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Full text of "De la logique d'Aristote"

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3l 




DE 



LA LOGIQUE 



D'ARISTOTE 



' ^ 



IMPRIMERIE DE H. FOURNIER KT ('% 
RUE DE suai, a" 14. 



DE 



LA LOGIQUE 



D'ARISTOTE 

PAS 

J. BARTHÉLÉMY SAINT-HILAIRE , 

iii«om cortosmi m 1837 par l^iustitut 

(àcKiéniic des Miences niorale* et pulitifiucr ). 

AXt.Wî ^* âil îm(rrT.u.ri xaî voO;. 
Dern. Aoalyt. , liv. a , cb. i<j, 



rO.«£ PREMIER. 



PARIS, 






CHEZ LADRANGE , LIBRAIRE , 



,f 



QUAI IIM Arr.V^TIMS , Il I<). 

1838 




AVERTISSEMENT. 



Je publie ce Mémoire tel qu'il a été cou- 
ronne par FÂcadëmie des sciences morales et 
politiques , dans sa séance du 17 juin 1837. 
Je n y ai rien ajouté ni rien changé. La 
seule modification que je me sois permise, 
c^est derectifier quelques incorrections de 
style y échappées à la précipitation néces- 
saire d un travail qui devait être terminé à 
jour fixe. 

Il est deux remarques que je crois devoir 
soumettre à l'impartialité du lectem* : Tune^ 
c'est que mon ouvrage est le premier de ce 
genre en notre langue y si l'on excepte la 
vieille et très obscure paraphrase de Canaye; 
Tautre, c'est que depuis plus dW siècle et 
demi ^ les études logiques sont à peu près 
éteintes, non seulement en France, mais dans 
toute TEurope. Jai eu, il est vrai, pour sou- 
tien^ sans parler de l'antiquité, les études de 
Port-Royal, et les recherches plus spéciales 






o 



VI AVERTISSEMENT. 

des commentateurs du seizième siècle, et 
surtout celles des Scholastiques. Mais , tout 
utiles que ces secours m'ont été , ils sont 
bien faibles à côte' de ceux quaurait pu 
m offrir un mouvement d'ëtudes contem- 
poraines, appuyées sur la tradition, et sou- 
tenues par lesprit général du siècle. Ce 
mouvement nexiste point. L'Académie a 
voulu le créer par le concours qu elle avait 
ouvert, et je serais heureux de contribuer 
à le propager par la publication de ces deux 
volumes, qui n'auraient point paru, sous 
cette forme , sans Phonneur que l'Institut 
leur a fait. 

C est avec toute sincérité que je reconnais 
la justesse des critiques que M. Cousin a, 
dans le comité secret, m'a-t-on dit, adres. 
sées à la quatrième partie de ce Mémoire. 
Il l'a jugée insnflisante. Je ne dirai point 
pour justifier cette lacune, que jetais pressé 
par le temps, dont les limites m'étaient impé. 
rieusement fixées, et qui n'est pas toujours 
assez long, même quand on peut en disposer 
àsoQ g ré Je ne ferai pas remarquer non plus 
que le sujet de cette quatrième partie ayant 
été incidemment traité dans le cours des trois 



\i 



AVKRTISSEMENT. VU 



premières , ces développements antérieurs 
devaient m engager à la restreindre. Mais 
je dois dire que les questions relatives à 
lapprëciation de TOrganon trouveront une 
place qui leur est propre , dans ma préface 
à la traduction de la Logique d'Aristote , 
que je compte achever cette année , si ma 
sqnté n'y met obstacle. J'avoue que la pré- 
vision d^un travail ultérieur ma préoccupé 
durant toute la composition de ce Mé- 
moire, et que je n ai pas toujours su m'en 
défendre comme je l'aurais peut-être dû. 
Que ce soit là mon excuse, auprès de TAca-^ . 
demie qui a bien voulu récompenser des 
efforts que j'aurais désiré rendre plus dignes 
d'elle, auprès de mes illustres juges, et 
auprès du public dont le suffrage me serait 
bien cher à côté de^ ceux que j'ai déjà 
recueillis. 

Ce 17 mars i838. 

B. Saint-Hilaire. 



PROGRAMME 

proposé par rAcadémie des sciences'morales et politiques , et 
auquel répondent les quatre parties de ce Mémoire. 



i^ Discuter l'auihealicité 4e VO/ranum et des diverses parties dont 
il se compose ; 

%* Faire connaître VOrganum par une analyse étendue ; déterminer 
le plan » le caractère et le but de cet ouvrage ; 

3° En faire Thistoire, eiposer l'influence de la logique d*Aristote sur 
les grands systèmes de logique de Tantiquité , du moyen4ge et des temps 

m 

modernes; • 

4^ Apprécier la valeur intrinsèque de celte logique , et signaler les em- 
prunts utiles que pourrait lui U\fe la philosophie de notre siède. 
( Les Mémoires doivent être remis avant le i*' janvier i837 ). 



DE LA LOGIQUE 



ou ORGANON 



D'ARISTOTE. 



INTRODUCTION. 

C'est avec un saint respect que je tourne les 
premiers feuillets de ce livre où tant de siècles ont 
étudié. Il n'est point une seule de ces lignes que 
n'aient méditées des générations entières; l'anti- 
quité«et le monde arabe en ont vécu ; le moyen- 
^S^ y A 9 durant trois cents années, exercé son 
infatigable patience, et la sagacité moderne y 
découvre encore tous les jours des richesses et des 

profondeurs de doctrine que ces labeurs séculaires 
n'ont point épuisées. 

Les grands monuments de la pensée antique 
inspirent toujours à qui les contemple une véné* 
ration profonde. Fidèles gardiens, témoins irré* 
ensables , cm sont eux qui composent et qui con* 
servent les archives de l'humanité ; mais ceux où 
resfHÎt doit recourir à des éléments moins purs 
I. I 



2 imnogoDCTioN. 

que lui-même, s'efEsicent et se détruisent peu à peu 
comme la matière qui les forme. Chaque instant 
de la durée ajoute à cette dégradation qui doit 
enfin les réduire en poussière. En vain la pieuse 
admiration des races qui se succèdent travaille à 
les défendre; un jour viendra où les sculptures du 
Parthénon lui-même ne seront plus qu'une indé- 
chiffrable énigme. Mais le temps vaincu ne peut 
rien contre ces monuments impérissables où lesprit 
n'a fié qu'à lui seul la perpétuité qu'il cherche dans 
toutes ses œuvres. Les siècles s'écoulent et s'amon- 
cèlent autour d'eux, sans que jamais leurs flots 
puissent les couvrir. Les ouvrages de l'esprit par- 
ticipent de l'éternité , comme la vérité même qui 
leur sert d'objet et qui les fait vivre. 

Parmi tous ces livres qui ont eu le noble privi- 
lège de traverser les siècles en les instruisant, l'Or» 
ganon d'Aristote est certainement l'un de ceux 
dont la fortune a été la plus brillante à la fois et 
la plus méritée. Plus de deux mille ans ont passé sur 
lui sans lui rien oter de sa valeur. Les États ont été 
bouleversés , les races «tout entières renouvelées ; 
les religions se sont éteintes, et les esprits ont subi 
autant de changements que les peuples eux*mémes ; 
Wa milieu de ces révolutions profondes, il a été 
donné à des théories philosophiques de vivre 
seules , quand tout mourait autour 4'elles. Les 
progrès de la pensée humaine n'ont Êiît qu'ajouter 
à leur gloire. Tous les temps, toutes les nations, 
leur ont rendu hoiymage ; les partis, en religion , 



imODUCTMW. 5 

eD philosophie, ont dû s'y soumettre, sous peme 
de secouer le joug même de la vérité. 

Quand la pensée grecque, épuisée par plusiea» 
siècles d'incessante production , retomba sur elle- 
même, et dut se réduire à commenter ses propras 
œuvres , au lieu d'en créer de nouvelles , l'Organon 
fut un des premiers et des plus solides appuis que 
trouva sa noble vieillesse. Toutes les écoles , sans 
distinction d'origine, comme sans rivalité, s'ap- 
pliquèrent à étudier un livre dont nul ne contestait 
l'incomparable utilité. Les disciples mêmes de 
Platon, que des inimitiés, fort exagérées sans 
doute, mais envenimées par le temps, pouvaient 
éloigner du Ly cée, les disciples dePlaton admiraient 
rOrganon, et surent en profiter comme les plu3 
purs péripatéticiens. Dès le second siècle de l'ère 
chrétienne, la logique d'Aristote était adoptée dans 
toutes les écoles grecques , et le néoplatonisme se 
fit toujours gloire de la défendre et de la propager. 

Le Christianisme, entrant dans le monde païen, 
rencontra la logique péripatéticienne comme l'un 
des obstacles les plus sérieux et les plus difficiles 
qu'il eût à vaincre. Dans ces luttes de doctrine qu'il 
lui £illut d*abord soutenir contre le paganisme, 
Tavantagene fut pas pour lui, parce que, s'il avait 
en sa feveur la vérité et la justice de sa cause, les 
formes de la discussion lui manquaient. Les ha- 
biletés de la dialectique païenne formée par cinq 
ou six siècles d'études et de réelles applications, le 
confondaient , et si elles n'â>ranlaient pas sa foi en 



4 INTRODUCTION. 

lui-même y elles entravaient du moins ses démon- 
strations. Le Christianisme trouvait aussi dans son 
propre sein des ennemis encore plus dangereux 
peut-être. Dans des siècles où l'uni té du dogme et de 
la discipline n'était point constituée, des sectes, des 
hérésies audacieuses s'élevaient de toutes parts, et 
ceux qui les embrassaient n'hésitaient pas , malgré 
leur foi sincère , à puiser, contre leurs antagonistes, 
à l'arsenal d'où les païens tiraient des armes si for- 
midables. Instruits , pour la plupart , aux écoles 
profanes, les hérétiques appliquaient à la défense 
de leurs opinions suspectes les règles et les formules 
que leur avait acquises uneéducation éclairée. Ainsi 
l'orthodoxie , attaquée à la fois par la dialectique 
païenne et par la dialectique hérétique, dut ad- 
mettre bientôt ces études du dehors y comme elle 
les nommait, ces sciences mondaines qu'elle avait 
d'abord méprisées, mais qui lui étaient mainte- 
nant si redoutables. Dès le concile de Nicée , les 
Pères étaient généralement habiles en dialectique, 
et le défenseur de l'orthodoxie qui combattit 
cinquante ans pour la fonder, Athanase, s'y distin- 
gua par la régularité de son argumentation , au 
moins autant que par l'énergie de sa grande âme. 
Dans les âges déplorables qui suivirent l'invasion 
barbare , la seule étude , on peut dire, que les écoles 
romaines, établies sur toute la sur£aLce de l'empire , 
purent transmettre aux vaincus et aux vainqueurs, 
pour consoler les uns et adoucir les autres, ce fut 
l'étude de la dialectique , et cette dialectique n'était 



IlfnODUCTIOH. 5 

point autre que celle d'Aristote, mutilée, il est vrai, 
mal comprise* mais conservant encore le caractère 
propre qui lui appartient, et toute l'importance 
que des siècles plus heureux lui avaient accordée. 
Dans les écoles des cathédrales, dans les monastères 
surtout, cette étude ne périt jamais; et quand un 
jour plus doux se leva sur l'Europe transformée 
et devenue chrétienne, ce fut du sein même delà 
dialectique que sortirent les premières lueurs du 
génie moderne. Tous les docteurs des onzième et 
douzième siècles étaient de puissans dialecticiens. 
L'Église, qui, après avoir combattu jadis cette 
doctrine , l'avait autorisée dans ses écoles et pro- 
pagée de tous ses efforts , s'effraya de nouveau de 
cette pensée indépendante qui ne tarda point à 
s'attaquer, conune les hérétiques des premiers 
siècles, aux dogmes fondamentaux de la rçhgion; 
mais bientôt, ramenée à de meiUeurs conseils, elle 
sut, comme jadis, tourner à son profit des armes 
qu'elle ne pou vait émoussen La doctrine d'Aristote 
fut commentée dans le treizième siècle par les plus 
grands personnagesecclésiastiques, par des docteurs 
depuis canonisés; en peu de temps le Stagirite. 
lui-même fut élevé par le respect et l'admiration 
générale au rang de Père de l'Eglise ; et le catholir 
cisme le défendit contre les attaques de l'esprit 
novateitf , comme il défendait les bases mêmes de 
la foi- 
Chose merveilleuse! à l'autre extrémité du 
monde civilisé, chez une nation infidèle, le culte 



6 INTIÛDUCriON. 

d'Aristote était aussi fervent que dans l'Europe 
chrétienne^ dont il était le maître et Foracle. Quand 
les croisades jetaient l'Occident sur l'Orient ^ 
quand les populations du Christ et de Mahomet se 
choquaient dans ces luttes qui durèrent près de 
deux siècles y les liens pacifiques d'études sem- 
blables unissaient les esprits éclairés des deux races 
rivales : Aristote était commenté à Séville et à 
Bagdad arec autant de ferveur qu'à Paris et à Rome. 
Les religions divisaientles peuples, et les poussaient 
aa naïassacre et à la destruction; des doctrines de 
dialectique les confondaient dans une paisible 
communauté de foi philosophique. 

Lorsqu'au seizième siècle, un schisme nouveau 
éclata dans le sein de l'Église catholique, plus dan- 
gereux que tous ceux qui avaient précédé, les 
réformateurs, trompés d abord par l'apparence 
Umte orthodoxe du péripatétisme , le repous- 
sèrent comme jadis l'Église l'avait eUe-méme re- 
poussé. Les esprits fougueux et inconsidérés atta- 
quèrent Aristote comme ils attaquaient le pape, 
ar^Mc les^ mêmes armes et le même emportement ; 
ittdiB des esprits moins bouillants et mieux avisés 
stfk^tèrent bientôt cette aveugle colère. Le pro- 
ttitfCMtisme adopta la logique d'Aristote, et la 
cofTirertit à son usage , tie faisant qu'imiter en cela 
rMilétai dont il triomphait ; et tandis qu^ans le 
sein de l'Église catholique , le progrès des lumières 
obteùrcis^ait de jour en jour l'autorité du père 
dé FÉcole , cette autorité prenait de iotir en jour 



innoDucnoic. 7 

des forces nouvelles dans le camp opposé; le péri- 
patétisme, mourant dans l'Europe catholique ^ 
eut encore à viyre durant près de deux siècles dans 
les universités protestantes* 

Aujourd'hui , toutes ces questions de doctrine 
dialectiqueont perdu Fimportance suprême qu'elles 
avaient autrefois. La logique d'Âristote ne nous 
intéresse plus au dix*neuvième siècle que comme 
Fune des pages les plus belles de l'histoire de la 
philosophie. Nous n'avons plus à lui demander des 
armes pour défendre nos opinions religieuses on 
soutenir la polémique de notre temps. Mais il ne 
£stut pas s'y tromper : une doctrine qui a pu comme 
celle-là traverser les siècles , et avec un édat pareil, 
n'a point péri. Héritiers heureux des temps qui 
nous ont précédés , nous profitons de leurs infati- 
gables labeurs ; la dialectique qui présida au berceau 
des sciences européennes a pénétré, l'on peut dire, 
notre civilisation tout entière. A notre jnsu , c'est 
elle qui nous guide dans les méthodes si sûres, si 
profondes à la fois- et si simples, de nos sciences; 
c'est elle qui a donné à la pensée moderne cette 
darté, cette précision , cette rigueur de déducti(Hi 
dcMQt l'antiquité ne pourrait nous offrir de modèle. 
Ainsi la logique dl'Aristote , si elle est morte dans 
l'École, vit dans la pensée générale qu'elle a tant 
contribué k former et à instruire. Les audits 
peuvent étudier encore à sa source primitive cette 
doctrine £sdte pour inspirer une si juste et si vive 
cnrioÂté. Si le siècle n'y remonte {dus coynme 



8 INTRODUCTION. 

y remontèrent les siècles précédents , c'est qu'il 
n'en a plus besoin. La doctrine du Stagirite est 
passée dans l'usage commun. La philosophie, de 
son côté y a dû elle-même l'adopter après tant 
d'épreuves décisives ; et aujourd'hui il n'est pas 
possible qu'une logique , si elle mérite ce nom, ne 
renferme plus ou moins explicitement celle même 
d'Aristote. 

A quels titres cette théorie, posée il y a vingt-deux 
siècles I a-t-eUe donc pu dominer ainsi les âges , les 
nations, les religions ennemies , et réunir sans dis- 
tinction de temps, de lieux, de lumières, cet assenti- 
ment unanime ? Aun seul : c'est qu'elle est vraie ; et 
comme tout ce qui est vrai , elle doit vivre et durer 
éternellement. Aristote a le premier compris et 
défini dans toute son étendue le mécanisme du 
raisonnement humain; aussi n'est-il point un siècle 
qui ne lui ait rendu hommage , parce qu'il n'en est 
point un seul qui ne doive rendre hommage à la 
yérité. U n'en est point un seul qui n'ait senti que, 
dans cette étude fondamentale de l'esprit de 
l'homme et de ses procédés, résidait la source 
même dfe toutes ses déductions , de tous ses dé- 
veloppements ultérieurs. Bossuet, placé au £ute de 
rorthodo;de chrétienne et des lumières d'un grand 
siècle, a pu dire : Aristote ▲ parliI divutement. 
La critique de nos jours, si sagace» si profonde et 
si sobre, d'enthousiasme, pense comme Bossuet, et 
la conclusion de cette .épreuve nouvelle et dernière 
à laquelle la philologie et la philosophie réunies . 



INTRODUCTION. 



commencent^ depuis quelques années, à soumettre 
le génie du Stagirite, n'est pas plus à redouter 
pour lui que les épreuves bien autrement redou- 
tables qui, pendant tant de siècles , ont préparé 
celle-là : c'estque, comme Ta dit Âristote lui-même : 
cLa science et l'intelligence ne trompent ni ne 
c meurent jamais. » Aujourd'hui , montrer un 
superbe dé<lain pour la logique péripatéticienne, 
ce serait à la fois légèreté d esprit et ingratitude. 



PREMIBRË PARTIE. 



DE L'AUTHENTICITE 



BB 



E'ORGANON. 



CHAPITRE PREMIER. 

De raithenticitë de rorgauoa en féuéral. 

Pour tout ouvrage de Tauriquité , la première 
question à résoudre est de savoiri s'il appartient 
bien réellement k l'époque et à l'homme auxquels 
on le rapporte ordinairement. De nos jours surtout 
où l'érudition y en corrigeant tant d'erreurs con- 
firmées par les siècles, en a peut-être commis une 
nouvelle et non moins grave en poussant le doute 
beaucoup trop loin , il importe d'établir les titres 
authentiques de tout ouvrage qu'on étudie, quet> 
que peu légitimes que soient les motifs de sus- 
pidoa. Une série non interrompue de monuments 
qui commencent à la fin du second siècle avec 
GaHen, Apulée, et Alexandre d'Apbrodise, et qui 
se continuent sans lacune jusqu^à nos jours, 
attestent et constatent la légitimité de toutes les 
parties dont l'Oi^anon se compose. L'Organon se 



42 PaElUÈRK PARTIE. 

trouve par là dans une position tout exception- 
nelle , et c'est peut-être le seul de tous les livres 
aristotéliques qui ait cet avantage. Ceci s'explique 
et se comprend sans peine, quand on se rappelle 
le rôle qu'a joué l'Organon dans toutes les écoles 
grecques et romaines, dans toutes celles»du moyen- 
âge et de la Renaissance. 

Pourtant , l'exemple même des commentateurs 
grecs doit ici nous servir de leçon. Dans les ques- 
tions préliminaires qu'ils ne manquent jamais à 
se poser avant d'aborder l'explication du texte , 
l'une des plus importantes est d'en examiner l'au- 
thenticité. Tous les commentateurs du cinquième 
siècle j imitant sans doute leurs prédécesseurs, ont 
suivi cette marche qu'ont adoptée plus tard les 
interprètes latins, et qu'on retrouve dans Boëce, 
Ammonius , David l'Arménien ', Simplicius ; ils ap- 
pliquent tous cette méthode qu'indique la raison 
elle-méroe, et qui paraît avoir été dès long-temps 
prescrite dans les écoles. On peut la faire remonter, 
sans crainte d'erreur, jusqu'au temps de Porphyre 
et de Jamblique , c'est-à dire au milieu du troisième 
siècle. Les doutes élevés dès l'âge d'Andronicus 
de Rhodes sur l'authenticité de certaines parties 
de l'Organon, faisaient une loi aux commentateurs 

z. Un passage du Commentaire de David rArménien , man. 1939, 
^ 147 , lierait croire que Ton doit attriboer à Proclos la fixation des 
dix points préliminaires qoe tonte exégèse doit édaircir avant d*ezpli- 
qùer nn onvragQ aristotéliqae : le nom de la pbilotophie péripatéticienne, 
i«i point de départ, etc. 



DB L'ACTHBimcni Dl L'OEGâNON. — CHAP. I. 45 

de les discuter, mais il £sdlut un assez long espace 
de temps pour que cette méthode fût convertie 
en règle formelle ; et l'on n'en trouve pas encore 
Tapplication complète dans les commentaires 
d'Alexandre d'Âpbrodise. 

Si donc les interprètes nationaux ont cru devoir 
se livrer à cet examen j à plus forte raison devons- 
nous nous y livrer aussi , bien qu'aujourd'hui 
l'opinion générale , éclairée par toutes les discus*» 
sions antérieures , n'élève point de doute sérieux 
sur l'authenticité de l'Organon, et n'exige point 
aussi impérieusement une investigation de ce 
genre. Mais l'opinion générale ne peut être une 
autorité suffisante aux yeux de l'érudition; et 
puisqu'on a bien révoqué en doute l'authenticité 
des poèmes homériques et leur composition , ce 
sera du moins se mettre en garde contre de 
futures attaques du même genre, que d'établir les 
titres irrécusables et l'authenticité de la logique 
d'Aristote. 



CHAPITRE DEUXIEME. 

Du nom de l'Organon. 

D'où vient d'abord ce nom d'Organon ? qui Ta 
donné à la logique d'Aristote^et que signifie»t-il 
en lui-même? 

En premier lieu , il est certain que ce n'est point 



44 tWOtàaJt FAE11B. 

le Slagirite qui a créé oe mot, pour signifier Ten* 
flevible de ses ouvrages logiques. Rien n'indique 
<[u'il les ait jamais réunis iui-^méme en ifn seul 
4XMrp8| et c'est en vain qu'on a essayé de retrouver 
dans les œuvres d'Aristote des traces de cette 
signification du mot Oignon ; comme on sait , 
41 oe veut rien dire autre chose qvL instrument. 
L'un des derniers philologues qui se soient oc- 
cupés de cette question, trop peu débattue du 
reste, M. Biese ^ , a pensé qu'on pouvait retrouver 
l'origine de ce mot dans une phrase du 3o' livre 
des Problèmes , 5^ question, où Aristote prétend , 
fMur une comparaison fort ingénieuse, que Dieu a 
donné à l'homme deux instruments qui lui sont 
tout personnels et à l'aide desquels il emploie les 
instruments extérieurs : c'est la main pour le corps, 
c'est l'intelligence pour l'àme; puis il ajoute : ^ « La 
«scienceesten effet l'instrument, opY«vov, de l'Intel- 
« ligence. » Déjà Charpentier ^ avait indiqué ce 
passage dans le même sens , et en outre il en rap- 
prochait un autre du Traité de l'âme ^ , liv. 3 , 
ch. 8 , où l'âme est comparée à la main qui est 
elle-même l'instrumentées instruments : xal yàp ri 

Deux autres passages dans la logique même 

z. Bicfc, ExpcMidon de U phil. d'Aristota, toI. I. Bcriin, i835, 

p. 45. 

9. Edit. de Bekker , p. gSS , b , 37. 

S. CwpcnuriofyAriUoUuidiieeffeiidif i578,iii-4., duMkpHûice. 

4. Edit. de Bekk«ry p» 43s t a, i et a. 



m t.*AtnrBB5TiCflrÉ #i l^omamm. — gbap. n. 45 

d'Aristale pTéintgfitle mot é^ifrfwm dans un mus 
qui, bien que fort éloigné^ tient oqpendaat plus 
que les préoédenrto à celui que depuis ou lui a, 
donné. Le premier et le SMÛns formel de ces pM- 
sages est nu 8^ litre des Topiques (ch. 14» p- <63^ 
hj 11 ). « CeA un utile secours (où (UHpèv op^dDm) 
c pour la scîenœ et la réflexion vraiment philo»- 
€ sophiques que de pouvoir discerner, sur4e-ohaBip 
c ou pai^ la méditation, le pour et le contre de chaque 
«question*» Le second passage, un peu plus précis, 
est an premier livre des Topiques (ch. i3, p. loS, 
a, m )• «Les moyens (w jtpyova) de nous procurer 
c des syllogismes et des inductions sont au nombre 
« de quatre : le premier, de choisir des proposa* 
c tions, etc. » Ainsi âpyocvov dans ces deux passages 
n'a pas un sens bien spécial ; c'est toujours k peu 
près la signification habituelle, q>pliquée seule- 
ment à la dialectique. 

Tous ces pateages sent, comme Ton voit^ fort 
peu concluants , et ne se rattachent que de bien loin 
î facception nouvelle qu'a reçue le mot opyovofv. 
On doit donc regarder comme un point incontes- 
table qu'Arislote ne s'en est jamais servi. D^à 
plusieurs commentateurs l'avaient reconnu, et 
pour n'en citer qu'un seul, Hildenius ', dans ses 
questions sur l'Organon, a établi que ce mot 
n'appartenait ni k Aristote ni à ses successeurs, 



I . Hildcn. QiMPttîonnin in Organon ArUt . part prima. BeioUni » 1 5S6 , 
iii-4.9 dm» U tb/^SÊtmx D« JaMijpiîane Ubr. «iigam. 



46 PftBiakRB PARTS. 

mais qu'il avait été créé beaucoup plus tard, re- 
ceruiorum bono consilio. 

Mélanchthon, dans sa Dialectique, et au cha- 
pitre intitulé : Dialectices officia j semble croire, 
sans discuter d'ailleurs cette question , que le mot 
d'Organon vient d'Aristote lui-même : « Organi no- 
ie men fecit (dit-il)quodesset omnibus de rébus rite 
«etordinedicendi instrumentum. » Cette opinion, 
très vaguement exprimée, n'aurait point mérité 
d'être relevée si elle ne venait d'un pertonnage aussi 
important que Mélanchthon ', dont l'influence 
a été considérable dans les écoles protestantes , 
et qui tient une grande place dans l'histoire du 
péripatétisme. Cette assertion de Mélanchthon a 
depuis été souvent répétée sur sa parole. 

On a pensé aussi que ce mot d'Organon, s'il 
n'appartenait pas à Aristote et à ses premiers suc- 
cesseurs , remontait au moins jusqu'à Andronicus 
de Rhodes. Cette conjecture déjàémisepar J. Le- 
roux ^ (Rubus), semble avoir été adoptée par 
M. Michelet , dans son Mémoire sur la Métaphy- 
sique ^ ; mais M. Michelet s'occupe plutôt de la 
division faite par Andronicus dans les ouvrages 
d'Aristote que du mot même d'Organon. Lucius ^ 



t. Voir la troisième partie de oe Mémoire, cliap. ii. 
s. Aristot. Offanon, interprète J. Rnbo Hannonio, x564, in*4., 
prébce. 

3, BAichelet*, Examen critiqae de la Métaphys., p. 17^ Paris , 18 36, 
dbes Mcrcklein . 

4. Ariat. OiigaïKm fflnatrat. à Lncio. Me, 1619, in-4M P* 3. 



DE l'authenticité DE LORGAKON. — CHAP. II. 47 

qui a fait un commentaire des plus complets 
sur la logique , s'est contenté de rapporter, d'une 
manière générale , ce mot d'Organon aux péripa- 
téticiens. Rien ne prouve directement qu'il vienne 
d'Ândronicus : et quant à l'assertion de Lucius , 
elle est vraie , mais elle est trop peu précise. 

On peut affirmer que le mot d'opy^vov pris dans 
le sens particulier où nous le comprenons aujour- 
d'hui , ne m trouve point dans les interprètes 
grecs : il serait impossible de "le rencontrer ni 
dans Alexandre, ni dans Ammonius, ni dans Sim- 
plicius y ni dans Philopon , ni dans aucun autre. 
Jusqu'au temps de Psellus, de Grégoire Anépo- 
nyme , de Nicéphore Blemmidas , la logique 
d'Aristote est toujours appelée i ^oyixiQ, ii'koytx'h 
JmTuffÀviy 1% >Ayucià irpayixaTeia : jamais elle n'est 
nommée ofyceityi. 

U ne faut pas nier cependant que ce mot appar- 
tienne à l'école péripatéticienne. L'une des ques- 
tions les plus controversées parmi les interprètes , 
et l'une de celles qu'ils traitent toujours en pre- 
mière ligne, c'est de savoir si la logique est une 
partie réelle, (lepoç, de la philosophie, ou si elle en 
est seulement l'instrument, opyavov. Les stoïciens 
avaient adopté la première opinion ; les péripaté- 
ticiens la seconde ; et les partisans de l'Académie, 
dés long-temps fidèles à l'esprit d'éclectisme, qui 
plus tard devint leur caractère particulier, recon- 
naissaient dans la logique une partie à la fois et un 
instrument de la philosophie, selon qu'on l'étu- 
I. a 



•18 PRSIflBRE PARTIE. 

diait ea elle-même ou qu'on l'appliquait. On peut 
▼oir au début des commentaires d'Alexandre , f* i 
(Florence, i5ai), et de Philopon, f* 4 recto et 
verso (Venise, 1 536), sur les Premiers Analytiques, 
cette question longuement débattue. Diogène 
Laërce ', l^v. 5, section 28, dit, en parlant de 
l'importance qu'Aristote sut donner à la logique, 
qu'il en fit un instrument précis et acéré, opyocvov 
irpo<n)xpiêa>(iivov ; et Hésychius l'a répét9 après lui. 

Dans les classifications abrégées qu'Ammo- 
nius ' et Simplicius ^ donnent de tous les ou- 
vrages d'Aristote, ils font l'un et l'autre une série 
spéciale des ouvrages de logique qu'ils appellent 
Xoyucà 7) ôpyovixa. On peut voir ces deux classifica- 
tions rapprochées et mises en tableau, mais à autre 
intention, dans les AristoteliadeM.Stahr^. On peut 
ajouter à ces deux premières celle de David l'Ar- 
ménien, qui y est presque en tout conforme ^. 
David était contemporain des deux autres com- 
mentateurs. Il est ici un peu plus positif, et il dit 
que les ouvrages d'Aristote se partagent, comme la 
philosophie même, en théorique et pratique, 
mais que de plus il faut y ajouter ime troisième 
division , celle du Tà^oyixov 4i ôpYovtxov. 

Tout porte à croire que ces classifications, si 

X. Diog. Uiërce, édit. de Mënage-Meibomins. Amsterd. 1692. 
in* 4. 

Q. Ammomiu in categor., p. 6, B, aldina edit, i546. 

3. Simplickis in categor., p. i , B, lungr. edit , i55i. 

i, Suhr. Arîstot. Tom. a, p. a54 et suât. Halle, i83a. ' 

5. David prolegom. Sur lea catégories, ch. 1. Maniucrit 1939. 



IS L^AUTHBNTlGiré DB L'ORGANON*. — CHAP. U. 49 

parfaitement semblables dans les interprètes de la 
fin du cinquième siècle et du commencement du 
sixième , ne leur appartiennent pas } elles doivent 
remonter, selon toute apparence, jusqu'à Andro- 
nicus de Rhodes, ou au moins jusqu'à Adraste 
d'Aphrodise, qui, comme on sait, avait fait un 
livre sur Tordre des livres d'Aristote ' , itepl Ta^eMç 
Twv 'ApiçoT. miYypa[i.(x.aTcôv ; ces classifications ac- 
quièrent par là d'autant plus d'importance. Quoi 
qu'il en puisse être, un fait constant, c'est que, dès 
le commencement du sixième siècle, la logique 
était appelée dans l'école péripatéticienne ri ôp- 
yoNvch ((lipo^) de la philosophie aristotélique. Enfin 
un passage d*Ammonius, plus formel qu'aucun 
des précédents , prouve qu'à cette époque déjà le 
mot d'Organon était près de recevoir la significa- 
tion toute spéciale que nous lui attachons aujour** 
d'hui. Ammonius , dans ton commentaire sur l'In- 
troduction de Porphyre, dit que cet ouvrage ^ 
« V7T0 t4 Xoyixàv opyovov âvayerai , est compris dans 
«c rOrganon logique. » II ne paraît pas , d'après 
les autorités citées plus haut, que le mot seul 
d'opyovov d' Ammonius ait été dès lors adopté pour 
exprimer l'ensemble de la logique d'Aristote ; et 
ce n'est guère que parmi les commentateurs latins 
du quinzième siècle que l'usage en devint habituel. 
Mais on voit sans peine comment, sorti d'une dis- 



X. Simplidiu proleg. ad categ., folio 4* B. lia. 4. 

il. AmnioDiaff in Isagogen , folio x3 verso. Venise, x546. 



20 PREMIÈRE PARTJE. 

cussion purement philosophique , il reçut plus 
tard une acception particulière, toute conforme à 
la solution péripatéticienne sur le rôle de la lo- 
gique en philosophie. 

L'usage du root Organon étant ainsi rapporté à 
sa source, il reste à savoir quelle valeur précise il 
convient d'y attacher, ôpyavov en grec ne signifie 
absolument qu'instrument : mais qu'entendirent 
par là les interprètes grecs en général , et à leur 
suite les commentateurs latins? D'après les pas- 
sages cités plus haut d'Alexandre d'Aphrodise, 
d' Ammonius , de Simplicius , de David , de Philo- 
pon j il ressort évidemment que la logique a été 
considérée par eux comme l'instrument spécial de 
la philosophie y c'est-à-dire comme l'art de parvenir 
méthodiquement à la science et à la vérité '• 
David l'Arménien se sert même , pour rendre cette 
pensée , d'une assez belle comparaison. Après avoir 
dit que la philosophie repose sur cinq bases fon- 
damentales, la logique, la morale, la physique, 
les mathématiques et la théologie , il ajoute : <c La 
« philosophie d'Aristote représente ce temple sacré 
« dans toute son étendue, et la logique, comme un 
« mur inexpugnable, garde les saintes spéculations 
« qu'il renferme. » Ailleurs , pour prouver qu'il 
convient de commencer l'étude * d'Aristote par la 
logique , il compare le syllogisme à un van qui 
repousserait le mal et conserverait le bien, c'est-à- 

I. Prolég. aox catég.. ch. 5. Minnicr. igSg. 
3. David, ch. 3. ibid. 



DE L'AUTHZNTICITé DB L^ORGANON. — CHAP. II. 24 

dire qui, dans l'ordre intellectuel, nous garantirait 
des pensées fausses , et dans la pratique, des actions 
mauvaises. Cette opinion de David, qui assigne à la 
logique un but tout pratique, a été généralement 
partagée par les commentateurs ; et cette fausse 
direction a certainement eu une grande et fâcheuse 
influence sur les développements de la science. 

Au seizième siècle , Tenthousiasme des péripaté- 
ticiens, accru sans doute par les attaques même 
dont leur maître était l'objet, alla si loin qu'il les 
amena à soutenir que non-seulement le syllogisme 
était la forme de la science, mais qu'il en était 
même le moyen unique. Il est difficile de se faire 
une idée juste de toutes les louanges folles dont 
l'Organon ainsi considéré fut l'objet. La préface 
que le vieux traducteur français Canaye, sieur des 
Fresnes, a mise en tête de son ouvrage, est fort 
curieuse à cet égard, a L'Organe ', comme il 
« l'appelle en s'excusant toutefois d'employer des 
a mots inusités et semi-barbares ; l'Organe est pour 
«( lui le premier d^ livres humains , parce que 
« c'est le seul instrument par lequel nous appro- 
« chons , dès cette vie, au plus près , de ce divin 
« degré de cognoissance parfaite dont nous joui- 
« rons en la vie éternelle.» Ailleurs, l'Organe « est 
« un glaive devant lequel nulle fausseté ne peut 

I. L'Organe,* ou riaitminent da diaconn , précisé de TOrgane d*Arii- 
tote, par Canaye, near dea Fretnea, Paria x589, in-folio, et réimprimé 
iLanaanne, 16x7. ^ 



â 



22 PREtflÈEE PARTIE. 

« subsister. C'est avec cet instrument qu'on dis- 
« cerne le vrai et le faux en toutes choses. » 

Cet éloge oulré de FOrganon était répété de 
mille manières dans les écoles, dans les comment- 
taires, dans les logiques. Aussi, lorsque Bacon et 
Gassendi , et surtout Locke, repoussèrent cet em- 
ploi du syllogisme comme une absurdité , avaient- 
ils parfaitement raison; mais ils eurent tort de 
supposer que réellement on en eût fait jamais un 
pareil usage ; la chose était impossible , et les lo- 
giciens mêmes, qui le préconisaient avec tant d'ar- 
deur, ne l'avaient jamais adopté et appliqué. Il 
suffisait de jeter les yeux sur les œuvres du Stagi- 
rite pour se convaincre que cette prétendue mé- 
thode n'était qu'un rêve de quelques esprits faux 
de l'École, qui ne méritaient certainement pas 
qu'on les prît au sérieux. Mais cette importance 
attribuée à l'Organon , qui en avait une toute dif- 
férente , eut des suites funestes : c'est certainement 
elle qui a fait si long-temps regarder la logique 
comme un art d'application ; éjt tel était alors le 
préjugé général, que les réformateurs et les adver- 
saires les plus sagaces du péripatétisme durent le 
subir; Campanella ', par exemple, appelle toujours 
la logique l'instrument du sage, Tart qui le dirige 
dans les opérations de son âme. 

Cette question, du reste, est de la plus grande 
importance puisqu'elle touche à la nature même 

X . Campanella , Philosophia rationalis^RBS, in-4.t P* 3. 



Vg l'authenticité de L ORGAMON. — CHAP. II. 25 

delà logique, on y reviendra plus tard; ici seule- 
meDty il convenait de l'indiquer pour faire voir 
quelle influence cette signification, donnée vul- 
gairement au mot organon , avait exercée. 

Il est vrai que, dès le seizième siècle, des esprits 
moins prévenus et plus justes avaient fort bien 
compris Terreur commise par FÉcole; et le juge- 
ment exquis de Vives ' l'avait porté à soutenir 
formellement que la logique d'Aristote n'était 
point, comme on l'avait si souvent répété, un 
instrument pour les autres sciences. Mais ces pro- 
testations étaient rares, et en général on ne son- 
geait point à en profiter. La logique d'Aristote 
était toujours opyavov ôpyovcdv xal jj^elp vHç çi^Offoçiaç. 

Mais en reprenant l'expresion d'Aristote, dans 
le 3o^ livre des Prpblèmes, question 5, et en 
l'examinant de plus près, on peut trouver au mot 
opyavov un sens tout autre, et qui paraît à la fois 
beaucoup plus juste et beaucoup plus profond. 
Ce n'est pas un instrument qu'Aristote a prétendu 
donner à la philosophie : il a seulement voulu 
traiter dans ses ouvrages logiques , dans la (Aedo ^oç 
Tûv Xoycdv, de l'instrument de toute philosophie, du 
voGfç quiyComme il le dit lui-même, est l'instrument 

de l'âme , <rco{ji.aTi [liv x^^P^5 ^^^ ^^ ^^^^ ' ^^^ T^P ^ ^^^^ 
Tûv (pu<rei cv lipv â^Trcp opyavov ûirap^cov ^. Pris dans 

ce sens, le mot organon est parfaitement vrai. La 

1. Vives , openi , x565 , in-folio. Oe Gaasii cormpt. art. , p. 375. 
9. Édit. Bckk«r, p. gSS, b, %5. 



24 PRBIUÈRE PARTIE. 

logique s'occupe bien réellement de Finstrument 
de toute connaissance, puisqu'elle s'occupe de la 
science de la pensée et de la forme sous laquelle la 
pensée se produit, le raisonnement. On peut donc 
fort bien admettre cette signification nouvelle du 
mot opyavov ; il est vrai qu'alors les interprètes 
grecs auraient dû intituler la logique entière, pour 
s'exprimer correctement : irepl ôpyavou ; mais ils ont 
fait , sans s'en apercevoir, une métonymie, et il ne 
serait peut-être pas difficile de prouver que c'est 
par suite d'un trope de rhétorique, dont on ne 
s'est pas rendu compte , qu'une si longue et si 
complète erreur s'est accréditée sur la véritable 
nature de la logique. 

Ce n'est pas, du reste, que cette erreur n'ait 
été dès long-temps entrevue^ si elle n'a point été 
directement réfutée. Saint Thomas , qui toutefois 
semble pencher à croire, comtne la plupart de ses 
devanciers , que la logique est un art d'application 
pratique, dit pourtant dans ses commentaires sur 
les Derniers Analytiques ' : « Ratio de suo actu 

« rationari potest et haec est ars logica , id est 

« rationalis scientia, quae non solùm rationalis est 
c( ex hoc quod est secundum rationem , quod est 
«omnibus artibus commune, sed etiam in hoc 
« quod est circà ipsimi artem rationis sicut circà 
« propriam materiam. » Il est impossible de montrer 
plus nettement l'objet de la logique. 



I. s. 



Thonu, operm, êdit. d*AnTen, tSii , in-folio, t. x , p. 39« 



DE l'authenticité DB L*0RGAN0N. — CHAP. u. 25 

Néanmoins, il faut bien convenir que ce n'est 
pas là le sens où l'on a pris généralement le 
mot opyovov , bien qu'on pût le dériver sans peine 
des expressions mêmes du maître. Si on a proposé 
ici cette explication nouvelle , c'est pour rappeler 
ce que doit aujourd'hui signifier pour nous le mot 
Organon ; c'est pour faire en sorte qu'il soit comme 
un symbole qui donne à la fois la dénomination 
usuelle de la logique d'Aristote, et la valeur que 
son fondateur aurait pu attacher à cette dénomi- 
nation s'il l'avait créée lui-même. 



CHAPITRE TROISIEME. 

Des Catalogues de TOrganon. 

On peut compter jusqu'à six catalogues anciens 
de rOrganon j dont trois sont spéciaux , et dont 
trois autres y quoique moins directs , ont cependant 
leur importance. Les trois premiers sont ceux de 
Diogène Laërce y de l'anonyme de Ménage , et des 
Arabes. Les trois seconds sont ceux d'Âmmonius, 
de David l'Arménien et de Simplicius y qui , dans 
leurs commentaires sur les Catégories, ont donné 
les uns et les autres une classification abrégée des 
œuvres complètes d'Aristote, et qui, comme on l'a 
déjà dit plus haut, ont fait une section spéciale 
pour les ouvrages de l'Organon , toc Xoyucà y) opYovuca. 



26 PEEmiERE PARTIE. 

On peut £siire remonter Tépoque de Diogène 
Laêrce jusqu'au commencement du troisième siècle: 
Fanonyme, sans doute plus récent, ne saurait être 
placé chronologiquement d'une manière précise : 
mais il est probablement antérieur à Ammonius, 
à David et à Simplicius ; enfin j le catalogue des 
Arabes , donné par Caski ' j est le plus récent de 
tous, et il doit être postérieur à Alpharabius et 
Algazel , c'est-à-dire aux X^ et XP siècles. On sait 
du reste quelle en est l'importance. Il dérive d'une 
source qui, sans être absolument différente des 
autres, s'en éloigne cependant, comme on le verra, 
à plus d'un égard. 

L'Organon, tel que nous le possédons aujour- 
d'hui , se compose de six parties distinctes : 

1*^ les Catégories, en un livre; 

a^ L'Herméneia, en un livre; 

3® Les Premiers Analytiques , en deux livres ; 

4® Les Derniers Analytiques , en deux livres ; 

5*^ Les Topiques , en huit livres ; 

6^ Les Réfutations des sophistes , en un livre. 

Dans Boëce et les commentateurs latins en gé- 
néral , l'Herméneia est partagé en deux livres, ainsi 
que les Réfutations des sophistes. On reviendra 
plus loin sur cette question. 

Le Catalogue de Diogène n'indique pas moins de 
quarante-deux titres d'ouvrages qui pourraient être 

I . Cêmn » Bil>liotb. ar^bc , t. x, p. 3o6. 



m L^ArTHENTIClTÉ M L ORGANON. — CHAP. ID. 27 

rapportésà la logique.II serai t inutilede les citer tous. 
£n traitant plus tard de la composition de l'Organon, 
OD en fera tout Tiisage qu'ils semblent pouvoir offrir, 
(k se bornera donc à établir ici que Diogène 
Laërce nomme tous les ouvrages que nous pos- 
sédons aujourd'hui , et avec les titres qu'ils ont 
gardés jusqu'à nous. Seulement son catalogue fort 
omfus ne nous les donne pas dans l'ordre qui a 
prévalu jusqu'à nos jours. Il indique: i*^ KaTTiyopiôv 
a ; 2° iwf i éppiveîaç a; 3® irporepwv ksahrrixm »'; 4^ 'Avoc- 
\\mxûfv iK^pcdv luyikiù^ ^'; on a prétendu qu'il n'avait 
indiqué ni lesTorcuà, ni les afxpiçixol tkty/oif sous les 
titres mêmes qu'ils ont maintenant; et cette asser* 
tion, généralement repétée, parait aujourd'hui ne 
Csiire plus de doute. Mais s'il est vrai que , dans son 
catalogue, Diogène ne donne précisément ni les 
Toxixà, ni les :Sof içixol ^Xey^foi , on aurait pu remar- 
quer qu'il les donne l'un et l'autre , liv. 5 , § ag , 
en faisant une analyse succincte de tout l'Orga non. 
Ainsi on peut ajouter sans erreiu* au catalogue 
de Diogène, et d'après Diogène lui-même : 5^Toiuixà; 
6^ lof içucol IXeyxoi , sans indication du nombre des 
livres. On peut remarquer en outre que, dans ce 
paragraphe ^g , Diogène appelle deux fois les Der- 
niers Analytiques ÀvaXunxà uç-epa, conformément 
au titre actuel, et non plus 'AvaXunxà Sçepa [t^yaXa. 

Diogène Laërce possède donc déjà, au commen- 
cement duIU^ siècle, toutes les parties del'Organon. 
La seule différence qu'offre son catalogue est celle 
qui concerne le nonlbre des livres des Premiers 



28 PREMIÈRE PARTIE. 

Analytiques. Il le fait monter à huit. Ce nombre 
varie dans les manuscrits et les éditions : les plus 
correctes donnent huit; dans quelques-unes on 
rencontre neuf, et enfin Henri Etienne parait avoir 
eu un manuscrit qui donnait dix , puisque c'est le 
nombre qu'il a adopté ^ 

Le catalogue de l'anonyme ^ , qui parait aussi 
confus que celui de Diogène, est moins complet , 
puisqu'au lieu de quarante-deux ouvrages logiques, 
il n'en porte plus que vingt-sept. Quelques phi- 
lologues ont émis l'opinion que ce catalogue de 
l'anonyme était une rectification de celui de pio- 
gène, et pouvait lui servir de complément. Dans ce 
cas spécial , il en serait tout le contraire, et l'on 
peut dire qu'en général le catalogue de l'anonyme 
et sa biographie d'Aristote sont loin de valoir en 
renseignements précieux l'ouvrage de Diogène, 
tout défectueux qu'il est. Le travail de l'anonyme 
paraîtrait plutôt un extrait qu'un remaniement 
complet. Quoiqu'il en puisse être, ce catalogue re- 
produit tous les titres actuels, comme Diogène, et 
dans un désordre à peu près semblable. On y trouve: 

i^KaTTiyopiwv a. 

i^ nepl ép[t7)veiaç a ; 

3*^ npoT^pcùv 'AvocXutucûv 0' et 

IIpoTÉpcov 'AvaXuTucôiv ^', comme aujourd'hui; 
4® 'AvoXutucûv ûç^pcov P'; 

I . Voir Bnhle , éd. d'Arist. , t. i , p. 3S. 
' a. Diog. édit. de Ménage-Meiboni. , t. a , p. 293. 



DE l' AUTHENTICITÉ DE L'ORGAMOri. * CHAP. IlL ' 29 

5° Tomxûv irpoç toùç opouç xal Tcaô» a ' ; 
6^ Èkéfftù'é aoçiçucûv Y) ^epl ipiçtxûv vixûv. 

Les différences sont ici plus nombreuses que 
dans Diogène, mais les rapports sont aussi plus 
évidents. Il y a deux traités des Premiers Ana- 
lytiques , Tun en neuf livres , comme dans plu- 
sieurs manuscrits et éditions de Diogène, l'autre 
en deux livres seulement , comme celui que nous 
possédons aujourd'hui. Les Derniers Analytiques 
portent simplement le titre de ÀvocX. ûçépcov et non 
plus de 'A. \}ç. {jieYaXcov , comme dans l'une des 
indications de Diogène. Les Topiques ne forment 
plus qu'un seul livre, dont le titre ne concorde ni 
avec le nôtre, ni avec ceux de Diogène, qui, parmi 
les ouvrages logiques, énumère : Tomxûv xpoç toùç 
ipoiç en deux livres , et iraô» en un seul. L'anonyme 
pourrait paraître ici avoir mal copié le catalogue 
de Diogène, et avoir lu : Towixûv wpoç toùç opouç jcal 
«aÔY) a', au lieu deTorcixwv Tcpoç Toùçopouç p'— iràÔTi a. 
Enfin, l'anonyme fait entrer dans son catalogue 
les IXcyj^oi aoçiçixoi, mais avec un second titre qu'on 
ne rencontre point ailleurs. 

Ainsi on retrouve dans l'anonyme , comme dans 
Diogène, toutes les parties de FOrganon, mais avec 
des différences dans l'étendue de quelques-unes , 
autant du moins qu'il est permis d'en juger d'a- 
près des renseignements aussi peu précis. 

Le troisième des catalogues généraux est celui 

I. Voir ploA loin , ch. i x, et a* part. S' liv. dei Top. 



50 PRBmÈRB PARTIE. 

des Arabes ; beaucoup plus récent que les deux 
qui précèdent, il est aussi beaucoup moins étendu^ 
et n'est guère moins confus. On n'y trouve que 
vingt titres qu'on puisse rapporter à la logique ; et 
parmi eux j il en est quatre qui concordent par- 
faitement avec les nôtres : i^ De Interpretatione , 
qui dialecticae est secundus, i; 2^ Analjticorum 
priorum, a; 3® Analyticorum posteriorum, a; 
4^ De Sophisticis Elenchis, i. Ainsi les Catégories 
n'y sont pas mentionnées, bien que lllerméneia 
soit donné pour le second livre de la dialectique ; 
de plus les Topiques s'y trouvent désignés sous le 
titre qu'ils ont dans Diogène : Topicorum ad défi-* 
nitiones, Tottucûv ^rpoç toùç d^pouç, mais en un seul 
livre au lieu de deux. Quelques autres désigna- 
tions, moins positives encore que celles-là, pour- 
raient appartenir également aux Topiques; on y 
reviendra en traitant spécialement de cette partie 
de rOrganon. 

Après ces trois catalogues qui prétendent à une 
énumération complète des ouvrages d'Aristote, il 
convient d'examiner les trois autres qui n'ont 
point directement cet objet; mais dont l'impor- 
tance n'est cependant pas moindre. On a déjà dit 
plus haut que ces classifications , admises à la fin 
du cinquième siècle dans les écoles péi^patéti- 
ciennes , étaient sans doute fort antérieures à cette 
époque, et qu'elles remontaient jusqu'à la réccn- 
sîon d'Andronicus de Rhodes, au temps de Cicéron. 
Elles vont du reste toutes les trois nous offrir 
un caractère particulier. 



DB L*A1JTHSirnCITé 0B l'ORGAITON. * CHAP. DI. 34 

Dans son commentaire sur les Catégories, et 
dans ses prolégomènes, Ammonius passant en 
revue tous les ouvrages du Stagirite , les partage 
de diverses manières , dont Tune consiste à recon- 
naître dans cet ensemble : des travaux inachevés , 
des notes prises pour mémoire, rà u7uo{ji.vTi(i.aTixà , et 
des travaux qui ont reçu la dernière main toc 
ouvTory(umxa. Ceux-ci se divisent en trois clas* 
ses, 6E«>pv)Tixà, icpoxTucà, ôpYovixa. Cette dernière, la 
seule qui nous intéresse, se subdivise elle-même 
en trois sections : i^ sur les principes de la mé- 
thode, les Catégories, l'Herméneia, et les deux 
livres (ol Âuo Xoyoi) des Premiers Analytiques (tûv 
irpékikiv ÀvoX. ) ; a^ la méthode même , comme les 
Derniers Analytiques (Sçepa 'AvaX.),les Topiques (ol 
t^ivoi), les Réfutations des sophistes, et la Rhéto- 
rique ( ihoTopucai Tej^vai ) , et selon quelques-u^^s la 
Poétique ; 3® tous les autres ouvrages qui contri- 
buent à nous fair%connaitre plus complètement la 
méthode, et entre autres la théorie des paralo- 
gismes '• 

David l'Arménien, qui parait contemporain 
tf Ammonius, et dont le commentaire traite les 
mêmes points , reprend les mêmes idées puisées 
aux écoles d'Athènes. Il classe les opyavixà au même 
rang, et y admet trois divisions analogues : i^ rà 

t. Ob a eù OMet wé wraimleasement Tordre même des ioterprètei. 
M. Slalir a paot-étre en tort, dans son tablean , de placer les Premiers 
Aaalyt. aTant l*Herméneia , contre Findication d'Ammonios , Aristo* 
idda, t. a, p. a54^ 



32 PREMIERE PARTIE. 

iTpô TY)ç {Ji.e6o$ou xai t^ç aTTo^ei^ecûç , ce sont les Caté- 
gories , THerméneia, les Premiers Analytiques; 
a® Ta Je aùrnv 'rtv p.£6oJov àiro&etÇewç JiJaffxovTa, ce 
sont les deux livres des Derniers Analytiques : Da- 
vid dit seulement Ta Juo 'AvoXuTixa, mais l'indica- 
tion antérieure des Premiers Analytiques montre 
assez qu'il s'agit ici des derniers; 3^ Ta ûiroJuojx^va 
aMv T7iv âiro Jei^iv y ce qui emploie la démonstration 
méipe, les Topiques (toc TOTcwca), la Rhétorique, les 
Réfutations des sophistes et la Poétique. 

On voit qu'entre David et Ammonius , les difîé- 
.rences sont fort légères et méritent à peine d'être 
remarquées. 

L'énumération de Simplicius est presque pa- 
reille y mais elle est un peu moins complète , et 
l'ordre est autre. Après avoir placé les Organica 
au même rang, Simplicius les divise : i^ icepl 
oÙTYÎç TTjÇ aTwoJeixTixYi; [leOoJou. Il ne désigne en par- 
ticulier aucun ouvrage ; mais évidemment il s'agit 
des Derniers Analytiques consacrés tout entiers à 
la théorie de la démonstration ; a^ Tcepi tûv irpi cùt^ç 
Tnç âxoJeixTixYîç (teOoJou, Premiers Analytiques, Her- 
méneia, Catégories; 3® Tccpl tûv tiîîv âTcoJetÇiv utco- 
îuojiivcdv , les Topiques (ol totcoi), les Réfutations des 
sophistes et la Rhétorique. 

Une remarque qui frappe tout d'abord , c'est la 
concordance de ces trois catalogues : il s'agit cer- 
taineihent ici d'une division admise dans l'École, 
sanctionnée par de graves autorités , et dont il 
n'est pas permis de s'écarter. 



DB L'aCTHBNTICITÉ DB L'ORGANON. -- CHAP. lU. 55 

Une seconde remarque plus importante, c'est 
quece triple catalogue de FOrganon, ou pour mieux 
dire tûv opyovMûv j n'est autre que celui que nous 
possédons. On peut dire, il est vrai, que ni Ammo- 
niusy ni David, ni Simplicius, n'ont prétendu 
donner un catalogue complet des ouvrages lo- 
giques , oQmme Diogène et l'Anonyme , et d'après 
eux les Arabes : mais on peut répondre qu'il serait 
au moins fort singulier que, comprenant dans TOr- 
ganon des ouvrages qui ne s'y rapportent que de 
très loin , comme la Rhétorique et la Poétique , ils 
n'y eussent point fait entrer, à plus forte raison , 
tous les autres livres dont le titre seul , dans Dio*^ 
gène et ses imitateurs, suffit à indiquer la nature 
logique et la place incontestable, par exemple les 

XuXXoyia(Aol a et les 2i>^oyi(T[i.â>v ^'. 

On peut donc admettre, et probablement sans 
aucune crainte d'erreur, qu'au temps d'Ammo- 
nius, à peu près à la fin du cinquième siècle , l'Or- 
ganon était composé comme il Test de nos jours , 
c'est-à-dire de six parties capitales; et que, par 
suite de théories particulières sur la division géné- 
rale de la philosophie , l'École joignait à ces six 
parties deux autres ouvrages que lious possédons 
aussi, là Rhétorique et la Poétique, mais que 
nous classons différemment. 

Reste toujours, il est vrai, à expliquer le ca- 
talogue de Diogène , qui offre ici , comme pour le 
reste des ouvrages aristolétiques , tant et de si 
I. 3 



.• 






34 PREMIÈRE PARTIE. 

graves difficultés. On tâchera d'en lever quelques- 
unes, en montrant comment plusieurs des titres 
donnés par Diôgène, pour ceux d'ouvrages dis- 
tincts 9 ne désignent probablement que des parties 
d'ouvrages tels que nous les avons maintenanL 

Ce qu'il importe surtout de remarquer ici , c'iest 
que ces deux espèces de catalogues, dpnt l'une 
procède de celui de Diogène, et l'autre de celui 
d'Ammonius, n'ont que très peu de points de con- 
tact, et viennent de sources différentes. Le cata- 
logue de l'école péripatéticienne me semble à tous 
égards préférable à celui d'un compilateur, qui a 
pris de toutes mains et sans beaucoup de discerne- 
ment. Dans l'École, au contraire, de grands tra- 
vaux de critique avaient été entrepris depuis 
Andronicus et Adraste d'Aphrodise, sur les œuvres 
du maître. On gvait cherché à en obtenir des édi- 
tions plus correctes , à les disposer dans un meil- 
leur ordre, aies éclaircir de toute manière. Ammo- 
nius, David, Simplicius, sont les représentants 
directs et authentiques de ces profondes investi- 
gations. Diogène ne peut prévaloir contre de telles 
autorités ; il est certain , par l'inspection seule de 
son catalogue , qu'il n'a point profité de la classifi- 
cation d' Andronicus, qui cependant, comme le dit 
Porphyre.', avait divisé les ouvrages d'Aristote 
en parties distinctes , et avait réuni , sous un même 
chef, les matières analogues, tiç i:fay[ixtxuaç iuik$ 

I. Porphyre, vie de Plodn, cb. 34. 



DB l'àitthknticité db l*o&ga1con. — cbàp. m. ^ 

Toç oùuCo^ rnctAécuç etç Taùro cuvaYoyMv : on sait qiu^ 
ces parties diverses composaient i^ irpayjiaTeia Xoygç^ 
ij irpoyjjLaTeîa :jOixiff, etc. Diogène n'a pas profité 
davantage des travaux d'Adraste d'Aphrodise sur 
Tordre des ouvrages d'Aristote. 

On a pensé quis Diogi^ne s'^taU sc^ pojir com- 
poser son catalogue de celui de }a bibliothèque 
d'Alexandrie: ceci semble peu probable si l'on s'ar- 
rête d'un côté à la confusion de ce travail , et si, de 
l'autre, on se rappelle la scrupuleuse exactitude, 
le soin religieux des grammairiens d'Alexandrie , 
fondateurs du Canon littéraire. Cette conjecture ce- 
pendant se trouve appuyée, bien qu'indirectement, 
par un passage de D£(vid l'Arménien % qui assure que 
Ptolém^ Philadelphe avait fait un catalogue des ou- 
^n^es 4'Aristote , où ils étaient portés à mille. ^1 
est évident que ce travail était fort erroné, et c'est 
peut-être celui-là que Diogène aura suivi. Quelques 
unes des remarques qui vont suivre rendront en- 
core plus certaine, et par conséquent moins ex- 
cusable, la négligence de Diogène Laërce. On y 
insiste ici d'autant plus, que c'est sur son catalogue 
que les adversaires du péripatétisme, au XVI® siècle, 
se sont appuyés principalement pour révoquer 
en doute la presque totalité des ouvrages aristoté- 
liques, et qu'ils se sont attachés à ces documents 



X. Darid prolég. ans cat^. Bfaniuer. 1939, ch. i. Un pea ploa 
.loin, chap. a, David répète la même assertion ; mais, cette fois, il 
i*ippiiic de rantorité d'Andronicos , et non plntf de celle de Ptolcmée. 



56 PREMIÈRE PARTIE. 

imparfaits comme aux seuls qui méritassent de faire 
autorité. 



CHAPITRE QUATRIÈME. 

De quelques preuves de l'authenticité de TOrganon. 

A côté des catalogues qui ont un objet tout spé- 
cial, on peut placer les citations des diverses parties 
de rOrganon qu'on retrouve dans l'antiquité. Ces 
citations isolées ont d'autant plus d'importance 
qu'il est probable qu'elles ont toutes été faites direc- 
tement, d'après l'ouvrage auquel elles s'appliquent; 
et il serait impossible de soutenir que Diogène et 
ses imitateurs eussent sous les yeux tous les livres 
dont ils donnent la sèche nomenclature. 

On sait par une multitude de témoignages irré- 
cusables que les premiers péripatéticiens , et Théo- 
phraste entre autres, avaient fait des ouvrages 
logiques qui portaient le même titre que ceux 
d'Aristote, et traitaient des mêmes objets. Ainsi 
on retrouve, par exemple, dans les ouvrages de 
récole péripatéticienne , qui suivit immédiatement 
Aristote , des Catégories , des Herméneia , des Ana- 
lytiques premiers et derniers , (wpcJrepa xal Sçepa) ' 
des Topiques, des Réfutations des sophistes. Dans 

». Voir Stalir, Aristot. «t P* 9^ et 7t. 



DS L'àUTHEITTIGITÉ de L*OBGAKOlf • — CHAP. IV. 57 

fécole stoïcienne,qui s'occupa beaucoup de logique, 
mais qui ne fit que suivre les traces d'Aristote , on 
retrouve également des titres pareils. Cette concor- 
dance n'a pas certainement grand poids pour 
établir l'authenticité de Fprganon : toutefois on 
aurait tort de n'en tenir aucim compte. 

De Théophraste à Cicéron , il ne reste aucune 
indication directe des ouvrages logiques d'Aristote. 
C'est que presque tous les travaux des Alexandrins 
ont péri. Toutefois il n'est guère possible de douter 
que la grande bibliothèque d'Alexandrie ne pos- 
sédât dès cette époque tous les ouvrages du Sta- 
girite y et en particulier tous ses ouvrages logiques. 
C'est ce que M. Stahr ' a cherché à prouver, et il 
paraît avoir réussi. Un passage d'Ammonius » nous 
apprend formellement que les Catégories et les 
Analytiques (premiers et derniers) se trouvaient 
à Alexandrie, a On assure , dit- il , que dans la grande 
c bibUothèque on trouva quarante livres des Ana- 
ff ly tiques et deux des Catégories. Il fut décidé, par 
clés interprètes, que ce livre des Catégories que 
«nous possédons était bien celui d'Aristote . et 
ff qu'il n'y en avait que quatre des Analytiques qui 
* clui appartinssent.» Simplicius , sans rapporter 
explicitement ce fait, paraît cependant l'avoir 
connu, et semble y fiEdre allusion en disant qu'il 
existait un autre livre des Catégories , attribué à 



I. Stahr, Aristot. a, p. 9s et soir. 
a« Anmoiiiii» in categ. , folio, t3, a. 



58 PAEMIÈBE PARTIE. 

Aristote, et presque en tout pareil à Touvrage 
authentique % remarque que fait également Am- 
monius. David cite le même fait qu'Ammonius, 
mais il ajoute quelques détails assez importants : 
« Ce livre, dit-il, est bien d'Aristote*, car il a subi 
¥ l'examen des interprètes attiques qui l'ont re- 
d connu pour authentique. On trouva dans les 
tf vieilles bibliothèques quarante livres des Analy- 
<c tiques et deux des Catégories ; les interprètes 
« n'en acceptèrent que quatre des Analytiques et 
a un seul des Catégories. » On ne peut guère 
douter que ces interprètes attiques , chargés d'un 
choix, si délicat, et dont la décision fait loi, ne 
soient les grammairiens célèbres d'Alexandrie , si 
soigneux de conserver la pureté de la langue et 
Tatticisme du style. U serait possible, au reste, de 
comprendre eÇnyviTai ârrHtoi dans un sens plus simple 
et plus juste peut-être, et de croire, avec M. Cou- 
sin^, que les interprètes attiques , qui paraissent 
avoir formé une sorte de corps savant , sont anté- 
rieurs aux Alexandrins, et remontent au temps des 
palmiers successeurs d'Alexandre; 'Attixoi alors 
exprimîèfait le lieu de Teur résidence plutôt que le 
genre de leurs études. 

Il parait donc constant que tous les ouvrages 
logiques , ou tout au moins les Catégories et les 

X . Simplidnt in Categ. , folio , 4 * Terso. 
9. David in Categ. Manoscrit, 1939, cap. xt. 
3. Mémoire sur le aeoond commentaire d*01jmpiodore aor le 
Phédoo, p. xy. 



DB L'AOTHENTICrrÊ DE L*ORGAlfON. — CHÀP. IV. 59 

Analytiques, se trouvaient dans la bibliothèque 
d'Alexandrie. 

Parmi les témoignages de ces temps reculés , le 
plus ancien de tous ceux qui nous restent , est celui 
de Cicéron. Ses Topiques sont extraits de ceux 
d'Aristote, bien qu'ils en diffèrent à quelques 
égards ; mais Cicéron a étudié à fond l'ouvrage du 
Stagirite *. Il en parle, tout au long au début de son 
propre livre , et il y revient encore dans ses lettres '. 
U est vrai que quelques philosophes du xvi^ siècle 
ont avancé que les Topiques actuels ne sont pas ceux 
que lisait Cicéron. La valeur de cette assertion sera 
examinée quand on traitera de Tauthenticité par- 
ticulière des Topiques^. U suffira de dire ici qu'elle 
ne repose sur aucune base solide. Cicéron connais- 
sait-il les autres parties de l'Organon? Cela 
paraît fort probable, et M. Stahr^ l'a soutenu; 
nen cependant ne l'atteste d'une manière positive. 

Rien non plus dans ce qui nous reste de Yarron 
ne prouve qu'il eût les ouvrages Jogîques d'Aris- 
tote ^ qu'il cite au reste trois fois. On peut en 
dire autant de Sénèque^, dont l'excellente édu- 
cation avait dû cependant comprendre l'étude de 
la philosophie péripatéticienne et de la logique en 

I. Cicéron. Topica , cap. s , 3. 

a. Gcéron. Epist. Ub. 7 , epist. 19. 

3. Voir ploB loin , dans cette première partie , cb. S. 

i. Stabr, Aristot. a, p. x5i. *-Arislot. bei Rimnem, p. 4tf« 

5. Stabr, Aristot. bei Rjœm. p. 60. 

6. Varron de liog. Ut. 7 t S ?<> * ^^ 3 > S < i* — Ue re Roat. ^ lib. a» 



40 pebmiIeile partie. 

particulier : de plus , Sénèque eut pour collègue , 
dans les soins qu'il donna au jeune Néron, un pé- 
ripatéticien illustre, Alexandre d'Egée , qui paraît 
avoir fait lui-même un commentaire sur les Caté- 
gories ', et dont le commerce dut nécessaire- 
ment éclairer le précepteur romain sur toutes les 
parties de la doctrine d'Aristote. Celse ne nomme 
point Aristote ^ , bien qu'il paraisse avoir connu 
quelques - uns de ses ouvrages. Columelle ^ ne 
cite que l'Histoire des Animaux. Pline ne va non 
plus au-delà 4. 

Tout porte à croire que Quintilien, grand ad- 
mirateur d'Aristote, possédait tous ses ouvra- 
ges ^. U ne cite cependant , d'une manière ex- 
presse que les Catégories dont il donne une coiurte 
analyse ^. Ailleurs il semble faire allusion aux 
règles de la conversion des propositions d'après 
Aristote. L'auteur anonyme du Traité sur les 
causes de la ruine de r éloquence , cite formelle- 
ment les Topiques 7. Aulu Celle, qui avait étudié 
long-temps la philosophie à Athènes et qui avoue 
sans peine toute la supériorité des Grecs en dia- 
lectique ^ , connaissait , à n'en pas douter, les ou- 

I. Bohle, édit. d*Arist., t. i. Catalog. alphab. des commenUtears* 

9. Suhr, Aristot. bei Rœm. , p. zo4. 

3. Colanifllle de re Rosticâ, lib. 9 , ch, 3 , p. 665. 

4* Stahr , Aristot. bei Ecem. , p. 99. 

5. Stahr y Arist. bei &œni., p. xo6« 

6. Qaintil. Instit. lib. 3 , cbap. 6 , $ a3. 

7. Stabr. , ibid,, p* xi8. — Anonym. cap. 3i. 

8. Anbi Celle, lib. 169 cap. 8. —Et Stabr, ibid. p. is3. 



DB L'ÀCTHBlfTlCITÉ DS L'OAGAMOII • — > CHAP. IV. 44 

vrages logiques d'Aristote : mais on ne rencontre 
dans les Nuits attiques qu'un seul passage qui s'y 
rapporte directement '• C'est la définition du syllo« 
gisme y tirée des Premiers Analytiques. 

A tous ces témoignages, dont l'ensemble est 
déjà de quelque importance , on peut en joindre^ 
dès la première moitié du second siècle , de beau- 
coup plus graves. Ce sont ceux de Galien , qui vécut 
de i3 1 à a lo. Au milieu de ses immenses et si pro- 
fonds travaux de médecine, Galien semble avoir 
donné beaucoup de temps et de soins à la philoso- 
phie. Ses études paraissent avoir été complètes , 
surtout en logique : les ouvrages originaux qu'il 
composa sur cette matière, et dont il ne nous 
reste qu'un seul,nepiaofia(i.àT6iv, se montaient à 
plus de trente ^ , et les titres seuls suffisent pour 
montrer que Galien s'y était attaché aux questions 
les plus difficiles et les plus importantes que dis- 
cutaient alors les écoles stoïciennes et péripatéti- 
ciennes. Dans son livre Sur ses propres ouif rages ^ 
Galien cite des commentaires qu'il avait composés 
sur toutes les parties de TOrganon , excepté les 
Topiques qu'il regardait sans doute comme appar- 
tenant à l'art oratoire plutôt qu'à la logique, à 
l'exemple de Cicéron et de quelques autres person- 
nages. 



I. Anhi GeUe , Ub. i5, cap. 96, et Amlyt. Prior., lib. x , cap. i , 
Î5. 



*. Voir redit, de Chartiar, x3 vol., folio 1679. Vriâte». 



48- PEEMltRK PARTIE. 

Ce passage de Galien est trop important pour 
qu'on ne le cite pas ici tout entier. Après avoir ra- 
*conté la marche de ses études philosophiques, le 
découragement que lui inspiraient les contradic- 
tions et les erreurs du Portique et du I^ycée , son 
penchant au scepticisme dont l'étude des mathé- 
matiques put seule le guérir, Galien arrive à 
parler de ses ouvrages logiques dont quelques- 
lins remontaient à sa jeunesse. La plupart avaient 
été déposés dans le temple de la Paix , et y avaient 
|)éri, comme il le raconte lui-même-, à Tépoque de 
l'incendie en 173. Puis il ajoute ' : « Parmi ces ou- 
« vrages , il y avait trois livres sur le traité d'Aris- 
« tote irepl épfXTiveia; : quatre sur le premier ouvrage 
« relatif aux syllogismes , et un nombre égal sur le 
« second qui traite du même objet. Aujourd'hui 
« l'usage général veut qu'on intitule celui-là : Ana- 
« ly tiques premiers^de même que l'autre, qi4 traite 
« de la démonstration : Analytiques seconds. Aris- 
« tote lui-même cite les premiers Analytiques 
« comme les ayant personnellement écrits sous ce 
« titre : du Syllogisme , et les seconds sous celni- 
fi cil de la Démonstration. Des commentaires que 
« j'ai faits sur ces ouvrages, on a sauvé les six hvres ' 
c sur les premiers Analytiques et les cinq sur les 
« seconds. Rien de tout cela , du reste , n'était des- 
« tiné à la publicité. > Plus loin , dans ce même 
chapitrei Galien parle de commentaires sur les 

1 . iidku d« OlÉrtter, to«. i » ^. 4^ 



DB l'authenticité DB L'ORGAIfON. — CHAP. lY. ^ 45 

Catégories qu'il avait composés pour ses amis ' : 
mais il recommandait qu'on ne les laissât lire qu'à 
ceux qui auraient préalablement travaillé avec un 
maître , et qui auraient consulté les ouvrages des 
interprètes anciens, et surtout ceux d'Adraste et 
d'Aspàsius. 

Ce passage de Galien mérite , comme on le voit 
de reste ^ la plus sérieuse attention. Le premier 
objet à y remarquer, c^t que FOrganon s'y pré- 
sente à peu près composé comme il Test dans les 
classifications d'Ammonius, de David et de Simpli- 
dos, preuve nouvelle que ces classifications sont 
fort anciennes , et se rapportent sans doute à An- 
dronicus et à Adraste. En second lieu , ce passage 
nous apprend positivement à quelle époque re- 
montent les titres des Analytiques. Selon Galien, ils 
n'appartiennent pas au Stagirite lui-même : ce sont 
les contemporains de Galien qui les forment, ol vuv, 
ou qui du moins les décident et les arrêtent défi-; 
nitivement. Aristote avait intitulé les Première 
Analytiques: nepl au^XoytGiJLou, et les Derniers, ou 
côibme dit Galien, les seconds: nepl âîro^eiÇecoç. On 
de peut certainement méconnaître là les deux 
ouvrages que nous possédons aujourd'hui sous le 
titre d'Analytiques. L'incertitude même qui semble 
encore régner au temps de Galien , explique suffi* 
Âmment la variante du titre des Derniers Anàly- 



I. Galien 9 Uift xm t^tiv ^iCXittv 'ypa^iHy ch. ii. H fiûteiiooN 
illiMioo ik M oaTtagae d« logique , éh, xa tt oh. i5. 



44 FAElUiaE PÀEtlE. 

tiques appelés alors ^euTepa, et non point Sçepay 
comme ils le sont plus tard dans Diogène Laërce , 
et définitivement dans Ammonius , David et Sim- 
plicius. 

On peut voir d'après, ceci quelle est l'extrême 
défiance que doit inspirer le catalogue de Diogène, 
comme on Fa remarqué plus haut. Déjà dans Galien 
a disparu cette nomenclature confuse qu'a conser- 
vée Diogène ; c'est que Galien a mis à profit les 
travaux des savants péripatéticiens qu'il a étudiés, 
et que Diogène les ignore. Ainsi ces traditions de 
l'École que nous retrouvons dans les commen- 
tateurs du cinquième et du sixième siècle , étaient 
à la portée du compilateur, s'il avait voulu les 
recueillir. Galien, non plus qu' Ammonius, ne 
cherche point, il est vrai, à faire le catalogue 
exact des livres du Stagirite : mais il serait incon- 
cevable que dans des études aussi complètes que 
les siennes, il eût négligé tant d'ouvrages impor-, 
tants dont Diogène nous a transmis les titres si peu 
authentiques. 

Alexandre d'Aphrodise, contemporain de Ga- 
lien , le plu^ ancien des commentateurs dont nous 
ayons conservé les ouvrages , et qui mérita, parmi 
tous les autres , le titre suprême de ô il-nffiv^ç , le 
commentateur par excellence , Alexandre offre des 
témoignages qui s'accordent parfaitement avec 
ceux de Galien , et qui infirment également ceux 
de Diogène. Il reste d'Alexandre, ou du moins 
sous son nom, trois commentaires parmi tous 



I» L'aITTHEIITICITÉ DB L'ORGANON. — CHAP. IV. 45 

ceux qa^il avait composés ^ l'un sur les Premiers 
Analjtiques , Fautre sur les Topiques , et le troi- 
sième sur les Réfutations des sophistes. Comme on 
a contesté l'authenticité des deux derniers , sans 
toutefois pouvoir nier qu'ils fussent fort anciens , 
(m ne citera ici que le premier. Or, dans ce com- 
mentaire y Alexandre est amené à parler très fré- 
quemment des divers ouvrages de logique , et il 
ne cite jamais que ceux que nous possédons et 
dont parie Galien. Ce sont les Catégories^ lUermé- 
neia^ les Premiers Analytiques % les Derniers Ana- 
lytiques , les Topiques , et les Réfutations des so- 
phistes. Quant à cette multitude d'autres ouvrages 
qui figurent dans le catalogue de Diogène^ il n'en 
parle jamais. Alexandre , comme Galien, est un 
peu antérieur à Diogène. C'est une des lumières de 
l'École; il en a toutes les traditions, il en connaît 
tous les travaux. Il faut en conclure que de son 
temps déjà, si toutefois il en avait jamais été 
autrement, la Logique ou l'Organon ne se compo- 
sait que des six parties que nous venons d'énon- 
cer. Cest , encore une fois , ce que Diogène parait 
avoir complètement ignoré. 

On ne peut guère douter que Sextus Empiricus 
ne connût toutes les parties de l'Organon, bien 
qu'y n'en cite formellement aucune. Sa réfutation 
si originale et si profonde des logiciens , prouve 



I. Alex. d'Aplirod., Gomm. sur let Premien Analytiqaes, Venise , 
iSl9,folSo. 5, 6, 8. 



46 PREMIÈRE PARTIE. 

(ju'il possédait à fond la doctrine d'Aristote , et 
qi^'ijl l'avait étudia sur les mêmes documents que 

Il ne reste plus à mentionner, parmi toutes 
cçs autorités de la fin du second siècle, qu'Apulée, 
profçs^eur de philosophie à Carthage, et 'l'un des 
plus ^ayajpts hommes de son temps. Il admirait 
vivement Aristote, et il l'avait étudié à Athènes. 
Apulée nous a laissé, dans un de ses ouvrages ' , 
un extrait de l'Herméneia et des Premiers Ana- 
lytiques. Il intitule même le livre spécial où il traite 
djB ce sujet comme celui du Stagirite, Ilepl ép[i.v)v6lac , 
seu de syllogismo categorico; et ce livre a fait long- 
temps autorité parmi les auteurs qui suivirent; 
Cassiodore ^, Isidore de Séville ^, le citent. Apuléi^ 
joue ici un rôle important. C'est lui, on peut dire y 
qui introduit la Logique d'Aristote chez le^ Ro- 
mains^; et son ouvrage atteste, d'une manière 
irrécusable, qu'elle était cultivée dès -lors par eux, 
comme elle l'était à Athènes , à Alexandrie. 

Il serait inutile de pousser plus loin ces cita- 
tions. Celles qu'on a faites, appuyées de toutes 
celles qu'on pourrait recueillir dans les auteurs 
subséquents , A{arcianus Capella, Yictorinus, Boëce 
surtout, suffisent pour démontrer qu'à côté du 

I. Apulée, opeta. Francfort , i6it. De Habitndine dootriotram 
PlatoiÛA , lir. 3 , p« 39 et soir, 
a. Cassiodore de Dialecticâ. 

3. Isidore. Orinin., lib. a, cap. s8« 

4. Voir, dans la troisièma partie, ch. 7. 



DB L* AUTHENTICITE DB l'oRGANQN. — CHAP. V. 47 

catalogue de Diogèae il en e$t un autre qui cou- 
corde, dès cette époque, avec celui qu'adoptèr^fj 
plus tard les commentateurs du cinquièn;i^e sièçlç , 
et que les modernes ont adopté. Resta à explique^: 
odui de Diogène , sinon à le justifier. Cçtte ques- 
tion trouvera pkis loin sa place '. 



CHAPITRE CINQUIÈME. 

De iWheQtipté des diverses parties de TOrganan. 

D après ce qui précède sur l'authenticité de 
rOrganon , on voit déjà que celle de ses diverses 
parties est k peu près complètement prouvée. Ce- 
pendant il est, pour chacune d'elles, quelques 
questions spéciales qui doivent être discutées ici. 

1** Des Catégories. 

Il est évident, d'après les deux passages d'Am- 
monius et de David cités plus haut ^, et dont rien 
n'infirme le témoignage, que les Catégories se trou- 
vaient dans la bibliothèque d'Alexandrie. Le ju- 
gement même qu'en ont porté les interprètes 
attiqoes, garantit d'une manière formelle l'aur 

t. Volr« dans cette première partie, ch. ix. 
a. Voir pin* hmî^ p. 3? et 38. 



48 PRElOiOEUS PARTIS. 

thenticité de l'ouvrage que nous possédons au- 
jourd'hui. Des deux exemplaires des Catégories qui 
furent ainsi confrontés, Tun fut rejeté comme 
n'appartenant réellement point au Stagirite : mais 
il paraît que , malgré cette grave décision des in* 
terprètes attiques , cette édition contrefaite sub- 
sista long - temps encore. Simplicius en parle ' 
et Boëce aussi , mais il est peu probable qu'ils la 
possédassent tous deux ; du moins Simplicius n'en 
fait mention que sur la foi d'Adraste d'Aphro- 
dise. Il semble au reste que ce livre différait fort 
peu de celui qui nous est parvenu. Le fond de la 
doctrine était absolument le même : les expres- 
sions seules variaient, « cùm sit oratione di versus, » 
dit Boëce. Simplicius va même jusqu'à dire que 
cet ouvrage avait le même nombre de lignes que 
l'ouvrage authentique, et qu'il ne s'en éloignait 
que sur quelques points partiels oXi^aiç ^loipiaeacv. 
On peut conclure de ces témoignages : d'abord 
que le livre actuel des Catégories est bien l'ouvrage 
d'Aristote, et en second lieu, qu'eussions-nous 
seulement cette dernière et imparfaite édition, 
nous n'en connsutrions pas moins, quoiqu'en 
d'autres termes, la véritable théorie des Cat^o- 
ries d'Aristote. 

Il est certain que les Catégories ont été, dès les 
premiers temps , l'objet de savants commentaires. 
Sans parler de ceux de Pasiclès de Rhodes % 

I. Simplidiis y folio 4 • >• *-* Boëce y ad Gftteg. , p. ii4. 

s. Voir FabrichUyBib. Or. , f. a , p. fttx, et le calil. de BuMe. 



DX t'AUTHEIfncrrf DK L'oAGANON. ^ CRAP. T. 49 

frère d'Eudème ^ et de Phanias ' d*Eresse , disciple 
d'Âristote lui- même, commentaires dont la date 
remonterait à quelques années après la mort du 
msutre ; sans parler même du commentaire d'An- 
dronicus, que possédait peut-être encore Simpli- 
dus au sixième siècle ^, nous avons , parmi les 
dirers ouvrages que Porphyre avait consacrés aux 
Catégories , un petit manuel par demandes et par 
réponses ^, qui prouve d'une manière irrécusable 
que y dès la fin du troisième siècle , les Catégories 
étaient enseignées dans les écoles , sans qu'aucun 
doute sérieux s'élevât sur leur authenticité. 

Il serait inutile de citer ici les noms de tous les 
cominentateurs qui , du premier au sixième siècle^ 
ont successivement travaillé sur les Catégories. On 
en peut trouver une liilte complète dans le cata- 
logue de Buble ^ , dans la bibliothèque de Fabri- 
dus ^ , et dans la dissertation de M. Brandis sur 
rOrganon ^. 

Andronicus est le seul , parmi les commenta- 
teurs, qui ait infirmé l'authenticité , sinon des 
Catégories tout entières , du moins de la troisième 



X. Ammoniiu ad Giteg», folio 5 , a. 
s, Simplîciiis ad Categ. , folio 7 , Teno. 

3. Porphyre. Ce petit traité a été pablié à Paria. 1 545 , iii-4. 

4. Bahla, tom. z de Tédit. d'A-rial. CataL alpliabét. des Comment. 

5. Fabricios, Biblioth. Gr., t. 3, iiUl. 

€. Brandia, Mémoires de TAcaéémie de Berlin, i833, pag. a4g. 
Plasidcs Be ae trcmTe pas mentionné dans oe catalogue. 

1. 4 



50 PBKlIlàEB PARTIS. 

partie, de celle que l'on nomme hjpothéorie ou 
les post-prédicaments^ y et qui ne vient qu'après 
la théorie complète des dix catégories. Boëce , qui 
rapporte cette opinion d' Andronicus ^ , ne nous 
apprend pas sur quels motifs elle était fondée. 
Toute grave qu'elle pût paraître de la part d'un 
péripatëticien aussi illustre, elle ne semble point 
avoir prévalu. Porphyre la combattit, selon le 
témoignage de Boëce. U &ut remarquer pourtant 
que Porphyre , dans son Manuel par demandes et 
par réponses, n'a pas compris cette troisième 
partie , les post-^rédicaments : mais cette lacune 
s'explique sans peine , si l'on songe à la destina- 
tion toute scholaire de cet ouvrage; et Porphyre 
peut fort bien n'en avoir pas moins soutenu l'o* 
pinion que lui prête Boëce. M. Stahr ^ a déjà re- 
marqué que ces doutes d'Andronicus sur l'authen* 
ticité d'une portion des Catégories prouvaient 
évidemment , contre l'opinion commune, qu'An* 
dronicus n'avait point eu entre les mains les auto- 
graphes d'Aristote ; car alors la discussion n'eût 
même pas été possible ^. 



I. Voir pins loin, dans la seconde partie) ohap. a. 
a. Boëce opéra, Com. ad Categor., Uk. 4 > ?• ^9^' 

3. Stahr, Aristot., a , p. 7a. 

4. Un paaaage da la Mctaph. , Ht. a , p. 99$^ b, a3 , proaTV q«e , 
dans la pensée d'Aristote da moin», cette troitîÂme partie des Caté- 
gories eat indispensable. «C'est a#. dialecticien , dit*il, d'étndler les 
idées d'antérienr, de postérieur, de même et de oontraira. » C'est là 
précisément l'objet des postprédicamenU. Voir aassî MéUph., Ut. 3, 
cb. a, p. xoo5, a, z6. 



DS l'aOTHBNTIGITÉ DK L'oBOAMON. — CHAP. ▼. M 

AmmcmiaB, David, Simplicius ' , en reconnaifl^ 
imt pour authentique le livre des Catégorve»^ 
altèguent tous les trois , comme l'un des princi- 
paux motifr, les cilations qu'Arislote lui*ménid 
€dt des Catégories dans ses autres ouvrages. Or, il 
est certain, quoi qu*en ait pensé M. Ritter ^, le 
phm récent historien* de la philosoplue, que les 
Catégories, estant qu'ouvi^age spécial et distinct, 
ae se trouvenl jamais citées dans Aristote. U ne 
parie des cat^ories q^'en les présentant comme 
les classes générales de Tétre , les genres les plus 
étendus; il va même jusqu'à éuumérer^ les dix ca* 
taries sans en omettre aucune: mais il ne nomme 
pas formelftment ce traité , comme il le £Etit pour 
les Topiques , pour les Analytiques , pour la Mo- 
rale, pour ïe Traité de Tàme, etc. L'on doit pen- 
ser que tes commentateurs et M. Ritter aaroitt 
confondu ces indications de nature diverse, qui 
méritent cependant d'être distinguées entre elles. 

Les trois <t)mmentateurs ajoutent que, sans les 
Catégories, la philosophie d'Aristote serait en 
quelque sorte sans tête , àxéfaXoç : et cette obser- 
vation est parfaitement juste. Il est impossible de 
concevoir qu'Aristote eût négligé cette théorie: 
une foule dé passages, dans ses traités princi- 
paux ^ dans les Analytiques ,* dans la Physique, 

I. Ydr plus liant , p. 3? , 38. 

a. Bitter, Hût. de U Philosophie, t. 3, p. 63 y trad. française de 
ML TbMt> ches I^dnage, 

3. Voir plue loin, dan« la seconde partie, ch. 6. 



52 PIUSMURB PARTIE. 

dans la Métaphysique surtout, la supposent et y 
font une allusion directe , sans nommer toutefois 
l'ouvrage où elle était particulièrement exposée. 
C'est à tort que M. Heydemann , le dernier traduc- 
teur allemand des Catégories, a dit que, si Tonne 
savait point qu'elles sont bien réellement d'Ans- 
tote , la lecture des autres ouvrages du philosophe 
ne suffirait pas pour apprendre qu'il a traité ce 
sujet '. Sans les Catégories, comment serait-il pos- 
sible de comprendre près d'une centaine de pas- 
sages fort importants, où cette théorie est indi- 
quée? Que signifierait d'abord le mot lui-même 
sans le traité qui l'explique en développant l'idée 
profonde qu'il renferme ? L'étude complète d'Aris- 
tote ne peut que démontrer de plus en plus la 
nécessité des Catégories comme point de départ de 
la logique , et par conséquent de toute la philoso- 
phie aristotélique. 

n^ De r {interprétation) Herméneia. 

L'Herméneia est de toutes les parties de l'Orga- 
non celle qui a le plus souvent prêté au doute et à 
la critique. L'obscurité même du texte en a cer- 
tainement été la cause principale. Il n'est point un 
commentateur qui ne se soit plaint des difficultés 
excessives qu'il présente ; elles sont certainement 
réelles , bien qu'une étude sérieuse puisse les apla- 

X. Heydemaïui. Notes sur les Catég., à U suite de sa tndoedoa , 
pi«. 33. 



DB L* AUTHENTICITÉ DB l'oEGAJKOM. — CHAP, Y. 55 

nir en partie ; mais il était dès long-temps passé 
en proverbe qu'Aristote,en écrivant ce petit traité, 
trempait sa plume ^ non plus dans l'encre , mais 
dans son esprit : a Aristoteles, quandô péri Uerme- 
« neias scriptitabat, calamum in mente tingebat, » 
disent Cassiodore % Isidore de Séville, Alcuin et 
des écrivains grecs de la même époque. 

L'Herméneia a contre elle une imposante au- 
torité, c'est celle d'Andronicus de Rhodes , qui, 
selon Ammonius^ et Boëce ^ , rejetait ce livre. Le 
motif sur lequel il se fondait était du reste assez 
légère. Au début de THerméneia, Aristote, en par- 
lant des idées , voY(|iATa, qu'il appelle aussi i7a67((xaTa 
^fiç , les modifications de l'âme , renvoie au traité 
spécial qu'il avait composé sur ce sujet , le Ilepi 
^j/K que nous possédons. Andronicus soutenait 
que cette expression ne se retrouvait point dans 
le traité indiqué, et que, par conséquent, le nepl 
éppvetaç n'était pas authentique. On sent qu'au- 
jonrd'bui une preuve aussi vague paraîtrait tout- 
à-£sdt insuffisante à la philologie. Du reste elle fut 
vivement combattue dans l'antiquité par Alexandre 
d'Aphrodise, dont les jugements ont eu, en gé- 
néral, le plus grand poids; et depuis Alexandre, 



t. Cuuodara, opéra. Paria, z6oo. Tom. a, p. 467. — laidore da 
Sérflk, Origin. lib. 9, cap. 97.— Alcuin, éd. 1777, U i^ p. 47? 
tom. a , p. 35o. 

9. Amiiioniiia in Péri Hermeneiaa, éd. x5o3 , f* 9^ yerao, k la fin. 

3. Boëce, opéra, pag. 999. 

4. ne Inteipr. , chap. i , p. 16 , a , 7 , éd. Bekker. 



54 PfUSmÈEE PARTIE. 

lUerméneia a toujours été attribuée au Stagirite. 
Andronicus n'avait pas lu peut-être avec assez 
d'attention le Traité de VAme , et il se serait con- 
vaincu sans peine, en l'étudiant, que la théorie 
d'Aristote ' y était par&itement d'accord avec celle 
du traité qu'il rejetait. 

Ammonius , comme plus tard Boëce qui dit en 
propres termes ^ : k Quare non est audiendus An- 
ne dronicus qui propter passionum nomen hune 
c( librum ab Aristotelis operibus séparât, » Am- 
monius embrassa l'opinion d'Alexandre ^ ; mais il 
ae voit forcé lui-même de repousser la cinquième 
partie de ce traité, qui contient la théorie de l'op 
position vraie des propositions ^ ; il le déclare in- 
digne d'Aristote, et af&rme qu'il a été ajouté par 
quelque écrivain postérieur au philosophe uirori- 
fieuOai yy^i tivoç tûv (ut oùtov. Ammonius ajoute que 
Porphyre , qui partageait sans doute ce sentiment, 
n'a pas commenté cette dernière partie comme les 
quatre autres ; et que ^ pour lui , s'il continue son 
commentaire, et s'il paraît encore tenir quelque 
compte de cette cinquième partie, fpovTi^oç tivàç 
â&ôooK, c'est uniquement pour se conformer à 
l'usage. Du reste il cesse en cet endroit de repro- 
duire le texte , comme il l'a fait auparavant y afin 

X. VoirkTr«itéd«rAiiM,UT. i , ch. 3 , p. 407» *,•( lir. 3, di. 3, 
p. 498, a , ch. 6 , p. 43o , b, et ch. 9 , p. 43a. 
•• Boëoe, open, p. t^. 

3. Ammonias in péri Hermeneiis, {^55» verso* 

4. Voir dans la «DdbdA partie, di. 3. 



DB L'ACTHSlfTlCrn DB L'OBGANON. — CHAP. Y. S8 

de corriger les fautes nombreuses qui le dépa- 
raient dans les éditions précédentes. 

Cette déclaration si formelle d'Âmmonius ne 
parsut point avoir attiré l'attention des commen- 
tateurs; et cette cinquième partie de l'Herméneia 
a été généralement admise comme les quatre pre» 
itîères. Il est certain que la théorie de l'opposi- 
tion vraie des propositions qu'elle renferme , est 
toiit-à-fait indispensable; et comme Ammonius 
ne donnait aucun &it décisif à l'appui de son as- 
sertion , on n'a point cm devoir s'y arrêter. 

lie traité Ilepi éppveiaç a été, conlme les Gat^o- 
ries, l'objet de nombreux commentaires '. Aspa- 
sius, Alexandre , l'avaient expliqué ; Galien ', d'a- 
près son propre témoignage, avait fait trois livres 
de commentaires pour l'éclaircir : enfin l'Hermé- 
neia se trouve mentionnée dans tous les cata- 
logues cités plus haut, et l'on peut remarquer 
qu'aucun ne varie sur le nombre des livres ; par- 
tout l'Herméneia est composée'd'un seul. On verra 
plus tard comment les commentateurs latins lui 
en ont donné deux ^. Apulée , comme on l'a déjà 
dit, en a fait un extrait qui nous reste ^. 

