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Full text of "Découvertes et établissements des français dans l'ouest et dans le sud de l'Amérique Septentrionale (1614-1754) Mémories et documents originaux recueillis et pub"

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HARVARD UNIVERSITY. 



LIBRARY OF THE 



Historical Department, 



HARVARD HALL. 



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MÉMOIRES ET DOCUMENTS 

POUR SERVIR A L'HISTOIRE .. 

ORIGINES FRANÇAISES 

* 

DES 

PAYS D'OUTRE-MER 
DÉCOUVERTES ET ÉTABLISSEMENTS DES FRANÇAIS 

DANS l'ouest et DANS LE SUD 

L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE 
(1694-1703) 



TOME QUATRIÈME 



PARIS 

MAISONNEUVE ET 0% LIBRAIRES-ÉDITEURS 

25, QUAI VOLTAIRE, 25 



M DCCC LXZXl 



DÉCOUVERTES 



ÉTABLISSEMENTS DES FRANÇAIS 

DANS l'ouest et DANS LE SUD 

DI 

L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE 

(1614-1754) 
MÉMOIRES ET DOCUMENTS ORIGINAUX 

RECUEILLIS ET PUBLIÉS 

PAR PIERRE MARGRY 

Membre de la Société de THistoire de France, 

Membre honoraire des Sociétés historiques de Massachusetts, 

de Pennsylvanie, de Buffalo, de Chicago, d*Ouisconsio, 

du Maine et de Cleveland. 




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LE MOYNE D'IBERYILLE 



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QUATRIÈME PARTIE 
DÉCOUVERTE PAR MER ^'' ' 

DE s 

BOUCHES DU MISSISSIPI 

ET ÉTABLISSEMENTS 

DE 

LEMOYNE D'IBERVILLE 

SUR 

LE GOLFE DU MEXIQUE 

( I 694- I 7o3) 



Si la France ne se saisit de cette partie de 
l'Amérique, qui est la plus belle, pour avoir 
une colonie assez forte pour résister à celle 
qu'a l'Angleterre dans la partie de Test, depuis 
Fescadoué jusqu'à la Caroline, la colonie an- 
gloise, qui devient très considérable, s'augmen- 
leta de manièie ouedans moins de cent années 
elle sera assez tone pour se saisir de toute 
l'Amérique et en chasser toutes les autres 
nations. 

(1699. D'iBlRViLLE, Mimoin de la Floride.) 



PARIS 

MAISONNEUVE ET 0% LIBRAÏRES-ÉDITEURS 

2 5, QUAI VOLTAIKE, 23 
M OCCC LXXXI 



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INTRODUCTION 



!. Questions à r^oudre laissées par la mort de Cavelier de La Salle (1669-1687). 
11. Incertitudes et discussions sur rembouchure du Mississipi. Nécessité d'une 
nouvelle campagne pour en finir avec les conjectures (1684-1698). 

III. L'envoi de vaisseaux français au Mississipi est accéléré par le dessein de 
l'Angleterre d'occuper ce fleuve. —Guillaume 111. Le père Hennepin. L'abbé 
Bernou (1697-1698). 

IV. Lemoyne d'Iberville découvre par mer Tembouchure du Mississipi. Il établit les 
Français au Biloxi (1698- 1699). 

V. Vues de Vauban et de Jérôme Pontchartrain sur l'Amérique. D'Iberville, chargé 
d'une seconde mission, écarte momentanément la rivalité anglaise. — Premier 
établissement au bas du Mississipi (1699-1700). 

VI. Les Espagnols continuent de s'opposer à l'établissement d'autres nations sur le 
golfe du Mexique. D'Iberville triomphe de leur résistance par des raisons politi- 
ques, que soutient Jérôme Pontchartrain. Il occupe la Mobile et l'île Massacre, 
appelée plus tard île Dauphine (1689-1702). 
Vil. Vues de d'Iberville sur le parti à tirer de la Louisiane et le moyen d'en faire 

un** bairière contre l'ambition des Anglo-Américains (1699-1706). 
Vin. Ce que les documents de ce volume apportent de nouveau dans l'histoire. 



I 



L'abbé Bernou écrivait à labbé Renaudot, le 22 février 1684, à 
propos de la dernière entreprise de Cavelier de La Salle: a Je 
vous préJis que j'estime l'heureux succès de cette afifaiie un plus 
grand opéra que tous ceux de M. de LuUy. » — L'affaire ne fut 
pas heureuse, mais bien plus étonnante que si elle Pavait été, et 
elle termina glorieusement une vie de luttes qui n'a d'égale que 
l'immensité de ses résultats. 

Les documents des trois volumes précédents nous ont montré 
le grand découvreur ouvrant le chemin qui conduit de Montréal 
au golfe du Mexique par TOhio et par TOuabache, puis par les 
lacs et la rivière des Illinois, frayant enfin, après ce parcours, 



I0 «A..... I r^ 



II INTRODUCTION 

Nous Tavonsvu, en même temps qu'il traversait ces vastes 
contrées, projeter une chaîne de postes destinés à commencer une 
province nouvelle, berceau d'un peuple nouveau, et à le rattacher 
au Canada; mais la désertion de ses hommes, ses pertes immenses 
d'argent, son manque de temps et les hostilités de tout genre 
qu'il a rencontrées, ne lui ont pas permis de former d'autres éta- 
blissements que ceux de Catarocouy, de Niagara, et aux Illinois 
ceux de Saint-Louis et de Crèvecœur. Je ne parle pas du fort 
Prudhomme, sur le coteau des Chicachas. La Salle terminait sa 
vie après avoir fondé Saint-Louis au Texas, — cinq postes en 
tout. Cependant le découvreur en avait indiqué d'autres : un 
d'abord à soixante lieues de l'entrée du Mississipi, un autre aux 
Akansas, un troisièmeauxCoroas, un quatrième à Chicago, et deux 
pour la communication avec le Canada par l'Ohio, le premier 
â la rivière des Sonnontouans sur le lac Ontario, le second sur 
l'Ohio. Il n'avait pas borné là ses projets. 

A l'est, il n'avait pas dépendu de lui qu'il n'explorât la rivière qui 
menait des Chicachas à la Caroline. lien avait marqué l'intention . 

A l'ouest, Cavelier de La Salle disait avoir reconnu sept ou 
huit rivières, affluentes au Mississipi, et dont cinq devaient venir 
de la Nouvelle-Biscaye et du Nouveau-Mexique, où les Espagnols 
avaient trouvé tant de mines. Il citait notamment une rivière à 
cent lieues de la décharge du fleuve Mississipi. Il l'avait nommée 
le Seignelay. C'était la rivière Rouge, et dans ses plans de 1684 il 
pensait devoir pour leur exécution suivre cette rivière que ses gens 
avaient remontée plus de soixante lieues allant toujours à l'ouest. 
Il savait que, plus au nord, le Missouri était navigable pendant 
plus de 400 lieues également. Cette rivière lui avait paru la plus 
considérable branche du Mississipi, tant pour sa profondeur que 
pour sa largeur, la quantité de ses eaux, les grandes rivières 
qu'elle reçoit, le grand nombre des nations qui l'habitaient et la 
bonté du pays. 

Plus au nord encore, le Mississipi avait été remonté sur ses 
ordres jusqu'au saut Saint-Antoine, et La Salle disait que ce 
fleuve naissait au pays des Sioux. 



INTRODUCTION 111 

guidés lui-même jusqu'aux Cenis, avaient traversé la vallée du 
Colorado, le Brasos, la rivière de la Trinité, le Neches,la rivière 
Rouge et TOuashita pour atteindre TArkansas. 

Si nous avions, sur une partie de cette traversée, les lettres qu'il 

avait pu remettre soit à Tabbé Cavelier, soit à Joutel, nous 

connaîtrions probablement encore d'autres desseins que la vue de 

ces pays lui avait suggérés ; mais la mort, qui surprend les uns 

au milieu des plaisirs, arrête aussi les autres dans leurs travaux. 

Pendent interrupta opéra. La Providence jugeait sans doute 

suffisante la mesure des peines du découvreur, après qu^il eut 

tracé sur tant de points du nord au sud et de Test à l'ouest, la 

route qu'il fallait suivre. 

J'ai à exposer maintenant comment la France se recommanda 
de nouveau aux générations futures en avançant dans les voies 
qu'il avait ouvertes. 

Ce quatrième volume fera d'abord connaître dans quelles cir- 
constances, après la découverte de Tembouchure du Mississipi 
qui restait encore à faire par mer, le gouvernement de Louis XIV 
trouva le moyen d'établir la France en Louisiane entre [les colo- 
nies anglaises et les colonies espagnoles, en dominant les com- 
pétitions des premières et en abaissant les barrières que les 
secondes nous opposaient. 

La guerre ne laissa que peu de temps pour obtenir ces résul- 
tats. Engagée lorsque Cavelier de La Salle était parti, elle était 
ranimée quand son frère et ses compagnons étaient revenus. 
Arrêtée de nouveau en 1697, elle recommença en 1702. Il n'y eut 
donc quequatre années pour les explorations et les établissements; 
néanmoins le dessein en fut exécuté sans que l'histoire ait pré- 
senté jusqu'ici les faits comme il convenait. 

Les documents de ce volume, en réparant cette négligence, rec- 
tifieront aussi les erreurs des écrivains dans le peu de pages qu'ils 
ont consacrées au récit de cette nouvelle entreprise. Mais, plus 
libre que je ne Tétais pour la publication des trois volumes qui 
précèdent, où bien des passions sont en jeu, j'ai cru qu'il serait 
utile de lier les diverses parties de celui-ci par une vue d'en- 



U I - 



IV INTRODUCTION 



II 



Il y avait sept ans que l'abbé Jean Cavelier était de retour des 
côtes du Texas, sans que l'on eût pu s'occuper du Mississipi, 
non plus que des restes de la colonie laissée par son frère en 1687 
à la baie Matagorda, lorsque la paix de Ryswick permit aux 
esprits de reporter leur attention sur le golfe du Mexique. 
Louis XIV lui-même, dans une de ses instructions aux commis- 
saires chargés de préparer le traité de paix, fit connaître qu'il 
n'avait pas oublié la terre qui portait son nom. 

Pour ne pas retarder la conclusion du traité, Ton était convenu 
d'ajourner la discussion des droits que l'Angleterre et la France 
prétendaient avoir sur la baied'Hudson,rAcadie, le lac Ontario, 
les terres desiroquois, et aussi sur le sud du continent. — Toute- 
fois, en mai 1697, le roi enjoignait à ses commissaires d'éviter, 
sur toutes choses^ d'accorder ce qui était au sud des pays possédés 
par les Français, « afin que les Anglois ne fussent pas en estât de 
prétendre à l'embouchure du Mississipi, dont ses sujets avoient 
pris déjà possession en i685, sous le commandement du feu sieur 
de La Salle d. Le ministre ajoutait : ce Sa Majesté croit devoir leur 
faire observer à cet égard que cette rivière est le seul endroit par 
où l'on peut tirer les marchandises de la Louisiane, que Sa Ma- 
j esté a fait descouvrir depuis plusieurs années^ et qui lui devien- 
droit inutile si elle n'estoit pas maistresse de cette embouchure. 
Elle veut bien aussy leur confier que son dessein est d'envoyer 
dans peu de temps des vaisseaux pour s'assurer la possession 
de ce pays, dont elle peut tirer dans la suite de très grands avan- 
tages, et elle est persuadée qu'ils ne se serviront de ce secret que 
pour s'opposer avec plus de vivacité aux Anglois, dans le cas 
oti ils voudroient prétendre à l'embouchure du Mississipi. )» 

Aussitôt que la paix eut été signée, on vit, comme il y avait 



INTRODUCTION V 

de La Salle agiter l'opinion publique et entretenir les dispositions 
manifestées plus haut par le gouvernement du roi. 

Parmi les personnes les plus actives à vouloir reprendre les 
travaux du découvreur était un de ses amis particuliers, le sieur 
de Rémon ville, 

C*était un homme de naissance, ayant du service, assez riche 
et assez dévoué pour fonder une compagnie. Il avait monté 
précédemment jusqu'aux IJlinois, et ce qu'il avait vu l'avait en- 
gagé à pousser les choses aussi loin qu'il le pourrait. Il vou- 
lait partir de France avec deux barques en paquet, traverser les 
lacs du Canada, gagner les Illinois, suivre la même route que 
Cavelierde La Salle pour aller à l'embouchure du Mississipi, 
en prendre possession, et de là visiter la côte, après quoi, sur son 
rapport, le roi aviserait à un établissement. 

Un des familiers de l'abbé Renaudot^ de Callièreset de l'abbé 
Bernou, Argoud, qu'on appelait le Portugais dans leur société, à 
cause des fonctions qu'il avait remplies à Lisbonne, soumet- 
tait au ministre de la Marine les projets du chevalier de Ré- 
monville, dans lesquels il n'y avait pas qu'une question de 
commerce ou de politique. La science y voyait encore un pro- 
blème géographique à résoudre, et, de même que nous avons 
suivi de nos jours avec une fiévreuse curiosité les entreprises 
des Barth, des Samuel Baker, des David Livingstone, cher- 
chant à arracher ses secrets au continent africain , l'on vou- 
lait savoir alors ce qu'il fallait penser des régions de l'Amé- 
rique du Nord récemment explorées, et en particulier de cette 
embouchure du Mississipi sur laquelle l'opinion publique s'é- 
garait en tous sens. 

11 faut le dire, l'embouchure, quoique découverte par Cavelier 

de La Salle en descendant par le Canada, restait un mystère pour 

le plus grand nombre, et l'existence même du Mississipi avait 

trouvé des incrédules, malgré la relation du Père Marquette et 

le livre du Père Hennepin. 

Ainsi, avant le départ de la Salle pour sa dernière expédition, 
Machault de Rougemont n'avait-il pas écrit, le 22 juillet 1684, 



VI INTRODUCTION 

prétendait qu'était la sienne? Machault de Rougemont était] du 
parti de M. de. Beau jeu, qui priait Cabart deVillermont de désa- 
buser M. Morcl , le premier commis de Seignelay, sur le compte 
du découvreur, et de lui dire que ses premières entreprises 
n'étaient qu'imaginations. — Ces officiers parlaient à peu près 
dans le sens du sceptique Lardon du 23 mars 1684. — « Il 
aut avouer, écrivait cette feuille hollandaise, que tout con- 
tribue à la gloire de la France. Selon les avis que nous en avons 
reçus de Paris, le sieur de La Salle est allé en Amérique et y a 
pénétré si avant qu*onpeut dire qiCil a trouvé dans le Nouveau 
Monde un monde nouveau^ abondant en richesses et surtout en 
mines d'argent, et a rendu compte de tout son voyage au roi, qui 
luy a accordé des vaisseaux et de Targent pour y retourner; mais 
il est bien à craindre que toute cette belle expédition ne soit, 
à la fin, une fable comme celle de Tisle de Pinès », et que tout ce 
grand voyage, qu'on veut continuer sur la parole d'un homme, 
ne se réduise à rien; et ce qui est d'assez mauvais augure, c'est 
qu'on tient fort cachée la carte géographique des pays qu'il a 
visités. De plus, on tombe dans une lourde contradiction, c'est 
que les peuples qu'il a veus ont jusqu'icy été inconnus, et ce- 
pendant on soutient que le sieur de La Salle leur a parlé à tous 
en leurs langues. Je laisse à penser si cela est une chose possible, 
qu'on puisse apprendre la langue d'un peuple qui n'a jamais été 

1. Quatre médiocres navires d'Angleterre, envoyés en iSSg aux Indes orientales 
étaient censés avoir été surpris, vers le i«r octobre, par un violent orage à la hauteur 
de Madagascar et dispersés sans pouvoir se retrouver. Un d'eux, le Marchand 
indien^ de i5o tonneaux, après plusieurs jours d'une violente tempête, dans laquelle 
il n'avait pu se gouverner, ayant découvert une île, son équipage avait résolu de 
se séparer. Une partie sautèrent dans une chaloupe et périrent, comme ceux qui 
tentèrent de gagner l'île à la nage. Il ne resta plus alors dans le navire qu'un seul 
homme avec quatre filles, qui, ne sachant pas nager, se sauvèrent néanmoins sur les 
pièces de bois, lorsque le navire fut brisé, la mer les faisant flotter vers l'embou» 
chure d'une petite rivière. L'île, située à 28 ou 29 degrés de latitude antarctique, 
était alors inhabitée. Mais en 1667 un vaisseau hollandais, y ayant été porté 
également par une tempête, y avait trouvé onze ou douze mille personnes provenues, 
depuis 1589, de l'union de l'homme sauvé avec les quatre filles, dont il était devenu le 
mari commun. En iSqo il était âgé de trente ans; ses femmes avaient été : la fille 
du capitaine, âgée de 14 ans, deux servantes anglaises et enfin une esclave more. 
En i65o, les fils, filles, petits-fils et petites-filles, s'élevaient au nombre de 1,789. 

Les quatre pages qui contiennent ce récit plus que mormonesque, et datées d'Am- 



INTRODUCTION VII 

veu et dont on n'a jamais ouy parler. » II y a toujours eu et il y 
aura toujours des gens pour se donnerde l'importance en raison- 
nant sur des faits qu'ils connaissent mal, sans s'aviser qu'un 
point essentiel pour bien juger peut leur échapper. 

D'autres admettaient l'existence du Mississipi^ mais ils disaient 
que les Espagnols le connaissaient. Lefèvre de la Barre, mal 
soufflé, avait avancé que c*é tait l'Espiritu Santo (12 novembre 
1682); le Père Coronelli, comme La Salle lui-même, croyait que 
c'était la rivière Escondido. Il en était enfin qui, tout en ac- 
ceptant la découverte, se refusaient à croire que le Mississipi eût 
une embouchure. Telle était Topinion d'un des collègues de Tabbé 
Renaudot à la Bibliothèque du roi, qui, dans son Recueil de 
voyages, publié en 1 681, avait, sous Tempire de certaines in- 
fluences, donné la relation de Texploration de ce fleuve par 
Louis Jolliet et le Père Marquette jusqu'au 3 3« degré, pendant 
que Cavelier de La Salle se préparait à le descendre jusqu'à l'em- 
bouchure. Melchisedech Thevénot prétendait qu*il n'y en avait 
pas et que le Mississipi se perdait en terre ou dans des lagunes. 
Je ne sais si c'est sur ce sujet que Tabbé Bernou écrivait de 
Rome à l'abbé Renaudot, le 22 février 1684. « A l'égard de 
M. Thévenot , jel'avois à demi convaincu dans vostre bureau, et 
je ne doute pas que M. de La Salle luy ait fait rendre les armes. » 
Mais, dans ce cas, à quelle latitude, sous quelle longitude était 
l'embouchure contestée? Toutes les cartes ne valaient rien, sui- 
vant La Salle, ou l'embouchure du fleuve Colbert était proche du 
Mexique. 

Sa dernière campagne n'avait certes pas contribué à faire 
la lumière sur ce point. Bien que les instructions aux com- 
missaires pour la paix de Ryswick portassent que La Salle avait 
pris possession en i685de l'embouchure du Mississipi, les avis 
donnés par Tabbé d'Esmanville et l'abbé Jean Cavelier à leur re- 
tour faisaient douter que le découvreur l'eût retrouvée. Il n'avait, 
selon eux, remarqué à l'endroit oti il croyait la rencontrer que 
de grands lacs d'eau salée qui se déchargeaient dans le golfe du 
Mexique.— «Peut-estre, disait M. l'abbé Tronson, que la rivière 
tombe dans ces lacs. » — La lettre aue lui avait écrite La Salle en 



VIII INTRODUCTION 

qu'à Tannée suivante. — L'année suivante, La Salle avait cessé 
de correspondre, et l'on était resté sur cette idée, émise par lui, 
qu'à la baie de Matagorda il était à un des bras du Mississipi. 

Une des raisons de l'incertitude des esprits était aussi dans la 
nature des abords de ce fleuve, encore aujourd'hui fort difficile à 
reconnaître si l'on n'y avait pas remédié par des signaux. 

D'après un beau livre publié il y a quelques années', au lieu 
d'une vaste baie dans laquelle on pourrait s'attendre à voir un fort 
courant se précipiter, le Mississipi offre aux regards, dans un 
espace de 1,400 milles carrés, comme un réseau de criques, de 
bayous et de passes. — Cette étendue, nommée le Delta du Mis- 
sissipi, est remplie de bras nombreux, traversant des marécages 
et des îles créées par des alluvions, où le fleuve s'avance lente- 
ment en raison de tout ce qu'il entraîne avec lui. Pendant des 
milles entiers, ses eaux boueuses roulent par grandes masses et se 
choquent, sans se mêler avec l'eau salée ; mais ce n'est que long- 
temps après qu'on y a pénétré que les canaux du fleuve sont recon- 
naissables à Tœil d'un pilote exercé, et il faut atteindre la tête 
des passes pour que le fleuve se présente dans toute sa largeur. 

Le géographe William Darby^ confirme cet exposé par de nou- 
veaux détails. « M. de La Salle, dit-il, avait jugé fort bien qu'il 
était à l'ouest de l'embouchure du Mississipi; son pilote était 
d'une opinion différente, et par malheur elle prévalut et les bâti- 
ments continuèrent leur route à l'ouest. On peut s'étonner, en 
examinant unecarte de cette côte, que le Calcasiu, la Sabine et la 
Trinité , la baie de Galveston et la passe d'Aranjuez puissent 
être passés sans être aperçus ; mais ceux qui ont visité le pays 
n'éprouvent pas la même surprise. — L'entière similitude et la 
dépression de la côte, le peu de profondeur de la mer et le peu de 
largeur des entrées rendront toujours difficile la navigation de ces 
parages, même à ceux qui en connaissent les havres, o 

Un autre fait plus important encore explique l'ignorance dans 
laquelle on était généralement de ces* côtes. Je veux parler de la 

I. Picturesque America. A delineation by pen and pencil. Edited by William 
Cullen Bryant. — L'article sur le bas Mississipi est signé : T. B. Thorpc (1872). 
a. A fieofiraphical description of the state of Louisiana.the southern part of the 



INTRODUCTION IX 

réserve même que le découvreur avait apportée à révéler ce qu'il 
avait fait et appris, réserve que le Lardon de Hollande soup- 
çonnait de cacher une fraude, tandis que la vérité était qu'il tenait 
encore à garder le secret de ses découvertes, à cause des intrigues 
dont il était entouré. 

Ce fut là même Torigine d'une grande discussion, et toute une 
affaire, lorsque La Salle crut que sa propre relation avait passé 
entre les mains deCabart deVillermont, cousin du Père Besche- 
fer, qui jouait en 1682 un assez pauvre rôle sur les bords du lac 
Ontario ». L'abbé Bernou écrivait à l'abbé Renaudot : « J'ai 
pensé et repensé à ce que vous me dites touchant la relation 
manuscrite de nostre amy (La Salle), mais je ne peux pas l'a- 
voir prestée ni à luy (Villermont) ni à personne, vous excepté, 
et je me souviens que je m'en défendois, parce qu'il y estoit 
parlé de ses affaires particulières. Je croirois bien plustost 
que le mal auroit esté fait en Canada ou en chemin, le paquet 
m* ayant esté rendu décacheté et des pages entières effacées^ 
comme vous le s<;avei, qui me donnèrent tant de peine à déchiffrer ^ 
et où estoit ce qu*ily avoit de vérité^ plus fascheuses. Toute- 
fois, comme je pourrois me tromper, vous pourrez aisément le 
sçavoir de luy, sous" prétexte de luy demander quelque chose que 
vous auriez oublié. — Ce qui me fait croire encore que je ne luy 
ay pas donné (à Villermont), c'est quefay tousjours esté d'advis 
qu'il ne fallait pas faire imprimer sa relation ny publier le 
détail de ses affaires, J'auray bien de la joye si nostre amy vous 
laisse une carte et des mémoires. » 

Ainsi, lorsque Hennepin avait publié sa Description de la 
Louisiane^ qui servit néanmoins à la réputation de La Salle, 
cette publication avait été contre la volonté du découvreur. On 
parle peu quand la vanité ne fait pas parler, dit La Roche- 
foucauld. Or, La Salle, réservant, pour bien dire, à ses amis les plus 
intimes, la connaissance de ses actes, on n'a point à s'étonner si 

i. Journal d'un voyage fait aux Indes orientales par une escadre de six vaisseaux 
commandez par Duquesne, depuis le 34 février 1690 jusqu'au jo août 1691, etc. 



X INTRODUCTION 

la science était encore dans l'attente au sujet des pays qu'il avait 
parcourus, et en effet, le sud, autant que le nord et l'ouest de 
l'Amérique septentrionale, restait ignoré. 
f A l'époque, par exemple, où le Père Coronelli se préparait à faire 
son fameux globe pour le cardinal d'Estrées, devenu le protecteur 
de Pabbé Bernou, celui-ci adressait à l'abbé Renaudotles recom- 
mandations suivantes (27 Juin i683) : « Faites-le souvenir, s'il 
ne Ta pas fait, de faire son Amérique septentrionale sur la carte 
que j'aiday à dresser pour M. de Seignelay, et sur celle que Jol- 

liet a faite de son voyage de Tadoussac à la baye de Hudson 

Qu'il ne se fie point aux cartes de Sanson pour la baie de Hud- 
son et les autres parties plus septentrionales de l'Amérique, car 
elles ne valent rien. — Le Père Zénobe Recollect et ma conclu- 
sion de la Relation des découvertes de M. de La Salle luy servi- 
ront à marquer le cours delà rivière Mississipi jusqu'à la mer. » 

La [science, la politique et le commerce réclamaient donc égale- 
ment une nouvelle campagne maritime pour la solution définitive 
des questions qu'avaient fait naître les premières visites aux côtes 
du golfe du Mexique. L'abbé Jean Cavelier, Joutel, le Père Ana- 
stase Douay, Henri de Tonty, Nicolas de La Salle, Le Gallois de 
Beaujeu, tous acteurs des précédenies explorations, étaient là 
encorepouraider à sortir des conjectures plus ou moins probables 
auxquelles on avait été réduit jusque-là. L'abbé Jean Cave- 
lier, lui aussi, avait excité le ministre de la Marine à faire recher- 
cher l'endroit oîi le Mississipi se déchargeait. « Cela est devenu, 
écrivait-il, plus aisé qu'auparavant, et par la connaissance que 
nous avons des terres voisines, et par le voyage que j'ai fait par 
terre, qui ne laisse plus aucun lieu de douter que le fleuve, qui 
reçoit la rivière des Akansas, à sept lieues du village des Osso- 
teoué, sur laquelle je me suis embarqué pour y entrer, ne soit à 
l'est du poste que M. de La Salle a choisi pour faire son établis- 
sement. » 

Rien n'avançait toutefois, lorsque certaines circonstances 
vinrent donner au gouvernement de Louis XIV le stimulant 
d'une rivalité. 



INTRODUCTION XI 



III 



Vers Tépoque même de la paix de Ryswick, un Français, à Lon- 
dres, observait de près la physionomie, les manières, les habitudes 
de Guillaume d*Orange, qui depuis près de vingt-cinq ans tenait 
tête à notre pays et venait de forcer Louis XIV à le reconnaître 
comme roi d'Angleterre. 

Avec une curiosité très naturelle chez un homme de la cour de 
Versai lles_, dont les passions se reflétaient dans le livre de M. de La 
Bruyère sur les Caractères de son temps, il ne pouvait manquer 
de comparer Toriginal au portrait et de dessiner à son tour 
ce prince , que Técrivain avait représenté « pâle et livide , 
mettant le monde en combustion sans avoir sur soy plus de dix 
onces de chair », et qui, après a avoir mordu jadis le sein de sa 
nourrice, avoit passé Teau pour prendre son père et sa mère par 
les épaules et les Jeter hors de leur maison ». 

Les observations de ce curieux, extraites d'un mémoire inédit 
sur Londres, sembleront sans doute intéressantes à conserver. 

« Le roy Guillaume, dit-il, est d'une taille au-dessus de la mé- 
diocre ; il a le visage long, le front grande les yeux d'un bleu 
tirant sur le gris, le regard vif et perçant, le nez aquilin, recourbé 
en dedans, les joues un peu avalées, la bouche médiocrement 
grande, le menion long, le corps maigre et fluet et la jambe 
menue. — Il luy manque quelques dents de devant et celles qui 
lui restent sont longues et peu saines. Il est voûté et a Tespaule 
droite plus grosse et plus élevéeque la gauche. Sa physionomie 
est douce et n'a rien de cet air sombre et taciturne que la re- 
nommée lui avoit donné. Il parle presque toujours françois et 
s'entretient avec les gens de sa cour d'une manière aisée et avec 
beaucoup de bonté. Ordinairement il disne en public, excepté un 
iour qu'il va disner avec lord d'Albemarle, qui est le favori '. — 

». Van Keppel. 



XII INTRODUCTION 

On juge du plaisir qu'il a de parler de la guerre par le feu qui 
brille dans ses yeux lorsqu'il parle,, et M, le comte de Tallard 
a Vagrément de soutenir souvent la conversation, quand elle 
roule sur cette matière. La chasse est le seul plaisir où il paroist 
attaché à présent, et mesme il n'y va guère souvent pendant le 
séjour qu'il fait à Kensington. Sa cour n'est ny nombreuse ny 
magnifique.- On n'y voit ordinairement que les ministres estran- 
gers, quelques officiers, la pluspart HoUandois, et les seigneurs 
qui par leurs charges sont attachez auprès de sa personne. Les 
dames n'y vont jamais, et les mylords se piquent d'estre les 
plus mauvais courtisans du monde. Il va à la chapelle de Saint- 
James tous les dimanches, voit un moment la princesse ' après les 
prières et s'en retourne ensuite à Kensington. Ilsuiten apparence 
la religion anglicane, qui est celle des épiscopaux, et favorise 
sous main les presbytériens, qui peuvent fournir beaucoup d'ar- 
gent et qui sont puissans dans la chambre des Communes. » 

Le passage dans lequel il est parlé du comte de Tallard soute- 
nant la conversation avec le roi, quand elle roulait sur 
la guerre, fait voir qu'on était au lendemain de la paix, lorsque 
Louis XIV et Guillaume III étaient d'autant mieux ensemble 
que tous deux, spéculant sur la mort prochaine de Charles II 
d'Espagne, négociaient entre eux le partage de ses États. — Ces 
bons rapports allèrent même si loin qu'un jour Guillaume, pa- 
raissant abandonner les intérêts de la maison d'Autriche, dit 
au comte de Tallard: a Et si en mefaisant Français... car je sens 
que je le deviens, » puis il s'était arrêté, comme s'il craignait 
de se livrer trop. 

Cependant, même alors, ces beaux semblants d'amitié n'étaient 
pas sans nuages. La politique momentanée des deux princes ne 
détruisait ni les intérêts ni les aspirations de leurs peuples, tou- 
jours rivaux dans leurs ambitions. 

Le Français qui vient de nous donner une image deGuillaume 
ne pouvait s'empêcher de signaler, à la maison des Invalides de 
la Marine à Chelsea, l'inscription latine placée au-dessus d'une 

nnrt^ <nnc 1p riAtriA pntrA la /•han*»!!*» At la callp rlan« laniipllp man- 



INTRODUCTION XIII 

geaient les Invalides. Guillaume y était appelé le libérateur de 
FEurope, le défenseur de VEurope, le protecteur de la liberté 
et \t fouet du roi de France. D'autre part, Guillaume, tout en 
cherchant à gagner Tallard, conservait plus des dix mille 
hommes de troupes que le Parlement lui avait permis (janvier 
1698]. Il fallait bien toutefois qu'il en licenciât. 

Ce fut ici qu'allait se présenter pour le gouvernement de 
Louis XIV une cause d'ennui, se rattachant à la crainte exprimée 
aux commissaires pouj* le traité de Ryswickdans le mémoire de 
mai 1697 que j*ai cité. — LouisXIV,on lesait,yordonnaitd'éviter 
de mettre les Anglais en état de prétendre à la possession de l'em- 
bouchure du Mississipi. Or ils allaient tenter d'occuper ce fleuve. 

Dans les troupes que licenciait Guillaume se trouvaient un 
grand nombre de Religionnaires réfugiés, dont une partie avaient 
été les instruments de sa fortune depuis son départ de Naerden. 
Guillaume avait inutilement réclamé en leur faveur des lettres 
de naturalisation, mais le Parlement s'y était refusé afin de ne 
pas augmenter l'autorité du prince, et comme ces hommes, 
malheureux, actifs et braves, pouvaientjdevenir un danger pour 
l'Angleterre, celle-ci songeait à les envoyer aux colonies. Le Mas- 
sachusetts, la province de New- York, la Pennsylvanie, la Vir- 
ginie, les deux Carolines avaient accueilli déjà de semblables 
émigrations. La Caroline du Sud même avait été surnommée la 
terre d^s Huguenots. Cette foisGuillaume III choisit pour les 
émigrants les rives du Mississipi, sans observer les égards que 
conaniandaient les desseins de Louis XIV et même ses droits. 

Bien plus, un fait donnait un caractère blessant à cette con- 
currence; les Anglais prenaient cette direction, contraire aux 
intérêts français, sur les excitations d'un homme qui ne con- 
naissait ces pays que parce qu'il avait été au service de France 
sous les ordres de Cavelier de La Salle. Cet homme, c'était le 
Père Louis Hennepin, dont le découvreur avait exprimé si fine- 
ment le besoin de mentir pour se faire valoir et se mettre en 

évidence. 

Après avoir, en i683, dédié à Louis XIV son livre intitulé : 
Description de la Louisiane, ce Récollel venait d'en donner 



XIV INTRODUCTION 

cette publication, comme Je l'aï dit ailleurs, que, ne se conten- 
tant plus, ainsi qu'en i683, de se poser en égal du chef de Ten- 
treprise, qui paraissait ne rien faire sans son concours, il se 
vantait non seulement d'avoir découvert le haut du Mississipi, 
mais encore d* avoir descendu le fleuve en 1680, deux ans avant 
La Salle. Il expliquait son silence sur cette revendication par le 
désir qu'il avait eu alors de ne pas donner de peine à ce dernier, 
qui voulait, prétendait Hennepin, avoir toute la gloire et toute 
la connaissance la plus secrète de cette découverte. 

Ainsi aucune misère ne devait être épargnée à Tillustre 
Rouennais. Après une vie toujours tourmentée et terminée par 
un assassinat, ses adversaires, auxquels on ne trouve d'autres mo- 
biles que des intérêts personnels, avaient tenté de salir la mémoire 
de cet homme qui, songeant surtout à l'honneur, avait tout sa- 
crifié pour la gloire du pays et Textension de sa puissance; une 
partie d'entre eux avaient même semblé vouloir faire un saint du 
père Allouez, malgré des actes d'une hostilité intrigante, et 
voilà que, parmi les propres compagnons de La Salle, Hennepin 
reclamait le mérite des premières explorations de tout ce fleuve. 
Descendre le Mississipi jusqu'à l'embouchure et le remonter jus- 
qu'au Saint-Antoine en quarante-huit jours était matériellement 
impossible; mais, comme pour montrer le peu que vaut parfois 
la renommée la plus retentissante, l'ouvrage du père Hennepin, 
multiplié à l'infini, tendait à propager partout ses fausses préten- 
tions et à faire disparaître la vérité sous Terreur. Il était traduit 
en hollandais, en allemand, en espagnol. Utrecht, Amsterdam, 
La Haye, Londres, Leyden, Rotterdam, Brème, Bruxelles, en 
répandaient les éditions in-40, in-80, in-12. 

t)ans ce livre transformé de cette sorte, la dédicace, qui avait 
dépassé en i683 les bornes de la flatterie à Tégard de Louis XIV, 
était remplacée. Hennepin en avait fait une autre où il accablait 
Guillaume III de ses hyperboliques éloges. Daniel de Foë 
devait dire plus tard de ce prince qu'un Anglais ne pou- 
vait regarder autour de lui, ne pouvait se lever, marcher, se 
courber, sans se souvenir du bien que Guillaume lui avait fait. 



INTRODUCTION XV 

sait de ce roi, flétri par La Bruyère et dont l'effigie avait été 
brûlée sur le Pont-Neuf, l'idéal de toutes les vertus chrétiennes. 
Aussi Dieu, disait-il, lui avait réservé la gloire de porter le 
christianisme dans les pays inconnus de la Louisiane. 

Qu'éiait-il donc arrivé, depuis qu'il avait écrit à Louis XI V : 
c II semble. Sire, que Dieu vous avoit destiné pour en estre le 
maistre par le rapprochement heureux qu'il y a de vostre glo- 
rieux nom au soleil, qu'ils appellent en leur langue < Louis», et 
auquel, pour marque de leur respect et de leur adoration, ils 
présentent leur pipe avec ces mots : Tchendiouba Louis, c'est-à- 
dire : Fume, Soleil. Ainsi le nom de Vostre Majesté est à tous 
momens dans leur bouche, ne faisant rien qu'après avoir rendu 
hommage au Soleil sous le nom de Louis. » 

Il faut l'avouer, c'est là Un triste personnage que ce moine 
qui, feignant d'interpréter les secrets de la Providence, colporte 
selon ses besoins ses flagorneries d'un prince à un autre, pro- 
pose à un protestant la conversion des sauvages en vertu de dé- 
couvertes qu'il n'a pas faites, et invoque de sa plume sacrilège, 
pour tâcher de faire croire à ses mensonges, le redoutable témoi- 
gnage de Dieu qu'on ne trompe pas. 

L'abbé Dubos écrivait de Bruxelles, le 23 septembre 1 699 : « Il 
n'est pas de foy icy que le baptesme des hérétiques soit bon. » 
Mais à Londres les excitations du Père Hennepin n'en devaient 
pas avoir moins d'influence sur l'esprit des Anglais. En 1697, 
le sieur de Rémonville, qui avait d'abord réussi à attacher le sieur 
Hiérémie à ses projets d'une compagnie de commerce pour occuper 
la Louisiane , avait vu ce grand négociant anglais rétracter ses 
promesses sur ce qu'il avait appris que ses compatriotes, d'après 
des relations imprimées et une entr'autres, dédiée au prince 
d'Orange, songeaient sérieusement à faire le même établissement. 
En conséquence, le sieur Argoud avait eu mission de surveiller 
en Angleterre ce qui se passait; l'on recevait aussi d'ailleurs des 
avis analogues. Une lettre du 18 juin 1698 annonçait que Guil- 
laume avait accordé une patente à deux seigneurs qui s'étaient 
associé trois capitaines de navires pour aller au Mississipi. Quatre 
compagnies de protestants français v devaient être menées, avec 



XVI INTRODUCTION 

pour savoir si le père Hennepin voulait retourner en Amérique 
et piloter les navires, comme il s'y était offert dans son livre. 

CesnouvellessuffisaientpourquelegouvernementdeLouisXIV 
s'inquiétât des mouvements excités par ce vaniteux aventurier ; 
il en arriva ainsi. 11 y allait en effet de l'honneur du pays de ne 
pas se laisser enlever le mérite d'achever ses premières décou- 
vertes et les avantages qu'il en pouvait tirer. La science et la po- 
litique s'unissaient donc chez nous pour que les Anglais ne nous 
devançassent pas, mais de plus elles trouvèrent jusqu'à un cer- 
tain point, pour auxiliaires dans cette entreprise, le concours 
de deux lettrés amis de La Salle, Bernou et Thoynard, dont le 
premier avait principalement des griefs contre Hennepin. 

Le Récollet, pour soutenir ses mensonges et faire ses deux 
nouveaux volumes, avait, on Ta vu ', employé, en 1697 et 1698, 
en se les attribuant, les relations imprimées des religieux, ses 
confrères, qui avaient pris part aux entreprises de La Salle 2. J'ai 
dit aussi que ce n'était pas le premier tour de ce genre qu'il eût 
joué, et qu'il en avait agi de même avec le manuscrit de Tabbé Ber- 
nou, que nous connaissons. On a contesté cette assertion, mais 
assurément il est impossible d'expliquer autrement que par 
un plagiat comment, dans la Description de la Louisiane^ il 
se trouve une partie du texte de la relation de l'abbé Ber- 
nou, qui s'est servi des lettres mêmes de Cavelier de La Salle 

1. Introduction aux Mémoires sur les Entreprises Je Cavelier de la Salle (ic" yo- 
lume de ce recueil). « Le Père Leclercq, dit Hennepin, a eu communication du 
journal de ma découverte, dont j'avais laissé prendre copie au R. P. Valenlin 
Le Roux, Commissaire Provincial en Canada, à quoi le Père Leclercq a joint ce 
qu'il a pu recueillir des mémoires du Père Zénobe Membre pendant qu'il estoit 
à Québec ». Cela ne s'accorde point avec ce que dit le Père Leclercq : « Je don- 
neray à mon lecteur ce qu'il y a de principal dans la relation que le Père Zénobe 
adressa à Québec au Père Valenlin, supérieur des missions, et dont je fis la copie 
sur les lieux quelque temps après. » (Établissement de la Foy, tome IL) 

2. Pour ne citer qu'un exemple, on peut voir dans les lettres de La Salle, tome II 
de cette collection, les pages 5i et 52, où il parle de sa résolution d'aller au fort 
de Frontenac, malgré des diflScultés de toutes sortes. Que Ton compare ce passage 
avec le récit de l'abbé Bernou, page 484, 1" volume, commençant par cette phrase : 
« Dans cette extrémité, il prit une résolution aussi extraordinaire qu'elle estoit 
difficile à exécuter, c'est àsçavoir d'aller à pied jusqu'au fort de Frontenac, esloigné 
de plus de 3oo lieues. » Qu'on examine ensuite le passage de la Description de la 
Louisiane, car Henneoin. oaees 172-173. à partir de ces mots : « Dans cette extré- 



à lui adressées pour tenir Colbert au courant de l'entreprise. 
Toutes les vraisemblances sontqu*Hennepin s'attira par un tel 
manque de loyauté la colère de Tabbé Bernou, qui écrivait ceci 
à Tabbé Renaudot : a Je ne dis rien à M. de La Salle du 
livre du Père Hempin, parce qu'il m'a mis trop en colère, 
en le lisant en voyage. 11 seroit pourtant bon que M. de La Salle 
en eust un exemplaire, sur lequel il feroit des notes dont on 
pourroit régaler ce bon Père dans une préface. » Et plus tard, le 
i«r février 1684, Bernou excitant La Salle à écrire ses voyages, ou 
du moins à revoir la relation que lui-même en avait achevée, 
mais dont je n'ai trouvé que ce qui précède 1682, Bernou disait : 
« Qu'il n'oublie pas surtout de donner honnestement sur le dos 
de Dom Hempin, pour faire sa vengeance et la mienne. » 

D'après ce queje suppose, Tabbé Bernou voulait dans ce premier 
cas parler de la conduite impertinente du Récollet à l'égard du 
découvreur, et des plagiats en ce qui le touchait lui-même. 

Dans ces conditions, les publications d'Hennepin en 1697 et 
1698 n'avaient pu que ranimer le premier ressentiment de l'abbé 
Bernou, et même l'exalter jusqu'à l'indignation, à la vue des nou- 
velles prétentions de cet impudent, soit par la passion du savant 
pour la vérité, soit par le sentiment, toujours vivant en lui, qui 
l'avait attaché à Cavelier de La Salle et lui faisait chérir sa 
mémoire. 

Il est donc impossible de ne pas remarquer encore le nom du 
savant et modeste ecclésiastique dans ce qui va suivra, quoi qu'il 
y paraisse moins que dans les entreprises de 1678 à 1687. 

L'abbé Bernou était recherché depuis plus de vingt-cinq ans 
par tous ceux qui s'occupaient des pays étrangers. L'Amérique 
n'avait pas cessé d'être son diocèse, comme il le disait spirituelle- 
ment. Des résidents étrangers, des ministres, l'avaient chargé de 
mémoires' concernant les affaires de ce continent, et, dans la 
capitale du monde chrétien, les plus grands personnages avaient 
apprécié ses talents à propos de graves questions politiques. Il 

I. Le 5 juin 1694, l'abbé Renaudot, à qui l'on avait cnvoyd une caisse de lettres 
et de papiers espagnols dont beaucoup concernaient l'État des colonies d'Espagne, 
écrivait à Pontchartrain que, dans le cas où il y aurait quelque traduction à faire, 
il Toulût bien la confier à Tabbé Bernou, à qui on en avait déjà envoyé, et qui était 
plus capable que lui. 

b 



XVIII INTRODUCTION 

n'était donc pas étonnant que Tamitié de l'abbé Renaudot, pen- 
dant qu'il était lui-même à Rome S lui eût confié une part dans 
la rédaction de la Galette de France^ ce qui dut lui donner une 
certaine influence. Mais la simplicité de cet homme de bien et de 
savoir, dont s'offusqua cependant le marquis de Dangeau, Ta 
laissé tout à fait dans l'ombre, et je m'applaudis comme d'un 
bonheur d'avoir retrouvé sa trace, ainsi que celle de Nicolas 
Thoynard, à quatorze ans de distance de l'expédition de La Salle, 
dans celle qui se préparait pour l'achèvement de la découverte 
du Mississipi. 

Nicolas Thoynard, que Bossuet appelait son rabbin ainsi que 
Renaudot, et à qui nous avons vu ce dernier écrire une lettre en 
hébreu sur l'entreprise de 1684, était un avocat ^ ayant, par lui 
comme par Bernou, des rapports avec la Ga:{ette de France, 
— C'était aussi un savant de premier ordre, en qui Bossuet, 
Leibnitz et Locke honoraient l'auteur de VHarmonie des 
Évangiles. Mais ce genre d'études n'avait été qu'une particula- 
rité au milieu des autres occupations de cet esprit curieux, actif 
et entreprenant. Il s'était de plus appliqué aux sciences de la 
navigation; de là il s'était laissé entraîner dans des spécula- 
tions commerciales. Il avait mis des fonds dans des affaires 
à Saint-Domingue et au Sénégal; le Mississipi l'avait séduit, 
depuis que La Salle lui avait rendu visite à 'Orléans, en allant 
à Rochefort, et il avait amené ses amis à s'y intéresser égale- 
ment, ainsi que je le montrerai. Or, parent des ministres de la 
Marine, par sa mère, Anne de Beauharnais, et les voyant assez 
familièrement pour qu'on lui demandât son appui auprès d'eux, 
il est probable qu'il eut une influence sur leur détermination en 
ce qui concerne le premier établissement de la France aux côtes 
du golfe du Mexique. 

I . a M. Tabbé Renaudot est resté à Rome jusqu'à ce que les chaleurs soient passées. 
Je ne sais si après les chaleurs il ne laissera point passer le froid. 11 est très bien auprès 
du pape, qui lui a fait présent de deux mille livres de rente en Bretagne avec tout 
l'agrément possible. » [Dubos à Thoynard, à Lyon^ 2 août 1700.) 

3. M. Etienne Charavay, dans son excellente notice sur ce personnage, dit qu'il 
fut peut-être conseiller au Présidial d'Orléans. L'auteur de la Vie privée de 
Louis XV cite dans la liste des fermiers généraux, vers i73o« un Thovnard, /f/f d'un 



INTRODUCTION XIX 



IV 



En décembre 1697, lorsqu'Argoud parlait des desseins des 
Anglais et présentait le projet du sieur de Rémonville, la Marine 
était sous les ordres de Louis de Phély peaux, comte de Pontchar- 
train, qui avait succédé au marquis de Seignelay le 5 novembre 
1690, mais lui-même allait être remplacé en septembre 1699 par 
son fils, ainsi que Colbert l'avait été par Seignelay. Le roi, dont 
le système» pour la nomination aux charges de secrétaire d'État 
semblait être une hérédité de choix, justifiée par une espèce de 
stage, avait déjà donné, depuis le 27 décembre 1693, le ministère 
de la Marine en survivance à Jérôme Phélypeaux, connu succes- 
sivement sous les noms de marquis de Phélypeaux, de comte de 
Maurepas en 1697, ^^ ^^ septembre 1699 de comte de Pontchar- 
train, lorsqu'il fut ministre en titre. 

Né en 1674, il s'était montré de bonne heure appliqué, intelli- 
gent. Bien qu'on le juge assez mal par le portrait qu'a fait de lui 
Saint-Simon, je ne puis oublier que d'Estrées, Vendôme, Tour- 
ville, Vauban, se sont portés garants du mérite de ce jeune homme, 
et je me demande si l'histoire, en se confiant à des mémoires 
d'ailleurs justement célèbres, ne s'est pas trop vite faite l'écho de 
passions dont nous n'avons pas le mot. Il est bien difficile d'avoir 
une opinion juste des ministres, qui, obligés de voir et d'agir par 
d* autres qu'eux-mêmes, sont souvent mal informés ou mal servis, 
sans parler des influences qu'ils subissent et qui souvent les 
engagent d'une manière fâcheuse. Le duc de Saint-Simon ne fut 
pas exempt de torts de ce genre à l'égard de Jérôme Pontchar- 

1. Voir l'étude que i'ai donnée sur un des fils de Colbert, le marquis d'Ormoy, 



XX INTRODUCTION 

train', et comme il n'y a parfois de si violents contre nous que 
ceux dont nous avons le plus à nous plaindre, comme de plus 
Jérôme de Pontchartrain, ainsi que Maurepas son fils, aimait à 
railler, ce qui fait bien des ennemis, je tiens en suspicion l'opi- 
nion de Saint-Simon sur lui^ autant que celle du comte de 
Toulouse, contre qui j*ai vu Vauban monter l'esprit du jeune 
ministre. Quoi qu'il en soit, il se montra, au moins dans ce que 
je connais de la période très critique qu'embrasse son administra- 
tion, supérieur à ce que l'illustre chroniqueur a dit de lui, et 
c'est avec raison, suivant moi, que son nom est resté attaché à 
plusieurs parties du nouveau continent. 

En recevant les projets du chevalier de Rémonville et presque 
en même temps les mémoires de deux officiers du Canada, de La 
Porte Louvigny et d'Ailleboust de Mantet, qui demandaient de 
continuer les entreprises de Cavelier de La Salle, Jérôme Pont- 
chartrain avait pensé que des officiers de terre ne pouvaient rem- 
plir convenablement une mission dans laquelle il fallait des 
connaissances maritimes, puisque Le Gallois de Beaujeu lui- 
même, malgré ses mérites comme officier de vaisseau, avait 
manqué l'embouchure du Mississipi. — Autrement le digne lieu- 
tenant de La Salle, Henri de Toniy, eût mérité cet honneur plus 
que quiconque, d'autant qu'il était plus pauvre alors qu'à 
répoque de son arrivée en Canada. D'un autre côté, si une 
compagnie anglaise se formait en rivalité d'une compagnie fran- 
çaise, celle-ci risquait beaucoup d'avoir à la combattre. 

Il jugea pour ces motifs, sans doute, que la découverte de 
l'embouchure du Mississipi devait être l'affaire du roi, et qu'il 
fallait chercher un bon marin, officier résolu autant qu'habile. 

Jérôme Pontchartrain le trouva dans un Français du Canada, 
nommé Lemoyne d'Iberville, capitaine de frégate depuis 1692 et 
qui unissait les talents du navigateur à l'intrépidité d'un homme 

I. « M. le duc de Saint-Simon et vous n'aurez jamais Tabsolution d'avoir fabriqué 
un pareil colonel », écrivait le so mai 1713 à Jérôme son cousin, le gouverneur des 
îles du Vent, ancien ambassadeur à Turin. Il s'agissait d'un officier du nom de 
Moyencourt et que les Anglais appelaient de Moyencœur, parce qu'il s'était caché à 
fond de cale au moment du combat. Le marquis de Phéiypeaux, qui reconnaissait 



INTRODUCTION XXI 

de guerre. Depuis lôgS, que Jérôme était associé à son père, le 
jeune ministre fluet, parlant peu et avec difficulté, ayant perdu un 
œil à la suite d'une maladie, en un mot avec toutes les apparences 
de la faiblesse et delà timidité, s'était prisde goût naturellement 
pour les hardiesses heureuses par lesquelles certains marins se 
distinguaient alors dans un corps habitué cependant à la valeur. 
DUberville avait été de ces hommes comme chef de parti, et 
avait mérité dès 1687 que Gautier de Comporté, un des direc- 
teurs de la Compagnie de la Baie d'Hudson, dît de lui qu'il 
ft était militaire comme son épée » ; mais ses campagnes de mer à 
l'Acadie, à Terre-Neuve et surtout à la Baie d'Hudson faisaient 
penser tant pour lui que pour ses compagnons à ces paroles de 
Frontenac à Colbert : « J'ose vous assurer que, s'il y avoit en 
Canada| une vingtaine de matelots entretenus, je me ferois fort 
d'en fournir au roy en peu de temps des gens du pays, plus 
hardis et plus adroits, qu'on n'en sçauroit trouver dans l'Europe, 
parce qu'ils naissent tous canotiers et sont endurcis à l'eau 
comme poissons. » 

Au moment de la] paix de Ryswick, lorsque la question du 
Mississipi commençait à s*agiter, d'Iberville avait fait beau- 
coup parler de lui à propos d'une dernière campagne à la 
Baie d'Hudson. — Trois des vaisseaux placés sous ses ordres 
étant restés pris dans les glaces de cette baie, il s'était trouvé avec 
un seul bâtiment de 46 pièces de canon, en présence de trois bâti- 
ments anglais de 56, de 38 et de 24. — Les ennemis lui avaient alors 
crié qu'ils le reconnaissaient bien et que cette fois il ne leur échap- 
perait pas. D'Iberville, sans s'effrayer, avait manœuvré pour en 
couler un à fond. Il y avait réussi, il avait pris le second et mis en 
fuite le troisième. — Quelques mois après, en novembre 1697, il 
était de retour au Port-Louis avec ses équipages du Profond et du 
\Ve5p, qui avaient mis à l'hôpital 234 scorbutiques défigurés et 
hideux à voir.— Jérôme Pontchartrain le fit alors venir à la cour, 
et spontanément le chargea de découvrir Tembouchure du Mis- 
sissipi. Un marin qui avait déjà fait tant de belles choses en 
Amérique devait avoir à cœur de ne oas manauer celle-là. oui 



XXII INTRODUCTION 

ville » était le troisième fils d'un Dieppois, nommé Charles Le 
Moyne*, dont la vie et la fortune sont un exemple de ce que peuvent 
Tesprit de conduite et le courage dans une colonie naissante. Arrivé 
en Canada à Tâge de 1 5 ans, en 1 641 , il avait été envoyé à la mis- 
sion des Hurons, où il avait appris les langues sauvages. A 1 9 ans, 
en 1645, il avait été employé aux Trois Rivières en qualité de 
soldat et d'interprète, puis il avait passé à Montréal, où il s'était 
signalé dans les guerres contre les Iroquois par des faits d'armes, 
et aussi par son habileté dans les négociations engagées avec eux. 
Le temps qu'il ne donnait pas à la colonie, il le consacrait pour 
lui-même à défricher et à mettre en valeur les terres dont les sei- 
gneurs de Villemarie ou le gouvernement du roi accroissaient ses 
concessions, en raison de son zèle à se rendre utile. Il eut encore 
d'autres récompenses. Son esprit d'ordre et de sagesse Payant fait 
appeler successivement aux fonctions de garde-magasin, ensuite 
de procureur général, sans qu'il cessât de prendre à l'occasion part 
dans les négociations, le roi reconnut ses services, en mars 1668, 
par des lettres de noblesse qui le qualifiaient de sieur de Longueuil. 
Ce nom d'une de ses terres, appelée d'abord la Petite Citière, 
s'étendit^ en 1676, sur toutes ses concessions réunies en un seul 
fief dont le titre passa à, l'aîné de sa famille. Dieu avait béni son 
mariage avec Catherine Primot (1654) P^^ un grand nombre 
d'enfants, dont huit garçons qui se distinguèrent; mais le plus 
renommé d'entre eux de beaucoup fut d'Iberville, celui sur qui 
se porta le choix de Jérôme Pontchartrain. 

I, tt Le 20 juillet 1661, a esté baptisé Pierre, fils de Charles Le Moyne et de Ca- 
therine Primot; le parrain, Jean Creyier au nom et comme procureur de noble 
homme Pierre Boucher, demeurant au Cap, proche les Trois Rivières; la mar- 
raine, Jeanne Le Moyne, femme de Jacques Leber, marchand. » (Acte communiqué 
en décembre 1862, par feu mon honorable ami sir Hippolyte Lafontaine, ancien 
premier ministre en Canada.) 

3. « Le second jour d'août 1626, a esté baptisé Charles, fils de Pierre Le Moyne, 
et de Judith Duchesne ,sa femme, et fut nommé par honorable homme Charles 
Ledoux et Marie Montfort. » (Registre de la paroisse Saint-Rémy, à Dieppe.) Pierre 
Le Moyne et Judith Duchesne eurent en outre six enfans, dont le dernier, nommé 
Léonard, est baptisé sur la paroisse Saint-Jacquei à la date du 6 janvier 1642. Mon 
ami M. Valéry* Hannoye, frère d'un ancien député d'Avesnes, a fait avec moi des 



INTRODUCTION XXIII 

Charles Le Moyne et son beau-frère Leber avaient été les ad- 
versaires de La Salle; ce devait être là une recommandation aux 
yeux de certaines gens, qui offrirent à d'Iberville leur concours au- 
près du ministre; mais, lorsque plus tard ces personnes songèrent 
à s'en prévaloir, il leur rappela que c'était six jours seulement 
après que celui-ci l'avait choisi qu'elles avaient parlé en sa faveur 
à Jérôme Pontchartrain. D'Iberville récrivait lui-même à Nicolas 
Thoynard, au retour de son premier voyage, t II m*est revenu, 
lui mandait-il le i3 juillet 1699, que Messieurs de Paris ont dit 
beaucoup de sottises, et m'ont fait passer pour un homme qui 
joua Vannée dernière un personnage qui n'estoit pas (Vun hon- 
neste homme. Je ne trouveray pas d'occasion de les en remer- 
cier que je ne le fasse. Je ne fis aucun mouvement que par ordre 
de M. de Maurepas, qui leur vouloit cacher comme aux autres 
ce que je devois faire. Ils prétendoient que je leur devois avoir 
beaucoup (Tobligation de mouvoir demandé pour ce voyage que 
M. de Maurepas m'avoit promis de faire, et il m'avoit choisy 
pour cela six jours avant qu'ils luy en parlassent pour moy. 
Une fois chargé de cette mission, d'Iberville prit les mesures 
les plus justes avant d'agir. Il devait à ce soin, qui lui était habi- 
tuel, d'avoir été toujours heureux même dans les circonstances 
les plus difficiles, et aussi à ce qu'il se faisait un point d'honneur 
de venir à bout de ce qu'il entreprenait. Il commença par recueil- 
lir tous les renseignements qui se trouvaient à sa portée, et s'en- 
toura des hommes dont il pouvait mettre les connaissances à 
profit. Il prit avec lui le père Anastase Douay, un de ceux qui 
étaient revenus avec l'abbé Jean Cavelier. Il aurait également 
souhaité d'avoir Joutel, alors employé à l'une des portes de Rouen, 
s'il faut en croire une lettre du ministre, mais l'historien de l'en- 
treprise de 1684 ^* voulut pas courir de nouveaux risques. Heu- 
reusement sa relation était assez détaillée pour servir de guide à 
d'Ibervillequi l'eut dans les mains. D'Iberville se rappelait aussi, 
entre autres renseignements, que La Salle lui avait parlé du cou- 
rant du Mississipi sortant avec une eau blanche et bourbeuse, 
et lui avait assuré aû*il v avait errande eau à Ventrée du fleuve. 



XXIV INTRODUCTION 

de la rivière, il avait trouvé douze brasses à une portée de canon 
de terre. 

Fort des informations qu'il avait prises, d'iberville partait 
enfin de Brest le vendredi 24 octobre 1698. Il commandait la 
Badine et était accompagné du Marin ^ placé sous les ordres du 
chevalier de Granges de Surgères. Il fut rejoint en route par un 
neveu de Tourville, le chevalier Joubert de Chasteaumorant, 
qui avait mission seulement de protéger les deux frégates avec le 
Fr^wcaf^, dans lecasoîi elles rencontreraient une opposition armée. 

Arrivé à Saint-Domingue, d'iberville crut devoir prendre de 
nouveaux renseignements sur le golfe du Mexique, que les Espa- 
gnols représentaient comme un enfer. Tous ceux qu'il consulta 
n'avaient aucune idée juste du Mississipi, toutefois on ne perdit 
pas ^on temps. M. ,de Brach, officier supérieur de la colonie, 
donna à son frère, qui faisait partie de l'expédition, une carte 
meilleure que la carte espagnole, envoyée par le ministre à M. de 
Chasteaumorant. Le gouverneur de Saint-Domingue fit en outre 
embarquer à bord de ce dernier Laurent de Graff, capitaine de 
frégate légère, qui connaissait toutes les côtes et tous les ports 
jusqu'à rentrée du Mexique, y ayant fait la course toute sa vie. 

De Graff, qui avait été Tun des chefs de l'expédition dans 
laquelle la Vera Cruz avait "été rançonnée à deux millions de pias- 
tres, avait autrefois pris un pilote flamand-espagnol envoyé par 
le gouverneur du Mexique pour découvrir toute la côte méri- 
dionale de la Floride. Ce pilote lui avait dit avoir trouvé un très 
beau havre et une rivière à environ 5o ou 60 lieues des Apalaches, 
oti les Espagnols allaient chercher des mâts quand ils en avaient 
besoin, et où le gouverneur du Mexique avait donné ordre 
d'aller pour empêcher les autres nations de s'y établir. Malheu- 
reusement ce pilote ne s'était pas souvenu de la latitude. Malgré 
ce que ces renseignements avaient de vague, d'iberville avait 
pensé qu'il trouverait la rivière à cette distance de la baie 
d'Apalache, et il résolut d aller la chercher aux environs de celle 
de Lago de Lodo '. En tout cas, il assurait le ministre qu'il trou- 



INTRODUCTION XXV 

trente ou quarante hommes, et redescendre le fleuve en canot de 
bois. 

On fit le chemin pour aller trouver la sonde indiquée par le 
pilote flamand, entre la rivière San-Blaset celle des Indios. 

Le 23 janvier, des feux donnaient lieu de supposer qu'on n'é- 
tait pas loin de terre. Le 24 on l'aperçut, après s'être arrêté à 
Tîle de Sainte- Rose. Le 25, d'iberville fit signe d'appareiller et 
M. de Lescalette donna avis d'une rivière qui semblait être celle 
des Indios sur la carte remise par le ministre à M. de Chas- 
teaumorant. Le 26, M. de Lescalette faisait le signal, à i3 lieues 
de la rivière des Indios, d'une entrée où il y avait des vaisseaux. 
D'iberville crut que c'étaient des Anglais qui l'avaient prévenu. 
Le 27, on sut qu'on était devant une colonie d'Espagnols, éta- 
blie à cet effet quatre mois auparavant, et nommée Santa-Maria 
de Pensacola de Galvez. Le port était au moins aussi beau que 
celui de Brest, mais le poste n'était encore qu'un carré de palis- 
sades à hauteur d'homme, qu'on eût aisément forcé si l'on n'avait 
pas eu à ménager l'Espagne. Le chevalier de Chasteaumorant 
répéta donc au commandant espagnol ce qu'il avait dit, étant à 
Saint-Domingue, à un de leurs officiers, qu'il allait le long 
de la côte pour tâcher d'avoir des nouvelles de quelques Cana- 
diens partis du Canada pour se joindre aux sauvages, et leur 
donner ordre de la part du roi de se retirer. 

On appareilla et l'on continua d'explorer la côte. Le 3i jan- 
vier on était à deux lieues au large au S.-S.-E. de l'entrée de la 
rivière de la Mobile. On mouilla le 3 à la rade de l'île connue 
plus tard sous le nom d'île Dauphine et que M. d'Iberville nom- 
ma nie du Massacre, à cause d'un nombre considérable d'osse- 
ments qu'il y trouva, puis le 4 février on continua sa route le 
long de la côte. 

Le 6, on explorait la passe située entre l'île à Corne et l'île au 

Vaisseau; celle du Vaisseau fut appelée ainsi de ce que M. de 

Surgères avait trouvé un endroit pour mettre un vaisseau à 

labri. Divers incidents mirent ensuite d'Iberville en rapport 

avec les Biloxis. dont le nom servit à distinguer la baie, et le 



XXVI INTRODUCTION 

faute de trouver un passage du côté du Biloxi, avait poussé jus- 
qu'aux îles de la Chandeleur, puis il avait envoyé inutilement 
reconnaître la passe entre l'île au Vaisseau et l'île au Chat ; il 
avait songé en conséquence à poursuivre son exploration à 
l'Ouest, pour trouver la rivière que les Espagnols nommaient 
la Palissada, distante de la Mobile de 25 à 3o lieues. Cette rivière 
était, suivant les Espagnols, le Mississipi, mais ils prétendaient 
qu'elle n'avait pas d'entrée. 

Chasteaumorant donne à ce propos quelques autres renseigne- 
ments. 

Il avait demandé le 28 janvier au pilote Real, que le comman- 
dant de Pensacola lui avait envoyé pour mettre les vaisseaux fran- 
çais en sûreté, s'il y avait du danger à la côte, comment elle 
gisait et s'il connaissait le Mississipi. Sur ce dernier point le pilote 
avait répondu négativement, ajoutant toutefois qu'il avait entendu 
parler d'une rivière, que l'on appelait la rivière de Canada, qui 
était par delà les îles Saint-Diègue, mais qu'à Vembouchure il 
rCy avait pas d'eau. D'après ce qu'il disait, les avalaisons y 
avaient entraîné une si grande quantité d'arbres que cela y fai- 
sait une espèce de barre sur laquelle il ne croyait pas qu'il y eût 
plus d'une brasse d'eau, et d'ailleurs des courans terribles. 

D'Iberville voulut s'enquérir si effectivement la rivière n'avait 
pas d'entrée. En conséquence, le 27 février, six jours après le dé- 
part de M. de Chasteaumorant, dont la présence n'était plus né- 
cessaire, il quittait la rivière des Pascoboulas avec deux bis- 
cayennes et deux canots d'écorce. Il était accompagné de Sauvole, 
enseigne sur le Marin ^ parent de M. de Polastron, comman- 
dant de Saint-Malo; de Lemoyne de Bienville, son propre frère; 
du Père Anastase Douay et du pilote Cateau; 48 hommes étaient 
de la partie. Ils emportaient des vivres pour vingt jours; mais 
il y a lieu de croire qu'ils étaient fort mesurés, car au bout de 
six jours on fut obligé de se retrancher. Après avoir traversé 
beaucoup d'îlets au sud et suivi la terre d'asse!{ près, pour ne 
passer aucune rivière, d'Iberville se trouvait, le lundi 2 mars 

^ j j u: :u:i:*^ j^ *.^-*:- i- .«.»- 



INTRODUCTION XXVII 

plat. Il se mit à capeyer, avec ses chaloupes, ses canots dedans, 
les coaps de mer passant très souvent dans ses chaloupes. La 
situation était grave. JVi remarqué que la fortune, qui veut 
être méritée c'est-à-dire conquise, oppose toujours de plus 
grandes difficultés au moment où Ton va toucher le but. — Il 
faut ici laisser parler d'Iberville : 

t Ayant, dit-il, tenu trois heures le cap au sud-est pour doubler 
une pointe de roches, la nuit venant et le mauvais temps conti- 
nuant à ne pouvoir résister, sans aller à la coste la nuit ou périr, 
fay arrivé sur les roches pour faire coste de jour, ajin de pouvoir 
sauver mes gens et mes chaloupes. En approchant de ces roches 
pour me mettre à l'abry, je me suis aperçu qu'il y avoit une ri- 
vière; j'ai passé entre deux de ces roches, à douze pieds d*eau,Ia 
mer fort grosse, où, en approchant des roches, j'ai trouvé de l'eau 
douce avec un fort grand courant. 

« Ces roches sont de bois pétrifié avec de la vase , et devenues 
roches noires, qui résistent à la mer. Elles sont sans nombre hors de 
l'eau, les unes grosses, les autres petites, à distance les unes des 
autres de vingt pas, cent, trois cents, cinq cents, plus ou moins, 
courant au sor-ouest, ce qui m'a fait connoistre que c'estoit la ri- 
vière de la Palissade, qui m'a paru bien nommée, car, estant à son 
embouchure y qui est à une lieue et demie de ces roches ^ ellepa-- 
roist toute barrée. A son entrée il n'y a que douze à quinze pieds 
d'eau, par où j'ay passé, qui m'a paru une des meilleures passes, où 
la mer brisoit le moins. Entre les deux pointes de la rivière, j'ay 
trouvé dix brasses, la rivière ayant de large trois cent cinquante 
toises, le courant fort à faire une lieue un tiers par heure, Veau 
toute bourbeuse et fort blanche. » 

Cette dernière particularité avait été, on s'en souvient, indi- 
quée à d'iberville par Cavelier de La Salle. 

D'iberville avait donc trouvé en effet, par le 280 5o' nord, le grand 
fteuve nié par les uns, mis en doute par les autres, manqué par 
M. de Beaujeu. Incertain toutefois si c'était bien ce qu'il cher- 
chait, il ne jouissait de sa victoire qu'avec une certaine réserve ; 
mais il ne pouvait, si intrépide qu'il fût, s'empêcher de faire re- 



XXVUl INTRODUCTION 

se voir à Pabry d'un péril évident. » Et il ajoute : « C*est un mestier 
bien gaillard de descouvrir les costesdela mer avec des chaloupes 
qui ne sont ny assés grandes pour tenir la mer soubs voiles ny à 
l'ancre, et sont trop grandes pour donner à une coste plate, où elles 
eschouent et touchent à demi-lieue au large. » 

A son tour, le chevalier de Surgères, commandant le Marin, 
raconte ainsi les misères et le glorieux succès de cette journée du 
2 mars 1699 : 

a Le lundy, surlessix heuresdu matin, nous mismes à la voile 
d'un vent du nord assez fort. Nous fismes plusieurs routes entre 
le sud-ouest et le sud-est pour sortir d'un labyrinthe d'islets 
dont nous estions enveloppez. Après avoir doublé une pointe où 
nous donnasmes une acculée, nous vismes la grande terre qui 
couroit au sud-sud-est. Nous la rangeasmes tout le long ; la mer 
estoit si grande que nous fusmes obligez de mettre nos faignes, 
qui estoit une toile goudronnée d'environ un pied de haut, au- 
dessus de nostre bord, que nous estions obligez de tenir pour 
empescher la mer de s'embarquer. — Nous arrivasmes pendant 
un moment ;70wr tenir la terre de plus près j et de crainte aussi 
de repasser la rivière. Nous vismes la terre, qui couroit encore au 
sud-sud-est et au sud-est. Nous tinsmes les vents plus près 
avec le ris de nostre grande voile, pour tascherde nous élever de 
la coste, les vents y battoient tout-à-fait. — Après avoir esté 
pendant deux heures au plus près à battre la mer, qui nous 
mangeait, et craignant que quelque coup de mer nous comblast, 
à cause d'un canot d'escorce que nous avions mis dedans, 
M. d'Iberville arriva vent arrière sur la coste et nous ensuite, 
résolus d'eschouer nos petits bastiments à la coste et de tascher 
de les hàler en haut pour nous en retourner à nos vaisseaux, ne 
pouvant y aller par d'autre voye, la terre estant tout inondée 
et remplie de lacs. Nous aperceusmes une passe entre deux buttes 
de terre, qui paroissoient comme de petites isles. Nous vismes 
changer l'eau, que nous goustasmes. Nous la trouvasmes douce, 
ce qui nous causa une grande consolation dans la consternation 
où nous estions. Peu de temps après nous aperceusmes l'eau fort 



INTRODUCTION XXIX 

et une rapidité de courant telle que nous ne pouvions presque pas 
avancer y quoiqu'il ventast. Nous passasmes entre ces buttes de 
terre. Nous vismes dans le milieu de ceste passe un brisant, sur 
lequel nous pensasmes nous perdre, ayant de la peine à le 
doubler, nous en estant aperceus trop tard. Ce brisant gist nord- 
est et sud-ouest des buttes de terre, qui sont le plus dans la 
rivière du costé du bâbord en entrant. — L'entrée de celte rivière 
court est-sud -est et ouest-nord-ouest, et peut avoir environ un 
quart de lieue de large à son emboucheure, et la coste court au 
mesme rumb de vent, qui n'est autre chose que deux langues de 
terre, de la portée d*un boucanier de large, de sorte qu'on avoit 
la mer des deux coste^ de la rivière, qui court le long de la 
costCy ce quij^ait qu^elle est si inondée, 

« Sur les quatre heures du soir, nous mismes à terre à une lieue 
et demie dans la rivière, parmi les roseaux, dont la coste est bor- 
dée des deux bords, si espais qu*on a peine à y voir et qu'il est im- 
possible d'y passer à moins que de les casser, et le dedans est rem- 
ply de marescages impraticables. La coste est aussi bordée d'une 
quantité d'arbres, d'une longueur prodigieuse de racines que la 
rapidité du courant entraisne à la mer. Ilest impossible démettre 
pied à terre sans passer par-dessus, qui n'ont pas plus d'un demi 
pied au-dessus de l'eau. 

« Nous avons trouvé deux petits bras d'eau, grands comme 
nos ruisseaux en France, qui se perdent dans la mer du costé du 
nord. Nous eusmes de Veau en abondance pour vivre, mais en 
eschange on retrancha le pain, ne mangeant que de la bouillie 
avec un peu de lard, d 

C'étaient les jours gras en Europe, jours de festins, de danses 
et de joies grossières. Ici, perdus presque au milieu d'un désert 
d'eau, une cinquantaine d'hommes étaient réduits à deux barri- 
ques de pain, à un peu de pois et à un quart de farine. Mais un 
grand sentiment soutenait les cœurs. — Il y a des circon- 
stances qui paraissent nous élever au-dessus de nous-mêmes, 
en tendant toutes les facultés de notre âme. Ces cinquante 
hommes^ animés par l'exemple deleurs chefs, comprenaient qu'ils 
faisflî<>nMine grande chose, et le lendemain matin ils remerciaient 



XXX INTRODUCTION 

heures, à deux lieues de l'embouchure où ils avaient couché, ils 
entendaient la messe, le Te Deum fut chanté, puis l'on déjeuna 
succinctement. Néanmoins le nom de Mardi Gras fut donné à un 
bayou, qui fut destiné à consacrer ce jour, ainsi que Palissy rap- 
pelait lui-même qu'il avait fait ses inventions aux dépens de son 
estomac. — Le soir on était à dix lieues dans la rivière, on fai- 
sait chaudière pour souper comme à l'ordinaire. Les Canadiens 
étaient de quart alternativement avec les matelots. — Le 4, tout 
le monde recevait les cendres, et, la messe célébrée, l'on se 
rembarquait après avoir planté une première croix, ce qu'on fît 
ensuite à plusieurs autres stations. 

Quoique Ton fût certainement dans le Mississipi, il fallait en 
donner des preuves en France à des esprits portés à la critique, 
et pour cela pouvoir s'appuyer de faits qui se rapportassent à ce 
que l'on connaissait déjà. 

En conséquence, d'Iberville résolut de remonter le fleuve avec 
ses deux chaloupes. Ce fut là un rude labeur. « Il faudrait, écrit- 
il, bien du temps à des bâtimens pour monter cette rivière, 
puisqu'il faudroit un vent pour chaque détour ». La quan- 
tité de bois renversés ajoutait aux dangers d'un courant très 
rapide, qu'il était très difficile de refouler à beaucoup de 
pointes. Bienville s'avançait avec les deux canots, en tête des 
chaloupes. On remarquait que les terres, jusqu'à une demi-lieue, 
noyaient d'un pied. Les bords de la rivière étaient pleins de 
cannes. Une telle exploration avait ses mérites, surtout quandles 
vivres menaçaient de manquer tout à fait. Le 6 mars, on avait à 
se partager entre 26 deux corbillons de pain et de la bouillie. Il 
est vrai qu'une rencontre permettait quelquefois soit de mettre au 
pot un crocodile, ou un serpent à sonnettes, soit encore de faire 
boucaner de l'ours. 

D'Iberville remonta ainsi au delà du Bâton rouge ^ dont le 
nom venait d'un mai sans branches, rougi, surmonté de plusieurs 
têtes de poissons et d'ours attachées en manière de sacrifice. 
Ce mai servait à indiquer la limite des chasses des Oumas et des 
Bayagoulas. D'Iberville gagna ensuite un endroit, qui fut depuis 
lui appelé Pointe coupée, parce qu'il fit alors couper la pointe 



INTRODUCTION X: 

atteignit le détour oU était le portage des Oumas, chez lesquel 
planta une croix le 21 mars. En s'arrétant là, il avait eu avis c 
Henri de Tonty avait passé plusieurs jours dans leurs villages. 
C'était une circonstance propre à prouver qu'il était bien 
le Mississipi; néanmoins il aurait voulu s'assurer encore de r< 
droit où était la fourche dont parlaient les livres imprimés ( 
voulait faire redescendre par là ses gens à la mer; mais le j( 
suivant, le 22, il réfléchit qu'il était à cent trente lieues de 
vaisseaux, à cent de la mer, qu'il n'avait plus que du blé d'In 
sans viande ni graisse, que ses hommes étaient très fatigu 
qu'il lui fallait d'ailleurs chercher un lieu pour y faire 
établissement^ enfin qu'il avait fixé lui-même au Chevalier 
Surgères le terme de six semaines pour s'en aller avec le Mat 
si le parti d'exploration n'avait pas regagné les vaisseaux. 

D'Iberville résolut donc de s'en retourner, avec ses deux can 
d'écorce et quatre hommes, par une rivière qui coulait à l'est 
Mississipi, à cinq lieues au-dessus des Bayagoulas, tandis que 
deux chaloupes, que montaient Sauvole et Bienville, rcdeso 
draient le fleuve en sondant les entrées dans la mer. 

D'Iberville, conduit par un Mougoulacha, prit la petite 

vière, qui le mena à d'autres, puis à des lacs, oti il fut obligé 

faire plus de quatre-vingts portages. Le sauvage qui lui a^ 

d'abord servi de guide n'avait pas tardé à l'abandonner, mai 

capitaine de la Badine avait continué son chemin, afin de m 

trer aux Indiens qu'il irait sans eux oîi il voudrait. « Quel 

chose qui arrive, écrivait-il, je gagneray toujours les vaissea 

quand je devrois aller par terre, abandonner mes canots et 

faire d'autres. » Cela était hardi, il eut lieu de le reconnaître 

nombre infini de crocodiles qu'il avait rencontrés sur les '. 

lui avait fait courir de grands dangers. Enfin il arriva au f< 

de la Baie du Lago de Lodo, à huit lieues à l'ouest de ï 

droit oîi les navires étaient mouillés. La première rivière q 



I. c Le Mississipi commence à fourcher deux lieues plus haut que les Oums 
s'est creusé sur la droite, où sa pente le porte toujours, un canal qu'on appel 
fourche des Cbétimachas et qui, avant de porter ses eaux à la mer, forme ui 



XXXII INTRODUCTION 

avait suivie porta plus tard son nom, 'de même que ceux 
des lacs de Pontchartrain et de Maurepas sont un souvenir 
de la protection donnée à Tentreprise par Louis de Pont- 
chartrain et par son fils Jérôme. En 1721, à l'époque de 
l'intéressant voyage de Charlevoix, il était de tradition que les 
premiers qui naviguèrent sur le lac Pontchartrain ne pouvaient 
presque pas donner un coup d'aviron sans toucher un croco- 
dile. 

Le 3i Mars d'Iberville abordait les vaisseaux, éloignés seule- 
ment de 46 lieues à Test -sud de l'entrée de la rivière par 
laquelle il était venu^'du Mississipi. Ce chemin lui parut bien 
plus facile que de descendre le fleuve, à cause du temps qu'il 
fallait pour avancer une demi lieue, tant il était alors rempli de 
cannes, sans que Ton pût découvrir ce qui était autour de soi. 

Sauvole et Bienville revenaient presque en même temps 
après avoir tenté de trouver un lieu non noyé pour s'y établir. 
Ils avaient sondé aussi la passe de l'est. Sauvole avait été empêché 
par le vent de sonder l'entrée du milieu, qui lui avait paru, 
comme celle de l'est, bornée par des roches à une lieue au dehors. 
Le 3o mars, Sauvole et Bienville avaient pensé, ainsi que leurs 
hommes, « être mangés par les maringouins, et ils avaient été 
heureux en retrouvant leurs vaisseaux devoir la fin de la misère 
qu'ils iavoient soufferte. » 

Les résultats obtenus n'étaient pas tout ce que l'on eût 
pu désirer, mais on avait le principal. Bienville avait échangé 
contre une hache avec le chef des Mougoulachas une lettre, 
écrite à La Salle par Henri de Tonti, lorsque celui-ci, en i685, 
était descendu des Illinois à la mer pour le rencontrer. Désor- 
mais personne en France ne pouvait plus douter que les com- 
mandants des frégates la Badine et le Marin n'eussent trouvé 
l'embouchure du fleuve découvert par Cavelier de La Salle. 

En conséquence, le 3 mai 1699, Lemoyne d'Iberville et le 
chevalier de Surgères appareillaient, après avoir établi à la baie du 
Biloxi, dont la rade leur parut excellente, un fort de bois à quatre 
bastions, nnî devait donner le temos d'attendre et de choisir un 



INTRODUCTION XXXIII 

fort, qui fut terminé à la fin du mois. M. de Sauvole fut laissé 
pour le commander. Le Moyne de Bienville en fut nommé lieu- 
tenant du roi, et Levasseur Russouelle, ancien compagnon de La 
Salle, en fut major. La garnison était de quatre-vingts hommes. 
Pendant que d'iberville exécutait sa mission, le cercle de 
savants et de nouvellistes que nous connaissons en partie par 
ses relations avec Cavelier de La Salle, Nicolas Thoynard et ses 
amis, le bon abbé Bernou particulièrement, attendaient avec 
impatience le retour des deux frégates, se demandant ce qu'elles 
allaient révéler. Ils étaient pleins d'attentions pour ceux qui tou- 
chaient de près à l'explorateur. Thoynard envoyait des présents 
à la femme de d'iberville et recommandait son frère, Le Moyne 
de Sérigny, à Tabbé Alleaume, grand pénitencier de l'église d'Or- 
léans, qui le régalait. Sérigny, en remerciement, promettait des 
nouvelles aussitôt qu'il en apprendrait; mais, ayant été forcé de 
partir pour la baie d'Hudson avant que d'iberville arrivât, ce 
fut celui-ci qui adressa de La Rochelle un extrait de la relation 
de son voyage à l'abbé Bernou, et plus tard, en octobre, son jour- 
nal même*. Le chevalier de Beauharnais, qui était de l'expédi- 
tion et devait être gouverneur du Canada vingt ans plus tard , 
avait été chargé également d'en remettre une copie à Thoynard, 
son parent. Dlberville ne s'arrêta pas là. Il donna les longitudes 
et les latitudes des lieux dont il rapportait l'exploration^ il indi- 
qua aussi les causes des erreurs des géographes, par suite, celle 
de Cavelier de La Salle, qui s'était abandonné à eux, tout en fai- 
sant certaines objections. 

D'iberville s'exprime en ces termes : « Je ne parleray point 
des situations oîi doivent estre tous les pays [que nous possédons 
dans les Outaouas, Illinois et Sioux, qui sont placés tous trop 
ouest. Sur toutes les cartes qui ont esté faites jusqu'à présent, par 
des gens qui ne sçavent pas ce que c'est que degrez de latitude et 

I. « Vous auré dit sans doute^ Monsieur, bien plusieurs fois que je suis un pares- 
seux de ne tous avoir pas donné de mes nouvelle ny envoyé mon journal ny la 
carte. Le journal est entre les mains de M. Chatogilliome, contrôleur de Toulon, 
qui cstàRochefort,ct s'en va à Paris au premier jour, et le doit donner à Monsieur 



»-»» e •»- J^ T - 



XXXI V INTRODUCTION 

de longitude, ou qui les ont fait faire sur les distances d'un lieu 
à l'autre, que Ton a accoustumé de compter sans examiner que 
tous les tours et retours diminuent considérablement les distances 
en longitude. Par exemple on compte ordinairement de Mont- 
réal à Mataouan cent dix lieues. Quand j'ay esté à la baye 
d'Hudson par là, je n'ay trouvé, faisant ma navigation comme 
sur mer, que quatre-vingts lieues à l'ouest, prenant i6 degrez 
du nord^ qui ne me donneroient que 5 degrez de différence ouest, 
et eux en donnent 8 et plus. Si sur chaque cent lieues ils font 
de pareilles erreurs, il s'ensuivroit que Missilimakinak ne devroit 
estre que par 298<>, au lieu qu'on le marque par 289*, plaçant 
Montréal par 307°, eu égard à Québec que Ton marque par 3 10 
quoiqu'il soit plus est de beaucoup. Ce qui a fait que M. de La 
Salle, quoyque homme qui passoit pour habile, a marqué le bas 
du Mississipi sur la carte qu'il a faite par 2730, d'autres plus nou- 
velles par 275**, quoyque nous Tayons trouvé par 284° 3o. Je 
crois que cela vient de l'envie qu'il avoitdesevoir près des mines 
du Nouveau Mexique, et d'engager par là la Cour à faire des esta- 
blissements en ce pays, qui ne pourront par la suite qu'estre très 
avantageux. » 

La science, à qui le capitaine de la Badine apportait le résultat 
de sa courageuse et savante campagne, proclama son succès. En 
1700, dans sa lettre à Cassini, sur sa carte d'Amérique^ le géogra- 
phe Delisle, qui avait consulté tous les livres, mais de plus Le 
Gallois de Beaujeu, les abbés Jean Cavelier et d'Esmanville,Jou- 
tel, d'Iberville enfin, expliquait pourquoi il plaçait le Mississipi à 
cinq degrés plus à l'est que le Rio Bravo. Pour lui, loin de recu- 
ler l'embouchure en occident et de la mettre à l'endroit oîi la 
carte du duc d'Escalone et celle du Père Coronelli la représen- 
taient, il était d'avis qu'il fallait la placer plus encore en orient, 
et à ce propos il écrivait : « La question a été décidée par le 
voyage que M. d'Iberville a fait sur cette côte. » L'opinion de 
l'abbé Bernou sur l'embouchure du Mississipi semblait égaler 
ment confirmée aux yeux de Delisle, mais elle n'était pour l'abbé 
qu'un effet de la confiance qu'il avait eue dans la probité et dans 
les lumières de Cavelier de La Salle. 



INTRODUCTION XXXV 

peu trop ce que l'on devait aux devanciers, et Joutel rappelait 
avec chagrin que La Salle avait été « Tinventeur de Tentreprise ». 
11 pouvait revendiquer aussi les indications que son journal avait 
procurées à d'iberville. Les plaintes de Joutel étaient fondées ; 
mais la justice se fait tôt ou tard, et, s'il avait été instruit de ce 
qui se passait, il aurait pu remarquer que l'expiation commen- 
çait déjà pour les ennemis de La Salle. 

Le retour de d*Iberville faillit être plus que désagréable au 
Père Hennepin. Le commandant de la Badine n'avait pas dissi- 
mulé dans son journal sa colère contre ce Récollet de c ce qu'il 
avoit exposé faux, trompé tout le monde, par là engagé des gens 
à bien souffrir et aussi risqué de faire manquer une entreprise 
par le temps à employer à la recherche des choses supposées ». 
D'Iberville allait trop loin en certaines choses qu'il n'avait 
pas eu le temps de voir, mais il avait avant son départ jus- 
tement quali&é le Récollet : « C'est un homme, écrivait-il, 
que j'ai connu pour un ignorant, qui n'a jamais été que dans le 
haut du Mississipi et n'a nulle connoissance du bord de la mer. » 
Certes, si les érudits du cercle de Thoynard avaient pu ren- 
contrer le Récollet, il aurait été fort embarrassé. L'abbé Dubos, le 
savant historien qui devait être secrétaire perpétuel de l'Aca- 
démie française, était allé en Hollande, et il écrivait à Thoynard 
le i3 juillet 1699: «Si le Père Hennepin n'était pas caché, il 
devroit un discours sur une description authentique de l'em- 
bouchure du Mississipi si différente de ce qu'il avance. » L'abbé 
Dubos s'était vainement enquis de lui à Utrecht chez Midelet, 
l'auteur de la Lettre au gardien des Récollets de Valenciennes. 
Mais on lui avait répondu qu'il y avait environ un an qu'il 
était parti de cette ville pour aller en Angleterre et de là s'em- 
barquer pour l'Amérique. 

A tout événement, le ministre de la Marine ordonnait, le 5 mai 

1 700, à MM . de Callières et de Champigny, d'« arrêter le Récollect, 

s'il se présentoit en Canada, et de le renvoyer seurement en France 

par les vaisseaux qui reviendroient l'année suivante. » 

Un homme aue le succès de d'Iberville contraria oeut-êire 



XXXVI INTRODUCTION 

là OÙ on était le 6 janvier, jour de la fête des Rois, n'aurait pas 
laissé échapper un titre d'honneur qu'il avait pour ainsi dire 
sous la main, mais auquel il pensait peut-être donner plus d'im- 
portance en obtenant d*être renvoyé seul au Mississipi. 

Son cousin. Le Gallois de Grimarest,' avait écrit la vie de 
Molière; mais, si le grand peintre des caractères eût encore existé, 
le capitaine aurait pu poser devant lui pour représenter la vanité 
jalouse. Beaujeu, avant que d'iberville eût quitté l'Europe, avait 
donné plus d'une atteinte à Tentreprise. Il écrivait le 8 novembre 
1698 : ce Dieu veuille qu'il réussisse, mais j'appréhende bien que 
ce ne soit comme M. de La Salle. » Lorsque d'Iberville fut en 
mer, Beaujeu pronostiquait, par allusion aux courants du golfe 
du Mexique, que « l'eau luy jouerait aussi un mauvais tour, s'il 
n'y çrenoit garde »• Mais, le commandant de la Badine étant re- 
venu après avoir triomphé des difficultés, Beaujeu alors, dans 
son ennui, appelait ironiquement d'Iberville « le héros du Mis- 
sissipi ». Invité à le rencontrer, il écrivait a n'avoir que faire de 
boire avec luy pour savoir ce qui se passoit dans les parages d'où 
il venoit, le comte de Bidoxis lui en ayant dit plus que d'Iber- 
ville n'en pouvoit sçavoir ». 11 cherchait même alors à faire dou- 
ter de sa découverte (i3 juillet 1699), « tant il y avoit peu de seu- 
reté, selon lui, dans ce que rapportoient les Canadiens^ dont les 
relations estoient le plus souvent pleines de hâbleries et de men- 
songes », ajoutant que sa découverte, « fust-elle vraie, elle ne nous 
profiteroit point, parce que les Espagnols ne nous y laisseroient 
pas 9. 

Beaujeu indiquait là, il est vrai, une des difficultés de l'entre- 
prise. Le problème scientifique résolu, il y en avait encore un 
autre. En effet, il s'agissait d'établir une colonie aux lieux explo- 
rés, établissement pour lequel il faudrait à la fois contenir les 
convoitises des Anglais et dominer la résistance de l'Espagne. 

Ce fut pour d'Iberville l'occasion de deux autres voyages et 
d'un double service ajouté au premier. 



INTRODUCTION XXXVII 



i 

/ 



2; Dans le premier de ces deux derniers voyages, d'Iberville 
eut d'abord affaire aux Anglais, qui avaient suivi les projets 
annoncés par eux concurremment avec ceux de la France. 
Le 2 mai 1699, le gouverneur de Canada, M. de Callières, 
avisait encore du départ prochain de familles anglaises et hol- 
landaises y par suite des excitations du pèro Hennepin. Mais 
Jérôme Pontchartrain avait pensé à prendre de nouvelles dispo- 
sitions pour empêcher toute entreprise rivale et savoir ce qu*on 
pourrait faire de ces pays que d'Iberville venait d'ouvrir défi- 
nitivement à nos vaisseaux. 

Presque aussitôt après le départ de la Badine et du Marin, 
une influence s'était fait sentir sur le jeune ministre pour l'aSer- 
mir dans ses projets sur le Mississipi. 

L*illustre Yauban, qui avait eu souvent des relations avec la 
Marine et, dès 1687, concouru à la nomination de Jean Bart au 
grade de capitaine de vaisseau, avait été, à cause de ses talents 
et de ses vertus, prié, en 1694, par Louis de Pontchartrain, de 
veiller sur son âls, qui venait d*obtenir la survivance de sa charge 
et allait s'en instruire. Dans cette circonstance, le lieutenant 
général n'avait ménagé au jeune homme aucun enseignement, 
« Quand on a des enfans, écrivait-il à Louis de Pontchartrain, 
îiyaut faire tout ce qui peut dépendre de nous pour les rendre 
bonnestes gens, et du moins les mettre en estât de ne point parler 
des choses sur lesquelles ils doivent un jour décider, par de 
simples ouy dire. Il faut avoir veu et mesme de près; autre- 
ment on est tousjours escolier et jamais maistre. » (21 juin 1694.) 
La correspondance du jeune ministre nous permet de nous 
rtndre compte des impressions qu'il reçut des leçons de Vauban, 
Cl ce qui est à l'honneur de tous les deux, c'est que Vauban con- 
serva de ce temps-là l'habitude de lui parler librement sur tous 



XXXVIII INTRODUCTION 

Le 7 janvier 1 699, il abordait avec lui la question des Colonies. 
Cette question avaitjété de tout temps, disait-il, sa folie; il ajou- 
tait même qu'il avait désiré mille fois de voir l'Amérique et 
particulièrement le Canada, jusques à avoir fait au marquis 
de Seignelay Poffre d'y faire un voyage; il lui en était même 
resté une curiosité qui le portait à s'en informer constam- 
ment. 

Vauban, qui voyait son élève Jenclin (aux entreprises loin- 
taines, créant les compagnies de la Chine et de la mer du Sud, 
et poussant ses explorations du côté de la Louisiane, tandis qu'il 
rétablissait nos colonies dans les mers orientales, Vauban le sou- 
tint dans ce qu'il croyait utile, en cherchant à le retenir sur des 
propositions qui lui paraissaient dangereuses. Il lui écrivait^ le 
28 avril 1699 : « Si l'on fait attention à la nature et à la qualité 
de ces établissements coloniaux, on ne trouvera rien de plus 
noble ni de plus nécessaire. Rien de plus noble, en ce qu'il n'y 
va pas moins que de donner naissance et accroissement à deux 
grandes monarchies qui, pouvant s'élever au Canada, à la Loui- 
siane et dans l'île de Saint-Domingue, deviendront capables par 
leur propre force, aidées de l'avantage de leur situation, de balan- 
cer un jour toutes celles de l'Amérique, et de procurer de grandes 
et immenses richesses aux successeurs de Sa Majesté. Rien de 
plus nécessaire, par ce que, si le roy ne travaille pas vigou- 
reusement à V accroissement de ces colonies^ à la première 
guerre qu'il aura avec les Anglois et les Hollandois^ qui s*y 
rendent de jour en jour plus puissants^ nous les perdrons, et 
pour lors nous riy reviendrons jamais, et nous n'aurons plus 
en Amérique que la part qu'ils nous en voudront bien faire 
par le rachat de nos denrées, auxquelles ils mettront le prix 
qu'ils voudront. » 

Vauban s'exagérait peut-être lui-même la population des onze 
colonies anglaises de l'Amérique du Nord, qui n'était encore en 
1701 que de 262,000 habitants. Néanmoins la comparaison qu'on 
en pouvait faire avec celle de la Nouvelle France, qui atteignait 
à peine le chiffre de 20,000 âmes en 17 14, obligeait un homme 



INTRODUCTION XXXIX 

grès sur le Saint- Laurent, sur les lacs et dans les Yallées de 
rOhio et du Mississipi. 

L'espace occupé par les colonies anglaises était restreint, avec 

une population portée à se multiplier. C'était à peine si elle se 

développait dans les nôtres, qui ne cessaient de reculer devant elles 

les bornes du pays. La conclusion se présentait naturellement pour 

peu que Ton observât les faits. Ils devaient amener une rencontre. 

L'Angleterre s'était établie définitivement en Virginie au 

temps même de la fondation de la ville de Québec. Dans les 

huit années suivantes, Samuel Champlain, comme je l'ai 

montré ailleurs, avait découvert, enjiôog, le lac Saint- Pierre, 

la rivière des Iroquois, le lac de trente-six lieues désigné sous 

son propre nom, puis le lac plus petit appelé plus tard par le Père 

Jogues lac du Saint-Sacrement. 11 montait, en 1612, la rivière des 

Outaouas, découvrait en juillet i6i3 le lac Huron, qui s'étend de 

43** 20' à 46* 10' de latitude nord; enfin, en octobre i6i5, le lac 

Ontario, situé entre 43* i5' et 44* 10' de latitude nord. 

A une autre époque, où la France et l'Angleterre donnaient en- 
semble une nouvelle impulsion à leurs colonies, en 1 670, Char- 
lestown commençait à s'élever, lorsque La Salle allait découvrir 
rOhio et rOuabache jusqu'au Mississipi. EnOn c'était en 1682, 
Tannée même que William Pitt fondait Philadelphie, que l'illustre 
Rouennais descendait ce grand âeuve jusqu'à son embouchure. 
Ainsi, par leur entrée sur le Saint-Laurent, les Français, presque 
à leur arrivée, avaient pénétré dans l'intérieur du continent, 
et leurs explorations postérieures, qui leur donnaient un droit de 
possession à l'est et au sud, avaient formé comme une ligne de 
démarcation que les Anglais, pris à revers, ne pouvaient plus 
passer équitablement. La nature semblait d'ailleurs avoir fixé ces 
limites par le voisinage des rivières que La Salle avait découvertes. 
Le versant occidental des AUeghanys s'abaisse graduellement jus- 
qu'au lit de POhio, et cette immense chaîne de montagnes, qui s'é- 
tend de la Géorgie jusque dans l'État de New- York, partage les 
cours d'eau entre l'Atlantique et le Mississipi. L'Angleterre devait 
donc laisser à la France les pays situés au delà des AUeghanys. 



XL INTRODUCTION 

les pays entre le 34* et le 45« degrés, et le territoire des deux 
Carolines, d'après les patentes accordées à lord Clarendon et 
à ses associés par Charles II, s'étendait entre le 3i^ et le 36* 
de latitude nord depuis l'Atlantique jusqu'au Pacifique; c'est- 
à-dire que les lettres de concession de la Virginie semblaient 
donner aux Anglais des titres sur les pays de l'ouest et sur les 
lacs que les Français atteignaient de 1609 à 161 5 comme sur les 
terres de l'Ohio, sur celles du Mississipi et bien au delà. 

Les Anglais cherchaient même à faire prévaloir contre nos vues 
le souvenir de certaines explorations qu'ils prétendaient avoir 
faites avant nous. 

D'après ce qui fut allégué plus tard, un colonel Wood, de Vir- 
ginie, qui habitait près des chutes de la rivière James, à cent 
milles à l'ouest de la baie de la Chesapeak, avait découvert, dans 
des entreprises qui s'étaient succédé de 1654a 1664, plusieurs 
branches des grandes rivières de l'Ohio et du Mississipi. Un ca- 
pitaine Bolton est aussi nommé vers 1670 comme ayant pénétré 
dans l'intérieur des terres. Mais Francis Parkman, l'écrivain 
Américain qui a le plus et le mieux étudié ces questions, ne croit 
pas ces entreprises suffisamment prouvées. 

En tout cas, le marquis René Brisay de Denonville, gouver- 
neur du Canada, annonçait en 1 687 le passage des Anglais sur 
l'Ohio et leurs desseins marqués d'aller plus avant. Plus tard, on 
voit les Anglais de la Caroline chez les Chicachas, avec lesquels 
La Salle avait été en relations. 

L'on pouvait apercevoir là le prélude d'un antagonisme qui de- 
vait prendre plus de force avec le temps, et que La Salle avait pres- 
senti, lorsqu'il démontrait la nécessité d'occuper les pays décou- 
verts par lui, de peur qu'on ne fût exposé plus tard à rechercher 
inutilement ce qu'on aurait abandonné. « Le tort qu'on a eu de 
négliger autrefois la colonisation de la baye d'Hudson et de la 
Nouvelle Angleterre peut, disait-il en 1684, servir d'instruction 
à ce sujet. » 

C'était donc avec raison que Vauban cherchait à aiguillonner 



INTRODUCTION XLI 

Le lieutenant général lui écrivait : « Or vous, Monsieur, qui estes 
jeuae et qui avez devant les mains nombre d'années à courir, 
songez un peu au plaisir et à l'honneur que cela vous fcroit si 
vous deveniez le fondateur de l'un des plus grands royaumes du 
monde, comme le deviendroit sans doute celuy-là, car il est situé 
à merveille pour cela ». C'était en vain que Ducassc tendait à 
faire douter de l'importance du commerce des pays dont on vou- 
lait prendre possession, et à établir la supériorité de Saint-Domin- 
gue comme point d'attaque des colonies espagnoles du Mexi- 
que. A ses yeux, il ne suffisait pas de dire que la Louisiane 
était une possession dans le golfe du Mexique ; il faisait obser- 
ver que le Mississipi était éloigné de la Nouvelle Espagne de 
plus de quatre cents lieues, tandis que Saint-Domingue^ sans 
tenir compte de ses productions, était une place d'armes propre 
à donner à la monarchie française les importantes clefs du 
Mexique, du Pérou, du royaume de Santa-Fé et de Q.uito, en 
prenant Carthagène, Porto-Bello et laVera-Cruz, avec la pos- 
session desquelles il ne pouvait rien sortir d'aucun de ces 
royaumes. 

Ces observations étaient propres à modérer l'ardeur de Jérôme 
Pontchartrain. Selon le gouverneur de Saint-Domingue, « toute 
la difficulté se renfermait, pour la Louisiane, à trouver un bon 
port, estant facile dans la suite de juger des mérites de cet éta- 
blissement et d'examiner si ce continent pouvait former quelque 
commerce riche ». (i3 janvier 1699.) 

L'arrivée ded'Iberville à La Rochelle le 29 juin, et celle de 
Surgères le 3o, maintinrent l'esprit du ministre du côté que 
Vauban l'avait tourné, d'Iberville lui ayant montré qu'il s'agis- 
sait moins d'attaquer les colonies espagnoles que d'arrêter 
la marche des Anglais dans P Amérique du Nord. 

t Si la France, écrivait le commandant de la Badine, ne se sai- 
sit de cette partie de l'Amérique, qui est la plus belle pour avoir 
une colonie assez forte pour résister à celle qu'a l'Angleterre 
dans la partie de Test depuis Pescadoué jusques à la Caroline, 
la colonie angloise, qui devient très considérable, s'augmentera de 
manière que, dans mninjn Ap rpnt années, elle sera assez forte 



XLII INTRODUCTION 

nations: car, si on fait réflexion, l'on verra que nous n'augmen- 
tons pas dans les Isles à proportion des Anglois, qui sont gens 
qui ont l'esprit de colonie, et, quoyqu'ils s'y enrichissent, ne 
retournent pas en Angleterre et restent et font fleurir par leurs 
richesses et grandes despenses, aulieu que les François les aban- 
donnent et se retirent, sitost qu'ils y ont gagné un peu de bien, 
ce qui vient de ce que ce sont des mauvais pays et qui ne valent 
pas la France. » 

Le ministre se laissa séduire par l'espérance, que lui présentait 
d'Iberville, qu'il n'en serait pas ainsi à la Louisiane, pays par- 
faitement bon, qui se peuplerait promptement et dont la popu- 
lation, aidée des sauvages, pourrait avant cinquante ans tenir 
en bride toute la Nouvelle-Angleterre; sinon, il/allait s'attendre 
à voir dans le même temps les Anglais passer les Apalaches et 
envahir notre colonie. 

Comprenant, sous cette menace qui avait de grandes chances 
de s'effectuer, le devoir qui lui était imposé d'élever une bar- 
rière devant le flot de la population anglaise; espérant en outre 
qu'on trouverait des mines dans ce pays, celles des Espagnols 
étant à la même latitude, Jérôme Pontchartrain chargea d'Iber- 
ville de porter des vivres au Biloxi, où il n'en avait été laissé 
que pour sept mois. Il devait y mener aussi soixante Canadiens 
de ses gens de la baie d'Hudson qui étaient avec lui à La Ro- 
chelle. D'Iberville avait ordre en même temps de prendre de 
nouvelles informations pour permettre au roi de juger ce qui 
était à faire au sujet de la colonisation. 

A cet effet, Pontchartrain fit armer la Renommée, que la flûte 
la Gironde, à demi armée, devait accompagner, La Renommée, de 
quarante-six canons, était une frégate neuve, construite à Rayonne 
l'année précédente. Le chevalier de Surgères, qui avait com- 
mandé le Marin dans la campagne précédente, se fit un mérite 
de suivre d'Iberville sur la Gironde, bâtiment d'un rang infé- 
rieur. L'honneur pour lui était, avant tout, dans la part qu'il 
prendrait à un acte aussi considérable. Le ministre, qui Tavait 
lueé caoable de ce sacrifice, le faisait, le 26 août i6qq, en même 



INTRODUCTION XL1I1 

Excité par Vauban, servi par d'aussi bons marins, Jérôme 
PoQtchaxtrain n^avait pas craint d'aller de l'avant^ et il avait 
bien fait. Les nouveaux avis que d'Iberville reçut d'Angleterre 
lui donnèrent raison. 

Pendant qu*il préparait son armement, il avait écrit à 
Londres afin d'être tenu au courant de ce qui était arrivé des 
desseins formés Tannée précédente pour le Mississipi, et il appre- 
nait qu'on attendait des nouvelles de deux navires qui avaient 
dû relâcher à la Caroline. L'un d'eux était commandé par 
un nommé Banks, que d'iberville avait pris dans la baie 
d'Hudson, et qu'il jugeait un étourdi peu capable. {3o août 1699.) 
D'après d'autres lettres, un protestant français du nom de 
Leu était représenté comme Thomme sur qui reposait toute 
l'entreprise ; un sieur Lamale était prêt à partir à l'arrivée des 
deux navires. D'iberville écrivait, à ce propos : « Ils ne parlent 
à Londres que du Mississipi et disent que, si je me mets 
d'un bord, ils se mettront de l'autre. Je vois bien qu'ils ne disent 
cela que pour cacher leur dessein d'habiter la rivière qu'ils nom- 
ment du Saint-Esprit. » Le i3 octobre 1699, quelques jours 
avant son départ, le pionnier, envoyant ses adieux à l'abbé 
Bemou et aux Messieurs de leurs assemblées, indiquait à Thoy- 
nard sur une carte l'endroit où le traversier qu'il avait laissé 
au Biloxi, et qui en revenait, avait rencontré les Anglais sondant 
la baie du Saint-Esprit, ou la rivière, disait-il, que les Espa- 
gnols nommoient Baya de Carlos, dans l'ouest du cap de la 
Floride. 

La Renommée et la Gironde partirent de La Rochelle le 
17 octobre 1699. ïl y avait à peu près un mois que Jérôme Pont- 
chartrain était ministre en titre, Louis, son père, ayant été fait 
chancelier à la mort de Boucherat. 

Le 9 février 1700, le lendemain du jour que la Renommée et 
la Girom/e étaient arrivées au^Biloxi, oCi commandait M. de 
Sauvole, d'iberville apprit de lui qu'envoyé par les lacs Pontchar- 
tram et Maurepas et le portage Manchac avec cinq Canadiens 
« deux canots d'écorce pour sonder la passe ouest du Mississipi, 
^moyne de Bienville avait, entre autres incidents, rencontré le 



XLIY INTRODUCTION 

vingt-cinq lieues dans l'intérieur du fleuve, un bâtiment anglais 
qu'il avait invité à se retirer, s*il ne voulait pas y être con- 
traint. Ce capitaine, du nom de Banks, qui montait le fleuve 
tandis que Bienville le descendait, était celui dont on avait parlé 
à d'Iberville comme d'un des commandants des trois navires 
partis de Londres. Après avoir relâché à la Caroline et être 
ensuite allé au fond du golfe, oU les cartes plaçaient le Missis- 
sipi, Banks était revenu à l'est, sans trouver d'autre port que la 
rivière oîi il se rencontrait avec nos Français. Ce capitaine avait 
laissé à l'entrée du Mississipi une frégate de seize canons, com- 
mandée par un sieur Clément. Banks devait reconnaître la passe 
de l'ouest, puis s'en retourner à la Caroline; quatre flûtes 
et plusieurs autres bâtimens devaient alors amener des émi- 
grants. 

Dans la compagnie de ce capitaine se trouvaient des protestants 
français, dont un ingénieur faisait demander secrètement à 
Bienville si on ne pouvait les recevoir avec la liberté de con- 
science, promettant que, dans ce cas, il passerait à la Louisiane 
plus de quatre cents familles de Religionnaires de leur nation, qui 
à la Caroline ne pouvaient s'habituer à l'humeur anglaise. Et de 
fait, dans cette colonie où les Français qui fuyaient l'oppression 
religieuse étaient le plus volontiers reçus, les habitants mon- 
traient cependant pour eux une antipathie telle qu'ils avaient été 
exclus de toutes les charges publiques, et qu'il avait fallu attendre 
jusqu'en mars 1697 pour qu'ils fussent admis aux droits civiques. 
— L'ingénieur, nommé Second, indiqua à Bienville son adresse 
en Caroline et à Londres, pour avoir une réponse; mais le frère 
de d'Iberville ne pouvait guère donner d'espoir à cet homme, 
quand, à cette époque même, Louis XIV poussait fortement la 
conversion des Religionnaires aux Antilles. 

Les Anglais, empêchés dans leurs projets, menacèrent de re- 
venir; en conséquence et sur certains avis, d'Iberville crut à 
propos de prendre possession du Mississipi par un petit établis- 
sement sur les bords du fleuve, de peur que nos rivaux ne pous- 



INTRODUCTION XLV 

trouva de onze lieues de long est et ouest, sur quatre et cinq de 
large, le pionnier partait le premier février 1700, suivi de quatre- 
vingts hommes, pour un voyage dans Tintérieur des terres, qu'il 
remontait jusqu'aux Natchez et même jusqu'aux Taensas. Il 
avait avec lui Henri de Tonty. Le brave lieutenant de La Salle, 
qu'il avait trouvé au bas de la rivière avec trente Cana- 
diens, était venu lui ofiFrir ses services et avait consenti à l'ac- 
compagner. La première chose que fit d*Iberville fut de pla- 
cer à dix-huit lieues de l'embouchure du Mississtpi un poste, 
qui, avec celui du Biloxi, forma comme une nouvelle pierre 
d'attente pour un établissement plus solide. Le Biloxi, par le 
moyen du lac Pontchartrain, permettait de communiquer avec le 
fleuve. 

Dans ce second voyage, d'Iberville, que la fièvre et une grande 
douleur aux genoux empêchaient de faire lui-même l'exploration 
du côté des Cenis, se fit suppléer par son frère Bienville, qu'il 
envoya avec Saint-Denis et vingt-deux Canadiens pour avoir des 
nouvelles de l'établissement de La Salle au sud et des renseigne- 
ments sur les Espagnols. — D'ibérville avait appris que la ri- 
vière qu41 fallait suivre menait chez eux. Bienville et sa petite 
troupe, que sept sauvages conduisaient, passèrent le 28 mars 
le village des Ouchetas et atteignirent le 20 avril les Yata- 
chés sans pouvoir obtenir les informations désirées. Dans cette 
reconnaissance les Canadiens et leur jeune chef déployèrent une 
admirable énergie. — Les rives noyées ne permettaient de s'a- 
vancer qu'avec de l'eau jusqu'au ventre et quelquefois jusqu'au 
cou, mais ils allaient sans se plaindre et même prenaient tout gaie- 
ment pour montrer aux sauvages qu'ils étaient d'autres gens 
que les Espagnols. Bienville, qui avait à peine vingt ans, écrivait 
fort joliment, à propos de cette fnarche dans les marais, que 
c c'estoit là un bon mestier pour tempérer les feux de la jeu- 
nesse ». 

Ces inondations et le temps fixé par son frère le forcèrent à 
remettre l'entreprise à un temps plus favorable. 
D'Iberville quitta la colonie le 28 mai 1700 et se rendit à 



XLVI INTRODUCTION 

moyen de rendre compte de son voyage avant le mois de sep- 
tembre. — La fièvre même ne le quittait qu'en octobre. 

L'Administration, après avoir pris connaissance du mémoire de 
d'Iberville, conclut sans grand enthousiasme, mais par raison, à 
la nécessité d'occuper la Louisiane. 

« De tout ce que dessus, dit un rapport, on peut inférer que ce 
pays n'a rien d'extraordinaire et que les relations du feu sieur de 
La Salle, du père Hennepin, Récollect, et du comte de Penna- 
losse estoient fabuleuses ou accommodées à leurs desseins. 

« Cependant il est certain que le fleuve de Mississipi a plus de 
huit cents lieuesdecours, qu'il parcourt de très beaux pays dont on 
pourroit tirer de très grandes richesses, s'ils estoientmis en valeur, 
et que plusieurs grandes rivières, qui parcourent toute l'Améri- 
que septentrionale, y tombent. Ainsi, il paroist nécessaire de 
conserver la possession de son embouchure, quelque parti que 
prenne Sa Majesté à cet esgard. 

« Il y a aussi à observer que de ce poste on pourra facilement, 
quand on connoistra le pays, aller aux mi nés que les Espagnols ont 
dans le Nouveau Mexique et les enchâsser, etpeut-estre que dans 
le voyage que ledit sieur d'Iberville a ordonné qu'on fist de ce 
costé on trouvera des mines. » 

Pendant que Jérôme Pontchartrain admettait, comme conclu- 
sion des renseignements qu'il avait reçus, la nécessité de barrer 
aux Anglais le chemin du côté de Test, le chef de leurs entre- 
prises, Daniel Coxe, de New-Jersey, propriétaire de la Caroline, 
dont les droits avaient été admis par l'attorney général le 21 no- 
vembre 1698, se plaignait amèrement de ses mécomptes au roi 
Guillaume. D après ce que son fils rappelait plus tard, le navire 
de Banks avait remonté plus de cent milles dans le Mississipi, et 
il eût fondé là un établissement si, au lieu de l'abandonner, l'autre 
capitaine avait fait également son devoir. « Les Anglais, disait le fils 
de Daniel Coxe, avaient pris possession de ce pays au nom du roi 
Guillaume et laissé à divers endroits les armes de la Grande-Bre- 
tagne sur les arbres, en mémoire de leur passage. Je ne crains pas 
d'afiîrmer, ajoutait-il, que ce bâtiment fut le premier qui soit 



INTRODUCTION XL VII 

aux vanteries et aux mensonges des Français, qui> dans leurs 
livres imprimés et leurs rapports, s'attribuent ce double honneur, 
la Providence semblant réserver au zèle et à l'industrie d'un su- 
jet anglais la gloire de réussir dans une si noble entreprise, tentée 
deux fois par Louis XIV, le monarque le plus ambitieux et le 
plus puissant de l'Europe. » — Guillaume III, touché des plaintes 
de Daniel Coxe, avait, à ce qu'il paraît^ convoqué un conseil et pris 
son mémoire en considération. Le prince même et les vingt conseil- 
lers alors présents avaient été d'avis qu'il fallait se hâter d'occuper 
leMississipi, que les Français leur disputaient. — Bien plus, le 
roi déclarait qu'il ferait tout pour surmonter les obstacles qui 
lui seraient opposés^ et il assurait le fils de Daniel Coxe non 
seulement d'un encouragement public, mais encore de sa protec- 
tion personnelle, en envoyant à ses frais six à huit cents réfugiés 
français ou vaudois pour se joindre aux Anglais, lorsqu'ils au- 
raient commencé un établissement. 

Sur la manifestation de la bonne volonté de Guillaume III, des 
gentilshommes et des marchands se réunirent de nouveau, et à 
leur tête lord Lonsdale avait offert deux mille livres sterling ou 
un bâtiment de 200 tonneaux avec cent personnes de tout métier, 
qu'il entretiendrait pendant plus d'un an. Mais la mort subite 
de ce seigneur suspendit tout, et les graves événements qui se pré- 
paraient en Europe firent bientôt qu'on se demanda si les Anglais 
et même les Français songeraient à poursuivre leur œuvre de 
l'autre côté de l'Atlantique, sur un point en apparence si peu im- 
portant en proportion des intérêts engagés ailleurs. 

Au commencement de novembre 1700, tout Madrid était au 
palais du roi, qui venait de mourir. Les ministres étrangers as- 
siégeaient la porte de la pièce oti les grands et le conseil ouvraient 
le testament que le cardinal Porto Carrero avait fait signer à 
Charles IL Le ministre de France, Blécourt, était là avec le 
comte d'Arrach, ambassadeur de l'Empereur, le premier qui ne 
savait rien, le second avec l'air triomphant d'un homme qui es- 
père tout. — Le monde attendait avec impatience. Quand le 
duc d'Abrantès sortit, chacun aussitôt de l'entourer. « Il jeta, dit 
Saint-Simon, les yeux de tous côtés en gardant gravement le 



XL VI II INTRODUCTION 

nant la tête» fit semblant de chercher ce qu'il avait presque de- 
vant lui. Cette action surprit Blécourt et fut interprétée mau- 
vaise pour la France; puis tout à coup, faisant comme s'il n*avait 
pas aperçu le comte d'Harrach et qu'il s'offrît premièrement à sa 
vue, il prit un air de joie, lui sauta au cou et lui dit en espagnol, 
fort haut : a Monsieur, c'est avec beaucoup de plaisir..... » Et, fai- 
sant une pause pour l'embrasser mieux^ ajouta : a Oui, Monsieur, 
c'est avec une extrême joie que pour toute ma vie » Et, redou- 
blant d'embrassades pour s'arrêter encore, puis acheva « Et 

avec le plus grand contentement que je me sépare de vous, et 
prends congé de la très auguste maison d'Autriche » ; enfin perça la 
foule, chacun courant après pour savoir qui était le successeur. » 
Le successeur de Charles II était le second fils du Dauphin, 
désigné dans son testament remis à Blécourt, de retour chez lui 
après la scène que je viens de rappeler. Louis XIV en reçut la 
nouvelle à Fontainebleau, dans ce palais oîi s'était réfugiée la 
fille d'Henri IV, veuve de Charles I*^ d'Angleterre, et oîi plus tard 
Napoléon devait abdiquer. Ce fut Barbezieux, le fils de Louvois, 
qui l'apporta le matin du 9 de novembre. Ce jour-là même et le len- 
demain, le roi tint conseil chez madame de Maintenon. Il avait 
résolu d'abord de s'arrêter au traité de partage conclu avec Guil- 
laume III, mais le II il acceptait le testament de Charles II, sur 
l'avis du chancelier de Pontchartrain, soutenu par le Dauphin, 
qui, «tout noyé qu'il fût dans la graisse et dans l'apathie, surprit 
le roi et les assistans par la manière dont il réclama les droits 
de sa mère pour son fils. C'était un tout autre homme. » Le 16 
novembre, enfin, Louis XI V, au sortir de son lever, faisait entrer 
dans son cabinet Castel dos Rios, l'ambassadeur d'Espagne, au- 
quel il montrait le duc d'Anjou, et lui disait qu'il pouvait le sa- 
luer comme son roi ; puis, faisant ouvrir les deux battants de la 
porte de son cabinet, il l'annonçait à la compagnie qui y entrait. 
Le 4décembrele duc d'Anjou quittait Versailles, où la cour était 
rentrée le i5. 

Cet événement, qui annulait les négociations de Guillaume III 
avec le comte de Tallard, devait avoir pour résultat de réunir 



INTRODUCTION XLIX 



tractée à la Haye le 7 octobre 1701 s'élevèrent fortement contre 
les vues des Français sur l'Amérique, et surtout contre nos des- 
seins sur r Amérique espagnole. 

Il était dit à l'article 6 du traité que le roi de la Grande-Bre- 
tagne, et les seigneurs des États générsiux pourraient conquérir 
par la force des armes« selon qu'ils auraient concerté entre eux 
pour Futilité et la commodité de la navigation et du commerce de 
leurs sujets, les pays et villes que les Espagnols avaient dans les 
Indes, et que tout ce qu'ils pourraient prendre serait pour eux 
et leur demeurerait. D'après l'article 8 , la détermination bien 
arrêtée des deux puissances était que jamais les Français ne se 
rendissent maîtres des Indes espagnoles, et qu'ils ne pussent y 
envoyer des vaisseaux pour y exercer le commerce directement 
ou indirectement, sous quelque prétexte que ce fût. Cela était 
clair. La politique européenne en Amérique entrait dans une 
nouvelle phase; les Anglais annonçaient qu'ils contre-barreraient 
partout les Français ; mais ceux-ci ignoraient jusqu'à quel point 
les Espagnols les aideraient dans des intérêts communs, par con- 
séquent si d'abord ils nous laisseraient nous établir aux côtes du 
Mexique. 

Cette incertitude et les empêchements qui nous furent opposés 
à ce sujet constituent, ainsi que la rivalité anglaise, Tintérêt 
de la troisième campagne de d'Iberville, et aussi l'importance 
de la décision prise par Jérôme Pontchartrain en cette circon- 
stance. 



VI 



Les Espagnols avaient été toujours fort ombrageux au sujet de 
leurs possessions en Amérique. Entre cent exemples, la mort 
de Verazzano, exécuté en i528, celle de Jean Ribaut, pendu et 
écorché en i565, la dure prison subie à Porto-Rico par Ogeron 
de La Bouère, gouverneur de Saint-Domingue, n'attestaient que 
trOD la rigueur avec IahiiMIa îls n'avaient cessé d'înté>rnréter les 



L INTRODUCTION 

pour la navigation de TOcéan et la possession exclusive d^une 
partie des deux Indes. 

Obligés de céder sur leurs prétentions au traité de Vervins en 
1598, à la trêve de 1609, où ils convinrent que c'était la France 
qui leur forçait la main en faveur des Provinces Unies^ ils ne 
reculaient que pied à pied, quoique les papes eussent de fait abrogé 
les bulles de leur prédécesseur. 

Le golfe du Mexique était en quelque sorte leur dernier re- 
tranchement. Aussi Colbert avait-il vu dans la découverte du 
Mississipi, débouchant sur ce golfe, le moyen d'en terminer avec 
cette prétention par l'établissement d'un poste qui, protégeant la 
navigation des Français en temps de paix, devait en temps de 
guerre faciliter l'attaque des colonies espagnoles. C'était, après 
la conquête des iles Saint-Christophe, de la Martinique, de la 
Guadeloupe, un nouveau jalon vers le but indiqué en i58o par 
Duplessis-Mornay, je veux dire l'occupation des isthmes, que le 
génie du comte ^ de Lesseps ouvre aujourd'hui à toutes les na- 
tions. 

L'entreprise de Cavelier de La Salle contre les mines de Sainte- 
Barbe, inspirée par l'abbé Bernou avant la trêve de Ratisbonne, 
avait confirmé les Espagnols dans le danger d'une prise de pos- 
session qui pouvait mener leurs ennemis au Nouveau- Mexique, 
et qui y mena en effet les héritiers de notre empire, lorsque le Pre- 
mier Consul eut rompu avec les traditions de l'ancienne monar- 
chie. Aussi, dès que le vice-roi du Mexique avait été averti de l'ar- 
rivée de Cavelier de La Salle à la baie de Matagorda, il avait pris des 
dispositions en conséquence. Le capitaine Alonzo de Léon, nommé 
gouverneur de Cohahuila, avait été chargé avec cent hommes d'al- 
ler chasser les Français». Après avoir quitté Moncloua au prin- 
temps de 1689, Alonzo avait atteint Saint- Louis le 22 avril. Le 
24, les Espagnols, venus à la baye^ voyaient les débris de la 
BellCy et, apprenant que des Français erraient encore dans les 
pays voisins, Alonzo de Léon visitait les Cenis près desquels il 
trouvait Larchevesque et Groslet dans une tribu appelée les 



INTRODUCTION Lt 

Texas», sur la rivière Nechez. Il faisaîtc es deux hommes prison- 
niers et les envoyait à Mexico, d'où ils furent expédiés en Espa- 
gne, puis renvoyés aux mines. 

A la suite de cette première expédition, dans laquelle les Espa- 
gnols furent reçus des indigènes de la manière la plus amicale, il 
avait été résolu par le vice-roi de se fixer au fort de Saint-Louis, 
Tancien poste de La Salle. En 1690, cent dix hommes partirent; 
la mission de Saint-François d'Assise fut établie. Le roi d'Es- 
pagne donna alors des ordres pour la réduction à son obéissance 
des Texas et des autres Indiens. Don Domingo Teran de Los 
Rios, nommé gouverneur de Cohahuila et de Texas en 1691, 
allait avec cinquante soldats et sept religieux s'établir sur la 
rivière Rouge, sur le Nechez et le Rio Guadalupe. Ces postes ne 
subsistèrent pas longtemps, en 1693 ils étaient abandonnés : les 
Indiens étaient devenus hostiles, les récoltes manquèrent, les 
bestiaux moururent. 

La guerre menaçait d'ailleurs d'autres points plus importants. 
La prise de la Vera-Cruz par treize cents flibustiers qui en avaient 
rapporté 1,200 piastres chacun, faute de pouvoir se charger 
davantage; celle que fit le capitaine de vaisseau des Augiers, 
en 1696, sous le feu des canons de La Guayra, d'un des huit 
galions qui allaient charger l'argent de Porto-Bello; en 1697, l'exé- 
cution par Pointis contre Carthagène des idées de son protecteur 
le maréchal d'Estrées, idées qui avaient fait croire en 1684 a 
Cavelier de La Salle que celui-ci ne tarderait pas. à le suivre, 
tous ces faits n'étaient guère propres à donner aux Espagnols 
l'envie de tolérer le voisinage des Français aux côtes du golfe 
du Mexique, quand les Espagnols de Saint-Domingue songeaient 
eux-mêmes à détruire la partie française de cette île. « Les pro- 
jets de ruiner Saint-Domingue vont se réveiller, écrivait Ducasse 
le 28 juillet 1697. Ils en connoissent la nécessité, s'ils veulent 
s'assurer les Indes. La prise de Carthagène n'en est pas un faux 
présage, ils Tout bien publié, et les plus ignorans prédisent 

1. Le nom de cette peuplade, dit Francis Parkman , est répété plusieurs fois 

Am^m \j^ •A^nArt' A* h^\r\nfr\. Ait T AAn n>«n.iA* fm foit il e»mhli>rflît nn*il a'»«t ^\mr\A\t 



LII INTRODUCTION 

que, si cette colonie subsiste, rien n'est en seureté; ils doivent 
envoyer des mémoires pour en demander l'abandon à la paix, 
s'ofiFrant de payer telle somme qui conviendra ; mais lorsqu'ils 
sçauront qu'ils peuvent y parvenir par des moyens plus plau- 
sibles, il est vraisemblable qu'ils feront des efforts. » 

Tous ces actes d'une hostilité poussée au dernier degré ne 
donnaient guère lieu de voir une colonie française s'établir 
tranquillement aux côtes du golfe du Mexique. 

La paix de Ryswick sembla tout d*un coup apaiser les colè- 
res. Charles II était près de mourir. L'Espagne craignit de se 
voir partager, et l'opinion publique dans ce pays vint à regarder 
la France comme la seule puissance capable de protéger la 
monarchie contre toutes les autres ambitions. Dès lors les Espa- 
gnols parurent pris pour les Français d'un amour instan- 
tané et que l'on pourrait même contester, tant il montra de viva- 
cité, si nous n'en avions des témoignages entre les mains. 

Le comte de Roannès, commandant des galères, écrivait de 
Biibao^ le 2 août 1698, qu'il avait si bien concilié les deux 
nations que les Espagnols qui rencontraient les Français à terre, 
quels qu'ils fussent, les menaient faire collation : « La mesme 
chose s'est pratiquée sur nos deux galères, et je puis vous asseurer 
que depuis le premier jour que nous sommes arrivez jusques à 
hier matin que je suis party pour venir icy, nous avons eu tous- 
jours couteaux sur table, sans qu'il se soit passé le moindre dé- 
sordre. Les Espagnols, hommes et femmes, ont été si contens de 
nous, que toute la rivière en estoit pleine quand je suis party, 
nous souhaitant mille bénédictions et disant tout haut qu'ils es- 
péroient qu'à notre retour à Bilbao nous serions tous frères. » 

Le 8 septembre suivant, l'espoir de cette fraternité était comme 
réalisé. Le comte d'Estrées, dont le fort avait salué le vais- 
seau, quoiqu'il n'eût qu'une flamme, distinction qui n'avait 
jamais été accordée à personne, écrivait de Cadix : « Il semble que 
ce n'est plus qu'une nation ; les vaisseaux ne désemplissent pas, 
je crois qu'il n'y a personne dans la ville qui ne les soit venu 
voir. Les prestres et les moines y viennent comme les autres, et 



INTRODUCTION LUI 

néralement désireroit qu'ils passassent l'hiver icy, et paroist fort 
fasché apprenant que nous devons partir bientost. Les enfants 
dans les rues crient tout haut qu'un François vaux mieux que 
cinquante Anglois et Holiandois; en un mot, le cœur du peuple 
est françois et ne respire que pour la domination de France. 
Celle de l'Autriche y est en horreur et on ne se contraint pas 
pour en parler. Les gens en place sont bien intentionnez, quoy- 
qu'ils ne s'expliquent pas ouvertement. * 

Ce fut alors que le gouvernement de Loi^is XIV songea à en- 
voyer occuper le Mississipi. 

D'Iberville, on Ta vu plus haut, partait pour sa première 
campagne le 24 novembre 1698, deux mois environ après 
cette lettre. De retour en juillet 1699, il repartait en octobre de 
la même année et revenait en mai 1700 de son second voyage. 
Malgré ce qu'on vient de lire, il eut lieu d'observer dans Tune 
et l'autre de ces campagnes combien nos projets sur le golfe 
du Mexique contrariaient les Espagnols, et leur répugnance 
sur ce point pouvait être estimée d'autant plus grande qu'ils ne 
savaient pas la dissimuler, dans un temps oti leurs vœux sem- 
blaient en général appeler le concours de la France. 

En octobre 1698, Ducasse, après s'être entretenu de l'entre- 
prise de La Salle avec l'officier de VArmaday qui ramenait à 
Saint-Domingue les prisonniers de la Vera-Cruz, avait vu 
celui-ci revenir tout en colère, sur ce qu'un indiscret lui avait dit 
que quatre vaisseaux français étaient prêts à partir pour le Mis- 
sissipi. Était-ce ainsi, avait-il demandé, qu'on voulait bien vivre 
aux Indes -et garder la paix? Ducasse avait alors dissimulé la 
vérité et l'officier feint de croire ce qu'il disait; mais lorsque 
d'Iberville atteignit Pensacola le 25 janvier, il apprenait que les 
Espagnols étaient venus de la Vera-Cruz s'établir, sur l'avis 
qu'ils avaient eu qu'on y devait venir d'Europe. 

11 y avait là comme une menace, et Le Gallois de Beaujeu, qui 
n'était pas homme à laisser échapper un mauvais signe quel- 
conque, appuyait ainsi ce qu'il avait écrit, le i3 juillet 1699, 
au retour de d'Iberville : « Je doute que les Espagnols et les 

sanvflaei^ nnii« 1;iî<:<;f>nf hnhîtpr là #»t î'iinnré^hpnHp fnrf nue les 



LIV INTRODUCTION 

mesme sort que ceux de La Salle et qu'on n'y retrouve personne 
si on y renvoyé. » 

Ce ne fut peut-être pas l'envie qui en manqua aux Espagnols. 
Ils regardaient, suivant un mémoire de 1700^ rétablissement 
des Français dans la rivière du Mississipi, comme leur ruine 
dans le nouveau Mexique et dans la province de Quivira, oti 
étaient les plus ûches mines^ desquelles ils avaient été chassés 
depuis sept à huit ans. 

Un Français causant à Saint-Domingue avec quatre Espa- 
gnols après souper, un d'eux lui avait dit que Louis XIV ferait 
du Mississipi ce que la France avait fait autrefois de l'île de la 
Tortue. Les Français s'étaient établis dans cette île, que les 
Espagnols avaient abandonnée; ensuite quelques flibustiers 
avaient passé de là à Saint-Domingue, et présentement ,1a France 
était maîtresse de la moitié de l'île. «Voilà, terminait l'Espagnol, 
ce qui arrivera au Mississipi; sous prétexte d'établir une colo- 
nie à cette rivière, vous vous rendrez maîtres des pays circour 
voisins. » 

Les Espagnols, en tout cas, marquèrent vivement leur ennui à 
la seconde campagne de d'Iberville. Le gouverneur de Pensacola, 
envoyé par le comte de Montesuma, vice-roi de la Nouvelle-Es- 
pagne^ venait à la fin de mars 1700 au Biloxi et laissait au che- 
valier de Surgères une opposition écrite contre l'établissement 
des Français, protestant que c'était aller contre la bonne intelli- 
gence qui régnait entre les deux Couronnes que de venir 
prendre un pays qui appartenait au roi d'Espagne, « toute la 
coste, et tout le continent estant sous sa domination». 

Les Français, tout en reconnaissant le mauvais vouloir des 
Espagnols, ne laissèrent pas, dans le premier voyage, de donner à 
manger aux gens de Pensacola, qui mouraient de faim, et dans le 
second de secourir le gouverneur, qui avait fait naufrage. 
Bien qu'ils eussent des raisons de penser que celui-ci venait les 
attaquer, c'était à qui de nos officiers donnerait ce qu'il avait de 
meilleur pour revêtir les naufragés, et le lieutenant de vaisseau 
Ricouart leur prodigua le bien de d'Iberville en son absence, 



INTRODUCTION LV 

Les dispositions des Espagnols n'en étaient pas plus favorables 
à notre établissement au Mississipi, quoiqu'on leur rendît le 
bien pour le mal. Cependant, lorsque Ton ramena à Pensacola 
le gouverneur et son équipage, les officiers français y furent 
reçus avec tous les égards qu'on pouvait avoir pour des étran- 
gers qui auraient forcé leurs rivaux à leur témoigner publique- 
ment leur estime. 

Les choses en étaient là lorsque, Louis XIV ayant accepté le 
testament de Charles II, Jérôme Pontchartrain, après de nou- 
velles informations, voulut profiter des circonstances pour en- 
gager les Espagnols à abandonner Pensacola à la France, sinon 
le ministre se proposait d'envoyer d'Iberville occuper la. Mobile, 
comme celui-ci l'avait trouvé convenable, l'embouchure du Mis- 
sissipi ne lui paraissant pas propre à un rassemblement de na- 
vires, malgré la grandeur de son cours. 

Mais le projet de Jérôme Pontchartrain n'était rien moins 
que simple, ainsi qu'on en peut juger par l'espace de temps» 
qui sépare le troisième voyage de d'Iberville du second, et qui 
fut employé à des négociations avec la cour d'Espagne. 

Dans cet intervalle, le pionnier, à qui Jérôme Pontchartrain 
avait demandé, à la fin de 1700, un mémoire pour amener 
les Espagnols à son but, eut lieu de paraître sous un aspect 
tout nouveau. Sa physionomie, telle que nous la reproduisons 
en tête de ce volume, d'après un portrait original, indique 
une véritable intelligence jointe à la décision du soldat; mais 
ce double caractère nous le connaissons. Sa correspondance 
dans cette circonstance fait plus, elle révèle en lui un esprit 
politique^ comprenant bien Tordre de choses qui se préparait 
en Amérique et qu'il était destiné à inaugurer. La manière dont 
il l'annonce est à noter. 

Le mémoire demandé à d'Iberville par Pontchartrain et au- 
quel il travaillait à Paris depuis trois semaines, à la mi-janvier 
1701, avait pour objet de prouver aux Espagnols qu'ils ne de- 
vaient prendre aucun ombrage de la colonie du Mississipi ; loin 
de là, puisqu'elle protégerait les provinces de la Nouvelle Es- 
Daene contre les Anglais. 



LVI INTRODUCTION 

dressait un plan de campagne pour résister, s'il était possible, 
aux ennemis qui lui paraissaient déjà menacer Tempire de la 
France en Amérique. Il insistait sur des considérations qu'il 
avait déjà fait valoir. 

D'Iberville prévoyait ce qui devait avoir lieu par ce qu'il voyait 
déjà. 

Des Anglais, venus de Virginie, établis chez les Chicachas, 
avaient armé ces sauvages de fusils, et s'étant joints à eux dans 
des incursions sur d'autres peuplades, en particulier sur les Co- 
lapissas, avaient envoyé vendre aux iles les prisonniers qu'ils 
avaient faits, gardant leurs enfants comme esclaves. 

En mars 1700, d'autres Anglais venus de la Caroline par la ri- 
vière Ouabache s'établir aux Akansas, avec un ordre du gouver- 
neur de cette colonie, avaient fait connaître précédemment dans 
différentes conversations avec des Anglais de New- York qu'ils ne 
se souciaient pas d'avoir alors des ports de mer sur ces côtes géné- 
ralement mauvaises, pourvu qu'ils fussent maîtres de l'intérieur 
des terres et des peuplades du pays, avec lesquelles ils chasse- 
raient facilement tous les Européens qui tenteraient de s'y in- 
troduire. 

« Si l'on veut, écrivait d'iberville, faire un peu d attention au 
pays occupé par les Anglois de ce continent, et ce qu'ils ont des- 
sein d'occuper, aux forces qu'ils ont dans ces colonies oîi il n'y a 
ni prestres ni religieuses, oti tout peuple, et à ce qu'ils seront 
dans trente ou quarante ans (1730-1740), on ne doit faire n\il 
doute qu'ils n'occupent le pays qui est entre eux et le Mississipi, 
qui est un des plus beaux pays du monde. Ils seront en estât, 
joints aux sauvages, de lever des forces suffisantes par mer et 
par terre pour se rendre maistres de toute r Amérique, du moins 
de la plus grande partie du Mexique, qui ne se peuple pas 
comme font les colonies angloises, qui se trouveront en estât 
de mettre en campagne des armées de trente et quarante mille 
hommes. Ils seront rendus oCi ils voudront aller avant que 
l'on sache en France ny en Espagne, où on n'est guères informé 
de ce qui se passe dans les colonies. 



INTRODUCTION LVII 

France de remédier de bonne heure à la ruine entière des colch- 
nies Jranqoises et espagnoles de rAmérique, surtout du 
Mexique^ en jetant promptement une bonne colonie aux envi- 
rons du Missîssipi, qui tombe au milieu du golfe; occuper la 
Mobile et empescher les progrès des Ânglois dans ce pays sur les 
nations des Indiens. » 

D'Iberville montrait alors aux espagnols que leurs postes 
des Âpalaches» de Saint-Augustin, du Lagon Saint-Bernard 
(Texas), de Sainte- Marie de Galvez, de Pensacola, rétablis- 
sement des Cenis, ne pouvaient suffire à conserver leurs posses- 
sions • 

A cette époque, l'ambassadeur d'Espagne était encore celui 
qui le premier avait salué Philippe d'Anjou comme roi, et à 
qui Louis XIV avait dit, en lui montrant son |petit-fils : t Vous 
serez bientôt Grand s'il suit mes conseils, et il ne saurait mieux 
faire que de suivre vos avis. » D'Iberville lui soumit son mé- 
moire. Castel Dos Rios lui donna l'espoir qu'il serait bien ac- 
cueilli par la Junte de guerre des Indes, à qui Philippe V l'a- 
vait fait remettre; mais il se trompait. La Junte répondit qu'on 
ne pouvait permettre à des étrangers de s'établir à Pensacola ; 
que cela serait leur donner les moyens, s'ils le peuplaient, d'in- 
quiéter les pays les plus fertiles de la Nouvelle-Espagne, et 
aussi la navigation des vaisseaux venant de la Vera-Cruz à la 
Havane. La Junte ajoutait avec un orgueil tout espagnol que les 
colonies anglaises n'étaient pas aussi redoutables que les représen- 
tait d'Iberville; qu'à l'égard de la colonie française du Mississipi, 
établie sur les terres appartenant à l'Espagne, elle espérait que 
Louis XIV voudrait bien ordonner à ses commandants de rece- 
voir les patentes du Roi Catholique^ qui devait les tenir pour 
ses propres sujets. 
Ceci se disait dans la délibération du 6 juin 1701. 
Dans celle du 21, la Junte déclarait que le roi d'Espagne avait 

des moyens de réunir à ses Colonies et sous sa dépendance celles 

que les Français avaient usurpées sur le fleuve du Mississipi, qui 

était le plus grand ornement de sa couronne. 

