que toutes les autres, c'est celle que M'"* la 
duchesse de Villeroy lui a donnee. M"« Clairon y a joue le role 
d'Ariane, et j'ai 6te temoin de I'impression qu'elle a faite au 
prince; il convenait que c'etait un des plus grands plaisirs qu'il 
ait 6prouves dans sa vie. 11 parait que le succ6s de cette repre- 
sentation nous en procurera d'autres, et qu'elles deviendront 
m6me p6riodiques k I'hotel de Villeroy. M'"^ la duchesse de 
Villeroy a une grande tendresse pour M"* Clairon, et cette c6- 
l^bre actrice ayant renonc6 au theatre depuis I'aventure du 
SUgede Calais, et ayant confirm^ irrevocablement sa resolution, 
ne sera pas fachee de jouer de temps en temps sur un theatre 
particulier. II est vrai qu'elle y sera mal secondee, la troupe 
n'6tant composee que de jeunes gens qui se destinent au 
theatre, et dont les trois quarts sont sans talent et I'autre quart 
sans usage; mais enfin il faut bien soutenir la gageure et, en 
quittant un metier qu'on aime avec passion, tdcher de ne pas 
mourir de regret de I'avoir quitte. 

— Apres les honneurs rendus a la memoire de feu M. le 
Dauphin sont venus les honneurs fun6bres de Stanislas, roi de 
Pologne, due de Lorraine et de Bar. M. de Boisgelin de Cuce, 
ev6que de Lavaur, a 6t6 charge de prononcer I'oraison fun^bre 
de ce i)rince au service qu'on lui a fait dans I'^glise m^tropoli- 
taine de Paris. Cette oraison fun^bre vient d'etre imprimee. 
C'est sans contredit la meilleure de toute la r6colte que nous 
avons eue cette annee, et qui a et6 fort abondante. Si ce mor- 
ceau ne va pas k la posterite, k c6t6 des oraisons fun^bres de 



92 GORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

Bossuet, on y trouve du moins quelques germes de talent, un 
style noble et aise, et une mani^re qui, sans s'ecarter de la 
decence rigide et souvent mesquine de la chaire, n'est pourtant 
pas celle d'un capucin. Dans un temps ou ie lieu saint retentit 
de tant de pauvreL6s, il faut savoir gre a un predicateur de 
toutes les pauvretes qu'il ne dit pas. M. I'eveque de Lavaur est 
fort jeune. Ge prelat est I'ami et I'emule de M. I'archev^que de 
Toulouse. lis ne passent pas tons les deux pour les plus 
croyants de I'Eglise gallicane. M. I'eveque de Lavaur a aussi 
prononce "Foraison funfebre de M. le Dauphin devant les etats 
du Languedoc, assembles a Montpellier, mais il ne I'a pas fait 
imprimer. 

— Le P. j^lisee, carme dechausse, est aujourd'hui de tons les 
predicateurs de Paris celui qui a le plus de vogue et de cele- 
brite. Ses sermons sont plutot des discours moraux que Chre- 
tiens. J'en ai entendu ou il n'y avait que du deisme tout pur, 
qu'on ecoutait avec une grande componction, et qu'on aurait 
certainement trouves remplis d'heresies si un philosophe s'en 
fut declare I'auteur. J'en ai aussi entendu ou il y avait des 
pages entiferes du Petit Careme de Massillon, et, puisque le 
P. l^lisee met a contribution des sermons aussi connus que 
ceux-Ia, on est en droit de penser que des sermons moins con- 
nus en France, comme ceux de Saurin et d'autres, ne lui 
ecbappent pas. Quoi qu'il en soit, j'aime I'air pale et aposto- 
lique du P. l^lisee. Son eloquence n'est pas brulante comme 
la prose de Jean-Jacques Rousseau ; mais il a de la nettete, de 
la sagesse, un style pur et concis, et on I'ecoute avec plaisir. 
G'est d'ailleurs un homme d'esprit qui, hors de la chaire, a 
Men I'air de ne pas trop croire ce qu'il vous preche. 11 avait ete 
appele en Lorraine pour pr^cher le careme devant le roi Sta- 
nislas. Ce prince etant mort pendant ce temps-la de I'accident 
qui lui est arrive, le P. l^lisee a 6te charge de prononcer son 
©raison funebre au service qu'on lui a fait dans I'eglise prima- 
tiale de Nancy, et cette oraison funebre vient d'etre imprim^e. 
G'est la premiere fois que le P. J^lis6e se risque au grand jour 
de I'impression, et ce grand jour ne lui a pas ete favorable. On 
a trouve son oraison funebre ennuyeuse, et, malgre la cel6brite 
du nom de I'auteur, son ouvrage n'en a eu aucune. G'est que 
le grand jour de I'impression est un jour terrible ou un ouvrage 



AOUT 1766. 98 

n'a, pour se soutenir, que son propre poids et son seul m6rite. 
Ainsi on se moque du P. £lis6e, et, de carme qu'il est, on en 
fait un capucin, quand on lit dans cette oraison funebre que 
Dieu voulaitconduire Stanislas sur le tr6ne par ces voies qui 
confondent notre prudence, et qui manifestent toute la pro- 
fondeur de sa sagesse. Si ce n'6tait pas la une grande platitude, 
rien ne serait plus r^pr6hensible que cette tournure et cet 
etrange abus de la parole. Rien n'est assur6ment moins mer- 
veilleux que la maniere dont Stanislas fut fait roi de Pologne. 
Un philosophe qui connalt la nature humaine ne lui en fera 
pas un crime comme ferait un p6dant; il exigera seulement 
d'un homme assez ambitieux pour oser se frayer le chemin du 
tr6ne, ou pour oser accepter de la main d'un prince victorieux 
le don d'une couronne, il exigera, dis-je, de lui d' assez grandes 
qualit6s pour la maintenir sur sa t6te et pour n'etre pas etonne 
de son poids. Mais qu'un moine vienne nous mettre sur le 
compte de la Providence et de sa sagesse elernelle que Sta- 
nislas ait ose violer le serment fait k Auguste, c'est se jouer 
^trangement et b^tement de ce qu'il y a de plus sacre parmi les 
hommes, c'est faire de la pretendue chaire de v^rite la chaire 
du mensonge, titre que beaucoup d'honn^tes gens lui accordent 
pour d'autres raisons. 

M. I'ev^que de Lavaur s'est tire de cette 6poque avec plus 
d'adresse et plus de decence. II a dit tout simplement : « Ne 
renouvelons point d'anciennes querelles »,et puis, apostrophant 
M. le Dauphin, il lui a dit : « Monseigneur, le sang de Sta- 
nislas et d* Auguste coule egalement dans vos veines, etc. » 
Cela s'appelle s'en tirer en homme d'esprit, et donner bonne 
opinion de soi aux gens qui vous 6coutent, parce qu'ils voient 
que vous avez senti la dilficulte comme eux, et que vous ne les 
prenez pas pour des oies. 

Au reste, il parait tous les jours des eloges historiques ou 
fun^bres de Stanislas le Bienfaisant, et nous en avons au moins 
pour six mois encore avant que tous les faiseurs d'6legies aient 
fourni leurs amplifications. II faut croire que ces pauvretes 
trouvent des lecteurs en province, car, k Paris, personne ne les 
connait. 

— Une bonne ame devote, remplie de fiel, amere comme 
I'absinthe, pleine de benignity pour les gens qui ne sont pas 



94 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

de son sentiment, vient de faire un examen pen indulgent de 
I'eloge de feu M. le Dauphin par M. Thomas. Cette bonne ame 
n'est point du tout contente de M. Thomas; elle trouve qu'il 
sent le brule comme un philosophe. M. Thomas n'a contente 
aucune classe de lecteurs par son Eloge du Dauphin. Les 
gens de la cour et les philosophes en ont et6 choques par deux 
motifs differents. Les gens de gout ont ete fatigues de voir 
I'orateur toujours dans les nues, et voila les devots qui s'en 
melent. 

— M. Jean A16thophile, c'est-a-dire, en francais, M. I'Ama- 
teur de la verite, vient de publier un Examen du sysUme de 
Newton sur la lumi^re et les couleurs. Volume in-8° de pr^s de 
deux cents pages*. Je ne sais d'ou vient ce beau livre, mais cela 
est de cru etranger. M. Jean Alethophile est done d'une certaine 
platitude exotique qui ne ressemble point du tout a la platitude 
parisienne. Ge pauvre homme entreprend de prouver que le 
fameux Newton, avec toutes ses lumi^res, a donne dans I'erreur 
en toutes ses assertions sur la lumi^re et sur les couleurs, et 
quele vraine se trouve qu'en des points diametralement oppo- 
ses a ceux qu'il a pretendu etablir, et que tant de gens sur son 
autorite tiennent pour certains. 

Ainsi voila Isaac Newton declare aveugle malgre ses lumieres, 
et son prisme mis en pi^ce par M. Alethophile le clairvoyant. II 
faut convenir qu'il s'imprime d*6tranges betises en ce beau si6cle 
philosophique. 

— M. Th^ophile de Bordeu, qui est un autre homme que 
M. Aleihophile le clairvoyant, vient de publier un ouvrage inti- 
tule Recherches sur le tissu muqueux ou I'organe cellulaire et 
sur quelques maladies de la poiiJ'ine, avec tine dissertation sur 
I'usage des eaux de Barege dans les icrouelles. Volume in-12. 
M. de Bordeu est un homme de beaucoup d'esprit et un savant 
medecin, je ne dis pas un grand medecin, car c'est tout autre 
chose. Un grand medecin est un homme de genie a qui il faut 
un talent et un coup d'oeil que la nature donne, et qu'on n'ac- 
quiert pas a force de science. On trouvera peut-etre dans les 
ecrits de ce medecin un pen de propension et de gout pour le 
paradoxe. Le desir de dire des choses singulieres est un ecueil 

1. Euphroaople et Paris, 1766, in-S". Attribu^ i Qu^riau, avocat. 



AOUT 1766. 95 

bien dangereux pour la v6rit6. Ce M. de Bordeu est le m^me qui 
a eu ce proems calomnieux b. soutenir centre la Faculle de Paris, 
dont il est membre, et centre rhonn6te docteur Bouvart, son 
confrere, par qui il 6tait accuse d'avoir vol6 k un homme mort 
entre ses mains une montre et des manchettes de dentelle. Le 
Parlenient le d^chargea de Taccusation, et obligea la Faculte 
de le relablir dans tous ses droits, mais ne punit point les 
calomniateurs, ce qui, comme beaucoup d'autres choses, prouve 
que la justice est une fort belle chose. 

— Un avocat au Parlement de Paris, appel6 M. de La Villa, 
homme assez obscur, vient d'entreprendre la continuation des 
Causes calibres de Pitaval. Ges soites de compilations ont tou- 
jours de quoi interesser, quelque mal faites qu'elles puissent 
6tre. Celle-ci n'inspirera pas une grande estime pour les talents 
du redacteur; mais elle se vendra. 11 en parait un premier volume 
in-12 de qualre cent trente pages. Si ce qu'on dit est vrai, M. de 
La Ville pourrait bientot trouver place lui-m^me dans sa compi- 
lation. On pretend que, se livraiit trop au feu de sa male Elo- 
quence, il a imprim6 un m^moire plein d'injures centre la par- 
tie adverse d'un de ses clients. Or, cette partie se trouve 6tre 
un premier commis de Versailles, race d'hommes puissante et 
dangereuse, et Ton assure que celui qui a essuye la decharge 
de M. de La Ville n'attend que la fin de son proc6s pour pren- 
dre ce courageux avocat a partie. 

— J'ai eu I'honneur de vous parler, dans une note du Salon 
de 1765, de la nouvelle invention de graver en maniere de 
crayon, invention due k MM. Francois et Demarteau, graveurs, 
et infiniment precieuse pour les progr^s de I'art. Celle de 
M. Charpentier, autre graveur, ne Test pas moins. Get artiste 
a trouv6 le secret d'imiler le lavis par la gravure, et cette imi- 
tation est si parfaite qu'en coupant les bords pour empEcher 
d'apercevoir I'empreinte de la planche, d'habiles connaisseurs 
seraient peut-6tre embarrasses de dire si c'est une estampe ou 
un dessin qu'on leur presente. On a deja grave plusieurs jolis 
morceaux dans ce gout du lavis et au bistre, et cette nouvelle 
invention ne peut manquer de contribuer infiniment, ainsi que 
I'autre, a I'avancement de I'art. 

— Journal de Home, ou Collection des anciens monuments 
qui existent dans cette capitalc et dans les autres parties de 



96 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

ritalie, reprcsentds et gravh en taille-douce et expUques sui- 
vant les observations faites sur les lieux par des professeurs et 
amateurs de la belle antiquild actuellement h Rome. Dedie d, 
MM. Robert et Jacques Adam, architectes ecossais. Propose 
par souscription. Le prospectus nous an nonce un ouvrage raa- 
gnifique, et le projet est assurement tres-beau et susceptible 
d'une execution superbe. II doit paraitre dans le courant d'une 
annee quatre journaux de vingt feuilles d'impression au moins, 
sans compter les planches, et !e prix de ces quatre journaujf 
sera pour les souscripteurs de deux louis dont ils payeront la 
moitie d'avance. Les Ruines de Palmyre et les Monuments de la 
Grece peuvent servir de module aux auteurs du Journal de 
Rome, et leur montrer ce que le public attend d'eux. 

— On nous a envoye de Suisse une Histoire des revolutions 
de la haute Allemagne, c'ontenant les ligues et les guerres de 
la Suisse. Avec une notice sur les lois, les m.(Eurs et les di/f^- 
rentes formes du gouvernement de chacun des Etats compris 
dans le corps helvctique. Deux volumes in-12 qui seront sans 
doute suivis de quelques autres. On m'a assure que cette his- 
toire est de M. Philibert; mais je ne corinais pas M. Phihbert. 
II pent avoir le merite de I'exactitude; mais il n'a pas les autres 
talents d'un historien. Son style surtout est embarrasse et 
louche, et il dit toujours avec effort ce qu'il dit. Pour etre histo- 
rien de la Suisse, il faudrait un ecrivain plein de sens et de 
nerf, d'une grande simplicity, et de cette espece de naivete qui, 
s'allie si bien avec la veritable elevation. Si Jean-Jacques Rous- 
seau n'etait pas si fou, s'il n'avait pas mis tous ses talents et 
sa gloire a soutenir des paradoxes et k pousser tout a I'extreme, 
s'il avait pu allier la sagesse a ses autres qualites d' ecrivain, il 
aurait ete I'homme propice a cette entreprise, et une histoire 
de la Suisse serait devenue sous sa plume un morceau digne 
d'etre place entre Tacite et Plutarque. 

— M"" de Saint-Yast, que je n'aipas I'honneur de connaitre, 
vientde diOn^nQrV Esprit de Sully en un tres-petit volume qui n'a 
pas deux cents pages. On y trouve encore le portrait de Henri IV, 
les lettres de ce bon roi a ce grand ministre et leurs conversa- 
tions. Ces conversations me paraissent du ton et de la force de 
M"* de Saint-Vast, qui aurait du.laisser le soin d'abr^ger les 
Mimoires de Sully a une plume plus habile. 



AOUT 17GG. 07 

— L'Ami despauvreSj ou V Econome politique \ qui propose 
des moyens pour enrichir et perfectionner Tespfece humaine, a 
d6jc\ paru il y a quelques ann6es. Void done sa seconde appa- 
rition. C'est un bon et insipide rfiveur de bien public. On pent 
Atre rami des pauvres et un pauvre homme tout b. la fois. Si 
vous en doutez, I'auteur vous le prouvera sans r^plique. I! a 
ajout6 k cette nouvelle edition un Memoire sur la suppression 
des f6tes. 11 veut aussi introduire une nouvelle orthographe et 
mfime de nouveaux caractfercs d'impression qui donnent a la lan- 
gue fran^aise un air esdavon. M. I'liconome politique est un 
radoteur qui Economise fort mal son temps s'il pretend I'em- 
ployer au bien public. 

— Les Enncmis reconcilids^ forment une pi^ce dramatique 
en trois actes et en prose qui n'a jamais 6te jou6e. Le sujet est 
tir6 d'une des anecdotes les plus int^ressantes du temps de la 
Ligue. Ce ne sont pas les sujets qui manquent, mais bien les 
auteurs qui possfedent I'art et le talent de les traiter. 

15 aoat 1766. 

M"*' Verrifere sont deux sa3urs c61ebres a Paris par leur 
beaute, et exer^ant le joyeux metier de courtisanes^ Comme 
leur c6lebrit6 a commence il y a plus de vingt ans, elle a aussi 
commence depuis longtemps a decliner; mais, comme d'un 
autre cote elles ont su bien profiler du temps, et qu'elles ont 
eu I'adresse de miner plusieurs sots, aprfes avoir d'abord 
exerc6 leur metier dans les rues, elles ont eu le secret d'a- 
masser une fortune considerable et de tenir k Paris une maison 
fort brillante. La cadette se fait appeler AP^ de.La Marre; 
I'ain^e a conserve le nom et les armes de Verriere. Gelle-ci, 
plus belle que sa soeur, avait fait anciennement la conquete du 
grand Maurice, de I'lUustre comte de Saxe, grand amateur de 

\. Pai- Faignet. 

'2. LaHaye et Paris, 1766, in-S". Attribu4 quelquefois k Guyot de Mcrvillo parce 
que I'auteur, I'abbo Brutti de Loirellc, avait pris le pseudonyme de Mervillc. 

3. M. Ad. Jullien apubli6 un inlcressant travail sur le Thedtre des demoiselles 
Verriere (Detaille, 1875, gr. ia-S"), mais il n'a pas eu connuissance de ce sio- 
gulier t^pithalame, saus nul doutc iacdit, et qui ue pcut 6tre de cello k qui Gri.nm 
I'attribue. . ., .. v.j 

VII. 7 



98 CORRESPONDANCE LlTTl^RAIRE. 

la creature. Ce heros, toujours entoure de femmes de plaisir, 
passait pour les servir magnifiquement la nuit, et pour les 
r^compenser mediocrement le jour. II eut de M"® Verriere une 
fille qui fut appelee Aurore et qui resta, encore enfant, sans 
ressource a sa mort. Alors M'"^ la Dauphine en prit soin, et la 
fit elever a Saint-Cyr, mais d6fendit a sa mere de la voir. 
Aurore de Saxe, devenue nubile, vient d'epouser un officier 
retire du service et employe comme lieutenant du roi dans une 
petite place d' Alsace ^ Sa m^re lui a presente le jour de ses 
noces la pifece de vers que vous allez lire. 

EPITHALAME EN DIALOGUE 

- ENTRE m"" VERRIERE ET M™" DE LA. MARRE. 
MADAME DE LA MARRE. 

Oui, ma soeur, ce sont eux, e'est lui ! 

MADEMOISELLE VERRIERE. 

C'est lui, e'est elle. 

MADAME DE LA MARRE. 

Qu'il est int^ressant ! 

MADEMOISELLE VERRIERE. 

Qu'elle est touchante et belle ! 
Enfm, ma fille, enfin je jouis de mes droits; 
Des marches de I'autel, c'est moi qui vous regois ; 
Venez, venez sentir dans les bras d'une m6re 
Combien je vous aimai, combien vous m'etes chere. 
Ce jour, ce jour heureux qui nous reunit tous, 
Vous rend k ma tendresse et vous donne un 6poux : 
C'est le jour du bonheur, le beau jour de ma vie. 

MADAME DE LA MARRE. 

O vous k qui I'amour et I'hymen I'ont unie, 
Heros qui possedez la fille d'un h6ros, 
Dans le sein de la paix et d'un noble repos, 
Vous verrez sa candeur, sa tendresse naive 
Distraire en I'amusant votre valeur captive. 
Son amour r6pandra sur vos heureux loisirs 
L'int6ret du bonheur, le charme des plaisirs. 
Rien encor n'a fletri son ume simple et pure; 

1. Le comte de Horn, bitard de Louis XV et lieutenant du roi a Schlestadt. 



AOUT 1766. 99 

Vous recevez son coeur des mains dc la nature. 
SI ce ccpur jusqu'ici de lui-m6me ignor6 
Connaft un sentiment, vous I'avez inspire. 

UADEHOISELLE VERRIERE. 

II en est un, ma soeur, un qu'elle doit connaltre; 

II est bien pur... Ma fille, un jour, un jour peut-6tre, 

Ce sentiment plus fort at mieux d6velopp6 

Saisira votre coeur plus vivement frapp6. 

Vous saurez h quel titre et pourquoi je vous aime; 

Vous connaftrez mes droits; vous les aurez vous-mgme. 

Que jamais votre oubli ne m'oblige i pleurer 

Le douloureux instant qui doit nous s6parer ! 

Monsieur, i votre coeur je le demande en m6re, 

Que ma fille jamais ne me soit 6trang6re! 

La nature et le sang n'ont point de pr6jug6s: 

La nature est pour moi si vous Tinterrogez. 

J'en atteste aujourd'hui les m^nes d'un grand homme, 

A ma fille inconnu, mais que mon coeur lui nomme. 

Ce h6ros, dont lagloire environnait le front', 

Du sang de Koenigsmark ne sentit point I'affront. 

Sa grande Arae jamais n'en fut humili^e, 

Et sa m6re par lui ne fut point oubli6e. 

MADAME DE LA MARRE. 

Pourquoi m61er, ma soeur, i ces heureux moments 
Des doutes si cruels, de vains pressentiments? 
He versons aujourd'hui que des larmes de joie. 
Ta sensibility s'^tend et se d6ploie, 
Elle porte sur tout son inqui6te ardeur; 
Fixe-la sur ta fille, et sois a ton bonheur. 
Connais-tu des devoirs, des lois assez barbares 
Qui puissent exiger...? Non ma soeur, tu t'egares; 
Aurore, quel que soit son heureux avenir, 
Ne peut jamais, crois-moi, perdre le souvenir 
De nos soins prodigu6s k sa premiere enfance : 
Le premier des devoirs est la reconnaissance. 

MADEMOISELLE VERRIERE. ; 

Eh bien! je m'abandonne i des transports plus doux ; 
Ma fille et vous, monsieur, vous, son heureux 6poux, 

1. 11 est assez plaisant qu'ane crdature de la lie du pcuple, et qui a longtemps 
servi i la dcbauche des valets, ose so comparer ;\ la comtesse do Koenigsmark. 
II y a i peu pr6» aussi loin de la m6pe de Maurice b. la m6re d'Aurore, que daas 
un autre sens du p6re d'Aurore il'^poux d'Aurore. (Grimm.) 



100 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

Goiitez enfin, goiltez la f61icit6 pure 
Que I'amour vous prorait, que I'hymen vous assure. 
Que de voire bonheur mes j^eux soient les temoins; 
Les regards d'une mere en sont dignes, du moins. 
Ma fille, vos destins sont unis avec d'autres ; 
Embellissez des jours 6u s'attachent les v6tres. 
D61assez un h6ros de ses travaux guerrlers. 
Vous reQutes le jour k I'ombre des lauriers. 
Le tumulte de Mars, la pompe militaire 
Ne peut vous 6tonner ni vous 6tre etrangere ; 
La fille de Maurice en doit aimer I'^clat; 
AUez le contempler aux murs de Schelestadt; 
A quelqu'un de vos traits faites-y reconnaitre 
Le grand ccEur du heros k qui vous devez I'etre. 
Voili tous vos devoirs et les voeux que je fais ; 
Mais, pour les remplir tous, ne m'oubliez jamais. 

Je ne connais gu6re rien de plus moral que cet epithalame, 
et je doute que le plus beau chapitre sur les courtisanes puisse 
faire plus d'impression. L'inqui6tude d'une m^re d'etre m^pri- 
see et reniee par sa fille pr^che plus fortement les moeurs que 
le traite le plus eloquent. 

— On a imprime une Histoire des malheurs de la famille de 
Calas, jusquaprds le jugement souverain rendu pour leur justi- 
fication le 9 mars 1765. Pr&cMie de Vhiroide de Marc-Antoine 
Calas ii rUnivers. Brochure in-S" de plus de soixante pages ^. 
J'ai oublie le nom du faiseur d'heroides qui fait ici encore I'of- 
fice d'historien. On a dit avec raison que la tragedie d' Abbeville 
etait encore plus deplorable que celle de Toulouse, en ce que 
le crime qu'on imputait faussement au vertueux et infortun6 
Jean Calas etait du moins un crime r6el, au lieu que les fautes 
qui oht coute la vie au chevalier de La Barre n'etaient que des 
crimes imaginaires dont le chatiment devait etre abandonne a 
la severite paternelle. L'auteur de I'histoire de Galas ne parle 
seulement pas du don que le roi a fait, apres le jugement sou- 
verain, k cette respectable famille. Si ce rapsodiste etait digne 
de I'emploi qu'il ose usurper, je lui apprendrais qu'il y a appa- 
rence que la souscription pour I'estampe de la famille Calas, 
malgre les traverses qu'elle a essuy^es de la part du Parlement 
de Paris, produira au moins cinquante mille livres. Je felicite 

i. Par Edouard-Thomas Simon. 



AOUT 1766. 101 

tous ceiix qui ont pris part k cette bonne oeuvre, et je les crois 
amplement recompenses de leurs bienfaits par la satisfaction 
qu'ilsen ont dil recueillir. 

— Traitd dcs strataghncs permis ii la guerre^ ou licmar- 
ques sitr Polycn ct Fronting avcc dcs ohservatiotis sur Irs 
batailles de Pliarsale et d'Arbclles, par M. J. deM., lieutenant- 
colonel d'infanterie*, 6crit in-S" de cent et quelques pages. Ce 
qui m'a le plus frapp6 dans cet ecrit, c'est I'observation de 
I'auteur que sur le d^clin de Tempire romain, lorsque I'art et 
la discipline etaient d^g^n^res, tout le monde eut la manie 
d' derive sur la guerre. 

— Recherchcs sur I'art mililaire^ ou Essai d'application de 
la fortification ti la tactique. Volume grand in-S" de deux cent 
trente-deux pages. Le but de cet ouvrage, dont I'auteur s'appelle 
M.de Lo-Looz, est d'appliquer lesprincipes de la fortification ii la 
tactique, et de montrer que c'est le m^me esprit qui les a dictes. 
M. de Lo-Looz m'a fait comprendre en efiet que les principes 
de ces deux sciences se ressemblent, excepte dans les cas ou ils 
ne se ressemblent pas. Mais je n'ai garde de dire ce que je pense 
de M. de Lo-Looz, qui a pris pour epigraphe le mot de Quinti- 
lien, que les artsseraient bien heureux s'ils n'avaientpour juges 
que les gens du metier. 

— Je ne sais qui est ce M. de L...* qui vient de pubiier un 
ParallHe entre Descartes et Newton, en vingt-quatre pages in-S". 
11 pretend elever Tedifice dont, dit-il, Fontenelle a jete quel- 
ques fondements dans Vliloge de Newton fait k I'Academie des 
sciences. M. de L... me parait un plaisant architecte de vou- 
loir achever en vingt-quatre pages un edifice dont Fontenelle 
n'a pu Jeter que quelques fondements. J'assure M. de L... en ma 
conscience qu'il n'est pas digne de batir sur ces fondements. 

— Une Lettre critique adressie ii M. de Fontenelle dans les 
champs £lys^es, et une Lettre d'un particulier d. un seigneur 
de la cour ont pour objet de parler un peu de tout, et spe- 
cialement d'examiner les inscriptions de la statue de Louis XV. 
C'est un radotage aussi complet qu'incompr6hensibIe. 

— Nouveaux Essais en di/ferents genres de littiraturCj de 

1. Joly de Maizeroy. 

2. Delisle de Salles. •- 



102 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

M. de ***, membre de plusieurs acadimies des sciences et belles- 
lettres *. Brochure in-12 de cent soixante et quelques pages. Je n'ai 
pas I'honneur de connaltre M. de ***, dont les essais sontenvers 
et en prose. Je crois qu'on en a deja lu quelque chose dans le 
Mercure. L'auteur assure qu'il a et6 tente cent fois de jeter ses 
productions au feu. Que n'a-t-il succombe a cette tentation ! 

— Le Miroir fidHe, ou Entretiens d'Ariste et de Philindor. 
Get ouvrage renferme des reflexions politiques et morales, avec 
un plan abreg6 d'^ducation oppose aux principes du citoyen de 
Geneve. Par M. le chevalier de G*** de la B***2. Volume in-12 
de pr6s de deux cents pages. G'est une des plus mauvaises pro- 
ductions de I'ann^e. 

— Idie d'une souscription patriotique en faveur de V agri- 
culture, du commerce et des arts. Yoici un reveur qui veut 6ta- 
blir une souscription gratuite, a laquelle tout bon patriote doit 
prendre part, et qui sera employee a 1' encouragement de toute 
chose utile suivant la decision des commissaires nommes pour 
cet effet. Je plains l'auteur si sa pension alimentaire est assi- 
gnee sur les inter^ts du fond de cette souscription. 

— Les Amours de Paliris et de Birphe. Volume in-12 de 
pr6s de deux cents pages. Roman po^tique en prose, dans le gout 
de Daphnis et Chloe et d'autres sujets grecs. Ge roman n'a fait 
aucune sensation. 

— UAnneau de Gyges, vdriti peut-etre morale. G'est un petit 
6crit de vingt-quatre pages in-8°. Vous savez que cetanneau avait 
la vertu de rendre invisible; un honnete homme qui possede- 
rait cet anneau deviendrait le precepteur du monde, et mettrait 
ordre a bien des injustices. Gelui qui s'en est servi ici est un 
polisson qui n'a vu que des sottises et des platitudes. 

— Le Papillotage, ouvrage comique et moral, de centtrente- 
six pages in-12, tres-digne d'etre employe k faire despapillotes, 
et l'auteur moraliste a les placer et a les passer au fer. 

— J'ai oubli6 de comprendre parmi les proscriptions de 
I'ann^e derni^re, justement meritees, un poeme heroi-comique, 
intitule Jupiter et DanaP. 

\. Thorel de CampigneuUes. 

2. Chimiac do La Bastide. 

3. (Par duRousset.) 17G4, in-8». 



SEPTEMBRE 1766. 10$ 



SEPTEMBRE. 



i" septembre 1766. 

Jamais les productions th^dlrales n'ont et6 plus rares que 
cette annee. La Comedie-Fran^aise, depuis I'ouverture de son 
theatre aprfes Paques, n'a pas donn6 la moindre nouveaut6. Elle 
s'etait flattie pendant quelque temps d'obtenir la permission de 
jouer la Partie de chasse de Ilcnri IV^ par M. G0II6, et il est 
certain que le nom seul de Henri IV aurait fait porter cette 
pi6ce aux nues, quelque mediocre et quelque mal falte qu'elle 
soit d'ailleurs. Mais la question ayant 6t6 agit6e dans le conseil 
d'jfitat du roi, et les avis s'^tant trouves partag6s, Sa Majeste 
s'en est reserve la connaissance, et il a ete decide depuis que 
la pi6ce ne serait pas jouee. La trag^die de Barnevelt ayant 
6teegalement defendue, sonauteur, M. Lemierre, en a pr6sent6 
une autre, intitiilee Artaxerce, et imitee du poeme lyrique du 
c6lfebre Metastasio. Cette tragedie, qui vient d'etre jou6e sur le 
theatre de la Comedie-Francaise ^ est sans contredit une des 
plus belles lanternes magiques que jamais Savoyard ait port6es 
sur son dos. Un roi massacr6 dans son lit lorsqu'il y pense le 
moins; son fils, soup^onn^ de ce meurtre, et immole par son 
fr^re, qui est cependant un garcon vertueux, et qui ne se pr6te 
pas sans regret a ces petits expedients, qui en est m6me un 
peu fache lorsqu'il d^couvre que ce fr^re, trop promptement 
exp6di6, est innocent, mais qui n'en aime pas moins I'auteur et 
I'executeur de ces conseils ; celui-ci, tranchant toujours toutes 
les dilTicultes par un petit crime, et n'^tant contrari6 que par 
un ben6t de fils qui ne se sent pas la vocation de son p^re; 
deux ou trois complots, une coupe empoisonn^e, une bataille, 
deux victoires remportees sans coup ferir ; enfin, un bon coup 
de poignard dans le ventre d'un coquin: voil^ certainement une 
suite de tableaux des plus recreatifs, et M. Lemierre ne man- 
querait pas de iaire fortune en les portant, pendant les soirees 
de I'hiver, de maison en maison, pour faire venir la chair de 

1. Elle fut reprdsent^ pour la premiere fois le 20 aoAt 1706. 



104 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

poule a tous les enfants et a toutes les bonnes. Les enfants du 
parterre doivent I'encourager a ce parti. lis ont bien applaudi 
sa piece, et je parie pour huit representations au moins, et peut- 
6tre pour onze. II est vrai que tous ces effrayants tableaux ne 
causent pas la plus 16gere emotion, et que, malgre le mouve- 
mentcontinuel desacteurs, le spectacle reste froid comme glace; 
mais les nourrices et les sevreuses, et leurs nourrissons, ne 
seront pas aussi difficiles a emouvoir. 

Je ne pretends pas laver I'illustre Metastasio de toutes les 
fautes de M. Lemierre. Je sais que son plan est presque aussi 
"vicieux que celui de son imitatenr. C'est un grand malheur que 
dans les pieces d'un poete divin, doue de tout le charme de 
I'harmonie, de la plus seduisante magie de coloris, la contex- 
ture de la fable soit presque toujours puerile, et que la partie 
des moeurs, la plus essentielle de toutes, celle qui donne a un 
drame de I'importanceet le veritable pathetique, y soit entiere- 
ment negligee. M. Lemierre ne peut se vanter au fond que 
d' avoir releve tous ces defauts par une versification dure et 
faible, par un style prosaique et incorrect, qui lutte toujours 
avec la difficulte de trouver I'expression propre, et qui ne peut 
la surmonter. Que la paix soit avec M. Lemierre et M. de Belloy ! 
Voila deux terribles colonnes sur lesquelles la gloire du theatre 
francais repose ^ Artaxerce peut faire le pendant de Zelmire. 
Jg souhaite toute sorle de prosperite a M. Lemierre. On dit que 
c'est un honnete garcon, et qu'il est fort pauvre. Que ne de- 
pend-il de moi de lui donner le talent de Racine ! 

J'ai appris, le jour de la premiere representation di Ar- 
taxerce, a mes depens, que M"^ de La Ghassaigne, qui a debute 
I'fiiVer dernier, et que je croyais renvoyee, a6terecue a I'essai. 
C'est une maussade creature de plus. EUe a joue dans la petite 
pifece. Le temps de ces essais est un temps d'epreuves bien 
dures de la patience des spectateurs. 

\. Cette reflexion nous rappelle I'anecdote suivante. Lorsque Voltaire vint, en 
1778, k Paris, un concours immense se porta k I'hotel du marquis de Villette, oi 
ctait loge le patriarche. Lemierre et de Belloy, en leur quality d'auteurs tragiques, 
se crurent dans I'obligation de rendre visite a I'auteur de Zaire. lis furent trSs- 
bien regus. « Messieurs, leur dit Voltaire, ce qui me console de quitter la vie, 
c'est que je laisse apres moi MM. Lemierre et de Belloy. » Lemierre racontait 
souvent cette anecdote, et il ne manquait jamais d'ajouter : Ce pauvre de Belloy 
ne se doutait pas que Voltaire se moquait de lui. (T.) 



SEPTEMBRE 1760. i05 

— Vous avez pu voir, dans le Salon de M. Diderot, que 
M. de Loulherbourg, peinlre de TAcademie, a une fort belle et 
fort ainiable femme. Voyons maintenant si M. Lemierre est plus 
heureux en chantant les graces de la beautd qu'en raaniant le 
poignard de Melpomtine. 



VERS DE M. LEMIERRE A MADAME DE LOUTIIERBOU RH. 

Quel est, dis-moi, charmante figl6, 

Get adorateur de province. 
Qui, ne se doutant pas que son talent solt mince, 
S'en vient te haranguer de ce ton emmiell6? 

Bon Dieu, quel fatras de louanges! 
L'amour-propre lui-m6me en serait ennuy6; 

Et tu me fals presque pitl6 

D'etre belle comme les anges. 
La cour fait tant d'6dits! Eh bien, j'en voudrais un 

D'une forme toute nouvelle : 
De par le roi, defense h tout sot importun 

De faire bailler une belle 

Avec un 61oge commun, 
Alnsi qu'aux mal batis de se mfiler de danse, 
Aux voix fausses de chant, au peintre de faubourg 

De prendre en sa main pesante 

Le pinceau qui nous enchante 

Sous les doigts de Loutherbourg. 

— On donne depuis environ un mois, sur le theatre de la 
Com6die-Italienne, avec beaucoup de succfes, un petit op6ra- 
comique intitule la Clochettc, en un acte et en vers* ; les pa- 
roles de M. Anseaume, la musique de M. Duni. Lepoete achoisi 
pour sujet de sa piece le conte de La Fontaine qui porte le 
m6me nom. Ce conte n'est pas un des meilleurs du bonhomme. 
U n'a rien de piquant. Remarquez qu'il est tout entier de I'in- 
vention du bonhomme, et que I'invention etait sapartie faible; 
il n'est original, charmant, divin, que dans ses details. Aussi 
ne manque-t-il jamais d'allonger son sujet lant qu'il pent, et 
dans ses fables et dans ses contes; mais c'est alors qu'il montre 
tout son genie. Je ne serais pas surpris qu'aux critiques d'un 

1. Cette pifece fut representee pour la premiere fois le 24 juillet 1766. 



106 CORRESPONDANGE LITT^RAIRE. 

gout un peu s6v6re, sa mani^re de narrer ne parut pas exempte 
de reproche, surtout dans les fables : car, pour les contes, 
comme le genre en lui-meme est frivole, le nigaudage et cette 
facilite avec laquelle le poete s'abandonne a son imagination 
naive et piquante leur donnent un charme et une grace inex- 
primables ; mais, quelque raison qu'on se crut de blamer en 
quelques occasions la maniere du poete, je doute qu'on eut 
jamais le courage de retrancher une ligne de ses ouvrages ; 
jusqu'aux defauts, tout y est precieux. 

Quoique le conte de la Clochette soit peu de chose dans 
Toriginal, il etait charmant a mettre sur la scene; maisM. An- 
seaume s'y est bien mal pris et y a bien mal reussi. Sa piece 
est froide, plate et mal faite. Sedaine en aurait fait une piece 
charmante ; mais ce Sedaine ne donne son secret a personne, 
et aucun de nos faiseurs ne cherche a le lui d6rober. Malgr6 
cela, la piece de M. Anseaume, quoique froide et sans aucun 
interet, a r6ussi, grace au jeu de theatre que la Clochette ne 
pouvait manquer de produire. La musique en est jolie, quoique 
d'un gout un peu vieux et d'un style un peu faible. Notre bon 
papa Duni n'est plus jeune ; les idees commencent a lui man- 
quer, et il ne travaille plus que de pratique. II vient de se 
mettre en route pour I'ltalie ; j 'ignore si c'est pour y rester ou 
pour s'y rafraichir simplement la m^moire. Ge qu'il y a de 
plus joli, a mon sens, se reduit k Fair de Golinette : Mon cher 
agneau, quel triste sort ! et aux couplets en reproches entre 
Colin et Golinette : A la fete du village. Le poete a fait une 
b6vue assez plaisante, dont le parterre ne s'est point apercu. 
La scfene se passe au milieu des champs, et lorsque Golinette se 
brouille avec son amant, elle lui dit : Sortez. II faut croire que 
lorsqu'elle se brouillera dans sa cabane, elle lui ordonnera de 
rentrer. Gette observation ne porte, je le sais, que sur une mi- 
sfere ; mais elle prouve combien nos representations theatrales 
sont denuees de verite, puisque cette platitude n'a choque 
personne. On dirait que chaque spectateur, en entrant dans nos 
salles de spectacle, s'est engage a laisser la verite a la porte, 
h ne lui rien comparer, et a n'exiger, dans ce qu'il verra et ce 
qu'il entendra, rien qui lui ressemble. 

— M. Falconet, sculpteur du roi et professeur de I'Aca- 
demie royale de peinture et sculpture, vient d'etre appel6 par 



SEPTEMBRE 1766. 107 

rimp6ratrice de Russie pour cx6cuter la statue 6qucstre de 
Pierre le Grand. Cette statue doit 6tre erig^e a Petersbourg, en 
bronze. Quel monument et quelle entreprise ! c'est, de toutes 
celles qu'un souverain pourrait proposer dans ce sifecle, la plus 
belle, la plus grande, la plus digne d'un homme de g6nie. Ge 
que Pierre le Grand a de sauvage et d'6tonnant, cet instinct 
sublime qui guide un prince encore barbare lui-m6me dans la 
reformation dun vaste empire, le rend plus propre au bronze 
qu'auc^un des souverains qui aient jamais existe. Je desireque le 
^enie de M. Falconet soit au niveau de son entreprise. Je d6sire 
que M.Thomas, occupe d'un poeme,6pique dont Pierre le Grand 
doit 6tre le heros, erige k ce grand/iomme un monument aussi 
durable que le bronze de M. Falconet. Le g6nie de Pierre aura 
ainsi servi a immortaliser deux Fran^ais ; et ceux-ci, en trans- 
mettant k la posterite les honneurs rendus par Catherine a la 
memoire du fondateur de I'empire de Russie, apprendront aux 
generations suivantes par quels monuments il convient de con- 
sacrer la memoire de I'auguste princesse qui a ose porter a sa 
perfection I'ouvrage commence par Pierre le Grand. ^ 

M. Falconet emm^ne avec lui une jeune personne de dix- 
huit ans, appelee M"* Collot, son i§16ve depuis plus de trois ans, 
€t qui fait le buste avec beaucoup de succ6s. C'est un pheno- 
mfene assez rare et peut-6tre unique. EUe a fait plusieurs 
bustes d'hommes et de femmes trfes-ressemblants, et surtout 
pleins de vie et de caract^re. Celui de notre c6lebre acteur Pr6- 
ville, en Sganarelle, dans le Medecin malgr^ lui, est ^tonnant. 
Je conserverai celui de M. Diderot, qu'elle a fait pour moi'. Celui 
de M.le prince de Galitzin, ministre pl6nipotentiaire de Russie, 
estparlant comme les autres. Je ne doute pas que, si cesdifle- 
rents bustes avaient et6 pr6sentes a I'Academie, M"" Collot n'eut 
6te agr66e d'une voix unanime ; et c'est un honneur que son 
maitre aurait du lui procurer avant son depart pour Petersbourg. 
Cette jeune personne joint k son talent une verite de caractere 
et une honn^tete de moeurs tout a fait precieuses. Elle ne 
manque point d'esprit, assurement, et cet esprit est relev6 par 
une purete, une v6rite, une naivete de sentiments, qui le rendent 

\ . Voir 8ur ce buste la note qui lui est consacr^o dans Vlconographie de Dide- 
rot, tome XX, p. 109 des OEuvres complies. 



108 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

tres-piquant, et qu'elle m'apromisdeconserverreligieusement. 
Le jour de son depart, je me ferai devot, et je prierai jour et 
nuit Gelui qui tient dans ses mains le coeur des souverains, 
afin qu'il louche celui de I'auguste souveraine de Russie, et 
qu'il le porte a permettre a Marie-Yictoire Collot de faire son 
buste, et a lui ordonner, quand il sera fait, de I'envoyer a Paris 
embellir la retraite d'un homme obscur, mais tout rempli de la 
gloire de Catherine. Et, a chaque repetition de cette pri6re, 
j'aurai soin de faire le signe de la croix selon le rite de I'l^glise 
grecque, et de m'ecrier, avec componction et fremissement 
d'entrailles : Seigneur, ne punis point I'audace et la temerite 
des voeux de ton serviteur,, et regarde en pitie I'exc^s de sa 
confiance. 

— ■ Nous avons fait depuis peu une perte qui merite d'etre 
remarquee. M'^* Randon de Malboissiere vient de mourir k la 
fleur de son age *. EUe avait environ dix-huit ou dix-neuf ans. 
M. de Bucklay, oflicier dans un de nos regiments irlandais, ar- 
riva quelques jours avant sa mort, dans le dessein de I'epouser, 
mais, dans le fait, pour lui rendre les derniers honneurs. Le 
jour marque pour la celebration du mariage fut celui de I'en- 
terrement. Cette jeune personne avait ete destinee en mariage 
au jeune du Tartre, fils d'un c61ebre notaire de Paris, et sujet 
de distinction pour son age. Ge jeune homme, qui donnait les 
plus grandes esperances, fut enleve I'annee derni^re par une 
maladie courte et vive, secondee de tout le savoir-faire du me- 
decin Bouvart. On dit que la tendresse de M"" de Malboissiere 
pour ce jeune homme, et la dbuleur qu'elle ressentit de sa 
perte, n'ont pas peu contribue a abreger ses jours. EUe etait 
d6ja celebre a Paris par ses connaissances. Elle entendait et 
poss6dait parfaitement sept langues, savoir : le grec, le latin, 
I'italien, I'espagnol, le francais, I'allemand et I'anglais; elle 
parlait les langues vivantesdans laperfection. On dit ses parents 
inconsolables de sa perte, et c'est aise a comprendre. 

— Cette perte en rappelle une autre non moins sensible : 

d. M™* la marquise de La Grange a public un int^ressant recueil des lettres 
de Laurette de Malboissiere (Didier, 1866, in-12). — Du Tartre etait fils d'untres- 
riche traitant; son p6re etait-il ce du Tartre dont Raynal (voir t. I, p. 255) cite 
une cruelle repartie k Ballot de Sauvot '! Nous avouons que nous n'avons aucune 
certitude k cet egard, ni sur la veritable ortbographe du nom. 



SEPTEMBRE 1760. 109 

c'est celle du chevalier James Macdonald, baronnet, chef de la 

tribu desmontagnardsd'licosse de son nom, decide a Frascati 

en Italic, le 26 juillet dernier, h I'age d'environ vingt-quatre 

ans. Ce jeune homme vint k Paris aprfes la conclusion de la 

dernifere paix, et y passa pr6s de dix-huit mois. II (^tonna tout 

le monde par la variete et I'^tendue de ses connaissances, par 

la solidity de son jugement, par la justesse et la maturity de 

SOD esprit. Pendant tout le temps que je I'ai connu, je n'ai 

jamais enlendu traiter une matiere h laquelle il fut, je ne dis 

pas etranger, mais sur laquelle il n'eut des connaissances rares. 

Tant de savoir et de merite dans un jeune homme de vingt ans, 

de la plus noble simplicite de caract6re, et exempt de toute es- 

p6ce de pedanterie, ne laissait pas de choquer un peu, non- 

seulement nos agreables a talons rouges, qui, lorsque le cha- 

pitre des chevaux, des cochers et de la pi6ce nouvelle est epuise, 

n'ont plus rien a dire, mais en general nos gens du monde, 

qui, pour avoir vecu cinquante ou soixante ans, n'en sont pas 

moins ignorants. Mais leur humeur n'empechait pas le chevalier 

Macdonald de vivre dans la meilleure compagnie de Paris, et 

d'y jouir d'une consideration qui ne semblait pas faite pour son 

age. Le chevalier Macdonald ^tait roux et laid de figure; il 

n'avait point de grace ni d'agrement dans I'esprit ; I'eflet qu'il 

faisait malgre cela prouve le pouvoir des qualites solides. Ce 

caract^re d'esprit serieux ne TempSchait pas d'aimer la poesie, 

la peinture et la musique, et d'en avoir les meilleurs principes 

avec un gout naturel, excellent et de la meilleure trempe. II 

est mort d'un anevrisme au cceur. L'etat de sa sante ne lui a 

jamais permis d'esperer une longue carri6re. Sa passion pour 

I'etude, et les fatigues d'esprit qu'elle entraine, peuvent avoir 

contribu6 a abreger ses jours. Apr^s avoir passe dix-huit mois 

k Paris, il s'en retourna en ^cosse, respirer son air natal. II en 

revint il y a precisement un an, et nous trouvames sa sante 

meilleure. II partit pour I'ltalie, ou il vient de succomber, aux 

regrets de tous ceux qui I'ont connu. C'est un homme rare de 

moins. 11 nous disait quelquefois qu'il avait un fr^re cadet qui 

valait mieux que lui, en quelque sens qu'on vouliit prendre ce 

mot. Nous ne connaissons pas ce fr6re; ainsi il ne pent nous 

consoler de la perte de sir James. 

— Les pieces qui ont concouru pour le prix de la poesie 



110 ' CORRESPONDA-NGE LITT^RAIRE. 

que I'Academie francaise distribue tous les deux ans paraissent 
successivement. Vous savez que le choix du sujet est abandonne 
a chaque poete; et ce n'est que le sujet du prix d' eloquence 
que rAcademie se reserve de donner. Elle a choisi pour sujet du 
discours a couronner I'annee'prochaine, I'^loge du roi de France 
Charles V, surnomme le Sage. Quant au prix de poesie de cette 
annee, c'est M. de La Harpe qui I'a remporte par une epitre en 
vers, intitulee le Poete. Son poeme, la Delivrance de Salerne 
et la fondation du royaume des D&ux-Siciles, avait ete cou- 
ronn6 I'ann^e dernifere par TAcademie de Rouen. Ges couronnes 
academiques sont malheureusement de faibles dedommagements 
des disgraces essuyees au theatre; c'est k la Comedie-Fran- 
caise qu'il eut ete doux d'etre couronne. On trouvedans I'epitre 
couronnee par I'Academie frangaise des vers bien faits, du style, 
de la correction, de la sagesse et un ton soutenu; mais on n'y 
trouve ni chaleur, ni force, ni enthousiasme. II n'y a la cer- 
tainement ni ingemum, ni mens divinior, ni os magna sonalu- 
rumj ailleurs que dans le passage d'Horace mis en epigraphe 
sur le titre * . Cependant, quel sujet que de tracer le portrait 
du poete ! et comment est-il possible de rester froid quand on 
parle a I'etre le plus chaud qui existe ? Comment ne se detache- 
t-il pas une etincelle de ce feu qui pen^tre et dilate toutes les 
veines du poete, pour se glisser dans I'ame de celui qui ose lui 
donner des preceptes ? C'est la le principal defaut de I'epitre 
couronnee. M. de La Harpe n'est certainement pas un homme 
sans talent; mais il manque de sentiment et de chaleur : deux 
points essentiels sans lesquels il est impossible de se promettre 
du succ6s dans la carriere de la poesie. Mais quand on lui par- 
donnerait de ne s'etre pas laisse gagner par la chaleur de son 
sujet, quand on regarderait son epitre comme un ouvrage pure- 
mentdidactique, on n'en serait guere plus content. Ce n'est pas 
que tout ce qu'il y dit ne soit sense ; mais tout cela est si super- 
ficiel et si faible que, quand un poete aurait, dans le plus emi- 
nent degre, toutes les qualites que M. de La Harpe exige de lui, 
il serait encore un assez pauvre homme. 

L'Acad^mie a accorde un accessit a ane Epitre aux mal- 



Ingeniutn cui sit, cui mens divinior atque os 
Magna sonaturum. 



SEPTEMBRE 1766. Ill 

heureiix, pr^sentde par M. Gaillard, si injustement couronn^ 
I'annee dernifere avec M. Thomas. Tout ce qu'on peut dire de 
cette ^pltre, c'est que M. Gaillard est un gaillard bien trisle : 
il ne voit partout qu'horreur, douleur et maux sans remade. 11 
saute d'objets en objets, et, k force de toucher k tout, il n'en 
rend aucun touchant. Son I^pitre finit par d^plorer la perte 
d'une maitresse que la mort lui a enlevee. On est un peu ctonn6 • 
de cette chute, apr6s avoir vu le poete occupe de tous les grands 
maux de I'univers. Ge niorceau est bien faible 

Un autre accessit a et6 accord^ a une pi^ce en vers intitulee 
la Rapidite de la vie. On la dit de M. Fontaine, nouvelle recrue 
pour renforcer tout cet essaim de petits poetes qui s'est forni6 a 
Paris depuis quelques ann^es. Ge morceau est encore plus faible 
que r£pitre de M. Gaillard. Morale triviale et commune que les 
bavards, qui se decorent du titre d'orateurs sacres, ont coulee 
k fond depuis qu'il est d' usage de monter dans une chaire en 
forme de tonneau renverse, etde debiter une suite de lieux com- 
muns au peuple chr6tien. Quelques beaux vers cependant. Ge 
M. Fontaine avait envoye k I'Academie, pour concourir au prix, 
un autre Discours en vers sur la philosophie, et il vient de le 
faire imprimer. Tout ce qu'on en peut dire, c'est que M. Fon- 
taine a de bons principes et de bonnes intentions. 11 voudrait 
faire rougir le genre humain de I'ingratitude dont il a toujours 
pay6 ses bienfaiteurs, ceux qui ont ose I'eclairer et combattre 
les pr6juges funestes de leur si6cle, dont le peuple, aveugle et 
stupide, est a la fois le d6fenseur et la victime. Ge sujet est 
grand etbeau. Pourquoi faut-il que le poete qui a os6 le choisir 
ne soit pas au niveau de son sujet ! Malheureusement les fautes 
d'un sifecle ne tournent pas k I'amendement d'un autre. Ge 
n' est jamais que la posterity qui fait justice des Melitus et Ani- 
tus; et, lorsque les cendres du bon et dumechant, dusage et du 
fanatique, sont confondues, qu'importe au bonheur du genre 
humain cette justice inutile et tardive, si elle ne sert du moins 
k effrayer les Omer sur le jugement de la posterity? 

Un poete qui ne se nomme pas a concouru au prix par une 
£pUre il une dame qui allaite son enfant. Bavardage trivial, 
lieux communs qu'on sait par coeur, et que le coloris du poete 
ne rend assurement pas interessants. L'Academie a d'ailleurs 
public un extrait de plusieurs pi^es qui ont concouru pour le 



112 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

prix^; et cet extrait prouve ou qu'il n'y a pas un seul sujet 
d'esperance parmi nos jeunes poetes, ou, s'il y en a, qu'il 
ne daigne pas prendre 1' Academic pour juge. Elle a mis a 
la tete de ces extraits deux pages d'une poetique bien mince. 
Quand le plus illustre corps de la litterature se permet de par- 
ler poesie, et de dire ce qu'il desire dans les pieces qu'on lui 
. a adressees, il me semble qu'on devrait remarquer dans ses 
jugeraents un sens, une profondeur, une sagesse qui inspirat 
du respect pour son gout et pour ses lumiferes. Quand Catherin 
Fr^ron dira d'une pi6ce qui manque de liaison et de succession 
dans les id^es, que c'est comme un cercle qui lourne sur lui- 
meme, que c'est du mouvement sans progrfes, je le trouverai 
tres-bon; mais quand c'est 1' Academic francaise qui parle si 
mesquinement, je hausserai les epaules, Elle pourrait ajouter 
que le poete ressemble, dans ce cas, a Arlequin courant la poste 
a s'essouffler sans bouger de sa place. 

15 septeinbre 1766. 

L'empire de la Chine est devenu, de notre temps, un objet 
particulier d'attention, d'etude, de recherches et de raisonne- 
ment. Les missionnaires ont d'abord int6resse la curiosity pu- 
blique par des relations merveilleuses d'un pays tr^s-eloigne 
qui ne pouvait ni confirmer leur veracite ni reclamer contre 
leurs mensonges. Les philosophes se sont ensuite empares de 
la matiere, et en ont tire, suivant leur usage, un parti etonnant 
pour s'6lever avec force contre les abus qu'ils croyaient bons a 
detruire dans leur pays. Ensuite les bavards ont imite le ramage 
des philosophes, et ont fait valoir leurs lieux communs par des 
amplifications prises a la Chine. Par ce moyen, ce pays est 
devenu en peu de temps I'asile de la vertu, de la sagesse et de 
la felicite; son gouvernement, le meilleur possible, comme le 
plus ancien; sa morale, la plus pure et la plus belle qui soit 
connue; ses lois, sa police, ses arts, son Industrie, autant de 
modules a proposer a tons les autres peuples de la terre... Quelle 
vue sublime ! s'est-on 6cri6, quel ressort puissant que celui qui 
constitue I'autorile paternelle comme le module de I'autorite du 

1. Extrait de quelques pieces presentees a I'Academie FranQaise, etc. Paris, 
Regnard, 1766, in-8°. 



SEPTEMBRE 1766. 113 

gouvernement 1 Tout I'^tat, grace k ce principe, n'est plus 
qu'une vaste famille ou i*6quite et la douceur r^glent tout, ou 
les gouverneurs, les administrateurs, les magistrals, ne sont quo 
des chefs d'une m6me famille d'enfants et de fr^res. Quel pays 
que celui oCi I'agriculture est regard6e comme la premiere et 
la plus noble des professions, et ou I'empereur lui-m6me, k un 
certain jour de I'annee, se met derri6re la charrue et laboure 
une portion d'un champ, afm d'honorer publiquement la condi- 
tion du laboureur ! On sait en quelle recommandation I'etude 
des lois, de la morale et des lettres est k la Chine ; elle seule 
peut frayer le chemin aux places du gouvernement, depuis la 
plus petite jusqu'a la plus importante. La morale de Confutzee, 
que nous nommons vulgairement Confucius, m6rite, de I'aveu 
de tout le monde, les monies eloges que les Chretiens ont don- 
nes k la morale de I'^vangile. Si le peuple a ses superstitions, 
si ses bonzes le repaissent de fables et d'absurdites, tout le corps 
des lettres, tout ce qui tient au gouvernement est tres-eclair6, 
n'admet que I'existence d'un £tre supreme, ou est m^me abso- 
lument ath^e. La population prodigieuse de cet empire, en com- 
paraison duquel notre Europe n'est qu'un desert, sulfit pour 
prouver infailliblement que ce peuple est le plus sage et le plus 
heureux de la terre. II n'est pas guerrier, k la v6rite, et il a 6t6 
subjugue ; mais voyez la force et le pouvoir de ses lois et de 
sa morale ! les vainqueurs ont 6t6 obliges de les adopter et de 
s'y soumettre : en sorte que, vu ces avantages, si le peuple chi- 
nois, k I'exemple de la horde juive, voulait se regarder, par 
fantaisie, comme le peuple choisi de Dieu, a I'exclusion de 
toules les autres nations, il ne serait pas aise de lui disputer 
cette prerogative. 

11 faut convenir qu'un esprit solide, accoutume a r6flechir, 
forme par I'experience, et qui ne s'en laisse pas imposer par 
des phrases, ne sera pas s6duit par ce tableau brillant; il sait 
trop combien les faits different ordinairement de la speculation. 
11 ne s'inscrira pas precisement en faux contre les depositions 
des pan6gyristes de la Chine ; mais il en doutera sagement. 11 
ne se pr6vaudra ni de I'autorit^ de I'amiral Anson, dans son 
Voyage autour du monde ^y parce qu'enfm il peut avoir eu ua 

1. A Voyage round the World, in the year j 1740 ij I7i5, by Goor^es iord 
VII. 8 



lU CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

peu d'humeur d' avoir ete mal accueilli et trompe par les 
Ghinois; ni de cet autre temoignage du bonhomme John Bell, 
dont on a traduit la relation I'hiver dernier S et dont I'autorite 
parait d'un poids d'autant plus grand qu'il se defie davantage 
de ses lumi^res, et qu'il demande a chaque instant pardon d'a- 
voir Yu les choses comme elles sont. Un esprit sage voudra 
simplement suspendre son jugement ; il desirera de passer une 
vingtaine d'annees k la Chine, et d'examiner un peu les choses 
par lui-meme, avant de prendre un parti definitif. II dira : Quel est 
le gouvernement dont les principes ne soient fondes sur I'equite, 
sur la douceur, sur les plus beaux mots de chaque langue ? 
Lisez les 6dits de tons les empereurs et de tous les rois de la 
terre, et vous verrez qu'ils sont tous les peres de leurs peuples, 
et qu'ils ne sont occup6s que du bonheur de leurs enfants. 
Cependant les injustices et les malheurs couvrent la terre entiere. 
G'est une belle institution que celle qui etablit des surveillants 
aux surveillants, qui fait garder ainsi la vertu des uns par la 
vertu des autres ; il est seulement dommage que ceux qui sur- 
veillent les surveillants soient des hommes, par consequent 
accessibles k toutes les corruptions, a toutes les faiblesses de la 
nature humaine. II ne serait done pas physiquement impos- 
sible que tous les mandarins, revetus de Tautorite paternelle 
sur les peuples, fussent des hommes int^gres et vertueux; mais 
il est moralement a craindre que, ne pouvant prendre avec I'au- 
torite des pferes leurs entrailles, il n'y en ait beaucoup qui ne 
consultent, dans leurs places, que leur int^ret particulier, et 
qu'ils ne soient souvent fripons, m6chants, rapaces, tres-indif- 
ferents au moins sur le bien et sur le mal, comme on en accuse 
certains mandarins en Europe : ce qui n'empeche pas que sur 
cent il ne se trouve quelquefois un honnete homme, qui soit 
m6me assez benet pour se faire chasser plutot par ses confreres 
que de se faire le compagnon de leurs iniquites. 

G'est une belle ceremonie, il faut I'avouer, que celle qui 
met tous les ans I'empereur derri^re une charrue; mais il se 
pourrait qu'a I'exemple de plusieurs etiquettes de nos cours 



Anson, compiled from his papers, by Richard Walter, London, 1746, in-4''. Traduit 
en fran(;ais par Gua de Malves, Amsterdam, 1749, in-4". 
1. Voyez tome VI, pages 454 et 506 . 



SEPTEMBRE 1766. lib 

en Europe, elle ne fiit plus qu'un simple usage, sans aucune 
influence sur Tesprit public. Je vous delie de trouver une plus 
belle cer6inonie que celie par laquelle le doge de Venise se 
declare tous les ans I'^poux de la nier Adriatique. Quelle eleva- 
tion, quelle activite, quel orgueil utile cette c6r6monie devait 
inspirer aux Venitiens, lorsque ce peuple 6tait elTectivement le 
souverain des mers ! Aujourd'hui elle n'est plus qu'un jeu 
presque ridicule, et sans autre eflet public que celui d'attirer 
une foule d'etrangers k la foire de 1' Ascension. 

11 serait ais6 d'examiner, suivant ces principes d'une saine 
critique, les autres avantages de la Chine, et d'en tirer du moins 
des raisons de douter tr^s-legitimes. La morale de Confucius 
n'est pas plus parfaite que celle de Zoroastre, celle de Socrate. 
Quel est le peuple polic6 qui n'ait eu ses sages et ses legisla- 
teurs ? Si le peuple de la Chine estplein d'id^es et de pratiques 
superstitieuses, quel avantage a-t-il sur le n6tre ? II en resulte 
que le peuple est partout peuple. Cet empire a et6 subjugue; 
mais le vainqueur a ete oblige d' adopter ses lois et ses usages. 
Oui, comme les. Romains adoptaient les dieux des provinces 
conquises: ils n'en etaient pas moins les maltres absolus. Le 
petit nombre est bien oblig6 de se conformer aux usages du 
grand nombre; mais que lui importe de respecter des usages 
indifl'erents, pourvu qu'on respecte sa domination? II n'y a 
jamais eu que les chreliens d'assez absurdes pour aimer mieux 
depeupler et devaster un pays de fond en comble, et de regner 
sur des deserts, que de laisser aux peuples conquis leur religion 
et leurs usages. Je parlerai une autre fois de la population, et 
nous verrons si elle est une marque aussi infaillible de la hont6 
du gouvernement et de la prosp6rite publique, que la plupart 
de nos ecrivains politiques voudraient nous le faire croire. II 
sufTit d'observer ici qu'en retranchant de la population chinoise 
les exagerations que tout homme sens6 regardera comme sus- 
pectes, elle n'aura rien de merveilleux, si Ton veut avoir egard 
a la douceur d'un climat chaud et au peu de besoins des habi- 
tants d'un tel climat. Je croirai sans peine qu'il p6rit moins 
d'enfants k la Chine que dans nos contrees europeennes, quoique 
la constitution de ceux qui out resiste parmi nous k la rigueur 
du climat soit en general plus forte que celle des peuples qui 
vivent sous un ciel plus doux. Mais je me moquerai un peu de 



116 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

ceux qui voudront me persuader qu'a la Chine on abandonne les 
enfants h peu pres comme nous jetons nos petits chats ou nos 
petits chiens quand laport^e de leur m^re a ete trop nombreuse. 
La population de I'lnde est immense, mais je ne I'ai jamais 
entendu citer comme un signe de bonheur de ces peuples et de 
la bonte de leur gouvernement. C'est que nous connaissons 
mieux I'lnde que la Chine, dont le peuple mefiant, ruseet fourbe, 
ne se laisse jamais approcher par les strangers, et se refuse a 
tout commerce qui ne regarde pas le trafic, tout expres pour 
donner occasion a nos faiseurs de syst^mes de deployer les res- 
sources de leur belle imagination. Remarquez que depuis Bac- 
chus jusqu'a nos jours, tous ceux qui ont attaque I'lnde I'ont 
conquise, sans changer ni la religion ni les moeurs, ni les lois, 
ni les usages de ces peuples; et dites-nous si vous regardez 
cela comme un signe de leur bonte. 

Pour oser s' assurer de quelques verites concernant la Chine, 
sans I'avoir vue et examinee de ses propres yeux, il faudrait que 
nous eussions plus de monuments de leur litterature. Un seul 
de leurs livres, meme mauvais, nous en apprendrait plus que 
toutes les relations des missionnaires ; mais nous n'avons que 
quelques extraits informes, fournis par le P. da Halde, dont le 
plus considerable est celui de la trag^die de VOrphelin de la 
maison de Tchao, que M. de Voltaire a mise depuis sur le Thea- 
tre-Francais • . 

II vient de paraitre un roman chinois complet, et avec tous 
les caracteres de I'authenticite. Ce roman a ete traduit origi- 
nairement en anglais par un homme au service de la Compagnie 
anglaise des Indes, qui, ayant reside longtemps a Canton, s'y 
etait applique a I'etude de la langue chinoise, et, pour s'y exer- 
cer avec quelque fruit, avait entrepris cette traduction. EUe est 
de 1719. Le traducteur repassa alors en Angleterre, ou il mourut 
en 1736. On n'a publie ce roman a Londres que depuis peu 
de temps, et M. Eidous vient de le translater en tres-mauvais 
fran^ais, suivant son usage ^ 

Ce roman est extremement curieux et interessant. Ce n'est 
assurement pas par le coloris, car il n'y en a pas I'ombre; mal- 

1. Voir lome III, p. 82 et note. 

'2. Hau Kiou Choan, tel est le titre du roman chinois, traduit en anglais par 
le reverend Percy. (B.) 



SEPTEMBRE 1766. 117 

gr6 cela, il attache, il entraine, et Ton ne peut s'en arracher. II 
y rfegne m6nie une sorte de platitude tout k fait precieuse pour 
un homme de gout : cela fait mieux connaitre le g6nie et les 
moeurs des Chinois que tout le P. du Halde ensemble. On a 
mis des extraits de celui-ci, et d'autres voyageurs, en notes, 
pour expliquer les usages, sans la connaissance desquels le lec- 
teur se irouverait arr6te k chaque page ; et c'est ce qui acheve 
de rendre cette lecture instructive et int^ressante. Tiehchung-u 
est une esp6ce de Don Quichotte chinois, un redresseur de 
torts, un r6parateur d'injures; mais vous verrez quels sont le 
g6nie et la tournure de rheroisme chinois. La chastete et la 
continence paraissent y entrer n6cessairement. L'heroine du 
roman, Taimable Shuey-ping-sin, est une personne charmante. 
Outre la chastete et les vertus qui sont particuli^res a son sexe 
dans tous les pays du monde, elle poss6de au supreme degre 
le jugement, la penetration, la ruse, toutes qualites dont les 
Chinois font un cas infini ; c'est une personne a tourner la tete. 
Je ne reproche pas k son pers6cuteur, Kwo-khe-tzu, de I'aimer 
k la fureur; je lui reproche seulement les moyens odieux qu'il 
emploie pour I'obtenir. Au reste, quand vous aurez lu ce livre, 
vous deciderez de la bonte du gouvernement chinois et de la 
beaut6 de ses moeurs, et vous verrez si nous autres, pauvres 
diables de I'Europe, devons souffrir qu'on nous propose sans 
cesse de telles gens pour modules. II ne s'agit pas ici dedire que 
ce roman est peut-6tre un fort plat et mauvais ouvrage, et dont les 
Chinois ne font aucun cas. Sans compter qu'il n'eist gu6re vrai- 
semblable qu'un etranger choisisse un ouvrage sans m^rite et 
sans reputation pour le traduire de preference, il est egal pour 
la connaissance des moeurs et de 1' esprit public du pays que 
I'ouvrage soit bon ou mauvais. Le chevalier de Mouhy remplira 
ses romans des fictions les plus impertinentes; il m'exc^dera 
d' ennui par ses platitudes ; ci cinq ou six mille lieues, ou a cinq 
ou six mille ans d'ici, ses ouvrages seront sans prix, parce qu'ils 
apprendront une foule de choses precieuses sur les moeurs, sur 
le culte, sur le gouvernement, sur la vie privee des Francais. 
Quelque impertinent qu'il soit dans ses fictions, il n'introduira 
jamais un gentilhomme qui se laisse donner des coups de baton, 
parce qu'il est contraire aux moeurs d'un gentilhomme de le 
souffrir. 



118 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

Je ferai quelque jour une apologie dans les formes des plats 
et mauvais livres; ils sont sans prix pour un bon esprit. Pour 
la connaissance de I'esprit public de Rome, immediatement 
apr^s la perte de la liberte, esprit d'avilissement si incompre- 
hensible, meme en le comparant k I'^poque de la liberte expi- 
rante a laquelle il touche immediatement; pour cette connais- 
sance, dis-je, s'il fallait opter entre Tacite d'un cote, et Su^tone 
et quelques ecrivains de sa trempe de 1' autre, je ne balancerais 
pas : c'est Tacite que je sacrifierais. Quoi, le plus profond genie ! 
et centre qui ! Oui, parce que I'homme de genie se rend 
maitre de son tableau, et lui donne la face qu'il veut, au 
lieu que I'homme plat en est maltris6 et en represente fide- 
lement I'ordonnance veritable. Et puis, tout ce qu'un plat livre 
apprend de verites importantes sans y tacher ! Tous ceux qui 
font quelque cas des progres de la saine critique doivent faire 
des voeux pour la conservation des mauvais livres. 

Au reste, si ce que j'ai lu dans quelques voyages en Russia 
est vrai, ce peuple observe dans le mariage plusieurs ceremo- 
nies qui ressemblent k celles qui se pratiquent en Chine en 
pareille occasion : observation qui n'est pas peut-etre a negli- 
ger. Mais peut-6tre tout ce roman chinois dont on vient de nous 
donner la traduction, n'est-ce qu'un ouvrage suppose. Ma foi, 
en ce cas, que I'imposteur se montre, et si c'est un Europeen, 
je le regarderai comme un des plus grands genies qui ait jamais 
exists. II aura cree un systeme de moeurs tout a fait etranger h 
I'Europe : systeme vrai, et qui se tient dans toutes ses parties; 
et ce n'est certainement pas une petite chose. 

On a ajoute a ce roman 1' argument d'une comedie jouee k 
Canton en 1719. Cette comedie est passablement mauvaise, au 
moins k en juger par cette esquisse ; mais c'est toujours du 
cote des moeurs et des inductions qu'on en peut faire sur la 
vie privee et sur les usages des Chinois qu'il faut regarder ces 
pieces : ce sont des pieces servant utilement a I'instruction du 
procfes. Aprfes cette esquisse, on lit quelques fragments depo6sie 
chinoise, et puis un recueil assez considerable de proverbes et 
d'apophthegmes chinois ; et cette lecture vous confirmera dans 
I'idee que le peuple chinois est sans elevation et sans energie, 
et sa morale pratique trfes-convenable a un troupeau d'esclaves 
vexes et craintifs. 



SEPTEMBRE 17G6. 119 

— L'Academie royale de musique, d'ennuyeuse commemo- 
ration, vient de donner trois actes d6tach6s et nouveaux, sous 
le titre de FHes lyriqucs *. Lc premier, intitul6 IJndorct Lsmdnc, 
est du plus grand tragique. Vous y trouvez une victime, un 
orage, des combats, un tapage effroyable, enfin I'apparition d'un 
dieu pour mettre le hola. G'est un chef-d'oeuvre de platitude 
dont les paroles sont de feu M. de Bonneval *, intendant des 
Menus-Plaisirs du roi, et la musique d'un vioion de I'Opera qui 
s'appelle Francceur, et qui est neveu du directeur. Get acte est 
tombe. Le second est un ouvrage posthume de Rameau. G'est 
peu de chose. Get acte s'appelle Anacrcon. On y voit ce poete, 
dans sa vieillesse, s'amuser des amours de deux jeunes enfans 
dont le sort depend de lui. II fait croire k Ghloe qu'il est epris 
d'elle, et Ghloe n'a rien a refuser a son bienfaiteur ; mais cela 
la rend excessivement malheureuse, ainsi que son amant, le 
jeune Bathylle. Anacreon, apr6s avoir joui quelque temps de 
leur inquietude, les unit. Gela est froid, plat, sans finesse et 
sans grace. II fallait donner ce canevas a I'illustre Metastasio, 
qui en aurait fait une f6te theatrale charmante ; mais feu Gahu- 
sac, qui est mort fou sans avoir v6cu poete, n'est pas un Metas- 
tasio francais. 11 y a cependant des gens qui lui contestent la 
propriety de cet acte, parce qu'ils I'ont trouve un peu mieux 
ecrit que ses autrcs platitudes. Le troisi^me acte, c'est £rosine, 
qu'on a donn6 I'annde dernifere k la cour, pendant le voyage de 
Fontainebleau. Lepoeme est de M. deMoncrif, lecteurde la reine, 
et la musique de M. Berton, frappe-baton de I'Academie royale 
de musique. Cet acte est le meilleur des trois, et, grace a des 
danses qui ne finissent point, il a reussi. M, Berton n'entend 
pas trop mal ce mauvais genre, dont le moindre tort est de 
ressembler a un centon rapporte de pieces et de morceaux. En 
m61ant des passages italiens, dont I'eflet et I'harmonie font plai- 
sir, au genre que Rameau aperfectionn^, et qu'on nomme ballet 
dans le dictionnaire de ce theatre, M. Berton reussit, mais ce n'est 
pas aupres de ceux qui savent ce que c'est que la musique. 
— Lorsque les premieres nouvelles d'une race de geants 



i. Representees pour la premiere fois le 29 aoiit 1766. 

2. VAlmanach des Muses de 17G7 attribue au comte de Bonneval le second acte, 
et Dou le premier de cc divertissement. (T.) 



120 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

d^couverte a 1' autre extr6mit6 du globe nous sont venues, I'ete 
dernier, a Londres, M. de Bougainville, qui a fait deux voyages 
de ce c6t6-la, en a ni6 I'existence. En efiet, ces Patagons 
n'ayant pas passe en revue a bord de son navire, il n'est pas 
oblige de les reconnaitre 6n leur qualite de geants. Quoique 
M. Maty, secretaire de la Societe royale de Londres, nous en ait 
rapports quelques titres assez authentiques, et que M. Maty ne 
soit pas precisement un idiot, je pense qu'un bon Francais 
n'osera croire a I'existence de ces geants, que depuis quelques 
jours qu'elle vient d'etre confirmee par un Francais qui a ete 
de I'expedition anglaise. Ge Francais rapporte qu'il a vu et 
frequente plusieurscentaines de Patagons, dont la taille commune 
est entre huit et neuf pieds de France. II a presente au roi une 
fronde dont cette nation se sert, et avec laquelle elle lance des 
pierres monstrueuses. Cette fronde n'est certainement a I'usage 
d'aucun peuple connu, et M. de Bougainville, tout vaillant qu'il 
est, aurait de la peine a la soulever. Notre voyageur pretend 
que ce peuple de Patagons est fort doux, qu'ils se sont laiss6 
mesurer sans humeur, qu'ils ont donne toutes sortes de marques 
de bonte a I'equipage, et que les Anglais se disposent a 6tablir 
un commerce avec eux. Gomme I'existence des geants est vraie 
, depuis cette relation faite au roi, je parie que M. de Bougain- 
ville ne tardera pas a les avoir apercus dans un de ses prece- 
dents voyages. 

L'Avant-Coureur, qui n'est pas le moins bete de nos jour- 
nalistes, remarque finement, a ce qu'on m'a dit, que les An- 
glais n'ont fait courir ce bruit que pour couvrir un armement 
de quatre vaisseaux qu'ils veulent envoyer de ce c6te-la. En 
effet, ces pauvres Anglais sont si bas, surtout sur mer; lis ont 
si grand'peur des forces navales de la France et de I'Espagne, 
qu'ils ne peuvent risquer un petit armement qu'a force de ruses 
et de subtilites. lis seront peut-6tre obliges de decouvrir I'annee 
prochaine une race de grants parmi les morues pour faire leur 
peche de Terre-Neuve plus a leur aise. Ges pauvres Anglais, 
ils font pitie! Au reste, puisqu'un dogue danois et un petit 
epagneul d'Espagne sont de la meme race, je ne comprendspas 
la repugnance de M. de Bougainville a reconnaitre pour confrere 
un Patagon de neuf pieds, tandis qu'il accorde cet avantage 
sans difficulte k un petit Lapon aveugle et rabougri. 



*-^ 



SEPTEMBRE 1766. 121 l^ 

— M. rabb6 Arnaud et M. Suard, directeurs et auteurs de 
la Gazette dc France^ viennent de donner le dernier caliier de 
la Gazette litt(^raire, porapeusement surnommee de VEurope, 
Ce journal se faisait sous la protection immediate du gouverne- 
ment, et c'est peut-6tre ce qui a le plus nui i son succ6s. Les 
lettres, comme le commerce, n'ont besoin pour prosperer que 
de faveur et de liberte, et se passent tres-bien de graces parti- 
culi6res, qui souvent ne font que gfiner. La Gazette lilterairez. eu 
touies les peines du monde i se soutenir pendant deux ann^es, 
et, la derni^re, elle n'a fait que languir, J'en suis fache, car il y 
regnait un tr6s-bon esprit, et c'etait le seul journal de ce pays-ci 
qu'oD pClt lire. Les auteurs se proposent de faire un clioix des 
meilieurs morceaux, tant de la Gazette litliraire que du Journal 
itranger, que M. I'abbe Arnaud faisait pr^cedemment, et de le 
publier en quatre volumes in-12 ^ Cela fera un recueil tout a 
fait interessant et agr^able. 

— M. de Chamfort, qui remporta il y a deux ans le prix de 
po6sie de I'Academie fran^aise, n'a pas eu le m6me bonheur 
cette annee, oii'M. de La Harpe lui a dispute et enlev^ la cou- 
ronne. M. de Chamfort avail concouru par un discours philoso- 
phique en vers, intitule VHomme de lettres^ qui vient d'etre 
imprime. Tout cela est assez ennuyeux k lire. Nos jeunes poetes 
moralistes sont tristes imourir; et, si cela continue, je ne sais 
ce que deviendra la gaiety francaise. Ne peut-on done pr^cher 
la vertu sans tomber dans cet excfes de tristesse, et sans faire 
bailler tous ses lecteurs d'ennui ? Je suis le serviteur de ces 
predicateurs-la. 

J'aime mieux ce cher M. Gaillard, qui a concouru par cinq 
pieces pour accrocher le prix d'autant plus surement. Ce sera 
pour une autre fois. L'Acad^mie n'a accorde un accessit qu'i la 
plus triste de ces pieces : c'est une £pttre aux malheureux, et 
c'est la seule imprimee. Eh ! pourquoi M. Gaillard ne nous fait-il 
pas present de son poeme sur fArt de plaire, qui est un des 
cinq qu'il a envoy^s a I'Academie ? C'est a celui-li que je donne 

1. Varietes lUUraires, ou Recueil de pieces tant originales que traduites, con- 
ccrnant la philosophie, la littt5rature et les arts (par I'abbd Arnaud et Suard), 
Paris, 1708-09, 4 vol. in-12; r^imprim^es avec quelques diff<5rences, Paris, 1804, 
4 vol. in-8°. 



122 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

un accessit, parce qu'il nous aurait divertis par sa platitude. II 
debute par ces deux beaux vers : 

II est un art d'aimer, il est un art de plaire : 

Je vais vous Tenseigner sans art et sans mystere. 

Assurement Horace n' aurait pas tracasse M. Gaillard comme 
cet autre qui commencait son poeme pompeusement : Fortunam 
Pricmii, etc. * M. Gaillard ne s'appellera jamais le pompeux 
Gaillard. H y a encore quelques traineurs qui ont aussi fait 
imprimer les pieces par lesquelles ils ont concouru pour le prix 
de I'Academie; comme un M. Mercier par le Genie, poeme de 
seize pages, et un avocat au Parlement par une £ptire sur la 
recherche du bonheur^. Si vous voulez faire un fagot de toutes 
ces pieces rimees, vous n'oublierez pas d'y ajouter le Genie, le 
Gout [et I'Esprit, poeme en quatre chants, par M. du Rozoy, 
auteur du poeme sur les Sens, et les Dangers de V amour , 
poeme en deux chants, par un poete gardant I'incognito. Ce 
dernier morceau, c'est le roman de Manon Lescaut, de I'abbe 
Prevost, mis en vers en forme d'heroide. Quoique M. du Rozoy 
et le poete anonyme n'aient pas concouru pour le prix, ils 
meritent bien I'honneur de grossir le fagot. 

— Et ce vieux radoteur de Piron, de quoi s'avise-t-il ? II 
vient de faire imprimer un poeme qui a pour titre : Feu M. le 
Dauphin d. la nation en deuil depuis six mois. Ce deuil est 
rmi,|^seigneur Piron. 

Laius n'est plus, seigneur; laissez en paix sa cendre ^. 

Je vous assure d'ailleurs qu'il ne dit plus un mot de ce que 
vous lui faites dire, et qu'il sait actuellement a quoi s'en tenir. 
Le sermon que Piron met dans la bouche du prince defunt 
commence ainsi : 

France, rosier du monde, agreable contree, 
*■' Qui ne m'as, dans les temps, qu'^ peine 6t6 montree ! 

1. Fortunam Priami cantabo et nobile bellum. 

2. ipitre d un ami sur la recherche du bonheur, par M. D***, avocat au Par- 
lement, Paris, Cuissart, 17G6, in-S". 

3. OEdipe de Voltaire, acte IV, sc6ne ii. 



SEPTEMBRE 1766. 123 

II recommande aux Fran(jais de Toublier, et de chanter 
Louis vivant. 

Chantezen Louis Quinze un autre Louis Douze; 
Aimez son sang, mes soeurs, la relne et mon 6pouse, 
Veuve en qui je revis par les trois nourrissons 
Qu'Henri, les trois Louis, elle et moi, vous laissons. 

Si Ton fait de tels vers en paradis, M. Piron y aura surement 
le pas sur M. de Voltaire. Qu'on fasse des vers durs et plats en 
paradis, le nial n'est pas grand, surtout pour des oreilles de 
bois; niais qu'on y soit intolerant, tout comme dans ce bas 
monde, cela est tr6s-punissable. Le prince defunt conseille aux 
Francais, entre autres : 

Et purgez vos contr^es 
Des contempteurs de I'ordre et des Glioses sacr6es, 
Esprits perturbateurs, dontl'orgueil impuni 
S^merait dans vos champs I'ivraie iTinfini. 

Voyez-moi un peu ce vieux coquin qui, pour obtenir de Dieu 
le pardon de ses peches, croit n' avoir rien de mieux a faire que 
d'exterminer tout homme qui ne pense pas comme lui ! 

Fr^quentez mes autels, et respectez mes prfitres. 
Croyez, pensez, vlvez comme ont fait vos anc^tres 1 

C'est un moyen sur de rester aussi sots qu'eux. On pourrait 
observer k M. le Dauphin qu'il a oublie une chose essentielle 
au rosier du monde. Unmn porro est necessarium\ Que Piron 
se fasse capucin sans perte de temps, et qu'il se taise. 

— Ma foi, j'aime mieux ce fou de Rameau le neveu que ce 
radoteur de Piron. Celui-ci m'ecorche I'oreille avec ses vers, 
m'humilie et m'indigne avec ses capucinades ; I'autre n'a pas 
fait la Mitromanie k la verite, mais ses platitudes du moins me 
font rire. II vient de publier une Nouvellc Ramiide *. C'est la 
seconde, qui n'a rien de commun avec la premiere que le but 
de I'ouvrage qui est de procurer du pain k I'auteur. Pour cela 
il avait demande un b6n6fice dans la premiere Ramiide, comme 



\. Luc, \. 42. 

2. Voir prec^demment, p. 61. 



124 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

chose qui ne couterait rien a personne, et tout dispose k prendre 
le petit collet. Dans la seconde, il insiste encore un peu sur le 
benefice, ou bien il propose pour alternative de retablir en sa 
faveur la charge de bouffon de la cour. II montre tr6s-philoso- 
phiquement dans son poeme combien on a eu tort d'abolir ces 
places, de les faire exercer par des gens qui n'en portent pas le 
titre et qui n'en portent pas la livree. Anssi tout va de mal en 
pis depuis qu'il n'y a plus de bouffon en titre aupr^s des rois. 
Le Rameau fou a, comme vous voyez, quelquefois des saillies 
plaisantes et singuli^res. On lui trouva un jour un Moliere dans 
sa poche, et on lui demanda ce qu'il en faisait, « J'y apprends, 
r6pondit-il, ce qu'il ne faut pas dire, mais ce qu'il faut faire. » 
Je lui observerai ici qu'il fallait appeler son poeme Ramoide, et 
non Ramdide'y la posterite croira qu'il s'appelait La Ramee. 

— M. Bouchaud, docteur agrege de la Faculte de droit, connu 
par un Essai sur la pohie rhyihmique, et par un autre sur 
quelques points de jurisprudence criminelle, traduit de I'anglais, 
entreprend aujourd'hui d'eclaircir toute I'affaire de I'impot chez 
les Romains, et, pour faire preuve de son savoir-faire, il vient 
d'en publier un echantillon en deux Essais historiques : I'un, sur 
I'impot du vingti^me sur les successions ; I'autre, sur I'impot 
sur les marchandises, chez les Romains; ces essais, d(^dies k 
i'Acad^mie royale des inscriptions et belles-lettres, forment un 
gros volume grand in-S" de pr6s de cinq cents pages, dans lequel 
il y a plus de notes et de citations que de texte. Je crains que 
I'ouvrage du cel^bre Barmann, De Vectigalihus populi Romania 
n'ait ete la principale source ou M. Bouchaud ait puise ses 
connaissances, et qu'il n'ait grossi son ouvrage en rapportant 
tons les passages que I'autre s'est contente d'indiquer ; je ne 
blame pas qu'on mette a profit les recherches immenses des 
savants des xvi^ et xvii^ si6cles, mais, bien loin d'imiter leur 
prolixite, il faudrait tacher de les reduire k des resultats courts, 
precis et clairs, afin qu'on sut a.quoi sen tenir sur chaque 
matifere. D'ailleurs ces sortes d'ouvrages devraient etre ecrits en 
latin, parce qu'on est oblige d'y employer a tout moment des 
termes impossibles k traduire, et qu'il en resulte un style 
chamarre et k moitie barbare. M. Bouchaud s'est jete dans 
I'erudition depuis quelques annees qu'il s'est marie. II etait 
autrefois libertin, vaporeux et mordant. Avec sa grosse figure 



SEPTEMBRE 1766. 125 

mafll^e, il d^chirait tome la journ6e a belles dents amis et enne- 
mis. Ses vapeurs le prenaient surtout en hiver, et alors il mourait 
de peur que les feuilles ne reparussent plus au priniemps 
prochain, et que la nature n'oubliat de se r^veiller. Dans le 
temps de la querelle sur la musique, il etait partisan outre de 
la musique italienne et un des plus redoutables piliers du coin 
de la reine. Lcs partisans de la musique francaise I'avaient 
appele dans quelques brochures le lourd agr^gi du coin, et le 
lourd agrege etait trop mordant lui-m6me pour aimer a 6tre 
mordu. D'ailieurs, banter les philosophes n'etait pas un moyen 
bien sur de plaire ci une Faculte toute composee de jansenistes. 
Aussi M. Bouchaud a-t-il prudemment renonce aux spectacles, 
aux philosophes, a la creature, et §*est-il mis a faire des disser- 
tations. Malgre cette reforme, il n'a pu encore obtenir de sa 
Faculte une chaire de professeur. 

— Un certain M. de Saint-Marc, de I'Academie de laRochelle, 
a entrepris, il y a quelques annees, un Abr^gd chronologique de 
Vhistoire g^nerale d'ltalie ', k I'imitation de tous ces abreges 
historiques dont M. le president Renault a fourni le premier 
module en France. M. de Saint-Marc, en commen^ant son abrege 
k I'epoque de la chute de 1' empire romain en Occident, qui date 
de Tan 476 de notre 6re, avait laisse I'histoire d'ltalie dans ses 
deux premiers volumes k I'annee 1027. II vient de publier le 
troisi6me tome de son ouvrage partage en deux parties faisant 
ensemble plus de treize cents pages. Dans ce nouveau tome, I'his- 
toire d'ltalie est pouss6e jusqu'i I'an 1137. Cette periode est une 
des plus interessantes,puisqu'elle comprend cette guerre memo- 
rable du sacerdoce et de I'empire, soutenue avec lant de fureur 
par le pape Gregoire VII contre les Henri. 11 faut un esprit non- 
seulementprofond et philosophique, mais verse dans I'etude des 
usages et des moeurs de ces siecles barbares, pour bien deve- 
lopper des ev6nements aussi incroyables et qui deposeront 
6ternellement de la force d'un empire uniquement fonde sur 
I'opinion. Je n'ai pas eu le temps de m'assurer que M. de Saint- 
Marc ait cet esprit-la. 

— Les compilateurs nous poursuivent encore du fond de 
leur tombeau. Un polisson d'Irlande qui s'appelait tantot Tabbii, 

1. Paris, 1761-1770, 6 vol. in-8». Voir tome IV, page 493. 



126 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

tan tot le chevalier de Mehegan, suivant qu'il portait I'epee ou 
le petit collet, quoique enterre depuis plus de six mois, vient de 
nous gratifier d'un abrege historique sous le titre de Tableau de 
Thistoire rnoderne depuis la chute de Vempire d'Occident 
jusqu'a la paix de Westphalie. Trois volumes in-12, d'environ 
cinq cents pages chacun. 

— M. I'abbe de G***S dontje ne trahirai pas le nom, attendu 
que je ne le sais pas, vient de publier et de d^dier a I'archiduc 
Ferdinand un Discours sur Vhistoire ancienne, pour faciliter 
aux jeuncs personnes de I'un et I'autre sexe Vintelligence des 
auteurs anciens et modernes, et pour les mettre en itat de se 
former un syst^me giniral du gouvernement des peuples de 
I'Asie, dd VAfrique et de V Europe. Volume in-12 de deux cents 
pages. On croirait que le Discours sur Vhistoire universelle par 
le celebre Bossuet aurait pu dispenser M. I'abbe de G*** de faire 
une nouvelle paraphrase sur cette mati^re. Une autre sorte^de 
lecteurs aimera mieux consulter la-dessus la Philosojjhie de 
Vhistoire de feu M. I'abbe Bazin, quelque superficielle qu'elle 
soit au fond. II est vrai que les r6sultats de M. Bazin et de 
M. de G*** ne sont pas les memes. Gelui-ci trouve, dans tous 
les bouleversements d'empires, pour cause immediate une 

, Providence toujours attentive a ce qui se passe sur la terre pour 
r6compenser les bons et pour punir les mechants. II est bien 
consolant de voir ce qui se passe avec les yeux de M. I'abbe 
de G***, car on serait souvent tente de jurer que le projet de la 
Providence est de punir les bons et de recompenser les mechants. 
M. I'abbe de G*** nous promet un Discours sur Vhistoire mo- 
derne qui nous prouvera sans doute que les peuples barbares 
ont tout bouleverse, et que les papes avec leur milice monacale 
ont abruti le genre humain pendant tant de siecles, pour le 
profit des bons et la punition des mechants. Je doute que]de 
tels discours dedies aux archiducs soient prop res a former le 
coeur et I'esprit de jeunes princes. 

— 11 vient de paraitre une Histoire et Anecdotes de la vie, 
du r^gne, du dkrdnement et de la mort de Pierre 111, dernier 
empereur de Russie, en forme de lettres, publides par M. de La 
Marche. Volume in-12 de deux cent vingt-six pages, L'oflicier 

1. Pernia de Chavanettes. 



SEPTEMBRE 1766. 127 

allemand qui doit avoir 6crit ces lettres de Pcitersbourg dans le 
temps de la revolution me parait quelque polisson alTam^, 
errant en Allemagne ou en HoUande, avec des talents peu pro- 
pres k gagner son pain. On n'apprend dans sa rapsodie que ce 
que tout le monde sait, et, quant aux fails particuliers, son carac- 
t^re est trop apocryphe pour qu'un homme sense puisse lui 
accorder quelque croyance. 

— Manuel des tapissiers, contenant : i" un itat de la largeur 
et du prix de chaque tnarchandise', 2° ce qu'il entre de marchan- 
dise dans chaque espdcc de meuble ,* 3° le montant des pouces en 
pieds et aunage; 4° le montant des pieds en aunage, etc., par 
M. Bimont, maltre tapissier k Paris. Brochure in-12 de quatre- 
vingt-treize pages. Dieu merci, la manie d'ecrire gagne dans tous 
les etats. M. Bimont me parait un grand homme. En nous expo- 
sant le technique de son art, il n'a cependant rempli son but 
qu'k moitie; ses calculs peuvent tout au plus servir k nous pre- 
server de quelques friponneries de ses confreres. Mais c'est a la 
partie ideale que je I'attends; c'est en developpant les Elements 
de gout et les principes de la poetique tapissi^re qui conduisent 
le tapissier de g6nie dans I'arrangement de ses ameublements, 
m6me k son insu, que M. Bimont erigera k sa gloire un monu- 
ment plus durable que I'airain. C'est lorsque les mites et les 
vers auront mange tout ce qu'il a tendu de tapisseries dans 
Paris que son nom sera cher k la posterite par la lumi6re qu'il 
lui aura transmise sur son art important. 

— UHeureuse Famille^ est un conte moral fort insipide 
dans le gout de ceux de M. Marmontel. 

— On vient d'imprimer en Suisse un Recueil ndcessaire, en 
deux volumes a ce qu'on assure, car je ne I'ai point vu, et jene 
crois pas qu'il y en ait encore un seul exemplaire a Paris. Ce 
Recueil nicessaire zon\!vQni , outre la tragedie de Saiil, le Catd- 
chisme du Caloyer et plusieurs morceaux de ce genre connus 
et imprimes depuis quelques ann6es, un grand nombre d'autres 
morceaux qui n'ont jamais vu le jour. Le plus considerable de 
ces morceaux est un 6crit intitul6 Examen important par milord 
Bolingbroke. Get 6crit, qui, ainsi que tout le Recueil nicessaire, 
sent la fabrique de Ferney du plus loin qu'on le flaire, examine 

1. (Par Lezay-Marn«5zia.) Nancy, 1766, in-8». 



128 CORRESPONDANGE LITXfiRAIRE. 

avec line grande naivete les livres de I'Ancien et dii Nouveau 
Testament, et les resultats de cet examen ne sont rien moins 
que favorables a I'autorite du Saint-Esprit et de ses inspirations. 
Les Peres de I'Eglise sont epluches avec la meme s6verite. II faut 
convenir que voila une furieuse nuee de filches qu'on tire sur 
cette pauvre infame de tous cotes, et que si elle ne succombe 
pas a la longue, il sera bien manifeste que les portes de I'enfer 
neprevaudront jamais ; mais je crains tpujours que le fanatisme, 
avant d'expirer, ne frappe quelque coup d' eclat et n'immole a 
sa rage quelque illustre victime. ' 

— On a imprim6 a Nancy un ecrit de quarante pages intitule 
De la Desertion. C'est I'article Trans fuge tire de Y Encyclopedic 
et qui estde M. de Saint-Lambert. On remarque dans ce morceau, 
ecrit un peu s^chement, de bonnes vues et en general un esprit 
philosophique. L'auteur insiste fortement sur I'abolition de la 
peine de mort, qu'on inflige en France aux deserteurs. II pretend 
que la peine capitale, bien loin de diminuer le nombre des 
deserteurs, n'a fait que I'augmenter, et cela pourrait bien etre. 
II parait du moins instant de s'occuper des remedes propres a 
arreter les progres de cette maladie, qui a gagn6 depuis quelques 
ann6es avec une espece de fureur. M. de Saint-Lambert en 
indique les principales causes, et ce n'est qu'en remediant a ces 
causes qu'on pent esperer d'arreter la contagion ; mais on a 
plutot pendu ou passe par les armes deux cents malheureux 
que reforme le plus petit abus. En toute occasion, le mal est 
aise h. faire, le bien presque impossible. On pretend que ce 
sont les ofliciers du regiment du roi qui on t fait imprimer cet 
ecrit dans un format a portee de tout le monde. 

— M. Dutens, dorit je n'ai jamais entendu parler, vient de 
publier des Recherches sur Vorigine des decouvertes attribuees 
auxmodernes, oii Von dimontre que nospluscddbresphilosophes 
ont puisi la plupart de leurs coJinaissances dans les ouvrages 
des anciens, et que plusieurs verites importantes sur la religion 
ont Hi connues des sages du paganisme. Deux volumes grand 
in- 8°, chacun de plus de deux cents pages. Je pense que toutes 
les decouvertes qui ont chang6 la face du genre humain sont 
dues au hasard ou a une sorte d'instinct tout k fait different du 
raisonnement. Les decouvertes de speculation, au contraire, qui 
peuvent faire honneur au genie de I'homme et deposer de sa 



SEPTEMBRE 1766. 120 

hardiesse et de son 6iendue, mais qui sont certainement indifl6- 
rentes au bonheur du genre humain, ces d^couvertes de specu- 
lation me paraissent assez bornees, et je crois qu'il y en a peu 
dont on ne trouve des vestiges dans les anciens. Je crois aussi 
avec M. Dutens que la plupart des idees m6taphysiques, les plus 
saines comme les plus extravagantes, ont passe par la t6te de 
nos anc6tres. Cela prouve que le cercle de nos sottises n'est pas 
moins born6 que le peu de sagesse qui est d^parti aux liommes. 
L'anguillard Needham joue un grand r61e dans le livre de 
M. Dutens; mais les faceties de M. le Proposant et de M. Covelle 
ont rendu ce pauvre Needham plus cel6bre que le rapport que 
M. de Buffon nous a fait de ses observations microscopiques, et 
je doute que M. Dutens puisse ajouter k la reputation de cet 
illustre faiseur d'anguilles. 

— Recueil des oraisons fun^hres prononc^es par M. I'abbe 
Le Provost, chanoine de I'eglise de Chartres et pr^dicateur 
ordinaire du roi. Volume in-12 d'environ quatre cent cinquante 
pages. On assure que cet abbe Le Prevost, qu'il ne faut pas con- 
fondre avec I'auteur de Cleveland et de tant d'autres ouvrages, 
etait un homme fort c6l6bre k Paris sous la regence, et qu'il a 
fait plus de trois cents sermons, dont sa petite- ni^ce, 6tablie k 
Chartres, a fait un commerce fort lucratif. J'en fais mon com- 
pliment a I'oncle et a la niece; mais telle est la corruption du 
siecle qu'il se trouvera cent, mille lecteurs du Cleveland et du 
Doyen de Killerine, contre un lecteur des sermons ou oraisons 
funfebres du chanoine de Chartres. 

— On vient de traduire du latin les EUments d' agriculture 
physique et chimique de M. Wallerius, c61ebre professeur de 
rUniversite d'Upsal. Volume in-S" de plus de deux cents pages. 
Cette traduction nous vient de Suisse. La Min^ralogie de ce 
savant naturaliste, traduite par M. le baron d'Holbach, il y a 
dix ou douze ans, eut beaucoup de succ^s en France. C'est un 
prejuge en faveur de ce nouvel ouvrage. 

— La Cacomonade, histoire politique et morale, traduite de 
Vallemand du docteur Pangloss*, est une brochure remplie de 
sottises et de platitudes, car le goiit des obsc6nit6s n'emp6che 

1. Voir sur cetto fac^tie de Linguet, maintes fois rdimprimde, la note de la 
Bibliographie des ouvrages relatifs d I'amour. Les pr^tendus statuts de la reine 
Jeanuey sout reproduits. 

VII. • 



-130 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

pas d'etre b^te ; c'est I'histoire de la soeur ain6e de la petite 
verole. On y trouve cependant une chose curieuse : ce sont 
des statuts donnes k un couvent de filles de joie k Avignon, par 
la reine Jeanne I" de iNaples. 



OGTOBRE. 



1" octobre 1766. 

M. de La Michaudiere, intendant de la g6neralite de Rouen, 
a laquelle il a passe apr^s avoir exerc6 successivement I'inten- 
dance d'Auvergne et de Lyon, vient de faire publier par un 
M. Messance, receveur des tailles, des Recherches sur la popu- 
lation des gin^raliUs d'Auvergne, de Lyon, de Rouen, et de 
quelques provinces et villes du royaume ^ . Get 6crit, qui fait un 
volume in-li" de trois cent trente pages, a pour objet de prouver 
que depuis environ soixante ou quatre-vingts ans la population 
du royaume est considerablement augmentee. Assertion con- 
traire a toutes les remontrances que tons les parlements ont 
faites au roi depuis une quinzaine d'annees, k toutes les id6es 
repandues dans tous les ecrits politiques qui ont paru dans le 
meme espace de temps, et a I'opinion g6neralement recue et 
parmi les hommes eclair^s et parmi le peuple. II sera cependant 
difficile d'affaiblir les preuves sur lesquelles M. de La Michau- 
diere a fonde son assertion. Ge magistrat a fait prendre un releve 
des baptemes et des manages dans les registres des diflerentes 
paroisses des trois gen^ralit6s ci-dessus nommees, pendant les 
dix ou douze premieres annees de ce sifecle, ou les dix ou 
douze ann6es qui I'ont precede; et puis il a compart ce releve 
au releve des baptemes et mariages des dix ou douze derni^res 
annees de notre temps des memes paroisses. Le resultat de la 
comparaison de ces deux releves est que la population de la 
France, dans la seconde 6poque, est plus forte que dans la pre- 
miere de vingt-un mille trois cent cinquante naissances, c'est- 

1. Messance, secretaire d'intendance, ne fit que prfiter son nom h. cet ouvrage 
dont le veritable auteur est l'abb6 Audra, qui professait alors la phllosophie h 
Lyon, sa patrie. (B.) 



OGTOBRE 1766. 1S4 

i-dire que la population de la France, depuis environ quatre- 
vingts ans, a re<ju un accroisseraent de plus du dixi^me. 

Quoique, dans ses calculs, M. de La iMichaudi^re ait donne 
la preference aux moindres villes sur les villes les plus consi- 
derables, parce que ces derni^res peuvent avoir des causes 
d'accroissement fortuit et passager qui ne prouvent rien, ou 
qui prouvent m6me la depopulation de I'Ltat, j'aurais voulu, 
pour le dire en passant, qu'il eut plutdt pris le releve des nais- 
sances dans les villages de ces generalites, parce qu'en com- 
parant les deux epoques on aurait pu juger s'il y a en eflet 
quelque realite i ['opinion generalement re^ue que les campa- 
gnes se depeuplent, tandis que les habitants augmentent dans 
les villes. Dans le fait, je crois que la question de la population 
n'a pas encore ete envisag^e sous son veritable point de vue, et 
qu'il s'en faut bien qu'elle soit 6claircie. Les hommes n'ont, 
dans aucune science, aussi puissaniment d^raisonne que dans 
la science du gouvernement et de I'administration des Etats. 11 
est incontestable que la grande population est un signe de bon- 
heur et de prosperite, et de la bonte du gouvernement. Par- 
tout ou les hommes se trouvent bien, il ne reste point de place 
vide. Jamais, sous la tyrannic de I'Espagne, les marais de Hol- 
lande ne se seraient converts de villes riches et florissaiites qui 
regorgent d'habitants. La liberte batave a produit ce miracle; et 
s'il n'avait pas fallu cent ann^es d'industrie et d'eflbrts contre 
la monarchic la plus formidable de I'Europe, et contre la puis- 
sance encore plus formidable des elements, jamais la puissance 
des Provinces-Unies u' aurait exisle. Mais un mauvais gouver- 
nement ne depeuple pas ses fitats dans la m^me proportion 
qu'un bon gouvernement remplit les siens. II faut tourmenter 
les hommes longtemps; il faut surtout les attaquer dans cette 
portion de liberie naturelle qu'aucun homme, quand meme il le 
voudrait, nepeut engager a son souverain, et que son souverain 
n'a nul veritable int^rSt de lui enlever ; il faut les vexer cent 
ans de suite pour des opinions indifferentes, pour des formules 
absurdes, pour des pratiques ridicules; il faut les livrer sans 
retour k I'exaction et k la rapine journaliere du financier qui 
transige avec son prince de la sueur de ses sujets, avant de les 
determiner a changer de sol, surtout si leur sol natal a les 
avantages d'un climat doux et favorable. L'acte de la propaga- 



132 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

tion est d'ailleurs si conforme au voeu de la nature, elle y in- 
vite par un attrait si puissant, si rep6te, si constant, qu'il est 
impossible que le grand nombre lui echappe. II ne faut qu'ua 
instant pour former un homme ; et tous les instants, depuis le 
commencement de I'annee jusqu'k la fin, y etant egalement 
propres, si vous combinez ce retour perpetuel de I'occasion 
avec le penchant qui y entraine, vous trouverez que, malgre 
toutes les resolutions et les syst^mes contraires, il est impos- 
sible que les hommes trompent le voeu de la nature d'une ma- 
ni6re capable d'influer sensiblement sur la population. S'il est 
done vrai qu'un accroissement de population soit un effet certain 
d'un bon gouvernement, il ne parait pas aussi constant qu'un 
mauvais gouvernement produise toujours la depopulation. 

Tous les ecrivains politiques mettent le luxe a la t6te des 
causes principales qui d^peuplent un ^tat. Sans examiner ce 
que c'est que le luxe, et s'il est possible de I'empecher, je con- 
viens qu'il existe, parmi les nations ou il s'est glisse, uneclasse 
de citoyens qui, jouissant d'une fortune bornee et n'ayant pas 
I'esperance de I'augmenter, craignent effectivement de faire des 
enfants et d'etre charges des soins d'une famille; mais il faut 
considerer que cette classe se reduit a un trfes-petit nombre, 
qui n'est rien relativement a la totalite de la nation. II faut 
considerer encore que le luxe entraine surtout I'inegalite des 
fortunes, qu'il partage une nation en trois classes : la premifere, 
et la plus petite, jouit d'une richesse immense; la seconde, peu 
considerable aussi, jouit d'une fortune mediocre et born6e ; la 
troisieme, infiniment superieure aux deux autres et la plus 
nombreuse, est dans la misere, et n'a pour s'en tirer que son 
travail et son Industrie. Or, si cette misere devient extreme, 
s'il est impossible au plus grand nombre de s'en affranchir, la 
population, bien loin d'en souffrir, y gagnera. 11 est d'expe- 
rience que ce ne sont pas les gueux ni les esclaves qui redoutent 
d'avoir des enfants; au contraire, rien ne peuple comme eux: 
ils n'ont rien a perdre, ils ne sauraient rendre leur condition 
pire qu'elle n'est. Pourquoi se refuseraient-ils au seul plaisir 
qu'il leur est permis de gouter? II ne faut pas non plus croire 
qu'il p6rit un plus grand nombre d'enfants elev6s dans la mis6re 
que de ceux qui sont eleves avec des soins et de la recherche ; 
r experience de ceux qui sont a portee d'examiner ces ph6no- 



OCTOBRE 1766. 188 

mfines est contraire k cette opinion. Ainsi, non-seulement le 
luxe ne dt^peuple pas, mais lorsqu'il est extreme, c'est-k-dire 
lorsque I'in^galite des fortunes est sans homes et sans propor- 
tion, il peut devenir une cause de population ; et Ton peut dire, 
avec la m6me verit6, qu'un gouvernement mauvais, k un certain 
point et d'une certaine mani6re, non-seulement ne d6peuple pas 
ses fitats, mais que ses vices m6me les plus funestes peuvent 
occasionner un accroissement de population. 

Si un pays peut manquer d'hommes, il est Evident que tel 
autre peut en avoir trop, parce qu'enfm les moyens de subsis- 
ter, dans un certain espace limits, ne sont pas sans homes. II 
est done desirable, pour un tel pays, d'etre debarrasse du trop 
grand nombre d'hommes dont il est surcharge, et il s'^tablii 
n^cessairement, et sans qu'aucune puissance humaine puisse 
I'emp^cher, une Emigration avantageuse m6me au pays dont 
on sort. Pourquoi done ces lois p6nales qu'on publie depuis 
quelque temps de toutes parts contre les Emigrations? Ces lois 
ne prouvent autre chose, sinon qu'il existe dans les Etats ou elles 
sont promulguees, quelque vice, quelque absurdite, quelque 
ineptie ou religieuse ou politique, qui en chasse les hommes 
malgre qu'ils en aient : sans cela, I'emigration qui se ferait 
d'un pays n'y causerait jamais de vide, ou ce vide y serait 
incessamment rempli de nouveau. Ainsi, dans un pays bien 
gouverne, il n'existe k coup sur aucune loi contre I'Emigration. 