3^-4® Les Analytiques premiers et derniers. 

Aucun doute sérieux ne parait s'être élevé sur 

I. BoëcCf open, p. 991. 

3. Galien, Difl twv î^ittv ptSXittv ^^oçii), cap. xx * p. 46. 

3. Voir dam cette première partie , ctu S, pi^« 6o. 

4. Isolée , opan, :p. sç «tanhr. 



56 PfiEIflÈRE PARTIE. 

Tauthenticité des Analytiques. C'est la partie prin- 
cipale de la doctrine d'Aristote, celle à laquelle 
toutes les autres se rapportent ; c'est la plus ori- 
ginale , et par conséquent la moins contestable. 
On a déjà vu plus haut ' que les Analytiques se 
trouvaient à Alexandrie , et que les interprètes 
attiques, appelés à se prononcer sur les quarante 
livres différents de cette théorie, n'en avaient ad- 
mis que quatre : ce sont ceux que nous possé- 
dons^ comme l'attestent une suite irrécusable de 
témoignages, dont le plus ancien est le commen- 
taire d'Alexandre d'Aphrodise sur le premier livre 
des Premiers Analytiques. 

5^-6^ Les Topiques , les Réfutations des sophistes» 

L'authenticité des Topiques est prouvée par 
l'ouvrage de Cicéron sur le même sujet, bien 
qu'il offre avec celui d'Aristote des différences 
assez considérables; elles s'expliquent, du reste, 
suffisamment par la manière même dont l'orateur 
romain l'avait composé, écrivant de mémoire, 
et au milieu des distractions d'une traversée'. 
Quelques adversaires du péripatétisme , au 
xvi^ siècle, ont beaucoup insisté sur les diffé- 
rences des Topiques de Cicéron et de ceux d'Aris- 
tote. On appréciera plus loin la valeur de cet ar- 



X. Voir pins haut, pagof 3? et 38. 

a. Voir la lettre de Cicéron à Trébtiiiia. ^iitol. lib. 7, «fiitt. 19. 



V '* 



HE l'authenticité de L'ORGAXON. — CHAP. T. 57 

gument '. Les IXey^^ot 909171x0! se lient essentielle- 
ment aux Topiques, et l'on a déjà remarqué que 
la connexion était établie jusque dans la forme 
grammaticale, puisque ce second Traité com- 
mence par la conjonction ^à qui indique une 
liaison nécessaire avec ce qui précède. On peut 
fort bien n'attacber qu'une mince importance à 
ce rapprochement tout matériel , et qu'un copiste, 
un commentateur, aurait pu facilement établir de 
sa seule autorité; mais il convient d'en donner une 
fort grande à la liaison logique de ces deux trai- 
tés; car il est incontestable qu'en ce sens les Réfu- 
tations des sophistes sont la suite et le complé- 
ment des Topiques. 

Aucun doute n'a été soulevé par les anciens 
commentateurs contre les Topiques et les Réfiita- 
tioDS des sophistes. Seulement, ainsi que pour les 
Analytiques, le nombre des livres varie dans les 
divers catalogues; mais ces différences, qui ont été 
exposées plus haut^, ne sont point de nature à 
compromettre l'authenticité de ces ouvrages. 



CHAPITRE SIXIEME. 

De l'aattieDtîcitë de l'Organon d'après les Latins. 

On conçoit sans peine que chez les Latins, les 
témoignages en faveur de l'authenticité de l'Orga- 

!• "Voir phu loin dans cette première partie, ch. 7^ pag. 64. 
a. Voir phu haat, pag. 18 et toiT. 



K PREMIÈRE PARTIE. 

non doiventétre beaucoup moins nombreux, beau- 
coup moins graves que chez les Grecs. Ceux qu*on 
y rencontre ne sont pas cependant sans impor- 
tance. On a vu que le plus ancien dans Tordre 
des temps est celui de Cicéron : Apulée, comme 
lV)nt prouvé quelques citations antérieures, vient 
après CScéron. On peut indiquer encore, parmi 
les ouvrages parvenus jusqu'à nous , l'analyse fort 
exacte et fort élégante des Catégories qu*on a 
alltribuée, mais à tort, à saint Augustin, et qui 
n'a pas peu contribué à populariser, dans le 
moyen-âge et dans le sein de l'Église, l'étude de 
la logique d'Arîstote. On peut tplacer encore 
vers cette époque plusieurs commeirtatenrs la- 
tins dont les ouvrages sont perdus, mais que men- 
tionne Boèce ' : tel est Victorinus qui avait traduit 
et probablement commenté Flntroductîon de 
Porphyre. Boëce nous a conservé la traduction de 
Victorinus en la commentant lui-même. Ce Victo- 
rinus est sans doute le même que Marins Victori- 
nus , auquel Cassiodore attribue tin Traité spérisd 
et fort complet sur les Syllogismes *. Végétius 
Praetextatus , au rapport de Boêce ^, avait traduit 
en latin la paraphrase qu'avait faite Thémistius sur 
les Premiers et Derniers Analytiques. Un Aibinus, 

z. Boëoe, open, p. 4 et xa» 

9 . CâtûodoiB f opetm , p. 46^ B pirle ma même endroit é'km INdHtts 
MaroelliiB , de Garthage , qui ATÛt abrégé oa commenté la Logiqiie 
d*Ariatoie. 

3. Boëce» pag. 989. 



DK L AUTHENTICITB DK L ORGANON. — CHAP. VI. W 

personnage consulaire, avait écrit aussi sur oes 
natières, mais Boêce n'avait pu se procurer ses 
ouvrages , et il semble méAie douter qu'ils exis* 
tassent rédiement. Marcianus Capeila', dont nous 
avons Fouvrage fort bizarre et en même temps fort 
cuneux : Des noces de Mercure et de la philolo^ 
fie y a Eût, dans son troisième livre * , une analyse 
Msez complète, et souvent fort spirituelle, de la 
Dialectique d'Aristote.MarcianusCapellaest placé, 
par les plus récents et les plus savants biograr 
phes ^, v^*s la fin du cinquième siècle , c'est-à-dire 
qu'il est contemporain d'Ammonius et de David. 

Le plus célèbre des commentateurs latins est 
9om de cette époque. Boëce nous a laissé des 
commentaires ou des traductions pour toutes les 
parties de l'Organon. Il a fait un commentaire en 
(plâtre livres sur les Catégories , sans parler de 
onix qu'il a composés sur l'Introduction de Por- 
phjrre : il en a fait deux d'étendue diverse sur 
l'Hennéneia, et a consacré, à les composer un 
tarail de plus de deux années^; il contribua 
beaucoup à édaircir un traité difficile et obscur : 
«Cujus séries , dit*il lui-même , sublimibus pressa 
< flententiis aditum intdligentiœ facilem non reli- 
«quit ^« » Enfin , il a traduit le reste de l'Organon 

X. Xarcîaiiiis CtpellAy éd. de 1599. 
I. Voir plot Um, dam ht 3* psrtfe , eh, 7. 
3. Voir Valckenaer , Biographie de qnelijaei hommes célèbres. 
4* Boeœ^ opcnra. Aristdt. en IliterpreC.) editioiiis pfUMeaeo nniiohuii 
eoBneiitarionutty Uh. s. •— Edit. soeiuidée eea «on. mejonnn , lîb. 6. 
S. Boêoe, p. ai 5. 



60 PREMIÈRE PARTIE. 

entier, qu'il voulait commenter, comme il Tavait 
fait pour les deux, premières parties. Boëce, par 
ses travaux qui plus Aird furent si utiles, tient une 
place très importante dans l'histoire du péripaté* 
tisme : mais ce n'est point ici le lieu de s'occuper 
de cet objet '. 

Il ne reste plus à citer, parmi les Latins, que 
Cassiodore ^ qui , dans son traité ou plutôt son 
extrait de dialectique , a suivi la logique d'Aristote 
et de ses commentateurs ; et enfin , Isidore de 
Séville, au commencement du neuvième siècle, 
qu'on peut regarder encore comme un auteur 
latin , et qui, dans le second livre de ses Origines^y 
a consacré un chapitre à la logique péripatéti- 
cienne. 

Le seul point de quelque importance à remar- 
quer dans les commentateurs latins , c'est que la 
division de lllerméneia et des Réfutations des so- 
phistes n'est pas pour eux la même que pour les 
commentateurs grecs. Ils partagent chaciui de ces 
traités en deux livres ; ils ont en cela été suivis 
par le moyen-âge presque entier ; l'Université de 
Coïmbre,dans son commentaire, au milieu du dix- 
septième siècle, est restée fidèle encore à leur 
exemple. Dans les interprètes grecs on ne trouve 
rien de pareil. Il faut donc croire que les Latins 
avaient eu des éditions qui autorisaient ce change- 



I. Voir plus loin, dans la 3* partia, di« 7. 
9. Caasiodore, opéra. Farit, 1600. Tom. a. p. 
3. isidori Hiapal. opeia , Colonis Agrip. 1617, 



440» 



DK l'aUTHEATIGITS DE L*ORGÂNON. — CHAP. VI. 64 

mait, ou bien qu'ils l'avaient fait de leur propre 
autorité. La seconde supposition est certainement 
moins probable que la première ; mais, quoi qu'il 
en puisse étre^ cette modification , dont on ne sau- 
rait du reste expliquer positivement la cause , 
prouve que les travaux des Latins sur la Dialec- 
tiqae, aviaient leur originalité et leur importance 
propres. 

En recueillant ici d'une manière sommaire les 
témoignages des commentateurs latins , on les a 
suitîs chronologiquement beaucoup plus loin 
qu'on ne l'avait fait pour les commentateurs 
grecs. C'est que les Latins forment seuls la tran« 
sition entre les études logiques de l'antiquité et 
celles du moyen-âge, comme on le verra plus tard 
dans la troisième partie de ce Mémoire. 



CHAPITRE SEPTIEME. 

De quelques attaques modernes ^contre l'authenticité 

de rorganon. 

Lorsqu'au seizième siècle, la philologie et la 
critique, nées jadis à Alexandrie, reparurent avec 
les lumières, la logique d'Aristote, décriée par le 
mauvais goût et l'admiration fanatique de l'École, 
fat un des premiers ouvrages qu'elles attaquèrent. 
Notre infortuné Ramus fut , paitni les savants de 



(iQ PiaEHlàRE PARTIS. 

4^Me ép^qae^ Vun de ceux qui descendirent tout 
^f'abocd dans rarène, et qui s'y firent le plus distin- 
guer. Nizzoli et Patrizsi,. en Italie, et plus tard 
GasseiklÂy ^n France, contmuèrent les efforts 46 
Bamo^. L'on se bornera de préférence à ces 
quatre hommes célèbres à divers titres, parce 
que leurs attaques contre FautUenticité de TOr- 
ganon résument toutes celles dont alors il fut 
l'objet. Du reste on ne prétend étudier ici leurs 
ouvages que sous ce rapport spécial. On les 
appréciera plus tard dans leur ensemble, quand 
on traitera historiquement de l'influence exercée 
m pajrl'Organon'. 

Avant Ramus, deux hommes avaient essayé^ à 
la fin du quinzième siècle , de réformer la logique 
d'Âristote, c'étaient LaurentiusValla et Rod-Agrî- 
cola ; mais ils s'étaient bornés à Téclaircir, et n'a- 
vaient point songé à la renverser par la critique 
et la philologie. Louis Vives , Espagnol élevé dans 
les écoles de Paris, avait été plus loin que ses 
deux prédécesseurs ; sans être toutefois aussi po- 
sitif, il avait, en termes généraux, contesté Inuti- 
lité de rOrganon ; mais il avait engagé la lutte 
avec gravité , avec convenance , et en gardant tou- 
jours, pour le génie d'Aristote, une sincère et 
profonde admiration : a Quem ego veneror, dit-il, 
a uti par est et ab eo verecundè dissentio *. » Ra- 



I. Voir plas loin , dans U 3* partie, 
ï. Vires y opéra. Bâle, z565» tom. i 



partie, ch. la. 
y p. 38o. 



DB L'AUTHEKrnCRS DE h'OKGÂJSOU. — CUAP. VII. 65 

mus eut le tort de négliger cea formes iodispen-i 
sables dans une cause si juste et si belle, puisr 
qu'elle était, dans ce siècle, celle même de Fin- 
dépendance de l'esprit. Animé d'abord de sen- 
timents presque semblables k ceux de Vives ' , il 
s'aùgrit par le combat; et de la scholastique , qu'il 
attaquait toute seule, il s'en prit bientôt au»Sta» 
girite, et se laissa aveugler par la passion. U 
publia un ouvrage en vingt livres contre l'Orga- 
mm, pour prouver que la théorie d'Aristote était 
obscure, fausse, et tout-à-fait indigne de celui à 
qui on l'attribuait; puis, se contredisant, il repro- 
chait avec amertume à ce dieu de l'École, de s'être 
donné mensongèrement pour l'inventeur de la 
logique que Zenon avait découverte et fondée 
avant lui. 

Du reste, Ramus n'a point institué une discus* 
flioD régulière des motifs sur lef^quels il fondait ses 
doutes. Il s'est contenté, presque toujours, d'as- 
sertions générales et tranchantes. Les trois autres 
adversaires du péripatétisme , qui ont imité et sur- 
pafisémême les emportements de Ramus, ne sont, 
î oet égard , ni plus positifs ni plus complets. 
Voici toutefois leurs principaux arguments: 
«Le récit de Strabon et de Plutarque sur le 
«destin des ouvrages d'Aristote ^, permet de 



1. Voir le piemiar oa^nge cb Eamns : Dklectio» pvdlioiMt. Paris , 
1S43. Dédié k r Aeadénde de Pftris. 
s. RamiiB schoUe dialecticae sea animadTcrsiones in Oeganon, p. »S. 



64 PRSMIÈEB PARTIE. 

« douter de Tauthenticité de tous ceux qu'on nous 
« donne pour lui appartenir, et de TOrganon en 
a particuUer. 

« Quelques portions de TOrganon ne sont que 
« des rêveries, unirai délire, qu'on ne peut attri- 
« buer à Aristote ', et qu'il faut renvoyer à Eubu- 
« lide ^ ou à tel autre sophiste de l'École méga- 
« rique. ^ 

« Ce qu'on prend en général pour les ouvrages 
« d' Aristote , n'est qu'un long tissu d'extraits pi- 
« toyables ^ , faits par son fils Nicomaque ; deux 
« ouvrages seulement lui appartiennent bien réel- 
n lement: ce sont laMéchanique et le petit Traité 
« contre Gorgias et Zenon : peut-être doit-on en- 
« core lui attribuer l'Histoire des animaux ^. 

« Il ne faut recevoir, comme authentiques, que 
et le témoignage de Cicéron et le catalogue de 
« Diogène Laërce ^; or, les Topiques de Cicéron 
ce s'accordent fort peu avec ceux du philosophe 
« grec, et il est impossible de refaire l'Organon 
« tel que nous l'avons aujourd'hui, avec les maté- 
« riaux de l'historien de la philosophie antique. 

« Les Catégories sont un ouvrage informe , san» 




0B L^AUTHENTICITé DE l'oRGANON. — CHAP. TU. 65 

A tête et sans conclusion ^ Andronicus en rejetait 
«une partie; ce que rapportent Âmmonius et 
« Siinplicius sur les deux exemplaires des Catégo- 
c rieft et les quarante livres des Analytiques ^, doit 
c infirmer Tauthenticité de ces deux ouvrages. Les 
« Catégories ne sont citées nulle part dans Aris- 
c tote, malgré le témoignage forme! d'Ammonius 
c et de Simplicius ^. 

« L'Herméneia est un livre monstrueux, dont 
c le titre même, imaginé sans doute par un écolier 
«ignorant^, indique assez toute Tinsuffisance. 
c Andronicus le rejetait à bon droit , et Ammonius 
« n'aurait pas dû se borner à en repousser la der- 
« nière partie ^. 

« Le nombre et le titre des Analytiques varient 
i dans le catalogue de Diogène. Aristote lui-même , 
c dans les citations qu'il fait de ses propres ou- 
ïr vrages, ne distingue jamais les Analytiques en 
«premiers et derniers^. La citation des Analy- 
« tiques 9 faite dans la Morale, ne se rapporte pas 
< à ceux que nous avons 7. Proclus , dans ses notes 
« sur le Cratyle ^, se plaint de la trop grande clarté 

t. Bitficiiis, pag. ai. 

s. Puriciiu , ihid, — Gaitendi , p. iia. 

3» PatricinSf Uid, 

4. Ramofty lib. 5, cap. 6. — Patridas , iM, 

5. Voir ploa haat , p. 54. 

6. Patridas y p. aa. 

7. Samael Petit, Obserrationes. Paris , i64a , p. i77* — Moral Nie. 
Ht. 6, p. iiSq, b, 17. 

8. Fabridoa» Bibl. gtaee, tom. 3, p. ai5.| 

I. 5 



1(5 PREMIËkE PARTIE. 

« des Analytiques : ce reproche ppnrrajt-îl s'a- 
a dresser aux nôtres? 

a Pour les Topiques, différences et confcision 
c bien plus fortes encore dans le nombre 'et le 
« titre des livres , d'après le catalo^e de Diogène. 
« Cicëron trouvait les Topiques obscurs * : c'est 
« au contraire Touvrage le plus clair de tous cent 
a qui composent rOrganon. Tous les commenla- 
<c teurs l'attestent : donc nous n'avons pas le I^é^le 
à ouvrage qu*avait Cicéron * : de plus , les Topiques 
^ de l'ofateur romain , qui j de son propre témoi- 
« gnagè j ne sont qu'un abrégé de ceux d'Aristote, 
« ne s'y rappot*tent point du tout. Les citations 
a des Topiques faites dans la Rhétorique ^ et dans 
et les Premiers Analytiques 4, ne peuvent s'adresser 
^ aux nôtres. 

« Les ËXeyxoi (ro^içixol ne sont pas nommés pat 
^ Diogène Laêrce ^ ; et la fin n'en répond pas à 
« l'austère gravité du Stagirite : Aristoteticœ gra- 
« {^itati €Uque usui nulla in parte correspondet » 

Tous ces arguments, dont aucun , comme on le 
Voit, n'est péremptoii*e , et dont la plupart sont 
déjà réfutés par la discussion précédente , peuvent 
être réduits à trois chefs principaux : i^ l'Organon 
est indigne d'Aristote ; i^ les témoignages de l'an- 

X. Patricias, pag. ai. 

a. patricias, ibid. — îYitolias, p. a 84* — ' Gassendi, p. zaï. 

3. Patricias, p. aa. — Rhet. i , ch. a, p. x356, b, la. 

4. Patricias , ibid. — Prem. Analyt. , liv. i , ch. i , p. a4 » b , la. 

5. Patricias, pag. a 3. 



DB L^CTHENtlGlTÉ Dfi l'ORGANON. — GHAP. VU. 157 

tiquité ne concordent pas; 3^ Aristote ne s'accorâ| 
pas davantage avec lui-même dans ses propres ci» 
taCions. 

Le premier point ne peut même supporter le 
plus iéger examen. A ceux qui déclarent l'Oi^- 
ncNi au-dessous du génie et de là gloire d'Aristote, 
il tt'est rien à répondre, si ce n'est qu'ils n'ont pas 
suiîfiBaminent étudié le livre qu'ils condamnent, 
et il convient de les y renvoyer. * 

Ilest vrai y en second lieu, que les témoignages 
de l'antiquité ne sont pas unanimes; mais d'abord 
est-il possible que jamais ils le soient ? et doit-on 
s'arrêter à quelques différences de détail , quand 
de sÎKj^veB et si nombreuses autorités attestetft 
Tauthenticité de l'ensemble ? Les adversaires 
d'Aristbtb ti'ont pas , du reste y consulté avec assez 
-d'attention ces témoignages qu'ils invoquent, et, 
pour n'en citer qu'un seul exemple , ils se sont 
mépris en avançant que Diogène Laërce ' n'avait 
pas parlé des ËXey^oi 9091^*1x01. 

C'est avec une légèreté pareille qu'ils ont affirmé 
que les citations mêmes d'Aristote ne s'accordent 
point entre elles; et ici Patrizzi et Nizzoli eussent*- 
ils raison , cet allument serait encore bien faible. 
Ces citations, qui ne consistent jamais et ne peuvent 
jamais consister qu'en quelques mots, sont, paï* 
cela même, de nature à être facilement interpolées ^, 



1, Voir plua haat, pag. a;. 

, Elit, de la ^il. , tom. 3, p. s 3. 



tS PREMIÈEE PARTIE. 

^t il n'est guère de philologue qui n'ait pu en 
^aire la remarque. Pour celles qui se rencontrent 
en particulier dans Aristote y ce fait est presque 
incontestable. Ainsi, d'après le témoignage très 
positif de Galien, ce n'est que de son temps que les 
Analytiques, intitulés par l'auteur uepi (Ju^XoyifffAou 
et nepl iiço^tiltîùÇy ont pris le nom d'Analytiques 
premiers et derniers (ou seconds)'. Toutes les fois 
donc que les Analytiques sont no mmés dans les 
œuvres d'Aristote , on peut être certain que la ci- 
tation ne lui appartient pas. 

Puis, si toutes sont bien certainement de lui, 
comment expliquer cette confusion de livres qui 
se citent mutuellement comme les TopiquQ^^et les 
Analytiques^? Est-il probable que des citations de ce 
genre puissent être rapportées à l'auteur lui-même? 
Ces attaques contre l'authenticité de l'Oi^anon 
n'ont pas de portée , parce qu'elles sont pour la 
plupart sans conviction. Ramus du moins avait 
quelque courage à combattre Aristote, et les per- 
sécutions qu'il éprouva le montrent assez ; on sent 
de plus dans ses emportements une foi sincère et 
ardente. Dans Nizzoli, dansPatrizzi , et surtout dans 
Gassendi , il en est tout autrement. Il suffit de lire 
le rV^ livre de Nizzoli, ch. 7, pour se convaincre 
qu'il est à peine recevable dans cette question. Il 
va, dans son orgueil, jusqu'à se flatter de détruire 



X. Voir plas haat, pag. 4a* 

3. Ritter, t. 3, p. 38. — Brandii^DisaerUt. f ur rOrpinon , p» 958 



DB L'AUTHENTIClTé DE L'oRGANON.— CHAP. VU. 69 

en une heure , ce sont ses propres termes , tout ce 
que Fesprit humain a construit de dialectique en 
dmx mille ans. Il attaque Platon^ comme Aristote, 
Galien, comme les commentateurs arabes. Il se 
déchahie contre les logiciens et les métaphysiciens, 
et à ces deux titres , Aristote lui est odieux : il ne 
condamne pas seulement les hoiAmes^ il voudrait 
détruire la logique et la métaphysique. C'est pour- 
tant ce livre de Nizzoli dont Leibnitz n'a pas 
dédaigné de se faire l'éditeur, « en adoucissant, il est 
«vrai, l'amertume du texte par des notes margi- 
ffiiales : animadi^ersiones marginales leniendo 
« textui adjecit, comme il le dit lui-même , et en 
« cherchant à prouver qu'Aristote n'était pas ren- 
te Demi irréconciliable de la science moderne : de 
Aristotele recentioribus reconciabilL » On ne 
peut nier qu'à plus d'un égard le livre de Nizzoli 
Démérite l'honneur que lui a fait Leibnitz : mais 
il faut convenir aussi que les attaques du professeur 
(le Parme contre le Stagirite sont le plus souvent 
aussi injustes que passionnées. 

Patrizzi s'est rendu plus célèbre encore par un 
acharnement infatigable qui lui a fait consacrer 
UDe vie presque entière à déchirer et à calomnier 
le caractère et le génie du Stagirite. L'ouvrage 
de Patrizzi brille par une érudition philosophique 
très profonde et fort rare à l'époque où il fut écrit; 
mais l'on a pu voir par les citations qui en ont été 
&ites plus haut , qu'en ce qui concerne l'Organon, 



70 PEEMIERE PAHTIE. 

les critiques de Illlyrien ont porté presque toujouis 
à faux. 

Gassendi est le moins excusable de tous. Beau- 
coup plus récent 9 et venu dans un temps où la 
doctrine d'Aristote y bien que défendue par les 
arrêts monstrueux du Parlement, était universelle- 
ment négligée , il eut le tort d'attaquer le philo- 
sophe grec par uAe sorte de fanfaronnade dont il 
ne s'était pas lui-même fort bien rendu compte. 
Il commença un ouvrage , qui devait avoir sept 
livres y pour prouver que le système aristotélique 
était faux de tout point ; mais , arrivé au second 
livre ' 9 ses amis lui firent observer que Patrizzi , 
long-temps avant lui , s'était chargé de cette 
besogne, et s'en était acquitté de manière à ne 
plus laisser place à la violence et aux diatribes de 
ses successeurs. Gassendi renonça donc à pour- 
suivre son entreprise , qui pouvait d'ailleurs , par 
suite des formes de discussion qu'il y avait adoptées^ 
lui attirer de sérieux embarras. Il l'avoue lui- 
même. 

Aujourd'hui, à. la distance où nous sommes 
placés de toutes ces querelles et de ces intérêts 
dès long- temps assoupis, il ne nous reste plus 
qu'un certain étonnement de voir des hommes 
aussi distingués attaquer, avec une aveugle 
colère, un génie tel que celui d'Aristote, et se 

t. Gmm e oê i, BMreilalioiMs pandouoi^advertiiB Ari»lol0Oty p. t«i. 



DE L'AtJTHENTICné I>B l.*OiaAl!fOlEf.— CHAP. Vit. 74 

faire un point d'honneur de le rabaisser. Mais, 
en nous mettant à leur point de vue , au milieu du 
despotisme de l'École , des ténèbres dont elle ten* 
dai% à prolonger la durée , nous comprendrions 
mieux , et nous excuserions davantage ces empor- 
tements d'indépendance qui dépassaient le but, 
mais qui tenaient à cette généreuse ardeur dont 
l'esprit européen a tiré tant de profit. 

Quoi qu'il en soit, l'argumentation des anti- 
péripatéticiens des seizième et dix-septième siècles 
est sans valeur contre l'authenticité de l'Organon. 
Fussent-ils même parvenus à prouver que ce 
système de logique n'appartient pas àAristote, 
malgré le témoignage imanime de l'antiquité, du 
moyen-âge et de la Renaissance, il leur resterait 
encore à nous apprendre à qui ils prétendent 
l'attribuer. C'est faire preuve d'ailleurs d'une con- 
naissance bien superficielle des œuvres du Stagirite 
que de ne pas reconnaître l'empreinte manifeste 
de son génie dans la Logique qui porte son nom. 
Leibnitz, en publiant de nouveau l'ouvrage de 
Nizzoli, plus de cent ans après la première édition, 
n'était pas, le moins du monde, ébranlé par 
toottô les attaques dirigées , depuis près de deux 
siècles, contre l'authenticité des ouvrages d'Aris- 
tote. Il y croyait fermement, comme y croient 
tous ceux qui les ont étudiés, et, dans sa préface^ 
il disait avec cette élégance et cette vigueur qui 
lui sont particulières: € Persuadât meperspecta 
« hypoihesiunh inter se harmonia , et oequalis ahi- 



72 PREàUÈRE PARTIS* 

«c que methodus velocissihiœ subtilitatis. » Cette 
preuve, à défaut d'autres, pourrait suffire à elle 
seule pour établir les titres incontestables de 
rOrganon; mais il en est encore tant, et de si graves,' 
que Ton conçoit difficilement comment on a pu 
jamais les méconnaître. 



CHAPITRE HUITIEME. 

Des preuves intrinsèques de l'authenticité de TOrganon. 

L'Organon renferme-t-il en lui-mémedes preuves 
certaines de son authenticité? et en prenant Fin- 
verse de cette question, renferme-t-il quelques 
faits qui puissent donner à penser qu'il n'est point 
authentique ? 

Cette seconde question, bien que négative, n'est 
peut-être pas moins importante que la première , 
et , sans contredit , elle est plus facile à résoudre. 
Il est aisé de se convaincre que l'Organon ne pré- 
sente aucun fait, aucun nom, qui dépose contre 
son authenticité. Ses adversaires les plus pro- 
noncés n'ont pu ni en découvrir, ni en citer un 
seul. Or, on sait comment les ouvrages supposés 
se trahissent toujours par quelques erreurs, par 
quelques omissions qui en découvrent manifes- 
tement la fausseté. Parmi ces contrefaçons si 
nombreuses que l'antiquité nous a transmises , il 
n'en est pas une seule qui ait échappé à la saga- 



DB l'authenticité DE t OBGANON. — GHAP. VUJ. 75 

<îté de Férudition et de la critique. Pour TOrganon, 
dl n'est absolument rien de pareil. 

Quant aux preuves positives ^ il serait difficile 
^'en donner une meilleure que celle que Ijeîbnitz 
^^pposait à Nizzoli ; mais celle-là , il est vrai y a le 
^lésavantage de n'être pas frappante pour tous les 
esprits, et de supposer des études profondés , 
toujours très peu communes. Mais Ton peut la 
mettre ici en première ligne, et affirmer qu'il n'est 
-pas un juge compétent , qui, après avoir étudié 
rOrganon , n'y reconnaisse Aristote , et ne le lui 
attribue sans hésiter. 

Les preuves îtftrinsèques d'un autre ordre qu'on 
peut trouver dans la logique d'Âristote ne sauraient 
ètreque les citations mêmes qu'elle renferme. Elles 
y sont assez nombreuses. Mais d'après ce qui a été 
** dit plus haut ' sur l'interpolation probable de plu- 
sieurs d'entre elles, on voit qu'il ne faut user de 
^témoignages qu'avec circonspection. Tels qu'ils 
sont cependant , il est bon encore d'en faire quelque 
^e. En admettant qu'ils n'appartiennent pas 
tous à Aristote lui-même, il est démontré, par les 
recherches antérieures, qu ils remontent à Andro- 
nicus de Rhodes ou tout au moins au temps de 
Galien et d'Alexandre d'Aphrodise. 

On croît devoir répéter ici ce qu'on a déjà dit 
3Q chapitre second ^; c'est que ce mot d'Organon 
û est point du Stagirite , qui n'a jamais employé 

I. Voir plas haat, page 67. 
I. Voir plof faaot, page 14. 



74! PREIOÉJIB PAHTIB, 

de mot spécial pour désigner Tensemble de ses 
ouvrages logiques. Quand il veut » chose du reste 
fort rare j indiquer la science générale à laquelle 
ils se vapporteat tous , il se sert de diverses péri- 
phrases dont la plus directe est (liOo^oç tûv Xoyoïv ' ; 
et il comprenid sous ce mot tout ce qui concerne 
la théorie du raisonnement; mais^ comme on 
peut le voir, ces périphrases d'Aristote ne s'ap- 
pliquent jamais à ses propres ouvrages ; elles ne 
concernent que la science elle-même. 

Les Catégories ne sont citées dans aucune des 
parties de TOrganqn. Elles ne le sont pas davan- 
tage dans aucun autre ouvrage d'Aristote, malgré 
l'assertion contraire deM. Ritter ^. Mais sans sortir 
du cerde même de l'Organon, on pourrait y citjer 
plus de vingt passages où la théorie des Catégories 
est rappelée y et qui, sans elles, seraient tout-V 
fait inexpUcables. Il est inutile de les rapporter 
tous; on choisira seulement les deux suivants, 
comme les plus importants : 

Le premier se trouve dans les Topiques ^ : les 



z. Kéfiit. des Soph. , ch. 33 , p. i83 , b , i3. 

a. RiiUr, Hitt. de la philosophie, tom. 3^, p. ag, dans la note. On 
ponrraît considérer comme citation des Catégories , à plus jaste ^tra 
peat-étre qa*aacan antre passage , ce qn'Aristote dit iript ^^^x^Ct li^* *« 
ch. 5,p.4i79*9X* EîfTixafAtv ^v toTç xocdoXcu Xerj^otç irtpi tcû iroinv 
xoU irotoxttv. Les Cat^ories auraient alors été intitulées par AriatotB) 
Ol xoOoXqu XcTfot comme celles d'Archytas : mais ce passage peut encore 
•e rapporter k la Métaphys. , Ut. 4 9 cb. a3 , où cette théorie est ex- 
posée beaucoup plus complètement que dans les Catégories m<b^m 

3. Topiqups , Hv. I , rh. 9 , p. io3 , b , aa. 



DE L'AUTHENnaXB DB L'OAGANQfii. — CHAP. Tin. 7,9^ 

dix Catégories y sont éoumérées sans omission , et 
suivant i'ordre même où elies sont placées dans le 
traité spécial auquel elles donnent leur nom: 
seulement à l'expression d'ouaia, Aristote a 8ul>- 
stitaé l'expression identique et employée très 
fréquemment de cette façon : ti èçtv , ce qu'est la 
du)se, c'est-à-dire son essence, sa substance 
même. Ce passage est le seul des œuvres d'Aristote 
ou les catégories soient toutes nommées: partout 
ailleurs elles ne le sont jamais qu'au noml>re de 
quatre, cinq ou huit au plus, et d'après un 
ordre variable et irrégulier. Il serait difficile d'ex- 
pliquer la parfaite concordance de cette théorie 
avec celle du traité des Catégories, si l'on niait 
Tauthenticité de ce dernier. Il faudrait alors qu'on 
admit, avec quelques philosophes du seizième 
siècle, appuyés sur l'autorité de Simplicius, 
qu'Aristote n'est ici qu'un plagiaire, et qu'il a 
emprunté le système des Catégories au pythago- 
ricien Archy tas, sans l'avoir lui-même approfondi 
ui développé. 

Le second passage se trouve également dans les 
Topiques '. Ce qui lui donne une grande impor- 
tance, c'est que toute la théorie des opposés et 
des contraires , qui forme la dernière partie des 
Catégories, rejetée par Andronicus^, s'y trouve 
fésomée. Cette troisième section des Catégories , 



i^ TopiqvM* lîar. 1^ di. s, p. 109, b, 19. 
3. Voir pins hant, page 49. 



76 PASmÈBB PARTIE. 

qui, comme les autres, portent Tempreinte aris- 
totélique , ne saurait donc être séparée des deux 
précédentes, ni refusée au Stagirite. Ce passage 
seul des Topiques, qu'il serait possible de con- 
firmer encore par plusieurs autres , suffirait à le 
prouver, 

Resie la question de savoir comment les Caté- 
gories qui, selon toute apparence, sont l'une des 
dernières productions d'Aristote, ne citent cepen- 
dant aucun des ouvrages antérieurs '. On ne pour- 
rait ici répondre que par des hypothèses; et Ton 
s'abstiendra d'en présenter, parce qu'il n'en est 
aucune qui soit suffisamment plausible. 

On a prétendu aussi que la composition des 
Catégories s'éloignait de la manière habituelle du 
Stagirite: ce qui est vrai; et l'on a ajouté, que le 
début, la discussion si brève des six dernières 
Catégories, et la troisième partie qui ne se rattache 
que de si loin aux précédentes , semblaient trahir 
quelque fraude. Du reste personne , parmi les 
philologues , n'a nié que la discussion des quatre 
grandes Catégories n'appartint à Aristote : sa 
manière y éclate évidemment. On pourrait donc 
ranger le traité des Catégories , malgré toute son 
importance, parmi ceux qu'Ammonius, David, 
Simplicius, appellent uirop7)[x.aTtxa , et qui n'ont 
pas encore reçu toute l'élaboration convenable 



I. Heydeuuuiii , tndnctioa des Catégoriet en aUeinaiid, 18349 
p. 34i4«. 



DB l'authenticité DE t'ORGANON.^CHAP. Vm. 77 

<« la publicité , T^v i^Tçonàaa^ èx^daei hotrffi^iioc^ '• On 
3>eut supposer qu'Aristote n'eut pas le temps d'y 
mettre la dernière main. On reviendra du reste 
sur ces questions, quand on traitera de la compo- 
sition de rOrganon. 

L'Herméneia, non plus que les Catégories , ne 
se trouve citée dans aucun autre ouvrage d'Aris« 
tote : mais ce traité est évidemment supposé par 
plusieurs autres de l'Organon. Il suffit d'un ra« 
pide coâp -d'oeil sur les Premiers Analytiques ^^ 
pour se convaincre que la théorie des syllogismes , 
du nécessaire et du contingent, serait tout-à-^pit 
incomplète sans la théofie des propositions mo- 
dales (nécessaire, contingent, possible ,- impos- 
sible), qui forme toute la quatrième partie de 
raerméueia ^. 

Les principaux passages de TOrganon où la 
doctrine exposée dans THerméneia soit rappelée 
d'une manière suffisamment claire, sont les sui- 
vants: on en donnera la liste complète, parce qu'ils 
sont peu nombreux et qu'ils ont été géoéralement 
.négligés. Le chapitre II du premier livre des Pre- 
miers Analytiques ^ résume la théorie des propo- 
sitions telle qu'elle est développée dans l'Hermé- 
neia. Le chapitre XIII résume celle des propositions 

1. Voir plnt haat, page 3t. 

2. Premiers Analyt. , lir. i , ch. 8 et soît. , p. 3o. 

3. Ammonins , f> 4^* — ^ Interpret. ch. xa , p. ai , a. 
4* Premiers Analyt. li^. x , chap. a , p. a5 , a , i. 




♦ 



fh 



78 PREMIÈRE PARTIE. 

modattes ' du possible et de IHtnpossible , et celle 
dé l'opposition des propositions. La discussion du 
chapitre VII du second livre des Topiques * , re- 
^se tout entière sur celle des contraires dans 
rHerméneia. Enfin, le dernier passage que l'on 
citera, et le plus formel peut*étre , se trouve dans 
le premier chapitre des Réfutations des sophistes^. 
Aristote y rappelant quel est Temploi des mots 
pour représenter les choses et la pensée , se serl 
d'une expression toute pareille à celle qu'il â 
prise dans l'Herméneia pour rendre une idée sem* 
Diable^. Totç ôv(i(iiaci ôvtI tôv TrpayiiaTwv ' j^p6{iila 

n serait possible d'indiquer encore quelques 
autres passages de l'Organon , oîi probablement la 
doctrine de l'Herméneia est rappelée : mais on se 
bornera à ceux qui précèdent, parce qu'ils sont 
les plus concluants. On peut rapprocher encore 
la définition qu'Âristote donne du nom et du verbe 
dans la Poétique , ch. xx, p. 14^7, a, 10 , de celle 
qu'il donne dans l'ÈpixTlveia : elles sont tout-à-&it 
identiques. 

L'Herméneia ^ cite formellement les Analy tiques, 
les Topiques , et probablement les Réfutations des 

I. Analyt. prior. lib. x , cap. i3 , p. 3a , a, aa. 

a. Topicii. lib. 7 , cap. a,p. iia,b,35etii3| a,, a. 

3. Elenrhi sopbiat. , cap. x , p. i65 , a , 7. 

4. De interprétât, cap. x , p. x6, a, 4. 

5. De Interprétât. , cap. 10 , p. 19 , b, 3i. 



# 



DE L'AUTHBNTIGIzi DB li'OEGiJfON.— CHAP. VOI. 79 

soj^pstes '. Parmi les oavrages qui ne fmt pas 
partie de l'Org^non , on y trouve cités le Traité 
de ÏAmej la Rhétorique et la Poétique '. 

Les Analytiques sont assez fréquetiament cités 
iaas rOrganon «t dans les autres ouvrages d'Aris- 
tDte{ mais c'est toujours sans distinction de Pre» 
• iDHBrs et del>érnîers; il faut se rappeler ici ceiqu'on 
a d^à dit plus haut sur le titre des Analytiques 
d'après Galien ^ : on y reviendra^ du reste, un peu 
plosloin. 

La première citation des Analytiques se trouve 
dans rilerméneîa, ch. x ^; et elle y est faite à Foc- 
wion de l'opposition des propositions affirma- 
tifes et négatives. Cette citation peut paraître 
suspecte j puisqu'on ne trouve rien dans les Analy- 
tiques qui s'y rapporte directement. Au cha- 
pitre XIX des Derniers Analytiques , le début de 
oe même traité sur la Démonstration est certaine- 
ment désigné^, mais ce n'est pas sous le nom 
d'Analytiques : âcirep tmX im T9iç à'jcùÂeiÇecdç Ùdyo^uy. 
Us Premiers Analytiques sont évidemment ceux 

I. Deloterpretat.fCtp. ii,^. 30, b, s6. — Pour les oo^onxolIXt^ot ^ 
^ 6, p. i6 , a, 36 , OD a dit : probtblanent , peice qa*ib y sont déai- 
|Dés aoDs le titre de So^iOTixai i^oy^natiç, Dv reste, Alexandre d*Apbro* 
àiie y Comment, snr les iki-^a , f» a , si tontefuis cet ouvrage est de loi , 
et Ammonius snr rHerméneia , f<) ao , ne doutent pas qu'il ne soit ici 
foestion des iktrf^u ao çtorucoî. 

a. De Interprétât. , cap. x , p. i6 , a , 8 , — f t cap. 4 , p. 1 7 , a , 6. 

3. Voir pins Haut , p. 68. 

4. De latcrpnut. , eap. xo, p. 19, b, 3i. 

5. Analyt. poster, , lib. a » p. 99 , b , 3o. 



y 



i 



80 PRBiattBB PARTIS. 

auxquels fait allusion un passage des Topiques', 
livre Sj ch. xi , puisqu'on y rappelle que l'on peul 
conclure le vrai de données fausses. Dans le cha- 
pitre Xm du même livre des Topiques ^, les Ana 
ly tiques sont cités ^ et cette fois encore ce sonllei 
Premiers : ils sont enfin cités , au chapitre II dei 
Réfutations des sophistes^; mais on ne pourpiil 
affirmer qu'en cet endroit il s'agisse des Derniers ; 
il est bien question de la démonstration y mais la 
Premiers en traitent également dans le second 
livre, quoique indirectement. 

Deux citations fort importantes des Premien 
Analytiques 9 les désignent sous le nom que Galien 
rapporte à l'auteur lui-même. Aristote rappelk 
deux fois, livre i des Derniers Analytiques, ch. m, 
et XI ^, sa théorie du syllogisme, et il ajoute: 
A^^eixTai TouTO ev tok i^epl <TuXXoyi<r(i.ou. On pourrait 
prendre cette expression , comme on le voit , pour 
la désignation d'un sujet déjà traité, aussi bien 
que pour la désignation de l'ouVrage qui le ren- 
ferme; mais le témoignage de Galien prouve que 
c'est en ce dernier sens que ces mots étaient com- 
pris par les Péripatéticiens , et que c'était là le titre 
qu' Aristote avait imposé à son livre; il avait de 
même intitulé les Derniers Analytiques nepl chuo^eî- 



I. Topiq. , lîv. 8 , ch. n , p. x6s , a, ix. 
a. Topiq., liv. 8, ch. i3, p. x6a, b, 3a. 

3. Réfut. des »oph. , cb. a, p. x65 , b, 9; 

4. Dernien Analyt. , liv. z, ch. 3, p. 78 , a, 14» -—et oh. ix» 
p. 77, a, 35. 



DE L*ADTHENTIC1T£ DE L'ORGANOxN. — CHAP. ?1I1. 84 

^ttç. Ce second fait semble également attesté par 
les citations rapportées dans la page précédente. 
Ainsi, ces deux citations des Premiers Analy* 
tiques, sous le nom de Ta irepl (ru^oyiapuy sont des 
preuves nouvelles que Touvrage actuellement ap- 
pelé Premiers Analytiques est bien le même que 
odni qui existait au temps de Galien , et qu'il cite 
80US ce nom. 

On trouve dans le second livre des Derniers 
Analytiques un passage qui se rapporte évidem- 
ment aux Prepiiers , et dans lequel Âristote les 
àéàgùe ainsi : (cxaOairep iv ty) âvaXuaei t^ irepl Ta o^if- 
« fUKxa eipTiTai , comme on l'a dit dans l'analyse ' des 
(figures (du syllogisme). » Ce mot d'analyse se 
présente encore une fois dans le premier livre des 
Derniers Analytiques ^ ; mais cette fois il est pris 
dans un sens plus large, et il semblerait avoir en ce 
lieu toute l'étendue que nous donnons au mot géné- 
ral d'Analytiques. « OuTe yàp ev toi; f avepoiç [JiaOif([JLaGi 
CTMhoyvyeTotyoiT' èv t^ âvaXucei JuvaTcJv. Cela nesepré- 
( sente point dans les sciences d'évidence , et ne 
c se peut pas davantage dans l'analyse. » Il est 
probable que c'est de ces deux passages qu'on tira 
plus^tard le nom d'Analytiques : on reviendra , du 
reste y plus loin sur cette question. 

On a déjà vu par ce qui précède que les Ana- 
lytiques y sans désigner positivement l'Herméneia, 



s. nernien ADâly t y li^.a, ch. 5, p. 91, b, z3. 
9. Deniien Amljrt. , liy. i , oh. 39, p. 88 , b, z8. 



d3 PREMIERE PARTIE. 

y font cependant plusieurs allusions évidentes ; 
on a vu de plus qu'ils se citent aussi mutuelle- 
ment; on peut ajouter qu'ils présentent encore 
d'autres citations^ Les Topiques , désignés une 
fois dans le premier livre des Premiers Analy- 
tiques S le sont deux fois dans les Seconds. Les 
Derniers Analytiques ^ désignent aussi , très pro- 
bablement , la Physique , et les Premiers , la Méta- 
physique ^. 

Enfin les Analytiques sont cités dans la Méta- 
physique, dans les trois Morales, et dans la 
Rhétorique ^. On n'insistera pas sur ces dernières 
citations qui n'appartiennent point à l'Organon; 
mais il convenait de les rappeler, en faisant ton- 
jours les réserves nécessaires sur ce nom même 
d'Analytiques. 

On a déjà dit plus haut, en parlant des ci- 
tations des Analytiques, qu'ils étaient désignés 
deux fois dans le huitième livre des Topiques (voir 
plus haut, p. 80) , et une fois dansie chapitre II 
des Réfutations des Sophistes. Ces trois citations 
sont les seules que renferment ces deux Traités. 
On y peut joindre quelques allusions à l'Hermé- 
neia ( voir plus haut , p. 79 ). Les Topiques «ont 

z. Premien Analyt. , liv. z , ch. z , p. a4 1 1> > i^* 
a. Demie» Ajialyt. , Ut. a ,~ ch. z5 , p. 64 , a , 3a , — et ch. fj , 
p. 65, b, i6, 

3. Derniers Analyt. , liv. a , ch. za , — et premiers Analyt. » Ut. I9 
ch. 4. 

4. Voir Bitter , Hist. de la phiL , tom. 3 , p. 19. ^ 



DK L*ACTHSNTICITE DE L^ORGANON: — CHAP. Tin. 85 

dtés dans les Premiers Analytiques et dans THer- 
méneia; ils le sont aussi dans la Rhétorique, etc. '• 

De toutes ces citations des différents livres de 
rOrganon, il résulte évidemment que cette doc- 
trine forme un ensemble systématique j dont les 
parties ont entre elles les plus nombreux et les plus 
complets rapports. On pourrait révoquer eu doute 
Fauthenticité de quelques-unes de ces citations j 
de celles , par exemple , des Analytiques qui dé- 
âgnent les Topiques , et de celles des Topiques 
qai désignent réciproquement les Analytiques; 
mais il n'en resterait pas moins certain que les 
relations des six traités qui composent l'Organon 
sont bien réelles , puisqu'elles ont pu être établies 
d'une telle façon, que ce soit d'ailleurs Aristote lui- 
même ou ses successeurs qui les aient notées. 
Ces relations , dont la chaîne peut paraître ici 
bien légère , deviennent beaucoup plus évidentes, 
et par cela même beaucoup plus importantes, 
quand on analyse la doctrine logique d'Aristote 
dans toute son étendue. 

L'Organon est le seul des ouvrages du Stagirite 
où il ait parlé de lui-même. On connaît le fameux 
passage qui termine les Réfutations des sophistes, 
et dans lequel Aristote revendique ses titres à l'in- 

I. Voir Ritter, Hist. de la Phil., tom. 3, p. ag. Voici, *da reste, 
nndicttion de toiu les passages de la Rhétor. où les topiques sont cités : 
Uiét., lir. I, ch. I, p. i355, a, a8 , eh. a , i356, b, xx , i358, a» 
xoet ax, Ut. a« ch. aa, iSgô, b, 4, cb. a4 , 140X , a, a, ch. a5 » 
xVoa , 35 y bb. 96 , x4o3 , a , 3z. Ritter n'iiidiqae qae dnq passages. 



$ 

84 PREMIÈRE PARTIE. 

dulgence et à l'estime de la postérité, pour être entré 
le premier dans une carrière si difficile. Mais cette 
dignité personnelle et cette réserve , qualités par- 
ticulières aux anciens, n'ont point permis au 
philosophe de nous donner, sur ses travaux et 
ses propres efforts , les détails que la curiosité mo- 
derne réclame et qu'elle excuse si facilement. 
Ainsi, ce passage même, tant reproché au Stagi- 
rite par ses adversaires, ne saurait nous fournir 
aucune lumière nouvelle pour les recherches dont 
nous nous occupons ici. C'est une sorte d'élan de 
cœur; c'est une couronne modeste que le génie se 
décerne à lui-même, une garantie qu'il se donne 
contre le temps, et la malignité dont il prévoit les 
attaques : mais ce n'est point une confidence per- 
sonnelle. Aristote ne se met pas en scène lui- 
même : il n'y met que son ouvrage. Le philo- 
sophe, tout grand qu'il est, ne se le croit pas 
cependant assez pour occuper un seul instant 
le monde auquel il s'adresse de ce qui ne 
regarde que lui seul. Cette réserve si haute et si 
digne doit sembler une nouvelle preuve de l'au- 
thenticité de ce passage, niée par Patrizzi. Le faus- 
saire qui l'eût ajouté n'aurait été ni aussi grave ni 
aussi sobre. En y regardant avec plus d'attention, 
le professeur illyrien ne s'y serait pas trompé. 



DI L* AUTHENTICITÉ DE L'ORGAlirON. — CHAP. IZ« 85 



CHAPITRE NEUVIEME, 

De U transmission de TOrganon depuis Aristote jusqu'à 

Androoicus. 

Aucun témoignage direct de l'authenticité de 
rOi^ganon , ou de quelques-unes de ses parties , ne 
se rencontre avant Tâge de Cicéron, qui est 
aussi celui d'Andronicus de Rhodes. Mais com- 
ment les ouvrages d' Aristote sont-ils parvenus 
jusqu'à eux , et que savons-nous de positif sur cet 
objet ^ ? C'est ici que viennent se placer les récits 
(le Strabon et de Plutarque , qui ont joui si long- 
temps d'une complète autorité , mais dont la cri- 
tique et la philologie ont récemment combattu 
l'exactitude , avec toute apparence de raison , sans 
pouvoir cependant lever toutes les difficultés. 

On avait conclu des passages de Strabon et de 
Plutarque , que les ouvrages du Stagirite j enfouis 
en terre pendant près de deux cents ans , étaient 
restés inconnus durant ce long espace de temps, 
^et qu'ils n'avaient été rendus publics que par 
les soins de deux péripatéticiens , Tyrannion et 
Aûdronicus de Rhodes, au siècle de Sylla et de 
Gicéron. Cet oubli paraissait en soi certainement 
peu probable, si l'on pensait au rôle brillant 

I.' Cette DÎMcrution sor la tranumUMon dei oaTngei d^Ariftote a 
^ para dans U PréCice à la tradaction de la Politique. 



$$ PREMIÈRE PARTIE. 

qu'Aristote jouait à Athènes, à la multitude de ses 
disciples , à la succession constante de son École : 
pourtant le récit du biographe et de Vhistorien 
avait été admis généralement comme fort authen- 
tique. 

Ce qui semblait surtout le confirmer, c'est 
qu'aucune autorité directe ne vient témoigner de 
l'existence des écrits d'Aristote pendant ces deux 
siècles où , disait-on , ils avaient été ignorés. Mais 
on ne songeait point que tous les monuments de 
cette période ont été détruits, et que par suite 
sans doute de Fincendie de la Bibliothèque d'A- 
lexandrie, sous César, presque aucun des ouvrages 
grecs écrits de 3oo au règne d'Auguste n'est par- 
venu jusqu'à nous. 

La philologie ' a démontré, d'une manière irré- 
cusable, que les ouvrages d'Aristote et les ou- 
vrages logiques en particulier, se trouvaient à 
Alexandrie^, long-temps avant que Sylla ne les 
apportât à Rome par suite de la prise d'Athènes. 

Strabon et Plutarque sont cependant deux au- 
teurs dont le témoignage ne peut être légèrement 
révoqué en doute. Strabon surtout est connu par. 
son exactitude scrupuleuse ; de plus il parait avoir 
appris sur les lieux mêmes le fait qu'il raconte. Il 
est difficile de croire avec l'auteur cité par le Jour- 



I. Stahr, Aristotelia ; tonte la première partie da second toI., U 
dpq«e pref|ù<:r$ d^pitrei. 

s. Voir plus b^Qty P*ff^^ ^7» ^^ '^ 47* 



DB l'authenticité m L'OEOANOxN. — CHAP. IX. 87 

Dal des Savants , de 1717*9 que Strabon se soit 
laissé prendre à une fable inventée par les péripa- 
téticiens, jaloux, dit-on, d'expliquer ainsi le long 
abandon où Topinion^ publique avait laissé leur 
maître , pour adopter les systèmes de rAcadémie 
et du Portique. 

U convient d'abord de reprendre ici textuelle- 
ment les récits de Strabon , de Plutarque , et le 
récit contradictoire d'Athénée , pour voir si l'on 
n'en a pas tiré des conséquences qu'ils ne donnent 
point d'eux-mêmes. 
Voici d'abord le récit de Strabon * : 
cCest encore de Scepsis qu'étaient les deux 
philosophes socratiques Eraste et Coriscus, et 
le fils de ce dernier, Nélée, qui fut à la fois dis- 
ciple d'Aristote et de Théophraste. Nélée hérita 
de la bibliothèque ( Pi6Xio9rfx7iv ) de Théophraste 
où se trouvait aussi celle d'Aristote. Aristote l'a- 
vait léguée à Théophraste, comme il lui confia 
ia direction de son école : et Aristote, à notre 
connaissance, est le premier qui ait rassemblé 
des livres (piêXia); c'est lui qui apprit aux rois 
d'Egypte à composer une bibliothèque. Théo- 
phraste transmit sa bibliothèque à Nélée qui la 
fit porter à Scepsis , et la laissa à ses successeurs, 
gens sans instruction , qui gardèrent les livres 
renfermés sous clé , et n'y donnèrent aucun soin. 



1. Jonnuil de* Sa^aos , 1717 , tom. 61 , p, 55-59. 
a. StrtboD» hr, i3, p. 60$. 



88 PR£M1£R£ PARTIE. 

a Plus tard, quand on sut avec quel empressement 
ff les rois descendants d'Âttale et maîtres de Scep- 
a sis y faisaient rechercher des livres (^i^ia) pour 
a former leur bibliothèque de Pergame , les héri- 
a tiers de Nélée enfouirent les leurs dans un sou- 
« terrain. L'humidité et les vers les y avaient 
a gâtés j lorsque plus tard la famille de Nélée ven- 
« dit , à un prix fort élevé, tous les livres d'Aris- 
a tote et de Théophraste à Apelhcon de Téos. 
« Mais Apellicon, plus bibliomane que philosophe, 
« fit faire des copies nouvelles pour réparer tous 
a les dommages que ces livres avaient soufferts : 
« les restaurations qu'il tenta ne furent pas heu- 
« reuses (tov ypacpviv àvaTrXnpôv oùx eu), et ses édi- 
« tions furent remplies de fautes. Aussi les anciens 
« péripatéticiens, successeurs de Théophraste, 
« n'ayant absolument que quelques-uns de ces ou* 
a vrages (rà piê>.ia), et principalement les Exoté- 
(K riques, ne purent travailler sérieusement, et se 
« bornèrent à des déclamations philosophiques, 
a Les péripatéticiens postérieurs à la publication 
a de ces ouvrages furent à même de mieux étudier 
a la philosophie et les idées d'Aristote; mais la 
a multitude de fautes dont les livres étaient rem» 
ce plis les força souvent de s'en tenir à des con- 
«jectures. Rome contribua beaucoup encore à 
a multiplier ces fautes. Aussitôt après la mort 
ce d'Apellicon, Sylla, vainqiieurd'Athènes,s'empara 
(c de sa bibliothèque , et la fit transporter à Rome 
<f où le grammairien Tyrannion , admirateur 



DE l'authenticité DE L'ORGANON. — CHAP. IX. 89 

c d'Aiistote et aroi du bibliothécaire , put en faire 
t usage, ainsi que quelques libraires, qui em- 
< ployèrent de mauvais copistes et ne collation- 
c oèrent pas les textes , défaut ordinaire de tant 
« d'autres livres qu'on fait transcrire , soit à Rome, 
«soit à Alexandrie, pour les livrer au corn- 
« merce. » , 

Une première et importante remarque qu'on 
doit faire sur ce passage de Strabon , c'est qu'il 
confond sous un même mot, pi^ia, les livres et 
les ouvrages d'Aristote, les volumes qu'il avait 
réunis pour sa bibliothèque , et ceux qu'il avait 
composés lui-même. Cette confusion est évidente. 
D'abord pié^îa exprime cette collection qu'Aris- 
tote avait faite le premier ^ous forme de biblio- 
thèque , et qui servit de modèle à celle d'Alexan- 
drie: on ne saurait ici se tromper. En second 
lieu , ^iù^ioL signifie évidemment les ouvrages 
d'Aristote, puisque ce sont ces livres, ces ^lêXia, qui 
font connaître sa véritable doctrine aux péripaté- 
tidens^ jusque-là réduits à consulter seulement les 
ouvrages aristotéliques les moins importants, et 
à faire des hypothèses vaines et déclamatoires sur 
le reste. 

Ainsi, Strabon ne dit pas du tout, comme on 
l'a cru et répété si souvent, que tous les ouvrages 
dAristote eussent été enfouis à Scepsis : il dit , au 
contraire , formellement qu'on en connaissait gé- 
néralement quelques-uns , de peu d'importance , il 
est vrai , mais qui suffisaient du moins à alimenter 



90 . nuBMiÈas partie. 

les études de Fécale péripatéticienne. Rien non 
plus dans le récit de Strabon n'autorise à croire 
qu'il s'agisse ici des autographes d'Aristote et de 
Théophraste, comme l'avance M. Michelet ^. C'est 
une conjecture qu'il est permis à la critique d'en 
tirer: mais Strabon ne dit à cet égard rien de 
formel. On pourrait même penser qu'implicite* 
ment il dit tout le contraire : « Apellicon , dit-il , 
« fit faire des copies noiwelles, âvnypafa xaiva. » U 
n'avait donc pas les autographes ; car alors Stra- 
bon se serait borné à dire àvTiypacpa , et n'aurait 
pas cru devoir ajouter que ces ôvTiypafa, ces co* 
pies étaient nout^ellesy c'est-à-dire faites sur 
d'autres copies. 

Le récit de Plutarqt^p est emprunté évidemment 
de celui de Strabon ; mais il offre quelques parti- 
cularités de plus. 

a Sylla, dit Plutarque* , parti d'Éphèse^- aborda 
« trois jours après au Pirée , et d'après des rensei- 
a gnements qu'on lui donna ((/.uTiOelç peut avoir 
« aussi ce sens), il fit enlever pour son propre 
« usage la bibliothèque d'Apellicon de Téos; elle 
c renfermait la plupart des Uvres ( ^i^ia) d'Ans- 
« tote et de Théophraste, qui généralement n'é- 
« talent pas encore bien connus. Cette biblio» 
« thèque fut transportée à Rome, où, dit-on ^ !• 
« grammairien Tyrannion mit en ordre presque 

I. Ifiefadet, Eaunotn critique de la Métaphyiiqne , p. 9. 
a. Platarqne , Sylla , ch . a6. 



zi 



DB L^AUTHCNTICITB DE L'ORGAJSON. *— CHAP. IX. 91 

f tous ces livres ( evcxeuaaacôat Ta woXXà), et eo 
«laissa prendre des copies à Androuicus de 
c Ahodes qui les publia (eiç (Udov Ôetvai), et com- 
c posa les tables dont on se sert aujourd'hui (toùç 
( vùv fepo|iivou^ tcivoxo^). Les anciens péripatéticiens 
( ont été certainement fort éclairés et fort éru- 
« dits ; mais ils semblent n avoir étudié les ou- 
• vrages ( ypajiijJLaTwv ) d'Aristote et de Théophraste 
«qa*en petit nombre et avec peu d'exactitude , 
c parce que l'héritage de Nélée de Scepsis , à qui 
i Théophraste avait légué ces livres (Tà^iSXia)^ 
t était tombé dans les mains de gens peu instruits 
i incapables de l'apprécier, d 

La circonstance la plus remarquable de ce récit 
est celle qui concerne Andronicus de Rhodes et son 
travail. Le reste est emprunté à Strabon dont les 
expressions mêmes sont quelquefois reproduites. 
Hutarque confond Ypa(iL[jLaTa, les ouvrages, les 
écrits , et ^lêXia , les livres ; et il ne parle pas plus 
que Strabon des autographes. 

Suidas, aux sixième et septième siècle, donne un 
extrait du résumé de Plutarque, mais sans autres 
détails; seulement, il dit d'une manière un peu 
plus formelle que c'est depuis la translation 
de la bibliothèque d'Apellicon à Rome , que les 
ouvrages d'Aristote et de Théophraste ont été 
généralement connus. Suidas , comme ses devant* 
ciers , se tait sur les autographes. 

Ces deux passages de Plutarque et de Suidas 
n'ajoutent rien à l'autorité de Strabon i puisque 



92 PREMIÈRE PARTIE. 

c'est là qu'ils ont puisé tous deux ; mais ils 
prouvent du moins que le récit du géographe 
passait pour exact, et qu'il était adopté par tous 
les hommes éclairés. 

Cependant Athénée, à la fin du second siècle, 
paraît l'avoir ignoré'. En parlant des grandes col* 
lections de livres faites depuis Polycrate de Samos 
et Pisistrate d'Athènes, il parle de cdle qu'avait 
composée Aristote, et dont hérita Nélée; puis il 
ajoute que Ptolémée Philadelphe acheta tous ces 
livres à Nélée, et les transporta dans la biblio- 
thèque d'Alexandrie avec tant d'autres qu'il 
avait fait recueillir à Athènes et à Rhodes ^. Ce 
passage d'Athénée, selon l'opinion des philologues, 
porte des traces certaines d'inexactitude , puisque 
Aristote seul y est nommé, et que le contexte 
exige grammaticalement deux noms au lieu d'un 
seul, le second étant très probablement celui 
de Théophraste. Ainsi ,* suivant Athénée ou son 
abréviateur comme l'ont pensé quelques critil{ues, 
les livres, ^i^ia, d' Aristote auraient été portés 
à Alexandrie dès le temps de Ptolémée Philadelphe; 
mais il se contredit lui-même dans un autre en* 
droit, et e;n parlant d'Apellicon deTéos, célèbre 
par sa passion pour les livres et les raretés, il 
ajoute (c qu'Apellicon recueillit avec ardeur les 
«ouvrages de l'école péripatéticienne, la biblio* 



I. Athénée, Deipnoaoph. , Uy. x , cb. a. 
3. Suiir, Ariitotelia, Uy. ai p. 3i. 



DB L*ADTHBNT1CITK DE L^ORGANON. — CHAP. IX. 95 

«tbèqued'Aristote et tant d'autres^» Cette seconde 
version est tout-à-fait d'accord avec le récit de 
Strabon , de Plutarque , de Suidas , et tout porte à 
croire que c'est véritablement celle-là qu'il convient 
d'attribuer à Athénée. L'altération du texte dans 
la première version est démontrée , et l'on peut 
cruire que l'abréviateur aura , dans cet endroit , 
attribué à Nélée de Scepsis ce que son auteur 
rapportait seulement aux collections de Pisistrate , 
de Polycrate , d'Euripide , etc. 

Ainsi le témoignage même d'Athénée, qu'on a si 
sauvent opposé à celui de Strabon , loin de le com- 
battre , le confirme, et Ton peut dès lors le re« 
garder comme parfaitement exact. Athénée ne 
parle non plus que de la bibliothèque; il ne dit 
rien des autographes, et il en avait cependant 
l'occasion, puisqu'il raconte que la manie d'Apel« 
liconle poussa jusqu'à se procurer par un larcin 
les décrets autographes conservés dans le Métroon 
i Athènes. Certes , si le bibliomane de Téos eût 
possédé des autographes aussi précieux que ceux 
du Stagirite, Athénée n'aurait point négligé de 
loi en £iire honneur. On a donc tort de penser que 
Nélée et ses successeurs les possédassent plus 
qu'Apellicon. Rien, dans les textes rapportés ci- 
dessus , n'autorise cette conjecture , et tout semble 
établir le contraire. 
Ce qui parait encore devoir la réfuter, c'est que 



I. AthcDce Deîpnoftoph. y liv. 5 , ch. 53. 



% 



94 FREMIÈRE PARTIE. 

Cicérony contemporain etami de Tyranuion^ ignore 
complètement les circonstances dont parle Strabon. 
Or, ce silence de Cicéron est de tout point incon- 
cîcvable, si Ton suppose que les autographes d'Aris- 
tote étaient a Rome , entre les mains des biblio* 
thécaires de Sylla. Ce silence est bizarre, mais cer- 
tainement beaucoup moins incompréhensible, si 
Ton admet, d'après le récit de Strabon, que les do- 
cumenssur lesquels travaillait Tyrannion n'étaient 
que des copies. Cicéron avait étudié à Athènes où se 
trouvaient incontestablement les ouvrages d'Aris- 
tote, comme ils se trotrvaient à Alexandrie; il les 
Connaissait, sinon tous, du moins laplupart.il 
étaft donc naturel qu'il attachât moins de prix à 
une édition plus exacte , il est vrai , mais qui, pour 
lui, était peu nouvelle. Si l'on suppose, au oon« 
traire, que la plus grande partie des ouvrages 
d'Aristote, inconnus jusque là, furent alors pu* 
bliés pour la première fois, et que Cicéron pou- 
Tait, comme Andronicus et les libraires de Rome, 
consulter les autographes mêmes du Stagirite, 
alors son silence est tout-à-fait inexplicable : mais 
ce ne sont là que des hypothèses dont rien n'auto- 
rise l'exagération. 

Ce qui résulte du texte de Strabon, c'est qu'avant 
les publications d'ApeUicon et celles de Tyrannion 
et d' Andronicus, les ouvrages d'Aristote étaient 
imparfaitement connus, et que, dès lors, ils le 
furent mieux et en plus grand nombre. Ceci n'a 
rien qui nç s'accorde avec les témoignages des 



DB L'AUTHElfTIGiré DB L'OAGANON. — CHAP. IX. 95 

commentateurs, qui tous attestent que les ouvrages 
d'Aristote étaient dans la bibliothèque d'Alexan- 
drie ', et avec le témoignage de Cicéron ', affirmant 
que de son temps, ces ouvrages sont peu familiers 
même aux philosophes de profession. 

Dans cette hypothèse, qui a pour elle les textes de 
Fontiquitéet^a simplicité même, on peut^ il est vrai, 
96 demander encore ce que sont devenus les auto^ 
graphes d'Aristote : d'abord cette question n'en sub- 
ite pas moins, si Ton suppose qu'Andronicus les 
possédait ; car alors qu'en a-t-il fait, et quel en a été le 
destin après lui ? mais ce son t là des difficultés qu'on 
te donne gratuitement. Rien n'indique que Théo* 
phraste, et l'on peut ajouter Aristote, au moment 
de sa mort, les possédât. Aujourd'hui même, où 
les moyens matériels de l'écriture sont si perfec- 
tionnés, quel est l'auteur , surtout quand il a été 
ftcond, qui pourrait transmettre à ses héritiers 
ane collection complète des manuscrits de tous 
set ouvrages? Certes, les autographes d'Aristote * 
Mient été un monument de la plus haute im- 
portance : les philologues ont eu grande raison de 
s'cQ enquérir; mais il est à craindre que leur ima- 
gination, bien plus que leur exactitude, ait été 
^ jeu. Les autographes d'Aristote n'ont sans 
doute jamais existé, dans l'état où on le suppose; 
peut-être Aristote, comme semble l'indiquer la 



1* Voir phu hant, p. 37. 

>• Gîccroiiy Toir le débat des Topiques. 



96 PREMIERE PARTIE. 

composition même de plusieurs de ses ouvrages , 
n'en a-t-il écrit personnellement que le plus petit 
nombre, et s'est-il contenté de réviser les rédac- 
tions de ses disciples? Quoi qu'il en puisse être, un 
fait certain , c'est que l'antiquité ne nous parle 
point de ces autographes, et tout ce que les mo- 
dernes en\peuvent dire aujourd'hui n'est en défi- 
nitive qu'un tissu de conjectures, sans doute in- 
génieuses, mais dont aucune, du moins jusqu'à 
présent, ne repose sur une base solide. 

De cette discussion qu'il fallait ici nécessairement 
aborder, il résulte, en ce qui concerne l'.Organon, 
qu'il était, selon toute apparence, un des ouvrages 
les plus connus d'Aristote, que les savants 
d'Alexandrie le possédaient, et que le souterrain 
de Scepsis ne le déroba , ni à leurs études , ni à 
leurs critiques. Il faut en outre rappeler ici de 
nouveau qu'Andronicus ' doutait de l'authenticité 
de la troisième partie des Catégories, et de 
*l'Herméneia, et qu'on en doit conclure qu'il ne 
possédait pas les autographes, puisqu'ils auraient 
infailliblement résolu tous ses doutes. • 

On peut donc dire, en résumé, que, d'Aristote 
jusqu'à nous , il est possible de suivre à travers 
les siècles la transmission non interrompue de 
l'Organon. 

I. Voir plas hant, p. 56. 



DE l'AmiE.'<TIClIK DE I. On(;.\NON. — CHAP. X. 7 

CHAPITRE DIXIÈME. 

Du titre des diverses parties de FOrganon. 

La discussion antérieure a prouvé que jusqu'au 
temps d'Andronicus, l'école péripatéticienne n'en- 
treprit pas de travaux sérieux et complets sur les 
ouvrages du maître.' Ce fut Andronicus qui ou- 
vrit la carrière en classant ces ouvrages, en les 
. distribuant par matières^ en discutant Tauthen- 
ticité de quelques-uns, en en commentant lui- 
même quelques autres. Adraste d'Aphrodise con- 
tinua ces investigations et fit im ouvrage spécial 
sur l'ordre de ceux d'Aristote. Peu à peu l'ensemble 
de ces travaux , transmis d âge en âge, et succes- 
sivement accrus , forma un système complet d exé- 
gèse dont Ammonius, Da\id et Simplicius nous 
oflreiit le modèle. Les recherches préliminaires 
qu'exige l'examen de tout ouvrage aristotélique 
sont fixées ; le nombre en est prescrit ; en un 
mot, c^est une sorte de code. Parmi ces recher- 
ches indispensables, l'une des plus importantes 
concerne le titre même de l'ouvrage commenté; 
et Ton a pu voir par quelques-uns des faits précé- 
demment indiqués, que cette recherche n'avait 
rien d'inutile. 

Les titres que portent les diverses parties de 
rOrganon appartiennent-ils auStigirîte lui-même ; 

I- 7 



98 PREMIÈRE PARTIE. 

et dans le cas contraire, à qui faut- il les rappor- 
ter, et quelle est précisément la signification qu'il 
convient d'y attacher? Il a été prouvé plus haut * 
que le mot même d'opyavov n'a pas été créé par 
Aristote , que son école n'en a pas fait le même 
usage que nous, et que l'emploi n'en est devenu 
général que vers le quinzième siècle. Les titres 
partiels sont-ils tout aussi peu authentiques que le 
titre général qui les résume? ' 

Ammonius, David , Simplicius, ont établi une 
discussion en règle sur le titre des Catégories 
dans les prolégomènes de leurs commentaires. On 
'^citera surtout David , parce qu'il est moins 
connu , et que d'ailleurs ces trois versions diverses 
ne présentent presque aucune différence. Void 
celle de David ^ : « On donne au livre que je com- 
te mente cinq titres différents; les. uns, comme 
« Aristote lui-même, l'intitulent : les Catégories; les 
a autres : des Catégories. Ce titre a été adopté par 
« quelques disciples d'Aristote; d'autres encore 
a l'intitulent : des dix Genres de l'Être, comme Ta 
(c fait Plotin dans sa Réfutation des Catégories; 
tf d'autres l'appelaient : les Protopiques , comode 
a Adraste d'Aphrodise, le péripatéticien : d'autres 
(c enfin, comme Archytas de Tarente : des Univer- 
a saux (irept tûv xaOoXou X^ycov ). Le titre d' Aristote 
ce l'a emporté sur tous les autres. » Simplicius^ 

I. Voir plat haut la ditcoation da chapitre second, 
a. David, Comment, sur les Catég. , manuscrit 19391 ch, iz«-— Voir 
aussi Simplïcius f 4. F, éd. i55i. 



DI L AUTHEI9TIC1TÉ DE L ORGANON. — - CHAP. X. 99 

d'accord pour le fond, donne cependant quel- 
ques variantes. Ainsi : * xpo tûv totcixûv , au lieu de 
Toirotv : Tçtfl tûv yevûv tou ovto; et irepl âexa yevûv , au 
lieu de repl Âsxa yevûv toD ovtoç ^ Kairiyopiai âé/ca, etc. 
lies trois commentateurs repoussent tous ces titres 
et s'en tiennent à celui de Catégories, KaTTiyopiat; 
déplus ils l'attribuent à Aristote qui le cite, ajou- 
tent-ils positivement ^ , dans ses autres ouvrages. 
On a dit plus haut comment il faut comprendre 
œlte assertion : elle doit aujourd'hui nous pa- 
raître inexacte 9 dans Tëtat où nous sont parvenus 
les ouvrages d' Aristote. Du reste il importe peu 
qa'Aristote, en employant le mot de KaT^iyopiai, 
n'ait point voulu indiquer par là le titre même 
de son traité. Il y a certainement attaché le même 
sens que nous y attachons, qu'y attachaient les 
commentateurs : et c'est à lui qu'on peut rappor- 
ter avec David, Ammonius et Simplicius, le mot 
de Kanfiyopiai. 

On peut même dire qu' Aristote a forgé ce mot, 
(wo(tflCToi7oietv, disent les commentateurs), car il lui 
donne une toute autre signification que celle qu'il 
mût ordinairement dans la langue. Karriyopta, 
Mot que le Stagirite ne l'employât à l'usage de sa 
philosophie, ne voulait dire qu'accusation : et on 
klRMive fréquemment employé dans ce sens par 
Ariitote lui-même, notamment dans la Rhéto- 



I. iôiplîcfiis , f* 4 ) recto et verso. A et Z. 
% T«ir plot bant, p. Si. 



•1 



400 PREMiÈUE PAnriE. 

rique ^ De là vient que les interprèles, à com- 
mencer par Porphyre ^, ont dû s'attacher à expli- 
quer ce mot, et la déviation que le sens habituel 
avait éprouvée. « Aristote, dit Porphyre , appelle 
« Catégories les énonciations des mots appliqués 
« à désigner les choses : ainsi tout mot simple si- 
«t gnificatif , quand on l'énonce et qu'on l'applique 
a à la chose qu'il désigne , est appelé Catégorie : 
« par exemple, quand nous disons de telle chose 
<c que c'est une pierre , le mot pierre est un caté- 
« gorème. » 

On peut dire, d'une manière générale, et pour 
donner une idée claire du mot Catégorie, qu'il ré- 
pond à peu près à notre mot: attribution. KatTiyopta 
dans la logique d'Aristote est fort souvent pris en 
ce sens : Kar/iyopetcôat veut dire être attribué : to 
5taT7iyopo'j(jL£vov , l'attribut. Si l'on demande com- 
ment le mot de KaTTiyopia , qui signifiait d'abord 
accusation, a pu changer ainsi d'acception, on 
pourra s'en rendre compte, en partie du moins, 
en se rappelant l'acception à peu près aussi sin- 
gulière que le mot accuser reçoit en français, 
outre son acception directe et ordinaire : accuser 
son jeu ^ : accuser son point : accuser les muscles 
sous la peau. 

Le titre de repl ép|xr,vsta; a peut-être embarrassé 

I. Rhétorique, liv. i , p. i358, b, xx et pasAÎm. 
'À. Porphyre, Questions sar les Catégories. Paris, l543, in'>4. , 
f* I , verso. 

3« Voir ]c Dictionnaire de VAcadcniie française aa mot i Agcvsvh, 



DB l'aUTHEMICITK DE LORCAMON. — CHAP. X. -lOi 

les commentateurs <ît les philologues , plus encore 
que celui de Catégories. Les Latins n'ont pas hé- 
sité à le rendre, par une traduction très fidèle, 
mais fort obscure : de Interpretatione. Quand on 
Ta cité quelquefois en français, on la rendu d'une 
manière tout aussi peu claire: de l'Interprétation. 
Boëce s'arrête à ce mot di interprétât io % et il en 
donne une explication forcée et très peu satisfai- 
sante : a Interpretatio , dit*il , est vox per se ali^ 
^quid significans, » Il est évident qu'il a en vue le 
mot grec, moins encore que l'objet même du 
traité, et qu'il altère le sens du mot latin. C'est 
sans doute par un sentiment confus de cette faute 
que, dans le moyen-âge et dès le temps d'Isidore 
et d'Alcuin ^ , on abandonna le titre de Boëce : de 
Interpretatione j et qu'on lui substitua les deux 
mots grecs ( ^epi épjJiYiveta; ) réunis en un seul, péri- 
hemienias, qu'on déclina comme un mot ordi- 
naire : perihermeniarum , perihermeniis. Le mot 
était barbare; mais, comme il n'avait par lui-même 
aucim sens , il servait fort bien à rendre l'idée 
qu'on voulait lui faire exprimer. C'est ainsi qu'on 
a souvent gardé le titre grec sans du tout le 
traduire. On pourrait dire, au reste, que cette 
inscription du livre, si obscure, si mystérieuse, 
était comme un symbole des pensées difficiles 
qu*il renfermait. 

i« Bocce opéra , p. ^So. Edit. prima in lib. de Interpretatione. 
1. Alcoin. opéra y tom. a, p. 3 5o,-*« Isidore, ch. 27, Originuni» 
lib. a. 



402 PREMIÈRE PARTIE. 

Il ne paraît point que ce titre de irapl ép[t»vetaç 
ait jamais varié comme celui de Kanfiyopiai ; Galien, 
Alexandre d'Aphrodîse, et probablement Adraste 
et Andronicus, avant eux, ne connaissent que 
celui-là. On le retrouve dans tous les catalogues 
de Diogène%d'Ammonius,etc.Un seul passage de 
Simplicius polirrait faire supposer quelques chan- 
gements dans ce titre ^ : « Le traité sur les proposi- 
<t tions qu'on intitule vulgairement , Ilepl épfXTvetoç. » 
Mais cette variante de Simplicius parait avoir été 
peu connue et n'a jamais été adoptée , quoiqu'elle 
s'appliquât fort bien au sujet de cet ouvrage. 

Parmi les tentatives qui furent faites pour ex- 
pliquer le titre de Trepl Èppveiaç , quelques-unes 
méritent d'être citées. Isidore de Séville ^ dans son 
chapitre : de Perihermeniis AristoicHs , dit : « O/n- 
« nis elocutio conceptœ rei interpres est : indèperi- 
« hermeniam nominat quant interpretationem 
n nos appellamus. » La pensée d'Aristote est cer- 
tainement bien comprise» Saint Thomas 4 n'est pas 
aussi exact quand il dit : « de interpretatione ctc 
« si diceretur de enunciatwâ oratione. » C'est 
l'âwoçavTtKo; Xoyoç d'Aristote et des commenta* 
teurs; c'est le sujet du livre; ce n'est pas tout-à- 
fait le root même du titre. Duns Scot ^ explique 

I . Voir plai huât , p. Sa et sniv. 

a. Simplicius , Comment, ad Categ. , (^ 4* r. 

3. Isidori opéra. Originum, lib. a, cap. 37. 

4. Saint*Thomas, édit. d*Anver», aa début d«8 Gomm. anr rHennéneû • 

5. Dans Scot , tom. i , p. 186, éd. de 1609. 



DE l'AUTHEimaTÉ DE t'cmGANON* — ' CHAP. X. 4 OS 

interpreùatio par enunciatio : il suit saint Thomas. 
Mélaochthon ' substitue: de Pronunciato à : de In^ 
terpretatione. Patrizzi * qui rejette ce traité dia- 
prés le témoignage d^Andronicus , semble croire 
qu'il appartient à Théophraste, et qu'il se confond 
avec l'ouvrage de ce philosophe, cité par Alexandre 
(TAphrodise dans son commentaire sur la Méta- 
physique ^, et qui était intitulé: de Enunciaùione 
et de Af/îrmatione. Boëce , avant Patrizzi , avait 
fait une remarque analogue. Enfin , le vieux tra- 
ducteur français Canaye ^ disait : « Le sujet du 
t Krre de l'Interprétation , c'est renonciation , 
« c'est-à-dire toute parole expliquant quelque con 
r ception de l'entendement humain. » 

Celui de tous les philologues qui parait avoir 
suivi, dans cette question, la meilleure méthode, 
estThyus ^, qui a cherché à retrouver dans Aris- 
tote lui-même l'acception qu'il donnait au mot 
iffwiveta. C'est en effet la seule manière d'arriver à 
un résultat certain : mais Tliyus ne semble pas 
avoir tiré de cette recherche tout ce qu'elle pou- 
vait donner. Il ne cite qu'un passage des Premiers 
Analytiques où Aristote emploie le mot d'ép[XT)veia 
pour signifier manifestationes rerum ^. Deux au- 



!• Mélanchthon , liv. second de sa Dialectique , an débat. 

3. Fatris». Tom. i , Uv. a , p. ai. — Voir plus Mat, p. 65. 

3. Patiizû. Tom. z , Ur. a , p. ai. 

4« Canaye, préiace de la traduction de l^Organon. 

5. Xhjoa, £» ai , verso. 

6. Les indications de Tbyas n'ont pas soifî poar retrouver ce passage* 



^104 PKEUIÈRE PARIIE. 

très passages d'Aristote peuvent fournir une ex- 
plication satisfaisante de ce titre si souvent et si 
inutilement commenté. Le premier se trouve dans 
la Rhétorique ' à Alexandre, où Aristote, parlant 
de rélocution , recommande de choisir les tenues 
les plus harmonieux, et ajoute qu'il va donner 
des règles pour discerner la plus belle expression. 
« TTiV TuxXki^Tfi^ épjjLTivetav.» Un peu plus loin il répète 
plusieurs fois eiç ^uo épfJLYiveuetv , s'exprimer dans les 
deux sens. Le second passage ^, qui est beaucoup 
plus concluant que celui là, est dans le petit traité 
sur la Respiration , TztfX âvaTrvoY;;. ce La nature , dit 
(( le philosophe, se sert souvent d'un même or- 
(( gane pour deux fonctions différentes , de même 
a que dans certains animaux elle se sert de la 
« langue pour le goût et pour le langage , xal xpoç 
ce T/jv épjjirivetav. » Le sens d'Ippiriveia est ici parfaite- 
ment clair : c'est le langage dans son acception 
la plus générale. Dans la logique, c'est le lan- 
gage se formulant en propositions de diverse 
nature ^. 

On peut donc sans crainte d'erreur substituer 
au titre : de l'Interprétation , qui n'a aucun sens en 
notre langue, celui-ci qui est beaucoup plus clair: 
du Langage; et ce sera souvent sous cette dernière 



I. Aristot. Rhet. ad Alex. , cap. a4} p> x435 « a , 3 , 4 et a5. 

a. Arist. de Respirât. , cap. 11, p. 47S , a, 19. 

3. On peat rapprocher de ceci on passag^e des Topiqaet , Ihr. 6 y ch. i , 
p. 139, b, la , où éppiiRviia est pris deux fois dans le sens d'expreaaion 
à propos de la défimtxon. 



DE L*AUTHEI«iTlClT£ DI L OflGAKO?î. — CHAP. X. ^05 

désignation que, dans la suite de ce Mémoire , 
sera cité le traité irepl ÈpjjiYîveia^. 

Cest par une méthode toute pareille à celle qui 
vient de donner l'explication du mot ép[Jt.Y)vEia qu'on 
cherchera celle du mot âva>.uTixa. 

U a été prouvé plus haut ' que , selon le témoi- 
gnage de Galien , le titre des Analytiques n'appar- 
tient point à Aristote. Il avait nommé les Pre- 
miers: irepl (juWoywjjLoO, et les seconds: Tcepl ociro&ei^cwç. 
Ces titres, long-temps même après Galien , ne sont 
pastdlement tombésen désuétude qu'on neles re- 
tronve dans Thémistius ^, au milieu du quatrième 
siècle, bien qu'Alexandre d'Aphrodise n'emploie 
jamais, dès la fin du second, que les titres nou- 
veaux proscrits par Galien. Au reste, ce mot 
d'«vaXuTi3cà a donné lieu, comme celui de Catégo- 
ries et d'Herméneia , à une foule d'explications 
dont la plus singulière, sans doute, est celle de 
Jean de Salisbury ^, qui le fait dériver de âv« et de 

On a déjà rappelé 4 les dfeux passages où Aris- 
tote emploie lui-même le mot d'Analyse, âvocXuaiç. 
Us sont l'un et l'autre dans les Première Analy- 
tiques: « comme on l'a dit dans l'analyse du Syllo- 
gisme. i> Ainsi, dans la pensée même du Stagirite, 

9 

z. Voir plus haut, p. 42 et 68. 

9. Thémistius, Psrap. in post. analyt. i534. fo 2, yerso, à la (in, 
^ 3 , recto , T 4 » verso, au débat. 

3. Jean de Salisbory , liv. 3 , ch. 4 » Mctalogicos, Paris, i6xo, 
4" Tolr plus haat, p, 8c. 



-106 PEEHIJ^RB PART». 

l'Analyse c'est la résolution du Syllogisme dans ses 
diverses figures , c'est la décomposition régulière 
et scientifique de ce tout qu'on appelle Syllo- 
gisme, et qui renferme en soi des parties, ou pour 
mieux dire, des espèces diverses, que cette dé- 
composition découvre et expose une à une. Il 
convient certainement de s'en tenir à cette expli- 
cation qui paraît aussi juste que simple , et qui a 
de plus le mérite d'appartenir au maître. Les coip- 
mentateurs auraient peut-être dû se contenter de 
celle-là , et ne point en aller chercher d'autres qui 
sont beaucoup moins naturelles et beaucoup moins 
aristotéliques. 

Le second passage où se rencontre le terme 
d'ôvaXudiç est moins positif que le précédent , et ce 
terme semble y avoir le sens étendu que nous 
prêtons aujourd'hui au mot Analytiques. Mais 
cette signification n'est point très évidente, et 
Ton peut s'étonner que les Derniers Analytiques 
portent un titre qui est loin de convenir à ce qu'ils 
renferment. Il aurait mieux valu leur laisser celui 
de : T:&f\ âiro^ct^ecoç, dont parlent Galien etXh^mis* 
tins, et qui paraît en effet avoir été cdui que leur 
donnait l'auteur lui-même. C'est donc, on peut 
dire, par un abus de mot que les Derniers Analy- 
tiques ont reçu ce nom; mais c'était sans doute 
aussi pour indiquer d'une manière formelle la 
liaison du sujet qu'ils traitent au sujet de l'ou- 
vrage précédent. Ainsi le titre de Derniers Ana- 
lytiques parait en soi peu justifiable. En outi:», il 



d2 L'AUTflSNTICITé DE L'ORGANON.— CHAP. X. 407 

est douteux qu'aucune des citations des Analy- 
tiques * 9 faites dans Âristote même, se rapportent 
aux Derniers, et l'on pourrait croire qu'elles ne 
concernent que les Premiers. Ce qui peut expli- 
quer en partie Terreur commise , comme on Fa 
vu, au temps de Galien ^j c'est que les Premiers 
Analytiques renferment dans le second livre des 
généralités sur la théorie de la démonstration, 
sujet spécial des Derniers Analytiques. Ce point de 
ressemblance aiu*a certainement décidé les com- 
Q)entateiu*s. 

Alexandre d'Aphrodise, qui n'hésite point, 
comme Galien , à recevoir le titre d'ovaXuTwca , et 
qui ne pdNit point en connaître d'autre, explique 
fort clairement les mots de premiers et de der- 
niers (xporepa )cat U7£pa.) Selon lui ils se rapportent 
à la différence même des sujets traités dans les 
deux ouvrages. Le syllogisme précède la démons- 
tration; et voilà pourquoi le traité qui en expose 
les règles porte le nom de xporepa, tandis que celui 
qui s'adresse à la démonstration reçoit le nom 
dciiçepa. (Alexandre, Commentaires sur les Pre- 
miers Analytiques, f'* 5, 6.) Alexai^re explique 
fort bien encore comment le titre d'Analytiques 
convient aux premiers puisqu'ils renferment la 
résolution, l'ôvaXuGK des syllogismes dans leurs di- 

I. Voir plus hant, p. go. 

a. Voir plas haat, p. 4a. — Ontre les denx passages cités scr le 
évaX»«tç, on peut voir le verbe àvaXutt employé 4aBs le même 
I UT. I des Premiers Analyt. , cb. 3a , p. 47» *i 4* 



408 ril£Ml£HE PAUTIE. 

verses figures, et les moyens de ramener les syllo 
gismes imparfaits aux syllogismes parfaits , ce qu 
est encore les résoudre, àvaWetv : mais Âlexandn 
ne cherche point à montrer comment des Pre 
miers Analytiques, ce titre assez singulier es 
passé jusqu'aux Derniers, qui paraissent le justifie] 
beaucoup moins bien. En général les commenta* 
teurs ont été sur ce point obscurs et insuffisants 
le plus sage est peut-être d'admettre l'explicatioi 
donnée plus haut de cette difficulté, et qui î 
du moins la vraisemblance pour elle; les inter- 
prètes d'Aristote semblent avoir formellement 
contre eux le témoignage même de l'auteur. 

Quant à la différence qu'offre le tifre actue 
avec celui de Galien, Ocspa au lieu de ^auTepa, elli 
a peu d'importance et l'on ne s'y arrêtera pas 
Galien étant le seul qui donne Âe'jrepa, et tow 
les autres écrivains du même temps, Diogène 
Alexandre d'Aphrodise , donnant Oç-epa , on peui 
croire que Galien s'est ici trompé par une înad 
vertance qu'expliquent fort bien la parité du senj 
et des mots , et de plus la nouveauté même de a 
terme encoroiindécis. 

On ne s'arrêtera pas davantage à Fépithète di 
(jL2ya>.a que Diogène Laërce joint au titre de Sçepa 
et que mérite certainement la théorie de la dé 
monstration, telle qu'elle est développée dans le 
Derniers Analytiques. 

Une autorité beaucoup moins imposante qu 
toutes celles qui précèdent , mais qui ne doit poin 



t\E l'authenticité de i/ORGANON, — CIIAP, X. -109 

cependant être négligée , est celle de Magentinus 
au treizième siècle. Dans son commentaire sjur les 
Premiers Analytiques (f* 19, a4i recto, édit. de 
i536, Venise), il prétend qu Aristote les a divisés 
en trois parties distinctes , et les a intitulées : la 
première , les Trois Figures ( du Syllogisme ) ; la se- 
conde , de l'Invention des Propositions , et la troi- 
sième, de l'Analyse des Syllogismes (repl avaWcewç 
«uMwyj'KTp.wv). Ce témoignage de Magentinus, isolé 
comme il l'est , ne saurait être admis, tel du moins 
quille donne; et rien n'indique que les titres qu'il 
attribue au Stagirite lui-même aient quelque au- 
thenticité. Ces titres prouvent seulement que long- 
temps avant Magentinus , les commentateurs 
avaient senti le besoin, pour expliquer les Analy- 
tiques, de les partager, selon les sujets, en plu- 
sieurs sections ; déjà dans Philopon , le premier 
livre est divisé en deux, à l'endroit même qu'in- 
8ique Magentinus pour sa seconde partie ; mais 
Philopon n'a pas admis la troisième , bien qu'il en 
fasse mention ainsi que des deux premières (f* 94, 
verso, édit i536, Venise). On peut croire en 
outre que les commentateurs, en adoptant ces 
divisions , ont voulu sans doute constater un fait 
certain , c'est que cette dernière portion du pre- 
^^T livre tient peu à la précédente. On reviendra, 
du reste, plus loin sur cette question, quand on 
pj'ésentera l'Analyse de l'Organon. 

La seule remarque qu'il convient de faire ici 
sur le titre d^ Topiques, c'est qu'ils sont indiffé- 



440 PREMIÈRE PARTIE. 

remment nommés dans Diogène, dans Alexandre, 
et daps les commentateurs du cinquième siècle, 
TOTTtxà et ol TOTCot; ce dernier titre est cependant le 
plus fréquent. Le titre même de Tomxà est au con- 
traire presque le seul que cite Aristole. Il donne 
cependant aussi quelquefois ot toitoi '. 

M. Brandis ^ a pensé qu'Aristote a nommé d'a- 
bord ses Topiques: Dialectique ; et il serait facile, 
en effet, de citer plusieurs passages où dans Aris- 
tote même le mot de dialectique s^applique aux 
sujets traités dans les Topiques : mais l'on pour- 
rait citer également plusieurs autres passages où 
le mot de ^laXexTixYj ^ comprend la théorie tout en- 
tière du Syllogisme, et a par conséquent beaucoup 
plus d'étendue que M. Brandis ne parait lui en 
accorder. 

Quant au mot même de TOTuixà ou de tottoi, il 
présente en soi peu de difficultés. Comme le dit 
Cicéron ^, et comme Tavait expliqué long-temps 
auparavant Théophraste ^, on avait nommé : lieux , 
les idées générales dont on tire les arguments, et 
qui en sont comme le réceptacle : sedes argument' 



I. Voir plos haut, p. 83. 

a. Brandis, DiMertation sur TOrganon, p. a 54. Mémoires de rtcft- 
demie de Berlin, i833. Allem. 

3. Poor ne citer qne les passages les pins décisifs , en voici trois tiréa 
de la Rhétoriqae , Ut. i, ch. i, p. x355y a,8,etb, 169 du 2| 
p. i356, a, 36. 

4. Cicéron , Topica , cap. a. 

5* Alasandra d*Aphrodise, Commeiit. for les Topiq.y aa débat. 