Un des conseillers fît entendre également Qu'on ne couvait 



LVIII INTRODUCTION 

ports OU parages, compris dans retendue et même au centre des 
cent quatre viûgts degrés, dont l'investiture avait été accordée à la 
monarchie espagnole dans les Indes occidentales par Alexandre V I 
sous peine d'excommunication contre ceux qui aliéneraient ces 
domaines. 

Jérôme Pontchartrain, sans abuser de la position de la France 
vis-à-vis de TEspagne, pour laquelle elle allait s'épuiser, réfuta 
le mémoire de la Junte, en invoquant d*abord les liens qui al- 
laient unir les deux nations pendant près de cent ans. 

Il confirma la justesse des représentations de d'Iberville, éta- 
blissant en même temps combien l'Espagne était malvenue, àses 
yeuxj de vouloir maintenir des doctrines d'après lesquelles la 
Papauté avait donné certaines parties de la terre ou de la mer. 
Reprenant lui-même la thèse au point où Pavait amenée Riche^ 
lieu après le long combat soutenu par la France avec tant de viva- 
cité et une si noble constance pendant le XVI^ siècle, il marquait 
son étonnement de voir rappeler la bulle qui fixait la ligne de 
démarcation, bulle, disait Pontchartrain, qu'aucun souverain du 
monde ne devait reconnaître, si ce n'était le roi de Portugal. Les 
papes d'ailleurs avaient-ils manifesté par leur conduite subsé- 
quente que leur sentiment eût été de donner aux seules cou- 
ronnes de Castille et de Portugal toutes les parties du nouveau 
monde, découvertes et à découvrir, au préjudice de; tous les autres 
souverains de PEurope? — Assurément, le pape, qui avait établi 
révêché de Québec; PÉglise, qui avait donné ou qui donnait 
tous les jours des pouvoirs apostoliques aux missionnaires 
allant dans les colonies françaises, n'avaient pas pensé et ne 
pensaient pas qu'il y eût peine d'excommunication contre ceux 
qui s'établissaient dans ces pays. 

Quant au projet de se fixer sur les rives du Mississipi, Jérôme 
Pontchartrain finissait par dire que Louis XIV ne l'abandonne- 
rait pas, car il pouvait l'exécuter au même titre que la France 
avait colonisé le Canada, Cayenne et diverses îles de l'Amérique; 
en effet, s'il était vrai que des voyageurs espagnols eussent tra- 
versé le grand fleuve, aucun d'eux n'y avait jamais fait d'établis- 
sement sur ses rives. 



INTRODUCTION LIX 

outre, et ilenvoyait,àlaHndei70i,d'Ibervîlle occuper la Mobile, 
puisqu'il ne pouvait obtenir la cession de Pensacola. La prise 
de possession de ce poste sur le golfe du Mexique fut un acte de 
force, mais non de violence. 

Parti à bord de la Renommée^ qu'il montait pour la seconde 
fois, et suivi du Palmier ^ sous les ordres de Lemoyne de Séri- 
gny, son frère, d'Iberville atterrissait le 24 novembre à Pensa- 
cola. Le commandant espagnol, averti de son dessein, le supplia 
alors d'en suspendre Texécution, jusqu'à ce qu'il eût reçu les 
ordres de la Vera-Cruz. D'Iberville lui prêta à cet effet un petit 
traversier conduit par Dugué, capitaine de brûlot. « Mais, dit-il, 
comme j'ai ordre d'occuper la Mobile et que je n'ay que deux 
mois à rester à cette coste, je ne puis différer d'y faire travailler 
incessamment, n'ayant pas plus de temps qu*il n'en faut pour 
m'y établir. » 

D'Iberville chargea aussitôt Lemoyne de Bienville, qui avait 
passé du fort du Mississipi au Biloxi par suite de la mort de 
Sauvole, de porter des hommes à la Mobile; et le 3 janvier 1702, 
comme lui-même était retenu par la maladie, il envoyait deux 
autres de ses frères, Sérigny et Chateaugué, avec quatre-vingts 
hommes de son équipage, joindre Bienville à l'ile Massacre, si- 
tuée sur la côte occidentale de la Mobile et oti il fit faire un 
magasin. Huit jours après, Sérigny, accompagné de Bienville et 
de Levasseur, commandant les Canadiens, partait pour aller 
prendre possession de la Mobile au nom du Roi. Le port de la 
Mobile était très bon pour des vaisseaux et de plus de défense 
que Pensacola, lorsqu'il y aurait un fort; il devait être l'en- 
trepôt de tout le commerce, tant de celui qu'on aurait avec le 
Mississipi que par toutes les autres rivières, d'oti l'on ferait 
venir les marchandises et les bois de construction, qu'on enver- 
rait en France. 

Le 3 mars, le pionnier, en partie guéri, visitait le fort à 
quatre bastions, que Bienville faisait faire. Le 9, Nicolas de La 
Salle, un des acteurs de la découverte de 1682, y passait avec sa 
famille pour y remplir les fonctions de commissaire de la marine. 
L'établissement, situé au deuxième écore. c'est-à-dire à seize 



LX INTRODUCTION 

de vingt pieds, couverte de chênes blancs et rouges, de lauriers, 
de sassafras^ de bois blanc, de noyers durcis^ surtout de pins 
propres à faire des mâts. « Cette côte et toutes les terres des envi- 
rons, écrit d'Iberville, sont parfaitement belles; elles régnent 
depuis huit lieues du bas de la rivière en montant jusqu'aux 
Tomes et s'approchent en plusieurs endroits jusqu'au bord de la 
rivière, laquelle, serpentant, s'en éloigne en quelques autres. » 

Bienville, envoyé le 4 par son frère explorer les îles voisines, oti 
il y avait eu des établissements de sauvages alors abandonnés, en 
rapporta cinq figures en plâtre : une d'homme, une d'enfant, un 
ours et un hibou. D'Iberville pensait que c*était l'œuvre de quel- 
que Espagnol du temps de Soto. Mais les Mobiliens, qui en 
avaient fait leurs dieux, leur offraient des sacrifices, et s'éton- 
naient que les Français eussent pu les prendre sans être aussitôt 
frappés de mort. 

Le 20, 21, 22 et 23, d'Iberville tirait les alignemens des rues 
de la ville et donnait des emplacements. Les quatre familles, 
qu'il avait amenées, étaient logées et travaillaient à défricher. 

Le 26 mars^ d'Iberville assemblait des chefs Chicachas et 
Chactas que Henri de Tonty était allé chercher. Bienville leur 
servit d'interprète. D'Iberville les félicita de ce qu'ils voulaient 
vivre en paix; il leur représenta le danger pour eux d'écouter 
les paroles des Anglais, et leur promit de faire un village oti ils 
lui apporteraient les pelleteries ainsi que les autres produits de 
leurs chasses^ en échange de marchandises. 

Le 27 mars, d'Iberville quittait la ville à laquelle il avait 
donné naissance et revenait à bord le 29, et, un mois après, le 
27 avril, la Renommée appareillait pour la Havane et de là pour 
la métropole. 



INTRODUCTION tXf 



VII 



Le retour de d'Iberville en juillet 1702 fut cette fois bien diffé- 
rent de celui de 1700. Les Espagnols, contrairement aux méchants 
pronostics de Beaujeu, avaient dû laisser les Français s'établir. 
D*Iberville, qui avait obtenu ce résultat par sa bienveillance dans 
ses rapports avec eux, par son habileté et sa fermeté, avait, en 
outre, momentanément écarté les Anglais, mais de plus, revenu 
avec Lesueur, qui était monté dans le haut Mississipi, il avait 
rapporté une cargaison dont les échantillons avaient fait dire à 
un habile homme^ le navigateur Froger, « qu^elIe valoit de l'or 
et de l'argent, et que d'Iberville avoit bien Tesprit de colonie ». 

Cet heureux succès dut faire mal au cœur à Le Gallois de 
Beaujeu, qui avait écrit, le 21 juin i700,à Cabart de Villermont : 
t Je suis bien fasché du peu de réussite de l'affaire du Mississipi; 
mais elle ne pouvoit pas aller autrement, un avocat en estant le 
promoteur et à la teste d'une compagnie qui avoit cru me tirer 
les vers du «eç. Mais, ma foy, je me suis moqué cCeux et ne leur 
ay dit que ce que j'ay voulu qu'ils sceussent; cela leur apprendra 
à estre une autre fois plus sages et à connoistre mieux leurs 
gens. » On peut juger par là si Cavelier de La Salle avait tort 
lorsqu'il se défiait de lui et de celui à qui il écrivait. 

Mais de quel avocat^ de quelle compagnie, Beaujeu voulait-il 
parler ? 

Un document de ce volume nous dit que Lesueur avait passé 
aux Sioux, après avoir intéressé quelques particuliers de Paris 
dans la recherche des mines qu'il prétendait avoir trouvées 
dans le pays ; sans doute c'était à cette compagnie que Beaujeu 
faisait allusion. M. L'Huillier, ferniier général, soutien de Le- 
sueur pour l'établissement de la rivière Saint-Pierre, M. de Ré- 

mnnvîllé». l'iriffénieur. en fsiicaîpnf narrîp vrflÎRAmKlaKl^rnpni-» 



LXII INTRODUCTION 

puis, dire sûrement, je craindrais de me prononcer d'après des 
documents insuffisants. Je ne puis toutefois m'empêcher de faire 
encore remarquer ici le rôle de Nicolas Thoynard, qui était bien 
avocat, mais peut-être aussi magistrat. 

! D'Iberville avait résumé, pour lui, sa dernière campagne dans 
ces quelques lignes, en réponse à deux questions : c Je détruy le 
fort de Bilocchy, et étably la Mobile où je fait un fort à 4 bastions. 
Cette rivière est belle ; bon terens. Il y a un havre à l'entrez, où 
il y a 21 pieds sur la barre, d Et ailleurs : c Je fait faire la paix 
aux Chicachas^ qui sont venus à la| Mobile, avec les Chaquetas. 
Les Chicachas ont chassé les Anglois de chez eux et nous sont 
amis. Je fait bastir un fort à 70 lieues dans le hos de la Mobillp^ 
à 10 lieues de Chicachas et 8 de ces Chaqueta, où commande 
Tonty avec vingt hommes. Nous somme mestre à présent de 
plus de 23 800 familles Sauvages, dont 18000 sont à i5o lieues 
à la ronde de l'établissement. Nous communiquons de la Mo- 
bille à cheval aux Ilinoues, de nations en nations en douze jours 
de tans, et ché toutes les nations des anviront et à la Caroline en 
vingt jours, Virginie et Mcriland. » 

Les faits, dans ce que je viens de rapporter, ont un caractère 
politique et général, qui ne nous étonne pas sur la curiosité de 
Thoynard; mais il adresse aussi beaucoup d'autres questions, 
où se marque la préoccupation du parti matériel à tirer de la 
Louisiane. — Il demande : 

lo Si monsieur Lesueur apporte beaucoup de plomb; s'il ap- 
porte beaucoup de cuivre, et de quelle nature il est. 

20 Si le cuivre qu'il a trouvé est peu avant en terre et par lits, 
comme M. de La Salle lui a dit en avoir vu dans plusieurs ra- 
vins vers le haut Canada, lorsque les eaux étaient écoulées. 

30 Quelle était l'espèce de vert-de-gris que l'on disait qu'il ap- 
portait aussi. 

40 Si d'Iberville avait vu des vers à soie dans les arbres; s'il 
avait apporté nombre de leurs cocons mieux conditioimés que 
ceux de son dernier voyage. 



INTRODUCTION LXIII 

A quoi d'IbervîUc répond : 
lo Que Lesueur n'a que de la montre de plomb. 
20 Que le cuivre qu'il apporte comme échantillon est bon, 
assez épuré, et rouge. Que la mine d'où il Tavaittiré était à 600 
lieues de rembouchure, assez avant en terre ; qu'on avait des mi- 
nes de cuivre et de plomb vers les Tamaroas, de plomb surtout. 
30 D'iberville pense, s'il y a du vert-de-gris, qu'il n'y en a 
que peu ; mais il dit qu'il y a plusieurs caisses de terre verte, 
équivalant à mille livres. 

40 Qae les vers à soie qu'il a trouvés sont pareils à ceux de 
Tannée dernière, et qu'il n'est pas plus savant sur ce sujet. Quant 
aux cocons dont parle Thoynard, il ne comprend pas. 

50 II répond que le froment qu'on a semé a réussi; qu'on a 
coupé l'orge en maturité; que le chaume, qui avait été laissé 
dans le champ, avait repoussé et rapporté d'autres grains la 
même année, de telle sorte que l'on avait fait deux récoltes de la 
même tige. 

D'après cette série de questions, je serais tenté de croire non 
seulement à une union d'intérêts de d'iberville avec Thoynard, 
mais encore à l'action, sinon principale, du moins très impor- 
tante, de ce dernier dans la Compagnie dont parle Beaujeu, 
lorsque je considère aussi le mouvement qu'il se donne et qu'il 
communique autour de lui pour tout ce qui touche à la Loui- 
siane. 

On en a un exemple dans ce qu'il fait pour la domestication des 
cibolas. Le frère de l'enseigne de vaisseau M. de Beauharnais, 
qui allait partir comme intendant en Canada, écrivait à Thoy- 
nard, le 3o juillet 1702, de La Rochelle : « Depuis que je sçay 
qu'il en couste cent escus pour avoir une charrue et deux bœufs, 
je veux tascher d'avoir des cibolas et de les domestiquer; je vous 
manderay mes veues. » 

Mais, bien avant cette lettre, Thoynard avait songé à faire filer 
de la laine de cibola, et y avait réussi. Le 3 mars 1700, Sérigny 
le remerciait de l'avis qu'il lui en donnait. « Si mon frère, écri- 
vait-il le 3 mars 1700. trouve au Missvssvov un terrain propre 



LXIV INTRODUCTION 

de régaler d'Iberville, à son arrivée, de la vue de Téchantillon 
qu'il avait reçu de ce drap. C'était là un petit événement pour 
les amis de Thoynard. L'abbé AUeaume, le grand pénitencier 
d'Orléans, à qui en revenait Thonneur après beaucoup de peine, 
se félicitait d'avoir les prémices de la découverte de d'Iber ville. 
Il se faisait un grand plaisir d'être « Mississipien par les pieds >. 
Mais ce qui est curieux surtout, c'est John Locke, l'immortel 
Locke, comme l'appelle un personnage de Cooper, louant Thoy- 
nard, en voyant un échantillon d'étoffe de cibola, « qu'il eût 
avancé autant cette affaire ». 

« L'etoflFe me paroît bonne, lui écrivait-il de Londres le 5 juin 
1700, et sa couleur, toute naturelle qu'elle est et sans aucune 
teinture, est telle qu'il n'y auroit rien de plus agréable que de 
vous voir tout babillé de la mesme, comme vous m'avez fait espé- 
rer.» Un peu plus, le cibola allait devenir à la mode/ si le grand 
pénitencier d'Orléans le portait dans tous les mondes où allait le 
grand pénitencier de Notre-Dame de Paris, Robert, ami de La 
Fontaine, et surtout si l'auteur de VHarmonie des Évangiles 
voulait complaire en ceci au philosophe anglais, auteur du livre 
sur V Entendement humain. 

L'intendant Beauharnais, dans sa lettre du 3o juillet 1702, 
donne aussi des renseignements sur ce qu'apporte Lesueur. 

« Il a rapporté, écrit-il, du vert de montagne très beau; il dit 
que l'onluy en offre un franc six deniers de la pièce plus que du 
vert de montagne d'Allemagne qui se vend 20 sols. Il a aussi 
trouvé une mine de talc. Je compte pour peu de chose ces deux 
articles, mais j'ay veu du cuivre très beau, qu'il prétend avoir 
trouvé auprès de la mine, et du plomb. J'ay veu un morceau de 
terre de mine de cuivre, que je ne crois pas trop riche; il en 
cousteroit encore beaucoup pour aller le travailler. Sa terre de 
plomb paroît plus remplie de plomb, mais il est plus léger que 
celui de France. Si nous avions pu retirer du bureau des Fermes 
les caisses qu'il a pleines de ces terres de cuivre et de plomb, 
j'en aurois assurément fait Tespreuve à Rochefort pour juger si 
le profit payeroit la dépense. » 



INTRODUCTION LXV 

drait pas à celles de cuivre et de plomb, dont on avait déjà 
quelques indices. En attendant, il espérait tirer un grand parti 
du transport de bois de construction pour la marine et songeait à 
établir des scieries. 

Sans vouloir entrer dans trop de détails, il importe néanmoins 
de rappeler les vues que d'Iberville avait lui-même sur la possi- 
bilité d'un commerce à faire avec les sauvages en temps de paix* 
Plus de soixante à quatre-vingt mille peaux de bœuf et de quinze 
mille peaux de chevreuil, cerf et biche, qu'il proposait de faire 
apprêter sur les lieux, devaient, selon lui, donner un retour 
de plus de 2,5oo,ooo francs. On tirerait de chaque peau de 
bœuf et de vache, Tune portant l'autre, 4 à 5 livres de bonne 
laine, qui se vendait 20 sous^ et 2 livres de crin à 10 sous. 
On ferait, outre cela, chaque année plus de 200,000 livres de me- 
nue pelleterie en ours, loups, chats-cerviers, loutres, chats sau- 
vages, de renards, martres, ce qui donnerait au Roi pour les droits 
d'entrée, par année, plus de 25o,ooo livres sur le pied qu'elles 
étaient alors. 

L'on commençait ainsi à entrevoir les raisons commerciales 
de la colonie, en même temps que l'on élargissait la puissance 
politique de la France. 

D*Iberville, en triomphant delà résistance de l'Espagne sur les 
côtes du golfe du Mexique, avait fixé ses limites du côté de Test, 
comme La Salle avait marqué de son sang celles de Touest, sur 
une rivière du Texas; mais en s*interposant entre les colonies 
anglaises et les colonies' espagnoles, la France avait à ces deux 
époques, comme on Ta vu, des desseins différents. Cavelier de 
La Salle était entré dans la vallée du Mississipi en ennemi de 
l'Espagne, suivant les traditions de la politique française depuisr 
François I*; d'Iberville s'y établissait comme ami, comme auxi- 
liaire de cette puissance. — C'était là un nouvel ordre de choses; 
d'Iberville se hâta en conséquence d^indiquer les moyens d'élever 
une barrière contre un ennemi commun. 

Il se proposait à cet effet de commencer lui-même, outre celui 
de la Mobile, quatre grands établissements. Le premier devait 
être au bas du Mississioi: le deuxième poste devait être aux 



LXYI INTRODUCTION 

Pendant que vingt Canadiens partis des Tamaroas remon- 
teraient ce fleuve pour savoir ce .que c'était que le métal blanc 
qui ne fondait pas au feu comme le plomb, d'iberville avait 
l'intention de faire reconnaître TOhio. 

Dans sa pensée, les divers postes qu'il projetait seraient un 
moyen d'arrêter les progrès des Anglais, et il eût désiré ne pas 
leur laisser le temps de conquérir des alliances parmi les Indiens. 

L'Ouabache, sur une des branches duquel étaient les Cbaoua- 
nons et les Loups, et où il ferait venir d'autres nations qu'il dépla- 
cerait, servirait de barrière contre nos rivaux. — Il avait le des- 
sein d'établir les Illinois à Tentrée de cette rivière, de porter les 
Miamis aux Illinois, les Sioux à l'entrée de la rivière Moingona. 
— D'iberville espérait s'attirer les Indiens par les prix inférieurs 
des marchandises des Français, qui, les apportant parles rivières, 
pourraient les donner à meilleur marché que les Anglais, obli- 
gés de passer les montagnes avec des chevaux. — Son projet était, 
avec les sauvages et en les munissant de fusils, de former une 
armée de 1 2,000 hommes, qu'il pourrait faire marcher contre le 
Maryland, la Virginie et la Caroline. D'iberville, en désignant 
toutes les familles sauvages qu'il se proposait d'approcher des 
Français, en évaluait le nombre à près de 24,000. 

Nous avons par ces plans une idée de ce que d'iberville voulait 
faire pour mettre à la fois le Canada, l'Acadie et le Mexique dans 
une entière sûreté au moyen de l'établissement de la Louisiane. 

Il n'en trouva pas moins le Canada hostile au point qu'en lyoS 
il regardait à accepter le commandement en chef de la nouvelle 
colonie. On insinuait à Québec et à Montréal qu'il ne cherchait 
que son intérêt particulier à leurs dépens; en conséquence, leurs 
émissaires faisaient exciter les sauvages à ne pas exécuter ce qu'il 
demanderait, de même que les députés du Canada à Paris avaient 
ordre de se méfier de lui et de ne pas le voir. — Par contre-coup, 
tous ceux qui lui appartenaient étaient devenus suspects, et ses 
frères comme ses amis dans la colonie, qui souffraient plus que 
d'autres de ses dispositions, se plaignaient à lui des chagrins qu'il 
leur attirait, et de ce que le gouverneur général parlait à peu 



INTRODUCTION LXVII 

— D'Ibcrville, en un mot, rencontra le même sentiment de 
la part de la colonie que Cavelier de La Salle, à un degré 
moins grave toutefois, parce qu'il ne se compliquait pas comme 
pouc celui-ci des haines engendrées par l'antagonisme d'ordres 
religieux. Il est à remarquer du reste qu'un esprit de jalousie 
domine Thistoire de tous ceux qui pénètrent dans l'intérieur des 
terres et s'y établissent. Québec avait jalousé Montréal ; Montréal 
et Québec jalousèrent à leur tour les pionniers des lacs et les 
vallées de TOhio et du Mississipi. Les nouveaux établissements 
gênaient les anciens dans leur commerce avec les sauvages. 

La jalousie du Canada contre la Louisiane était devenue plus 
vive depuis 1701^ que le roi avait répondu le 3i mai par un refus 
à la proposition du chevalier de Callières de mettre la colonie du 
bas Mississipi sous son commandement. L'intention de Louis XIV 
était alors arrêtée de soutenir le nouvel établissement par la mer. 
Il lui avait semblé plus prompt d'envoyer des ordres par là que 
de Québec. 

Obligé de se contenir, le Canada ne laissa plus guères voir 
que son désir d'enfermer du moins la Louisiane naissante 
dans des limites plus étroites^ et, tandis qued'Iberville regardait 
comme nécessaire qu'elles fussent établies au détroit des lacs 
Erié et Huron, MM.de Callières et de Champigny exprimaient 
Tavis qu^elles fussent au débouché de l'Ouabache dans le Missis- 
sipi. D'Iberville pensait que les rivières qui tombaient dans le 
Canada devaient en faire partie, mais que tous les affluents du 
Mississipi devaient appartenir à la Louisiane. Selon lui, il était 
important que le commerce se fit par eau pour diminuer la 
dépense, et qu'on n'allât plus dans l'intérieur des terres, comme 
par le passé, chercher les sauvages, leurs denrées et le produit 
de leur chasse. Il fallait leur laisser le soin de les porter aux' 
établissements des Français. 

Les difficultés entre le Canada et la Louisiane s'étaient, je crois 
l'avoir dit, accrues, au début, des inquiétudes de Saint-Do- 
mingue, qui craignait de voir une colonie plus près qu'elle des pos- 
sessions espagnoles. Ogeron de La Bouère, en i66q^ avait songé à 



LXVIII INTRODUCTION 

plus avancée du même continent» Ducasse, alors gouverneur, 
n'avait pas manqué de représenter le danger de s'embarquer dans 
le projet d'une colonie improductive. 

Cest ainsi que celui qui veut faire quelque chose rencontre aus- 
sitôt mille contrariétés. La colère et la mauvaise foi désintérêts 
ou des amours-propres froissés ne lui épargnent ni les obstacles ni 
les accusations même les plus éloignées de son caractère. — 
Qu'importe? celles qui blessent le plus leur semblent les meil- 
leures. Nous avons vu d'Iberville se plaindre de ce qu'on lui 
avait voulu faire jouer un personnage qui n'était pas d'un hon- 
nête homme, demander s'il devait être traité comme un Anglais, 
souffrir des injustices qu'on faisait éprouver à ses parents, à ses 
amis, à cause de lui. Sa mémoire, non plus, ne devait pas échapper 
à des incriminations qui soulevèrent sa famille de douleur et 
d'indignation. De toutes ces attaques d'hommes la plupart sans 
nom et sans valeur, il ne reste rien que le souvenir de la persé- 
vérance du pionnier au milieu de ces misères et des perfidies sou- 
vent plus cruelles que tous les dangers qu'il avait bravés comme 
soldat et comme marin. On ne pouvait pas du moins ne pas 
reconnaître qu'il avait accompli l'acte considérable que le gou- 
vernement de Louis XIV attendait de son zèle et de ses talents^ 
ce qui était supérieur à tout ce qu'on pouvait dire contre sa per- 
sonne. Je ne sais s'il avait fait ses affaires à côté de celles du roi, 
ce qui me semble ici de très peu d'importance; mais il était certain 
qu'il avait accru le renom et étendu la puissance de la France 
en commençant l'œuvre de la colonisation au sud-ouest du 
continent. 

Sans doute ces commencements, malgré les efforts qu'ils avaient 
demandés, présentaient un aspect bien modeste. D'Iberville 
n'avait laissé à la Mobile que iSg hommes, tant en état major 
qu'en matelots et ouvriers. Toutefois cette petite colonie, dans 
laquelle il y avait 64 Canadiens, et oti il demandait de faire venir 
i5o familles des plus pauvres du même pays, devait suffire pour 
attendre que la paix permît de faire mieux; l'honneur des der- 



INTRODUCTION LXIX 

Lorsqu'il mourut en 1706, après avoir pris et rançonné Hle de 
Nièves, il n'était venu à la Havane que pour aller de là exécuter 
le projet plusieurs fois présenté par lui d'attaquer les colonies 
anglaises de TAmérique du Nord, dont il a été le premier à 
annoncer les grandes destinées. 



VIII 



Tel est l'ensemble de faits dont ce quatrième volume nous 
offre les documents avec leurs développements. Il achève de nous 
faire connaître d*une manière toute nouvelle la découverte du 
Mississipi. 

Les ouvrages les plus consultés relativement à cette matière 
ne présentent que bien vaguement l'aspect réel des entreprises 
de d'Iberville sur le golfe du^Mexique. 

J'en cherche inutilement l'image dans V Histoire de la Loui' 
siane, par M. Gayarré, quoiqu'elle ait été écrite sur les extraits 
des documents de France pris par feu mon honorable ami M. Ma- 
gne, avocat et divtcttur de V Abeille de la Nouvelle-- Orléans, 
Quant à l'histoire du P. Charlevoix, cet ouvrage, auquel je me 
plais néanmoins à reconnaître le mérite d'avoir conservé seul 
pendant longtemps le souvenir de l'action française dans l'Amé- 
rique du Nord, cet ouvrage offre encore d'autres erreurs qui 
étonneraient, si l'on ne voyait tous les jours ce que sont les 
livres écrits trop vite. Le Révérend Père prête d'abord à d'Iber- 
ville le mérite d'avoir suggéré aux Pontchartrain le dessein 
de faire suivre les découvertes de Cavelier de La Salle, dessein 
que CCS ministres avaient formé, comme on l'a vu, avant la 
paix de Ryswick. Charlevoix se trompe aussi sur le nombre 



LXX INTRODUCTION 

comme le bâtiment sur lequel d'iberville a accompli sa première 
campagne, victorieusement terminée par la découverte de l'em- 
bouchure du grand fleuve. Sans doute, si dans les deux cam- 
pagnes qui suivirent, la Renommée était fidèle au navigateur 
autant que la Gloire, quelques années après, devait l'être à 
Duguay-Trouin, selon l'expression de Louis XIV, il est contre 
la vérité et contre la justice d'oublier qu'avant ce navire ce 
sont la Badine et le Marin dont les équipages ont fait l'explora- 
tion si remarquable de 1698 à 1699. La publication des journaux 
de ces deux frégates, dont un manuscrit postérieur à la Régence 
donne un mince résumé, est donc une restitution des plus 
importantes, puisqu'on devra lui tenir compte d'avoir exposé les 
préoccupations et les vues de tout genre qui ont fait de cette 
campagne et de ses résultats un événement dans la science 
autant que dans la politique. On peut maintenant juger les 
difficultés que rencontra la découverte des passes du fleuve, et 
aussi les premiers rapports des Français avec les indigènes. 

Ce tableau, celui des luttes soutenues pendant quatre ans contre 
les divers intérêts, qui eussent volontiers arrêté rétablissement de 
la France au golfe du Mexique, ressortent avec éclat des docu- 
ments que nous produisons-; mais les campagnes de d'iberville en 
tirent un caractère tout à fait attachant, lorsqu'on le voit pour- 
suivant ses entreprises nonobstant les attaques constantes d'un 
autre ennemi qui paralyse souvent nos vertus, je veux dire la 
maladie, qui finit par l'empêcher de retourner à sa colonie. 
Après les attaques de la fièvre en 1699 -1700, et une grande 
douleur au genou qui l'empêcha d'explorer lui-même la rivière 
Rouge, après l'abcès qui lui fit faire une entaille de six pouces 
à travers le ventre en janvier 1702, et le retint lors de l'établis- 
sement de la Mobile, il tomba, à Paris, à la fin de 1704, si gra- 
vement malade que sa femme, Marie de La Combe, et son frère, 
Le Moyne de Sérigny, vinrent en poste de La Rochelle. Leurs 
soins le sauvèrent, mais ce fut pour peu de temps. La santé de 
cet homme du Nord^ habitué aux froids de la baie d'Hudson, 
s'était altérée de plus en plus dans ses explorations, et l'on pou- 



à laquelle il donnait la vie était condamnée, ainsi que les autres 
de l'Amérique du Nord, à être absorbée par les colonies anglaises, 
situées aux côtes de l'Atlantique, si la France ne mettait pas son 
émigration plus en rapport avec le chiffre de celle de ses rivales. 

Ce double pressentiment de l'avenir jette à la fois, pour ainsi 
dire, un deuil anticipé sur Tbistoire du pionnier et sur celle de 
DOS établissements, mais Ton s'intéresse davantage par cela même 
à cet homme, qui ne cesse d'agir pour la patrie que lorsqu'il cesse 
de vivre. D*Iberville ainsi a continué dignement Cavelier de La 
Salle, quoiqu'il n'ait pas été autant éprouvé que lui. Toutefois 
chez l'un ainsi que chez l'autre^ à l'écart du monde et presque 
toujours loin des regards, l'esprit a dû se soutenir par quel- 
ques-unes de « ces pensées de derrière » avec lesquelles Pascal 
voulait qu'on jugeât de tout, et qui nous servent à nous 
diriger, quelquefois à diriger les autres, souvent aussi à les 
supporter. 

Ce quatrième volume a l'heureuse fortune, comme les précé- 
dents, de faire connaître quelques-unes de ces pensées. Elles re- 
haussent de beaucoup la mémoire de d'Iberville, dont elles font 
un homme supérieur, au lieu seulement du soldat hardi que nous 
étions habitués à voir. 

C'est une raison pour moi de regretter les retards apportés à 
l'impression de cette partie ; mais Ton me pardonnera probable- 
ment mes lenteurs, si l'on m'autorise à dire que la publication 
de ce recueil a été commencée et poursuivie dans des conditions 
de manque de temps et de santé qui se sont mutuellement 
aggravées. J*ai corrigé mes premières épreuves à une des eaux 
d'Auvergne, où j'allais chercher des forces à côté du regrettable 
auteur de la Vie du cardinal de Bérulle^ qui mourait épuisé. 
Plus tard, affligé de toutes manières, sans le délai que m'a 
donné la grève des ouvriers typographes, il m*eût été impossible 
de terminer mon troisième volume. Je puis ajouter que j'ai dû 
arracher celui-ci^ feuille par feuille, aux empêchements de la 
maladie. J'avais, il est vrai, pour m'encourager, l'exemple de 
l'homme dont il rappelle l'acte principal, et j'ai toujours eu 
dans le cœur le sentiment dont Jean Ango a fait sa devise. Mon 
espoir ici encore n'a pas été déçu^ puisque j'écris ces lignes près 



LXXII INTRODUCTION 

du lieu où il semblait, il y a trois ans, que tout travail dût s'ar- 
rêter pour moi. Mais pourquoi faut-il que j'aie eu, au moment 
oti j'achevais cette nouvelle et pénible étape, à déplorer person- 
nellement la mort du général Garfield, qui a été un des patrons 
de ce recueil auprès du Congrès des États-Unis, et qui, dans son 
programme d'administration, après la convention de Chicago, 
montrait une si vive sollicitude pour les peuples établis sur les 
rives du Mississipi. 

Je ne crois pouvoir mieux honorer ici son souvenir qu'en rap- 
pelant ce qu*il écrivait alors : « Il appartient, disait-il, à la pru- 
dence du Congrès de découvrir quelque moyen pour que cette 
grande rivière cesse d'être un sujet d'épouvante pour ceux qui 
habitent ses bords. Il faut qu'elle transporte avec sécurité d'une 
extrémité à l'autre de ses eaux les produits industriels de vingt- 
cinq millions d'hommes. » 

Si nous rapprochons le présent du passé, ces lignes font 
comprendre l'esprit de justice qui animait le général Garfield à 
l'égard de nos découvreurs et de nos pionniers. 

PIERRE MARGRY. 

Septembre 1881. 



ERRATA DE CE VOLUME 

Page 149, 5« ligne, au lieu de 3, /iseç 3oo 10'. 

3o5, i6e — au lieu de i5 juin, lise^ i5 juillet. 

— 3a2, 29« — au lieu de anglaise, liseï angloise. 

— 323, 90 — au lieu de vient que, lise^ vient de ce que. 

— 469, 4« et i9« lignes, au lieu de 1700, lise^ 1701. 

— 5o8, au titre, au lieu de 1701, lise\ février 1702. 

— 539, 6« ligne, au lieu de lyoi, lise\ 33 mars 1700. 

— 568, 90 — au lieu de 1700, lise\ 23 septembre 1701. 

— 573, 80 — au lieu deXtm^, liseiltm^s, 

— 576, i5« — au lieu de chzXt, lise\ ch^Vlt, 



I 

PROJETS 

EN VUE d'achever LES ENTREPRISES 
DE CAVELIER DE LA SALLE. 

ILS SONT PRESENTES SUCCESSIVEMENT PAR : 

I® HENRI DE TONTY, SON LIEUTENANT, 

COMMANDANT AUX ILLINOIS; 

2° DEUX ENGAGÉS DE SON DERNIER VOYAGE; 

3° DE LOUVIGNY, CAPITAINE, ANCIEN COMMANDANT 

DES PAYS d'eN-HAUT; 

4^ DE MANTET, ANCIEN COMMANDANT A CHICAGO; 

5® ENFIN PAR LE SIEUR DE RÉMONVILLE, 

AMI PARTICULIER DE LA SALLE. 

NOUVELLES DE FRANÇAIS SAUVÉS DE l'eNTREPRISE DE l685 
DANS LE GOLFE DU MEXIQUE 

(SEPTEMBRE 1694 — JANVIER 1698) 



IV. 



VUES SUR LE GOLFE DU MEXIQUE 



TONTY PROPOSE DE CONTINUER L'ENTREPRISE 

DE CWELIER DE LA SALLE 
POUR PRÉVENIR LA CONCURRENCE DES ANGLAIS. 



Lettre de Henri de Tonty à Cabart de Villerthont. 

De Montréal, ce ii septembre 1694. 

Je me suis donné Thonneur de vous escrire Tannée passée 
et j'avois envoyé une relation de mes voyages au golfe 
Mexique à M. Tabbé Renaudot, lequel a deu remettre une 
coppie à M. de Pontchartrain et une à vous pour satisfaire le 
Ministre de ce qu'il souhaitoit sçavoir et vous aussy , Monsieur ; 
mais, comme je n'ay eu personne qui se soit employé pour 
moy en cour, ayant chargé M. de Vaudreuil de mes intérests, 
lequel a esté occupé à ses affaires de famille et par conséquent 
ne VOUS a pas fait voir les mémoires dont je Tavois chargé, 
touchant les choses nécessaires que je demandois à la Cour 



4 VUES SUR LE GOLFE DU MEXIQUE 

pour accomplir la desçouverte de M. de La Salle, je vous 
prie, Monsieur, d'agréer que M. de La MoUerie, lieutenant 
dans les troupes de ce pays, vous les présente. Quand je de- 
mande à parachever cet ouvrage, c^est à cause de plusieurs 
conséquences. 

La première est à fin que Sa Majesté ait un poste as- 
suré dans le Mexique, par lequel il incommodera beaucoup 
les Espagnols à cause du voisinage des mines de Sainte- 
Barbe et Saint-Jean et de la ville de Panuco. La seconde, du 
grand commerce de toute sorte de pelleteries qui sortiroient 
du dit pays, et particulièrement des peaux de bœufs ou sibola 
qui sont sans nombre, dont les cuirs et laines sont très-bonnes, 
Tespreuve en ayant esté faite en France par feu M. de La 
Salle; de la grande quantité de plomb qui s'y trouve et de la 
fertilité du pays. 

La troisiesme est la plus considérable, pour le Canada qui 
seroit perdu, si les Anglois, qui souhaitent faire cette des- 
couverte en venoient à bout, comme je n'en doubte pas, de- 
vant estre conduits par des Sauvages Loups, lesquels nous ont 
accompagnez à la mer et ensuite se sont jetés chez les Anglois. 
Ils ne manqueront pas de soumettre toutes les Nations d'en 
haut et par conséquent seroient maistres des traites de nos 
alliez Miamis, Illinois et Outavois, sans quoy le pays ne 
peut subsister, et il leur est d'autant plus facile que partie des 
Anglois de la Caroline est habituée sur un bras de rivière qui 
tombe dans la rivière Oyo, laquelle se descharge dans Mici- 
cipy. 

Nous avons mesme eu ad vis qu'un nommé Annas (? Arias), 
Englois de nation, accompagné de Sauvages Loups a eu quel- 



PROPOSITION DE HENRI DE TONTY D 

leur donnera un grand pied pour la réussite de leur entreprise, 
si il les corrompoit. 

Si je n'avois esté obligé de remonter pour commander le 
party qui va aux Outavois et tascher d^apporter remède à ce 
que les Anglois auront pu faire », j'aurois passé en France 
pour exposer à la Cour les raisons cy mentionnées et faire co- 
gnoistre de quelle conséquence il est de continuer ceste des- 
couverte, vous asseurant. Monsieur, que si elle souhaite que 
je Pachève, en me fournissant les choses nécessaires, qui sont 
comprises dans mon mémoire, je m'engage d'en venir à bout 
ayant esté deux fois à la mer des Illinois par Micicipy, 
laquelle je trouve navigable de vaisseaux, pour passer en 
France. 

Comme vous avés esté porté. Monsieur, à rendre service 
à M. de La Forest et à moy, j'ose bien me flatter que vous 
appuyerés cette affaire par vostre crédit, vous asseurant que 
je suis avec un profond respect. Monsieur, vostre très-humble 
et très-obeissant serviteur. 

H. DE ToNTY. 



I. La pièce suirante rappelle ce qu'ont fait les partis des Illinois depuis 1687 : 
« Henry de Tonty, capitaine réformé du détachement de la Marine, gouTerneur 
du fort Saint-Louis des Islinois depuis l'année 1684 et seigneur dudit lieu avec 
le Sieur de La Forest depuis Tannée 1690, j'ay fait assembler les villages Islinois 
aujourd'huy 1 1 avril 1694, en présence du Révérend Père Missionnaire, soldats et 
engagez de ce lieu, pour nous rendre un compte exact de la quantité d'Iroquois, 
qu'ils ont tuez et amenez esclaves, depuis Tannée que M. le marquis de Denon- 
ville fut en guerre contre ladite nation. Tannée 1687. Sur ce que Ton a mandé 
en cour que les Islinois avoient fait peu de choses contre les Iroquois qui sont 
à près de cinq cens lieues d'icy, les Islinois tous assemblez nous ont déclaré avoir 
tué et amené trois cent trente quatre tant hommes que petits garçons et cent 
unze tant femmes que petites filles. Fait au fort Saint-Louis^ dans la Louisiane, 
ce II avril 1694. Signé: Henry de Tonty, Jacques Gravier, de la Compagnie de 
Jésus, Montmidy, Deliette, La Meterie, Bertrand Viau, Michel Aco, De Rozier, 
La Brisée. » 



AVIS DONNES PAR LE BARON DE LA HONTAN 



II 



DEUX ANCIENS COMPAGNONS DE LA SALLE, 

VENANT DE VIRGINIE, ONT TROUVÉ UNE TERRE RICHE 
EN MINES D^OR. 



Lettre du baron de La Hontan. 

Hambourg, 19 juin 1694. 

Monsieur, 

Je me suis donné le bien de vous escrire, il y a trois ou 
quatre mois, de Portugal, touchant les affaires que j'ay eu 
avec M. de Brouillan, et comme je me suis imaginé que 
M*' de Pontchartrain me donneroit le tort eu égard à Tinfé- 
fiorité et que je demeurerois en France sans employ, tandis 
que tant de braves gens sont en exercice, je me suis résolu 
de voyager dans les pays du Nord et pour cet eflet, je me 
suis embarqué à Lîsbone dans une flûte Portugaise, qui 
devoit aller à Amsterdam , avec un passeport de Tenvoyé 
d^HoUande pour voyager seurement, où je suis arrivé à bon 
port, et où j'ay demeuré sept ou huit jours ; ensuite de quoy 
je suis venu icy, où je rencontray deux François qui viennent 



AVIS DONNÉS PAR LE BARON DE LA HONTAN 7 

Mexique, et que mondit sieur de Lassalle estant mort, ilss'es« 
toient îettés parmi les sauvages, où ils ont demeuré sine ans 
entiers, vîvans avec eux et allans très souvent saccager les 
Espagnols dans leurs villages. Ils disent tant de choses tou- 
chant la richesse de cette terre par la quantité de mines (for 
et sablons d'or qui y sont et la facilité qne nous aurions de 
nous en saisir que j'en ay dressé un mémoire que je vous 
enverray au premier jour. Ils m'ont apris aussi le désordre 
où sont les Anglois dans la Nouvelle Angleterre; une révolte 
s'y est faite avant leur départ et plusieurs personnes de 
Boston se sont sauvées à la Virginie, crainte d'estre massacrées . 
Il y a très peu de temps qu'ils sont arrivés en cette ville dans 
un vaisseau chargé de tabac qui vient de ces pais-là, et ce qui 
m'a fait sçavoir que ces hommes estoient icy, c'est qu'ils ont 
proposé à quelques marchands de cette ville de leur donner 
un petit vaisseau /?owr aller charger d'argent au Mexique, 
s'obligeant à estré mis à mort, en cas que leur entreprise 
n'aye pas un bon succès. Ils m'ont paru avoir assés d'intel- 
ligence; cependant on n'a pas voulu y toper. Je pars demain 
pour Copenhague, d'où j'iray en Suède et de là en Pologne, 
ensuite je traverseray en Italie par Vienne, si je puis avoir un 
passeport de l'envoyé de l'Empereur, qui est à Varsovie. Je ne 
puis. Monsieur, vous donner autres nouvelles, si ce n'est que 
la plupart des Holandois de marque et de distinction sou- 
haiteroient fort la paix et je puis vous dire avec toute vérité 
que les plus grands enemis que nous ayons dans tous ces 
pais icy, sont les François réfugiés; aussy sont-ils odieux 
parmi toutes ces nations et il y en a très peu qui trou- 
vassent crédit dans les bourses des villes. J'espère, Monsieur, 



8 AVIS DONNÉS PAR LE BARON DE LA HONTAN 

puisque je suis et seray incessamment avec passion, Mon- 
sieur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

Lahontan. 

Note de la main du ministre. Écrire à Tabbé Bidal de faire en sorte de 
faire revenir les deux François. 



III 

L'ABBÉ BIDAL 

RÉSIDENT POUR LE ROI A HAMBOURG, n\ RIEN APPRIS 
SUR LES FRANÇOIS VENUS DE VIRGINIE 



Lettre au Ministre de la Marine. 

A (?), le 19 août 1694. 

Monseigneur, 

Suivant vos ordres je me suis informé avec soin par le 
moyen de plusieurs amis que j'ay à Hambourg, s'il y estoit 
arrivé deux François venans de Virginie; ils m'ont tous res- 
pondu qu'il n'y estoit arrivé aucun vaisseau, ny aucun Fran- 
çois de Virginie, ni des isles voisines. Si dans la suite ces 
François venoient à Hambourg, je ne manqueray pas d'em- 
ployer tous mes soins pour les faire passer en France. 
Je suis avec un profond respect. 

Monseigneur, 

Vostre très humble, très obéissant et très obligé serviteur, 

BiDAL. 



PROJET DE MM. DE LOU VIGNY ET DE MANTET 



IV 



LE SIEUR DE LOUVIGNY 

CAPITAINE DES TROUPES DE LA MARINE EN CANADA, 

ANCIEN COMMANDANT DES PAYS D^EN HAUT, 

ET LE SIEUR DE MANTET, LIEUTENANT, ANCIEN COMMANDANT A CHICAGO, 

TRAVAILLENT DEPUIS CINQ ANS A REPRENDRE LES PROJETS 

DE CAVELIER DE LA SALLE ; 

LES SAUVAGES SE JOINDRONT A EUX 



Mémoire pour continuer la découverte des Mines et Éta- 
blissements des Espagnols dans le Mexique par le 
Mississipi. 

Québec, 14 octobre 1697. 

Je me suis appliqué depuis plusieurs années à chercher 
dans ce Nouveau monde quelque descouverte, dont le Roy 
peust recevoir gloire et ses sujets de l'advantage. J y ay tra- 
vaillé avec plus d'exactitude, pendant le temps que M. le 
comte de Frontenac m'a fait Thonneur de me donner le com- 
mandement des postes chez les nations sauvages, où j'ay 
passé quatre ans, avec les quelles les François de cette co- 
lonie commercent. 

Pendant mon séjour, j'ay donné mes soins à maintenir 
une estroite union avec nos alliez, les détournant de porter 
leur pelleterie aux Anglois, quoy qu'ils eussent fait plu- 
sieurs tentatives nour les inciter et les oblicer oar leurs nro- 



10 POURSUITE DES DESSEINS DE C. DE LA SALLE 

toutes les nations, leur insinuant du mespris tant pour nos 
marchandises que pour nos personnes, afin de s'emparer par 
force ou par trahison de nos postes, dont ils sont extrême- 
ment jaloux par les connoissances quMls ont des advantages, 
que Ton peut tirer de ce pays, non seulement à cause des 
pelleteries, mais des richesses qui y sont. Ils prétendoient 
s'unir tellement avec nés alliez, qu'ils avoient projeté de les 
armer contre nous, afin de chasser entièrement les François 
du Canada et rester par ce moyen seuls possesseurs de ce 
vaste continent. Mais les ordres de nostre général ont esté 
suivis et exécutez avec tant de fermeté que leurs desseins, qui 
sans doute auroient causé dans peu la ruine de la colonie, se 
sont esvanouis par la guerre continuelle, qu'il leur a faite 
tant sur les Anglois que sur les Iroquois unis ensemble. 

Parmi une si grande quantité de peuples de diverses ma- 
nières et de coutumes différentes, il estoit besoin de comman- 
dants et de François pour s'opposer aux émissaires ouverts 
et cachez des Anglois et rompre leurs mesures. Le sieur de 
Manthet lieutenant des troupes fut choisi par M. le comte 
de Frontenac pour commander à Chicagou,dont il s'acquitta 
très bien. Poussez ensemble de la mesme inclination de cher- 
cher quelque descouverte utile, nous nous sommes attachez 
à prendre des lumières seures et véritables du voyage de 
M. de La Salle, afin de pouvoir continuer ce grand ouvrage 
pour la gloire du Roy, facile par l'industrie des Canadiens et 
advantageux à l'une et l'autre France, puisque nous sommes 
asseurez d'y trouver les mesmes douceurs, dont jouissent les 



PROJET DE MM. DE LOUVIGNY ET DE MANTET II 

Majesté à aucuns frais ny faire les despenses excessives que 
Ton a creu indispensables et qui ont rendu le voyage du 
âeur de La Salle infructueux après sa mort, plusieurs per- 
sonnes qui sembloient devoir le continuer préférant le com- 
merce et leurs propres intérests à la gloire du Roy, y ayant 
laissé sans secours plusieurs familles qui s'estoient embar- 
quées avec le sieur de La Salle pour commencer Testablisse- 
ment de cette descouvene, quoyqu'ilfust facile de les assister. 
Le sieur de Manthet et moy depuis cinq ans travaillons avec 
attache, pour trouver un moyen assuré de restablir cette en- 
treprise dans sa première splendeur et nous estant réglez sur 
les fautes d'autruy nous n'avons pas voulu nous ouvrir, que 
la nécessité ne nous parust assurée. Pour y parvenir, nous 
avons consulté quantité de Sauvages de différentes nations, 
afin de prendre des mémoires et des connoissances certaines 
et véritables des pays que nous souhaitons enlever, les quels 
mémoires nous avons examinez avec les journaux de plu- 
sieurs François, qui y ont esté tant avec M. de La Salle que 
depuis. Les Sauvages nous ont donné le pian du pays en 
général, celuy des establissemens des Espagnols en parti- 
culier, la quantité des Sauvages, leurs alliez, qui sont en 
petit nombre vers les mines, à cause qu'ils les y font tra- 
vailler, et le détail et les noms des Sauvages qui leur font la 
guerre, qui sont très nombreux et ne respirent que l'occasion 
de se venger des cruautez qu'ils exercent sur eux, lorsqu'ils 
en peuvent attraper, soit par force ou par finesse. Ils nous 
ont désigné les mines, leurs foneresses qui sont faciles à 
prendre, quelques unes estant de pierres, et d'autres de pieux, 
avec peu de personnes oour les carder: des mulets chargez 



12 POURSUITE DES DESSEINS DE C. DE LA SALLE 

paniers au nombre de plus de soixante, qu'ils dépeignent sur 
de Tescorce de la mesme manière que les nostres de France, 
avec leurs anneaux, conduits par huit ou dix hommes armez 
de carabines, qu'ils mettent sur le bast des mulets dans leur 
route. Ils adjoustent qu'ils font deux fois l'année le voyage 
des mines au bord de la mer, et dans différentes saisons, où 
de grands navires reçoivent ce qu'ils portent. Les Sauvages 
les attaquent souvent et ils se contentent de lever une che- 
velure et fuyent au premier coup de fusil, dont le bruit seul 
les estonne, n'en ayant pas l'usage non plus que du fer. Ils 
rapportent quelques fois de leurs guerres des ustensiles, ser- 
vant aux Espagnols , comme tasses , cuillers et morceaux 
d'argent en lingot qu'ils accommodent à leurs usages avec 
des pierres, lorsqu'ils sont de retour dans jeurs villages. 

C'est un reproche que souvent nos alliez, c'est-à-dire ceux 
qui sont depuis longtems avec nous, nous font, connoissant 
Testime que nous avons de l'or et de l'argent et mesme de cer- 
taines pierres bleues que nous nommons Turquoises, dont 
ils ont l'usage pour se parer. « D'où vient, disent-ils, que 
cette nation qui est si cruelle aux Sauvages profite d'un bien 
que vous pouvez avoir, comme eux, puisque vous avez des 
fusils, que vous estes guerriers et qu'ils ne le sont pas. Il faut 
que vous soyez amis, puisque vous ne les tuez pas pour pro- 
fiter d'un métal, que vous aimez avec tant de passion. Ce 
sont des hommes sans cœur, qui ne sortent de leurs maisons 
qu'après que le soleil est couché, qui ne sçavent point aller 
dans les bois ny en canot et n'ont des fusils que pour faire 
du bruit. » 

HT/Mie loc Coiitrorr^kc c#> îrkînHrnnf vnl/M-itîprc à n/Mic Hanc ri^tf*» 



PROJET DE MM. DE LOUVIGNY ET DE MANTET l3 

qu'une occasion aussi favorable que celle cy pour faire un 
party considérable, afin d'enlever une ville. Les François ne 
demandent qu'une permission, par la connoissance qu'ils ont 
du peu de bravoure des Espagnols, de la fertilité du pays, 
jointe à la possibilité de réussir, dont ils sont persuadez, plu- 
sieurs en ayant fait le chemin, et ayant l'assurance certaine 
de faire de gros profits tant en attaquant les mines, qu'en at- 
tendant le convoy des mulets. 

La réussite en est d'autant plus assurée que les Espagnols, 
nos voisins du Mississipi, sont gens indolens, soit vers les 
mines ou vers Panuco, qui, ne craignant aucune incursion 
d'Européens, estant enfoncez dans le plat pays et se croyant à 
l'autre bout du monde, ainsi prévenus qu'on ne peut les aller 
trouver que par mer, dont ils sont presque à l'abri à cause 
des gardes du bord de la mer qui advertissent, lorsqu'ils 
aperçoivent des navires, ce qui leur donne tems de se ras- 
sembler, ils n'ont que de foibles défenses du costé de ceste 
terre ferme, sans aucune expérience du combat. Jugez s'il 
sera difficile avec plus de deux mille hommes, dont le party 
sera composé, de les y forcer. 

Dans la certitude où nous sommes de nous rendre les 
maistres, si Sa Majesté désire nous accorder cent François, du 
nombre des quels il y aura vingt soldats choisis, nous pro- 
mettons enlever et prendre quelque place sur les ennemis de 
Sa Majesté dans le Mexique, de porter la terreur du nom de 
Louis le Grand dans un pays, où il paroist presque esteint, à 
nos frais et despens, sans qu'il en couste rien au Roy, estant 
persuadez des grandes et considérables despenses qu'il fait 
non seulement en France mais aussi en Canada. C'est pour- 
quoy pour concourir à un si noble ouvrage, nous supplions 



14 POURSUITE DES DESSEINS DE C. DE LA SALLE 

humblement Sa Majesté de nous accorder ce nombre d'hommes 
que nous luy demandons, avec une avance des choses néces- 
saires, pour engager les nations avec nous par des présens 
considérables et des peuples qui n'ont aucun commerce avec 
les Européens. Ce sera un moyen efficace pour tirer des Sau- 
vages des connoissances qui sont entièrement nuisibles aux 
Espagnols et advantageuses à la France, d'autant qu'il est très 
facile de parvenir à nostre entreprise, suivant nostre projet, 
moyennant que Sa Majesté veuille nous accorder pour nostre 
expédition le mémoire suivant, que nous espérons payer au 
retour de nostre voyage au prix de France : 

Six milliers de poudre fine. 

Huit milliers de balles et de plomb. 

. Cinquante grosses de cousteaux. 

Mille livres de tabac. 

Cinquante grosses de grelots. 

Cinquante douzaines de bracelets. 

Six cents livres de rassade assortie petite et grosse. 

Trente grosses de bagues de cuivre. 

Cent fusils légers. 

Cinquante livres de vermillon. 

Vingt-cinq douzaines de battefeux. 

Mille pierres à fusil. 

Mille alesnes. 

Outre le mémoire cy dessus, je supplie Sa Majesté de nous 
accorder gratuitement les ustensiles nécessaires pour assaillir 
et défendre. 

Vingt-quatre piques, vingt-quatre pioches, douze scies de 
long et autres pics, douze tarières assorties, douze milliers de 



PROJET DE MM. DE LOUVIGNY ET DE MANTET l5 

morrier à grenades, qui est dans le magasin du Roy, un fau- 
conneau de demi livre de balles pour faire des signaux. 

Je ne prétends pas borner mon entreprise à prendre une 
place seule sur les Espagnols et ensuite nous retirer. Je pré- 
tends sonder la coste depuis le Mississipi jusqu'à la baye de 
Panuco, en attaquer la ville, si je me trouve assez fort, ou du 
moins en ruiner le plat pays, connoistre la situation des lieux 
propres pour construire un bon fort et j'espère monter la fa- 
meuse rivière (Rio Bravo), que les François ont nommée la 
rivière de la Madelaine jusques vis à vis les mines, qui en 
sont distantes de quarante-cinq lieues , où nous irons par 
terre après avoir parcouru la coste. Si les Sauvages n'estoient 
pas dans le sentiment d'autant entreprendre, nous commen- 
cerions par les mines, dont Texécution leur donnera sans 
doute envie de pousser plus avant leur conqueste. Je suis 
résolu de courir la coste, d'enlever, pour donner au Roy 
connoissance de notre travail, quelque bastiment sur lequel 
je m'embarqueray pour aller à Saint-Domingue et de là en 
France, pendant que le Sieur de Mantet continuera nostre 
dessein par terre en laissant au bord de la mer un signal 
assuré de nostre reconnoissance pour continuer de harceler 
nos ennemis, en attendant les ordres de Sa Majesté. 

Nous employerons nos soins pour suivre la route du 
Sieur de La Salle, qui nous est entièrement connue, pour re- 
tirer les François qui y sont restez depuis sa mort, lesquels 
par Talliance qu'ils ont faite en se mariant avec des Sauvages, 
seront très nécessaires, tant pour la connoissance qu'ils ont 
des establissemens des Espagnols, chez lesquels ils font la 
guerre, que des langues et alliances des nations qui leur sont 
contiguës, de leurs mœurs, ^coustumes, des advantages du 



l6 POURSUtTE DES DESSEINS DE C. DE LA SALLE 

pays, de la fertilité et des chemins assurez et cachez pour 
réussir. 

Je ne fais aucun doute que Messieurs du séminaire deSaint- 
Sulpice, les Révérends Pères Récollectz, qui ont des ouvriers 
évangéliques dans ces pays, presque perdus et oubliez, ne 
soyent très satisfaits de sçavoir des fruits de leurs apostres, 
et qu'ils ne se joignent à nous pour une entreprise, qui leur 
doit estre agréable. Je ne parlé pas des familles de Paris et 
de Rouen qui y ont des parens, puisqu'il leur seroit honteux 
d'entendre parler d'un interest qui les regarde pour un si 
grand voyage, sans estre touchées de compassion d'y avoir 
perdu de leurs parens et de joye d'en espérer bientost des 
nouvelles et de les revoir venir leur conter leurs tristes aven- 
tures. Ils doivent se réveiller à la nouvelle de nostre départ. 

Comme il est impossible, dans un si long voyage, qu'il n'y 
ait des malades ou qu'il ne se trouve des blessez, qui ne se- 
roient pas en estât de continuer la route, il est nécessaire 
d'avoir un entrepost pour les recevoir, acheter des vivres et 
des canots pour nous en envoyer suivant nos nécessitez. 
Pour cet effet nous supplions Sa Majesté de nous accorder le 
poste de Chicago qui est le passage pour entrer dans le fleuve 
de Mississipi, afin que les personnes qui nous y laisseront 
puissent nous joindre, recevoir de nos nouvelles et en donner 
de Testât de nos affaires tant de nostre voyage que de celles 
du Canada. 

Les ordonnances du Roy sur la suppression des congez 
pour aller traiter du Castor chez les Sauvages obligeront plu- 
sieurs volontaires à suivre nostre party, ce qu'ils n'auront pas 
de peine à faire, regardant comme la privation d'un bien 



^m^^^é. 1^.,« ^-.a. J 1__ J-/3C»- 



PROJET DE MM. DE LOUVIGNY ET DE MANTET I7 

publiées. Ce sera, Monsieur, un remède assuré de les détour- 
ner de quelque dessein criminel que Toisiveté leur susciteroit 
s'ils se voyoient dénuez de quelque sérieuse application. 

CONDITIONS DES PERSONNES INTERESSEES POUR l'eNTREPRISE. 

Ceux qui prendront party seront gens choisis qui, mettant 
à la masse 3oo francs chacun, s'équiperont des armes néces- 
saires, afin que cet interest les oblige d'estre stables dans la 
continuation du voyage, qui sera de deux ans. 

En cas que quelqu'un, par dégoust, chagrin ou autre 
raison, voulust abandonner ou quitter le party, il perdra sa 
mise et sera contraint d'en fournir encore autant au profit de 
la communauté : 600 livres. 

Si quelque flibustier est atteint et convaincu de desbaucher 
ses camarades pour abandonner, quitter ou faire avorter le 
pany, il sera fait mourir sans délay à coups de fusil. 

Si dans un combat quelqu'un est blessé ou qu'il perde un 
doigt, il aura trois cents livres, et s'il perd un bras, il aura 
mille livres, prises sur le total des profits de la communauté. 

Si quelqu'un est convaincu de vol, il perdra ses droits et 
sera dégradé à terre, selon le pays, ou fait mourir, selon le 
vol, à coups de fusil. 

Si quelque flibustier est pris et convaincu de s'abandonner 
aux fenunes, il sera passé par les baguettes, et payera cent 
livres sur ses profits pour la masse totale. 

Défenses sont faites de jouer les uns contre les autres au 
surplus d'une pistole, à peine de cent livres à chacun des 
joueurs, et l'argent rendu au perdant; les cent livres seront 
mises à la masse totale. 

IV. a 



lâ POURSUITE DES DESSEINS DE C. DE LA SALLE 

Défenses de jurer le nom de Dieu et de s'énivrer, sous 
peine de baguettes. 

Les marchandises fournies pour l'équipement de ce voyage 
seront payées avant aucune séparation ny partage, y ayant 
des estats fidèles des avances, des payemens et des profits 
dont chacun aura sa part, suivant la convention que nous 
ferons après avoir reçu les ordres de la Cour. 

Comme je sçais que vous estes universel et que vous avez 
connoissance entière de la géographie et particulièrement de 
ces contrées, ayant esté autrefois dans les confins, je vous di- 
ray que j'espère qu'après avoir descendu le Mississipi jusques 
à la rivière des Oumas, je le monteray jusqu'à la hauteur de 
29 degrez ou environ, pour ensuite traverser et couper le 
chemin que M. de La Salle a fait, y chercher les François qui 
y sont restez, et me joindre aux Cenis, aux Nassonis, aux 
Palaquessons, tous alliez et nombreux, pour aller ensuite 
traverser la rivière aux Vaches, qui tombe dans la baye de 
Saint- Louis, pour continuer nostre route au travers de Rio- • 
Bravo, afin d'attaquer les mines, où des pieux servent de 
remparts, et les soldats sont des hommes qui n'ont plus de 
force pour travailler aux mines. 

Si vous souhaitez estre mon protecteur, et si vous souhaitez 
que j'accomplisse cette entreprise sous vostre autorité, il ne 
vous en coustera rien qu'à m'en procurer l'agrément, et si je 
fais quelque douceur, le quart des profits sera employé 
pour les peines des personnes que vous m'indiquerez avoir 
pris intérest pour ce qui me regarde. 

Vostre, etc. 

De LouviGNt. 



PROJET DE M. DE REMONVILLE I9 



LE SIEUR DE REMONVILLE, 

AMI DE C. DE LA SALLE, PROPOSE LA FORMATION D^UNE COMPAGNIE 

POUR LA LOUISIANE; 

LE SIEUR ARGOUD, PROCUREUR DES PRISES, ÉTEND CE PROJET. 



Lettre du sieur Argoud au Ministre de la Marine. 

Paris, 10 décembre 1697. 

Monseigneur, 

Vous verrez, par les mémoires que j*ay Thonneur de vous 
envoyer et par le détail de ma lettre, qu'il ma été impossible 
de faire plus tost response à la vostre du 20 du mois passé. 
Sçachant que feu M. de Seignelay avoit tousjours eu le 
dessein d'establir une colonie puissante dans la Louisiane^ 
et que la guerre seule Tavoit empesché de l'exécuter, il y a 
plus de huit mois que je travaille à m' instruire de la situation 
et de Testât des lieux, des mœurs des Sauvages qui habitent 
le pays, du commerce que Ton pourroit faire avec eux, et de 
tous les advantages qu'on en pourroit tirer. J'en ay, pendant 
ce temps là, parlé à plusieurs personnes qui en estoient fort 
instruites, et j'ai lu toutes les relations qui en ont esté faites, 
mais je vous advoue, Monseigneur, qu'ayant fait connois- 
sance depuis trois ou quatre mois avec le sieur de Remon- 



20 PROJET DE M. DE REMONVILLE 

fait quelques voyages sur les lieux, j'en ay tiré plus de 
lumières que de tout le reste. Cest un homme qui a de la 
naissance et du service, il a de Tesprit et du jugement, et des 
veues assez grandes sans estre visionnaire ; ce fut luy qui le 
premier me proposa de faire une compagnie, et il avoit engagé 
le sieur d'Hiremie, fameux négociant qui a du bien et du 
crédit, mais qui s'est rétracté sur ce qu'il a appris que les 
Anglois, sur les relations qui ont esté imprimées, et une entre 
autres, qui a été dédiée au prince d'Orange, songeoient 
sérieusement à faire Testablissement que j*ay eu l'honneur de 
vous proposer. Cela n'a pas dégousté le sieur de Remonville, 
mais je suis persuadé. Monseigneur, que sa proposition ne 
convient pas à la grandeur de l'entreprise et à la diligence 
qu'il faut faire, pour les raisons qui sont expliquées dans le 
mémoire que j'ay l'honneur de vous envoyer. 

Les secours que l'on demande au Roy paroissent néces- 
saires et n'ont rien d'extraordinaire. Dans toutes les nouvelles 
compagnies qui ont esté establies depuis 1664, Sa Majesté a 
tousjours fait de grands advantages à ceux qui s'y sont enga- 
gez, et, si l'on en croit toutes les relations imprimées et tous 
ceux qui ont esté sur les lieux, il paroist que jamais establisse- 
ment n'a esté de plus grande conséquence. Vous en pourrez 
juger vous mesme. Monseigneur, par le mémoire que j'ay 
l'honneur de vous envoyer, dans lequel je nqy rien exagéré, 
et j*ay mesme obmis quelques articles qui sont dans les rela- 
tions imprimées, parce que quelques juns de ceux qui ont 
voyagé dans le pays ne les ont pas remarqués. 

Le Roy n'a pas refusé des vaisseaux à a Compagnie des 



MEMOIRE DE M. ARGOUD 21 

faudroit pas davantage pour la décrier entièrement et pour 
rebuter tout le monde d'y entrer. 

ATesgard des quatre cents hommes de troupes réglées, il 
en coustera peu au Roy et la compagnie que Ton formera en 
sera soulagée ; rengagement auquel elle se soumettra de faire 
les recrues à ses frais paroist si raisonnable qu'elle peut 
espérer que Sa Majesté ne les luy refusera pas. 

A. Tesgard des autres conditions qui sont dans le projet que 
je luy ay adressé, elles sont presque toutes tirées de celles qui 
ont esté 

{La suite manque.) 



VI 



Mémoire sur le projet d'establir une nouvelle colonie au 
Mississipi ou Louisiane, joint à la lettre de M, Argoud, 
p'ocureur des prises, du lo décembre 1697. 

Le pays où Ton propose à Monseigneur d'establir une nou- 
velle colonie est d'une très grande estendue ; on prétend que 
le cours de la rivière du Mississipi est de plus.de six cents 
lieues. Cette rivière a sa source au nord-ouest de l'Amérique 
septentrionale et son embouchure au sud-ouest dans le Golfe 
du Mexique. Un habile ingénieur, qui a esté longtemps dans 
le Canada, qui a voyagé chez les Illinois, qui a connu partie 



22 PROJET DUNE COLONIE A LA LOUISIANE 

beaucoup plus exacte que toutes celles qu'on a veues jusques 
à présent. 

Il y a plusieurs rivières navigables très grandes et très 
belles qui se jettent dans le Mississipi, tant du costé de Test 
que du costé de Touest, lesquelles embrassent une très 
grande estendue de terres qui ne sont habitées que par des 
Sauvages. 

L'embouchure du Mississipi est au 3o* degré ou environ, 
de sorte que le climat, en remontant vers les Islinois, est plus 
chaud que froid et néantmoins assez tempéré en plusieurs 
endroits. 

Le pays est très abondant et produit la pluspart des choses 
nécessaires à la vie. Le mays ou blé de l'Inde y vient deux 
foys l'année; c'est une bonne nourriture, et quand on y est 
accoustumé on se peut passer de blé de l'Europe; néantmoins 
on prétend qu'il y viendra très bien quand les terres qui 
poussent trop auront esté travaillées. On a fait quelques es- 
preuves qui y ont réussi. 

Il y a quelques vignes sauvages, qui produisent d'assez bon 
vin, et Ton doit raisonnablement espérer que, quand on aura 
soin de planter des vignes des meilleurs plants et de les bien 
cultiver, on aura plus devin qu'il n'en faudra pour les habitans 
du pays. 

On y trouve une très grande abondance de gibier de toutes 
sortes, et surtout des bœufs sauvages, qui ont de la laine et 
qu'on pourra facilement rendre aussi domestiques que les 
nostres en élevant quantité de jeunes veaux et surtout les fe- 



MÉMOIRE DE M. ARQOUD 23 

Vers le sud-ouest, du costé des habitations Espagnoles du 
nouveau Mexique, il y a des chevaux sauvages qu'on appri- 
voise très aisément; les Sauvages s'en servent et les donnent 
pour de la quincaillerie. 

La pluspart des fruits de TEurope y viennent plus gros et 
meilleurs que les nostres, et il y en a quantité qui nous sont 
inconnus. 

Le pays est plein de beaux pasturages à cause de l'abon- 
dance des rivières. Les bois à bastir et les autres matériaux y 
sont en abondance en beaucoup d'endroits. Le transport en 
est facile à cause de la quantité de rivières navigables. Ainsy, 
pour peu que les colons qu'on y mènera ayent d'industrie, 
ils seront logez très proprement et très commodément en très 
peu de temps. 

On peut joindre à l'abondance la beauté et les divers 
agrémens du pays; on n'y voit jamais d'hiver et l'air y est 
extrêmement sain, de sorte que les colonies y subsisteront 
agréablement, aysément et abondamment, et il n'y aura que 
les premiers frais de l'establissement à essuyer. 

COMMERCE. 

On pourra tirer une infinité de pelleteries. Il y a des 
mations entières qui s'habillent de peaux de castor, et qui les 
\ bruslent après les avoir portées quelque temps, parce qu'elles 

sont trop esloignées du Canada pour les y porter. 

On en tirera une très grande abondance de cuirs, des bœufs 
sauvages, dont les forests sont pleines. La laine qu'on en 
tirera en très grande quantité ne sera pas inutile. 



24 PROJET d'une colonie A LA LOUISIANE 

estant dans le mesme climat que la Sicile, Tltalie et une 
partie de TAsie, personne ne doute qu'on n'y puisse élever 
des vers à soye; ce seul article, avec le temps, seroit d'une 
conséquence infinie pour le Royaume. 

Il y a des cantons de douze ou quinze lieues, où l'on trouve 
le plomb en abondance sur la terre, sans estre obligé de 
fouiller les mines. 

On y trouve aussi de l'estaim et du cuivre. 

On y pesche des perles dans une partie du golfe du 
Mexique, et quoyqu'elles ne soyént pas d'une si belle eau que 
les perles Orientales, on en peut néantmoins faire un très 
bon commerce. 

Il y a abondance de bois de cèdre, et d'autres bois de 
diverses couleurs propres aux ouvrages de marqueterie, qui 
sont pour le moins aussy beaux que ceux du Brésil, dont on 
n'auroit plus besoin dans le royaume. 

Les chanvres y viennent naturellement de huit ou dix pieds 
de haut sans estre cultivez; on en trouve des campagnes 
toutes remplies; il seroit merveilleux pour les cordages, pour 
les voiles et pour les grosses toiles. 

Les chesnes y sont admirables pour la construction des 
vaisseaux, et l'on trouve des masts, qui sont pour le moins 
aussi beaux que ceux de Norwège, de sorte que la com- 
pagnie que Sa Majesté choisira pourroit avec le temps y faire 
bastir tous ses vaisseaux; le Roy mesme pourroit en faire 
construire du premier et du second rang; il ne luy cousteroit 
que les frais des ouvriers qu'il faudroit d'abord envoyer sur 
les lieux pour en instruire d'autres. 

Vnilâ Ipr avantaapf; nii'on neiit raisnnnAhlpmpnt P55npré»r. 






MÉMOIRE DE M. ARGOUD 25 

dans les pays inconnus. On peut, par exemple, tenter si le 
coton y viendra fin et long ; on peut y semer du tabac, comme 
dans la Virginie, et tenter tout ce qu'on croira pouvoir 
apporter quelque utilité. 

Ce commerce sera d'autant plus advantageux qu'il ne 
faudra point porter d'argent dans le pays, mais de la quin- 
caillerie pour traiter avec les Sauvages, et avec le tems des 
toiles fines et des estoffes, et les marchandises qu'on en tirera 
dans le royaume une infinité d'argent des pays étrangers. 

Il est presque impossible qu'avec de bons pilotes on ne 
trouve pas deux ou trois bons ports dans le Golfe, que la com- 
pagnie aura inférest de fonifier, de sorte qu'avec le temps Sa 
Majesté, trouvant de quoy faire une armée navale et des ports 
pour sa seureté, pourroit s'asseurer par la voye des armes le 
Mexique et le Pérou, qui luy seroient acquis par une succes- 
sion légitime. 

PROJETS DE l'eSTABLISSEMENT. 

Le sieur de Remonville, qui a esté sur les lieux jusques aux 

Illinois, qui a connu le sieur de La Salle et luy a mesme donné 

de très bons advis sur ses descouvertes, est un homme qui a 

de la naissance et du service; il a mesme un bien raisonnable. 

Il m'a donné sur cette affaire beaucoup plus de lumière que 

je n'en avois eu de la lecture des diverses relations imprimées 

et des conversations avec plusieurs autres personnes, dont les 

uns ont esté sur les lieux et les autres ont esté amis du sieur 

de La Salle. Il m'avoit proposé de faire une compagnie qui 



26 PROJET d'une colonie A LA LOUISIANE 

cela que j'avois eu Thonneur d'en escrire à Monseigneur. 

Son dessein estoit d'aller dans le Canada, d'y mener une 
certaine quantité de personnes, et des marchandises qu'il 
auroit eschangées avec des gens du pays ; de faire faire icy deux 
barques en pacquet pour traverser les Lacs, aller aux Illinois 
et suivre la mesme route que le sieur de La Salle avoit suivie 
pour aller à l'embouchure du Mississipi. Estant arrivé, il se 
seroit mis en possession, y auroit fait bastir un fort; il auroit 
visité exactement la coste, et, sur les relations, sa 0>mpagnie 
ou le Roy mesme, s'il avoit voulu, auroit pris toutes les me- 
sures nécessaires pour en faire un establissement solide. 

Il proposoit aussy d'y aller par le Golfe avec deux petits 
bastimens, y mener deux ou trois cents hommes, faire bastir 
son fort et en envoyer donner advis, et il laissoit le choix de 
ces deux voyes. 

Il supposoit que, la paix estant faicte, nous n avions qu'à 
prévenir les Estrangers dans la prise de possession, et que, 
n'estant point troublez, on pourroit faire le reste avec plus de 
loisir, ne doubtant pas que, dès le moment qu'il auroit fait 
voir par expérience la seureté et la facilité de l'establissemcnt, 
il ne se trouvast une infinité de gens du commerce qui vou- 
droient entrer dans la Compagnie, et que dès la seconde année 
on ne trouvast tous les fonds nécessaires pour mettre la chose 
dans sa perfection. 

Mais le sieur Fouessin, jeune négociant très habile et très 
esclairé, qu'il vouloit joindre à sa compagnie, nous a fait voir 
l'inconvénient de ces deux propositions. Il nous a représenté, 
et nous l'avons sceu d'ailleurs, aue les Anelois songent très 



/ 



MEMOIRE DE M. ARGOUD 27 

si Ton suivoit le party d'entrer par le Golfe avec deux petits 
vaisseaux, il y a quantité de boucaniers Anglois, escumeurs 
de mer, forbans et sans adveu, à la Floride, à Nevark [sic) et 
à la Jamaïque, que les Anglois destacheroient sur les deux 
petits bastimens, sauf à les desadvouer quand nostre entreprise 
scroit eschouée; qu'il y en a mesme qui partent souvent de 
la Tamise sous de faux prétextes ; que les Espagnols, qui ne 
pourroient pas souffrir sans peine les François dans leur 
voisinage, les aideroient sous main, s'ils n'osoient pas nous 
troubler ouvertement, et qu'en un mot il n'y avoit pas assez 
de prudence à tenter une entreprise de cette conséquence 
avec si peu de forces, parce que, si Ton eschouoit, on n'y 
sçauroit plus revenir. 

Monseigneur sera adverti que Fouessin a beaucoup de 
commerce en Angleterre, et qu*outre cela il y a deux frères, 
dont Tun, qui est actuellement auprès de luy, est revenu de- 
puis peu de la Virginie, et l'autre est encore dans la Floride, 
de sorte qu'il est très instruit des desseins que les Anglois 
ont formez sur la Louisiane, et qu'ils veulent faire de grands 
efforts pour se rendre les maistres du Mississipi. 

J'^adjousteray à Monseigneur ce que j'ay appris d'ailleurs. 
Il court un bruit que le sieur Penn, Anglois, a envoyé de la 
Pennsylvanie cinquante hommes à la rivière des Ouabaches 
pour faire un establissement qui puisse les conduire par les 
terres au Mississipi; et quoyque ce chemin soit long et dif- 
ficile, les Anglois, qui ne se rebutent pas facilement quand il 
s'agit d'agrandir leur commerce, surmonteront sans doute 
toutes les difficultez si on leur en donne le temps. 
De tout cela il résulte aue. dout nrendre des mesures iustes 



28 PROJET d'une colonie A LA LOUISIANE 

de diligence, et outre cela des forces suffisantes pour n'estre 
pas interrompus dans le cours de cette entreprise. 

Pour la diligence, j'ay desjà quelques personnes qui entre- 
ront avec plaisir dans la Compagnie, qui sera formée pourvu 
que les actions n'excèdent pas dix mille livres. Le sieur 
Fouessin et son frère seront du nombre. Ils promettent 
d'engager encore deux ou trois de leurs amis, et j'en auray 
deux ou trois autres qui pourront engager quelques uns, 
pourveu qu'ils soient persuadez que Monseigneur y pense 
sérieusement, qu'il leur accordera toute sa protection avec 
quelques conditions, dont je toucheray un mot dans la suite, 
et qui sont expliquées dans un cahier séparé qui les contient 
toutes article par article. 

La pluspart des personnes qui veulent y entrer à présent 
connoissent par elles mesmes, ou du moins par les relations 
qu'on leur en a faites, l'advantage qu'on doit espérer d'un 
pareil establissement ; mais, comme il est impossible de trou- 
ver assez de gens qui, sur la foy d'autruy , veuillent donner leur 
argent pour une affaire qui leur est inconnue, à moins qu'ils 
ne voyent à la teste une personne d'une réputation acquise 
dans le commerce et qui ait beaucoup de force et de crédit, si 
Monseigneur veut accélérer l'entreprise, il aura la bonté d'y 
engager quelque fameux négociant, ou tel nombre qu'il jugera 
à propos, et alors on ne sera pas en peine de trouver le fonds 
nécessaire pour faire le premier voyage avec succez. 

Il faudra mettre toutes choses en œuvre pour partir dans 
le mois de mars, et mesme, comme il part à présent des 
vflîssefliiY noiir .^flinr-Dnminoriip.. si Mnnseîcrnpiir voiiloit en- 



MEMOIRE DE M. ÂRGOUD 29 

pilotes et un ingénieur pour visiter toute la coste du Golphe, 
faire un journal fidèle et mesme la description de la coste, et 
surtout des rivières qui ont leur embouchure dans la mer, 
avec ordre d'envoyer à la Cour une copie du journal, et 
garder l'autre pour la donner aux vaisseaux qui iront faire 
Testablissement, lorsqu'ils s'arresteront à Saint-Domingue 
pour prendre des rafraischissemens ; cela faciliteroit beaucoup 
Tentreprise. Mais, pour tenir la chose secrète, il faudroit 
donner les ordres cachetez aux pilotes et leur enjoindre de 
ne les ouvrir que quand ils seroient à certaine hauteur. 

Si Monseigneur ne le juge pas à propos, les vaisseaux en 
arrivant à Saint-Domingue pourront prendre les deux petits 
bastiments avec lesmesmes gens, qui leur serviront beaucoup 
à sonder le Golphe et à trouver Tembouchure du Mississipi. 
Voilà à peu près la diligence qu'on peut faire et les précau- 
tions que Ton peut prendre. 

A l'égard des forces, les actions estant de 10,000 francs, on 
compte qu'il en faudra au moins cinquante d'abord pour 
faire ia somme de 5oo,ooo livres de premier fonds, et le plus 
qu'on en pourra trouver sera le mieux; mais on tient pour 
asseuré qu'on peut commencer avec ce fonds, pourveu que Sa 
Majesté ait la bonté de soulager la Compagnie des despenses 
suivantes : 

I® L'achat des vaisseaux nécessaires absorberoit la plus 
grande partie des fonds de la Compagnie s'il falloit les payer 
dans les premiers voyages ; c'est pourquoy on suppliera très 
humblement Sa Majesté de vouloir prester deux de ses vais- 
seaux de guerre de quarante à cinquante pièces de canon, 
commandez par ses officiers, dont Sa Majesté aura la bonté 
de laisser le choix à la Compagnie, afin que les dissensions 



3o PROJET d'une colonie A LA LOUISIANE 

ordinaires qui sont entre les oflSciers du Roy et les G)mpa- 
gnies de commerce ne nuisent pas à l'entreprise, lesdits vais- 
seaux armez d'un équipage convenable, leur rechange et 
vivres nécessaires pour quatorze mois pour servir à con- 
voyer, faire la descente et establir la colonie dans le lieu qui 
sera le plus advantageux. On met des vivres pour quatorze 
mois, afin que les vaisseaux puissent attendre que le fort 
qu'on bastira soit en estât de deffense. Sa Majesté aura aussy 
la bonté de prester trois flustes de trois à quatre cents ton- 
neaux et une corvette, qui seront armées et équipées aux 
despens de la Compagnie. Les trois flustes serviront à trans- 
porter les colons, les vivres nécessaires pour les entretenir 
dans le voyage et un an dans le pays, tous les instrumens 
nécessaires aux artisans et laboureurs que l'on mènera, la 
quincaillerie et autres marchandises nécessaires pour faire 
des présens aux Sauvages et pour commercer avec eux; elles 
serviront aussy pour amener les retours, et la corvette partira 
dès le moment que la descente sera faicte pour en donner 
ad vis. 

2° Sa Majesté sera encore très humblement suppliée d'ac- 
corder à la Compagnie quatre cents hommes de ses troupes 
réglées de la Marine, commandées par leurs ofl&ciers ordi- 
naires, pour estre transportez dans lesdits vaisseaux de guerre 
et débarquez dans les lieux qui seront jugez les plus propres 
auxdits establissements, et y demeurer, pour la garde et def- 
fense des forts qui y seront construicts, l'espace de trois an- 
nées, durant lequel temps Sa Majesté aura la bonté de payer 
la solde ordinaire, et la Compagnie s'obligera à ses frais, après 
le retour des troupes, de faire en Europe les recrues oui 



MÉMOIRE DE M. ÂRGOUD 3l 

la bonté de permettre aux soldats et bas oflSciers de ses com- 
pagnies de prendre des terres et habitations dans le pays 
pour y demeurer avec les autres colons. 

Cet article est très important pour rendre Testablissement 
solide, car, quoyque la compagnie qui sera formée doive 
mener au moins sept à huit cents colons ouvriers, artisans, 
laboureurs et soldats en mesme temps, néantmoins les troupes 
réglées luy seront absolument nécessaires, et s'il les falloit 
entretenir à ses frais, cela absorberoit une partie du fonds, 
qui ne pourra pas estre si fort que Ton souhaiteroit dans le 
peu de temps qu'il y aura pour former la Compagnie, au lieu 
qu'il n'en coustera pas plus au Roy de les entretenir dans la 
colonie qu'en France, et d'ailleurs cette marque de la protec- 
tion de Sa Majesté attirera beaucoup de personnes qui feroient 
diflSculté d'y mettre leur argent sans cela. 

Quelque compagnie que Monseigneur veuille choisir, il 
faudra nécessairement qu'elle envoyé d'abord beaucoup de 
monde, et qu'elle réitère encore après le premier envoy, et à 
cet effet il sera bon qu'elle augmente ses fonds. Ce qui se 
fera en deux manières, sçavoir : en laissant dans le fonds le 
montant des retours durant les premières années, et en levant 
de nouvelles actions, qui ne manqueront pas dès que les 
négocians, par le moyen des retours, connoistront que l'affaire 
est bonne; mais, en ce dernier cas, il faudra que les nouvelles 
aaions que l'on recevra soient proportionnées non seulement 
au premier fonds, mais à l'augmentation qui en aura esté 
faicte par les retours. 

Quoy que la Compagnie soit obligée de ménager ses fonds 
et de ne multiplier pas les despenses, il faudra néantmoins que, 
pour tenir les colons en règle, pour les faire travailler et pour 



32 PROJET d'une colonie A LA LOUISIANE 

les empescher de s'escarter, elle ait un nombre d'ofl&ciers 
suffisant pour establir une bonne subordination, lesquels 
officiers veilleront, sur toutes choses, à ce que les colons ne 
fassent aucune insulte aux Sauvages, qu'il faudra bien 
mesnager, et vivre fort doucement avec eux, si Ton en veut 
tirer tous les advantages qu'on se doit proposer. 

Dès le premier voyage, il faudra porter des grains et des 
légumes de toutes sortes pour en semer dans les lieux qu'on 
trouvera les plus propres, et tascher de faire en sorte que les 
premiers colons pourvoyent non seulement à leur nourriture, 
mais qu'ils fassent des amas pour faire subsister ceux que l'on 
envolera successivement : cela espargnera dans la suite des 
frais immenses à la Compagnie. 

Il faudra aussi porter quantité de graine de vers à soye et 
mener quelques personnages qui sachent les gouverner, en 
tirer la soye et la mettre en estât d'être vendue; ceux-là en 
instruiront d'autres, et mesme les femmes des Sauvages. Il n'y 
a rien de plus aisé. 

Il faut observer sur cet article que dans le bas Dauphiné, 
la Provence et le Languedoc, il y a des gens qui sçavent 
beaucoup mieux accommoder la soye que les autres. Il ne 
faudra rien espargner pour mener avec le temps quelques- 
uns des plus habiles, mais dans le premier voyage on prendra 
ceux que l'on pourra trouver, n'ayant pas le temps de choisir. 

Pour rendre le commerce des cuirs et des laines plus 
abondant, et mesme pour pourvoir plus commodément à la 
subsistance des habitans, il sera bon d'exciter les Sauvages de 
prendre les veaux et les agneaux en vie et d'un âge à estre 
facilement élevez et apprivoisez; il ne faudra rien espai^ner 



/ 



MÉMOIRE DE M. ARGOUD 33 

beaucoup \ il ne sera pas mesme inutile] dans la suite d'ap- 
prendre aux Sauvages à les élever. 

On pourra aussy faire très facilement des haras pour avoir 
abondance de chevaux. 

On mènera la plus grande quantité d^ouvriers que Ton 
pourra, entre autres quelques maçons, plusieurs charpentiers, 
plusieurs scieurs de long, des menuisiers, des serruriers, des 
arquebusiers, des forgerons et autres dont on croira avoir le 
plus besoin. 

On mènera quelques ingénieurs pour tracer les forts et 
les autres ouvrages nécessaires à la défense des nouveaux 
habitans. 

On mènera de bons pilotes, qui, avec de petits bastimens 
qu^on fera sur les lieux, auront le soin de sonder toute la 
coste pour s'instruire des lieux difficiles, et de ceux qui seront 
les plus propres à conduire les vaisseaux dans les ports. 

On mènera, s'il est possible, des charpentiers de vaisseaux 
et les ouvriers nécessaires à faire des noyales pour les voiles, 
afin de faire de petits bastimens sur les lieux, comme aussi 
des cordiers, des canonniers et des matelots pour la naviga- 
tion des rivières et de la coste du Golphe et pour la pesche, 
et Von choisira autant qu'il sera possible des gens à deux 
mains, qui soient soldats et ouvriers en mesme temps. 

On pourra sur les lieux former deux compagnies de dragons 
de cinquante hommes chacune, pour veiller à la seureté des 
laboureurs et des ouvriers quand ils seront à la campagne, 
car, quelque paix qu'on ait avec les Sauvages, il faudra tous- 
jours se tenir sur ses gardes avec eux. On les montera des 
chevaux du pays. 



04 PROJET DUNE COLONIE A LA LOUISIANE 

adjouster ce qu'elle jugera à propos à ce projet; elle déli- 
bérera mesme s'il faut mener des femmes ou non dans le 
premier voyage. Il y a de fortes raisons pour et contre. 

Si Ton en mène d'abord, on aura à craindre le libertinage 
et la desbauche de quelques colons, la jalousie et les querelles, 
n'estant pas possible de mener tous gens mariez. 

D'ailleurs, les femmes paroissent très nécessaires à plusieurs 
choses, surtout pour apprester à manger à l'ouvrier et au 
laboureur et avoir soin du mesnage. Si Ion se détermine à en 
mener, il faudra que les chefs et les officiers ayent une grande 
exactitude à empescher les désordres. Il faudra en choisir qui 
sachent filer, tricoter et autres petits ouvrages. Monseigneur 
pourra en faire choisir dans les hospitaux. 



Vil 



PROJET DES CONDITIONS 

sous LESQUELLES LA NOUVELLE COMPAGNIE POURROIT S^ENGAGER 
A FAIRE L^ESTABLISSEMENT QU^ON SE PROPOSE. 



î^ Sa Majesté sera très humblement suppliée d'accorder à 
la Compagnie, en toute propriété, justice et seigneurie, toutes 
les terres, places et isles qu'elle pourra occuper dans toute 
Testendue du Golphe du Mexique, à compter depuis la der- 
nière des habitations esnaenoles dans la Floride iusnn^fln 



CONDITIONS d'une COMPAGNIE 35 

du Golphe jusques à la Rivière des Islinois, soit qu'elles soient 

abandonnées, désertes ou habitées par les Barbares, ensemble 

celle qu'acné pourra conquérir sur les ennemis, avec tous 

droits de seigneurie sur les mines, minières d'or et d'argent, 

cuivre, estaim et plomb et tous autres minéraux, mesme les 

droits de salpestre et celuy d'esclavage et autres droits utiles 

qui pourroient appartenir au Roy à cause de la souveraineté 

es dits pays. 

2^ La Compagnie pourra naviguer et négocier seule à l'ex- 
clusion de tous les autres sujets de Sa Majesté, dans tous les 
lieux exprimez dans l'article précédent, durant le temps de 
cinquante années consécutives, à commencer du jour que les 
premiers vaisseaux sortiront du Royaume, pendant lequel 
temps Sa Majesté fera deffenses à toutes personnes de faire la- 
dite navigation et commerce, à peine contre les contre-venans 
de confiscation des vaisseaux, armes, munitions et marchan- 
dises applicables au profit de la Compagnie. 

3® Les sujets qui voudront y entrer ne dérogeront point à 
leur noblesse et privilèges, dont Sa Majesté les relèvera et 
dispensera. 

4° La Compagnie supplie le Roy de la défendre et de luy 
accorder sa protection envers et contre tous, et au lieu que Sa 
Majesté avoit promis à la Compagnie des Indes Orientales de 
faire escorter ses envois et retours à ses frais et despens par 
tel nombre de ses vaisseaux de guerre dont ladite Com- 
pagnie auroit besoin, celle dont il s'agit demande seulement 
i Sa Majesté qu'elle luy fasse la grâce de luy prester deux de 
SCS vaisseaux de guerre, l'un de cinquante, l'autre de qua- 
rante pièces de canon, leurs agrez, apparaux et rechanges. 



36 PROJET d'une colonie a la LOUISIANE 

pour dix-huit mois, lesquels vaisseaux seront commandez 
par des officiers de Sa Majesté, dont elle aura la bonté de 
convenir avec la Compagnie, afin qu'ils luy puissent estre 
propres et qu'ils s'accommodent facilement à tout ce qui 
pourra contribuer à Testablissement proposé. 

5° Sa Majesté est encore très humblement suppliée de 
prester trois flustes ou vaisseaux de charge et une corvette, 
que la G)mpagnie armera et équipera à ses frais \ elle fournira 
les vivres nécessaires, tant pour ses équipages que pour les 
colons et ouvriers qu'elle envoyera sur les lieux pour faire 
Testablissement. 

6° Sa Majesté est de plus très humblement suppliée d'ac- 
corder à la Compagnie quatre cents hommes de ses troupes 
réglées de la Marine, commandez par leurs officiers ordi- 
naires, pour estre transportez dans lesdits vaisseaux de guerre 
et débarquez dans les lieux qui seront jugez les plus propres 
audit establissement, et y demeurer pour la garde et deffense 
des forts qui y seront construits, l'espace de trois années, du- 
rant lequel la solde ordinaire leur sera payée par Sa Majesté, 
aux offres que faict la Compagnie de rendre à ses frais après 
ledit temps les compagnies complettes, et à cet effet deux 
mois après le retour desdites troupes de faire en Europe les 
recrues qui seront nécessaires. 

7° Sa Majesté aura la bonté de permettre aux soldats et 
bas officiers desdites compagnies de prendre des terres et ha- 
bitations et commercer aux mesmes conditions qui seront 
accordées par les directeurs de la colonie aux autres sujets de 
Sa Majesté qui y seront transportez par la Compagnie, à 



CONDITIONS d'une COMPAGNIE 3 7 

ceriificat desdits directeurs; ce faisant, la Compagnie sera 
tenue de fournir un autre homme, ainsi quMl est dit en l'ar- 
ticle précédent. 

8® La Compagnie aura, sous le bon plaisir du Roy, la fa- 
culté d*establir des juges pour la Justice Souveraine et de la 
Marine dans toute Testendue des pays compris au premier 
article, et mesme sur tous les François qui s'y habitueront, à 
la charge que la Compagnie nommera à Sa Majesté les per- 
sonnes ciu^elle aura choisies pour exercer ladite justice sou- 
veraine, lesquels presteront le serment de fidélité au Roy, 
rendront la justice gratuitement, feront les arrestz intitulez 
du nom de Sa Majesté, et à cette fin seront expédiées des pro- 
visions et commissions pour lesdits juges, scellées du grand 
sceau. 

9** Les officiers establis pour la Justice Souveraine pourront 
establir tel nombre d'officiers subalternes et en tels lieux qu'ils 
jugeront à propos, auxquels ils feront expédier des provisions 
ou commissions scellées du grand sceau sous le nom du Roy, 
et les officiers subalternes rendront aussy la justice gratui- 
tement. 

10^ Il sera néantmoins permis à la Compagnie, ou auxdi- 

reaeurs par elle préposez' sur les lieux, de bailler des terres 

dépendantes de la concession à titre de censive, de franc alleu, 

de fief et tous autres titres honorables, et de les charger de 

redevances et droits convenables à la qualité de la concession, 

mesme d'attribuer auxdites terres ainsy données en fief ou en 

franc alleu toute justice haute, moyenne et basse, dont les 

appellations relèveront au Conseil souverain, auquel lesdits 

titres seront registrez, et pourront les propriétaires des dites 



38 PROJET d'une colonie a la LOUISIANE 

lieux, estant de retour en France, prendre les titres et qua« 
litèz des dites terres et décorer leurs armes des mesmes 
timbres que les autres propriétaires des terres de mesme 
qualité. 

1 1° Les juges establis sur les lieux se conformeront aux or- 
donnances du Royaume, et la Compagnie pourroit demander 
la grâce d'assujettir la colonie au droit escrit, pour éviter la 
multitude des procès, qui sont causez par la différence des 
propres et le retrait lignager, et pour donner plus de liberté 
aux dispositions testamentaires ; c'est pourquoy j'ay laissé 
l'article en blanc. 

1 2° Pour l'exécution des arrests et pour tous les actes, où 
le sceau du Roy sera nécessaire, Sa Majesté aura la bonté 
d'en establir un entre les mains de celuy qui présidera à la 
Justice Souveraine. 

i3** Pour le commandement des armes, la Compagnie 
nommera au Roy un Lieutenant général des pays de la con- 
cession, lequel sera pourveu par Sa Majesté et luyfera serment 
de fidélité, et en cas que sa conduite ne soit pas agréable à la 
Compagnie, elle en pourra nommer un autre aux mesmes con- 
ditions. 

14° La Compagnie pourra équiper et armer tel nombre de 
vaisseaux qu'elle jugera à propos, soit de guerre ou de com- 
merce, arborer sur l'arrière d'iceux le pavillon blanc avec les 
armes de France, establir des garnisons dans les places et 
forts que bon luy semblera, de tel nombre de compagnies et 
d'hommes qu'elle jugera nécessaire, y mettre armes, canons 
et munitions, faire fondre canons et autres armes en tous 



CONDITIONS d'une COMPAGNIE So 

Compagnie, lesquels forts et places seront commandez par 
des capitaines et des officiers de toutes qualitez, qu'elle pourra 
instituer et destituer ainsy qu'elle verra bon estre, à la charge 
qu'ils presteront le serment de fidélité au Roy entre les mains 
du Lieutenant général des lieux et ensuite serment particulier 
à la Compagnie. 

i5** Comme Tadvantage de la Compagnie et de tout le 
Royaume en général est de peupler trèspromptement le pays 
et surtout de personnes habiles en toutes sortes d'arts et mes- 
tiers, Sa Majesté est très humblement suppliée d'accorder à 
tous ceux qui voudront s'habituer dans lesdits pays, soit 
estrangers, soit Françoys, la jouissance des mesmes libertez 
et franchises que s'ils estoient demeurans en ce royaume, 
et que ceux qui naistront d'eux et des habitans desdits pays 
en légitime mariage soient censez et reputez regnicoles et na- 
turels Françoys, et comme tels capables de toutes successions 
et de tous dons, legs et autres dispositions, sans estre obligez 
d'obtenir aucunes lettres de naturalité. Comme aussy Sa Ma- 
jesté est très humblement suppliée d'ordonner que les artisans, 
qui auront exercé leurs arts et mestiers aux dits pays pendant 
huit années consécutives, en rapportant certificats des lieux 
où ils auront demeuré, attestez par les Directeurs de la Com- 
pagnie, soient réputez maistres de chefs d'œuvre dans tputes 
ks villes du Royaume où ils voudront s'establir, sans aucune 
exception. 

i6^ La Compagnie demande aussy la permission d'acheter 
des esclaves dans tous les lieux qu'elle jugera à propos, sans 
estre obligée de les acheter directement dans les lieux men- 
tionnez aux privilèges de la dite compagnie du Sénégal, ou 



40 PROJET d'une colonie A LA LOUISIANE. 

' 1 7<> S'il est fait des prises par les vaisseaux de la Compagnie 
sur les ennemis de P Estât, soit dans les mers des pays concé- 
dez ou autres, Sa Majesté est très humblement suppliée d'or- 
donner qu'elles leur appartiendront, quoyque les vaisseaux 
qui auront fait la prise n'ayent point de commission pour armer 
en course, à la charge de faire juger les prises par les officiers 
qui seront establis dans les lieux des dits pays ou autres, où 
elles pourront estre conduites: plus commodément, suivant 
les ordonnances de la Marine. 

i8^ La Compagnie supplie très humblement Sa Majesté de 
luy faire fournir pour les armemens et équipages telle quan- 
tité de sel qu'elle jugera à propos pour ses salaisons, par les 
mains des commis des lieux où elle fera lesdites salaisons, en 
payant seulement le prix du marchand. 

190 Comme aussy de luy [accorder l'exemption de tous 
droits d'entrée pour les bois, chanvres, fer, cordages, muni- 
tions de guerre et autres choses nécessaires à la construction 
et avitaillement de ses vaisseaux, ensemble les^dits vaisseaux 
exempts des droits d'amirauté et de bris. 

20° Sa Majesté est encore très humblement suppliée d'or- 
donner que les marchandises venant des pays de la concession, 
qui seront déchargées dans le Royaume pour estre ensuite 
transportées dans les pays estrangers ou exempts de foraine, ne 
payeront aucuns droits d'entrée ni de sortie, et seront mises en 
dépost dans les magasins des Douanes etjhâvresoù elles^arri- 
veront, s'il y en a, et s'il n'y en a point, elles seront plombées 
et mises en depost jusques à ce qu'elles soient enlevées,^ aux 
quels lieux, les préposez par la Compagnie donneront des dé- 



CONDITIONS d'une COMPAGNIE 4I 

lorsque les dits préposez voudront les transporter ailleurs, ils 
prendront acquict à caution de rapporter dans un certain 
temps certification comme elles y seront arrivées, et pour les 
marchandises inconnues et non portées par le Tarif, elles 
payeront trois pour cent, suivant Tévaluation qui en sera 
faite par la Compagnie ou par ceux qu'elle préposera à cet 
effet. 

21^ La, Compagnie supplie très humblement et très instam- 
ment Sa Majesté de n'imposer aucuns droits sur les5)ersonnes 
et biens des habitans des colonies qui seront establies par la 
G)mpagnie, durant le temps de la concession, et d'accorder 
durant le dit temps une franchise et exemption générale de 
tous droits d'entrée et de sortie dans tous les lieux de la dite 
concession, en telle sorte que les fermiers de Sa Majesté n'y 
puissent establir aucuns bureaux pour quelque cause et sous 
quelque prétexte que ce puisse estre. 

22® Sa Majesté est aussi très humblement suppliée d'or- 
donner que la Compagnie establira dans les lieux dépendans 
de la concession des ecclésiastiques en nombre suffisant et de 
telle qualité qu'elle jugera à propos pour instruire les peuples 
en la Religion catholique, apostolique et romaine, et pour 
administrer les sacremens et faire le service divin, et qu'à cet 
effet elle fera bastirdes Églises dans les lieux convenables et y 
establira les ecclésiastiques, avec la qualité de curez ou autres 
dignitez, après qu'ils auront pris les institutions nécessaires, 
et seront à la nomination de la Compagnie les dits curez et. 
dignitez, à la charge qu'elle les entretiendra honnestement et 
décemment, en attendant qu'elle leur puisse destiner des re- 
venus pour les faire subsister. 



42 PROJET D UNE COLONIE A LA LOUISIANE 

donner que les directeurs de la Compagnie ne pourront estre 
inquiétez ni contraints en leurs personnes et biens pour 
raison des affaires de la Compagnie, et que les effets d'icelle 
ne seront susceptibles d'aucunes hypothèques de Sa Majesté, 
ni saisis pour ce qui luy pourroit estre dû par les particuliers 
intéressez en icelle. 

24^ Que les effets de la Compagnie ne pourront estre saisis 
par les créanciers d'aucun des intéressez pour raison de leurs 
dettes particulières par vertu de sentences ny arrestz, et ne 
pourra estre estably de commissaires ou gardiens auxdits effets, 
Sa Majesté déclarant nul tout ce qui pourroit estre fait au 
préjudice, et ne seront tenus les directeurs de faire voir Testât 
desdits effets ny de rendre aucun compte aux créanciers des- 
dits intéressez, sauf à eux de faire saisir et arrester entre les 
mains du caissier général et teneur de livres de la Compagnie 
ce qui pourra revenir auxdits intéressez par les comptes qui 
seront arrestez par la Compagnie, auxquels ils seront tenus de 
se rapporter. 

25° Qu'il ne sera accordé aucunes lettres d'estat, respit, 
surséance ny autre de cette nature à ceux qui auront acheté 
des effets de ladite Compagnie ou vendu des choses servant à 
icelle, en sorte qu'elle soit toujours en estât de faire con- 
traindre ses débiteurs par les voyes, et ainsy qu'ils y seront 
obligez. 

26** Que les deffenses soyent faites à tous les sujets et habi- 
tans des lieux de la concession, ou y faisant commerce, de 
recevoir aucunes marchandises ny vaisseaux étrangers ny 
avoir aucune correspondance avec eux, à peine de confisca- 



1 1: c^^ 1: J> ^^A^ •*^,, 



CONDITIONS d'une COMPAGNIE 43 

pourra ncantmoins la G)nipagnie permettre certaine espèce 
de commerce avec des estrangers sous le bon plaisir du Roy, 
en cas qu'elle le juge à propos pour le bien de TEstat. 



VIII 



NOUVELLES DE FRANÇAIS SAUVES 

DE LA DERNIÈRE EXPEDITION DE LA SALLE. 



Lettre du sieur de Boissieux. 

7 janvier 1698, à Morlaix. 

3'ay receu la lettre, Monsieur, que vous avez escrit à M. de 

Fricambault au sujet de deux François que j'ay ramené des 

isles de T Amérique; ils ont esté rachetez dans la Baye du 

Saint-Esprit par M*"* la comtesse de Galvez, femme du vice- 

roy des Indes d'Espagne; elle fit la despense d'envoyer en ce 

pays là environ cinq cents hommes pour enlever les gens de 

Vinfortunée colonie, au cas que les Sauvages ne voulussent 

pas entrer en composition, ce qu'ils ne refusèrent pas pour 

tout ce qui restoit, à la réserve d'un des deux qui sont icy, 

qui ne vint au Mexique qu'en 1689. Mais toute la famille de 

ces deux est venue en 1688 : trois garçons et une fille, qui est 

actuellemeni avec la comtesse, et un garçon, qui est plus âgé 



44 AVIS DE LA DERNIERE EXPEDITION DE LA SALLE 

garçons de Paris qui sont actuellement au Mexique dans la 
ville ; l'un se nomme Eustache Bremant, qui se dit fils d'un 
trésorier, et l'autre se nomme Pierre Meunier. On donna pour 
le rachat autant de chevaux qu'il y avoit de personnes. Ils 
sça voient bien l'infortune de M. de La Salle, car il avoit envoyé 
Taisné de ces garçons à cent lieues dans les terres pour luy 
faire apprendre la langue. 

La rivière qui forme cette baye est très considérable et très 
profonde, mais l'entrée en est impraticable, ne pouvant y faire 
entrer que des chaloupes, qui tirent trois ou quatre pieds 
d'eau. Cest ce qui fit eschouer M. de Beaujeu, croyant l'en- 
trée très bonne. Les Espagnols la nomment la rivière de la 
Palissade, et les François la rivière aux Cannes. Cette nation 
vit à peu près comme le reste des Indiens de ce pays là, 
à la réserve qu'ils ont du mays, que nous appelons blé d'Es- 
pagne, et ont beaucoup d'animaux sauvages, comme bœufs, 
sangliers, lièvres et plusieurs autres. Comme vous demandés 
au sujet de la colonye, il n'y en a pas eu, que lorsque les 
François ont eschoué : ils ont fait une espèce de camp, qui 
n'a subsisté que tant que La Salle a esté avec eux. 

Les trois garçons furent mis sur le vice-amiral ' de l'ar- 
mada de Barloviento, composée de cinq vaisseaux, sça voir : 
l'admirai et le vice-admiral et le contre-admiral et deux fré- 
gates. Ils demandèrent à estre renvoyez en Espagne auprès 
de la comtesse; mais M. l'Intendant ne le voulut pas, ny 
M. Desaugiers. Pour les mines d'or, ils ne sçavent point ce 
que cela veut dire. Pour la colonye de La Salle, elle estoit à trois 
cents lieues par mer et environ mille par terre, de la ville de 



AVIS BE LA DERNIÈRE EXPEDITION DE LA SALLE 46 

Mexique : voilà. Monsieur, tout ce que je peux vous apprendre. 
Je souhaiterois vous pouvoir dire autre chose de plus par- 
ticulier de ce pays là, estant, Monsieur, avec vérité, 

Vostre très humble et très obéissant serviteur. 

De Boissieux 



IX 



Mémoire sur les interrogatoires à faire aux deux soldats 
de la compagnie de Feuquerolles qui ont esté dans la 
rivière de Mississipi avec le feu sieur de La Salle, 

i3 janvier 1698. 

Quel nombre d'hommes il se débarqua avec le sieur de 
La Salle. 

La nature du pays où ils se débarquèrent, s'il y avoit une 
rivière, et en ce cas sa largeur et sa profondeur à son embou- 
cheure -, s'il y avoit des lacs et si la terre consistoit en prairies 
ou en montagnes. 

En avançant dans les terres quelle sorte de pays ils ont 
trouvé ; s'ils y ont trouvé des Sauvages, et s'ils ont eu quelque 
connoissance des mines qu'il peut y avoir. 

Quels fruits et quelle denrée cette terre produit. 

Jusqu'à quel endroit le sieur de La Salle les a menés. 

Ce qui s'est passé à la mort dudit sieur de La Salle. 



46 AVIS DE LA DERNIÈRE EXPEDITION DE LA SALLE 

Les partis que prirent tous les gens qui estoient avec ledit 
sieur de La Salle au temps de sa mort. 

Ce qu'ils firent en leur particulier. 

De quelle manière ils sont tombez entre les mains des 
Espagnols. 

Leur demander ce qu'ils ont veu dans la Nouvelle Espa- 
gne et dans les pays où ils ont passé pour y aller, et entrer 
sur cela avec eux dans le plus grand détail qu'il se pourra; 
leur demander particulièrement s'ils ont veu la rivière Mis- 
sissipi, et ce qu'ils ont appris de son cours et de l'endroit 
où elle tombe dans la mer. 

Sçavoir s'ils ont passé beaucoup d'autres rivières, en allant 
au Mexique, leur largeur et leur profondeur. 

Quelle sorte de gens ils ont trouvé dans ce chemin, et s'il 
leur a paru qu'on puisse lier le commerce avec eux. 

S'ils ont veu les mines des Espagnols, les endroits où elles 
sont situées, et comment on pourroit y aller. 



II 



PLAN DE LEMOYNE D'IBERVILLE 

ET PRÉPARATIFS DE SA PREMIÈRE CAMPAGNE 

POUR LA FONDATION d'uNE COLONIE A LA LOUISIANE. 

MÉMOIRES ET INSTRUCTIONS. 

LETTRES PARTICULIÈRES DE d'iBERVILLE 

ET DE CHASTEAUMORANT 

CONCERNANT LA DÉCOUVERTE DE L^EMBOUCHURE 

DU MISSISSIPI. 

RELATION DE d'iBERVILLE, COMMANDANT LA BADINE. 

JOURNAL DU CHEVALIER DE SURGÈRES, 

COMMANDANT LE MARIN. 

ÉTABLISSEMENT d'uN FORT A LA BAIE DU BILOXI. 

(juin 1698 -JUILLET 1699.) 



ARMEMENT DE LA BADINE 



l 

Extrait d'une lettre du Ministre de la Marine 
au sieur d*IbervilU. 

A Versailles, le 4 juin 1698. 
J'escris à M. Bégon de préparer la Badine, dont le Roy 
vous a donné le commandement, et de la faire doubler à sa 
flottaison, et je luy envoyé un ordre pour faire passer au 
Pon- Louis M. le Chevalier de Surg^ères, qui y armera le 
Marin. Je donneray incessamment les autres ordres que vous 
avez demandé. 



II 

Extrait d'une lettre du Ministre de la Marine 
à M. Bégon. 

A Versailles, le 4 juin 1698. 
Sa Majesté veut aussy faire armer à Rochefort la frégate 
la Badine, sous le commandement du sieur d'Iberville. Il est 
nécessaire que vous la fassiez mettre en estât et je vous 
envoyeray au premier jour la liste des autres officiers et les 
fonds nécessaires pour la levée de son équipage. 



Versailles, du 4 juin 1698. 
Ordre au sieur Chevalier de Surgères, capitaine de frégate 
à Rochefort, de passer au Port Louis pour prendre soin de 
Tarmement du Marin. 



5o JOURNAL DE JOUTEL 

III 

PONTCHARTRAIN DEMANDE LA RELATION 

DE HENRI JOUTEL 



Le Ministre de la Marine à M. de La Bourdonnaye, 
intendant de la généralité de Rouen. 

A Versailles, le 4 juin 1698. 
Monsieur, 
Il y a à Rouen un homme employé à une des portes de la 
ville, nommé Jointel [sic) y qui a une relation exacte du voyage 
fait par le feu Sieur de La Salle dans le golfe du Mexique en 
1684. Je vous prie de l'envoyer chercher, de luy demander 
cette relation et de me l'envoyer. Vous pouvez Tasseurer 
que je la luy envoyeray dans un mois ou six semaines, n'en 
ayant besoin que pour satisfaire ma curiosité. 
Je suis, etc. 

IV 

OFFICIERS CHOISIS POUR LA DÉCOUVERTE 

DE l'embouchure DU MISSISSIPI 



Liste des officiers de Marine 
choisis pour servir sur la Badine, armée à Rochefort. 

A Marly» du 10 juin 1698. 
Le sieur d'Iberville, capitaine de frégate. 



OFFICIERS CHOISIS POUR l'eXPÉDITION bl 

Le sieur Josselin de Marigny, enseigne en second et de la 
compagnie d'Arquîan. 
De la Gauchetière, garde de la Marine. 
Bienville, garde de la Marine. 

Liste des officiers de marine choisis 
pour servir sur la frégate le Marin, armée au Port-Louis. 

Le sieur chevalier de Surgères, capitaine de frégate. 
Le sieur du Hamel, lieutenant de vaisseau. 
Le sieur de Sau voiles, enseigne de vaisseau, lieutenant de 
la compagnie de Bellecourt. 
Le sieur de Villautreys, enseigne en second. 
Hannivel de Sainte-Colombe, garde de la Marine. 

Liste des officiers et gardes qui doivent passer 
de Rochefort au Port-Louis pour y servir sur le Marin. 

Le sieur du Hamel, lieutenant de vaisseau. 
Le sieur de Villautreys, enseigne. 
Hannivel de Sainte-Colombe, garde. 



V 

CE QUE D'IBERVILLE PROPOSE POUR ÉTABLIR 

UNE COLONIE AU MISSISSIPI. 



Lettre de dlberville au Ministre de la Marine. 

i8 juin 1698. 
Pour faire Testablissement d'une colonie sur le Mississipi, 



52 PLAN QUE SOUMET d'iBERVILLE 

trionale du Mexique, nommée la Louisiane, dont on connoist 
assez la bonté et les commerces advantageux que Ton y peut 
faire, par toutes les relations que nous en avons, le sieur 
d'Iberviile demande : 

Un navire de quarante à cinquante canons et qui puisse 
porter du douze et huit tonnes de balles avec deux cent 
cinquante bons hommes d'équipage, choisis tant matelots 
que soldats, dont quatre-vingt-neuf seront soldats et deux 
sergents; que ce vaisseau ne tire, si cela se peut, que qua- 
torze pieds d'eau. 

Une autre frégate d'environ vingt canons, ne tirant que 
peu d'eau et qui se nage avec des avirons, armée de cent 
vingt hommes, dont trente seront soldats avec un sergent. 

Un autre bastiment de dix à douze canons, qui ne tire 
que six à sept pieds d'eau, qui se nage avec des avirons, et 
soixante-cinq hommes d'équipage, dont vingt seront soldats 
et un sergent. 

Une fluste ou bastiment de charge, d'environ trois cents 
tonneaux, tirant peu d'eau, armée de quelques canons et 
montée par quatre-vingts hommes, dont trente seront sol- 
dats ou passagers avec un sergent. 

Que tous ces vaisseaux soient propres pour l'eschouage. 

Il faut à chaque bastiment pour huit mois de vivres, à 
commencer au mois d'avril, que je voudrois partir pour aller 
droit à Saint-Domingue, pour y faire de l'eau et du bois et 
prendre le plus de rafraischissemens que je pourrois pour 
mes équipages, qui périssent quand ils sont malades faute de 
viande fraische. 



PLAN QUE SOUMET d'IBERVILLE 53 

Je demande qu'il soit envoyé un ordre à M. Ducasse pour 
me donner cinquante à soixante hommes flibustiers, s'ils sont 
gens doux et paisibles et d'obéissance, ou des soldats de sa 
garnison choisis, s'ils m'estoient plus propres, le tout à 
volonté des uns ou des autres. 

Prenant des flibustiers, qu'ils soyent payez comme les 
Canadiens que j'auray et faire marché avec eux. Ils en servi- 
ront mieux. 

Que je puisse laisser à Saint-Domingue les hommes de 
mes équipages, qui seront malades. 

Il sera bon que mon voyage ne soit pas sceu à Saint-Do- 
mingue, à cause de la proximité de la Jamaïque, où les 
vaisseaux, qui auront le mesme dessein que moy, iront se 
rafraischir. 

Si j'ay besoin de quelque pirogue à Saint-Domingue, pour 
les emporter avec moy, que je les puisse avoir par le moyen 
de M. Dubosc, ou qu'il soit embarqué quelque argent à bord 
pour les acheter. 

Partant de Saint-Domingue, je feray ma route pour aller 
reconnoistre les terres, qui sont à cinquante ou soixante lieues 
à rOuest du cap de la Floride, et m'en iray le long, la recon- 
noissant bien, surtout les rivières jusqu'à la baye du Saint- 
Esprit, où sera le rendez-vous de tous mes vaisseaux, dans 
laquelle j'entreray et examineray bien si le Mississipi n'y 
tombe point. 

Comme il me faudra quelque tems à visiter cette baye et la 
sonder pour ne pas perdre le temps, je feray continuer la 
route de la coste à l'ouest à la corvette avec une pirogue et 
une des biscayennes légères que j'emporteray en bottes, qui 



54 PLAN QUE SOUMET D IBBRVILLE 

passer sans la trouver par le courant qui en sort et l'eau 
blanche et bourbeuse. 

C'est une remarque que le Sieur de La Salle avoit fait; il 
m'a assuré qu'il y avoit grande eau à son entrée et qu'il avoit 
esté en canot jusqu'à trois lieues au large sans trouver de 
fond à trente brasses de ligne, et le long de la coste à Vest 
de la rivière il avoit trouvé dou^e brasses à une portée de 
canon de terre. 

La baye du Saint-Esprit n'est qu'à environ cent lieues 
à l'est de la baye Saint-Louis, où le Sieur de La Salle a fait 
son establissement, qui a comme la coste et le banc de sable, 
qui couvre la coste, jusqu'à quarante lieues à Test de sonesta- 
blissement. Je donneray l'ordre à la corvette, que me quittant 
à la baye du Saint-Esprit, elle continue sa descouverte jus- 
qu'où elle trouvera ce banc de sable, entre lequel et la terre 
elle naviguera quinze lieues, si elle trouve que la coste soit 
saine et qu'il y ait de l'eau. Cecy ne se trouvera pas, le Sieur 
de La Salle ayant envoyé à quarante lieues le long et à terre 
du banc. C'est pourquoy je donneray ordre à la corvette, 
trouvant ce banc, de s'en revenir me rejoindre. 

Si je trouve que la baye du Saint-Esprit soit un bon havre, 
en attendant le retour de la corvette, j'occuperay mes équi- 
pages à faire un fort. 

Quoyque je dise qu'arrivant à la baye du Saint-Esprit, j'en- 
voyeray la corvette continuer sa route à l'ouest chercher la 
rivière, je ne le feray pas, si je vois que cette baye se puisse 
connoistre en huit jours de temps, et y trouve un endroit à y 
mettre mes vaisseaux en seureté et un endroit commode à 



PLAN QUE SOUMET d'iBERVILLE 55 

voir si je trouverois le Mississipi, et continuerois ma route 
jusques à la baye Saint-Louis, où je feroîs en sorte d'avoir des 
nouvelles des François que M. de La Salle y a laissé, qui 
sçavent à présent la langue sauvage et nous donneroient une 
entière connoissance du pays, et verrois si la baye Saint- 
Louis est un lieu propre à establir, de quoy on ne peut douter 
puisqu'il tombe dans cette baye, qui n'a qu^une lieue de large 
et quinze de profondeur, vingt rivières très-belles, sur les- 
quelles il y a quantité de villages indiens, au rapport des 
François qui en sont revenus. Trouvant le lieu beau et plus 
advantageux que la baye de Saint-Esprit, je m'en reviendrois 
quérir les autres vaisseaux, laissant à la baye Saint-Louis, un 
nombre d'hommes suffisant pour la possession jusqu'à mon 
retour, ruinant les fortifications qu'ils auroient faites. Comme 
à la baye Saint-Louis il n'y a que douze à treize pieds d'eau 
à l'entrée, il seroit peut-estre à propos de garder le poste de la 
baye du Saint-Esprit, quoyqu'il ne se trouvast pas de rivière, 
en attendant une plus ample connoissance du pays et des or- 
dres du Roy. 

En ce cas je laisserois dans ce fort cent vingt bons hommes 
et en garderois autant pour la baye Saint-Louis au plus. 

Je renvoyerois droit en France de la baye du Saint-Esprit 
les vaisseaux qui me seroient inutiles. 

Si on le jugeoit à propos, je pourrois, selon la saison, faire 

repasser un de ces navires par l'Acadie pour donner advis à 

Québec de ce que j'aurois fait, pour m'envoyer des Canadiens 

Vannée ensuite. 

Cinquante ou soixante me seroient bien nécessaires dès 



56 PLAN QUE SOUMET d'iBERVILLE 

cendre, et je m'en servirois à descouvrir toutes les nations 

pendant Thyver. Le peu que j'en ay à présent n'est pas suflS- 

sant. 

Pour les hommes à rester aux establissemens je les pren- 

dray sur le gros vaisseau de 25o hommes à rester. loo h. 

Le deuxiesme de iio hommes 3o » 

De la corvette, je la garderay avec moy à hy vemer. 65 » 

De la fluste de 80 hommes So » 

De Saint-Domingue 55 » 

280 h. 

Prenant ce nombre d'hommes sur les vaisseaux, il leur en 
restera suffisamment pour les ramener et manœuvrer. Il me 
faudra une chaloupe de trente pieds de long, en pièces, bien 
taillée, qui aille bien. 

Les apparaux de la chaloupe et biscayenne; deux bis- 
cayennes légères en pièces. 

S'il se pouvoit trouver à Saint-Domingue un petit bastiment 
comme un traversier ou en amener un de France, cela seroit 
bien nécessaire pour descouvrir la terre et pour la deschàrge 
des navires, ou une petite caiche ou barque de vingt-cinq à 
trente tonneaux, qui ne tire que cinq à six pieds d'eau. 

Il est absolument nécessaire d'avoir des scieurs de long, 
des charpentiers de maison, maçons, menuisiers, taillandiers, 
armuriers, un charpentier de navire habile. Comme il y a 
dans ce pays quantité de bois de chesne, il sera néces- 
saire de bastir des bastimens pour la descharge des vais- 
seaux, pour la commodité des navigations de ce pays-là 
^t emnnrt^r du don nour cela. Il v a nombre de contre- 



PLAN QUE SOUMET d'iBERVILLE 5'J 

rien à présent. Embarquer aussi quelque cordicr et des 
choses nécessaires pour accommoder du chanvre. 

A Tarmement, comme on ne peut empescherde raisonner 
tout le monde sur le voyage, je crois qu^on pourroit donner 
le change, en disant que c'est pour aller faire un establisse- 
ment à TAcadie, où tout le monde s'attend que Ton en doit 
faire un à la paix et en marquer quelque chose à M. de Bon- 
naventure dans ses ordres sur quelque prétexte de rencontre, 
où nous pouvons nous trouver, et que de là j'envoyeray un 
navire ou deux â la baye d'Hudson.' 

Que toute chose que je demande, comme marchandise pour 
présens aux Sauvages, haches, chaudières, fils, toile, je puisse 
choisir le tout moy-mesme et Tacheter des marchands aux- 
quels le Roy les payera, suivant leur facture qu'ils fourniront. 
J'auray le tout à meilleur marché et qui sera bon. 

Il y a ci- joint un mémoire des choses pour Testablissement 
qui se pourra monter à 20,000 francs, desquelles il sera pris 
la moitié dans les magasins du Roy. 

Il sera nécessaire que chaque soldat ait son fusil et qui 
soit bon et les Canadiens pareillement et un sabre léger, sans 
compter ceux de rechangejque je demande sur ce mémoire. 

Que mes ordres soient généraux, comme ceux que j'avois à 
la baye d'Hudson, pour éviter les inconvéniens qui arrivent, 
quand les ordres sont trop bornés dans une entreprise de cette 
longueur et de cette importance, où Ton ne peut jamais trop 
prévoir tout ce qui arrive. 



58 RIVALiré ANGLAISE 

VI 

UNE COMPAGNIE SE FORME A LONDRES 

POUR LE MISSISSIPI. 

Lettre de cflbervitle au Ministre de la Marine, 

A La Rochelle, ce iSiuin 1698. 
Monseigneur, 

Voylà un mémoire des choses que je crois nécessaires tant 
pour les présens nécessaires à faire aux Sauvages que pour 
les hommes que Ton laissera là, si vous jugés à propos que 
Ton fasse un cstablissemcnt si on y trouve quelque bon havre. 

On me donne advis de Londres quMl s'y forme une compa- 
gnie pour aller faire un establissement au Mississipi. Ils ont 
demandé au Roy plusieurs choses, surtout des navires. Il ne 
paroîst pas qu'il leur ayt rien donné, seulement une patente 
accordée à deux milords, par laquelle il leur donne pouvoir 
d'aller et envoyer, à l'exclusion de tous autres, establir une 
colonie sur la rivière du Mississipi. 

Lesdits milords ont associé avec eux trois capitaines de 
navire, qu'on dit estre assez habiles, qui doivent commander 
cette entreprise. Tous les jours ils associent ceux qui veulent 
en estre, soit de leurs personnes ou de leurs biens. Ils n'ont 
encore point de navire et ne sçavent pas encore combien ils 
en auront. Quatre compagnies de François protestans y doi- 
vent aller avec des ministres pour y instruire les sauvages. Ils 
ont envoyé en Hollande sçavoir si le père Enepain {sic) y veut 



RIVALITÉ ANGLAISE Sg 

Guillaume III, intitulé Nouvelle Découverte d un pays plus 
grand que l'Europe, où il s'oflfroit, si le Roy Guillaume III 
y vouloit envoyer, quïl estoit prest à y piloter les navires. S'il 
n'en avoit pas d'autres, il n'y feroit rien. C'est un homme que 
j'ay connu pour un ignorant, qui n'a jamais esté que dans le 
haut du Mississipi, et n'a nulle connoissance du bord de la 
mer. Ces préparatifs se font à Londres sans secret. 

De l'humeur dont je connois les Anglois, je ne doubte pas 
que, si nous nous trouvons à cette coste et qu'ils soient les 
plus forts, ils ne nous disputent le terrain. 

Je crois que pour estre en estât de ne rien craindre d'eux et 

les faire craindre eux-mesmes, il nous sera nécessaire d'avoir 

une bonne corvette de huit ou dix canons et un bon traversier 

avec nous, pour aller sonder sur la coste avec nos chaloupes, 

et les soustenir contre le mauvais tems dans les endroits, où 

elles pourront estre envoyées. Surtout les Anglois y estant 

feront ce qu'ils pourront pour empescher nostre establisse- 

ment. Quelque ordre qu'ils ayent de ne nous rien faire, il 

sera comme impossible que, nous trouvant pour le mesme 

dessein dans ce lieu là, nous n'ayons quelques petites guerres 

enseoible, sur bien des choses que l'on ne peut prévoir à 

présent. Ils sont des gens à arrester nos chaloupes, s'ils le 

peuvent, où ils les trouveront, et les garder bien du temps 

sur quelque prétexte, devant que de les renvoyer et pendant 

lequel temps ils feront leurs affaires. Pour moy, si je les y 

rencontrois, ayant ordre d'establir ce pays, je ferois en sorte 

de détourner leur chaloupe et petits bastimens, sans quoy 

Ton ne peut rien faire dans un pays comme celuy-là. 

Comme il m'a paru, Monseigneur, que vostre dessein est 



60 DISPOSITIONS EN VUE d'uN ÉTABLISSEMENT 

voudrés bien me permettre de vous marquer de la manière 
que je croy que nous le pourrons faire, les Anglois y estant, 
des quels il se faut méfier. Avoir avec nos deux navires une 
corvette de huit à dix canons, un traversîer sur chacun de 
nos navires, avoir cent cinquante hommes d'équipage, des- 
quels nous tirerons l'équipage de la corvette et du traversier, 
sans compter les dix-neuf Canadiens et les huit ouvriers que 
je demande sur le mémoire, cela suffira, en prenant à Saint- 
Domingue, si on y passe, quinze flibustiers choisis. De ces 
quarante-quatre hommes, on en composera la garnison pour 
Testablissement que Ton fera là, avec l'équipage de la corvette 
qui y restera, tant de soldats que de nos matelots que Ton 
trouveroit bons et disposés à rester là, car il n'y en faut pas 
laisser malgré eux ; ils deviennent à charge dans les lieux 
esloignés. L*esquipage de la corvette seroit de vingt-cinq à 
trente hommes. 

Je seray en estât d'emporter dans les deux navires et la cor- 
vette pour huit mois de vivres à nos équipages, et pour six mois 
aux hommes à rester là, avec ce que nous en pourrons oster de 
nos vivres d'équipages. Je leur en laisseray pour une année. 

Pour armer le fort que nous pourrons faire là, nous tire- 
rons de nos vaisseaux chacun cinq ou six canons et les autres 
choses nécessaires. Nous aurons besoin d'une permission 
pour cela. Il faudra que la corvette soit cloutée et le traver- 
sier aussy. Je vous supplie. Monseigneur, qu'il y ait un ordre 
au Bureau des Classes de nous passer à chaque navire un 
deuxiesme maistre et quatre pilotes, sans que l'on nous fasse 
passer, pour les avoir, trois ou quatre matelots pour faire leur 



AUTRES DISPOSITIONS A PRENDRE 6l 

Vous a vies nommé, Monseigneur, le sieur de la Gostière % 
garde marine, pour servir la campagne avec moy. Il est allé 
en Canada. Je vous supplie de vouloir nommer à sa place le 
sieur Sougé, garde marine, quis çait parfaitement son mestier, 
ce qui est nécessaire dans les voyages que nous allons faire. 

J'ay eu Thonneur de vous escrire au sujet des Canadiens, 
que vous m'ordonnastes d'arrester dès le i5 febvrier; je leur 
promis qu'ils seroient nourris et payez dès ce tems. Je suis 
en advance de toute leur nourriture que j'ay payée à leur 
hoste, sur le pied de dix-huit sols par jour, et à trois oificiers 
Canadiens que j'ay ^icy sur le pied de vingt sols, je leur ay 
fourny quelque argent pour avoir des hardes. Je vous supplie, 
Monseigneur, d'ordonner le fonds pour le payement de ce qui 
leur est deu et leur advance pour trois mois, qui pourra mon- 
ter à six mille neuf cents livres, leurs gages sur le pied de 
trente livres par mois, et aux trois officiers à quarante. On 
pourroit prendre les ouvriers que je demande par mon 
mémoire parmi les soldats, s'il s^ en trouve, car on aura de 
la peine à en trouver, surtout des charpentiers, armuriers et 
menuisiers. 

Il sera nécessaire que tous les hommes, destinez pour rester 
là, soient armez dès icy, chacun d'un bon fuzil léger, de trois 
pieds et demy de canon, esprouvé, qui coustera environ seize 
livres; à chaqu'un un bon pistolet. Il y a sur ce mémoire 
bien des choses, dont je ne marque pas le prix, qui se pren- 
dront à Rochefort, dans les magasins. On travaille à Roche- 
fort à faire les biscayennes et les felouques et à doubler à la 
flottaison la Badine. Je suis icy pour le départ des deux 
navires du Nord, qui attendent les farines destinées pour la 

I . De La GauchetUre. 



62 RIVALITÉ ANGLAISE 

garnison du fort et mettront à la voile aussitost. Les vents 

sont au Nord-Est depuis hyer. Ne voyant pas venir ces 

farines de Rochefort, j'en ay achepté icy, et vas faire partir 

ces navires, la saison est fort advancée. J'appréhende bien 

que mon frère de Sérigny ne puisse gagner Québec cet 

automne. Il sera difl5cile que ces navires se rendent au port 

Nelson devant le 8 septembre, s'il trouve des glaces. Les 

deux derniers navires sont partis hyer au soir. Nous serons 

dans peu de jours en rade; je ne croîs pas que ces chaloupes 

que Ton fait soyent prestes de trois semaines au plus tost. 

On a fort parlé, il y a quelque temps, que j'allois au Missis- 

sipi. Comme j'ay tourné cela en raillerie, on n'en parle plus 

que fort peu à présent. Si vous souhaitiez, Monseigneur, qu'il 

nous parust des ordres pour aller ailleurs du costé de la 

Rivière des Amazones, et que cela se pust dire bientost icy, 

afin que cela fust sceu en Angleterre, et que ceux qui iront là 

ne creussent pas nous y trouver et ne soient pas précautionnez 

sur cela, je sçauray au premier jour les vaisseaux, les forces 

qu'ils envoyeront et le nombre d'hommes et vous en donneray 

advis. 

Je suis avec un très profond respect. 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

D'IbER VILLE. 



CANADIENS QUI ONT SERVI AVEC LA SALLE 63 

VII 

D^IBERVILLE LAISSE PARTIR 

DEUX CANADIENS DE L'EXPÉDITION DE C. DE LA SALLE. 



Le Ministre de la Marine au sieur d'Iberville. 

A Versailles, le 25 juin 1698. 

J'^ay esté très surpris d'apprendre que les deux Canadiens 
qui ont fait le voyage du feu sieur de La Salle, et que je vous 
avois fait envoyer avec tant de soin, ayent esté embarquez sur 
la Gironde à leur arrivée aux rades de La Rochelle, et que 
cette fluste ayt mis à la voille avant que vous en ayez esté ad- 
verty . Je n'avois pas escrit à M. Bégon qu'ils fussent destinez 
pour faire le voyage de Mississipy; mais je luy avois donné 
ordre de vous les remettre, aussytost qu'ils seroient arrivez, et 
je suis estonné qu'il ne Tayt pas fait. Vous avez tort de vostre 
costé de n'avoir pas eu plus d'empressement à les retirer de 
la fluste la Ville d'Embden, qui estoit arrivée à La Rochelle, 
dès le 7 juin, c'est à dire neuf jours avant le départ de la 
Gironde^. 

Le sieur Levasseur qui a servy autrefois avec feu M. de La 
Salle, et en différens employs dans le Canada, m'ayant de- 
mandé à servir, j'ay cru que ce seroit un sujet propre à faire 
la campagne et capable d'y servir utilement. Il faut que vous 
le fassiez embarquer avec vous pour conmiander une partie 
des Canadiens que vous menez, et je me remets à vous de 
l'employer aux choses, auxquelles il paroistra propre. 

t. Voir III* partie de ces Mémoires. Interrogatoire de Pierre et Jean Talon, à 



64 ENVOI DE LEVASSEUR A d'iBERVILLE 

VIII 
ARMEMENT DE LA BADINE. 



Le Ministre de la Marine à M. Bégon. 

Versailles, le 2 juillet 1698. 

Je me remets aux ordres que je vous ay donnés sur l'arme- 
ment de la frégate la Badine,k laquelle il faudra que vous fas- 
siez donner tous les vivres qu'elle pourra embarquer. Elle 
sera jointe à la frégate le Marin, que Sa Majesté a fait armer 
au Port-Louis, à laquelle vous ferez pareillement donner tous 
les vivres qu'elle pourra prendre. Vous ferez payer aux Cana- 
diens, ofl&ciers et autres, que le Sieur dlberville a à La Ro- 
chelle, les mesmes avances qu'au reste des équipages de ces 
frégates, suivant Testât que vous en arresterez avec ledit 
Sieur d'Iberville. J'envoye à Rochefort encore un Canadien, 
nommé Le Vasseur, que vous ferez payer comme officier. Je 
suis, en vérité, très-fasché que vous ayez manqué de faire re- 
mettre audit Sieur d'Iberville les deux que j'avois fait passer 
exprez de Brest à La Rochelle. Vous m'aviez escrit si positi- 
vement par vostre lettre de May que vous le feriez, que j'a- 
vois compté sur cela et que je n'avois pas cru devoir prendre 
d'autres précautions pour m'en assurer. Cependant cela nous 
fait un très fascheux et un très embarrassant contre-temps. 



ORDRES POUR l'aRMEMENT 65 

IX 
PONTCHARTRAIN ATTEND LA RELATION 

DE JOUTEL. 



Le Ministre à M. dé]La Bourdonnaye. 

Versailles^ le 9 juillet 1698. 
Monsieur, 

3e vous ay escrit, il y a quelque temps, que vous me feriez 
plaisir de faire en sorte d'avoir une relation du voyage du 
feu Sieur de La Salie, qui est entre les mains d'un homme 
qui est à Rouen, et vous m'avez fait response que cet homme 
devoit vous la remettre. Je vous prie de vous en souvenir et 
de me l'envoyer le plus tost que vous pourrez. 
3e suis, etc. 



X 

ORDRES POUR L'ARMEMENT DE D'IBERVILLE. 



Le Ministre de la Marine à M. Bégon. 

Versailles, le 9 juillet 1698. 
Je vous ay escrit que l'intention du Roy estoît que vous 
joignissiez une corvette à la Badine et au Marin. Il est né- 
cessaire qu'elle soit de huit à dix canons. Il faut aussy que 
vous y joigniez un traversier que vous fréterez exprez, s'il 



66 ORDRES POUR lVrMEMENT 

deux bastimens seront équipez par des détachemens des 
équipages de ces frégates, et Sa Majesté se remet au Sieur dl- 
berville à les faire commander par ceux des officiers qui sont 
avec luy qu'il jugera à propos, ou mesme par des officiers 
canadiens, s'il Testime nécessaire. 

L'intention de Sa Majesté est de donner jusqu'à cent cin- 
quante hommes d'équipage à la frégate la Badine et cent 
trente au Marin. J'escris au Sieur Chamillard par cette der- 
nière frégate, mais comme elle pourroit estre partie avant 
que ma lettre arrive au Port-Louis, je suis bien aise de vous 
en donner advis, afin que, si elle n'avoit pas ce nombre 
d'hommes, quand elle arrivera aux rades de La Rochelle, vous 
luy en fassiez donner le supplément. En ce cas, j'ordonneray 
au trésorier d'envoyer à Rochefort le fonds que je luy escris 
par cet ordinaire de remettre au Port-Louis. 

Je vous ay escrit, il y a quelque temps, que Sa Majesté desi- 
roit que vous fissiez payer les Canadiens que le Sieur d'Iber- 
ville a retenus par mon ordredezlamy-févrieret que vous leur 
fissiez donner aussy trois mois d'avance à compte du voyage 
qu'ils doivent faire avec luy. Je vous fais remettre 5,ooo livres 
à compte de cette despense, et si elle ne suffit pas, je vous en 
feray remettre le supplément. 

Je vous en fais remettre une autre de 12,000 livres pour 
plusieurs marchandises, qu'il est nécessaire que vous fassiez 
embarquer sur ces frégates, desquelles vous trouverez Testât 
cy joint. En cas qu'il y eust quelques difficultez sur ce qui 
est contenu dans cet estât, vous pourrez les lever avec ledit 
Sieur d'Iberville. 



ORDRES POUR l'aRMEMENT 67 

deux menuisiers, qui ayent chacun leurs outils. S*il y avoit de 
ces mestiers dans les compagnies de marine qui sont dans 
vostre département, il faudroit les prendre par préférence, et 
en ce cas, il faudra faire achepter les outils dont ils auront 
besoin. Sa Majesté a jugé à propos de faire donner à chacune 
des frégates la Badine et le Marin deux maistres et quatre 
pilotes qui ne leur seront donnezquepour un homme chacun, 
et je vous feray remettre le supplément de solde que vous 
leur aurez fait payer, quand vous m'en aurez envoyé Testât. 

Vous trouverez cy-joint un ordre pour faire servir le Sieur 
Sougé, garde marine, sur la frégate la Badine, à la place du 
Sieur de La Gosiière, et un autre pour y faire embarquer 
aussy le Sieur Benhier de Mornay, écrivain principal. 

Depuis cette lettre escrite j'ay receu les lettres du 3 de ce 
mois. J'ay esté bien ayse d'apprendre le départ des vaisseaux 
destinez pour la baie d'Hudson. 

Il est fort extraordinaire que M . Desclouseaux ayant eu ordre 
de vous faire remettre à vous-mesme les deux hommes du 
Canada que je luy avois escrit de vous envoyer, on nel'ayt pas 
fait, et que le Sieur des Ursins les ayt receus sur son vaisseau 
sans votre ordre. Il est certain que ledit Sieur d'Iberville a 
très-grand tort de n*avoir pas eu toute l'attention qu'il devoit 
à se faire donner ces hommes, quoiqu'au fond je luy eusse 
escrit que vous les luy feriez remettre vous-mesme. 