Qu'importe k un gouvernement que le pays de sa domina- 
tion regorge d'habitants, pourvu que ceux qui I'occupent soient 
heureux, et soient assez pour pouvoir se defendre contre I'en- 
nemi? Ne vaut-il pas mEme mieux qu'il n'y ait en France que 
seize millions d'hommes, mais bien vEtus, bien loges, bien 
nourris, bien k leur aise, que vingt millions qui ne seront cer- 
tainement pas si heureux, puisque enlin il faudra retrouver la 
subsistance des quatre millions d'hommes en sus aux dEpens 
des seize millions, et en diminuer d'autant leur aisance ? Voila 
un des plus insignes sophismes politiques qu'on verra cepen- 
dant bientdt dans un ouvrage d'une grande etendue, avec tout 
le cortege de sophismes subalternes qui doivent le fortifier. 11 
n'est pas vrai qu'un moindre nombre d'hommes, dans un espace 
limits, soit plus k son aise qu'un plus grand nombre. Le bon- 
heur politique des nations consiste dans I'activite, qui multiplie 



134 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

leurs moyens et leurs ressources a Tinfini. II ri'est pas rare de 
voir, dans une meme 6tendue de terrain, ou quelques families 
eparses trouvaient a peine I'etroit necessaire, regner I'abon- 
dance avec toutes les commodites de la vie, precis6ment parce 
que le nombre d'habitants a triple et quadruple. Tout souve- 
rain doit done desirer de porter la population de ses l^tats au 
plushaut degre possible, parce que c'est donner a ses sujets la 
plus grande activite possible, et que c'est cette activity, et non 
le nombre d'hommes plus ou moins a leur aise, qui fait non- 
seulement le nerf de I'Etat, mais aussi la source du bonheur 
public, d'autant plus surement que si la population devenait 
r^ellement trop abondante, la proportion entre le nombre 
d'hommes et les moyens de subsister se maintiendrait d'elle- 
m6me par une emigration insensible. Cette emigration neces- 
saire aurait encore I'avantage de ne faire perdre a un Etat que 
la partie la moins pr6cieuse de ses sujets, c'est-k-dire les moins 
actifs, les moins industrieux, les moins intelligents, les moins 
courageux; au lieu que I'emigration, occasionnee par quel que 
vue injuste et absurde du gouvernement, prive ordinairement 
rfitat d'une portion de citoyens infmiment utile et precieuse, 
comme la France a juge a propos de s'en jouer le tour par la 
revocation de I'l^dit de Nantes. 

De tout ceci, il resultequelesr^dacteurs des Remon trances, 
et les autres faiseurs d'6crits politiques, pourraient bien avoir 
avanc6 a tort que le royaume se depeuple; mais en admettant 
I'exactitude des recherches de M. de La Michaudifere, je pense 
qu'on n'en pent ni n'en doit inferer ni pour ni centre la bont6 
du gouvernement et 1' amelioration de son administration. 

M. Messance a ajoute a ses recherches sur la population 
d' autres recherches sur la valeur du bl6 en France et en Angle- 
terre. 11 prouve, toujours par les faits, que la valeur du bl6 a 
diminue dans ce dernier royaume depuis que I'exportation a 
6te encouragee par une recompense, et que dans le meme 
espace de temps la valeur du bl6 a aussi diminue en meme pro- 
portion en France, ou non-seulement toute exportation, mais 
meme le commerce interieur de province k province etait abso- 
lument prohibe. Voila le m^me effet produit dans le m^me 
espace de temps par deux polices diametralement oppos6es : 
€t puis fiez-vous aux resultats des raisonneurs politiques ! 



OCTOBRE 1766. 135 

M. Messance examine aussi s'il est rdellement avantageux que 
le ble soit, comme on dit, k un bon prix, c'est-i-dire aii-des- 
8US de ce vil et has prix auquel on I'achfete dans les ann^es 
abondantes. M. Messance est persuade que ce bon prix est 
un cruel imp6t sur le menu peuple, c*est-k-dire sur le plus 
grand nombre. Tout ce qu'il y a de plus certain, c'est que la 
science du gouvernement est de toutes les sciences la moins 
avancee, que les problfemes politiques sont si compliques, les 
616ments qui les composent si varies et ordinairement si peu 
connus, les r^sultats ainsi que la science des faits, la plus 
n6cessaire de toutes, si hasardes et si arbitraires, qu'un bon 
esprit ne se permettra jamais de rien prononcer sur ces ma- 
tiferes; et quand vous aurez lu les Principes de tout gouverne- 
ment, on Examen des causes de la splendeur ou de la faiblesse 
de tout £tat consider d en lui-mcme^ et indipendamment des 
moeursy qu'un auteur anonyme * vient de publier en deux 
volumes in-12, vous verrez que cette science difficile n'a pas 
fait un pas sous sa plume. 

Quelle est done la lumifere qui guidera un grand prince au 
milieu de ces t6n6bres, s'il est vrai qu'il nous faut peut-6tre 
encore mille ans d' observations rigoureuses sur les faits pour 
connaltre seulement tous les 6l6ments et leurs diflerents degr6s 
d' action qui entrent essentiellement dans la combinaison d'un 
effet politique ? Outre un esprit eclair^ et juste, c'est I'energie 
et r6l6vation de I'ame. Cette grande ame du prince se repan- 
dra bientdt sur tous les ordres de I'l^tat ; elle penetrera dans 
toutes les parties de 1' administration, et imprimera son carac- 
tfere k tous les actes de son r6gne, de mfime qu'un prince d'une 
trempe commune plongera par sa pusillanimite, ses incertitudes 
etson inapplication, ses liltats et ses peuples bientdt dans I'en- 
gourdissement, c'est-i-dire dans la plus triste des situations 
oil une nation puisse tomber. 

Je ne puis quitter le livre de M. de La Michaudifere sans me 
rappeler I'aventure du chevalier de Lorenzi avec ce magistrat. 
Le chevalier de Lorenzi, fr6re de ce comte de Lorenzi qui a ete 
si longtemps ministre de France k Florence, et qui est mort 
depuis peu; ce chevalier, dis-je, est Florentin, et a servi en 

1. D'Auxiron. (B.) 



136 CORRESPONDANGE LITTERAIRE. 

France. G'est un des plus singuliers origin aux qu'on puisse 
rencontrer. II est d'abord plein d'honneur, d'une douceur et 
d'une candour rares. II a beaucoup de science, mais tout est si 
bien embrouille dans sa t^te que, lorsqu'il se m6le d'expli- 
quer quelque chose, il di't des galimatias a mourir de rire et 
qu'il n'y a que lui qui puisse entendre. II est d'ailleurs, en fait 
de distractions, au moins egal a ce M. de Brancas du dernier 
si^cle, dont M^e de Sevigne raconte des mots si plaisants. 
M""* Geoffrin, en nous faisant un jour un sermon sur la gauche- 
rie, cita pour exemples le chevalier de Lorenzi et M. de Burigny, 
tous deux presents, observant seulement que celui-ci etait plus 
gauche de corps, et I'autre plus gauche d'esprit : ce qui four- 
nit les deux points du sermon. Ajoutez a cela que le chevalier 
parle avec beaucoup de reflexion, et que son accent italien rend 
tout ce qu'il dit plus plaisant, et puis, ecoutez : 

II y a quelques annees que le chevalier de Lorenzi se trouve 
oblige d'aller a Lyon pour affaires. M. de La Michaudi^re y6tait 
alors intendant. Le chevalier soupe avec lui tout en arrivant 
chez le commandant de la ville, qui le presente k M. I'inten- 
dant. II y avait k ce souper un ami intime de M. de La Michau- 
di^re, qui, le traitant familierement, I'appelait souvent La Mi- 
chaudifere tout court. Le chevalier imagine que cet homme 
dit k I'intendant I'ami Chaudidre, et en consequence il I'ap- 
pelle pendant tout le souper M. Ghaudi^re, et malgre tout ce 
qu'on pent faire et dire, il ne comprend pas de toute la soiree 
qu'il estropie le nom de I'intendant d'une manifere ridicule. 
Le lendemain, il est prie a souper chez M. de La Michaudi^re. 
II y avait beaucoup de monde, et entre autres, M. Le NormantS 
fermier general, mari de M"* de Pompadour, qui se trouvait a 
Lyon de passage. Gomme le chevalier de Lorenzi ne le connais- 
sait point, il demande a son voisin quel est cet homme qui se 
trouvait a table vis-^-vis d'eux. Son voisin lui dit a I'oreille que 
c'est le mari de M'"^ de Pompadour. Voila mon chevalier qui 
appelle M. Le Normant M. de Pompadour pendant tout le sou- 
per. L'embarras de tout le monde fut extreme, mais il n'y eut 
jamais moyen d'expliquer au chevalier de quoi il etait question. 
Voila son d^but a Lyon; On ferait un Lorenziana trfes-precieux, 

1. Le Normant d'Etioles. 



OCTOBRE 1766. 137 

car tout ce que cet honnfite chevalier a dit et fait dans sa vie 
est marqu6 au ni^me coin d'originalit6. Je lui dois en mon 
particulier beaucoup, car c'est un des hommes qui m'a le plus 
fait rire depuis que j'exisle. 

— Dans la disette qui r^gne cette ann^e sur nos deux thea- 
tres, les Comediens italiensse sontadresses k M. Favart comme 
k un autre Joseph, pour avoir du pain. M. Favart leur a donn6 
une esp6ce de pi^ce qui a ^t6 faite, il y a six mois, pour c6le- 
brer la convalescence de M"" de Mauconseil, apr6s son inocula- 
tion. On vient de donner cetle pifece sous le titre de la FHe du 
chdteau, divertissement miU de vaudevilles et de petits airsy 
et, grace aux danses dont on I'a orne, ce divertissement a 
r^ussi ^ II ne faut pas 6tre bien difficile sur une bagatelle de 
cette esp6ce, ainsi je n'ai garde de la juger a la rigueur; mais 
ce que je lui reproche, c'est de n'6tre pas gaie. M. Favart use 
ici du secret du grand Poinsinet; il croit que pour rendre une 
pi6ce gaie, on n'a qu'a faire dire aux acteurs qu'ils sont 
joyeux, qu'ils sont gailiards. Ces gaillards sont ordinairement 
d'une tristesse k vous faire pleurer d'ennui. C'est Teflet que 
m'a fait la Fete du chdteau en general. 11 est vrai que ce d6- 
testable genre de I'ancien op^ra-comique, qui consiste en vau- 
devilles et en petits airs, ne manque jamais son effet avec moi; 
j'en sors moulu, harass^, comme d'un acc6s de fifevre, et il se- 
rait au-dessus de mes forces de voir une pi^ce de cette esp6ce 
deux fois. II y a pourtant un joli mot dans cette Fite du chd- 
teau, Colette, qui a tout lieu de craindre que son p6re ne la 
marie contre son inclination, veut employer le docteur Gentil, 
m^decin, pour mMiateur. « Du moins, je vous demande une 
grace, lui dit-elle. — Quoi? ... — C'est de dire k mon p6re 
que je suis sa fille. » Ce mot est k la fois vrai, naif et plaisant. 
Au reste, vous croyez bien qu'il est question d'inoculation dans 
cette pifece, et que M. le docteur Gentil est un m6decin des 
plus agr6ables et des plus k la mode, ce qui ne I'emp^che pas 
d'6pouser k la fin la concierge du chateau. M"® de Mauconseil, 
premier objet de cette f6te, et dont la beaut6 merite d'etre c6le- 
br^e par tous nos poetes, va 6pouser M. le prince d'Henin, de 
la maison Le Bossu d'Alsace ; et cet evenement donnera sans 

i. II fut repr^sent^ le 2 octobre 1766. 



13,8 CORRESPONDANGE LITT^RAIRE. 

doute occasion a M. Favart de faire une nouvelle Fke du chd- 
teau, qui nous reviendra si la disette sur nos theatres subsiste. 

— Puisque M. Favart a eu le malheur de nous rappeler 
M. Poinsinet, il faut dire que celui-ci a aussi fait imprimer une 
espece de divertissement theatral, represents a Dijon a I'occa- 
sion de I'arrivee de M. le prince de Gonde, pour tenir les etats 
de Bourgogne. Ge divertissement est intitule le Choix desDieuXy 
ou les Fetes de Bourgogne. Vous y trouverez les dieux de la 
Gr^ce, les Muses et les Graces, travestis en paysans bourguignons. 
II fallait appeler cette piece : Poinsinet^ loujours Poinsinet. 

— On a imprime un Essai tMorique et pratique sur les ma- 
ladies des nerfs, 6crit de soixante-dix pages in-J2*. Je crois, 
d'apres de grandes autorites, les vomitifs et les purgatifs tr6s- 
nuisibles dans les affections nerveuses ; ainsi un malade ferait 
assez mal de se fier a I'auteur de cet Essai. Au reste, nous 
avons ici depuis peu M. Pomme, soi-disant m6decin d' Aries, et 
qui pretend guerir toutes les femmes de Paris de leurs vapeurs; 
il en a deja des plus qualifi^es sous sa direction, et il ne tar- 
dera pas surement a avoir de la vogue. Ge metier est excellent : 
on n'y risque rien, et Ton ne pent manquer de s'y enrichir ; il 
ne s'agit que du plus ou du moins de fortune, suivant qu'on 
est bon ou mechant menteur. Le celebre Printemps, soldat aux 
gardes-francaises, eut la plus grande vogue il y a quelques 
ann^es : il donnait a tons ses malades une tisane qui n'etait 
autre chose qu'une decoction de foin dans de I'eau ; il prenait 
ses malades pour des betes, et il n'avait pas tort. Bientot cette 
decoction le mit en etat de donner de bon fourrage sec a deux 
chevaux, qu'il mit devant un bon carrosse dans lequel il allait 
voir ses malades, tandis que maint docteur regent de la Faculte 
faisait sa tournee a pied et dans la boue. Aussi la Faculty pre- 
senta-t-elle requete a M. le marechal de Biron pour obliger 
Printemps de mettre equipage bas et de r6server tout le foin 
h. ses malades. 

— Nous devons a la plume intarissable de I'illustre pa- 
triarche de Ferney un Commentaire sur le livre des Delits et 
des Peines, par un avocat de province. G'est une brochure 
in-8° de cent vingt pages, qu'on ne trouve pas a Paris. On voit 

1. Par Milhard, cx-j6suite. (B.) 



OCTOBRE 1766. 190 

que la tragC'die d'Abbeville et le proc6s qui pend en Bretagne * 
ont particuli6rement donn6 lieu k cette brochure, quoique 
M. I'avocat de province n'ait eu garde de se livrer a tout ce que 
le patriarche aurait pu lui sugg^rer sur ces deux objets. En 
general, ce Commentaire est trfes-superficiel ; il n'est pas permis 
de trailer avec cette 16geret6 les plaies les plus funestes du 
genre humain. li n'en est pas de la barbarie des lois comme de 
quelque mauvaise r6gle de poetique qui pent pervertir le gout 
public. La premiere attaque les droits sacres de Thumanit^, et 
lorsqu'on se permet de parler de ses deplorables eflets, si ce 
n'est pas I'indignation la plus juste qui entralne, il faut que le 
sujet soil traits avec I'eloquence la plus touchante. 11 faut arra- 
cher au fanatisme son glaive, et a la calomnie la livree et la 
sauvegarde des lois. Un autre tort de M. I'avocat de province, 
c'est de suivre mal a propos le projet favori du patriarche de 
d6molir la religion chretienne. Ghaque chose a son temps, et il 
ne faut pas confondre les mati^res quand on a a coeur I'amen- 
dement du genre humain. Au reste, je me flatte qu'il n'y a pas 
un mot de vrai a I'aventure que I'auleur raconte d'une fille de 
famille mise k mort pour avoir accouch6 clandestinement et 
expos6 son enfant dans la rue, ou ensuite 11 a 6t6 trouv6 mort. 
II serait trop deplorable que de semblables scenes d'horreur se 
renouvelassent en France a tout moment, et la post^rite serait 
k la fin en droit de nous prendre pour des Hottentots, avec 
notre beau siecle philosophique. II faut chercher cette brochure 
en Suisse, ou elle a et6 imprim6e. Paris jouit du privilege de 
ne plus rien recevoir de tous ces poisons. Cette prerogative 
commence a devenir fort ennuyeuse. 

15 octobre 1766. 

II y a environ trois mois qu'on re^ut k Paris les premiferes 
nouvelles de la brouillerie de J. -J. Rousseau avec M. Hume. 
Excellente pature pour les oisifsl Aussi une declaration de 
guerre entre deux grandes puissances de I'Europe n'aurait pu 
faire plus de bruit que cette querelle. Je dis k Paris : car k Lon- 
dres, ou il y a des acteurs plus importants a sifller, on sut k 

1. Le proems de La Cbalotais. 



140 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

peine la rupture survenue entre rex-citoyen de Geneve et le 
philosophe d'^cosse; et les Anglais furent assez sots pour s'oc- 
cuper moins de cette grande affaire que de la formation du 
nouveau minist^re et du changement du grand nom de Pitt en 
celui de comte de Chatham. A Paris, toute autre nouvelle fut 
rayee de la liste des sujets d'entretien pendant plus de huit 
jours, et la c61ebrite des deux combattants, qu'on se flattait de 
voir incessamment aux prises, absorba toute I'attention du pu- 
blic. Les partisans de M. Rousseau furent d'abord un peu etour- 
dis de ce coup imprevu, el il survint a ses devotes des mi- 
graines effroyables. Jusqu'a ce moment, toutes les personnes 
avec lesquelles M. Rousseau s'etait brouille apr^s en avoir 
recu des bienfaits, et il n'y en a pas mal, avaient toujours ete 
condamnees dans son parti, sans autre forme de proems. Plus 
ces personnes mettaient de reserve dans leurs procedes envers 
I'illustre Jean-Jacques et moins elles daignaient s'en plaindre, 
plus elles etaient soupconn^es et souvent accus^es assez haute- 
ment par ses devots d'avoir eu des torts essentiels envers lui. 
On ne pouvait prendre la raeme tournure a I'egard de David 
Hume. La joie qu'on avait ressentie de sa liaison avec Jean- 
Jacques etait trop recente. On s'etait tant applaudi des eloges 
reciproques dentils s'accablaient I'un et I'autre ! On s'etait tant 
promis de tirer de la duree de leur amitie un argument terrible 
centre les anciens amis de M. Rousseau! D'ailleurs, la droiture 
et la bonhomie de M. Hume Etaient trop bien etablies en France ; 
les partisans de'M. Rousseau avaient eux-memes tant vant6 la 
chaleur avec laquelle son nouveau bienfaiteur avait travaill6 
pour lui procurer un sort heureux et tranquille en Angleterre ! 
et tout a coup le bon David se plaint d'etre outrage par son ami 
Jean-Jacques de la manifere la plus singuli^re et la plus indigne ! 
Cette aventure jela le parti dans une etrange perplexite. 

On sut bientot confus6ment les details de ce proces, un des 
plus bizarres et des plus extravagants, mais aussi des moins 
int^ressants dont la m^moire se soit conserv6e parmi les 
hommes. On en parlait diversement et au hasard. M. Hume en 
avait adress6 les principales pieces a M. d'Alembert, qui s'y 
trouvait impliqu6 centre toute attente ; M. Rousseau avait 6crit, 
de son cote, k un libraire de Paris une lettre que je n'ai point 
vue, mais que ce libraire avait rendue publique, et dans la- 



OCTOBRE 1766. Iftl 

quelle M. Hume 6tait d6fi6 de produire les lettres que M. Rous- 
seau lui avait 6crites. On assure que ce dd^fi a et6 r6()6te dans 
les papiers publics de Londres. En consequence, M. Hume s'est 
d(^termin6 i rendre publique toute sa correspondance avec 
M. Rousseau. EUe vient de paraitre sous le litre de Exposi 
succinct de la contestation qui scst ilevie entre M. Hume et 
M. Housseau, avec les pieces justificatives, brochure in-12 d'en- 
viron cent trente pages. C'est M. Suard qui a ete le traducteur 
et I'editeur de M. Hume *. Je ne sais pourquoi il dit dans son 
Avertissement que M. Hume, en rendant ce proc6s public, n'a 
c6d6 qu'avec beaucoup de repugnance aux instances de ses amis. 
Sans doute qu'il parle des amis de M. Hume en Angleterre : car 
pour ses amis en France, j'en connais plusieurs qui lui ont ecrit 
expr^s pour le dissuader de rendre cette querelle publique. En 
eflet, si vous etes forc6 de plaider voire cause devant le pu- 
blic, je vous plaindrai de tout mon coeur ; si vous vous avisez 
de vous soumettre sans necessile a sa decision, je vous trouve- 
rai bien sot. Comptez que sa malignite ne cherche qu'a rire a 
vos d^pens, et qu'il lui est fort indifferent de rendre justice a 
qui il appartient. Cette indifference n'est pas m^me si opposee 
k requite naturelle qu'on ne puisse la justifier : car de quel 
droit vous croyez-vous un personnage assez important pour me 
fairc perdre mon temps k vos tracasseries? Si vous avez des 
proces du ressort des lois, faites-les decider au Chatelet; si 
des precedes nobles et genereux vous ont attire une mechante 
querelle que les lois ne peuvent ni ne doivent punir, ne dirait- 
on pas que vous etes bien k plaindre? Sachez vous contenter 
d' avoir joue le beau role, et apprenez a mepriser la vaine opi- 
nion des aulres. Mais il est ecrit que chacun se baitra avec 
les armes de son metier, et que les auteurs videront leurs que- 
relles k coups de plume, comme les militaires a coups d'epee. 
Les premiers en sont plus ridicules, et M. Hume, qui jusqu'a 
ce moment avait toujours resiste k la manie de ferrailler, s'est 
enfm enrdle dans la confrerie, de peur d'attraper un legs dans 
le testament de mort de Jean-Jacques. II y a apparence que 
lant d'honnetes gens seront calomnies dans ce testament que 

i. M"" du Deffand (voir sa lettre k Horace Walpole du 20 octobre 1766, dans 
I'l^dition dc M. dc Lescure, t. I, p. 382), dit que tout le monde rccooQaissait 
d'Alembert dans la preface de ce petit volume. 



142 CORRESPONDANGE LITT^RAIRE. 

le philosophe d'Ecosse aurait tr^s-bien pu se resoudre a en cou- 
rir les risques avec eux. Quoi qu'il en arrive, son ExposS sera 
a coup sur bien vendu. M. Suard, seul editeur de cet Exposi^ 
a mis a la tete un avis des editeurs, qu'il aurait tout aussi bien 
fait de supprimer. 

Je ne me permettrai point dejuger lefond de cet etrange pro- 
ems. Quant k M. Hume, quoique je I'aie assez vu pour savoir ce 
qu'il en faut penser, je n'ai point I'honneur d'etre lie avec lui 
d'amitie, et je pourrais me perraettre d'etre son juge. Quant h 
M. Rousseau, c'est autre chose. J'ai 6te intimement lie avec lui 
pendant plus de huit ans, et je le connais peut-etre trop bien 
pour ne me point recuser quand il s'agit d'un jugement de 
rigueur sur ses faits et gestes. II y a tout juste neuf ans que je 
me crus oblige de rompre avec lui tout commerce, quoique je 
n'eusse aucun reproche k lui faire qui fut relatif a moi, et qu'a 
son tour il ne m'eut jamais fait aucun reproche durant tout le 
temps de notre liaison. Vraisemblablement la probite et la jus- 
tice ne me laissaient pas le choix entre une rupture ou le parti 
vil de trahir la v6rite, et de deguiser mes sentiments d'une ma- 
ni6re deshonnSte dans une occasion decisive dont M. Rousseau 
m'avait constitue le juge fort mal a propos, mais dont je pou- 
vais juger avec d'autant plus de securiie que le proces m'etait 
absolument etranger et que le fond en etait bien plus ridicule 
que celui qu'il vient d'intenter a M. Hume. J'ai toujours pense 
que c'est manquer essentiellement et impardonnablement a un 
homme que d'oser lui conlier des sentiments revoltants, dans 
I'esperance qu'il pourra les approuver, les ecouter du moins, 
et les passer sous silence. C'est dire a son ami : Je me flatte que 
vous n'avez au fond ni honneur ni d61icatesse; et je ne con- 
nais point d' offense plus grave. Je veux bien, d'ailleurs, qu'on 
soit fou; mais j'exige que Ton soit toujours honn^te homme, 
m^me dans ses acces de folie. Aureste, M. Rousseau est le seul 
ami que j'aie perdu dans ma vie, sans avoir eu h. regretter sa 
mort. II se brouilla successivement avec tous ses anciens amis, 
qui nous etaient presque tous communs, et les reforma I'un 
apres I'autre, II convient dans une de ses lettres qu'il a sou- 
vent change d'amis; mais il pretend cependant en avoir, et de 
tr^s-solides, depuis vingt-cinq et trente ans. Je crois qu'il se- 
rait embarrasse d'en nommer un seul avec qui il ait conserve 



OCTOBRE 176G, H3 

une liaison seulement de dix ans : car on ne peut appeler ami 
un honime qu'on a connu anciennement, sans avoir eu avec 
lui, dans i'intervalle, aucun commerce suivi d'affaires ou d'ami- 
lie. Je crois aussi qu'il a des reproches bien s6rieux k se faire 
k regard de plusieurs de ses anciens amis; mais je ne me 
comprends point dans ce nombre. Je n'ai pas eu, comme plu- 
sieurs d'entre eux, le bonheur de lui rendre des services essen- 
liels : ainsi il peut tout au plus 6tre injuste avec moi ; mais il 
ne peut 6tre tax6 d'ingratitude k mon 6gard, et je lui pardonne 
volontiers un peu de fiel contre un homme qu'il a malheureu- 
sement expos6 ^lui montrer la verite sans aucun menagement. 
' II n'en est pas moins certain que, depuis I'instant de ma rup- 
ture, je ne me suis jamais permis de parler mal desa personne; 
j'ai cru qu'on devait ce respect et cette pudeur k toute liaison 
rompue. J'ai v6cu avec des gens qui ne I'aimaient pas, avec 
ses enthousiastes, avec les personnes neutres, et ne me suis 
jamais dearie de mon principe. On m'a souvent assure que 
M. Rousseau n'en usait pas ainsi a mon egard, qu'il me nui- 
sait dans I'esprit de tons ceux qui voulaient bien I'ecouter, et 
Ton ecoute volontiers le mal ; que ses accusations pouvaient me 
faire d'autant plus de tort que, n'articulant jamais aucun fait 
contre moi, il donnait k entendre tout ce qu'il y avait de plus 
grave; qu'aussi j'etais parfaitement detruit dans I'esprit de 
toutes ses devotes ; et parmi ses devotes il y avait des per- 
sonnes du premier rang. J'ose me vanter qu'aucune de ces con- 
siderations ne m'a jamais fait changer de principe, et j'ai m6me 
eu I'esprit assez bien fait pourregarder la conduite de M. Rous- 
seau ci mon egard comme une marque d'estime qu'il me don- 
nait. En effet, il n'ignorait pas avec quel avantage je plaiderais 
ma cause contre lui, en la rendant publique, et en produisant 
des pieces bien plus singuli^res que celles que M. Hume vient 
de pubiier ; mais il a juge que je ne me donnerais pas en spec- 
tacle au public, malgr6 I'honneur immortel de jouer la farce a 
cote de Jean-Jacques, et il a bien juge ; et, s'il s'est doute que 
je me moquerais de I'opinion de ses devotes, a qui je n'avais 
donn6 aucun droit de mal penser de moi, il a encore rencontre 
tout juste. 

En consequence de mon plan de conduite, que je suis oblig6 
de regarder comme excellent, sous peine de cesser d'6tre moi, 



\hU CORRESPONDANCE LITTfiRAIRE. 

void ce que j'aurais fait a la place de M. Hume, qui etait de 
tout point bien autrement avantageuse que la mienne. En re- 
cevant la lettre douce et honn^te du 23 juinS a laquelle je pou- 
vais et devais si peu m'attendre, moi, gros David Hume, je me 
serais d'abord frotte les yeux; ensuite, restant un peu etourdi, 
mon regard serait devenu aussi fixe et aussi prolonge que ce 
jour a jamais terrible et memorable ou David regarda Jean- 
Jacques; mais, ce mouvement de surprise passe, j'aurais mis 
cette lettre dans ma poche. Le lendemain, j'aurais ecrit a mon 
ami Jean-Jacques pour le remercier de la bonne opinion dont il 
m'honorait et de la couleur qu'il savait donner a mes services 
et a mes plus tendres soins, et puis je lui aurais souhaite le bon- 
soir pour toute sa glorieuse vie. Le surlendemain, je n'y aurais 
plus pense, ou si j'en avals ressenti quelque peine malgre moi, 
j'en aurais ecrit a M'"* la comtesse de Boufllers k Paris, pour la 
remercier de m' avoir empate d'un aussi joli sujet. Mais, ni le sur- 
lendemain ni aucun lendemain de I'ann^e, je n'aurais consenti 
k mettre le public dans la confidence d'un proems qui ne lui 
importe en aucune maniere. 

Les personnes dont les noms sont supprimes dans ce proems 
sont M""^ la comtesse de Boufflers et M""^ la marquise de Verdelin. 
Cette derni^re est celle qui alia. voir M. Rousseau, I'annee pas- 
see, aMotiers-Travers. Le grand prince est M. le prince de Gonti. 
La personne distinguee qui fit visile a M. Rousseau a Londres, 
sans etre connue, c'est le prince h^r^ditaire de Brunswick. 
M. Tronchin a 6le autrefois, au dire de M. Rousseau, le plus 
grand m6decin d'Europe ; j'en ai vu plus d'une fois la patente, 
ecrite de la main propre de Jean-Jacques, et je ne sais si elle 
n'est pas consignee dans ses Merits; mais depuis que M. Tron- 
chin a ose 6tre fach6 de voir la paix de sa patrie troubl^e par 
les Lettres de la montagne, sentiment qu'on ne pent eprouver 
sans etre I'ennemi le plus mortel de M. Rousseau, ilaetejuste- 
ment depouille de sa qualite du plus grand medecin de I'Eu- 
rope, et il est devenu jongleur, comme tout le monde salt: car 
tout talent, toute vertu, toute quality depend de la manifere 
dont on est avec J. -J. Rousseau. 

A ne considerer sa grande lettre que du cote litt^raire, ses 

1. Voir la Correspondance de J.-J. Rousseau, h. cette date. 



I 



OCTOBUE 1766. l/,5 

amis ont prtitendu qu'elle 6tait du moins liii chef-d'oeuvre 
d'^loquence, et que la pth-oraison en 6tait surtout d'un grand 
pathetique; mais ils oublient que la veritable eloquence con- 
siste principalement i donner i chaque sujet le ton qui luicon- 
vient. Si vous traitez des pauvretes et des balivernes avec une 
emphase que les evenements les plus tragiques comporteraient k 
peine, vous pouvez paraltre Eloquent si Ton veut, mais vous 
passerez pour fou bien plus surement encore. Don Quichotte, 
qui prend les moulins k vent pour des geanis, et qui se bat 
contre eux ktoute outrance, est certainement plein de courage, 
d'h^roTsme et de la plus noble valeur; mais aussi il est bien 
plus ridicule qu'il n'est vaillant. Pour moi, les beaux coups 
d'ep^e qu'on porte aux moulins k vent m'alTectent si peu, que je 
pr6f6re la lettre de M. Horace Walpole k M. Hume, qu'on lit dans 
ce recueil, k toutes les autres pieces du proc6s, parce que cette 
lettre a du caract^re et que je fais grand cas du caraci6re. 

Au reste, je pense que personne ne pent lire cet etrange 
proems sans se sentir une pitie profoiide pour ce malheureux 
Jean-Jacques : car, s'il lui arrive d'offenser ses amis, il faut con- 
venir qu'il s'en punit bien cruellement ; et quelle deplorable 
vie que celle qui se consume dans d'aussi folles et d'aussi pe- 
nibles agitations! je defierais son ennemi le plus acharn6de lui 
sugg6rer, dans la position ou il est, un plus mauvais conseil 
que celui qu'il a pris lui-m6me de se brouiller avec M. Hume 
sans I'ombre de sujet. J'avais toujours el6 persuade qu'il pre- 
nait un fort mauvais parti en preferant I'Angleterre k d'autres 
asiles; mais je ne m'attendais pas a une revolution aussi bi- 
zarre et aussi prompte. II est ais6 de prevoir qu'il ne pourra 
pas longtemps sojourner dans ce delicieux s^^jour de Wootton, 
et que la premiere reforme tonibera sur I'ami Davenport, la 
seconde sur la nation anglaise; mais il n'est pas aussi ais6 de 
predire en quel coin de la terre I'ami Jean-Jacques pourra finir 
ses jours tranquillement. II parait demontre qu'il m^ne avec lui 
un compagnon qui ne le pent souffrir en repos nulle part. II aura 
du moins pendant quelques mois la douce satisfaction de prepa- 
rer uner6ponse non succincte a XExposi succinct deM. Hume. 
Cela soutient d'autant. Si mes conjectures se verilient, celui de 
tons ses amis et ennemis qui n'attrape pas une bonne taloche 
dans cette reponse pourra se vanter de I'avoir echappe belle. 
VII. 40 



U6 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

Jean- Jacques est venu deux cents ans trop tard; son vrai lot 
etait celui de reformateur, et il aurait eu Tame aussi douce que 
Jehan Chauvin, Picard*. Au xvi® siecle, il aurait fonde lesfreres 
Rousses ou Roussaviens, ou Jean-Jacquistes ; mais, dans le notre, 
on ne fait point de proselytes, et toute la prose brulante n'en- 
gage pas I'oisif qui lit a quitter le livre pour se mettre ei la suite 
du prosateur. 

— On vient de nous envoyer de Suisse les Principes du droit 
de la nature et des gens, par feu M. Burlamaqui, avec la suite 
du Dt^oit de la nature, qui n'avait point encore paru, le tout 
considerablement augmente par M.leprofesseurde Felice; deux 
volumes grand in-8% faisant ensemble pres de mille pages*. 
M. le professeur Fortunato Felice est un recollet italien qui a 
quitte son froc et I'Eglise romaine, et s'est etabli dans le canton 
de Berne, ou je vols qu'on I'a fait professeur. Yous connaissez 
I'ouvrage de M. Burlamaqui, qui est estime. G'est I'ouvrage d'un 
bon raisonneur ; mais il manque de philosophie comme ceux du 
savant Grotius et du celebre PufTendorf. Si jamais les hommes 
s'avisent de mettre les choses k la place des mots, tons ces 
livres et bien d'autres plus illustres ou plus en vogue dans ce 
siecle philosophique tomberont en discredit et seront oublies. 
Je crois que, malgr6 toute la science de nos docteurs et tout le 
fatras de nos 6coles, on est bien eloigne d'avoir debrouille les 
premiers elements du droit de la nature et des gens, et que nous 
ne sommes pas seulement encore sur la voie pour y parvenir. 
Quand je verrai un docteur en droit naturel et en droit public 
etudier la geographie avec une profonde application, je me 
persuaderai qu'il commence ci entendre quelque chose a son 
affaire. On pent dire d'un bon philosophe ce qu'on dit commu- 
nement d'un homme prudent : c'est qu'avant tout il voit d'oii 
vient le vent, et qu'en demelant les veritables ressorts de la 
nature humaine, il aura souvent occasion de s' eerier : Affaire de 
geographie ! 

Sous ce point de vue, des institutions geographiques pour- 

1. Jean Calvin, que Voltaire nommait quelquefois Jehaa Chauvin, etait n& i 
Noyon en Picardie. (T.) 

2. Le professeur de Felice a public, en 1768, une nouvelle suite du Droit de 
la nature et des gens, de Burlamaqui. Get ouvrage, compos(i de liuit yolumea 
in-S", est rechercW. (B.) 



OCTOBRE 1766. U7 

raient ^tre un des plus giaiids livres et des plus int6ressants 
dont un homme de g6nie piit enrichlr notre si6cle. Mais rhoinme 
que je deniande n'est certainement pas M. Robert de Vau- 
gondy, quoiqu'il viemie de publier des Imtitutions g^ogra- 
phiques en un gros volume grand in-8** de pr6s de quatre cents 
pages, et qu'il soil d'ailleurs qualifi^ de g(?ographe ordinaire 
du roi et du feu roi Stanislas de Pologne. 11 a beau expliquer 
la sphere, trailer des pdles et des zones, je vous jure qu'il ne se 
doute pas de Tinfluence de tel vent, de telle montagne, de telle 
for^t, de tel fleuve sur les mcBurs, le g6nie, la morale, les pre- 
jug6s, le gouvernement d'un peuple; et lui, M. Robert de Vau- 
gondy, et le r6collet Fortunato Felice, et bien d'autres plus 
merveilleux qu'eux, seraient fort ebahis de voir des institutions 
g^ographiques devenir un cours de morale et de politique. 

— Le Recueil necessaire ne consiste que dans un seul 
volume grand in-8" qui porte sur le titre le nom de Leipsick et 
I'annee 1765. Ce volume a trois cent dix-huit pages. On y trouve 
d'abord une analyse de la religion chretienne, attribute par les 
6diteurs k Dumarsais. On m'a assure que ce niorceau se trouve 
depuis plusieurs annees dans le portefeuille des curieux en ma- 
nuscrit. Je ne I'avais jamais vu. Je ne sais s'il est elTectivement 
de Dumarsais, mais je pense que le palriarche I'a au moins for- 
tement retouch^. On y lit ensuite le Vicaire Savoyard, tir6 de 
VEmile de Jean- Jacques Rousseau. Ensuite le Catdchismc de 
Vhonnite homme ^ ou Dialogue entre un caloyer el un homme de 
bien. Ensuite le Sermon des cinquante, prononce a Berlin pen- 
dant le s6jour du patriarche k la cour du roi de Prusse. Le 
patriarche pretend que ce monarque lui avait promis d'abolir la 
religion chretienne dans ses l^tats, et qu'il lui a manqu6 de parole ; 
c'est \k son grand grief centre le philosophe couronne. Aprfes le 
sermon, on lit XExamen important^ par milord Bolingbroke.^ 
Get examen est tout entier du patriarche, et c'cst un traite 
complet de pr6s de cent quarante pages. U contient I'histoire du 
christianisme depuis son origine jusqu'aux temps de Th^odose, 
avec un examen tr6s-naif et trfes-impartial des preuves sur les- 
quelles se fondenl ses defenseurs, et de la conduite que ses 
sectateurs ont tenue dans tous les temps. C'est toujours milord 
Bolingbroke qui parle et qui 6crit pour les Anglais. Apr6s ce 
trait6 int6ressant, on lit une lettre de ce m^me milord Boling- 



l/,8 CORRESPONDANGE LITTl^RAIRE. 

broke a milord Gornsbury, son ami, dans laquelle il ^pluche un 
peu les apologistes de la religion chretienne da siecle precedent, 
comme Pascal, Abadie et surtout le cel^bre Grotius avec son 
traite de la VdriU de la religion chretienne ', cet illustre savant 
y est assez malmen6. Le Recueil nicessaire est termini par un 
Dialogue du douteur et de Vudorateur; un autre entre Epic- 
tc'te mouranl et son fils, et enfin des Id^es dHachees tirees de 
La Mothe Le Vayer. Je n'ai pas les ouvrages de celui-ci assez 
presents pour savoir si ces idees lui appartiennent effective- 
ment. Elles ressemhlent assez a ses opinions par le fond, mais 
le style me fait croire que la redaction en appartient au pa- 
triarche. Quant aux derni^res paroles d'^pictete a son fils sur la 
secte naissante des chretiens, c'est un beau sujet bien manqu6. 
II n'y a ni gravite, ni dignite, ni meme philosophie dans ce 
morceau. Gela est ecrit sans suin, comme cela s'est presente 
au bout de la plume, et comme il arrive presque toujours au 
patiiarche de faire depuis nombre d'annees; mais il n'etait pas 
en train, comme on dit, quand il a 6crit ce dialogue, qui, d'ail- 
leurs, n'etait pas une affaire de verve et de folie, comme une 
lettre de Govelle, mais de philosophie serieuse : car le person- 
nage d'lSpict^te, conversant dans ses derniers instants avec son 
fils, est trop grave et trop important pour le faire jaser d'une 
maniere aussi frivole et aussi superficielle. Le grand defaut du 
Recueil ndcessaire^ c'est le rabachage : chaque morceau dont il 
est compose n'est pour ainsi dire que la repetition du meme 
fond d'idees qui se trouve clans les autres. Le zele apostolique 
dont le grand patriarche est poss^de lui fait regarder toutes ces 
repetitions comme trfes-utiles au progres de la raison, parce 
qu'il est des esprits lents qui ne sen tent la force d'un argument 
qu'a force de le remacher; mais en ce cas il ne faut pas ramas- 
ser tous ces morceaux dans le meme recueil, sans quoi la lec- 
ture en devient a la longue fastidieuse. Au reste, apres le Chris- 
tianisme dcvoiU, tout ce Recueil necessaire n'est que de I'eau 
de rose. 

— On pretend qu'il vient de sortir de la meme fabrique 
trois dialogues imprimes dont le sujet promet de I'interet* : le 
premier, entre le comte de Lally et Socrate ; le second, entre 

\. Ces dialogues sont inconnus. 



OCTOBRE 1766. U9 

Prostrate, qui brula le temple de Diane, et cet infortun6 chevalier 
de La Barre, d6capit6 il y a trois mois k Abbeville par arr6t dii 
Parleinent, pour avoir pass6 k vingt-cinq pas de la procession 
du saint sacrement sans dler son chapeau ; le troisifeme, entre 
M. de La Chalotais et Caton. Je ne dis pas que ces litres ne 
resseniblent aux rubriques de la fabrique, mais je n'ai encore 
rencontr(^ personne de ma connaissance qui ait vu ces trois 
dialogues. 

— On vient d'imprimer une 6pltre en vers assez considerable, 
de feu M.Guymond de La louche, auteurd'unetragedie dUIphi- 
gMie en Tauride qui eut du succ^s, il y a huit ou neuf ans, 
mais sans rester au theatre. Cette epitreapour titre les Sonpirs 
du CloUre^ ou le Triomphe du fanatismc^. L'auteur avait ete 
j6suite, et cette celebre soci6t6 n'est pas flattee dans ses vers, 
Cet Guvrage manque de facility et de grace. On le lit sans inlerfit 
et sans attrait. J'en dis autant de V^pilre d, I'nmitiS, qui etait 
connue et qu'on a mise a la suite. M. Guymond de La louche 
est mort il y a dejk quelques annees a la fleur de son age. 

— M. Contant d'Orville est arrive depuis quelque temps de 
Russie avec le projet de s'enrichir en faisant le metier d'auteur. 
Je crains qu'il n'ait fait une mauvaise speculation. 11 a debute 
par publicr un Voltaire portntif^ c'est-i-dire une compilation 
de diflerents passages desecrits de cet illustre philosophe ranges 
sous dilFerents titres. II vient de donner deux romans pieins de 
catastrophes et d'^venements tragiques. L'un s'appelle la Desti' 
nh^ ou Mimoires de lord Kilmarnof, Iraduit de I'anglais de 
miss Woodwill. Deux parties. L'autre est le Mariage du sih-le, 
ou Lettres de madame la comtesse de Castelli d madame la 
haronne de FrMlle. Deux parties aussi. M. Contant d'Orville 
est arrive de quarante annees trop tard. Les lecteurs les plus 
oisifs et les plus frivoles sont devenus dilficiles a proportion 
que le gout public s'est perfectionne. 

— M. Ilardion, ancien maitre d'histoire de Mesdames de 
France, garde des livres du cabinet du roi et l'un des Quarante 
de I'Acad^mie francaise, est mort au commencement de ce mois 
dans un age fort avance. Ce M. Hardion 6tait un de ceux dont 
Piron disait autrefois : « Savez-vous bien que ces Quarante ont 

1. Londres, 1765, in-8». 



150 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

cle I'esprit comme quatre ? » II a ecrit une Histoire h. Vusage 
des enfmits de France. Ah I quelle histoire et quel precepteur 1 
Ce que M. Hardion a fait de plus memorable dans sa vie, c'est 
de laisser une place vacante a I'Academie pour M. Thomas ; 
encore ne s'en est-il avise que le plus tard qu'il a pu. 

— L'infatigable et redoutable M. Eidous vient de publier une 
Histoire naturelle et civile de la Calif ornie^ enrichie de la carte 
du pays et Iraduite de Vanglais. Trois volumes in-12, cha- 
cun de pres de quatre cents pages. Cette histoire m^rite d'etre 
recherchee parce qu'elle est la seule que nous ayons d'un pays 
digne de notre curiosite a divers egards, et entre autres par les 
etablissements que les j^suites y ont fails a I'imitation de leurs 
etablissements au Paraguay. C'est bien dommage que M. Eidous 
soit un si horrible charpentier. 11 pouirait 6tre utile s'il avait 
un peu de correction et qu'il voulut prendre soin de ses tra- 
ductions. Je crois qu'il ne lui faut que quinze jours pour tra- 
duire un volume, et il n'y a rien qui n'y paraisse, car ce qu'il 
fait est a peine lisible. L'abbe Prevost traduisait aussi a la toise ; 
c'etait un Gic6ron aupres de cet Eidous, qui nous assommera cet 
hiver sous le poids de ses volumineuses productions. 

— Je soupconne aussi M. Eidous de nous avoir affubles 
d'une nouvelle traduction du roman anglais de Lucie Wellers, 
que M. le marquis de La Salle avait traduit et public, il y a 
trois ou, quatre mois. Apparemment que M. Eidous, gagne de 
Vitesse par son rival, n'a pas voulu perdre un travail trop 
avanc6. Les deux traducteurs ecrivent aussi bien I'un que 
I'autre, et I'original qu'ils ont choisi m^ritait k peine les hon- 
neurs de la traduction. 

— M. Guyard de Berville a rajeuni, il y a quelques annees, 
le style de 1' histoire du cel^bre chevalier Bayard. II vient de 
donner V Histoire de Bertrand du Guesclin, comte de Longue- 
ville, connHable de France, en deux volumes in-12, faisant 
ensemble plus de douze cents pages. On ne pent reprocher a 
M. Guyard de Berville le choix de ses sujets. Le chevalier 
Bayard et Bertrand du Guesclin etaient des sujets dignes de 
Plutarque. Je me suis fait representer I'extrait baptistere de 
M. Guyard de Berville dans I'esperance de lui trouver Plu- 
tarque pour parrain ; mais je me suis tromp6. 

• — II vient de paraitre, en pays etranger, sous le titre de la 



OCTOBRE 17G6. 151 

ville de Liege, une rapsodie intituU'ie M^moirc.s de mndamc la 
marquise de Pompadour^ Merits par ellr-mCme. Cela n'est pas 
in6me assez bon pour pouvoir 6tre attrihiie au grand Maubcrt, 
ex-capucin et protonotairepnvilegi6 et expert pour les Testaments 
ot Memoires politiques posthumes des princes, ministres, mal- 
tresses et autres personnes d'ttat. Un polisson qui aurait pass6 
sa vie dans les cafes de Paris, et rania?s6 les oui-dire qui s'y 
debitont, aurait fait un clief-d'oeuvre en comparaison de cette 
pitoyable rapsodie, qui ne pent seiTir qu'^ ramusement des 
antichambres. 

— M. Tannevot, qui se qualifie d'ancien premier commis des 
finances, vient de publier ses Pohics direrseft en trois petits 
volumes. Ces enfants de son loi>ir ne demandent qu'4 vivre k 
nos depens, et, si nous y consentons, ils auront bientot fr^res 
et socurs. M. Tannevot s'est essaye dans tous les genres, depuis 
la tragedie jusqu'a I'impromptu. II faut faire relier les poesies 
de M. Tannevot avec les poesies de M. de Cheneviferes, premier 
commis de la guerre, et presenter requite a nos ministres pour 
qu'ils emploient mieux leurs commis et ne leur menagent pas 
im loisir qui ne sert qu'a ennuyer le public. 

— M. Mercier, qui, pour n'etre pas premier commis, n'en 
est pas moins obscur, vient de faire imprimer une Ilistoire 
d'lzrrben, poete arabe. Traduction pretendue de I'arabe. 
Volume in-12 de plus de deux cents pages. M. Mercier a voulu 
repr6senter un poete dans differentes situations, et en saisir le 
ridicule sans fiel et sans aigreur. Ainsi le poete arabe a tous les 
accidents d'un poete fran^ais. M. Mercier est uq plat et insipide 
satirique. U nous menace de X Ilistoire dun philosophe arabe. 
Ce sera bien pis encore. 

— Si nous ne devenons pas savants, il y aura du malheur, 
ct ce ne sera pas faute de secours. M. I'abbe Lyonnais, dont je 
n'ai jamais entendu parler, teni a notre ignorance une main 
secourable. II propose par souscripiion des Tablettes historiques, 
g^nMlogiques et chronologiques de tous les pays et de tous les 
peuples. 11 compte renfermer toutes ces counaissances en cent 
cartes gravees, chacune de deuxpieds de hauteur, sur lesquelles 
on trouvera, dans un grand cartouche orn(^ de figures histo- 
riques, une description geographique et un precis historique du 
pays dont il sera question, des mocurs et des coutumes de ses 



152 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

habitants, avec des remarques sur les gouvernements et I'admi- 
nistration des princes et autres personnes illustres, dont les 
principales actions seront presentees en d' autres cartouches, 
ranges en forme d'arbre g^nealogique. Les souscripteurs paye- 
ront vingt sols par carte, et les autres, dix de plus. G'est bien 
dommage que toutes ces belles entreprises, qui ont si bon air 
dans un prospectus, s'executent avec la derniere negligence. 

— On vient de proposer au public une autre insigne compi- 
lation. Elle doit paraitre en six volumes de difT^rents formats et 
sur papiers de dilTerentes grandeurs, et porter le titre : VEurope 
illustre, ouvrage conienant les portraits et les vies abr^gies des 
souverains^ des princes^ des minisires^ des g^ndraux, des ma- 
gistrats, des 2Jrelats, des savants, des artistes et des dames qui 
SB sont distingues en Europe depuis le xv* sihle jusqu d. present. 
La France, I'Espagne, I'ltalie, la Savoie, I'Angleterre, la Hol- 
lande, I'Allemagne, le Nord, etc., preteront leurs grands 
hommes au burin de nos graveurs et h la plume de M. Dreux 
du Radier. Gela fera un des plus beaux fatras qu'on ait vus 
depuis longtemps. Je souhaite beaucoup de souscripteurs a 
M. Dreux du Radier. II pent compter que je n'en augmenterai 
pas le nombre. G'est a lui que nous devons plusieurs volumes 
d' anecdotes sur les vies des reines, regentes ou maitresses de 
France, et des Tablettes historiques, autre insigne bouquin qui 
n'a pas tout a fait rempli son but : M. du Radier n'esperait pas 
moins que d'ecraser VAbr^gd du president Renault. Ge sera 
pour une autre fois. 

— M. I'abbe Demanet, ci-devant cure et aumonier pour le roi 
en Afrique, vient de publier une nouvelle Histoire de VAfrique 
francaise, enrichie de cartes et d' observations astronomiques et 
g^ographiques, de remarques sur les usages^ les mceurs, la reli- 
gion et la nature du commerce ghieral de cette partie du monde. 
Deux volumes in-!2 faisant ensemble plus de six cents pages. 
Dans le choix, j'aimerais mieux un philosophe qu'un pretre 
dans I'emploi d'historiographe de I'Afrique. M. le cure africain 
deplore le sort de ces contr^es, ou I'erreur et le mensonge ont 
etabli leur siege, et dont les peuples se voient engages h. la 
suite d'un faux prophete ; mais, du temps de leur plus grande 
splendeur, ces contr^es etaient infectees d' autres erreurs et 
d'autres mensonges, et si M. le cure a trouve dans ses voyages 



OCTOBRE 1766. 153 

le pays oil la v6rit6 si6ge i cdt6 du bonheur et oh les marabouts 
Tie soient pas des marabouts, c'est-ti-dire ou les priitres ne 
soient ni fripons ni menteurs, le philosophe lul sera tr6s-oblig6 
d'en publier la carte au plus vite, car ce sera k coup sftr une 
decouverte dont il aura enrichi la geographic. 

— M. Slgaud de La Fond est de ce nombreux detachement 
de maitres de physique qui se trouvent dans Paris, et qui sont 
obliges de reconnaitre Tabb^ Nollet pour leur ancien. Ces mes- 
sieurs font pendant I'hiver des cours publics de physique exp6- 
rimentale avec plusou moins de succ^s, suivant qu'ils ont plus 
ou moins de protection oude charlatanisnie. Autrefois beaucoup 
de femmes assistaient k ces cours ; mais la mode en est pass6e, 
et d'autres enfantiilages ont pris la place de celui-li. M. Sigaud 
de La Fond vient de publier ses lecons de physique experimen- 
tale en deux volumes in-12, avec des figures, faisant ensemble 
plus de neuf cents pages. II esp^re sans doute, par cetle impres- 
sion, donner plus de vogue a ses cours. 

— On nous a envoy6 de Suisse des Essais sur r esprit de la 
legislation favorable il I' agriculture, d. la population^ au com- 
merce, aux arts, aux miHierSj etc. Deux volumes grand in-S" 
faisant ensemble pr6s de six cents pages. Ces Essais sont des 
pieces couronnees par la Societe 6conomiqiie de Berne. On 
trouve dans toutes ces pieces du raisonnement, des connais- 
sances et m6me des lumi^res; mais c'est une eirange folie que 
de croire que tous ces bavardages des societes d'agriculture 
6rig6es depuis peu dans les quatre coins de I'Europe puissent 
jamais influer sur Tameiioralion de la culture d'un pays. Je lis 
dans ce recueil qu'il faudrait etablir des chaires d'agriculture 
dans les universites, et obliger les jeunes gens, surtout ceux 
d'entre eux qui se destinent a la th6ologie, d'assister k ces 
lecons. Quel plat et impertinent bavardage ! Vous verrez que 
c'est dans le cabinet d'un professeur que s'apprendra le labou- 
rage, et que, si la cultuie souflre dans un pays, c'est parce 
que le cultivateur n'entend pas son metier et qu'il a besoin 
de son cur6 pour savoir conduire sa charrue. 



154 ' CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 



NOVEMBRE. 



1" novembre 17G6. 

La question de la legitimite des naissances tardives est 
devenue, depuis quelque temps, le sujet d'une querelle assez 
vive. J'ai vu naitre cette dispute. II y avait, dans la maison que 
j'habite, un conseiller au parlement de Bretagne, appele M. de 
Villeblanche : c'est le meme qui a pu prendre sur lui de faire 
cet 6te rofifice de procureur general dans le fameux procfes de 
M. de La Chalotais. M. de Villeblanche avait interet de faire 
declarer batard un enfant n6 dix mois et vingt jours apres la 
mort de son pere. Cet enfant, reconnu pour legitime, enlevait 
une succession assez considerable a des collateraux. En conse- 
quence, M. de Villeblanche s'adressa d'abord h des m^decins et 
des chirurgiens, pour avoir des consultations conformes a ses 
interets. M. Louis, aujourd'hui secretaire perpetuel de I'Academie 
royale de chirurgie, fut le premier qui prit la plume contre la 
legitimite des naissances tardives. II condamna toutes les femmes 
du monde k accoucher au bout de neuf mois revolus, sous 
peine de voir leurs enfants declares batards, sans misericorde, 
par lui, un des plus illustres membres de I'Academie de chirur- 
gie. Je ne veux pas juger a mort M. Louis, ni imiter a son egard 
la rigueur dont il use envers le beau sexe. Les femmes pares- 
seuses n'ont pas beau jeu avec lui, comme vous voyez; mais il 
aura beau jeu avec moi, parce que j'ai depuis longtemps une 
dent contre lui dont je dois me mefier. II avait opine, dans la 
blessure du marquis de Castries, pour I'amputation du bras 
cass6 par un coup de feu, et il avait condamne le malade a la 
mort sous vingt-quatre heures, suppose que I'operation ne se 
fit pas sur-le-champ. M. Dufouart, chirurgien tres-habile, qui 
n'^crit pas autant de Memoires que M. Louis, mais qui opere et 
conduit une blessure avec une habilet^ pen commune, Jie coupa 
pas le bras au marquis de Castries, le guerit de sa blessure, et 
mit son confrere au desespoir de s'^tre trompe dans ses pro- 
nostics. C'est d6ja assez mal de preferer I'honneur de son 
raisonnement, vrai ou faux, aux bras et aux jambes de son 



NOVEMBRE 1766. 155 

prochain; mais ce qui m'a surtout brouilI6 avec M. Louis, c'est 
de le voir, durant loute la maladie de cet illustre blesse, occupy 
h lui Jeter des inquietudes sur son 6tat, et a lui faire entendre 
qu'il pourrait avoir les suites les plus sinistres. Tout cela, traduit 
en fran^ais clair, signifiait que M. Louis aurait fort d6sir6 que 
]e marquis de Castries fut niort de sa blessure pour faire honneur 
k ses pronostics. Cela peut prouver un grand attachement et 
un grand amour pour ses idees ; mais cela ne prouve pas un 
grand fonds d'honn6tet6. J'ai aussi une grande antipathie pour 
les gens qui passent leur vie k 6crire sur des arts qui ne 
s'acqui^rent qu'a force d'exercice. L'hommesuperficiel bavarde; 
Thomme profond n'en a pas le temps : il op^re, il agit; il ne 
parle que dans ces occasions rares oii il a des choses neuves et 
sures a annoncer. II est vrai que, moyennant cette methode,on 
ne Irouve pas son nom imprim6 tons les mois dans vingt-cinq 
journaux, et qu'apr6s tout, le plus sur est de dire beaucoup de 
bien de soi, et de le r^peter tant qu'on peut, parce qu'a force 
de le dire, on le persuade toujours k quelqu'un, et que cela fait 
quelque elTet k la longue ; mais il n'en est pas moins vrai qu'un 
homme superieur dedaigne ces artifices. Ge qui a acheve de 
barbouiller M. Louis dans mon esprit, c'est d'avoir oui dire k 
des chirurgiens tr6s-celebres, tr6s-experim3ntes, et, qui plus 
est, tr6s-honn6tes, que ce qu'il a ecrit, il y a quelques annees, 
sur une nouvelle methode k tenir dans I'amputation de la culsse, 
etait absolument faux. lis pretendent que les nerfs ne se retirent 
pas de la mani6re dont il le dit, et que par consequent tout 
I'edifice sur lequel il pose sa th^orie n'est qu'un tas de suppo- 
sitions et de faussetes dangereuses. Quand je vois que I'envie 
de faire des d^couvertes fait tenter des moyens aussi blamables 
dans des choses de cette importance, qui interessent la surete 
publique, et qui peuvent induire en erreur les jeunes el^ves de 
chirurgie disperses dans toute I'Europeet justement s6duiLs par 
I'autorit^ d'un homme c6lebre, je deviens implacable. 

M. Louis, dans 1' opinion qu'il a embrassee sur les naissances 
tardives, a encore le malheur de se trouver d* accord avec les 
gens de sa profession les plus decries du c6te de la probite. 
L'iiiustre Bouvart, k qui personne ne dispute I'avantage d'etre 
un des plus malhonn^tes hommes de Paris, consult^ sur le 
procfes de Bretagne, a ^crit contre la logitimite des naissances 



156 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

tardives. II permet pourtant aux femmes d'accoucher en tout 
honneur au bout de dix mois et dix jours. Ainsi le medecin 
Bouvart est pourtant moins severe que le chirurgien Louis. 
Enfin Astruc, dont le seul nom, malgr6 son grand savoir, est 
devenu injurieux pour un homme d'honneur ; I'honnete Astruc, 
peu de temps avant de mourir, a aussi traite la question des 
naissances tardives dans son Essai sur les maladies des femmes, 
et s'est range du cote de son illustre confi-^re Bouvart. Pendant 
que ces messieurs condamnaient ainsi les femmes paresseuses et 
tardives, celle qui leur avail fourni I'occasion de deployer leur 
sev6rit6 mourut en Bretagne avant le jugement definitif du 
proces qu'on lui avait suscit6. 

Je pardonne h MM. Astruc, Bouvart et Louis d'avoir d^rai- 
sonne sur cette question avec tant d'assurance, et meme d'avoir 
manque a la probite si le cas y est echu, puisqu'ils nous ont 
procure un excellent ouvrage intitule Recueil de pieces relatives 
d. la question des naissances tardives, en deux parties, grand in-8®, 
par A. Petit, de I'Academie royale des sciences, docteur regent 
de la Faculte de m^decine de Paris. 

M. Lebas, chirurgien, 6crivit le premier pour la legitimite 
des naissances tardives. M. Petit, consultesur la meme question, 
se declara pour le sentiment de M. Lebas. L'autorite de cet 
illustre et savant medecin devait etre d'un tr6s-grand poids. 
Non-seulementc'estun des plus grands anatomistes du royaume, 
mais il a suivi et pratique longtemps lui-m6me I'art des accou- 
chements, et avait par consequent fait une etude particuli^re de 
cette partie de la science. II donna cependant sa consultation 
sans attaquer, sans nommer meme les personnes d'un avis 
contraire. L'aimable M. Bouvart, entraine par la douceur ordi- 
naire de son caract^re^ fit une reponse pleine d'injures a un 
homme qui ne lui avait pas seulement parle. Ce precede 
malhonn^te, soutenu par feu M. Astruc, piqua M. Petit; etquand 
un homme de grand m6rite s'avise de mettre ses ennemis en 
poussiere, cet acte de justice tourne oidinairement au profit de 
la science. On pent compter le Recueil de pieces que M. Petit 
vient de publier au nombre des meilleurs ouvrages qui aient 
paru depuis plusieurs annees. La liste en est bien courte en 
France, oii, dans une periode de trois ou quatre annees, il paratt 
bien une foule incroyable de brochures, mais a peine un seul 



NOVEMBHE 176G. 157 

livre qui reste. Gelui de M. Petit lestera. 11 n'est pas seulenient 
pr6cieux aux gens de I'art et du metier, il est encore inslructif 
et amusant pour tous ceux qui aiment k reflechir et i porter 
lours vues sur des oi)jeis interessants ; et, quoiqu'il soit ecrit un 
peu longuement, il peul 6ire regarde comme un chef-d'oeuvre 
de logique, comme le module d'une excellente critique, pleine 
de sel et de plaisanteries sans emportement, et sans sortir des 
bornes du respect qu'un honnSte homme se porte k lui-m6me, 
quelque droit que son adversaire lui ail donnesur lui. La maniere 
de M. Petit est tr6s-piquante ; il met son homme en poudre avec 
autant de fermet6 et de franchise que de politesse, en lui faisant 
des compliments tr6s-plaisants. II transpire d'ailleurs, de tout 
ce qu'il ecrit, une odeur d*honn6te homme precieuse au lecteur, 
et qui le lie d'amiiie avec son auteur. Je n'ai jamais vu M. Petit, 
mais son ouvrage m'inspire, sans y tacher, un fort penchant 
pour lui. On sent que cet homme n'a k coeur que la verite et 
le progrfes de la science, qu'il ecrit sans prevention et sans 
autre interet, qu'il n'estime pas une id6e parce qu'elle est la 
sienne, mais parce qu'il la croit vraie et utile, et qu'il revicn- 
drait sur ses" erreuis avec la m^me franchise avec laquelle il 
attaque les erreurs des autres. De tels homines sont excessive- 
ment rares parmi les.physiciens et m6me parmi les phiiosophes. 
J'ai dit qu'on pent encore regarder I'ouvrage de M. Petit comme 
un chef-d'oeuvre de logique et de raisonnement, et comme le 
module d'un ecrit polemique. Ces modeles sont aussi fort rares. 
Beaucoup de gons savent faire un tissu de sophismes, et jeter 
de la poudre aux yeux de ces lecteurs superficiels qui se laissent 
seduire par une tournure et perdent de vue le fond; mais I'art 
de raisonner d'une maniere juste, droite et lumineuse, est 
excessivement rare. Ainsi, quand I'ouvrage de M. Petit n'inte- 
resserait pas par un sujet en lul-m^me trfes-interessant, il atta- 
cherait encore par la maniere dont ce sujet est traite. 

La premiere pi6ce de ce Recueil est un Memoire sur la cause 
et le mecanisme de I'accouchement. Pour savoir si les naissances 
tardives sont possibles, il faut necessairement connaitre la cause 
et le mecanisme de la naissance de I'homme en g6n6ral. Ainsi 
M. Petit commence par les developper. 11 prouve, ce me semble, 
sans r^plique, que Taction de I'accouchement s'op6re par une 
contraction de la matrice, sans que I'enfant y concoure en 



158 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

aucune mani^re. II expose Texistence, le mecanisme et la 
necessite de cette contraction, et il explique tous les pheno- 
menes de Taccouchement, d'apres sa doctrine, avec une extreme 
facilite. Je ne suis pas assez savant pour dire si la theorie de 
M. Petit est absolument neuve ; mais, si elle lui appartient, on 
ne pourra s'empecher de le mettre sur la ligne des plus illustres 
m6decins de notre temps. Tout s'y explique d'une mani^re aussi 
ing6nieuse que simple et naturelle, et je crois ce M^moire du 
petit nombre de ces ecrits faits pour reunir le suffrage et des 
medecins savants et integres et de tous les esprits justes. 

Apres ce Memoire, on lit des observations sur ce que 
M. Astruc a ecrit centre les naissances tardives. M. Petit le 
traite avec de grands egards, comme un savant m^decin, tout 
le monde en tombe d' accord, mais de plus comme un trfes- 
honnete homme, ami du vrai, dont I'esprit n'a jamais ete offus- 
que par les nuages du sot orgueil, de la basse envie, ni par les 
prestiges de la stupide preoccupation ou la maussaderie de 
rhumeur... Ah! monsieur Petit, vous etes malin ! Vous voulez 
que nous reconnaissions M. Astruc a ce portrait ? Eh bien, oui, 
tout Paris crie qu'il a ete bien exactement le contraire de tout 
cela, et vous, pauvre innocent que vous 6tes, vous avez ete tout 
seul la dupe d'un hypocrite qui n'a pu tromper personne? Ah! 
monsieur Petit, vous ne valez rien, et, aprfes avoir traits cet ami 
du vrai avec les plus grands egards, vous le battez a plate 
couture. Quant a ce point, il n'y a rien a dire. 

Le troisi^me morceau est la consultation que M. Petit a 
donnee en faveur de la legitimite des naissances tardives. Gette 
consultation n'est qu'une suite de consequences simples et 
claires de son premier Memoire. L'auteur prouve qu'il est 
absurde de dire qu'un fait est contre nature quand la reality 
de ce fait est prouvee, parce qu'il existe en vertu de lois aussi 
necessaires que le fait le plus commun. Ainsi, ce qui est rare, et 
ce qui est ordinaire et commun, est egalement dans I'ordre 
naturel. Toute cette consultation est d'un tr6s-bon physicien, 
d'un tres-bon philosophe, d'un excellent esprit. 

La seconde partie de ce Recueil est tout entiere consacree 
a la correction de M. Bouvart. Gelui-ci s'etait avis6 de faire une 
critique pleine de fiel et d'injures de la consultation precedente. • 
II n'a pas seme en terre ingrate cette fois-ci. II n'a pas const- 



NOVEMBRE 1706. 159 

derd non plus qu'un sanglier, quelque saiiglier qu'il soit,n'a pas 
beau jeu avec un Hercule, parce que I'llercule met le sanglier 
en pieces. Ce Bouvart, si hargneux, si mediant, si redoulable, 
fait presque pitit^ en sorlant des mains de M. Petit. On voit 
qu'il n'a fait qu'amasser un tas d'inepties, et qu'il a compte que 
son ton rogue et decide les ferait passer. II est tombe en bonnes 
mains. II y a, je crois, peu d'hommes en etat de vous depecer 
ua raisonnement et d'en montrer le faible ou le faux d'une 
mani6re plus piquante que M. Petit. 11 a d'ailleurs une fermete 
et une caussticite qui, combln^es avec cette odeur de probite et 
d'honn^tete dont j'ai parle, donnent a son ecrit un caractere 
tout a fait precieux. 

M. Bouvart a tr6s-mal fait de s'attaquer a son confrere 
M. Petit. Nous croyions jusqu'i present que, s'il etait un homme 
dur, injuste, envieux, sournois et mediant, il etait du moins 
assez bon mededn, assez savant physiden et passable philo- 
sophe. iNous ne pouvons nous cacher, apr^s la lecture de ce 
Recueil, que M. Bouvart n'est rien moins que cela; et il est 
actuellement prouve qu'on peut 6tre un trfes-mechant et tr^s- 
pauvre homme tout ensemble. Quoi qu'il en soit, nous lui avons 
toujours cette veritable obligation d'avoir assez emu la bile a 
M. Petit pour I'engager a prendre la plume et a developper une 
matifere interessante d'une mani^re neuve, profonde et philo- 
sophique. 

— Puisque nous en sommes sur le chapitre de ceux qui 
aiment la verite pour elle-mfime, il est bien juste de parler de 
M. de La Gondamine. li y a des gens dont I'etoile soulient un 
caractere de singularite jusqu'^ la fin. Ce pauvre La Gondamine, 
qu'on a appele le syndic des insupportables, parce qu'il est 
sourd et curieux a I'excfes, deux qualit^s qui ne s'entr'aident 
guere, et qui le rendent fatigant k tous ceux qui sont etrangers 
a la veritable commiseration, se trouve attaque d'une maladie 
extraordinaire. Elle consiste dans une insensibilite repandue 
sur toutes les extremites de son corps, quoiqu'il se porte 
d'ailleurs parfaitement bien. Ainsi, il marche sans sentir ses 
pieds, il s'assied sans sentir ses fesses. On les lui frotte avec les 
brosses les plus dures, jusqu'ci I'^corcher, et il sent a peine uii 
16ger chatouillement. Gomme il est naturellement distrait, il lui 
arrive cent aventures avec celte nouvelle infirmity, 11 se couche. 



160 CORRESPONDANCE LITT^RATRE. 

par exeinple, avec ses pantoudes, croyant les avoir quittees. 
M. Tronchin, consulte par le malade, lui a fait sentir que son 
etat etait une suite necessaire, et par consequent irremediable, 
de la vieillesse d'un corps use par les travaux et les fatigues de 
toute esp6ce, meme du plaisir. II lui a, en consequence, ordonne 
beaucoup de menagements et point derem^des, et lui a d'ailleurs 
interdit toute espfece d'exercice violent, d'application, et surtout 
le devoir conjugal. Peu de personnes, en elTet, ont essuye et 
supporte des fatigues plus etonnantes que M. de La Condamine. 
Apr6s I'arret de defense pronoiice par M. Tronchin, le malade 
a chants son iiifortune dans les vers suivants : 

J'ai lu que Daphn6devint arbre, 
Et que, par un plus triste sort, 
Niob6 fut changee en marbre. 
Sans etre Tun ni Tautre encor, 
Deji mes fibres se roidissent; 
Je sens que mes pieds et mes mains 
Insensiblement s'engourdissent, 
En d6pit de I'art des Tronchins. 
D'un corps jadis sain et robuste, 
Qui bravait saisons et climats, 
I.es vents brulants et les frimas, 
II ne me reste que le bu^te. 
Malgr6 mes ncrfs demi-perclus, 
Destin auquel je me r6signe, 
De la sante, que je n'ai plus, 
Je conserve encore le signe. 
Mais las ! je le conerve en vain : 
On me defend d'en faire usage; 
Ma moiti6, vertueuse et sage, 
Au lieu de s'en plaindre, me plaint. 
Sa mere, en platonicienne, 
Dit : « Qu'est-ce que cela vous fait ? 
N'avez-vous pas la tete saine ? 
De quoi done avezvous regret? 
— Madame, k cette triste 6preuve 
Sitdt je ne m'attendais pas, 
Ni que ma femme, entre mes bras, 
De mon vivant deviendrait veuve. 

— On a distribue secrfetement un ecrit de plus de deux cents 
pagesin-12, bien serrees, intitule Des Commission.y extraordi- 
naires en matitre criminelle, avec cette belle epigraphe tiree 



NOVEMBRE 1766. . 161 

de Tacite, qui sera toiijours la devise du souverain jaloux 
d'6tre un objet de v6n6ration lorsque rintcirfit et la flatterie 
seront condamnes au silence : Nerva Cccsar res olim dissocia- 
biles miscuit^ principntum ac libertatcmy auxitque facilUatnn 
imperii Nerva Trajanus, Tout consid6r6, il vaut niieux ressein- 
bler k Titus, k Trajan , aux Antonins, qu'aux Claude et aux 
Caligula. La circonstance actuelle du fameux proems en Bre- 
tagne a donn6 une vogue etonnante ei cet ecrit, qui a etc attri- 
bue par quelques-uns k M. Lambert, conseiller au Parlement 
de Paris, fort connu *. La fin en vaut infiniment mieux que le 
commencement. L'auteur y passe en revue toutes ces c616bres 
victimes qui ont ^X^ sacrifices en differents temps de la monarchic, 
par des commissions extraordinaires,k la haine et a la puissance 
de leurs ennemis. L'auteur dit a cette occasion des choses fort 
touchantes ; tout bon Francais lira avec emotion son apostrophe 
a Henri IV, et deux ou trois autres morceaux de cette trempe. 
Mais le commencement de I'^crit est d'un pauvre homme. L'au- 
teur s'y recrie sur la constitution francaise, admirable sans 
doute, en ce que tons les ordres de citoyens y ont des preten- 
tions, et qu'aucun d'entre eux n'a un seul droit incontestable 
et independant de la volonte du prince. J'appelle droit incon- 
testable celui qui n'a jamais et6 dispute ni enleve a un citoyen, 
et je n'en trouv^e pas qui merite ce nom en France, si ce n'est 
celui qu'ont les dues de faire entrer leurs carrosses dans la 
cour royale et les duchesses de prendre le tabouret chez la 
reine. L'auteur de I'^crit dont nous parlous ferait un code de 
droit public, k coup sur pitoyable, s'il en ^tait charge. II etend 
le pouvoir du souverain et la prerogative royale tant qu'on 
veut ; mais aussi il renouvelle toutes les pretentions des parle- 
ments, qu'il veut nous faire regarder comme les representants 
de la nation. II faut compter sur des lecteurs peu instruits dans 
I'histoire, quand on veut leur faire adopter ces maximes. Son 
d6but est surtout bien absurde : « Ce spectacle, dit-il, si admi- 
rable d'un gouvernement heureux qui sait accorder la puis- 
sance du souverain avec la liberty legitime des sujets, que 
Rome ne fit qu'entrevoir sous le r6gne adore des Trajans, nes 

1. Attribud aussi it Le Paige, bailli du Temple, cet 6crit est de Cbaillou, avocat 
au parlement de Brotagnc; il a ct6 rtiimprimii avec additions k Rennes, ea 1789, 
sous le titro De la StabiUte des lois. 

Ml. H 



162 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

pour la consoler un moment de I'odieux despotisme sous lequel 
elle avait gemi et sous lequel elle retomba, la constitution 
de la monarchie francaise I'ofFre a 1' Europe, sans interrup- 
tion, depuis quatorze sifecles. » Voila qui est bien trouvel Ge 
spectacle n'a-t-il pas ete bien admirable sous le debonnaire 
Louis XI, sous le tendre cardinal de Richelieu? La France, 
avec sa constitution tant vantee, a eu pr^cisement I'avan- 
tage de Rome sous ses empereurs, et de tons les empires de 
la terre, c'est-a-dire d' avoir ete heureuse sous de bons rois, et 
d'avoir g6mi sous le poids de I'oppression et de la calamite 
publique sous ses mauvais princes. Mais que les moments de 
bonheur ont ete rares en France comme partout ailleurs! A 
peine I'auteur en trouverait-il deux ou trois dans I'intervalle 
de ses quatorze siecles. Un auteur de droit public qui raisonne 
comme le notre peut se vanter d'etre encore de trois ou quatre 
siecles en arriere de la bonne philosophie. 

— M. de Voltaire n'a pas garde le silence dans la querelle 
de M. Hume avec M. Rousseau. II a fait imprimer une petite 
lettre adressee a M. Hume, ou il a, pour ainsi dire, donne le 
coup de grace a ce pauvre Jean-Jacques. Cette lettre a eu beau- 
coup de succ6s a Paris, et elle a peut-etre fait plus de tort a 
M. Rousseau que la brochure de M. Hume. Elle est ecrite avec 
une grande gaiete. Je suis etonn6 que M. de Voltaire n'ait pas 
donne un precis plus exact de la premiere lettre de Jean-Jac- 
ques, qu'il rapporte. Elle commencait : « Je vous hais , parce 
que vous corrompez ma patrie en faisant jouer la comedie » ; 
et elle fmissait : « Je fremis quand je pense que, lorsque vous 
mourrez sur les terres de ma patrie, vous serez en terre avec 
honneur; tandis que, lorsque je mourrai dans votre pays, men 
corps sera jete a la voirie. » Cette petite lettre de M. de Vol- 
taire a 6te reimprimee tout de suite k Paris ^ On y a seulement 
retranch6 le passage suivant : 

« Quelques ex-jesuites ont fourni a des eveques des libelles 
diffamatoires sous le nom de mandements. Les parlements les 
ont fait bruler. Gela s'est oublie au bout de quinze jours. » 

11 faut placer ce passage aprfes ces mots : a II y a des 

1. Cette lettre de Voltaire i Hume, renfermant la lettre de Rousseau k Voltaire, 
se trouve dans la correspondance gen^rale de ce dernier, k la date du 24 octobre 
1766. Le passage cit6 ci-aprfes y a (5t(5 rdtabli. (T.) 



NOVEMBRE 1766. 163 

sottises et ties querelles dans toutes les conditions de la vie. » 
Le libraire de Paris a ajout6 k son Edition la Lettre de M. de 
Voltaire k Jean-Jacques Pansophe, imprimde depuis plusieurs 
mois k Londres, mais qui ne s'6tait pas r^pandue en France *. 
Cette lettre est aussi tronquee en quelques endroits, autant 
que je puis m'en souvenir. Je me rappelle tr6s-bien, par exem- 
ple, que la profession de foi que M. de Voltaire opposait a celle 
de Jean-Jacques Pansophe commen^ait ainsi : « Je crois en Dieu 
de tout mon coeur, et en la religion chr6tienne de toutes mes 
forces. » Au reste, M. de Voltaire persiste k dire que cette lettre 
n'est point de lui. II pretend qu'elle est de M. I'abbe Coyer". 
Je conseille a I'abbe Coyer de prendre M. de Voltaire au mot, 
et nous dirons que cette lettre est ce que M. I'abbe Coyer a 
6crit de mieux, quoique je n'aie pas encore pu vaincre la con- 
viction int^rieure qui me crie qu'elle appartient a M. de Vol- 
taire, malgre toutes ses protestations. M. Rousseau, deson c6t6, 
a ecrit k son libraire de Paris, aprfes la lecture de YExjjosd 
succinct^ qu'il trouve M. Hume bien insultant pour un bon 
homme et bien bruyant pour un philosophe, et qu'il trouve 
surtout les editeurs bien hardis. Du reste, il ne s'explique pas 
davantage. II paratt que tout ce qu'il avait de partisans parmi 
les personnes de premier rang, nomm6ment M. le prince de 
Conti et M"* la comtesse de Boufllers, ont pris fait et cause 
pour M. Hume. Si M. Rousseau etait sage, il laisserait tomber 
toute cette absurde et vilaine querelle ; il se haterait de don- 
ner quelque nouvel ouvrage dont le succ6s eflacerait bientot, 
du moins pour quelque temps, jusqu'au souvenir de ses torts. 
Ce qui vaut un peu mieux que cette tracasserie, beaucoup 
trop fameuse, c'est que M. de Voltaire vient d'envoyer a son 
ami M. d'Argental, charge de tout temps du departement tra- 
gique, une tragedie toute nouvelle qui a 6te recue k la Com6- 
die-Fran^aise par acclamation. On dit que nous y verrons le 
contraste des moeurs des Scythes avec les moeurs asiatiques, et 
que le sujet est d'ailleurs enti^rement d'invention. On dit aussi 
que le patriarche travaille k un roman ih6ologique ; et pour peu 



1. Voir prdc^demment, page 33. 

2. Ed attribuant ^ I'abbe Coyer la Letlre au docteur Pansophe, Voltaire itait 
dans Terreur. L'auteur, nous Tavons d<3J& dit, ^tait Borde de Lyon. (T.) 



16i CORRESPONDANGE LITT^RAIRjE. 

qu'il ressemble au roman theologique de Candide, il ne man- 
quera pas d'6tre edifiant. II a aussi, dans une nouvelle Edition 
que nous ne connaissons pas, augmente du double le Comjnen- 
taire sur le TraiU des Dalits et des Peines ; mais il ne parait 
pas que les trois dialogues dont j'ai eu I'honneur de vous par- 
ler aient jamais existe. 

— Gomme nos Academies sont en usage de c616brer la fete 
du roi, il nous revient tous les ans un panegyrique de saint 
Louis, pr6che devant I'Academie francaise, et un autre devant 
les Academies des sciences et des belles-lettres reunies. G'est 
un present dont nous nous passerions fort bien. L'annee der- 
ni^re, c'6tait M. I'abbe Le Cren qui pr^cha devant FAcaderaie 
francaise^; cette annee, c'a ete M. I'abbe de Vammale, secre- 
taire de I'archeveque de Toulouse ^ M. I'abbe Planchot a pr6- 
che devant I'Academie des belles-lettres et des sciences. Tous 
les ans on dit, de fondation, que le panegyrique de saint Louis 
a ete tr^s-beau, et tous les ans c'est un verbiage que personne 
ne regarde. Saint Louis y est prone comme un des plus grands 
rois qui aient jamais et6. Je pense que I'auteur de I'ecrit Des 
Commissions en est bien convaincu, et qua son avis le si^cle 
de saint Louis est un ires-beau si^cle. II ne faut pas disputer 
des gouts. Les Francais disent que si ce grand roi a ete en- 
traine par les erreurs de son si6cle, il en a prepare un meil- 
leur. Quelle preparation et quel preparateur ! Qu'ils fassent done 
une bonne fois le parall^le de ce ben^t couronne avec Gustave 
Wasa ou Pierre le Grand, qui ont aussi prepare , quoique 
M. I'abbe Le Gren etM. I'abbe Planchot n' aient pas encore pro- 
nonce leur panegyrique. 

— ]\Irae Riccoboni vient de nous faire present d'un nouveau 
roman en deux parties, intitule Lettres d' Adelaide de Dammar- 
tiiij comtesse de Sancerre, (t M. le comte de Nanc^, son ami. 
C'est toujours le style et la mani^re de M'"' Riccoboni. Cette 
manifere est pleine de graces et d'agrements. Un style rapide, 
leger, concis; des reflexions souvent vraies, toujours fines. 
Mais il faut convenir aussi que le fond de ce roman est peu de 
chose, que la fable n'en est pas trfes-heureuse, et que la lecture 



4, Sou Panegyrique a (i\£. imprime, 1765, ia-12. 
2. 1760, Ju-8°, 



NOVEMBRE 1766. 165 

laisse tr6s-froid sur I'int^rfitcle tous les acteurs. Cependant une 
femme cliarmante, maride en premieres noces k un homme 
d'un caract^re detestable, qui on devient veuve, et se prend de 
passion pour un homme distingue en tous points, mais qui est 
mari6, une telle femme pouvait, ce me semble, inspirer de 
I'interfit. G'est que I'auteur du roman manque de force, et 
qu'on ne fait rien qui vaille sans cela. Comment 1 M'"* de San- 
cerre aime un homme marie, elle aime sans esperance, et elle est 
d'une tranquillite 6, vous endormir ? Ce n'esl pas tout k fait li 
le caract^re de la passion. II est vrai que la femme de I'homme 
qu'elle aime sans esperance est contrefaite, et qu'on lui pro- 
met que cette femme mourra en couches : ce qui ne manque pas 
d'arriver; mais tout cela est bien peu heureux, quoiqu'il en re- 
sulte le mariage de M'"® de Sancerre en secondes noces avec un 
homme accompli. Les incidents qui tiennent au fond et qui sont 
imagines pour retarder le d6noument ne sont pas plus heu- 
reux. Le commencement du roman est un peu embrouille et 
embarrass^ de details obscurs dont on ne sent pas encore la ne- 
cessile. C'est un grand art de ne developper du fond de sa fable 
que ce qu'il en faut, et qu'a mesure que la fable chemine. Avec 
ce secret, on est clair, precis, interessant. Les critiques d'un 
gout severe dlront encore que M'"® de Sancerre n'a pas le style 
de son caract^re. II est certain qu'une femme d'un caractere 
doux, sans aucune petulance, d'une ame sensible et brisee par 
de grands malheurs, et qui a toujours pouss6 la patience jus- 
qu'a rheroisme, n'a pas le style vif et p6tillant de M"" Ricco- 
boni; mais c'est que c'est une grande affaire que de donner k 
chaque personnage son style, et il faut du genie pour cela. Le 
style de M"* Riccoboni convient a merveille a M""^ de Martigues, 
autre personnage du roman, d'un caractfere vif, enjoue, etourdi. 
Le marin que I'auteur introduit a la fin est une mauvaise co- 
pie de Freeport dans la comedie de VEcossaise. Ce roman, tel 
qu'il est, a pourtant eu une sorte de succ6s. On a dit froide- 
ment : Cest assez joli ,• mais lorsque Juliette Casteby et Ernes- 
tine parurent, on s'ecriait: Ah! que c'est charmant! M'"*^ Ric- 
coboni a dedie sa Comtcsse de Sancerre a David Garrick. Je 
n'aime pas son 6pltre dedicatoire. 

— Les M6moires de madame la marquise de Crdmy^ ecrits 
par elle-m^me, font un autre roman nouveau, en deux volumes 



166 CORRESPONDANGE LITT^RAIRE. 

in-S** assez considerables*. On ditque ce roman a eu beaucoup 
de succ^s a la cour. Je ne serais pas 6tonne qu'il eut aussi un 
peu de vogue a Paris ; car il est de cette heureuse mediocrity 
qui fait reussir pendant plus de huit jours revolus, et sur la- 
quelle tout le monde s' eerie aussi, mais en baillant, et avec un 
flegme qui petrifie : Ah! que c'est charmant ! Dieu me preserve, 
moi, de trouver cela jamais supportable! Cela n'a ni couleur, 
ni force, ni I'ombre du talent. C'est un camaieu de trente pieds 
de haut sur cinquante pieds de large, d'un blafard, d'une fai- 
blesse, d'une fadasserie, d'une insipidite a vous faire mourir. 
M'"<= de Cremy est une jeune personne qui vit dans le monde 
sous I'autorit^ d'une m6re frivole et volage, et qui n'a que son 
plaisir en tete. £lle a contracts au couvent une amitie fort 
etroite avec une religieuse qui s'appelle M'"'' de Renelle. Cette 
religieuse dirige de son couvent les actions de la jeune per- 
sonne. C'est une moraliste a vous faire perir d'ennui. Je trouve 
d'ailleurs sa morale d'un r^treci et, la plupart du temps, d'un 
faux magnifique. Si j'avais une fille, je serais au desespoir de 
lui remplir la t6te de ces pauvret^s et de ces faussetes-la. 
M'"' de Cr^my s'en trouve si bien cependant qu'elle resiste 
deux ou trois fois a des gouts tres-decides qu'elle avaitprispour 
des gens fort aimables en apparence, mais qui 6taient ou dan- 
gereux ou incapables de la rendre heureuse. Elle fmit par epou- 
ser un homme qu'elle n'aime point du tout, et avec qui elle est 
parfaitement heureuse. Le resultat moral saute aux yeux : c'est 
qu'il faut toujours ^pouser les gens qu'on n'aime pas. En ce 
cas, je devrais epouser M'"^ de Cremy quand elle sera veuve ; 
mais je ferai exception a la regie de la religieuse, et, en ma 
qualite d'heretique, je persisterai a croire que la morale de 
couvent, si prudente et si m^fiante, est une fort mauvaise mo- 
rale pour une jeune personne bien nee. Je ne serais pas etonne 
que la marquise de Cremy fut propre soeur du marquis de Ro- 
selle, trepass6 depuis deux ans, aprfes avoir ete fort a la mode 
pendant quelques semaines. Si je devine juste, la mere de 



i. Les Memoires de madame la marquise de Cremy sont (malgre la conjecture k 
laquelle Grimm se livre h la fin de son article) de la marquise de Miremont. lis 
ont et(5 rSimprim^s en 1808 chez le libraire Leopold Collin, en 3 vol. in-12. On 
doit a la m6me dame le Traite de Veducation des femmes, ou Cours complet d'in- 
struction, Paris, Pierres, 1779-89, 7 vol. in-8". (B.) 



NOVEMBRE 1766. 167 

M"" de Cr6my serait M'"" l^ilie de Beaumont, femme de I'avocat 
de ce noni. On dit M'"* de Beaumont fort aimable, et Ton assure 
que c'estune femme de merite, ce que je n'aijnulle peine h 
croire. Je suis fach6 seulement qu'elle s'obstine a faire des 
romans, car je sens qu'ils ne me tourneront jamais la t^te. 
Mais, au fond, je n'ai aucune raison de lui attribuer celui-lk; 
c'est de ma part pure affaire de nez, et il faut se defier de 
son nez. 

— II n'y a point de polisson aujourd'hui qui, en sortant du 
college, ne se croie oblige en conscience de faire une trag6die. 
C'est Taffaire de six muis au plus, et I'auteur voit la fortune et 
la gloire au bout. II porte sa pifece aux Comediens, qui la refu- 
sent; il la fait imprimer : personnene la lit; il n'y a pas grand 
mal a tout cela, excepte le renversement de fortune du poete, 
qui en devient irraccommodable. Un enfant d'Apollon de cette 
esp^ce, voulant se conformer a I'usage, vient de mettre au jour 
une tragedie de Pierre le Grand ^ C'est, comme vous voyez, 
un sujet tout a fait propre k 6tre traite par un ecolier. Aussi 
I'execution repond parfaitement au m6rite de I'auteur, qui ne 
s'est pas fait connaitre, et que le nom de Pierre le Grand ne 
rendra pas celebre. On ne pent lire jusqu'au bout cette informe 
production. Si vous y daignez jeter les yeux, vous y verrez 
comment I'auteur a su tirer parti du caractfere de I'imperatrice 
Catherine I", personnage non moins interessant quele czar lui- 
in6me. Ah ! le raassacrel Pour ce, et autres m6faits resultant de 
sa pi6ce, renvoyons le poete a son college, d'ou il parait s'^tre 
trop tot 6chappe, et munissons-le d'une recommandation pour 
avoir le fouet bien appliqu6 en arrivant, et ce, pendant six se- 
maines, par forme de correction. II a pris pour sujet la fin tra- 
gique du fils de Pierre; ainsi tout est plein de conspirations. 
Un des conjures, poursuivi par ses remords, se jette aux pieds 
du czar, lui revile le complot sans nommer les complices, et 
puis se tue aux yeux de son maltre. Notre petit poete ne sait 
pas, et ne saura peut-6tre jamais, que les esclaves se laissent 
bien supplicier, mais qu'ils ne se tuent pas. Si un esclave sa- 
vait se donner la mort, il cesserait bient6t de porter ce nom. 
Lorsque Pierre voulut punir la r6volte des str61itz, il les fit con- 

i. Pierre Ic Grand, tragedie (par Duboi3-Fontanelle),Londre3 et Paris, 1766, in-8". 



168 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

duire sur la place, devant son palais a Moscou. La, ces malheu- 
reux se mirent a genoux, la tete sur le billot, au nombre de 
cent soixante, si je ne me trompe, pour recevoir le coup de 
hache, et resterent dans cette attitude pendant deux ou trois 
heures, en attendant ce qu'il plairait enfin a leur maitre irrite 
d'ordonner de leur sort. Voila les moeurs des esclaves. 

— On vient de publier un AbHge de Vhisioire de Port" 
Royal, par M. Racine, de I'Academie francaise, pour servir de 
supplement aux trois volumes des oeuvres de cet auteur, volume 
in-12 de trois cent soixante pages. Jusqu'a present 11 n' avail 
paru qu'une partie de cette Histoire, que Despreaux regardait 
comme le plus parfait morceau d'histoire que nous eussions dans 
notre langue. Elle sera plus recherchee aujourd'hui par la ce- 
lebrite du nom de Racine que par le fond du sujet, qui n'int6- 
resse plus que quelques jansenistes. L'eloge de Despreaux vous 
paraitra bien outre. 

— Le voyage de M'"^ Geoffrin a Varsovie a ete un sujet 
d'entretien et de curiosite pour le public pendant tout le cours 
de r^te. Le succ^s, qui jiistifie tout, a fait taire les censeurs. On 
a su I'accueil qu'elle a regu a Vienne; on I'a vue revenir avec 
la meilleure sante, tout aussi peu fatiguee que si elle rentrait 
d'une promenade ; et ce qui avait paru ridicule et m^me teme- 
raire est devenu tout a coup beau et interessant, suivant 
I'usage. Au mois de mai dernier, c'etait une chose inconceva- 
ble qu'une femme de soixante-huit ans, qui n'etait presque 
jamais sortie de labanlieue de Paris, risquat un voyage de plus 
de onze cents lieues, en comptant le retour, sans un motif de 
la derniere necessite. En ce mois de novembre, c'est devenu 
une entreprise de toute beaute, d'un courage etonnant, une 
marque d'interet et d'attachement unique pour le roi de Po- 
logne. II faut que les oisifs aient une grande manie de juger 
de tout a tort et a travers. Je n'ai du moins jamais pu com- 
prendre comment on mettait tant de chaleur a approuver ou 
a condamner des actions qui n'importent en aucune mani^re 
a qui que ce soit, et qui doivent de toute justice ^tre au 
choix et aux risques de chaque particulier. Depuis le retour 
de M'"" Geoffrin, on a vu a Paris des copies de la lettre suivante, 
et on n'aurait pas bon air de se presenter dans le monde sans 
I'avoir vue. 



NOVEMBRE 17GG. 169 



R]fePONSE DE M"" GEOFFRIN 

A UNE LETTRK QDE U. l.'AnBI? DE BnETECII-, 
CRAKCBLIBR DB M. LB DUG d'oRL^ANS , LUI AVAIT BCRITB A VAR80VIB. 



(Nota que M. I'abb6 de Breteuil a uno Venture trts-difficile. 11 faitdes ronds, 
et pretend former des lettres; il ^crit cotnme les autres eiTacent.) 

« En voyant le grifTonnage, plus griffonnage qu'on ne peut 
dire, de mon delicieux voisin, j'ai dit : On voit bien la peine 
qu'il s'est donnee pour que cela fut parfait en son genre. On 
m'avait annonc6 ce chef-d'oeuvre en m'apprenant que vous 
avlez fait tailler une plume pour vous surpasser. Helas! il ne 
fallait pas vous donner tant de peine; la patte du premier chat 
qui serait tombee sous la vdtre 6tait tout juste ce qu'il fallait. 

« Pour donner a cette belle pi6ce toute la celebrite qu'elle 
m^rite, je I'ai 6tendue sur une table, et j'ai crie : Accourez 
tons, princes et princesses, palatins et palatines, castellans * et 
castellanes, starostes et starostines, enfin, peuples, accourez; 
voilk un hieroglyphe k expliquer, et dix ducats a gagner. Tons 
les etats sont arrives, et mes ducats me sont restes. Je n'avais 
pour toute ressource que les sorciers ; mais ceux de ce si6cle le 
sont si peu que j'aurais encore perdu mon temps. Tout simple- 
ment je me suis adressee k mon coeur; ce coeur si clairvoyant, 
qui sent si finement tout ce qui est fait pour le toucher, a devine 
tout de suite que ce qui 6tait illisible pour les yeux etait tr^s- 
lisible pour lui. II m'a assure que ces pieds de mouche expri- 
maient des t6moignages trfes-tendres de I'amitie de mon deli- 
cieux voisin. J'ai charg6 ce bon dechiffreur de vous r6pondre 
d'un parfait retour de ma part. » 

15 novembre 1766. 

M. Dorat a public, il y a quelques annees, un Essai d'un 
poeme didactique sur la Declamation thMtrale. Get essai ne 
fit point de sensation. II vient de faire reimprimer ce poeme en 
trois chants, et par consequent fort augment^, et precede d'un 

1. Nom donn^ autrefois ea Pologne aux dignitairos qui veuaient aprds les pala- 
tine. (LlTTK^.) 



170 CORRESPONDANCE LITTfiRAIRE. 

discours en prose de trente-six pages i . Gette Edition est ornee 
d'estampes, et soignee comme tout ce que M. Dorat fait impri- 
mer. Ce jeune homme a certainement le talent des vers ; il a 
meme une mani^re a lui qui est agreable et brillante ; mais il 
a deux grands defauts : premierement, il fait trop de vers, et 
la sobriety n'est nulle part plus n6cessaire qu'en poesie ; en 
second lieu, il manque d'id^es. On lit toutun poeme comme 
celui-ci; on entend un ramage assez agreable, mais qui ne 
signifie rien, et dontil ne reste rien. G'est que ces jeunes gens 
veulent se faire une reputation dans les lettres sans 6ludier, 
sans rien apprendre. lis se font piliers des spectacles. De la 
Com6die ils vont souper en ville, se couchent tard, se levent 
plus tard encore, courent le matin les rues et les promenades 
publiques en chenille *, et pensent qu'avec une vie aussi dissi- 
peeon pent parvenir au temple de Memoire. Ce n'^tait surement 
pas la la vie de Yirgile, d'Horace, de Catulle. Je crains que 
M. Dorat, avec son petit talent, ne fasse jamais rien qui vaille, 
et j'en suis fache. II devrait bien renoncer k ecrire en prose ; 
ses discours preliminaires sont de dure et de fade digestion. 
Au reste, il faut 6tre juste, et convenir qu'un poeme comme 
celui de la Ddclamation thMtrale aurait fait de la reputation k 
un poete, il y aquarante ans, et I'aurait peut-6tre mis de I'Aca- 
demie francaise ; aujourd'hui, une telle production est a peine 
apercue. Le public est done devenu bien severe ? Pas a I'exc^s; 
mais c'est qu'il 6tait trop facile, et meme plat, il y a quarante 
ou cinquante ans. Le premier chant de ce poeme traite de la 
tragedie; le second, de la comedie; le troisi^me, de I'op^ra. 
L'auteur a dans son portefeuille un quatri^me chant, de la 
danse, et il aurait du retarder cette nouvelle Edition pour ajou- 
ter ce quatri^me chant, et rendre ainsi son poeme complet. Ge 
supplement nous procurera encore une nouvelle edition de ce 
poeme dans quelque temps d'ici. 

M. Dorat a une singuliere manie ou une singuli^re gau- 
cherie dans I'esprit. II s'est avise d'adresser des epitres a tous 
les gens c^lebres ou a la mode, sans les connaitre, sans etre 
lie avec eux; et il a toujours trouve le secret de les offenser 

1. Declamation t/ie'dfroJe, 1766, in-8°. Frontispice et trois figures d'Eisen, gra- 
vies par De Ghendt. 

2. fetre en chenille signifiait alors 4lre en costume non habille. (T.) 



NOVEMBRE 1766. 171 

dans des vers qu'il se proposait de faire h, leur louange. Dans 

IV'pitre adress6e i la belle Hollandaise, M""" Pater, il fait la 

satire de la IloUande*. Dans une autre, k M. David Hume, il 

dit le diable des Anglais. II oflense M"' Clairon d'une manifere 

tr6s-sensible dans une 6pltre qu'il s'avise de lui adresser. Aujour- 

d'hui il met le comble k cette folie, en adressant une 6pltre k 

M. de Voltaire sur la complaisance qu'il a d'6crire k tout le 

monde. Cette 6pltre, remplie de trails satiriques, a 6te lue et 

r^pandue par I'auteur et par ses amis dans plusieurs cercles. 

Quelques gens senses ont repr6sente k M. Dorat qu'il 6tait fort 

imprudent k lui de faire une satire contre M. de Voltaire, de 

s'en faire un ennemi sans n6cessite, et de briguer ainsi une 

place dans quelque fac^tie entre I'ivrogne Freron et I'archidia- 

cre Trublet. M. Dorat a paru sentir la justesse de ces reflexions, 

mais vous ne devineriez jamais le parti qu'elles lui ont fait- 

prendre. G'est de faire imprimer cette 6pttre, de peur, dit-il, 

qu'une copie infid^le et d^figuree par la malignite ne tombe 

entre les mains de M. de Voltaire. II est vrai qu'en la faisant 

imprimer, il en a supprim6 les traits les plus mordants ; il en a 

affaibli plusieurs autres, et il croit qu'elle pourra passer ainsi 

sans trop facher M. de Voltaire ; mais, moi, je crois qu'il se 

trompe. II finit son epltre par ces deux vers : 

Je viens de rire k tes depens, 
Et je vais pleurer a Merope. 

M. de Voltaire n'aime pas qu'on rie k ses d6pens ; il a fait 
ses preuves k cet 6gard, et je pense qu'il le prouvera aussi a 
M. Dorat; et que, si M. Dorat aimea rire aux depens de M. de 
Voltaire, il n'aura pas longtemps les rieurs de son c6t6. Cette 
Epltre du rieur Dorat est suivie de deux autres. La premiere, 
adressee aM. de Pezay sur son voyage en Suisse, est en revan- 
che un pan6gyrique du patriarche de Ferney; c'est le contre- 

1. M™" Pater dtait la femme d'un riche banquier hoUandais. Quand elle arriva 
ik Paris, son renom dc beauto mit bient6t en 6moi tous les hommcs k la mode. 
Quelques-uns ayant, un jour, trouvd le moyen de se faire presenter chez elle, 
M. Pater, auquel leur man^e n'dchappait point, leur dit en les rcconduisant : 
« Messieurs, nous aurons toujours beaucoup de plaisir it vous voir ; mais je vous 
pnSviens qu'il n'y a rien & faire ici ; car je ne sors pas de la journOe, et la nuit je 
couche avec ma femme. » (T.) — Yoyez t. VI, p. 175. 



17S CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

poison de la premiere. Vous I'avez lue dans son temps a la 
suite de ces feuilles. La seconde, adress6e a M. de Saint-Foix, 
auteur de la petite comedie des Graces, est peu de chose. Ces 
trois morceaux ont paru sous le titre de Bagatelles anonymes ^ 
Ce n'est pas tout : M. Dorat a aussi voulu dire son mot sur 
la querelle de M. Rousseau avec M. Hume, en tant que M. de 
Voltaire s'en est mele par la lettre adressee a ce sujet au phi- 
losophe ecossais. M. Dorat vient de faire imprimer un Avis 
aux sages du sidde^, c'est-a-dire a M. de Voltaire et aM. Rous- 
seau. Get avis est en vers, et 1' auteur fait observer a ces mes- 
sieurs : 

Que grace a leurs dissensions, 
Souvent les precepleurs du monde 
En sont devenus les bouffons. 

Moi, j'observe k M. Dorat que les precepteurs du monde 
donneront alui, ecolier, cent coups de verge bien appliques. 

— On a imprime en Hollande une traduction du Premier 
Alcibiade de Platon, par M. Leffevre, petit in-S" de prfes de cent 
pages. Je ne connais pas ce M. Lefevre; mais je sais qu'il tra- 
duit fort mal les dialogues de Platon. II convient meme qu'il 
n'aime pas a se donner beaucoup de peine, qu'il ecrit a peu 
pr^s comme il parle, et que le soir il donne k Fimprimeur ce 
qu'il a compose le matin. Or, en lisant sa preface, vous trouve- 
rez que cet homme, qui ecrit comme il parle, parle comme un 
franc polisson. II dit qu'il est bienaise de faire plaisir au public 
par ses traductions,- mais qu'il est bien aise aussi de ne pas se 
chagriner, en se distillant la cervelle sur la preference que tel 
mot pourrait disputer k I'exclusion de tel autre mot ; que d'ail- 
leurs ce qui n'est pas bon aujourd'hui le sera peut-etre demain. 
Et c'est un homme qui parle, qui ecrit, qui s'exprime ainsi, qui 
ose entreprendre de traduire les entretiens divins de Socrate! 
11 faudrait, en punition de cette entreprise sacrilege, condam- 
ner cet impie a servir, pendant I'espace de trois ans, de fac- 

1. Bagatelles anonymes, recueillies par un amateur, Geneve (Paris), 1766, 
in-S", vignette et cul-de-lampe d'Eisen, graves par N6e. 

2. Jn-S", 8 pages, avec un joli frontispice anonyms repr^sentant Voltaire et 
Rousseau, tous deux tres-rajeunis, se montrant le poing dans un jardin dessin6 k 
la francjaise. Un exemplaire de cette piece, tres-rare et inconnue aux bibliographes, 
figurait dans la vente de M L6on Sapin (1878), u° 1140. 



NOVEMBRE 176G. 173 

teur h V Annie litUrairc et autres ordures de cette espfece. 
Malgr6 cet aveu, il a rimpertinence de dire que, pour trancher 
court, il aura obligation h, qui le convaincra de faux dans sa 
traduction. Ce Lef6vre est k coup sClr quelque provincial; 
car, i Paris, les plus detestables barbouilleurs n'6crivent pas 
de ces sottises ^ 

Malgr(5 rimpertinence du traducteur, vous lirez ce dialogue 
entre Socrateet Alcibiade avec un grand plaisir; vous sentirez, 
en llsant, ce charnie inexprimable, cette dignity de votre 6tre, 
cette elevation que la philosophic socratique sait si bien inspirer, 
et que M. Leffevre n'a pu defigurer entiferement. Yous y trou- 
verez cette subtilit6 de raisonnement particuli^re au divin So- 
crate, qui touche immediatement h. la subtilit6 des sophistes, 
et qui en est cependant si 61oignee. Vous verrez dans Alcibiade 
le module d'un petit-maitre d'Athfenes aussi different d'un fre- 
luquet de Paris que le gouvernement d'Ath^nes I'etait de celui 
de France, et dans Socrate ce caract^re de gr-avite, de s6r6nite 
et de superiorite auquel aucun philosophe moderne n'atteindra 
jamais, parce que, dans nos gouvernements, le philosophe et 
I'homme d'l^tat ne sont jamais r6unis dans la m6me personne, 
et qu'ils n'etaient jamais s6par6s dans les gouvernements an- 
ciens. Le but de Socrate, dans ce dialogue, c'est de prouver a 
Alcibiade qu'aucune chose ne saurait 6tre utile, si elle n'est 
en m^me temps belle, honn^te et juste; et il faut voir avec 
quel artil montrek son jeune homme I'absurdite de ses discours, 
quoique ces discours soient d'Alcibiade, c'est-a-dire d'un jeune 
homme plein d' esprit. Socrate traite k fond le chapitre de la 
nature humaine, de ses faiblesses, de ses defauts, des moyens 
de la fortifier et de la rendre meilleure par les soins que nous 
devons prendre de nous-m6mes. Le charme de cette lecture nous 
dedommage un peu de cette foule d'insipides brochures dont 
nous sommes accables. 

1, Grimm traite fort cavaliferementTanneguy Leftvre (n^ en 1615, mort en 1672), 
commo traductcur du Premier Alcibiade de Platon. 11 avouo, au restcj qu'il ne 
connall pas ce M. Lef^vre. Comment le style de ce traductcur, qu'on n'a jamais 
accuse de ne pas savoir le grec, n'a-t-il pas fait sentir k Grimm qu'il avait sous 
les yeux un ouvrage du xvn* sifecle? En effet, Tanneguy Lef^vrc, p6re de I'illus- 
tre M™ Dacier, ^tait mort en 1672, et ce fat le professeur hoUandais Rhunkenius 
qui reproduisit h Amsterdam, en 1766, avec des corrections, sa tradactioa du 
Premier Alcibiade de Platon, imprim(5o dts 1666. (B.) 



Ilk CORRESPONDANGE LITT^RAIRE. 