DE l' AUTHENTICITÉ DE L'oRGANON. — CHAP. X. Ui 

torum. Mélanchthon ' adopte cette explication et 
la développe: a Loci sunt^ dit-il, velut signa quœ^ 
(ndam quitus rerum quœ dici tractarique de-' 
c bint capita indicantur. » Vives ^ ajoute encore 
à la pensée de Mélanchthon y et cherche à Fexpli- 
qaer par une comparaison toute matérielle : <c Non 
« mntpixides quitus continenturpharmaca , sed 
tfixidum indices. » 

Le titre des ekiyyj^^ Goçtçtxol offre plus de diffi* 
culte. Dès le temps d'Alexandre d'Aphrodise , ou 
du moins de l'auteur auquel appartient réellement 
lecommentaire^ publié sous son nom, on discu- 
tait sur la signification positive de ce titre, et. on 
l'expliquait de deux façons. Aristote a-t-il voulu 
montrer comment les sophistes"^ établissent leurs 
réfutations , ou bien a-t-il montré lui-même à les 
réfuter? Alexandre se prononce pour ce dernier 
«vis; et l'on ne peut guère en adopter un autre 
après avoir lu l'ouvrage d' Aristote. Mais le titre 
seul ne suffît pas pour lever cette ambiguité , que 
f <Mi conserve en le traduisant par : les Réfutations 
des sophistes. Pour rendre ce titre plus clair, il 
^udrait adopter une longue périphrase, qui se- 
rait certainement plus gênante. 

On a vu du reste ci-dessus ^ que la seule cita- 

I. Mâanchtlioii. Voir livre 4 ^^ aa Diilectiqae. 
a. Tirés, 0p«ra, p. 377. 

3. Voir sar Faotear de ce commentaire Patricinsy tom. 1 9 p. 33. 

4. Alex. d*Aphr. , Gomm« sar les Eéfiit. des soph. y eh* x , 
^« Voir plus faaat , p. 7^ dans la note. 



i42 PREMIÈRE PARTIE. 

tion probable des Réfutations des sophistes qui 
soit faite dans les ouvrages d'Aristote j ne les dé- 
signe pas sous le nom de cof (71x01 eXey^oi, mais 
seulement sous l'indication beaucoup plus géné- 
rale de coçiçtxal evojrXvfcei;. Si Aristote se sert quel- 
quefois ^ de l'expression entière coçtçtxol eXeyj^oi, 
c'est comme il se sert de celle de catégories , sans 
jamais vouloir par là désigner l'ouvrage où il a 
traité ce sujet. 

A s'en tenir à la définition qu' Aristote donne du 
mot IXeyyoç au début de son ouvrage ^, et qu'il ré- 
pète fort souvent, l'eXeyjro; est, à proprement par- 
ler, le syllogisme où la conclusion tirée d'un syllo- 
gisme antérieur est contredite. Si l'on rapproche 
cette définition ordinaire de quelques autres 
qu'Aristote a données dans sa Métaphysique ^ et 
dans la Rhétorique ^ , on y pourra remarquer quel- 
ques différences ; la principale c'est que i'eXey^oç y 
parait toujours entaché d'un caractère de fausseté 
qu'il n'a point dans la première définition : <70fi- 
çixoç îXeyxoç paraîtrait quelquefois répondre à notre 
mot unique de sophisme. Du reste on essaiera 
plus loin de revenir sur le sens de ce mot qui o£Ere 
de réelles difficultés. 



!• Mêtapbys. , liv. 6, ch. 6, p. io3a > a, 6. 
a. Réfat. des sophist. , ch. i , p. i65 , a , s. 

3. Métaphys. , liv. 3 , ch. 4 > p. ioo6 , i5 , liv. 8 , ch. 8], p. 1049 9 
b, 35. 

4. Khétor.yliv. 3,ch. la, iS^G^b, aS.-^EheU ad Alex. » ch. 14, 
p. X43i» a, 6. -^ 



RI L'AurmimciTÉ de l*organon. — chap. xi. -145 

Pour résumer la discussion entière de ce cha- 
pitre, on dira qu'il n*est prouvé pour aucun des 
titres des six parties de TOrganon qu'il appartienne 
authentiquement à Aristote. U est probable, au 
contraire , que plusieurs ne sont pas émanés- de 
lai: mais il est certain que, dès le temps de Galien 
et d'Alexandre d'Aphrodise, tous les titres actuels 
étaient connus, acceptés, et presque les seuls qu'on 
employât ordinairement. Les Latins n'offrent ici 
ancQue différence avec le témoignage des Grecs : et 
le pins souvent ils se contentent de la transcription 
tonte simple du nom étranger, sans même cher- 
cher à le traduire dans leur langue. 



CHAPITRE ONZIEME. 

De la oomposition de TOrganon. 

On peut voir, par ce qui précède, combien est 
importante la question dé savoir ce qu'est la com- 
position de rOrganon, d'après la conception 
même d' Aristote. L'Organon a été mis en ordre 
P^ d'autres mains; le titre des diverses parties a 
été changé ; les catalogues diffèrent sur le nom , 
sw l'étendue, sur le nombre de ces parties, etc. 
On sait bien à quelle époque à peu près ces chan- 
gements ont été faits; mais on ignore jusqu'où ils 
^Hié poussés. Quel a été le travail d'Andronicus? 
i. 8 



^^6 PREMIÈRE PARTIE. 

éditions complètes de la Métaphysique. On a d^ 
fait voir plus haut avec quelle défiance il fallait 
employer le catalogue de Diogène ^ , et Ton peut 
ajouter ici qu'il ne nomme pas la Métaphysique, 
bien qu% de son temps, elle eût été déjà commentée, 
comme ouvrage complet, par Alexandre d'Aphro- 
dise, et un siècle et demi auparavant, par Nicolas 
de Damas ^. 

Pour rOrganon , tel qu'il se présente dans Dio- 
gène et ses imitateurs , les difficultés ne sont pas 
moins grandes. Le catalogue de Diogène, qui est 
la source de celui de l'Anonyme et de celui des 
Arabes^, présente quarante -deux titres qu'on 
peut rapporter à la logique. On a déjà vu com- 
ment quelques-uns d'entre eux se rapprochaient 
ou s'éloignaient des nôtres. Une observation déjà 
présentée et qu'il ne faut point ici négliger, c'est 
que, dans cette nomenclature, Diogène oublie des 
noms qu'il a précédemment indiqués dans le cours 
de sa discussion , et qui auraient certainement d^ 
trouver place dans sa longue liste ^ qui semble 
viser à être complète. Ainsi on n'y retrouve plus 
ni les Topiques,^ ni les Réfutations des sophistes, 
nommés pourtant quelques pages plus haut. 

Une autre observation importante, c'est que 
Diogène n'a pas , selon toute apparence , énuméré 

I. Voir plos haut , p. 27 , 33. 
9. Michelety p. 19. 

3. Voir plus haat, chap. 3 , et plas loin , Top., 11 v. 6. 

4. Voir plos hant, p. 37. 



DB l'aCTHEUTICITÉ DE L'OBGAKOH. — CHAP. XI. iAl 

c^omplètement les ouvrages du Stagirite; et la 
preuve, c'est qu'on trouve dans la Logique deux 
indications dont il ne paraît avoir tenu aucun 
compte. Aristote , dans le premier livre des Pre- 
miers Analytiques ^ , renvoie , pour la théorie plus 
exacte des propositions , à son traité sur la dialec- 
tique , cv T^ içpay[AaTei« t^ Tcepl tyjv ^laXexTtXYiv. Ail- 
leurs, dans les Réfutations des sophistes ^, il an- 
nouce qu'il va procéder à l'examen d'une question 
comme il l'a fait èv tok ^taXexTixot;, dans sa Dialec- 
tique. Voilà donc bien évidemment un traité deux 
fois nommé dans Aristote , et sans doute par Aris- 
tote lui-même, dont Diogène ne parait avoir eu 
aucuBe connaissance. A cette première omission, 
on pourrait en joindre quelques autres non moins 
graves, et demander à Diogène ce qu'est devenu 
le traité vtfl tûv eévTixei[jL6va>v , mentionné par Sim- 
plicius^, et celui de renonciation Trepl t^ç i'mtfW" 
9<fi»ç, et de Taffirmation Trepl xaTafaaeoiç , cités par 
Alexandre ^. 

Ainsi, le catalogue de Diogène n^est pas com- 
plet, il présente des lacunes certaines et fort 



1. Vteaâen Ànàtyt, , Ut. i , cfa. 3o « p. 46 , a , 3o. 
!• BiéfiiUtioi» des tophûtes, ch. i4, p. 174, a, i5. 

3. Siaplicioi ad Categor. in oppositis. Voir Patrîui , liv. s da tom. i, 
p. 16. On peut croire aussi que ce titre indiqiie , non pas un traita sé- 
paré, nais le chapitre xo des Catégories. 

4. Akx. ^d^Aphrod. ,. Comm. sor la McUphys, , liv. 4* ^oir Pa- 



4^8 PREMIERE PARTIE. 

graves, comme il présente des répétitions. Que 
faire cependant de tous ces titres qui y sont accu* 
mules ? Les rejeter tous n'est pas possible; les ad- 
mettre ne l'est guère davantage. 

On a vu ' que dès le temps d'Alexandre d'Aphro- 
dise et de Galien , l'Organon se composait comme 
aujourd'hui de six parties principales. Il n'est pas 
possible d'admettre que Diogène en possédât da* 
vantâge : reste donc à regarder tous ces titres 
donnés dans son catalogue, non point comme 
ceux d'ouvrages complets , mais seulement comme 
titres de parties des grandes compositions. Il 
s'agit alors de les classer tous , de manière à ce 
qu'ils rentrent dans les* divisions aujourd'h«i re* 
çues. C'est ce qu'a tenté Samuel Petit ' pour les 
Analytiques et pour les Topiques , sans être arrivé, 
du reste, à aucune solution satisfaisante. Dans 
l'impossibilité d'expliquer complètement ce cata- 
logue de Diogène, il y suppose des altérations 
diverses, et il y indique des corrections : par là 
Samuel Petit arrive à rendre compte, plus oumcHns 
clairement, de neuf des quarante-deux titres portéi 
au catalogue. La réduction,. comme Fon voit, est 
tout-à-iait incomplète ; et encore , pour l'obteiûry 
Samuel Petit est^il contraint d'admettre, contre 
l'autorité de tous les manuscrits , deux livres seu- 



I. Voir pluft haut , p. 33 et soIt. 

X> Samacl Petit. Observât., lib. a , c«p. a, p. 171 et 17S. 



f 



DE l'authenticité DE L'ORGANON. — CHAP. XI. ^H 

lement des Analytiques Premiers, tandis qu'ils 
sont toujours au nombre de sept au moins ', et 
souvent portes à huit, neuf et dix. 

Est-il possible d'aller plus loin que Samuel 
Petit? Oui , sans doute : mais arrivera4-on à un 
résultat définitif, c'est-à-dire à l'explication com- 
plète des quarante-deux titres du Catalogue? 
Ceci semble tout-à-fait impraticable : et le plus 
grand obstacle, c'est la concision même des indi- 
cations qui ne permettent pas de découvrir, sous 
un titre aussi laconique, l'objet réel du traité qu'il 
rappelle. Un second obstacle non moins grave, 
c'est la confusion de toud ces titres. Rangés par 
ordre d'analogie, ils seraient beaucoup plus expli- 
cables; essayer d'y introduire cet ordre, c'est 
ajouter de nouvelles hypothèses à toutes celles 
<{De nécessitent déjà les titres en eux-mêmes. 

On ne tentera point ici une réduction nouvelle : 
on ne pourrait point porter à plus de treize les 
neuf titres que Samuel Petit s'est efforcé de ra- 
mena aux titres actuels ; il en resterait toujours 
vingt-neuf tout-à-fait injustifiables. 

Parmi tous ces titres , il en est un en dehors des 
titres actuels, qui se retrouve dans Aristote; c'est 
celui de MeOo^ucà, qui semble se rapporter à sa 
Logique, et qu'on trouve cité dans la Rhétorique ', 
à la suite des Analytiques et des Topiques. Quant 



I. Toir plus haut y p. 28. 

9. Rh^or. , liy. i , ch« a , p. i356 , b, 19. 



420 PAEMIÈaE PARTIS. 

à tous les autres titres j ils ne se trouvent point 
une seule fois cités dans Aristote, et cet oubUdoit 
certainement paraître fort bizarre, si Ton songe à 
toutes les autres citations qui s'y rencontrent. 

Reste donc à examiner ce que nous pourrons 
apprendre de la composition de l'Organon par 
rOrganon lui-même. Les indications de ce genre 
y sont peu nombreuses , mais elles sont cependant 
suffisantes pour établir la liaison et la nature des 
diverses parties. 

On a déjà dit que les Catégories ' et le Traité 
du Langage n'étaient cités formellement dans 
aucun ouvrage d'Aristote; mais on a vu aussi 
qu'ils étaient supposés par toutes les parties de 
rOrganon. 

Les Premiers Analytiques précèdent certaine- 
ment les Derniers dans la pensée d'Aristote. On 
pourrait citer plusieurs passages à l'appui de cette 
assertion; mais il suffira d'en rapporter deux qui 
ne peuvent laisser le moindre doute. D'abord 
le début même des Premiers Analytiques ; le se- 
cond passage est au chapitre IV des Premiers 
Analytiques. Aristote y dit positivement qu'il 
traitera d'abord du syllogisme , puis ensuite de la 
démonstration. Rapproché du sujet des Premiers 
et des Derniers Analytiques, et de ce qu'on a dit 
plus haut, d'après Galien, sur le titre des deux 

I. Voir pliu haat, p. 76 et 77. 

a. PreHÛtni ÀDalyt. , Uv. i > ch. 4 > P* aS , b , a8. 



DB L'aUTBIHTICITÉ de L'ORGAIfON. -» CHAP. XI« 421 

Ânalytiqaes , ce passage ne peut prêter à aucune 
équivoque. 

Ainsi la théorie du syllogisme, précédait dans la 
pensée d'Aristote , la théorie de la démonstration. 

Le début tout entier des Topiques ' et la 
théorie générale de ce traité supposent connue 
celle des syllogismes^ qui n'y est rappelée que fort 
légèrement , et , comme le dit Aristote lui-même * 
en esquisse, taç vriçf^ TrepiXaêetv. A cette première 
indication, on peut ajouter les citations diverses 
des Topiques qu'offrent les Analytiques , et bien 
que ces citations soient réciproques, comme on l'a 
vu, elles sont cependant plus fréquentes dans les 
Analytiques que dans les Topiques. On a, dès 
l'antiquité , prétendu reconnaître entre les To- 
piques et les Analytiques quelques différences de 
style et même de pensée , qui sont réelles , il est 
^1 mais dont on a peut-être tiré des consé- 
^pences peu exactes. De ce que l'induction est 
iDoins complètement décrite dans les Topiques 
V^ dans les Analytiques, de ce que la conversion 
des propositions y est différemment présentée , de 
ce que la théorie des Catégories n'y e$t pas aussi 
wmelle que dans le traité de ce nom , de ce que 
Itt idées de quantité , de général et de particulier, 
^ y sont pas rendues dans des termes parfaitement 
•pweils, il ne s'ensuit pas rigoureusement que 



I. Topiques , Ut. x , ch. i , t , p. loo. 
*• T<>piq. , liv. 1 , cb. y , p. loi , a, l8. 



4 



422 PBEMIÈRE PARTIE. 

les Topiques aient été composés , comme l'assure 
M. Brandis % à une époque où la pensée d'Aristote 
n'était définitivement arrêtée, ni sur les Ana- 
lytiques 9 ni sur les Catégories. Les différences 
signalées par le philologue allemand sont vraies; 
mais elles sont assez légères pour qu'on puisse tes 
attribuer toutes à ces changements inévitables 
d'expression , dont ne peut se défendre un auteur^ 
quelque pénétré qu'il soit d'ailleurs d'un sujet 
Ultérieurement traité. 

M. Brandis a soutenu aussi , comme plusieurs 
autres critiques , que les Topiques se composent 
de trois parties distinctes, et il ajoute que la 
dernière , qui consiste dans le huitième livre , a été 
composée, ainsi que les Réfutations des sophistes, 
long-temps après l'Analytique ' , tandis que les 
deux premières, qui, du reste, se tiennent fort 
étroitement , l'auraient été long*temps avant. 
Cette assertion ingénieuse, mais dont rien ne dé- 
montre l'exactitude, parait s'accorder peu avec le 
début des Topiques, où Aristote, cherchant quelle 
peut être l'utilité de cette science , reconnaît posi- 
tivement, parmi les services qu'elle peut rendre , 
les services tout pratiques de la discussion , irp^tà^ 
evTtuÇiiç ^. C'est là précisément l'objet du huitième 

livre , et il est difficile de douter que déjà , en com» 

.i 

X. Brandis, DisserUtion sur FOrganon, p. 356. 
1, Brandis , Dissertation snr FOrganon , p. a54. 
3. Topiqaes, liv. i , cU. i , p. lox > a, 97 et 3o. 



DI L'AUTHEZfTIGITé DB L^ORGANON. — CHAP. XI. iK 

posant le premier livre , Aristote n'eût dans la 
pensée le sujet du huitième. La rédaction aurait 
pu, il est vrai , en être ajournée ; mais on ne 
connaît aucun fait à l'appui de cette dernière 
hypothèse. 

Une remarque qui paraît avoir, en général, 
échappé aux érudits , c'est que tous les livres des 
Topiques sont enchaînés Tun à l'autre par des 
rapports grammaticaux 9 par la conjonction ^è. 
Cette preuve de connexion serait fort légère si elle 
était réduite à elle seule; mais elle acquiert du 
poids, si on la rapproche de la connexion des idées 
' qui est fort étroite, et qu'il était impossible 
d'indiquer plus clairement que par des liens mêmes 
de grammaire. 

On a déjà remarqué ' que c'était de la même 
AUnière que les Réfutations des sophistes tenaient 
MX Topiques; mais ici il n'y a même point matière 
i discussion : la liaison de ces deux traités est de 
toute évidence, et il serait inutile de s'y arrêter 
plus long-temps. 

Oo voit donc, d'après ce qui précède, que les 
Analytiques, les Topiques et les Réfutations des so- 
phîstes/or meraient une série d'ouvrages conçus par 
Aristote et composés dans cet ordre. Ceci est attesté 
de la manière la plus positivepar deux passages des 
flleyj^oi çoçiç-txoi. Dans le premier qui se trouve au 



!• BidiW , édh. d'Arift. , tom. 3 , p. 5o5. — SodimI Pcdt , OhêmwtLt, , 
p. 1^3. 



424 PREMIÈRB PÀRTI£. 

chapitre second ' , Fauteur récapitule les genres 
divers de discussion qui sont au nombre de quatre, 
selon qu'ils ont pour but d'instruire j de discuter, 
d'essayer les forces de l'interlocuteur, ou de 
disputer : &i^a(7xa>.ixol , ^loXexTtxol, ^Eipaçucol, ipt- 
çtxol y et il ajoute a qu'il a déjà parlé dans les Âna- 
« ly tiques du genre démonstratif, qu'il a traité 
« ailleurs du dialectique et de l'exercitif, et qu'il 
« ne lui reste plus à parler que du dernier genre, 
« celui de la dispute. » Le mot ailleurs signifie évi- 
demment les Topiques dont l'objet est précisément 
celui qui est indiqué ici. Il est impossible de 
résumer plus nettement le sujet et l'ordre des 
traités qui précèdent les Réfutations des sophistes. 

Le second passage est moins formel que celui* 
là ; mais il le confirme de point en point. C'est le 
passage si connu qui termine les Réfutations des 
sophistes', et où Aristote résume sa logique, 
avant de montrer quelles difficultés il a rencontrées 
dans une carrière que personne ne lui avait 
ouverte. 

On peut se demander à quelle époque de sa vie 
Aristote a composé l'Organon et ses diverses 
parties; mais cette question est fort difficile à 
résoudre avec quelque exactitude. Rien de formd 



X. Réfotadoiu des sophistes , ch. a , p. i65 , b « 8. irtf t («iv oSv tm 
dbiro^ttxTÎxflbvtiv tocç ÀvocXunxbîç ttpirrai , «rtpî ^k rm ^loXixnxàv xal ir»- 

%, Eéfautioiu des sophistes , ch. 33 1 p. x 83 » « , 3> ^ el b , x3. . 



DS L*AUTHBNTiaTÉ DE L^ORGANON. — CBAP. XI. 425 

n'indique dans l'ouvrage lui-même le moment 
précis où le Stagirite y travaillait. Il nous apprend 
bien, à la fin de sa Logique % qu'elle lui a coûté de 
longs et pénibles travaux : Tptê^ ^riToGvTe; ttoXùv xP^^'ov 
2irovtti[uv, et l'ouvrage seul suffirait à l'attester; 
mais, quand ont commencé ces travaux? quand 
ont-ils fini? Rien ne nous l'apprend. Les éditeurs 
d'àij^tote les plus laborieux ^ , n'ont pu recueillir 
sur ce sujet que de bien vagues renseignements ; 
et pour rOrganon en particulier j quoi qu'on 
puisse, sans crainte d'erreur, le regarder comme 
Ton des derniers ouvrages d'Aristote , le champ 
des conjectures est encore fort vaste. 

Deux indications seulement pourraient fournir 
(pelques données sur Tépoque de la composition 
des Topiques et des Réfutations des sophistes. 
Bans l'un et dans l'autre de ces deux passages , 
il s'agit des Indiens, a Nous devrions souhaiter , 
«dit Aristote^, pour le bien seul de la chose, 
«que nos amis fussent doués de justice , 
«quand bien même nous n'y serions pas per- 
« sonnellement intéresses, quand bien même ils 
« seraient dans les Indes. » Et ailleurs ^ : « Un 
«Indien, dit-il, peut être noir de tout le corps , et 
« avoir cependant les dents blanches ; il sera donc 

I» Réfutations des sophûtes , ch. 33 , p. 184 , b , 9. 

s. Voir Bohle , tom. !«■' de Tédit. d'Aristote , Vie d'Arist. 

3. Topiques 9 Uv. 3, p. 116, a, 38. Voir plus loin , Top., Ut. 3. 

4. Bifatations des. sophistes , ch. 5 , p. 167 , a , 8, ct^ non i63 , 
rindiijae M. Heydemann, p. 33. 



4M PREinÊRE PARTIE. 

ce à la fois blanc et non blanc. » Ces deux passages, 
mais le premier surtout, semblent indiquer que 
les Topiques et les Réfutations des sophistes ont 
été composés pendant qu'Alexandre pénétrait dans 
Finde (vers 3a6), et que les nouvelles de sa pro- 
digieuse expédition venaient de temps à autre 
arracher aux Athéniens ces applaudissements que 
lë conquérant mettait à si haut prix. On potyprait 
même ajouter que cette semi-erreur, où tombe 
Aristote, dans le second passage, en croyant les 
Indiens noirs comme les Éthiopiens dont il parle 
quelques lignes plus bas , implique la possibilité 
d'un récit peu exact, et sans doute populaire, sur 
la couleur des peuples conquis par le fils de 
Philippe. 

De ce que dans deux passages des Topiques ' , 
Aristote nomme Xénocrate , sans l'attaquer, 
M. Brandis ^ a conclu que la composition de ce 
traité remontait à une époque où le Stagirite n'é- 
tait point encore brouillé avec le successeur de 
Speusippe , c'est-à-dire à l'époque de leur voyage 
coiqmiin à Atarnée, vers 347. Ceci serait en con- 
tradiction avec les conséquences tirées plus haut 
du premier des deux passages où il est question 
de rinde; et la conjecture de M. Brandis paraît 
ici moins plausible que Tautre. 

I. Topiques , Ut. 2 , ch. 6, p. lia ^ a, 37, Ut. 6, ch. 3, p. Hx f 
a , 6 , et Ht. 7 , ch. i , p. 148 , a , 7 et 27. 
a. Brandis, Dissertation sur TOrganon , p. a 52 



», et liT. 7, en. T 9 p. I4<>« a , 7 et 27. 
Brandis , Dissertation sur TOrganon , p. a 55. 



DK l'authenticité DB L'ORGANON. — CHAP. XI. 427 

Une conséquence évidente de ce qu'on a dit 
précédemment sur les liens grammaticaux qui 
unissent les huit livres des Topiques , c'est qu'A- 
lîstote n'a point divisé lui-même son ouvrage de 
cette manière. On en peut dire autant du second 
livre des Premiers Analytiques , et méme,des deux 
Kvres des Derniers. Il est probable que cette divi- 
âoQ par livres remonte , pour l'Organon comme 
pour toutes les grandes compositions aristoté- 
bques, à Ândronicus de Rhodes , et peut-être à ses 
prédécesseurs alexandrins. 

Bien du reste n'indique dans l'Organon de 
doubles emplois, comme on en trouve dans la 
Moraleetla Métaphysique, et dans quelques autres 
ouvrages de lAoindre importance. La théorie se 
développe sans interruption , comme sans redites , 
si ce n'est celles qui sont absolument nécessaires. 
Ceci, du reste 9 sera plus évidemment prouvé par 
Tanalyse de l'Organon. 

On a déjà dit antérieurement ' que la composi«> 
^Q des Catégories semblait s'éloigner de la ma- 
nière habituelle d'Aristote ^ , et qu'elles étaient 
SUIS doute un ouvrage inachevé. Les philologues 



!• Voir plot haut , p. 76. 

2, Un paisage même des Catégories semble confirmer ceci. Après 
ivoir euayé de sabstitaer une définition nonveUe à Tancienne défini- 
^ àf% relatifs , Aristote ajoute : « On ne pourrait du reste se pronon. 
*" ^ iioa y sToir regardé k pins d'one reprise , froXXoucK itrsoxtfifuvov , 
* Btkkcr , Gatég. , ch. 7, p. 8 , b , a3. 



428 PREMIÈRE PARTIE. 

s'accordent en général à les regarder comme l'une 
des dernières compositions du Stagirite^ et tout 
semble confirmer cette conjecture. 

Cette discussion n'a point, comme l'on voit, 
expliqué quelle est l'origine de ces titres si nom- 
breux que fournit le catalogue de Diogène. On a 
proposé plusieurs hypothèses pour en rendre 
compte; et l'une des plus habituelles, c'est de sup- 
poser qu'il a suivi , dans son travail j le catalogue 
de k bibliothèque qui servait à ses recherches, 
ou peut-être le catalogue de la bibliothèque 
d'Alexandrie. Cette dernière conjecture, que rien 
n'appuie, est la moins soutenable de toutes, et 
il est tout-à-fait improbable que les critiques 
d'Alexandrie eussent pu se satisfaire de la confusion 
déplorable qui règne dans la nomenclature du 
biographe. 

Il semble aussi très peu vraisemblable que le 
compilateur eût tous les ouvrages dont il fait 
mention : il ne les citait que de seconde ou troi* 
sième main. Plusieurs de ces titres se rapportent 
incontestablement à un seul et même ouvrage ; ce 
sont les copistes qui les changeaient à leur gré ; 
nous avons vu que les philosophes eux-mêmes ne 
se faisaient pas scrupule de ces modifications ; 
elles se seront étendues d'âge en âge , et auront 
enfin forme, pour des esprits peu attentifs et peu 
éclairés, cette masse incohérente qu'énumère Dio- 
gène. D'autre part, il est possible que les rédactions 
écrites par les disciples d'Aristote aient multi* 



DB l'authenticité DE l'oRGANON. — CHAP. XI. A29 

plié les copies fautives des ouvrages du maître. 
On sait en outre que, vers le temps où les rois 
d'Egypte , et ensuite ceux de Pergame , for- 
mèrent leurs bibliothèques , il s'établit un com- 
merce régulier de livres apocryphes ; le mal s'ac- 
crut encore plus tard par la diffusion même des 
lumières dans l'empire romain. Enfin, une cause 
générale, et qui est analogue à toutes celles-là, 
mais dont on n'a {)eut-étre pas toujours tenu 
assez de compte, c'est la nature des procédés que 
les anciens étaient forcés d'adopter pour fixer 
leurs pensées par écrit. Les leçons pouvaient va- 
rier au caprice de chaque copiste: de plus, à 
one époque où les livres étaient rares et chers , 
on conçoit sans peine que des ouvrages consi- 
dérables aient été divisés en plus ou moins 
de parties distinctes , selon la nature des sujets 
qu'elles traitaient; par là ces ouvrages étaient 
plus aisément répandus par les libraires et acquis 
par les lecteurs; mais par là aussi les titres 
devenaient beaucoup plus nombreux. 

Toutes ces causes réunies , et quelques autres 
encore qu'il serait facile de supposer, peuvent 
rendre en partie raison de tous les titres du 
catalogue de Diogène, compilateur peu scru- 
puleux, et qui a d'ailleurs ici contre lui la grave 
autorité de toute l'école péripatéticienne. Cette 
hypothèse ne s'appliquerait peut-être pas aussi 
bien à plusieurs autres compositions du Stagirite. 
Hais pour TOrganon, elle n'a contre elle aucun 

I. 9 



450 PREMIÈRE PARTIE. 

témoignage de quelque importance. On la pré- 
sente donc ici, mais toutefois avec la réserve 
qu'on doit s'imposer en pareilles matières. 



CHAPITRE DOUZIEME. 

De Tordre des diverses parties de l'Organon. 

Une conséquence évidente de la discussion qui 
précède, c'est que, selon la pensée même d'Aris- 
tote, les six parties de l'Organon peuvent être fort 
bien rangées dans Tordre où elles le sont au- 
jourd'hui. 

On a vu, de plus ', par l'examen des classifi- 
cations d'Ammonius et de David, que cet ordre 
était adopté régulièrement par l'école péripaté- 
ticienne, et qu'il remontait, selon toute appa- 
rence, jusqu'à Andronicus de Rhodes. Ce qui 
semble confirmer cette opinion, c'est qu'Alexandre 
d'Aphrodise% dans les énumérations assez fré- 
quentes qu'il fait des livres de l'Organon, les place 
toujours comme nous les plaçons nous-mêmes, 
d'après les commentateurs du cinquième siècle , 
les Catégories en tête , et les Réfutations des so- 
phistes en dernier lieu. Thémistius partage l'avis 

I. Voir plas hâat, p. 3i et saW. 

a. Alex. d*Aphrod. y Comment, sur les Premiers Analyt. p« 8 » 
col. A, éd. iSSg, et Commentaire sur les Rcfot. des loph. p. 3. 



DK L'aDTHENTICITB DE L'ORGÀnAt. — CHAP. XU. 4S4 

d'Alexandre, et ceci résulte de divers passages de sa 
Paraphrase sur les Derniers Analytiques, mais 
surtout d'un passage formel de son commentaire 
sur la Physique '. 

On peut donc affirmer que, dès les temps les plus 
reculés , l'ordre actuel était généralement admis. 

Cependant , au commencement du deuxième 
siècle, Adraste d'Aphrodise^ péripatéticien cé- 
lèbre, qui avait fait un traité spécial^ sur 
l'ordre des ouvrages d'Aristote ou de sa philo- 
sophie , voulait placer les Topiques aussitôt après 
les Catégories, justifiant ainsi le titre que quelques 
philosophes donnaient à ce dernier livre ^, tà irpo 
Tw r6i:iù>t. Alexandre d'Aphrodise condamnait 
cette opinion d' Adraste , qui en effet ne paraît 
point sou tenable, quoique souvent reproduite, et 
qui ne donne pas une bien haute idée de son 
jugement. 

Ce fiit peut-être en s'appuyant , du moins en 
partie, de cette assertion d' Adraste, que dès le 
douzième siècle plusieurs logiciens , Jean de Salis- 
hury 4 entre autres, placèrent les Topiques, non 
P^ après les Catégories, mais après le Traité du 
langage et avant les Analytiques, laissant, du 
^te^ les Réfutations des sophistes *à la dernière 

!• Tlemîstias , Gomni, tar la ^uoixin àx^6 1 ^ ff* x 5 > verso. 
>• SimpUcins in Categ. f* 4 , G. SimpUcias nomme le livre d*Àdraite 
'**^* «if l TÎiç ToéÇtcitç oi>YYpaifApiàTciiv ÀpioT. on rîiç fiXocroçioïc Apicrr. 
^* ^oir pins hant , p. 98, 
^ Jean de Salialmry, Metalogic. , pages x64y 166. 



^152 niEMIÈRE PARTIS. 

place. Mais au moyen-âge , pas plus que chez 
les Grecs, cet ordre ne fut généralement reçu. 
L'exemple des . Arabes vint en outre à cette 
époque confirmer celui de l'antiquité. Averroës a 
les livres logiques d'Aristote dans Tordre où nous 
les avons nous-mêmes, où les avaient les com*^ 
mentateurs du cinquième siècle : et Albert , Saint 
Thomas, etc., suivent Averroës. YaUa ' à la fin 
du quinzième siècle , Ramus au seizième , et Char- 
pentier ^, le célèbre ennemi de Ramus, Nizzoli^, et 
beaucoup d'autres philologues du même temps, 
imitèrent Jean de Salisbury, se fondant sur la di- 
vision nouvelle qu'on essayait alors d'établir dans 
la logique, en plaçant l'invention avant le juge- 
ment : mais cet essai ne réussit pas mieux que les 
précédents; et les adversaires du péripatétisme, 
aussi bien que ses plus chauds partisans, Pa- 
trizzi ^f Zabarella et Pacius, n'admirent pas d'autre 
ordre que le nôtre. Les professeurs de logique de 
l'académie de Venise, qui ont consacré de longs et 
estimables travaux aux Topiques ^, voulaient les 
placer entre les Premiers et les Derniers Analy- 
tiques ; mais ce changement ne parait pas plus 
admissible. 

t. Lanrentifu Valla de Dialecticâ , éd. t53o, lib. 9 , ctp. 4o.— 
lUmaSy Scholac Dialect. , lib. a , cap. 9 » p 631. 

a. Caq>entar. A^iat. ars disserendi , in prae&tione. 

3. Nisolini, lib. 4» ^P* x* 

4- Patridns, p. 109. — Zabarella» lib. «, cap. xx , ta et l3. — > 
Pados, éd. x584. 

5. NoTa explanatio Topiconxm in Acad. Veneta , x569. ^^ a, wso. 



DB L*AUTH£NTiaT£ DE L'oRGANON.— CUAP. XU. «135 

Ainsiy l'ordre actuel, qui, logiquement, est aussi 
le meilleur, a pour lui lautorité d'Aristote proba- 
blement, celle des commentateurs en général , et 
Tapprobation presque unanime de tous les philo- 
logues et érudits. Les historiens de la Philosophie, 
Bnicker, Tennemann , Ritter, n'en ont pas suivi 
d'autre, en exposant la philosophie du Stagirite, 
et à côté de tant de témoignages en faveur de 
cet ordre, il n'en est pas un seul de quelque 
poids qui doive le faire rejeter. 

Ce n'est pas, du reste, qu'on prétende pousser 
cette opinion dans toutes ses conséquences, et 
affirmer que l'ordre actuel est absolument irré- 
prochable dans tous ses détails. Il paraît probable, 
au contraire, que plusieurs parties de l'Organon, 
et entre autres la fin du premier livre des Premiers 
Analytiques, peut-être celle de l'ipixYlveia, sont bou- 
leversées : mais on veut dire seulement ici, qu'à 
prendre les grandes parties de l'Organon dans leur 
CQsemble, on ne peut les disposer dans un ordre 
meilleur que celui qui est généralement reçu '. 
On reviendra d'ailleurs plus loin sur quelques- 
^unesde ces questions. 

I* lliémistias dans sa paraphrase des Derniers Analytiques a , comme 
^ **it, tenté qoelqnes déplacements , en général pen justifiés ; niais 
^ déplacements sont du même liyre an même lirre , et n'aiteîgnMit 
1^^ l'one àêê parties de rOrganon disa son ensemhle. 



•154 PREMIÈRE PARTIE. 

CHAPITRE TREIZIÈME. 

Résumé de la première partie. 

Les points principaux qu'on a essayé d'établir 
dans le cours de cette première partie, et qui sont 
tous relatifs à l'authenticité de l'Organon , sont 
les suivants : 

1^ Le mot d'Organon , pour désigner la Logique 
d'Aristote, n'est régulièrement en usage que ters 
le quinzième siècle; mais les commentateurs du 
cinquième siècle emploient déjà des expressions 
à peu près équivalentes : xà ôpyavixà , Ta ôpyavtx((v , 
th Xoyixov opyavov , et c'est de ces expressions qu'eftt 
venu le mot actuel d'Organon. 

Q? Les catalogues de l'Organon sont au nombre 
de six, dérivant trois à trois de deux sources 
diverses. Diogène et ses imitateurs ne méritent 
aucime contiance. Ammonius, David et Simplicius, 
bien qu'ils n'aient pas fait un catalogue général 
des ouvrages d'Âristote, forment une autorité 
beaucoup plus grave , parce qu'ils sont les héritîtr^ 
et les représentants des travaux de l'école péripa- 
téticienne. 

3^ On peut suivre, dès la fin du second siècle i 
l'authenticité de l'Organon , dans des monuments 
qui sont parvenus jusqu'à nous. Les témoignages 
qui se rapportent aux diverses parties de l'Organon, 
sont encore plus anciens et non moins authentiques. 



DE l'authenticité DE l'oRGANON. — CHAP. XIU. 455 

4® Les Latms qui viennent , il est vrai, assez 
tard en datepAe présentent aucune discordance 
importante, si ce n'est deux divisions différentes 
du Traité du Langage et des Réfutations des 

sophistes. 

5° Les attaques dirigées à l'époque de la Re- 
naissance, contre l'authenticité de l'Organon, 
sont dénuées de portée réeUe. 

6° L'Organon offre en lui-même des preuves 
nombreuses et irrécusables de son authenticité; 
ilaété connu depuis Aristote, sans interruption, 
et le récit de Strabon , sur le souterrain de Scepsis , 
n'a pas été toujours bien compris, 

7** Les titres des diverses parties de l'Organon 
n'appartiennent probablement point à Aristote. 
On sait positivement, pour quelques uns, à quelle 
époque ils ont été composés. 

8® Dans la pensée d'Aristote , l'ordre actuel 
de FOrganon paraît le véritable, sauf peut-être 
quelques déplacements partiels ; cet ordre a été gé- 
néralement adopté, et il est parfaitement logique. 

La conclusion générale de tout ceci est que 
nous possédons aujourd'hui l'Organon, tel que 
'c possédait l'antiquité ,' tel que l'a composé 
Aristote. 

Parvenus à ce point, par une route peut-être 
^ peu longue, mais que nous n'avons pas cru 
devoir abréger, il nous semble que désormais 
^ons marchons sur un terrain plus solide. Certes, 
*^ doutes que nous avons cherché à combattre et 



'ISH PREMIÈRE PARTIE. 

à dissiper, n'étaient pas fort puissants; mais ils 
étaient pourtant de nature à génÉbotre marche. 
Il nous paraît qu'à cette heure ils sont tous levés, 
et qu'il ne peut plus en naître d'autres. Quels 
qu'ils soient d'ailleurs, il ne semble pas qu'ils 
doivent prévaloir contre cet assentiment unanime 
des siècles, qui reconnaissent Aristote pour l'auteur 
de l'Organon et le créateur de la logique. Le monde 
qui possède ce trésor, et qui en jouit, peut 
toujours , avec Albert-le-Grand ' , renvoyer ces 
recherches de propriété , cette enquête des titres 
d^auteur, aux écoles des Pythagoriciens, et dire, 
avec le père du Pérîpatétisme au moyen-âge : 
« Hoc dignum Pjrthagoricis qui in verba magistri 
a jurabant: ab aliis autem hoc quœsitum non est; 
« à çuocumque enim dicta erant , recipiebantur j 
a dummodb probatœVeritatis haberent rationema 
Cette sanction de la vérité est, sans contredit^ la 
plus importante; mais à côté de cette question 
suprême, il en est d'autres que la philologie et 
l'érudition doivent éclaircir, qu'elles se sont de 
tout temps posées, et qui importent, si non à 
l'utiUté générale de la science, du moins à l'équité 
des jugements de l'bistpire. 

I. Albert. Mag. Opéra. Tom. i , p. «38, edit. i65». 



DEUXIÈME PARTIE. 



ANALYSE 



DE L'ORGANON 



CHAPITRE PREMIER. 

* Division de la seconda partie. 

Une fois assuré de Tauthenticité de l'Organon, 
{KU'de si nombreux et si graVes témoignages ^ on 
peut se demander queUe est cette doctrine qui a 
taiYcrsé les siècles, en les dominant, que rien 
jusqu'à cette heure n'a ébranlée, qui du premier 
jet est arrivée aux limites mêmes de la science ^^ 
et la épuisée ; cette doctrine à laquelle le génie 
^ Kant, des Hegel a rendu les armes, et que la 
philosophie a désespéré de faire plus complète et 
plus profonde. 

La doctrine contenue dans FOrganon se lie 
essentiellement à une doctrine plus vaste ^ qu'Aris- 
^te n'a point exposée, il est vrai, dans des traités 
spéciaux, mais dont les divers éléments sont ré- 
P^dus dans tous ses ouvrage, d'où Ton peut 



•138 DEUXIÈME PARTIE. 

aisément les tirer. C'est la théorie générale de la 
connaissance , comme TOrganon est la théorie du 
raisonnement, en lui-même et dans ses appUcations 
pratiques. L'Organon n'est donc qu'une partie 
d'un ensemble plus étendu , et le considérer dans 
son isolement y ce serait risquer peut-être de ne 
pas le bien comprendre , et certainement de n'en 
point sentir toute la valeur. 

Il sera donc nécessaire de diviser en deux parts 
l'analyse destinée à faire connaître l'Organon : la pre- 
mière renfermera l'analyse de l'Organon lui-même, 
fidèle y le suivant pas à pas dans Tordre précis où 
nous le possédons, et que paraît sanctionner 
l'autorité même du Stagirite. La seconae partie 
de l'analyse présentera, en évitant toutes les di- 
^essions qui ne seraient pas indispensables, une 
théorie générale de la connaissance , d'après 
Aristote. On s'arrêtera surtout dans cette seconde 
partie aux objets qui se rattachent le plus directe- 
ment à la logique , et c'est uniquement dans cette 
vue qu'on fera quelques emprunts à la méta- 
physique et à l'ontologie. Les deux domaines de 
la logique et de la métaphysique sont si proches , 
les limites eh sont si peu définies, qu*oii ùà 
s'étonnera pas si de Tune on doil souvent pàsâih* 
à l'autre. De nos jours, Hegel, l'une des gloires 
de l'Allemagne philosophique, les a identifiées ; et 
dans la logique d' Aristote , le premier tl^aité qu'elle 
présente, celui qui sert en quelque sorte de base 
à to^t l'édifice , celui des Catégories, est au moiœ 



ANALYSE DE L'ORGA^OM. — CHAP. 1. 439 

aussi métaphysique que logique; souvent les 
commentateurs et les plus éclairés des péripaté- 
ticiens, ont hésité sur la place qu'il convenait de 
lui assigner , et les deux historiens de la philo* 
Sophie les plus récents et les plus distingués, 
Tennemann et M. Ritter, ont, l'un , transporté 
Texamen des Catégories à la métaphysique, et 
Fautre, réuni la logique et la métaphysique 
tfAristote. 

On ne sera donc point surpris que nous ayons 
agrandi le cercle déjà si vaste de nos recherches, 
nous imposant, du reste, d'apporter dans ces 
excursions le plus de réserve que nous pourrons. 

Enfin, pour compléter cette étude de la logique 
péripatéticienne et de la théorie de la connais- 
sance, selon Aristote, il restera encore à déter- 
nûner le plan, le caractère et le but de TOrganon. 

Ainsi, dans la première section de la seconde 
partie, on donnera une simple exposition des 
pemées d'Aristote, telles que l'Organon les fournit; 
dans la deuxième section, on fera voir comment 
elles se coordonnent avec sa théorie de la con- 
iwissance; et enfin, on montrera quelle est la 
Biéthode du Stagirite dans cette description 
ficôntifique de Tesprit humain, la première en 
^te, et Tune des plus importantes qui jamais 
Qb aient été tracées. 

On ne présentera point l'analyse de l'introduc- 
tion de Porphyre , quoiqu'on en reconnaisse toute 
la valeur ; mais deux raisons semblent décisives 



-140 DEUXIEME PARTIS. 

pour la faire exclure : d'abord , puisqu'il s'agit de 
Élire connaître l'œuvre d'Aristote, il paraît peu 
convenable d'y comprendre celle d'une intelli- 
gence étrangère , bien que la doctrine de cet ou- 
vrage, approuvée par les siècles, soit essentielle- 
ment péripatéticienne. £n second lieu, le traité de 
Porphyre est tiré en bonne partie des Topiques 
d'Aristote lui-même ^^ et il suffit de s'en tenir 
au Stagirite sans descendre à ses élèves. On es- 
saiera, plus loin, d'apprécier le mérite de Por- 
phyre *. 



PREMIÈRE SECTION. 



CHAPITRE DEUXIEME. 

Analyse des Catégories. 

Les commentateurs grecs et latins , et , à leur 
suite, tous ceux du moyen-âge et de la Renais- 
sance, ont en général divisé les Catégories eD 
trois parties distinctes , qui sont en e£Eel 

X. Voir plu loin dans cette partie^ Topîq. , fin do Uftû 4* 
9. Voir pins loin, dtni là 3* ptrtie , ch. 6. 



AMALTtE DES CATÉGORIES. —CHAP. U. '144 

nettement tranchœs dans l'ouvrage lui-même. 
bien qu'aucune indication formelle ne les éta- 
blisse. La première est appelé Prothéorie, la 
seconde y Théorie, et la dernière, Hypothéorie, 
c'est-à-dire: Préliminaires de la Théorie, Théorie, 
et Appendice *de la Théorie. Cette division est à 
conserver parce qu'elle est exacte, et Ton se gar- 
dera d'y rien changer ici. La Prothéorie corres- 
pond aux trois premiers chapitres des éditions 
ordinaires , et comprend des définitions de diverse 
espèce, la division des mots, selon qu'ils sont 
unis ou séparés , et enfin les règles les plus géné- 
rales de leurs rapports , comme sujets et attributs. 
LaThéorie proprement ditecomprend, du chapitre 
quatre au chapitre neuf inclusivement, l'énumé- 
ration et l'examen des Catégories, traitées, selon 
leur importance^ avec plus ou moins de développe- 
ments. L'Hypothéorie , ou appendice de la théorie, 
renferme le reste du traité , c'est-à-dire une expli- 
cation détaillée de plusieurs expressions employées 
dans les Catégories , et tout-à-fait rîécessaires à qui 
^eut les bien comprendre. C'est là cette troisième 
partie qu'Andronicus de Rhodes prétendait rejeter, 
Biais à tort, comme on l'a vu plus haut. 

Dés les premières lignes du traité des Catégories, 
^ manière vive, serrée, et l'on pourrait dire, 
impérieuse , d'Aristote, se peut aisément aperce- 
voir. Il aborde son sujet par des définitions qui 
^. s'y rattachent que de très loin , et dont il ne 



442 DEfJXièMC PARTIE. — SECTION I. 

prend pas la peine de montrer la liaison avec C( 
qui va suivre : 

Les choses sont dites homonymes (ô(x.(âvu(ta) 
quand leur appellation est la même , et que leiu 
définition essentielle est dififérente (ô >oyo; t^ç oùaiaç) 
Ainsi un homme réel et un homme *en peinture 
sont» homonymes; car Thomme réel et l'hommi 
peint reçoivent le même nom^la même appellation 
mais leur définition essentielle est toute différente 

Les choses sont synonymes (mjv(ovii(ia)y quanc 
elles reçoivent le même nom et la même définition: 
homme et bœuf sont synonymes en tant qu'am* 
maux; car ici le nom et la définition de l'homme 
et du bœuf 9 en tant qu'animal l'un et l'autre, sont 
essentiellement identiques. 

Les choses sont pardtaymes ou dérivées ( Tropéi- 
vti|xa)y quand leu;' nom est tiré d'un autre mol 
dont le leur ne diffère que par la terminaison: 
comme grammairien de grammaire. 

Cette introduction des Catégories a donne 
lieu, parmi les commentateurs grecs , à une dis- 
cussion qu'il serait, aujourd'hui même, difficile 
de vider bien complètement. S'agit-il ici des mots 
ou des choses mêmes qu'ils représentent? On peut 
voir dans Ammonius, dans David ^, dans Sim- 
plicius , que cette question n'est pas sans impor<« 
tance ^ et que les deux opinions contraires ont été 
soutenues par des noms illustres. Elle a été traii- 

X . On troaveni dans les annexes k ce Mémoire , le résnmé qu'a fipil 
David de tonte cette discussion. 



ANALYSE DES CATÉGORIES. — CHAP. II. '145 

chée en faveur des choses, dans la courte analyse 
qu'on vient de lire; mais il est bon de déclarer 
que le texte même d'Aristote où l'expression est 
tout-à-fait indéterminée (ôjiwvujia, <n>v(oYtjjjt.aXeyeTai), 
peat prêter à une double interprétation , et qu'ici 
l'on pourrait entendre également que ce sont 
les mots qui sont appelés homonymes, synonymes 
et paronymes. Il est certain que dans le reste du 
traité, il s'agit plus des mots que des choses; mais 
la double nature, logique et ontologique, des 
Catégories, est cause de l'incertitude , et l'on peut 
à la fois comprendre, mais sous des points de 
vue différents, qu'il s'agit des choses et qu'il 
s'agit des mots. 

Du reste, on verra plus tard , par l'analyse des 
autres parties de l'Organon , et la suite même de 
ceUedes Catégories , de quelle importance est cette 
doctrine préliminaire. Aristote en fait, dans ses 
divers ouvrages, un fréquent emploi, et l'on 
pourrait citer notamment Métaphys., liv. 3, ch. 2^ 
p. ioo3, a, 33; Mor. , Nicom. , liv. 5 , ch. a , p. iiag, 
^t aj; Physiq., liv. 7», chap. 4> P- ^48, b, 
16; etc., etc. * 

Comment cette doctrine se rattache-t-elle à la 
suite du traité? Sur cette question, les commen- 
tateurs sont en général muets, et certainement 
die n'est point aisée à résoudre. Un examen 
^Wentif m'a amené à cette conclusion , qu'Aris- 
tote a voulu spécifier ici la nature propre des 
ïïotions qui forment les Catégories, en traçant 



4ÂÂ DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

I** Les rapports des espèces entre elles, d*api 
lation pareille sous un même genre , mais d'esse 
distincte; 9t^ les rapports des espèces à leur gei 
recevant, sous cette relation, un nom identi* 
et une définition semblable. Les espèces sont ei 
elles homonymes, et elles sont synonymes relat 
ment à leur genre. Les paronymes sont une > 
tinction à la fois réelle et grammaticale. 

Cb. 2 , p. I , col. a, lig. i6. Les mots peuv 
être unis ou séparée : l'homme court, par exem| 
ou bien, homme, court, sans que ces deux n 
soient unis. Cette distinction mérite une attent 
spéciale ; elle sert à séparer nettement les Q 
gories du Traité du langage. Dans les premièi 
il ne s'agit que des notions exprimées par les no 
séparés (aveu oujjltu'Xoxïç) ; dans le second, 
contraire, c'est la combinaison des mots eu 
eux (tôv xaTa ^jjltu^oxtIv ^eyojiÉvcov), et leurs i 
ports, qui sont examinés. 

Or, les choses qui servent de point de dépi 
et d'appui aux mots, se présentent, dans le 
relatioiji^ entre elles, sous Quatre aspects différei 

i^ Les unes peuvent être attribuées à un si 
(xaO* Ù7rox£i(iivou >iyeTai), mais ne sont elles-méi 
dans aucun sujet. Ainsi, homme se dit de 
homme, de tel individu homme, et lui est 
tribué, mais ne se trouve cependant dans au( 
sujet; car quel est le sujet réel d'homme? 

0? D'autres peuvent être dans un sujet, 
n'être attribuées à aucun sujet. Âristote enti 



ANALYSE DES CATÉGORIES. — CHAP. II. ^145 

dPune chose qu'elle est dans un sujet, lorsque , 
sans y être comme simple partie, elle ne pourrait 
subsister sans ce sujet même (èv jTroxstjJLevû} 8ï ^éyco 
& Tivt JI.Y: taç [xepo; urapy ov âouvarov /^wpU thcti toO èv 
i içiv). Ainsi , la grammaire est dans Tâme de 
rhomme, dans l'esprit humain ; elle y est comme 
dans son sujet, sans en être cependant une partie 
essentielle; et de plus, la grammaire ne saurait 
être dite d'aucun sujet (xaô* uT^oxeijjLevou 5è où&evoç 
W^Tai. ) 

'3® D'autres choses peuvent à la fois se dire d'un 
sujet et être dans un sujet : ainsi , la science est 
dans mi sujet qui est Tinlelligence humaine; et de 
plus, elle peut être attribuée à un sujet, à la gram- 
niaire, par exemple. 

4^ Enfin, certaines choses ne peuvent, ni être 
dans un sujet, ni être attribuées à un sujet. Ce sont 
eu général les individus et les unités (à7u>.<ôç 8ï*tx 
«îofia 3tal £v âptOjjLco) : pourtant quelques-unes 
peuvent être dans un sujet, mais aucune ne sau- 
rait absolument être attribuée. 

Cette théorie est de la plus haute importance , 
puisque c'est, comme on toit, celle du sujet et 
deTaltribut, des rapports généraux et réciproques 
des choses entre elles. 

Aristote distingue ici deux sujets différents , 
Inn, dans lequel la chose est, l'autre, dont la 
cbose peut être dite. Le premier de ces sujets est 
ce que Ton a nommé plus tard le sujet d'inhérence 
'Mibjectum inhœrenliœ ou inexistentiœ , en grec 

I. lO 



446 DEUXIÈME PARTIE. — SECTIOM I. 

Tfiç Oîràp^ccDi;) : le second, le sujet d^attribution 
(suljecium prœdicationis , en grec t^ç xanfiyopiaç ). 
Ici se représente encore le double caractère des 
Catégories, puisque le premier de ces sujets est 
réel, physique, tandis que Tautre est tout moral, 
tout logique. 

Après avoir exposé ce que sont en eux-mêmes 
le sujet et l'attribut, Aristote passe à leurs rap- 
ports , et établit comme règle générale : 

Que, lorsqu'une chose est attribuée à une autre, 
prise comme sujet, tout ce qui s'applique à l'at- 
tribut s'applique également à son sujet. Ainsi, 
homme peut être attribué à tel individu, mais 
animal l'est à homme : donc animal sera égale- 
ment l'attribut de l'individu ; car un individu 
homme est à la fois homme et animal. 

Puis, Aristote ajoute deux remarques à cette 
règle générale, c'est que : i® dans les choses de 
genres divers , et non subordonnés entre eux , les 
différences sont aussi d'une autre espèce ; a^ dans 
les genres , au contraire , qui ont entre eux quel- 
que rapport de subordination (tûv W oXXYiXaTeTûcy- 
pivcDv), les différences peuvent être identiques. 
Ainsi, pour l'animal et la science qui sont de 
genres divers et non subordonnés, les différences^ 
sont spécifiquement autres, puisque l'animal es^ 
ou terrestre, ou aquatique, ou volatile, diiE^ 
rences qui ne vont pas du tout à la science : dans 
les genres subordonnés, au contraire, toutes les 



A1UI.TSX DES CATEGORIES. — ClIAP. II. •147 

différences de l'attribut peuvent être en nombre 
égal celles du sujet lui-même. 

ll^est besoin de faire remarquer ici que cette 
doctrine se lie intimement à celle du Syllogisme , 
et lui est tout-à-fait indispensable. C'est la base 
de la £ameuse règle de omrU et de nullo , xaTa 

Après avoir ainsi classé les choses qui peuvent 
servir de sujets et d'attributs , et par conséquent 
aossi les mots qui les représentent , Aristote re- 
^t à la division qu'il a faite plus haut entre 
€eux-ci , et il pose en principe que les mots , pris 
séparément , ne peuvent exprimer qu'une des dix 
choses suivantes : i^ substance; n^ quantité; 
3*^ qualité; l\^ relation; 5° lieu; 6° temps; 7" si- 
tuation; 8^ manière d'être ; 9** action; lo*' passion 
ou souffrance: Par exemple, la substance, c'est 
homme, cheval; la quantité: de deux coudées, 
de trois coudées (^ittyi^u , TpiTnjjj^u) ; la qualité : blanc, 
gramnaatical ; la relation : double , demi , plus 
grand; le lieu : dans le Lycée, dans la place pu- 
blique; le temps : hier, demain; la situation : il est 
couché , il est assis ; la manière d'être : il est 
chaussé, il est armé; l'action : il coupe, il brûle; 
b passion ou souffrance : il est brûlé, il est coupé. 

Voilà la proposition fondamentale des Catégo- 
ries. Comment Aristote y est-il arrivé? Rien ne nous 
fapprend. Il faut ici l'accepter telle qu'il la donne, 
*Uif à en apprécier plus tard la réalité et la valeur. 

Ainsi, Aristote parti de simples distinctions 



148 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

entre les choses et entre les mots , arrive à cette 
conclusion que les mots, indépendamment de leur 
combinaison, dont il s'occupera plus tard, ne 
peuvent représenter les choses que sous dix as- 
pects différents; et comme les mots ne sont que 
l'image des choses (ôuiouoaaTa, cuilSoXx tôv xpoy- 
jjiaTcov. — De Interpret., ch. i , p. 16, a, 7 ), il s'en- 
suit que les choses , ou pour prendre le mot qui les 
comprend toutes , l'être , ne peut avoir que ces dix 
modes d'existence. Ce sont donc à la fois les caté- 
gories de la pensée et les catégories de l'être (ai 

xaTT^yoptat tou ovtoç). 

Aristote ajoute que les mots pris h part, comme 
ils le sont' ici, n'expriment ni vérité ni erreur, et 
ne forment par conséquent ni affirmation ni néga- 
tion , puisque toute affirmation et négation doit 
être vraie ou fausse. 

C'est avec cette énumératîon des Catégories 
que commence la Oewpta proprement dite, c'est-a- 
dire la seconde section des commentateurs^ et 
l'examen détaillé des catégories» 

Catégorie de la substance , Tj t^; oicia; KarTiyopia. 

Ch. 59p.2,a, ii.La substance, proprement dite, 
la substance première et supérieure, est celle qui ne 
peut ni être dite d'un sujet, ni être dans un sujet; 
ainsi, un homme, un cheval. 

La substance réside donc essentiellement dans 
l'individu, et n'est point ailleurs, comme l'avaient 



ANALTSB DES CATÉGORIES. — CHAP. 11. 44i) 

prétendu Platon et dautres écoles. Aristote, sans 
désigner ici son maître , l'a certainement en vue, 
comme le prouvera bien mieux encore la suite de 
cette discussion. 

La substance se divise en substance première et 
substance seconde : la première comprend les in- 
dividus; la substance seconde comprend, d'abord 
les espèces dans lesquelles se répartissent (wapyoj- 
«v) les substances premières, les individus ; et en- 
suite, les genres de ces espèces (TaiÎTà Te xal tix tûv 
Mm TOUTOJV yév>î). 

Les premières substances sont la base et le prin- 
cipe de tout le reste ; cai^Ues servent à tout de 
sujet, ou d'attribution, ou d'inhérence (xà 5*aX>.a 
wwra -ÎTOi xaO' uTroxcijJLevcov "kéyzTon tôv içpwTwv oùgiwv 
% h u7rox£t(jLévatç aÙTatç cçtv. ) Sans elles , rien ne 
serait (p.*^ oOdôv ouv tôv irpcircov oùaiôv â^'JvaTov tôv 
ûXwv Ti eïvai.) 

Ainsi, le particulier (yk xaô* exaç-a) , l'individuel , 
est, pour Aristote, le fondement de toute sa doc- 
trine, tandis que, pour Platon, c'est au contraire 
le général, l'universel. Il est impossible de trouver 
une opposition plus complète. 

L'espèce est plus substance que le genre, car 
elle est plus voisine de la substance première, 
(«Iflfwv tK; t^ftarriç oO<Tta;) de l'individu. L'espèce est 
âu genre ce que la substance première est à l'es- 
pèce: l'espèce sert de fondement au genre (i/îroxeÎTai 
y^ To eï^oç Tc^ Y^vei). C'est qu'en effet pour définir 
h substance première , un individu homme^ par 



^50 DEUXIEME PARTIE. — SECTION 1. 

exemple, on se fera beaucoup mieux compn 
en prenant l'espèce homme qu'en prenant le \ 
animal. 

Du reste, les espèces ne sont pas, l'une 
tivement à l'autre, plus ou moins substa 
elles le sont également (ov^àv [jiaXXov ïrepov 
oùffta èçi^); et de même, les substances pren 
ne le sont entre elles ni plus, ni moins: l'hoi 
le bœuf, sont également substances. 

Après les substances premières, on ne si 
compter d'autres substances que les subst 
secondes, espèce et genre, parce que s< 
parmi les attributs, elles désignent la subs 
première. Ainsi, la définition de l'homme 
l'animal , qui sont l'espèce et le genre d'un ind 
homme, conviendra encore à l'individu; nn 
définition d'aucune autre chose ne lui convie 
De plus, les substances secondes, les espèc 
les genres, sont à tout le reste ce que leur se 
substances premières : elles sont les sujets Ai 
les accidents. 

3, a, 7. La substance ainsi divisée, Aristote 
à ses propriétés , et lui en reconnaît six , qui a 
tiennent, soit à la substance première, soi 
substance seconde. 

La première propriété de la substance, et 
qui en quelque sorte la constitue puisq 
figure dans sa définition même, c'est de i 
dans aucun sujet. Cette propriété convient à 
la substance, première et seconde. La pren 



ANALYSE DES CATÉGORIES. — CHAP. II. -l54 

en effet, n*est ni dans un sujet, lû diîe d'un sujet; 
la seconde n'est pas dans un sujet, mais elle peut 
être attribuée à un sujet , c'est-à-dire à la première, 
sjnonymiquement. Mais , peut-on dire, cette 
propriété de n'être point dans un sujet, n'est pas 
spéciale à la substance; elle appartient aussi à la 
différence qui n'est non plus dans aucun sujet. 
Aristote répond que la différence est comme la 
partie dans le tout, relativement à l'espèce qu'elle 
constitue; et Ton a vu ( p. 1 45) qu'il a formellement 
établi ne point entendre ainsi l'expression d'être 
dans mi sujet; donc, la différence ne saurait être 
regardée comme une véritable substance. 

La seconde propriété de la substance , pro- 
priété qui du reste est essentiellement commune 
aux différences, c'est que « tout ce qui provient 
«d'elles est dit synonymiquement (3, a, 33); en 
« effet , toutes les catégories , toutes les attri- 
« butions qui en dérivent, s'appliquent ou à des 
< individus ou à des espèces. Pour la substance 
» première, il n'y a pas d'attribution possible, 
< puisqu'elle ne se dit jamais d'un sujet; mais dans 
« les substances secondes , l'espèce est attribuée 
«à l'individu, et le genre l'est à l'espèce et à 
«llndivîdu, et de même les différences sont 
«attribuées aux espèces et aux individus. Les 
■substances premières reçoivent la définition des 
■espèces et celle des genres, comme l'espèce 
«reçoit celle du genre. Tout ce qui est dit de Tat- 
« tribut se dit en effet également du sujet; de 



452 DEUXIÈME PARTIE, --SECTION 1. 

« même encore, les espèces et les individus ad- 
<c mettent la définition des différences; or , on a 
€c dit ci-dessus que les synonymes étaient ce dont 
a l'appellation était commune et la définition 
« identique ; il s ensuit donc que tout ce qui 
« dérive des substances et des différences est 
« nommé par synonymie. » 

3, b, 10. La troisième propriété de toute 
substance, c'est de désigner quelque chose de 
réel (to 8é Tt oyjpLaivgtv ). Ceci est incontestable pour 
les premières, puisque ce qu'elles désignent, c'est 
l'individu. Pour les secondes, il ne faut pas se 
laisser tromper à l'apparence. Elles semblent bien 
désigner, par la forme même de leur appellation, 
homme , animal , quelque chose de réel ; ce serait 
plutôt une qualité qu'une essence (i'k'kx [aoXXov 
TCotov Tt <r/)[jt.atv£t ). Le sujet ici n'est pas simple 
comme pour les substances premières; il est, 
au contraire , fort multiple ; mais il ne faut pas 
croire non plus que ces substances secondes 
désignent une simple qualité; elles déterminent 
la qualité en substance (to &è eïSo; xal to y^voç irepl 
oùaïav TO Tuotov a<yopî^£t). Elles désignent une sub- 
stance qualifiée; carie genre est plus large que 
l'espèce, puisque le terme d'animal a certaine- 
ment plus d'étendue que celui d'homme. 

3, b, a4* La quatrième propriété de la sub- 
stance , c'est de n'avoir point de contraires ; qu'y 
a-t-il en effet de contraire à l'individu, àThomme, 
à l'animal? Cette propriété, du reste, n'appartient 



ANALYSE DES CATÉGORIES, — CHAP. II. -12^ 

pas seulement à la substance. Bien d'autres caté- 
gories la possèdent aussi, et, entre autres, celle 
delà quantité discrète. En effet, qu'y a-t-il de 
contraire à un nombre ? 

3,b, 33. Une cinquième propriété, c'est que 
la substance n'est susceptible, ni de plus, ni de 
moins. Une substance n'est ni plus ni moins 
substance qu'une autre substance ; elle n'est ni 
plus ni moins, ce qu'elle est. La substance homme 
n'est ni plus ni moins homme, dans tel cas que 
dans tel autre, etc. 

n faut se rappeler ici que quand Aristote a dit 
que la substance première é^ait plus substance 
<{uela substance seconde, que l'espèce et le genre, 
il parlait, comme on voit, d'ordres différents de 
substance, tandis qu'il parle maintenant de la 
substance en soi, prise dans le même ordre. 

4, a, lo. Enfin, la dernière propriété de la 
snibstance, c'est que, tout en restant identique- 
ment une, elle peut recevoir les contraires, par un 
ample changement survenu en elle. Celte pro- 
priété est tout-à-fait spéciale à la substance ( jjLaXiça 
«ï4wv 5oxet eîvai TYiç oudiaç); elle appartient en outre 
i toute substance; c'est donc la propriété com- 
plète : omni et solL 

Ch. 5, p. 4* a, '2 1 . «La substance a donc cette pro- 
'^ priété spéciale que tout en restant unique et la 
'^ même , elle peut recevoir les contraires. Or, rien 
*< dans la nature ne présente ime propriété pareille, 
* à moins qu'on ne soutienne que la parole et la 



454 JSiËVXiiSMR PARTIt. — SECTION I. 

« pensée peuvent aussi recevoir les contraires , 
« une même assertion semblant en effet pouvoir 
a être vraie et fausse: par exemple , si Ton dit avec 
ce vérité de quelqu'un assis, qu'il est assis, cette 
(c assertion deviendra fausse, si cette personne 
ce vient à se lever; et la pensée serait ici dans le 
t( même cas que la parole; car si Ton pense vrai 
ce en pensant que quelqu'un est assis, cette pensée 
«deviendra fausse si cette personne se lève, et 
ce queFon conserve, relativement à elle, la première 
ce pensée. Même en admettant la réalité de cette 
ce objection , il n'y en a pas moins ici une difFé- 
« rence dans la forme. C'est qu'en ce qui concerne 
a les substances, elles ne sont susceptibles des 
ce contraires que par suite d'un changement qu'elles 
ce éprouvent elles-mêmes: ainsi, le corps qui de 
ce chaud devient froid a subi un changement, 
ce puisqu'il est autre; ou bien, de noir devenant 
a blanc, de mauvais devenant bon; et de même 
ce pour tous les cas où les choses ne reçoivent les 
ce contraires, qu'en subissant elles-mêmes des roodi- 
ce fications. Au contraire, la parole et la pensée 
ce demeurent absolument et toujours immuables, 
ce et les contraires n'existent pour elles que parce 
ce que l'objet lui-même vient à changer. Cette 
ce assertion que quelqu'un est assis, n'en demeure 
ce pas moins toujours la même; c'est seulement 
ce parce que l'objet vient à changer qu'elle est 
a tantôt vraie et tantôt fausse. La pensée est ici 
<r comme la parole. Ce serait donc utie ptopriété 



ANAIT8E DES CATÉGORIES, — CHIP. H. 159 

«de la substance, et qui hii serait spéciale, au 
moins pour la forme, que d'être susceptible 
des contraires par un changement qu'elle éprou- 
Tprait en elle-même; et, en ce sens, il n'est pas 
exact d'admettre que la parole et la pensée 
puissent recevoir les contraires. On doit dire, 
qu'elles sont susceptibles des contraires, non 
parce qu elles reçoivent elles-mêmes quelque 
modification, mais parce que quelque chose d'ex- 
térieur vient à être modifié. C'est uniquement 
parce que l'objet est ou n'est pas de telle façon, 
que l'assertion peut être aussi dite vraie ou 
fausse; ce n'est pas du tout parce que la parole 
elle-même admet les contraires. La parole, la 
pensée ne sont sujettes à aucun changement, 
et s'il n'en survenait point dans les objets mêmes, 
elles ne recevraient en rien les contraires; mais 
la substance est dite susceptible des contraires 
parce que c'est elle-même qui les reçoit. Elle 
reçoit en effet et la santé, et la maladie, et la 
blancheur, et la noirceur; et c'est parce qu'elle 
subit toutes les modifications de ce genre , qu'on 
dit qu'elle reçoit les contraires. 
« Ainsi, la propriété spéciale de la substance 
serait, tout en ne perdant rien de son unité et 
de son identité, de recevoir les contraires par 
ttn simple changement survenu en elle. » 
Ainsi donc, des six propriétés de la substance, 
quatre lui sont communes avec plusieurs autres 
iiotions; mais deux, la troisième et la sixième , ne 



456 DEUXIEMS PARTIE. *-« SECTION I. 

sont qu'à elle seule, avec cette différence touteft 
que la troisième n'est pas à toute substance , 
qu'il n'y a que la ^sixième qui soit à la siibstanc 
soli et omni. Aussi est-ce la propriété principa 
( (xo^iç-a tJww ) , bien qu'Aristote ne l'ait énumér 
qu'en dernier lieu. 

Ici, l'on ne peut s'empêcher de faire une r 
marque, sur laquelle, du reste, on reviendra pi 
tard avec étendue, mais qu'il est bon déjà d*i; 
diquer, c'est l'admirable délicatesse et la sagaci 
profonde de cette analyse de l'idée de substanc 
Ce qui mérite surtout attention , c'est qu'en y r 
gardant de près , on peut se convaincre que rii 
ici ne porte ce caractère de subtilité si souvei 
reproché aux Grecs , et particulièrement au St 
girite. L'idée dont il part, et qui résume tou 
cette Théorie de la substance, est extrémeme 
simple et claire : hors de l'individu , il n'y a réell 
ment rien. L'espèce et le genre , loin de lui et 
supérieur, reposent sur lui comme ils vienne 
de lui ; sans lui , ils ne seraient rien. La substan* 
première , l'individ u , est la substance vraie (tq xupi 
Tara Te xat TTpwTcoç xal (JLa>.i7a >.£YO(i£vyi ) , la seule q 
mérite réellement ce nom. Les autres ne so: 
que des Xoyoi, des notions, des mots; elles neso: 
substances, selon l'expression descommentateiii 
que é'770(x.^va)ç y à la suite. La substance premier 
au contraire, est quelque chose en soi; c'e 
quelque chose d'isolé, x^i^^^ '^^\ ^^ reste n'exis 
que par abstraction, non seulement dans les su 



ANALYSE DIS CATÉGORIES. -* CHAP» ». iVl 

Stances secondes, mais encore dans toutes les 
autres catégories. 

On s'est étendu , peut-être un peu trop lon- 
guement y sur cette théorie de la substance; mais 
c'est d'abord a cause de sa valeur ^Aopre , et 
ensuite, pour donner une idée de la manière si 
originale, si sagace et si profondément vraie, 
d'Aristote. On sera un peu plus bref sur les caté- 
gories qui vont suivre, parce qu'elles ont moins 
d'importance. Du reste, les trois principales : la 
quantité, la relation et la^ qualité, sont exposées 
d'une manière aussi remarquable et aussi com- 
plète. 

4> b, ao. Catégorie de la quantité ^ Ka-noyopia to5 

Aristote n'a point défini la quantité; mais, 
comme il établit que la parole est évidemment de 
la quantité, puisqu'elle se mesure par les syllabes 
brèves et longues, ()taTa[jLÊTp£ÎTai yàp eyuXXaêTj ppaj^eia 
X» |Axxpa) , il s'ensuit que, dans sa théorie , la quan- 
tité est proprement ce qui est susceptible de 
Dicsure. Il divise la quantité : i^ en discrète et 
continue; 2^ en quantité formée de parties qui 
ont entre elles une position, et en quantité qui 
n*ttt pas formée de parties ayant une position par 
'«apport les unes aux autres (t^ [xèv è$ s/ovtcov ô^exiv , 
^ JèoJx iÇ eyovTcov Géciv). 

La quantité finie ou discrète (Âia>pi(T(x.lvov) , c'est 



460 DEUXIÂMX PARTIE* — SECTION h 

Sans doute : mais ce ne sont pas là des quanti 
ce ne sont que des relatifs; et comment peut 
dire qu'un relatif ait un contraire ? Si Ton sout 
que petit et grand sont des quantités vraies , il s 
suivra, assertion absurde, qu'une chose pour 
être contraire à elle-même (oljio éauTôeïvi àv fevovr 
puisqu'une chose peut être à la fois grande et 
tite , selon qu'on la compare à telle chose ou à t 
autre. 

6, a, 12. Peut-être encore dira-t-on que c 
dans l'espace que la quantité a des contraires 
cette assertion a du moins plus d'apparence; 
Ton pourrait soutenir, jusqu'à certain point, 
le haut et le bas sont des contraires; mais ce 
sont encore là que des relatifs par position. 

6, a, 19. La seconde propriété de la quant 
c'est de n'être susceptible ni de plus ni de mo 
En effet, toutes les quantités énoncées plus t 
ne sont pas plus quantités les unes que les aut) 
trois n'est pas plus trois, que cinq n'est cinq ; e 
même pour le temps. 

Cette propriété, attribuée par Aristote à 
quantité, étonne sans doute, au premier co 
d'oeil, et paraît absolument contredire cette 
tion fondamentale par laquelle s'ouvrent tous 
traités d'arithmétique : la quantité est tout ce 
est susceptible de plus et de moins. Mais il i 
bien remarquer qu' Aristote n'entend pas du 1 
dire ici qu'une quantité quelconque ne puisse • 
augmentée ou diminuée : il veut seulement < 



A.NALYSB DES CATEGORIES. — CHAP. II. H 61 

que les quantités ne sont ni plus ni moins quan- 
tité les unes qufe les autres. 

Enfin, la troisième propriété de la quantité, et 
qui lui ^t tout-à-fait spéciale (6, a, 26), c'est 
qu'elle peut être dite égale ou inégale. Cette 
propriété est à la quantité omni et solL En effet , 
tout ce que l'on compare en dehors delà quantité, 
est dit semblable ou dissemblable ; la quantité 
seule est dite égale ou inégale. 

On voit que, pour cette seconde catégorie, la 
marche suivie par Aristote est identique à celle de 
la première. D'abord énumcration des espèces , 
puis énumcration des propriétés , dont la princi- 
pale vient en dernier lieu. C'est là, du reste, la 
méthode que nous retrouverons dans toutes les 
autres catégories développées. 

Catégorie de la Relation , KaTTiyopia tûv xpo; Tt. 

6, a, 37. On appelle relatif tout ce qui est dit 
<| qu'il est à cause de choses autres que lui-même, 
^ ou qui se rapporte à une chose .autre que lui , de 
qudque façon que ce soit (irpoç ti 5è ra ToiaOra 
«yeTai oca airà axep içlv âréptov etvai XeysTai 71 ottwçoOv 
ûiwç rpoç ÊTepov). Ainsi, plus grand ; ainsi, le double, 
qui ne sont dits ce qu'ils sont que par rapport à 
«autres choses; ainsi, la capacité, la disposition , 
'^ sensation, la science, la position, toutes choses 
T^i ne sont dites que par rapport à quelques 
autres ; car la science est la science de quelque 
I. II 



^f,2 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION 1. 

chose, la sensation est la sensation de quelque 
chose, la position est la position de quelque 
chose : l'extension , la station , le séant ne sont que 
des positions; mais être étendu , être debout, être 
assis, ne sont pas, à proprement dire, des posi- 
tions ; ce sont des dérivés, des paronymes de po- 
sition (TrapwvuuLw; Se cctto twv Oececov ^eyerai). 

6, b, i5. Les relatifs ont quatre propriétés, 
dont la première est qu'ils ont aussi les contraires; 
ainsi la vertu est le contraire du vice; la science, 
de l'ignorance ; car ce sont là des relatifs : mais 
tous les relatifs n'ont pas cette propriété; car il 
n'y a rien de contraire au double, au triple, etc. 

6, b, 20. La seconfle propriété des relatifs, c'est 
qu'ils sont susceptibles de plus et de moins ; mais 
il faut faire une remarque analogue à celle qui 
précède : ainsi pareil, égal, peuvent être suscep- 
tibles de plus, de moins; mais double, triple, 
ne le sont pas. 

6, b, a8. Les relatifs ont tous, sans exception, 
cette propriété qu'ils sont dits de choses réci- 
proques ; ainsi , l'esclave est l'esclave du maitr#i 
comme le maître est le maître de l'esclave. Parfois* 
cette réciprocité n'est pas évidente , et cela tient à 
ce que le relatif réciproque n'a pas de nom dans la 
langue , ou n'a pas un nom qui représente sa rela- 
tion vraie. Pour la découvrir, et la montrer dans 
tout son jour, il faut forger des mots («va-^'xarov fcw; 
ovo(jLaT07:oieîv ) qui rendront alors la relation de 
toute évidence. Si l'on rapporte aile à oiseau, assu- 



ANALYSE DES CATÉGORIES. — CIIAP. il. -1 65 

rément on ne verra point nettement la relation , 
la réciprocité : mais ce n'est pas en tant qii'oiseaii 
qu'on lui attribue l'aile, c'est en tant qu'animal 
ailél De même pour le gouvernail d'un navire; ce 
n'est pas eq tant que navire qu'on le lui attribue; 
c'est en tant que machine gpuyerrmlîsée , munie 
d'un gouvernail (ttyi^ocX^ov 7nri5a>.i(i)Tou). Aristote forge 
ici ces différents mots de TTepcorov, Tr/jJa^icoTov, xeça- 
IwTov, pour montrer cette trace de la relation. Il faut 
en outre avoir le soin ^ quand il n'y a pas dp mot 
spécial, de ne s'arrêter qu'aux choses relativement 
auxquelles le relatif existe ; car si au lieu de 
prendre celles-là, on en prend d'autres qui ne sont 
qu'accidentelles, (7, a, 27) (làv irpoçri tûv (jupêeêv)- 
3«{twv ocTTo^i^oTat xal (jL-f) Tçpoç aÙTo ô "kéy&Tai)^ toute rela- 
tion disparaît. Par exemple , si l'on attribue es- 
clave à homme ou à bipède , au lieu de l'attribuer 
à maître , il n'y a plus de réciprocité (oOk qtvTiçpeçei); 
car l'esclave n'est pas à l'homme, à l'animal bi- 
pède, mais au maître, qui n'en est pas moins 
homme, et être à deux pieds, mais qui n'a pas 
d'esclave à ces titres. Toutes les fois donc que le 
noni qui soutient la relation a été bien discerné , 
la réciprocité est facile, ainsi que l'attribution 
(pa^ta TQ âxo^odiç yiverai). 

7, b^ 1 5. lia dernière propriété des relatifs , c'est 
qu'ils coexistent naturellement (a(iLa t^ fuGEi elvat); 
c^r du moment qu'il y a double, il y a moitié , et 
réciproquement : du moment qu'il y a esclave, il 



^64 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

y a maître, et réciproquement. De plus, ils se 
détruisent également les uns les autres ((luvavaiper 
aX>.y)>.a); car s'il n'y a pas double, il n'y a pas 
moitié, etc. Toutefois, cette propriété ne semble 
pas appartenir à tous les relatifs. £n effet* la chose 
à savoir, l'objet de la science (to s77trTiTov) , parait 
antérieur à la science qui le sait. Bien rarement, 
pour ne pas dire jamais, la science est simultanée 
à l'objet su. De plus, l'objet détruit, il n'y a pas 
de science ; mais la science peut fort bien ne pas 
être, et que l'objet à savoir soit encore. Ainsi, la 
quadrature du cercle, en supposant toutefois que 
ce soit là une chose susceptible d'être sue (etye içh 
sriTTiTov), la quadrature du cercle existe comme 
chose à savoir, mais la science n'en existe pas en- 
core : de même pour la sensation; l'objet à sentir, 
l'objet senti (to aicOviTov), parait antérieur à la sen- 
sation. L'objet sensible disparaissant, fait avec lui 
disparaître la sensation, mais non pas réciproque- 
ment. La sensation n'est coexistante qu'à l'être qui 
sent (à[JLaTa> aiaOriTiKô)), mais ne l'est point à l'objet 
senti. 

Ainsi donc, la plupart des relatifs, mais non pas 
tous, sont simultanés et coexistent. Les commen- 
tateurs ont levé cette difficulté en distinguant ici, 
d'après la doctrine si connue d'Aristote, l'acte de 
la puissance, le fait de la possibilité. En fait, l'objet 
senti n'est point antérieur à la sensation : il ne 
devient objet senti que du moment où la sensation 



A^'ALTSE DES CATÉGORIES. — CHAP. II. 165 

s'y applique : auparavant, il nest qu'objet sen- 
sible, objet à sentir, c'est-à-dire qu'il n'est senti 
qu'en puissance , et non point en fait. 

Il faut donc ici avoir toujours le soin de com- 
parer l'acte à Tacte, la puissance à la puissance : il 
Êiut prendre garde dépasser de Pacte àla puissance, 
de la puissance à l'acte; autrement, la nature des 
relatifs ne serait pas bien comprise. 

8, a, 1 3. Mais on élève une objection , un doute 
(airoptav Tivà) , contre cette définition des relatifs , 
et l'on demande si elle ne comprend pas , outre les 
relatifs , quelques substances dans cette catégorie. 
S'il suffit, en effet, pour être relatif, d'être dit rela- 
tivement à quelque autre chose d'unefaçon quel- 
conque , il sera bien difficile de démontrer que 
cette définition ne s'applique pas à des substances, 
soit premières, soit secondes; les premières y 
échappent certainement ; la plupart des secondes 
aussi; mais quelques-unes de ces dernières 
semblent y rentrer (eTC- èvtwv ^è tûv ^eiiTepwv oùaiôv ly et 
fltpLÇKjêvîr/idiv) : ainsi la main, la tête, sont dites la 
main, la tête de quelqu'un, et sembleraient par là 
des relatifs , bien que ce soient des substances 
secondes partielles. C'est que la définition (opKjpç) 
des relatifs donnée plus haut, est insuffisante 

{pï Ixovtaç aTTO^É^OTai). 

Il faut donc lui en substituer une plus com- 
plète, et dire que les relatifs sont les choses pour 
lesquelles l'existence se confond avec leur rap- 
port même, quel qu'il soit, à^une autre chose 



1 



^66 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

(oîç To sïvai raÙTov Içiv tw rpoç Tt tucoç e/jw). Il importe 
de ne pas coniFondre cette seconde définition avec 
la première. 

La seconde définition donnera cette consé- 
quence f que , connaissant d'une manière détermi- 
née , précise (âçwpt(X(xivw;) , Un relatif, on connaît 
aussi, de la même façon , la chose à laquelle il est 
relatif. Si je sais que telle chose est le double, je 
sais aussi sur-le-champ quelle est cette chose et 
Taulre, dont elle est le double. Je le sais détermi- 
nément et non indéterminément (âcpwpKjfjLsvwç oùx 
ûcopiçw;) ; autrement, ce serait une simple conjec- 
ture et non poiiït une science réelle ('jttoXyi'Ik , oux 
è7riç7f(i.7)). t*our la main , la tête, et toutes choses de 
ce genre, qui sont des substances, je puis fort 
bien savoir ces choses, sans savoir précisément à 
quoi elles se rapportent, à qui elles sont : c'est 
que ce ne sont pas là des relatifs. « Il serait bien 
« difficile, au reste, de se prononcer nettement 
« ici sans un long examen : mais il n'est pas sans 
a utilité d'avoir discuté ces objections. » 

En substituant une nouvelle définition à l'an- 
cienne, que les commentateut^s grecs appellent la 
défitiition platonicienne, Aristote a partagé les 
relatifs en deux classes : les relatifs communs et 
les relatifs propres. C'est ce que lesScholastiques, 
et, à leur suite, les commentateurs du seizième 
siècle, ont appelé les relatifs secundum dici et 
secundum esse, t^ distinction du Stagirite n'est 
pas, en effet, de moin(tre importance. Entre les 



ANALYSE DES CATÉGORIES. — GUAP. II. -167 

relatifs communs et les relatifs propres , il y a 
tout cet intervalle cfune simple appellation à la 
réalité, secundum dici^ secundum csse^ d'un mot 
à une chose, du fait à la pensée. 

Catégorie de la Qualité ^ KaTTiyopiaTîiç'roio'niToç. 

8, b, a 5. La qualité est ce qui fait qu'on dit des 
êtres qu'ils sont de telle ou telle façon (itbioTYiTa il 
Xéyw xaO' vjv tcoioi Tiveç XsyovTai). La qualité est un mol 
à plusieurs sens (twv iwT.eovay wç T-eyoïx^vcov) : elle peut 
être de quatre espèces diverses. 

La pi!%mière espèce de la qualité , c'est la capa- 
cité et la disposition (g^i; xal Jtaôeci;). La différence 
de l'une à l'autre, c'est que la ?$iç est beaucoup 
plus durable, beaucoup plus stable que la ^làôectç. 
La science et la vertu sont donc des e^eiç, des capa- 
cités ; car elles sont quelque chose de permanent , 
de peu facilement ébranlable (tôv irapajjLovtjJLwv xal 
ïucxtvvfTwv); les dispositions, au contraire, sont 
aisément et rapidement muables (eùxivYiTa xat Taj^ù 
(ttTaêàXXovTa). Par exemple, la chaleur, le refroi- 
dissement, la maladie, la santé, etc., toutes choses 
variables et passant sans peine de l'un à l'autre , 
du chaud au froid, de la santé à la maladie, etc. 
Les capacités sont donc aussi des dispositions; 
mais les dispositions ne sont pas nécessairement 
des capacités. 

9, a, i4« La puissance et l'impuissance naturelle 
forment la seconde espèce de la qualité, d'après 



-108 DEUXIÈME rAiniE. — SECTION' I. 

laquelle on dit que les ^tres sont susceptibles de 
faire, ou de souffrir, certaines choses, avec plus ou 
moins de facilité. Ainsi, Ton dit d'un homme qu'il 
est sain ou valétudinaire (ûyieivoç y; voccoSvfç), selon 
qu'il a la faculté naturelle de ne pas souffrir, ou de 
souffrir aisément, des mille accidents qui menacent 
la santé de Thomme (Otto tûv tu^ovtwv). C'est en- 
core ainsi, qu'on dit des choses qu'elles sont molles 
ou dures , selon qu'elles ont cette puissance ou 
cette impuissance d'être aisément divisées (paSio; 

9, à, a8. La troisième espèce de qualité com- 
prend les qualités affectives et les affections (raôr,- 
Tixal TcoioTviTe; xal raôr^); par exemple, la aouceur, 
l'amertume, etc., la chaleur, le froid, la blan- . 
cheur, etc. Ce sont évidemment là des qualités, 
puisque les objets qui les reçoivent (xà Se^syjjisva) 
tirent une appellation de ces quîilités mêmes. Le 
miel est appelé doux parce qu'il a de la douceur. 
Les qualités affectives se distinguent des affections 
par cela même : les qualités affectives sont ainsi 
nommées, parce qu'elles causent luie affection au 
dehors, et non point parce que le sujet qui les 
possède , est lui-même affecté. Ainsi la douceur 
affecte le goût, la chaleur impressionne le tou- 
cher : mais la blancheur et les autres couleurs , en 
général, ne sont pas qualités affectives de la même 
façon : elles sont dites ainsi, parce qu'elles viennent 
elles-mêmes d'une affection, d'une impression 
sensible (â7:o iraôo'jç). Une foule d'affections di- 



AN.1LYSE DES CATÉGORIES. «^ CUAP* 11. 1 60 

verses, d'affections morales, peuvent changer les 
couleurs; la honte, la peur, font rougir et pâlir. 
Par une modification analogue à celle qui survient 
dans ces diverses circonstances, la nature peut 
donner une couleur pareille, niais stable et perma- 
nente. Ce seront alors des qualités affectives ; mais 
quand, au contraire, la modification est fortuite 
et passagère , ce n'est qu'une affection , mais point 
une qualité. D'un homme qui pâlit ou qui rougit 
dans une circonstance donnée , on ne dira point 
qu'il est pâle , qu'il est rouge, on dira qu'il éprouve 
quelque chose qui le fait rougir ou pâlir. De même 
aussi , pour les affections et les qualités de l'âme : 
ou ne dira point d'un homme qu'il est colère, 
parce que. dans tel cas il se sera mis en colère : ce 
ne sera là qu'une affecliou (ttscOo;), ce ne sera point 
une qualité de son âme (izoïovriç). Pour qu'il y ait 
qualité, il faut que les modifications, presque im- 
muables, datent de la naissance même (ev vh ycvécei 

lo, a, 1 1. La dernière espèce de la qualité, c'est 
la figure , et la forme extérieure essentielle de 
chaque chose (<r/r^^i Te xal -h Tcepl exaçov ÙTrapyouGa 
(wpçrQ : ainsi là courbure , la droiiesse d'une chose. 
Dense et rare,ttni et rude, seraient plutôt de la 
position que de la qualité : car dense et rare , uni 
et rude, ne concernent guère que la position des 
parties , à l'égard les unes des autres. 

Les quatre espèces de qualités qu'on vient d'é- 
numérer sont les principales : mais on n'affirme 



1 70 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

pas qu'il n'y en ait point encore d'autres (ïexwç 
(xev o5v xal oX'Xo; av ziç çaveiv) xpoTTOç) . 

On appelle qualitatifs (xi Tuota) tout ce qui est 
dit par dérivation, ou autrement, des qualités 
(7cap(ovu(x.(oç Y) Ô7C(o(7ouv aX>.(oç) : ainsi, blanc venant de 
blancheur est un qualitatif. Parfois, la qualité 
même dont le qualitatif est tiré, n'a pas de nom 
spécial : ainsi , on dit d'un homme qu'il serait bon 
lutteur, bon coureur (ttuxtixô; , Jpopxoç) ; et il n'y 
a pas de mot pour la qualité qui le fait dire tel, 
bien qu'il y en ait pour les sciences dont l'exercice 
le rendrait bon lutteur, bon coureur. Parfois il 
y a un nom^ mais le qualitatif n'en est pas dérivé: 
ainsi , (XTcouSaîo; est le qualitatif d'apgTrf , bien qu'il 
n'en dérive point parony iniquement. 

La qualité a trois propriétés : d'abord, elle reçoit 
les contraires, (lo, b, 12); ainsi, le noir est le con- 
traire du blanc : et les qualitatifs dérivés les re- 
çoivent également. Pourtant cette propriété n'ap- 
partient pas à toute la qualité , puisque Içs couleurs 
moyennes, le roux, le pâle, n'ont point de con- 
traires. Il faut remarquer ici que , quand l'un des 
contraires est qualitatif, l'autre l'est 2|ussi. Il sufHt, 
en effet, pour s'en convaincre, ^ parcourir les 
autres catégories. Ainsi , la justic^est le contraire 
de l'injustice : or, la justice est de la catégorie de 
la qualité; l'injustice en sera donc aussi; car évi- 
demment aucune autre catégorie ne peut lui con- 
venir. 

10, b, 26. La seconde propriété delà qualité. 



ANALTSe DES CATÉGORIES. — CHAP. II. ^T\ 

c'est qu'elle reçoit le plus et le moins : ainsi on est 
plus ou moins juste , plus ou moins sain. Mais la 
quatrième espèce de la qualité, la figure, ne re- 
çoit pas cette pt-opriété. Un triangle n'est ni plus ni 
moinÈ triangle qu'un autï-e, etc. C'est qu'en géné- 
ral, pour qu'il y ait rapport de plus et de moins 
entre deux objets, il faut que tous deux reçoivent 
la définition de la qualité en question; ainsi, uû 
quadrilatère n'est pas plus cercle qu'un isocèle. 

II, a, i5. La propriété spéciale de la qualité, 
c'est que les idées de similitude et de dissemblance 
ne s'appliquent qu'à elle seule; puisqu'une chose ne 
peut être dite semblable à une antre que par ce 
qui la qualifie (tlolt oiXko oO^èv r, xaÔ' o ::oiov fVtv). 

On peut objecter ici qu'on a compris des rela- 
tifs datîs la catégorie de la qualité. La remarque 
est vraie; c'est que souvent le genre fait partie de 
la catégorie du relalif , sans qu'aucune de ses es- 
pèces en puisse être : ainsi, la science est^u rela- 
tif, et la grammaire, qui est une espèce de la 
science, est de la qualité, ainsi que toutes les 
sciences spéciales : si on les prend pour des relatifs 
aussi, ce ne peut jamais être que sous la notiôh 
de leur genre (xaTi to yevoç), mais non Individuel*- 
bernent (or/ «l xaô' Exa^a). 

On doit donc concllUtî qu'il y a déi choses qiii 
sont à la fois dans les deux genres, et qui ajVpar- 
tietthent siiriultanénlent à la catégorie de la qua- 
lité et à celle de la relation. 



I 

". 



•172 DEUXIE&IE PARTIE. — SECTION I. 

Telle est l'analyse fidèle iles quatre premières 
catégories; et nous croyons n'avoir omis ici au- 
cun des points importants de la doctrine d'Aris- 
tote. Les autres catégories sont traitées avec beau- 
coup moins d'étendue; et le philosophe s'y arrête 
peu, parce qu'il les trouve suffisamment claires 
par elles-mêmes (5tà to Tcpoçavvi elvai) : il s'en réfère 
donc à ce qu'il a dit au début , et se contente de 
faire remarquer, que l'action et la passion re- 
çoivent les contraires (échauffer, refroidir, être 
échauffé, être refroidi), et le plus et le moins 
( échauffer plus où moins, être échauffé plus ou 
moins). ' 

C'est ici que commence l'Hypothéorie, ou ap- 
pendice aux Catégories, renfermant l'explication 
de plusieurs termes employés dans la discussion 
précédente, et qui certainement, sont d'une impor- 
< tance presque égale dans l'ensemble du système. 
C'est l'examen des quatre idées suivantes : i® op- 
position; a® priorité; 3*^ simultanéité; 4*^ mouve- 
ment. Aristote n'a point indiqué non plus ici le 
lien de cette partie de son ouvrage aux parties 
antérieures : mais ce n'est point un motif suffisant 
pour la rejeter, avec Andronicus, comme apo- 
cryphe. L'eiwpreinte d'Aristote n'y est pas moins 
évidente que dans tout le reste. 