68 ORDIES POUR l'armement 

XI 

LOUIS DE PONTCHARTRAIN 

MANDE A D^IBERVILLE LES ORDRES QU'iL A DONNÉS 

A l'intendant de ROCHEFORT 



Le Ministre de la Marine à d'iberville. 

Versailles, le 6 juillet 1698. 

Mon fils m'a communiqué la lettre que vous luy avez 
escrite le 28 du mois passé, avec le 'mémoire qui y estoit 
joint. J'ay donné ordre à M. Bégon de vous donner la corvette 
que vous avez demandée, et je luy escris par cet ordinaire de 
vous remettre le traversier que vous marquez vous estre 
nécessaire. Je luy ordonne aussy de vous donner jusqu'à 
cent cinquante hommes à la frégate la Badine, que vous 
commandez, et j'escris au sieur Chamillart d'en donner cent 
trente au Marin. M. Bégon vous donnera les huit ouvriers 
et tout le contenu dans Testât que vous m'envoyez, tant ce 
qui est nécessaire pour l'establissement que pour les vivres de 
la garnison et les présents à faire aux Sauvages. 

Je fais remettre pareillement à Rochefort le fonds néces- 
saire pour le payement des Canadiens, tant du passé que de 
l'advenir. Je croyois que le passé estoit payé, en ayant donné 
l'ordre il y a longtemps à M. Bégon. Je luy escris aussy de 
vous donner un second maistre sur chaque bastiment, et 



HENRI JOUTEL 69 

J 'envoyé les ordres nécessaires pour faire servir le sieur 
Sougé, garde marine, à la place du sieur La Gostière, et pour 
faire embarquer aussy sur la frégate la Badine le sieur 
Berthîer de Mornay, escrivain principal, auquel il sera néces- 
saire que vous donniez connoissance de tout ce que vous 
ferez, et de Temploy des munitions et marchandises qui vous 
doivent estre remises. 



XII 
PONTCHARTRAIN DÉSIRE I/EMBARQUEMENT 

DE JOUTEL AVEC D^IBERVILLE. 



Le Ministre de la Marine à M, de La Bourdonnaye, 

Versailles, le 16 juillet 1698. 

Monsieur, 

Il seroit fort à désirer que nous pussions avoir Thomme 
qui a fait le voyage de feu M. de La Salle, dont vous avez pris 
la peine de me parler. S'il veut faire encore une campagne 
sur mer, je vous prie de luy donner ordre de se rendre inces- 
samment à La Rochelle, n'y ayant pas de temps à perdre 
pour y arriver avant le départ des vaisseaux. Ayez agréable 
de luy faire donner quelque chose pour son voyage, et je vous 
en feray rembourser. Je vous prie de prendre la peine de me 
faire sçavoir ce que vous ferez, et de me croire, etc. 



70 ENVOI DU PERE ANASTASE DOUAY EN LOUISIANE 

XIII 
DÉPART DU MARIN POUR LA ROCHELLE. 



Le Ministre de la Marine à M. Bégon. 

Versailles, le 16 juillet 1698. 
On m'escrit du Port-Louis que la frégate le Marin devoit 
en partir incessamment pour se rendre aux rades de La Ro- 
chelle, aussy elle y arrivera incessamment, si elle n'y est desjà. 
Elle doit joindre la Badine^ et il faut que vous luy fassiez 
.donner pour autant de temps de vivres, que vous en ferez 
fournir à ladite frégate la Badine. Vous en ferez donner à 
Tun et à l'autre, autant qu'elle en pourra porter. Vous luy 
ferez donner aussy un aumosnier, ne luy en ayant point esté 
donné au Port-Louis, mais vous n'en donnerez point à la 
Badine, pour laquelle j'envoye de Paris un RécoUect, nommé 
le Père Anastase, que vous y ferez employer en cette qualité. 
Ledit sieur d'Iberville m'avoit desjà donné advis qu'il n'y 
avoit à Rochefort aucun petit bastiment qui luy convinst, mais 
qu'il en venoit quelquefois à La Rochelle, de la coste de Nor- 
mandie, qui seroient propres à Tusage qu'il en doit faire. S'il 
s'y en trouve de cette qualité, il faudra que vous en frétiez un 
au meilleur marché qu'il se pourra, en réglant en mesme 
temps le prix qu'il en faudroit payer s'il se perdoit. Je crois 
cependant qu'un traversier lui suffiroit, et c'est ce que je vous 
prie d'examiner avec luy. 



DIBERVILLE RECOMMANDE Â DUCASSE 7I 

XIV 
APPUI A DONNER A DMBERVILLE. 



Le Ministre de la Marine à M. Ducasse, 
gouverneur de Saint-Domingue. 

Versailles, le 23 juillet 1698. 
Monsieur, 

Le Roy envoyant le sieur d'Iberville dans le golfe de 
Mexique pour y suivre les descouvertes qui ont esté com- 
mencées par le sieur de La Salle, Sa Majesté m'ordonne de 
vous escrire que son intention est que vous l'aydiez mesme 
de vos connoissances, si vous en avez qui puissent estre de 
quelque utilité pour le succès de son entreprise. Vous luy 
permettrez aussi de prendre quelques flibustiers, s'ils luy sont 
nécessaires pour fortifier son équipage, lorsqu'il passera à 
Saint-Domingue. 
Je suis, etc. 

XV 

ENVOI FAIT A D'IBERVILLE 

DE SES INSTRUCTIONS ET DU JOURNAL DE JOUTEL. 



Le Ministre de la Marine au sieur d'Iberville. 

Versailles, le 23 juillet 1698. 
Comme je ne doute pas que vous ne soyez prest à partir à 
la fin de ce mois, je vous envoyé Tinstruction que le Roy m'a 
ordonné de vous expédier pour vous expliquer ses intentions 



72 COMMUNICATION DU JOURNAL DE JOUTEL 

ce qui y est contenu, estant bien persuadé que vous vous y 
conformerés exactement dans les diflférens cas qui y sont 
esnoncez. 

J'escris à M. Bégon de vous faire donner, en eau-de-vie, 
une partie des boissons que vous devés embarquer, et seule- 
ment pour deux mois de molue. 

A Tesgard des matelots que vous demandez, qui sçachent 
la langue espagnole, je donne ordre à M. Bégon de voir, si on 
pourroit en trouver quelques-uns à La Rochelle et de vous les 
faire donner. Je luy escris aussi de vous donner quelque bon 
dessinateur, et mesme le nommé Remy que vous proposez 
en cas qu'il n'y ait dans les gardes de la marine aucun sujet 
capable de travailler aux observations que vous devez faire. 

J*ay trouvé un journal d'un honmie qui a esté avec le feu 
sieur de La Salle, et qui est revenu par terre de l'endroit où il 
a desbarqué après y avoir fait quelque séjour. Il m'a paru fort 
exact, et je vous l'envoyé par le canal de M. Bégon. Je ne 
doute pas que vous n'en tiriez beaucoup de lumière. Je 
tascheray mesme de vous envoyer l'homme qui l'a fait. J'at- 
tendray désormais avec beaucoup d'impatience la nouvelle de 
vostre départ. 

XVI 

Mémoire pour servir cTinsiructioît au sieur cTIbernlle, 
capitaine de frégate légère. 

Versailles, le 23 juillet 1698. 
Les services que le sieur d'Iberville a rendus au Roy dans 
la conniipstp Hn fort dp Rmirbon en \a havp H'Hiidsnn. dans 



INSTRUCTIONS DONNÉES A d'IBERVILLE ji 

TAcadie et des colonies Angloises dans Tisle de Terre-Neuve 
en 1696, et les autres entreprises et descouvertes, dans les- 
quelles il a esté employé par les gouverneurs de la Nouvelle- 
France, et qu^il a exécutées avec succès, ont engagé Sa 
Majesté à jeter les yeux sur luy pour aller reconnoistre Tem- 
boucheure du fleuve de Mississipi, dont la descouverte a esté 
tentée jusqu^à présent avec si peu de succès. 

Elle a pour cet effect fait armer ses frégates la Badine et 
le Marin, qui sont actuellement aux rades de La Rochelle, et 
elle a donné ordre à l'Intendant de Rochefort de luy remettre 
un traversier, deux biscayens et trois canots d'escorce, avec 
les vivres et les munitions, qu'il a estimé luy mesme néces- 
saires pour le succez de cette entreprise. 

Sa Majesté ne doute pas que le tout ne soit prest quand il 
recevra ce mémoire, et elle désire qu'il parte auss)rtost qu'il 
Taura receu, la saison luy paroissant convenable pour un 
pareil dessein. Elle ne luy prescrit rien sur sa navigation, 
estimant à propos de luy en laisser l'entière disposition par 
la confiance qu'elle prend en luy. 

Il trouvera cy joint une lettre que Sa Majesté fait escrire au 
gouverneur de la coste de Saint-Domingue, pour luy donner 
tous les secours qu'il luy demandera et mesme d'hommes, s'il 
en avoit besoin, estant persuadé qu'il usera avec modération de 

la liberté que Sa Majesté veut bien luy donner à cet esgard. 
11 ne fera en cette isle que le séjour indispensable pour 

rafrdschir ses équipages et y prendre les choses qui luy 

seront nécessaires et il se rendra de là à la coste septentrionale 

du golphe du Mexique. 
Sa Majesté se remet à luy de commencer la descouverte à 



74 INSTRUCTIONS DONNEES A d'iBERVÏLLE 

sances qu'il a déjà prises, qu'on doit trouver Temboucheure 
du Mississipy et d'y naviguer de la manière quMl le jugera à 
propos. 

Après qu'il l'aura trouvée il mettra pied à terre pour 
choisir un bon endroit qui puisse estre défendu avec peu de 
monde, et empescher en mesme temps l'entrée du fleuve aux 
autres nations. Il fera fortifier cet endroit de la manière qu'il 
estimera convenable, pour le mettre en estât d'y faire la 
meilleure défense qu'il se pourra. Il y laissera les Canadiens 
qu'il aura avec luy et ce qu'il jugera à propos des gens des 
équipages de ses frégates, pour la sûreté de ce fort. Il le 
munira aussy de vivres, des canons, boulets, armes, poudre 
et autres munitions qu'il jugera à propos d'y laisser et que 
Sa Majesté luy permet de tirer des frégates qui sont sous son 
commandement et il en chargera par inventaire celuy à qui il 
donnera le commandement de ce fort, afin qu'on puisse luy 
en rendre compte. 

Sa Majesté luy laisse permission de choisir dans les ofiSciers 
de ses frégates ou dans les officiers Canadiens celuy qu'il 
croira le plus propre à ce commandement et ceux qui de- 
vront servir sous luy, luy recommandant seulement, en cas 
qu'il prenne des officiers de la Marine, de les laisser com- 
mander entre eux suivant le rang de leurs brevets et de leur 
ancienneté. 

Il laissera à ce commandant une instruction bien détaillée 
de toute la conduite qu'il aura à tenir, jusqu'à l'arrivée des 
premiers vaisseaux que Sa Majesté fera partir aussy tost 
après son retour en France, et entre autres choses il luy or- 
donnera hîen nrprîqf»mé»nt HVmné»<;rhé»rnn'anrnn#* antrp natînn 



INSTRUCTIONS DONNEES A d'iBERVILLE 76 

d'y employer mesme la force et la voye des armes, si les autres 
moyens ne pouvoient les en détourner. 

Pendant le séjour qu'il fera en cet endroit, il fera prendre 
exactement les sondes de cette emboucheure et des environs, 
et fera généralement toutes les observations qui pourront 
estre nécessaires, et il apportera de tous ces endroits des 
cartes et des descriptions les plus exaaes qu'il se pourra. 

En cas que pendant le séjour qu'il fera sur cette coste, 
il y arrive des vaisseaux des autres nations plus foibles que 
luy, il les obligera de se retirer; mais s'ils sont ou plus forts 
ou esgaux, il fera sçavoir à ceux qui les commandent qu'es- 
tant arrivé le premier à cette coste, ils ne doivent pas L'in- 
terrompre dans sa descouverte et s'il peut arriver le premier à 
l'emboucheure du Mississipy, ce qu'il taschera de faire, il fera 
en sorte de s'y establir et de s'y maintenir. 

Il n'y a nulle apparence que les autres nations se soient 
emparées de ce poste avant luy, n'estant encore party aucun 
vaisseau pour y aller. Cependant en cas qu'il trouve ce poste 
occupé, il fera en sorte de s'establir du costé de la rivière qui 
ne sera pas occupé et prendra toutes les précautions qu'il 
estimera praticables pour mettre ceux qu'il y laissera en estât 
de s'y maintenir, mais si les deux bords estoient occupez et 
qu'il ne trouvast aucun endroit à pouvoir faire un establis- 
sement solide, il reviendra en France après avoir pris de 
toute cette coste les connoissances les plus exactes qu'il pourra. 
Sa Majesté veut bien luy donner cet ordre pour ne luy laisser 
rien à désirer, mais elle est persuadée qu'il n'en aura pas 
besoin, et qu'il aura le bonheur de rendre à Sa Majesté le 
service qu'elle attend de sa capacité, de sa vigilance et de son 
appiicatioD. 



76 d'ibervillb et chasteaumorant 

XVII 
SUR LE DÉPART DE DUBERVILLE. 



Le Ministre de la Marine à M. Bégon. 

Versailles, le 6 aoust 1698. 

J'espère aussy que le sieur d'Iberville sera party quand 
vous recevrez cette lettre. S'il ne Testoit pas, je vous prie de 
presser son expédition par toute sorte de moyens, estant im- 
portant quil parte sans retardement. 

J'escris à M. le marquis de Chasteaumorant que je luy 
envoyeray l'ordinaire prochain son instruction et les ordres 
qu'il aura à exécuter pendant le voyage qu'il va faire. Ayez 
soin qu'il soit en estât de partir aussy tost qu'il les aura 
receus. 



XVIII 



TRAVERSIER ET CAICHE 

DONNÉS A D^IBERVILLE 



Le Ministre de la Marine à M. Bégon, 

Versailles, le i3 aoust 1698. 

Je ne doute pas que le sieur d'Iberville ne soit party à pré- 
sent. J'approuve que vous ayez joint aux frégates qu'il com- 






ENVOI DU FRANÇAIS A SAINT-DOMINGUE 77 

paroist, comme à vous, qu'il est plus à propos de les achepter 
que d'en payer le fret et je vous feray remettre les 6,600 livres 
que vous demandez pour cela. 



XIX 



LE MARQUIS DE CHASTEAUMORANT 

ENVOYÉ A SAINT-DOMINGUE. 



Le Ministre de la Marine à M. le M^' de Chasteaumorant . 

Versailles, le 20 aoust 1698. 

Monsieur, le Roy ayant destiné le François que vous com- 
mandez pour aller à Saint-Domingue, je vous envoyé le mé- 
moire par lequel Sa Majesté vous explique ses volontez sur le 
service que vous avez à y rendre. Elle a estimé à propos de 
vous deffendre l'ouverture du paquet où il est contenu jus- 
ques à ce que vous y soyez arrivé, ce qui m'oblige de vous 
dire qu'elle désire que vous sortiez des rades de La Rochelle 
avec le Wesp, auss)rtost que les venis vous le permettront 
pour vous rendre sans retardement au cap François, ou, si 
M. Ducasse n'y est pas, à Léogane, et que vous receviez sur 
vostre bord tout ce que M. Bégon jugera nécessaire d'y faire 
embarquer. Comme je ne doute pas que vous n'apportiez 
tous vos soins pour vous bien conformer aux intentions du 
Roy, il ne me reste qu'à vous recommander de m'informer 
de vostre navigation par toutes les occasions que vous en 



78 INSTRUCTIONS DONNÉES A CHASTEAUMORANT 

mation de vos vivres, que vous puissiez vous asseurer qu'il 
ne s'en fera pas d'inutile et qui puisse vous empescher de la 
pousser aussy loin que le service demandera. 



XX 

Mémoire pour servir d'instruction au sieur marquis 
de Chasteaumorant , capitaine entretenu dans la 
Marine. 

Versailles, le 20 aoust 1698. 

Sa Majesté ayant ordonné d'armer le vaisseau le François 
pour aller à Saint-Domingue et y estre employé au service 
qu'il y. aura à rendre pour le maintien de cette colonie, elle a 
confié le commandement audit sieur marquis de Chasteau- 
morant, connaissant son application dans l'exécution de ses 
ordres, et son intention est qu'aussytost qu'ils luy auront été 
remis, il sorte des rades de La Rochelle avec le Wesp^ qui est 
chargé des munitions et qu'elle fait passer dans cette isle pour 
s'y rendre avec toute la diUgence que les temps luy permet- 
tront. Il abordera au cap François, et en cas que le sieur 
Ducassen'y soit pas, il ira jusques à Léogane pour le joindre, 
conférer avec luy et luy remettre ce bastiment pour faire 
l'usage qui luy est prescrit, de ce qui y est embarqué. 

Sa Majesté veut qu'il reçoive dans son bord les fonds des- 
tinés pour le payement des troupes qui servent à Saint-Do- 
mingue , les soldats de recrue et les autres choses qui ne 



INSTRUCTIONS DONNÉES A CHASTEAUMORANT 79 

Âussytost qu'il sera arrivé à Léogane, il examinera avec le 
sieur Ducasse tout ce quMl peut faire pour empescher le com- 
merce et l'abord des bastimens estrangers, et s'il est néces- 
saire, pour y parvenir ou pour faire voir aux autres nations 
qu'il y a des vaisseaux du Roy dans ces parages, qu'il paroisse 
aux environs de la Jamaïque, de Saint-Thomas ou de la ville 
de Saint-Domingue, il y naviguera et exécutera ponctuelle- 
ment tout ce dont il sera convenu avec le sieur Ducasse. 

Il aura pareillement soin de mouiller devant Sainte-Croix 
et d'y faire descendre un officier et quelques soldats pour 
voir, s'il y est retourné de petits habitans, qu'il obligera en ce 
cas de s'embarquer avec luy, en leur donnant quelque temps 
pour emporter leurs effets avec eux, et les conduira à Léo- 
gane, où le sieur Ducasse leur fera distribuer des terres pour 
y travailler et s'il y trouvoit des estrangers de quelque nation 
qu'ils soyent, il les enlèveria, fera brusler leurs effets et habi- 
tations et les envoyera à Saint-Thomas, à moins qu'ils ne 
voulussent s'establir dans les quartiers françois de Saint- 
Domingue; auquel cas il les y mènera avec leurs effets, l'in- 
tention de Sa Majesté estant que cette isle reste abandonnée 
par ses sujets, et ne puisse estre occupée par les estrangers. 

Sa Majesté luy défend de prendre d'autorité aucuns basti- 
mens appartenans aux marchands ou aux habitans de Saint- 
Dommgue,sous prétexte de les employer à faire de Teau ou 
autre, quel qu'il soit, voulant, lorsqu'il en aura besoin pour 
l'usage du vaisseau, qu'il les demande au sieur Ducasse, qui 
luy fera donner ceux qui seront nécessaires qu'il aura soin de 
lui feire remettre, ou à ceux qui commanderont dans les lieux 
où il sera mouillé, le tout, à moins qu'il, n'arrive au vaisseau 



8o INSTRUCTIONS DONNÉES A CHASTEAUMORANT 

tendre le secours et quiTobligeroità le prendre le plus prompt 
qu'il seroit possible. 

Sa Majesté fait partir en mesme temps que luy deux fré- 
gates sous le commandement du Sieur d'Iberville pour 
aller dans le golfe du Mexique descouvrir Tembouchure de la 
rivière de Mississipi, et comme elle est informée que les An- 
glois ont aussi dessein d'y envoyer et font préparer quelques 
vaisseaux pour s'y aller establir, son intention est qu'après 
que ledit Sieur marquis de Chasteaumorant aura navigué 
pendant un mois aux environs de Saint-Domingue pour exé- 
cuter ce qui luy est ordonné ci-dessus, il entre dans ce golfe 
et passe aux lieux qui luy sont marqués par le mémoire ci- 
joint et la carte qui les explique, avec laquelle il trouvera les 
signaux de reconnaissance du Sieur d'Iberville et la copie du 
chifire qui luy a esté donné. 

Lorsqu'il l'aura rencontré, il restera avec lui tout le temps 
que ledit Sieur d'Iberville luy marquera estre nécessaire et que 
ses vivres luy permettront, et il aura une attention particulière 
pendant le séjour qu'il y fera à suivre ce que ledit Sieur d'I- 
berville jugera plus convenable, sans prétendre y commander, 
ce que Sa Majesté luy prescrit non pour rien oster au carac- 
tère supérieur qu'il a, mais parce que le Sieur d'Iberville, 
connoissant les moyens qu'il est nécessaire d'employer pour 
la descouverte du pays ou pour l'establissement, il jugera 
mieux de ce qui pourra y contribuer que ledit Sieur de Cha- 
teaumorant, qui n'est envoyé que pour l'aider et le secourir. 

Sa Majesté désire pareillement qu'il n'exige aucun salut 
des vaisseaux Anglois qui pourroient y aborder pendant 
qu'il y sera, et il n'entreprendra rien contre eux le premier; 



INSTRUCTIONS DONNÉES A CHASTEAUMORANT 8l 

S'ils attaquoient ceux qu'il aura establis dans les postes qu'il 
aura estimé à propos d'occuper, alors il pourra les deffendre 
après avoir expliqué au commandant Anglois qu'il en a l'ordre 
«qu'il sera responsable des incqnvéniens, puisque c'est luy 
qui attaque et que les François sont en possession. 

Lorsque ledit Sieur d'Iberville luy aura dit qu'il n'a plus 
besoin de son secours, ou qu'il ne luy restera plus de vivres 
que pour son retour, Sa Majesté veut qu'il prenne la route du 
canal de Bahama par lequel il débouquera, et qu'il revienn* 
dans les rades de La Rochelle, d'où il l'informera du succès 
de sa navigation aussitost qu'il y aura mouillé, luy recom- 
mandant de ne faire part à personne, sous quelque prétexte 
que ce soit, de sa destination pour tout ce qui regarde la ri- 
vière de Mississipi. 



XXI 



NICOLAS DE LA SALLE, 

COMPAGNON DE ROBERT CAVELIER DANS LA D^COUVERTB DE 1682, 
INVITÉ A ENVOYER DN MÉMOIRE SUR CETTE ENTREPRISE. 



Le Ministre de la Marine au sieur de La Salle. 

Le 27 aoust 1698. 
J'ai reçu vostre lettre du 14 de ce mois. 
Les connoissances que vous me marquez avoir de Tembou- 



82 NICOLAS DE LA SALLE. — RIVALITÉ ANGLAISE 

vant estre de quelque utilité, si dans la suite le Roy estime 
à propos d'y faire un establissement, il est nécessaire que vous 
m'envoyiez un mémoire détaillé de tout ce que vous avez 
sceu de la descouverte que le Sieur de La Salle en a faite ', et 
que vous y joigniez la carte qui s'est trouvée dans le vice- 
amiral de VArmadille^ pris par le vaisseau le Bon en 1697. 
J'examineray l'usage qu'on en peut faire et me souviendray 
de vous procurer quelque avantage dans cet establissement, 
si on en fait, et si l'occasion s'en présente. 



XXII 
LE VOYAGE DES ANGLAIS AU MISSISSIPI 



Le Ministre de la Marine au sieur Argoud. 

27 aoust 1698. 

J'ay receu vostre lettre du 2 1 de ce mois. J'ay esté bien 
aise de voir ce que vous m'escrivez du voyage que les An- 
glois doivent faire à Tembouchure du Mississipy, et d'ap- 
prendre qu'il ne paroisse pas qu'il doive se faire sitost. 

Je vous ay escrit que, si vous estiez bien aise de revenir à 
Paris, je vous en laissois le maîstre, et vous pouvez partir 
aussytost que voUs aufez receu cette lettre, si cela vous con- 
vient mieux que de demeurer à Londres. 

I. Voir !'• partie, page S+S. 



NÉGLIGENCE DU PORT DE ROCHEFORT 83 

XXIII 
PLAINTES SUR LA LENTEUR APPORTÉE 

DANS l'armement DE D*1BERVILLE 



Le Ministre de la Marine au sieur Du Guay. 

Compiègne, le a septembre 1698. 

J*ay appris avec surprise par vostre lettre du 26 que le tra- 
vail qu'il a fallu faire aux traversiers qui doivent suivre 
M. d^Iberville ne fust pas encore achevé ce jour là. Je ne 
sçay pourquoy on a travaillé avec tant de lenteur à tout ce 
qui a esté ordonné pour rarmement dudit Sieur d*Iberville, 
quoyque les oçdres que j^ay donné sur cela ayent esté fort 
pressants. Si ce retardement causoit quelque inconvénient à 
Texécution des ordres dont le Sieur d^Iberville a esté chargé^ 
Sa Majesté auroit sujet de s'en prendre à la négligence et au 
peu d^affeaion des officiers du port de Rochefort. 

Je vous ay envoyé mes pacquets pour les isles de rAmé» 
rique. Ainsy je ne doute pas que le François, là Renommée^ 
Y Aigle et les bastimens de charge n*ayent mis à la voile 
quand vous recevrez cette lettre. J^espère que tous les ordres 
que vous et M. Bégon aves receu sur ce sujet auront est4 
ponctuellement exécutes» 



84 DANGERS DU RETARD DANS l'aRMEMENT 

XXIV 
D'IBERVILLE N'EST PAS ENCORE PARTI. 



Le Ministre de la Marine au sieur Du Guay. 

Compiègne, le 16 octobre 1698. 

J*ay receu vos lettres des 4 et 9 de ce mois avec les pa- 
piers qui y estoîent joints. Il est fascheux que les frégates 
que commande M. dlbervilie et les vaisseaux qui vont à 
Saint-Domingue et à la Martinique n'ayent peu encore mettre 
à la voile. Estant à craindre que Téquinoxe ne nous donne 
vents d'ouest et de sud-ouest, qui les retiennent longtemps 
aux rades de La Rochelle, j'attendray avec impatience la nou- 
vqlle de leur départ. 



III 

LETTRES 

DE D'IBERVILLE ET DE CHASTEAUMORANT 

SUR LE PREMIER VOYAGE AU MISSISSIPI. 



I 

RELATION DES ÉVÉNEMENS 

BEPXIIS LB DÉPART DE BREST JUSQU^AU DÉPART DU CAP FRANÇAIS 
AVEC CHASTEAUMORANT. 



lyiberville au Ministre de la Marine. 

Du cap François de Saint-Domingue, ce 19 décembre 1698. 

Depuis mon départ de Brest, qui fut le 24 octobre, avec le 
Marin et les deux traversiers, je n'ay pas eu d'occasion d'a- 
voir rhomieur de vous escrire et de vous rendre compte de 
ma navigation. Nous nous sommes rendus icy, le Marin et 
moy et un des traversiers, le 4 décembre, à six heures du soir ; 
Fautrc traversier, s'estant escarté de moy par le travers de 
Madère, de mauVais temps, s'est rendu icy le 14 dudit 
mois avec son grand mast cassé. Aussitost nostre arrivée, 
nous avons travaillé à faire de l'eau, du bois, à monter une 
de nos biscayennes que nous avions en botte et que j'em- 
ponay sur mon pont, et à faire faire du biscuit des farines 
que nous avons eues, n'ayant pas de place en partant pour 
ncietire le biscuit. 

M. de Chasteaumorant estant arrivé le 12 dudit mois. 



88 ^ CHASTEAUMORANT ACCOMPAGNE d'iBERVILLE 

croisé un mois en ces quartiers, je luy ay représenté que, ne 
partant qu'un mois après moy, son secours me seroit inutile ; 
que si j'avois à disputer quelque chose à cette coste contre 
d'autres nations pour la possession, cela se feroit en arri^ 
vant, pour ne pas donner le loisir aux autres nations de s'y 
fortifier, ce qu'il seroit difficile de faire quand ils le seroient. 
Il a esté de mesme advis, et comme il n'a rien voulu faire de 
luy mesme, ayant ordre d'agir de concert avec M. Ducasse, 
nous sommes convenus de l'envoyer chercher par M. de 
Surgères, pendant lequel temps M. de Chasteaumorant se 
prépareroit pour partir avec moy. Il nous a fait sçavoir par 
un exprès par terre qu'estant très mal des fièvres, il se ser- 
voit du Marin pour le mener à Léogane, sa maladie ne luy 
permettant pas de venir où il nous attendoit; qu'il feroit pré- 
parer les douze flibustiers que je luy demandois, et qu'il 
estoit de conséquence que nous ne fussions à cette coste que 
forts, ayant advis que les Anglois avoient passé avec quatre 
vaisseaux, ne sachant pas où ils vont, et qu'ainsi le dessein 
que nous avions pris lui paroissoit très bon. Sur cela M. de 
Chasteaumorant a pris le parti de venir avec moy, et pour cet 
effet il a fait toute la diligence qui luy a été possible. Nous 
partirons ensemble le 2 1 pour Léogane, où je n'ay que douze 
flibustiers à prendre. Il m'a envoyé un ordre pour prendre le 
biscuit du Wesp en la place de mes farines. Je n'apprends 
rien de nouveau sur le Mississipi. M. de GrafF m'a assuré 
avoir pris un pilote flamand espagnol, qui fut envoyé par le 
gouverneur du Mexique^ quand ils sceurent la mort de M. de 
La Salle, pour descouvrir toute la coste méridionale de la 

Flrfcrîrlp nnî Inv Hîf flvnîr trniivé lin très heAii havre et ri- 



AVIS SUR LA SITUATION DU MlSSiSSlPI 89 

lâches, où ils vont chercher des masts quand ils en ont besoin, 
et où le gouverneur du Mexique avoit eu ordre d'aller faire 
un establissement pour empescher les autres nations de s'y 
establir. Cest à peu près à cette distance des Âpalaches que 
je compte de trouver cette rivière. 

M. Ducasse dit avoir sceu d'un Espagnol que les Espagnols 
nomment cette rivière Rio-Rox, mais nous ne trouvons point 
sur aucune carte de rivière de ce nom. 

Je suivray mon premier dessein, qui sera de l'aller chercher 
aux environs de la baie de Lago de Lodo, vous asseurant, 
Monseigneur, que je trouveray cette rivière, quand je de- 
vrois couper dans les terres avec trente ou quarante hommes, 
et la redescendray en canot de bois. 

Huit jours après mon arrivée icy, le sieur Bertier,escrivain 
principal, est tombé malade de la maladie qu'ils nomment 
ici la maladie de Siam, dont il est mort le 1 7 du mois. Un de 
mes Canadiens est mort aussi; tout le reste de mes équipages se 
pone bien. Nous partons d'icy avec six mois de vivres chacun, 
à commencer du 16 de ce mois. 

Je suis avec un très profond respect. 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur. 
Signé de sa main : D'Iberville. 



90 RIVALITE ANGLAISE. — CHASTEAUMORANT 

II 

CONFÉRENCE DE D'IBERVILLE AVEC DUCASSE 

SUR LA ROUTE A TENIR. 



D'Iberville au Ministre. 

Lester, 3i décembre lôgS. 
Monseigneur, 

J'eus rhonneur de vousescrire du cap François par le sieur 
Renguesne du 19 courant, où je vous rendis compte de ma 
navigation de France au Cap et ce que j'y ai fait, J*en partis 
le 22 dudit avec M. de Chasteaumorant, et nous sommes 
rendus ici le 25, où je trouvay M. Ducasse, avec lequel je 
conféray sur ce que j'avois ordre d'exécuter et sur les ordres 
de M. de Chasteaumorant. Ils ont tous esté du sentiment qu'il 
devoit partir avec moy, sur l'advis que l'on a eu icy que les 
Anglois avoient passé avec quatre vaisseaux de guerre pour 
Testablissement d'une colonie, que l'on avoit lieu de croire que 
cepouvoit estre aussi bien pour le Mississipi, dont nous avions 
advis dès France, que pour l'isle d'Or, dont on parle icy sans 
une véritable certitude, ce qui fait. Monseigneur, que M. de 
Chasteaumorant part avec nous pour nous soustenir dans 
l'exécution des ordres dont vous m'avçz fait Thonneur de me 
charger. J'ay pris ici neuf flibustiers de bonne volonté qui me 



ON n'a pas d'idée juste sur le mississipi 91 

ment à Tagonie. Le reste de nos équipages se porte bien, 
L'cscrivain du Roy du Marin est mort du 23 et celuy de 
M. de Chasteaumorant du 29 de ce mois. La maladie n^en 
veut qu'aux escrivains et aux Canadiens, J'ai reçu de M. Du- 
casse 1,666 livres pour faire les avances des flibustiers, aux- 
quels je donnay à chacun 98 livres d'avance et leur ay promis à 
chacun 3o livres par mois. Le restant de l'argent est pour 
acheter des poules pour les rafraischissemens des malades, 
pour les équipages des deux navires, dont nous n'avons pu 
avoir au Cap ; j*envoyay pour cela un traversier à Nipe, 
esloigné de douze lieues dMcy, sur mon passage. J'ay esté icy 
plus longtemps que je n'avois cru, ayant esté obligé de refaire 
mon eau, celle que j'avois faite au Cap s'estant gastée, quoy- 
qu'cUe ait esté faite au meilleur endroit. Nous mettrons à la 
voile à la brise de terre pour faire la route du cap Saint- An- 
toine. /e nai eu icy aucune nouvelle du Mississipi, personne 
if m a d^ idée juste et ri a esté le long de cette coste, de sorte 
que jesuivray tousjours mon premier projet et me rendray à la 
coste de la Floride dans dix ou quinze jours. 

Je suis avec un très profond respect. 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

D'Iberville. 



92 DUCASSE MALADE A l'aRRIVÉE DES VAISSEAUX 

III 

LE GOUVERNEUR DE SAINT-DOMINGUE 

DONNE DES SECOURS A D^IBERVILLE. 



Ducasse au Ministre de la Marine. 

A Léogane, i3 janvier 1C99 
Monseigneur, 

J'ay receu les trois lettres que vous m'avés fait l'honneur 
de m'escrire en date des 23 juillet, 20 aoust et 9 septembre. 
J'auray bien de la peyne à respondre, je me trouve foible et 
le cerveau débile, relevant d'une grosse maladie qui m at- , 
taqua au Port de Paix, il y a six semaines^ ainsi que yous 
apprendrez, Monseigneur, par une lettre que j'avois escrite 
trois ou quatre jours auparavant, et que je ne fus pas en estât 
de signer au départ de la Catherine d'Amsterdam. 

Les vaisseaux de M. d'Iberville arrivèrent au Cap dans ce 
temps là, lesquels m'envoyèrent un traversier pour me prier 
de vouloir m'y rendre, mais je n'estois pas en cet estât. 
M. Marie s'embarqua dessus pour contribuer à leur faire 
trouver tout le secours dont ils avoient besoin. Dans cet 
intervalle, M. le marquis de Chasteaumorant arriva, qui me 
dépescha M. le chevalier de Surgères pour m'amener au Cap, 
incertain de Testât où j'estois, ledit sieur de Surgères m'ayant 
trouvé fort mal et m'ayant veu, dans le moment que je luy 

narlnîc ottonn^ H'nn arr^c Hp r»î»ral\rcîr* Tl vnnliit Kî#an m^a- 



ÉLOGE DE d'iBERVILLE Ç)3 

advis à MM. de Chasteaumorant et d*Iberville, auxquels je 

faisois connoistre que c*estoit icy le véritable endroit où je 

leur donnerois tout le secours et leur route pour leur voyage. 

Ils y sont venus et je leur ay effectivement donné tout ce 

dont ils ont eu besoin et en diligence. J'ay fait embarquer 

M. de Graff sur M. de Chasteaumorant, et un bon pilote 

sur M. d'Iberville. Ils partirent le 3o décembre, à dix heures 

du soir, et depuis leur départ il a tousjours fait beau temps. 

M. d'Iberville m'a paru un digne homme, précis et entendu. 

J'ay conceu son idée avec facilité. J'avois eu des entretiens 

autrefois avec un pilote, envoyé de la part du Roy Catholique 

pour cette descouverte. Cela alarma tant les Espagnols du 

Mexique, lors de l'entreprise du sieur de La Salle, et cet 

homme nCavoit fait un enfer de ces mers et de ces costes. 

Le hasard m'a fait entamer cette matière sans affectation 

avec l'officier de YArmade qui me ramenoit les prisonniers 

de la Vera-Cruz, le mois d'octobre dernier, lequel estoit assés 

recueilly sur le fait. Son général ayant fait et parcouru toute 

l'enceinte du golfe de lieu en lieu, il me dit que La Salle avoit 

trop fréquenté le sud, et qu'il y avoit un port à trente ou 

trente-six lieues plus nord, et que c'estoit un très beau pays, 

qui cependant estoit extrêmement esloigné des dépendances 

du Mexique. Nostre conversation ayant esté interrompue, et 

cet officier estant sorty, il y eut quelque indiscret qui luy dit 

qu'il y avoit quatre vaisseaux prests à partir pour Michichipi. 

Il revint à moy tout en colère pour me dire si c'estoit de ceste 

manière qu'on vouloit bien vivre aux Indes, et garder la paix. 

Je Tassuray n'avoir aucune nouvelle de ce dessein ; qu'il estoit 

bien vray que des passagers nouvellement venus rapportoient 



94 SAINT-DOMINGUE DONNE LES CLEFS DU MEXIQUE 

seaux pour tenter les moyens de faire descendre leurs pelle- 
teries par la partie du sud, mais que la Cour n'avoit aucune 
part à cette entreprise ; ce qui remit son esprit en assiette, et 
depuis nous n'avons plus parlé de cette matière. Toute la 
difficulté se renferme à trouver un bon port, estant facile dans 
la suite de juger des mérites de cet establissement et d'exa- 
miner si ce continent peut former quelque commerce riche, 
car autrement la vue de porter les armes au Mexique me 
paroist très contraire au bien du service, puisque cette colonie 
en est beaucoup plus près et au vent, et où naturellement il 
y^aura tousjours bien plus grande force. J'ay pris la liberté de 
vous dire bien des fois que je ne la regarde pas pour la culture 
du sucre, indigo et tabacs ny autres denrées qui se font dans 
l'Amérique, mais comme une place cV armes pour unir à la 
Monarchie Françoise les importantes clefs du Mexique, du 
Péru, du Royaume de Santa -Fé et Quito, en prenant 
Carthagène, Portobello et la Vera-Cruz, sans s'engager dans 
les immenses pays avec la possession desquels' il ne peut 
rien sortir d'aucun de ces royaumes* 

M. d'Iberville estoit très prévenu que les Anglois qui 
avoient passé alloient à Michichipi. Il croyoit en avoir des 
nouvelles certaines ; il a sceu avec certitude qu'ils estoient à 
risle d'Or, par des nouvelles qui me sont arrivées de la baye 
de CromwelK J'en ay receu du depuis par Un François venant 
de la Jamaïque, qui me i^apporte qqe les Escossois bastis- 
soient une forteresse considérable, qu^ils aVoient cent-dix 
pièces de canon à terre, et que les Anglois publioient qu'il 
devoit arriver incessamment vingt-deux Vaisseaux d^ Angle- 
terre pour fortifier cette colonie... 



LA FRANCE SEULE PEUT LE SAUVER DES ANGLAIS gb 

l'importance d un tel dessein, qui évidemment ne tend qu^à 
s'emparer de Carthagène et de Portobello à la mort du Roy 
d'Espagne, et les Espagnols de ce continent ne le mettent pas 
en doute, et qu'il n'y a que la pieté du Roy Très Chrestien et 
sa puissance qui puissent les garantir de ce malheur. Sans les 
ordres qu'avoit M. le marquis de Chasteaumorant, je l'aurois 
supplié de se porter à Sainte-Marthe, Carthagène et Porto- 
bello, pour conférer avec les gouverneurs. Une barque qui 
m'appartient est à ceste coste. L'on m'a dit qu'elle avoit esté 
mouiller parmy les Anglois pour les examiner et m'en rap- 
porter des nouvelles. J'auray l'honneur devons rendre compte 
de tout ce dont le M« m'instruira. 



IV 
VOYAGE DE DUBERVILLE 

DEPUIS LE CAP FRANÇAIS JUSQU'a QUINZE LIEUES DU MISSISSIPI. 
DÉTAILS SUR LA RIVlÈRE OU IL A ÉTÉ. 



Alberville au Ministre. 

A bord de la Badine, ce 1 1 février 1699. 

Monseigneur, 
3*eus rhonneur de vous escrire le dernier de décembre de 
Léogane, qui fut le jour de mon départ avec M. de Ghasteau- 
tnorant et Surgères, et fismes la route du cap Saint- Antoine, 



0,6 PENSACOLA DE GALVEZ 

aucun coup de vent, beaucoup de calme, et fismes le nord- 
nord-ouest, pour atterrir à une rivière que les Espagnols 
nomment del Medio^ à vingt lieues à Pouest d'un establis- 
sement qu*ils ont fait depuis peu, qu'ils nomment Apalachi- 
coly, distant des Apalaches de quarante lieues, qui est un es- 
tablissement qu'ils ont fait depuis plus de cent années et où il 
peut y avoir cinq ou six cents personnes. 

Nous arrivasmes à la veue de la rivière de los Indios le 
24® janvier, où je mouillay à dix brasses d*eau, n'ayant pu vi- 
siter cette rivière le mesme jour. Le 25*, le vent à l'est, je 
trouvay un banc de sable, sur lequel il n'y avoit que quatre à 
cinq pieds d'eau. Je continuay à courir le long de la coste, à 
une lieue de terre, par six et sept brasses. Ma biscayenne 
allant à un quart de lieue de terre pour aller à un havre 
nommé Pensacola de Galvez, à quatorze lieues d'icy, par 
quatre brasses, nous mouillasmes sur le soir, et le 26* au matin 
nous recontinuasmes nostre route le long de la coste à l'ouest, 
le vent au sud-est embrumé. Sur les neuf heures nous aper- 
ceusmes deux navires mouillez dans un lac d'eau salée séparé 
de la mer par une longue terre d'un quart de lieue, de large 
une et deux lieues. Je mouillay au bout de cette langue de 
terre, où le François et le Martin me joignirent. Il bruma 
une partie du jour et nous ne peusmes envoyer à terre. 

Le 27* au matin nous envoyasmes le sieur Lescalet à terre 
pour voir quelle nation estoit là establie, et mon frère pour 
garder la chaloupe et empescher mes gens de leur parler et 
leur dire le sujet de nostre voyage. Il revint à bord sur les 
deux heures avec une chaloupe et le Major de la place, qui 



LES ESPAGNOLS NE LAISSENT PAS ENTRER NOS VAISSEAUX 97 

que nous disions avoir besoin de faire et d'entrer nos vais- 
seaux à Tabry des mauvais temps. Nous sceusmes qu'il y avoit 
quatre mois qu'ils estoient venus de Vera-Cruz s'establir là, 
sur l'advis qu'ils avoîent eu que d'Europe on y devoit venir, 
et qu'ils estoient là deux cent cinquante hommes , dont la 
plus grande part estoient esclaves ou gens condamnez à servir 
là deux, trois ou quatre années, c'est ce qu'un Bayonnois dit 
à mon frère en anglois, qui passoit pour valet du sieur de 
Lescalet. 

Le 28®, nous fusmes, le sieur de Surgères et moy, dans nos 
chaloupes sonder l'entrée du port, où nous trouvasmes vingt 
et deux pieds d'eau. Nous nous en revinsmes à bord pouf 
entrer nos vaisseaux et appareillasmes, où M. de Chasteau* 
morant nous fit dire que ces gens là avoient changé d'advis 
et ne vouloient pas que nous entrassions dans leur port, ce 
que nous ne fismes pas, quelque envie que nous eussions de 
le faire. Il n'y avoit encore aucun fort qu'un carré de palis- 
sades à hauteur d'homme; les deux navires, un de vingt 
canons et l'autre point, estoient seulement là pour changer de 
masts pour la Vera-Cruz. 

Le 29«, il fit calme tout le Jour et brume ; nous ne peusmes 
appardUer pour aller à la Mobile, qui est un havre à 
quatorze lieues d'icy à l'ouest, à la mesme distance de Pen* 
sacola de Galve que l'est la rivière de los Indios. 

Le 3o% nous appareillasmes et fismes nostre route le long 

delà coste à l'ouest-nord-ouest, à une lieue et demie de terre 

et par six et sept brasses, les autres vaisseaux estant plus au 

large. Nous fismes ce jour là dix lieues et demie et mouil- 

lasmespar dix brasses d'eau. 



g8 MOUILLAGE AU SUD DE LA MOBILE 

tinuasmes nostre route et fismes environ quatre lieues et 
demie, où nous mouillasmes à deux heures au sud de l'entrée 
de l'est de la Mobile par huit brasses. J'envoyay le sieur de 
Lescalet dans la biscayenne et les sieurs des Jourdy et Vil- 
lautrais dans les felouques et les deux traversiers sonder 
rentrée à cause du vent, où ils avoient trouvé beaucoup de 
battures. 

Je m^en retoumay à terre dans la biscayenne, et mon frère 
dans ma chaloupe et le canot du François^ où je couchay 
pour sonder le lendemain au matin. 

Le 2*, il pleut tout le jour à verse, et sur les quatre heures, 
le vent du large ayant forcé, n'ayant pas achevé de sonder, je 
m'en retournay à terre avec mes deux chaloupes coucher 
dans une isle, le canot du François ayant gagné son bord. 

Le 3% le vent à ouest-nord-ouest, gros vent à ne pouvoir 
sonder. Mes Canadiens chassèrent dans Tisle, où ils tuèrent 
plusieurs outardes. Je m'en fus dans la biscayenne à la 
terre ferme, à trois lieues et demie au nord i /4 nord-ouest, 
où je ne trouvay en traversant que douze pieds d'eau dans ce 
chenail là. Je courus le long de la coste quatre lieues au nord 
1 /4 nord*est* 

Pour descouvrir la rivière, je montay sur un arbre, d'où je 
ne pus voir que les costes de l'est de la rivière, à trois a quatre 
lieues de moy, dont la coste tournoit au nord-nord-ouest. Je 
trouvay cette terfe toute Couverte de bois comme en Europe, 
et des cabanes sauvages, dont il n'y avoit pas quatre jours 
qu'ils estoient sortis, et m'en revins joindre mes gens à Tisle. 

Le 4% le vent au nord ^ je m'en vins à bord sondant le 



d'iberville suit la cote, nouveau mouillage 99 

trouvay que treize pieds et demi d'eau. Je m'en revins à bord 
sur le midy, où nous appareillasmes pour suivre la coste, 
jusques à la rivière des Palissades, distante de la Mobile de 
vingt-cinq à trente lieues. 

Le 8^ au matin, à environ quinze lieues de la Mobile, le 
sieur de Surgères, avec la biscayenne et les deux felou- 
ques, a esté sonder entre des isles à deux lieues au nord de 
nous. 

Le 9« au soir, le sieur de Surgères m'a envoyé mon frère 
dans une des felouques m'advertir qu'il avoit trouvé une 
entrée et un havre entre deux isles et la terre ferme. 

Le lo® au matin, nous avons appareillé et nous sommes 
entrez dans ce havre, le François ayant mouillé, où nous 
fl'avons pas moins trouvé d'eau que vingt-quatre pieds. 

Le 11% nous avons affourché nos vaisseaux à une portée 
de canon de la pointe de l'isle, à Tabry de tout vent et faisons 
monter la biscayenne de Surgères, avec laquelle et la mienne 
et fcs deux felouques, je m'en vais faire le tour de la baye, où 
je suis^ et en visiter la coste jusques à la rivière de la Palissade, 
qui est le Mississipi, qui peut estre esloigné d'icy de quinze à 
vingt lieues. Les Espagnols prétendent qu'il n'a pas d*entrée, 
ce que je ne crois pas ; ils nous avoient dit aussi qu'il n'y 
avoit pas un port à cette coste, où il peust entrer un navire 
tirant douze pieds d'eau. 

Nous ne travaillerons à aucuns establissemens que je n'aye 
visité le pays pour nous bien placer et en lieu où les Espa- 
gnols ne puissent insulter les gens que nous laisserons, car 
je ne fais nul doute qu'ils ne fassent leurs efforts pour les en 
chasser, prétendant que ce pavs leur appartient. Je me feray 



lOO DIBERVILLE RENVOIE CHASTEAUMORANT 

Espagnols, n*en ayant veu encore qu'un depuis quatre mois 
qu'ils sont à cette coste. 

L'isie à Tabry de laquelle nous sommes mouillés n'est pas 
un lieu propre à establir, n'estant que de sable, et dont une 
partie noyé, quoyque couverte de grands et gros pins. 

J'ay rhonneur de vous escrire par M. de Chasteaumorant, 
duquel je ne vois pas avoir besoin à cette coste, n'y ayant 
pas d'apparence qu'il y ait d'Anglois et le temps le pressant 
de s'en retourner à Saint-Domingue. J'espère que je seray 
plus tost à La Rochelle que luy et partiray de cette coste le 20*^ 
May au plus tard, avec une ample connoissance de ce pays 
icy, qui me fait espérer que vous serez content de ma con- 
duite et meriteray par là l'honneur de vostre protection et la 
permission de me dire avec un très profond respect, 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

D'Iberville. 



D'IBERVILLE CHERCHE A S'ATTIRER 

LA BIENVEILLANCE DES SAUVAGES. 



niberville au Ministre de la Marine. 

A bord de la Badine y ce 17 février 1699. 



IL PARVIENT A S' ABOUCHER AVEC DES SAUVAGES 10 1 

ceus des pistes des Sauvages. Je les suivis trois lieues le long 
du rivage, marchant par terre, avec un homme et mon frère 
dans le canot d'escorce pour ne les pas espouvanter, ma 
chaloupe me suivant une demi lieue. Je couchay là. Le lende- 
main je continuay à aller sur les pistes le long du rivage^ 
J'aperceus cinq Sauvages, après lesquels je courus, fuyant de 
moy et les forçay de se jeter dans une isle, où ils joignirent 
six canots et cinquante personnes, hommes, femmes et en- 
fans, et gagnèrent la terre ferme, où je les poursuivis avec mon 
canot d'escorce. Ne voulant pas m'attendre, je les forçay 
d'abandonner leurs canots et tout ce qui estoit dedans, s'en- 
fuyant dans les bois, nous croyant Espagnols. Je trouvay un 
vieillard que je caressay et luy fis plusieurs présens, luy 
faisant entendre que je venois au pays. J'envoyay mon frère 
avec un Canadien après les fuyards, qui joignit une fenune 
qu'il amena, à laquelle je fis plusieurs présens et luy remis 
tous les canots et au vieillard, et leur fis entendre que j'allois 
camper à une demi lieue de là. La femme a.dvertit la nuit les 
gens fuyards, dont quatre hommes vinrent le lendemain, me 
chantant la paix. Je fus au-devant d'eux leur en faire autant* 
Je les festinay et ils me festinèrent pareillement, nous faisant 
amitié l'un et Tautre. Je ne peus apprendre de nouvelles de 
Mississipi, ny d'aucune nation establie, de ceux dont nous 
parle la relation du sieur deTonty et du Récollect, seulemen t 
d'une nation qu'ils nomment Nipissa, qui est à trois lieues et 
demie d'ici de marche. Je crois que ce pourroit estre celle 
que les relations nomment Quinipissa, qui est à vingt-cinq 
lieues en montant le Mississipi. Ils me marquent qu'il n'y a 
d'eau dans la rivière de cette nation qu'une brasse à l'en- 



102 DIBERVILLE VA SONDER UNE RIVIERE 

d'icy et à une du lieu où je les ai joints, qu'ils nomment Pas» 
coboulas, il y a quatre brasses d'eau, sur laquelle il y a six 
nations différentes qu'ils m'ont nommées, dont je n'avois 
jamais ouy parler. Je les ay engagés à venir à nos vaisseaux 
trois, en leur laissant en gage mon frère et deux Canadiens. 
Ils ont été charmés de voir mes vaisseaux, où je leur ay fait de 
gros présents pour aller porter à toutes les nations, et leur ay 
fait voir que nous ne sommes point Espagnols, qu'ils haïssent 
beaucoup. Ils me marquent et me pressent de mener les 
navires dans leurs rivières et y demeurer. 

Comme la saison s'avance, et que je ne pourray estre 
moins dans mon voyage de Mississipi de quinze jours ou 
trois semaines, et le temps qu'il nous faudroit à ressortir 
d'icy et s'y aller establir, et que nous serions courts de vivres 
pour cela, je repars avec les Sauvages rejoindre mon frère et 
m'en aller avec eux sonder leur rivière, que nous avons 
déjà sondée jusques à une demi lieue, où je n'ay pas moins 
trouvé que seize. pieds d'eau, et cela entre des isles qui nous 
mettent à couvert de tout mauvais temps. Si je la trouve aussi 
belle, j'y entreray les vaisseaux où M. de Sui^ères restera 
à y faire un establissement pendant que je chercheray le 
Mississipi, et, son entrée s'y trouvant bonne, j'y feray un 
establissement que je feray bien fortifier, en lieu de seureté 
pour la possession, si nous en avions le temps, si non j'y 
mettray quelques hommes pour la possession et entretenir 
l'amitié des Sauvages et les soustenir contre les Espa- 
gnols. 

Voilà, Monseigneur, Testât dans lequel je suis bien embar- 
rassé pour nous faire entendre des Sauvages, mais qui nous 



RELATION DE CHASTEAUMORANT 10^ 

les nations de dedans les terres et qu^ils marquent estre bien 
fidscs d^avoir. 
Je suis avec un très profond respect, 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

D'Iberville. 



VI 
NAVIGATION DU M» DE CHASTEAUMORANT. 



Af. de Chasteaumorant au Ministre de la Marine, 

A la Rade de Groye, le 23 juin 1699. 

Monseigneur, 

Je suis party, comme j'ay eu Thonneur de vous Tescrire, le 

mercredi 3 1 décembre, à minuit, de la rade de Leogane avec 

MM. d'Iberville et de Surgères. M. de Graflf, capitaine de 

frégate légère, estoit embarqué avec moy ; il m'a esté d'un très 

grand secours; outre que c'est un parfaitement bon matelot, 

ilconnoist toutes les roches et tous les ports de ce pays là, 

jusques à l'entrée du Mexique, y ayant toute sa vie fait la 

course. En partant de Léogane, je fis route pour prendre 

connoissance de Saint- Yague de Cube, laquelle j'eus le 

mardi, 6, environ les neuf heures du matin ; le 7 et le 8, j'ay 

couru le long de la terre jusques au cap de Cruz, ensuite de 

quoy j'ay quitté la terre de Cube pour aller prendre connois- 

sancedu Petit Cayman, afin d'esviter les roches qui sont depuis 

le cap de Cruz jusques au cap Corriente \ j'atterray au Petit 



104 NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT 

je fis route pour aller au cap Corriente, les traversiers allant 
si mal, que pour ne pas retarder nostre navigation, M. de 
Surgères en prit un à la remorque, et moy Tautre. J'eus 
connoissance du cap Corriente le mardy i3, et comme la 
coste y est saine, je m'en approchay le plus près que je peus 
pour avoir moins de peine à gagner le cap Saint-Antoine, les 
vents dépendant presque toujours de la terre. 

Le mercredy 14, à six heures du matin, j'eus connoissance 
du cap Saint-Antoine, et entre neuf et dix je Teus dépassé. 
Pour lors je fis ma route pour entrer dans le golfe du 
Mexique, et sur Tadvis que M. de Graff nous avoit donné, 
qu'un capitaine flibustier Tavoit asseuré, il y avoit très 
longtemps, qu'estant demasté et ne pouvant gagner la coste 
de Saint-Domingue, il avoit esté obligé par les vents d'entrer 
dans le golfe du Mexique, là où il avoit trouvé un port à 
environ cinquante lieues ouest des Apalaches, là où il s'estoit 
remasté et qu'il y avoit de parfaitement beaux masts, ce qui 
est effectivement vray ; mais il ne se souvenoit pas de la lati- 
tude, cela nous fit conjecturer que ce port pouvoit bien estre 
depuis la rivière des Indios jusques au C*^ de Lodo. Ainsi 
MM. Delisle, d'Iberville, de Surgères et moy, convinsmes 
que quand nous serions dan3 le Golfe, il falloit faire nostre 
route pour aller trouver la sonde, qui est entre le C*^ Saint- 
Blanco et la rivière des Indios, ce que nous fismes. 

Le jeudi 22, à dix heures du soir, je trouvay à la sonde cent 
quatre-vingts brasses, fond de vase. Je mis en panne pour 
attendre le jour, en sondant d'heure en heure, et comme à 
deux heures après minuit, il ventoit beaucoup et que la nuit 



NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT I05 

la cape, où je demeuray jusques à sept heures du vendredi 

matin 23, que le temps s'esclaircit, et en sondant je ne trou-» 

vay plus que cent quarante brasses, fond de vase. Pour lors, 

lesvents estant nord-nord-ouest, je fis route, à petites voiles, au 

nord-est quart d'est pour aller chercher la terre, tousjours la 

sonde à la main. Â deux heures et demie, après midy, je 

trouvay trente-six brasses, gros sable gris blanc, meslé de* 

coquillage; à quatre heures du soir, je ne trouvay plus que 

trente-deux brasses mesme fond, et à cinq, vingt-neuf. Je 

pris le party de mouiller pour attendre le jour, n'ayant point 

eu connoîssance de terre, quoyque le temps fust assez beau. 

La nuit estant venue, je vis un gros feu, qui me restoit au 

nord-ouest et nord-ouest quart de nord, ce qui me fit con- 

noistre que je n'estois pas bien loin de terre, et j'ay appris 

du depuis que, quand les Sauvages alloient à la chasse, ils 

mcttoient le feu au bout des savanes, où se tiennent les bestes 

sauvages et au vent, et ces bestes qui fuyent vont passer dans 

les endroits où les chasseurs sont apostez, et là ils en tuent 

tant qu'ils veulent. Pendant que j'ay esté le long de la coste, 

fay veu presque toutes les nuits de ces feux. Les Sauvages 

prennent le temps de la grande sécheresse pour faire leur 

chasse; c' est ordinairement décembre, janvier et février, 

parce que dans ce temps il vente de gros vents de nord et 

nord-ouest. 

A six heures du samedi matin 24, j'appareillay et mis le 
cap au nord-nord-ouest jusques à dix heures du matin, que 
j'eus connoissance de terre; elle me restoit au nord-nord-est, 
distante environ de cinq à six lieues. Pour lors, je fis force de 
voiles pour la recognoistre, mais il y a voit peu de vent et à 



I06 NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTE AU MORANT 

cinq lieues. C'est une terre très basse et tout inondée. Comme 
j^âllois tousjours la sonde à la main, à deux heures après 
midy, je trouvay vingt brasses d'eau gros sable gris noir, à 
quatre heures du soir, dix-sept, mesmefond; à cinq heures, 
seize, sable fin blanc; à six heures, quinze, mesme fond taché 
de noir. N'estant qu'à deux lieues et demie de terre, je 
mouillay. M. d'Iberville vint ce soir-là à bord; je luy dis que 
n'estant venu à la coste que pour le secourir, en cas qu'il en 
eust besoin, il n'avoit qu'à suivre ses instructions, et que je ne 
le quitterois point, tant qu'il croiroit que je luy pourrois estre 
utile à quelque chose et que mes vivres me le permettroient. 
Le dimanche 25, à six heures du matin, les vents estant 
est, M. d'Iberville fit les signaux d'appareiller; je le suivis, 
et nous mismes le cap à ouest. La coste court est et ouest, 
les traversiers estoient en teste de nous avec une chaloupe 
biscayenne, où estoit M. de Lescalette qui rangeoit la terre, 
pour voir s'il ne descouvriroit point quelque havre ou entrée 
de rivière; à neuf heures du matin, il fit le signal d'une, qui 
me parut estre celle qui est appelée sur la carte, que vous 
m'avez fait l'honneur de m'envoyer, la Rivière des Indios. Il 
y alla sonder, et, comme il la trouva pleine de bancs, sur 
lesquels il n'y avoit qu'une brasse d'eau, il en fit le signal 
et nous continuasmes nostre route le long de la coste, tousjours 
la sonde à la main, par les treize, douze et onze brasses d*eau 
sable blanc fin, taché de noir; jusqu'à six heures du soir, que 
nous mouillasmes par les treize brasses d'eau, mesme fond 
que ci-dessus, il fit toute la nuit une grosse brume, jusques 
auj lendemain lundi 26, que le temps s'esclaircit sur les six 



NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMOKANT IO7 

mesme ordre que ci-dessus, A neuf heures, M. de Léscalette 
fit signal qu'il avoît connoissance d'une entrée de rivière, et 
vint à bord de M. d'Iberville luy dire qu'il y avoit des vais- 
seaux. MM. d'Iberville et de Surgères vinrent à bord m'en 
advertir. Aussitost qu'ils furent à bord, la brume vint si 
espaisse que nous jfiismes obligés de mouiller. Ils me prièrent 
d'en faire les signaux, qui estoient de coups de canon, afin 
que leurs vaisseaux et traversiers mouillassent, ce que je fis. Les 
vaisseaux, qui estoient dans le port, respondirent d'autant, 
croyant que c'estoit leur armadille, qui devoit passer par là, 
pour aller à la Vera-Cruz. La brume dura jusque vers les 
trois ou quatre heures. Pour lors, nous aperceusmes des masts 
de vaisseaux, dont l'un avoit pavillon blanc au grand mast, 
et une chaloupe, où il y avoit bien du monde qui nageoit 
pour venir à bord. Quand elle fut à une demi-lieue des vais- 
seaux, elle cessa de nager et demeura quelque temps comme 
cela. Nous connusmes bien que c'estoit parce que nous n'a- 
vions pas nos pavillons. Nous les mismes et, dès qu'elle les 
vit, elle s'en retourna à terre. Nous n'y envoyasmes pas ce 
soir-là, parce que c'estoit trop tard et que nous estions 
mouillez à une lieue et demie, près de deux. Le lendemain 
27, M. d'Iberville y envoya M. de Léscalette, à la pointe du 
jour, demander à y entrer sous prétexte de faire de l'eau et 
du bois. Comme je ne portois point de flamme, ne voulant 
pas paroistre le commandant, voulant laisser à M. d'Iberville 
le soin de tout, ainsi que vous me l'ordonnez, Monseigneur, 
par les instructions que vous m'avez fait Thonneur de m'en- 
voyer, il m'envoya prier de la mettre à cause que mon 
navire estoit le plus gros et que ce pourroient bien estre les 



I08 NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT 

seroient venus establir depuis trois ou quatre mois. Ils 
estoient en très mauvais estât, et mesme les gens qu'ils y 
avoient menés, avoient esté ramassés de toutes parts; ils ont 
esté obligés de les garder aux fers, pendant le temps que nous 
y avons esté. Ils ont commencé un fort qui n'est pas achevé; 
le pays est si mauvais que les officiers disent tout haut qu'ils 
en voudroient estre dehors. L'on dit pourtant que six lieues 
dans les terres, ce n'est pas la mesme chose. 

Le commandant de ce pays là demanda M. de Lescalette, 
qui estoit celuy qui commandoit les vaisseaux du Roy; il luy 
dit que c'estoit moy. Il m'envoya son sergent-major avec une 
lettre, par laquelle il me mandoit qu'il estoit bien fasché de ne 
pouvoir donner entrée aux vaisseaux du Roy, luy estant 
defifendu de la donner à aucune nation, estant un nouvel 
establissement, dans lequel ils n'estoient pas encore affermis 
et qu'à l'esgard de l'eau et du bois, dont nous pourrions 
avoir besoin, il s'offroit d'en fournir par ses gens et ses cha- 
loupes, tout autant que les vaisseaux du Roy en pourroient 
avoir besoin, et qu'à l'esgard des rafraischissements, il en 
avoit plus besoin que nous, n'ayant que ce qu'il leur venoit 
de la Vera-Cruz. J'ay gardé les lettres qu'il m'a escrites. Si 
vous voulez, j'auray l'honneur de vous les envoyer. Il offroit 
aussi aux officiers, s'ils avoient voulu descendre à terre, de 
les y recevoir de son mieux. Les gens de la chaloupe qui 
estoit venue pour ramener le sergent-major et les officiers 
qui estoient avec luy, parloient tous bon françois. Us me 
firent demander en grâce du biscuit, disant qu'ils mouroient 
de faim à terre, et que si je voulois les recevoir, eux et de / 
leurs camarades seroient ravis de Quitter ce oavs-là et de 



NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT IO9 

fis dire qu'ils se gardassent bien de déserter, parce que je 
serois obligé de les renvoyer à terre. A Tesgard du sergent- 
major et des officiers qui vinrent à bord, il me parut par la 
manière dont ils mangèrent qu'ils pouvoient bien dire vray. * 
Je fis response au gouverneur de concert avec M. d'Iber- 
viUe et luy manday que ne trouvant point les vaisseaux du 
Roy en sûreté, )'envoyerois le lendemain matin sonder Tentrée 
de la rivière, pour qu'en cas que je fusse obligé par un vent 
de sud d'y entrer, j'en peusse connoistre moy mesme l'entrée. 
Lelmercredi 28, j^envoyay M. de Brache, lieutenant de vais- 
seau sur le François, avec un pilote qui sonda partout, jus- 
ques auprès des vaisseaux qui y estoient mouillés, sur quoy 
M. le Gouverneur m'escrivit et m'envoya prier de faire 
retirer les chaloupes, qui avoient esté sonder, mais elles s'en 
revenoient dans ce temps là, et sur la lettre que je lui avois 
esCTite, que je ne trouvois pas les vaisseaux du Roy en seu- 
reté, il m'envoya le pilote réal de ses vaisseaux avec ordre 
de me mettre en seureté en quelque endroit de la coste, mais 
point dans leur port. Ces gens craignent tout, ils sont très 
foibles de monde, et, si nous avions eu ordre de les en chasser, 
nous les aurions eus à très bon marché. J'ay gardé ce pilote 
jusques à la veille de mon départ de ce port; il m'a dit qu'il y 
avoit un navire chargé de masts pour les galions, qui estoit 
prest à partir pour la Vera-Cruz, et que le gouverneur en 
devoit partir le 27 ou 28, mais que l'arrivée des vaisseaux du 
Roy avoit retardé son départ et celuy de ses vaisseaux. Le 
capitaine d'un de ces vaisseaux vint disner à bord; je luy fis 
voir celuy que j'ay l'honneur de commander, il le trouva 
parfaitement beau. J'escrivis au gouverneur par le retour de 



IIO NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT 

j'allois le long de la coste pour tascher d'avoir des nouvelles 
de quelques Canadiens, qui estoient partis du Canada pour 
se joindre aux Sauvages, et leur donner ordre de se retirer de 
la part du Roy. 

Je m'informay de ce pilote, avant de le renvoyer, de la 
manière dont la coste gisoit et s'il n'y avoit point de danger de 
la ranger. Il m'advertit d'un banc qu'il y avoit, qu'il mettoit 
une demi lieue au large; vous le verrez marqué dans la carte 
que j'ay l'honneur de vous envoyer. C'est luy qui m'a nommé 
ces isles, les isles de Saint-Diegue. A ce que j'ay connu par la 
suite; il m*a parlé assez juste sur ce que je luy ay demandé. 
Je luy ay montré la carte que vous m'avez fait l'honneur de 
m'envoyer; il me dit qu'il y avoit des endroits qui n'estoient 
pas bien marqués, mais M. de Bracheen avoit une de Monsieur 
son frère, qui est à Saint-Domingue, qu'il trouva beaucoup 
mieux et qui l'est effectivement, par ce que nous avons veu à 
Tesgard de cette coste. Je luy demanday aussi s'il n'y avoit 
point de nouvelle qu'il y eust quelques vaisseaux estrangers 
dans le golfe; il me dit que non. Pour lors, je demanday à 
M. d'Iberville si je ne luy estois pas utile, que je m'en irois 
exécuter les ordres que j'avois; il me respondit qu'il pourroit 
en avoir besoin et qu'ainsi il me prioit de ne le point quitter, 
ce que j'ay fait, comme vous me l'ordonniez. Monseigneur, 
en le suivant jusques au jour qu'il m'a donné ses paquets, en 
me disant qu'il n'avoit plus besoin de moy* 

Le 3o^, M. d'Iberville, à Sept heures du matin, fit les 
signaux d'appareiller. Nous appareillasmes et mismes le cap 
à ouest jusques à six heures du soif, tousjoiirs la sonde à 
la main, par les douze, onze, dix, neuf, huit et sept 



NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT III 

les huit brasses d'eau, distant de deux lieues de terre. 

Le samedy 3 1*, à sept heures du matin, nous appareiilasmes 
et mismes le cap à ouest quart de sud ouest, distant de deux 
lieues et detnie de terre, par les dix, neuf et huit brasses d'eau, 
jusques à une heure après midy, que Ton reconnut la baye de 
la Movila, par le travers de laquelle nous mouillasmes par 
les dix brasses d'eau ; et, comme il estoit trop tard ce jour là, 
nous ne fismes rien. 

Le lendemain i*^ février, j'envoyay M. de Brache avec un 
pilote sonder partout, qui m'a rapporté ce que vous verrez 
par la carte ci-jointe. Il fut obligé d'y rester deux jours par le 
mauvais temps que nous essuyasmes, qui Tempescha de ga- 
gner le vaisseau. 

Le mercredi 4®, nous appareiilasmes à trois heures après 
midy et courusmes au sud-ouest pour esviter ces battures, dont 
je viens de vous parler, que nous reconnusmes bien. A six 
heures du soir, nous mouillasmes par les treize brasses, 
mesme fond. 

Le jeudi 5*, à six heures du matin, nous appareiilasmes et 
mismes le cap à ouest-sud, ouest et sud-ouest jusques à six 
heures que nous mouillasmes par les onze brasses, mesme 
fond. 

Le samedi 7*, nous appareiilasmes j les vents estant con- 
traires, nous courusmes plusieurs bordées jusques à six heures 
du soir, que nous mouillasmes par les neuf brasses, fond de 
vase, comme vous verrez par la carte ci-jointe, où tous les 
mouillages sont marqués depuis la baie de la Movila. Nous 
y demeurasmes tout le dimanche, et le lundi nous appareii- 
lasmes à neuf heures du matin, et à onze nous mouillasmes 



112 NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT 

Le mardi io«, M. d'Iberville m'envoya monsieur son frère 
pour me dire que M. de Surgères avoit trouvé un endroit pour 
mettre les vaisseaux du Roy en seureté, qu'il alloit appareiller 
et que je n'avois qu'à le suivre, ce que je fis en envoyant ma 
chaloupe et mon canot avec MM. de Brache et de Ricouart, 
qui soudoient devant moy et qui me faisoient le signai des 
brasses d'eau qu'ils trou voient. A midy, ils me firent le signal 
de vingt pieds d'eau, et le navire que j'ay l'honneur de com- 
mander en tire dix-sept, cela me fit prendre le party de mouil- 
ler par les cinq {sic) brasses d'eau et ensuite d'aller sonder 
moy-mesme l'entrée. Comme la Badine et le Marin qui ne ti- 
roient que quatorze pieds d'eau, ils entrèrent, et moy, après 
avoir sondé et veu que j'estois aussi en seureté qu'eux, voyant 
que je ne pouvois pas rester bien longtems, et d'ailleurs que 
j'estois plus paré pour profiter des vents du nord et nord-ouest 
qu'estant allé mouiller avec eux, je pris le party de rester. 

Le 12 février, estant allé disner chez M. d'Iberville, il me 
dit qu'il iroit, dès qu'il feroit un peu beau, le long de la terre, 
pour chercher à parler à quelques Sauvages, ce qu'il fit le 14. 

Ce mesme jour, il trouva une pirogue avec des Sauvages 
qui estoient à la pesche. Dès qu'ils le virent, ils allèrent es- 
chouer à terre et gagnèrent le bois, à la réserve d'un vieux 
bonhomme, qui avoit esté blessé quelques jours auparavant à 
la cuisse par une beste sauvage. M. d'Iberville luy fit entendre 
qu'il estoit de leurs amis et qu'il ne vouloit point leur faire de 
mal, et voyant que ce pauvre bonhomme avoit froid, il luy 
fit présent de quelques chemises et d'une couverture. Ce Sau- 
vage luy fit signe de le mettre à terre et de luy allumer du 
feu, à cause du grand froid qu'il faisoit, ce que fit M. d'Iber- 



NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT 1,1 3 

tendre qu'il se retirast, et de revenir le lendemain. Il ne man- 
qua pas de faire ce que le Sauvage luy avoit dit, et le lendemain 
matin, y estant retourné, il le trouva accompagné de plusieurs 
autres qui le receurent fort bien. Il en mena trois à bord et 
laissa en leur place monsieur son frère avec deux Canadiens. 
Je les ay veus. Ce sont gens bien faits et robustes. Ils nous 
dirent que leurs nations estoient les Bayogoulas, Mougou- 
lachas et Anaxis. Je leur fis plusieurs questions par signes, 
auxquelles ils me respondirent, comme de véritables cochons, 
par une aspiration. M. d'Iberville, qui aura commerce avec 
eux, aura l'honneur de vous informer plus particulièrement 
de ce qu'il sçaura, s'il les peut entendre. 

Le 20® février, estant allé disner chez M. d'Iberville, il me 
demanda si je ne serois pas en estât de luy donner des vivres 
pour son équipage. J'en estois trop court pour luy en fournir ; 
mais j'avois quelques barils de farine et quelques barriques 
de vin de ma provision que j'avois achetées à Léogane, celuy 
que j'avois porté de France s'estoit en partie gasté ; je luy 
offris, à condition qu'il me le payeroit comptant pour en ra- 
cheter d'autre, ou qu'il me le feroit payer en mesme espèce 
par M. Ducasse; il escrivit une lettre pour cet effet à M. Du- 
casse, qui y a satisfait. Il me donna ce mesme jour ses pa- 
quets, en me disant que j 'estois le maistre de m'en aller quand 
je le voudrois, et que luy s'en alloit chercher la rivière du 
Mississipy et laisser les vaisseaux où ils sont avec M. de 
Surgères. 

J'ay demandé à ce pilote Espagnol s'il n'avoit point con- 
noissance de cette rivière. Il me dit que non, mais qu'il avoit 
ouy parler d'une rivière, que l'on appelloit la rivière de 



114 NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT 

qu'à rembouchure il n'y avoit pas d'eau. Les avalaisons y 
avoient entraisné une si grande quantité d'arbres que cela y 
avoit fait une espèce de barre, sur laquelle il ne croy oit pas qu'il 
y eust plus d'une brasse d'eau, et d'ailleurs les courans terribles. 
M. d'Iberville, qui y est allé, vous mandera ce qui en est. 

Le 21% les vents furent si gros à Test-nord-est que je ne 
peus appareiller que sur les une heure après midi. Je fis ma 
route pour aller débouquer par le canal de Bahama, afin 
d'exécuter les ordres que vous m'avez fait l'honneur de 
m'envoyer; mais la quantité d'eau que je faisois et les vents 
de nord m'empeschèrent. Je n'osay pas risquer de passer en 
dehors^ parceque, s'il estoît arrivé quelque accident au vais- 
seau que j'ay l'honneur de commander, en passant en dedans 
des isles j'estois en estât de recevoir du secours par les ports 
qu'il y a, au lieu qu'en passant par dehors Je n'avois nul en- 
droit à pouvoir aller. J'ay bouché, depuis mon départ du 
Mexique, trois voyes d'eau, dont l'une est â tribord, à cinq 
ou six pieds de la quille; elle me donnoit plus de quinze 
pouces d'eau par heure. J'en ay bouché deux autres à basbord, 
l'une dans la fosse à lion et l'autre dans la fosse aux cables, à 
sept ou huit pieds sous l'eau et le tout par dedans, avec des 
plaques de plomb. Quand l'estoupe d'une couture commence 
à s'en aller, tout le reste de la couture court risque de suivre. 

Je suis arrivé à Léogane le i^*" d'avril, à trois heures après 
midy, et comme Je faisois de l'eau, J'y ay demeuré jusques au 
12 à faire de l'eau et à me raccommoder. Je me suis servi d'un 
plongeur que M. Ducasse m'avoit envoyé pour tascher de 
boucher dehors toute l'eau que je faisois, mais il n'y a pas eu 
moyen. 



NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT Il5 

et j'ay mouillé le i5, à trois heures après midy, au Cap où j'ay 
fait mon eau, mon bois et des vivres. Le 26, j'en suis parti, et 
le 27, estant à la veue des Cayes, il m'est venu une voye 
d'eau qui me donnoit près de quinze pouces par horloge, ce 
qui m'a obligé de relascher et de donner un ordre à M. de Ga- 
lifiFet de me suivre, pour que, en cas qu'il m'arrivast quelque 
accident, il fust en estât de me donner les secours dont je 
pourrois avoir besoin. Le mardi 28, j'entray dans le Cap, où je 
travaillay avec toute la diligence possible pour estancher 
l'eau que 'je faisois; je trouvay deux voyes d'eau considé- 
rables à trois pieds et demy sous la préceinte de basbord, par 
des coutures qui avoient tout à fait largué et un joint où il 
n'y avoit point du tout d'estoupe. J'en bouchay ainsi une du 
costé de tribord, et comme je ne faisois plus d'eau dans le 
port, je creus que je n'en ferois pas à la mer. J'estoys en estât 
de partir le 5 may, et le pilote estoit à bord pour me sortir*, 
mais chose que Ton n'a jamais veue au Cap, à ce que l'on 
m'a dit , c'est que les vents furent toujours calmes ou du 
large jusques au dimanche 10, que je sortis et fis ma route 
pour France. Pendant ma traversée il ne s'est rien passé qui 
mérite la peine de vous en informer. J'ay tousjours beaucoup 
fait d'eau ; à mesure que le mauvais temps augmentoit, l'eau 
faisoit de mesme. Elle augmenta si fort dans une nuit que, 
quelque soin que j'aye pris, je n'ay pu empescher une partie 
des poudres de mouiller, l'eau estant entrée jusques à moitié 
de la soute par une voye d'eau qui me vint la nuit par le costé 
de basbord, du costé de la soute aux poudres, qui me donna 
cette augmentation. 
J'ay esté trois jours à la sonde. Les brumes sont cause que 



1 l6 NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT 

matin, j'eus connoissance de Penmark; tout le reste du 
jour fut calme. A minuit, les vents sont venus au sud-ouest, 
et j'ay fait ma route pour aller à La Rochelle. Quand j'ay 
esté par le travers de Groye, les vents sont venus au sud-est 
et sud, ce qui m'a obligé de venir mouiller sous Groye. J'ay 
cru que je vous ferois plaisir de vous donner les nouvelles 
que je vous envoyé. 

Je suis avec un profond respect, 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

Chasteaumorant. 
Dès que le vent me le permettra, j'en partiray. 



VII 

VOYAGE DE SAINT-DOMINGUE 

a la cote de la FLORIDE. 

RECHERCHE DU MISSISSIPI ET PREMIER ÉTABLISSEMENT 
A LA BAIE DU BILOXU 



D'Iberville au Ministre de la Marine. 

La Rochelle, 29 juin 1699. 
Monse igneur, 

J'ay eu l'honneur de vous escrire et de vous rendre compte 
de ce que j 'a vois fait à Tisle de Saint-Domingue. Le dernier de 
décembre, qui fut le jour de mon départ pour la coste de la 



d'iberville continue son voyage I I 7 

fismes la route du cap Saint-Antoine de Cube, que nous dou- 
blasmes le i5 janvier au matin, et fismes la route de la 
rivière des Indios de la Floride, où nous atterrasmes le 24 jan- 
vier. Cette rivière est à vingt lieues, à Touest d'un establisse- 
ment que les Espagnols ont fait depuis peu , qu'ils nomment 
Âpalachicoly -, ils y ont, depuis plus de cent ans, un establisse- 
ment où il n'y a pas plus de cinq à six cents personnes, et où 
ils ne font aucun commerce que quelques peaux d'ours et 
chevreuil avec les Sauvages, avec lesquels ils n'ont aucune 
guerre. 

Cette rivière des Indios n'ayant pas d'entrée que pour des 
chaloupes, nous continuasmes nostre route à l'ouest, le long 
de la coste, jusques à une baye nommée Pensacola, dans la- 
quelle il tombe une assez grande rivière, distante de celle des 
Indios de treize lieues, où nous trouvasmes deux navires 
mouillez le 26^ du mois, et un establissement fait, où estoient 
trois cents Espagnols, venus de la Vera Cruz depuis trois 
mois. Nous trouvasmes dans l'entrée de ce havre, qui est très 
beau, vingt-deux pieds d'eau le moins. Cet establissement 
n'esioit encore qu'un carré de palissades à hauteur d'homme. 

Le 3o«, nous appareillasmes, le vent à l'est-sud-est, pour 
continuer nostre route à l'ouest. 

Le 3i% sur les deux heures après midy, nous nous ren- 
dismes deux lieues au large de l'entrée de la Mobile, où nous 
mouillasmes l'ancre par huit brasses d'eau. 

Le 4* février, sur les quatre heures du soir, nous appareil- 
lasmes pour continuer nostre route le long de la coste, n'ayant 
trouvé sur une barre, qui est à cinq quarts de lieue de cette 
baye et de l'entrée, que treize pieds d'eau, passé cela, quatre et 



Il8 LE MALBANCHIA OU MISSISSIPI 

tombe une grosse rivière d'eau trouble. Cette baye est dis- 
tante de Pensacola de treize lieues à ouest un quart sor 
ouest, à treize ou quatorze lieues de la Mobile à Touest, 
Nous avons entré nos vaisseaux et mouillé à Tabry des mau- 
vais temps, où je me résolus de les laisser pour aller descou- 
vrir avec des chaloupes les environs de Lago de Lodo. C'est 
le nom que les Espagnols donnent à ce que Ton nomme sur 
les cartes la baye du Saint-Esprit. 

Le 19% je pris à M. de Chasteaumorant seize barriques de 
vin à 1 5o livres la barrique, dix barils de farine à 
le baril, et soixante-treize tonnes de beurre à pour 

le compte du munitionnaire. Ne sçachant pas ce que nous 
resterions à cette coste, ayant demandé d'estre payé pour 
cela à Saint-Domingue, j'escrivis à M. Ducasse pour cela. 

Le 2o«, n'ayant point besoin de M. de Chasteaumo- 
rant, il s'en retourna à Saint-Domingue. J'ay eu l'honneur 
de vous escrire par luy et de vous rendre compte de tout ce 
que j'avois fait jusques à ce temps-là. Je le feray pour la 
suite par cette lettre en abrégé, pous envoyant mon journal 
jour par jour de tout ce que j'ay fait et appris du pays. 

Le 27<', je partis pour le Malbanchia, c'est le nom que les 
Sauvages donnent au Mississipi, avec deux biscayennes et 
deux canots d'escorce et trente-trois personnes. Je me rendis 
à rentrée de la rivière de Malbanchia, le 2 mars sur le soir, 
que je trouvay barrée par des roches de bois pétrifié et de- 
venu en roche assez dure pour résister à la mer. Je passay 
entre celle des roches où il me parut que la mer ne brisoit 
point et où il y avoit le plus d'eau, où je trouvay douze pieds 
d'eau. Cette entrée est barrée par plusieurs de ces roches, à 



d'iberville va au village des bayogoulas 119 

lieues dans la rivière, que je trouvay profonde de dix ou 
douze brasses et large de quatre et cinq cents toises. 

Le 3«, le vent m'empeschant de bien sonder entre ces 
roches des trois fourches que la rivière fait à trois lieues de 
la mer, j'ai pris résolution de monter jusques aux Bayogou- 
las, que j'avois vus à la baye des Bilocchi, à quatre lieues 
des navires, qui m'avoient fait entendre que leur village 
n'estoit qu'à huit jours de marche en canot de la baye des 
Bilocchi, qui pouvoient faire soixante lieues environ. J'en 
avois desjà fait trente. Il estoit nécessaire que je montasse 
cette rivière pour en reconnoistre la profondeur et les lieux 
propres à establir, et visse les villages que nos François di- 
soient avoir veus dessus en allant et venant, et où ils préten- 
dent que les Quinipissas sont dessus à trente et quarante 
lieues de la mer. Il estoit nécessaire que je liasse amitié avec 
ces Sauvages pour en tirer du secours et des connoissances 
du pays pour Testablissement que j'avois ordre de faire. Le 
bon vent de sud-est et est me fit remettre au retour à sonder 
les entrées et monter la rivière. 

Le 7* du mois, environ à trente-cinq lieues en haut dans 
la rivière, je trouvay des Sauvages, qui me dirent qu'il y avoit 
encore à aller au village des Bayogoulas trois jours et demi, 
et que c'estoit le premier village que je trouverois. Je pris un 
de ces Sauvages pour me guider et pour sçavoir des nou- 
velles. J'arrivay à ce village le 14 à midy, où je fus parfaite- 
ment reçu à leur manière; je le trouvay distant de la mer de 
soixante-quatre lieues, et cela bien vérifié par des hauteurs 
prises au soleil. Le chef des Mougoulachas, qui est une na- 
tion jointe aux Bayogoulas et ne font les deux qu'un mesme 



120 D IBERVILLE PART POUR LES OUMAS 

dienne, qu'il me dit que Tonty, en passant, luy avoit donné. 
Ils me donnèrent plusieurs enseignes comme il estoit venu à 
leur village, me montrant des haches et cousteaux de luy. 
Depuis la mer jusques à ce village, je n'ay trouvé rien qui 
marquast que des François eussent passé par là. Je ne voyois 
point des Tangibao et des Quinipissas, comme les relations le 
disent, que je voyois visiblement estre fausses, comme ce 
qu'ils ont escrit du Canada et de la baye d'Hudson et du 
retour du sieur Cavelier de la baye Saint- Louis. Il * rapporte 
beaucoup de choses fausses, au rapport du journal du sieur 
de Joustel, que vous m'avez fait Thonneur de m'envoyer. Ces 
Bayogoulas me marquent que les Quinipissas estoient à cin- 
quante lieues à Test dans les terres et qu'ils estoient six vil- 
lages de cette nation. Ils me dirent que la rivière ne se four- 
choit point; ils me nommèrent les nations qui sont dessus. Me 
voyant si haut, sans avoir de preuve certaine que ce fust le 
Mississipi et qu'on me diroit en France que ce ne l'estoit pas, 
n'ayant veu aucune nation dont les François eussent parlé 
dans les relations, j'ay cru devoir aller aux Oumas, où je 
sçavois que Tonty avoit esté, et que je ne pouvois pas aller 
trente lieues sans trouver la fourche dont les relations parlent, 
par laquelle je ferois descendre une chaloupe et un canot 
pour connoistre laquelle des deux seroit la meilleure à 
habiter. Je craignois que les Sauvages ne voulussent me ca- 
cher cette fourche pour m'engager à habiter la leur, par 
Tadvantage qu'ils en retireroient. Je me résolus d'aller aux 
Oumas ; le chef des Bayogoulas s'offrit à venir avec moy avec 
huit de ses femmes en canot. 



!L RECHERCHE LA FOURCHE DU FLEUVE I2l 

dix heures, distant des Bayogoulas de trente-cinq lieues. Je 
fus dans le village, que je trouvay à deux lieues et demie dans 
les terres, où je fus bien receu et où je ne peus rien sçavoir 
que ce que j'avois sçeu à l'autre; ils me parlèrent fort de 
Tonty, qui avoit couché plusieurs nuits chez eux et qui leur 
avoit fait des présens. 

Le 2i«, je m'en revins joindre mes chaloupes, assez em- 
barrassé de ce que je devois faire, me voyant à près de cent 
trente lieues des navires et cent de la mer, n'ayant plus de 
vivres que du bled d'Inde, sans viande ni graisse, mes gens, 
très fatigués et hors d'espérance de trouver de fourche, un 
courant très rude à refouler. Appréhendant que les Oumas 
n'eussent les mesmes raisons que les Bayogoulas, je leur fis 
connoistre que je sçavois qu'il y avoit une fourche, où jevou- 
lois aller pour faire descendre à la mer par là une partie de 
mes gens, que cette fourche devoit estre près d'une rivière 
qui vient de l'ouest qui tombe dans le Malbanchia, qu'ils me 
nommèrent Tassenocogoula , que je voulois aller voir les 
Naché ou Telhoel, qui est la première nation au-dessus de 
chez eux, où ils s'oflFrirent de me mener, et pour cela me don- 
nèrent un canot avec six hommes, et je.partis le 22«. Je pris 
dans ma chaloupe un Taensa qui connoissoit le pays, ayant 
esté jusques aux Acansas, pour le questionner séparément 
des autres et luy faire faire des cartes du pays. Il m'assura 
qu'il n'y avoit point de fourche des Oumas aux Akansas, me 
marqua toutes les rivières qui tombent dans le Malbanchia 
depuis les Akansas, me parla de celle de la Sablonnière, qui 
se nomme Tassenocogoula, et des nations qui sont dessus, 
chez lesquelles M. Cavelier passa, s'en venant de la bave 



122 LES CANOTS DE D IBERVILLE DESCENDENT LE FLEUVE 

sent nous cacher cette fourche, surtout ce Taensa, qui estoit 
bien aise que je fusse à son village et qui me voyoit parti 
pour cela, ne pouvant pas prudemment m'engager plus 
avant et le temps me pressant de m'en retourner aux vais- 
seaux pour songer à faire Testablissement et chercher le lieu 
propre à cela, n'en ayant pas encore trouvé et le Marin qui 
manquoit de vivres, Surgères en partant m'ayant demandé 
un ordre que je luy donnay pour s'en aller dans six semaines, 
si je n'estois de retour, je revins sur mes pas aux Oumas de 
trois lieues et demie au-dessus de leur village, bien fasché 
contre le RecoUect d'avoir fait une relation et exposé faux et 
trompé tout le monde, par là engagé des gens à bien souffrir 
et faire manquer une entreprise par le temps, que Ton con- 
somme en recherches des choses supposées et fausses, qui m'a 
fait un très grand tort. 

Le 24^, j'arrivay à une petite rivière ou ruisseau, qui est à 
cinq lieues environ au-dessus des Bayogoulas, à l'est de la 
rivière, qui descend à la mer; c'est la seule fourche qu'il nous 
ait marqué que fait le Malbanchia. Je pris le party de des- 
cendre par là à la mer avec les deux canots d'escorce et 
quatre de mes gens, et j'envoyay les deux chaloupes descendre 
le fleuve, avec ordre de sonder les entrées de la rivière au bas 
de la mer. 

J'entray dans cette petite rivière, qui n'avoit de large que 
huit ou dix pas aux basses eaux et trois ou quatre pieds d'eau, 
pleine de bois renversez, qui la barroient en plusieurs en- 
droits, où il me fallut faire plusieurs portages pendant huit 
à neuf lieues qu'elle a de long, après quoy elle tombe dans 



CHEMIN PAR LEQUEL TL RETOURNE AUX VAISSEAUX 123 

sept à huit pieds. Elle tombe dans le fond de la baye de Lago 
l deLodo, à huit lieues à l'ouest, d'où sont les navires mouillez ; 
j die passe par de très beaux pays. Au fond de la baye, qui es- 
1 toit à huit lieues à Touest des navires, il y avoit un lac, à trois 
lieues de là, de vingt-cinq lieues environ de long, le fond du 
quel court comme le Mississipi, et, en plusieurs endroits, ils 
ne sont séparez Tun de Tautre que par une langue de terre de 
un quart de lieue, demie-lieue à vingt-cinq, trente, quarante 
et quarante-huit lieues avant dans le Malbanchia. Je me 
rendis aux vaisseaux le 3 i«aumatin,les trouvant esloignez de 
rentrée de la rivière, par où j'ay descendu, de quarante-six 
lieues à Test-sud-est. C'est le chemin le plus commode pour 
aller aux Bayogoulas, où on ne trouve que très peu de cou- 
rants, au lieu que le Malbanchia est très rapide et où il est 
impossible que des bastiments puissent monter plus de 
Tingt lieues sans abattre les bois et attendre les vents à chaque 
détour, les courants très forts faisant par heure cinq quarts 
de Jieue et plus. Les terres du bord de la rivière neyent par- 
tout en bien des endroits, que nous avons veus à une lieue 
plus ou moins dans les terres; elles ne neyent pas environ à 
trente lieues de la mer. Le sieur de Sauvole, qui, en descen- 
dant avec les chaloupes, se rendit aux vaisseaux huit heures 
après moy, a remarqué un endroit où le bord ne neye pas. Il 
s'en pourroit trouver peut estre de plus près de la mer à vingt 
ou vingt-cinq lieues ou à une lieue dans les terres; mais 
il faut du temps pour chercher cela, car tous les bords de la 
rivière sont si pleins de cannes, qu'il faut bien du temps pour 
avancer d'une demi-lieue dedans, et d'où on ne descouvre 
pas de loin ce qui est autour de soy. On trouve partout dans 



124 LETTRE DE TONTY A CAVELIER DE LA SALLE 

jusques aux fourches qu'elle fait à la mer. Le sieur de Sauvole 
ne peut sonder, en s'en venant, l'entrée du milieu à cause du 
vent ; elle luy parut barrée, comme celle de Test, de roches à 
une lieue dehors. Les vents estant bons pour gagner les vais- 
seaux et n'ayant que très peu de vivres, n'en ayant pas pris 
aux Bayogoulas, qui se faschèrent contre eux, sur une insulte 
que leur fit le Père RécoUect pour son bréviaire qui luy fut 
pris ou perdu au débarquement, en ayant accusé les Bayo- 
goulas, dont le chef se fascha et fit entendre à nos gens de se 
retirer. On fit retirer ce Père à la chaloupe et on le raccom- 
moda un peu avec eux, et ils en partirent assez bons amis, 
sans avoir eu pourtant de bled d'Inde. Ayant sceu aux Oumas 
par le chef des Bayogoulas que celuy des Mougoulachas avoit 
un papier semblable à celuy que je leur laissois, qui estoit 
une lettre pour les premiers François qu'ils verroient, que 
Tonty avoit donnée à ce chef, pour un capitaine qui devoit 
venir de la mer, je ne doutay pas que ce ne fust une lettre de 
Tonty pour M. de La Salle. Je donnay ordre à mon frère, en 
passant, de l'avoir et plustost de l'acheter, ce qu'il fist pour 
une hache. C'estoit une lettre de Tonty escrite à M. de La 
Salle, datée du village des Quinipissas du 20 avril i685, que 
j'ay l'honneur de vous envoyer ci-joint, où vous verrez, 
Monseigneur, que c'est les Bayogoulas et Mougoulachas, qu'il 
nomme Quinipissas. Je ne vois par quelle raison, que celle 
d'avoir voulu déguiser la vérité, pour que le Malbanchia ne 
fust pas connu pour le Mississipi, de crainte que Ton ne fust 
sur leurs brisées, et par là leur enlever les mines d'argent 
et or du Nouveau Mexique et du grand Quivira , qu'ils 
regardent comme à eux à la première guerre, s'en croyant 



ÉTABLISSEMENT A LA BAYE DE BILOXI 125 

Après avoir visité plusieurs endroits propres à faire un 
establissement, les vivres ne nous permettant pas de rester 
plus longtemps à ceste coste, nous avons cru le devoir faire à 
la baye des Biloxi, à quatre lieues au nord-nord-est, d'où es- 
toient les navires mouillés et qui en peuvent approcher à 
deux. Il n'y a, pour entrer dans cette baye, que sept pieds 
d'eau. Nous n'avons choisy cet endroit que par rapport à la 
rade, d'où les chaloupes de nos vaisseaux pouvoient aller et 
venir tous les jours, et que nous pourrions, sans nulle crainte, 
nous servir d'une partie de nos équipages pour travailler au 
fort que j'ay fait faire là, en attendant que l'on voye où l'on 
jugera apropos de placer une colonie et dans les lieux les plus 
avantageux. Ce fort est de bois, à quatre bastions; deux sont 
de pièce sur pièce d'un pied et demi, d'un pied de haut, ponté 
comme un navire, sur quoy est le canon avec un parapet de 
quatre pieds de haut ; les deux autres de bonne palissade bien 
doublée, dans lesquels il y a quatorze pièces de canon et de 
la munition suffisamment. J'y ay laissé pour commandant le 
sieur de Sauvole, enseigne de vaisseau sur le Marin^ qui est 
un homme de mérite et d'un esprit capable de se bien ac- 
quitter de cet employ, et mon frère de Bienville pour lieute- 
nant du Roy et le sieur Levasseur Russouelle, Canadien, pour 
major, avec Taumosnier de la Badine, le RécoUect ayant de- 
mandé à s'en revenir, soixante-dix hommes et six mousses 
avec des vivres pour six mois; j'y ay fait semer des pois et 
bled dinde, qui estoient levez quand j'en suis party. Il y a lieu 
de croire que tout viendra bien en ce pays-là, qui est tempéré; 
on y pourra faire venir ce qui vient aux Isles, sucre, indigo, 
les patates et ignames, que nous avons plantées, qui y vien- 
nent bien. 



126 RENSEIGNEMENTS DONNÉS PAR TROIS ESPAGNOLS - 

Je n'ay pas cru devoir y laisser moins de inonde pour tout 
ce qu'ils ont à faire et se maintenir contre les Espagnols, 
s'ils veulent entreprendre de les chasser. J'ai sceu par cinq 
Espagnols, désertez de Pensacola pour aller au Mexique'par 
terre, que des Sauvages ont amenez au fort, que deux jours 
après que nous fusmes partis, le Gouverneur s'en fut dans le 
navire, qui estoit là, à la Vera-Cruz, pour donner advis au 
Vice-Roy que nous estions à la coste et demander du secours. 
Ils ont fait partir de là trois petits bastimens pour la Ha- 
vane et la Vera-Cruz pour avoir des secours de vivres, il y 
avoit quatre mois, quand ils en sont partis sans en avoir de 
nouvelles. La pluspart de leurs gens désertent et meurent de 
misère. J'ay à bord trois de ces Espagnols qui estoient là 
par force, et sont métis créoles. Il y en a un qui donne vo- 
lontiers connoissance de tout le Nouveau Mexique et des 
Mines de Saint-Louis du Potosi. Il souhaiteroit que l'on 
voulust aller prendre le Mexique. Il guideroit partout. De la 
manière qu'il parle de ce pays, il ne faudroit pas grandes 
forces pour s'en rendre maistre, si Ton avoit quelques idées 
de ce pays là. On pourroit tirer quelque connoissance de ces 
hommes qui serviroit. Je Tarresteray à La Rochelle jusques à 
ce que j'aye response là dessus. Les Espagnols leur avoient 
donné une idée bien différente de ce qu'ils voyent. Je les ay 
traitez le mieux que j'ai pu, afin qu'ils puissent se louer des 
François dans leur pays, qui sera facile à aller piller dans la 
guerre. Si vous permettez. Monseigneur, que ces gens s'en 
aillent par TEspagne, ils auroient besoin de quelques pistoles 
par charité pour leur conduite. 

Le fort estant achevé et les magasins faits, je fis un recen- 



d'iBERVILLE retourne en FRANCE I27 

de Sauvole; il se trouva plusieurs vivres gastés. Quoy que 
je ne doutasse pas que vous ne fissiez partir de France un 
bastiment pour leur en apporter aussitost que nous serions 
arrivez, et qu'il se rendroit devant qu'ils en manquassent, 
j'ai creu, pour une plus grande précaution, devoir envoyer 
un de nos traversiers à M. Ducasse pour luy en demander. 
Il devoit partir trois ou quatre jours après mo}»^, avec un 
équipage de dix hommes et un garçon de la garnison. 

Le 3« may, nous avons appareillé, Surgères et moy, de la 
rade et sorty pour faire la route de France et debouqué par 
le Bahama; un coup de vent de sud et la brume nous ont 
séparez à quatre-vingts lieues au sor-ouest du grand banc le 
1 1 de juin. Il ne tardera pas à arriver, nos vaisseaux estant 
assez esgaux de voiles. Il m'est mort dans le voyage trois 
Canadiens de la peste des Isles, et mon contre-maistre, et 
deux matelots des fièvres; tout mon équipage s'est bien 
porté. J'ay vingt hommes à présent malades, et il en tombe 
tous les jours du scorbut, depuis que je suis dans les pays 
froids. 

Je souhaite, Monseigneur, que vous soyez content de 
nostre conduite. Nous avons bien fait tout ce que nous 
avons pu pour cela, et ne nous sommes pas espargné nos 
peines et soins jour et nuit, et n'avons pas perdu un moment 
de temps pour exécuter les ordres dont vous nous aviez fait 
l'honneur de nous charger. M. de Surgères ne s'y est point 
espargné, non plus que tous les autres officiers, qui sont tous 
gens de mérite et capables, qui espèrent. Monseigneur, que 
vous voudrez bien vous souvenir d'eux pour leur avance- 
ment et le mien, que je vous prie de m'accorder. Je vous en 



128 d'iberville envoie annoncer son retour 

seigneur, que vous trouveriez bon que je vous dépeschasse 
un officier du bord pour vous donner advis de mon arrivée. 
Je Taurois fait moy mesme, si je l'eusse osé, avant que 
d'avoir désarmé le vaisseau. 

Je suis avec un très profond respect, 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

D'Iberville. 



IV 

JOURNAL DE LA NAVIGATION 
DE LEMOYNE D'IBERVILLE 

AUX COTES SEPTENTRIONALES DU GOLFE DU MEXIQUE 

POUR l'occupation du MISSISSIPI. 

(DÉCEMBRE IÔqS-S MAI 1699.) 



IV. 



NAVIGATION DE LA BADINE 



I 

JOURNAL DE D'IBERVILLE. 



Je prends mon départ de Léogane, qui fut le 3 1 décembre, 
à neuf heures du soir, en 1698. 

Le premier Jour de Tannée 1699, à midy, nous sommes 
par la latitude de 19 degrez 12 minutes nord et par Sodegrez 
de longitude; je suis environ à dix lieues à l'ouest de Léo- 
gane, à deux lieues au large de terre et une lieue et demie 
au large de la Gouenave. 

Du 2 janvier 1699. Je suis, à midy, par les 18 degrez 3o mi- 
nutes latitude nord et par 3oi degrez 14 minutes de longi- 
tude; sur les six heures du soir, nous sommes à deux 
lieues et demie au large de Nypes, où j'ay un traversier 
pour acheter des volailles pour les malades, que je fis par- 
tir pour cela le 28 décembre. Je luy ay envoyé dès midy 
ma biscayenne pour Tadvertir de sortir et de me rejoindre. Les 
vents sont au nord, qui donnent droit dans cette anse, où la 
mer est fort grosse, et on ne doit point hasarder de mouiller 



l32 JANVIER 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 

vant appareiller, je demeuray sous voile toute la nuit, avec 
le Marin et l'autre traversier, à trois lieues au large de ce 
havre. Le François a tousjours chassé, et nous ne le voyions 
plus à huit heures du matin. Mon traversier et ma biscayenne 
m'ont joint et apportent cent trente-huit volailles, qui ont 
cousté 25 livres; ils n'ont pu en avoir davantage. Nous 
sommes en calme. Nous avons bien des malades en tous nos 
bastimens, plusieurs de la peste. 

Le 3% à midy, nous sommes par 18 degrez 40 minutes 
et 3oi degrez 2 minutes de longitude. Je suis environ à 
quatre lieues au large de l'isle, de Touest des Caymites ; les 
deux isles ont bien chacune deux lieues de long, esloi- 
gnées Tune de l'autre d'une lieue et demye, et de la grande 
isle de Saint-Domingue de demy lieue en apparence. Nous 
ne trouvons que des calmes. Nous voyons un bastiment 
le long de la terre, qui court à Test, et un navire au nord, 
à six lieues de nous, qui court à Touest sor-ouest à six heures 
du soir; nous remarquons que c'est le François^ à qui les 
nords ont fait peur, dont on parle beaucoup en ce pays. 

Le 4 janvier 1699, à midy, je suis par 19 degrez latitude 
nord et 3oo degrez 3o minutes de longitude. Le cap Saint- 
Nicolas nous reste au nord-est un quart de sud. Nous 
voyons le bout de l'isle de Cube de Test, ou du moins des 
terres hautes. Du bout de cette isle, au nord-nord-ouest, à 
plus de quinze lieues d'icy, toutes les terres que je vois de 
ces isles sont toutes montaigneuses et vilain pays en appa- 
rence. Les vents sont au nord-est, petit vent.. Le Fran- 
çois nous a rejoints. Nous trouvons que les courants nous 



JANVIER 1699. NAVIGATION DE LA BADINE l33 

deux à bord aussy fort mal de la peste, et bien dix malades 
d'ailleurs des fièvres. 

Le 5% ces vingt-quatre heures, je trouve avoir couru à 
Touest 3 degrez 5o minutes; nord, quatorze lieues cinq mi- 
nutes; par conséquent, je dois estre dans la latitude de 
19 degrez 23 minutes nord et 299 degrez 44 minutes de 
longitude. Les vents ont esté au nord-est et est petit 
vent. Nous courons de Pisle de Cube à trois lieues au 
large. Les terres paroissent toujours montaigneuses et 
arides. 

Le 6«, à midy, j'ay trouvé, par mes courses réduites, avoir 
couru à Touest 8 degrez; nord, trente-cinq lieues; par con- 
séquent, je dois estre dans la latitude de 19 degrez 3o mi- 
nutes et 297 degrez Sj minutes de longitude. A dix heures 
du matin, nous estions à trois lieues au sud de Saint-Jacques, 
que je trouve estre par 19 degrez 40 minutes nord. Nous 
voyions fort à clair les tours des murailles qui défendent 
l'entrée du havre, qui est une petite rivière, à l'entrée de 
laquelle les navires mouillent. La ville est aune lieue avant 
en terre sur le bord de la rivière; cet endroit paroist un plat 
pays d'environ quatre lieues de long de la mer, deux lieues 
de profondeur jusques aux montaignes. Les montaignes de 
cuivre sont à l'ouest de Saint- Jacques environ quatre lieues. 
Elles sont les plus hautes de ces environs. On prétend qu'elles 
sont abondantes et esloignées de la mer de trois lieues en- 
viron. 

Le 7 Janvier, mes courses réduites me donnent de 
latitude arrivée 19 degrez 45 minutes et 296 degrez 3o mi- 
nutes de longitude. Nous sommes à quatre lieues au larce 



l34 JANVIER 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 

gneuses ; la coste ne court que Touest. Il n'y a point de 
pointe qui mette dehors, à ce qui me paroist. Le vent 
a esté à Test-nord-est. Nous vismes hyer au soir trois na- 
vires à trois lieues à Touest de nous, qui couroient au sud, 
comme s'ils alloient à la Jamaïque. 

Le 8*, à midy, je trouve avoir couru à Touest, les vingt- 
quatre heures, dix-huit lieues par estime, qui me donnent 
de latitude arrivée 19 degrez 87 minutes et 295 degrez 
35 minutes de longitude. Ayant pris' hauteur au soleil, la 
terre à deux lieues de moy pour horizon, j'ay trouvé 19 de- 
grez 17 minutes; le cap de Crux me reste au nord-ouest à 
trois lieues. C'est une terre basse à ras d'eau, à voir de 
dessus le pont de trois lieues. Il paroist un navire mouillé 
dans l'ouest d'elle, environ à une lieue au large. Par toutes 
les cartes, le cap de Crux est marqué par 19 degrez et 
5o mînues, et 19 degrez 45 minutes, et je ne le trouve 
que par 19 degrez 3o minutes au plus, de manière que la 
coste du sud de l'isle de Cube est marquée plus nord 
qu'elle n'est de i5 minutes au moins. Je ne compte de 
Saint-Jacques à ce cap de Crux que cinquante à cinquante- 
cinq lieues, le cours ouest et ouest un quart sor-ouest. Je ne 
trouve point que toutes ces terres soient marquées par leur 
vraye longitude; c'est pourquoy je vais prendre mon départ 
et mon point de longitude du cap de Crux. 

Le 9*, par mes courses réduites, partant du méridien du 
cap de Crux et de ma latitude de midy, 19 degrez 18 minutes, 
je trouve avoir couru à Touest sor-ouest trente-quatre lieues, 
estre par conséquent dans la latitude de 19 degrez et i de- 



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JANVIER 1699. NAVIGATION DE LA BADINE l35 

nord-ouest de nous, de dessus la grande hune, à six lieues 
environ. Je trouveray, par conséquent, selon mon estime, 
par 19 degrez 8 minutes la coste du sud et le bout est à 

2 degrez 4 minutes ouest du cap de Crux. On estime cette 
islepar 19 degrez 3o minutes nord. Je ne sçay qu'en croire, 
car on estime le cap de Crux plus nord de 25 minutes qu'il 
n'est. Partant de trois lieues au large du cap de Crux, fai- 
sant le ouest un quart sor-ouest, je passe à deux lieues et 
demie de cette isle au sud, et M. de Chasteaumorant, à 
qui je venois de parler et demander à combien il s'en 
faisoit, me dit que cette isle leur restoit à l'ouest sorouest à 
quinze lieues, et nous Pavons trouvée à l'ouest nord-ouest à 
cinq ou six lieues. Sur quoy il me dit que c'estoient les 
courants qui les avoient portés au sud, ce que je ne crois 
pas. J'ay trouvé mon estime bonne en plaçant cette isle 
plus au sud à proportion des autres terres. M. de Graf, 
gui est expérimenté sur ces cartes là, m'asseure avoir pris 
hauteur dessus par 19 degrez 3o minutes nord, et avec cela 
we dit que cette isle est du cap de Crux à l'ouest un quart 
sor ou est quarante lieues, qui me donnèrent 24 minutes 
p[us sud que le cap de Crux, n'estant qu'à 19 degrez 
25 minutes ou 3o au plus. Il m'asseure avoir remarqué que 
les courants portoient à l'ouest nord-ouest ordinairement, 
ce qui peut donner une différence sur cette course de deux 
ou trois lieues plus nord, la faisant avec un bon vent, surtout 
les courants n'estant pas réglés ou connus. 

Le io«, à midy, ma course réduite me donne de latitude, 
arrivée, 19 degrés 55 minutes à ouest, du cap de Crux 

3 degrez 16 minutes; les vents sont au sud-sor-ouest et sor* 



l36 JANVIER 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 

Le 11% à midy, je trouve avoir couru ces vingt-quatre 
heures à Touestun quart nord-ouest dix-sept lieues et demie, 
qui me donnent de latitude arrivée, 19 degrez 45 minutes et 
4 degrez 12 minutes ouest de mon méridien. Les vents 
ont tourné du sor- ouest aux ouest et nord-ouest, nous 
sommes les deux ris pris dans nos huniers. J^ay ce matin 
embarqué ma biscayenne, je Tay d'un bord et ma cha- 
loupe de Tautre, le milieu du navire est libre. 

Le 12*, à midy, mes courses réduites, ces vingt-quatre 
heures me donnent de latitude, arrivée, d'estime 20 degrez 
4 minutes et de longitude ouest du cap de Crux 4 degrez 
55 minutes. Les vents ont esté, ces vingt-quatre heures, du 
nord au nord-est, temps couvert comme dans l'automne 
en Canada; nous sentons un peu de froid, à prendre les 
camisoles d'estoffe pour celles de toile. 

Du 12® au i3^, à midy, je trouve avoir couru nord-ouest 
2 degrez 3o minutes nord, vingt-huit lieues un tiers; par 
conséquent je suis dans la latitude de 21 degrez et ouest 
de mon méridien de 6 degrez. Les vents ont esté au nord- 
nord-est assez bon frais. 

Le 14% à midy, mes courses réduites me donnent de 
latitude, arrivée, 21 degrez 20 minutes et de longitude 
6 degrez i5 minutes ouest du cap de Crux. A midy, je suis 
à une lieue et demye à Test- sud-est du cap de Coriente, où 
j'ay pris hauteur de 21 degrez 18 minutes. A une lieue 
de terre, cette coste est toute plate, sans élévation depuis 
la baye Philippe jusqu'au cap Coriente, à ne les voir que de 
dessus le pont, la mer que de trois lieues et demie au plus, à 
une lieue àl'est du cap Coriente. Il y a une anse de sable blanc 
assez remarquable. Depuis le cap iusqu'à cette anse de sable. 



JANVIER 1699. NAVIGATION DE LA BADINE iSy 

la coste est et ouest, et depuis cette anse allant à la baye Phi* 
lippe, la coste court le nord-est un quart d'est environ douze 
lieues. Le cap Goriente est une pointe basse, où il paroist un 
tas de pierres sèches les unes sur les autres, élevées de douze 
ou quinze pieds, sur laquelle il y a une croix où se tient une 
vigie en temps de guerre. Le rivage de la mer est un pays 
plat, de roche, peu de bois ; à une lieue en terre il en pa- 
roist. 

Du cap Goriente la coste court au nord-nord-ôuest une 
lieue et au nord-nord-est deux lieues et demye, qui fait une 
baye, et la terre court à Touest-sor-ouest jusquesà deux lieues 
du cap Saint- Antoine, du cap de Goriente. Il me paroist qu'il 
n'y a que l'ouest et ouest un quart sor*ouest à faire pour 
aller au cap Saint-Antoine environ dix ou onze lieues. Nous 
avons passé la nuit sans faire de chemin de beau vent d'est- 
nord-ouest, le pilote du François se trouvant à terre et moy 
à dix lieues. 

Du 1 5«, à midy à huit heures du soir hier, j'estois à une 
Keue du sud du cap Saint- Antoine par la latitude de 2 1 de- 
grez 3o minutes, et de la longitude du cap de Grux de 
6 degrez 45 minutes ouest; nous avons resté costé en 
travers toute la nuit, le François croyant doubler le cap. 
A sept heures du matin le cap nous restoit à l'est une 
lieue. Ce cap, venant du cap de Goriente, se peut ranger à 
demy lieue et moins jusqu'à une lieue de la pointe de Colo- 
rado, au large de laquelle il y a des hauts fonds à une lieue 
et cinq quarts de lieue au large, que l'on peut ranger à la 
sonde. Du cap Saint-Antoine à la pointe de Colorado la 
coste va en tournant du nord un quart nord-ouest au nord un 



l38 JANVIER 169p. NAVIGATION DE LA BADINE 

ces terres sont basses, il n'y a nul danger. Partant du cap 
Saint- Antoine la nuit, faisant le nord un quart nord -ouest, 
vous parez la pointe du Colorado, s'entend les basses, si vous 
craignes faire le nord -nord -ouest. A midy je suis par 
la latitude observée de 2 1 degrez 57 minutes et à la longi- 
tude ouest du cap Saint-Antoine , d'où je prends mon mé- 
ridien de départ de cinq minutes : longitude, 21 degrez 
57 minutes, latitude 5 minutes; le cap me reste au sud 
un quart sud-est neuf lieues. J'ay sondé à une; lieue au sud 
du cap à cent cinquante brasses, point de fond. Les vents 
ont esté à Test-nord-est. Je trouve le cap Saint-Antoine par 
2 1 degrez 3o minutes nord, et il est marqué par toutes les 
cartes par 22 degrez. 

Le i6«, je suis party latitude 23 degrez 58 minutes et 
longitude ouest du cap de 3o minutes. Les vents ont esté 
à Test et nord-est, petit vent calme. Il fait tous les jours beau 
soleil et temps clair. 

J'ay observé la variation au soleil couchant et levant et ne 
la trouve qu'un degré nord-ouest. 

Le samedy 17 janvier 1699, nos courses réduites me 
donnent de latitude, arrivée, 3 degrez 5o minutes nord et 
36 minutes ouest du cap Saint-Antoine ; le vent a esté du 
sud-est au sud, un petit vent et calme-, beau temps, clair, 
sans nuage. 

Le i8*, mes courses réduites me donnent de latitude, arrivée, 
24 degrez 56 minutes nord et 59 minutes ouest du cap Saint- 
Antoine. Les vents ont esté au sud-sor-ouest en beau temps, 
petit vent. J'ai sondé à deux cent quinze brasses d'eau sans 



JANVIER 1699. NAVIGATION DE LA BADINE l39 

de latitude, arrivée, 24 degrez 54 minutes et i degré 25 mi- 
nutes ouest du cap Saint-Antoine. Le vent a esté au sud et 
sor-ouest, petit et beau soleil ; un peu de nuages. J'ay sondé 
à deux cent treize brasses, point de fond. 

Mes courses réduites, du 19* au 20% me donnent de lati- 
tude, arrivée, d'estime 26 degrez 34 minutes, et i degré 
42 minutes ouest, du cap Saint-Antoine 2 degrez i5 minutes 
ouest. Les vents ont varié de Test à l'ouest par le sud en 
brouillards, pluyes, esclairs et tonnerre. Il y a venté assés 
bon frais, surtout à l'ouest-sor-ouest, à ne porter que le 
grand hunier et les deux basses voiles. 

Le 22* janvier 1699, mes courses réduites me donnent de 
latitude, arrivée d'estime, 28 degrez 38 minutes nord, et 
ouest du cap Saint- Antoine 2 degrez 18 minutes. Les vents 
deTouestont calmé à minuit; la mer estoit assés grosse du 
sor-ouest et ouest. Nous voyions de gros goëlans blancs 
et gris et la mer couverte de petites galères. Il s'est élevé 
une petite brume du sur-ouest et ouest, qui a couvert tout 
le ciel, et le vent a fraischi du sud-est. Petitvent. Nous ne 
trouvions point de fond à 200 brasses de ligne. 

Le 23^, à midy, mes courses réduites me donnent de lati- 
tude arrivée, observée, 29 degrez 25 minutes nord, et de 
longitude de ouest du cap Saint-Antoine 2 degrez 20 mi- 
nutes. Hier, à huit heures du soir, par 29 degrez, je sonday 
et trouvay le fond cent soixante-dix brasses de six pieds 
la brasse, le vent au sud, embrumé; je mis costé en travers, 
dérivant au nord en deux lieues de dérive au nord-nord- 
cst. Je n'ay plus trouvé que cent huit brasses, fond de 
vase noire. A la pointe du jour, nous avons appareillé, le 



140 JANVIER 1699. LA BADINE EN VUE DE TERRE 

l'est-nord-est, sondant d'heure en heure. Dans Tespace de 
cinq quarts de lieue de chemin à Test-nord-est, Peau a 
diminué de cent brasses à quinze brasses; le fond est vase 
jusqu'à soixante-dix et de soixante-dix Jusqu'à quarante, 
vase sablard, et jusqu'à vingt-huit, sable pur fin, meslé de 
grains de toutes couleurs; à quatre heures et demye du soir, 
j'ay veu la terre au nord-est, à huit lieues de moy, en mouil- 
lant l'ancre. Je criay au Marin de chasser jusqu'à soleil cou- 
ché, dessus, qui m'a dit avoir veu une pointe courir au ouest- 
nord-ouest et est-sud-est. Il a sondé à vingt-huit brasses 
d'eau de cinq pieds la brasse; j'ay mouillé à vingt-huit brasses 
d'eau par la latitude de 29 degrez 89 minutes nord et 
2 degrez 12 minutes ouest du cap Saint- Antoine. Après 
le jour couché, je remarquay des feux à terre au nord-ouest 
un quart de nord, à vingt lieues; je crois que ce sont des 
prairies que les Sauvages bruslent pour la chasse du bœuf 
dans ces saisons. Nous avons pesché trois rouges et deux 
requins. 

Le 24« janvier 1699, à midy, je suis par la latitude de 
3o degrez nord et 2 degrez 18 minutes. La terre me pa- 
roist rouge au nord, à deux lieues et demye, courant à l'est et 
à l'ouest, à la vue. Ce matin, à la pointe du jour, nous avons 
appareillé ; le Marin a arrivé à l'ouest-nord-ouest trois lieues 
sur le petit traversier qui n'avoit pas pu nous joindre. Je 
forçay de voiles au nord-nord-ouest pour aller chercher la 
terre, le vent à l'est-nord-est. Je courus au nord-nord-ouest, 
neuf lieues. J'ay veu la terre du haut du mast à quatre lieues, 
et suis à dix-huit brasses d'eau, de six pieds la brasse. A 



JANVIER 1699. LA BADINE EN VUE DE TERRE I4I 

qui paroissent fort blanches; au nord de moy, il me 
paroist une moyenne rivière. J'ay couru le long de la coste à 
une lieue et demyede terre, par huit brasses d'eau, trois lieues. 
Les vents estoient du large. Le bord de la mer paroist cou- 
vert d'arbres assez hauts, derrière lesquels il paroist des 
prairies. Le feu que nous vismes hier au soir me reste au 
nord dans les terres, bien dix lieues. Je vois à quatre heures 
après midy, à trois lieues à Test, environ trois lieues dans les 
terres, deux grosses fumées au soleil couchant. Je mouillay 
droit au sud un quart sud-est du cap Blanc, à une lieue et de- 
mie de terre, par onze brasses, sable gris assez fin. Les autres 
navires et traversiers sont à une lieue au large, où le calme 
les a pris. Ma biscayenne a marché à demi-lieue à terre de 
moy. J'ay fait tirer un coup de canon pour attirer les Sau- 
vages sur le bord de la mer, pour les voir demain, si le vent 
ne m'est pas bon pour faire route à Touest. 

Le 25* janvier 1699, mes courses réduites me donnent de 
latitude, arrivée, 20 degrez 9 minutes nord et 2 degrez 
40 minutes ouest du cap Saint-Antoine. Ce matin, à la 
pointe du jour, nous avons appareillé. J'envoyay le sieur Des 
Jordys, avec ma biscayenne, sonder Tentrée de la rivière du 
cap du Sable ou cap Blanc; j 'a vois approché avec le navire 
à un tiers de lieue à dix-brasses. Il m'a paru une entrée de 
deux cents pas de large, barrée par deux battures, sur les- 
quelles il y a trois pieds d'eau. Le dedans paroist une grande 
baye ou lac salé, qui court à Test-nord-est deux ou trois 
lieues, et à ouest deux lieues; séparé de la mer par une li- 
zière de terre, qui n'est que des dunes de sable sur lesquelles 
il y a des bois et paroissent joints à la terre ferme. A deux lieues 



142 JANVIER 1699. LA BADINE EN VUE DE TERRE 

de lac séparé de la mer par des dunes de sable de cent à deux 
cents pas de large, avec des arbrisseaux dessus, surtout quel- 
ques pins peu hauts. De ces dunes à la terre ferme, il peut y 
avoir de largeur du lac deux lieues. J'ay marché le long de ces 
dunes à une lieue au large, à neuf brasses d'eau, pendant 
quatre lieues, et la nuit m'a pris. Je mouillay à neuf brasses. 
Cette coste porte fort bonne sonde, à une lieue et demie, 
dix et onze brasses; à une lieue, neuf; à un tiers de lieue, 
huit; àdemy-lieue, sept; à un quart de lieue, cinq. La terre 
ferme, que je vois au delà de ce lac, paroist très belle, fort 
unie, couverte de grands bois, la terre assez élevée, à voir de 
dessus le pont de six lieues. Les vents ont esté à Test. Sur 
Taprès mîdy, le temps s'est changé et est devenu brumeux. 
Ces dunes de sable se peuvent facilement voir de dessus le 
pont de quatre lieues en beaucoup d'endroits. Dans les 
gros vents de sud-sud-est et sor-ouest, que la mer est grosse, 
elle passe sur les dunes de sable. Nous voyons quantité de 
goélands sur le bord. 

Le 26 janvier 1699, je suis à midy par la latitude de 
3o degrez 7 minutes et 2 degrez 67 minutes ouest du 
cap Saint-Antoine. Il a brume toute la nuit, nous n'avons pu 
appareiller qu'à sept heures du matin. Quoi qu'il brumast, 
je suivis la terre à un tiers de lieue au large par huit brasses, 
les deux traversiers et biscayenne marchant devant et à terre 
de nous à neuf heures ; nous avons descouvert deux navires 
mouillés sur le lac et veu l'entrée d'une rivière. La brume es- 
paississant, à ne pas nous voir, j'ay fait mouiller. A trois 
heures après midi, elle s'est haussée, nous avons veu un pa- 



JANVIER 1699. DEVANT PENSACOLA 148 

le temps estant brumeux, nous n'avons peu envoyer à terre. 
De cette rivière à celle du cap Blanc, il peut y avoir dix à 
onze lieues est et ouest. 

Le 27* au matin, j'ay envoyé ma chaloupe à terre avec 
M. de Lescalette, voir qui sont ces gens habitués là et leur dire 
que nous avions besoin de bois et d'eau, que nous voulions 
entrer pour estre à Pabry des coups de vent de sud et en seu- 
reté, en attendant que nostre bois et eau fussent faits. II a 
trouvé que c'estoient des Espagnols venus de la Vera-Cruz 
depuis trois mois s'establir à ce havre, qu'ils nomment Pen- 
sacola, sur Tadvis qu'ils avoîent que d'Europe on y devoit 
venir. Ils sont environ trois cents hommes qui travaillent à 
se bastir et n'ont encore de fortification qu'un carré de pieux 
à hauteur d'homme, à une lieue de l'entrée de la rivière sur 
la gauche. Le gouverneur a escrit à M. de Chasteaumorant 
qu'il luy offroit de luy faire faire de l'eau et du bois et qu'il 
pouvoit entrer à Tabry des vents sans entrer dans le port, luy 
estant défendu d'y laisser entrer aucune nation estrangère, et 
qu'il luy envoyoit un pilote, en cas qu'il fust obligé d'entrer 
pour se mettre à Tabry des mauvais temps. 

Le 28* au matin, nous sommes allés sonder cette entrée, 
M. de Surgères et moy ; le canot du François y a aussy esté 
avec M. de GraflF: nous avons trouvé cette entrée fort belle; 
la moindre eau que nous ayons trouvée a esté vingt et un et 
vingt-deux pieds d'eau sans fond, qui dure une longueur de 
câble, après quoy on ne trouve pas moins de trente-deux à 
trente-quatre pieds d'eau, où l'on peut mouiller à Tabry des 
mauvais temps , hors de la portée du fort d'un canon de 
douze balles. Pour entrer dans ce havre venant de l'est , il 



• 144 JANVIER 1699. LA BADINE CONTINUE SA ROUTE 

jusqu'à ce que vous ameniez le fort au nord et nord un quart 
de nord-est, allant chercher des récifs de sable que Ton voit 
toujours briser, qui sont sur la pointe de bâbord en entrant, 
et les approcher à demi -longueur de câble, où on trouve 
trente-cinq pieds d'eau, et courir le long au nord-nord-est, 
jusqu'à ce que vous ayez dépassé les récifs, où vous pouvez 
mouiller en seureté par trente et trente-cinq pieds d'eau, ame- 
nant le fort depuis le nord-est jusqu'au nord-nord-ouest. 
Vous pouvez passer au-delà du fort en donnant un peu de 
rond à la pointe de la Croix à stribord, en entrant où il y a 
un bas fond, sur lequel il n'y a que dix-huit pieds d'eau et 
dans le chenal à cinq pieds. Cette rivière a bien une lieue de 
large à son entrée, et le chenal, pour entrer un navire de qua- 
torze pieds d'eau, un tiers de lieue ; du fort à la pointe de la 
Croix, demy lieue. Cette pointe de la Croix est cette pointe de 
sable de cette langue de terre ou contre-coste que j'ay trouvée, 
qui continue depuis huit lieues d'icy jusqu'à cette embou- 
chure du havre ou baye, qui paroist avoir de profondeur 
trois lieues. L'eau y est salée; il tombe dans le lac deux ou 
trois petites rivières. L'eau est salée partout dans cette baye, 
d'où il sort peu de courants. Nous en estant revenus à bord 
sur le midy et ayant appareillé le Marin et deux traversiers, 
après plusieurs contestes sur ce que nous voulions entrer pour 
nous mettre en seureté des vents et rafraischir nos équi- 
pages, nous avons pris le party de passer outre chercher un 
autre havre. 

Le 29*, il a fait calme tout le jour et brume. 

Le 3o* au matin, le vent à l'est, petit vent presque calme, 
nnns avons annareillé et fait le ouest-nord-oiiest à neuf lîeiiej^ 



FÉVRIER 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 146 

par la latitude de 29 degrez 58 minutes nord et de longi- 
tude ouest du cap Saint-Antoine ; de 3 degrez 5o minutes, 
partant d'une lieue un quart au large de Pensacola, de 
sept brasses d'eau; faisant Touest un quart de nord-ouest 
et ouest-nord-ouest, j'ay tousjours trouvé huit à neuf brasses. 
A midy, distant de Pensacola de cinq lieues, j'ay trouvé 
un haut fond. Faisant tousjours la mesme route, à une 
lieue un quart de terre, par 3o degrez 6 minutes nord, où 
je n'ay trouvé que trois brasses et demye, j'ay fait le sor- 
ouest quatre longueurs de câble, et j'ay retrouvé les neuf 
brasses. Je suis revenu à Touest jusqu'à six brasses, et de là ay 
continué à faire l'ouest-sor-ouest; sur le soir, à neuf lieues 
de Pensacola, j'ay esté obligé de faire le sor-ouest un quart 
d'ouest et le sud-sor-ouest pour tomber aux six brasses, et je 
suis mouillé à six heures du soir, par sept brasses et demye, 
à deux grandes lieues de terre. Je remarque que, courant au 
sur-ouest un quart du sud, j'ay tousjours trouvé le mesme 
fond, cinq brasses et demye pendant une lieue ; faisant le sud 
deux longueurs de câble, j'ay trouvé sept brasses un tiers. Le 
temps estoit brumeux ; je n'ay peu descouvrir de loin la terre 
à Touest. Je ne crois pas estre loin de la Mobile; nous voyons 
plusieurs huards et marsouins noirs. 

Le 3i« an matin, sur les six heures, nous avons appareillé, 
le temps un peu chargé, le vent au sud-est; nous avons couru 
à Touest-sor-ouest trois lieues et demye, par conséquent je 
suis par la latitude de 29 degrez 54 minutes et 4 degrez 
4 minutes ouest du cap Saint-Antoine. A midy, j'ay mouillé 
l'ancre par quarante-cinq pieds d'eau, environ à deux lieues 
au sud-sud-est de la pointe de Test de l'entrée de la Mobile. 



146 FÉVRIER 1699. D^IBERVILLE COUCHE A TERRE 

brasses faisant le nord-ouest, j'ay trouvé neuf, huit et sept 
brasses Tespace d'un quart de lieue , et neuf, huit et huit 
brasses de six pieds, fond de sable vasard, gravois. 

J'ay envoyé M. de Lescalette à terre dans la biscayenne, 
et mon frère et M. Desjourdys dans le grand traversier 
et Villautrçy sur le petit, avec les deux felouques pour 
sonder l'entrée de cette baye, où nous sommes mouillez. 
Nous trouvons un courant qui en sort, qui porte au sud un 
demy quart de lieue par heure. M. de Chasteaumorant m'a 
envoyé trois vaches à bord, qu'il avoit prises à Saint- 
Domingue, et douze sacs de bled d'Inde ; les trois autres sont 
mortes. 

Le i^ février, la chaloupe est revenue à bord et les felou- 
qvies. M. de Lescalette a sondé une partie du chenal, où il a 
trouvé cinq brasses à une lieue de terre ; il a passé sur un 
haut-fond, où il n'a trouvé que deux brasses. Le mauvais 
temps l'a empesché de mieux sonder ce chenal ; il croit qu'il 
en pourra avoir un sur le soir. J'ay esté à terre avec M. de 
Sauvolle et mon frère de Bien ville dans ma chaloupe; le 
canot du François y est aussy venu, nous avons couché à 
terre. 

Le 2«, il a plu une partie de la nuit, et jusqu'à neuf heures 
du matin qu'il a cessé nous avons esté sonder le chenal, le * 
vent au sud-est. Sur les deux heures après midy, la pluye a 
recommencé très forte et assez bon frais de vent, et de la bru- 
masse à ne pas voir nos vaisseaux. J'ay sondé Jusqu'à ce banc 
de deux brasses, suivant la batture de l'est, où je mis un bois. 
Mes matelots ne pouvant plus nager pour gagner les vais- ' 
seaux, je m'en suis retourné coucher à terre, dans une isle de 



FÉVRIER 1699. ILE DU MASSACRE I47 

faire du feu, mes équipages n^en pouvant plus. Le canot du 
François a gagné les vaisseaux. 

Le 3®, j'ay resté à Tisle, que je nomme du Massacre, à cause 
que nous y avons trouvé, au bout du sor-ouest, un endroit 
où il a esté deffait plus de soixante hommes ou femmes. 
Ayant trouvé les testes et le reste des ossemens avec plusieurs 
affaires de leur ménage, il ne paroist pas qu'il y ait plus de 
trois ou quatre ans, rien n'estant encore pourry. 

Il a fait, cette nuit, un gros vent de sud-est, qui a changé à 
quatre heures^ du matin à Touest-nord-ouest gros vent et la 
mer grosse. Ne pouvant aller à bord, quatre de mes Cana- 
diens ont esté à la chasse et ont tué dix-huit outardes, plu- 
sieurs canards et un chat sauvage, et moy, dans la biscayenne, 
j'ay traversé à la pointe de la terre ferme, qui est de cette isle 
à trois lieues et demye au nord un quart nord-ouest. Je Tay 
suivie quatre lieues, courant au nord un quart nord-est, où 
j'ay débarqué et monté au haut d'un chesne blanc, et ay re- 
marqué la terre courir au mesme rumb de vent encore trois 
lieues et demye, où il me paroist un cap, au bout duquel la 
terre tourne au nord- ouest. Le costé de Test de la rivière, car 
je ne doute pas que ce n'en soit une, Teau estant fort sau- 
mastre, me restoit à Test à quatre lieues, et me paroissoit 
courir au nord-nord-ouest et à Test-sud-est à perte de veue, et 
se peut rejoindre à la coste de la pointe de Test, où je couchay 
la première nuit, qui est distant de la pointe qui me reste à 
Test d'environ quatre lieues et demie, l'isle de la terre ferme. 
Je ne trouvay que quinze pieds d'eau, et cette terre me pa- 
roissoit bouchée au sor-ouest de plusieurs isles, la pluspart 
boisées. Je trouvay toutes sortes de bois, chesnes, ormes, 
fresnes. pins, et d'autres bois que je ne connois pas, beaucoup 



148 FÉVRIER 1699. RELÈVEMENS ET SONDAGES 

de vignes, de la violette de bonne odeur et d'autres fleurs 
jaunes, des feveroiies, comme celles de Saint-Domingue, 
des noyers d'une escorce assez fine, du bouleau, le terrain 
haut n'inondant pas, des vestiges de Sauvages et cabannes, 
où il n'y avoit pas plus de six jours qu'ils avoient passé. Je 
tiray plusieurs coups de fusil pour me faire entendre , et j'ay 
fait des marques sur des arbres. Comme j'estois venu là avec 
un homme désigné', portant un calumet de paix, avec trois 
navires, je m'en suis revenu à l'isle, à soleil couchant. 

Le 4*, le vent au nord-nord-ouest beau temps, je m'en suis 
venu sonder le chenal, que j'ay trouvé fort beau, tousjours 
trente-six pieds d'eau jusqu'à une barre de trois longueurs de 
câble de large, où je ne trouvay que douze ou treize pieds 
d'eau, des marées basses. Je remarquay les marées estre nord- 
est et sor-ouest, et ne monter pas plus de deux ou trois pieds à 
pic aux grandes mers. De la pointe de l'est de l'entrée àdemy 
lieue à l'ouest-sor-ouest, il y a un petit islet d'un quart de 
lieue de tour, de sable et d'herbe dessus. On ne trouve de cet 
islet à l'isle du Massacre que six pieds d'eau; ils sont à un 
tiers de lieue l'un de l'autre, au sud-sud-est. Je m'en suis 
venu à bord, où j'ay apporté du bois et du foin pour des bes* 
tiaux que j'ay. On trouve assez d'eau douce par toutes ces 
îsles. Estant à bord, nous avons veu des fumées dans la ri- 
vière, peut estre à quinze lieues de nous, et d'autres le long 
de la coste à l'est, à quatre lieues. J'ay appareillé sur les trois 
heures et couru trois lieues à l'ouest-sor-ouest, tousjours par 
les neuf, huit et dix brasses, où j'ay mouillé à sept heures du 
soir, le vent au nord, petit vent assez frais. 

î.e 5®. à midv. îe suis nar la latitude observée de *io degrez 



FÉVRIER 1699. RELÈVEMENS ET SONDAGES I49 

55 minutes nord et de 4 degrez 20 minutes ouest du cap 
Saint -Antoine et par treize brasses d'eau. Uisle du Mas- 
sacre me reste, le corps de Tisle au nord-est. A la voir 
de dessus la hune d'artimon, elle peust estre de moy à 
six lieues et demie ou sept lieues. Je Testime par 3 degrez 
10 minutes ouest, la pointe de Test de Feutrée de la Mobile 
par 3o degrez 12 minutes. 

Je vois une terre, que j'estime une isle, au nord-ouest de 
moy, à cinq lieues; une autre, au nord-nord-ouest, à cinq 
lieues, qui me paroist se joindre à la terre ferme de Test. Ces 
isles au nord par 3o degrez 6 minutes nord et longitude 
4 degrez 3o minutes de mon méridien. Je Testime une isle 
de sable avec quelque arbre dessus; elle peut avoir quatre 
lieues et demie de long. De la pointe de la Mobile à ceste 
isle, le cours peut estre le sor-ouest un quart d'ouest sept 
lieues; partant de deux lieues au sud de la pointe de la 
Mobile et faisant Touest un quart sor-ouest, je crois que Ton 
en passeroit proche. Les cartes espagnoles que j'ay marquent 
la pointe de Test de la Mobile par 3o degrez 45 minutes 
nord. A midy les vents ont changé et sont devenus sor-ouest 
un quart d'ouest; je reviray au nord deux lieues et demie, 
et à la nuit je mouillay par neuf brasses et demye d'eau. 
Le milieu de Tisle me reste au nord-ouest à une lieue et 
demie. Environ à midy, j'avois treize brasses. Le fond a 
diminué doucement. Descouvrant Tisle de dessus le pont, 
j'avois onze brasses et demie; tousjours sable vasard. D'où 
je suis mouillé, Tisle Massacre me reste droit au nord-est; je 
remarque que la terre ferme tient à la coste, qui vient presque 
se joindre à cette isle séparée d'un tiers de lieue. C'est une 



l50 FÉVRIER 1699. RELÈVEMENS ET SONDAGES 

seaux, et derrière cela un lac d^eau salée. La pointe de la 
Mobile me reste à Pest-nord-est. 

Le 6*, au matin, calme; j'ay envoyé M. de Lescalette et 
mon frère à terre pour voir, à Touest de cette isle, s'il ne trou- 
vera pas une entrée pour y aller mouiller'. A midy, le vent 
est venu au sud-est, petit vent. Nous avons appareillé et fait 
Touest un quart nord-ouest, environ deux lieues et demie, 
tousjours par neuf, huit et dix brasses d'eau, où j'ay mouillé 
à sept heures du soir à deux lieues au large, le vent au sud, 
le fond sable vasard gris. Nous peschons beaucoup de pois- 
sons. 

Le 7 février, au matin, sur les six heures, le vent au sor- 
ouest, nous avons levé Tancre pour louvoyer et gagner le 
bout de l'ouest de Tisle, où nous voyons nostre chaloupe, qui 
est revenue à bord sur le midy. Nous avons gagné au bout 
de l'ouest de l'isle, qui nous restoit au nord une lieue et 
demye, où nous avons mouillé par sept brasses d'eau vaze. 
Il paroist à l'ouest de cette isle, à une lieue et demye, 
une isle d'environ deux lieues de long, et au vent de celle- 
là une autre de pareille grandeur. Au sud de nous, à 
trois lieues, il en paroist une autre, sans bois, de sable, 
fort rase. Nos traversiers n'ont peu gagner qu'à une lieue de 
nous. Nous sommes par la latitude de 29 degrez 54 mi- 
nutes nord et ouest, du cap Saint-Antoine de 4 degrez 
48 minutes. 

Le 8*, au matin, M. de Surgères, SauvoUe, Desjourdys et 
mon frère Bienville sont allez dans la biscayenne, les deux 
felouques pour sonder, entre les isles qui nous restent au 



FÉVRIER 1699. MOUILLAGE l5l 

au sud de moy et celle du nord. Le vent au nord-ouest 
et ouest. 