— On a traduit de ritalien des Pensies sur le bonheur, petite 
brochure in-12 de soixante-quatre pages. Vous lirez ces Pens^es 
avec quelque plaisir. Elles sont d'un esprit juste, qui ne manque 
pas de finesse; etpuisqu'il est dit qu'on nepourra jamais ecrire 
sur le bonheur que froidement, contentons-nous de ces Pensdes. 
L'auteur est M. le comte de Verri, Milanais, qui vient de quitter 
la carrifere des lettres pour celle des affaires, M. le comte de Fir- 
mian lui ayant procure une place a Milan. La traduction des 
Pens^es sur le bonheur nous vient de Suisse ^. M. le comte de 
Verri etait un des principaux raembres de cette coterie de Milan 
qui s'est reunie pour cultiver les lettres et la philosophie. EUe 
a public pendant quelque temps une feuille periodique intitu- 
I6e le Cafd, ou Ton trouve des choses precieuses de plus d'un 
genre. Nous avons eu la satisfaction de voir ici deux membres 
de cette societe : I'un, le marquis Beccaria, auteur du livre Des 
DHits et des Peines; I'autre, le fr^re cadet du comte de Verri. 
Ce dernier, qui n'a pas vingt-quatre ans, d'une figure tr6s- 
agr^able, a de la grace et de la finesse dans I'esprit. II est 
auteur de plusieurs feuilles du Cafd. Le marquis Beccaria porte 
sur son visage ce caract^re de bont^ et de simplicity lombardes 
qu'on retrouve avec tant de plaisir dans son livre. Nous n' avons 
pu le garder qu'un mois, au bout duquel il a repris la route 
de Milan. On dit qu'il a 6pouse une jeune femme centre le 
gre de ses parents, et qu'il en est excessivement amoureux 
et jaloux. On ajoute que, malgre sa douceur, il est naturelle- 
ment port6 a I'inquietude et k la jalousie; et je le croirais 
volontiers. On pretendait qu'une brouillerie avec sa femme 
nous I'avait inopinement amene, et que le raccommodement 
survenu nous I'avait de meme arrache au bout de quelques 
semaines. On dit aussi que sa douce moitie est fort jolie, et 
qu'elle n'est pas inexorable pour ceux qui soupirent autour 
d'elle. Pauvres philosophes, voili ce que c'est que de nous! 
Un regard de la beaute nous attire ou nous renvoie k cent lieues, 
nous fait passer et repasser les Alpes a sa fantaisie. Pour le 
jeune comte de Verri, il a laisse son ami reprendre la route 
de Milan, et est alle faire un tour k Londres avec le P. Frisi, 
Milanais, barnabite, geometre habile, professeur de math^ma- 

1. Mingard 6tait l'auteur de cette traduction. 



NOVEMBRE 1766. 175 

tiques k Pise, homme d'esprit et de m6rite ; et aprfes s'y 6tre 
arr6t6s quelques semaines, ces deux voyageurs reviendront 
passer encore quelque temps avec nous. M. de Carmontelle les 
a dessines tous les trois. 

— M. Clement de Genfeve, que M. de Voltaire appelait 
Clement Maraud, pour le distinguer de C16ment Marot, a fait, 
il y a une vingtaine d'annees, une tragedie de M^rope qui n'a 
jamais t't6 jouee. 11 passa ensuite k Londres, ou il publia, pen- 
dant cinq ans de suite, une Annie littdraire * . Comme ces 
feuilles etaient trfes-satiriques et tr6s-mordantes, et qu'il y avait 
plus d'esprit qu'on n'en connaissait k Clement Maraud, on 
disait que M. de Buffon les fournissait k ce coquin subalterne, 
et decochait ainsi derri^re lui des traits sanglants contre amis 
et ennemis. Ce qu'il y a de certain, c'est que cet illustre philo- 
sophe a eu des liaisons avec ce mauvais sujet. Clement, ayant 
vid6 ce vilain sac d'ordures, repassa en France, ou il devint 
fou. On fut oblige de I'enfermer aux petites-maisons de Cha- 
renton. Comme sa folie n'etait ni dangereuse ni incommode, 
il a et6 relache au bout de quelques ann^es, et il vient de publier 
des Pieces posthumes de Vauteur des cinq Anndes litteraires *. 
C'est un cahier de vers et de pieces fugitives, ou Ton remar- 
que le penchant du maraud pour la satire. Ce petit recueil ins- 
pire je ne sais quelle piti6 humiliante et importune. L'auteur 
y plaisante sur son s6jour aux petites-maisons. II nous met en 
compagnie avec les fous qu'il y a vus. II se donne pour tre- 
passe, et assur^ment il Test depuis longtemps pour tous les 
honn^tes gens etpour tousles gens de gout. Si vous avez jamais 
vu les petites-maisons, vous en etes sorli avec ce sentiment 
d'humiliation penible que cette vue inspire. La lecture des 
pieces posthumes de M. C16ment vous fera eprouver ce senti- 
ment de nouveau. 

— Dans le service qu'on a celebr6 k Notre -Dame pour 
le repos de Tame de la reine d'Espagne, l^lisabeth Farn6se, 
M. Mathias Poncet de La Riviere, ancien ev6que de Troyes, devait 
prononcer I'oraison fun^bre de cette princesse; mais ce prelat 
se trouva indipose au moment oil il devait monter en chaire. 

1. R(5uni sous le litre des Cinq Annees litteraires, 1754, 2 vol. in-12. 

2. Le v»5riteble titre du volume est Poisies posthumes de M. Clement, auteur 
des Cinq Annees litteraires, Paris, 176S, ia-12. 



176 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

Cette oraison f unebre vient d'etre imprimee ^ Vous savez que, 
dans ces occasions comme en beaucoup d'autres, la chaire, 
qu'on dit consacr^e a la v6rite, est la chaire du mensonge et des 
mauvais lieux communs. II faut esperer que ce morceau d'elo- 
quence de M. Mathias Poncet fera la cloture du theatre lugubre 
de Notre-Dame de Paris, qui a donne tant de representations 
cette ann6e, et que cette cloture duiera longteraps, malgr6 les 
mauvaises nouvelles qui se repandent dans le public sur la 
sante de M'^« la Dauphine. 

— Le Lord impromptu^ nouvelle romanesque, ou la Magie 
blanche^ ou la Surprenante aventure de Richard Oberihon, en 
deux petites parties. G'est un autre roman nouveau qu'on lit 
avec I'interet et le plaisir qu'excite un conte de revenant. Le 
probl^me de ce roman etait de faire arriver a un jeune homme 
honnete, simple , interessant, les aventures en apparence les 
plus merveilleuses et les plus varices, et de les expliquer tout 
a la fois d'une mani^re simple et naturelle. L'auteur ne se tire 
pas mal de ce probleme. II a de I'imagination et de I'invention. 
Je voudraisqu'il eutplus decoloris et une tournureun peu plus 
philosophique : car quand on a lu tout son roman, il n'en resulte 
rien, sinon qu'on s'est amus6, ce qui est bien quelque chose. 
L'auteur pretend I'avoir traduit de I'anglais ; mais je le crois 
francais et original. On dit que cet auteur est un certain 
M. Gazotte, qui a ete interesse dans le fameux proems des Lioncy 
centre les jesuites. Ce M. Gazotte publia, il y a quelques annees, 
un poeme epi-comique en prose intitule Olivier, qui eut quel- 
que succ6s. Au reste, si vous vous rappelez I'histoire de Sara 
Th..., que M. de Saint-Lambert fit inserer I'annee dernifere 
dans la Gazette littdraire, vous lui conseillerez de lire le Lord 
impromptu, et d'y voir comment il faut s'y prendre quand on 
veut rendre un laquais aimable, interessant, charmant aux yeux 
de sa maitresse et par consequent du lecteur : car, en fait d'ou- 
vrages d'imagination, il n'y a rien de fait quand celui-ci n'est 
pas force de prendre le sentiment que l'auteur veut faire naitre. 

— Euminie et Gondamir, histoire francaise du temps oil com- 
menca la monarchie. Volume in-12 de cent soixante-dix pages*. 



1. 1776, in-i". 

2. Par G. Mailhol. 



NOVEMBRE 1766. 177 

L'auteur inconnu pretend qu'on trouvera dans ce petit ouvrage 
une esquisse des nioeurs, des sentiments, de la religion de nos 
premiers anc6tres, I'origine de plusieurs usages de la nation, et 
mfimequelquesfaitshistoriques qui ont echappea nos ^crivains. 
U pent se vanter plus surement encored' avoir fait une peinture 
assez insipide des mojurs francjaises modernes sous des noms 
surann6s et gothiques. 

— Les Letlres d'Assi i\ Zurac, volume in-12 de plus de 
deux cents pages', sont une des cent cinquante mauvaises 
copies qui ont paru successivement des Leltres persanes. 

— On nous a encore traduit de I'anglais des Mcmoires du 
Nord, ou Ilistoire dune famille d'fJcosse. Deux parties in-12. 
C'est une insigne rapsodie d'historiettes romanesques et insi- 
pides, cousues Tune apr^s I'autre k I'usage des oisifs. 

— Histoire des colonies europ^cnnes dans TAmirique, en 
six parties et deux volumes in-12, chacun de pr6s de quatre cents 
pages. Traduite de I'anglais de William Burk par le terrible 
Eidous. Vous voyez que ni la Chine, ni I'Afrique, ni I'Amerique, 
ni aucune partie du monde n'est h. I'abri des ravages de ce re- 
doutable traducteur,- et s'il reste encore quelque pays a d6- 
couvrir sur notre globe, il sera bientdt sous la puissance 
d'Eidous le cruel. L'auteur anglais fait un grand 61oge de I'ad- 
ministration des colonies fran^aises. 

— M. Desgronais, professeur au college royal de Toulouse, 
a fait imprimer un livre intitule les Gasconismes corrig^s. 
Volume in-12. Le projet de l'auteur est de relever toutes les 
mani6res de parler vicieuses qui sont en vogue dans les pro- 
vinces meridionales de la France. Ges expressions et tournures 
vicieuses ne sont pas en petit nombre, et l'auteur, residant k 
Toulouse, pent se vanter d'etre k leur source. 

— Les Plus Secrets My stores des hauts-grades de la macon- 
nerie d&coih^s, ou le Vrai Rose-Croix, traduit de I'anglais, suivi 
du Noachite, traduit de I'allemand ; volume in-S", imprime k 
Jerusalem, chez Desventes, libraire a Paris*. Suivant l'auteur de 
ce beau livre, c'est Godefroy de Bouillon qui institua I'ordre des 
Masons dans la Palestine, en 1330. L'ordre des Noachites est 



1. Par J. V. de La Croix. 

2. Par Berage. Nouvelle Mition augment^e, Jt5rusalcm (llollando), 1771, in-S". 

vii. <2 



178 CORRESPONDANCE LITT£rAIRE. 

bien plus merveilleux et plus ancien. II faut avoir donne de 
grandes marques de z^le dans I'ordre des Macons, pour aspirer 
a une place dans celui des Noachites. Ges inepties viennent de 
vingt annees trop tard. Dans le temps ou les francs-masons 
etaient a la mode, et assez nombreux pour qu'en certaines capi- 
tales la police fit attention a eux, ce livre aurait pu faire fortune ; 
mais ce temps est passe. 

— On a imprime une Lettre de feu M. I'abb^ Ladvocat, 
docteur et biblioth^caire de Sorbonne, dans laquelle on examine 
si les textes originaux de VEcriture sont corrompus, et si la 
Vulgate leur est pr^firable, brochure in-8° de cent trente-cinq 
pages. L'auteur se declare pour la negative, malgre le respect 
que r^lise romaine ordonne de rendre a la Vulgate. La raison 
qui decide M. I'abbe Ladvocat pour les textes originaux, c'est 
que dans ces textes il n'y a que des fautes de copistes, au lieu 
que dans la Vulgate il y a encore des fautes de traducteur. II 
est curieux de voir des hommes senses discuter gravement de 
pareilles questions. M. le Proposant a certainement raison. Si ce 
livre est divinement inspire, il faut, pourm6riternotrecroyance, 
qu'il ait ete aussi divinement copi6 ; car s'il y a une seule faute 
de copiste, il peuty en avoir mille; et que devient le fondement 
de notre foi? Cependant saint Jerome, saint Augustin et plusieurs 
Peres de I'l^glise, conviennent que ces textes sont corrompus. 
Moi, en ma qualite de fidMe, je soutiens que le Saint-Esprit n'a 
pas seulement inspire les auteurs des livres sacres, mais qu'il 
a inspire et inspire encore tons les jours tons les copistes ettous 
les imprimeurs qui en multiplient les exemplaires, et que c'est 
bien le moindre miracle qu'il puisse faire en favour d'un livre 
n^cessaire au salut eternel du genre humain. M. I'abbe Ladvo- 
cat, qui, en sa qualite de docteur de Sorbonne, etait atb^e, dis- 
cute cette question en savant th6ologien. Je me souviens de I'avoir 
fait mourir de la poussifere avalee dans la bibliotheque de la 
Sorbonne'; mais cela n'estpas vrai, et il n'6tait pas assez mal- 
avise pour cela. II est mort pour avoir neglige des hemorrhoides 
auxquelles se sont jointes une inflammation et la gangrene. 

— M. Changeux vient de publier un Traits des extremes, 

1. C'est t. VI, p. 461, que Grimm a attribue la mort de I'abbe Ladvocat aux 
fatigues de sa place de bibliothecaire. C'est une mort trop rare pour n'fitre pas 
quelque peu gloricuse. (T.) 



DfiCEMBRE 1766. 170 

ou £Uhnents de In science de la rMliU, en deux gros volumes 
in-12. M. Changeux, dont j'ignorais jusqu'i la r6alite de I'exis- 
teuce, nous apprend qu'il a entrepris ce Trait6 k I'occasion de 
Tarticle JiMitc, qu'il destinait pour YEncyclopMie. 11 nous 
apprend encore qu'il a dislingu6 la r6alit6 de la v6rit6, et qu'en 
sa quality de Descartes du xvm* si^cle, il a voulu faire avec la 
premiere comme I'autre Descartes a fait avec la seconde, et par 
consequent cr6er une science toute nouvelle, qui est celle de 
la realile : science, suivant Tassertion de I'inventeur, plus utile 
que celle de la verite, avec laquelle on ne pourra plus la con- 
fondre. Or, h, force de se creuser la t6te, M. Changeux a trouve 
que sa science de la r6alit6 porte sur un principe unique, et ce 
principe, c'est que les extremes se touchent sans se confondre, 
et que la r^alite ne se trouve que dans le milieu entre ces 
extremes. C'est sur ce beau principe, si neuf qu'il est deja 
devenu proverbe, que M. Changeux etablit son superbe corps 
de logis de la reality. II s'imprime d'etranges sottises et d'insi- 
gnes platitudes en ce xviii* si6cle. Si vous avez le courage de 
lire un peu du Traitd des extri^mes, vous y verrez que la vie 
et la mort ne sont pas des extremes; et, dans le fait, elles ne 
peuvent 6tre que des milieux, en vertu du principe unique 
decouvertparM. Changeux, sansquoi on ne naitrait ni ne mour- 
rait plus r^ellement. Ce que je sais, c'est que si les extremes se 
touchent sans se confondre, M. Changeux doit se trouver nez 
k nez contre Leibnitz, Newton et Locke. 



DECEMBRE. 



!»■• d^cembre 1766. 



On vient d'6riger dans I'^glise de Saint-Roch une esp^ce de 
mausol^e a feu M. Moreau, p6re de feu M. de Maupertuis, et 
Ton a saisi cette occasion pour faire I'eloge historique de ce 
philosophe cel^bre dans une longue et mauvaise inscription, 
car, depuis cent ans que nous avons une Academie royale des 
inscriptions, la France est k peu pr6s le pays de I'Europe oil 



180 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

Ton se connait le moins en inscriptions, et ou Ton en fait du 
plus mauvais gout. On voit aussi sur ce mausolee le medallion 
de M. de Maupertuis ; mais il n'est pas ressemblant. Ce monu- 
ment est done plutot 6rige a I'honneur du fils qu'a celui du 
p^re , quoique les cendres du fils reposent loin d'ici chez les 
capucins de Bale, ou Maupertuis est mort en odeur de saintet6, 
victime d'un caractere inquiet, envieux et ambitieux outre 
mesure^ Tout ce que je me souviens d' avoir oui dire de son 
pfere, c'est qu'il 6tait excessivement avare. Maupertuis lui ame- 
nait tons les jours a diner quelques beaux esprits ramasses au 
cafe ou k la promenade. Toute cette jeunesse mangeait, buvait, 
et n'avait jamais assez , et le p6re Moreau n'aimait pas cela. 
M. d'Alembert seul avait fait sa conquete. « C'est un joli gar^on 
que ce d'Alembert, disait-il k son fils; cela ne boit point de vin, 
cela ne prend point de cafe, cela fait plaisir a voir k une 
table... » M. de Maupertuis n'a ete ni avare ni heureux comme 
son p6re. Un amour demesure de la celebrite a empoisonne et 
abrege ses jours. 11 affectait en tout une grande singularite, 
afin d'etre remarque. II voulait surtout I'etre du peuple, dans 
les promenades et autres lieux publics, et il y reussissait par 
des accoutrements bizarres et discordants. II n'aimait pas la 
societe de ses 6gaux. Jaloux a I'exc^s de toute gloire litteraire, 
il etait toujours malheureux de se trouver avec ceux qui pou- 
vaient la disputer ou la partager. II avait affecte une grande 
amiti6 pour la femme de chambre de M'"^ la duchesse d'Aiguil- 
lon, qu'il voyait beaucoup; mais si Ton n'avait jamais dit dans 
le salon de M'"^ d'Aiguillon que Maupertuis etait monte a I'en- 
tresol de M"* Julie, je wois que sa liaison avec M'^* Julie aurait 
peu dure. II pr6tendait aussi avoir congu une passion violente 
pour une jeune Laponne qu'il avait amenee en France, et qui y 
est morte. II aimait a chanter des couplets qu'il avait faits pour 
elle sous le pole, et qu'il faut conserver ici : 

Pour fuir I'aniour, 
En vain Ton court 
Jusqu'au cercle polaire : 
Dieux! qui croiroit 



1. Maupertuis (Pierre-Louis Moreau de), ii6 k Saint-Malo, le 17 juiliet 1698, 
uiourut a Bale, le 27 juillet 1759. 



DfiCEMBRE 17 66. ^ 181 

Qu'en cet endroit 
On eQt trouv6 Cyth6re ! 

Dans les frlmas 

De ces cllmats, 
Christine nous enchante ; 

Et tous les lieux 

OCi sont ses yeux 
Font la zone brillante. 

L'astre du jour 

A ce s6jour 
Refuse sa lumiere; 

£t ses attraits 

Sont d6sormais 
L'astre qui nous 6claire. 

Le soleil luit; 

Des jours sans nuit 
Bient6t il nous destine ; 

Mais ces longs jours 

Seront trop courts 
Pass6s pr6s de Christine. 

Le mausolee qui a donn6 lieu a cette petite digression est de 
M. Huez, de rAcademie royale de sculpture. Ce monument ne 
rendra pas a M. Huez Timmortalite qu'il donne au p6re de 
Maupertuis. II y a la un ange gardien des cendres de M. Moreau 
qui a I'air plus lourd et plus paysan qu'un chantre d'une paroisse 
de village. Sa draperie est aussi lourde que toute sa figure, qui 
est de proportion colossale. 

— M. Leonard vient de publier des Idylles morales^, en 
vers, au nombre de six. Le but de I'auteur etait de peindre les 
premiers sentiments doux et honnStes de la nature, comme 
I'amour avec toute son innocence, I'amour filial, etc. On dit 
que M. Leonard est jeune, et qu'il m6rite d'etre encourag6 ; moi, 
au contraire, je trouve qu'il m^rite d'6tre decourag6. Puisqu'il 
est jeune et honnfite, il m6rite qu'on I'empSche de se livrer a 
la poesie. Pour 6tre poete, il ne suffit pas d' avoir des sentiments 
honn6tes, il faut encore un talent decide. Dans le genre de 
po6sie ou M. Leonard s'est essaye, 11 faut une facilite et une 

i. Paris, Merlin, 176C, ia-8o. . . f . •• 



182 ^ CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

grace de style, un choix d'images tendresetdelicieuses, un charme 
et une douceur de colons qui vous ravissent et vous enchantent. 
On voit bien que ce sont les Idylles de M. Gessner, de Zurich, 
qui ont donne a M. Leonard I'envie de faire les siennes; mais le 
singe qui prendrait I'Antiaous pour module n'en resterait pas 
moins singe. Gessner est un poete divin, et M. Leonard un hon- 
n^te enfant, si vous voulez, et plus surement un pauvre diable. 

— M. Dancourt, ancien arlequin de Berlin, qui a refute le 
traite de M. Rousseau contre les spectacles, et qui est a la fois 
auteur et acteur, a arrange, pourle theatre de "Vienne, un ancien 
op6ra-comique francais pour pouvoir etre mis en musique. Gette 
piece, intitulee les Pterins de la Mecqiie, est une farce de Le 
Sage. M. Dancourt I'a appelee la Bencontre imprhme. II fallait 
faire un meilleur choix. On dit que la musique du chevalier 
Gluck est charmante. 

— M. Eidous vient encore de nous enrichir d'une Hisloire 
de la Nouvelle-York, depuis la d^couverte de cette province 
jusqu'd. notre sUcle, traduite de I'anglais de M. William Smith. 
Volume in-12 de quatre cents pages. Gette histoire finit k 
I'ann^e 1732; ainsi elle aurait besoin d'un supplement. Quant a 
M. Eidous, je ne voudrais pas a mon plus cruel ennemi assez de 
mal pour le lui donner pour traducteur. 

— Marianne, ou la Paysanne de la for el d' Ardennes, histoire 
mise en dialogues^ forme un volume in-12 de trois cents pages, 
en treize entretiens. L' auteur de ce roman nous assure, suivant 
I'usage, que c'est une histoire veritable. II prend lui-meme le 
nom d'Ergaste, et sous ce nom il questionne la paysanne de la 
foret d' Ardennes et se fait center sa vie : c'est ce qui forme les 
differents entretiens. Vous croyez peut-etre que lebut del'auteur 
a et6 de nous faire un tableau interessant de la vie rustique ? 
Point du tout. Marianne est une servante de cabaret, qu'un 
colonel veut violer, et, comme il n'en pent venir about, il la bat, 
et ensuite, pour reparation, il la m^ne a Paris et la fait aller a 
rOp^ra avec sa soeur. Gependant tous les attraits de Paris n'em- 
pechent pas notre heroine de retourner a la fm du roman dans 
son village, de reprendre ses habits de paysanne et d'6pouser 
un valet de cabaret nomme Antoine, qui n'a jamais cesse de 
I'aimer. Et ce fond, si detestable par lui-m6me, est ecrit et 
execute d'un style et d'un ton qui rendent Ergaste tout k fait 



DfiCEMBRE 1766. 188 

digne d'obtenir la survivance de M. Antoine dans son auberge. 
Oh! nion Dieu, que je suis las de passer en revue tant de d6tes- 
tables ouvrages ! Tantde mauvais livres d6c61entune plalepro- 
fonde du gouvernement : d'un c6tiS un si grand descEuvrement, 
puisqu'enfin on n'imprimeraitpasces platitudes si I'onn'entrou- 
vait le d^bit; de I'autre, tant d'auteurs oisifs k Paris, tandis 
qu'on pave les grands chemins par corv6e ! 

— II faut ajouter k cette foule de romans qui ont paru 
depuis un niois ou six semaines la Campagne^ roman traduit de 
I'anglais par M. de Puisieux. Deux volumes in-12, faisant en- 
semble six cent clnquante pages. Ge M. de Puisieux m'a I'air de 
vouloir entrer en lice avec M. Eidous pour savoir lequel traduira 
I'anglais le plus mal. Moi, qui tiens k mes anciens amis, je parie 
pour M. Eidous. S'il est possible de I'egaler, il ne sera certaine- 
ment surpasse parpersonne. En voici lapreuve: M. Eidous tra- 
duit un livre de medecine dans lequel I'auteur anglais conseille 
centre de certaines douleurs de rhumatisme de se faire frotter 
avec des brasses de chair. Comme nous ne connaissons pas cette 
expression en fran^ais, et qu'on ne distingue pas les brossesqui 
servent k cet usage par une epith^te particuli6re, M . Eidous, 
n'entendant pas le mot qui signifie hrosse, et n'entendant que 
le mot qui signifie chair ou viande, fait dire a I'auteur 
anglais que dans ces cas il conseille de manger des viandes 
rdties. Je donne dix ans k M. de Puisieux pour faire une 
balourdise qui vaille celle-15,. Quant au roman de la Campagiie, 
je conviens qu'il faut avoir bien du temps de reste pour le 
perdre avec ces livres-1^; mais enfin j'aime encore mieux le 
plat naturel de ce roman que la morale ralTm^e et faconnee de 
la marquise de Gr6my et de sa religieuse. 

— M. de La Grange, que je n'ai pas I'honneur de connaitre, 
a traduit de I'anglais un autre roman intitule Ilistoire de 7Jiiss 
Indiana Dauby. Deux volumes in-12, formant ensemble plus de 
cinq cents pages. Ge roman, qui est en forme de lettres, n'a 
pas fait plus de fortune que le precedent. 

— Les traductions multipliees de romans anglais ne font 
pas tarir pour cela nos auteurs originaux. M. S. de G. * vientde 
publier VEcole des p^res et des m^res, ou les Trots Inforlun^es, 

1 . L'abb^ Sabatier de Castres. 



184 CORRESPONDANCE LITTjfiRAIRE. 

en deux parties. Ces trois infortunees sont l^milie, la comtesse 
d'Orbeval et Julie. Jecrains que M^Ma marquise de Luchet, k qui 
ce roman est d^die, n'en fasse bientot la quatrieme. G'est cette 
M"^ Delon, de Geneve, aimable, gaie, folle, qui a epouse, il y a 
quelque temps, un homme de condition, appele M. de Luchet, 
k qui le besoin a fait faire le metier d'auteur et en fait faire 
tous les jours de plus mauvais. Je crains que cette pauvre 
M'"^ de Luchet, tout en chantant et en dansant, n' arrive inces- 
samment a I'hopital, ou I'auteur de VEcole des ptres et des mires 
pourra lui servir de mar6chal des logis, s'il n'a pas d' autre 
ressource pour vivre que la table de ses trois infortunees. 

— Les Avenlures philosophiques * , qui paraissent deja depuis 
quelque temps, font un petit volume in-12 de deux cents pages, 
qui conte ennuyeusement I'histoire de trois philosophes modernes, 
dont il y en a un qui a a peu pr^s les opinions de M. Rousseau. 
L'auteur se croit un malin peste. II pretend avoir fait son roman 
avant Candide; mais celui-ci I'a gagne de vitesse, et il meurt 
de peur que ses Aventures philosophiques ne passent pour 
un rechauffe de Candide. II pent etre tranquille. Personne ne 
lui fera une injustice aussi criante. Un r6chauffe exige un peu 
dechaleur, et heureusement ces Aventures philosophiques sont 
d'un froid et d'une platitude qui garantissent l'auteur a jamais 
de toute comparaison avec Candide. 

— Si vous envoy ez tout cet enorme fatras d'inutilit^s au 
corps des epiciers, vous accorderez a M™^ Robert le pas sur 
toute la confr^rie. Nicole de Beauvais, ou l' Amour vaincu 
par la reconnaissance^ qu'elle vient de publier en deux parties, 
est bien digne de figurer k cdte de ses autres ouvrages, dont 
elle a soin d'indiquer les titres et le prix. II faut que M""' Robert 
travaille pour la province ou pour les pays Strangers, car a 
Paris il n'y a ame qui vive qui ait jamais entendu parler de 
M'"^ Robert et de ses romans. 

— M. I'abbe Coyer a fait au commencement de cette annee 
une brochure intitul6e Be la Predication. C'etait un excellent 
sujet m^diocrement traite. Aussi ces petits ouvrages manques 
amusent Paris a peine deux fois vingt-quatreheures, et tombent 
ensuite dans un oubli eternel. Le but de M. I'abbe Coyer etait 

. 1. Par Dubois-Fontanelle. 



DfiCEMBRE 1766. 185 

de prouver que de tout temps les hommes avaient (^t6 pr^ch^s 
inutiiement par toute esp^ce de bavards, et qu'il n'y a de pr6- 
dicateur edicace que le gouvernement : beau sujet digne d'une 
meilleure plume! Comme M. I'abbe Coyer s'est permis quelques 
plaisanteries, il a eu le malheur de scandaliser le nomm6 
Joseph-Romain Joly, qui a publie une Histoire de la predication, 
ou la Manidre dont la parole de Dieu a Hi prhhie dam torn 
les siicles. Outrage utile aux pridicateurs, el curieux pour les 
gens de lettrcs. Gros volume in-12. M. Joseph-Romain Joly 
prouve dans cette fastidieuse compilation que la predication a 
toujours fait tous les biens imaginabies, et qu'elle n'a cess6 
d'operer des conversions jusqu'i M. Joseph-Romain Joly inclu- 
sivement : ce qui n'emp6che pas M. Joly d'etre un ecrivain 
ennuyeux et plat qu'il est impossible de lire. 

— Controverse siir la religion chritienne et celle des maho- 
mitans, entre trois doc tears musulmans et un religieux de la 
nation maronite. Ouvrage traduit de I'arabe par M. Le Grand, 
secretaire general, interprete du roi pour les langues orien tales. 
Volume in-12. Ce titre annonce un ouvrage trfes-curieux. On 
croirait y trouver d'abord les grandes dilficultes que les maho- 
metans opposent au christianisme ; mais on n'y trouve qu'un 
Maronite aussi plat que M. Joseph-Romain Joly. 

— M. Requier est traducteur d'italien d'ofiice commeM. Eidous 
est traducteur d'anglais ; mais M. Requier s'acquitte un peu 
mieux de son devoir que M. Eidous. C'est lui qui publia succes- 
sivement la traduction des Memorie recondite di Vittorio Siri, 
qui s'est si bien vendue a Paris. M. Requier vient de traduire 
du latin l' Esprit des lois romaines, ouvrage de Jean-Vincent 
Gravina. Trois volumes in.l2 assez considerables. Gravina etait 
un gi'and et savant homme. II etait le mattre du c616bre Metas- 
tasio et de presque tous les gens de m6rite du m^me age. II 
disait quelquefois k ceux de ses el6ves qu'il honorait de sa 
confiance : « Mes enfants, ne parlez jamais de religion ; vous 
savez ce qui est arriv6 a Notre-Seigneur pour avoir voulu en 
parler. » Son ouvrage sur les lois romaines est regarde par les 
savants comme un grand livre ; mais ce n'est point du tout un 
livre de toilette et d'amusement. Aussi etait-il tr6s-inutile 
de le traduire, et ceux qui ne peuvent le lire en latin n'en 
ont certainement pas besoin. 11 ne m'est pas m6me bien de- 



186 CORRESPONDANGE LITTERAIRE. 

montre que M. Requier ait ete en 6tat de faire cette traduction. 

— Un certain M. Richer, trepass6, connu par quelques fables, 
a compile d'aprfes I'ouvrage latin de Meibomius une Vie de 
Mecenas. favori d'Auguste, et cet ouvrage vient de paraitre en 
un volume in-12. 

— M. C0II6, lecteur de M. le due d'Orleans, a voulu donner 
ses pieces de theatre successivement au public, sous le titre de 
ThMtre de sociite. Ge projet n'a pas eu lieu, parce que les deux 
premieres pieces que M. Golle a publiees sous ce titre n'ont pas 
eu de succes ; et voila maintenant un polisson, echappe du col- 
lege S qui s'empare du titre de M. Colle et le discr^dite a jamais 
par deux pieces informes et pitoyables : I'une intitulee VOrphe- 
line, en vers et en un acte ; I'autre, Arm^mde, ou le Triomphe 
de la Constance, pifece tragi-comique en vers et en cinq actes. 

— Un camarade du precedent^ vient de faire imprimer le 
Philosophe soi-disant, co medio en vers et en trois actes, tiree 
d'un conte de M. Marmontel qui porte ce titre. L'auteur a fait 
sa pifece pour une societe, et n'a mis que trois jours a sa com- 
position. II a fort bien fait de mettre le moins de temps possible 
^ une mauvaise piece; maisil fallait se con tenter du succes qu'elle 
a obtenu en societe, et ne la jamais imprimer. 

— Je ne sais de qui sont les OEuvres varices qu'on pent 
avoir pour douze sols, et dans lesquelles on trouveles liessources 
de la toilette J des Aliments de coquetlerie et d'autres traites de 
morale de cette esp^ce. L'auleur nous avertit qu'il a aussi fait 
deux comedies : I'une, le Fils reconnaissant, en cinq actes ; I'autre, 
le Perruquier, en trois actes ; et que I'ete dernier on en a cru 
I'edltion epuis6e, mais qu'heureusement elle ne Test pas encore, 
et qu'on en trouve toujours des exemplaires chez son libraire, 
lequel pent, je crois, se flatter d'en avoir pour longtemps. 

— Le Duo interrompu, conte suivi d'ariettes nouvelles, est un 
dialogue entre une jeune personne et un petit garcon que leurs 
surveillants ont perdu s de vue. Gela n'a aucun but, pas meme 
celui du libertinage. On dit que cette platitude est d'un polisson 
appeleMoline^ 

i. D'Olgiband de La Grange. 

2. M"« Amelie-Caroline de Kinschoff. 

3. Moline a iM de son roman et sous le m6me titre une com^die en un acte 
et en prose. 



DfiCEMBRE 1766. 187 

— Connaissance des temps pour Vannde bissextile ilOSy 
publi^e par Cordre de VAcad^mie royale des sciences, et calcul^e 
par M. de La Lande, membre de cette Academie. Volume in-12. 
On trouve k la suite de ces tables une liste de tous les membres 
de rAcad6mie royale des sciences, avecles noms des correspon- 
dants de cette compagnie c6l6bre , et les noms des academiciens 
avec lesquels ils sont en commerce. 

— Le Puceltige nageur * est un conte en vers, libertin, ordu- 
rier, b6te, plat, insipide, d'un ton detestable. L'auteur anonyme 
le vend quinze sols. U lui faudrait autant de coups de baton 
que de sols, et ce serait encore r6compenser bien faiblement 
son talent et sa peine. 

15 d^ccmbre 1766. 

M. I'abbe de Mably a fait reimprimer cette annee ses Obser- 
vations surVhistoirede la Grdcc, ou Des Causes delaprospMtd et 
des malheurs des Grecs. Volume in-12 deplusde trois cents pages. 
C'est le premier ouvrage de cet 6crivain, qui estun pen ennuyeux 
de son nalurel, mais qui ne manque pas d'ailleurs de m6rite. 
Les changements considerables qu'il a faits dans cette edition 
en font presque un ouvrage nouveau. Je ris d'un auteur se 
promenant en petit collet dans les rues de Paris, qui, du fond 
de son cabinet, vous deduit gravement et froidement les causes 
de prosperit6 ou de malheurs d'un peuple qu'il ne connait que 
par ses livres. Mon ami, si tu avals un peu vecu en Gr6ce, tu 
rirais comme moi de tes billevesees. Sais-tu ce qu'il a fallu pour 
operer la prosperite ou Ic malheur des Grecs? Tout ce qui a 
existe en Gr6ce. Sais-tu ce qui fait en ce moment la prosperity 
ou le malheur de la France? Tout ce qui y existe, depuis Louis XV 
jusqu'au frotteur du chateau de Versailles, avec tout ce qui 
existe dans le reste de I'Europe, et qui reagit sur la France. 
Ote-moi un seul valet de chambre de I'appartement d'un 
ministre, et il existera un ordre de choses different. Qu'un 
auteur entreprlt d'indiquer les principales causes des ev6ne- 
ments de son temps, on pourrait supposer qu'il a ete k portee 
de voir ce que d'autres n'ont pas vu, qu'il a surtoul 6tudie 

J, Par (Cailhava d'Estandoux), Paris, 1766, in-8«, titro grave. . * 



588 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

I'esprit public etle tour des tetes de son temps, qui ne se trans- 
mettent pas dans des livres, et on pourrait le croire. Get esprit 
public, cette partie desmoeurs, qui ontune influence si puissante 
dans les ev^nements, se connaissent si difficilement que, quel que 
soit le point historique que vous vouliez eclairer, je vous propose 
de prendre un particulier du temps qui vous occupe, de I'etablir 
dans sa maison, et vous verrez que vous ne savez presque rien 
de ce qu'il y faisait du matin au soir. Yous ne connaissez ni ses 
opinions, ni ses prejuges, ni ses pratiques, ni ses habitudes, ni 
ce qu'il croyait important de dire ou de taire a ses enfants ; 
vous ne savez rien de rien, et vous voulez decider de ce qui 
produit le bonheur ou le malheur publics. Vous ne vous doutez 
pas des veritables causes de ce qui se passe a votre porte, et vous 
savez au bout du doigt tout ce qui a opere les evenements, il y 
a deux ou trois mille ans, ou tout ce qui les opere k deux ou 
trois mille lieues de chez vous ! Yous etes un petit bipfede bien 
vain et bien pr^somptueux. Encore, si vous cherchiez quelquefois 
la cause des evenements a cinq ou six cents lieues de I'endroit 
oil ils arrivent, si vous saviez voir que les grands r6sultats 
politiques sont a la longue presque toujours une aflaire de 
geographie, si vous saviez decouvrir la source d'un 6venement 
quelques si^cles avant qu'il arrive, je dirais du moins que vos 
r^ves sont d'un homme de genie; mais, pauvre homme, rien de 
tout cela ne vous est jamais entre dans I'esprit. Je me souviens 
d' avoir lu a I'age de dix-huit ans le livre du president de Mon- 
tesquieu sur les causes de la grandeur et de la decadence de 
Rome, et de I'avoir trouve faux d'un bout a I'autre. Je commen- 
cais alors a devenir profond dans I'^tude des anciens auteurs et 
des antiquit^s romaines, sous la direction du professeur Ernesti 
de Leipsick, un des plus savants hommes de I'Europe. Gependant 
le nom illustre du president m'en imposait, et, ne sentant pas 
le merite d'un ouvrage generalement estime, je mecroyais d'une 
ineptie sans ressource ; je me suis su depuis un gre infini du 
jugement que j'en portai alors. Mais les reves de Montesquieu 
sont du moins ing^nieux, sont ceux d'un grand homme, et ceux 
de M. I'abbe de Mably sont d'un homnie mediocre qui ne voit 
pas plus loin que le bout de son nez. 

— M. de Sauvigny a publie il y a quelque temps un roman 
ecrit en style gaulois et gothique, intitule Histoire de Pierre le 



DfiCEMBRE 1766. 180 

Long. Ce romanfit peu de sensation. C'estqu'il est ais6 d'imiter 
nos anciens romans, en employant des mots et des tours de 
phrases surannees, mais difficile d'imiter la naivete des idees et 
des sentiments qui en font le prix. Malgr6 le peu de succ6s de 
Pierre le Long, on a public cette annee un autre roman dans ce 
goiit, intitule Histoire de Jacques F6ru et de valcureuse datnoi- 
selle Agathe Mignard, iirite par un ami d'iceux*. L'auteur de 
ce petit roman gaulois est une lemme qui ne s'est pas fait 
connaitre. Comme il est fort court, on le lit sans ennui, et m^me 
avec une sorte de plaisir. 

— M. Sabatier a publie un volume d'Odes nouvelles et autres 
pohieSy prikid^esd'un discours sur Fode, et suivies de quelques 
morceaux de prose. Si vous m'en croyez, vous ne lirez ni la 
prose ni les versde M. Sabatier, quoique tout cela soil fort vant6 
dans nos journaux et nos feuilles hebdomadaires. 

— Trait i des armes defensives j par M. Joly de Maizeroy, 
lieutenant-colonel d'infanterie. Brochure in-8° de quatre-vingts 
pages. Ce traite fait partie des Essais militaij-es que l'auteur 
compte publier sur diff6rents objets de son metier. Pour moi, 
j'aime les lieutenants-colonels qui font leurs essais militaires 
plutdt en rase campagne que dans leur cabinet, et plutot I'^pee 
que la plume k la main. 

EPITAPHE DE M. LE CHEVALIER DE BOUFFLERS, 

FAITE PAR LUI-H^HE. 

Ci-git UD chevalier qui sans cesse courut; 

Qui sur los gruuds chemins naquit*, v6cut, mourut, 

Pour prouver ce qu'a dit le sage 

Que notre vie est un voyage. 

— On vient de faire une nouvelle traduction en prose et en 
vers de I'ancienne hymne sur les fStes de Venus connue sous le 
titre de Pervigilium Veneris^. On ne connait ni l'auteur ni 
I'age de ce monument de poesie latine, qui nous est parvenu en 
fort mauvais 6tat. Le P. Sanadon et le president Bouhier se sont 

1. (Par M"» de Boismortier), La Hayeet Paris, 1766, iii-12. 

2. On assure que cette circonstance est historique. (GniMM.) 

3. Cette traduction d'une bynine attribuce sans preuve h Catuile est, selon 
Qu6rard, de I'abb^ Ansquer de Pon?oI. Londres et Pari.s 1766, in-S". 



190 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

particuliferement occupes de son r^tablissement. Le nouveau 
traducleur, qui ne s'est pas fait connaitre, approuve beaucoup le 
travail du premier, et fort peu celui du second de ces savants. 
Quant a lui, il a fait imprimer le texte latin avec sa traduction 
en prose k c6t6. Cette tradiiction est suivie de celle en vers, et 
celle-ci de remarques sur plusieurs endroits du poeme. 

— Le Clironologiste manuel, dans lequel on trouve lesprin- 
cipales ^poques de Vhisloire de chaque peuple, la succession des 
patriarches, juges el vols h^breux, de tous les souverain des 
grandes et petites monarchies de Vantiqidtd^ des empereurs 
romains, des empereurs d'Orient et d'Occident, des papes, des 
monarques de Vhistoire moderne^ des possesseurs des grands 
fiefsj des grands-maiires de 3Ialte, etc., etc. Ouvrage dune 
utiliti ghi^rale et d'un usage journalier. Volume petit in-12, de 
trois cent quatre-vingt-dix pages. Le Giographe manuel^ de 
I'abbe Expilly, a donne au Chronologiste manuel I'idee de son 
travail. Si ces maudits compilateurs, qui ecrasent la litt6rature 
de leurs rapsodies, voulaient y donner le moindre soin, on en 
trouverait de commodes parmi ces rapsodies ; et celle-ci serait 
du nombre. EUe est dediee a I'archidiacre Trublet, et I'auteur 
presume que son hommage est aussi pur que la main qui le 
recoit. II ne salt pas que jamais I'abbe Trublet n'a ete c^lebre a 
cause de la purete ni de ses mains ni de son corps, mais bien 
par la salete et la ladrerie de toute sa personne. Ce pauvre abbe 
Trublet a donne aux mortels une haute lecon sur la vanite de 
I'ambition. II passe vingt ann^es de sa belle vie a solliciter une 
place a I'Academie francaise ; c'etait le but de toutes ses actions. 
Ill'obtient enfin, on ne sait ni comment ni pourquoi. On imagine 

qui est au comble de ses voeux, et point du tout; I'ennui le 
gagne. II abandonne Paris et se retire dans Saint-Malo, sa 
patrie, loin des couronnes et des jetons academiques. 

— L'auteur des Nouvelles Lettres, imprimees a Lyon en 
1763, a attaque plusieurs idees communement recues sur I'ori- 
gine de la noblesse francaise. II a soutenu que sous la premiere 
race et jusque vers la fin de la seconde, il n'y a eu nulle idee 
de noblesse en France]; que toute la distinction se r^duisait a 
deux classes : celle des hommes libres, et celle des serfs ; que, 
sur la fin de la seconde race, I'heredite des fiefs donna une pre- 
miere id6e de noblesse ; mais que la noblesse francaise, dans son 



DiSCEMBRE 1766. 191 

vrai sens, n'a pris de consistance que longtemps apr6s, sous le 
rfegne de Philippe le Bel. Toutes les heresies contenues dans 
ces leilres ont excit6 la bile de M. le vicomte de ***', qui vient 
de publier un ouvrage : De VOrigine de la noblesse francaise, 
depuis I ftahlisscmvnt de la monarrhie. Volume in-12 de plus 
de cinq cents pages .Dans cet ouvrage, qui est d6die k la noblesse 
de France, les h6r6sies de I'auteur des Lettres de Lyon sont 
combattues avec beaucoup de zfele. 

— On a imprim^ k Orleans un Discours sur la revolution 
opirde dans la tnonarchie francaise par la Pucclle d'Orleam, 
prononce dans I'^glise cath6drale de cette ville, le 8 mai 1764. 
Ce discours est un sermon, et ce sermon est un plat et insipide 
bavardage. 

— Les Cris de la nature et de Vhumanitdj dddids au beau 
sexe, sont les cris d'un accoucheur qui conjure toutes les 
femmes grosses de ne plus se laisser accoucher par des sages- 
femmes, et qui les menace de mal hours et de d^sastres affreux 
si elles persistent a donner la preference aux matrones sur des 
hommes babiles. II pourrait y avoir quelque chose de vrai dans 
ces cris de M. Valli, chirurgien de Florence ; mais ces verites 
sont bien ridiculement presentees. Les femmes obslin^es diront 
a M. Valli : « Monsieur Josse, vous 6tes orfevre. » A Paris, les 
cris de M. Valli sont inutiles, parce que 1' usage de se faire 
accoucher par des hommes est gen6ralement re^u. 

— M. Cochin, dessinateur, graveur et secretaire perpetuel 
de I'Academie royale de peinture et de sculpture, a publi6 au 
commencement de cette annee un Profil d'une salle de spec- 
tacle pour un thMtre de comidicj ce qu'il y a de bon dans ce 
projet n'est pas nouveau, et ce qu'il y a de nouveau me paralt 
au moins fort hasard6. Un certain chevalier de Chaumont a 
public depuis peu une brochure sous ce titre : Veritable Con- 
struction d'un thMtre d'op^ra, d. V usage de France^ suivant les 
prinripes des constructcurs italiens^ avec toutes les mesures et 
proportions relatives d. la voix, expliqu^es par des ri^gles de 
giomdtrie et des raisonnenienis physiques ; secret tr^s-important 
et qu'on ddcouvre au public. Ce chevalier de Chaumont, que 
personne ne connatt, pretend avoir 6tudi^ sa theorie en Italic. 

1. Le vicomte d'AIis de Corbet. 



192 CORRESPONDANGE LITTERAIRE. 

11 construit, en fait de style, comme un manoeuvre de la plus 
basse extraction, et il n'y a point de compagnon charpentier qui 
n'ecrive mieux que lui en francais. Je ne sais si ce qu'il propose 
ale sens commun; mais ce que je sais, car il faut etre juste, 
meme envers les gens qui ne savent pas ecrire en francais, c'est 
qu'il attaque avec avantage plusieurs ideas que M. Cochin a 
hasardees dans son projet. Je meurs de peur que la nouvelle 
salle d'0p6ra qu'on construit en ce moment au Palais-Royal ne 
soit encore manquee. II y a une malediction prononcee sur Pa- 
ris, qui dit : « Tu auras des spectacles tout le long de I'annee, 
tu en seras avide a I'exces, mais tu n'auras que des jeux de 
paume et point de salle. » 

— M. Mallet, citoyen de Geneve, ci-devant precepteur du 
roi de Danemark actuellement regnant, vient de publier son 
premier volume de YHistoire de Hesse^. 11 s'etait deja fait 
connaitre par une Introduction d, Vhisloire du Danemark^, et 
c'est sans doute le succ^s de cet ouvrage qui a fait venir au 
landgrave de Hesse- Gassel I'idee de faire 6crire I'Histoire de 
Hesse par M. Mallet, car c'est par ordre de ce prince que 
M. Mallet s'est charge de cette entreprise. Pour en former un 
jugement plus sur, il faut attnedre que I'auteur I'ait portee k 
sa fin. Le premier volume fmit avec le xv« siecle; ainsi les 
6poques les plus interessantes des divers landgraviats de Hesse 
restent a parcourir. M. Mallet est un esprit sage et solide, tr^s- 
propre k se bien tirer d'une entreprise de ce genre. II est clair 
et precis, et Ton s'en apergoit dans ce premier volume, ou il a 
debrouille le chaos de I'ancienne histoire germanique d'une 
maniere assez satisfaisante. Son style est simple, quelquefois 
un peu einbarrasse et pesant. Le sejour de Paris pourra cor- 
riger ces defauts. Au reste, M. Mallet a une excellente tete, un 
esprit plein de justesse et de finesse ; il ne manquerait pas 
m^me de la petite pointe epigrammatique, s'il voulait s'en 
servir. C'est dommage qu'il soit accable de vapeurs qui le 
portent souventa la melancolie; mais la justesse de son esprit 
ne lui permet pas d'attribuer aux objets exterieurs ce qu'il sent 
bien n'etre que le defaut passager de son organisation. Aussi il 

\. 1766-85, in-8°. 

2. 1755, 2 vol. in-4''. Mallet avait dgalemeat publie, en 1738, Histoire du 
Danemark, 3 vol. in-i" et 6 vol. in-12. 



JANVIER 1767. 193 

(Scrit et parle avec s6r6nile, lors mfime qu'il soulTre de ces 
acc6s tie nielancolie. II partage depuis quelque temps son ann6e 
entre le sc^jour de Paris et de Gen6ve. 

— M. Gazon-Dourxign6 vient de nous faire present de 
I* Ami de la vMt^, ou Lettres impartiales, sem^es (V anecdotes 
curicuses mr toutes les pieces de tfiMtre de M, de Voltaire ; 
brochure in-12 de cent quarante pages, dediee k MM. les muni- 
tionnaires gencraux des vivres des armees du roi. M. Gazon- 
Dourxigne a eu, pendant la guerre, un emploi dans les vivres ; 
mais MM. les munitionnaires I'ont reforme a la paix; et ce 
pauvre diable, pour avoir ete dans les vivres, n'en meurt pas 
inoins de faini. Vous n'avez pas peut-6tre besoin de ses Leltres 
impartiales ; mais lui, il a besoin de votre argent pour porter 
du pain k une femme et a des enfants qui attendent apr^s. 
II passe en revue dans sa brochure toutes les pieces de M. de 
Voltaire, il en fait I'eloge qu'elles meritent; il en fait quel- 
que fois la critique. Gela est d'une extreme platitude ; mais 
M. Gazon-Dourxign6 meurt de faim. 



1767 
JANVIER 



l*' Janvier 1767. 

L'epoque de la liberte helv6tique, qui date du commence- 
ment du xiv* si6cle, est un monument precieux du milieu 
d'un age barbare ou Ton ne sait ce qu'il faut le plus deplorer 
de I'aveuglement ou du malheur des peuples. Trois citoyens 
obscurs, Werner Stoullacher, du canton de Schwitz, Waltlier 
Furst, du canton d'Uri, et Arnould de Melchthal, du canton d'Un- 
terwalden, os^rent former le genereux projet d'alTrancliir ifur 
pays du joug autrichien, qu'Albert I*"", etles bailiifs etablis par 
son autorite, avaient rendu insupportable. La modOratioii avtc 
laquelle ce projet fut execute tient d'un h6rt>isme rare et peut- 
VII. <3 



194 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

6tre unique. Les oppresseurs furent conduits sur la frontiSre du 
pays et chassis, avec defense de revenir sous peine de mort. 
Tout se passa sans effusion de sang. Deux baillifs seulement, 
dont Tun s'appelait Griesler, payferent leurs forfaits de leur vie. 
L'obscurite dans laquelle cette genereuse entreprise est restee 
envelopp6e depose encore de la simplicite et de la vertu de 
ces courageux citoyens, etrangers a tout autre motif que celui 
du bien de leur pays, et ignorant jusqu'au nom etau sentiment 
de la gloire. Ge sont les calamites et les malheurs publics qui 
ont rempli nos fastes; a peine la memoire d'une grande vertu, 
d'un veritable bienfait envers le genre humain peut-elle se con- 
server une place au milieu de tant de monuments de ruine. 
Ainsi, quand on a lu le precis que je viens de donner, on sait 
presque tout ce qu'il y ad'incontestable dans cette revolution, 
et ce qu'on en raconte d'ailleurs ne pent etre regard^ comme 
suffisamment 6clairci par des preuves historiques. 

Tout le monde connait le conte de la pomme abattue par 
Guillaume Tell sur la tete de son fils. Suivant ce conte, Griesler 
ou un rustre baillif avait fait exposer son chapeau dans la place 
publique, et avait ordonne qu'on lui rendit les memes honneurs 
qu'a lui-meme. Guillaume Tell avait os6 braver cet ordre insul- 
tant et absurde. Arrete et condamne a mort, son tyran lui fait 
grace de la vie ; mais, comme il passait pour un des meilleurs 
tireurs du pays, il exige de lui d'abattre une pomme placee sur 
la tete de son fils. Tell subit ce jugement cruel, et a le bonheur 
de toucher la pomme sans blesser son fils. Alors le baillif re- 
marque qu'il s'etait muni d'une seconde fleche, et lui demande 
a quel dessein. Tell, pouss6 au desespoir, lui repond qu'elle 
etait prepar6e pour lui percer le sein s'il avait eu le malheur de 
blesser son fils. Sans s'arreter au peu de vraisemblance de tons 
ces faits, sans examiner si un p6re, reduit a une si affreuse ex- 
tremity, ne tire pas la premiere fleche dans le coeur d'un monstre 
qui veut le forcer de tirer sur la tete de son fils, il est bon 
d'observer que ce conte s'est conserve dans la tradition popu- 
laire de plusieurs pays, et, si je ne me trompe, Saxon le gram- 
malrien le rapporte comme un fait arrive en Danemark plus de 
cent ans avant I'epoque de la liberte helvetique. 

Quoi qu'il en soit, M.Lemierre a juge a propos de mettre ce 
fait sur notre sc^no,etla trag^die de Guillaume Tell vient d'etre 



JANVIER 1767. 195 

jou6e sur le th6&tre de la Com<5die-Fran<jaise ' . Son succ^srepond 
inoins au courage du heros qu'au m6rite du poete; el comme 
celui-ci est infiniment mediocre, le nom du h^ros disparallra, 
apr^s quelques representations passagferes, des fastes de la 
sc6ne fran^aise. Si Ton ne peut admirer la force du genie dans 
M. Lemierre, il faut du moins rendre justice h sa f^condite; 
car voili, en moins de deux ann^es, la troisifeme tragedie de 
sa manufacture : la trag^die de Barneveldt, qui attend toujours 
la permission de la police pour obtenirleshonneurs du theatre; la 
trag^die d'Artaxercc^ imitee du drame lyrique de Metastasio, 
qui eut quelques faibles representations I'ete dernier; enfin celle 
de Guillaume Tell, qui en aura vraisemblablement sept. Dans 
cette derni^re, I'auteur a scrupuleusement suivi la gazette; il 
s'est attache aux faits tels qu'on les conte, avec une exactitude 
tout a fait ^difiante dans un poete. 

Guillaume Tell est, dans la pi6ce, le liberateur de la Suisse; 
Cleofe est sa fenime. Je ne sais pourquoi M. Lemierre lui a 
donne un nom grec. Cela pourrait r6pandre des doutes sur son 
bapt^me. EUe s'appelait vraisemblablement Ursule ou Gertrude, 
et c'esl fort mal k M. Lemierre de lui avoir change un nom 
chr6tien centre un autre qui n'est pas dans lecalendrier. Lefils 
de Tell n'a point de nom du tout dans la pi6ce, attenda qu'il 
ne parle pas. Melchthal, Werner et Furst, sent trois amis de Tell 
qui conspirent avec lui pour la liberte de leur patrie. Le baillif, 
que M. Lemierre a d^core du titre de gouverneur, s'appelle 
Gesslerdans la pi6ce. G'est apparemment ce Grieslerdontl'his- 
toire a conserve le nom. II a pour confident un certain M. Ulric, 
commandant de sa garde. 

Je confesse queje n'ai point assiste avec une prevention trop 
favorable h. la premiere representation de cette pi6ce. On m'a- 
vait assur6 qu'il n'y avait pas un mot desobligeant pour la 
maison d'Autriche, et j'ai trouv6 cela bien poll de la part de 
Melchthal, de Werner et de Furst, persuade d'ailleurs que si le 
poete avait conserve i ses heros le langage simple et rustique 
qu'un homme',de grand gout en aurait attendu, les Com^diens 
n'auraient pas voulu jouer sa pi6ce, et que s'il avait mis dans 
leur bouche le sentiment energique et genereux de la Hberte, 

\. Elle fut rcprdsentco pour la preraiirc fois le 17 di'ocQibie 17G0. (T.) 



1G6 CORRESPONDANGE LITTl^RAinE. 

la police I'aurait prie de garder son ouvrage dans son porte- 
feuille ; j'avoue qu'une tragedie de Guillaume Tell, executee 
avec cette circonspection, me paraissait d'avance un chef- 
d'oeuvre de prudence ; et la prudence des poetes est, de toutes 
les vert us, celle qui m'inspire le moins de veneration. 

Je ne suivrai pas les ciriq actes de celte piece, qui sera sans 
doute imprimee; j'en viendrai sur-le-champ au d6noument. 

Tell, qui a d6ja souleve tout le canton contre ses oppres- 
seurs, Tell, dis-je, parait au haut des rochers, et, apercevant 
Gessler grimpant, il prend son arc et lui tire une fl^che dansle 
cceur : ce qui fait degringoler ce pauvre mechant diable, et le 
fait tomber raide mort sur un lit de parade taille expres dans le 
roc pour le recevoir. 

A ce coup decisif, tous les Suisses accourent ; Tell est en- 
toure de ses amis au haut du rocher ; sa femme, son fils, Melch- 
thal, Furst et d'autres amis, sont en bas dans la plaine. On voit 
que le poeteabeaucoup compte sur ce tableau; et en effet, si 
Tart de la tragedie consistait, comme celui de la lanterne ma- 
gique, dans le talent de disposer un certain nombre de figures 
avec des attitudes varices et strapassees, M. Lemierre serait au 
moins le Sophocle de la France. L'oraison funebre de Gessler 
glsant la sur un canape de pierre est prononcee par Guillaume 
Tell, et le defunt n'y est pas autrement fiatte. Sa mort est le 
signal de la liberte. On apprend que Werner en a lave I'eten- 
dard dans le canton voisin. Melchthal propose a Tassembl^e de 
se reunir et de jurer de vaincre ou de mourir. Tell lui observe, 
du haut de son rocher, que 

C'est un vcBu trop commun ; 

et finit la piece en proposant une autre alliance: 

Jurons d'etre vainqueurs : nous tiendrons nos serments. 

Le parterre n'a pas eu le temps d'examiner si le parti que 
Tell propose n'est pas precis^ment le meme que celui de Melch- 
ibal ; car lorsque Tell dit a ce\m-ci: C est unvceu trop commun^ 
\e pai'terre entendit : C'est un peu trop commun ; et cet hemi- 
stiche I'amusa si fort qu'il n'ecouta plus le reste des genereuses 
dispositions du h6ro3 Suisse. II demanda meme, a la fm de la 



JANVIER 1767. 197 

pi6ce, Tauteur avec beaucoup de vivacity. On assure que Guil- 
laumeLe Kain emp^cha M. Lemierre de se montrer; en quoi il 
lui rendil service, car on n'aurait pasmanqu6 de lui rire au nez 
s'il se fut prescnte sur le tlieatre. M. Lemierre a obligation de 
ce succfes, tel quel, uniquement 5, M. Le Kain. II est vrai que 
toutes les beautes de la piece sont renfermees dans son role; 
mais si les autres r61es sont mauvais, il faut convenir aussi 
qu'ils ont et^bien mal jou6s. M"* Dumesnil surlout a rendu le 
role de Cl«5ofe de la mani6re du monde la plus ridicule. 

II serait aussi superflu qu'ennuyeux de relever tous les de- 
fauts de ce dranie informe. Heureusement il est si court qu'il 
n'a pas eu le tempS d'impatienter le public, et c'est ce qui I'a 
sauve de sa ruine le jour de sa premiere apparition. Ce qui a le 
plus clioque, c'est le role de Gessler. II est absurde a force 
d'etre mechant. Nous avons d6ja remarque qu'il 6tait aise de 
trouver dans la detestable politique d'Albert un motif suffisant 
de toutes les cruaut6s qu'il faisait exercer en Suisse. D'ailleurs, 
si M. Lemierre avait eu une etincelle de genie, il aurait senti 
que, pour rendre Gessler redoutable et terrible, il ne fallait 
presque pas le montrer dans la pi^ce. C'est la bont6 qui rend 
le souverain, ou le ministre de la souverainet6, populaire et 
accessible; la m^chancete ne se commet pas ainsi. EUe dicte 
ses arrets cruels du fond d'un palais, de I'interieur d'un cha- 
teau dont la crainte et la m^fiance gardent les portes. Ici, 
Gessler, sans cesse confondu avec les gens qu'il vexe et op- 
prime, s'entend dire des sotlises depuis le commencement de 
la pi6ce jusqu'a la fin, et y riposte par des fureurs qui le ren- 
dent ridicule. On voit bien que M. Lemierre n'a rien de la m6- 
chancet6 d'Albert : car celui-ci n'auraitjamais envoys en Suisse 
un aussi plat coquin que son Gessler. M. Lemierre est un bon 
enfant ; il nesait pas que ceux qui font beaucoup de m6chancet6s 
n'en disent gufere. C'est dommage que son style soit si dur, si 
in^gal, si barbare, et r^ponde si peu a la douceur de ses moeurs 
et k la bonte de son coBur. 

Obscrvons, en finissant, que pour rendre le fils de Tell inte- 
ressant il fallait lui donner un role dans la pifece. Le danger 
qu'il court ne nous fera jamais frissonner, si vous ne nous 
montrez qu'un magot muet pendant quelques minutes. Si j'a- 
vais entrepris de trailer ce beau sujet, j'aurais etabli la scfene 



198 CORRESPONDANCE LITTfiRAIRE. 

dans Tinterieur de la chaumiere de Guillaume Tell. L^, je I'au- 
rais montre donnant a son fils des lecons de servitude, afin de 
plier son genie aux circonstances et a la durete des temps ; et 
si j'avais eu quelque talent, ce contraste d'un citoyen simple, 
pauvre, fier, genereux sans le savoir, prechant a son fils la 
docilite et I'esclavage, aurait pu etre sublime. J'aurais tache de 
dessiner le caract^re du fils et de la mbre d'une mani^re ferme 
et interessante. J'aurais surtout voulu que la revolution se fit 
sans aucune conspiration pr6a.lable, qu'elle fut enti^rement I'ou- 
vrage des cruautes de Gessler, et que Tell procurat a la fin la 
liberte de la Suisse sans en avoir forme le projet. £t si j'avais 
reussi a rendre ma pifece en tout dissemblable a celle deM.Le- 
mierre, je I'aurais jugee digne du nom glorieux des liberateurs 
de la Suisse. 

— Deux jours avant I'apparition de Guillaume Tell, on 
avait donne sur le theatre de la Gom6die-Italienne un opera- 
comique nouveau, intitule £sope h CytMre^ . II etait temps de 
voir finir la disette qui s'etait emparee de nos theatres ; jamais 
annexe n'avait et6 moins feconde en nouvelles productions dra- 
matiques que celle qui vient de finir. On accuse plusieurs au- 
teurs des paroles cV£sope ^ CytMre, pifece a scenes detach ees, 
autrement dite a tiroirs. On pretend que Dancourt, jadis arle- 
quin a Berlin, aujourd'hui comedien de province, en a fourni<le 
fond, et que Favart, Anseaume, I'abbe de Voisenon et M. de 
Pont-de-Vesle ont brode dessus. Je ne conseille a aucun de ces 
brodeurs de s'en vanter, si sa reputation lui est chfere ; ils ont 
fait la, sur un bien mauvais fond, une bien plate broderie. La 
musique, sans I'ombre d'idee, repond tres-parfaitement, par sa 
platitude, au merite du poeme. Elle est de M. Trial, directeur 
de la musique de M. le prince de Gonti, et de M. Vachon, pre- 
mier violon de la meme musique. J'avais parie d'avance que 
toutes les fables de cette piece seraient autant d'ariettes, et je 
suis bien fache que nos gens aient 6te assez b^tes pour me faire 
gagner mon pari. Le moyen de faire un air sur une fable ! Gela 
est aussi aise que de mettre en musique les madrigaux de Qui- 
nault. Je commence a desesperer de voir jamais la musique s'e- 
tablir en France. 

1. Represents pour la premiere fois le 15 dScembre 1766. 



JANVIER 1707. 199 

Ici, lisope arrive iCythfere au .'commencement dc la pitce. 
II sent bien qu*il y fera un personnage assez ridicule ; cependant 
il entrevoit que, moyennant ses fables, il pourra 6tre de bon 
conseil. M'"' Laruette, en Amour, re(joit M. Esope-Caillot avec 
beaucoup de bonttS et, aprfes iui avoir chant6 quelques airs qui 
ne signilient ricn, elie le quitie en Iui permettant d'exercer sa 
profession k Cyth6re. Alors on voit arriver successivement une 
berg^re coquette, un berger amoureux et langoureux, un paysan 
jaloux et brutal, pour demander conseil. lisope renferme son 
conseil dans une fable qu'il chante, h quoi celui qui consulte 
r^pond par un remerciement, et termine la sc6ne par un duo 
dans lequel il se promet de faire comme £sope Iui a conseille, 
tandis que celui-ci Iui r6p6te qu'il faut faire comme il Iui a dit. 
Voild la marche uniforme de toutes les scenes, et elle aurait 
suffi pour faire sifller la pi^ce, sans la derniere sc6ne, qui tient 
elle seule plus de lamoiti6 de la pi^ce. Dans cette scfene, on voit 
arriver rOp6ra fran<jais en vieux seigneur remain, chevelure 
grise, I'air blfimeet mourant, mais toujours avantageux, appuye 
sur une petite canne, accompagne de Thalie en habit de deuil. 
La figure de Laruette en Opera fran^ais a fait la fortune de la 
piece. Get acteur n'aproprement qu'une maniferepourjouer lous 
les differents roles dont on le charge ; mais sa maniere est si 
plaisante qu'il est toujours sur de rcussir.Ici,le seigneur Opera 
et la dame Thalie viennent consulter Esope sur I'etat facheux ou 
ils se trouvent, 6tat de langueur qui semble annoncer leur fm 
prochaine. lisope parle longtemps h. Thalie sans la reconnaitre. 
11 est ensuite tr6s-surpris de la voir dans cet 6tat de deperisse- 
ment. 11 demande de qui elle est en deuil. Elle repond: De 
Moli6re, et ce trait est applaudi un quart d'heure de suite. Le 
seigneur Opera se refuse a tons les expedients de guerison qu'on 
Iui propose, et dont le principal est de changer son r6citatif. II 
veut se tenir invariablement a son vieux systfeme, et on luipre- 
dit la mort. Apr6s beaucoup de traits satiriques, I'Amour re- 
vient, et annonce les plus belles choses pour I'avenir ; et tous 
les acteurs se r^unissent pour chanter des couplets et en choeur. 
Je doute que cette mauvaise pi6ce survive de beaucoup a la 
trag^die de Guillaume Tell. 

On prtHend que MM. Rebel et Francoeur, directeurs actuels 
de I'Acad^mie royale de musique, se sont donne beaucoup de 



200 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

mouvement pour faire supprimer cette sc6ne de V£sope h Cy- 
th^re, et pour epargner ces plaisanteries outrageantes a la ma- 
jest6 de Topera francais. L'op6ra francais est une si grande 
chose en France, qu'il est ^tonnant que ces messieurs n'aient 
pas reussi dans leurs demarches. Ces deux directeurs, qui ont 
soutenu le gout de I'ennuyeux Lulli, dans toute sa purete et 
dans toute sa platitude, contre les dangereux novateurs de ces 
derniers temps, desesp6rant de r6sister plus longtemps au tor- 
rent avec avantage, vont enfm deposer les renes du gouverne- 
ment a Paques, et abandonner le sort de I'Opera aux soins de 
MM. Trial et Berton, soutenus par M. Corby, ancien directeur de 
rOpera-Gomique, reuni depuis quatre ou cinq ans k la Comedie- 
Italienne. Cette grande revolution tient tous les esprits en sus- 
pens depuis pres de quinze jours ; elle a fait oublier Taffaire de 
Bretagne ^ Heureuse nation qui ne prend pas le change sur ses 
veritables inter6ts, et qui sait que le plaisir est tout, et que le 
reste n'est que de la fumee ! Chacun forme des esperances ou 
des craintes, selon qu'il croit la nouvelle direction favorable ou 
contraire a son syst^me. Les vieux amateurs du vieux genre 
meurent de peur que le vieux Lulli ne soit enterr6 k tout ja- 
mais le jour de la retraite de Rebel et Francosur. Pour moi, je 
ne suis pas assez sur du gout des nouveaux directeurs pour me 
decider sur le degre de joie que ce changement doit me causer. 
Les principaux chanteurs et danseurs de I'Acad^mie royale de 
musique ont presente des remontrances au ministre pour avoir 
la direction de I'Opera a eux, et il a 6t6 repondu a ces remon- 
trances dans le style usite. 

En attendant, I'Academie de musique donne, a la non-satis- 
faction du public, I'op^ra de Sylvie, paroles de M. Laujon, mu- 
sique de MM. Trial et Berton, pastorale froide et ennuyeuse, 
qui a 6t6 jou6e a la cour en 1765, pendant le voyage de Fon- 
tainebleau. M"^ Arnould ayant quitte le role de Sylvie apres la 
troisifeme representation, on y a vu d6buter une jeune actrice 
de dix-sept ans, appelee M"®Beaumesnil, jolie comme une fleur, 
quoiqu'elle n'ait pas I'elegance, la grace et le caractfere th^atral' 
de la figure deM"' Arnould. M"* Beaumesnil relive de couches; 
elle avalt deja fait une fausse couche auparavant; ainsi c'esl 

\. L'affaire LaChalotais. 



JANVIER 1767. 201 

une perspnne des plus formoes pour son Age. Je crois que ja- 
mais actrice n*a debute avec autant d'aisance. Si elle avail jou6 
la com6die depuis plusieurs ann^es, il ne luiserait pas possible 
d'avoir plus d'habitude du theatre, ni de montrer plus d'intel- 
ligence. Elle a eu le plus grand succ6s. Si elle avaitdt'but^ dans 
un r61e moins mauvais, elle aurait tourne la t6te a tout Paris. 
Preville m'a assur6 qu'k I'age de sept ans cette fiUe jouait 
la coni6die avec tout I'esprit et loute la finesse imaginables, 
et qu'elle aurait ete la seule personne capable de rem- 
placer iM"'' Dangeville. En ce cas, je suis fache que la Gomedie- 
Fran<jaise n'ait pas fait cette acquisition , car le caract6re de 
la voix de M"* Beaumesnil n'est pas agr6able ; et vu la necessite 
et I'usage de crier k I'Opera comme les poss6des devant un 
crucifix, et le gout et la vocation que cette jeune actrice 
parait avoir pour le plaisir, je ne lui donne pas dix-huit mois 
pour avoir perdu sa voix sans ressources. En general, comme 
sa figure est moins noble que jolie, elle aurait fait une actrice 
charmante a la Gomedie-Francaise ou k I'Opera-Gomique, et 
perdra peut-6tre ses talents a I'Opera francais sans lui 6lre de 
ressource. 

15 Janvier 1767. 

En 1765, rimp^ratrice de Russie acheta la biblioth6que de 
M. Diderot pour la somme de quinze mille livres, sans en 
avoir vu le catalogue, et fit mettre dans le marche la clause que 
le possesseur garderait cette biblioth^que jusqu'a ce qu'il plut 
a Sa Majestd Imp6riale de la faire demander. Sa Majeste y at- 
tacha en m6me temps une pension annuelle, pour recompenser 
le possesseur du soin et de la peine qu'il aurait de la garder; 
et la premiere ann^edela pension fut pay^e d'avance, et ajoutee 
au capital de la bibliothfeque. En 17(56, cette pension n'ayant pas 
ete payee, M. le general Betzky eut ordre de joindre a une de 
ses lettres \Qpost-scriptum suivanl : 

« Sa Majesty Imperiale, ayant 6te inform6e, par une lettre 
que j'ai re(jue du prince Galitzin, que M. Diderot n'etait pas 
pay6 de sa pension depuis le mois de mars dernier, m'a or- 
donn6 de lui dire qu'elle ne voulait point que les negligences 
d'un commis pussent causer quelque derangement a sa biblio- 



202 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

theque ; que pour cette raison elle voulait qu'il fut remis a 
M. Diderot, pour cinquante ann^es d'avance, ce qu'elle des- 
tinait a I'entretien et a raugmentation de ses ]ivres, et qu'a- 
pr6s ce terme 6chu elle prendrait des mesures ulterieures. 
A cet efTet, je vous envoie'la letlre de change ci-jointe.i) 

Ce post-scriptum etait date du 30 octobre 1766, et accom- 
pagne d'unelettre de change de vingt-cinqmillelivres, payable 
a lordre de M. Diderot. Je recommande cet article al'attention 
de I'auteur de la Gazette du commerce', il n'aura peut-etre 
de sa vie occasion de parler d'un marche pareil a celui-ci. En 
vertu de ce marche, M. Diderot vend sa bibliotheque, en con- 
serve la jouissance et la possession , et acquiert une aisance 
qu'il ne pouvait jamais se flatter d'obtenir. Trente annees de 
travaux n'ont pu lui attirer la moindre recompense de sa patrie; 
il a plua rimperatrice de Russie d'acquitter, en cette occasion, 
la dette de la France : Sa Majeste a donne a ce philosophe, en 
dix-huit mois de temps, plus de quarante mille livres. Je re- 
commande aux faiseurs d'abreges chronologiques et histori- 
ques de chercher dans leurs fastes le nom des souverains qui 
ont su recompenser le merite avec cette magnificence, et allier, 
dans leurs dons, la delicatesse et la grace a la plus noble gene- 
rosity. 

— Une femme observait 1' autre jour a M. Diderot qu'il etait 
heureux en choses delicates qui s'adressaient a lui, comme on 
dit que la balle va au joueur. Ce philosophe etant,ily a quelque 
temps, chez Greuze, celui-ci le fit asseoir et tira son profd. Le 
philosophe s'attendait toujours a recevoir du peintre ce profil 
en present ; cependant ce profd avait disparu de I'atelier de 
I'artiste sans arriver dans le cabinet du philosophe. Enfin, un 
beau matin, celui-ci recoit le dessin, et la planche grav^e d'a- 
pres ce dessin, et les cent premieres epreuves tiroes. Greuze a 
mis au bas de I'estampe tout simplement : Diderot. Elle a 6t6 
gravee par Saint- Aubin, et c'est un chef-d'oeuvre de gravure. 
C'est dommage que la ressemblance et la physionomie n'y soient 
point du tout. Un certain barbouilleur de la place Dauphine, 
nomme Garand, a fait pour moi un profd cent fois plus ressem- 
blant*. On demanda I'autre jour pourquoi les peintres d'his- 

1. Voir ry conogrrap/tie de Diderot, tome XX, p. 113 des OEuvres compUles. 



JANVIER 1707. 203 

toire rdussissaient si peu dans le portrait. Pierre r<^pondit : C'est 
parce que c'est trop diHicile. 

— M. Cochin a fait graver en mani^re de crayon rouge, par 
Demarteau, ledessin allegorique sur la mort de M. le Dauphin, 
dont j'ai deja eu I'honneur de vous dire nn mot^Cette estampe 
vieni de paraltre. En voici la composition. On voit en haul I'e- 
cusson du Dauphin. 11 est rayonnant. Les rayons lumineux qui 
partentde Tecusson tombent sur un cortege nombreux de Yertus 
personnifiees, placees au-dessous, immobiles. On les reconnalt 
k leurs divers attributs, et on discerne entre elles la Justice, la 
Valeur, la Vigilance, I'^tude, la Prudence, la Pudeur, la Ten- 
dresse conjugate, et I'Histolre, qui a ecrit dans un livre plac6 
sur la poitrine du Temps, qui a les mains enchain^es derri^re 
son dos. Ce cortege 6tait derobe a nos regards par un grand 
voile que la Modestie avait tendu, et qui cachait tout le tableau. 
La Mort a dechir6 ce voile. On la voit parmi ses lambeaux k 
terre, tournant le dos aux spectateurs, et couverted'un linceul, 
qui n'en laisse apercevoir que les extremites. A cote d'elle, la 
Modestie, assise, la t6te voil6e, cherche encore a s'envelopper . 
des lambeaux du grand voile dechir6. Elle tourne le dos au cor- 
tege de ses compagnes ; ainsi nous la voyons de face. C'est une 
belle figure. Elle fera bien de ne pas tourner la t^te du c6t6 
gauche, parce que son nez donnerait droit dans le derri^re du 
Temps enchain^. Ce defaut de composition est choquant. On 
lit au bas de I'estampe ces deux vers tires d'Ausone : 

Nempe quod injecit secrela modeslia velum 
Scindilur, et vike glcria morle paid. 

et au-dessous de ces deux vers latins, ce vers frangais, qui est 
deM. Diderot: 

La mort a r6v616 le secret de sa vie. 

En general, ce morceau est froid et obscur. C'est un amas 
de figures press6es les unescontre les autres, sans action, sans 
mouvement. Comme on ne les voit que jusqu'aux genoux, elles 
ont I'air d'etre fichees en terre comme des ileurs dans une cor- 

\. Grimm n*a parl6, plus haut, page 5, que tr^s-sommairemcnt de la vignette de 
Cochin plac^e en tOte de I'oraison funfibrcdu Dauphin par rarchevfiquo de Toulouse. 



20^ CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

beille, et Ton pourrait appeler cette estampe la corbeille de 
Vertus; ou bien elles ressemblent a une troupe de femmes en- 
tassees dans un bateau, et Ton crainttoujours que ce bateau ne 
coule bas k cause du poids de sa charge. Du reste, point d'air 
entre les figures, point de plans qui fassent avancer et reculer 
les groupes. G'est qu'un graveur, quelque habile qu'il soit, 
n'entend pas assez la magie des ombres et de la lumiere : c'est 
la science du peintre, et du grand peintre. 

L'obscurite de la composition vient de ce qu'elle n*a point de 
sujet determine, defautauquel il eut ete facile de remedier avec 
un peu de chaleur de tete. On a mis I'Histoire au milieu du cor- 
tege des Vertus, que le voile derobait a nos yeux. G'est une ab- 
surdite. II fallait que, plac6e hors de ce sanctuaire, elle attendit 
que la Mort en d^chirat le voile, pour ecrire ce qui s'offrirait 
a ses yeux. Voici done le tableau comme je I'ai entendu ar- 
ranger a M. Diderot, et comme je faurais trouve interessant. 

La Mort, debout a gauche, et vue par le dos, aurait dechire 
le voile, et montre I'assemblee des Vertus. A droite, la Modes- 
tie, debout aussi, mais vue de face ou de profil, aurait cherche 
a s'envelopper des lambeaux du voile, dechires et tombants. 

Toutes les Vertus se seraient portees d' action vers I'Histoire, 
pour ^tre insciites de preference. La Justice aurait dit : C'est 
moi qui suis la base des autres ; la Tendresse conjugale: G'est 
moi qui suis la plus rare; la Prudence: Que seraient mes soeurs 
sans moi ? Mais I'Histoire, placee debout et au premier plan, sur 
le devant, entre la Mort et la Modestie, tenant sa grande plume 
posee sur son livre 6ternel, a qui le dos du Temps enchaine 
aurait servi de pupitre, leur aurait r^pondu en leur montrant 
du doigt la Modestie, qui cherchait encore a se derober : G'est 
par celle-ci que je vais commencer ; c'est d'elle que, dans ce 
moment, vous recevrez le prix inestimable que vous avez. Et si 
I'artiste eut eu d'ailleurs le feu et la poesie de Rubens, I'art de 
donner des caracteres, de mettre du mouvement dans sa com- 
position, de faire avancer et fuir ses figures, nous aurions eu 
un tableau digne de I'id^e, qui est certainement ingenieuse. 

— Les ecrivains celebres ont ordinairement h. leur suite un 
certain nombre de roquets qui, au premier signe de dispute, 
etourdissent le monde par leurs jappements. La querelle de 
M. Hume avec M. Rousseau sera cause que ces roquets nous 



JANVIKH 17G7. 205 

importuneront pendant quelques mois. II paralt dt'*ji quatre 
feuilles en faveur de M. Rousseau, toutes ecrites detestablement 
par des polissons qu'on ne connait point, eti quilafaineantise, 
et vraiseniblablement la niis^re, mettent la plume a la main. 
L'un a publie une J uslifiail ion dc J can- Jacques llouascau * ; un 
autre, un Pricis pour M. Rousseau^; un troisi6me, des lle- 
flexiom poslhumcs sur le grand proch dc Jcan-Jarqnes avec 
David^; un qualrifeme s'appelle le Rapporteur de bonne foi''. 
Aucun n'a un seul fait nouveau k alleguer; tons s'occupent a 
nous apprendre comment il faut voir les fails rapportes dans 
VExposi^ succinct de la contestation. II y a, dans une de ces 
rapsodies, la Letlre d'une femme, anonyme aussi, en faveur de 
M. Rousseau, qui est encore plus b6te que le reste de ce plat 
barbouillage. 

Mais si les apologistes de M. Rousseau m'ennuient avec leurs 
platitudes, je ne suis pas plus edifie des Notes qui viennent de 
paraltre sur la Lettre de M. de Voltaire a M. Hume. II fallait 
laisser cette Lettre comme elle est, et n'y pas revenir ; elle est 
fort gaie, et elle avait beaucoup r6ussi. Les Notes qu'on vient 
d'y ajouter forment un vilain et degoutant libelle, dicte par la 
passion, qui est toujours b6te, et ou Ton reproche a M. Rous- 
seau de vilaines choses qui, vraies oufausses, ne doivent jamais 
souiller I'imagination et la plume d'un honn^tehomme.L'auteur 
de ces Notes se fait d'ailleurs tr6s-indiscr^tement le defenseur 
de M. Tronchin, de M.Helvetius, de beaucoup d'autres honnfites 
gens qui ne Ten avaient pas charg6 : suivant la morale des pro- 
cedes, il ne faut prendre en main que la cause de ceux qui vous 
ont choisi pour avocat. M. le marquis de Ximen^s, qui a fait les 
honneurs de ces Notes^ dit tout haut qu'elles sont de M. de 
Voltaire. Je suis au desespoir d'etre oblige d'y reconnaitre son 
style etsamani6re^ M.Hume nous aurait epargne ces chagrins 
en gardant le silence sur sa tracasserie avec Jean-Jacques, qui, 

1. Justification de J -J. Rousseau dans la contestation qui lui est survenue avec 
M. Hume. Londrcs, 1100, in-12. 

2. Precis pour M. Rousseau, en reponse d V Expose succinct de M. Hume, suivi 
d'une lettro de M"'" '" (La Tour-Franquevillc) i I'auteur de la Jusli/kation de 
M. Rousseau. Paris, l^GT, in-12. 

3. Paris, sans date, in-12. 

4. 1700, in-12. Par T. Verax. 

5. Beucliot, daus rarticio Ximenes, qu'il a riJigtJ pour la France litleraire, 



206 CORRESPONDANGE LITTI^RAIRE. 

quoi qu'on en puisse dire, n'interessait certainement pas le 
genre huraain. Quant a M. de Voltaire, on pent dire qu'il sait 
tr6s-bien assigner les differents d^partements de ses affaires 
diverses. M. d'Argental et compagnie ont le departement dra- 
matique; d'autres, le departement philosophique, et I'illustre 
Ximen^s, editeur de ces Notes, le departement des vilenies : car 
voila deja deux ou trois fois qu'il nous fait des presents de la 
part de M. de Voltaire, que ses vrais amis sont bien aflliges de 
voir paraitre. Ces Notes fmissent par un desavceu. formel de 
M. de Voltaire, de la Lettre a Jean-Jacques Pansophe ; desavoeu 
tout aussi inutile que la plupart des autres pieces de ce triste 
et absurde proems. 

— Legraveur Lemire et Basan, marchand d'estampes, pro- 
posent au public, par souscription, les Metamo?yhoses d'Ovide, 
representees en une suite decent quarante estampes in-Zi°, d6- 
diees a M. le due de Chartres. La souscription sera ouverte 
jusqu'au mois de juillet prochain. Les souscripteurs payeront, 
en quatre termes differents, quatre louis ; il seront fournis pour 
le choix des epreuves suivant I'ordre du tableau, en sorte que 
les premiers en date auront les premieres Epreuves. Geux qui 
n'auront passouscrit payeront cinq louis, et n' auront d'^preuves 
que celles qui resteront apres la fourniture des souscripteurs. 
Quant au texte,on lira I'original d'un cote et la traduction fran- 
caise de I'abbe Bannier de I'autre. Voila qui s'annonce fort bien: 
or je dis que cela ne sera pas bien ^ Toutes ces entreprises 
n'ont jamais r^pondu a I'attente des amateurs. En dernier lieu, 
M. Fessard les a encore attrapes avec les Fables de La Fon- 
taine, indignement executees par ce graveur. Ce que je sais, 
c'est que dans toute cette foule immense de dessins et de gra- 
vures qu'on a faits pour orner differents ouvrages de poesie et 
d'imagination, il ne s'en Irouve pas un seul qu'un amateur 
voulut avoir dans son cabinet ou dans son portefeuille. Ces en- 
treprises, bien loin meme de tourner au profit de I'art, en 
liatentla decadence, et ne doivent pas etre encouragees. II reste 
h. ceux de nos graveurs dont le burin merite quelque estime 

6tablit d'une fagon positive la part prise par Voltaire aux Lettres sur la Nouvelle- 
Heloise, mais ne parle point de la Lettre a M. Hume. 

\. Co livre vaut aujourd'hui de 400 h. 500 francs reli(5 en veau, et de 800 h. 
1,000 francs relii5 en maroquin. 



JANVIKR 1767. 207 

un assez grand nombre de beaux tableaux a nous transmettre 
par la gravure : c'est h quoi ils doivent employer leur talent. 
S'ils ne peuvent ou ne veulent se charger d'un lei travail, 
qu'ils meurent de faim ou qu'ils fassent des souliers : car, pour 
leurs images, je ne conseillerai jamais h personne d'en donner 
uneobole. 

Pendant que M. Lemire et compagnie nous pr^parent leurs 
images avec la traduction des Mi tumor phases faite par I'abbe 
Bannier, un M. Fontanelle, dont je n'ai jamais entendu parler, 
nous a donne une nouvelle traduction des MHamorphoses 
d'Ovide, en deux gros volumes in-S" assez bien imprimes*. Ges 
volumes sont encore orn6s d'images. C'est une fureur qui se 
r^pand de plus en plus parmi nous, et qui rend les livres chers 
et de mauvais gout. Les Anglais, qui executent les plus beaux 
ouvrages en fait de typographie, n'ont pas la manie d'y ajouter 
de mauvaises images. Quant a M. Fontanelle, qui me parait 
differer de feu M. de Fontenelle par plus d'une voyelle, on m'a 
assure qu'il est I'auteur de cette mauvaise tragedie de Pierre 
le Grand, qui a paru sur la fm de Fannee derniere. S'il faut 
juger de son- style par sa tragedie, on peut Jeter sa traduction 
et ses images au feu. Mais avant de juger lequel merite la pre- 
ference de I'abbe Bannier ou de M. Fontanelle, il faudrait que la 
possibilite de traduire en fran^ais un poeme tel que les Mita- 
morphoscs d'Ovide me fiit demontree : or, c'est prccis^ment le 
contraire qui m'est d^montre. Je soutiens qu'il est impossible 
de traduire les Milamorphoses, a moins d'etre aussi grand 
poete qu'Ovide lui-m^me ; comment, sans cela, transmettre 
dans une autre langue ce coloris precieux qui fait le merite par- 
tlculier de ce poeme? Un homme qui serait digne de le traduire 
s'en d6sespererait k chaque page ; il n'y a qu'un pedant froid 
comme la glace, qui puisse achever patiemment un ouvrage qui 
ne peut lui plaire qu'autant qu'il n'en connait pas la difficulte. 

— Je suis un peu humili^ de n'avoir pu, malgre tous les 
soins que je me suis donnes, reussir jusqu'a present a voir la 
tragedie nouvelle de M. de Voltaire intitulee les Scythes. Elle 
est cependant imprimee, cette tragedie, et je crois que I'edi- 

1. On a publju uno nouvelle Edition do la traduction des Metamorphoses d'Ovide, 
de M. Dubois-FontancUe, en 1802, 4 vol. in-S". L'auteur, natif do Gronoblc, est 
mort dans cclto villc Ic 15 fcvricr 1812, tgi do soixante-quinze aus. (B.) 



208 CORRESPONDANCE LITTfiUAIHE. 

tion entifere est arrivee k Paris ; mais M. d'Argental et 
M. Le Kain, charges du departement dramatique de notre sep- 
tuag^naire, en ont arrete impitoyablement la publication, lis 
delibferent si cette oeuvre ne doit pas 6tre jou6e avant d'etre 
livree au public par I'impression. M. de Voltaire, plus modeste 
et moins ambitieux que ses amis, s'est contente d'oITrir sa tra- 
gedie k la lecture sans la presenter aux Comediens. II fait bien, 
mais ses amis font mieux : car si cette pi6ce peut etremise sur 
le theatre, pourquoi ne la point montrer au public de sa veri- 
table place? La difliculte sera de trouver les acteurs necessaires 
aux differents roles. II y a deux vieillards, et nous n'avons que 
Brizard tout seul ; et M"^ Glairon est si peu remplacee par nos 
debutantes que je serais fort embarrasse de dire a laquellj 
• d'entre elles il faut donner le role de la princesse. 

Au reste, si je souffre pour ma part de la rigidite avec 
laquelle M. d'Argental et soa bras droit, M. Le Kain, derobent 
cette piece a la connaissance du public, je ne la blame pas 
pour cela. Je desire seulement qu'il n'arrive point d'infidelite 
ou d'indiscretion qui nous mette en possession de la pi^ce 
avant que le conseil souverain ait decide d^fmitivement de son 
sort. En attendant, pour satisfaire a mon devoir, je profiterai d'un 
hasard heureux. M. Le Kain a confie la tragedie des Scythes a 
M. le comte de Schomberg, mar^chal des camps et armies du 
roi, avec qui j'ai I'honneur d'etre lie d'amitie depuis ma pre- 
miere enfance, et qui a bien voulu employer le peu d'heures 
qu'il a 6te en possession de la piece k faire pour moi, k mon insu, 
I'extrait que vous allez lire. La parole qu'il avait donnee de ne 
point laisser cette pifece sortir de ses mains ne lui a pas permis 
de me mettre ci portee de faire cet extrait moi-m^me^ 

On pourrait craindre que cette tragedie ne languit un peu 
en quelques endroits. Quoiqu'on y reconnaisse toujours le 
coloris de I'auteur de la Henriade, le style parait un peu faible. 
Quant a la machine, elle est bien compliquee, et le moindre 
inconvenient, comme le plus ordinaire, de ces sortes de 
machines est que le discours des personnages est employe a 
faire savolr au spectateur toutes les choses dont le poete a 



1. Nous supprimons I'analyse da cette tragedie, qu'on trouvera tome VI 'des 
OEuvres completes de Voltaire, Edition Gamier fr^res. 



JANVIER 1767. 209 

int6r6t de I'instiuire, ce qui 6te au discours sa v6rite et sa force. 
Remarquez que les deux derni6res tragedies de M. de Voltaire, 
savoir, les Scythes et Olympie, ne sont proprement que des 
op6ras dans le godt de Metastasio, et qu'avec tr6s-peu de chan- 
gements on en ferait des drames lyriques. 

Quant au ton, il a cette faussete qui regne en general dans 
la trag6die francaise, et qu'un grand hommc comnie M. de 
Voltaire pouvait seul bannir de notre th64tre. La peinture des 
mcDurs ^trang^res est sans doute precieuse; mais pourquoi y 
employer des couleurs I'rancaises? Cette faussete me rend la 
trag^die insupportable, et j'aime mieux ne m'y jamais ren- 
contrer avec des Romains, des Grecs, des Perses et des Scythes, 
que d'entendre cette suite d'idees francaises qui sort de la 
bouche de tous ces gens-li. lis ne disent pas ce qu'ils doivent 
dire; ils disent ce que j'en dois penser. Ces Scythes, par 
exemple, qui se vantent sans fin etsans cessede leur simplicite, 
comme si un peuple simple savait qu'ii Test ! lis rejeitent les 
presents des Persans comme des 

Instnrments de mollesse, ou, sous Tor et la sole, 
Des inutiies arts tout Tessor se d6ploie. 

11 n'y a qu'un peuple lres-raflin6 par le luxe qui puisse ainsi 
parler de quelques meubles de luxe. II est d'ailleurs d'expe- 
rierice generate qu'un peuple sauvage a toujours re^u avec 
avidite les meubles des peuples polices, quoiqu'il n'en connut 
pas I'usage, par la seule raison que la nouveaute a toujours 
droit d'interesser et I'homme sauvage et I'homme police. 
Voulez-vous, a present, savoir k quel point cette faussete est 
enracin6e sur notre theatre? lisez le portrait qu'Indatire fait 
d'Obeide dans la premiere sc6ne de cette tragedie : 

De son sexe et du n6tre elle unit les vertus : 

Le crolriez-vous, mon p^re? elle est belle et rignore; 

Sans doute elle est d'un rang que chez elle on honore; 

Son arae est noble au moins, car elle est sans orgueil; 

Jamais aucun degoQt ne gla^a son accuell; 

Sans avilissement d tout elle s'abaisse; 

D'un p6re infortun6 soulage la vieillesse, 

Le console, le sert, et craint d'apercevoir 

Qu'elle va quelquefois par-delA son devoir. 

vu. 44 



210 CORRESPONDANGE LITT^RAIRE. 

On la voit supporter la fatigue obstinee, 

Pour laquelle on sent trop qu'elle n'6tait point n^e. 



Je dis qu'il n'y a pas la un vers qui ne soit faux. Le fils 
d'un fermier general qui aurait fait ce portrait d'une fille de 
qualite pauvre, retiree en province avec un p6re indigent, 
serait un assez joli sujet, et meriterait d'epouser cette fille ; 
mais le fils du Scythe Hermodan doit-il parler comme le fils 
d'un fermier general? Est-ce qu'en Scythie on savait ce que 
c'est que noblesse ou avilissement? Un peuple sauvage ne con- 
nait que la vertu et le vice, que le bon et le mauvais. En tout 
cas, r avilissement chez les Scythes aurait consiste a ne point 
servir son pere, et dans mille ans il ne serait venu dans la 
t^te du plus fieffe petit-maitre scythe de faire a Ob6ide un 
m^rite d'un devoir si naturel et si indispensable. Je dis qu'aussi 
longtemps que la tragedie conservera ce ton faux, elle pourra 
amuser la jeunesse ignorante ; mais elle ne plaira point a 
I'homme instruit, et ne sera pas digne d'un peuple eclaire. 
Malgre tout cela, je ne doute pas que la tragedie des Scythes 
ne r^ussit beaucoup k Paris si elle etait jouee, et il en faut tou- 
jours venir h. dire que la vieillesse de M. de Voltaire est bien 
differente de celle de Pierre Corneille. 

— II y a quelques annees que M. de Voltaire envoya tr6s- 
incognito une tragedie du dernier Triumvirat de Rome, a 
M. Le Kain, pour la faire jouer. Le secret fut parfaitement 
garde. On pr6senta la piece aux Comediens de la part d'un 
auteur anonyme. On disait en confidence a quelques amateurs 
du theatre que cette tragedie etait d'un jeune jesuite qui, 
depuis la dissolution de la Societe, etait tout pres de courir la 
carri6re dramatique s'il pouvait y esperer quelque succes. La 
pi6ce fut jouee ; elle tomba, et, qui pis est, elle fut oubli6e au 
bout de huit jours. M. de Voltaire eut tort de garder ainsi I'in- 
cognito. Si les h^ros n'ont pas besoin d'aieux, si tout I'eclat 
qui les environne vient de leur propre merite, il n'en est pas 
ainsi de certains enfants faibles qui ont besoin de la gloire de 
leurs peres pour eire toleres. Mais je sais bien pourquoi M. de 
Voltaire se cacha alors^ On lui avait fait un crime, quelques 

1. Grimm I'avait appris depuis la representation de I'ouvrase, car il le traita, 



JANVIER 1767. 211 

ann^es auparavant, d' avoir trait6 le sujet d'Electre et celui de 
Catilina, mis sar le theatre par le vieux Crebillon. Celui-ci 
avail aussi fait une tragedie du Triumvirat, qui etait tomb6e : 
M. de Voltaire craignit d'exciter de nouveau des clameurs, 
d'avoir os<^ encore tenter un sujet trait6 par son rival, qu'on 
avait eu I'audacc de nommer, pendant trente ans de suite, son 
maitre dans Tart du th^tre. !l£trange sottise du public! Cette 
emulation entre deux poetes, qui ne pouvait 6tre trop encou- 
ragee, qui tournait tout enti^re au profit de I'art, fut traitee 
alors de crime, et M. de Voltaire fut presque trait6 de voleur 
de grand chemin, qui envahit I'h^ritage de son voisin, et 
comme un monstre achame a arracher tons les brins de laurier 
de la t6te d'un vieillard. Ce n'est pas qu'on s'interessat a Cre- 
billon, qui n'avait rien de recommandable quant au personnel, 
et qui est deja presque oublie ; mais I'envie d'abaisser son 
illustre rival, qui avait recueilli tous les lauriers de la litt^ra- 
ture sur sa tete, se travestit en vengeresse de mauvais proced6s, 
et cherchait k calomnier et a persecutor, en se couvrant du 
masque de la generosite. Ce n'est que depuis pen qu'on sail 
que M. de Voltaire est I'auteur de cette tragedie du Triumvirat, 
tomb^e ainsi que celle de Crebillon. II vient de la faire impri- 
mer sous le titre d'Ortace et lejeune Pompie, ou le Triumvirate 
Le sujet est historique, le caractfere des personnages aussi; 
mais la fable est presque toule d'invention. Tout le tissu et le 
style en sont faibles, et quand on a lu cette pi^ce, on n'est pas 
^tonne qu'elle n'ait point fait d'efiet au theatre. Malgre cela, je 
suis persuade que le nom de M. de Voltaire lui aurait procure 
un succ^s passager. Les temps sont chang6s. Cet acharnement, 
si ridicule et si honteux pour notre siecle, n'existe plus. Depuis 
environ dix ou douze ans, M. de Voltaire jouit du privilege 
d'un grand homme mort; I'envie et la calomnie n'osent plus 
sifller, ou du moins elles nexcitent plus que de I'horreur, et il 
ne faut pas nous faire honneur de cette justice tardive. Si M. de 
Voltaire jouit de quelque faveur au milieu de la haine qu'on 
porte k tous les autres philosophes de France, c'est a son 

lorsqu'il parut, avec unc 8(Jv6rit^ qu'il n'oilt certos pas montr^o s'il eAtsu que 
Voluire en etait I'auteur. Voir tome VI, p. 32. (T.) 

\. Octave et le jeune Pompee, ou le Triumvirat, tragedie avec des remarqucs 
sur les proscriptions. Amsterdam et Paris, 17G7, ia-S°. 



212 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

absence qu'il en est redevable. Au reste, si sa trag^die du 
Triumvirat est faible, les remarques sur les proscriptions dont 
il I'a accompaga^e sont excellentes. G'est un morceau que vous 
lirez avec grand plaisir, et qui peut, je crois, se soutenir a c6t6 
des meilleurs Merits de cet illustre auteur. II n'appartenait qu'k 
lui d'associer les persecutions religieuses de nos sifecles mo- 
dernes aux proscriptions des Sylla, des Octave, des Marc-An- 
toine, et de les intituler Des Conspirations contre les peuples, 
Cette seule inscription du dernier cliapitre de ces remarques 
est d'un homme de genie. 

— On vient d'imprimer a Paris une feuille intitulee RSponse 
de M. de Voltaire k M. Vabbi d'Olivet. Ce vieil academicien a 
fait faire une nouvelle Edition de sa Prosodie francaise, ouvrage 
estime. II en a envoy6 un exemplaire a M. de Voltaire, et c'est 
ce qui a donne occasion a cette reponse, dans laquelle on 
trouve plusieurs remarques utiles sur la langue, des observa- 
tions sur Quinault et Lulli, sur le style du philosophe de Sans- 
Souci, sur les langues anciennes et modernes. Gela est ecrit 
avec I'agrement et la grace qui n'ont jamais quitte la plume 
intarissable du patriarche de Ferney. Ce qu'il dit sur Quinault 
et Lulli est de I'^vangile de I'autre si^cle, et a passe de mode 
depuis que M. de Voltaire n'est plus en France. J'ose I'assurer 
qu'il est impossible de mettre en musique les vers harmonieux 
et sublimes de la premiere scfene de Proserpine. J'ose soutenir 
encore que la poesie dramatique doit 6tre essentiellement difie- 
rente de la poesie 6pique. Tout poete qui veut tirer ses sujets, 
pour le theatre lyrique, des Metamorphoses d'Ovide, a d6ji un 
projet absurde ; et s'il veut imiter jusqu'au style d'Ovide dans 
les pieces faites pour 6tre representees, il peut se vanter de 
n' avoir pas les premieres notions du gout veritable. Si les vers 
harmonieux et sublimes de Quinault sont bons pour la musique, 
il faut prendre Metastasio et le jeter au feu. G'est une execution 
que je ne ferai pas encore ce mois-ci. Notre patriarche n'en- 
tend rien en musique, et pas grand' chose en peinture; mais 
son lot est assez beau pour qu'il puisse s'en contenter. On 
pretend qu'il fait actuellement uu poeme burlesque sur les 
troubles de Geneve ; c'est un peu trop tot. II faudrait que ces 
troubles eussent cesse, ou fussentprfes de leur fin; peut-6tre les 
ridicule pourrait-il alors etre employ^ avec succes contre les 



FfiVRIER 1767. 213 

gens assez fous pour s'attirer des maux r^cls ot funestes dans 
la crainte de quelques maux incertains et imaginaires. 

VERS A METTRE AU BAS DU PORTRAIT 
DE M. DE LA CIIALOTAIS. 

On assure que ces vers ont etc trouv^s ecrits au bas du 
portrait de M. de La Chalotais, qui est dans la chambre de la 
noblesse k Rennes : 

Sa sagesse et sa ferinet6 
Ont fait pillir la calomnie : 
Qui lui voulut 6ter la vie, 
Lui donna rimmortalitd. 

— La gravure da tableau de Greuze, connu sous le nom du 
Paralytique ou de la lUcompeme de la bonne Hucation donnh^ 
vient d'etre achev6e, et cette estampe paralt depuis quelques 
jours. Elle «st d^diee a I'lmp^ratrice de Russie, qui a achete le 
tableau I'ann^e dernifere, pour la galerie imp6riale de P6ters- 
bourg. Qette estampe a de Teffet; etpuisqu'il ne nous reste en 
France de ce beau poeme que cette faible traduction, il faut 
bien s'en contenter. Elle a 6t6 grav6e par Flipart, et se vend 
seize livres. Ceux qui voudront 1' avoir feront bien de se d6p6- 
cher avant que les meilleures epreuves ne soient enlevees. 



FJ^VRIER. 



I" fdvricr 1767, 



Le 22 Janvier, M. Thomas prit stance k I'Academie fran^aise, 
et pronon^a, suivant I'usage, son discours de reception dans 
une assemblee publique. Cette assemblee fut aussi nombreuse 
que brillante. II y a trois tribunes dans la salle de I'Academie, 
dont I'une est k la disposition du recipiendaire ; I'autre, k celle 
du directeur de I'Academie, qui recoit le nouvel acad6micien; la 
troisi^me appartient au secretaire perp^tuel de TAcad^mie, ou 



% 



2U CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

k celui qui, en son absence, en fait les fonctions : c'etait cette 
fois-ci M. d'Alembert. Ces trois tribunes sont ordinairement 
reservees aux dames; mais quoiqu'elles fussent bien remplies, 
il y en avait un grand nombre de repandues dans le parquet, 
parmi les hommes les plus distingues de tous les ordres et de 
tous les etats. M. Thomas est fort aim6, et ce concours le 
prouve bien. On battit des mains d6s qu'il parut, et son discours 
fut interrompu a chaque endroit remarquable par des applau- 
dissements tr^s-vifs. 

Si des critiques severes y ont trouv6 quelques longueurs et 
de I'uniformit^ dans le ton, ils ne nient point que ce discours ne 
soit rempli de pensees fortes, de sentiments elev6s, d'images 
brillantes ; et s'ils osent accuser I'auteur d'orgueil , ils ne 
peuvent disconvenir qu'il ne place cet orgueil de la manifere la 
plus noble et la plus digne d'un honn^te homme. 

M. Thomas a voulu peindre dans son discours rhomme de 
lettres citoyen. Peut-6tre r6l6ve-t-il un peu trop, car il partage 
le soin de I'univers pr^cisement entre I'homme d'Etat qui gou- 
verne, et I'homme de lettres qui I'eclaire. Mais malheur a celui 
qui ne sait ennoblir sa profession, qui n'en salt agrandir la 
sphere! il y sera toujours mediocre. D'ailleurs, il n'y a qu'k 
s' entendre. Si le tableau que M. Thomas trace de I'homme de 
lettres ne pent convenir a tous les Quarante que Timmortalit^ 
rassemble au Louvre; si I'abbe Batteux et I'abbe Trublet, et 
tant d'autres, n'ont pas le droit de s'y reconnaitre, qui oserait 
contester k I'homme de g^nie son influence sur 1' esprit public, 
et les revolutions qui en resultent : influence moins prompte, 
mais plus sure et plus glorieuse que celle de la puissance, et 
dont les souverains memos ne peuvent se vanter qu'autant qu'ils 
savent allier le pouvoir au talent et a la capacity ! Ainsi I'un 
de ces Quarante, I'homme immortel qui a choisi sa retraite au 
pied des Alpes, lorsque, par I'efTet aussi infaillible qu'imper- 
ceptible de ses ecrits, le fanatisme sera tombe desarme, la 
superstition devenue meprisable et ridicule; lorsque la lumiere 
et la raison, repandues dans toute I'Europe, auront rendu les 
generations suivantes et plus 6clairees, et plus douces, et 
meilleures; cethomrae immortel, dis-je, sera eleve par la pos- 
terite sur un piedestal, comme le plus grand bienfaiteur du 
genre humain; son nora sera grand et glorieux, tandis que 



FfiVRIER 17G7. 215 

celui de vingt rois, ses contemporains, sera e(Tac6 des fastes de 
rhumanite, et rel6gu6 dans ce catalogue obscur de souverains 
oisifs qui n'ont rien fait pour le bonheur de leurs peuples. 

On ne saurait done dire que M. Thomas ait precisement 
outre le tableau de I'influence de Thomme de lettres sur I'es- 
prit public ; car rhomrae de g6nie est devenu r6ellement I'ar- 
bitre des pensees, des opinions et des pr^juges publics; Tim- 
pulsion qu'il donne aux esprits se transmet de nation en nation, 
se perp^tue de sifecle en sifecle, depuis que Timprimerie et la 
facility d'^crire ont 6tabli cette communication de lumiferes et 
ce commerce de pensees qui s'etendent d'un bout de I'Europe 
a I'autre, et qui changeront i la longue infailliblement la face 
du genre humain, si quelque bouleversement universel du 
globe, quelque grande calamite physique, ne mettent point de 
homes a leurs progr^s. Geux qui ont de la peine a accorder k 
I'homme de lettres un role si glorieux ne font en cela que 
rendre publique leur secrfete nullity. lis s'accusent ainsi, sans 
le vouloir, de ne trouver en eux-m6mes aucun talent pour 
aspirer et concourir k de si nobles fonctions; ils voudraient 
concentrer tbute la consideration publique dans le rang et les 
avantages exterieurs de la fortune, parce qu'ils desespferent de 
la partager a d'autres titres ; mais je vais les consoler, et leur 
prouver, pour leur plus gi-ande satisfaction, que s'ils peuvent 
consentir d'6tre oublies apr^s leur mort, ils n'ont rien k craindre 
pour la jouissancepaisible de leurs prerogatives pendant leur vie. 

C'est que tout homme qui rend des services au genre 
humain ne doit en esperer aucune recompense de son vivant. 
Pour jouir de sa gloire, 11 faut que ses travaux, apr^s avoir ete 
en bulte a la haine et a la calomnie de ses contemporains, 
aient et6 consacres par le temps ; et cette consecration ne se 
fait que lenleraent. L'eloge du bienfaiteur du genre humain 
n'est dans la bouche des hommes que lorsqu'il ne peut plus 
I'entendre. Ainsi, tout homme de genie qui embrasse la pro- 
fession des lettres fait un acte d'heroisme volontaire ou invo- 
lontaire. Que cet acte soit r6flechi ou non, son devouement au 
bonheur de sa race n'est ni moins entier ni moins courageux 
que celui du citoyen g6n6reux qui s'immole au salut de la 
patrie. Si la gloire qu'il apercoit au bout de la carrifere le sou- 
tient, s'il ose jouir d'ayauce de la reconnaissance de la 



216 CORKESPONDANCE LITTERAIRE. 

posterite, il peut compter avec plus d'assurance encore sur 
I'ingratitude de son siecle. II court deux dangers inevitables : 
I'un, de combattre les opinions, les abus, les prejuges, sans le 
ressort de la crainte, puisqu'il n'a aucun pouvoir exterieur; 
I'autre, de ne pouvoir rieri entreprendre sans faire sentir a ses 
egaux sa superiorite d'esprit; sorte d' empire que la vanite et 
la sottise ne savent pardonner. Ce n'est done que lorsque la 
generation, et avec elle les id6es, se sont renouvel6es; lorsque 
les barri6res que I'interet a opposees aux progrfes de la raison 
sont forcees, que Thomme de genie commence a prendre du 
genie et k exercer du pouvoir sur les esprits. Son empire et sa 
gloire ne peuvent commencer que lorsqu'il a cesse de vivre. 