L'opposition (rà âvTixeijuva) peut être de quatre 
espèces. Il y a : i® celle des relatifs; 2? celle des 
contraires ; 3^ celle de la privation et de la posses- 



ANALYSE DES CATÉGORIES. — CHAP. II. HS 

sion (ç£py;(7i; xal £;t;) ; 4° enfin celle de rafïirmation 
et de la négation. Relatifs : double, moitié;-— 
contraires : bien , mal : — privation , possession : 
aveuglement, vue; — affirmation, négation: il 
est assis , il n'est pas assis. 

i],b, a 4* Les opposés comme relatifs, sont 
dits réciproquement l'un par rapport à l'autre, 
quel que soit, du reste , leur rapport ( ÔTroxy^rlTTore 

1 1 ,b, 35 . Ce rapport n'existe point du tout entre 
les opposés comme contraires (svavria) : ils sont seu- 
lement dits contraires les uns des autres. Ainsi le 
bien n'est pas le bien du mal ; mais le contraire du 
mal. Les contraires peuvent avoir ou n'avoir pas de 
termes moyens (tI avi (jl^cov); il n'y a pas de moyen, 
quand l'un des deux contraires est de toute iiéces- 
sitéauxobjets naturellement propresàles recevoir, 
ou auxquels ils sont attribués; ainsi, pas de terme 
moyen entre la santé et la maladie ; car l'un des 
deux doit être au corps de toute nécessité. Mais il 
y a terme moyen entre les contraires , quand l'un 
des deux n'est pas nécessaire : par exemple, entre 
blanc et noir, car il n'y a pas nécessité que tout 
corps soit l'un ou l'autre. Parfois ce terme moyen 
n'a pas d'appellation propre, et ne se détermine 
que par la négation des deux extrêmes. 

12, a, a6. L'opposition pai* possession et priva- 
tion a ceci de propre, que l'une et l'autre se 
trouvent dans le même sujet, sont dites d'un 
même su)^t (i^epl TaÙTov Ti); mais il faut que ce su- 



il^ DEUXIÈME PARTIE. — SECTION |. 

jet doive, par les lois nfiémes de la nature, avoir ou 
n'avoir pas cette qualité dont il est privé, ou qu'il 
possède ; il fi^pt, en outre , que la privation et la 
possession soient considérées dans le temps même 
où la nature les place toutes deux. Ainsi, l'on qe 
dit pas d'un être qu'il çst édeplé, par cela seul qu'il 
n'a pas de denfs, ou qu'il est aveugle, p^r cela seul 
qu'il n'a pas }a vue; il faut encore que ce soit uq 
sujet qui doive naturellement avoih ou des dents 
ou la vue ; il faut, enfin, que ce soit dans le temps 
marqué par la nature ; certains animaux , en eflet, 
au moment de leur naissance, n'ont ni dents, ni 
vue , et pourtant l'on ne saurait dire qu'ils sont 
édentés et aveugles. 

Il faut distinguer, au reste, avec soin, être privé 
et posséder, de privation et possession ; ces deux 
premières expressions sont opposées comme les 
deux secondes, mais ne leur sont cependant pas 
identiques. C'est ainsi que ce qui est placé sous 
la négation et l'affirmation n'est cependant pas 
affirmation et négation. (12, b, 6.) Ainsi, sous ces 
deux expressions affirmatives et négatives : r} est 
assis , il n'est pas assis , il y a ces deiix autres : être 
assis, n'être pas assis , qui ne sont pas cependant 
de la négation et de l'affirmation. 

Aristote, sans le djre formellement, veut sans 
doute distinguer ici les termes abstraits: vue, 
aveuglement , des termes concrets : voir , être 
aveugle. 

Il ajoute encore deux observations smr les op- 



ANALYSE DES CiTÉGORlES. — * CIIAP. II. ^T'i 

posés par privation et possession : d'abord ces 
opposés ne le sont pas comme relatifs , car l'un 
n'est pas dit par rapport à son opposé, et il n'y a 
point d'attribution réciproque (où rpoç ôvri^plçovra 
léyeToi). On ne saurait dire, en effet, que l'aveugle- 
ment est Taveuglement de la vue; on dit qu'il est 
la privation de la vue. La vue n'est pas davan* 
tage la vue de l'aveuglement. En second lieu , les 
opposés par possession et privation, ne le sont 
pas comme les contraires. ( 1 2 , b, a6.) Us n'ont 
point, en effet, ce caractère de nécessité qui fait 
que, dans les contraires naturels sans intermé- 
diaires , l'un des deux est au sujet qui les peut 
recevoir (to icxTixov). Us ne sont pas non plus 
entre eux comme les contraires médiats, à inter- 
médiaires : car il faut que l'un des deux , priva- 
tion ou possession, soit nécessairement, dans un 
certain temps, au sujet qui les reçoit, l'un ou 
l'autre indifféremment (oTCOTgpov Ipjycv), et non 
point l'un plutôt que l'autre , d'une manière dé- 
terminée (âçwpKîiJtivcoç). Or, ceci n'a point lieu dans 
les contraires médiats. Enfin les contraires, ( 1 3, 
a, 18), sauf le cas de nécessité naturelle, peuvent 
se changer l'un dans l'autre (ctç Sk'kn'koL [JL£Taêo>.yiv 
Y{v£<r6at); mais jamais la privation ne se change en 
possession , bien que la possession puisse se chan- 
ger quelquefois en privation. 

i3, a, 37. Reste le quatrième mode d'opposi- 
tion: l'affirmation et la négation, tout différent 
des modes qui précèdent. C'est en effet le seul qui 



•170 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION 1. 

porte le caractère de vérité , c'est-à-dire , où il 
faille que Fun des deux membres soit vrai, et l'autre 
faux. C'est que , dans les autres modes d'opposi- 
tion, il n'y a pas combinaison des mots (aveu <;u(a- 
lî^Xoxviç). Il faut ajouter qu'ici, ce caractère de 
vérité est immuable (âel), tandis que, même 
dans les contraires où l'on fait une simple combi* 
naison de mots, les deux membres de l'opposition 
peuvent être faux à la fois. Ainsi , dans ces deux 
contraires: Socrate est malade, Socrate est bien 
portant,où les mots sont cependant combinés, l'un 
comme l'autre peut être faux, si, par exemple, 
Socrate n'existe pas. Mais dans les opposés par 
négation et par affirmation : Socrate est malade, 
Socrate n'est pas malade, l'un des deux est tou- 
jours vrai, l'autre toujours faux, que Socrate 
d'ailleurs existe ou qu'il n'existe pas. 

Cette théorie des oppositions joue un grand 
rôle dans le système d'Aristote; et la dernière 
partie, surtout celle qui regarde l'affirmation et 
la négation, va recevoir bientôt une application 
directe dans le Traité du Langage, dans rép[jLirlv8ia, 
qui se fonde complètement sur elle! 

Ch. Il, i3, b, 36. Aristote revient ici sur quel- 
ques propriétés générales des contraires, qui sem- 
bleraient mieux placées dans le chapitre précédent, 
à la section où il examinait l'opposition par con- 
traires. Qboi qu'il en soit , il donne quatre nou- 
veaux caractères des contraires : i*^ le mal est 
nécessairement le contraire du bien ; on peut s^n 



ANAK.TSE DES CATÉGORIES. — CIIAP. II. Ml 

convaincre parTincluction; le contraire d'un mal 
peut être, tantôt un bien, et tantôt un mal ; le 
milieu (tJ [uitot/ïç) , le ternoe moyen , est contraire 
aux deux extrêmes , et il est un bien (oy<ya âyaôov). 
0« reconnaît ici la théorie des vertus. 2® Entre les 
contraires, il n'y a pas réciprocité d'existence : 
l'un peut être, sans que l'autre soit nécessairement; 
3® les contraires ne s'appliquent évidemment qu'à 
des choses de même espèce ou de même genre 
(toutôv 7) eïJet ^ y^vfit) ; la justice et l'injustice sont 
toutes deux dans le cœur de l'homme; 4** enfin, les 
contraires doivent de loute nécessité, ou bien être 
dans le même genre, ou dans des genres con- 
traires , ou bien constituer eux-mêmes un genre : 
ainsi, blanc et noir sont dans le même genre; jus- 
tice et injustice, dans des genres contraires; la vertu 
et le vice , bien et mal , sont des genres contraires. 
i^, a, i5. Après l'idée d'opposition, Aristote 
passe à l'idée de priorité ; il en reconnaît cinq 
espèces diverses, bien que d'abord il n'en an- 
nonce que quatre. La première et la principale, 
s'applique au temps (xupwoTaTa xarà ypcJvov). La se- 
conde a lieu pour celle des deux choses qui ne rend 
pas à l'autre la réciprocité d'existence successive 
(jiii avTiçpé9ov xoLTx t?1v tou eïvat âîcoXou9vi(ytv); ainsi, un 
est antérieur à deux , parce que de deux suit aussi- 
tôt l'existence de un , tandis que de un , ne suit pas 
nécessairement deux. La chose donc qui ne rend 
PI? la succession d*existence, paraît antérieure. En 
troisième lieu, antérieur et postérieur peuvent 
I. 12 



471^ DBDXlàilE PàATIS. — SRCTION I. 

s'entendre d'un certain ordre, comme dans les 
sciences de démonstration, dans la géométrie, 
les éléments précèdent en ordre les tracés des 
figures; comme dans la grammaire, les lettres 
précèdent les syllabes , et dans la rhétoriqi^ ^ 
l'exorde précède la narration. Premier, antérieur, 
peuvent se rapporter encore à la supériorité, à la 
considération (to ^êXtiov, t6 Ti{x.t(oTepov ). Tels sont les 
quatre principaux modes de priorité: on-pour^ 
rait toutefois en ajouter un cinquième; et dans 
les choses qui se rendent réciproquement Texis- 
tence, considérer comme antérieure celle qui, 
d'une façon quelconque, est cause d'existence 
pour l'autre. Mais je laisse parler Aristote , dont la 
théorie touche ici un pOi^t de haute importance, 
puisque c'est le rapport même de la pensée à 
l'être, du langage aux choses : « Outre ces quatre 
a modes de priorité indiqués plus haut, on pour- 
a rait en distinguer encore un cinquième. Dans les 
€( choses, en effet, qui se rendent la réciprocité 
a d'existence, celle qui d'une façon quelconque se- 
(c rait cause d'existence pour l'autre* semblerait , k 
ajuste titre, pouvoir être naturellement appelée 
a antérieure. On peut voir sans peine qu'il y a 
a des choses qui sont dans ce cas. Par exemple, 
a quand on dit : l'homme existe , il y a rapport ré- 
<( ciproque entre l'existence de l'homme, et le ju- 
« gement vrai qu'on porte sur cette existence* En 
« effet, si l'homme existe, le jugement par lequel 
« nous déclarons qu'il exi3t9, est vrai ; et récipro* 



AMAITSB DES CATÉGORIES. — CHAP. 11. 479 

« quement, si ce jugement, par lequel nous décla- 
t rons que rhomme existe, est vrai,rhomme existe 
«aussi ré^-llemeut. Mais un jugement, quelque 
•r vrai qu'il puisse être , n'est pas cause qu'une 
r chose soit; c'est la chose qui semble, au contraire, 
« être en quelque sorte la cause de la vénié du 
«jugement, puisque, en efFtt, c'est selon que la 
« chose est ou n'est pas, que le jugement est faux 
« ou "Vrai . » 

i4» b, 24. A l'idée de priorité succède, pour 
Arisvote , celle de simultiinéité. Il en distingue 
deux espèces : l'une est supérieure et absolue dans 
le temps (sv tw aOrw xpovw) ; l'autre est de nature 
(«[iia T^ çu<x6i), et s'applique aux choses qui se 
rendent la succession d'existence, sans que l'une 
pourtant soit cause de l'autre; ainsi, le double et 
la moitié, dont il a déjà traité dans la catégorie 
des relatifs, sont des simultanés de nature. On 
peut dire encore, que les divisions analogues d'un 
même genre ont cette simultanéité (rk U tou airOu 
Yévo'j^ctvTtîiT.pYijjLlvaoc^XYiO.oiç). Ainsi, terrestre, aqua- 
tique, volatile, sont des divisions analogues, relati- 
vement à un même genre, qui est celui d'animal, et 
sont simultanées de nature. Du reste, on pourrait, 
dans les divisions, faire des subdivisions, qui joui- 
raient de la même propriété. Mais les genres 
restent toujours antérieurs aux espèces; car, du 
moment qu'il y a terrestre, aquatique, il y a né- 
cessairement animal ; mais il peut fort bien y avoir 
aniibaly sans qu'il y ait du tout terrestre, aqua- 



•180 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

tique 9 etc. En résumé, et d'une manière absolue, 
la simultanéité s'applique aux choses dont la nais- 
sance, la production, a lieu dans le même moment 

i5, a, i3. Le mouvement ^e partage en six es- 
pèces , opposées deux à deux : la naissance ou pro- 
duction, la destruction; l'accroissement, la dimi- 
nution ; l'altération et le déplacement (ylveciç çôopa, 
au^ViCt; (Jietaxji;, iXkoibiai^ -^ jcaTX tottov [xsTaêoXnf). Il 
est facile de voir la différence de toutes cesf es- 
pèces de mouvement. La seule qui pourrait offrir 
quelque difficulté , et qui semblerait se confondre 
avec les autres, c'est l'altération : en y regardant 
de près, cependant, on se convaincra que ce 
mouvement n'est pas moins distinct; car bien 
des choses subissent une altération, sans avoir au- 
cun des autres mouvements, et vice versa. 

Ces mouvements, en outre, sont contraires les 
uns aux autres en particulier, comme le repos est 
en général contraire au mouvenjent : mais pour le 
déplacement/ son contraire est le déplacement 
dans un lieu contraire: de bas en haut, de droite 
à gauche, etc.; et pour l'altération, c'est le chan- 
gement en la qualité contraire: du blanc au noir, 
par exemple. 

Aristote termine cet appendige des Catégories, 
par quelques remarques sur les différentes signi- 
fications du verbe fyeiv. (i5, b, 17.) Ceci encore 
semblerait devoir être déplacé, et reporté plus 
haut y chapitre IX, à la catégorie spéciale d^i/tti. 



À.NALTSE DES CATEGORIES. — CUAP. 11. ^${ 

Cest ce qu'ont fait quelquefois les commentateurs, 
et Zabarella entre autres. Ils n'ont peut-être pas 
eu tort; mais il convient aussi de faire observer 
que, dans ce dernier chapitre, ej^etv est toujours 
pris dans le sens actif, tandis que plus haut il était 
pris dans le sens réfléchi. Quoi qu'il en soit , Aris- 
tote distingue huit significations principales d'e/eiv : 
avoir une qualité, avoir une quantité, avoir au- 
tour du corps, comme un manteau , une tunique : 
ce sens rentre davantage dans celui de la catégo- 
rie d'e^civ ; avoir dans une partie de son corps , 
comme un anneau au doigt , avoir comme partie 
de son corps : pied ou main , avoir dans le sens de 
contenir : le tonneau a du vin i^ ty&iyt w; ev ayygiw ) , 
avoir dans le sens de posséder : avoir une maison 
(eyeiv wç xTf.jAa). Enfin, le sens le plus éloigné, est 
celui dans lequel on dit qu'une femme a un mari, 
et un mari une femme. 

Telle est l'analyse fidèle des Catégories, un peu 
longue peut-être, mais qui peut servir à faire 
mieux comprendre l'importance fondamentale du 
traité qui ouvre la logique d'Arislote. Il esf évi- 
dent que, là, sont jetées les bases générales de toute 
la doctrine qui va suivre , et que, sans les Catégo- 
ries , elle serait incomplète ; et, comme le disent les 
commentateurs, elle serait àxâfaXo;, sans tête. 

Voyons, en effet, ce qui vient d'y être exposé : 
d'abord, les rapports divers des choses entre elles , 
comme sujets et comme attributs; puis ensuite, 



484 D£UX1£I1£ PAIITIE. — SECTION 1. 

le sens du mot âp[jLY)V£ta; c'est, dans Tacception la 
plus large, toute expression de la pensée, mais 
surtout, expression par la parole. L'expression 
articulée de la pensée peut, du reste, être simple 
ou combinée, significative ou non significative, 
comme jugement complet, et proposition ré- 
gulière. Le jugement énonciatif Çkoyoç aTuoçavTuto;), 
c'est-à-dire celui où il peut y avoir erreur ou 
vérité ( ev w to àXvîGeueiv y; iJ^euJeaôai ) , est l'objet 
unique de ce traité. Aristote en examine d'abord 
les éléments simples ; il considère le jugement 
. dans ses deux formes principales de négation et 
^'affirmation, en uu seul mot, de contradiction; 
il analyse ensuite le jugement dans les énon- 
ciations simples ou multiples , ^ans les énoncia- 
tions modales, et enfin dans les énouciations 
opposées par rapport à leurs attributs. Il serait 
difficile, comme on voit, dans un sujet aussi bien 
lié de distinguer les parties. On ne l'essaiera donc 
point ici, et l'on regardera le Traité du langage, 
d'ailleurs assez court, comme ne formant qu'un 
sAul tout, qu'il est inutile .de décomposer autre- 
ment que par une analyse qui s'applique à 
l'ensemble. 

Aristote s'occupe en premier lieu des éléments 
de renonciation. La parole est la représentation 
des modifications de l'âme, comme l'écriture est 
une image des modifications de la voix. Les mo- 
difications de l'âme, ainsi qi^ les choses qui les 
provoquent^ et sur lesquelles elles se modèlent 



ASKLY8E DE LUEAMJSNElÀ. — CHAP. III. -185 

(6|Aoi(uLLaTa), sont identiques pour tous les hommes; 
mais la parole, non plus que 1 écriture, ne Test pas. 
(i6,a,6.) De même qu'il n'y a point d'acte de la 
pensée (votip.a) sans vérité ou erreur, de même 
pour la parole, dans laquelle c'est la combinaison , 
ou la division des choses (auvOediç ^ ^laipeaiç), qui 
constitue Terreur ou la vérité. Aristote ne s'arrête 
point, du reste , à ces rapports de la pensée et de 
la parole, et il renvoie à son Traité de Tâme, où 
cette matière est plus spécialement traitée. ( Voir 
plus haut, page53.!)M 

Aristote n'étudier également que les deux 
éléments fondamentaux de renonciation ou juge- 
ment: le nom et le verbe. 

Ch. 2, i6, a, 19. Le nom est un mot dont la 
signification, toute de convention, n'embrasse 
pas l'idée de temps, et dont aucune partie, prise 
isolément , n'a de sens (ovo|x.a [xèv ouv £71 çoiVTj (n)(^av- 
TUCTJ xaTa cuvOrlxTiv aveu ^povou, TiÇ (xinÂèv (lépoç è^i 
«ïjjijcvTixov xejrwptffjxcvov). On pourrait croire, mais 
ce serait à tort, que, dans les noms composés, une 
partie prise toute seule pourrait signifier quelque 
chose d'identique à rensemble. Si Ton dit que la 
signification des noms est toute conventionnelle , 
c'est que, naturellement, ils n'existent pas, et 
n'acquièrent une existence , qu'au moment où ils 
sont pris comme représentation. ( orav y^vTiTai 
oti(i.êdXov). 

La négation mise devant le nom : par exemple, 
non honune, oùx avÔpcoTroç, ne constitue pas un 



•186 DSUniME PARTIS. — SECTION I. 

nom, à proprement parler : c'est un nom indé- 
terminé (à(iptç^ avofjia), s'appliqnant aussi bien à 
l'être qu'au non-étre. locs génitifs, les datifs 
(comme fCXcovoç, çiXcovi), ne sont pas non plus 
des noms proprement dits; ce ne sont que des 
cas de nom ; et ce qui sert à les distinguer , c'est 
que, joints au verbe être, ils n'expriment encore 
ni erreur, ni vérité, tandis que le nom (au nomi- 
natif) exprime toujours Tune ou l'autre. 

Ch. X i6, b, 6. Le verbe est un mol qui com* 
prend l'idée de temps. Aucune de ses parties, 
prise à part, n'a de sens, et- il est toujours la 
marque de lattribut. (^fi[ta èi ici to irpoafryifiotîVov 
j^povov, ou [xlpo; oùÂèv <77)[JLaivei X^P^^ 9 ^^^ ^^"^ ^^^ '^^ 
xolV irspou Xeyo[uv(i>v <77)[Ji€iov ). Même remarque que 
ci*des8us, pour le verbe précédé de la négation: 
c'est un verbe indéterminé (aopiçov fTi(jia), et tous 
les temps autres que le présent, c'est-à-dire le 
passé et le futur, ne sont que des cas du verbe 

Ch. 4» 16, b, 216. Le discours (Wyo;) que com- 
posent le nom et le verbe, n'a également de sens 
que par convention ; mais chacune de ses parties 
a une signification spéciale « au moins comme 
simple énonciation (àç ^<nç), si ce nest comme 
affirmation et négation. 

Tout discours, tout jugement énoncé a un sens, 
non point en lui-même, K par sa virtualité propre 
( oùx àç opyovov ) , mais par convention. Mais tout 
discours n'est pas énondatif ^ parce qne tout 



▲NALT8B Dl L'hCAMÉNVIA. — GBAP. Uî. ^87 

discours n'exprime pas vérité ou erreur: une 
exclamiition , une prière , par exemple , est bien 
une expression de pensée; mais elle n'est ni vraie, 
ni Êiusse. On ne considérera ici que le discours 
énoncialif (o ^' ccicofavnxiç ttjç vuv OscAptaç); les 
autres espèces de discours appartiennent plutôt 
à la rhétorique et à la poétique; et c'est pourquoi 
il convient de les laisser de côté (i^M^kiGca). 

Ch. 5. 17, a, 8. Après avoir ainsi étudié les 
éléments de renonciation, Aristote passe aux deux 
formes principales qu'elle revêt, l'affirmation 
{nard^Gi^) et la négation (iTi^oLoiç). Au moyen 
du nom et du verbe, le discours énonciatif est un 
{fk)f c'est-à-dire qu'il forme un tout complet, et 
n'exprime qu'une seule chose, soit simple, soit 
composée. S'il exprime plusieurs choses, il n'est 
pl:is unique; il y a plusieurs jugements séparés 

17, a, a5. L'affirmation est renonciation qui 
attribue une chose à une autre (nvo; xara nvoç) ; 
la négation est celle qui sépare une chose d'une 
autre (tivoç im tivoç). A toute affirmation, il 
y a une négation opposée ( âvTixet[Aivv} ) ; à toute 
négation, une affirmation; c'est ce qui constitue 
la contradiction (âvrifa^iç). Il faut bien entendre 
ici l'opposition d'une chose à cette même chose 
( To5 aÙTou xark tou aùrou ) , et non point une 
opposition de siiiiple homonymie ( ô{JL((>vu|Aaiç ) , 
comme le font souvent les sophistes, dont Aristote 



•188 DEUXIÈME PARTIE. •— SECTION I. 

a du reste démasqué les ruses (âcTrep 7rpo(i^topi^o{u6a 
Trpoç Ta; coçiçixà; evojf^XTicet;. Voir plus haut, p. 79). 

Ch. 7, 17, a, 38. La théorie des propositions, 
selon leur quantité, est une des plus importantes 
de ce traité. Voici comment Âristote l'aborde : 

Les choses sont universelles (xaOoXou ) , ou parti- 
culières (jcaO' exaçov); universelles, quand elles 
peuvent être attribuées à plusieurs choses (r>.6tov(dv 
xar/iyopeiGOai); particulières, quand elles ne s'ap- 
pliquent qu'à une seule. Ainsi , homme est une 
chose universelle; Callias est une chose parti- 
culière. Ce n'est donc que ces deux ordres de 
choses que renonciation peut employer. Elle 
peut également , en énonçant les choses gé- 
raies , leur donner ou non , leur signe propre 
d'universalité : dans le premier cas , les énon- 
dations opposées par affirmation et négation sont 
contraires (èvavTiai); dans le second, elles ne le 
sont pas, mais les choses qu'elles expriment le 
sont; ainsi, Tout homme est blanc. Aucun homme 
n'est blanc, ce sont là des propositions contraires, 
s'appliquant à des choses universelles, marquées 
du signe d'universalité. L'homme est blanc ou 
l'homme n'est pas blanc , ce sont là des propo- 
sitions exprimant des choses contraires , uni- 
verselles, mais dénuées du signe d'universalité. 
Il faut bien remarquer que le mot Tout (mç) 
n'indique pas que la chose soit universelle; il 
indique seulement qu'on la prend universellement. 



ànaltsb de l'herménbia. — « chap. m. -ISO 

On ne saurait, du reste, altribuer l'universel à 
l'universel; par exemple: Tout homme est tout 
animal , marqués tous deux du signe d'uni- 
versalité. 

L'opposition des propositions est contradic- 
toire ( âvnçaTixôç ), quand on affirme et qu'on nie 
pour une même chose l'universel: ainsi, Tout 
homme est blanc; Tout homt^le n'est pas blanc. 
Elle est contraire (èvavTiwç), quand d'une part on 
affirme , et que de l'autre on nie le général lui- 
même : tout homme est blanc, aucun homme 
n'est blanc. 

Les propositions contraires ne peuvent jamais 
être toutes deux vraies à la fois : tes contradictoires 
avec sigilé d'universalité doivent toujours être 
l'urie vraie et l'autre fausse; les contradictoires 
particulières également. Dans les contradictoires 
de choses universelles, mais dénuées du signe 
d'universalité , l'une n'est pas nécessairement 
vraie, et l'autre nécessairement fausse; lés deux 
peuvent être vraies à la fois : ainsi , L'homme est 
blanc y L'homme n'est pas blanc. 

A une seule affirmation , il n'y a donc de réel- 
lement opposé qu'une seule négation contradic- 
toire; mais il faut toujours que l'une et l'autre 
s'appliquent au même objet; autrement, cène 
sont plus des propositions opposées, ce sont des 
propositions différentes. 

On a conservé ici avec soin la terminologie 



490 nnniilEME partii. — iBcnon i. 

d'Aristote, bien qu'elle soit peut-être un peu em- 
barrassée et obscure : certainement, on aurait été 
beaucoup plus clair en parlant de la quantité et 
de la qualité des propositions; mais cette distinc- 
tion , qui rend la théorie des oppositions sisimple, 
n'appartient point au Stagirite. Elle a été dérivée 
de sa doctrine pour l'éclaircir; elle ne se troiire^ 
pour la première fois, que dans Alexandre d'Aphro» 
dise j comme on peut s'en convaincre par la lec- 
ture de son commentaire sur le premier livre des 
Premiers Analytiques. 

Ch. 8, \8j a 9 17. L'affirmation et la négation 
sont simples (pa), quand elles expriment une seule 
chose d'une seule chose (ev xoO' ivciç); multiples^ 
quand elles expriment plusieurs choses j même par 
un seul mot (ei ^uoiv h ovo[xa xeiraiK * 

Ch. 9» i8f a, aS. Pour les choses actuelles ou 
passées, il y a nécessité que l'affirmation, ou la 
négation opposée, soit vraie ou fausse. En efiet, 
pour le- passé ou pour le présent, l'acte est accom« 
pli, ou s'accomplit sous nos yeux. C'est à notre 
pensée, et à l'expression que nous lui donnons, dé 
se modeler sur lui, et d'acquérir ainsi vérité ou 
erreur, selon qu'elle lui est ou ne lui est pas con- 
forme. Pour les faits qui doivent être, et ne sont 
pas encore, ou pour ceux qui, devant être, ne sont 
pas d'action éternelle, il n'y a rien de p.ireil. Pour 
ces faits-là, l'affirmation et la négation opposées 
sont également vraies , également fausses ; et il est 



ANAiTfB PB l'uKAM^HIU. •** CSAP. UI. 491 

impossible de préciser laquelle des deux sera la 
Traie, parce que Tavenir est impénétrable aux 
yeux humains : 

« Pour les choses qui sont ou qui ont été, dit 

c Aristote, il faut nécessairement que la négation 

« ou Taffirmation soit vraie ou fausse; mais pour 

«les choses à venir, il n'en est pas de même; et 

« Ion ariwê à une foule d'absurdités, si l'on sup* 

c pose que, dans toute affirmation ou négation, 

« pour les choses universelles exprimées sous 

«foripe universelle, ou pour les choses particu- 

«lières, il y a toujours nécessité que l'une des 

«deux propositions soit vraie, l'autre fausse; car 

« l'on suppose qu'il n'y a rien d'arbitraire ni d'in* 

c certain dans ce qui arrive , mais que tout est , et 

a arrive de toute nécessité. Il ne serait plus besoin 

t alors, ni de réfli^xion , ni d'activité, commç dans 

« le cas où l'on suppose que, faisant telle chose, 

c telle chose sera, et que, ne faisant pas telle chose , 

«telle chose ne sera pas. Rien n'empêche, en 

c effet, que l'un ne renvoie son affirmation , l'autre 

c sa négation, à dix mille ans, de sorte que, quoi 

« que Ton disedans le moment actuel, l'unedesdeux 

« choses sera nécessairement un jour. Mais alors, 

« il vaut mieux ne pas faire de contradiction; car 

a il est évident que les choses n'en seront pas 

« moins ce qu'elles sont, quand bien même l'un 

« n'aurait pas nié, ni l'autre affirmé. Ce n'est pas , 

« en effet, parce qu'on aura affirmé ou nié la 

« chose I qu'elle «era ou ne sera pas^ dans 



492 DBOXliElfE PARTIS. — 6ECTI0K 1. 

a mille ans, plus qu'à tout autre moment donné. 
« S'il était bien certain que, dans l'étendue entière 
« du temps, l'une des assertions dût être vraie, il 
a était donc nécessaire que la chose fut, et tout ce 
« qui arrive devait nécessairemert arriver de tout 
c temps, de la façon qu'il est arrivé; car si Tou 
« disait, avec vérité, que la chose serait, il n'était 
« pas possible qu'elle ne fut pas ; et il étaiPvrai , toù- 
ce jours, dédire que la chose arrivée serait un jour. 

« Mais que ce soit là des suppositions impos- 
ât sibles , c'est ce que l'expérience nous prouve 
« assez : ce qui arrive est causé sous nos yeux par 
« une résolution, par un acte antérieur; et nous 
ce voyons bien que, dans les choses qui ne sont pas 
<c éternellement en acte, il est également possible 
a qu'elles soient, ou ne soient pas. L'être et ie non- 
« éy*^ appartiennent tous deux à ces choses, de 
ce même qu'elles peuvent aussi bien avoir été que 
ce n'avoir pas été. Nous rencontrons sans cesse dans 
ce la vie une foule de choses de ce genre. Ce man- 
ie teau, par exemple, peut être coupé; et cependant 
ce il ne le sera pas ; il sera usé auparavant ; et de 
ce même, il peut aussi bien n'être pas coupé; car 
<c s'il a eu la possibilité d'être usé auparavant, 
<c c'est qu'évidemment il pouvait ne pas être 
« coupé. 

(c II est donc de toute évidence que les choses 
« ne sont, ni n'arrivent, de toute nécessité; mais 
« que les unes sont entièrement arbitraires , et que 
ir pour elles l'affirmation n'est pas plus vraie que la 



ASiXLfià DE l'hermbneia. — chap. m. ^95 

négation; etqiie les autres sont plus habituelle- 
ment de telle façon que de telle autre, mais que 
cependant celle-ci peut tout aussi bien éti^ que 
celle-là. 

< Donc, que ce qui est soit quand il estAque ce 
qui n'est pas ne soit pas quand il n'est pas , il y a 
là nécessité : mais il n'y a pas nécessité que tout 
ce qui est soit , ni que tout ce qui n'est pas ne 
soit pas : car ce n'est pas la même chose de dire, 
que tout ce qui est esl nécessairement quand il 
est, et de dire, d'une manière absolue, qu'il est 
nécessairement : et de même , pour ce qui n'est 
pas. Ce raisonnement s'applique à la contradic- 
tion. Il est certainement nécessaire que tout soit, 
ou ne soit pas , dans le temps actuel aussi bien 
oue dans l'avenir : mais il est impossible de dire 
jprécisément que tel des deux est nécessaire, 
c^insi, par exemple, il y a nécessité que demain 
il y ait ou n'y ait pas, de combat naval; et pour* 
tant, il n'est pas nécessaire qu'il y ait demain 
combat naval , ni qu'il n'y en ait pas ; il faut 
seulement qu'il y en ait , ou n'y en ait pas ; et , 
comme les assertions sont aussi vraies que le 
sont les choses, il est évident que, dans les choses 
arbitraires et qui reçoivent les contraires, il faut 
nécessairement que la contradiction les suive 
et leur ressemble; c'est ce qui arrive dans les 
choses qui ne sont pas éternelles , ou qui ne sont 
pas toujours dans le non-étre. Il faut nécessaire- 
ment, pour qes choses, que l'une des parties de la 
I. i3 



4tM Diuiiioa paeth. — iBonmi i. 

« contradiction soit vraie ^ et l'autre partie fausse; 
« maia ce n'est ni celle-ci ni celle-là j c'est l'une des 
« deux au hasard; Tune est peut-être plus vraie 
« que l'autre y sans que cependant l'une ou l'autre 
ce soit déjà vraie ou fausse. 

a II n'est donc pas nécessaire que , dans toute 
« affirmation et négation opposées, l'une soit vraie 
« et l'autre fausse ; car il n'en est point de ce qui 
« n'est pas , mais qui pourrait être ou ne pas être, 
<c comme de ce qui est. d 

Çb. lo, p. 19, by 5. La négation peut, comme 
on l'a vu , s'appliquer soit au verbe, soit au nom : 
appliquée au nom , elle forme les noms indéter- 
minés, comme, non-homme (oOx avOpcoiroç), qui ne 
désigne rien précisément, et qui, par cela même, 
désigne tout, l'être comme le non-être. Diverses 
combinaisons peuvent donc se présenter ici , en 
prenant les propositions dans leurs formes les 
moins composées, c'est-à-dire, formées d'un nom 
et d'un verbe uniquement, éléments indispen-% 
sables, sans lesquels il ne saurait y avoir, ni néga- 
tion, ni affirmation. Ces combinaisons, les voici : le 
nom peut être déterminé ou indéterminé, le verbe 
aussi, de sorte qu'on aura d'abord : l'homme est, 
l'homme n'est pas , première contradiction : le 
non* homme est, le non-homme n'est pas, seconde 
^contradiction; et ensuite, tout homme est, tout 
homme n'est pas : tout non-homme est, tout non- 
homme n'est pas , troisième et quatrième contra-» 



AHàLTSS de L'HERMEIfEIA. — CHAP.-UI. ^95 

dictions; il en est de raéme pour les temps en dehors 
du présent (xal èm tûv êxto; 8i j^pdvcav ô aÙToç >.oyoç). 

Ici y comme l'on voit y le verbe substantif est pris 
seul, et sans aucun autre attribut. C'est ce que les 
Scbolastiques ont appelé le yerhe secundi adjecti. 
Mais, continue Aristote, quand le verbe être est 
attribué en troisième lieu {tertii adjecti j Srccyf to Içt, 
TpiTov 7rpo(7xaTY)YopfiTai) ^ les contradictions sont dou- 
blées (iix^ç i^n >.eYovTai). Il y aura quatre proposi- 
tions au lieu de deux. Ainsi ^ l'homme est juste; la 
négation est: l'homme n'est pas juste. — L'homme 
est non juste ^ l'homme n'est pas non juste, a Telle 
c est l'ordre de ces contradictions, ainsi qu'on Ta 
« fait voir dans les Analytiques. » 

Cette citation des Analytiques doit paraître 
d'autant moins exacte, que cette théorie dès op- 
positions n'est pas traitée positivement dans les 
Analytiques : elle n'y est que rappelée; et c'est 
dans le Traité du Langage, qu'elle est vraiment 
exposée , comme on le voit déjà, et comme on le 
verra mieux encore, parce qui va suivre. 11 faut se 
rappeler ici ce qu'on a dit plus haut (page io5), 
sur le titre d'Analytiques , qui n'est très probable- 
ment pas du Stagirite. 

Aristote poursuit, en remarquant que ce mode 
de contradiction s'applique aussi bien, aux propo-* 
sitions marquées du signe d'universalité, qu'aux 
propositions où le verbe être est remplacé par un 
tout autre verbe. (i9,b, 35, et 20, a, 5.) Seulement, 
il£aut faire attention, dans les propositions mar- 



495 DEUXlkMB PARTIE, — SECTION I. * 

quées du signe d'universalité, que, si Ton vent 
rendre la proposition indéterminée, il faut mettre 
la négation au sujet , et non point au signe même 
d'universalité, et dire: tout non-homme (tcS^ oùx 
avOpcoiroç), au lieu de: non tout homme (où ir£ç 
avOpcdTTOç). 

20, a, i6. Les oppositions par contraires 
ne peuvent, comme on Ta vu, être vraies toutes 
les deux à la fois; ainsi : Tout homme est juste, 
Aucun homme n'est juste, sont deux propositions 
contraires; et il faut nécessairement que Tune des 
deux seulement soit vraie. Pour les propositions 
simplement opposées , elles peuvent quelquefois 
être vraies toutes deux en même temps; ainsi: 
Tout être n'est pas juste; Certain être est juste. 
Ces deux propositions en effet se suivent (céxoXou- 
OoOffiv auTai); mais il faut ajouter que, pour les 
sujets universels , la négation , donnée pour ré- 
ponse , s'adresse au verbe , et non pas à l'attribut 
de la question primitive. 

ao, a, 3i. Pour bien comprendre cette 
théorie, il ne faut pas perdre de vue que les' 
termes indéterminés , noms ou verbes , ne sont 
pas de vraies négations, malgré leur apparence 
(îo'^ciev av). La négation, en effet, doit toujours 
être fausse ou vraie; mais quand on dit: non- 
homme, loin de dire plus que par : homme, on 
exprime, au contraire, moins de vérité ou d'erreur, 
si l'on n'tijoute rien à cette expression tout in- 
déterminée. 



ANALYSE PE L UEUMÉNEIA. — CHAP. III. ^97 

Il ÙLVX remarquer, en outre , que , dans toutes ces 
combiimisonsy le déplacement des termes ((AeTaTt- 
Ufuva QfvoputTa) n'a absolument aucune influence. 
Cette observation d'Aristote se rappofte à la 
£iculté d'inversion que possède la langue grecque, 
mais que n'a pas la nôtre. Ainsi, 671 >.euxo; av- 
ifMBoçj est absolument la même cl|ps0, pour le 
sens, que içvi avâpcoiroç Xeuxoç» Autrement, il y aurait 
plusieurs négations pour une seule et même affir- 
mation, ce qui est impossible (è^^^eucTo oti (jLia 

|ttîç). 

Cb* 1I9 do, b, i3. Un soin également impor- 
tant, c'est de bien distinguer les propositions 
simples des propositions multiples: quand une 
seule chose est dite d'une seule chose, ou quand 
plusieurs sont dites d'une seule. Cette distinction 
est particulièrement utile dans les interrogations 
dialectiques; car, avec des propositions multiples, 
ily a, non plus une réponse unique, mais des 
réponses nombreuses, et il faut bien connaître ce 
pi^e, signalé même dans les Topiques. 

Cette citation des Topiques paraît exacte, et 
peut se rapporter au liv. 1 , ch. 10, p. 104. 

aOy b, 3i. Mais, ici, se présente la question 
desavoir, si des attributs, étant vrais pour une 
même chose, quand ils sont séparés, ils le sont 
encore quand on les réunit; et réciproquement, 
d'attributs, vrais quand ils sont unis, {)eut-on 
conclure la vérité de ces mêmes attributs quand 
ib sont séparés? Ainsi: de l'homme , on peut dire , 



498 DEUXIÈME PARTIE. -^ SECTION I. 

en isolant les attributs, qu'il est animal , qu'il 
est bipède; et l'on peut dire, avec non moins 
de vérité y en les réunissant y qu'il est animal 
bipède; mais supposons un antre cas: que tel 
homme soit bon, qu'il soit cordonnier, on ne 
peut en conclure , par composition ( wç ïv ), qu'il 
soit bon "Cordonnier. 

îii,a, 5. Voici les règles pour les deux cas 
supposés : on ne peut avec vérité réunir les at- 
tributs que, quand , pris ensemble, ils forment un 
tout unique (eçai ev); par conséquent, on ne le 
peut, quand ils sont de genres différents; on ne le 
peut pas non plus, quand ils sont tous deux des 
accidents du sujet (cuaêeêrxoTa yàp i^Lf^iù tô oùtô), 
ni quand les deux attributs sont accidents Ttin de 
l'autre, ni quand l'un des attributs est sujet de 
l'autre. En second lieu, la division des attributs 
ne peut être vraie, si, dans les attributs , il y a 
quelque contradiction au sujet lui-même; ainsi, 
d'un homme mort, on ne peut dire qu'il est liomme; 
on ne le peut pas davantage, lorsque, même sans 
contradiction, l'un des attributs n'est qu'accidentel, 
au lieu d'être essentiel ; ainsi , de la proposition : 
Homère est poète, on ne peut passer avec vérité 
à cette autre assertion : Homère est ; car la qualité 
d'être n'est ajoutée à Homère qu'accidentellement, 
^t non en soi. C'est seulement en tant qu'il est 
poète que l'existence lui est attribuée (foi yàp 
icoiTrnfç èçiv, o^' oi xoô' aùrè, xaTYiyopeîrai xaraTOu ÔfAifpou 

iÀ eçiv ). Ainsi , on peut diviser les attributs avec 



▲MALT8I Dl L'HSBM&aOÀ* — * CBAP. 01. 499 

yérilé, dès qu'il n'y a pas de contradiction , en 
exceptant toujours de Taffirmation lenon*étre, qui 
n'est qu'un être de raison ( ^oÇa(7(Sv ) j et qui n'est 
pas , à proprement parler, quelque chose y puisque 
la pensée qu'on s'en forme, est, non pas qu'il est, 
mais au contraire , qu'il n'est pas. 

Ch. 12, 21, a , 34* Aristote aborde ensuite la 
théorie des propositions modales , qui , comme il 
le dit lui-même, offre des difficultés ( ijt\ yàp dhro- 
fiaç Tivaç ); et c'est peut-être , dans l'Organon, un 
des sujets qui ont le plus généralement causé 
d'embarras. Il se propose d'examiner, d'abord, les 
oppositions, par négation et par affirmation, des 
modales , qu'il borne à quatre : possible et non 
possible, contingent et non contingent, (ev^e^^opicvov 
xol ffA 2v$6]^d|Jicvov), impossible, et enfin nécessaire. 

Le premier point , c'est de savoir où doit 
être ici placée la négation. Dans les propositions 
catégoriques examinées jusqu'à présent, elle l'a 
toujours été au verbe; et la négation de : l'homme 
est, a été, non pas : le non-homme est, mais: l'homme 
n'est pas. En suivant cette méthode, qui s'applique 
à tout autre verbe que le verbe substantif, car 
marcher, par exemple , est la même chose qu'être 
marchant, il s'ensuivrait que la négation de : possible 
d'être , serait : possible de ne pas être, en mettant 
la négation au verbe; mais alors, il en résulte que 
les propositions opposées sont vraies pour le même 
sujet ( %txxk Tou oÙTOu â^7)6euea6ai rk^ ovTixetjJiévaç 
faae^); car une chose possible peut également 



202 OEinufcMB PAETIB. — • SBCTlOff I. 

qu'elle soit^ mais, au contraire^ qu'elle ne soit pas; 
(aa, b, 6), et s'il est impossible qu'elle ne soit 
pas, il est nécessaire qu'elle soit. En un mot, 
pour qu'impossible et nécessaire se suivent , il ne 
faut pas, comme pour le possible et l'impossible, 
placer la négation au mode ; il faut , au contraire, 
la placer à la proposition sujet. 

La discussion à laquelle se livre ici Arifetote 
semble indiquer, que ces consécutions des modales 
avaient été traitées avant lui , et que la série en 
avait été mal disposée par d'autres logiciens. 

asi , b , 29. On peut se demander comment 
le possible est bien la suite du nécessaire; s'il 
ne le suit pas , ce serait alors sa contradictoire : 
pas possible ; et si l'on dit que ce n'est pas la vraie 
contradictoire , ce sera donc : possible de ne 
pas être ; mais, pas possible d'être et possible 
de ne pas être sont tous deux faux , comme suite 
de nécessaire. Comment donc, encore une fois^ 
possible suit-il nécessaire? Le voici ; c'est que le 
possible a deux sens : tout possible ne peut pas les 
les deux choses opposées ( Ta âvTlxeb(^6va où ^uvaTai 
uôcv ^uvaTov). Pour certains possibles, ceci est vrai; 
pour d'autres , ce ne l'est pas. D'abord , dans les 
possibles qui sont dénués de raison ( ^l tûv ^Lii xaxk 
>oY^ ^uvaTûv), quelques-uns ne peuvent pas les 
contraires : ainsi, le feu, force irrationnelle et de 
nature , ne peut que brûler, qu'être chaud. Dans 
les forces douées de raison (al [urà Xoyou Âuva|i.ei{) 
les contraires sont également possibles; et toutes 



ANàLTBB de L'HEBllKMfcU. •— GOâP. m. 206 

fës forces rationnelles ont cette propriété , tandis 
que, parmi les forces irrationnelles, il n'y en a 
que quelques-unes qui la possèdent. Seulement, 
ce qu'on prétend établir ici, c'est que toute 
puissance n'est pas susceptible des opposés (Snoù 
i^iaoL ^uvajiiç tûv âvxuceipcivcov ) , non pas même toutes 
les puissances de même espèce (xaTs to oiM el&oç), 
attendu que les puissances sont souvent homo- 
nymes ( âviai èi &uva[^sic 6(i.cdvu(i(.o( eîaiv). On peut com- 
prendre ce qu'Aristote entend , ici , par puissance 
homonyme, si l'on se rappelle sa définition des 
homonymes , au début des Catégories; ce sont les 
puissances qui, sous un même nom, reçoivent 
cependant une définition différente, par suite de 
la différence même des effets qu'elles produisent. 

C'est qu'il feiut bien distinguer les deux 
sens de possible; possible est ce qui est déjà 
en acte ( xact' èvepyeiav ov ) , quand on dit d'un 
homme qui marche, qu'il peut marcher; et ce 
^ pourrait être en acte, quand on dit d'un 
homme valide, qu'il pourrait marcher. L'un des 
sens de possible s'applique seulement aux choses 
tnobiles et passagères (xivtîtoi;); l'autre s'applique 
en outre aux choses immobiles et constantes (scal 
flbuvifToiç). 

Ainsi donc, le possible, pris d'une manière 
absolue, le possible ne suit pas^vérit^iblement le 
nécessaire , mais l'un des deux possibles le suit ; 
et de même que l'universel suit le particulier, de 
même aussi le possible, ou du moins « une partie 



'204 DKUXIÈME PARTIE, — SECTIOM 1. • 

« du possible , sait le nécessaire ( a3 , a ^ 1 7*) ; le 
ce néœssaire lui*méine est peut-être la source {ifyii 
« U(ùç ) de tout ce qui est , comme le noii«>néce8- 
cc saire, la source de ce qui n'est pas, et Ton 
« pourrait commencer par le nécessaire les consé- 
« cutious présentées ci-dessus. C'est que le né- 
« cessaire est en acte, en réalité j de sorte que si les 
« choses éternelles sont antérieures, l'acte aussi 
« serait àntéraeur à la puissance , et , parmi .les 
« choses ^Mes unes sont actes (év^pysteei et^iv ôfveii 
« ^uva^6K )j sans puissance , comme les premières 
ce substances ; d'autres sont actes avec puissance , 
« et sont antérieures à la puissance, par nature, et 
a postérieures par le temps; d'autres, enfin, ne 
«c sont jamais des actes , et restent toujours de 
ce simples puissances ( èui^oifuiç (xavov ). » 

En résumé , le possible et l'impossible se suivent . 
contradictoirement, mais à l'inverse ( avnçaTtx£»ç , 
ôvTeç-paiJLfiivfldc ) ; l'impossible et le nécessaire se 
suivent par contraires (fvoevTia>ç) ; enfin , le néctos- 
saire et le possible se suivent àvTtfoertxûç èv«vTittc, 
c'est-à dire avec double opposition au mode et au 
sujet, modo eu verbo. 

Ch. 14» ^3, a, 37. Pour compléter cette théorie 
de l'opposition des propositions , une dernière 
question reste à éclaircir : c'est de savoir précisé- 
ment, si Taflfirmation est contraire à la négation; 
ou bien , si l'affirmation est contraire à une affir- 
mation contraire. Si, par exemple, à cette affir- 
mation : Tout homme est juste , le contraire est : 



AKALTSS DE L*II£RllËNBlÀ. — CHÀ^* 111. 205 

Aucun homme n'est juste ; ou bien: Tout homme 
est injuste : quelle est , de ces deux dernières pro- 
positions, la vraie contraire? Comme la'parole n'est 
que la conséquence forcée de la pensée , cela re- 
vient à demander, quelle est dans l'esprit la propo- 
sition.co]itraire : est-ce là proposition négative , ou 
celle qui affirme le contr^iQ^,(inST«afiy i s|ç âiro- 
i^ttûç 4 Ji liD JvavTiov mui '^«Çâ^ouac^ Si y « par 
eœnqilM Vàn dit que le Men ^t^^i^ ; Fopinion 
£eius8wlSnhnée : Le bien esfttnal, ne paraitraij^nt 
à l'esprit aussi contraire que Topinion faus^i né«* 
gative : Le bien n'est pas bien. C'est donc à tort 
qu'on a dit que les propositions contraires sont les 
propositions des contraires: ail ne faut point s'ar- 
rêter aux Î!bro||osilions qui établissent que ce 
qui n'est ^a»^jp>iftu que ce qui est n'est pas> 
parce qt^e la sine qes unes et des autres serait 
infinie (iMuipoi ytfgl; il^faut s'arrêter uniquement 
à celles qui renfiofinent l'erreur (i4 iicomt), et ce 
sont les propositions génératrices (è^ mv aî yevé- 
mç). Les générations des choses viennent des op- 
posés, et par suite les erreurs aussi. Si donc le bien 
est, à la fois, bien et non-mal, et que la première 
proposition soit en soi (xoO' éouro), et l'autre seule- 
ment accidentelle (xorà oufiSeêYixo;) ; car ce n'est 
qu'un accident du bien de n'être pas un mal; la 
proposition en soi est certainement,ou plus vraie, 
ou plus fausse, par la même raison. Donc, cette 
proposition ^le le bien n'est pas bien , est la pro- 
position fiausse de ce qui est en soi ; et la propo- 



206 DBUXliOiB PART». — SEGTIOll I. 

« sition que le bien est un mal, est la proposition 
« fausse de ce qui n'est qu en accident; d'où il suit^. 
a que la proposition négative du bien est plus 
«fausse, que la proposition affirmative du con- 
« traire. L'erreur la plus forte résulte de la propo- 
<c sition contraire , puisque les contraires sont les 
a deux jpoinb^ les pl^^ opposés relativement^ une 
« méaië c]ij||sè. » ]|<J&ftnriétnarquer ^e plus que 
cette propoû^tftft &us4^ , que le bien «ist^. mal » est 
com^xe (ov(&9r$?7^r]r[ié«^) ^ et ne saurait Sjnqp^re à 
elle-q^éme par conséquent; car, pour dire que le 
bien est mal, il a fallu prouver d'abord qu'il n'est 
pas un bien. De plus, quelquefois il n*y a pas de 
contraire qu'on puisse affirmer : et alors, il ,£aut 
bien que la proposition fausse soU Popposée de la 
vraie (i ttj àX^îôei âvTwcÊi(jiivYi). 'jJ^ .y... ^ ■ 

a3, b, 35. Mêmes obs^vafiom^si l'on* se donne 
cette proposition, que le ijpn-bien n'est pas bien y 
et qu'on se demande quetle ^t sa contraire? Ce 
ne sera certainement pas que le non-bien est un 
mal : car les deux propositions seraient vraies à la 
fois ; et jamais le vrai n'est contraire au vrai. Reste 
donc que lenon*bieu est bien. Mêmes observations, 
si l'on joint aux propositions un signe d'universa- 
lité, au lieu de les laisser indéterminées. 

Donc , toute proposition qui iaffirme ime chose 
avec vérité, en a deux fausses qui lui sont oppo- 
sées : l'une , qui nie que la chose soit ce qu'on 
affirme qu'elle est, l'autre, qui affirme que la chose 
eat autre chose. La plus opposée f et par consé- 



AHlâliTII Dl L'HBMiintU. — CHA». 01* 20T 

qaent la contraire , est la première, c*e8t-à-dire , 
odiequi nie, et non la seconde, c'est-à-dire, celle 
qui affirme le contraire. 

Id finit le Traité du langage; voici les sujets 
qu'Aristote y a traités : 

Après avoir examiné, dans les Catégories, les idées 
et les choses qu^expriment les mots simples, sans 
oombinaison les uns avec les autres'(âcveu au|A7rXox^c}y 
il étudie y dans Touvrage qui suit les Catégories , 
les lois de la combinaison des mots, en tant que 
cette combinaison produit une expression (ép(XYfveia) 
de la pensée. Ainsi, le Traité du langage est donc 
tout entier la théorie de la proposition : et quel- 
ques commentateurs ont pu l'intituler, avec rai- 
son : (icepi irporaaeiiiç) de proposùione logicd.Aristote 
analyse d'abord les éléments de la proposition : le 
nom et le verbe ; puis, s'attachant à la proposition 
significative du vrai et du faux (âiroçovrixàç X({yoç), il 
la considère successivement, dans sa qualité : néga- 
tion et affirmation, etdans sa quantité: universalité 
et particularité ; il en recherche , avec un soin tout 
pa||Rculier, les lois sous le rapport de l'opposition , 
et se demande en quoi consiste la nature contra- 
dictoire, et contraire, des propositions. Il p|isse 
ensuite aux propositions appelées modales, c'e$t-2i- 
dire, celles dont le sujet apparent est affecté d'un 
signe particulier de nécessité , ou de simple possi- 
bilité : et il étudie, dans ces propositions modales , 
comme il Fa fait pour les propositions simples, 



SOS DBUXlàllB PJULTK. — * SECTION I. 

leor opposition et leur équipollence : entin , arri^ 
vant aux propositions, dont l'opposition est , non 
plus dans le sujet , mais dans l'attribut, il pose les 
principes , d'après lesquels se forme réellement 
celte opposition quelquefois difficile à discerner. 

Il semble qu'après cette analyse, on voit mieux 
U place considérable que le Traité du langage 
tient dans l'Organon ; il est évidemment le lien in- 
dispensable de^ Catégories et de l'Analytique , 
puisque la proposition est , elle-même , intermé- 
diaire entre les notions simples qui la constituent, 
et le syllogisme, qu'elle forme en se combinant 
de diverses façons. En se plaçant à ce point de 
vue, qui nous parait de toute exactitude, on a 
peine à comprendre, comment Andronicus de 
JÊlhodes pouvait contester l'authenticité de ce 
traité entier, et Ammonius, celle de la cinquième 
partie. Il faut croire que, ni l'un , nil'autre, n'ayant 
suffisamment approfondi les questions de l'ip- 
pLTfveia , ils portaient leur sentence de condamnation 
avec un peu de légèreté. L'empreinte aristotélique 
nous y parait tout aussi peu contestable que 
dans le reste de l'Organon. Seulement, la ma- 
tière est plus difficile , et peut donner naissance 
à des doutes , comme Aristote lui-même en avertit 
ses lecteurs; mais l'épiAïQveia appartient , sans 
aucune incertitude, au Stagirite, et par -son 
style, et par sa connexion intime avec tout ce 
qui la précède et tout ce qui la suit. 

On voit sans peine, que cette théorie de la pro« 



A5ALTSB DE Ii'UERMÉNEU. — GBÀP. lU. 209 

• 

position est absolument indispensable à celle du 
syllogisme, non pas seulement dans son ensemble, 
mais jusque dans ses détails. Sans la discussion de 
la quantité y de la qualité , et de l'opposition des 
propositions, il est tout-à-£ait impossible de com- 
prendre la conversion des propositions dans le syl- 
logisme, et le mécanisme particulier du syllogisme 
par Tiropossible. Sans la discussion des proposi- 
tions modales , on ne saurait suivre toute la mé- 
thode des : syllogismes y dans lesquels Tune des - 
propositions est ou contingente , ou nécessaire , 
tandis que l'autre est catégorique et absolue. 
. On peut enfin remarquer que cette longue et 
délicate analyse de la contradiction, dans les 
fiiturs contingents y tient à la polémique philo- 
sophique contemporaine, et qu'avaient soulevée 
Antisthène , en niant qu'il pût y avoir une contra- 
diction réelle; Protagore, en soutenant que les 
deux membres de la contradiction étaient égale- 
ment vrais, et Anaxagore, qu'ils étaient également 
&UX. Aristote se montre ici , comme dans tous 
ses autres ouvrages , l'adversaire de la doctrine du 
hasard qu'il a si souvent combattue, et qui ré- 
voltait s|}n admiration profondément enthousiaste 
pour la sagesse et la prévoyance de la nature. (Voir 
nolàmment Z<^ |i.opui>v, liv. i, ch. f , page 64^9 
a, lo.) 



I. i4 



240 BEUXIÈMB PARTIS. -^ SBCnOM I. 



CHAPITRE QUATRIÈME. 

Analyse des Premiers Analftiqaes. 

LIYRE PREMIER. 

L'objet de TAnalytique dans son ensemble 
comme le dit Aristote au début même des \ 
miers Analytiques , la démonstration et la sci< 
démonstrative (otTr^J^eiÇiç xal exiçmV'yi àTcoJctxt 
pag. ^49 a y fo). Mais comme la démonsti^ 
n'est qu'un long syllogisme , il convient de trfl 
du syllogisme d'abord, et ensuite de la démon! 
tion, moins générale que lui fpag. a 5, b, 29)* A: 
c'est Aristote lui-même, comme on Ta, du re 
suffisamment prouvé ( ch. 12, i*"^ partie), 
prescrit l'ordre des Premiers et des Derniers l 
ly tiques. 

Le sujet des Premiers Analytiques est don 
théorie complète du syllogisme, dans sa natur 
ses modifications. Dans le premier livre , que 
commentateurs ont partagé avec raisoiuen t 
parties (voir plus haut, pag. 109), Aristote 
blit les règles générales du syllogisme simpf 
modifié, puis celles de la recherche du mo 
syllogistique ; et enfin, il étudie la manière 
ramener les syllogismes à leurs éléments matéi 
de propositions et de termes , et à leurs élémi 



AlfÀLTSB DM VKiM. ASXLUT. — LIY. i; CtTAP. IV. t\i 

t formels, d'après la théorie précédemment exposée. 
Le second livre, dont la division varie, selon les 
commentateurs , de deux à trois parties, renferme 
k théorie des propriétés du syllogisme , relative* 
ment à la natui e et au mode de sa conclusion , ka 
vices du syllogisme qui peuvent être de plusieiu^s 
genres ; et pour terminer, dans une sorte d'appen- 
dioe,le philosophe donne une exposition des formes 
* de raisonnements moins pures que le syllogisme , 
mais qui toutes s'y rapportent nécessairement. 

Ch. I, 24, a, i3. Avant d'aborder le syllogisme 
lai-méme, Aristo te explique différentes expressions 
dont il se servira dans tout le cours de son ou- 
vrage : proposition, terme, syllogisme complet et 
incomplet; et de plus, les expressions qui coa<* 
cernent l'attribution, et qui sont ainsi formulées : 
être ou n'être pas dans tout, être attribué à tout, 
n'être attribué à aucun (rî 'Trpdra^ç, ti opoç, xat ti 
ft[iKki/fuj[L6ç , [UTa 8i Taura ti to év oXcr> elvai h ^Ly\ twan 
rtôt Tâ^e, xol ti X^yoï/iv ti xocTa ttovtoç h pcTi^evèç 
xaTTrppetGOai). On verra , un peu plus bas , qu'Ans- 
tote confond ev oXc^ elvai h piiii elvai et xotk iracvroç h 
l&Ti^evoç xamyopeiddai. 

La proposition , relativement à sa forme , peut 
être affirmative ou négative, universelle ou parti- 
culière, ou indéterminée; c'est toujours, comme 
on le voit, la théorie de rép[i.>(veia. Relativement à 
sa nature , elle peut être démonstrative ou dialec- 
tique. La démonstrative se partage en syllogis- 
tique ilimpie (cruU^oyiçtxA iiA&çjy affirmant ou niant 






212 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

une chose d'une autre , et en proposition démons^ 
trative, proprement dite, qui conclut le vrai^ 
d'après les données primitives (^là tûv èÇ «pj^^ç 
uiToOldecûv). La proposition dialectique est un des 
membres de la contradiction , accordé comme yrai| 
par suite d'une interrogation (ipcÂTYiaiç âvTif obecaç), 
ainsi qu'on l'a dit dans les Topiques. 

Cette citation des Topiques , peut sembler 
assez singulière y placée comme elle l'est ici ; car 
elle renvoie à une discussion moins complète; 
cependant elle est exacte , et peut s'appliquer au 
liv. I, ch. I. p. loo, a, 29. 

Du reste , que la proposition soit démonstrative 
ou simplement dialectique , peu importe pour la 
formation même du syllogisme (ou&èv 8i ^loiaet 
srpoç t6 yevIoSai t^v éxaTepou ouXXoyKrpLov). 

Aristote poursuit ses définitions , et de la pro- 
position il passe au terme (^poç), et au syllogisme 
complet et incomplet. Il est inutile de faire re- 
marquer toute l'importance de la définition du 
syllogisme; elle est célèbre ; la voici telle que la 
donne Aristote : . 

Ch. I, p. 24, b, 16. «J'appelle terme, dit-il, 
« ce en quoi se résout la proposition , c'est-à-dire, 
« l'attribut, et le sujet auquel il est attribué, soit 
« qu'on les unisse , soit qu'on les sépare par les 
« idées d'être ou de non-être ( d'affirmation ou de 
oc négation ). Le syllogisme est une énonciation 
« dans laquelle, certaines assertions étant posées , 
<c par cela seul qu'elles le sont , il en résulte né- 



% 



kSÂLfSZ DES PRXM. AlfALYT. — UT. I. CHAP. IV. 2^5 

c cessairement une autre assertion, différente 
tdes premières. Par cela seul qu'elles sont, veut 
cdire que c'est par ces assertions que l'autre 
« est produite ; et être produite «linsi , signifie qu'il 
« n*est besoin , pour que le nécessaire en résulte , 
«d'aucun autre terme étranger. J'appelle donc 
«syllogisme complet, celui dans lequel il ne faut 
« rien de plus que les données , pour que le néces- 
« saire apparaisse, et incomplet, celui qui a besoin, ^ 
« au contraire , d'une ou plusieurs données qu'on 
«ajoute, lesquelles sont bien aussi nécessaires^ 
« d'après les termes supposés, mais qui, toutefois, 
« ne sont pas énoncées dans les premières pro- 
« positions. j> 

Voici comment Aristote s'exprime sur les pro- 
positions universelles , affirmatives et négatives : 

et Qu'une chose soit en entier à une autre, ou que 
« l'une soit attribuée à l'autre totalement, ce sont 
« là des expressions identiques. J'entendf par être 
«attribué à tout, qu'il ne soit pas possible de 
« prendre l'une des parties du sujet, dont l'autre 
« ne puisse être dite ; et de même, pour n'être attri- 
« bue à rien. » 

On serait peut-être plus clair en adoptant , 
pour exposer les idées d' Aristote, les formules 
créées long-temps après lui, et notamment, les 
quatre lettres qui désignent les propositions des 
principales espèces : A, £, I, O; mais ici, comme 
plus haut, on croirait manquer à la fidélité de 
cette analyse , si l'on employait des notations qui 



S44 DEUXIÈME PARTIE. — «SCn09 I. 

ne sont pas à l'usage du Stagirite; on aurait tort 
de les mêler à sa théorie, quand il s'agit de la 
connaître en elle-même, indépendamment des se- 
cours matériels dont elle a été entourée par d'autres 
mains. 

Aristote vient de parler de syllogismes complets 
et incomplets ; il est évident qu'il faudra ramener 
les derniers aux premiers , c'est-à-dire les rendre 
parfaits ; autrement ^ l'évidence manquerait au 
syllogisme. Le principal moyen de ramener la 
seconde espèce de syllogismes à la première , c'est 
la conversion des propositions («vnrpofYi). Aristote, 
sans parler de cette utilité de la conversion, en 
établit les règles dans deux chapitres, avant de 
donner la théorie spéciale du syllogisme et de ses 
figures. 

Cb. a, a5^a, i. — Cb. 3, aS, a,27. D'abord, il 
traite de la conversion des propositions simples , 
et ensuite de la conversion des propositions mo- 
dales ; ici , se retrouve , comme l'on voit , la 
grande division admise dans rép(XTfveia. Aristote 
trace les règles des unes et des autres, et il établit 
que la proposition universelle négative ( tt]v piv èv 
Tw ÛTOpjç^eiv xaôoXou çifyitvLh^) se convertit dans ses 
propres termes , c'est-à-dire , simplement , pour 
parler le langage de la Scholastique ( toiç jfpoiç Am-^ 
rp^f etv ). Ainsi, la proposition universelle négative : 
Aucun plaisir n'est un bien , se convertit en cette 
autre proposition universelle négative : Aucun bien 
n'est un plaisir. En continuant cet exanten , Ans- 



1NALT8B DES PREAl. ANALYT. — UT. I. CHAP. IV. 2^5 

• 

tote recannait que la proposition universelle affir- 
mative (^5, a^ 7; TTiV xaTTiyopixYiv ) se convertit en 
une proposition particulière (xarà (xipoç); que la 
particulière affirmative se convertit simplement ^ 
comme on Ta dit plus haut pour l'universelle 
négative; et enfin, que la particulière négative 
n'a pas de conversion nécessaire (ojxfièvayxaiov). 
Aristpte donne ici des exemples de ces quatre 
espèces de conversion; et au lieu d'exemples 
concrets 9 il se sert de simples lettres, à la ma- 
nière des géomètres. 

Ch. 3y 25, a, 27. Les règles de la conversion 
des modales sont à peu près aussi simples ; seule- 
ment la conversion n'affecle pas le mode, mais 
bien y ce qui lui sert de sujet, le diclum. Il faut 
remarquer, en outre , que la conversion des pro- 
positions contingentes s'écarte de celle des autres 
modales, en ce que contingent (èv^e^oiuvov ) ayant 
trois signffications, comme on l'a vu dans l'ip [jt.Y(veia| 
(svaYxalov,To \f/h oréotrpMLWi, Kcà to ^uvaTOv), il faut 
distinguer avec soin ces trois significations di-^ 
verses, les deux premières admettant la conversion 
ordinaire, mais la troisième ne permettant pas à 
rimiverselle négative de se convertir (â5,b, 17), 
comme ou l'a vu plus haut pour les propositions 
simples. Aristote renvoie , du reste , ici à sa théorie 
ultérieure sur le contingent, et il a certainement 
en vue les régies , qu'il exposera plus loin , pour le 
syllogisme, dont l'une des propositions^ ou les deux 



■ ( 



2^6 DEUXliCMB PARTIE. — SECTION I. 

• 

même, sont contingentes (aiév^e^fipievat'TrpoTa^eiç). 
(Voir un peu plus loin l'analyse du cb. 8). 

Ch. 4» ^^9 1^9 ^6* Cleci posé^ Aristote passe au 
syllogisme, et en fait une étude spéciale dans ce 
qu'il appelle ses diverses figures ((r^^TijJux). Le syl- 
logisme se compose de trois termes, dont un 
doit être attribué à un autre dans la conclusion ; 
le troisième terme, sans y entrer, doit servira 
montrer, comment le premier et le second peuvent 
être entre eux dans le rapport de sujet et d'at- 
tribut. Ce troisième terme, qui, dans les deux 
propositions, sera réuni tantôt à l'un, tantôt à 
l'autre des deux termes qui forment la conclusion, 
est ce qu'on appelle le moyen ( (iLé(Tov ). Dans la 
pensée, le moyen est donc toujours entre les 
deux autres termes, qu'on appelle les extrêmes 
(toc axpa); mais, dans la forme matérielle du syllo- 
gisme, il se peut que ce terme moyen n'occupe 
point sa place propre^ et soit posé ou après, 
ou avant les deux extrêmes. C'est là ce qui con- 
stitue la différence des figures du syllogisme. Je 
laisse Aristote exprimer lui-même comment se 
présentent à lui ces figures du syllogisme; les 
voici toutes les trois : v (ch. ^f\>.^5y b, Sa) Lorsque 
a les trois termes sont disposés de telle sorte, les 
« uns relativement aux autres, que le dernier est 
« dans le moyen tout entier, et que le moyeji est 
«c dans le premier tout entier, soit affirmativement, 
« soit n^ativement, il faut nécessairement qu'il 



▲NA1T8S DBS FREM. ANALYT. — LIT. I. CHAP. IT. 247 

« y ait syllogisme des extrêmes. Tappelle moyen 
« ce qui est soi-même dans un autre terme, et 
« dans, quoi est aussi un autre terme , et qui , par 

< cette position même , devient moyen entre les 
« deux. Les extrêmes sont également ce qui est 

< dans un autre terme, et ce dans quoi est aussi 

c un autre terme Telle est ce que j'appelle 

« la première figure (a6, b, 33 ). 

cCh. 5, p. 26, b, 34. Quand une même chose 
« est à toute une chose, et n'est aucunement à une 
« autre chose , ou qu'elle est totalement à chacune 
^ des deux , ou n'est à aucune des deux , cette 

< figure est celle que j'appelle la seconde. Tap- 

< pelle alors moyen l'attribut des deux proposi- 
« tions; les extrêmes sont ce à quoi ce moyen est 
«attribué; le grand efetréme est ce qui est placé à 
« côté du moyen, le petit extrême est ce qui en est 
« le plus éloigné. Le moyen est alors placé en dehors 
« des extrêmes, et, par position, il est le premier. 

«Ch. 6, p. 28, a, 10. Si à une même chose, une 
«autre chose est attribuée totalement, et qu'une 
« seconde ne lui soit attribuée aucunement , ou 
« bien que ces deux dernières à la fois soient 
« attribuées à toute la chose , ou ne soient attri- 
« buées à aucune partie de la chose, cette figure 
« est celle que j'appelle la troisième. Le moyen est 
« alors ce à quoi se rapportent les deux attributs, 
c qui sont les extrêmes : le grand extrême étant 
« le plus éloigné du moyen, le petit étant le plus 
« proche , le moyen est placé eu dehors des 



248 DEUXiiEIIB PARTIE. «^ SECTIOlf U 

« extrêmes ; mais , par position , il est le dernier. » 
Cette définition des trois figures peut sembler 
embarrassée, parce que les formules précises et 
nettes ne sont pas encore &ites. Le génie a dé- 
couvert la vérité ; il l'explique, mais son expression 
est pénible. Plus tard, la simplification arrive 
par Tétude , par l'analyse minutieuse, non plus des 
idées, mais des mots. Cedégagement successif de la 
forme apparaîtra clairement ^ dans l'histoire qu'on 
tracera plus loin de la logique péripatéticienne. 
(Voir la 3® partie de ce mémoire.) Pour ce qui 
regarde les figures du syllo^me et leurs défini- 
tions, voici les formules qu'en a données la science 
du moyen-âge, aidée des travaux antérieurs de la 
sci^ice antique: 

La première figure est drile où le moyen est 
sujet d'un des extrêmes et attribut de l'autre; 

La seconde , celle où le moyen est attribut des 
deux extrêmes; 

La troisième, celle où le moyen est le sujet des 
deux extrêmes. 

Ces définitions sont plus simples que celles 
d'Aristote: elles sont plus saisissables 'à l'esprit ; 
mais elles sont moins près de la réalité, et elles 
négligent de tenir compte de toutes les circoai- 
stances accessoires que renferment celles du 
Stagirite. 

Telles sont donc, dans leur expression primitive» 
les trois figures si fameuses du syllogisme. Les voila 
telles qu'Aristote les trouva par la force seule de 



AlfALTlI DU PBU. AHÂJLYX.^Uf. 1. CUAP. IT. 249 

fion géme , il y a plus de vingt-un siècles. Depuis 
ioTS , il n'a point été possible aux e£forts de la 
pensée humaine , s'y exerçant sans relâche, d'y 
rien changer. On a parlé souvent de la quatrième 
figure découverte , dit-on , par Galien , et Ton 
a &it graéralement un reproche fort grave au Sta- 
girite de ne l'avoir pas connue; ce reproche lui est 
adressé même encore de nos jours. On reprendra 
frfus tard, cette question qui mérite d'être éclaircie 
(Voir les annexes à ce mémoire); mais on peut déjà 
dire ici, que cette prétendue quatrième figure n'en 
eit pas une , à proprement parler : elle n'est que 
le renversement de la première, en prenant la ma- 
jeure pour la mineure, et réciproquement II est 
possible que ce soit Galien qui ait donné à cette 
forme le nom de quatrième figure; mais, consi- 
dérée comme annexe de la première , elle était dès 
long-temps connue, dans l'école péripatéticienne : 
sekm le témoignage de tous les commentateurs , 
eUe remonte à Théophraste et à Eudème; et, de 
plus, ces deux disciples d'Aristote l'avaient très 
probablement reçue de leur maître, qui, consi- 
dérant les figures vraies et usuelles du syllo-' 
gisme, n'avait pas cru devoir y comprendre une 
figure bâtarde, presque sans usage, et qui d'ail- 
leurs rentrait dans la première. 

Pour bien faire comprendre ici la méthode 
d'Aristote , nous croyons devoir donner plus bas 
la traduction complète de son exposé de la pre- 
Qnère figure. On pourra sans peine y reconnaître 



220 DEUXIÈME PAATIK. — SECTION I. 

les modes divers , concluants et non concli 

les ont appelés les commentateurs d'après 
tote. 

Une remarque importante qui s'appliqu 
qui va suivre , et qui convient également à i 
précède, c'est qu'Aristote, pour dire qu'une 
est attribuée à une autre, dit aussi que cett 
mière chose est dans la seconde , ainsi qu'on 
plus haut Cette formule pourrait sembler, a 
mier coup d'oeil, de nature à confondre le si 
l'attribut; et plus d'un commentateur s 
trompé , prenant la compréhension pour l\ 
sion , et vice versa ; ce point exige donc u 
tention toute spéciale. C'est par suite de cel 
cution que, dans la définition de la seconde 
citée plus haut, Aristote dit que le moyen es 
sa position, le premier (irpûTov t^ 6^(ret); pour 
au contraire, il est le dernier, puisque, dans 
figure, il est l'attribut des deux extrêmes; 
différence s'explique par le mode d'expressio; 
choisi le philosophe, attendu qu'il regarde c 
expressions identiques : être dans une chos€ 
être attribuée. Il a eu , du reste , le soin de 1 
lui-même ; et cette première formule, tout et 
qu'elle peut paraître, est cependant la seu 
montre avec vérité la nature du syllogisme 
tribut est en effet dans le sujet , sous le n 
de la compréhension , et c'est ce qu'Aristo 
montre clairement par l'énoncé seul de sa foi 



ANALT8K DBS PREM. ANALTT.— LIV. I. CHAP. HT. 224 

Gh. 4» P- ^5, b, 37. La première figure. « Si A 
est attribué à tout B , et que B le soit à tout r, 
il y a nécessité que A soit attribué à tout P; ou 
a dit plus haut ce qu'on entendait par cette ex- 
pression : être attribué à tout. £t de même , si A 
n'est attribué à aucun B j et que B le soit à tout 
r, il y a nécessité que A ne soit à aucun r. Mais 
si le premier est à tout le moyen^ et que le moyen 
De soit à aucun demier^-il n'y a g^ syllogisme 
des extrêmes; car, par cette--ALgjpo$ition , il ne 
résulte rien de nécessaire. Le premier peut éga- 
lement être , ou à tout le dernier, ou n'être à au- 
cun dernier; et par conséquent, il n'y a de néces- 
saire, ni universel, ni particulier; et , s'il n'y a rien 
de nécessaire , il n'y aura pas non plus, pour ces 
terooes , de syllogisme. Que les termes d'être à 
tout soient : &imal-homme-cheval, et les termes 
de n'être à aucuà : Animal-homme-pierre. Si le 
prenûer n'est à aucun moyen , ni le moyen à au- 
cun dernier, il n'y aura pas davantage de syllo- 
gisme. Que les termes affirmatifs (d'être) soient : 
Science - ligne - médecine , et négatifs (du non- 
étre): Science-ligne-unité. Dans la supposition 
des termes généraux, on voit donc à quelles con- 
ditions , il y aura et n'y aura pas de syllogisme de 
cette figure; l'on voit, de plus^ que, quand il 
y a syllogisme, il faut nécessairement que les 
tclkmes soient ainsi que nous l'avons dit , et que, 
quand ils sont ainsi , il y a syllogisme. 

« Si l'un des termes est universel, et l'autre par- 



222 DEUXlÈm PAETIB. — sEcnoii 1. 

<c ticulier, relativement à l'autre, quand Funivifersel 
« est au gi*and extrême affirniatif ou négatif (caté- 
ff gorique ou prhratif ) , et que le particulier est au 
cr petit extrême afifiirmatif (catégorique), le syllo* 
« gisme est nécessairement complet; mais quand 
4c funiversel est au petit extrême, ou que les termes 
4c sont placés de toute autre façon, le syllogisme est 
« impossible. J'appelle grand extrême celui dans 
« lequel est le:inoyen ', et petit extrême, celui qui 
« est sous le moyen (le sujet du moyen). Soit en 
« effet A à tout B, et B à quelque r; si donc il est 
ce possible d'attribuer à tout la donnée primitive, 
« il y a nécessité que A soit à quelque F; et si A 
« n'est à aucfun B , et que B soit à quelque r, il y a 
ce nécessité que A ne soit pas à quelque r. Nous 
« avons précisé ce que nous entendons par : n'être 
« attribué à rien. Il y aura donc ici sylk^saie par* 
fc fait , et de même si B F était indéterminé et ca- 
ce tégorique ; car le syllogisme sera le même pour 
a Tindéterminé que pour le particulier. Si l'uni- 
« versel est placé au petit extrême , soit catégorie 
« que, soit privatif, il n'y aura pas de syllogisme, 
« ni de l'affirmatif , ni du négatif, ni de l'indéter- 
c[ miné , ni du particulier : par exemple, si A est ou 
« n'est pas à quelque B , et que B soit à tout r : les 
cf termes de l'affirmatif f du être) sont : Bon-qualité- 
cc pensée; les termes du négatif (du non-être) sont: 

I . Il faut bien reaiarqiltr ici qa' Aristote parie , non pins «ont le rap- 
port de la compréhension , comme pins haut ^ mais sons le rapport dm 
Textension. 



ÀNALTSI D10 FaU. AHàLTS. — LIT. I. CHAP. IV. 12B 

Bon-qualité-ignorance. De plus , si B n'est à au- 
cun r, et que A soit ou ne soit pas à quelque B, 
ou ne soit pas à tout B, il n'y aura pas davantage 
de syllogisme de cette façon. Les termes sont : 
Blano-cheval-cygne , blanc - cheyal • corbeau. On 
peut prendre les mêmes, en supposant A B in- 
déterminés, li n'y a pas non plus de sylk^isme 
de l'indéterminé, ni du particulier, quand le géné- 
ral catégorique ou afBrmatif est au grand ex* 
tréme , et que le particulier privatif est au petit 
extrême : par exemple, si A est à tout B et que B 
ne soit pas à quelque r, ou s'il n'est pas à tout 
r ; en effet » ce à quoi le moyen n'est pas dans 
quelque partie, aura par suite le premier, soit à 
toutes ses parties, soit à aucune de ses parties. 
Supposons que les termes soient: AnimaUhomme- 
blanc. Supposons de plus que les choses blan^ 
ches, auxquelles homme ne peut être attribué^ 
soient: cygne et neige. L'animal est attribué d'une 
part à tout, d'autre part à aucun, de sorte qu'il 
n'y a pas de syllogisme. Supposons encore que 
A ne soit à aucun B, et que B ne soit pas à quel- 
que r, et que les termes soient : Inanimé-homme- 
Uanc. Prenons en outre, parmi les choses blan- 
ches auxquelles homme n'est pas attribué, cygne 
et neige. Inanimé est attribué d'une part à tout, 
et d'autre part, à aucun. Puis donc queB n'être 
pas & quelque r, est une expression indétermi- 
née; car il est bien vrai qu'il n'est pas à quelque 
r, soit que du reste il ne soit à aucim , ou qu'il 



224 ' DEUXliEMB PARTIE. — SEGHON 1. 

« ne soit pas à tout , en prenant ces termes 
(c de £açon qu'il ne soit à aucun , il n'y a pas de 
ce syllogisme, ainsi qu'on i'a dit plus haut; il en 
« résulte évidemment qu'il n'y a pas de syllogisme 
c quand les termes sont ainsi disposés ; car alors 
« il y en aurait pour les autres termes. La démons- 
« tration serait pareille , si l'on supposait Tuniver- 
« sel privatif. Si les deux membres (^(anfjJkocTa) 
« sont particuliers y catégoriques ou privatifs, ou 
a que l'un soit catégorique, et l'autre privatif, ou 
« l'un indéterminé, et l'autre déterminé, ou tous 
« deux indéterminés, il n'y a pas de syllogisme 
« non plus. Les termes communs pour toutes ces 
« suppositions peuvent être: Animal-blanc-cheval, 
<t animal-blanc-pierre. 

a Ceci nous montre donc évidemment que, pour 
<€ qu'il y ait syllogisme du particulier dans cette 
«figure, il faut que les termes soient disposés 
ce comme nous l'avons dit; car, s'ils sont autre* 
ce ment, il n'y en a pas. On voit de plus que, dans 
oc cette figure, tous les syllogismes sont complets; 
ce car tou&se concluent par les données primitives. 
« On voit, enfin, que toutes les questions (icpo- 
« êXY[[jLaTa) sont démontrées par cette figure : être à 
ce tout, n'être à rien , être à quelqu'un , n'être pas à 
c quelqu'im. C'est là ce que j'appelle la première 
a figure. » 

Ces dernières considérations montrent toute 
l'importance qu'Aristote donne à la première fi- 
gure , et l'on verra plus loin, qu'elle est pour lui 



ÀJIALTSB DIS PRSM. AMALYT. — LIV.l. CHAP. IT. 22& 

la seule qui serve réellement à la démonstration, 
et à la science vraie que la démonstration pro- 
duit. Les deux propriétés de la première figure 
sont en effet très remarquables. Tous les syllo- 
gismes qur s'y forment sont complets , c'est-à-dire 
évidents p^ eux-mêmes; et de plus, toutes les con- 
clusions s'y rencontrent : universelle affirmative , 
miiverselle négative , particulière affirmative, et 
particulière négative: BarbarA, CelarEnt, Daril, 
FeriO. Rien de pareil ne se présente dans les autres 
figures, et c'est avec raison que celle-ci a obtenu 
le premier rang. 

Pour résumer cette théorie de la première fi- 
gure , Âristote y distingue donc les modes, en uni- 
versels et en particuliers : parmi les universels, 
deux sont syllogistiques ou concluants; l'un af- 
firmatif , l'autre négatif; deux sont asyllogis tiques 
ou non concluants, avec mineure négative et deux 
prémisses négatives ( to [i.£v TrpcoTov iravTi Tâ> ^uat^ 
(a6, a, e.), to ^e (liaov (i.n^evl tw èoj^ocTCj) — ou^' Srov 
(titri TO irpûTov tû) [j(ia<|>^(26y a, 9.), [JLvi^è t^ (jciacv tcû 
^aTCd [jLifi^evl). Parmi les syllogismes particuliers 
de la première figure, il en reconnaît deux syllo- 
gistiques et dix asyllogistiques. 

C'est ici qu'on peut voir aisément , quelle a été 
la tâche des commentateurs grecs d'abord, et plus 
tard, de la Scholastique tout entière: ce fut de classer 
et d'expliquer plus nettement, ces formes diverses, 
de leur donner des noms spéciaux , et de les re- 
présenter par des signes particuliers, etpardesno- 
I. i5 



226 DEUXIÈME PARTIE. — SECTtON 1. 

tations commodes. De là^ les mérites d'Alexandre 
d'Aphrodise , éclaircissant cette théorie, et y 
portant le premier la lumière, pour les intelligences 
moins fortes, et moins exercées à ces abstractions 
si fatigantes ; de là, le mérite de ces lettres et de ces 
mots techniques, tant décriés parce qA'on n'en a 
pas compris toute l'utilité, dans une étude , dont 
cependant l'importance est incontestable. Aristote 
n'avait cherché^ on peut dire, en rien, à soulager 
le travail de ses futurs lecteurs , et la seule distinc- 
tion qu'il ait faite, est celle des lettres, qui servent 
d'exemples dans les trois figures : A, B, r, pour la 
première; M, K, H, pour la seconde; n, P, 2, pour 
la troisième. 

Ch. 5, 27, a, 4- — a, i5. — b, 9. Aristote con- 
tinue l'exposition des deux autres figures ; et pour 
la seconde, il reconnaît, comme pour la première, 
deux modes universels négatifs syllogistiques , et 
deux asyllogis tiques; et, pour les syllogismes par- 
ticuliers, deux syllogistiques et dix asyllogistiques. 
Il les énumère tous, et les représente par les lettres 
M, N, S. Il montre, en outre, comment, au moyen 
de la conversion dont il a tracé plus haut les règles, 
on peut ramener les quatre modes concluants de 
cette seconde figure à ceux de la première. Soit, 
par exemple , M qui n'est attribué à aucun N , et 
qui est attribué à tout H. Comme la propositidh 
universelle privative se convertit simplement («vn- 
rpfçei To çi^ft'wth ) , il est clair que M n'étant à 
aucun N, N non plus ne sera à aucun M; mais l'on 



ANALYSE DES PREM. ANALYt. — LIT» I. CHAP. IV. 287 

a supposé qae M est à tout H , donc N ne sera à 
aucun 3. Or y c'est ici la majeure qui a étë con- 
Tertie; et les Scholastiques diraient que le premi^ 
mode de la seconde figure : C£SABE , se réduit au 
deuxième mode de la première , CELARENT , en 
convertissant simplement la majeure; ce qu'in 
£que, au reste , TS de CeSare ( S simpliciter). 

On pourrait encore réduire les syllogismes de la 
deuxième figure à ceux de la première , en menant 
la conclusion à l'impossible y k Tabsurde ( etç to â&â- 
vaTov ayovTaç. 2^7, a, i5), c'est-à-dire, en créant^par 
la première figure , une impossibilité , soit dans 
les prémisses y soit dans la conclusion. 

En résumant cette seconde figure , on voit que 
tous les syllogismes qui s'y forment, sont in- 
complets (oére^cr;), c'est-à-dire, qu'il leur faut, 
pour conclure avec évidence, quelque autre chose 
que les données primitives ( où yàp (icivov h, tûv î\ 
^PX^c oX^ ^( ^^ oXXcov. 27, a, 17). En second lieu, 
dans cette figure , il n'y a point de conclusions 
affirmatives; toutes sont privatives, universelles 
ou particulières (28, a, 9). 

Ch. 6, 29, a , 1 5. Dans la troisième figure , tous 
les syllogismes seront imparfaits comme dans la 
seconde , parce que , dans celle-là aussi , le moyen 
n*est véritablement moyen que par les fonctions 
logiques qu'il remplit, et non par sa position 
effective. De plus , cette figure n'aura point de 
conclusion universelle; toutes y seront particû'* 
Kères , affirmatives ou négatives ; et oomme c'^t 



228 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

ridée de l'universel qui constitue essentiellement 
le syllogisme , il est évident que la figure privée 
de cette propriété distinctive, doit être placée au 
dernier rang. 

Aristote y reconnaît du reste six modes con- 
cluants : deux où les prémisses , ou bien, pour 
parler toujours son langage, les propositions, sont 
universelles, affirmatives ou négatives; et quatre, 
où Tune des deux est particulière, l'autre univer- 
selle, ou bien Tune affirmative, l'autre négative, ou 
enfin, toutes les deux affirmatives ou négatives. Il 
y a en outre deux modes universels asyllogisti- 
ques , quand la mineure est universelle négative, 
et quand les deux propositions sont négatives ; et 
enfin , huit modes asyllogistiques particuliers. 

Pour réduire les modes concluants de la troi- 
sième figure à ceux de la première ^ on emploie 
soit la conversion, soit la réduction à l'impos- 
sible , comme ci-dessus ; et pour quelques modes 
(28, a, a3.), il faut y joindre le déplacement (lâ 
exOeaOat), c'est-à-dire qu'on change la majeure en 
mineure, et réciproquemeut. 

Ch. 7. Aristote termine cette exposition des 
trois figures par quelques remarques qui leur sont 
communes. D'abord, il n'y a de conclusion néces- 
saire que quand il y a syllogisme : en second liea 
(29, a, 37), dans toutes les trois, la proposition 
indéterminée équivaut à la particulière affirma- 
tive; et le syllogisme est toujours le même pour 
Tune que pour l'autre. De plus, tous les syllo^ 



AIIALTSB DIS PREM. ANALYT.— UV. L CHAP. IT. 229 

gismes imparfaits se complètent par ceux de la 
première figure, soit qu'ils concluent ostensi ve- 
ntent (ÂeixTtxûç); et alors la conversion des pro- 
positions donne la première figure (ii 8l ôvrirpoçri 
To irpûTov èiroiet (T^riifLa), soit qu'ils concluent par l'im- 
possible (^là Tov ct^uvaTov TcepaivovTai ^ 39, a, 36). 
Soit en effet dans la dernière figure : A est à tout r, 
B est à tout r; donc A est à quelque B. Si l'on éta- 
blit la conclusion par l'impossible : donc A n'est à 
aucdA'B, il faudra nécessairement que la mineure 
soit : B est à tout r, et la nouvelle conclusion, donc 
A n'est à aucun F ; mais on a supposé qu'il était à 
tout, et cette conclusion, obtenue parla première 
figure , est impossible. Enfin, la quatrième remar- 
que d'Aristote est celle-ci : Tous les syllogismes 
possibles peuvent être ramenés aux syllogismes 
généraux de la première figure (ici 8i xal (xvayayeiv 
irfltvToç Toùç auX^oyi^fijoùç eiç toùç iv tw irpcorcp (tj^^jjmti 
xa6(fXou ouXXoytcpùç). Ces deux syll(fgismes géné- 
raux sont, comme on se le rappelle, l'un affirma- 
tif, l'autre négatif (BARBABA,CELAR£i!rT). Les modes 
universels de la deuxième figure se ramènent aux 
universels de la première par la conversion de la 
proposition négative (29, a , 5.) : les modes parti- 
culiers, par la réduction k l'impossible {^ik t^; uç 
Tè cc^iîvaTov âiraywy^ç). Les modes particuliers de la 
première se ramènent à leurs universels de cette 
même figure, par leur conversion simple (81 aÛTûv), 
et aussi par la réduction à l'impossible dans la se- 
conde figuré; et de là, comme on vient de le dire, 



250 DEUXIEBIB PARTIE. — SECTION I. 

aux modes universels de la première. Enfin , les 
modes de la troisième figure se ramènent égale- 
ment: les universels, directement, et par impossible, 
aux modes universels de la première figure , et les 
particuliers, d'abord aux modes particuliers de la 
première figure, et de là, traités comme eux, aux 
universels de cette même figure. 

Telle est donc la théorie complète du syllo* 
gisme, en lui-même, et composé de simples propo- 
sitions catégoriques ; telles sont ses formefiT, ses 
figures, et, pour ajouter à la terminologie d'Ans* 
tote , ses modes au nombre de quatorze ; telle est 
l'importance des deux syllogismes de la première 
figure {de omniy de nullo)^ auxquels tous les autres 
peuvent être rapportés par divers procèdes. 

Mais dans l'éppveia, dans le Traité^u Langage, 
Aristote a distingué deux grandes espèces de pro- 
positions : les- absolues ou catégoriques, et les 
modales. Il vfent de considérer le syllogisme formé 
des premières, il passe au syllogisme formé des 
secondes ; et ici, commence une théorie, suite de 
la première, et qu'on pourrait appeler théorie 
des syllogismes modaux. 

On se rappelle que les propositions modales 
étaient celles dont l'attribut était modifié par Fune 
de ces quatre conditions : possible, impossible, 
contingent, nécessaire. On se rappelle encore 
qu'Aristote a confondu sous un même point de 
vue, d'une part, le contingent et le possible, et, 
d'autre part , l'impossible et le nécessaire. IjCs mo- 



ANALYSE DBS PRSM. ANALYT. — LIT. I. CHAP. IV. 254 

dales, ainsi réduites à deux principales qui com- 
prennent une à une les deux autres ^ Aristote ex- 
plique , dans les quinze chapitres qui vont suivre, 
les règles particulières, pour chacune des trois 
figures, des syllogismes où les deux prémisses 
sont nécessaires ou contingentes, où Tune des 
deux est nécessaire , ou contingente , ou catégo- 
rique, et où l'autre a également Tune de ces trois 
(ormes , à l'inverse de celle qui la précède ou la suit. 
Ch. 8, 29, b, 29. <c Comme ce n'est point une 
«même chose, dit Aristote, que d'être simple- 
« ment , ou d'être nécessairement , ou de pouvoir 
« être , il s'ensuit évidemment que le syllogisme de 
«chacune de ces formes sera différent, puisque 
« les termes n'y seront pas semblables , et qu'ils 
a seront nécessaires pour l'un, simplement réels 
«pour l'autre, et possibles pour le troisième 
• (6 ptiv gÇ ovocyxaicov , o ^' iÇ inrapj^ovxtov , ô ^' è^ cv^e- 
a }[0(xiv(x)v.)x) 

Quand les prémisses sont toutes deux néces* 
saires , nulle difficulté pour la première figure , et 
on les traite absolument comme si elles étaient 
catégoriques (âoirsp èizl tou ûiuap^eiv). Pour la 
deuxième et la troisième figure , il faut déplacer 
les propositions négatives, c'est-à-dire, changer la 
majeure en mineure, et réciproquement (ex68(j(ivouc 
{» nvi âxaTEpov (atî ÛTrapj^ei). 

Ce qu'il s agit surtout de reconnaître ici, c'est 
la nature de la conclusion par rapport aux pré- 
misses, et de savoir, quand elle sera nécessaire ou 



232 DEOXliOfE PARTIE. — SECTION I. 

contingente, ou simplement catégorique , selon 
que les prémisses seront de Tune ou l'autre forme. 
Quand elles sont toutes deux du nécessaire, il n'y 
a point de doute que la conclusion n'en soit aussi : 
mais quand l'une des deux seulement est néces- 
saire , et que l'autre est catégorique , que sera la 
conclusion , dans chacune des trois figures ? 

On voit ici combien la question se complique ; 
Aristote y répond en examinant successivement 
les figures. 