Le 9*, le vent au sud-est embrumé ; j'ay appareillé, et les 
autres navires aussy sont venus mouiller une lieue un quart au 
sud-sud-est de Tîsle du large, par trente-trois pieds d*eau. 
Cette isle est sans bois, des dunes de sable. Sur les huit 
heures du soir, mon frère est revenu à bord avec la felouque, 
m'advertir qu'il y avoit une entrée entre les deux isles du 
nord-ouest et ouest-nord-ouest, où il y avoit vingt-quatre 
pieds d'eau. Les vents au sud-est, petit vent. Il fait tous les 
jours beau tems, chaud et petit vent fort froid. Nous voyons 
beaucoup d'outardes et d'oyes sauvages. 

Le 10 février, sur les sept heures du matin, les vents au 
sud-est. Nous avons appareillé et fait le nord-ouest trois 
lieues. Nous, sommes entrez à l'iibry d'une isle ou pointe 
d'isle, où nous sommes à couvert des vents de sud-sor-ouest 
et sud-sud-est et est de l'isle et du nord-est et nord et nord- 
ouest par la terre ferme, à trois lieues et demye de nous, et 
du ouest-sor-ouest d'une isle à deux lieues. Nous n'avons 
pas trouvé moins de vingt-trois pieds d'eau, et nous sommes 
mouillez à la portée d'un canon de l'isle par les vingt-six 
pieds d'eau. Le François^ n'ayant peu entrer, est mouillé'à 
l'entrée. 

Le 1 1«, nous nous sommes touez un peu plus à l'est et avons 
mis nos bestiaux à terre, et nous faisons travailler à monter 
la biscayenne que M. de Surgères a à son bord, et je me pré- 
pare à partir avec les biscayennes pour aUer descouvrir le 
Mississipi. II a brume une partie du jour. 

Le 12% à midy, nous avons veu une fumée au nord-est, à 



l52 FÉVRIER 1699. d'iBERVILLE A TERRE 

Le i3«, j'ay traversé à la terre qui est au nord d'icy, à 
quatre lieues, avec ma biscayenne et onze hommes et mon 
frère dans un canot d'escorce avec deux hommes. J'ay mis à 
terre, où j'ay trouvé deux pistes de Sauvages de hyer que je 
suivis par terre avec un homme, et mon frère allant dans le 
canot d'escorce, et la biscayenne nous suivant à demy lieue 
de nous, pour ne pas espouvanter les Sauvages. Je Içs ay 
suivis deux lieues, allant du costé de Test, où la nuit m'a pris 
et où j'ay campé. Des vaisseaux à traverser cette terre, il y a 
quatre bonnes lieues, droit au nord. Je trouvay entre deux 
seize pieds d*eau vase; l'approche de la coste est fort plat(^fc). 
A demy lieue au large quatre pieds d'eau. Cette coste court à 
l'ouest un quart sor-ouest et est un quart nord-est. Les bois 
y sont fort beaux, meslez; nous y voyons beaucoup de pru- 
niers fleuris, des pistes de coqs d'Inde, des perdrix qui ne 
sont grosses que comme des cailles, des lièvres comme en 
France, des huistres assez bonnes. 

Le 14 février, je continuay de suivre les pistes des Sau- 
vages, ayant laissé, où j'ay couché, deux haches, quatre cou- 
teaux, deux paquets de rassade, un peu de vermillon, ne 
doutant pas que deux Sauvages, qui sont venus me descou- 
vrir, au soleil levant, à trois cents pas, n'y viennent quand 
nous serons partys. A une lieue et demye d'où j'ay couché, 
marchant comme le jour cy devant, j'ay aperçeu un canot, 
qui traversoit à une isle, et plusieurs Sauvages qui l'y atten- 
dqient, qui joignirent cinq autres canots, qui traversèrent à 
la terre du nord. Celle où j'estois en estant séparée par une 
baye d'une lieue de large et quatre lieues de long, je m'em- 
barquay dans mon canot et je poursuivis les canots que je 



FÉV. 1699. PREMIERS RAPPORTS AVEC LES SAUVAGES l53 

dans les bois, abandonnant leurs canots et bagages. Je des^ 
barquay à cinq cents pas au delà d'eux, et fus par terre avec 
un homme à leurs canots, où je trouvay un vieillard fort ma- 
lade, ne pouvant se soutenir. Nous nousparlasmes par signes. 
Je luy donnay à manger et à fumer; il me fit entendre de luy 
faire faire du feu, ce que je luy fis et aussy une cabanne, au- 
près duquel je le mis avec tout son bagage et quantité de sacs 
de bled d'Inde et febves, qu'ils avoient dans leurs canots. Je 
luy fis entendre que j'allois coucher à demy lieue de là, où 
ma chaloupe me joignit. J'envoyay mon frère et deux Cana- 
diens après ces fuyans, pour tascher de les faire revenir et 
en prendre un. Il m'amena sur le soir une femme, qu'il 
avoit prise à trois lieues de là dans les boys; je la menay 
avec le vieillard, où je la laissay, après luy avoir fait quel- 
ques présens et donné du tabac pour aller faire fumer ses 
gens. 

Le i5% trois de ces Sauvages et deux femmes, ayant esté 
rencontrez par un de mes Canadiens, s'en vinrent me chanter 
la paix. Le vieillard mourut sur les dix heures du matin. Un 
de ces hommes chantoit , portant dans sa main une petite 
planche de bois blanchy, qu'il tenoit en Tair, me la présentant. 
Je les conduisis à leurs canots, où ils firent une sagamité de 
bled d'Inde pour nous régaler ; j*envoyay aussi quérir de 
quoy les festiner et leur fis présent de haches, couteaux, 
chemises, tabac, pipes, batte-feu et des rassades. D'autres de 
leurs gens les joignirent; ils s*en furent coucher à demy-lieue 
delà. 

Le i6%au matin, de temps de brume et de pluye, je m'en 



U ^r, 



î54 FÉVRIER 1699. SAUVAGES ^ BORD DE LA BADINE 

bagages estant partys, ce qui me marquoit qu'ils se deffioient 
de moy. Nous refumasmes tout de nouveau ensemble, quoy 
que je ne fume jamais. Je les déterminay à venir trois à bord 
de nos vaisseaux, leur ayant laissé mon frère et deux Cana- 
diens en ostages. Je me rendis à bord à deux heures après 
midy, où ils furent fort surpris de tout ce qu'ils virent. Je 
leur fis tirer des coups de canon à balle, qu'ils admirèrent 
beaucoup. 

Le 17*, à midy, je m enretournay joindre mon frère et ra- 
mener les trois Sauvages, qui sont de la nation des Annocchy 
et Moctoby ; ils sont à trois jours et demy de leur village. Ils 
me nommèrent un village de leurs voisins Chozettas; ils sont 
sur une rivière dont l'entrée est à neuf lieues à Test, qu'ils 
nomment Pascoboulas. Je leur fis quelques présens pour 
portera leurs nations. Ils m'assurèrent qu'il y a quatre bras- 
ses d'eau dans leur rivière. 

J'arrivay où estoit mon frère, à six heures du soir, où je 
trouvay un chef des Bayogoulas avec de ses gens et des 
Mougoulachas, qui sont arrivés dès hier soir, qui sont sur le 
bord du Mississipi, qui, s*estant trouvez en chasse au deçà, 
s'en sont venus au bruit du canon voir qui nous estions. Ils 
firent beaucoup de caresses à mon frère, qui leur donna à 
fumer, les festina ce soir-là. Ils luy demandèrent s'il estoit 
venu en canot d'escorce qu'ils luy voyoient là, et s'il estoit 
des gens d'en haut du Mississipy, qu'ils nomment en leur 
langue Malbanchya. Il leur dit qu'ouy. 

Estant arrivez où estoit mon frère, le chef ou capitaine des 
Bayogoulas vint au bord de la mer me faire amitié et civilité 
à leur manière, nnî est. estant nroche de vous, de S*arrester, 



FÉVRIER 1699. d'iBERVILLE CHEZ LES BATOGOULAS l55 

de là leurs mains sur la vostre, après quoy ils les lèvent vers le 
cid, en se les refrottant et rem brassant. J'en fis autant, l'ayant 
veu faire aux autres; ils en firent autant aux Annocchy, leurs 
amys. Après nostre rencontre et civilité de part et d'autre, 
nous fiismes à la tente de mon frère, où tous les Bayogoulas 
se rendirent me faire amitié et à tous mes gens, s'embrassant 
les uns les autres. Je les fis fumer et nous fumasmes tous en- 
semble dans un calumet de fer que j 'a vois, fait en forme de 
navire avec le pavillon blanc et fleurdelysé, orné de rassade. 
Après quoy je leur donnay avec un présent de haches, cou- 
teaux, couvertes, chemises, rassades et autres choses estimées 
panny eux, leur faisant entendre qu'avec ce calumet je les ren- 
dois imis avec les François et que nous ne faisions plus qu'un. 
Je les festinay de sagamité, faite avec des prunes, et leur 
fis boire de Teau-de-vie et du vin, dont ils beurent très peu, 
admirant fort de Teau-de-vie, que nous faisions brusler. Sur 
les huit heures du soir, le chef et sept autres vinrent me 
chanter le calumet, avec un présent de trois de leurs couvertes, 
faites de rat musqué, m'alliant avec quatre nations à Touest 
du Mississipy, qui sont les Mougoulachas, Ouacha, Touty- 
mascha, Yagueneschito, à Test de la rivière, les Bilocchy, 
Moctoby, les Oumas, Pascoboulas, Techloel, Bayacchito, 
Amilcou. Ils chantèrent jusqu'à minuit à ma cabanne, et mes 
gens avec eux. 

Le 18 février, désignant à ces Sauvages des cartes pour 
sçavoir où estoit la fourche de l'est du Mississipy, nous crus- 
mes qu'ils nous marquoient que c'estoit la rivière de Pasco- 
boulas. J'ay douté depuis qu'ils vouloient marquer que de 
cette rivière ils alloient au Mississipv par des rivières oui se 



l56 FÉVRIER 1699. RIVIÈRE DES PASCOBOULAS 

pour la sonder avec ma chaloupe, et que je reviendrois les 
joindre, que mon frère resteroit avec eux et trois hommes 
dans le canot d*escorce. Le chef des Bayogoulas me vint 
trouver, me dire qu'il alloit à la chasse aux bœufs et aux 
coqs d'Inde, et qu'il seroit de retour dans quatre nuits, où 
j'avois couché la première fois que je fus à terre, où nous fes- 
tinerions les uns et les autres. Je partis pour aller à la rivière 
de Pascoboulas, où je ne pus gagner à cause du vent d'avant. 
Je relaschay, croyant les trouver encore pour les empescher 
d'aller à la chasse et les déterminer de venir avec moy à la 
branche de l'ouest, ne voyant pas que cette rivière de Pasco- 
boulas fust assez grosse pour y avoir de l'eau à son entrée, 
qui s'eslargissoit trop. Je les trouvay partis ; je couchay cette 
nuit à terre. 

Le 19®, à midy, je me rendis à bord avec tous mes gens, 
me préparer à partir pour la branche de l'ouest du Mississipy , à 
l'arrivée de ces Sauvages. Je pris ce jour-là seize barriques de 
vin de M. de Ghasteaumorant, à cent cinquante livres, dix 
quarts de farine et quatre-vingt-dix-sept livres de beurre, 
pour ne pas manquer de vivres, ne sçachant pas ce que je fe- 
rois à la coste. 

Le 21®, à midy, il a paru deux fumées où j'avois donné le 
rendez- vous aux Bayogoulas; je leur fis tirer quatre coups de 
canon pour leur faire voir que je les voyois, quoyque ce ne 
devoit estre que demain. 

Le 22 février, nous partismes, M. de Surgères et moy, 
pour aller au rendez- vous avec les deux biscayennes, où nous 
nous rendismes sur le midy. Nous n'y trouvasmes rien. Les 



FEVRIER 1699. I>^IBERVILLE VA VISITER LE MISSISSIPl l5j 

naviguer avec les chaloupes, qui a duré le 27* tout le jour. 

Le 25®, M. de Surgères s'en est retourné à bord, et j'ay 
renvoyé mon frère avec le canot d*escorce à deux lieues 
du rendez-vous, voir s'il ne trouveroit point des nouvelles 
des Sauvages. Il en a trouvé deux et deux femmes ; un est 
venu avec luy, qui estoit Annocchy, me trouver et a couché 
à nostre camp. Il m'a fait entendre que les Bayogoulas s'en 
estoient retournez et n'avoient couché que deux nuits avec 
eux, et qu'ils avoient fait des fumées, que nous avions veues, 
pour nous advertir qu'ils en estoient partys le matin, le vent 
estant bon pour eux pour aller à Malbanchya, n'ayant point 
de vivres. 

Le 26®, î'ay renvoyé le Sauvage à sa cabanne et m'en suis 
venu à bord, après avoir donné ordre à MM. Dfesjourdys 
et La Villautrey, que M. de Surgères ma envoyez dans les 
deux felouques, d'aller à six lieues à l'est visiter et sonder 
la rivière des Pascoboulas et de là se rendre à bord, où je me 
suis rendu à deux heures après midy et me suis préparé à 
partir demain. 

Le 27®, je suis party des vaisseaux et deux canots d'escorce 
avec le sieur de Sauvolle, enseigne de vaisseau sur le Marin, 
et mon frère et le père RécoUect et quarante-huit hommes, 
avec vingt jours de vivres, pour aller au Mississipy, que les 
Sauvages de ces quartiers nomment Malbanchya, et les Es- 
pagnols de la Palissade. 

Les vents au sud-est en pluye et brumasse. J'ay fait le sud 
pour aller à des isles qui y paroissent, et, suivant la terre 
tousjours à quatre et cinq pieds d'eau, par six lieues, j'ay 
couru le long de l'isle de Sable et traversé des bayes et anses 
couvertes d'herbes et de joncs, sans bois. A sept lieues au 



l58 FÉVRIER-MARS 1699. d'iBERVILLE LONGE DES ILES 

sud des navires, passé entre une isle de gravois et une d'herbe, 
esloignées Tune de Tautre de mille pas. Elles couvrent 
aux grandes mers. Celle des gravois est assez saine. A 
deux longueurs de câble d'elle, il y a dix-huit pieds d'eau. 
Je vois d'autres isles au nord-est, à Test et au sud-est, où 
j'entends au large la mer briser et faire beaucoup de bruit 
sur des hauts-fonds. De ces isles pour suivre la terre et 
ne pas passer aucune rivière, j'ay fait le sor-ouest un 
quart de sud trois lieues le long d'isle. J'ay couché sur une 
fort basse, couverte d'herbe, et qui noyé comme toutes les 
autres. 

Le 28*^, à midy, je me suis rendu à une isle d'un quart de 
lieue de tour, distant de ma couchée de quatre lieues, auprès 
d'une pointe, où la terre court à ouest-nord-ouest, dans une 
baye de deux lieues et demie de profond. Cette pointe est 
par la latitude de 29 degrez 35 minutes nord. De cette 
pointe, qui est un peu noyée, je suis venu coucher à un islet 
à trois lieues au sor-ouest. A une lieue au large de ces isles, 
j'ay trouvé six et huit pieds d'eau. Je crois qu'il y a des isles 
au large que je ne vois pas. 

Le i*^*^ de mars, il a plu et tonné tout le jour, et gros vent 
de sud-est. J'ay séjourné à cette isle, qui a presque noyé. On 
n'y trouve point de boys, point d'eau douce, non plus que 
dans les autres isles et terres par où j'ay passé. Nous tuons 
dans toutes ces isles des chats sauvages, qui y vivent de co- 
quillages, dont la peau est tort rousse. 

Le 2®, le vent au nord et nord-est, nous sommes partis, 
suivant les isles. Faisant le sud six lieues et demie, j'ay passé 
entre une pointe et une isle qui est esloignée de la pointe de 



Entre deux, à demy-Iieue au large de la pointe, j'ay trouvé 
dix-huit pieds d'eau ; plus au large, je ne doute pas qu'il n'y 
en ait davantage. De cette pointe, j'ay fait le sud-sud-est, 
traversant une baye de deux lieues de large et de profond de 
trois à quatre lieues. J'ay couru sur cette route le long de la 
terre. A une lieue et demie au large, par douze et quinze pieds 
d'eau, dix lieues, le vent au nord-nord-est, gros vent et la mer 
très grosse, à ne pouvoir tenir la mer ny donner à la coste. 
Le pays estant trop plat, j'ay tenu la mer, capeyant avec mes 
chaloupes, mes canots dedans, les coups de mer passant très 
souvent dans nos chaloupes. Ayant tenu trois heures le cap au 
sud-est pour doubler une pointe de roches, la nuit venant et le 
mauvais temps continuant, à ne pouvoir résister sans aller à la 
coste la nuit ou périr à la mer, j'ay arrivé sur les roches pour 
feire coste de jour, afin de pouvoir sauver mes gens et mes 
chaloupes. En approchant de ces roches pour me mettre à 
Tabry, je me suis aperçu quilyavoit une rivière. J'ay passé 
entre deux de ces roches, à douze pieds d'eau, la mer fort 
grosse, où, en approchant des roches, j'ay trouvé de Teau douce 
avec un fort grand courant. 

Ces roches sont de boys pétrifié avec de la vase et devenues 
roches noires, qui résistent à la mer. Elles sont sans nombre, 
hors de l'eau, les unes grosses, les autres petites, à distance les 
unes des autres de vingt pas, cent, trois, cinq cents plus ou 
moins, courant au sor-ouest, ce qui m'a fait connoistre que 
c'estoit la rivière de la Palissade, qui m'a paru bien nommée, 
car, estant à son embouchure, qui est à une lieue et demye de 
ces roches, elle paroist toute barrée de ces roches. A son 
entrée, il n'y a que douze à quinze pieds d'eau, par où j'ay 
passé, qui m'a paru une des meilleures passes, où la mer 



ibO MARS 1699. DANGERS DE l'eXPLORATION 

brisoit le moins. Entre les deux pointes de la rivière, j^ay 
trouvé dix brasses, la rivière ayant de large trois cent cin- 
quante toises, le courant fort à faire une lieue un tiers par 
heure. Peau toute bourbeuse et fort blanche; nous sentons, 
couchez sur ces roseaux, à Tabry du mauvais temps, le plaisir 
qu'il y a de se voir à l'abri d'un péril évident. Cestun mestier 
bien gaillard de descouvrir les costes de la mer, avec des cha- 
loupes qui ne sont ny assés grandes pour tenir la mer soubz 
voiles ny à l'ancre, et sont trop grandes pour donner à une 
coste plate, où elles eschouent et touchent à demy-lieue au 
large. Il fait assés froid, quoyqu'il ne gèle pas. A deux lon- 
gueurs de câble, au large de ces roches, il y a sept brasses 
d'eau de six pieds à la brasse. Les eaux de la rivière ne se 
meslent avec l'eau salée qu'à trois quarts de lieue au large au 
plus, où il y a dix-huit à vingt brasses d'eau. J'ay trouvé 
l'entrée de la rivière à vingt-huit lieues au sud, d'où sont les 
navires et l'entrée de la rivière par 28 degrez 5o minutes 
nord. Des navires peuvent aller mouiller à l'entrée de. cette 
rivière, à un tiers de lieue au large ou demy lieue, faire de 
Teau douce, sans aucun risque, ce qui seroit une très grande 
commodité à des corsaires, qui croisent sur des navires de 
la Vera-Cru\, qui viennent ordinairement à la connoissance 
de ces terres. 

Le 3® mars, jour du Mardy gras, le vent au nord-est, à ne 
pouvoir sonder les entrées, où je ne crois pas qu'il y en ait, 
je montay dans la rivière, la trouvant fort profonde, à une 
longueur de chaloupe au bord de vingt pieds d'eau, au milieu 
quarante-huit et cinquante pieds d'eau. A deux lieues et demye 
de l'entrée, elle se fourche en trois branches. Celle du milieu 



MARS 1699. D^JBERVILLE MONTE LE FLEUVE 161 

quante à quatre cens toises de large; Tautre court le long de 
la terre du sur-ouest et mesme ne paroist pas si grande. 
Toutes ces terres sont un pays de roseaux et ronces et 
herbes fort hautes. Au-dessus de ces fourches, elle peut avoir 
cinq cent cinquante toises de large et se rétrécit doucement, 
en montant, à ne pas avoir de large plus de trois cens toises. 
Le pays fort bas et couvert de roseaux, quelque aulnaye de- 
dans, peu hauts et gros conune la jambe et la cuisse, et cela 
par endroits. A six lieues en montant, il commence à y avoir 
des bois, surtout à la gauche, qui sont des aubes gros 
comme le corps et hauts de trente à quarante pieds. De- 
puis les fourches, elle est assez droite jusqu^à six lieues de- 
dans, courant au nord-ouest 5 degrez nord, après quoy elle 
serpente à Touest deux lieues et recourt au nord-ouest. Je 
suis venu coucher au détour qu'elle fait à Touest, à douze 
lieues de son embouchure, sur une pointe à droite de la rivière, 
que nous avons nommée du Mardy-Gras. J^ay fait tirer deux 
coups de boiste pour advertir les Sauvages, s'il y en a aux en- 
virons. Il n'y a pas apparence qu'il en soit venu. Je montay 
au haut d'un arbre de couldre gros comme moy; je ne vis 
que cannes et buissons. Le pays neye en grandes eaux de 
quatre pieds. Je suis résolu de monter jusques aux Bayogoulas, 
pour voir si j'auray des nouvelles des Quinipissas, dont parlent 
les histoires, qui les placent à vingt-cmq lieues delà mer. 

Le 4*, le vent à Test, venant de dessus la terre, nous avons 
continué de monter et avons fait environ huit lieues, trouvant 
plusieurs détours que la rivière fait à Touest-nord-ouest et 
nord-nord-ouest, où le vent nous a servy. La rivière tousjours 
aussy large qu'à l'ordinaire. A deux ou trois lieues d'où nous 



102 MARS 1699. DIFFICULTÉS POUR REMONTER 

lac, qui court, comme la rivière, à i'ouest-nord-ouest. La ri- 
vière est séparée de ce lac par un espace de terre d'un quart de 
lieue, les terres haussent un peu et ne couvrent aux inonda- 
tions que d'un pied et demy. Nous voyons toutes sortes de 
bois à gauche de la rivière; en plusieurs endroits il y a une 
lisière de bois d'un quart de lieue de large, et derrière ce sont 
des prairies et bouquets de bois. J*ay remarqué les eaux estre 
grosses, car elles charrient beaucoup de bois; il ne s'en 
manque que deux pieds et demy qu'elle ne soit aussy haute 
qu'aux grosses eaux. J'ay couché à la droite de la rivière. 

Le 5®, il a brume sur la rivière jusqu'à neuf heures. Calme. 
Nous nous sommes mis en marche à six heures et demye, 
nageant le long du bord avec un peu de vent qui nous sert au 
détour. Elle en fait beaucoup depuis douze lieues de la mer, 
et il faudroit bien du temps à des bastimens pour monter cette 
rivière, puisqu'il faudroit un vent pour chaque détour, qui 
ont esté aujourd'huy de Touest au sor-ouest et au nord-ouest 
et nord. Sur le midy nous avons trouvé un feu à la gauche de 
la rivière dans des prairies, et nous nous sommes aperceus 
qu'il y avoit passé un Sauvage. Les terres haussent tousjourset 
noyent d'un pied et demy. Il se peut, qu'à une lieue dans les 
tçrres elles ne noyent point. Nous avons fait aujourd'huy six 
à sept lieues* 

Le 6«, il a brume tout le matin sans vent. Nous avons con- 
tinué de marcher terre à terre avec bien de la peine ; la quan- 
tité de bois renversés dans la rivière la rendent bien rapide. 
Il est bien des pointes où nous avons de la peine à refouler. 
Mon frère, avec les deux canots, marche tousjours d'un costé 



MARS 1699. ï>'ïWSRVïLLE REÇOIT UN GUIDE 103 

fait exprès ^ et je me trouve par 3o degrez ouest^ord, et je 
suis au premier détour que la rivière fait à Test-nord-est. Elle 
en a fait un jusqu'à l'est , au bout duquel j'ay campé à droite 
de larivière. J'ay faitaujourd'huy six lieues et demie. Les bois 
et les terres haussent et noyent de huit ou dix pouces. Je n'ay 
point encore remarqué aucun arbre fruitier ni noyer, qu'au 
bord de la mer des meures de haye prestes à estre bonnes à 
manger. Les feuilles sont grandes aux arbres. Nous voyons 
là plusieurs vignes qui ont passé fleur. J'ay fait tirer deux 
coups de boiste de pîerrîers. 

Le 7"*, il a fait calme tout le jour; nous continuons de 
monter la rivière et trouvons qu'elle serpente beaucoup du 
nord-est au sor-ouest. Par le nord et l'ouest, dans l'espace de 
deux lieues de chemin, elle fait deux et trois détouris. A deux 
lieues de la couchée, j'ay rencontré six canots de Sauvages qui 
ont mis à terre. J'ay desbarqué au-dessous d'eux et j'ay esté 
par terre à eux. Un a resté à son canot, les autres ayant fuy 
Nous nous sommes fait caresses à leur manière, dont j'ay 
desjà parlé. Il me dit estre un Annocchy et que les Bayo- 
goulas et les Annocchy que j'avois veus à la baye des Annoc- 
chy près des vaisseaux, auxquels j'avois fait des présents et 
donné un calumet de paix^ estoient de retour au village des 
Bayogoulas. Je luy fis quelque présent de couteaux, rassade 
et haches, et à ses camarades qu'il appela ; ils nous donnèrent 
de la viande boucanée de bœuf et ours. Je leur demanday un 
homme pour me conduire aux Bayogoulas, qu'ils me don- 
nèrent. Ils comptent trois jours et demy d'icy à leur village. 
Cela peut faire vingt-quatre lieues. Je suis venu camper ce 
jour là, à six lieues et demie de ma dernière couchée, près 



1 64 MARS 1699 . LES BORDS DE LÀ RIVIERE PLEINS DE CANNES 

làtaniers, auprès desquelles il y a un petit réduit sur une 
pointe à droite de la rivière à hauteur d'homme, fait de 
cannes en forme d^ovale, de vingt-cinq pas de large et cin- 
quante-cinq de long, avec quelques loges dedans. Us nous 
font entendre que depuis peu ils ont eu de leurs gens tués, et 
que ce sont les Chicachas et Napyosa qui l'ont fait, mais j'ay 
sceu depuis qu'ils n*ont point de guerre ensemble. Les Quini- 
pissas et Bayogoulas ne se voyent pas à cause de quelque 
pique que les chefs ont eue ensemble. Voilà ce qu'ils appellent 
guerre, à ce que les Oumas m'ont fait entendre. Toutes ces 
terrés noyent d'un pied jusqu^à demy lieue dans les bois, où 
f ay esté. Les deux bords de la rivière, presque partout, depuis la 
mer, sont si pleins de cannes de toute grosseur, d'un pouce, 
deux, trois, quatre, cinq et six de rondeur, que l'on n'y peut 
marcher. C'est un pays impraticable, qui seroit facile à dé- 
serter*. La pluspart sont sèches; y mettant le feu, elles 
bruslent facilement et font autant de bruit en bruslant comme 
un coup de pistolet. Une personne qui ne sçauroit pas cela 
et ne les verroit pas brusler, croiroit que ce seroit une escar- 
mouche. Ces cannes ont des racines à trois et quatre pieds 
en terre, qui ressemblent à une bamboche*. 

Le 8®, les vents ont esté au nord-nord-ouest, qui nous 
contrarient beaucoup aux détours et poussent les eaux si fort 
que le courant en est plus fort d'un quart de lieue par heure; 
fious n'avons pu faire que quatre lieues et demye et cabane à 
la droite de la rivière; mes gens se fatiguent beaucoup. 
'- Le 9«, les vents ont esté au nord-ouest, qui nous ont beau- 
Coup retardés. A deux lieues de la couchée, le Sauvage que 

I. Essarter ou dessarter. 



MARS 1699- PORTAGE POUR ALLER A LA MER l65 

j'ay avec moy m'a montré l'endroit par où les Sauvages font 
leur portage du fond de la baye, où sont les navires mouillés, 
pour tomber dans cette rivière. Ils traisnent leurs canots par 
un assez beau chemin, où noustrouvasmes plusieurs bagages 
des gens qui y alloient ou en revenoient. Il me marqua que 
la distance d'un lieu à Tautre estoit fort petite. Ce Sauvage y 
a pris un paquet. Il me marque qu*il y a encore deux nuits 
jusqu'au village. Nous avons fait aujourd'huy cinq lieues et 
demye. Il peut y avoir, d'icy au bas de la rivière, cinquante 
lieues. J'ay campé à la gauche de la rivière. 

Le 10 mars, nous avons eu calmé tout le jour; la rivière a 
fait aujourd'huy beaucoup de détours, du nord au sor-ouest, 
le ouest conservant tousjours sa route à l'ouest un quart nord- 
ouest. J'ay peu avoir fait cinq lieues au moins et j'ay campé 
à la|droite de la rivière» Le pays noyé partout d'un pied; les 
bois sont beaux, grands, beaucoup de cannes. 

Le 1 1«, il a plu tout le jour; j'ay séjourné. Sur le soir, deux 
matelots du Marin sont allez à la chasse pour tirer deux ca- 
nards à une portée de canon du camp, le long du bord de la 
rivière. Ils ne se sont point rendus et se sont apparemment 
esgarez; j*ay fait tirer des coups de fusil et boistes de pier- 
riers. 

Le i2«, j'ay envoyé huit hommes en différents endroits 
pour les chercher en haut et bas du camp et dans la profondeur 
sans les trouver, tirant des coups de fusil. Ils ont trouvé leur 
piste dans les cannes et de là dans les bois francs, où ils les 
ont suivis longtemps et ont perdu leur piste. Le bois est le 
long de la rivière plein de cannes, à n'y pouvoir marcher jus- 
qu'à' demy-lieue dans la profondeur, après des bois francs et 



l66 MARS 1699. OUACHAS ET MOUGOULACHAS 

la profondeur. J^ay resté tout le jour à attendre les deux 
Bretons du Marin^ La chaloupe, que j'avois envoyée à 
deux lieues en haut pour [prendre les hommes, qui estoient 
en recherche des deux autres, a sondé au milieu de la rivière 
et a trouvé partout quatrep-vingtrdix, cent et cent vingt pieds 
d^eau. 

Le i3% calme; à quatre lieues de la couchée, sur la gau- 
che, j'ay trouvé une rivière de deux cents pas de large, ve- 
nant de Touest^que le Sauvage, que j^ay avec moy, m'a nommée 
Rivière des Ouachas. Aune lieue et demye au delà, j'ay trouvé 
deux canots de Sauvages : Tun estoit Ouacba, où il y avoit cinq 
hommes et une femme qui s'en alloient chez eux ; Pautre, Bayo- 
goula, de trois hommes et une femme; ils m*ont traité du 
bled d'Inde, dont je commençois à avoir besoin. Le canot 
des Ouachas a suivi son chemin poi^r aller à son village, à 
deux jours d'icy, et l'autre a retourné aux Bayogoulas près 
d'icy, advertir de nostre arrivée. Il a tonné sur le soir, ce qui 
arrive souvent Tby ver icy. 

Le i4«, j'ay décampé à six heures du matin. A trois lieues 
de la couchée et une lieue du desbarquement du village des 
Bayogoulas, j'ay rencontré un canot de bois ou pirogue, 
comme on les nomme aux isles de TAmérique, dans lequel il 
y avoit quatre hommes de la nation des Mougoulachas, qui 
venoient m'apporter le calumet de paix, chantant à leur ma- 
nière. Les ayant joints, ils me présentèrent à fumer de la part 
de leurs nations. Après quoy le porteur du calumet entra 
dans ma chaloupe, et nous nous rendismes au desbarque- 
ment du village sur le midy, et le Mougoulacha, que j'avois 



MARS 1699. BAYOGOULAS ET MOUGOULACHAS 167 

rapproche du desbarquement, les Bayogoulas et Mougoula- 
cbas, qui sont deux nations jointes ensemble, et qui sont dans 
le mesme village, estoient sur le bord de la rivière, chantant à 
nostre arrivée. En desbarquant les deux chefs de chaque nation 
vinrent au devant de moy, me saluèrent à leur manière, 
comme je Tay desjà descrit, me prenant sous le bras comme 
pour m^aider à marcher, et me conduisirent sur des peaux 
d^ours estendues au milieu de leurs gens, où je m'assis, me 
donnant à fumer et à tous mes gens, auxquels ils firent de 
grandes embrassades. Le calumet, que j'avois donné aux 
Bayogoulas, estoit au milieu de l'assemblée, sur deux fourches 
de deux pieds de haut, où un homme de cette nation parmy 
eux estoit debout, le regardant tousjours et ne s'en esloignant 
pas. Ils me firent apporter à manger de la sagamité, du bled 
d'Inde et de leur pain, et à tous mes gens. L'après midy se 
passa à chanter et danser. Le chef des Mougoulachas avoit 
un capot de serge bleue de Poictou, qu'il me dit que Tonty 
luy avoit donné en présent, quand il avoit passé, et conta plu-» 
sieurs choses, une partie par signes. J'entendois beaucoup de 
mots d'eux, que j'avois pris par escrit la première fois que je 
les vis; du moins mon frère, qui se faisoit entendre passable- 
ment, s'y estant beaucoup attaché avec le guide, que j'avois 
pris dans la rivière, qu'il avoit dans son canot. 

Nous parlasmes beaucoup de ce que Tonty avoit fait en 
passant, et du chemin qu'il avoit tenu, et des Quînipissas,qui 
me dirent qu'ils estoient sept villages de cette nation à huit 
journées dans l'est-nord-est de ce village par terre. Je n'ay 
peu avoir des nouvelles d'eux de la fourche, dont les relations 
parlent, par laquelle je voulois descendre à la mer, afin de 



l68 COLÈRE DE D^IBERVILLE CONTRE HENNEPIN 

ne se fourchoît point, que Tonty n^avoit point passé par 
d^autre chemin que par chez eux, en allant et venant. Ce que 
je ne pouvois faire cadrer avec les relations qu^ils en avoient 
faites, surtout le RécoUect, auquel je croyois devoir adjouster 
le plus de foy. Ils me firent des cartes de tout le pays|, me 
marquant que Tonty avoit esté chez les Oumas, de chés eux. 
Tout cela me mettoit dans un très grand embarras, la saison 
xne pressant pour retourner, estant à quatre-vingt-dix lieues 
des vaisseaux et ayant un establissement à faire et le lieu à 
chercher propre à cela, et le Marin qui manquoit de vivres, 
Surgères, en le quittant, m'ayant demandé un ordre pour s'en 
aller dans six semaines, si je n'estois de retour, mes soldats 
se lassant d'aller tousjours à la nage contre un fort courant, 
revenant tousjours à la relation du Père Récollect, qu'il avoit 
faite sur cette rivière, ne pouvant croire qu'il eust esté assez 
malheureux d'avoir exposé faux à toute la France, quoyque 
je sçeusse bien qu'il avoit menty en bien des endroits de sa re- 
lation sur ce qu'il disoitdu Canada et de la Baye d'Hudson, 
où il mentoit impudemment. Je me résolus d'aller aux Oumas 
à cinq journées d'icy, croyant que ces Sauvages, qui n'estoient 
pas bons amis avec les Quinipissas, pouvoient par jalousie, 
pour m'empescher d'y aller, me desguiser la vérité; que, si je 
relaschois de là, sans autre preuve que Tonty y eust passé 
que celle que j'avois, on me diroit en France que je n'aurois 
pas esté dans le Mississipy , n'ayant pas trouvé les Quinipissas 
à trente lieues de la mer, les Tangibaos dont ils ont parlé, 
qu'ils avoient trouvés pillés et tués en passant. Les Bayogoulas 
me dirent que c'estoient les Oumas, qui avoient destruit le 

vÎIIooaHaq XflnmKflriQ nnî faUnît nn Hp« Qpnf Hpc OnînînîcoflQ 



MARS 1699. D^IBERVILLE CHEZ LES BATOGOULAS 169 

familles qui restoîent des Tangibaos et les ayant' menés chez 
eux, où ils sont encore à présent et où je les verray , que leur vil- 
lage n*avoit jamais esté sur le bord du Mississipy . A huit heures 
du soir tous les Sauvages se retirèrent à leur village, qui est à 
un quart dc^, lieue du bord de la rivière, où le pays ne noyé 
pas; Tespace qui est entre deux noyé d'un pied aux grandes 
eaux. Quatre de ces Sauvages restèrent à coucher avec nous. 
Le 1 5% à la pointe du jour, trois hommes vinrent nous 
apporter à fumer en cérémonie et remettre mon calumet sur 
les fourches, où un homme resta à le garder. A huit heures 
du malin, je fus à leur village avec le sieur de Sauvolle, le 
Père RecoUect et mon frère et deux de mes Canadiens. Je 
trouvay, à un quart de lieue de la Rivière, ce village auprès 
duquel il passe un petit ruisseau, où ils prennent Teau pour 
boire. Il estoit entouré d'une palissade toute de cannes, à un 
pouce les unes des autres et de dix pieds de haut, sans porte 
qui fermast. Ils me vinrent recevoir à l'entrée du village et 
me conduisirent devant la cabane des Mougoulachas, où ils 
nous firent asseoir au soleil bien chaud, sur des clayes de 
cannes. Je leur fi^ là un présent, considérable parmy eux, de 
haches, couteaux, miroirs, aiguilles, chemises, couvertes. 
Ils m'en firent aussy un de leurs plus belles richesses, qui 
estoit de douze peaux de chevreuil bien grosses, la plus part 
percées, que j'ay données à mes gens pour faire des souliers. 
Ils nous régalèrent de sagamité de pain. Pendant qu'ils fai- 
soient leur partage de présents, je fus me promener dans le 
village avec le chef des Bayogoulas, qui me mena dans leur 
temple, sur lequel il y avoit des figures d'animaux, comme 
d'un coq peinturé de rouge. A l'entrée, il y a un appentis de 



lyO MARS J699. TEMPLE DES BAYOGOULAS 

piUers, avec une traverse qui sert de poutre. Au costé de la 
porte du temple il y a plusieurs figures d'animaux, comme 
d'ours, loups, oiseaux; au deçà, celle d'un qu'ils nomment 
choucoiiacha, qui est un animal qui a la teste faite comme un 
cochon de lait et aussy gros, le poil comme un blaireau, gris 
et blanc, la queue comme un rat, les pattes comme un singe, 
qui a une bourse sous le ventre, dans lequel il engendre ses 
petits et les nourrit. J'en ay tué huit, que j'ay bien examinés. 
La porte du temple a huit pieds de haut, deux et demy de 
large; le chef la fit ouvrir par un homme et entra le premier. 
Cestoit une cabane faîte comme toutes les autres où ils 
sont logés, faite en douve large de trente pieds et ronde, bou- 
sillée de terre à hauteur d'homme. Au milieu, il y avoit deux 
buschers de bois sec vermoulu bouta bout qui brusloit; au 
fond, il y avoit un eschafaud, sur lequel il y avoit plusieurs 
paquets de peaux de chevreuil, d'ours et de bœuf qui estoient 
des présents offerts à leur dieu, sous la figure de ce chou- 
coiiacha, qui estoit despeint en plusieurs endroits de rouge et 
noir. Il y avoit une bouteille de verre double, que Tonty avoit 
donnée à ces gens : voylà tout ce que je vis dans ce temple. 
Delà je fus dans leur village et vis des cabanes, faites comme le 
temple à l'appentis près, les unes plus grandes, les autres 
plus petites, couvertes de cannes fendues et jointes ensemble 
proprement, sans fenestres. Ces cabanes tirent leur jour d'en 
haut par un trou de deux pieds de diamètre, sans pavez, ny 
plancher que de sable et terre sèche. Leurs lits sont sur quatre 
piliers, élevés de terre de deux pieds avec des traverses de 
bois roux, gros comme le bras environ, et une natte tendue 
là-dessus; des petites cannes liées les unes contre les autres, 



MAHS 1699. d'iBERVILLE CHEZ LES aAYOGOW-AS I7I 

n*ayant pour meubles que quelques pots de terre^ qu'ils font 
assez proprement et délicats et bien travaillez. Tous 
les hommes sont nuds, sans s'apercevoir de Testre^ Les 
femmes n*ont qu'une braye faite d'escorce d'arbre, la plus- 
part blanc et rouge. La braye est faite de plusieurs brins d'es- 
corce filés, tissus ensemble, de la hauteur de huit pouces par 
le haut, qui leur prend aux reins; le bas est par cordons d'un 
pied de long, descendans au-dessus du genouîl. Elles sont 
avec cela suffisamment cachées, les cordons estans tousjours 
en mouvement. Plusieurs filles de six à sept ans n'ont point 
de braye; elles se cachent avec un petit paquet de mousse, 
tenu par une ficelle qui leur passe entre les cuisses et se noue 
à une ceinture qu'elles ont. Je n'en ay veu aucune de jolie, 
elles se mettent leurs cheveux autour de la teste en paquet. Il 
y avoit dans ce village cent sept cabanes et deux temples, et 
il pouvoit y avoir environ deux cents à deux cent cinquante 
hommes, peu de femmes, la picote S qu'ils avoient encore 
chez eux, leur ayant fait mourir le quart du village. Ils met- 
tent leurs corps morts sur des eschafauds autour de leur vil- 
lage, fort près, élevés de terre de sept pieds, enveloppés dans 
des nattes de cannes et couvertes d'une en forme de toit de 
maison, ce qui pue beaucoup et amasse beaucoup de corbeaux 
aux environs. Ces Sauvages sont les plus gueux que j'aye 
encore veus, n'ayant aucune commodité chez eux ny aucun 
ouvrage. Quelques uns ont des espèces de couvertes, faites 
d'escorce d'arbre tissée assez proprement, comme pourroit 
estre en France une grosse toile faite de chanvre blanchy. 
Les hommes sont tous de corps alerte, bien faits, de taille 
alerte, je crois peu aguerris, se tenant les cheveux courts et 

I Petite Térole. 



172 MARS 1699. d'iBERVILLE PART POUR LES OUMAS 

se matachant le visage et le corps. C'est un agrément aux 
femmes de se noircir les dents, ce qu'elles font avec une herbe 
pilée en mastic; elles durent noires du temps et redeviennent 
blanches. Les jeunes filles sont soigneuses de cela, le visage 
propre. Quelques unes ont le corps piqué et marqué de noir 
au visage et sur le sein. Ils ont dans leurs villages quelques 
coqs et quelques poules. Leurs déserts ne sont pas grands 
pour le monde qu'ils ont; le terrein est assez uny aux envi- 
rons. Le pays est fort beau, de grands bois, meslez de toutes 
sortes, hors de pins. J'ay veu quelques pommiers sauvages, 
quelques pesches; il n'y a ni fraises, ni framboises, ni 
meures. Je m'en retoumay au camp joindre mes gens , où 
tout le village vint me conduire en chantant ; le reste du jour 
se passa à se divertir les uns avec les autres, à chanter et à 
danser. Je leur ay fait tirer des boistes, qu'ils ont bien ad- 
mirées. Je ne peus rien apprendre de ce que je voulois sçavoir. 
J'observay la latitude de ce village, qui est sur la gauche de la 
rivière en montant, estre de 3i degrez 2 minutes. 

Le 16^, à huit heures du matin, je suis party pour aller aux 
Oumas, pour voir si je n'aurois point des nouvelles de la 
fourche, où Tonty dit dans sa relation avoir esté. Le chef des 
Bayogoulas s'est embarqué avec moy et a fait suivre un canot 
dans lequel il y a huit hommes de ses gens pour nous guider. 
J'ay fait aujourd'huy sept lieues et demye. A trois lieues de 
leur village, à la gauche en montant, il y a un ruisseau par 
où ils vont en canot aux Outimachas et aux Magenesito, à 
trois journées d'icy, dans l'ouest, à six lieues et demye au 
dessus de leur village, à droit de la rivière. Ils m'ont mon- 
tré la rivière par où ils vont aux Annocchy, qu'ils appellent 



MARS 1699. CHEMIN DE BILOXI. — BATON ROUGE lyS 

mer dans la baye où sont les navires mouillés; le Mississipy 
se jette dedans. Voilà la seule fourche qu^ils connoissent : la 
rivière depuis levu* village a beaucoup serpenté. Plus je vais en 
haut, et plus je trouve le pays advancé : le raisin est graine 
gros comme le plomb à bécassine, et plus; il y en a beaucoup 
le long dé la rivière. Le pays noyé d'un pied, je ne sçay si 
dans les terres c'est la mesme chose. 

Le 17^, nous nous sommes rendus à une petite rivière à 
la droite de la rivière, à cinq lieues et demye delà couchée, où 
ils nous faisoient connoistre qu'il y avoit une grande quan- 
tité de poissons, où j'ay fait tendre des filets et n'ay pris que 
deux barbues. Les Sauvages s'estant arrestés deux lieues au 
deçà pour chasser aux ours^ où ils disent qu'il y en a beau- 
coup, mon frère y a resté avec eux. Cette rivière fait la sépa- 
ration du pays pour les chasses des Bayogoulas et des Oumas. 
Il y a sur le bord beaucoup de cabanes couvertes |de lataniers 
et un mqy sans branches, rougy avec plusieurs testes de pois- 
sons et d'ours attachées en sacrifice. Le terrein est parfaite- 
ment beau. 

Le 18% mon frère et ces Sauvages m'ont joint, qui n'ont 
rien tué; mon frère a tué un ours. A deux lieues de la cou- 
chée, j'ay trouvé une isie d'une lieue de long ; c'est la pre- 
mière que j*aye trouvée sur la rivière. A deux lieues de l'isle, à 
la droite, j'ay trouvé un pays haut, élevé de cinquante pieds 
de terre; terre sablonneuse, comme à Estampes, pendant deux 
lieues; l'autre bord plat comme ailleurs. A six lieues et demye 
de la couchée, nous avons trouvé un ruisseau large de 
six pieds, qui vient de la rivière du Mississipy. Les Sauvages 
m'ont dit que, si je pouvois passer mes chaloupes par là, j*a- 



Ï74 MARS 1699. LA POINTE COUPÉE 

canot voir si tela se pouvoit. M'àyant dit qu'ouy, avec un 
peu de travail, il y a un espace de cinq cents pas, où j^ay 
trouvé un amas de bois de trente pieds de haut, que les 
grandes eaux avoient amassés les uns sur les autres, qui en 
bouchent la sortie; je fis travailler à £aire un chemin de trois 
cent cinquante pas de long, et fis le portage de tout ce que 
j'avois dans ma chaloupe, et avec des palans je les fis passer 
de l'autre costé et les jeter dans la rivière avec beaucoup de 
peine. Il pleuvoit et le pays estoit de vase, sur laquelle on ne 
pouvoit se tenir. Je finis ce travail à neuf heures du soir, 
avec flambeaux de cannes liées ensemble, et fus coucher de 
Tautre bord de la rivière, où mon frère, avec les deux canots 
d'escorce, avoit passé faire les tentes et à souper pour tout le 
monde. Nous vivons tous de bled d'Inde que j'ay acheté 
chez les Bayogoulas, dont nous faisons de la sagamité, n'ayant 
plus de vivres que deux cents livres de pain dans chaque cha- 
loupe, que je garde pour le retour. 

Le i9«, nous avons fait aujourd'huy six grandes lieues et 
demye et sommes venus coucher à la nuit sur la gauche de la 
rivière. A trois lieues du desbarquement des Oumas, j'ay fait 
tirer un coup de boiste pour les advertirde mon arrivée pour 
ne les pas surprendre* Nous avons marché aiijourd'huy treize 
heures du jour, mes gens sont très fatiguez et ne mangeant 
que la sagamité, ils jurent et pestent contre les faiseurs de re- 
lations fausses, qui sont cause que je m'engage si avant. 
I Le 20^, je me suis rendu au desbarquement du village des 
Oumas, à dix heures et demye du matin, distant de ma cou- 
chée de trob lieues, où j'ay trouvé cinq hommes, trois Oumas 



MARS 1699. ACCUEIL FAIT PAR LES OUMAS lyS 

Du tant loin qu'ils nous ont descouverts, ils ont chanté, et les 
Bayogoulas que j*avois chantoient pour moy. Arrivant à 
terre, nous nous sommes embrassés et caressés à leur manière 
et avons fumé ensemble. Sur les onze heures, j'ay esté au vil- 
lage, les Bayogoulas et ces gens nous escortant tout le long 
du chemin. Les députés desOumas marchoient devant, chan- 
tant tousjours, quoyque nous eussions à passer par un très 
mauvais chemin, remply de costes ou petites montagnes fort 
escarpées pendant presque tout le chemin. A une heure après 
midy, nous nous rendismes à la veue du village, où, à quatre 
cens pas, j'ay rencontré trois hommes députés pour me porter 
le calumet. Il a fallu fumer en cérémonie, assis sur la natte, 
ce qui me fatigue beaucoup, n'ayant jamais fumé. Ces trois 
nouveaux chantres m'ont conduit sur une hauteur, où il y 
avoit trois cabanes, à trois cens pas du village, où ils me 
firent arrester et envoyèrent advertir le chef de mon arrivée, 
attendant une response sur ce que nous ferions. Un homme 
vint nous advertir d'entrer. En y entrant les trois chantres 
marchoient devant, chantant, présentant au village le calumet 
de paix^ élevé à la hauteur des bras. Le chef et deux des plus 
considérables vinrent au devant de moy à l'entrée du village^ 
portant chacun une croix blanche à la main, me saluèrent à 
leur manière, me prenant sous le bras et me conduisirent au 
milieu de leur place sur des nattes, où tout le village estoit 
assemblé, où on fuma de nouveau, et me donnèrent beaucoup 
de marques d'amitié. Je leur fis un petit présent, en attendant 
ce que je voulois leur donner à mes chaloupes. Sur les quatre 
heures du soir, on nous donna un bal en forme au milieu de 
la place, où tout le village s'estoit assemblé ; on apporta au 



176 MARS 1699. ^^'^^ ^ CÉRÉMONIES 

des calebasses, dans lesquelles il y a des graines sèches, avec 
un baston pour les tenir ; cela fait un petit bruit et sert à 
marquer la cadence. Nombre des chantres s'y rendirent 
Peu de temps après il y vint vingt jeunes gens de vingt à trente 
ans et quinze jeunes filles des plus jolies et parées magnifi- 
quement à leur manière, toutes nues, n'ayant que leurs 
brayes, sur lesquelles elles avoient par-dessus des espèces 
de ceintures larges d'un pied, qui estoient de plume et poil ou 
crin peinturé de rouge, jaune et blanc, le visage et le corps 
mataché ou peinturé de différentes couleurs, portant des 
plumes à leurs mains, qui leur servent d'esventail ou à mar- 
quer la cadence, leurs cheveux proprement nattés avec des 
bouquets de plumes. Les jeunes hommes estoient nuds, 
n'ayant qu'une ceinture comme les filles, qui les cachoit en 
partie, bien matachés et les cheveux bien accommodés avec 
des bouquets de plumes. Plusieurs avoient des chaudières en 
forme d'assiettes aplaties, deux et trois ensemble^ attachées à 
leur ceinture, pendant à hauteur du genouîl, qui faisoient du 
bruit et aidoient à marquer la cadence. Ils dansèrent comme 
cela trois heures avec un air fort dispos et enjoué. La nuit 
venue, le chef nous fit loger dans sa cabanne ou maison qu'il 
avoit faite. Après avoir soupe de sagamité de bled d'Inde, 
on apporta et alluma un flambeau de cannes, longues de 
quinze pieds, liées ensemble, gros de deux pieds de tour, que 
l'on planta au milieu^ bruslant par le haut et qui esclairoit 
suffisamment. Toute la jeunesse du village s'y rendit avec 
leurs arcs et flesches et casse teste et instruments de guerre, 
et quelques femmes et filles, où ils commencèrent de nou- 
veau à danser jusau'à minuit des danses de cuerre aue le 



MARS 1699. D'iBER VILLE QUITTE LES OUMAS I77 

et coucha avec nous dans sa cabane et tous les Bayogoùlas, 
auxquels on faisoit les mesmes honneurs qu'à nous, les re- 
gardant comme François, les ayant amenés chés eux. Ces 
deux chefs se haranguèrent Tun Tautre; le Bayogoula haran- 
gua pour moy le Ouma. Ce village est sur un costeau, où 
il y a cent quarante cabanes ; il peut y avoir trois cent cin- 
quante hommes au plus, beaucoup d'enfans. Toutes les 
cabanes sont sur le bord du costeau, à double rang par en* 
droits et en figure ronde au milieu. Il y a une place de deux 
cents pas de large, fort nette. Les champs à bled d'Inde sont 
dans les vallons et sur les autres costeaux des environs. Tout 
ce pays n'est que costeaux d'assez bonne terre noire; point de 
roches; je n'en ay point encore veu depuis la mer. Ce village 
est esloigné de la rivière de deux lieues et demye au nord ; 
les bois y sont francs, meslez de toute sorte de chesnes, sur- 
tout beaucoup de cannes dans les fonds. Je n'ay veu là aucun 
arbre fruitier. Ils m'y ont donné de deux sortes de noix, une, 
comme celles de Canada, des noix dures, et l'autre, petites, 
faites comme des olives et pas plus grosses. Ils n'ont encore 
rien cultivé que des melons et ont semé du tabac. 

Le 21®, à dix heures du matin, je suis sorty du village pouf 
m'en retourner avec mes gens. Les Bayogoulas m'ont accom- 
pagné en chantant. J'ay salué ce village, en sortant, de deux 
saluts de mousqueterie, et suis arrivé à mes chaloupes à midy^ 
A deux heures le chef des Oumas est arrivé avec plus de 
cent cinquante de ses gens et femmes et enfans, qui nous ont 
apporté du pain de bled d'Inde et farine pilée. Je leur ay fait 
un présent de couteaux, haches, chaudières, miroirs^ alênes, 
ciseaux, aiguilles, chemises, couvertes et juste-au-corps de 



178 MARS 1699. d'iBERVïLLE PART POUR LES COROAS 

voyé toute la nuit au village advenir d'en apporter le lende- 
main. Ils ont fort parlé de Tonty, qui avoit esté à leur village 
cinq jours et avoit laissé ses canots où sont mes chaloupes, 
avec quelqu'un de ses gens. Je n'ay peu apprendre des nou- 
velles de la fourche. J'ai veu des Quinipissas qui me disent que 
leur village est à sept jours d'icy et que Tonty n'y a pas esté, 
ni les François. Cela me donne un vrai chagrin et m'embar- 
rasse beaucoup. Croyant que ces gens pouvoient avoir les 
mesmes raisons que les autres de me cacher la vérité, quoy- 
qu'ils me paroissent de bonne foy, je me résolus d'aller jus- 
qu'aux Coroas. La relation du Père RécoUect dit que la four- 
che est en deçà quinze lieues. 

Le 22^, à huit heures du matin, on m'a apporté du bled 
d'Inde du village, trois barriques. Je suis party dans un ca- 
not, où il y a six Oumas et un Taensa, que j'ay pris dans ma 
chaloupe pour luy faire faire la carte du païs et voir s'il ne 
parlera pas autrement que les autres séparément. Nous 
voyant une fois partis pour y aller, il m'a asseuré que le Mal- 
banchia, c'est le nom du Mississipy , ne se fourche pas d'icy aux 
Akansas, où il a esté. Il m'a fait une carte, où il me marque 
que le troisiesme jour de nostre marche nous trouverons à 
gauche une rivière, qui se nomme Tassénocogoula, dans la- 
quelle il marque deux fourches; sur celle de l'ouest sont huit 
villages qu'il nomme Yataché, Nactythos, Yesito, Natao, 
Cachaymons, Cadodaquis, Nataché, Natsytos. Le cinquiesme 
et sixiesme de ces villages, M. Cavelier y a passé, s'en reve- 
vant des Cenys par terre aux Akansas, Ils ont trouvé, des 
Cenys aux Cadodaquis, cinquante-trois lieues de chemin à 
leur estime. Ce Taënsa me maraue aue des Oumas à ces vil- 



MARS 1699. NATIONS INDIQUEES PAR UN TAENSA 1 79 

soixante lieues. Sur cette branche qu'ils nomment Tasseno- 
cogoula, ils nomment une nation qu'ils appellent Nyhatta. 
Ils en parlent comme d'une nation très considérable, à trois 
journées des Oumas. De cette rivière de Tassenocogoula, 
montant le Malbanchya un jour, nous nous retrouverons au 
desbarquement des Oumas, où sont les canots et où le chef se 
doit trouver et nous festiner en passant. De ce desbarquement 
au village il peut y avoir une lieue et demye. C'est un grand 
détour que le fleuve fait à l'ouest en cet endroit. De ce desbar- 
quement au village de Theloël » trois jours. Ces huit villages 
ensemble n'en font qu'un, dont les Nachés sont du nombre; 
les autres se nomment Pochougoula, Ousagoucoulas, Cogou« 
coulas, Yatanocas, Ymacachas, Thoucoue, Tougoulas, 
Achougoulas. Tous ces villages ensemble n'en font qu'un qui 
se nomme le Theloël. Il me dépeint ce village de trois ou 
quatre cens cabanes bien )peuplé. Des Theloël, montant le 
fleuve un jour, -à la droite,- c'est la rivière des Chicachas, 
dont je parleray après; un jour et demy au dessus de cette 
rivière est le village des Taensas. Le village est sur la droite 
en montant, qui sont sept villages ensemble, n'en faisant 
qu'un, qu'ils nomment Taensas, Ohytoucoulas, Nyhou- 
goulas, Couthaougouk, Conchayon, Talaspa, Chaoucoula. 
Le Sauvage que j'ay avec moy est un Taensa. Il est nom- 
breux en hommes et cabanes comme les Theloël, pas tout à 
fait si grand. 

De ce village à trois jours montant est les Coloa à gauche, 
et les Yachou, qui ne font qu'un village. Ils sont nommez dans 
les relations Coroas. Des Coroas aux Imahao, qui est un vil- 
lage des Akansas, ils comptent dix jours et demy sur le pied 

I. Ou Thécoel? 



l80 MARS 1699. DISTANCES DES LIEUX 

de sept Jîeues, que je marque valoir un de leurs jours de 
chemin en canot au plus. Sûr la rivière des Qiicachas, dont 
fay parlé cy-dessus, il marque sept villages, qui sont les To- 
^nicas, Ouispe^ Opbcoulas, Taposa, Chaquesauma, Outapa, 
Thysia. De Theloël aux Tonicas, quatre jours; de celuy là au 
plus eslôigné des autres, deux jours ; et des Oumas, par terre 
ils y vont en six jours. Les ChicacHas et Napyssas sont unis 
"ensemble; leurs villages sont près les uns avec les autres. Ces 
•Sauvages et les autres, que j'ay questionnez, placent les na- 
tions qui sont sur le Mississipy bien différemment de ce que 
.rapporte le Père Chrestien dans son deuxiesme tome de 
VEstablissement de la Fqy, sur le rapport du Père Zenobe, 
.compagnon du voyage du sieur de La Salle, qui dit que des- 
cendant à la mer ils ont trouvé : 

Des Akansas aux Taensa. ....... 80 lieues. 

DesTaensaauxNaché.. . 12 — 

Des Nachés aux Coroas ....... 10 — 

' Des Coroas ou Coloas, à la division du fleuve 

ou fourche. . 6 — 

De cette division aux Quinipissas 40 — 

. Des Quinipissas aux Tangibaos .... * 2 — 
. Des Tangibaos à la mer 40 — 

Qui feroit des Acansas à la mer. . . . . 190 — 
Au rapport des Sauvages que j'ay bien examiné, ils esti- 
ment par rapport à sept lieues par jour de marche en mon- 
trant : 

Des Acansas aux Coroas. . . . yS lieues 1/2 
Des Coroas aux Taensas. • . . 21 — 



MARS 1699. d'iBERVILLE RECONNAIT LE MISSISSIPI 181 

Report. 94 lieues. 1/2 
Des Taensas aux Nachés. ... 17 — 1/2 
DesNachés ou Theloëlaux Oumas. 52 — 1/2 
De mon estimation et des deux pilotes 

que j'^ay avec moy : 
Des Oumas aux Bayogoulas, suivant 

larivière. 35 — 

Des Bayogoulas à la mer. ... 64 — 

263 lieues 1/2 

Ce qui feroit une différence de soixante-treize lieues et 
demye. De plus, je ne pouvois douter {sic) que tant de Sau- 
vages différents, et à qui j'avois fait faire en particulief 
des cartes, peussent mentir sur le fait de la fourche; ils mè 
donnoient trop de marques certaines que c'estoit par cette 
rivière que le sieur de La Salle et Tonty avoient descendue 
Les Bayogoulas, me voyant tousjours obstiné à vouloir aller 
chercher cette fourche, et que Tonty n'avoit point passé 
par là, me firent entendre qu'il avoit laissé au chef deis Mou- 
goulachas un escrit comme celuy que* je leur laissois, qui es- 
toit fermé pour le donner à un homme qui devoit venir de la 
mer. Cela me faisoit juger que c'estoit une lettre de Tonty 
pour M. de La Salle ; que, s'il estoit vray <ju*il y eust une 
fourche, elle ne pouvoit tomber à Test de celle où j'estois, ou 
du moins ce n'estoit pas celle par où Tonty avoit descendu, 
attendu qu'il n'y àvoit aucune rivière depuis les Apalaches 
jusques à Pensacola, qui est une baye, dans laquelle il tombe 
une rivière, dont les eaux sont claires, et que ce n'est pas un 
pays noyé. La Mobile m'a bien paru une rivière assez grosse 



l82 MARS 169g. RETOUR AU DâfiARQUEMENT DES OUMAS 

beuses, avec de grands courants, mais ce ne peust estre celle 
par où nos François ont descendu, attendu que son entrée est 
large de plus d'une lieue, qu'elle fait une baye près de sa sor- 
tie à la mer, qui a plus de quatre lieues de large, où les eaux 
douces et salées sont meslées ensemble par le reflux de la 
mer pendant plus de six lieues dedans ; que les terres du bord 
de la mer sont de sable et jcçuvertes de pins, aussy bien que 
les isles qui y sont. La terre ferme est un pays qui ne noyé 
pas, couvert de toutes sortes de bois francs, fort plat, à 
Tabord duquel une chaloupe ne peust approcher qu'à un 
quart de lieue du costé du ouest de la rivière, ce qui n'a nulle 
ressemblance avec ce que la relation du Père RécoUect rap- 
porte du bas de la fourche du Mississipi, par où ils ont des- 
cendu, mais bien le bas de celle où je suis, quoyque il aye 
marqué dans sa relation avoir descendu par la b anche de 
Youest. Je sçay qu'estant à la baye de Saint-Louys avec 
M. de Beaujeu, il disoit, comme M. de La Salle, que ce pou- 
Voit bien estre la branche de l'ouest du Mississipy qui tomboit 
dans la baye Saint-Louis, ne la connoissant pas, ayant des- 
cendu par celle de l'est. C'est un menteur qui a déguisé toutes 
choses, que je ne peux consulter pour voir les ressemblances 
de cette rivière à celle où ils ont descendu. Voyant que le 
temps me pressoit pour m'en retourner et qu'il faudroit du 
temps à mes chaloupes pour regagner les vaisseaux du bas 
de la rivière, si elles ne trouvoient du bon vent, je retournay 
au desbarquement des Oumas, de trois lieues au dessus, où je 
me rendis sur les six heures et demye du soir, où je ne trou- 
vay personne. J'envoyay mon frère et deux Canadiens au 
village, sur-le-champ, pburtaschcr de faire revenir les Bavo- 



MARS 1699. LES OUMÀS APPORTENT DU BLED D*INDE l83 

nies trouva en desbauche avec des femmes au village; il les 
pressa de venir me trouver, ils le remirent au lendemain. 
Après plusieurs instances que mon frère leur fit, ne voulant 
pas venir, il les laissa, et paroissant mescontent d^eux, s^en- 
vint tout d^une course et se rendit à neuf heures du soir avec 
bien de la peine, n^y voyant goutte dans les cannes. A 
dix heures du soir, trois Bayogoulas et six Oumas s'en vin- 
rent, nous apportant le calumet de paix tout de nouveau, nous 
croyant fascbez. Les ayant fait approcher et donner à manger, 
ils me dirent que le prompt départ de mon frère du village, le 
croyant fasché, avoit mis tout le monde en tumulte et que 
Ton les avoit envoyez pour nous apaiser ; que le chef m'en- 
voyoit huit volailles et des citrouilles, et qu*il viendroit le^len- 
demain au matin. Je donnay quelques bagatelles à ces Sau* 
vages, et en renvoyay cinq sur le champ, à la clané des 
flambeaux de cannes sèches, dire au village que j'avois besoin 
de bled dinde, que Ton m'en apportast, je les payerois. A 
deux lieues au dessus du desbarquement des Oumas, il y a une 
petite isle de demy lieue de tour; c'est la troisiesme que j'aye 
veue dans cette rivière entre les Bayogoulas et les Oumas. 

Le 23^, sur les huit heures du matin, le chef des Oumas 
vint avec quatre-vingts de ses gens et femmes en partie, char- 
gées de bled d'Inde, citrouilles et des volailles, et le chef des 
Bayogoulas et le reste de ses gens me dirent qu'ils avoient 
creu que j'estois fasché de ce qu'ils n'estoient pas venus hyer 
au soir avec mon frère, mais qu'il estoit trop tard pour cela. 
Je leur donnay quelques rassades, alênes, couteaux et ai- 
guilles pour leur bled d'Inde. Après nous estre bien fait des 
amitiez les uns aux autres et dit adieu je m'embarquay. Le 



184 MARS 1699. PETITE RIVIÈRE QUI MENE AU BILOXI 

sirent jusqu'à ma chaloupe, me tenant isous les bras, pour 
m'aider à marcher^ de crainte qu'il ne m*arrivast aucun acci- 
dent sur leur terre. Le chef des Bayogoulas s'embarqua avec 
moy. C'est un homme de quarante ans, qui a de l'esprit et 
ruzé. Estant desbordé, Je fis tirer trois saluts de mousqueterîe 
tt crier trois fois : Vive le Roy, auquel ils me respondirent 
par trois cris de joye, comme ceux que j'avois faits de : Vive 
Je Roy* 

Les Oumas, Bayogoulas, Theloël, Taensas, les Coloas, 
Jès Chy cacha, les Napissa, les Ouachas, Choutymachas, 
Tagenechito, parlent la mesme langue et s'entendent avec les 
Bilochy, les Pascoboula. 

Le chef des Oumas est un homme de cinq pieds dix pouces 
de hauteur et gros à proportion, ayant le front fort plat, 
xjuoyque les autres hommes de sa nation ne Payent pas, du 
moins très peu de vieillards. Cette mode change parmi eux. 
Il est âgé de soixante-dix ans environ, ayant un fils de vingt- 
cinq à trente ans environ, bien fait, qui luy succède à la cou- 
ronne, — les chefs ne sont pas plus maistres de leurs gens, 
que ne le sont les chefs des autres nations du costé du Ca- 
nada. J'ay remarqué seulement parmi ceux-cy plus de civi- 
lité. Ce mesme jour, nous sommes venus coucher à deux 
lieues au dessous du village. Cette rivière descend fort viste; 
mes gens nagent volontiers pour s'en retourner chercher du 
painet du vin, au lieu d'eau et de bled d'Inde. 

Le 24*, à trois heures de l'après midy, nous nous sommes 
rendus à la rivière qui va aux Bilochy et à la baye où sont 
les navires, où je n'ay pas veu d* apparence dy faire passer 



d'iberville y entre, sauvole descend le mississipi i85 

fleuve et la passe du milieu, et mon frère dans la mienne, où 
estoit le chef des Bayogoulas, qui m'a donné un Mougoula- 
diapour me guider à la mer par cette petite rivière, dans la- 
quelle/o^ entré, sur les quatre heures du soir, avec les deux 
canots d'escorce et quatre de mes gens et le Mougoulacha, 
J'ay fait dedans deux lieues, où j'ay couché. Cette rivière ou 
ruisseau n'a de large que huit ou dix pas, plein de bois ren- 
versés qui la barrent. Il y a trois et quatre pieds d'eau aux 
eaux basses, aux grandes eaux deux et trois brasses. J*ay fait 
dans ces deux lieues dix portages, les uns grands de dix pas, 
les autres de trois ou quatre cents pas, plus ou moins. 

Le 25«, j'ay couru le plus souvent à Test; comme hyer au 
soir, j'ay peu avoir fait aujourd'huy sept lieues et cinquante 
portages par-dessus des arbres et embarras de bois, et sommes 
venus coucher à un desbarquement, où nous avons trouvé six 
canots de bois, où il se joint deux petites rivières à celle-cy. 
Une qui vient du nord-nord-ouest et l'autre du sud-est, qui la 
grossissent la moitié et Teslargissent le double. 

Le Mougoulacha, que j 'a vois dans mon canot ayant des- 
barqué à trois lieues d'icy, nous faisant entendre qu'il nous 
joindroit à la fourche, ne s'y est pas rendu, et s'en est appa- 
remment retourné à son village, qui ne peust estre à plus de 
six à sept lieues d'icy ea droicte ligne. Il y a un chemin fort 
battu, qui conduit à une lieue au deçà de son village. Le lieu 
où je suis est un des plus beaux endroits que j'aye veus, 
belle terre unie, beau bois, clair, point de cannes, où nous 
entendons beaucoup de coqs d'Inde crier, sans en avoir peu 
tuer, mais tout pays noyé, de cinq et six pieds aux grandes 
eaux. Il y a beaucoup de poisson dans ces rivières et descro- 



i86 MARS 1699. d'ibervtlle continue sans guide 

eaux basses et de la rendre navigable jusqu'au Mississipy. 
Ces portages nous ont bien fatigués aujourdhuy, surtout moy, 
qui ay esté obligé de tenir le devant de mon canot et de le 
conduire de crainte de le crever, Deschiers, un de mes gens, 
estant malade. J'ay pris hauteur à trois lieues d*icy et j'ay 
trouvé 3i degrez 3 minutes. 

Le 26*, quoyque je n*aye pas de guide, je n*ay pas laissé 
de continuer mon chemin au lieu de relascher et aller par le 
Mississipy : c^est une entreprise assez gaillarde avec quatre 
hommes, mais je ne rattraperois pas mes chaloupes, et 
j'aime mieux suivre cette rivière et faire voir aux Sauvages 
que, sans guide, je vas où je veux. Quelque chose qui arrive, 
je gagneray tousjours les vaisseaux, quand je devrois aller 
par terre et abandonner mes canots et en faire d'autres; ou, 
je ne trouveray à la mer d'escorce d'arbre, qui pesle bien à 
présent. 

A quatre lieues à Test-sud-est de ma couchée, j'ay trouvé 
une rivière qui vient du nord, sur ma gauche, avec un peu 
de courant, une fois plus grosse que celle où je suis, qui n'a 
que cinquante pas de Içirge et cinq pieds d'eau, qui se sont 
jointes ensemble, et estant jointes, j'ay trouvé deux brasses 
et demye d'eau large de quatre-vingts pas, le pays très beau 
qui noyé d'un pied aux grandes eaux. Il y a bien des endroits 
qui ne noyent pas. A une lieue et demye de cette rivière, 
continuant de marcher à Test-sud-est, j'en ay trouvé encore 
une, qui alloit à l'est, à ce qu'elle me paroist, avec si peu de 
courant, que j'ay eu de la peine à voir où elle alloit, et aussi 

large que celle que je suîvois, où j'ay trouvé un peu de cou- 
rant pt tmîc Kraccpc A'*i»at^ rfi^ mit fait nttt^ Îa l'flv ctitviA 1aî«- 



MARS 1699. LAC. — RIVIÈRE NOMMÉE d'IBERVILLE 187 

sud*est, j^en ay trouvé une à droite, qui alloit au sud avec si 
peu de courant qu'à peine le remarquoit-on, aussy large que 
la bonne, ayant trois brasses d'eau. J'ay laissé celle-ci à 
droite et suis venu coucher à une lieue et demie de là, sur la 
droite de la rivière. J'ay trouvé quatre ou cinq petites rivières 
à la gauche, dont je ne parle pas; le pays noyé en bien des 
endroits, dans les grosses eaux, d'un pied, et elles ne montent 
de plus qu'elles ne sont à présent que deux pieds. Ces pays 
me paroissent bien plus beaux que les environs du Malban- 
chya. J'ay fait aujourd'huy onze grandes lieues, je pourrois 
bien dire douze. Cette rivière fait beaucoup de tours. Nous 
voyons une très grande quantité de crocodiles. J'en ay tué 
un petit de huit pieds de long, qui est fort bon à manger ; la 
chair fort blanche et délicate sentant le musc, c'est une odeur 
qu'il luy faut faire perdre pour le pouvoir manger. 

Le 27% à six heures du matin, nous avons continué de 
. descendre la rivière sur laquelle je ne trouve pas de fond, à 
vingt-trois pieds de ligne. A cinq lieues au sud-est de ma 
couchée, j'ay trouvé une bande de plus de deux cents vaches 
et taureaux, sur lesquels nous avons tiré, sans en avoir arresté 
aucun. Cette pointe faisoit la sortie de la rivière, qui tomboit 
sur un lac large de quatre lieues, six de long et en forme 
ovale. J'ay coupé droit à l'est, où il me paroist une entrée de 
rivière à deux lieues et demye de celle que je viens de suivre, 
que Von a nommée depuis de mon nom. Dans la traverse de 
ce lac, j'ay tousjours trouvé huit et dix pieds d'eau et me 
suis rendu à la rivière, par où se dégorge ce lac, qui a demy 
tiers de lieue de large. Je l'ay suivy deux lieues et demye, 

*n * X 11 -. I ^«* ^.\ :i^.. ^^^.,,, 1-, ^^.,-u« I -U-. 



l88 MARS 1699. ^^^ ^E PONTCHARTRAIN 

ma route une lieue un quart; j'ay tombé sur un lac, dont la 
terre court à Touest-sor-ouest, que nous avons nommé de 
Pontchartrain. J'ay couché sur la pointe de la gauche de la 
sortie de la rivière. Les terres des environs du lac de Pont- 
chartrain ne m'ont pas paru noyées. Je ne doute pas que du 
costé du sud du lac je trouve le premier. A aller à 
celuy de Pontchartrain, il y a plus de la portée d'un mous- 
quet, car de la sortie de la rivière d'Iberville, je voyois des 
esclaircissemens, que je croyois la mer, qui estoit le lac tra- 
versant le premier lac. Il m'a paru des fumées au nord à 
deux lieues dans les terres. J'estime que du fond de l'ouest du 
lac de Pontchartrain à aller au Malbanchia, il ne doit pas y 
avoir plus de demy lieue, et tombe dix lieues au-dessous des 
Bayogoulas. Le fond du sor-ouest du lac peut tomber à 
trente lieues dans le Malbanchia. 

Le 28®, nous avons marché sur le bord de ce lac environ 
dix lieues à l'est un quart sor-ouest, le vent au nord-oùest. 
L'eau du lac est saumastre à n'en pouvoir boire, et suis venu 
camper sur une pointe d'herbe sans bois, assez mal, n'ayant 
pas d'eau pour boire, et beaucoup de maringouins, qui sont 
de terribles petits animaux à des gens qui ont besoin de re- 
pos. Depuis quatre lieues, il règne des prairies le long du 
lac, qui ont de large à aller au grand bois une lieue environ. 
Je ne vois point l'autre bord de ce lac. A demy lieue au large 
j'ay trouvé cinq et six pieds d'eau. Il me paroist assez pro- 
fond. 

Le 29*^, nous sommes décampés de bon matin, et à quatre 
lieues à l'est-sud-est de la couchée, je me suis rendu à la sor- 



MARS 1699. D^IBERVILLE ARRIVE AUX VAISSEAUX 189 

de fond à vingt-trois pieds de ligne. Le vent estant au sud-est, 
j'ay laissé la grande passe et ay suivy entre des isles, où j*ay 
trouvé une rivière d'eau douce, large de trois cents pas et 
trois brasses de profondeur, qui se fourche en deux, une 
allant dans la grande passe et l'autre courant entre des isles 
que j'ay suivies cinq lieues, où j'ay couché. Tous ces environs 
de rivière m'ont paru très beau pays, remply de belles prai- 
ries et quelques isles, propres à habiter. Je ne me suis pas 
mis en peine de suivre la sonie du desgorgement de ce lac, 
que j'estime à huit ou dix lieues des navires, que Surgères 
aura envoyé reconnoistre. 

. Le 3o*, j'ay continué ma route à Test un quart nord-est, le 
long de la coste estant tout à fait sale. J'ay fait sept lieues et 
me suis rendu à une pointe, que j'ay reconnue pour estre celle 
où je desbarquay la première fois que je mis à terre, au nord 
des navires, le temps couvert et un peu de vent. J'ay couché 
là, où j'ay fait un grand feu pour estre veu des navires, qui 
sont à quatre lieues de moy, pour avoir les chaloupes de- 
main, en cas qu'il vente pour aller à bord. Je trouve par mes 
courses réduites que le rumb de vent, depuis Tembouchure 
de la rivière d'Iberville dans le Malbanchya à venir aux 
navires, doit estre l'est-sud et la distance de quarante-huit 
lieues, les navires par 3o degrez 9 minutes. 

Le 3 1* mars, calme. Je suis pany avec mes deux canots 
pour traverser et aller à bord. A moitié chemin, j'ay rencon- 
tré les deux felouques, qui venoientvoir ce que c'estoit que le 
feu que j'avois fait à terre. Je me suis rendu à bord sur le 
midy, où j'ay trouvé tous mes gens en bonne santé; seule- 
ment mon contre-maistre de mort et deux matelots de ma- 



190 MARS 1699. RETOUR DE SAUVOLE PAR LE FLEUVE 

deux biscayennes sont arrivées du Mississipi. SauvoUe me 
dit n'avoir peu sonder le chenal du milieu à cause du vent, et 
qu'il n'avoit pas séjourné là pour attendre le beau temps pour 
cela, ayant peu de vivres, n'en ayant pas pris aux Bayogoulas, 
sur un petit différend que causa le Père RécoUect, qui ayant 
perdu son bréviaire, s'en alla au village pleurant et s'adres- 
sant au chef des Bayogoulas, qui vint au camp assez cour- 
roucé contre le père qui faisoit toujours grand bruit, que Ton 
fut obligé de faire taire et retirer, n'ayant pas de raison. Le 
Bayogoula , estant véritablement fasché que Ton accusast ses 
gens, pendant qu'il y avoit là plusieurs Sauvages de différen- 
tes nations, qui pou voient l'avoir fait aussybien que ses gens. 
Il fist entendre au Sieur de SauvoUe de s'en aller. Le bruit 
s'apaisa à la fin. Le chef des Bayogoulas donna à mon frère 
un petit Sauvage qu'il avoit adopté, pour marque d'amitié, et 
mon frère luy donna un fuzil et quelque munition. Nos gens 
remarquèrent que des femmes remportèrent du pain qu'elles 
avoient apporté; ils partirent sans cela, et le vent les excita 
pour s'en venir, qui ne l'est pas souvent, les vents régnant 
ordinairement à l'est-nord-est. Mon frère m'a apporté une 
lettre que le chef des Mougoulaschas avoit, que Tonty luy 
avoit laissée en montant pour M. de La Salle, dont voilà la 
copie. 

Du village des Quinipissas, le 20 avril i685. 

« Monsieur, 
« Ayant trouvé le poteau, où vous aviez arboré les armes du 



# .* 



LETTRE DE TONTT A CAVELIER DE LA SALLE I9I 

lettre dans un arbre à costé, dans un trou de Tarrière, avec un 
escriteau au-dessus. Les Quinipissas m^ayant dansé le calu- 
met, je leur ay laissé cette lettre pour vous asseurer de mes 
très humbles respects, et vous faire scavoir que sur les nou- 
velles que j'ay receues au fort, que vous aviés perdu un basti- 
ment, et que des Sauvages vous ayant pillé vos marchan- 
dises , vous vous battiez contre eux. Sur cette nouvelle, je 
suis descendu avec vingt-cinq François, cinq Chaouanons 
et cinq Illinois. Toutes les nations m'ont dansé le calumet. Ce 
sont des gens qui nous craignent extrêmement, depuis que 
vous avez défait ce village icy. Je finis en vous disant que ce 
m'est un grand chagrin que nous nous en retournions avec le 
malheur de ne vous avoir pas trouvé, après que deux canots 
ont costoyé du costé du Mexique trente lieues, et du costé du 
cap de la Floride vingt -cinq, lesquels ont esté obligés de 
relascher faute d'eau douce. Quoyque nous n'ayons pas en- 
tendu de vos nouvelles ny veu de vos marques, je ne déses- 
père pas que Dieu ne donne un bon succès à vos affaires et à 
vostre entreprise. Je le souhaite de tout mon cœur, puisque 
vous n'avés pas un plus fidèle serviteur que moy et qui sa- 
crifie tout pour vous chercher. » 

Le restant de la lettre contient encore autant d'escri- 
ture, et des nouvelles des nations des Illinois, Chaouanons, 
Outaouas, et de la guerre qu'on se proposoit de faire aux 
Iroquois, et de la mort de plusieurs personnes, de l'arrivée de 
M. Perrot au Gouvernement de TAcadie avec vingt-cinq sol- 
dats. Le dessus de la lettre estoit : A M. de La Salle, Gou- 
verneur général de la Louisiane. 
Par cette lettre, il n'y a pas à douter que ce ne soit le 



192 MARS 1699. PROJET D'ÉTABLISSEMENT 

goulachas ne soient les Sauvages qu'il nomme Quinipissas. 
Le Mougoulacha fit voir un livre de Vlmitation de Nostre 
Seigneur, qui avoit le nom d'un Canadien dessus. Ils ont 
oublié ce nom. Ils avoient des bouteilles qu'ils disent que 
Tonty leur avoit données, qu'ils appellent le Bras Coupé ou la 
Main de Fer. Les deux matelots bretons qui s'estoient esgarés 
en montant se retrouvèrent à ce village, où des Sauvages les 
avoient amenés, les ayant trouvés. Je suis fasché de n'avoir 
€sté dans les chaloupes, car j'eusse trouvé l'arbre où estoit la 
lettre, dans le trou de l'arrière, dont il parle. Il y a si peu 
d'arbres à huit lieues de la mer, qu'il eust été facile de les 
visiter tous, et n'y en a qu'à la gauche en montant. 

Ce mesme Jour 3 1 , j'ay envoyé les deux felouques sonder 
l'entrée de la rivière des Bilocchy, pour voir si les traversiers 
pourroienty entrer pour y faire un establissement, sur ce que 
l'on me disoit qu'il n'y avoit pas d'eau à l'entrée de la rivière 
des Pascoboulas. Le peu de vivres qui me restoient ne me 
permettant pas de faire un plus long séjour à la coste, du. 
moins le Marin qui en estoit fort court, c'est pourquoy il 
falloit promptement faire un establissement et le plus près de 
nos vaisseaux qu'il nous seroit possible, afin d'en tirer une 
partie de nos équipages pour le travail du fort qu'il falloit 
faire, pour que les hommes que je laisserois fussent en seu- 
reté. En attendant le retour de nos navires de France, ils 
occuperont une partie des hommes du fort à connoistre par- 
faitement le pays et les lieux les plus propres à establir une 
colonie, si on y en veut envoyer une. Cette baye des Bilocchy 
nous paroist la plus propre, n'estant qu'à cinq lieues de nos 



d'iberville va sonder la rivière de son nom. 193 

aller au village des Bilocchy, Pascoboulas et Moctoby, que 
deux jours et demy, à ce que les Sauvages nous ont dit, des- 
quels on pourra facilement tirer du secours. 

Le i*' avril il a fait un gros vent de sud-est; le 2, les fe- 
louques sont revenues à bord. Les officiers qui estoient dedans 
rapportent n'avoir trouvé que quatre à cinq pieds d'eau, ce 
qui n'est pas suffisant pour y entrer les traversiers chargés. 
Je suis parti à midy avec les deux felouques pour aller sonder 
l'entrée de la rivière, par où je suis venu du Malbanchya, et 
Tespace d'icy là, qui n'est qu'à huit lieues d'icy à l'ouest. De- 
puis un mois de séjour des navires icf, un peu de curiosité 
eust bien deu engager les personnes qui y ont resté défaire 
sonder les envirom de cette rade, ayant des traversiers et des 
chaloupes ». J'ay gagné, des vaisseaux, à la nage, le vent debout, 
l'entrée de la rivière sur les huit heures du matin. Du 3, d'un 
temps de brume et le vent à l'ouesl-nord-ouest, à dix heures, 
j'ay sondé l'entrée de la rivière et dedans, où j'ay trouvé 
partout trente-six pieds d'eau. J'ay tousjours sondé, m'en re- 
venant à bord avec un gros vent de nord-nord-ouest; de la 
pluye et brume. Il m'a esté difficile de suivre le chenail. J'ay 
trouvé des hauts fonds, où j'ay trouvé vingt-cinq et trente 
pieds d'eau. Je me suis aperceu, ne trouvant point l'isle qui 
est à l'ouest des navires, que le vent et le courant me jetoient 
à la mer. J'ay fait nager le bout au vent, où j'ay trouvé l'isle, 
à l'abry de laquelle j'ay marché, et me suis rendu à bord à 
dix heures de nuit avec bien de la peine, au risque d'estre jeté 
à la mer. Le vent et le courant, en traversant de l'isle aux 
vaisseaux, m'avoient jeté au large la nuit. 
Le 4, il a venté tout le jour un gros vent de nord, la mer 



194 AVRIL 1699. CHENAL TROUVÉ A LA BATE DE BILOXI 

assez grosse. Je me suis disposé à faire Testablissement à la 
rivière de Pascoboula, sur ce qu'un officier du Marin m'a dit 
qu'il y avoit de l'eau suffisamment à l'entrée pour les traver- 
siers. Cette rivière est à neuf lieues d'icy, à l'est-nord-est, où 
nous allons facilement de nos vaisseaux, et de laquelle les na- 
vires peuvent aller mouiller à une lieue et demie de l'entrée. 
Estant dedans, elle est profonde de cinq et six brasses partout, 
sans battures, et large de cinq cents pas. 

Le 5, je suis parti à huit heures du matin dans ma felouque 
avec Surgères, Lescalette dans la biscayenne avec quarante- 
cinq hommes, Villautrey dans l'autre du Marin avec trente 
hommes, mon frère avec les deux canots d'escorce. Les deux 
traversiers nous doivent venir joindre au premier vent avec 
tout ce qui est nécessaire pour l'establissement. A six heures 
du soir nous nous sommes rendus à la rivière, que j'ay sondée 
pendant plus de deux heures pour trouver et suivre un che- 
nail entre les battures, sans en pouvoir trouver un. Cette entrée 
est barrée de bancs d'huistres, et n'ay trouvé qu'un chenail, 
oii il n'y a que trois pieds d'eau. 

Le 6*, au matin, j'ay renvoyé ma biscayenne à bord et 
l'autre à une lieue en haut dans la rivière chercher de l'eau 
douce pour s'en aller delà à bord, où je m'en retourneray 
aussy pour aller faire l'establissement sur le bord du lac de 
Pontchartrain, où les traversiers pourront aller en passant. 
J'ay esté sonder l'entrée de la baye des Bilocchy; nous y 
avons trouvé un chenail de sept pieds d'eau. J'ay envoyé la 
chaloupe advertir les traversiers qui s'en retournoient au 
vaisseau et la biscayenne du Marin de s'en venir mouiller à 



d'iberville veut s'y établir provisoirement 195 

mode à establir. Nous avons tous jugé à propos de faire 
restablissement dans cette baye, qui n'est qu'à trois lieues de 
la rivière de Pascoboula, sur laquelle sont les trois villages 
des Bilocchy, Pascoboula et Moctoby, et que nous l'aurions 
plustost fait, pouvant tirer une partie de nos équipages pour 
y travailler, au lieu qu'allant sur le lac de Pontchartrain 
nous n'y pouvions envoyer que les gens destinés pour la co- 
lonie, et que le temps, que je mettrois à aller et venir pour les 
y mener, suffiroit pour faire un bon fort, qui suffira en atten- 
dant que l'on voye où l'on jugera le plus advantageux de 
placer un bon establissement. 

Le 7«, j'ay esté aux traversiers pour les entrer; le petit est 
venu jusques à la portée d'un canon du lieu choisy pour l'es- 
tablissement, et le grand, près de là; j'en ay fait oster deux 
chaloupes pour le deschouer. J'ay envoyé la felouque à bord 
pour advertir Lescalette de ramener la biscayenne et les 
hommes pour le travail, qui se sont rendus sur le soir. 

Le 8«, les traversiers se sont rendus à la brise; j'ay com- 
mencé à faire défricher le lieu pour le fort et travailler à faire 
un puits. 

Les 9% io« et ii«, on a tousjours busché; j'ay mis dix 
hommes à équarrir du bois pour les bastions, faits de pièce 
sur pièce, d'un pied et demy d'espais; j'ay fait venir du bord 
trente hommes par ma chaloupe. Le travail va doucement. 
Je n'ay pas d'hommes qui scachent buscher ; la pluspart sont 
un jour à jeter un arbre à bas, qui sont à la vérité fort gros, 
de chesne et noyer dur. J'ay fait dresser une forge pour rac- 
commoder les haches qui cassent toutes. 
Le 12% ma chaloupe a aoDorté les vaches du bord, anî ^nnt 



196 AVRIL 1699. LE PÈRE ANASTASE VEUT s'eN RETOURNER 

Toutes celles que^'ay prises à Saint-Domingue sont mortes, 
trois à bord du François, une à bord du Marin et quatre à 
risle, où on les avoit mises; la pluspart disent que c'est du 
froid, quoiqu'il n'en aye pas fait. • 

Le i3«, ma chaloupe a apporté les cochons et un taureau. 
J'ay fait brusler le bois et nettoyer la place pour le fon. 

Le 14*, ma chaloupe a apporté de bord deux pièces de 
canon de huit et les aflFusts et balles. J'ay envoyé couper les 
pieux pour la palissade à demy lieue d'icy; la chaloupe en 
amène tous les jours quatre-vingts et cent; je fais travailler à 
faire un four et creuser les fossés pour faire les palissades. 
Les bastions avancent. J'ay occupé vingt-cinq hommes pen- 
dant deux jours à semer des pois, du bled d'Inde et des fèves. 

Les i5® et i6«, il a pieu tout le jour, on n'a peu travailler ; 
cela a recomblé nos fossés. 

Le 17®, ma chaloupe a apporté deux canons, celle de Sur- 
gères en a amené autant. Le 18% ma chaloupe en a encore 
amené autant de six du Marin eties ustensiles; nos traver- 
siers sont pleins et servent de magazins. 

Les 1 9®, 20^ et 2 1«, j'ay fait travailler à équarrir des pieux et 
réduire à trois pouces d'espais pour plancher les bastions que 
j'ay fait élever à neuf pieds de haut, sur lesquels j'ay mis les 
canons avec un parapet de quatre pieds. Le Père RécoUect 
est venu du Marin me demander à s'en retourner à son cou- 
vent, d'où il ne veut plus sortir. J'ay destiné à sa place l'au- 
mosnier de la Badine pour rester au fort, qui est un fort 
honneste homme. Voyant que le RécoUect n'y veut pas rester, 
je suis bien fasché de n'avoir pas un missionnaire Jésuite, qui 



AVRIL 1699, DÉSERTEURS DE PENSACOLA I97 

pied de Pensacola pour aller à la Nouvelle-Espagne, qui ont 
trouve des Sauvages de la Mobile qui les ont amenés. Ces 
hommes nous apprennent qu'ils sont partis de la Vera-Cruz 
le mois d'octobre pour venir faire un establissement au Mis- 
sissipy, où ils sçavoient que nous devions aller, et où nous 
prétendions trouver un beau port. N'en connaissant pas 
d*autre à cette coste, ils estoient venus droit de Pensacola, où 
ils avoient trouvé une barque de la Havanne, que l'on y avoit 
depesché là pour prendre possession, et qui les y attendoit de- 
puis vingt-neuf jours. Ils avoient ordre, si nous y estions les 
premiers, de ne nous rien dire, de s'en retourner. Je doute de 
cela.Quand nous y arrivasmes, ils estoient trois cents hommes, 
dont quarante estoient par force, et gens condamnez à servir 
là nombre d'années. Ils estoient tous résolus, si nous y eussions 
entré, de déserter et nous demander passage pour les retirer 
de là, où ils n'avoient que du bled d'Inde à manger, très peu 
de pain et peu de viande. Ils avoient envoyé plusieurs basti- 
ments à la Havane et à la Vera-Cruz devant nostre arrivée, 
et le gouverneur luy mesme y estoit allé pour demander du 
secours, il y avoit plus de deux mois. Ils manquoient de tout, 
quand ils avoient déserté; d'autres avoient déserté pour aller aux 
Apalaches; les autres, n'osant entreprendre un si long voyage, 
ne nous sçachant pas là, meurent misérables. De trois cents 
qu'ils estoient quand nous passasmes, il n'en restoit pas sur 
pied à présent cinquante ; le reste estoit mort ou mourant. 
Ils ne doutent pas que les Espagnols n'abandonnent Pensa- 
cola, qui n'y estoient establis que pour nous obliger à nous en 
retourner, ne trouvant pas de port, ne croyant pas quiljr en 
eust cT autres où des gros vaisseaux puissent mouiller que là. 



igS AVRIL 1699. DÉSERTEURS DE PENSACOLA 

fait ce qu^ils ont peu pour engager des familles à se venir cs- 
tablir à Pensacola ; ils n'en ont sceu trouver aucune. Il en doit 
venir des isles de Canarie pour cela, à ce qu'on leur a dit. 
Ils disent que la rivière qui tombe dans la baye de Pensacola 
est -belle à habiter, et que là où ils sont placez, ce n'est que 
pour empescher l'entrée du port. J'ai sceu de ces gens qu'il y 
avoit à Pensacola un taillandier soldat, quiestoitdu nombre de 
ceux qui furent envoyez pour chasser M. de La Salle et prendre le 
restant de ses gens, qui avoient esté destinez pour demeurer 
à un fort, qu'ils avoient fait chez une nation sauvage, où il 
avoit demeuré trois ans, et que ne s'accommodant pas avec ces 
Sauvages, ils avoient esté obligez d'abandonner le fort, dans 
lequel ils avoient deux canons. Ils prétendent que de là au 
Mexique il y a un beau chemin frayé» C'est par où les Espa- 
gnols espéroient s'en aller, se croyant près de cette nation 
sauvage, dont ils n'ont sceu nous dire le nom. Ils nomment 
tous les Sauvages de la Floride Chichymeque. Ils disent qu'il 
y a deux François mariez parmi ces Sauvages et qui vivent à 
leur manière. J'estime que c'est chez les Cenys que ce fort es- 
toit, qu'ils ont abandonné. Trois de ces Espagnols sont des 
métis, qui estoient par force à Pensacola ; un est des reaies 
des mines de Saint-Louis du Potosi, qui donne volontiers 
connoissance de son pays et souhaiteroit que l'on y vouleust 
aller. Il parle beaucoup de la foiblesse des Espagnols de ce 
pays là, où il fairoit beau aller chercher de l'argent , si nous 
avions guerre contre eux. Cinq cents bons Canadiens fairoient 
trembler tout ce pays là, qui est beaucoup couvert de bois et 
n'est nullement ce que l'on s'imagine en France. Avec peu de 



ACHEVEMENT DU FORT, VISITE AUX ENVIRONS I99 

deux cent cinquante Espagnols. Les caravanes qui en viennent 
sont faciles à enlever ; il est aussy facile d'enlever la ville de 
Saint-Louis de Potosi. 

J'emmène ces Espagnols en France avec moy, deux sur le 
Marin et trois sur la Badine. 

Le 23*, j'ay envoyé mon frère avec deux Canadiens, à cinq 
lieues du fort dans le fond de cette baye la visiter et les terres 
des environs, qu'il a trouvées parfaitement belles à habiter, 
J'ay esté visiter les derrières de la petite baye et j'ay entré 
avec un homme quatre lieues dans la profondeur visiter le 
pays, que j'ay trouvé très beau de pinières, avec quelques 
bois meslez par endroits, beaucoup de prairies, partout terre 
veule, sablonneuse, où j'ay veu beaucoup de chevreuils. Il 
s'en tue partout aux environs du fort. 

Le 24% j ay fait monter les canons sur les bastions et fait 
achever le fort entièrement. 

Le 25% j'ay fait dresser les magazins et fait achever les lo- 
gemens pour la garnison. 

Le 26% M. de Surgères est venu au fort. J'ay fait travailler 
à descharger les traversiers et fait le recensement de toutes 
choses, et visiter entièrement les vivres et régler la garnison, 
de quatre-vingts personnes en tout. 

Le 27^, Surgères s'en est retourné à bord avec vingt-trois 
hommes de ses gens. 

* Dans le recensement des vivres il s'est trouvé huit barri- 
ques de pois pourris entièrement -, deux barils de lard tourné, 
c'estoit manque de saumure; deux barils de farine, qui est 
comme en poussière et devenue aigre, qu'il a fallu jeter; 
la valeur d'une barrique et demie d'eau -de -vie coulée, 



200 MAI 1699. SAUVOLLE, COMMANDANT DU NOUVEAU FORT 

d'une barrique de vin gasté de vinaigre, par pièce, presque 
toute rhuile d'olive coulée et qui ne se devroit pas mettre 
dans les barils pour des pays chauds. 

Ne pouvant laisser à Testablissement moins de quatre-vingt 
personnes pour tout ce que je leur ay laissé ordre de faire, 
je me résolus d'envoyer le grand traversier à Saint-Domingue 
avec dix hommes pour demander des vivres à M. Ducasse, 
afin qu'ils n'en puissent manquer, quoyque je ne doute pas 
qu'on n'en envoyé de France, aussy tost que je seray arrivé; 
mais il peust arriver que cela manque. Je ne suis pas en 
estât d'en donner des miens, comme je l'avois creu en par- 
tant de France, n'ayant pris que pour douze mois de vivres à 
l'équipage de la Badine, sur quoy j'ay fait fournir treize 
mille deux cent vingt rations aux passagers laissés à la co- 
lonie. 

Le Marin a douze mois pour son équipage, sur quoy il a 
fourni environ deux mille cinq cents rations. 

J'ay à bord, à commencer le premier de may, les disners de 
vin et eau-de-vie retranchés à l'équipage depuis le i*"^ mars, 
pour soixante-quinze jours. 

Le 28*, j'ay envoyé une partie de mes gens. 

Le 29«, ma chaloupe est revenue. 

Le 3o*, il a venté sud, je n'ay pas peu envoyer ma cha- 
loupe; j'ay fait semer des pois tout le jour. 

Le i*"^ de may, j ay envoyé le restant de mes gens. 

Le 2*, j'ay fait recognoistre le sieur de SauvoUe, enseigne 
de vaisseau du Roy, pour commandant; c'est un garçon sage 
et de mérite, et mon frère de Bienville pour lieutenant de Roy 
et Levasseur Russouelle major. J'ay laissé soixante-dix hom- 



I 



\ 



MAI 1699. APPAREILLAGE, DEPART 201 

sicrs. Je me suis rendu à bord avec le sieur de Sauvolle sur le 
midy. 

Le 3®, sur les huit heures, les vents au sur-ouest, le sieur de 
Sauvolle s'en est retourné au fort et nous avons appareillé et 
louvoyé pour sortir. A quatre heures après midy, nous avons 
mouillé au large de Pisle à quatre brasses d'eau , où nous 
avons passé la nuit, les vents au sud-est. 



II 

RETOUR DE D'IBERVILLE EN FRANCE. 

journal du voyage de la badine 

jusqu'au débouquement de BAHAMA 

\ Le 4% à cinq heures du matin, nous avons levé Tancre, le 

vent au sud-sud-est, qui est un vent alizé qui dure depuis huit 
jours. Nous avons louvoyé à midi; le bout de l'ouest de Tisle 
delà rade nous reste au nord-nord-ouest à une lieue et demie. 
Nous sommes à vingt-neuf pieds d'eau, vase, par 3o degrez 
6 minutes. 

Le 26*, à midy, je suis par la latitude de 3o degrez et est 
de mon départ de 3o minutes. Les vents ont esté au sud-est 
quart d'est, à porter les deux ris pris dans les huniers, à 
louvoyer. Je mouillay hier au soir à six heures par sept 
brasses d'eau, au nord-est de Tisle, à trois lieues à louvoyer. 
D'une isle à l'autre, on trouve quarante pieds d'eau en dimi- 
nuant, où il y a de Tune à l'autre quatre lieues. Je suis à 



202 MAI 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 

. Le 7*, à mîdy, je suis par la latitude de 29 degrez 45 mi- 
nutes et de 5o minutes est de mon départ, par treize brasses 
d'eau. Les vents ont esté au sud-est. Nous voyons des fumées 
sur la Mobile, qui nous restent au nord. 

Du 7 à midy jusqu'au 10, mes courses réduites me donnent 
de latitude arrivée 28 degrez 55 minutes et de longitude est 
de mon départ de 2 degrez 40 minutes et par cent vingt 
brasses d'eau vase noire. J'estime que je suis au surouest 
du cap d'Apalachicoly dix ou douze lieues. Les vents depuis 
le 8 au sud et sud-surouest, surouest en beau temps, petit 
vent à porter les perroquets. J'ay fait route au sud-est tant 
quej'aypu. 

Le 1 1«, à midy, je suis par 28 degrez 45 minutes nord, et 
est de mon départ de 3 degrez 48 minutes. J'ay couru ces 
vingt-quatre heures à l'est-sud-est, sondant de deux heures 
en deux heures de cent vingt brasses ; à six lieues du point 
de hier midy, soixante-quinze brasses; à une lieue, quarante, 
et suis tombé à trente-six, trente-cinq, trente-quatre et vingt- 
huit brasses, fond de sable à vingt-huit brasses. 
^ Le 12®, je suis par 28 degrez i5 minutes nord, et est de 
mon départ, de 4 degrez 8 minutes depuis hier midy par 
vingt-huit brasses d eau, faisant le sud-est, sondant toutes 
les heures; j'ay tousjours trouvé vingt-huit, vingt-cinq, 
vingt-quatre et jusqu'à dix-huit brasses, fond de coquillage, 
sable et arbrisseaux de mer. Ce vent a esté au sud-surouest 
petit vent, beau temps. 

. Le i3* à midy, je suis par 27 degrez 3o minutes nord, et 
4 degrez 58 minutes de longitude. J'ay couru ces vingt- 
quatre heures au sud-est par dix-neuf brasses, dix-sept et 



MAI 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 2D3 

en diminuant; courant au sud un quart sud^est, elle restoit 
égale, le fond estoit de coquillage; le vent au sud-surouest 
et ouest en beau temps, petit vent, sondant toutes les demi- 
heures, un fond fort égal, nous ne remarquasmes aucun cou- 
rant. 

Le 14® à midy, je suis par 26 degrez i3 minutes nord 
et 5 degrez est de mon méridien de départ. J'ay fait 
ces vingt-quatre heures le sud, sondant toutes les demi- 
heures et trouvant toujours quinze, seize et dix-huit et vingt, 
vingt deux brasses d'eau, fond meslé de vase à sable et co^ 
quille. Je n'ay encore veu aucun oiseau de mer depuis mon 
départ. Sur les neuf heures du matin, j'ay rencontré un bri- 
gantin anglois de trente tonneaux, venant de Tabaque, 
chargé de bois de Campesche et allant à New- York. J'ay 
escrit par luy en Canada, et adressé ma lettre à son bour- 
geois, qui est un François, de Bordeaux, habitué là, nommé 
Mainvieille. Les vents ont esté nord-ouest, petit vent. 

Le i5 may, je suis à midy par la latitude de 25 de- 
grez 35 minutes nord et de 5 degrez 12 minutes, et j ay fait 
ces vingt-quatre heures le sud-sud-est tousjours par vingt- 
deux brasses d'eau. Je commence à voir des goélands de mer 
et des herbes. Je ne remarque point de courants par mes 
hauteurs, que je prends tous les jours; les vents ont esté du 
nord à Test-sud-est, petit vent. 

Le i6« à midy, je suis par la latitude de 24 degrez 
5o minutes nord, et 5 degrez 12 minutes est au méridien 
de mon départ ; le vent a esté à Test, petit vent. Je sonde 
d'heure en heure et trouve depuis vingt-deux jusqu'à vingt- 
sept brasses, fond assez uni, prenant du surouest; Peau aug- 



204 M^I 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 

Le 17^ à midy, je suis par la latitude de 24 degrez 
S5 minutes, et est de mon méridien de départ 5 degrez 
12 minutes, par vingt-neuf brasses. Sur les quatre heures 
du soir, hier, le vent du nord-est et est ayant fraischi, 
je courus au sud-est un quart sud deux lieues ; je vis du 
haut des masts les isles des Tortues-Sèches au sud-est et au 
sud-sud-est et au sud à trois lieues et demie de moy. Je 
fus jusque par vingt brasses à les voir de dessus le pont à 
une lieue et demie, et courus le long par les dix-sept, dix-huit 
et dix-neuf brasses; elles sont de sable blanc, peu élevées, je 
crois ; des gros vents, la mer grosse, elle passe dessus. J'en 
comptay sept. Elles courent le surouest un quart ouest et 
tiennent Tespace de quatre lieues. Celle que je vis le plus au 
surouest est la plus petite. Je Tapprochay à une lieue un 
quart par seize brasses, mais comme la nuit venoit, je n'osay 
rapprocher de plus près. Je ne crus pas devoir aller descou- 
vrir le bout de ces isles la nuit, appréhendant quelques hauts 
fonds. Je courus au nord -nord-ouest une lieue et demie, 
jusque par les vingt-cinq brasses, et mis costé en travers à 
neuf heures et demie du soir, à dériver à Touest, voulant les 
aller reconnoistre le matin. Ces isles sont esloignées les unes 
des autres de une lieue et demi-lieue, les unes plus sud, les 
autres plus est et sud-est. Je les ay trouvées par la latitude 
observée au jour, très bonne, celle-là plus au nord-est, estre 
par la latitude de 24 degrez 35 minutes nord et ouest de 
mon départ de 5 degrez i5 minutes; celle-là plus au sud par 
24 degrez 5o minutes et 25 degrez. Venant du nord-ouest d'elle 
par vingt-cinq brasses, vous n'en estes qu'à quatre lieues à 



MAI 1699. NAVIGATION DE LA BADINE îlo5 

passé par les dix-huit, dix-neuf et vingt; venant du nord par 
les vingt-sept brasses, il faut estre par 24 degrez 17 mi- 
nutes de là. Faisant le sud une lieue, vous tombez à 
cinquante-cinq brasses , demi-lieue de plus à soixante-dix, 
et demi-lieue de plus à cent vingt brasses. A rapproche de 
ces isles, où le fond est de trente brasses, vous voyez beau- 
coup d'oiseaux, de varech et de raisins de mer à fleur d'eau, 
comme ce qu'on appelle Toque Flamande, grosse comme un 
œuf. J'estime avoir passé à trois lieues à Touest de la der- 
nière isle par les vingt brasses de six pieds. Depuis quatre 
jours nous n'avons que des calmes le jour et la nuit, peu de 
vent d'est-sud-est. 

Le 18*^, je suis, à midy, par la latitude d'estime de 23 de- 
grez 3o minutes nord, et est de mon départ de 5 degrez 
i5 minutes*, les vents ont avarié de l'est au sud-est, petit 
vent avec des nuages. 

Le 19*, à midy, je suis par la latitude d'estime de 23 de- 
grez 3o minutes nord, et est de mon départ de 5 degrez 
48 minutes', les vents ont varié de l'est-nordest au sud- 
est; le ciel couvert de nuages, assez bon frais à ne porter que 
les huniers. 

Le 20*, à midy, je suis par la latitude de 23 degrez 3o mi- 
nutes et à la longitude de mon départ de 7 degrez. A 
midy, je suis environ à sept lieues au nord du port de Ma- 
tanse, qui me paroist un cap ou montagne ronde, élevée au- 
dessus de toutes les terres des environs. A l'ouest d'elle, il y 
en a une plate, qui est un peu plus basse et fort hachée. Quand 
vous avez le port de Matanse au sud-sud-est et sud, il pa- 
roist long et scellé avec quelque coupe; l'ayant au sud-sur- 



206 MAI 1G99. NAVIGATION DE LA BADINE 

peu pointu. A Test de luy la terre est basse, deux lieues, où 
est l'entrée du havre. A Test, dix ou douze lieues, je vois une 
montagne assez élevée et après des terres basses ; je m'aper- 
çois que les courants m'ont porté à l'est, plus que je ne pen- 
sois, de douze lieues. 

Le 21*, à midy, j'ay pris hauteur et me trouve par 
23 degrez 3i minutes. A midy, je vois le port de Matanse 
au sud-sur-ouest de moy à quinze lieues. Je le vois de 
dessus le pont et point d'autre terre. A quatorze lieues vous 
en descouvrez une à Fouest d'elle; on perd de veue de dessus 
le pont, le port de Matanse de seize lieues. Je remarque que 
les courants portent au nord -est à demi-lieue par heure, de 
quinze lieues au nord-nord-est de Matanse. J'ay fait le nord- 
nord-ouest dix ou onze lieues. Je me suis trouvé à sept heures 
du matin du 22*^. à une lieue et demie d'isles de sable. Quel- 
ques unes m'ont paru boisées de petits bois. A l'ouest, il m'en 
paroist une plus au sud que les autres et qui paroist assez es- 
carpée et petite. Les vents ont varié du nord-est à Test et sud- 
est. Je louvoyé tout le jour, courant au large et à terre, où je 
remarque plusieurs isles est et ouest assez plates, à les voir 
de dessus le pont, à trois lieues au moins; j'en ay approché 
à cinq quarts de lieue. Je ne remarque pas beaucoup de cou- 
rants. Je parlay à sept heures du soir à trois navires Anglois 
venant de la Jamaïque, qui ont remonté par le nord de Cuba, 
ayant passé à l'est pour débouquer; nous naviguons en- 
semble. 

Le 22«, à midy, je peux estre par 24 degrez 22 minutes 
nord d'estime. A minuit je mis costé en travers, dérivant à 



MAI 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 207 

Le 23% à midy, je suis par la latitude d'estime de 25 de- 
grez et est de mon méridien de 8 degrez. Je louvoyay ces 
vingt-quatre heures, le vent tousjours à i'est-nord-est et sud-^ 
est avec des brouillards de pluye et vent, tonnerre et esclairs. 
Les terres du cap de la Floride me restent à Touest quart 
sur-ouest; à une lieue et demie venant de Touest, les terres 
courent au nord-est, et nord-est quart nord. Pendant six 
ou sept lieues je remarque au large des isles, environ une 
lieue, des roches qui brisent. On en approche assez près; à 
un quart de lieue point de fond. Ces terres sont basses à voir 
de dessus le pont de trois lieues. Il y en a où vous remarquez 
des arbres dessus; les vents sont au nord-est; nous louvoyons^ 
Venant du cap de la Floride, je remarque une grande isle, à 
ce qu'il me paroist au nord quart nord-est et plus encore 
à Test. Au bout du nord il paroist un assez grand enfonce- 
ment à Touest. Cette isle peut avoir de long quinze lieues ou 
dix-sept; il paroist des bois dessus. Je remarque que les cou- 
rants portent au nord-est, assez forts. 

Le 24«, à midy, je peux estre par la latitude de 27 de- 
grez et 8 degrez 10 minutes est de mon méridien. J'ay 
louvoyé toutes ces vingt-quatre heures, les vents au nord- 
nord-est assez bon frais, la mer grosse. Je remarque que les 
courants portent au nord-nord-est, à faire une lieue par 
heure. Je suis venu revirer à deux lieues de terre, près des 
isles qui paroissent, et derrière la terre ferme je vois des feux 
à dix lieues au nord. Sur les sept heures du soir, je vois une 
pomte, où la terre fuit au nord-ouest et fait un enfoncement. 
Pl l'ouest et au sud de cette pointe deux lieues, je vois une 
isle de deux lieues de long et à une lieue de celle-là au sud 



268 MAI 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 

Le 25% à mîdy, je suis par la latitude de 27 degrez 
45 minutes nord ,et 8 degrez 20 minutes. Les vents ont 
esté au nord et nord-est en orage ; nous avons esté tous- 
jours aux basses voiles et à la cape, la mer très grosse. Sur 
les six heures du soir, ne voyant point de terre du haut des 
masts, nous avons sondé dessus le banc, qui est marqué sur 
les cartes, au bas du débouquement, le long de la coste de la 
Floride, sur lequel nous avons trouvé dix-huit brasses d'eau 
vase. Nous avons couru au sud-sud-est une lieue et demie et 
trouvé vingt-cinq brasses au sud-est, une lieue, vingt-huit et 
trente brasses à Fest-sud-est, deux lieues trente et trente-cinq, 
quarante, cinquante et soixante brasses fond de vase. Nous 
nous sommes aperçus que la mer n'estoit pas si grosse sur ce 
banc de dix-huit brasses d'eau. Il nous restoit au nord-ouest 
à une demi-lieue un fond blanc, sur lequel il n'y avoit pas 
grande eau en apparence, la mer y paroissant fort blanche. 
Ailleurs elle est fort bleue. Je remarque que les courants 
m'ont dérivé, à faire une lieue un quart par heure au plus, 
sans vent, ils auroient pu faire une demi-lieue par heure. Ils 
peuvent porter au nord-nord-est, estant à ^ quatre lieues au 
large et plus à terre jusqu'à une lieue et demie. La pointe, 
que je marque cy-dessus,peut estre environ à vingt-cinq lieues 
au sud de ce banc. 

Le 26*, ces vingt-quatre heures, les vents ont esté à Test- 
nord-est, un brouillard de pluye. Je suis par la latitude de 
28 degrez 27 minutes nord et 297 degrez 87 minutes delongi- 
tude. Comme elle est marquée sur les cartes réduites, j'ay 
louvoyé et couru plusieurs bords. 

Tilt nf\ înemt^oii ^t ma\r iriAC rr\»ircAc r^Hnîf-AC nn*nnt' Anrkrkfii 



MAI 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 209 

21 minutes. Depuis le 26, les vents ont varié de Test^sud-est 
au sud en brouillard de pluye. J'ay trouvé des courants qui 
m'ont porté au nord-est de plus que mon estime quatre- 
vingts lieues. 

Je ne mets point iey la copie de mon journal depuis le dé- 
bouquement de Bahama jusqu'à l'île d'Aix, estant une na- 
vigation connue. Vous trouverez beaucoup de fautes sur tout 
ce journal, qui a esté copié sur le mien, duvoyage jour par jour, 
qui avoit besoin d'estre rectifié devant que de vous l'en- 
voyer. Je n'ay absolument pu le faire, n'ayant pas esté en 
estât de travailler à mon retour, et trouvant que vous trou- 
veriez bon que je vous l'envoyasse comme cela, je l'ay fait. 

Signé: D'Iberville. 
A bord de la Badine. 



IV. 14 



JOURNAL DE LA FRÉGATE LE MARIN 



(5 SEPTEMBRE 1698-2 JUaLET 169g.) 



I 



JOURNAL DU VOYAGE 

FAIT A L^EMBOUCHURE DE LA RIVIÈRE DU MISSISSIPI 

PAR DEUX FRÉGATES. DU ROY, 

LA BADINBj COMMANDÉE PAR M. D^IBERVILLE, ET LE HARIN 

PAR M. LE CHEVALIER DE SURGÈRES, 

QUI PARTIRENT DE BREST LE VENDREDY 24 OCTOBRE 1698, 

OU ELLES A VOIENT RELASCHÉ, ESTANT PARTIES DE LA ROCHELLE 

LE 5 SEPTEMBRE PRÉCÉDENT. 



Levendredy 24 octobre 1698, nous levasmes Tancre de 

devant Brest à sept heures du matin, la Badine ayant tiré le 

coup de partance à six heures et demie. Quand nous avons 

esté hors du Goulet, nous rencontrasmes quatre vaisseaux de 

guerre, VEsclatant^ V Oiseau, la Dauphine et V Hercule : 

c'estoit Tescadre de M. de Coëtlogon, chef d'escadre, qui a 

envoyé sa chaloupe à bord de la Badine, qui luy a tiré sept 

œups de canon quand elle a desbordé. M. de Coëtlogon luy 

en a rendu cinq. Nous avons fait gouverner à Touest quart 

de ^ud-ouest pour nous élever des bas fonds. Sur les cinq 

heures du soir du mesme jour, nous avons relevé Ouessant, 



214 OCTOBRE 1698. NAVIGATION DU MARIN 

premier poînt, qui est par 48 degrez 12 minutes de latitude 
nord et 10 degrez 40 minutes de longitude. J'ay fait depuis 
ce tems-là le sud-ouest d'un vent de nord-est beau frais, 
accompagné de quelques petits grains qui haloient les vents 
à Test; sur le matin, nous avons eu connoissance de huit 
navires, qui sortoient de la Manche, qui faisoient le sud- 
sud-ouest. Pour reconnoistre le cap Finistère, j'ai cinglé au 
sud-ouest depuis les cinq heures du soir jusqu'à midi. 

Le mercredy 29*, nous eusmes connoissance de deux na- 
vires qui forçoient de voiles sur nous, que nous prismes pour 
des Salétins. Sur les dix heures, nous avons arboré pavillon 
de signal pour la Badine^ qui nous a attendus. Quelque tems 
après, ces deux navires ont fait porter au sud; une heure 
après, nous avons eu connoissance d'un autre quifaisoitla 
mesme route. A trois heures après midy, nous avons adverty 
la Badine que nous n'osions forcer de voiles, parce que nous 
faisions quatre pouces d'eau par horloge. 

Le jeudy 3o®, les vents ont varié depuis l'ouest jusques 
au nord. Sur les sept heures du soir, nous avons veu un feu 
qui estoit, à ce que nous creusmes, le petit traVersier, duquel 
Tamarre avoit rompu deux jours auparavant. Le matin nous 
n'avons peu voir que le grand. Le commandant a arboré pa- 
villon rouge. Nous l'avons rangé sous le vent; il nous de- 
manda quand nous avions perdu de veue le petit traversier; 
nous luy respondismes que nous avions veu le 1 1 un feu au 
vent à nous, immédiatement après un grain, où il a venté 
beaucoup, et plu et fait des esdats de tonnerre. Il nous a 
demandé nostre longitude, nous luy avons dit... Il a arrivé 
vent arrière au sud-sud-ouest pour voir s'il ne trouveroitpas. 



NOV,-DÉC. 1698. NAVIGATION DU MARIN. LÉOGANE 2l5 

Le lundy 3* novembre, sur les six heures du matin, nous 
avons mis notre navire à la bande pour le visiter à bâbord, 
qui ûdsoit un peu d^eau, quand la mer estoit haute, par une 
cheville des haubans. A midy, nous avons eu un bastiment 
à la veue au vent à nous, que nous avons pris pour nostre 
traversier. Sur les quatre heures nous reconneusmes que ce 
n'estoit pas luy. 

Le mardy 4«, sur les huit heures du matin, nous eusmes 
connoissance de Porto-Santo de Madère, qui nous restoit à 
Toucst-sud-ouest. 

Le vendredy 7*^, nous passasmes entre Porto-Santo et 
Madère. 

Le samedy 8^, Madère nous restoit au sud-est quart de sud, 
environ dix lieues. 

Le mercredy 19®, nous passasmes le tropique du Cancer, 
à huit heures du soir. 

Le Jeudy 20%sur lesneuf heures et demie,on fit la Cérémonie. 

Le mardy 2^ décembre, nous vismes la terre de Test de 
Saint-Domingue. 

Le mercredy 3% nous eusmes connoissance du Cap... 
Nous rangeasmes la coste. 

Le Jeudy 4*, à sept heures du matin, nous estions par le 
travers de Léogane; nous mouillasmes à quatre heures et de- 
mye après midy au Cap François. Le major nous dit que 
M. Ducasse, gouverneur, nous avoit attendus longtemps; 
qu'il estoit au Port de Paix, à quatorze lieues de là. 

Le vendredy 5«, on luy envoya le traversier avec M. des 
Jourdis pour l'amener. 

Le mercredy 10% le traversier revint. M. des Jourdis nous 



2 1 6 DEC. 1 698. VISITE FAITE A M. DUCASSE. PORT DE PAIX 

Lejeudy 11% nous aperceusmes le François et le Wesp ; 
le mesme soir, M. de Grucy, enseigne du François, coudia 
à nostre bord. Il partit à deux heures, avec le pilote de la 
Badine, pour aller faire entrer le François. Il entra à deux 
heures après midy ce mesme jour; le Wesp, qui ne le sui- 
voit pas assez près, toucha, sans se faire cependant peine. 

Le dimanche 14®, nous désabouchasmes pour aller au Port 
de Paix. Quatre chaloupes des vaisseaux du Roy remor- 
quèrent nostre vaisseau hors de danger. A cinq heures du 
soir, nous arrivasmes au Port de Paix. En sortant du Cap, 
nous vismes nostre petit traversier, qui s'estoit escarté de 
nous. Un canot du Port de Paix vint à nous pour nous mon- 
trer le mouillage, croyant que nous ne le sçavions pas, à cause 
que nous avions tiré un coup de canon un peu devant que 
d'arriver. M. le chevalier de Surgères, M. L'Esquelet, lieute- 
nant de la Badine, et M. de Sauvolle furent voir M. le Gouver- 
neur, qui les receut fort bien, leur promit toute sorte de 
secours. Aussitost il escrivit à M. le Major du Cap de fournir 
à M. d'Ibetville des volailles et ce dont il auroit besoin ; il 
escrivit aussi à M. de Graff de s'embarquer dans le bord de 
M. de Chasteaumorant, pour le venir trouver à Léogane, pour 
faire le voyage avec nous, d'autant qu'il connoissoit parfaite- 
ment la coste. On escrivit aussi à M. de Chasteaumorant, 
pour le prier de venir trouver M. Ducasse, qui luy donneroit 
toute sorte de satisfaction. On envoya un nègre porter ces 
paquets par terre. 

Le mardy 16^, M. Ducasse, gouverneur, s'embarqua à 
sept heures du matin; aussitost nous mismes à la voile pour 
Léogane. 



MOUILLAGE A LÉOGANE. DUCASSE A BORD DU MARIN 2I7 

tost on appresta les canons, mais le calme nous empescha 
d'approcher. 

Le vendredy 1 9*, à neuf heures du matin, nous mouillasmes 
à Léogane. Tous les principaux de la coste vinrent saluer 
M. Ducasse à nostre bord, où ils disnèrent à deux heures. Il 
partit avec tous nos messieurs ; en desbordant, on tira neuf 
coups de canon. Les deux vaisseaux marchands respondirent 
de six et de trois. On en fit de mesme à terre. Aussitost, 
M. Ducasse donna ordre de donner à l'équipage du pain 
frais, et deux fois de la viande par jour. Nos officiers furent 
chez luy. On fit préparer du bled d'Inde, des hommes nègres 
et toutes les choses nécessaires pour le voyage. En attendant 
la Badine, qui faisoit faire du biscuit et d'autres choses né- 
cessaires au Cap, les chaleurs, les fruits, les desbauches ont 
causé quelques maladies à bord. 

Le mardy 23«, M. Leclerc, escrivain du Roy, mourut à 
terre, administré des sacrements. 

Le jeudy 26*, le François, commandé par M. le marquis 
de Chasteaumorant, la Badine, les traversiers, arrivèrent. Ils 
mouillèrent au soir; ils soupèrent au Marin. Ils nous ap- 
prirent que M. Berthier, commissaire, estoit mort au Cap 
le i7«. Ils amenèrent M. de GrafiF, qui devoit faire le voyage 
avec nous. On dit que les Anglois, qui avoient dit en Europe 
qu'ils alloient au Mississipi, estoient à Tisle proche Porto- 
Bello. 

Le jeudy i«' janvier, jour de Tannée 1699, à une heure 
après minuit, nous avons fait porter à toute voile à ouest 
quart de nord-ouest, d'un vent de nord-est beau frais, pour 
attraper nos navires qui estoient devant nous. Sur les neuf 



2l8 JANVIER 1699. NAVIGATION DU MARIN. 

travers du petit Goave pour advertir un officier qui y estoit 
allé. Sur les six heures du matin, il arriva à bord. -Nous avons 
resté en panne jusqu'à huit heures et demie que nous avons 
fait forcer pour attraper ceux qui estoient devant nous. Sur 
les dix heures, M. d'Iberville a envoyé la biscayenne à Nippe 
pour advertir le petit traversier qu'il avoit envoyé des rafrais- 
chissemens. Sur les cinq heures du soir, la Badine tira un 
coup de canon pour son traversier et la biscayenne. Toute la 
journée les vents ont esté variables et calme presque tout 
plat; nous avons fait porter tousjours sur le François k pentes 
voiles. Sur les huit à neuf heures du soir, le petit traversier a 
fait tirer un coup de canon pour respondre à la Badine. Sur 
le minuit nous avons mis Tamure à tribord, mis trois feux, 
tiré un coup de canon pour advertir le François de mettre en 
travers à cause de la Badine^ que nous avions laissée devant 
Nippe en panne jusques à quatre heures du matin, d'un 
petit vent de nord-est, que nous trouvant trop proches de la 
pointe des Caymans, nous avons largué nostre misaine avec 
nos deux huniers pour nous élever de dessus la terre. 

Le vendredy 2«, à la pointe du jour, la Badine nous de- 
meuroit à Test, presque à la veue; pour le François, nous ne 
le vismes pas. Ayant fait servir toute la nuit, la pointe du 
petit Goave nous demeuroit au nord-est quart d'est. Ayant 
fait porter quelque temps sur la Badine, nous reconneusmes 
son traversier et sa biscayenne à la voile, qui faisoient route 
pour la Badine. Sur les onze heures, nous fismes servir; à 
une heure après midy, nous fismes embarquer nostre cha- 
loupe; nous eusmes toute la journée calme; sur les dix 



JANVIER 1699. NAVIGATION DU MARIN. 219 

Lesamedy 3*, sur les six heures du matin , nous avons re- 
levé le Goave, qui nous restoit à l'est quart de nord-est neuf 
lieues, et les Caymans du sud; nous avons veu en mesme 
temps le François au nord-ouest de nous, à la veue. Sur les 
deux heures, les vents ont un peu affraischi au nord-nord- 
oucst; nous avons gouverné à Touest-nord-ouest. Nous avons 
reconnu le Môle de Saint-Nicolas, qui nous restoit au nord- 
nord-est douze lieues. Sur les six heures du soir, nous avons 
relevé le cap Dalmarie, qui nous restoit douze lieues à Touest- 
sud-ouest -, nous avons montré le feu pendant la nuit par 
trois ou quatre fois, de peur de nous séparer. Nous avons eu 
les vents de nord-est, de nord-nord-est, qui ventoient et cal- 
moient par intervalles; nous avons fait petite voile à cause du 
grand traversier qui ne pouvoit nous suivre. 

Le dimanche 4®, sur les huit heures du matin, le cap Dal- 
marie nous restoit au sud-ouest qumze lieues, le Môle de 
Saint-Nicolas au nord-est quart de nord quinze lieues. La 
Badine estoit loin derrière nous, à cause du grand traversier 
qu'elle attendoit, et le François estoit par nostre travers. 
Nous aperceusmes que les courans nous avoient entraisnés à 
Test. Toute la journée a esté presque calme, avec de grandes 
chaleurs. Au soleil couchant, nous avons relevé la pointe de 
l'est de Cuba, qui nous restoit au nord-nord-ouest douze lieues, 
le Môle de Saint-Nicolas douze lieues au nord-est, le cap Dal- 
marie au sud quart de sud ouest quinze lieues, et Tisle de 
l'Ananas ouest-sud-ouest dix lieues. Dans la nuit, les vents 
ont affi-aischi au nord-est, petit vent ; nous avons gouverné à 
petites voiles à Touest-nord-ouest. 

La lundv i>«. â sÎt hpurps dn matin, nnus estions an sud- 



220. JANVIER 1699. NAVIGATION DU MARIN. PORTILLO 

Dalmarie. Le François a forcé de voiles^ est arrivé sous le 
vent à nous et a mis en travers devant la Badine, qui a tenu 
le vent pour luy parler. Ensuite il a attendu le grand traver- 
sier qui estoit de l'arrière, à qui il a donné une remorque. La 
Badine nous a crié d'en faire autant au petit. Nous avons 
ensuite forcé à toutes voiles du petit vent de nord-est ; nous 
nous sommes aperceus que les courants nous avoient fait 
dériver au sud. Au soleil couchant, le cap le plus est du port 
de Palme nous restoit au nord-ouest quart d'ouest quinze 
lieues, et la pointe la plus à Test douze lieues au nord- est 
quart de nord, le milieu de la baye directement au nord-ouest 
et la pointe la plus ouest de l'île de Saint-Domingue au sud- 
est vingt lieues. Toute la nuit, il a venté de l'est et du nord- 
est beau frais ; nous avons fait l'ouest quart de nord-ouest. 

Le mardy 6«, sur les huit heures du matin, nous avons 
relevé la pointe la plus à l'est de la baye de Saint-Jacques, 
qui restoit au nord-est quart d'est six lieues, et l'autre pointe 
de ladite baye au nord-ouest quart d'ouest huit lieues. Sur 
les dix heures, nous estions par le travers de la forteresse, 
qui sont deux tours dans le milieu de la baye, au bord de la 
mer, qui paroissent blanches. Nous avons fait l'ouest toute la 
journée. Sur les six heures du soir, nous relevasmes le cap 
de Sevilla, qui nous demeuroit entre l'ouest quart de nord- 
ouest douze lieues. Les vents ont affraischy sur le soir à l'est. 
Nous avons fait toute la nuit l'ouest-sud-ouest pour éviter les 
caps qui avançoient. Sur les quatre heures du soir, nous 
eusmes connoissance de trois navires qui couroient la bande 
du sud. 



JANVIER 1699. NAVIGATION DU MARIN. LES CAÏMANS 221 

kit lieues, et le cap... au nord-est quart d'est douze lieues. 
Nous avons fait d'un petit vent d'est, depuis six heures du 
soir jusqu'au 8 à la mesme heure, vingt lieues, ce qui nous 
iiwt conjecturer que les courans portent à l'ouest. 

Jeudi 8«, sur les huit heures du matin, nous avons relevé 
la pointe de l'est de la baye de Machenil (Manzanilla?), qui 
nousrestoit à l'ouest quart de nord-ouest sept lieues. Sur 
les dix heures, les vents ont affraischy à Test quart de sud- 
est, environ les quatre heures du soir ; la pointe nous res- 

toit trois lieues au nord, au bout de laquelle il y a 

qui portent une demi-lieue à Touest-sud-ouest. Nous avons 
eu connoissance d'un navire qui estoit sous voiles dans la baye; 
hBadine a arboré un pavillon espagnol. Tout le jour, nous 
avons fait nord-ouest à toutes voiles d'un bon vent d'est. Sur 
les six heures du soir, nous relevasmes la pointe de Mache- 
nil, qui nous demeuroit au nord-nord-est cinq lieues. Dans 
la nuit, les vents se rangèrent à l'est quart de sud-est; nous 
avons fait l'ouest quart de sud-ouest, les vents au sud-ouest, 
pour courir au sud des isles du Cayman. 

Le vendredy g*, les vents ont continué à l'ouest quart de sud- 
est jusqu'à midy, qu'ils ont varié jusqu'au sud, calme presque 
tout plat avec de la pluye; ensuite ils sont revenus au sud-est 
quart d'est. Sur les deux heures après midy, nous eusmes les 
Petits Caymans trois lieues à l'ouest-nord-ouest de nous, qui 
est une terre qui s'estend cinq lieues sur l'est et nord-ouest, 
dont la pointe du sud-est est fort basse. Nous arrivas mes au 
nord-ouest pour en passer sous le vent. Sur les six heures du 
soir nous en estions six lieues à l'est, par la latitude de 19 de- 
grez 40 minutes. Depuis le vendredy g* jusqu'au samedy io« 



222 JANVIER 1699. NAVIGATION DU MARIN 

gros vents qui nous ont fait prendre les ris dans nos huniers. 
Nous nous sommes aperceus par nostre hauteur que les cou- 
rants nous avoient entraisnés au nord-ouest, la route ne nous 
ayant valu que Touest-nord-ouest 4 degrez ouest, sur la- 
quelle nous cinglasmes trente lieues; latitude observée, 20 de- 
grez 5 minutes ; longitude, 292 degrez 45 minutes. Sur le 
mîdy, nous vismes un navire qui couroit la bande de Test, à 
qui la Badine arbora pavillon espagnol. 

Depuis le samedy io«, à midy, jusqu'au dimanche 11% à 
midy, les vents ont continué au sud-ouest, gros vent jusqu'à 
cinq heures du soir, qu'ils ont sauté tout d'un coup à Touest- 
nord-ouest. Nous arrivasmes lof pour lof; ensuite nous 
prismes les deux autres ris dans nos huniers. Quelque temps 
après, ils sont venus au nord-ouest et au nord-nord-est, gros 
vents, la mer grande, extrêmement courte. Toutes ces diffé- 
rentes routes ont valu, pendant les vingt- quatre heures, 
Touest quart de sud-ouest, sud-ouest; fait à ladite route dix- 
sept lieues; latitude observée, 19 degrez 5o minutes; longi- 
tude, 291 degrez 56 minutes. 

Depuis le dimanche 1 1 ® à midy jusqu'au lundi 1 2«, les vents 
ont varié depuis le nord jusqu'au nord-est, beau temps. 
Nous larguasmes les ris de nos huniers. Nous fismes plusieurs 
routes qui nous ont valu, selon la hauteur et l'estime, le 
nord-ouest quart d'ouest, 3 degrez plus nord, cinglé dix-sept 
lieues. Latitude observée, 20 degrez 20 minutes; longitude, 
291 degrez 1 1 minutes. 

Depuis le lundy 12® jusqu'au mardi i3* à midy, les vents 
ont continué au nord-est et au nord-nord-est, qui nous ont 

nhlîaés de renrendre les deux ris dans nos hnnîers. FI venoît 



NAVIGATION DU MARIN. CAP DE CORIENTES 223 

terre. Nous fismes le nord-ouest. Latitude, 21 degrez 6 mi- 
nutes; longitude, 290 degrez 17 minutes. 

Depuis le mardy i3® à midy jusqu'au mercredy 14®, la 
Badine a forcé de voiles dès le matin pour reconnoistre la 
terre. Les vents ont varié depuis le nord-nord-est jusqu'à 
Test, beau frais. Nous courusmes au nord-ouest jusqu'à 
huit heures du soir; nous arrivasmes lof pour lof. Nous 
mismes le cap au sud-est, les deux ris dans nos huniers-, sur 
les quatre heures du matin, nous remismes à l'autre bord, à 
petites voiles. La pluspart du temps nostre petit hunier bras- 
soit au vent. 

Mercredy 14*, nous forçasmes de voiles sur les six heures du 
matin, d'un vent de nord-est, le cap au nord-nord-ouest. Sur 
les huit heures du matin, nous vismes la terre, qui estoit le 
bout de l'est du cap Corientes, dix lieues à nord-nord-est de 
nous. C'est une terre extrêmement basse, où il ne paroist que 
des arbres, quand on est seulement trois lieues au large, mais 
sur laquelle il y a plusieurs montagnes qu'on voit de fort loin. 
Nous arrivasmes au nord-ouest et à l'ouest-nord-ouest pour 
chercher le bout de l'ouest, le dit cap de Corientes qui nous 
restoit, sur les trois heures, une lieue au nord-nord-est. Nous 
le rangeasmes à cause d'une terre basse qui en est cinq 
lieues au large. Elle paroist comme une isle, ne voyant que 
les bouts et que la terre qui en est au nord-est, si plate qu'on 
ne voit que des arbres à cause d'un grand enfoncement, qui 
couvre à l'est-nord-est. De la pointe de l'ouest du cap, à soleil 
couchant, il nous restoit au nord-ouest quart d'ouest sept 
lieues. A la mesme heure, Olivier Lagarenne, de Lorient, est 
mort, que nous jetasmes. A sept heures au soir, nous ran- 
geasmes la coste qui court au cap Saint-Antoine, à petite 



224 JANVIER 1699. NAVIGATION DU MARIN 

voiles. A une lieue près, sur les dix heures du soir, nous 
mismes à travers d'un vent d'est, le cap au sud, jusqu'à 
quatre heures du matin que nous arrivasmes à lof pour lof 
pour mettre Tamure à stribord, le cap au nord, pour chercher 
le cap Saint- Antoine, que nous vismes sur les six heures du 
matin au vent à nous. 

Le jeudi 1 5®, au matin, ledit cap nous restoit à nord quart 
de nord-est deux lieues; nous le rangeasmes à une lieue près, 
à cause d'un haut fond , qui est cinq lieues à Touest-nord- 
ouest du dit cap, un point entre le récif du cap Catoche qui 
fait le commencement du golfe et le danger. Il n'y a que 
vingt-cinq lieues de passage; à midy ledit cap Saint-Antoine 
nous restoit au sud-est, six lieues. Sa route nous valut nord- 
quart d'ouest, d'un vent de nord-est, ayant arresté nostre 
point, qui est par 22 degrez 6 minutes latitude observée ; lon- 
gitude, 288 degrez 28 minutes. 

Levendredy 16®, à midy, jusqu'au samedi 17% les vents 
ont varié depuis Test jusqu'au sud ; nous gouvernasmes les 
vingt-quatre heures au nord. Cependant la route n'a valu que 
le nord quart de nord-est, les courants nous ayant entraisnez 
au sud-est dix lieues; latitude observée, 23 degrez 56 mi- 
nutes. 

Le samedy 17% à midy, jusqu'au dimanche 18*^ à midy, 
les vents ont continué au sud, beau temps. Nous fismes le 
nord quart de nord-ouest jusqu'à minuit, et le nord-nord- 
ouest jusqu'à midy, fait par l'estime vingt-six lieues, et par la 
hauteur on a trouvé vingt et une lieues, ce qui fait encore 
conjecturer que les courants continuent de nous traisner au 



JANVIER 1699. NAVIGATION DU MARIN. 225 

Le dimanche i8*, à midy, jusqu'au lundy 19* à mîdy, les 
vents ont varié depuis Touest-sud-ouest jusqu'au sud, beau 
temps. Nous fismes le nord-nord-ouest depuis minuit jusqu'à 
quatre heures. Nous baissasmes notre petit hunier sur le 
mast pour attendre le François, qui estoit derrière; nous cin- 
glasmes au nord-nord- ouest vingt lieues ; latitude observée, 
25 degrez 55 minutes. 

Le lundy 19', à midy, jusqu'au mardy 20* à midy, mesme 
vent. Sur les cinq heures, il s'est levé une brume, qui a duré 
trois heures. Sur les neuf heures du matin, nous sondasmes 
sans avoir trouvé fond, calme presque tout plat. Il s'est levé 
aussitost un brouillard au nord-est, où les vents ont sauté 
tout d'un coup, qui nous ont fait prendre les ris dans nos hu- 
niers, sans discontinuer jusqu'après midy. La route a valu, 
selon Testime, 26 degrez 54 minutes; le chemin, vingt lieues. 
Le mardy 20^, à midy, jusqu'au mercredy 21® à midy, les 
vents ont varié depuis le nord-est jusqu'au sud-ouest. Nous 
fismes petites voiles avec les deux basses voiles sur les dix 
heures du soir. Le François a mis en travers pour sonder ; 
nous fismes de mesme sans avoir trouvé fond. Nous mismes 
nostre grand hunier, les deux ris dedans. Sur la nuit, le temps 
s'est couvert, avec tonnerre et esclairs continuels, qui ont duré 
jusqu'à six heures du matin, que nous avons serré nostre 
grand hunier et largué nostre grande voile. Quelque temps 
après, les vents ont sauté au sud-est-sud-sud-ouest. Dans un 
grain tourmenté, des vents avec de la pluye à verse qui nous 
a fait larguer nostre misaine et mis en travers à sec; le ciel 
estoit si couvert qu'à sept heures il ne paroissoit pas de jour. 
Ensuite les vents ont modéré au sud-ouest et à l'ouest-sud- 



220 JANVIER 1699. NAVIGATION DU MARIN 

un peu grande; la route n*a valu que le nord quart de nord- 
ouest trente-trois lieues; latitude observée, 28 degrez 33 mi- 
nutes. 

Le mercredy 2i« à midy, jusqu'au jeudy 22* à midy, les 
vents ont esté ouest-sud-ouest jusqu'à cinq heures du soir, que 
nous arrivasmes. 