Voila I'histoire, chez tous les peuples et de tous les temps, 
de ces sages qui ne ses ont pas bornes a plaindre les erreurs des 
hommes, et qui ont voulu y apporter des rem^des ; et j'ose 
croire que si M. Thomas nous avait montre I'homme de lettres 
sous ce point de vue, son tableau en serait devenu moins 
emphatique, plus int^ressant et plus pathetique. Jamais 
tableau n'eut 6te presente au public plus ,k propos. Quel est 
aujourd'hui parmi nous I'homme de lettres de quelque m6rite 
qui n'ait eprouve plus ou moins les fureurs de la calomnie et 
de la persecution, qui n'ait et6 denonce au gouvernement 
comme ecrivain dangereux, comme mauvais citoyen, et pres- 
que comme perturbateur du repos public ; qui ne soit regard^, 
par le plus grand nombre de ses compatriotes, comme un 
homme que la societe netolfere que par un excfes d'indulgence? 
Si des moeurs plus adoucies garantissent nos philosophes de 
ces violences qui ont signale I'atrocite des siecles barbares, c'est 
avec regret que leurs ennemis les voient a I'abri de leur rage ; 
et le poison de la haine agissant toujours avec la meme activity, 
faut-il s'etonner qu'a la longue ni I'homme d'l^tat, ni le magls- 
trat, ni la partie du public la plus saine et la plus equitable, ne 
puissent se defendre de son atteinte, et que, fatigue par des 
cris continuels, on se persuade enfm que celui qui est toujours 
attaqu(5 ne saurait etre enti^rement sans reproche ? 

M. Thomas n'a pas os6 tenter d'arracher a la calomnie son 
poignard, ni de faire rougir son si6cle de ses injustices ; mais, 
en accordant a I'homme de lettres une influence subite qu'il 
n'eut jamais, en le pla^ant de son vivant a cote de rhomme 



FfiVRIER 1767. 217 

d'etat, il a 6t6 censur^ d'exageration avec quelque raison. On 
s'est moque de ce cabinet solitaire ou riiomme de lettres, me- 
ditant, a la patrie k ses c6tes, la justice et riiumanite devant 
lui, avec quelques autres satellites qui n'ont pas 6chappe aux 
plaiganteries de nos agr^ables. 

Le grand defaut de M. Thomas, c'est d'etre toujours uni- 
form6ment 61ev6. 11 faut savoir manager des repos dans un 
tableau; il faut que des ombres fortes fassent soriir les clairs. 
C'est un art que J.- J. Rousseau possfede superieurement. II se 
repose, et puis il s'61ance dans les nues avec une force qui 
entraine tons ses lecteurs avec lui. Quand on ne sait pas ce 
secret, a force d'etre sublime on devient emphatique et fatigant. 

Je souhaite a M. Thomas un peu de cette simplicite qu'il 
vante tant dans les:ouvrages de son pr6decesseur, et il ne lui 
manquera plus rien pour 6tre grand ccrivain. Alors il ne nous 
parlera plus de ces crises violenles ou les Etats se heurtent et 
se choquent; il ne nous fera plus marcher au bruit de la chute 
des empires, il ne cherchera plus les moyens de donner aux 
lois du poids contre la mobility du temps; la correction du 
style meme y gagnera, et ce soin fut toujours cher aux grands 
orateurs. i\insi je ne voudrais pas lire : assocUiivos assemblies ; 
je crois qu'il serait plus correct de dire : assocU i\ vos travaux, 
Je ne crois pas qu'en parlant du cardinal de Richelieu, on 
puisse dire : // vons fonduj messieurs. II me semble qu'il fallait 
dire : // fonda tAcaddmie. 

L'61oge de M. d'AIembert a ete prodigieusement applaudi. 
« Un roi, dit M. Thomas, appelle Socrate a sa cour, et Socrate 
reste pauvre dans Ath6nes. » Si ce trait est historique, il faut 
convenir qu'il est heureusement employ^. J'avoue de bonne foi 
que j'ignorais que Socrate eut ete appele par un roi de Mace- 
doine; je ne me rappelle pas m6me le nom de ce roi Archelaiis, 
cite par M. Thomas comme contemporain de Socrate ; il faut 
que je rapprenne un peu mon histoire de la Gr^ce. 

Quant a I'eloge de M. Hardion, auquel M. Thomas succ^de, 
je le regarde comme une gageure par laquelle I'auteur a voulu 
prouver qu'il n'y a point de sujet sterile pour un homme elo- 
quent ; mais en conscience cet 6loge est trop long. La simplicite 
du style de M. Hardion, que M. Thomas compare i la modestie 
de sa personne, etait, en termes non acad^miques, la pure plati- 



218 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

tude. II est plaisant de voir M. Thomas lui faire im merite de 
n'avoir eu ni force, ni finesse, ni profondeur, ni parure; 
M. Thomas serait bien fach^ de meriter un seul mot de cet 
eloge. En general, il serait a desirer qu'on put elaguer des dis- 
cours de reception cet enorrne fatras de louanges. 

M. le comte de Clermont, prince du sang, devait, en sa 
qualite de directeur, repondre au discours de M. Thomas; mais 
ce prince ne va point a I'Academie. II a consent! d'etre un des 
Quarante, il y a dix ou douze ans, on ne sait pourquoi. II se 
rendit alors a I'Academie, et y resta cinq minutes, mais sans 
prononcer de discours de reception ; il n'y est pas retourne 
depuis *. Le sort I'ayant fait directeur de quartier, M. le 
prince Louis de Rohan Gu^menee, coadjuteur de Strasbourg, 
se trouvant chancelier de I'Academie, repondit au discours de 
M. Thomas. Gette r^ponse est courte, noble et simple. La der- 
ni^re partie surtout m'a paru fort bien. II y a, au commence- 
ment, un eloge des lettres un pen commun, et que j'aurais 
voulu retrancher. 

Apres cette cer6monie,M. Thomas a lu la plus grande partie 
du quatri6me chant de son poeme epique, Pierre le Grand, 
cmpereur de Russie. Le sujet de ce chant est le voyage du czar 
en France. Le poete, pour pouvoir raettre Pierre en conver- 
sation avec Louis XIV, a avance son voyage en France de 
douze a quinze annees. On s'est beaucoup r^crie sur cet ana- 
chronisme, et j'avoue que je me moquerais bien des crieurs 
s'il en resultait de grandes beautes. II est bien question 
d'exactitude chronologique dans un ouvrage qui est fait pour 
I'eternite! et vous verrez que le quatrieme chant de V£nSide 
m'enchante, m'attendrit, me touche moins, parce que je sais 
qu'lfinee et Didon n'ont pas m6me vecu dans le m6me sifecle! 
Mais j'avoue aussi que je ne sais pourquoi M. Thomas apref^re 
de mettre Louis XIV aux prises avec Pierre le Grand ; le per- 
sonnage de Philippe d'Orl^ans, regent du royaume, m'aurait 
paru plus piquant et plus propre k ce role. Ce Louis XIV, 
malheureux et vieux, est triste a mourir. II endoctrine le czar 
un peu pedantesquement. Si leur entrevue s'etait reellement 
ainsi passee, je pense que Pierre, en se retrouvant le soir seul 

1. Voir tome II, p. 312. 



FfiVKIER 1767. 21^ 

avec Le Fort, lui aurait dit en confidence : « Le bonhomme 
radote, il n'y a plus personno ; n ou, avec plus de philosophie, 
cette entrevue, lui montrant la vanite de toutes choses, aurait 
6t<5 tr6s-capable de diminuer et m6me d'6teindre le desir d'exe- 
ruter les sublimes entreprises que ce grand homme m6ditait. 
Ce qu'il y a de certain, c'est que Louis XIV, aflaibli par I'Uge 
et les malheurs, degrade par son manage avec la veuve de 
Scarron, par le caillotage d6vot, et par les tracasseries eccle- 
siastiques qui s'ensuivirent et qui I'occup^rent enti^rement,. 
6tait beaucoup raoins propre h. se trouver vis-i-vis de Pien*e, 
que cet aimable regent, qui ne croyait pas en Dieu. En general, 
s'il n'^tait pas temoraire de juger, par un seul chant, de tout 
un poeme, je craindrais que celui de M. Thomas ne manquat 
de g^nie. Or, pour peindre k la posterity le createur d'un 
nouvel empire, et un prince en tout point aussi singulier que 
le czar, il faut du g6nie k chaque vers. Dans le chant que 
M. Thomas a lu, Pierre ne joue que le second role. II ecoute, 
ou, quand il parle, il ne dit que des lieux communs qui n'ont 
rien de ce caract6re energique et sauvage que le poete ne pouvait 
conserver trop pr^cieusement au reforraateur de la Russie. Ce 
chant ne renferme qu'une esquisse assez languissante du siecle 
de Louis XIV, esquisse ornee d'une immensity de beaux details, 
mais dans laquelle il me semble qu'on ne remarque pas assez 
ce premier jet de genie qui s'61ance comme une belle fusee k 
travers I'obscurite. Ce chant, que des censeurs rigides ont 
appele une gazette rimee, etait done le plus facile et le moins 
interessant pour nous, qui savons le siecle de Louis XIV par 
coeur. C'est le si6cle de la Russie qu'il fallait nous montrer; 
c'est \k que le poete peut cueillir des lauriers : tout y est neuf ; 
rien n'a encore occupe le pinceau de ses rivaux. 

— M. de Silhouette, ministre d'fitat, ancien controleur 
g^n6ral des finances, vient de mourir d'une fluxion de poitrlne 
a un age peu avanc6. Je crois qu'il n'avait que cinquante-sept 
ans*. On a pr6tendu qu'il 6tait mort d'une ambition rentree, 
comme on dit d'une petite v6role rentree. En effet, apr6s avoir 
su s*61ever d'une condition obscure aux premieres places de 
riitat, il n'a pas su s'y conserver, et Ton assure qu'il n'a jamais 

1 . II 6tait ti6 Ic 5 juillet 1709, et il mourut Ic 20 janylor 1767. 



220 COHRESPONDANCE LITTERAIRE. 

pu se consoler d'avoir ete renvoye. II avait 6te longtemps atta- 
ch6 a M. le marechal de Noailles. De la il avait pass6 a M. le 
due d'Orl^ans en qualite de secretaire des commandements. II 
parvint ensuite a etre chancelier, garde des sceaux de ce 
prince, et, en 1759, le roi le prit pour controleur general de 
ses finances ; mais il ne put se maintenir dans cette place plus 
de huit mois, et son court ministere a 6te regards comme une 
epoque sinistre et malheureuse. M. de Silhouette avait des 
connaissances fort etendues; mais il avait, je crois, peu de 
talent. Le talent d'un ministre consiste dans la justesse des 
vues et des mesures. M. de Silhouette d6buta par attaquer la 
finance, et ne vit point que le moment d'une guerre tr6s-cou- 
teuse n'etait point du tout favorable pour cela. Toutes ses 
operations manqu6rent, et il perdit la tete. On lui reproche de 
ne I'avoir pas perdue assez pour n^gliger son int6ret particulier. 
II trouva le secret de se faire une rente viag^re de soixante 
mille livres avec une somme de vingt mille livres qu'il employa 
a acheter sur la place de mauvais effets qui n'avaient nul 
credit, et qu'il fit ensuite prendre au roi pour comptant a leur 
premiere valeur. II 6tait plus noble de recevoir de son roi en 
pur don un bienfait, que d'avoir I'air de 1' acheter par un vilain 
et indigne tripotage. La reputation de M. de Silhouette etait 
trfes-mauvaise. Quant a son caractfere moral, il passait pour 
fripon et pour hypocrite. II avait affiche toute sa vie une grande 
devotion, et rien n'est moins indifferent quand on veut aspirer 
aux places. 11 avait traduit dans sa jeunesse VEssai de Pope 
sur rhomme\ et I'ouvrage de Warburton, sur I'accord de 
la Foi et de la Raison ^ Ges traductions, la premiere surtout, 
ne sont pas estimees, et I'auteur sentit bientot que la carrifere 
des lettres ne le m^nerait pas au bout auquel il tendait. Depuis 
la mort de sa femme, il s'etait retire a la campagne, et eniie- 
rementlivre aux pratiques de devotion. M. de Silhouette parlait 
bien, avecnettete et precision, mais sans chaleur. Si parhasard 
il a ete honnete homme, il est a plaindre, car il avait I'air faux 
et coupable. 

i. Londres, 1736, in-12. 

2. Dissertation sur Vunion de la religion et de la politique, Londres, 1742, 
2 vol. ia-12. Silhouette est auteur de plusieurs autres ouvrages, originaux ou 
ti-aduits. 



FP'iVRIER 1767. 221 

— M.Tercier, ancien premier comniisdes affaires (^trang^res, 
vient de mourir subiteraent k I'age de soixante et quelques an- 
uses. 11 6tail de I'Acadtimie royalc des inscriptions et belles- 
lettres. 11 avait 6t6 aussi censeur royal ; mais il perdit ceite 
place et celle qu'il avait aux affaires etrangeres, pour avoir 
donn6 son approbation au livre Le VEsprit. C'6tait un bon 
homme qui ne voyait point de mal en tout cela. On fit, dans ce 
temps, une chanson qui disait que pour lui I'esprit etait affaire 
6trang6re*. Sa disgrace n'influa point sur sa fortune. On lui 
conserva ses pensions, et Ton pretend que le d^partement des 
affaires 6trang^res lui donnait souvent de quoi s'occuper dans sa 
retraite. 

— Nous avons aussi perdu un m6decin appele M. Renard ; 
c'^tait I'Esculape du Marais. Une de ses devotes disait un jour 
que c'etait le premier medecin de Paris. Un mauvais plaisant 
ajouta : « En entrant par la porte Saint-Antoine, » parce que 
M. Renard logeait tout aupr^s. Ce M. Renard, trouvant un jour 
aupr^s d'une de ses malades un vieil abbe qui jouait tranquil- 
lement au piquet, il I'envisage, et lui dit : « Que faites-vous la, 
monsieur I'abbe? Allez-vous-en chez vous, faites-vous saigner ; 
vous n'avez pas un instant a perdre. » L'abbe, effraye au der- 
nier point, reste immobile. On le transporte chez lui ; M. Renard 
le saigne trois ou qualre fois de suite, lui fait prendre del'eme- 
tique, et le trouve toujours aussi mal qu'auparavant. Le iroi- 
si^me jour, on appelle le fr6re du malade, qui etait a la cam- 
pagne. II arrive en hate: on lui dit que son fr^re se meurt; il 
veut savoir de quelle maladie; M. Renard lui dit que son fr^re, 
sans s'en apercevoir, avait eu une forte attaque d'apoplexie, 
mais qu'il I'avait heureusement decouvert en lui voyant la 
bouche tout de travers, et qu'il I'avait secouru en consequence. 
(( Eh, monsieur, lui dit cet homme, il y a plus de soixante ans 
que mon fr^re a la bouche de travers. — Eh ! que ne le disiez- 
vous! » r6pondit le docteur en s'en allant, sans attendie I'effet 
de r^metique qu'il venait d'administrer. 

— M. de Mondonville s'est avise de remettre en musique 
*rop6ra de Thhi^Cj psalmodie, il y a cent ans, par I'ennuyeux Lulli. 
11 a voulu faire avec le poeme de Quinault ce que les maltres de 

1 . Voir cette cbaasoo, et dos details rclatifs ^ la dcstitutiou de lercier, t. IV, p. 30. 



222 CORRESPONDANCE LITTERAIHE. 

chapelle d'ltalie font avec les poemes de Metastasio. Son essai a 
ete trfes-infortune. Ge nouveau Thisde avait deji et6 jou6 sans 
«ucc^s a la cour, pendant le voyage de Fontainebleau de 1765. 
L'auteur ne se Test pas tenu pour dit : il a voulu etre joue a 
Paris, et il est tombe, corame on dit, tout a plat. II a ete oblige 
<ie retirer sa piece avant la quatrieme representation, ce qui 
est sans exemple a 1' Opera; et pour comble de mortification, 
on y a donne aujourd'hui I'ancien Tkc'see a la place. Ge peuple 
est singulier dans ses jugeraents en musique, et cette ancienne 
religion de Lulli, si decriee aujourd'hui, subsiste cependant en- 
core dans les coeurs. L'opera de Mondonville est precis^ment 
aussi plat et aussi pauvre que celui de Lulli. G'est une psal- 
modie tout aussi assoupissante. Qu'on donne le proces entre ces 
deux ouvrages a juger a tous les connaisseurs en musique, et 
je parie qu'ils ne trouveront pas le plus faible motif de prefe- 
rence de I'un sur I'autre. Gependant, I'un est siffle avec fureur, 
et I'autre applaudi avec enthousiasme. Ge pauvre Mondonville 
€St bien a plaindre. Ses airs ne feraient pas fortune dans une 
guinguette d'Allemagne, et, dans sa patrie, il est la victime de 
I'ancienne religion. II devait se souvenir que c'est un mauvais 
metier que de vouloir abattre les anciens autels ; il faut les 
laisser tomber. II a raisonne comme men ami le chevalier de 
Lorenzi, dans une autre occasion. Une femme avait a lui parler, 
et lui avait donne rendez-vous un dimanche a onze heures du 
matin. La conversation finie, elle lui propose de le mener a la 
messe. Le chevalier, etonne, lui demande: « Est-ce qu'on la dit 
toujours? » Gomme il y avait quinze ans qu'il n'y avait 6te, il 
croyait que ce n'etait plus I'usage, et que meme on n'en disait 
plus; d'autant que, ne sortant jamais avant deux heures, il ne 
se souvenait pas d' avoir vu une eglise ouverte. 

— On avait prepare pour le jour de I'an, a la Gomedie- 
Italienne, une petite piece intitulee VEsprit du jour ^. Gette 
pi^ce, remplie de betises, a ete fort applaudie, et cependant n'a 
pas ose reparaitre, parce que Ton n'avait applaudi que pour se 
moquer des auteurs, qui sont aussi mauvais I'un que I'tfUlre. 
Le poete s'appelle Harny, et le musicien Alexandre; mais ce 
n'est pas le grand. 

1. Cettc piece fut jouce, pour la prcmidrc et dernidre fois, le 22 Janvier 1767. 



f£VRICR 1767. 2SS 

— J'ai eu occasion, ces jours passes, d'assister k une lec- 
ture de la trag^die des Scythes. Cette pifece m'a paru faiblement 
et souvent mal ecrite ; mais surtout elie ne m'a pas pai*u inte- 
ressauie, el je doute que, dans I'etat ou elle est, elie puisse 
obtenii* au theatre meme un succfes passager. C'est d^ja un 
assez grand malijeur po6tique qu'il y art une loi en Scythie qui 
oblige les femines de massacrer le meurtrier de leur epoux de 
leurs propres mains ; cette loi ne parait pas naturelie, et je ne 
crois pas qu'il y ait jamais eu une nation sous le soleil qui ait 
commis au sexe le plus faible le soin de la vengeance sur le 
sexe le plus fort. Qu'Iphigenie, devenue pr6tresse de Diane en 
Tauride, se trouve dans le cas de sacrifier son propre frfere dans 
un pays ou tous les etrangers qui abordaient cette plage fatale 
6taient devoues a la deesse, rien n'est plus naturel et plus in- 
teressant : I'histoire nous prouve que tel a etc de tout temps 
I'esprit de toute religion. Le code scythe, promulgu6 par Her- 
raodan, ne me parait pas aussi bien fonde dans la nature. Mais 
enfm, puisque M. de Yoltaire avait besoin d'une loi qui ordon- 
n&t que la niort de I'epoux serait vengee sur le meurtrier par 
la main de I'epouse, afm de pouvoir mettre Obeide dans la ne- 
cessite de lever le glaive sur le seul homme qu'elle eut jamais 
aim6, il fallait du moins arranger cette machine, en elle-m6me 
puerile, de mani^re qu'elle produisit quelque effet; et elle n'en 
fait aucun. II fallait qu'il fut d'usage en Scythie que, pendant la 
ceremonie du mai'iage, la femme s'engageat par serment ^ 
I'observation de cette loi et de quelques autres. Au moyen de 
cette formalile, nous aurions eu connaissance de cette loi dfes le 
second acte ; et lorsque la querelle se serait engag6e entre Atha- 
mare et Indatire, nous aurions pu concevoir quelque inquietude. 
Au lieu que ni Obeide, ni le spectateur, ne connaissant cette loi 
qu'au moment ou le poete en a besoin pour sa catastrophe, 
c'est-i-dire au cinqui^me acte, elle ne produit pas le plus I6ger 
fremissement pour le sort d'Obeide. En general, ni la fable, ni 
I'execution, ni les details, rien ne me parait heureux dans cette 
nouvelle tragedie, et jefais des voeuxpour que son illustre au- 
teur consacre le reste de ses annees a des occupations plus 
satisfaisantes pour le public, et plus glorieuses pour lui- 
m6me. 

M. Servan, avocat g6n6ral au parlement de Grenoble, a 



22^ CORRESPONDANCE LITTfiRAIRE. 

prononc6,alarentr6edeson corps, aumois de novembre dernier, 
un Discours sur V administration de la justice criminelle. GeDis- 
cours vient d'etre imprime, et forme une brochure in-12 de cent 
cinquante pages. M. Servan est un proselyte de la philosophie. 
G'est un magistrat fort jeune, et dont la sante est tr^s-faible. 
Son discours se ressent de la bonte de son coeur, de sa jeunesse, 
et de la faiblesse de sa constitution. U est fond6 tout entier sur 
les principes du livre des Dalits et des Peines. Nos philosophes 
se rejouissent que ce Discours ait et6 prononce par un avocat 
general au milieu d'un parlement. S'il I'avait 6te par maitre 
Omer Joly de Fleury, devant le parlement de Paris, je pourrais 
m'en rejouir avec eux; mais un jeune magistrat qui se meurt 
de la poitrine, elevant sa voix du fond d'une province, n'a pas 
assez d'autorit6 sur les esprits pour faire la moindre impression; 
et, s'il n'y prend garde, et que sa passion pour la philosophie 
transpire, il se fera des affaires avec son corps : car, Dieu merci, 
la magistrature n'est pas moins opposee au progr^s de la raison 
en France que le clerg6 ; ce qui nous donne une perspective 
trfes-consolante. Une autre consideration qui m'empeche de 
partager la joie de nos philosophes, c'est que j'ai peine k me 
persuader que les enfants, meme les mieux intentionnes, fas- 
sent jamais grand bien. II nous faudrait k la place des vieux 
magistrals jansenistes et des jeunes magistrals philosophes, des 
hommes d'htat eclaires et int6gres; mais lorsque la sagesse et 
la fermete de ces derniers se consument a repousser les traits 
de la caloranie, les bons citoyens se d^solent et pleurent sur la 
patrie. 

— On a publie cette annee V Almanack des muses, ou le 
Recueil des pieces fugitives de nos diffirenls poetes qui ant con- 
couru en 1766. C'est pour la troisieme fois que cet Almanach 
parait, et I'idee en serait fort bonne si on pouvait I'executer 
avec un peu plus de liberty, et si celui qui s'en mele voulait y 
mettre plus de gout et de soin. Ce n'est pas la peine de mettre 
k contribution le Mercure de France, pour nous donner un fa- 
tras de pieces qu'on ne saurait lire. M. Mathon de LaCour, edi- 
teur de cet Almanach, a soin de I'enrichir de notes critiques qui 
sont communement d'une betise rare. II insure, par- exemple, 
dans son recueil, une pi^ce de vers que M. de Saint-Lambert 
fit, il y a plus de douze ans, pour M'"^ de Clermont d'Amboise, 



FfiVRlER 1767. 225 

aujourd'hui princesse de Beauvau. Dans cette pi6ce, on trouve 
ces deux vers : 

Et hors votre amour pour Tilon, 
On n'a nul reproche k vous faire. 

Le po6te parlait de I'op^ra de Titoti etl'Aurore, de Mondon- 
ville, qu'on jouait alors, et dont le succ^s etait devenu une 
affaire de parti contie les partisans de la musique italienne. 
M. Mathon, pour eclaircir ce passage difficile, met en note au 
mot Tilon : Petit chien. Ses observations de gout sont ordinai- 
rement aussi heureuses que ses remarques d'^rudition. 11 a 
ajout6 k la fin de son Almanach une petite notice raisonnee 
de tous les ouvrages de poesie qui ont paru en 1766. Cette 
notice ne se trouvait pas dans les deux volumes precedents*. 
Je lui demande, pour I'annee prochaine, un meilleur choix, et 
point de notes. 

— On a aussi public un Almanach philosophique, a I'usage 
de la nation des philosophes, du peuple des sots, du petit 
nombre des savants, et du vulgaire des curieux, par un auteur 
trfes-philosophe *. Si I'auteur fait usage de son Almanach, 11 
pent se ranger, en surete de conscience, dans la seconde de 
ces quatre classes. Son Almanach est une plate et raauvaise 
rapsodie dont il est impossible de lire une ligne. 

— Tout est aujourd'hui philosophe, philosophique et philo- 
sophic en France. Ainsi c'est le moment de faire un Discours 
sur la philosophic de la Nation. Celui qui sort de la boutique 
de M. Merlin est fait par le philosophe le plus sot et le plus 
borne qu'il y ait en ce royaume, ou Ton remarque que la sot- 
tise prospere infiniment depuis quelques ann^es. 

— Vous lirez avec plaisir le Dialogue d'un curi de cam- 
pagne avec son marguillier, au sujet de Vi'dit du roi qui per- 
met l exportation des grains, par M. Gerardin, cur6 de Rouvre 
en Lorraine. Ce bonhomtne de cure, ag6 de plus de soixante- 
dix ans, voyant la frayeur que le commerce des grains causait 
dans son canton, s'est avise d'ecrire ce Dialogue pour guerir 

1. C'est uno crreiir de Grimm. VAlmanach des muses de 1704 et celui de 1765 
sont termines par une notice semblable. [T.) 

2. L'Almanach philosophique (Goa, 1767, in-12) est de Jean-Louis Castillion, uq 
des autcurs du Jour al encyvlopedique. (B.) 

VII. 15 



226 CORRESPONDANGE LITTERAIRE. 

ses paroissiens de leurs inquietudes d^placees. G'est un 6crit 
plein de bon sens et veritablement populaire, tel qu'il en fau- 
drait, sous un gouvernement eclaire, pour I'instruction du peuple 
sur tous les objets. Cela vaudrait bien un calechisme rempli 
d'idees creuses. Si j'etais ministre, le cure de Rouvre aurait 
demain un benefice simple de six cents livres, en recompense de 
son Dialogue. 

15 fevrier 1767. 

Milord comte de Clarendon est un seigneur anglais des plus 
qualifies et des mieux accredites a la cour. Pendant son sejour 
i la campagne, ce lord voit la fille d'un gentilhomme de ses 
voisins, appel6 Hartley ; il en devient amoureux. Cette jeune 
personne, qui se nomme Eugenie, est en effet charmante de 
figure et de caractfere, et bien capable d'inspirer une grande 
passion. Elle se trouve, dans I'absence de son pere, sous la 
tutelle de sa tante, soeur du vieux Hartley, qui se propose d'en 
faire son heritiere. Hartley a perdu sa femme, et il ne lui reste 
de son mariage qu' Eugenie et un fils, sir Charles, qui sert et 
qui est employe en Irlande. Si la beaute d'Eugenie a fait une 
impression sur milord Clarendon, les agr6ments de ce jeune 
seigneur n'ont pas echappe a la sensible Eug6nie. Sa tante, de 
son cote, ambitieuse et vaine a I'exc^s, voit avec joie les com- 
mencements de cette passion. Bientot milord Clarendon s'em- 
pare de son esprit, et la dispose a donner son consentement a 
un mariage secret qu'il projette. On profite de I'absence du pere 
d'Eugenie; et sa tante, qui connait I'aversion de son frfere 
Hartley pour les grands et pour la cour, exerce tout son credit 
sur r esprit de sa ni^ce pour la determiner a disposer de sa 
main a I'insu de son p6re, et a epouser un homme pour lequel 
elle ne se sent que trop de penchant. Ce mariage a done lieu ; 
mais milord Clarendon, quoique plein d'honneur et d' elevation 
d'ailleurs, est deces gens qui croient qu'on pent s'en dispenser 
avec les femmes. Son ambition, peu d' accord avec sa passion 
pour la fille d'un gentilhomme obscur, ne lui permet pas de 
contracter un lien aussi redoutable et aussi indissoluble. II fait 
travestir son intendant en ministre, et abuse Eugenie et sa tante 
par un faux mariage. Eugenie porte deja dans son sein le fruit 



FfiVRIER 1767. M7 

de cetle union clandestine, lorsque son p6re revient, et que son 
6poux est obIig6 de reprendre la route de Londres. 

Voiiji le sujet que M. Caron de Beaumarchais a entrepris de 
trailer sur lasc6ne fran^aise. Euginie^ drame en cinq actes et 
en prose, a 6t6 jou6 pour la premiere fois le 29 Janvier, sur le 
thdtUre de la Coni^die-Francjaise. Cette pi6ce avail 6te fort an- 
nonc6e; son succ6s a bien peu repondu k I'attente de ses par- 
tisans, et sa chute est d'autant plus facheuse pour I'auteurqu'il 
n'en peut rejeter la faute sur son sujet. Ce sujet est infiniment 
theatral et susceptible du plus grand inter^t. Vous allez voir 
comment M. de Beaumarchais a r^ussi k le galer enti^rement, 
et k Teteindre sans ressource. 

Au reste, cet ouvrage est le coup d'essai de M. de Beaumar- 
chais au theatre et dans la litterature. Ce M. de Beaumarchais 
est, ice qu'on dit, un homme de pr^s de quarante ans, riche, 
proprietaire d'une petite charge a la cour, qui a fait jusqu'i 
present le petit-maitre, et a qui il a pris fantaisie mal k propos 
de faire I'auteur. Je n'ai pas I'honneur de le connaltre; maison 
m'a assure. qu'il 6tait d'une suffisance et d'une fatuity insignes, 
J'ai quelquefois vu la confiance et une certaine vanite naive et 
enfantine s'allier avec le talent, mais jamais je n'ai vu un fat en 
avoir; et si M. de Beaumarchais est fat, il ne sera pas le pre- 
mier qui fasse exception '. 

Le sujet de sa pi6ce est le roman des Amours du comte de 
Belflor et de Lionor de Cefipedis, que vous avez lu dans le 
Diable boiteux de Le Sage. 

Quoique ce sujet soit a mon gre tr6s-beau et trfes-th^atral, 
il n'est point sans inconvenients. Son plus grand defaut, celui 
qui est sans ressources, est d' avoir 6t6 traite par M. de Beau- 
marchais; mais un homme de beaucoup de talent aurait encore 
bien des ecueils a 6viter. II sentirait d'abord que le role d'Eu- 
genie est fini du moment ou elle a la certitude du faux mariage 
et de son d^shonneur. D^s ce moment, sa situation est si vio- 
lente qu'elle ne peut plus 6tre montree au spectateur que dans 
la convulsion et dans le d61ire du desespoir; elle doit avoir I'es- 
prit et la raison ali^nes. Si vous me dites que son rdle, bien loin 
de finir la, y commence au contraire k devenir sublime, je serai 

1. L'autcur du Petit Prophite n'a pas devind juste. (T.) 



228 CORRESPONDANGE LITTERAIRE. 

bientot de votre avis; mais je vous supplierai de m'indiquer le 
poete capable de trailer et d'6crire ce role. 

Une autre difficult^ du sujet est de preserver milord Claren- 
don de tout vernis d'avilissement : car un homme qui a la bas- 
sesse d'abuser d'une jeune personne charmante, vertueuse, 
d'une naissance moins il lustre, mais, apr^s tout, egale a la 
sienne, est un vil seducteur, mieux place sur les galores que 
sur le theatre. L'amour peut faire faire un grand crime, mais 
un crime n'est pas loujours une bassesse; et lorsque le crime 
est assez vil pour degrader celui qui le commet, I'int^ret iheatral 
est fini. Or, comme il faut que le comte de Clarendon reste 
assez int^ressant pour qu'Eugenie puisse a la fin lui rendre son 
estime avec le don de sa main, il est de toute n6cessit6 qu'il 
n'ait pas paru vil un instant aux yeux du spectateur. M. de 
Beaumarchais ne s'est pas seulement dout6 de cette petite diffi- 
cult6; il a cru que quelques remords vagues, inspires a milord 
Clarendon par son valet, le prepareraient suffisamment au re- 
pentir n^cessaire a la catastrophe, et rendraient a nos yeux une 
action infame pardonnable. Je ne sais pourquoi M. de Beaumar- 
chais nous croit si pen delicats. 11 y a au quatrieme acte une 
sc^ne que j'ai sautee dans I'analyse, mais qui me revient ici, et 
qui est pour moi une demonstration que cet homme ne fera 
jamais rien, meme de mediocre. C'est au moment ou milord Cla- 
rendon arrive, mande par la tante d'Eugenie. Cette jeune infor- 
tunee et sa tante le recoivent dans le salon, et avant de lui 
permettre d'entrer dansl'appartement d'Eugenie, elles I'interro- 
gent sur toutes ses noirceurs, dont la tante a la preuve en 
poche. Clarendon nie tout comme le dernier des hommes, avec 
une eiTronterie revoltante; et lorsqu'on lui montre la lettre de 
son intendant, qui porte la conviction de son crime, il reste 
confondu comme un vil scelerat ; et c'est ici que finit la scene, 
et I'auteur envoie prudemment milord Clarendon se justifier 
dans I'appartement voisin. Si M. de Beaumarchais avait eu le 
moindre talent, une 6tincelle de bon sens, il aurait evite cette 
sc6ne comme I'^cueil le plus dangereux de son sujet, etil aurait 
mis tout son savoir-faire a nous montrer Clarendon justifie au- 
tant a nos propres yeux que dans le ccjeur de son amante. 

Mais comment reussir a rendre ce faux mariage excusable ? 
Ce problerae peut avoir ses difficultes, mais je ne le crois pas 



FfiVRIER 1767. 229 

impossible k rc^soudre. Ce que je sais, c'est que je n'aurais pas 
6crit le premier mot de mapi^ce avant d'avoir lrouv6 le moyen 
de conserver de I*int6r6t au seducteur d' Eugenie. Pour ceteiret, 
j'en aurais fait un jeune homme charmant, plein d'honneur, 
plein d'el^vation, plein de d^iicatesse, plein d'agr^ments. S'il a 
pu se porter, dans I'^tourderie de la premiere jeunesse, jusqu'i 
abuser d'une jeune innocente en supposant un faux mariage, 
c'est que la folie et I'extravagance de cette tante, en alTaihlis- 
sant son estiine pour elle et pour sa pupille, lui ont, pour ainsi 
dire, sugger6 cette id6e,et Tent fait tomber nialgre lui dans ce 
pi^ge. Si cela ne sulTisait pas pour rendre son action excusable, 
bien loin de lui donner des valets capables de remords, je I' au- 
rais entour6 de mauvais et d6tesiables conseillers; et Ton aurait 
vu clairement que ce malheureux moment ou il a pu s'oublier 
n'est pas I'ouvrage de son coeur, mais celui des circonstances. 
Mais cette perlidie, en le mettant en possession d'une personne 
ang6lique, I'ayant aussi mis k pottee de connaitre tout ce 
qu'elievaut; cette perfidie, dis-je, n'est pas sitot consommee, 
que les remords les plus cruels, la passion la plus violente, 
I'envie la plus d^cidee de reparer I'injure aux depens de sa for- 
tune, de son honneur, de sa vie, s'il le faut, maitrisent- tour a 
tour ie ccBurde Clarendon. C'est dans cette disposition qu'il 
doit 6tre depuis longtemps, lorsque la pi6ce commence. C'est 
en se regardant comme le plus vil des hommes qu'il peut es- 
perer d'eflacer enfin son crime et de ne me pas trouver inexo- 
rable. Mais pour avoir une ame de cette trempe, il faut qu'il 
s'adresse k un autre faiseur que M. de Beaumarchais. 

Eugenie a ete silllee k la premiere representation. On a re- 
tranche beaucoup de platitudes ; on a remedie aux defauts les 
plus choquants, comme on a pu, et on I'a risquee une seconde 
fois. A cette representation, elle a et6 vivement applaudie, et 
depuis ce moment elle a 6te prodigieusement suivie ; mais 
malgre cette revolution favorable, elle n'a pas cess^ d'etre re- 
gardee comme une mauvaise pi6ce. Elle aurait eu peut-6tre 
quinze representations, sans une maladie survenue k Preville, 
et qui I'a fait iiiterrompre k la septieme. Le jeu de cet habile 
acteur, et celui de M"* Doligny, ont beaucoup contribue k ce 
succ6s si peu merite, el que la reprise et I'impression de la pi6ce 
ne confirmeront point. 



230 CORRESPONDANCE LITTfiRAIRE. 

On a fait cinquante mauvaises plaisanteries sur I'auteur 
dUEuginie, parce qu'il est fils d'un horloger. C'est bien de quoi 
il s'agit ! On a fait mille contes de sa fatuite et de ses imperti- 
nents propos. Je voudrais qu'il eut montr6 le moindre talent, et 
je lui pardonnerais volontiers son ton suffisant, d'autant que je 
n'aurai jamais k en souffrir. Ce n'est pas M. de Beaumarchais, 
c'est son bas coquin de Clarendon, c'est son vieux radoteur de 
Hartley et sa folle de soeur, et cette petite Eugenie, obstinee k 
ne me pas dechirer le ccEur, qui me font souffrir le martyre. 

II n'y a, dans toute la pi^ce, qu'un seul mot qui m'ait plu; 
c'est au cinqui^me acte, lorsqu'Eugenie, revenue d'un longeva- 
nouissement, rouvre les yeux et trouve Clarendon a ses pieds; 
elle se rejette en arri^re, et s'ecrie: J'ai cru le voir! Ce mot 
est si bien fait, il d^tonne si fort du reste, que je parie qu'il 
n'est pas de I'auteur. J'ai dit que cette pi^ce est tiree du Diahle 
hoiteux. Elle ressemble aussi au roman de Miss Jenny, par 
M'"* Riccoboni. C'est que I'un et I'autre ont mis a profit le ro- 
man de Le Sage. 

— Quinault-Dufresne, ancien acteur de la Comedie-Fran- 
Qaise, vient de mourir a I'age de soixante-quinzeans. Get acteur 
a eu beaucoup de reputation dans son temps, et c'est le come- 
dien le plus c6lebre que nous ayons eu en France depuis Baron. 
Si Ton pent former un jugement d'aprfes tout ce qu'on a en- 
tendu dire de diverses parts, il me semble que Dufresne avait 
encore plus d'avantages exterieurs que de talent. La plus belle 
figure, la voix la plus agreable, un air plein de grace et de no- 
blesse, enfin tout ce que la nature doit fournirpour former un 
comedien parfait, Dufresne le poss6dait dans un degre eminent. 
Peut-etre Le Kain a-t-il plus d'entiailles, plus de pathetique, 
plus de mouvements et d'accents tragiques, mais malheureuse- 
ment la nature lui a tout refuse, et chez un peuple v6ritable- 
ment enthousiaste des beaux-arts, il ne serait pas possible 
d'exercer ce metier sans ces qualites exterieures. Je n'ai point 
vu Dufresne, et c'est un regret que j'ai. II etait depuis plu- 
sieurs annees dans un etat de sante miserable. II avait quitte 
le theatre de bonne heure, et il y a plus de vingt-cinq ans qu'il 
s'en 6tait retire. Les Quinault tenaient alors le haut bout du 
Theatre-Francais. Dufresne jouait les premiers roles tragiques 
et comiques. Son frere ain6, Quinault, jouait le haut comique; 



FfiVRIER 1767. 231 

sa soDur cadette, les rdles de soubrette. Une soeur aln^e avail 6t& 
aussi au theatre, maispeu de temps. Ges deuxsoeurs ont dopuis 
joue une esp^ce de rdle k Paris : Tune et I'autre ont ciierch6 
a se donner une existence en attirant chez elles la bonne com- 
pagnie. L'aln^e, entretenue jadis par feu M. le due d*0rl6ans 
avant sa devotion, et depuis par le vieux due de Nevers, pfere 
de M. le due de Nivernois, passe aujourd'hui pour 6ire marine 
en secret avec ce vieux seigneur. Gelle-lk a toujours v6cu dans 
le grand monde. La soubrette a voulu avoir pour eile et les gens 
du monde et les gens de lettres, et Ton a fait ce qu'on a pu 
pour lui faire une reputation d'esprit. Elle m'a toujours paru 
avoir plus de pretention que de fonds, et surtout point de na- 
turel. Elle a eu pendant quelque temps un diner qu'on appelait 
le diner du bout du banr^ et ou il se faisait des assauts d'esprit. 
Rien n'etait plus fatigant et plus maussade que ces bureaux 
d'esprit ; mais heureusement cela a pass6 de mode, et le 
rfegne de la soubrette a moins dure que celui de sa soeur alnee. 
Ces sortes de ph6nomfenes ne peuvent gu^re se voir qu'i Paris ; 
c'est un genre d'ambition particulier. Mais si Ton pouvait savoir 
avec exactitude toutes les peines que les deux soeurs de Qui- 
nault-Dufresne se sont donnees pour acqu6rir et conserver cette 
sqrte d'existence qu' elles se sont procuree, on verrait peut-etre 
avec etonnement qu'il a fallu moins de soins et d'efforts a Crom- 
well pour etre maitre de I'Angleterre qu'il n'en a coute i 
^Yjiics Quinault pour attirer et fixer chez elles quelques hommes 
cei6bres et quelques gens de bon air. 

Dufresne avail essuye quelque degoul de la part du public, 
et c'est ce qui occasionna sa retraite. II commenca un jour son 
rdle tr^s-bas, parce que la situation et le bon sens I'exigeaient. 
Le parterre lui cria k diverses reprises : Plus haut, plus haul ! 
et Dufresne, impatiente,repondilenfin : EtvouSj messieurs, plus 
bus! II fut mis en prison, el lorsqu'il reparut sur le theatre, le 
parterre I'obligea de demander pardon a genoux. Dufresne se 
sourait, et quitta le theatre six mois apr^s. En quoi il fit trfes- 
bien ; car ceux qui trailent leurs gens k talents en esclaves ne 
sont pas dignes d'en avoir, et Tavilissement ne sera jamais un 
moyen de faire fleurir les beaux-arts. Nous avons perdu, de nos 
jours, M"* Clairon par une aventure de cette esp^ce. Mais Du- 
fresne vecut heureux dans la retraite, au lieu que M"« Clairon 



232 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

mourra de regret d'avoir quitte un metier qu'elle aime avec 
passion. Cette celebre actrice partira au mois de mai prochain 
pour se rendre k Varsovie et y jouer la comedie, pendant I'ete, 
devant le roi de Pologne. Elle compte 6tre de retour h Paris 
vers le mois d'octobre. 



EPITAPHE DE M. l'eVEQUE DU MANS*, 

QUI VIENT DE MOURIB. 

Ci-git, grace h la Providence, 
Le tr6s-digne 6veque du Mans, 
Qui sut donner la pr6f6rence 
Aux sept p6ch6s mortels sur les sept sacrements. 

— On vient de publier le Testament politique du celebre 
ministre d'Angleterre Robert Walpole, comte d'Oxford, en deux 
volumes in-42. Le notaire qui a redige ce pretendu Testament 
n'est ni Anglais ni politique.. C'est le meme qui nous a donne, il 
y a queique temps, Y Ilistoire du ministdre de M. Walpole; et, 
ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il n'a pas encore appris k 
6crire le nom de son heros, car il ecrit toujours Valpole. On 
assure que ce Testament politique a ete fabrique k Paris par un 
certain M. Dupont ; d'autres disent qu'il est d'un Francais errant, 
nomme le chevalier Goudar, auteur des Intirets de la France 
mal entendus^ et d'un Discours politique sur le Portugal. Ce qu'il 
y a de certain, c'est qu'il est d'un homme qui ne connait ni 
rAngleterre,ni I'Europe, ni les premiers elements de politique-. 
Le pretendu Testament est precede d'un Recueil de lettres de 
M. Walpole a differentes personnes. Je ne serais pas 61oigne 
de croire ces lettres originales, si elles etaient moins courtes ; 
mais les lettres d'affaires ne s'ecrivent pas comme des billets 
de society, et elles ont besoin d'une certaine etendue qui 

1. Froullay deTess6. 

2. Le Testament politique de Robert Walpole a cte attribue, par I'auteur de la 
France litteraire de 1769, au fameux Maubert de Gouvest; c'est sans doute une 
erreur, car ce Testament a m imprim^ a Paris au moment mSme oil Maubert 
terminait en Hollande une vie errante et malheureuse. Je pcnse avec Grimm que 
I'auteur du Testament de Walpole est le m6me qui donna, en 1764, VHistoire du 
ministere de Walpole, en 3 vol. in-12 ; et alors ce ne serait ni M. Dupont, dj 
M. Goudar, mais M. Dupuy-Demportes, connu par le Gentilhomme cultivateur, 
traduit de I'anglais de Hales, ouvrage en 8 vol. in-i" et 16 vol. in-12. (B.) 



FfiVRIER 1767. 233 

iianque k celles-ci. Ainsi, si elles sont originales, je les crois 
du moins tronquoes. On y trouve quelques particularitf^s curienses 
8ur les inquietudes qui agitaient TEurope en 1728 et en 1730. 
L'objet du Testament est de tracer la situation int^rieure de la 
Grande-Bretagne, et ses rapports avec ses voisins. On voit, dans 
la premiere partie, un ^crivain qui n'a point d'id^es fixes. II dit 
alternativennent que I'Angleterre a trop et trop peu de liberty, 
trop et trop peu de commerce, trop et trop peu de credit public. 
Peu s'en faut qu'il ne fasse de M. Walpole un missionnaird de 
la religion romaine. On voit k chaque page un homme qui n'a 
pas m6dite son sujet, et qui ne connalt pas le pays dont il parle, 
ce qui fait que la seconde partie de I'ouvrage est vague, decousue, 
sans ordre, et souvent obscure ; du reste, remplie d'aper<jus, de 
deml-vues et de quelques connaissances. Le style est, en general, 
incorrect, in^gal, quelquefois trop figure, et souvent entortill6. 
Bonsoir a M. le notaire, qui ne sera jamais le mien. 

— M. Horace Walpole, fils du ministre, est venu passer 
I'biver precedent en France. C'est lui qui a ecrit cette lettre du 
roi de Prusse a Jean-Jacques Rousseau, qui est devenue I'origine 
de la querelle de celui-ci avec M. David Hume. M. Horace 
Walpole est un bomme de beaucoup d'esprit, mange de goutte 
et d'une fort mauvaise sant6. H a 6crit dilTerentes choses. 
II ne faut pas juger les ouvrai^es de M. Walpole comme ceux 
d'un homme de lettres de profession, mais comme des objets 
d' amusement et de d61assement d'un homme de quality. On 
vient de traduire son roman gothique intitule le Chdteau 
d'Otrante^, en deux petites parties. C'est une histoire de 
revenants des plus interessantes. On a beau 6tre philosophe, 
ce casque 6norme, cette epee monstrueuse, ce portrait qui se 
d6tache de son cadre et qui marche, ce squelette d'ermite qui 
prie dans un oratoire, ces souterrains, ces voutes, ce clair de 
June, tout cela fait fremir et dresser les cheveux du sage comme 
d'un enfant et de sa mie, tant les sources du merveilleux sont 
les m^mes pour tous les hommes ! II est vrai que, quand on a 
lu ceia, il n'en resulte pas grand'chose ; mais le but de I'auteur 
6tait de s'amuser, et si le lecteur s'est amus^ avec lui, il n'a 
rien k lui reprocher. Le denoument pouvait 6tre plus soign6 ; 

1, 1767, in-19; voir tome IV, page 459, note 2. 



23Zi CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

il fallait expliquer ]k toutes les pieces mysterieuses qui avaient 
servi aux incidents dans le cours de I'histoire ; mais I'auteur n'a 
pas jug6 a propos de se donner cette peine. G'est I'infatigable 
M. Eidous qui a traduit ce roman avec sa correction et son 
elegance ordinaires. Dans la preface, M. de Voltaire est assez 
maltraite au sujet de ce qu'il a 6crit, il y a quelques ann6es, 
assez mal a propos, pour deprimer Shakespeare. Je hais ces 
disputes nationales, dont la sottise se m61e presque toujours, 
meme entre les plus grands esprits, et ou aucun parti n'est ni 
Equitable, ni de bonne foi. Quant a la question, si le melange 
de tragique et de comique dans la m6me pi6ce est contraire 
au bon gout, un bon critique ne se hasardera pas a la decider 
16g6rement. II est certain que si les princes et les personnes 
d'une condition elev6e traitent les affaires serieuses, les 6v6ne- 
ments int^ressants et malheureux, d'un ton noble et path^tique, 
le ton des subalternes est bien different, et Ton ne parle pas 
dans les antichambres des souverains comme dans leurs cabinets. 
II est k remarquer aussi que la tragedie francaise est le seul 
drame existant qui ait adopte cette uniformite de ton qui lui a 
donn6 une uniformity de couleur tres-insipide et souvent fati- 
gante. Mais ceci serait I'affaire d'une discussion beaucoup plus 
loiigue, et le sujet d'un chapitre tr6s-int6ressant. 

— M. de Forbonnais, auteur de plusieurs grands et petits 
ouvrages sur les finances et sur le commerce, vient de faire 
imprimer en Hollande des Principes et Observations econo^ 
miqiies, deux volumes in-S". Les Principes forment le premier 
volume ; dans le second, I'auteur fait ses Observations sur divers 
points du systfeme de I'auteur du Tableau ^conomique, qui a 
paru, il y a quelque temps, dans la Philosophie rurale^. Depuis 
que I'economie politique est devenue en France la science a la 
mode, il s'est forme une secte qui a voulu dominer dans cette 
partie. M. Quesnay, originairement chirurgien, puis medecin de 
M'"^ de Pompadour, et medecin consultant du roi, s'est fait 
chef de cette secte. 11 s'est associe I'ami deshommes, M. le mar- 
quis de Mirabeau. M. Dupont, qui a fait pendant quelque temps 
la Gazette du commerce, et un certain chanoine regulier ou 
premontre appele Baudeau, pretre fort indecent, auteur d'un 

1. Parle marquis de Mirabeau et Quesnay, 1763, in-'t"; 1764, 3 volumes in-12. 



FfiVRIER 1767. 235 

journal intitule les l-Lph&mMdes du n'toycn, petit homme dC'ci- 
dant et trancliant, sont aussi de cette clique. La Philosophic 
rurale est le Pentateuque de ces messieurs. Outre cet ouvrage, 
M. Quesnay a fourni k YEncyclopMie les articles Grains et Fer- 
mier. Voili les autels que M. de Forbonnais entreprend de 
saper et d'abattre dans son ouvrage. Cetle hostilile va engager 
une guerre opiniatre et terrible, et d6ja les tiphtmdrides du 
citoycn se pr^parent k servir de champ de balaille. 

M. de Forbonnais a d'abord etabli des principes g^neraux de 
la science 6conomique. Dans ces principes, il est concis, obscur 
et louche, suivant son usage. Ce sera le seul c6t6 par lequel 11 
se fera estimer de son adversaire. M. Quesnay est non-seulement 
naturellement obscur, il Test encore par systfeme, et il pretend 
que la v6rite ne doit jamais 6tre dite clairement. Apres ces 
principes, M. de Forbonnais procfede k I'examen du Tableau 
fronomique de ces messieurs, et des articles Grains et Fermier, 
et Ton ne peut nier que ses observations ne soient souvent 
excellentes, et qu'il n'ait taill6 de la besogne k ses adversaires 
s'ils veulent y r^pondre. Ainsi, il y a Ik de quoi guerroyer pen- 
dant plus d'une campagne. Je suis de I'avis de M. de Forbonnais 
dans son avant-propos. II remarque que dans les sifeclesd' igno- 
rance on ne remonte jamais aux causes, et les faits ne condui- 
sent point a Tinstruction ; dans les siecles ^claires, laphilosophie 
generalise tout ; I'observation des faits est dedaignee, et le genie 
se livre aux paradoxes. Done, je dis : la verit6 n'est pas faite 
pour r homme. J'ajoute qu'elle Test moins dans la science econo- 
mique que dans aucune autre, parce qu'il y a pour chaque effet 
un si grand concours de causes diflferentes, agissantes en sens 
divers et par differents degres, qu'il est impossible d'en connattre 
I'influence et I'infmite de combinaisons avec une certaine exac- 
titude. Au reste, le vieux Quesnay est un cynique decide. M. de 
Forbonnais n'est pas tendre : ainsi cette guerre ne* se passera 
pas sans quelques faits d'armes 6clatants. 

On ne peut se dissimuler qu'il n'y ait beaucoup de reveries 
dans les Merits du vieux cynique. II dit, par exemple, quelque 
part dans son Tableau iconomique^ ou dans son article Grains^ 
qu'en suivant ses principes il se faisait fort d'augmenter tous 
les ans le produit de la culture en France de vingt-quatre 
millions de setiers de bl6. Or, chaque pays nourri, on estime 



236 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

qu'il se fait en Europe, annee commune, une exportation de dix 
millions de setiers de ble, dont sept sont fournis par Dantzick, 
et les trois autres millions par la Grande-Bretagne, la France, 
la Sicile, les cotes d'Afrique, etc. Je demande a M. Quesnay, qui 
pousse d'un trait de plume sa culture en France a un petit 
surplus de vingt-quatre millions de setiers, ce qu'il compte en 
faire? Puisque I'Europe enti^re n'a besoin pour vivre qiied'une 
circulation de dix millions de setiers, il nous apprendra sans 
doute le secret de manger le double et le triple, le jour que, 
pour le bonheur de la France, il aura pris soin de sa cul- 
ture. Je suis etonne que M. de Forbonnais m'ait laiss6 faire cette 
petite observation h son antagoniste. 

— On vient de faire une nouvelle edition de YAbr^gS chro- 
nologique de Vhistoire et du droit public d'Allemagne, par 
M. Pfeffel, jurisconsulte du roi ; deux volumes in-8°. Get Abrege 
est un des meilleurs qu'on ait faits d'apres celui de VHistoire 
de France, par M. le president Renault. M. Pfeffel, assez mau- 
vais sujet, je crois, est Alsacien. II a 6t6 employ^ quelque temps 
par la cour de France a Ratisbonne, sous le baron de Mackau. 
II se brouilla avec lui, et n'osa revenir en France. II s'en alia 
a Munich, se fit catholique, et abandonna la fille d'un ministre 
protestant d' Alsace, qu'il avait ^pousee quelque temps aupara- 
vant, et qui avait eu des enfants de lui. Je le crois toujours a 
Munich. On dit qu'il a beaucoup contribue a I'etablissement de 
I'Academie electorala qui y a ete instituee depuis quelques 
annees. 

— M. Anquetil, chanoine regulier de Sainte-Genevi6ve, vient 
de publier V Esprit de la Ligue, ou Histoire politique des trou- 
bles de France pendant les seizidme et dix-septieme sihies', trois 
volumes in-12. Tout est Esprit en France, depuis que I'illustre 
prt§sident de Montesquieu a consacr6 ce mot. Ainsi M. Anquetil 
appelle son Histoire VEsprit de la Ligue, parce qu'il pretend 
y developper les causes et les ressorts secrets qui ont agi dans 
ces temps de malheur et de troubles ; mais, dans le fait, c'est 
pour faire remarquer son ouvrage par un titre a la mode. II 
faudrait le genie de Tacite pour ecrire ce morceau de 1' histoire 
de France avec une certaine superiorite, et M. Anquetil n'a pas 
ce genie- la. Ce n'est pas que pour un moine il n'ait ecrit avec 
assez de sagesse et d'impartialite ; mais que me fait ce merite 



FfiVRIER 1707. 237 

personnel ct relatif ^ I'^tat de rauteur, k nioi qui no veux lire 
que ce qui sera beau dans tous les temps, et independauiment 
de toute consideration personneile? Dans le choix, j'aime cent 
fois mieux un ouvrage du temps et de parti, qu'un froid appr6- 
ciateur posihuine, qui, balanc^ant sur chaque fait les difTerents 
recits des auteurs contemporains, pretend m'indiquer la v6rite 
comme par privilege exclusif. Prenii6renient un 6crit de parti 
est ordinairement cliaud, et la clialeur est une bonne chose ; 
en second lieu, il me laisse I'avantage de percer moi-m6me k 
travers le langage de la passion jusqu'a la v^rite : operation 
satisfaisante pour une bonne t6te, et sur laquelle on n'aime pas 
k sen rapporterau premier venu. 11 faut 6tre un critique sublime 
pour me dedommager de ces deux avantages; cette esp6ce 
d'hommes est tres-rare, et M. Anquetil n'est pas de cette esp6ce- 
la. 11 lui restait la ressource de m'attacher par le style et par la 
manifere; maisson style est sans seve, sans vie, sans force, etaussi 
mauvais que ses principes. Je souhaite le bonsoir a M. Anquetil, et 
je persiste dans I'opinion qu'un historien moine est un animal 
amphibie qui n'est bon ni a rotir, ni k bouillir, k moins qu'il 
n'ecrive I'histoire de son ordre ou la legende de quelque saint, 
auquel cas il a un droit bien acquis de placer son ouvrage dans 
le vaste recueil des absurdites humaines. 

Conjecture sur I'esprit du clerge, puisque esprit y a : je 
suppose que Henri IV fut mort sans enfants, et que Louis Xill 
n'eut succede qu'en qualite de plus proche h6ritier du trdne, 
et que par consequent la famille royale, qui occupe aujourd'hui 
le trone, ne descendit pas de Henri IV en ligne directe ; je dis 
et je soutiens qu'en ce cas les vertus de cet excellent prince 
seraient aujourd'hui presque oubliees, qu'il serait regards comme 
semi-h^retique, que le clerge ne souflTrirait son eloge qn'k regret, 
et que la passion des philosophes pour Henri IV serait un tort 
de plus qu'ils auraient, et dont on se servirait pour les denoncer 
comme mauvais sujets du roi. 

M. Anquetil a mis k la tete de son livre une notice raisonn^e 
de tous les ouvrages qu'il a employes dans son Esprit de la Ligne. 
Cette notice est assez bien faite*. Vous trouverez parini ces 
ecrits une Ilisloire de I'origine et des progrh de la moiuirchie 

1. £lle a dtd rtidig6e par I'abb^ Mercier de Saint-L^ger. 



238 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

francaise^ par Marcel; et M. Anquetil observe que cet ouvrage 
est, pour le fond et a la forme typographique pr6s, le m^me que 
YAbregi de I'Histoire de France par M. le president Renault. 
« Si celui-ci, dit M. Anquetil, I'emporte pour le style et la multi- 
plicite des anecdotes. Marcel a I'avantage de joindre aux princi- 
paux evenernents des preuves tirees des auteurs originaux et 
des actes authentiques. Dureste, c'estpresque le meme ouvrage, 
sinon pour I'execution, du moins pour I'idee. » Yoilk une obser- 
vation qui ne fera nul plaisir a ce pauvre president, qui a fonde 
toute sa gloire presente et a venir sur la gloire de son Abregi 
chronologique. 

— Si j'ai une grande aversion pour les officiers subalternes 
qui ecrivent des livres de theories sur la guerre, je ne confonds 
pas avec ces barbouilleurs de papier M. Carlet de La Rozifere, 
lieutenant-colonel de dragons, qui fait depuis la paix un travail 
interessant et utile. C'est de faire successivement I'histoire des 
campagnes les plus cel^bres, d'apr^s les correspondances des 
g6n6raux commandant les armees avec le ministre de la guerre. 
En pr^sentant les 6venements d'une campagne et sa tournure 
avec autant de clarle que de precision, il peut contribuer a 
former I'esprit et m6me le coup d'oeil des jeunes officiers qui 
veulent etudier leur metier avec avantage. J'ai d'ailleurs entendu 
louer le travail de M. de La Rozi^re par des officiers g^neraux 
capables de I'apprecier. II vient de publier la campagne du 
marechal de Villars et de Maximilien Emmanuel, electeur de 
Bavi^re, en Allemagne, en 1703, volume in-S" de cent quatre- 
vingt-quatoize pages avec les cartes et plans necessaires. 

— M. Le Beau, secretaire perpetuel de I'Academie des 
inscriptions et belles-lettres, vient de publier dans un cahier 
in-4° separe V£loge historique de feu M. le comie de Caylus, lu 
k la rentree publique de la meme Acad^mie, dont le celebre 
antiquaire etait membre. Get eloge, qui contient I'histoire de ses 
voyages et de ses travaux litteraires, est plus interessant par le 
fond que par la forme que M. le secretaire perpetuel lui a 
donn^e. 

— On a mis en vente le Catalogue raisonn^ des tableaux, 
dessins, estampes et autres effets curieux composant le cabinet 
de feu M. de Julienne^ qui doit 6tre vendu en detail et au plus 
oflrant pendant la quinzaine de Paques de cette annee. II y a 



FiSVRIER 1767. 239 

daiis ce cabinet plusieurs tableaux pr^cieux, tant italiens que 
flainands. Le catalogue en a 6t6 r6dig6 par Pierre R6my, cel^bre 
brocanteur de Paris. Les grands hommes n'ont jamais pu jouir 
de cette paix qui parait le partage de I'o^scure m6diocrit6. 
M. R6niy a un rival dans le sieur Glomy , autre brocanteur. 
Autrefois, ils faisaient les catalogues et les ventes en soci6t6 ; 
mais deux soleils ne peuvent durer ensemble. Le soleil Remy 
et le soleil Glomy se sont brouill6s. Celui-ci, en redigeaiit le 
catalogue des tableaux de feu M. Bailly, a dit malicieusement 
de M. R^my qu'il n'a eu d'autre part a ce catalogue que d'avoir 
donne la mesure des tableaux. M. R6my en appelle de cette 
calomnie a la justice du public eclair6 ; et, pour ecraser son 
rival a force de gen6rosite, il se fait un plaisir d'annoncer que 
M. Glomy est un des premiers pour coller les dessins et pour 
les ajuster avec des filets de papier d'or. 

— On vientd'envoyer de Turin ci I'ambassadeur de Sardaigne 
un sonnet fait a I'honneur du prince h6r6ditaire de Brunswick. 
Ce sonnet est fort mediocre, et se r6duit avec tout son verbiage 
k ce que Rome, pendant que le prince examinait avec 6tonne- 
ment ses monuments, le regardait de son c6te avec admiration. 
M. I'abbe de Galiani, ayant vu ce mauvais sonnet, s'est fache, 
a pris la plume en presence de I'dmbassadeur de Sardaigne, et 
a ecrit le sonnet que vous allez lire. Ce sonnet m'a paru tr6s- 
beau, tres-harraonieux, tr^s-poetique. Je pense que Metastasio 
ne le d6savouerait pas s'il I'avait fait. 

Nous avons vu avec la plus grande satisfaction M. I'abbe 
de Galiani revenir ici de Naples au mois de novembre der- 
nier, aprfes une absence de dix-huit mois, et reprendre ses 
fonctions de secretaire d'ambassade du roi des Deux-Siciles. 
C'estiin des trois ou quatre hommes que je me felicite d'avoir 
connus, et qui sait reunir I'etendue et la profondeur du genie 
et la vari6te des connaissances k tous les agrements de I'esprit 
et de I* imagination. 

SONETTO. 

AUorche Carlo le curiose ciglia 
Stendea di Roma sulT antlquo onore, 
Dai freddi marmi (oh, nuova maraviglia!) 
Voci pareano uscir d'alto stupore : 



240 CORRESPONDAiNCE LITTERAIRE. 

« Chi b mai costui? Uk d'un Romano il cuore. 
Or qual morto Roman vita ripiglia? 
t Augusto? t Tito? — Ah, no; maggior valore 
L'alma gli accende. — A Cesare somiglia. 

— M^ la patria ama piu. — Forse b Catone? 

— Ha men severe il volto. — AlFatto umano 
Mario o Silla non e; dunque e Scipione ? » 

La Fama rispondea : « Questo b Germano : 
Or di piangere, Italia, hai ben ragione, 
I nuovi eroi nascon da te lontano^ » 

— M. le due de Choiseul, ayant et6 nomme marguillier 
d'honneur de la paroisse de Saint-Eustache pour Tannee cou- 
rante, on lui a adress6 les vers suivants, au nom du cur6. On 
dit que ces vers sont de M. I'abbe de Voisenon; mais je les crois 
de M. de La Gondamine. 

Toi que je n'ose encore inviter k confesse 

Et que pourtant dans quatre mois 2 

Je dois attendre k ma grand'messe, 
Choiseul, de ton cure daigne ecouter la voix, 

Et re^ois les voeux qu'il t'adresse. 

Quoique tu sois grand ouvrier, 
Puiss6-je ne te voir que rarement k Toeuvre! 
De L'Averdy, le sage devancier 

Dont Tecu porte une couleuvre, 
Et qui fut comme toi grand homme et marguillier, 
Ce Colbert qu'aujourd'hui le peuple canonise, 
Et qu'autrefois il osa dechirer, 

Fit pen d'ordure en nion 6glise 

Avant de s'y faire enterrer. 

Je sais fort bien que tes compares 

De Saint-Euslache et de la cour 

1. Lorsque Charles ^tendait ses regards curieux sur I'antique gloire de Rome, 
des voix frapp^es d'^tonnement (oli, merveille!) parurent sortir des marbres glaces : 
«Qui done est celui-ci?Il ale coeur d'un Romain : quel est le mort romain qui 
revient ii la vie? Est-ce Auguste ou Titus? — Non, une plus grande valour en- 
flam me son kme. — II ressemble k Cesar. — Mais plus que lui 11 aime sa patrie. 
— Peiit-6tre est-ce Caton? — II a le visage moins s^v6re. — A cet aspect plus 
humain, ce u'esi ni Marius ni Sylla ; c'est done Scipion ? » La Renommde repon- 
dit: « Celui-ci est Germain, tuas grande raison de pleurer ; Italic: maintenant les 
nouveaux hdros naissent loin de toi. » 
, 2. A Paques. 



FfiVRIER 1767. 2^1 

Airaeraient mieux qu'ici tu fisses ton s6jour. 
Je sals quo maint d6vot offre au del ses priferes 

Pour ton salut, qui ne t'occupe guferes : 
Ton vieux cur6 consent i ne te voir jamais; 

Et s'il forme quelques souiiaits, 

C'est que tu restes ^ Versailles, 

Oii, pour toi, le dieu des batailles 

Est devenu le dieu de paix. 
Amen! Ainsi soit-il! Si pourtant chaque ann^e, 

Choiseul, tu pouvais une fois 

Quitter le plus ch6rl des rois 

Qui t'a fait son ^me damn^e, 

Viens te montrer en ces saints lieux, 

Viens un peu changer d'eau b6nite; 

Mais surtout retourne bien vite 

Exorciser tes envieux. 

— La tragedie de Guillaume Tell a donne lieu k M. le baron 
de Zurlauben, officier dans les gardes-suisses, d'adresser une 
lettre k M. le president H^nault sur la vie de ce pr^tendu fon- 
dateurde la liberty helve tique. C'est un precis tir6 des anciennes 
chroniques du pays, qui n'apprend rien de nouveau, sinon que, 
si M. de Zurlauben 6crit le frangais corame un Suisse, c'est 
comme un Suisse de porta. 11 dit qu'on a voulu r6pandre 
quelque nnage de pyrrhonisme sur la vie de Guillaume Tell. 
11 dit que la maison dAutrichc pronostiqiuiit dis son commen- 
cement par ses progrh t accomplissetnent de son horoscope, 
Cette phrase est presque digne du c6l6bre M. de La Garde, qui 
fait avec une si grande sup6riorite I'article des spectacles dans 
le Mercure de France. Pour parler comme M. de Zurlauben, 
j'aurai I'honneur de vous dire qa'il n'est pas que vous ne sachiez 
que cet officier Suisse est un plat historien, et qne parei'l detail 
me inMerait trop loin. M. Lemierre a retire sa tragedie aprfes 
la septi6me representation. Comme il n'y avait personne aux 
trois derni6res, M"' Arnoult disait plaisamment que I'auteur 
avait fait mentir le proverbe : Point d' argent, point de Suisse. 

— M. Targe, traducteur d'anglais de son metier, unpeumoins 
mauvais que AL Eidous, nous a gratifies, il y a quelques ann6es, 
d'une traduction de VHisloire d'Angleterre par M. Smolett, 
Guvrage tr6s-peu estim6 et encore moins estimable. Aujourd'hui 
M. Tai-ge nous fait present de la traduction d'une immense 
compilation publiee en Angleterre par M. Barrow. Elle est inti- 

VII. 16 



262 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

tu\^e AbregS chronologique ^ ou Histoire des dScouvertes faites 
par les Europeens dans les diff ^rentes parties du monde. Douze 
volumes in-12 assez gros. G'est proprement I'histoire de la 
navigation, tiree de differents voyageurs, depuis Ghristophe 
Colomb jusqu'a nos jours. Bon livre pour une bibliotheque de 
campagne. II vaut toujours infiniment mieux s'amuser de ces 
sortes de lectures que de plats et mauvais romans. 
' — Parlez-moi de M. Muyart de Vouglans, avocat au Parlement, 
qui vient depublier une Refutationdesprincipes hasardis dans 
le TraiU des Dilits et des Peines. Brochure in-12 de cent vingt 
pages. Get honnete avocat fait I'apologie de la cruaut6 de 
notre jurisprudence contre la douceur des principes du marquis 
Beccaria, a pen pr6s comme I'abbe de Gaveirac fit, il y a deux 
ans, I'apologie de la Saint-Barth^lemy. Et vous voulez que 
j'esp^re quelque chose de I'esprit public, quand je vols d'un 
c6t6 des magistrats enfants clever une voix faible que personne 
n'ecoute, et, de I'autre, des homines atroces plaider ouverte- 
ment, avec approbation et privilege, contre les premiers prin- 
cipes de I'humanit^ ! Ge Muyart de Vouglans passe dans son corps 
pour un bon criminaliste. Je lui donne ma voix pour 6tre nomme 
k la premiere occasion adjoint de maitre Gharlot, bourreau de 
la ville, vicomte et banlieue de Paris, et je lui donne pour valet 
son infame censeur, qui a ose dire, dans son approbation, que 
I'impression de cet ouvrage sera tres-utile au public. On trouve 
au commencement de cet horrible 6crit douze pages de propo- 
sitions pr6tendues condamnables, tir6es du livre Des Ddits et 
des Peines, et contraires, suivant I'auteur, aux maximes sacrees 
du gouvernement, des moeurs et de la religion. Une de ces pro- 
positions abominables de M. Beccaria, c'est qu'on doit abolir 
I'usage de la torture. Yoilk les horreurs que I'auteur de la 
Refutation ose def^rer a I'animadversion du minist^re public. 
Vous me demanderez si M. Muyart de Vouglans, pour recom- 
pense de sa belle refutation, a ete fouette, marqu6, et envoye 
aux galferes ? Gar c'est le premier prix qui s'ofTre a I'imagination 
pour recompense de tant de douceur et d'humanit6. Point. On 
pourrait croire du moins que les avocats I'auront ray6 de leur 
tableau? Point du tout; et Ton pent penser, pour sa consolation, 
que ce digne jurisconsulte, apr^s avoir fait preuve publique de 
sa science dans les matieres criminelles, restera avocat consul- 



FfiVRlER 1767. 2/|3 

taut sur ce chapitre, et qu'il aura des occasions fr6quentes dc 
salisfaire, par ses decisions, les tendres mouvements de sa 
belle 4me en faveur de Thumanit^. Et vous voulez qu'en cet etat 
de choses je croie k un ainendeinent prochain op6re par les 
progr^s de la philosophie? 

— Nous avons toujours une adluence de romans d6solante. 
Les AUmoircs de M"' de Valcourt, en deux parties, sont attri- 
bu6s k M""" la presidente d'Arconville. Quoique la vertu et 
I'amiti^ y soient victorieuses, suivant I'avertissementde I'auteur, 
je dirai : Tant pis pour toute ferame qui ne salt faire un autre 
emploi de son temps que d'6crire de semblables insipidiles. 

— Un certain M. de La Grange S que je ne connais pas, vlent 
de traduire un roman anglais, intitul6 le Coche. Deux volumes 
in-12. II a soin de nous prevenir qu'il a cru devoir y ajouter 
bien des choses, et en retrancher d'autres qui ne sont pas dans 
nos moeurs. C'est-ci-dire qu'il a eu le bon esprit de supprimer 
ce qui seul pouvait 6tre de quelque prix aux yeux d'un lecteur 
etranger. II faut entonner sur ce M. de La Grange le refrain du 
cantique de C0II6 : Ahl tMbkd'.Vdne hdtil etc. II ecritd'ailleurs 
comme un fiacre. Je lui souhaite d'apprendre a menerde m6me : 
il ne traduira plus, et 11 deviendra un citoyen utile. Tous ces 
romans anglais qu'on nous traduit depuis quelque temps ne 
sont assurement pas bons ; mais on y trouve du moins une grande 
variety d'evenements, avec un naturel qui fait moins regretter 
le temps qu'on leur donne que celui qu'on perd k lire nos insi- 
pidiles frauQaises en ce genre. 

— Les Lcltres de M"" du Montier ct de la marquise sa fdle^ 
recueillies en deux volumes par M""^ Le Prince de Beaumont, com- 
posent un roman moral au profit de I'^ducation des fiUes. C'est, 
je crois, une nouvelle edition, et ce beau livre a deja paru il y a 
quelques ann6es*. Je mettrai les Lettres de J/"** du Montier a cdt^ 
de celles de la marquise de Gr^my, et je plaindrai les jeunes 
personnes qui se formeront, suivant I'expression favorite de 
ces dames, I'esprit et le cocur dans de pareiis livres, parce que 
je demeure convaincu que rien n'est plus a craindre pour la 
jeunesse que la platitude des lieux communs d'une morale re- 



1. Papillon de Fontpertuis. Voir la lettre du 15 d^cembre suivant. 

2. Voir tome III, p. 351". 



2U CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

irecie. Si vous voulez faice de votre fille une petite caillette 
pinc^e et medisante par d^soeuvrement, ne manquez pas de lui 
donner M'"^ de Montier pour gouvernante. 

— Alphabet pour les infants sur quarante cartes d, jouer^, 
Gette nouvelle methode d'apprendre a lire et a composer des 
mots me parait empruntee au bureau typographique. On vend 
ces cartes trois livres. 



BILLET D ANNONCE 

POOR LEQOEL ON A RETENU PLACE DANS CES FEUILLES. 

Madame Galas avec ses enfants prend la liberte de vous faire 
part du manage de sa fille cadette avec M. du Voisin, chapelain 
perpetuel de I'ambassade de Hollande en France, qui doit se 
faire le 25 ouvrier, jour qui sera employe par cette famille, encore 
plus interessante par ses vertus que par ses malheurs, a se 
rappeler avec la plus vive reconnaissance le nom des personnes 
qui, par leurs bienfaits, ont daigne concourir au succ^s de la 
souscription pour I'estampe : bienfaits dont une mhve, de 
i'amille tire le plus doux avantage, en I'employant a I'etablisse- 
ment de ses enfants. Le roi, a qui Ton a demande son agrement, a 
bien voulu accorder en faveur de ce mariage le brevet suivant, 
qui devient un monument et un titre honorables que la famille 
Galas doit h. la g6nereuse protection de M. le due de Choiseul. 

BREVET DU ROI PORTANT PERMISSION DE SE MA.RIER 

BN FAVEUR DU SIBUR JEAN-JACQUES DU VOISIN 
AVEC LA DEMOISELLE ANNE CALAS. 

Aujourd'hui trente-un Janvier mil sept cent soixante-sept, le 
Roi etant a Versailles, et ayant 6gard a la tr6s-humble supplique 
que lui a fait faire le sieur Jean-Jacques du Yoisin, Suisse de 
nation, chapelain perpetuel de I'ambassadeur de Hollande en 
France, de lui permettre d'epouser la demoiselle Anne Galas, 
fille cadette de Jean Galas, marchand a Toulouse, et de demoi- 
selle Anne-Rose Gabibel, et Sa Majeste, voulant traiter favora- 
blement ledit Jean- Jacques du Voisin, et particuli^rement la 

1. Grimm a dejJi annonc^ cette methode, t. V, p. 494. 



FfiVRlER 1767. 2/i5 

demoiselle Anne Galas, en consideration des t^moignages avan- 
tageux qui lui ont 6t6 rendus de la probity de sa famille, de son 
affection pour son service et pour sa personne,elle leur apermis 
de se inarier ensemble, sans que, par raison de ce, il puisse leur 
6tre imput6 d'avoir contrevenu aux ordonnances de Sa Majeste, 
et audit sieur Jean-Jacques du Voisin d'etre contrevenu 5,celles 
qui d^fendent aux etrangers qui ne font profession de la religion 
catholique, apostolique et romaine, de se marier dans son 
royaume, ou d'epouser aucune de ses sujettes, sans y 6tre auto- 
ris6s : de la rigueur desquelles elle les a relev6s et dispenses 
par le present brevet. Permettant en outre par icelui k la 
demoiselle Anne Galas de jouir, faire et disposer de tous ses 
biens presents et a venir et exercer tous ses droits et actions 
en France, soit qu'elle y fixe son domicile ou qu'elle etablisse 
sa residence en pays etranger. M'ayant Sa Majesty, pour cette 
fois seulement et sans tirer a consequence, command^ d'exp6- 
dier ledit present brevet, qu'elle a pour assurance de sa volonte 
signe de sa main etfait contresigner par moi, conseiller, secre- 
taire d'Etat <3e ses commandements et finances. Signi : Louis, 
et plus baSj dug de Ghoiseul. 

— Glaude-Pierre Goujet, chanoine de quelque eglise colle- 
giale de Paris, vient de mourir k I'age de soixante-dix ans. II 
etait auteur de la Bihlioth^que francaise et de diverses autres 
compilations. 

— Rdcrdations historiques et critiques^ morales et d'drudi- 
iiony sur I'histoire des fous en litre d'office, par M. Dreux du 
Radier, auteur des Anecdotes des rois, reines et rigentes de 
France. Deux volumes in-12, chacun de pr^s de quatre cents 
pages. Cette compilation merite sans doute une place parmi tant 
de mauvais livres de ce genre ; mais je conseillerai toujours aux 
oisifs la lecture de ces livres preferablement aux romans et aux 
platitudes morales : cela est du moins instructif. Pour les gens 
qui ont beaucoup de savoir, de sagacite et de critique, ces 
lectures sont encore fort amusantes, parce qu'ils trouvent dans 
ces livres mille choses que le compilateur lui-meme ne sait pas 
y 6tre, et il aurait beau les relire de ses propres yeux, il ne les y 
apercevrait pas davantage. 

— On vient de faire une nouvelle edition du livre Avis au 
peiiplc sur la santd^ par M. Tissot» medecin de Lausanne. Gette 



246 CORRESPONDANGE LITT^RAIRE, 

edition est, je crois, la vingt-sixieme ou la vingt-septifeme ; et 
cet ouvrage, qui fit d'abord peu de bruit, a eu depuis une vogue 
etonnante et a ete traduit dans toutes les langues. Peu de 
livres m^ritent mieux leur succ^s que I'ouvrage de M. Tissot. 
On n'y trouve k la v6rite rien de nouveau, rien qu'un medecin 
instruit ne sache; mais le but de I'auteur etait d'instruire le 
peuple, et surtout de le preserver d'un grand nombre d'idees 
fausses, de le guerir d'une foule d'erreurs et de prejuges qui 
ont des influences immediates et facheuses sur la sante. Son 
livre, en detruisant I'erreur, a le grand merite d'etre fait sur 
d'excellents principes et de n'enseigner que du bon. G'est 
d'ailleurs I'ouvrage d'un si grand homme de bien, un livre si 
vraiment utile aux hommes et qu'on doit etre si content d'avoir 
fait que, si Ton me donnait a choisir entre la gloire d'etre 
I'auteur de la Henriade, ou la satisfaction d'avoir 6crit cet Avis 
ail peuple, vous mepardonneriez,je pense,de ne me pas decider 
sur-le-champ et d'y reflechir murement avant de prendre un parti. 
— On vient de traduire de I'anglais les Mdmoires de James 
Graham, marquis de Montrose^ contenant I'histoire de la rebel- 
lion de son temps. Deux volumes in-12. L'auteur de ces 
Memoires est le docteur Wizard, qui les a d'abord composes en 
latin; mais les derniers chapitres et le recit de la mort de 
Montrose sont d'une autre main. Si I'editeur n'avait pas eu soin 
de le remarquer, on ne s'en seraitpas apercu. Ge docteur Wizard 
est plat et ennuyeux, et c'est dommage; le marquis de Montrose 
meritait un meilleur historien : on lit sans aucun interet une 
histoire qui encomportait un tres-grand. Tout le premier volume 
est rempli de details militaires rapportes d'une maniere insipide, 
et le second, ou Ton trouve les revers et la fin tragique du 
heros, n'est pas plus interessant que le premier. Montrose 
servit toute sa vie avec beaucoup de zele la cause du malheu- 
reux Gharles I", roi d'Angleterre. Son sort fut pareil a celui de 
son maitre. 11 perdit la tete sur un echafaud peu de temps 
aprfes le supplice du roi, et apres avoir couru inutilement dans 
le Nord, en Allemagne, en France et en Hollande, pour chercher 
des vengeurs a Gharles I"' et des defenseurs a son fils Gharles II. 
Montrose avait montrede grands talents pour la guerre en defen- 
dant la cause du roi en l^cosse contre les covenantaires ; mais 
si la cause qu'il defendait etait bonne, il faut convenir qu'il 



FfiVRIER 1767. 247 

avail Spouse les interfits d'un trop inauvais joueur. L'historien 
de Montrose s'6tend souvent sur les vertus et sur la bontci de 
Charles I"; mais c'est qu'il ne salt pas qu'un bon homme et un 
bon roi sont deux bonnes gens qui ne se ressemblent gu6re. 
Enfin, il est des causes justes que la faveur publique ne seconde 
jamais; c'est qu'il ne suflit pas d' avoir raison, il faut encore 
autre chose. Tout le monde admire Cromwell; on plaint 
Charles I", mais d'une piti6 bien froide. On n'a qu'a voir com- 
bien le sentiment qu'on 6prouve au rc^cit du supplice du roi 
d'Angleterre est dillerent de celui que fait naltre I'assassinat 
de Henri IV par Ravaillac. C'est que Henri 6tait un grand et un 
excellent homme, et Charles etait un pauvre homme. Montrose 
a soufTert jusque dans sa reputation, qui aurait 6t6 bien autre- 
ment brillante s'il avait servi une cause soutenue par la faveur 
publique. 

— On vient de rendre a M. David Hume le service que nos 
impitoyables compilateurs rendent depuis quelque temps k tons 
les 6crivainscel6bres sans les consul ter : c'est-a-dire qu'on vient 
de le d6pecer, diss6quer, decomposer, et r^duire k un volume 
intitule Pensdes philosophiqueSy morales^ critiques, littiraires 
et poliliquesj de M. I/ume, Ce volume fait plus de quatre cents 
pages in-12. Le compilateur a eu soin de retrancher de cet 
extrait tout ce qui sent le fagot d'h^resie, et il se flatte d'avoir 
reussi a faire du philosophe David Hume un ecrivain edifiant 
et orthodoxe. 

— Une femme de Berlin, appelee M'"" Therbusch », vient 
d'etre agregee k I'Academie royale de peinture et de sculpture 
en qualite d'academicienne. Le tableau qu'elle a presente pour 
sa reception, et que I'Academie a accepts, est un morceau de 
nuit. C'est la figure d'un artiste ou d'un artisan, grande conime 
nature et vue jusqu'aux genoux, eclair6e par une chandelle, ce 
qui lui donne un aspect rougeatre et piquant. Cet effet de 
luraiere m'a paru beau. On remarque d'aiileurs dans les tableaux 
de M'"* Therbusch de la facilite et une grande liberte de pin- 

1. Anne-Doroth^e Lisiewska, femme Therbusch ou Therbouche, scion I'ortho- 
graphe adopUie par le livret do 1767 et par Diderot, n^c en 1728, morte en 1782, 
fut ail nombre des artistes quo le philosophe aida de ses conseils, de sa plume et 
de sa bourse. EUe lui causa de rtScls ennuis dont on retrouve I'^cho dans les 
Lettres d Falconet et d Mii« Volland. Voir t. XVIII, p. 254, 284, et t. XIX, p. .296 
do r^dition Gamier fr^res. 



248 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

ceau; je ne sais si la correction du dessin repond a ces qua- 
lites. Ge que je sais, c'est qu'en recevant M™^ Tlierbusch, I'Aca- 
d^mie nepeut etre soupconneed' avoir d6fere a I'empire de la 
beaute, si puissant en France, car la nouvelle academicienne 
n'est ni fort jeune, ni jolie. Plusieurs de ses tableaux seront 
exposes au Salon pro chain avec son tableau de reception. 
M'"^ Therbusch s'arretera a Paris jusqu'apr^s la cloture du Salon, 
et retournera ensuite a Berlin. Elle a apport6 ici un portrait du 
roi de Prusse, qu'elle a peint k Berlin, et qu'on dit etre parfai- 
tement ressemblant. Elle en a d^ja tire des copies, et ce tableau 
ne sera pas le moins remarque du Salon. C'est dommage que 
cet 6norme chapeau, qui coiffe la t^te royale, lui donne un 
aspect si soldatesque et si rude. 



MABS. 



1'='' mars 1167. 



Je ne sens jamais plus vivement la mis^re de mon metier 
que lorsque je suis reduit k m'expliquer librement sur les pro- 
ductions de ceux qui ont un rang et de la celebrity dans les 
lettres. II me serait bien agr^able d'accorder k leurs produc- 
tions une admiration sans bornes ; tout le profit en serait pour 
moi. Premi^rement, il y aurait a chaque occasion un excellent 
ouvrage de plus, et ce serait un bien tr^s-d^sirable. En second 
lieu, j'aurais le plaisir de louer, et de louer des gens qui ne 
sont pas precis6ment mes amis, mais avec qui j'ai des amis 
communs, avec qui je me trouve souvent dans la mSme sOciet^, 
k quije connais d'ailleurs une infinite de qualites estimables, 
quoique leur talent litteraire ne m'ait jamais tourne la tete a 
un certain point. Mais enfin il faut bien que je dise comme je 
sens, etqueje le dise franchement etsans detour. Heureux, dans 
I'exercice de ce p6nible devoir, de pouvoir me rendre la justice 
que I'envie de nuire n'est jamais entree dans mon coeur ; heu- 
reux aussi de penser qu'une decision erron6e et trop hasard6e de 
ma part ne sauvait influer sur le sort d'un livre, puisqu'elle 



MAUS 17 67. 249 

est elle-m6me soumise au jugeinent 6claire et sClr de ceux qui 
honorent ces feuilles de leur regard. Faisons done notre triste 
devoir, et parlons librementde cette esp6ce de roman ou coute 
politique et moral que M. Marmontel vient de publier sous le 
titi'e de BHisaire, 

Ce nom illustre sous le rfegne de Justinieu est consacr6 dans 
nos 6coles k retracer a la jeunesse les visslcitudes de la bonne 
et de la mauvaise fortune. On ne peut se representer sans atten- 
drissement un guerrier celebre par ses victoires, soutenant 
longtemps I'empire remain centre Teflbrt des barbares et centre 
I'influence plusmaligne d'un gouvernement pleind'intrigues et 
de vices, succombant enfin lui-m6me sous les traits de I'envie et 
de la jalousie, ne se tirantde la prison qu'avec les yeux crev^s, 
et reduit dans la vieillesse h. mendier son pain pour recom- 
pense de ses travaux et de ses services. Quoique cette derni^re 
partie de I'histoire de ce heros ne soit pas aussi averee que sa 
disgrace et I'ingratitude de Justinien envers lui, comme elle est 
devenue I'opinion generate et populaire, et qu'elie a d'ailleurs 
fourni le sujet d'un sublime tableau k plusieurs de nos grands 
peintres modernes, je I'adopte sans peine, et la tiens d'autant 
plus veritable qu'elie est plus poetique, plus pittoresque et plus 
frappante. 

Si les hommes de genie par leurs inspirations et par leurs 
conseils faisaient executer aux autres avec succ^s ce qu'ils 
congoivent et ce qu'ils imaginent, et de la maniere dont ils 
con^oivent et imaginent, Hs pourraient se dispenser d'^crire 
eux-m6mes, et Ton pourrait se consoler du temps precieux 
qu'ils perdent a conseiller et ci diriger les autres. Mais malheu- 
reusement les choses ne vont pas ainsi. Ceux qui ne savent pas 
imaginer executent toujours m6diocrement, et I'homme du plus 
grand genie, de la plus belle imagination, ne rendra que faible- 
ment et froidement ce qu'il n'aura pas concu lui-m6me et les 
idees dont le premier germe s'est form6 dans un autre cerveau 
que le sien. Un jour, M. Diderot, en causant avec M. Marmon- 
tel, lui dit que s'il voulait faire un livre tout a fait agreable et 
int6ressant, il fallait 6crire les Soiries de BHisaire vieux, 
aveugle et mendiant. II 6tait aise k un homme eloquent de 
s'etendre sur la beaute de ce sujet. En effet, donnez-moi le 
genie de Xenophon, et je ferai des soirees de Belisaire le br6- 



250 CORRESPONDANGE LITT^RAIRE. 

viaire des souverains et un cles plus beaux livres qui aient 
jamais enrichi I'iiumanite. M. Marmontel en fut frappe. U crut 
apparemment que le g^nie de Xenophon n'y faisait rien,et il se 
mit k ecrire les Entretiem de Bilisaire. 

La premifere chose qu'on est en droit d'exiger de I'auteur de 
ces Entretiens, ind6pendamment de la science de I'j^tat, de la 
grandeur des vues, de la gravite du style, de la force et de la 
s6verite de la couleur, c'est une connaissance parfaite de I'es- 
prit du siecle de Belisaire, de I'etat de I'empire remain sous le 
r6gne de Justinien, de I'etat des forces et des finances, du 
caractfere de ce r^gne, de la tournure des esprits, de la philo- 
sophie, des arts etdes sciences de ce siecle. Belisaire, s'etendant 
sur tons ces objets, doit en donner une id6e juste et precise : 
car emprunter les noms de Belisaire, de Tib^re et de Justinien, 
et les faire discourir ensemble comme nos faiseurs d'ecrits 
politiques et economiques dissertent entre eux dans un cercle, 
selon les idees regues en ce xviii® siecle en France, exposer en 
un mot les idees de M. Marmontel sous le nom de Belisaire, en 
v6rite I'Europe est aujourd'hui trop 6clairee pour qu'on souflre 
ces esp^ces de parodies. Cela pent ne pas choquer les enfants, 
parce qu'ils sont ignorants; mais il est impossible qu'un homme 
instruit s'en accommode, et c'est pour cet homme instruit qu'il 
faut ecrire, parce que, tout en le satisfaisant, on instruit ceux 
qui ont besoin d'instruction. D'ailleurs 

Descriptas servare vices, operumque colores 

est le premier devoir qu'Horace impose au poete. Si vous ne 
savez pas peindre le tableau des moeurs d'un siecle, laissez les 
personnages de ce si6cle en repos, et donnez aux auteurs de 
vos romans des noms inconnus et arbitraires qui ne me prepa- 
rent point a un tableau que votre impuissance ne salt executer. 
Au defaut de ce tableau, dont M. Marmontel n'a pas su nous 
tracer la plus leg^re esquisse, je m'attendais du moins a 
entendre parler un homme d'l^tat, un heros que les epreuves 
de la bonne et de la mauvaise fortune avaient rendu philo- 
sophe; ci qui I'age, I'exp^rience et le malheur avaient donn6 ce 
coup d'oeil profond, ce sens, cette gravite, cette Eloquence tou- 
chante et sublime qui imprime le respect, el6ve I'ame, et la 



MARS 1767. 251 

rond digne de s'approprier les lemons d'un grand homme. Ma 
surprise a 6t6 6gale i mon chagrin, de ne trouver dans B61isaire 
qu'un vieux radoteur, d6bitant des lieux communs mdthodi- 
quement et sans niesure, bavard k I'excfes, reprenant chaque 
jour bien exactement et bien ennuyeusement la conversation 
ou il I'avait laiss6e la veille, pr6chant toujours, ne sachant ni 
causer ni attacher par ses froides dissertations. Son ton bour- 
geois, sa petite morale lourde et triviale, sa monotonie capable 
d'endormir Thomme le plus 6veille, m'ont mis vingt fois dans le 
cas de m'ccrier avec le bon La Fontaine : 

Je hais les pieces d'61oquence 
Hors de leur place et qui n'ont point de fin. 

G'est que M. Marmontel n'a rien de ce qu'il faut k un poete. 
Point de g^nie. Point de naturel. Point de grace. Point de 
sentiment. Rien qui \ous touche, qui vous 6meuve; rien qui 
efileure Tame. II ne connait ni le g6nie des horames ni celui 
des affaires. II veut nous instruire par la bouche de B6lisaire, 
et nous endoctriner sur tous les grands objets du gouvernement, 
et il n'est pas seulement sur aucun de ces objets au niveau des 
id^es de son si^cle. En puisant les siennes uniquement dans 
les meilleurs ecrits de son temps, il aurait du moins eu plus de 
nerf et d'6levation. Son syst^me militaire est extravagant. Je 
veux mourir s'il entend lui-m6me ce que Belisaire debite sur le 
luxe ; et s'il salt jamais ce qu'il faut pour operer le bonheur 
public et combien c'est une chose difficile, il cessera de croire 
que le premier bon diable ou le premier honnfite bourgeois 
plac6 sur le trdne (car c'est toujours sous ces traits qu'il repr6- 
sente les bons princes) y ferait des merveilles. 

11 est une classe de lecteurs qui, convaincue apparemment 
de la n6cessit6 des livres m6diocres, aime k les juger avec 
indulgence. Si le Belisaire de M. Marmontel n'est pas un ouvrage 
de g6nie, on ne peut disconvenir qu'il ne contienne d'excel- 
lents principes, qu'il ne pr6che partout I'amour de la vertu et 
la bonne morale; et que peut-onfaire de mieux, dans la jeunesse 
surtout, que de se nourrir I'esprit de pareilles lectures? J'avoue 
que je suis bien 6loign6 de penser ainsi, car sans compter que 
ce B(^lisaire me parait absolument manquer de sentiment et 



252 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

d'6l6vation, deux qualites sans lesquelles je ne puis imaginer 
une bonne morale, j'avoue que je crois les lieux communs, et ce 
que j'appelle le bavardage vertueux, non-seulement inutiles, 
mais contraires auprogr^s de la morale soit publique, soit par- 
ticulifere : inutiles, parce que les lieux communs ne parlent 
jamais a I'ame, et que c'est elle qu'il s'agit de remuer et de 
toucher; contraires, parce qu'ils accoutument la jeunesse a se 
payer de mots, k se contenter de phrases et de tournures, et a 
les substituer aux choses. Lisez le chapitre de BHisaire contre 
les favoris, et demandez a ce bon aveugle quel bien il croit 
avoir fait en expliquant ce que c'est que la faveur. II dit que la 
faveur accorde au vice aimable ce qui appartient a la vertu ; il 
ajoute qu'un prince eclaire, juste et sage, n'a point de favoris, 
qu'il a des amis. Mais le prince le plus livre aux favoris sera 
d' accord sur ces principes. II trouvera les flatteurs et les favoris 
une espfece d'hommes ex6crables; mais heureusement, dira-t-il, 
je n'ai que des amis. De quoi s'agit-il done, puisqu'il n'y a 
point de prince a qui Ton n'ait preche le danger des flatteurs, 
et qui n'eii soit convaincu? II s'agit de lui apprendre k distin- 
guer les flatteurs des amis, et cette science ne s'acquiert pas 
des lieux communs, et on lirait vingt fois le chapitre de Bdi- 
saire sans en 6tre plus avanc(5. C'est que les veritables elements 
de morale pour les princes, c'est I'histoire qui les renferme ; 
et pour nous en tenir a I'exemple pris au hasard dans les con- 
versations de B6lisaire, c'est en lisant la vie et les malheurs 
d'un prince livr6 aux favoris, en comparant les moeurs et la 
conduite de ces favoris avec la conduite de ceux qu'il appelle 
ses amis, qu'un prince sans experience et enclin a cette fai- 
blesse pourra peut-6tre r6ussir a se garantir des atteintes d'un 
poison qui ne se presente que sous I'aspect le plus seduisant. 
On a appel6 I'ouvrage de M. Marmontel le Petit Careme du 
P. Bdisaire, a I'imitation du Petit Careme du P. Massillon, parce 
que les entretiens de Belisaire ressemblent en efl'et beaucoup a 
des sermons, et que le bonhomme vous endort son lecteur 
comme un moine qui preche. Si vous me demandez quel est 
le but moral de cet ouvrage, je vous dirai qu'il est fait expr^s 
pour prouver qu'un empereur qui doit a i'un de ses sujets une 
longue suite de victoires et tout le lustre de son r^gne, n'a 
rien de mieux a faire, pour lui t^moigner sa reconnaissance, 



MARS 1767. 253 

que de le ivduire h. la mendicity, apr6s lui avoir fait crever les 
yeux. Je sais bien qiie ce n'c^tait pas Ik pr(''cisement ce que 
M. Marraontel se proposait de prouver jusqu'a Tevidence ; mais 
il a'y a pas moins reussi, en donnant k son Belisaire la resi- 
gnation non d'un heros, mais d'un capiicin. Un h6ros, apr6s 
avoir ^prouve les plus cruelles injustices de la part de son 
prince ou de son si6cle, pent avoir Tame trop fi^re pour daigner 
se plaindre, il peut renfermer dans son sein tout murmure; un 
capucin va plus loin. 11 vous prouve comme Belisaire, en vingt 
endroits de ses sermons, que Justinien ne pouvait gu^re se 
dispenser de lui faire crever les yeux, et que cet auguste et 
respectable vieillard, pour avoir fait a peu pr6s toute sa vie le 
mal, avec une bonhomie et une imb^cillite parfaites, doit 6tre 
un objet d'amour et de tendresse pour ses sujets. Yoilk ce que 
j'appelle une morale empoisonn^e, etqui m6rite une place parmi 
les assertions des jesuites sur le regicide : car c'est vouloir 
porter le poison et la mort immediatement dans Tame des 
princes que de prficher une telle morale. Si un imbecile 
endormi sur le trone peut 6tre impun^ment, durant son long 
sommeil, le jouet et I'instrumentde lacalomnie etde lamechan- 
cet6; si, croyant poursuivre les ennemis de son autorit^, 
il peut opprimer le merite, depouiller la vertu, encourager le 
crime, 6teindre dans I'ame de ses peuples toute elevation et 
tout desir de veritable gloire, et pr6tendre malgre cela, k titre 
de bonhomie, aux respects et k la v6n6ration de la posterite, je 
ne sais plus quel sera I'hommage reserve k lamemoiredes grands 
et bons princes ; et peu s'en faut que, d'accord avec la Sorbonne, 
quoique sous un point de vue different, je ne traduise Belisaire 
comme un corrupteur de morale, comme un empoisonneur 
public, au tribunal de la posterite, qui juge sans menagement les 
bons et les mauvais princes, les bons et les mauvais ecrivains. 
Je me suis dispense de relever dans cet ouvrage des d6fauts 
beaucoup plus frappants. Les enfants ont et6 blesses de voir 
Juslinien plusieurs jours de suite en conversation avec Belisaire, 
sans que celui--ci en ait le moindre doute ; apparemment que 
I'empereur contrefaisait sa voix, suivant I'usage du bal de I'Opera 
de Paris, ou Ton parle le fausset quand on ne veut pas 6tre 
connu. Cet auguste et respectable vieillard qui, par surprise, a 
fait crever les yeux au plus grand homme de son si6cle, en est 



I 

254 CORRESPONDENCE LITT^RAIRE. 

quitte pour s'en retourner tous les soirs un peu reveur de ces 
conversations, et pour dire k la fin aux intrigants de sa cour : 
Tremblez, laches; son innocence et sa vertu me sont connues. 
Voilk assurement un beau repentir et un beau triomphe pour 
Belisaire ! 

11 y a au quinzifeme chapitre un sermon de B6Iisaire en 
faveur de la tolerance. Comme il n'est pas moins bonhomme 
que son empereur, il sauve tout le monde, et il soutient que 
les souverains n'ont ni droit ni int^r^t a g6ner la liberte de 
penser de leurs sujets. La Sorbonne a et6 vivement offensee de 
la t6merit6 de ces assertions. EUe a deja fait des demarches 
pour arr^ter le debit de I'ouvrage, et elle lancera sans doute 
une censure en forme contre un aveugle qui ose placer Marc- 
Aur^le, et Trajan, et Titus, et d'autres scelerats de cette esp6ce, 
dans le sejour des bienheureux, en se conformant a cet 6gard a 
I'opinion de plusieurs peres de I'l^glise. 

CANTIQUE SPIRITUEL d'uN PARALYTIQUE. 
Sur I'air : Ne v'ld-t-il pas que j'aime. 

Pour moi vous croyez qu'il n'est plus 

De plaisir dans la vie ? 
Je trouve, moi, bien que perclus, 

Mon sort dlgne d'envie. 

De mes pieds et mains engourdis 

Lorsque je perds I'usage, 
D'un avant-gout du paradis 

Je fais I'apprentissage. 

N'avoir aucun sens en d6faut 

Vous parait bien commode; 

Mais vous savez bien que 1^-haut 

Tout change de methode. 

Nous laisserons en ces bas lieux 

La d6pouille mortelle ; 
Et nous n'en jouirons que mieux 

De la vie 6ternelle. 

Dans le sejour d61icieux 
Des celestes merveilles 



MARS 1767. 255 

Nous aurons des plaisirs sans yeux, 
Sans mains et sans oreilles. 

Aux plaisirs des sens renoncer 

Pour vous sera bien rude; 
Et moi de savoir m'en passer 

Taurai pris I'iiabitude. 

Un jour pourtant Dieu nous rendra 

(Consolez-vous, mesdames), 
Nos yeux, nos mains, et coetera, 

Nos corps avec nos ames. 

Gette chanson est, ainsi que la suivante, de M. de La 
Condamine, devenu demi-ladre, mais toujours gai, malgre ses 
infirmit6s. 

REQUETE A LA SOCIETE ROYALE d' AGRICULTURE, 

Sur le mSme air que la chanson pr^ced$nte. 

Savants promoteurs des moissons, 

Ouvrez-moi voire temple, 
Non pour y dieter des lemons, 

Mais pour servir d'exemple. 

Je fus un grand agriculteur 

De vingt ans h. clnquante ; 
Aujourd'hui, de cultivateur 

Je suis devenu plante. 

Mais plante des lointains pays. 

Delicate 6trang6re, 
A qui Ton accorde k Paris 

Les honneurs de la serre. 

L^, plus choy6 que le jasmin 

Que le lis et la rose, 
De bouillon, de sucre et de vin, 

Tour & tour on m'arrose. 

Si j'en crois mes deux jardiniers i 

Dont I'un I'autre relive, 
Des z6phyrs les airs printaniers 

Ranimeront ma s^ve. 

\ . Sa fcmme ct sa belle-m^re. 



256 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

Je n'oserais ajouter foi 

A ce flatteur oracle, 
Et je n'attends pas que pour moi 

Le Ciel fasse un miracle. 

Pour les fleurs il n'est qu'un printemps, 
J'ai pass6 mon automne; 

L'arbre v6gete plus longtemps, 
Mais enfin se couronne. 

De mes rameaux faites done 
Des fagots ou des planches ; 

Car si je puis sauver le tronc, 
J'abandonne les branches. 



— Lejeune Mozart, qui, ^I'age de sept ans, s'est trouvegrand 
joueur de clavecin, grand compositeur, musicien consomme, 
et qui doit etre compte, aujourd'hui qu'il se trouve dans sa 
dixieme ann6e, parmi les plus grands musiciens de I'Europe, n'est 
pas le seul enfant merveilleux que nous ayons vu a Paris en cf s 
derniers temps. Le fils d'un bucheron de Lorraine, appele Fery, 
enfant de huit ans, est n6 avec le talent de faire dans sa tete 
les calculs les plus compliques avec une facilite et une surete 
qui tiennent du prodige.Le vicaire de son village, s'6tant apercu 
de cette aptitude, en a ecrit k M. d'Alembert; celui-ci en aparl6 
k difii&rentes personnes, et on a fait les fonds necessaires pour 
falre venir ici cet enfant afm de pourvoir k son Education. Je 
lui ai vu faire plusieurs operations arithmetiques. On lui dit, par 
exemple, I'age qu'on veut, d'un horame de quarante, de 
cinquante ans ; on y ajoute des mois et des jours pour rendre 
le calcul plus complique, et on lui demande combien de quarts 
d'heure cet homme a vecu? Alors le regard de I'enfant devient 
fixe, on pent continuer la conversation sans I'interrompre ; et 
lorsque son operation est finie, il vous en prononcera tr6s-exac- 
tement le resultat. Dans les calculs de cette espece il aura de 
lui-meme I'attention d'y faire entrer les annees bissextiles, qui 
les compliquent infiniment davantage. II se trompe rarement, 
et quand cela lui arrive, il s'en apercoit ordinairement avant 
qu'on ait eu le temps de verifier son calcul. II explique tr6s- 
clairement sa methode d'operer, et quand il se trompe, il fait 
voir de quelle manifere cela lui est arrive. Ge talent de calculer 



MARS 1767. 257 

se d6veloppa dans cet enfant k I'occasion d'une somme de vingt- 
quatre livies que son p6re, excessivement pauvre, avait eu le 
bonlieur d'amasser. Ce louis d'or fit un si grand 6v6nement 
dans lafamille que I'enfant voulut savoir combien il y avait de 
liards dans un louis d'or, et depuis ce temps il n'a cess6 de 
calculer. 1! paralt sensible et bien n6. II est d'une physionomie 
int6ressanle, mais je ne serais pas etonn6 qu'il ne v6cut point. 
On vient de le mettre dans une pension militaire, ou la geom6- 
trie et les math^matiques s'enseignent particuliferement. S'il 
fait des progr6s k proportion des dispositions qu'il montre, il 
pourra 6tre re^u de I'Academie des sciences ci I'age que nous 
avons fix6 au jeune iMozart pour faire ex6cuter son premier 
op^ra sur le theatre de Saint-Charles k Naples, c'est-i-dire k 
I'age de treize k quatorze ans. 11 faut consacrer le souvenir des 
vilaines actions comme des bonnes. Si le jeune Fery a trouv6 
de gen^reux bienfaiteurs, il a aussi dejk rencontre des gens qui 
savent calculer comme lui. Un conseiller au parlement de Metz 
s'est charge de prendre cet enfant k Nancy, dans sa chaise, et 
de I'amener.ci Paris. En le remettant k M. d'Alembert, ce con- 
seiller lui a demands quatre louis d'or pour les frais de voyage. 
C'est bien des liards. M. d'Alembert les a pay^s en sen faisant 
donner quittance. Si le jeune Fery devient un geomfetre cel6- 
bre, je me flatte que nous lirons dans le precis de sa vie, imm6- 
diatement apr6s son extrait baptist^re, la quittance de son 
conducteur. Ce conducteur me paralt plutdt membre de la 
synagogue des juifs de Metz que membre du parlement de 
cetteville; il vend un peu cher I'honneur de voyager k cdte 
de lui. Je suis tr6s-fach6 de n'avoir pu savoir son nom pour le 
conserver ici avec I'eloge que son noble et gen6reux d6sint6- 
ressement lui a si bien merite. Je recommande ce panegyrique 
k I'tSquiie de M. d'Alembert. 

— On a imprime en Suisse des £treimes aux dhoeuvrh, ou 
Lettres d'un Quaker il ses fr^res et d. un grand docteur. Quand 
M. de Voltaire a voulu chatier I'ev^que du Puy-en-Velay, un 
certain quaker a adress6 deux lettres charltables k Jean-George. 
Ici un partisan de Jean-Jacques Rousseau copie celte tournure 
pour dire son sentiment sur le proems de son chef avec M. Hume. 
La premiere lettre est contre ce philosophe; la seconde, contre 
M. de Voltaire, k cause de la lettre qu'il a adressee k M. Hume 
VII. 17 



358 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

a roccasion de ce proc6s. L'auteur inconnu de cette brochure^ 
malgre son excessive animosite contre M. de Voltaire, aura 
pourtant de la peine a se faire lire, parce qu'il est triste et plat 
comme il convient a un copiste. G'est encore un de ces avocats 
d' office, qui se sont empar^s de cette cause aussi ennuyeuse 
que cel^bre, qui ne disent aucun fait nouveau, n'en nient aucun, 
mais nous apprennent simplement comme il faut les voir, 

— On nous a aussi envoye de Hollande les InUrets des 
nations de VEurope, ddvelopph relativement au commerce. 
Ouvrage dedi6 a I'lmperatrice de Russie. Quatre volumes in-12. 
Get ouvrage est instructif et fonde sur de bons principes, mais 
qui sont aujourd'hui connus de tons ceux qui ont reflechi sur 
ces mati^res. L'auteur s'appelle M. Accarias de Serionne, si je 
ne me trompe. 11 a 6te anciennement avocat, ensuite commer- 
^ant, ensuite banqueroutier, ce qui lui a fait quitter le royaume. 
Depuis, il a fait la Gazette du commerce h. Bruxelles, et aujour- 
d'hui il est retire en Hollande. On vient de faire un petit extrait 
de son ouvrage dans une brochure intitulee VIntiret public. 
Get extrait, qu'on dit de M. le marquis de Puys6gur, ne roule 
que sur deux objets. La premiere partie est destinee a montrer 
les veritables effets du taux de I'argent dans un pays, et k 
examiner s'il serait avantageux pour la France que I'interet de 
I'argent y fut a trois pour cent. L'auteur prouve assez bien que 
ce serait le moment de la decadenee to tale des manufactures. 
Dans la derni^re partie on examine et Ton prouve la legitimite 
de I'interet de I'argent contre I'absurdit^ de nos lois, prises 
dans le code des lois romaineset, qui pis est, dans le code juif, 
deux codes diam^tralement oppos6s k la legislation d'un peuple 
commergant. 