Ch. 9, 3o, a, 17. Première figure. L'une 
des propositions étant nécessaire, et l'autre caté- 
gorique, 1° la conclusion sera nécessaire, si la 
majeure est nécessaire , et la mineure absolue ou 
catégorique (ôvayxataç o\j<mç tyîç -Tcpoç to (iicîÇov axpov); 
ceci s'applique également aux syllogismes uni- 
versels et aux particuliers; 2® la conclusion sera 
catégorique, et non plus du nécessait*e , si c'est la 
mineure qui est nécessaire, et la majeure catégo- 
rique. Soit en effet: A le mouvement, B l'animal, 
et r l'homme (3o , a , 29). L'animal se meut , mais 
non pas nécessairement ; l'hoQime au contraire est 
nécessaireroentanimal. La conclusion que l'homme 
se meut ne sera donc pasdu nécessaire, c'est-à-dire, 
qu'on ne pourra point conclure que l'homme se 
meut nécessairement. 

Ch. 10, 3o, b, 7. Deuxième figure. L'une des 
propositions étant nécessaire , et l'autre catégo- 
rique, I® la conclusion sera du nécessaire, si la 
proposition universelle privative est nécessaire; 



▲IfALTSB DBS PEEM. ANALYT. — UT. I. CHÂP. IT. 253 

a^ la conclusion ne sera pas du nécessaire (oùx 
ôvâCYxaiot), mais seulement absolue (So, b, 1 8), si la 
majeure universelle affirmative est nécessaire; et 
de même pour les syllogismes à conclusion parti- 
culière (i(AOi(i>ç ^è 2^a 3cai exl t(5v év (itipei <TuXXoYi(r|xûv): 
la conclusion sera du nécessaire , si la proposiàon 
privative est universelle et nécessaire; elle n'en 
sera pas, si l'affirmative est universelle (3i, a, 3), 
et la privative^ particulière. # 

Ch. II , 3i, a, 18. Troisième figure. L'une des 
propositions étant nécessaire, et l'autre catégo- 
rique, 1° la conclusion est du nécessaire. Tune 
des deux propositions étant nécessaire, et toutes 
les deux étant affirmatives et universelles; n^ la 
conclusion n est pas du nécessaire, quand, Tune 
étant affirmative et l'autre négative , c'est l'affirma- 
tive qui est nécessaire ; 3^ si les deux propositions, 
au lieu d'être universelles , sont, l'une universelle , 
et l'autre particulière (3i, b, 11), toutes deux 
étant affirmatives, si c'est l'universelle qui est 
du nécessaire, la conclusion en sera aussi; 4^ la 
otnclusion ne sera pas du nécessaire (3i, b, so), 
c'est la proposition particulière qui est néces- 
saire. 

Ch. I n, p. 32, a,6. «cEn résumant ceci, on voit donc 
a qu'il n'y a pas syllogisme du catégorique , du réel 
« (tou û7rapx6w),àmoinsque les deux propositions ne 
« soient catégoriques; et qu'il peut y avoir syllo- 
« gisme du nécessaire, même quand l'une seulement 
« des deux propositions est nécessaire. Dans l'une 



254 DBUXliUE PARTII. — SECTION I. 

« comme dans l'autre supposition , soit que les con« 
« clusions soient affirmatives ou qu'ellies soient 
« négatives , il faut que Tune des propositions soit 
ff semblable à sa conclusion; et j'entends par aem- 
« blable, que la conclusion étant du réel, la pro- 
ie position sera réelle (OTrap^^ov^ÙTrap^^oudov); ou lacon* 
91 clusion étant du nécessaire, la proposition sera du 
fi nécessaire : et il est évident par là que la conclu'!> 
<c siqp ne sera ni du réel ni du nécessaire , s'il n'y 
« a pas de proposition du réel ni du nécessaire. » 

Après avoir exposé ainsi la nature de la conr 
clusion syllogistique» quand les deux propositions 
sont nécessaires, ou quand l'une seulement est né- 
cessaire, et l'autre catégorique (ch. lAfP- 3a, a, 17), 
Aristote passe aux propositions contingentes (to 
£v$6xo(i6vov),et, pour elles, il parcourt des ques- 
tions tout-à-fait analogues. 

Seulement, il détermine d'abord les sens divers 
du mot contingent; car ils sont fort distincts, 
puisque le contingent va jusqu'à envelopper quel* 
quefois le nécessaire lui-même , par homonymie 
(to yàp ôvaYxaiov ô(jia>vu[ji&>ç èv^é^E(r6at XeyopLev). U re- 
vient donc ici à la théorie des rapports du contin- 
gent et du nécessaire, tels qu'il les a exposés plus 
haut dans rép(ty)V£tix; et l'on ne saurait guère dou- 
ter que ces mots (3^, b, 3) : 7ux,ia%ef Skéjhyi trptÎTtpovi 
ne se rapportent à ce traité. Aristote donne au 
reste ici une définition du contingent qu'il est bon 
de noter : « Ck)ntingent, dit-il, c'est ce qui, s^ns 
« être nécessaire , n'entraîne cependant aucune 



A5ALTSB DBS PBIM. ANALTT. — LIV. I. CHAP. IV. 255 

c impossibilité quand on le suppose (Sa , a, i8). » 
Entre les deux espèces de possible , Tun (biç èm t6 
icoXu) se rapportant à ce qui est le plus ordinaire- 
moity mais non pas toujours de cette façon , Tau* 
tre tout-à*fait indéterminé (âdptçov), c'est-à-dire, 
qui peut paiement être ou ne pas être des deux 
&çons, il y a quelque différence pour la conver- 
sion des propositions; en outre , la seconde es- 
pèce de possible ne saurait jamais être employée 
pour le syllogisme démonstratif, pour la vraie 
oonnaifl^PH^y parce que Tordre du moyafi y est 
toat-à-fait indéterminé (^loc tù octoxtov eivaiTo (jL^erov)* 
Il peut du reste se présenter ici, comme plus 
haut, deux cas : les propositions sont de même 
forme, c'est-à-dire toutes deux contingentes (Sa, 
b, 37. ô|AOio<j)^7}pi); et c'est par elles qii'Aristote 
commence ; ou bien, les deux propositions peuvent 
ttre différentes de formes; et Tune, être contin- 
gmte, l'autre absolue. ^ 

Première figure. Les deux propositions étant 
contingentes, mais dans le second sens donné au 
mot contingent, et non dans le premier où il se 
confond avec le nécessaire (33 , b, 22), les syllo- 
gismes seront complets et incomplets , universels 
et particuliers , affirmatifs et pégaUfs. U n'y aura 
point de syllogisme , si les deux propositions sont 
pardculières, ou bien, si la majeure est particulière, 
et la mineure universelle (33, a, 35). i^psi, en ré- 
sumé, les deux propositions étant contingentes, 
il y a toujours syllogisme avec des termes gêné- 



2S6 DEUXIÈME PARTIS. — SECTION I. 

raux , soit afïirmatifs , soit négatifs : seulen 
avec les affirmatifs, le syllogisme est complet; 
les négatifs, il est incomplet, c'est-à-dire qu'i 
être converti dans l'un de ses membres (33, b 

Au lieu de continuer ainsi l'examen des co 
sions avec deux contingentes, dans la sec 
et la troisième figure, Aristote passe maînt< 
(ch. 1 5, 33, b, a 5) au mélange du continge 
de l'absolu (tS (jl^v uirapj^eiv t^ 8* iv^lj^etrÔai) da 
première figure. Il distingue ici coimae 
haut les modes universels et particuli^^dj^^U 
tiques ou asyllogistiques, complets ou incom| 
et, après un long et minutieux examen, il a 
à cette conclusion : qu'il n'y a pas de syllogi 
l'une des propositions étant contingente et 1'; 
absolue, quand l'universel est à la mineure; 
a de syllogisme possible que quand il est à h 
jeure(35,b, 20.). 

Ici non plus, Aristote ne poursuit point 1\ 
des figures pour le mélange du contingent i 
l'absolu ; il passe encore au mélange du co 
gent et du nécessaire dans la première f 
(ch. 16. 35, b, a3. ij (ùv èÇ âvoyxnç ûirap; 
$' êv^E^etrOai). Examen tout>à-fait analogue à 
qui précède, quoiqu'un peu moins dévelc 
modes universels syllogistiques , complets i 
complets ; modes universels asyllogistiques ;n 
particulier^syllogistiques, complets et incom| 
modes particuliers asyllogistiques (36, b, 19 
sumé : ce second mélange a beaucoup d'ana 



AU ALTSE DES PBEM. Alf ALTT. — LIT. I. CHAP. IV. 237 

avec le mélange antérieur du contingent et de l'ab- 
solu ; seulement, avec Fabsolu, la conclusion était 
contingente, quand la proposition absolue était 
négative : avec le nécessaire, la conclusion est 
contingente et négative , quand la privative est 
nécessaire. 

Les mélanges divers des modales dans la pre- 
mière figure étant émisés, Aristote passe à la 
seconde figure, et y étudie de la même façon les 
modes qu'elle présente, lorsque les propositions 
sont modifiées , au lieu d'être absolues , comme 
dans la première partie de sa théorie du syllo- 
gisme. 

Ch. 17. 36, b, 26. Deuxième figure. Les deux 
propositions étant contingentes, il n'y a pas de 
syllogisme , que les termes soient d'ailleurs affîr- 
matifs ou négatifs, généraux ou particuliers; et 
ce qui s'y oppose surtout , c'est qu'ici le privatif 
ne peut se convertir (36, b, 35, et 37, a , 3i ) d'après 
les règles tracées ci-dessus; et déplus, on ne saurait 
ramener ces syllogismes à la première figure, 
même par la réduction à l'impossible (37, a, 35). 

Ch- 18, 37, b, 19. Deuxième figure. L'une des 
propositions étant absolue, et l'autre contingente, 
il n'y a pas de syllogisme universel, si l'absolue est 
afi&noative, et la contingente négative : il y a syllo- 
gisme universel dans le cas contraire; les deux 
étant privatives, il n'y a syllogisme que par la 
conversion de la contingente; les deux étant affir- 
matives , il n'y a pas de syllogisme. Mêmes règles 



240 DEUXIÈME PARTIS. — SBGTIOU I. 

le syllogisme par impossible. Or le syllogisme os- 
tensif, ou concluant nécessairement d'après des 
données positives, a besoin indispensablement 
d'un moyeu terme, entre les deux termes qu'il s'a- 
git d'affîrmer ou de nier l'un de l'autre : ce moyen, 
destiné à former les catégories , les attributions de 
ces deux termes (4^9 ^^ ^^9^ <Tuva<];ei toç icariiyopiaç), 
doit se trouver avec eux dans l'un des rapports 
indiqués plus haut, c'est-à-dire, former avec eux 
l'une des trois figures. D'autre part, tous les syl- 
logismes par impossible donnent une conclusion 
fausse : ils démontrent donc la question proposée 
par hypothèse , puisque la supposition de la con- 
tradiction donne une impossibilité (4i, a, a4): 
ainsi ces syllogismes démontrent le faux (tou <];6u^ouç 
cu^oyi^iiLoç ÂeucTtxoç ), et rentrent par conséquent 
dans les syllogismes ostensife , qui tous doivent se 
trouver dans l'une des trois figures. 

419 b ,'3. De là, cette autre conclusion déjà ob- 
tenue plus haut et prouvée, que tous les syllo- 
gismes se complètent par ceux de la première 
figure, et peuvent être ramenés aux deux syllo- 
gismes généraux qu'elle renferme. 

Avant de poursuivre cette longue étude , Aris- 
tote sent le besoin de résumer celle qui précède 
dans ce qu'elle a de fondamental et d'essentiel, et 
de donner les règles principales du syllogisme qui 
ressortent de toute cette discussion. Dans les trois 
chapitres qui vont suivre, il examine : i^ les condi- 
tions générales du syllogisme, a^les conditioiis de 



A5ALTSB DBS PBSIl. AU ALTT. — > UT. U GHAP. IT. 241 

ses éléments: termes et propositions; 3^ et enfin, 
la nature des conclusions , plus ou moins Êiciles à 
établifi plus ou moins faciles à réfuter. 

Je laisse ici parler Aristote : 

Ch. a4y p. 4^9 b, 6. -— Règles générales du syl- 
logisme. — « Il faut nécessairement dans tout 
c syllogisme que l'un des termes soit afiiirmatif , 
« (catégorique) , et qu'il y ait de l'universel. Sans 
< universel y ou il n'y aura pas de syllogisme, ou du 
ff moins, il n'y en aura pas pour le sujet dont il 
c s'agit, ou il y aura pétition de principe... (b, 22)..« 
« Il est donc évident que , dans tout syllogisme, il 
ff £aut de l'universel , et que l'universel est établi 
« par tous les termes universels , et que le particu- 
«lier l'est aussi par ceux-là et par les autres. 
« Ainsi , dès que la conclusion est générale , il 
a&at nécessairement que les termes le soient 
«aussi: mais si les termes sont généraux, il se 
« peut que la conclusion ne le soit pas. Il est en 
« outre évident que , dans tout syllogisme, il y a 
« nécessité que les deux propositions , ou l'une des 
« deux au moins , soient semblables à la conclu- 
« sion: et j'ajoute qu'elle doit lui être semblable, non 
« pas seulement en tant qu'affirmative ou priva- 
« tive, mais en tant que nécessaire, ou réelle, ou 
« contingente... 

Ch. 25, 4^ 9 b, 36. a II est clair aussi que toute 

« démonstration se fera par trois termes et pas 

« plus , à moins qu'une même conclusion ne se 

« forme par plusieurs termes différents-, par 

I. i6 



242 DKUXIÈMS fARTlB. ^ SECTION I. 

« exemple, £ par A B, et par F A, ou par A B et B r, 
« auquel cas il y a, non point un seul syllogisme, 
« mais plusieurs... 

P. 4^ 7 a, 3. a II est clair encore que tout syllo- 
cr gisme se forme de deux propositions et pas plus : 
a car les trois termes forment deux propositions, 
<K à moins que Ton n'ajoute quelque chose pour 
c< rendre les syllogismes complets, ainsi qu'on l'a 
ce dit au début (xotdairep ev toîç éÇ ^PX^^ eX^X^ ' ^^^* ^f 
« ch. I9 p. ^4, by ^5). Il s ensuit que, dans toute 
a énonciation syllogistique , où les propositions 
a qui produisent la conclusion véritable ne sont 
<c pas paires y cette énonciation n'est pas mise ne 
«t syllogisme, ou bien elle a demandé plus qu'il ne 
a lui faut pour l'objet en question. Ainsi donc, en 
ce prenant les syllogismes avec leurs propositions 
<c propres y tout syllogisme sera formé de proposi- 
a tions paires et de termes impairs. Les termes 
ce seront toujours un de plus que les propositions, 
a et les conclusions toujours la moitié des propo- 
« sitions.. . 

Ch. a6, p. 4^ 9 1> 9 ^7- ^ Puisque nous savons à 
c quoi s'appliquent les syllogismes , quelle sorte 
fc et quel nombre de conclusions s'obtiennent dans 
< chaque figure, nous verrons sans peine quelle 
a question est difficile, quelle question est facile 
«à combattre. La question sera d'autant plus 
« facile qu'elle se résoudra dans plus de figures, et 
m dans plus de modes (irrc&oacov) ; et d'autant plus 
« dififidle, qu'elle m résoudra dans moins de figures 



ÀNALTSB DES PREM. ANALTT. — LIT. I. GHAP. IV* 24S 

a et dans moins de modes. L'affirmatif universel 
« n'est démontré que par la première figure, et une 
«r seule fois en elle. Le privatif universel estdémon- 
c tré par la première et la moyenne, une fois par la 
« première y deux fois par l'autre. L'affirmatif par- 
9 ticulier est démontré par la première et par la 
c dernière , une fois par la première, trois fois par 
« la dernière. Le privatif particulier est démontré 
« dans toutes les figures , une fois seulement dans 
«la première, deux fois dans la moyenne, trois 
« fois dans la dernière. Ainsi donc , l'universel 
« catégorique est le plus difficile à établir, et le 
a plus facile à renverser : et, en général, il est bien 
« plus aisé de réfuter l'universel que le particu- 
« lier... Il faut remarquer, en outre, qu'on peut 
« réfuter l'universel et le particulier l'un par 
fflautre réciproquement, mais qu'on ne saurait 
ff établir l'universel par le particulier, bien qu'on 
« puisse établir le particulier par l'universel. L'on 
« comprend, du reste sans peine, qu'il est beaucoup 
« facile de réfuter une proposition que de l'ét^- 
« blir. » 

On voit par la dernière partie de ce résumé, 
qu'Aristote ne reconnaît que quatorze modes con- 
cluants ( TCTcSdeiç ). On peut en admettre davan- 
tage, d'après les indications deXhéophraste, de 
Galien, d'Averroës ; et Port-Royal, par exemple, en 
a porté le nombre à dix-neuf; mais les quatorze 
indiqués par Aristote, sont les plus naturels et les 
{dus ordinaires. Leibnit:f penchait à en reconnaître 



244 DEUXIÈME PAKTIE. -« SECTION I. 

vingt-quatre y d'autres en ont reconnu vingt-un. 

Ch. 37, 4^9 a y 23. Ici se termine la première 
partie des commentateurs; et s'ouvre la seconde , 
qui doit donner la méthode de. trouver des syllo- 
gismes; car il ne faut pas seulement en connaître 
la formation, (oXXà xal tt^v ^uvapiiv ly(iv^ tou Troieiv), 

Le premier objet important , c'est de bien 
comprendre la nature propre de l'attribution; car 
l'attribution est la base même du syllogisme, 
et elle lie le moyen aux deux extrêmes. Aris- 
tote a déjà donné la théorie de l'attribut dans 
les Catégories (Voir l'analyse des Catégories , 
page 144)9 î' 1^ répète ici, sans du reste citer son 
autre ouvrage. Certaines choses peuvent être at- 
tribut, d'autres ne le peuvent pas : certaines 
choses peuvent recevoir un attribut, certaines 
autres ne le peuvent pas; d'autres, enfin, peuvent 
être attributs et recevoir elles-mêmes un attribut : 
ainsi homme peut être attribut de Callias , et rece- 
voir un attribut, animal. Pour choisir les propo- 
sitions destinées à former le syllogisme (ràç Trpo- 
rdaeiç èxXa|iL6aveiv) , il faut donc d'abord se poser la 
chose même , avec ses définitions et ses propriétés 
spéciales, regarder à ses conséquents, à ses anté- 
cédents , les distinguer entre eux, selon qu'ils sont 
essentiels ou accidentels , probables ou vrais (^o^- 
ruc^K 4 xax aX>fOeiav . 43 , b , 9 ) ; s'attacher surtout 
ici aux conséquents, antécédents, et attributs uni- 
versels , parce que le syllogisme repose principa- 



ÀlfALTSE DES PREM. ANALTT. — UV. I. CHAP. IV. 245 

lement sur Funiversel ; prendre par suite ceux 
qui en renferment d'autres , etc. , etc. Ce sont là 
en effet les liens du moyen à l'un et l'autre ex- 
trême, et pour les découvrir, telle est la trace qu'il 
faut suivre. Ainsi, pour obtenir une conclusion 
affirmative universelle, il faut que le moyen soit 
un antécédent du terme majeur et un conséquent 
du mineur. Il est facile de s'en convaincre par 
l'examen de tous les syllogismes en Barbara. Pour 
la conclusion particulière affirmative, il faut que 
le moyen soit antécédent du majeur et du mineur 
à la fois. Pour la négative universelle, il faut que 
le moyen soit conséquent du mineur, et opposé 
du majeur: enfin, pour la négative particulière, 
il faut que le moyen soit antécédent du mineur, et 
opposé du majeur. 

44^3, 38. On doit donc, pour trouver le moyen, 
regarder aux conséquents et aux antécédents de 
la chose, prendre les primitifs et les généraux (44> 
b, 6). Il est clair, en outre , qu'avec trois termes 
et deux propositions, se forment tous les syllo- 
gismes, dans les trois figures, et qu'enfin toute 
autre manière de chercher le moyen est défec- 
tueuse (44 9 b, 2 5. a/p6iot TZfhç To TTOteiv tov cuX^oytaftov), 
soit qu'on le fasse conséquent, ou opposé, des deux 
extrêmes (éT^tfpieva éxaT^pco). 11 faut de plus que le 
moyen soit le même pour les deux (to ^è [U(sw où]^ 
{repov iyy^k Tairov ). 

Ch. 39, 45, a, a3. Ces règles, du reste, s'ap- 
pliquent aussi bien aux syllogismes absolus (toÎç 



246 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

^eixTMcoïc) qu'aux syllogismes par impossible et 
aux hypothétiques (45, b, 28), aux syllogismes 
du nécessaire qu'aux syllogismes du contingent. 
Elles sont, en outre, la Qiéthode unique pour 
former tous les syllogismes [^C oXXyiç o^ou â^uvaTov 
TO ÛTrapjrovra), car tout syllogisme rentre dans l'une 
des trois figures, et les trois figures ne se forment 
(45 , b, 4o) qwe par leis conséquents et les anté- 
cédents de la chose en question. C'est d'eux, en 
efifet, que se tirent les propositions et le moyen, 
éléments essentiels du syllogisme. 

L'objet qu'x\ristote traite ici , peut-être d'une 
manière incomplète, est de la plus haute ifnpor- 
lance; c'est le rapport de compréhension du sujet, 
à lattribut , et d'extension de l'attribut au sujet. 
Depuis Aristote, cette matière, quelquefois touchée 
par les logiciens, et le plus souvent omise, n'a 
point encore été approfondie comme elle mérite 
de rétre. 

Ch. 3o, p. 46, a, 4* Aristote ajoute que ces 
règles, pour découvrir le moyen dans le syllogisme, 
ne sont pas restreintes à la méthode syllogistique; 
elles trouvent également une application dans le 
reste de la philosophie , dans tous les arts , dans 
toutes lesscieuces.il faut, pour chaque chose, cher- 
cher ses attributs réels (rk u^ap^ovTa), et les choses 
auxquelles celle-là est attribuée (olç û^ap^^eO' ^^ 
qu'on cherche la vérité dans toute sa profondeur, 
soit qu'on se borne aune simple probabilité dia- 
lectique. C'est à l'expérience à donner dans chaque 



AKàLTSB DES PRBM. ÀlCALTT. — UV. I. CHAP. IV. 247 

science ces principes (xà; âp/àç) , autour desquels 
on groupe tout le reste. Une fois trtuivés , c'est au 
philosophe de les mettre dans tout leur jour, parla 
méthode syllogistique (eàv XYiffrvi xk ÛTrap^ovra ivepl 

c'est au philosophe de les démontrer, quand il est 
possible de le faire, ou de faire voir clairement 
qu'ils sont indémontrables. 

Ici Aristote renvoie le lecteur, pour plus de 
précision, à son traité sur la dialectique (Voir 
plus haut, page 117.) (^t' ôxptêeiaç ^è ^leXeXuOafiLcv 
èv T^ 7çpaY[/.aTei« rij xepi . t?iv ÂtaXexTixriv) , et ce 
traité ne peut être autre que les Topiques , où , 
ces questions, en effet, sont complètement dé- 
veloppées. ( Voir l'analyse des Topiques. ) 

On pourrait croire que la méthode qui vient 
d'être exposée , pour la recherche du moyen , se 
confond avec la méthode de division , qui , comme 
l'on sait, était fort recommandée dans l'école pla- 
tonicienne (ch. 3i , 46, a , 3i). Pour prévenir cette 
confusion , Aristote a soin de faire observer que la 
division par genres et espèces (iq ^là tûv yevûv 
^toipeciç) n'est qu'une partie peu importante de 
la méthode complète qu'il vient d'exposer (|iLixpov 
Ti (lopviv èç^T^ç £cp7](x^v7)ç (MÔoÂoii). Il s'cfforce donc da 
montrer que la méthodede division,contre*épreuve 
très faible du syllogisme, impuissant syllogisme, 
(MrOevTjç <n>>.\oYMT(iLdç), est mauvaise, parce qu'elle fait 
néoessairement une pétition de principe, et qu'elle 
ne donne pas même toujours les différences de la 



24S DEUXIEME PARTIE. — SECTION I. 

chose, quoiqu'elle semble y être particulièrement 
destinée. « Et c'est ce que n'ont pas vu, ajoute Aris- 
a tote, ceux qui s'en sont d'abord servis; ils ont 
a essayé de la mettre en usage j comme s'il était 
ce possible de faire une démonstration de la sub- 
cr stance ( Trepl oùaïaç âird^ei^tv xai toG ti içiv), et cette 
« méthode de division les a empêchés de corn- 
a prendre, et ce qui pouvait être mis en syllogisme, 
« et la vérité de nos théories. » 

Aristote revient , du reste , plus complètement 
à cette polémique , dans les Derniers Analytiques, 
liv. a , ch. 5. 

Des trois parties qui composent ce premier 
livre, deux sont ici terminées; il ne reste plus 
que la troisième, qui, comme on l'a déjà dit 
(page 2110 ), contient une méthode pour ramener 
les raisonnements, quelque compliqués qu'ils 
soient, aux trois figures exposées plus haut. La 
méthode du syllogisme sera donc ainsi complète, 
et le but que l'auteur s'était proposé sera par- 
Ëûtement atteint (teXoç «v f/jA-fi eÇ if/jiç Tçpoôecnç). 

Ch. 32, p. 46, b, 4o. «Après ce qui précède, il 
« nous faut parler de la manière de ramener les 
a syllogismes aux figures expliquées plus haut. Car 
m c'est là ce qui nous reste encore à examiner 
« dans cette étude. En eCBet , si , après avoir vu la 
« formation des syllogismes , et avoir acquis la 
fc faculté de les trouver, nous savions, de plus, 
c ramener les syllogismes tout &its aux figures 



▲haltsb dis prbm. analtt. — uv. i. chap. iv. 249 

< antérieurement exposées , le but que nous nous 
c étions d'abord proposé serait atteint. Ceci ser- 
« virait encore à confirmer tout ce qui a été dit 
ff déjà; et ce qui va suivre montrera d'autant plus 
« clairement que cette théorie est exacte. Car il 
« faut que tout ce qui est vrai soit de tout point 
« parfaitement conséquent. 

ff On doit essayer d'abord de dégager les deux 

c propositions du syllogisme , car il est plus facile 

ff de diviser en grandes portions qu'en portions 

«plus petites; et les composés sont plus grands 

« que les éléments dont ils sont formés ; il faudra 

«voir ensuite quelle proposition est générale, 

« quelle proposition est particulière; et si les deux 

« ne se trouvent point formellement exprimées, il 

«faut y suppléer soi-même en établissant celle 

«qui manque; car, souvent, soit en écrivant, 

« soit en faisant une question de vive voix, on se 

« contente d'avancer la proposition universelle , 

«sans ajouter la proposition particulière qui est 

« en elle ; parfois Ton donne bien les deux pro- 

« positions, mais l'on oublie ce qui les rend con- 

« duantes , et Ion fait une question sans portée. Il 

« Êiutexaminer encore, si Von n'a rien prisd'inutile, 

« mi si l'on n'a pas omis quelque donnée indis^ 

« pensable. Il faut rétablir l'un , écarter l'autre , 

« jusqu'à ce que l'on ait obtenu les deux proposi* 

ff tions ; car, sans elles , il est impossible de répondre 

« à des questions ainsi posées. Il est des cas où l'on 

c peut apercevoir sans peine ce qui manque; mais 



250 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

« quelques personnes ne le voient pas, et croi 
« faire un syllogisme , parce qu'il résulte 
« données quelque chose de nécessaire. 
« exemple, si Ton suppose que la substance n'éf 
a pas détruite, la substance ne Test pas, mais < 
fc si Ton détruit les éléments , le composé qi 
(c forment est ainsi détruit. Avec ces données, 
a a bien pour conséquence nécessaire que la m< 
<K partie de la substance est aussi substance , m 
oc il n'y a pas réellement syllogisme par 
« données seules , et les propositions manqui 
(c Si, de plus, on suppose que, l'homme exista 
a il faut nécessairement que l'animal existe, a 
ce que la substance de l'animal , il y a aussi nén 
(c site que, l'homme existant, la substance eu 
a mais il n'y a pas là encore de syllogisme, car 
« propositions ne sont pas disposées comme n 
«c l'avons dit. Ce qui nous trompe dans ces di^ 
« cas, c'est qu'il sort une conséquence nécessj 
ec des données, et que le syllogisme aussi doi 
«c quelque chose de nécessaire ; mais le néces» 
« s'étend plus loin que le syllogisme; car tout i 
« logisme est du nécessaire; mais tout néoessi 
a n'est pas syllogisme. Ainsi donc , si certai 
«données étant posées, elles offrent une cou 
« quence, il fiiut essayer de les ramener aux figv 
« du syllogisme , et s'attacher d'abord aux d 
« propositions ; ensuite , les diviser en termes 
« prendre pour moyen celui des termes qui 
« répété dans les deux propositions;, car, p 



ANAiTSB DXS WKBM. ANALYT. — UT. I. CHAP. IV. 254 

toutes les figures, le moyen doit toujours se 
trouver dans Tune et dans l'autre des proposi- 
tions. Si donc, le moyen attribue et est attribué, 
ou bien qu'il attribue lui-même dans Tune , et 
que dans l'autre quelque chose soit nié de lui , 
c'est la première figure ; s'il attribue, et qu'il soit 
fiié d'un autre terme, c'est la seconde; si les 
deux autres termes lui sont attribués , ou bien 
que l'un lui soit attribué et l'autre nié de lui, 
c'est la dernière. C'est en effet ainsi que le 
moyen était placé dans chaque figure. Et de 
même encore, si les propositions n'étaient pas 
universelles, la définition du moyen n'en sub- 
siste pas moins. On voit donc que là où il n'y a 
pas de répétition , il n'y a pas non plus de syllo- 
gisme, puisqu'il n'y a pas de moyen. Puis donc 
que nous savons quelle question est conclue dans 
chaque figure, et dans quelle se trouve l'uni- 
versel et le particulier , il est clair qu'on ne doit 
pas regarder à toutes les figures, mais à la 
figure qui appartient spécialement à chaque 
question. Quant aux questions qui se concluent 
dai^ plusieurs figures, nous reconnaîtrons la 
figure propre par la position du moyen. » 
Ch. 33, 479 b, i5. Ainsi , après avoir dégagé les 
principes les plus prochains du syllo,^isme, les 
propositions, Aristote enseigne à dégager les prin- 
cipes plus éloignés , les termes ; et il recommande 
de nouveau de ne point s'arrêter à la seule condi- 
tion du nécessaire , qui ne suffit pas ponr consH- 



252 DSUXIÈMS PARTIE. — SECTIOM I. 

tuer le syllogisme (ch. 34, 47» b, Sg). Il faut 
prendre garde aussi de confondre les termes ab- 
solus indéterminés et les termes universels , bien 
qu'ils ne semblent pas beaucoup différer les uns 
des autres (Trapà piixpov). Il faut en outre moins 
s^attacher àla forme même des mots qu'à la pensée 
et à l'expression générale (ch. 35, 4^? ^> ^^9); car 
quelquefois la notion n'a pas d'expression propre 
(iro^Xaxtç yocp foovTat ^oyoi oïç où xe&Tac ovopia). Le 
moyen peut donc n'être pas un mot unique : il 
peut être toute une proposition (Xoyov). Aristote 
donne encore ici pour le dégagement des termes 
(tûv opa>v &ôeatç) quelques préceptes dont les prinr 
cipaux sont (ch. 36 , 4^9 ^9 4^) * Tattribution 
du premier extrême au moyen, et celle du moyen 
à l'autre extrême, ne sont pas toujours pareillesi 
à cause des divers sens qu'on peut attacher à l'idée 
d'existence ; il faut ne pas confondre les cas di- 
vers que le mot peut recevoir (48, b, 4o.) : pour 
les termes isolés, il faut toujours les mettre au 
cas direct, au nominatif, et, dans les propositions, 
aux cas qu'exige ce qui les accompagne (ch. 37, 
49, a, 6); il faut bien veiller à la nature des at- 
tributions, conditionnelles ou absolues, simples 
ou complexes (ch. 38, 49? ^12); ^t dans celles-ci, 
il faut toujours rapporter les expressions redou- 
blées, complexes (ta Jirava)i'7rXou(avov ) , au grand 
extrême et jamais au moyen (ch. 3 , 9 , et 4o , 49» 
b, 3) ; quand on prend une expression, un mot 
à la place d'un autre ( (UTaXa|iLS«veiv â to «ùto i^ 



ÀlfALTSB DES PASM. ANALTT. — LIT. 1. OHAP. IV. 255 

y«mi) de même valeur^ il faut éviter toute espèce 
de dififéreuce dans la signification importante des 
roots y et surtout, ne pas confondre les mots com- 
bina ou non combinés (ch. 4 1 y 49 9 1^ 9 > S) ; enfin , 
il faut veiller à bien placer le signe de Tuniver- 
salitéy qui doit être au sujet, et non à l'attribut. 

Ch. 4^9 5o, a, 8. Il est évident , du reste, que 
toute question ne peut être ramenée à toutes les 
figures, et que c'est la nature de la conclusion qui 
détermine la figure où on doit la chercher, et le 
mode d'analyse à employer (ch. 43,5o, a, 12). 
Quand ce sont des définitions dont on s'occupe, 
il ne faut pas s'arrêter à la définition entière dont 
la longueur serait gênante; il faut s'attacher uni- 
quement jiu terme, ou à la portion de terme, qui 
fait question (xpoç ^teiXexTai. Ch. 44? ^o, a, 16). 
Enfin les syllogismes par impossible , et les syllo- 
gismes hypothétiques, ne peuvent être résolus par 
les règles précédentes, parce qu'ils ne sont pas de 
vrais syllogismes, et qu'ils ne dépendent que d'une 
convention faite par les interlocuteurs. Aristote 
promet au reste de revenir sur ce sujet (5o, b, 2.), 
et d'étudier les propriétés des syllogismes hypo- 
thétiques. Cette discussion spéciale ne se retrouve 
plus dans l'Organon; mais la mention, qui en est 
fiiite ici , suffirait , à elle seule , pour repousser les 
reprocha, dont l'oubli du Stagirite, à l'égard des 
syllogismes hypothétiques, a si souvent été l'objet. 
Aristote vient de dire qu'une même question 
pouvait se conclure dans plusieurs figures , et *c'e$t 



254 DEUXIÈME PARTIC. -* SECTION I. 

ce qu'on peut voir sans peine, d'après le résum 
qu'il a donné plus haut des quatorze modes con 
cluants. Il trace ici quelques règles pour appren 
dre comifnent une figure se réduit à une autr 
(ch* ^5 y 5oyb, 6. iiOLyoLytvi tàv cuXXoyiviAàv eîç Oa 
Tepovy ôva^ueiv ev 6T^pa> o^vfpcATi). Ainsi deux des mode 
négatifs de la seconde figure passent à la premier 
par la conversion simple de la majeure, etc. Ans 
tote expose donc d'abord, comment les syllogisme 
des deux dernières figures peuvent être ainsi n 
menés à ceux de la première (So, b, 17), et en 
suite, comment ceux de la seconde passent à 1 
troisième, et réciproquement Cette permutation 
ce passage d'une figure à l'autre ^(iieTaëaaiç), n' 
pas lieu du reste pour tous les modes ; ^lelques 
uns seulement peuvent la recevoir. En général, 1 
passage des deux dernières figures se fait (5i, a 
aS) par la conversion de la mineure; et, pour k 
deux dernières figures, les mêmes syllogismes 
qui n'avaient pu se convertir dans la première fi 
gure , ne peuvent non plus être convertis les un 
dans les autres (5 1 , b , 4o). 

Pour bien faire ces conversions, il est encore w 
autre point qui mérite la plus grande attention 
c'est la nature et la forme des propositions cùm 
posées d'attributs négatifs (ch. /|6, p. Si, b, 8)w 1 
faut , quand on convertit une figure en une au 
tre, distinguer soigneusement ces attributs , de l 
simple énonciation négative. Ceci se rapporte à 1 
théorie des oppositions qui termine le Tk*aité di 



ANALTSB msa PRSM . Alf AITT. ~ LIT. I. CHAP. IT. 253 

langage. Les attributs négatifs ne signifient pas 
da tout la même chose que les négations simples , 
et ne forment pas^ comme on pourrait le croire ^ 
une négation de la même affirmation. Ainsi, la né- 
gation de cette proposition : L'homme peut mar- 
cher, n'est point du tout : L'homme peut ne pas 
marcher, mais bien : L'homme ne peut pas mar- 
cher. £t de celle-ci : Le bois est blanc , la négation 
réelle est : Le bois n'est pas blanc, et non point : Le 
bois est non blanc. On peut voir sans peine que 
l'affirmation indéterminée, et la négation formelle, 
peuvent être souvent toutes deux vraies, et toutes 
deux fausses, ce qui ne peut jamais être^ comme 
on sait, dans les oppositions complètes. Selon que 
les syllogismes auront l'une ou l'autre forme, ils ne 
pourront être ramenés aux mêmes figures. De là 
aussi résulte quelques changements (5a, a, 4o)y 
dont il faut bien tenir compte , dans l'opposition 
des antécédents et des conséquents entre eux. 

On peut reconnaître ici l'exactitude de ce qui a 
été dit plus haut (page 1 33) sur le désordre de la 
fin de ce premier livre. Le sujet traité dans les 
chapitres 4^ et 4^ l'a déjà été en grande partie 
dans les chapitres 5 et 6 (voir pages 226 et suiv.), 
quand il s'est agi de la conversion des différents 
modes concluants les uns dans les autres. Il serait 
peu sage de tenter ici un déplacement, qui ne pour- 
rait être que fort hasardé; mais il est utile du 
mohis d'en faire remarquer la probabilité. 



256 DEUXliEMB PARTn. -— SECTION I. 

Ici se termine l'analyse du premier livre des Pre- 
miers Analytiques. On a exposé la pensée d'Ans- 
tote diins toutes ses parties les plus importantes, 
et on Fa suivie pas à pas , sans en changer le déve- 
loppement, en se contentant de la résumer, et de 
la présenter avec le plus de clarté possible. On 
a pu voir comment elle s'enchaîne ; on a pu sentir 
quelles difficultés elle présente; mais on a pa voir 
aussi quelle en était l'abondance , la richesse , et 
surtout l'incomparable sagacité. Dans une matière 
toute neuve, Aristote n'a rien omis ; il a tout prévu, 
tout classé, et, loin de rien laisser à (aire à ses 
successeurs , il les a tous dépassés à l'avance : 
depuis lors, des portions entières de sa théorie n'ont 
point été refaites par d'autres mains. Le Stagi- 
rite est déjà, dans ce premier livre, plus complet 
qu'aucun des logiciens postérieurs; et pourtant, 
dans sa pensée, la théorie du syllogisme n'est pcnnt 
encore finie. 

Analyse du seœnd livre des Premiers Anafy" 

tiques. 

Pour donner aux études antérieures toute Té- 
tendue et toute l'importance qu'elles peuvent 
avoir, Aristote se propose de traiter, dans le second 
livre des Premiers Analytiques, trois derniers 
points : d'abord des propriétés du syllogisme re^ 
lativement à la vérité de sa conclusion : en second 
lieu y des défauts du syllogisme qui peuvent être 



ANALYSE DES PIIEM. ANALYT. — LIV. II. CHA1P. IT. 257 

ramenés à six principaux : et enfin , comme com- 
plément indispensable 9 des formes diverses dé 
raisonnement qui, sans être vraiment syllogis- 
tiquesy se rapportent toutes cependant de plus 
prés, ou de plus loin, au syllogisme lui-même 
Ainsi , le sujet de ce second livre tient parfaite- 
ment à celui du premier; mais Ton peut douter, 
d'après les raisons alléguées plus haut (page ia3), 
que cette division en livres appartienne bien à 
Fauteur lui-même. 

Après une récapitulation , du reste, peu exacte, 
des théories précédentes , qui paraîtrait appuyer 
la conjecture émise plus haut (page ^55) sur 
le déplacement des deux derniers chapitres du 
premier livre (cb. i, 53, a, 5), Aristote établit 
une première propriété du syllogisme : elle con- 
siste en ce qu'un même syllogisme peut avoir 
plusieurs conclusions (x^etw <ju^>.oyt?[ovTat). 

Tous les syllogismes à conclusion universelle, 
peuvent avoir plusieurs conclusions, puisque la 
proposition universelle affirmative, peut se con* 
vertir en particulière affirmative (voir plus haut , 
pag. ^i^)i mais parmi les syllogismes à conclu- 
sion particulière , les affîrmatifs peuvent jouir de 
cette propriété; les négatifs n'ont jamais qu'une 
seule conclusion, parce que la négative particu- 
lière ne se convertit pas. Ces conclusions diffé- 
rentes pourront être obtenues, d'abord par la con* 
version des propositions (53, a, lo), et ensuite, en 

I. 17 



258 DEUXIÈME PARTIE, — SECTION I. 

prenant des espèces sous le même genre , tantôt 
du moyen dans la première figure , et tantôt du 
mineur, dans la seconde, pour les syllogismes gé- 
néraux , et pour les syllogismes particuliers de 
toutes les figures (53, a, 34)9 sous le genre du 
moyen. 

Ch. 2, 53, b, 5. Une seconde propriété du syl- 
logisme est relative à la vérité de ses prémisses et 
de sa conclusion : «Ainsi, les propositions peuvent 
a être toutes deux vraies, ou toutes deux fausses; 
tf ou bien Tune peut être vraie et l'autre fausse, 
ce La conclusion doit nécessairement être fausse ou 
a vraie. De propositions vraies, on ne peut con-- 
(c dure le faux; mais de propositions fausses, on 
a peut conclure le vrai, si ce n'est relativement à 
a la cause de la cbose, du moins à son existence 
oc de fait (7r>.Y]v ob Âioti â>^' on) ; car des propositions 
a fausses ne sauraient donner une conclusion vraiei 
a pour la cause même dé la chose, v 

On peut se convaincre , par l'examen des modes 
et des figures , que, de prémisses fausses, on peut 
conclure le vrai. Il est, du reste, évident, sans 
qu'on ait besoin de s'y arrêter, que , de proposi- 
tions vraies , on ne peut conclure le faux. 

53 , b , 26. Première figure. De deux proposi- 
tions fausses 9 ou de l'une des deux fausse , on peut 
conclure le vrai dans les modes universaux de la 
première figure (54 9 b, 17), et dans les modes 
particuliers , selon que la proposition fausse , ou 
les propositions fausses, le sont en tout ou en 



A1IALT8B DIS PRSM. ANALTT. — UV. U. CHAP. IV. 259 

partie (iXtiç (|/eu^ou( oucr,;, cwt ti \|/eu5ouç o^gnft), selon 
que c'est la majeure ou la mineure. 

Ch. 3, 55, hf 3. Deuxième figure. Même examen 
pour la seconde figure, dans les modes universaux 
et dans les modes particuliers , selon qu'une seule 
des propositions est fausse , ou que les deux le 
8ont| soit en tout, soit en partie. 

Ch. 4f ^^f b, '4- Troisième figure. Mêmes résul- 
tats pour la troisième figure; et dans chaque 
figure, Aristote confirme ses assertions par des 
syllogismes abstraits, c'est-à-dire, rendus par des 
lettres. Ici il n'a paf mêpie conservé la diversité 
des lettres, comme il Favait fiait plus haut, selon 
la diversité des figures. 

57, a, 36. Voici du reste son résumé : de la faus- 
seté de la conclusion, on peut conclure à celle des 
prémisses; maïs on ne peut pas conclure de la 
vérité de l'une à celle des autres; et la cause en 
est que , lorsque deux choses sont entre elles dans 
ce rapport que, l'une étant nécessairement, l'autre 
est simplement , si la première chose n'est pas , 
l'autre ne sera pas non plus ; et si la première est, 
il n'y aura pas nécessité que la seconde soit. 

Ch. 5, 67, b, 18. Une troisième propriété du 
syllogisme, c'est qu'on peut, avec les éléments qui 
la composent, faire une démonstration circu- 
laire. Voici en quoi consiste cette démonstration, 
qu'on peut appeler aussi réciproque (t& xuxX<(> xal 
Si oXXYfXcèv ^euevuoOai ). En prenant la conclusion 
du syllogisme comme prémisse, et renversant 



200 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

Tattributien (âv«7ra>.tv t^ xaTryopia) de Tune des 
prémisses, on peut mettre l'autre dans la conclu- 
sion nouvelle. Par exemple, si Ton a démontré 
que A est à tout r au moyen de B , on fait une dé- 
monstration circulaire, en supposant que A est à r, 
et r à B , et Ton a A et B pour conclusion ; car on 
avait d'abord supposé, à l'inverse, que B était à r 
quand B était moyen , dans le premier syllogisme 
(67, b, ag). La démonstration circulaire ne sau- 
rait se faire autrement; si l'on prend en effet un 
moyen nouveau en dehors des trois termes, ce n'est 
plus une démonstration cirAilaire; c'est une dé- 
monstration différente. C!eci, du reste, ne peut 
avoir lieu que pour des propositions qui peuvent 
se convertir : mais dans celles qui ne le peuvent 
pas, l'une des propositions doit être regardée 
comme indémontrable circulai rem en t. 

Première figure. Dans la première figure, pour 
les modes universaux , le cercle parfait s'obtient 
pour le syllogisme affirmatif, quand les termes 
sont réciproques : et pour le négatif, on obtient^ 
par le cercle, une majeure universelle négative, 
et une mineure affirmative universelle : pour les 
syllogismes particuliers , la majeure universelle ne 
peut être prouvée circulairement ; mais la mi- 
neure affirmative particulière peut l'être. 

Ch. 6, 58, b, i3. Deuxième figure. Même 
examen des modes de la deuxième figure , et di3- 
tinction des propositions qui peuvent, par le 
syllogisme circulaire , ; être amenées dans la 



ANALYSE DES PAEM. ANALYT. — -LIV. 11. CUAP. IV. 264 

conclusion j et de celles qui ne le peuvent pas. 
Ch. 7, 58 , b , 39. Troisième figure. Même exa- 
men ; rnémes distinctions. 

5g, a, 32. Ces règles sur le syllogisme circulaire 
se résumept ainsi : « Dans la première figure , le 
< syllogisme circulaire ou réciproque {^C iXknkm 
<K ^eî^i;) se fait par la troisième, ou par la première 
«elle-même: la. conclusion étant 'affirmative, le 
« ceixle a lieu par la première figure; si elle est 
« négative, par la troisième; car on suppose alors 
€c que Tun des termes est à tout ce à quoi Tautrç 
« n'est absolument point. Dans la deuxième 
« figure, si le syllogisme est universel, il se dé- 
« montre circulairement par la même figure et par 
« la première : s'il est particulier, par la même 
« figure aussi, et par la troisième. Enfin, tous ceux 
« de la troisième se démontrent circulairement 
« dans cette même figure. On voit, en outre, que 
«c tous les syllogismes qui, dans la troisième et la 
«c moyenne figure , ne se démontrent pas par leur 
« fiigure propre, ou ne sont pas circulaires, ou 
« sont imparfaits. » 

On a vu plus baut (page 257), qu'un i^éme^ 
syllogisme pouvait avoir plusieurs conclusions, 
et qu'un des moyens d'obtenir cette divei*sité de 
conclusions, c était de convertir la conclusion 
première en des propositions équivalentes. Aris- 
totie se pose ici une question à peu près analogue, 
et il y découvre luie nouvelle propriété du syl- 
logisme. 

% 



2G2 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

Ch. 8, 59, b, f . Si Ton convertit la conclusion, soit 
dans sa contradictoire, soit danssa contraire (âvrucei- 
(aIvo); 77 èvavTia)ç), on fait subir à Tune des prémisses 
une certaine modification; car avec une conclusion 
convertie, et Tune des prémisses qui demeure, on 
doit nécessairement détruire l'antre prémisse. Aris- 
tote n'a point créé ici de mot spécial pour cette 
mutation nouvelle, et il Fappelle simplement Ta ehm- 
çp^fciv , comme pour la conversion ordinaire des 
propositions. Les Scholastiques ont du faire un 
mot nouveau , et cVst celui d^obçersion. L'obver- 
sion consiste donc à changer la conclusion en 
son opposé , contradictoire ou contraire, à retenir 
Tune des prémisses telle qu'elle est, et, avec ces 
deux éléments, détruire l'autre prémisse dans une 
conclusion nouvelle, c'est-à-dire, obtenir l'opposé 
de cette prémisse. 

Aristote examine successivement , comment 
Fobversion peut avoir lieu dans les trois figures 
du syllogisme (59, b, 26; ch. 9, 60, a, i5; ch. 10, 
60, b, 6); il étudie par ordre les modes uni- 
versels et les modes particuliers de chacune 
' d'elles , et il recherche dans quelle figure nouvelle 
se forme le syllogisme ainsi obtenu; puis, après un 
examen détaillé des modes qui reçoivent l'obvep- 
sîon , et de ceux qui ne peuvent la recevoir , il 
conclut que l'obversion faite , comme on vient de 
le dire, détruit, dans la première figure, la mi- 
neure par la deuxième, et la majeure par la 
troisième; dans la seconde, la mineure par la 



' AllALTSB DIS PBEII. ANAITT.— UV. IL CHAP. IV. 265 

première y la majeure par la troisième; et enfin , 
dans la troisième, la majeure par la première , et 
la mineure par la seconde. 

Cette obversion peut être considérée comme 
one quatrième propriété du syllogisme. Une cin- 
quième qui se rapproche beaucoup de celle-là, 
c'est la démonstration du syllogisme par Tim- 
possible ( ch. 1 1, 61, a, 20. èik tou cc^uvaTou). Cette 
démonstration consiste à prouver la conclusion 
vraie, en en prenant la contradiction ((xvT{9a<n(), que 
Fon joint à une autre proposition , pour arriver à 
mie conclusion dont l'impossibilité est de toute 
évidence. Cette démonstration par l'impossible a 
lieu dans toutes les figures ; elle diffère de l'obver- 
fiion (t^ oévTtçpoç^), en ce que celle-ci s'emploie 
quand le syllogisme a déjà été formé , et qu'on y 
garde deux des propositions; dans la réduction à 
l'impossible (àiraycTai cîç TàâJuvaTov), on ne convient 
pas à l'avance de l'opposition , mais on voit évi- 
demment qu'elle est vraie. 

Tous les modes,dans toutes les figures, ne peuvent 
pas être ramenés à Timpossible. Ainsi, dans la pre- 
mière figure (6 1 , a,36) , l'universel affirmatif ne peut 
•être réduit à l'impossible, ni par sa contradictoire , 
ni par sa contraire. L'affirmatif particulier peut 
l'être en prenant sa contradictoire pour majeure. 

Ch. 12, 62, a, 20; ch. i3, 62, b, 5. Examen 
successif des autres modes dans la première figure, 
dans la deuxième, dans la troisième, et indication 
des figures nouvelles, dans lesquelles se concluent 



p 



204 DEUXIEME PAUTIE. — SECTION 1. 

les syllogismes ainsi ramenés à l'impossible. La 
règle générale à observer dans ces modifications, 
c'est qu'il faut toujours prendre la contradictoire 
de la conclusion , et non pas sa contraire. On voit 
qu'ici encore la théorie exposée dans l'épi^Ylveia est 
mise en usage, et qu'elle est tout-à-fait indis- 
pensable à l'intelligence complète delà théorie ,i^a 
syllogisme. 

Cette démonstration par l'impossible est d'une 
grande importance, et d'un fréquent emploi. Ârîs* 
tote s'y arrête (ch. i^, 62, b, 39) , et cherche à 
montrer en quoi elle diffère de la démonstration 
ostensive faTco^et^tç Scmctwcyi), c'est-à-dire, concluant 
une réalité au lieu d'une impossibilité, a La dé- 
<c monstration ostensive part de prémisses vraies , 
a accordées, tandis que la démonstration par im- 
« possible pose d'abord ce qu elle veut réfuter 
a (0 ^ou^cTai âvaipetv), et conduit le syllogisme à une 
« erreur patente qu'on doit reconnaître (àicayouaqt 
<c ei( ô[ji.o\oYou[ji.6vov^£D^oç). Elles prennent donc toutes 
a deux des propositions accordées, mais l'une 
a prend les propositions dont sortira le syllogisme, 
« l'autre n'en prend qu'une seule, avec la contra- 
« diction de la conclusion. Pour la premièfei îL 
« n'est pas besoin de connaître la conclusion, ni 
a de présupposer que la chose est ou n'est pas ; 
a pour la seconde, au <;ontraire, il faut néces- 
<c saireroent que la chose ne soit pas. Du reste, 
(c tout ce qui a éto démontré o.stensivement ( jfixr 
t;xû(), peut l'être aussi par l'impossible pour les 



% 



Ail ALTSS DES PRSM. AXALYT. -*• UT. II. CBAP. IV. 265 

uémes termes , si ce n'est dans la même figure 
^ 63, a, 9, a, 25, a, 4^ et63, b, i8). Aristote le dé<* 
inontre par l'examen des trois figures. 

Ch. i5| 63, b, d3. Une dernière question, rela« 

tiye à ces modifications du syllogisme, c'est de 

savoir ce que devient la conclusion , et dans quelle 

£gure on peut l'obtenir , quand les prémisses sont 

€]es propositions opposées. Dans la première figure 

(63, b, 3i), il n'y a pas de syllogisme possible 

9vec des propositions de ce genre. Dans la seconde, 

(63, b, 4o) , il peut y en avoir avec des prémisses 

contradictoires et contraires. Dans la troisième, il 

n'y a pas de syllogisme affirmatif de cette espèce, 

mais il y en a de négatifs (64, a, mo, 64, a, 37). Ici 

se trouvent cités les Topiques , en confirmation de 

cette théorie^ mais il serait difficile de dire à quelle 

partie des Topiques se réfère exactement cette 

dtatKHi ; elle peut être cependant rapportée au 

cb. I du 8^ livre. 

Ici se termine la première partie du second 
livre, qui traite des propriétés principales dusyl« 
logisme; et commence la seconde, qui montre 
quels peuvent en être les défauts. Il ne s'agit plus, 
dans cette recherche , des défauts qu'on pourrait 
appder formels, et qui seraient contraires aux 
règles données dans le premier livre sur les figures 
et les modes : il s'agit des défauts matériels, c'est* 
à*dire, de ceux qui affectent le fond même de la 
pensée mise en syllogisme, et qui s'opposent à 



SM DBDXliEllB PARTIE. -— SECTION I. 

une conclusion vraie, bien qu'elle puisse être en* 
core régulière. 

Ch. i6, 64, b, 28. Le premier, et Tun des plus 
graves, c'est la pétition de principe (t& 2v ap^^ 
«crei^ai xeà >>a(jLêaveiv)« La pétition de principe 
consiste à prendre pour démontré, ce qui &it pré- 
cisément question , et à regarder, comme évidente 
en elle-même , une chose qui ne peut Tétre qu'à 
l'aide de quelques autres (^i' aX^a)v). Cette erreur 
est très fréquente, et en géométrie, par exemple , 
elle a lieu pour la démonstration des parallèles, où 
l'on ne s'aperçoit pas qu'on admet des données 
indémontrables sans les parallèles elles-mêmes. 
Ainsi , la pétition de principe s'oppose à la dé* 
monstration, puisqu'elle cherche, à prouver une 
chose inconnue par une chose qui* ne l'est pas 
moins , tandis que le propre de la démonstration , 
c'est, au contraire, de partir de choses connues, 
admises et primitives. L'inconnu ne peut être un 
principe de démonstration (65, a, i3). La pétition 
de principe peut se retrouver, du reste, dans 
toutes les figures. Dans les syllogismes démons- 
tratifs , elle s'attaque à des principes vrais (tb tuc^ 
oXifOeMEv oSrcdç Ij^qvtoc), et dans les syllogismes dia- 
lectiques , H des principes simplement probables 
{rk xrrà èâ^). 

Ch. 17, 65, a, 37. Un autre vice du syllogisme 
consiste à conclure le syllogisme faux , sans que 
cette fausseté touche directement à la question 

(ta (t4 icapà ToCfTo oufiiSa^veiv t|;iD&oç). Cet argument, 



ANAliTSI DBS HUM. AMALYT. ^ UV. U. CHAP. IV. 267 

qai est d'un fréquent usage (ô iroXXaxiç âv toîc 
Icîyoïç eia)Oa(Aev >.éyfiiv) , a lieu surtout dans les syl- 
log»mes par impossible , quand on nie la chose 
même qui démontre la proposition menant k 
Timpoêsible. Cest qu'alors on peut, même en 
la retranchant, conclure tout aussi bien le syllo* 
gisme; ce qui ne saurait avoir lieu dans les syllo- 
gismes démonstratifs, puisque, en y supprimant 
la thèse elle-même, il ne peut plus y avoir dç 
^llogismes. La manière la plus ordinaire de con* 
dure ainsi le faux à côté de la question (tou [fA 
mtfk Th 6<€nv elvai Ta ^eu^o;) , c'est de prendre pour 
cai»e ce qui ne Test pas (65, b, i6). C'est ce qu'on 
a dit dans les Topiques. Cette citation des To* 
piques semble se rapporter au liv. 8 , chap. 4 $ ^t 
mieux encore, au chap. 4 ou 5 des Réfutations des 
sophistes, pages i66, b, 26, et 167, b, 38 ^ Le 
défaut dont il s'agit ici, consisterait, par exemple ^ 
pour prouver que le diamètreest incommensurable, 
à prouver, suivant l'opinion de Zenon , qu'il n'y 
a pas de mouvement possible. Mais il est trop 
dair que le faux que l'on conclurait ainsi, ne ferait 
absolument rien à la question ((1.1^ icapà touto). Le 
moyen d'obtenir l'impossible vrai qu'on cherche^ 
c'est, ou de descendre au sujet de l'hypothèse, ou 
de remonter à l'attribut. Ainsi, pour conclure à 
Firopossible, à l'absurde, avec toute vérité, il faut 

z. n rétnUerait de oeci, qa'Arbtote aurait appelé da non^oommim 
de Topi^pcf , lea Topi^aes , proprement dits , et les Eéfatatioiu des 
lop&iatet. 



268 DECXlàME PARTIS. — SECTION I, 

que cette conclusion absurde s'accorde avec les 
termes de Fhypothèse. 

Ch. ] 8| 66| a, i6. Le faux au lieu d'être dans la 
conclusion peut être dans les prémisses, qui l'au- 
raient pris dans une première conclusion; c'est ce 
qu'Aristote appelle ^euHç ^(Jyoç. 

Ch. 19, 66, a y ^5. T^ Catasyllogisme , autre dé- 
faut du syllogisme, a lieu, quand un des interlocu* 
teurs pose lui-même dans la discussion , ou qu'on 
lui accorde quelque assertion dont la conclusion 
est contre lui. Aristote donne ici quelques 
conseils à l'interlocuteur qui répond , pour éviter 
le catasyllogisme, et à l'interlocuteur qui inter- 
roge, pour l'obtenir. On voit que ces régies et ces 
conseils sortent du cercle des théories antérieures | 
et rentrent dans la pratique. Elles semblent ici dé* 
placées, et elles appartiendraient mieux à la der- 
nière partie des Topiques. Cependant aucun doute 
ne s'est élevé sur l'authenticité de ce passage, 
Viennent dans le chapitre suivant (ch. ao, 66, b, 4)f 
d'autres conseils analogues, pour éviter de se con- 
tredire soi-même (eXeyxoç). Celui qui répond saura 
prévenir c^t inconvénient, en n'accordant point à 
son adversaire les propositions affirmatives, qui 
sont essentielles au syllogisme. 

Ch. ai, 66, b, 18. Le défaut qu'Aristote signale 
ensuite , c'est celui qu'il appelle : conception er- 
ronée (xaTa TTjV CiroXTQij;tv âiraT7)v). Il consiste k 
savoif et à ignorer à la fois quelque chose d'une 
même chose ; à la savoir, par exemple , d'une ma- 



ANALYSE DES PMOI. ANALTT.— UV. U. CHAP. IV. 269 

niére générale , et à Tignorer d'une manière partw 
culière. On sait que tout triangle a ses angles 
égaux à deux droits : c'est la connaissance gêné* 
raie; mais on ignore, d'une manière particulière , 
l'existence de tel triangle, qui cependant, comme 
tel, jouit bien réellement de cette propriété. Cette 
conception erronée , appliquée au syllogisme , fait 
qu'on accorde tel attribut à un moyen, et qu'on 
le refuse à un autre moyen , qui cependant Ta 
Clément; c'est qu'on pourra savoir l'existence 
de l'attribut au particulier, sans la savoir à l'uni- 
versel , et réciproquement. 

Ch. aa, 67, b, 27. Enfin , Âristote donne quel- 
ques conseils pour bien poser le syllogisme, lors- 
que, les deux extrêmes étant réciproques, le moyen 
doit également l'être à l'un et à l'autre. 

Il ne reste plus, pour compléter ce second livre 
et la théorie syllogistique, qu'à passer en revue 
les diverses formes de raisonnements, autres que 
le syllogisme, mais qui toutes s'y ramènent néces- 
sairement. Aristote en distingue cinq : l'Induc- 
tion (iiroYtoyYi), l'Exemple (irapa^eiyjjia), l'Abduction 
(itcarjtayiï ), Tlnstance (evç-adtç ) , et enfin l'Enthy- 
niême (évOu|j(.»|Aa). 

Clï. a3, 68, b, i5. Aristote donne d'abord une 
haute valeur à l'induction; il la met sur la même 
ligne que le syllogisme, déclarant que ce sont là, 
pour nous, les deux moyens uniques de certitude 



S72 DBCrXIÈllE PJlilhB. — SECTION t. 

même si^ au lieu d'un seul cas pareil^ il y en 
avait plusieurs. Ainsi l'Exemple n'est aucunement 
comme la partie au tout, ni le tout à la partie; 
mais , dans le rapport de la partie à la partie , et 
c'est ce qui le distingue du syllogisme. U ne diffère 
pas moins de l'induction , qui, en partant de tous 
les individus, démontre que le grand extrême est 
au moyen , et ne lie pas la conclusion k l'extrême : 
l'Exemple au contraire le lie ; mais il ne part pas 
de tous les individus (ovx cÇ in(xirm)j il part de 
quelques-uns ou même d'un seul. 

Ch. a5, 69, a, ao. L'Abduction est le syllogisme 
où la majeure est évidente, mais où la raineare a 
besoin d'être prouvée (aÎTiXov). On s'écarte alors 
de la conclusion principale pour prouver cette 
mineure. Du reste, cette mineure peut être aussi 
probable, ou plus probable même, que la conclu- 
sion (ô[JLO&(t>ç iTKTOv Y) [JLoXXov TûD mi[i.irepa9[&aT0ç); elle 
peut , en outre, avoir un moins grand nombre de 
moyens qu'elle : alors elle est plus facile à prou- 
ver, et l'on est plus près de la savoir (xal ykf «Sm; 
èyyurepov Toii eiJ^vai). 

Ch. a6, 69, a, 87. L'Instance ou objection (&- 
ç-affK, instantia) est une proposition contraire à 
une autre proposition. Elle diffère de la proposi-, 
tion, en ce que, dans un syllogisme universel , elle 
peut être particulière, et que la proposition nesau* 
rait y être qu'universelle. Elle n'a lieu que dans 
deux figures, la première et la troisième, parce 
que c'est seulement dans ces deux«là, qu'il y a des 



V 



t. 
ANALYSE DES PREM. ANALYT. — LIV. II. CIIAP. IV. 275 

conclusions opposées (69, b, 4)- On a vu en effet 
plus haut (^Yoir page 227), que la seconde figure 
(69, b| 32^) ne renfermait que des conclusions 
particulières affirmatives ou négatives. 

Cb. a7, 70, a, 3. Reste enfin l'Enthyméme ', qui 
est le syllogisme tiré du vraisemblable, ou du signe. 
Le vraisemblable (elxoç ), c'est ce qu'on sait être 
ou o'être pas , arriver ou ne pas arriver, le plus 
ordinairement (wç eVi to ttoW) ; le signe est une pro- 
position démonstrative , nécessaire ou probable : 
en effet , ce qui a été précédé ou suivi d'une chose^ 
peut être regardé comme le signe de cette chose, 
qui a . été ou qui est. Le signe qui sert à fonder 
l!£nthyuiéme peut avoir trois positions (70, a, 12)^ 
comme le moyen dans les trois figures. Ainsi, on 
prouve parla première figure, que telle femme est 
grosse parce qu'elle a du lait : avoir du lait, est 
ici le moyen , et c'est aussi le signe. De même , on 
prouve, par la troisième , que les philosophes sont 
vertueux, car Pittacus est vertueux. Philosophes 
représenté par A, vertueux par 6, et Pittacus par 
r; comme A et B pourront être attribués à r, c'est 
la dernière figure. Ou peut prouver par la seconde 
figure qu'une femme est grosse parce qu'elle est 
pale; car être pâle est à toutes les femmes grosses, 
et celle-ci est pâle. Le moyen est attribut dans les 
deux propositions. Pâle représenté par A, être 
grosse par B , femme par r. 

t. Aristote prend ici le mot d*Enthyméme dans un sens spécial et 
<|al ne répond pai eolièremeot à celui qn*o» lai donne maintenant. 

I. 18 



274 DEUXIÈME PiUlTIE. — SECTION I. 

Quand on ne met à rEnthyméme qu'une seule 
proposition y c'est toujours le signe qu'on prend, 
quand on y met les deux propositions , c'est une 
sorte de syllogisme complet On rétablirait ainsi : 
Pittacus est ambitieux : les ambitieux sont géné- 
reux : Pittacus est donc généreux. Ou bien : Pitt»» 
eus est philosophe ; il est humain : donc les phile* 
sophes sont humains. Il faut remarquer que 
l'Ënthyméme de la première figure est irréfutable 
quand il est vrai y car il est général ( oXuto;, sudBûixi 
yap er^v); celui de la dernière est £icilement réfu<* 
table, bien que la conclusion soit vraie, parce 
qu'il n'est pas général, ou ne s'adresse pas directe- 
ment à la chose en question (où irpo^ to irpâypM); en 
effet, parce que Pittacus est vertueux, il ne s'ensuit 
pas que tous les philosophes soient vertueux. Celui 
de la seconde figure est toujours réfutable : il n'y a 
pas là de vrai syllogisme ; car si les femmes grosses 
sont pâles , et que cette femme soit pâle, U ne s'en^ 
suit pas nécessairement qu'elle soit grosse. Le vrai 
peut donc appartenir au signe, dans tous les sens 
qu'on vient de dire, mais aussi, avec les différences 
qu'on vient d'indiquer. 

Une conséquence fort importante de ceci, c'est 
que le signe peut servir à connaître la nature 
propre des choses {fjawfitaiLWM)^ si l'on accorde 
que l'âme et le corps éprouvent des modifications 
simultanées , par suite de toutes les impressions 
physiques. Ainsi , supposons qu'un genre d'êtres 
ait une qualité qui lui soit propre (iiia)^ psr 



ANALYSE DBS PREM. AffALTT. — UT. II. CHAP. IT. 27S 

exemple : le courage aux lions; nécessairement ils 
auront un signe extérieur de cette qualité, et ce 
sera, je suppose, d avoir de fortes extrémités 
{fJyoikùL flbcpù>Tiffpia). On pourra donc connaître le 
courage des êtres par cette puissan ce des extrémi- 
tés : mais il faudrait admettre que cette qualité et 
cesigne seraient uniques 9 la qualité unique étant 
représentée par signe unique, et réciproquement; 
on pourrait juger alors par ce signe du courage 
de rhomme, ou de tel autre animal. Il serait 
possible de construire le syllogisme physiogno- 
monique dans la première figure, en admettant 
que le moyen est réciproque au majeur, et qu'il 
est plus étendu que le mineur (tou 8l Tp&Tou ÛT^epTeî- 
veiv). Ainsi , courage représenté par A , avoir de 
puissantes extrémités par 6, et lion par r. B e&t 
bien à tout ce à quoi est r ; mais il est aussi à 
d'autres êtres : mais A est à tout ce à quoi est B, 
et non à d'autres : il lui est réciproque (âvTirpe9ei) : 
sinon , un signe imique ne représenterait plus une 
qualité imique. 

Cette observation ingénieuse par laquelle se 
termine le second livre des Premiers Analytiques , 
aurait peut-être mérité de la part d'Aristote un 
plus long développement. Le pbilosophe alors 
aurait été conduit à^ous exposer la théorie de 
l'observation en bistoire naturelle, la théorie de 
Tétudede la nature, dont il a donné lui-même une 
si magnifique application dans l'Histoire des ani- 
maux j et dans ses autres traités sur leur Généra- 



276 DECXlfeME PARTIE. — SECTIOIf 1. 

tion, sur leur Mouvement, etc. Mais ce n'était 
point ici le lieu, et il lui a suffi d'indiquer le 
lien qui unit l'Enthymême et le syllogisme à la 
connaissance habituelle et vulgaire des phé- 
nomènes physiques. 

Avec le second livre des Premiers Analytiques^ 
se termine la théorie complète du syllogisme. 
Pour la résumer, on peut dire qu'Aristote Va 
traitée, dans toutes ses parties, avec une sagacité^ 
une profondeur, dont rien depuis n'a reproduit 
l'exemple. 11 a considéré le syllogisme dans ses 
éléments simples et ses éléments composés, pro- 
positions absolues et propositions modales : il Ta 
considéré dans sa partie essentielle, le moyen, et 
^1 a tracé la méthode des rapports du moyen à 
l'un et l'autre extrême : il a montré comment on 
pouvait dégager, des raisonnements ordinaires, les 
éléments du syllogisme régulier, et les discerner 
les uns des autres. Il a montré ensuite, quelles 
étaient les propriétés du syllogisme, relativement 
à la vérité de la conclusion : quels en étaient les 
défauts ; et enfin , pour compléter le système, il a 
parcouru les formes diverses de raisonnements 
autres que le syllogisme, et il a prouvé que toutes 
s'y rattachaient sans aucune exception. 



A^XALYSE DES DERN. AN-itïT. — LIV. I. CHAP. V. 277 

CHAPITRE CINQUIÈME, 

Analyse des Uorniers Analytiques. 

LIVRE PREMIER. 

Le syllogisme ainsi connu et analysé en lui- 
même , il reste à montrer quelle en est l'applica- 
tion à la science, et par cjuelle méthode l'esprit 
arrive à connaître quelque chose avec certitude; 
en d'autres termes , il reste à expliquer ce que 
c'est que la démonstration, et quels procédés 
elle emploie. 

Ch. I, p. 71, a, 2. Le premier principe que pose 
Afistote, et qui sert de fondement à la théorie 
entière , c'est que tout apprentissage intellectuel , 
soit qu'on acquière la science pour soi , ou bien 
qu'on la transmette aux autres (5i5a<7xa>.ta r, p.aOYî<jiç 
^lavoYiTixvi) , provient toujours, et sans aucune ex- 
ception, d'une connaissance antérieure; et, en 
termes scholastiques, de prénotions. On peut s'en 
convaincre par l'examen des méthodes que suivent 
les mathématiques, et toutes les autres sciences : 
la logique (xal 7r£pi tou; ^oyo'j;) ne procède pas au- 
trement en syllogisme, et en induction, l'un partant 
de principes accordés, universels; l'autre, du parti- 
culier, évident par lui-même. Les autres raisonne- 
ments, qu'on pourrait appeler de Rhétorique , se 



278 DiuxiiEMB pautib. — section I. 

rapprochent sous ce rapport de ces deux- là , 
l'Exemple de l'Induction, l'Enthymême du syllo- 
gisme. Il ne faut pas , du reste, entendre ce prin- 
cipe, comme Platon l'entend dans le Ménon (ta h 
Tô} M^vb>vi oèiropiQ[JLa). Ce n'est point ici une réminis- 
cence. On peut dire à la fois, sans contradiction, 
qu'on sait en un sens, et qu'en un sens aussi, on 
ignore ce qu'on apprend. Il n'y aurait absurdité 
que si l'on disait qu'on sait une chose de la façon 
même qu'on l'apprend (71, b, 8). Mais on peut 
fort bien savoir la chose d'une manière générale , 
et l'ignorer d'une manière particulière; savoir, par 
exemple, que tout triangle a ses trois angles 
égaux à deux droits , sans savoir spécialement , et 
autrement que par l'induction , que cette figure 
renfermée dans un demi-cercle est un triangle. 

Ch. a, p. 71, b, 10. Savoir une chose d'une ma- 
nière vraie et stable, et non point d'une manière 
accidentelle et sophistique , c'est savoir la cause 
de cette chose, qui la fait être telle qu'elle est, sans 
qu'elle puisse être autrement. Or, il n'y a qu'un 
moyeu de savoir ainsi, c'est la démonstration ; et 
la démonstration (âiro^eici;) , c'est précisément le 
syllogisme qui fait savoir (<ruX>.oYi<7(x.ov émçYijjiovucov). 
Il suit de là que la démonstration doit , de toute 
nécessité, partir de principes plus connus que la 
conclusion; et que ces principes doivent être vrais 
d'abord, primitifs, immédiats; qu'ils doivent être 
antérieurs à la conclusion, et que c'est d'eux, 
comme causes, que la conclusion doit sortir. 



AMÂLTSl DIS OIRN. ÂNALY. -— UV. I. €HAP. V. '27^ 

Mai9 ici je dois laisser parler Aristote, puisqu'il 
s'agit de la base même sur laquelle il a con- 
struit toute la théorie de lacquisition de la 
certitude* 

Cfau a, p. 71, b, 9. « Nous croyons savoir une 
« chose d'une manière absolue^ et non point d'une 
A majnière sophistique et accidentelle , quand nous 
«pensons connaître la cause qui produit cette 
a chose, que nous savons qu'elle en est la cause, 
« et que la chose ne saurait être autrement. Savoir 
« est évidemment à peu près cela. En effet, ceux 
41 qui savent et ceux qui ne savent pas , ont celte 
« différence que les uns croient être , et que les 
m, autres sont réellement dans ce cas , que la chose 
« qu'ils savent ne peut absolument point être 
« d'une autre façon. Qu'il y ait une autre manière 
« encore de savoir, c'est ce que nous dirons plus 
c tard : ici nous affirmons qu'on sait par démons- 
ce tration. Tappelle démonstration le syllogisme 
«scientifique (èiriçin(jLovucov) ; et j'appelle scienti- 
« fique, celui qui, par cela même que nous le con- 
« naissons , nous apprend quelque chose. Si donc, 
« savoir est bien ce que nous disons , il faut néces- 
» sairement que la science, acquise par démonstra- 
« tion , repose sur des cKoses vraies , primitives , 
« immédiates, plus notoires, antérieures, et causes 
• de la conclusion; car c'est ainsi qu'elles seront 
« les principes de ce qui est démontre. Sans elles, 
« il peut bien y avoir syllogisme; mais il n'y aura 
« pas démonstration , car le syllc^isme ne don- 



280 DEUXIJUIB PARTIE. — • SECmOU I. 

€c nera pas de science. Il faut qu'elles soient vraies 
(t et réelles , parce qu'on ne peut savoir ce qui 
a n'est pas ; par exemple , que le diamètre est 
c( commensurable. Il faut qu'elles proviennent de 
c( principes primitifs , indémontrables y parce qu'on 
a ne saura rien, si l'on n'en a pas la démonstration; 
a car savoir les choses de la démonstration autre- 
« ment que par accident , c'est avoir la démonstra- 
« tion. Il faut, en outre, qu'elles soient causes , plus 
<c notoires, et antérieures : causes, parce que nous ne 
a pensons savoir que quand nous savons la cause : 
a antérieures, puisqu'elles sont causes :«t antérieu- 
a rement connues, non pas seulement de cette 
tt façon qu'on en comprenne le sens , mais 
a qu'on sache positivement qu'elles sont. Ânté- 
ce rieures et plus notoires peut, au reste, se 
a prendre en deux sens : car l'antérieur dans la 
« nature, n'est pas le même que l'antérieur pour 
«c nous; le plus notoire dans la nature, n'est pas 1q 
V même que le plus notoire pour nous. J'entends 
ce par antérieur et plus notoire relativement à nous, 
fc ce qui est le plus rapproché de la sensation ; 
ce mais d'une manière absolue, c'est au contraire 
« ce qui en est le plus éloigné. I^e plus éloigné , 
ce c'est le général : le plus proche, c'est le particu- 
c lier; et ces deux choses sont tout-à-fait opposées 
ce l'une à l'autre. Venir dé primitifs, c'est donc y*- 
« nir des principes propres de la chose; car prin- 
ce cipe et primitif, c'est, à mou sens, tout un. I^ 
ce principe de la démonstration est la proposition 



ANALYSE b£S MKS, ANALVT. — UV« 1. CUAP. V. 2S^ 

t immédiate : la proposition immédiate est celle 
« qui n'a pas de proposition antérieure à elle. La 
c proposition est Tune des parties de renonciation, 
a une pour une ; dialectique 9 quand elle prend 
c indifféremment l'une des deux; démonstrative, 
« si elle s'attache spécialement ((ôp((7[i.8V(i)ç) à une 
« seide, pour prouver qu'elle est vraie. L'énoncia- 
a tion n'est elle-même qu'une portion de la contra- 
it diction : la contradiction est l'opposition où 
c aucun intermédiaire ne pourrait trouver place. 
« Une partie de la contradiction, c'est ici l'affir- 
c mation d'une chose par rapport à une autre ; là, 
« c'est la négation d'une chose par rapport à une 
« autre. J'appelle thèse du principe syllogistique 
« immédiat, la proposition qu'il n'est pas nécessaire 
« de démontrer, mais que ne doit point nécessai- 
« rement posséder celui qui veut appre'tidre. 
« L'axiome, au contraire, est celle qu'il doit né- 
« cessairement posséder, et l'on sait qu'il est des 
« choses de ce genre auxquelles ce nom s'applique 
« spécialement. I/hypothèse est la partie de la 
« thèse qui admet l'une des parties de lenoncia- 
« tion , avec l'existence ou la non-existence de la 
« chose : sans cette condition , ce n'est plus une 
«c hypothèse, mais une définition. Ainsi, la défini- 
« tion est une thèse (ipiapc ôeot; içï). Ainsi, l'arith- 
« méticien admet que l'unité est la quantité in- 
« divisible ( «^laipeiov ) ; mais ce n'est pas une 
< hypothèse; car il ne faut pas du tout confondre 



OBUXliOfC PARTIE. ~ SSCTION |. 

«ces deux expressions; par exemple, ce qu'est 
c Tunité et que l'unité est. » 

J'ai traduit tout ce qui précède d'abord à cause 
du principe même qui y est exposé, et ensuite, à 
cause des définitions qui terminent ce passage, et 
qui sont d'une grande importance pour l'inteUi* 
geoce de ce qui va suivre. 

Aristote conclut que ces principes du syllogisme, 
ces primitifs sur lesquels se fonde la démonstra- 
tion, doivent être bien autrement certains, bien 
plus fermement crus que la chose démontrée 
elle-même (72 , a , 128 et 39) ; il ajoute que les prin- 
cipes opposés directement à ceux-là, c'est-à-dire, 
les principes qui servent au syllogisme de l'erreur 
contraire à la science {tHç evavT&aç iTzaTtiç)^ doivent 
être aussi, par cela même, parfaitement connus de 
celui qui connaît lesautres, et qui doit être absolu- 
ment inébranlable dans sa croyance {iiLtraiiztiçw). 

Ch. 3, 711, b, 5. Ici l'on fait deux objections, 
et l'on dit : si l'on doit connaître les principes 
comme on le prétend^ il n'y a pas de science, car 
tout ne peut se démontrer : d'autres reconnaissent 
bien que la science est possible, mais ils ajoutent 
qu'alors tout est démontrable. Ces deux objec^ 
tious se fondent, l'une et l'autre, sur ce &ui: prinr 
cipe, que toute science vient de la démonstration, 
ce qui n'est pas vrai (7a , b, 19), puisque celle des 
notions immédiates n'en vient pas. La démonstrar 
lion circulaire n'est pas possible, car alors un 



AyiLTSE DES DERN. ANALTT. — UV. I. CHAP. V« 28S 

même principe serait antérieur et postérieur pour 
les mêmes choses (i\iM icpoTepa hloli vçepa Ta aura Tâ>v 
oùwv); il serait plus cX moins connu que lui-même. 
Où arrive-t-on par cette prétendue méthode? A 
dire qu'une chose est , si elle est. Une démonstra* 
îion de ce genre n'est pas difficile (ourca £i icavxa 
^lov dei^ai). La démonstration circulaire n'est 
applicable qu'aux termes réciproques (eàv oXXyjXo^ 
Imrm) , ainsi qu'on l'a vu dans le Traité du syllo* 
gisme (evTor; xepi cru^oyKiiiLoii. 73, a, i4)* 

Ce passage, dans lequel Aristote rappelle les 
Premiers Analytiques sous un nom qfl n'est plus 
le leur, depuis le temps de Galien au moins, 
a été discuté plus haut (page 4^ et io5). 

Ch. 4 9 73, a, 22. Puisqu'une chose sue absolu- 
ment ne saurait être autrement qu'on ne la sait, 
il s'ensuit que ce qui est su par démonstration est 
nécessaire. La démonstration est donc le syllo- 
gisme formé de données nécessaires (è^ cêvayxaicov 
apa auXXoYi<T[i.oç èç^v ih aTco^ei^&ç). D'où viennent 
les démonstrations? Mais, avant de répondre à 
cette question, Aristote croit devoir définir trois 
termes dont il aura fréquemment à se servir, to 
^XATtt icavTo;, lattribution universelle, to xaô' auTo, 
la chofte en soi , et to xaâoXou , l'universel (73, a, 28). 
li entend par attribut universel ce qui est à tout 
individu, et non pas limitativement à tel ou tel: ce 
qui est dans tout temps, et non point dans tel ou 
tel temps. Ainsi, animal se disant de tout homme 
^xflmc icttvToç eêv6p(tfi7ou) , il suffira que tel individu 



284 DEUXIEME PAIIT(£. — SECTION' I. 

soit homme pour qu'on puisse dire de lui quMl 
est animal (78, a, 34) • Une chose en soi est celle 
qui est essentielle à une autre (ev tw tv eçiv Orapj^ei). 
Ainsi la ligne dans le triangle, le point dans la 
ligne. Kaô' oOrà a quatre sens principaux : d'abord 
celui qu'on vient de dire, et c'est, comme on le 
voit, ce qui entre dans la définition essentielle de ' 
son sujet. En second lieu, c'est ce dont le sujet 
entre dans la définition essentielle des attributs 
(o(TOtç TÔv evuTTapyovTwv ctxnoiç ouTa èv tw Xoytà èvuTrap- 
yoiict Tw Ti^i ^Tj^oijfvTi). Ainsi la ligne, le nombre, 
dans la dmuition de la ligne droite, du nombre 
pair ou impair. 3° Kaô' aj-ro est encore ce qui n'est 
pas dit d'un sujet, c'est la substance. 4^ Enfin, 
c'est ce qui est par soi-même à une chose, et non 
point par l'intermédiaire d'une autre chose. S'il 
tonne quand je marche, ce n'est pas une chose en 
soi, c'est un simple accident (tjii|jt.ê£êYixàç) ; car ce 
n'est pas parce que je ranrche qu'il tonne. C'est 
une simple coïncidence (Gruveêv), çajiiv, ToiïTo). 

Reste à définir le troisième terme xoSdXou, 
déjà souvent employé dans la théorie du syHo* 
gisme, mais qui prend ici un sens un peu diffé- 
rent. <c J'appelle imiversel , dit Aristote , ce qui est 
cf à tout le sujet, et en soi ()caô' aiio), et en tant 
a qu'il est ce qu'il est (tj aÙTo). Il est clair que tout 
c( ce qui est universel est, de plus, nécessaire dans 
a les choses où il est. Du reste, être en soi, ou être 
« tel en tant qu'on est tel (tî aÙTo) , sont deux ex- 
ff pressions identiques : ainsi , le point et la direc- 



ANALYSE DES DERN. ANALYT. — LIY. I. CHAP. V. 285 

«tion droite sont à la ligne en soi; car cest en 
« tant qu'elle est ligne. Deux angles droits sont la 
« valeur du triangle en tant que triangle; car en 
« soi, le triangle est égal à deux angles droits. L'uni- 
ff versel est donc ce qui peut être démontré du 
« premier objet, quel quHl soit (toli TupvTo;), du pri- 
« mitif ( TTpwTou ). Ainsi, avoir deux angles droits 
« n'est pas universel à la figure : pourtant, on doit 
c démontrer d'une figure qu'elle a deux angles 
« droits, mais ce n'est pas de toute figure quelcon- 
« que : et celui qui démontre ne prendra pas in- 
«c différemment toute figure; ainsi, le quadrilatère 
9 est bien une figure , mais il n'a pas ses angles 
« égaux à deux droits. Le premier isoscèle venu a 
« bien ses angles égaux à deux droits ; mais l'iso- 
« scèle n'est pas primitif, puisque le triangle lui est 
« antérieur. Donc, le primitif quelconque dont on 
c pourra démontrer qu'il a des angles égaux à 
« deux droits, ou qu'il a telle autre propriété, ce 
(c primitif est universel, et la xlémonstration de cet 
ff universel est en soi : pour les autres, on peut 
«dire en quelque façon que la démonstration 
« n*est pas en soi. L'universel ne peut s'appliquer à 
«l'isoscèle, puisqu'il y a encore quelque chose 
« au-delà de lui. » 

Ch. 5, 74, a, 5. Cette considération du primitif 
universel est de grande importance , et fort sou- 
vent on se trompe en croyant élre aiTivé à la 
démonstration de l'universel primitif, sans avoir 
réellement poussé jusqu'à lui. Pour ne point s'y 



SM HEUXIÈMB PARTIE. «^ IBCTIOlf I. 

tromper, c'est dVcarter toutes les circonstances 
accidentelles pour aller jusqu'à la chose essen- 
tielle. Ainsi, que Ton démontre d'un triangle 
isoscèle en airain qu*il a ses angles égaux k deux 
droits : vous pouvez lui enlever ses qualités d'iso- 
scèle et d'être en airain ; ftiais voué ne pouvez lui 
enlever sa figure, sa limite (mpa^oç); c'est là le 
primitif^ et quel primitif? Le triangle; el la dé- 
monstration ne s'attache qu'à cet universel (toutou 

Ch. 6, 7/1, b, 5. Puis donc que la science dé- 
monstrative ne peut v^ir que de principes néces- 
saires , et que les choses en soi sont celles qui 
sont essentiellement nécessaires aux autres choses^ 
il s'ensuit que le syllogisme démonstratif devra 
se tirer des choses en soi. T^ preuve que la dé*> 
monstration repose sur ce caractère de nécessité , 
c'est que, quand nous voulons faire une objection 
à un adversaire, nous disons que son assertion 
n'a rien de nécessaire d'une manière générale, si 
elle peut être autrement, ou du moins d'une ma- 
nière particulière , relativement à l'objet en ques- 
tion ( ïvexa yt toO ^(Jyou ) ( 76, a, i). Il se peut, dira- 
t-on peut-être, que la conclusion soit nécessaire, 
sans que le moyen qui la donne le soit aussi. C'est 
ainsi qu'on a tiré une conclusion vraie de pré- 
misses qui ne l'étaient pas. Mais quand le moyen 
est nécessaire^ la conclusion l'est également, de 
même que, de prémisses vraies, on tire toujours le 
VTtt. Mais ce serait se tromper que de croire fpitan 



ANAtTSI DU HBVf. ANALTT. — LIT. I. GHAP. T. 287 

peut obtenir une conclusion nécessaire, autre- 
ment que par un moyen nécessaire; car s'il ne 
Fêtait pas, on ne saurait pas la cause nécessaire, 
ou Fezistence nécessaire, de la chose. li faut abso* 
Itunent , dans les cjémonstrations , que le mo^en 
soit lui-même au dernier extrême, et le premier 
an moyen. 

Ch. 7, 75, a, 38. Une conséquence de ceci, c'est 
que les principes doivent être homogènes à la con«» 
dusion , et qu'on ne peut conclure d'un genre à 
un autre (i^ oXXtMi y£vouç (teTaêcévra) : par exemple, 
conclure arithmétiquement de prémisses géomé* 
triques. Ceci toutefois se peut dans certains cas , et 
Fon en dira plus loin la raison (ch. iode ce livre). 
Maïs Fon peut affirmer qu'il faut que le genre de la 
coDchision et celui des prémisses soit absolument 
le irfMte, ou le soit, tout au moins, sous le rapport 
donrroi se sert; car il faut de toute nécessité que 
les extrêmes et le moyen soient du même genre. 
On peut passer, du reste, d'un genre à un genre 
subalterne ou supérieur (Oàrepov ûiA Oottepov), de 
l'optique à la géométrie , de Fharmonie à Farith^ 
métique. 

Ch. 8, 75, b, aa. Une autre conséquence évi- 
dente, c'est que la conclusion de la démonstration 
est nécessairement une chose éternelle (ect^iov). U 
n'y a donc pas , à proprement parler, de démons^ 
tration des choses périssables ; ni , pour elles , de 
science véritable : il n'y a, pour ainsi dire, que 
démoastration et science d'accident ^ pftrce qu'il 



288 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

n'y a point, dans ces choses, d'universel indépen 
dant des circonstances et du temps (Tuorè xai irûç). 

Il convient de • s'arrêter quelques instants 
sur ce principe d'Aristote , l'un des plus graves 
et des plus importants de tout TOrganon. Depuis 
le Stagirite^ personne n'en a contesté la vérité pro- 
fonde : le christianisme l'a lui-même adopté dans 
t(mte son étendue, et l'a fait tourner à son profit. 
Bossuet, admirateur sincère du génie d'Àristotei 
exposant à son royal élève quelques principes de 
philosophie et de logique, insiste surtout sur 
celui-ci : et dans un langage aussi nerveux que 
celui du philosophe grec, il paraphrase et tra- 
duit, pour ainsi dire, la pensée du précepteur 
d'Alexandre. « Le fruit de la démonstration est la 
a science : tout ce qui est démontré ne peut être 
(c autrement qu'il est démontré : ainsi, toutiMrité 
a démontrée est nécessaire, éternelle, immtlkble; 
a et comme l'entendement humain ne la fait pas, 
« il s'ensuit qu'elle est éternelle , et par là indépen- 
« dante de tout entendement créé... Les propo* 
a sitions claires et intelligibles par elles-mêmes , et 
oc dont on se sert pour démontrer les autres, s'ap- 
ic pellent axiomes et premiers principes,... et si les 
« vérités démontrées sont étemelles , à plus forte 
cr raison celles qui servent de fondement à la dé- 
c monst ration. » Ici le témoignage de fiossuet 
n'est que l'écho du témoignage unanime de tous 
les siècles et de l'humanité entière. 

Qette propriété suprême des vérités démontrées 



ÂlfALTSB DES DER5. AMALYT.-^IIT. I. CHAP. V. 289 

appartient aussi aux définitions , puisque toute 
définition n'est qu'un principe de démonstration , 
ou une démonstration dont la forme seule diffère 
(0^<ra 8iOL(fifo\jcoL ), ou enfin une conclusion de dé- 
monstration. 

Thémistius a prétendu changer ici l'ordre du 
texte I et il y a introduit une portion du cha- 
pitre XI. Ce changement ne paraît pas devoir être 
accepté, bien qu'il ait pour lui le grave assentiment 
de Zabarella : d'autres sont dans le même cas. 

Ch. 9, p. 75, b, 37. De l'homogénéité nécessaire 
de la conclusion et des prémisses , il résulte que 
la chose démontrée ne peut l'être que par les prin- 
cipes qui lui sont propres; de plus, ces prin- 
cipes propres ne sauraient eux-mêmes être démon- 
trés (76, a, 16), et la connaissance de ces principes 
spéciaux y dans chaque genre, sera la connaissance 
suprême dont toute la déduction dépendra (xupia 
TPovTCdv). On n'est donc sûr de la démonstration que 
quand on est sûr aussi d'avoir ces principes 
propres des choses. 

Ch. 10. Ainsi, les principes («px*?) dans 
chaque genre, sont ce qu'il est impossible de dé- 
montrer. On accepte les principes, on les emploie 
(Xa(xê«veTat) ; on ne démontre que le reste. Les 
principes peuvent être, ou spéciaux à chaque 
science, comme on l'a dit, ou communs à plu- 
sieurs (Ta (jtàv ï^ta Ta ^à xotvà). Ainsi, le principe 
de définition de la ligne droite est un principe 
spécial de géométrie. Que des quantités égales 
I. 19 



290 DEUXIÈME t>ÀRTIB. — SECTIOK 1. 

restent égales, quand on leur enlève une quantité 
égale y c'est là un principe commun. Dans toute 
démonstration y il y a donc trois choses : le 
genre de l'objet démontré, les axiomes communs 
par lesquels on démontre, et les modifications 
spéciales de l'objet (xà TràdY)). Dans ces trois classes 
sont renfermées toutes les recherches de la science, 
de quelque manière qu'on les fasse. On a dit plus 
haut ce qu'étaient la thèse et l'axiome. 

Ch. I o, 76, b, îi3. « Il n'y a ni hypothèse , ni postu- 
le lat, qui par soi-même soit nécessaire, et qui doire 
« être accepté comme tel; car la démonstration ne 
« s'adresse pas à la parole extérieure , mais à la pa- 
« rôle intérieure de l'âme , parce que c'est à celle-là 
i^aussi que s'adresse le syllogisme. On peut tou- 
« jours élever quelque objection contre la parole du 
a dehors, mais on ne le peut pas toujours contre 
« la parole du dedans. Ainsi donc , tout ce que 
« l'on prend comme démontré , sans l'avoir dé- 
a montré soi-même', et qui est accepté par celui à 
(c qui l'on démontre, est une hypothèse, non 
«point absolue, mais relativement à cette per- 
« sonne seule. Si l'on prend ces données, sans 
« qu'il y ait aucune pensée à ce sujet dans l'esprit 
« de l'interlocuteur, ou bien même quand il y en a 
ff une toute contraire, on fait un postulat de sa 
<c propre pensée ; et telle est la différence de l'hy- 
c pothèse au postulat. Le postulat est ce ^i esk à 
a demi contraire à la pensée de celui qu'on in- 
« struit, pu ce que l'on prend pour démontré, 



ANALYSE DES DEKN. A.NALVT. — LIN . 1. CIIAP. V. 2iH 

tr et qu'on emploie comme tel, sans Tavoir soi- 
« même démontré. » 

Thémislius propose dans ce chapitre, et au 
début du suivant , un déphcement nouveau , qui 
n'est pas injustifiable assurément , mais qui ne 
parait point cependant assez certain pour qu'on 
doive l'admettre , plus que le précédent. ^ 

Ch. If, 77, a, 5. La démonstration reposant 
essentiellement sur l'universel, sur le général, on 
doit se demander ce qu'est le général. Pour le com- 
prendre, il ne faut pas supposer des idées (ei$Y)), 
des espèces à part , et tout-à-fait isolées des in- 
dividus. Le général n'est absolument qu'un 
mot qui s'applique à plusieurs objets (jv xorà ttA- 
^cdv oXyiOsç), inais autrement que par simple homo- 
nymie ([JL7) 6(i(&vu[jLov). Les principes communs que 
forme l'universel, sont les liens de toutes les 
sciences entr'elles. Tel est le principe de contra- 
diction , que rien ne peut être à la fois nié et affirmé 
(t& [lîi è^iiyta^oLi a[ia f ovat xal aTTOç avai), principe sur 
lequel s'appuie, sans cependant l'établir formelle- 
ment , la démonstration ostensive : tel est le prin- 
cipe corrélatif, qu'il faut de toute chose nier ou 
affirmer (ôSirov % ç/xvai ^ cêicof ovai), principe dont se 
sert la démonstration par l'impossible. Ces prin- 
cipes communs ne sont pas les objets que les 
sciences démontrent; elles les emploient au con- 
traire pour démontrer. La science qui s'en occupe 
spécialement, c'est la dialectique, qui n'est pas 
timitée à quelques objets seulement (âfcâpiafii^vcûv 



292 DEUXIÈME PARTIE. — SECTIOM I. 

Tivb>v)y à quelque genre, mais qui s'étend à tous, 
et qui est commune à toutes les sciences (içoiaaiç). 
Ce qui le prouve, c'est qu'elle emploie toujours 
la forme interrogative, que ne saurait employer la 
démonstration spéciale, puisque, avec des pro- 
positions opposées , comme les donne l'interroga- 
tion , on ne saurait obtenir une même conclusion : 
c'St ce qu'on a fait voir dans le traité des syllo- 
gismes (ev TOtç Tcepl miXXoytGfjLOu). 