Un vent d'ouest et de nord-ouest toute la nuit. Il a esté si 
calme que le navire avoit de la peine à gouverner. Sur les 
trois heures du matin, nous remismes à l'autre bord. Les 
vents estant revenus au sud-ouest, nous fismes plusieurs 
routes qui n'ont valu que le nord ; cinglé trois lieues, latitude 
estimée : 28 degrez 38 minutes. 

Le jeudy 22% à midy, jusqu'au vendredy 25* à midy, les 
vents ont régné au sud-est; à soleil couchant, nous mismes 
en travers pour sonder. Sans fond. Sur les dix heures du soir, 
nous resondasmes par soixante-dix brasses d'eau, fond de 
vase avec un peu de sable fin. Sur les trois heures du matin, 
nous retournasmes, Tamure à bâbord, et portasmes toute la 
nuit le feu, à cause de la brume qui estoit fort espaisse; nous 
restasmes en travers toute la nuit. Sur les six heures du ma- 
tin, M. d'Iberville a fait chasser les traversiers, que nous 
attrapasmes quelque temps après. Depuis six heures du 
matin, les vents ont varié depuis l'ouest-nord-ouest jusqu'au 
nord, qui n'ont pas duré. Toutes les routes, pendant les 
vingt-quatre heures, n'ont valu que le nord quart de nord- 
ouest. Nous sondasmes soixante brasses d'eau, ihesme fond, 
vase, sable fin, fait vingt lieues; latitude estimée, 29 degrez 
38 minutes. 

Le vendredy 23«, à midy, jusqu'au samedy 24*, les vents 



JANV. 1699. VUE DE LA TERRE. ON RANGE LA COTE 227 

nous sondasmes quarante brasses, fond sable gris, un peu 
plus gros avec de petits coquillages; à quatre heures, trente 
brasses, mesme fond, mais plus gros. Sur les cinq heures du 
soir, la Badine a, arboré un pavillon hoUandois pour mouiller; 
nous eusmes en mesme tems connoissance de la terre, qui 
paroissoit toute basse. Nous en pouvions estre à six lieues. 
Nous rangeasmes la Badine, qui nous a crié de forcer de 
voiles sur la terre, pour la mieux reconnoistre, ce que nous 
fismes. Ensuite nous sommes venus mouiller par son travers 
par les trente brasses; mesme fond. Nous vismes un feu au 
nord-nord-ouest, qui dura toute la nuit, fait par les Indiens 
de la Floride. Toute la nuit, il a venté bon vent d'est-nord- 
est, qui estoit extrêmement froid. Latitude : 29degrez 5j mi- 
nutes. 

Le samedy 24®, sur les six heures du matin, nous appro- 
chasmes d'un vent de nord-est. Nous courusmes au nord- 
ouest et à l'ouest-nord-ouest, sur le petit traversier, qui estoit 
trois lieues sous le vent à nous. Le François et la Badine ont 
mis au plus près du vent pour mieux reconnoistre la terre. Sur 
les dix heures du matin, nous donnasmes la remorque au 
petit traversier. Ensuite nous fismes le nord quart de nord- 
ouest pour rejoindre nos vaisseaux. Nous sondasmes trente 
brasses, fond de vase avec du sable noir.. Deux heures après, 
fond de sable gris, vingt-huit brasses; une heure après, fond 
de petit corail avec ponce ; à quatre lieues de terre, vingt- 
deux brasses; à trois lieues, dix-neuf et dix-huit brasses, fond 
de sable fin. Depuis midy que nous joignismes nos vaisseaux, 
nous rangeasmes la coste à deux lieues près. A soleil cou- 
chant, nous mouillasmes par les dix-huit brasses. 



228 JANVIER 1699. MOUILLAGE DES NAVIRES 

appareiilasmes d'un vent d'est ; nous tinsmes le vent au plus 
près ; la biscayenne alla à terre pour reconnoistre un cap au 
dedans duquel il paroissoit une rivière, où il n'y avoit pas 
d'entrée. Nous arrivasmes à l'ouest ; nous sondasmes douze 
brasses ; nous descouvrismes plus de quinze lieues de terre 
plate, qui s'estend au nord-est et ouest-sud-ouest. Il paroist 
dessus des sables fort fins, que nous prismes pour des brillants, 
tant ils sont blancs. Sur les dix heures du matin, nous des- 
couvrismes un grand lac, qui couroit l'ouest, au dedans du- 
quel il paroist une terre, qui est couverte de quantité d'arbres 
fort hauts. Toute la journée les vents ont régné à Test; beau 
temps. Les deux traversiers ont rangé la coste tout du long à 
la portée d'un boucanier; ils ont tousjours trouvé cinq brasses 
d'eau. Sur les six heures du soir, nous mouillasmes par les 
douze brasses, sable fin. Toute la nuit, les vents ont continué 
à l'est avec de la brume. Les marées portent à l'ouest, et dans 
le port elles portent nord et sud. La coste gist est et ouest. 
Le lundy 26®, sur les six heures du matin, nous fismes 
servir du mesme vent d'est avec de la brume. Sur les neuf 
heures, nous vismes un cap tout bas, à l'ouest duquel il pa- 
roissoit une passe, dans laquelle nous vismes deux navires. 
Une heure après, la brume s'augmentant de plus en plus, le 
François a tiré cinq coups de canon, pour mouiller par les 
dix brasses, fond de sable fin. Nous tirasmes plusieurs coups 
de mousquets pour respondre au)c traversiers, qui tiroient 
également, de crainte qu'ils ne s'escartassent de nous dans la 
brume. Les deux navires que nous vismes dans le lac tirèrent 
deux coups de canon et ont détaché une chaloupe pour nous 



JANV. 1699. SANTA MARIA DE GALVEZ DE PENSACOLA 22g 

Toute la nuit les vents ont battu à l'est, beau temps avec de la 
bruine fort espaisse. 

Le mercredy 27*, M. de Lesquelet, lieutenant de la Badine, 
alla reconnoistre les deux frégates, qui estoient espagnoles, 
Tune de dix-huit et l'autre de vingt canons, qui estoient là 
depuis quatre mois pour establir une colonie. Le comman- 
dant le receut très bien. Il leur dit que le Roy avoit otiy dire 
que cinq à six cents Canadiens estoient descendus pour s'em- 
parer des mines; que nous estions venus pour les arrester, 
que nous avions pris ces deux traversiers qui estoient four- 
bans, et qu'ayant appris d'eux qu'il y en avoit un autre de 
cinquante à soixante pièces, le François, qui estoit à Saint- 
Domingue, s'estoit joint à nous, qu'il demandoit pour faire de 
l'eau et du bois, qu'il estoit expédient pour cela que nous en- 
trassions. Le commandant dit qu'il avoit ordre de ne laisser 
entrer personne, néantmoins il permit d'entrer à M. de Les- 
quelet, et le major avec sa chaloupe revint. En desbordant, 
on tira trois coups de canon pour le salut. Ils ont un fort de 
pieux, et ils sont environ trois cents hommes, deux Augus- 
tins et deux Recollectz. M. de Lesquelet et le major espa- 
gnol arrivèrent sur les deux heures après midy au François, 
avec quelques présens pour M. le marquis de Chasteaumorant, 
qui leur envoya quelques dames jeannes de vin. Le major 
s'en retourna; en desbordant, on tira sept coups de canon 
pour le salut. 

Le mercredy 28®, les canots de nos trois navires sont allez 
sonder l'entrée de la rivière nommée par les Espagnols 
Santa-Maria de Galves de Pensacola. Ils ont trouvé un très 
beau port, le moins d'eau estant de vingt pieds, par le rap- 



23o JANVIER. 1699, BAIE DE LA MOBILE. 

Sur le midy, une chaloupe des deux frégates, dans laquelle 
estoit le capitaine, est ailée à bord du François^ qui a apporté 
un ordre, par lequel il ne permettoit pas d'entrer. Nous 
avions desjà levé l'ancre, que nous laissasmes tomber aussi- 
tost. Ils dirent que nous n'avions qu'à mouiller devant, qu'ils 
nous apporteroient de Teau et du bois; apparemment que 
leurs matelots apprirent au François que nous estions venus 
à la coste pour nous establir. Nos messieurs jugèrent à pro- 
pos de passer outre. C'est asseurément un très beau port, 
aussy beau au moins que Brest, et que nous perdismes par 
nostre retardement. Il y a des masts pour en fournir toute la 
France. Sur les six heures du soir, nous mismes notre felou- 
que à bord, en regrettant un si bel endroit. 

Le jeudy 29% calme tout plat avec de la brume conti- 
nuelle, des vents variables, qui nous ont empesché d'appa- 
reiller. 

Le vendredy 3o% sur les sept heures et demie, nous fismes 
voile d'un vent d'est-nord-est pour reconnoistre la baye de la 
Mobile. Nous n'approchasmes la terre que de trois lieues. 
Nous fismes le sud-ouest quart d'ouest et l'ouest -sud-ouest 
sur les quatre heures du soir, nous gouvernasmes au sud- 
ouest, n'ayant trouvé que cinq brasses d'eau. Le François^ 
qui estoit en ce tems là au large de nous, nous dit qu'il n'a- 
voit trouvé que cinq brasses. Il a tenu le vent pour courir au 
large. Quelque temps après, il se rallia à nous; nous mouil- 
lasmes sur les six heures du soir par les neuf brasses, fond de 
sable fin. 

Le samedy 3i% sur les sept heures du matin, nous fismes 



FÉVRIER 1699. SONDAGE DE LA BAIE 23 1 

mismes aussîtost en travers, croyant que c'estoît quelque 
haut-fond; nous envoyasmes sonder nostre chaloupe, qui 
trouva huit brasseç, ensuite nous fismes servir; après que 
nous eusmes repassé le lit, nous niouillasmes par la mesme 
eau, bon fond. On détacha M. de Villautrey, avec un pilote, 
pour sonder la Mobile avec les deux traversiers. Sur les six 
heures du soir, le grand s'est eschoué, la marée l'ayant em- 
mené sur un banc de sable. Il a tiré plusieurs coups de canon, 
dont nous ne vismes que le feu. Quelque temps après il s'en 
cstosté. Toute la nuit, les vents ont battu au sud-est; deux 
heures avant le jour, ils sont venus au sud-sud-ouest avec de 
la pluye à verse. Nous ne pusmes tenir debout au vent, quoy- 
qu'il ventast assez fort, par les grands courans, qui partoient 
au sud-est. 

Le dimanche i*' février, sur les dix heures du matin,, nostre 
felouque, estant revenue de la descouverte, nous a dit qu'il 
n'y avoit pas d'eau, selon le rapport que leur en a fait M. de 
Lesquelet. Luy, estant arrivé à son bord, dit qu'il y avoit 
cinq brasses d'eau, ce qui a esté cause que M. d'Iberville y 
alla lùy-mesme avec M. de Sauvolle. Ces deux traversiers ont 
esté obligés de mouiller à cause des courans et des vents de 
sud-ouest, qui les portoient à terre. Nous appareillasmes 
avec nos huniers pour nous mettre au large, estant mouillés 
trop proche d'un rescif, qui va joindre la grande terre et brise 
presque partout, en dedans duquel il y a un petit islet tout 
noyé, qui gist est et ouest du cap, qui fait la baye de la Mobile 
et deux autres grands islets qui sont un peu plus enfoncés, 
esloignés de la grande terre plus de trois lieues. Dans les 
mgt-quatre heures, les vents ont esté variables avec beau- 



232 FÉVRIER 1699. BAIE DE LA MOBILE 

des nuages qui s^élevoient au sud, qui nous présageoient du 
mauvais temps. 

Le lundy 2*, les vents furent toujours à Test et à Test-sud- 
est avec de la pluye continuelle au soir aux sud-est-sud et 
sud-ouest. Il a commencé à venter depuis minuit; à Touest, 
gros vent; nous filasmes un câble et demy. 

Le mardy 3**, les vents continuèrent à Touest. Mauvais 
temps, la mer fort grande avec du froid sur le midy ; ils sont 
venus à l'ouest, quart du nord-ouest, qui se sont un peu mo- 
dérés sur le soir au nord-ouest, où ils ont resté toute la 
nuit. 

Le mercredy 4*, les vents ont esté nord et nord-ouest pe- 
tits vents. A onze heures, M. dlberville est arrivé à son bord, 
dont il estoit party dès le dimanche, que le mauvais temps 
avoit empesché de venir, qui a rapporté n'avoir trouvé que 
deux pieds d'eau dans le plus profond de la passe qui est fort 
serpentante; en dedans cinq brasses, un grand lac et une ri- 
vière qui se descharge dedans, qui a flux et reflux, dont les 
marées sont nord-ouest et sud-est. Cette rivière a une si 
grande rapidité que son eau en est toute bourbeuse, entrais- 
nant des pins, les plus propres pour faire des masts d'une 
hauteur et grosseur prodigieuses. Nos gens tuèrent plusieurs 
outardes et ont trouvé plusieurs cabanes de Sauvages; sur un 
de ces islets, une grande pirogue eschouée, plusieurs pots de 
terre. Ils trouvèrent aussy plus de soixante testes dans le 
sable et plusieurs ossemens, apparemment qu'ils s'estoient 
battus. Ces Sauvages, qui sont au long de la coste, sont va- 
gabonds; quand ils sont saouls de viande, ils viennent à la 
mer pour manger du poisson, où il est en abondance. Nos gens 



FÉVRIER 1699. APPAREILLAGE. 233 

A une heure après midy , la Badine a arboré un pavillon os- 
lendois pour nous faire appareiller. Nous levasmes nostre 
ancre touée, qui estoit au sud-est, que nous avions portée, 
de peur d'embarrasser notre grande ancre. Entre deux et 
trois heures, nous estions sous voiles d'un petit vent de nord, 
temps fort serein. Nous fismes Touest et Touest quart de sud- 
ouest. Sur les quatre heures, les vents sont venus à Touest- 
ouest-sud-ouest. Nous portasmes au plus près. Quelque tems 
après, ils sont venus au nord : au soleil couchant, nous ob- 
scnasmes la variation, qui estoit d'un degré. Sur les six 
heures, nous mouillasmes par les quatorze brasses, fond de 
sable vaseux. Sur les trois heures après midy, on prit hau- 
teur à Testoile polaire, qui estoit l'heure qu'elle passoit à son 
méridien au-dessus du pôle. Nous estions pour lors près de 
trois lieues au sud du bout de louest de la baye de la Mo- 
bile. Toute la nuit, les vents ont battu au nord ; petits vents, 
tems serein et froid. La baye de la Mobile, ainsi nommée par 
les Espagnols, est, selon les observations que nous en avons 
faites, par la latitude de 3o degrez et la longitude de 28 de- 
grez 26 minutes. 

Le jeudi 5«, nous appareillasmes d'un petit vent de nord ; 
nous fismes l'ouest et l'ouest quart de sud-ouest, et à midy 
on prit hauteur 29 degrez 5o minutes. Sur les trois heures, 
les vents sont venus tout d'un coup à l'ouest-sud-ouest. 
Nous courusmes bande du nord-ouest. Sur les cinq heures 
du soir, le François a mis à l'autre bord pour courir au 
large, se trouvant trop proche de la terre. Au soleil cou- 
chant, on monta en haut, on vit depuis les islets de la baye 

de la Mobile iusau'à une ÎsIp. Hnnt Ip hont narnîst rnmmp un 



234 FÉVRIER 1699. RECHERCHE d'uNE PASSE 

terre qui court est et ouest de la baye de la Mobile, quinze 
lieues entre les deux islets, à trois lieues au large. Sur les cinq 
heures du soir, nous mouiliasmes par les dix brasses, fond 
de sable vaseux, quatre lieues au sud-est de cette isle. Toute 
la nuit, les vents ont esté à la bande de Touest, beau temps; 
les courants ont porté au sud-est. Quand on prit hauteur, on 
estoit quatre lieues au large de la terre. 

Le vendredy 6*, sur les six heures du matin, la biscayenne 
de la Badine est allée reconnoistre une passe qui paroissoit 
entre les islets, dont nous partons, et la grande terre-, le 
François et les traversiers, qui estoient derrière nous, ont 
mis dans ce temps-là sous voile pour nous rejoindre. Sur 
les six heures, nous appareillasmes d'un petit vent de nord le 
cap à l'ouest, ensuite au nord-ouest et Touest-nord -ouest. 
Sur les quatre heures, nous fismes l'ouest-sud-ouest d'un 
vent du sud-est pour nous mettre au large de la terre. Au 
soleil couchant, la pointe de cette isle nous restoit au nord- 
nord-ouest quatre lieues. Nous mouiliasmes surj les six 
heures par les onze brasses, fond de vase sableuse; les vents 
ont esté variables ; la biscayenne a touché à terre de cet islet, 
afin d'aller de plus grand matin reconnoistre d'autres, au 
dedans desquels nous voulions mouiller. Cet islet, dont nous 
avons parlé ci-dessus, est par la latitude de 3o degrez et la 
longitude de 282 degrez 34 minutes. 

Le samedy 7*, à sept heures du matin, nous appareillasmes 
d'un vent d'ouest-sud-ouest, beau temps; nous courusmes 
au nord-ouest sur la terre jusqu'à neuf heures qu'on mit à 
l'autre bord, le cap au sud. Nous vismes un islet au sud- 
ouest tout à la vene, et la bisca venue qui couroit entre les 



FÉVRIER 1699. EXPLORATIONS ET SONDAGES 2^5 

heures et demie, nous rebandasmes de bord, le cap au nord- 
ouest et à Touest-nord-ouest, d'un mesme yent d'ouest-sud- 
ouest et de sud-ouest. Entre onze heures et midy, la bis- 
cayenne arriva à bord de la Badine, qui n'avoit rien descouvert, 
à ce que nous dit M. d'Iberville. On vit un islet au nord- 
ouest de nous, quatre lieues, et d'autres au sud-ouest qui 
formoient un grand enfoncement. Nous trouvasmes tousjours 
dix brasses; on prit hauteur : 29 degrez 55 minutes. Une 
heure et demie après midy, nous virasmes de bord d'un vent 
d'ouest quart de nord-ouest, le cap au sud-ouest quart de 
sud. Sur les trois heures, les vents estant venus à la bande du 
sud-est, nous arrivasmes sur Tislet qui nous restoit au nord- 
ouest. Nous mouillasmes, sur les cinq heures, par huit 
brasses etdemie d'eau, fond de vase, bonne tenue. Trois lieues 
au sud-est du dit islet, nous trouvasmes les marées est et ouest ; 
toute la nuit les vents ont battu à l'ouest, beau frais. 

Le dimanche 8*, sur les six heures du matin, M. de Sur- 
gères est allé dans la petite felouque reconnoistre un islet qui 
nous restoit à Touest-nord-ouest et un autre qui nous restoit 
au sud. Nous trouvasmes les marées est et ouest-, les vents 
ont esté variables. 

Le lundy 9*, sur les neuf heures du matin, nous appa- 
reillasmes d'un vent d'est avec nostre petit hunier et nostre ar- 
timon, pour aller mouiller à l'abry d'un islet qui nous restoit 
au sud, qui est le vent le plus à craindre dans cette coste. 
Nous mismes en travers, pendant une horloge, en attendant 
que le petit traversier fust allé sonder devant nous. Sur le 
midy, nous mouillasmes par les sept brasses fond de vase, à 
une lieue et demie dudit islet, au sud. 



236 FÉVRIER 1699. EXPLORATIONS ET SONDAGES 

à Test, petit vent, nous avons appareillé pour aller mouiller au 
nord de cet islet, que M. le chevalier de Surgères avoit esté son- 
der les jours précédens. Nous avons fait le nord-ouest quart de 
nord pour aller chercher le grand traversier, qui avoit mouillé 
dans lapasse; ensuite, la pointe de l'ouest de Tislet, que nous 
avons rangé à la portée d'un boucanier. Nous mismes nos 
chaloupes de lavant pour nous tirer, tant à cause du calme 
que des marées, qui nous dérivoient à Touest. Nous estions 
pour lors au large de la pointe, et quand nous avons esté en 
dedans, nous avons trouvé des contre-marées, qui nous por- 
toient à Test. Nous n'avons pas trouvé moins de quatre 
brasses d'eau dans la route, ce qui a obligé le François de 
mouiller par les cinq brasses^ ne voulant pas se risquer à 
entrer, quoyqu'il ne tire que dix-sept pieds d'eau, plus de 
demi-lieue au large de ladite isle. Gomme les vents se haloient 
toujours au sud-est avec une brume fort espaisse, nous avons 
mouillé, et ensuite nous nous sommes trouvés près d'une 
demi-lieue directement au sud-est quart d'est. Sur les six 
heures du soir, nous avons mouillé par les vingt-deux pieds 
d'eau, fond de vase molle, où nous sommes affourchés sud- 
est et nord-ouest. La pointe de l'est de l'islet, sur laquelle il y 
a quantité d'arbres, nous restoit à l'est-nord-est, et l'autre 
pointe, qui est toute plate, nous restoit au sud-ouest quart 
d'ouest. On est à l'abry, dans cette rade, depuis l'est-nord- 
est jusqu'au sud-ouest par le mesme islet, et des vents d'ouest 
par un autre islet, qui en est esloigné d'environ deux lieues. 
Les deux islets gisent est et ouest, prenant un peu du nord- 
ouest, et sont par latitude de 3o degrez, où nous sommes 

mrfcnill^c t^t Pontro ÎcIai- Ia r\1iic o l'i^iioci- Act nar lo Irkncrîfnrlp 



FEVRIER 1699. PISTES DE SAUVAGES. 287 

grande isle, qui semble estre la grande terre, n'en voyant point 
de bout, qui peut estre par la latitude de 3o degrez 22 mi- 
nutes, estant au nord de Tislet, où nous sommes mouillés 
quatre lieues, en sorte que nous sommes entourés de Tisle de 
tous costés; les marées sont sous cette isle est-ouest. 

Le mercredy 1 1«, nous commençasmes, dès la pointe du 
jour, à mettre le bois de notre biscayenne à terre pour la 
monter et y faire une tente, où nos gens travaillèrent. Le Jour 
les vents battirent au sud, beau temps ; sur le soir, le temps 
se couvrit. Il fit quelques coups de tonnerre et quantité 
d'esclairs; dans la nuit, ils vinrent à Touest et commencèrent 
à venter, et après minuit, au nord et au nord-ouest qui 
estoient extresmement froids et ventoient beaucoup. 

Le jeudy 12* au matin, on mit masts de hune bas, et nous 
appareillasmes nos vergues; sur le midy, beau temps, les 
vents s'estans beaucoup modérés; le soir, la Badine tira trois 
coups de canon pour advertir les Sauvages, qui faisoient du 
feu; dans la nuit, les vents continuèrent tousjours. A la bande 
du nord-est il faisoit grand froid. 

Le vendredy i3«, M. d'Iberville ayant veu le 12 les feux à 
la grande isle, à trois lieues de luy au nord, prit le Père 
Ânastase avec luy pour y aller. Il avoit sa biscayenne et un 
petit canot d'escorce, parce que nos Canadiens avoient des- 
cendu avec la mesme voiture. Nous arrivasmes à deux 
heures après midy. Nous vismes les pistes des Sauvages, qui 
n'estoient sortis que du matin. Nous y cabanasmes; le feu 
s'estantpris aux herbes, les Sauvages virent nostre fumée. 

Lesamedy 14^, après avoir desjeuné, nous allasmes au long 
de la coste ; M. dlberville et son Sauvage aperçeurent aussitost 



238 FÉv. 1699. d'iberville et le père anastase a terre. 

M. d'Iberville retourna à nostre feu, mit deux haches, quatre 
couteaux, de la rassade, du vermillon et deux pipes remplies 
de tabac pour leurs présens, et pour faire voir que nous ve- 
nons en paix. Ensuite la chaloupe et le petit canot d'escorce 
allèrent costoyant la coste. M. dlberville, son Sauvage et le 
Père Anastase au long de la terre ayant fait une demy-lieue, 
M. d'Iberville et son Sauvage aperceurent trois Sauvages. Ils 
les poursuivirent; voyant qu'ils ne pouvoient pas les joindre, 
et qu'ils s'embarquoient dans leurs canots, il attendit son ca- 
not, qui, par malheur, estoit resté derrière. S'estant mis dans 
son canot, il les obligea de mettre à terre et d'abandonner ce 
qu'ils avoient. Il resta un vieillard malade, auquel il fit des 
présens, luy fit connoistre qu'il ne venoit pas en guerre, mais 
en paix. Il comprit fort bien ce qu'il luy dit et fut fort con- 
tent. Ensuite il luy dit qu'il alloit cabaner à un quart de 
lieue de là. Ce mesme soir, nous fusmes le voir. Il nous fit 
entendre par signes de le desbarquer et de luy faire faire du 
feu. Nous le fismes avec plaisir. Il a voit une jambe pourrie. 
Nos gens, qui estoient à la chasse, surprirent une vieille 
femme qui estoit cachée; ils l'emmenèrent au vieillard, où 
nous estions. Elle croyoit que c'estoit son dernier jour. On 
luy fit des présens. Elle fut tesmoin de la charité, que nous 
avions rendue au vieillard, qui nous promit qu'aussitost que 
ses gens seroient de retour, il nous feroit piler du blé d'Inde 
pour nous festiner. Nous les laissasmes ensemble, et retour- 
nasmes chez nous. La vieille alla chez ses gens le mesme soir, 
et leur fit un récit entier de ce qui s'estoit passé. 

Le dimanche i5« au matin, M. d'Iberville et le Père 
Anastase furent derechef voir le vieillard; par malheur, le 



FÉV. 1699. PREMIERS RAPPORTS AVEC LES INDIENS 239 

qu'il eut de la peine à se retirer; nous Testeignismes et le 
mismes sur une peau d'ours. Ce pauvre malheureux expira 
une demy heure après devant nous. Nous entendismes que 
les autres venoient à nous chantant. Nous les attendismes 
quelque temps, mais la peur les prit; ils n'osèrent approcher. 
Nous retournasmes à nostre cabane. Sur les dix heures, 
ils rencontrèrent nos chasseurs, qui les affermirent tellement, 
qu'ils les amenèrent à nous chantant avec un baston à la main, 
fait en manière de pipe; nous les embrassasmes, frottant 
leurs ventres. On leur donna à fumer et des présens de toute 
manière. Ensuite M. d'Iberville envoya à la cabane quérir la 
chaudière ; nous mangeasmes ensemble. Deux vieilles piloient 
en mesme temps du bled d'Inde pour nous festiner ensuite, 
ce qu'ils firent. Ils nous nommèrent leurs alliés, et nous ap- 
prismes quelques mots de leur langue, ensuite nous nous re- 
tirasmes chez nous. 

Le lundy i6*^, la chaloupe B}\a costoyer. M. d'Iberville, 
son frère, le Père Anastase et quelques autres, nous allasmes 
à leurs cabanes, que nos gens avoient veues le jour aupara- 
vant. Nous trouvasmes des marais assez difficiles. Deux de 
nos gens, qui devançoient, les ayant trouvés, tirèrent deux 
coups de fusil qui estoient le signal ; aussitost nous y allas- 
mes. Le temps estoit extrêmement beau. Les ayant trouvés, 
on fit des présens à ceux que nous n'avions pas encore veus. 
On leur proposa, s'ils vouloient venir avec nous dans une cha- 
loupe qui estoit là, que nous leur laisserions trois de nos 
gens à leur place, ce qu'ils acceptèrent. M. d'Iberville laissa 
son frère, nommé M. de Bienville, garde de marine; aussitost 
nous nous embarquasmes dans la chaloupe avec trois Sau- 
vages. Nous arrivasmes à nos vaisseaux à trois heures après 



240 FÉV. 1699. PREMIERS RAPPORTS AVEC LES INDIENS 

midy. On les régala, on leur fit des présens considérables. 
Ils y couchèrent, les Sauvages estans à une portée de pistolet 
des vaisseaux. Le chef chanta la chanson de paix. 

Le mardy 17% on leur fit voir toutes les manœuvres du 
vaisseau et les canons, on en tira mesme à balles devant eux. 
Ils ne pouvoient assez considérer ce qu'ils voyoient. Après 
midy, M. d'Iberville s'embarqua avec eux pour les ramener. 
Il faisoit un bon vent de sud, et, en arrivant, il trouva tous les 
Sauvages qui l'attendoient pour luy présenter le calumet; il 
leur fit des présens de toute façon. Ils luy firent connoistre 
qu'ils haïssoient les Espagnols. Il passa le mercredy 18^ avec 
eux; ils luy promirent qu'ils iroient avec luy. Ils luy nommè- 
rent leurs alliés, qui sont les Ommas et Tangibaos, desquels 
nos gens eurent connoissance en descendant le Mississipi. 
Ils dirent à M. d'Iberville qu'ils alloient à la chasse pour tuer 
des bestes pour luy faire festin, qu'ils luy apporteroient des 
bœufs, animaux qui sont fort nombreux, ou des chevreuils et 
des coqs d'Inde, qu'ils alloient à dix lieues de là, qu'ils revien- 
droient dans trois jours, qu'aussitost qu'ils seroient arrivés de 
la chasse, ils feroient une grande fumée; que luy, quand il la 
verroit, il tireroit trois coups de canon. Aussitost M. d'Iber- 
ville, le vent estant bon nord, mit à la voile; il arriva le 
jeudi 19 à midy à bord. Il nous dit toutes ces nouvelles, qui 
nous ont resjouis. Ils admirèrent, entre autres choses, la longue 
veue. Ils ne pouvoient comprendre comment on voyoit loin 
d'un costé, et de l'autre fort près. L'eau-de-vie, qui brusloit et 
qu'après on la buvoit, les estonnoit aussf. Ils promirent qu'a- 
près le festin, ils viendroient avec nous à Mississipi. Ils 
dirent au'avant entendu tirer du ranon. ils e<5tnîent v#»nii«5. 



FÉVRIER 1699. RIVIÈRE DES PASCOBOULAS 24 1 

cinq lieues dans le Mississîpî. Ils sçavoient que M. de La 
Salle s'estoit battu contre eux. 

Le samedy 2i«, M. le marquis de Chasteaumorant mit à 
la voile à six heures du matin pour Saint-Domingue. A midy 
nous vismes la fumée au mesme endroit que les Sauvages 
nous avoient marqué; aussîtost M. dlberville, qui disnoit au 
Marin, fit tirer trois coups de canon; au soir on en tira en- 
core deux. On disposa les deux biscayennes pour partir. 

Le dimanche 22* au matin, M. d'Iberville, M. de Les- 
quelet, lieutenant de la Badine, et tous les Canadiens de son 
bord, M. de Surgères, M. de SauvoUe, enseigne du Marin ^ 
avec les Canadiens du mesme bord, partirent pour le festin 
à sept heures du matin, avec un vent d'est. 

Le lundy 23« et le mardy 24% grand vent de nord, ce qui 
fut cause que les Sauvages ne vinrent pas, nos messieurs les 
ayant attendus. 

Le mardy 25®, M. de Surgères, M. de Lesquelet et M. de 
Sauvolle revinrent à quatre heures du soir, M. d'Iberville es- 
tant resté pour attendre. Les Sauvages estant arrivés, on dis- 
posa les deux felouques pour partir de grand matin pour 
aller reconnoistre la Rtpière des Pascoboulas^ avec des vivres 
pour dix ou douze jours. M. de La Villautrey, des Jourdis, en- 
seignes, et Cateau, pilote, sondèrent autour de nos vaisseaux ; 
on trouva dix-sept pieds d'eau au large, et plus à terre jusqu'à 
cinq brasses. 

Le jeudi 26% M. de La Villautrey, des Jourdis, enseignes, 
avec deux pilotes, partirent dans les deux felouques pour aller 
reconnoistre la rivière ci-dessus, qui est à Test de nos navires. 
Il ont esté à la grande terre trouver M. d'Iberville pour 



242 FÉV. 1 699. DÉPART DE 5 1 HOMMES DANS DEUX BISCAYENNES 

est de risle où nous sommes mouillés. On trouve au nord- 
est d'icy une isle qui s'estend sud-est et nord-ouest une lieue, 
en dedans de laquelle il y a trois brasses d'eau, et les navires 
peuvent y estre à l'abry de tous vents, qui est dans la route de 
cette rivière. On y peut faire de Teau et du bois, et elle ne peut 
estre esloignée de la grande terre que de deux lieues, et de là 
à cette rivière il n'y a presque pas d'eau. Elle a environ une 
grande lieue d'emboucheure. Elle se descharge à la mer 
par quatre branches qui sont formées par deux islets qu'elle 
a à son emboucheure. M. d'Iberville revint de la terre, où il 
estoit resté avec sa biscayenne pour tascher de trouver quel- 
ques Sauvages, afin de pouvoir avoir quelque connoissance 
de la rivière de Mississipi, ceux qui luy avoient promis de le 
régaler dans quatre jours luy ayant manqué de parole, soit 
à cause des mauvais temps qu*il fit pendant cet intervalle, ou 
peut-estre que leur chasse ne fut pas bonne. 

Le vendredy 27®, M. d'Iberville, son frère et vingt hom- 
mes s'embarquèrent dans la biscayenne. M, de Sauvolle, lieu- 
tenant du MartHy avec le Père Anastase, Récollect, Cateau, 
pilote, et vingt hommes, s'embarquèrent dans l'autre bis- 
cayenne, ce qui faisoit en tout cinquante et un hommes, tant 
Canadiens que flibustiers, que nous avions pris à la coste 
de Saint-Domingue, qui dévoient rester là, en cas que nous 
eussions trouvé un terrain propre pour un establissement. 
Nous avions pour vingt jours de vivres, et nous estions tous 
armés de fusils, pistolets, sabres, bayonnettes, espées, et deux 
pierriers dans chaque biscayenne, pour nous défendre des in- 
sultes des Sauvages au cas qu'ils se fussent opposez à nostre 
descouverte. 



FÉVRIER 1699. EXPLORATION. NOMBREUX ILETS 243 

à la voile avec un canot d^escorce chacun à la remorque, d^un 
vent de sud-est assez fort, temps couvert. Nous fismes sud- * 
ouest quart d'ouest pendant une horloge. Ensuite nous tins- 
mes au plus près, les vents se halant au sud-sud-est, et pour 
passer au large d'une isle qui est deux lieues à l'ouest de nostre 
isle où nous sommes mouillés. Au sud de cette isle nous 
trouvasmes un haut fond, où la mer rouloit beaucoup. Con- 
tinuant nostre route au sud-ouest et au sud-ouest quart de sud, 
nous trouvasmes quatre petits islets, qui ne sont que des sables, 
fort près les uns des autres, qui s'estendoient au nord et au sud, 
où nous nous traisnasmes plus d'un quart de lieue, n'y ayant 
que deux pieds d'eau. La mer estoit fort belle, quoyqu'il ven- 
tast beaucoup, estant à Tabry des autres islets qui sont au 
large ; les vents sautèrent tout d'un coup au nord-est. Nous 
gouvernasmes au sud près d'un islet, nous donnasmes plu- 
sieurs acculées, n'y ayant que deux pieds et demy d'eau. Ayant 
fait depuis cet islet deux lieues au sud-est, nous descouvris- 
mes un autre enfoncement, et la terre, qui couroit à l'est-sud- 
est, qui est fermée par plusieurs islets que la mer couvre des 
mauvais temps. Ensuite nous fismes trois lieues, depuis le 
sud-ouest quart d'ouest jusqu'au sud-sud-ouest, pour nous pa- 
rer de quantité d'islets que nous trouvions dans nostre route. 
Sur les cinq heures et demie, nous mismes à terre à la pointe 
d'une isle qui s'estend nord et sud, où nous cabanasmes sans 
trouver d'eau douce. 

Le samedy 28^, sur les six heures du matin, nous nous 
embarquasmes d'un temps de brume que l'on ne voyoit 
presque pas, qui se dissipa quelque temps après. Nous fismes 
plusieurs routes entre le sud et l'ouest pour nous parer d'une 



244 FÉVRIER 1699. l'on CABANE SUR UN ILET 

que formoit une grande isle noyée, où nous voulions avoir 
passage. Nous mîsmes pied à terre. Nousy trouvasmes quan- 
tité d'huistres, qui ne sont pas si bonnes qu'en Europe, l'eau 
estant sanmastre entre les islets, à cause des eaux du fleuve 
qui s'y respandent dans les mois d'avril et may. Nous res- 
tasmes une heure; n'ayant peu trouver de passage, nous re- 
toumasmes sur nos pas. Estant hors de cet enfoncement, 
nous fismes le sud-est tout le long du fleuve, qui paroist dans 
son milieu contigu à la grande terre, et a deux branches 
dont l'une court au sud-est et l'autre au nord-ouest, en dedans 
desquelles il y a un lac. A la pointe du sud-est de cette isle il 
y a un petit lac qui traverse tout, par lequel nous voulusmes 
passer, ayant abrégé nostre chemin; mais nous n'y trouvasmes 
pas assez d'eau, ce qui nous obligea de continuer nostre route, 
A la mesme pointe il y a un petit islet, qui n'en est esloîgné 
que de la portée d'un boucanier ; no^us passasmes entre les 
deux. Après avoir doublé cette pointe, nous avons veu la 
terre qui couroit à l'ouest-nord-ouest, et une autre au sud- 
ouest quart d'ouest, qui n'est autre chose que des islets que 
la mer couvre des mauvais temps, et qui tremblent mesme 
sous les pieds quand on laisse tomber quelque chose de 
pesant. Nous fismes de là Touest-sud-ouest, les vents estant 
pour lors au sud. Nous vismes une passe entre des islets, en 
dedans desquels nous entrasmes sur les quatre heures du soir, 
où nous cabanasmes. Sur les cinq heures il s'éleva un orage 
au nord-quest. Il tonna et fit de grands esclairs avec une pluye 
continuelle toute la nuit, et gros vents variables. Nous ten- 
dismes nos voiles et pavillons pour faire de l'eau, n'en ayant 
pas et ne s'en rencontrant pas dans l'isle, et ne sçachant pas 



MARS 1699. LABYRINTHE d'iLETS. CONSTERNATION 246 

Le dimanche i*"^ jour de mars, le mauvais tems continua 
avec la pluye jusqu'à midy, que les vents sautèrent à Touest- 
nord-opest, tems sombre, petits vents sur le matin du mesme 
jour. M. d'Iberville fit couper la tige de petits arbrisseaux 
qui viennent sur ces isles, pour mettre dans les cabanes, 
y ayant plus d'un demy-pied d'eau dedans et mesme par 
dessus toute Tisle, en sorte que nous estions obligés de nous 
tenir debout le long du feu pendant la pluye. On creusa par 
toute risle pour trouver de Peau, mais elle estoit tousjours 
saumastre. On y tua plusieurs chats sauvages ; nous res* 
tasmes jusqu'au lundy dedans ce triste endroit. 

Lundy, sur les six heures du matin, nous mismes à la voile 
d'un vent du nord assez fort. Nous fismes plusieurs routes, 
entre le sud-ouest et le sud-est, pour sortir d'un labyrinthe 
d'islets dont nous estions enveloppés. Après avoir doublé une 
pointe, où nous donnasmes une acculée, nous vismes la 
grande terre qui couroit au sud- sud-est, nous la rangeasmes 
tout le long; la mer estoit si grande que nous fusmes obligés 
de mettre nos faignes, qui estoit une toile goudronnée d'en- 
viron un pied de haut, au-dessus de nostre bord, que nous 
estions obligés de tenir pour empescher la mer de s'embar- 
quer. Nous arrivasmes pendant un moment pour tenir la 
terre de plus près, et de crainte aussy de repasser la rivière. 
Nous vismes la terre, qui couroit encore au sud-sud-est et au 
sud-est; nous tinsmès les vents au plus près, avec les ris dans 
nostre grande voile, pourtascher de nous élever de la coste, les 
vents y battant tout à fait. Après avoir esté pendant deux 
heures au plus près à battre la mer, qui nous mangeoit, e^ 
craignant que quelque coud de mer nous comblast, à cause 



246 MARS 1699. DECOUVERTE DES 3 PASSES DU MISSISS1PI 

ville arriva vent arrière sur la coste, et nous ensuite, résolus 
d'eschouer nos petits bastiments à la coste et de tascher de 
les hâler en haut pour nous en retourner à nos vaisseaux, ne 
pouvant y aller par d'autre voye, la terre estant tout inon- 
dée et remplie de lacs. Nous aperceusmes une passe entre deux 
buttes de terre qui paroissoient comme de petites isles. Nous 
vismes changer Peau, que nous goustasmes, nous la trouvasmes 
douce, ce qui nous causa une grande consolation dans la 
consternation où nous estions. Peu de tems après, nous aper- 
ceusmes Teau fort espaisse et toute changée. A mesure que 
nous approchions, nous descouvrions les passes de la rivière, 
qui sont au nombre de trois, et une rapidité de courant si 
grande que nous ne pouvions presque pas avancer quoyqu'il 
ventast. Nous passasmes entre ces buttes de terre. Nous 
vismes, dans le milieu de cette passe, un brisant, sur lequel 
nous pensasmes nous perdre, ayant de la peine à le doubler, 
nous en estant aperceus trop tard. Ce brisant gist nord-est et 
sud-ouest des buttes de terre, qui sont le plus dans la rivière 
du costé du bas bord, en entrant. L'entrée de cette rivière 
court est-sud-est et ouest-nord-ouest, et peut avoir environ 
un quart de lieue de large à son emboucheure, et la coste court 
au mesme rumb de vent, qui n'est autre chose que deux 
langues de terre de la portée d'un boucanier de large, de 
sorte qu'on avoit la mer des deux costez de la rivière, qui court 
le long de la coste, ce qui fait qu'elle est si inondée. Sur les 
quatre heures du soir, nous mismes à terre une lieue et demie 
dans la rivière , parmi des roseaux dont la coste est bordée 
des deux bords, si espais qu'on a de la peine à y voir et qu'il 
est impossible d'y passer à moins que de les casser, et le 



MARS I 699. ON RETRANCHE LE PAIN. CHANT DU TE DEUM 247 

La coste est aussi bordée de quantité d^arbresd^une longueur 

prodigieuse de racines, que la rapidité du courant entraisne à 

la mer. II est impossible de mettre pied à terre sans passer 

par-dessus, qui n'ont pas plus d'un demi-pied au-dessus de 

Teau. Nous avons trouvé deux petits bras d'eau, grands 

comme nos ruisseaux en France, qui se perdent dans la mer 

du costé du nord. Nous eusmes de l'eau en abondance pour 

vivre, mais, en eschange, on retrancha le pain, ne mangeant 

que de la bouillie avec un peu de lard. Il y avoit tousjours 

des hommes en faction, de crainte de quelque surprise. Nous 

ne trouvasmes qu'environ douze pieds d'eau dans la passe, et 

il peut y avoir près de deux pieds de levée, un fond très doux, 

et en dedans douze à quinze brasses, de sorte que les navires 

peuvent aller le beaupré sur la terre, qui est toute escore. 

Le mardy 3*, sur les sept heures du matin, on dit la messe 
et on chanta le Te Deum en connoissance du fleuve de Mis- 
sissipi^ Ensuite on desjeuna fort succinctement, voulant es- 
pargner les vivres, n'ayant que deux barriques de pain, peu 
de pois et un quart de farine pour les deux biscayennes. Nous 
mismes à la voile d'un vent d'est. Nous trouvasmes un grand 
bras d'eau, qui couroit au nord-nord-est etbrisoit presquepar- 
tout. Sur les neuf heures du matin, nous demastasmes dune 
rafifale de vent au travers des deux bras d'eau, dont l'un court 
au sud-est et l'autre au sud-ouest, qui sont près l'un de 
l'autre et ne sont esloignez que de trois lieues de l'embou- 
cheurç. Nous mismes aussitost à terre pour ajuster nostre 
mast, où nous trouvasmes à terre des framboises en quantité, 
qui estoient presque meures, et quelques arbres çà et là de 



248 MARS 1699. CANOTS FAITS DE CANNES 

boucheure, elle n'a que la portée d'un boucanier de large; elle 
a de petits arbrisseaux le long de sa coste des deux bords, 
principalement du costé de stribord. En entrant, ses bords 
paroissent plus noyés, ne voyant pas de terre du tout. Nous 
vismes le long de la coste quantité de gibier, canards, ou- 
tardes, sarcelles et autres. Nous aperceusmes aussi un Idup 
cervier qui couroit le long de la coste, et un rat sarrigue, qui 
est un animal qui porte ses petits dans une bourse qu'il a sous 
le ventre. Entre cinq et six heures du soir nous mismes à 
terre, où nous cabanasmes. Quelques uns de nos gens furent 
à la chasse, qui descouvrirent plusieurs sortes de bestes, 
cerfs, chevreuils et bœufs; un assez beau pays. Les vents 
furent toute la journée à Test-nord-est, beau frais et un froid 
fort piquant. Nous fismes huit lieues, la voile nous ayant 
beaucoup aidés. 

Nous pouvions estre à dix lieues de Temboucheure; on fit la 
chaudière pour souper, comme à Tordinaire. Les Canadiens 
et les flibustiers firent le quart toute la nuit, estant alternatifs 
avec les matelots. On fit la chaudière deux heures avant le 
jour pour desjeuner. 

Le mercredy 4®, jour des Cendres, on donna des cendres à 
tout le monde, et ensuite on dit la messe. Après avoir planté 
une croix et desjeuné, sur les sept heures nous nous embar- 
quasmes. Le vent estant tout calme, nous ramasmes environ 
deux lieues. La rivière monte au nord-ouest et au nord- ouest 
quart d'ouest, ensuite elle va au nord-ouest quart de nord 
et au nord-nord-ouest. Nous vismes des canots qui sont faits 
avec trois oaauets de cannes liés ensemble» avec de petits bois 



MARS 1699. CANOT FAIT d'uN TRONC d' ARBRE 249 

nots^ quand ils sont en chasse, pour traverser d^un costé ^ 
l'autre. Sur les six heures du soir nous mistnes à terre, où 
nous cabanasmes. Nous montasmes sur des arbres, nous 
aperceusmes la mer à une demie-lieue de nous. Nous trou- 
vastnes la rapidité du courant plus forte qu'à Tordinaire. Un 
de nos canots d'escorce, avec trois hommes qui avoient resté 
derrière à la chasse, a veu, en montant, trois crocodiles au 
bord de la rivière. Nous fismes cette journée huit lieues parce 
que la voile nous servit beaucoup. Les bois commençoient 
à grossir et n'estoient pas fort espais. On pou voit voir à tra- 
vers un pays fort marescageux en dedans. Nous faisions dix- 
huit à dix-neuf lieues dans la rivière. 

Le jeudy 5% trois de nos gens allèrent à la chasse dès la 
pointe du jour ; ils virent beaucoup de pistes et entendirent 
des hurlemens de bestes. On planta une croix et on fit plu- 
sieurs marques à des arbres. On tira aussi un coup de pierrier 
pour advertir les Sauvages. On desjeuna à l'ordinaire de la 
bouillie qui avoit esté faite avec de Peau et du lard. On réser- 
voit le lard pour desjeuner. Nous vismes un crocodile de la 
grosseur de la cuisse au bord de Teau, au soleil. Nos gens 
prirent aussitost le canot d'escorce que nous avions à la re- 
morque et luy tirèrent un coup de fusil ; il se jeta aussitost 
dans la rivière. Sur les onze heures nous vismes une grande 
fumée que les Sauvages qui viennent à la chasse avoient faite, 
tant pour renouveler Therbe sèche qui est dans les prairies 
que pour faire sortir le bestail, pour le tirer plus facilement. 
A midy nous mismes à terre pour diâner, le vent nous estant 
contraire. Sur les trois heures nous vismes, en montant la 
mière, un canot d'un tronc d'arbre creusé par le feu. Nous 



250 MARS 1699. RENCONTRE DE SAUVAGES 

court au nord-ouest et au nord-ouest quart d'ouest. Entre les 
cinq et six heures nous mismes à terre en dedans d'une pointe, 
où nous cabanasmes et fismes la chaudière à Tordinaire. Nostre 
journée valut six lieues, et nous pouvions estre vingt-quatre 
lieues dans la rivière. 

Le vendredy 6*, on distribua deux corbillons de pain à 
vingt-six avec de la bouillie; on tira ensuite un coup de pier- 
rier. Sur les sept heures nous nous embarquasmes d'une 
brume si espaisse qu'à peine pouvait-on voir. La rivière con- 
tinue son cours au nord-ouest et au nord -ouest quart d'ouest, 
qui est à vingt-sept lieues de son emboucheure. Ensuite elle 
serpente depuis Iç nord-ouest jusqu'à Test et vient par Test- 
nord-est au nord-ouest. Au soleil couchant nous mismes à 
terre, où nous cabanasmes. On fit monter un homme à la des- 
couverte sur un arbre, qui ne vit rien. Deux de nos gens, qui 
s'estoient embarqués dans l'un des petits canots d'escorce, 
nous dirent avoir veu trois crocodiles, dont il y en avoit un 
d'une grosseur prodigieuse. Sur les sept heures du soir on 
tua un bœuf; nous nous faisions à trente lieues dans l'em- 
boucheure. 

Le samedy 7*, sur les sept heures du matin, nous nous em- 
barquasmes, après avoir planté des croix et en avoir fait aux 
arbres. Calme plat. Sur les neuf heures, en rangeant la coste, 
nous vismes trois bœufs couchés proche la rivière. Nous mis- 
mes cinq hommes à terre pour les suivre, ce qu'ils ne peurent 
faire, s'estant aussitost perdus dans les bois et lès roseaux. Un 
peu de temps après, au détour d'une pointe, nous vismes un 
canot avec deux Sauvages qui mirent à terre; dès qu'ils nous 
aperceurent ils s'enfuirent; une portée de fusil dans les bois 



MARS 1699. MANQUE DE VIVRES. ACHAT DE VIANDE 25 1 

Texception d^un qui nous attendit au bord de l'eau, auquel 
nous parlasmes par signes. M. d'Iberville luy donna un cou- 
teau, de la rassade et autres babioles; il nous donna en 
eschange du bœuf et de Tours boucané. M. d'Iberville fit em- 
barquer tous nos gens dans nos biscayennes, de crainte de les 
intimider, et fit entendre au Sauvage d'appeler tous ses cama- 
rades, ce qu'il fit en chantant leur chanson de paix. Peu de 
temps après, ils s'approchèrent de nous en faisant la mesme 
chose, en estendant les bras vers le soleil et en se frottant le 
ventre, qui est une marque de leur admiration et de leur 
joye, et lorsqu'ils furent proche de nous, ils nous passèrent la 
main sur le ventre, et estendirent les bras sur nous, ce qui est 
une grande amitié parmy eux. M. d'Iberville leur demanda 
par signes si les Sauvages que nous avions veus à la grande 
Passe, qui estoit vis à vis de nos navires, estoient arrivés. Ils 
nous firent entendre qu'ouy et qu'ils avoient monté par un 
petit bras d'eau qui sort de ce fleuve et se descharge à la mer, 
en ce mesme lieu où il les avoit trouvés. Il leur demanda si 
leur village estoit bien esloigné ; ils luy firent entendre qu'il y 
avoit cinq journées, en nous montrant depuis le lever le soleil 
jusqu'à la nuit, ce qui nous consterna bien, car nous com- 
mencions à nous fatiguer et manquions de vivres. M. d'Iber- 
ville leur donna de la rassade, des couteaux et miroirs ; ils luy 
donnèrent en eschange de l'ours et du bœuf boucané qu'ils 
avoient dans leurs canots. Nos gens mesme en trafiquèrent 
pour des bagatelles. Un bon vieillard estendit sa viande lot 
par lot, comme on fait dans nos marchés en Europe, et s'assit 
auprès. Deux de nos gens furent à luy, ils luy donnèrent 
chacun un couteau et emportèrent toute la viande. Il pouvoit 



252 CROCODILE MANGÉ. SERPENT A SONNETTES TUÉ 

M, d'Iberville leur demanda s'ils vouloient monter avec nous 
à leur village. Ils nous firent entendre quMls alloient â la 
chasse, et qu'ils ne pouvoient pas aller avec nous. Il promit à 
un d^eux une hache pour venir avec nous, ce qu'il accepta de 
bon cœur, car ils les estiment beaucoup. On leur demanda 
s'ils avoient entendu deux coups. Après en avoir tiré un de- 
vant eux, on vit des gens tomber dans de grands estonnemens, 
n'en ayant jamais entendu de semblables. Après avoir resté 
près de deux heures avec eux, nous nous embarquasmes dans 
nos chaloupes et un Sauvage avec lious, auquel on donna 
une chemise devant ses camarades , qui n'en parurent pas 
jaloux, tant ils sont indifférents. La rivière court depuis nostre 
couchée au nord-ouest, àTouestet au sud-ouest. A une heure 
après midy nous mismes à terre pour disner. Elle court en- 
suite au sud-sud-ouest et au sud une demi-lieue ; après elle 
revient au' nord-ouest par Touest. Sur les six heures du soir 
nous mismes à terre, où nous cabanasmes, et nos gens firent 
le quart à Tordinaire. Nous fismes dans nostre journée cinq 
lieues, trente-cinq lieues de Temboucheure. 

Le dimanche 8«, après la messe, nous nous embarquasmes 
sur les sept heures. La rivière court depuis le sud-ouest jus- 
qu'au nord-ouest. Nous trouvasmes les courans plus rudes 
qu'à l'ordinaire. Il nous falloit chercher les détours des pointes, 
en traversant la rivière trois ou quatre fois. Il fit pendant la jour- 
née une très grande chaleur. Sur les cinq heures du soir il 
s'éleva un orage qui nous obligea de mettre à terre pour ca- 
baner à cause de la pluye. Nos gens tuèrent un crocodile, 
auquel on osta la peau, ensuite on le mit au pot pour man- 



MARS 1699. ^N CONTINUE DE MONTER LE MISSISSIPI 253 

telle. Il venta toute la nuit un gros vent du nord et fist un très 
grand froid; nous fismes dans notre journée quatre lieues, 
trente-neuf lieues de Temboucheure. 

Le lundy 9*, sur les sept heures du matin, après avoir fait 
des croix à l'ordinaire, nous nous embarquasmes. A midy 
nous mîsmes à terre pour disner, ce que nous faisions ordi- 
nairement lorsqu'il ne ventoit pas. Nous vismes en mesme 
temps une fumée du costé de bas bord de la rivière, en mon- 
tant, ce qui nous fit croire que le village n'estoit pas loin; 
mais nous nous trompions fort, en estant encore esloignés de 
près de vingt lieues, comme nous le vismes dans la suite. Les 
courans continuoient leur rapidité comme le jour précédent, 
ce qui nous obligea à traverser trois fois la rivière pour pren» 
dre les détours des pointes, la rivière serpentant depuis le 
nord jusqu^au sud par l'ouest. A soleil couchant nous caba- 
nasmes. Nous fismes cinq lieues, à quarante-quatre lieues de 
Temboucheure. 

Le mardy 10®, sur les sept heures du matin, nous nous 
embarquasmes. La rivière court depuis le nord-ouest jus- 
qu'au sud-ouest; ensuite elle revient à Touest-nord-ouest. Sur 
les dix heures, nous vismes une autre fumée du costé de bas 
bord, que nous creusmes estre la mesme du jour précédent; 
mais nous vismes ensuite le contraire. Sur le midy nous 
mismes à terre pour disner, n*y ayant point de vent du 
tout. 

A mesure qu'on monte dans la rivière, on trouve les arbres 
plus gros et plus touffus et la terre plus haute que dans le 
bas, jusqu'à quatre et cinq pieds de hauteur, qui inonde dans 
les desbordemens près d'un pied au-dessus de la terre, dont 
les marques paroissent aux arbres. Sur cinq heures du soir. 



254 MAI^S 1699. DEUX MATELOTS S'ÉGARENT. 

nous cabanasmes. Nous fismes dans notre journée six lieues, 
cinquante lieues de i'emboucheure. 

Le mercredy 11*, la pluye continua tousjours, qui nous 
empescha de partir. L'après midy, la pluye ayant cessé, plu- 
sieurs de nos gens allèrent à la chasse; entre autres, deux ma* 
telots bretons allèrent dans le bois avec chacun leur fusil, qui 
s'y enfoncèrent si avant qu'il leur fut impossible de retrouver 
leur chemin, le bois estant trop touffu et les cannes trop 
espaisses. Sur les sept heures, lorsque nous vismes qu'ils ne 
revenoient point, on tira quelques coups de mousquets, par 
intervalles, du costé qu'ils estoient allez. La pluye recommença 
sur le soir, qui dura toute la nuit. 

. Le jeudy 12*, sur les cinq heures du matin, M. d'Iberville 
fit tirer un coup de pierrier, et destacha quatre hommes qu'il 
envoya dans le bois pour descouvrir leurs pistes, et leur dit de 
tirer quelques coups de fusil quand ils seroient avancez dans 
le bois, ce qu'ils firent. Après avoir entré une lieue, ils s'en 
revinrent et rapportèrent qu'ils avoient entendu un coup dans 
le bois foit loin, qu'on ne voyoit pas leurs pistes à cause de la 
pluye qu'il avoit fait pendant toute la nuit. Sur les dix heures 
du malin, il destacha huit hommes avec chacun leur boussole, 
qu'il envoya à plusieurs rumbs de vent. Il leur fit prendre du 
pain au cas qu'ils les trouvassent, leur défendit de revenir que 
lorsqu'il feroit tirer un coup de pierrier. Il envoya aussi la 
chaloupe deux lieues le long de la rivière pour voir s'ils ne 
les trouveroient point. Entre quatre et cinq heures, il fit tirer 
un coup de pierrier pour faire revenir ces gens. Le temps fut 
fort sombre pendant tout le jour. 

Le vendredy i3«, sur les sept heures du matin, nous nous 



d'iberville achète du millet a des sauvages 255 

heures du soir, nous trouvasmes deux canots chargez de mil- 
let. Nous fusmes à eux; M. d'Ibervilie leur donna de la pas- 
sade, des couteaux et autres choses pour leur millet, dont ils 
parurent fort contents. Il y en avoit un de la nation Nacha et 
Tautre Bayogoulas, qui retourna le mesme soir au village. 
Nous montasmes un moulin de fer, que nous avions pour 
moudre du bled d'Inde. Ayant mangé le baril de farine, que 
nous avions en bouillie, et ayant fort peu de pain, nous com- 
mençasmes à faire de la sagamité, qui n'est autre chose que 
du bled d'Inde moulu ou escrasé, bouilli avec de Teau et un 
peu de gras de lard fondu pour assaisonnement, sans autre 
chose que cela pour nous sustenter, avec de Peau pour boire^ 
Teau-de-vie ayant manqué. J'avois obmis de dire que sur les 
trois heures nous trouvasmes un grand bras d'eau qui court 
au sud-est, dans lequel il y a plusieurs nations de Sauvages 
habituées, qui peut estre à cinquante lieues de la rivière. 
Nous fismes cette journée-là six lieues, n'ayant pas trouvé les 
courans si violens, à cause de ce bras d'eau qui les diminuoit 
beaucoup. 

Le samedy 14% sur les six heures et demie, nous nous em- 
barquasmes pour le village, que nous sçavions n'estre pas 
esloigné, à ce que nous firent entendre les Sauvages, que nous 
avions veus vendredy au soir. Nous ramasmes à force afin d'ar- 
river plus tost. La rivière serpente par plusieurs détours, que 
nous trouvions. Sur les deux heures après midy nous vismes 
un canot dans lequel il y avoit quatre Sauvages, sçavoîr, deux 
hommes et deux enfans, avec un homme de vingt-cinq à 
trente ans, et un vieillard auquel on avoit enlevé la chevelure, 
ayant esté pris en guerre. Il estoit couvert d'une peau d'ours, 
le visage tout barbouillé de boue, croyant estre plus beau, 



î56 MARS 1699. ARRIVÉE A UN VILLAGE 

tenant en sa main un calumet d'environ trois pieds de long, 
enrichy de plusieurs plumes d'oiseaux de diverses couleurs. Il 
estoit député du chefdesMougoulachas; nous nous envînsmes 
ensemble, sans nous arrester aux cérémonies du calumet, qui 
sont très longues, comme on le verra par la suite. Lorsque 
nous fusmes près le village, l'ambassadeur et ses associez chan- 
tèrent plusieurs chansons de paix, en faisant quantité de hur- 
lemens. Les Sauvages s'assemblèrent sur une éminence, au 
bord de Teau, d'environ six pieds de hauteur, dont ils avoient 
coupé les cannes pour nous recevoir. Sur les quatre heures 
du soir nous arrivasmes à ce lieu de plaisance, où nous trou- 
vasmes les cannes coupées, qui ont plus de vingt-cinq pieds 
de hauteur, droites comme un jonc, grosses d'un pouce et 
demi, si touffues, qu'il est difficile de marcher dedans. Le 
chef a voit plus de soixante Sauvages, parmi lesquels il y a voit 
quelques femmes, ce qui est la plus grande marque d'amitié 
quand ils les amènent, M. d'Iberville fut salué à la manière 
des ^Sauvages; ils commencèrent à lever les mains au soleil, 
comme par admiration, puis ils passèrent les mains douce-- 
ment sur le ventre, ce qui est une très grande caresse parmi 
eux. Ils en firent de mesme à MM. de SauvoUe et de Bien- 
ville, et au Père Anastase, ensuite à nos gens. Nous leur ren- 
dismes la pareille. Ils nous firent asseoir sur des cannes, sur 
lesquelles ils avoient estendu une peau d'ours; ils présen- 
tèrent le calumet de paix, que nous acceptasmes. Le chef 
s'assit au milieu de nous, les autres Sauvages firent la mesme 
chose à nos gens, les uns après les autres, et les firent tous 
fumer. On apporta ensuite quantité de bled d'Inde, différem- 

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MARS 1699. ACCUEIL FAIT AUX FRANÇAIS 267 

le millet, d'autre cuit avec la graisse d'ours, et d'autre en sa- 
gamité avec des fèves molles parmi, et d'autres en farine 
cuite. Nous en mangeasmes un peu de chaque sorte, et don* 
Drasmes le reste aux équipages, qu'ils portèrent aux chaloupes. 
M. d'Iberville leur donna de Teau-de-vie, parmi laquelle il 
avoit meslé de Teau, dont chacun but un coup fort petit, la 
trouvant trop forte, n'ayant jamais bu de cette sorte de liqueur. 
Ensuite il leur donna de la rassade, des aiguilles, des miroirs, 
des couteaux et autres bagatelles, qu'ils portèrent tous un 
peu à chacun. Toutes ces cérémonies, aussy bien que le repas 
magnifique, durèrent jusqu'à six heures du soir, que le chef fit 
chanter toute la jeunesse, tenant chacun une gourde à la main 
avec de petites graines dedans, qu'ils accordoient fort bien à 
leur voix en les maniant. A la fin de leurs chansons, qui ne 
sont pas fort longues, et répétant presque les mesmes mots, 
quoyqu'ils les mettent sur différents airs, ils font des hurle- 
ments aflreux, qui retentissent plus d'une lieue dans les bois. 
Cette douce harmonie ayant duré plus de deux heures, le 
chef s'en estoit allé pendant cet intervalle ; il nous dit adieu à 
sa manière. Nous luy fismes entendre que nous irions le 
lendemain à leur village; ils allumèrent des flambeaux, qui 
sont des fagots de cannes sèches auxquels ils mettent le feu, 
et puis ils les plantent debout dans le milieu de la place, ce 
qui esclaire fort bien. Puïs ils se levèrent quatre debout, qui 
dansèrent en chantant et en hurlant de tems en tems, 
estendant leurs bras et frappant des pieds à tout mo- 
ment de toutes leurs forces , ce qui dura plus d'une heure. 
Ils s'en allèrent presque tous, peu de temps après, à l'ex- 
ception de quatre ou cinq qui restèrent avec nous. M. d'Iber- 



258 MARS 1699. D^IBERVILLE S^INFORME DE LA FOURCHE 

gnée; ils nous firent entendre qu'il n'y en avoit pas. Nous 
creusmes qu'ils nous disoient cela afin que nous nous fussions 
establis parmy eux, ce qui estoit impossible, estant trop avan- 
cés dans la rivière, outre qu'elle serpente d'une si grande 
force qu'en six lieues de chemin il faut faire presque le com- 
pas. Nous marquions la rivière sur du papier avec du crayon, 
ce qu'ils concevoient assez bien. Ensuite nous leur donnions 
le crayon pour marquer la fourche à l'endroit où l'on croyoit 
qu'elle estoit, en leur montrant le lieu où nos vaisseaux es- 
toient, qu'ils appellent en leur langue Pinanis, qui signifie ca- 
nots; ils persévérèrent toujours à nous dire le contraire et 
qu'il n^y avoit pas de fourche. A la fin, lassés de nos deman- 
des, ils nous firent entendre qu'il y en avoit une par laquelle 
ils avoient monté, mais qu'il n'y avoit pas d'eau, et qu'il leur 
avoit fallu porter plusieurs fois leurs canots. Enfin, sur les 
onze heures, ils firent un feu proche nos tentes pour se cou- 
cher, à cause du froid, n'ayant presque rien pour se couvrir; 
nous nous retirasmes jusqu'au lendemain matin. J'avois ou- 
blié de dire que le calumet que M. d'Iberville avoit donné au 
chef des Bayogoulas, à la grande terre à quatre lieues de nos 
vaisseaux, estoit de trois à quatre pieds de long, fait d'acier, 
et à l'endroit où l'on mettoit le tabac, sur le bout duquel il y 
avoit un pavillon blanc, on avoit gravé les armes du Roy. 
Ils mirent du tabac dedans, qu'ils allumèrent et le présentè- 
rent pour fumer à M. d'Iberville, après à M. de SauvoUe, à 
M. de Bienvilleet au Pèfe Anastase, qui feignit defiimer. Ils 
firent deux petites fourches, de la grosseur du doigt et de la 
hauteur de ttois pieds^ sut lesquelles ils le posèrent. Ils firent 
aussy un sac de peau pouf le mettre ; enfin ils ont une très 



MARS 1699. PORTRAIT DES SAUVAGES 269 

voir leurs manières, leurs mœurs, leur nourriture et leurs ha- 
billements. Entre autres, celui du chef des Mougoulachas, qui 
estoit ^estu d^un capot bleu à la Canadienne» ses bas pareils 
avec une cravate d'une vilaine estoffe rouge, qui luy avoit 
servi autrefois de brayer, le tout donné par M. de Tonty, qui 
avoit descendu le fleuve pour trouver M. de La Salle. Il estoi^ 
d'une fierté inconcevable, ne rioit jamais, et regardoit fixe- 
ment les gens. Pour ce qui est des autres, ils ne sont vestus 
c\ue d'une meschante peau de chevreuil ou d'ours, qui les 
couvre depuis les genoux jusqu'aux espaules, selon que la peau 
est très grande. La pluspart sont tout nuds, pas mesme leurs 
nudités cachées, avec un peu de mouches autour de leurs 
verges, dont Je n'ay peu descouvrir la cause. Pour ce qui est 
des femmes, elles ont une grande peau d'ours qui les couvre, 
outre une espèce de brayer, qui les prend depuis la ceinture 
jusqu'aux genoux, ayant toutes leurs seins, ventre et gorge 
descouverts. Us ont tous les cheveux coupés et mesme arra- 
chés autour du front aussi bien que la barbe; ils lais- 
sent seulement une petite poignée de cheveux au haut 
de la teste, où ils attachent plusieurs plumes d'oiseaux 
de diverses couleurs. Ils en mettent encore au-dessus 
de leurs fesses, qui sont comme des queues de che- 
vaux, qui leur pendent par-derrière avec des grelots et de 
meschants morceaux de cuivre, comme des pattes de nos 
chandeliers, mais beaucoup plus minces; de sorte que, quand 
Us dansent, cela fait un bruit que Ton diroit que ce seroit un 
messager qui arrive dans une ville. Ils ont encore autour de 
leurs bras quantité de manilles; outre cela, ils ont le visage 
tout barbouillé^ le tour des sourcils rouge de vermillon, la 



200 MARS 1699. ARRIVÉE DE TROIS CHEFS CONSIDÉRABLES 

morceau de corail de la grosseur du doigt, aussi bien que les 
oreilles, dans lesquelles ils mettent un certain morceau 
de bois de la grosseur du petit doigt. Quant à leur nourri- 
ture, ils ne vivent que de pain de bled dinde et fort peu 
de viande, n'en mangeant que lorsqu'ils vont à la chasse aux 
bœufs et aux ours, qui sont quelquefois esloignés de leurs 
villages de plus de vingt lieues au bas de la rivière. Les chefs 
ont leur terrain borné pour la chasse, et lorsqu'on vient anti- 
ciper sur leurs terres, ils se font la guerre. Nous tirasmes, sur 
le soir, un coup de pierrier, qui les fit tous tomber en admi- 
ration. Leur village peut estre esloigné de Tembouchure 
de soixante lieues. Ils disent à tout moment : <c AfFero », qui 
signifie leur estonnement. 

Le dimanche 1 5®, sur les quatre heures, trois Sauvages des 
principaux d'entre eux vinrent de leur village, chantant et 
hurlant une chanson avec leur calumet, qu'ils présentèrent à 
M. d'Iberville pour fumer, ensuite aux autres Messieurs et à 
tous ceux qui se trouvèrent là. Il leur fit boire à chacun un 
coup d'eau-de-vie. Sur les six heures on dit la messe. Ayant 
desjeuné, nous allasmes au village voir le chef avec des pré- 
sens, que nous luy portasmes, comme un juste-au-corps d'es- 
carlate avec un galon d'or faux, des bas rouges, deux che- 
mises, des haches, des couteaux, rassade et miroirs. Estant 
arrivés au village, ils nous firent asseoir sur des nattes. Après 
avoir fumé, ils nous apportèrent du bœuf, de Tours boucané 
et du pain, dont nous mangeasmes un peu ; ensuite nous al- 
lasmes voir le village et le temple, dans lequel ils tiennent un 
feu qu'ils entretiennent continuellement; il y a des figures 



MARS 1699. MŒURS ET USAGES DES SAUVAGES 26 1 

leurs trophées. Nous retournasmes à nos cabanes sur les 
onze heures. Sur le midy, ils vinrent à nos tentes avec le chef 
qui avoit vestu Thabit que M. d'Ibcrville luy avoit donné. 
Quelque temps après, les Sauvages arrivèrent en foule au 
bord de Teau, qui apportoient du bled d'Inde en plusieurs 
manières, en espis et en pain, ce qui nous fit beaucoup de 
plaisir, parce que nous n'avions pas de vivres, et ne savions 
pas le chemin que nous avions à faire. Tous nos gens allèrent 
au village, qui trafiquèrent des peaux d'ours et de chevreuil 
passées pour des couteaux et autres bagatelles qu'ils leur don- 
nèrent. Je visdansle milieu du village,qui est comme unegrande 
place d'armes, deux grands pieux, de la hauteur de quarante 
pieds, devant leur temple, sur lesquels deux chevelures es- 
toient posées. Il y a un chef, qui a soin du feu du temple. Le 
village est composé de quatre à cinq cents personnes des deux 
sexes, tant grands que petits, avec de grandes huttes faites en 
dôme, dans lesquelles ils couchent plusieurs sur des nattes, 
qui sont soulevées de quatre piquets, de' la hauteur de trois 
pieds de terre,^sous lesquelles ils mettent du feu pour la nuit, 
afin de tenir leurs maisons ou cases chaudes, parce que les 
nuits y sont très froide:» tt qu'ils n*ont que quelques peaux 
remplies de pièces pour se couvrir. Leurs champs, où ils font 
leur mil, sont auprès de leurs villages, qu'ils beschent avec 
des os de bœufs; ils passent la pluspart de leur temps à jouer 
dans cette place avec de grands bastons, qu'ils jettent après 
une petite pierre, qui est presque ronde, comme un boulet. 
Quand il leur rfieurt du monde, ils les portent à cinquante pas. 
de leur village, sur quatre piquets, où ils mettent le corps, 



202 LAC PAR LEQUEL ON SE REND A LA MER 

Le village est composé de deux nations, qui sont les Mou- 
goulachas et les Bayogoulas , qui ont la mesme langue et 
ont deux chefs, dont celuy des Mougoulachas paroist le pre- 
mier. Ils ne sont esloignés de la rivière que d'un quart de 
lieue. Sur le soir, nous fismes une grande croix, sur laquelle 
on mit les armes de France. 

Le lundy i6*, entre cinq et six heures, nous plantasmes 
nostre croix. Tous les Sauvages du village avec le chef vin- 
rent nous voir embarquer, et huit d'entre eux s'embarquè- 
rent dans un de leurs canots, et le chef des Bayogoulas, avec 
M. d'Iberville, pour nous conduire au village des Ommas. 
La rivière serpente beaucoup et a un grand courant, qui 
augmente lorsque le vent va comme elle. Ayant parti à neuf 
heures, nous fismes dans nostre journée cinq lieues sur les 
cinq heures et demie. Nous cabanasmes près d'un lieu au- 
dessus d'un bras, qu'ils disoient à leur village estre la fourche, 
qui n'est autre chose qu'un lac, par lequel ils se rendent à 
quatre et cinq lieues de nos vaisseaux, faisant plusieurs por- 
tages de leurs petits canots. Nous dismes au chef des Sau- 
vages, avant de partir de leur village, que deux de nos hom- 
mes estoient escartés dans le bois, estant allés à la chasse. 
Nous leur fismes entendre de leur donner de quoy vivre, et 
que nous leur rendrions en passant, ce qu'ils conceurent fort 
bien. 

Le mardy 17*, sur les sept heures du matin, nous embar- 
quasmes; la rivière serpente par le mesme détour que le jour 
précédent, mais son courant n'est pas si rapide. A trois lieues 
de nostre couchée, nous laissasmes les deux canots d'escorce 
et celuv des Sauvages avec du monde oour la chasse, narce 



MARS 1699. MAI HAUT DE TRENTE PIEDS 263 

pour la mer, en retournant à nos bords. Sur les trois heures 
aprb midy, nous mismes à terre près d'une petite rivière, qui 
est comme un lac, où les Sauvages nous firent entendre qu^il 
yavoit beaucoup de poisson; nous y trouvasmes plusieurs 
cabanes, couvertes de lanières, faites par les Ommas, qui y 
viennent en chasse et à la pesche. Ils y avoîent mesme planté 
un bois de trente pieds de hauteur avec des arestes de pois- 
son. Nous mismes nos filets dans le lac, que nous ne levas- 
mesque le lendemain. Quelques uns de nos gens furent à la 
chasse. Ils virent des bœufs et des chevreuils, qui disparurent 
dans les cannes. Deux de nos gens, que nous avions laissés à 
la chasse deux lieues plus bas, vinrent par terre à nos cabanes, 
qui nous dirent avoir veu un crocodile d'une grosseur prodi- 
gieuse. Nous fismesdans nostre journée cinq lieues, parce que 
les vents nous favorisèrent beaucoup. 

Lemercredy i8% nos canots et celuy des Sauvages vinrent 
nous joindre. Nous partismes aussitost après avoir levé nos 
filets, dans lesquels nous ne trouvasmes qu'une barbue. Pour 
nos gens, qui estoient restés deux lieues plus bas, ils trouvè- 
rent un ours, que les Sauvages leur montrèrent dans le creux 
d'un arbre. Un des Sauvages monta au haut de l'arbre avec 
un tison qu'il laissa tomber dans le creux et descendit à bas; 
l'ours aussitost, sentant le feu, monta au haut de l'arbre. 
M. de Bienville tira quelques coups de fusil et le tua. Des 
Sauvages le prirent, luy faisant entendre quils luy avoient 
montré. Il le leur céda facilement. La rivière serpente depuis 
l'ouest jusqu'au nord-est ; ensuite elle vient à l'ouest par le 
nord. Sur les trois heures, les Sauvages nous montrèrent une 
1 petite rivière • dont Teau ne couroit point, par laquelle ils 



264 MARS 1699. POINTE COUPÉE 

d'une journée et demie. M. d'IberviUe s'embarqua dans un 
petit canot d'escorce, pour voir s'il y avoit lieu d'y passer, 
n'y ayant que quelques arbres qui bouchoient le passage. Il 
fit mettre tous les Canadiens avec des haches à terre, et le 
reste à haler avec des cordes les chaloupes. On fit un chemin 
en aplanissant la terre le plus qu'on peut. Ensuite on pré- 
senta les palans, de sorte que nous halasmes nos chaloupes 
de l'autre costé; il pouvoit y avoir trente pas de terrain et 
soixante- dix d'eau, qui accourent de plus de six lieues, 
comme nous le vismes en descendant. Pendant ce temps -là, 
nous envoyasmes nos canots d'escorce avec nos chaudières 
faire de la sagamîté de l'autre costé de la rivière. Sur les 
neuf heures, nous traversasmes la rivière, après avoir embar- 
qué ce que nous avions à terre. A treize lieues du village des 
Mougoulachas , nous vismes une terre fort haute, ce que 
nous n'avions pas encore veu, depuis que nous estions dans 
la rivière. Peu de temps après, nous vismes une isle qui s'es- 
tend un quart de lieue nord-ouest et sud-est. La rivière court 
depuis le petit canal que nous trouvasmes au sud. Nous 
fismes ce jour-là près de cinq lieues. 

Le jeudy 19% sur les huit heures du matin, nous nous em- 
barquasmes. La rivière fait plusieurs détours. Sur le midy, 
nous mismes à terre pour disner,qui n'estoit autre chose que 
du pain de bled d'Inde, fort aigre et pesant avec un petit 
morceau de lard. Entre une et deux heures, nous embar- 
quasmes ; nous trouvasmes la rivière plus large qu'à l'ordi- 
naire. Les gens de nos canots, ayant mis à terre pour tascher 
de trouver quelque chose, virent un chevreuil fraischement 



MARS 1699. VILLAGE DES OMMAS 265 

nous le mangeasmes, quoyque le ventre commençast desjà à 
sentir. Les Sauvages firent aussi boucaner Tours, que M. de 
Bienvilleavoit tué le mardy précédent, et nous en donnèrent, 
ce qui fit faire un bon repas à nos gens. Sur les six heures du 
soir, nous cabanasmes à trois lieues des Ommas. Nous tiras- 
mes un coup de pierrier pour les advertir. Nous fismes dans 
nostre journée six lieues. 

Le vendredy 20, après avoir fait des marques, comme 
nous avons fait partout où nous avons couché, nous nous 
embarquasmes de grand matin. Le fleuve serpente depuis 
f Test-nord-est jusqu'à Touest par le nord. La brume estoit si 

espaisse, que nous ne peusmes pas voir une isle qui est envi- 
ron une lieue plus bas que les Ommas. Sur les dix heures, 
nous arrivasmes au bord de la rivière, où les Ommas atten- 
doient. Nous trouvasmes trois des principaux de leur nation, 
qui chantoient, tenante la main un calumet; ils présentèrent 
à nos messieurs à fumer, ensuite à nos gens. Nous pariismes 
à onze heures avec les Sauvages, M. d'Iberville, Sau voile, 
Bienville, le P. Anastase et quatre Canadiens, pour le village. 
Le chemin est très diflScile : la première demi lieue des can- 
nes est fort espaisse; ensuite il fallut marcher une demi lieue 
dans Teau; après, des montagnes fort hautes et difficiles à 
descendre, estant obligez de marcher fort viste pour suivre 
les Sauvages, qui, n'ayant rien qui les embarrasse, marchent 
fort bien. Estant sur une montagne, à la veue du village, 
i nous nous reposasmes, estant tous en sueur à cause de la cha- 

leur et de la vistesse dont nous avions marché. Ils nous don- 
nèrent à fumer, et celuy qui nous avoit dit d'arrester courut 
îiXi village; il revint un moment après, nous fit signe que 



266 MARS 1699. d'IBER VILLE CHEZ LES OMMAS 

marche. Estant arrivez aux premières cabanes, comme il pieu- 
voit, nous nous mismes un moment à Tabry. Estant passés, 
nous entrasmes; estant à la grande place, nous vismes les 
trois chefs qui vinrent au milieu de la place nous recevoir 
avec chacun une croix à la main. Ils nous menèrent dans le 
temple à cause de la pluye, nous firent asseoir sur des nattes, 
nous donnèrent à fumer; ensuite ils nous apportèrent à man- 
ger du bled d'Inde et des citrouilles, et firent protestation 
d*amitié. M. d'Iberville leur donna des haches, de la rassade 
deux chemises, une couverte, des couteaux, miroirs, aleînes 
et grelots, leur fit entendre qu'il leur donneroit autre chose, 
quand ils iroient au canot, ce qu'ils comprirent fort bien. Ils 
se levèrent tous pour le remercier, criant trois fois : <c Hou ! 
hou ! hoû ! » et estendant les bras, ce qu'ils n'obmettent ja- 
mais, quand ils se donnent quelque chose les uns aux autres. 
Le chef distribua les présents, le remerciant tout de mesme. 
La pluye estant finie, on estendit des nattes sur la place pro- 
che la cabane du chef, où ils nous donnèrent à fumer de mo- 
ment en moment et apportèrent ensuite à manger. On dis- 
posa tout pour nous donner le divertissement. Ils dansèrent 
plusieurs danses les castagnettes à la main, les femmes et 
les filles meslées avec la jeunesse, matachées et accommodées 
à leur façon, lesquelles, quoyque Sauvages, faisoientfort bien. 
Le soir estant venu, ils entrèrent dans la tabane du chef, où 
ils plantèrent un fagot de cannes sec, dansant jusqu'à minuit, 
en nous donnant à fumer continuellement, le chef ne nous 
quittant pas. C'estoit un vénérable vieillard de soixante ans. 
Ils nous laissèrent seuls dans la cabane à minuit. J'ay oublié 



MARS 1699. d'iBERVILLE CHEZ LES OMMAS 267 

rester, disant que je n'avois pas de temps assez. En effet, ils 
sont à deux ou trois grandes lieues de la rivière. Nous les in- 
terrogeasmes sur la fourche de la rivière sans pouvoir rien 
apprendre, ce qui nous attrista beaucoup, ne sachant quel 
party prendre, croyant tousjours qu'ils nous voqloient 
tromper. 

Lesamedy 2i*au matin, nous les interrogeasmes encore 
pour apprendre des nouvelles de la fourche, sans pouvoir rien 
apprendre. Nous voulions partir du matin, mais ils nous dirent 
d'attendre, que les femmes piloient du mil pour nous, qu'ils 
descendroient au bord de Teau, d'abord qu'elles Tauroient 
pilé. En mesme temps, six de nos gens armés arrivèrent, es- 
tant en peine de nous. Nous partismes entre dix et onze. 
En sortant de la cabane du chef, on tira cinq coups. 
Estant aux dernières cabanes, on fit une seconde descharge, 
et sur la hauteur où nous reposasmes, on en fit une troisiesme 
de toutes nos armes. Les Sauvages vinrent nous accompa- 
gner, et toutes les femmes aussi, qui pleuroient nostre sortie, 
A une heure après midy, nous arrivasmes à nos cabanes. 
Nous informasmes nos gens de tout ce qui s'estoit passé le 
jour précèdent à nostre réception. Ils offrirent des femmes à 
nos messieurs, dont ils les remercièrent, ce qui est une mar- 
que de bonne amitié et de l'alliance, qu'ils veulent faire avec 
nous. Deux heures après que nous fusmes arrivez à nos ca- 
banes, le chef avec quantité de Sauvages vinrent chargés de 
bled d'Inde accommodé comme auparavant. Les chefs, te- 
nant à la main chacun une croix de bois, firent le tour de la 

croix que nous avions plantée processionnellement, jetant du 
\abac dessus et autour, chantant à leur manière. Ensuite ils 



268 MARS 1699. D^BERVILLE CHEZ LES OMMAS 

harangua pendant une demy heure M. d'Iberville, où tout le 
monde parut fort attentif, quoyque nous ne sceussions ce 
qu^il disoit. Toute la jeunesse dansa au feu du flambeau, 
qu'ils allumèrent jusqu^à minuit, au bruit de deux morceaux 
de bois qu'ils frappoient l'un contre l'autre. Sur le soir, 
M. d'Iberville fit quantité de présens , comme un beau tapis 
d'escarlate brodé tout autour, avec des haches, des couteaux, 
de la rassade, des miroirs et autres choses; ils le remercièrent 
à leur manière, comme j'ay dit cy-dessus. Ils luy avoieiu fait 
présent auparavant de quantité d^ peaux de chevreuil et 
d'ours. Dans la nuit, le chef partagea aux Sauvages princi- 
paux tout ce que M. d'Iberville leur avoit donné. Pendant la 
nuit, plus de quarante Sauvages des deux sexes furent à leur 
village chercher du bled d'Inde qu'ils nous apportèrent, avec 
quantité de citrouilles et quelques volailles qu'ils apportè- 
rent le lendemain. 

Le dimanche 22®, le chef des Bayogoulas, qui estoît venu 
avec nous de son village, harangua M. d'Iberville, et celuy 
des Ommas aussi; ensuite ils chantèrent autour de nostre 
croix et luy jetoient du tabac de temps en temps, comme s'ils 
l'eussent voulu encenser. Le jour précédent, M. d'Iberville 
leur demanda s'il y avoit encore loin jusqu'à la fourche. Ils 
nous firent entendre qu'il n'y en avoit point, comme j'ay 
desjà dit. On leur traça la rivière avec un crayon, et on leur 
marqua les nations qui sont dessus. Ils persistèrent toujours 
à nous dire le contraire. Nous creusmes que le chef des 
Bayogoulas leur avoit défendu pour les raisons que j'ay 
desjà dit. Nous leur demandasmes s'il y avoit loin pour aller 



MARS 1699. UN TAENSA FAIT UNE CARTE DE LA RIVIERE 269 

avoit neuf journées. Nous feignismes d'y vouloir aller, à 
cause qu'il y avoit un Sauvage qui devoil venir avec nous, qui 
estoit Taensa, nation plus haut dans la rivière, auquel nous 
avions fait des présens pour nous dire où estoit la fourche. 
Sur les dix heures du matin, nous nous embarquasmes. Le 
chef des Ommas avec quelques principaux d'entre eux vin- 
rent conduire M. d'Iberville sous les bras, jusque dans sa 
chaloupe; ceux des Bayogoulas firent de mesme àM. de Sau- 
volle, à qui ils avoient donné un calumet; le matin, les 
Ommas la mesme chose à M. de Bienville. Ils s'embarquè- 
rent huit dans un canot, parmi lesquels estoit la femme du 
chef, qui venoit nous conduire jusques auxChelouels, qui leur 
sont amis. M. d'Iberville prit dans sa chaloupe le Taensa, afin 
de luy faire descouvrir la fourche, qui persista toujours à 
dire qu'il n'y en avoit pas. Il nous fit entendre que ceux des 
Ommas nous attendoient dans trois jours à leur village, où 
ils vouloient nous régaler, de l'autre costé de la rivière, n'en 
estant esloignés que de deux petites lieues, tant la rivière ser- 
pente, y ayant dix-huit lieues à faire par eau et pas quatre 
par terre. Il luy fit la carte de toute la rivière, des nations qui 
sont dessus, et des rivières qui se rendent dedans avec les na- 
tions qui sont dessus. Ayant fait une lieue, nous mismes à 
terre tant pour disner que pour interroger les Sauvages sur 
cette branche; ils nous dirent qu'il n'y en avoit point. 
Après deux heures de réflexion, M. d'Iberville, yoyant qu'il 
estoit inutile de monter plus haut, résolut de redescendre le 
fleuve et retourner à nos vaisseaux par où nous estions ve- 
Twis. Sur les trois heures, nous nous embarquasmes dans nos 
chaloupes, et nous mismes pied à terre aux Oifimas. Aussi- 



270 MARS 1699. RETOUR CHEZ LES OMMAS 

Canadiens montèrent au village, qui est esloigné du bord de 
Teau de deux lieues et demie ou trois lieues par des chemins 
fort difficiles. Nonobstant cela, ils y arrivèrent sur les six 
heures, où il trouva les Bayogoulas, que nous avions laissés 
au bord de Teau quand nous partismes, auxquels il demanda 
s'ils vouloient venir avec nous à leur village, et que nous 
partirions de grand matin, et que nous avions mis à terre aux 
Ommas pour les prendre. Ils promirent quMls se rendroient 
de grand matin au bord de la rivière, et que nous descen- 
drions avec eux à leur village. Ils partirent sur-le-champ, et 
ils arrivèrent à nos tentes sur les huit heures du soir. Ils nous 
dirent que les femmes avoient pleuré nostre départ, et la peine 
que nous avions dans un si long voyage. Les femmes pleurè- 
rent en nous voyant, se ressouvenant de leurs pauvres morts. 
Trois femmes arrivèrent peu de temps après, chargées de 
citrouilles, à qui M. d'Iberville donna des grelots; elles pro- 
mirent de retourner le lendemain matin. Trois Bayogoulas 
arrivèrent chantant, qui nous firent mille protestations 
d^amitié. 

Le lundy 23, le chef des Ommas, avec deux des princi- 
paux, vinrent avec une petite croix de bois, chantant autour 
de nostre croix, jetant du tabac dessus, et tous ceux du vil- 
lage arrivèrent ensuite, les uns chargés de pain de bled 
dTnde, les autres du bled en grain que nous agréasmes; en- 
suite le chef présenta le calumet à nos messieurs à Tordi- 
naire. M. d'Iberville leur donna des haches, couteaux, ras- 
sade, miroirs et d'autres choses en récompense de leur bled 
dinde, dont ils le remercièrent à leur manière, qui est de crier 
Dar trois fois debout : <c Ho! ho! ho! » fort Ions et fort bas. 



MARS 1699. VIOLENCE DU MISSISSIPI 27 1 

beaucoup plus civilisées et honnestes que les premiers. M. de 
Tonty y a passé quand il a descendu pour trouver M. de La 
Salle Tannée 1686, dans le mois d'avril. Ils mettent 
leurs morts sur des piquets, comnte ceux de Tautre vil- 
lage, et lorsque quelqu'un tombe malade, il y a deux hom- 
mes qui chantent pour chasser le mauvais esprit. L'endroit 
où nous mismes à terre pour aller au village est élevé de dix 
à douze pieds de hauteur, qui inonde dans les desbordemens 
de plus d'un pied par-dessus la terre par la grande quantité 
d'eau qui vient d'en haut, quand les neiges fondent, qui est 
ordinairement à la fin d'avril ou au commencement de may, 
et par plus de trois cents rivières, qui se deschargent dedans 
le fleuve. Il déracine tous les arbres qu'il rencontre dans son 
chemin ; nous le vismes assez par ceux que nous rencon- 
trasme» dans la rivière, qui descendent au gré du courant et 
sur une multitude d'islets noyés, qui sont plus de deux lieues 
à l'est de son emboucheure, qui sont couverts d'arbres morts, 
que les vents et les courants jettent dessus. Nous y avons 
mesme trouvé l'eau saumastre autour de ces islets , tant sa 
rapidité est grande* En ce temps-^là, tout le pays que nous 
avons veu en montant la rivière inonde. Sur les dix heures^ 
nous nous embarquasmes dans nos chaloupesi tls condui-» 
soient M. d'Iberville et SauVolle par-'dessous les bras. Nous 
leur criasnles trois fois t « Vive le Roy ! » Ils nous respon- 
dirent à leur manière. Nous fismes dans nostre journée dix 
lieues; nous vismes que nous avions abrégé le chemin, par le 
portage que nous fismes le 18, de plus de six lieues, quoy- 
qu'il n'y eust que cent pas à traverser de l'autre costé de la 
rivière. Sur les six heures du soir, nous cabanasmes; nous 
fism£L<; la chaudière d'un chevreuil, nue nos canots d'escorce 



272 MARS 1699. ROUTES DIFFERENTES POUR LE RETOUR 

avoient tué traversant la rivière. Il plut presque toute la 
journée, ce qui fut cause que le canot des Sauvages Bayo- 
goulas qui venoient avec nous s*arresta sur les deux heures 
après midy, et un de nos canots d^escorce douze lieues plus 
bas, au portage que nous avions fait, où ils trouvèrent quan- 
tité de crocodiles, et le feu que nous avions fait en passant 
n'estoit pas encore esteint. 

Le mardy 24®, sur les six heures du matin, nous nous em- 
barquasmes. Après quatre lieues de chemin, nous trouvas- 
mes le canot des Sauvages, qui s'esioit arresté le jour précé- 
dent à cause de la pluye,et nostre canot d'escorce un peu plus 
loin, qui avoient tous deux passé par le portage et avoient 
par conséquent beaucoup abrégé leur chemin. Sur les trois 
heures du soir, nous trouvasmes une petite rivière qui est 
comme un lac, n^ayant aucun cours, que les Sauvages nous 
montrèrent et nous dirent que c'estoit le bras d'eau par où 
ils avoient descendu à la mer vis-à-vis de nos vaisseaux, mais 
quil leur avoit fallu faire plusieurs portages; nous mismes 
pied à terre à son emboucheure. M. d'Iberville s'enfonça un peu 
dedans pour voir s'il y avoit lieu d'y pouvoir passer nos cha- 
loupes; mais la voyant beaucoup embarrassée par les arbres 
morts qui avoient tombé dedans, il résolut de nous envoyer par 
où nous estions venus, et luy prit le party de se rendre à la 
mer par le canal avec nos deux canots d'escorce. Il prit un 
Sauvage avec luy et ordonna de donner des présents au chef 
des Bayogoulas. Il porta avec luy des présens pour donner 
aux Ananis et aux Mouloubis qui sont dans cette rivière, 
afin de faire alliance avec tout le monde. Ce petit canal et 



MARS 1699. ÀHRIVÉE CHEZ LES MOUGOULACHAS 2^$ 

stribord, en entrant, peut avoir dix pieds de hauteur, sur le bout 
de laquelle il y a un grand arbre; la pointe de bâbord est 
beaucoup plus basse, n'ayant qu'environ cinq pieds de hau- 
teur, et est beaucoup plus enfoncée et à vingt pas au large de 
la pointe. Il y a plusieurs arbres dans Teau, que la rapidité 
de la grande rivière a entraisnés. La terre est formée comme 
un petit enfoncement; elle peut avoir dix pas de large. Lors^ 
qu'on est à son entrée, le fleuve a une portée, qui reste à 
Touest quart de nord-ouest à la pointe d^un boucanier. Son 
milieu court droit au nord jusque par delà cette pointe en 
montant, et à ouest quart de sud-ouest, en descendant plus 
d'une demi-lieue. Sur les sept heures du soir, nous arrivas- 
mes aux Mougoulachas, où nous tirasmes, en arrivant, un 
coup de pierrier, pour advertir les Sauvages de nostre arri- 
vée, quoyque ceux qui estoient avec nous montèrent au village 
quelque temps après. Plusieurs Sauvages vinrent aussitost à 
nos tentes chantant; ils présentèrent le calumet à M. de Sau- 
voile. Ils nous dirent que nos deux hommes estoient à leur 
village, ce qui nous causa une joye qu'on ne sçauroit exprimer, 
les croyant morts dans le bois. Dans cet intervalle, on prit la 
besace du Père Anastase, dans laquelle estoient son bréviaire 
et un petit manuscrit de tout ce qui s'estait passé dans le 
voyage. Il crut qu'elle avoit esté desrobée par un Sauvage, 
qui s'estoit embarqué avec luy aux Ommàs, parce qu'il avoit 
tousjours les yeux dessus, quand il disoit son bréviaire. Cela 
le rendit inconsolable. 

Le mercredy 25% jour de l'Annonciation de la Vierge, sur 
les six heures du matin, le Père Anastase alla avec nos Mes- 
sieurs au village, eux pour des vivres et le Père pour son 



274 MARS 1699. NOTES DU P. ANASTASE PERDUES 

nus hier au soir à nos tentes, qu^ils appellent Scouquas, luy 
avoient volé son bréviaire. Il conçut aussitost la chose. Il fit 
crier trois fois pour les faire assembler tous, ce qui fiit fait 
dans un instant, et leur demanda à tous s^ils ne Tavoient pas 
trouvé. Durant ce temps-là, le Père pleuroit afin de les tou- 
cher davantage. Ces pauvres gens parurent si déconcertés de 
cette demande, quUls s'entre-regardoient sans rien dire; enfin 
on ne le put trouver, quelque recherche qu'on en fist. Il fut 
obligé de s'en retourner, après avoir esté à toutes les cabanes 
pleurant. Parce qu'on vouloit partir, on fit entendre au chef 
que nos Messieurs Tattendoient au bord de l'eau. Il fit signe 
qu'on piloit du bled d'Inde pour nous faire du pain, ce 
qu'on dit à M. de SauvoUe, qui estoit commandant en l'ab- 
sence de M. d'Iberville. M. d'Iberville, pendant ce temps-là, 
traita un Sauvage de douze à treize ans esclave pour un fusil, 
une corne de poudre, un tire-bourre et quelques balles. Ce 
pauvre enfant avoit si grand regret de quitter ces Sauvages, 
qu'il pleuroit incessamment sans pouvoir l'empescher. Le 
matin que nos Messieurs furent au village, le chef des Mou- 
goulachas donna à M. de SauvoUe une lettre de M. de Tonty, 
escrite des Quinipissas, au mois d'avril 1686, à M. de La Salle, 
par laquelle il marquoit qu'il avoit descendu le fleuve avec 
vingt-cinq François, cinq Illinois et cinq Chaouanons, deux 
nations habituées dans la rivière des Illinois, où M. de La 
Salle avoit fait bastir le fort Saint-Louis. Ils faisoient en tout 
trente-cinq hommes* Il luy marquoit qu'ayant appris qu*il 
avoit un vaisseau perdu, et qu'il avoit guerre avec les Sau* 
vages de la mer, il estoit descendu pour luy donner secours, 



AVRIL 1686. LETTRE DE TONTY A CAVELIER DE LA SALLE 276 

Rivière dans le golfe du Mexique y ayant atterré au-dessus, 
comme nous vismes par le journal d^un pilote qui estoit avec 
luy. Il ne la reconnut pas, estant descendu dans le temps que 
le pays estoit noyé^ et ne Testant pas, lorsquMl arriva par la 
mer, ce qui fit qu'il alla plus de quatre-vingts lieues à Touest, 
cause de Terreur de M. de La Salle, parce que les habitants de 
Saint-Domingue luy avoient dit que les marées portoient à 
Test dans le canal de Bahama, ce qui est vray; mais lors- 
qu'on est enfoncé dans le golfe, elles portent à Touest, ce qui 
fut cause de son erreur et de son malheur. Enfin, n^en ayant 
peu apprendre des nouvelles, il s'en retourna, se contentant 
de laisser cette lettre et une autre à huit lieues de la mer dans 
un arbre, ayant envoyé deux de ses canots Tun à Touest et Tautre 
à Test, lesquels ayant fait vingt-cinq à trente lieues, selon leur 
récit, Teau douce leur manquant, furent obligés de retour- 
ner. Le chef avoit aussi quelques images ou un Nouveau 
Testament, un fusil, avec la lettre qu'il conservoit fort pré- 
cieusement. M. de Sau voile luy donna quelques haches et cou* 
teaux pour avoir la lettre, luy laissa le Nouveau Testament 
et les images, et il luy donna mesme de la poudre qu*il luy 
demanda. Il ne voulut point nous montrer cette lettre, en 
montant le fleuve, nous prenant pour des Espagnols, à ce qu'ils 
nous firent entendre. Sur les dix heures, nous nous embar- 
quasmes dans nos chaloupes pour descendre le fleuve et re- 
tourner à nos navires; nous leur criasmes trois fois : <c Vive 
le Roy I » Nous emmenasmes nos deux hommes, que des chas- 
seurs avoient trouvés au bord de la Rivière, au retour de leur 
chasse. îiou^ avions veu les mesmes chasseurs, en montant. 
Nousp^rdiâxiies 1^ deux hommes, le sept du mois, comme 



276 MARS 169g. LES HOMMES ÉGARÉS RETROUVÉS 

dans les cannes, sans pouvoir venir à bout de l^eau, ne sça- 
chant quel chemin prendre, tant la rivière serpente et les 
cannes sont espaisses. Ils mangèrent des serpents, auxquels 
ils coupèrent la teste et la queue, n'ayant rien de quoy subsis- 
ter. Au bout de deux jours, ils trouvèrent nostre cabane. Ils 
y demeurèrent jusqu'au lendemain matin. Ensuite ils mar- 
chèrent le long de la rivière en montant, parce qu'ils sça- 
voient qu'il y avoit un village un peu plus haut, à ce que nous 
avoient dit les Sauvages que nous avions rencontrés, qui s'en 
alloient en chasse. Sur les trois heures, en marchant, ils virent 
deux canots, qui descendoient le fleuve; ils les appellèrent; 
les Sauvages vinrent à eux, qui leur donnèrent quinze espys de 
bled d'Inde et de la farine de ce mesme bled, et leur dirent de 
rester là sans en branler, et qu'ils les prendroient dans trois 
jours, ce qui arriva le mercredy i8«, et ils les emmenèrent à 
leur village, où ils vinrent le vendredy 2o«. Ils leur donnèrent 
de la sagamité à chacun un -pain de bled d'Inde et une ci* 
trouille cuite dans la braise. Ils leur faisoient signe de ne guère 
manger, crainte que cela ne leur fist mal. Il estoit pour lors 
cinq heures, et sur les sept heures ils mangèrent encore un 
peu de sagamité qu'ils leur donnèrent. Plus de quatre-vingts 
Sauvages se rendirent chez le chef, où ils estoient , qui firent un 
bruit espouvantable, toute la nuit, avec des hurlemens affreux, 
afin de s'assembler tous pour faire une espèce de four, que le 
chef avoit dans le milieu de sa case, où estoient les osse- 
mens d'un cadavre. La femme du chef entra dans le four, et 
puis tira les ossemens et la teste, qu'elle offrit par trois fois à 
son mary, qui la prit et la mit entre ses jambes, ensuite il 
renversa le four, et ils bruslèrent le bois qui lecomposoit; 



MARS 1699. SOINS QUE LES SAUVAGES ONT PRIS d'eUX ^77 

nier, que quatre hommes portèrent en chantant devant leurs 
mosquées, tous les Sauvages suivant, où ils firent plusieurs^ 
tours devant la porte et ensuite s'en retournèrent. Après, le 
chef mit trois pots d'eau dans une cruche, avec des feuilles 
de laurier, qu^il fit tiédir. Ensuite, il en prit une tasse quMl 
but et se mit le doigt dans la bouche pour s^exciter à vomir 
l'eau qu'il avoit prise- Il fit cela par différentes fois, jusqu'à 
ce que le pot fust vide. Quatre vieilles femmes en firent au* 
tant; c'estoient apparemment celles qui avoient touché le ca- 
davre-, ils buvoient cette eau afin de se purifier. Le lende- 
main, un autre chef du mesme village en fit autant à un petit 
enfant, qu'il avoit chez luy dans un autre four. Je crois qu'il 
n'y a que les chefs qui ont droit de le faire. Le chef des Sau- 
vages traita nos deux hommes avec la plus grande douceur du 
monde et s'offrit luy-mesme avec un vieillard de les mener 
dans un de leurs canots jusqu'à nos navires. Il leur fit cette 
offre en cas que nous n'eussions pas passé par là. Sur les six 
Jieures du soir, nous cabanasmes près de deux lieues plus bas 
que l'endroit où nous avions perdu nos gens. Nous fismes 
cette journée douze lieues en descendant. 

Le jeudy 26®, sur les quatre heures du matin, nous nous em- 
barquasmes dans nos chaloupes, où nous desjeunasmes avec de 
la sagamité, que nous avions fait cuire pendant la nuit pour 
espargner nostre pain de bled d'Inde, que nous avions pris 
aux Ommas pour nostre disner. Sur les cinq heures et de- 
mie, nous mismes à terre du costé du stribord en descendant; 
nous fismes cette journée dix-neuf lieues. 

Le Fendredy 27, sur les six heures, nous nous embar- 
quasmes après avoir desjeuné comme à l'ordinaire. Sur les 



278 MARS 1699. PASSES DU MISSISSIPI 

mangions estoit si aigre et si gasté qu'il estoit presque impos- 
sible d'en manger. Nous fismes seize lieues ce jour. 

Le samedy 28% sur les six heures du matin, nous par- 
tismes sur les dix heures. Nous trouvasmes deux bras d'eau 
qui s'entre-touchoient presque, dont l'un couroit au sud-est 
et lautre au sud-ouest, par le travers desquels M. deBienville 
mit en travers pour nous attendre. Il demanda à M. de Sau- 
volle s'il ne vouloit pas sonder et descendre à la mer. Il luy 
respondit qu'il n'estoit pas nécessaire, parce que nous voyions 
la mer du costé de l'ouest, où ils se perdent. Les embou- 
cheures paroissent toutes barrées par une infinité d'islets, et 
mesme des arbres eschoués. Il dit que M. son frère luy avoit 
bien donné ordre de sonder un bras d'eau, mais que c'estoit 
celuy qui se deschargeoit du costé de l'est, qui estoit une 
demy lieue plus bas, que nous trouvasmes une demy heure 
après, qui court droit au nord-nord-est, et il paroissoit deux 
passes ; nous prismes celle de l'ouest. Comme nous donnions 
dedans, nous sondasmes, nous trouvasmes huit brasses d'eau. 
Unmoment après, nous touchasmes',nostre chaloupe vint aus- 
sitost par le travers par la rapidité du courant qui se descharge 
à la mer; l'autre chaloupe qui nous suivoit rama dans la 
rivière et fut à terre. Un de nos gens se jeta à l'eau et alla 
porter une amarre à ceux de l'autre chaloupe, qui nous hâtè- 
rent à flot. Nous restasmes là quelque temps pour prendre 
la hauteur pour sçavoir la latitude de l'emboucheure de la ri- 
vière, qui n'estoit pour lors esloignée que de deux lieues et 
demie, et que la rivière couroit presque est et ouest 28 de- 
grez 41 minutes. Nous descendismes une demy lieue plus 



MARS 1699. PASSES DU MISSISSIPI 279 

furent à la chasse, tuèrent quelques canards, en attendant le 
lendemain matin pour mettre dehors. Cette rivière court, en 
montant, à Touest-nord-ouest et au nord-ouest. La coste 
a plus de douze à quinze lieues, et n'a qu'une langue de 
terre des deux costés, ce qui fait qu'elle est inondée, n'ayant 
pas un pied de terre au-dessus de l'eau. Les deux pointes de 
cette rivière portent plus de vingt-cinq lieues au large, comme 
nousvismes par la hauteur, et forment un grand enfonce- 
ment des deux costés, qui sont remplis d'une multitude in- 
nombrable d'islets noyés, parmi lesquels il n'y a rien dessus, 
que quelques joncs piquants ou de meschantes herbes, des 
arbres morts, que les vents et courants jettent dessus. Nous 
y trouvasmes des chats sauvages, un peu plus grands que 
ceux d'Europe, qui ont la teste comme un renard. On les 
tuoit à coups de baston. Ils sentent beaucoup le marescage 
et le poisson, ne vivent presque que de cela et de quelques 
oiseaux qu'ils peuvent attraper. Je crois qu'ils sont amphi- 
bies. 

Le dimanche 29^, sur les cinq heures du matin, nous nous 
embarquasmes d'un petit vent d'est presque tout calme. 
A mesure que nous nous approchions de la passe, nous trou- 
vions qu'il assomissoit(?) peu à peu comme six, quatre, trois 
brasses, ensuite quatorze, treize, douze et onze pieds d'eau 
dans le milieu de la passe, qui brisoit des deux costés, qui n'a 
pas ses brisans plus de la portée d'un pistolet de large. Nous 
gouvemasmes droit à l'est pour sortir, il nous parut huit 
passes. Les deux, qui sont du costé du nord, nous parurent 
brisées partout, ce qui nous obligea de prendre celle du sud, 
où je crois que, de mer haute, elle peut avoir environ douze 



28o MARS 1699. ROUTE ENTRE DES BRISANS 

la ,mer y estant presque toujours grosse en son emboucheure 
à cause des hauts-fonds et de sa rapidité. En sortant de la 
passe, on trouve quinze et seize pieds d'eau. Quand nous 
fusmes un peu au large, nous fîsmes le nord tout le long des 
buttes de terre, qui semblent barrer presque toute Tembou- 
cheure, qui gist nord et sud. Nous descouvrismes un enfon* 
cernent, qui couroit à Touest et à Touest-nord-est. Nous gou- 
yernasmes au nord-ouest deux lieues. Les vents se rangeant à 
Test et à Test-nord-est, beau temps, nous gouvemasmes au 
plus près. Environ midy, nous vismes un islet, du bout du 
mast, dont nous ne pouvions passer au vent. A une 
lieue, près de cette isle, à la pointe de Touest, nous avons veu 
quantité de brisans qui couroient au sud-ouest, et quand nous 
fusmes à la portée d'un bon boucanier de la pointe de Touest 
de cette îsle, n'estant embarrassés par les brisans, ne voyant 
pas de terre sous le vent, quoyque le tems fustfort beau et la 
pointe de Test estant plus d'une grande lieue au vent, nous 
résolusmes de passer entre les brisans, et au cas que nous 
eussions touché, de nous jeter tous à la mer pour pousser nos 
chaloupes, ce qui, grâces au Seigneur, ne nous est pas arrivé, 
car nous passasmes fort facilement, quoyqu*en touchant. On 
monta en haut de notre mast, pour sçavoir si Ton ne verroit 
point d'autres isletspour y cabaner à la nuit. On ne vit qu'une 
isle, qui |paroissoit très-grande, et remplie de plusieurs lacs. 
Nous y allasmes, mais nous eusmes beaucoup de peine à 
aller à terre. N'y ayant pas d'eau, nous eschouasmes nostre 
chaloupe à quinze pas de terre; nos gens vinrent à l'eau ; un 
porta M. de Sauvolle. En s'en retournant, ils virent plusieurs 
poissons qui ont un dard; un piqua un de nos matelots; la 



MARS 1699. ON COUCHE SUR UNE ILE 28 1 

sera sur pied de deux mois. Cette isie, dans son milieu, ne 
gist que nord-est sur dix lieues de Temboucheure de la ri- 
vière. 

Le lundy 3o«, dès la pointe du jour, les équipages des deux 
chaloupes poussèrent les deux chaloupes au large, Tune après 
l'autre, qui estoient couchées, la mer ayant perdu plus d'un 
demi-pied. Nous les poussasmes plus de quatre fois leur lon- 
gueur. Nous nageasmes directement au nord, n'ayant pas de 
vent du tout et sans voir de terre. Sur les huit heures, nous 
vismes une grande isle devant nous. Entre neuf et dix, nous 
estions par son travers. Cette isle est esloignée de celle où 
nous couchasmes, nord et sud, quatre grandes lieues. Elle 
s'estend près de trois lieues au nord, et elle a une autre pointe 
qui court plus de deux lieues au nord et nord-est quart d'est, 
ce qui nous obligea de gouverner à l'est-^-nord-est pour la dou- 
bler d'un petit vent de sud, qui commença à venter sur le 
midy ; ensuite nous fismes le nord-est pour passer entre de pe- 
tites isles noyées, dont nous en laissasmes deux à stribord de 
nous. Sur les quatre heures, nous arrivasmes au nord-nord- 
ouest, sur une isle qui nous paroissoit à deux lieues. Nous 
laissasmes plusieurs islets à bâbord de nous à la veue, qui ne 
sont autre chose qu'une contre-coste, qui semble comme la- 
grande terre. Comme nous approchions cette isle, nous vismes 
une pointe qui portoit au large. Nous gouvemasmes au nord, 
au nord-est pour la doubler, ensuite nous fismes le nord quart 
de nord-ouest sur une isle, qui estoit deux lieues devant nous, 
où nous arrivasmes sur les six heures du soir. Les vents ayant 
beaucoup rafraischi, nous mismesà terre à la pointe qui porte 
le plus au large, qui est haute de sept pieds, de coquillages et 



282 MARS 1699. ARRIVÉE AUX FREGATES 

tout autour l'isle est inondée. Nous y fismesun abri-vent pour 
y passer la nuit, où les maringouins pensèrent nous manger. 
Sur les neuf heures, nous vismes un grand feu à nord-ouest 
quart d'ouest de nous, qui nç nous paroissoit pas beaucoup 
esloigné. Nousne sçavions s'il estoit sur quelque isle ou sur la 
grande terre. Nous fismes plusieurs routes ce jour là, qui ne 
nous ont guères valu que le nord, cinglé quinze lieues. 

Le mardy 3l^ sur les six heures du matin, nous mismes à 
la voile, d'un petit vent d'est-sud-est; nous fismes le nord- 
est-nord-ouest, de peur de passer au large de nos vaisseaux 
et afin de reconnoistre la rivière. Après une lieue de route, 
au mesme aire de vent, à la rame et à la voile, nous vismes 
plusieurs islets, qui formoient un grand enfoncement et entre 
lesquels il ne paroissoit pas de passe, qui sembloit une autre 
contre-coste, estant presque contiguë à la grande terre, celle 
qui estoit au nord-est paroissoit haute avec de grands arbres 
dessus. Nous la reconnusmes pour une isle qui n'est que deux 
lieues à l'ouest de nos vaisseaux, ce qui nous donna une très 
grande joye, estant près de trouver la^nde la misère que 
nous avons soufferte pendant un si pénible ouvrage. Après 
que nous eusmes doublé l'isle, nous vismes nos deux navires 
à l'est de nous, ce qui nous obligea de mettre tout bas, à 
cause que le vent estoit contraire et fort et la mer grande. 
Nous ramasmes debout à nos navires , où nous arrivasmes 
un peu après midy. Nous apprismes que M. d'Iberville estoit 
arrivé le matin à la frégate avec les deux canots d'escorce, 
qui nous avoit quittés plus de soixante lieues dans le fleuve, 
par un petit bras d'eau, qui se deschargeoit vis à vis nos 
navires, qui n'est autre chose qu'un lac. Ils furent obligés de 



MARS- AVRIL 1699. RECHERCHE D*UN LtEU POUR S'ÉTABLIR 283 

quantité d'arbres qu'ils ont trouvés dans le petit canal, en* 
tassés les uns sur les autres. Il nous dit qu'il avoit couru de 
très-grands risques à cause d'un nombre infîny de crocodiles 
qu'il avoit trouvés dans les lacs. Il nous dit aussi qu'il avoit 
veu plus de deux cents taureaux sauvages. 

Le mesme jour, M. d'Iberville détacha M. de Villautrey et 
des Jourdis, enseignes, pour aller sonder une seconde fois 
une rivière, qui est à dix lieues à Test de nostre isle, où nous 
estions mouillés, afin d'y pouvoir establir nostre petite colonie, 
n'ayant rien peu faire du costé du fleuve, à cause de ses des- 
bordemens et que le pays est presque tout inondé. 

Le mercredy i*' avril, sur les dix heures du matin, les 
deux felouques arrivèrent de leurs descouvertes à bord du com- 
mandant, auquel ils dirent qu'il n'y avoit pas d'eau. Les vents 
furent au midy-sud-est avec une brume fort espaisse, qui ré- 
gnèrent tome la journée jusqu'à oue^t, et la nuit ils vinrent 
au nord. 

Le jeudy 2«, M. d'Iberville et de Sauvolle, avec les deux 
felouques, partirent après midy pour aller sonder la coste et 
la rivière, qui est à l'ouest de nous, par où il avoit descendu, 
lorsqu'il nous quitta dans le fleuve. Les vents continuèrent 
jusqu'à midy, ensuite sautèrent au sud avec de la brume. 

Le vendredy 3*^, vents d'est-sud-est, avec une brume fort 
espaisse, qui ont calmé sur le midy et qui ont sauté au nord 
avec une brume continuelle. Sur les dix heures du soir, ils 
arrivèrent à bord avec bien de la peine, s'estant escartés plu- 
sieurs fois à cause de l'obscurité, et ayant pensé passer au 
large de l'isle où nous estions mouillés, sans le feu que nous 
portions dans nos haubans de misaine. La mer estoit si grande 



a84 AVRIL 1699. CONSTRUCTION d'UN FORT 

. Le samedy 4*, les vents continuèrent au nord, beau frais, 
qui empescha nos deux biscayennes de partir et les deux tra- 
versiers pour cette rivière, qui est dix lieues à Test de nous, 
n'ayant rien trouvé de Tautre costé. 

Le dimanche 5«, sur les sept heures du matin, M. d'Ibcr- 
ville, de Surgères et autres officiers majors, partirent dans deux 
petites felouques et quarante hommes de chaque vaisseau, 
tant soldats que charpentiers et matelots avec plusieurs 
haches et autres ferremens, pour couper des arbres dans la 
rivière que M. de Villautrey avait dite. 

Le lundy 6% MM. de Lesquelet, lieutenant de la Badine, 
Bienville, garde marine, revinrent et rapportèrent qu'on n'y 
pouvoit pas faire d'habitation, à cause qu'il n'y avoît pas 
d'eau sur la terre pour entrer les chaloupes, ce qui désola 
M. d'Iberville et ces Messieurs. 

Le mardy ly*, MM. d'Iberville et Surgères, visitant pour 
trouver un endroit, trouvèrent une petite élevation,^ qui pa- 
roissoit fort commode. Ils sondèrent la baye pour y entrer; 
ils y trouvèrent sept à huit pieds d'eau, ce qui les fit résoudre 
à y faire entrer les traversiers pour y faire un fort, ne trou- 
vant pas d'endroit plus commode, et ne pouvant en cher- 
cher à cause des vivres, dont plusieurs s'estoient trouvés 
gastés. 

Le mercredy 8«, on commença à abattre pour construire le 
fort; tous nos gens travaillèrent si vigoureusement qu'à la fin 
du mois le fort fut achevé. Les chaloupes transportoient pen- 
dant ce tems les poudres, les canons, les balles, les vaches, 
cochons, taureaux, moutons, poules d'Inde, etc., en sorte 

f%\'\tk Iao «raîcQAOïiir lAim loîccÀrAint tiMit r^ mi^îlc rw»nrAnt riA «A 



AVRIL 1699, DANGER d'uNE CHALOUPE 285 

toient tous les jours à tout ; dans les chaloupes, il y avoit 
tousjours un officier major. 

Le dimanche i2«, jour des Rameaux, le Père Anastase 
panit avec M. de Beauharnois, enseigne, à quatre heures du 
matin, pour aller dire la messe aux gens qui travailloient; 
mais le vent devint si grand qu'ils furent obligés de relascher. 
Sur les onze heures, le vent s'estant molli, il partit avec la 
chaloupe. Sur les deux heures après midy, M. de Surgères 
revint avec sa felouque. • 

Le jeudy i6^, jour du Jeudi-Saint, le Père Anastase, après 
avoir dit la messe, partit avec M. de Beauharnois pour faire 
faire les Pasques à ceux qui travailloient au fort. La cha* 
loupe estoit chargée de canons et de balles, nous ne fusmes 
pas à une lieue de nos vaisseaux que le vent s*éleva bien fort; 
ensuite la pluye vint avec tant d'abondance, qu'il falloit deux 
hommes pour jeter l'eau. Il ne s'en falloit pas deux doigts 
que la chaloupe n'emplist. Nous aurions souhaité estre aux 
vaisseaux; nous continuasmes cependant nostre route, en 
sorte que nous arrivasmes sur les deux heures au fort. La 
pluye continua le vendredy 17* jusqu'au samedy i8* à midy, 
comme si on l'avoit jetée par seaux du ciel, de sorte que la 
baye, qui a huit lieues de large, devint douce pendant huit 
jours de tems, ce qui paroist presque incroyable et est cepen- 
dant très vrai. 

Le jour de Pasques 19% le Père Anastase confessa ceux 
qui se présentoient, ensuite dit la messe, et l'après midy les 
vespres et le sermon. 

Le lundy 20«, sur les onze heures du matin, le Père Ana» 
stase, après avoir achevé de confesser, partit avec M. de Les- 



286 MAI 1699. ADIEUX DE M. DE SAUVOLLE 

ne les avoient point faites; on continua à travailler fortement 
au fort et à déterminer ceux qui y dévoient demeurer. On 
choisit pour cela les meilleurs hommes des deux détache- 
mens de soldats, pour mettre avec les Canadiens les ouvriers 
et les matelots qui dévoient servir aux traversiers^M. de Sau- 
volle, lieutenant de compagnie et enseigne de vaisseau, pour 
y estre gouverneur; M. de Bienville, garde de marine, après 
luy, et M. Levasseur, Canadien. 

Le vendredy i®' jour de may et le samedy 2% on ramena 
ceux qui avoient travaillé au fort. Il y a quatre bastions; deux 
sont faits de pièces de bois quarrées, de deux à trois pieds 
de large, les unes sur les autres, avec des embrasures pour 
mettre des canons et un fossé à Tentour. Les deux autres bas- 
tions sont faits de pieux gros, en sorte qu'il falloit quatre 
hommes pour les porter. Il y a douze pièces de canon mon- 
tées à Tentour. 

Le dimanche 3«, M. de SauvoUe vint dire adieu à bord, sur 
les huit heures du matin. Il s'embarqua dans sa biscayenne. 
En desbordant, on cria trois fois : Vive le Roy 1 Après sa sor- 
tie, M. d'Iberville déferla son petit hunier, et aussitost nous 
appareillasmes , quoyque le vent fust contraire. Nous 
mouillasmes au soir. Nous continuasmes nostre route fort 
lentement, estant obligés de faire lof de tems en temps* Il ne 
se passa rien de considérable jusqu'au 20^, sinon que nous 
vismes un petit vaisseau anglois ; nous vismes ensuite les 
Tortues-Sèches, et puis Matanzas* 

Le vendredy 22*, nous aperceusmes trois vaisseaux. Nous 
les attendismes pour les suivre, parce que personne de nous 
ii'avoit encore passé le canal de Bahama. Estant proches de 



MAI 1699. RENCONTRE DE VAISSEAUX ANGLOIS 287 

françois. Leur amiral mit la flamme et vint sur nous. Estant 
proche, il nous demanda d'où nous venions ; nous lui respon- 
dismes de Saint-Domingue. Il nous demanda si le capitaine 
du Roy, qui avoit péri, estoit sur nostre vaisseau. Il alla ensuite 
àTautre vaisseau. Il leur demanda d'où ils venoient, si nous 
estions ensemble. Ils luy respondirent qu'ils venoient de 
Mississipi, autrement Malbanchya. Voyant que nous respon- 
dions ainsi dififér-emment, ils nous prirent pour des fourbans. 
Usoir s'approchant, il tira un coup de canon pour advertir 
les deux autres vaisseaux de se tenir auprès de luy et d'estre 
pendant la nuit sui^ leurs gardes. 

Le samedy 23*^, M. d'Iberville voulant s'approcher de luy, 
il fit signe qu'il tireroit du canon, s'il s'approchoit davantage. 
En effet les boutefeux estoient prests; ils auroient esté bien 
acconimodés, s'ils avoient commencé. A la fin ils nous recon- 
nurent et nous firent toutes sortes d'amitiés, s' offrant de nous 
rendre service en ce que nous aurions besoin. Depuis ce tenïs 
là nous les suivismes, ayant tousjours vent devant et estant 
obligés de virer de bord toutes les horloges. 

Le lundy 25*, gros ve'nt devant; nostre gouvernail cassa 
à midy. Aussitost nous abordasmes pavillon rouge-, en moins 
d'une heure il fut raccommodé. L'amiral anglois envoya 
aussitost sa petite frégate pour nous demander ce que nous 
avions. Il nous fit offre de tout Ce dont nous aurions besom, 
qu'il estoit prest à nous rendre service en tout. Nous luy 
dismes que nostre gouvernail avoit cassé, mais qu'il estoit rac- 
tommodé, que nous le remerciions. Nous apprismes un peu 
après que M. d'Iberville avoit eu le mesme malheur. 
Nous n'en fusmes pas quittes pour cela. A cinq heures et 



288 MAI-JUIN 1699. VIOLENTE TEMPÊTE 

tirer trois coups de canon par l'amiral des Anglois, pour nous 
advertir que nous allions tomber sur des bancs de sable. En 
effet, nous n'eusmes que le tems de virer de bord. Voyant le 
banc de sable, nous eusmes à la vérité grand peur, et, sans 
gasconnade, nous fusmes trop heureux d'estre en la compa- 
gnie des Anglois, ayant fait, durant le canal, la mesme ma- 
nœuvre qu'eux. 

Le mardy 26^, nous vismes que nous estions passés et en 
remerciasmes Dieu, tous nos gens ayant esté extrêmement 
fatigués, parce qu'ils avoient tousjours esté debout. Le vent 
devint ensuite favorable; nous quittasmes bientost les Anglois, 
nos frégates allant beaucoup mieux que les leurs. Nousfismes 
presque toujours Test-nord-est, beau tems jusqu'au mer- 
credy lo* juin. 

Le mercredy 10** juin, vent de sud-ouest; depuis minuit, il 
devint fort violent, en sorte que le matin, ayant cargué tous 
les huniers, on laissa seulement les deux grandes voiles. Sur 
le midy, le vent augmenta tellement qu'on serra la grande 
voile et on prit les ris dans la misaine et fismes vent arrière. 
Sur les deux heures, le vent fut si violent que le vaisseau ne 
gouvernoit plus, la mer passant par dessus, tout nageoit entre 
deux ponts, les matelots si fatigués qu'ils n'en pouvoient plus. 
On jeta toute la dunette à la mer; ensuite on vira au cabestan; 
on auroit jeté les canons, si on n'avoit craint d'enfoncer le 
vaisseau. Enfin, après avoir trois quarts d'heure esté entre 
deux eaux, sans pouvoir gouverner le vaisseau, il commença 
à arriver et se relever. Nous creusmes tous que c'estoit nostrc 
dernier jour. Jamais on n'a eu plus de peur. Deux de nos gens 
moururent à cause de l'eau qui avoit esté entre deux ponts* 



JUILLET 1699. ARRIVÉE A ROCHEFORT 

fait que nous nous séparasmes et ne la revismes qu'à ] 
fort. 

Depuis ce temps là, nous eusmes tousjours bon vem 
mouillasmes à la rade de Chefdebois le mardy demi 
de juin. 

Lemercredy i«' juillet, on transporta nos malade 
une barque, à Thospital de Rochefort. Il estoit temps 
ver; les deux tiers de nos gens estoient hors d'estat ( 
vailler. 

Le jeudy 2®, sur les dix heures, nous levasmes l'a 
allasmes mouiller à Tisle d'Aix, et ensuite nous entra 
Rochefort. 



VI 
IMPRESSIONS DIVERSES ET JUGEMENTS 

PORTÉS SUR LE PREMIER VOYAGE DE d'iBERVILLE. 



I 

APPRÉCIATIONS DÉSOBLIGEANTES DE BEAUJEU 



Extraits de lettres de Beaujeu à Cabart de Villermont. 

Au Havre, ce 8 novembre 1698. 

Je sçavois aussi les relaschemens de d'Iberville, qui ne luy 
peuvent faire que plaisir, car il estoit party deux mois plus- 
tost qu'il ne falloit, qui estoit la mesme faute que nous avions 
faite. Dieu veuille quMl réussisse, mais j'appréhende bien que 
ce ne soit comme M. de La Salle. 



Au Havre, 19 novembre 1698. 

Je ne vous dis pas ce que je pense sur l'afifaire de d'Iber- 

^ille, mais je n'ay pas bonne opinion non plus, quoyque tous 

ses relaschemens aient meillioré son affaire, car il estoit party 

trois mois plustost qu'il ne falloit, lesquelz il luy auroit fallu 

passer à Saint-Domingue à manger ses vivres, et lorsquUl 

serojt arrivé dans le golfe de Mexique, il luy auroit fallu son- 

gcr a s*en revenir; Teau luy jouera aussi un meschant tour, 

s'il n'y prend garde. 



III 

VUES DE PONTCHARTRAIN 

DANS L^fiNVOI DE D^IBBRVILLB ▲ L^EMBOUCHURE DU MISSISSIPI. 



Le Ministre de la Marine à M. Ducasse, 
gouverneur de Saint-Domingue. 

A Versailles, le 8 avril 1699. 

Je reçois votre lettre du 1 3 janvier, et j'ay estimé néces- 
saire de profiter de Toccasion de la Thétis pour respondre 
aux articles plus importans. Et je commenceray par vous 
dire que le Roy n'a point en veue jusques à presentde former 
un establissement dans Temboucheure du Mississipi, mais 
seulement d'y faire une descouverte exacte et d'empescher 
les Anglois de s'y placer. 



IV 

OBJECTIONS DE DUCASSE 
CONTRE l'Établissement des français sur le missqstm. 

Extrait d'une lettre de Ducasse au Ministre de la Marine 

10 avril 1699. 
Monseigneur, 

Le vaisseau le François arriva de Michîchipy le 2 de ce 



JALOUSIE DES ESPAGNOLS. 296 

M. d'Ibervîlle vous informeront de ce qui s'est passé dans la 
descouverte. La nouvelle que j'avois Thonneur de vous escrire 
que les Espagnols estaient allés en prendre possession s'est 
trouvée véritabfe, et le port dont m'avoit entretenu le capi- 
taine que le Vice-Roy avait envoyé au Cap, a esté trouvé par 
la position que je leur avois indiquée. Je prendray la liberté 
de vous dire, Monseigneur : qu'on ne doit pas tirer une consé- 
quence du mérite de ce pays-là par la précipitation que le 
Conseil d'Espagne a eue de le faire occuper. Ils feront de 
mesme dans tous les lieux des Indes où nostre voisinage 
pourra leur donner de l'ombrage. 

Si le feu sieur de La Salle avoit sérieusement réfléchy sur 
les conséquences de cet establissement, il n'y auroit jamais 
embarqué le Roy. Il ne suflSt pas de dire que cela estoit une 
possession dans le golfe du Mexique ; il faut examiner qu'il 
est esloigné de ce qu'on appelle la Nouvelle-Espagne de plus 
de quatre cents lieues par terre. Cette séparation est habitée par 
des millions de peuples barbares, par des rivières et des bois, 
ce qui le rendra moralement inaccessible. Je suppose qu'il ne 
le fust pas et qu'il y eust la mesme facilité que d'aller de 
Normandie à Rome, et j'aplanis la difiBculté de ces peuples 
barbares, peut-il tomber sous le sens d'aucun homme d'expé- 
rience qu'une colonie formée en ce lieu-là peut jamais pro- 
mettre aucun progrès? Il est d'une notoriété publique que les 
Espagnols peuvent mettre cent mille hommes blancs sous les 
armes sans une infinité des naturels du pays qui leur sont 
sujets, et peut-on croire que le Conseil d'Espagne n'em- 
ployast pas tousjours ses forces pour ruiner dans la nou- 
veauté ces sortes d'establissemens? 



296 JALOUSIE DE SAINT-DOMINGUE. 

tentionné pour le service du Roy, mais peut-estre, agissant 
sur les maximes du sieur de La Salle, il ne réfléchira pas sur 
tous les évènemens. Il croiroit avoir parfaitement réussy en 
trouvant une communication avec le fleuve de Saint-Laurent 
et un port pour la seureté des vaisseaux. Selon mon senti- 
ment, j'en ferois très peu de cas. Peut-estre mon opinion 
est-elle erronée et que vos veues sont difierentes de ce que 
je pense, et, à moins quUl n'y ait dans ce continent quelque 
matière précieuse, il me paroist qu'il seroit tout à fait inu- 
tile de s'embarquer dans le projet d'une colonie, qui peut- 
estre mesme ne réussiroit pas dans la fabrique de denrées, qui 
se font ailleurs, par la froideur du climat. Il y a en outre à ob- 
server une grande difficulté pour le retour des vaisseaux, par 
contrariété des venls, et si les Espagnols du Mexique n'a- 
voient pas le port de la Havane, où ils entrent en revenant de 
la Nouvelle-Espagne, ils se trou veroient fort dérangte d'estre 
obligez d'aller en Espagne en droiture. Et lorsqu'il s*agit de 
former un establissement, il est bon de balancer les avan- 
tages et les desavantages, et de mettre en évidence la crainte 
et l'espérance, et il me paroist que le sieur de La Salle n'a- 
voit pas suivi cette mesure. 

M. d'Iberville a tiré sur moy, en faveur de M. le marquis 
de Chasteaumorant, 3,ii2 livres pour vivres, que mon dit 
sieur de Chasteaumorant a fourny pour le compte de Sa Ma- 
jesté à luy appartenant, lesquels il a remplacé en ce lieu. 
Comme vous m'avés ordonné. Monseigneur, de fournir tout 
ce qu'il auroit besoin, j'ay acquitté avec plaisir la lettre de 
change; je vous supplie d'ordonner mon remboursement. 



IV 

PONTCHARTRAIN NE FONDERA PAS DE COLONIE 

SANS ÊTRE ASSURÉ DE SON UTILITÉ. 

A M. Ducasse. 

A Versailles, le !•' juillet 1699. 

M. le marquis de Ghasteaumorant est arrivé avec le sieur 
chevalier de Galiffet. Il faut attendre le retour du sieur 
d'Iberville et le rapport qu'il fera de Testât et de la disposi- 
tion du pays à la descouverte duquel il est employé à pré- 
sent, pour juger de son utilité, et vous pouvez bien compter 
que le Roy ne se déterminera point à l'occuper qu'elle ne 
soit apparente, et les avantages que ses sujets en pourront 
tirer bien certains. 



LES NOUVELLES RAPPORTÉES PAR GHASTEAUMORANT 
SEMBLENT INSUFFISANTES. 



Le Ministre de la Marine à M. le M^' de Chasteaumorant. 

A Versailles, le !•' juillet 1699. 

Monsieur, j'ay receu la lettre que vous m'avez escrîte le 
23 du mois passé de la rade de Groye, pour m'informer de la 



298 DEMANDE DES LETTRES DE d'iBERVILLE. 

chercher Temboucheure de la rivière du Mississipi, et j'en ay 
rendu compte au Roy. Sa Majesté a approuvé que vous 
rayez quitté pour revenir à Saint-Domingue et ensuite en 
France, lorsqu'il vous a marqué n'avoir plus besoin de vostre 
secours. Mais il eust esté à désirer que vous n'eussiez pas ou- 
blié de joindre à vostre lettre celles du sieur d'Iberville, par 
lesquelles le Roy eust pu apprendre plus particulièrement les 
raisons qui l'ont déterminé à rester dans une des isles de 
Saint- Diegue, et l'espérance qu'il peut avoir de trouver cette 
emboucheure par les connoissances qu'il tirera des Sauvages 
qu'il a rencontré dans la terre ferme. Il est nécessaire que 
vous me les envoyiez incessamment. 
Je suis, etc. 



VI 
VILLERMONT SE TIENT AU COURANT 

DES AFFAIRES DU MISSISSIPI. 



M. Bégon à M. de Villermont. 

La Rochelle, 5 juillet 1699. 

Je n'ay pas grand chose à vous dire du voyage de M. d'Iber- 
ville, qui a très bien exécuté ses ordres; je vous entretien- 
' dray sur cela à loisir, n'y ayant rien de pressé. On m'a pro- 
mis des plans, que je n'auray qu'à mon retour. Je n'ay veu 
M. de Ghasteaumorant qu'aujourd'huy. 



VII 
BEAUJEU CHERCHE A METTRE EN DOUTE 

l'heureux SUCCis DE D^BERVILLE ET DE SON ÉTABLISSEMENT. 



Beaujeu à Villermont. 

Au Havre, ce i3 juillet 1699. 

J'ay veu tout ce que vous me mandez de la descouverte 
du Mississipî. J'ay veu aussi ce qu'on en a mandé à nostre 

intendant Je ne sçay que dire, car il y a si peu de seu- 

reté à faire sur tout ce que disent les Canadiens, qu'on ne 
peut asseoir un véritable jugement sur leurs relations, qui sont 
le plus souvent pleines de hâbleries et de menteries; l'événe- 
ment nous fera connoistre ce qui en sera. Mais je doute que 
les Espagnols et les Sauvages nous laissent habiter là, et j^ap- 
préhende fort que les quatre-vingts hommes que d'Iberville 
y a laissés n'ayent le mesme sort que ceux de La Salle, et 
qu'on n'y trouve personne, si on y renvoyé. 



VII 
DEUXIÈME VOYAGE DE D'IBERVILLE, 

COMMANDANT LA FRÉGATE LA RENOMMÉE, 

AVEC LE CHEVALIER DE SURGÈRES, 

COMMANDANT LA FLUTE LA GIRONDE. 



d'iberville remonte le mississipi jusqu'aux NATCHEZ. 

IL ÉTABUT UN POSTE SUR LE FLEUVE, 

A DIX-HUIT LIEUES DE SON EMBOUCHUIŒ. 

TONTY SE JOINT A d'iBERVILLE. 

BIENVILLE, ENVOYÉ PAR SON FRÈRE AUX CENIS 

AVEC VINGT-DEUX CANADIENS, 

DéCOUVUE LA RIVIÈRE ROUGE. 

ANGLAIS DE LA CAROLINE ET PROTESTANTS FRANÇAIS 
SUR LE MISSISSIPI. 



MAI 169 9- JUIN 1700) 



I 

NÉCESSITÉ DE CONTRECARRER 

l'envoi d'une colonie que les ANGLA.rS SE PROPOSENT DE FAIRE 

AU MISSISSIPI. 



Extrait d'une lettre de M. de Callières au Ministre 
de la Marine. 

a mty 1699. 
Le sieur Dubuîsson, François, qui dit estre né gentil- 
homme, ayant demeuré depuis vingt-sept ans à la Nouvelle- 
York, et estant venu, l'hiver passé, pour s'y establir avec sa fa- 
mille, m'a dit avoir appris, par un des principaux d'Orange, 
HoUandois de nation, mal content du gouvernement des 
Anglois, avoir eu nouvelle d'Angleterre et de Hollande qu'il 
se préparoit des vaisseaux de l'un et de l'autre Estât pour 
aller habiter l'esté prochain le Mississipi avec des familles 
angloises et hoUandoises, sur la relation du Père Louis Hen- 
nepin, Recollect, qui y a esté avec le sieur de La Salle. 
Comme c'est un beau pays, qui pourroit estre utile, par la 
suite, au service du Roy, si Sa Majesté jugeoit à propos de 
profiter de la descouverte qu'elle en fit faire par le sieur de 
La Salle il y a quinze ans, je crois qu'il seroit nécessaire de 
les prévenir et d'envoyer par mer occuper l'emboucheure de 
ce fleuve, afin de leur en empescher l'entrée, qu'on trouve- 
roit aisément par les mémoires et les cartes qu'on pourra 



304 VUES DES ANGLAIS SUR LE MISSISSIPI 

avoir du sieur Cavelier, que mon frère connoist, qui a ac- 
compagné feu M. de La Salle, son frère, dans cette descou- 
verte. Il sçait aussy le nom d'un pilote, qu on m'a assuré qui 
demeure à la Tremblade, qui conduisoit Tun des vaisseaux 
qui les accompagnèrent dans ce voyage, et qui pourroit 
encore bien servir à cette entreprise. 



II 

VUES DES ANGLAIS SUR LES ILLINOIS. 

IL EST DANGEREUX POUR LES FRANÇAIS dVbANDONNER MISSILIMAKINAK 
ET DE NE PAS RÉTABLIR LES CONGÉS. 



Extrait d'une lettre de M. de Callières au Ministre 
de la Marine. 

2 juin 1699. 

Ayant envoyé le nommé Destalys à Orange pour tascher 
de descouvrir par le moyen de ses connoissances ce qui s'y 
passoit, il m'a rapporté, vers le 10 may, que, sur la démarche 
que les Anglois ont sceu que les Iroquois ont fait le mois de 
mars pour la paix avec nous, ils leur avoient mandé de les ve- 
nir trouver à Orange, ce qu'ils n'ont pas voulu faire. Sur 
quoy ils ont envoyé cinq Anglois à Onnontagué pour tascher 
de les destourner de venir. 

Il m*aadjousté que dans l'embarras où les Anglois estoient 
de faire subsister les François de la Religion, le Roy Guil- 



JUIN 1699. LE ROI VEUT Y ENVOYER LA RENOMMÉE 3o5 

pour prendre possession du Mississîp}', afin de les y faire ha- 
bituer et de s'en défaire par ce moyen. 

Il m'a encore dit que plus de vingt Angloîs de la Nouvelle- 
York sont partis pour aller aux Illinois, prétendant que le 
pays du costé du sud leur appartenoit, et que quelques gens 
d'Orange leur ont dit que, sur la nouvelle qu'ils ont eue qu'il 
y avoit ordre aux François de se retirer de Missilimakinac, 
ils dévoient y aller et faire un establissement à Niagara. Si 
cela estoit, ce seroit une mauvaise affaire pour le pays, où je 
ne vois pas qu'il y eust d'autre remède pour empescher 
ces entreprises que le restablissement des congés, qui servi- 
roient de garnison dans ces quartiers-là. 