— II nous vient encore de Hollande un essai sur cette 
question : Quand et comment VAmirique a-t-elle H& peupUe 
d'hommes etdanimaux? Par M. E. B. d'E..,*; cinq volumes 
in-12 fort ennuyeux. L'auteur, qui est Suisse, mais dont je ne 
sais pas le nom, se perd dans des discussions sans nombre. 
Moi, sans avoir besoin de tous ces raisonnements ennuyeux et 
de tout son mauvais style, je lui dirai bien comment I'Am^rique 
a 6te peuplee. En' deux mots : comme le resle. Ce mauvais 

1. Samuel Engel, bailli d'Echalens. 



MARS 1767. 259 

ouvrage a d'abord 6t6 tol6r6, et ensuite defendu ici, parce que 
I'auteur ne veut pas admettre le deluge en Am^rique comme 
dans I'ancien continent. La Sorbonne ne veut pas seulement 
que tout le monde soit damn6 6ternellement ; elle veut aussi 
que tout le monde ait 6t6 jadis noy(§. Rien n'est plus digne de 
la douceur ordinaire de ce corps charitable. L'auteur, qui est 
tout noy6 pour moi, a dedie son ouvrage au prince Louis de 
Wurtemberg, qui vit en particulier et en philosopher Lausanne. 

— Le Voyage de Robertson aux terres australes, traduit sur 
le manuscrit anglais. Volume in-12 de prfes de cinq cents pages. 
C'est encore un present qui nous vient de pays Stranger. C'est 
un rotnan politique qui nous repr6sente une espfece d'utopie 
ou de gouvernement id6al. Tout cela est a pleurer d'ennui. On 
a fait un assez plaisant carton k ce roman. II y avait, dans la 
feuille qui commence page 1A5, une satire assez forte des par- 
lemcnts qui embarrassent les vues du gouvernement par leurs 
conlinuelles remontrances. On n'a pas imprim6 cette feuille, et 
on lui en a substitue une autre qui contient une sortie contre 
les philosophes et contre ce qu'on appelle encyclopMistes en 
France. II est vrai que cette philippique ne va pas avec le reste de 
I'ouvrage, ou tout le bien qui arrive au peuple chimerique que 
l'auteur depeint est oper6 par les philosophes; mais, k la faveur 
de cette incartade, I'ouvrage a eu la permission de se debiter, 
et Ton s'est peu souci6 de savoir si le reste tenait ou non. 
Je plains ceux qui profitent de la permission de lire ce voyage 
imaginaire avec ou sans carton. 

— Les VariHh dun philosophe provincial, parM. Gh... le 
jeune*, en deux parties in-12, consistent en reflexions morales, 
en observations critiques, portraits, caract^res, allegories,, 
fables, etc. Ce philosophe a tout varie dans ces deux petites 
parties, excepts la platitude et I'ennui, qui sont partout les 
m^mes. Ses reflexions religieuses meritent le bonnet carre de 
Sorbonne, et k son ton on juge qu'il a tr6s-bien fait de se 
decorer du titre de provincial. 

— Examen des fails qui sercent de fondement A la religion 
chrdtienne, pricH^ dun court traiti contre les athieSj les ma- 
tirialistes, les fatalistes, par M. I'abb^ Francois. Trois volumes- 

1. L'abb^ Chambon de Pontalier, ox-J6suite. 



260 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

in-12. II en est de la theologie comme de la mddecine. Depuis 
qu'on saigne et qu'on purge, il n'y a pas moins de malades. On 
6crit tons les jours contre les incredules, et le nombre des 
incr6dules augmente toujours. En se faisant apotre de Sorbonne 
on est un peubafoue, mais on attrape du moins unbon benefice ; 
c'est ce que je souhaite k I'apotre Francois. Dans I'apostolat 
philosophique, il n'y a jusqu'^ present que de la gloire et des 
coups a gagner. 

— Onvientde Tpuhlier un Magasin emgmatique^contenajiiun 
grand nombre d'enigmes choisies entre celles qui ont paru 
depuis un sifecle. Volume de quatre cents pages, avec la table 
des mots k la fm. Voila le Mercure de France impitoyablement 
mis el contribution pour une denr6e dont il avait conserve le 
debit exclusif. 

— Mon parti serait tout pris sur le Traiti des affections 
vaporeuses, par M. Pomme, dont il parait la troisi^me Edition. 
Ce n'est pas qu'on n'y trouve de bons principes, de bonnes vues 
et de la science ; mais M. Pomme, a qui Ton veut absolument 
faire une reputation k Paris depuis six mois, est trop syst6ma- 
tique pour ne pas donner souvent a gauche. 11 n'en est pas des 
syst^mes en m^decine comme des systfemes en physique. La 
nature ne va ni plus ni moins, malgre le radotage des philoso- 
phes sur les lois ; mais le medecin opfere en consequence de 
son radotage, et le malade en est la victime. Ce n'est pas I'in- 
struction qui manque a nos medecins, c'est la fureur des 
systfemes qu'ils ont de trop, et Ton trouve aujourd'hui en 
general cent hommes instruits contre une bonne tete. Ce que 
M. Pomme dit de I'usage pernicieux des boissons chaudes et 
des relachants dans les affections nerveuses est approuve par 
les plus grands medecins de I'Europe. Dans ces maladies, il 
s'agit presque toujours de donner du ton et du ressort k des 
cordes trop relachees, et la glace et les bains froids sont deux 
grands remfedes en medecine. 

— Le Par fait Bouvier, ou Instruction conceniant la connais- 
sance des bceufs et des vaches, leur age, maladies et symptdmes, 
avec les remMes les plus expirimenth propres cl les gulrir. 
On y a joint deux petits traitis sur les moutons et les pores, 
ainsi que plusieurs nouveaux remMes experiment's sur les che- 
mwar, par M. Boutrolle. Brochure in-12 de soixante-treize pages. 



MARS 1767. 261 

Dans ce sitele philosophique, on ^crit sur tout, et bientdt un bon 
fermier de campagne ne pourra se dispenser d'avoir k cdt6 de 
ses 6tables et de ses toits k pores une bibliothfeque k I'usage de 
ses valets, gar^ons vachers et filles de basse-cour. M. Boutrolle 
pretend aux honneurs d'auteur classique des ^tables. 

— Le a toy en dhint^ress^, ou Vues pratiques concernant les 
embellissements et Hablissements utiles ii la ville de Paris, ana- 
logues aux travaux publics qui se font dans cette capitale, et qui 
peuvent Hre adaptis aux principales villes du royaume, avec 
les moyens ddconomie et de finances. Par Dussaussoy. Premifere 
partie in-S" om6e de plans et de figures. Je souhaite a ce citoyen 
autant de genie, de gout et de lumi^res, qu'il a de zfele et de 
d^sinteressement. 

15 mars 1767. 

S'il est si difficile de definir au juste le caractere d'un seul 
homme, quelle difficult^, dira-t-on, ne doit-il pas y avoir a 
d^finir celui de tout un peuple? Au risque de soutenir un para- 
doxe, j'avouerai que de ces deux probl^mes je ne sais pas 
encore quel est le plus difficile k resoudre. Dans un seul 
homme il y a des nuances si fines, si d61icates, si personnelles, 
qu'il faut peut-fitre avoir encore plus de sagacite pour les 
saisir, et pour remarquer ce que tous les habitants du m6me 
climat peuvent avoir de commun et ce qui les distingue fon- 
ci6rement de leurs voisins. Les m6mes traits souvent r6p6t6s 
sont plus faciles a noter que ceux qui sont uniques dans leur 
genre, et qui ne peuvent souvent 6tre aper^us qu'une seule 
fois. Le caractere de I'individu ne se point que par des 
actions, qui varient k chaque instant et qui se cachent m^me le 
plus souvent sous I'ombre du myst^re. Le caractere general 
d'une nation est necessairement a decouvert, il s'imprime dans 
des monuments exposes continuellement sous nos yeux; nous 
pouvons r^tudier dans la nature de sa langue, de son gouver- 
nement, de ses coutumes, de ses usages, de ses mani^res, de 
ses arts, de son climat. Je sens que cette 6tude est plus longue, 
plus 6tendue, mais je la crois aussi plus sure, je dirais presque 
moins impossible que la connaissance particuli^re des hommes. 
II n'en a pas plus coiit6 k Tacite de peindre les Germains, les 



262 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

Anglais, les Juifs, qu'il ne lui en a coClt6 de peindre S6jan, 
Tib6re, Agricola. 

Pourquoi trouvons-nous done si peu de justesse et de verity 
dans la plupart des relations de nos voyageurs? C'est que la 
plupart de nos voyageurs n'ont eu ni assez de philosophic, 
ni assez de connaissances pour embrasser les objets qu'ils 
voulaient nous faire connaltre; c'est que la plupart ont port6 
dans leurs recherches un esprit de syst^me et de parti qui 
ne leur a permis de voir que ce qui convenait a leur but 
particulier ; c'est qu'ils ont cherche k 6tre amusants, au lieu 
d'etre vrais, et que rarement ils ont donn6 a leur travail le 
temps necessaire pour I'ex^cuter avec succes. Parmi les 
modernes qui ont travaille dans ce genre, on ne pent gufere 
citer que Chardin et Muralt; encore ce dernier a-t-il vu avec 
plus d'esprit que d' impartiality. On sent, comme dit Rousseau, 
combien il bait les Frangais, jusque dans les 6loges qu'il leur 
donne. 

Pour bien juger le caract^,re d'un pays, vaut-il mieux lui 
6tre Stranger, ou en etre citoyen? II semble d'abord qu'un 
homme eleve au milieu de ses compatriotes, en supposant 
toutes les autres conditions egales, peut parvenir plus facile- 
ment k les connaitre que ne le pourrait un Stranger; cependant 
n'y a-t-il pas aussi quelques rapports qui rendent le point de 
vue oil se trouve I'etranger plus favorable? Pour bien observer, 
il faut eviter 6galement les faux jours de la surprise et ceux de 
I'habitude. Nous passons trop legerement sur les objets qui 
nous sont familiers, nous sommes trop etonnes de ceux qui 
nous sont absolument nouveaux. Dans le premier cas, nos 
observations risquent d'etre plates et communes; dans le 
second, il est k craindre que nous ne nous laissions s6duire par 
une fausse apparence de merveilleux. 

Pour faire done une relation aussi interessante qu'instructive, 
un voyageur devrait, ce me semble, commencer par noter soi- 
gneusement toutes les singularit^s qui I'ont frappe au premier 
coup d'ceil, mais ne se permettre d'en rendre compte qu'apres 
avoir approfondi la langue, la religion, la constitution politique, 
les moeurs, les usages et le ton du pays qu'il veut observer. 

Ce qui rend sans doute aujourd'hui la connaissance des 
differents peuples de I'Europesi difTicile, c'est que Ton peut dire 



MARS 1767. 263 

k peu pr^s des nations emigres ce qu'on a dit si souvent des 
homaies qui composent une mdme soci6te. Tout s'est confondu, 
tout seressemble; les moeurs, la politique, la phiiosophie, ont 
fait k peu pr6s les m6mes progr^s dans tous les ^tats de I'Eu- 
rope. II y a un syst6me commun k tous. L'esprit dominant des 
grandes capitales, le goiit des voyages, celui des lettres, et sur- 
tout le commerce, ont forme pour ainsi dire de tous les peuples 
de I'Europe un seul peuple. H^rodote trouverait aujourd'hui, 
dans toute cetle partie du monde, moins de caract^res, moins 
de vari6t6s, que dans I'^tendue bornee des pays qu'embrasse son 
Histoire. 

Rien de plus vrai en general; cependant Ton se tromperait 
beaucoup de croire que toutes les circonstances qui ont pu rap- 
procher tant de nations aient absolument efface leur caractfere 
original : elles en ont seulement altere quelques traits, et si, 
sous I'apparence qui le cache, il est plus difficile k saisir, 11 n'en 
existe pas moins. Plus la society s'etend, plus I'homme, sans 
doute, se denature, mais il ne saurait changer enti^rement son 
6tre. Semblable k Protee, il devient susceptible de mille formes 
diff^rentes. C'est au coup d'oeil du genie k le fixer sous celle qui 
lui est propre. L'ltalie m6me, malgre toutes les revolutions 
qu'elle eprouva sous I'empire des barbares, sous le joug humi- 
liant du despotisme religieux, et durant les longues guerres de 
la France et de I'Empire, n*a-t-elle pas conserve longtemps cet 
esprit d'independance et d'ambition qui fit sa gloire dans les 
jours heureux de la republique? 

Le d^faut de nos vues en morale, en politique, en philoso- 
phic, est d'etre toujours ou trop g^nerales, ou trop minutieuses; 
mais s'il m'est permis de dire ce que je pense sur un sujet sans 
doute fort au-dessus de ma portee, je crois remarquer une dif- 
ference sensible entre la mani^re dont on pouvait etudier les 
nations anciennes, et celle dont il faut etudier les nations 
modernes. Pour connaltre les Grecs, les Romains et les anciens 
habitants des Gaules et de la Germanie, c'^tait beaucoup d'avoir 
acquis la connaissancc de leurs lois, de leurs coutumes et de 
leur religion. On nous connaitrait fort mal aujourd'hui si Ton 
ne nous connaissait que par ces relations-1^. Nos lois, nos cou- 
tumes, notre religion, nous sont devenues presque absolument 
^trang^res. Nos moeurs et notre phiiosophie ont du moins affaibli 



264 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

beaucoup I'influence qu'elles devraient avoir naturellement sur 
notre maniere de penser et de sentir, et Ton en jugerait bien 
mieux par I'esprit de notre theatre, par le gout de nos romans, 
par le ton de nos societes, par nos petits contes et par nos bons 
mots, que par nos lois, notre culte et les principes de notre 
gouvernement. 

J 'imagine qu'on ferait un ouvrage fort curieux en rassemblant 
sous certains titres les expressions proverbiales, les bons mots 
les plus caracteristiques de chaque nation. Est-il possible de ne 
pas reconnaitre I'orgueil espagnol dans VAlmenos du Page, dont 
son maitre avait la bont6 de dire qu'il etait aussi noble que le 
roi? Qui ne voit I'indifference et la morgue philosophique d'un 
Anglais, dans la repartie du fameux Wilkes a un poete fran^ais 
qui, voulant reciter un poeme contre la fierte de ces insulaires, 
ne put jamais se rappeler que ce premier vers : 

barbares Anglais, dont les sanglants couteaux... 

« Eh monsieur, rien n'est plus aise a finir : 

Coupent la t6te aux rois et la queue aux chevaux! » 

Le mot de M'"^ de Tallard , qui ne voulait pas qu'on portat des 
jupons bordes de tresses d'or ou d' argent, parce que cela ne 
servait, disait-elle, qu'a Scorcher le menton; ce mot si fou ne 
peint-il pas toute la petulance fran^aise? Je ne cite que les pre- 
miers traits qui s'offrent a ma m6moire ; il en est mille autres 
qui ont plus de saillie, plus d'originalite, et surtout plus de 
v6rit6 locale. 

Nous avons cherch6 dans notre litt6rature a imiter tantot les 
Espagnols, tantot les Italiens, tantot les Anglais; lis nous ont 
imitesaleur tour : cependant ne les reconnait-on pas tons, j usque 
dans leurs imitations, a des nuances tr^s-marquees ? L'Espagnol 
n'a-t-il pas essentiellement I'esprit ingenieux que doivent produire 
lachaleur du climat et I'aust^recontrainte desmoeurspubliques? 
ritalien, celui qui tient a des sens delicats et a une ima- 
gination brillante et voluptueuse? I'Anglais, celui de la melan- 
colie et d'une meditation profonde ? Et ce qui distingue parti- 
culiferement nos ecrivains francais, n'est-ce pas cet esprit facile 
et I6ger que donnent I'usage et le gout de la society? 



MARS 1767. 265 

— 11 paralt deux nouveaux volumes pour servir de suite k 
Vllistoire dc la vie du grand Condd, par M. D^sormeaux'. Get 
ouvrage n'a eu aucun succ^s. L'histoire de la maison de Mont- 
morency, que I'auteur avait 6crite auparavant, avait fait du 
moins quelque 16g6re sensation; mais celle du grand Cond6 a 
^16 aussit6t oubli6e que bl&m6e. 

— M, I'abbe Laugier, ex-jesuite, vient d'achever son Histoire 
de la R^publiqxie de Venise, dont on distribue actuellement les 
trois derniers volumes. G'est encore un ouvrage qui n'a pas fait 
lamoindre sensation, quoique i'auteur s'en occupe depuisnombre 
d*ann6es. M. I'abbe Laugier a 6crit sur Tarchitecture differents 
essais qui ont eu beaucoup de succfes. 

— L*IIomme d'£tat, par Nicolo Donato, ouvrage traduit de 
I'italien, avecun grand nombre d* additions considerables extraites 
des auteurs les plus cel^bres qui ont 6crit sur les mati^res poli- 
tiques. Trois gros volumes in-12. Les additions, compil6es des 
differents auteurs, regardent le luxe, le commerce et d'autres 
objets k la mode. UHomme d'etat de Nicolo Donato est un 
recueil de lieux communs qu'on ne saurait lire. Cela aurait eu 
quelque reputation, il y a cinquante ou soixante ans ; mais au- 
jourd'hui nous sommes k mille lieues par dela. 

— On a aussi traduit de I'italien, de M. Charles Denina, pro- 
fesseur d'^loquence et de belles-lettres, au college royal de 
Turin, un Tableau des revolutions de la litt^rature ancienne et 
moderne. Volume in-12, qui n'a pas fait la moindre sensation. 

— M. I'abbe de Longchamps a aussi public une compilation 
intitul^e Tableau historique des gens de lettres^ ou Abregd 
chronologique et critique de V histoire de la litt^rature francaise 
dans ses diverses rivolutions^ depuis son origine jusquau dix- 
huitihne sihle. Deux volumes qui seront suivis de plusieurs 
autres, mais dont ni les presents ni les futurs ne seront lus de 
personne. 

— Giographie universelle ti V usage des colleges, par M. Ro- 
bert, professeur au college de Chalon-sur-Saone. Deux gros 
volumes. Dieu benisse M. Robert Covelle, citoyen de Geneve, 
et nous preserve des compilations de M. Robert, professeur de 
Chalon! 

i. Voir plus baut, p. 47. 



266 CORRESPONDANGE LITTERAIRE. 

VERS DE M. LE MARQUIS DE VILLETTE 

A CN ANONYME QUI LUI AVAIT ADRESSE DES VERS 

SUR SA QUBKELLE AVEC M. DE LAURAGUAIS'. 



Monsieur I'anonyme badin, 
On ne peut avec plus d'adresse, 
De gaits, de d61icatesse, 
Dire du mal de son prochain. 
Votre muse aimable et leg6re 
M'6gratigne si doucement 
Qu'il faudrait fitre fou vraiment 
Pour aller se mettre en colere. 
Recevez-en mon compliment. 
Mais pourquoi votre esprit caustique, 
Sur moi s'egayant sans faQon, 
M'accuse-t-il d'etre h6retique 
Au vrai culte de Cupidon ? 
Avez-vous consulte Sophie, 
Vous qui m'imputez ce p6ch6? 
Vous sauriez que de I'h6r6sie 
Je suis un peu moins entichd. 
Charm6 de cet air de tendresse, 
Qui des amants flatte I'espoir, 
J'ai souhaite voir la princesse 
Passer du theatre au boudoir. 
Sur les tr6teaux reine imposante, 
EUe est ce qu'elle repr6sente : 
Mais on revient au natural : 
Chez elle libre, impertinente, 
La princesse est femme galante, 
Gentil ornement de bordel. 
Oui, oui, la reine Marguerite 
L'eut aimSe autant que ses yeux ; 
Elle en eut fait sa favorite; 
On doit ses contes amoureux 
A son penchant pour la saillie ; 
Elle aimait les propos joyeux ; 
Les plus gros lui plaisaient le mieux : 



1. Cette querelle, dont Grimm n'a point parl6, est cont^e tout au long par 
Bachaumont (17, 21 et 22 aout 1766) ; elle se termina par une reconciliation, mais 
aussi par la condamnation des deux adversaires h une dt5tention de six semaines 
que leur infligea le tribunal des mar^chaux de France. 



AVRIL 1707. 267 

Elle pensait commc Sophie. 

Mais avec I'ardeur de V6nu8 

Elle a rembonpoint de TEnvie. 

Je cherche un sein, des globes nus, 

Une cuisse blen arrondie, 

Quelques attralts... soins superflusi 

Avec une telle momie, 

Si j'ai pourtant sacrifi6 

Au dieu qui de Paphos est mattre, 

Me voili bien justified, 

Ou je ne pourrai jamais I'fitre. 



AVRIL 



1" avril 1767. 



On a donn6 le 26 du raois passe, sur le theatre de la Gome- 
die-Fran^aise, la premifere represention de la trsigedie des Scy then 
dont j'ai eu I'honneur de vous rendre compte. Cette pi^ce n'a 
point fait d'effet au theatre, et il ne tiendraitqu'a nous d'appeler 
cela une chute; mais il ne faut pas que M. de Voltaire tombe, 
et quand on est parvenu k I'age de soixante-douze ans, sur- 
charge de couronnes, et ayant fait k I'Europe entifere Ife plus 
grand bien que jamais hommeait fait parses Merits, on doit avoir 
acquis quelques droits k I'indulgence respectueuse de ses com- 
patriotes. 

Quoi qu'il en soit, voici comment les choses se passferent. 
Le premier acte fit beaucoup de plaisir, Le second, un peu 
moins. Le troisi^.me parut froid comme glace. Dansle quatri^me, 
la scfene entre Indatire et Athamare fut fortapplaudie; mais la 
mort d'Indatire, ainsi que la douleur des deux vieillards, fit 
tr6s-peu d'eflet, et plusieurs vers un peu familiers firent rire. 
Le cinquifeme acte aurait r(§ussi sans les deux precedents; mais 
en general I'efTet fut peu considerable : il n'y eut point d'ap- 
plaudissements k la fin, et les propos qu'on entendait dans les 
foyers et dans les corridors n'etaient point favorables k la pi6ce. 
Elle fut un peu mieux jou6e et mieux re^ue k la seconde repr^- 



268 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

sentation. Elle est aujourd'hui k sa quatri^me et dernifere, k 
cause de la cloture des spectacles, qui se fera samedi prochain, 
et Ton dit qu'elle ne sera reprise qu'a I'entr^e de I'hiver. 

Le grand reproche qu'on a fait a la tragedie des Scythes, 
c'est d'etre froide et sans int6r6t. Gependant ce ne sont ni les 
ev^nements ni les situations tragiques qui y manquent, c'est la 
force tragique qu'on desire partout. La faiblesse du plan, des 
incidents, de I'execution, se manifeste a cbaque pas. On a dit 
que M. de Voltaire ne pouvait etre accuse de plagiat, parce 
qu'il n'avait pill6 que son propre fonds. II est vrai que cette 
tragedie ressemble beaucoup a celle d'Alzire et k celle d'Olym- 
pie; elle a aussi un peu d'afTmite avec le sujet de CallirhoL 
Mais quelle difference entre ce dernier sujet et celui des 
Scythes 1 Dans la tragedie de Callirho^y le sort de cette infor- 
tun^e et de son malheureux amant depend de I'arret irrevo- 
cable d'un oracle, et Ton sait si les dieux sont implacables. Dans 
la tragedie des Scythes, au contraire, tout n'arrive que par 
la volont6 precaire du poete, et s'il voulait se prater un peu, 
il n'y aurait aucun mal. II faut pour qu'il arrive un meurtre 
qu'un jeune monarque persan defie un jeune Scythe en duel, 
comme ferait un petit-maitre ou un marquis francais. Assure- 
ment, le veritable Indatire, qui d'abord n'aurait pas porte ce 
nom, se serait bien moqu6 du roi Athamare s'il avait ete assez 
insense pour lui faire au milieu de la Scythie une proposition 
aussi extravagante. Get Athamare, fourvoye avec une poign^e 
des siens au milieu d'un peuple fier el guerrier, et traitant ses 
botes avec tant de hauteur et d'arrogance, me rappelle ce ca- 
poral des troupes du pape qui s'etait rendu k bord d'un vais- 
seau de guerre anglais, accompagn6 de deux invalides, pour y 
faire la recherche d'un deserteur. II avait si bien pris le ton de 
maitre, si parfaitement oublie qu'il n'^tait plus chez lui, que 
pour Ten faire souvenir quelques matelots de I'^quipage furent 
obliges de le jeter k la mer avec ses deux invalides, apr^s quoi 
on le repecha dans une barque, pour le mettre k terre dans un 
coin de son commandement. II resulte detout ceci que les mal- 
heurs qui arrivent a Athamare ne touchenten aucune mani6re, 
parce qu'ils n' arrivent pas necessairement, et que la tragedie 
finit avant qu'on ait pu prendre interet a quoi que ce soit. 
La mani^re dont elle a ete jou^e a beaucoup contribue au 



AVRIL 1767. 260 

mauvais succ6s du premier jour. II semblait que tous les ac- 
teui'S se fussent donn6 le mot pour jouer d^testablement. Le 
rdle d'Athamare, jou6 par Le Kain, ne fit aucun eflet. II y a un 
certain M. Pin, re<ju k I'essai, qui joue la comddie pour son 
plaisir, k ce qu'on dit, car il est riche, mais qui ne joue pas 
pour notre plaisir, s'il joue pour le sien. Ce M. Pin joue le:* 
rdles k manteau dans la comedie, et les rdies de confident dans 
la tragedie. Les com^diens pr^tendent que c'est le meilleur 
confident qui ait paru au theatre depuis longtemps, et je ne 
serais pas eloign^ d'etre de leur avis s'il n'avait pas une figure 
si ridicule dans I'accoutrement tragique, et une voix si claire et 
si glapissante qu'on est tente de rire d6s qu'il ouvre la bouche. 
Ce malheureux Pin s'^tait fait confident d'Athamare, et fut la 
premiere cause des risees du parterre. EUescommenc^rentavec 
le troisi^me acte, ou le fiddle Pin donne de si bons conseils a 
son maitre peu docile. Pin le confident en perdit la contenance, 
et ne sut plus un mot de son role, et le mauvais succ6s de cette 
scfene influa sensiblement sur le sort de la pifece. 

Mol6 6ta,it charg6 du role d'Indatire, et le joua en petit- 
maitre. Son p6re Hermodan Brizard, malgre sa belle chevelure 
grise, malgr6 sa belle figure, sa belle voix, fut trouv6 bien froid. 
Pour le p6re d'0b6ide, le vieux Sozame, c'etait M. Dauberval. 
Ce pauvre M. Dauberval joue tous ses roles avec tant de poli- 
tesse que, sans avoir I'honneur de le connaitre, je suis persuade 
que c'est un des hommes les plus doux et les plus respectueux 
qu'on puisse rencontrer dans le monde. C'est dommage que 
cette vertu ne tienne pas lieu de talent au theatre. Ce qu'il y a 
de sur, c'est que Sozame Dauberval a I'air bien d^place en 
Scythie, et que, s'il y allait de ma vie, il me serait impossible 
de croire qu'il ait jamais servi sous le grand Cyrus, ni gagn6 
de batailles dans son jeune temps, malgre tous les r^cits et 
toutes les confidences qu'il fait k son ami Hermodan de ses ex- 
ploits et de sa gloire passes. Ce Dauberval a un fils qui danse 
k I'Opera, et qui est un charmant danseur dans le genre brillant 
et I6ger de Lany et de M"* Allard. Si, suivant la morale de la 
Chine, I'^clat des vertus d'un fils rejaillit sur le p6re, nous 
somnies en conscience obliges d'aller applaudir le p6re Dau- 
berval a la Comedie-Fran^aise des cabrioles enchanteresses de 
son illustre fils sur le th6dtre de I'Opera. 



270 CORRESPONDANGE LITTfiRAIRE 

M"* Durancy a jou6 le role d'Obeide. Je n'ai point eu occa- 
sion encore de vous parler de cette actrice, qui est au theatre 
depuis quatre ou cinq mois. M"^ Durancy est n6e sur les plan- 
ches. Son p6re, apr^s avoir joue quelque temps sur le theatre 
de Paris les rdles de valet, fut renvoye en province ; sa mfere, 
qui voulait jouer les roles de caractfere, n'a jamais pu se faire 
supporter a Paris plus de huit jours. M"* Durancy elle-m6me 
debuta sur le theatre de la Gomedie-FranQaise, il y a sept ou 
huit ans, dans les roles de soubrette. On ne lui trouva pas alors 
assez de talent, et elle fut congediee. INe sachant que faire et se 
trouvant un pen de voix, elle entra a I'Opera, oii elle joua pen- 
dant trois ou quatre ans de suite les roles les plus subalternes 
dans la plus honnfite mediocrite. Gependant on lui remarqua 
pen a peu de I'intelligence; et comme, suivantle proverbe, dans 
le royaume des aveugles les borgnes sont rois, elle passa bien- 
tot pour une excellente actrice. On deplorait seulement qu'elle 
eut si peu de voix, car, sur ce theatre de braillards et de criards, 
il faut des poumons comme des soufllets de forge pour acquerir 
la reputation de chanter avec gout et avec ame, comme disent 
les fins connaisseurs. Gelle de M"® Durancy commenga par une 
scfene de jalousie jou6e dans je ne sais plus quel op^ra. Le 
role de Golette, dans le Devindu village de M. Rousseau, acheva 
cette reputation d' actrice. Je ne fus cependant pas s6duit par 
la mani^re dont elle joua ce role. Je pense que I'innocence et 
la naivete d'une jeune villageoise ne peuvent s'exprimer par 
des minauderies, m^me spirituelles et agreables, et qu'une 
fille de theatre qui passe tons les soirs et pour del'argent dans 
les bras du premier venu devine mal les mouvements d'amour, 
de d6pit et de jalousie d'une Golette. Mais le public ne fut pas 
de mon avis. II trouva M"° Durancy a merveille dans ce role, 
et quelques principaux soutiens du Th^atre-Fran^ais, M. d'Ar- 
gental et M. le marquis de Thibouville entre autres, assurerent 
bientot que cette actrice serait tr^s-propre k remplacer M"^Glai- 
ron. En consequence, on lui fit apprendre quelques roles tra- 
giques, et Ton repandit dans le public qu'elle les jouait supe- 
rieurement. M"^ Glairon meme favorisa ces bruits en accordant 
beaucoup de talent a celle qui devait lui succeder, et en lui 
donnant des conseils et des legons. II ne s'agissait plus que de 
trouver un moyen de la faire sortir de I'Opera. L'Academie 



AVRIL 1767. 271 

royale de musique est jalouse de ses moindres droits, et dans 
les temps difficiles, les moindres pertes se font regretter. 11 
s'entama done une n6gociation aussi importante que delicate 
entre Messieurs les premiers gentilshommes de la Chambre du 
roi, qui dirigent la Com^die-Fran^aise, et M. le comte deSaint- 
Florentin, qui, en sa quality de ministrede Paris, a rOp6ra dans 
son d^partement. Apr^s le nom du Tr6s-Haut dument invoque, 
et avoir g6n6ralement reconnu Timportance de I'ennuyeux spec- 
tacle national appel^ Opera francais et d(^cid6 essenliellement 
n6cessaire au soutien de la gloire nationale, on convint que 
M"" Durancy passerait du theatre de I'Op^ra sur celui de la 
Com^die-Fran^aise sans tirer k consequence. En conformity de 
ce trait6, M"* Durancy debuta au mois de novembre dernier 
dans les r61esde Pulch6ne,d'Am6naide et d'l^lectre, et fut re^ue 
k demi-part immedialement aprfes son d6but. Ge debut ne r6- 
pondit cependant pas k I'attente de ses protecteurs, ni a I'idee 
qu'on s'en etait faite d'avance sur leur parole. Le public ne fut 
point dans I'enthousiasme des talents de M"« Durancy ; et les 
amateurs de 1' Opera francais, choqu^s au dernier point de sa 
desertion, et profitant de la disposition du public, la debutante 
transfuge pensa 6tre sifllee dans les formes. Ce n'est qn'k la 
quatrifeme ou cinquifeme fois, et au moment de son plus grand 
decouragement, qu'elle triompha enfin de la cabale. 

Le fait est que la figure de M"" Durancy est tr6s-ignoble, 
qu'elle a I'air d'une grosse servante de cabaret; qu'elle ne 
manque ni d'intelligence ni m6me de chaleur, mais qu'elle a 
un jeu dur comme sa physionomie, sans grace, sans sentiment, 
sans 4me. Cela nefera done jamais qu'une actrice mediocre qui 
jouera passablement bien les roles qui lui auront ete not^s par 
M"" Clairon ou par M. de Thibouville, mais qui n'entrainera 
jamais le spectateur par la force et le pathetique de ses pro- 
pres accents. Le credit de ses protecteurs a tout mis en ceuvre 
pour la faire valoir aux depens d'une rivale qui s'^tait pr^sent^e 
sur son chemin. M"" Sainval, actrice du theatre de Lyon, aussi 
laide que M"" Durancy, mais d'une figure moins ignoble et 
moins disgracieuse, avait d6bute avant elle avec beaucoup de 
succ6s. On lui avait lrouv6 des entrailles et du pathetique, elle 
pouvait devenir une rivale redoutable. La n^cessite d'accoucher 
1 'avait force d'interrompre son debut. Aprfes le d6but de 



272 CORRESPOiNDANCE LITTERAIRE. 

M"* Durancy, on contraignit M"" Sainval, a peine relev^e de 
couches et encore faible et languissante, de reprendre le sien. 
Elle reparut, mais sans voix et sans force, et ce second debut 
lui fit beaucoup de tort. Elle a ete recue cependant ci la pension 
et k I'essai ; mais le temps de son essai se passera k ne jamais 
jouer, parce que M"* Dubois et M"' Durancy, jouissant de leur 
droit d'anciennete, ne lui laisseront vraisemblablement jamais 
de role k remplir. 

Les protecteurs de M"' Durancy, devant lesquels il n'est pas 
permis de prononcer le nom de M"* Sainval, on t procure k leur 
favorite I'avantage de jouer le role d'0b6ide preferablement a 
M"^ Dubois. Dans les pieces nouvelles, I'auteur est libre de 
donner les roles a qui bon lui semble, mais I'acteur reste en 
possession du role qu'il a une fois joue. C'est sans doute 
M. d'Argental qui a engage M. de Voltaire a faire ce petit passe- 
droit a M"^ Dubois, et a donner son role a M"* Durancy. Elle a 
bien rendu ce role tel qu'il lui a ete note par Le Kain ; un 
serin siffle ne retient pas mieux son air ; mais je crois que 
M^'* Dubois, avec ses attraits et sa belle voix, aurait, malgre la 
mediocrite de ses talents, fait plus d'effet et mieux contribue 
au succfes des Scythes. Obeide-Durancy eut un air et un accou- 
trement si ridicules que je craignis que sa seule apparition ne 
fit faire des eclats de rire. Huchee sur des talons d'une demi- 
aune de hauteur, elle avait retrouss6 sa robe blanche garnie 
de peau de tigre jusqu'aux genoux. On voyait done toute sa 
jam be, habillee de bas de couleur de chair entrelaces de 
rubans d'or et d' argent en forme de brodequins. Get accoutre- 
ment, joint a sa figure et k une demarche rapide et gen6e par 
I'enormit^ des talons, lui donnait I'air de quelquebipfede sauvage 
errant dans les forets de la Scythie, et cherchant a se derober 
a la poursuite du chasseur. 

Ainsi, quoique la faiblesse de la tragedie des Scythes eut 
suRipourrendre son succes peu brillant,je crois pourtant quece 
succ6s eut 6t6 fort different si cette pi6ce avait et^ mieux jouee, 
et avec la perfection qu'on croirait devoir attendre du premier 
theatre de la nation, si tout ne tombait un peu en decadence. 

— Puisque nous sommes sur le chapitre de la Comedie- 
Francaise, il faut ici dire un mot de ce qui s'est passe au sujet 
de Mole, premier de son nom dans I'histoire du theatre, et qui 



AVRIL 1767. £73 

ne reconnalt pas le c6l6bre Mathieu M0I6 pour aieul. Get acteur 
joue avec beaucoup de succ6s dans le haut comique. Son jeu 
n'est pas tr^s-varie, mais il est plein de chaleur et d'agrcment. 
On ne pent pas dire que M0I6 soit un comedien sublime; mais, 
dans r^tat de disette ou nous sommes, c'est un acteur essentiel 
k la Gom^die-Fran^aise. II tomba dangereusement malade au 
mois de Janvier dernier d'une fluxion de poitrine; la crainte et 
les regrets de le perdre furent extremes. Le parterre, toujours 
enchants de jouer un r61e et de parler, surtout depuis que les 
sentinelles plac^es k chaque pilier I'ont priv6 de sa prerogative 
de dire tout haut sa pens6e, le parterre, dis-je, s'avisa un 
jour, apr^s la pi6ce, de demander des nouvelles du malade. On 
lui en dit de fort mauvaises, et depuis ce moment il en demanda 
tous les jours pendant six semaines de suite, jusqu'i la parfaite 
gu^rison. Cette attention rendit la maladie de M0I6 cei^bre et 
int6ressante ; les femmes s'en m^l^rent, et bientotce fut un air 
de savoir au juste I'etat du malade. On avait appris que son 
medecin lui avait ordonne pour sa convalescence de boire un 
peu de bon vin vleux. Tout le monde s'empressa de lui en 
envoyer, et en peu de jours M. M0I6, accabl6 de presents, eut 
la cave la mieux garnie de Paris. Tant de marques d'interet et 
de faveur devaient bientdt faire place k un dechainement qu'il 
n'^tait pas ais6 de pr^voir. 

On avait su, pendant la maladie, que M. M0I6 n'^tait pas 
rhomme le plus rang6, et qu'il avait pour environ vingt mille 
livres de dettes; M"' Glairon offrit, pour les payer, de jouer 
par souscription, au profit de Mol^, sur un theatre particulier, 
une fois sans tirer k consequence. On fixa les billets de sous- 
cription k un louis, en permettant k chaque souscripteur de 
donner au delk, suivant le degre de sa gen6rosit6. M"" la 
duchesse de Yilleroy, M'"* la coratesse d'Egmont, et plusieurs 
autres dames du premier rang, se charg^rent de la distribution 
des billets. Ge projet prit mal dans le public. M"* Glairon a eu 
le malheur de choquer infiniment ce public par un peu trop de 
pretention k la consideration. On ne lui a pas pardonn6 sa 
retraite, et I'animosite qu'on remarque contre elle est telle 
qu'elle ne pourrait reparaltre sur le theatre de sa gloire sans 
essuyer peul-6tre quelque desagr6ment marque. On dit que Mole, 
de son c6te, a beaucoup de suflisance et de fatuite. Bientdt il 
VII. IS 



274 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

y eut un dechainement universel contre cette souscription, et 
pendant plus de quinze jours on ne park pas d' autre chose. 
Tous les grands principes furent mis en avant. On calcula qu'a- 
vec I'argent qu'on employait k payer les dettes d'un histrion, 
on aurait pu preserver du froid et de la faim tous les pauvres 
de Paris pendant les rigueurs de I'hiver dernier. Ge qui me 
fachait, c'est que ceux qui calculaient avec autant d'aust6rit6 
n'avaient pas fait allumer un fagot pendant tout I'hiver en 
faveur des pauvres. On fit cent histoires impertinentes et ridi- 
cules. Le seul conte plaisant, au milieu d'un nombre infini de 
pauvret6s, etait que Mol6, encore tr6s-faible, avait demande k 
son medecin en quel temps il pourrait reparaitre sur le theatre; 
que son medecin avait fix6 ce terme a deux mois; qu'a cela le 
comedien avait repondu : « Ce terme est peut-6tre trop court 
pour ma sante, mais il est trop long pour I'int^rSt dema gloire; » 
qua ce propos le medecin lui avait r6pliqu6 : « Tachez de vous 
tranquilliser, et tout ira bien. Au reste vous savez qu'on a 
reproch6 k Louis XIV de parler trop souvent de sa gloire. » 

Au milieu de toutes ces clameurs, la souscription s'etait 
cependant formee, et le 19 fevrier dernier, on repr6senta la 
tragedie de Zelmire dans une maison de la ruedeVaugirard,ou 
autrefois la veuve de Scarron eleva les enfants du roi et de 
M"'*' de Montespan, avant d'etre devenue la marquise de Main- 
tenon. On dit que cette souscription a valu environ six cents 
louis a Mol6. Get acteur parut quelques jours auparavant sur le 
theatre de la Comedie-Frangaise et joua le role de I'amant 
dans la Gouvernante. Apr6s avoir dit les premiers mots de son 
role et regu les plus grands applaudissements, il s'interrompit, 
s'avanca, et adressa au parterre un court remerciement de ses 
bont6s, comme si la reconnaissance venait de lui arracher ce 
peu de paroles malgr6 lui. Cela fut encore mal pris, et Ton dit 
que c'6tait manquer de respect au public. Telles sont les vicis- 
situdes de la faveur publique. Le singe de Nicolet, qui Jait 
depuis un an 1' admiration de Paris en dansant sur la corde k 
I'envi de son maitre le seigneur Spinaculta, ce singe ne man- 
qua pas de faire la parodie. On annonga qu'il etait malade.Xe 
parterre demanda de ses nouvelles, et Ton fit une souscription 
et mille autres pauvretes de cette esp6ce. II a couru de mauvais 
vers et de vilains couplets que je transcris ici avec beaucoup 



AVRIL 1767. 275 

de repugnance, mais qu'il faut conserver k cause de la vogue 
qu'ils out eue pendant quelques jours, et pour faire remarquer 
I'esprit public de cette capitale en certaines occasions. Yoili 
bien du bruit pour une somme d'argent donn^e a un comedien ! 
II me semble que dans lous les pays du monde, il est re^u que 
les gens ^ talents doivent 6tre magnifiquement payes par les 
princes ou par le public. lis le sont moins en France que par- 
tout ailleurs, et parce qu'on aura forme en faveur d'un acteur 
une souscription i laquelle il est libre k chacun de ne pas 
prendre part, on fait un train interminable. U y a deux ans 
qu'on donna h Manzuoli en Angleterre quinze cents livres, sans 
compter les presents de toute espfece, pour y chanter pendant 
un hiver k I'Op^ra; et personne n'a imagin6 de faire des epi- 
grammes et des chansons k ce sujet. C'est qu'il faut convenir 
qu'k travers cette Ieg6ret6 et cette frivolite qu'on est en usage 
de nous reprocher, on aper^oit, mSme dans nos amusements, 
un fond de jansenisme et de pedanterie qui domine peut-6tre 
sur toutes les autres nuances. 

Cette passion qu'on montre ici pour les spectacles publics, 
jointe k I'envie d'aviiir les gens k talents, est une des contra- 
dictions les plus choquantes, et peut-6tre une des preuves les 
plus fortes que nous ne poss6dons les arts que par forme 
d'adoption, et qu'ils ne sont pas chez nous dans leur pays natal. 
Rien du moins ne prouve mieux qu'au milieu de notre politesse 
et de la douceur de nos moeurs nous conservons un fond de 
barbarie et d'asp6rit6 gothique. Un observateur habile aura de 
fr^quentes occasions de le remarquer. 

L' autre jour, Le Kain, causant dans le foyer de la Comedie, 
dit que la part de I'annee enti^re n'avait pas monte k huit mille 
livres, et paraissait se plaindre de la modicit6 de cette recette. II 
est Evident qu'un acteur, qui est oblige de d^penser les deux tiers 
de cette somme en habits, n'a pas un sort sufiisamment honnSte 
pour vivre. Cependant un vieux bourru d'officier qui 6tait \k prit 
la parole et dit : « Parbleu, \oi\k un plaisant faquin qui n'a pas 
assez de huit mille livres! Moijesuis convert de blessures,et j'ai 
huit cents livres de pension. » Le Kain se retourna vers ce bourru, 
et lui dit avec beaucoup de politesse : « Eh , monsieur , ne 
comptez-vous pour rien le propos que vous osez me tenir? » 
S'il m'^tait permis d'ajouter quelque chose apr6s ce beau mot, 



276 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

je demanderais quel est rhomme le plus vil, ou du comedien 
qui repousse une insulte grossifere avec tant de noblesse, ou du 
militaire qui regarde 1' argent comme le prix et la mesure de tout? 

VERS. 

L'argent est rare, nous dit-on ; 

Oui, pour en fairs un bon usage ; 

Mais pour un fat, un histrion, 
Pour seconder I'orgueil de la Clairon, 

Toutes nos dames font ravage, 
Et Paris est a contribution. 

Sur un theatre qu'on 61feve, 
On veut encor nous forcer au bonheur 
D'admirer le talent fatigant et trompeur 

De Clairon avant qu'elle cr6ve. 

L^, des soins que Ton aura pris, 
Chacun s'applaudissant chantera sa victoire : 
Les qufiteuses alors compteront leurs amis, 
Clairon tons les suppots ou valets de sa gloire; 
M0I6 plus silrement comptera ses profits, 
Et tous iront ensemble au temple de M6moire. 

CHANSON. 

Sur I'air du Vaudeville du Marechal. 

Tout le bruit de Paris, dit-on, 
Est que mainte femme de nom 
Quete pour une tragedie 
Ou doit jouer la Fretillon^ 
Pour enrichir un histrion. 
Tous les jours nouvelle folic : 

Le faquin. 

La catin 

Int6resse 
Baronne, marquise et duchesse. 

Pour un fat, pour un polisson 
Toutes nos dames du bon ton 
Vont qufitant dans leur voisinage : 
Vainement les refuse-t-on. 
Pour revoir encor la Clairon, 
Dans Paris elles font tapage. 

i. Premier nom de M^'* Clairon, c61ebre par les erreurs desajeunesse. (Grimm.) 



AVRIL 1767. . 277 

La 8ant6 
De Mole 
Les engage, 
Elles OQt grand coeur k I'ouvrage. 

Par un exc^s de vanity, 

La Clairon nous avait quitt^; 

Mais depuis ce temps elle enrage, 

Et sent son inutility. 

Comptant sur la frivolity, 

Elle recherche le suffrage 

Du plumet, 

Du valet : 

Quel courage 
Pour un aussl grand personnage! 

• 
Le goOt dominant aujourd'hui 
Est de se declarer I'appui 
De toute la plus vile espece 
Dont notre theatre est rempli; 
Par de faux talents 6bloui, 
A les servir chacun s'empresse. 

Le faquin, 

La catin 

Interesse 
Baronne, marquise et duchesse. 

Mol^, plus brillant que jamais, 
Donne des soupers i grands frais, 
Prend des carrosses de remise, 
Entretient fiUes et valets. 
Les femmes vident les goussets 
M6me des princes de Tfiglise'. 

Pour servir 

Son plaisir, 

Ses sottises , 
Elles se mettraient en chemise. 

Assignons par cette chanson 
De chacun la punition 
Qu'on doit donner k l'ind6cence : 
D'abord, i M0I6 le baton; 
Ensuile pour bonne raison, 
Comme une digne recompense 

i. Lo prince Louis de Rohan, coadjuteur de Strasbourg, I'archey^ue de Lyon, 
rarchev6que de Bourges, I'^vCque de Saint-Brieuc, ont souscrit pour la repr^cn- 
tation de Mol<5. (Gmmii.) 



278 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

A Clairon 
La maison 
Ou la cage 
Que Ton doit au, liber tinage*. 



COMPLAINTE 

sur I'air des Pendus. 

Quel est ce gentil animal 
Qui dans ces jours de carnaval 
Tourne a Paris toutes les tetes, 
Et pour qui Ton donne des fetes? 
Ce ne pent 6tre que Molet * 
Ou le singe de Nicolet. 

« 

Vous edtes, 6ternels badauds, 
Vos pantins et vos Ramponneaux ; 
Frangais, vous serez toujours dupe. 
Quel autre joujou vous occupe? 
Ce ne pent etre que Molet 
Ou le singe de Nicolet, 

De sa nature cependant 
Cet animal est impudent; 
Mais dans ce sifecle de licence 
La fortune suit Tinsolence, 
Et court du logis de Molet 
Chez le singe de Nicolet. 

II faut le voir sur les genoux 

De quelques belles aux yeux doux, 

Les charmer par sa gentillesse, 

Leur faire cent tours de souplesse : 

Ce ne pent etre que Molet 

Ou le singe de Nicolet. 

L'animal un peu libertin 
Tombe malade un beau matin : 
Voila tout Paris dans la peine, 
On croit voir la mort de Turenne; 
Ce n'6tait pourtant que Molet 
Et le singe de Nicolet. 

1. Et Ji I'auteur de la chanson, troismoisde Bic6tre pour la premiere fois. (Grimm.) 

2. Les Memoires secrets (2 mars 17G7) attribuent ces couplets k Boufflers. 
M. de Manne {Galerie de la troupe de Voltaire) a otabli par les actes civils que, 
contrairement k ce qui a 6t6 souvent imprime, le nom de cet acteur 6tait bien 
Mole et non Molet. 



AVRIL 1767. 279 

La digDe et sublime Glairon 
De la fille d' Agamemnon 
A chang^ Turne en tirellre ; 
Et dans la piti6 qu'elle Inspire, 
Va partout qufitant pour Molet 
A la cour et chez Nicolet. 

G6n6raux, catlns, magistrats, 
Grands 6crivains, pleux pr61ats, 
Femmes de cour blen afllig6es 
Vont tons lui porter des drag6es : 
Tant on craint de perdre Molet 
Et le singe de Nicolet. 

Si la mort ^tendait son deuil 
Ou sur Voltaire ou sur Choiseul, 
Paris serait moins en alarmes, 
Et r6pandrait bien moins de larmes 
Que n'en ferait verser Molet 
Ou le singe de Nicolet. 

Peuple ami des colifichets, 
, Qui portes toujours des hochets. 
Rends graces k la Providence, 
Qui, pour amuser ton enfance, 
Te conserve aujourd'hui Molet 
Et le singe de Nicolet. 

— Le voyage de M"* Clairon k Varsovie n'aura pas lieu cette 
annee. Voici la lettre * que le roi de Pologne a ecrite k ce sujet 
k M"" Geoffrin. Elle est dat6e du 20 mars 1767 : 

« Ma ch6re maman, je vous envoie ceci par estafette pour 
que vous avertissiez de ma part au plus t6t M"" Glairon de ne 
plus songer au voyage de Varsovie pour cette ann6e. Je ne puis 
assez vous dire combien je regrette le plaisir que je m*6tais 
promis de la voir et de I'entendre ici; mais voici ce qui m'en 
prive. D6s que j'ai vu que les choses tournaient de fa^on k pro- 
duire du trouble ici, j'ai d'abord songe k renvoyer tout mon 
the&tre. « Mais, m*a-t-on dit, cela annoncerait trop tdt votre 
« opinion sur les affaires, et la connaissance de cette opinion 
u raettra les esprits trop en mouvement avant le temps. » J'ai 

i. Elle a 6ti imprimde dans les £loges de Mme Geoffrin (Paris, 1812, p. 140) et 
dans la Corretpondance, publico par M. Ch. de MoQy, p. 279. 



280 CORRESPONDANCE LITTfiRAIRE. 

cede a cette representation, surtout lorsque j'ai su que M"® Clai- 
ron avail envie de venir ici, et vous m'avouerez que la tentation 
ne pouvait 6tre plus forte. Mais ces jours-ci, il m'est arrive de 
differents cotes que ce m6me public, qui s' amuse de mon spec- 
tacle, me blame cependant du soin et de I'argent que j'y mets 
dans ce moment de crise. II est certain que I'epargne de mon 
theatre ne me donnera pas une armee. II est certain que le 
renvoi subit de ce theatre va me couter m6me assez considera- 
blement. II est certain que je me prive d'un delassement que 
j'aime, mais surtout que je me prive de M'^^ Clairon. Mais 
n'importe! 11 faut obeir k la voix du peuple quand il s'agit de 
lui prouver qu'on sent et qu'on partage sa peine. II faut que 
chacun s'execute dans des temps de malheur, et j'en donne 
volontiers I'exemple. 

« Maman, je vous embrasse mille fois. Faites mes excuses 
a M''" Clairon pour cette fois. Mais si le calme revient ici aprfes 
I'orage, son arriv6e a Varsovie en sera, j'esp^re, une des plus 
belles preuves : la colombe alors apportera le rameau d'olivier. » 

— On lit dans le Recueil des pieces ditachies par M'"* Ricco- 
boni, imprim6 en 1765, un petit conte de fee intitule VAvcugle. 
G'est peu de chose. Nirsa, fee bienfaisante, en revenant de quel- 
que expedition digne de sa belle ame, passe aupr^s d'un bos- 
quet solitaire et y entend gemir et pleurer. Elle s'arrete et y voit 
deux jeunes amants qui se desolent. L'un est Zulmis, aveugle 
de naissance, mais d'ailleurs done de toutes les graces du corps 
etdel'esprit; I'autre est Nadine, jeune beaute accomplie. Ces 
deux amants s'adoraient depuis leur premiere enfance. Alibeck, 
grand-pretre du Soleil, ^tait parti pour un long voyage. II avait 
promis a Zulmis d'6tre bientot de retour, et de lui procurer la vue 
au moyen d'une eau merveilleuse qu'il rapporterait. Ce retour 
et cette guerison devaient arriver avant que Zulmis eut vingt 
ans accomplis, et lorsque la fee Nirsa s'arr^ta auprfes du bos- 
quet, il ne manquait plus qu'une heure aux vingt annees de 
Zulmis. Ce qui mettait le comble au desespoir de nos amants, 
c'est que les parents de Nadine n'avaient consenti a cette union 
qu'autant qu' Alibeck tiendrait sa parole, et dans une heure au 
plus tard Zulmis et Nadine allaient etre separes pour jamais. La 
f6e eut piti6 de ces pauvres enfants, et, revetant la figure d' Ali- 
beck, qui ne pouvait plus revenir attendu qu'il etait mort en 



AVRIL 1767. 281 

route, elle leur causa la plus grande et la plus agreable sur- 
prise. Cependant Nirsa fit remarquer h Nadine que son amant, 
priv6 de la lumifere, lui resterait bien plus surement fiddle que 
lorsque I'usage des yeux lui aurait fait connaltre tant de beaut^s 
diverses. La tendre Nadine, plus occupee du bonheur de Zulmis 
que de ses propres interSts, aima mieux risquer de perdre le 
cceur de son amant que de le voir plus longtemps prive de la 
lumifere du jour. G'est Zulmis qui ne se soucie presque plus de 
voir, quand il apprend que sa tendresse en pourrait souffrir 
quelque atteinte. On est accoutume k ces combats de generosite 
au theatre et dans les contes. Ici, il n'y avait point de temps k 
perdre. Ainsi on se rendau temple, et en presence des parents, la 
pretendue Alibeck ouvre les yeux de Zulmis et couronne I'amour 
des deux amants en les unissant. Apr6s quoi il se fait recon- 
naltre pour la f6e Nirsa, et remonte dans les regions aeriennes, 
apr^s avoir comble les jeunes epoux de presents et de bienfaits, 
et annonce que Zulmis serait toujours constant a Nadine. 

M. Deslontaines a imagine de faire de ce conte une esp6ce 
de pastorale en deux actes, m6l6e d'ariettes suivant le gout des 
op6ras-comiques d'aujourd'hui. M. Desfontaines est un insigne 
barbouilleur. II a donn6 une Bergdre des Alpes sur le theatre 
de la Comddie-Francaise, il y a quinze mois. G'etait une mau- 
vaise drogue; son Aveugle de Palmyre, qui vient d'6tre jou6 
sur le theatre de la Comedie-Italienne, est encore plus detes- 
table. Au lieu de la f6e Nirsa, qui prend la figure d' Alibeck, 
M. Desfontaines fait revenir ce grand-pr6lre en personne, etlui 
fait jouer le role que la fee joue dans le conte. Gomme toute la 
piece n'aurait jamais fourni que deux scenes avant le denou- 
ment, et que M. Desfontaines en a voulu faire deux actes, il a 
imaging de donner k Nadine une rivale sous le nom de Thela- 
mis. Gette Thelamis est une mechante coquine, pleine de co- 
quetterie et d' artifice. Elle brouille les deux amants. Elle vient 
voir Zulmis sous le nom de Nadine, et ni la voix de Thelamis, 
ni sa main, qu'ilsaisit k plusieurs reprises, ne I'avertissent de la 
tricherie, quoique les discours de Thelamis soient absolument 
opposes aux sentiments de Nadine. Tout cela est d'une b^tise 
et d'une insipidite rares. Getie pi6ce a ete sifllee a la premiere 
representation ; mais ce n'est plus la mode de se le tenir pour 
dit. On I'a donn^e une seconde fois, et elle a eu cinq ou six 



282 CORRESPONDANGE LITTfiRAIRE. 

faibles representations k la faveur de la musique, qui a cepen- 
dant mediocrement reussi. Cette musique est de M. Rodolphe, 
virtuose de la musique de M. le prince de Conti. Je ne veuxpas 
la juger definitivement, parce qu'il faudrait I'avoir entendue 
plus d'une fois, et que le poete spirituel de M. Rodolphe me 
met hors d'etat de faire cet essai ; mais h la premiere represen- 
tation le musicien m'a presque paru aussi monotone et aussi 
insipide que son poete, et je n'ai rien trouv6 dans la musique 
qui m'ait plu a un certain point. II est vrai que M. Desfontaines 
n'a jamais menage a son musicien I'occasion de faire un air. 
Tout ce petit opera consiste en une suite de romances, de ron- 
deaux et de couplets sans fin. M. Rodolphe a cru devoir se 
conformer au gout national. C'est un moyen sur de tomber, car 
ceux qui se disent partisans de la musique francaise sont les 
premiers a bailler si vous leur en donnez a rOp6ra-Comique, et 
le petit nombre de ceux qui se connaissent en musique vous m6- 
prisent. Si M. Rodolphe donne un second ouvrage dans le gout 
de celui-ci, jele regarderai comme un homme sans ressource. 
Ce M. Rodolphe est un homme, je crois, unique en Europe, 
quand il joue du cor de chasse. On dit que les nouveaux direc- 
teurs de 1' Opera vont I'enroler dans leur orchestre. 

— Les Honnetetis liti^raires, qu'on n'a point a Paris, mais 
qui existent, sont une brochure de pr6s de deux cents pages oil 
M. de Voltaire passe en revue presque tons ses adversaires. 
Gela est fait particuli^rement a I'honneur d'un ci-devant soi- 
disant jesuite, Nonotte, auteur des Erreurs de Voltaire^ et de 
frfere Patouillet, aussi compagnon em6rite de J6sus, que M. de 
Voltaire accuse d' avoir fait lemandementdel'archeveque d'Auch 
contre lui. La Reaumelle attrape aussi quelques douzaines de 
coups d'etrivieres en passant. En v6rite, M. de Voltaire est bien 
bon de se chamailler avec un tas de polissons et de maroufles 
que personne ne connatt. Ce La Reaumelle et ses impertinences 
sont oublies depuis plus de dix ans. J'ignorais jusqu'i I'exis- 
tence du P. Nonotte, et je n'ai jamais pu parvenir a lire le man- 
dement de rarchev6que d'Auch, quelque peine que je me sois 
donnee pour le voir. Mais notre patriarche n'a jamais oublie 
aucun deceux a qui il avait des remerciements a faire. Au reste, 
sa brochure n'est pas gaie. C'est qu'il se fache et qu'il ecrit 
avec passion; et assur6ment il n'y avait pas de quoi se facher 



AVRIL 1767. 283 

contre des gensde cette esp^ce. M. de Voltaire, en parlanldelui, 
s'appelle un officier de la maison du roi, seigneur de plusieurs 
paroisses. J'ai lu deux pages avant de deviner qu'il parlait dc 
lui. Je croyais qu'il 6tait question de quelque officier des gardes 
du corps, et je ni'epuisais en conjectures qui ce pouvait 6tre. 
Notre patriarche est un vieil enfant. 11 trouve si beau d'etre 
d^core du litre de gentilhomme ordinaire du roi! On sail que 
ce corps est compose de (ils de bourgeois de Paris k qui il ne 
faut d'autre m6rite que celui de quarante mille livres pour 
acheter la charge. Moi, j'aimerais mieux m'appeler Voltaire que 
d'etre seigneur de plusieurs paroisses et officier de la maison 
du roi : voili comme les gouts sont divers. Le titre de cette 
brochure etait bien trouv6, et promettait quelque chose de plus 
gai et de plus agr6able. 

— 11 est sorti de la manufacture de Ferney encore un autre 
ouvrage, car la plume et le zfele du patriarche sont intarissables. 
La nouvelle brochure, qu'il n'est pas possible d' avoir k Paris, 
est intitulee les Questions de Domenico Zapata^ traduites par 
le sieur Tamponet, docteur de Sorbonne, a Leipsig, 1766. L'au- 
teur pretend que le licenci6 Zapata, nomm6 professeur en th6o- 
logie dans I'universite de Salamanque, presenta ces questions 
a la junte des docteurs en 1629 ; qu'elles furenl supprimees 
alors, et que I'exemplaire espagnol est dans la biblioth^ue de 
Brunswick. Ces questions consistent dans soixante-sept diffi- 
cult6s contre I'Ancien et le Nouveau Testament et contre I'in- 
faillibilit6 de I'l^glise; et ces difficult^s sontpresque les m6mes 
que celles que M. le proposant Thero soumit I'ann^e derni^re 
aux lumiferes de M. le professeur Glaparfede, et qui occasion- 
n^rent cette belle et memorable dispute sur les miracles, entre 
M. le proposant, M. le capitaine allemand, madame son epouse, 
M. le jesuite iriandais Needham, M. le citoyen Covelle et plu- 
sieurs autres grands hommes de cette trempe. Les difficulties 
de M. le licenci^ Zapata n'engendr6rent point de dispute. Ses 
dignes mattres, les docteurs de la junte, n'y firent point de re- 
ponse, et I'auteur nous apprend que le licencie Domenico Zapata 
y Verdadero, y Honrado, y Caricativo, n'ayant point eu de r6- 
ponse, se mit k pr6cher Dieu tout simplement. 11 annon^a aux 
hommes le p6re des hommes, remunerateur, punisseur et par- 
donneur. 11 degagea la v6rit6 des mensonges, et separa la reli- 



284 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

gion du fanatisme. II enseigna et il pratiqua la vertu. II fut 
doux, bienfaisant, modeste, et fut brule a Yalladolid, Tan de 
grace 1631. Priez Dieu pour Tame du fr6re Zapata ! Gela est 
plein de gaiete et de folie, et quoique ce ne soit que du raba- 
chage que le venerable et bienheureux fr^re Zapata a repet^ 
sous vingt noms differents et de cent maniferes diverses, on ne 
pent nier que cela ne soit d^sesperant pour certains gardiens, 
tresoriers, administrateurs et autres ayants cause de certaine 
boutique qui tombe en ruine de tous c6t6s, bien plus par sa 
vetust6 que par les coups qu'on lui porte. 

— Un ouvrier de Saint-Claude, en Franche-Comt6S qui 
n'est d'aucune academie de sculpture, mais qui sculpte des 
figures en ivoire et leur donne beaucoup de verite, de naivet6 
et d'expression, a fait I'annee dernifere, en ivoire aussi,lebuste 
de M. de Voltaire, la tete nue, la chemise ouverte sur le sein, 
avec un manteaujete autour des 6paules. Ce buste est de tous 
les portraits que j'ai vus de notre patriarche le plus ressem- 
blant ; il rappelle parfaitement le jeu de sa physionomie, sans 
charge et sans caricature. Le sieur Simon, habile mouleur, qui 
est sur le point d'aller joindre M. Falconet a Petersbourg, a 
voulu, avant son depart, mouler ce buste enplatre, et a parfai- 
tement bien r6ussi. II en a deja vendu un bon nombre a un 
louis pi^ce. Un d6vot k ce saint a mis au bas de son buste : 
O lux immensi publica mundi ! 

— M. I'abbe Coyer, auteur de plusieurs bagatelles morales 
et satiriques et d'une Histoire du roi Jean Sobieski, que je 
trouve, pour de bonnes raisons, fort mauvaise, vient de faire 
imprimer une Lettre adressde au docleur Maty, secrdtaire de la 
Sociiti royale de Londres, sur les giants patagons. Ecritin-12 de 
cent trente-huit pages. Car,malgre les exceptions de M. de Bou- 
gainville, roitelet des lies Malouines, il faudra peut-6tre finir par 
croire a 1' existence de ces geants patagons, surtout si ce qu'en 
disent les gazettes est vrai, qu'on vient d'en transporter deux 
en Angleterre a bord du vaisseau le Jason. L'ecrit de M. I'abbe 
Coyer rapporte en extrait ce que les voyageurs ont dit depuis 
deux cents ans de I'existence de ces geants. Ensuite il examine 
cela en critique ; puis il finit par une histoire des Patagons faite 

1. Rosset-Dupont. 



AVRIL 1767. 285 

d' inspiration, etpourainsi dire a priori^ et cette histoire n'est 
autre chose qu'une satire des moeurs de Paris : tournure fasti- 
dieuse k force d' avoir 6te employee par de pauvres gens. L'6crii 
de M. I'abbe Coyer est miserable. Get homme est mince philo- 
sopbe, critique mesquin, mauvais plaisant, plat morah'ste. Le 
style est plein de negligence, avec une affectation de 16g6rete 
d'un tr6s-mauvais ton. C'est dommage que M. I'abbe Coyer 
d6fende presque toujours de bonnes causes, que ses intentions 
soient toujours bonnes, et que I'exc^cution y reponde si mal. II a 
la frivolity et la maniere d'une vieille coquette de soixante ans 
qui veut encore plaire par des minauderies. Monsieur I'abbe, la 
philosophic ne s'accommode pas de ces colifichets. II faut laisser 
les hochets aux enfants, et ne pastraiter des questions serieuses 
en disant des quolibets. M. Maty doit 6tre peu flatte de la publi- 
city de cet hommage. On voit qu'il s'est mis \k en correspon- 
dance avec un pauvre homme. M. Maty doit 6tre tr6s-choqu6 de 
la comparaison du Journal encyclopMique avec le Journal bri- 
tannique. Ce dernier, dont M. Maty s'etait charge pendant quel- 
ques annees, a ete sous ses auspices le meilleur journal qui ait 
paru de notre temps ; le Journal encyclopddique est fort mau- 
vais. Je conviens que les articles que M. de Voltaire y fait inse- 
rer de temps en temps sont fort bons ; mais ils sont rares, et 
le reste est detestable et ne vaut gu6re mieux que le Mercure de 
France. Les auteurs sont si ignorants qu'ils ont fait, il n*y a 
pas longtemps, trois extraits successivement dans trois jour- 
naux consecutifs d'un livre intitule a peu pr6s de Rebus sucicis 
et qu'ils ont constamment traduit Suecia, la Su6de, par la 
Souabe. lis ont termin6 les trois extraits sans s'apercevoir de 
leur bevue, et ont ainsi parcouru une histoire tout enti^re du 
royaume de Su6de et en ont rendu compte, en la prenant pour 
une histoire du cercle de Souabe. \o\\k le journal qui, suivant 
M. I'abbe Coyer, dispute de bonte avec le journal du docteur 
Maty. C'est k peu pr6s comme lui, abb6 Coyer, dispute de talent 
avec M. de Buflbn. 

— M. Gamier, de I'Academie royale des inscriptions et 
belles-lettres, vient de publier les dix-septi^me et dix-huiti6me 
volumes de V Histoire de France depuis Vilablissement de la 
monarchie. Cette histoire, commenc6e par Tabb^ Velly, conti- 
nuee par Villaret, a passe k la mort de celui-ci k M. Gamier, qui 



286 ■ CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

s'est charge de I'achever. Ces deux volumes contiennent le r^gne 
de Louis XI. lis commencent a I'ann^e 1462, et finissent avec 
Tann^e 1480. Les trois cent quarante-huit premieres pages du 
dix-septieme volume sont encore de Villaret ; le reste appartient 
k M. Gamier, qui prend d'avance des precautions sur les 
reproches qu'on pourrait lui faire, en repandant dans le public 
que les libraires ne lui ont pas accords le temps necessaire pour 
donner a son ouvrage le degre deperfection dont il 6tait susceptible. 

— Anecdotes francaises depuis V itablissement de la monar- 
chie jiisquau rdgne de Louis XV ^. Yolume in-8° de plus de six 
cents pages. Yoila encore un enorme volume de compilations. 
L'auteur precede par ordre chronologique depuis Clovis jusqu'a 
la moit de Louis XIV. Si vous cherchez un esprit philosophique 
dans ce fatras, vous en serez pour voire recherche. Je ne vou- 
drais pas meme garantir T exactitude des faits ; car ces faiseurs 
de rapsodies ne cherchent qua finir leur volume pour toucher 
leur salaire, et comme il n'y a point d'honneur a gagner par ce 
travail, ils trouventplus court de le faire sans probity. 

— M. de Surgy, auteur des Melanges intiressants et curieux 
d'histoire naturelle qui composent une suite de plusieurs vo- 
lumes, et qui ont eu assez de succ6s, vient de commencer une 
autre compilation. G'est une analyse des lettres edifiantes et des 
voyages des missionnaires jesuites, debarrassee detout le fatras 
edifiant, et concentree dans les details r^ellement interessants. 
II a appel6 sa compilation MSmoires g^ographiqucs, physiques 
et historiques sur I'Asie, VAfrique et VAmMque. 11 en parait 
quatre volumes in-12, qui seront suivis de deux autres sile pu- 
blic recoit favorablement leurs precurseurs. Gette entreprise ne 
pent manquer d'etre accueillie. Les Memoires de M. de Surgy 
sont un bon livre de bibliothSque qui fera tomber celui d'ou 
il est tire. 

— M"* Benoit vient de nous gratifier d'un nouveau roman 
intitule Lettres du colonel Falhert, en quatre parties. Dieu vous 
preserve de M™® Benoit et de son colonel ! G'est le cinquifeme 
ouvrage de cette femme de lettres. Vous trouverez a la t6te le 
titre des quatre premiers que son libraire vous ofTre. Gardez- 
vous bien d' accepter ses presents. II faut que M"^ Benoit tra- 

1. Par I'abbe Guillaume Bertoux. 



AVRIL 1707. 287 

vaille pour les colonies: car, k Paris, il n'y a qu'elle et moi qui 
connaissions son colonel Falbert. Ce colonel me paralt le plus 
mediant de ses garnements d'enfants. 

— OEuvres poslhumes de M. d'Ard^ne, associ6 k I'Acad^mie 
des belles-lettres de Marseille. Quatre volumes petit in-12. De 
ma vie je n' avals entendu parler de feu M. d'Ard^ne, po6te de 
Marseille, n6 en 1684 etmort en 1748. L'^diteur de ses oeuvres 
nous assure que c'^tait un excellent poete, et surtout un grand 
fabuliste. Cela peut 6tre vraidansla salle d'assembl^e de I'Aca- 
d6mie de Marseille; mais k Paris c'est tout autrement,etvivent 
d'Ard6ne et Simon Le Franc ! Le premier volume contient les 
fables avec un discours sur ce genre de poesie; le second, ses 
discours acad^miques; le troisi^me et le quatrifeme renferment 
des essais dans tous les genres, en vers et en prose : on y trouve 
jusqu'i une comedie. 

— La Passion de noire Seigneur Jhus-Christ, mise en 
vers et en dialogues. Brochure in-8'' dequarante pages. Mets de 
car6me, dedi6 par un pauvre poete anonyme a sa ch6re mfere. 
Quand vous voudrez vous 6difier, je vous conseille de commen- 
cer par les Oratorio de Metastasio ; je les crois tr6s-propres a 
op6rer des conversions, surtout sous les notes de quelque grand 
maltre de chapelle. Je n'entends jamais le Stabat Mater dePer- 
gol6se sans 6tre d^vot. 

— Enfin, M. ^lie de Beaumont a public le m6moire k con- 
suiter pour la malheureuse famille Sirven, qui, a la realite du 
supplice pr6s, a eprouv6 un sort k peu pr^s pareil a celui de la 
famille Galas. M. de Beaumont ne]peut se reprocher de s*6tre trop 
presse; car, Dieu merci, il y a deux ans qu'il est persecute de 
faire et de publier ce memoire, qui, pour avoir 6t6 trop annonce 
et trop attendu, a fait peu d'efiet dans le public. II est vrai que, 
quelque compassion que raerite le sort des Sirven, la cause de 
la famille Galas, outre qu'elle fut la premiere, etait bien autre- 
ment touchante, puisqu'il y avait eu une victime immol^e dans 
les transports du fanatisme. On ne pouvait penser au sort de 
I'infortune Jean Galas sans se sentir les entrailles dechirees; 
mais quoiqu'il n'y ait point dans I'histoire des Sirven une cata- 
strophe de cette atrocit6, elle est encore assez deplorable pour 
rhumanite, et assez humiliante pour notre siecle philosophique. 
Le memoire de M. de Beaumont n'est pas un modele de cette 



288 CORRESPONDANGE LITTERAIRE. 

eloquence simple et sublime , si oppos6e k la declamation, 
eloquence tr^s-rare en general, mais surtout ignoree des avo- 
cats. Mais tel qu'il est, on ne peut le lire sans interet, et, j'ose 
ajouter, M. de Beaumont n'etait pas en etat de I'ecrire. II y a 
des reputations si etranges', quand on est a portee de voir les 
choses de pr6s ! Si celle de M. de Beaumont ne parvient a la 
posterite que par I'organe de ;^M. de Voltaire, cet avocat sera 
admire par nos neveux comme un des plus grands hommes de 
ce sifecle. Le fait est que M. de Beaumont ne salt pas 6crire dix 
lignes en francais, que son style est plat, diffus, trivial, rempli 
d'incorrections et de solecismes; que ce qu'il y a de bien dans 
ses memoires pour les Galas et les Sirven appartient a de fort 
honnetes gens qui, pour le bien de la chose, se sont tourmentes 
de donner a ces ecrits un degre de perfection que I'auteur 
n'etait pas en etat de leur donner, et qui ont eu a chaque pas 
sa vaniteet sa sottiseacombattre. II ne m'est pas meme possible 
d'avoir bonne opinion du caractere moral de cet homme. II a 
montre dans toute la procedure des Galas que , s'il a pris leur 
defense, c'est I'inter^t de sa reputation et non celui de la cause 
de ces infortun^s qui le faisait agir. Aussi, n'y voyant pas le 
meme motif, il a laiss6 trainer I'affaire des Sirven deux ans de 
suite, et pendant qu'il se fait le defenseur des protestants, il 
epouse une nouvelle catholique, et, en vertu de sa conversion, 
11 veut profiter de la rigueur des lois portees contre les protes- 
tants, et rentrer, en vertu de ces lois, dans la possession des 
biens que le grand-oncle de sa femme a alienes, il y a quarante 
ans, pour se refugier en Angleterre. G'est un proces qu'il sou- 
tient actuellement contre I'acquereur et le possesseur de ces 
terres. On peut gagner ce proces, mais on reste ,k peu pr6s 
deshonore. 

15 avril 1767. 

L'l^glise de Dieu a6te singulis rement en desarroi, depuis un 
mois ou six semaines, par I'etourderie du R. P. Marmontel, 
capucin de la province d'Auvergne, associe a la confrerie des 
puritains, qui tient ses assises au Louvre pour le maintien de 
la langue francaise en ses droits et prerogatives. Lequel capucin 
Marmontel, ayant reussi par ses menees k se faire nommer. 



AVUIL 1767. 289 

pour un court espace de temps, portier du paradis par interim, 
au lieu de faire son devoir avec fidelite et exactitude en bon et 
digne capucin, a provisoirement ou du moins etourdiment 
confix sa porte i un aveugle nomme B^lisaire. Lequel Belisaire, 
ci-devant capitaine general, s'6tant fait capucin par la grace de 
Dieu et I'intervenlion du R. P. Marmontel, et ayant pris depuis 
peu riiabit de Tordre seraphique, apr6s avoir fait les preuves 
requises d'imb6cillit6et de pauvrete d' esprit, n'etait neanmoins, 
vu sa c^cit6, aucunement propre a 6tre prepos6 ci la garde de 
la susdite porte. Aussi les m^chants, abusant de I'impunite et 
plus encore de la bonhomie dudit R. P. Belisaire, il est arrive 
par megarde ou trahison que le susdit capucin B61isaire a laiss6 
entrer en paradis les ci-devant empereurs Titus, Trajan et Marc- 
Aur61e, ensemble quelques autres coquins de cette trempe, 
lesquels, pour avoir gouverne I'empire comme on sait, avaient 
6t6 justement condamn^s par la Sorbonne, pour premiere cor- 
rection et sauf quinzaine, a 6tre eternellement detenus et bouillis 
en enfer, en la cinqui^me chaudi^re de la premiere salle, en 
entrant a gauche. 

Or I'arriv^e des susdits damn6s en paradis et leur hardiesse 
d'6carter et de percer toutes ces belles rangees de bienheureux 
jacobins et cordeliers dont ce s6jour c6leste est orne, pour se 
placer insolemment entre saint Thomas et saint Francois, a 
cause un tel scandale et un tel vacarme en ce lieu de paix eter- 
nelle (ou, comme on sait, les logements sont trfes-rares, et les 
loyers, quoique baiss^s depuis quelque temps, sont cependant 
encore d'une cherte excessive), que la Sorbonne n'a pu se dis- 
penser de prendre connaissance de cette affaire et d'informer 
contre les auteurs, fauteurs et moteurs de ce desordre. 

En consequence, le docteur Riballier, syndic de ce respec- 
table corps, a porte plainte au lieutenant general de police, de 
ce que le Petit CarCme du R. P. B61isaire s'6tait imprime avec 
approbation et privilege, et qu'en quinze jours de temps 11 s'en 
elait r6pandu dans Paris plus de deux mille exemplaires, dont 
chacun contenait au quinzifeme chapitre le passeport et droit de 
prendre seance en paradis, expedi6 obrepticement et subrepti- 
cement en favour des nommes Titus, Trajan, Marc-Aur61e et 
autre canaille, a I'insligation du R. P. Marmontel, capucin sen- 
tant rher6sie. 

vil. 49 



290 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

r ' Et la police, justement alarm ee des suites dangereuses qui 
pourraient resulter de cette surprise, et jalouse de maintenir 
les elus en leur legitime possession et droit exclusif aux places 
du paradis, s'est d'abord fait rendre compte par quel accident 
des gens sans aveu ont pu usurper des logements dont I'figlise 
les a declares inhabiles a tout jamais. Et par les recherches 
faites a ce sujet, il a apparu que le censeur royal Bret, nomm6 
par la police pour veiller sur la conduite et les propos dudit 
Belisaire, a cru que le radotage d'un vieux soldat devenu ca- 
pucin 6tait sans consequence, et que son faible pour lesdits 
mechants empereurs mentionnes au proces, ensemble leur 
promotion de la cinqui^mechaudifere k la premiere place vacante 
en paradis, promotion non ratifi^e par la Sorbonne, n'aurait 
aucune influence r^elle sur leur sort, ne diminiierait pas d'une 
goutte I'huile bouillante de leur chaudi^re, et ne pourrait par 
consequent causer aucun scan dale aux ames pieuses ni aucun 
regret aux ames charitables. Gonformement a ces idees, ledit 
censeur Bret a cru tem^rairement pouvoir donner approbation 
et privilege audit Petit Carcme du R. P Belisaire, capucin 
aveugle. Pour ce mefait et autre resultant du proc6s, ledit Bret, 
atteint et convaincu d'avoir sciemment laisse Marc-Aur61e et 
Trajan en paradis, sans leur porter aucun emp6chement, a ete 
prive de sa place de censeur royal et raye de dessus la liste 
d'iceux, pour I'exemple de tous et un chacun qui voudraient 
affecter ou risquer d'avoir le sens commun en ce qui concerne 
I'exercice de leurs fonctions. Et I'abbe Genest, docteur de Sor- 
bonne et censeur royal pour la science absurde, ayant ete 
pareillement mais sommairement consulte sur I'orthodoxie de 
ce quinzi^me chapitre, et ayant dit verbalement qu'il croyait 
qu'on pouvait le laisser publier, mais n'ayant donne son avis 
par 6crit, la police a declare n'avoir point d'action contre ledit 
Genest, laissant a la sagesse de la Sorbonne de statuer sur ledit 
confrere Genest ce que de droit. 

Et quant au R. P. Belisaire, lequel, apr6s I'information 
dument faite de ses vie et moeurs, ensemble ses principes et 
doctrine contenus dans les quatorze premiers sermons de son 
Petit Careme, avait obtenu la survivance de la premiere place 
vacante en I'hdpital royal des Quinze-Yingts, a ete dit que ledit 
Pfere Belisaire, pour scandale donn6 par son quinzi^me sermon. 



AVRIL 1767. 291 

serait frustr6 de sa survivance, et declare inhabile d'enlrer 
jamais dans le susdit hfipital royal des aveugles des Quinze- 
\ingts. 

Ces resolutions prises et ex6cut6es, restait k statuer sur le 
sort da R. P. Marmontel, premier moteur des troubles, Et a 6te 
ledit Marmontel, d'abord et d6s le commencement, d6clar6 par 
ses confreres les philosophes, brasseur et d6bitant de petite 
bifere, lequel, pour faire favoriser son debit preferablement k 
celui de la confr6rie, a alTadi sa marchandise de tous lieux com- 
muns qu'il a cru le plus propres k diminuer la vertu des drogues 
jug6es essentiellement necessaires, par la manufacture de Fer- 
ney, k la veritable composition de la bonne et salubre bifere 
moderne. Pour raison de ce, et apr6s prealable d6gustation de sa 
dite petite hibre faite en manifere accoutumee par les jur6s de la 
communaut^, et rapport fait par iceux a icelle, tout consid6re, a 
6te ledit Marmontel declare d^chu de sa raaitrise de brasseur, et 
ce nonobstant la savante apologie en faveur d'icelui envoyee de 
Ferney par le sieur abbe Mauduit, qui prie qu'on ne le nomme 
pas '. D6fenses k lui faites de brasser dor6navant pour 1' usage 
de la communaut6. Et la rigueur dudit arr6t ayant contraint 
ledit Marmontel de se faire brasseur d'hopitaux, d'Hotels-Dieu, 
de convents de moines et autres lieux privilegi6s, il a eu le 
chagrin de voir en lesdits lieux sa bifere condamn6e comme trop 
forte et nuisible a la sant6 des bonnes §,mes. En sorte que se 
trouvant, suivant le proverbe, entre deux chaises le cul k terre, 
11 s'est fait dans Vamertume de son coeur capucin indigne, et 
cette qualite I'ayant rendu habile k entrer en conference avec 
le docteur abbe Riballier, syndic de la Sorbonne, il a propose 
d'ajouter k sa bifere tous les adoucissements que ladite Sorbonne 
pourrait juger necessaires pour tol6rer le debit de ladite bi6re, 
dite piquettc par forme de sobriquet. 

Et moi, greflier a la peau * de la Chambre des Pacifiques, 
riant sous cape aux d6pens dequi il appartlent, ayant et6 appel6 
pour dire mon avis, j'ai conseill6 chretiennement et en ma 
conscience, au R. P. Marmontel, capucin, d'offrir a la congre- 

1. Allusion aux Anecdotes sur Belisaire, que Voltaire avait sign^cs de ce nom, 
suivi de cette phrase. 

2. Selon LittnS, Ic greffier k peau ou k la peau dtait le commis qui ^ivait sur 
parchemiu les expeditions des sentences. 



292 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

gation des docteurs en science absurde, dite Sorbonne, de livrer 
et substituer en enfer, au lieu et place de Marc-Aur^le et cora- 
pagnie, ledit P. B^lisaire, aveugle, pour y etre detenu jusqu'^ 
rarrivee de I'Antechrist, laguelle un chacun sait 6tre prochaine, 
si meme il n'est deja ne, et ce en punition d' avoir par sa faute 
laisse entrer en paradis par fraude le susdit empereur et ses 
compagnons : estimant pour bonnes raisons n'y avoir aucun mal 
de damner un peu un vieux radoteur, rendu aveugle, suivant 
son propre dire, du fait d'un auguste et respectable vieillard 
dit Justinien, et y avoir au contraire un grand Men de procurer 
par cet expedient le repos et la paix au R. P. Marmontel h 
d'autant meilleur march6 que la damnation du P. Belisaire, 
accordee a la Sorbonne en reparation par le susdit Marmontel, 
ne faisait au bout du compte ni froid ni chaud a ce bon aveugle. 

Mais n'a pas ledit P. Marmontel juge a propos de suivre un 
avis charitable, et a mieux aime se jeter aux pieds du reveren- 
dissime p6re en Dieu, I'archeveque de Paris, due de Saint- 
Cloud, pour lui confesser dans la sinc6rit6 de son coeur que, 
depuis I'age de raison, il s'est toujours senti un penchant invin- 
cible pour la religion catholique, apostolique et romaine, et 
d'etre le croyant le plus intr6pide des diocfeses de Paris et de 
Limoges. Laquelle confession ay ant touche le coeur du prelat, 
Sa Grandeur a exige dudit penitent Marmontel de la consigner 
par ecrit, ensemble les raisons sur lesquelles son vieux radoteur 
de Belisaire pretend appuyer les propositions qui ont fait monter 
le fumet d'h6resie au nez du docteur Riballier et de ses con- 
freres, pour le tout etre remis a la Sorbonne en toute sou mission 
par ledit penitent, sous les auspices dudit pr61at, en sa qualite 
de proviseur de la maison dite Sorbonne et composee de tons 
les aigles du monde Chretien. 

Et ledit penitent Marmontel ayant travaille nuit et jour a la 
confection de la soumise et respectueuse defense des sentiments 
de son aveugle, faisant en outre de frequents actesde contrition, 
afin de detourner I'orage de la censure publique sorbonnique 
annoncee par le syndic Riballier, a neanmoins cru devoir exhiber 
avant tout sa dite defense a la confrerie des philosophes a 
laquelle il se disait reintegre et r^agrege par le bapt^me de la 
persecution dont il venait d'essuyer I'ondee. Etladite cour des 
pairs, TafTaire mise en deliberation et lecture faite de ladite 



AVRIL 1767. 2«3 

defense, a d^clar^ I'habit vulgairement dit de saint Francois 
dftment pris et endoss6 par ledit capucin Marmontel ; et a 
n^anmoins propose pour le prix de philosophie morale de Tannic 
procliaine la question : A quel point doit-il ilre permis ii un 
philosophe de di^guiscr ses vrais sentiments^ et lequel doit Hre 
prdfM de mentir au Saint-Esprit contre sa conscience^ ou 
d'attendre paisiblement, et sans boiiger de son cabinet, la censure 
lancde par le corps des docteurs de la science absurde ? 

Et pour traiter cette question avectoute la clart6 dont elle est 
susceptible, observe ladite cour, a ceux qui voudront concourir, 
qu'elle a toujours estime que ledit P. Marmontel, ayant rempii 
tous les rfeglements presents k la communaut^ des brasseurs 
pour le d^bit de leur bi6re, aurait du se tenir paisiblement 
renferme dans sa cellule, sans s'inquieter des clabauderies de 
la raeute dite de Sorbonne, lesquelles elle juge 6tre nulles et de 
nulle consequence, adoptant en tant que besoin I'observation 
du feu sieur Deslandes, imprim^e en son Histoire de la philo- 
sophic^ tome troisifeme, page 299, ou il est dit que la Faculty 
de th^ologie de Paris est le corps le plus m6prisable du royaume. 
Ce que ladite cour estime 6tre la seule verit6 utile contenue 
dans ce mauvais livre du feu sieur Deslandes, dont le titre est 
ci-dessus menlionne. 

Au lieu de ce qui vient d'etre dit, le R. P. Marmontel ayant 
jug6 k propos d'entrer en pourparlers, explications, interpreta- 
tions, modifications avec ladite Sorbonne, le tout accompagn6 
de force capucinades, actes de sourpission et de contrition faits 
en presence de I'archevSque de Paris, n'ont pourtant toutes ces 
d-marches et conferences produit d'autre eifet que de faire enfin 
arr6ter en Sorbonne irrevocablement au prima mensis du courant 
que ledit Petit Careme du P. Belisaire, et nommement son ser- 
mon du quinzifeme chapitre, serait 6pluche, 6poussete, events 
par une censure publique. 

Et a 6t6 le R. P. Bonhomme, cordelier haut de couleur et 
connu par son attachement pour le bon vin et la saine doctrine, 
charge par ladite Sorbonne, dont il est docteur, de composer 
ladite censure, laquelle 6tant dejk parvenue depuis quinze 
jours a six cents pages d' impression, occupera n6anmoins ladite 
Sorbonne encore cinq ou six mois, a I'eflet de retablir la paix 
dans le monde Chretien, de remettre toutes choses dans leur 



294 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

lieu et place, de faire d^guerpir du paradis tous intrus qui ne 
reconnaitront pas I'infaillibilite du pape et de la Sorbonne, et 
specialement tous ceux qui, par la faute du feu P. B61isaire, se 
sont glisses en dernier lieu dans ce manoir de delices. Le tout 
pour la plus grande gloire de Dieu, I'edification des fiddles, 
Tamendement des coupables et I'avanceraent en arrifere de la 
raison en ce royaume de France. Amen. 

— Un capucin gratte I'autre, suivant le proverbe, et pour 
s'y conformer, un certain abb6 Goge, approuve par le docteur 
Riballier, syndic de la Sorbonne, a fait imprimer un Examen 
du Bdisaire de M. Marmontel. Brochure de cent pages in-12. 
G'est un avant-coureur de la censure sorbonnique, laquelle, h 
ce qu'on esp6re, aura deux volumes in-Zi" d'impression, lorsque 
le R. P. Bonhomme y aura mis la derni^re main. L'auteur de 
VExamen nous donne la clef de la langue des philosophes 
modernes. Des hommes superbes, jaloux, melancoliques, signi- 
fient dans leur bouche des chretiens. Un Dieu terrible, dur, 
impitoyable, veut dire le Dieu des chritiens. Quand ils parlent 
de pr^juge national, ils entendent les v^ritcs du christianisme. 
L'auteur a oubli«5 un de leurs synonymes : c'est que quand ils 
voudront parler d'un petit polisson plat et infatu6 de sa petite 
theologie, c'est de lui qu'il sera question. 11 assure que le mieux 
serait de rendre les philosophes ridicules. II a raison, et je lui 
conseille de I'essayer. Le succ6s de I'avocat Moreau et du vertueux 
Palissot est encourageant : I'un a fait la fameuse histoire des 
Cacouacs', I'autre, la fameuse com^die des Philosophes. Cesdeux 
fameux ouvrages ont eu une vogue etonnante; les jans^nistes et 
les mohnistes, les sots et les fripons, se sont reunis pour leur 
faire une reputation. Cependant ces beaux chefs-d'oeuvre sont 
tomb^s dans le mepris et dans I'oubli, et leurs auteurs sont 
aujourd'hui si honoris qu'il n'y a point d'honn^te homme qui 
vouliit se trouver a souper avec eux. Quand on pense a cette 
troupe redoutable et joyeuse qui a pris la cause de Dieu en 
main depuis quelque temps, leurs arguments et leurs plaisan- 
teries font en effet trembler, mais ce n'est pas pour les philo- 
sophes. 

— Le brave Bergier, docteur en theologie et principal du college 
de Besancon, a aussi reparu dans I'arfene des combattants. Son 
Diisme rifuU par lui-meme a terrasse en trois editions cons^" 



AVRIL 1767. ^5 

cutives le c616bre vicaire Savoyard, ex-confesseur de Jean-Jacques 
Rousseau. Aujourd'hui cet infaligable athlete entre en lice avec 
feu M. Frc^ret. On a public I'ann^e derni^re sous le nom de ce 
savant un Examen critique dcs apologistes de la religion chri- 
tienne. Ce livre est toujours rest6 fort rare k Paris, oil le peu 
d'exemplaires qui ont perc6 ont et6 vendus un, deux et trois 
louis. On m'avait assure qu'il avait ete imprime fort incorrecte- 
ment ; mais cela n'est pas vrai, il est au contraire imprim6 avec 
beaucoup de soin et de correction. Cet ouvrage a fort effarouche 
les ames chreiiennes. M. I'abbe Bergier vient de lui opposer la 
Certitude des preuves du christianisme, en deux parties in-12. 
Je suis de I'avis de cette femme devote qui m'assurait I'autre 
jour qu'il 6iait au-dessous de la rnajeste de I'liglise de r6pondre 
aux raisonnements des incredules. Outre qu'il est triste d'etre 
reduit k toujours r^pondre, ces disputes ne servent qua faire 
eplucher de plus pr6s les mani^res de proceder de I'l^glise de 
Dieu depuis dix-huit si6cles, et en eclaircissant I'histoire de son 
premier periode, on fait surtout d'etranges decouvertes. II faut 
convenir au reste que M. I'abbe Bergier est un homme tr6s- 
sup^rieur aux gens de son metier, c'est-a-dire a ceux qui se 
battent pour la cause de I'l^glise contre tout venant. II a de 
I'erudition et m^me de la critique. C'est dommage que sa bonne 
foi lui fasse exposer les objections de ses adversaires dans toute 
leur force, et que les r^ponses qu'il leur oppose ne soient pas 
aussi victorieuses qu'il se I'imagine. 

— Un autre d6fenseur de la cause de Dieu * vient de publier 
un SuppUment i\ la Philosophie de I'histoire^ de feu M. I'abbe 
Bazin, dans lequel il combat les erreurs et les impietes de ce 
cdfebre ecrivain. II nous assure sur le titre m6me que son sup- 
plement est necessaire a tous ceux qui veulent lire cet ouvrage 
avec fruit. Je lui souhaite de vendre autant de supplements que 
I'abbe Bazin a vendu de Philosophie de I'histoire. Ce suppM- 
mentaire est b^te k faire plaisir. Dans la prochaine edition der. 
Honneteth littiraires, il sera attele avec Nonotte et La Beau- 
melle. 

— Le prince h6reditaire de Brunswick, k son retour d'ltalic, 
ne s'est arr6t6 que pendant environ trois semaines en cette 

1. Larcher. 



296 CORRESPONDANGE LITT^RAIRE. 

capitale avant de repasser en Angleterre. Ce court s6jour a 6t6 
employe, autant que Tempressement du public, et les f6tes qui 
en sont la suite, ont voulu le permettre, k voir les hommes les 
plus c61^bres en differents ,genres. La partie du g6nie a paru 
m6riter en particulier son attention. II a aussi voulu diner avec 
les ponts et chauss^es, chez M. de Trudaine, conseiller d'l^tat, 
intendant des finances et chef du departement. II a ete dans 
I'atelier de notre Greuze, dont les ouvrages ont paru lui faire 
beaucoup de plaisir. II a dine avec une grande partie du corps 
diplomatique, chez M. Baur, fameux banquier, qui se vante 
d'avoir eu I'honneur de donner a diner aux rois de Su6de et de 
Pologne. II a fait I'honneur a M. Helv6tius d'accepter un diner 
chez lui, oil il a vu plusieurs hommes cel^bres dans les lettres. 
II a surtout voulu voir M. Diderot, et le voir a son aise, sans en 
6tre connu. En consequence, le prince m'ayant choisi pour 
conducteur, j'ai eu I'honneur de le mener en habit gris dans 
un troisieme bien haut, ou nous avons surpris le philosophe en 
robe de chambre, son bonnet de nuit k la main, et nous ofTrant 
un air serein et radieux avec sa belle t6te nue. Je lui presentai 
le prince sous le nom d'un simple gentilhomme d'AUemagne 
qui voyage. Aprfes les premieres politesses faites, le philosophe 
n'eut rien de plus presse que de m'apprendre la maladie d'une 
personne considerable a *Iaquelle il savait que je m'interessais. 
Gela lui donna occasion de parler de la negligence avec laquelle 
les grands 6taient servis par leurs gens. « Sans moi, dit-il, le 
pauvre raalade serait mort de soif : car quand on demandait a 
boire pour lui, le son passait d'antichambre en antichambre, et' 
se perdait enfin parmi la livree sans rien produire. Au reste, 
ajouta-t-il, cela est fort bien comme cela. Yous voulez vous 
appeler altesse, eminence, excellence, avoir un nombreux cortege 
et 6tre encore bien servis, cela ne serait pas juste. Moi, quand 
je suis malade, je crie k ma servante : « Jeanneton, k boire », et 
elle m'apporte a boire. » Ge debut, que le hasard seul avait 
occasionne, me fit beaucoup rire, et le philosophe ne put conce- 
voir pourquoi je trouvais cela si plaisant. On causa ensuite de 
I'art dramatique, du principe fondamental de la morale, et 
d'autres mati^res assez serieuses qui furent trait6es d'une 
maniere fort gaie. L'entrevue dura environ une heure et demie. 
Apr^s quoi, un stranger etant survenu, le prince se leva. Le 



AVRIL 1767. W7 

philosophe avail 6l6 si charme de sa conversation qu'il alia 
Tenibrasser et le serrer dans ses bras avec la plus grande 
cordialitd, disant qu'il etait enchants d'avoir fail connaissance 
avcc un liomme aussi instruit et aussi aimable. II nous conduisit 
jusqu'a I'escalier, et \k nous eumes, mot pour mot, le dialogue 
suivant qui me rejouit beaucoup. 

Moi. — Ah r^a, mon ami, vous direz ce que vous voudrez, 
mais vous viendrez avec moi un de ces jours chez le prince 
h^r^ditaire de Brunswick. 

Le Philosophe. — Vous me connaissez ; comment pouvez- 
vous me faire de ces propositions? Je n'ai pas le sens commun 
avec les princes, vous le savez bien, 

Moi. — Mais enfin, celui-ci desire vous voir. 

Le Philosophe. — Mais moi, je ne le desire pas. 

Moi. — Mais que voulez-vous done que je lui dise ? 

Le Philosophe. — Que je suis noye. 

Le Prince. — II en serait surement au desespoir. 

Moi. — Mais enfm s'il venait ici... 

Le Philosophe. — Je n'y serais pas. 

Moi. — Et s'il y etait venu ? 

Alors mon philosophe ouvrit de grands yeux, croisa ses bras 
sur sa poitrine, demanda pardon, et re^ut du prince les marques 
les plus flatteuses d'esiime et de satisfaction. Je voulus qu'il lui 
pr^sentat sa fille ; mais c'6tait le saint temps du car^me, et sa 
m6re venait de I'envoyer i confesse. Ainsi le prince prit conge 
du philosophe apr^s I'avoir comble de bontes et de politesses. 

— Les fautes et les malheurs de I'amour interesseront 
toujours en leur faveur. Un jeune mousquetaire, nomme M. de 
Valdahon, et M"* de Monnier, fille du premier president de la 
chambre des comptes de Dole, con^oivent Tun pour -I'autre la 
passion la plus vive. L'opposition queM"* de Monnier eprouvede 
la part de ses parents, qui veulent la forcer k un autre mariage, 
la determine k tout tenter en faveur de son amant. Elle I'intro- 
duit plusieurs fois de nuit dans I'appartement oil elle couchait 
k cdle du lit de sa mfere. Cequi devait arriver arriva. Une nuit, 
la mfere entend du bruit. Elle sonne et appelle ses gens. L'amant 
se jette hors du lit de sa maitresse et se sauve comme il pent, 
Ses v6tements laiss6s dans ce desordre, et les aveux de sa 
maitresse, d^couvrent toutel'intrigue. Cependant M. de Valdahon 



298 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

offre de tout reparer par le mariage. La fortune, la condition, 
tout est k peu prfes 6gal entre les deux amants, et surtout leurs 
coeurs sont d' accord ; mais M. de Monnier est implacable. Qu'un 
pere irrite poignarde dans le premier moment d'un juste cour- 
roux le jeune temeraire qu'il surprend dans le lit de sa fille, je 
le concois ; mais qu'aprfes ce premier mouvement passe il 
persiste a preferer un eclat facheux a I'honneur de sa fiUe, qu'il 
aime mieux couvrir son propre sang d'opprobre que de renoncer 
k une vengeance inutile, il faut etre un de Monnier pour sentir 
et pour agir ainsi. Ge proces dure depuis plusieurs annees. 
M. de Monnier a poursuivi I'amant de sa malheureuse fille de 
tribunal en tribunal. II vient enfin de perdre son proems au 
Conseil en dernifere instance, et ceux qui s'interessent aux 
coeurs sensibles et trop tendres peuvent penser avec satisfac- 
tion que M"^ de Monnier, des qu'elle aura atteint I'age de 
majority, unira son sort k celui de son amant. En attendant, 
son pere, trahi dans sa haine et dans I'esperance de se venger, 
est alle la desheriter immediatement apres la perte de son 
proems. J'ai eu I'honneur de vous parler dans le temps d'un 
premier memoire fait en faveur de M. de Yaldahon par 
M. Loyseau de Mauleon. Get avocat vient d'en faire un second 
pour cette derni^re instance. lis sont I'un et I'autre tr6s-int6- 
ressants, et meritent] d'etre conserves. M. Loyseau de Mauleon 
est un homme de beaucoup de merite. G'est aujourd'hui la 
meilleure plume du barreau. 

— M. Coqueley, avocat, passe pour I'auteur d'un precis eu 
six pages in-Zi°, pour le sieur Boucher de Villers, peintre de 
portraits, centre le sieur Costel, apothicaire^ Ge precis n'est 
cependant signe que par un procureur. G'est un tissu de mau- 
vaises plaisanteries qui font rire malgre leur peu de finesse. 
L'apothicaire commande au peintre son portrait, pour lequel il 
s' engage de lui payer quatre louis. Quand le portrait est fait, 
il ne le trouve pas ressemblant, il chicane, il pretend avoir 
acquitt6 la plus grande partie du prix en drogues, etc. Enfin, 
le peintre est oblig6 de lui faire un proc6s pour I'obliger de 
retirer son portrait et d'en payer le prix convenu ; et I'avocat 
en prend son texte pour se divertir aux depens de l'apothicaire. 

1. R^imprim(5 au tome I" des Causes amusantes et connties. 



AVRIL 1767. S90 

Je ne suis pas bien rigide, et j'aime k rire comme un autre ; 
mais si je suis jamais nomm6 conservateur des moeurs publi- 
ques, j'avertis que je punirai sevferement tout avocat qui osera 
s'^gayer indiscr6tement et tourner en ridicule la profession 
du dernier des citoyens. Dans un ^tat bien police, toute pro- 
fession, je ne dis pas utile, mais tol<^r6e, doit 6tre k I'abri de la 
satire. Cela n'emp6che pas que les ridicules de chaque profession 
ne puissent 6tre exposes sur la sc6ne, k laquelle je conserverai 
certainement une liberte illimitee ; mais les tribunaux ne sont 
pas des salles de spectacle, et quand on plaide contre un 
homme en I'appelant par son nom et son etat, il ne doit avoir 
d'autres ridicules que ceux qui r^sultent de sa conduite dans 
le proc6s dont il s'agit. La difference est sensible. Je parie que 
M. Costel rit comme moi des plaisanteries sur les apothicaires, 
en voyant le Malade imaginaire^ le L^gataire universel et 
Potircemigiiacj et je parie qu'il n'a pas ri comme moi du me- 
moire de M. Coqueley. Je sais bien que I'honneur d'un apo- 
thicaire et celui d'un marechal de France ne doivent pas se 
ressembler; mais si jamais je suis nomme conservateur des 
moeurs publiques, je conserverai I'honneur de I'apothicaire avec 
autant de soin que celui du marechal de France, en vertu de la 
certitude que j'ai que chaque profession doit avoir son honneur 
dans un l^tat bien ordonne, que les hommes ne sont si mauvais 
que parce qu'on les abaisse, et qu'on ne sait se servir avec eux 
du ressort de I'honneur, le plus general, le plus sur et le plus 
puissant de tous. 

— L'Homme sauvage, histoire traduite par M. Mercier, 
volume in-12 de trois cents et quelques pages. Cette pretendue 
histoire est celle d'un jeune homme dont le p6re, chef d'un 
peuple d'Am6rique, apr6s avoir 6t6 longtemps en proie k la 
perfidie et k la cruaute des Espagnols, se sauva avec son fils 
et sa fille encore enfants, et un fiddle esclave, dans un desert 
oil il eleva ses deux enfants dans la simple loi naturelle. Ainsi 
lefrere, parvenu kl'age de puberte, devient I'epoux de sa soeur. 
Un Europ^en survient et trouble le repos de cette heureuse 
famille, et lui fait quitter son asile apr6s la mort du p6re. Ce 
roman a fait un peu de sensation, parce que le d6isme y est 
fortement pr6ch^. Ila6t6imprime avec approbation, et quelques 
jours aprfes sa publication il a ete d6fendu. Je ne sais si Ton s'en 



300 CORRESPONDANGE LITTfiRAIRB. 

prendra au censeur royal comme on a fait dans le procfes de 
Bdisaire. Le censeur de V Homme sauvage est M. Le Bret, qu'il 
ne faut pas confondre avec M. Bret qui a approuve Belisaire-y 
M. Le Bret pourrait bien avoir le sort de M. Bret. Je ne sais si 
I'auteur de VHomme sauvage est ce M. Mercier qui concourt 
depuis quelque temps pour les prix de I'Academie francaise. Je 
ne sais si ce M. Mercier est le meme qui a ecrit en dernier 
lieu I'histoire d'un pretendu poete arabe, et quelques autres 
insipidit^s'. Je ne sais si ce M. Mercier est jeune ou vieux. On 
apercoit dans son Homme sauvage du style et m6me de la cha- 
leur; mais celle-ci est factice, et I'autre est lourd. D'ailleurs 
nulle trace de genie, nulle verite. La lecture en est penible et 
sans attrait, et Ton sent k chaque page le d6faut de naturel, 
I'impuissance de I'auteur, et la difficult^ du sujet. G'^tait vrai- 
ment un beau sujet que I'liistoire de I'homme sauvage; mais 
I'homme du plus grand g6nie n'aurait pas ete trop fort pour 
cela, et M. Mercier n'est pas cet homme-la. Dans huit jours il 
ne sera pas plus question de son homme sauvage que s'il 
n'avait jamais existe, k moins que la Sorbonne n'ait la charite 
de I'honorer d'un anath^me pour le profit du libraire. 

— Disse?'tation physico-mMicale siir les trujfes et sur les 
champignons^ par M. Pennier de Longchamp, docteur de la 
faculte de medecine d'Avignon. Brochure in-12 de soixante- 
six pages. L'auteur de cet ecrit est d'assez bonne composition. 
II fait a la v6rit6 la guerre aux champignons, qu'il declare un 
mets dangereux, quoique flatteur ; mais k I'egard des truffes, il 
n'est pas eloigne de croire qu'elles facilitent la digestion. 

— Le brevet honorable accorde par le roi k la fille cadette 
de M"^ Galas, a I'occasion de son mariage, a reveille la rage 
des ennemis de cette famille vertueuse. Les bruits calomnieux 
qui sont detaill6s dans la declaration imprimee de Jeanne 
Vigni^re, ancienne servante de M""' Galas, ont ete non-seule- 
ment repandus a Toulouse, mais il s'est trouve ici un homme 
assez pervers ou assez 16ger pour annoncer cette nouvelle 
comme certaine et confirmee par M. Mariette, avocat de 
M""" Galas, et pour la soutenir k la table de M. le controleur 

1. L. S. Mercier n'aurait et6, selon Qaerard, que le traducteur de ce roman.dii 
h un ^crivain allemand, J. G. B. Pfeil. II a 6te plus haut question de VHistoire 
d'herben. 



MAI 1767. 801 

general, en presence de ce ministre et de vingt autres t^moins. 
II a done fallu detruire cette calomnie d'une mani^re authen- 
tique. On en a rendu conipte a M. le conlrdleur general, qui en 
a instruit le roi. Ce qui n'emp6clie pas que celui qui a ose la 
d6biter en pleine table ne jouisse de Timpunil^ et m^me de 
I'avantage de ne pas 6treconnu. 



MAI 



1" mai 1767. 



J'ignore le nom de ce bon Israelite qui, touche des maux de 
I'humanite, s'est g^nereusement saign6, comme on dit, et a 
propose un prix k gagner par trois differents orateurs qui, au 
jugement de trois difierentes academies, auraient fait le plus 
beau recueil de phrases sur les malheurs de la guerre et sur les 
avantages de la paix. Les trois tribunaux design^s par le bon 
Israelite etaient I'Academie frangaise, la Societe typogi*aphique 
de Berne, et une autre society litt6rairede Hollande. Lamedaille 
d'or k remporter etait de la valeur de six cents livres, si je ne 
me trompe ; et I'Academie fran^aise, ayant affaire k une nation 
plus vive, s'est trouvee en 6tat, au mois de Janvier dernier, de 
se decider entre les differents concurrents, et d'adjuger le prix 
qui etait k sa disposition a un discours deM.de La Harpe. La deci- 
sion des deux autres academies 6trang6res n'est pasparvenue a ma 
connaissance ; ainsi je ne puis vous dire quelles sont les deux 
autres colonnes qui, de concert avec M. de La Harpe, soutien- 
dront I'edifice de la paix perp6tuelle en Europe, dont I'idee a 
6t6 naguere con^ue par un bonhomme appel6 I'abb^ de Saint- 
Pierre, et 6bauchee depuis par Jean-Jacques Rousseau, un des 
plus fameux maitres macons et metteurs en osuvre de notre 
temps. 