Cette seconde citation du Traité du syllogisme 
se rapporte au chap: XV du a« livre des Premiers 
Analytiques (Voir ci-dessus, pag. a65). 

Ce chapitre où Aristote établit ce qu'est pour 
lui l'universel, le général, a, comme il est aisé de 
le voir, une haute importance. D'abord l'élève 
repousse ici le système de son maître sur les 
Idées (eî^Yi) : mais il ne s'arrête pas à cette ré- 
futation qui doit être plus complète ailleurs, et 
notamment dans la Métaphysique. Il déclare de 
)>lus, que le général n'est pour lui que l'expression 
vraie d'une pluralité, et quHl n'a pas d'existence en 
dehors de l'appellation applicable à plusieurs in- 
dividus. Ainsi, Aristote est nominaliste , et déjà 
se trouve tranchée par lui la grande question qui 
divisa toute la philosophie du moyen-âge. 

Ch. la, 77, a, 36. Il résulte de ce qui a été dit 
plus haut, de l'emploi des principes spéciaux 
dans les sciences , qu'il faut aussi que les interro- 
gations qui tendent à la connaissance, soient elles- 
mêmes spéciales, et qu'il ne faut pasplus mêler les 



ANALYSE DES DERN. ANALTT. — LIT. I. CHAP. V. 29S 

genres divers en interrogeant , qu'on ne les mêle 
pour la démonstration. 

Dans ce chapitre Thémistius et Zabarella pro- 
posent encore un léger déplacement qui ne parait 
pas indispensable. 

Si donc il faut borner les démonstrations et les 
questions aux objets propres à la science dont 
on s'occupe, il s'ensuit qu'il ne faut pas discuter 
d'une science avec des ignorants de cette science , 
et y par exemple , qu'il ne faut pas parler de géo- 
métrie avec des gens qui ne sont pas géomètres 
(oix av eiYî £v ccyewfJieTpyfTOtç irepl yecojjLexptaç ^taXexT^ov). 
Du reste , une question et une démonstration 
peuvent être étrangères à l'objet dont il s'agit, de 
deux façons. Ainsi, une question musicale n'est 
pas géométrique; et supposer que les parallèles se 
rencontrent (crufjLTriTrreiv irapaWTfXouç), n'est pas da- 
vantage géométrique; mais c'est, comme on le voit, 
dans un tout autre sens. 

Ici pourrait se terminer la première partie de 
ce livre des Derniers Analytiques. Dans tout ce qui 
précède , Aristote a établi des principes généraux 
sur la démonstration , et sur les éléments essen- 
tiels dont elle se compose. Il continue cette théorie 
dans les chapitres qui suivent, et il finira par 
étudier les espèces diverses de la démonstration , 
et tracer les règles de chacune d'elles. 

Ch. i3, 78, a, i3. Il faut distinguer deux 
grandes classes de connaissance, et par consé- 



294 DEUXiiSME PARTIE. — SECTION 1. 

quenty de démonstration ; d'abord^ celle du simple 
fait (on), et ensuite, celle de la cause du fait (^ioti). 
Ces deux ordres de connaissance peuvent, du 
reste, être cherchés tantôt dans une même science, 
tantôt dans des sciences distinctes. Quand c'est une 
seule science qui les donne tous deux , il peut se 
présenter deux cas : ou les propositions sont immé- 
diates et réciproques , et alors si le moyen est la 
cause de la majeure, on a la démonstration de la 
cause; s'il n'en est que l'effet, on a la démonstration 
du simple fait, on, et l'une peut se changer dans 
l'autre: ou bien, les propositions sont médiates et 
non réciproques , et alors on n'a que la démons- 
tration du Élit qui ne peut jamais donner celle de 
la cause. Soit à démontrer, en premier lieu , le 
simple fait que les planètes sont proches , en pre- 
nant pour mo^en l'absence de scintillation, r les 
planètes, B ne pas scintiller, A être proche (78, a, 
3o). B est à r, car les planètes ne scintillent pas; 
mais A est aussi à B, car ce qui est proche ne scin- 
tille pas, connaissance qu'on peut d'ailleurs acqué- 
rir, soit par les sens, soit par l'induction : on en 
conclut nécessairement qu'A est à r, et l'on a 
démontré par là que les planètes sont proches de 
la terre. C'est le syllogisme du simple fait, et non 
pas du tout de la cause ; car les planètes ne sont 
pas proches, parce qu'elles ne scintillent pas; 
mais au contraire , elles ne scintillent pas, parce 
qu'elles sont proches. On peut , du reste , par cette 
première démonstration , obtenir celle de la cause 



ANÂLTfE DBS DIEN. AIKÀLYT. — LIT. L CHAP. T. 295 

et réciproquement. Soit ennore r les planètes, 
B être proche, et A ne pas scfintiller. B est àT, et 
A est aussi à B : on en conclut que A est à r, c^est- 
à-dire, que les planètes ne scintillent pas, et c'est le 
syllogisme de la cause. Ainsi, dans le premier cas , 
le moyen B n'était qu'un effet; dans le second, il 
^est cause. On démontre de même que la lune est 
un sphéroïde à cause de ses accroissements régu- 
liers (cfoupoei^TiÇ 8\oL T(ov av^iQ^ecov). 
> Dans les sciences diverses, il faut aussi distin- 
guer soigneusement ces deux démonstrations. 
Quand ces sciences sont subalternes , la supérieure 
doane la cause (78, b, 37); l'inférieure ne donne 
que le fait : ajjssi la géométrie et l'optique , la sté- 
réométrie et la mécanique^ l'arithmétique et l'har- 
monie, l'astronomie et la météorologie (rà (fav^é- 
(uva). Comme on le voit, c'est la science qui est la 
plus soumise aux sens qui donne le fait (aïoOinTixcov), 
la plus mathématique qui donne la cause. Dans 
les sciences non subalternes, l'une donne le fait 
par l'observation, l'autre donne la cause par le 
raisonnement ; ainsi le médecin sait fort bien (79, 
a, i5)que les plaies circulaires sont Les plus lentes 
à guérir; mais c'est au géomètre de lui en dire 
la raison. 

Ch. 14, 79, a, 17. D'après tout ce qui précède, 
on peut voir sans peine que la première figure 
du syllogisme est aussi la plus propre à la science 
( èmrflp^vtxciv (jLoXtra) ; c'est elle qu'emploient 
toutes les sciences mathématiques : arithmétique, 



296 DEUXlblE PARTIE. — SECTION I. 

gëométrie, optique, et toutes celles qui re- 
cherchent la cause, a C'est en effet le plus sou- 
vent, et pour la plupart des questions, dans cette 
« figure que se forme le syllogisme de la cause. 
« C'est donc elle surtout qui procure la science; 
« car savoir la cause est le point le plus élevé (xu- 
cc piwraTov) de la connaissance. On doit ajouter, en- 
a core, que c'est aussi par cette seule figure qu'on 
a peut chercher la science du simple fait. Car, 
ff dans la seconde figure , il n'y a pas de syllogisme 
« affirmatif (xaTYiyopixo;) ; or la science du fait est 
a toujours une affirmation. Dans la dernière fi- 
« gure, il y a bien de laffirmatif, mais il n'y a pas 
« de général, d'universel, et le fait est nécessaire- 
« ment universel : car, que Fhomme soit un ani- 
a mal bipède, ce ne peut jamais être là un fait 11- 
« mité (ir^). Enfin, la première figure n'a pas be- 
« soin des deux autres , et c'est au contraire par 
« elle, que les deux autres accumulent et accrois-* 
a sent leurs démonstrations, jusqu'à ce qu'elles 
« aient atteint les principes immédiats. Donc évi- 
« demment , la première figure est la forme su- 
it prême de la science. » 

Ch. i5, 79, a, 33. Ce n'est pas à dire cependant 
que la démonstration ne puisse avoir lieu dans 
d'autres figures; et, lorsqu'elle est négative , elle 
se forme dans la seconde aussi bien que dans la 
première. 

Ch. i6, 17, 79, b, 23, 80, b, fj. Si la démons- 
tration donne la science, l'opposé de la science 



ANALYSE DES DERN. ANALTT. — LIV. I. CHAP. V. 29.- 

sera l'ignorance (ayvota, i-nirc) produite par !• syl- 
logisme. L'erreur, quand elle s'applique aux no- 
tions simples (àn^viç ÙTroXr^^ecoç), est simple aussi : 
elle est multiple, quand elle s'applique au syllo- 
gisme. Supposons en effet que A ne soit à aucun 
des B : si Ton établit par syllogisme que A est à B, 
en prenant r pour moyen, on se trompera syl- 
logistiquement; mais il se peut ici que l'une des 
propositions seulement ou toutes les deux, soient 
fausses. Le syllogisme de l'erreur (iTzoLvnTixoç) peut 
être affirmatif dans la première figure, ses deux 
propositions étant fausses, ou la mineure seule 
l'étant : il est négatif dans la première et la se- 
conde; mais, dans la première, les deux proposi- 
tions peuvent être fausses; et, dans la seconde, il 
faut que l'une des deux soit vraie. 

Outre cette cause d'ignorance qui est toute 
logique, il en est une autre dans laquelle la 
méthode n'est pour rien : elle est en quelque sorte 
naturelle; ce sont nos sens qui nous font défaut, 
et causent notre erreur. 

Ch. 18, 8 1, a, 38. a II est évident que, si quel- 
«que sens vient à manquer, il faut aussi que 
a quelque partie de la science manque comme 
c lui , et qu'il soit impossible de l'acquérir , 
a puisque nous n'apprenons rien que par induc- 
« tion ou par démonstration. La démonstration 
« part du général; l'induction, au contraire, part 
« des cas particuliers; mais il est impossible d'at- 
« teindre les choses générales autrement que par 



298 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

« elle , puisque c'est aussi par l'induction qu'on 
9 refidra notoires les choses dites abstraites, en 
ce prouvant que certaines choses appartiennent 
<c à chaque genre et le constituent spécialement, 
<c bien qu'elles n'en soient pas séparées. Mais on 
ce ne pourrait pas induire , si l'on n'avait pas la 
« sensation ; or , la sensation s'applique aux 
a choses particulières , et il ne saurait y avoir de 
« science pour ces choses-là. On ne saurait donc 
ce la tirer des choses générales sans l'induction, 
ce et l'on ne saurait rien faire de l'induction sans 
ce la sensation elle-même. » 

Ch. 19, 89, b, 10. Les deux formes principales 
du syllogisme et de la démonstration étant affir- 
mative et négative, soit que d'ailleurs elles soient 
simplement dialectiques et probables, ou qu'elles 
soient complètement vraies (^laXexTucûç ^ n^ar ccXvf- 
Oeioev) j on peut se demander si , pour les attributs 
d'un sujet, ou les sujets d'un attribut , il y a série 
à l'infini (ttç aiceipov levat), ou s'il n'y en a qu'un 
nombre limité (apa ïçacbai ôvayxYi)? On peut se faire 
aussi cette question à l'égard des moyens, et cher- 
cher si, entre deux extrêmes donnés, il peut y 
en avoir une infinité? 

Ch. 20, 8!2, a, a I : D'abord les moyens (rà (uto^) 
ne sauraient être infinis, car alors l'attribut et le 
sujet ne seraient jamais unis syllogistiquement l'un 
à Tautre. Les attributions s'arrêtent; haut et bas 

(to xaTb) xaV to 0cv(i> tr^ccvretr al'xaryiyopCoi) , c'est>4-dipe, 

dans les catégories dtt généAd et celles du parti- 



I à 



AffALTSS DBS DERIf. ANAL, — LIT. H. CHAP. V. 299 

cufier. S'il en était autrement , on ne pourrait ja- 
mais arriver à une conclusion. 

Ch. ai, 8a, a, 36. La série s'arrêtera également 
pour les sujets et pour les attributs. Si Ton établit 
que la série s'arrête pour la démonstration affir- 
mative , on Taura prouvé également pour la dé- 
monstration négative, qui dépend d'elle et la suit. 
On peut considérer ceci dans les trois figures , et 
il en résultera que la démonstration peut se pro- 
duire dans diverses figures ; mais le nombre des 
figures , c'est-à-dire des voies de démonstration 
{iioijy n'est pas illimité; et par conséquent, les dé- 
monstrations ne le seront pas davantage. Or, dans 
toutes les figures , il faut arriver à un primitif à 
qui l'attribut puisse s'appliquer, et qui ne s'ap- 
plique lui-même à rien (82, b, 35). Le simple rai- 
sonnement (Xoyixôç) suffit pour établir ceci. En 
étudiant les attributions essentielles (èv tc^ ti ici 
xatioYopoupieva , ch. aa , 8a, b, 37), c'est-à-dire, celles 
qui constituent l'essence des choses , on peut se 
convaincre sans peine que ces attributions ne sont 
pas infinies; par conséquent, les démonstrations 
qui s'en forment ne peuvent l'être davantage. Il 
faut, dans les catégories , quelque chose de primi- 
tif à qui le reste soit attribué. Comme l'on définit 
fort bien la substance, il faut que ses attributs 
ne soient pas infinis, car il est impossible à l'es- 
prit de parcourir une infinité, quelle qu'elle soit 

(^à è' oTpeipa oùx Içi ^u^eXSeiv voouvTa. 84 9 d 9 8). Ana- 

' ' ' '\ • ''i . * 

lytiqueaient((XvaXuTixâ>ç), on peut se convaincre 



500 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

aussi, mais avec plus d'exactitude et de brièveté, 
que les attributs, soit généraux, soit particuliers, 
ne sont pas infinis. La démonstration ne s'appli- 
que qu'aux choses qui sont en soi (xaO* cdrrà) ; mais 
les attributs en soi ne sauraient être infinis; au- 
trement, il n'y aurait pas de définition possible; 
et, puisauela définition est possible, les attributs 
ne sont pas en nombre illimité. 

Ainsi donc les extrêmes sont fixés; les moyens 
le sont également; et il y a, par conséquent, pour 
les démonstrations , des principes (ap^^aç), et tout 
n'est pas démontrable, ainsi qu'on l'a soutenu 
(rivaç Xéyew). Les démonstrations d'une même 
chose ne sont pas infinies. 

Ch. a3, 84, b, 3. C'est qu'en effet une même 
chose peut être à plusieurs , sans qu'il y ail rien 
autre de commun entre ces diverses choses ; et ceci 
rentre dans le principe , établi plus haut , que d'un 
genre on ne peut passer à un autre pour la dé- 
monstration. Pour, qu'il y ait démonstration , il 
faut qu'il y ait un moyen qui unisse l'attribut au 
sqjet, ou qui l'en sépare; autrement, on n'aurait 
que des propositions immédiates qui n'ont pas 
besoin de démonstration, précisément parce 
qu'elles sont elles-mêmes sans moyen (a|jLe<yoa), et 
qu'elles servent d'éléments à la démonstration 
des autres. Ces principes simples, générateurs de 
tout le reste, se retrouvent partout, sans être ce» 
pendant identiques : ainsi, en fait de poids, ce 
sera le minot ; en fait de musique, ce sera Tin- 



ANALYSE DES DERM. ANALYT. — LIV. I. CHAP. T. 50^ 

tervalle des tons (^leaiç) ; en sy Uogisme, ce sera la 
proposition immédiate; en démonstration et en 
science, ce sera l'entendement (vouç). 

Ici se terminent les généralités relatives à la 
démonstration : on a exposé quel en est Tobjet , 
et Ton a établi qu elle a toujours pour but ou 
un simple fait (on), ou une cause (^u^i). On a 
prouvé de plus que, reposant sur des principes in- 
démontrables, il fallait nécessairement que les 
éléments dont elle se compose, propositions 
et moyen, attribut et sujet, fussent limités les 
uns relativement aux autres, parce que, autre- 
ment, s'il fallait parcourir Tinfini, il n'y aurait, 
ni science, ni démonstration possible. Reste main- 
tenant à considérer, en détail , les diverses espèces 
que la démonstration peut offrir, selon qu'elle est 
générale ou particulière, affirmative ou négative, 
ostensive ou par impossible. 

Ch. 24* 85, a, i3. D'abord, la démonstration 
générale (iï xaSoXoi» aTud^ei^iç) v^ut mieux que la 
particulière (i tloltol |j!.épo;) Mais au premier coup 
d'œil, on peut donner la préférence à celle-ci. Le 
propre de la démonstration^ dit-on, est de faire 
savoir : or, celle qui fait le mieux savoir est préfé- 
rable ; et c'est précisément la particulière qui fait 
connaître la chose en soi, et non pas la chose re- 
lativement à une autre chose. Ainsi, démontrer 
que cette figure est un isoscèle vaut mieux que 
de démontrer qu'elle est un triangle (85, à, 3i). 
De plus , si l'universel n'existe pas en dehors des 



304 DEUXliSME PARTIE. -^ SECTION I. 

qu'on Ta antérieurement prouvé. En un mot, la 
démonstration affirmative est, en quelque sorte , 
plus principe (âp^oei^eçépa), que son opposée. 

Ch. a6 9 87, a y 2. La démonstration négative , 
quoique inférieure à l'affirmative , est cependant 
au-dessus de la démonstration par impossible. 
Toutes les deux partent du non -être; mais pour 
l'une, le non-être est antérieur; pour l'autre, il ne 
vient qu'à la suite (Oçepov), et la démonstration 
négative est, pour ce seul avantage de priorité, 
au-dessus de la démonstration par impossible. 

Ch. 27, 87, a, 3i. D'une manière générale, on 
peut dire qu'une science l'emporte sur une autre, 
qu'une connaissance est supérieure à une autre, 
quand elle donne à la fois le fait et la cause; ce qui 
n'empêche pas que la science de la cause ne soit, 
isolément, au-dessus de celle du fait dans la même 
condition. Celle qui n'a pas de sujet matériel est 
supérieure; ainsi l'arithmétique l'emporte sur 
rharmonie; enfin, cel{e qui a un sujet plus simple 
(è^ eXarrovcov), est plus haute. C'est là ce quidpnnele 
pas à l'arithmétique sur la géométrie; car l'unité, 
fondement de l'une, est une substance sans posi- 
tion (a66Toç); le point, au contraire, fondement de 
l'autre, doit en avoir une (Voir plus haiit l'ana- 
lyse des Catégories, page i58). 

Les chapitres qui suivent, et peut-être le 27^ 
lui-même, ne paraissent point tenir fort étroi- 
tement à ce qui précède : le sujet en est certaine- 
ment analogue ; mais le Uen qui le rattache à la 



ANALTSB DES DERN. ANALVT. — LIV. I. CHAP. V. 505 

théorie de la déqionstration est fort obscur et très 
difficile à saisir. Il est certain cependant que les 
observations qui vont être exposées, dans les cha- 
pitres qui terminent ce livre, ne sauraient être 
rapportées à aucune partie de TOrganon plus 
convenablement qu'à celle-ci. 

Ch. aSy 87, a, 38. La connaissance (e7Piç)((jiY)) est 
mie {\Lia) j quand elle s'applique à un seul genre 
[hhç Y^vouç), c'est-à-dire que les prémisses et la 
conclusion appartiennent à une seule science; au- 
trementy on ne saurait arriver à la démonstration , 
puisqu'il faut que les principes soient dans le même 
genre que la chose démontrée. C'est ce qu'Aristote 
a déjà établi (Voir page ^8'j)^ 

Ch. 29, 87, b, 7. On peut faire plusieurs dé- 
monstrations d'une seule conclusion, non-seule-. 
ment en prenant le moyen dans la même série 
(ix «riiç axmiç arjcrov/ioLç) , mais même en le prenant 
dans une autre. La seule condition , dans ce cas , 
c'est que les moyens puissent être attribuée l'un 
à Fautre. En outre , la même conclusion pourra , 
sous le rapport de la forme , être obtenue dans 
plusieurs figures. 

Ch. 3o, 87,b^ 19. Il ne saurait y avoir de science 
démonstrative des choses fortuites (toD im tux>i( ) i 
la démonstration ne peut s'appliquer, qu'aux 
choses qui sont nécessairement , ou tout au 
moins, le plus ordinairement , telles qu'elles sont. 

Ce principe, qu'Aristote jerte ici en passant, est 
la conséquence de celui qu'il a dévdoppé plus 
I. ao 



509 DEUX1È3IB PARTIE. •-> 8ECT102V t. 

haut, et qu'il a établi tout au lon^., à savoir : que 
les choses démontrées ne sauraient être autrement 
que la démonstration ne les fait connaître (Voir 
page 283 et suiv.). 

Ch. 3i^ 87, by a8. La sensation ne donne pas 
une science véritable (où^è ^i' iitT^-^tn^^ Içw Inlçuo^ 
Ofti). Ceci résulte encore de tous les principes 
antérieurement admis sur la nature de Tuni* 
versel, et sur le rôle suprême qu'il joue dans la 
connaissance : c'est également une conséquence 
de ce qui vient d'être dit dans le chapitre qui pré- 
cède. Le fortuit ^ en effets ne peut être connu que 
par le sens, puisqu'il ne peut entrer, à aucun titre^ 
ni dans la science, ni dans la démonstration. U con« 
vient donc , à la suite , de voir quelle est la valeur 
de la sensibilité dans l'une et dans lautre. 

Ch. 3o, 87^ b, S19. « Le fortuit ne saurait être 
<r l'objet d'une démonstration scientifique; car le 
a fortuit ne peut être regardé ni comme nécea* 
« sairê, ni même comme le plus habituel. C'est au 
« contraire ce qui se produit en dehors de ces 
« deux conditions; et la démonstration ne peut 
€ concerner que l'une ou l'autre. Tout syliogisme^ 
« en effet, est construit de propositions nécessairesi 
€ ou de propositions du plus habituel. Si les pro- 
cr positions sont nécessaires , la conclusion Test 
« également ; si , du plus habituel f la condusicMi 
« l'est aussi; par conséquent le fortuit, n'étant, ni 
« le plus habituel, ni nécessaire, ii n'y a pas pour 
« lui de démonstration. 



ANALYSE Dtê DSRM « ANALYt. ^ LITt h C6AP. V. 507 

Ch« 3f.«ODne peut pas admettre davantage que 
« les sens donnent la science ; car alors la sensation 
« apprendrait ce qu'est la chose^etnon pas simple* 
« ment qu'elle est. Mats il y a nécessité que la 
» seiiMiion indique l'existence de l'objet dans tel 
ff lieo f et dans l'instant présent. Donc le général , 
« l'miiTersel^ ne saurait être perçu par les sens;' 
te 11 n'est ni une chose spéciale , ni une chose qui 
« soit dans l'instant présent ; car alors il ne serait 
« plus le général ^ puisque nous appelons général 
« prédaément ce qui est partout et toujours. Puis 
« donc que les démonstrations sont générales , et 
« qu'on ne saurait ^ par la sensation ^ connaître le 
« général , U est évident aussi qu'on ne peut acquë- 
« rir la science par la sensation. Il est clair, au 
« contraire, que la même sensation nous apprenant 
« que le triangle a ses trois angles égaux à deux 
«c <faH>its^ nous chercherions la démonstration , et 
« que la science ne s'acquerrait véritablement pas 
a ainsi qu'on le prétend ; car la sensation s'ap- 
ff {^que de toute nécessité au particulier, et 
<c la science consiste précisément à connaître le 
«c^général. Yoilà pourquoi, par exemple, si nous 
« étions dans la lune ^ et que nous vissions la 
« terre s'interposer, nous ne saurions pas encore la 
« cause de l'éclipsé. Nous sentirions bien qu'ac- 
ff tuellement elle a lieu , mais nous ignorerions 
« absolument pourquoi; car la sensation ne s'ap^ 
cplique pas au général; cependant, si, en voyant 
c 06 phénomène se répéter fréquemment, nous en 



SOS DEUXIÈMB PÀRTIB. -* SECTION I* 

ce cherchions la loi générale , nous arriverions à la 
« démonstration; car le général devient évident 
« par la répétition des cas particuliers. Mais le 
a général est surtout important en ce qu'il donne 
a la cause des choses : et dans toutes les choses 
a qui ont une autre chose pour cause , l'universel 
a est fort au-dessus des sensations et de la pensée 
« qu'elles donnent. Quant aux choses primitives y 
ce il en est autrement. 

a On voit donc clairement qu'il est impossible , 
« par la sensation , d'arriver à savoir quelqu'une 
« des choses démontrables, à moins qu'on ne 
<c veuille entendre par sentir, l'acquisition de la 
« science par démonstration. Toutefois, il y a dans 
« les questions qu'on se propose , certaines parties 
ce qu'on rapporte aux défauts même de la sensation. 
« Il est certaines choses que nous ne cherche- 
ce rions pas si nous les avions vues , non pas parce 
« que nous les saurions pour les avoir vues, mais 
« parce que cette vue aurait sufû pour nous dou- 
ce ner le général. Par exemple, si nous avons vu 
ce un verre traversé par la lumière qui le pénètre i 
ce nous saurons aussi pourquoi il y a combustion | 
« parce que nous verrions agir ainsi chaque verre 
ff pris à part, et que nous penserions en même temps 
« qu'il en est ainsi pour tous les verres possibles* » 

Ch. 32 , 88 9 a ^ i8. I^s principes des démons- 
trations ne sauraient être les mêmes pour toutes. 
Le simple raisonnement le prouve CXoyixûç) f puis* 
qu'il y a des syllogismes vrais et des syllogismes 



ANALT8B DSS DERN. AN ALTT. — LIT. I. €HAP. V. 5M 

£aux f et que l'on peut conclure le vrai de propo- 
sitions fausses. On peut, en outre, s'en convaincre 
d'après tout ce qui précède (esc tûîv xeiji^évcov) ; ainsi 
les principes des syllogismes vrais ne sont pas 
même identiques. Le genre en peut être tout dif- 
férent : ici, par exemple, l'unité; là, le point. 
Parmi les principes communs eux-mêmes, il 
n'en est pas qui puissent servir à tout démon- 
tren Ceci n'est pas plus possible dans la science 
analytique (88, b, i8, év t^ âvaXu(Tsi , voir plus 
loin y page 3i4)9 que dans toutes les autres 
sdences. Les propositions immédiates ne sont pas 
davantage identiques; et, parmi les principes, il 
faut en distinguer deux ordres fort différents : 
les principes dont on tire les démonstrations et 
ceux auxquels elles s'appliquent (i^ m xal rspl o). 
Les premiers sont les principes communs; les 
autres sont les principes spéciaux (ï^iai) : par 
exemple , le nombre, la grandeur pour l'arithmé- 
tique et la géométrie. 

Aristote a déjà fait cette distinction plus haut, 
(page 289), et il l'a développée d'une manière 
plus complète. 

• Ch. 33, 88, b, 3o. Entre la science et la simple 
opinion (Bil/sijy il y a cette grande différence que 
l'une repose sur le nécessaire, et la seconde sur le 
contingent. Une chose sue ne saurait être autre- 
ment j le contingent, tout au contraire, pourrait 
être autrement qu'il n'est : il ne peut donc être 
l'objet de la science. Si la simple opinion et la 



54 DBUXli»fB PARTIE. ^ IICTION I. 

science se confondaient ainsi qu'on le croit trop 
souvent, il s'ensuivrait, assertion absurde, que les 
choses qui peuvent être autrement qu'elles sont, 
ne pourraient être autrement qu'elles ne sont. I^a 
simple opinion arrive bien à la proposition immé* 
diate; mais cette proposition immédiate qu'elle 
atteint n'est pas nécessaire; aussi l'opinion est-elle 
en soi tout-à^fait incertaine (âêtôaiw), £tf d'une 
manière générale, la science et l'opinion ne .peu- 
vent jamais s'appliquer au même objet (89, a, 38)i 
ne peuvent pas du tout être la même chose. 

Aristote ne pousse pas plus loin ces considéra- 
tions, et renvoie, pour les nuances diverses à éta* 
blir, entre l'entendement, l'intelligence, l'art, It 
science et la prudence (89, b, 9), à la Physique et 
à la Morale, que ces études regardent plus spécia- 
lement. Ceci peut se rapporter à divers passages 
de la Physique (Voir ch. 8 de cette a® partie) et 
de la Morale ( ibid. ). Aristote ajoute ici ( ch. 34 1 
89, b , I g) une seule remarque , c'est que la sa- 
gacité [irf/iytoiOL) n'est pas autre chose que la dis- 
tinction rapide du moyen; c'est, par exemple, si, 
en voyant que la lune a sa partie brillante toujours 
tournée vers le soleil , quelqu'un vient à penses 
sur-le-champ que la cause de cet éclat de la lune, 
c'est qu'elle reçoit sa lumière du soleil, cause 
réelle du phénomène. Soit la position de la lune 
en face du soleil A, recevoir sa lumière du soleil B, 
la lune r. B recevoir sa lumière du soleil est a r 
la luue : il est à B| c'est-à-dire que la portiot 



ANALYSE DBS DSILN. ANALYT, — UV, I. CUAP. V. 544 

éclairée est tournée vers la chose qui donne la 
lumière : donc A aussi est à r par B pris comme 
moyen. 

Ici ie termine le premier livre des Derniers Ana- 
lytiques. Il*a été consacré tout ent^r, comme ou 
la vu I à la démonstration , fin supiwe du raison- 
nement^ et confirmation des procédesqu'il emploie 
pour parvenir à la connaissance et à la certitude. 
La démonstration a été analysée en elle-même 
d'abord, et dans les éléments qui la composent, 
puis ensuitCi dans les formes diverses qu'elle peut 
prendre. Partout il a été prouvé qu'elle était la 
seule méthode que l'esprit mit en usage pour arri- 
vert dans les choses qui ne sont pas d'évidence 
immédiate, à la science certaine, positive, et à 
une conclusion inébranlable et éternelle, comme 
la vérité qu'elle révèle. 



AliALTSE DU UVRE SEGOSTD 

Dc% Deruiers Analytiques. 

Il ne reste plus maintenant qu'à montrer l'usage 
de la démonstration dans l'acquisition de la cou- 
naissance médiate; et à dire, enfin, comment l'in^- 
telligence arrive à ces principes iuunédiats, fonda- 
mentaux, sans lesquels elle ue peut être, etsan* 



542 DEUXIÈME PARTIE.^— SECTION I. • 

lesquels la démonstration ne saurait exister. Cest 
là Tobjet du second livre des Derniers Analy- 
tiques. 

Puisqu'il s'agit ici de savoir quel est le rôle de la 
démonstration dans la science qu^elIe produit, il 
faut d'abordj'echercher combien d'objets l'intel- 
ligence peuHinvoir en vue (ch. i , 89, b, aS). Les 
objets dont elle s'enquiert sont en même nombre 
que ceux qu'elle peut savoir; ces objets sont au 
nombre de quatre. C'est d'abord l'existence de la 
chose (oTt); en second lieu, la cause de la chose 
(^icrri); ensuite, et sous une autre forme, on peut 
se demander si une chose est (ei içC) , et enfin ce 
qu'elle est (tî ici). Par exemple, arrivé à savoir 
que le soleil a des éclipses , on se demande quelle 
en est la cause, et sachant à la fois que le soleil 
s'éclipse, et que la terre se meut (xiveiTai), on 
cherche pourquoi il s'éclipse , et pourquoi elle est 
en mouvement. Cette forme n'est pas toujours 
celle qu'on emploie dans l'acquisition delà science, 
et l'on peut aussi, je le répète, s'enquérir si la chose 
est ou n'est pas (et erw y? p èçt,) , et ensuite s'en- 
quérir de ce qu'elle est (ri eViv). 

Ch. a, 89, hj 36. On peut- donc identifier la 
première et la troisième de ces questions (&n et ei)^ 
et la seconde et la quatrième (^ioti et tQ, Il en ré- 
sulte que toutes les recherches consistent à re- 
connaître s'il y a un moyen, et quel est ce moyen. 
Car c'est le moyen qui est la cause, et c'est précisé- 
ment la cause qu'il s'agit d'obtenir. 



A9ALT8B DK8 DIBI?. AM àLTT« *• UT. U. CHAP« V« SIS 

Ch. 3, 90, a, 35. Mais, peut-on dire ici, la défi- 
nirion est précisément ce qui fait connaître Tes- 
sence de la chose (tC èçvi) : ainsi savoir par défi-* 
nition , et savoir par démonstration , sont choses 
identiques. Cette assertion, qui parait vraie au 
premier coup d'œil , n'est point cependant soute- 
nable (^oxei). Toute définition est générale et af* 
firmative : or, parmi les syllogismes , les uns sont 
particuliers, d'autres sont négatifs; il serait donc 
bien impossible de les remplacer par des défini* 
tions. On ne le pourrait même pas pour tous les 
syllogismes universels affirmatifs; ainsi quelle dé- 
finition substituerait-on à cette conclusion : Tout 
triangle a ses angles égaux à deux droits? La 
raison de ceci, c'est que savoir, c'est posséder la 
démonstration; et, pour les choses qui se démon* 
trent , il n'est pas besoin de définition. L'on peut 
savoir suivant la définition, sans pour cela possé- 
der du tout la démonstration. 

Ainsi , il n'y a pas de définition partout où il y 
a démonstration; et réciproquement (90, b, 18) 
il n'y a pas démonstration partout où il y a défi- 
nition. La preuve , c'est que les principes des 
démonstrations peuvent être des définitions: et 
l'on a établi plus haut que nécessairement les prin- 
cipes sont indémontrables, parce qu'autrement 
on tomberait dans une série qui s'étend à l'infini 
(etç deiretpov ^a^ieiTat). 

L'objet de la définition (90, b, 3o) n'est en rien 
identique à celui de la démonstration. La pre- 



mière donne l'essence propre de la chose (oùqIolç) : 
les démonstrations supposent toutes au contraire 
cette essence (to ti içw) ; les mathématiquesi par 
exemple, supposent l'existence de Tunité, deTim- 
pair, et ne s'en inquiètent pas. De plus, toute dé- 
monstration démontre une chose de quelque autre 
chose. La définition n'attribue pas du tout une 
chose à une autre. C'est qu'en effet il est tout dif- 
férent de montrer ce qu'est la chose, ou simple- 
ment que la chose est, La définition montre ce 
qu'est la chose (ti eVtv) ; la démonstration prouve 
que telle chose est ou n'est pas à telle autre. 

Donc , en résumé , la démonstration et la défi- 
nition ne peuvent, quoi qu'on fasse, s'appliquer 
de la même manière. 

Ch, 4f 9if a, la. Le syllogisme ne pourrait dé- 
finir qu'à une condition : ce serait de prendre uo 
moyen réciproque aux deux extrêmes ; mais alors 
ce serait faire une pétition de principe, et par 
cela même ce prétendu syllogisme cesserait d'en 
être un. 

Ch. 5, 91, b| a. Au lieu de la définition, on 
pourrait croire que la méthode de division (i ità 
<rÂ>v i\oL\fi(s^m ôÂoç) arriverait k la démonstration; 
mais la méthode de division n'est p9s syllogistî* 
que , ainsi qu'on la prouvé dans l'analyse relative 
aux figures du syllogisme (èv r^ gcvocXugei tÇ mpi n 
fr/^'niLct'vn, 9 r , b , 1 3). 

Cette indication se rapporte en effet au ch. 3 r 
da premier livre des Premiers Aiialytiquea(Vwr 



ANALYSE I» DIRir. ANAlTT.-^Ur» IL CHAP. T. IIS 

plus haut y page 247 et pour àvaXuoii voir plus 
haut, page 809, et dans la première partie, pp* 81 
«t xo6). 

La méthode *de division ne saurait être tyllo 
gistique , puisqu'elle ne donne jamais rien de né» 
œaaaire («vayxTi où yCvflTOi) : elle est même moins 
ilémonttratiTe que Tinduction (i liMryMv). En sup- 
putant que la division prouvât que toutes les par- 
tlea de la définition, ensemble ou séparément, sont 
au défini I ce ne serait pas encore là une démons- 
tration* Quelques précautions que l'on prenne 
pour ne rien omettre (rvapaXiiTreiv) dans cette mé^ 
thodoy elle restera toujours asyllogistique (ûIouX- 
"kSrfiçH) i on ne pourra l'employer dans un raison- 
nement régulier. Enfin, les parties delà division 
ne peuvent pas plus être conclues, isolément qu'en 
massa, du défini; à chaque portion, en effet, on 
pourra îAimander la cause, et on ne pourra certain 
nement point répondre par une division nouvelle, 
s Qu'est«ce que l'homme, par exemple? Cest un 
s animal mortel, bipède, sans plumes, etc. Mais 
• pourquoi? peut-on demander à chaque épithète 
* s qu'on ajoute (tr«p' ixarriv ivprfffOiffiv). On répondra 
« par la définition : qu'il en est ainsi parce qu'on 
ff pense que tout animal est mortel ou immoi^ 
« tel, etc., etc. Mais certainement tout ce raison» 
s nement n'est pas une définition t de sorte que si 
n l'on démontrait par la méthode de division , la 
s définition du moins ne serait assurément pas 
s Un iyllogismot a 



{HS DEUXlklIB PÀETIB* -* SECnOlf I. 

On reconnaît ici qu'Aristote attaque Platon et 
son école, bien qu'il ne le nomme pas; mais on 
ne saurait s*y tromper, puisque la définition de 
rhomme qu'il critique est précisément la défini- 
tion platonicienne. 

Gh. 6, 92 , a , 6. Il faudrait aussi, dans cette mé- 
thode de division , montrer le lien qui unit tous 
ces attributs, et en fait une unité, \ta attribut 
unique (h Tutmyofo^iLtvwi); car, d'après les éléments 
mêmes de la définition (Ix tôW >a(j(.6avo[xéva)v) ^ on 
ne voit pas qu'il y ait la moindre nécessité dans 
cette union des attributs. Pourquoi l'homme 
n'est-il pas un animal mortel, un animal bipède, 
un animal sans plumes, aussi bien qu'un animal 
mortel, bipède , sans plumes: en plusieurs énon- 
ciations distinctes , au lieu d'une seule? 

Ch. 7, 9a , a, 34. La définition ne prouvant l'es- 
sence des choses (ri^v oO^iav) , ni comme la démons- 
tration , ni comme l'induction , comment la mon- 
tre-t-elle donc? ce n'est certainement pas en £&dsant 
appel au sens (aiaO^faet 77 'rô ^ccKvSki^). La défini- 
tion ne montre pas du tout ce qu'est la chose (ci 
eriv), car elle montrerait aussi que la chose est 
(et^^vflci xol ixi Mv); mais il est impossible de dé- 
montrer dans une même notion (r& aùrûXa^pâ) que 
la chose est , et ce qu'elle est. 

Si d'autre part la définition explique les mots M 
leur signification , elle ne ferait donc que repro- 
duire le mot sous une autre forme, et il s'ensui- 
vrait, chose insoutenable (dcTOTrov), que tous ks 



à 



ANALYSE DIS DB&N. ANILTT.-^UV. IT^ CHAP. T. $47 

mots que nous prononçons seraient des défini- 
tions (ûce jfpouç orv iioLktyoi\u^oL TràvTEç); Iliade , par 
exemfAe^ serait une définition. 

TSjx résumé y la définition ne saurait se con* 
fondre avec le syllogisme (o{ke Tavrov ov) : Tobjet 
de l'un et de l'autre n'est pas du tout identique. 
La définition ne démontre rien; elle ne montrq 
même pas la chose* Du reste la démonstration est' 
aussi importante que la définition ; mais elle ne 
&it pas connaître Fessence des choses (ta ti içvi). 

Ceci mérite une étude plus approfondie (ch. 8 , 
93, SL-, i). L'essence (to ti èçvi) d'une chose et sa 
cause se confondent, une fois que la cause est con^ 
nue. n n'y a pas , à proprement parler, démons* 
tration de l'essence, et pourtant il y a pour la 
connaître un raisonnement logique (Xoyuc^ ou^Xch 
'payuiç). Mais comment ceci est-il possible? C'est 
qu'avant de chercher la cause de la chose (J^i6x%) , 
il &ut nécessairement savoir que la chose est; 
car, chercher la cause sans connaître l'existence^ 
ce serait ne rien chercher ((/.iQ^èv 2[>iTeiv Içvi). Il n'y 
a donc point ici connaissance de l'essence par syl- 
logisme et démonstration, et pourtant, sans la 
démonstration et sans le syllogisme, on n'aurait 
point connu l'essence fié la chose. 

Ch. 9, g3, b, ai. Quand la cause et la chose 
elle-même sont identiques, il n'y a pas de démons- 
tration possible; on est arrivé alors à des prin- 
cipes {ifx^ ^^^^ ) 9 c'est-à-dire , à des choses indé- 
montrables, qu'il faut supposer, dont il&utad- 



548 DEUllkMB PABnS.«^SIGT101f f* 

mettre TexisteDcei et qui doivent être conntieft 
évidemment de quelque façon que ce soit. Ainsi 
rarithméticien suppose connues, et Texisteiioe et 
la nature de l'unité. Les choses f au contraire , 
dont la cause est extérieure (Srtpov amov) ^ peuvent 
être démontrées par cette cause prise pour 
moyen; mais ce n'est pas leur essence qu on dé- 
montre^ ainsi qu'on vient de le dire ((&j^ ta tt icw 

Ch. lOy 93^ by ag. La définition qui fiût réelle^ 
nient connaître la nature de la chose, est celle qui 
en £sit en même temps connaître la cause : et alorly 
ce n'est pas autre chose qu'une démonstration, 
qui ne diffère absolument que par la forme (y^ U&m 
iia^fm). Ce n'est pas tout à fait la même chose de 
dire poiu*quoi il tonne , et ce qu'est le tonnerre. 
A la première question , on dira qu'il tonne parce 
que le feu s'éteint dans les nuages; à la secondef 
on répondra que le tonnerre est le brait du ftu 
éteint dans les nuages. Ainsi, la même pensée (i ai» 
TOC Xii^oç) est exprimée d'une autre façon : ici c'est 
une démonstration • là c'est une définition. La dé- 
finition du tonnerre est qu'il est du bruit dans ks 
nuages , et cela même est la conclusion de la dé- 
monstration de l'existence *Ai tonnerre. 

Il résulte de tout ceci qu*il y a trois espèces de 
définitions: l'une qui est une explication indémoii» 
trahie de l'essence de la chose; une seconde qoi 
est comme le syllogisme de l'essence, et nedifieri 
de la démonstration que par la forme; et enfia 



«« 9tta(i« et . *"* 'es causes son» **'* «n 
^on cherchée, Z? P^"»* donner ia^*""'*»* «e 

"^finale tT"'" -^"naen, .""^ «•o. 

"n chose «? ' ««"too cfco^ /"*"'■>. 



i 



520 DECXâMS PARTIE. -— SECTION I. 

« B, 9. — Pourquoi |se promène-t-on ? Pour se 
« bien porter. Pourquoi la maison ? Pour conserver 
c les meubles : ici la santé ^ puis la conservation 
ce des objets , sont causes finales. Il n'y a , comme 
c on voit , aucune différence entre la cause qui fait 
c qu'il faut se promener après diner, et la cause 
a finale. Soit , la promenade après le diner repré* 
ce sentée par r : les aliments ne pas flotter dans Tes» 
« tomaCi par B: et se bien porter, par A. Suppo* 
« sons aussi que se promener après diner fasse 
« que les aliments ne flottent pas à Touverture de 
« Testomac , et que ce soit une chose bonne à la 
« santé. Il semble alors que par r: se promener, a 
« lieu B : les aliments ne pas flotter ; et que là se 
« produit A, qui est la santé. Qu'est-ce qui fait donc 
« que A est à r comme cause finale? C'est B : les 
« aliments ne pas flotter; et cela en est comme le 
« motif I car c'est ainsi que A sera obtenu. Pour- 
«c quoi B est-il à r ? C'est parce que être ainsi, c'est 
« se bien porter. Il faut donc renverser les rapports, 
c et l'on rendra de cette façon les choses fort 
« claires. Dans les choses où il s'agit de causea mo- 
« trices, les rapports générateurs sont placés dans 
a im ordre tout à £ait inverse à celui où ils le 
a sont ici; il faut pour ces causes que le terme 
« moyen devienne premier, et qu'ici r soit le der- 
« nier : car la cause finale est la dernière. » Du 
reste, les effets produits par ces causes peuvent 
être, tantôt naturels et tantôt artificiels, et n'en 
pas moins rester nécessaires. 



ANALYSE DES DERN. ANALTT. — LIV. II. CHAP. V. 524 

« La nécessité est de deux sortes ; Tune est selon 
la nalure et la spontanéité des choses; l'autre au 
contraire est de violence, et opposée à cette spon* 
tanéité. Ainsi , c'est bien par nécessité que la 
pierre monte, ou qu'elle descend; mais la néces- 
sité n'est certainement pas la même dans les deux 
cas. Dans les choses que produit l'exercice de 
rintelligence , il n'y a jamais pour les unes, 
comme une maison, une statue, ni de spontanéité, 
ni de nécessité , mais une cause finale; pour les 
autres, il y a aussi du hasaixl , comme la santé, la 
conservation de l'existence. C'est surtout dans 
les choses où il peut en être d'une façon aussi 
bien que de toute autre, et dont la pï*oduction 
n'est pas fortuite, que la tin bonne qu'elles pour- 
suivent s'accomplit en vue de quelque but , soit 
parla nature, soit par l'art humain. Le hasard 
n'a jamais de cause finale. 
«Ch. la, 95, a, 10. La cause, du reste, est 
toujours la même pour ce qui arrive , est arrivé 
ou arrivera, que pour ce qui. est. C'est tou- 
jours le terme moyen qui est cause : seulement 
dans ce qui est, il est; dans ce qui arrive, il ar- 
rive; dans ce qui est arrivé, il est arrivé; dans ce 
qui arrivera, il arrivera. Ainsi, par exemple, 
pourquoi y a-t-il eu éclipse? Parce que la terre 
s'est interposée. L'éclipsé aura lieu parce que la 
terre s'interposera : elle a lieu parce que la terre 
s'interpose. » 
Quel est donc le rapport de la cause à l'effet ? Le 

I. !11 



S2S nDUiMB PARTIE. — SIGTION I. 

-voici. Jjk cause peut être ou n'être pas simultanée 
à TefFet : la cause simultanée est la plus fréquem* 
ment employée pour terme moyen; et alors elle 
varie avec l'efFet, relativement au temps présent, 
passé et futur. Quand elle n'est pas simultanée k 
l'effet I elle lui est nécessairement antérieure. On 
peut donc conclure démonstrativement la cause, 
de l'effet qui l'a suivie faire toû û^^pou yi^^inçi 
<Tu>XoYtc[x^) , mais on ne le peut pas réciproque- 
ment de la cause à l'effet. 

Aristote renvoie ici (gS , b, 1 1), pour plus de 
clarté ((toXXov çovcpcuç), à ses généralités sur le mou- 
vement, sans doute dans la Physique, liv. 3 (èv 

ToTç xaOdXou npt xiVTfaecoç). 

Dans les démonstrations circulaires (96, a, 1) 
dont il a été question antérieurement (iv tok irpti- 
toi;), les causes et les eflTefs peuvent être démon- 
trés circulairementy c'est^-dire, les uns par les 
autres. Ainsi, quand la terre est humide, il se 
forme de la vapeur, et par suite de la vapeur, un 
nuage, et par suite du nuage, delà pluie; par suite 
de la pluie , l'humidité de la terre : mais ceci est 
précisément le point de départ, ot l'on y est revenu 
circulairement (xuxX<p iripteXTiXuOev). 

Enfin dans les choses qui , sana être étemdies , 
sont le plus souvent (ûc M to iroX^i ) d'nne cerf aine 
façon , il faut que le moyen , c'est«à<lire la Ornse, 
soit aussi de la même espèce; et les principies 
immédiats en sont alors également» 

Après avoir ainsi étudié les causes, cfetti»à»dîre, 



A1IALT8B tXËM DBRN. AilAI.VT. ^ Uf » U, CHAP. V. SfS 

le mojren de la démonstration , Arislote pa38a au 
sujet de la démonstration (ob. iS^ 96, a, a3)i et 
il trace les règles de la définition qui consiste k 
radieroher les attributs essentiels de la cbose («rà 
ri «^ SI iciv xaTTiyopoufuva)* Lbs attiîbuts essentiels 
peuTent être égaux à leurs sujets» ou être plus 
étendus qu'eux {hn^^thu im 'KÏhij, Ainsi Timpaîr 
est l'attribut essentiel du nombre trois; mais il est 
auW à d'autres choses que trois, et le dépasse 
par conséquent : il est par exemple k cinq; mais 
on voit que, du moins, cet attribut essentiel ne 
sort pas du genre, puisqu'il iaut toujours que 
l'impair s'applique à |iq nombre. Ou aura de cejtfee 
&çon des attributs essentiels, qui pourront chacun, 
pris à part, dépasser le sujet; niais qui, tous réur 
nisy ne le dépasseront pas, c'ef»t-à-dire que l^r^ 
ensemble ne pourra convenir qu'i^ lui seul* H faui 
dooc, pour bien Taire la définitiopt du sujet (97, 
a, s3), n'admettre que le^ attributs esjsentiels , \^$ 
classer sd<w r<>rdre qui leujp appartient , et n'm 
omettre aucun. JL<e premier attribut essentiel est 
celui qui est la conséquence de tous les autres t 
mais dout tous les autres ne sont fm la oou^ 
quence;etainsi de suite pour tous les attributSf w 
exeeptant d'^dieord le prem^ert puis h secpud $ elQ. 
Du reste (97, b, 26), toute définition est tou^ 
jows «nivenftelle, c'estrà-dive qufilW couirii^Dt à 
tout le défini Ce qu'il faut recJUeriïjher dans Im 
démonstrations» c'est la vérité (v»ip4fx^^)f <1^>^ Iw 
d éfimt w ns , c'est h çlavié (4 fMfftc)# #t| pimr r^-> 



524 rauxikifB partie. — section i. 

tenir, il faut soigneusement éviter les termes ho- 
monymes et les termes métaphoriques (i|Awvu(uaC| 
(UTftfopaiç ). 

Ch. i4 9 98 , a, L.Pour bien poser les questions 
à démontrer (toc rpoêX/i^ara ) , il faut dégager 
(hîkiyti^) le sujet, auquel appartient primitivement 
la qualité particulière qui fait Fohjet de la démons-» 
tration (ch. ]5, 98 , a, ^4)* Le^ questions sont les 
mêmes (ta ai>Tà) dans le moyen commun qui serf à 
les démontrer : elles peuvent être identiques^|)ar 
le genre, et diverses par l'espèce. Par exemple, 
s'il s'agit de savoir ce qui produit l'écho, ce qui 
produit la vision , et ce qui produit l'arc-en-ciel , 
c'est pour tous ces phénomènes une seule et 
même question en genre, puisque la cause de tous 
n'est qu'une réfraction , un brisement (ccvaxXaaiç) ; 
mais ces questions sont spécifiquement diffé- 
rentes; ici c'est le son, là c'est la lumière. Le moyen, 
d'une question, sa cause, peut aussi être subor^ 
donnée au moyen, àla cause d'une autre. Pourquoi 
le lit du Nil est-il plus plein k la fin du mois? 
Parce qu'il pleut davantage à la fin du moi» : et 
pourquoi pleut- il davantage à la fin du mois? 
Parce qu'il n'y a pas de lune, et c'est parce qu'il 
n'y a pas de lune que le Nil se gonfle à la fin du 
mois. 

Ch. 16, 98, a, 35. On peut se demander com- 
menl l'existence de l'effet donne à connaître l'en»* 
tence de la cause, et réciproquement, commentla 
cause fait connaître l'eflet Quand la cause est 



ANU.TflB DES DERN. ANALTT. --» LIV. II. CHAP. V. 525 

connue, il faut nécessairement que l'effet soit 
connu ; mais on peut connaître l'effet snns en sa- 
voir précisément la cause (98, b, aS), parce que 
plusieurs causes peuvent concourir à un effet 
unique. Dans la démonstration proprement dite 
(laV axm)f dans la démonstration de la cause , il 
n*e8t pas possible qu'un seul effet puisse être rap- 
porté à plusieurs causes , puisqu'on y considère la 
chose en soi, et non pas les accidents, et les 
signes particuliers qui peuvent la révéler ((i-^ xarà 
eniteïby); seulement, le moyen y est pareil à la ques- 
tion elle-même : homonyme, par exemple, si elle 
est homonyme , etc. Le moyen alors constitue la 
définition même de la majeure {lç\ èi to (ugov Xoyo; 
ToS irpa>TO*j cexpou). 

Toutes les questions qu'Aristote traite ici sont 
peu développées, et manquent peut-être aussi de 
clarté, à cause de cette précision même. Mais on 
peut penser qu'il s'est abstenu d'une discussion 
complète, parce qu'elle devait mieux trouver place 
dans la Métaphysique. 

Ici se termine, comme dit le philosophe lui- 
même, la théorie du syllogisme et de. la démons- 
tration (9u\^oYi<7{Aoij»xaicc7ro^ei^e&>ç).L<'i seule question 
qu'il reste à éclaircir, c'est de savoir comment se 
Forment, dans l'intelligence, ces principes qui 
servent de base à la démonstration comme au syl- 
logisme, et quelle est dans l'âme la faculté qui les 
connaît, et qui les subit (Yvo^piZ^ouoroc tl%q). C'est 



526 DtUXliMfi PARTIE. — SBCÏlOff I. 

Tune des questions les plus graves que puisse se 
poser la logique ; et dans ces derniers temps, c*èst 
sur ce problème qu'ont porté presque tous les 
efforts de la philosophie du dix-huitiémësièdei 
et de Celle du Aôti'e. Dans le inoyen-àgii^ bn 
s'occupa Surtout dé saroir ce qu*étûient en soi 
ces principes y se fbi^tnulant en idées Univer- 
selles^ et de là lès ddctrines du i^liéme et du 
nbminalisme. Ici Aristt)te se propose de rechlSi^ 
cher^ non point ce quesotit, dans la naturel les tuii- 
Versaux y qui ^ comme il Ta dit hii->méme plusieill^ 
fois, ne lui paraissent qU*titlé affaire de forttie, 
mais bien y d'où viennent ces principes immédiats, 
iudémontrables, sans lesquels il n'y a ni (ionnaië- 
sance ni démonstration. Il importe d^ lé laisser 
parler lui-même , de peur d'altérer sa petisée dans 
tin sujet si délicit, où la moindre nuance niai saisie 
peilt causer de gravés eri*eurs. 

Ch. 19» p- 999 b, 17. ce Quant à savoir, dit-il, 
^ commetit les pridcipé^ eux-mêmes nous sont 
« connus, et quelle est en nous la faculté qui les 
« connaît, voici ce qui nous l'apprendra, après 
« toutes les questions éclnircies plus haut 

«» Ofi a dit antérieurement que là démonstration 
k ne peut donner la science , qu'à la condition de 
« donnaitre préalablement leâ principes immédiats. 
« Mais on peut se demander si , pour les prin- 
« cipes immédiats ^ lé tuode par lequel où en ac- 
« quiert là connaissance , est le même que podf lés 
« autres» ou s'il est différent; s'U y a sdedctt pour 



▲NÀlTSB Dtt DUUf . AMàLTT. — UT. U. CHAP. T. 817 

ceux-là comme pour ceux-ci; s'il y a seulement 
science réelle pour les uns , et un mode divers 
d'acquisition pour les autres; et enfin , si les 
acuités qui en nous connaissent ces principes , 
a'aoqiHèrent sans être innées, ou si, étant innées, 
elles nous sont inconnues^ Il est absurde de 
penser que nous ayons ces principes ; car alors , 
tout en ayant une connaissance plus exacte que 
là démonstration même, nous n'en saurions rien. 
Mais ai nous supposons que nous n'avons pas 
antérieurement ces principes, comment pour^ 
riona-nous en acquérir la connaissance, et les 
apprendre sans connaissance préalable? La 
chose, en effet, est impossible, ainsi que nous 
l'avons prouvé en traitant de la démonstration. 
11 est donc clair qu'il est impossible à la fois , et 
que nous ayons ces principes, et que nous les 
acquérions, sans avoir antérieurement aucune 
connaissance quelconque. Il £aut donc nécessai- 
rement que nous ayons Une certaine faculté 
de les acquérir y sans que toutefois cette faculté 
6oit plus précise et plus relevée que les principes 
eux-mêmes. 

« Or, cette faculté semble se trouver*dans tous 
les animaux. Ils ont ime faculté innée de juge- 
ment, qu'on appelle la sensibilité. Dans quelques 
animaux, cette faculté native est accompagnée de 
la persistance de la sensation; dans les autres^ elle 
ne l'est pas. Dans ceux pour qui cette persistance 
u n'existe point , la connaissance ne va pas au-<lelà 



52S DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

« de la sensation ^ soit d une manière absolue , soit 
a pour les objets dont la [)erception est tout aussi- 
ce tôt effacée. Ceux au contraire où elle persiste, 
V conservent ^ outre la sensation , quelque modifi- 
« cation dans Tâme. Ces modifications , se muiti* 
« pliant, prennent un caractère distinct, et c'est 
<c de cette permanence que se forment la raison 
a chez certains animaux, tandis queid'autres n'en 
« ont pas. De la sensation vient donc la mémoire, 
« comme nous le disons, et de la mémoire vient 
<c rexpérience, quand un même feit se répète plu* 
<c sieucs fois. Les souvenirs, quelque nombreux 
« qu'ils soient , ne forment cependant qu'une seule 
« et même expérience. Cést de l'expérience et 
a de tout objet général s'arrétant dans Tàme, 
« c'est de toute unité qui ressort de la pluralité, 
ce en étant une et identique dans tous les cas par- 
te ticuliers , que se forme le principe de l'art et de 
<( la science; de Tart, quand il s'agit de produire 
et quelque chose; delà science, quand il s'agit seu- 
cc lement de ce qui est. 

« Ainsi donc ces principes ne nous sont pas pré- 
ce cisément innés , ils ne procèdent pas davantage 
« de principes plus évidents qu'ils ne le sont eux- 
cc mêmes; ils naissent de la sensation. Dans une 
« déroute, quand un fiiyard vient à s'arrêter, 
ce un autre s'arrête aussi, puis un autre, jusqu'à 
« ce que la tête même des fuyards cesse de 
« fuir. L'Ame est faite de manière à potivoir 
ce éprouver en elle quelque chose d'analogue. Cest 



ANALYSE DES OfiILN. ANALTT. — LIT. U. CHAP. V. 529 

:e qu'on a souvent répété; mais, connue on l'a 
joojonrs dit peu clairement, nous ne craindrons 
pas de le redire. Lors donc qu'un de ces objets 
lomogènes vient à s'arrêter, il forme le premier, 
iam l'âme, une idée universelle : l'âme en effet 
I Inen la sensation du particulier^ mais la sen- 
U^lkm s'élève à l'universel; c'est la sensation 
ferbomme par exemple, et non de l'homme in- 
Imduel, Callias ou tel autre. Le reste alors s'ar- 
rête aussi, jusqu'à ce que se forment ainsi les 
id4es indivisibles et universelles : par exemple, 
Je tel animal individuel se forme l'idée générale 
ft'ftoimal, qui sert également elleHijéme à eh for- 
mer, d'autres. 

nCest donc évidemment une nécessité pour 
nous d'arriver par induction à la connaissance 
des premiers principes ; car c'est ainsi que la sen- 
sation eUe*méme arrive à nous donner le géné- 
raL Mais, comme, parmi les facultés de l'âme qui 
nous servent à atteindre la vérité , les unes sont 
toujours vraies, et que les autres peuvent être 
busses: la conjecture, par exemple, et le raison- 
Qement; comme la science et l'intelligence sont 
éternellement vraies , et qu'il n'y a rien de supé- 
rieur à la science quti Tentendement lui-même; 
comme, en outre, les principes sont plus évi- 
dents que les démonstrations; et que toute science 
repose sur la raison , il s'ensuit qu'il n'y a pas 
de science pour les principes, parce qu'il ne 
peut y avoir que l'entendement qui soit plus vrai 



S50 VmOJÈME PARTIS. — CIGTIOM I. 

m que la science. L'entendement s'applique donc 
m aux principes, et cela même nous prouve que le 
ff principe de la démonstration n'est pas une dé* 
« monstration , et , qu'en un mot , il n'y a pas de 
« science de la science. S'il ki'y a donc au«delà de 
a la science aucun genre de vérité, c'est i'enten* 
« dément qui est le principe de la science; ainsi, 
ce il est le principe du principe , et tout principe 
« est dans un rapport analogue relativement à 
« tous les objets qui le concernent. » 

Avec le second livre des Derniers Analytiques, 
finit la première moitié de TOrganon , et la plus 
importante, sans contredit. Op peut voir maia<» 
tenant que la méthode entière, partant des notions 
simples, sans liaison, comme sans vérité ni erreur, 
c'est*à-dire des Catégories,et arrivant, par le syllo- 
gisme» k la démonstration et à la certitude de la 
connaissance, est complètement achevée. Les prin- 
cipes sur lesquels repose la connaissance ont été 
développés, étudiés, depuis leurs éléments indi- 
visibles jusqu'à leur combinaison la plus parfifiite 
et la plut reculée. S'il reste quelque chose à £iire, 
«'est uniquement de montrer comment cette con- 
stitution absolue de la science, donnée indépen- 
damment de toute application , et par l'analyse la 
plus pure, s'abaisse devant la pratique , et descend 
du nécessaire et de Téternel , au probable et au 
contingent. Cette dernière partie de rOrgymon 
appartient donc à la science subalterne qu'Aristote 
nomme la Dialectique (Voir plus haut page »47)» 



A5ALTSB tXÈB DÈRIf . kSiÂtti» — lit. H. CHAP. V. IM 

de même que toute la première partie, oo du 
moitis celle qui concerne le syllogisme et la dé* 
ttiôàstfàtion, se rapporte à l'Analytique , t^^U 
Mitb^ k h science formelle de la vérité. 



I * ■ 1^ éà à i 



CHAPITRE SIXIÈME. 
Aailyte 49S Topiques. 

Un intérêt tout particulier, quoique secondaire, 
doit s'attacher aux Topiques. Depuis AHstotéf ce 
sujet ft été presque entièrement abandonné^ et de 
noa jours il Test dbniplètement* La Topique ne 
fait plus partie de la logique t elle a été comprise 
daM la liiétorique; il importe cependant dbdis- 
tihguer les lieux communs <le logique des lieux 
communs de rhétorique. C'est àCioérôn le premier 
qu'il faut en attribuei* la confusion. 11 ne consi*> 
dère que sous le point de vue oi'atoire les Topiques 
d'Arisfdte, dans l'abfégé qu'il en fit pour Trébalius. 
Aujourd'hui, le mot même de Topique a pour nous 
quelque chose d'étrange > et ne réveille pas uœ 
idée paffaitentent ttettev Oo essaiera plus loin de 
ia préciser davantage ; mais auparavant, il con^ 
vient d'exposer l'ouvrage d'Aristote; et le résumé 
qu'on en fera ensuite n'en aéra que plus clair et 
(riut fiicile à comprendre. 

Pour cette seconde partie de l'Oi^ganon^ de 



332 PXUXlÈaiB PARTIE. — SEGTlOlii !• 

longs développements sont beaucoup moins né- 
cessaires; il ne s'agit plus ici des principes de 
la connaissance et de la vérité; il ne s'agit guère 
que des procédés et des finesses que doit employer 
une discussion habile, tout en restant loyale. 
Dans le traité qui suivra celui-ci, dans les Réfuta- 
tions des sophistes, Aristote étudiera les procédés 
et les ruses blâmables d'une discussion qui tend 
des pièges à l'interlocuteur. La matière, comme on 
voit, n'est pas sans importance; mais elle ne peut 
entrer en comparaison avec les recherches anté- 
rieures. 

On a déjà fait remarquer plus haut que les 
Topiqties, séparés en huit livres, par les éditeurs 
grecs (^Yoir plus haut, page isi3), paraissent cepen- 
dant former un ensemble, conçu sans aucune 
division dans la pensée de l'auteur. Quoi qu'il en 
soit , on suivra, pour l'analyse qn'on en doit faire 
ici ^ cette division vulgairement reçue , et qui 
parait remonter jusqu'au temps d'Ândronicus de 
Rhodes. 

Sous le rapport du sujet lui-même , les com- 
mentateurs ont partagé les huit livres en deux 
sections , dont l'une , composée des sept premiers, 
est consacrée tout entière à l'étude desTopique^ 
(yvcd(rKç); et dont l'autre, qui ne renferme que 
le huitième livre, s'occupe de l'application de cette 
étude , de la pratique proprement dite (irpi&ç). 
Cette division est parfaitement juste; il convient 
de la conserver. 



ANALTtB DES TOPIQUES. — LIV. I. CHAP. TI. 56S 

LIVRE PREMIEB DES TOPIQUES. 

Aristote débute, selon son habitude , par 
exposer, d'une manière générale , Tobjet qu'il se 
propose, et ici (ch. i. loo, a, 18), « l'objet de ce 
9 traité, dit-il, est de trouver une méthode qui 
« nous mette en état de raisonner sur toute espèce 
« de sujet, en parlant de données probables, et 
« qui nous apprenne à ne point nous contredire 
« nous-mêmes, dans le cours de la discussion. » 
Ces opinions probables, sur lesquelles va re- 
poser toute la doctrine des Topiques , spnt celles 
qui ont pour garant l'autorité des hommes, que l'on 
prenne d'ailleurs la totalité des jugements humains, 
ou la pluralité, ou bien qu'on s'adresse seulement 
aux sages, et parmi eux encore, soit à la totalité^ 
soit à la majorité, soit même à la minorité des 
plus connus et des plus illustres. 

Aristote reconnaît quatre genres de syllogismes: 
le démonstratif, qui part de principes vrais, primi- 
tif , évidents par eux-mêmes , et sans qu'il soit 
nécessaire d'en rechercher la cause; le dialectique^ 
qui part des opinions probables, ayant pour elles 
d'imposants suffrages ; l'éristique (èpirixoç) ou con • 
testable, partant d'opinions qui semblent pro- 
bables, sans l'être cependant réellement; enfin, une 
quatrième espèce qui ne mérite même pas le nom 
de syllogisme , parce qu'elle ne donne pas un rai- 
sonnement proprement dit ; c'est celle qui semble 
procéder d'opinions paraissant probables, .mais 



SS4 AVcxiin PAftTq^ ^ ssmnm u 

qui, par quelque vice de foripe, n'en procède même 
pas véritablement. 

loi, a, 5. Il faut joindre à ces quatre espèces 
dusyllpgisiiie, le paralogisme, qui se rapproche de 
la dernière , mais qui est borné à une science spé* 
ciale, dans laquelle on prendrait des données 
Élusses, qui n'auraient même point pour elles Tas- 
sentiment d'aucune autorité. 

Aristote s'arrête fort peu à ces distinctions du 
syllogisme, il nefait qu'en donner une esquisse (âç 
Tuir» ireptlaSsiv) , comme il le dit lui*méme; et 
cette réserve semble tout-à-fait convenable, si l'on 
admet que la composition des Topiques est posté- 
rieure à celle des Analytiques. Il est peu probable, 
en effet, qu'Ariatote n'entende point encore ici par 
syllogisme démonstratif, tout ce qu'il a compris 
sous ce nom dans les traités qui précèdent 

Ch. 2 , loi , a, a5. Cette étude des Topiques 
peut être utile de trois manières} i"* d'abord, 
comme exercice d'intelligence (yu|4v«9(av); a* elle 
peut servir aux discussions , où l'on ne rencontre 
habituellement (irpàc t«c vnviiuç) que ces opinions 
probables, qui servent de point de départ à la dit*» 
lactique ; 3* enûn , elle peut être bonne mépie k 
l'acquisition de lu connaissance philosophique 
(«fiiç tàc xotrà fiXosof (oey imci(|ACK)9 ^ dei prioci|>iS 
eoxpmêmes. Investigatrice par nature {tiSjiftmçaà 
yJBpoiira), la dialectique peut ouvrir le cihewin 
ymn les priacipei généraux des aoieneai^ tool 
en proeédâot pqr le pffdbaUa 



AiiALTii hm Toan^/OË». •^hsv. u enàp. ti. S55 

Ch. 3y 10I9 9, 5. Il serait à déiirer ici que la 
méthode qu'on trouvera fût aussi bonne que celle 
de la rhétorique et de la médecine, et qu'on arri- 
vât |dfi moins 9 à savoir tirer tout le parti po!tsibIe 
des éléments dont on peut disposer. (;^i voit par 
et vœu d^Aristote qu'il assimile la Topique à un 
art, et qu'il est loin de la placer k la même hau- 
teur que la science analytique. 

Ici finit la première partie de ce livre, et ce qu'on 
pourrait appeler l'introduction des Topiques. Aris- 
tote y a exposé l'objet, et l'utilité de la méthode 
dialectique qu'il va développer. Il cherche, dans 
la partie suivante, k montrer sur quels éléments 
elle s^ezerce, c'est^^'^dire , quelle est la matière et 
la forme des discussions dialectiques* 

Ch. 4 9 lof , b, 1 1 • Il énumère donc les seuls ob- 
jets possibles de toute discussion, et ces objets sont 
précisément ceux des jugements et des syllogismes. 
Cette- classification est la base même de toute la 
Topique : et l'on verra qu'elle sert à' en donner 
les divisions principales; Aristote y demeure 
constamment fidèle. Voici comment il Pexpose 
hii-méme : 

Gh. 4, lof, b^ 1 1. <K II faut voir d'abord d'où 
« procède cette étude. Si nous avions en eflfet tous 
< les oîbjett auxquels s'appliquent les raisonne- 
« meotS| et ceux dont ils sont formés, si nous avions 
« en entre les moyens assurés de nous les procu« 
« inv BOUS miricms préoisépent oe que nou&^cher» 
« chooa. Ût sont en effet oes objets identiques el 



556 Mtuxiàias partie. — section i. 

« égaux en nombre que ceux d'où viennent les 
« raisonnements (Xoyoç)) et ceux auxquels se rap- 
cc portent les syllogismes. Les raisonnements secom* 
a posent de propositions, et les syllogismes concer- 
a neut les questions. Or toute proposition, comme 
a toute question, ne démontre que le genre, ou le 
« propre, ou Taccident, puisque la différence , en 
a tant qu'appartenant au genre, doit être classée 
« avec lui. Quant au propre, il peut à la fois ex- 
« primer, ou ne pas exprimer, l'essence même de la 
« chose : divisons-le donc d'après ce point de vue; 
a et que le propre, qui exprime ce qui fait Tes- 
a sence de la chose , soit appelé définition (j^)i 
a et que l'autre espèce de propre garde spéciale- 
a ment la dénomination commune aux deux. Ceci 
« montre donc évidemment que, d'après notre di- 
« vision , il n'y a ici que quatre objets en tout : le 
«c propre, la définition, le genre et l'accident. Qu'on 
a ne suppose pas du reste que nous veuillons dire 
« ici, que chacune de ces choses forme à elle seule 
a une proposition ou une question; nous disons 
« seulement que ce sont elles qui forment toute 
« question, toute proposition. La question et la 
« proposition diffèrent par la forme ; en void mi 
a exemple : Animal terrestre bipède, est-ce la dé- 
« finition de l'homme? Animal terrestre bipède, 
« est-ce le genre de Thomme? C'est une proposi- 
« tion. Riais si l'on dit : Animal terrestre bipède, 
« est-ce, ou n'est-ce pas, la définition de l'homme? 
« ou bien, l'animal est-il legenre de l'bomtne^CNi ne 



A9ALTSE DIS TOPIQUES. — LIV. I. CBAP. TI. 557 

c l'est-il pas? C'est une question , et de même pour 
« tous W autres cas. Ainsi les questions et les pro« 
c positions sont toujours en nombrei égal; car de 
« foule proposition , on tirera une queslipn y en 
m ne faisant que changer la. forme. 

« Ch. 5., loiy b, 38. J^ terme ou définition 
« exprime ce qui fait Tessence de la chose. On 
peut du restte. remplacer l'explication complète 
« par le nom simple , ou' substituer une explica- 
c tion H une autre explication 

« loa, a, i8. Le propre n'exprime pas l'essence 
« deja chose; mais il n'appartient qu'à la chose 
« 3eule f et il peut être pris réciproquement pour 
c elle* Par exemple,, le propre de l'homme^ c'est 
9 de pouvoir apprendre la grammaire : car, s'il est 
«homme, il peut apprendre la grammaire; et, 
« s'il peut apprendre la grammaire, il est homme. 
« En effet, personne n'appellera Propre ce qui • 
c peut être aussi à une autre chose; aipsi, on ne 
« ,dira jamais que dormir soit le propre de l'homme, 
« quand bien même il pourrait se faire que, du- 
«rant quelques instants, l'homme seul possédât 
c cette qualité. Si donc on, donnait comme Propre 
« une qualité de ce dernier genre, on ne donnerait 
« p^s ainsi un propre absolu^ mais, un propre tem- 
« poraii*e et relatif. Ainsi, être adroite, peut être un 
ç propre temporaire; avoir d^ux pieds, peut être 
« un propre relatif de l'homme, par rapport au 
« cheval ou au chien. On voit donc qu'on ne peut 
« Élire une attribution réciproque des choses qui 

I. 22 






55»^ DEUXIÈME PÀllTlE. *- SECTION I. 

« peuvent appartenir aussi à quelques autres; car 
« il n'y a pas nécessité, par exemple, qu'un être 
c qui dort , soit homme. 

« Le genre est ce qui est attribué essentielle- 
ce ment à plusieurs objets qui diffèrent en espèce. 
« J'appelle attribut essentiel ce qu'on peut ré- 
« pondre, quand on demande ce qu'est l'objet en 
« question. Par exemple, si l'on demande pour 
« rhomme ce qu'il est, on peut répondre qu*il est 
« animal.... 

a L'accident n'est rien de tout ce qui précède; 
« il n'est ni définition , ni propre , ni genre; 
« mais il appartient pourtant à la chose. Cest 
tf aussi ce qui peut être, ou ne pas être , k une 
« même et unique chose : ainsi, être assis peut être, ' 
a et ne pas être, à une même et unique personne; 
« et de même pour sa blancheur ; rien ne s'op- 
• « pose à ce que cette j)ersonne soit tantôt bl;inche 
« et tantôt ne le soit pas. La seconde définition de 
« l'accident vaut mieux que la première. Celle-ci 
a en effet, pour être comprise, exige qu'on sache 
« préalablement ce qu'est la définition, le genre 
« et le propre : la seconde, au contraire, suffit à 
« elle seule pour faire connaître ce qu'est en soi 
« ce qu'on cherche ici.... Du reste, l'accident peut 
« être un propre temporaire et relatif; par exem- 
« pie : être assis, qui est un accident, devient un 
« propre, si on l'est seul ; et , si l'on ne est pas seul, 
« ce sera un propre , relativement k ceux qui ne 
« sont pas 85619. Ainsi dans tel temps, relativement 



Àlf ALY8S DBS TOPIQUES. -* UT. I. CHAP. VT. K9 

a à telle chose, Taccident peut devenir un propre; 
« mais absolument parlant , il ne Test pas. 

« Ch. 6, 102, b, 117. Il faut remarquer que tout 
ce qu'on a dit ici du propre /du genre et de 
« Taccident, pourrait s'appliquer aussi bien à la 
« définition.... et toutes les choses que nous avons 
« énumérées sont, d'après ce que nous venons de 
« dire^en quelque sorte définitrices; ce qui ne veut 
« pas dire pourtant qu'on doive les confondre dans 
« une seule étude.... » 

Ch. 7, io3, a, 6. Aristote définit ensuite les di- 
verses significations de Fidée du même, et il se ré- 
sume ainsi (ch. 8, io3, b, i) : tt Pour se convaincre 
c que tous les jugements se forment des éléments 
« énoncés plus haut, que c'est par eux qu'ils se pro- 
« duisent 9 et que c'est à eux qu'ils s'appliquent, il 
c existe une première voie : c'est celle de l'induction, 
c £n examinant , en effet , chacune des propositions 
« et des quesitions, on verra clairement qu'elle vient 
« toujours de la définition, du propre, du genre 
« ou de l'accident. On peut aussi prouver ceci par 
«raisonnement (ouXkoynsiuiïà). Il faut nécessairement 
a que tout ce qui est attribué à une chose, puisse 4 
« ou ne puisse pas, en recevoir réciproquement 
« l'attribution. S'il peut en recevoir l'attribirtion 
« réciproque, c'est une définition ou un propre: 
«définition, s'il exprime l'essence delà chose: 
« propre , s'il ne l'exprime pas. Nous avons en 
« eifet nommé Propre, ce qui est réciproquement 
« attribué à la choses sans exprimer son eatcnoe. 



540 DIUXlEin PARTIE. — SRCTION I. 

K S'il ne peut être attribué réciproquement à la 
m chosç, il fait partie , ou ne fait pas partie , delà 
<c définition du sujet. S'il fait partie de la défini- 
ce tion, il est geifre ou différence ; car la définition 
ff Tient du genre et des différences. S'il ne fait pas 
a partie de la définition , il est clair que c'est un 
ce accident : car on a nommé accident ce qui n'est 
ce ni définition , ni genre, ni propre , et qui cepen- 
a dant est à la chose. 

a Ch. 9, io3, b, ao. L'accident, le genre, le 
« propre et la définition , sont toujours dans 
ce quelqu'une des dix catégories, puisque toutes 
ce les propositions qu'ils forment expriment tou- 
a jours la substance, la qualité, la quantité ou 
a telle autre des catégories. » 

C'est ici que se trouve, comme on Ta dit an- 
térieurement (Voir première partie, p. 5i), l'é- 
numération complète des catégories, la seule qu'on 
puisse citer dans les œuvres d'Aristote, et qui, de 
plus, les donne avec l'ordre même, où elles sont 
développées dans le traité spécial qui porte ce 
nom. Ainsi, l'on doit penser qu'à l'époque de la 
composition des Topiques, Aristote avait déjà fixé^ 
si ce n'est écrit, la doctrine fondamentale de l'Or- 
ganon. 

L'attribution est essentielle (oùaiocv aY)|taivei), 
quand le sujet et l'attribut sont tous deux dans la 
catégorie de la substance; elle n'est qu'acciden* 
telle, quand le sujet est dans cette catégorie el 
l'attribut dans une autre. Ainsi ^ quand on dit : 



AMÀLTSB DBS TOPIQUES. — LIV. 1. CHAP. Tl. 544 

L'homme est un animal, Tattribution est essen- 
tielle; car homme et animal sont tous deux de la 
catégorie de la substance. Mais quand on dit, 
devant une couleur blanche , que Tobjet qu'on a 
sous les yeux (63cx6i(X6vov) est blanc, ou qu'il est de 
couleur, on dit bien ce qu'il est , mais on ajoute 
sa qualité ( ttoiov (n)[JLaivefc ) : si l'on dit qu'il a une 
coudée de long, on ajoute sa quantité; et ce ne 
sont plus des attributions essentielles. 
' La définition, le genre, le propre et l'accident, 
forment ce qife les Scholastiques ont appelé les 
quatre attributs dialectiques; et ce sont là, dans 
la doctrine d'Aristote, les quatre seuls points aux- 
quels puissent s'attacher l'Aude d'une chose, et 
h discussion qui s'y applique. 

Ch. lo, io4v a» 3. Ici le philosophe a besoin 
de distinguer, d'une manière plus nette, ce qu'il 
entend par proposition dialectique et question 
dialectique. La proposition dialectique est celle 
dont on peut raisonnablement discuter : ainsi , se 
trouvent exclues les propositions dont la vérité ou 
l'erreur sont parfaitement évidentes, puisque per- 
sonne ne voudrait combattre les unes, ni soutenir 
les autres. Les opinions dialectiques sont donc, à 
proprement parler, les opinions probables, qui 
du reste peuvent l'être à divers degrés : probables, 
comme on l'a dit, parce qu'elles ont pour elles 
l'assentiment des sages ou de la majorité , ou l'as- 
sentiment des habiles , dans quelque science spé- 
ciale} probables , parce qu'eUes sont l'expression 



542 DBVXIÈAIB PAUTIK. — 5RCTI0N I. 

contradictoire des opinions contraires aux opinions 
probables (èvavTia xar avrtçadtv). 

Ch. II, 104? b, J. Les questions vraiment dia- 
lectiques sont celles où les avis sont partagés, et 
où il s'agit de savoir le parti qu'il faut prendre, et 
celui qu'il faut éviter. La thèse, qui se distingue 
de la proposition et de la question dialectiques, 
est Topinion paradoxale soutenue par quelque phi- 
losophe illustre (^*mÙcn^iç xapa&oÇo; T(i5vyva>pi(ji(av twoç 
xarà 91X0^0^ lov) : telle est l'opinion d' Antisthène,qu'il 
n'y a pas de contradiction possible; celle d'Hera- 
clite, que tout se meut; celle de Molissus, que 
PLtre est un. Du reste , toutç thèse est une 
question dialectique;^ mais toute question n'est 
pas une thèse : il faut les distiuguer, quoiqu'ba- 
bituelleroent (vuv) on les confonde. D'ailleurs, il 
ne faut pas plus discuter toute thèse, toute ques- 
tion, qu'il ne faut discuter toute proposition , et 
par les mêmes motifs. Il ne faut s'occuper que de 
celles dont un esprit raisonnable peut concevoir 
quelques doutes. On doit négliger les autres où 
Ton peut en appeler à l'évidence de la sensation 
seule, ou qui seraient évidemment immorales , et 
mériteraient, non pas d'être discutées, mais d'être 
châtiées; par exemple, si l'on demande : La neige 
est-elle blanche, ou ne l'est-elle pas? Faut-il, ou ne 
&ut-il pas, honorer les dieux, aimer ses parens? 

Après ces définitions, Aristote établit que la 
discussion dialectique peut procéder par syllo- 
gisme^ ou par induction. Il ne s'arrête pas du reste 



ANàLTSB DBS TOPIQUES. — LHk 1. CUAP. YI. 545 

syllogisme, parce qu'il en a traité antérieure- 
mt (TrpoTfipov cipTiTat). Ceci est une preuve nouvelle 
e les Topiques ont été composés après TAna- 
ique : 

Ch. 12 , io5, a, lo. c II y a deux sortes de mé- 
hodes (\6yiù>t) dialectiques, Tinduction et le syl- 
ogisme. On a dit précédemment ce qu'est le 
syllogisme : Tinduction est un passage du parti- 
nilier au général. Par exemple, si le pilote iu- 
itruit est aussi le meilleur cocher, on dira d'une 
manière générale que celui qui est instruit est 
lussi le meilleur en tout. L'induction se fait 
Odieux croire du vulgaire; elle est plus claire, et 
plus facilement comprise par la sensation. Le 
lyllogisme, au contraire, est plus impérieux (^laçi- 
leiiTepov), et plus énergique dans la discussion, 
c Ch. i3, io5, a, ao. Les divers objets aux- 
quels s'appliquent les raisonnements, et ceux 
dont les raisonnements se forment, sont tels 
qu'on l'a dit. Les instruments (opyava) qui nous 
procureront des syllogismes et des inductions, 
sont au nombre de quatre : l'un, cVst de choisir 
des propositions; l'autre, de savoir préciser 
tous les sens divers qu'une chose peut rece- 
voir; le troisième, de découvrir les différences 
des choses; le quatrième enfin, de distinguer les 
ressemblances. Trois de ces objets sont aussi 
en quelque sorte des propositions; car, pour 
chacun d'eux, on peut faire une proposition. Par 
exemple. — Ufaut préférer rhonnéte k l'agréable 



544 OEUXliSIft PARTIE. — SECTION I. 

c et à l'utile. — lia sensation diffère de la science, en 
« ce qu'on peut ressaisir l'une, après l'avoir pM^rdue, 
<K et qu'il est impossible de ressaisir l'autre. — Le 
a sain est à la santé, comme le vigoureux à la vi- 
a gueur. De ces trois propositions, l'une se rap- 
«r porte à la multiplicilé des significations, la se» 
a conde vient des différences, la troisième enfin se 
a forme par la ressemblance. » 

Il faut attacher une grande attention à ces 
quatre instruments dialectiques, qui, comme on 
le verra par la suite, s'appliqueront successive- 
ment, tous ou en partie, aux quatre attributs dia- 
lectiques. On a déjà dit qu'il était possible que le 
titre d'Organon eût été emprunté de la significa- 
tion remarquable, et du reste fort claire, qu'Aris- 
tote donne ici au mot opyava(Voir plus haut p. i5). 

Ch. 14* io5, a, 34. Pour procéder au choix 
des propositions (ex^exTeov), il faut, ainsi qu'on Ta 
dit plus haut, prendre celles qui sont appuyées 
de quelque autorité, ou les propositions sembla- 
bles à celles-là, et reposant sur des données iden- 
tiques. Il sera bon aussi de faire des extraits des 
ouvrages écrits (ex tûv ytyfa^l,^U>tiù^ Xoycov), pour 
chaque genre de sujets ; de faire des divisions, des 
classifications (^laypaf àç iroulaOai x^p'w) 9 ^^ cle no- 
ter les opinions de chaque auteur; par exemple 
celle d'Empédocle, qu'il n'y a dans l'univers que 
quatre éléments (T^Trapa afùfjuxTtù^ oroixeut). £n gé« 
néraly et d'une manière peu précise (tuttc^ mpi]^« 
€wi ) 9 il y a trois ordres de sujets : moraux | phy- 



ANALYSE DES TOPIQUES. — LIV. I. CHAP. YI. 545 

siques^et logiques (Xoyixal). En philosophie, on 
cherche à les traiter avec vérité; en dialectique, 
on se contente de la simple probabilité (^laXexTtxûç 
irpo; ^o^ov). Une attention qu'il faut avoir pour 
toute espèce de propositions, c'est de prendre les 
plus générales ((toXiça xaOoXou), parce que celles-là 
en renferment toujours d'autres, qu'il est facile 
d'en (aire sortir par la division. Si Ton dit, par 
exemple, qu'on connaît simultanément les oppo- 
ses, on pourra tirer de là cette double proposi- 
tion, qu'on connaît simultanément les contraires 
et les relatifs, puisque les contraires et les relatifs 
sont lies opposés (âvTfcxifcfiivoiv). 

Telles sont les règles à suivre pour le premier 
instrument dialectique, le choix des propositions. 
Pour le second , qut est la distinction des divers 
sens des mots (ch. i5 , io6, a, 3), elles sont aussi 
simples. Il ne faut pas d'abord s'arrêter seulement 
à la forme du root, il faut aller jusqu'à sa signifi- 
cation (^oyouç). Il ne faut pas se borner à la chose 
même (106, a, 9), il faut aussi regarder à son con- 
traire, et en rechercher également les significations 
différentes, de manière à reconnaître, de part et 
d'autre, les homonymies. Parfois, le nom s'accorde; 
mais l'espèce, si on la consulte, montre aussitôt 
la différence (106, a, a3). Ainsi, Claire s'appli- 
quera à la voix aussi bien qu'à la couleur. Il se 
peut, du reste, que l'une des deux significations 
homonymes ait un contraire, tandis que l'autre 
n'en aura pas (106, b, 3) : ainsi, aimer au moral 



346 DIUXIÈm PARTIE. — SECTION I. 

(xarà TYiv ^tovoiov) a un contraire, qui est haïr; 
mais aimer au physique (xarà tov <r(i)(JLaTtxy)v cvep- 
ysioev] n'en a pas. De plus, l'une peut avoir des 
intermédiaires, et l'autre n'en point avoir; ou bien, 
l'une peut en avoir plusieurs, et l'autre n'en avoir 
qu'un seul (106, a, i3). Il faut bien examiner 
encore si le contradictoire de la chose a plusieurs 
signi6catiunsr; car alors le mot lui-roéme en aura 
plusieurs également. En outre, il faut regarder 
aux contraires par privation et possession; car, 
si Sensible a phisieurs significations, InsensiMe 
en aura également plusieurs (106, b, Q9). Les cas 
aussi sont importants à étudier (irrc&aeiç); car, si 
Justement a plusieurs sens, Juste.les aura comme 
lui (107, a, 3). Les catégories, les attributions, 
qui se rattachent au mot, exigent encore une 
grande attention (tôv xarà Touvejjwe xaTTryopiôv ). Si 
ces attributions diffèrent, c'est que le mot est ho- 
monyme : ainsi, Bon est homonyme; car il se dit, 
en fait d'aliments, de ce qui cause du plaisir; en 
médecine, de ce qui procure la santé; pour Tàme, 
de ce qui lui donne certaines qualités de sagesse, 
de courage (107, a, 18). H ne f^ut pas ndb plus 
négliger de voir, si les genres, compris sous le 
même mot, sont subalternes entre eux, ou ne le 
sont pas. Ainsi ovoç signifie à la fois : âne, animal, 
et l'espèce d'instrument appelé de ce nom ; mais 
on ne peut attribuer à l'âne , animal , ces deux ex- 
plications. Au contraire, quand les genres sont 
subalternes , ils s'appliquent tous à la chose : ainsi ^ 



ANALYSE DES TOPIQUES. — UT. I. CHAP. TI. S4T 

animal et oiseau s'appliquent tous deux, comme* 
genres, k corbeau (107, a, 33). Cet examen des 
genres doit s'étendre de la chose même à son con- 
traire. Il faut aussi décomposer les définitions, et , 
en retranchant Tattribut, voir si ce qui reste est 
identique (107, a, 37); ainsi, voix claire, couleur 
claire : Claire étant ôté, reste voix et couleur, qui 
ne sont pas identiques; donc Claire est homo- 
nyme, mais non pas synonyme (Voirie début des 
Catégories). Souvent cette homonymie fait que 
Ton compare des choses qui n*ont aucun rapport 
de plus ou de moins, ni de ressemblance : ainsi, 
Ton compare une* voix et une couleur, parce que 
l'une et Tautre sont claires. Les synonymes , au 
contraire, sont toujours parfaitement compara- ^ 

blés (i07,b, ig). Il se peut aussi que, sous le même 
mot, se cachent des différences de genres dissem- 
blables, et non subalternes. Quand les différences 
sont autres pour les genres contenus sous le même 
mot,c*est que le mot est homonyme : tel est le mot 
Couleur, dont les différences ne sont pas du tout 
identiques, si Ton applique cette expression aux 
corps, ou si on l'applique à la nuance des mélodies. 
Enfin, comme l'espèce ne peut jamais être la diffé- 
rence, il faut voir si, des deux significations con- 
tenues sous le mot. Tune n'est pas différence, et 
Tautre, espèce : ainsi, Claire peut-être une espèce 
de la couleur ; il peut être une différence pour la 
voix ; car une voix se distingue d'une autre en ce 
qu^êlle est plu9 ou moins claire. 



54 s oicrxiicMB pàrtii. — section 1. 

' Cb. i6, J07, b, 39. Restent les deux autres in- 
struments dialectiques : la différence et la ressem- 
blance, beaucoup plus simples l'un et l'autre que 
les précédents. La différence doit être cherchée 
dans les genres eux-mêmes, comparés les uns aux 
autres. Dans le même genre, ou les genres voisins, 
la différence est difficile à saisir; dans les genres 
éloignés , au contraire , elle est très aisée à 
distinguer. 

Ch. 17, 108, a, 7. La ressemblance (6(i.oioTy)Ta) 
peut être cherchée dans des genres divers : ainsi, 
la vue pour l'œil, l'entendement pour l'âme : le 
calme sur la mer, la sérénité au del; ou bien, dans 
le même genre, comme, dans le genre animal, 
l'homme, le chien , le cheval , peuvent avoir des 
ressemblances; mais il vaut mieux s'exercer dans 
les genres fort éloignés les uns des antres. 

Ch. 18, 108, a, 18. Voici maintenant l'utilité des 
trois derniers instruments dialectiques. La con- 
naissance des significations diverses, de l'homo- 
nymie, doit servir à rendre les raisonnements 
plus claira , et à les appliquer à la chose elle-même, 
et nop pas seulement à son appellation (xal [AYjxpic 
T ouvofiia). Quand on ne connaît pas les sens divers 
d'un root, il peut arriver que le répondant porte 
sa pensée sur un de ces sens , et l'interrogeant, sur 
un autre. Gettedistinction bien observée empêchera 
le premier de faire des paralogismes, et permettra 
au second de confondre son adversaire. Du reste, 
le dialecticien doit bien se garder de discuter surit 



A19ALT8B DES TOPlQUBfl. — LIT. I. CHAF. TI. 549 

mot seul (to irpoç t ouvofjia 8%eùJrft(Aai\ à moins d'ab- 
solue nécessité. 

108, a, 38. La connaissance des différences est 
utile dans les raisonnements, qui ont pour but de 
savoir si une chose est autre ou identique (irepl 
ToeÙTou xal ér^pou) , et pour donner clairement l'es- 
sence des choses (ti içi). 

108, b, 7. Enfin , la connaissance des ressem- 
blances est utile pour les inductions, pour les 
syllogismes hypothétiques (i^ ùiroOldectK), et pour 
les définitions. Comment peut-on faire une induc- 
tion, si Ton ne connaît pas les semblables de la 
chose qu'on veut démontrer ainsi (rà opia)? Quant 
aux syllogismes hypothétiques* il en est de même , 
parce qu'il est probable, que ce qui est pour un 
des semblables sera aussi pour les autres: de sorte 
que , ceci posé {iTçohéyLi^oi) , ce qu'on démontrera 
d'un sembicible sera aussi démontré pour l'objet en 
question (7;poxei[Ji£vov). En dernier lieu, la connais^ 
sance des ressemblances est utile aux définitions, 
parce qu'en sachant ce qui est identique dans 
chaque choseà définir, on n'aura point à élever de 
doute sur le genre dans lequel le défini doit être 
placé, et l'on ne se trompera pas en donnant pour 
genre dans la définition, ce qui est commun aux 
choses comparées. 

Tels sont les instruments qui forment les syllo* 
gismes dialectiques (Spyava ^i' âv). Oiï exposera, 
dans le livre qui suit, les lieux auxquels ils peuvent 
s'appliquer utilement. 