III 

LE ROI A BESOIN DE PLUS DE LUMIÈRES 

SUR LE MISSISSIPI. 

Le Ministre de la Marine à M. cflberville. 

A Versailles, le i5 juin 1699. 

Le Roy a résolu d'envoyer incessamment la frégate la /?e- 
nommée avec un bastiment de charge au Mississipi, y porter 
des vivres pour la garnison que vous y avez laissée, et y por- 
ter les Canadiens que vostre frère a ramenés de la baye 
d'Hudson, Sa Majesté estant persuadée que ces gens servi- 
ront plus utilement que d'autres à une pareille entreprise. 
Mais, comaie il est question de prendre en ce vovase une 



3o6 JUIN 1699. d'iberville commandera la renommée 

server ou Tabandonner, Sa Majesté désire que vous com- 
mandiez cette frégate, parce que vous jugerez mieux qu^un 
autre du mérite des descouvertes q^^auront fait les gens que 
vous y avez laissé, sur les ordres que vous leur en avez donné. 
J^estime qu'il est à propos que vous passiez dès le commen- 
cement de septembre. Ainsy, je donne les ordres de préparer 
dès à présent ces bastimens, et je charge M. Duguay de pren- 
dre vostreadvis sur la nature des vivres qu*il faudra envoyer; 
c'est ce que je vous prie d'examiner avec luy* 

A Tesgard des Espagnols que vous avez amené avec vous, 
Sa Majesté veut bien s'en servir, pourveu que ce soient des 
gens dont on puisse tirer quelque utilité. Je donne ordre au 
sieur Duguay de m'en envoyer une liste qui explique ce qu'ils 
sont et l'usage qu'on en peut faire, et je vous prie d'y travail- 
ler de concert avec luy. 



IV 

PONTCHARTRAIN 

DIRA CE QUE LE ROI AURA DÉCIDÉ SUR L^ÉTABLISSEMENT 
AU HISSISSIPI. 



Le Ministre de la Marine au sieur d'Iberville. 

A Versailles, le 8 juillet 1699. 

J'ay esté bien aise d'apprendre, par la lettre que vous m'a- 
vez escrite le 29 du mois passé, vostre arrivée à La Rochelle, 



JUILLET 1699. LE CHEVALIER DE SURGÈRES ioj 

incessamment au Roy de cette affaire, après quoy je vous 
feray sçavoir les intentions de Sa Majesté et la résolution 
qu'il prendra sur Testablissement que vous avez fait. Il est 
nécessaire que vous remettiez à M. Duguay, qui ordonne à 
présent à Rochefort, un estât de tout ce que vous avez laissé 
dans cet establissement de canons, armes, munitions de 
guerre, vivres et marchandises, et de ce qui en a esté em- 
ployé à faire des présens aux Sauvages; faites-luy sçavoir 
aussy ce que sont devenus les bastimens que vous avez avec 
vous. Envoyez-moy, en response de cette lettre, une liste des 
gens que vous avez laissés dans le fort, distinguez par qualitez 
de soldats, matelots. Canadiens et flibustiers, et faites-moy 
sçavoir combien il y a actuellement de Canadiens à La Ro- 
chelle de ceux qui sont revenus de la baye d'Hudson. 



V 

D'IBERVILLE A RENDU UN BON COMPTE 

DU CHEVALIER DB SURGÈRBS. 



Le Ministre de la Marine au sieur chevalier de Surgères. 

Versailles, le i5 juillet 1699. 
J'ay receu la lettre, que vous m*avez escrite le 3o du mois 
passé. J*ay esté bien aise d'apprendre vostre arrivée aux rades 
de La Rochelle. Le sieur d'Iberville m'a rendu compte de tout 
ce qui s'est passé dans le voyage que vous venez de faire, et 
je suis satisfait de la bonne conduite que vous y avez tenue. 
J'auraysoin d'en faire souvenir le Roy dans les occasions qui 



VI 

UNE COLONIE FRANÇAISE SUR LE MISSISSIPI 

PERMETTRAIT DE SE SAISIR DU NOUVEAU-MEXIQUE 

ET IL EST NÉCESSAIRE D^Y DEVANCER LES ANGLAIS, 

QUI DEVIENNENT TROP PUISSANTS. 



Mémoire de la Caste de ta Floride et d'une partie 
du Mexique. 

Ayant recherché avec soin tous les mémoires que j^ay peu 
avoir qui parlent de ce pays, et après avoir pris la connois- 
sance des personnes qui y ont esté, tant François prison- 
niers que Espagnols et Anglois flibustiers, je commenceray 
par les Apalaches, qui est un establissement que les Espa- 
gnols ont à la Floride, à cent cinquante lieues droit au nord 
du cap Saint- Antoine de Cube, qui fut fait en i564 par 
des marchands de la Havane, pour commercer avec les 
Sauvages, sur ce qu'ils voyoient que des brigantins y alloient 
pour cela, et par les suites il s'y est estably plusieurs familles 
de bonne volonté. Quelques familles, par punition, y ont esté 
envoyées. Les habitans de la Havane y font à présent un 
commerce de farine, de lard, de bœuf, de jambons et volaille, 
qu'ils portent à la Havane. Les terres y sont très belles, le 
long d'une rivière, où elles sont habitées par la latitude de 
3o degrez. Les uns m'ont dit que des navires de trois cents 
tonneaux pouvoient y aller, et d'autres m'ont dit que non, et 



RIVIÈRE APACHICOLY. — PENSACOLA. 309 

cinq cents hommes en tout establis, un couvent de Récollects 
et Jacobins. 

Depuis treize années, on m'a asseuré que de la Havane 
on a fait un establissement à une rivière, qu41s nomment 
Apalachicoly, à i*ouest des Apalaches, de trente-six à qua- 
rante lieues, où il y a un gouverneur et trente à quarante 
soldats, et où il commence à y avoir quelques habitans, que 
Ton fait travailler à des mines d'estaim, qui s'y trouvent. Ils 
en tirent fort peu, faute d'hommes pour y travailler, les 
Sauvages ne voulant pas s^adonner au travail.On m'a asseuré 
qu'il y a de Teau, à l'entrée de la rivière, pour des bastimens 
de deux cents tonneaux et peut-estre plus grands. Un de 
cette grandeur y a entré il y a cinq ans. J'ay sceu cela d'un 
Espagnol, qui m'a dit y avoir esté il y a trois ans. Cette ri- 
vière est distante de la Havane de cent soixante-six lieues et 
par la latitude de 3o degrez 25 minutes nord. 

D'Apalachicoly venant à l'ouest, quinze lieues, il y a une 

rivière assez grande ou descharge d'un lac d'eau salée, qui est 

barrée par des bancs de sable. De Pensacola, en chaloupe, 

en dedans de la baye, les Espagnols ont esté à six lieues à 

Test dans le fond d'une baye, d'où ils ont fait un portage de 

leurs canots par-dessus une langue de terre de trois quarts de 

lieue, et tombé dans un lac d'eau salée, qui va près d'Apala- 

chkoly, qui en des endroits a six à sept lieues de large et en 

d'autres une et dedi, séparé de la mer par une langue de terre 

de une lieue et demie, plus ou moins. Ils furent à la chasse 

aux bœufs, qu'ils appellent Cibola, dans une baye de ce lac, 

qui va dans la profondeur : ils y trouvèrent quelques mines 

d'argent, qui à l'espreuve s'en fut en poussière, et elles ne se 



3 10 LA MOBILE ET FERNAN SOTO. 

semblables parmi les bonnes : ils croyent qu'il s*en pourroit 
trouver de bonnes parmi celles-là y en cherchant. Pensacola 
est un beau port, où les Espagnols sont venus habiter sur 
Tadvis qu'ils avoient eu que les François dévoient le faire à 
cette coste. Ils estiment ce port le plus beau de toute la Floride, 
qui est environ à cent quatre-vingts lieues au nord-nord- 
ouest du cap Saint-Antoine. Il y a sur la barre, à Tentrée, 
vingt-deux et vingt-trois pieds d'eau le moins, et dedans 
quarante pieds et plus; les terres du bord de la mer sont de 
sable, couvertes de pins; le pays, aride. A trois lieues de ren- 
trée, il y a une rivière qui tombe dans la baye, qui est très 
belle à habiter et où ils prétendent faire la colonie. Ils ne con- 
noissent pas bien le dedans du pays, ny les nations sauvages 
qui rhabitent; ils nomment tous les Sauvages de cette partie 
de la Floride Chichimèques. 

A treize lieues à Touest un quart sor-ouest de Pensacola est 
la Mobile, qui est une baye de plus de seize lieues de tour, 
dans laquelle il tombe une grosse rivière d'eau assez trouble. 
Les terres y sont très belles, couvertes de toutes sortes de 
bois meslés. Si cette rivière court au nord dans les terres, les 
Bayogoulas et les Oumas m'ayant.dit que les Quinipissas 
estoient à Test d'eux, à sept ou huit jours de marche, que 
j'estime environ soixante lieues, ils ne devroient pas estre bien 
loin de cette rivière, quoyqu'ils m'ayent dit qu'ils n'estoient 
point sur le bord de la rivière. Sur la barre, à l'entrée de la 
Mobile, il y a douze à treize pieds d'eau, pas moins ; dedans, 
beaucoup d'eau. C'est sur cette rivière où Fernan Soto 
donna cette fameuse bataille, dont il est parlé dans son His- 
toire de la conqueste de la Floride^ contre les habitans de la 



BAIE DU BILOXI. — LAC PONTCHARTRAIN. 3ll 

A quinze lieues à Touest de la Mobile, il y a plusieurs isles, à 
trois lieues et demie au large de la terre ferme, où, au nord 
d'une, nous avons mouillé nos navires fort près de terre, par 
vingt-six et trente pieds d'eau, à Tabry des vents d'est, de 
sud-est, sud-sud-ouest et ouest^ par une isle à deux lieues, et 
du nord-ouest et nord et nord-est^ par la terre, à trois lieues 
et demie. Cette isle peut avoir deux lieues de long : le milieu, 
couvert de bois de pins et quelques chesnes; les deux pointes 
sont de sable, couvertes d*herbe en partie et petits haziers. 
A quatre lieues au nord-nord-est de cette rade, il y a une 
baye des Bilocchys, qui peut avoir une lieue de large et pro- 
fonde de cinq lieues, couverte par une isle de deux lieues de 
long. Il n'y a, pour entrer dans cette baye, que sept pieds 
d'eau, oùfayfait Vestablissement. A quatre lieues à l'est, il 
y a une rivière des Pascoboulas, qui est profonde dedans et 
à l'entrée est barrée de bancs d'huistres, sur lesquels il n'y a 
que trois pieds d'eau. Cette rivière court au nord-ouest et 
ouest, sur laquelle il y a trois villages sauvages nommés Pas- 
coboula, Moctoby et Bilocchy. Le pays y est parfaitement 
beau, plein de chasses aux bœufs, chevreuils et coqs d'Inde. 
Ace que les Sauvages nous ont fait connoistre, fV communique 
au Mississipi par des lacs et petites rivières. Au sud-sud- 
est, à quatre lieues de la rade, où on mouille, il y a des isles 
sans nombre pendant dix-huit lieues, jusqu'à dix lieues au 
nord du Mississipi, qui forment une baye avec la terre du 
nord, qui court à ouest environ huit lieues, dont je ne sçais 
pas la largeur, ne l'ayant jamais traversée. Je l'estime de sept 
à huit lieues. Cette baye se communique par une rivière de 
trois lieues de long à un lac, que nous avons nommé de Pont- 



3 12 LAC MAUREPAS. — RIVIERE d'iBER VILLE. 

séparé du Missîssîpi par une langue de terre d'un quart de 
lieue. Je ne fais nul doute que ce lac ne se communique à la 
baye par d'autres entrées que celle* par où j'ay passé, Teau 
estant salée dans ce lac, ou du moins saumastre, et qui ne 
vient point de la mer. Par où j'ay passé, le courant du lac en 
sort très fort. A douze lieues, le long de la coste du nord du 
lac, il y a une rivière profonde de deux brasses et demie, par 
où se dégorge un autre lac de six lieues et demie de long et 
trois de large, d'eau douce, dans lequel il y a sept et huit pieds 
d'eau partout, l'ayant traversé. Du fonddecelac au Mississipi, 
il ne peut pas y avoir plus de demi-lieue environ. Le bord de 
ce lac est un beau pays, de bonne terre. A deux lieues avant, 
dans le lac, du costé du nord, il y a une rivière assez profonde, 
qui serpente beaucoup, et qui vient du Mississipi, dans 
laquelle il en tombe plusieurs qui viennent de dedans les 
terres. Il y a peu de courant; le pays des deux bords est le 
plus beau que j'aye veu dans ce pays là. Le commencement 
de cette rivière est fort petit, venant du Mississipi, au dessus 
des Bayogoulas, qui est barré en plusieurs endroits d'amas 
de bois et d'arbres renversés, qui en empeschent la naviga- 
tion l'espace de six à sept lieues; ce qui seroit facile à nettoyer 
avec un peu de despense, après quoy on pourroit venir de la 
rade où l'on mouille les vaisseaux, avec des bastimens qui 
tireroienl cinq et six pieds d'eau, jusques à soixante-dix lieues 
dans le haut du Mississipi, sans trouver de courant. 

Le Mississipy, que nous ne nommons plus que le Malban- 
chya, est le nom sous lequel il est connu de tous les Sau- 
vages de ce pays. L'entrée est par la latitude de 28 degrés 
^n mînntPR f^tnsiriRA deffrésSo minutes, ouest et nord etsud 



LE MTSSISSIPI ET SES AFFLUENTS INFÉRIEURS. 3l3 

elle se fourche en trois branches également laides d^envîron 
trois cents ou quatre cents toises, dans lesquelles il y a 
dix brasses d*eau. A une lieue au large, elle est barrée par 
des roches de bois pétrifié et devenu en pierre noire, qui 
résiste à la mer. Il se trouve de ces roches hors de Teau, 
sans nombre, entre lesquelles il y a d'espace cent pieds, plus 
ou moins, et douze et treize pieds d'eau. Les bas des 
deux bords de la rivière sont des pays noyés , couverts de 
roseaux et joncs jusques à dix et quinze lieues en montant. 
Elle tournoyé beaucoup, et le courant est fort grand, à faire 
une lieue un tiers par heure, quelquefois plus ou moins selon 
les vents, large ordinairement de cinq cents toises et profonde 
de quinze, et dix-huit, et vingt brasses d'eau. Du bas de la mer 
à aller à soixante-quinze lieues dedans, on ne remarque pas 
sur le bord aucun lieu qui ne noyé; il faut entrer dans les 
terres, pour trouver le pays haut, à une demie lieue et tiers de 
lieue. La première rivière qui tombe dedans, que l'on trouve 
en montant, est celle des Ouachas, à soixante lieues à l'ouest 
de la mer, qui n'est pas considérable, sur laquelle il y a trois 
nations différentes fort petites. Environ à cent vingt lieues de 
la mer, on trouve la rivière que les Sauvages nomment Tas- 
senocogoula, nommée par M. de La Salle de Seignelay, qui 
est à sept lieues du village des Oumas,qui se fourche en deux 
branches, une court à Touest-nord-ouest et au nord-nord- 
ouest, sur lesquelles sont plusieurs villages sauvages, au 
nombre desquels sont les Cadodaquis, distants des Cenys de 
cinquante-deux lieues à l'est un quart sud-est. Il se trouve à 
ce village des chevaux et assez beau chemin jusques aux Ce- 
nys. La rivière, en cet endroit, est large comme la Seine de- 



3 14 CENIS ET CADODAQUIS. 

eux à aller à ce village en canot, dix jours en chassant avec 
leurs familles. Cela peut faire une distance de soixante-cinq 
lieues, ce qui me paroist assez juste. 

M. de La Salle avoit trouvé que lesCenysestoient au nord- 
nord-ouest de son establissement, et à 3 degrés 1 5 minutes 
de différence nord. Les Espagnols ne comptent que soixante- 
dix lieues. 

Son establissement estoit par 29 degrés 3o minutes, et de 
longitude 278 degrés 3o minutes. 

Les Cenys, par 32 degrés i5 minutes, et de longitude 
276 degrés 3o minutes. 

Les Cadodaquis, par 33 degrés 40 minutes, et de longitude 
278 degrés 3o minutes. 

Les Oumas, par 32 degrés i5 minutes, et de longitude 
281 degrés 25 minutes. 

Ces latitudes supposées, je trouveroîs que le rumb de vent 
des Oumas aux Cadodaquis seroit Touest 35 degrés nord- 
ouest, et la distance quarante-six lieues, ce qui a assez de 
rapport à toutes les estimations. Il peut y avoir dix lieues, 
plus ou moins, de distance. 

Jeneparleray point des situations où doivent estre tous les 
pays que nous possédons dans les Outaouas, Illinois etSioux, 
qui sont placés tous trop ouest sur toutes les cartes, qui ont 
esté faites jusques à présent par des gens qui ne sçaventpasce 
que c'est que degrés de latitude ou longitude, ou qui les ont 
fait faire sur les distances d'un lieuà Tautre, que Ton aaccous- 
tumé de compter, sans examiner que tous les tours et détours 
diminuent considérablement les distances en longitude. Par 



FAUSSES POSITIONS DONNÉES PAR LES CARTES. 3l5 

je n'ay trouvé, faisant ma navigation comme sur mer, que 
quatre-vingts lieues à l'ouest, prenant 1 6 degrés du nord, qui 
ne me donneroient que 5 degrés de différence ouest, et eux en 
donnent 8 et plus. Si sur chaque cent lieues ils font de pa- 
reilles erreurs, il s'ensuivroit que Michilimaquîna ne devroit 
estre que par 298 degrés, au lieu qu'on le marque par 289, 
plaçant Montréal par 807 degrés eu égard à Québec, que l'on 
n^arque par 3 10 degrés, quoyqu'il soit plus est de beaucoup : 
ce qui a fait que M. de La Salle, quoyque homme qui passoit 
pour habile, a marqué le basdu Mississipi, sur la carte qu'il a 
faite, par 278 degrés , d'autres plus nouvelles, par 275 de- 
grés, quoyque nous l'ayons trouvé par 284 degrés 3o mi- 
nutes. Je crois que cela vient de la grande envie qu'il avoit 
de se voir près des mines du Nouveau-Mexique, et engager 
par là la cour à faire des establissemens en ce pays , qui ne 
pourront par les suites qu'estre très-avantageux. De l'esta- 
blissement que j'ay fait à aller par terre aux Akansas il ne 
peut y avoir plus de quatre-vingts lieues, où il se feroit facile- 
ment des chemins, les Sauvages en ayant desjà d'une nation 
à l'autre par terre. C'est àquoy les commandans des nouvelles 
colonies se doivent appliquer pour plusieurs raisons très né- 
cessaires, et ce qu'on ne fait jamais, ne l'ayant pas encore veu 
dans aucune que nous ayons, quoyque ce soient des choses 
faciles à faire, quoyqu'il s'y trouve des montagnes. Des 
Akansas à aller en haut du Mississipi, je n'en peux rien dire, 
seulement que, si ceux qui en ont parlé ont menty comme 
sur le bas, on n'y peut adjouster foi. 

De la rivière du Malbanchia, suivant la coste de la mer jus- 
ques à la baye Saint-Louis, il y a plusieurs rivières et bayes. 



3l6 BAIE SAINT -LOUIS. 

nos François, s'en revenant par terre, n'en ont trouvé que 
des petites, à soixante lieues dans les terres, qui se peuvent 
grossir, tombant à la mer en se joignant à d'autres. 

On sçait assez ce que c'est que la baye Saint-Louis, dont 
l'entrée, à ce que l'on prétend, est belle, sur la barre de la- 
quelle il y a dix pieds d'eau, et dedans beaucoup; il tombe 
dans cette baye plusieurs rivières, dont il n'y en a qu'une de 
considérable, que l'on nomme rivière aux Cannes, dans 
laquelle il y a beaucoup d'eau. Des bastimens de soixante 
tonneaux monteroient dedans plus de quatre-vingts lieues, à 
ce que l'on m'asseure. 

De la baye Saint-Louis montant dans les terres au nord- 
nord-ouest et nord-est, il y a nombre de nations différentes. 
La plus nombreuse est les Cenys et Asenys, qui ne font qu'un 
village et mesme nation, au sentiment du Canadien qui a de- 
meuré plusieurs années chez eux, estimant qu'ils ne sont pas 
plus de six à sept cents hommes ; les Quélancouchis, qui ha- 
bitent les bords de la mer des environs de la baye Saint- 
Louis, sont quatre cents hommes. 

Les Chomans sont une nation qu*ils croyent aussi nom- 
breuse que les Cenys ; ils disent que cette nation est devers le 
nord-ouest des Cenys, environ à cent vingt lieues près des 
Espagnols^ à ce qu'ils leur ont fait entendre. Plusieurs parlent 
un peu espagnol et ne sont pas bons amis avec eux, voilà tout 
ce qu'ils en sçavent. J'ay sceu d'ailleurs que les Espagnols du 
Nouveau-Mexique ont une nation à l'est d'eux, qu'ils nomment 
Xoumanes, qui sont les Chomans, qui sont Joints à d'autres 
qu'ils nomment Sinapans, Ismiquilpas, Outoupas, qui leur 



DU MEXIQUE A LA BA!E SAINT- LOUIS. ilj 

par conséquent elles ne doivent pas estre à plus de cent lieues 
des Cenys. Le Nouveau-Mexique est par 3 7 degrez 20 mi- 
nutes, et 264 degrés 3o minutes de longitude; de manière 
qu'il n'y auroit pas, sur ce pied là, des Cenys au Nouveau- 
Mexique, la capitale de la province, que cent quatre-vingt- 
douze lieues à l'ouest, 17 degrés nord, et la distance de deux 
cents lieues du Vieux-Mexique au Nouveau. Les Espagnols y 
comptent six à sept cents lieues. Un courrier envoyé de Tun 
à Tautre est vingt-huit à trente jours à y aller. Les trois quarts 
du chemin ne sont point habités. Seulement sur le chemin il y 
a des métairies, des auberges, où logent les allants et venants, 
qui sont souvent pillés par les Sauvages. Il y a beaucoup 
d'endroits où on prend trois ou quatre soldats pour escor- 
ter à cinquante lieues de là, où d'autres Vous escortent autant 
de chemin. Quand les Espagnols ont esté prendre les débris 
de M. La Salle, ils ont passé de Mexique à Saint-Louis 
de Potosi^ qui en est soixante-dix lieues au nord. L'espace 
entre deux est assez peuplé. On ne trouve sur le chemin que 
Zete,qui est un village de cent familles, et Samiel Grande («c), 
où il y a deux cent vingt familles espagnoles et mulastres et 
métises. On y trouve des métairies, à droite et à gauche, 
assez esloignées les unes des autres. A Saint-Louis, il peut y 
avoir deux cents familles espagnoles, peu d'autres. On y raf- 
fine de l'argent, que l'on tire des mines qui en sont à deux 
lieues, fort abondantes. Cette ville est au nord delà province 
de Zacatecas. De Saint-Louis ils passèrent par Caouîl, qui 
est un bourg à soixante-quinze lieues au nord, habité par en- 
viron trente cinq ou quarante familles espagnoles, qui culti- 
vent du bled d'Inde, font des sucres, du coton, et nourrissent 



3l8 LES ESPAGNOLS CHEZ LES CENIS. 

vironcent familles au plus, au pied de montagnes fort hautes. 
De ce village à aller à Saint- Louis le pays est toujours mon- 
tagneux. On ne trouve sur le chemin que quelques métairies 
de Sauvages, qui élèvent des bestiaux et cultivent du coton ; 
le pays, peu peuplé. A vingt-cinq à trente lieues, en tirant du 
costé de Test de Caouïl, ils trouvèrent une assez grosse ri- 
vière, large d'une portée de mousquet, qu'ils passèrent en ca- 
not fait de peau de bœuf, que des Sauvages leur firent là. Ils 
la nommèrent Rivière Verte, parce que les eaux paroissent 
vertes. 

De la Rivière Verte, à quarante ou cinquante lieues à lest, 
ils en trouvèrent une autre, large comme la Charente, où il 
n'y avoit pas tant d'eau, qu'ils passèrent sur des cayeux, et 
de là ils marchèrent de trente à quarante lieues tousjours à 
l'est-nord-est à peu près et trouvèrent la baye Saint-Louis. 

De la baye Saint-Louis, ils furent aux Cenys où ils firent 
trois maisons, et y laissèrent trois moines et six soldats. J'ay 
sceu des Espagnols, que les Sauvages les avoient chassés et 
renvoyés depuis par le mesme chemin par où ils estoient 
venus. Les Espagnols avoient aussi à la baye de Saint Louis 
deux navires de dix-huit canons pour ayder à chasser M. de 
Lassale {sic) ; ils en emportèrent le canon qui y estoit. 

De la baye Saint Louis, tirant au sud, il n'y a de rivières 
considérables le long de la coste que deux, une, à environ 
vingt lieues, où il y a beaucoup d'isles de sable avec peu d'ar- 
bres; à six lieues dedans le pays est haut, plein d'arbres. 

Environ à vingt-cinq ou trente lieues de celle-là, il y en a 
une, qu'ils nomment de plusieurs noms, qui est la rivière 
Bravo, qui est à soixante lieues au nord de Tampique. Les 



RIO BRAVO OU RIVIÈRE DU NORD. Sig 

poisson sec dans de certaines saisons. On m'asseure qu*il y a 
beaucoup d'eau dedans, et à l'entrée le pays y est haut, 
montagneux. Cette rivière est la rivière du Nord, qui change 
de nom en plusieurs endroits. A Caotiil, on la nomme Ri- 
vière Verte, elle vient du Nouveau-Mexique, et passe au nord 
de toutes les montagnes de ce pays-là , hors à deux cent 
cinquante lieues du Mexique, où les caravanes la passent à 
Noël et janvier sur les glaces, le tout au rapport des Espa- 
gnols, que j'ay bien questionnés sur cela. Tanpique ou Pa- 
nuco est une belle rivière; les Espagnols m ont asseuré que 
de gros vaisseaux y peuvent entrer. Il y a une petite ville, 
aune lieue de l'entrée, dans laquelle il peut y avoir cent famil- 
les. Ordinairement, dans la saison de la pesche, il s'y rend 
nombre de Sauvages pour pescher de toutes parts ; c'est le 
plus grand commerce de tout ce pays-là. Les environs en sont 
peuplés. Quelques métairies assez esloignées les unes des au- 
tres, à une lieue, à deux et quatre, et sept et huit, les unes 
des autres. 

De Tanpique à la ville de Mexique, il y a quatre-vingts 
lieues par de mauvais pays montagneux, peu peuplés. On 
fait souvent sept, huit et dix lieues sans trouver de maisons, 
que quelque cabane d'Indiens misérables. 

De Tanpique à Saint-Louis de Potosi, soixante-dix lieues, 
pays peu peuplé que de petits villages sauvages et métairies 
qui cultivent du coton; la province qui est au nord de la 
rivière de Tanpique, est nommée par les Espagnols Laous- 
teque. Ils nomment les Senys du mesme nom ; c'est par les 
Sauvages de la province de Laousteque que sont faits tous 
les beaux ouvrages de coton que Ton voit du Mexique. S'il est 



320 LES ESPAGNOLS HAÏS DES SAUVAGES. 

de grands navires, il n'y auroit point de difficulté de prendre 
ce pays-là en temps de guerre et se fortifier au nord de la 
rivière. Tous les Sauvages du pays seroient aussitost de 
nostre party, qui sont mescontens des Espagnols, qui sont 
les plus foibles dans ce pays-là. S'ils s'y maintiennent, ce 
n'est que parce qu'ils n'ont qu'un port de mer sur toute la 
coste, qui est la Vera-Crux, et qu'il n'est permis à aucun 
navire espagnol d'aller dans d'autres, de crainte d'y attirer 
les Sauvages sur le bord de la mer, qui sont tous dans les 
terres et ils ne les souflFrent pas s'y establir ailleurs, de peur 
qu'ayant des communications avec d^autres nations, ils ne 
les attirassent et ne les joignissent à eux pour les chasser du 
pays. Le commerce de tout ce pays-là ne se fait que par terre 
d'une place à l'autre, en transportant sur des mulets toutes 
leurs denrées et effets à la ville du Mexique ou la Poible et 
delà à la Vera-Crux. Les estrangers trouvés dans le pays 
sont menés dans le Nouveau-Mexique ou dans les provinces 
les plus esloignées. Ils traitent très rudement tous les naturels 
du pays. Les Indiens ou Sauvages qui sont sous la domina- 
tion espagnole payent, par année, au Roi 22 reaies par 
teste; les mulastres qui ne sont pas d'Espagnols payent 
12 reaies; les femmes payent autant que les hommes. 

Si la France avoit une colonie à ces costes, en peu de 
temps elle y deviendroit puissante et seroit en estât de se 
saisir du Nouveau-Mexique avec peu de forces. Un parti de 
quatre à cinq cents hommes. Canadiens et autres, seroit 
plus que suffisant pour cela. — Une colonie en ce pays-là 
sera bien plus facile à faire qu'en tout autre pays, par le peu 



COMMERCE A FAIRE 321 

merce de luy mesme sans estre culrivé; je n'y vois que des 
pelleteries qui sont peu de chose. En deux ou trois années 
de résidence, on y pourroit traiter des Sauvages deux à trois 
mille peaux d'ours, quelque autre menue pelleterie peu con- 
sidérable, car, pour en avoir, il faudra envoyer chez les na- 
tions du Nord, ce qui n'en vaut pas la peine et deviendroit 
par les suites fascheux, attendu que les meilleurs hommes 
de la colonie se débanderoient comme ils font en Canada 
pour aller au loin quérir ce que les Sauvages apporteroient 
eux mesmes. Il y auroit un commerce de castors à faire, plus 
grand que celuy qui sort du Canada; mais il n'y a pas d'ap- 
parence que l'on le permette sans vouloir destruire le Canada 
et ruiner le fermier, joint à ce que je dis que cela feroit dé- 
bander tous les meilleurs hommes pour les aller chercher et 
feroit un tort très considérable et la ruyne de la colonie. Il 
n'est rien de si avantageux pour l'avantage d'une colonie, 
que d'empescher dans les commencemens ces sortes de com- 
merces, qui empeschent son avancement et par un très grand 
nombre d'hommes et les meilleurs qui se débandent et ne 
cultivent point les terres, ni ne se marient. Il y auroit nombre 
de raisons à dire là-dessus, qui demanderoient un meilleur 
escrivain que moy pour les bien détailler. Tout ce que je 
viens de dire là est contre le sentiment de bien des gens, qui 
ont des intérests particuliers à faire, que les commerces 
soient libres. Plusieurs ont de grandes idées de commerce 
de peaux de bœufs sauvages qui se peut faire -, je ne sçais 
qu'en dire. Il est constant qu'il y a beaucoup de ces animaux 
dont les peaux sont très difficiles à transporter sur le bord 
des rivières par leur grande pesanteur. Il n'est point de Sau- 
vage qui en puisse rapporter une de trois à quatre lieues 

IV. ai 



322 PARTI A TIRER DE LA COLONIE 

dans les bois, estant verte. De croire que le Sauvage restera 
sur les lieux à la faire sécher sur-le-champ, c'est de quoy je 
doute. Je connois les Sauvages, qui ne sont pas assez attachés 
à leur interest pour cela. Par les suites, ils le pourront faire, 
mais ce n'est pas une affaire d'une année ni de deux. Des mines 
de plomb, dont on a parlé, du haut du Mississipi, ce n'est 
pas un si grand avantage, à ce qu'il me paroist, de faire des- 
cendre du plomb de six cents lieues du haut d'une rivière, le 
tirer de la mine, quoyqu'on le fasse facilement. Cette facilité se 
peut trouver pour vingt, et trente, et quarante milliers, et cela 
devient par les suites difficile, ce qui ne me paroist pas fort 
avantageux dans le commencement que le pays n'est pas 
peuplé d'hommes. Je suis persuadé que le plomb rendroit bien 
l'estain par ce qu'il cousteroit, de manière que je ne vois pas 
que les personnes qui enverront là dans l'espérance de gros 
retours, les premières années, ne se trompent. Il faudra qu'ils 
àyent d'autres veues et fassent cultiver de tout ce qu'on cul- 
tive aux isles de l'Amérique, et acheter des Sauvages les 
peaux de bœufs et les pelleteries qu'ils apporteront à la co- 
lonie, sans s'embarrasser de les quérir dans les bois. Ce sera 
un commerce seur, et qui ne les consommera pas dans des 
despenses sans retour, et ne débandera pas les hommes de la 
colonie. Je n'en connois pas un meilleur et qui puisse réus- 
sir mieux que dans ce pays là, qui me paroist d'autant plus 
avantageux que, si la France ne se saisit de cette partie de 
l'Amérique, qui est la plus belle, pour avoir une colonie 
assez forte pour résister à celle de l'Angleterre qu'elle a dans 
la partie de l'est depuis Pescadoué jusques à la Caroline, la 
colonie anglaise, qui devient très considérable, s'augmentera 



BARRIÈRE A OPPOSER AUX PROGRÈS DES ANGLAIS 323 

pour se saisir de toute TAmérique et en chasser toutes les 
autres nations. Car, si on fait réflexion, on verra que nous 
n'augmentons pas dans les isles à proportion des Anglois, 
qui sont des gens qui ont Tesprit de colonie, et quoy- 
qu^ils s'y enrichissent, ne retournent pas en Angleterre 
et restent et font fleurir par leurs richesses et grandes 
despenses; au lieu que les François* les abandonnent, 
et se retirent si tost qu'ils y ont un peu gagné de bien, ce qui 
vient que ce sont de mauvais pays et qui ne valent pas la 
France. Cela n'arrivera pas, je crois, de la coste de la Flo- 
ride, si la France Testablit, qui est un pays parfaitement 
bon, qui se peuplera promptement, les hommes que Ton y 
enverra n'y mourant pas comme aux Isles, et par là devien- 
dront puissants et, en moins de cinquante ans, joints aux 
Sauvages du pays, seront en estât de tenir en bride toute la 
Nouvelle- Angleterre, qu'il leur sera facile mesme de prendre, 
sans quoy les Anglois de la Nouvelle-Angleterre, s'augmen- 
tant, se jetteront insensiblement dans la coste de la Floride, 
qui est séparée de leur pays par les montagnes des Apala- 
ches, qui est une chaisne de hautes montagnes qui court du 
nord au sud à trente ou quarante lieues dans les terres de la 
Nouvelle- Angleterre. Il se trouve, à la coste de la Floride, 
des perles dans des moules en assez grande quantité dans les 
rivières ; si elles se trouvoient bonnes^ cela aideroit au com- 
merce. Je crois que le meilleur et le plus seur est celuy que 
Ton pourra faire avec les Espagnols du Nouveau-Mexique, 
si cette affaire est bien conduite. Il est à croire que les Espa- 
gnols, dans cette appréhension, se feront un establissement 
sur la baye Saint-Louis et aux Cenis, croyant par là nous 



VII 

NÉCESSITÉ D'UN SECOND VOYAGE. 



Le Ministre de la Marine au sieur d^Iberville. 

A Versailles, le 39 juillet 1699. 
J'ay receu vos lettres des 1 8* et 2 1« de ce mois avec le mé- 
moire des observations que vous avez faites sur la coste de la 
Floride. Je suis satisfait de l'exactitude avec laquelle vous estes 
entré dans l'explication des choses que j'ay désiré de sçavoir 
de ce pays; mais, comme nous n'en avons encore qu'une con- 
noissance imparfaite, j'espère qu'au retour du voyage qu'il 
est nécessaire que vous y fassiez encore, vous mettrez Sa 
Majesté en estât de décider s'il luy convient de garder ou non 
cet establissement. Je me remets à ce que je vous ay escrit 
au sujet des Espagnols que vous avez amenés avec vous. 



VIII 
D'IBERVILLE NE DOIT PAS DIFFÉRER SON DÉPART. 

Le Ministre de la Marine à M. Duguay. 

A Versailles, le 39 juillet 1699. 

Le sieur d'Iberville ne m'escrit pas qu'il soit nécessaire de 
Hiffi^rpr son déoart iusqu'au mois d'oaobre. Il me paroist* 



NAVIRES DESTINÉS AU VOYAGE 325 

pourra, n'ayant laissé que pour sept mois de vivres aux gens 
qui sont restez dans le fort qu'il a construit. Ainsy, il faut que 
vous mettiez promptement en estât la frégate la Renommée^ 
qu'il doit monter, et la fluste qui le doit suivre. Sa Majesté 
veut bien que vous preniez la Gironde pour le service par les 
raisons que vous dites. 

Elle trouve bon que vous donniez audit sieur d'Iberville les 
deux felouques qu'il vous demande et qui luy sont nécessaires 
pour sa descouverte. 

Elle approuve aussy que vous fassiez changer les cuisines 
de Isi Renommée, et, pour cet effet, que vous y fassiez faire un 
gaillard d'avant. Mais, comme on le pourra oster, quand cette 
frégate sera employée à d'autres usages, il faut que vous le 
fassiez faire le plus léger qu'il se pourra. 

Je ne sçay pourquoy le munitionnaire fait difiScultéde four- 
nir les vivres qu'on luy demande pour la garnison de ce fort, 
veu qu'ils sont tous de la qualité de ceux qu'il fournit aux 
vaisseaux du Roy et qu'il les a dans ses magasins. Il est né- 
cessaire qu'il les fournisse sur le pied de ceux qui ont esté en- 
voyez en Canada et aux isles de l'Amérique. Envoyez-moy 
un mémoire de la quantité qu'il en faut et de ce qu'ils cous- 
teront. 

Sa Majesté trouve bon que le sieur d'Iberville mène avec 
luy l'Espagnol de Saint-Louis de Potosy, dont il croit avoir 
besoin, et que vous fassiez payer cet Espagnol sur le pied des 
Canadiens qui s'embarqueront avec luy. 



IX 

LE COMMANDEMENT DE LA GIRONDE 

PROPOSÉ A M. DE SURGÈRES. 



Le Ministre de la Marine au chevalier de Surgères 

A Versailles, le 5 aoust 1699. 

Vous avez esté informé que le Roy renvoyé le sieur d'Iber- 
ville à la coste de la Floride; mais, comme Sa Majesté ne juge 
à propos d'y renvoyer qu'une frégate, elle ne vous a pas 
nommé pour faire encore ce voyage avec luy. Cependant, si 
vous estiez bien aise d'y aller, soit en second avec ledit sieur 
d'Iberville ou avec le commandement de la fluste la Gironde, 
qui sera jointe à cette frégate, Sa Majesté vous en donneroit 
Tordre; mais vous pouvez vous dispenser de prendre aucun 
de ces deux employs sans craindre qu'elle le trouve mau- 
vais. Faites-moy sçavoir ce que vous serez bien aise de faire 
à cet esgard, aussytost que vous aurez receu cette lettre. 



X 

DISPOSITIONS POUR LE DÉPART DE D'IBERVILLE. 



Le Ministre de la Marine au sieur dlberville. 

Versailles, le 5 aoust 1699. 



LA RENOMMÉE ET LA GIRONDE 827 

J'escris à M. du Guay de faire faire à la Renommée le 
gaillard d'avant, que vous avez demandé, afin de pouvoir y 
placer les cuisines; mais je luy recommande de le faire le plus 
léger qu'il se pourra, afin qu'on puisse Toster sans embarras, 
quand cette frégate sera destinée à d'autres usages qu^à des 
voyages de long cours. 

Je luy marque aussy de préparer la fluste la Gironde, afin 
qu'elle puisse vous suivre. C'est un bon bastiment, qui sera 
mesme en estât de se défendre avec les Canadiens qui sont à 
la Rochelle et qu'il faudra y faire embarquer. Le sieur du 
Guay vous donnera les deux felouques que vous demandez. 
Faites avec luy un estât de tous les vivres qu'il faudra que 
vous portiez, afin d'en laisser pour un an à la garnison, qu'il 
sera à propos de composer de cent hommes. Marquez-y 
aussi ce que vous jugerez à propos de porter de munitions 
pour le fort. 

Sa Majesté trouve bon que vous meniez avec vous l'Espa- 
gnol de Saint- Louis du Potosy que vous avez amené, et j'es- 
cris au sieur du Guay de le faire passer sur le pied des Cana- 
diens. 

Pour ce qui est des autres Espagnols dont vous ne vous 
souciez pas, j'escris au sieur du Guay de les envoyer à Saint- 
Domingue et de leur donner quelques mauvaises hardes pour 
se couvrir. 

Je ne doute pas que vous ne rapportiez à vostre retour des 
mémoires exacts et fidèles, qui mettront le Roy en estât de 
décider avec certitude s'il luy convient ou non de garder cet 
establissement. 

Vous ne devez pas douter aue ie ne fasse valoir vos sef- 



328 PLAN DE d'iBERVILLE POUR SON SECOND VOYAGE 

occasions que j'auroisde vous procurer votre avancement. 
J'attends tousjours la carte de la coste de la Floride que 
vous devez m'envoyer. 



XI 



CE QUE D'IBERVILLE SE PROPOSE DE FAIRE 

DANS SA CAMPAGNE. 



D'Iberville au Ministre de la Marine. 

II aoust 1699. 
Monseigneur, 

Voylà un estât des choses nécessaires, tant pour le fort de 
Maurepas que pour ce qu'il faudra dans ce dernier voyage. 
Il sera nécessaire pour l'achat de ce mémoire d'environ dix 
mille livres. Je Tay supputé à peu près; il est difficile de le 
sçavoir au juste, car il y a des choses qui coustent plus une 
année que l'autre et d'autres moins. Il me paroist qu'il est 
à propos dans ce voyage, pour bien connoistre ce pays- là, d'y 
avoir un bon fort, le plus près de la rivière qu'il se pourra, de 
connoistre le dedans des terres et tous les lieux habités tant 
par les Sauvages que des Espagnols, et des facilités pour y 
aller par terres et par rivières. 

Mon dessein pour cela seroit d'aller au fort de Maurepas en 
droiture d'icy, sans arrester à aucune des isles en passant, où 
estant arrivé, je feray partir aussitost mon frère de Bienville, 



PLAN DE D^IBERVILLE POUR SON SECOND VOYAGE 329 

le Mississipy avec les felouques et canots d^escorce, jusqu^à la 
rivière de Tassenocogoula {sic), qu'il remontera jusqu'aux 
Cadodaquis, auquel je donneray ordre d'envoyer un canot 
d*escorce dans chacune des branches que cette rivière fait, 
avec trois hommes dans chaque canot et un Sauvage pour 
guide, pour remonter ces deux branches jusques où elles se- 
ront navigables et voir les nations qui sont dessus, et sMnfor- 
mer s'il ne trouvera point de mines, lesquels descendront aux 
Cadodaquis attendre le retour de mon frère, auquel je donne- 
ray ordre d'acheter des chevaux à ce village et aux Cenis, où 
il se rendra par terre, prenant le plus de connoissance qu'il 
pourra du pays et de l'esloignement des habitations espagnoles, 
et des facilités d'y aller par terre et par rivière. Je luy donne- 
ray rendez-vous à la baye Saint-Louis, à l'habitation que 
M. de La Salle avoit faite, distante du Mississipi de cent trente 
lieues environ, à deux mois du jour de son départ du fort, où 
nous nous attendrons l'un l'autre dix ou douze jours, et moy 
je m'occuperay à connoistre le Mississipi et ses environs, s'ils 
ne sont pas connus, et à chercher un bon port et suivre la 
coste jusqu'à la rivière de Panuco ou Tampique, pour prendre 
connoissance de toute cette coste et des havres, si vous croyez 
que ce soit une chose nécessaire et qui puisse servir par les 
suites, et que cela ne donne point de jalousie aux Espagnols 
de nous voir sonder la coste, qui retourne au sud depuis la 
baye Saint-Louis jusqu'à Panuco, qui est leur dernier esta- 
blissement sur le bord de la mer, en tirant au nord de la Vera- 
Cruz. Ils en ont de plus nord dans les terres, à soixante ou 
huitante lieues. Faisant cette tournée en revenant de Panuco, 
je me rendray à la baye Saint-Louys au rendez-vous, où, sur 



330 PLAN DE d'IBERVILLE POUB SON SECOND VOYAGE 

mesme ce qu'il auroit veu, ou autre chose qu'il n'auroit pas 
veu et appris des Sauvages, et de là m'en reviendray Joindre 
les felouques aux Cadodaquis pour me rendre aux vaisseaux, 
que j'auray renvoyez à la rade de Maurepas de la baye Saint- 
Louis, et de là en France. 

Si vous ne jugez pas à propos que je fasse cette tournée 
avec les vaisseaux, j'iraymoy-mesmedans les terres avec mon 
frère voir ce que Je dis ci-dessus. 

Allant avec les vaisseaux où je dis, j'aurois bien besoin 
d'une petite frégate de cinquante à soixante tonneaux qui 
allastbien; lestraversiers que j'ay là ne sont bons que de vent 
arrière ; ils ne vont point à la bouline. Je seray obligé d'en 
amener un, auquel il faudra bien du temps à remonter de 
Panuco au fort ; cela fait souvent bien perdre du temps et fait 
un très grand tort. Si vous agréez de m'en donner une, il y en 
a une à vendre à La Rochelle, de dix canons, bastie près de 
la porte de Charente depuis deux ans, qui coustera entre six 
à huit mille livres, très bonne voilièrc, faite pour la course. 

Je serois bien aise d'emporter pour la Renommée dix mois 
de vivres, car je compte d'esnre à la coste au moins quatre 
mois; j'en chargeray pour cela dans la Gironde ce que je 
ne pourray porter. 

Si la Gironde ne reste pas à la coste après s'estre deschar- 
gée des effets pour le lieu, il luy suffira de luy donner huit 
mois de vivres. 

Je vous prie. Monseigneur, de vouloir me donner vos ordres 
sur la conduite que j'auray à tenir avec les Espagnols : si, en 
arrivant là, je trouvois qu'ils eussent pris le fort, s'ils Ta voient 
attaqué et qu'ils se fussent retirés, ce que j'auray àfeire à Tes- 



PLAN DE d'iBERVILLE POUR SON SECOND VOYAGE 33 1 

la pareille et les chasseray de là, m^emparant du port, estant 
le meilleur ; s'ils Tont abandonné et qu'il se trouve le meilleur 
du pays, si je ne m'en empareray point pour le garder, de 
crainte qu'ils se ravisassent, sçachant que nous n'en au- 
rions pas de bon. 

S'ils ont fait un nouvel establissement aux Genis, pour 
nous empescher par là la connoissance de leurs mines. 

Ces Cenis sont connus par M. de La Salle quatre ans de- 
vant que les Espagnols y ayent esté, et où ils ont pris nos 
François, quoyque dans la guerre, par le traité de paix, il me 
paroist qu'ils doivent tout rendre. Si on ne les veut pas 
chasser ouvertement, on le pourroit faire faire par les Sau- 
vages, si vous le jugez à propos, sans que nousparoissions. 

Si vous prévoyez. Monseigneur, que je puisse avoir 
quelque démeslé avec le fort de Pensacola, ne seroit-il point 
bon que j'emportasse avec moy quelques bombes et un ou 
deux mortiers et les choses qui y conviennent, portatifs 
comme ceux que j'avois au Nord, pour avoir et réduire ces 
gens-là sans exposer mes équipages ; le lieu est assez avan- 
tageux pour eux. 

Lai Renommée est carénée d'un bord, demain on luy ca- 
rénera l'autre. Je la fais doubler de sapin, six virures de cha- 
que bord pour conserver le franc-bord. Ayant remarqué que 
le Marin et la Badine avoient esté piqués de vers, j'en feray 
faire autant à la Gironde. 

Je ne vois pas estre en estât de partir des rades devant le 
quinziesme de septembre, et me rendre au fort au commen- 
cement de décembre. 

Je feray le mémoire des vivres de cent hommes de gar- 



332 PLAN DE d'iBERVILLE POUR SON SECOND VOYAGE 

car dans ces commencements d'establissement on a des vi- 
sites de Sauvages. On ne peut pas se dispenser de leur don- 
ner à manger, comme ils nous le donnent quand nous allons 
chez eux, et il est mesme à propos de le faire pour leur donner 
de nous une idée plus avantageuse que celle qu'ils ont des 
Espagnols. Je vous supplie, Monseigneur, de vouloir ordon- 
ner à M. du Guay, si je luy demande quelque chose que j'au- 
rois oublié de marquer sur le mémoire que je vous envoyé, 
de me le donner. Je ne crois pourtant pas avoir rien oublié 
de marquer de ce qui m'est nécessaire. 

J'ay donné ordre à M. Remy, qui copie la darte de la ri- 
vière du Mississipi et des environs, de vous l'envoyer de La 
Rochelle, aussitost qu^elle sera faite. Je ne doute pas que 
vous ne Tayez à présent. 



Monseigneur, 

Je supplie très humblement Vostre Grandeur de ne trouver 
point mauvaises mes importunités continuelles pour mon 
avancement, que je vous supplie très humblement de m'ac- 
corder avant mon départ, et de considérer qu'il me feroit 
faire un si long voyage avec plus de plaisir et de satisfaction, 
et de connoistre, Monseigneur, par cette grâce, que vous 
estes content de moy et de mes services, vous promettant. 
Monseigneur, que je continueray à faire tout mon possible 
pour que vous le soyez encore davantage à mon retour. 

Je suis, avec un très profond respect. Monseigneur, votre 
très humble et très obéissant serviteur. 



XII 
DOUBLAGE DES BATIMENTS 

ENVOYA AU MISSISSIPI. 



Le Ministre de la Marine à M. du Guay. 

Versailles, ce 19 août 1699. 

J'approuve que vous fassiez donner à la Renommée et à la 
Gironde un doublage de cinq ou six virures à la flottaison. 
Il faut aussy que ces deux bastimens puissent partir au 
commencement de septembre. Faites avec le sieur d*Iber- 
ville, qui le doit commander, un estât des vivres et bardes 
quMl faut pour la garnison, de ce qu'il faut aussy pour le fort 
et des présens à faire aux Sauvages, dont on aura besoin 
pour faire la descouverte du pays, et envoyez-le-moy avec 
l'estimation, afin que je vous en fasse remettre les fonds; 
cependant commencez à préparer le tout pour éviter qu'il n ^ 
ait aucun retardement 

Je vous envoyeray au premier jour la liste des officiers qui 
doivent commander ces deux bastimens. 

Cependant, je suis bien aise de vous faire sçavoir que Sa 
Majesté a donné le commandement de la Gironde à M. le 
chevalier de Surgères. Il est nécessaire que vous y mettiez 
pour escrivain le nommé Legrand, Tun des entretenus extra* 
ordinairement au port de Rochefort. 



XIII 
AVIS DE PROJET D'ÉTABLISSEMENT DES ANGLAIS 

A l'embouchure d'une RIVlilRE 
QUI MÈNE DU LAC ÉRIÉ AU GOLFE DU MEXIQUE. 



Le Ministre de la Marine à M. d'Iberville. 

Versailles, 19 aoust 1699. 

Il m'a esté remis une carte, que je vous envoyé, d'une 
rivière qui court presque nord et sud d'auprès du lac Erié 
au golfe du Mexique, à l'emboucheure de laquelle on prétend 
que des François réfugiez en Angleterre ont dessein de s'es- 
tablir. 

Je vous envoyé aussy une lettre qui m*a esté escrite sur ce 
sujet. Faites-moy sçavoir si vous avez eu quelque connois- 
sance de cette rivière, soit par le Canada, soit par le golfe du 
Mexique, et si vous croyez qu'on doive adjouster foy à cet 
advis, et, en ce cas, laquelle des rivières que vous avez veues 
en costoyant la coste de la Floride vous croyez que ce soit. 
Marquez-moy tout ce que vous penserez sur ce sujet, et vous 
pouvez mesme garder cette carte pour vérifier ce qui en est, 
quand vous serez sur les lieux, si vous avez occasion de le 
faire. 

J'escris à M. du Guay de commencer Tachapt des choses 
que vous estimez nécessaires pour le voyage que vous devez 
faire, et de préparer aussy les vivres et les habits de la gar- 
nison. Il faut que vous vous mettiez en estât de partir dans le 
nnîn7A Hp Rpntpmhre du nlua tard. 



OFFICIERS DES DEUX NAVIRES ET DE LA COLONIE 335 

XIV 

Marly, du 24 aoust 1699. 
Liste des officiers de marine choisis par le Roy pour servir 
sur les frégate et fiuste cy-aprls nommées, armées à 
Rochefort. 

La Renommée : 

Le sieur d'Iberville, capitaine de frégate, commandant. 
Le sieur de Ricouart, lieutenant de vaisseau. 
Le sieur Duguay, enseigne. 
Le sieur Desjordy-Moreau, enseigne en second. 
Le sieur de La Haute-Maison , autre enseigne , et de la 
compagnie de Rossel. 
De Sainte-Hermine, garde de la marine. 
Soldats, 25. De Rossel. 

La Gironde : 

Le sieur chevalier de Surgères, capitaine de frégate. 
Le sieur de Villautreys, enseigne de vaisseau. 
Le sieur de Courserac, id. en second. 



Versailles, 3o aoust 1699. 

Sa Majesté ayant fait choix du sieur de SauvoUe, enseigne 
de vaisseau, pour commander dans le fort de la baye de 
Biloxy et aux environs, elle luy ordonne de faire les fonctions 
de commandant jusqu'à nouvel ordre, et aux officiers, sol- 
dats et autres qui y sont entretenus, de le reconnoistre en 
ladite qualité, et de luy obéir en tout ce qu'il leur ordon- 
nera concernant le service de Sa Majesté, etc. 

Fait, etc 



336 ARMEMENT DE LA RENOMMÉE ET DE LA GIRONDE 

Sa Majesté ayant fait choix du sieur de Bienviile, garde de 
la marine, pour commander dans le fort de Biloxy et aux en- 
virons, sous les ordres et en Tabsence du sieur de Sauvolle, 
commandant dudit fort, elle mande audit sieur de Sau- 
volle de le faire reconnoîstre en qualité de commandant en 
second dans ledit fort des officiers, soldats et autres qui y 
sont entretenus. Voulant Sa Majesté qu'ils luy obéissent, 
lorsqu'il sera chargé des ordres dudit sieur de SauvoUe et en 
son absence. 

Fait, etc. 



XV 

PRÉPARATIFS POUR LE DÉPART. 



Le Ministre de la Marine à M. du Guqy. 

A Marly, le 26 août 1699. 

Il est nécessaire que vous fassiez travailler sans perte de 
temps à l'armement de la Renommée et de la Gironde. Je 
fais remettre à Rochefort les fonds nécessaires pour la levée 
de leurs équipages, et je vous envoyé la liste des officiers qui 
les doivent commander. Elles porteront, outre leurs équipa- 
ges, les Canadiens, qui sont à Rochefort et qui y seront dis- 
tribuez comme les sieurs d'IberviUe et de Surgères le con- 
viendront entre eux. 

Je fais remettre aussy à Rochefort une somme de dix mille 
livres à compte des achapts qu'il faudra que vous fassiez 



COMPTE DES HOMMES RESTES AU BILOXI 337 

la garnison, suivant les advis dudît sieur d'Iberville, en 
quelques présens pour les Sauvages et quelques ustensiles 
et munitions nécessaires pour le fort, à la réserve du canon 
et des boulets et de la poudre, que vous prendrez dans les 
magazins, suivant Tordre que vous en trouverez ci-joint. 

Je vous envoyé le rôle, que ledit sieur d'Iberville m'a 
remis des ofSciers-majors, officiers mariniers et matelots, 
Canadiens, flibustiers, ouvriers, engagez, soldats et mousses, 
qu'il a laissés dans le fort qu'il a fait construire dans la baye 
de Biloxi, 11 est nécessaire que vous leur fassiez leur dcs- 
compte à tous pour le reste de cette année, à commencer 
par les officiers-majors, du 2 de may que ledit sieur d'Iber- 
ville les a fait reconnoistre sur le pied de 200 livres par mois 
pour le commandant, de 100 livres pour le commandant 
en second et 7 5 livres pour celuy qui fait les fonctions de 
major, et, à Tesgard de tous les autres, vous en ferez faire le 
descompte du jour qu'a deu commencer la solde d'un chacun, 
en suivant le différent pied de leurs engagemens. Vous en 
arresterez ensuite le montant, et vous me l'envoyerez pour 
pouvoir en faire le fonds, sur lequel sera prise la despense 
des habits et hardes qu'il faudra leur envoyer et la subsis- 
tance de ceux qu'ils devront faire nourrir sur leur solde, et 
c'est ce qu'il faudra que vous m'expliquiez par cet estât. 

Je vous envoyé aussy un mémoire, que ledit sieur d'Iber- 
ville m'a remis, de ce qu'il a fait payer aux flibustiers qu'il 
a pris à Saint-Domingue, pour vous en servir et faire le des- 
compte. A l'esgard des munitions nécessaires pour le fort et 
pour les présents à faire aux Sauvages, vous trouverez cy- 
joint Testât, que ledit sieur d'Iberville m'en a envoyé, que 

vnn« rprtîfip.rpT a ver liiv. 



338 VIVRES ET MUNITIONS POUR LE BILOXI 

Je VOUS envoyé encore un autre estât de ce que ledit sieur 
d'Iberville a laissé dans la baye de Biloxi, certifié par Toffi- 
cier qui y commande ; vous le remettrez au magasin général 
pour y avoir recours en cas de besoin. 

Je vous feray remettre aussi quelques fonds d'avance pour 
les Canadiens qui doivent s'embarquer sur ces frégates : en- 
voyez-m'en le rôle et marquez-y ce que chacun d'eux gagne 
par mois. 



Munitions de guerre pour le fort de Biloxi, qui seront 
tirées des magasins de la marine à Rochefort. 

Deux pièces de canon de fer, du calibre de 1 2 livres. 

Six de 8. 

Trois cents boulets de 12. 

Douze cents boulets de 8. 

Quatre cents paquets de mitraille de 12 et de 8. 

Cinq cents boulets de 6 livres. 

Sept milliers de poudre à mousquet. 

Dix-huit.... 



• XVI 
LE ROI NOMME DMBERVILLE 

CHEVALIER DR SAINT-LOUIS, AINSI QUE SURGÈRES. 



Le Ministre de la Marine à M. d'Iberville. 

A Versailles, le 26 aoust 1699. 

Je suis bien aise de vous donner advis que le Roy vous a 
fait chevalier de Saint-Louis, aussy bien que M. le chevalier 
de Surgères, qui a fait avec vous le voyage du Mississipy. 
Vous devez estre persuadé qu'en continuant de bien servir 
je vous procureray avec plaisir de nouvelles grâces de Sa 
Majesté. 

Je donne ordre à M. du Guayde faire préparer sans perte 
de temps les vivres nécessaires pour la garnison que vous 
avez laissée au fort de la baye de Biloxi, quMl faudra aug- 
menter jusqu'à cent hommes, suivant qu'il vous sera plus 
amplement expliqué par vostre instruction. Je crois qu'il 
sera nécessaire que vous laissiez à ces cent hommes pour un 
an de vivres, en cas que le pays n'en puisse pas produire 
pour une partie de leur subsistance. C'est sur quoy vous ré- 
glerez Pachapt de ces vivres avec ledit sieur du Guay. II faut 
aussi porter quelques hardes à ceux qui sont restés dans le 
pays, et c'est encore ce que vous examinerez et que vous ré- 
glerez avec ledit sieur du Guay. 

A l'esgafd des munitions que vous demandez pour le fort 
et pour faire des présens aux Sauvages, j'cscris audit sieur 

Hn rii-iât/ Ha I00 orfi^ntpr en î vont vrkctr- 



>o nz-lvrio 



340 LE SUEUR S^EMBARQUE AVEC D^IBERVILLE 

prie de n*en prendre que le moins que vous pourrez, afin d'en 
diminuer les despenses et de donner de si bons ordres sur les 
lieux, quMl ne s'en fasse aucune dissipation. 



XVII 



D'IBERVILLE AUTORISÉ A RECEVOIR 

SUR SON BORD LE SUEUR, QUI PASSE AUX SIOUX. 



Le Ministre de la Marine au sieur d'Iberville. 

A Versailles, le 26 aoust 1699. 

Le sieur Lesueur, du Canada, ayant engagé quelques pai- 
ticuliers de Paris à s'intéresser avec luy dans la recherche 
de quelques mines, qu'il prétend avoir trouvées dans le pays 
des Sioux, Sa Majesté luy permit, il y a deux ans, d'y aller 
et d'y mener quelques Canadiens ; mais. Sa Majesté ayant 
jugé à propos de révoquer cette permission, ledit sieur Le- 
sueur a demandé à y aller par Pemboucheure de la rivière du 
Mississipy, en la remontant jusqu'au pays des Sioux. Sa Ma- 
jesté a bien voulu le luy accorder, et son intention est que vous 
le fassiez recevoir sur les vaisseaux que vous commandez, 
avec les hommes nécessaires pour l'équipage de deux canots, 
quelques ouvriers et quelques munitions, qui luy seront néces- 
saires, et en cas qu'il n'ayt pas assez d'hommes avec luy pour 
les deux canots , elle désire que vous lui permettiez d'en 
prendre de gré à gré le nombre qu il luy faudra parmy les 
Canadiens que vous devez mener avec vous, ou ceux qui 



XVIII 

Le Ministre de la Marine au sieur du Guay, 

A Versailles, le 26 août 1699. 

Le Roy a permis au sieur Lesueur, du Canada, de s'em- 
barquer avec huit ou dix hommes sur les vaisseaux qui vont 
au Mississipi. J'escris au sieur d'Iberville de les y recevoir 
avec les choses qui luy sont nécessaires pour monter au pays 
des Sioux. Il payera la solde et la subsistance de ces hommes, 
et il faut que vous l'en fassiez convenir avec le commis du 
munitionnaire. 



XIX 



PROJETS D'ÉTABLISSEMENT DES ANGLAIS 

SUR LE MISSISSIPI. 



Alberville au Ministre de la Marine, 

La Rochelle, ce 3o aoust 1699. 

Monseigneur, 

J^ay receu la carte que vous m^avez fait l'honneur de m'en- 

voyer de la rivière du Saint-Esprit ; je ne sçay qu'en penser 

et de la descouverte des Anglois et François réfugié». J'ay 

bien connoissance qu'il est party de New- York des gens 



34^ SUR LA RIVIÈRE DESCENDUE PAR LES ANGLAIS 

et des Maheingans, qui sont des Sauvages que nous nom- 
mons Loups, pour remonter la rivière des Andaste, qui est 
dans la province de Pensylvanie, jusqu'à la rivière Ohio, que 
Ton prétend qui se joint à la rivière Ouabache et tombe 
ensemble dans le Mississipi. Cest le sentiment de tous les 
François que nous avons , qui ont voyagé en ces quartiers, 
auxquels je n'adjouste nulle croyance, n'ayant jamais appro- 
ché de la rivière Ohio pour la connoistre, que les Sauvages 
disent estre fort belle, où sont souvent les Sonnontouans en 
chasse. 

Il n'est point venu à ma connoissance qu'il tombe dans le 
Mississipi de rivière considérable, venant de l'est, que la ri- 
vière des Chicachas, qui est peu de chose, et je suis bien cer- 
tain que le nommé Sailly n'a pas descendu sur le Mississipi. 

Si ce que l'on me marque de son voyage et de la sortie de 
cette rivière du Saint-Esprit dans le golfe du Mexique est vray, 
et que Temboucheure est à environ huitante à cent lieues à 
Test de la baye du Saint-Esprit, elle devroit tomber dans 
la rivière des Apalaches, et ce seroit celle, apparemment, 
par où Fernan Soto monta dans les terres pour la conqueste 
de la Floride, suivant les mémoires qui en ont paru, qui me 
paroissent fabuleux. 

Les Espagnols estant habitués dans la baye des Apala- 
ches, selon les apparences, dans la meilleure rivière qui y 
tombe, qu'ils y occupent depuis nombre d'années, ne laisse- 
ront pas prendre possession de cela à d'autres, le fond de 
cette baye des Apalaches n'ayant pas plus de dix lieues de 
large est et ouest. 

je ne vois pas que cette rivière descouverte par le nommé 



SUR LA RIVièRE DESCENDUE PAR LES ANGLAIS 343 

d^ApalachicoIi, qui est à environ soixante-cinq lieues à Test du 
Mississipi et à vingt-cinq ou trente lieues à Touest des Apala- 
ches, sur laquelle j'ay Thonneur de vous escrire et vous mar- 
quer que des Espagnols de la Havane l'avoient habitée de- 
puis treize années. Il se pourroit qu'il n'y auroit pas cela et 
qu'ils ne l'auroient occupée que sur l'advis qu'ils auroient eu 
que les Anglois l'auroient descendue et descouverte par les 
terres, comme nous avons fait du Mississipi, de crainte 
qu'ils ne la vinssent occuper par mer, comme ils ont voulu 
faire du Mississipi, ayant sceu que nous le devions faire. On 
m'a asseuré que cette rivière d'Apalachicoli estoit grande. Il 
est à croire que les Espagnols s'y opposeront. 

Je ne vois pas que ce puisse estre celle qui tombe dans la 
baye de Pensacola, dont les Espagnols occupent l'entrée. 

La rivière de la Mobile est bien assez grande pour cela et 
vient du nord-nord-est. Je n'ay pas remarqué que l'entrée eust 
aucun rapport avec celle du Saint-Esprit de dessus la carte 
que j'ay; elle est si près du fort de Maurepas que je se* 
rois en estât de les chasser de là, et j'en aurois eu quelque 
connoissance pendant mon séjour là. Mon sentiment sur 
cette rivière est que c'est celle d'Apalachicoli. Il ne seroit pas à 
souhaiter que les Anglois l'occupassent, car cela feroit un tort 
considérable à l'establissement que l'on a dessein de faire 
à cette coste. Je crois bien que les Espagnols s'y opposeront; 
mais ce sont des gens si peu capables de cela, que je crois 
qu'ils auront besoin d'aide, ce que je pourrois faire, sans que 
cela parust prémédité, en passant par-là, ce qui ne me des- 
tourne pas de mon chemin. On pourroit leur offrir nos ser- 
vices pour les chasser d'une place qui ne leur appartient 



344 ANGLAïS ET PROTESTANTS RÉFUGIÉS 

estre désavantageux à nostre establîssetnent d'avoir les 
Espagnols là. 

Depuis mon arrivée, j'ay escrit à Londres pour sçavoir des 
nouvelles des navires partis Tannée dernière de Londres 
pour aller establir cette rivière, quMls disent estre Mississipi. 

On me mande que Ton attend de Jour en jour le retour de 
deux navires partis l'année dernière pour cela, qui ont deu 
relascher à la Caroline, d'où ils sont repartis pour continuer 
leur voyage. L'un est commandé par un capitaine nommé 
Bank, que j'ay pris deux fois à la baye d'Hudson, qui est un 
estourdy peu capable; l'autre, sur lequel roule l'entreprise, 
s'appelle Leu, qui est François. Un nommé Lamale est à 
Londres, prest à partir, à la première nouvelle de leur arri- 
vée, avec deux basiiments, et disent mesme que sans nouvelle 
ils partiront au mois d'octobre, ce que je ne crois pas. Ils ne 
parlent à Londres que du Mississipi ; que si je me mets d'un 
bord, ils se mettront de l'autre. Je vois bien qu'ils ne disent 
cela que pour cacher leur dessein d'habiter la rivière qu'ils 
nomment du Saint-Esprit. 

Si vous avez dessein. Monseigneur, de me faire passer au 
cap Saint- Antoine à la rivière d'Apalachicoli, pour voir ce 
qui se passe, et si ce n'est pas là où les Anglois habitent, je 
pourrois détacher du cap Saint- Antoine la Gironde pour 
aller droit au fort de Maurepas, et moy faire la route d'Apa- 
lachicoli, et de là au fort. Si vous aviez dessein que j'aidasse 
les Espagnols en quelque chose, il seroit absolument néces- 
saire que j'eusse une petite frégate de huit ou dix canons, 
avec quarante hommes. Il y en a une à La Rochelle très 



EMBARRAS QUE CAUSERAIT LEUR ÉTABLISSEMENT 345 

Je VOUS demande, s'il vous plaist, dans mes instructions, un 
article sur ce que je feray, en cas que je trouve ces François 
réfugiés? 

M. du Guay fait travailler à Tachât des choses dont j'ay 
besoin; je n'ay pas sorti la Renommée de la rivière, quoy* 
qu'elle soit preste à partir, n'ayant encore pas d'officiers 
nommés. Elle sera en estât de sortir en tout temps de la ri- 
vière, ne tirant que quatorze pieds d'eau. 

Il sera nécessaire d'armer les Canadiens que j'emmène 
chacun d'un bon fusil. M. du Guay ne le fera pas sans un 
ordre. Si ceux qui ont fait cette carte de la rivière du Saint- 
Esprit avoient mis les noms de quelque nation sauvage, je 
verrois au juste où elle est; si on pouvoit savoir cela, ce se- 
roit avantageux. 

Je suis avec un très profond respect. Monseigneur, vostre 
très humble et très obéissant serviteur. 

D'IberVille. 



' Si je trouvois à la rivière d'Apalachycoly les Anglois, ou 
Franses réfugiés, et que vous ne jugiés pas à propos que je les 
chasse seuUe de là où ils seront, et suposé qu'il soit à d'austre 
rivière, ne pourroige pas envoyer aufrir mes servisse pour 
sela aux Espagnolle d'Apalache ou les plus près deux, 
pour les engager à les chasser, en leur aidant ? 

Le tout suposé que sela ne manpesche pas la découverte 
du dedans des terre et des mines Espagnolle, car il me paret 
que s'est une des prensipalle chose à connoistre de ses païs, 

I. On a reproduit dans ce postscriptum la manière d'écrire de d'ibenrille. 



346 EMBARRAS QUE CAUSERAIT LEUR ÉTABLISSEMENT 

quoyqu^il soit de la dernière conséquance de ne pas lesscr 
establir d'autre nations que les EspagnoUe à Test de nous, 
parcequ'il seroient ennestat de nous atendre pour le retour à 
laterage de la sonde des tortue sèche ^ qui est une chose à 
connoistre pour la ceureté du retour de sete navigation pour 
Baama ou à la rivière de Carlos. 

De les léser s'establir à l'ouest de nous, sela nous genneroit 
dans le commerce que nous pourrons faire avec les EspagnoUe 
du Mexique et nous austroit la facilité du commerce des 
mines, de manière que mon santimant est qu'il ne faust pas 
apsolument les lesser établir à sète causte et les en chasser, 
sou quelque prétexte de querelle entre eux et moy, et sy la 
rivière qu'il aucupe est la meilleure, l'aucuper, sannetant 
rendu le mestre, se que je pourois faire faire par mes Can- 
nadiens, comme des jeans sans aveu et qui coure les bois. 

Un mot d'avis sur cela me suflSrat, sans que cela paresse 
dans mes ordre. 

Je seres bien aise d^avoir un mortié et i5o bombe et se 
qui y Gonvien. Il nancouste point d'homme. Je trouvère bien 
le moyen de leurs faire avoir sela, sans qu'il parut que je 
leurs use donné et qu'il me l'orest anlevez. 

D'Iberville. 



XX 

REMONVILLE AUTORISÉ A ACCOMPAGNER 
D'IBERVILLE. 



Le Ministre de la Marine au sieur d'Iberville. 

A Fontainebleau, le i5 septembre 1699. 
Le sieur de Rémonville, qui est connu de vous, estant bien 
aise de vous accompagner dans le voyage que vous allez faire 
au Mississipy, il est nécessaire que vous le receviez sur vostre 
vaisseau avec un valet. Il s'accommodera avec vous pour sa 
subsistance. Comme c'est un homme qui m'est recommandé 
et que je considère, vous me ferez plaisir de le traiter le plus 
favorablement que vous pourrez. 



XXI 



PASSAGE ACCORDÉ A UN MISSIONNAIRE 

ENVOYÉ AUX AKANSAS 



Le Ministre de la Marine au sieur d'Iberville. 

A Fontainebleau, le i5 septembre 1699. 
Le Supérieur des Missions Estrangères, ayant demandé 
passage, sur les vaisseaux que vous commandez, pour un 
missionnaire iju^l envoyé aux Akansas, espérant qu'il joih- 



348 INSTRUCTIONS POUR LE SECOND VOYAGE 

sont desjà parmy cette nation, le Roy a bien voulu le luy 
accorder, et il faut que vous le receviez sur vostre frégate et 
que vous luy donniez vostre table, dont vous serez payé 
comme d'un officier surnuméraire. 



XXII 



Mémoire pour servir cTinstruction au sieur dlbei^ville, 
capitaine de frégate légère, commandant la Renommée. 

Fontainebleau, 22 septembre 1699. 

La descouverte que le sieur d^Iberville a faite de Tembou- 
cheure de la rivière du Mississipi et la confiance que Sa Ma- 
jesté prend en luy, l'ont engagée à le choisir encore pour 
commander les vaisseaux qu'elle veut renvoyer en ce pa3rs 
pour perfectionner et s'asseurerla possession de Testablisse- 
ment qu'il y a fait. Sa Majesté a approuvé le choix qu'il a fait 
des officiers qu'il a nommés pour commander dans le fort 
qu'il a basty, et il trouvera cy-joints des ordres pour leur en 
confirmer le commandement, en attendant qu'elle connoisse 
plus particulièrement ce qu'il y aura à faire pour ce pays. 
Elle a aussy réglé leurs appointemens, de manière qu'ils 
auront sujet d'estre contens. 

Il a esté informé des ordres^ qui ont esté donnez au sieur 
du Guay , de faire embarquer sur la frégate qu'il commande, 
et sur la fluste qui la doit suivre, les munitions nécessaires 
nour ce fort et Dour une année de vivres à sa samison. avec 



INSTRUCTIONS POUR LE SECOND VOYAGE 349 

Sa Majesté a estimé nécessaire de charger un escrivain prin- 
cipal de marine de ces munitions, vivres et hardes, et de le 
laisser en ce fort pour en faire la distribution. Elle a choisy, 
pour cet effet, le sieur de Raucourt, auquel' elle désire qu'il 
donne tous les secours et la protection dont il aura besoin 
pour pouvoir faire ses fonctions. 

Sa Majesté a aussy donné les ordres pour faire embarquer 
sur ces bastimens les Canadiens qui ont ci-devant servi avec 
luy dans la baye d^Hudson et qui sont actuellement à la 
Rochelle, estant persuadée qu'il pourra les employer utile- 
ment pour son service. 

Elle ne doute pas que le tout ne soit embarqué, quand il 
recevra ce mémoire. Ainsy elle désire qu'il mette aussitost à 
la voile. 

En cas qu'on n'ayt pu luy donner à Rochefort tout le vin 
nécessaire pour sa campagne, à cause de la mauvaise qualité 
de celuy de cette année, et qu'on ayt jugé à propos de luy en 
faire prendre à Madère ou dans quelqu'une des isles Açores, 
Sa Majesté trouve bon qu'il y aille, mais elle luy reconmiande, 
en ce cas, de ne s'y pas arrester et de n'y faire de séjour 
qu'autant qu'il faudra pour prendre le vin dont il aura besoin. 

Il se rendra ensuite à la rade de Biloxy, sans toucher à la 
coste de Saint-Domingue ny ailleurs, à moins d'y estre forcé 
par les vents ou d'autres besoins imprévus. 

Aussytost qu'il sera arrivé devant ce fort, il mettra pied à 
terre pour se faire rendre compte, par le sieur de SauvoUe 
qui y commande, de tout ce qui se sera passé en ce pays de- 
puis qu'il en est party, et en cas que sur les connoissances 
que ledit sieur de SauvoUe aura prises des environs, il juge à 



35o INSTRUCTIONS POUR LE SECOND VOYAGE 

nable, il y mènera ses vaisseaux, après avoir embarqué tout 
ce qui restera dans ce fort et l'avoir entièrement destruit. 

Sa Majesté ne luy prescrit rien sur la manière de construire 
ce nouveau fort, ny sur les augmentations à faire à celuy de 
la baye de Biloxy, s'il juge à propos de le conserver, s'en 
remettant entièrement à luy. 

^intention de Sa Majesté est d'avoir une connoissance 
parfaite de ce pays, d'estre informée des plantations qu^on y 
peut faire, des marchandises qu'on en peut tirer et de celles 
du royaume qui y peuvent estre consommées. Comme ledit 
sieur de SauvoUe aura sans doute exécuté les ordres qu'il luy 
a donnés de s'en instruire, et qu'il pourra rester en ce pays 
assez de temps pour vérifier les connoissances qu'il en aura 
prises. Sa Majesté espère qu'à son retour il la mettra en 
estât de décider avec certitude sur les partis qu'il y aura à 
prendre pour retirer de cetestablissement toute l'utilité qu'on 
en peut attendre. Un des grands objets qu'on a cy-devant 
donnés à Sa Majesté, lorsqu'on Ta engagée à faire descouvrir 
l'emboucheure du Mississipi, a esté de tirer de la laine des 
bœufs de ce pays. Il faut qu'il fasse en sorte d'en apporter 
plusieurs peaux pour en faire des espreuves et s'asseurer des 
différents employs qu^on en peut faire , et, comme il faudroit 
domestiquer ces animaux pour pouvoir en tirer la laine, il 
est nécessaire qu'il fasse en sorte d'en avoir des petits, qu'il 
amènera auprès du fort, où il fera faire un parc pour les en- 
fermer. Il seroit mesme à désirer qu'il en pust apporter 
quelques-uns en France, en observant qu'il y ait des masles 
et des femelles, mais plus de ces dernières que des autres. 
Onnv nue les nerles oui luv ont estédnnneef; nar un Raitvaa» 



INSTRUCTIONS POUR LE SECOND VOYAGE 35 1 

faut pas laisser d'en rechercher avec soin. Il s^en pourra 
trouver d'autres, et Sa Majesté désire qu'il en apporte le 
plus qu'il pourra. Il faut aussy qu*il s'asseure des endroits 
où la pesche s'en peut faire, qu'il en fasse pescher en sa 
présence, et qu'il fasse des mémoires les plus exacts qu'il 
pourra sur ce qu'il y aura à observer dans cette pesche. 

On a asseuré Sa Majesté que ce pays estoit couvert de très 
beaux meuriers, et, comme c'est la nourriture ordinaire des 
vers à soye, elle désire qu'il examine si on pourroit en faire 
des establissemens; en ce cas, si on pourroit y appliquer les 
femmes et les en&nts des Sauvages et ce qu'il y auroit à faire 
pour cela. Il examinera avec soin la nature des bois de ce 
pays, pour sçavoir l'usage qu'on en peut faire, soit en meu- 
bles, soit en construaion de bastimens de terre et de mer. 

Enfin, Sa Majesté désire qu'il examine avec soin tout ce 
que ce pays produit, et qu'il apporte avec luy les plus grandes 
quantités qu'il pourra de ses productions, afin de voir en 
France l'usage qu'on en peut faire, et qu*on puisse prendre 
des mesures pour en tirer autant qu'on en pourra con« 
sommer. 

Mais la grande affaire est la descouverte des mines. Celles 
que les Espagnols ont sur la mesme latitude, et dans des 
terres de la mesme qualité, nous peuvent faire croire qu'il y 
en a aux environs du Mississipy. 

En cas qu'il en trouve, comme il y a lieu de l'espérer, il en 
prendra de la matière, pour l'exporter en France, en la plus 
grande quantité qu'il pourra^ afin d'en faire plusieurs essays« 
Il prendra possession de ces mines au nom de Sa Majesté. 
Il en dressera des aaes aussy authentiques qu'il pourra. 
Il les fera mesme autoriser par les Sauvages dans les terres 



352 INSTRUCTIONS POUR LE SECOND VOYAGE 

desquels il les trouvera, et il examinera sur les lieux ce qu'il 
y auroit à faire pour employer ces Sauvages à les fouiller, 
et ce quMl faudroit leur donner en payement de leur travail 
pour les y engager. Il s'appliquera aussy fortement à prendre 
des connoissances exactes de la coste voisine du Mississipi, 
quMl descouvrira, est et ouest, le plus loin qu'il pourra, en ob- 
servant cependant de ne point aller jusqu'aux endroits où 
les Espagnols sont establis, pour esviter de leur donner de la 
jalousie. Il rectifiera les cartes qui en ont esté faites, fera 
en mesme temps des observations sur les dangers de cette 
coste pour les esviter et sur ce qu'il y aura à observer pour 
y naviguer seurement. Il a esté informé que Sa Majesté a 
permis au sieur Lesueur de s'embarquer avec luy pour re- 
monter le Mississipi jusqu'au pays des Sioux, où il y a un 
establissement. Sa Majesté luy a aussy fait escrire de luy 
permettre de prendre le nombre de huit ou dix Canadiens de 
ceux qu'il mène avec luy ; mais, en cas qu'il en soit venu 
d'autres du Canada, il peut luy permettre d'en engager un 
plus grand nombre de gré à gré, et sans y obliger personne. 

Il donnera au sieur Lesueur les ordres qu'il jugera à pro- 
pos pour faire des observations le long de la rivière, et luy 
donnera ordre de les envoyer au secrétaire d'Estat ayant le 
département de la marine par les premières occasions qu'il 
aura. 

Après avoir pris toutes les connoissances de ce pays, ainsy 
qu'il luy est expliqué cy dessus, à quoy Sa Majesté veut 
bien luy permettre d'adjouster ce qu'il jugera à propos, il 
choisira cent bons hommes parmy les Canadiens, flibustiers, 
matelots et soldats qui seront sous son commandement, tant 



INSTRUCTIONS POUR LE SECOND VOYAGE 

que de ceux qui sçront sur ses vaisseaux pour reste 
jusqu'à Tannée prochaine, sous le commandement d< 
qu*il a proposés et dont Sa Majesté a confirmé lech< 
laissera les vivres que le sieur Duguay a fait emba 
les vaisseaux, que Sa Majesté compte devoir estrc 
pour tout le cours de Tannée 1700 et mesme pour 1 
de 1701, à cause des légumes et de la viande fra 
le pays leur fournira, et de ceux que le sieur Du 
envoyés de Saint-Domingue. 

11 fera reconnoistre par les officiers et la garnis< 
le sieur de Raucourt, escrivain principal de la M^ 
fera les fonctions de commissaire, et expliquera au 
Sauvole que Tintention de Sa Majesté est qu^il 1 
toute la protection et le secours dont il aura be; 
faire ses fonctions, et qu'il le fasse entrer dans les 
où Sa Majesté veut qu'il occupe la seconde place. 

Il establira pareillement pour aumosnier dans c 
Jésuite qui aura servy en la mesme qualité sur la 
Renommée, et ramènera en France Taumosnier < 
laissé. 

Et après avoir exécuté tout le contenu en la pré 
struction, Sa Majesté désire qu'il revienne en Fra 
toute la diligence qu'il pourra. 

Elle ne croît pas que les Espagnols veuillent ri( 
contre cet establissement et ne luy paroi t pas qu 
sujet de s'en plaindre; cependant elle est bien aise d( 
qu'elle veut qu'il esvite avec soin d'avoir aucui 
avec eux, et pour ne leur donner aucun sujet de plain 
veut pas mesme qu'il se poste à Pensacola, s'ils s'ei 
retirez. 



354 I^fSTRUCTIONs pour le second voyage 

Mais, en cas que les Espagnols ayent, dq>uis le départ du 
sieur d'Iberville, attaqué le fort de Biloxi et mesme qu'ik 
rayent pris, Sa Majesté veut qu'il fasse en sorte de rassem- 
bler les François, qui pourront estre parmy eux ou dispersez 
sur la coste pour les remettre dans le fort, qu'il fera de nou- 
veau. — Elle luy défend d'user d'aucune voye de fait contre 
eux, se réservant à s'en faire raison comme elle jugera à 
propos. — Cependant, si ces Espagnols Tattaquoient, elle 
trouve bon qu'il repousse la force par la force, et qu'il fasse 
tout ce que les loix d'une bonne et juste défense peuvent 
permettre. 

Comme il est du service de Sa Majesté d'esviter avec soin 
tout ce qui pourroit apporter quelque obstacle à l'exécution 
des ordres dont le sieur d'Iberville est chargé. Sa Majesté 
ne veut pas qu'il demande le salut à aucun vaisseau de quel- 
que nation qu'il soit. Elle ne veut pas non plus qu il les 
salue. Cependant, s'il trouvoit quelque escadre d'Espagne ou 
d'Angleterre où il y eust des pavillons d'officiers généraux, 
Sa Majesté trouve bon qu'il la salue. 



Vlll 

SECOND VOYAGE ET LETTRES 
DE D'IBERVILLE. 

( 1(599-1700.) 



I 

PROJETS D'ÉTABLISSEMENT DES ANGLAIS 

A LA CÔTE DE LA NOUVELLE-ESPAGNE. 



Ducasse, gouverneur de Saint-Domingue, au Ministre 
de la Marine. 

Léogane, 29 octobre 1699. 

J'ay esté informé que les Anglois avoient envoyé cinq à 
six cents hommes d'Angleterre pour former une colonie dans 
la baye de Spiritu-Santo à la coste de la Nouvelle-Espagne, 
et qu'on y avoit aussy envoyé nombre de familles de la Nou- 
velle-Angleterre. Je ne trouve pas de convenance dans cet 
establissement, quoyque Je croye parfaitement connoistre le 
fondement de s'approcher du Mexique-, ils pouvoient trouver 
des terres bien plus proches. C*est sans doute le port qui 
les a obligés de profiter de ce lieu. Les Espagnols conserve- 
ront Testablissement de Pensacole de Galve ; il servira d'ob- 
stacle aux desseins des Anglois. Ils envoyent du monde par 
toutes les colonies. Il est apparent que cette nation songe à y 
faire des conquestes et à profiter des désordres de la monar- 
chie d'Espagne, s^il en arrive. 



II 

NAVIGATION DE DUBERVILLE 

jusqu'au cap français. 

projets des anglais et des espagnols. 



D'Ibet*pille au Ministre de la Marine. 

Du Cap» à bord de la Renommée^ 19 décembre iCtg*). 

Monseigneur, 

J*ay rhonneur de vous rendre compte de mon voyage par 
le vaisseau du Roy VOpiniastre. Nous mismes à la voile des 
rades de La Rochelle le 17 septembre, à huit heures et demie 
du matin. Ayant attendu jusqu'à ce temps le sieur de Raucourt, 
ne le voyant point paroistre, nous ne crusmes pas devoir 
perdre le beau temps plus longtemps; nous nous sommes 
rendus au cap François. Le 1 1 décembre, à cinq heures du 
soir, nous sommes entrés pour y faire de Teau et du bois et y 
prendre des rafraischissemcns. La quantité des malades des 
fièvres que nous avons embarqués à Rochefort nous les a 
consommés. Aucun de ceux que nous avons embarqués ma- 
lades n'a guéri à la mer; nous les avons mis, en arrivant, à 
rhospital d'icy, où plusieurs se restablissent. J ay quatre de 
mes matelots, que je seray obligé de laisser icy pour les ren- 
voyer par les premiers vaisseaux du département de Roche- 
fort. Ils me sont à charge et tousjours malades, me consom- 

mflnf tnu^ mn^ rt^ntf^An^ On ni» ni»nf nvrkîr H#» nliiQ nnonvnîc 



LES ANGLAIS A LA BAIE DE CARLOS 359 

hommes malsains, que le moindre travail rend malades. Me 
trouvant icy, j^ai cru, Monseigneur, que vous trouveriez bon 
que je prisse six vaches pleines et un taureau affranchi, ac- 
coustumé dans les habitations. Nous emportons de ce qui se 
cultive icy, afin d'essayer si cela viendra au Mississipi. 
M. de Galiffet me dit que M. Ducasse luy a mandé que les 
Espagnols de ce pays armoient pour nous chasser de la Flo- 
ride. Si cela est, je crois qu'ils commenceront par les An- 
glois, qui se sont establis dans la baye de Carlos, dont on a 
nouvelle icy, qui est entre le cap de la Floride et les Apala- 
ches. Cest cette rivière que les Anglois nomment du Saint- 
EIsprit. Jesuis bien asseuré qu^ils ne se seront pas establis là 
sans avoir eu quelque différend avec ceux de la Havane, qui 
ont dans Pentrée de cette rivière des métairies où ils élèvent 
des troupeaux de bestiaux très nombreux. Les Espagnols 
ont, à trente lieues au nord-nord-ouest, Testablissement d'A- 
palache, et à la sortie du debouquement de Bahama le chas- 
teau de Saint-Augustin, sur la rivière du mesme nom, qui 
est par 3o degrez de latitude nord, environ à quatre lieues à 
Test des Apalaches. Ce chasteau est un lieu où ils ont ordi- 
nairement une garnison, où il y a peu d^habitans ; c*estoient 
leurs limites du costé du cap de la Floride. Nous partirons 
d'icy le 2i« au matin pour le fort de la baye des Biloxi, où 
j'espère me rendre le lo janvier. Je ne perdray aucun mo- 
ment pour y exécuter ce que vous m'ordonnez et sçavoir le 
dessein des Espagnols sur cet establissement et sur celuy des 
Anglois réfugiés, qu'ils ont à la baye de Carlos. Cela pourra 
me servir de prétexte pour envoyer les traversiers dans les 
establissemens espagnols, sondant leurs costeet havres, en 



36o 1699. d'iBERVILLE part du cap FRiVNÇAIS 

serez content de ma conduite. Il m'est mort dans la traver- 
sée trois Canadiens des fièvres, et deux que je suis obligé de 
laisser à Thospital d'icy, qui sont très malades et hors d'os- 
tal d'en tirer du service. 

Voilà un estât de ce que j'ay pris icy pour la colonie, que 
j'ay payé sur les fonds des gages que j'ay pour la garnison, 
dont je leur feray bon en les payant. Je pars de ce havre sans 
aucun malade, Dieu mercy. 
Je suis avec un profond respect, 
Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur. 

D'Ibervillb. 



III 
NOUVELLES DE L'ENTREPRISE 

DEPUIS LE 22 DÉCEMBRE JUSQUVu 26 FÉVRIER. 

TENTATrVES D^ÉTABLISSEMENT DU CAPrTAINE BANK. 

ÉTAT DES ESPAGNOLS A PENSACOLA. 

POSTE SUR LE MISSISSIPI. 

LESUEUR VA REMONTER LE FLEUVE AVEC DES FELOUQUES. 



Lettre de d'Iberville au Ministre de la Marine, 
Des Bayogoulas, le 26« février 1700. 

Monseigneur, 



LES ANGLAIS A 25 LIEUES DANS T.E MISSISSIPI 36 1 

et un navire marchand de La Rochelle, le 17*^ et le 22* dé- 
cembre, que j^appareillay au matin pour suivre la route de la 
rade de la baye de Biloxi, où nous sommes arrivés le 8«, et 
avons affourché nos vaisseaux par vingt pieds d'eau. 

Le 9^ au matin, le sieur de Sau voile vint à bord, qui me 
dit qu'une corvette angloise de douze canons, commandée 
par le capitaine Bank, estoit entrée dans la rivière du Mis- 
sissipi devers la fin de septembre, où mon frère de Bienville, 
avec cinq hommes dans deux canots d'escorce, estant pour 
en sonder les entrées, avoit trouvé ce bastiment à vingt-cinq 
lieues dedans, auquel il avoit déclaré de se retirer, à faute de 
quoy il Vy contraindroit. Ce capitaine n'hésita pas et prit la 
route de la mer. Ils sceurent de luy qu'il estoit party de Lon- 
dres en 1698, au mois d'octobre, trois navires pour- venir 
establir le Mississipi, qu'il avoit relasché à la Caroline, d'où 
il estoit reparty deux bastimens, un de vingt-quatre canons 
et Tautre de douze. 

Ayant esté au fond du golfe chercher le Mississipi où les 
relations le plaçoient, à près de cent lieues plus à ouest, ils 
n'avoient trouvé aucun port que dans une baye à quatre- 
vingts lieues à l'ouest d*icy, entre des isles, où il avoit trouvé 
deTeau pour de grands bastimens, mais point de rivières, 
qu'une coste de sable assez boisée, près d'où il y avoit un esta- 
blissement espagnol sur le bord d'une petite rivière. De là ils 
ont suivi la coste, venant à Test sans trouver aucun port jus- 
qu'au Mississipi, dans lequel le petit bastiment avoit entré, le 
grand ayant retourné du costé du Panuco, et s'estoient donné 
un rendez-vous à la rivière des Indios ou cap Blanc. 

Le capitaine Bank s'informa beaucoup, si on n'avoit point 



362 ANGLAIS DE LA CAROLINE CHEZ LES CHICACHAS 

la hauteur des terres, venus de la Caroline, avec lesquels il se 
vouloit aboucher. 

Il menaça mon frère qu'il reviendroit avec des bastimens 
propres à entrer dans la rivière, où il n'avoit trouvé que dix 
à onze pieds d*eau, pour y faire un establissement sur un des 
bords, qu'il dit que les Anglais avaient descouvert et pris 
possession il jr avoit plus de cinquante années. Je ne crois 
pas que cette menace aboutisse à grand'chose. 

Plusieurs Anglois de la Caroline sont aux Chicachas, où 
ils font commerce de peaux de chevreuil et d'esclaves sau- 
vages. Ils y viennent de la Caroline en remontant une rivière, 
le bout de laquelle aboutit à de hautes montagnes par-dessus 
lesquelles ils font portage, et de là ils transportent avec des 
chevalix leurs denrées aux Chicachas. C'est ce qu'un prestre 
missionnaire, venu de Canada à une nation sauvage nom- 
mée les Tonicas, qui sont sur les bords d'une rivière qui 
tombe dans le Mississipi, à vingt lieues au-dessus des Taen- 
sas, a rapporté, y ayant esté avec un de ces Anglois, qui 
estoit venu aux Tonicas pour voir s'il n'y auroit point de 
Canadiens qui auroient des castors à luy vendre. Ces Anglois 
sollicitèrent les Chicachas à tuer ce missionnaire, ce qu'on a 
sçeu depuis par d'autres Sauvages de nos alliés. Je vais pren- 
dre des mesures pour faire prendre ces Anglois, en les atti- 
rant hors de chez les Chicachas, sous prétexte de commerce. 
Je n'oserois pas le faire chez les Chicachas, qui sont de nos 
amis, de crainte de les choquer. Mon frère, avec quatre 
hommes, fut au mois de juin à Pensacola, où sont les Espa- 
gnols. Il y avoit dans le havre un navire de cent cinquante 
tonneaux; il ne remarqua pas qu'ils eussent avancé leurs tra- 



d'iBERVILLB va I rendre possession du MISSISSIPI 363 

M. de Sauvole aura l'honneur, Monseigneur, de vous 
rendre compte de tout ce qui s'est passé au fort, où il n*y a 
rien eu d'extraordinaire. Il y est mort quatre hommes. J^ay 
passé le mois de janvier dans des allées et venues en différens 
lieux, pour sonder et voir des endroits propres à establir 
un havre, sans en avoir pu trouver de bon et commode. 
MM. d'Avion et de Montigny, prestres missionnaires de 
Québec, qui se sont placés aux Taensas, estant venus au fort 
Testé dernier avec douze hommes canadiens, qui s'estoient 
joints à eux aux Acansas, où s'en estant retournés, les Sau- 
vages Oumas et Bayogoulas rapportèrent que les Natchez 
avoient tué M. de Montigny et un de ses gens, qui avoient 
esté dans leur village. Cette nouvelle me fit. beaucoup de 
peine de nous voir en guerre en ce pays et de voir les Oumas 
et les Bayogoulas, qui se Testoient déclarée. Cela m'ostoit la 
liberté d'envoyer du monde en seureté dans le haut de la 
rivière et nous bouchoit la communication des Illinois à la 
mer. Ce que voyant, j'ay cru qu'il estoit nécessaire de se rac- 
commoder avec les Natchez et faire faire la paix entre les 
Bayogoulas et Oumas, pour pouvoir aller plus facilement et 
seulement descouvrir le dedans des terres, pour connoistre 
les advantages du commerce que Ton peut faire en ce pays. 
J^ay cru. Monseigneur, qu'il estoit à propos de prendre 
possession du Mississipi par un petit establissement, de 
crainte que les Anglois n'y en vinssent faire un, sçachantque 
nous n y en avons pas, et que ce ne leur fust un prétexte pour 
s'y maintenir. Pour cela, je suis party le premier de février 
dans le grand traversier et deux felouques avec soixante 
hoaimes et tout ce qu'il me falloit pour mon voyage des 



^!„ ?» 



364 ÉTABLISSEMENT A l8 LIEUES DANS LE MISSISSIPI 

dans la rivière d'un gros vent de sud-est, par la branche de 
Test, où je n'ay trouvé que onze pieds d'eau et l'entrée très 
diflScile, le chenal n'ayant de large qu'environ vingt pas; dans 
les deux autres passes, il n y a que sept et huit pieds d'eau. 
Sur la minuit, je joignis mon frère de Bienville et six hommes, 
qui estoient à dix-huit lieues avant dans la rivière, à un en- 
droit le plus près de la mer qui ne noyé point, qu'un Bayo- 
goula, qu'il esloit allé quérir au village, luyestoitvenu mons- 
trer sur la droite en montant, où il se trouve six à sept lieues 
de pays, qu'il nous asseurene noyer pas aux grandes eaux. Il y 
a sur le bord une lisière de bois de cinquante pas de chesnes, 
fresnes, ormes, plaines {sic)^ peupliers, et les derrières sont 
des prairies de quinze lieues de profondeur, parmi lesquelles 
on trouve des bouquets de bois. J'y ay fait travailler à abattre 
les bois et équarrir pour y faire une maison cari-ée de vingt- 
huit pieds sur chaque face, à deux estages et à mâchicoulis, 
avec quatre pièces de canon de quatre livres de balles et 
deux de dix-huit livres, avec un fossé de douze pieds de large; 
j'y laisseray mon frère de Bienville, pour y commander, 
avec quinze hommes. 

Le lo*, j'ay envoyé mes felouques, chargées de vivres, 
monter la rivière devant jusqu'aux Bayogoulas. Il fait cet 
hiver très mauvais, souvent de gros coups de vent de sud, 
avec de grosses pluyes qui me retardent beaucoup mon tra- 
vail. 

Le i6*, M. de Tonty est arrivé icy dans un canot et deux 
hommes à luy et dix-neuf autres Canadiens dans cinq canots 
qui se sont joints à luy; les uns sont habitans aux Tamaroas, 
mariés^etaux Illinois. Ils ont apporté auelaues castors, au'ils 



FÉVRIER 1700. ARRÏVKE DE TONTY 365 

icy des marchandises et de se défaire de leurs castors, dont ils 
sont fort embarrassés. J'ai sceu de M. de Tonty qu'il n'estoit 
pas vray que les Natchez eussent tué M. de Montigny, et qu'ils 
estoient de nos amis, aussi bien que les autres nations. 

Me trouvant prest à partir pour monter dans la rivière de 
la Sablonnière, j'ay engagé M. de Tonty à le faire avec moy, 
ce qu'il a fait avec plaisir, voyant que c'estoit le service du 
Roy. J'ay déterminé les autres Canadiens à le faire aussi, en 
les payant, comme les autres Canadiens, pour le temps que je 
m'en serviray, en poudre et autres marchandises, que j'ay 
icy pour des présens, dont je me serviray pour les satisfaire; 
J'espère, Monseigneur, que vous le trouverez bon. J'avois 
besoin de ce secours, n'ayant que trente Canadiens, que je 
peusse mener avec moy de ceux que j'ay icy, en ayant laissé 
au fort vingt de malades et les autres à Testablissement que 
j'ai fait faire sur cette rivière. 

M. de Tonty me sera d'un grand secours, sçachant parler 
illinois , et de ces Canadiens parlant des langues de ces na- 
tions, ce qui me donnera des interprètes. 

M. de Tonty désavoue fort d'avoir jamais fait de rela- 
tion de ces pays là, et dit que c'est un aventurier de Paris qui 
l'a fait sur de faux mémoires, le tout pour gagner de l'argent. 
Ce renfort de bons hommes fera que je pousseray bien 
plus avant que je n'auroîs fait et que je seray du moins dans 
ce voyage deux à trois mois, afin de bien connoistre le pays. 
De crainte de me trouver court de vivres, n'en ayant que pour 
tout le mois de juillet, j'escris à M. de Surgères qu'il est à 
propos qu'il prenne la route qu'il pourra et me laisse un mois 
de ses vivres et plus s'il peut, en ayant, comme moy, pour 



366 FÉVRIER 1700. LESUEUR VA REMONTER LE MTSSISSIPî 

Les 17* et 18*, il a verglassé tout le jour et fait grand froîd. 

Le 19*, je SUIS party avec le sieur de Tonty pour aller 
joindre mes felouques à quarante lieues dans le haut de la 
rivière, à un portage d'une lieue, qu'il y a du fond du lac de 
Pontchartrain, pour tomber dans cette rivière, où j*ay fait 
amener le sieur Lesueur et tous ses effets par les deux grandes 
biscayennes ; il va faire à ce portage des pirogues pour re- 
monter le fleuve. 

Le sieur de Tonty et les autres François ne croyent pas 
qu'il puisse aller en seureté aux Sioux, sans estre pillé des 
Illinois, qui sont résolus de ne pas souffrir qu'aucun François 
aille porter aux Sioux, leurs ennemis, des munitions de guerre^ 
Ils ont pillé onze François, qui en revenoient le mois 
d'octobre dernier avec 3 3, 000 livres de castor. 

J'envoye le grand traversier pour sonder la coste jusques 
aux Apalaches, et voir sMl est vray que les Anglois s'esta- 
blissent à la baye de Carlos. J'escris en passant au gou- 
verneur de Pensacola et luy fais offre de mes services, et à 
celuy d'Apalache. 

Le petit traversier ayant bruslé le 10* de janvier, sans que 
Ton ait sceu qui y avoit mis le feu, cela m^a empesché d'en 
envoyer un à Test et à Touest; j'ay cru qu'il valoit mieux en- 
voyer du costé des Apalaches sçavoir ce qui s'y passe, à 
cause des Anglois, qui connoissent une rivière dans les 
terres et sur le bord de laquelle ils sont, qui tombe à la mer 
aux environs d'Apalache. 

L'establissement espagnol que les Anglois ont trouvé, en- 
viron à quatre-vingt-dix lieues à Touest du Mississipi, est où 
M. de La Salle avoit esté, d^où ils n'aiment pas voir appro- 



FÉVRIER 1700. D*IBERVILLE AUX BAYOGOULAS SÔy 

OÙ je crois qu^ils se seront aussi establis. De la manière que 
les gens d'en haut parlent, ils prétendent qu^il y a des mines 
de plomb et de cuivre au deçà des Tamaroas, qui sont abon- 
dantes. Si j^avois pu en envoyer quérir pour avoir de la 
monstre pour l'emporter cette année avec moy, je Taurois 
fait. J'en feray descendre pour Tannée prochaine et y enverray 
un homme de confiance pour bien examiner cela. Les Tama- 
roas sont à quatre cent quatre-vingts lieues du bord de la mer, 
dans le haut de la rivière; les Sioux, où va le sieur Lesueur, 
à huit cents lieues. Au sentiment de quinze hommes qui y 
ont esté, suivant ce fleuve, ils estiment que Lesueur ne s'y 
pourra rendre cette année. 

J'espère, Monseigneur, que devant que je parte d'icy, je 
connoistray ce pays assez bien pour pouvoir vous en faire un 
fidèle rapport. 

Le 23®, je me suis rendu au portage, d'où j'envoye mon 
frère avec trois hommes aux Taensas pour avoir un Choues- 
non, qui y est, qui sçait parler la langue des Sauvages, qui 
sont sur la rivière de la Sablonnière, lequel me rejoindra au 
travers des terres aux Cadodaquis. 

■Le 26% j'arrive aux Bayogoulas, où je joins mes felou- 
ques, que je renvois pour remener dix garde-marine et de 
mes jeans quy ne sont pas propre pour le voyage des terres. 
Ses Canadiens ont environ 4,000 livres de castor gras et sec. 
Je suis avec un très profond respec, 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très aubéissant serviteur. 

D'Iberville. 

U De réeritufe de d'Ibeirille. 



368 MAI 1700. d'IBERVILLE a la ROCHELLE 

Je reçu des lestre de M. de Montigny, missionnere au 
Taensa pour M. Tramble, prestre et procureur de ses mis- 
sions au seminere des Missions estrangere,a Paris, que je luy 
envois par la Gironde, Se missionnere poura avoir eu des 
connoissanse de se pais, pandans l'année qu'il a resté isy,dont 
il informera son supérieur et que vous pouré savoir de luy. 

En montans sete rivière, je trouve plusieurs coques de vers 
à soues, quy sont blanche et dont la soues parest belle; ils 
estois attachez a des soUe, quy ont la feille tout taffet tandre. 
II y a des meuries blanc en plusieurs endres (endroits?). Je 
nan né pas encore veu. Mes jeans en nom trouvé en chasse 
dans la profondeur. 



IV 
COMMISSION DE MAJOR 

DONNÉE AU SIEUR DE BOISBRIANT. 

d'ibërville ne peut se défaire de la FI^RB. 



D'Iberville au Ministre de la Marine. 

A La Rochelle^ le 7 mai 1700. 
Monseigneur, 
J'eus l'honneur de vous escrire, Tannée dernière, au sujet 
des officiers que j'avois laissés au fort de la baye de 
Biloxi, en vous demandant des commissions pour eux, de 
vouloir bien, si vous le jugiez à propos, laisser des com- 
missions de major en blanc pour la remplir du nom du sieur 
Le Vasseur ou de Boisbriant , sur ce que je ne croyois pas 



ÉLOGE DE BOISBRIANT* SÔg 

mais servy, que ccluy d'officîer canadien luy conviendroit 
beaucoup mieux. Comme vous luy aviez donné un ordre 
pour servir dans ladite qualité, que si en arrivant dans ce 
pays-là M. de Sauvole trouvoit que Temploy de major lui con- 
vinst, on rempliroit la commission à son nom. J^en parlay 
au sieur de Sauvole, qui me dit beaucoup de bien de luy et 
en estoit très content, propre à beaucoup de choses, mais 
non pour estre major, dont Temploy demande qu'on sache le 
service et se fasse bien obéir et respecter dans un pays esloi- 
gné, où Ton n'a pas toute la main forte qu'on a ailleurs. Ce 
qui fit, Monseigneur, que nous remplismes la commission du 
nom du sieur de Boisbriant, qui avoit servy dans les troupes 
de Canada depuis dix années en qualité d'enseigne, ayant fait 
longtemps la fonction de garçon major, et venoit de la baye 
d'Hudson, où il commandoit le détachement de vingt-cinq 
soldats que j'avois menés, d'où, estant venu à la Rochelle, 
vous l'avez destiné pour aller servir au Mississipi. C'est un 
gentilhomme de vingt-neuf années, qui a beaucoup de mérite 
et est très capable de remplir cet employ . J'ai cru en cela faire 
le bien du service. 

Le sieur de Raucour ne s'estant pas embarqué, j'ai cru 
ne pouvoir laisser le fort sans une personne chargée de la 
conservation des effets du Roy. Pour cela j'ai laissé le sieur 
Crasse, escrivain du Roy, servant sur la Renommée et entre- 
tenu au port de Rochefort depuis plusieurs années. 

J'ay une fièvre dont j'ay bien de la peine à me défaire. D'a- 
voir un peu travaillé depuis hier, elle m'a repris; j'espère 
qu'elle ne durera pas. La Renommée a esté rendue aux offi : 
ciers du port; c'est un très bon bastiment, qui navigue bien. 



SyO APPRÊT DE PEAUX DE BŒUFS SAUVAGES. 

paye de la garnison, j^ay 122 livres 10 sous de revenant bon, 
provenu des gens morts devant le jour de Tan; j'attendray 
vos ordres pour cela, comme de ce que je feray des peaux de 
bœufs sauvages. Si vous souhaitez que Ton en fasse faire des 
espreuves à Paris et à Niort, pour en essayer de quelques- 
unes à faire mettre à un apprest pour des buffles, je le feray 
faire à Niort, où Tapprest de ces buffles se fait mieux que en 
tout autre endroit. 

Je suis avec un très profond respect. 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur. 

DIberville. 



COMPTE RENDU DU VOYAGE DE D'IBERVILLE. 

IL n'a pas détruit le fort de biloxi. 

IL A ÉTABLI UN POSTE AU MISSISSIPI. 

NÉCBSsrrÉ d'occuper la mobile. 



D'Iberville au Ministre de la Marine, 

7 septembre 1700. 
Monseigneur, 

Je n'ai peu en arrivant vous rendre compte de mon voyage 
comme je devois; je le feray à présent que la fièvre m'a quitté 
depuis cinq jours. 

Vous aurés veu, par mon journal, que je n'ay pas trouvé 



FORT MAUREPAS. Syt 

croire qu'à l'ouest il n'y en a pas. Les Espagnols nous en ont 
assez asseuré et dit qu'ils lauroient occupé. Les Anglois qui 
ont couru la coste en disent autant. 

M. de Beaujeu avec M. de La Salle aborda cette coste à 
cinq ou six lieues du Mississipy, et la suivit à Touest tout le 
long, sans en avoir remarqué que la baye Saint-Louis, qui 
est du Mississipi à quatre-vingt-dix lieues. 

Je ne vois pas que Ton puisse mouiller des navires qui tire- 
ront plus de douze pieds d'eau, à Tabry des vents, plus près 
du Mississipy que la rade où nous avons coustumede mouiller 
depuis le mois d'avril jusques au mois de décembre. On les 
pourroit mouiller à deux tiers de lieue et demy-lieue de l'en- 
trée du chenal du milieu de la rivière, où ils seroient à descou- 
vert des vents depuis le sud-sor-ouest jusques au sud-est, qui 
sont de la mer, très forts en hyver, que j'estime durer quatre 
mois pour ce qui regarde le vent, car pour le froid, il n'en fait 
que quand le vent est nord et nord-ouest, autant que l'on en 
peut souhaiter pour se bien porter. 

Je n'ay pas creu devoir destruire le fort de la baye de 
Bilocci à cause de la rade, sans sçavoir l'intention du Roy sur 
ce pays, s'il jugera à propos de le faire establir. En ce cas, je 
croy qu'il sera bon de le garder, surtout dès le commence- 
ment, à cause des malades qu'il pourroit y avoir dans le 
nombre des personnes que l'on enverra là, qui auront besoin 
d'estre mis à terre en lieu commode, afin de les restablir par 
le moyen des rafraischissemens, que l'on aura là plus commo- 
dément, joint à ce que, n'ayant pas trouvé d'endroit plus beau 
ni plus commode, par rapport à la rade et à la communication 
facile que Ton a. au Mississipi par le moyen du lac de 



372 AVANTAGES d'UN ÉTABLISSEMENT A LA MOBILE. 

à la bastisse d^un autre, joint à plusieurs autres raisons qui 
demandent trop descriture et dont j'auray Thonneur de 
vous entretenir. 

Comme je n'ay trouvé dans Fentrée du Mississipy que la 
mcsme quantité d^eau que Tannée dernière, qui est onze à 
douze pieds, je me suis seulement contenté de faire un petit 
establissement pour en avoir la possession, de crainte qu'une 
autre nation ne nous la vinst disputer et l'occuper. Les An- 
glois, qui y entrèrent Tannée dernière, menacèrent d'y venir 
en occuper un costé. Pendant notre séjour à New- York, 
plusieurs marchands y ont receu des lettres de Londres, par 
lesquelles on leur marquoit que trois navires estoient partis 
pour aller faire un establissement au Mississipi; d'autres 
disoient que c'estoit où M. de La Salle a voit fait le sien. Ce 
que je ne crois pas, car les Espagnols Tont occupé. S'ils 
connoissoient la rivière de la Mobile, ce seroit le meilleur 
poste qu'ils peussent occuper sur cette coste, par rapport à 
la branche qui va au nord-est et prend sa course aux mon- 
tagnes d'Apalache, qui séparent la Caroline d'avec la Flo- 
ride, et par laquelle branche il a descendu des Anglois, qui 
sont venus trois au village de la Mobile et des Toomes, il y a 
deux ou trois années, à ce que j'ai sceu des Sauvages, mais je 
n'ay pas de connoissance qu'aucun Anglois y ait esté à l'en- 
trée. Si la France establit ce pays-là, je crois qu'il sera bon 
d'occuper la Mobile, par laquelle on fera un bon commerce et 
on communiquera facilement par terre dans tout le haut du 
Mississipi jusques aux Illinois. M. Fleury, que j'avois veu à 
Londres s'en revenant, fut à bord d'un vaisseau de trente- 
deux canons , où estoit le capitaine Bank, maistre. C'est luy 



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RIVALITÉ DES ANGLAIS ET INQUIETUDES DES ESPAGNOLS. SyS 

à partir avec deux autres, l'un de vingt-quatre canons, l'autre 
de six, tous bastîmens assez bien bastis et neufs. Ils disoient 
devoir aller ensemble jiisques à une certaine hauteur, où ils 
disoient se devoir séparer, luy aller à la mer du Sud et les 
autres du costé du golfe du Mexique. Ils pouvoient estre en 
tout, dans ces trois bastimens, deux cent cinquante hommes 
au plus. Le départ de ces vaisseaux avoit quelque rapport aux 
nouvelles qu'en avoient receues les marchands de New-York. 
Ceux-cy disoient qu'ils estoient quatre à cinq cents hommes. 
S'ils ont esté à la coste de la Floride faire un establissement, 
on en aura des nouvelles en Angleterre ce mois cy ou le pro- 
chain. 

S'ils sont allés au Mississipi et qu'ils s'y soient estabiis, il 
ne sera pas difficile de les en chasser et à peu de despense avec 
des moyens bastimens. 

Vous aurez vcu. Monseigneur, la sommation que m'ont 
faite les Espagnols. Je suis persuadé qu'ils n'estoient pas par- 
tis de chez eux pour cela seulement, comme ils l'ont voulu 
faire entendre, mais bien pour nous obliger de force de nous 
retirer de cette coste, ce qu'ils n'ont osé entreprendre, nous 
voyant les plus forts. 

Je crois bien qu'ils n'en demeureront pas là, car ils regar- 
dent l'establissement des François dans le Mississipi comme 
la ruine du Nouveau Mexique et des provinces de Quivira, qui 
en sont à l'est, où sont les plus riches mines qu'ils ayent à 
présent et d'où ils ont esté chassés par les Sauvages, il y a 
bien sept années, et où plusieurs nègres et forçats se révol- 
tèrent et ont occupé une place où ils se sont maintenus. C'est 
ce aue i'av sceu de olusieurs Esnaenols. Je ne doute cas aue 



374 ÉTABLISSEMENT ESPAGNOL AUX NAOUADICHES. 

diches nomment Canessy, qui peut estre à trente-cinq à qua; 
rante lieues des Naouadiches. J'estime le Canessy environ de 
cent quarante-cinq à cent cinquante lieues plus ouest que 
l'entrée du Mississipi, ce qui a beaucoup de rapport à la lon- 
gitude de la province de Quivira ou Xoumanes, qui sont les 
Chomans, dont nous avons à présent connoissance. 

L'establissement espagnol qui est aux Naouadiches n'a pas 
esté fait pour d'autre raison que pour nous oster la connois- 
sance de l'esloignement de ces provinces et nous empescher 
de passer outre ; car cet establissement est comme dans un 
pays perdu, où ils ne font aucun commerce. Mon frère en au- 
roit esté bien plus près qu'il n'a fait, sans J'appréhension 
qu'il eut de leur donner quelque jalousie de nostre approche. 
J'ay laissé ordre au sieur de Sauvol d'envoyer, au commen- 
cement d'aoust, le sieur de Saint-Denisetsept hommes remon- 
ter la rivière de Marne. J'ai escrit au dernier au Mississipi,où 
il estoit, qu'il estoit de conséquence de faire en sorte, estant 
chez les Thacanhé (51c), nation sauvage à quatre jours au- 
dessus des Cadodaquis, de se faire conduire par eux chez les 
Canoatinos, qui sont en guerre contre les Espagnols, et faire 
alliance avec eux et leur proposer de faire la paix avec les Ca- 
dodaquis, a6n que nous puissions aller chez eux facilement, 
sans donner de jalousie aux Cadodaquis, et d'acheter d'eux des 
esclaves espagnols, ne faisant nul doute qu'ils n'en ayent" 
plusieurs, par lesquels nous pourrions estre instruits du 
pays. 

A l'esgard des entreprises que peuvent faire les Espagnols 
de Mexique sur le fort et baye de Biloxi, je ne crois pas qu'ils 



LES ESPAGNOLS NE PRENDRONT PAS LA MOBILE. \ijb 

celles qu'ils avoient cette année, qui seroient suffisantes, mais 
ils avoient autre chose à faire. Nous avons sceu d^eux que la 
maladie avoit fait mourir la pluspart de leur équipage, et 
qu^un matelot coustoit jusques à quarante livres par mois et 
qu'on n'en trouvoit pas; que Tarmadille et la flotte devoit 
partir à la fin de may. L Vmadille, composée de quatre na- 
vires, deuK de quarante-six à cinquante canons, et deux autres 
de dix-huit à vingt-quatre, avoit sa tournée à faire par 
la Havane, Porto-Rico, Saint-Domingue et autres places, 
et se rend de là à la Vera-Crux, en octobre, d'où ils ne 
sonent pas à cause de Thyver ; ils en pourroient bien faire 
sortir les petits bastimens, mais cela ne suflBroit pour porter 
le monde. De croire que Parmadille le fist en revenant de 
faire sa tournée, je ne crois pas qu'elle soit en estât de cela, à 
moins qu'elle ne prist du monde en repassant à la Havane. 
Ce que je ne crois pas, cela estant d'un gouvernement parti- 
culier et trop esloigné du Mexique, du gouvernement dont 
dépend Pensacola. Quoyque le Mexique soit bien peuplé, il 
ne lève pas facilement des troupes et les tire d'Europe la plus 
grande partie. Ils n'ont de soldats que ceux qui sont pour 
la garde du fort de la Vera-Crux, au nombre de cent 
hommes, et cent autres qui sont pour aller sur des demi-ga- 
lères qui sont pour la garde de la coste, depuis Tabasquc 
jusques à Campecha, pour empescher le commerce des petits 
bastimens anglois et de couper du bois de Campeche et du 
brésillet. 

Voilà la copie d'un ordre que je donne à un nommé Ville- 
dieu, pour aller reconnoistre ce que c'est que la mine de 
cuivre que Ton prétend estre entre les Tamaroas et la rivière 



376 ENSEMENCEMENTS ET PLANTATIONS. 

de celles de plomb qui se trouvent en deçà des Tamarouas, 
que Ton prétend abondantes. 

J'ay huit peaux de bœufs et vaches sauvages avec leur 
laine pour en faire des espreuves. J'en ay plusieurs pelotons 
filés par les Sauvages et une couverte faite par eux, qui fait 
voir comme cette laine se peut travailler comme celle du 
mouton. J'engageay les voyageurs qui sont remontés aux 
Illinois de faire la chasse du bœuf, qu'on leur donneroit de 
chaque peau sept livres et mesme davantage, si elle se trou- 
voit bonne en France pour Tapprest, et de le dire à tous les 
Sauvages, qui aiment beaucoup mieux chasser aux bœufs 
qu'au castor. La difficulté qui se trouvera avec le Sauvage, 
c'est l'embarras du transport dans le commencement. Dans 
la suite, les François se trouvant avec eux pourroient con- 
struire des gabarres et des bateaux plats, pour en descendre 
des milliers à la fois. Passant à Saint-Domingue, j'y ay pris 
six vaches et un taureau et six cabrils pour en garnir Pesta- 
blissement, deux cochons marrons pour jeter dans le bois. 
J'y avois pris aussi plusieurs plantes qui ont bien réussy,hors 
les cannes à sucre^ qui n'ont point poussé. Les flibustiers qui 
sont là disent qu'elles estoient eschauffées et gastées quand 
elles ont esté plantées. Tous les arbres fruitiers que j'avois 
apportés de France, deux de chaque espèce, plantés dans le 
jardin du fort le i5« janvier, ont tous bien pris, et pas un 
n a manqué, non plus qu'une vigne. Les cotonniers y viennent 
plus beaux et meilleurs qu'aux isles, au sentiment des con- 
noisseurs. J'avois fait semer du blé et des pois plusieurs ar- 
pens, au fort du Mississipi qui estoit noyé, mais au 1 5® de 
may on m'a mandé qu'il avoit noyé, qu'il estoit venu un 



CENT VINGT-QUATRE HOMMES LAISSES AU BILOXI. 877 

Voylà, Monseigneur, un rôle de garnison du fort de cent 
douze hommes, compris Vildieu, dont j'ay parlé ci-dessus, 
et six mousses, dont quatre sont avec les Sauvages, six offi- 
ciers majors et le Jésuite, qui font en tout cent vingt-quatre 
personnes. Je n'ay pas cru pouvoir laisser moins, à cause 
de Testablissement du Mississipi et des courses à faire dans 
le bois, et le traversier à équiper en cas de besoin, pour lequel 
j'ai laissé sept matelots de mon équipage et mon sergent 
charpentier. Je ramène huit hommes, deux mousses des gens 
qui avoient resté, desquels hommes François Guyon,maistre 
du petit traversier, est du nombre qui s'en est retourné à 
Québec de New- York avec un autre nommé Jean Emery. 
Ils sont de Québec, où ils ont leur famille. Un autre flibus- 
tier, nommé Jacques, créole, trouvant une occasion d'aller à 
Saint-Domingue, m'a demandé de s'en aller, pour ne pas ve- 
nir en France despenser son argent et payer son passage pour 
y repasser, ce que je lui ay permis, comme aux autres Cana- 
diens, qui auroient trouvé les vaisseaux de Canada partis et 
auroient esté obligés d'hyverner et de despenser leur argent. 



IX 

LETTRES DE M. DE RICOUART 
LIEUTENANT DE D'IBERVILLE 

(1700 



I 

RAPPORTS 

ENTRE LES FRANÇAIS ET LES ESPAGNOLS DE PENSACOLA. 



Le Sieur de Ricouart au Ministre de la Marine^ 

Du Biloxl, 3o mars 1700. 

Je me donne Thonneur de vous rendre compte de ce qui 
s'est passé, en l'absence de M. d'Iberville,pour ce qui regarde 
le vaisseau. Le 3« de mars, j'ay receu une de ses lettres datée 
aux Bayogoulas, dans la rivière de Mississipi, par laquelle 
il me marquoit qu'il envoyoit ordre à M. le chevalier de Sur- 
gères de s'en retourner en France et de luy laisser des vivres, 
et que, comme son bastiment estoit encore chargé des muni- 
tions de la colonie, il falloit l'aider à le descharger au plus tost 
pour ne point perdre de temps. Ayant à bord la chaloupe du 
vaisseau et les deux biscayennes du fort de Biloxi, j'ay fait 
armer ces trois bastimens de gens de l'équipage et ay nommé 
les deux officiers, qui estoient à bord pour en commander 
chacun un. Manquant d'un troisiesme, j'ay choisy le meilleur 
officier marinier du vaisseau pour mener l'autre. Le 5® de ce 
mois, je les ay fait partir, les vents estant favorables, pour 
se rendre au fort, avec ordre que les premiers deschargés s'en 
reviendroient au plustost, si le temps le permettoit. Depuis 



382 UNE DES BîSCAYENNES DU FORT DE BILOXI ARRÊTÉE. 

temps estant beau et les vents portant à la route, j^ay fait re- 
partir la biscayenne, qui estoit commandée par Tofificier ma- 
rinier ; j^appris le lendemain qu'elle n'estoit point arrivée au 
fort, ce qui me surprit beaucoup. Je n'ay jamais voulu 
croire qu'il luy soit arrivé accident par la mer ou les vents ; 
cependant j*ay envoyé, le i3® matin, M. de Jordy, officier du 
vaisseau, avec la permission de M. de Surgère, du costé du 
ouesty le long de la coste, pour tascher d'en apprendre des 
nouvelles, et M. de Sauvplle a fait partir, le mesme jour, le 
major du fort pour aller du costé de Test. Ils sont revenus 
l'un et Tautre le 19* matin, sans en avoir eu aucune connois- 
sance. Ils n'avoient garde de la trouver, puisque, le jour qu^elle 
estoit partie, une double chaloupe espagnole, armée de six 
pierriers et de trente et trois hommes, Tavoit arrestée au so- 
leil couché, dans la passe de l'isle au Chevreuil, qui est esloi* 
gnée du fort d'une lieue et de quatre du mouillage des vais- 
seaux, et qu'elle l'avoit menée à bord d'une frégate de vingt 
et quatre pièces de canon, qui estoit mouillée à une isie qui 
est dans l'est de celle où nous sommes , à distance de seize 
lieues. Notre officier marinier m'a dit qu'il avoit demandé à 
Tofficier espagnol pourquoy il l'emmenoit, puisqu'il estoit 
François et que nous estions en paix; qu'il luy avoit respondu 
qu'il le prenoit pour Anglois, sur les rapports que les Sau- 
vages leur avoient faits plusieurs fois à Pensacola, par les- 
quels ils les avoient asseurés que c'estoient véritablement des 
vaisseaux anglois qui estoient mouillés en cette rade, et 
qu'ainsi il ne pouvoit pas se dispenser de les mener à son 
commandant, qui estoit dans ladite frégate, à bord de la- 
quelle ils ne sont arrivés que le i6« au soir, ayant eu les vents 



VISITE DES ESPAGNOLS. 383 

dant a défendu à son équipage, sous peine d*urie rude puni- 
tion, de toucher à rien des effets qui estoient dans Ja bis- 
cayenne, ce qui a esté exécuté : elle est arrivée le 19* au soir. 
Le patron m'a dit que ce commandant luy avoit protesté 
qu'il viendroit au premier bon vent en cette rade pour nous 
y voir; il m'a mesme apporté une lettre honneste de sa part, 
que j'ay remise à M. de Surgères, qui aura Thonneur de vous 
renvoyer. Nos gens ont appris d'un pilote de la frégate, qu'ils 
avoient à Pensacola deux vaisseaux, Tun de cinquante et 
Tautre de quarante-six pièces de canon, qui y estoient depuis 
trois mois, qu'il en estoit venu de laVera-Crux sept, dont ces 
deux estoient restés et la petite frégate, et que les quatre au- 
tres s'en estoient retournés, après avoir desbarqué des vivres 
et des munitions à leurs forts. Les trois qui ont resté doivent 
bientost s'en aller; ils n'attendent qu'un brigantîn, qui doit ar- 
river tous les jours de la Vera-Crux. Voilà, Monseigneur, ce 
que j'ay pu apprendre par vostre ofiBcier marinier et par les 
gens de son équipage. 

Ce rapport a été confirmé par la frégate espagnole, qui est 
venue mouiller en cette rade le 23®, accompagnée d'un bri- 
gantin et de deux grandes chaloupes. Il pouvoit y avoir dans 
ces quatre bastimens environ deux cents hommes, dont nous 
avons veu la pluspart, l'année dernière, à Pensacola, lorsque 
nous y passasmes avec M. de Chasteaumorant. Les visites 
qu'on a faites de part et d'autre se sont passées avec beau- 
coup d'honnesteté. Le commandant espagnol nous a donné 
à entendre qu'il avoit eu des ordres pour venir icy voir qui y 
estoit et de quelle part, sçavoir si c'estoit de celle d'une teste 
couronnée, ou pour une Compagnie, qu'il feroit retirer en ce 
cas, s'il luy estoit possible, de quel royaume qu'elle fust. Il a 



384 M. DE RIOLA, GOUVERNEUR DE PENSACOLA. 

bien pu connoistre par nos manières que nous ne servons qui 
que ce soit que le Roy, et moy, par les discours que ces 
Messieurs là nous ont tenus, je compte qu'ils sont fort jaloux 
de ce que nous sommes icy, quoyqu'ils maudissent beaucoup 
le pays, cependant qu'ils ne tenteront rien cette année pour 
nous en faire retirer, mais qu'ils attendront à la prochaine 
pour donner le temps à leur Cour d'en décider. Ils sont partis 
le 28* matin et ont esté contraints de mouiller le mesme jour 
à trois lieues dans Test-nord-est de ce mouillage à cause des 
vents, qui leur sont devenus contraires, d'où ils sont appa- 
reillés le 3o® matin. 

Le traversier est arrivé en cette rade le 9* de mars de re- 
tour de la rivière du Mississipi. Le commandant m'a dit qu'il 
avoit esté vingt jours à en venir, à cause des vents contraires, 
qui l'ont mesme empesché de sonder les environs d'une isle, 
qui gist nord et sud de l'entrée du fleuve, à distance de cinq à 
six lieues, que, s'il n'avoit pas manqué de vivres, il ne seroit 
pas revenu sans l'avoir fait, puisque M. d'Iberville luy en 
avoit donné l'ordre. Le lendemain de son arrivée, j*ay fait 
travailler à le mettre en estât de faire la campagne pour la- 
quelle M. d'Iberville l'a destiné. Le i5« matin, il auroit fait 
voile, si le vent avoil esté favorable, mais ne l'estant devenu 
que le i8«, le commandant en a profité; le 20% il a rencontré 
la frégate espagnole , sur laquelle estoit M. de Riola , gou- 
verneur de Pensacola, à qui il a rendu une lettre de la part 
de M. d'Iberville. Après l'avoir lue, il luy a conseillé de 
n'aller pas plus loin, mais de s'en revenir à cette rade, où il 
venoit pour parler aux officiers qui y commandoient les vais- 
seaux qui y estoient. M. de Surgère, M. de Sauvole et moy. 



ENVOI DB MUNITIONS AU FORT DU MISSISSIPI 385 

jugé à propos pour le service de ne point le laisser aller davan- 
tage le long de leurs costes, parce qu'ils en auroîent peut 
estre de la jalousie ; aussy nous luy avons changé sa destina- 
tion. Comme il est du service de connoistre la rade de Tisle 
qui est la plus voisine du Mississipi, qui n'a pas encore pu 
estre sondée, et de porter des munitions.qui sont nécessaires 
au nouveau fort qui est dans la rivière, nous Pavons fait 
partir le 29*, pour s'y en aller d'abord les desbarquer, après 
quoy il repartira incessamment pour venir sonder ladite isle, 
afin que M. d'Iberville puisse vous en rendre compte à nostre 
retour. Il seroit de conséquence d'y trouver une aussi bonne 
rade que celle-cy, puisqu'il est vraisemblable que, s'il y a 
quelque avantage à retirer de ce pays, ce sera par le moyen 
du fleuve ; c'est pour quoy il faut tascher de trouver lieu à 
l'approcher de près. 

Le reste des munitions de la colonie est party le 20® pour 
le fort de Biloxi.Le 3o®, M. de Surgère estant sur son départ, 
j'ay fait revenir plusieurs gens de l'équipage, qui y travail- 
loient à un ouvrage que M. d'Iberville a ordonné qu'on fist 
en son absence, et y ay cependant laissé un destachement suf- 
fisant pour ayder à le parfaire avant son arrivée. J'ay donné 
ordre à Tofificier qui le commande de se rendre incessamment 
au vaisseau au premier signal de canon que je feray. Au cas 
qu'il vienne quelques estrangerspourm'insulter, je feray tout 
ce que je pourray pour leur respondre, et, s'il se passe quelque 
chose de nouveau jusqu'au retour de M, d'Iberville, j'auray 
l'honneur de vous le mander à nostre retour. 

Je suis avec un très profond respect. Monseigneur, vostre 
très humble et très obéissant serviteur. 



rk^ ». 



II 

NAUFRAGE DE M. DE RIOLA, 

GOUVERNEUR DE PENSACOLA, 

ET SECOURS QUE LUI DONNENT LES FRANÇAIS, 

A LUI ET A SON ÉQUIPAGE. 



M. de Ricouart au Minisire de la Marine. 

A bord de la Renommée, ce 2 3 aoust(5ic) 1700. 

Monseigneur, 

Comme il s'est passé quelque chose de nouveau dans la 
rade des Biloxy, depuis que M. de Surgère en est parti jus- 
qu'au temps que M. d'iberville y est arrivé, de retour du 
voyage qu'il a fait dans les terres, je me donne Thonncur de 
vous en rendre compte. 

Le 5« avril, à huit heures du matin, M. de Riola, gouver- 
neur de Pensacola, arriva à bord de la Renommée dans une 
chaloupe, estant accompagné de deux oflSciers pour nous de- 
mander des secours, ayant perdu, la nuit du 3o®mars au 3 1*, 
par un coup de vent, la frégate sur laquelle il estoit venu dans 
nostre rade, entre deux isles, qui sont dans le sud quart 
sud-est de celle du mouillage de nos vaisseaux, à distance de 
sept à huit lieues. Les premiers services que j'aye cru luy de- 
voir rendre, c'a esté de le bien faire manger et ensuite dor- 
mir, ce au'il n'avoit oas fait denuis cina îours. n'avant sauvé 



OFFICIERS ENVOYÉS INUTILEMENT AUX NAUFRAGES SSj 

chocolat que les maringouins, animaux fort incommodes, 
ne luy avoîent pas permis de prendre à son aî^e et encore 
moins de reposer. Pendant qu'il travailloit à se refaire des 
fatigues qu'il avoit souffertes, je fis donner advis de cecy à 
M. de Sauvolle, et luy manday qu'il ne feroit pas mal d'en- 
voyer un officier à Pensacola, pour dire à celuy qui y com- 
mandoit ce qui esioit arrivé à son gouverneur, pour qu'il luy 
envoyast du secours; que cela nous donneroit occasion de 
sçavoir si les Espagnols ne nous avoient pas menty à l'es- 
gard des deux vaisseaux de guerre qu'ils nous avoient dit y 
avoir. Il suivit mon conseil et y envoya sur-le-champ. 
N'ayant qu'un seul bastiment à bord, ce mesme jour, propre 
pour transporter du monde, je le fis partir incessamment 
sous les ordres du sieur de Sainte- Hermine, officîerdu 
vaisseau, pour aller à l'isle du naufrage chercher le major du 
Pensacola et plusieurs autres officiers, qui y estoient avec 
l'équipage de la frégate, dont il en chargcroit une partie pour 
l'amener à l'isle du mouillage de nos vaisseaux, où il logeroit 
dans une tente qui seroit préparée; mais les vents contraires 
l'ayant arresté à une lieue de ces pauvres misérables et ayant 
forcé, il fut obligé de reiascher à bord du vaisseau, la mer 
rincommodant. La chaloupe espagnole,qui nous avoit amené 
le commandant, qui y estoit allée aussi, fust contrainte d'en 
faire de mesme. Cela fit voir à M. de Rîola la bonne volonté 
que nous avions de prester un prompt secours à ses gens. 

Le 6* du mesme mois, plusieurs bastimens que nous 

' avions au fort du Biloxi estant de retour au vaisseau avant 

le jour, j'en fis partir quatre à cinq heures et demie du matin, 



388 SOINS ET CONSOLATIONS DONNÉS AUX ESPAGNOLS 

bons, qui estoienc suffisans, joints à la chaloupe espagnole, 
pour apporter les cent quarante hommes qui estoient avec 
le major. A midy, ils estoient hors de nostre veue, quand 
un gros orage, suivi d^un vent contraire, les surprit, qui les 
obligea à relascher pour une seconde fois. Pendant tout ce 
temps, nous plaignions les pauvres Espagnols, qui n^avoient 
ni de quoy se nourrir ni de quoy se mettre à Tabry, et nous 
faisions de nostre mieux pour consoler leur commandant, 
que nous gardions à bord avec les deux officiers qui Tavoient 
suivy. Il estoit bien persuadé que nous n^espargnions rien 
pour faire diligence, ce qui le rendoit tranquille. 

Le 7« du mesme mois, à six heures du matin, les vents 
estant assez frais et favorables, je fis repartir nos quatre bas- 
tinlens sous les ordres des mesmes officiers pour Texpédi- 
tion à laquelle ils estoient destinés. Ils arrivèrent tous avant 
midy au rendez- vous, ce qui mit une grande joye parmi tous 
les afiTamés, qui furent bien contens, car on leur donna des 
vivres à discrétion, à quoy ils s'amusèrent le reste du jour, le 
temps ne permettant pas de se mettre en route pour venir 
nous joindre. M. de SauvoUe arriva à bord après midy, dans 
une felouque, pour venir consoler M. de Riola, son voisin, de la 
perte qu'il avoit faite et luy offirir ses services. Il luy fit pré- 
sent de très beau linge, d'un fusil et de plusieurs autres 
choses; ce commandant, dans son malheur, s'admiroit d'es- 
tre tombé entre les mains de gens si pleins de cœur. 

Le 8^, nostre armadille arriva à quatre heures après midi 
avec tous les Espagnols, dont Tétat-major vint au vaisseau, 
et réquipage fut à terre, à la tente qui luy estoit préparée, où 



ILS PARTENT AVEC TROIS SEMAINES DE VIVRES SSq 

Le 9«, M. de Riola vouloit s'en aller à Pensacola avec tout 
son monde, de crainte de nous estre trop longtemps à charge; 
mais je luy fis entendre qu*il ne nous rendoit pas justice de 
croire qu'il nous incommodoît, qu'il falloit que son équipage 
se reposast au moins un jour, pour se remettre des fatigues 
quMl avoit endurées pendant un assez long temps. Il ne fit 
plus de résistance et prit le parti de rester. A huit heures du 
soir, il arriva deux de ses chaloupes, qui estoient parties à 
la pointe du jour de Pensacola, dans une desquelles estoit 
Tofi&cîer que M. de Sau voile avoit fait partir du fort de Biloxi 
pour donner des nouvelles du naufrage. Je m'informay aussi- 
tost de luy si les deux navires de guerre y estoient, comme on 
nousavoitdit;àquoy ilmeresponditqu'il n'y en avoit aucun, 
et qu'il n'y en avoit pas eu d'autre, de plus d'un an, que la petite 
frégate qui s'est perdue. Ainsi, Monseigneur, ce que j'ay eu 
l'honneur de vous marquer par M. de Surgères, au sujet de 
ces vaisseaux, s'est trouvé entièrement faux. 

Le lo^ du mesme mois^ les Espagnols partirent tous fort 
contens, estant séparés en cinq chaloupes, dont il y en avoit 
trois à eux et deux des nostres^ dans une desquelles le sieur de 
Haute-Maison estoit pour mettre l'ordre dans la distribution 
des vivres, qu'on a continué de leur fournir jusqu'à Pensa- 
cola, et dans l'autre estoit le sieur de Jordy pour prendre soin 
du conmiandant et de tout Testat-major. Il avoit avec luy 
tout ce qu'il falloit pour leur faire faire bonne chère au moins 
trois semaines durant. Comme nous avons remarqué que le 
commandant estoit un homme de distinction, pour qui tous 
les officiers espagnols, aussi bien que le major, avoient un 
grand respect, nous avonç cru n'en jamais faire assez. Ce 



SpO LES OFFICIERS FRANÇAIS REÇUS AVEC HONNEUR A PENSACOLA 

pareille conjoncture il ne seroit pas aisé de mieux faire, car, 
tout le temps que nous avons gardé à bord ces messieurs, c'a 
toujours esté des repas magnifiques^ et je puis dire qu'en 
France, dans les bonnes tables, ils n'auroient pas esté plus ré- 
guliers. J'ay eu un vray plaisir d'en faire les honneurs. Outre 
cela, j'ay faitrevestir etgarnirdetoutM.de Riola,qui s'estoit 
sauvé en veste, de l'équipage deM. d'Iberville, qui ne Ta seure- 
ment pas regretté ; bien au contraire, il a cru que je n^avois pas 
fait assez; cependant j'ay prodigué son bien hardiment, estant 
bien persuadé de son bon cœur, et surtout dans de pareilles 
occasions, où, il s'' agissoit de faire honneur à la France, Nous 
connoissons tous vostre intention là-dessus, Monseigneur; 
c'est pourquoy nous avons suivy l'exemple de nostre com- 
mandant en cela, car tout ce que nous estions d'officiers, nous 
nous sommes dégarnis de ce que nous avions de meilleur 
pour revestir les autres infortunés, qui estoient encore plus à 
la légère que leur général, tellement que nous sommes arrivés 
en France avec un pauvre équipage. 