M. Gaillard, de I'Academie des inscriptions et belles-lettres, 
et qui aime k concourir pour les prix qui sont a la disposition 
de I'Academie fran^aise, n'a pas voulu manquer une si belle 
occasion de signaler son amour pour la paix. II a un droit incon- 



S02 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

testable au premier accessit de chaque promotion, et, en verlu 
de ce droit, son discours sur les avantages de la paix a fait 
regretter a I'Academie de n' avoir pas un second prix adistribuer; 
c'est la formule. Mais comme les regrets de I'Academie et les 
honneurs de I'accessit sont st6riles, et que M. Gaillard, en parta- 
geant, ily a deux ans, le prix de I'eloge de Descartes avec 
M. Thomas, a eprouve tout le poids du vers de la Henriade : 

Tel brille au second rang qui s'^clipse au premiel', 

11 a fallu songer a un temperament qui, sans placer M. Gaillard 
sur la meme ligne que M. de La Harpe, lui procurat cependant 
quelque avantage reel pour tons les avantages de la paix que 
son discours versait sur I'Europe en abondance. Et tout de suite 
11 s'est trouve un nouvel anonyme qui, inform^ des regrets de 
I'Academie, lui a fait remettre vingt-cinq louis pour une autre 
medaille a accorder avec I'accessit au discours de M. Gaillard. 
Qu'on dise apr6s cela que les patriotes sont rares parmi nous! 
II est vrai que de mechantes langues ont pretendu que cet 
inconnu gen6reux etait M. Gaillard lui-m^me, en observant que 
de pareilles generosites lui procureront des couronnes acade- 
niiques sans le ruiner. II donnera d'une main ce qu'il reprendra 
de I'autre, et il en sera quitte pour la fagon de la medaille en 
laquelle il faudra convertir ses espfeces; et m6me, comme 11 
depend de celui qui remporte le prix ou de se faire delivrer la 
medaille, ou d'en prendre I'equivalent en or, il est evident que 
M. Gaillard, en se couronnant ainsi lui-m^me, ne fera aucune 
depense, et n'a d'autres frais a supporter que ceux de I'in- 
cognito. 11 est vrai que si les prix qu'il distribue de cette 
maniere ne le ruinent pas, ceux qu'il gagne par la meme opera- 
tion ne I'enrichiront pas ; mais, apr^s tout, il ne faut pas croire 
ce que disent de mauvaises langues, et je suis persuade que 
M. Gaillard n'est pas capable d'envoyer en cachette k I'Academie 
le prix d'un accessit qu'il a remporte. 

Remarquez, je vous supplie, combien il est aise et peu 
couteux en ce sifecle de faire de grandes choses et d'etre utile 
au genre humain. Les trois prix gagnes en France, en Hollande 
et en Suisse ne monteront qua une somme de dix-huit cents 
livres. C'est tout ce qu'il en coutera au bon Israelite anonyme 



MAI 1767. $08 

pour procurer k TEurope une, paix perp^tuelle au moins de 
cinquante ans; car il n'est pas k presumer qu'il y ait aucun 
souverain au monde assez hard! pour faire la guerre, tandis 
que les discours de MM. de La Harpe et Gaillard seront dans 
leur primeur, que j'6value a un demi-sifecle. Qui ne voudrait 
avoir payd: cette somme du plus clair de son bien, et se coucher 
le soir avec la certitude d'avoir sauve la vie a des milliers 
d'hommes que la guerre aurait moissonn^s sans cette d^pense? 
M. Gaillard, a la v6rit6, ne pretend pas nier que ce projcl de 
paix pcrp^tuelle n'ail ses difficulth, donl la plus grande, dit-il, 
sera toujours de vouloir fennement Fex^cuterj mais, ajoute- 
t-il, que roil reuille seulement^ et les difficult^ s aplaniront, 
M. Gaillard est un de ces esprits lumineux qui portent la con- 
viction partout; son raisonnement est sans replique. 

A parler plus serieusement, on ne peut assez s'^tonner qu'on 
ait cherche a renouveler de nos jours cette reverie de I'abbe de 
Saint-Pierre, et qu'il se soit trouve un assez bon citoyen pour 
y depenser son argent. Bon citoyen, je retracte cette epith^te, 
et je ne trouve gu6re d' argent plus mal employ^ que celui qui 
a servi a payer ces prix. Vous conviendrez aisement, je pense, 
que tous ces discours ensemble ne feront pas tirer un coup de 
fusil de moins en Europe ; c'est \k cependant le moindre tort da 
bon israelite inconnu. Un plus reel, c'est de donner k nos jeunes 
gens une occasion de plus d' employer leur rhetorique k des 
futilit6s de cette esp^ce. Les occasions de se montrer vraiment 
eloquent sont deji assez rares parmi nous sans qu'on se donne 
la peine de tourner les efforts de la jeunesse sur les objets pro- 
pres a r6pandre le gout du bavardage et de la declamation. 
Que M. Gaillard s'exerce sur des pauvretes de cette esp^ce, il 
n'y a pas grand mal ; la platitude de son style le tient tout juste 
au niveau de la mati^re ; mais quoique M. de La Harpe ait plus 
besoin qu'un autre de vingt-cinq louis, je suis presque fach6 
qu'il ait gagn6 ceprix. Ce jeune homme a du style et du talent, 
et le discours que I'Acad^mie fran^aise vient de couronner vous 
en donnera une nouvelle preuve. II s'agit seulement de lui faire 
trouver le genre auquel il est propre, et ce n'est pas en faisant 
des phrases sur les malheurs de la guerre et sur les avantages 
de la paix qu'il en fera la decouverte. 

Qu'il me soit permis de faire au bon israelite qui a jug6 i 



30/» CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

propos de depenser son argent pour le bien de la paix deux ou 

trois observations qui ne lui couteront rien, II n'y a personne 

qui ne soit pen6tre des biens inestimables de la paix et des 

maux de toute espece que la guerre entraine apr^s elle. Rassem- 

blez tout ce que I'Europe contient d'hommes eloquents, et ils 

ne vous diront rien sur ce sujet que vous n'ayez pens6 vous- 

mfime, que vous n'ayez mieux senti. Mais a quoi serviront tous 

leurs discours si la guerre est un mal inevitable? Or, reilechissez 

sur la nature de Thomme, et voyez si, pour prevenir eflficace- 

ment les guerres, vous n'etes pas reduit a I'alterer dans son 

essence, c'est-a-dire a desirer une chose impossible; voyez si, 

en otant a I'homme ce qui lui fait entreprendre une guerre 

offensive et defensive, vous ne le privez pas aussi de ses plus 

belles vertus, de ses plus grandes qualites. Quand vous I'aurez 

reduit a I'etat d'automate, le r^gne de la paix perpetuelle com- 

mencera infaillible. 

Vous etes bien hardi si vous osez decider, en votre quality 
de bon diable, que cette paix perpetuelle n'est pas contraire a 
Tordre physique de la nature, et si vous ne mettez pasaumoins 
endoute que dans cet ordre le genre humain puisse subsister 
sans se faire la guerre de temps en temps. 

Vous 6tes tout aussi hardi d'affirmer que votre paix perpe- 
tuelle n'est pas contraire a I'ordre des societ6s politiques, et de 
croire que leur police puisse subsister avec vos vues pacifiques. 
IN'y a-t-il pas dans toute societe policee une classe d'hommes 
dontle temperament actif et ardent ne s'accommode pas du cours 
ordinaire, c'est-a-dire lent et uniforme deschoses, et qu'aucune 
loi, aucun frein n'est assez fort pour assujettir a I'ordre civil? 
Otez a cette classe d'hommes laressource de la guerre, le metier 
des hasards, et vous en ferez autant de perturbateurs du repos 
interieur de la societe. 11 faut done k toute societe politique un 
^couloir pour la separation des humeurs, et pour que le plus 
grand nombre de citoyens puisse vivre paisible ; il faut que le 
petit nombre de caracteres indomptables qui se trouvent parmi 
eux, puisse avoir la ressource de courir les dangers et d'y perir, 
ou bien de reussir, a force de travaux, de fatigues et de mal- 
heurs, a dompter cette effervescence de tete et d'ame incompa- 
tible avec la police de la soci6te. Voulez-vous vous rendre cette 
verite sensible par une noble comparaison? Demandez k votre 



MAI 1767. 305 

cuisinier si, pour avoir du bon bouillon, il ne faut pas que 
votre pot soit 6cum6 a diverses reprises. Emp6chez I'ecume de 
sorlir du pot, de se s6parer de la substance de votre bouillon, 
et vous verrez ce qui en arrivera. Toute societe politique a son 
^curne, k iaquelle un habile legislateur menage la possibility de 
se separer du reste, sans quoi le pot public va mai. Si I'on 
s'aper^oit enfin d'un adoucissement sensible dans les moeurs de 
I'Europe, ce n'est peut-6tre qu'a force d'avoir ecume notre pot 
que nous I'^prouvons. Les croisades et I'Am^rique ont ouvert 
depuis huit cents ans deux grands ^couloirs au profit dessoci6- 
tes politiques de I'Europe, dont I'un est encore subsistant. 
Gardons-nous de fermer cet ^couloir sans en ouvrir un autre, 
si la police et la tranquillite int6rieures nous sont chores. 

Les deux professions k peu pr6s les plus oppos6es sontcelle 
du moine et celle du guerrier. A ne s'en rapporter qu'au raison- 
nenient le plus simple et le plus Evident, la premiere de ces 
professions doit 6tre I'ecole de toutes les vertus; la seconde, 
i'^cole du vice et du crime. Car quoi de plus beau et de plus 
vertueux que d'avoir fait un etat de I'humilite, de la charite, 
de la pauvrete, c'est-a-dire de la temperance et de la mode- 
ration ; d'avoir appris a m6priser par principe les richesses et 
la vie? D'un autre c6te, quel horrible metier que celui qui con- 
siste a tuer ses semblables, k porter le ravage et la desolation 
dans tous les pays, dans toutes les families, ci combiner la force 
et la ruse, pour combattre, ruiner, massacrer, exterminer ? II 
est clair que le moine ne peut manquer d'etre le module de 
toutes les vertus, et que le guerrier est par etat un monstre 
altere de sang, qui ne peut se plaire que dans I'horreur du 
crime. Gependant (et ceci soit dit pour montrer en passant com- 
bien le raisonnement est un guide sur pour conduire k la v6- 
rit6) I'experience nous prouve pr6cisement le contraire. Gen^- 
ralement parlant, le moine est dur, impitoyable, c'est un coeur 
Stranger a la compassion, c'est du moins un animal passif, sans 
nulle energie, sans nuUe vertu; le guerrier en revanche est 
communement noble, desinteresse, compatissant, genereux, 
magnanime. Tant de vertus, resultat d'un si horrible metier: 
tant de vices engendres dans la profession paisible des vertus 
ducloitre! Cette difference m^rite quelque reflexion. La neces- 
sity de courir des hasards, I'habitude d'exposer sa vie seraient- 

VII. ^ 



306 CORRESPONDANGE LITTERAIRE. 

elles une source f6conde de vertus, et serait-il vrai qu'elles 
transforment le metier le plus horrible en apparence en une 
6cole de justice, de compassion et d'h6roisme? L'ame ne vaut 
qu'aulant qu'elle estexercee, et quel peut etre son exercice dans 
un cloitre ? Le moine parle du m6pris de la vie : quelle imper- 
tinence ! Comment meprise-t-on la vie dans un convent? La 
paix, I'inaction de l'ame detruit jusqu'au germe des vertus, et 
c'est dans la profession qui a pour but la destruction de ses 
semblables qu'on apprend le prix qu'il faut faire de la vie, et 
avec ce prix celui des vertus les plus utiles a I'humanite. Nous 
sentons si fort le besoin des secours mutuels, de I'interet reci- 
proque, de la compassion et de la g6n6rosite, que I'etre le plus 
haissable n'est pas celui qui fait le plus de mal, mais cet etre 
apathique qui, sans faire aucun mal aux autres, n'est occup6 
que de ses aises, de ses convenances, de ses inter^ts ; une con- 
spiration generale, quoique non concertee, fait detester les 
hommes de cette esp^ce par-dessus tons les autres. Or il ne 
s'agit plus que de savoir si la paix perpetuelle, bien 6tablie par 
les soins de M. de La Harpe ou de M. Gaillard, ne tend pas k 
transformer les hommes en 6tres aussi aimables? 

II serait aise de pousser plus loin ces reflexions, et de les 
developper davantage ; mais je m'arrete ici. Peut-etre, en appro- 
fondissant mieux cette matiere, le bon isra^lite trouvera-t-il 
que le plus sur effet de sa paix perpetuelle serait de relacher 
les liens des soci6t6s, et d'aneantir toutes les vertus h6roiques 
et patriotiques, sans lesquelles il est assez indifferent que la 
teire soit couverte de troupeaux d'hommes vegetant paisible- 
ment. Je ne me suis jamais soucie de savoir si les monarchies 
ou les r6publiques des fourmis etaient bien florissantes. Si le 
bon Israelite veut entrer dans mes vues, apr^s avoir depense 
son argent pour apprendre de M. de La Harpe les avantages de 
la paix et les malheurs de la guerre que personne n'ignore, il 
en depensera autant I'ann^e prochaine pour couronner un ora- 
teur qui lui apprendra les inconvenients de la paix, et les avan- 
tages de la guerre, qu'il parait ne pas si bien savoir. Le moindre 
profit qu'il tirera de son argent sera d' apprendre k supporter 
les malheurs de la guerre comme les autres inconvenients de 
la vie, dont il y a un grand nombre qui ne sont ni moins cruels 
ni moins inevitables. 



MAI 1767. 307 

— M. de La Ilarpe reside b, Fcrney depuis la fin de I'd'td der- 
nier avec femme et enfants. Son discours sur les avantages 
de la paix vous prouvera qu'il sail ecrire en prose, et lY'pltre 
qu'il vient d'adresser k M. Barthe en r6ponse a sa Lettre de 
Vahbf de Rancd vous convaincra qu'il a le talent des vers. 
C'est de tous les jeunes gens le seul, avec M. Golardeau peut- 
6tre, qui ait donn6 quelques preuves de sa vocation pour les 
lettres, quoiqu'ils aient 6te assez malheureux I'un et I'autre 
dans la carri6re dramatique. M. de La Harpe, n6 sans fortune, 
comme la plupart des enfants d'Apollon, a fait la sottise de se 
marier, il y a deux ou trois ans, k une petite limonadi^re jeune 
et jolie, et aussi pauvre que lui. C'est un grand malheur. M, de 
Voltaire a recueilli depuis peu cette petite famille. Rien n'est 
plus touchant que de voir le chef de la litterature prendre ainsi 
soin de ses enfants delaiss6s. 

On dit que M""* de La Harpe joue la comedie avec beaucoup 
de succ^s, et que son mari n'est pas mauvais acteur non plus. 
On ajoute que M. de Voltaire leur a conseill6 a tous les deux 
d'embrasser I'^tat de com^dien, et qu'ils ne sont pas 6loign6s 
de suivre ce conseil. J'aime k croire la derni^re moitie de cette 
nouvelle absolument fausse. Quoique je ne connaisse M. de La 
Harpe, pas m6me de figure, je m'interesse k lui. II ne faut se 
mettre au-dessus des prejug6s que quand il y a de rheroisme 
k les braver. Je sens que lorsque M. de La Harpe aura mont6 
sur le theatre, je ne Ten estimerai pas moins; mais je sens 
aussi que cette demarche le fera tomber dans le mepris, 
et que c'est un homme perdu, k moins qu'il n'ait, avec tous 
les avantages exterieurs, le talent de Baron ou de Garrick. 
Quant aux talents de sa femme, M. de Voltaire en a ecrit 
avec assez d'enthousiasme pour donner de la jalousie k 
M"* Glairon. 

— iM. d'Aubigny, ancien intendant des 6tudes de I'^cole 
royale militaire, vient de mourir, age d'environ soixante ans. 
C'6tait le neveu de Dufresne Ducange, c6l6bre par son Glossaire 
etparsavaste erudition. Le neveu a vendu les manuscritp de 
I'oncle k la Bibliothfeque du roi. II n'a occupe, dans les derni6res 
ann6es de sa vie, que trfes-peu de temps sa place k I'^cole royale 
militaire, et il n'y a pas r^ussi. II s'en etait retire il y a environ 
deux ans, avec une pension de quatre mille francs. C'etait un 



308 CORRESPONDANCE LITTfiRAIRE. 

homme melancolique et chagrin. II passait pour avaricieux et 
avide, quoiqu'il jouit d'une fortune aisee. De tels temperaments 
ne promettent pas une longue vie. Le chagrin de n'avoir pas 
r^ussi a I'l^cole militaire I'a conduit au tombeau. 

— On a traduit du latin de Justus Febronius un TraiU du 
gouvernement de I'lEglise^ et de la puissance du Pape relative- 
ment a ce gouvernement. Trois volumes in-12. Ge livre a fait 
beaucoup de bruit dans I'AUemagne catholique et m^me en 
Italie; il a obtenu h. Rome les honneurs de I'lndex. Le nom de 
Justus Febronius est suppose, et, si je m'en souviens bien, on 
attribue I'ouvrage a un chanoine de Wurtzbourg. II ne fera pas 
tant de sensation en France. Ses principes sur la necessite de 
restreindre I'autorite du pape sont ceux de tons les bons janse- 
nistes, et n'auront pas en ce pays-ci le piquant de la nou- 
veaute. 

— Le Voyage de M. Gmelin en Sibirie, fait et publii par 
ordre du gouvernement de Bussie, est un ouvrage fort estime. 
M. de Keralio, premier aide-major de I'lilcole royale militaire, 
vient d'en publier une traduction libre d'apr^s I'original alle- 
mand, en deux volumes in-12 assez considerables. Le prin- 
cipal soin de M. de Keralio a 6te de supprimer un grand nombre 
de details qui n'auraient et6 d'aucun int^ret pour les lecteurs 
francais, et de reduire par consequent I'ouvrage de M. Gmelin 
presque k la moitie. II lui a aussi 6t6 la forme de journal qu'il 
a dans I'original, et I'a partage en chapitres. Gette traduction ne 
pent manquer d'etre bien accueillie. 

— II faut joindre k I'ouvrage pr6c6dent V Histoire du Kamts- 
chatka, des lies Kurilski et des contries voisines, publi6e a 
Petersbourg en langue russe, par ordre de Sa Majeste impe- 
riale, et traduite d'apr^s I'anglais en langue eidous : car voila 
comment il faudra nommer I'idiome dans lequel translate 
M. Eidous, et qui n'est certainement pas francais. Get ouvrage 
curieux fait aussi deux volumes in-12 assez forts. 

— Nos faiseurs d'heroides orn6es d'estampes ressemblent 
aux chenilles : quand il y en a un trop grand nombre, c'est 
preuve de secheresse. Tuons-en deux ou trois, ce sera toujours 
cela de moins. M. Masson de Pezay, capitaine de dragons, a 
fait imprimer une Lettre d'Ovide d Julie, icrite de son exil, 
pricMie (tune lettre de I'auteur, en prose, adressie H M. Dide- 



MAI 1767. 309 

rotK On a beau lire la prose et les vers de M. de Pezay, il n'en 
reste rien, absolument rien; c'est un gazouillement sans id6es .. 
autantvaudrait perdre son temps a 6tudier le sifllement d'un 
serin. M. d'Alerabert a tr^s-plaisamment appel6 iM. de Pezay le 
b^mol de M. Dorat. 

M. Mercier, k I'enseigne de V fJomme sauvage, acherch^ un 
sujet d'h^roide dans le recueil des causes cel6bres. 11 y a 
trouv6 un moine, qui, en gardant le corps mort d'une jeune 
personne, se sent possede par le diable de la luxure. II s'aban- 
donne k son incontinence, et fait un miracle lorsqu'il y pense 
le moins : la jeune fille expiree ressuscite. Elle s'etait couch6e 
fiUe, et se rel6ve m6re; et lorsque le funeste secret est decou- 
vert, le moine, auteur du miracle, est enferm6 dans un cachot*. 
Voilk le h6ros de M. Mercier, qui, du fond de son cachot, ecrit 
sa degoutante aventure a son ami, en vers alexandrins. Pour 
egayer le sujet, M. Mercier a fait tirer son estampe en rouge. 
Tout prouve que M. Mercier est un garden plein de gout. 

Le grand Poinsinet, dont Philidor a fait r6ussir les pieces 
par sa musique, a notre grand ennui, detriment et dommage, 
vient aussi de s'essayer dans le genre de Theroide. II a fait 
ecrire Gabrielle (VEstries a Henri /F'. M. Blin de Sainmore 
s*6tait dejk fait le secretaire de cette c616bre et int6ressante 
beaute; mais celui-ci ne I'a fait 6crire qu'k I'article de la mort. 
M. Poinsinet nous la montre bien portante, quoique plaintive. 
Henri, determine par le severe Mornay, part sans la voir: voila 
le sujet de sa douleur. Mais elle n'a pas fmi sa lettre que son 
h^ros revient victorieux et vole dans ses bras. Vraisemblable- 
ment le tendre Henri s'abandonne a ses transports sans lire la 
lettre de M. Poinsinet, et moi, je ferai comme lui, quoique je 
n'aie pas de Gabrielle a consoler. 

— On vient de traduire de I'anglais un petit roman intitule 
le Minislrc de Wakefield, histoire supposie ^crile par lui- 



\. Figure, vignette et cul-de-lampe d'Eisen, graves par Noe. Le Guide de 
MM. Colien et Mehl attribue cettc hcroidc h Dorat. 

2. Lettre de Dulisdson ami. Londres et Paris, 1767, in-8°. Figure, vignette et 
cul-de-lampe do Gabriel de Saint>Aubin, graves par Mer. La sccondo Edition de 
cette hcroidc (1708) est ornde d'une figure et d'une vignette par Moreau, gravces 
par Longueil, et d'un cul-de-lampe par Thdrise Martinet. 

3. Amsterdam, 1767, in-8». Figure de Gravelot, gravee par Levasseur. 



310 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

meme. Deux volumes in-12^ On n'a pas besoin de recourir 
a I'original pour sentir que ce roman est traduit avec beaucoup 
de negligence ; malgre cela, on le lit avec plaisir. Ce n'est pas 
un ouvrage de g6nie , mais cela est plein de naturel et de 
verite, et ecrit gaiement, quoique cela n'ait pas la verve des 
romans de Fielding. Le but moral en est bon aussi, parce qu'il 
tend a prouver que I'homme juste au milieu de ses adversites et 
de sa detresse est moins a plaindre que le mechant au milieu 
de sa prosp6rite, et cela est prouve fort gaiement, sans effort, 
sans emphase, sans pedanterie. J'aime ce roman, j'aimeM. Prim- 
rose, ministre de Wakefield; j'aime sa bonhomie, sa simplicite 
d' esprit, sa resignation dans les malheurs. II me semble que 
j'ai vu des gens faits comme lui. Ses sermons et ses conversa- 
tions morales sont la plupart du temps pauvrement raisonnes; 
mais j'aime cette platitude, parce qu'elle est de caract^re, et 
qu'elle a un coin d'originalite. Son aversion pour les seconds 
manages, et la controverse dans laquelle il s'embarque a ce 
sujet, sont sup6rieurement trouves. J'aime aussi le caractfere de 
M™* Primrose, et toute la famille Primrose. Le personnage de 
M. Burchell est aussi superieurement trouve. Je ne connais pas 
I'auteur de ce roman. G'est certainement un homme de beau- 
coup de talent, qui fait facilement et naturellement, qualite 
pr^cieuse et rare. II a un peu depech6 son denoument. En se 
pressant moins, il eut ete ais6 de le rendre parfait : car 11 est 
bien combine, et comme il est tire du fond du sujet, il n'6tait 
pas difficile de lui donner le degre de vraisemblance necessaire 
dans toutes ses parties ; mais I'auteur, presse de finir, n'a pas 
voulu en prendre la peine. 

— Les autres romans se reduisent pour cet ordinaire a trois : 
VAmitU scythe, ou Histoire secrHe de la conjuration de 
Thibes^. Sujet grec, renferme dans un petit volume in-12 de 
prfes de deux cents pages soporifiques. Les Deux Amis ne font 
qu'un petit conte de cent pages. Le Peintre italien, ouvrage 



1. Qu^rard attribue cette traduction souvent reimprim^e a M"" de Montesson 
ou i un sieur Rose, alors refugid en Angleterre; il ajoute qu'elle a ete ^gaiement 
attribute h. un avocat au Parlement, nomm6 Charles, qui aurait traduit de I'an- 
glais en 1766 le Lord impromptu, mais il oublie que cette nouvelle de Cazotte est 
une oeuvre originals et non une traduction. 

2. A Issedon, et se trouve a Paris chez Vente, 1767, in-12. 



MAI 1767. 311 

posthume d son hiros^ ou le Tableau de sa vie accompagni de 
plusit'urs aittres, consiste en une brochure de cent cinquante 
pages d'une platitude qui moriterait une punition exemplaire 
dans un pays bien policci. On peut ajouter h ces trois mauvaises 
drogues une quatrifeme du m6me merite, savoir : les Nouveaux 
Contes moraux, on Historietlcs galantes et morales^ par M. Gliar- 
pentier, en trois petites parties in-12. G'est le succ6s des Conies 
moraux de M. Marraontel qui nous attire ces mauvaises et im- 
perlinentes productions. 

— La Petite Poste ddvalisic^ forme un recueil de lettres 
que I'auteur pretend avoir d^robees k un facteur de la petite 
poste, etablie dans Paris par les soins de M. de Ghamousset. 
Cette id6e n'est pas neuve, il y a eu tant de portefeuilles 
perdus, 6gar^s, derobes; malgrd cela la Petite Poste diva- 
lisdc pouvait 6tre un chef-d'ceuvre de plaisanterie et de satire. 
C'etait un ouvrage charmant k faire par une societe de gens 
d'esprit et de bonne humeur, Je condamne le polisson qui a 
d6valis6 la petite poste si d6testablement k briguer une place 
de facteur cL la premiere promotion. 

— De r^loquence du barreau, par M. Gin, secretaire du 
roi, avocat au Parlement. Volume in-12 de plus de trois cents 
pages. On peut parcourir cette brochure, dans laquelle on 
trouve beaucoup d'observations communes et de preceptes de 
bon sens. Si I'auteur pouvait oter a ses comperes un peu de ce 
ton declamatoire qu'ils ont, il rendrait service au barreau, et 
avec tout cela il n'aurait pas encore transform^ ses Cochin et 
ses Aubry en Gic6rons et en D6mosth6nes. 

— L{i Rhkorique des savants, contenant des pieces choisies 
des plus celfebres poetes et orateurs, par M. I'abbe Gharuel 
d'Autrain. Volume in-12, de plus de cinq cents pages. L'auteur 
meriterait d'etre amende pour n'avoir fait autre chose, sous ce 
titre imposant, que de spolier indignement et impudemment le 
Mercure de France. Toute sa WiHorique des saoants n'est autre 
chose que des pieces de vers tirees de ce journal, et ses plus 
c616bres orateurs sont d'abord lui Gharuel, ensuite M. Desforges- 
Maillard, M. Feutry, M. de La Loupti^re, M. de La Sorini^re, et 
d'autres rimailleurs de cette espfece. M. I'abbe Gharuel d'Autrain, 

1. (Pw J.-B. Artaud.) Amsterdam et Paris, 1767, in-12; r&mpr.,an XI, in-12. 



312 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

pretre, bachelier, professeur en theologie, ecoutez : vous pou- 
vez dedier vos compilations a monseigneur le comte de Saint- 
Florentin, puisque Sa Grandeur le permet; mais souvenez-vous 
que ce n'est pas tout d'etre bachelier et mauvais poete, qu'il 
faut encore n'etre pas escroc. 

— On vient de nous faire present de la Nouvelle tMorie des 
plaisirs, par M. Salzer, de VAcademie royale des sciences et 
belles-lettres de Berlin , avec des H' flexions sur Vorigine du 
plaisir^ par M. Kaestner, de la mcme Acadimie el professeur 
de r University de Gcettingue. Volume in-12 d'environ trois cent 
soixante pages. Cela est dans le gout de la philosophie anglaise, 
tr6s-m6taphysique, et quelquefois meme un peu creux. Ce n'est 
pas de la philosophie, cela; c'est une espece de theologie que 
les philosophes d'un esprit subtil ont toujours aimee dans tous 
les slides et chez toutes les nations : tant I'homme est un etre 
theologique par son essence. La France est aujourd'hui peut- 
etre le seul pays de 1' Europe ou cette metaphysique abstraite 
et creuse ait fait place a une philosophie plus naturelle, plus 
populaire, et, quoi qu'on en puisse dire, plus favorable au pro- 
gr6s de la r^ison et de la science. 

— Dictionnaire de chiffres et de lettres orn^es, cl Vusage de 
tous les artistes^ contenant les vingt-quatre lettres de Valphabet 
combijiies de mani^re d, y rencontrer tous les norns et surnoms 
entrelaceSy pour servir de suite au Traite des pierres pr^cieuses 
et parures de joailleries, par M. Pouget, joaillier. Volume 
in-A", contenant plus de deux cent cinquante planches qui se 
vendent par cahiers, afin d'en faciliter I'acquisition aux artistes. 
Get ouvrage est curieux, et peut-6tre unique en son genre. II 
doit ^tre consulte par tous ceux qui se meleni de composer et 
d'entrelacer des chiffres pour des bagues, des bracelets pour la 
vaisselle, les cachets, armoiries, equipages, tapisseries, etc. 11 
pent 6tre aussi utile aux graveurs en bois, brodeurs, reiieurs, etc. 
Paris I'emporte sur le reste de I'Europe pour le gout et la grace 
que ses artistes savent donner a ces sortes d'ouvrages; mais un 
philosophe serait bien embarrass^ de trouver la theorie et les 
principes des procedes de nos artistes en ce genre, et de faire 
une exposition raisonnee des regies du bon et du mauvais gout, 
qu'ils observent par une espece d'instinct. 

— Une societe de gens de lettres vient d'entreprendre un 



MAI 1767. 313 

Gratid Vocahulaire francais^ qui doit former vingt volumes in-4». 
Les souscripteurs payeront dix livres par volume, et auront 
I'avantage de recevoir le cinqui^me, le dixifeme, le quinzieme 
et le vingti6me gratis. Ce ne sera pas seulement un ouvrage de 
grammaire contenant tous les mots de la langue franchise, mais 
un livre de science renfermant des definitions et des notions 
exactes et concises; c'est-i-dire que les compilateurs pr^sen- 
teront un abr6g6 de \' Eiwydopddie et de tous les autres grands 
dictionnaires. Gette entreprise pourrait avoir son utilite, mais 
ce serait un ouvrage digne d'une excellente t6te philosophique, 
et Ton ne salt quelle est la soci6t6 des gens de lettres qui s'en 
est charg^e. II est vrai que M. Capperonnier, garde de la 
Bibliotheque du roi, en sa quality de censeur, fait un eloge 
magnifique de cette entreprise, et que ce savant est bien en 
6tatde I'appr^cier; mais il reste toujours k craindre quel'amitie 
et I'envie de rendre service n'aient dicte la plus grande partie 
de son 61oge. II me semble du moins que ceux qui ont vu 
I'echantillon de ce grand vocabulaire n'en ont pas ete contents. 
On dit que M. I'abb^ Georgel est un des principaux travailleurs. 
C'est un ex-j6suite qui a de I'esprit, et que M. le prince Louis 
de Rohan, coadjuteur de Strasbourg, avait chez luien qualite de 
th^ologien, mais que lesderniers arrets du Parlement contre la 
Soci6t6 ont oblig6 de s' eloigner de Paris. Si j'ai bien compris, 
on ne doit tirer que six cents exemplaires de ce Grand Voca- 
bulaire francais. 

ISmai 1767. 

On a souvent vante, comme un avantage particulier k notre 
sifecle, cette liaison qui s'est 6tablie entre les gens de lettres et 
les gens du monde, et les agrements qui en ont resulte pour 
la soci6t6. On a pr6tendu que les gens du monde en ont pris 
du godt pour I'instruction, et que le savoir et le genie y ont 
appris le secret de se montrer sous des dehors plus seduisants 
et plus aimables. 11 ne m'est pas encore bien demontr6 que 

1. Cette publication, qui eut lieu de 1767 k 1774, forme 30 volumes. Barbier ne 
nommo pas I'abb^ Georgel parmi les collaborateurs, mais il cite Cliamfort et 
La ChesDayo des Bois. 11 signalc ^galement deux Etudes critiques sur cette entre- 
prise par Midy, de I'Acad^mie dc Rouen, et par un medecin nommd Savary. 



3U CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

dans cette union les avantages aient ete reciproques ; et si quel- 
ques gens de lettres d'un merite mediocre y ont gagn6 quelque 
chose, je suis en revanche- bien convaincu qu'il y a tout k 
perdre pour I'homme de g^nie a dissiper son temps dans I'oi- 
sivete de nos cercles. Le genie est, par sa nature, solitaire et 
sauvage. On lui nuit en le tirant trop souvent de sa retraite. On 
r^mousse, on lui ote son caract^re par ce frottement perp6tuel 
contre les esprits ordinaires et communs qu'on est to uj ours sur 
de rencontrer dans les cercles les moins nombreux. Je ne dis 
pas qu'il faille pour cela sequestrer de la soci^te tous ceux qui 
portent veritablement tous les caracteres de leur vocation ; le 
mieux serait sans doute de leur faire partager leur temps bien 
k propos entre la retraite et le commerce du monde; mais je 
crois en general que si les gens de lettres n'ont pas ete autrefois 
assez dans le monde, ils y sont aujourd'hui beaucoup trop 
r^pandus. lis en peuvent etre devenus plus aimables; mais aussi 
la veritable et solide science a du necessairement soufirir de 
cette dissipation continuelle, et de toutes les pertes, celle du 
temps est la plus irreparable. En ce bienheureux pays-ci, per- 
sonne n'a le temps de faire son metier; les annees s'6clipsent, 
la vie se dissipe, et la plupart de nous se trouvent au bout de 
leur carrifere avant de savoir qu'ils I'ont commencee. Aussi, au 
milieu de cette epidemie gen^rale qui fait que tout le monde veut 
avoir de I'esprit et veut ecrire, il ne se fait cependant presque 
point de livres. Nous sommes accables de brochures, de petits 
Merits; d6s qu'un objet interesse le public, on en voit paraltre 
par centaines, on les voit disparaitre avec la m6me rapidity ; 
mais les livres restent rares, et a peine en voit- on sortir de 
presse un ou deux tous les dix ans. 

II faut convenir que, parmi ces petites brochures, il se trouve 
quelquefois des morceaux bien precieux, m^me ind^pendam- 
ment de ce qui sort de la manufacture de Ferney ; et celui qui 
sait trier avec gout et recueillir avec discernerrsent ne peut 
manquer d' avoir avec le temps une bibliotheque bien exquise 
qui lui tiendra peu de place. 

Je ne crains pas d'etre contredit en vous indiquant comme 
un des plus precieux Merits qui aient paru cette annee un Dis- 
cours de M. Servan, avocat gindral au parlement de Grenoble^ 
dans la cause d'une femme protestante . Ce discours contient 



MAI 1767. 315 

en cent douze pages la plus noble et la plus touchante apologie 
des droits de I'humanit^ contre la barbaric de quelques-unes de 
nos lois civiles. 

M. Servan est un jeune magistral qui, je crois, n'est pas 
encore parvenu i sa lrenli6me annee*, et qui joint au gout de 
la philosophie et des lettres I'amour le plus vif de rhumanit6 
et ce z61e qu'inspirent pour elle la chaleur et la confiance du 
premier &ge, lorsque la m^chancete et 1' injustice des hommes 
ne vous ont pas encore appris i regarder la cause de I'humanite 
comme impossible k soutenir et i d^fendre. Malheureusement 
M. Servan est d'une complexion sifaible,d*une sant6 simauvaise, 
qu'il ne peutgu^re se flatter d'atteindre au terme ordinaire de la 
viehumaine. Ce qu'il annonce doit faire regarder saperteprema- 
turee, si elle arrive, comme une perte sensible pour I'fitat, pour 
tons les citoyens, pour tons ceux qui ont k coeur le progr^s de 
la raison et le bien public. On peut malheureusement compter 
en ce royaume les magistrals qui lui ressemblent. II n'y a point 
de corps en Europe qui se vanle avec plus de confiance de sa 
droiture el de ses lumi^res que nos corps de magistrature ; et 
si les requisitoires et les autres 6crits publics de la magistra- 
ture fran^aise ressemblaient aux Merits de M. de La Ghalotais et 
de iM. Servan, toute la nation aurait raison de s'empresser k 
confirmer ces eloges. 

Notre jeune avocat general a d6ja signale son z61e ci la ren- 
tr6e du parlement de Grenoble de Tannic dernifere par un 
discours sur la justice criminelle; mais dans ce discours il a 
moins parle d'apr^s lui que d'apr^s les idees du marquis de 
Beccaria, et M. Servan ne peut que perdre, en copiant m6me 
de beaux modules. Ici il n*a parle que d'aprfes son ca3ur et ses 
lumi6res; et son discours vous paraitra aussi instructif que 
noble et touchanl. Voici en deux mots la cause sur laquelle il 
avail k donner ses conclusions : 

Jacques Roux, protestanl, ag6 de trente ans, Spouse une 
jeune fille de vingt ans, de sa religion, du consentemenl de ses 
parents. Leur central de mariage est dress6 par un notaire, el 
sign6 en la forme ordinaire par les parties contractantes et par 
les parents et t^moins ; le mariage est ensuile beni par un mi- 

1. II ^tait n^ i Romans le 3 novembre 1737. 



316 CORRESPONDANGE LITT^RAIRE. 

nistre protestant. Deux enfants naissent successivement de ce 
mariage; mais pendant que leur malheureuse mere les porte 
dans son sein, son mad s'abandonne a tous les d6sordres. line 
servante fait contre lui uae declaration de grossesse. La mau- 
vaise conduite et les mauvais traitements de Jacques Roux 
obligent sa femme de plaider contre lui en separation. A. ce 
moment ce mari coupable leve le masque. II se sent tout a coup 
touche par le doigt de Dieu. II abjure sa religion et se fait 
catholique. II pretend qu'il n' est pas marie, que sa femme n'est 
qu'une concubine, puisque leur contrat de mariage n'a pas 6t6 
suivi de la benediction nuptiale d'un prfitre de I'Eglise romaine. 
£n consequence il demande a epouser en face de I'l^glise la ser- 
vante devenue grosse par son fait; et les cures de Grenoble, 
ou peut-6tre I'^veque de cette ville (car on ne dit pas qui) trou- 
vent cette logique bonne, et apr^s avoir regu ce digne proselyte 
dans le giron de I'Eglise, ils I'unissent par le sacrement du 
mariage a la compagne de ses debauches. 

Tout cela est dans la r^gle, et exactement conforme a cette 
jurisprudence humaine, equitable et sensee, qui a recu force de 
loi a la revocation de I'edit de Nantes. Grace a cette belle juris- 
prudence, nous avons actuellement deux ou trois millions de 
batards dans le royaume, dont la loi ne reconnait la legitimite et 
I'etat civil qu'autant qu'il ne leur est pas contests juridique- 
ment; mais des qu'il se trouve dans une famille un parent col- 
lateral assez infame et assez lache pour oser preferer la richesse 
a I'honneur et k la probite, il est le maitre d'arracher a I'enfant 
d'un protestant I'heritage de son p^re et de se le faire adjuger; 
et le juge est oblige de consommer cette ceuvre d'iniquite en 
declarant I'heritier legitime batard. Dans le cas dont il s'agit, 
tout ce que la femme de Jacques Roux a pu faire, c'est de plaider 
contre son infame mari en demande de dommages et interets ; 
et sans la noble et genereuse defense de I'avocat general du 
parlement, elle n'en aurait peut-etre point obtenu. 

Pour sentir toute la beaute de cette courageuse apologie, il 
faut considerer quelle est la charge d'un avocat general. II est 
par sa place le gardien et le vengeur des lois recues. C'est k lui 
de veiller a leur maintien et a leur execution; mais il ne lui 
appartient pas de decider de leur equite ou de leur injustice. 
II faut voir dans le discours m^me avec quelle adresse et avec 



MAI 1767. 317 

quelle noble assurance M. Servan marche entre ces deux dcueils 
dont il est press6. D'un cdt6, il ne s'ecarte pas un instant du 
respect pour I'autorit^ et pour la loi re^ue, dont le magistrat 
doit donner I'exemple aux autres citoyens; de I'autre, il ne 
trahit pas un moment ni les droits de I'humanit^, ni les cris de 
sa conscience, qui reclament 6galement contre une loi barbare. 
La force et la sagesse marchent d'un pas egal dans ce beau 
discours. La cause particuli6re ne sert qu'^ eclaircir d'impor- 
tants points du droit public, et les int6r6ts d'une infortun^e 
priv6e de la protection des lois apprennent a son d6fenseur a 
plaider la cause du genre humain. Si vous voulez faire abstrac- 
tion du caractfere public de M. Servan, et ne le regarder que 
comme ecrivain, vous jugerez son esprit eclaire et solide, son 
style facile, noble et touchant: c'est la marque certaine d'une 
&me tendre et 6levee ; et quant au talent, vous mettrez son 
morceau sur la sanction du mariage dans I'etat de nature k 
c6t6 de tout ce qui a 6te ecrit de plus beau sur cette mati^re. 
On ferait un beau livre sur les causes, de la depravation de 
la morale. Ghaque parti en accuse son parti ennemi, afm de 
le rendre odieux. Le Parlement a trait6 les j6suites d'empoi- 
sonneurs publics, les jesuites ont reproch6 aux jansenistes de 
detruire la moralite des actions en dtant ci I'homme sa liberte. 
Les sots et les fripons se sont reunis contre les philosophes, le 
reproche de saper les fondements de la morale a ete de tout 
temps le cri de guerre contre tout honime qui a ose penser 
d'apr^s lui ; et les gouverneraents ont ete assez imbeciles pour 
croire a cliaque cri la morale publique en danger. Quelle pau- 
vret6 ! Comme si cette morale publique, sa conservation ou sa 
depravation pouvaient dependre de la subtilite d'un sophiste, de 
la metaphysique d'un philosophe, des belles tirades d'un ora- 
leur, des decisions d'un casuiste severe ou relache ! C'est le 
16gislateur seul qui maintient ou qui corrompt la morale publi- 
que, c'est lui seul qui est I'ecrivain utile ou dangereux d'un 
pays. C'est lorsque Jacques Roux peut i la face d'une cour 
souveraine repudier sa femme legitime et 6pouser la compagne 
de ses debauches ; c'est lorsque Louis Calas, converti k I'^Iise 
romaine, peut, aprfes I'assassinat juridique de son vertueux p6re, 
p6hetrer dans I'asile de sa m6re infortunee, y conduire des 
archers pour arracher ses deux soeurs des bras de leur m6re, 



318 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

et les enfermer dans des couvents afin de les forcer de se faire 
catholiques ; c'est lorsque le clergy de France recompense cette 
action detestable par une pension; c'est alors que la morale 
publique est en danger. C'est quand le merite n'est plus recher- 
che, quand la mediocrite ravit les honneurs qui lui sont dus, 
quand tout homme qui a du caract^re et de Fame est regarde 
comme suspect et dangereux, c'est alors que I'elevation, les 
vertus, le nerf et le merite, disparaissent. 

Je n'ai garde d'affliger votre vue en vous decouvrant ici 
toutes les sources d'ou d^coule la depravation des mceurs publi- 
ques, et auxquelles Jean-Jacques Rousseau n'a pas eu le genie 
de remonter dans ses eloquentes declamations. Dormons plutot 
avec cette idee consolante que toute I'Europe s'achemine vers 
une epoque ou les droits de I'humanite seront mieux connus et 
reposeront sur leur propre force ; ou une foule d'abus et de 
mauvaises lois tomberont, ainsi que leurs defenseurs, dans un 
discredit total. Quant k ce qui concerne les protestants de 
France, on dit que le gouvernement s'occupe actuellement de 
la redaction d'un edit qui doit mettre fm aux desordres dont 
Jacques Roux a donne un nouvel exemple, et qui doit rendre 
les mariages entre protestants valides et assurer I'etat civil et 
la legitimite de leurs enfants. Si le bon genie de la France per- 
met que les conseils de M. le due de Ghoiseul soient suivis, tout 
bon Francais est bien sur que ce ministre, plein de generosite 
dans ses procedes, plein d' Elevation dans ses vues, reparera le 
tort et guerira les blessures profondes que le fanatisme a faites 
a ce royaume par la revocation de I'edit de Nantes. 

— Vous avez vu le premier chant de la Guerre de Gendve; 
vous allez lire le troisi^me chant de ce poeme. Ce sont les seuls 
que M. de Voltaire ait communiques a ses amis ; et comme ils 
I'ont peu encourage a poursuivre cette entreprise, elle parait 
aujourd'hui abandonnee. Les Genevois ont pretendu qu'il n'etait 
pas trop bien a M. de Voltaire de s'egayer aux depens d'une 
ville en proie a la discorde, et dont les principaux citoyens lui 
ont donne tant de marques d'amiti6 et d'interet ; et il y aurait bien 
quelque chose k dire a ce proced6, si les poetes pouvaient etre 
rendus responsables de leurs saillies. 

— M. Petit, docteur regent de la faculty de medecine de 
Paris, homme savant et tr6s-bon esprit, le m^me qui, I'annee 



MAI 1767. 319 

demi^re, en quality de commissaire de la FacultC', publia un 
rapport favorable h Tinoculation et rempli d'excellentes obser- 
vations, vient do faire imprimer une Lettre tl M. le doyen de la 
FaailU de mMeeine, siir qnelques fails relatifs ii la pratique 
de V inoculation, ficrit de quarante pages in-8". Cette lettre, qui 
discute les cas arrives k quelques inocul^s de M. Galti, ne me 
paialt digne, ni dans ses principes ni dans les consequences 
qu'on en tire, d'un auteur du m6rite de M. Petit. M. Gatti peut 
avoir 6t6 16ger, ra6me 6tourdi dans quelques occasions ; mais ses 
vues et ses principes en fait d'inoculation ne sont k mon avis 
point du tout d'un homme loger, et me paraissent meriter I'atten- 
tion de tout medecin qui ne pr6f6re pas la routine au bon sens. 
M. Gatti vient d'exposer de nouvelles vues sur cette ma- 
tifere importante, dans une brochure de deux cents pages in-12, 
intitulee Nouvelles Ri flexions sur la pratique de l' inoculation. 
Les reproches de leg^rete qu'on fait k M. Gatti dans quelques 
occurrences de ses propres inoculations, ont empeche cette 
brochure d' avoir beaucoup de vogue; et il ne m'appartient pas 
de decider de son merite, mais je suis persuade que plus la 
m6thode de I'inoculation se perfectionnera en Europe, plus ce 
petit livret de M. Gatti sera estim6. L'auteur observe avec rai- 
son que jusqu'i present tout le monde s'est occupe k entasser 
des arguments pour ou contre I'inoculation, personne n'a song6 
seulement k examiner si la methode que Ton a suivie jusqu'a ce 
jour dans I'inoculation n'etait pas susceptible d'amelioration; 
M. Gatti en est tr6s-persuade. II attaque, et la mani6re de pre- 
parer k cette operation, et la mani^re d' insurer le virus de la 
petite verole, et enfm le traitement de cette maladie. II soutient 
que I'inoculation ne sera veritablement salutaire aux hommes 
que lorsque les medecins ne s'en meleront plus, et qu'elle sera 
entre les mains du peuple, parce que les premiers, par interfit 
ou par sottise, voudront toujours en faire une maladie ou du 
moins une operation importante. II soutient que tous les incon- 
venients r6els qui ont r6sult6 de I'inoculation n'ont ete qu'une 
suite de fautes commises par les medecins; et je meurs de peur 
qu'il n'aitraison. II pretend qu'il ne faut pas preparer, parce que 
le sujet qu'on veut inoculer doit 6tre en 6tat de sant6, et que 
s'il est malade, il faut le gu^rir. Get 6tat de sant6 6tant le meil- 
leur etat possible pour donner la petite v6role, il est d'autant 



320 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

plus absurde de vouloir Tameliorer qu'aucun medecin sage ne 
se vantera de savoir ce qu'il faut faire pour cela. M. Gatti prouve 
ensuite que la m^thode ordinaire de I'insertion est trfes-mauvaise. 
Quant au traitement de la petite verole, tant artificielle que na- 
turelle, il ne connait que deux points essentiels, savoir, de tenir 
le malade gai, et de I'exposer le plus qu'il est possible au froid ; 
et il pretend qu'en observant ces deux points on se convaincra 
que la petite verole est par sa nature une maladie benigne, et 
qu'elle n'est devenue meurtri^re que par le traitement des 
medecins. M. Gatti ne se soucie pas, comme vous voyez, de 
flatter ses confreres; mais moi, qui me soucie d'etre toujours 
vrai, je suis oblige en ma conscience d'attester que je I'ai vu, cet 
hiver, traiter M'"" Helvetius de la petite verole naturelle, confor- 
mement a ses principes et avec le plus heureux succ6s. 
M'"® Helvetius, ayant plus de quarante ans, se trouve dans un 
age ou la petite verole est regardee comme mortelle a Paris. 
La premiere ordonnance de M. Gatti, lorsqu'il se fut assure de 
la maladie, ce fut de faire eleindre le feu et ouvrir les fen^tres 
d'heure en heure ; c'etait au mois de Janvier. II obligea ensuite 
la malade de se tenir hors de son lit et de se promener dans 
sa chambre fraiche pendant I'^ruption. Cette eruption finie et 
pendant tout le reste de la maladie, M. Gatti employa le temps 
de ses visites a faire des cabrioles dans la chambre de la malade, 
a danser avec ses filles, a faire enfm mille polissonneries qui 
nous faisaient mourir de rire. Je ne me doutais gu6re alors que 
ce fut en vertu d'un principe de medecine qu'il se livrait a toutes 
ces folies ; mais I'^v^nement a bien justifie sa methode. M""^ Hel- 
vetius s'est tir^e de sa petite verole le plus heureusement du 
monde, et sans que son apothicaire ait eu occasion de lui fournir 
un denier de drogues. Je sens cependant que la methode de 
M. Gatti est trop simple, trop raisonnable pour avoir jamais une 
grande vogue. Les hommes veulent 6tre trompes. Plus un pre- 
cede est insignifiant, plus il leur en impose; le mensonge sou- 
tenu par la pedanterie est sur deson effet sur le vulgaire, et ce 
vulgaire compose les dix-neuf vingti^mes du genre humain. Je 
ne sais si nous guerirons jamais de la maladie des theologiens ; 
pour celle des medecins elle me parait absolument incurable. 
Au reste, un certain M. Sutton pratique depuis quelque temps 
en Angleterre I'inoculation conformement aux idees de M. Gatti, 



MAI 1767. 321 

avec un prodigieux succ6s. Je suis convaincu que cette m6thode 
finira par 6tre g6n6ralement adoptde dans toute I'Europe; mais 
il faut bien du temps aux hommes pour se rendre k la raison. 
En France, nous aurons la glolre de lui r6sister sur ce point plus 
loDgtemps que les autres nations : graces k la sagesse de nos 
corps, Q'a (ite de tout temps notre r61e. 

— Essai sur Vhistoirc du coeur humain. On y a joint les 
caprices poHiques d'un philosophe. Volume petit in-12, de 
plus de deux cents pages. N'essayez point de ces essais, et 
garantissez-vous des caprices poctiques de ce philosophe ano- 
nyme. II prie le lecteur en le lisant de 

Se souvenir que chaque auteur. 
Sans y pense;*, dans son ouvrage 
Paint d'ordinaire k chaque page 
Son caract6re et son humeur. 

Cela peut 6tre vrai ; mais qui est-ce qui a pu dire k cet auteur 
que son caract^re et son humeur vaillent la peine d'etre points? 
Quand on a le visage plat, la figure insipide et maussade, il ne 
faut pas exposer son portrait k la censure publique. 

— M. Deserres de La Tour vient de faire imprimer un Traiti 
du bonheur de pr6s de deux cents pages in-12, auquel on a 
joint un trait6 de V Education des anciens, qui est k peu pr6s 
de la m6me 6tendue. G'est le plus impertinent et le plus insi- 
pide bavardage qu'on puisse lire. Qu'on deraisonne tristement 
sur le bonheur, c'est le sort de presque tous ceux qui en ont 
6crit ; mais qu'on ose imprimer un traits sur I'education des 
anciens, sans id^es, sans connaissances, sans vues, sans style, 
sans presque rien dire de relatif k cet objet si interessant et si 
neuf, cela m6riterait punition dans un pays bien polic6. 

— Un autre bavard a fait imprimer un traite de I'educa- 
tion philosophique de la jeunesse, on VArt de I'Mever dam les 
sciences humaines , avec des ri flexions sur les Etudes et la disci- 
pline des colUges, en deux petits volumes in-12. Je ne sais si 
tout ce bavardage est d'un certain d6funt maitre Joseph de La 
Motte, en son vivant maitre de pension, qui se trouve cite k la 
suite de I'avis pr61iminaire*. II y a cette difference entre ce 

1. Ce traits est, ea effet, de I'abb^ de La Motte- 

VII. %h 



322 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

bavard-ci et celui de I'article precedent, que celui-ci a une t6te 
absolument vide de toute esp6ce d'idees et que celui-1^ a une 
t6te triviale, remplie de toutes sortes de lieux communs du plus 
plat calibre. 

— Si vous voulez vous remplir la t^te d'idees tristes, 
bilieuses et sombres, vous lirez les Pensies et Reflexions de 
M. de Ranc^, abbi de la Trappe, qu'on vient d'extraire des 
Lettres spirituelles de ce c^lfebre atrabilaire. Tout le monde 
connait I'histoire de sa conversion et de la fondation de cette 
fameuse abbaye oil le fanatisme melancolique et la degradation 
de la raison humaine sont port6s au plus haut degre de perfec- 
tion. On a ajoute a ce recueil une paraphrase des sept psaumes 
de la penitence ; et le tout forme un volume petit in-12 de plus 
de cent cinquante pages. 

— II parait tous les ans un certain nombre de pieces dra- 
matiques qui n'ont pu etre jouees, soit que les Comediens les 
aient rejetees a la lecture, soit que les auteurs aient pressenti 
leur sort et n'aient pas voulu s'y exposer. lis ont raison de pr6- 
f6rer la mani^re de tomber la plus douce; c'est celle dont 
personne ne s'apercoit. Personne par exemple ne sait qu'on a 
imprime cette annee une trag6die de cinq actes sous le titre 
de Virginiey et la pifece n'est pas mieux connue que I'auteur. 
Ce sujet si beau et si theatral n'est pas encore sur le Th6atre- 
Fran^ais, et nous disons que les sujets manquent ; ce sont les 
poetes, les hommes de genie qui manquent, et non les sujets. 

— Une beaute du pays de Vaud a fait imprimer aussi un 
essai de tragedie domestique intitulee Repsima^. Sujet tire 
des Mille et un jours. Cette pi6ce est d6di6e a M. Beccaria. II 
faut connaitre I'esp^ce de bel esprit qui r^gne en Suisse, sur- 
tout parmi le beau sexe, et I'effet que produit dans ces t^tes 
femelles la lecture de nos bons et mauvais ecrivains, et le sal- 
migondis qui en resulte, pour entendre quelque chose k une 
pi^ce dans le gout de celle-ci. 

— M. d'Arnaud vient de faire une troisi^me edition, orn6e 
d'estampes et de vignettes suivant la mode, de Fanny, ou la 
Nouvelle Pamda, histoire anglaise. Le sujet de ce roman res- 
semble un peu a celui d'Eug^niej que M. de Beaumarchais a 

1, (Par M^i' Bouille, fiUe d'un r^fugi^ d'Amsterdam.) Lausanne, 1767, in-8'. 



r 



MAI 1767. 323 

mis I'hiver dernier sur la sc6ne. Fanny est aussi une fille abu- 
s6e dont le s(^ducteur r6pare k la fin ses torts par un mariage 
r(^el. II faut bien que ces productions insipides trouvent des 
lecteurs pour qu'on les r6imprime. La jeunesse, naturelleraent 
inQammable, est peu difficile sur les sujets et les tableaux de 
tendresse et d' amour. En lisant M. d'Arnaud, elle lui pr6te son 
feu; et ce pauvre homme en a besoin, car c'est I'auteur le plus 
glacial que nous ayons; c'est aussi un auteur perfide, car 11 
cache sa glace sous une fausse apparence de chaleur, et sa pla- 
titude sous un style plein d'emphase et de grands mots. Je 
dirai cependant aux jeunes gens : Lisez cela s'il faut absolu- 
ment que vous perdiez votre temps ; mais le mal est que ces 
productions sont infiniment propres k corrompre le gout et le 
style. Une infortunie criature en proie d. un or age de senti- 
ments opposh, des yeux cJiargh d'un nuage de pleurs, des pieds 
qu'on arrose de deux ruisseaux de larmes : tout est 6crit dans 
ce bon genre-Ik. Bonsoir, monsieur d'Arnaud, vous m'ennuyez. 
Je ne peux faire grace qu'k une seule ligne de votre roman ; 
c'est celle oil vous dites que le gout de la dissipation, ordinaire 
k la premiere jeunesse, est une ivresse aussi dangereuse peut- 
6tre pour la veritable volupte que pour la raison. 

— Si vous n'avez pas assez de cette darnauderie anglaise, 
en voici une autre fraugaise qui vous donnera votre reste. Elle 
est intitul6e Julie, on VHeureux Bepentir. Ma foi, j'en avals 
assez de Fanny, qui m'a entre autres prouv6 la parfaite ressem- 
blance de M. d'Arnaud avec M. de Beaumarcbais, en ce qu'ils 
ont tous les deux la manie de placer leur sc6ne en Angleterre 
sans avoir la connaissance la plus 16g6re des moeurs anglaises. 
Quant k Julie la Fran^aise, c'est une petite 6grillarde que je 
soupQonne de s'^tre permis bien des fredaines ; mais enfin elle 
s'en repent, en demande pardon k Dieu, k son p6re, k la justice, 
se fait rehgieuse et meurt sur la cendre. C'est k peu pr6s I'his- 
toire de la fameuse courtisane Deschamps, morte en odeur de 
saintete il y a trois ou quatre ans, apr^s voir v6cu en odeur 
d'impuret^. Gomme M. d'Arnaud salt ennoblir ses sujets! Je lui 
ferai exp6dier un brevet d'historiographe des filles de I'Op^ra. 
Ces demoiselles ont ordinairement besoin d'une plume embel- 
lissante. Le beau triomphe pour la vertu que I'heureux repentir 
de Julie Deschamps ! 



I 



324 CORRESPONDANGE LITT^RAIRE. 

— M. Mercier, qui le dispute k M. d'Arnaud en fecondit6, vient 
de nous fairs present des Amours de CMrale^ po'eme en six 
chants. Lisez|: prose en six chapitres. Suivi du Bon G^nie, qui 
heureusement n'a pas plus de vingt pages. M. Mercier tient 
boutique d'insipidites des mieux assorties. 

— M. Dorat, en sa qualite de faiseur d'h^roides, avait ebau- 
che un petit roman qu'il vient d'achever. Valcour, Fran^ais, 
devient amoureux en Amerique de la belle Zeila, fille sauvage. 
II la determine a le suivre en Europe, et il s'embarque avec elle 
et ses tr6sors. Naturellement leger et volage, il I'abandonne 
pendant le trajet, dans une He d6serte, au moment ou elle porte 
un gage de sa tendresse dans son sein. Z6ila est enlevee de 
cette ile par un corsaire qui la vend au Grand Seigneur. Voil^ 
le sujet de la premiere heroide; c'est Zeila qui ecrit a son 
amant. Valcour, k la reception de cette lettre, se repent et 
repond; c'est la seconde heroide, mais a quoi sert un repentir 
sterile? Valcour s'embarque, court au s^rail, y arrive au mo- 
ment ou le Grand Seigneur jette le mouchoir k Z^ila. Zeila 
se prosterne aux pieds de Sa Hautesse et lui avoue son amour. 
Sa Hautesse le musulman prend le parti de la gen6rosit6, et 
unit Valcour a Z6ila, qui lui fait present d'un enfant deja gran- 
delet qu'il lui avait laiss6 dans I'ile d6serte. C'est la troisiSme 
heroide qui vient de paraitre, et dans laquelle Valcour rend 
compte a son vieux papa de tous ces ev6nements agreables * . 
Vous jugerez par cette esquisse que ce petit roman est un 
chef-d'cEuvre de vraisemblance, et si vous avez le courage de 
lire les trois heroides, vous verrez que I'execution repond par- 
faitement a I'invention heureuse de cette petite fable. Monsieur 
Dorat, je suis bien aise de vous dire que moi, k la place 
de Sa Hautesse, j'aurais fait empaler votre Valcour pour ses 
petites fredaines, et je vous aurais oblige d'assister a I'execu- 
tion, pendant laquelle j'aurais fait lire votre apologie des 
h6roides, qui est k la t^te de cette derni^re, pour d6sennuyer 
et distraire la tendre Zeila, veuve de I'empal^. 

1. Lettre de Valcour d son pbre. Figure, vignette et cul-de-lampe d'Eisen, 
graves par Simonet. 



JUIN 1767. 325 



JUIN. 



l^Juinne?. 



Lorsqu'on joua au mois de mars dernier la trag6die des 
Scythes, il se repandit un bruit que les Comediens avaient une 
autre pi^ce toute pr6te, dont la fable etait presque enti^rement 
conforme a celle de M. de Voltaire. Gette trag^dle etait intitul6e 
Hirza, OH les Illinois. M. de Sauvigny, auteur de plusieurs pro- 
ductions fort mediocres, et entre autres d'une Mort de Socrate, 
faiblement accueillie il y a quelques ann^es sur le theatre de la 
Gomedie-FranQaise, avait presente cette nouvelle tragedie au 
tribunal souverain de ce th6&tre, il y avait plus de quinze mois, 
par consequent longtemps avant I'apparition des Scythes. Le 
souffleur de la Gom6die 6tant mort dans I'intervalle, on ne 
trouva plus parmi ses effets le manuscrit de M. de Sauvigny, 
dont sa place I'avait constitue gardien. L'auteur des Illinois, 
croyant apercevoir quelque ressemblance entre la trag6die des 
Scythes et la sienne, se plaignit assez hautement; il accusa 
aussi indiscr^tement que maladroitement les Com6diens d'une 
infidelity, et M. de Voltaire d'en avoir profits. II pretendait 
que sa tragedie ay ant 6te communiqu6e k ce poete illustre en 
secret, il n'avait pas balance d'en prendre le canevas pour la 
composition de sa pi6ce des Scythes. II en coute peu, comma 
vous voyez, au peuple du Parnasse de se supposer reciproque- 
ment les plus mauvais procedes, et il n'y a point de propriety 
sur la terre dont on soil plus jaloux et dont on jouisse avec 
plus d'inquietude que celle des ouvrages d'esprit. Si M. de 
Voltaire avait k piller les autres, il saurait du moins mieux s'a- 
dresser, et ce n'est pas dans la cabane du'pauvre qu'il chercherait 
sa subsistance. Les Comediens ont cru devoir prendre le public 
pour juge entre M. de Sauvigny et eux; ils ont donne, le 27 du 
mois dernier, la premiere representation de la tragedie ^' Hirza, 
ou les Illinois, et personne n'a 6te frappe de cette pretendue 
ressemblance avec la tragedie des Scythes. On voit dans les 
Scythes quelques lueurs, quelques faibles restes de g6nie d'un 
grand homme; on n'apergoit, dans les Illinois, que les efforts 



326 CORRESPONDANCE LITTfiRAIRE. 

incroyables d'un homme froid et sans ressource; on regrette 
de ne pas voir tant d'opiniatrete et de courage de travail reuni 
avec quelque talent, afin d'en recueillir quelque fruit. 

— Depuis I'ouverture -des theatres, apres la quinzaine de 
Paques, il s'est presents deux nouveaux acteurs pour debuter 
sur le theatre de la Comedie-Fran^aise. L'un, qui ne s'est pas 
/fait annoncer, a joue les roles k manteau, et m^me ceux de 
tyran dans la tragedie ; on I'a trouve passable. L' autre a debute 
dans les roles d'amoureux et dans les grands rdles tragiques. 
Celui-ci n'a pu se faire illusion sur son succ6s, car s'etant 
charg6 du role de Rhadamiste, ces jours passes, le parterre I'a si 
mal recu qu'il a ete oblig6 de quitter la partie au commence- 
ment du second acte. Le parterre se mit a demander Le Kain avec 
beaucoup de bruit pour achever le role. On courut apr6s cet 
acteur, qui n'etait ni a la Gom6die, ni pr6par6, ni habille ; il y 
avait plus de six mois qu'il n'avaitjoue ce role; I'entr'acte dura 
environ cinq quarts d'heure; Le Kain parut et recut les plus 
grands applaudissements, et la pi6ce fut achevee; on sortit 
seulement un peu tard du spectacle. 

— On a vu aussi deux nouveaux acteurs italiens sur le 
theatre de la Comedie-Italienne, dont la troupe se partage entre 
les acteurb de ce spectacle et les acteurs de I'Op^ra-Gomique. 
Des deux debutants, l'un joue les roles d'amoureux, I'autre 
celui d'Arlequin. Ce dernier est un §l6ve de Sacchi, le plus 
cel^bre arlequin d'ltalie, dont il a pris le nom. L'amoureux est 
d'une jolie figure, mais un peu commune; du reste bien fait, et 
accoutume au theatre.Quant a 1' Arlequin, c' est beaucoup d'avoir 
et6 souffert. Ce role est en France une chose arbitraire et de 
fantaisie; le public aime beaucoup Carlin, et le nouvel Arlequin 
avait encore le tort de ne savoir parler francais. II mourait de 
peur la premiere fois. La n6cessite de remplacer Carlin, qui 
etait malade et qui se fait vieux, I'a fait supporter ; sa peur et 
sa bonne volenti Ton fait applaudir. II joue deja en francais, et 
la maniSre dont il I'estropie contribue k le rendre plaisant. Je 
ne sais s'il est original et s'il a de I'esprit; mais je pense que 
le public s'y fera, et qu'il reussira beaucoup dans quelque 
temps. 

— Le 15 du mois dernier, on a represents chez M™* la duchesse 
de Villeroy la tragedie de Bajazet, dans laquelle M"® Clairon a 



JUIN 1767. 327 

jou6 le r6le de Roxane. Ce spectacle a 6t6 donn6 pour M"« la 
princesse h<^T6ditaire de Hesse-Darmstadt, qui nous a honoris de 
sa prc^sence pendant trois semaines, et k qui Ton a voulu pro- 
curer I'occasion de voir jouer cette c6l6bre actrice. 

— M. Barthejeunehommede Marseille, auteur de plusieurs 
pifeces de poesie et d'une petite com6die intitul6e V Amateur, 
a fait les Staluts de VOpira que vous allez lire, ainsi que les 
notes dont Us sont accompagn6s, k I'occasion du changement 
qui est arriv6 dans ce spectacle, MM. Berton et Trial en ayant 
pris la direction k la place de Rebel et Francoeur^ 



STATUTS 
POUR L^ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUB. 

Nous qui r6gnons sur les coulisses 

Et dans de magiques palai.s, 
Nous Juges de I'Orchestre, Intendants des Ballets, 

Premiers* Inspecteurs des actrices : 

A tous nos fideles sujets, 
Vents, Fant6mes, Demons, D6esses infernales, 

Dieux de I'Olympe et de la mer, 

Habitants des bois et de Tair, 
Monarques et Bergers, Satyres et Vestales, 

Salut. a notre av6nement, 

Charges d'un grand peuple i conduire, 
De lois i reformer et d'abus k d6truire, 
Et voulant signaler notre gouvernement; 
Oui notre conseil sur chaque changement 

Que nous d6sirons d'introduire, 
Nous avons r6dig6 ce nouveau r^glement 
Conforme au bien de notre empire. 

I. 

A tous musiciens connus ou non connus, 
Soit de France, soit d'ltalie, 
Morts ou vivants, h venir ou venus, 
Permettons d'avoir du g6nie'. 

i. Cette pitee a i\A imprim6e dans les OEuvres choisies de Barthe, publidet 
par Fayolle, Didot, 1811, in-18. 

2. Pas toujours : Inspccteur vicnt du mot latin inspicere. 

3. Permission dont on n'abusera pas. 



528 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

II. 

Vu que pourtant la mediocrity 
A besoin d'etre encourag^e, 
Toute passable nouveaut6 
Par nous sera tr6s-prot6g6e. 
Confreres g6nereux, nous ferons de grands frais 
Pour doubler un petit succes. 
Usant d'ailleurs d'6conomie 
Pour les ciiefs-d'oeuvre de nos jours, 
Et laissant la gloire au g^nie 
De r6ussir sans nos seco urs. 

III. 

L'orchestre plus nombreux. Sous une forte peine 

D6fendons que jamais on change cette loi. 
Dix flfltes au coin dela Reine, 
Et dix fliltes au coin du Roi. 

Basse ici, basse ]k ; cors de chasse, trompettes, 
Violons, tambours, clarinettes ; 
Beaucoup de bruit, beaucoup de mouvements. 

Surtout pour la mesure un batteur fr6netique : 
Si nous n'avons pas de musique, 
Ce n'est pas faute d'instruraents. 

IV. 

I Sur le musician, meme sur Tariette, 

Doit peu compter I'auteur des vers, 

! Comme k son tour I'auteur des airs 

Doit peu compter sur le poete^. 



Si cependant, quoique averti, * 
Le poete, glac6, glace toujours de mSme ; 

Comme sur I'ennui du poeme 

Le public a pris son parti ; 

Que les intrigues mal tissues 

N'ont plus le droit de Teffrayer ; 
Que mfime des fragments ne peuvent I'ennuyer 
Et que les nouveaut^s sont toujours bien regue s, 

Pourrons quelque jour essayer 
Un spectacle complet en scenes d6cousues. 

1 . II faut toujours, en cas de chute, que le musicicn et le poSte puissent se 
C3;i«;(ilerea s'accusant reciproquement • 



JUIN 17 67. 329 

VI. 

SI le pogte sans couleur, 

Le muslcien sans chaleur, 
Si tous deux i la fols sans feu, sans caractfere, 
Ne donnent qu'un vain bruit de rimes et de sons, 
En faveur des abb6s qui lorgnent au parterre. 

On raccourcira les jupons. 

VII. 

Effray6s de I'abus enorme 
Qui coupe I'int^rfit par de trop longs repos, 
Voulions sur les ballets 6tendre la r6forme, 
Leur ordonner surtout de paraitre k propos, 

En r6gler le nombre et la forme; 
Mais en m6dltant mieux nous avons d6couvert 
Qu'i rOp^ra ce sont les jolis pieds qu'on aime ; . 

II serait, par notre systfeme, 

Tr6s-r6gulier et tr6s-d6sert. 
Que les ballets soient done brillants et ridicules ; 

Qu'on vienne encor comme jadls, 

En pas de deux, en pas de six, 

Danser autour de nos Hercules; 
Que la jeune Guimard en ddployant ses bras, 

Sautille au milieu des batailles; 

Qu'AUard batte des entrechats 

Pour 6gayer des fun6railles. 

VIII. 

Pour faire un tout dont les parties 
Pussent 6tre bien assorties, 
Voulions que les compositeurs, 
Machinistes, d^corateurs, 
Musiciens, chefs de la dunse, 
Peintres, poetes, directeurs. 
Nous fussions tous d'intelligence; 
Mais nous laissons ce bel accord 
Aux operas de I'ltalie; 
Peut-on esperer sans folie, 
Pour le theatre de Castor, 
Ce que Ton n'a pu faire encor 
Au jeu de paume d'Athalie? 

IX. 

Si du moins nos acteurs pouvaient seconcerter; 
Que chaque dieu pdt s'acquitter 



330 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

Du r6le imposant qu'on lui donne : 
Qu'ApoUon sut toujours chanter, 

Que I'Amour eut au moins une mine friponne; 

Que le grand Jupiter, convert d'or et d'argent, 
Parut moins gauche sur son trOne, 
Le public serait indulgent : 
Ce qui n'est pas indifferent, 
Car la recette serait bonne. 



X. 



Ordre k Muguet de prendre un air plus leste, 
A Pillot de moins d6toner, 
A Durand d'ennoblir son geste, 
A G61in de ne pas tonnen ; 
Que Le Gros chante avec une ame *, 
Beaumesnil avec une voix', 
Que la f6conde Arnould se montre quelquefois*, 
Que la Guimard toujours se pame*. 

XL 

Ordre h nos bons acteurs, pour eux, pour rOp6ra, 
D'user m6diocrement des reines des coulisses; 
Permettons k Muguet, Pillot, et coetera, 
L'usage illimit6 de toutes nos actrices. 

xn. 

Pour soutenir I'auguste nom 

De la royale Acad6mie, 
On paiera mieux I'amant d'Armide et d'Aricie, 

Pollux, Neptune et Phaeton ; 
Mais qu'ils n'espferent pas que leur fortune accroisse^ 
Jusqu'au titre pompeux de seigneur de paroisse, 
Aux honneurs d'eau benite et de droit f6odal : 

Roland, dans son humeur altiere, 

Doit-il se pr6tendre T^gal 

Ou du chasseur de la Laitiere 

Ou du cocher du Mar6chal? 



i. L'ordre estbon, mais inutile. 

2. Plus inutile encore. 

3. Car 11 ne sufEt pas d'etre jolie 

4. Epithete qui n'est point oiseuse. 

5. Espfece de talent tr^s-decent sur le theatre. 

6. Laruette vient d'achcter une terre seigneuriale. 



JUIN 1767. 331 

XIII. 

RIen pour Tauteur de la muslque, 
Pour Tauteur du poeme, rien. 
Le poete et le musicien 
Doivent mourir de faim selon I'usage antique. 
Jamais le grand talent n'eut droit d'etre pay6 ; 
Le frivole obtient tout, Tor, les cordons, la crosse : 
Rameau dut aller & pied, 
Les directeurs en carrosse. 

XIV. 

En attendant que pour le choeur 

On puisse faire une recrue 
De quinze ou vingt beaut^s qui parleront au coeur 

Et ne blesseront point la vue, 

Ordre i ces mannequins de bois 

Taill6s en femme, enduits de piatre, 
De se tenir toujours iramobiles et froids 
Adoss6s en statues aux piliers du theatre *. 

XV. 

Tout rempll du vaste dessein 
De perfectionner en France Tharmonie, 

Voulions au Pontife romain 
* Demander une colonic 

De ces chantres fliit6s qu'admire I'Ausonie; 
Mais tout notre conseil a jug6 qu'un castrat, 

Car c'est ainsi qu'on les appelle, 

£tait honn^te k la chapelle 

Mais indecent i rOp6ra. 

XVI. 

Pour toute jeune debutante 

Qui veut entrer dans les ballets, 
Quatre examens au moins, c'est la forme constante : 

Primo le due qui la pr6sente, 
Y compris I'intendant et les premiers valets: 
Ceux-ci pr6sde la nymphe ont droit de pr6s6ance ; 

Secundo, nous, les directeurs; 

Tertio, son maltre de danse ; 

Quarto, pas plus de trois acteurs. 

1. Ne pourrait-on pas obtenir dc M. de Vaucanson qu'il fit une vingtaine de 
cbanteuses en choeur? Ce scrait une d<5pense une fois faitc. 



332 CORRESPONDANGE LITTERAIRE. 

XVII. 

A defaut d'examens, certificats de moeurs 

GoriQus en termes tr6s-flatteurs, 
Termes de billets doux et de lettres de change. 

Mais comme ces certificats 

Pourraient par un hasard Strange 

Offrir un bizarre melange 

Et de fortunes et d'etats, 

Sur ces mystferes dSlicats 
Promettons de garder le plus profond silence, 

A moins que les frequents d6bats 
Des milords d'Angleterre et des marquis de France, 

Et des danseurs et des pr61ats, 
Ne nous forcent d'ouvrir, quoique avec repugnance, 

Ces archives de nos fitats; 

Afin de mettre en evidence 
Qu'a dater du premier de tous les op6ras 

Nos heroines de la danse 
Ont toujours eu le droit d'user de leurs appas, 
Et d'oublier des rangs la frivole distance. 

XVIII. 

Fibres de vider une caisse, 
Que celles qu' entretient un fermier g6n6ral 

N'insultent pas dans leur ivresse 
Celles qui n'ont qu'un due : I'orgueil sied toujours mal 

Et la modestie int6resse ; 
Que celles qu'un 6veque ou qu'un saint cardinal 
Visite sur la brune au sortir de Tofflce 

N'aillent point imprudemment 

Prononcer dans la coulisse 

Le beau nom de leur amant. 

Voulons qu'au moins on s'instruise 

A parler tr6s-decemment, 
Et surtout enjoignons qu'on respecte I'figlise. 

XIX. 

Le nombre des amants limits dSsormais: 

Defense d'en avoir jamais 
Plus de quatre k la fois; qu'ils suffisent pour une; 
Que la reconnaissance 6gale les bienfaits, 
Que I'amour dure autant que la fortune^. 

1 . D'aprfesla convention reQue que les fiUes ont le droit de ruiner leurs amants, 
la nation les invite a preKrer les financiers. 



JUIN 1767. 333 

XX. 

Que celles qui pour prix de leurs heureux travaux 
Joulssent k vingt ans d'une honn6te opulence, 

Ont un hdtel et des chevaux, 
Se rappellent parfois leur premiere indigence, 
Et leur petit grenier, et leur lit sans rideaux. 

Leur d^fendons en consequence 

De rcgarder avec piti6 

Celle qui s'en retourne k pied, 

Pauvre enfant dont Tinnocence 

N'a pas encore n';ussi, 

Mais qui, graces k la danse, 

Fera son cbcmin aussi. 

XXI. 

Item, ordre k ces demoiselles 

De n'accoucher que rarement; 
En deux ans une fois, une fois seulement: 
Paris ne goQte point leurs couches 6ternelles. 

Dans un erabarras maudit 

Ces accidents-li nous plongent ; 

Plus leur taille s'arrondit, 

Plus nos visages s'allongent. 

XXII. 

Item, trfes-solennellement 

Pronon(;ons une juste peine 
Contre I'usurpateur qui vient insolerament, 

L'or en mains, d6peupler la sc6ne, 
Et ravir k nos yeux leur plus bel ornement. 

Taxe pour chaque enlevement, 

Et le tarif incessamment 
Rendu public dans tout notre domaine; 
Cette taxe impos6e k raison du talent, 
De la beaut6 surtout: tant pour une danseuse, 

Tant pour une chanteuse, 
Rien pour celles des chceurs : nous en ferons present. 

XXIII. 

Enfin, vu les guerres cruelles 
Dont nos £tats sont agit^s, 
Vu les noirceurs, vu les querelles 
Qu'excitent les rivalit6s 
De rOIes, de talents, de plaisirs, de beaut^s ; 
Et que peut-6tre un vaste empire 



334 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

Est plus facile k gouverner 

Qu'un peuple lyrique k conduire, 
Avons approfondi le grand art de r6gner, 
Partout exercerons un despotique empire 

A regard des femmes surtout, 

Attendu qu'elles sont partout 

Tr6s-difflciles k r6duire. 

XXIV. 

Et comrae un point capital 
En toute bonne police 
Est une prompte justice, 
Tous leurs proc6s jug6s k notre tribunal, 
Jug6s sans nul appel. Et I'ordre et la d6cence 
Veulent que chacune k son tour 
Comparaisse k notre audience ; 
Viendront I'une apres I'autre et nous feront leur^cour. 

Les plus jeunes d'abord admises : 
Ayant plus de proces, elles pourront nous voir 
Dfes le matin k sept heures precises, 
Ou vers les onze heures du soir. 

Et pour qu'on ne pr6tende k faute d'ignorance, 

Sera la pr6sente ordonnance 
lmprim6e, affich6e k tous nos corridors, 

Aux murs des loges, aux coulisses, 
Aux palais des Rolands, aux chambres des M6dors 

Et dans les boudoirs des actrices. 
De plus, dans le foyer sera ledit arret 

Enregistr6 sous la forme ordinaire, 
Pour le bien g6n6ral et pour notre int^ret. 
D6truisant, annulant autant que besoin est 

Tout r^glement contraire. 

L'an de grace soixante et sept, 
Fait en notre chateau, dit en langue vulgaire 
Le Magasin, pr6s du Palais-Royal. 

Signe Le Berton et Trial 

Plus bas, Joliveau, secretaire.'' 

P. S. Nous avions r6solu de retrancher I'usage impertinent des mas- 
ques; mais nous avons requ une deputation de nos danseurs qui nous 
remontrent que cet usage un peu' singulier ne laisse pas d'etre utile : 
1° pour ne pas compromettre leurs figures, 2° parce qu'il est plus ais6 
d'avoir un masque qu'une physionomie. Nous avons d6f6r6 k d'aussi 
justes remontrances. 



JUIN 1767. 335 

— La catastrophe que les jdisuites viennent d'^prouver en 
Espagne a r«5veille rattention du public sur cette c6lfebreSoci6t6. 
Lorsque les premieres nouvelles arriv^rent, je me trouvais avec 
des gens peu touches de ces calamit^s, car M. le baron de 
Gleichen, envoye extraordinaire de Danemark, dit avec son 
air doux et sournois : // faut convenir que I'art de chasser les 
jisuites se perfectionne de plus en plus. M. le comte de 
Creutz, ministre plenipotentiaire de Su6de, pretendit que du 
train dont les choses allaient, le pape serait tr6s-heureux dans 
quelque temps d'ici d*6tre le grand aumdnier du roi de Sar- 
daigne; et I'abbe de Galiani, secretaire d'ambassade de Naples, 
s'^cria : 

Gens inimica mihi Tyrrhenum navigat aequor! 

Mais cela ne prouve rien contre la Societe. On sait que 
I'abbe de Galiani n'aime pas les j^suites, parce qu'ils ontempS- 
ch6 son oncle d'etre cardinal; et les royaumes de Su6de et de 
Danemark ont le malheur depuis deux sifecles de n'^tre plus 
unis au rocher de Saint-Pierre ^tabli au Vatican pour lederrifere 
de notre trfes-saint p6re Clement Rezzonico. Nous autres gal- 
licans, nous avons luavec d'autant plus d'6dification la savante 
hom61ie de M. I'abbe de Chauvelin, conseiller de grand'chambre 
au Parlement de Paris, imprimee sous le titre de Discours d'un 
de Messieurs, qu'elle nous a paru un des meilleurs amphi- 
gouris et des plus inintelligibles qu'on ait vus depuis long- 
temps. Get amphigouri a fait une telle impression sur I'esprit 
de maltre Omer Joly de Fleury, avocat general audit Parlement, 
qu'il n'a pu se dispenser de faire un r6quisitoire contre les ci- 
devant soi-disant jesuites, dont I'eflet a 6t6 de les juger une 
seconde fois et de les faire chasser du royaume. Ce requisitoire 
n'est pas ecrit d'un style aussi prophetique que le Discours 
d'un de Messieurs, mais il est remarquable par son extreme 
platitude, qu'on croyait m6me perdue depuis que Tiliustre 
Chaumeix s'6tait retire en Russie. Graces au ciel, nous avons 
plus d'un Chaumeix en France, et celui que M. I'avocat 
general a choisi pour lui rediger ses r^quisitoires vaut bien 
I'autre. Vous ne devineriez par exemple jamais ce qui a le plus 
frappe ce magistrat dans I'aventure des jesuites en Espagne : 



336 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

ce sont, dit-il, les motifs qu'une reticence religieuse et respec- 
table a fait renfermer dans lecoeur royal dumonarque.G'est-a- 
dire que ce qui le frappe le plus est ce qu'il salt le moins. 11 
faut convenir que ni le Giceron de Rome, ni celui de Rennes, ne 
savaient faire des morceaux de cette eloquence. 

M. d'Alembert a profite de la circonstance pour faire imprimer 
h Gentive une Lettre de M ***, conseiller au parlement de ***, 
pour servir de supplement a son ouvrage siir la Destruction des 
jcsuites. Brochure in- 12 de cent trente-quatre pages qu'on ne 
trouvera pas a Paris et qui ne plaira pas a Versailles. Ge supple- 
ment ne regardepasl'expulsion des jesuites d'Espagne, car 11 est 
date du l^"" decembre 1765, avec un post-scriptum du 30 mars 
1766. M. d'Alembert r6pond a differentes critiques que les 
jansenistes surtout ont faites de son livre, et dans lesquelles il 
estappele/^a&5aa'5, Philistin, Amorrhien, enfant de Satan, etc. 
J'aime mieux ce supplement que I'ouvrage meme, qui m'a paru 
dans le temps mesquin et faible, avec beaucoup de pretention 
a I'epigramme. Dans le supplement je trouve quelques endroits 
mieux trait^s et mieux ecrits. Avec tout cela il ne faut pas se 
souvenir du chapitre du jansenisme dans le SUcle de Louis XIV ^ 
quand on veut trouver I'ouvrage et le supplement de M. d'A- 
lembert supportables. Les formules parasites qui reviennent a 
tout moment, telles ({mq pour en revenir aux jhuites, quoi qu'il 
en soit, ne croyez pas au reste, avouons cependatit,, etc., prou- 
vent un style d6cousu, faible et sans consistance. 

M. de La Gondamine a cherche comment on pourrait un 
peu consoler les j6suites, parce qu'enfin ils ont besoin de con- 
solation dans les circonstances presentes. II a trouve un moyen, 
mais malheureusement ce moyen ne sera bon que dans quatre 
cents ans: c'est que personne ne croit aujourd'hui les horreurs 
et les abominations qu'on imputait aux templiers ; ainsi, dans 
quatre cents ans, dit-il, personne ne croira les crimes que Ton 
impute aujourd'hui aux jesuites, et ils auront la satisfaction de 
passer simplement pour une soci6te ambitieuse et puissante qui, 
s'etant fait des ennemis de tous cot^s, a enfin sucpombe parce 
qu'en fait d'ambition il faut ou conqu6rir le monde ou en 6tre 
ecrase. Je ne doute pas que la perspective d'etre blancs comme 
neige dans quatre cents ans ne console infmiment les jesuites, 
et ne fasse supporter au R. P. Ricci, general, toutes les epreuves 



JUIN 1767. ' 337 

auxquelles il a plu k la Providence divine d'appeler la compagnie 
de Jt'sus sous son r^gne. 



15 Jain 1767. 

Que le dispensateur de toute sagesse et de toute gloire soit 
avec la sacree Faculty de th6ologie de I'Universite de Paris, 
dite de Sorbonne. Amen! Ce n'est point sans raison que cette 
celfebre et lumineuse congregation a ete appelee la fille ainee de 
nos rois, comme nos rois sont a leur tour les fils aines de 
r%lise. Car, dans cette suite de beaux si6cles si glorieux pour 
la raison, si consolants pour Thumanite, si6cles vulgairement 
dits du moyen age, ou un tondu coifle d'un triple bonnet et 
assis dans la chaire de Simon Bar-Jona, dit Saint-Pierre, lancait 
des foudres qui atteignaient les caboches des souverains d'une 
extremity de I'Europe k I'autre, ofi ledit tondu liait et d^liait 
les peuples de leur serment, installait et deposait les princes k 
son gr6 ; dans ces si^cles k jamais regrettables, chacun sait que 
tout roi tr^s-chretien, k son av6nement au trone, etait oblige, 
en vertu d'un decret papal, de coucher etcohabiter au nom de 
la nation avec la sottise. De cette accointance est n^e la Sor- 
bonne, qui s'est toujours conserve le titre et les prerogatives 
de fille ainee, en depit de la loi salique si defavorable aux 
filles. Or est-il bienvrai que, par laps de temps et ecoulement 
d'ann^es, cette fille ainee et plus que majeure esttomb6e dans 
un etat de langueur et de delabrement tr6s-facheux, au point 
que ses ennemis n'ont pas manque de divulguer qu'elle etait 
devenue absolument imbecile, et que son 6tat de caducite et de 
radotage etait pire que la mort. Mais k dire les choses comme 
elles sont, la vieillesse de cette fille respectable ressemble 
proprement k un doux sommeil, et c'est sans doute par une 
grace speciale du Ciel qu'elle a toujours retrouve toute sa 
vigueur et toutes ses forces dans les occasions importantes et 
d^cisives. Ainsi nous I'avons vue, il y a quinze ans, dans la 
crise violente et fameuse de la th6se de I'abbe de Prades, lors- 
que le loup s'etait glisse dans le bercail, lorsquele fori de Dieu 
etait attaqu6 dans son int^rieur, que ses murs reteniissaient du 
cri de I'ennemi, et que les titans encyclop^distes n'attendaient 
que le signal du syllogisme du bachelier pour livrer assaut et 
VII. 22 



338 GORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

renverser la cite sainte; nous Tavons vue, dis-je, se reveiller 
en sursaut, frapper a droite et a gauche, armer le bras spiri- 
tuel et le bras temporel, lancer censures et d6crets de prise de 
corps, et reussir par ce saint zele k purger sa maison de tous 
gens suspects, a en chasser les pervers et a faire lever le si6ge 
a Tarmee ennemie. En vain, pendant cette fameuse campagne, 
des gens malintentionnes ont-ils public le Tombeau de la 
Sorbonne^^ comrae si elle etait d6c6dee par mort violente ou 
naturelle dans le cours de ses travaux; nul extrait mortuaire en 
bonne forme n'a constate ce dec^s, et ce qui vient de se passer 
a regard de BMisai're prouve bien que si la Sorbonne a sommeille 
quinze ans de suite, ce n'est que parce que le danger etait loin 
d'elle. A I'approche d'un corps d'h^resie sous les ordres des 
g6n6raux Belisaire et Marmontel, elles'est reveilleede nouveau, 
cette fille redoutable, et deja ce corps est disperse, et a ete 
oblige de se replier dans les retranchements de la simple rai- 
son, sous le funeste canon de la tolerance. Trent'e-sept des 
plus hardies de ces heresies ont ete faites prisonnieres de 
guerre en differentes escarmouches ; et la Sorbonne a nomme 
une commission composee de ses plus graves et plus doux doc- 
teurs pour etre a ces heresies leur proems fait et parfait, nonob- 
stant clameur de haro, charte normande et lettres a ce contraires 
de la part de tous les gens a sens commun et a equite, vulgai- 
rement dits gens de bien, 

VIndiculus que la Sorbonne fait imprimer pour servir de 
guide aux commissaires et ou les trente-sept h^r^sies sont 
exposees au grand jour s'est k la verite repandu dans le public 
contre ses intentions et malgreelle; mais le deplaisir que la 
publication de cet Indiculus a cause a la sacr6e Faculte prouve 
avec quel soin elle cherche a nous preserver de tout venin 
quand elle n'en pent presenter le contre-poison en m^me temps. 
Qu'elle se rassure, cette m^re trop ais6ment inqui^te sur le 
compte de ses enfants. II n'est personne qui n'ait fremi en 
lisant VlndiculuSj et en y voyant les trente-sept heresies avec 
leurs boucliers couverts d'horribles devises. L'une de ces devises 
dit : La vMU lull de sa propre lumi^re j et on Viiclaire pas 



1. Voir sur ce pamphlet, ccrit ou tout au moins revu par Voltaire, le n° 206 de 
la Bibliographie voUairienne de Querard. 



JUIN 1767. 839 

lesesprits ai-ec la flamme des biUhcrs. Une autre : Les expn'ts 
lie sont jamais plus itnis que lorsque c/iacun est lil?re de penscr 
comme bon lui semble, Une troisi6me : Jepense que Dieu ne 
punit qu'autant quil ne peut pardonncr; que le mat ne vient 
point de lui, et quil a fait au monde tout le bien quil a pu. 
Une quatri6me : Si Ion m'objecte que je sauve bien du monde, 
je demanderai : Est-il besoin qu'il y ait tant de Hproueh? 
Toutes les trente-sept portent des devises conQues dans cet 
esprit abominable, et tout le monde a senti avec autant d'in- 
dignation que de frayeur que si jamais ces maximes affreuses 
venaient a se glisser et s' accreditor parmi les peuples, il en 
pourrait resulter une douceur de moeurs generale, tr^s-prejudi- 
ciable aux droits et prerogatives de r%lise et de ses ministres. 
Aussi tons ceux qui pensent bien, c'est-4-dire comme la sacree 
Faculte, attendent avec la derniere impatience sa censure qui 
doit reduire ces trente-sept h6r6sies en poudre, et les proscrire 
comme tendantes i rendre les princes plus eclaires et moins 
sots, et les peuples plus sages et soumis h. I'autorite legitime 
sans I'intervention du prfitre ; k diminuer le poids du sacerdoce, 
et par consequent le respect du au bonnet carr6 de laSorbonne; 
i en rendre la recherche moins app^tissante ; ^ arreter dans 
sa source et aneantir une circulation de trente a quarante mille 
lettres de cachet distributes gratuitement, et ce chaque annee, 
par la munificence du gouvernement, pour cause de protestan- 
tisme, jansenisme, molinisme, suivant que le vent souffle : stag- 
nation pernicieuse dans un Etat enti^rement fonde sur les 
principes de circulation ; et k favoriser enfin Timportation de ces 
maximes impies de tolerance qui se repandent aujourd'hui en 
Europe si generaiement, au grand scandale et au plus grand 
prejudice de I'^glise notre m6re, et dont les auteurs osent 
pousser I'audace jusqu'i persuader qu'on peut etre honnete 
homme, bon citoyen, fiddle sujet, sans aller \ la messe. 

La gloire immortelle que la Sorbonne acquerra par cette 
censure moder^e et par la proscription n6cessaire d' aussi aflreux 
principes rejaillira principalement sur son syndic actuel, le 
docteur Riballier, dont le nom derive de ribaud, suivant I'opi- 
nion des meilleurs grammairiens du si^cle. Ce vigilant docteur 
a suivi I'heretique et erron6 Marmonlel k la piste, a dechalne 
toute la meute th^ologique apr6s lui, et ne lachera prise que 



340 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

lorsque I'ennemi sera aux abois. Ind^pendamment de Vlndi- 
culus qui a >perc6 et 6difi6 le public malgre la Sorbonne, 
ledit grand docteur Riballier ou Ribaud a detache aux troupes 
de Belisaire un de ses petits roquets appel6 I'abbe Goge, et 
I'errone Marmontel s'etant plaint d'avoir ete injurie, calomnie, 
outrage par ledit Goge, ce petit roquet, qui s'etait contente d'at- 
taquer I'auteur de Bdisaire comme irapie, a incontinent publie 
des additions a son exanien, dans lesquelles il denonce I'auteur 
de Bilisaire comme seditieux: letout pour preparer par forme 
d'avant-gout h. la salubrite un peu am6re de la censure theolo- 
gique qui doit operer sa gu6rison, afm que le nom du grand 
Riballier soit inscrit dans les fastes de I'iramortalite a cote de 
celui de I'illustre docteur Tamponet, qui, en son vivant, a joue 
un si grand role dans I'affaire de la thfese de I'abbe de Prades. 
Mais comme la gloire de la sacree Faculte et la reputation 
de ses lumi^res, de sa douceur et de son equite, ne sont pas le 
seul but qu'elle doive se proposer par les censures ; comme il 
serait expedient d'aller a la source du mal afm d'en arr^ter 
d'autant plus surement le progr^s, et comme, au grand scandale 
de toutes les ames charitables et par une suite inevitable de la 
corruption generale des moeurs, I'ancien et respectable usage 
de bruler les auteurs de tout ouvrage censurable a malheureu- 
sement passe de mode, et ne pourrait etre remis en vigueur en 
ce si^cle effemine sans faire crier k I'atrocite et a la cruaute, 
pour quelques fagots de plus qu'il y aurait de consumes; si, 
en ma qualite de lutherien, ilm'etait permis d'elever ma faible 
voix parmi les enfants d' Israel, je conseillerais aux venerables 
docteurs de toutes les absurdites, composant entre eux la sacree 
Faculle, de reunir tons leurs efforts pour obtenir a la prochaine 
assemblee du clerge, de m6me qu'^ la premiere assemblee de 
chambres de nos seigneurs du Parlement, de tr^s-humbles 
representations a faire au roi pour qu'il plaise a Sa Majeste 
d'interdire dans toute I'etendue de sa domination, par un edit 
a jamais irrevocable et sous peine de la vie, la culture du bois 
et du chanvre, ensemble I'usage du linge, tant de corps que de 
lit, de table et de manage, ou sous quelque denomination que ce 
puisse etre. Get edit, observe dans toute sa rigueur, fera bientot 
tomber toutes les papeteries, parce que ou il n'y a point de 
linge il n'y a point de chiffons, et ou il n'y a point de chiffons, 



JUIN 1767. SM 

il n'y a point de papier; oii il n'y a point de papier, il n'y a 
point d'iniprimerie; oii il n'y a point d'imprimerie, la sottise 
crolt conime chiendent, et les fripons sont les maltres des 
princes et des peuples. Ainsi c'est I'usage funeste de porter des 
chemises qui a caus6 le malheur du genre humain, en lui fai- 
sant secouer le joug des pr6tres, et en lui persuadant que la 
raison et la justice tout court sont des guides. plus surs pour 
arriver au bonheur que les jeunes, les pri6res, les macerations, 
les legs pieux et tout I'attirail des vertus favorables k I'Eglise, 
ci I'autorite et aux revenants-bons de ses ministres. 

II faut quelquefois rire, malgre qu'on en ait, de peur de 
pleurer de douleur ou de fremir dindignation. Les chicanes 
que la Sorbonne fait k I'auteur de Bdlisaire depuis trois mois 
peuvent faire rire les hommes senses du bout des 16vres, a 
cause de leur extreme platitude; mais elles ont un cote qui sou- 
16ve et indigne toute ame sensible, car il ne faut pas s'y tromper : 
que Titus et les Antonins soient en enfer ou en paradis, rien 
n'estplus egal k cette troupe de vieux radoteurs, qui ont le droit 
de d^raisonner au prima mensis de la Sorbonne ; mais avoir 
soutenu que les princes ne doivent persecuter personne pour la 
cause de la religion, voila le tort veritable et impardonnable de 
M. Marmontel. La Sorbonne ne s'en est pas cach6e dans cet 
Indiculus des propositions extraites du livre de BHisaire. Yous 
avez vu quelles sont les maximes qui lui deplaisent. 11 est vrai 
que lorsqu'elle a remarque le mauvais effet que son Indiculus 
produisait dans le public, elle s'est repentie d'en avoir laisse 
6chapper quelques exemplaires; mais elle ne s'est pas repentie 
de I'atrocite de ses maximes. Dans les conferences multipliees 
que I'auteur de BHisaire a eues avec des docteurs de Sorbonne 
en presence de I'archevSque de Paris, pour tS,cher de convenir 
d'une retractation qui put lui eviter une censure publique, les 
voix se sont surtout reunies centre la tolerance. Le docteur 
Le F6vre s'est 6crie : Qui, sans doute^ la religion est douce 
et ne commit que les armes de la persuasion; mais le prince 
doit-il laisser tout faire cl la persuasion, et Dieu lui a-t-il 
confii le glaive pour rien? Le sang humain n'a done pas 
encore assez coul6 au gr6 de ces monstres impitoyables, et 
I'histoire, qui rapporte tant d'affreux massacres, n'a pas encore 
assez de monuments sanglants qui attestent notre barbarie et 



342 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

notre cruaute! G'est un spectacle bien deplorable que de voir h, 
quel point I'esprit de parti aveugle et pervertit. L'archev6que 
de Paris n'a pas certainement une ame dure et farouche. On a 
souvent vante sa charity, sa' douceur, mille vertus qui caract6- 
risent un coeur plein d'humanit6, et je n'ai nulle peine a y 
croire. Gependant ce prelat a voulu obliger I'auteur de Bilisaire 
de reconnaitre.deux points : 1° le droit qu'ont les souverains 
de forcer les consciences en faveur de la vraie religion; 2° le 
devoir d'user de ce droit avec moderation. Mais qu'on lui 
demande ce qu'il appelle moderation, et il ne voudra pas peut- 
etre allumer des buchers ni dresser des potences ; mais il 
remplira sans regret les prisons et les galores d'honn^tes et 
d'utiles citoyens qui n'ont d'autre tort avec leur prince que de 
se servir d'une formule de pri^re differente de la sienne, et 
d' entendre autrement que lui des choses ou personne n'a 
encore rien compris. On sait que rien n'est si aise que de s'ac- 
corder sur les caract^res de la vraie religion. 

Le resultat detoutes les conferences de I'auteur de Bilisaire 
avec M. rarchev^que de Paris et les docteurs de Sorbonne, c'est 
que la Sorbonne publiera une censure de son livre, et le prelat 
peut-etre aussi une instruction pastorale. Pis n'aurait pu arriver 
si M. Marmontel avait suivi I'avis de ses amis, et qu'il se fut 
tenu tranquille et paisible chez lui. 

M. I'abbe Mauduit, qui prie qu'on ne le nomme pas, a envoye 
de Ferney une seconde anecdote que je ne trouve pas aussi bonne 
que la premiere. Un bachelier ubiquiste vient en ce moment de 
publierune feuille intitulee les Trente-sept VMtis opposdes aux 
trenle-sepl ImpUlh de BMisaire. Ce bachelier est malin, il pre- 
sente les contradictoires des propositions deBelisaire que la Sor- 
bonne a d6clar6es censurables dans son Jndi cuius, et il soutient 
que tout bon catholique est oblige de souscrire a ses proposi- 
tions. Ulndiculus lui a souvent donne beau jeu. Ainsi, suivant 
la Sorbonne et le bachelier ubiquiste, la vtriti ne luit point 
de sa propre lumicre, et on pent cclairer les esprits avec les 
flammes des buchers. Item, 11 faut bien se garder de sauver 
tant de monde, il est fort bon qu'il y ait beaucoup de riprouvis. 
Et ainsi du reste. L'avis au lecteur qu'on lit a la tete est trop 
long, froid et sans sel ; M. I'abbe Mauduit I'aurait fait beaucoup 
plus gai. Les propositions extraites de Bilisaire, et les contra- 



JIIIN 1767. 3U 

dictoires pi*6sent6es par le bachelier, sont imprimdes sur deux 
colonnes et placees les unes vis-^-vis les autres ; mais cela est 
imprira6 en si menu caract6re et si coufusement que le lecteur 
est rebuts et que le principal effet en sera manque. Je crois 
que ce bachelier ubiquiste pourrait bien 6tre proche parent de 
M. I'abb6 Morellet. 

Enfin, pour completer I'liistoire des infortunes de BeUsairej 
qu'un grand et aimable ministre a compar6es aux vingt-six 
infortunes d'Arlequin, il faut ajouter k tout ceci que I'avocat 
Marchand en a fait la parodie sous le titre d'Hilaire, par un 
milaphysicien. Brochure in-12 de deux cent quarante pages. 
C'est le coup de pied de I'ane. Get avocat Marchand, qui passe 
pour un aigle et pour un fort bel esprit dans certaines maisons 
du Marais, est le plus mauvais plaisant de tous les mauvais 
plaisants de Paris. II est lourd et b6te k faire plaisir. Hilaire 
est un vieux sergent reforme, et accuse d'avoir fait la contre- 
bande. Voila le travestissement de B^lisaire; tous les autres 
personnages du roman sont ci peu prfes aussi heureusement et 
aussi spirituellement deguises. II n'y a pas d'ailleurs le mot 
pour rire, et toute la parodie est d'une insipidity et d'une pla- 
titude magnifiques. On dit que cet avocat Marchand, qui fait de 
si jolies plaisanteries, est fort baisse depuis quelque temps, qu'il 
est devenu hypocondre, cacochyme et atrabilaire. Quel malheur 
pour les soupers du Marais, dont il etait lame! 

— Jeanne Catherine Gaussem de Labzenay, pensionnaire du 
roi, vient de mourir k la Yillette, pr6s de Paris, dans un &ge 
peu avanc6. Suivant quelques memoires, elle n'aurait que cin- 
quante-un ans ; d'autres lui en donnent pr6s de soixante * : c'est 
cette actrice connue sous le nom de W^ Gaussin, et cel6bre en 
Europe d6s sa premiere jeunesse par les vers que M. de Vol- 
taire lui adressa aprfes la premiere representation de Zaire, 
elle a fait pendant trente ans les delices du public sur la sc6ne, 
et m6me hors la sc6ne de la Gomedie-Francaise. M"« Gaussin 
avait la plus belle t6te, les plus beaux yeux, le son de voix le 
plus doux et le plus enchanteur; dans les derni6res annees de 
son service au theatre, elle avait perdu les graces de la taille; 
mais elle avait conserve d'ailleurs un air de fraicheur et de 

1. Elle ^tait n6e le 25 ddcembre 1711, h Paris. 



344 CORRESPONDANCE LITTl^RAIRE. 

jeunesse avec tous les autres avantages, et, a I'age de prfes de 
cinquante ans, elle jouait encore les roles d'une fille de quinze 
ans sans etre deplac6e ni ridicule. Son jea 6tait en g6n6ral 
plein de grace et d'ing^nuite, et Ton peut dire quelle a cre6 
ces roles de naivete et d'enfance que plusieurs de nos poetes 
ont falts plutot d'apr^s son talent que d'aprfes la nature. Dans 
la tragedie, sans avoir beaucoup de force, ses larmes etaient si 
belles et si interessantes! On lui a reproche de la monotonie 
dans ses inflexions ; mais c'6tait la monotonie la plus sedui- 
sante. La tendresse paraissait avoir petri le caract^re de cette 
actrice c^l^bre; c'etait son triomphe, et dans les roles de 
theatre, et dans ceux de la vie. Avec tant de charmes, il n'etait 
pas etonnant qu'elle tournat la tete a toute 1' elite des jeunes 
gens qui entraient dans le monde ; et si Ton en croit la renoni- 
mee, sa s6verit6 et sa resistance n'6taient jamais poussees 
a Texcfes. L'idee de faire des malheureux lui etait penible. 
Us disent que cela leur fait tant de plaisir^ disait-elle avec 
sa voix douce. Comme cette disposition a la mis6ricorde la 
mettait dans le cas de manquer souvent a des engagements 
pris, on lui a souvent impute une fausset6 et une duplicity 
qu'elle n'avait pas; ses ruses et ses subterfuges dans le com- 
merce et dans les affaires d'amour 6taient une suite inevitable 
de sa faiblesse et de la facility de son caractere. Dans les der- 
ni6res annees de sa vie theatrale, elle a eu la sottise d'epouser 
un danseur qui a eu de mauvaises facons pour elle. Ce vilain 
honime mourut il y a quelques annees, et comme il avait fait 
longtemps le metier de courtier et d'agloteur, il lui laissa de la 
fortune. Depuis cette epoque elle est tombee dans la grande 
devotion, et, toujours entouree de pr6tres, elle a fait dans les 
dernieres ann6es de sa vie I'edification de sa paroisse. II est 
naturel qu'un esprit sans principes et une ame sans consis- 
tance, lorsque les douces erreurs de I'amour se sont dissip6es, 
se livre k d'autres illusions et a des regrets qui obligent un 
coeur sensible a se rappeler les tendres egarements de sa vie 
par forme de penitence. 

— II est sorti de la manufacture de Ferney une petite bro- 
chure intitulee Homilies jyrononcees ci Londres en i765, dans 
une assemhlee particuliere. Ces Homelies sont au nombre de 
quatre : la premiere centre I'atheisme, la seconde centre la 



JUIN 1767. W 

superstition, la troisifeme et la quatri^me sur les choses incom- 
pr^hensibles et inadmissibles de I'Ancien et du Nouveau 
Testament. Tout cela est trait6 fort superficiellement, et ne 
consiste qu'en repetitions et redites. L'%lise m^tropolitaine et 
primatiale des ath^es de Paris a crie au scandale k propos de 
la premiere hom6lie. Elle a pr6tendu que le patriarche, avec 
son remunerateur et punisseur, n'^tait qu'un capucin, et que 
c'etait poser les fondements de la morale sur une base bien 
fragile et bien precaire que de I'^tablir sur de tels principes, 
et que I'experience journali^re prouvait combien ces principes 
avaient peu d'influence r^elle sur la conduite des hommes. II 
n'appartient pas k un fiddle simple et humble de coeur comme 
moi de se m^ler de ces questions abstraites, et qui font schisme 
parmi les plus grands docteurs en Israel. 