550 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

Comme on le voit, toute cette exposition de 
l'objet de la Topique, et de ses procédés fonda- 
mentaux, est parfaitement nette: il n'a fallu ici 
que suivre Aristote pas à pas, en Tabrégeant, pomr 
rendre sa pensée fort claire. On doit remarquer, en 
outre, que toute cette théorie, sans rappeler for* 
mellement celle du syllogisme, la suppose; et 
qu'après avoir lu ce premier livre, il est bien diffi- 
cile de pensef qu'Âristote n'eût pas fixé déjà les 
bases des Catégories , du Traité du langage, et des 
* deux Analytiques. L'examen des livres suivants M 
pourra que confirmer cette opinion. 



Analyse da livre second. 

Aristote s'occupe d'abord du quatrième attribat 
dialectique, de l'accident: il ne donne aucun motif 
de cette préférence; mais on a pensé , et c'est avec 
raison, qu'il commence par cet attribut, parce 
qu'il est le plus commun de tous. On peut ajouter 
que beaucoup de lieux qui appartiennent à l'acd- 
dent, se trouvent également appartenir aux autres 
attributs, pour lesquels il suÛira de Texposition 
qui les aura précédés. 

La première remarque qu'il convient de faire 
sur l'accident , c'est qu'il est toujours limité de 
quelque manière, et qu'il n'est jamais complète* 
ment imivcrsei^(cb. i, 109, a, a). Les propositiaoi 



• • A1(ALTSI DIS TOPIQUES. — UV. n. CHAF. VI. 554 

universelles, négatives ou affirmatives, ont cet 
avantage, quelles peuvent également servir à 
établir, ou k réfifter, Tuniverselet le particulier. 
Ainsi, que Ton démontre qu'une chose est à tout, 
on aura démontré par cela même qu'elle est à 
quelque chose; et réciproquement, si Ton dé- 
montre qu'elle n'est à rien, l'on aura démontré 
aussi qu elle n'est pas à tout. Cette conversion est 
très difficile pour la dénomination propre (oixeiocv 
cv.otMLaiav) qui vient de l'accident. Pour la définition, 
pour le propre, pour le genre, la conversion est 
au contraire toute simple. Si Ton a démontré, pour 
la définition par exemple, que quelque chose est 
à l'animal terrestre bipède , il y a certainement un 
animal terrestre bipède : pour le genre, si l'on 
démontre que quelque chose est à l'animal, il y a 
certainement un animal: pour le propre, si l'on 
démontre que quelque chose est à l'être suscep- 
tible d'apprendre la grammaire , il existe certai- 
nement un être susceptible d'apprendre la gram- 
maire. *L'existence de toutes ces choses n'est pas 
limitée (xocTa ti"!; elles sont absolument, ou ne sont 
pas. Pom' l'accident , au contraire , il peut être 
limité : il ne suffît pas en effet de démontrer que 
la blancheur, la justice, existent, pour prouver 
qu'il y a un homme blanc, un homme juste. U 
n'y a pas ici de nécessité, comme plus haut, 
pour la réciprocité. 

On peut commettre d'ailleurs deux espèces de 
iaules : ou Ton se trompe complètement , en sou- 



552 PKUXIÈMS FARTIB. — SBGTIOir I. * • 

tenant le faux (t^^ ^vj8t(^ciLi); ou Ton sort du mot 
qu'il s'agit de discuter (wapaSaiveiv t7;v xcif^évuiv W^ivj. 
Il faudra tenir compte de ces \leux genres d'er- 
reurs , en recherchant si l'accident est bien ou mal 
attribué. 

Ch, a, 109 , a, 34. Un premier lieu pour réfater 
l'accident, sera donc de voir si l'adversaire n'a 
pas donné, comme accident , ce qui existe de tout 
autre façon. Celte erreur s'applique surtout aux 
ge/ires: s'il a dit, par exemple, qu'un accideot 
de la blancheur , c'est d'être une couleur, ce n'est 
certes pas là un accident de la blancheur, c'en estle 
genre. C'est qu'en effet, l'attribution du £*enreà 
l'espèce se fait toujours sy nonymiquement, puisque 
l'espèce admet et l'appellation et la définilion en 
genre, et non point paronymiquement, commeoD 
l'a fait ici. Ainsi, en disant que la blancheur est 
colorée, on n'a dit la chose, ni comme genre, ni 
comme propre, ni comme définition, puisque le 
propre et la définition n'appartiennent jqu'à la 
chose seule, et que la blancheur n'est pas la seule 
chose qui puisse être colorée, une foule d'âutrcs 
objets pouvant l'être aussi bien qu'elle. On a Hune 
à tort attribué la couleur à la blancheur, comme 
accident. 

On peut, pour défendre la question ou la ré- 
futer, parcourir tous les objets auxquels il a été dit 
qu'une chose est, ou n'est pas , comme accident 
Si Ton a dit que les opposés' étaient simulta- 
nément connus, on examinera si les rdatifis, st 



ANALTSE DBS TOPIQUES. — LIY. II. CHAP. VI. 355 

les contraires 9 si les opposés par privation et 
possession , si les opposés par négation et affir- 
mation , sont en effet connus simultanément : et 
si Ton prouve qu'un seul ordre d opposés ne Test 
pas, on aura réfuté , par cela même, l'universalité 
de l'assertion. 

Il est à peine besoin de faii*e remarquer ici 
que toute cette théorie se rapporte à la doctrine 
des Catégories y qu'elle la suppose, et que, sans elle, 
tous ces passages des Topiques seraient à peu près 
inintelligibles. 

Un troisième lieu (109, b, 3o), c'est d'étudier 
la définition même de l'accideut, et de la chose 
à laquelle on l'applique , et de voir si l'on n'y a 
point pris pour vrai quelque chose qui ne l'est 
pas. Quand on rencontre des termes obscurs, il 
Êiut leur en substituer* de plus clairs , jusqu'à ce 
qu'on soit arrivé à quelque notion parfaitement 
évidente (eiç yvwpipLov). 

On peut aussi (i 10, a, 10) se faire à soi même 
une objection, que l'on tourne contre la question : 
ce lieu rentre dans le second indiqué plus haut, et 
n'en diffère que par la forme (tw rpoTro)). 

Il faut prendre garde (iio, a, 14)9 soit qu'on 
réfute , soit qu'on soutienne la question , de ne 
point employer lesidées et les expressions vul- 
gaires (6>ç ol TToXWi). Si, par exemple, Ton veut 
savoir ce que c'est qu'une chose vraiment sa- 
lubre , il nQ faut pas s'en rapporter aux opinions 
de la foule , mais à celle des médecins ; et trai- 
I. i?. 



554 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

ter en conséquence l'accident dont on s'occupe. 

Ch. 5, I lo 9 a , 23. On doit observer avec le plus 
grand soin y de lune et lautre part, les signifi- 
cations diverses de la chose, soit que la différence 
tienne à l'homonymie et à la forme seule des mots, 
soit qu'elle tienne à la pensée entière. 

Ch. 4 y m 9 â 9 8- Une attention que doivent 
avoir les adversaires, chacun de leur côté, c'est de 
prendre toujours dans la question des termes par- 
faitement compréhensibles. 

Aristote énumère ensuite cinq lieux utiles pour 
connaître la fausseté des accidents. Voici le prin- 
cipal, qui repose essentiellement sur la doctrine 
des Catégories (i 1 1 , a , 33). « Il y a nécessité, dit- 
a il, que ce qui reçoit le genre comme attribut, 
« reçoive, aussi comme attribut, quelqu'une des 
<c espèces : et tout ce qui» reçoit le genre, ou est 
« nommé dérivativement du genre (7rapft)vu(jwi); im 
« Tou yévou;), doit nécessairement recevoir aussi 
ce quelqu'une des espèces, ou être nommé dériva- 
«c tivement d'après elle. Ainsi, qu'on attribue la 
c< science à quelqu'un , on lui attribuera, par cela 
ce même, ou la grammaire, ou la musique, ou telle 
«c autre science; et si quelqu'un possède la science, 
cic ou est nommé dérivativement d'après elle, il 
ce faudra qu'il possède, ou la grammaire, ou la 
<c musique, ou telle autre science, et qu'il soit, 
« d'après elle, nommé dérivativement, soit gram- 
ce mairien , soit musicien. Si donc, dans la discus- 
ce sion, l'on propose un accident venu du genre de 



ANALYSE DES TOPIQUES. — LIY. II. CUAP. YI. 355 

« quelque façou que ce soit; par exemple queTàme 
a se meut, il faut examiner si Tàme peut se mouvoir 
a suivantrune des espèces diverses du mouvement; 
a si elle peut ou s'accroître, ou périr , ou naître , 
«ou si elle a tel autre mouvement; car, si elle 
« ne se meut suivant aucune de ces espèces , il est 
a clair qu'elle ne se meut pas. Ce lieu peut servir 
a à la fois pour soutenir , et pour réfuter la pro- 
<c position. £n effet , si l'âme se meut suivant une 
€c des espèces du mouvement, il est clair qu'elle se 
a meut: si elle ne se meut suivant aucune, il est 
ff clair qu'elle ne se meut pas. » 

Il faut ajouter idi que non seulement cette 
théorie des Topiques se rapporte aux Catégories 
de la manière la plus incontestable , mais encore 
qu'elle se rapporte à cette dernière partie dont 
Andronicus de Rhodes contestait l'authenticité 
(Voir plus haut page 49)« 

Ch. 5, III, b, 3^. Un moyen sophistique, et 
qu'il ne faut employer qu'en cas d'absolue néces* 
site, c'est de faire dévier la discussion sur un 
point où l'on doit trouver aisément des argu-? 
ments contre l'adversaire. 

Ch. 6, 1 12 , a, 1^4 . Dans les choses qui doivent 
avoir nécessairement Tun des deux contraires, si 
Ton a des arguments pour l'un, on en aura égale- 
ment pour l'autre. Si l'on prouve, en effet, que 
l'un est , on prouve par cela même que l'autre 
n'est pas: ainsi, la santé et la maladie dans le 
corps humain. Ce lieu peut donc servir aux deux 



55(( DECXIËME PARTIE. — SECTION I. 

parties également. On peut, au . reste , discuter 
ici sur la véritable signification du mot et sur sa 
définition étymologique, en se demandant, par 
exemple, avec Xénocrate (i la , a, 37), si la signifi- 
cation d'eù^aipLCdv est bien : qui a 1 ame vertueuse , 
parce que Tàme est le génie de chacun de nous 
(éxotçou 5ai(jL0va). 

Deux autres lieux consistent à examiner, si 
l'adversaire n'a pas pris pour accident néces- 
saire ce qui n'est qu'accident habituel, sans ca- 
ractère de nécessité, et réciproquement; ou s'il 
n'a pas donné la chose elle-même , comme acci- 
dent de la chose , sous un #om différent. C'est 
ainsi qu'Orodicus divisait \%s plaisirs, en joie, 
amusement, contentement, ne voyant pas que 
tous ces mots ne sont que les noms divers d'une 
même chose : le plaisir. 

Ch. 7. 1 12 , b, 27. Les deux contraires peuvent 
du reste se combiner de six façons ( (n»p.77>.^xeTai 
à^YiXoiç) I** a® étant l'un à l'autre, comme: faire 
du bien à ses amis', du mal à ses ennemis; et, faire 
du mal à ses amis, du bien à ses ennemis; 3^ 4^ 
les deux contraires étant à une seule chose : faire 
du bien ou du mal à ses amis; faire du bien ou du 
mal à ses ennemis ; 5^ 6^ une seule chose étant 
aux deux contraires: faire du bien à ses amis, à 
ses ennemis; faire du mal à ses amis, à ses en- 
nemis. U est facile de voir que les deux premières 
façons ne font pas une véritable opposition par 
contraires ( èvavTtuviv ). 11 faut considérer attenti- 



ANALYSE DES TOPigUKS. — LIV. n. CHAP. TI. 557 

yement toutes ces nuances, soit qu'on réfute, soit 
qu'on défende la proposition. 

Quand l'accident a un contraire, il faut examiner 
si ce contraire n'est pas aussi à la chose à laquelle 
on attribue l'accident; car alors l'accident n'est 
pas à la chose , puisque les contraires ne sauraient 
être simultanément à une seule et même chose. 

Il faut voir (i i3, a, 34)9 si l'on n^a point donné 
un accident qui, étant admis, entraîne avec lui 
les contraires. Ainsi, on a prétendu que les Idées 
étaient en nous (i^éaç èv TÔpv); il s'ensuivra donc 
qu'elles sont mobiles comme nous le sommes, 
sensibles comme nous le sommes; ce qui est con- 
traire à l'opinion des partisans des Idées. 

Ch. 8, T i3, b, i5. Aristote prescrit encore un lieu 
relatif à la nature du sujet qui réunit les con- 
traires; dans le chapitre suivant, il en indique 
un autre qui se rapporte à la consécution des 
contraires par négation ou affirmation , et il re- 
produit tout-à-fait la doctrine du Traité du lan- 
gage. Il examine en outre la consécution des con. 
traires, par privation ou possession (1 14^ a» S\ et 
par relation ( 1149 a, i3), et c'est également la 
doctrine des Catégories qu'il rappelle. 

Ch. 9, 1149 a, 26. Il faut aussi, pour l'acci- 
dent, regarder aux conjugués (<niS"oixa), et aux cas 
(irrwdei;); les conjugués, c'est, par exemple, justice 
juste, courageux courage: les cas, c'est, juste jys* 
tement. Les cas sont donc des conjugués; et l'on 
entend en général par conjugués toutes les choses 



558 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

de la même série ( (xuroiy tav ), justice, juste, juste- 
ment, etc. Si l'on a démontré que l'un des conjugués 
est bon ou qu'il est mauvais, on aura démontré, 
par cela même, que tous les autres le sont égale- 
ment. Il ne faut pas, du reste (i i4,b,6), se borner 
à l'objet en question , il faut examiner aussi le 
contraire dans le contraire! Ainsi, on dira que le 
bien n'est pas nécessairement agréable, puisque le 
mal n'est pas nécessairement pénible. Il faut, en 
outre (i i4, b, i6), regarder à la génération et à 
la destruction des choses (yevecsi; xai çôopal). Si 
les générations sont bonnes, les choses léseront, 
et, réciproquement; pour les destructions, c'est 
tout à Topposé; car, si la destruction est bonne , 
c'est que la chose est mauvaise; si la destruction 
est mauvaise, c'est que la chose est bonne. 

Ch. lo, ii4,b, ^5. Pour la ressemblance de» 
accidents, il faut voir si les choses semblables ont 
été attribuées semblablement; par exemple, si 
avoir la vue est voir, avoir l'ouïe sera entendre. 
Il y a aussi des lieux du plus et du moins , et ils 
consistent à examiner si le plus est bien le plus, etc.; 
par exemple, si le plaisir est un bien, un bien 
plus grand devra être un plaisir plus grand, etc.; 
et de même pour le moins. 

Ch. Il, Il 5 , a , ^5. On aura soin de rechercher 
si Ton ne prête pas le plus et le moins à des choses 
qui ne peuvent être que d'une manière absolue: 
oe qui n'est point blanc , ne saurait être ni plus 
ai moins blanc. Enfin , il faut savoir si l'on n'a 



AI'ALTSE DES TOPl(jUES. — LIV. lU. CHAP. VI. 559 

point pris d'une manière absolue, ce qui a des con- 
ditions essentielles de tempset de lieu (roiïxai iroTe). 
Ainsi j tuer son père peut être fort beau chez les 
Triballes; mais d'une manière absolue, ce n'est pas 
une bonne action. La chose absolue sera celle qui 
peut être dite sans aucune limitation. 

Ici finit le second livre, consacré tout entier, 
comme on le voit, aux lieux de l'accident universel, 
considéré seulement en soi. Le troisième traite 
encore de l'accident ; mais c'est l'accident comparé 
à l'accident, qui peut lui être ou ne pas lui être 
préféré. Ainsi, ce troisième livré tient étroitement 
au second, puisque le sujet commencé dans 
l'un se poursuit dans l'autre. Cette liaison est en 
outre indiquée grammaticalement par la conjonc- 
tion ^è , qui ouvre le troisi^^j^ livre. Ici donc , 
il est moins permis que partout ailleurs, d'attri- 
buer au Stagirite cette division des Topiques. 



Analyse du livre troisième. 

L'analyse du livre précédent a dû montrer, par 
la forme même des divers lieux indiqués , quel 
était, dans le système d'Aristote, l'emploi des 
quatre instruments dialectiques, dont il a été 
question dans le premier livre. On a pu voir que! 
rèlejouait chacun d'eux, et comment fhomonymie. 



560 PEUXJÈME PARTIE. — SECTION I. 

la différence , et la ressemblaDce , s'appliquaient 
tour à tour aux nuances diverses que pouvait 
prendre l'accident. Dans le troisième livre, comme 
dans les suivants, on va retrouver cet emploi des 
instruments dialectiques. 

Ch. 1 , 1 1 6 , a , 1 1 3. La comparaison de deux ou 
plusieurs accidents d'une chose, ne peut avoir pour 
but que de connaître la supériorité de l'un sur 
l'autre. Il est clair, du reste, qu'il ne s'agit ici que 
de choses fort voisines l'une de l'autre, et dont la 
proximité peut faire naître quelque doute : dans 
les genres fort éloignés , il ne saurait y en avoir. 

Aristote indique cinq lieux principaux, qui 
se subdivisent eux-mêmes en plusieurs autres: 
i^ une chose est préférable à une autre, quand elle 
est plus durable eLplus stable ( peêaiorepov ) ; elle 
l'est également , ^JPnd elle a déjà les préférences 
des hommes prudents et sages , ou des gens ha- 
biles, ou l'appui d'une loi équitable, etc. !2® On 
doit préférer une chose désirable par elle-même , 
à une chose qui ne Test que pour une autre; ainsi, 
nous désirons que nos amis soient toujours justes, 
fussent-ils dans les Indes (xav èv fv^oi; oxriv) ( ceci 
semblerait se rapporter à la conduite d'Alexandre 
envers Callisthène, i i6,a, 38); et nous le désirons 
pour la chose en elle-même, tandis que, si nous 
désirons que nos ennemis soient justes , c'est pour 
qu'ils ne nous nuisent pas. 3^ Il faut préférer ce 
qui en soi est cause du bien , à ce qui ne l'est qu'ac- 
cideutellement : ainsi, la vertu à la fortune. 4^ Ce 



ANALYSE DES TOPIQUES. — LIV. III. CHAP. VI. 364 

qui est absolument bon en soi , à ce qui ne Test 
qu'à certains égards (tivi); ce cyii est de nature, 
à ce qui est acquis ou arti6ciel (è7cîxTr,Tov); ce qui 
est à l'être supérieur : préférer ce qui est à Dieu, 
à ce qui est à Thomme; ce qui est la qualité propre 
de l'être le meilleur, etc. 5® (m6, b, 87) Enfin, 
il faut préférer ce qui en soi est plus beau et 
plus honorable : ainsi, l'amitié à l'argent, la jus- 
tice à la force. 

Ch. !2, 117, a, 5. Quand deux choses sont telle- 
ment rapprochées qu'il est fort difficile de discer- 
ner la supériorité de l'une sur l'autre, il faut regar- 
der à leurs conséquences. De là, vingt lieux , dont 
voici les principaux, subdiviséschacun en plusieurs 
autres : 1^ si la conséquence est du bien de part 
et d'antre, choisir la chose dont la conséquence 
est le plus grand bien ; si , du mai , celle où le mal 
est le moindre. Du reste, ce qu'on entend ici par 
conséquence d'une chose peut lui être antérieur 
aussi bien que postérieur; ainsi, l'étude a deux 
conséquences : l'une qui la précède , c'est l'igno- 
rance; l'autre qui la suit, c'est la science. 

On a conservé ici le mot conséquence , bien 
qu'en français il ne puisse s'appliquer qu à des 
choses postérieures; mais le mot ETreoOai, en grec, 
a le même inconvénient. 

117, a, 16. !2^ Il faut préférer les biens plus 
nombreux à ceux qui le sont moins; ceux qui 
donnent plus de plaisir à ceux qui en donnent 
moins. 






562 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

1 1 8 , a , 20. 3^ Préférer les choses , dans le mo- 
ment surtout où elles ont le plus d'influence dLÎXkw 
^uvarai); ainsi, la tranquillité dans la vieillesse, 
' plutôt que dans la jeunesse; de même, aussi, la 
prudence : le courage , tout au contraire , parce 
qu'il vaut mieux dans la jeunesse que dans l'âge 
' avancé. 

1 17 , a, 35. 4*^ Préférer ce qui est utile en tout 
temps sans exception, à ce qui ne l'est que ilans 
la plupart des cas: ainsi, la ju^tice à la valeur. 
Préférer ce qui nous serait également utile, tous 
les hommes le possédant , à ce qui nous le se- 
rait moins, si tout le monde l'avait: ainsi encore 
la justice au courage, parce que , tous les hommes 
étant courageux, la justice n'en serait pas moins 
nécessaire, tandis que, tous les hommes étant' 
justes, il n'y aurait plus besoin de courage. (Ici 
l'on peut croire encore que, dans cette insistance 
sur la nécessité de la justice, Aristote songe à la 
conduite de son élève, dont le souvenir a paru 
le préoccuper quelques lignes plus haut ). 

1 1 7 , b , 3. 5® Il faut regarder aussi à la destrac- 
tion , à la perte des choses ; et dans un sens con- 
traire, à leur production, à* leur acquisition, etc. 
Ainsi , les choses dont la perte est le plus à éviter, 
sont aussi celles qui sont le plus à rechercher, etc. 

6^ Ce qui est le plus près du bien , ce qui lui 
ressemble le .plus, est préférable, quoique le 
plus semblable puisse quelquefois être le plus 
ridicule ( YeXoiorepov ) , et par conséquent le plus 1 



ANALYSE DES TOPIQUES. — LIV. lU. CHAP. Yl. 565 

Fuir; ainsi, le singe ressemble plus à Thomme, et 
cependant il est inférieur au cheval, qui lui res- 
semble moins. 

1 17, b, 28. 7® Choisir ce qui est le plus appa- 
rent ( iirifav^çepov ) , ce qui est le plus difficile à 
obtenir. 

8** Dans un genre meilleur, les individus pré- 
férables sont préférables aux individus préférables 
d'un genre inférieur. 

1 18, a, 7. 9° Les choses de surabondance, de 
luxe, (irepw'jaiaç), peuvent être meilleures, et par- 
fois préférables : ainsi , vivre avec vertu plutôt que 
vivre, quoique le premier soit, en quelque sorte, 
de luxe, et le second , de nécessité. 

10® Préférer une chose désirable sans une autre, 
à celle qui ne l'est qu*avec une autre. Ainsi, la 
prudence peut être désirée , même sans la puis- 
sance : le pouvoir sans sagesse n'est pas à désirer. 

Même remarque qu'à la page précédente. Aris- 
tote paraît toujours faire allusion à Alexandre et 
à ses excès. 

Il** Préférer ce dont l'absence est moins blâ- 
mable dans le malheur etc. etc. etc. 

Ch. 3, f o8,a, 27. Voici dautres lieux. Parmi les 
choses de même espèce, préférer celle qui a la vertu 
propre de l'espèce à celle qui ne l'a pas; préférer 
celle qui l'a le plus; préférer celle dont la présence 
produit le bien, ou celle dont la présence produit 
le plus de bien ; regarder aussi aux fts : en effet , 
si la justice est préférable au couH[||k, justement ne 



564 DEUXIÈMB PARTIE. — SECTION I. 

le sera pas moins à courageusement. Préférer la 
chose dont l'abondance est préférable; préférer la 
chose qui, ajoutée à un tout, le rend plus grand; 
ou qui, ôtée de ce tout, le rend plus petit; pré- 
férer ce qui est désirable en soi à ce qui ne Test 
que suivant l'opinion des hommes: ainsi , la santé 
à la beauté. Il faut bien remarquer aussi dans quel 
but la chose est désirable , et s'enquérir de ses 
acceptions diverses; il (iu\ examiner sous ce point 
de vue l'utile, le beau et l'agréable, etc., etc. 

Ch. 4. 119, a , I. Les lieux qu'on vient d'indi- 
quer sont utiles pour les choses qu'on compare 
((Tuyxpiaeiç); mais ils le sont également, en prenant 
les choses d'une manière absolue. Par exemple: si 
le plus honorable est le plus désirable , il s'ensuit 
aussi que l'honorable est désirable. 

Ch. 5, 119, a, 12. On peut, du reste, rendre 
au besoin tous ces lieux beaucoup plus universels 
qu'ils ne le sont ; et par cela même, on les ren- 
dra beaucoup plus utiles. Il suffira d'un léger 
changement dans la forme (irpocviyopia). Ainsi, on 
a dit plus haut, que ce qui est de nature est pré- 
férable à ce qui n'est pas de nature : on peut, en 
partant de ce lieu, et en le rendant plus universel» 
dire : Ce qui est tel par nature est plus tel que ce 
qui est tel autrement que par nature, etc. 

Ch. 6, 1 19, a, 32. Quand il s 'agit d'une question 
particulière, les lieux généraux sont les plus utiles, 
soit pour iMFuter, soit pour soutenir la propo* 
sition , parce €0une fois le général démontré ^ 00 



ANALYSE nES TOPIQCBS. — LIT. ID. CHAP. TI. 56S 

té, le particulier le suit. Si l'on démontre, en 
;, que la chose est à tout, on aura démontré 
i qu'elle est à quelqu'un; si Ton démontre 
lie n'est à aucun, on aura démontré aussi 
lie n'est pas à tout. Les plus utiles de ces lieux 
; ceux qui se tirent des opposés, des con- 
tés , des cas , des générations et des destruc- 
s des choses, du plus et du moins: il faut, 
reste , les choisir, selon qu'on veut réfuter 
défendre une opinion. 

>n ne doit pas oublier non plus que les réfuta- 
s sont diverses selon la nature des propositions 
Oi a, 6.) Ainsi, une proposition indéterminée 
leut être réfutée que d'une seule manière, c'est 
re, par contradiction. I^ proposition particu- 
3 déterminée, soit affirmative, soit négative, ne 
t non plus être réfutée autrement. Si Ion a dit 
plaisir est bon; il faut démontrer qu'aucun 
sir ne l'est ; si Ton a dit que tel plaisir n'est pas 
I , il faut démontrer que tout plaisir l'est, etc. 
in, un dernier soin, c'est de ne pas se borner 
renre, c'est d'aller aux espèces ; et s'il le faut, 
[u'aux individus ((XTO(i.(Dv). Si l'on dit, par 
Qiple, que le temps se meut, il faut considérer 
^pèces du mouvement, et voir si quelqu'une 
plique au temps ; si l'on dit que l'âme est un 
[ibre, examiner les espèces du nombre, et, 
ant que tout nombre est pair, ou impair, et 
! l'âme n'est ni l'un ni l'autre, on en conclut 
elle n'est pas non plus un nombre. 



568 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

pouvoir être attribué à toutes les choses inférieures 
à celle-là. (i^ii, b^ 7)*^ définition du genre doit 
pouvoir s'appliquer à l'espèce et à tous les indivi- 
dus de l'espèce (osTej^ovTwv toO eï^ouç). (122, b, la). 
La différence ne peut jamais être genre, parce 
qu'elle ne désigne jamais l'essence (to ti è<jTiv) ; elle 
ne désigne qu'une qualité. I^ différence ne peut 
pas davantage participer au genre; car ce qui 
participe au genre est espèce ou individu, et la 
différence n'est ni l'un ni l'autre (122, b, aS). Le 
genre ne doit jamais être placé dans l'espèce. 
Platon a donc commis une faute en définissant la. 
translation (çopa) : un mouvement dans l'espace. 
On nedoit jamais placer la différence dans l'espèce^ 
ni le genre dans la différence; car la différence estz 
toujours égale à l'espèce ou plus large, et le genre^ 
au contraire, est plus large que la différence. 

Çh. 3, la-i, a, 20. Il faut voir si ce qu'on mer 
dans le genre n'a pas quelque chose de contraire 
au genre. Par exemple, s'il est vrai que l'âme 
participe de la vie, et qu'aucun nombre ne puisse 
avoir la vie , il est clair que Tàme ne saurait être 
une des espèces du nombre. Le genre et l'espèce 
doivent toujours être synonymes. Tout genre doit 
avoir sous lui plusieurs espèces. Si donc, de deux 
espèces qui forment le genre, l'une n est pas du 
genre, il est clair que le genre donné n'est pis 
exact. (122, a, 33). Le genre doit être attribué pro- 
prement à ses espèces (xupi&>ç), et non pas méta- 
phoriquement ((jLfiTofopâ). Si donc l'on dit que la 



ANALTSË DES TOPIQUES. — LIT. TV, CHAT. TI. 569 

prudence est une harmonie (^[jif a>via)y ce ne sera 
qu'une métaphore; car le genre harmonie ne peut 
être proprement attribué à prudence, puisque 
toute harmonie est dans les sons (isiS, a, i). Il 
faut examiner aussi, avec grand soin, les contisaires 
de l'espèce et du genre ; et souvent cette étude est 
fort étendue , à cause des aspects divers sous 
lesquels les contraires peuvent se présenter (1^49 
a, 10). Pour les cas et les conjugués, il Êiut voir 
s'ils se suivent également. Si la justice est une 
science, justement sera scientifiquement, juste sera 
savant, etc. 

Ch. 4» I a4, a, i5. Il ne faut pas non plus perdre 
de vue, les ressemblances, soit pour les généra- 
tions des choses , soit pour leurs destructions. 

1 24, b, 7. Il faut regarder aux négations, comme 
on l'aexptiqué plus haut pour l'accident. Si l'espèce 
est un relatif, il faut voir si le genre l'est également; 
le genre ici doit suivre l'espèce; mais l'espèce 
ne suit pas le genre ; car la science est du relatif, 
la grammaire n'en est pas ^ Le genre suit encore 
l'espèce pour les cas. Les relatifs, exprimés sembla- 
blement dans les cas (i25,a, 8), doivent l'être éga- 
lement dans leurs réciproques (xaT ôvTtçpofTlv) : 
ainsi, le double, le multiple, sont le double, le 
multiple de quelque chose; de même, la moitié, le 
sous-multiple, doivent être la moitié , le sous-mul- 
tiple de quelque chose, etc. , etc. 

X. Ceoî impliqa« érideminenk ranthenkicité ^o$ Catégoriel, — Voir 
preiniêrtf partie , p. 171. 

I. 1^4 



,*w 



570 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION 1. 

Ch. 5, 125, b. Il faut se bien garder de con- 
fondre ici Tacte du moment (èvspyaa) avec la 
qualité dès long-temps possédée {ïliç). C'est ainsi 
qu'on a tort de prétendre^ que la sensation est un 
mouvement produit dans le corps; car la sensation 
est une faculté , et le mouvement un acte passa- 
ger. De même, quand on dit que la mémoire 
est une^ faculté qui retient la pensée (xa6£XTix:^<v 
&9co^Y[^ea)ç). La mémoire est plutôt un acte qu'une 
faculté. Parfois , on commet la faute de placer la 
faculté, dans la puissance qui en est la suite : ainsi. 
Ton prétend que la douceur consiste à dompter la 
colère. Parfois aussi, on prend, pour genre de la 
chose , ce qui la suit d'une façon quelconque ; c'est 
ainsi qu'on dit que la souffrance (Xum)) est le genre 
de la colère. 

126, a, 3. Le genre doit toujours se trouver au 
même objet que l'espèce : ainsi , là où est la 
blancheur, doit aussi se trouver la couleur, genre 
de la blancheur L'espèce doit posséder le genre , 
non pas eu partie (xarà ti), mais en totalité. 
L'homme n'est pas animal en partie. Quelquefois, 
on ne s'aperçoit pas qu'on met le tout dans la 
partie , comme lorsqu'on définit l'animal , un 
corps doué de vie ; le corps ne saurait être le genre 
de ranimai , puisqu'il est une partie de l'animal. 

J26, a, 3o. Il faut prendre garde de mettre en 
fait ce qui n'est qu'en puissance, surtout pour les 
choses blâmables: ainsi, l'on ne saurait appeler un 
homme, voleur, par cela seul qu'il est capable de 



ANALYSE DES TOPIQUES. — LIV. IV. CHAP. VI, 574 

voler. La simple puissance ne peut doue jamais 
être le geure d'une chose répréhensible. De plus, 
toute puissance^ tout possible^ n'est désirable qu'ea 
vue d'une autre chose, et a^rs on ne saurait en 
faire le genre d'une chose lopable ou désira})le en 
soi, etc., etc. 

Quelquefois on se trompe m plaçant FafiiBCtioa 
(to irocOoç, 126, a, 34 ) dans ]e genre affecté : aiasi, 
on dit que l'immortalité est uue vie éternelle ; 
l'immortalité n'est qu'une modification (va^oç), 
une circonstance de la vie, etc., etc. 

Ch. 6, 1279 a, 20. Il peut se faire aussi que le 
genre donné ne soit le genre 4^ rien; et dans cecaS|L 
il ne saurait l'être de l'objet en question. On ^ pu 
donner pour genre et différence, ce qui apparti^pt à 
toutes choses: ainsi, l'on peut prendre pour genrq 
l'être et l'unité; mais alors, ce serait le genrç de 
tout, puisque l'être s'applique à tout, tandis que le 
genre ne s'applique qu'à ses espèces. Si l'on prend 
des notions universelles pour différences, il ep 
résulte que la différence est égale au genre, ou plus 
étendue que le genre; ce qui est impossible , etc. 

128, a, 20. On croit communément que la diffé- 
rence peut être attribuée essentiellement aux es- 
pèces, mais c'est une erreur. Il faut donc séparer 
avec soin le genre de la différence, en appliquant 
les principes indiqués plus haut, à savoir que le 
genre est toujours plus large que la différence, 
et que, pour exprimer l'essence, le genre vaut 
beaucoup mieux que la différence. En effet, quand 



372 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION ' I. 

on dit que rhomme est un animal , on désigne 
mieux son essence que quand on dit qu'il est ter* 
restre '. Déplus, la différence exprime toujours la 
qualité du genre, mais le genre n'exprime pas celle 
de la différence : ainsi , quand on dit terrestre, on 
désigne un certain être; mais, quapd on dit sim- 
plement être y on ne désigne rien de terrestre, etc. 

Telles sont les règles principales relatives au 
genre; et tous ces lieux peuvent être employés, les 
uns pour la défense, les autres pour l'attaque. 

On s'est contenté de donner un résumé fidèle 
de cette partie des Topiques , sans chercher à les 
expliquer ; elle est en effet assez claire pour se 
passer de tous commentaires. 

On peut remarquer ici que cette théorie des 
lieux du genre est une des bases de l'Introduction 
de Porphyre , et qu'il n'a guères fait que repro- 
duire, sous une forme plus didactique, plus serrée, 
la pensée développée d'Aristote. On peut en dire 
autant , pour la théorie de l'accident , qui précède, 
et pour celle du propre , qui va suivre dans le 
livre cinquième. 



Analyse da livre cinquième. 

* 
Ch.i. ia8, b, i4' La première question qui se 

présente pour le propre , c'est de savoir , si ce 

I. Mène rtmarqne que phu hant sur rtudlMitiGitA dM Gafiégorifli* 
•i- Voir iwcndère partie, pag« i5o. 



ARALTSl DES TOPIQUES. — LIT. V. CHAP. TI. S75 

qu'on donne pour le propre^ Test bien réellement^ 
ou ne Test pas. 

Le propre peut être donné (ïê deux façons : en 
soi et étemel &iaO' aM xal âel); ou bien, relative- 
ment à autre cnose , et temporairement ('irpoç {repov 
7uà mrj ). Ah|^i , propre en soi — L'homme est 
un animal naturellement doux ; relatif — C'est 
pour le bien de l'âme et du corps que la pre- 
mière commande et que l'autre obéit ; étemel 
— Dieu est un être supérieur à la mort ; tem- 
poraire — Tel homme se promène dans le gym- 

Pour l'attribution relative du propre , elle peut 
former deux ou quatre questions, selon qu'on 
affirme y ou qu'on nie, une même chose de deux 
autres choses ; ou bien, selon qu'on nie , ou qu'on 
affirme ,Tune de l'autre à la fois. Si l'on prétend, 
par exemple, que le propre de l*homme , relati- 
vement au cheval, c'est d'être bipède, on peut 
attaquer cette proposition (ia8, b, a5), en 
prouvant que l'homme n'est pas bipède , et que le 
chevall'est^ de là deux questions. Si, au contraire, 
on avance que le propre de l'homme relativement 
au cheval, c'est que l'un est bipède, et l'autre 
quadrupède , on peut faire de ceci quatre ques- 
tions , en essayant de prouver que l'homme n'est 
pas bipède, mais qu'il est quadrupède; et du 
, cheval également, qu'il est bipède et qu'il n'est 
pas quadrupède. 

Le propre en soi est ce qui s'applique à tous 



574 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

les individus d'une même série , et les isole de 
tout le reste. Ainsi , le propre de l'homme sera 
d'être un êfre mortel, susceptible de science. Le 
propre relatif sépare l'objet, non^de tout, mais 
seulement d'un objet voisin. Le propre étemel est 
celui qui est vrai en tout , et ne^cesse jamais ; 
ainsi, le propre éternel de l'animal , c*est d'être 
compdsé d'âme et de corps. Le propre temporaire 
n'est yrai que dans un certain moment , et ne suit 
pas toujours nécessairement Tobjet. 

129, a, 17. Les trois premières espèces de 
propre sont les plus logiques (^oywca). Logique 
teut dire, pour Aristote, comme il l'explique lui- 
itiéme quelques lignes plus bas ( mg, a, 3o): qui 
fournit de nombreux et bons raisonnements. 
(>.oyotov ^8 tout' ici irpoêXy;(i.a rpoç ô^(îyot ysvoivt' ov 
ffuj^voi xal xa>.oi ). On voit que cette acception du 
mot logique, qui est parfaitement claire, est assez 
éloignée de celle qu'il reçut plus tard. 

129,3, 33. Les propres, temporaire et relatif, se 
rapportent, pour les lieux qui les concernent, à 
ce qui a élé dit de ceux de l'accident. On s'occu- 
pera ici du propre en soi, et du propre éternel. 

Ch. 2, 129, b, I. Il faut voir, d'abord, si le 
propre en soi a été bien ou mal donné à l'objet. 
Il faut que ce qui Texprime soit plus connu que 
l'objet même (Ji\k Yvo)pi(x.oT^p(ov ) ; car on ne donne 
le propre que pour faire connaître. Si, par< 
exemple, on dit que le propre du feu, c'est d'être 
pai*faitemerit semblable à l'âme , cm prend pour 



ANALYSE DBS TOPIQUES. — LIV. V. CHAP. VI. 575 

aire connaître la nature propre du feu , quelque 
faose qui est encore moins connu que lui. 

129, b, 3o. On peut contester l'exactitude du 
iropre, si l'un des mots employés pour le rendre 

plusieurs sens, ou si l'explication elle-même 
oui entière, peut se prêter à diverses significa- 
ions. Si Ton dit , par exemple , que le propre de 
animal y c'est de sentir , le propre sera mal donné; 
w sentir reçoit bien des sens différents, et il 
ignifie à la fois avoir la sensibilité , et se servir de 
1 sensibilité. On donnerait exactement le propre 
lo feu, si Ton disait que c'est le corps qui se 
deut le plus rapidement en s'élevant. Rien, en 
fFet, dans cette explication du propre du feu, 
*a de sens ambigu. 

i3o, a, i5. Il peut se faire aussi, que ce soit, non 
us le propre donné qui ait plusieurs sens, mais 
objet dont on le donne ; et alors mêmes erreurs , 
lémes moyens d'attaque. Il faut de plus prendre 
arde à ne pas se répéter dans l'explication du 
ropre; car c'est là une cause de grande obscu- 
ité {iaoL(fi<;). Si l'on dit, par exemple, que le 
ropre de la terre, c'est d'être la substance qui 
st pins portée en basque tous les autres corps , 
y a tautologie; corps et substance, pris ainsi, 
;e sont ({u'une seule et même chose. 

i3o , b, 1 1 . (5n peut surtout attaquer le propre, 
i Ton y a compris un Inot qui convienne à tout (â 
îffiv iwrapj^ei) ; car, pou r le propre, tout ce qui n'isole 
as complètement l'objet , est à rejeter. Il faut 



576 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

yeiller aussi à ne pas donner plusieurs propres 
d'une même chose (i3o, b, 23.): ainsi, l'on ne 
dira pas que le propre du feu , c'est d'être le corps 
le plus subtil et le plus léger : ou bien alors, il faut 
avertir qu'on entend donner plusieurs propres et 
non point un seul. 

Ch. 3. i3oy b, 38. On peut repousser aussi le 
propre , si l'on s'est servi , pour le donner , de la 
chose même à laquelle on prétend l'appliquer, ou 
bien de quelqu'une des choses qui appartiennent 
à cette chose. En effet, on n'apprend rien déplus 
par cette méthode; et la recherche du propre a pour 
butau contraire d'apprendrequelque chose denou- 
veau. On peut donc attaquer ce propre de l'animal: 
Le propre de l'animal, c'est d'être une substance 
dont rhomme forme une espèce. On pourrait au 
contraire défendre le propre, en prouvant qu'on 
n'a pris pour le définir , ni la chose même , ni rien 
de ce qui lui appartient : ainsi , le propre de l'a- 
nimal sera exact , si l'on dit que c'est un composé 
d'âme et de corps. . 

i3i , a, 12. On peut en outre attaquer le propre 
pour défaut de clarté^ en prouvant que l'on a 
employé, pour le rendre, quelque chose qui est 
opposé à l'objet, ou quelque chose qui lui est 
simultané, ou enfin quelque chose de postérieur. 
En effet, ni l'opposé, ni le simultané, ni le pos- 
térieur, ne peuvent rendr^ l'objet plus connu. On 
peut , au contraire , défendre le propre , en mon- 
trant qu'on n'a rien pris de pareil pour le feiire 
connaître. 



AIIALTSB DBS TOPIQUES. — LIV. V. CIUP. fl. S7T 

i3i , a , a8. lie propre est également attaquable, 
nand on a donné , de la chose, quelque coYisé- 
uence , qui n'est pas constante , mais qui pour- 
sit cesser d'être propre à l'objet. (i3i,by 6). 
kUSsi, faut-il avoir le soin de déclarer que c'est 
$ propre actuel (to vuv î^iov) qu'on entend donner. 
n effet, tout ce qui sort du cours habituel des 
boses a besoin d'être signalé : et l'on est toujours 
ans l'habitude de regarder comme propre, ce qui 
%t constamment à la chose (to ôel ^apoxoXouOouv), et 
on pas ce qu'elle a seulement dans* le moment 
u Ton parle. 

i3iy b, ig. On a tort aussi de donner pour 
ropre ce qui ne saurait être évident que par la sen- 
ition. Cest que tout objet sensible, pris en dehors 
léme de la sensation, est inconnu ; et l'on ne sait 
as y au moment de la discussion , si le propre 
dste encore, puisque le sens seul pourrait le 
ire savoir. Ainsi, l'on ne saurait définir exacte- 
lent le soleil , en disant qu'il est l'astre le plus 
riUant qui roule au-dessus de la terre (inrèp y^ç); 
ir le sens peut seul nous faire savoir si le soleil 
>ule, en effet, au-dessus de la terre; et quand 

soleil est couché, le sens nous fait défaut. 
On peut remarquer que cette idée du mouve- 
lent du soleil au-dessus de la terre, est tout à- 
it contraire à celle du mouvement de la terre 
MT le phénomène de l'éclipsé , opinion Avancée 
sir Aristote, dans les Derniers Analytiques (Voir 
lus haut, page Sia). Ici donc, on pourrait se 



57S DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

ranger de Favis de ceux qui placent la composi- 
tion des Topiques avant celle des Derniers Ana- 
lytiques ; car il est probable qu'Aristote en sera 
venu plus tard à croire au mouvement delà terre. 
Du reste^ ou peut prétendre aussi que le philosophe 
admet, dans la Topique, l'opinion vulgaire dn 
mouvement du soleil, tandis que dans l'Analytique, 
il s'arrête à l'opinion vraie et savante, du mouve- 
ment de la terre. 

I o 1 , b, 37. Il faut apporter un grand soin à ne pas 
confondre le propre et la définition; car leproprene 
doit pas donner l'essence de la chose (t^ t( y,v eîvai). 
Ainsi 9 l'on peut dire que le propre de Thomme, 
c'est d'être un animal naturellement doux; par 
ce propre , on ne fait pas connaître l'essence de 
l'homme ( i32, a, 10). Il faut, du reste, dans le 
propre, comme dans la définition , donner le genre 
premier, auquel se rapporte tout le reste. 

Jusqu'ici, on a seulement recherché les moyens 
de savoir si le propre est bien ou mal donné ; mais 
on peut se demander encore si le propre donné 
est bien réellenient propre, ou s'il ne l'est pas 
du tout. 

Ch. 4, i3a, a, 24. Pour cette recherche nouvelle, 
il faut, quand on veut réfuter le propre, examiner 
chacun des objets auxquels on a prétendu l'ap- 
pliquer ; et s'il n'est pas à tous , ou s'il n'est à 
aucun, il aura été mal donné. Quand, au contniire, 
on soutient le propre, il faut prouver qu'il est i 
tous , et dans le sens où on l'a dit (rpoç Toi^ro). 



ANALYSE DES TOPIQUES. — LIV. T. CHAP. YI. 379 

t^iij by 9* Il faut aussi, pour que le propre le 
mt bien réellement, que le nom s'applique à quoi 
l'applique la définition, et réciproquement; ainsi: 
Focdasant de la science, s'applique à Dieu , mais ne 
^'applique pas à Thomme; et par conséquent ^ 
fouir de la science n'est pas le propre de Thomme. 

i3a, b, ai. Le propre donné ne sera pas exac- 
tement le propre^ si Ton a pris le sujet comme 
propre de ce qui est dans le sujet. Par exemple, si 
Ton a donné le feu comme le propre du corps le 
[dus subtil , on s'est trompé, car on a pris pour 
propre, le sujet même de la chose attribuée. 

i3d, b, 35. On ne saurait faire un propre de ce 
qui peut être partagé par plusieurs autres objets 
[xaero (liôeÇiv); ainsi, le propre de l'homme ne 
saurait être : animal terrestre bipède. 

i33 , a, i4. On peut attaquer le propre, comme 
n'étant pas identique pour des objets qui sont 
cependant identiques ( 1 33, a, 35 ). On peut l'at- 
taquer, comme n'étant pas toujours spécifiquement 
le même, pour des objets qui spécifiquement sont 
les mêmes. Mais comme Autre et Identique ont 
plusieurs significations (i33, b, i5), il arrive, 
quand on traite sophistiquement les questions 
(ooftçixûç ) , qu'on applique le propre à une seule 
ngnification, et non point à toutes. A des ai^u- 
méhts de ce genre , qui sont peu loyaux (irixvTw;) , 
il faut répondre par des arguments qui ne le sont 
pas davantage , et se défendre avec des armes pa- 
illes , quelles qu'elles soient (irofvrcûç ôvTiTaxTéov). 



580 DEUXlICMB PAETIE. — flSCnON I. 

Ch. 5. 134^ a, 5. Il faut prendre garde aussi 
de confondre une qualité naturelle (ti «puvet înrap^ov) 
avec une qualité perpétuelle (to oUl incap^ov). On 
se trompe le plus souvent sur le propre ,. parce 
que l'on n'a pas soin de déterminer à quels objets 
on rapplique, et comment on l'entend (i36y a, 9). 

Une erreur assez ordinaire, c'est de donner 
pour propre à une chose cette chose même 
(aÙT& aÛTou). Mais une chose appliquée à elle* 
même, ne donne que l'être; et donner Texi»- 
tence de la chose appartient , non pas au propre , 
mais au terme même, à la définition (opoç). Ainsi, 
Ton prend la chose même pour son propre, quand 
on dit que Fhonnête est le propre du beau (xxkùS 
TO irpéirov t^iov). i36, a, 20. Dans les choses à parties 
similaires (opio(upûv), il faut voir si le propre du 
tout convient bien à la partie ; et réciproquement, 
si le propre de la partie convient bien au tout. 
L'erreur peut, du reste, être au propre du tout, 
ou au propre de la partie. En attaquant, on peut 
contester la justesse du propre de l'un à l'autre, 
soit tout , soit partie : en défendant , on prouve 
que, si le propre convient à chaque partie séparée, 
il convient aussi à l'ensemble. 

Ch. 6, i35, b, 7. La considération des opposés 
(àvTixei(x£v(M) a encore, pour le propre, une grande 
importance. U &ut donc examiner, d'abord , n*k 
propre contraire est bien le propre du contraire; 
car s'il ne l'est pas , le propre donné ne sera pas 
non plus le propre de lobjeten question. Si, par 



ANALT8X DES TOPIQOIS* — UT. ▼• CHAP. TI. 581 

eiemple , le propre de la justice est d'être ce qu'il 
y a de mieux, il faudra que le propre de Tinjus* 
tioe soit d'être ce qu'il y a de pis. 

i35, b, 17. De même pour les relatif Si le 
propre d'un relatif n'est pas bien donné , le pfK>pre 
de son relatif ne le sera pas bien non plus ; par 
exemple : la moitié étant relatif du double , et 
l'infériorité de la supériorité, si la supériorité 
n'est pas.*le propre du double, Tinfériorité ne le 
sora pas non plus de la moitié. 

i35, b, 37. De même .pour la privation et la 
possession. Si le propre, dit par privation, n'est 
pas le propre , le propre dit par possession ne le 
sera pas davantage de la possession ; par exemple : 
le propre de la surdité n'étant pas l'insensibilité , le 
propre de l'ouïe ne sera pas non plus la sensibilité* 

i36, a, 5. Pour les négations et les affirmations , 
il faut regarder d'abord aux attributs. Si l'affirma- 
tion^ou l'affirmatif, est bien le propre* lanégatioD^ 
ou le négatif, ne l'est pas; et réciproquement. Ainsi, 
le propre de l'animal étant d'être vivant , le non- 
vivant ne saurait être le propre de l'animal. Ce 
lieu, comme on le voit, ne peut servir qu'à 
réfuter (i36,a, i4)- On doit également regarder 
aux attributs , ou aux non-attributs , et à leurs 
sujets 9 ou à leurs non*>sujets. Si l'affirmation n'est 
pas le propre de l'affirmation , la négation ne le 
sera pas non plus de la négation. Si donc le propre 
de l'homme est d'être animal, le propre du non- 
homme sera d'être non-animal ( laS, a, 29), et 



582 DEUXIÈME PARTIS. — SECTION I. 

vice versa. On peut ne regarder qu'aux sujets 
(u7roxei(Aeva>v); et si le propre donné est bien celui de 
rafûrmationy il ne pourra l'être en même temps 
delà négation; et réciproquement. Ainsi, le vivant 
étant le propre de l'animal , il s'ensuit qu'il ne sau- 
rait rêtre du non-animal. Dans les séries opposées 
(âvTi^iY}pY)(iL£v(dy), (i36, a, 5), l'opposé du propre de 
l'une ne saurait jamais être le propre de l'autre; 
si 9 être sensible n'est le propre d'aucun des êtres 
mortels, être intelligible (votitqv ) ne sera pas non 
plus le propre de la Divinité. 

Ch. 7« i36, b, i5. Pour les cas, il faut remar- 
quer que jamais un cas ne peut être le propre d'un 
cas. Si vertueusement n'est pas le propre de juste- 
ment , vertueux ne saurait être le propre de juste. 

i36, b, 33. il faut examiner encore si, pour les 
choses semblables (ôpicoç ijp^Tm) , le propre donné 
à l'une est bien aussi donné à l'autre; si , par exem- 
ple, l'architecte est à la maison comme le mé- 
decin à la santé, le propre de l'architecte ne sera pas 
de faire la maison, si le propre du médecin n'est 
pas de faire la santé. 

1 37, a, 21. Il faut voir en outre aux modes par- 
ticuliers d'existence. Si le propre ne s'applique pas k 
l'être, il.ne saurait être davantage le propre du deve- 
nir: si le propre de l'homme n'est pas d'être animal 
(eivai ^ùov), le propre de l'homme ne saurait être 
non plus de devenir animal (yiveodo» ^ôîqv). 

i37 , b, 7. Enfin, il faut regarder à l'idée du 
propre donné (i^^ov tou xeipivou); si^ par exemple» 



il 



ANALTSE DES TOPIQTJES. — LIV. Y. CHAF. VI. 585 

être composé d'âme et de corps appartient à l'ani- 
mal en tant qu'animal (aÙToS^cpCf) ^ i^^f'Ov), il est clair 
que le propre de l'animal sera d'être composé d'âme 
et de corps. 

Ce passage mérite d*é.tre remarqué , en ce qu'il 
semble prouv<er qu'Aristote admettait, à l'époque 
où il écrivait les Topiques, le système des Idées 
qu'i} combat dans le reste de TOrganon. Ici, du 
reste, comme plus haut, on peut croire que, dîa- 
lectiquement, Aristote regarde les Idées de Platon 
comme chose d'opinion , de probabilité , et qu'il 
s'en sert comme d'une thèse (Voir plus haut, 
pag. 378), sans en admettre pourtant la réalité. 
Dans l'Analytique, dans la théorie de la vérité, il 
n'aurait pu en faire usage. 

Ch. 8, iSy, b, i4* Viennent ensuite les lieux du 
plus et du moins, de l'absolu et du non-absolu, 
qui peuvent aussi présenter plusieurs nuances, et 
les lieux des choses à existence semblable (o|iio(a>c 
xiTçaf jjirtm) i38, a, 3o. On a parlé plus haut des 
chçses seffiblables (opici>ç e^ovTCDv). Entre les unes 
et les autres, il y a cette distinction , que ces der» 
nières sqfjf prises par analogie (xaT ôvaXoyiav. (i 38, 
b, ^3), sans qu'on ait égard à l'existence réelle 
(oùx èm mf xkTçi^'jiew TiOecopotijuvov); dans les premières^ 
au contraire, la comparaison résulte d'une réalité 
(ex Toijf ù?rocp)(^etv) • Ces lieux peuvent, en partie, être 
employés parles deux interlocuteurs, et en par- 
tie, ne servir qu'à la réfutation. 

Ch. y, i38, b, ay. Les derniers lieux qui concer- 






584 DEUXlfcME PARTIE. — SECTION I. 

nent le propre sont relatifs à la puissance, 
propre en puissance ne doit jamais être acc< 
au non-étre (tû [i.yi ovti). Si Ton dit , par exem 
que le propre de Fair c'est d'être respirable. 
donne un propre en puissance, qui s'appliquer 
au non-étre. En efifet, s'il n'y a pas d'animal |: 
respirer l'air, l'air n'en existe pas moins; et, ce] 
dant alors, l'air n'est pas respiré; donc, le prc 
de .l'air ne sera pas d'être respirable , quand il 
aura pas d'animal pour le respirer. 

i3g, a, 9. Enfin, l'on ne saurait placer le prt 
dans l'excès d'une qualité (ÙTrepêoX^ T^Oeixe), p 
que, la chose même étant détniite, cette qu; 
exoessive n'en subsiste pas moins dans une ai 
ainsi, le propre du feu ne sera pas d'être le ] 
léger des corps; car, en admettant que le 
n'existe plus , il n'en restera pas moins un ai 
corps qui sera le plus léger de tous (tI tûv atùifu 

Ici se termine, avec le cinquième livre, la 
cherche des lieux du propre. On a vu qan 
marche de cette étude était tout-à-fiut analogi 
celle des précédentes , et que les heux, appûc 
tantôt au propre, tantôt au genre, tantôt à] 
cident, se tiraient toujours de sources pareil 
c'est-à-dire, des quatre instruments dialectic] 
dont il a été question au premier livre. ( Voir | 
haut, pag. 343*) 



AMALTSE DES TOPIQUES. — LIV< TI. CBAF. TI. 5^.1 



Analyse du livre sixième. 

On a Va qu'Aristote avait distingué deux espèces 
de propres: d'abord, ce qu'on entend vulgaire- 
ment par ce mot, puis la définition, le terme (5poç), 
qui &it connaître la chose en disant ce qu'elle est. 
(Voir plus haut, pag. SSg.) 

Ch. I, iSg, a, 24- Aristote divise lui-même ce 
traité des définitions (irepl toù; Spouç irpayiiiaTeiaç) en 
dnq parties : i^ ou la définition ne s'applique pas 
du tout à l'objet auquel s'applique le nom (xaO* ou 
ovofiiaxal tov Xoyov); 2^ ou la définition né donne pas 
le vrai genre de la chose, ou bien omet de le don- 
ner; 3^ ou la définition n'est pas propre au défini 
(tJio; X(iy6ç); 4^ ou la définition ne définit pas, et ne 
donne pas l'essence du défini (ira ti ^v elvai t$ 
ôpi^o[iivfr) ) ; 5^ ou , enfin , elle peut être irrégulière 
dans les mots ((xtj xoîk&ç). 

Les trois premiers défauts de la définition peu- 
vent être attaqués, ou défendus, parles lieux don- 
nés plus haut pour l'accident, le genre, et le propre; 
les deux derniers appartiennent à ce traité. On 
commencera par le cinquième, c'est-à-dire, l'irré- 
gularité de la forme dans la définition. 

Cette irrégularité peut tenir à deux causes : à 
l'obscurité de Texpression (iSg, b, i4) (âaaçei 
ép(i.Yiv£ia, voir plus haut i'® partie, pag. io4), 
ou à une siuabondance de mots. Toute définition , 

I. 25 



5^)6 DEUXIEME PARTIE. — 8ECTIO?( I. 

en effet, doit être claire et ne rien contenir d'in- 
utile. 

Ch. 2, iSg, b, 20. L'obscurité peut venir de 
rhomonymie de la définition , ou du défini lui- 
même. Il ne faut donc raisonner ((Tu^XoytaiJiov iroi^ooti), 
qu*après avoir déterminé le sens précis que Ton 
compte employer dans la définition. 

§39, b, 32. La métaphore est une cause très 
commune d'obscurité. Toute métaphore est ob- 
scure (wav yàp a^açèç to xaTW pieTaçopàv Xcy({[uvov). Il 
faut éviter aussi les mots qui ne sont pas sanc- 
tionnés par l'usage ( (AT) xet[iivoiç). Platon oublie cette 
règle quand il appelle l'œil : 69 pu((<Txtov ombragé du 
sourcil ; toute expression inusitée est obscure. U y 
a encore quelque chose de plus dangereux que la 
métaphore; c'est ce qui n'est ni homonyme, ni 
métaphorique, ni spécial; c'est, par exemple, 
quand on dit que la loi est une mesure , qu'elle 
est une image de la justice naturelle. La méta- 
phore, du moins, s'appuie sur quelque ressem- 
blance; mais où est ici la ressemblance de la loi 
et d'une mesure, de la loi et d'une image? 

i4o, a, 18. Enfin, une autre nuance d'irré- 
gularité dans la forme, c'est quand on ne fait pas 
comprendre le contraire de l'objet. Une bonne 
définition fait aussi connaître son contraire ; une 
mauvaise définition ressemble à ces tableaux des 
anciens peintres, tout-à-fait incompréhensibles sans 
une inscription qui en expliquât le sujet. 

Ch. 3, 1 40 y a, a 3. Le second genre d'irrégola- 



ANALYSE DES TOPIQUES. — LIV. VI. CHAP. VI. 387 

îté, c'est la superfluité des mots. Une définition 
16 doit jamais avoir rien d'inutile. On commet 
3ette faute, en donnant, dans la définition, quelque 
erme qui appartient à tous les objets sans dis- 
ÎDCtion (o i7a<riv ùxapj^ei, i4o, a, 33). Tout ce qui 
)eut être retranché de la définition, sans Taltérer, 
^ inutile. Ainsi, dans cette défixiition de Tâme : 
L'Ame est un nombre qui se meut lui^méme^ 
nombre est inutile (Trepupyovj; c^iT on peut défijiir 
'âme ( 1 4o, b, 4)» ce qui se meut soi-même, comme 
'a définie Platon. Aristote se contredit ici puis- 
qu'il admet cette définition , qu'il a paru désap- 
[urouver plus haut. (Page 555.) 

i4o, b, i6. La définition contient aussi quelque 
terme de trop, quand l'un de ses termes ne sau- 
rait convenir à tous les objets qui se trouvent 
M>us la même espèce que celui dont il s'agit, et 
({uand on y a répété la même idée, quoique en des 
termes différents (1419 ^9 6). Ainsi, Xénocrate 
définit la réflexion : La faculté qui détern]iine et 
qui étudie les êtres (dpiçixiii scal ^nùfn^ixh T(dv ovtcixv); 
mais pour déterminer, il faut préalablement étu- 
dier^ de sorte qu'ici la même chose se trouve 
répétée en d autres termes. 

J4I9 a, i5. Enfin, il ne faut pas que la définv> 
tion renferme à la fois l'universel et le particu- 
lier. Tels sont les défauts de forme. 

Cb. 4) i4i> a, 23. Quant aux défauts essentiels, 
la définition peut, comme on l'a dit, ne pas dé* 
ûMr l'objet en question , et n'en pas donner Tes- 



588 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I. 

sence. C'est le quatrième des défauts énumérés 
plus haut (Voir page 385). 

i4i, a, 26. D'abord, il faut que la définition 
parte de choses primitives et plus connues 
('7rp(oT(i>v xaî Yva>pi[jLa>T^pa>v) , puisqu'elle a pour but 
de faire savoir ce qu'on ne sait que par ces choses 
là, comme dans les démonstrations (xaOa^ep év rcdç 
iiroîeiÇiaiv). Aristote ne rappelle pas ici formelle- 
ment son traité de la démonstration ; mais il est 
évident qu'il l'a en vue : et cette opinion se trouve 
confirmée par l'identité même des expressions 
(Voir plus haut, page 280). Si la définition ne re- 
posait pas sur ces primitifs et ces objets plus con- 
nus , il s'ensuivrait qu'il y aurait plusieurs défini- 
tions d'une seule et même chose. Mais tout être 
n'est uniquement que ce qu'il est ; il ne peut 
varier avec les définitions qu'on en donne. On ne 
définit donc pas , si l'on ne part de choses pri- 
mitives et plus notoires. 

1419 by 3. Du reste-y une chose peut être moins 
connue qu'une autre de deux façons , soit abso- 
lument (a^Xûç), soit relativement k nous (4|uv): 
absolument, l'antérieur est plus connu que le 
postérieur : pour nous , il peut en être parfois 
autrement. Ainsi, eu soi, le point est plus notoire 
que la ligne, la ligne que la surface, la sur£Eice 
que le solide : pour nous , au contraire , le solide 
est plus connu que la surface, la surface que la 
ligne, parce qu'en effet le solide est plus acces- 
sible au sens ({nrà rliv octoOn^iv inimt) , etc. * ^ 



ANALYSE DES TOPIQUES. — LIV. TI. CHAF. Tl. 389 

1419 b, i5. Il vaut mieux, en général, essayer 
de faire connaître le postérieur par Fantérieun 
Cette méthode fait mieux savoir les choses (èmçir)- 
(&ovuc(uTepov). Pourtant, avec les intelligences faibles 
(toùc â^uvaTouvraç), il faut adopter la marche in- 
verse, c'est-à-dire, prendre ce qui leur est plus 
connu : le solide avant la surface ; et , par là on 
montre Fantérieur par le postérieur. Mais si l'on 
soutenait que les définitions ainsi données, sont 
les vraies définitions (xar âXY(Oeiav), il s'ensuivrait 
qu'on aurait plusieurs définitions d'une seule et 
même chose; car ce qui est le plus connu, relati- 
vement à nous , varie avec chacun de nous. Quant 
au plus notoire en soi, s'il n'est pas connu à tous 
(142 a, 9), il l'est du moins aux esprits les plus 
distingués (toiç eù^ioxeif/ivoïc rh ^tavoiov). 

On peut fausser la définition de trois façons 
(142, a, 22), en ne la donnant pas par les primi- 
tif : d'abord, si l'on définit l'opposé par l'opposé, 
le bien par le mal. Certains objets, du reste, 
ne sauraient être définis autrement ; ce sont tous 
ceux qui, en soi, sont des relatifs, et dont l'exis- 
tence se confond avec leur relatipn quettonque à 
un autre objet (Taùrov to eîvai tw irpoç ti iziùç ej^eiv). 

On peut remarquer de nouveau que cette défini- 
tion des relatifs est la définition rectifiée,qu'Aristote 
en a donnée dans les Catégories ;. et ceci reporte la 
composition des Topiques après celle des Caté- 
gories (Voir plus haut, page ib5). . . 

14^9 a, 34. Un autre défaut que peut avoir la 



n 



590 DEUXIÈME PARTIE. — SECHON I. 

définition , quand on ne la tire pas des primitifs , 
c'est d'employer le défini lui-même. Ainsi qu'on 
définisse le soleil : L'astre du jour ; dans le mot 
jour, on emploie le défini. Il faut, pour dégager 
cette erreur, prendre Texplication au lieu du mot 
lui-même: et ici, par exemple, le jour sera: La 
course du soleil au-dessus de la terre (Owàp yflç). 
(Voir, sur cette opinion d'Aristote, plus haut, 
pages 3i2 et 377). On ne peut davantage définir 
une série simultanée, par une autre série simul- 
tanée (ocvTtîiYipyî[itivov). Ainsi, on ne peut dire en 
définition, que l'impair est ce qui surpasse le 
pair d'une unité; car les divisions d'un même 
genre sont simultanées par nature. 

Ceci se rapporte parfaitement à la doctrine 
des Catégories et la suppose (Voir plus haut, 
page 179); déplus, il s'agit, comme on le voit, de 
THypothéorie , dont Andronicus contestait for- 
mellement l'authenticité. 

14^9 b, 1 1. Enfin, le troisième défaut de la défi- 
nition qui ne vient pas des primitifs, c'est de défi- 
nir l'objet supérieur par l'inférieur ($ià tc&v {nroxm» 
To £iràva>); par exemple, si l'on définit le nombre 
pair, celui qui se divise par deux. En effet, par 
deux vient de deux qui lui-même est un nombre 
pah*. 

Ch. 5, 14^9 b, ao. Après ce premier lieu de la 
définition , qui n'est pas fiaite par les priniitifi», en 
vient un second ; c'est la considération du genre. 
La définition e^t mauvaise: 1^ si^ la cbose étant 



ANALTSS DES TOPIQUES. —LIV. TI. GHAP. VI. 594 

daos le genre, la définition ne l'y place pas; 2^ si le 
défini a plusieurs rapports, et qu'on ne les ait pas 
tous donnés ; par exemple , si l'on dit que la gram- 
maire est la science de l'écriture, et qu'on oublie 
d'ajouter que c'est aussi celle de la lecture, cette 
seconde idée étant aussi essentielle à la définition 
que la première; 3^ si le défini, se rapportant à 
plusieurs choses plus ou moins bonnes, on n'a 
pas donné la meilleure et la pire; et ceci est une 
£3iute, attendu que toute science doit avoir le 
meilleur pour objet (Tcaaa yàp èmçnQfXT) xal âuvoi|AK 
Tou pùiTiçox) èoTuX elvoci) ; 4^ si l'objet est placé dans 
uo genre, qui ne soit pas le sien; il faut alors em- 
ployer les lieux indiqués plus haut pour le genre ; 
5^ enfin, la définition est mauvaise, si l'on a pris 
un genre éloigné, au lieu de prendre le plus 
proche. Le genre supérieur est, du reste, attribué 
â tous les genres inférieurs. 

Ch. 6, 143 « a, 29. Pour les différences, il faut 
voir si Ton a bien donné celle du genre : car si 
Ton ne donne pas les différences propres de la 
chose, on ne la définit pas. 

143, b, il. Il faut prendre garde, quand on 
définit le genre par négation , de ne pas lui donner 
la définition de l'çspèce , comme, lorsqu'on défiail; 
la ligne : Longueur sans largeur. Mais toute lon- 
gueur a , ou n'a pas , de largeur, de sorte que , 
Longueur sans largeur, est la définition d'une 
espèce ; et alors , le genre recevrait la défimition 
de l'espèce ; ce <]ui n'est pas possible. 



il 



.'92 DECXUBME PARTIE. * SECTION I. 

La définition ne vaut rien , si l'on a pris l'espèce 
ou le genre pour différence (i44» a, 5). II faut voir 
encore, si la différence exprime une substance, au 
lieu d'exprimer une qualité (ttoiov ti), comme elle 
doit toujours le faire ( 1 44? ^i ^ ^); si, p^r hasard, elle 
n'est pas accidentelle ( xarà (ni(jiêeê7)xàç ) ; si la diffé- 
rence est attribuée au genre; si l'espèce, ou quelque 
individu de l'espèce, est attribué au genre. Enfin, 
le genre étant plus large que la différence, l'es- 
pèce, ou l'individu, il ne peut jamais les avoir pour 
attributs (i44 9 b» 4)- L'espèce, non plus que les 
individus, ne peut être attribuée à la différence, 
parce que l'espèce est moins large que la diffé- 
rence. II n'y a pas de définition, si la différence 
donnée est d'un autre genre, qui ne soit pas 
compris dans le genre en question ( 144» b, la) 
ou qui ne le comprenne pas : car la différence ne 
saurait être à deux genres , qui ne se comprennent 
pas mutuellement, et qui, le plus souvent, ne 
sont pas, l'un et l'autre, sous un autre genre. 

144} b, 3i. Il faut examiner en outre, si l'on n'a 
pas donné à la différence de la substance , quelque 
limitation de lieu (to Iv tivi). Une substance ne 
saurait jamais différer d'une autre substance parle 
lieu : ainsi , aquatique , terrestre^ indique non pas 
seulement le lieu des substances , mais aussi leur 
qualité. La différence ne saurait être une modi* 
fication (iroOoç )( 14^9 a» 3) ; car toute modification 
sort de* la substance , et la différence ne semble 
pas en sortir. I^a différence est mauvaise, si, pour 



▲NALTSB DBS TOPIQUES. — LIT. VI. CHAP. Tl. 395 

un relatif, elle n'est pas relative (i 45, a, i3). Il 
faut de plus qu'elle soif appliquée au relatif na- 
turel* Ainsi , on pourrait puiser de l'eau avec une 
étrille, et cependant si l'on définissait l'étrille: 
Instrument à puiser de l'eau , on se tromperait 
tout-à-fait. Ici, le relatif naturel, c'est l'emploi 
même qu'indique la sagesse, et la connaissance 
propre des choses. 

145, a, 33. On peut contester la définition 
donnée , quand l'affection définie ne peut être à 
Tobjet auquel on l'attribue. Ainsi, Ton se trompe , 
en définissant le sommeil une impuissance à 
sentir (â^uvapiia at(rÔ7)(rea>ç ) ; car le sommeil n'est 
point du tout à la sensation ; et il faudrait qu'il 
y fut, pour qu'on pût Tappeler une impuis- 
sance à sentir. Ce qui est vrai, c'est que l'un 
produit l'autre ( i^o , b, i5). Le sommeil produit 
l'impuissance à sentir : l'impuissance à sentir 
produit le sommeil. Enfin , il faut voir, si ce n'est 
pas le temps qui est en désaccord avec la défini- 
tion (145 , b, 2 1 ) : par exemple , si l'on définissait 
l'élre immortel : L'être qui ne saurait périr dans le 
moiÉent actuel. 

Ch. 7, 145) b, 34. La définition est mauvaise, 
si elle convient plus à un autre objet qu'à l'objet 
défini : si la chose même reçoit le plus , et que la 
définition ne le reçoive pas; ou réciproquement 
(i46, a , i5) : si la définition donne le moins , et le 
défini, le plus : par exemple , si l'on dit que le feu 
* est le corps le plus subtil ; la flamme est plus feu 



S94 DEUXIÈME PARTIE. — SSCnON I- 

que la lumière, et cependant la flamme est moins 
que la lumière, le corps le plus subtil. 

Ch. 8, 1 46, a, 36. Quand le défini est un relatif, 
soit par lui-même, soit par son genre, il faul|voir, si, 
dans sa définition, on n'a pas omis son relatif, soit 
en lui-même, soit dans son genre. Par exemple, 
si l'on définit la science: Une conception iné- 
branlable (ÛTTf^Tivl/iv âtAeTaTTEi^v ) , la définition est 
mauvaise; c'est que la substance de tout relatif 
est relative, puisque, pour les relatifs, leur exis- 
tence se confond avec leur rapport même à un 
autre objet (Voir plus haut pages 389 et i65), et 
par conséquent il faut dire que la science est 
la conception d'une chose sue (ûttoXtuJ/iç èTn^irtou). 

146, b 25. Parfois, la définition pèche, lors 
qu'on n'a pas déterminé la quantité, la qualité, le 
lieu, ou telle autre différence (^taçopx;). 

Ici , Aristote n'emploie pas le mot KaTiiyopia, 
qu'il adopte dans les traités autres que les To- 
piques. L'on peut en apporter deux motifs , ana- 
logues à ceux qu'on a déjà donnés plus haut : ou 
bien Aristote a composé lesTo|)iques avant lesCaté- 
gories, ou bien il n'a pas cru devoir employéF, en 
Dialectique, une expression qui ne con\ientqu'à 
l'Analytique (1469 b, 36). Du reste, Kat^YopCa est 
employé plus loin (voir liv. 7, ch. i). 

Quand il s'agit de désirs (opé^eov), cl'appétit% 
à définir, il faut avoir soin d'ajouter , qu'ils 
s'adressent à l'apparence aussi bien qu'à la réa- . 
Uté. Par exemple , si l'on définit la volonté : Un ' 



ANALYSE DES TOPIQUES. — UV. VL CBAF. TI. 595 

désir du bien , il faut ajouter : du bien , soit 
apparent y soit réel. 

Ch. 9^ 147? a, 1 12 . Quand on définit la possession, 
il faut regarder à l'objet qui possède , et récipro- 
quement. Dans ces sortes de définitions , on 
peut remarquer qu'on définit plusieurs choses à 
la fois ; car, si le plaisir est Tutile, celui qui jouit 
du plaisir est aussi celui qui profite de Fufiie, 
etc. ( 1 47, a , 29). Pour les opposés , il importe que 
la définition soit bien opposée ; par exemple, si le 
double est ce qui surpasse d'une quantité égale, 
la moitié doit être aussi, ce qui est surpassé d'une 
quantité égale. Pour les contraires par privation 
et possession, il est clair que la définition du 
privatif est donnée par la définition de l'autre : 
mais la définition du possessif ne l'est pas réci- 
proquement par celle du privatif (147, b, a6). 
On peut, d'ailleurs, se tromper on donnant la 
définition par privation , quand on applique le 
privatif à ce dont il n'est pas réellement la pri- 
vation; ou, quand on ne l'applique pas à ce 
dont il est la privation naturelle; par exemple, si 
Ton dit que l'ignorance est une privation, sans 
ajouter que c'est une privation de science. On 
commet une faute égale ( 148, a, 3), si l'on dé- 
finît par privation , ce qui n'est pas dit par priva- 
tion. 

Gb. 10, t48, a, 10. Ici, comme plus haut, il 
but s'enquérir si , dans la définition , les cas pareils 
répondent aux cas pareib du mot. Si, par exemple. 



596 DEUXliEllB PARTIE. «*- SECTION I. 

l'utile est ce qui est conforme à la santé, utile- 
ment sera : conformément à la santé; une chose a 
été utile , si elle a été conforme à la santé. 

Il faut voir si la définition s'accorde avec lldée 
de la chose (eirl rh i^eov ei èf appeiei ô \6yoç) : ainsi , 
Platon s'est trompé dans la définition des animaux, 
quand il a introduit le mot mortel : car l'Idée 
même n'est pas mortelle. En général , cedésacc&rd 
avec l'Idée , se trouve dans tous les objets où il 
s'agit de souffrance et d'action, parce que les 
Idées sont, à en croire leurs partisans, immobiles 
et iromodifiables ( âiuadeiç xal gcxivtitoi ). 

i48, a, a 3. La définition est surtout fausse, 
quand on en donne une seule pour plusieurs 
objets, dits par homonymie, parce qu'il n'y a 
que les synonymes dont la définition puisse être 
la même (ô xarà Touvo[JLa ^oyoç). 

Aristote emploie, comme on le peut voir, des 
mots à peu près identiques à ceux dont il se sert 
au début des Catégories pour rendre la même 
idée, et sa théorie est ici parfaitement d'accord 
avec celle de ce premier traité. 

Ch. 1 1, i48, b, ai. Quand il s'agit de la défini- 
tion de choses liées entre elles {^iLiçtiçkiyfiÀ^wt) ^û 
faut examiner si , en détruisant la définition de 
l'une, on détruit aussi la définition de lautre. Si on 
ne la détruisait pas, c'est que la définition serait 
mal donnée. Si , par exemple , pour définir la ligne 
droite limitée , on dit qu'elle est l'extrémité d*une 
surfaoe qui a des limites, et dont le miliea. est 



A9ALirSB tHES TOPIQUES. — LIV. Tl. CHAP. Tl. 597 

sur le même plan que les extrémités , Extrémité 
d'une surface qui a des limites, étant la définition 
de la ligne limitée , il faut que le reste de la défi* 
nition s'applique à Fidée de droite , c'est-à-dire, 
dont le milieu est sur le même plan que les extré- 
mités (èiri'TrpOGOer toIç içi^aai to (liaov); mais ceci ne 
saurait du tout convenir à la ligne prolongée à 
l'infini , qui est droite pourtant , mais qui n^a ni 
milieu ni extrémités. 

148, bf 33. Quand on définit un composé I il 
but que la définition ait autant de membres 
{la&uùko^) qfie le composé a de parties (1499 ^ ^)' 
Une faute très gr^ve , c'est d adopter des mots 
moins connus que le défini; par exemple, si, au 
lieu d'homme blanc , on disait : mortel étincelant. 
Quand on permute ainsi les mots ((jLeTaXXayî^), il 
Êiut faire attention à bien conserver le même sens 
(1499a, 8); Ton se trompe assez souvent (149, a, i4) 
en conservant la différence au lieu du genre, qui 
est toujours plus connu qu'elle. 

Ch. 12, 1499 a, 29. Il faut prendre garde , quand 
on donne la définition par la différence, que cette 
définition ne convienne pas aussi à autre chose 
que le défini. Si , par exemple, on définit le nombre 
impair, le nombre qui a un milieu, il faut expliquer 
comment on entend que ce nombre a un milieu ; 
car une ligne, un corps quelconque, ont un mi- 
lieu , et cependant ne sont pas impairs. 

On se tromperait encore si, l'objet étant une 
chose réelle (1499 a, 38;, la définition ne portait pas 



398 DEUXIÈME PARTIE. ^* SECTIOK I. 

aussi sur une chose réelle ( tûv ovtwv ). Si , par 
exemple, on définissait lacouleur, en disant qu'elle 
est mélangée de feu (i^upl (i.£[jLiY[icivov) , la définition 
serait mauvaise , en ce que le feu est un corpsi et 
que la couleur n'en est pas un; or, l'incorporel ne 
peut être mêlé au corporel. C'est une faute très 
commune ( 149 1 b,4) de ne pas désigner, pour 
les relatif , le relatif auquel ils se rapportent 
Ainsi , on définit la médecine la science de ce 
qui est (toD ovto;) ; mais cette définition convient 
à une foule d'autres sciences, et la définition 
pour être bonne , doit être spéciale , et.non point 
commune (xoivàv. 149, b, a4)* Parfois anssi, on a 
le tort de définir, non pas la chose même , mais 
la chose dans une bonne disposition , dans un état 
accompli (reTeXedfiivov). 

149» b, 3i. Il faut définir la chose par les points 
qui la rendent désirable en elle même, plutôt que 
par ceux qui la rendent désirable en vue d'autres 
choses. 

Ch. i3, i5o, a, I. La définition peut avoir 
trois autres défauts quand elle est composée 
de parties diverses, et qu'on dit, par exemple, 
1° que telle chose est telle et telle chose (ree^f); 
^^ que telle chose est formée de telle et telle 
chose (rx toutgiv); 3° que telle chose est aoooropa* 
gnée de telle chose ((xerà toG^e). La définition , dans 
ces trois cas, est toujours incertaine. 

i5o, a, 4- i^ Si Ton définit la justice , en disant 
qu'elle est de la prudence et du courage j il s'ensuit 



ANALYSE DES TOPIQUES. -^ LIV.TI. CffAP. TL 599 

e la même définition serait à deux choses, et ne 
:!ait à aucune. En effet , celui qui est prudent 
iilementy est-il ou n'est-il pas juste? ou bien, 
lui qui est courageux seulement , est-il ou n'est- 
pas juste aussi ? et, si l'un et l'autre joignent , à 
ir qualité isolée, une qualité contraire à la jus- 
ïCyil s'ensuivra donc qu'ils seront, à la fois, 
Ues et injustes. 

1 5o, a, 2u . 2^ Quand on définit la chose par celles 
ttt elle vient, au lieu de la définir par ce qu'elle 
ty il faut rechercher d*abord si les choses, ainsi 
unies, peuvent former un tout {h yiveoOai) ; car, 
le défini peut être naturellement dans un tout, 
que les choses dont on le compose n'eu forment 
ts un, il est clair que le défini est mal expliqué. 
ïT exemple, ligne et nombre ne pourront jamais 
rmer un tout homogène. Si donc, l'on définit 
mpudeur en disant qu'elle est fortnée de courage 
de pensée fausse , on pourra demander encore 
lel est le caractère de l'impudeur, et si elle est 
3nne ou mauvaise (i5o, b, 5), puisque d'une 
urt,le courage est bon, et que de l'autre la pen- 
€ Causse est mauvaise. Mais attendu que le courage 
mt mieux comme bien , que la pensée fausse 
est mauvaise comme mal, il semblerait devoir 
sosuivre que le composé est plutôt bon que mau- 
lis. Cepi même n'est pas toujours vrai , puisque 
DUS voyons souvent que , de deux remèdes fort 
3ns, chacim pris à part, il peut résulter un mé* 
Dge qui est très nuisible. 



400 DEDXllUiB PARTIE. «— sic-non I. 

i5o, b, aa. Il ne suffit pas non plus d'indiquer 
le mélange, il faut encore en indiquer le mode 
(TpoTTov); ainsi y une maison, est non pas.ua.astem- 
bkge quelconque de matériaux, mais un certain 
assemblage. 

i5o, b, a8. 3° Enfin, si Ton définit la chose par 
ce qui l'accompagne (to^o (Acrà ToD^e) , la définitîoD 
a besoin d*étre éclaircie. £n effet, si Fondit : C'est 
de l'eau avec du miel, on pourra comprendre à la 
fois « que c'est de l'eau et du miel chacun à part, 
ou un composé d'eau et de miel. . \ . 

Ch. i^j i5i, a, 20. La définition peut encore 
avoir quelques autres vices. Si Ton dit que.le toat 
qui est défini , est la combinaison de telles choses, 
il faut spécifier de quelle espèce de; combinaison 
((HivOeaiç) on entend parler. Si, par exemple, on 
définit la chair, en disant qu'elle est un assemblage 
de feu , de terre et d'air, il faudra dire quelle est la 
combinaison de ces divers éléments ; car^. si on les 
combinait d'une façon quelconque, ils ne donne- 
raient pas nécessairement de la chair. 

]5i, a, 3^. Même défaut, si le défini pouvant 
admettre naturellement les contraires, on ne l'a 
défini que par un seul des deux contraires. Ou 
bien alors, l'objet n'est pas défini; ou bien, il aurai 
plusieurs définitions ; car, pourquoi l'un des con- 
traires ne le définirait-il pas aussi bien que l'autre? 

Quand on ne peut attaquer, le tout dans la 
définition, il faut attaquer les parties (i5a> b^ 3)^ 
puisqu'il suffît de renverser Tune des pariîeafioar 



\ 



ÀMALT8B DBS TOPIQU». — LIV. VI. GUAP. VI. 401 

toute la définition. Il ne faut pas craindre 
de substUner une définition plus complète à une 
autre moins bonne, pas plus qu'on ne craint , dans 
les assemblées politiques (iyaChasioLiç), de substituer 
une loi meilleure à une autre qui ne la vaut pas. 

1 5 1 , b, 1 8. Une règle générale, qui sert à bien 
donner toutes les définitions , c'est de se les faire 
d'abord à soi-même avec le plus grand soin , et de 
Voir ensuite, si celle qu'on entend et qu'on discute^ 
se rapporte à l'exemplaire personnel qu'on s'en 
était tracé (jçfhç irapa^eiyiJLa 66ciS(i.evov). 

Id se termine, avec le sixième livre , la première 
;;p|rtie du traité des définitions (^epl toùç opouçV (|p 
ne peut douter que ce ne soit celui que Diogène 
lAërce a désigné, dans son catalogue, par ce titre : 
iAtm irpo{ toùç opouç. Mais il n'est pas moins évident, 
parle témoignage de l'auteur lui-même (Topiques, 
liv. I, ch. 4) loi, b, 29, et ch. 6, 102, b, 28), que le 
traité de la définition est une partie essentielle et 
inséparable de laTopique. (Voir plus haut, pag. 29, 
J28|etc.,etc.). 



Analyse àa livre [sq>tième. \ 

le septième livre , quelque court qu'il soit , se 
compose de deux parties fort distinctes. Dans la 
première, se trouve achevée la théorie de la défini- 
f. a6 



40a VMxnaÈitË PARTIS. ^ sfcnm f . 

lion, par l'examen de l'idée du même et do iMH^ 
très importante pour la détermination dett ^hoset. 
La seconde est un résumé de tôuta la Topil|M. 
On verra plus loin ^ comment te réstMitaè Writ et 
qui précède au huitième livre, et ail traité snivaai : 
des Réfutations des Sophistes^ 

Ch. I, i5iy b, 29. Pousse rendre cotnpte delà 
diversité ou de l'identité d'une ohdse (y) ^taMi^ h 
StÉpov), il faut d'abord voir si elle a été priM tfiffiS h 
sens le plus spécial d'identité, d'unité; ety eofliilie 
le remarque Aristote, il a dit, plus hatlt^'lUtte 
l'identité , proprement dite (eX^yeTO xupia>T«Ta)| 
était celle qui résultait du nombre. (Voir plds baut^ 
topiques, liv. i, ch. 7, pag. 337.) Pour cdtLfÛ 
faut regarder d'abord aux cas; si la justice esS la 
même chose que le courage, juste sera la tâéme 
chose que courageux, justement que courageOMl- 
ment, etc. De même pour les opposés; si kft 
choses sont identiques, il faudra que leurs opposés 
le soient aussi entre eux. On doit regarder enflA 
à ce qui produit les choses ^ à ce qui les détridt; 
car les choses étant identiques, il faut que léfSti 
générations, leurs destructions, le soient ^ak 
ment. 

i5t2, a, 5. Dans les choses dont l'une est dite t 
superlatif ((jLoXirce WyeTài), il faut voir si l'autre y 1 
bien dite aussi, relativement au même objet. I 
exemple, Xénocrate prétend que la vie -^eftdtf 
et la vie heureuse sont identiques , parce qtlr 
vie vertueuse et la vie hèuréuté iàbt les fitîk 



▲NALTSlfr nui TOnQUBSi-^nr. Tif. GHAP. VI. 405 

siniMM de toutes; Mais il n'est ]^s possible que 
ce qui est superUitiyement bon ou grand, soit mùU 
tiple} le superlatif exige Funité. Xénocrate ne 
définit donc pas; car la vie heureuse et la vie ver- 
tueuse ne sont pas numériquement une seule et 
Blême vie > elles ne sont pas nécessairement iden- 
tiques : roue est comprise sous l'autre. 

i5a^ a^ 3S. Il importe de rechercher, si les acci- 
dents de Tune des choses sont bien les accidents de 
rautre;ee qui doit être, si elles ^ont réellement 
idtfftiques. 11 faut prendre garde encore que les 
choses identiques doivent être dans un seul genre 
de catégorie, d'attribution (iv évl y^vei xaTYiyopiaç)^ 
Coimne on peut le remarquer, Aristote se sert du 
mot -propre de KoTTiyopta, et, par conséquent, ceci 
infirmerait l'observation faite plus haut sur l'emploi 
du mot Komirfofi» dans la Topique. (Voir pag. 394.) 
On peut ajouter, toutefois y qu'ici le mot de KaTri- 
yopia n'a pas absolument le sens qu'il reçoit dans les 
Analytiques, ou dans les Catégories elles-mêmes; 
qu'il n'est pas seul, et qu'il n'a point encore toute sa 
valeur) mais peut-être, Aristote n'aura-t-il pas trouvé 
eonvenable de la lui donner da»s la Topique. 

iSa, b, 6. Il faut voir, si de choses qu'on pré* 
tend identiques, l'une reçoit le plus, sans que 
l'autre le reçoive, ou sans qu'elle le reçoive^ en 
même temps. Ainsi , celui qui aime plus , ne dési*' 
rant pas pour cela davantage la cohabitation (ouv- 
ououeç), il s'ensuit que l'amour et le désir de coha- 
bitation ne sont pas identiques. 



404 DEUXitUE PARTIE. — SECTION I. 

iS^iy by lo. Quand il y a quelque chose d'ajouté| 
il faut examiner si cette addition, de part et d'autre, 
ne change pas Tidentifé de Tensemble; et si, en 
enlevant, de part et d autre, la même chose, le 
reste est encore identique. 

i52, b, 17. On doit rechercher, non seulement si 
la thèse donne quelque chose d'impossible, mais 
encore si la thèse qu'on y substitue (OicoOwetoç), 
donne quelque chose de possible. Par exemple^on 
prétend, que vide et plein d'air c'est la mémechose. 
Il est évident que si l'air sort, le vide, loin de dimi- 
nuer, augmentera; et alors, il ne sera plus plein 
d'air. Ainsi, en supposant que l'un des deux soit 
vrai ou soit faux, peu importe, l'une des choses se 
trouve détruite , et l'autre ne l'est pas : il s'ensuit 
qu'il n'y a pas ici d'identité, et que vide et plein 
d air ne sont pas une seule et même chose. 

i5t2, b, a5. En général , il faut , pour les choses 
identiques, que l'une et l'autre soient attributs 
des mêmes choses, et que les mêmes choses leur 
soient attribuées. 

Du reste, identique se dit enphisieurssensren 
espèce , en genre , en nombre, etc. ; il faudra donc 
considérer dans laquelle de ces diverses sijgnifica- 
tions (iSa, b, 3o) , on l'aura compris. 

Ch. a, ïSa, b, 37. Tous ces lieux peuvent Mr 
demment servir à la définition , et tous sont bons 
pour la réfuter (àva(Txe\jarixoC). Si le nom, en effet, et 
l'explication donnée, ne signifient pas la même 
chose, il est clair que la définition est mauvaise. 



ANALYSE DES TOPIQUES. — LIV. ^11. aiAP. VI. 405 

laisaucun de ces lieux ne suffit pour établir la dé- 
UDÎtion; car il ne suffit pas de démontrer que le 
^^fit l'explication donnés ont le mcme sens : il 
ait),iq^ outre, réunir toutes les conditions indi- 
uées plus haut (rà ^'oXXa irovTa TrapYiyyeXjxiva^. 

Ch, 3. 1 59 bisy a, 6. Il y a cependant des moyens 
le défendre la définition, bien qu'on prenne rare- 
aent ce soin dans la Dialectique, et qu'on admette 
Bft définitions telles que les donnent les sciences 
p4ciale$| géométrie, arithmétique, etc. Les con- 
idérations auxquelles on s'est ici livré, n'ont pas 
lour but de tracer à la définition des règles 
lar&itement exactes {^C âxpiêeiaç) ; ce soin appar- 
ient 4 un autre traité (oXXtiç 77paY[x.aT6iaç). Tout ce 
[u'oD prétend établir, c'est qu'on peut faire un 
yllogisme de la définition et de l'essence des choses. 
!Ji effet, si la définition est l'énoncé (^oyoç) qui 
lonoe l'essence de la chose, et si les genres et les 
lifférences peuvent seuls être attribués essentiel- 
ement , il est clair que la notion qui les contiendra 
era bien unedéfinition.Ilest donc certain que Ton 
leut, avec les procédés du raisotmement (cuX^oyid- 
m)y isdre une définition; comment faut-il la faire, 
l'est ce qu'on a dit ailleurs plus exactement (sv Mfo%ç 
acpiêcrepov Âicopiçai). (Aristote veut sans doute dési- 
gner ici les Derniers Analytiques, liv. 2, ch. i3 et 
40 Pour l'étude dont nous nous occupons main- 
enant (7rpoc.TY;v icpoxfii[i.^vY)v ia^OoSov ), il suffit de se 
ervir dés lieux précédemment indiqués. 

i/lQbiSfOfaô.Ufant en première ligne regarder 



406 MUXdSMS PARTIB. — SBCTIOir I. 

aux contraires et aux autres opposés ; car, si la 
définition opposée est la définition de Topposé, la 
définition donnée sera bien celle de V objet en 
question, etc., etc., (149 ^^'^9 b, a5.) Il faut exami- 
ner aussi les cas et les conjugués. Si, par exemple, 
l'oubli est une perte de mémoire, oublier sera 
perdre la mémoire, etc., etc. 

Ch. 4* i5o dis, a, 12. Les plus utiles de ces lieux, 
pour établir la définition , sont ceux qu'on tire des 
cas et des conjugués, parce qu'ils ont le plus d'ap- 
plications possibles (icfoç i^ktiça). 

Ch. 5, i5o bis^ a, i23. On voit, du reste, qu'il est 
beaucoup plus difficile d'établir la définition que 
delà réfuter. 11 suffit, en effet, pour la détruire, 
d'en détruire une partie , ou de démontrer 
qu'elle est fausse pour une des parties du défini. 
Pour l'établir, au contraire , il faut démontrer que 
tout ce qui est dans la définition est bien réel , et 
qu'elle s'applique à tout ce à quoi s'applique le 
défini. 

Ici commence le résumé dont op a parlé plus 
haut. Après avoir établi, à la suite de la définitioDi 
qu- il est plus aisé de la détruire que de la fiiire , 
Aristote se pose la même question pour le geora, 
pour le propre et pour l'accident, dont il a traité 
dans les parties [uréGédentes de la Topique. Ainsiy 
pour le genre et le propre (i5o bisj a, 1 3), il est 
plus facile de détruire la proposition que' de Fétt- 
blir ( 1 âo biSfSLf 33). Pour 1 acddent, l?i|BiYer|fil est 



A!fÀLT8K VU T»WM.'^ tW. TH. OUP. VI. 407 

pIttsâMàle k réfuter qu'à donner; le particulier, 
tout au contraire; et ceci se comprend $ans peine, 
puisque, peur prouver l'accident particulier, il 
suffit d'établir qu'il est k Ton des objets (tivI), et 
qae, pour Je détruire, |1 faut prouver qu'il n'est à 
aocon àes objets en question (lôi bis^ a, 3). Ce 
qn^il y a de plus facile, c'est de réfuter la dé&ni- 
tÎDtt, i cause de la multiplicité même des éléments 
qu'elle cjoit renfermer. Par la même raison , c'est 
die aussi qu'il est le plus difficile de bien donner. 