Le 17* du mesme mois, nos deux chaloupes arrivèrent au 
vaisseau, de retour de chez les Espagnols, où les officiers qui 
les commandoient ont esté reçus avec tous les honneurs qu'on 
peut rendre à des estrangers. On y tua le bœuf gras pour ra- 
fraischir les équipages de nos chaloupes, et on ne sceut quelle 
feste leur faire en reconnoissance des services qu'ils avoient 
rendus. J'ay receu une lettre de M. de Riola sur ce sujet, que 
je prends la liberté de vous envoyer. S'il est vray, comme j'ay 
appris par le retour des officiers, qu'ils soient venus à mau- 
vaise intention dans la première visite qu'ils nous ont faite, 
nous leur avons rendu le bien pour le mal, à quoy nous 



d'iberville infatigable 39 1 

sein, à ce qu^ont dit quelques uns, estoit de venir se rendre 
maistres du fort de Biloxi, croyant qu'il n'y avoit pas de 
vaisseaux en rade; mais, en ayant trouvé, ils avoien t'use de 
politique, ayant fait de leur mieux pour nous cacher le dessein 
avec lequel ils estoient venus. Cela est facile à croire, veu que 
Testat-major de Pensacola estoit à la suite du commandant 
et aussi un ingénieur. Ce qui est de seur, c'est qu'ils ont esté 
payés à leur honte et à leur confusion, à nostre veue, de leur 
mauvaise volonté. 

Voilà, Monseigneur, les détails de ce qui s'est passé entre 
les Espagnols et nous, à quoy je joindrois volontiers le jour- 
nal que j'ay tenu de ce qu'on a veu et appris dans les courses 
qu'on a faites dans les terres, si je n'appréhendois pas de vous 
importuner trop longtemps. Qui plus est, celuy de M.d'Iber- 
ville vous détaillera plus au juste et plus amplement toute 
chose, puisqu'il a esté presque partout luy-mesme, ne s'estant 
nullement espargné. Je puis dire hardiment qu'il est infati- 
gable et qu'il travaille à propos. Il me sied peut-estre mal de 
vous dire ce que vous sçavez mieux que moy, puisque je dois 
estre persuadé que vous n'employez qui que ce soit que vous 
ne le connoissiez bien capable et expérimenté de toutes ma- 
nières; ainsi. Monseigneur, je vais finir après vous avoir re- 
mercié très humblement de la grâce que vous m'avez faite de 
m'avoir nommé pour servir sous luy. 

Je suis avec un très profond respect, 

Votre très humble et très obéissant serviteur, 
De Ricouart. 



JOURNAL DE D'IBERVILLE 

COMMANDANT LE VAISSEAU LA RENOMMÉE 
DANS SON SECOND VOYAGE AU MISSISSIPI. 

(décembre i699-i'700.) 



Journal du voyage du chevalier d*Iberville sur le vaisseau 
du Roi la Renommée, en 1699, depuis le cap Français 
jusqu'à la côte du Mississipi, et son retour. 

Le 22« décembre, à sept heures du matin, je suis sorty du 
cap François avec la Gironde, et ay fait la route du cap de 
Saint-Antoine, que nous avons doublé le 3o% à huit heures 
du matin, n'ayant rien remarqué d'extraordinaire dans cet 
espace de chemin. 

Du cap Saint-Antoine j'ay fait la route de la rade de la 
baye des Biloxy, où nous sommes arrivez le 8^ janvier 1 700, 
et avons affourché nos ancres par vingt-un pieds d'eau. 

Le 9^ au matin, M. de Sauvole est venu à bord ; j ay sceu 
de luy que la garnison estoit en bonne santé, qu'il en estoit 
mort quatre hommes, du nombre desquels estoient deux Ca- 
nadiens, un flibustier et un engagé de La Rochelle. 

Il m'a dit qu'une corvette anglaise de dix canons, com- 
mandée par le capitaine Louis Bank, estoit entrée dans 
le Mississipi et montée vingt-cinq lieues avant, où mon 
frère de Bienville, avec cinq hommes dans deux canots 
d'escorce, l'avoit rencontrée mouillée , attendant les vents 
propres pour monter plus haut. Mon frère luy envoya deux 
hommes pour luy dire de se retirer incessamment du pays, 
duquel le Roy estoit en possession; que, s'il ne se retiroit, il Ty 
contraindroit; à quoy il obéit, après avoir parlé à mon frère 
qu'il connoissoit, l'ayant veu avec moy à la baye d'Hudson, 



396 LE CAPITAINE BANK 

OÙ j'avoîs pris ce capitaine. Il luy dit qu'il estoit party trois 
bastiments de Londres, le mois d'oaobre de Tannée 1698, 
pour venir faire un establissement au Mississipi, sur Tadvis 
qu'ils avoient eu que j'avois relasché à Brest et estois hors 
d'estat de poursuivre mon voyage; qu'il avoit passé par la 
Caroline, où la plus grande partie de leurs hommes et femmes 
destinés pour la colonie estoient demeurés, ayant trouvé le 
pays beau. Un de leurs vaisseaux estoit retourné à Londres; 
les deux autres, de vingt-six canons de douze, estoient re- 
partis, en may 1699, de la Caroline pour continuer leurs des- 
seins, n'ayant pas osé le faire rh)rver à cause des mauvais 
temps. Il dit qu'il avoit esté chercher le Mississipi trente et 
quarante lieues, où les relations de la Louisiane, faites par le 
Père Récollet et Tonty, le placent, où il n'avoit trouvé que 
de mauvais havres et un establissement espagnol, environ à 
quatre-vingt-dix lieues à ouest de cette rivière; ils croyent, 
comme moy, que c'est la baye Saint-Louis. Ils s'en sont re- 
venus de là le long de la coste, la sondant avec de grandes 
pirogues, et disent n'avoir trouvé aucun havre qui soit bon 
qu'à quarante lieues environ à ouest d'icy, entre des isles de 
sable, dans une baye où il ne tombe point de rivière, et le 
pays est coste de sable. 

S'estant trouvé à l'entrée de la rivière, il avoit sondé les 
trois entrées et n'avoit trouvé que celle de l'est où il y eust 
onze à douze pieds d'eau, par où il avoit entré, ne doutant 
pas que ce ne fust le Mississipi, estant la plus grosse rivière 
qu'il eust trouvée le long de la coste. L'autre navire s'en es- 
toit allé, suivant la coste de l'ouest pour la descouvrir, jusqu'à 



LES RÉFUGIÉS FRANÇAIS MALHEUREUX AVEC LES ANGLAIS igj 

s'informa beaucoup de mon frère s'il n'a voit point eu de con- 
noissance d'Anglois qui estoient du costé des Chicachas, et 
le dévoient venir joindre. Il avoit à son bord plusieurs mar- 
chandises, qu'il offrit de vendre en eschange de pelleteries ou 
pour des lettres de change. 

Ces navires estoient envoyés pour le compte d'une com- 
pagnie formée, à Londres, d*Anglois et François réfugiés. Il 
y avoit sur ce bastiment un homme de la part de ces deux 
intéressés. Le François estoit fort suspect aux Anglois, ayant 
fait connoistre à mon frère et ayant tesmoigné qu*il souhaite- 
roit de tout son cœur, et tout ce qu'ils estoient de François 
réfugiés, que le Roy leur voulust permettre de s'establir en ce 
pays, sous son obéissance, avec la liberté de conscience; qu'il 
respondoit qu'ils seroient bientost nombre icy, qui estoient 
malheureux sous la domination angloise, qui ne pouvoit com- 
patir à l'humeur françoise, et le pria de me charger de la de- 
mande pour eux au Roy, et me laissa son adresse à la Caro- 
Une et à Londres, pour leur marquer l'intention du Roy sur 
cela. Ce François marqua estre bien fasché que nous les eus- 
sions prévenus, disant qu'ils perdoient ce pays, où ses inté- 
ressés ne voudroient pas avoir rien à démesler avec les Fran- 
çois. Ce capitaine anglois, se séparant de mon frère au bas 
de la rivière, où ils s'estoient parlé pour la troisiesme fois, le 
menaça qu'il reviendroit pour establir cette rivière, avec des 
bastiments à fonds plus faits exprès •, qu'il y avoit du terrain 
pour eux et pour nous, un d'un bord et l'autre de l'autre ; 
qu'ils avoient descouvert cette rivière il y avoit plusieurs 
années, qu'acné estoit aussi bien à eux qu'à nous. C'est une 
menace qui pourra n'avoir pas de grands effets, et il sera 



398 ANGLAIS CHEZ LES CHICACHAS 

Le sieur de Sauvole me dit aussi que deux prestres mis- 
sionnaires de Québec, dont un nommé Montigny, estoient 
descendus le Mississipî et venus au fort le 4® juillet, avec qua- 
torze hommes; qu'ils en estoient repartis pour establir leurs 
missions aux Taensas, qui sont à cent cinquante lieues de la 
mer, et aux Tonicas, qui sont à cent septante; qu'un de ses 
missionnaires, nommé Davion , avoit esté des Tonicas aux 
Chicachas par terre, à cheval, avec un Angloîs,qui estoit venu 
des Chicachas aux Tonicas pour voir si les François ne vou- 
droient pas faire commerce avec eux de castor. J'ai sceu de- 
puis que cet Anglois voulut obliger les Sauvages à tuer ce 
missionnaire, qu'ils ne voulurent pas. Cet Anglois est depuis 
plusieurs années aux Chicachas, où il fait commerce d'es- 
claves sauvages, se mettant à la teste des partis chicachas 
pour aller sur leur» ennemis et amis, et les obliger à faire des 
prisonniers, qu'il achète et les envoyé vendre aux isles. 

J'ay sceu que le traversier du Roy la Précieuse estoit arrivé 
au fort, de retour de Saint-Domingue, le 26* aoust 1699; que 
les Espagnols estoient tousjours à Pensacola, où mon frère 
de Bienville avoit esté le i5* juin avec huit hommes, où il ne 
remarqua pas que les Espagnols eussent augmenté leurs tra- 
vaux depuis que nous y avions passé. Il y vit un petit navire 
mouillé devant le fort, d'environ six vingts tonneaux. 

Ayant à faire sonder la coste, ce qui n*avoit pas esté fait 
depuis mon départ, j'envoyay sur-le-champ les deux mais- 
très des traversiers dans les chaloupes sonder la passe du 
surouest de Tisle aux Chats, pour faire passer par là, 
s il est possible, les vaisseaux, et les autres dans le lac de 
Pontchartraiu. 

Je fus au fort sur le soir avec le sieur de Sauvole, où, en 



JANV. 1700. PORTAGE DU LAC PONTCHARTRAIN AU MISSISSIPI SqQ 

arrivant, nous trouvasmes le feu dans le petit traversier, 
que Ton ne put esteindre à cause de la poudre qui estoit 
dedans, où il brusia plusieurs effets . On n^a pu sçavoir qui 
y avoit mis le feu, quelque recherche que Ton fist. 

Le i3*, les maistres des traversiers revinrent ayant trouvé 
suffisamment de Peau partout pour les vaisseaux, hors sur 
une barre d'une longueur de câble, où il n'y avoit que six 
pieds d'eau. 

Le 14% je m'en suis revenu à bord. 

Le i5^, je suis party dans les deux felouques et trois canots 
d'escorce, avec mon frère de Bienville, pour aller au por- 
tage du lac de Pontchartrain au Mississipi, voir si les barques 
y pourroîent aller. Le vent estant au nord, je n'ay pu aller qu'à 
cinq lieues des vaisseaux. 

Le 16*, j'ay esté coucher à l'entrée du lac, distante des 
vaisseaux de onze lieues à ouest. 

Le 1 7«, je me suis rendu à l'entrée de la rivière qui va au 
portage. Cette rivière est au fond du lac du costé du sud; 
elle a de large vingt pas, et est profonde de dix pieds et 
longue d'une lieue. A sa sortie dans le lac, je ne trouvay qu'un 
pied et deux d'eau; aux grandes eaux, trois pieds. 

Le i8«, j'ay esté au portage, que j'ay trouvé d'une lieue, 
environ la moitié du chemin plein d'eau et de boue à moitié 
jambe, et l'autre moitié assez beau ; partie pays de cannes et 
beau boisa habiter. J'ay fait faire le portage de trois canots. 
J'ay esté visiter un endroit où les Quinipissas avoîent autre- 
fois un village, à une lieue et demie. Au-dessus de ce portage, 
où j'ay trouvé que le terrain ne noyoit pas ou fort peu, les 
bois sont revenus dans les champs, gros de deux pieds de 



400 JANV. 1700. d'iberville passe le lac pontchartrain 

désert, où j'ay fait planter des cannes de sucre que j'ay ap- 
portées de Saint-Domingue. Je ne sçay si elles prendront; 
elles sentent beaucoup Taigre et le dedans est jaune. 

Le 19®, j'ay envoyé mon frère avec trois canots et onze 
hommes au village des Bayogoulas, pour leur faire sçavoir 
Parrivée des navires, et sçavoir ce qui se passe chez eux et 
les nouvelles quUls ont d^en haut, et raisonner avec eux sur 
les endroits qui noyent au bas de la rivière. Je n^ay pu en- 
voyer avec luy le [Sauvage Bayogoula que j*avois mené en 
France et ramené, estant tombé malade. 

Je m^en suis retourné joindre mes felouques ; il a plu beau- 
coup la plus grande partie du jour. 

Le 20*, je suis parti avec mes deux felouques et j'ay passé 
le lac de Pontchartrain, que je trouve avoir de long onze 
lieues est et ouest, et quatre et cinq lieues de large, et quinze, 
seize, dix-sept et dix-huit pieds d^eau dedans. La petite ri- 
vière du portage est nord et sud de celle par où je descendis 
Tannée dernière du Mississipi, à quatre lieues Tune deTautre; 
le costé du sud du lac est bordé d'une prairie de demi-lieue 
et une lieue de large, après quoy on trouve les grands bois, 
qui paroissent un beau pays à habiter. Je suis venu coucher 
à trois lieues de la sortie du lac ; les isles y sont couvertes de 
prairies, d'où sort une rivière d'eau douce venant du nord. 

De la sortie du lac, pendant quatre lieues et demie de 
pays, ce sont des isles d'herbes; quelques-unes noyent. Elles 
seroient très belles à faire des pacages. La terre ferme du 
nord de ces isles est un pays de pins meslez de bois francs. 
Le fond est sablonneux, il y paroist plusieurs pistes de bœufs 
sauvages et chevreuils. 



JANV. 1700. MORT DU BAYOGOULA RAMENÉ DE FRANCE 4OI 

que trois lieues et demie et suis venu coucher à terre ferme, 
à une lieue et demie de la baye Saint- Louis. 

Le 22% le vent au sud-est. Je n'ay pu faire qu'une lieue et 
demie et suis venu coucher à la pointe de Test de la baye 
Saint-Louis. J'ay envoyé une partie de mes gens à la chasse, 
qui ont tué sept chevreuils et veu quelques bœufs sauvages 
sans les pouvoir tirer. 

Le 23® au matin, le petit Sauvage Bayogoula est mort 
d'un mal de gorge, sans avoir parlé à aucun de ses gens. Je 
me suis rendu à bord sur le midy. 

Le 25®, j'ay envoyé une biscayenne sonder la passe du 
nord de Tisle aux Chats, où il ne s'est trouvé qu'un petit che- 
nal d'une portée de mousquet de large et huit ou neuf pieds 
d'eau. 

Le 3o®, mon frère m'a renvoyé un canot et quatre hommes, 
et me marque qu'il va descendre au bas du Mississipi, où le 
chef des Bayogoulas leur va montrer des endroits qui n'inon- 
dent pas, à quinze lieues de la mer. 

Le 3i®, j*ay donné ordre à M. de Sauvolle d'aller visiter 
une rivière, qui tombe à dix lieues ouest des vaisseaux, voir 
si elle est belle à establir. 

Le i®"" février, je suis party des vaisseaux dans le traver- 
sier pour aller faire un establissement au Mississipi, pour en 
prendre possession, de crainte que les Anglois ne le viennent 
establir, voyant que nous n'avions d'establissemens qu'à 
trente lieues de* la rivière, et que ce ne soit un prétexte pour 
s y maintenir. J'emporte en mesme temps avec moy de 
quoy faire un voyage dans les terres et visiter le pays et la 
rivière de Marne, près du haut de laquelle sont les Cenis, 
et aller en passant faire la paix avec les Bayogoulas et les 



402 FÉV. 1700. D^IBERVILLE ENTRE DANS LE MISSISSIPI 

Oumas, et obliger les Nadezès (sic) à demander la paix et à 
me remettre les meurtriers de M. de Montigny, que tous les 
Sauvages m'assurent avoir esté tué par cette nation. J'ai cru 
qu'il estoit de conséquence , dans un commencement d'esta- 
blissement, de ne pas souffrir que les Sauvages tuassent au- 
cun François, sans faire semblant de se mettre en estât d'en 
venger la mort, pour ne pas se rendre méprisable à toutes 
les nations des environs, joint à ce qu'il me paroissoit de la 
dernière conséquence d'aller chez cette nation, qui est la plus 
forte de toutes celles qui sont sur le bord du fleuve, et pas 
assez pour résister à quatre vingts hommes, que j'emmène 
avec moy, ce qui me suffit pour obliger cette nation à désa- 
vouer les gens qui Tauroient fait, sans vouloir prendre party 
pour eux, et qui se cacheront, que je ne m'embarrasseray pas 
de chercher, me suffisant de leur faire voir que nous ne 
sommes pas des gens que l'on doit insulter, et mettre par là 
en seureté tous les François qui pourroient aller et venir en 
petit nombre d'une nation à l'autre, où on aura besoin de les 
envoyer. 

Le 3*, à neuf heures du matin, je me suis rendu à l'entrée 
de la rivière, ayant suivi la coste depuis les vaisseaux le long 
des isles trois quarts de lieue au large, par treize et quatorze 
pieds d'eau, sans trouver aucun haut fond. Je trouve le 
mouillage des vaisseaux et Tentrée de la rivière est, nord et 
sud, environ vingt-six lieues; j'ay entré dans la rivière à neuf 
heures du matin, par la passe de l'est, la mesme par où jVn- 
tray l'année dernière, dans laquelle j'ay trouvé onze pieds 
d'eau. Cest la seule bonne passe ^ ayant fait sonder avec mea 
deux felouques partout. Il n'y a dans la bonne passe, entre 



FÉVRIER 1700. IL FAIT CONSTRUIRE UNE MAISON 4o3 

viron trente pas de large; après, le fleuve s^eslargit de plus de 
deux cents brasses. A midi j'estois au haut des trois fourches. 
Le vent très fort au sud-est, en pluye et brume, je mesuis rendu 
sur la minuit à une pointe à droite, à dix-sept ou dix-huit 
lieues de la mer, où j'ay trouvé mon frère, qui arrivoit du bas 
delà rivière avec un canot et avoit joint l'autre à cette pointe, 
où il m*attendoit et où le Sauvage prétendoit que la terre 
n'inonde pas à plusieurs endroits Tespace de six lieues. 

Le 4*, il a plu tout le jour et venté très gros vent de sud. 
Si je n'eusse pas entré hier au matin, j'aurois bien souffert à 
la mer. Il a fait cette nuit un coup de vent du sud très fort 
et dangereux sur cette coste. 

Le 5«, j*ay visité le terrain des environs de la pointe, qui 
est le plus beau du lieu. L'espace de trois lieues en bas, le 
long de la rivière, il y a une lisière de bois franc de six cents 
pas de large, et, derrière, des prairies et des bouquets de bois. 

Il se trouve partout, aux environs d'icy, quantité de meu- 
riers sauvages, surtout où nous sommes. 

Les-6« et 7*, j'ay fait continuer le travail du désert et 
équarrir du bois, pour faire la maison, et travailler à une pou- 
drière de huit pieds en carré de bois, élevée de cinq pieds de 
haut, couverte et entourée d'un pied et demy de terre en 
torchis. 

Le 8®, j'ay esté à deux lieues au dessus du fort, voir des 
cèdres que Ton nomme du Liban, pour faire des pirogues, 
où j'ay laissé le sieur de La Ronde, garde marine, et six 
hommes. 

Le 10% le vent du sud est propre à monter la rivière; j'ay 
envoyé ma grande felouque, chargée de vivres, au portage. 



4^4 FÉVRIER 1700. ARRIVÉE -DE TONTY 

venir avec les deux biscayennes, y amener dix gardes de la 
marine et huit Canadiens, et le sieur Le Sueur et ses gens, et 
toutes ses affaires, pour le faire passer en seureté aux Nadchés. 
J'ay mandé au sieur du Guay de se servir de la felouque 
pour aller aux Bayogoulas et de m'y attendre. J'ay trouvé 
le fort estre par les 29 degrez 45 minutes nord. 

Les ii« et 12^ il a plu beaucoup, je n'ay pu faire tra- 
vailler. 

Le 1 5«, un canot d'escorce est arrivé du portage, qui m*a 
apporté une lettre de M. du Guay, qui me donne advis de son 
arrivée. M. de SauvoUe m'escrit qu'il a esté visiter cette ri- 
vière, que je luy avois dit de voir; elle n'est belle que pour y 
placer un fort, non pas une colonie. 

Le 16% M. de Tonty est arrivé, sur le soir, dans un canot 
avec huit hommes, et en a laissé quatorze aux Bayogoulas et 
leurs bagages et canots. Les hommes qui sont avec luy sont 
des habitants, la plus grande part des Illinois et Tamarojas, 
qui sont venus, à leurs despens, voir ce qu'il y auroit à faire 
icy, sur la lettre que M. de Sauvolle y avoit escrit, que s'il 
descendoit des gens d'en haut, ils trouveroient de l'occupa- 
tion et y seroient les bien venus. Deux de ces hommes sont 
engagés à M. de Tonty pour le voyage à aller et venir. Ils 
m'apprennent qu'il n'est pas vray que les Sauvages ayent tué 
M. de Montigny, et qu'ils nous sont fort amis et ravis de 
nous sçavoir dans cette rivière. 

Le 17*, j'ay fait partir un canot et quatre hommes pour 
aller porter un ordre à M. du Guay de ne pas passer le por- 
tage et de m'y attendre, les voulant envoyer aux vaisseaux, 
n'ayant pas besoin de gardes de la marine pour mener dans les 



FÉVRIER 1700. D*fBERVILLE RENVOIE DE SURGÈRES 4o5 

je ne menois que pour aller aux Nadchés. Il a verglassé tout 
le jour et fait fort mauvais temps, bien froid. 

Le 18% il a continué de verglasser et geler. J'ay fait partir 
le traversier pour aller sonder à trente lieues à l'ouest de la 
rivière et de là retourner aux vaisseaux. Je renvoyé plusieurs 
personnes dont je n'ay que faire; j'ay aussi fait partir mon 
frère dans la felouque, et deux pirogues commandées par les 
sieurs La Ronde et mon frère Chasteauguay pour aller aux 
Bayogoulas. 

Le 19®, le froid continue. Je suis party sur le soir de com- 
pagnie avec M. de Tonty ; j'ay esté coucher à deux lieues du 
fort, où j'ay laissé le sieur de Mal tôt, commandant, avec qua- 
torze hommes, tant en santé que malades. 

Le 24% je me suis rendu au portage, où j'ay trouvé 
Le Sueur, qui fait porter ses affaires sur le bord duMississipi. 
M. du Guay est allé aux Bayogoulas; j'ay renvoyé aux vais- 
seaux une biscayenne et fait descendre l'autre pour attendre 
les hommes que je veux renvoyer. 

Le 25®, j'ay rejoint mon frère à deux lieues des Bayogoulas. 

Le 26*^, je me suis rendu au village sur les onze heures. 
J'ay envoyé une felouque pour y mener les gardes de la marine 
et d'autres personnes dont je n'ay que faire, où ils joindront 
la biscayenne et laisseront la felouque à Le Sueur pour s'en 
servir à charger ses effets aux Bayogoulas. 

J'ay escrit de là à M. le chevalier de Surgère de prendre la 
route de France, et de me laisser un mois de ses vivres, ne 
sçachant pas ce que je ferois à la coste. Je racontay par ce 
vaisseau au Ministre ce que j'ay fait et ce que je vais faire. 
J'ay observé à midy la hauteur, que je trouve estre 3o degrés 



406 FÉV. 1700. ANGLAIS FAISANT COMMERCE d'eSCLAVES 

Le 28^, sur les advis que j^ay eus que les deux Anglois qui 
sont aux Chicachas continuoient de se mettre à la teste des 
partis Chicachas et venoient chez toutes les autres nations 
leur faire la guerre et enlever le plus d'esclaves qu'ils pou- 
voient, qu'ils achètent et en font un très grand commerce, 
ce qui désole toutes ces nations sauvages, je chargeay 
M, de Tonty, en s'en retournant aux Illinois avec ses deux 
hommes, de passer aux Tonicas et tascher d'y attirer ces 
Anglois, sous prétexte d'y commercer du castor, et les arres- 
ter et les remettre au sieur de La Ronde, que j'envoye avec luy 
et cinq de mes Canadiens. Ils descendent au fort, où le sieur 
de Tonty a besoin de quelque chose et doit remonter inces- 
samment. 

J'ay engagé les autres Canadiens venus de compagnie 
avec M. de Tonty à venir avec moy, n'ayant pas trente de 
mes Canadiens à mener avec moy, en ayant laissé au fort du 
Mississipi, et plus de vingt malades au fort de la baye des 
Biloxys. 

J'ay fait partir M. de Saint-Denis avec deux pirogues et 
deux canots d'escorce pour prendre le devant, et chasser, s'ils 
trouvent de la chasse à quinze lieues d'icy. 

Je fais travailler à raccommoder deux pirogues que j'ay 
achetées des Sauvages et à faire semer un champ de blé que 
j'ay acheté des Mougoulachas. 

Le i*% j'ay fait partir mon frère avec un canot d*es- 
corce et deux pirogues, et une de Bayogoulas, qui viennent 
pour quérir de leurs gens qui sont prisonniers aux Ou mas, 
avec lesquels je leur veux faire faire la paix et leur faire 
rendre leurs prisonniers. 



MARS 1700. DÉBARQUEMENT DES OUMAS 407 

avec un matelot et quatre Sauvages, avec un canot d'escorce 
que j'ay acheté de ces Canadiens, pour s'en aller ensemble au 
fort et y laisser la felouque, et remonter avec ces Sauvages a 
deux lieues au-dessus du fort pour y faire un portage pour 
tomber dans une rivière qui va sortir près des vaisseaux, pour 
la descouvrir et voir si elle est praticable. Les Sauvages 
avoient autrefois cinq villages sur cette rivière, qui se sont 
destruitsparla guerre. Ils estiment qu'elle est belle à habiter. 
Je suis party sur le midy avec deux canots de ces Canadiens 
d'en haut, laissant M. du Guay pour attendre six de ces 
hommes, qui sont allés au fort y mener un de leurs gens à 
qui un fîisil a emporté le bras gauche^ que mon chirurgien 
luy a -coupé avec une scie faite d'un couteau, la gangrène y 
estant. Je suis venu coucher à quatre lieues du village. 

Le 2®, j'ay fait neuf lieues et suis venu coucher vis à vis 
de la première isle que l'on trouve montant dans le Missis- 
sipi, venant de la mer. 

Le i% j'ay rejoint mon frère et tous les autres canots, au 
nombre de trente pirogues, dans lesquelles j'ay trente hom- 
mes, et deux canots d'escorce huit, et les deux, que j'ay avec 
moy, quinze, et celuy du sieur du Guay, cinq, qui fait en 
tout cinquante huit hommes. 

Le 4«, à dix heures du matin, je me suis rendu au desbar- 
quement des Oumas, que j'ay reconnu estre esloigné des Bayo- 
goulas, par le portage, de vingt sept lieues; en suivant la 
rivière, de trente cinq lieues. J'avois fait prendre le devant 
à mon frère, qui estoit à leur village. Deux Oumas estoient 
venus me complimenter de la part de la nation, c'est-à-dire 



408 MARS 1700. PAIX ENTRE LES OUMAS ET LES BAYOGOULAS 

Le 5*, j'ay envoyé une partie de mon monde à Tautre des- 
barquement de ce village, qui est à vingt lieues au-dessus 
de celui-cy, et m'en suis allé au village, où je suis arrivé sur 
le midy avec six hommes et six Bayogoulas. Les Oumas ont 
envoyé au devant de moy deux chantres m' apporter le calu- 
met. Dans Pentreveue avec les anciens, leur parlant à leur 
manière, je leur ay tesmoigné le chagrin que j'avois de voir 
qu'ils fussent en guerre avec les Bayogoulas, après Talliance 
que nous avions faite ensemble Tannée dernière. Ils se sont 
défendus sur ce que ce n'estoient pas eux qui Tavoient com- 
mencée, mais les Bayogoulas; nonobstant cela, qu'ils ou- 
blioient toutes choses, me faisant le maistre de la paix. Je 
leur demanday les prisonniers qu'ils avoient des Bayogoulas, 
pour leur rendre, leur faisant un présent pour cela. Ils me 
dirent que leur manière estoit que les Bayogoulas, ayant com- 
mencé la guerre, dévoient leur venir chanter le calumet de 
paix et leur faire des présens pour ravoir leurs prisonniers. 
Je leur fis entendre que je le faisois pour les Bayogoulas, que 
je leur donnois ma parole que les chefs leur viendroient 
chanter la paix. Après plusieurs difficultés, ils me donnèrent 
leurs prisonniers, voyant que je me faschois de ce qu'ils me 
les refusoient. Je les donnay aux Bayogoulas qui les rem- 
menèrent. Il plut pendant le 6« et le 7®. 

La maladie du flux de ventre, qui avoit psté dans ce village, 
avoit destruit plus de la moitié du monde. Il y avoit chez eux 
près de quarante petits Taensas, qui les estoient venus voir 
et leur offrir leurs services contre les Bayogoulas. Ces Taen- 
sas sont errants, habitent ordinairement à trois jours à Touest 
de ce village; ils sont gens bien faits, qui vivent de chasse 



MARS 1700. D*IBERVILLE CHEZ LES OUMAS 409 

bœufs. Mon dessein estoit de prendre dans ce village dés 
guides pour monter dans la rivière de Marne ou de la Sa* 
blonnière. Ces Sauvages m'en avoient parlé Tannée dernière, 
et fait entendre qu'elle estoit belle, nie parlant des nations 
qui sont dessus, me disant y avoir esté, et aujourd'huy ils 
m'asseurèrent qu'elle n*est pas navigable, qu'elle est embar- 
rassée de bois. Quelque chose que j'aye peu faire, ils ne se 
sont pas voulu engager à me mener par là aux Cadodaquios, 
me disant qu'ils n'en sçavoient le chemin que par les grands 
Taensas, qui sont au dessus des Theloelles ou Nadchés, et 
que c'est par où ils y alloîent ordinairement, en faisant le 
chemin par terre. Quoyque cette rivière me paroisse belle, je 
n'ay osé entreprendre d'y aller sans guide, sur ce qu'elle fait 
plusieurs fourches, et j'ay cru qu'il estoit plus à propos 
d'aller aux Taensas et de là par terre aux Nadchitoes et Ca- 
dodaquios, où cette rivière passe, où je prendray là ou fairai 
faire des canots pour la descendre et la bien visiter. 

Le 8«,je suis venu au desbarquement d'en haut des Oumas, 
où une partie de mes canots sont. J'ay envoyé advertir les 
autres, dont le monde estoit resté à chasser à l'entrée de la 
rivière de Marne. Le chef du village et une partie de leurs 
hommes me sont venus apporter des farines de blé d'Inde. 

Le 9«, j'ay renvoyé une de mes pirogues avec dix hommes 
au fort et plusieurs choses qui me sont inutiles par terre. 
Tous mes canots m'ont joint, venant de la rivière de Marne, 
qui est à deux lieues au-dessous de ce desbarquement, qui 
n'est du village qu'à une lieue ou cinq quarts de lieue tous- 
jours par costeaux. Je donnay à ce village un Jemi-boisscau 
de blé pour semer et des pois, plusieurs pépins d'orange et 



410 MARS 1700. D IBERVILLE MONTE AUX NATCHEZ 

de dix lieues et demie. J'ay esté coucher à huit lieues de là. 
Montant aux Natchés, à cinq lieues du desbarquement des 
Oumas, je trouvay une isle d'environ quatre lieues de tour. 
Je passay par le petit chenal, qui est à droite en montant. 
Trois quarts de lieue au-dessous de ce petit chenal, il y a une 
petite rivière à droite. A deux lieues et demie de cette grande 
isle, il y en a une petite à gauche. Tout le pays que j'ay passé 
aujourd'huy noyé en beaucoup d'endroits de cinq et six pieds ; 
le pays n'est pas plus beau qu'en bas, j'entends le bord du 
fleuve. A une et deux lieues dans la profondeur, le pays pa* 
roîst fort haut. 

Le io«, j'ay continué de marcher; sur le midy j'ay trouvé 
deux isles de demi-lieue de long; c'est apparemment les trois 
chenaux dont parlent les relations de ce pays, qu'ils placent 
à soixante lieues de la mer, et nous à cent vingt-cinq. Je suis 
venu coucher à quinze lieues du desbarquement des Oumas. 
La rivière a serpenté beaucoup, courant au nord. 

Le II ®y je me suis rendu au desbarquement des Natchés, 
que je trouve esloigné des Oumas de dix-huit lieues. Une 
lieue au-dessous de ce desbarquement, il y a une isle de trois 
quarts de lieue de long. De cette isle jusqu'au desbarquement, 
j'ay trouvé plusieurs Sauvages, qui peschent des carpes dans 
le .fleuve, sur un petit eschafaud qui avance dans l'eau de 
sept à huit pieds. Ils m'ont vendu du poisson blanc fort petit, 
et des carpes très bonnes, d'un pied et demi de long. Estant 
arrivé au desbarquement, j'ay envoyé un homme advertir le 
chef de mon arrivée. Le frère du chef avec une vingtaine 
d'hommes est venu m'apporter le calumet de paix, et m'a 



MARS 1700. LE CHEF VIENT AU-DEVANT DE LUI 4II 

chemin, j'ay rencontré le chef qui venoit au-devant de moy, 
accompagné d'une vingtaine d'hommes assez bien faits. Le 
chef estoit fort malade d'un flux, qui est une maladie dont 
les Sauvages meurent presque tous. A nostre rencontre, ce 
chef m'a donné une petite croix blanche et une perle qui 
n'estoit nullement belle, et en a donné autant au père Jésuite, 
à mon frère et au sieur Duguay. 

Nous nous sommes rendus à sa cabane^ qui est élevée aune 
hauteur de dix pieds de haut, de terre rapportée, et large de 
vingt-cinq et longue de quarante-cinq. Auprès de là sont huit 
cabanes. Devant celle du chef est le temple, cela forme un 
rond un peu en ovale, et renferme une place d'environ deux 
cent cinquante pas de large et trois cents de long. Il passe au- 
près un ruisseau, d'où ils tirent leur eau. J'ay trouvé là une 
lettre de M. de Montigny, missionnaire des Taensas, qui en 
est parti depuis trois jours avec un Canadien pour retourner 
aux Taensas. Il marque avoir visité la plus grande partie des 
cabanes de cette nation, qu'il estime au nombre de quatre 
cents, dans l'espace de huit lieues de pays, sur le bord d^un 
ruisseau qui arrose ce pays. Il marque y avoir baptisé cent 
quatre-vingt-cinq enfants depuis une année jusqu'à quatre. 
Du dcsbarquement de la rivière on monte une coste d'environ 
cent cinquante toises, fort escarpée, couverte de bois franc. 
Estant dessus la coste, on trouve un pays de plaines, prairies, 
remplies de petits costeaux, en quelques endroits des bou- 
quets de bois, plusieurs de chesnes, et beaucoup de chemins 
qui se coupent, allant d'un hameau à l'autre ou à des caba- 
nes. Ceux qui ont parcouru trois ou quatre lieues à la ronde 
disent avoir trouvé partout le mesme pays, du bord de la 



412 MARS 1700. DIBERVILLE PART POUR LES TAENSAS 

pays de terre jaunastre, meslé d'un peu de petites pierres, 
jusqu'à une portée de canon de chez luy, où commence la terre 
grise, qui me paroist meilleure. Cette campagne ressemble 
assez à celle de France. Ce chef est un homme de cinq pieds 
trois ou quatre pouces de haut, assez maigre, d'une physio- 
nomie d'esprit. Il m'a paru le Sauvage le plus absolu que 
j'aye veu, aussi gueux que les autres, aussi bien que ses sujets, 
tous grands hommes bien faits, fort désœuvrés, nous mar- 
quant beaucoup d'amitié. Je leur ay fait un présent d'un 
fusil, de poudre et plomb, d'une couverte, d'un capot, de 
quelques haches, couteaux et rassades; un calumet suivant 
l'ordinaire de ceux qui vont visiter les autres. Cette langue 
est différente des Oumas. Il s'en est trouvé un de cettç nation 
qui laparloit. Nous nous sommes entendus par le moyen de 
mon frère qui commence à se faire entendre en Bayogoula, 
en Ouma, Chicacha, Colapissa, et les trois nations qui sont 
dans la branche du fleuve, qui n'est que la mesme, ont peu 
de différence. 

J'ay trouvé le desbarquement des Nadchés par 32 degrez 
i5 minutes nord, et du desbarquement d'en haut des Oumas 
à celuy des Nadchés, suivant les détours de la rivière, il y a 
dix-huit lieues et demie, et en droite ligne je trouve que le 
rumb de vent est le nord quart de nord-ouest et la distance 
de onze lieues, et à aller des déserts de l'un à l'autre village 
suivant les costeaux, environ cinq à six lieues. 

Le i2«, à six heures du matin, je suis parti dans un canot 
d'escorce avec six hommes, pour aller aux Taensas préparer 
toutes choses pour aller par les terres aux Cenis, laissant 



MARS 1700. M. DE MONTIGNY, MISSIONNAIRE 

commodément qu'aux Taensas. J'ay fait aujourd'huy < 
ron huit lieues trois quarts, et passé deux isies d'en\ 
demie lieue de long. Le pays est comme celuy que j'ay < 
passé, assez beau, qui noyé presque partout, ce que je 
sur le bord de la rivière en passant. Il y a moins de ca 
qu'entre les Oumas et les Nadchés. 

Le i3®, j'ay continué de monter la rivière, irouvan 
pareil pays qu'hier, la rivière plus droite. A midy, je me 
rendu au desbarquement des Taensas, à six lieues trois q\ 
de ma couchée, oti j'ay laissé mon canot et bagage et 1 
hommes à le garder, et m'en suis allé avec quatre pour 
gner un petit lac à une lieue de là, où on prend des a 
pour aller au village. Mes guides se sont esgarés, et 
n'avons pu gagner ce lac. Nous avons esté obligés de coi 
dehors sans souper, n'ayant porté avec nous que nos ar 
J'ay trouvé que du desbarquement des Nadchés à celuj 
Taensas, suivant la rivière, il y a environ quinze lieui 
demie, et en droite ligne d'un desbarquement à Tai 
j'ay trouvé le rumb de vent est-nord, quart de nord 
prenant 1 degré 1 5 minutes du nord, et la distance esti 
onze lieues un quart. Je trouvay le desbarquement desT 
sas estrepar 32 degrés 47 minutes nord. 

Le 14*^ au matin, nous nous sommes rendus au bor 
lac, où nous avons trouvé quatre Sauvages qui nous ; 
noient des canots, ayant entendu nos coups de fusil. I 
avons fait sur le lac environ deux lieues, et nous son 
rendus au village à midi, où j'ay trouvé M. de Monti 
missionnaire, ayant deux François avec luy. Il s'est fait 
tir là une maison et se prépare à y faire une église. Il p 

:— j .«-^ - • . _-i j I» 



414 MARS 1700. ENFANTS TAENSAS JETÉS DANS LE FEU 

deux lieues, sur le bord du lac. Il y a dans cet endroit un 
temple assez beau. Cette nation a été autrefois nombreuse, 
mais à présent ils ne sont pas plus de trois cents hommes. Ils 
ont de très grands déserts et le terrain fort beau, qui ne noyé 
point, sur le bord de ce lac, qui peut avoir de large un quart 
de lieue, et de lai^e quatre lieues et demie venant du nord- 
est, faisant le tour jusqu'à Touest. Le gros de ce village est 
environ à deux lieues du bout venant de la rivière du Mis- 
sissipi et vis-à-vis d*une petite qui a de large cent pas, sur le 
bord de laquelle il y a quelques cabanes sauvages. 

Je raisonnay avec ces Sauvages des nations qui sont à 
l'ouest d'eux et de la rivière de Marne, surtout avec un Sau- 
vage Ouatchita, qui avoit été aux Cadodaquio et à des esta- 
blissements espagnols. Il fait les chemins fort difficiles, le 
tout par terre ; je luy ay demande s'il voudroit nous y con- 
duire, à quoy il a consenti, après luy avoir promis de le bien 
payer. M. de Montigny me servoit d'interprète, qui les en- 
gagea à faire ce que je souhaite d*eux. 

Le i5*, je m'en suis retourné avec M. de Montigny au 
desbarquement, où j'avois laissé mon canot pour y attendre 
mon frère et tous mes gens. 

Les i6« et 17* il a plu et tonné beaucoup, la nuit du i6* au 
1 7* la foudre est tombée sur le temple des Taensas et y a 
mis le feu qui Ta entièrement bruslé. Ces Sauvages, pour 
apaiser l'esprit, qu'ils disent estre fasché, jetèrent cmq petits 
enfans au maillot dans le feu du temple. Ils y en auroient 
jeté plusieurs autres sans trois François qui y accoururent 
et les en empeschèrent. Un vieillard de soixante-cinq années 






LES FRANÇAIS ARRÊTENT DES SACRIFICES HUMAINS 4l5 

pour les offrir à TEsprit en sacrifice pour Tapaiser. » Ce que 
cinq de ces femmes firent, iuy apportant leurs enfans, qu^il 
prenoit et les jetoit au milieu de ces flammes. L^action de ces 
femmes a esté regardée d'eux comme une des plus belles que 
Ton puisse faire, de manière qu'elles suivirent ce vieillard, qui 
les amena en cérémonie à la cabane de celuy qui devoit estre 
£GÛt chef de la nation, car il y avoit peu que le chef estoit 
mort. Ils avoient coustume, à la mort de leur chef, de tuer 
quinze ou vingt hommes ou femmes pour l'accompagner, 
disent-ils, dans Tautre monde et le servir. Plusieurs, à ce que 
Ton dit, sont ravis d'estre de ce nombre. Je doute fort de 
cela. Ce vieillard, dont j'ay parlé ci-dessus, disoit que PEs- 
prit s'estoit fasché, parce qu'à la mort du dernier chef on 
n^avoit tué personne pour l'accompagner, et qu'il estoit Iuy- 
mesme fasché, quMl faisoit brusler le temple, accusant les 
François, que c^estoient eux qui estoient cause de ce mal- 
heur, parce que M. de Montigny, s^estant trouvé au village à 
la mort du chef, avoit empesché que Ton ne tuast personne, 
de quoy tout le monde de la nation parut fort content, hors 
ce grand prestre. Ces femmes sanctifiées et consacrées à FEs- 
prit par Taction qu'elles venoient de faire, c'est comme les 
nomment plusieurs de ces Sauvages, estant menées chez le 
prétendant à la couronne, furent caressées, fon louées des 
anciens, et on les revestit chacune d'une couverture blanche, 
qu'ils font d'escorce de meurier, et on leur mit à chacune une 
grande plume sur la teste, et parurent toute la journée à l'en- 
trée de la cabane du chef, assises sur des nattes de cannes, 
destinant cette cabane pour servir de temple, où le feu fut 
allumé, comme ils ont coustume de faire. 



4l6 MARS 1700. CÉRÉMONIE DEVANV LE TEMPLE 

lard la passèrent à chanter dans la cabane du nouveau chef, 
et le jour elles restoient aux costez de la porte, en veue de 
tous les passants. 

Le 18*, il a plu une partie du jour; mon frère est arrivé 
sur le soir et tout mon monde. 

Le 19*, mon frère et le sieur de Saint-Denis s'estant pré- 
parés à partir avec vingt hommes pour aller par les terres 
aux Senis, je n'ay pu faire ce voyage à cause d'une douleur 
de genoux qui m'empesche de marcher. 

Le 20®, j'ay esté au village avec mon frère et ces vingt 
hommes. J'ai fait partir M. du Guay dans un canot pour re- 
tourner au fort et de là aux vaisseaux advertir de mon retour. 
Sur les six heures du soir le grand prestre Sauvage a con- 
tinué de faire une cérémonie devant le nouveau temple, qu'il 
a faite tous les jours depuis que l'autre est bruslé, laquelle 
cérémonie a duré huit jours de suite. Trois jeunes gens , de 
vingt années, apportèrent chacun un fagot de branches de bois 
sec, qu'ils mirent devant la porte du temple, esloigné de dix 
pas. Un homme de cinquante années environ, qui avoit soin 
de la garde de ce temple, vint avec un flambeau de canne, 
et accommoda ce bois l'un sur l'autre pour le faire brusler. 
facilement. Après quoy il fut dans le temple allumer son 
flambeau au feu, quiy brusle toujours, et s'en vint auprès du 
fagot de bois, où le grand prestre le voyant, qui estoit à 
trente pas de là, à la porte de la cabane du chef, s'en vint d'un 
pas grave, tenant un oreiller de plume, couvert de cuir, assez 
gros, à la main gauche, et un petit baston à la droite, dont il 
frappoit sur l'oreiller, comme pour marquer la cadence d'une 

^Unncr\r\ nn'il rhnnmît Tl é»<îtnit Riiivv des rînn femmp!s niiî 



MARS 1700. l'abbé de MONTIGNY va s'ÉTABLIR AUX NATCHEZ 417 

avec les deux mains un paquet de mousse mouillée, qui est 
en ce pays là comme une filasse. Estant rendu près du fagot 
de bois, celuy qui y estoit l'alluma, et l'ancien, avec les femmes, 
en fit trois fois le tour, toujours chantant, après quoy elles se 
jetèrent sur le feu, frappant dessus avec leur mousse mouil- 
lée pour Testeindre. Ce qu'ayant fait, le vieillard s'en retourna, 
et elles s'en furent se laver dans le lac devant tout le monde 
qui les voulut regarder, et s'en vinrent à la cabane du chef, 
où, jointes au vieillard, elles chantèrent toute la nuit pendant 
les huit jours. Quelques-unes de ces femmes, marchant au- 
tour de ce feu, voulurent rire et dire quelque chose, dont le 
vieillard les reprit sévèrement. 

Le 21% il a plu une partie du jour; mon frère n'a pu partir. 
Je me suis rendu à mes canots, où j'ay fait porter toutes les 
affaires de M. de Montigny, qui vient s'esiablir aux Nadchés, 
sans abandonner les Taensas, où il doit mettre un mission- 
naire qu'il attendoit du Canada. 

Le 22*, M. de Montigny m'a joint sur le midy, ayant veu 
partir mon frère sur les huit heures du matin avec un 
Chaouanon, un Ouachita, qui est son guide, et six Taensas, 
qu'il luy a fait donner pour luy aydcr à porter son bagage. 

Je suis party sur le midi et suis venu coucher au desbar- 
quement des Nadchés, sur les neuf heures du soir, où j'ay 
trouvé mes trois pirogues, que je fis partir hier. 

Le 23«, j'ay esté au village avec M. de Montigny, voulant 
parler au chef sur la guerre qu'ils ont avec les Chicachas. 
J'ay trouvé ce chef mourant et tous ses gens en tristesse-, ils 
ont paru fort aises de voir M. de Montigny s'establir avec 
eux, où je Tay laissé avec ses deux valets, et suis party sur les 



41 8 MARS 1700. TONTY REMONTE AUX ILLINOIS 

Le 24% j'ay rencontré M. Le Sueur à six lieues au dessus 
des Oumas, avec ma felouque chargée de tous ses cfiFers. Je 
la luy ay laissée, ne pouvant pas monter cette année, sans cela, 
que très difficilement. Je luy ay aussi fait donner un grand 
canot d'escorce de ces Canadiens descendus d'en haut, leur 
promettant de leur donner une pirogue légère à la place. 
Je luy ay laissé mon maistre de felouque, et donné un ordre 
pour prendre un Canadien dans une pirogue, qu'il doit ren- 
contrer, en ayant manqué une, qui doit passer la nuit où il y 
en avoit trois que je lui mandois de prendre. Il n'enunène 
avec luy que cinq de mes gens. Je me suis rendu, sur le soir, 
au desbarquement d'en haut des Oumas, où j'ay trouvé 
M. de Tonty et le sieur de La Ronde. 

Ne voyant point d'apparence de pouvoir faire prendre ces 
Anglois qui sont aux Chicachas, estant plusieurs, au rap- 
port des Taensas qui en arrîvoient, j'ay fait partir sur le 
champ le sieur de La Ronde pour aller aux vaisseaux avec 
quatre hommes, pour advertir que Ton ne m'envoyast pas 
les bestiaux que j'avois demandés, par le lac de Pontchar- 
train, dans le Mississipi, y voyant trop de difficultés pour les 
mener de là au fort. 

Le 25* au matin, je suis party pour les Bayogoulas. Le 
Père Jésuite laissant aux Oumas son valet pour y bastîr une 
église, M. de Tonty s'en retourne aux Illinois. Je l'ay chargé 
de quelques présents pour faire aux Tonicas et au chef des 
Chicachas qui y doivent venir, leur voulant faire parler là 
par le moyen de M. Davion, missionnaire* J'ay chargé 
M. de Tonty de leur dire que nous estions habités sur le 
Mississipi, amis de toutes les nations des environs, avec les- 



MARS 1700. D IBERVILLE AU FORT DU MISSISSIPI 419 

tenoit qu'à eux d*en faire autant et d'estre de nos amis, en 
cessant de faire la guerre aux Nadchés et aux Colapissas et 
Chaquitas ; que, sHls nefaisoient la paix avec eux, j'allois 
armer ces nations de fusils, comme ils en avoient, par le 
moyen desquels ils ne pourroient résister à tant de Sauvages 
armés contre eux, au lieu que, faisant la paix avec ces nations, 
nous serions tous amis, ne faisant qu'un, ce qui leur seroit 
avantageux parle commerce qu'ils pourroient faire avec nous, 
qui leur donnerions à un quart meilleur marché les marchan- 
dises que ne faisoientles Anglois, qui ne prennent d'euxque les 
peaux de chevreuil, tandis que nous, nous prendrions les peaux 
de bœuf, dont ils ont une grande quantité et ne font rien. 

Le 26^, je me suis rendu aux Bayogoulas, à dix heures 
du matin, où je trouvay deux de ces voyageurs qui y estoient 
restés à garder leurs bagages. Quatre de ces gens sont 
avec mon frère, et les autres avec moy, qui sont dans le des- 
sein de descendre au fort et d'aller aux vaisseaux pour y 
trafiquer le peu de castors qu'ils ont, qui me paroist en bien 
petit nombre. Je suis parti du village à midy avec mon frère 
de Chasteaugay et un homme, pour aller au fort en canot 
d'escorce, où je me suis rendu le 27% à neuf heures du soir, 
ayant fait quarante*deux lieues en trente-quatre heures de 
marche. J'y ay trouve le sieur Duguay, arrivé depuis huit 
heures. Je me vais disposer à partir pour les vaisseaux, où 
je me vais rendre pour aller courir la coste à l'ouest jusqu'au 
i5« de may, mon frère ne devant pas revenir plustost, luy 
ayant donné du temps mesme jusqu'au 25®. 

Le 28®, j'ay esté visiter une rivière qui est à un quart de 
lieue derrière le fort, que j'ay trouvée d'eau douce, large 



420 MARS 1700. INDISPOSITION DE D IBERVILLE 

bords de prairies, qui noyent aux grandes eaux. Elles m'ont 
paru assez sèches pour une saison comme celle -cy, où il 
pleut souvent. Le travail du fort a peu avancé; la plus 
grande partie des hommes que j'y avois laissés ont esté 
malades. Le bled qu'ils ont semé est fort beau, aussi bien 
que les pois. 

Le29«, j'ay envoyé le sieur Duguay avec un canot d'escorce 
et trois hommes, pour aller aux vaisseaux par cette rivière 
devant tomber à la mer assez près de la rade, et moy, je suis 
party aussi dans un canot avec deux hommes, pour aller aux 
vaisseaux par le portage, qui est à deux lieues au-dessus du 
fort. Je trouvay le portage si mauvais que j'ay esté obligé de 
m'en revenir avec la fièvre, que j'ay assez forte. 

Le 3o*, la fièvre m'a continué. Je n'ay pas esté en estât 
d'aller aux vaisseaux. J'ay esté obligé d'y envoyer le sieur de 
Maltot dans mon canot d'escorce, pour advertir MM. de Sau- 
voUe et de Ricouart de mon indisposition, et d'envoyer par 
le traversier, quand il sera de retour de Pensacola, les bes- 
tiaux que je demande et les autres choses. 

Le 3 1 *, le traversier et la felouque sont arrivés au fort, 
venant du bord, d'où il y a trente-six heures qu'ils sont 
partis. Ils m'ont amené cinq vaches, un taureau, un veau et 
douze cochons, et des coqs d'Inde, et beaucoup d'autres choses 
que j'avois demandées. Ils me donnent advis de l'arrivée du 
gouverneur de Pensacola dans la rade, le 23« mars, avec un 
navire de vingt-quatre canons et cent quarante hommes, une 
balandre de six canons et quarante hommes, et une chaloupe 
de sixpierriers et vingt hommes. Il est reparty le 27*. Ils me 



MARS 1700. PROTESTATION DES ESPAGNOLS 421 

que nous fussions de la part de quelque compagnie; qu^es- 
tant de la part des testes couronnées, il avoit ordre de ne leur 
rîenfaire. Il avoit trouvé le traversier, que j'envoyois à Pensa- 
cola et à Apalache, vis-à-vis de la Mobile, qui luy avoit rendu 
mes lettres, et il luy avoit dit qu'il n'avoit que faire d'aller à 
Apalache, que le gouverneur qui y estoit relevoit de luy, que 
sa commission estoit faite et qu'il s'en pouvoit retourner. Ce 
gouverneur m'a laissé par escrit une opposition aux establis- 
semens que je fais, disant que c'est aller contre la bonne 
intelligence qui se trouve entre les deux Couronnes que de 
venir prendre un pays qui appartient au Roy d*Espagne et 
est du gouvernement du vice-roy du Mexique; qu'il doit en 
informer incessamment, me priant de ne point faire d'autres 
establîssemens en ces contrées jusqu'à ce que son Roy en 
soit informé, le tout, autant que nous pouvons déchiffrer une 
copie assez mal faite que M. de Surgère m*a laissée, ayant 
emporté l'original et la response du gouverneur aux lettres 
que je lui escrivois par le traversier sans m'en avoir laissé 
de copie. 

Ce gouverneur est venu à nos vaisseaux, où il a esté ré- 
galé magnifiquement, et on luy a fait beaucoup d'honneur. 
Ils ont assez fait connoistre qu'ils ne gardoient Pensacola 
que parce que nous estions à cette coste, où ils ne croyent 
pas que nous puissions rester, n'y ayant point d'autre port que 
Pensacola, qui ne vaut rien, qu'ils abandonneroient si nous 
nous retirions, à ce qu'ils disent. 

Je ne doute pas que leur dessein ne fust de nous chasser 
de cette coste et de destruire notre establissement. Ils s'es- 



422 AVRIL 1700. LA FIEVRE DE d'IBERVILLE CONTINUE 

sonder à vingt-huit lieues à ouest-sur-ouest de la rivière, et 
n'a trouvé qu'une coste plate. 

Le i*'', le sieur du Guay est revenu, n'ayant pu aller à la 
mer, ayant pris une fourche dans un lac qui Ta mené dans 
la profondeur. 

Le 2®, je Pay renvoyé à bord, et mon frère de Chasteaugay 
et six de mes matelots dans la felouque. La fièvre me con- 
tinue tousjours. 

Les 5« et 6«, les vents ont esté au sud, fort gros. Avec les 
grandes mers, Teau a monté et couvert la terre de deux 
doigts, en plusieurs endroits, cela pendant trois heures que la 
marée monte, dont on s'aperçoit tous les jours. A l'ordinaire, 
elle monte et baisse d'un pied. Plusieurs Canadiens des Illi- 
nois sont venus à l'establissement. 

Le7«,le Père Jésuite est arrivé des Bayogoulas, où il estoit 
resté à faire une église, avec un de ses valets et un homme 
que je luy avois laissé pour luy aider. Le sieur de La Ronde 
est aussi arrivé dans un canot d'escorce, venant du vaisseau, 
d'où il est parti il y a trois jours et demi. Les grandes eaux ont 
empesché depuis quatre jours de travailler; la terre est si hu- 
mide que ce n'est que de la boue. Les eaux n'ont point monté 
dans le terrain, qui est esloigné de trois cents pas de la rivière. 

Le 9«, il a fait un gros vent de sud et beaucoup de pluye; 
les eaux ont mopté trois doigts sur la terre en beaucoup d'en- 
droits. Les Canadiens sont repartis pour les Illinois, hors 
quatre. Je leur ay donné à chacun quarante-cinq livres de 
poudre, en payement du temps qu'ils ont servi et pour le 
payement de leurs canots qui ont esté gastés. J'ay envoyé par 



AVRIL 1700. LA RONDE LAISSÉ AU FORT DU MISSISSIPI 423 

Le 1 3* au soir, je suis parti à neuf heures dans le traver- 
sier, laissant au fort pour y commander le sieur La Ronde, 
garde marine, en attendant le sieur de Maltot. J^ay aussi fait 
partir deux canots d'escorce pour la rivière qui passe derrière 
le fort, pour suivre deux sorties qui vont à la mer et voir si 
elles tombent loin des vaisseaux. J^ay attendu inutilement des 
Sauvages auxquels j'ay donné deux fusils pour chasser aux 
bœufs et attraper des petits veaux; ils sont vingt hommes 
que j'ay engagés d*en prendre, leur promettant un fusil à 
chaque.' Je crois que les grandes eaux auront fait retirer ces 
animaux dans les pays hauts, qui sont loin. J'ay laissé à ce 
fort, pour y travailler, quinze hommes. 

Le 14®, depuis neuf heures du soir, j*ay dérivé toute la 
nuit. De calme, je me suis rendu à midy à la sortie de la ri- 
vière; y 'o^ suivi la mesme passe par otifavois entré, estant 
la meilleure. Tous ces rochers qui sont hors de Teau ne 
sont que de vase assez dure pour résister à la mer; ceux qui 
sont à fleur d'eau sont d*une vase un peu plus molle. Sortant 
à la dérive, j'eschouay de travers sur un ; le bastiment est venu 
sur le costé et a passé sans résistance, emportant la vase. Le 
plomb enfonce dedans d'unpied. J'ay fait enfoncer une perche 
plus de trois pieds dedans sans trouver le dur. De l'entrée 
de la rivière, j'ay fait le nord-nord-ouest huit iieues, et me 
suis rendu à l'isle Saint-Pierre, auprès de laquelle j'ay trouvé 
trente pieds d'eau au sur-ouest, au sud, à Test, au nord-est 
et au nord; mais à cinq quarts de lieue au large il n'y a que 
treize et quatorze pieds d'eau. De cette isle, j'ay fait l'est-sud- 
est pour passer la pointe des isles qui sont au sud de l'isle 
de la Chandeleur, qui est distante de l'isle Saint-Pierre de 



424 AVRIL I 700. NAUFRAGE DU GOUVERNEUR DE PENSACOLA 

Le i5^, à dix heures du matin, je me suis rendu au vais- 
seau, ayant suivi les isles de la Chandeleur tout le long, par 
quinze pieds d'eau. J'ay sceu de M. de Ricouart que la Gironde 
estoit partie le 3* avril, que le navire espagnol s'estoit perdu 
sur risle de la Chandeleur le 3o^, la nuit. Le gouverneur et 
cent quarante hommes d'équipage s'estoient sauvés sur Tisle 
dans leur chaloupe, avec laquelle le gouverneur s'estoit 
rendu au vaisseau d'où Ton avoit envoyé aussitost quérir sur 
risle tous les Espagnols, et envoyé à Pensacola une chaloupe 
pour les advertir de venir avec leur balandre et leurs autres 
chaloupes quérir une partie du monde. Le gouverneur s'en 
alla à Pensacola avec tout son monde le 10^, dans la felou- 
que et la biscayenne, et sa balandre et pinasse. MM. Des- 
jourdy et de la Hautemaison les ont esté conduire et sont 
revenus aux vaisseaux le 17*; ils n'ont pas remarqué à ce fort 
plus de deux cent cinquante hommes, du nombre desquels sont 
quarante à cinquante forçats. Plusieurs en estoient désertés 
depuis le départ du gouverneur. Ils y manquent de vivres 
et paroissent bien misérables ; pour la vie, ils n*y ont 
aucun rafraischissement. Leur fort est peu de chose. Ce nau- 
frage ne nous a pas enrichis, car il a fallu aider ces messieurs 
les Espagnols de hardes et autres choses, ayant tout perdu. 

Le 1 8«, mes deux canots d'escorce sont arrivés du Missis- 
sipi et ont esté arrestés deux jours en chemin par les vents 
contraires. Ils ont tombé à la mer à douze lieues des navires; 
cette rivière se perd dans les lacs et bayes d'eau salée, où 
il ri y a que deux et trois pieds cTeau. 

Le 20^, je suis parti du bord dans la felouque avec M. de 



AVRIL 1700. RIV. DES PASCOBOULAS, VILLAGE DES BILOXI 425 

entre Tisle du Massacre et Tisle qui est à Test de celle du 
Mouillage, et entre terre et ces îsles, et voir s'il ne se trouve- 
roit point de rade meilleure que celle-cy. 

Le 25* au matin, les vents de sud-est ayant cessé, qui m'ont 
arresté au fort, je suis parti, sur les sept heures, dans la 
felouque et avec un canot d'escorce, pour aller sonder le dedans 
de la rivière de Pascoboula et la visiter, et voir s'il ne seroit 
pas facile de creuser une passe sur la barre qui est à l'entrée. 
Je laîssay ordre à M. de Sauvolle d aller aux Colapissas y 
faire la pesche aux perles. 

Sur les six heures du soir, je me suis rendu à deux lieues 
dans la rivière, où j'ay campé sur un fort haut costeau cou- 
vert de pins. Je n'ay pas pu examiner l'entrée à cause d'un 
assez gros vent de sud qu'il fait. 

Le 26*, le vent du sud continue ; j'ay monté dans la rivière 
environ quatre lieues et demie; je me suis rendu au village 
des Biloxys, où j'ay couché. Ce village est abandonné, cette 
nation estant destruiie depuis deux années par les maladies. 
A deux lieues au-dessous de ce village, on commence à trou- 
ver beaucoup de déserts assez près les uns des autres sur les 
deux bords de la rivière. Les Sauvages rapportent que cette 
nation estoit autrefois assez nombreuse. Il ne m'a pas paru 
qu'il y eust dans ce village plus de trente à quarante cabanes, 
faites en long, et les combles, comme nous faisons les nostres, 
couverts d'escorce d'arbre. Elles estoient toutes à un estage, 
d'environ huit pieds de haut, fait de bousillage. Il n'y en 
reste que trois; les autres sont bruslées. Le village estoit en- 
touré de pieux de huit pieds de haut, de dix-huit pouces en- 
viron de grosseur. Il v reste encore trois cuérites carrées de 



426 AVRIL 1700. d'iBERVILLE MONTE LA RIVIERE 

haut sur des piliers; le costé, fait de bousillage de terre mes- 
lée avec du foin, espais de huit pouces, bien couvert. Il y 
avoit plusieurs meurtrières pour tirer leurs flesches. Il me pa- 
roist qu'il y avoit une guérite à chaque angle, et une au mi- 
lieu des courtines ; cela estoit suflSsamment fort pour se dé- 
fendre contre des ennemis qui n'ont que des flèches. Du bord 
de la mer, pendant quatre lieues, la rivière passe dans des 
prairies qui noyent aux grandes eaux; les terres élevées en 
sont esloignées de demi-lieue en des endroits, et plus, selon 
les détours qu'elle fait, approche plus de Test ou du ouest, 
car elle va au nofd. A deux lieues au-dessous de ce village, 
les bois commencent à estre grands : il y a beaucoup de 
chesnes, de peupliers, de cèdres. Ces terres et celles du vil- 
lage noyent au printemps, aux grosses eaux, pendant quel- 
ques jours. 

Le 27®, j'ay continué de monter la rivière, dans laquelle il 
y a beaucoup de courants et qui serpente du nord à Test et 
du nord à Touest. Elle peut avoir deux cents pas de large et 
estre profonde de quinze pieds. Je trouvay plusieurs petites 
rivières qui tombent dedans. Il y a presque tout le long des 
déserts abandonnés, dans lesquels les cannes sont revenues; 
les terres y paroissent grises, meslées d*un peu de sable. Le 
pays est couvert de fort beaux bois de chesnes, peupliers, 
copals, érables, cèdres. Je peux avoir fait aujourd'huy quatre 
lieues et demie. A six heures du soir, j'ay campé à gauche 
de la rivière ; il y a beaucoup plu cette nuit. 

Le 28*, j'ay continué de monter, trouvant la rivière tous- 
jours de mesme largeur, plusieurs branches d'un bord et de 

rfliitTP- pf hé»flnrniin de désertai nhandrinné*; J'nv fait niiîmir- 



AVRIL 1700. VILLAGE DBS PASCOBOULAS 427 

du soir, à une cabane à gauche en montant, où j^ay trouvé 
deux Sauvages et trois femmes qui ensemençoient du blé 
d'Inde et des fèves. Il n'y a pas plus de huit jours que les 
eaux sont baissées et retirées de dessus la terre; elles ont 
monté cette année beaucoup. Les Sauvages nous marquent 
qu'elles n'ont pas coustume de monter toutes les années 
comme cela. Ces Sauvages s'en sont allés à leur village de 
Pascoboula, qui n'est qu'à deux lieues plus haut. 

Le 29®, je me suis rendu, sur les sept heures du matin, au 
village, dans lequel il y a environ vingt familles. Cette nation 
a été destruite, comme l'autre, par les maladies; le peu qui 
en est resté sont gens bien faits, surtout les femmes ; elles sont 
les mieux faites que j'aye veues dans ce pays. Ayant sceu que 
je devois venir à leur village, ils m'avoient fait une cabane 
toute neuve. On va de ce village au fort en un jour par terre. 
J ay beaucoup raisonné avec eux du pays des Chaquitas et 
de cette nation, qui a plus de cinquante villages. De la 
manière qu'ils en parlent, il faut qu'il y ait plus de six mille 
hommes; ils sont à cinq jours de marche de ce village, droit 
au nord. Le village de la Mobile est à trois jours d'icy, au 
nord-est ; il y a, dans ce village, trois cents hommes. Les 
Tohomés en sont à une journée, sur la mesme rivière de la 
Mobile, et sont trois cents hommes. 

Le 3o% à huit heures du matin, je suis parti de ce village 
pour m'en retourner au fort. J'ay laissé à ce village deux de 
mes gens pour aller, avec le chef de cette nation et son frère, 
aux Chaquitas et aux Tohomés et à la Mobile, auxquels j'en- 
voye, à chacun, un présent, les invitant de venir me voir, 
voulant estre de leurs amis. Je suis venu coucher à deux lieues 



4^8 MAI 1700. COLAPISSAS 

Le i**" du mois, j'ay sondé toutes les entrées de cette 
rivière, qui se perd, à une demi-lieue de la mer, dans plusieurs 
isles, qui sont autant de chenaux dans lesquels on ne trouve 
que deux ou trois pieds d'eau. Il n'est pas possible d'y faire 
une entrée pour des barques. J'ay ramené avec moy trois 
hommes que j'avois menés pour ensemencer le désert du 
village des Biloxys, ces hommes estant retombés malades 
des fièvres, qu'ils ont depuis France que je les ay embarqués 
malades. Je me suis rendu à bord à deux heures après 
midi. 

Le 5^, le traversier est revenu ; il a trouvé dans la passe, 
entre l'isle du Massacre et celle qui est à l'est d'icy, vingt-cinq 
et trente pieds d'eau, l'isle fort saine ; mais, à trois quarts de 
lieue au large de cette passe, il a trouvé un banc sur lequel 
il n'y a que quinze pieds. 

Le 9« au matin, M. Levasseur-Russouelle est arrivé avec 
une biscayenne, venant des Colapissas, dont il a amené le 
chef et sa femme, et douze de ses gens. M. de Sauvole est 
allé au fort en canot d'escorce. Ils ont esté à ce village par 
terre de la baye de Saint-Louis, où ils avoient quitté leurs 
chaloupes et canots. Ils ont trouvé un très mauvais chemin, 
les eaux ayant desbordé par dessus toutes les rivières et ruis- 
seaux. M. de Sauvole y a perdu son valet, qui s'est noyé 
passant une rivière à la nage. Ils ont trouvé beaucoup de 
bœufs en y allant, et ont apporté les peaux de deux vaches 
qu'ils avoient tuées près des chaloupes. Ils n'ont pu faire 
pescher des perks, les eaux estant trop grosses; elles se 
prennent dans les rivières. J'ay fait partir le traversier pour 
aller au fort du Mississioi, où ie crois aue mon frère doit 



MAI 1700. TOHOMÉS. CHACTAS. RETOUR DE BIENVILLE 429 

vent rester au fort des Biloxis. Les vents sont au nord 
depuis deux jours; il fait assez de froid. 

Le 10% les vents ont resté au nord. Je n'ay pu envoyer les 
Sauvages. 

Le 1 1«, je les ay envoyés au fort, d'où ils doivent s*en 
retourner. 

Le 16®, M. de Sauvole est venu à bord et a mené avec luy 
deux Chaquitas et deux Tohomés. Mes gens n'ont esté qu'au 
village des Tohomés, où ils ont trouvé des Chaquitas ; de là, 
ils s'en sont venus à cause des grosses eaux. Ils ont passé au 
village de la Mobile, où ils ont veu huit Espagnols déserteurs, 
qui sont bien maltraités chez ces Sauvages. 

Le 1 7«, j'ay renvoyé ces Sauvages, Surfaisant à chacun un 
présent ; j'en ay envoyé un au chef de la nation des Cha- 
quitas et l'ay convié de venir au fort. Cette nation a guerre 
contre toutes les autres nations qui sont au nord et à l'est 
d'eux, alliées des Anglois, qui sont armées de fusils. 

Le 18*, M. de Bien ville arrive sur le midi avec deux canots 
d'escorce et sept hommes, portant des Taensas, Il a trouvé 
les chemins si mauvais et si remplis d'eau qu'il n'a pu aller 
qu'au village des Yatachés, d'où il est revenu et a ramené 
avec luy un Cenis et un Souchitiony. J'ay mis la copie de son 
journal à la fin de celuy-cy, où il marque ce qu'il a veu et 
appris des Sauvages. J'apprends par luy que les Bayogoulas 
avoient tous tué les Mougoulaschas, et avoient appelé à leur 
place plusieurs familles des Colapissas et Tioux, qui se sont 
emparées de leurs champs et cabanes. Cela nous donnera un 
beau droit sur la plus-part de ce village, qui appartenoit aux 
Mougoulaschas, desquels j'ay acheté plusieurs places ; le chef 



43o MAI 1700. ANGLAIS CONDUITS AUX AKANSAS PAR COUTURE 

places où il avoit autrefois des villages, du costé de la 
mer. 

Le .19*, M. de Montigny et Davion arrivent avec un chef 
des Nadchés et douze hommes de ses gens et deux chefs des 
Tonicas et deux de leurs gens. J'apprends par M. Davion que 
des Akansas, venus aux Tonicas le 20* avril, luy ont dit que 
plusieurs Anglois estoient venus en commerce au village des 
Akansas, le mois de février, leur avoient fait présent de trente 
fusils et poudre et balles et autres marchandises, et les avoient 
engagés à aller faire la guerre aux Choquichoumans, qui est 
une nation des Chicachas, amis des Anglois qui sont aux 
Chicachas, à quarante lieues des Tonicas. Les Anglois atten- 
doient le retour du party des Akansas, que nous avons sceu 
avoir esté battus par les Choquichoumans ; les Anglois sont 
venus en canot aux Akansas par la rivière Ouabache. Ils 
s'informèrent fort où estoient les missionnaires qu'ils avoient 
advis du Canada qui y estoient venus s'y establir. Ils y estoient 
conduits par un nommé Couture, François déserteur, qui 
avoit demeuré plusieurs années à un establissement que M. de 
Tonty y avoit fait. M. de Tontym'escrit avoirtrouvé, en arri- 
vant aux Tonicas, le neveu du chef des Chicachas, que les 
anciens des villages de cette nation avoient envoyé pour voir 
ce que Ton leur vouloit dire, en l'absence de son oncle, qui 
estoit allé en party de guerre, avec six cents hommes, sur les 
Chaquitas* Il luy a parlé de l'alliance, qu'il avoit faite avec 
les François autrefois, qu'il estoit bon de la renouveler, que 
pour cela il falloit que le chef descendist au printemps aux 
establissemens françois, où il verroit tous les chefs des nations 
dp re navs. desauels nous sommes amis. Il luv fit nrésent 



MAI 1700. AVIS DONNÉS PAR DES DÉSERTEURS DE PENSACOLA 48 1 

Le 2i«, j'ay envoyé ces Sauvages au fort par le traversier 
armé du Mississipi. 

Le 25«, j'ay esté au fort pour y régler bien des choses. J'ay 
fait un présent à ces Sauvages, et les ay renvoyés dans une 
chaloupe au portage avec M. Davion, où ils doivent passer 
un canot, et de là descendre au fort du Mississipi, où sont 
leurs canots. M. de Montigny passe en France avec moy; les 
huit Espagnols que mes gens avoient veus au village de la 
Mobile sont arrivés au fort, conduits par des Sauvages. Ils ont 
déserté de Pensacola, au commencement de mars, dans le 
dessein de gagner le Nouveau-Mexique ; ils m'ont asseuré que 
le gouverneur estoit parti de son fort pour venir se rendre 
maistre du nostre et nous faire retirer et s'y establir, s'il 
trouvoit le lieu beau ; on le devoit faire ailleurs, ils ne sçavent 
pas où. Ils croyent que c'estoit à la rivière de Palissade, qui 
est le Mississipi* 

Le 27*, je suis revenu à bord. 

Le 28% je suis sorti de la rade en me touanl et louvoyant, 
les vents estant au sud- sud-est et surouest, où ils sont depuis 
dix jours sans changer. 



II 



Copie du Journal du Voyage de M. de Bienville des Taensas 
au village des Yatachés, par les terres. (22 mars-i8 mai 
1700.) 

L^ 22* de mars, je suis party du village sur les neuf heures 
du matin, avec vingt-deux Canadiens, six Taensas et un 
Ouachita. Je marchay tout le jour, dans un pays noyé, dans 
Teau jusqu'à moitié jambes et aux genoux. Sur le soir, je me 
suis rendu sur le bord d'une petite rivière de soixante-dix pas 
de large et fort profonde, distante des Taensas de quatre 
lieues et demie à l'ouest. Je trouvay là les Ouachîtas avec plu- 
sieurs canots en partie chargés de sel. Ils abandonnent leur 
village pour aller demeurer aux Taensas. Ils sont venus de 
chez eux par de petites rivières, praticables dans les eaux 
hautes. 

Le 23« au matin, j'ay passé cette rivière dans les canots de 
ces Sauvages. A demi-lieue de là, à Touest, j'ay trouvé une 
rivière de trente pas de large, qui couroit nord et sud; beau- 
coup de courant, que j'ay eu de la peine à passer, ne trouvant 
pas de bois pour faire des cajeux, pour passer le bagage. De 
là, j'ay fait deux lieues à l'ouest, dans des mauvais pays 
mouillés. La pluye a fait camper de bonne heure. Les Taensas 
m'ont déserté à cause des mauvais chemins et du grand froid; 
ils n'aiment pas à marcher nus dans les eaux. 

Le 24% nous décampons à soleil levant, de temps assez 



MARS 1700. MAUVAIS CHEMINS. VOYAGE DANS l'eAU 433 

rivières, que nous avons passées par-dessus des arbres que 
nous avons jetés de travers, qui les barrent. A deux lieues de 
là, nous avons trouvé une belle prairie sèche d'une demi- 
lieue de large et fort longue, au bout de laquelle il s'est trouvé 
une rivière d'environ quarante pas de large, un fort courant 
plein de crocodiles; elle couroit nord et sud. Nous Pavons 
passée en cajeux, et toutes ces rivières vont se rendre à celle 
des Ouachitas. 

Le 25*, nous avons décampé au matin, et marché tout le 
jour droit à l'ouest, cinq degrés sud, six lieues dans les bois 
et prairies et savanes, tousjours sans discontinuer, dans l'eau 
jusqu'aux genoux, au ventre, et quelquefois jusqu'au cou. Il 
est bien désavantageux à un homme de moyenne taille d'aller 
dans de pareils pays. Je vois de mes gens qui n'en ont que 
jusqu'à la ceinture, tandis que moy et d'autres sommes 
presque à la nage, poussant nos paquets devant nous, sur des 
bois, pour ne pas les mouiller. Je cabanay à cinq heures du 
soir, plus tard que nous ne voulions, ne trouvant de pays sec 
que sur le bord d'une prairie où il paroist bonne chasse, 
où mes gens ont tué un bœuf dont on a fait bonne chau- 
dière, ayant tous grand appétit. 

Le 26*, je séjournay dans ce lieu de chasse, où mes gens ont 
esté et ont tué trois chevreuils, douze dindes fort grasses. Le 
flux de sang a pris à deux de mes gens et des coliques très 
violentes. 

Le 27*^, je suis parti du matin, laissant à ce cabanage deux 
hommes malades et un de leurs camarades pour en avoir soin. 
A une demi-lieue de mon cabanage, je trouvay une rivière de 
trente-cinq pas de large. Le guide sauvage nous fait entendre 



434 MARS 1700. VILLAGE DES OUACHITAS 

Tavons passée en cajeu. A deux lieues de cette rivière, nous 
en avons trouvé une autre de vingt-cinq pas de large, que nous 
avons aussi passée. Ne trouvant point de bois qui flotte facî- 
letnent, nous faisons de petits cajeux ou radeaux, sur quoy 
nous mettons nos bagages, et, à la nage, nous poussons le 
cajeu â Tautre bord, après avoir tiré beaucoup de coups de 
fusil sur les crocodiles pour les escarter, de crainte qu'ils ne 
nous attaquent à l'eau, que nous trouvons très froide. A une 
Keue de cette rivière, nous avons trouvé un marais d'un quart 
de lieue de large, que nous avons passé comme la rivière. 
L'eau estoit très froide. Nous sommes venus cabaner près de 
là, sur le bord d'un petit lac. Je compte d'avoir fait aujour- 
d'huy quatre lieues au ouest quart surouest, et bien fatigué. 

Le 28*, dimanche, j'arrivay au village des Ouachitas. Après 
avoir fait deux lieues et demie au ouest, nous avons passé à 
la nage un marais de cinq cents pas de large, et traversé plu- 
sieurs prairies séparées les unes des autres par des lisières de 
bois meslées de pins, fresnes, ormes, cèdres. Je me suis rendu 
au village des Ouachitas. Ce village est sur le bord de la ri- 
vière de Marne ou Sablonnière, ou plustost une branche de 
cette rivière. Il n'y a plus que cinq cabanes et environ 
soixante-dix hommes. La rivière' peut avoir de large, en cet 
endroit, cent quatre-vingts pas, avec autant de courant que 
dans le Mississipi. Elle paroist profonde. Je trouve que le 
village des Taensas et celuy-cy sont à vingt-une lieues de 
distance dans l'ouest, prenant six ou sept degrés plus sud 
de ce village à celuy des Coroas, à six lieues au nord, à ce 
qu'ils me font entendre. Il a plu tout le jour. 

Le 39% il a plu jusqu'à midy du 3o* que je suis party avec 



AVRIL 1700. RENCONTRE DE NADCHITOCHES ^ih 

une rivière de trois lieues de large, assez sèche. De là, je 
tombay dans un pays mouillé pendant une lieue et demie. 
Nous y avons trouvé deux petites rivières fort rapides, qu'il 
nous a fallu passer à la nage ; Teau y estoit très froide. De là, 
nous avons traversé un marais, au bout duquel nous avons 
trouvé six Nadchitoches qui alloient aux Coroas vendre du 
sel. J'ay fait aujourd'huy quatre lieues et demie au ouest quart 
surouest; ces dernières pluyes nous rendent le chemin très 
difficile. 

Le 3i*, il a plu une partie du jour. J'ay fait trois lieues 
dans le ouest quart surouest, dans un pays de rivières beau à 
marcher. J'ay campé au bord d'un marais. Mes gens ont esté 
à la chasse sans avoir rien tué ni veu aucune apparence de 
chasse. Je suis court de vivres, n'en ayant pas trouvé aux 
Ouachitas. J'ay trois de mes gens qui marchent, mais qui ont 
les fièvres depuis deux jours. 

Le i**" avril, il a plu à verse toute la nuit, et ce matin jus- 
qu'à dix heures que nous sommes partis pour gagner quel- 
ques cabanes sauvages. Nostre guide nous fit faire un très 
grand détour pour passer ce marais, qui avoit demi-lieue de 
large. Nous passasmes huit petites rivières de huit, dix et 
douze pas de large, et fort profondes ; nous avons abattu des 
arbres pour nous servir de ponts, après quoy nous avons 
trouvé plusieurs marais et fondrières où nous avions de Teau 
jusqu'au ventre et aux aisselles. Nous avons marché jusqu'à la 
nuit dans ce mauvais pays, n'ayant pas trouvé, pendant tout 
ce temps, un arpent de terrain propre à camper. Nous ne 
voyons aucune apparence de chasse, et nous sommes réduits 
à deux petites sagamités claires par jour. J'ay fait aujour- 



436 AVRIL I 700. PASSAGE d'uN MARAIS LE CORPS DANS l'eAU 

Le 2% il a plu toute la nuit et jusqu'à deux heures du matin; 
nous n'avons pu faire qu'une lieue et demie aujourd'huy, à 
cause des mauvais chemins dans des marais, dans l'eau jus- 
qu'au ventre le moins. Nous avons trouvé six petites rivières, 
qu'il nous a fallu passer sur des arbres estroits et à deux pieds 
;50us Teau. Le pays estoit si serré de cannes que nous ne pou- 
vions les forcer, ce qui nous a beaucoup fatigués, ayajt passé 
ces deux nuits dernières à la pluye, faute de trouver de gros 
arbres pour lever les escorces pour cabaner, ce que nous 
avons trouvé aujourd'huy, sur un costeau fort élevé, où il 
paroîst bonne chasse, où mes gens ont esté aussi tost et ont tué 
un boeuf et une vache, et le veau qui s'estoit couché auprès de 
sa mère, qu'ils ont tué à coups de hache, Tayant pris. 

Le 3«, il a plu toute la nuit à verse et tonné; j'ay séjourné 
pour faire des viandes sèches. 

Le 4% dimanche des Rameaux, je suis parti de bon matin; 
nous avons tombé, à une lieue et demie de là, dans le chemin 
du village, que nous avons laissé pour éviter un grand marais, 
et nous avons suivi une rivière sèche. J'ay fait au surouest six 
lieues et campé dans cette rivière. 

Le 5«, à demi-lieue de nostre cabanage, nous avons trouvé 
un marais d'un tiers de lieue de large, où il n'y avoit point 
de fond à six pieds, et qui estoit plein de bois en partie, dont 
nous avons fait des cajeux pour porter nos hardes. Nous 
avons esté tout le jour à le passer; Teau estoit très froide; 
plusieurs de mes gens y ont esté saisis de froid dans Teau et 
contraints de monter aux arbres pour se délasser; quatre y 
passèrent presque tout le jour, jusqu'à ce qu'on les fust cher- 
cher en cajeu. Jamais mes gens ny moy n'avions esté si fati- 



AVRIL 1700. SOUCHITIONIS ET NATCHITOCHES 437 

de vers à soie pendues aux branches des saules. Vqylà un 
bon mestier pour tempérer les feux d)e jeunesse. Nous ne 
laissons pas de chanter et rire, pour faire voir à nostre guide 
que la fatigue ne nous fait pas de peine et que nous sommes 
d'autres hommes que les Espagnols. 

Le ô**, nous avons fait trois lieues et demie au ouest sur- 
ouest, où nous avons trouvé un grand lac dont nous avons 
esté obligés de faire le tour, faisant deux lieues et demie au 
sud quart sud-est, et sommes revenus au ouest surouest deux 
lieues, où nous avons rencontré deux cabanes de Natchi- 
toches qui ont pris la fuite en nous voyant. Nostre guide les 
a rasseurés, et ils sont revenus à nous; on les a bien traités. 
On ne peut aller à leur village qu'en canot (dont ils n'ont 
que deux), à cause du desbordement des eaux de la rivière. 

Le 7% je pris les deux pirogues et m'en suis allé avec la 
moitié de mes gens. J'ay fait quatre lieues au surouest et me 
suis rendu au village des Souchitionys, où j'ay esté bien 
receu. J*ay renvoyé aussitost les deux pirogues quérir le reste 
de mon monde. Je couchay à ce village ; les Natchitoches 
sont environ à une lieue d'icy, qui sont tous dispersés par 
cabanes le long de la rivière de Marne. 

Le 8% tous mes gens se sont rendus. J'ay fait travailler à 
piler des blés d'Inde. 

Le 9% il plut tout le jour; les femmes ne purent achever de 
piler le blé d'Inde; les hommes me vinrent quérir et me por- 
tèrent, sur leurs espaules, dessous une espèce de halle couverte 
de lataniers, où ils estoient assemblés pour me chanter le 
calumet. Je leur ay fait un petit présent et au chef des 
Natchitoches, et leur ay donné un calumet de paix. 



438 AVRIL 1700. BIENVILLE SE DIRIGE VERS LES YACTACHÉS 

sées ensemble; la rivière est large devant ce village et pleine 
de bois renversé ; il y a quatre brasses de profond, à présent 
que les eaux sont hautes. 

Le 10% il a plu tout le jour; le chef m'a promis son fils 
pour me conduire aux Yactachés. 

Le 1 1*, jour de Pasques, nous sommes partis en pirogues 
pour passer trois lieues de mauvais pays dans le nord quart 
nord-est du village. Laissant la rivière, nous campasmes sur 
le bord d'un costeau où il y avoit beaucoup de chevreuiU qui 
s-y estoient retirés à cause des grande3 eaux. 

Le 12^^ nous avons laissé nos pirogues et nous avons 
marché par terre, au nord, une lieue, où nous avons trouvé 
un grand lac de cinq à six lieues de long et large d'un demi- 
quart de lieue. Nous l'avons suivi au ouest nord -ouest 
pour le traverser; au bout, nous vismes beaucoup de che- 
vreuils. 

Le iS**, nous avons passé cinq petites rivières fort près les 
unes des autres, qui alloient tomber dans ce lac. J'ay fait le 
nord nord-est une lieue et demie, et suis tombé sur le chemin 
battu, que nous avons suivi, allant à ouest nord-ouest cinq 
lieues et demie dans les bois francs et rivières, trouvant des 
ruisseaux et bonne chasse de chevreuils et de dindes. 

Le 14*, nous continuons de marcher. A une demi-lieue, 
nous trouvons un marais plein de bois, fort profond et si long 
que nos deux guides nous font entendre qu'il faut dormir 
quatre nuits pour en faire le tour, qu'à environ une lieue dans 
le sud il y avoit trois cabanes sur le bord d'une rivière, oh 
il y avoit des pirogues. Je mis aussitost mes gens à en creuser 

iiriA aviar nnc rncQA-tp«fp« Kllp fut fuîtp «*n rînn h#»nrPR- <«iifiR- 



AVRIL 1700. CABANES DE LA NATION DES NAKASAS 489 

pirogues des Sauvages à ces cabanes. Mes gens furent à la 
chasse et tuèrent six chevreuils. 

Le 1 5', mes gens sont revenus et m'ont amené trois piro- 
gues, dans lesquelles nous nous embarquons, et avons fait le 
nord quart nord-est quatre lieues, et sommes arrivés à Pautre 
costé du lac, où nous avons couché. 

Le i6«, nous avons laissé nos pirogue^ et marché, le long 
du lac, sur un costeau de beau pays et bois, où on a tué cinq 
chevreuils en chemin faisant, et fait trois lieues et demie au 
nord- ouest, passant plusieurs costeaux assez hauts, pleins de 
petites pierres. Nous tirasmes plusieurs coups de fusil pouf 
advertir les Sauvages, qui estoient cabanes de l'autre costé 
d'un lac à une lieue de nous au ouest-surouest, qui sont venus 
dans une pirogue, cinq hommes, pour descouvrir qui nous 
sommes. Nos guides les ayant appelés et fait venir, je me suis 
embarqué dans leurs pirogues avec deux de mes gens, lais- 
sant trois de ces Sauvages à ma place. Je fus à leur cabane, 
qui estoit pleine d'eau. Les eaux estant dessus la terre, ces 
Sauvages estoient cabanes sur des eschafauds *, il y avoit là 
quinze cabanes dispersées de la nation des Nakasas, qui sont 
sur le bord de la rivière de Marne. J'envoyay chercher l^s 
pirogues des cabanes ; il ne s'en est trouvé que trois fprt 
petites, que j'envoyay à mes gens. 

Le 17* 4u matin, j'ay renvoyé les pirogues à mes gens, qui 
se rendirent sur le midi. Aussitost je partys dans deux piror 
gués pour aller aux Yactachés, coupant au travers des bois ftu 
plus court, la rivière ayant dégorgé et noyé plus de deux 
lieues dans la profondeur. I^ nuit nous a pris vis-à-vis d'pn 
petit village de Nakasas de huit cabanes, sur le bord de 1^ 



440 AVRIL 1700. BIENVILLE CHEZ LES YACTACHES 

rivière a cent soixante pas de large en cet endroit et autant de 
courant que dans le Mississipi. 

Le 18*, j'ay envoyé trois pirogues chercher le reste de mes 
gens. 11 n'y a pas un arpent autour de ces cabanes qui ne soit 
noyé; les eaux baissent à veue d'œil. Je trou vay fort peu de 
blé d'Inde, à cause des Yuahés qui les sont venus voir et en 
ont emporté la charge de plusieurs chevaux qu'ils avoient. 

Le 19*, sur les trois heures après midy, mes gens sont 
arrivés. Il estoit trop tard pour aller aux Yatachés, ce dont 
les Sauvages estoient bien faschés, nous faisant entendre 
qu'ils n'avoient plus de blé d'Inde à nous donner. Mes gens 
ont travaillé à se faire chacun un aviron. Tous les Sauvages 
d'icy ont le tour des yeux piqué et sur le nez, et trois raies 
sur le menton. 

Le 20% nous sommes partis dans deux vieilles pirogues 
dont les bouts estoient de terre. J'ay suivi la rivière, qui 
fait plusieurs détours ; le tout, à droite ligne, m'a valu deux 
lieues au nord quart nord -est. Je me suis rendu sur les deux 
heures après midy aux Yactachés. Ce sont toutes cabanes, dis- 
persées le long de la rivière l'espace de deux lieues. A nostre 
arrivée, les Sauvages, ayant sceu que nous voulions des piro- 
gues et des vivres par un Sauvage arrivé un peu devant nous, 
ont caché les pirogues et les blés d'Inde. Je les ay menacés 
que, s'ils ne m'en donnoient pour aller aux Cadodaquios, je 
resterois chez eux. J'ay dispersé aussitost mes gens en diffé- 
rentes cabanes. Ils ne comptent d'icy aux Cadodaquios, par 
terre, en esté, que deux journées. 

Le 21*, les Sauvages m'ayaiit fait entendre qu'ils me don- 



AVRIL 1700. BIENVILLE NE PEUT ALLER PLUS LOIN 44 1 

et autres bagatelles, pour faire promptement piler du blé 
d'Inde, et j'ay esté avec deux hommes, dans une pirogue, pour 
en chercher d'autres tout le long de la rivière. Je n'en ay pu 
trouver que trois, que j'ay achetées deux haches la pièce. Les 
eaux ont baissé aujourd'huy de deux pieds. J'ay esté dans 
quarante cabanes différentes le long de cette rivière. 

Le 22% je me suis embarqué pour les Cadodaquîos, qui sont 
dans le nord-ouest d'icy, quoyque ces Sauvages me disent 
qu'il faut dix nuits pour y aller en pirogue le long de la 
rivière, ce que je ne peux croire, n'estant qu'à deux journées 
par terre distant de ce village, mais où je ne peux aller 
à cause des grandes eaux; mais, estant une fois parti, 
les guides, me voyant déterminé à y aller, me diront, comme 
ils ont déjà fait en plusieurs endroits, la vérité sur la distance 
du chemin. Sur le midy, ayant bien fait raisonner mes guides, 
ils m'ont asseuré que je seray au moins dix nuits à m'y 
rendre. Le courant très fort, j'ay pris le party de relascher 
pour m'en retourner aux vaisseaux, n'ayant plus que 
vingt jours du temps qui m'estoit marqué pour m'y rendre, et 
ayant plusieurs de mes gens incommodés des flux de ventre 
et de sang, que les eaux froides et la mauvaise nourriture leur 
avoient causés. J'ay raisonné avec plusieurs Cadodaquios qui 
sont à ce village et un Nouadiche et un Nadaco sur les 
environs de ce pays. Us me disent tous avoir esté à un 
establissement espagnol qui est à cinq journées et demie par 
terre à l'ouest de ce village,où ils vont et viennent à cheval. Ils 
disent que les Espagnols ont, à ces establissemens, quatre 
pièces de canon. Ils y sont plusieurs hommes, femmes et 
enfans blancs, mulastres et noirs, et ils y cultivent la terre. 



442 AVRIL 1700. ÉTABLISSEMENT ESPAGNOL 

Nouadiche qui me parle dit avoir demeuré avec eux près 
d'un an et avoir esté plusieurs fois à cheval avec des Espa- 
gnols qu'il me dit estre noirs, qui sont apparemment des 
nègres, à un autre establissement, qu'il marque dans Touest 
nord-ouest de celuy-là, à cinq journées de marche, où il n'y 
avoit, dans cet establissement, que des nègres avec leurs 
familles. Il les marque assez non^breux et nous faisant 
entendre que les nègres de cet establissenient n'y recevoient 
aucun autre Espagnol blanc ; que quand ils y venoient, ils les 
en ch^3soient sans leur parler, qu'il ne les avoit pourtant pas 
veus se battre ensemble. Il nomme cet establissement Con? 
nessi, c'est-à-dire les Noirs, et le premier, Testablissement 
espagnol, il le nomme, en leur langage, Yqyecha. Il marque 
de Connessi aux Chomans trois jours par terre au nord-ouest 
quart d'ouest, et que des Chomans aux Conoatinos, à trois 
autres nations, il y a une et deux journées d'eux aux environs; 
ces quatre nations font la guerre aux Espagnols et à tous les 
Sauvages qui sont au sud et au sud-est et à l'est d'eux. Au 
rapport de tous les Sauvages de ce village, la rivière de Marne 
passe au village des Cadodaquios, et se sépare en deux bran- 
ches à une journée au-dessus d'eux : l'une court au nord-est, 
et l'autre au ouest-nord-puest. Le long de cette branche il y a 
deux nations : l'une se non^me Chaquantie, qui est à quatre 
jours des Cadodaquios, et l'autre nation Canchy • Ces Sauvages 
sont en paix avec les Conoatinps, qui sont nombreux. Cette 
branche se termine aune grosse montagne, qu'ils disent estre 
percée, d'où sort cette rivière, qui vient d'un très grandissime 
lac, où ils disent qu'ils ne vont point en capot à cause que la 



AVRIL 1700. BIENVILLE REGAGNE LE MISSISSIPI 443 

ce ne sont que prairie, où il y a quantité de bœufs et pays 
pleins de costeaux et montagnes, sur la pluspar]t desquelles 
il n'y a que de petits bois et où il y a peu d'eau Testé. Pans 
la branche qpi court au nord-est, il n'y a qu'une petite nation 
sauvage dont ils ne font pas grand cas ; il y a quantité ^^ 
bœufs. Les Sauvages me disent que les Espagnol^ vont cou- 
vent à cheval aux Cadodaquios, au nombre de trente et 
quarante, mais qu'ils n'y couchent jamais et s*en retournent. 
Leur demandant s'ils n'ont point veu d'autres gens blancs 
comme eux, je me suis assez informé pour sçavoir si ces Espa- 
gnols ne fouilloient point en terre pour chercher de Targent 
comme celuy que je leur montray -, ils m'ont dit que non, 
qu'ils ne faisoient que dq blé d'Inde, qu'jls en avqî^nt bien 
comme celuy-là, leur en ayant veu jouer ^ur des cartes, mar- 
quant qu'il y en avoit qui frappoient du pied quand ils per- 
doient et déchiroient les cartes. 

Le 23% je suis party pour descendre la rivière avec quatre 
pirogues. Sqr les onze heures, je suis arrivé aux Nacassas, où 
j'ay resté une heure pour chercher des vivres ; je iii'en suis venu 
coucher à une cabane qui est à niain droite, qu(s j'estime à 
dix lieues de mon départ; la rivière a beaucoup serpenté. 
J'ai veu en plusieurs endroits quantité de meuriers, surtout 
aux ¥atachés. 



Le restant du journal ne se peut déchiffcer, ay^nt esjé 
mouillé. Je remarque seulement qu'ayant suivy la rivière, 
qu'il a trouvée assez belle hors de certains endroits qu'il n'a 



444 ^*AI 1700. IL ARRIVE AUX VAISSEAUX 

terres pour abréger le chemin, les eaux estant dans les bois. 
Il s'est rendu sur le bord du Mississipi le 1 1* de may, ayant 
esié arresté par les pluyes continuelles quatre jours et demy, 
et ayant séjourné trois jours et demy pour chasser, n'ayant 
point de vivres. 

Le 18* mai, il s'est rendu aux vaisseaux. 



III 

BEAUJEU MANIFESTE ENCORE SON CARACTÈRE, 

AU RETOUR DU SECOND VOYAGE DE d'iBERVILLE. 



Extrait d'une lettre à Cabart de Villermont. 

Au Havre, 21 juin 1700. 
Je suis bien fasché du peu de réussite de Taffaire du 
Mississipi, mais elle ne pouvoit pas aller autrement, un 
advocaten estant le promoteur et à la teste d'une Compagnie, 
qui a cru m'avoir tiré les vers du nez; mais, ma foy, je me 
suis moqué d'eux et ne leur ay dit que ce que fay voulu qu'ils 
sceusseut. Cela leur apprendra à estre une autre fois plus 
sages et connoistre mieux leurs gens. Cependant, je vous 
supplie de vous souvenir que je vous ay fait l'horoscope de 
cette affaire plusieurs fois. 



XI 
LETTRE DE SAUVOLE 

COMMANDANT AU BILOXI, 

SUR CE QUI s'est PASSÉ DANS L^INTERVALLE DU l^^ AV 2* VOYAGE 

DE d'iBERVILLE, 

ET INSTRUCTIONS QUI LUI SONT LAISSEES PAR CE DERNIER 

EN MAI 1700. 



I 



Recueil que f ai pt'is sur mon journal de ce qui s'est passé 
de plus remarquable depuis le départ de M. d'Iberville, 
du 3 mai i6gg jusqu'en 1700. 

M. dlberville m'ayant donné le commandement du fort 
qu'il a fait construire, j'ay fait travailler nos gens pour se 
mettre à Tabry des injures du temps; ce qui n'avoit pu se faire 
avant son départ, pressé par le peu de vivres qu'il avoit. 
Leurs logemens estant finis, je leur ay fait clore le magasin 
qu'il avoit dressé; ensuite nous avons fait un hospital, et 
nous nous sommes donné autant de jour que nous l'avons pu 
autour du fort, en abattant les arbres d'alentour qui estoient 
d'une grosseur prodigieuse. Je me suis attaché dès le com- 
mencement à connoistre le fort et le foible de chacun pour 
establir la discipline, qu'il faut tousjours faire observer. L'on 
ne le sçauroit sans peine, surtout à des gens ramassés, dont 
la pluspart n'en avoient jamais eu la moindre teinture. Nostre 
aumosnier a dit journellement, comme dans nos vaisseaux^ 
les prières ordinaires et la messe. M. de Bienville et Levas- 
seur, et M. Bordenave, nostre aumosnier^ ont donné très 
bon exemple. 

Le 17* may, nous avons aperceu une fumée à l'ouest du 
fort, de l'autre costé de la rade; j'y ay envoyé un canot pour 



448 MAI 1699. LES BAYOGOULAS AU FORT. 

voir qui c'estoit. Nos gens ont amené le chef des Bayogou- 
las avec trois autres Sauvages. Je leur ay fait la meilleure ré- 
ception qu'il m'a esté possible, et j'ay fait mettre la garnison 
sous les armes, ce qui n'a pas laissé que de les effrayer. 
Comme c'estoit la première de leurs visites en ce fort, j'ay 
comblé d'honneurs le chef et l'ay fait manger tout son saoul: 
c'est là le plus grand de leurs plaisirs; heureusement, ce jour- 
là, nos chasseurs avoient tué trois chevreuils. Leur ayant mis 
une chemise à chacun sur leur corps, je leur ay fait voir le 
fort. Ils ont esté surpris qu'en si peu nous ayons entassé de 
grosses pièces de bois les unes sur les autres; nos canons ne 
les ont pas moins estonnés. Ils les ont trouvés monstrueux, 
bien qu'ils ne soient que de huit. J'ay fait tirer deux coups à 
balle devant eux; ils ne sçavoîent où se mettre, tant ils avoient 
peur. Ils passèrent une nuit très tranquille parmi nous, à 
une alarme près que le sergent leur donna avec sa hallebarde, 
venant prendre Tordre et parlant au major à l'oreille. Cela 
les fit resver très profondément; m'en apercevant, je les ras- 
seuray par des caresses. Le lendemain, au point du jour, ils 
m'advouèrent que leurs femmes estoient de l'autre costé et 
qu'ils seroient ravis de leur faire voir le fort. Le chef, les 
voyant desbarquer, me fit signe de faire mettre les soldats 
sous les armes et fut chercher le tambour dans le fort, criant 
hautement que sa femme y estoit, et qu'il falloit luy faire les 
mesmes honneurs qu'à luy. Je n'avois pas compté que des 
Sauvages y fussent sensibles. Après avoir resté trois ou qua- 
tre jours parmi nous, ils partirent. Je leur ay donné deux de 
nos jeunes garçons, pour qu'ils apprennent leur langue. Ils 
enverront l'un aux Ommas et garderont l'autre chez eux. Ce 



MAI 1699. BIENVILLE REVENU DES COLAPISSAS 449 

je connoisse et qui va le plus à ses fins. Il m'a dit que la cou- 
verture que M. d'Iberville luy avoit donnée avoit eu le 
mesme sort que sa maison, qui avoit esté bruslée. Bien que 
je nVn crusse rien, je luy ay donné un habit rouge ou capot; 
mais je luy ay fait entendre que je ne le luy donnois que pour 
qu'il eust plus de soin du jeune homme que je luy confiois. Je 
donnay à chacun des autres de petits présens de rassade, 
couteaux, quelques haches, et les engageay par là à conduire 
M. de Bienville aux Quinipîssas, auxquels j'envoyay un pré- 
sent aussi d'un capot, d'un calumet, rassade et autres af- 
faires propres à gagner pareilles gens. Le chef des Bayogou-* 
las balança longtemps s'il iroit ou non, me disant qu'il ne 
respondroit point, si les autres ne tueroient point nos gens. Je 
luy dis que nous ne craignions personne, que, s'ils faisoient 
quelque mauvaise démarche, j'irois les tuer tous. Voyant 
qu'il ne pouvoit plus se dispenser d'y aller, il s'y détermina. 
Il ne disoit tout cela qu'en veue d'avoir tout pour luy et pour 
ne nous donner pas connoissance d'aucune autre nation. 

Le 29% M. de Bienville est revenu des Colapissas ; c'est 
ainsy qu'ils se nomment. Ils n'ont jamais ouy parler de 
M. de La Salle ny de M. de Tonty. Il y a esté bien receu. Ils 
ne sont qu'à quatre journées de nous ; ils m'ont envoyé deux 
calumets de paix; malgré cela, ils n'ont jamais approché d'icy. 
Il faut que le chef des Bayogoulas les ait intimidés, leur faisan^ 
accroire que c'estoient eux que nous cherchions, M. d'Iber- 
ville et moy, lorsque nous les avons tant questionnés sur la 
fourche de la rivière et sur les Quinipissas. Ils ne sont pas 
plus de cent cinquante hommes, mais très bien faits. 

Le bled d'Inde que nous avions semé et autres herbages ont 



450 JUIN 1699. LES ESPAGNOLS RESTENT A PENSACOLA 

avancé que tout y venoit à merveille. Il est vray aussy que, 
quand il parut, je luy offris à manger d'une salade de laitue, 
bien qu'il n'y eust que dix-huit jours qu'on Teust semée; mais 
la sécheresse a esté si grande que tous les marais ont séché. 

Le mois de juin est le plus chaud ; c'est celuy-là où nous 
avons esté en grande disette d'eau, et, sans le secours d'un 
petit ruisseau, que je trouvay estant à la chasse, à une lieue 
et demie du fort, nous eussions esté mal dans nos affaires, 
n'en trouvant pas une goutte dans les autres endroits. 

Il y a une si grande quantité de crocodiles qu'on en voit à 
tous momens, mais nous n'avons pas lieu de nous en 
plaindre jusqu'à présent. Nous en avons tué plusieurs 
au pied du fort ; ils n'y reviennent point si fréquemment. Les 
serpents sont beaucoup plus dangereux. J'ay veu le premier 
sur un de mes chiens, qui, estant mordu par un serpent à 
sonnettes, ne vescut point un quart d'heure. Il enfla si fort sur 
le champ qu'il ne put branler de l'endroit; heureusement 
personne n'a eu ce mesme sort. 

J'ay envoyé reconnoistre la baye de la Mobile le 9 juin, 
et le fort de Pensacola, voir si les Espagnols ne l'auroient 
point abandonné, faute de vivres, comme leurs déserteurs 
nous l'avoientasseuré, ce qu'ils n'ont point fait, par le rapport 
de M. de Bienville, qui y a esté. Mes instructions le portant, 
je n'eusse fait nulle difficulté d'y envoyer dix hommes jus- 
qu'à Tarrivée des vaisseaux, ou, pour mieux faire, nous nous 
y fussions transportés. 

Je ne sçaurois occuper nos gens que deux heures le matin 
et deux le soir, à cause du grand chaud, pour desfricher et 
brusler autour du fort. La plusparl de nos gens ont esté atteints 



RECONNAISSANCE DE LA MOB LE ET DES ENVIRONS 46 I 

causée, encore n'en trouve-t-on pas, quand on veut. ATesgard 
du terrain, il est asseurément fort ingrat. Ce n'est que du sable 
brusiant. Nos gens ont semé très fréquemment et très infruc- 
tueusement. Les arbres sont, sur pied, percés de vers, et nos 
bastimens, les traversiers, en ont esté endommagés; ça n'a 
pas été sans peine si nous les avons remis en estât, personne 
ne s'en estant' défié, et encore ça n'estoit-il pas très bien. 
J'accuse très ingénuement tant contre moy que sur ce qui 
vient à ma connoissance. 

La rivière de la Mobile est peu de chose; son terrain est 
bas et stérile, et point d'eau à son entrée, sept pieds seu- 
lement; encore l'entrée est-elle très difficile. 

Le 25 juin, nos gens ont amené deux Sauvages de la nation 
des Biloxi, qu'ils ont trouvés sur le bord de Teau. Ils n'ont pu 
parlera leurs femmes, qu'ils y avoient avec eux, qui s'en sont 
enfuies. Je leur ay fait le meilleur accueil que j'ay pu et leur 
ay donné quelques haches, un sabre et un chapeau. 

Le chef des Bayogoulas m'a laissé icy un Sauvage âgé de 
vingt-deux ans pour apprendre nostre langue. Il a fort bien 
redressé les autres sur ce qu'il leur voyoit faire, qui n'appro- 
choit pas de nostre manière. Il nous copie de son mieux. Il 
seroit très fasché de nous quitter. 

J'ay envoyé reconnoistre la rivière des Pascoboulas et 
Biloxi, qui est à trois lieues d'icy. Son terrain est bon à deux 
journées de son embouchure. Il n'y a que deux pieds d'eau à 
son entrée, et à un demi-câble sept à huit brasses (?) ; elle 
serpente beaucoup. Ayant fait seize lieues, Ton rencontre les 
villages des Pascoboulas, Biloxi et Moctobi, qui ne sont pas 
vingt cabanes en tout. 



452 JUILLET 1699. MM. DE MONTIGNY ET DAVJON 

lesquekilyavoit deux missionnaires. Ils estoient en tout dix- 
huit hommes. Ils estoient du séminaire de Québec. L'un est 
establi aux Taensa et Tautre aux Tonicas. Ils ont appris de 
nos nouvelles aux Ommaset ont descendu parle bas du fleuve 
à la mer. Ils y ont esté dix jours dans leur traversée icy. Sans 
le secours de quelque pluye, ils seroient morts de soif indu- 
bitablement, car la pluspart estoient fort mal par la disette 
d'eau. Je leur ay fait tous les plaisirs qu'on peut faire en 
pareil lieu, et les ay fait rafraischîr par du bouillon de che- 
vreuil, qui ne leur a pas manqué. Après avoir resté neuf jours 
parmi nous, je les ay priés de prendre le party de s'en aller, 
que nous n'avions que peu de vivres. M. de Montigny,à qui je 
me suis adressé, m'a dit que je luy faisois plaisir, qu'il n'osoit 
commander aux gens qu'il avoit avec luy, qu'ils luy eussent 
voulu du mal, s'il leur en eust parlé luy-mesme, qu'il voyoit 
bien que dix-huit hommes n'estoient que très à charge en 
pareille conjoncture. Si nostre traversier, que j'avois envoyé 
à Saint-Domingue, venoit à manquer, la garnison en eust 
souffert. Je ne pouvois pas m'en dispenser. M. de Montigny 
m'a marqué avoir envie de s'aller establir aux Natchez, qui 
est la nation la plus nombreuse du bas fleuve et la plus res- 
pectée des autres Sauvages. Pour luy faciliter quelque accès 
près de ce chef, je luy ay remis un capot rouge, dont il luy 
feroit présent, et quelques haches et autres affaires, tant pour 
luy que pour les Sauvages où ils ont fait leur mission. Ils ont 
emporté du vin pour dire la messe et des hosties et de la 
farine. 

Ils avoient avec eux trois Sauvages de la nation des 
Chaouanons, les deux autres des Taensas. Je leur ay donné 



JUILLET 1699. VISITE DES PASCOBOULAS 453 

nations d'En Haut ne doutent point que nous ne soyons au bas 
du fleuve. Ces Sauvages se trouvoient si bien parmy nous 
que ces Messieurs ont eu beaucoup de peine à les faire 
eoibarquer. Il a fallu que je leur aye donné, pour leur servir 
de guide pour le portage, le jeune homme des Bayogoulas, 
n'ayant pour pilote que le petit enfant que j'avois envoyé aux 
Ommas, qu'ils ont pris aux Bayogoulas en descendant. 

Un nommé Launay, qui estoit avec eux, m'a fait une carte 
du fleuve qu'il dit avoir descendu et monté deux ou trois fois. 
Il estoit avec M. de Tonty, quand il a fait la paix avec les 
Quinipîssa, qui nous ont si adroitement caché cette nation. Il 
m'a asseuré que le chef des Mogoulachas est véritablement 
celuy des Quinipissa; ils estoient establis, en ce tems-là, 
vingt lieues plus bas qu'ils n'en sont. A présent que la 
maladie les a destruits, le peu qu'il en a resté s'adjoint à la 
nation des Mogoulachas, dont le chef est du nombre, et l'ont 
receu pour tel, car il est chef. 

Le 1 3*, le chef des Pascoboulas est venu nous chanter le 
calumet de paix. Il avoit à sa suite sept hommes de la mesme 
nation. Je n'ay point veu de Sauvages moins embarrassés» Ils 
nous ont embrassés, ce que je n'avois point veu faire aux 
autres. Ils passent seulement la main sur la poitrine à leur 
abord, ayant eslevé leurs bras au ciel. Ils m'ont apporté 
en présent des peaux de chevreuil, que j'ay données sur le 
champ à nos chasseurs pour faire des souliers sauvages, 
quelque peu de viande boucanée et la moitié d'un chevreuil. 
Ils sont repartis après avoir eu leurs presens comme les 
autres. 

Il a plu presque tous les jours pendant le mois de iuillet. 



454 JUILL.-AOUT 1699. MAUVAIS EFFETS DE l'eAU-DE-VIE 

soivouest qui règne par les grandes chaleurs, on seroit mort 
en ce pays. 

Le 21® de ce mois, il est arrivé quatre Sauvages de la na- 
tion des Pascoboulas, qui, ayant passé une nuit parmi nous, 
ont reparti chargés selon eux de nos présens, qui ne sont que 
très njinces. 

Quant au sujet de Teau-de-vie, je n'en puis parler qu'avec 
aigreur, et dire que c'est la plus pernicieuse boisson qu'il y ait 
tant pour la santé, que pour les discussions et querelles qui 
en proviennent. Elle ruine le corps, abrutit l'homme; quelque 
précaution que j'aye pu prendre, il ne m'a pas esté possible 
de leur faire boire leur ration journellement. Ils la prennent 
pourtant de mesme; mais ils ont le secret de la cacher si se- 
crètement, qu'on ne sçauroit la déterrer pour la boire, quand 
ils en ont assez accumulé. S'il estoit possible d'envoyer du 
vin suffisamment ou assez de grains et de mélasse pour faire 
de la bière, ils s'en porteroient bien mieux, et cela nous 
exemptcroit de faire des punitions qui, estant de sang-froid, 
nous sont espargnées. Le vin ne fait point le centiesme effet. 

Le commencement d'aoust a esté le plus beau du monde. 
Il est arrivé le 8« une pirogue, dans laquelle il y avoit 
sept Sauvages de la nation des Pascoboulas, parmi lesquels 
le chef de cette mesme nation y estoit, qui s'appelle Che- 
noua. Ils sont establis sur la rivière de la Mobile. J'avois 
dans mes instructions de faire beaucoup de caresses à ces 
nations, s'il en venoit, et leur donner un fusil, ce que j'ay 
fait. Ils vont indubitablement voir les Espagnols, car ce chef 
avoit un de leurs mousquets \ outre le fusil, je luy ay donné 



AOUT 1699. LACS PONTCHARTRAIN ET MAUREPAS 455 

qu'il n'y a point de Sauvages qui, ayant esté icy, n'y soient 
revenus plusieurs fois. 

Le 21* aoust, nostre traversier est revenu de Saint-Do- 
mingue,' chargé de vivres qu'il a pris au Cap, dont nous n'a- 
vons pas esté contens. Il s'est trouvé beaucoup de farine gas- 
tée, la moitié du vin de Madère détestable, dans des barils 
très petits, s'en fallant un quart, l'un portant l'autre, qu'ils ne 
fussent pleins; elle estoit dans le plus mauvais fust du monde. 
Si le capitaine du traversier, nommé Guyon, n'eust pas 
passé à Léogane, nous eussions eu quinze barils de farine de 
moins, queM. Ducasse hiy a fait prendre pour faire les six 
mois de vivres, que le sieur Sylvecane nous envoyoit. Il peut 
s'estre trompé pour l'eau-de-vie; il me manda qu'il me l'en- 
voyoit moitié de France, moitié de Madère, n'en ayant point 
d'autre. 

Le 22«, j'ay envoyé sonder les deux lacs par où M. d'Iber- 
ville a descendu, et qu'il avoit nommés de Pontchartrain et 
Maurepas; par le rapport qui m'a esté fait, il est impossible 
de faire d'establissemcnt sur leurs bords, tant le terrain y est 
bas et noyé. 

Le 23*, j'ay envoyé deux canots d'escorce, commandés par 
M. de Bienville, avec six hommes, luy compris, pour aller 
faire portage dans le fleuve de Mississipi, et le descendre à 
son emboucheure. Il a trouvé plus d'eau dans le chenal où 
nous avons entré que dans les autres; il a monté aux Bayo- 
goulas et Quinipissas. Il nomme les Mogoulachas Quinipis- 
sas, parce que nous voulons faire revivre cette nation, à 
cause du chef qui est véritablement Quinipissa. 

Il a trouvé ces deux nations très affligées par la perte de 



456 SEPT.- OCT. 1699- LES ANGLAIS SUR LE MISSISSIPI 

chez eux les surprendre, dans le temps qu'ils estoîent à tra- 
vailler dans leurs champs, à ce que le petit garçon qui est 
chez eux leur a dit. .Je ne sçais pas la raison de leur dif- 
férends 

En descendant le fleuve à vingt-trois lieues de son embou- 
cheurè, M. de Bienville a rencontré une frégate angloise de 
douze canons, à laquelle il a fait opposition, comme l'ordre 
que jeluy avois donné le portoit. Cestoit le i5*^ septembre. Le 
capitaine, nommé Bank, luy a advoué ingénuement qu'il n'a- 
voit esté reconnoistre cette rivière que pour faire un establis- 
sement pour une compagnie ; mais voyant que nous nous en 
estions emparés avant eux, et nous croyant establis en haut, 
il a pris leparty de s'en retourner, asseurant les nostres qu'on 
le reverroit l'année prochaine. 

Il est arrivé treize Sauvages, le dernier de septembre, de la 
nation des Bayogoulas et Quinipissas. 
. La rivière du Mississipi n'a du tout point de courant ou 
très peu depuis le 1^' septembre jusqu'au i5® novembre. 
L'eau àvoit baissé de vingt pieds aux Bayogoulas, à son em- 
boucheure. Il y en a davantage dans ce tems-là. 

Le 17® octobre, il est arrivé une pirogue de Pascoboulas, 
dans laquelle il y avoit treize Sauvages, parmi lesquels il y 
en avoit un, qui venoit de la nation des Chactas, qu'il nous a 
dit estre nombreuse, et nous a fnarqué quarante-cinq villages. 
Il en parle avec beaucoup de vénération et de crainte. Il nous 
a fait entendre que les Anglois et les Chactas avoient eu af- 
faire ensemble. Les Anglois alloient, dit-il, aux Chicachas. Je 
crois fort bien. que de la Caroline ils pourroient avoir passé 



l699"*7^^- MISÈRE DES SAUVAGES. HIVER RIGOUREUX 467 

icy, qui a esté aux Chicachas avec eux, partant ensemble des 
Tonicas, où ils ont esté acheter des esclaves à d'autres Sau- 
vages. La frégate qu'on a trouvée dans le Mississipi pourroit 
bien avoir donné rendez-vous à d'autres Anglois, pour la 
joindre au bas du fleuve et sçavoir s'il est vray que les 
Anglois et les Chactas se soient battus. Le Sauvage avoit sur 
luy une couverte bleue, qu'il dit avoir trouvée auprès d'un 
homme mort, ce qui me le fait accroire. Les Chactas sont 
enragés de ce qu'ils achètent leurs esclaves à d'autres Sau- 
vages. Plus j'ajj de connoissance de ces espèces de nations, 
plus leur misère me saute aux yeux. Si l'espoir de trouver 
quelque mine ne réussit point, la Cour ne sçauroit estre rem- 
boursée des despenses qu'il luy faut faire, hormis qu'elle 
permette la descente du castor par icy, ce qui ne sera pas 
ruineux pour le Canada, car il aura tousjours son cours et la 
mesme abondance; l'on feroit beaucoup de tort par là aux 
Anglois. 

La laine de bœuf est encore un article à ne pas négliger. 
Les Sauvages, en peu, en feroient des amas, au lieu de la lais- 
ser perdre, quand ils ont tué ces bestes, qu'ils descendroient 
pour rien, ou du moins pour des bagatelles. 

Le chef des Quinipissas et celuy des Bayogoulas sont arri- 
vés du 24*. Le premier m'a confirmé ce que le nommé Lau- 
nay m'avoit dit sur son sujet. Il m'a conté comment sa jeu- 
nesse avoit esté, à son insceu, attaquer de nuit M. de La 
Salle, pour voler ses gens, qui ne croyoient point que des fu- 
sils fissent l'effet qu'ils firent, ce qui les fit retirer en désor- 
dre, avec perte de quelques hommes; marquez qu'il n'y avoit 
point trempé. Il luy fit offrir le calumet à son retour de la 
mer. 



458 RECHERCHE d'uN AIJTRE LIEU D'ÉTABLISSEMENT 

L'hyver a esté très venteux et très froid. Il s'est fait sentir 
très vivement pendant le mois de février, car à peine avoit-on 
rincé un verre, que l'eau qui y restoit estoit glacée dans l'in- 
stant. Les vaisseaux, qui cstoient en rade pendant les coups de 
vent, n'ont point souffert du tout, tant la tenue y est bonne. 
C'est le seul endroit, hors Pensacola, où ils puissent se met- 
tre à l'abry du mauvais temps dans les environs du Missis- 
sipi. Je n'ose point asseurer s'il est possible de faire un fort à 
la pointe du ouest de l'isle, attendu que la mer, poussée par 
un vent du sud, la noyé, outre que ce n'est que du sable, qui 
n'a point de solidité, lorsqu'on bastit ledit fort, à un quart de 
lieue de ladite pointe. Il faudroit faire sans doute des citernes 
pour le manquement d'eau. 

A l'arrivée de M. d'Iberville, je luy ay rendu compte de 
l'exécution des instructions qu'il m'avoit laissées. La ren- 
contre de la frégate angloise dans le Mississipy luy a fait 
prendre le party de pousser du monde dans le fleuve, pour 
que personne ne s'en emparast. C'est par là que je luy ay dé- 
buté. Aussi, je me suis offert à luy pour y mener un traver- 
sier. Ayant voulu y aller luy-mesme,il m'a donné ordre d'al- 
ler chercher un endroit propre, à moitié chemin du portage, 
qui est à vingt-deux lieues plus bas que les Bayogoulas, dans 
une rivière d'eau douce, que j'ay trouvée avoir assez de cou- 
rant, de la largeur quasi de celle de Rochefort. L'ayant mon- 
tée une lieue, j'y ay trouvé un terrain, qui m'a paru assez 
propre à establir, quoyqu'il ne durast qu'une lieue et demie 
sur ses bords. Je l'ay montée cinq lieues plus haut : tout es- 
toit inondé. Je luy ay dépesché un canot d'escorce, que j'avois 



I7t)0. TONTY AVEC d'iBERVILLE. 45ç) 

ma fait rappeler qu'il me laissoit le maistre, mais qu'il ne luy 
paroissoit pas agir prudemment, en abandonnant le terrain 
que nous occupons près de la rade, où sont nos vaisseaux, 
qui est Tunique mouillage de ces quartiers; que, si je ne re- 
muois rien, il estoit à propos de faire équarrir des pieux pour 
faire nos deux bastions, ce que je fais faire incessamment 
pour qu'ils soyent en estât à son retour. Je n'ay pourtant pas 
beaucoup de monde, car de dix-huit hommes, tant Cana- 
diens que flibustiers, qu'il a laissés malades, ayant emmené 
les autres, il n'y en a que sept qui soyent remis. Mais M. de 
Ricouard, qui commande son vaisseau en son absence, m'a 
envoyé six charpentiers, que j'ai joints à nos soldats et autres. 
Cet ofïicier est d'une vigilance et d'un zèle tels pour le ser* 
vice, qu'il trouve le secret d'armer trois chaloupes pour le des- 
barquement des effets destinés pour la colonie. Il nous four- 
nit, outre cela, le plus de matelots qu'il peut pour nous aider 
à haster les pieux pour nos bastions. M. d'Iberville me 
mande encore son heureuse entrée dans la rivière, qu'il l'a 
montée dix-huit lieues, et a choisy un terrain, quoy que fort 
bas, qui ne noyé point, par le rapport d'un Sauvage qu'il 
avoit, après avoir donné ses ordres et fait équarrir des pieux 
pour une maison, où il doit mettre six canons. Il s'est rendu 
aux Bayogoulas, d'où sa lettre est datée. M. de Tonty, qui 
l'a joint à l'endroit de l'establissement qu'il a fait, est de son 
voyage. Il a descendu des Illinois, où je luy avois escrit par 
les Missionnaires, et marqué à peu près le temps que nos 
vaisseaux pourroient arriver. M. Lesueur reste aux Bayo- 
goulas avec ses quinze hommes jusqu'au retour de M. d'Iber- 



460 MARS 1700. SAUVAGES VISITANT LES VAISSEAUX 

dommager des despenses qu^il a faîtes. II est seur que per- 
sonne ne peut se donner plus de peine qu'il n'a fait. Rien ne 
luy est diflBcile ; s'il y a quelque possibilité, Ton y peut compter 
seurement. Je suis outré de n'estre point de ce voyage, 
par les lumières que j'en eusse pu tirer. J'espère que la 
Cour me mettra à portée Tannée prochaine, si Ton s'establit 
dans la rivière, de faire quelque descouverte, ce que je ne 
sçaurois faire icy, tant les environs sont peu de chose. 

J'ose me flatter que les Sauvages feront aveuglément ce 
que nous vçudrons, quoyque bien paresseux; ils ont de la 
confiance sur ce que nous leur disons. J'ay mené le chef de 
la Mobile voir les vaisseaux, depuis le départ de M. d'Iber- 
ville. Il estoit extasié de voir de si grosses machines, et très 
satisfait de l'accueil qu'on luy a fait. Il avoit deux Chactas 
avec luy et le chef des Pascoboulas aussi. Estant de retour 
au fort, ils ont conté aux autres qu'ils avoîent esté dans des 
vaisseaux qui alloient jusqu'aux nues, qu'il y avoît plus de 
cinquante villages dans chacun et du monde à ne pouvoir pas 
passer, et qu'on les avoit fait descendre dans un endroit oii 
ils n'ont veu ni soleil ni lune. Ils sont partis pour aller chez 
les Chactas leur apprendre ces prodiges. Je souhaite qu'ils 
les amènent. 

Revenant des vaisseaux avec M. d'Iberville, où j avois 
esté pour recevoir ses ordres, nous avons aperceu, avant 
d'avoir mis à terre, nostre petit traversier en feu, qu'il nous 
a esté impossible d'esteindre, estant desjà trop avancé de 
brusler, outre qu'il y avoit plusieurs barils de poudre, qui 
ont en très peu de tems fait leur effet ordinaire. Cet accident 



MARS 1700. DESERTION DUNE BlSCAYENNE 

inconsolable par le besoin qu'on en peut avoir. Un 
n'arrive point seul. Une de nos biscayennes a dés< 
équipage estoit de neuf hommes, que la Renomti 
fournis. Ce bastiment avoit chargé à bord à son on 
en estoit parti le 1 1® mars, après midi. Je n'en fus a 
le lendemain par une chaloupe qui vint des vaisi 
me demanda des nouvelles de l'autre, qui estoit 
veille. J'envoyay M. de Boisbriand après pour tasc 
rencontrer, ce qui a esté inutile; M. des Jourdy a eu 1 
sort. Je ne fais nul doute qu'ils ne soient allés ai 
gnols. Ils auront tué sans doute leur patron ; ils 1 avo 
à ce qu'on m'a dit. 

L'autre traversier est party du 19 pour Pensacol; 
les Apalaches, par ordre de M. d'Iberville, qui ré< 
gens là. Il escrit une lettre d'honnesteté à chaque go 
et leur donne advis de l'intention que les Anglo 
s'establir dans ces contrées. Je suis dans une gran 
tience de la réception, que ces Messieurs-là feront a 
sier et comment ils prendront nos honnestetez. J' 
aussy au gouverneur de Pensacola. 

Nos bastions seront bien avancés à l'arrivée de M 
ville, car les pièces sont entièrement équarries 
deux et celuy de l'est est à moitié fait, dont les pi 
extrêmement fortes ; je ne néglige pas un moment à 1 
dans Testât qu'il faudra. Il est mort en ce fort quatre 
qui avoient apporté leur maladie de France. Depuis 
des vaisseaux, il est mort trois de ceux qui estoiei 
icy malades. 

A l'esgard des perles, je n'en ay point veu de vérit 



4^2 INSTRUCTION LAISSÉE A M. DE SAUVOLE 

venoit de la rivière des Coulapissas. Il est seur qu'il y en a, 
au rapport des Sauvages. 

Sauvole. 
Fait au fort de Biloxi, i" avril 17CO. 



II 



INSTRUCTION DONNEE PAR D^IBERVILLE 

AU SIEUR DE SAUVOLE 
SUR CE qu'il doit FAIRE EN SON ABSENCE. 



Mémoire de ce qtCil est du bien du service du Roy 
que M, de Sauvole fasse après mon départ de ce pays. 

Biloxi, le 26 mai 1700. 

Faire rechercher autant qu'il sera possible, dans tous les 
lieux où les hommes de la garnison iront, soit en chasse, soit 
ailleurs, des plantes ou racines et bois ou feuilles qui sont 
propres aux teintures, et dont les Sauvages se servent pour 
leurs remèdes dans leurs maladies, leur recommander d*en 
apporter soit graines ou feuilles, racines ou escorce, pour en 
faire faire des espreuves. 

Tascher d'avoir, s'il est possible, des petits veaux sauvages 
de ce pays pour les élever dans des parcs et les domesti- 
quer. 

S'informer des lieux où se prennent les perles, en faire pes- 
cher, s'il est possible, dans toutes les saisons de l'année. 



MAI 1700. INSTRUCTION LAISSEE A M. DE SAU 

mettre celles que Ton peschera dans les décours, 
papiers séparés de celles qui seront prises en plei 
escrire dessus le temps qu'elles auront esté pescl 
lieu et la saison, avec des remarques de ce qu'il 
faire pour cette pesche. 

Faire équarrir une pièce de bois de huit ou dix pie 
que sorte, les faire mettre à Teau salée jusqu'au 
vaisseaux pour voir celles que les vers piqueront le 
faire prendre aussi une de chaque sorte, la faire b 
qu'à ce que le dessus vienne en charbon, et fair 
l'eau, comme les autres, en lieu où on les puisse tr( 
lement. 

Ne croyant pas que les Espagnols veuillent eni 
contre les establissemens, vous aurez pour eux to 
gards que Ton doit avoir pour des personnes avec 
on veut vivre en bonne intelligence. Je crois que \ 
rés sans crainte destacher le sieur Levasseur avec ti 
tre hommes, pour aller dans le dedans du pays et 
Chaqueta, et voir ce que c est que cette nation, don 
Sauvages parlent tant. Il observera si la branche 
che, en montant de la Mobile, passe loin de leurs ' 
si cette branche seroit navigable pour des barque 
de desGouvrir par le moyen des Sauvages s'ils ne c 
point des mines, se les faire montrer et en faire a 
la matière, s'informer si la branche, dont j'ay parlé 
bile^ n'est pas celle qui passe aux Chicacha,et si ell 
gable jusque-là, et les distances d'un lieu à l'aul 
un pays de meuriers et quelle sorte de bois il y a. 

Il sera bon de renvoyer le sieur de Saint-Denis 



464 MAI 1700. INSTRUCTION LAISSEE A M. DE SAUVOLE 

grand Lac, dont les Sauvages luy ont parlé, et les deux na- 
tions qui sont sur la branche de Touest-nord-ouest de cette 
rivière. 

Il luy faudra donner pour cela Levassçur, maistre du tra- 
versier, pour bien observer les hauteurs et faire des cartes 
du pays et luy laisser choisir. Vous luy donnerés avec ces 
hommes TEspaignol pour voir s'il ne descouvrira pas quel- 
que mine, dont je ne doute pas quUl n'y en aye, estant des 
pays de montagnes, pelés et sans eau, à une journée au nord 
des Cadodaquio. Il ira dans ces cantons le plus à Touest qu'il 
pourra pour avoir connoissance du Nouveau-Mexique, s'il 
est possible, et de Tesloignement des mines des Espagnols, 
se méfiant d'eux pour ne pas tomber entre leurs mains. Il 
verra s'il pourra aller chés les Quiouahan, qui sont en guerre 
contre les Espagnols et qui sont nombreux. Trouvant des 
mines, il faudra qu'il en fasse apporter le plus de matière 
qu'il pourra, la prenant en diflférens endroits pour l'apporter 
en France, pour en faire des essays. Il prendra possession des 
mines au nom du Roy et en dressera des actes aussi authenti- 
ques qu'il pourra, achètera des Sauvages des lieux de la mine, 
les payant pour cela. Il observera le terrain des environs, la 
commodité du transport de la mine aux rivières, si les char- 
rettes y pourroient aller, ou si le transport s'en feroit par che- 
vaux; si les pays des environs seroient propres à cultiver, si 
les bois des environs de la plus prochaine rivière seront bons 
à construire des baraques, ou chaloupes, ou bateaux plats, si 
les rivières les plus proches des mines se pourront naviguer 
jusqu'au Mississipy, les difficultés qu'il y auroit de descendre 
en s'en revenant, afin de le bien visiter, tout l'esoace du chemin 



INSTRUCTION LAISSÉE A M. DE SAUVOLE 405 

sissipy au commencement d'aoust, ramenant avec luy le 
Nadchito et le Naouadiché, leur faisant à chaqu'un présent 
d'un fusil et d'amunition, d'un capot et d'une chemise; bien 
recommander au sieur de Saint-Denis de bien mesnager les 
Sauvages de ces cantons pour nous attirer leur amitié. C'est 
dans ces quartiers où se doivent trouver les mines. Il faudra 
qu'il emporte avec luy, pour avoir des guides d'un lieu à 
Tautre et des canots et des vivres : vingt chemises, vingt 
haches, huit douzaines de couteaux, trois douzaines de mi- 
roirs, cent alesnes, trois douzaines de ciseaux, une demi-livre 
de vermillon, mille aiguilles, vingt livres de rassade. 

Il pourra estre dans son voyage jusqu'à six et sept mois, 
s'il le faut. Si ce temps ne luy suffit pas, il en pourra mettre 
davantage, pour ne pas revenir sans bien connoistre le pays, 
luy recommandant la diligence partout et de bien apporter 
de la matière. 

Je ne croy pas qu'aucune nation d'Europe veuille se placer 
dans le Mississipy, duquel nous occupons les deux bords. 
Toutefois, s'ils y venoient, il leur faudra faire connoistre que 
nous en sommes en possession, et qu'ils ne doivent pas s'y 
establir sans vouloir aller contre la bonne intelligence qui est 
entre les Couronnes. La voye de la douceur ne pouvant les en 
destourner, il employera la force à les en empescher, autant 
qu'il le pourra, ou d'avancer leurs travaux, ne pouvant les 
obliger à se retirer. 

S'il voyoit que ceux qui se voudroient establir au Missis- 
sipy et aux environs de la rade du fort de la baye de Bilocchy 
eussent des forces si supérieures aux siennes, qu'il vist 
ni» nnnvoîr les en emoescher et se mettre dans le risaue 



46b INSTRUCTION LAISSÉE A M. DE SAUVOLE 

tera de faire une opposition la plus forte qu'il pourra, et de 
se bien maintenir dans les forts sous son commandement. Il 
faudra envoyer souvent à l'isle du Mouillage, dans le temps 
des sécheresses, voir si l'eau douce y manque à l'endroit où 
nous la prenons, et à Testang, qui est au milieu de Tisle, où 
Peau est douce. 



XII 



TROISIÈME VOYAGE DE D'IBERVILLE 

IL COMMANDE ENCORE LA RENOMMÉE, SÊRIGNY, SON FRERE, 

COMMANDANT LE PALMIER, l' ACCOMPAGNE. 

MORT DE M. DE SAUVOLE, LIEUTENANT DE ROI 

AU BILOXr. 

bienville lui succède et commence 
l'Établissement de la mobile. 



I 

Liste des officiers de marine choisis par le Roy pour servir 
sur les vaisseaux cy-apre^ nomme:^, que Sa Majesté fait 
armer à Rochefort. 

Du 22 juin 1 700. 

La Renommée 

Le sieur d'Iberville, capitaine de frégate; 

Le sieur de La Roche-Saint-André, lieutenant de vaisseau, 
capitaine de compagnie ; 

Le sieur Duguay, enseigne de vaisseau ; 

Le sieur deChambre, enseigne en second; 

Le sieur de Bécancourt, autre enseigne ; 

Le sieur Josselin de Marigny, autre enseigne, lieutenant de 
la compagnie d'Arquian. 

Le Palmier en fluste 

Le sieur de Sérigny, lieutenant de vaisseau ; 

Le sieur Desjordy Moreau, enseigne de vaisseau; 

Le sieur de Noyan, enseigne de vaisseau. 



II 

Marly, du 27 juin 1700. 
Ordre au sieur de La Salle, cscrivain ordinaire de la Marine, 
nommé pour passer à Mississipy, d'y faire les fonctions de 
commissaire. 



III 

IMPORTANCE D'OBTENIR LA CESSION DE PENSACOLA. 

JUCHEREAU SUR L^OUABACHB. COMMERCE DU CASTOR. 
RIVALITÉ ANGLAISE. NÉCESSITÉ DE S* ATTIRER LES CMICACHAS. 



niberville au Ministre de la Marine 

A La Rochelle, 2 juillet 1701. 

Monseigneur, 
Je chargeray, comme vous me l'ordonnez, les trois ou 
quatre tonneaux de provisions pour les missionnaires qui sont 
au Mississipi, s^il y a de la place après les choses destinées 
pour le fort. Je ne crois pas qu'il y ait de place. 

Le sieur Remy Reno estoit embarqué avec moy sur la 
Badine pour lever les plans et cartes du pays où je passe- 
rois, ce qu'il ne fit point. Cest un homme de cinquante 
années, qui est marié, à Saint-Martin de Rhé, à une Irlan- 
doise. Je ne jugeray pas de son habileté pour faire une forti- 
fication, ne le connoissant pas assez pour cela. Je n'ay pu me 
servir de luy pour celle de Biloxi,où,dans tous les plans qu'il 
me fit, il me tailloit de la besoigne plus que je n'en eusse pu 
faire faire à trois cents hommes pendant une année. Je le 
croirois plus habile entrepreneur qu'ingénieur. Il conduiroit 
fort bien un travail que Ton auroit déterminé de faire. 

J'ay lu la copie de la lettre envoyée à Montesuma. Je 
ne sçais ce que c'(;st que cette forteresse de Udorsi. Je crois 
que c'est quelque fort qu'ils « peuvent avoir fait autrefois et 

I. Les Espagnols. 



INQUIETUDE DES ESPAGNOLS 47 I 

à rentrée de la rivière de Bilocchy, du temps de Fernan Soto, 
dont il ne paroist plus aucun vestige. 

L'endroit où ils se rendirent le vingt-neuviesme aux Caba- 
nes, où les vaisseaux firent de Peau, c'est à Tisle du Mouil- 
lage, où ils auront esté veus par quatre ou cinq hommes, 
que Ton y tient à chasser et pescher et à la descouverte avec 
une petite felouque. 

Je croîs que le bateau qu'ils disoient venir chercher le long 
des isles estoit un prétexte pour venir voir ce qui se passoit 
au fort. Le petit bastiment dont ils parlent, qui estoit devant le 
fort et venoit de Saint-Domingue, est le traversier,qui vcnoit 
du fort de Mississipi, où je Tavois envoyé à mon départ pour 
y rester jusques à la mi-décembre, qu'il se devoit rendre au 
fort de Biloxî, où je comptois que Ton en avoit besoin pour 
y descharger les navires qui y pourroient arriver dans 
ce temps-là. Il devoit rester au fort tout ce temps-là pour 
l'empescher d'estre gasté par les vers. 

Pour les cent hommes que Ton leur dit estre venus du 
Canada, il en peut estre descendu trente à quarante au plus, 
compris des Illinois. Je doute que le nombre en soit si grand. 
Il ne devoit se rendre là, au mois de décembre, que Vil- 
dieu et quelque autre et Lachesnaye-Duquet, qui avoit con- 
noissance des nations du ouest du Mississipi. C'estoit le temps 
aussy que le sieur de Saint- Denys devoit revenir du haut de 
la rivière de Marne. Ils auront grossi le nombre d'hommes 
aux Espagnols, pour leur faire voir qu'ils estoient beaucoup 
de monde et tiroient du secours du Canada. 