— II vient de sortir de la m6me manufacture une autre 
feuille intitul^e Lettres sur les Pan^gyriques, par Irlnh AU- 
ihh^ professcur en droit dans le canton d' Uri, en Suisse . Nous 
vivons dans la plus grande disette de toutes ces precieuses 
denrees, et la liberie du commerce est si g6nee k cet egard, 
depuis quelques annees, que cette branche interessante pour 
tons les philosophes negociants sera bientot absolument 
aneantie. A peine arrive-t-il un ou deux de ces ecrits a bon 
port; le reste est confisque a la poste ou aux barriferes, et il 
serait impossible de persuader au possesseur d'un exemplaire 
6chappe de s'en dessaisir. La lettre dont il s'agit parle d'abord 
du panegyrique de Trajan, prononce par Pline, ensuite de nos 
oraisons funfebres, et particulierement de celles de Bossuet, et 
elle finit par une esquisse du panegyrique de Catherine II, 
imp6ratrice de Russie. M. Ir6n6e A16th6s parcourt rapidement 
les travaux de cette princesse, entrepris depuis son avenement 
k I'empire; il parle de ses principes de legislation, de ses idees 
de tolerance, de sa protection accordee aux dissidents de 
Pologne, de ses bienfaits repandus au dehors. M. Ir^nee pourra 
citer k cette occasion un don de cinquante mille livres fait en 
cette ann6e 1767 k M. Diderot, sans compter celui de I'ann^e 
1765. Les gazettes qui ont dit vingt-cinq mille livres n'ont 
rapport^ que la moitie de la somme. 

— M. de Saint-Foix, auteur des Essais historiques sur Paris, 
de la petite com6die des Grdces, de celle de VOracle, et d'au- 



346 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

tres ouvrages moins connus, vient de publier une Histoire de 
Vordre du Saint-Esprit, en deux petites parties in-12, qui 
seront sans doute suivies de quelques autres. L'auteur prend 
le titre d'historiographe des ordres du roi ; c'est apparemment 
une place qu'on a cr66e pour lui. L'histoire de I'ordre du Saint- 
Esprit, ainsi que celle de tous les ordres d'honneur et de 
decoration, est fort courte; quand on aparle de son institution, 
de ses statuts et de ses ceremonies, tout est dit. Aussi M. de . 
Saint-Foix expedie tout cela dans la premiere partie. La seconde 
contient les principaux traits de la vie des chevaliers de la 
premiere promotion faite par Henri III. Les parties qui suivront 
serviront sans doute a parcourir la vie de tous les chevaliers 
qui ont 6te successivement decores de cet ordre. L'auteur ne se 
propose point de donner un precis de leur vie, il se borne a en 
rapporter les traits les plus remarquables ; et il faut convenir 
que son choix est presque toujours bien fait. On lit cet ouvrage 
avec beaucoup de plaisir ; il est ecrit d'une maniere naturelle, 
concise et interessante. Son plan plus etendu aurait pu former 
cette £cole militaire dont M. I'abbe Raynal n'a rempli I'idee 
que trfes-imparfaitement. J'avoue que je pr6f6re de telles lec- 
tures a tous les BMisaires du monde, et voila le cours de 
morale que je voudrais mettre entre les mains de la jeunesse. 

L'auteur, en parlant de la loi salique, tombe dans une 
erreur qu'il faut relever ici. II pretend que ce qui distingue 
superieurement nos princes du sang de France, c'est que la 
couronne leur appartient solidairement, leur droit k cet 6gard 
etant transmis, repandu, certain dans toute la famille ; au lieu 
qu'il n'en est pas ainsi dans les pays qui ne connaissent pas la 
loi salique, et que le droit a la couronne est incertain dans les 
families royales ou les filles peuvent heriter du trone. M. de 
Saint-Foix ne sait ce qu'il dit. II aurait du savoir que dans les 
pays ou les femmes ne sont point exclues du trone, elles ne 
succ^dent cependant qu'au d6faut de male, et que si, k la mort 
de I'empereur Charles YI, il avait existe une branche cadette et 
apanagee de la maison d'Autriche, le rejeton male de cette 
branche aurait indubitablement recueilli la succession, a I'ex- 
clusion de la fille de Charles VI. Cette loi de la succession des 
femmes n'a qu'un inconvenient, c'est qu'il faudrait que de 
droit, au defaut de males, la succession appartint toujours k la 



JUIN 1767. 347 

famille la plus proche du d6funt qui succ^de. Ce droit, reconnu 
et 6tabli en Europe, an6antirait une foule de pretentions, 
semences 6ternelles de discordes etde guerres. Ilparait injuste 
dans le droit et presque toujours difficile dans le fait de 
d^pouiller une princesse de T heritage de son p6re en faveur de 
descendants otrangers d'un mariage fait il y a deux ou trois 
cents ans; mais avec ce droit reconnu, je trouverais cet ordre 
de succession bien preferable k la loi salique. 

— Dictionnaire des synonymes francaisK Volume grand in-8° 
de pr6s de six cents pages. Je ne connais point I'auteur de cette 
compilation. II fait un vocabulaire par forme alphabetique, et 
k chaque mot il cherche k en indiquer les difierentes signifi- 
cations par des mots Equivalents ou synonymes. On ne pent 
connaitre le merite de ces sortes d'ouvrages qu'^ force de les 
consulter. Si celui-ci est bon, il ne fera pas oublier pour cela 
I'excellent livre de I'abbe Girard, les Synonymes francaisj il est 
m6me k croire que I'auleur I'aura mis k contribution de toutes 
fa^ons. 

— Dictionnaire portalif de cuisine, d' office et de distilla- 
tion, onvrage ^galcment utile aux chefs d' office et de cuisine les 
plus habilesj et aux cuisiniires des maisons bourgeoises. On y 
trouve, outre la manifere de tout fricasser, de tout rotir, de 
tout cuire, de tout frire, etc., des observations medicinales sur 
la propri6t6 de chaque aliment, et sur les mets les plus conve- 
nables a chaque temperament. Deux volumes in-S", chacun de 
prfes de quatre cents pages. Pour le coup, voil^ du solide, et 
si nos compilateurs ne nous donnaient que de ces plats, nous 
n'en serious pas plus maigres, eux non plus. Personne ne dispute 
k la France sa superiorite en fait de cuisine, et Ton pent dire 
que les cuisiniers et les perruquiers fran^ais ont reellement 
conquis I'Europe. J'esp^re que cette superiority sera moins que 
jamais contestee iorsque M. Le Gros, qui a dejk enrichi I'Eu- 
rope savante de son Art de coiffer les dames, aura eu le temps 
de mettre la derni^re main a I'ouvrage immortel qu'il medite 
depuis longues ann6es sur I'art de la cuisine. 

— M. Lacombe, qui, d'avocat qu'il etait, s'est fait libraire, 



1. Par le P. TimotWo do Livoy. R6imprim6 avec des additions par Beauz^e 
(1788, in-8») et par Lcpan, 1828(ia-12). 



348 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

sans renoncer au metier d'auteur-compilateur, a publie Tannee 
demi^re un Bictionnaire du vieux langage francais, enrichi de 
passages tirds de manuscrits en vers el en prose, des actes 
publics, des ordonnances' de nos rois, etc. Volume grand in-S" 
de cinq cents pages. II vient de donner a cet ouvrage un sup- 
plement en un volume de m6me format, de cinq cent soixante 
pages. L'auteur a dedie ce supplement a la ville d' Avignon, 
sa patrie. Get ouvrage, tel qu'il est et avec les d^fauts qu'il 
pent avoir, est utile et n^cessaire. On ne voit pas que M. de 
Sainte-Palaye se presse de publier son Glossaire pour lequel il 
a cependant demande et obtenu d'etre de I'Academie francaise. 
Cela s'appelle se faire payer d'avance; mais encore faut-il 
laisser sa marchandise quand on en a recu le prix. 

— M. Chauveau vient de faire imprimer VHomme de cour, 
comedie en cinq actes et en vers. L'auteur dit dans sa preface 
que les Com6diens lui ont garde sa pi6ce quinze mois, et il n'a 
pas voulu comprendre cette reponse. Las d'esperer, de se 
plaindre, d'attendre une lecture, il a pris le parti de retirer sa 
pi6ce et de la faire imprimer; il n'a pas prevu que c'etait justi- 
fier pleinement les Comediens de leur peu d'empressement. 
Plut a Dieu, pour la reputation de M. Chauveau, que son Homme 
de cour se fut eclipse avec les Illinois, a la mort du dernier 
souffleur de la Comedie! Cet homme de cour est un de ces 
agr6ables qui meriterait la corde, ainsi que sa creature, 
M. I'abbe d'Orcy, qui joue un grand role dans I'intrigue de cette 
detestable pi^ce. Ce pauvre M. Chauveau ne sait pas que les 
sc61eratesses se commettent tout autrement a la cour que dans 
les carrefours ou sur les grands chemins. 

— M. Araignon, qui nous a deja donne une tragedie du 
Siige de Beauvais, vient de faire imprimer aussi une comMie 
en cinq actes et en prose, intitulee le Vrai Philosophe. M. Arai- 
gnon ne fait pas comme M. Chauveau; ilne portepas ses pieces 
aux Comediens; il lesporte h. I'imprimeur, qui les envoie direc- 
tement a I'epicier. Je ne sais si son philosophe est le vrai 
philosophe ; mais je sais bien que lui n'est pas le vrai poete. II 
faut aussi qu'il ne soit pas le vrai avocat, quoiqu'il se qualifie 
d'avocat au Parlement; car s'il avait le moindre procillon a 
plaider, il ne perdrait pas son temps a faire de mauvaises pieces 
qu'on ne peut ni lire ni jouer. 



JUILLET 1767. 3ft9 

— La tragi^die des Illinois a 6t6 interrompue, apr^s la 
premiere representation, par une maladie assez serieuse qui est 
survenue k M"" Dubois. Elle ne pourra 6tre reprise qu'aprfes le 
r6tablissement de cette actrice. 



JUILLET. 



1" juil let 1767. 

La manufacture intarissable en productions pour le bien du 
genre humain, qui fleurit k Ferney, sous un chef dont le z61e est 
infatigable, vient de fournir sous le titre de Berlin et I'ann^e 
1766 un fragment des Instructions pour le prince royal de ***, 
6crit de quarante petites pages in-12. Je n'en connais qu'un 
seul exemplaii-e a Paris, que j'ai eu bien de la peine k me faire 
prater pour un quart 'd'heure. On ne saurait assez deplorer la 
severiti^ avec laquelle on continue d'emp6cher I'importation et 
le d6bit des productions de cette fabrique pr6cieuse. J'ai tou- 
jours eu un grand mepris pour les lois somptuaires ; celles qui 
ont pour objet de conserver a une nation sa pauvrete d* esprit 
ne sont pas moins m^prisables k mes yeux. 

La brochure dontil s'agitici, et qui fait en tout soixante-dix- 
sept pages, contient, outre le fragment des Instructions, un cha- 
pitre sur le divorce, un autre sur la liberte de conscience ; et on 
lit k la fin la premiere anecdote sur BHisaire, ou la conversation 
de I'academicien avec fr6re Triboulet, que vous connaissez. 

Dans le chapitre sur le divorce, I'auteur fait voir combien 
les principes de r%lise romaine en mati^re matrimoniale sont 
contraires au sens commun et a la bonne police. Le chapitre sur 
la liberty de conscience consiste dans un petit dialogue entre 
un jesuite, aum6nier d'un prince de I'empire catholique, et un 
anabaptiste manufacturier faisant entrer deux cent mille 6cus 
tons les ans dans les Etats de Son Altesse par son Industrie. On 
developpe dans cette petite conversation I'absurdite et I'atro- 
cit6 de I'esprit intolerant de I'liglise romaine. Je suis persuad6 
que la cour de Rome decernerait volontiers au venerable pa- 



350 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

triarche de Ferney la couronne du martyr pour I'ardeur avec 
laquelle il travaille au salut des ames, et qui iie saurait man- 
quer d'avoir k la longue les suites les plus efficaces. 

Revenons au fragment des Instructions d'un prince. L'auteur 
y parle a son cousin, et I'bn a pretendu que ce fragment etai 
adress6 au prince royal de Su6de, au nom d'un prince de la 
maison de Prusse. Mais il ne s'y agit de rien de relatif a la 
Su^de. L'ecrit peut s'adresser a tout prince protestant indis- 
tinctement; il n'y est question que d'attaquer les usurpations de 
r^glise romaine sur I'autorite legitime des souverains, et de 
combattre les principes absurdes sur lesquels cette usurpation 
s'est etablie. Les abus les plus frappants de la constitution fran- 
^aise dans 1' administration de la justice et des finances sont 
releves avec une grande sincerite. Ainsi le but de l'auteur n'est 
point ici de donner des principes d'education pour I'heritier 
presomptif d'une couronne, mais de deferer, sous le litre de 
Fragments d' instruction, au tribunal de la raison universelle des 
usages aussi absurdes qu'anciens sur lesquels le gouvernement 
de la France a pris sa forme. Vous croyez bien que la venalite des 
charges est comptee parmi ces beaux usages. Plusieurs des 
idees de l'auteur ne seront point enregistr^es par les parle- 
ments. 11 a fait voir par exemple I'incoherence qu'il y a entre 
un office de judicature et le droit qu'on y a associ6 d'influer par 
I'enregistrement sur la legislation et sur les affaires publiques. 
II serait a desirer, suivant notre auteur, que les provinces 
eussent des etats, que le droit de reraonter au souverain appar- 
tint a ces 6tats, et que de simples juges fissent leur metier 
et ne fussent pas distraits de la fonction de juger des proems. 

Ge Fragment d' instruction ne traite done point de I'educa- 
tion d'un prince, et ne peut dispenser aucun philosophe de pro- 
poser ses idees sur cet objet important. Nous n'avons encore 
rien de satisfaisant li-dessus, et les premiers 616ments de cette 
grande science, bien loin d'etre incontestables, ne sont encore 
ni etablis ni m6me connus. II en est des livres 6l6mentaires sur 
r education d'un prince comme de ceux qui traitent des prin- 
cipes des beaux-arts. II faudrait que I'exemple precMat le pre- 
cepte. G'est Vlliade et I'Odyss^e, ce sont les pieces de Sophocle 
et d'Euripide, qui ont fait trouver la raison po6tique des poemes 
6piques et des tragedies ; les plus sublimes tableaux etaient 



JUILLET 1767. 351 

faits avant qu'il y eiit aucun ouvrage didactique sur la peinture. 
Dix ou douze exemples de princes eleves en differents litats 
de I'Europe avec un succ6s 6clatant fourniraient la veritable 
po^tique de Teducation des princes, bien plus vite et bien plus 
sftrement que les meditations les plus profondes de nos philo- 
sophes. 

En consultant I'histoire, le veritable livre 6l6mentaire de 
cette science, on remarque qu'en general les plus grands prin- 
ces d'une nation ont et6 ceux qui n'elaient pas nes sur le tr6ne. 
On remarque encore que le m6rite des souverains est en raison 
inverse de la stabilite de leur couronne : plus un trone est 
affermi, moins un souverain est oblige k de grandes clioses ; 
aucun danger ne le tient 6veille, et le sommeil s'en empare. 
La couronne de Prusse ne sera pas toujours port6e par un grand 
capitaine, par un grand philosophe, par un prince qu'aura 
6prouve le malheur dans sa jeunesse ; mais tout roi de Prusse 
aura du merite, au risque de perdre sa couronne. On en pent 
dire autant des princes de la maison de Savoie ; et pour peu 
qu'on veuille refl6chir, on se convaincra en fremissant que le 
plus grand prince qu'ait eu la France, cet Henri IV dont on ne 
peut se rappeler les vertus sans la plus tendre Amotion, s'il etait 
n6 dauphin de France en ce xviii" si6cle, non-seulement n'aurait 
pas ete un heros, mais aurait^te un mauvais prince (s'il est vrai 
que faible et mauvais sontpresque synonymes sur le tr6ne), etk 
coup sur, un roi sans vertu et sans gloire. Quel peut done etre le 
grand avantage 'des princes qui parviennent au trone sans y 6tre 
n6s ? G'est d'avoir appris a obeir avant de commander ; h con- 
naitre le genie des hommes et des affaires; k dependre non- 
seulement de la volont6 souveraine, mais d'une infinite d'autres 
volont^s qui ne peuvent etre conquises qu'a force de talent, de 
vertu ou d'adresse; k donner a son ame la plus grande elas- 
ticity possible, en resistant au poids des evenements et en sup- 
portant les inconv6nients de sa situation. 

II semblerait done que la condition la plus essentielle de 
I'education d'un prince serait de lui laisser ignorer son etat et 
ses droits, et d'elever celui qui est pour commander comme 
s'il etait n6 pour ob6ir. Mais comment lui conserver cette pr6- 
cieuse ignorance au milieu de tant d' obstacles qui s'y opposent, 
et qui rendent ce projet presque chim^rique ? II faut y renoncer. 



352 CORRESPONDA.NCE LITTEUAIRE. 

Si Ton ne peut derober k I'enfant royal la connaissance de sa 
destinee, il faut du moins savoir Teffrayer sur I'importance de 
ses devoirs, sur le fardeau qu'il doit porter un jour; il faut que, 
soumis a la discipline militaire, lemoin de la manifere dont les 
affaires se traitent, il plie d6 bonne heure son g6nie k la sou- 
mission et a la docilite; que I'exemple et 1' experience ne soient 
pas remplaces par des preceptes steriles et des lieux communs 
qui, quoique de bonne morale, n'ont jamais produit une impres- 
sion durable. 

Ainsi, en renoncant k corriger un jeune prince a force de 
preceptes et de sermons, il me semble que tout I'art du gou- 
verneur devrait s'^puiser a creer des occasions ou il puisse 
sentir I'inconvenient de ses d6fauts par sa propre experience. 
Elle Ten corrigerait peut-etre sans que le gouverneur eut 
jamais besoin de s'en meler autrement. II subsisterait ainsi 
entre I'elfeve et le gouverneur une espfece de contrat en vertu 
duquel chacun resterait maitre de ses volontes et de ses actions, 
mais aussi en eprouverait et supporterait les consequences 
naturelles. Ces consequences rendues inevitables apprendraient 
au jeune prince peut-etre plus que le plus beau cours de mo- 
rale, et le pr^serveraient du vice le plus ordinaire de I'enfance, 
de la dissimulation. 

Ene des plus belles institutions d'une nation serait la loi qui 
affranchirait k jamais de toute esperance et de toute crainte 
celui qui eleve I'enfant royal, en sorte qu'il ne fut jamais en cas 
de rien attendre de son ei^ve, et qu'il quittat la cour en quit- 
tant sa charge. G'est avoir assez bien merite de la patrie que 
d'avoir conduit I'heritier de I'empire au pied du trone ou il doit 
6tre assis un jour : le repos d'un tel homme n'a rien que de 
glorieux, et il doit jouir dans la retraite des vertus de son 
el^ve. L'illustre Metastasio parait avoir eu cette vue dans la 
premiere scene de son Alcide al bivio, pi^ce composee pour le 
premier mariage de I'empereur des Romains d'aujourd'hui. Le 
gouverneur d' Alcide quitte son el6ve, et prend conge de lui a 
I'entree des deux chemins. Malgre les instances du jeune Alcide, 
malgre le besoin pressant que celui-ci pr6tend avoir de son 
gouverneur au moment le plus critique et le plus important de 
sa vie, il en est abandonne. Cette scene est un module a la fois 
du vrai pathetique et d'une prof onde morale. A Venise, lorsqu'un 



JUILLET 1767. 353 

noble est c^lu doge et chef de la r^publique, tous ses parents 
perdent leurs charges. 

Malheur k la nation dont les princes sont abandonn^s d^s 
leur enfance aux pr^tres ambitieux et fanatiques! Car, ne pou- 
vant arr^ter le progr^s des lumi6res publiques, ils entreprendont 
d'aveugler celui qui devrait 6tre le plus 6claire, et afin d' as- 
surer leur domination ils ne negligeront rien pour le rendre 
ennemi de lui-m6me et de ses peuples. 

Je finirai cet article comme I'auteur du Fragment des in- 
structions, en disant que le reste du manuscrit manque ; et 
j'ajouterai qu'il pourra 6tre retrouv^ dans deux ou trois sifecles, 
lorsqu'un souverain qui connait la veritable gloire ne sera plus 
un ph^nom^ne en Europe ; lorsqu'on aura connu qu'il est de 
I'essence de I'homme d'etre gouverne, et qu'il n'est pas besoin 
du passage amphibologique d'un tapissier fanatique devenu 
ap6tre pour faire respecter I'autorite souveraine; lorsqu'on 
aura appris la science de I'emploi des hommes et leur prix, et 
que Ton se sera convaincu que la nation la plus courageuse, 
la plus vertueuse, la plus g^n^reuse, est aussi la plus facile k 
gouverner; lorsque enfm le progrfes lent et insensible de la 
raison aura d^truit quelques milliers de pr^jugds destructeurs 
de la gloire et du bonheur de I'humanit^. 

— Le petit succ6s des Statuts dc VOpdra a fait faire les 
statuts que vous allez lire, et dont j'ignore I'auteur. Si ces 
statuts ont besoin de quelque commentaire, je ne manquerai 
pas de I'ajouter en marge. 

STATUTS 
DE LA COMEDIE-FRANgAISE. 

Nous, Le Kain, Bellecour, M0I6, 
Brizard, Dauberval et Pr6villeS 
Troupeau dans ce lieu rassembl6 
Pour amuser et la cour et la ville : 
A tous les histrions; i Bienfait, Nicolet, 
Restier, Gaudon et Taconet, 

\. Cos six acteurs forment, en vcrtu d'un rfeglcraent nouveau de MM. les pre- 
miers gentilshommes, un comity qui examine et re^oit IcsnouvoUes pieces, et r&gle 
los principales afTaires dc la troupe sans la consulter. (Grinu.) 

VII. 23 



35Zi CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

Com6diens, marionnettes 
Qui vont de tr6teaux en tr6teaux 
Chercher du pain en contant des sornettes ; 
Enfin, k tous nos commensaux, 
Aux diseurs ,de bonne aventure, 
Salut. Aprfes avoir entendu la lecture, 
Faite aujourd'hui dans notre comit6, 
D'un rfeglement nouvellement port6 
Par les deux directeurs aussi z616s que sages 
D'un spectacle fameux ou Ton parle en chantant^ 
Et voulant r6tablir les antiques usages, 

Nous avons cru devoir en faire autant 
Pour le bien du public et surtout pour le n6tre. 
Car c'est un point arrets pavmi nous 
Que toujours Tun marchera devant I'autre : 
En nous d6shonorant nous devons gagner tous. 
Comma sous-directeurs, tyrans de nos confreres, 
Nous avons su nous arroger des droits ; 
En d6pit d'eux nous faisons leurs affaires, 
En d6pit d'eux nous leur donnons des lois. 

I. 

En consequence, ordonnons que Ton chasse 
Tous ces acteurs siffl6s dont le public se lasse, 
L'inutile Paulin, I'automate Belmont, 

La Chassaigne *, Bouret le ridicule, 
Feuilly*, mais Pin surtout: il est riche, dit-on, 
Et ce motif lui seul vaudrait I'exclusion. 
D6sirant cependant nous 6ter tout scrupule, 
Et voulant que chacun vive de son metier, 
Par le present arrSt ordonnons au caissier 
D'entretenir un mois la troupe constern6e. 
Chaque acteur recevra trente sols par journ6e, 

Les femmes rien ; elles ont des secours 

Qui dans Paris r6ussissent toujours. 

11- 

Si nous osions avoir de la prudence. 
Nous renverrions aussi le pesant Bonneval : 
II ricane toujours et tombe dans I'enfance, 

Ainsi que notre ami Grandval. 



i, Mauvaise actrice. (GRnni.) 

2. M. le poete a grand tort; Feuilly, qui double Preville, n'est point du tout 
un mauvais acteur. (Id.) 



JUILLET 1767. S55 

Leur dSfendoDs seulement de parattre 
Plus de deux fois par chacun an : 
Au theatre une fois, pour 6tre hu6s peut-6tre, 
L'autre au bureau, pour toucher leur argent. 

III. 

Aprfes cette r6forme et par cette ordonnance 

Le Kain se chargera de parcourlr la France, 

Pour gagner de Targent et choisir des sujets, 

Nous rapportant k sa prudence, 

SQrs quMl prendra les plus mauvais. 

IV. 

Entre nous convenons que Brizard d^sormais 

Aura de I'ame et de rintelligence, 
Dauberval cessera de parler en cadence, 

Le Kain ne beuglera jamais ; 
Bellecour en lui-m6me aura moins confiance, 
M0I6 plus de poitrine et moins d'impertinence ; 
Aug6 par son travail hatera ses progr^s, 
Et PrdvUle lui seul charmera les Fran(jais. 

V. 

Comme Vellenne a I'air docile. 
Qu'on s'y fait, qu'il pent 6tre utile, 
Et que malgr6 ses soins, la triste d'fipinay* 
N'a point su r6tablir la sant6 de M0I6, 

Nous le gardens, sous la loi tr6s-expresse 
Qu'il laissera la Hus* et sa molle tendresse: 
EUe est trop exigeante, elle ablme ses gens, 
Et son amour g&te jusqu'aux talents. 

VI. 

Pour la Dubois, qui croit que dans la vie 

Tromper tour h tour ses amants 

C'est bien jouer la com6die, 

Et qui compte tous ses moments 

Par son caprice et sa folie, 
Lui d6fendons de fatiguer I'amour. 

L'amour la fatigue k son tour. 
Quoique au theatre elle soit fort jolie, 

1. JoIic, mais maavaise actrice qui vient d'^pouser Mold. (Grimv.) 

2. II a ca des aventures galantes avec cette actrice. (Id.) 



356 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

Le plus beau buste k la fin nous ennuie ; 
II faut de V'&me avec de la beauts. 

Un visage baign6 de larmes 
Qui peint un ccEur fortement agit6, 

Aura toujours assez de charmes 

Aux yeux du public transport^. 
Quand Dumesnil, en proie a ses alarmes, 
Dans notre sein vient r6pandre ses pleurs, 

Qu'elle porte dans tous les cceurs 

Le cri per^ant de la nature, 
Cast sa douleur qui plait et non pas sa figure. 

Sur ce principe ordonnons k Dubois 
De ne changer d'amant qu'une ou deux fois par mois, 

D'6tudier une fois la semaine : 
Clairon nous a fait voir, et la chose est certaine, 

Que I'art bien conduit quelquefois 

Pent ressembler k la nature ; 

On aime une heureuse imposture ; 
Mais que Dubois prenne un autre chemin, 
Et que chacun de nous en ami I'avertisse 

Que pour devenir bonne actrice, 

Ce n'est pas tout d'etre catin. 



VII. 



Ordre k Sainval d'avoir plus de noblesse, 
De changer k propos de ton, 
De ne pas nous chanter son rdle avec tristesse 
Ainsi qu'un 6colier qui redit sa le^on ; 

De crier moins pour toucher davantage, 
D'acqu6rir de ses bras un plus facile usage, 
De donner k sa voix... Nous parlons pour son blen; 
Mais elle a de Torgueil, elle n'en fera rien. 

VIII. 

Durancy fit fort mal quand son mauvais g6nie 
De rentrer parmi nous lui donna la manie; 
Nous I'avions renvoy6e, et nous savions d6ji 

Qu'elle serait bien mieux a I'Op^ra ; 
Nous I'avouons pourtant, quoi que le public pense, 
Elle est pleine d'intelligence ; 
Mais son organe est trop ingrat. 
Nous ordonnons en consequence 
Que sous trois jours on lui d61ivrera 
Un passeport nouveau pour i'0p6ra ; 



JUILLET 1767. 857 

Lui promettant que si, par fantaisie 
(Ce qui peut-6tre arrivera), 
Nous osions tout h fait clianter la trag^die, 
Comme premiere actrlce on la rappeliera. 

IX. 

Oonnons avis k la PrSville > 
Dont les nerfs sont trop d61icats, 
D'6teindre un amour inutile, 
Pour qu'enfin son amant passe dans d'autres bras. 
On Tapplaudit, mais on ne congoit pas 

Si c'est par exc6s de d6cence 
Qu'ayant chez elle autant de sentiment, 
Elle a I'art de glacer par sa seule presence, 
Et nous endort fort noblement. 

X. 

D6sirant faire droit sur Tinstante requSte 
Du sieur M0I6 qui s'est mis dans la tfite 
Que d'fipinay, qui bredouille en siflQant, 
Avait le germe du talent *, 
Consentons qu'elle joue, et laissons au parterre, 
Suivant son privilege et son droit ordinaire, 
Le plalsir de la renvoyer 
En lui donnant cet avis salutaire 
Que pr6tendre forcer les gens & s'ennuyer, 
C'est 6tre folle et t6m6raire. 

XI. 

Comme la Doligny nous rend tous m6contents 
Par sa rare vertu, par ses rares talents, 
Lui d6fendons d'etre plus longtemps sage. 
Quoiqu'on n'ait point h redouter 
De voir s'6tablir cet usage, 
Elle force a la respecter. 
A la vertu qu'on ne pent imiter 

L'on n'aime point h rend re hommage. 

1. M"'« Prdvillc ayait fait infld^lit6 i son mari, qui en 6tait au ddsespoir, pour 
M0I6, qui vientde la quitter pour M"« d'Epinay. M"* Prdvillc a pens6 en mourir de 
douleur. Elle vient de sc raccommoder avcc son marl. Toutes ces importantes r<5vo- 
lutions sont connues do tout le public, qu'elles occupeni et int^ressent. (Grimm.) 

2. II I'a fait d^butcr I'hiver dernier dans la trag<5die, lui promettant d'avance 
les plus grands succfes; mais, en cothurne commo en brodequin, elle a paru ^a- 
lement mauvaise. (Id.) 



358 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

XII. 

Fanier la suit de loin, mais son ami Dorat 

Fr6quente trop souvent chez elle. 
Que sait-on ? II peat plaire ; il est jeune, elle est belle ; 
On ne croit plus k I'amour d61icat. 

Ah ! quel plaisir si sa sagesse 

Pouvait faire le moindre 6cart! 

Parmi nous, c'est une bassesse 

De vouloir ennoblir son art. 
Vous avez sous les yeux un si noble module : 
La Beaumenard^; elle a joui de ses beaux ans. 

Sachez vous avilir comme elle, 

Et semez dans votre printemps ; 
Ruinez par raison vingt ou trente personnes: 
Qu'importe? Vous pourrez peut-6tre quelque jour, 

Quand vos affaires seront bonnes, 

Vous abandonner k I'amour. 

XIII. 

La Bellecour, cette lourde Finette, 

Se d6fera des rdles de soubrette 
En faveur de Luzy, qui, jouant plus souvent, 
Pourra joindre aux attraits le charme du talent, 
Pourvu qu'elle renonce k ses fades grimaces, 
A sa minauderie, k sa pretention : 

L'air emprunt6 gate toujours les graces, 
Et la nature plait sans affectation. 

XIV. 

Fanier travaillera, c'est chose essentielle : 
Notre but est d'instruire, et non pas de louer; 
Nous sommes, malgre nous, forces de Tavouer, 
Son talent est plus jeune qu'elle. 

XV. 

Du reste, d^sirant soulager la Gautier * 
Qui se plait dfes longtemps, et plait dans son metier, 
Ordre k la Bellecour qu'il faut que Ton r6forme, 
Vu, sans d'autres raisons, et son air et sa forme, 

1. Aujourd'hui la femme de Bellecour. Fameuse courtisane en son temps. Son 
air efifronte a toujours fait tort k sa beaute. Elle n'a jamais et(5 bonne actrice ; mais 
elle devient tous les jours plus grosse et plus detestable. (Grimm.) 

2. Ou M"' Drouin. Elle joue depuis quelques annees les r61es de caractSre avec 
succ^s. (Id.) 



JUILLET 1767. 869 

D'apprendre incessamment les r61es des Grognac, 

Des Argante, des GouplUac. 
Elle doit s'y rdsoudre avec plelne assurance. 
Que n'a-t-elle pas vu depuis plus de trente ans? 
D'un monde que Ton a fr6quent6 si longteraps, 

On doit avoir la connaissance. 

XVI. 

Enjoignons au surplus, pour Texemple des moeurs 
Et la tranquillity publique, 
Qu'aucune actrice en son humeur lubrique, 
A rOp6ra ni m^me ailleurs, 
N'aille par avarice oli bien par politique 
Brouiller d'heureux amants et mendler des cceurs. 
II faut en tout de la justice. 
Lorsque avec adresse une actrice 
Dans ses filets a su prendre un moineau, 
On doit respecter son ouvrage ; 
Quand elle Tapprivoise, il ne serait pas beau 
Qu'une autre en vInt arracher le plumage. 

XVII. 

Item pour I'avenir, mais tr6s-express6ment, 

Faisons defense i nos actrices 
De faire leurs marches ou quelque arrangement, 

Au foyer ni dans les coulisses; 
D'y laisser 6chapper quelques mots ind6cents. 
Que la Hus n'aille plus par un compliment fade 
Crier k la Dubois : « Ma ch6re camarade, 

Comment se portent vos enfants? » 

XVIII. 

Galculant avec soln nos besoins, nos ressources, 

Ayanl mQrement r6fl6chi 

Et sur Lemierre et sur Sivry i, 
Dont les talents n'emplissent pas nos bourses ; 

Et ne gagnant plus tous les ans 

Qu'entre huit et dix mille francs 
Qui ne sauraient sufflre k la d6pense 
Qu'exigent notre luxe et notre vanit6 ; 

Comptant d'ailleurs sur indulgence 

Et Tamour de la nouveaut6 

I. Poinsinet de Sivry, cousin de Poinsiaet, sorcier, auteur do quelques tnau- 
vaiscs tragedies. (Grimm.) 



360 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

Qui caract^risent la France : 
Permis h chaque acteur, lorsque maint cr6ancier 
Sera venu trois fois k sa porte aboyer, 

D'etre malade. Mors quelque duchesse 
(Car il faut qu'une au moins pour chacun s'int6resse) 
Voudra bien du public s'attirer le m6pris, 
Et queter noblement chez princes et marquis, 

Qui nous feront par politesse 

Une aumOne de dix louis. 
Observons toutefois qu'avec exactitude 
Chacun aura le droit d'user de ce d6tour. 
Entendons seulement qu'a compter de ce jour, 
D6sirant 6pargner jusques aux honoraires, 
Le Suisse et le moucheur auront aussi leur tour. 

Risque k passer pour nos confreres. 

XIX. 

Apr^s avoir consulte Coqueley i, 
Homme prudent et raisonnable, 
Qui nous a fait sentir qu'il etait indiscret 
Dejoindre kla bassesse un orgueil intraitable; 
Que malgr6 nos airs de hauteur, 
Le public toujours equitable 
Rabaissait notre 6tat k sa juste valeur ; 

Que, quoiqu'on fit un m6tier m6prisable, 
On n'avait pas le droit de manquer k I'honneur, 

Ni meme k la reconnaissance : 
Nous saurons d6sormais respecter les auteurs, 

Et'd'eux k nous^faire la difference. 
Nous les regarderons comme nos bienfaiteurs : 
La gloire est leur seul but, le ndtre est I'infamie; 
Nous sommes les 6chos de leur brillant g6nie ; 
Automates glac6s, organes impuissants, 
Nous oublierions sans eux que nous avons des sens. 
Quand les cheveux 6pars et la bouche 6cumante, 

Le front terrible et les yeux egar6s, 
Sous le nom d'ApoUon, la sibylle 6Ioquente 
Rendait en fr6missant ses oracles sacr6s. 
On voyait de son cceur I'involontaire ivresse. 
On rendait grace aux dieux et non k la pr^tresse. 
Bien convaincus de cette v6rit6, 
Et connaissant son importance, 
Un de nous sera d6put6 
Pour faire excuse avec humility 

1 . Avocat et conseil de la Com6die-Fran?aise. (Grimm.) 



JUILLET 1767. S61 

A tous auteurs que, par leur insolence, 
Bellecour et M0I6 pourralent avoir bless6s, 
Et qui, dans I'antichambre, ont eu la complaisance 
D'attendre leur orgueil et leurs airs insens6s. 
Et pour r6parer notre offense, 
Consentons d'fitre m6pris6s 
Plus que jamais, Une telle vengeance 
Rendra chacun de nous content : 
lis n'auront que Thonneur, et nous aurons I'argent. 

De notre comlt6, tel est Tordre suprfime 
Qu'i I'avenir chacun suivra. 
Donn^ sur le th6atre mSme 
L'an rail sept cent et ccEtera. 

— On a donne ces jours derniers sur le theatre de la 
Com6die-Italienne un opera-comique nouveau, intitul6 Toinon 
et Toinette, en deux actes. La pi6ce est de M. Desboulmiers, 
qui a deja obtenu les honneurs du sifllet plusieurs fois sur le 
theatre; la musique est de M. Gossec, qui a du talent, et qui 
m^riterait un meilleur poete. Toinette est une petite personne 
qui ressemble k I'aimable Rose de M. Sedaine, mais comme un 
peintre d'enseignes sait faire ressembler. M. Sedaine est le 
peintre de la nature, et M. Desboulmiers est le peintre d'en- 
seignes, mais d'enseignes pour le faubourg Saint-Marceau tout 
au plus, car la rue Saint-Honor6 en veut de beaucoup mieux 
peintes. Toinette, caricature de Rose, a un p6re, caricature de 
Mathurin, p6re de Rose. Le p6re de Toinette n'est qependant 
pas aussi range que le p6re de Rose. II doit une somme d' ar- 
gent k un usurier intraitable ; il est vrai qu'il a des fonds sur 
un navire qui pent arriver d'un moment k I'autre, car la sc6ne 
est dans un port de mer. L'usurier est amoureux de Toinette, 
et si elle voulait consentir de I'epouser, la dette du p6re se 
trouverait acquitt6e par la main de la fille. Mais Toinette n'a 
pas de coeur k donner k un vieux singe ; elle aime tendrement 
Toinon, neveu de l'usurier, qui est le Colas de cette Rose. Le 
vieux coquin d'oncle cherche d'abord k brouiller Toinette avec 
son neveu Toinon, et k la persuader que Toinon aime sa cou- 
sine Margol ; mais ce mensonge n'a d'efiet que pour fournir au 
poete le sujet d'une sc^ne de jalousie terminee par un raccom- 
modement. Alors l'usurier ne voit plus le succ6s de son amour 
que dans sa creance. Si Toinette ne I'epouse pas sur-le-champ, 



362 CORRESPONDANGE LITTERAIRE. 

il fera mettre son p^re en prison. Heureusement le navire sur 
lequel ce p6re a fait fond entre dans le port en ce moment, et 
un capitaine de navire vient annoncer aux personnes interes- 
sees cette heureuse nouvelle. Yous croyez, je parie, que vous 
n'avez plus qn'k assister au mariage de Toinon et de Toinette, 
et que, moyennant votre present de noces fait a la porte de la 
Gomedie, tout est dit. Vous vous trompez. Ge M. Desboulraiers 
est un diable d'homme qui ne lache pas son monde k si bon 
raarch6. Quoiqu'il ne soit pas sorcier, il dispose des elements, 
et, dans I'intervalle du premier au second acte, il el6ve une 
tempete epouvantable, k I'honneur sans doute et en m6moire 
du bon effet de I'orage dans le Roi et le Fermier, de M. Sedaine. 
En consequence, M. Gossec, seconde par la charrette du cintre 
qu'un moucheur de comedie tient toujours prete aux ordres 
de tout Jupiter tonnant, M. Gossec, dis-je, fait pleuvoir, 
greler, tonner, eclairer dans cet entr'acte, a faire peur. Si je 
pouvais faire quelque cas de ces platitudes musicales, je dirais 
que Forage de M. Gossec est beaucoup plus beau que celui de 
M. Monsigny dans le Roi et le Fermier; mais, dans le fait, je 
donnerais mille de ces pu6rilit6s avec tout leur fracas contre le 
plus simple sentiment heureusement exprime. Enfm le calme 
succ^de a I'orage, et le musicien, apr^s nous avoir dechire les 
oreilles par ses eclairs, met toutes les flutes de I'orchestre en 
campagne pour apaiser les vents et la temp6te. Malheureuse- 
mentpour Toinette, il s'yprend trop tard. Le navire quiportait 
les fonds de son p6re a peri par la tempSte; cela s'appelle 
faire naufrage au port dans toute la rigueur du terme. Aussi 
I'usurier, usant de son droit, a deja fait emprisonner le p6re de 
Toinette, et vient de nouveau offrir a celle-ci sa main et la 
liberte de son p6re, si elle veut se determiner k I'epouser. Toi- 
nette, perplexe et constern^e, est sur le point de sacrifier k la 
pi6te filiale les plus chers interets de son coeur, en acceptant 
les offres du vieux hibou, lorsque son p6re parait en liberte. 
Une main inconnue lui a fait tenir I'argent n^cessaire pour le 
delivrer des poursuites de son creancier. Gelui-ci est fort sot, 
et Toinette se flatte de toucher enfm au comble de ses vceux, 
lorsque son amant Toinon parait pour prendre tristeraent conge 
d'elle. Le gen^reux Toinon, ayant su que le p^rede sa maitresse 
etait en prison, s'est engage sur mer et a envoy e secrfetemeat 



JUILLET 1767. 86S 

le prix (le son engagement pour le faire sortir de prison ; mais 
aussi il faut qu'il s'embarque sur-le-champ. Ce n'est pas lui 
qui apprend k Toinette le service qu'il vient de rendre h, son 
p6re; au contraire, il le lui cache soigneusement ; mais le capi- 
taine de navire qui est dejk venu allumer une pipe sur le 
theatre au premier acte, et qui est pr6cisement celui k bord 
duquel Toinon s'est engag6, d6couvre enfin toute I'histoire, et, 
touch6 de la g6n6rosit6 du jeune homme autant qu'il est 
indigne de la durete du vieux coquin d'oncle, il rend au pre- 
mier sa liberty sans rancon et couronne la tendresse des deux 
amants en faisant encore k Toinette par-dessus le march6 un 
joli present de noces. Je dis que si Ton avait donn6 ce canevas 
k M. Sedaine, il en aurait fait une fort jolie pi6ce. II aurait 
d'abord donne du caractfere et de la physionomie a tout ce 
monde; et puis les scenes auraient ete interessantes , tou- 
chantes, plaisantes, comme il aurait juge ci propos. Mais le 
peintre d'enseignes Desboulmiers est un homme sans res- 
source; il n'a ni chaleur, ni sel, ni force comique. Je n'ai pas 
ete fort 6merveille de la musique de M. Gossec ; il est vrai que 
son pauvre diable de poete ne lui a pas fourni une seule 
occasion de placer un air. C'est 6touffer dans un homme toute 
idee que de I'obliger de faire toujours chanter ses acteurs k 
contre-sens, et sans que leur situation les sollicite k quitter le 
langage ordinaire pour celui de la passion. Ordre k M. Desboul- 
miers de renoncer k un metier qu'il sait si mal, et de s'em- 
barquer en lieu et place de Toinon. A cette condition, le public 
a bien voulu accorder quelques representations k Toinon et 
Toinette. 

Le rdle du capitaine de navire a ete jou6 par un acteur 
appel6 Mainville, dont je n'ai pas encore eu occasion de vous 
parler. Ce jeune homme a debute avec beaucoup de succ^s, il 
y a quelques mois. II a une belle voix de basse-taille; il est bien 
de figure, et il promet d'etre lin sujet de distinction avec le 
temps. On pretend que Mainville est fils de Gaillot; si cela est, 
on pent dire que c'est le digne fils d'un illustre p6re. II est 
certain que Gaillot le protege, et que le fils pourra remplacer 
le p6re dans la saison de la chasse que celui-ci aime avec 
fureur, et ou il a plus besoin de tuer les perdreaux et de courir 
les li6vres que d'amener le public au theatre. On craint que 



364 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

Mainville ne devienne pas aussi bon acteur que bon chanteur 
et qu'il ne manque d'intelligence ; mais j'ai vu des sujets plus 
desesperes devenir tr^s-passables et meme bons, et c'est tou- 
jours un tr^s-grand point que de n'avoir aucune disgrace 
exterieure a vaincre. Nous avons vu M'"" Laruette, ci-devant 
M"* Villette, jouer ses roles sans aucune sorte d'intelligence 
pendant plusieurs annees; elle s'est formee cependant, et il 
existe actuellement des pieces qui doivent leur succ^s en partie 
a son talent d'actrice. L'etude et I'exercice sent deux grands 
maltres, et j'ai dans la tete que M. Mainville s'en trouvera bien 
dans quelque temps d'ici. 

— Le theatre anglais compte parmi ses pieces une tragedie 
intitulee le Joueur, tragedie bourgeoise qui n'a pas beaucoup 
reussi k Londres, et dont nous ignorons I'auteur en France. Son 
but 6tait de nous montrer la passion du jeu avec tons ses dan- 
gers. En consequence, un homme, dont le sort etait en tout 
point digne d'envie, devient par la fureur de cette passion le 
plus malheureux de tons les hommes. II ne se contente pas de 
la perte de toute sa fortune; il perd encore la fortune d'une 
femme charmante dont il est adore, et le bien d'une soeur 
airaable sur lequel il n'a pas le moindre droit. Manquant ainsi 
a tous les sentiments de justice et de probite, il ouvre trop 
tard les yeux sur I'abime ou il s'est precipit6; le d^sespoir 
s'empare de son ame; il s'empoisonne et meurt au moment oil 
sa tendre epouse lui apprend qu'une partie de ses pertes est 
r6par6e par des fonds qui lui arrivent des Indes. On a publie il 
y a quelques annees une traduction assez informe de cette 
pi6ce. M. Diderot I'avait traduite quelque temps auparavant 
pour la faire connaitre a des femmes qui n'entendaient point 
I'anglais. Sa traduction n'apas eteimprimee. Elle est demeuree 
a M. Saurin de I'Academie francaise, qui a entrepris de mettre 
ce sujet sur le Theatre-FrauQais avec plusieurs changements. II 
a surtout affaibli le role des filous dont le joueur est la dupe 
dans la piece anglaise, et qui y occupent un trop grand espace. 
Pour remplacer ce vide, il a imagine de donner au joueur un 
enfant. Le sort de cet enfant ajoute encore a la detresse du p6re ; 
et lorsqu'au cinquifeme acte il s'est empoisonne, tandis que son 
fils dormait tranquillement a c6t6 de lui, il lui prend une autre 
tentation aussi violente que funeste : c'est celle de tuer son 



JUILLET 1767. 365 

fils d'un coup de poignard, et de lui assurer par une mort pr6- 
matur6e un sort sinon heureux, au moins exempt de revers. 
Le reveil de I'enfant et sa naive inquietude i'emp6cheni d'ex6- 
cuter ce dessein. \oi\k I'^pisode dont M. Saurin a enrichi la 
pifece anglaise, mais qui ne lui appartient pas, car je ne sais 
plus en quelle pi6ce ou en quel roman je I'ai vu. M. Saurin a 
6crit sa pi6ce en vers libres, II ne I'a pas encore portee k la 
Com^die-Fran^aise. 11 balance entre le parti de la faire jouer 
ou de la faire iiiiprimer sans la presenter au theatre. En atten- 
dant, elle vient d'etre jouee a Villers-Gotterets, sur le theatre 
de M. le due d'Orleans, par une troupe composee de seigneurs 
et de dames, parmi lesquels il y a de tr^s-bons acteurs. M™® la 
marquise de Montesson et M'"" la comtesse de Blot ont joue 
avec beaucoup de succ^s les rdles de femme et de soeur du 
joueur. On se prepare a jouer cette pifece sur quelques autres 
theatres de societe ; mais a ne recueillir les voix que dans la 
salle de Villers-Gotterets sur le succ6s et Teffet de cette tra- 
g^die, il me semble qu'on doute fort qu'elle r^ussisse sur le 
theatre de la Com^die-Fran^aise, si M. Saurin se determine a 
la faire jouer. 

— On apprit, 11 y a quelques mois, que M. Rousseau avait 
6crit k M. le gen6ral Conway pour lui demander la pension du 
roi d'Angleterre sur laquelle il n'avait pas pu prendre un parti 
definitif I'ann^e derni6re durant ses tracasseries avec M. Hume. 
Le secretaire d'l^tat a prevenu le philosophe d'l^cosse de cette 
d-marche de I'orateur allobroge, et lui a demande s'il n'avait 
point d'objections a y faire. Le philosophe d'^cosse, bien loin 
de s'y opposer, a supplie le secretaire d'etat de vouloir bien 
procurer au suppliant genevois cette grace de Sa Majesty. En 
consequence, le roi d'Angleterre accorda a M. Rousseau une 
pension annuelle de cent livres sterling. Peu de temps apr6s, 
M. Rousseau quitta brusquement et impunement son hdte 
M. Davenport, en laissant pour lui une lettre pleine d'injures 
et d'invectives. II ^crivit aussi au chancelier d'Angleterre, pour 
lui demander une sauvegarde, afin de pouvoir sortir en suret6 
du royaume. Le chef de la justice lui repondit que les lois 
6taient en Angleterre une sauvegarde sure et suflisante pour 
tout citoyen. Voila du moins ce que les papiers anglais ont rap- 
ports. Ce qu'il y a de certain, c'est que M. Rousseau a debarqu6 



366 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

h Calais et qu'il a traverse la Picardie, qu'il est venu aux portes 
de Paris, et qu'on dit aujourd'hui qu'il a change de nora, repris 
I'habit francais centre la jaquette armenienne, et qu'il a 6te 
mis en lieu de surety et ignore de tout le monde, suivant ses 
d6sirs et sous la condition expresse qu'il se tiendrait tranquille 
k tout jamais, et qu'il ne ferait plus jamais et d'aucune manifere 
parler de lui. 

15 juillet 1767. 

J'ai eu I'honneur de vous parler d'un SuppUmenL b, la Phi- 
losophie de Vhistoire, qui a paru il y a quelques mois, en un 
assez gros volume. L'auteur lui avait donne ce titre insidieux 
dans I'esp^rance de se faire lire par tons ceux qui avaient lu la 
Philosophic de Vhistoire, et d'administrer ainsi I'antidote d'office 
h. tons les empoisonnes. Dans ce supplement, toutes les erreurs, 
impietes, opinions dangereuses de ce livre se trouvaient con- 
fondues avec le plus grand soin ; la betise la plus scientifique 
brillait a chaque page. Charite inutile! zele perdu ! Personnen'a 
voulu profiler des instructions du savant suppl6mentaire, et il 
n'y a peut-6tre que moi en France qui aie eu le courage de 
lire son docte ouvrage, et qui en aie rapporte la recompense de 
me confirmer dans I'idee que j'avais du pieux auteur et de ses 
principes. II ne manquait a ma satisfaction que de connaitre le 
nom du bienfaisant supplementaire, et j'apprends avec joie 
qu'il s'appelle M. I'abbe Larcher, ancien repetiteur de belles- 
lettres au college Mazarin, dit des Quatre-Nations. 

Je me doutais bien que la charite de M. Larcher envers 
l'auteur de la Philosophic de Vhistoire ne serait pas semee en 
terre ingrate, et que le repetiteur du college Mazarin serait 
remercie avec toute la reconnaissance imaginable pour le z^le 
avec lequel il avait bien voulu repasser la Philosophic de 
Vhistoire. Cela n'a pas manque d'arriver. Tout le monde, 
comme vous savez, est convaincu aujourd'hui que ce livre n'est 
point de M. de Voltaire, comme quelques foUiculaires ont voulu 
I'insinuer, surtout depuis quecelui-ci, par megarde sans doute, 
I'a fait insurer dans ses oeuvres; mais qu'il appartient a feu 
M. I'abbe Bazin, dont le propre neveu I'a dedie a I'lmperatrice 
de Russie h la face de I'Europe. Feu M. I'abbe Bazin, en tant 



JUILLET 1767. 367 

qu'il est d6funt, sans avoir v6cu peul-6tre, ne pouvant rcipondre 
k M. rabb6 Larcher qui- est un gaillard bien vivant, son brave 
et courageux neveu, editeur dudit ouvrage, s'est raontre tout 
de suite pour le defendre, et la manufacture de Ferney vient de 
mettre en lumifere un volume de cent trente-six pages in-8", 
intitule la Defense de mon oncle. 

Je fais une grande difference entre les Honncteth littdraircs, 
oil il n'y a pas le mot pour rire et ou I'auteur rendait injures 
pour injures, et la Difense de mon oncle ^ ou Ton etouffe de rire 
ci chaque page. 11 est impossible de rien lire de plus gai, de 
plus fou, de plus sage, de plus 6rudit, de plus philosophique, 
de plus profond, de plus puissant que cette Bifense, et il faut 
convenir qu'un jeune homme de soixante-treize ans comme 
notre neveu, sujet a ces saillies de jeunesse, est un rare ph6no- 
mfene. On trouve de tout dans la Defense de son oncle : depuis 
Sanchoniathon, Moise et Confutzee, jusqu'au R. P. de Maisy et 
au R. P. Fr6ron, chasses des j6suites pour leurs fredaines, per- 
sonne n'est oubli6; depuis le Pentateuquejusqu'al'impertinent 
Examen de BHisaire, par le petit abbe Goge, tout est passe 
en revue. Le neveu Bazin, qui a voyag6 avec son oncle par 
toute I'Europe, I'Asie etl'Afrique, et k qui il ne reste plus qu'un 
voyage en Am6rique k faire, prie son lecteur de jeter des yeux 
attentifs sur la table des chapitres de la Defense de son oncle, 
et d'y choisir le sujet qui sera le plus de son gout. G'est ce 
que je vais faire, et comme les saillies du neveu sont entremfi- 
lees de choses assez serieuses de I'oncle, je me permettrai par-ci 
par-lci de courtes representations. 

Dans I'exorde, le neveu convient que feu M. I'abb^ Bazin 
6tait un peu railleur, et qu'il se moquait de M. de Guignes, de 
I'Academie des inscriptions, qui voulait k toute force faire 
descendre les Chinois des %yptiens. J'ai toujours ete de I'avis 
de feu M. I'abb^ Bazin sur ce point. Je pense comme lui que 
les lieux hauts ont dii 6tre habites avant les lieux bas, et Ton 
sait que I'^gypte, presque toujours inondee, est une des contrees 
les plus basses de I'ancien monde. Je suis encore de I'avis de 
M. I'abbe Bazin sur le g^nie des jfigyptiens : je n'en fais pas 
grand cas; mais cela n'emp^che pas, et c'est ou je m'6Ioigne 
de M. Bazin, que les Grecs n'aient eu grande raison d'aller 
etudier en ^gypte, et d'y d^terrer des connaissances tr^s-pr^ 



368 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

cieuses sur I'origine de toutes choses.Ce n'est pas le genie, c'est 
la tradition qui conserve la m^moire des faits, et plus on peut 
etre a la source de la tradition, plus on a de facility a separer 
le mensonge de la v6rite. Si feu M. I'abbe Bazin avait pu faire 
son tour d'%ypte avec feu M. Herodote, cela leur serait egal 
aujourd'hui, vu qu'ils sont tous les deux defunts ; mais ils se 
seraient estimes r^ciproquement, et M. Bazin n'aurait pas cite 
le Palais-Royal de Paris et les musicos d'Amsterdam pour r^futer 
son compagnon de voyage Herodote sur un point de moeurs de 
Babylone. 

Je me souviens d'avoir d^ja d^fendu le faiseur de contes 
Herodote contre le faiseur d'epigrammes Bazin, a I'occasion de 
Tusage qui obligeait les femmes et les filles de Babylone de se 
prostituer dans le temple un certain jour de I'annee. Les argu- 
ments de M. Bazin contre le r^cit d'Herodote sont d'un homme 
fort poll, fort elegant et du meilleur ton; Ton voit bien 
que M. Bazin a toujours vecu dans la meilleure compagnie du 
xviir si^cle; mais ses arguments ne prouvent rien sur les 
moeurs de Babylone. S'ils 6taient concluants, il n'existerait plus 
aucune certitude historique, et il n'y aurait rien qu'on ne put 
r6voquer en doute. Un esprit sage, quand il voit un usage 
singulier, des moeurs inexplicables, suspend son jugement; il 
sent que la clef de ces moeurs est perdue, et qu'il n'y peut 
rien comprendre. II salt que les id6es d'un si6cle ne sont pas 
celles d'un autre, et que si Ton 6tait en droit de nier dans 
I'histoire du genre humain tout ce qui est extravagant et 
absurde, on n'aurait qu'a la jeter au feu tout enti^re. Je ne 
meprise pas les prodiges rapportes par Tite-Live, dont M. Bazin 
se moque; je serais bien fache que Tite-Live, en les rapportant, 
s'en moquat k la maniere de M. Bazin ; il perdrait d6s ce 
moment toute ma confiance. Ce n'est pas que je croie plus a 
ces prodiges que M. Bazin ; mais je fais attention a I'effet qu'ils 
ont produit sur tout un peuple, sur tout un si^cle, a la croyance 
qu'on leur a accordee, et je commence a entendre quelque 
chose aux moeurs et k la tournure des esprits de ce si^cle. 

En general il faut toujours se garer de Tab us de I'esprit 
philosophique comme de tout autre abus, et il ne faut pas croire 
que notre manifere de voir soit la seule bonne, ni que la raison 
universelle n'ait et6 aper^ue pour la premiere fois qu'en cette 



JUILLET 1767. 3G9 

ann^e 1767. Nous sommes sans doute de trfes-grands hommes; 
d'abord parce que c'est nous qui le disons, et que personne ne 
peut nous le contester, les vivants ayant toujours et essentiel- 
iement raisoncontre les morts; mais quoique des Montesquieu, 
des Voltaire, soient des hommes infiniment rares, on nesaurait 
en inf^rer que depuis que le genre humain existe il n'y ail 
jamais eu un philosophe qui ait eu le sens commun, et que ce 
soit precis6ment et exclusivement k nous qu'il ait 6te reserve de 
trouver la pie au nid. Ainsi. il est i croire que, quoique nous 
ne concevions plus gu6re rien au regime de Pylhagore, et que 
les livres de Platon nous paraissent souvent inintelllgibles, il y 
aurait de la tem6rit6 k regarder ces gens comme des r^veurs. 
II est k craindre aussi, quoique nous ayons seuls raison en ce 
xviir si^cle, comme tout le monde sait, que notre mani^re de 
philosopher ne passe comme celle d'Ath6neset de Rome a pass6, 
etque nos moeurs, tout aussi peu stables que celles de Memphis 
et de Babylone, ne soient la proie du temps, qui ne manage 
rien. Alors, suppose que I'Am^riqueaitenglouti I'Europe, comme 
il pourrait arriver; que dans I'espace de deux ou trois mille 
ans la tradition de nos moeurs et de nos idees soit aneantie, 
que les Diderot et les Buflbn habitent Quebec ou Philadelphie, 
qu'il y ait un Ferney sur la frontifere de Pensylvanie, et que ce 
Ferney soit occupe comme le notre par I'aigle des philosophes 
de son temps, ne pensez-vous pas qu'un feu M. Bazin de ce 
temps pourrait traiter notre Voltaire comme un Herodote, faire 
de notre Montesquieu un r6ve-creux, et avoir en apparence tout 
I'avantage de son cote, parce qu'il serait un tr6s-bel esprit, et 
qu'il raisonnerait suivant les idees de son siecle? 

Nous ne remarquons pas assez combien nos idees, nos opi- 
nions, nos prejuges et nos verites, puisqu'il faut le dire, 
tiennent k notre temps, et combien il nous est impossible de 
nous affranchir de I'esprit de notre siecle. Quand on dit qu'un 
grand homme devance son siecle, on dit une verite, mais ce 
n'est pas de mille ans, c'est quelquefois de cinquante ans, et 
c'est un grand prodige; ce n'est pas sur tons les points, c'est 
sur quelques points, c'est quelquefois sur un seul point; sur 
tout le reste, il est entiferement subjugue par son si6cle. Pierre 
le Grand 6tait un trfes-grand homme, tres au-dessus de son 
siecle et de sa nation ; mais il eut et6 aussi impossible a Pierre 
VII. 24 



370 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

d'avoir la facilite et I'el^gance des moeurs de son contemporain, 
Philippe d 'Orleans, regent de France, qu'il me le serait a moi 
de danser la chaconne comme Dupre ou Vestris. Ceux qui 
s'etonnent qu'un esprit aussi geometrique que Pascal ait pu 
croire a la transsubstantiation ne se doutent pas que du temps 
de Pascal ils auraient ete capucins. M. Bazin nous dit qu'il 
faut bien nous mettre dans la tete que tons les legislateurs 
ont 6t6 des hommes d'un grand esprit et d'un grand sens. Cela 
est certain ; mais il faut que M. Bazin se mette bien dans la t^te 
que de tous ces grands hommes il n'y en a pas un seul qui ait 
eu une idee commune avec lui, qui n'est pourtant pas un 
polisson, ni approchante des idees des Voltaire et des Mon- 
tesquieu, qu'un sentiment de vanite tr6s-juste nous fait citer 
avec complaisance. 

Une observation importante, c'est que les hommes ne sont 
pas absurdes pour le plaisir de I'etre, et que les usages les 
plus bizarres, les plus extravagants en apparence, ont eu dans 
leur institution un motif raisonnable. Si vous voulez developper 
la theorie des religions et de leurs ceremonies, ne perdez 
jamais cette observation de vue. Yoila pourquoi I'histoire de 
I'Egypte serait pour nous si interessante, malgr6 le peu de cas 
peut-etre qu'on doit faire du g^nie de ses habitants. Ge n'est 
pas dans les contrees heureuses qu'il faut chercher les monu- 
ments les plus curieux de I'esprit humain; c'est. dans les pays 
sujets aux catastrophes, et dont les autres peuples ont tire par 
suite de commerce les maladies contagieuses et les autres cala- 
mites physiques. L'l^gypte nous a procur6 ces agrements, soit 
par I'avantage de sa propre situation, soit par son commerce 
immediat avec I'^thiopie, qui parait 6tre le foyer de la peste 
et des autres douceurs dont la Providence a voulu combler le 
genre humain. Ainsi, c'est dans I'^^gypte qu'il faudrait chercher 
la clef de toutes les ceremonies religieuses qui se sont r^pan- 
dues parmi les nations, et dont la plupart nous paraissent si 
incomprehensibles. Une nation heureuse ne s'occupe gu6re de 
ses dieux, comme ses dieux ne pensent guere a elle : car vous 
savez que quand les dieux visitent un peuple, ils aniveut ordi- 
nairement avec un cortege de calamites et en fort mauvaise 
compagnie. 

Ces observations m'ont mene plus loin que je n'avais 



JUILLET 1767. 371 

compte. II faut nous arrSter ici, et reprendre la Defense dc mon 
onclc i la premiere fois. En attendant, abandonnons les sept 
premiers chapitres de cette Defense au profit de M. I'abbd 
Larcher. Le neveu de feu M. I'abbe Bazin y traite de la Provi- 
dence, de la fornication, de la sodomie, de I'inceste, de la 
bestiality, toutes matiferes excessivement delicates, sur lesquelles 
les principes de M. le neveu et de M. Larcher ne s'accordent 
pas toujours. 

— On a donne aujourd'hui, sur le theatre de la Gom6die- 
Italienne, un ancien opera-comique de feu M. Vade, intitule 
NicaisCy et mis en musique pour la premiere fois : car dans le 
temps de sa nouveaule on le chantait en vaudevilles sans 
musique ; mais lieureusement le vaudeville, plus contraire 
encore au bon gout qu'aux bonnes moeurs, a ete banni du 
theatre par I'opera-comique, que M. Sedaine a cr66 en France 
depuis environ dix ans. Ce Nicaise est le conte de La Fontaine 
mis au th6atre. M. C0II6 a trait6 le m6me sujet d'une mani^re 
plus libre; sa pifece, que j'ai vu jouer sur le theatre de M. le 
due d'Orleans k Bagnolet, n'est point imprimee. Vade n'avait 
point de talent. 11 reussissait dans le genre grivois et poissard, 
que la verve seule peut rendre supportable a un homme de 
gout. Mais Vade n'avait nulle verve ; tout ce qu'il savait, c'^tait 
de se m61er dans les marches et autres lieux publics parrai la 
plus basse populace, d'en 6tudier le jargon, et d'en placer les 
dictons tant bien que mal dans ses pieces. Son Nicaise est fort 
mauvais, sans sel, sans esprit, sans force comique. Un jeune 
musicien appel6 Bambini a fait arranger les paroles et les a 
mises en musique. Get essai n'a point reussi, parce que la pi^ce 
est detestable, et que le musicien n'a ni coloris ni id6es. II n'a 
sur les musiciens fran^ais que I'avantage de I'ecole, c'est-a-dire 
de savoir arranger sa partition avec plus de gout et de purete, 
et de ne point produire ses efTets k force de solecismes. Mais 
cela ne suffit point pour r^ussir, surtout dans un pays oii le 
merite de la puret6 du style musical est encore absolument 
ignore. Ce Bambini est fils du directeur de cette mauvaise troupe 
de boufTons italiens qui, en 1752, penserent culbuter toute la 
boutique de I'Acad^mie royale de musique. Lorsque I'esprit 
conservateur de la France, pour perpetuer 1' ennui de sa 
musique, fit chasser les boufTons en depitdu coin de la reine. 



372 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

le petit Bambini, alors age de dix ou douze ans, fut Iaiss6 a 
Paris par son p6re, dans I'esperance sans doute qu'il achfeverait 
un jour I'oeuvre de Dieu ou la revolution. Mais I'esprit divin 
s'est retire de cet enfant, et le don prophetique et apostolique 
s'est repandu sur Philidor et d'autres ouvriers que Dieu a choisis, 
en ces derniers temps, pour ouvrir I'oreille de son peuple. 

La troupe italienne du meme theatre a donne une farce inti- 
tul^e le Turban enchantd, qui a beaucoup reussi. Arlequin, mis 
en possession de ce turban par un magicien, Tempi oie pour 
reussir dans ses amours. La premiere moitie de cette pi6ce est 
tres-vive, et la derniere a plu par un escamotage tr6s-prompt 
de cinq ou six habits que M. Arlequin-Garlin a sur le corps et 
qui n'amincissent pas sa taille. 

— M. Golle, lecteur de M. le due d'Orl^ans, paraissait avoir 
renonc6 au dessein de faire imprimer ses pieces de theatre suc- 
cessivement sous le titre de ThMtre de socUt^. Le peu de 
succ^s de la Veuve et du Rossignol pouvait Ten avoir degoute ; 
mais il vient de le reprendre, en publiant son Galanl Escroc qu 
doit former avec ses autres pieces imprimees le premier volume, 
et ce premier sera suivi d'un second volume de pieces qui 
paraitront I'ann^e prochaine toutes a la fois. Aucune de ces 
pieces n'a pu etre jouee sur nos theatres publics, parce qu'elles 
sent trop libres. On peut faire entre M. G0II6 et M. Sedaine le 
parallele que M. Diderot a fait, pour son Salon del765, entre 
Baudouin et Greuze. Le premier est peintre de gravelures et de 
libertins, le second, peintre de bonnes moeurs et d'honn^tes 
gens. Les moeurs de G0II6 sont vraies, mais ce sont les moeurs 
corrompues de Paris ; les moeurs de Sedaine sont vraies et 
bonnes, et sont celles que vous d6sirez a votre femme, a votre 
fille, a votre maitresse. Sedaine a aussi plus de genie, plus d'in- 
vention, plus de force comique ; G0II6 n'est ordinairement plai- 
sant que par la tournure du dialogue et meme des mots. Golle 
estinfmimentau-dessus de Vade, mais Sedaine est infiniment au- 
dessus de Golle. La comedie du Galant Escroc est tir^e du conte de 
La Fontaine qui a pour titre A Femme avare, galant Escroc, Elle 
est en un acte et en prose. G'est la meilleure pi6ce de celles que 
Golle a imprimees. Le role de la femme, celui du mari, celui du 
galant, sont trfes-plaisants. Les moeurs de cette pi6ce sont tr6s- 
depravees. On en peut voir, je pense, une dans ce gout-li en pas- 



JUILLET 1767. 373 

sant et trfes-rarement ; maison n'en verrait pas trois de suite sans 
en 6tre fatigu6, exc6d6. Vous remarquerez que si M. Sedaine 
avail eu h. trailer ce sujet, il aurait fait a coup sur de Sophie et 
du chevalier un couple honnfite et inl6ressant qui aurait natu- 
reilemenl contrast^ avec les moeurs des autres personnages de 
la pi6ce, el, si I'on peut dire ainsi, vous eii aurait repose. 
M. C0II6 a voulu faire de Sophie une jeune personne au-dessus 
des pr^juges de son sexe; mais, dans le fait, c'est une creature 
qui se livre a un jeune homme sans reserve et sans pudeur. 11 
n'y a point de situation qu'on ne puisse trailer, mais la mani^re 
de la trailer decide de tout, et donne la mesure exacle du genie 
et du talent du poete. M. CoUe n'a point de nez pour les choses 
honnfites. II ne sail faire parler que des femmes perdues ; quand 
il veut faire parler une femme honnete, il n'y est plus, il devient 
ennuyeux et plat. Quant au style, qu'il ne faut jamais perdre de 
vue dans ces productions, sa purete r^pond quelquefois k la 
purett^ des mosurs de la piece. Le ton m6me n'en est pas tou- 
jours bon. Le chevalier dil k Sophie par exemple : J'espire 
que M. le comte aura fait de bonne besogne. Cela est lourd 
el has, et si c'est une equivoque, c'est encore de mauvais gout : 
un homme du monde s'exprime avec plus de finesse et de leg6- 
ret6. II y a encore cetle difference enlre M. Colle et M. Sedaine 
que celui-ci jette ses choses fines el ses adressesforl l^gerement; 
il prend son spectateur pour un homme d'esprit qui enlend k 
demi-mot. M. Colle, au contraire, nous prend pour des b6tes. 
Quand il a quelque finesse a placer, il meurt de peur qu'elle ne 
nous echappe, el nous cogne le nez dessus. Mais je n'aime pas 
ces fa(jons-la: elles font monter la moularde au nez. Le Galant 
Escroc est precede d'un prologue en vers oii M. C0II6 pren(? 
conge de la Parade ; mais en lisant ses comedies, on s'apercoit 
qu'il s'en est separe trop lard. 

— M. Baculard d'Arnaud vient de nous gratifier de deux 
petits romans, I'un fran^ais, I'autre anglais, chacun orn6 d'une 
estampe et de quelques vignettes de M. Eisen. La fureur des 
images devient ainsi tous les jours plus gen^rale, el s'il ne 
s'6l6ve pas bienldt une secte d'iconoclasles dans la librairie, 
nous sommes mines. Le roman francais de M. d'Arnaud est inti- 
tule Lucie et MHanie, ou les Deux Saeursg^m^reuses, et le roman 
anglais, Clary, ou le lietour d la vertu ricompensL Dans le pre- 



374 CORRESPONDANCE LITTfiRAIRE. 

mier, deux soeurs deviennent amoureuses d'un comte d'Estival 
qui est, apres M. d'Ainaud, rhomme le plus accompli de la 
France. II en r6sulte un combat de g6nerosit6 qui fait que le 
comte epouse I'ainee, c'est-a-dire celle des deux soeurs qu'il 
n'aime pas, a la place de la cadette, qu'il aime, et qui se retire 
dans un couvent ignore de tout le monde afm de ne pas faire 
tort a sa soBur. Apres le mariage, cette soeur decouvre que sa 
soeur seule etait aimee, et cette decouverte la fait mourir de 
douleur. Le comte, libre de ce lien, compte se consoler, du cha- 
grin que la mort de sa femme lui a cause, dans les bras de la 
soBur, qu'il a toujours ador6e; mais celle-ci, considerant que 
c'est ellequi est cause de la mort de sa soeur, ne veut pas 
epouser le comte, malgre la passion qu'elle se sent toujours 
pour lui, et prend impitoyablement le voile dans le couvent oii 
elle s'est retiree. Le comte, perdant aussi toutes ses esperances, 
meurt, et en mourant, il envoie son coeur dans une boite a sa 
maitresse religieuse. A la reception de ce funeste present, cette 
tendre recluse, qui employait toujours ses heures perdues a 
travailler au portrait de son amant, se trouve mal, et meurt peu 
de jours apres. Tout le monde ainsi mort, il ne reste que 
M. d'Arnaud, dontle g6nie est mort-ne. Dans le roman anglais, 
la vertueuse Clary, fille d'un fermier de campagne, se laisse en- 
lever par un lord qui lui promet de I'epouser. En attendant 
Taccomplissement de cette promesse, elle remplit de bon coeur 
tons les devoirs d'une 6pouse, et vit k Londres avec son amant 
dans I'etalage de la fille la mieux entretenue. Un jour, etant 
avec son lord k la com6die, elle voit dans la pifece qu'on repr6- 
sente un p6re qui, trouvant sa fille dans une situation a peu 
pres pareille, lui dit : Ma fille, je vous vols des richesses; oil 
sont vos vertus? Apparemment que ce role de pere etait joue 
par David Garrick avec une force et une v6rite etonnantes, 
car Clary ne put jamais s'empecher de s' eerier du fond de la 
loge : Ah, mon pdre I et puis de s'evanouir. Je vous laisse 
a penser quel esclandre ce cri devait faire dans la salle de 
Londres ; mais du moins il prouve que, meme au milieu d'un 
spectacle profane, on n'est pas a I'abri du doigt de Dieu. Clary 
s'en sent touchee. Elle se d6robe clandestinement de la maison 
de son seducteur, et aprfes avoir 6cliapp6 au danger d'etre 
violee par un gros chapelain, et a divers autres accidents, elle 



JUILLET 1767. 375 

reprend le chemin de la vertu et de la maison pateinelle. Ses 
parents lui pardonnent. Un chevalier baronnet tr^s-vertueux en 
devient amoureux. Clary ne consent k I'epouser qu'apr^s les 
simagrdes les plus touchantes du monde, et apr6s lui avoir 
coDte toutes ses petites fredaines; et M. d'Arnaud, qui est un 
garcon d^licat sur le point d'honneur d'une fille, ne fait le 
mariage qu'apr6s avoir tue le premier seducteur de Clary d'un 
coup de fusil k I'armde d'Allemagne : ainsi dans le fait, le che- 
valier baronnet (Spouse une jeune veuve, un peu ill^gitime a 
la Y6rit6, mais d'ailleurs charmante et d'une vertu a toute 
epreuve. 

Si vous voulez avoir un module de faux path6tique et de 
fausse chaleur, vous lirez ces deux romans. Je suis sur qu'en 
certains quartiers de Paris et en certains endroits de province, 
tout cela parait fort beau. Ce pauvre d'Arnaud n'a pas I'ombre 
du sentiment, il est froid comme la mort ; mais il s'^chauffe 
tant k force de grands mots que je suis persuade que, de la 
meilleure foi du monde, il se trouve brulant. C'est I'auteur de 
France qui entend le mieux I'eloquence des points et des tirets ; 
en cinquante pages, I'imprimerie la mieux fournie doit se 
trouver epuisee. Mon cccur est d^chirc... La mort y cntre de 
toutes parts.., Mon amour s'allume dans mes larmes... Tout est 
plein de ces expressions naturelies, et chacune est suivie d'un 
tiret ou de trois points. Remarquez en passant que les autres 
6teignent leur amour dans les larmes ; mais M. d'Arnaud I'y 
allume, parce que tout est brulant chez lui. II n'y a rien de 
mieux pour corrompre le gout et le style que ces sortes de pro- 
ductions. Heureusement tout cela meurt en venant au monde. 

Pour vous faire oublier les soeurs g6nereuses, je vais vous 
faire un conte de la duchesse g^nereuse, et ce conte n'en 
sera pas un. M'"« la duchesse de Choiseul vient de passer deux 
mois dans sa terre de Chanteloup en Touraine. C'est, sous les 
plus aimables traits, la Bienfaisance qui quitte les rives de la 
Seine pour un temps, et va habiter les rives de la Loire. 
Elle y passe peu de jours sans les signaler par quelques bien- 
faits. Un soir, elle se prom6ne k cheval dans la for6t d'Amboise, 
suivie du docteur Gatti, son medecin, et de I'abbe Barth61emy, 
antiquaire c616bre. Elle rencontre une femme qui lui parait 
plongee dans la douleur. Elle s'arr^te et interroge. La femme est 



-$76 CORRESPONDANCE LITTfiRAIRE. 

longtemps sans vouloir dire le sujet de son chagrin. Enfm elle 
prend confiance dans I'honnetet^ des trois personnages, et leur 
fait part de sa situation. Elle avait Spouse un fort honn^te 
homme, excellent mari, bon p6re de famille, et elle vivait heu- 
reuse avec lui. A mesure que cet homme prenait de I'attache- 
ment pour sa femme et de la tendresse pour ses enfants, il 
devint inquiet et reveur. Un jour, sollicite par sa femme, il lui 
confie qu'il est deserteur des troupes du roi. Des ce moment le 
bonheur et la serenite disparaissent de cette heureuse chau- 
miere, la frayeur et I'inqui^tude s'emparent de toute la famille. 
Au moindre bruit elle croit voir arriver la marechaussee, qui lui 
enleve son chef pour lui faire subir un arrSt de mort. Voild,^ 
dit cette femme, la vie que nous menons depuis six mois que 
ce funeste secretin' est comm. Ah! s'ecrie-t-elle, si je pouvais 
trouver quelque protection auprcs de la duchesse de Choiseul 
pendant quelle est en ce pays! On parle tant de sa bonte; elle 
me rendrait service sans doute. Un mot echappe a la duchesse 
la fait reconnattre. Alors cette femme se recueille et se met 
a lui parler avec tant de force et de chaleur, avec une elo- 
quence si touchante et si sublime qu'un tremblement univer- 
sel saisit la duchesse de Choiseul, et que ses deux conducteurs 
fondent en larmes a c6t6 d'elle. La fin de cette histoire c'est que 
M'"* la duchesse est trois jours malade de cette scene. Le qua- 
trieme, M. le due de Choiseul arrive dans sa terre ; le cinqui^me, 
la grace est accordee au deserteur ; le sixieme, il est etabli avec 
sa famille au chateau de Chanteloup, ou M'"' la duchesse de 
Choiseul donne au mari et a la femme de I'emploi et assure leur 
sort. 

Monsieur d'Arnaud, si cette anecdote historique parvient a 
votre connaissance, vous serez tente d'en faire un roman, et 
d'en commander I'estampe a M. Eisen. Vous ferez le discours 
de cette femme, et vous y mettrez tout ce que votre imprimeur 
possfede en points et en tirets ; et je parie d'avance tout ce que 
vousvoudrez que vous ne rencontrerez pas un seulmotde tout le 
discours de cette femme. Je le donnerais a de plus habiles que 
vous; et si vous aviez pu etre temoin de cette sc^ne, au prix de 
tout ce que vous avez fait et de tout ce que vous ferez jamais, 
je vous aurais conseille de ne pas h^siter un seul instant : 
vous auriez vu du moins comment on est pathetique. 



JUILLET 1707. 377 

— M. Mercier, k I'enseigne de Vllommc sauvage, vient de 
nous faire present d'une petite histoire morale en cent pages 
in-12, intltule^e la Sympatkie . Si M. Mercier continue son com- 
merce de merceries en vers et en prose avec I'activit^ qu'il y a 
mise depuis six mois, je plains ceux qui sont obliges de s'as- 
sortir dans sa boutique. 

— Apr^s M. d'Arnaud, ce que nous avons de plus triste 
en France c'est un certain M. Feu try, poete et etudiant en 
artillerie. Celui-U ne r^ve que lamentations, rpines, tombeaux; 
une demi-douzaine de gaillards de cette espece donnerait le 
spleen k tout un royaume si on les ecoutait. M. Feutry vient de 
publier les Ruines^ poeme d'un triste achev6. 11 nous dit dans 
sa preface qu'il va en Russie, pour dire, en passant a Petersbourg, 
que M. le comte de Schouvaloff est un Russe aimable et pour 
faire des recherches sur I'histoire g6n6rale des machines de 
guerre anciennes et modernes, qu'il se propose de donner dans 
quelque temps avec des planches. II pretend aussi avoir trouve 
une espfece de canon qui tire cinq coups contre deux, sans trop 
s'echaufl'er et sans risquer de crever. Au moyen de sa decou- 
verte, un vaiseau mont6 de vingt-cinq pieces, mettra en pieces 
un vaiseau de soixante et au dela. M. Feutry est trop bon Fran- 
gais pour ne nous pas garder son secret jusqu'i la premiere 
guerre maritime. Je vois les Anglais perdus de cette aventure ; 
et si M. Feutry peut les engager a lire ses productions po6- 
tiques, tout ce qui ecbappera a son artillerie p6rira de m61an- 
colie ; et voila I'empire dece peuple orgueilleux d6truit par le 
genie puissant d'un seul homme. 

— On assure que M. Rousseau se trouve dans un chateau 
appartenant a M. le prince de Gonti, en Vexin, sur la fronti^re 
de Normandie Ml a change de nom et a promis de se tenir tran- 
quille le reste de ses jours. A cette condition le Parlement a, 
dit-on, consenti de lalsser dormir le decret de prise de corps. 
S'il ne doit plus rien imprimer, ce march6 est 6galement mau- 
vais et pour lui et pour le public. 

1. A Trye-Ch&teau. Voir dans la Corrcspon dance g^n^rale de Rousseau la lettre 
du 3 mars 17G8 k du Pcyron sur les prdtendues persecutions qu'il y subissait. 
C'est ^ Trye qu'il ccrivit la premiijre partie des Confessions. 



378 CORRESPONDANCE LlTTfiRAIRE. 



AOUT. 

1" aoiit 1767. 

Aprfes les plaies d'l^gypte, je ne connais guere de plus 
grande calamite que celle qui s'est r^pandue sur la France et 
qui a opere une disette universelle de nourriture spirituelle. II 
n'y a jusqu'a present qu'un seul exemplaire de la Difense de 
mon oncle a Paris, entre les mains de M. d'Argental. On parle 
d'un roman th^ologique intitule Vlngdnu, et egalement ouvrage 
a Ferney ; mais personne ne le connait encore a Paris. Autrefois 
cette grande ville, semblable a un magasin general, tenait 
assortiment de tout, et chaque fidele pouvait se pourvoir sui- 
vant ses besoins et ses moyens ; aujourd'hui, il faut avoir des 
facteurs et des commissionnaires aux environs du chef-lieu de 
la manufacture; il faut tromper toute la cohorte de com mis, 
d'inspecteurs, d'exempts et de sbires , quand on veut avoir ces 
denrees pr6cieuses: c'est ce que je souhaite k tout fiddle qui 
ne craint pas de depenser de I'argent pour son salut. 

Je ne passerai pas la Defense de mon oncle en revue chapi- 
trepar chapitre; je ne m'arreterai qu'k ceuxoii j'aurai quelques 
petites observations a lui faire. II est parle de tout dans cette 
Difense^ et feu M. I'abbe Bazin est un personnage trop impor- 
tant pour qu'on ne cherche pas k le rappeler a I'exacte verite 
quand il lui arrive de s'en ecarter. Je suis de I'avis de M. le 
neveu quand il refute I'opinion absurde que la religion musul- 
mane est une religion sensuelle et voluptueuse. Du temps que 
nous etions dindons, et c'etait, s'il m'en souvient, la semaine 
pass6e, les pretres ^taient bien aises de nous faire accroire 
qu'il n'y avait que notre religion de sainte et que toutes les 
autres etaient des ecoles de vices et de derSglements ; mais on 
est un peu revenu de cette sottise. On salt aujourd'hui que 
toute institution religieuse, quelque singuliere qu'elle ait ete 
dans ses moyens, a toujours eu pour objet d'apaiser la colore 
des dieux, et a toujours mel6 des preceptes de justice et de 
vertu aun recueilde dogmes merveilleux et absurdes. On ne pent 
nier que le caract^re de la religion musulmane ne soit en g6ne- 



AOUT 1767. 379 

ral tr6s-sev6re ; mais je voudraisque M. le neveu s'arr6tat li, 
et qu'il n'outrat pas I'^loge des Turcs. Malgre tous les eloges 
qu'il leur prodigue, on ne peut se dissimuler que ce ne soil un 
peuple barbare, et je doute que feu M. Tabbe Bazin, qui 6tait un 
homme de tr6s-bonne compagnie et quiaimait les Turcs tendre- 
ment, eut prdfer6 le si^jour de Constantinople acelui de Paris. II 
faut 6tre juste et convenir que, dans son origine, la religion 
chr6tienne a puissamment influe sur la police des ttats, et par 
consequent sur le bonlieur public des nations. Non-seulement 
Tabolissement de I'esclavage, declare incompatible avec ses 
principes, a ^t6 un grand acheminement a unemeilleure police ; 
mais les extraits baptistaires et les extraits mortuaires, suites 
des ceremonies chr6tiennes, et plusieurs autres de ses usages 
inventus pour constater I'histoire de chaque individu dans pres- 
que tous les instants interessants de son existence, ont ete les ve- 
ritables causes par lesquelles des troupeaux d'hommes assem- 
bles en nations ont enfm et6 changes en societes de citoyens. 
Le tort de la religion, c'est d'etre devenu entre les mains des 
pr6tres un instrument d* ambition et de cruaute, et d'avoir pese 
sur les peuples d'une manifere si insupportable qu'ils ont du se 
resoudre ou de succomber sous son joug, ou de le secouer. 

Je laisse au neveu de M. Bazin le soin d'eclaircir avec 
M. I'abbe Larch er la grande question de philosophic speculative, 
comment Sara k I'age de soixante-quinze ans a pu 6tre d'une 
beaut6 aussi ravissante et si dangereuse pour le repos du roi 
d'^ypte et d'un autre roitelet de Gerar; je crois que M. I'abbe 
Larcher a donne ici un beau jeu au neveu de M. Bazin. II 
lui a cite,k propos de Sara, I'exemple de Ninon Lenclos, et vous 
imaginez aisement quel parti le neveu salt tirer de cette rare 
betise.M. Larcher le rep6titeur est une de ces b^tes scientifiques 
cr6ees expr^s pour le dejeuner des Bazins et autres plaisants de 
sa trempe. 

Quand le neveu de M. Bazin se moque de ce que les anciens 
historiens ont rapporte de la ville de Thebes en ^gypte, il me 
parait avoir grande raison. Bossuet a trfes-mal fait de repeter 
ces exagerations dans son Discours sur I'histoire universelky et 
Rollin a fort mal fait de copier Bossuet. lis n'etaient philoso- 
_^phes ni I'un ni I'autre ; aussi leur reputation ne pourra 6tre 
durable. lis content, d'apr^s les anciens, que la ville de Thfebes 



380 CORRESPONDANGE LITTERAIRE. 

avait cent portes; que de chacune de ces portes il sortait dix 
mille combaltants, sans compter deux cents chariots arm^s en 
guerre par porte : ce qui fait un million de soldats, et encore 
quarante mille goujats en n'en comptant que deux par chariot. 
M. Bazin a raison de presenter ce petit total a la consideration 
des bonnes ames qui savent calculer. En general il y aconteset 
comptes dans les anciens historiens. II ne faut pas rejeter les 
premiers pour cause de singularite, parce que meme'ce qu'ils 
ont de faux a eu un fondement r6el; il ne faut pas passer les 
derniers, parce queleshommes sent natiirellementexagerateurs, 
et que dep.uis que le monde est monde, les calculs politiques 
ont toujours 6te outres et hasardes. Je supplie seulement feu 
M. Bazin des'en souvenir quand il est question de Ghinois, qui 
sont, aprfes les Turcs, ce qu'il aime le plus tendremenl. 

II aime aussi bien les disciples de Zoroastre, et vous trou- 
verez a cette occasion dans la Defense de mon oncle trois 
vigoureuses sorties contre I'evSque de Glocester, Warburton, qui 
a deja etc, ainsi que madame son epouse, en butte aux traits 
du c616bre John Gatilina Wilkes. II faut que I'eveque Warburton 
ait molests feu I'abb^ Bazin dans quelque pamphlet, car, inde- 
pendamment des trois sorties dontje viensde parler on m'as- 
sure que le neveu de M. Bazin a encore fait une autre brochure 
tout exprfes contre M. Warburton, ou ce dernier est tres-maltraite. 
Ne connaissant point les pieces du procfes, je ne puis juger du 
fond de la querelle ; mais je condamne celui des deux qui le 
premier a mis de la durete dans cette dispute, et je donne dou- 
ble tort a celui qui a rendu injure pour injure, parce que, pou- 
vant precher d'exemple et donner a son frfere une legon de 
politesse, qui doit toujours ^tre en raison inverse de la diversite 
des sentiments, il en a volontairement perdu I'occasion. 

Dans le dix-huiti6me chapitre, le sentiment de M. de Buffon, 
qui pretend, d'apres Telliamed^ que notre continent a 6te suc- 
cessivement couvert par les eaux de la mer, est combattu avec 
autant de liberty que de politesse; c'est pr6cisement comme je 
veux qu'on dispute. Je voudrais seulement que ce chapitre fut 
aussi profond qu'il est plein d'egards pour I'auteur de VHis- 
toire nalurelle; mais malheureusement il est tres-superficiel. 
M. Bazin n'est pas aussi grand naturaliste que bon philosophe. 
II faut que, dans ses grands voyages d'Europe, d'Asie et d'Afri- 



AOUT 1767. 381 

que, il soit toujours rest6 en plaine ; certainement il n'a pas 
assez griiiip6 les montagnes dans ses voyages. S'il avail lant 
soit peu examine les couches immenses de coquillages, de pois- 
sons et de productions marines petrifiees, dont la plus grande 
partie de notre continent et particuli^rement les plus hautes 
montagnes sont couvertes, il ne serait pas tombe dans I'dnorme 
puerilite de dire que parce qu'un voyageur aura laiss6 tomber 
par m6garde une liultre en Berry ou enTouraine, et que ceite 
hultre s'est petrifiee.dansle sein de la terre, il ne s'ensuit pas 
qii'elle ait €i€ apportee la par les flots de la mer. Je me serais 
range du c6te de M. Bazin s'iln'avaitvouluqu'attaquer I'opinion 
que rOcean change de lit insensiblement, et qu'a mesure qu'il 
decouvre un nouveau continent en seretirant, il inonde I'ancien. 
Je ne crois pas que cette revolution se fasse par progr^s insen- 
sibles, et M. Bazin dit d'assez bonnes raisons pour en d6mon- 
trer I'impossibilite ; mais on ne saurait examiner notre continent 
avec tant soit peu d'attention, on ne saurait fouiller dans son 
sein sansrester enti^rement convaincu qu'il a longtemps servi 
de litaux eaux de la mer. Sans qu'il existe aucun instrument 
historique qui I'atteste, je crois qu'il n'y a point de verite qui 
puisse 6tre poussee a un plus haut degr6 de certitude. Voulez- 
vous savoir maintenant comment notre globe a pu prendre sa 
forme actuelle? Reflechissez sur Taction du feu, de I'air et de 
I'eau, sur les formes diverses de ces trois elements et sur leurs 
combinaisons, sur les explosions et les revolutions qu'ils peu- 
vent occasionner. Si un tremblement de terre pent faire sortir 
une He du sein de la mer, une force plus grande peut elever 
un vaste continent au-dessus des eaux de I'Ocean. Toutes les 
hautes montagnes sont remplies de bouches de volcans qui ont 
indubitablement vomi du feu, comme les 6paisses couches de 
lave r^pandues autour le certifient, quoique aucun monument 
historique n'en fasse mention. Ces volcans ont done cesse de 
Jeter du feu avant les temps historiques. On n'a jamais entendu 
parler de volcan en France ; cependant I'Auvergne en estremplie,- 
tout voyageur peut s'en convaincre ; ces volcans ont done fini de 
Jeter dufeu avant notre 6re de la creation du mondeou du moins 
du deluge. 11 est evident d'ailleurs pour tout bon esprit que les 
hautes montagnes n'ont pu se former que par un effort des plus 
violents de la nature, dont Toeil du naturaliste decouvre partout 



382 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

les traces, et dont le resultat a ete la forme actuelle de notre 
globe. J'ajoute que si la theorie des com^tes nous etait raieux 
connue, si nous pouvions calculer avec precision le moment de 
leur entree dans notre syst^me planetaire, et fixer d'avance les 
points principaux de leur revolution, nous saurions indiquer le 
choc et la rencontre de ces corps avec notre glofie, et rendre 
compte d'autres evenements de cette esp6ce avec autant de 
facilite que nous prevoyons aujourd'hui une eclipse terrestre ou 
lunaire. Sur tout cela il y aurait de grandes choses a dire et de 
profondes reflexions a faire, dont la plus simple est que lemonde 
est bien vieux et que nous sommes une espece d'insectes bien 
presomptueux de nous flatter, avec nos miserables yeux et notre 
existence d'un instant, d'en penetrer I'essence. 

Une autre marotte de M. Bazintout aussi peu philosophique 
que son huitre de Touraine, c'est qu'il ne veut pas que rien 
s'engendre par la putrefaction. Une 6paule de mouton se pour- 
rit par les grandes chaleurs; « s'il en sort des vers, dit-il, c'est 
qu'une mouche y a depose ses oeufs. Mais enveloppez bien cette 
epaule, emp^chez les mouches d'en approcher, et il n'en sortira 
plus de vers ». Ah! grand Bazin, vous dormiez done aussi quel- 
quefois de votre vivant ? Quel raisonnement ! Quel defaut cho- 
quant d' experience ! Je vous assure qu'il en sortira egalement 
des vers, un peu plus tard seulement, parce que vous aurez 
gen6 Taction de I'air, et par consequent retarde le moment de 
la decomposition. Yoas me repondez a cela qu'une mouche y a 
p6netre k notre insu, et pour vous gu^rir de votre mouche par 
une autre experience je n'oserai alleguer les observations 
microscopiques et les a.nguilles de votre ami Needham, jesuite 
irlandais, car, Dieu merci, votre intime ami M. Covelle a rendu 
ces anguilles si ridicules que de cinquante ans on ne pourra en 
parler sans exciter la risee de tons ceux qui, pour aimer a 
philosopher, n'en aiment pas moins a se divertir. Laissons done 
le jesuite aux anguilles, et ouvrons un excellent journal latin qui 
' se publie a Leipsick sous le titre de Commentarii de rebus in 
medicina gestis. Vous y trouverez une experience aisee a repe- 
ter. Prenez un morceau de viande,et faites-en de bon bouillon; 
versez ce bouillon tout bouillant dans une bouteille bien rincee. 
Fermez cette bouteille herm6tiquement. Oubliez-la pendant cinq 
a sixsemaines. Quand, au bout de ce temps-la, vous la reprendrez 



AOUT 17G7. 383 

pour examiner voire bouillon, vous irouverez dans voire bouteille 
une rcpubiique d'6tres vivants. Vous ne direzpasiciqu'uninsecte 
qui s'esl gliss6 dans la bouteille malgre lesprecaulions prises a 
cause loute cellepeuplade, car cet insecte aurait 6i6bruleet noye 
dans le bouillon bouillanl. Mais faul-il tant de raisonnements? 
L'elude de la nature, second(ie par la reflexion, apprendra k tout 
honime qui a des yeux et du sens qu'il n'y a point de matifere 
niorte, et qu'avec de la mati^re et du mouvement lout se cr6e 
et se detruit, depuis le grand philosophe jusqu'au petit insecte 
dont il doit 6tre la pature. II nous sied bien d'affirmer que la 
nature 'ne peut produire que par les lois de generation que npus 
connaissons! 

Je sais bien que cetle opinion que la putrefaction ne peut 
rien produire tient imm6diatement ausyst^me religieux del'au- 
teur. M. Bazin est zele deiste, et il craint qu'en admettant la 
proposition contraire, on n'en tire des arguments contre une 
cause premiere, intelligenle, creatrice et conservatrice de I'uni- 
vers; mais le premier devoir d'un philosophe, c'est de ne 
jamais deguiser ni alTaiblir la v6rite en faveur d'un systferae. 
Vous lirez dans la Defense de mon oncle un dialogue sur cette 
cause premiere entre Platon et un jeune 6picurien d'Alhfenes. 
Ce dernier a exactemenl le ton, la facilite de moeurs, I'igno- 
rance et la suflisance d'un petit-maltre de Paris des plus elegants 
et des plus k la mode. Si les arguments de Platon-Bazin ne sont 
pas aussi concluants pour un philosophe que pour un petit-mal- 
tre ignorant et superficiel, tous conviendront du moins que la 
description anatomique que Platon donne de la structure du 
corps humain est un chef-d'oeuvre de style. 

Dans la diatribe suivante, M. Bazin s'etend de nouveau sur 
r^gyple ; mais je le conjure de nouveau, pour I'inlerSt de son 
salut, qui m'est cher, de ne jamais parler qu'avec un saint res- 
pect de toutes les absurdites 6gyptiennes. S'il est vrai, comme 
le pretend notre abbe de Galiani, appuye sur I'opinion des plus 
graves docteurs, que I'homme est n6 en ^thiopie, du mariage 
d'un singe avec une chatte sauvage; s'il est vrai que ses ver- 
tueux parents, voyant son mauvais naturel, n'ont pas voulu le 
reconnaitre, I'ont chasse du pays el conlraint de s'enfuir en 
%ypte, oil, se trouvant dans une terre ingrate, 11 a 6t6 oblige de 
travailler malgre lui et de se r6unir par consequent en soci6t6, 



38^ CORRESPOiNDANGE LITTEUAIRE. 

M. Bazin ne peut se cacher que I'Jigypte est necessairement le 
herceau de toute religion, de toiite loi, detoute police, et qu'un 
bon critique ne doit jamais en approcher sans le plus profond 
respect. 

Les travaux immenses dont les monuments s'y conservent et 
etonnent, lors meme que I'utilite publique moins qu'une vanity 
excessive parait en avoir ete le principe, ces travaux, dont les 
mines sont encore si merveilleuses, font naitre une idee bien 
grande et bien naturelle. G'est que si ie travail de Tespfece 
humaine enti6re etait sans cesse et sans distraction dirige vers 
un but commun et utile au genre humain, de sorte que le tra- 
vail d'aucunhomme nefut jamais ni contraire ace but ni perdu 
pour ce but, on ne pourrait plus calculer ce que I'homme ne 
serait pas capable d'entreprendre avec succes, ni fixer les bornes 
de I'impossibilite k ses efforts. 11 reussirait a la longue a se 
rendre maltre des elements, k changer les climats, ademolir les 
montagnes, k creuser des canaux, a etablir des communications 
entre tons les fleuves ; que sais-je? a rendre le chemin d'ici a 
la Chine par terre aussi facile que la route de Paris a Lyon. Si 
vous doutez de la possibilite de ces prodiges, etendez votre vue 
sur toute la terre, voyez ces bras, ces mains innombrables, tous 
occupes au travail; considerez combien, en un seul jour de tra- 
vail perdu pour I'utilite commune, ou m6me contraire k son 
but, depuis les arts les plus frivoles comme celui de faire du 
galon et de ladentelle, dont les monuments s'aneantissent d'une 
annee a I'autre sans aucun avantage pour les hommes, jusqu'a 
I'art le plus funeste, celui qui detruit en peu d'instants les efforts 
de plusieurs siecles; et ce coup d'oeil pourra vous faire sentir ce 
que pourrait la masse des forces du genre humain dirigees par 
une intelligence toujours subsistante. Le genre humain ainsi 
ordonn6, et dirige par sa nature de generation en generation, 
fournirait aussi une preuve sans r6plique de I'existence de Dieu. 

La Defense de mon oncle est terminee par VApologie d'un 
general d'armee aitaquS par des cuistres. G'est I'apologie de 
Bdisaire centre les cuistres de Sorbonne. Le cuistre Goge n'y 
est pas oublie, mais ce cuistre meriterait des etrivi^res mieux 
appliquees. 11 vient de faire une nouvelle edition de son Examen 
de Belisaire, etcette edition, fort augmentee, est d'une violence 
extreme. Si ce cuistre etait le maitre^ il brulerait les philoso- 



AOUT 1767. 385 

phes comme des pastilles, et leur parfum serait bien delicieux 
pour son nez. M. Bazin, en prenant la defense de DHisairc con- 
tre les cuislres, en fait en m6me temps la critique avec beau- 
coup de finesse et de menagement. II fait sentir qu'il n'est pas 
bien sur que Belisaire ait et6 un si grand homme, encore 
nioins un homme si verlueux, et qu'il n'est pas bien fait peut- 
^tre de travestir ainsi des caract6res historiques, et d'accorder 
les honneurs de la vertu, de la justice, du desinteressement, etc., 
k qui ne les connut jamais. II remarque aussi que levieuxmalin 
singe de Justinien devait 6tre tr6s-content de la doctrine de 
Taveugle sur la remission des pech6s, parce que personne n'en 
avail plus besoin que lui. Tout cela est ecrit avec une gaiete 
infinie. Une femme d'esprit disait ces jours passes, apr6s avoir 
lu la Defense de mon oncle, que M. de Voltaire tombait en 
jeunesse. 

M. Bazin devrait soriir de son tombeau comme I'ombre de 
Ninus, pour ordonner a son petit-neveu de soixante-treize ans 
de ne jamais se dtipartir de ce ton de gaiete dans ses querelles. 
Comment M.de Voltaire peut-il etre si dissemblable a lui- 
m6me? II vient d'imprimer un raemoire contre La Beaumelle, 
bu'il dit avoir presente au ministre. De ce m^moire a celui de 
Pompignan presente au roi, il n'y a qu'un pas. G'est toujours 
des notes que La Beaumelle a faitessur le Si^cle de Louis XIV 
qu'il s'agit. M. de Voltaire pretend que ce vil sc6l6rat (c'est 
r^pith^te dont il rhonore)en prepare une nouvelle edition. II 
le d6f6re en consequence aux minis tres de Sa Majesty comme 
traitre et calomniateur de Louis XIV, du due de Bourgogne, 
p6re du roi, et de plusieurs autres grands personnages ; il le 
d6f6re aux maisons d'Orl^ans et de Gond6 comme ayant outrage 
leurs maltres. II soutient que La Beaumelle lui a ecrit quatre- 
vingt-quatorze lettres anonymes reniplies d'injures atroces. 
Est-il possible qu'un homme qui a 6crit la Mfensede mononcle 
ecrive presque au m6me instant ces pauvret6s? Ce memoire est 
aussi triste que violent. II est singulier que M. de Voltaire n'ait 
jamais pu 6tre plaisant avec La Beaumelle. Ce La Beaumelle 
est un mauvais sujet qui ne meritait pas I'honneur d'etre 
seulement remarque par lui. II est retire depuis plus de 
douze ans dans le Languedoc, sa patrie, ou il a epous6 une 
jeune veuve, soeur de ce M. de Lavaysse, cel6bre par le proc6s 
Tii. 25 



386 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

du malheureux Galas ; cette veuve n'a pas consulte ses parents 
sur le choix d'un second epoux. La Beaumelle depuis ce temps 
vegete oublie, et, sans M. de Voltaire, il y a plus de douze ans 
qu'on ignorerait qu'il y a une esp6ce de ce nom au monde. 

— La tragedie des Illinois, suspendue assez longtemps par 
la maladie de M"® Dubois, a ete reprise depuis son r^tablis- 
sement, et a eu plus de douze representations, si je ne me 
trompe. M. de Sauvigny vient de la faire imprimer. Une 
intrigue embrouillee et inintelligible, des evenements entasses 
sans jugement et sans mesure, un style incorrect et pitoyable, 
tout decele la faiblesse extreme du poete. 11 a change son 
denoument, car aujourd'hui un auteur en a deux ou trois prets, 
et les change jusqu'a ce qu'il ait attrape le gout du public. 
Ainsi ce n'est plus le jeune Monreal qui est tu6; c'est Hirza qui 
se tue elle-meme pour epargner a la fois le pfere et le fils. Je 
conviens que ce d6noument-ci ressemble beaucoup a celui des 
Scythes. Yoila pourquoi I'auteur a cru devoir lui en substituer 
un autre; mais le public ne I'ayant pas goute, il a repris le 
premier, et pour prouver qu'il ne I'a pas emprunte k M. de 
Voltaire, il a fait imprimer la permission du censeur de police, 
qui est datee du mois de novembre 1761. 

— Je confesse aussi avoir mal rendu compte de Toinon et 
Toinette. A la lecture de la pi6ce, qui a ete imprimee depuis sa 
premiere representation, je n'ai trouve aucune trace de la gene- 
rosite de Toinon ni de celle du capitaine de navire. II est vrai 
aussi que le vaisseau que j'avais cru perdu sans ressource par 
la tempete se retrouve k la fin par un de ces heureux qui- 
proquos si naturels et si communs dans le cours des evene- 
ments. Mais, tout consider^, j'aime autant mon arrangement 
que celui deM.Desboulmiers, et, sans me vanter, je crois qu'il 
aurait mieux fait de combiner son plan comme j'ai fait que d'y 
coudre un denoument qui n'a ni rime ni raison. 

— Deux nouveaux acteurs ont debute sur le theatre de la 
Gom6die-Francaise : Dalainval, dans les roles de raisonneur; 
Montfoulon, dans les roles a manteau. Leur debut promet cette 
honnete mediocrite qui fait le supplice des amateurs des beaux- 
arts quelquefois vingt ans de suite. 

— J'ai eu I'honneur de vous parler d'un supplement que 
M. d'Alembert a fait k sa brochure de la Destruction des 



AOUT 1767. 387 

jHuitn. II vient d'en faire un autre encore sous le titre de 
Seconde Icttrc h M***j conseiller au parlement de **** siir 
Vidit du roi d'Espagne pour Vexpulsion des j'huites de ses 
royaumes, Etats et domaines. C'est un petit ecrit de deux feuilles 
au plus. Ma foi, il ne r^sulte rien de toutes ces brochures de 
M. d'Alembert sur les malheurs de la Soci6te, sinon qu'il a aussi 
voulu dire son petit mot sur un 6v6nement si cel6bre, et qu'ii 
a tdche de faire enrager les jans6nistes autant que les j^suites. 
Mais, au fond, tout cela fait du verbiage sans sel, sans nerf, sans 
gaiete, avec beaucoup de pretention a la plaisanterie et sans 
r6sultat. On pouvait dire cela en causant avec ses amis aux 
Tuileries, ou bien au coin de son feu; mais en conscience cela 
ne valait pas la peine d'6lre imprime. 

— On a traduit de I'anglais de Gordon le livre The indepen- 
dent ivhigt, et on lui a donne en francais le titre VEspril de 
Viiglise, ou bien U Esprit du clergd\ car je n'ai point vu cette 
traduction, qui se vend tr6s-cher et fort secrfetement. Voussavez 
que ce livre est une des plus vigoureuses sorties sur I'esprit de 
domination et d'envahissement des pr^tres; et si vous vous 
rappelez les remarques de Gordon sur Tacite, vous croirez 
aisement qu'il ne p6che pas dans cet ouvrage-ci par un ton trtfp 
doucereux ou trop peu violent. 

— J'ai eu I'honneur de vous parler d'une traduction fran- 
^aise qu'on a faite de I'ouvrage de Justus Febronius sur la 
puissance des papes, qui a fait tant de bruit en Allemagne et 
qui a tant deplu k Rome*. Presque en m6me temps, un honn6te 
janseniste, plus sage qu'a janseniste n'appartient, a public une 
esp6ce de traduction libre du m6me ouvrage de Febronius. II 
en a retranche des choses qui ne pouvaient interesser un 
lecteur francais ; il a quelquefois ajoute pour 6claircir ce qui lui 
a paru obscur. II a adouci des expressions trop dures pour la 
cour ^e Rome, et il a supprime toutes les sorties trop vives 

1. Le titre exact est V Esprit du clerge, ou le]Christianisme primitif vengi des 
entreprises el des excis de nos prilres modernes. Londres (Amsterdam, Rey, 1767 
2 vol. in-12), traduit de J. Trenchard et de Thomas Gordon, par d'Holbacli et Nai- 
geon. Ce dernier, au dire de son fr6re, l'avait'« ath(5is6 » le plus qu'il avait pu. 

2. Voir page 308. Ce livre est de J.-N. de Hontheim, 6v6que in partibus 
de Myriophite, suffragant dc l'6lecteur de Treves, qui a signiS divers trait^s sous 
le pscudonyme de Justus Febronius. Le traducteur ^tait J. Remade Lissoir, pre- 
montrd. 



388 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

contre le saint-pere. En un mot, il a conserve le fond de I'ori- 
ginal et en a enti^rement change la forme. L'auteur pretend 
cfue dans un temps aussi critique pour le christianisme que 
celui-ci, il est de toute necessite que la cour de Rome ne sou- 
tienne pas des maximes revoltantes. « Si j'6tais theologien 
ultramontain, dit-il, je n'oserais seulement sourciller en pre- 
sence de l'auteur de YJimile. )) Je ne sais si en sa qualite de jan- 
seniste gallican il aura plus beau jeu avec le Vicaire Savoyard. 
Son ouvrage est intitule de VEtat de I'Eglise, ct de la Puissance 
legitime du pontife rotnain. Deux volumes in-8°. 

— On a imprime aussi pour Tinstriiction des fiddles une 
traduction de la TMorie des binifices, ouvrage du celfebre 
fra Paolo, un des plus grands hommes du xvi" sifecle. La tra- 
duction francaise de ce fameux traite parut pour la premiere 
fois en 1677. Richard Simon y joignit un appendice sous le 
litre d'Hisioire de Vorigine et des progrh des revenus eccU- 
siasliques. Ce sont ces deux ouvrages qu'on vient de reimprimer 
ensemble sous le titre de Thiorie des hhiifices. Deux volumes 
in-12, dont le premier renferme I'ouvrage de fra Paolo ; le 
second, celui de Richard Simon. 