Je ne scais que penser des deux navires anglois qu'ils disent 
avoir esté au mois d'aoustà la bave Charles, à moins que ce ne 



472 ANGLAIS SUR LE MISSI6S1PI 

Angleterre, au mois de novembre, qui venoient de faire 
un establissement au Mississipi, à ce que l'on disoit. Je 
ne connois de baye de Charles que celle qui est au dedans du 
cap de la Floride, où j'avois ouy dire que les Anglois se 
dévoient establir. Les Espagnols d' Apalache devroient mieux 
sçavoir que nous cet endroit où nous n'allons pas, cela estant 
éloigné du fort de Biloxi de quatre-vingts à quatre-vingt-dix 
lieues. 

Je ne sçais que juger des trente Anglois, dont ils parlent, 
partis de Saint-Georges, que je ne connois point; à moins que 
ce ne soit un establissement anglois fait au delà des mon- 
tagnes d'Apalache, où commence la source de la rivière 
Ouabache, sur laquelle ils seroient descendus au fort du 
Mississipi, ce que je ne crois pas qu'ils ayent fait, sans que 
l'on les ayt arrestés, et que de Saint-Georges ils descendent à 
la Mobile par une autre branche, cela se peut, car la branche 
qui court au nord-est va prendre sa source aux montagnes 
d'Apalache. Cela est marqué comme cela sur la carte que 
j'ay faite de ce pays-là sur le rapport des Sauvages. Si les 
Anglois trouYoient cette route facile pour se rendre à la 
Mobile, ils pourroient par là faciliter les entreprises qu'ils 
pourroient faire sur Pensacola, si nous avions la guerre, pour 
se saisir du fort qui est le seul de toute cette coste par le 
moyen duquel ils pourroient traverser le commerce de la 
Vera-Cruz, et s'attirer toutes les nations de ce continent et s'y 
maintenir, d'où il nous seroil difficile de les chasser. 

Par la lettre que je vois de Juan Siscara', du 24 janvier, de 
la baye de Saint-Joseph, que je ne connois point, dont il pré- 

I . Je lis ici Sesara, ailleurs Siscara 



LETTRE DE JUAN SISCARA 473 

tend s'estre emparé et avoir pris possession avec vingt-cinq 
soldats et un chapelain, je ne vois pas que ce puisse estre 
dans la baye du fort de Biioxi, où on ne les auroit sans doute 
pas souflFerts sans qu'il s'y fust passé quelque chose dont il 
rendroit compte, quoyque je voye par la suite que c*est de 
cette place dont il prétend parler, dont il auroit eu dessein de 
nous chasser, en n'amenant pour cela que des petits basti- 
mens propres à y entrer. Il prétend y avoir semé des graines 
et en avoir vécu du fruit. 

Il ajoute que cette entrée n'a que cinq cent cinquante verges 
de large, que ce lieu est avantageux à establir, que c'est le meil- 
leur endroit du golfe et que nous y sommes establis, qu'il y a 
trouvé une carrière près du rivage. A tout cela, je ne connois 
point la baye où est le fort de Bilocci que par le peu d'eau 
qu'il y a à son entrée, qui est sept pieds, et dedans six à sept. 
Au lieu de cinq cent cinquante verges de large à son entrée, 
elle a trois quarts de lieue, où nous n'avons point veu de pierre 
qu'à quatre lieues de là, sur une batture à une lieue au large. 

Je ne voy pas par quel endroit ils voudroient faire là un es- 
tablissement, ayant Pensacola et la Mobile. Si j'y en ay fait 
un, c'est que je n'ay pu le faire ailleurs la première année, et 
que je n'avois pas Pensacola ny la Mobile, comme ils l'ont. 
Cette baye du fort de Biloxi n'est bonne que pour y placer 
quelque habitant, qui éleveroit.des bestiaux et couperoit des 
masts, qu'il meneroit à Tisle du Mouillage, où les vaisseaux les 
chargeroient et du bois propre à faire des barreaux de navires 
et courbes et bois des cultures et des planches de pin. 

Pour la lettre qu il escrit au Roy, sans date ny marque du 
lieu d'où il l'escrit, que je crois estre apparemment du lieu où 



474 LETTRE DE JUAN SISCARA 

la baye Saint-George, ne connoissant point cette baye, je n'en 
diray rien. 

Comme il me paroîst que ce qu'il dit de cette fortification à 
faire paroist avoir quelque rapport au havre de Pensacola, je 
respondray sur les articles dont j'ay quelques connoissances, 
qui sont très petites, n'ayant point esté à terre pour y exami- 
ner la différence d'un terrein à Tautre. 

Ils avoient construit leur fort à gauche en entrant, à trois 
quarts de lieue de la Barre, sur laquelle je n'ay pas trouvé 
moins de vingt-deux pieds d'eau, et où on ne trouve pas, de 
mauvais temps de chute de mer, deux pieds pour un grand 
navire, la mer y estant fort courte, de manière qu'un vaisseau 
qui tireroit dix-neuf à vingt pieds d'eau y peust entrer. Ayant 
dépassé cette barre, on peut mouiller huit et dix navires par 
cinq, six et sept brasses d'eau, hors de la portée du canon, à 
moins que de les tirer à toutes volées, et encore plusieurs n'i- 
roient pas au vaisseau. 

Premier article, où il marque que le fort n'est pas fait au 
plus estroit de l'entrée. S'il estoit plus avant dans la baye, où 
peut estre le plus estroit, cela mettroit hors d'inquiétude du 
canon les navires, qui pourroient mouiller à l'abry de la 
barre, d'où ils pourroient empescher ce secours d'entrer dans 
le havre et former là Tordre d'une descente à terre, s'ils es- 
toient les plus forts. La hauteur sur laquelle est ce fort n*est 
point trop élevée. Pour bien bastir dans ce canal, la despense 
de mettre un terrain comme celuy-là à fleur d'eau dans un 
lieu où l'on n'a pas toute la commodité et le monde, seroit 
d'une longue haleine et cousteroit considérablement, et seroit 



LETTRE DE JUAN SISCARA " 475 

Quatriesme article, où il dit que le sable est mouvant, 
ce qui a fait pourrir les pieux et les logcmcns, où il en faut 
faire d'autres, et, si on les veut faire de pierre, il faut creu- 
ser neuf verges pour aller au plan horizontal. Je diray que 
cela cousteroit beaucoup et n'est point nécessaire. Un canon 
n'est point trop élevé de neuf verges pour battre à quatre, 
cinq ou six toises, où est le chenal. 

Sixiesme article, où il parle du mauvais temps qu'il y a 
sur cette coste, qui empescheroit de descharger les vaisseaux; 
je diray que toutes sortes de navires, que Ton pourra envoyer 
à cette coste, comme de soixante-dix canons, y peuvent entrer 
et estre en lieu d'estre deschargés, estant au dedans de la barre, 
quelque temps qu'il fasse. 

Septiesme. Il prétend que le chasteau ne commande pas sur 
mer à plus d'une portée de pistolet. Si ce qu'il dit là est, ce 
n'est pas infailliblement de Pensacola dont il parle, car ce 
fort est à descouvert de la mer,quoyqu'il y ait une pointe qui 
le couvre; mais il commande, cette pointe estant plus élevée. 
Je ne diray rien sur Testablissement qu'ils (sic) voudroient 
faire plus à Test, sur la pointe qu'ils nomment Aquet*o^ si 
c'est la pointe qui est de l'autre costé du havre, à l'est du fort, 
sous laquelle les navires mouilloient, où est le carénage, où 
le terrain m'a paru du sable et très peu de bois. Je n'ay pas 
assez approché de cet endroit pour en parler. 

Si tout ce qu'il dit de ce lieu est vray, il seroit fort avanta- 
geux pour tous pour empescher les navires de mouiller au 
dedans de la barre , où le canon de la pointe à droite , en 
entrant près du carénage, ne porteroit pas. Il parle de la bonté 
des terres des environs de là, du nombre desquelles il met 
Âpalache, qui en est à plus de soixante lieues à Pest. 



47^ JUAN DE SISCARA 

Je vois sur leur carte, entre Apalache et la baye de Carlos, 
une baye de Saint-Joseph. Je ne sçais si ce ne seroit pas de 
celle-là dont il voudroit parler, je n'en ay pas de connoîssance. 

Ce Jean de Siscara est un ingénieur qui demeure ordinai- 
rement à Pensacola, qui est je crois un François renégat, 
du moins nous l'avons tous cru comme cela. Il a le nez coupé 
et un d'argent à la place. Il est un homme âgé de soixante 
années. Il ne nous paroist pas d'accord avec tous lesofSciers 
qui composent l'Estat-major, qui le traitoient de fou, quoy- 
qu'il nous ait paru avoir beaucoup d'esprit, parlant beau- 
coup. Pour l'inondation, dont il est parlé,;des terres du havre 
du Mississipi, cela se peut, car, dans le mois de may de Tannée 
dernière, il y avoit un demy-pied d'eau dessus, où est le fort 
que j'ay fait faire. G'estoit un endroit que les Sauvages nous 
avoient montré qui ne noyé pas. Il s'en trouvera infaillible- 
ment qui ne noyeront pas, qui seront comme à présent. Mon 
sentiment sur cette coste est d'establir Pensacola, si ils nous 
le veulent céder. 

C'est un bon havre, d'où on fera le commerce dans toutes 
les rivières du pays avec de moyens bastimens, et d^où on 
pourra soustenir toutes les nations sauvages qui sont sur la 
Mobile, contre les Anglois, plus facilement que d'aucun autre 
endroit. Cet establissement n'empescheroit pas que l'on n'en 
iîst un aux Bayogoulas sur le Mississipi ou près des Oumas, 
où se feroit l'abord de tout le commerce de cette rivière, où 
on n'auroit que faire de s'embarrasser de fortifications, que 
comme celle que j'ay faite au fort de Mississipy, qui est une 
maison carrée en forme de redoute, entourée de fossés, avec 
neu d'hommes de garnison et six nièces de canon. 



CESSION DE PENSACOLA SOUHAITEE 477 

mois de séjour. Là, nos vaisseaux faisant travailler les équi- 
pages, je mettray ce lieu à Tabry d'insulte d'une escadre qui 
pourroit aller dans ce pays-là. Il ne faudroit pas moins dans 
ce fort de deux cents hommes pour le bien défendre ». 

Si vous jugez, Monseigneur, que c'est une chose qui se 
doive faire, il faudroit joindre au mémoire que j'ay eu l'hon- 
neur de vous envoyer celuy qui est cy-joint. 

Il seroit bien nécessaire que le Roy eust là encore un tra- 
versier, car si on avoit le malheur de perdre celuy qui y est, 
on seroit fort embarrassé pour descharger les vaisseaux et 
envoyer dans les rivières ce qu'il y faut envoyer. Le Roy en a 
un à Rochefort, qui est armé le long de la coste pour garder les 
Religionnaires, qui seroit très propre pour cela, qui est de qua- 
rante à quarante-cinq tonneaux. Cela nous soulageroit pour 
le transport de ce qu'il faut pour ce pays-là. Je doute que 
nos deux vaisseaux portent ce qu'il y a à porter. Si on ne 
veut pas donner ce traversier, on pourroit donner le Nieu- 
port, dans lequel on pourroit charger ce que nous ne pou- 
vons prendre et ce que Ton veut envoyer à Saint-Domingue, 
et on ne se trouvera pas court, comme je vois que l'on l'est pour 
les autres envois ailleurs. Estant armé comme je le suis dans 
la Renommée, je ne peux porter que pour sept mois de vivres, 
si j'ay à arrester à cette coste du temps, il m'en faut pour huit à 
neuf mois, selon que vous jugerez à propos que j'y reste. Il 
sufBroit au Nieuport d'avoir trente hommes d'équipage et six 
mois de vivres, si vous souhaitez qu'il ne fasse qu'aller et ve- 
nir. Si vous voulez bien, Monseigneur, en donner le com- 

I. Note en marge de la main du ministre, a Si le roy d'Espagne cède Pensacola 



478 PROJET d'Établissement sur l'ouabache 

mandement au sieur Duguay, enseigne de vaisseau, qui est 
armé avec moy, qui connoist cette navigation-là. Il en est très 
capable. Nous n'avons aucun pilote icy à mettre sur ce bas- 
timent, qui ait esté au Mississipi. Il ne nous en a resté que 
deux, dont j'en ay un et mon frère l'autre. 

J'ai veu, Monseigneur, la permission que vous avez don- 
née à M. de Juchereau d'aller au Mississipi y establir des 
tanneries. Je Tay engagé, avec le nombre d'hommes qu'il a 
et quelques autres de ceux qui sont au Mississipy ■ qui s'y 
pourront joindre, de s'establir à Ouabache, qui est un lieu 
qu'il faut occuper pour empescher le commerce que les cou- 
reurs de bois pourroient faire par là chez les Anglois. Il est 
convenu avec moy de le faire, pourvu que vous luy vouliez. 
Monseigneur, accorder la concession de deux lieues des deux 
bords de l'entrée de cette rivière, et six lieues de profondeur*. 

M. de Tonty demandoit cette concession, avec une compa- 
gnie de soldats pour garder ce passage, ce qui cousteroit 
beaucoup de despense au Roy. J'estime qu'il vaudroit mieux 
donner à M. de Juchereau un destachement de huit ou dix 
hommes 3 pour l'engager de le faire. Si vous luy accordez cette 
concession, je luy ay promis de l'en faire advertir ^aux Illi- 
nois. Je demande, Monseigneur, vos ordres au sujet du cas- 
tor, que les Sauvages d'en haut du Mississipi et les Canadiens 
qui y sont pourront apporter à la mer 4, si on leur permet 
pour cette fois seulement, sinon ils l'apporteront par Oua- 



I. Note du Ministre. Le Roy le trouve bon. 

3. Note du Ministre. Bon, mais cela est bien vaste. Ne jugeroit-U pas à propos 
de diminuer cette estendue? 

3. Note du Ministre. Le donner. 

4. Note du Ministre. Les Députes du Canada ont ordre d*y envoyer un commis. 



. >j:^ 



POLITIQUE A L EGARD DES SAUVAGES 479 

bâche aux Anglois. J'ay eu l'honneur de vous détailler plu- 
sieurs raisons sur cela, sur lesquelles il sera nécessaire de me 
donner vos ordres. Quand vous accorderiez la concession de 
Ouabache au sieur Juchereau, il ne s*y peut rendre que Tan- 
née prochaine, au mois d^aoust, où il auroit de la peine à em- 
pescher ce commerce, s'il estoit une fois commencé. 

Pour chasser les Anglois de ce pays-là, il n'y a pas d'autre 
moyen à prendre que celuy d'armer nos alliés contre les 
leurs, qui sont les Ghicachas, les plus dangereux, que Je vou- 
drois tente rd attirer dans nostreparty par des présens, en nous 
livrant les Anglois qui sont chez eux. Cela vaudra mieux que 
de leur déclarer une guerre qui ne nous peut estre avanta- 
geuse. Nous travaillons actuellement à embarquer les vivres 
de nos équipages, en attendant vos ordres sur la quantité de 
sel que nous devons embarquer pour cette colonie. Plusieurs 
familles et femmes qui ont leurs marys à Mississipi deman- 
dent à y passer et me pressent de leur respondre, ce que je 
ne peux faire que je ne sçache vostre sentiment sur cela. Si 
vous souhaitez faire quelque chose de ce pays, il est absolu- 
ment nécessaire d'y faire passer cette année des familles et 
quelques filles, qui se trouvent parentes de celles qui y veulent 
passer, que l'on mariera peu de jours après leur arrivée en 
ce pays-là. 

Je suis avec un très profond respect, 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur. 

D'Iberville. 
Permettez-mov. Monseicrneur. de vous renrésentpr nnp 



480 JEUNES GARÇONS POUR l'ÉTUDE DES LANGUES 

navire est difficile à manœuvrer S ayant grande envergure et 
ses ancres de deux milliers, joint à ce que les équipages sont 
très mauvais, plus qu^ils n^ont jamais esté. 

Je vous supplie , Monseigneur, de vouloir ordonner à 
M. l'intendant d'examiner ce que je dis, et si ces cinquante 
hommes, comme ils sont, suffisent. Quand j'ay dit que soixante 
suffiroient pour les vaisseaux, je n'y avois pas bien réfléchi. 
Cest trop peu pour les longues campagnes, où, pour peu que 
Ton ait de malades, on ne peut pas manœuvrer. 

Il seroit nécessaire que j'embarquasse sur ces vaisseaux dix 

petits garçons de douze à quinze ans, pour les mettre dans 

les villages des nations sauvages, pour apprendre leur langue 

et y servir d'interprètes. 

Il leur faudra à chacun une couverte de. . 4 livres 10 sols. 

Quatre chemises à 40 s 8 » 

Deux paires de bas de 3o s 3 » 

Deux paires de souliers de 45 s 4 » 10 » 

Un habit. . . .] . ., oi- o 

. , >de toile, 8 livres 8 » 

Une camisole . ] 

Un bonnet 3 » 

Deux paires de caleçons de toile, 3 livres. 3 » 

Empeignes, fil, aiguilles et petites menues 

bagatelles, 3o s 1 » 10 » 

35 livres 10 sols. 
Pour un bralle^ 2 » 10 » 

38 livres. 

I. Note de la main du ministre. Il y aura tant de passagers que cela doit suf- 
fire. 



IV 



PONTCHARTRAIN ATTEND 
LE RETOUR DU NAVIRE VENFLAMM 

ENVOYÉ AU BILOXI. 



Le Minisire de la Marine à M. d'Iberville. 

6 juillet 

J'ay receu,avec la lettre que vous m'aviez escrite 1 
mois passé, le mémoire des munitions qui sont né» 
pour le fort du Biloxy. J'escris à M. Bégon de les fa; 
ger sur les vaisseaux que vous commandez. Il ne faut 
vous pressiez vostre armement jusqu'à nouvel ordr 
bien aise d'appreftdre le retour de r Enflammé, com: 
le proposez. J'ay fait donner à vostre frère le commai 
du Palmier^ et j'ay esté bien aise de vous faire p 
cette occasion. 

J'approuve la proposition que vous faites d'envoy( 
poste le commandant de VEnJlammé^ aussytost qu'il 
rivé, après en avoir adverty le commandant et Tinter 
port de Rochefort, supposé qu'il ayt quelques noi 
donner, qui demandent de nouveaux ordres. 

J'ay esté surpris de voir par la date de vostre le 
vous soyez à La Rochelle. Ce n'est pas là le séjour 
ciers de la Marine. L'intention de Sa Majesté est q 
demeuriez à Rochefort, comme les autres officiers di 
tement. 



Mémoire sur le Mississipi. Le Roi fait armer à Rochefort 
une frégate et un bâtiment de charge pour le Mississipi. 

A Versailles, le 20 juillet 1701. 

On a retardé le départ de ces bastimens pour attendre des 
nouvelles de Madrid; mais comme il n^en vient point et qu'il 
faut qu'ils partent dans le i5« ou le 20* de juillet pour y arri- 
ver avant les mauvais temps, il est nécessaire que Sa Majesté 
fasse sçavoir ses intentions sur ce qu'il y aura à faire en ce 
pays cette année. 

Sa Majesté a esté informée qu'il n'y a sur toute la coste, 
depuis la Floride jusqu'au fond du golfe du Mexique, qu'un 
seul bon port nommé Pensacola, qui a esté occupé depuis 
quelques années par les Espagnols, et que Tembouchure du 
fleuve du Mississipi est pleine de battures, de sorte qu'il n'y a 
que onze à dix pieds d'eau. 

Cette disposition obligea le sieur d'iberville, en abordant 
cette coste, de faire un fort dans une petite baye voisine de 
cette rivière, où ont esté jusqu'à présent les François qui sont 
restés en ce pays* 

On s'est de là respandu dans les terres pour connoistre le 
pays; on a remonté jusqu'au dessus des Illinois, le reste de 
ce fleuve estant connu il y a longtemps. On a aussi remonté 
les rivières qui tombent dans ce fleuve; celles qui viennent 
de l'ouest mènent jusqu'au pied des mines du Nouveau- 
Mexique, et celles qui viennent de l'est ont donné connois* 
sance d'un ^rand nombre de nations aui sont entre ce fleuve 



MOTIFS ET MOYENS DU TROISIÈME VOYAGE 483 

On a connu, par la communication qu^on a eue avec ces 
peuples, le dessein que les Anglois de la Caroline et de la 
Nouvelle- York ont pris de se rendre maistres de ces nations, 
en ayant armé une des plus considérables, avec laquelle ils 
subjuguent les autres, et il est certain que, s'ils pouvoient exé- 
cuter ce dessein, ils deviendroient, quand il leur plairoit, les 
maistres de ces mines. 

On a aussi reconnu que ce pays, qui est le plus beau du 
monde pour les pasturages, est remply d'une sorte de bœufs 
qui ont de la laine qui se file aisément, suivant les expériences 
qu'on en a faites en France, et dont les peaux sont beaucoup 
meilleures que celles des bœufs de France et mesme que de 
ceux de Hongrie. 

Ce pays est d'ailleurs propre à plusieurs cultures qui peu- 
vent estre très utiles à la France. Ainsi, il paroist convenable 
à Sa Majesté d'achever cet establissement, tant par les avan- 
tages qui en peuvent revenir à son royaume que pour em- 
pescher que les Anglois ne s'en rendent maistres et par con- 
séquent des mines du Nouveau-Mexique, tant pour eux mes- 
mes que par les réfugiés françois qu'ils ont voulu tenter 
d'establir au Mississipi. 

Mais, pour y parvenir,[on juge à propos de s'assurer des na- 
tions qui sont en guerre avec celle que les Anglois se sont 
acquise, et pour cela de leur donner des armes, au moyen des- 
quelles non seulement ils ne se laisseront pas subjuguer, 
mais ils chasseront la nation amie des Anglois de qui ils se 
rendront par ce moyen ennemis irréconciliables. Ces nations 
sont au nombre de 17,000 familles; ce que ledit sieur d'Iber- 
ville propose de leur donner monteroit à 24,773 livres. 



484 MOTIFS ET MOYENS DU TROISIEME VOYAGE 

qu'il avoit fait aux environs du Mississipi et d'achever celuy 
qu'il a commencé dernièrement sur ce fleuve, à dix-huit lieues 
de son embouchure, pour en estre les maistres ; mais cela 
nous esloigne du pays, dont il est nécessaire de s'assurer. Il 
seroit à désirer que les Espagnols, qui ne feront jamais rien 
du fort de Pensacola* et dont les Anglois pourront bien se 
rendre maistres, si nous avons la guerre, voulussent l'aban- 
donner à Sa Majesté et qu'ils souffrissent que les François 
fissent un establissement sur la Mobile * qui est entre eux 
et le Mississipi, parce que de là on secourroit les Chactas, 
qui est une nation puissante, dont il faut s'assurer pour 
vaincre les Chicachas, qui sont les amis des Anglois ou les 
destacher de leur alliance. 

C'est sur quoy ledit sieur d'Iberville demande des ordres. 

Pour establir utilement ce pays, il seroit nécessaire d'y 
passer quelques familles ; mais, comme ce seront de pauvres 
gens, il faudra que Sa Majesté leur fasse quelques avances. 
Il croit qu'on pourroit passer dès cette année soixante per- 
sonnes, auxquelles il faudroit donner pour leur establisse- 
ment le contenu dans un mémoire qu'il envoyé, qui monte à 
près de 1 8,000 livres. 

Il faudroit aussy envoyer quelques filles pour les Canadiens, 
qui y sont actuellement et qui en demandent. On pourroit y 
en faire passer une douzaine cette année. 

Il est aussi d'une nécessité indispensable d'y establir un 
hospital ; les Sœurs grises, qui sont actuellement à Rochefort, 
y seroient très propres. 

1. Note de la main du Ministre, a Le comte de Hernan Nunez a esté d'tdvis 
qu'on le remist au Roy. » 



MOTIFS ET MOYENS DU TROISIEME VOYAGE 485 

Il sera nécessaire que Sa Majesté fasse quelque fonds pour 
les fortifications; ledit sieur d'Iberville^ demande" pour cela 
8 ou 10,000 livres. 

Il demande aussi si Tintention de Sa Majesté est qu'on 
aille descouvrir le dedans du pays. Il faudra, pour cet effet, y 
envoyer quatorze ou quinze hommes avec quelques présens 
pour les nations chez lesquelles ils passeront, sans quoy il 
n'est pas possible de rien faire. En cas qu*on trouve des na- 
tions sauvages qui soyent en guerre avec les Espagnols, il 
demande s'il faudra les porter à faire la paix avec eux, ou si 
. on ne leur en parlera pas. 

Si dans cette descouverte on trouve les rivières qui tom- 
bent dans la mer du Sud, sçavoir, si on doit descendre jusqu'à 
la mer, et, comme les Espagnols sont establis dans beaucoup 
d'endroits, s'il sera à propos qu'on s'aille livrer à eux, et si, 
après avoir fait ces descouvertes, on y laissera du monde, ou 
si on se contentera d'en venir rendre compte. 

Il demande aussi ce qu'il doit faire en cas que les Anglois 
ou les François réfugiez se soyent rendus maistres de Pensa- 
cola ou de quelque autre endroit de la coste... 

Et la conduite qu'il doit tenir aussi avec les Espagnols. 

Comme on ne sçait point ce qui se passera entre cy et 
Tannée prochaine, et si le Roy pourra envoyer des vaisseaux 
en ce pays, il propose d'envoyer des vivres et hardes pour 
deux ans, et pour cet effet de faire pour deux années le fonds 
des officiers, soldats et Canadiens que Sa Majesté entretient. 

Dans le mémoire des choses nécessaires pour l'envoy de 
soixante hommes : 

5oo moyennes, petites, grandes haches à 20 sols ; pioches 



486 MOTIFS ET MOYENS DU TROISIEME VOYAGE 

fusils de traite à i5 livres; tire-bourre; cornes à poudre; 
poudre à mousquet; pierres à fusil; plomb à giboyer; balles, 
moules à plomb et à balles; boussoles; poudre de vipère; 
horloges de demi-heure ; 5o chaudières de cuivre rouge de 
voyage de 4, 5, 6 et 7 peaux dont le cuivre coustera 26 sok; 
chaudières couvertes; lignes ; toiles ; toile de voile ; tentes de 
coutil ; équipage de chirurgien; 1,000 grosses aiguilles; gros 
ciseaux; jambettes; grosse de couteaux-boucherons ; 6 grosses 
de miroirs de fer-blanc : 108 livres. 

5oo livres de rassade violette, blanche, bariolée, bleue arca- 
mion(?) à 22 sols,55oliv.; 25 grosses de gros grelots à 6 livres 
la grosse, i5o liv.; 3oo chemises de traite moyenne à 42 sols; 
100 petites chemises d'enfant à 25 sols; 36 couvertes blan* 
ches de 2 points 1/2 à 7 livres; 3 douzaines de paires de bas 
de traite à 18 livres; 80 livres de vermillon à 6 liv. 10; 
2,000 fers de flèche à 5 livres; i5 grosses de bagues à cachet 
à 25 sols; 3 grosses de pipes à 4 livres; 4 douzaines de pipes 
de fer à 10; sabres; lames d'épée; cordage; toile cirée; 
20 aunes de drap rouge à 18 livres; 10 chapeaux rouges ga- 
lonnés de faux, de 25 livres, 25o livres; vermillon; boistes à 
vermillon, etc. 



VI 

EMBARQUEMENT D'UN DESSINATEUR. 

ENVOI D^ENPANTS POUR APPRENDRE LA LANGUE SAUVAGE* 

PEUPLEMENT. 



Le Ministre de la Marine à M. d'Iberville. 

A Versailles, le 20 juillet 1701. 

J'ay receu la lettre que vous m'avez escrite le 9*» de ce mois 
avec le mémoire de plusieurs munitions qui sont nécessaires 
pour le fort de Pensacola, si les Espagnols le cèdent au Roy. 
J'envoieray en ce cas ordre à M. Bégon de les faire charger 
sur les vaisseaux que vous commandez. 

Sa Majesté veut bien vous donner le traversier que vous 
demandez, qui sert actuellement le long de la coste du pays 
d'Aulnis, et j'escris audit sieur Bégon de Tarmer avec le plus 
petit nombre d'hommes qui se pourra. 

Comme vous avez besoin de gens qui sçachent dessigner, 
j'escris à M. de Perrinet de choisir^ quelques gardes de la Ma- 
rine pour cela et de les faire embarquer avec vous. Voyez 
avec luy ceux qui conviendront. Sa Majesté approuve que 
vous ayez engagé le sieur Juchereau à s'establir dans le lieu 
que vous me marqués pour y establir des tanneries. Elle veut 
bien luy accorder Testendue de terre qu'il demande, quoyque 
cela paroisse bien vaste. Voyez encore si vous ne jugerez 
pas à propos de la diminuer. Je luy feray donner le destache- 
ment de huit à dix hommes qui sont nécessaires pour garder 



488 PASSAGE DE PARENTS DES COLONS 

A resgard du castor que les Sauvages du haut du Mississipi 
pourront apporter, les députez de Canada ont eu ordre d'en- 
voyer un commis qui acheptera tout celuy qui y sera apporté. 
Sa Majesté désire que vous luy donniez toute la protection 
dont il pourra avoir besoin pour cela, et que vous empeschiez 
que personne ne fasse cette traite à l'avenir. 

Sa Majesté trouve bon que vous embarquiez pour le Mis- 
sissipi les femmes, filles et parens des gens qui sont aauelle- 
ment en ce pays, à condition de ne leur donner que le pas- 
sage. A Tesgard des petits garçons que vous proposez d'en- 
voyer dans les villages des Sauvages pour apprendre leur 
langue et servir d'interprètes dans la suite. Sa Majesté trouve 
bon que vous en fassiez embarquer six, et j'escris à M. Bégon 
de leur faire fournir des hardes pour 38 livres chacun, sui- 
vant le mémoire que vous m'en avés envoyé et dont vous 
remettrez copie audit sieur Bégon. 

Sa Majesté ne juge pas à propos de donner une augmen- 
tation d'équipage au vaisseau le Palmier^ estimant que les 
passagers suppléeront au petit nombre de matelots. 



VII 

CESSION DÉSIRABLE DE PENSACOLA A LA FRANCE. 

CHICAC»AS AMIS DES ANGLAIS. FORÊTS DE LA LOUISIANE. 
ENVOI DE NICOLAS DE LA SALLE EN QUALITÉ DE COMMISSAIRE. 



Alberville au Ministre de la marine. 

A bord de la Renommée, le 3o juillet 1701. 

Monseigneur, 

Nous travaillons à charger les vivres de la garnison du 
fort et le contenu du mémoire des choses nécessaires pour le 
fort de Pensacola , si les Espagnols nous le cèdent , ce que 
nous avons bon besoin qu'ils fassent pour nous pouvoir bien 
establir à cette coste avec peu de despense, ce que nous ne 
pouvons faire partout ailleurs, car Tisle du Mouillage ne 
pourra jamais estre bonne que pour une rade à mouiller des 
vaisseaux à Tabry du mauvais temps. Pour y mettre des vais- 
seaux en seureté contre les ennemis, il y faudroii faire un fort 
sur du sable mouvant, qui cousteroit considérablement, tant 
à le construire qu'à soustenir la garnison que Ton y pourroit 
mettre, qui seroit tousjours très facile à forcer, ne pouvant estre 
facilement secourue. Si le conseil des Indes d'Espagne n'est 
pas du sentiment de nous laisser Pensacola S c'est un en- 
testement, ou une ignorance à eux sur la connoissance du 
pays, car ils ne se soustiendront jamais contre les Anglois, 

I. J'attends une dernière réponse sur cccy, peut-cstre pourray-je Tavoir avant 
son départ. A tout événement je luy envoyeray les ordres du Roy sur son départ 



490 POLITIQUE A TENIR. ANGLAIS ET CHICACHAS 

qui se rendroient maistres des nations sauvages du dedans des 
terres, comme ils sont desjà, avec lesquelles ils feront la loy 
à toutes les nations qui voudront occuper ce pays là et les 
en chasseront; ce qui arrivera, si on laisse faire les Chica- 
chas, dans moins de quatre à cinq années et si on n'arme pas 
contre eux d'autres Sauvages pour leur tenir teste. Les Es- 
pagnols ne connoissent tous ces Sauvages que par les rela- 
tions qu'ils ont eues de Fernand Soto, qui sont bien différents 
aujourd'huy de ce qu'ils estoient dans ce temps là qu'ils n*a- 
voient pas l'usage des armes à feu ni n'estoient soustenus des 
Anglois. 

Quelque chose qu'il arrive, si nous sommes réduits à esta- 
blir le Mississipi et que vous vouliez. Monseigneur, soustenir 
cet establissement, il sera nécessaire que l'on fesse faire la 
paix aux Chicachas et en chasser les Anglois ou armer contre 
eux les nations sauvages, sans quoy ils se mettront du party 
anglois pour avoir la paix avec les Chicachas. Voylà une copie 
du mémoire,. que j'ay laissé à M. de La Touche, des choses 
qu'il convient pour armer les Sauvages > et les attirer à nostre 
party. J'enadjousteun au bas deceluy là qu'il sera nécessaire 
d'avoir, supposé que vous jugiez à propos d'envoyer dans les 
terres quelque petit party, sans quoy on ne les peut envoyer « 

J'avois oublié de mettre sur le mémoire pour le fort de 
Pensacola six pièces de canon de dix-huit livres de balle, qui 
y seront nécessaires ponr garder ce havre. Celuy que nous 
avons là n'est que de six à huit livres. Les Espagnols 
n'en ont que de pareil calibre, et ils ne seroient peut estre pas 
d'humeur à nous les laisser. 



DISPOSITIONS. APPROVISIONNEMENTS 49 1 

Il faudroit, pour ces canons, les choses nécessaires pour 
s'en servir. Je les joins au bas du mémoire que je demande, 
qu'il n'y aura qu'à rayer, si nous n'avons pas Pensa- 
cola. 

Dix hommes en tout dans le traversier suffiront. Je compte 
à présent de pouvoir embarquer tout ce que j'ay à porter. On 
me donne tous les jours des ordres pour embarquer des pas- 
sagers pour Saint-Domingue. Je crois que vous trouverez 
bon, Monseigneur, qu'estant destiné pour le Mississipy, que 
je n'en prenne aucun que tout ce que je dois embarquer ne le 
soit, après quoy je prendray des passagers, suivant la place 
que j'auray pour leurs vivres *. 

J'ay eu Thonneur de vous marquer par ma précédente que 
j'embarquois, pour cent vingt-deux hommes de la garnison 
du fort, pour six mois de vivres, ayant creu que VEnflammé 
en avoit emporté autant, mais j*ay veu par Testât de ce qu'il 
en a porté , que ce n'est que pour cinq mois, de manière que 
j'en prendray pour sept mois, qui feront les vivres nécessaires 
pour l'année mil sept cent un à cette garnison. Ce qui fait que 
cette garnison n*aura de vivres que pour jusques au i5 oc- 
tobre, et voylà bientost le temps de partir leur en porter. S'ils 
n'en ont pas emprunté des Espagnols devant l'arrivée de 
VEnflammé et qu'il leur faille rendre , j'auray des vivres à 
mon arrivée là pour cette garnison pour le mois de may 
prochain qui sera le temps de mon arrivée icy. Si je 
suis obligé de fortifier Pensacola, où je compte de ne 
me rendre qu'à la fin d'octobre, pour que vous ne soyez 
point obligé. Monseigneur, d'envoyer un bastiment pour 
leur en porter devant mon retour, si vous le jugez à 



49^ BOIS DE LA LOUISIANE, CONSTRUCTION DE VAISSEAUX 

propos, si j'ay de la place à bord, j'en prendray ce que je 
pourray à Rochefort ou bien à Saint-Domingue. J'en pourray 
prendre pour cette garnison pour cinq ou six mois, il me 
faudra un ordre pour cela. 

Comme les bois propres à construire des vaisseaux devien- 
nent rares en France et que les terres de Mississipi sont rem- 
plies de forests de toutes sortes de bois, surtout de chesnes de 
différentes espèces , ce pays s'establissant, on y pourroit 
construire de toutes sortes de bastimens, mesme dans le Mis- 
sissipy des navires de cinquante canons, et à Pensacola de 
telle grandeur que Ton souhaiteroit. Comme il est difficile de 
bien examiner ces havres en allant et venant, dans le voyage 
que j'ay fait,quoyque j'aye bien veu des endroits entièrement 
remplis de chesnes et très faciles à tirer, je croiray que, pour 
en avoir une connoissance plus parfaite, le Roy, ayant plu- 
sieurs contre-maisirçs entretenus dans le port de Rochefort, 
qui sont sans occupation,pourroit, sans une nouvelle despense, 
ordonner qu'il s'en embarquast un avec moy, que j'enverrois, 
estant au Mississipy, avec quatre hommes visiter tous les 
endroits d'où on pourroit tirer des bois et où on pourroit 
bastir des vaisseaux, et il se trouvera des personnes qui en- 
treprendront de les faire construire là à beaucoup meilleur 
marché qu'en France. 

Il y a à Rochefort un contremaistre entretenu, nommé Le 
Roux, qui est un garçon de trente-cinq ans, vigoureux, qui 
seroit très propre pour faire ce voyage. Il est très habile, 
capable de construire toutes sortes de bastimens. Il est garçon 
de bon discernement et qui fera les remarques nécessaires, 
sur la qualité des bois et de ce qu'il convîendroit de faire 



NICOLAS DE LA SALLE 493 

trouver une occasion de se faire connoistre et d'avoir un 
ordre pour cela. 

J'iray demain à Rochefort et verray M. de Perinet pour 
avoir un garde de la Marine qui sache dessigner. 

Je feray mon possible pour que l'homme, que les fermiers 
du castor envoyent au Mississipi, soit content, et jose bien 
vous assurer. Monseigneur, qu'une autre année il n'en passera 
pas pour le Mississipy, Je n'embarqueray que les familles que 
vous m'ordonnerez. 

M. de La Salle, que vous avez bien voulu nommer pour 
commissaire au Mississipy, emmène sa femme et tous ses en- 
fans avec luy. C'est un très honneste homme, capable de bien 
remplir cet cmploy, duquel vous serez très content. Je vous 
représenteray, s'il vous plaist, Monseigneur, que la paye de 
cinquante livres par mois est très médiocre pour subsister 
avec une famille dans un pays où on n'a pas encore de com- 
moditéz; il mériteroit bien une augmentation d'appointemens 
pour gratification d'estre le premier qui mène sa femme, qui 
encouragera les autres à y aller. 

Il n'y a pas d'ordre à Rochefort pour le fonds des appoin- 
tements de la garnison du fort de Biloxi pour l'année 1701. 
Je prends la liberté. Monseigneur, de vous faire ressouvenir 
que vous m'avez fait l'honneur de me donner quelque espé- 
rance de mon avancement. Devant mon départ pour ce 
pays là, j'espère que vous voudrez bien me l'accorder et la 
permission de me dire avec un très profond respect, 
Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

D'Iberville. 



494 ORDRES DEMANDÉS. MER DE L*OUEST 

2 août 1701. 

M. d'Iberville a fait connoistre par les différents mémoires 
qu'il a donnés la nécessité qu'il y avoit d acquérir les Sau- 
vages du dedans des terres du Mississipi. Il a donné un estât 
des armes et autres choses qu'il faudroit leur donner, qui 
monte à 24,773 livres, et il a marqué qu'on en retireroît la 
meilleure partie, la pluspart de ces Sauvages pouvant les 
payer. 

Il a demandé aussi 8 à 10 mètres pour les gens qu'il 
employera aux fortifications, et cela sera particulièrement 
nécessaire, si Sa Majesté trouve bon qu'il fasse un establisse- 
ment sur la Mobile. 

Il supplie de luy faire sçavoîr si l'intention de Sa Majesté 
est qu'il envoyé du monde dedans les terres jusqu'à la mer 
du Ouest, qui sera de quelque despense, parce qu'il faudra 
faire des présens aux chefs des différentes nations sauvages 
par lesquelles on passera, pour estre mtroduits par les unes 
dans les autres'. 

On croit que les Espagnols ont des establissemens dans 
cette vaste estendue de terre. Il a demandé si les François 
qu'il y envoyeroit pourroient y aller, si on y laisseroit du 
monde, ou s'ils leur ordonneront seulement d'en venir rendre 
compte 2 • 



I. Note en marge, U n'y a d*importint à savoir que si le rapport de Mtthico 
Sagean est vray ; on pourroit se contenter de cela. 

a. Note en marge. Il n'y auroit pas de seureté pour ces François parmi ces Espa- 
gnols, et en cas qu'on y envoyé, il semble qu'il suffit qu'on vienne rendre compU 
de ce qu'on aura descouvert. 



VIII 

FORTIFICATION DE LA MOBILK 

SI LES ESPAQNOLS REFUSENT PENSAGOLA 



Le Ministre de la Marine au sieur d'Iberville. 

A Versailles, le 3 août 1701. 

J'ay receu vostre lettre du 26 du mois passé; Je vous ay 
fait sçavoir et à M. Bégon les intentions du Roy sur les 
familles que vous estes d'advis d'envoyer au Mississipy et Je 
je me remets à ce que Je vous ay marqué sur ce sujet. 

J'ay depuis informé Sa Majesté de la demande que vous 
avez faite d'une somme de 24,778 livres pour achepterdes 
armes et marchandises pour les Sauvages, et J'ay fait entendre 
à Sa Majesté qu'il en reviendroit la meilleure partie, parce 
qu'on pourroit les vendre à ces Sauvages. Elle a bien voulu 
accorder cette somme et Je la fais remettre à Rochefort. J'en 

feray aussi remettre une de que Sa Majesté a bien 

voulu accorder pour la fortification, qu'il faudra faire sur la 
Mobile, si les Espagnols persistent à nous refuser Pensacola, 
ou pour ce port, s'ils nous l'accordent. Vous aurez soin que 
cette somme soit employée fidèlement et avec utilité; Je 
charge M. Bégon de vous donner des modèles des descharges 
qu'il faudra que vous en rapportiez. 

Je vous envoyeray incessamment les derniers ordres de 
Sa Majesté; en attendant, mettez- vous en estât de les exécuter. 



IX 

ORDRES POUR LE DÉPART DE DMBERVILLE. 



Le Ministre de la Marine à M. Bégon. 

A Versailles, le lo août 1701. 

J'ay attendu cy devant des responses de Madrid pour faire 
partir le sieur d'iberville ; je serois bien aise à présent d'at 
tendre Tarrivée du vaisseau V Enflammé, c\\ï\ a esté au Missis- 
sipi. Cependant, s'il n'arrive bientost, je luy envoyeray les 
ordres du Roy pour le faire partir. 

Le sieur d'iberville m'ayant escrit qu'il y avoit aux envi- 
rons du Mississipy beaucoup de bois dont on pourra faire 
usage pour le service, j'en ay rendu compte au Roy, et Sa 
Majesté a jugé à propos que vous luy donnassiez un bon 
contre maistre charpentier pour les aller visiter. Le dit sieur 
d'iberville a demandé le nommé Le Roux. Il est nécessaire 
que vous luy ordonniez de s'embarquer avec luy. 

Le sieur d'iberville m'escrit qu'il faut dix hommes 

pour naviguer le traversier qui doit le suivre. Sa Majesté trouve 
bon que vous luy donniez cet équipage. Il propose de prendre, 
en passant à Saint-Domingue, des vivres à la place de ceux 
qu'il aura consommés pour la garnison du fort de Biloxy. 
Comme cela est bon et qu'on peut éviter par là de renvoyer 
sitost en ce pays. Sa Majesté désire que vous en donniez 
Tordre. 

Il y a, dans le département de Port-Louis, deux 



LE NAVIRE l'enflammé 497 

leur femme. Je donne ordre au sieur Hocquart de les faire 
passer à La Rochelle. Il faut que vous les fassiez embarquer 
sur les vaisseaux que ledit sieur d'Iberville commande. 



X 

SUR CE QUE LE NAVIRE L'ENFLAMMÉ 

N^ÉTAIT PAS ARRIVÉ AU MISSISSIPI EN MAI. 



Le Ministre de la Marine au sieur d'Iberville. 

A Versailles, le 24 août 1701. 

J'ay receu la lettre que vous m'avez escrit le 14 de ce mois 
avec celles cscrites du fort de Biloxi des 4 et 6 du mois de 
may dernier. Je suis dans une véritable surprise de voir que 
Y Enflammé n'y fust pas encore en ce temps. Cependant, 
comme M. le chevalier de Surgères m'a assuré qu'il avoit 
eu de ses nouvelles de son arrivée à Saint-Domingue, 
j'espère qu'il y sera arrivé peu après. Comme ce retardement 
me fait craindre que ce navire n'arrive pas sitost à La 
Rochelle, j'ay proposé au Roy de vous faire partir, et je vous 
en envoyeray l'ordre dans trois jours. Il est nécessaire que 
vous profitiez de ce temps pour vous mettre en estât de 
l'exécuter aussitost que vous l'aurez receu. 

J'ay fait remettre à Rochefort la fonds nécessaire pour le 
payement de la garnison dudit fort de Biloxi pendant cette 
année. 

IV. 3a 



XI 

LE ROI DÉSIRE QUE D'IBERVILLE 

M£TTE À LA VOILE. 

Le Minisire de la Marine au sieur d'Iberville. 

A Versailles, le 27 aoust 1701. 

" J'ay receu la lettre que vous m'avez escrit le 18 de ce mois. 
Je vous envoyé Tinstruction que le Roy m'a commandé de 
vous expédier pour vous expliquer ses intentions sur le voyage 
que vous devez faire, pour lequel Sa Majesté désire que vous 
partiez aussitost que vous aurez receu ce paquet, si vous estes 
prest \ et s'il vous manque encore quelque chose, Elle désire 
que vous vous mettiez incessamment en estât de mettre in- 
cessamment à la voile. 

Vous verrez par cette instruction que l'intention de Sa 
Majesté est de suivre vostre projet pour les masts et autres 
bois à tirer de ce pays là, et elle y fera passer les flustes qui 
reviendront à vide des isles de l'Amérique pour y en charger, 
quand elles seront asseurées qu'elles y pourront trouver leur 
cargaison. 

Je suis bien aise de vous répéter encore que Sa Majesté 
est satisfaite de vos services, et qu'elle vous accordera, à 
vostre retour, la commission de capitaine qu'elle vous a fait 
espérera Je suis bien persuadé non seulement que vous ne 
ferez rien que .vous rendre digne de cette grâce, mais que 
vous vous mettrez en estât d'en mériter des nouvelles, et si, 
avant vostre retour, il se faisoit une promotion^ vous devez 
compter que j'auray soin de vos intérests. 



XIII 

RELATION DU TROISIÈME VOYAGE 
DE D'IBERVILLE. 

(24 NOVEMBRE 170! - 24 AVRIL I702.) 



I 

ON VA S'ÉTABLIR A LA MOBILE. 

SAUVOLE A RENDU COMPTE DE- L'ÉTABLISSEMENT DU BILOXI. 



Au cap François, 24 novembre 1701. 

Monseigneur, 

J'ay l'honneur de vous rendre compte de mon voyage par 
le vaisseau Y Enflammé^ qui part demain. Je me suis rendu 
icy, avec le Palmier et le Traversier^ le 7 au soir, où j*ay 
trouvé ce vaisseau, qui estoit venu chercher des vivres pour 
la garnison du Mississipy. Ne voyant pas qu'il soit nécessaire 
qu'il y aille, je le renvoyay en France. 

Le tonnerre, ayant tombé sur le grand mast du Palmier 
à cinquante lieues d'icy, l'a fort endommagé. N'en trouvant 
point icy, nous sommes obligés de le raccommoder pour aller 
jusques au Mississipy. Cela fera que je ne pourray partir 
d'icy au plus tost que le 18^. Je fais un recensement de mes 
vivres et visite mes viandes, qui sont la plus grande partie 
gastées. 

Le long séjour que je feray ici m'oblige de faire partir le 
grand traversier pour le Mississipy, le 10* au matin, avec 
trois semaines de vivres pour la garnison. En attendant que 



5o2 LA RONDE COMMANDE VeNFLAMMÉ 

faire transporter tout ce qui est au fort de Biloxi et m'at- 
tendre à la Mobile, où je Tiray rejoindre. 

M. de Sauvole vous a rendu compte de ce pays-là par les 
lettres que le sieur de La Ronde, qui commandtV Enflammé, 
a eu l'honneur de vous envoyer. 

Il vous aura mandé. Monseigneur, que plusieurs Cana- 
diens qui estoient mariés aux Illinois sont descendus avec 
leur famille pour s'establir à la mer, et nombre de coureurs 
de bois que je feray en sorte d'arrester à Testablissement. 
Je compte d*estre de retour en France à la fin d'avril. 

M. de Gallifet m'ayant dit qu'il y avoit icy un oflBcier pour 
la Vera-Cruz et un pour la Havane, qu'il ne prévoyoit pas 
avoir sitost d'occasion pour cela, je m'en suis chargé et les 
enverray tous les deux par la voye de Pensacola, qui a des 
bastiments qui vont à la Vera-Cruz et à la Havane. Souvent 
ces bastimens vont et viennent de Pensacola à la Vera-Cruz 
et à la Havane en quinze jours, les vents estant passagers. 
S'il arrivoit qu'ils n'eussent pas d'occasion d'y avoir des 
bastimens, j'enverray à la Vera-Cruz un bastiment les me- 
ner, par lequel on auroit des nouvelles de ce pays-là dès la 
fin de février, et mettray l'autre à la Havane en m'en reve- 
nant, ce qui ne me détournera pas de mon chemin, estant 
obligé, à mon retour, de passer à la veue de cette isle. 

M. Vincent, que j'ay eu le plaisir de passer icy dans la 
traversée, m'a desbauché un de mes frères et l'a engagé de 
rester icy, dans l'espérance qu'il luy a donnée que nous agi- 
rions de concert pour faire en sorte auprès de vous de luy 
obtenir de vous, Monseigneur, la place de M. son frère dans 



ANIMAUX EMBARQUÉS POUR LE MISSTSSIPI 5o3 

employ me paroist convenir à mon frère, qui est un jeune 
homme de vingt-quatre années, qui s'est adonné aux estudes 
et est le seul de tous mes frères qui n'a pas pris le party de la 
guerre. 

Je vous supplie, Monseigneur, de luy accorder cette place, 
qu'il est en estât de remplir avec honneur et distinction. Je 
contribueray de ma part à luy procurer un bon establisse- 
ment; M. Vincent vous mandera mieux que moy de quoy il 
est capable. 

Je prends icy pour sept mois de vivres pour la garnison du 
Mississipi, avec sept mois que j'apporte de France. Ce sera 
de quoy munir ce lieu-là pour du temps. 

J'embarque une vingtaine de vaches et bœufs, et trois ju- 
ments et un cheval, et plusieurs cochons marrons pour en 
peupler le pays. Je n'oublieray rien de tout ce qu'il faudra 
faire pour mettre ce pays en estât de ne plus avoir besoin des 
vivres de France. 

Je suis avec un très profond respect, 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

D'Iberville. 



II 
JOURNAL DU SIEUR D'IBERVILLE 

DEPUIS LE l5 DJ^CEMBRE I7OI JUSQU'aU 27 AVRIL I702. 



Le i5 décembre 1701, à trois heures après midy, j'ay at- 



504 DÉCEMBRE 1 7O I . BIENVILLE COMMANDE AU BILOXl 

quel je mouillay par six brasses d'eau. J'ay envoyé un oflBcier 
au fort espagnol saluer le gouverneur et luy demander l'entrée 
dans son port pour y mettre les vaisseaux en seuretéet à portée 
de la rivière de la Mobile, où j'ay ordre de faire un establis- 
sèment. Le i6* au matin, Tofficier est revenu à bord avec un 
pilote espagnol que le gouverneur m'envoya, n'ayant que 
celuy-là; je Tay envoyé à bord du Palmier^ et j'ay entré sans 
pilote, connoissant le port, où je mouillay et affourchay 
les vaisseaux. Don Francisco Martinez, sergent-major du 
fort, qui y commande en l'absence du gouverneur qui est à 
la Vera-Cruz, est venu à bord me faire offre de ses services. 
J'ai appris de lui la mort de M. de Sauvolle du 22 aoust^ et 
qu'il n'y avoit que quatre jours qu'une chaloupe du fort de 
Bilocchy estoit partie de ce port; elle luy avoit amené cinq 
de ses gens déserteurs, que M. de Bienville, lieutenant de Roy 
du fort de Bilocchî, luy envoyoit, et que cette chaloupe s'en 
alloit aux Tohomés acheter du bled d'Inde, 

Le 1 7®, j'envoyay M. des Jourdis dans ma chaloupe au 
fort de Bilocchy, avec ordre au sieur de Bienville, qui y com- 
mande par la mort de M. de Sauvolle, de se rendre incessam- 
ment, avec le traversier et les chaloupes, à l'isle du Massacre, 
avec les choses nécessaires jt?owr'/a/re Vestablissement de la 
Mobile^ et descharger son traversier et celuy de M. Marigny, 
qui y doit estre arrivé, de tous les effets nécessaires et artille- 
ries du fort, et d'y laisser M. de Boisbriant, major, avec vingt 
hommes pour les garder, et d'amener avec luy tous les 
hommes de travail. 

Le 3i® décembre, M. des Jourdis est revenu du fort de Bi- 

Incfhv M. dp Marianv. avpr son fr;i verrier. nV est nas en- 



JANVIER 1702. MAGASIN A l'iLE MASSACRE 5o5 

incessamment à la Mobile avec les hommes de la garnison, 
qu'il se porte bien, et qu'il a actuellement plus de la moitié 
de son monde malade ou convalescent. 

Le 3* janvier 1702, j'envoyay la caiche de Pilet à la Mo- 
bile, chargée de vivres et choses nécessaires pour Testablis- 
sement, et quatre-vingts hommes de travail de mon équi- 
page , avec une lance ' espagnole que le gouverneur m'a 
prestée, dans laquelle j'envoyay M. de Sérigny et Chasteaugué 
pour joindre le sieur de Bienville à Tisle Massacre, qui fait le 
costé du ouest de Tentrée de la Mobile, où les Espagnols me 
disent qu'il y a un port entre des isles, qui est assez bon. Le 
sieur de La Salle et sa famille s'en vont sur la caiche, que j'ay 
fait fréter à 7 livres par tonneau, pour aller à l'isle Massacre 
y porter les effets du Roy, où j'ay donné ordre de faire un 
magasin. Je n'ay pu aller à la Mobile, estant arresté au lit, 
depuis mon départ de Saint-Domingue, par un abcès au costé, 
où il m'a fallu faire une incision à travers le ventre, de six 
pouces de long, qui m'a fait bien souffrir. 

Le i2« du mesme mois, la caiche de Pilet est revenue de 
l'isle Massacre, et le traversier du Biloxi est aussi arrivé. 
Mon frère de Bienville s'est rendu à l'isle Massacre avec qua- 
rante hommes le 5« du mois, et mon frère de Sérigny aussi 
avec la lance espagnole et la caiche, qu'ils ont deschargée sur 
risle Massacre et mis sous des tentes les effets. Ils travaillent 
à faire un magasin. Ils n'ont pu entrer dans ce port les tra- 
versiers à cause du gros vent du nord-ouest, qui les en a em- 
peschés, comme aussi de sonder sur la barre de ce port, où ils 
ont après trouvé douze pieds d'eau. 

Mes frères me marauent Qu'ils oartiront le io« dans la 



5o6 ORDRE DE S'ÉTABLIR A l6 LIEUES DE l'iLE MASSACRE 

lance, et deux felouques pour aller dans la Mobile, après avoir 
fait le magasin de Tisle Massacre, où ils mettront les effets à 
Tabry et y laisseront mon frère de Chasteaugué, avec dix 
hommes pour achever de le couvrir. 

Le 17*, je renvoyay la caiche à Tisle Massacre chargée, et 
le sieur de Bécancourt, enseigne de vaisseau, avec la cha- 
loupe du Palmier et vingt hommes de mon équipage pour 
aider à transporter les effets de Tisle Massacre à Testàblisse- 
ment, avec la chaloupe et les deux pinasses. J'escrivis au sieur 
de Bienville de faire Testablissement au deuxiesme écore, qui 
est à seize lieues de Tisle Massacre, de faire faire des mar- 
chés par jour ou à l'entreprise par le sieur de La Salle, et de 
faire travailler à un fort à quatre bastions. J'envoyay le 
Roux, contre-maistre charpentier du port de Rochefort et 
tous les charpentiers des vaisseaux et calfats pour travailler à 
faire une barque longue de quarante-cinq tonneaux, à fond 
plat et taillé, afin qu'elle puisse naviguer à la mer comme 
dans les rivières, et qu'elle ne tire que quatre pieds et demi 
d'eau, à sa charge, dans l'entrée de la rivière de la Mobile. Il 
n'y a que cinq pieds et demy sur la barre; les traversiers 
sont trop grands pour y entrer chargés, c'est pourquoy je fais 
faire ce bastiment. 

Don Francisco Martinez, commandant du fort de Pensa- 
cola, est venu à bord me prier de luy prester un traversier 
pour envoyer à la Vera-Crqz pour advertir qu'on luy envoyé 
des vivres, n'en ayant plus que pour huit jours; les siens de- 
vant estre finis du 1 5* novembre, appréhendant que la hour- 
que qui a coustume de leur en apporter ne soit perdue, de- 



JANV. 1702. ORDRE A TONTY d'aLLER AUX CHACTAS Soy 

Je n^ay pas cru luy devoir refuser un bastiment, appréhen- 
dant d'estre obligé de luy donner des vivres de la garnison de 
la Mobile, s'il ne luy en vient pas. Je lui ay promis le traver- 
sier la Précieuse^ que j'ay fait caréner; il ne Tavoit pas esté 
depuis quatre années quUl est icy. Le cloutage Ta bien con- 
servé des vers. 

Le 28* du mois, j'ay fait partir le traversier du Roy laPr^- 
cieuse pour la Vera-Cruz avec un équipage de seize hommes. 
J'ay mis dessus M. Dugué, enseigne de vaisseau, pour le com- 
mander. Le capitaine du fort de Pensacola envoyé dessus 
un commandant d'infanterie de sa garnison pour représenter 
la misère dans laquelle ils sont; elle ne peut estre plus 
grande. Ils sont sans vivres, sans hardes, sans argent, et de 
cent quatre-vingts hommes il y en a soixante de forçats, qui 
sont ses meilleurs hommes. A mon arrivée, le gouverneur et 
les officiers estoient jour et nuit sur pied, appréhendant une 
révolte de ces gens, tous mescontens, qui désertoient tous les 
jours. 

Le traversier de Pilet et la lance espagnole arrivés de la 
Mobile, j'envoyay par terre deux Canadiens à la Mobile por- 
ter ordre à M. de Bienville de donner dix hommes choisis à 
M. le chevalier de Tonty, auquel j'envoyay aussi ordre pour 
s'en aller aux Chactas, etdelàauxChicachas,ettascherde leur 
faire faire la paix entre eux, et d'amener les chefs de ces deux 
nations à la Mobile pour faire une paix sure entre eux, et de 
donner à M. de Tonty les marchandises dont il aura besoin pour 
donner aux Sauvages pour venir à bout de son dessein ; si il 
n'y en avoitpas dans le magasin à la Mobile de celles du Roy, 



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5o8 FÉVRIER 1701. ABCÈS QUI A RETENU d'iBERVILLE 

Le 4* febvrier, la lance des Espagnols est partie pour aller 
aux Apalaches quérir des vivres; je leur ay déjà fait prester 
quinze barils de farine; ils sont sans vivres, excepté quelques 
bœufs, qu'ils tuent de temps en temps. 

Il est aussi arrivé le 4* février deux hommes par terre de 
la Mobile, qui m'ont apporté une lettre de M. de Marigny, 
qui est arrivé à Biloxi. Il a esté obligé de relascher, par le 
mauvais temps, à Biloxi, venant de la Havane. Je renvoyé 
sur-le-champ deux autres hommes advertir M. de Marigny 
de se charger de ce qui est à Biloxi et l'apporter à l'isle 
Massacre, où estant arrivé, il chargera les vivres et autres 
munitions nécessaires pour la garnison du fort de Missis- 
sipi ; que s'il ne lui convient pas d'y aller, il remette le tra- 
versier à Voyer, pilote costier. 

Le i5* au matin, je me suis embarqué sur le Palmier^ où 
j'ay fait charger tout ce qui estoit resté pour la colonie, et 
suis sorti de Pensacola pour aller à la Mobile; la playe qui 
m'a arresté jusqu'à présent est bientost guérie. Le vent au 
nord-nord-ouest et nord-ouest, je ne pus aller qu'à quatre 
lieues de Tisle Massacre. Le 17*^, la mesme chose; les vents 
du nord-ouest ont beaucoup régné cette année, ce quia causé 
bien du froid et retardé les transports des eflfets, qui sont à 
l'isle Massacre, pour la Mobile. 

Le 18*^, je louvoyay et aitray dans le havre de l'isle Mas- 
sacre. Je trouvay sur la barre, qui est à demi-quart de lieue 
de terre tousjours vingt et un et vingt-deux pieds d'eau, et 
mouillay à trente pieds entre l'isle Massacre et une petite isle, 
qui couvre ce havre de vent d'ouest-sud, ouest-sud-sud-est. 



FEVRIER 1702. LE P. GRAVIER REMONTE Al 

On est à l'abry. Les navires mouillés dans c 
couvert des vents et de la mer. L'entrée est 
facile à défendre. Je ne voudrois toutefois pa: 
gros vent de sud ne fist changer cette barre, 
d'un sable meslé de vase assez ferme. 

Je trouvay dans ce port M. de Marigny 
estant amarré à terre à descharger, un gros ve 
jeté à la coste ; ses ancres de large ayant chaî 
estoit aide ' de plus de quatre pieds. 

Le 19®, j'ay fait travailler, sans le pouvoi 
quoyque j'aye fait creuser le sable de dessoi 
des futailles vuides. 

Le 20% je continuay d'y faire travailler, m 
le faire terminer, et le temps pressait d'envo 
autres choses nécessaires au fort du Mississip 
marché par M. de La Salle avec François I 
la caiche, pour aller au Mississipi, pour le pi 
5oo livres pour le voyage. 

Le 22% j'ay fait partir ce bastiment. Le P 
périeur des missionnaires jésuites des Illinois 
dessus pour s'en retourner, comme aussi des 
estoient venus me parler sur les castors qu'ils c 
ce que je leur ay volontiers permis. Ils de 
Tannée prochaine, mais le manque des vivreî 
leur donner cette année, les a obligés de s'er 
le Mississipi commercer de menues pellet 
bœufs et de chevreuils, et aussi pour y quérii 
plusieurs d'eux y ont caché, n'osant l'apport 
s'il leur seroit permis de l'envoyer en Frar 



5 10 FÉVRIER 1702. ANGLAIS DE LA CAROLINE. GARDE-MAGASIN 

laissé pour le porter aux Angiois de la Caroline, si on ne 
vouloit plus les recevoir. Ces Angiois leur ont fait de grandes 
promesses pour les attirer à eux et leur ouvrir le commerce 
du Mississipi par Ouabache. Ce mesme jour, MM. de Bécan- 
court et Chasteaugué sont arrivés de la Mobile avec les deux 
pinasses et les deux felouques qui transportent les effets au 
fort de la Mobile. 

Le 23^, la mer ayant monté plus que de coustume, ce qui 
marque du vent du sud, j^ay fait mettre à flot, le soir, le tra- 
versier de M. de Marigny. 

Le 24«, j'ay fait partir ce traversier par le fort de Biloxy, 
où il y a quantité de choses à transporter icy. 

Je suis parti aussi avec les deux pinasses et chaloupes pour 
la Mobile, de vent de sud, qui nous a calmé à trois lieues de 
là; ensuite est venu au nord une grosse pluye,qui nous a fait 
relascher aux vaisseaux, où est arrivé le sieur de Sérigny 
venant delà Mobile. 

Le 25«, sur la connoissance que j'ay eue de ce qui se passoit 
dans le magasin sur la consommation des vivres et autres 
effets, j'ay prié M. de La Salle de ne s'en plus mesler, seule- 
ment d'en ordonner les consommations suivant les ordres du 
commandant, et,pour mettre les choses dans les règles et quMl 
n'arrivast pas ce qui est arrivé du temps de M. de Sauvolle, 
où Tescrivain que j'y avois laissé prétendoit ordonner de tout, 
disant qu'il en estoit chargé et qu'il en rendroit compte, enfin 
qu'il ne prétendoit pas que le Commandant eust d'inspection 
sur les matelots et sur les ouvriers, qu'il prétendoit comman- 
der sur ce qu'il jugeroit à propos sans sa permission. Ces- 



FÉVRIER 1702. d'iBERVILLE PART POUR LA MOBILE 5ll 

cru nécessaire, pour le bien du service du Roy, d^ establir 
un garde-magasin. Je n'ay pas cru pouvoir mettre une per- 
sonne plus sage que M. Girard, lequel M. de La Salle a 
chargé de tous les effets du Roy sur des registres, pour en 
tenir compte, suivant les consommations qu'il luy en arrestera 
tous les mois; que le garde-magasin ne délivrera rien des 
choses destinées pour les présens des Sauvages ny autres 
effets sans un ordre du commandant au sieur de La Salle, 
qui luy en ordonnera la délivraison, afin que rien ne se con- 
somme sans la connoissance du commandant et du sieur de 
La Salle faisant fonction de commissaire. 

Le 29% le temps est venu favorable. Je suis party pour la 
Mobile, laissant une chaloupe au sieur de La Salle pour se 
rendre à la Mobile avec sa famille. Je suis venu coucher 
à la petite rivière qui est à six lieues de Tisle Massacre, à la 
coste d'ouest de la baye. Il y a dans l'entrée de cette rivière 
quatre à cinq pieds d'eau. Les terrains y sont beaux, élevés ; 
les bois, mesiés de pins, chesnes, lauriers, hestres, ormes et 
prairies. Je fais travailler dans cette rivière à faire du mer- 
rain par trois ouvriers que j'y ai. La baie a de large, vis-à-vis 
de cette rivière, trois lieues. Cette rivière n'en a que deux 
dans sa profondeur où les terres paroissent belles. 

Le !«' de mars, le vent nord-ouest, je gagnay le détroit de 
la rivière, où commencent les isles,' à une lieue de la petite 
rivière. J'ay esté coucher à deux lieues dans la rivière; les 
eaux sont hautes, bien des endroits de la terre ferme du costé 
. ouest paroissent noyés, c'est-à-dire les bords, car dedans le 
pays est haut. Les isles sont basses à fleur d'eau. Je n'ay pas 
beaucoup cherché le chenail à cause du vent; il paroist fort 
estroit. 



5l2 MARS 1702. LIEU OU EST L^É FABLISSEMENT. 

Le 2*, le vent tousjours contre terre, je continuay de mon- 
ter la rivière. Le courant fait demi-lieue par heure. J'ay fait 
six lieues et demie. J'ay trouvé partout le terrain beau ; en 
quelques endroits les bords noyés. La plus grande panie des 
bords est couverte de bois de cyprès, qui sont très beaux, 
grands, gros, estroits. Les isles sont aussy toutes couvertes 
de bois de cyprès, chesnes et autres bois, plusieurs endroits 
noyés. 

Le 3% nous nous sommes rendus à Testablissement, distant 
de la couchée d'une lieue et demie. J'y trouvay mon frère de 
Bienville occupé à faire faire un fort à quatre bastions, 
de pièces sur pièces, à faire déserter les bois et faire tra- 
vailler à la barque longue, qui est bientost en bois tors. L'es- 
tablissement est sur une coste élevée de plus de vingt pieds, 
couverte de bois meslés de chesnes blancs et rouges, lauriers, 
sassafras, bois blancs, noyers durs, surtout quantité de pins 
propres à faire des masts. Cette coste et toutes les terres des 
environs sont parfaitement belles; elles régnent depuis huit 
lieues, du bas de la rivière en montant jusqu'aux Tomes, et 
s'approchent en plusieurs endroits jusqu'au bord de la ri- 
vière, laquelle, serpentant, s'en esloigne en quelques 
endroits, car cette coste court droit au nord. 

Le 4% j'envoyay mon frère visiter plusieurs establissements 
sauvages abandonnés, dans les isles qui sont aux environs 
d^icy. J'ay fait couper un grand mast pour le Palmier^ 
auquel je fais travailler pour l'envoyer tout fait. 

Mon frère est revenu le soir. Il a remarqué plusieurs endroits 
occupés autrefois par des Sauvages, que la guerre contre les 
Conchaaue et Alibamons leur a fait ahandonner. La nlnsnart 



MARS 1702. d'iBERVILLE VA AUX TOHOMÉS 5l3 

pied. Ces habitations sont dans des isles, dont cette rivière 
est pleine pendant treize lieues. Il s'est fait montrer par un 
Sauvage le lieu où sont leurs dieux, dont toutes les nations 
des environs font tant d'histoires, et où les Mobiliens 
venoient offrir des sacrifices. Ils prétendent qu'on ne peut les 
toucher sans mourir sur-le-champ, qu'ils estoient descendus 
du ciel. Il a fallu donner un fusil au Sauvage qui les a 
montrés. Il n'en approcha qu'à reculons et à dix pas. On les 
trouva à force de chercher sur un petit costeau dans des 
cannes, près d'un ancien village qui estdestruit, dans une de 
ces isles. On les a apportés. Ce sont cinq figures : une 
d'homme, une femme, un enfant, un ours et un hibou, faits 
de piastre à la ressemblance des Sauvages de ce pays. Pour 
moy, je crois que c'est quelque Espagnol qui, du temps de 
Soto, avoit tiré en piastre la figure de ces Sauvages. Il 
paroist qu'il y a longtemps que cela est fait. Nous les avons à 
l'establissement ; les Sauvages, qui les voyent là, sont surpris 
de nostre hardiesse et que nous n'en mourions pas. Je les 
porte en France, quoyque chose peu curieuse. 

Le 6*, j'ay esté visiter plusieurs de ces isles et chercher 
quelque endroit où il y eust un ruisseau, pour faire un mou- 
lin à scie et pour establir une tannerie, sans en avoir trouvé ; 
tous les terrains sont parfaitement beaux à establir. 

Le 7«, je renvoyay les chaloupes avec le mast pour le Pal- 
mier tout fait. On en peut prendre un très grand nombre en 
ce lieu. 

Le 9% je suis party dans une felouque pour aller aux 

Tohomés. J'ay esté coucher à cinq lieues de là ; on trouve la 

fin des isles à trois lieues au-dessus de l'Establissement. 

Depuis l'Establissement, j'ay trouvé presque partout, des deux 
IV. 33 



5 14 MARS 1702. MOBILIENS ET TOHOMÉS 

bords, des habitations sauvages abandonnées, où il n y a qu^à 
placer des habitants, qui n'auront que des cannes ou roseaux, 
ou ronces, à couper pour ensemencer ; la rivière, au-dessus des 
isles, a une demi-iieue de large et cinq à six brasses d'eau. 

Le 10% j'ay esté coucher chez les Tohomés que je trouvay 
esloignés de Testablissement de huit lieues, à suivre les dé- 
tours de la rivière. Les premières habitations, appelées Mobi- 
liens, en sont à six Heues. Ces deux nations sont establies le 
long des deux bords de la rivière et dans des isles et petites 
rivières, séparés par familles; quelquefois ils sont quatre 
et cinq et jusqu'à douze cabanes ensemble. Ils sont fort la- 
borieux, travaillant beaucoup à la terre. La plus grande partie 
de leurs habitations noyent aux grandes eaux pendant huit à 
dix jours. Le village des Tohomés, c'est-à-dire du Petit Chef, 
où il y a environ huit ou dix cabanes ensemble, est par la 
latitude de 3i degrez 22 minutes. Ils ont des chemins de 
communication des uns aux autres ; cela peut estre de TEsta- 
blissement, que nous nommons la Mobile, à six lieues et 
demie au nord 1/4 nord-est. Suivant ces costeaux, on vient 
facilement à ces villages; les chemins de charrette seront 
faciles à faire; on peut y aller et venir à présent à cheval. Le 
flux et le reflux vient jusqu'aux Tohomés, quand les eaux 
sont basses. Par le nombre des habitations que j'ai veues 
abandonnées, il faut que cette rivière ayt esté bien peuplée. 
Ces Sauvages parlent la langue des Bayogoulas, du moins il 
y a peu de différence. Ils sont dans ces deux nations 
35o hommes. 

Le 1 1% je suis revenu au fort, où j'ay trouvé M. de Jourdy, 
qui a amené M. de La Salle et sa famille, comme aussi des 



MARS 1 702. d'iBER VILLE COMMENCE LA VILLE DE MOBILE 5 I 5 

n'en ayant point du tout. On luy a déjà donné cinquante ba- 
rils de farine. 

Le 12*, j'envoyay M. de Jourdy aux MobiiiensetTohomés, 
avec deux felouques, acheter du bled d'Inde. Le soir M. de 
Becancourt etChateaugué sont arrivés chargés de vivres. Le 
1 3*, je les ay renvoyés. 

Le I4*', M. de Jourdy est revenu, les deux felouques char- 
gées de bled d'Inde; la pluye les a empeschésde revenir hier. 
Il pleut depuis trois jours. 

Le 16% je renvoyay une des chaloupes acheter du bled. 

Le 17% les deux pinasses sont arrivées chargées. Il a tombé 
quantité de pluye depuis six jours, ce qui a beaucoup inter- 
rompu nos travaux. 

Un maistre tanneur, que j'ay amené en ce pays, s'estoit es- 
garé dans les bois depuis quinze jours. Il a esté retrouvé par 
deux de nos chasseurs sur un beau costeau, au pied d'un 
arbre, proche une fosse qu'il s'estoit faite, au bout de la- 
quelle il avoit planté une croix, où il avoit escrit son aven- 
ture. Il n*avoit plus figure d'homme, ayant esté douze jours 
sans manger, ne buvant que de l'eau. 

Le 19% à neuf heures du soir, d'Ambournes est arrivé, en- 
voyé exprès par M. deTonty,desGhactas,d'où il estoit party 
le 14* au matin pour m'advertir de son retour et qu'il avoit 
réussy et amenoit les chefs des Chactas et Chicachas. Il a plu 
si abondamment qu'une poudrière presque achevée a esté 
remplie d'eau et les terres esboulées dedans; il faut recom- 
mencer de nouveau, le travail de dix hommes pendant douze 
jours estant perdu par là. 

Les 20% 21*, 22« et 23*, je travaillay à tirer les aligne- 



5l6 TONTY VIENT AVEC DES CHACTAS ET DES CHICACHAS 

quatre familles que j'ay amenées sont logées et travaillent à 
défricher. Je renvoyay une partie de mon équipage dans les 
pinasses à bord du Palmier. 

Le 24% cinq hommes de M. de Tonty sont arrivés. Ils Tout 
laissé aux Tohomés; il doit venir demain. 

Le dimanche 25% à onze heures du matin, M. de Tonty est 
arrivé avec trois chefs et quatre hommes considérables des Chi- 
cachas et quatre chefs de Chactas; je leur ay fait le plus d'ac- 
cueil que j'ay pu, et les ay remis au lendemain à leur parler. 

Le 26®, à huit heures du matin, j'ay fait disposer les pré- 
sens que je voulois faire à ces deux nations : 200 livres de 
poudre, 208 livres de balles, 200 livres de plomb à giboyer, 
12 fusils, 100 haches, i5o couteaux, quelques chaudières, 
rassade, pierres à fusil, alesnes, autre clinquaillerie, ce qui 
faisoit un présent considérable. Après quoy je les fis assem- 
bler. Mon frère de Bienville servant d'interprète, je leur tes- 
moignay ma joye de ce que je les voyois disposez à vivre en 
paix ensemble et avec toutes les nations du pays, après leur 
avoir fait connoistre l'intérest qu'ils avoient à cela, et à ne 
pas se destruire les uns les autres, comme ils faisoient; que 
les Chicachas avoient suivy mal à propos le conseil des An- 
glois, qui n'avoient d'autre but que de les faire destruire, en 
les sollicitant à se faire la guerre pour avoir des esclaves, 
qu^ils envoyoient vendre en d'autres pays; qu'une marque 
que les Anglois n'estoient pas leurs amis, et qu'ils ne cher- 
choient qu'à les destruire et qu'il sçavoit bien que, leurs en- 
nemis ayant fait des Chicachas prisonniers, les Anglois de 
Saint-Georges les avoient achetés, comme ils faisoient les 



MARS 1702. DISCOURS QUE D*1BERV1LLE LEUR ADRESSE 5l7 

remarquer que, depuis huit à dix années qu'ils estoient en 
guerre l'un contre Tautre, à la sollicitation des AiUglois, qui 
leur donnèrent des munitions et trente fusils à cet effet, ils 
avoient fait plus de cinq cents prisonniers et tué plus de dix- 
huit cents Ghactas, que les premiers avoient esté vendus, et 
que cela leur avoit cousté plus de huit cents hommes tués 
dans diflférens partis, lesquels vivroient encore à présent sans 
les Anglois; que les Ghactas voyoient bien cela, que les 
Chicachas dévoient le voir aussi, que TAnglois avoit causé la 
pertedeleurs frères morts etquele but final de T Anglois, après 
les avoir fait affoiblir par les guerres, estoit de les venir en- 
lever dans leurs villages, ensuite les envoyer vendre ailleurs 
dans des pays esloignés, d'où ils ne pourroient jamais re- 
venir, ce qu'ils avoient fait à d'autres, qu'ils connoissoient ; 
que, pour prévenir tous ces malheurs, ils ne dévoient plus 
escouter TAnglois, et que, s'ils ne le chassoient pas de chez 
eux, nous ne pourrions pas estre amis ensemble ; que je n'au- 
rois aucun commerce avec eux; que j'armerois de fusils tous 
les Ghactas, les Mobiliens et Tohomés, comme j'avois déjà 
commencé de faire les Natchez et les autres nations nos 
alliées; que, bien loin d'empescher les Illinois de leur faire la 
guerre, je les y soUiciterois : qu'ils voyoient bien qu'ils ne se- 
roient pas en estât de se soustenir contre tant de nations, et 
qu'ils auroient le chagrin de se voir tués, aux portes de leurs 
villages, avec leurs femmes et leurs enfans; que chassant l' An- 
glois de chez eux, qui n'aime que le sang et les esclaves, je ferois 
faire un village entre les Ghicachas et les Ghactas, comme ils 
le souhaitoient, où ils trouveroient toutes sortes de marchan- 



5l8 MARS 1702. PAIX ENTRE LFS CHACTAS ET LES CHICACHAS 

nourriroient et toutes leurs familles de la viande de leur 
chasse, qui ne leur cousteroit pas la vie en Texerçant. Je leur 
fis dire, suivant leur manière de parler, plusieurs autres 
choses qui ne tendoient qu'à chasser les Anglois et les des- 
truire dans leurs esprits. Ils me promirent de chasser TAn- 
glois, à condition que je ferois avec eux un commerce, dont 
nous convinsmes de prix, après quoy je donnay un fusil, une 
couverte, un capot, une hache, deux couteaux, de la poudre 
et balles au Chicacha pour payer Tesclave Chactas, qu'il 
avoit osté à l'Anglois et donné à M. de Tonty. J'armay de 
fusils tous les chefs des deux nations et leurs gens, et leur 
donnay à chacun un capot, chemise et autres bagatelles. En- 
suite, je leur donnay les présens pour leurs nations. Je promis 
aux Chicachas d'envoyer incessamment advertir toutes les 
nations, nos alliées, de ne plus aller en guerre chez eux, et 
d'envoyer de mes gens avec eux pour les conduire dans leur 
pays en seureté, qui iroient de là aux Illinois quérir de leurs 
gens, qu'ils avoient prisonniers, et leur faire faire la paix ; que, 
de leur costé, ils porteroient les Conchaques et les Tohomés et 
Mobiliens à venir au fort François et à ne plus escouter les 
Anglois : que s'ils ne le faisoient, ils pouvoient s*asseurer que 
les Apalaches, nos amis, des haches de qui j'estois maistre, 
leur feroient une cruelle guerre, cequej'avoisempesché jusqu a 
présent. Tous ces Sauvages me paroissoient très contens et 
disposés à vivre tous en paix. Sur l'après-midy, le sieur de 
Bécancourt est arrivé avec une pinasse chargée, qui a laissé 
Ghateaugué avec la sienne à descharger le traversier dans un 
magasin, que j*ay fait faire à la rivière qui est à une lieue de 



MARS 1702. DÉNOMBREMENT DE CES DEUX NATIONS big 

Chactas et aux Chicachas des hommes de leurs nations, fa- 
mille par famille. Les Chicachas sont cinq cent quatre-vingts 
cabanes, à trois et quatre hommes par cabane, qui font au 
moins deux mille hommes, dont sept à huit cents sont armés 
de fusils. Je ne compte pas les jeunes gens de seize à dix- 
huit ans. 

Les Chactas sont, dans trois villages différens, mille quatre- 
vingt-dix cabanes, à trois et quatre hommes par chaque, qui 
font environ trois mille huit cents à quatre mille hommes. 
Ce sont les Sauvages de cts pays icy les mieux faits. Ils ont 
Tair Iroquois et les manières de gens de guerre. 

Les Chicachas ont encore de leurs gens sur la rivière de 
Ouabache, en deux villages, où ils ont environ cent vingt 
hommes. Du grand village des Chicachas à celuy des Choua- 
nons, qui est sur le bord de la rivière de la Caroline, à qua- 
rante lieues de la ville de Charleston,les Chicachas comptent 
six jours de marche par le plus court chemin. Des Chicachas 
à rentrée de la rivière de Ouabache, vingt-cinq à trente lieues 
par terre. 

Des Chicachas aux Chactas, il y a environ quarante et qua- 
rante-cinq lieues au sud quart ouest; des Chactas aux To- 
homés, cinquante-cinq à soixante lieues au sud-sud-est. Les 
Chactas peuvent estre par 33 degrés 3o minutes nord ou 34 
degrés au plus. 

Le i6« au matin, je renvoyay le sieur de Bécancourt avec 
la pinasse, chargée des hommes de mon équipage, que je 
renvoyay au Palmier. 

J'ay ensuite fait disposer cinq Canadiens pour aller, avec les 
Chicachas et les Chactas, remonter la rivière de la Mobile jus- 



520 LES CHAOUANONS VEULENT VENIR SUR LE MISSISSIPI 

ment, qui est à douze ou quinze lieues de leur village. J'ay 
aussi donné ordre à trois de ces Canadiens de s'en aller de là, 
avec deux Chicachas, aux Illinois, pour y demander les Chi- 
cachas qui y sont prisonniers et de les advertir de ne leur 
plus faire la guerre ; qu'ils sont nos alliés, comme aussi de 
leur dire que j'arreste leur hache, que le gouverneur de Ca- 
nada leur a fait dire, par M. de Courtemanche, de lever contre 
les Chaouanons, que j'ay dessein d'attirer sur le Mississipi 
ou la Mobile. Ils m'ont fait des avances sur cela par Belle- 
feuille; c'est la seule nation à craindre, et qui couvre la Caro- 
line et la Virginie du costé du Mississipi. Je parleray plus au 
long de cela par mon mémoire particulier. 

J'escrivis par cette occasion au grand vicaire de Québec, 
qui est aux Tamaroas, qu'il envoyé des missionnaires aux 
Chicachas et Chactas le plustost qu'il pourra, qui aydera à 
les maintenir. J'en escris autant au supérieur des Jésuites qui 
y est, en cas qu'il y en aye. J'ay en mesme temps escrit 
pareillement à M. Davyon, prestre missionnaire aux Toni- 
cas, d'advertir ses Sauvages de la paix qui est entre toutes 
les nations, et d'advertir les Chaquechoumas, qui s'estoient 
retirez dans leur pays, de revenir à leur village, qui est à trois 
à quatre lieues de l'endroit où on fera Testablissement dans 
le haut de la Mobile. 

J'ay escrit pareillement à M. Foucaut, prestre mission- 
naire aux Akansas, d'advertir les Sauvages de la paix que 
j'ay fait faire aux. Chicachas; j'en ay escrit autant à M. de 
Saint-Cosme , prestre missionnaire aux Nadechès ' , afin 
qu'il ne fasse aucun party sur les Chactas. Les lettres 



MARS 1702. d'iBERVILLE A LA RIVIERE AUX CHIENS 521 

soixante et cent lieues à la ronde les uns des autres. On y va 
par de grands chemins frayés où Ton peut aller à cheval. 

Des cinq hommes que j'avois envoyés avec ces Sauvages, 
deux seulement reviendront au fort en canot, après avoir 
bien visité la rivière et le pays. J'ay aussi envoyé avec le chef 
des Chicachas le petit Saint-Michel, qui parle assez bien 
rOumas, qui est la mesme chose que le Chicachas, à quelque 
chose près, afin qu'il se fasse à cette langue-là. 

Sur Taprès midy, je suisparty dans ma felouque pour m'en 
retourner à bord. A trois lieues du fort, je rencontray Cha- 
teaugué avec sa pinasse chargée de quatre-vingts barils de 
poudre, et suis venu coucher à huit lieues du fort. 

Le 28% il a venté gros vent du sur-ouest avec pluye; je 
sonday le chenail de la rivière, et trouvay partout cinq pieds 
et demi et six pieds d'eau. Je suis venu coucher à la rivière 
aux Chiens, où je trouvay le sieur de Grandville avec la cha- 
loupe du Palmier occupé à descharger le traversier. 

Le 29® au matin, je renvoyay ce traversier à bord, et nous 
nous y sommes rendus avec toutes les chaloupes et pinasses. 
La caiche, que j'avois envoyée au Mississipi, n'est pas encore 
de retour, non plus que le bastiment que j'avois à la Vera- 
Cruz, qui tarde à venir. 

Les vents au sud-sor-ouest, je n'ay pas pu sortir avec le 
Palmier. J'ay fait charger le traversier des effets qui estoient 
au magasin, pour les porter à la rivière aux Chiens; le mais- 
tre, qui estoit dessus, n'estant pas capable de le conduire et 
n'ayant autre personne à y meure, j'ay cru qu'il estoit du 
bien du service du Roy d'y mettre un ofl&cier pour la seureté 
du transDort de tous ces effets et du soin de faire agir le 



522 AVRIL 1702. d'iBERVILLE VA A PENSACOLA 

J'ay pour cela choisy le sieur de Becancourt, enseigne de vais- 
seau sur la Renommée^ qui est très capable et habile dans 
son mestier, et qui s'est donné de grandes peines dans tous 
les travaux qu'il y a eu à faire. 

Le 3i«, le traversier est party pour la Mobile par le vent 
d'ouest; j'ai sorty le Palmier en touant. Je n'ay pas trouvé 
sur la barre moins de vingt et un à vingt-deux pieds d*eau. 

Le i**^ d'avril, sur le midy, je me suis rendu à Pensacola; 
on n'y a pas de nouvelles du traversier que j'ay envoyé à la 
Vera-Cruz, ni de la lance que le gouverneur a envoyée aux 
Apalaches quérir des vivres; cette garnison n'a subsisté que 
par moy depuis deux mois. 

Le 10®, la lance espagnole est arrivée sans vivres, n'en 
ayant pas trouvé. Il n'y a aux Apalaches que huit familles, 
qui élèvent des bestiaux, un destachement de vingt-cinq sol- 
dats avec un lieutenant, de la garnison du chasteau Saint- 
Augustin. 

Le i3*, le traversier est arrivé de la Vera-Cruz sur le soir, 
il en estoit party le 

La hourque, qui doit apporter à cette garnison ce qui luy 
est nécessaire» est encore à la Vera-Cruz et n'en partira qu'en 
may. Ils y estoient d'une grande tranquillité, ne s'embarras- 
sant pas que cette garnison manquast. Ils se sont contentés 
d'envoyer dans ce traversier pour un mois de vivres; me 
voilà donc prest à panir. Je' n'attends que l'arrivée de la 
caiche, qui est au Mississipi. 

Le 19*, la caiche arrive du Mississipi, chargée des castors 
et menues pelleteries des voyageurs. 



MAI 1702. RETOUR DE d'iBERVILLE EN FRANCE 523 

Par le recensement et les consommations, que je vois par le 
mémoire de M. de La Salle, des vivres de la garnison du fort 
de la Mobile, il paroist qu'il n'en reste, compris ceux que les 
Espagnols doivent rendre, que pour six mois. Ne voyant pas 
qu'il puisse venir de France de navires pour ce temps, et le 
gouverneur espagnol m'asseurant qu'on luy marque qu'il ne 
recevra que les six mois de vivres que Ton a coustume de luy 
apporter à chaque voyage, que, cela estant, il luy sera difficile 
de rendre les cent quintaux de farine que je luy ay fait 
prester des vivres de la garnison de la Mobile, je me déter- 
mine à donner ordre à M. Bienville d'envoyer ce traversier à 
la Vera-Gruz pour y acheter des vivres. Le gouverneur escrit 
au vice-roy par ce traversier et demande la farine et le lard 
qu'il doit. 

Le 27«, le temps bon pour sortir. Nous avons appareillé 
pour sortir à cinq heures du matin et faire route pour la Ha- 
vane, où nous nous sommes rendus le 7 may au soir ; nous 
y avons trouvé M. de Nesmond, M. de Chasteauregnault 
estant allé à la Vera-Gruz. 

Le 17% au matin, je suis sorty de la Havane après avoir 
pris quelque viande et légumes, dont j'avois besoin pour mon 
équipage, et ay fait la route de France, où je me suis rendu à 
la rade de Belle-Isle, d'un gros vent d'ouest et sor-ouest, 
où j'ay mouillé, en attendant le beau temps pour aller à Ro- 
chefort. 

D'Ibervilije. 
A bord de la Renommée, le 20 juin, au soir, à 6 heures. 



XIV 
LETTRES DE NICOLAS DE LA SALLE. 

(1700-1702.) 



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528 LA SALLE, SEUL SURVIVANT DE LA DÉCOUVERTE DE 1682 

marine et ordonnateur à Siam, qui ont servy très fidèlement 
le Roy, et dont les employs ont esté donnés à d'autres, sans 
que j'y aye eu part, me fait encore prendre la liberté de vous 
en faire souvenir, afin de pouvoir espérer de vostre équité la 
récompense de mes travaux pour un meilleur employ que 
celuy que j'exerce, où il m'est presque impossible de subsister, 
estant chargé d'une grosse famille, à laquelle je ne puis 
subvenir avec les médiocres appointemens d'escrivain du 
Roy. 

C'est la grâce qu'espère. 

Monseigneur, 

de Vostre Grandeur 
Le très humble et très obéissant serviteur 
De La Salle. 



Toulon, le 28 juillet 1700. 
J'eus l'honneur d'envoyer, il y a trois ans, à Monseigneur 
de Ponlchartrain les mémoires de M. de La Salle, sur la 
descouverte de la rivière de Mississipy, et comme j'entends 
dire que le Roy envoyé des vaisseaux en ces quartiers et que 
j'y puis rendre des services considérables , ayant l'idée 
récente de ces pays là et estant le seul qui reste du nombre 
des gens que nous estions à faire cette descouverte, je 
supplie instamment. Monseigneur, Vostre Grandeur de m'y 
renvoyer avec quelque augmentation d'employ, vous asseu- 
rant que vous serez satisfait des lumières que je donneray. 
Je suis avec tout le respect possible, 
Monseigneur, 
Vostre très humble et obéissant serviteur, 
De La Salle. 



II 

RÉCIT DES ÉVÉNEMENTS PRINCIPAUX 

DEPUIS LE l5 DÉCEMBRE I7OI JUSQU'eN AVRIL I 702. 



Nicolas de La Salle au Ministre de la Marine. 

A la Mobile, le i" avril 1702/ 

Monseigneur, 

Je continue de rendre compte à vostre Grandeur de ce qui 
s'est passé depuis nostre arrivée dans le Golfe du Mexique. . 
Premièrement, nous arrivasmes le i5 décembre 1701 à la 
rade de Pensacola avec les vaisseaux du Roy la Renommée 
et le Palmier. Le lendemain 16 dudit nous entrasmes dans 
ce port, avec la permission du gouverneur, auquel M. d'Iber- 
ville en avoit fait faire la demande par un de ses officiers. 
Après que nous eusmes salué cette place de sept coups de 
canon, qui furent rendus par un pareil nombre, le gouver- 
neur et ses principaux officiers vinrent faire compliment à 
M. d'Iberville et il luy offrit tout ce qui dépendoitde luy.On 
leur confirma l'élévation de Son Altesse Monseigneur le duc 
d'Anjou au trosne d'Espagne. Ils nous en tesmoignèrent 
beaucoup de joye. 

Le i8« dudit mois, M. d'Iberville depescha son canot, 
commandé par M. Desjourdy-Moreau, enseigne de vaisseau, 
pour aller à Biloxy asseurer de l'arrivée des vaisseaux. Il fut 
de retour le dernier du mesme mois, et nous aonrit aue le 



53o JANV. 1702. DÉBARQUEMENT A l'iLE MASSACRE 

le traversier, commandé par M. de Marigny, que nous avions 
depesché à Saint-Domingue pour y porter des vivres, n'estoit 
pas encore arrivé, ce qui fit résoudre M. d'Iberville de 
m'envoyer dans un traversier, avec une partie des effets du 
Roy, pour aller à la rivière de la Mobile y disposer le débar- 
quement, sous le commandement de M. de Sérigny, lieute- 
nant de vaisseau, commandant le Palmier. Le gouverneur 
de Pensacola presta pour cette exécution sa chaloupe et trois 
espagnoles, que Ton équipa ensuite de matelots de la 
Renommée, pour accompagner ce traversier. 

Le 5 janvier 1702, nous arrivasmes à Tisle du Massacre, 
où nous avons trouvé un très bon port, mais, comme le vent 
n'estoit pas favorable pour y entrer. Ton fut obligé de faire 
débarquer tout ce qui estoit dedans avec des chaloupes. Au 
second voyage, le dit traversier estant entré dans le port, on 
le fit approcher assez près de terre pour débarquer son 
chargement à la rame. Il y a par toute cette rade bon fond ; 
à l'entrée il s'y trouve 20 à 2 1 pieds d'eau de marée basse. 
Il sera nécessaire d'y faire un fort avec 1 2 pièces de canon 
de 18 lignes de calibre, et une garnison de 3o à 40 hommes 
suffira pour sa garde avec un magazin pour y mettre les 
effets de Sa Majesté. C'est un des meilleurs ports de toute 
cette coste, où des vaisseaux de 40 à 5o pièces de canon 
seront en bonne seureté. Il y aura de l'eau et du bois pour la 
provision des vaisseaux: si les grandes sécheresses de l'esté 
la faisoient tarir. Ton pourroit en aller faire à une lieue dans 
la baye de la Mobile avec des chaloupes. 

Le 1 1 janvier, M. de Sérigny, accompagné de M. de Bien- 



JANV.-FÉV.-MARS 1702. PRISE DE POSSESSION DE LA MOBILE 53 I 

prendre possession de la rivière Mobile au nom du Roy, 
pendant que je restay à faire travailler à un magazin audit 
port. Après quoy je partis aussy, peu de temps après, pour 
me rendre à Tendroit qui avoit esté choisy par lesdits sieurs 
pour faire des marchés, a vecles gens de cette garnison et avec 
une partie des équipages des vaisseaux pour travailler, 
sçavoir : i ^^ à la construction d'un fort de 4 bastions de 3o pieds 
de long chacun et 12 pieds de courtine de face; 2® à une pou- 
drière de 24 pieds en quarré sur i o de profondeur, en terre, 
la face sur la rivière, et 3° à la construction d'une barque 
longue de 55 tonneaux pour le transport des effets de Sa 
Majesté du port de la Mobile à l'Establissement, où il y a 
de l'un à Tautre quinze lieues. 

Le 8' février de la dite année, M. de Tonty fut envoyé, avec 
huit hommes, pour aller au travers des terres à 1 20 lieues du 
fort de la Mobile, afin de maintenir T union parmi toutes les 
nations sauvages de cette estendue de pays, et surtout aux 
Chicachas, qui sont fort redoutés en ces pays-là, pour les 
engager à quitter le commerce qu'ils ont avec les Anglois, 
qui les excitent à faire la guerre, en veue d'avoir des esclaves 
à très bon marché , qu'ils envoyent aux isles de l'Amérique, 
dans leurs colonies, où ils en retirent beaucoup d'argent. Il en 
fut de retour le 25 mars avec cinq chefs de cette nation, qui 
se joignirent avec les chefs des Ghactas,ThomésetMobiliens, 
avec lesquels ils étoient en guerre. Ils se promirent la paix en 
nostre présence. M. d'Iberville fit des présents à chacun de 
ces chefs de la part du Roy. Ils en tesmoignèrent beaucoup 
de reconnoissance et promirent d'estre toute leur vie attachés 
aux François, et que doresnavant ils n'auroient aucun com- 



532 PENSACOLA. BAIE DE LA MOBILE 

a toute Tobligation de cette union à M. d'Iberville et à 
M. de Tonty, qui ont agi dans cette négociation en hommes 
bien intentionnés pour la réussite d'un des plus fameux esta- 
blissements que le Roy ait par la suite. Si Ton trouve estre 
de quelque utilité pour le service de Sa Majesté toutes les 
remarques que j'ay faites, je prendray la liberté de faire le 
détail de ce que j'ay veu et de ce qui est venu à ma connois- 
sance. Premièrement le port de Pensacola, occupé par les 
Espagnols seulement depuis quatre ans, sur Tadvis qu'ils ont 
ru de nos premières descouvertes, sera d'un grand secours 
pour les vaisseaux du Roy qui viendront croiser contre les 
ennemis de TEstat. Il seroit fascheux que les Anglois s'em- 
parassent d'aucun des ports de cette coste, où ils seroient à 
portée d'inquiéter le commerce des Espagnols du Mexique 
et de toutes les Colonies françoises de l'Amérique, supposé 
que la France fust en guerre avec cette nation. Cette baye 
m'a paru avoir plus de quinze lieues d'estendue, et plusieurs 
rivières y viennent aboutir. Il s'y trouve du bois et de l'eau 
douce pour les vaisseaux. A quatorze lieues à l'ouest, on 
trouve la baye de la Mobile, qui peut avoir environ 18 lieues 
d'estendue, gisant nord et sud. Dans le fond de cette baye, 
la rivière de la Mobile y vient aboutir et adoucit les eaux, en 
sorte que les bastimens qui navigueront dedans n'auront pas 
besoin d'en faire de provision. Outre la rivière de la Mobile, 
il s'y en trouve aussy plusieurs autres qui y viennent aboutir 
de mesme qu'à Pensacola, dont je viens de parler. Cette 
rivière est assez belle. Il n'y a que six pieds d'eau sur la barre 
de marée basse à l'entrée d'icelle. Le pays y noyé dans les 



DESCRIPTION DU PAYS ET PARTI QU'ON EN PEUT TIRER 533 

joindre la rivière des deux bords. Il y croist beaucoup de 
bois de cypre, qui sont admirables, et aussi beaucoup de 
chesnes verds, bons pour la construction des vaisseaux du 
Roy, et quantité d'autres bois dont on ne connoist pas la 
qualité, n'en ayant pas en Europe de semblables, mais excel- 
lents pour la construction. A cinq lieues en montant dans 
cette rivière, sur la gauche, on trouve les costeaux, où il y a 
quantité de chesnes, buis, noyers et autres bois de mesme 
qualité que ci-dessus. A deux lieues plus haut, ces costeaux 
viennent rejoindre la rivière du mesme costé, où Ton a fait le 
fort et mis sur les chantiers une barque longue pour transporter 
avec facilité les effets qui viendront de France audit fort. 

Le port de la Mobile est très bon pour des vaisseaux. Il y 
a cinq brasses d'eau à son entrée. Ce port sera plus de dé- 
fense et pour la seureté des vaisseauxquePensacola, lorsqu'on 
y aura un fort avec une garnison de quarante à cinquante 
hommes. Ce port est situé dans Tisle du Massacre, quigist est 
et ouest. Elle a cinq lieues de longueur sur le mesme aire de 
vent, boisée de bois de pins l'espace d'une lieue dans la par- 
tie de l'est, et quatre lieues de buttes de sable dans celle de 
l'ouest, esloignée de deux lieues de terre ferme. 

Toutes les costes de la mer et des bayes sont boisées de 
pins bons pour des masts et des vergues. — Il sera aysé de 
tirer de ces quartiers quantité de goudron et bray. Il paroist 
que cela seroit d'un grand secours pour la Marine, où il en 
couste beaucoup d'argent. — Il n'y auroit qu'à envoyer de 
France des ouvriers et des vivres pour faire des amas de bois 
propre pour la construction et des brays et goudrons, qu'on 
envoyeroit en France sur les vaisseaux qui viendront en ce 
pays. 



534 P^RT DK LA MOBILE 

Le port de la Mobile servira d'entrepost pour tout le com- 
merce qu'on aura, tant de la grande rivière de Mississipy que 
de toutes les autres rivières circonvoisines, par lesquelles Ton 
fera venir les marchandises et bois de construction, qui seront 
mis en dépost dans les magazins qu'on y establira, pour estre 
embarqués sur les vaisseaux qui passeront en France. Pour 
la réussite de ce port, il importe d'envoyer des ouvriers et des 
vivres pour leur subsistance,^ jusqu'à ce que le pays en pro- 
duise suffisamment. 

Le transport s'en fera par les rivières dont il est parlé 
avec des allèges, ainsy qu'il se pratique par le Rhosne pour 
Toulon, et dans toutes les rivières de Ponant pour les ports 
de Brest et de Rochefort. 

Le haut de la rivière fournira du cuivre rouge. Le sieur 
Lesueur, qui en est de retour et qui passe en France cette 
année, emporte avec luy des eschantillons pour présenter à 
Vostre Grandeur. 

Le commerce des peaux de bœuf et autres pelleteries sera 
considérable. M. d'Iberville rendra compte de ce détail, 
comme de toutes les particularités qui sont venues à sa con- 
noissance. 

Le sieur Crasse, escrivain, qui passe en France, m'a remis 
les effets du Roy, dont il estoit chargé, avec les consomma- 
tions qui ont esté faites de son temps. M. d'Iberville a esta- 
bly à sa place pour garde-magasin le sieur Gérard, homme 
entendu pour les affaires et qui a les qualités requises pour les 
fonctions de cet employ. Cependant, si Vostre Grandeur juge 
à propos d'y establir un escrivain qui se charge de toutes 
choses, et un commis des vivres qui ne soit chargé que de 



AFFAIRES d'administration 535 

exposé^ avec ma famille, pendant tout ce travail, sans abry du 
mauvais temps, pour estre attentif à donner mes soins pour la 
réussite de cet establissement, et cela. Monseigneur, dans 
l'espérance que rostre équité aura esgard à mes longs ser- 
vices dans la Marine et dans les descouvertes de ce pays, où 
il conviendroit que j'eusse la commission de commissaire 
pour estre plus autorisé dans Temploy que j'exerce; — je 
vous la demande. Monseigneur, pour toutes les considérations 
cy-dessus. 

Je continue de vous informer que la garnison espagnole 
du fort de Pensacola, estant à l'extrémité faute de vivres et 
n'ayant pas de bastiment pour en aller chercher, le gouver- 
neur de cette place auroit prié M. d'Iberville d'envoyer un 
traversier à la Vera-Cruz pour en informer, ce que M. d'Iber- 
ville n'a pu refuser, attendu la bonne union des deux Cou- 
ronnes. 

J'envoye à Vostre Grandeur le rolle des officiers, majors, 
mariniers, matelots, ouvriers. Canadiens, soldats et mousses 
qui composent la garnison de la Mobile, avec ce qu'il revien- 
dra à chacun à la fin de 1702. 

Ue décompte des soldats de cette garnison pour les an- 
nées de 1699- 1700 et 1701 n'ayant pas esté demandé, il sera 
nécessaire d'y pourvoir, aussi bien que pour leur habillement 
de Tannée prochaine. 

Je prends la liberté d'envoyer les estats des munitions, 
nécessaires pour la garniture et armement d'une barque 
longue de cinquante-cinq tonneaux, qui se construit dans la 
rivière de la Mobile, et pour l'entretien de deux traversiers et 
quatre chaloupes du Roy qui sont en ce port. 



536 AFFAIRES d'administration 

de cent trente personnes ^tt les procès- verbaux des vivres qui 
se sont trouvés gastés par les grandes chaleurs. C'est pour- 
quoy il sera nécessaire à l'avenir de faire cercler de fer les 
quarts de viande, afin qu'elle se conserve, et de mettre le vin 
dans des banques cerclées de fer, pour éviter dorénavant les 
pertes, qu'on ne pourra pas éviter sans cette précaution-là. 

J 'envoyé le duplicata de la despense que M. d'Iberville a 
faite pour le service du Roy, tant pour achats de vivres que 
pour les choses absolument nécessaires pour la colonie, et frais 
qui ont esté faits pour [plusieurs voyages par un traversier 
particulier qui a transporté les effets du Roy du port de Pen- 
sacola à celuy de la Mobile. 

Il passe en France environ cinquante personnes, tant de 
ceux qui composoient cette garnison que des voyageurs qui 
ont esté remplacés en partie par des matelots, soldats et autres 
de la Renommée. Il est embarqué beaucoup de castor sur les 
dits vaisseaux pour passer en France. M. d'Iberville a eu 
soin de ce détail, ainsy que de tout le décompte de la garni- 
son pour l'année 1701. 

J'auraj' soin d'informer Vostre Grandeur de toutes les par- 
ticularités, qui viendront à ma connoissance de tout ce pays, 
où je désire m'establir. C'est pourquoy je supplie Vostre 
Grandeur de m'accorder une concession à la Petite-Rivière, 
qui est distante d'une lieue de celle de la Mobile, pour y faire 
une habitation, la grande famille que j'ay m'oblige de faire 
cette demande, pour tascher de la faire subsister. 
Je suis avec un très profond respect. 

Monseigneur, 



XV 
CONDUITE POLITIQUE AVEC L'ESPAGNE. 

EN SE PLAÇANT SUR LE MISSISSIPI, 

LA FRANCE FAIT DE SA NOUVELLE COLONIE 

UNE BARRIÈRE CONTRE l'eNVAHISSEMENT 

DU MEXIQUE. 

l'eSPAGNE ne peut d'ailleurs, pour nous ÉLOIGNER, 
INVOQUER LA BULLE d'aLEXANDRE VI. 



I 

PROTESTATION DES ESPAGNOLS 

CONTRE L^éTABLISSEMENT DES FRANÇAIS AUX CÔTES DU GOLFE 
DU MEXIQUE. 



Lettre d'André^ de Riola, gouverneur de Pensacola, 
à M. de Surgères. 

A bord de la frégate Nostre-Dame du Rosaire, 
le 23 mars 1701. 

Monsieur, avant que de respondre à la lettre que vous me 
faites rhonneùr de m^escrîre, en date du i3 du courant, je me 
trouve obligé de vous donner advis de deux choses. La pre- 
mière, que les Escossois qui estoient venus s'establir et se 
fortifier dans le Darien, sans ordre de leur Roy, suivant 
Tasseurance qu'il en a donnée luy-mesme au Roy mon 
maistre, portant qu'il a deffendu à tous ses sujets de la Ja- 
maïque et de la Virginie d'avoir aucun commerce ny aucune 
correspondance avec eux, sur l'advis qu'ils eurent qu'une 
escadre de nos vaisseaux venoit pour les chasser de ce poste, 
l'ont abandonné sans attendre qu'on les y forçast, en sorte 
que les nostres y estant arrivés, ils ont trouvé l'habitation 
entièrement abandonnée. 

L'autre chose dont je dois vous informer est que, dès le 
mois d'avril de Tannée dernière, il estoit entré dans ce golfe 



540 I7OI. PLAINTES CONTRE LA NOUVELLE COLONIE 

nombre dont estoit composée Pescadre que commandoit le 
marquis de Chasteaumorant à la baye de Sainte-Marie-de- 
Galve, le mois de janvier précédent; que quelques-uns de 
ceux qui estoient sur ces bastimens, ayant sauté à terre, 
avoient commencé par s'y fortifier et à y bastîr des habitations 
dans le dessein de s*y establir ; qu'on n'avoit pas cru que ces 
bastimens fussent françois, tant à cause de la paix et bonne 
intelligence qui est entre les deux Couronnes, à laquelle 
cette innovation donnera atteinte, toute la coste et tout le 
continent du golfe du Mexique estant sous la domiftation 
du Roy mon maistre, que parce que les Indiens nous avoient 
marqué par signes que ceux qui estoient descendus estoient 
Anglois, de mesme que les habitans de Saint-Georges, mais 
particulièrement parce que Ton avoit adjousté une entière 
croyance à la lettre que m'avoit escrite ledit sieur marquis 
de Chasteaumorant, laquelle portoit qu'il estoit venu sur les 
costes, par ordre du Roy Très Chrestien, pour chasser certains 
Canadois qui s'estoient soulevez et estoient venus chercher 
un establissement sur cette coste, et qu'aussitost qu'il auroit 
satisfait à sa commission il s'en retourneroit droit en France. 
Sur le fondement de cette lettre, M. le comte de Montesuma, 
vice-roy de la Nouvelle-Espagne, m'a depesché pour re- 
connoistre la coste. Je fus fort surpris d'y trouver des Fran- 
çois establis, au lieu des Anglois que j*avoiscruy rencontrer, 
et que c'estoient les mesmes que les vaisseaux de l'escadre de 
M. de Chasteaumorant y avoient amenez ; ce qui estant en- 
tièrement contraire aux intentions du Roy mon maistre, je 
me trouve obligé de protester devant vous contre une sem- 
blable innovation, ainsi que ie le fais par cette lettre* en la 



lyOl. RIOLA REFUSE l'oFFRE QUE LUI FAIT DE SURGÈRES 64! 

que cette affaire pourroit avoir, et qui sont directement con- 
traires à Tunion qui est entre les deux Couronnes, en cas que 
vous continuiez d'envoyer et de maintenir une garnison fran- 
çoise dans ce golfe, ou en quelque autre endroit du golfe du 
Mexique, ce qui seroit une contravention manifeste aux traitez 
et feroit croire qu'on cherche, dez à présent, à s'introduire 
dans les pays de la domination du Roy mon maistre. 

Après vous avoir rendu compte de toutes ces choses, je 
passe à respondre à la lettre que vous m'avez escrite et à vous 
remercier de l'advis que vous avez bien voulu me donner du 
dessein que les Anglois ont conceu de se rendre maistres de la 
rivière de Saint-Esprit, et de la bonté avec laquelle vous 
m'offrez les forces que vous avez sous vostre commandement. 
Je fais tout le cas que je dois d'une semblable faveur, sans 
néantmoins en recevoir l'offre, parce que je n'en ay pas besoin 
pour le présent. Je vous supplie seulement de me faire res- 
ponse sur les deux points dont je vous ay parlé cy-dessus, 
et d'estre persuadé, etc. 

Ju. Andrez Riola. 



II 
ON ATTEND LA DÉCISION DU CONSEIL D'ESPAGNE 

sur l'établissement DES FRANÇAIS AU MISSISSIPI. 



Le Ministre de la Marine à M. le marquis de Blécourt. 

Le 6 mai 1701. 
Il estfascheux que la maladie de M. le duc d'Harcourt ait 



542 RÉPONSES ATTENDUES D^ESPAGNE 

luy ay envoyés du Mississipy. Sa Majesté est obligée d'y en- 
voyer au commencement du mois prochain pour porter des 
vivres et munitions aux François qui y sont. On auroit pu en 
mesme temps leur donner des ordres en conformité de ce que 
le Conseil d Espagne auroit décidé. 



III 
PRÉPARER LES VAISSEAUX POUR LE MISSISSIPI 

SANS PLUS ATTENDRE LES RÉPONSES D^ESPAGNE. 



Le Ministre de la Marine à A/. Begon. 

A Versailles, le 5 juin 1701. 

J^attends toujours la response aux lettres que j'ay escriies 
à Madrid, de la part du Roy, pour envoyer les ordres sur le 
Mississipy. Il est cependant bon que vous prépariez tousjours 
la Renommée et le Palmier. Vous auriez deu demander au 
sieur d'Iberville, quand il vous a dit qu'il ne pouvoit estre si 
tost prest, s'il y a quelque chose qui Ten empesche person- 
nellement. 



IV 



INTÉRÊT DE L'ESPAGNE 

A CE QUE LA FRANCE SE METTE ENTRE LES COLONIES ANGLAISES 
ET LES COLONIES DU MEXIQUE. 



Mémoire donné par le sieur cC Iberville des costes, qu* occupe 
l'Angleterre dans l'Amérique septentrionale, depuis la 
rivière Saint-Mathieu jusqu'à la rivière Saint-Georges. 

L'Angleterre occupe dans TAmérique septentrionale les 
costes depuis la rivière Saint-Mathieu, par la latitude de 
3o degrés nord et 295 degrés de longitude, jusqu'à la rivière 
Saint-Georges, par la latitude de 44 degrés nord et-Siy de- 
grés de longitude. 

Entre lequel espace Ton peut compter du moins cinq cents 
lieues de costes, habitées sur les bords de la mer et à plus de 
dix et vingt lieues dans la profondeur, et plusieurs rivières, 
qui vont jusqu'à trente et quarante lieues, comme celles 
de Quinibequy, Pescadoué, rivières Thomas (?) Connecticut, 
Neuyorque, Pennsylvanie et les quatre qui tombent dans la 
baie de Chesapeak, qui ont plusieurs branches, celle d'Albe- 
marle, laquelle tombe en Virginie; neuf autres tombent dans 
la Caroline, les bords desquelles sont occupés et s'occupent 
par les Anglois et Religionnaires François. 

L'on sçait assez, et personne ne doute que ces pays ne 
soyent à présent remplis de plus de soixante mille familles, 
lesquelles augmentent beaucoup, veu que c'est un climat très 



544 '-^S ANGLAIS PASSENT LES APALACHES 

cents navires dans le commerce qu'elle y fait; qu'outre cela, 
il y a plus de cinq cens bastimens en ces colonies : navires, 
caiches, brigantins et felouques, employés au conmierce, qu'ils 
font de ces colonies aux isles d'Açores, Terre-Neuve, Ma- 
dère, Canaries, Inde, et à toutes leurs isles de l'Amérique, 
et d'un port à l'autre de leurs colonies. 

Depuis les 3o degrés de latitude nordjusqu*au Sy, les pays 
de la Caroline, la Virginie et Pennsylvanie sont séparés des 
terres de la Floride par une chaisne de montagnes, esloignées 
de la mer de dix, quinze et vingt lieues, laquelle chaisne de 
montagnes est très haute et large de cinq, six et dix lieues, 
au pied de laquelle les rivières de ces pays prennent leur 
source. L'espace entre ces montagnes et la mer est en plu- 
sieurs endroits entièrement occupé d'habitans , les enfans 
desquels seront obligés de passer ces montagnes pour sy 
placer, ce que plusieurs ont déjà fait en différetis endroits, 
se joignant à plusieurs nations d'Indiens, comme les Quas- 
quens, Chaouanons, Loups, gui se sont establis sur une des 
branches de la rivière Ouabache, Tautre branche n'estant 
qu'à une journée des Sonnontouans, leurs alliés. 

C'est par la branche des Quasquens que sont descendus 
plusieurs Anglois de la Caroline en Virginie, qui sont venus 
s'establir aux Acansas ou Cappa, qui est'une nation à Touest 
sur le bord du Mississipy. Il y a plusieurs années qu'ils se 
sont placés aux Chicachas, qu'ils ont armés de fusils, aux- 
quels ils se joignent et font des courses sur les autres na- 
tions, qu'ils font esclaves, et ils envoyent vendre les hommes 
et les femmes à leurs isles de l'Amérique, et gardent les enfans 



LEURS PROGRÈS DANS l'iNTÉRIEUR DES TERRES 545 

Ils avancent dans cette partie de la Floridedesjà bien près du 
Mississipi, obligeant différentes nations à les reconnoistre. Ils 
n'ont pas encore esté plus nord que Sy degrés et plus sud que 
33 . Quelques uns ont cependant descendu à la mer par la rivière 
de la Mobile, d'où ils sont retournés à Chicachas par la 
branche de cette rivière qui va au nord. L'autre branche 
court au nord-est et' s'en va prendre sa source à 35 degrés 
nord du costé de la chaisne de montagnes, qui est à l'ouest de 
la Virginie, ce qui fait que cette rivière leur seroit très com- 
mode, estant si près d'eux, et dont l'autre est la plus belle 
de toutes celles qui tombent dans le golfe du Mexique. Elle a 
à son entrée treize pieds d'eau, et elle a dans son cours 
nombre de nations d'Indiens, avec lesquels ils commer- 
cent. 

Les Anglois qui sont venus s'establir aux Acansas au mois 
de mars 1 700 estoient venus de la Caroline par la rivière de 
Ouabache, avec un ordre du gouverneur pour s'establir sur 
le Mississipy, comme estant un pays de la dépendance de 
l'Angleterre. Dans différentes conversations avec les Anglois 
de New- York, ils ont fait connoistre qu'ils ne se soucioient 
pas à présent d'avoir à ces costes des ports de mer, pourveu 
qu'ils fussent maîstres du dedans des terres et des peuples 
du pays, avec lesquels ils empescheroient les autres de 
commercer et chasseroient facilement tous les gens d'Eu- 
rope qui les viendroient occuper, les bords de la mer 
n'estant que de mauvais pays, en partie noyés et sablon- 
neux. 

Si Ton veut faire un peu d'attention au pays occupé par les 
Anglois de ce continent et ce qu'ils ont dessein d'occuper. 



546 CE QUE FERONT LES COLONS ANGLAIS DANS 40 ANS 

ni religieuses et où tout peuple, et de ce qu'ils seront dans 
trente ou quarante ans, on ne doit faire nul doute qu'ils 
n'occupent le pays qui est entre eux et le Mississipy, qui est 
undcsplusbcauxpaysdumonde. Ils seront en estât, joints aux 
Sauvages, de lever des forces suffisantes par mer et par terre 
pour se rendre les maistresde toute rAmérique, du moins de 
la plus grande partie du Mexique, qui ne se peuple pas 
comme font les colonies angloises, qui se trouveront en estât 
de mettre en campagne des armées de trente et quarante mille 
hommes, et seront rendus où ils voudront aller avant que 
Ton le sache en France ny en Espagne, où on n'est guère in- 
formé de ce qui se passe dans ces colonies. 

Quoyque le pays occupé à présent par les Anglois ne soit 
pas considérable, ce ne doit pas estre une raison pour em- 
pescher la France de remédier de bonne heure à la ruine en- 
tière des colonies françoises et espagnoles de l'Amérique, 
surtout du Mexique, en jetant promptement une bonne co- 
lonie aux environs du Mississipy, qui tombe au milieu du 
golfe, occuper la Mobile et empescher les progrès des An- 
glois dans ce pays sur les nations des Indiens. 

Les Espagnols ont cru qu'il leur suffisoit d'occuper les 
ports de mer qui estoient à cette coste, comme les Apalaches, 
où ils sont depuis nombre d'années et très peu peuplées et 
sans force, qu'il sera très facile aux Anglois d'enlever et de 
s'en rendre maistres, aussy bien que du chasteau Saint-Au- 
gustin, qu'ils ont fait pour conserver leurs bornes du costé de 
la Caroline. 

Le port de Pensacola, ou Sainte-Marie de Galves, qu*ils 



LES ESPAGNOLS NE PEUVHNT LEUR RÉSISTER. 547 

la moindre attaque. Il n'y a point de rivières; le bord de la 
mer n'est que sable et pinières; ils n'y ont pas encore de 
familles pour peupler et habiter ce pays-là, où il n'y a aucun 
commerce à faire, qu'un bien misérable, qui n'est pas suffi- 
sant pour engager des familles espagnoles à y aller, eux 
qui sont accoustumés dans des pays chauds, pleins de mines 
d'or et d'argent. 

L'establissement fait au Lagon de Saint-Bernard, où es- 
toit autrefois M. de La Salle, à quatre-vingt-dix lieues à l'ouest 
du Mississipy (que les Espagnols nomment de la Palissade), 
n'est pas un poste, non plus que celuy qu'ils ont fait aux 
Cenis, dans la province de Chichimèque, qui est à plus de 
cent lieues à l'ouest du Mississipy, propre à empescher les 
Anglois de se rendre maistres du dedans des terres. Il faut 
que les personnes qui ont donné les veues des nouveaux es- 
tablissements aux Espagnols pour empescher que d'autres 
qu'eux n'occupassent ce pays là ayent eu quelque intérest 
particulier pour avoir persuadé au Conseil d'Espagne que 
ces quatre establissemens suffisent pour conserver ce pays- 
là, ou qu'ils ne le connussent pas bien. 

Quand le gouverneur de Pensacola m'a fait opposition. 
Tannée dernière, aux establissemens que je faisois au Missis- 
sipy, je suis persuadé qu'il ne connoissoit pas les intérests 
ces nations et qu'il nV avoit pas bien pensé, car enfin ils 
voyent bien qu'ils ne sont pas en estât de faire là une puis- 
sante colonie pour résister à de si forts voisins, et qu'il ne 
peut leur estre que très avantageux que ce soit la France qui 
occupe ce pays-là et se mette entre eux et les Anglois, afin 
qu'en cas de guerre ils puissent estre secourus des François 



548 FAIRE REPASSER LES MONTAGNES AUX ANGLAIS 

à cette coste que les plus foibles, n'y ayant encore aucune 
famille. 

Il me paroist qu'il est absolument nécessaire de jeter une 
colonie dans le Mississipy, à la rivière de la Mobile, et se 
joindre aux Indiens, qui y sont assez nombreux, par villages 
et nations séparées, et les armer pour se soustenir contre ceux 
que les Anglois ont dans leur party et faire repasser les An- 
gloisau delà des montagnes, ce qui est facilCy à présent qu'ils 
ne sont pas encore puissans dans V ouest (Telles, n'ayant en- 
core à eux de nations considérables que les Chicachas, avec 
lesquels nous sommes en pourparler de paix et les Chaoua- 
nons, dans Tespérance d'avoir plus facilement de nous toutes 
les denrées d'Europe et à meilleur marché qu'eux, en ce que 
nous les leur porterons par les rivières, au lieu que les An- 
glois leur portent par les terres sur des chevaux. C'est ce que 
je leur ay fait proposer Tannée dernière, et ils m'ont promis 
de se trouver à une assemblée de tous les chefs des nations, 
qui se doit faire au fort du Mississipy au printemps prochain, 
où il sera facile de les engager à faire une paix générale entre 
eux et à nous remettre les Anglois interprètes qu'ils ont 
dans leurs villages, moyennant quelque présent, et y establir 
aussitost des missionnaires, qui les entretiendront dans nos 
intérests et attireront un très-grand nombre de peuples à la 
Religion.Tout cela se peut faire avec peu de despense, au lieu 
que, si Von attend plus tard, cela ne sera pas si facile : les An- 
glois, s'y fortifiant, ou diminueront les nations qui sont dans 
nos intérests, ou ils les obligeront de se mettre dans les 
leurs. 

Tl /Tknvî^nHrnît â la Franrp qÎ #*11#> r»minA r#> nai/clo 



LES COUREURS DE BOIS ET L*OUAB*VCHE O^iy 

donnent, comme je le crois. Je les ai veus disposes à le 
faire. 

La rivière Ouabache est très-commode pour ce que nous^ 
appelons Coureurs de bois de Canada^ qui sont accoustumés 
à cette vie-là et que Ton veut' empescher de la faire davan- 
tage, ce qui me paroist difficile pour un nombre d*environ 
une centaine, qui, ayant esté, pendant la guerre des Iroquois, 
en mouvement pour le service et s'estant beaucoup endettés, 
se voyent hors d'estat de pouvoîr payer leurs dettes et estre 
tousjours misérables, s'ils ne vont faire quelque voyage dans 
les bois en commerce de castor, où ils ont accoustumé de 
gagner beaucoup. Ces gens-là, estant à présent une partie 
aux Sioux, au nombre d'environ #soixante, et aux Illinois, 
n'osant redescendre au Canada, s'en iront par Ouabache 
chez les Anglois, n'ayant pas plus de trois à quatre cents 
lieues à faire sans portage,- où ils gagneront beaucoup; plu- 
sieurs autres s'y joindront et ils porteront aux Anglois tout 
cet excédant de castor que nous ne pouvons consommer en 
France. Cette partie de castor qui passera par là sera sec^ 
qui est celle pour la Hollande, qui, se trouvant fournie, n'en 
prendra pas de nous. Le Roy, faisant establir Niagara et le 
Mississipy, tous les passages pour les coureurs de bois se trou- 
veront bouchés ; qui plus est, les mariant au Mississipy, l'onj 
se délivrera de ces gens, pourveu qu'en Canada l'on veuille 
bien ne les y^pas souffrir davantage. Il sera bon de voir, cette 
année, ce que l'on voudra que deviennent ces Canadiens qui 
sont aux Sioux, qui doivent descendre. Si on ne leur permet 
pas de se défaire de leurs castors, ils les porteront à l'Anglois 
par Ouabache, et, s'ils trouvent un grand avantage, ils ne 



55o PENSACOLA 

ment, Ouabache se trouvant à plus de quatre cents lieues du 
bord de la mer en suivant la rivière'. 



DANGER QUE LES ANGLAIS S'ETABLISSENT 

SUR LE GOLFE DU MEXIQUE 

TT MAUVAIS VOULOIR QUE LES ESPAGNOLS MONTRENT AUX FRANÇAIS^ 

MAITRES DE LA MOBILE. 



Mémoire du sieur d'Iber pille sur Pensacola, 

Pensacola est un des principaux ports qui soyent à lacoste 
du nord du golfe du Mexique, que les Espagnols occupent 
par une garnison de cent soldats, quelques matelots, dix offi- 
ciers majors et quatre-vingts forçats, ce qui peut faire envi- 
ron deux cents hommes ; la pluspart de ces soldats sont sans 
armes et tous nus, mescontens, manquant souvent de vivres. 
De cette garnison, ils en envoyent un destachement de vingt- 
cinq soldats et deux officiers au port de S^fint-Joseph, où ils 
ont fait une maison pour garder le port, qui est à vingt-huit 
lieues à Test de Pensacola. Il y a cinq et six brasses d'eau à 
l'entrée de ce port. Cette garnison de vingt-cinq hommes a 



I . Note ajoutée à une copie de ce mémoire faite pour le Ministre, Ce sont les restes 
de ces libertins, contre lesquels on crie depuis si longtemps. On pourroit lesarrester, 
en les establissant sur le Mississipi ou sur les rivières qui y tombent, en leur per- 
mettant mesme de se marier avec les Sauvagesses qui se feront chrestiennes. 

Si on les effarouche, ils pourront prendre party avec les Anglois, et ce sont gens 



PENSACOIA. APALACmCOULIS 55 1 

esté obligée de Tabandonner, faute de vivres, pendant quel- 
ques mois. 

La fortification de Pensacola n'est autre chose qu'une figure 
carrée, avec quatre manières de bastions irréguliers, revestus 
de pierres sur pierres de quatre pieds de hault, de manière 
que c'est piustost un parc à chevaux qu'un fort. 11 y a quel- 
ques canons en batterie, du costé de l'eau, de huit et douze 
livres de balles, la pluspart vieux et tous chambrés. La 
meilleure fortification de là est le sergent-major nommé Don 
Francisco Martine, qui est un homme de guerre, capable de 
toute sorte d'entreprise dans ceà pays-là, qui a beaucoup de 
vigueur et est aimé de toute la garnison. Le gouverneur est 
Don André de Riola, qui ne paroist pas se soucier de son 
gouvernement. Il n'y réside pas. Il y vient tous les ans passer 
un mois environ dans Tété. Il se tient ordinairement à la 
Vera-Cruz ou à Mexique. Je ne le connois pas, ne l'ayant ja- 
mais veu. Il n y paroist pas aimé. 

Cz poste me paroist d'une assez grande conséquence par 
rapport au havre. Il ne manque aux Anglois dans le golfe du 
Mexique qu'un port dans cette coste. Celuy-là leur convien- 
droit assez et leur seroit facile à prendre et à garder, y pou- 
vant venir par terre facilement de Saint-Mathieu en Caroline. 

Ils ont dans leurs intérests les Apalachicoulys, qui sont plus 
de deux mille cinq cents bons hommes, armés de fusils, qui 
n'en sont csloignés que de quarante à cinquante lieues, chez 
lesquels sont establis plusieurs Anglois. Les Espagnols ne se 
doivent point flatter sur le secours de leurs Sauvages desApa- 
lâches et de la Floride, quoyque ce soient de bons hommes 
affidés. Us ne sont armés que de flèches. C'est bien peu de 



552 LE CHATEAU SAINT -AUGUSTIN 

L'Espagne doit craindre que les Anglois ne s'emparent du 
chasteau Saint- Augustin, dont la garnison, qui doitestre de 
deux à trois cents hommes, ne vaut pas mieux que celle de 
Pensacola. Les Anglois de la Caroline et Saint-Mathieu, 
joints à leurs Sauvages, peuvent les venir attaquer par mer et 
par terre avec plus de cinq mille hommes et une despense de 
vingt mille livres. Les Anglois,'*maistres de ces cantons, le 
seroient bientost des provinces des environs du Nouveau-Mexi- 
que, si la France ne les arreste pas par le moyen de Testa- 
blisscmcnt qu elle a fait à la Mobile et les Sauvages qu'elle 
a mis dans ses intérests, au nombre de plus de vingt mille. 

L'année dernière, la garnison de Pensacola seroit morte de 
faim si je ne Teusse nourrie pendant plus de quatre mois. 
Nonobstant ce secours, que je leur ay donné, quand j'ay eu 
besoin de quelques bœufs ou vaches et chevaux, ils m'en ont 
refusé. Il seroit bon qu'il y eust des ordres d'Espagne à 
Saint-Augustin, à la Havane, à Campesche, à la Vera-Cruz, 
de donner, en payant , les vivres et bestiaux dont on peut 
avoir besoin à la Mobile. 



VI 
LE ROI D'ESPAGNE ENVOIE A LOUIS XIV 

La réponse de la junte de guerre des INDES AU SUJET DU MÉMOIRK 
DE d'iBERVILLE. ' 



5 juillet 1701. 



ENVOI DU MÉMOIRE DE LA JUNTE DE GUERRE 553 

conséquence de ce que le secrétaire d'Etat de la Marine a es- 
crit par ordre de Vostre Majesté au duc d'Harcourt, en luy 
envoyant la relation de l'entreprise que le sieur d'Iberville a 
commencée au Mississipy, et sur ce qu'il a marqué, en mesme 
temps, qu'il conviendroitaubiende nos deux Couronnes de la 
continuer, j'ay ordonné que la chose fust communiquée à 
mes Ministres de la Junte de guerre des Indes, qui, après 
l'avoir examinée, m'ont remis un estât des fonds et des moyens 
pour maintenir ces colonies, cy-joint, que je fais passer dans 
les mains royales de Vostre Majesté, espérant qu'après en 
avoir eu connoissance, elle prendra les résolutions les plus 
convenables au bien de cette Monarchie, pour laquelle Vostre 
Majesté a une attention si particulière et un amour qui 
augmente en moy de jour en jour l'obligation de suivre exac- 
tement tout ce qu'elle juge à propos de faire et de ne manquer 
jamais au respect que je luy dois. 

. Très haut, très excellent et très puissant prince, nostre très 
cher et bien aimé bon frère, Monseigneur et grand-père, je 
prie Dieu qu'il vous conserve et tienne en sa sainte et digne 
garde. 

Vostre bon frère et petit-fils, 
Yo EL Rey. 
D. Joseph de l\ Puente. 



VII 

MÉMOIRE DE LA JUNTE DE GUERRE. 



M. de Blécourt, envové extraordinaire de France, a 



554 MEMOIRE DE LA JUNTE DK GTERRE 

le 23 mars de la présente année au duc d'Harcourt,par ordre 
de Sa Majesté Très Chrestienne, accompagnée d'un mémoire 
et carte qu'a dressée M. d'Iberville, touchant la descouverte 
du fleuve de Mississipî, dans l'Amérique septentrionale, que 
Ton a commis à son expérience et à la connoissance que cet 
officier a acquise des parages de ce pays et des projets que les 
Anglois ontd'yestendre leurs colonies, et par conséquent leur 
commerce, et d'occuper le pays qui est le plus contigu aux 
mines des Espagnols, en se rendant maistres de toutes les 
nations sauvages. Il donne à entendre que, quoyque les Espa- 
gnols, dans la veue d'arrester le progrès des Anglois, se soient 
nantis du port de Pensacola ou Sainte-Marie de Galvez, dis- 
tant de trente lieues du fleuve Mississipi et qu'ils y ayent fait 
bastir un fort, ce n'est pas un endroit à pouvoir soustenir la 
moindre attaque, ni où ils puissent establir aucune colonie, 
si ce n'est à dix ou quinze lieues en dedans des terres; que 
cette considération et plusieurs autres raisons qu'il expose 
luy persuadent que rien ne seroit plus avantageux aux Espa- 
gnols que de laisser occuper ce poste ou fort de Pensacola 
par les François, à cause de la facilité que ces derniers au- 
ront de s'y maintenir par le moyen de Testablissemcnt qu'ils 
ont sur le fleuve Mississipi, et de l'intelligence et union que le 
commerce qu'ils ont ouvert avec une grande quantité de na- 
tions sauvages leur a procurées avec eux. 

Sa Majesté, ayant communiquée ses ministres cette affaire 
importante, pour que la Junte de guerre des Indes l'examine 
sur-le-champ, et donne incessamment son advis sur le contenu 
dans lesdits mémoires, en exécution duquel ordre ayant fait 



CONTRE LA CESSION DE PENSACOLA 555 

golfe du Mexique, fortification et colonie de celuy de Pensa- 
cola, la Junte, par sa délibération du 6 juin de la pré- 
sente année, représente à Sa Majesté que son premier soin et 
le leur devoit estre de commencer par remercier Sa Majesté 
Très Chrestienne, et luy rendre de très humbles grâces del'ami- 
tié paternelle avec la quelle elle fait une attention particulière 
à tout ce qui regarde les intérests de cette monarchie, la sup- 
pliant de vouloir bien informer Sa Majesté Catholique des 
advis qu'elle aura des desseins que forment les Anglois. 

Qu'au surplus, la Junte, après avoir considéré avec réflexion 
la situation de Pensacola, trouve que ce poste est le plus com- 
mode pour bastir une forteresse, au moyen de laquelle on 
puisse empescher les autres nations de s'emparer ou d'esta- 
blir aucune colonie dans les parages du golfe du Mexique, 
ny dans le voisinage des provinces de la Nouvelle- Espagne, 
qui appartiennent si légitimement à Sa Majesté, et sur les- 
quelles on a appréhendé que les Anglois n'eussent des pré- 
tentions. Que ce lieu est à portée de recevoir aisément le 
secours de la Vera-Cruz, la Havane, la Floride et Cam- 
pesche; que, si on permet à des estrangers de s'y establir et 
qu'ils parviennent à le peupler, ils inquiéteront et pénétre- 
ront non seulement dans les pays les plus fertiles de la 
Nouvelle-Espagne, mais encore ils se rendront maistres de 
toute la mer du Nord, de manière que les flottes et galions, 
aussi bien que tous les autres navires de Sa Majesté et de ses 
sujets, tomberoient infailliblement en leurs mains, d'autant 
mieux que de Pensacola ils pourroient se rendre à la Vera- 
Cruz dans huit jours, et dans six à la Havane, qui forme un 



556 LA FRANCE INVITEE A PROTÉGER PENSACOLA 

mesme absolument nécessaire de peupler cet endroit des 
sujets de Sa Majesté, d'y bastir un fort très considérable, et 
enfin d'y faire une despense excessive pour le rendre parfait, 
ou pour son entretien, qu'on ne doit pas négliger. Par les 
mesmes raisons, tout ce qu'il en coustera pour Tun et pour 
l'autre devant estre regardé comçne une bagatelle eu esgard 
à l'importance de conserver cette place, et que, si Sa Majesté 
veut bien représenter toutes ces raisons à Sa Majesté Très 
Chrestienne, elle luy fera aisément connoistre que son dessein 
n'est point de l'abandonner; qu*ainsy il faut envoyer ordre 
au vice roy de la Nouvelle-Espagne et aux gouverneurs de la 
Havane, Campesche, etf., d'estre attentifs et d'avoir soin de 
secourir la garnison de Pensacola et de la tenir, quoy qu'il 
puisse en couster, tousjours bien fournie de munitions et en 
estât de défendre un poste d'une aussy grande conséquence, à 
quoy on espère que Sa Majesté Très Chrestienne contribuera 
de son costé, en envoyant sur ces costes les vaisseaux qu'elle 
Jugera à propos, afin qu'estant joints à l'armée navale de 
Barlovento, on puisse parvenir à s'opposer aux entreprises 
des ennemis, et particulièrement des Anglois. Quoyque, par 
les nouvelles qu'on a receues, il ne paroisse pas qu'ils soient 
fort à craindre, ny qu'ils ayent dans leurs colonies voisines, à 
beaucoup près, le nombre de familles marquées dans le mé- 
moire de M. d'Iberville, Sa Majesté ordonnera cependant 
que l'on peuple et que l'on fortifie les passages du golfe du 
Mexique qui sont de ce costé-là. 

A Tesgard de la colonie françoise qui se trouve establie 
sur le fleuve de Mississipi, dans la jurisdiction et territoire 



LA COLONIE DU MISSISSIPI DOIT OBEIR A l'eSPAGNE 557 

division des bornes de ce royaume, la Junte est d'advis que 
Ton en donne connoissance à Sa Majesté Très Chrestienne, 
estant persuadée qu'elle voudra bien ordonner à ses Com- 
mandans de recevoir les patentes du Roy Catholique et d'exé- 
cuter ses ordres sur la conduite qu'ils doivent tenir comme 
estant se^ propres sujets, moyennant quoy on donnera ordre 
au vice roy de la Nouvelle-Espagne de les secourir et assis- 
ter en ladite qualité. Sa Majesté est persuadée que rien ne 
sera plus du goust de Sa Majesté TrèsChrestienne et qu'elle y 
contribuera de tout son pouvoir, de mesme qu'à empescher 
qu'aucune autre nation que l'espagnole ne mette le pied dans 
toute l'estendue du golfe du Mexique, ou dans nul autre pa- 
rage des domaines de Sa Majesté Catholique, rien n'estant 
plus glorieux et plus avantageux aux deux Couronnes. 

Sa Majesté, s'estant fait rendre compte de la présente déli- 
bération, a donné l'ordre à la susdite Junte de discuter le 
mesme jour qu'elle le recevroit et de proposer des moyens et 
des expédiens de pouvoir exécuter ce qu'elle propose et de 
mettre en estât de défense les colonies de Pensacola et du 
Mississipî, de sorte qu'il ne leur manque rien de ce qui peut 
les mettre en seureté, de voir si le Vice Roy de la Nouvelle- 
Espagne pouvoit exécuter de son chef et fournir tous les 
secours qui luy seront demandez, et s'il ne convîendroit pas 
de prendre des mesures pour en envoyer d'Espagne, de con- 
sidérer si tout ce que l'on propose s'accommode avec la 
nécessité urgente où l'on se trouve d'y pourvoir; d'exami- 
ner avec attention si les moyens expliquez là dessus sont 
suffisants, afin de ne point risquer que, par le retardement des 
nouveaux moyens que l'on n'auroit pas préveus, il ne fust 
plus temps de le faire. 



558 MOYENS POUR PROTÉGER PENSACOLA ET LE MISSISSIPI 

La Junte, ayant connoissance de Tordre qu'il a p!u à Sa 
Majesté de luy envoyer, et de tout ce qui est contenu dans la 
précédente délibération, a représenté tout de nouveau à Sa 
Majesté, par une autre délibération du 21 juin, l'importance de 
cotte matière, dont les suites et les conséquences demandoient 
qu'on la traitast plus à loisir et avec une grandq attention 
pour toutes les parties dont elle est composée. Cependant 
que, pour obéir à la diligence avec laquelle Sa Majesté 
souhaitoit qu'elle donnast sa réponse, elle mettoit de nouveau 
devant ses yeux la nécessité qu'il y avoit de conserver la 
colonie et le fort de Sainte-Marie de Galvez, par les raisons 
expliquées dans la délibération précédente, et remarquant que 
Sa Majesté souhaitoit d'estre informée plus particulièrement 
des moyens sur lesquels on s'est fond