— Un bon pretre ecossais appele George Campbell a fait 
ime Dissertation sur les miracles, dans laquelle il refute I'essai 
du philosophe David Hume sur le meme objet. M. Eidous vient 
de traduire cette dissertation ^ Cela est miserable. De telles 
apologies font plus de tort a la cause de la religion que les 
attaques les plus hardies, qui ne laissent cependant pas de lui 
en faire. 

— 11 faudrait envoyer ramer a Brest ou a Toulon l'auteur 
d'un roman en deux volumes, intitule les Gascons en Hollande, 
ou Aventures singuli^res de plusieurs Gascons. Ces aventures 
sont des escroqueries et des friponneries aussi betes que viles. 
J'envoie l'auteur aux galeres, parce que, sans compter qu'il y 
sera tout a fait a sa place, les honnStes gens qu'il y trouvera, 
et qui me paraissent dignes de composer sa society, en luiappre- 
nant le sujet de leur promotion, lui fourniront la mati6re d'un 
meilleur roman que le sien. 

1. Amsterdam, 1767, iQ-12. 



AOUT 1767. 389 



15 aoat 1707. 

On vient de publier ici un volume in-12 de pr6s de quatre 
cents pages, intitule Letlres familidres de M. le president de 
Montesquieu. La plupart de ces lettres sont adressees a rabbe 
comte de Guasco, Pieniontais, chanoine de Tournai, frfere de 
deux gentilshommes de ce nom qui ont servi en Russie et en 
Autriche, et doiit I'un est mort general d'infanterie au service 
autrichien k la fin de la derni^re guerre. Les autres lettres sont 
6crites a I'abbe Venuti, k monsignor Gerati, et k quelques autres 
Italiens. EUes sont au noinbre d'environ soixante. La premiere 
est datee de I'ann^e 1729, etles derni^res sont de I'annee 1754 ; 
le president est mort au commencement de I'annee 1755. Geux 
qui I'ont connu retrouvent dans ces lettres sa simplicity et 
quelques traits qui lui ressemblent; mais, en general, elles sont 
peu interessantes et Ton doit peu de remerciements k rabb6 de 
Guasco de les avoir publiees le premier. L'edition de Paris est 
faite d'aprfes celle qu'il a fait faire en pays Stranger, je ne sais 
oCi. Les deux editions fourmillent de fautes d'impression. Celle 
de Paris se pretend augmentee, et en ellet on y aajoute quelques 
bagatelles qu'on ne trouve point dans l'edition de I'abbe de 
Guasco, dont le recueil ne consiste qu'en deux cent soixante- 
quatre pages. Le tiers du volume de l'edition de Paris est 
rempli par une reponse aux observations sur V Esprit des lois, 
faite il y a plus de quinze ans. Cette reponse etait d'un jeune 
n6gociant protestant de Bordeaux, appele Risteau, qui se trouve 
aujourd'hui un des directeurs de la Gompagnie des Indes, et 
les observations 6taient d'un polisson appele I'abbe de La Porte, 
folliculaire et compilateur de son metier. Ge folliculaire 
n'etait pas en etat d'entendre VEsprit des his. II ne m^ritait 
pas Thonneur d*6tre refute; et, de toutes les defenses qu'on a 
faites de ce grand livre, il n'y a que celle que I'auteur lui- 
mfime n'a pas d6daign6 opposer aux attaques du gazetier 
eccl6siastique qui restera. Mais si Ton a enrichi de ces addi- 
tions l'edition des Lettres familidres faite a Paris, on n'y 
trouve pas non plus tout ce que renferme l'edition de I'abbe 
de Guasco. Non-seulement on a supprime quelques notes de 
cet editeur comme injurieuses k des personnes respectables, 



390 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

mais on a retranche aussi pour la meme raison quelques-unes 
des lettres du president \ Tout cela est relatif a M""^ Geoffrin, 
et il faut donner ici quelques eclaircissements necessaires k 
I'intelligence de ces lettres.. 

On remarque en general que les hommes de g6nie ou d'un 
grand esprit sont on ne saurait moins d^licats et moins difficiles 
dans le choix de leurs amis : tout leur est bon. Apparemment 
que, se suffisant a eux-ra ernes et ne donnant k la society que 
les moments ou ils en ont un besoin urgent pour leur delas- 
sement, il leur est a peu pr6s egal de les passer en bonne ou 
en mauvaise compagnie. II me semble aussi que, dans le choix 
des amis, ils preftrent volontiers ceux qui savent le mieux 
encenser : superieurs par tanf de cotes au reste des hommes, 
il faut bien qu'ils s'en rapprochent par leurs faiblesses. Ainsi 
il n'est pas rare de voir k leur suite une foule d'espfeces qui 
n'ont rien de mieux a faire que de s'attacher et de se colleter 
a eux. Ceux dont le suffrage est de quelque prix se respectent 
trop pour donner de I'encensoir a travers le nez d'un grand 
homme; ils craindraient de blesser sa d^licatesse, et ils ont 
tort. Fontenelle, dont I'esprit etait si fin et si delicat, convenait 
de bonne foi que jamais il ne s'etait entendu trop louer a son 
gre. II supportait avec un courage h^roique les plus fortes 
louanges, et Ton pouvait en toute surete lui en donner a tour 
de bras. Je me souviens que, me trouvant dans ce temps-U 
souvent dans les m6mes soci6tes avec levieux berger Fontenelle, 
il remarqua ma reserve k son egard. II avait quatre-vingt- seize 
ans, il etait sourd, et je ne pouvais me persuader d'avoir d'assez 
jolies choses ci lui dire pour les crier, en presence de vingt 
personnes, assez haut pour etre entendu de lui. Ma juste 
modestie,qui n'6tait que relative a moi, le blessa; il se plaignit 
de n'avoir jamais re^u d'eloge de ma part. II en chercha des 
motifs a perte de vue, et il confia un jour a M""^ Geoffrin qu'il 
craignaitde m' avoir indispos6, parce qu'il ne m' avait pas rendu 
une visite que je lui avals faite. A I'age de quatre-vingt-seize 
ans! Et tout mon tort 6tait de ne I'avoir jamais loue en face, 



1. Seloa la Bibliographie de Montesquieu de M. Louis Vian, il s'agit ici non de 
la deuxifeme Edition r^ello (s. 1. 1767) conforme a la premiere, mais de la troi- 
sifeme parue sous la rubrique de Florence et Paris, 1766, iii-12. 



AOUT 1767. 391 

et de n'avoir jamais cri6 d perte d'haleine quelque sot compli- 
ment que j'aurais pu lui tourner. 

C'est done peut-6tre moins des amis que des flatteurs et des 
complaisants qu'il faut aux grands hommes et aux beaux 
esprits. Marivaux avait une gouvernante qui allait dans le 
monde, et qui lui disait toute lajournee qu'il 6tait le premier 
liomme de la nation. Le berger Fontenelle avait toujours son 
abbe Trublet pendu k son oreille, qui lui criait les louanges les 
plus puantes et les plus fastidieuses. Voltaire a eu pendant 
trente ans le pauvre diable de Thieriot k sa suite; et le presi- 
dent de Montesquieu parait avoir eu le m6me besoin de pauvres 
diables. II eut beaucoup de faible pour La Beaumelle, qui, s'il 
n'est pas un vil scelerat, n'est du moins qu un polisson et un 
mauvais sujet. II eul toujours a ses trousses cet abbe de Guasco, 
qui, pour 6tre un homme de condition, n'en dtait pas moins un 
plat et ennuyeux personnage. A Tennui qu'il promenait partout, 
il joignait I'indiscretion qui forcait les portes ; c'6tait un crime 
de 16se-societe que toute maitresse de maison 6tait en droit et 
dans I'obligation de reprimer. Le president I'avait introduit 
chez M™" Geoffrin, et I'abb^ de Guasco s'y etait 6tabli de fa^on 
qu'il fallait ou le chasser, ou risquer de voir la maison d6sert6e 
par la bonne compagnie. M"'" Geoffrin, pleine d'egards pour le 
protecteur de I'abb^ de Guasco, y proceda avec beaucoup de 
menagement. Elle enjoignit a son portier, sur cinq fois que 
I'abbe se pr6senlerait, de le laisser entrer une seule fois. G'etait 
le recevoir encore assez souvent, puisqu'il se pr6sentait 
presque tons les jours ; mais le Piemontais n'etait pas homme 
a se laisser conduire ou brider de cette maniere. Quand le 
portier I'assurait que sa maitresse n*y etait point, I'abbe de 
Guasco I'assurait du contraire et passait outre. M""" Geoffrin, 
impatientee, signifia enGn a son portier que s'il ne savait pas 
emp6cher I'abbe de Guasco d'entrer, il serait lui-m6me mis k 
laporte, qu'il savait si mal garder. Le domestique, peu curieux 
de perdre son poste pour les vilains yeux hordes de rouge de 
M. I'abbe de ;Guasco, se mit k travers le passage la premiere 
fois que celui-ci voulut le forcer, et poussa I'indiscret dans la 
rue. Voilk comment les choses se pass6rent sur la fin de I'annee 
1754, au su de tout le monde, et entre autres au mien, peu de 
mois avant la mort de M. de Montesquieu. 



392 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

Aujourd'hui, le principal butde I'abbe de Guascoen publiant 
les Lettres familitres du president, sans se nommer comme 
6diteur, c'est de se donner a lui-meme beaucoup d'eloges, de 
se rengorger de I'amitie d'un homme illustre qui lui parlait de 
ses pres et de ses vignes, ~et surtout de se venger de ce pre- 
tendu afiront qu'il a recu de M'"« Geoffrin il y a plus de douze 
ans. En consequence, il a farci ce recueil de notes tr6s-inju- 
rieuses pour cette femme cel^bre. II rapporte m6me deux lettres 
du president a lui adress6es et relatives a cette tracasserie, ou 
le president parle en termes peu mesures de M""^ Geoffrin, et se 
proraet de rompre toute liaison avec elle. Ce sont ces lettres et 
ces notes qui ont ete supprimees dans I'edition de Paris, et le 
public y perd bien peu. L'abb6 de Guasco, en sa qualite d'edi- 
teur anonyme, expose les pretendues raisons qui I'ont fait 
chasser de la raaison de M"* Geoffrin ; mais il oublie laprincipale 
et la seule veritable, c'est I'ennui dont il s'exhalait de lui una 
atmosphere a une lieue a la ronde : c'etait un des plus grands 
seccatori de I'Europe savante et galante. 

II faut au reste 6tre bien bas, bien infame, pour imprimer 
ces vilenies apres plus de douze ans; c'est s'etre donne le 
temps de la reflexion, Je dis que I'auteur de ces notes a fait 
une infamie, parce qu'il voudrait donner a M""® Geoffrin I'air 
d'une complaisante qui se prete quelquefois aux intrigues 
galantes des grands seigneurs et des grandes dames, afm de 
les attirer chez elles. 11 n'y a point d'ennemi de M""" Geoffrin 
qui ne convienne de la faussete de cette imputation. Je m'etais 
toujours bien doute que cet abbe comte de Guasco, avec ses 
yeux bordes de rouge a la facon des dindons, 6tait dans plus 
d'un sens un vilain homme. Rien n'empeche de le soupQonner 
d'avoir falsifie les lettres du president au sujet de cette aven- 
ture. Un homme qui peut s'avilir jusqu'a mettre d'indignes 
faussetes sur le compte d'une personne dont il croit avoir a se 
plaindre peut bien avoir altere quelques passages dans les 
lettres du president. Ce que je sais, c'est que j'ai vu le presi- 
dent chez M"^ Geoffrin peu de jours avant la maladie qui le mit 
au tombeau. 11 y a apparence que s'il a voulu se brouiller 
avec elle parce qu'elle avait ferme sa porte au chanoine de 
Tournai, elle lui en a donne de si bonnes raisons que le presi- 
dent n'a pu se dispenser d'etre de son avis. 



AOUT 1767. 393 

Voila done tout ce qui nous est revenu de la succession de 
ce grand homme ! Quelques lettres de compliments k des Ita- 
liens, el puis ce recueil de lettres indilFerentes a un chanoine 
de Tournai, qui s*6tait fait Don Quicholte de la vertu des dames 
de Paris, et qui travaillait pour les prix de I'Academie des 
inscriptions et belles-lettres. II est rapporte dans les notes 
qu'un jour I'abbe de Guasco faisant, suivant sa coutume, I'apo- 
logie des dames k I'occasion d'une aventuregalante qui occupait 
le public, le president, s'adressant a un de ses amis qui entrait 
dans ce moment, lui dit : « Marquis, que dites-vous de cet 
abb^, qui croit qu'a Paris on ne f... point? » Cela me rappelle le 
mot de M. le comte de Paar, seigneur autrichien, grand rnaitre 
des postes des pays bereditaires, fort connu ici pour le pen 
d'agrements de sa figure et de son esprit. II aime la France et 
son sejour k la passion, et il a bien I'air de n'aimer qu'une 
ingrate qui ne le paye d'aucun retour. II avait passe a Paris tout 
le temps de I'ambassade de M. le prince de Kaunitz, et il nous 
dit la veille de son depart : « On doit bien peu se fier aux idees 
m6me les plus generalement 6tablies. Dans toute I'Europe, on 
croit les femmes de Paris en fait de galanterie d'une facilite 
singuli^re. Quand je suis venu ici, on a voulu me persuader 
qu'il n'y avait qua se baisser et en prendre. Eh bien, mes- 
sieurs, rien de plus faux. Je vous jure sur mon Dieu et sur mon 
honneur que je sors de Paris comme j'y suis entre, et que je 
n'ai jamais tente fortune sans m'attirer quelque m^chante 
querelle. Et puis fiez-vous aux ideas revues I » 11 parait que 
I'abbe de Guasco peut faire le second temoin de la vertu des 
dames de Paris. Or, deux temoins irreprochables fournissent une 
preuve juridique. 

Pour revenir au president, qui peut-etre n'aurait pas pu 
t6moigner comme eux, il est bien dilHcile d'imaginer qu'il ne 
se soit rien trouve du tout de pr^cieux dans ses papiers. Com- 
ment supposer qu'il ne soit rest6 aucune trace de cette Histoire 
de Louis XI, si malheureusement bruise par un malentendu 
entre I'auteur et son secretaire? Le plus petit fragment en eut 
ete precieux pour le public. J'ai oui dire plus d'une fois a des 
gens qui pouvaient le savoir que le president avait dans son 
portefeuille dix-sept nouvelles Lettres persanes dont il comp- 
tait enrichir une nouvelle edition de cet ouvrage unique en son 



394 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

genre. Que sont-elles devenues?Il est question dans ses Lettres 
familitres d'un petit roman intitule Arsace, qui n'a jamais vu 
le jour. II avait ecrit des memoires concernant ses voyages ; et 
de quel prix ne seraient pas ces memoires! II est vrai qu'apr^s 
sa mort on repandit dans le public que le P. Routh, jesuite 
irlandais, appele dans ses derniers instants, avait exige et 
obtenu le sacrifice de tous ses papiers, mais ce fait se trouve 
dementi par une lettre de M""" la duchesse d'Aiguillon, inser6e 
dans le recueil. Ge n'est pas que le maroufle de jesuite ne 
tentat la chose; mais M""^ d'Aiguillon survint heureusement k 
temps. Le mourant se plaignit a elle de la proposition du 
jesuite, qui repondit aux reproches de M""" d'Aiguillon : 
« Madame, il faut que j'obeisse a mes superieurs. » Mais enfin, 
le vilain compagnon de Jesus fut renvoye sans rien obtenir. 

II est done plus que vraisemblable que ces precieux frag- 
ments existent entre les mains de M. de Secondat, fils de notre 
illustre president, retire k Bordeaux, sa patrie. Ge fils, que j'ai 
toujoursvu d'un decontenance et d'une timidite extraordinaires, 
passe pour etre devot; mais si j'en crois des personnes qui 
se pr^tendent au fait de I'etat de choses, ce n'est pas par scru- 
pule de conscience qu'il nous prive de ces restes precieux d'un 
grand homme. On assure que ce fils a le malheur d'etre jaloux 
de la reputation de son p6re, et qu'il ne contribuera jamais k 
I'augmenter par la publication de ses ouvrages posthumes. La 
devotion, comme il arrive souvent, ne servirait done ici que de 
voile pour couvrir un sentiment bien meprisable; mais, quel 
qu'en soit le motif, nous n'en sommes pas moins prives d'un 
bien inestimable. 

— On assure que le recteur du college des jesuites a 
Breslau ayant ecrit au roi de Prusse, son souverain, pour 6tre 
rassur6 sur le sort de la Societe dans les circonstances presentes, 
Sa Majeste lui a fait la reponse suivante : 

« Je n'ai pas I'honneur d'etre Roi Tres-Ghretien, je ne suis 
pas Roi Gatholique, encore moins Roi Tr6s-Fidele. Tranquil- 
lisez-vous; si je vous chasse jamais, je vous dirai pourquoi. » 

— On vient d'imprimer pour la premiere fois les Sermons 
sur diffirents suj'ets, prechh devant le roi en 4686 et i688 par 
le P. Soanen, de VOratoire. Deux volumes in-12 assez forts. Ge 
P. Soanen balangait alors la reputation du jesuite Bourdaloue, 



AOUT 1767. 395 

et cYtait une affaire capitale pour les vieilles femmes de la 
cour de decider du m6rite d'un predicateur. Le j«^suitc Tera- 
porta pour la cel6brit6 sur I'oratorien. 11 viendra un temps oil 
pour les metire d'accord, on les oubliera tous les deux, et ce 
temps n'est pas loin. 

— M. Carrelet, docteur en th^ologie et cur6 a Dijon, vient 
de nous gratifier de quatre volumes d'QEuvres spirituclles et 
pastorales. Pour moi, je m'en tiens aux Pastorales de Theocrite, 
de Virgile et de Gessner. 

— On a grav6 le portrait de plusieurs de nos acteurs et 
actrices dela Comedie-Fran^aise, qui sontdespredicateurs d'un 
autre genre ; mais ces portraits sont horriblement executes et 
n'ont pas m6me le nierite de la ressemblance. 

— M. Beauvais, de I'Academie de Gortone, vient de publier 
une Histoire abr^gde des empereurs romains et grecs^ des impi- 
ratrires, des cisars, des tyrans et des personnes des families 
impcriales^ pour lesquelles on a frappd des mMailles depuis 
Pompee jusqtid la prise de Constantinople par les Turcs sous 
ConstantinXlV, dernier empereur grec; avec les legendes qu'on 
trouve autour des tetes des princes ou princesses, la liste des 
medailles connues de chaque rfegne, en or, en argent et en 
bronze, le degre de leur raret6 et la valeur des t^tes rares. Trois 
volumes in- 12, chacun de pr6s de cinq cents pages. Ge titre 
vous donne une idee de I'ouvrage. L'auteur s'est principalement 
attache k la partie des medailles. II donne un precis de la vie et 
du caract^re de chaque personnage. Son livre pent servir dans 
le d6broulllement de I'histoire romaine, sans lui donner une 
trop grande autorite. Le credit et la reputation de pareils 
ouvrages ne peuvent s'^tablir qu'avec le temps. 

— M. I'abbe Pluquet nous a donn6, il y a quelques mois, 
un livre de la Sociabilite^ qui n'a pas fait fortune dans la 
societe. Ce n'est pas qu'on n'ait cherche a lui faire une reputa- 
tion; les ouvrages mediocres trouvent toujours des proneurs. 
Le plus grand nombre est naturellement dispose a faire cause 
commune dans ces occasions, parce que, sans s'en apercevoir, 
on defend sa propre cause. Mais ces mouvements imprimes au 
public par les partisans de la mediocrite n'ont ordinairement 

i. Paris, 1767, 2 vol. in-12. 



396 CORRESPONDANGE LITT^RAIRE. 

nulle suite, et le livre meurt au milieu des 6loges qu'il recoit; 
c'est ce qui est arrive a la Sociability de M. I'abbe Pluquet. 
L'auteur croyait cependant que cet ouvrage manquait au monde. 
S'il avait etudi6 son droit naturel dans quelque universite pro- 
testante en Allemagne, il aurait vu qu'il n'y a point d'ecolier a 
qui on n'explique les idees de son livre dans un meilleur ordre, 
avecplus de justesse et de clarte: car il n'a pas m6me le m6rite 
de la methode, qui au moins devrait etreexclusif aux 6crivains 
mediocres. 11 n'a pas non plusle m6rited'un style exact, concis, 
correct. Ne perdez pas, je vous en conjure, votre temps avec la 
Sociability de M. I'abbe Pluquet. J'oubliais de vous dire qu'il 
n'a pas non plus le merite d'un brin de philosophic; mais cela 
est tout simple : M. I'abbe Pluquet fait des livres pour avoir 
des benefices. C'est son premier but ; les autres sont toussubor- 
donnes a celui-la. II est un de ces barbouilleurs qui publient 
tous les deux ou trois ans un livre dans lequel ils rabachent ce 
que les autres out pens6. Nous lui devons deja un Examen du 
fatalisme et un Dictionnaire des h^risies, II voudrait qu'on 
etablit en France des 6coles de morale et de politique. Je 
Ten fais premier pedagogue, a condition qu'il n'imprime plus 
rien. II pent pourtant compter qu'aussi longtemps que les pre- 
tres auront en ce bon royaume voix auchapitre, I'^tude du droit 
naturel sera tacitement regardee comme contraire a la tranquil- 
lit6de riilglise etdel'I^tat. Sans la reformation du xvi* si6cle, je 
soutiens qu'il n'existerait pas une seule chaire de droit naturel 
en aucune universite de I'Europe, et que le droit canon n' au- 
rait jamais laisse expliquer le droit des gens. 

— M. Descamps, peintre du roi, de I'Academie royale de 
peinture, a fait un Discours sur Vutilite des etablissements des 
ecoles gratuites de dessin, en faveur des metiers, et ce discours 
a remporte le prix dont on a laisse la disposition au jugement 
de I'Academie francaise. Ces ecoles gratuites de dessin en faveur 
des metiers ontete etablies depuis peu sous I'autorite de M. de 
Sartine, lieutenant general de police, et sous la direction de 
M. Bachelier, peintre du roi. II me semble qu'il etait assez 
superflu de demontrer leur utilite par du verbiage ; personne ne 
pent en douter. Elles seront meme utiles a M. Bachelier, parce 
que la plupart des eleves voudront perfectionner par des lecons 
particuliferes et bien payees ce qu'ils auront appris dans le 



AOUT 1767. 397 

cours des le(jons gratuites. Si vous vous rappelez les tableaux 
deM. Descamps exposes au dernier Salon, vous d^sirerez pour 
sa gloire qu'il manie mieux la plume que le pinceau ; c'est ce 
que je lui souhaite aussi. 

— Depuis que YEnryrlopMie, non-seulement sans encoura- 
gement, mais malgre la plus opiniatre et la plus absurde per- 
secution, a entrepris et acheve la description de tons les arts et 
metiers, I'Acad^mie royale des sciences, honteuse apparemment 
d' avoir recu du roi pour cet objet tons les ans A0,000 livres 
depuis quarante ans sans avoir rien public, a commence 
enfin de faire de son cdte une description des arts et metiers, et 
k la publier par cahiers. A ce recueil appartient sans doute 
I' Art du Factcur (Vorgues, par dom Bedos de Celles, benedictin, 
in-folio de jcent quarante-deux pages et 52 planches. Ce cahier 
vient deparaitre. Les grands facteurs d'orguesonten Allemagne. 

— Loisirs dun soldat au rdgiment des gardes- francaises. 
Petite brochure in-12 de cent trente-deux pages*. C'est un re- 
cueil de lieux communs sur la religion, sur le service, sur les 
ordonnances militaires. L'auteur est reellement soldat aux 
gardes. On dit qu'il a porte autrefois le petit collet; mais se 
trouvant plus de gout pour le metier des armes, il I'a troqu6 
contre la cravate rouge. Vu son premier etat, il n'est done pas 
si singulier qu'il sache ramasser et debiter des lieux communs. 
On a.voulu faire une reputation ci cette rapsodie, et comme 
l'auteur se montre tres-religieux, les cures de Paris s'en sont 
m6les. Ce sont des pauvretes qui ne m6ritent pas le quart 
d'heure qu'on leur donne. Le soldat a dedie ses Loisirs k ses 
camarades du regiment des gardes-frangaises ; et tout de suite 
il s'est trouv6 un autre barbouilleur qui a fait une lieponse'^aux 
loisirs, au nom du regiment. Cette reponse est un autre recueil 
de pauvretes. 

— Mdlanges de maximes, de reflexions et de sentences 
chrHiennes, politiques et morales, par M. I'abbe de La Roche 
ancien 6diteur des Pensi^es de M. le due de La Rochefoucauld. 
Petit in-12 de trois cent cinquante pages, contenant une four- 
niture de quinze cents sentences. Radotage d'un vieux bon 
pr6tre. 

i. (Par Ferdinand Dcsriviire», dit Bourguignon.) Plusiears fois r^imprim^s. 



398 CORRESPONDANGE LITTERAIRE. 

— Giographiemoderne, utile li tousceux qui veulent se per- 
fectionner dans cette science, et oii Von trouve jusqu'aux notions 
lesplus simples dont on a facilite V intelligence par des figures 
pour la mettre li la portie de tout le monde, par M. Vahh& 
Clouet. In-folio, contenant soixante-huit cartes. Jugez, par le 
galimatias de ce titre, si I'auteur peut mettre quelque chose 
k port6e de qui que ce soit, et donner a la jeunesse des notions 
simples. 

— Analyses comparies des eaux de V Yvette, de Seine, d'Ar- 
cueil, de Ville-d' Array, de Sainte-Reine et de Bristol. Petit ecrit 
de quarante-six pages. L'eaude Seine, fort d^criee hors de France 
parce qu'elle incommode "presque tous les Strangers dans les 
commencements de leur sejoura Paris, passe pour trfes-salubre 
dans cette capitale, et un Parisien se croit tvhs a plaindre 
quand I'eau de Seine lui manque. L'eau de Ville-d'Avray pr6s 
de "Versailles est celle dont boit le roi : M. Deparcieux, m6ca- 
nicien de I'Acad^mie des sciences, a depuis longtemps un 
projet de donner de l'eau a toutes les maisons de Paris, en y 
amenant la petite riviere de I'Yvette, qui coule au-dessus de 
Paris. Pour faciliter ce projet, il a fait analyser cette eau ainsi 
que les autres que vous trouvez nomm^es ci-dessus, par une 

. commission d'habiles m6decins chimistes que la Faculty de 
medecine a nommee pour cet eflet. Cette commission a trouv6 
l'eau de I'Yvette excellente, et elle declare l'eau de Bristol la 
moinslegfere de celles qu'elle a examinees. Je nesais si cetarr^t 
lui fera perdre sa reputation. Quant k moi, je me moque a peu 
prfes des analyses et des syst6mes 6tablis sur les theories a perte 
de vue, et m'en rapporte sur tout cela tout simplement a TefTet 
et a I'experience. M. Deparcieux a depuis longtemps son pro- 
jet dans la t6te ; mais il ne I'executera jamais. Si Ton veut don- 
ner de l'eau a Paris, pourquoi ne pas tout uniment elever un 
aqueduc au-dessus de Paris sur les bords de la Seine ? Par ce 
moyen on en distribuera aisement par toute la ville, et I'aqueduc 
pourra faire une decoration digne d'une grande capitale ; mais 
nous ne sommes pas dans le sifecle des grandes entreprises. 



SEPTEMBRE 1767» 399 



SEPTEMBRE. 

i" scptembre 1767. 

On a donne sur le theatre de la Comedie-Fran^aise, le 26 du 
mois dernier, la premiere representation de Cosroes, tragedie 
nouvelle par M. LeF6vre. Tout ce qu'on connait de ce M. Le 
F6vre, c'est une ode sur la mort de M. le Dauphin; or comme 
je me flatte que vous ne lisez pas les odes, il faut vous faire 
connaitre M. Le F6vre I'odalque par son coup d'essai drama- 
tique. 

Avant la premiere representation de sa pifece, I'auteur a eu 
I'attention de pr6venir le public dans les feuilles hebdomadaires 
que son Cosrois n'a rien de commun avec celui de Rotrou, 
excepte lenom. Son sujet est tout entier d'imagination : liberte 
queM. de Voltaire a introduite sur la sc6ne francaise au grand 
detriment de I'art, et dont tout 6colier qui sait accoupler des 
vers se croit en droit d' user pour nousennuyer de ses inepties. 
Remarquez que les sujets d'invention manquent presque tou- 
jours de couleur et de force dans les details. Dans un sujet his- 
torique, I'histoire ni6me fournit presque tous les traits des 
principaux personnages, et un poete habile n'est embarrass^ que 
du choix; dans un sujet d'imagination, I'auteur est oblige de 
tout cr6er, et nos poetes n'ont que trop prouv6, ce me semble, 
qu'ils ne poss6dent pas le secret de Dien, qui consiste a faire 
quelque chose de rien. M. Le Ffevre pouvait se dispenser d'en 
administrer une nouvelle preuve pour son Cosro6s, monarque 
asiatique, contemporain de I'empereur Justinien. Gommengons 
par faire connaissance avec les principaux personnages de 
cette tragedie ; les subalternes passeront en revue a mesure 
qu'ils se pr6senteront. 

Gosro6s, qui donne le nom k la pi6ce, est un roi persan ou 
arabe, car le nom de son empire et de sa residence m'a echappe 
au milieu de toutes les conspirations auxquelles ce pauvre roi 
est expose. II est I'adorateur du soleil, fiddle au culte de ses 
pferes; mais son empire est inond^ de chr^tiens, et ces Chretiens 



m CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

sont remuants, seditieux, toujours prets a se soulever contre 
leur souverain. II parait que Gosro^sne les persecute que parce 
qu'ils ne peuvent se tenir tranquilles. Cosro6s a toutes les qua- 
lites d'un grand monarque. II est belliqueux, ferme, sage, juste, 
mais d'un caract^re un peu severe. Je vous dis idles intentions 
du poete, vous jugerez vous-meme dans le cours des ev6ne- 
ments s'il sait conserver a ses personnages leur caract^re. 

Amestris, femme de Gosroes, est une bonne creature, pleine 
d'entrailles et naturellement portee a la douceur. EUe a eu de 
Gosroes un fils qu'elle a perdu dans sa premiere enfance, et 
dont la perte lui est toujours douloureuse. 

Phalessar est un vieux general de Gosroes, dont tous les 
exploits ont et6 couronnes par la victoire. I! est chretien ; mais 
Gosroes a en lui, malgre cela, une confiance sans bornes, et il 
n'a pas tort, car la fidelite de Phalessar Test aussi. 

Mirzanes est proprement le principal personnage de la Ira- 
g^die. 11 passe pour le fils de Phalessar; mais dans le fait son 
origine est inconnue. 11 a ete eleve par Phalessar dans le culte 
des Chretiens. G'est un jeune homme plein de z61e pour cette 
nouvelle religion, du reste, d'un caract6re ardent et impetueux. 

Memnon est un autre general de Gosroes. II est du sang 
royal; et vous allez voir de quel bois il se chauffe. 

AcTE PREMIER. — Memuon parait, suivi de soldats et de pri- 
sonniers. II vient de battre les Abyssiniens. II renvoie des sol- 
. dats en leur ordonnant d'avoir soin des prisonniers. 

Mirzanes survient. II est deja d'intelligence avec Memnon, 
ainsi nous ne tarderons pas a savoir leurs secrets. Gosroes est 
alle combattre les ennemis de I'Etat d'un autre c6t6. Ses succ^s 
ont surpasse ses esperances, et il va revenir victorieux. Mirza- 
nes n'a pas eu la permission de le suivre dans cette expedition. 
Pour le punir de quelque grosse etourderie que son caract^re 
impetueux ne multiplie que trop, Gosroes I'a oblige de rester 
dans la capitale dans un honteux repos, pendant qu'on faisait 
la guerre aux ennemis de I'Etat. Mirzanes en est outre, furieux. 
II compte se porter aux dernieres extremit^s envers Gosroes. 
Les Chretiens meditent un soul6vement, il sera le chef de cette 
conspiration. Memnon promet de le seconder. II pent non-seu- 
lement se fier a ses soldats, mais il pent encore, dans un cas de 
besoin, armer cette troupe d' Abyssiniens qui sont ses prisonniers, 



SEPTEMBRE 1767. hOi 

et il les fait garder pour ce dessein. Toutes les mesures sont 
d'ailleurs prises pour le succ6s de la conjuration, et Mirzanfes 
est bien resolu de pousser son ressentiment aussi loin qui! peut 
aller, sans ecouter ce respect secret qu'il se sent quelquefois 
pour Cosrofes, ni cette tendresse singuli^re qu'il se sent pour 
Amestris ; et si Phalessar, son pfere putatif, 6couiant plut6t son 
attachement pour un roi idolatre que les inter6ts de sa reli- 
gion, refuse de seconder les efforts des conjures, Mirzanes pro- 
met a Memnon que la conspiration n'en fera pas moins son effet. 
Au milieu de ces agitations Mirzanfes voudraitbien savoir de qui 
11 tient le jour. A son incertitude, on juge qu'il ne frequente 
pas beaucoup nos tragedies. S'il 6tait familier de premieres 
representations commemoi, il aurait devine tout de suite qu'il 
est ce Ills de Cosro6s et d'Amestris dont il nous apprend que 
celle-ci pleure toujours la perte. Mais il est loin de s'en douter, 
et lorsqu'il entend le son des trompettes et les cris de victoire 
qui annoncent le retour de Cosro^s, son ressentiment et sa 
fureur redoublent. 

Cosro6s parait au milieu de ses gardes et de ses g^neraux, 
entoure de tout I'eclat de la victoire, suivi d'Amestris et de 
Phalessar. II attribue k ce dernier tous les succ6s qu'il vient 
de remporter. II en ordonne des actions de grace dans le temple 
du Soleil. II apostrophe Mirzanes, k qui Amestris dit pareille- 
ment en passant quelques tendresses. Gosrofes met je ne sais 
quoi de paternel dans les corrections de ce jeune homme ; il a, 
je crois, un pressentiment que M. Le F6vre lui rendra son fils 
avant la fin de la pi6ce. Quoi qu'il en soit, il a empeche Mirzanfes 
d'aller k I'armee; il lui ordonne maintenant, toujours par forme 
de penitence, d'assisler au conseil d'etat qui doit se tenir sur 
des affaires de la plus grande importance. Get ordre irrite de 
plus en plus le jeune homme. 

Gependant le roi et sa suite se retirent. Amestris, en suivant 
son epoux, recommande a Mirzan6s de regagner les bonnes 
graces de Gosro6s par sa douceur et sa soumission. Phalessar, 
apres avoir aussi fait un petit sermon k Mirzanes, le congedie et 
reste seul avec Memnon. 

11 ne veut point entendre parler de conspiration, et il va 
demontrer k Memnon en peu de mots que Mirzanes est k la 
t6te des conjures. G'est que ce Mirzanfes est fils de Cosro6s et 
VII 30 



402 CORRESPONDANGE LITT^RAIRE. 

d'Amestris. Phalessar, a qui sa premiere enfance avait ete con- 
fiee par Cosroes dans des temps orageux et difficiles, s'avisa de 
persuader a son roi et a Amestris que leur fils etait mort afin 
de pouvoir I'elever sans aucun obstacle dans la religion chre- 
tienne. Un jour de tragedie est un jour de confession g^n^rale. 
Ainsi le vieux Phalessar decouvre tous ces importants secrets k 
Memnon. 11 se repent d'ailleurs de sa pieuse tricherie en bon 
Chretien, etil fremit de I'imprudencede ce jeiine ^cervele, qui, 
pour quelques mecontentements passagers, s' expose, sans s'en 
douter, a commettre un parricide. 

Memnon, reste seul, se promet de tirer bon parti des con- 
fidences que Phalessar vient de lui faire. II perdra leperepar le 
fils oil le fils par le p6re. De facon ou d'autre, il se frayera le 
chemin au trone ; et cette resolution prouve entre autres choses 
combien le sage Phalessar sait bien choisir ses confidents quand 
il a un secret a confier. 

AcTE SECOND. — Tenue du conseil d'l^tat. Gosro^s, sur son 
trone, estentoure de ses ministres et des grands deson empire. 
Memnon s'y trouve par son rang et pour voir un peu ce qui 
se passe, et Mirzanfes y assiste par forme de penitence, comme 
11 lui a ete ordonne; aussi n'a-t-il point de bonnet sur la t^te, 
tandis que tout le monde est convert. Gosrofes harangue le con- 
seil. 11 observe que, malgre le succfes dont ses armes viennent 
d'etre couronnees, la tranquillity de I'empire n'est encore que 
mal assur6e ; qu'il est un feu secret qui couve dans ses lltats, 
pr^t a eclater au premier signal. II connait les auteurs perni- 
cieux de ces troubles ; ce sont des Chretiens seditieux. II exige 
que chaque membre du conseil s'engage, par un serment solen- 
nel envers la divinite du pays, d'exterminer sans aucune res- 
triction tout traitre, tout coupable. 11 jure le premier ce serment 
redoutable. Phalessar lui observe qu'en sa qualite de chretien, 
il ne lui est pas possible de jurer par le Soleil, mais il jure sur 
son6p6e, et son serment est regu pour valable. Arbate, un autre 
grand du royaume, reprend ensuite le serment du pays, et jure 
qu'il ne fera pas grace, quand le traitre serait son propre fils. 
Mirzanfes a bien de la peine a se contenir pendant cette cere- 
monie. Enfin, Amestris arrive avec une lettre qui decouvre un 
complot form6 par les Chretiens. Cette lettre a ete apportee par 
un esclave qui n'a eu que le temps de la remettre, parce que 



SEPTEMBRE 1767. W 

les conjures, qui se doutaient de sou inlidelit6, avaient eu la 
precaution de Tempoisonner. Tout le monde a les yeux sur 
Mirzan^s, tout le monde craint de le trouver impliqu6 dans 
cette conspiration. Gosro6s se retire avec sa suite pour eclairer 
une affaire si importante. Mirzanfes reste seul avec Phalessar. 

Ladecouverte du complot inqui6te le jeune chr6tien, mais 
ne le decourage pas. II compte sur les Abyssiniens que Memnon 
lui a promis d'armer, et qui doivent porter k Gosrofes un coup 
aussi sur qu' inattendu. Miizan^s, sans s'expliquer enti^rement, 
ne cache pas troptous ces projets a Phalessar. Ge vieillard, de 
plus en plus dechire par ses remords, oppose d'abord au jeune 
furieux tout ce que la religion chretienne a de lieux cominuns 
sur la douceur, sur la mansuetude, sur la patience dans les 
souffrances. A ces lieux communs, Mirzanes repond par les 
maximesd'un chretien fanatique qui secroit tout per mis quand 
il trouve son culte en danger, et qui 16ve, sans balancer, le 
glaive jusque sur son prince, si la volonte du prince ne se trouve 
pas d'accord avec la volonte de son Dieu. Le combat entre le 
Chretien doux et ie chr6tien violent est long et vif, et Phalessar 
n'a pas lieu de s'applaudir de son education chretienne. II n'a 
pas encore fait de progres sur le coeur de son proselyte freneti- 
que, lorsque les conjures qui doivent assassiner Gosroes parais- 
sent avec Memnon a leur t6te. Gelui-ci ne s'arr6te qu'un 
moment. II remet le commandement de la troupe a Mirzanes, 
pour suivre son petit plan particulier; il va denoncer ce conjur6 
a Cosrofes, afin qu'il puisse 6tre pris en flagrant delit et que le 
roi, presse par le danger, le fasse executer avant de savoir que 
c'est son fils. 

Lorsque Phalessar voit Mirzanes ^ la t^te des conjures et sur 
le point de consommer ses funestes projets, il sent bien qu'il ne 
lui reste plus d'autre parti que de reveler k ce furieux le secret 
de sa naissance afin de le faire renoncerases desseinscriminels. 
11 exige done de lui de faire retirer cette troupe de meurtriers 
parce qu'il a des choses de la derni6re importance k lui confier. 
Mirzanfes resiste longtemps. II n'estpas sans defiance et il craint 
quelque trahison de la part d'un chr6tien aussi ti6de que Pha- 
lessar. Enfmil consent d'eloigner les compagnons de ses desseins, 
mais a peine sont-ils retires, a peine Phalessar ouvre-t-il la 
bouche pour apprendre a Mirzanes ce qui lui importe tant de 



hOk CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

savoir, que les gardes de CosroSs arrivent pour s' assurer de la 
personne de Mirzanes. II est arr^te, et Phalessar sent qu'il faut 
prendre d'autres mesures. 

AcTE TROisiEME. — Cosrocs, entoure de ses gardes, parait, 
suivi de Phalessar, qui lui demande pour toute grace de I'en- 
tendre. Cosro^s n'y est gu6re dispose. La conspiration est decou- 
verte. On a des preuves que Mirzanfes est un des principaux 
chefs. lis sont tons pris. On sait encore que ce Meninon qui a 
denonce Mirzanfes est lui-m6me un traitre. G'est le seul qui se 
soit derob^ par la fuite. Enfin, a force d'insister, Phalessar 
obtient de Cosro6s un instant d'audience. Les gardes sont 6loi- 
gnes, et le vieillard reste seul avec le roi. 

Alors le vieux chretien decouvre a son prince avec beau- 
coup de componction la fourberie dont ils'est rendu coupable 
par I'escamotage de I'heriiier de I'empire qu'il a fait passer 
pour mort, afin de pouvoir en faire un bon chretien ; et ce bon 
Chretien se trouve actuellement dans les fers pour avoir voulu 
assassiner son pfere sans le connaiire, et son roi en le connais- 
sant tr6s-bien. Et admirez la bonhomie de ce Gosrofes qui passe 
pour si s6v6re, et qui ne fait pas le moindre reproche sur ce 
petit crime d'etat ci son sujet coupable! Je suppose que le 
conite de Saxe eut trouve moyen d'enlever M. le Dauphin en 
1730 ; de le faire passer pour mort, de I'envoyer h I'Universite 
de Leipsick, et de le mettre en pension chez M. le docteur 
Klausing, ou chez M.'^le surintendant Deyling, deux flambeaux 
theologiques 6clairant alors la Saxe orthodoxe. Je suppose 
qu'apr^s la paix de 17Zi8 le comte de Saxe, plein de gloire, 
ayant gagn6 plus de batailles au roi que ce pauvre diable de 
Phalessar n'en a vues en sa vie, eut fait venir son petit pen- 
sionnaire en France sous le nom d'un de ses neveux ou d'un 
enfant trouve. Je suppose que cet enfant, devenu, moyennant 
la grace de Dieu et les soins du celebre docteur Klausing, bon 
et zele protestant, eut trouve fort mauvals la revocation de 
I'edit de jNantes et quelques autres arrangements pris en ce 
royaume contre la religion protestante. Je suppose que I'enfant 
trouve, pour inspirer au roi de meilleurs sentiments h cet egard, 
eut form6 avec quelques bandits le dessein de I'assassiner. Je 
suppose que ce complot eut et6 decouvert, et qu'on eut mis 
I'enfant trouve ci la Conciergerie pour 6tre execute en place de 



SEPTEMBRE 1767. [|05 

Grfeve, et que le conite de Saxe eut et6 trouver le roi pour lui 
confier que ce petit personnage entreprenant est M. le Dauphin, 
qu'on a cru mort mal h. propos depuis vingt ans. Je suppose... 
Mais jc vous entends crier que je suis fou d lier avec mes sup- 
positions. Eh ! comment appellerez-vous le public qui 6coute 
de pareilles impertinences sur le th(^atre de la nation, et qui les 
applaudit? Croyez-vous de bonne foi qu'on puisse les entendre 
et les soulTrir impunement, et que le gout public soit en bon 
chemin quand il en est Ik? 

Cosrofes se rappelle apparemment les victoires de Phalessar 
pour lui passer en ce moment la petite tricherie ; il n'exige de 
lui qu'une chose, c'est de ne r6v61er ce secret ni k Mirzanfes ni 
k Amestris, k qui que ce soit au monde. Apr6s quoi il ordonne 
qu'on lui amfene Mirzan^s. 

Dans I'intervalle, il se parle k lui seul, et Ton croit un mo- 
ment qu'il a quelque grand et merveilleux projet dans la tfite, 
en voulant ainsi que ce secret demeure inconnu; mais on est 
bientdt desabuse. Mirzanfes paralt en effet au milieu des gardes et 
accompagne du vieux chretien Phalessar. L'entretien de Gosrofes 
avec le coupable est d'une longueur demesuree. Mirzanfes est 
etonn6 de trouver le roi si doux et si mielleux envers lui. II se 
sent aussi je ne sais quoi de tendre pour ce Gosrofes, qu'il avait 
cependant si bien jure de tuer. Phalessar, en proie k la crainte 
et a I'esp^rance, attend k tout instant une reconnaissance tou- 
chante, un denoument favorable; et moi, plus cruellement 
que lui en proie a un ennui d6vorant au milieu des applaudis- 
sements d'un parterre imbecile, j'attends que tout cela finisse 
d'une manifere quelconque : lorsque Gosrofes, pour tout resultat, 
s'en lient k conseiller k Mirzanfes avec beaucoup d'amitie et de 
douceur d'aller au supplice de bonne gr&ce et sans faire 
I'enfant. G'est que le roi se souvient du serment qu'il a fait, de 
n'epargner aucun des coupables. A cet arret si sevfere, la 
patience 6chappe k Phalessar. 11 va d6couvrir k Mirzanfes sa nais- 
sance ; mais les gardes ont dfeji entralne ce jeune criminel et 
pr^venu ainsi la confidence. Phalessar n'a que le temps de crier 
a Amestris qui survient : « Reine, c'est votre fils qu'on mfene au 
supplice ; » et celle-ci n'a pas besoin d'autre explication pour 
en etre entiferement convaincue. 

AcTE QUATRiEviE. — Malgre les indiscrfetions de Phalessar 



/i06 CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

et les cris d'Amestris, MirzanSs etait vraisemblablement execute 
sans se douter de sa qualite de dauphin, si une poignee de 
conjures n'y avait mis la main. lis Font delivre, et ils le rame- 
nent victorieux au palais, ou il parait a la tete de ses partisans, 
le sabre a la main. L'execution devait se faire de nuit; ainsi il 
est d(^ja un pen tard lorsqu'il en est de retour. Ghemin faisant, 
il a ete oblige de se battre contre des gens qui defendaient les 
approches du palais. II a tue dans I'obscurite un homme, entre 
autres, dont les cris plaintifs I'ont ensuite attendri. 11 se ilatte 
que c'est Gosroes lui-meme qui a peri de sa main, et 11 se de- 
mande d'ou lui peut venir cette piti6 importune dont il 
se sent obsede. Mais au milieu de ces discours, Gosroes parait, 
d'ou Mirzanes conclut que ce n'est pas lui qu'il a massacre. 

Gosroes vient seul, sans armes, sans defense. II se met k la 
merci de ses assassins. II veut absolument que Mirzanes le tue. 
Celui-ci des qu'il en est le maitre ne s'en soucie plus, et puis 
ses mouvements secrets et int6rieurs recommencent de nouveau. 
Mais Gosroes s'en tient a son idee ; il faut que Mirzanes le tue 
ou qu'il p6risse lui-meme. On ne peut le detacher de cette alter- 
native. Gependant Mirzanes, plus occupe de I'homme qu'il a 
perce dans I'obscurite que de tout le reste, voit enfm approcher 
sa victime. G'est Phalessar, qui vient mourir en presence de son 
roi et de son meurtrier. Amestris survient aussi. Elle n'est pas 
femme a garder longtemps son secret. Elle declare a Mirzanes 
sa naissance. Gelui-ci, interdit, petrifie, se reconnait pourtant 
pour fils de Gosroes. II embrasse sa ch^re m^re ; il rend hom- 
mage a son roi en tombant k ses pieds avec tons ses partisans. 
Tout se calme, et Phalessar, qui croit la piece fmie, prend le 
parti de mourir de sa blessure, assez content de la tournure 
qu'ont prise les etonnantes aventures qui se sont passees dans 
cette journee. 

Mais Phalessar ne savait pas son compte et etait bien heu- 
reux d'en elre quitte pour quatre actes. Je crus un moment 
que I'auteur nous en tiendrait quittes aussi, et que nous irions 
souper sans cinquieme acte, parce qu'enfm tout se trouvait ter- 
mine le plus convenablement du monde. Mais M. Le F^vre, qui 
pense a tout, avait mis le peuple dans ses interets et avait 
trouve dans son assistance de quoi allonger sa piece d'un 
cinquieme, qui paraissait manquer a la premiere coupe. Ge 



SEPTEMBRE 1767. ^07 

peuple s'c^tait assemble pour voir une execution, et il n'elait 
pas d'huineur de s'en reiourner sans avoir rien vu. Ainsi il se 
routine, il force les portes du palais, et il demande a cor et k 
cri que, fiis de roi ou non, le coupable Mirzanfes soil execute. 
Amestris a beau crier de son cdt6 : le peuple n'entend pas rai- 
son, et Gosro^s, pour finir I'acte, est oblige d'envoyer Mirzan^s 
de nouveau au supplice. 

AcTE ciNQUiEME. — SI 06 jcune chr6tien sait y aller de 
bonne grace, il sait aussi en revenir, comme vous savez. Cette 
fois-ci, il apprend au moment de son execution qu'une nouvelle 
conspiration vient d'eclater contre son p6re. Memnon, qui s'6tait 
derob6 a la poursuite de Cosroes, s'est mis k la t6te des Abys- 
siniens, ses prisonniers, et marche vers le palais. A cette nou- 
velle, Mirzan^s n'en fait pas deux, II se saisit du sabre du 
bourreau, et court combattre ce perfide Memnon, quitte k venir 
aprfes cette expedition pour se faire enfin executer. Mais cette 
fois-ci le peuple le dispense de recommencer cette fatigante 
c6r6monie. Mirzanfes n'a pas sitdt rejoint Memnon qu'il a ter- 
raine ses crimes et sa vie, moyennant le sabre du bourreau 
enfonce dans le ventre du traitre, et lo peuple, touche de cette 
action qui rend enfin le repos k I'empireet assure la tranquillity 
publique, ne se soucieplus de voir Mirzan6s representer davan- 
tage en place de Gr^ve. 

Au reste, tout cela se passe derrifere la sc6ne, et Cosroes en 
est successivement instruit par divers r6cits, dont le dernier 
et le plus long est fait par la reine en personne. Des que son 
recit est fini, Mirzan^s parait au milieu du peuple pour con- 
firmer toutes ces heureuses nouvelles. 

Cependant, avant de permettre k Cosro6s de se livrer enfin 
el quelque joie, un grand du royaume vient pour lui donner 
sur la saintete du serment une lecon un peu vigoureuse. G'est 
Arbate. II avail jure au second acte de n'epargner pas m6me 
son fils. II a trouv6 ce fils parini les conjures. II Tamfene devant 
le roi. II se rappelle son serment en presence de toute la cour. 
II tire son poignard, et Ton croit qu'il va I'enfoncer dans le sein 
de son fils coupable. Point du tout ; c'est lui-m6me qu'il perce. 
Mais ce petit sermon ne fait pas la moindre impression sur 
Cosroes, qui n'a plus envie ni dese tuer, nl de faire tuer son 
fils Chretien. Ainsi vous croirez que le fruit de la mort d'Arbate 



/»08 CORRESPONDANGE LITTJ^RAIRE. 

est entierement perdu ; mais il s'en faut bien. Ge satrape au 
contraire fait d'un poignard deux coups ; il se tue, et il tue en 
m^me temps M. Le F^vre dans mon esprit k n'en jamais revenir. 
C'est un homme sans ressource. S'il avait du moins su nous 
montrer Arbate assez juste, assez severe, assez attache a son 
pays pour immoler un fils criminel en presence de toute la 
cour, j'aurais pu concevoir quelque esperance de son genie, 
quoique cet episode ne tienne en aucune mani^re a son sujet, 
et qu'il y soit cousu le plus ridiculement du monde. Arbate 
me prouve que M. Le F6vre ne saura jamais jouer du poi- 
gnard. 

Ce qui m'interesse le plus dans cette etonnante pifece, ce 
sont les amateurs d'executions qui ont pass6 toute une journ^e 
a attendre en vain une representation. S'il a fait ce jour-la un 
peu chaud, ou un peu froid, ou un peu humide, les amateurs 
ont du rentrer chez eux le soir de bien mauvaise humeur, et 
fort mecontents de I'administration de la justice du royaume de 
Cosro^s. Nous sommes mieux polices en France, et nous ne fai- 
sons pas languir les spectateurs. Gela me rappelle le discours 
d'un homme que rapporte M. d'Alembert quand il est en train 
de faire des contes. Cet homme se trouve a une table d'hote 
ou Ton se plaignait de la lenteur de la justice. 11 prit la parole 
et il dit : « Je ne concoispas comment on pent accuser en France 
la justice de lenteur. Je me trouvais mardi dernier au Palais, 
j'avais oublie mon mouchoir chez moi ; j'en pris un dans la 
poche de mon voisin ; il etait environ onze heures. A onze 
heures et demie, je fus decr^te de prise de corps et pris. A 
midi interrog^, confronte, recole. A midi et demi, juge. A une 
heure, fouette et marqu6. Avant deux heures, j'etais rentre chez 
moi pour diner. » 

Voila comment le public aurait du en user avec I'auteur de 
Cosroh. II aurait pu etre entendu, jug6, rel^gue du theatre, et 
rendu chez lui pour souper; mais on disait que M. Le F^vre 
etait tr6s-jeune, qu'il fallait encourager la jeunesse. En conse- 
quence, son second et son troisieme acte, ainsi que la moitie du 
quatri^me, furent applaudis avec transport, et quoique I'autre 
moitie de cet acte, ainsi que le cinquifeme, ne reussissent point, 
la pi^ce aura au moins cinq et peut-6tre huit representations, k 
moins que la suspension que vient de lui occasionner I'indis- 



SEPTEMBRE 1767. m 

position d'un acteur ne lui devienne falalc. Ce pocite a entre 
autres agr6nienis celui d'etre louche, d*6tre toujours a cdt(^ de 
sa pens^e, de ne jamais dire ce qu'il voudrait dire : ii faut 
t'iujours en deviner et supplier la mollis. Malgr6 cela j'enten- 
dais dire k tout le monde autour de moi, pendant les second et 
iroisifeme acles, me sentant saisi d'un violent frisson caus6 par 
I'enDui, que ce jeune homme avait non-seulement beaucoup de 
talent, mais m6me du genie. Atheniens, si vous prodiguez 
ces noms k de tels ouvrages, vous 6tes bien dignes de n'en plus 
voir d'autres sur vos theatres. 

— Nous avons enfin requ quelques exemplaires de VIngdnu, 
roraan theologique, philosophique et moral, de M. de Voltaire. 
M. ring(^nu est un jeune Huron qui a la curiosite de voir 
I'Europe. Apr6s avoir vu I'Angleterre, il debarque sur les c6tes 
de la Basse-Bretagne. II y trouve inopinement un oncle dans 
la personne de M. le prieur de Notre-Dame de la Montagne, et 
une tante dans la soeur du prieur, M"' de Kerkabon, vierge ag6e 
de quarante-cinq ans. II y devient amoureux de M"" de Saint- 
Yves. Vous verrez ensuite par quel enchainement d'aventures 
M. ringenu, apr^s avoir repousse les Anglais en Bretagne, 
arrive k Versailles pour y demander la recompense de ses ser- 
vices, est mis a la Bastille, y reste oublie, en est tir(5 enfin 
par le credit de sa belle maitresse, perd par une mort tragique 
cette incomparable personne, et ne se console de sa vie de 
cette perte. Tout cela se passe en 1680 sous le minist^re de 
monseigneur de Louvois et du R. P. de La Chaise. M. I'lngenu fait 
k cette occasion le portrait d'un ministre de la guerre qui ne 
ressemble pas au marquis de Louvois, puisque tout le monde 
y a reconnu M. le due de Choiseul. Ce roman n'est pas le chef- 
d'ceuvre de M. de Voltaire; mais il est plein de traits qui rap- 
pellent la mani^re de cet ecrivain illustre. II est amusant et 
agr6able comme tout ce qui sort de sa plume : car remarquez 
que M. de Voltaire, m^me quand il est mauvais, n'est jamais 
ennuyeux. Au reste M. le Huron, dont son oncle le prieur n'a 
rien de plus presse que de falre un bon chr^tien moyennant le 
sacrement de bapt6me, a un bon sens bien alarmant pour sa 
tante devote. 

— Le roi de France Charles V fut surnomm^ le Sage parce 
qu'il r6para par sa prudence les malheurs du roi Jean, son p6re. 



MO CORRESPONDANCE LlTTfiRAIRE. 

et de Philippe de Valois, son grand-pfere, et qu'il sauva le 
royaume, qui paraissait devoir etre in6vitablement et enti^re- 
ment subjugue par les Anglais. Tout ce que la sagesse de 
Charles V avait procure d'avantages a la maison regnante fut 
perdu de nouveau sous son fils Charles VI, qui vecut et mourut 
en d^mence. Charles V n'6tait point guerrier. II eut le bon 
esprit de ne vouloir pas faire un metier pour lequel il n' avait 
point de vocation ; il laissa le commandement des armees a ce 
Bertrand du Guesclin qu'il fit son connetable, qui lui rendit de 
si grands services, et dont le nom est devenu si illustre. 
Remarquez que la qualite la plus essentielle a un grand prince, 
c'est de savoir pressentir le merite et choisir les hommes. On 
ne salt pas assez combien I'eloge de Sully est celui de Henri IV. 
Sousun pauvre roi, Sully etait d6plac6, exile, perdu, avant d'avoir 
fait aucun bien ; au premier abus qu'il aurait ose attaquer, il 
cut et6 sacrifie a ses ennemis. Combien d'hommes de genie 
vivent et meurent sous le regne d'un pauvre prince, sans etre 
employes, sans parvenir a etre connus ni a se connaitre eux- 
memes ! De tels regnes repandent le sommeil et la lethargiesur 
toute une nation, et le merite, place quelquefois par un hasard 
aveugle dans le gouvernement, en est bientot chasse. Le propre 
de ces regnes est de regarder les hommes qui ont du genie et 
du caractere comme dangereux, et de les dilTamer comme 
visionnaires. Remarquez aussi a quoi tiennent les plus grandes 
comme les plus petites deslinees. Si I'imbecile et furieux 
Charles VI avait succede immediatement au malheureux roi 
Jean, la France serait devenue infailliblement la conquete des 
Anglais, et le prince Noir serait celebre aujourd'hui par nos 
panegyristes comme le sauveur du royaume. Si Henri IV, a une 
6poque plus moderne, avait eu le caractere faible et mepri- 
sable de son predecesseur, la maison de Lorraine aurait infail- 
liblement rempli ses projets ambitieux ; elle se serait emparee 
du trone de France, et le chef de I'auguste maison de Bourbon 
serait traite aujourd'hui d'usurpateur par les m6mes Francais 
qui veulent qu'on les regarde comme plus attaches a leurs rois 
legitimes que ne le sont d'autres nations. II ne se prononcerait 
aucun discours academique sans I'eloge de la maison de Lor- 
raine aux depens de celle de Bourbon, et les pretres auraient si 
bien fait depuis deux cents ans que Henri IV, qu'ils ont bien 



SEPTEMBRE 1767. 411 

de la peine k aimer malgr6 ses vertus, serait reste aux yeux de 
Dieu et de la nation un huguenot abominable. 

Charles V, ayant soutenu la rnaison de Valois par sa sagesse 
sur le penchant de sa ruine, TAcademie fran<jaise a propos6 
Teloge de ce monarque pour le prix d'eloquence k remporter 
cette ann6e; et elle vient de couronner le discours de M. de La 
Harpe. Ge discours est iniprini6, et vous le lirez avec plaisir. Ce 
n'est pas qu'on n'en edt pu faire un beaucoup plus beau ; que 
la peinlure des moeurs et des d6sordres de ce malheureux 
si6cle n'eutpu 6tre plus forte et plus 6nergique; mais M. de La 
Harpe n'a point ce nerf-U. II a une mani^re plus faible, mais 
sage, un coup d'ccil qui n'est pas profond, mais juste; et je 
m'en contente. Ge jeune homme a du style ; et cette quality 
n'est pas commune. J'aurais voulu cependant un peu moins 
d'antilh^ses dans la premiere partie ; je ne puis souflrir ces 
p6riodes arrang^es k quatre epingles, oii chaque phrase est 
contre-balancee par une autre du m6me poids, oil il y a tout 
juste autant de crainte d'un cote que A'espirance de 1' autre, et 
oil les mots jouent sans cesse centre des mots. Comme M. de 
La Harpe s'est fait beaucoup d'ennemis par sa fatuite, on a dit 
que les plus beaux morceaux de son discours etaient de M. de Vol- 
taire, parce quel'auteur se tient toujours k Ferney. Je crois bien 
que M. de Voltaire a jet6 les yeux sur le discours de M. de La 
Harpe; je me ferais fort, ce me sembie, de souligner tout ce 
qui en appartient au chef de la litt^rature francaise. Ce ne sent 
pas, il est vrai, les morceaux les plus mauvais; mais dans le 
fait, ils ne font que relever un tr6s-bon fond. 

Outre le discours de M. de La Harpe, on en a imprime un 
grand nombre d'autres qui ont concouru pour le m6me prix, 
et que vous ferez bien de ne pas lire, pas meme celui de 
M. Gaillard. 

IS septembre 1767 >. 

M. de Beaumarchais vient enfin de faire imprimer EugMie, 

i, Ce cahier manque dans le manuscrit de Gotha; mais, giAce h robligeance 
de M. E.-G. KIcmming, conservateur de la biblioth^que royaledc Stockholm, nou» 
avons pu rempruntor an manuscrit appartcnant k ceite biblioth^quc; cette Rra- 
cieuse communicatiou nous a fourni aussi d'utilcs compltSmeats pour les ann^es 
1766 et 1708. 



m CORRESPONDANCE LITIERAIRE. ■ 

drame en prose el en cinq actes, enrichi de figures en taille- 
douce avec un essai sur le drame serieux*. Gette piece, sifflee 
et huee, etait enti^rement tomb6e a la premiere representation ; 
elle s'est relevee ensuite k la seconde, et elle a eu beaucoup 
de succes au theatre. Ge succ^s m'a toujours paru reflet da 
jeu de Preville et de M"^ d'Oligny, dont le prestige n'a jamais 
r^ussi a me derober la sterilite du genie de I'auteur, la plati- 
tude et I'aridit^ de son style. La lecture de la pifece m'a confirme 
dans le jugement que j'en ai porte a la representation. Plus 
lesujet etait interessant, pathetique et beau, plus la maniere dont 
M. de Beaumarchais I'a trait6 me paralt d^poser contre son 
talent et le deferer au tribunal de la critique comme un homme 
sans aucune ressource. II dit dans son discours preliminaire 
que son premier projet etait d'ecrire en faveur du drame 
serieux attaque souvent par des critiques peu judicieuses; mais 
que, considerant qu'un bel exemple prouve plus que les pre- 
ceptes les mieux d(^velopp6s, il avait desire avec passion de 
pouvoir substituer I'exemple au precepte. Gette entreprise ne 
I'a pas emp6ch6 de nous communiquer encore ses id6es sur ce 
genre dans le discours preliminaire qu'il a intitule Essai sur le 
drame serieux. Get essai confirme des idees assez justes, mais 
cpmmunes, aussi peu heureusement developpees que les senti- 
ments des acteurs dans sa pifece, Ainsi et les pr^ceptes et 
I'exemple seraient egalement defavorables a la cause que M. de 
Beaumarchais a voulu d6fendre, si malheureusement la bonte 
de cette cause dependait de la bont6 de I'avocat. Get avocat est de 
ces gens dont le sufl"rage embarrasse; on aimerait autant s'en 
passer. 11 ne devrait pas ^tre permis k tout le monde indis- 
tinctement d'aimer les bonnes choses. M. de Beaumarchais n'a 
rien en lui qui doive lui donner du gout pour les beaux-arts; 
de quoi s'avise-t-il de les aimer et de s'en occuper? 

J'avouerai cependant que le public ne m'a pas paru exempt 
de justice a I'egard de M. de Beaumarchais. Je crois que sa 
pi^ce a 6te jugee rigoureusement, mais equitablement a la 
premiere representation, etqu'elle ne se rel^vera jamais de cet 
arr^t malgr6 le succ6s passager qui I'a suivi; mais on n'a pas 
eu assez d' equity pour le discours preliminaire. Gomme M. de 

1. Cinq figures de Gravelot, gravies par Duclos, Masquelier, etc. 



SEPTEMBRE 1767. M3 

Beaumarchais a une reputation de fatuite g6n^ralement 6tablie, 
on a trouv6 dans son discours un ton sufTisant et avantageux 
qui n'y est point. Moi, qui n'ai jamais vu M. de Beaumarchais 
et qui crois devoir 6tendre I'indulgence ou du moins Tindiff^- 
rence jusque sur les airs d'un fat d qui je ne dois rien et qui 
par consequent ne pent m'6tre k charge, j'ai trouv6 au con- 
traire le ton de M. de Beaumarchais, dans son Essai sur le 
drame serieux^ tr6s-simple, tr6s-naturel et tr6s-6loigne de 
toute fatuit(^. Je voudrais que son talent r^pondlt k la modestie 
et i la simpHcit6 de son ton, et je serais content. On lui a 
reproch6 comme une fatuity sans exemple d'avoir mis sur le 
titre une 6pigraphe tiree de sa propre pi6ce ; cet homme, 
a-t-on dit, n'a trouve d'auteur digne d'etre cite par lui que 
lui-m6me. Mais enfin son 6pigraphe est mieux plac6e dans sa 
bouche que dans celle d'Eugenie : une seule d-marche hasard^e 
tn*a mis a lamerci de tout le monde. La s6v6rite de ses censeurs 
prouve la bonte du choix de son 6pigraphe; et puisque I'au- 
teur s'est mis aussi k ma merci, je dirai un mot en passant sur 
deux articles, de son discours preliminaire. 

Je lui observe d'abord qu'il etait inutile de s'etendre sur la 
bonte du genre s6rieux; que noussommes trop avances aujour- 
d'hui pour qu'il soit n6cessaire de relever et de refuter toutes 
les pauvretes qui se disent dans la discussion d'une matiere, et 
qu'il ne s'agit desormais que de combattre les erreurs de ceux 
qui ont d'ailleurs des lumiferes, de I'esprit et du gout, et dont 
I'autorit^ aurait par consequent une influence facheuse sur le 
jugement de ceux qui n'ont rien de tout cela. Gette reflexion 
aurait reduit le discours de M. de Beaumarchais k la moitie s'il 
avait voulu faire attention, et nous aurions 6t6 preserves d'un 
bon nombre de remarques triviales. Le genre serieux n'est 
autre chose que la com6die que M^nandre et Terence ont cr^^e 
en Grfece et k Rome, et qui, traitee par des hommes de leur 
talent, r6ussira toujours chez toutes les nations cultivees. Mais 
pour prouver le genre s6rieux, il ne faut pas d^crier la comedie 
gaie, encore moins la trag^die des Grecs, dont le but et refiel 
etaient 6galement sublimes. 

M. de Beaumarchais pretend que les coups inevitables du 
destin n'olTrent aucun sens moral ^I'esprit, que la moralite qu'on 
pourrait tirer d'un genre de spectacle fond6 sur de tels prin- 



li\k CORRESPONDANCE LITT^RAIRE. 

cipes serait affreuse et porterait au crime; que toute croyance 
de fatalite degrade rhomme, en lui otant la liberty, hors 
laquelle il n'y a nulle moralite dans ses actions. Je conviens 
que ces petites idees mesquines sont assez generalement recues 
parmi nous, et meme parmi une partie de nos philosophes, 
mais elles n'en sont pas moins fausses. Et d'abord je deman- 
derai a M. de Beaumarchais si les peuples de I'ancienne Gr6ce 
etaient bien degrades. Le dogme de la fatalite etait cependant 
le dogme fondamenlal de leur cat6chisme ; c'etait le dogine le 
plus universellement repandu, celui qu'on inculquait aux 
enfants avec le plus de soin, et auquel on ramenait sans cesse 
les hommes par les representations theatrales qui 6taient 
enti^rement consacrees a la religion. Si les hommes de ces 
temps ont 6te degrades par ce dogme, j'avoue que les id6es 
judaiques et gothiques dont nous farcissons la t^te de nos 
enfants, et dont nous entretenons nos citoyens dans nos tem- 
ples, nous rendent peu semblables k ces hommes degrades dont 
les vertus, I'energie, I'el^vation et le patriotisme, ont fait I'admi- 
ration de tons les siecles. Les slo'iciens, les plus vertueux de 
tous les hommes, dont la morale etait si pure et si 61evee, 
croyaient tous a la n^cessite et k la fatalite. 

Je suis SI eloigne de croire ce dogme oppose a la morale 
que je suis persuade au contraire que la science des moeurs ne 
sera jamais portee a sa perfection chez une nation qui n'ad- 
mettra pas le dogme de la fatalite. Je dis plus : meme chez les 
nations ou la metaphysique du pays est en usage de le com- 
battre, il existe et se conserve au fond des coeurs-, il est la 
source de toutes les vertus civiles et le fondement de toutes les 
qualites pr6cieuses au genre humain. Affranchissez un seul 
homme sur la terre des liens de la fatalite, enlevez-le a la main 
invisible du sort, dissipez autour de lui les tenebres de I'incer- 
titude, et, par ce seul acte, vous I'aurez rendu le plus injuste, 
le plus immoder6, le plus execrable de tous les hommes. 

Ce n'est pas ici le lieu d'approfondir ces grandes id6es; 
cette entreprise serait digne d'un philosophe tel que Ciceron. 
Plus vous y reflechirez, plus vous vous convaincrez que ces 
id^es sont justes et vraies. J'aurais volontiers dispense M. de 
Beaumarchais de. toucher a une corde si grave. Je me souviens 
que M. Marmontel a deja honnetement d^raisonne sur cette 



SEHTEMBRE 1767. M5 

mati^re en faisanl un paraI16le dans sa PoHique entre la tra- 
g6die grecquc ct la trag6die fran^aise. Je suis las d'entendre 
du bavardage sur un objet si important ; il prouve que ses 
auteurs ne sont pas dignes de parler de morale, et peut-6tre 
que nous ne sommes pas dignes d'en avoir une meilleure. 

Le second point sur lequel j'ai voulu arr6ter M. de Beau- 
marchais tombe sur une mati6re moins grave. 11 s'agit de savoir 
s'il convient d'ecrirc le drame s6rieux en vers ou en prose? 
M. de Beaumarchais se declare, h. I'exemple de M. Diderot, pour 
la prose. Je pr6vois que t6t ou tard cette question produira 
encore une querelle litt^raire, car M. de Saint-Lambert ne 
peut pardonner k M. Diderot d'avoir donne la preference a la 
prose sur les vers pour les ouvrages dramatiques et, s'il en 
trouve I'occasion, je suis persuade qu'il combattra cette opinion 
publiquement. Yoyons k arranger ce proems d'avance, et sur- 
tout aliens au fait. 

II ne peut pas 6tre question s'il faut ecrire les pieces de 
theatre en prose, lorsque dans une langue la poesie peut avoir tous 
les avantages de la prose combines avec les avantages qui lui 
sont propres. II est visible qu'il faut donner alors la preference 
a la po6sie. Le m6rite d'^crire en vers est alors un merite de 
plus, si les vers peuvent conserver au dialogue dramatique 
bien exactement la simplicite, la facilite, la flexibiliie, la 
concision, le naturel, la rapidite du discours. Je serais bien 
fach6 que Metastasio eut ecrit en prose, je serais bien fach6 
que Terence n'eut pas ecrit ses pieces en vers,- mais quels vers! 
Montrez-moi un seul morceau parmi tous nos ouvrages dra- 
matiques digne d'etre mis b. cote de la premiere sc^ne de 
VAndrienne. 

La question se reduit done purement et simplemeut a savoir 
si la langue fran(jaise a un vers dramatique, et si le vers 
alexandrin qu'elle emploie, ou toute autre espece de vers 
qu'elle pourrait employer, n'est pas incompatible avec la verite 
et le naturel qu'exige le vrai dialogue. Je crois que ce dernier 
point peut 6lre prouve sans r6plique, et qu'il est impossible 
qu'une langue qui n'observe point de prosodie dans ses vers, 
dont la prosodie est m^me toujours sourde, et qui se contente 
de compter les syllabes de ses vers sans s'embarrasser de leur 
mesure, qu'il est impossible, dis-je, qu'une telle langue ait 



U6 CORRESPONDANGE LITTERAIRE. 

jamais le vers dramatique. Si vous voulez vous en convaincre 
par I'exemple, prenez les comedies de Regnard; c'est de tous 
nos poetes dramatiques celui qui a versifie avec le plus de 
naturel et d'aisance et qui a, par consequent, le plus approche 
de la prose ; et vous y verrez combien de circonlocutions pour 
dire les choses du monde les plus simples, combien d'epith^tes 
oiseuses et deplacees, combien de propos allonges et sym6tris6s 
dans une seule sc6ne : tous defauts incompatibles avec la verite 
du dialogue. 

Jamais il ne serait venu dans la tete d'un ancien poete 
d'ecrire son drame en vers heroiques. G'eut et6 ignorer les 
premiers dements de son metier : I'iambe seul etait employ^ 
au theatre, parce qu'il avait seul tous les avantages de la prose 
sans perdre ceux de la versification. Je crois le vers heroique 
si diametralement oppose au genre dramatique que peu s'en 
faut que je n'aie I'audace d'ecrire, en cette ann(^e 1767, que la 
veritable trag^die et la veritable comedie ne sont pas encore 
trouvees en France; mais il ne s'agit pas de sq faire lapider ici, 
apres avoir 6te force de faire amende honorable dans le carre- 
four de la Gomedie-Francaise. Ainsi, renfermons nos heresies au 
fond de notre coeur. EUes ne m'empdchent pas de regarder 
Moliere coriime le plus grand genie des slides modernes; 
mais le plus grand homme n'est maitre ni de sa langue ni de 
sa nation. Et Racine, me dirait-on, n'est-ce pas un poete divin ? 
Et Virgile, r6pondrais-je, n'est-ce pas un poete divin, et con- 
naissez-vous quelque chose a mettre k c6t6 de ce quatrieme chant 
de V^n^ide, si pathetique, si touchant et si beau? Eh bien, 
si un poete dramatique s' etait avise a Ath^nes de faire parler 
la reine de Garthage sur le theatre, comme elle parle dans ce 
chant divin de Yirgile, il aurait ete sillle. G'est que rien n'est 
plus oppose dans son essence que la poesie epique et la po^sie 
dramatique; et si M. de Saint-Lambert n'est pas pen6tre de 
cette dilference essentielle, je le dispense d'avance de tout ce 
qu'il pourrait ecrire sur cette question. Le sentiment des con- 
venances et le jugement sont, en toutes choses, le premier 
attribut du g6nie; ils sont, en toute matifere, la premiere regie 
du gout. 

— MM. les comtes de Coigny et de Melfort, dont les corps 
sont en quartier a peu de distance du pays de Gex, viennent 



SEPTEMBRE 1767. ftl7 

de faire une pointe jusqu'k Ferney pour rendre visile ^i M. de 
Voltaire. lis sont arrives chez le grand palriarche, suivis d'un 
nombreux cortege d'olTiciers de leurs corps, au moment oh Ton 
allait jouer la trag^die d' Adelaide du Guesclin sur le th^dtre 
de Ferney. Toute cette compagnie militaiie ayant pris place 
dans la salle, la toile s'est levee, et M. de La Ilarpe, un des 
principaux acteurs, a adresse aux heros inopines de la f^te le 
compliment impromptu que vous allez lire : 

Sous les belles couleurs du pinceau d'un grand bomme, 
Guerriers, vos portraits vont s'offrir k vos yeux. 
Vous voyez votre ouvrage; et Nemours et Venddme 
ParleroDt de bien pr^s i vos coeurs genereux. 
L'ivresse de Tamour, IMvresse de la gloire, 
Le cri des passions, le cri de la victoire : 

Voil^ vos guides, 6 Frangais; 

Et les titres de vos succ6s 
Sont au temple de Guide, au temple de M6moire. 
Les plaisirs ont pour vous embelli les grandeurs; 
lis charment vos instants, lis charment leur empire. 
L'honneur seal vous arrache i ces douces erreurs; 
L'honneur est votre dieu : cet ouvrage I'inspire, 

Et ce que I'auteur sut 6crire 

Est 6crit d6ji dans vos coeurs. 

La gazette de Ferney ajoute que M'"* de La Harpe a jou6 
le rdie d' Adelaide avec le plus grand succfes, ainsi que son 
mari celui de Venddme, et que M. Chabanon, autre poete qui 
est alle depuis trois mois s'abreuver k la fontaine sacree de 
Ferney, a sup6rieurement jou6 le r61e du comte d'OIban dans 
Nanine. Ge qui me fache, c'est que ce comte d'OIban a la figure 
petite et assez ignoble. On dit que celle de M. de La Harpe est 
encore plus mince. Cela fait des heros de la petite esp^ce. 

La m6me gazette dit encore que M. de Voltaire vient de 
donner une soeur k Nanincj c'est-i-dire qu'il vient de fairs 
une comedie en trois actes intitulee la Comtesse de Givry. II 
faut esperer que rien ne s'opposera, du moins, k I'impression 
de cette pi6ce de theatre. 

Gependant, par une contradiction assez singuli^re et enti6- 
rement oppos6e au syst^me actuel, on a permis k Paris une 
r^impression du roman de I'JngMu, et cette permission nous a 
vu. il 



Zil8 CORRESPONDANGE LITTERAIRE. 

valu I'agrement de payer un ecu une petite brochure qui valait 
vingt sols. L' esprit de prohibition est bon a quelque chose, 
puisqu'il met un libraire a portee de ranconner le public et de 
s'enrichir promptement. II est vrai que la publicite de VIngdnu 
n'a pas ete de longue duree ; les pr^tres et leurs suppots ont 
cri6, et Ton vient d'en defendre le debit tr6s-sev6rement. Le 
libraire en avait vendu plus de quatre mille en tr6s-peu de 
jours; ainsi, il pent prendre patience. On m'a assure que I'edition 
de Paris est enti^rement conforme a I'edition de Geneve, que je 
n'ai point vue, excepte que dans la seconde partie le nom de 
Saint-Pouange est en lettres initiales seulement et qu'on a ote 
du frontispice les mots : Manuscrit trouvd dans les papiers du 
R. P. Quesnel. Ce roman a eu un succes prodigieux a Paris. 
La premiere partie est charmante ; la seconde a paru un peu 
s6rieuse a beaucoup de monde, et a moi un peu languissante 
en certains endroits. Je crois, par exemple, que les conversa- 
tions du Huron et du janseniste, durant leur sejour a la Bastille, 
pouvaient etre beaucoup plus piquantes, et qu'en cet endroit 
I'auteur languit un peu. C'est pourtant une plaisante idee de 
faire convertir un janseniste de la grace efficace a la raison 
par un petit sauvage d'Amerique. La conversation du P. Tout- 
a-tous, jesuite, avec M"^ de Saint-Yves, est un chef-d'oeuvre. 
En g^n^ral, c'est un phenomfene unique qu'un homme qui, a 
I'age de soixante-quatorze ans, 6crit avec cette gaiety, avec cette 
grace, ce feu, ce charme et cette prodigieuse facilite : car il 
faut savoir que depuis longtemps M. de Voltaire ne relit plus 
ce qu'il imprime, et que c'est son premier brouillon que nous 
lisons. Si ces productions hatees n'ont pas la correction de ses 
anciens ouvrages, il faut convenir que la plus mediocre d'entre 
elles suffirait pour faire de la reputation a un homme. 

Le soin que M. de Voltaire prend de nous amuser par 
des ouvrages agreables ne lui fait pas perdre un instant de 
vue les int6r6ts et la cause de la philosophic. II vient de venger 
I'auteur de Bilisaire des coups que le cuistre Cog6 lui a port^s 
dans une nouvelle edition de son Examen de Bdisaire. Ce 
cuistre Coge serait un dangereux coquin s'il avait autant de 
pouvoir que d'envie de nuire; heureusement, I'etat nature! d'un 
cuistre est d'etre dans la boue, et I'esprit du si^cle de I'y 
laisser. Le pamphlet nouveau de Ferney, dont je ne connais 



SEPTEMBRE 1707. iil9 

jusqu'a present que deux exemplaires a Parrs, est intitule 
llonnHcU tlUologique^ , C'est pour faire le pendant des HomiC- 
leth littf^rnircs, quisont sorties cet 6t6 de la nuime manufacture. 
Dans VllonnftcU tlUologique, le syndic Riballier et le regent 
Coge sont chaties aussi plaisamment que cruellement pour leur 
peau. Ce qu'on dit de leur maiii^re de falsifier les passages 
paralt outre, etest cependantl'exactev^rite. Ala suite de Vllon- 
nHel^ theologique, on lit la correspondance de M. Marmontel 
avec le syndic Riballier au sujet des h6r6sies de B61isaire. Je 
suis persuade que le ribaud Riballier sera bien fach6 de la 
publication de ces pieces du proces. Dans le dernier cahier, 
enfin, on volt une r^impression de VIndiculus de la Sorbonne et 
(les Trcnte-scpt Propositions contradictoircs du bachelier ubi- 
quiste que vous connaissez. Si cette brochure devient un peu 
commune a Paris, elle augmentera infiniment le mepris dont 
tout honnete homme est pen6tr6 pour la Sorbonne. Get illustre 
corps, rai-partie de sots et de fripons, n'a pourtant pas encore 
publid sa censure de BHisaire. On pretend meme que la cour, 
d'un c6t6, et le Parlement, de I'autre, lui ont fait dire de prendre 
garde h. ce qu'il dirait de la tolerance civile ; mais les agaceries 
rep^teesdeM. de Voltaire feront encore leur elTet. Le R. P. Bon- 
homme, cordelier, et le syndic Riballier, redoubleront de z61e 
et I'emporteront sur quelques docteurs plus timides. La Sor- 
bonne publiera sa censure et s'assurera solidement du mepris 
bien raerite de toute I'Europe. C'est bien tout ce qu'elle aurait 
pu faire que de se taire si M. Marmontel avait voulu paraitre 
indifferent sur ses demarches et si M. de Voltaire n'avait pas 
fait fl6lrir d'un fer chaud les epaules de Riballier et de son 
drogman Coge par la haute justice du comte de Ferney. 
M. Marmontel a pris le sage parti de passer trois mois de cet 
^t6 aux eaux d'Aix-la-Chapelle avec des femmes fort aimables. 
II a eu une autre precaution fort bonne. 11 a envoye son BHi- 
saire k toutes les t6tes couronn^es de I'Europe avec des lettres 

\. Grimm dit, dans Vordinaire du \h d6cembre 1768, que Damilaville, qui se 
fkisait luMvneur de cette brocliure, n'6tait que le pr^te-nom de Voltaire; mais jus- 
qu'i ce jour. YUonniiele theologique, qui forme le second cahier dos Pieces rela^ 
tives d Belisaire, n'a 6i6 reproduitc dans aucune 6dltion modernc. Elle a dikcepea- 
dant, selonl'exprcssion m^me de Grimm, Ctre, sinon 6crite, du moins nrebouis^o » 
h Ferney, et elle devrait flgurer dans les OEuvres de Voltaire, au m£me titre que 
le Tombeau de la Sorbonne ct les Lettres sur la }\ouvelle Heloise. 



Z|20 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

analogues aux circonstances. Les reponses honorables qu'il 
recoit successivement font un singulier contraste avec les 
turpitudes cles cuistres Riballier et Coge, et peuvent meme le 
consoler de ce qui a manqu6 au succ^s de son livre a Paris. 

On a vu dans le public des copies d'une lettre de M. de 
Voltaire a M. le prince Galitzin, ministre plenipotentiaire de 
Russie k la cour de France. Cette lettre est encore une pi^ce du 
proces de Belisaire qu'il faut conserver ici : 

(• Je vois, par les lettres dont Sa Majesty imperiale et Yotre 
Excellence m'honorent, combien votre nation s'elfeve, et je 
Grains que la notre ^ne commence h degenerer a quelques 
egards. L'Imperatrice daigne traduire elle-m^me le chapitre de 
BHisaire, que quelques hommes de college calomnient k Paris. 
Wous serious converts d'opprobre si tous les honnetes gens, 
dont le nombre est trfes-grand en France, ne s'elevaient pas 
hautement coatre ces turpitudes p6dantesques. II y aura tou- 
jours de I'ignorance, de la sottise et de I'envie dans ma patrie; 
mais ii y aura toujours aussi de la science et du bon gout. 
J'ose vous dire m^me qu'en general nos principaux militaires, 
et ce qui compose le conseil, les conseillers d'etat et les 
maitres des requites, sont plus 6claires qu'ils ne I'etaient dans 
le beau si^cle de Louis XIV. Les grands talents sont rares, mais 
la science et la raison sont communes. Je vois avec plaisir qu'il 
se forme en Europe une republique immense d'esprits cultiv^s; 
la lumifere se communique de tous cotes. II me vienl souvent 
du Nord des choses qui m'etonnent. II s'est fait, depuis environ 
quinze ans, une revolution dans les esprits qui sera une grande 
6poque. Les cris des pedants annoncent ce grand changement, 
comme les croassements des corbeaux annoncent le beau temps. 

« Je ne connais point le livre ^ dont vous me faites I'hon- 
neur de me parler. J'ai bien de la peine a croire que I'auteur, 
en 6vitant les fautes oil pent 6tre tomb6 M. de Montesquieu, 
soit au-dessus de lui dans les endroits ou ce brillant g^nie a 
raison. Je ferai venir son livre, et, en attendant, je felicite 
I'auteur d'etre aupres d'une souveraine qui favorise tous les 
talents etrangers et qui en fait naitre dans ses l^tats. Mais 



1 . L'Ordre naturel et essentiel des socUlis poUtiques, par Le Mercier de La 
Riviere. Loadres, J. Nourse (Paris, Desaiot), 1767, in-4'' ou 2 vol. ia-12. 



SEPTEMBRE 1767. 421 

c'est voiis surtout, monsieur, que je f61icite de la repr6senter 
si bien k Paris. 

« J'ai riionneur d*6tre, etc. » 

— Vous croirez que c'est lii tout ce que nous tenons de la 
manufacture de Ferney pour cet ordinaire, et vous trouverez 
que c'est bien assez; mais la plume du divin patriarche est 
intarissabie. Nous lui devons encore un ecrit de cinquante- 
quatre pages in-8% intitule Exsai historique et critique sur les 
dissensions des £glises de Pologne^ par Jospeh Bourdillon, 
professeur en droit public li Basle. Ce morceau, sans rien 
perdre de son piquant, est ecrit d'une maniere aussi solide 
que sage. On remonte a I'origine des choses, et Ton suit I'his- 
toire des Dissidents en Pologne jusqu'a nos jours. L'auteur a 
eu raison d'appeler son essai critique^ car il est plein d'une 
excellente philosophie ; I'esprit intolerant et pers6cuteur de 
I'iiglise romaine y est depeint sous ses veritables couleurs. II 
est impossible que la saine raison ne soit 6coutee a la fin, et 
que tant d'excellents Merits en favour de la cause du genre 
humain ne prevalent enfin sur les efforts d'un petit nombre 
d'ambitienx en soutane et en surplis qui ont fonde leur empire 
sur notre b^tise. Si nous sommes venus un peu trop toi pour 
jouir des effets de cette revolution, nous mourrons du moins 
avec la consolation que la generation future sera plus heureuse, 
et que c'est nous qui aurons pr6pare son bonheur et sa tran- 
quillite, en minant les fondements de la tyrannie spirituelle. 
Je vols, d6s ce moment, les statues qu'on eI6vera dans toutes les 
parties de I'Europe k I'honneur immortel de Voltaire, comme 
au plusgen6reux d6fenseur des droits de I'humanite, comme au 
plus grand bienfaiteur du genre humain. Je les vois, et mon 
coeur s'endamme de 1' amour le plus pur des hommes, et je leur 
pardonne leurs erreurs insens^es en favour du bonheur qui les 
attend. 

Nous n'avons qu'un seul exemplaire de cet Essai histo- 
rique et critique k Paris, et c'est un grand mallieur : de tels 
Merits devraient 6tre la nourriture du peuple; il en serait plus 
sage et meilleur. On y voit k la fin un beau portrait du roi de 
Pologne ; mais je doute que M. I'evSque de Cracovie manifesto 
ilaprochainedl6te extraordinaire les sentiments qu'on luiprfite 
ici en favour des Dissidents. On finit par I'eloge des puissances 



h^2 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

qui se sont interessees k leur cause. Je ne sais pourquoi I'auteur 
a oublie la part que I'Angleterre y a prise. 

— M. Le Fevre vient de faire imprimer sa tragedie de 
CosroeS; qui a eu jusqu'a dix representations. Le cinqui6me 
acte 6tant absolument tombe k la premiere, I'auteur a fait 
interrompre le cours des representations pendant huit jours, 
et a employe cet intervalle a refaire enti^rement son cinqui^me 
acte. II a mis en action tout ce qui etait en recit, et ce change- 
ment ayant reussi, la pifece a eu le succ6s passager dont je 
viens de parler. On a dit qu'il y avait de la facilite a refaire un 
acte entier en si peu de temps. Je le veux bien ; mais cette 
facility, quand elle se trouve r6unie a la m^diocrite, est bien 
facheuse pour le public. L'auteur regrette, dans sa preface, ce 
satrape qui venait de donner une lecon de justice a Gosro^s, et 
qu'il a 6t6 oblig6 de sacrifier. Je vois, par ce qu'il en dit, que 
son projet etait que ce satrape frappat son fils, et peut-etre 
qu'il se frappat lui-mgme aprfes avoir poignarde son fils. En ce 
cas, la tele a tourne a I'acteur charge de ce role a la premiere 
represent a lion, car il s'est frapp6 sans frapper son fils. II est 
vrai que le parterre avait bien mal accueilli et le pere et le fils. 
J'apprends que M. Le F6vre est un eleve echappe de 1' Acade- 
mic de peinture^ Ses essais n'ayant pu lui meriter une place 
parmi les pensionnaires qu'on envoie a Rome aux d6pens du 
roi, il a brise ses crayons et ses pinceaux, et s'est jet6 dans 
la poesie; il aurait du embrasser un etat moins glorieux et 
plus solide. 

— Le jour de Saint-Louis a et6 marqu6 cette annee par un 
evenement bien sinistre. M. Schobert, connu des amateurs de 
la musique comme un des meilleurs clavecinistes de Paris, 
avait arrange une partie de plaisir avec sa femme, un de ses 
enfants de quatre k cinq ans, et quelques amis, parmi lesquels 
il y avait un m^decin. lis 6taient au nombre de sept, et all^rent 
se promener dans la for6t de Saint-Germain-en-Laye. Schobert 



1. II etait t'l§ve de Doyen. Colic {Journal, M. Bonhomme, t. Ill, p. 166) cite 
un joli mot de ce peiiitre b. qui Le F6vre avait montr6 une lettre tr^s-flatteusc de 
Voltaire : « Cet homme vous flatte et vous trompe, lui dit-il, ainsi que tous les 
jeunes auteurs qui le consultent sur leurs ouvrages. M. de Voltaire est un racoleur 
qui, par ses eloges, vous piomet trente sous par jour jusqu'au regiment, et qui ne 
vous dit pas qu'apr^s vous n'aurez que cinq sous. » 



SEPTEMBRE 1767. &2S 

aimait les champignons k la fureur ; il en cueillit dans la fordt 
pendant une partie de la journ6e. Vers le soir, la compagnie 
se rend k Marly, entre dans un cabaret, et demande qu'on lui 
apprfite les champignons ' qu'elle apporle. Le cuisinier du 
cabaret, ayant examine ces champignons, assure qu'ils sont de 
la mauvaise esp6ce, et refuse de les cuire. Piques de ce refus, 
ils sortent de ce cabaret, et en gagnent un autre dans le bois 
de Boulogne ou le maltre d'hdtel leur dit la m6me chose, et 
refuse egalement de leurappr6ter les champignons. Une cruelle 
obstination, fondee sur ce que le m^decin qui etait de la com- 
pagnie les assurait toujours que ces champignons etaient bons, 
les fait encore sortir de ce cabaret, pour les conduire a leur 
perte. Ils se rendent tons a Paris chez Schobert, qui leur donne 
a souper avec ces champignons, et tous, au nombre de sept, y 
compris la servante de Schobert, qui les avait appr6tes, et le 
medecin, qui prelendait si bien s'y connaitre, tous meurent 
empoisonn6s. Gomme ils se sont trouv6s mal tous ensemble, ils 
ont ele depuis onze heures du soir jusqu'^ I'heure du midi du 
lendemain sans aucun secours. On les a trouves etendus sur le 
parquet, dans les convulsions de la douleur et luttant contre la 
mort. Tous les secoure onl 6te inutiles. L'enfant est mort le 
premier. Schobert a vecu du mardi au vendredi. Sa femme 
n'est morte que le lundi aprfes. Quelques-uns de ces malheu- 
reux ont vecu jusqu'a dix jours apres I'accident; mais aucun 
n'a ^chappe. Schobert laisse un enfant en nourrice qui reste 
sans ressource. Ce musicien avait un grand talent, une exe- 
cution brillante et enchanteresse, un jeu d'une facilite et d'un 
agr^ment sans egal. 11 n'avait pas autant de genie que notre 
Eckard, qui reste toujours le premier maitre de Paris; mais 
Schobert avait plus d'admirateurs qu'Eckard, parce qu'il etait 
toujours agreable, et qu'il n'est pas donne a tout le monde dc 
sentir I'allure du g6nie. Les compositions de Schobert etaient 
charmantes. II n'avait pas les id6es precieuses de son emule, 
mais il connaissait sup6rieurement les effets et la magie de 
I'harmonie, et il ecrivait avec une grande facilite, tandis que 
M. Eckard ne fait que dilTicilement les choses de genie. C'^ 
que ce dernier ne se pardonne rien, et que Schobert etait en 
tout d'un caractere plus facile. II a peri k la fleur de I'&ge. 
Schobert etait Silcsien. II etait de la rausique de M. le prince 



hU CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

de Conti, qui fait une perte qui ne sera pas aisee k reparer. 
— On a celebre, le 3 de ce mois, un service dans I'^glise 
cathedrale de Paris, pour le repos de I'ame de M'"^ la Dau- 
phine^ M. de Boisgelin de Guc6, ev^que de Lavaur, a prononce 
I'oraison fuii^bre de cette princesse. Cette oraison fun^bre" 
vient d'etre imprim6e. On y voit comment la religion dans les 
plus cruelles adversit6s a pu seule soutenir M'"* la Dauphine, 
qui cependant est morte de chagrin. Le courage et la Constance 
surnaturels de cette princesse sont I'ouvrage et le triomphe 
de la religion, et ce triomphe qu'elle remporte sur sa douleur 
lui coute cependant la vie. Ma foi, je suis las de lire de sem- 
blables galimatias, et c'est nous prendre pour des grues que 
de vouloir nous persuader qu'il fautdu merite pour composer de 
pareils morceaux d'eloquence. Ges morceaux sont au contraire 
le tombeau de la veritable eloquence. Le mal est que tons ces 
saints prelats ne croient pas un mot de ce qu'ils debitent 
dans la chaire de la verite, et cela donne a leur verbiage un 
air sterile et un defaut de sentiment qui sont choquants. 
On dit que notre jeune prelat a de I'esprit et du merite, 
et cela est vrai, mais je le plains d'etre oblige de parler tout le 
long de I'annee centre le cri de la conscience et centre sa 
conviction interieure. II doit etre afTreux pour une ame droite 
et honn^te de se mentir a soi et aux autres toute sa vie, et il 
est impossible que cette fatale necessite n'influe a la longue 
sur le caractere moral. La premiere partie de cette oraison 
funfebre m'a paru pitoyable; c'est M'"^ la Dauphine preparee 
par la prosperite a I'adversite. Nous y lisons, 6 Providence I 
qu'il fut un temps de vertige et d'erreur ou I'Allemagne, 
frappee par Luther, enfanta de tous cotes la discorde et le 
schisme, ou les princes de Saxe abjur^rent les premiers le 
culte antique embrasse par Witikind. a Quelle lumiere, s'ecrie 
I'orateur, ou quel miracle a tout a coup eclaire les princes, 
malgre I'aveuglement dont les peuples restent frappes ? » Je 
supplie M. r^veque de Lavaur de se rappeler les circonstances 
de la conversion de Witikind et de fremir, et de se souvenir 
ensuite du miracle qui a rendu Auguste II catholique, et de se 

1. Marie-Jos^phe de Saxe, fllle de Fr(5d6ric-Auguste II, 61ecteur de Saxe, et de 
Marie-Josfeplie d'Autriche, veuve du Dauphin mort en 1765, et m^re de Louis XVI, 
Louis XVill et Charles X. 



SEPTEMBRE 1767. 625 

faire piti6 avec ses phrases. II est bien maladroit de nous 
ramener a ces 6poques quand on n'y est pas oblige, et quand 
on sait aussi bien qu'un autre que cette partie de TAllemagne 
dontil s'agit ne se trouvepas trop mal, depuis deux cents ans, 
d'avoir 6te frappee par Luther, et que mfime les pays qui n'en 
ont pas etc frappes jouissent des avantages du contre-coup. 
On atrouv6 la seconde partie de cette oralson fun^bre touchante'. 
J'en suis bien aise pour ceux qui s'attendrissent k si bon 
marche. Je suis du moins persuade qu'il ^tait ais6 de faire le 
tableau des infortunes de M'^-' la Dauphine assez pathetique 
pour arracher des larmes k tous les yeux. Tout ce qu'on peut 
dire en cette occasion a la louange de M. I'eveque de Lavaur, 
c'est que sa diction est facile et noble; mais ce mc^rite in6me 
est mediocre aujourd'hui, et devient tous les jours plus mince, 
parce que la langue, a force d'etre maniee, acqulert ces carac- 
tferes sans peine sous les plumes les moins exercees. 

— 11 existe un petit livre intitule Tliiologie portative, ou 
Dictionnaire abrdg^ de la religion chrdtienne^ par M. I'abbe 
Bernier, licenci^ en theologie. Londres, 1768. "Volume petit 
in-12 de deux cent trente pages*. Voilk de quoi encore exercer 
la vigilance de la police. On pretend que les seules mesures 
necessaires pour emp6cher le d6bit des mauvais livres, pour 
tacher d'en decouvrir les auteurs, les fauteurs, les imprimeurs, 
les colporteurs, y compris les frais de logement et la pension 
alimentaire de ceux qu'on attrape, font tous les ans un objet 
de deux ou trois millions de d^pense pour I'liltat. Mais peut-on 
acheter tropcherlemaintien de la religion catholique, apostolique 
et romaine? 11 paraitd'abord que, comme il est dit dans ses let- 
tres patentes que les portes de I'enfer ne prevaudront jamais, la 
police pourrait s'en tenir a cette promesse infaillible, et depenser 
I'argent des peuples d'une maniere plus avantageuse pour le bien 
public; mais quoique dans I'ordre dela providence, Dieu soit le 
grand medecin du genre humain, et que ce soit lui qui tue ou qui 
guerisse de la fievre, il n'emp^che pas que le malade ne prenne 
du quinquina ou de I'emetique. L'idee d'un Dictionnaire tlUo- 
logique porlatif 6tait heureuse et susceptible d'une execution 



1. C'est la premiere Edition du livre de d'Holbach, frtSquemment rdimprimd 
jasqu'en 1825. 



426 ~ CORRESPONDANGE LITTERAIRE. 

superieure; mais elle est bien mal executee dans le livre dont 
il s'agit. L'auteur est un homme bilieux qui veut faire le plai- 
sant; mais il est presque toujours maiivais plaisant, il joue sans 
cesse sur le mot; il n'a point de gout, il a un mauvais ton, et 
il est souvent plat. 11 gate aussi presque toujours ce qu'il a dit 
de bien parce qu'il y ajoute. Cast un singe du patriarche de 
Ferney, qui veut imiter sa gaiety, ses plaisanteries, qui les pille 
meme quelquefois, mais qui ne fait jamais que des singeries. 
D'ailleurs il a la plus belle aversion pour les pretres, et cette 
haine perce a travers toutes ses plaisanteries et en attriste la 
lecture. Ge livre est excessivement rare, et le sera longtemps. 
11 n'aura point de succes; sans faire aucun bien, il nuira parce 
qu'il fera redoubler I'inquisition et la persecution. Si l'auteur 
est en France, je le trouve fou a lier de jouer son repos et son 
bonheur pour le plaisir de jeter des pierres contre une vieille 
masure gard6e par des dogues qui dechirent tons ceux qui ne 
passent pas sans lever les yeux. Je vais transcrire quelques-uns 
des articles de ce dictionnaire, choisis dans la lettre A pendant 
le peu d'instants que je I'ai tenu. Ge ne sont pas les plus 
mauvais, et Ton aurait tort de se former une idee de ce livre 
d'apres les echantillons que vous allez voir. 

Abbayes. Asiles sacres contre la corruption du siecle, qui 
dans des temps de foi vive furent fondes et dotes par de saints 
brigands, et destines a recevoir un certain nombre de citoyens 
ou de citoyennes tr^s-utiles, qui se consacrent h. chanter, a 
manger, k dormir, le tout pour que leurs concitoyens travaillent 
avec succes. 

Abnegation. Vertu chr6tienne qui est I'effet d'une grace 
surnaturelle. Elle consiste k se hair soi-meme, a detester le 
plaisir, k craindre comme la peste tout ce qui nous est agreable : 
ce qui devient tr^s-facile au moyen d'une dose suffisante de 
grace efficace pour entrer en demence. 

Abraham. G'est le p6re des croyants. II mentit, il fut cocu, 
il se rogna le prepuce, il montra tant de foi que si un ange n'y 
eut mis la main il coupait la jugulaire a son fils, que le bon 
Dieu, pour badiner, lui avait dit d'immoler. En consequence, 
Dieu fit une alliance eternelle avec lui et sa posterite; mais le 
fils de Dieu a depuis an^anti Ce traite pour de bonnes raisons 
que son papa n'avait point pressenties. 



SEPTEMBRE 1767. 127 

Abstinences. Pratiques tr6s-saintes ordonnees par I'b^glise. 
Elles consistent k se priver des bienfaits de la Providence, qui 
n'a cre6 les bonnes choses que pour que ses chores creatures 
n'en fissent aucun usage. L'on voit qu'en ordonnant des absti- 
nences, la religion remedie sagement k la trop grande bonte 
de Dieu. 

Antipodes. C'est une h6resie que d'y croire. Dieu, qui a fait 
le monde, a dft savoir ce qui en ^tait : or il n'y a point cru 
lui-m^me, comme on le voit par ses livres. 

Avent. Temps de jeunes, de mortifications et de tristesse 
pendant lequel les bons Chretiens se d^solent de la venue pro- 
chaine de leur lib6rateur. 

Logique. La meilleure logique theologique et la mieux 
^prouvee en Sorbonne se vend a I'enseigne du grand Holopherne, 
chez Coignard, coutelier ordinaire du clerg6 et du Parlement. 

N. B. Je suis en conscience oblig6 de dire que ce dernier 
article no se trouve pas dans la Thcologie portative^ et qu'il est 
simplement fait ad modum d'icelle. 

— M. I'abbe Chappe d'Auteroche, de 1' Academic royale des 
sciences, envoye en 1761 en Siberie par ordre du roi pour 
I'observation du passage de Venus sur le soleil, annonce au 
public par souscription une relation de ce voyage, magnifique- 
ment ex^cutee et enrichie d'estampes d'apr^s les dessins de 
M. Le Prince. Get artiste a accompagn6 I'academicien dans son 
voyage. On joindra k cette relation ThistoiredeKamtschatkafaite 
en russe par M. Kracheninnikovv, et que M. Eidous a traduite 
en fran^ais il y a quelques mois, d'apresune traduction anglaise 
trfes-informe et tronquee. La traduction que M. I'abbe Chappe 
se propose de joindre k son ouvrage a 6te faite en Russie d'apr^s 
I'original, avecbeaucoup de soin. Le tout formera trois volumes 
grand in-4°, avec Qh planches qui parailront dans le courant de 
r6te prochain. On souscrit cent livres. 

— Le docteur Barbeu-Dubourg vient de publier un Botaniste 
francaiSy comprenant toiites les plantes communes et usiiellcs, 
suivant la nouvelle mdthode et d^crites en langue vulgairc. Deux 
volumes in-12 assez forts, dont le premier contient la nouvelle 
m6thode propos^e par I'auteur, et le second, un manuel d'her- 
borisation, c'est-i-dire un catalogue raisonn6 de toutes les 
plantes qui se trouvent aux environs de Paris. La botanique est 



Zj28 CORRESPONDANCE LITTERAIRE. 

de toutes les sciences peut-etre la plus difficile, et surement la 
moins avancee. Le plus grand botaniste que nous ayons en 
France est M. Bernard de Jussieu. Tout le monde souscrira 
avec empressement I'eloge que M. Dubourg a fait de ce digne 
et respectable savant a la fin de la preface. M., Dubourg a dedie 
ce livre a sa femme. Helas 1 il n'en est peut-etre pas moins cocu. 
Ce n'est pas que je connaisse M. et M'"' Dubourg ni de pres ni 
de loin, et que je ne croie volontiers a la vertu et au bonheur 
des epoux; mais je ne puis souffrir les benSts de maris qui 
dedient leurs livres a leur femme. M. Saurin a dedie une de 
ses pieces, qui n'a pas et6 heureuse en theatre, a M'"'' Saurin, 
par une epitre qui commencait par : 

Ma femme qui n'es pas ma femme, 
Ou plut6t ma femme qui I'es. 

Je n'ai jamais pu digerer ces deux vers ; j'en suis encore 
suffoque ! 

— M. \'allet, lieutenant general de police de quelque pro- 
vince, nous gratifie d'une Methodt pour [aire promptemenl des 
progrh dans les sciences et dans les arts. Brochure, d'environ 
.cent cinquahte pages. Le secret de M. Vallet consiste en deux 

parties, I'analyse et la combinaison. Analysez sa methode rigou- 
reusement, on ne pent la combiner qu'avec la sottise. Vous y 
trouverez un parallele entre Alexandre et Bucephale. Je suis le 
valet de M. Yallet et de sa methode. De la part d'un lieutenant 
de police, on ne s'attendait qu'a une methode pour decouvrir 
promptement la verite. M. Vallet dedie ses livres a sa femme 
et k ses enfants. Je ne sais si M. Vallet est I'auteur des ouvrages 
que M"'« Vallet lui d6die. II le pr6tend; mais ce ne serait pas 
la premiere fois qu'un lieutenant de police, en sachant les 
secrets de tout le monde, ignorerait ceux de sa femme. 

— Les Bagatelles anonymes contenaient quelques pieces 
fugitives de M. Dorat. On vient de leur donner une suite qui 
contient des pieces fugitives de son bemol, M. de Pezay. G'est 
peu de chose, pour ne pas dire rien. 

— Discours lus k V Academic royale des sciences par 
M. Coulon, ecrivain jure de I'Acad^mie royale d'ecriture (car, 
Dieu merci, e'en est aussi une) sur un moyen micanique de 



OCTOBRE 1767. 429 

perfectionncr Vart cCdcrire^ d'en faciliter f acquisition plus 
promplement que par I'imitalion dcs lettres, ct de rendre les 
^critures plus iisiblcs. Gahier in-4°. J'observe h, M. Goulon que 
s'il puut rendre toutes les ecritures lisibles, il aura trouve uii 
secret fort utile, et que si Moli6re avail eu a placer un 6crivain 
jur6 dans une de ses pieces, il lui aurait emprunte son nom. 



OCTOBRE. 



1" octobre 1767. 

Ceux qui observeront avec attention I'esprit public de cette 
nation le trouveront toujours porte a I'excfes sur quelque objet 
de predilection dont le cliarme absorbera pour le moment toutes 
ses facultes. La dur^ede la passion dominante est ordinairement 
en raison inverse de sa vivacite, et comme le Fran^ais est sus- 
ceptible d'une sorte de petulance inconnue aux autres nations, 11 
ne faut point s'6tonner de le voir se passionner et eprouver 
successivement le m6me degr6 de chaleur pour les objets les 
plus opposes. Je regarde, pour le dire ici en passant, cette extreme 
vivacite, jointe a un caractfere naturellement gai, comme la 
source de la superiority, que cette nation a toujours eue en Europe. 
Je sais qu'elle n'a jamais pu se laver du reproche d'inconstance 
et de I6g6rete, je sais que sa vivacity, dont j'entreprends ici de 
faire I'^loge, I'a souvent expos6e k de terribles revers, et mise 
quelquefois k deux doigts de sa perte ; mais elle I'a aussi tou- 
jours lire de I'ablme oiielle I'avait pr6cipitee; et pour jouer un 
r61e constamment brillant, il n'y a sans doute rien de mieux que 
de se remuer sans cesse et en tout sens, de revenir toujours 
et de tous c6tes ila charge; rebule ici, de se remontrer incon- 
tinent ailleurs avec la m6me confiance, et de savoir se tirer du 
plus grand abattement par un effort du plus grand enthousiasme. 
Tel a 6te toujours le caract^re du Fran^ais, et k force de se pre- 
senter au jeu, il a da avoir la chance sur les mesures et les opera- 
tions plus sages,