1 5i bis y b, 9H. L'accideqt est ce qu'il y a de plus 
fscâle à établir, et de plus difficile à repousser, pré* 
dpéfsent par les mêmes motifs que la définition. 

Tels sont donc les lieux qui pourront servir à 
traiter toutes le^ espèces de questions dialeo^ 
ti«|ues ; l'énumération en est à peu près complète 

Si l'on se rappelle ce qu'Âristote, en débutant, 
t dit, sur les parties diverses qu'il voulttf; don- 
ner ^ sa Topique (Voir plus haut, pag. 334 9 li^« if 
eh. a), U est clair que le traité ne peut être ici ter- 
Buné. Il reste encore à exposer la troisième par- 
tie 9 où l'auteur compte expliquer quelle est l'utilité 
4f H Topique pour les discussions pratiques (irp6ç 
t»;ilyf3iu^) .Ceci même parait une suite nécessaire 
de toutes les études antérieures : Aristotea partout 
eu soin de montrer les deux faces de la question , 
et, pour chaque lieu , il a dit comment on pouvait 
rétablir, comment on pouvait le détruire (xara- 
oxtiM^civ cêvaoxeuà^fliv). Il semble donc qu'il lui reste 



440 noviaa paatib. -— «criov u 

positions nécessaires, dont se forme le syllogisme. 
Il y en a de quatre sortes, ce sont : i^ œlles qui 
ont pour but de trouver l'universel par induction; 
%^ celles qui ne tendent qu'à faire valoir la discus- 
sion ( cic dyxov Tou X^you ) ; 3^ celles qui ont pour 
but de inasquer la conclusion à laquelle on tend 
(iTfoc xpii^iv TOU 9u(Airepaff(^aTo;); 4^ et enfin celles 
qui ont pour objet de rendre la discussioa plus 
claire (aaf^orepov tov Xtiyov). Celles qui ont pour but 
de masquer la conclusion ne sont faites que pour 
le combat, la lutte dialectique ( ôyôvoç x^'P^^) ' ™^^ 
il faut bien aussi les étudier, dans un traité où il 
s'agit toujours de rapports extérieurs (irpoç ÎTjpov), 
et non pas seulement d'une étude personnelle et 
solitaire. 

i5i bisjhj 29. C'est pour arriver aux proposi- 
tions nécessaires du syllogisme, qu'on doit dispo- 
ser toutes les autres : c'est en vue de celles-là qu'il 
faut arranger toute la discussion. Mais celleft-là ^ 
ne doivent venir qu'en dernier lieu; il faut s'y ^ 
prendre du plus haut qu'on peut ( i5a bis^ a, 7)9 
les cacher le mieux possible, en avançant, tous 
forme de prosyilogisme, ce qui doit plus tard lep 
amener. L'on fera bien de multiplier, tant qu'on 
pourra, ces prosyllogismes (1 5^ bis y a, a3) (TsEfta 
àç nUiça ) ; et pour cela, il &udra , non pas donner 
les jaxîomes en masse (<nive}r^), mais peu à peu, et . 
Tun après l'autne , en les faisant suivre jd'apm 
TidrdK da feurs rapports. 

f 52 Ai^y a^ 27. Quand oo k pittt^ il C|iat pKi^ 



w 

A5ALTSB DBS TOnQUES.'— UV. VID. CHÂP. TI. ' 441 

h d^nition de la proposition universelle, non pas 
toutefois directement , sur les objets mênÉes en 
question ) mais sur les objets d'une série analogue, 
sur les conjugués {[L-h iii aùrûv iXV m tûv màçrii^m), 
Uiisiut, sil'on avance une proposition nouvelle , 
B6 pas montrer (i5a bisj b, 4) qu'on l'a faite 
poiir le point en question ; il faut donner à penser 
qu'on Ta faite pour un autre , en ayant soin toutes 
fois d'ep retenir ce qui peut être utile (xpifAfiuc). 
On fera bien , dans ce cas y d'interroger par simili- 
tude; ce qui rend à la fois l'universel qu'on cherche 
plus croyable, et le fait moins apercevoir. 

i5!i , bisy b, i8. Parfois, pour inspirer plus de 
confiance à l'interlocuteur, il faut se faire à soi- 
même une objection , manière de montrer toute la 
loyauté de la discussion (^ixaCox;). 

i53, a, 6. Pour faire valoir la discussion en 
Fornant (eiç xc^fjiov), on emploiera surtout Tin 
ductiou, et Ion divisera les choses homogènes. 

i53, a, i4* Pour la clarté enfin, il faut prendre 
des exemples, des comparaisons, mais en ayant 
soin de les donner justes et bien connues, comme 
le bât Homère, et non pas comme le fait Chœrile. 

Ch. a, i53, a, i8. Après avoir ainsi tracé les 
règles générales, et indépendamment de toute 
condition étrangère , Aristote considère la forme 
que la discussion doit prendre selon les interlocu- 
tears. Si l'on s'adresse à des dialecticiens, il £aLut em- 
ployer le syllogisme : si c'est à des esprits vulgaires 
et peu éclairés {^fhçzAç mû^)^ il vaut mieux 



4-12 BIUXliOIE PARTIE. — 8ECTI01I I. 

recotitir à Tindiiction. On a parlé aDtérieiirement 
del'utt^et de Fautre (cïpYiTai ^ wèpTourcûvxal icpotfpov). 
( Aristote vent sans doute désigner ici les Premiers 
Analytiques. Voir plus haut le premier livre des 
Premiers Analytiques ch. 4 ^t livre a ch. a3.) 
Quand on se sert de Tinduction, et qu'il est difE* 
cile d'arriver par elle au général, attendu que 
toutes les similitudes des choses n'ont pas de nom 
commun, il ne faut pas craindre de forger soi- 
même des mots (ovo[JiaT07;oierv. i53y a, 3o), pour 
se faire mieux comprendre. 

Quant on peut, à la fois, donner le syllogisme 
ostensif ( i53, b, 34) et le syllogisme par impos- 
sible, il importe peu en démonstration (aTro^nx- 
vuovTi) de prendre l'un ou l'autre; mais dans une 
discussion, où l'on a un interlocuteur, il ne faut 
jamais employer la seconde forme , parce qu'il est 
trop facile à l'adversaire de dire que la chose n'est 
pas impossible, comme on le suppose. 

154^ a, 7. Il faut se garder de jamais poser la 
conclusion comme question; car si l'adversaire la 
nie y tout raisonnement est arrêté; et, quand on 
interroge , de ne pas faire plusieurs fois la même 
question (i53, a, i5), car c'est perdre sa peine 
(â^oXeer/e?); et de plus, tout syllogisme ne doit 
jamais avoir qu'uQ petit nombre d-élémenta (cl 
dXiyiov mç ^XXoyid'lAi&ç ). mi. 

Ch. 3, 154» a, 3i. Les mêmes thèses sont feunles 
à soutenir, et difficiles & attaquer f ce sont les 
extrêmes de la question , c'est-à^^dire, les prindpei 



AXÀLYSl DES TOPIQUES.— UV.Ym. CHAP. TI. A\5 

,et le$ résultats (icpûTa xal i(syaxoL). T^ effet y quand 
Tobjet en discussion est fort évident, il est.^iffî^ 
die de l'attaquer , et c'est précisément le f^ des 
principes qui servent à démontrer tout le i^este, 
et qui eux-mêmes ne sauraient être démoij^rés ; 
Ift définition seule peut les faire connaître. Quant 
aux résultats, ils semblent inattaquables aussi ^ 
parce qu'ils sont la conséquence da.tout ce qu'pn 
a précédemment établi. ., ,.,. 

* 1 54 9 b, 5. Par suite» les assertions sont d'autant 
plus difficiles à attaquer qu'elles sont plus proches 
des principes (ey^iç rfiç «px^c); c'est qu'alors, 
entre elles et les principes, il y a fort peu d'inter- 
médiaires qui puissent servir à la discussion. 

1 54 9 b , 1 6. En général, on peut objecter contre 
une assertion difficile à attaquer, qu'elle est suscep- 
tible de définition, ou qu'elle a plusieurs sens. et 
qu'elle est métaphorique, ou qu'elle est très voisine 
des principes, ou que l'objet dont on parle n'est 
pas assez clair pour nous , ou enfin que le sens 
dans lequel on le prend ne nous est pas connu 
(i54, b, a4)- Souvent, du reste, c'est une mau- 
vaise définition qui entrave la discussion. 

Gh. ^ji5Sf a, i6. Ici se terminent les règles de 
Tinterrogation ; il faut passer à celles de la ré- 
pon8è(âicoxf iaeci>c)« De même que le butde celui qui 
interroge selon les règles (xxKc5ç),e8t d'amener celui 
qui répond à soutenir les choses les plus £Eiusse8 
(«^oC^TVTa), de même le but de celui qui répond, est 
de montrer que les absurdités ne viennent pas de 



414 DBUXliDIB PAMU. -«^ MCTION li 

lui, mais qu'elles résultent de la position ntême de 
la question (Âm Tr,v Oéaiv). 

Chf^f 1 55, a, a5. Aristote remarque ici que per- 
sonne, avant lui , ne s'est encore occupé de tracer 
régulièrement (où »op6pa>Tai ttcd) les règles de la ré- 
ponse^ dans les discussions dialectiques (jswii^ 
iiaXexTucabç) , qui ont pour objet, non pas la lutte 
et la dispute (àycovoç), mais l'essai des forces mu- 
tuelles des interlocuteurs, et de communes études 
(mipoeç xal eyÀifOù^ p.eT iXkfktù)»), « Puisque les» 
« autres^ dit-il, ne nous ont rien laissé sur ces 
« matières, essayons de les traiter nous-mêmes. b 
(Voir plus loin, Réfut. des Soph. , ch. 33.) 

Les questions posées au répondant ne peuvent 
être que de trois sortes Çkvfw 6é(JLfvov) : probables , 
improbables, et neutres, c'est-à-dire, aussi impro- 
bables que probables (evÂo^ov, oÂoÇov, |i.7)^topfy)« 
Comme il faut toujours que la réponse donne une 
conclusion contraire à la thèse, il s'ensuit que la 
thèse étant probable , la réponse doit être impro- 
bable , et vice versa. Dans les questions neutres, 
la conclusion doit être neutre pareillement. 

Ch. 6, 1 55, a, 35. Un soin important que doit 
prendre le répondant, c'est de bien voir si la ques- 
tion qu'on lui fait, se rapporte, ou ne se rapports 
pas, directement à l'objet dont il s'agit , et de se 
conduire en conséquence. Si die n* Vy rapporte 
pas, mais qu'on l'approuve, il faut l'accorder, en 
disant qu'on la croit probable ; si on ne l'approuve 
Pis m et qu'elle n'ait aucun rapport à la diacusaian % û 



AHALTSB 1» TOilQflSSé -^'UV. tlUé GBAP. VL 445 

Faccorder aussi, mais en ayant bien FattentioU 
ire cependant, qu'on ne l'approttre pas tont-à- 
; ce sera montrer qu'on est de facile composi- 

h. 7i 1 56, a, 1 7 . Quand la question est obscure, 
a^où ne la comprend pas bien, il ne fant pas 
Mnr à le dire ; car, si Ton accorde plusieurs fois 
ohoses absurdes, on se créera bientôt d'iliet-* 
■Mes embarras (âirovta ti irjtsjjt^iç). Si la qnes- 
L a plusieurs sens, il ne faut pas manquer de 
liro observer, et d'ajouter, que tel sens est 
L , que tel autre est vrai. A une question claire 
limple , il h'y a de réponse possible que par 
ou par non. 

Sh^ 8^ 1 56, b, 3. Le répondant ne doit arrêter 
fscassion que lorsqu'il y a des objections réelles 
apparentes (svç-acrecoç iu^Strnç h ^oxojot);); autre^ 
Et , il paraîtra soulever des chicanes (^iia}^o>ai- 
^ et c'est détruire tout raisonnement {oMkorfw^LcXi 

ptiawf). 

îb. 9, t56, b, i6. Le répondant fera bien de 
Iresser k lui-même, les objections que l'interfo- 
nt pourrait lui poser. Surtout, qu'il se garde de 
lais soutenir une thèse qui ne peut être dé^ 
due (j&oCoy &ir((Ounv). Ces Mauvaises thèses 
ivent être dangereuses de deux façons : on eltek 
niait b l'absurde (dcTotta) , ou elles semblent ré^ 
Bf un mauvais naturel (x^povoc Ultwç) , et itldis^* 
sent les cœurs ({rrceveNTia ttuç ^ouSlYftf cotv) • 

;^4 10| i56y b, a3. Quand la question renfeime 



4^6 DBUXlICUB PARTIS. -— SBCTICHr I« 

«ne erreur, il &ut que le répondant s'attache à 
montrer précisément en quoi cette erreur con- 
siste; l'objection ici ne suffirait fias (oioc oM/jirn to 
hçryoLi i6i , a , i). Mais avant que la conclusion 
ne soit tirée , on peut s'y opposer de quatre ma- 
nières : soit en repoussant ce qui produit l'errienr; 
soit en faisant une objection personnelle à rinter- 
rogeant; soit en attaquant l'interrogation même; 
soit enfin, en se rejetant sur le défaut de temps qui 
ne permet pas une si longue discussion. Cette 
dernière objection est , comme on le pense bien, la 
plus mauvaise de toutes. Du reste, de ces quatre 
moyens , il n'y a que le premier qui soit une solu- 
tion réelle ; les autres sont des obstacle»^ des en- 
traves (xcoXuffetç è[iE.^^ia[iE.ot) apportées à la conclusion. 

Ch. 1 19 i6i, a, 16. On ne peut pas toujours bU- 
mer, par les mêmes motifs, Tordre de la discussion; 
carie répondant se donnerait des torts àceté^rd, 
en n'accordant pas ce qui peut la rendre booDe 
et profitable (xaXû< ^laXe^^^vai) ; il faut, que >ies 
deux interlocuteurs veuillent concourir au téiaï' 
tat commun. Parfois , il faut quitter la question 
elle-même pour s'en prendre à celui qui la 
traite (tov TiyovTa) . C'est qu'en un mot, il £gtut pro- 
céder en dialectique dialectiquem^nt^ et non |M 
avec un esprit de dispute (nA épiruU&c) ou de que- 
relle (cêy(Aviruc£îç). Du reste , contre des adversaires 
•portés à la chicane , il faut raisonner comme on 
peut, et non pas comme on le voudrait. 

161, b, ig. T^ discussion elle-même' peut être 



ANÀLTSB D;BS topiques.— LIV. VIII. CHAP. M. Ai*! 

blflmée de cinq façons : d'abord ^ û Ton ne coyi;^- 
dut p98 e%partantdr ta question; en second lieu, 
m le syllogisme ne s'y rapporte pas; ensuite, si 
Tofi 06 peut £aire le syllogisme qu'en ajoutai^t quel- 
que chose aux données premières, ou qu'en en 
yetmnoliant quelque chose; cinquièmement, si l'on 
pRTt de données moins notoires que la conclusion 
^erméme ne doit l'être. ■ ■ • ^■^ 

On. voit y du reste, qu'il y a grande différence 
entre attaquer l'argumentation (i6i, b^Sg), et at- 
taquer la personne de celui qui la fait ; car, Targu- 
aient peut être fort bnn pour la question, et fort 
mauvais, si on le considère relativement à celui qui 
rAvance;'et réciproquement. On ne peut pas tou- 
jourSihlamer la conclusion vraie, obtenue par des 
pi^ipositions fausses (&ià <{/si>Âcav]. .C'est qu'on doit 
toujours conclure le faux par le faux; mais on 
peut aussi conclure le vrai par des propositions 
qiû.oe lé sont pas.;: cela est évident d'après les 
Analytiques (dl tûv âvoXuTucu^v , 162, a, 1 1), 

Cette question, en effet, a été traitée tout au 
long dans les Premiers Analytiques (liv. second , 
ch« ^) 3i, 4)« Aristote y a fait voir comment, de 
propositions fausses, on peut. conclure le vrai, dans 
ks trois figures. < Mais , plu3 haut ( pag. /ja, io5), 
00 a montré quels doutes devaient s'élever ^ijtr 
IViuthenticité de ce titre d'Analytiques; on verra, 
un .peu plus loin dans ce Hvre, çh. i3, que les 
Topiques offrent une citation nouvelle des Pre- 



4^8 DBUXlklIB PARTm. — HSCTION I. 

miers Analytiques, tout aussi exacte que celle-ci^ 
fnaifl , attaquable comme elle. Je ne pense donc 
pas qu'on pût tirer un argument décisif iJe cet 
citations , pour établir la postériorité ^es Tor 
piques ; mais ce qui me semble la démontreTf c*e9t 
Tensenible général de la doctrine, qui tiippoM 
toutes les doctrines antérieures, et qui serait prai« 
que inintelligible sans elles. 

iGa, Si, la. S'il s'agit d'une démonstration à 
faire, et qu'il y ait quelque partie qui ne se rap^ 
porte pas directement à la conclusion, il m 
pourra pas y avoir de syllogisme pour cette partie 
de l'argumentation. 

162 , a, !i4- Une autre faute de l'argumentation^ 
et qui en est une aussi pour les syllogismes , c'est 
d'y faire entrer plus de choses qu'on ne pourrait 
en prouver. 

Ch. 12, 16a, a, 35. Un raisonnement est clair de 
deux façons : la première, et la plus vulgaire, c'est 
quand, après la conclusion, on n'a plus de questions 
à faire pour le comprendre. L'autre façon, qui est 
plus spéciale, a lieu quand les données admises 
(rà eiX7}p.p.eva)sont bien celles d'où le nécessaire 
doit résulter. 

Un raisonnement peut être faux de quatre ma< 
nières : s'il parait conclure, sans conclure réelle 
ment : c'est le syllogisme éristique, de dispuf 
(èpi^ixo;); s'il conclut sans conclure pour l'objet f 
question (to ^poxeiixevov) ; s'il conclut pour le ^t^jf 
mais par une méthode qui n'est pas spécialt ( 



ANALT8I nS TOPIQUES. — LIT. Tni. GHAP. ▼!• ||9 

pévtoi xAvk T^iV oixeiov (jtiOo^ov j; en6n, 8*il conclu^ 
avec des arguments faux (^là ^eu^ûv). 

i6a, b| a5. Ainsi donc, il faut djabord exa-r 
miiierySile raisonnement, en lui-même, condut) 
eil second lieu, s'il conclut le vrai ou le faux; et 
nfin, avec quelles données il conclut. S'il conclut| 
en partant de choses fausses, mais probables, il 
est logique (Xoyixoi;)^ c'est-à-dire, suffisant à là 
Dialectique; il est mauvais, s'il part de choses im- 
probables , quelque réelles qu'elles puissent être. 

Gh. i3, i6a, b, 3:k. Ici se présente de nouveau 
b question delà pétition de principe, question 
traitée à fond (xœv oXyIOiiocv) dans les Analytiques^ 
et qu*on ne doit étudier maintenant que sous le 
rapport de la probabilité ( xatà 2d^ ). 

Cette citation des Analytiques se rapporte en 
efietaiix Premiers Analytiques (livre u, ch. 1 6. Voir 
plus haut page 266), Mais on sait aussi que ce titre 
il'Analytiques n'appartient pas à Aristote : et l'on a 
ra qu'il avait appelé lui-même les Premiers Analy- 
tiques, non pas : oêva>.i»Tt3cà , mais bien. Ta xepl 
luXloytapu. (Voir plus haut, pages 4^ et io5.) 

La pétition de principe peut avoir lieu de cinq 
hçons. La plus évidente, et la première de toutes , 
[consiste à employer , dans la démonstration , ce 
]u'on doit démontrer. Cette faute, fort reconnaia- 
uible par elle-même , peut cependant être difficile 
i distinguer, dans les choses synonymes, c'est-à- 
]ire, dans celles dont l'appellation et la définition 
(ont identiques. La seconde manière de faire un% 



420 DEuxikn partis. — section i. 

pétition de principe , c'est de prendre à runWend 
ce qu'on doit démontrer au particulier. La troi- 
sième, au contraire, c'est de prendre au particulier 
ce qu'on doit démontrer à l'universel. Quatrième- 
ment, c'est, dans une question complexe, de 
prendre séparément les parties pour accordées, 
sans avoir fait de division régulière et consentie. 
Enfin, c'est de prendre, Tune pour l'autre^ des 
choses qui se suivent nécessairement. 

i63, a, i4- La pétition des contraires a lieu 
d'autant de manières que la pétition de principe; 
d'abord, si l'on prend les énonciations opposées, 
affirmation et négation ; si l'on prend les contraires 
d'opposition directe (xarà ryjv flêvrtOiaiv), le bien et 
le mal, par exemple; en troisième lieu , si, admet» 
tant l'universel, on le contredit pourtant au 
particulier ; ou vice versa ; et enfin , si l'on prend 
le contraire de la conclusion nécessaire résultant 
des données, ou bien, si, sans prendre positive- 
ment les opposés, on prend cependant des choses 
qui font naître la contradiction. 

i63, a, a4- La pétition de principe et la pétition 
des contraires diffèrent , en ce que la première 
s'attaque à la conclusion ; car c'est relativement à 
la conclusion qu'on peut dire que la pétition de 
principe a lieu ; la seconde ne peut se trouver 
que dans les prémisses (rporacei;), qui ont entre 
elles un rapport d'opposition. 

Ch. ]4f i63, a, 119. Avec le chapitre i4f corn* 
mence la 3^ partie de ce litre, celle qui concerne 



ANALYSE DES TOPIQUES. — LIV. VIII. CHAP. VI. Al\ 

les exercices et les études relatives aux discussions 
dialectiques (yujÀvaaiav >cai jjLeXsr/iv twv ToiouTwvXoycuv). 
Les conseils que donne ici Aristote sont au nombre 
de huit : 

i^ Prendre l'habitude de faire des conversions 
de syllogismes. Ceci, comme on voit, se rapporte à 
la doctrine des Premiers Analytiques, livre a,ch. 8, 
9 et lo. Cette habitude donnera le moyen de tirer 
beaucoup d'argumentations d'un petit nombre 
de données. Convertir, c'est, au moyen de la con- 
clusion, et de quelques unes des questions, réfuter 
une de ces questions. On retrouve ici, non pas la 
conversion des propositions exposée dans les Pre- 
miers Analytiques livre i^'' ch. 2 et 3, mais bien 
Vobversion proprement dite, pour laquelle Aris- 
tote n'a pas créé un mot nouveau, quoique la 
chose soit fort distincte : il n'aurait pas dû conser- 
ver le mot d'avTirpo<pr). (Voir plus haut, page 26a.) 

^^ Il faut s'habituer à reconnaître, dans toute 
opinion , le pour et le contre : et cette étude peut 
se faire, même sans discussion, et sans adver- 
saire, en se prenant soi-même comme interlocu- 
teur (xpo; aOTotiç). L'on peut ajouter que, pour la 
connaissance de la vérité , pour la connaissance 
philosophique, cette habitude ne sera pas un 
instrument peu utile (oi (xucpov opyavov) (Voir 
plus haut, page i5 et suivantes, la discussion sur 
le mot oûvavov). Du reste, il faut toujours savoir 
embrasser le vrai, et fuir le faux. 

i63y b, 17. 3^ 11 faut faire provision d'argu- 



412 DBUXIÈIIS PARTIS. — SECTHNf I. 

ments sur les questions les plus ordinaires. 4^ On 
doit aussi se préparer à l'avance des définitions : 
c'est une sorte de mnémonique (piv7i(xovixc5) qu'il 
faut cultiver avec soin. Ces arguments et ces défi- 
nitions doivent surtout s'appliquer aux idées les 
plus habituelles. 

i63, b, 34. 5® Il faut s'exercer à savoir, d'une 
deule assertion, en faire naître plusieurs; 6^ à 
faire des récapitulations fréquentes et générales de 
ses propres pensées, en évitant les syllogismes 
universels , le plus qu'on peut. 

7® Les esprits peu familiarisés avec cette étude 
(viov) doivent surtout ^'adonner aux inductions, 
les esprits déjà savants, aux syllogismes (?(^7:eipov). 
Aussi, est-ce des premiers qu'il faut emprunter les 
comparaisons , et des seconds les propositions 
qu'on emploie. C'est surtout aux propositions et 
aux objections qu'il faut s'habituer : car on peut 
dire, d'une manière générale, que ce sont là les 
deux ressources fondamentales de la Dialectique. 

8^ Enfin , il ne faut pas se commettre avec tous 
les adversaires : il en est avec lesquels on ne peut 
faire que de mauvais raisonnements (fauXouc '^ 
loyouç, 'nroy7ipo>.oYtav ). Il ne faut donc pas céder trop 
facilement (eC^epûç) à cet entraînement, qu'ont 
d'ordinaire les gens exercés à la Dialectique (« 
YU(i.va2[o(A8voi). 

Ici se termine la Topique ; et Ton voil qoe h 
pensée qui la finit prépare fort bien le traité des 



ANALY81 DU TOPIQUSSt — LIT. Tin. CflAP. VI. 423 

BéfutatioDs des Sophistes , qui va suivre. Il faut 
remarquer en outre, comme on l'a déjà ^it plus 
haut , que ce dernier traité débute par la conjonc- 
tion il. Elle annonce, sans aucihi doute, un raison- 
nement déjà commencé, qui se poursuit ici. Enfin 
Ton a pu observer que, dans le cours du 8' hvre, 
Aristote parle assez fréquemment des discussions 
éristiques, agonistiques , qui toutes appartiennent 
au sophiste, et non pas au vrai dialecticien. On 
jteut donc croire que le traité des Réfutations des 
Sophistes est le complément de la Topique, et ne 
forme qu'un seul tout avec elle. 



CHAPITRE SEPTIEME. 

Analyse des Rëfakatioas des Sophistes. 

Le traité des Réfutations des Sophistes peut se 
diviser en deux parties très distinctes, d'égale 
étendue à peu pr^ ; l'une expose les lieux sophis- 
tiques; Tautre enseigne les moyens de les com- 
battre; ou, pour mieux dire, elle enseigne com- 
ment, au lieu de donner pour ces lieux des 
solutions sophistiques, on pourrait donner des 
scrutions vraies et loyales. 

Le traité s'ouvre par un préambule, qui remplit 
le premier chapitre, et dans lequel Aristote in- 
dique l'objet spécial dont il va s'occuper. La 



424 DEUXIEIUS PARTIS. — SECTION I. 

seconde partie est suivie d'un épilogue, qu'on peut 
appliqua à la Logique entière, à TOrganon dans 
son ensemble, et qù le philosophe revendique , 
pour ses travaux, la prioriété qui leur appartient 
en effet bien réellement. Cet épilogue des Réfuta- 
tions des Sophistes est célèbre: et déjà on a essayé 
de faire voir quelles en étaient l'importance et 
l'authenticité. (Voir ci-dessus, page 84.) 

Ch. I, 164, a, 20. L'objet dont l'auteur doit 
traiter, est la réfutation sophistique, c'est-à-dire, 
celle qui parait être une réfutation réelle , mais 
qui ne l'est pas, et n'est qu'un paralogisme. 

C'est qu'en effet il faut distinguer, parmi les 
syllogismes , ceux qui le sont en réalité , et ceux 
qui n'en ont que Tapparence. Il existe entre les 
syllogismes, une différence analogue à celle qu'on 
remarque entre les hommes qui sont beaux de 
leur beauté naturelle (ïca^oi ii% xoX^o; ) , et ceux 
qui ne le sont qu'à force d'art et de soin (çuXerixôç). 
Comme on se trompe à l'or et à l'argent faux et 
imités, de même on se trompe, par ignorance, aux 
syllogismes. Le syllogisme vrai est celui qui, 
partant de certaines données, en tire quelque 
chose de nécessaire, différent de ces données. 
La Réfutation au contraire ( i65 , a , 3) est le syllo- 
gisme qui donne la contradiction de la conclusion 
((leT cêvTif aaecûç Tou au^JLirepafffJiaTo; ) ; mais souvent 

cette réfutation n'a pas réellement lieu : die a 
seulement l'apparence d'être exacte. Les moyens les 



àhaltse des refut. des soph.-^chàp. tu. 425 

plus faciles d'obtenir ainsi la réfutation, ce sont 
les erreurs de mots. £n effet, comme dans les 
discussions, on ne peut apporter les choses eu 
nature (aÙToc Ta T^cocyptaTa), il faut se borner aux 
mots, et l'on a le tort de croire qu'il en est des 
choses comme il en est des mots. Ce qui multiplie 
les erreurs à cet égard , c'est qu'il y a bien des 
gens qui s'attachent plutôt à paraître habiles et 
sages qu'à l'être réellement. Ces gens-là cultivent 
surtout le genre de raisonnements faux et appa- 
rents, dont on vient de parler; car la sophistique 
es( une sagesse apparente et non réelle; et le 
sophiste est celui qui cherche à tirer un lucre 
de cette prétendue sagesse (xp^f^'^^r^c aTrof atvo[uvYiç 

On dira dans ce traité, combien il y a d'espèces 
de raisonnements sophistiques, quel est le nombre 
auquel les eftbrts des sophistes ( Âuva[Ài(; auTTi) les 
ont portés, et enfin Ion exposera tout ce qui peut 
servir à faire connaître cet art dangereux. 

Ch. 2f i65, a, 38. On peut partager les raisonne- 
ments en quatre classes. Les uns ont pour but d'in- 
struire(&i^a<ncaXt}coij; les autres n'ont pour objet que 
la discussion même, loyale, régulière, mais sans 
prétendre à trouver la vérité scientifique : ce sont 
« les discours dialectiques (^taXexTucoi) ; d'autres ont 
« pour but d'essayer les forces de l'adversaire (ireipa- 
« rucoi); d'autres enfin, de disputer et de chicaner 
« les interlocuteurs (èpirtxoQ. Dans les premiers, on 



4S6 DSCXliltt PARTIS. — 8KCTI0N I. 

c part des principes propres de chaque science; et 
« Ton raisonne, sans s'occiiperen rien de l'opinion 
« de celui qui apprend : car la première condition 
«pour apprendre, c'est d'avoir foi aux paroles 
c du maître (mreuetv). Dans les dialectiques, on 
«c admet la contradiction , en partant de principes 
c probables. Dans les pirastiques, on admet aussi 
<t les opinions de celui qui répond , opinions que 
« doit nécessairement connaître celui qui feint 
a d'en savoir plus que lui; et l'on a dit ailleurs 
ce comment il fallait procéder dans ce cas (h M^iç). 
« Enfin, les éristiques sont des raisonnements, 
« réguliers ou irréguliers , qui procèdent de prin- 
ce cipes probables à l'apparence, mais qui ne le sont 
a pas réellement. Quant aux raisonnements dé- 
« monstratifs, on en a parlé dans les Analytiques; 
a pour les dialectiques et les pirastiques , il en a 
« été question dans d'autres traités {h toiç ctXXoiç). 
« Ici l'on s'occupera des raisonnements de chicane 
« et de dispute ( âycovirwcwv xal èpiçixôv ). » 

Cette citation des Analytiques est exacte, mais 
elle est bien vague, puisqu'elle s'applique aux Der- 
niers Analytiques tout entiers. Quant aux deux 
autres ouvrages dont parl#Aristote , l'un , où il à 
traité de la*Dialectique, est sans nul doute la To- 
pique ; pour le troisième , oii il avait exposé les 
règles de la Pirastique, c'est-à-dire, de Fart de 
teiiter les forces de son adversaire , ndns ne FfiTons 
pluk , à moins qu'on ne prétende retrouver sons 



ANÀLTSB DIS sirUT. DBS SOPB. •^. GHAP. VH. 4ST 

ce nom f le huitième livre des Topiques. Le Cata* 
logue de Diogène Laêrce ne nous fournit sur cô 
point aucun renseignemeutJ* 

Ch. 3, i65, hj 12. Les objets qu'on se propose 
dans la dispute (çiXoveucoOvTeç), peuvent être au 
nombre de cinq : d*abord de réfuter l'interlo- 
cuteur /'^eyxo^)^ puis de l'induire en erreur (4f8uÂoç)^ 
de lui faire faire des paradoxes (xapa^o^ov ), de lui 
&ire faire des solécismes, et enfin deTamenerà 
dite des choses vides de sens ( i8ok&aj%tjoLi ) , ou à 
se répéter inutilement. 

Cb. 4t ^65, b, 23. La réfutation peut être de 
deux sortes : ou elle s'attache aux mots , ou elle 
se place en dehors des mots (irapà tyIv Xé^iv, 2^0% t^ç 
XilU^ç \ Pour les mots, les moyens sont : l'homo- 
nymie, 1 amphibologie, la composition, la division, 
les fautes d'accent et de prosodie, et enfin la forme 
même du mot. 

Aristote cite des exemples de l'emploi que les 
Sophistes peuvent faire de ces diverses ressources 
(i66, a, I , i66, b, lo); il est inutile de les rappor* 
ter; les idées sont assez claires par elles-mêmes. Ce 
qu'il entend par la forme du mot (<r/9iiML t^ç ^Çscûç) 
est obscur; en voici l'explication : quelques mots 
ont entre eux un rapport de forme dont les So- 
phistes profitent pour les identifier à certains 
égards; ainsi, uyiaiveiv se rapporte pour la forme 
à Tspeiv, à oùcoÂo|teiy ; mais cependant, il exprime 
une certaine disposition et appartient à la qualité, 
tandis que les autres appartiennent à l'action. U 



428 OSUZIÈllS PARTIE. — SECTION I. 

peut donc arriver que Ton confonde ainsi la qua- 
lité et la quantité , la quantité et la qualité, l'ac- 
tion et la souffrance/etc, a selon les divisions, dit 
«Aristote, qui en ont été faites antérieurement 

•t (ÙÇ ^lYfpTlTai Wp<{T6pOv). » 

Ceci se rapporte évidemment aux Catégories; 
mais ce passage pourrait encore désigner celui des 
Topiques, où Aristote a fait une énumération 
complète des dix Catégories. La première de ces 
deux indications est cependant la plus probable. 
(Voir plus haut, pag. 147O 
• j66, a, ai. Les paralogismes, en dehors des 
mots, sont au nombre de sept , et se rapportent 
à l'accident, à l'absolu ou non-absolu, à Tigno- 
rance de la réfutation, à la conséquence, à la pé- 
tition de principe , à la cause qui n'est pas réelle- 
ment cause , et enfin à la réunion de plusieurs 
questions en une seule. 

Ch. 5, 166, b,a 5. Aristote donne ici, comme 
il l'a fait plus haut , des exemples de ces paralo- 
gismes. 

i^ L'accident. Si l'on dit que Coriscus est autre 
queSocrate, et qu'on ajoute queSocrate est homme, 
les Sophistes prétendront qu'on avoue , par cela 
même, que Coriscus est autre chose qu'un homme; 
car être homme est un accident de l'être, relative- 
ment auquel on a dit que Coiîscus était ' autre. 

166, b, 37. a® Absolu et non^absoiu. Si Ton ac- 
corde une chose limitaliTemeikt, les Sophistes la 
prendront à l'absolu, ou réciproquement: si Ton 



▲KILTSB^DES REFUT. DBS SOPH. — CHIP. Tn« 429 

dit y par exemple 9 qii*un Indien qui est noir dans 
tout son corps, a les dents blanches, ils en con- 
cluront qu'on admet que l'Indien est à la fois 
blanc et non-blanc. 

167, a, m. 3^ Ignorance de la Réfutation. Elle 
se rapproche des paralogismes de mots , et con* 
siste k croire faussement qu'on réfute, en ne 
prenant qu'une partie de l'assertion. Ainsi, le So- 
phiste prétendra qu'une seule et même chose 
peut être double et non-double à la fois. Deux , 
en effet, est le double de un, mais n'est pas le 
double de trois. Le Sophiste profite ici, comme on 
le voit, d'un simple défaut de langage (2XXe4iv roU 
^oyou) ; il croit réfuter^ et il montre par là qu'il 
ignore ce que sont précisément le syllogisme et la 
réfutation. 

4^ La pétition de principe n'a pas besoin d'expli- 
cation. 

1 67, b, 1 . 5^ Le paralogisme à la conséquence,c'est 
de penser que la con^écution de deux choses est 
réciproque quand elle ne l'est pas (ôvTiçp^çeiv tJIv 
oxoXouOififftv) : par exemple, comme la terre est mouil- 
lée quand il a plu, on suppose, si elle est mouillée, 
qu'il a plu ; mais il n'y a rien là de nécessaire. 
Ce paralogisme se présente souvent, et dans les 
discours de rhétorique , où l'on ne fait les démons- 
trations que sur de simples indices (xœvk t^ oiofttrov 
imè$i^^) , et dans les discours syllogistiques (h 
TOK (ru>X<»YV7ucoiç) , où le raisonnement devrait ce- 
pendant être plus fermement assis. 



480 DIITXIÈIIK PARTn. f^ SICTION I. 

166, b, 31. 6^ Cause non -cause. Par exemple, 
si Ton croit avoir prouvé que i*âme et la vie sont 
une seule et même chose , parce qu'on aura établi 
que la mort est une destruction contraire à la vie; 
mais cette seconde chose n'est pas du tout cause 
de la première. 

1669 b, 37. 7^ Réunir plusieurs questions en une 
seule. Par exemple, si , de plusieurs choses bonnes 
et mauvaises, on demande, en les réunissant: 
Sont-elles bonnes, ou ne le sont-elles pas ? De quel- 
que façon qu'on réponde , on paraîtra se tromper 
ou se réfuter soi-même sur l'ensemble ; c'est là un 
des pièges familiers aux Sophistes. 

Ch. 6, 168, a, 1 7. Tous ces paralogismes peuvent 
se ramener à celui qu'on a nommé l'ignorance delà 
Réfutation (ayvoia eXeyj^ou), soit d'ailleurs qu'ils s'ap- 
pliquent aux mots, ou qu'ils soient placés en dehors 
du mot. C'est toujours parce qu'on ignore la nature 
vraie du syllogisme et de la réfutation, qu'on se 
laisse tromper à ces paralogismes , qui n'ont pour 
eux que l'apparence d'une réfutation. 

Ch. 7, 169, a, a a. On peut aisément les éviter 
ou les combattre, en s'appliquant à connaître 
avec exactitude la nature de la proposition et di) 
syllogisme. 

Ch. 8, 169, b, 18. Tous les lieux dont on vient 
de parler, et qui ne peuvent former que des syl- 
logismes apparents , servent aussi aux Sophistes à 
former leurs syllogismes et leurs prétendues réfu- 
tations. Ce qui surtout distingue ces réfutaliooi 



ANALT8IB DES vtPUT. PK8 SOPB. ^ GQAP. Tn. M 

[i70, a, la}, c'est qu'elles n'ont rien d'absolu en 
âUes-méipes (oC^ àTr^cjç), et qu'elles n'ont de valeuf 
niip relativement à tel interlocuteur (irpo; Tiva), qui, 
téÊSsfipéniiej accorde ce qu'il ne devrait pas ac- 
^^er. 

Ch. 9, 170, a, 20. On sent, du reste, qu'il y ^ 
les réfutations vraies comme il y en a de fausses, 
et que les unes et les autres seraient infinies^ 
coipme les sciences spéciales auxquelles elles se 
rapportent. Il ne faut donc pas essayer de les par? 
cofirir toutes sans exception ; il faut se borner à 
céfles qui , sans appartenir à aucune science par- 
ticulière , leur appartiennent en commun (xoivcov 
xai U7C0 (/.Y)$e(JLiav t^^vyiv), et sont, par cela même , du 
domaine de la Dialectique (tûv îia^exTixûv). 

Ch. 10, 170, b, 1:2. Il faut aussi se garder de 
croire, sans restriction, à cette différence profonde 
qu'on a cherché à établir (X^youcxi tive^) entre les 
raisonnements de mots et les raisonnements de 
pensée (irpoç Touvop^ loyouç xal irpàç TJiv ^locvoiav). Il 
serait absurde de croire que les uns et les autres 
ne sont pas les mêmes (toù^ aÛTouç). La pensée es( 
antérieure aux mots qui ne sont rien sans elle , e^ 
voilà pourquoi on a du parler du syllogisme avant; 
de traiter de la Réfutation (171, a, i). Lors mémq 

2ue le mot a plusieurs sens, comment pourra-t-ua 
ire qu'on a discuté la pensée (171, a, 5), si Ton nei 
s'est aperçu de ces diverses significations, et si l'on 
n'en a pas tenu compte? 
Ch. 1 1, 171, b, 3. Quand on recherche la vé« 



454 DBCXIBME t>XRTa. ^ SECTION J. 

es* rexplication de double; de sorte que y si on 
vient à adopter double de la moitié ^ on aura le 
double de la moitié de la moitié; et ceci pourrsdt 
dler plus loin , en substituant encore ii double, 
double de la moitié , de sorte qu^on aurait trob 
répétitions : double de la moitié de la tnoitié de 
la moitié. Cette ruse sophistique peut surtout 
s'appliquer aux relatifs, qu'on fait suivre de 
leur relatif réciproque. Mais ici Finterlocutenr a 
toujours tort d'accorder au sophiste que la défi- 
nition , et le nom mémiî du défini , puissent être 
employés l'un pour l'autre. 

Ch. i4, i73,b, i8. 5** Solœcisme (Voir plus haut 
page 4^*7)- Potir le Solœcisme, il faut prendre 
garde qu'il peut être vrai ou simplement appa- 
rent. Protagore prétendait bien que piTiviç était 
du masculin, et qu'Homère avait fait un solœcisme 
en disant oi^XofiivTiv. C'était un solœcisme aux yeux 
de Protagore, mais non aux yeux des autres. Le 
lieu commun où les sophistes puisent le solœ- 
cisme, c'est le genre neutre , pour les objets qui 
ne sont ni masculins ni féminins. 

Il importe de remarquer pour tout ce qui pré- 
cède que , comme dans, la dialectique ( iv Totc Xut* 
Xexnxotç ) , l'ordre dans lequel les questions sont 
posées a une grande influence {iiatféfu il ou (jLixpif 

On doit faire ici deux remarques : c'est que, i 
ce passage qui se rapporte au huitième livre d 
Topiques (Voir plus haut page 409)9 ^ ^^ 



ANALYSE DES RÉFDT. DES SOPH. — CHAP. VII. 455 

d'dbord que le kuitième livre des Topiques est 
coiD{>ris dans la dialectique, c'est-à-dire, dans 
la Topique, et qu'il n'en a probablement été 
jamais séparé, ainsi qu'on Ta cru souvent; en 
second lieu , qu'Aristote isole le traité des Réfuta- 
tions des Sophistes, du traite qui précède et au- 
quel il semble si étroitement uni , comme on l'a 
remarqué ci-dessus ( Voir page 4a i )- 

Aristote va donc s'occuper de la marche qu'il 
faut donner aux discussions sophistiques; et ici 
il serait difficile quelquefois de décider, à la ma- 
nière dont les choses sont présentées par lui, si ce 
sont des conseils qu'il donne aux Sophistes, ou à 
ceux qui veulent éviter leurs ruses. Tout ce qui 
précède prouve, au reste, que c'est en ce dernier 
sens qu'il faut entendre la pensée du philosophe. 
Ceci est d'ailleurs la seconde portion du traité 
(Voir plus haut, page 4^*4)* 

Ch. i5, 174, a, 17, Pour réfuter sophistique- 
ment, il faut donner une certaine longueur à la 
discussion, parce qu'il est plus difficile de saisir 
un long ensemble de raisonnements (a(jia iroXXà 
cuvopav). Il faut lui donner une certaine vitesse, 
car, si on la ralentit, on peut voir mieux quels 
en seront les résultats. Il faut encore exciter la 
colère ou la bile de l'adversaire, parce que la pas- 
sion aveugle l'esprit. 

1 74 , a , 3o. Quand l'adversaire refuse ce qu'il 
croit utile à la discussion de son antagoniste, il 
faut interroger négativement pour ne pas laisser 



456 DEUXIÈHE PARTIE. — SECTION I. 

voir nettement sa pensée. Daii^ les inductions, 
lorsque quelques cas ont été accordés particulier 
rement, il faut prendre l'universel comme accordé 
par cela même, et sans qu'il soit besoin de le 
demander. Parfois , il faut prévenir soi-même les 
réponses, et les faire sans les attendre ( 1 74, b, 9). 
Une des ruses les plus habituelles des Sophistes 
(<juxo<pavTTfi(jt.a [LOLkiça (xoçtçixov ), c'est, sans avoir fait 
de syllogismes réels, de s'abstenir de la question 
qui devrait mettre fin à la discussion, et de pro- 
céder ensuite par conclusion, comme si le syllo- 
gisme avait été complet ( oufjLirepavTixôç )• 

Ch. 16, 175, a, I. Telles sont les règles de 
l'interrogation. Quant à celles de la réponse, on 
va les tracer; mais il convient, auparavant, de 
voir à quoi ces recherches peuvent être utiles. 
Elles le sont à la philosophie de deux manières : 
d'abord, en faisant mieux connaître les significa- 
tions diverses des mots; en second lieu, elles 
mettent en garde contre les paralogismes qu'on 
peut se faire à soi-même dans ses études person- 
nelles ( xa6' a'jTov ÇYiTifcxeiç ), en montrant comment 
on peut être trompé par les autres; enfin, ces 
recherches peuvent servir à la réputation de ceux 
qui y sont habiles, en montrant qu'ils s'y sont 
bien exercés, et qu'ils ne sont ignorants sur 
quoi que ce soit. En' effet, si l'on blâmait une 
discussion sans pouvoir en indiquer les défauts, 
on paraîtrait la blâmer seulement par ignorance, 
et non point par amour de la vérité. 



ANALYSE DBS REFUT. DES SOPH. — CH.\P. VU. . 457 

Cette gprtion du chapitre i6 ne tient pas fort 
étroitAienty comme on le voit , à ce qui précède, 
ni à ce qui va suivre, et Ton pourrait soupçonner 
ici quelque déplacement. 

Âristote revient ensuite aux règles de la ré- 
ponse, et il se contente de se référer à celles de 
l'interrogation , qui peuvent être également utiles, 
dans l'un et l'autre cas. Il recommande surtout de 
s'exercer à ces réponses, pour savoir dans l'occa- 
sion les fournir avec assurance et rapidité, quand 
il s'agit de résoudre les sophismes que l'adversaire 
oppose. 

Ch. 17, 175, a, 3i. De même qu'on a vu qu'il 
valait mieux quelquefois se borner au probable 
que de pousser jusqu'à la vérité, dans l'emploi du 
syllogisme, de même aussi quelquefois il vaut 
mieux paraître résoudre les sophismes que les ré- 
soudre véritablement. Comme les arguments des 
Sophistes ne sont jamais qu'apparents, il faut 
les combattre ( (jia^eTéûv ) , avec des armes aussi 
£Eiusses que les leurs. 

1 76 , a , 2 1 . Il ne faut pas du reste se méprendre 
soi-même à ces vices des solutions qu'on donne, 
et l'on doit faire en sorte de ne pas prêter à une 
contre-réfutation (irape^^ey^oç). Aussi, dans* ce 
cas , quand on est forcé d'avancer quelque chose 
contre sa propre opinion (irapa^o^ov), faut-il avoir 
bien le soin d'ajouter que Ton croit, que l'on 
suppose ( ^oxeiv ). Si l'adversaire a pris l'uni versel , 
non par le mot propre qui l'exprime , mais par 



438 DEUXlèMB PARTIE. — SECTION I. 

une comparaison (oùx ôvdfiuxTi ik'kk iro^êoX^), il 
faut dire qu'on ne laccepte pas sous cett#forme 
(176, a, 3a); car Tuniversel, ainsi donné, est une 
occasion fréquente de réfutation. 

Il ne faut jamais accorder d'une manière abso- 
lue (176, by 1) une question dont on ne comprend 
pas toute la portée (âdaçèç to 77poT£ivo(jL$vov). Aristote 
donne pour ce lieu un exemple fort clair en grec, 
mais qu'il est difficile de rendre en français , parce 
que la langue ne se prête pas à ce jeu grammati* 
cal. Ce qui est àOTivouûv, est-il la propriété des Athé* 
niens? oui, certes. Mais l'homme est-il tôv C<^? 
oui , certes : donc l'homme est la propriété des ani- 
maux. 

176, b, ^6. Quand on prévoit une question in- 
sidieuse, il faut aller au-devant , et la prévenir en 
la posant soi-même. 

Ch. 18, 176, b, 39. Du reste,, le syllogisme peut 
être vicieux dans la matière, ou vicieux dans Ui 
forme. La vraie solution consiste à en montrer 
nettement le défaut (iq 6p67) Xuai; £(AÇflcviGi( <]«euJo£fc 
aMiX^fi^iu^). Il faut regarder à la forme ( ^ ovMuXo- 
yiçai i ic\ik\Qyiçoç\ et ensuite à la conclusion, si elle 
est vraie ou fausse. 

Cb. 19, 177, a, 9. Dans les conclusions à plu* 
sieurs sens, il faut sur-le-champ distinguer le seM 
vrai qu'elle doit avoir, et prouver par-là que le So- 
phiste attaque non pas la chose elle-même , mail 
seulement le root amphibologique qui l'exprime- 

Ch. ao, 177, a, 33. Ûfaut toujours, dans k ooa- 



ANàLTSIS DBS EÉFUT. DES SOPH. -^CHAP. Yll. 4o9 

dosion, diviser ce que le Sophiste réunit , et réu- 
nir au contraire ce qu'il divise. 

(Ch. a 1 , 1 7 7, b, 35). Les para^ogismes qui naissent 
delà prosodie sont très faciles à résoudre, et il suf-* 
fit de faire remarquer la différence des accepts. 

Ch. 22, 1 781, a, 1 5. Lia distinction des genres de^ 
catégories (jà yé^t tûv xainoYopiÎMv) servira pour 
faire connaître les cho^s qui sont ou ne soqt p<iQ 
identiques dans Texpression, Par ei^emple, on de- 
mande : Y a-t-il quelque souffrance qui spit ac* 
tion? (ap' 6^1 Ti T(t>v içao^^fiiv TTOieTv n) on répopd pon. 
Cependant, Tépirai, xcuexai, , aia6àv€Toii| sont de 
forme semblable, et ei^primefit tQus qy^lque 
souffrance. De même, XeyEiv, Tpix^^s ^p^i^PQt 
9Ufisi de forme semblable, ete^^priment tPUf up^ 
action. Mais voir (ôpay) est certainement au^i «{?- 
tfltvsodai, sentir; et, puisque sentir est d^ la aitégo^ 
rie de la souffrance, il $'epsuit qu'une o^éfnecbosft» 
dans la même forme , peut appartenir à deu^ ca- 
t^ories. Ces sophisme» seront résolu^ p^r un ^sfjsi- 
nenattentif des catégories. 

On voit qu'Aristote se sert du ternie propre de 
catégories , et que la doctrir>? ^i^posée ici ^ rap- 
porte parfaitement à celle de ce traita*. (Vçis plu^ 
haut, dans les Topiques , pag^ 4o3.) 

Aristote cite ensuite un assez grapd nombre de 
sophismes qui tous reposent sur d^ confu^ipo/» 
de catégories, et il termine en recommandep^ 
(179, a, 10) de distinguer ^oigoeusen^ept , quand 



^{40 'deuxième partie. — SECTION I. 

on répond, la qualité, le relatif, la quantité et les 
autres choses de même ordre. 

Ch. 23, 17g, a. II. En général, dans toutes les 
discussions relatives à des mots (Trapà rht >i&v), on 
obtiendra la solution vraie du sophisme, en pre- 
nant le contrepied de la thèse soutenue par lad- 
versaire (to âvTixetfjLevov) : s'il réunit les choses, il 
faut les diviser, et vice versa. En prosodie , s'il 
prend la longue, il faut prendre la brève; en ho- 
monymie , l'opposé , etc. , etc. 

Ch. n^j 1 79, a, 26. Pour les sophismes relatif 
à l'accident (wapà to ou[jt.êeêyîxoç) , le moyen de les 
combattre, c'est de nier que tout ce qui va à l'acci- 
dent aille aussi au sujet , et réciproquement. C'est 
qu'en effet il n'est pas nécessaire que tout ce qui 
est vrai de Tun le soit aussi de Tautre. ^identité 
parfaite des accidents ne convient qu'aux sujets 
qui n'ont pas de différence essentielle (xorà ttiv 
oùaioev âjiafopoiç 179, a, 38), et qui ne font qu'un 
tout. On a proposé diverses autres façons de ré- 
soudre ces sophismes; mais , en général , elles sont 
insuffisantes. 

Ce passage, et plusieurs autres du même genre, 
répandues dans ce traité, et dans lesquels Aristote 
rappelle les opinions de quelques philosophes, 
prouvent que ces matières avaient été traitées 
avant fui; ainsi, l'épilogue qui termine les Réfuta- 
tions des Sophistes, loin de se rapporter, comme 
on Ta prétendu souTent, à ce seul ouvrage , con- 



ANALYSE DES R^FtJT. DBS SOPH. — CHAP. TU. 444 

cerne au contraire l'ensemble de la Logique. Aris- 
tote avait des prédécesseurs, comme il l'avoue 
lui-même, dans l'étude des sophismes; il n'en 
avait pas pour la théorie du syllogisme et de la 
démonstration ( Voir l'analyse de l'Herméneia 
pag. 202I et plus loin , page 447)* 

Ch. 25, i8o, a, 'a3. Les sophismes qui reposent 
sur la confusion du relatif et de l'absolu , se peu* 
vent facilement résoudre en distinguant Pun et 
l'autre, et le moyen le plus simple de le faire, 
c'est de prendre la contradiction de la conclusion 
(icp&ç To cujxiripadpLa tt)v ôvrifadiv). Tous cessophismes 
se réduisent à cette formule générale (tout îj^ovtbç): 
le non-être peut-il être? Oui, le non-être est k 
l'état de non-être; et de même l'être n est pas ^ 
car il y a des êtres qui cessent d'être, etc., etc. 

Ch. 26, 27, a8, 29, 3b, 181, a, i.Aristo te .indique 
ensuite fort brièvement lesmoyens de combattre les 
sophismes dont il a exposé plus haut la nature, et 
qui tous reposent sur l'ignorance de la réfutation, 
sur la pétition de principe, sur la consécution réci- 
proqueet mal comprise deschoses,sur une addition 
secrète qui est faite aux données primitives, sur la 
réunion de plusieurs questions en une seule, etc. 

Ch. 3a, i3i, b, a5. Quant au sophisme qui con- 
duit à la tautologie (TouTè icoXXaxiç ciireiv), on s'en 
défendra surtout en n'accordant pas que les caté- 
gories séparées (xad* ouràç toç xaTTiyopia;) aient , par 
elles seules, un sens complet; par exemple, le re- 
latif sans son relatif. Il ne faut pas accorder non 



442 DBUXIÈAIE PARTIE. — SECTION I. 

plus que Tespèce et le genre , le propre UoLè ou 
réuni au sujet , etc., etc., aient le même sens. 

Ch, 3ay 182. a, 7. Enfin, on résout aisément les 
sophismes de solcecisme^en distinguant avec soin 
le genre et le cas. 

Ch. 33, i8a, b, 6. Le chapitre 33, qui termine 
ce traité, renferme deux parties fort distinctes, et, 
pour ce motif, les éditeurs de Berlin auraient eu 
raison de lé diviser en deux, et d'admettre un 34^ 
chapitre, comme plusieurs de leurs prédécesseurs. 
Quoi qu'il en soit, la première partie est un ré- 
sumé de ce qui précède sur la solution des so- 
phismes ; la seconde est un résumé beaucoup plus 
important de TOrganon tout entier. 

Âristote établit donc d'abord que, parmi les 
sophismes, les uns sont difficiles à saisir; d'autres, 
au contraire, sont aperçus sans peine, et ne sont 
alors que ridicules (yeXoIoi) ; tels sont surtout ceux 
qui ne s'attaquent qu'à la forme des mots (inLfk 
TJiv Xe^vl, 1 83, a, a I .). Du reste , on peut k la foiS; 
dans la solution du sophisme comme dans le rai- 
sonnement lui-même, s'en prendre, soit à l'objet 
même de la discussion , soit à la personne de ria- 
terlocuteur , ou enfin en laissant l'un et l'autra, se 
rejeter sur le temps qui ne permet pas d'approfon- 
dir la discussion entamée. 

Ici commence l'épilogue qui a servi ri souvmit 
de texte aux attaques des antipéripatéticieBS, «t 
particulièment à celles de Ramas. Le point le plus 
important à éclair dr, c'est de savoir si ce réMuné 



ANALYSB DBSBÉFUT. DBS SOPH. ^ CBAP. VII. 445 

qui dot le traité des Réfutations des Sophistes , 
se rapporte à l'Organon tout entier , ou (Salement 
k la Topique et à ce qui la suit. Malgré quelques 
incertitudes, je me prononce pour le premier parti 
ici Âristote a voulu reconnaîtr^'ensemble de ses 
travaux sur le raisonnement (Tviç (uOg^ou tcSv XoycDv). 
(iS^fby ï3). Il a traité de tout ce qui le concerne 
(j^e^Yi^coToi 8t 3cal irspl tûv aXX(Dv ), comme il le dit 
lui-même, et ceci peut s'appliquer aux Catégories, 
àlHerméneia, puisqu'il vient de parler de sa théo- 
rie du syllogisme, de sa dialectique et de son 
traité des sopbismes. J'avoue qu'ici les expressions 
^ Tauteur auraient pu être plus mettes, ses pen- 
sées mietîx classées : mais la remarque que j'ai 
£siite plus haut ( page 44^) 9 ^^ semble tout-à-fait 
décisive , jointe aux preuves que le texte- fournit 
|D cet endroit. 

Voici donc comment Aristote termine sa logique, 
et fait un modeste et légitime appel à la reconnais- 
sance de la postérité (Voir plus* haut page 84). 

0i De combien de manières et de quelles manières 
« se produisent les paralogimes; quels sont les 
« moyens de montrer que Tinterlocuteur se 
$i trompe et delamener àfairedes paradoxes; com- 
m ment, en outre, se forme le syllogisme; comment^ 
« il faut interroger dans les discussions, et quelest 
« l'ordre à suivre dans les interrogations; quelle est 
€ l'utilité de toutes ces recherches; quelles sontles 
« règles générales de toute réponse, et comment on 
c jpgeutrésoudre les objets de la discussion et les syl- 



444 DEUXIÈUE PARTIE. — SECHON I. 

« logismes; toutes ces questions doivent être suffi- 
ce samment éclaircies par ce qui précède. Il ne reste 
a plus pour compléter le projet que nous nous 
« étions d'abord proposé , que de nous résumer 
« et de mettre &!$ à ce traité. 

« Notre but était donc de découvrir une mé- 
« thode syllogistique^ qu'on pût appliquer au 
« sujet donné en partant des principes les plus 
<r probables. C'est là en effet l'objet de la dialec- 
« tique , proprement dite, et de celle qui n'a en vue 
<c qu'un simple essai des forces de l'adversaire, 
(c Mais on a , contre cette dernière, certaines pré- 
ce ventions , à cause de sa ressemblance avec la so- 
« phistique. L'on peut en effet essayer les forces de 
« son adversaire, non seulement pour la discussion 
« dialectique, mais aussi dans un tout autre but; 
« et c'est pourquoi nous avons voulu dans ce 
« traité fournir les moyens, d'abord, de poser soi- 
« même les questions , et en outre , quand on les 
« reçoit, de se défendre également contre la thèse 
« donnée, en partant des opinions les plus géné- 
a ralement admises. Nous avons dit nos motifs, et 
« ces motifs sont ceux qui portent Socrate à tou- 
<ir jours interroger sans jamais répondre, attendu 
« qu'il convient de son ignorance. Nous avons 
a expliqué plus haut à quoi toute cette science 
« s'applique, quelle en est l'origine et com- 
a ment nous pouvons l'acquérir. Nous avons aussi 
« tracé les règles de toute interrogation, Tonlre 
ce qu'on y doit suivre , et celles des réponses et de 



avàltse des refut. des soph. — cHAP. vn. 445 

« la solution des syllogismes. Nous avons de plus 
« exposé tout ce qui se rapporte à cette même étude 
« des discours (Scol tyjç aorriç (iieS^^ou twv ^oywv èrîv). 
«Nous avons en outre traité des paralogismes , 
« ainsi que nous venons de le dire. 

CONCLUSION. 

« Il est donc évident que nous avons accompli 
<c notre tâche : mais il faut aussi se bien rendre 
c compte des résultats que nous avons obtenus, 
c Parmi les découvertes les unes, reçues de mains 
« étrangères qui les avaient antérieurement tra- 
ie vaillées , ont fait des progrès notables par les ' 
« soins de ceux auxquels elles avaient été trans- 
a mises ; d'autres, au contraire, n'ont pris d'abord , 
f entre les mains des premiers inventeurs, que 
a des accroissements, très faibles si Ton veut, 
<c mais beaucoup plus importants toutefois, que 
«c le développement qui devait plus tard en sor- 
cc tir. La chose capitale en tout, c'est comme on 
tf dit, le début : mais c'est aussi la plus difficile, 
oc Plus la découverte a de valeur et de puis- 
ce sance^ plus il est malaisé de la faire, quand 
a l'objet échappe à la vue par sa petitesse même. 
« Le point de départ une fois trouvé, il est bien 
« plus facile d'ajouter le reste et de l'accroître. 
« C'est ce qui est arrivé pour l'étude de la Rhéto- 
« rique , et l'on peut dire pour presque toutes les 
« autres sciences. Ceux qui ont trouvé les prin- 



«• 



446 DBUXIÈIfB PARTIE. — SSCTHMi I. 

« cipes^ ne leur ont fait faire que bien peu de 
cr progrès; mais ceux, aujourd'hui, qui s'y sont 
«rendus célèbres , ont amené ces sciences au 
« point où nous les voyons , parce que de nom- 
« breux devanciers, dont ils les ont reçues, 
«c avaient peu à peu augmenté cet héritage. Ainsi, 
ce Tisias, après les premiers inventeurs, Thrasy- 
oc maque après Tisias, Théodore après Thrasy* 
a maque, et tant d'autres qui ont cultivé les 
« diverses parties de la Rhétorique. Il n'y a donc 
« pas lieu de s'étonner que cette science en soit 
«arrivée à ce point de perfection. Quant à l'étude 
« dont nous nous occupons ici (TocutTiç ^è t^ç 
« irpayiiaTtiaç ) , on ne peut pas dire que telle partie 
et eut été travaillée et que telle autre ne l'eût pas 
« été; il n'y avait absolument point ici de travaux 
« antérieurs. I.^s gens, en effet, qui pour de Far- 
« gent montraient l'art de la dispute, n'avaient 
« qu'un enseignement pareil à la méthode de 
« Gorgias. Ils donnaient à apprendre, les uns, des 
« discours de Rhétorique, les autres, des séries 
« de questions, qui renfermaient, à leur avis, la 
« plupart des sujets à soutenir dans les deux sens. 
« Avec eux, on apprenait certainement fort vite, 
« mais on apprenait mal et sans art. Ce n'était pas 
« l'art proprement dit qu'ils s'attachaient à mon* 
« trer, c'étaient plutôt les résultats de l'art. Us 
n étaient comme un homme, qui, prétendant dé* 
« montrer scientifiquement à n'avoir pas mal aux 
« pieds, n'enseignerait pas la manière de faire ks 



ANALYSE Mê RÉFCT. DES SOPH. -^ €SAV« Tn. 447 

• 

« chaussures et de s'en procurer de bonnes , mais 
c qui exposerait seulement quels sont les divers 
< genres de souliers. Ce serait certainement là d'ex- 
t oellents renseignements pour T usage habituel; 
« tnais ce ne serait point du tout un art. Ainsi donc, 
« pour la Rhétorique, on s'en était occupé dès long- 
« temps et Ton avait produit beaucoup de travaux, 
it Pour la science du R AxsoNweMïîfT , au contraire, 
t (irep* 4è ToO (ru^'XoYt^ec^ai), nous n'avions rien d'anté- 
*r rieur à nos propres recherches , qui nous ont 
€ coûté tant de peine, et un temps si long. Si vous 
«reconnaissez que cette science, où tout était 
« ainsi à faire dès la base, n'est pas demeurée trop 
« en arrière des autres sciences, accrues par de 
tt successifs labeurs , il ne vous reste à vous tous , 
c ailisi qu'à tous ceux qui viendront à connaître 
t et traité , qu'à montrer de l'indulgence pour les 
(Bt lacunes de ce travail , et de la reconnaissance 
« pour toutes les découvertes qui y ont été faites. i» 

Avec l'analyse du traité des Réfutations finît 
l'analyse de l'Organon. On l'a présentée avec un dé- 
veloppement qui semblera peut-être trop étendu; 
mais il a paru que la meilleure façon de faire com- 
prendre ce prodigieux monument, c'était d'en 
détruire, le moins possible , l'échafaudage et la 
construction. Le soin qui surtout m'a préoccupé, 
c'était de porter la clarté dans les diverses parties 
de ce travail. En abrégeant Aristote, comme 
l'ont fait, en général, tous ceux qui ont essayé 



44S PREM. PART. — SECT. I. — ANALYSE^ ETC. 

• 

d'exposer TOrganon , on aurait certainement pu 
donner des notions plus saisissables , moins pé- 
nibles à suivre; mais, je ne crains pas de le dire, 
toutes les analyses de ce genre , à commencer par 
celle de Reid, ne donnent point une idée vraie du 
système aristotélique. Pour moi Je n'ai pas cru pou- 
voir me substituer aussi complètement à Fauteur 
que j'avais mission d'analyser; je l'ai partout suivi 
pas à pas, mettant sa pensée sous forme qui pût con- 
venir à la plupart des esprits , la mutilant le moins 
que j'ai pu, lui conservant ses allures particulières, 
respectant toutes ses nuances, signalant ses rares 
écarts, qui ne sont même, sans doute, que des 
déplacements attribuables à l'injure des siècles et^ 
à la légèreté des premiers éditeurs; enfin , ne me 
permettant jamais, qu'avec la plus extrême ré- 
serve, de blâmer des théories dont peut-être le 
sens m'échappait, et qui avaient contre mon sen- 
timent personnel, le témoignage duStagirite,et 
celui des vingt-deux siècles qui ont passé sur sa 
doctrine sans la re&ire ni même l'ébranler. 



FIN DU PREBflER VOLUME. 



TABLE DES MATIÈRES 



DU PREMIER VOLUME. 



PREMIÈRE PARTIE. 

IHTRODUCTION. PagC i 

Gbap. 4*^ De l'authenlicité de VOrganon en géuéral. 4 1 

— 2. Da nom de rOrganon. 45 

— 5. Des Catalogues de i'Organon. 25 

— 4. De qaelqaes autres preuves de Tauthen licite 

de rOrganon. 35 

— 5. De rauthenticité des diverses parties de TOr- 

ganon. * M 

— 6. De rauthenticité de TOrganon d*après les 

Latins. 57 

— 7. De quelques attaques modernes contre Tau- 

ï tlienticité de TOrganon. 61 

— 8. Des preuves intrinsèques de rauthenticité de 

rOrganon. 72 

— 9. De la transmission de TOrganon depuis Aristotc 

jusqu'à Andronîcus. 85 

— 40. Du titre des diverses parties de TOrganon. 97 

— 4 I. De la composition de rOrgauon. 4^5 

— 42. De l'ordre des diverses parties de TOrganon. 4 50 

— 45. Résumé de la première partie. 454 



• • 



I. aQ 



450 



TABLE DES MAT1ÉRKS DL PaiMlER TOLCME* 



DEUXIEME PARTIE. 



Cbap.V^. Division de ceite seconde partie. 

PREMliRB SECTlOn — ANALYSE DE L'OBGAKOK. 



43: 



2. Analysefdes Galésoriei/ 4 4« 

3. Analyse du Traite da^^langage. 183 

4. Analyse des Premiers Analytiques. Ut. I. 210 
» • • . • Li?. S. 25( 

5. Analyse des Derniers Analytiques. U?. 1 . 277 
9 » » • Liv. 2. 341 

6. Analyse des Topiques. 5S3 

7. Analyse des Réfutations des Sophistes. 423 



VÏN D£ LA TABLE DES SfATlERi-lS 
DU PJIKMJF.R VOLLMi:. 



0£ 



LA LOGIQUE 


" D'ARISTOTE 

1 


• 



-IS^ 



«!» • 



IMPRIMEEIE DE H. FOURIXOEJ 
BUK OK tum, «* i4- 



m 



LA LOGIQUE 



D'ARISTOTE 



I 



t- 



DE 



LA LOGIQUE 



D'ARISTOTE 



PAB 



J. BARTHÉLEHT SAINT-mLAIRE, 

vBomsivB sa raiLosora» aascQva ir latiiis ao coLLàos sa vaAaei- 

mimonu couiomii u 18S7 wam L'iHsitrirr 

(Acadcmie doi «dcncflc raoraUt «t politiqiMr). 



ÀXvi6^ ¥ oui iTSKrrftULt, xxt voOç. 
Dern. Analyt. , Uv. a , ch. 19. 



TOHE DEUXIÈME. 



*.* 



PARIS, 



CHEZ LADRANGE , LIBRAIRE , 

QUAI DU AUGUtTOIS, R^ I9. 

1838 



DE L4 LOGIQUE 



ou ORGANON 



D'ATIISTOTE. 



DEUXIÈME PARTIE. 



DEUXIÈME SECTION. 



CHAPITRE HUITIEME. 

Division de cette seconde section. 

On a dit précédemment (Tom. i , p. 1 38) que la 
doctrine de FOrganon se rattachait à une doctrine 
plus vaste, à celle de la connaissance. On le com- 
prendra sans peine, si Ion songe à la nature de 
la Logique, qui n'est , en définitive, que la science 
des formes de la pensée, en tant que ces formes 
sont soumises à des lois. A côté du raisonnement, 
DU pour mieux dire, sous le raisonnement Iui« 
tnéme, il j a toujours Tétre qui raisonne; et sous le 
II. i 



2 OEIJXIÉMI PARTIE. — SECYION II. 

syllogisme , riiitelligence qui l'emploie. Qu'est-ce 
donc que cet être, cette intelligence, dont la Lo- 
gique expose les procédés et les méthodes , mais 
dont elle n'a pas mission de scruter la nature 
propre? Qu'est-ce donc que cet entendement où 
sont déposée les principes fbnd<amentaux de toute ' 
doctrine , reconnus et signalés par le Stagirite à la 
fin des Derniers Analytiques? Aristote s est posé 
toutes ces questions 9 non pas y il est vrai, d'une 
manière formelle et spéciale; mais on les retrouve 
éparses dans le cours de ses recherches» sur le rai- 
sonnement, sur l'âme, sur l'organisation des êtres, 
sur les principes qui dominent toutes les choses 
d'ici-bas. D'un autre côté, montrer comment Aris- 
tote a résolu ces graves problèmes , c'est mon- 
trer d'un point de vue plus complet ce qu'était 
pour lui le système développé dans l'Organon. 

La théorie de la connaissance se divise natu- 
rellement en deux parties : 

i^ La nature de la connaissance^ l'entende- 
ment en lui-même, et indépendamment de toute 
application ; 

a^ L'objet de la connaissance; et par suitei 
l'examen des fonctions que remplit la Logique 
dans le système entier d' Aristote , et dans le 
système général de la connaissance tel qu'il l'a 
conçu. 

Dans cet exposé , du reste fori concis , «le la 
théorie de la connaissance j on regardera comint 
admis tout ce que contient rOi^anon, et l'oanVa 



THÉORIE DE LA CONN AISSANG8. — -GHM». IX. 5 

rappellera les principes que le plus brièvement et 
le plus rarement possible. 



CHAPITRE NEUVIEME. 

De l^Entepdepient. 

Le premier principe qu'on doive poser ici, et 
celui par lequel débute la Métaphysiques ^t 
aussi le premier en réalité : « L'homme a natu- 
r^lement le désir de connaître, i» )1 oe nous est 
point douné de remonter au-delà. li suffit| pour 
s*en convaincre , de se rendre compte de ce qu'on 
doit entendre par n^lure , et de ce qu'Ari^totÇi 
en particulier, entend par ce mot. La nature, c'eçt 
tout ce qui renferme eii soi la cause première du 
mouvement ou dti l'inertie ^ ; c'est tout ce qui , 
sollicité par un principe qu'il porte en soi, tend | 
Mns aucMne chance d'interruption, à un but 
vers lequçl il s'avance sans cesse. Cette idée do 
la nature appliquée à la coppaissance humaine en 
donne le point de départ et la source. Du mo<^ 
piienl; que ce désir de connaître est admis comme 
un instinct primitif, antérieur, et qui n'a de 
raison qu'en lui seul, il n'est pas besoin d'en cher- 

X. Biétapbys. liv. i , ch. i , g8i , a, ai. 

a. Fhys. Ut. a , i9« , b , 33. — 799, h, t5. — Du cmI» li^ s, 
a6i,b, 17. 



4 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION II. 

cher une explication plus haute. Tout ce que le 
philosophe iiità faire ici, c'est d'étudier ce désir 
dans ses développements , c'est-à-dire , dans ses 
modes de satisfaction. 

Ce que l'homme cherche, poussé par cet irré- 
sistible instinct, c'est la vérité; et il doit surtout 
la demander aux choses éternelles , permanentes, 
toujours identiques', et qui ne sont point sujettes 
au changement. Aussi cela seul suffit-il à montra* 
combien est vaine cette doctrine des sophistes' 
qui, comme Protagore, veulent faire de l'homme, 
être essentiellement munble, la mesure même de 
la vérité. Ge qu'on doit dire, c'est que celte vérité 
que l'homme poursuit sans cesse (Oxipeuet )^, il ne 
la peut atteindre que mêlée à sa propre pensée, 
dont elle est en quelque sorte une modification. 
C'est la combinaison de nos pensées ^, qui nous 
donne la vérité et l'erreur; mais la réalité qui leur 
sert de hase, est absolument indépendante de la 
pensée humaine. 

La vérité peut s'adresser à ta fois, et aux choses 
impérissables , et aux choses mortelles, sujettes à 
naître et à périr. « C'est q«i'en effet parmi les 
ff substances que forme la nature, les unes mnt 
•« incréées et immuables durant l'éternité entière; 
« les autres sont sujettes à naître et à périr. Quant 

t. Méupbyi. lîf. lo, chap. 6, io63, a, t3. , 

3. Mê'aphyf . , Ht. xo, ch. 8 , loGS , a, «i. 

4. UtrAme.liv. 1, rb. 8,4^3, a, ii. — ffrV/., oh. 6,43o,Ii,t. 



THEORIE DE LA CONNAllSANCE. — CUAP. IX. 5 

« à ces premières substances , supérieures et di- 
a vines, nous avons bien moins de secours pour 
« les connaître; car les sens nous fournissent peu 
« de moyens assurés de les étudier, sur les points 
« méoie où nous voudrions surtout les savoir. 
« Nous avons au contraire bien plus de ressources 
«pour les substances périssables , animaux ou 
c plantes, qui vivent en quelque sorte avec nous, 
c Quant à celles-là, ne faut qu'un travail convena- 
« blement dirigé pour découvrir beaucoup delei\rs 
«t secrets. Toutefois, chacune de ces études a son 
» channe particulier. Ainsi , pour les choses su- 
« prémes, quelque peu qu'on les touche, on y 
« trouve, par leur simplicité même, plus de bon^ 
«beur que dans la connaissance de tout ce qui 
« nous entoure. C'est ainsi que pour les amants , 
« entrevoir un instant l'objet aimé, ou quelque 
fli>chose qui lui appartienne, vaut mieux que d'ob-- 
« server en détail les plus nombreux et les plus 
« riches objets. Pour les choses vulgaires, précisé- 
« ment parce que nous les connaissons plus et 
c mieux , la science elle-même acquiert plus 
«d'importance; précisément parce qu'elles-sont 
«plus proches de nous, et naturellement plus 
a familières, elles participent en quelque chose à 
.« cette haute philosophie qui contemple les objets 
a divins. C'est que, dans les choses que nos sens ne 
ce sauraient atteindre directement, la nature, qui 
tf les a faites, n'en a pas Ynoins attaché à leur con-* 
«r templation d'ineffables jouissances pour les vrais 



€ UgMJX^ME PASHE. — SECTION H. 

c philosophes qui peuvent s'élever jusqu'à la con- 
« naissance des causes et des principes '. 

L'instrument par lequel Thomnie peut acquérir 
la vérité, c'est son intelligence, son âme '; il 
lui a même été donné de pouvoir connaître et 
étudier cet instrument. Cette connaissance de 
l'âme, cette étude de l'intelligence, est en même 
temps l'un des moyens les plus puissants de con- 
naître la vérité en général ^; et spécialement , la 
vérité relative aux lois de la nature. 

On doit remarquer ici la haute importance que 
donne Aristote à l'étude régulière et scientifique 
de rame, étude que de nos jours on a crue trop 
facilement toute nouvelle : c'est le Stagirite qui 
en a posé les premières bases. La psychologie, que 
le dix-huitième siècle pensait créer sur les pas de 
Locke et de Condillac, avait été dès long- temps 
commencée , je ne dis pas seulement dans l'écule 
de Platon, où elle peut paraître obscure et enve- 
loppée, mais dans celle d'Aristote, qui dcmna 
lui-même l'exemple de recherches sagaces et pro- 
fondes. 

Qu'est-ce donc que l'âme qui met l'homme en 
rapport avec Tobjet suprême de sa nature, avec la 
vérité? C'est, répond Aristote, en s'attachant à 
faire comprendre toute la gravité de la question , 



I. Des Part, des Anim. , tiv. x , ch. 5 , 644 , b, aa. 
•• Pnilil., lif. SOf p. 955, b, iS. 
3. De fàmt t Uv« i , 40s 1 1 , 5. 



THÉOaiE DI LA CONM AI8SANCE. •«- CHAP. IX. 7 

c^est la substance raisonnable ' , c'est ce qui nous 
iait vivre, sentir et penser ^ : et comme c'est par 

.elle que nous connaissons et ce qui tombe sous 
pos sens ^ et ce qui tombe sous Tentendement , il 

. » ensuit que lame est , en quelque sorte, Tunivers 
entier. 

Cest surtout Tâme pensante qu'étudie la philo- 

.sophie. Si la physique s'occupait de cette âme, 

.comme elle s'occupe de celle qui fait vivre les 
êtres, elle absorberait la philosophie entière ^ : elle 
serait toute la philosophie. 

L'âme , considérée eti tant qu'elle pense , c'est 
le voOç, l'entendement. Cette faculté de l'homme 
n'a pas toujours été connue, même par les plus 
illustres philosophes. C'est Anaxagore qui le pre- 

.snier ^ en a su démêler la nature et l'importance 
suprême. C'est lui qui, le premier, a essayé de 
faire comprendre combien l'entendement diffère 
de tous les êtres que nous connaissons, et avec 
lesquels il n'a rien absolument de commun. Ce 

.qui le distingue surtout, et Anaxagore l'a biëh 
reconnu, c'est qu'il est pour lui-même la source 
de sa propre activité ^. 



t. De PAme , Ht. a, ch. x , 41a, b, xo, 
a. Ibid. , i</. ch. a , 414 , a , la. 

3. Grande Mor. , liv. x. , ch 35, xi96,b, a5. 

4. Des Parties des Anim. , Iît. r, ch. x , 641 , a, 34. 

5. De TAme, liv. x , ch. a, 4o5, b, ao. — El Iit. 3, ch. 4^ 419 

b, «4. 

6. Phys., liv. S^cb.'S, a56, b, a4. 



40 PIUXllElfB PAETII. «^ SECTieN H. 

de Tentendement, des idées dès long*temp9 éva- 
nouies. Au contraire y la pensée que la sensation 
nous donne (^o^a)% ne dépend pas de nous; nous 
la subissons y nous ne la faisons pas. 

C'est cette application de la volonté que Féne- 
lon, sur les pas d'Aristote, appelle la parole in- 
térieure de rame : a Voilà sans doute , 9 s'écrie 
Tévéque chrétien, en termes péripatétiques ' , 
« voilà sans doute la puissance la plus simple et 
a la plus efficace que Ton puisse concevoir ; il n'y 
« en a aucun autre exemple dans tous les êtres 
« que nous connaissons (ov&àv où^evl xoivov)... Elle 
ce crée comme Dieu, quand il dit: que la lumière 
« soit. » 

Chose merveilleuse! l'esprit, quand il pense, 
et dans l'acte de sa pensée ^ , arrive à se penser 
lui-même. Au moment où cet acte s'accomplit, la 
pensée et la chose qu'elle pense ( to voo\i[t8vov ) , en 
tant qu'elle tombe sous la pensée , s'identifient. La 
pensée devient pensée, sous l'impression des objets 
du dehors et des objets propres de l'entendement; 

z. De l'Ame, Ht. 3, ch. 3, 427 , b. 17. 

a. Fénelon , Exbtence de Dieo , page So. 

3. Il Ciit diflicile de ponvoir ici bien (aire comprendre U peos^ 
d'Aristote. Notre langae ne se prête pas anx rapports qu'établit le phi- 
losophe grec entre vodtov et vou; ; voyitcv repréNcnierait à pea prèa ce qae 
la philosophie allemande appelle nuamène ; mais jt n'ai paa cm deToir 
adopter ici ce mot , précisément k cause de sa forme grecque. On anrait 
pu trop aisément le croire anstoiétiqae Ce n>st pas do reat* qu'Anatole 
ne remploie aussi une fois on deuxi et notamment, Méiaphyii Uwk >x* 
ch. 9 1075, 3. 



THÉOilS AB LA CONRAlSSAlfCB. -^GOAP. IX. 44 

et la chose pensée ne se distingue plus de la 
pensée '. La pensée nest réellement que les 
pensées. 

Dans cet acte de la pensée, si subtil, si délicat, 
il difficilement saisissable à notre intelligence, on 
peut concevoir que Tentendement considère , 
pour se servir ici d'une comparaison imparfaite, 
des images, venant aussi bien des choses de Ten- 
tendement lui-même que des choses du dehors. 
Cest ce qu'on peut appeler <pavTa9(Jia, Beciputiiia. Sans 
ces images de Tentendement , il n'y a pas de pensée 
possible ^ : elles sont pour Tâme pensante, ce que 
les sensations sont à Tâme sensible. Il ne faut pas, 
du reste, confondre ces <pavTaa[iaTx et les cixoveç. 
Le favTa<Tp.a, le voyitov, dans sa forme la plus 
générale, est ce qui se rapporte à l'entendement : 
l'image, au contraire, l'eixc&v proprement dit, est 
le V01QT0V relativement à l'objet, qui reste étranger 
au f àvTaa(i.a lui-même ^. 

C'est là ce qui fait qu'on peut dire de la mé- 
moire, qu'elle est la possession de l'image"^, la 
faculté de la retenir ( î^iç 9o(vTa9(jLaToç ). 

I. Mf t. , 11%'. 1 1 , cb, 7 , 107a , b , ao. — ibid, , ch. 9, 1074 % b, i6. 
— 1075 , a , 10. — De TAme, liv. i, cb. 3 , 407, a, 7. 

9. De laMrm. ,liT. i , 449, b, 3i. — DeTAme, liv. 3, cb. 7, 43t, 
a, 14. — Et « b. 8 , 43a , a , ro. 

3. Cette différence da çoivrao^uft et de Ttùe^v n>st pas tellement bien 
trancbée dans Aristote , qn'il ne les prenne parfois Tan poor Paatre; 
mais le sens qne Ton a indiqué est le pi os ordinaire. Voir entre antres pas- 
Mges : De laMcm. ,cb. i. 45x ,a, 7. 

4. ibid. id. 



•12 DEUXIÈME PAETŒ. — SECTION II. 

Cette faculté qui reçoit en nous les 9cevTa9[AgtT8Cy 
ou pour mieux dire, cette partie de notre âme qui 
est en rapport avec eux, est la cpavracria, qu'il faut 
bien se garder de confondre , et avec la sensatiou, 
d'une part, et, de l'autre, avec l'exercice même de 
la pensée '• 

Ce que perçoit l'entendement d'une manière 
générale, ce sont les choses qui proprement lui 
appartiennent, les vor^ra, les choses pensables. 
Quant aux choses du dehors, il ne peut les con- 
naître que par la sensation ^. L'entendement, ainsi 
appliqué par nous à connaître -et les choses de 
son domaine spécial, et les choses extérieures , 
peut être regardé comme un instrument que nous 
a fourni la nature, et qui est à notre âme ce que 
la main est à notre corps. Nous pouvons créer les 
arts et les sciences par nos propres ressources^; 
mais ces ressources, cet entendement, c'est la 
nature qui nous les donne. Dans le temps, la puis- 
sance de l'organe corporel, la puissance de la 
main, précède la puissance intellectuelle, bien que 
toutes deux aient cette ressemblance qu'elles se 
perfectionnent et se développent par l'exercice. 

Il ne faut pas non plus confondre ici Tenteih 
dément humain avec cet instinct que la nature 

f. De l'Ame» liv. 3, ch. 3, 427, b| i5. — Des Songes, ch. i, 

457» «f «7. 

9. Des Ptrlies dei Anim. , Ut. i , ch. t , 641 , t, 36. — De b Sa- 
sation, ch. 6, 445, b, x6. 

3. Problèm., liv. 3o, gSS, b, 23. 



THÉORIE DE LA CONNAISSANCE. — GHAP, IX. -15 

• 

répartit aux animaux j et qui les fait vivre ^ 
L'homme vit par son intelligence, bien plus que 
par rinstinct, que lui aussi possède à un certain 
degré. La distinction de l'entendement et de l'in- 
stincty c'est que celui-ci ne s'applique jamais qu'à 
un objet unique , et que celui-là peut s'appliquer, 
au contraire y à plusieurs en même temps. L'en** 
teodement est à la fois aux deux limites extrêmes^ 
à celle du début et à celle de la fin : il est, on peut 
dire, le commencement et la fin ^. La raison, le 
Viyoçy est quelque chose de .moins étendu : c'est 
Teotetidement se limitant, avec* toutes ses lois de 
régularité et de vérité, à un objet spécial , pour 
le parcourir et le counaitre. 

Telle est donc à peu prés la manière dont Aris- 
lote conçoit l'entendement en lui*méme, et dans 
toute sa généralité : l'entendement est le principe 
suprême, divin, inaltérable, qui régit notre être, 
et l'éclairé dans ses plus nobles et ses plus mer- 
veilleuses opérations. Tout en reconnaissant à 
l'eotendement une existence indépendante , et 
parfaitement distincte de tout ce qui l'entoure, le 
philosophe n'en a pas établi avec moins d'atten- 
tion , les rapports généraux de l'àme et du corps; 
et il suffit de rappeler son traité de Physiognomo- 
nique \ pour montrer qu'il a cherché à les étudier 

I. ièlJ, , 956, b y 34. 

a. Mural à Nicom. , liv. 6 , ch. la , 1 143 , i , 36. — El Ibîd. id, , 
1X43 , b, 10. 

3. PbytiogQom., ch. i, 8o5, a, 4. — Et ch. 4, 808, b^ za. 



44 DEUXIÈME PA|ITUS. — SBCTIOlf U. 

dans ce qu'ils ont de plus extérieur et de plus sai- 
sissable , aussi bien que dans ce qu'ils ont de plus 
mystérieux et de plus obscur. La pensée et l'action 
ont toutes deux ce rapport qu'elles concernent ta 
production des choses et le mouvement. Mais la 
pensée procède du point de départ lui-même, de 
l'idée ; l'action , au contraire , ne part que de li 
limite extrême de la pensée ' , ei ne vient par con* 
séquent qu'après elle. 

Cette liaison de la pensée avec le corps n'en 
suspend peut-être pas l'HCtivité constinte, et il 
serait possible de soutenir que, quand on dort % 
on a perpétuellement des songes , mais qne seule- 
ment on ne se les rappelle pas. Ce qu'il y a du 
moins de bien positif, c'est que le sommeil ap- 
partient à la sensibilité , qui se distingue entière* 
ment de l'esprit. 

Il est inutile d'insister sur cette opinion d'Ans» 
tote; on en voit toute l'importance, bien qu'il 
n'ait feit que la jeter en passant, et qu'il ne s'y 
soit point arrêté. De nos jours, l'attention dei 
philosophes s'est de nouveau portée sur cette 
question délicate, et les plus éclairés l'ont à pea 
près résolue comme le Stagirite la résont icL Da 
reste, on verra plus loin comment il entend les 
rapports de l'entendement et de la sensibilités 

On a beaucoup blâmé Aristote d'avoir comparé 



t. Mélaph., Ut. 6, io3a, a, x5. 

a. Da Sdnuiidl, ch. i, 453, b, tS. 



THiO&tt DS LA COHNAISSAlfCS --^ CBAP. IZ. ^5 

rentendement à une table rase , et d'avoir ainsi 
frit dériver toutes nos pensées de la sensation. Il 
était difficile de moins comprendre la pensée du 
philosophe. Déjà Hegel ' a essayé de faire voir 
que cette accusation était injuste, et il a montré 
dans quelles étroites limites il fallait la restreindre. 
Tout ce qui précède a du prouver que la théorie 
générale du Stagirite sur Tentenderoent était tout« 
à^fait opposée à celle-là. Mais citons le passage 
même où il a fait cette comparaison, et qui se 
trouve dans le Traité de Tàme ^. Il a été question 
précédemment de l'acte par lequel la pensée par- 
vient à se penser elle-même, et Aristote ajon e: 
ce 11 arrive à l'entendement ce qui arriverait à ime 
« tablette où il n'y aurait point d'écriture z^*3lle. 
a L'esprit, quand il vient à se penser,joueleméme 
a fêle que les choses qu'il pense ordinairement. 
« Cest que ,»dans les choses immatérielles, l'être 
ic pensant et l'objet pensé sont identiques ; cdr la 
ce notion contemplative et la chose sue par con- 
c.femplation sont une seule et même chose.» 
Ainsi, on le voit sans peine, Aristote a voulu 
seulement dire que la pensée, en tant qu'elle était 
pensée* par l'entendement, ou en tant qu'elle 
se pensait elle-même , était , comme tout autre ' 
objet, soumise à son regard. La pensée n'est paâ 
éetile à l'avance daiis la pensée ; elle n*y est pas 



X. Hegel , œuvres complètes i tom. x4 , p. 386* 
a. De l'Ame, liv. 3, ch. 4, 43«y a^ r-. 



-16 DEUXIEBIE PARTIE. — SECHON IL 

tracée en signes formels, positifs (evrsXe/eîa). Il 
faut que Inintelligence ly amène, l'y évoque, comme 
elle y fait comparaître tout le reste. Mais la pensée, 
en tant que principe, le vouç lui-même, n'en 
existe pas moins, à cet état de puissance que 
Leibnif z avait en vue dans la modification fameuse 
qu il apportait à l'axiome de Locke, attribué à tort 
au fondateur du Périp^^tisme. 

Si donc la philosophie sensualiste a tâché de re- 
vendiquer pour elle l'autorité du nom d'Aristote, 
elle s'ei»t trompée; et à tout prendre, la théorie du 
Stagirite est fort loin de tendre au matérialisme, 
comme on l'a si souvent répété, sans jamais songer 
à véiifier Taccusation sur les pièces mêmes du 
procès. 

De l'intelligence étudiée en soi, et dans sa nature 
générale , il faut passer à l'examen des modifica- 
tions qu'elle subit, et principalement^ des divers 
degrés^ qu'elle peut acquérir. 
■ La division la plus ordinaire qu'adopte Âristote 
est la suivante' : i^ D'abord, le vouç, l'entendement, 
cette partie spéciale de l'âme qui est en rapport 
avec les votitcc; a^ la science iT:\<r4[Lini 3^ la, pensée 
dans sa forme la plus vulgaire , sous Timprêssion 
des objets sensibles, et venant à leur suite ; 4^ enfin, 
raîffÔTiffiç, la sensation qu'il place au dernier rang, 
tout en en reconnaissant Timportance. Ce qui 
ressort le plus évidemment de cette classification, 



I. De TAige, Ht. i , cb« • , 404, h, a5. 



THÉCmiB DE LA CONNAISSANCE. — CHAP. IX. 47 

c'est qu'Aristote n'a jamais prétendu faire tout dé- 
river de la sensation , dans Tintelligence , et lui* 
même il se prononce, dans les termes les plus for- 
meky contre cette confusion '. 

La division des degrés de l'intelligence indiquée 
plus haut, est celle qu'Aristote emploie habi- 
tuellement; mais il ajoute, parfois, à ces quatre 
degrés, deux autres nuances: c'est lasagesse, cofia^ 
qui n'est que la science dans uno acception plus 
étendue ; et la réflexion , fpcSvTiaiç ^, qui e&t un nié« 
lange de la pensée simple, do^a, et de la science, 
èmnitAvi. \ssez souvent aussi il comprend ces trois 
degrés : è^%çii^'fi^i6^ et (fù6^ntni , sous une seule ap- 
pellation générale, ùire^XTi^t; Ce dernier terme aurait 
quelque rapport aveccequela philosophie moderne 
a nomttié? subjectivité, idée subjective, réceptivité. 
Mais on le répète, la division la plus ordinaire et 
la plussimple de rentendementqu adopte Aristote, 
est celle dont on a d'abord parlé. 

L*acte propre de la pensée, se pt>rtant d'un objet 
à un atitre, est la ^tovoia, où se révèle, à l'opposé 
de r&icAY)i|/iç , l'activité spontanée de notre âme. Le 
mouvement si rapide de la pensée, la ^lavota ^ 



I. Mélapb., liv. 3, ch. 3, 427, b, xa. — DeVAinc, liv. a, cb. 3 # 
4tS, b, 36. 

%. Grande Mor. y liv. i , cb. 35, 1196 et suiv. vcûc, oo^tx^ uircXr.^i;: 
ce dernier noi a parfois le nent de siiuple appréhensioo . 

3. De TAme, liv. 3, ch. 3, 427, b, a5. Les différeaccs de rOiroXri^iC 
font : imarapiVi , io^/x , çpowioic. 

4* Dca li^es inscc. , cb. x » 96S a , a5. 



ti 

Quanr aa rôî^ spécial de U -l'-^s- om, a «ieyâ wm 
doAMe direcreme&t par b lensahoo. ciLtae 
pendait pai de doo». Ceit qu'en el£±t îiA ^igt 
caïué*^ daijS notre âme par U présence «ie r^liprt 
inwnéfDe/ a ia difFérence de la yrrrxTir y ou f l i h ftf f 
et les fea^Uijnft iramédiates qu'il prodail, n 
plus rien a Caire. 

Lie b ^v^, qii on pourrait appeler au» : 
perceplion^â Yxus'rr^^f sensation propremeiit dite, 
il nj a qu'un pas- I^ sensation a été placée pv 
Aristoteati degré le plus bas d** la connatsasmcct ti 
il serait impcissible, je croîs, de cirer un seul pas* 
sage de tous ses ouvrages qui infirmât œlte <ipi- 
nion. 

Une distinction de suprême importance» elqn'il 
ne faut pas plus oubliirr ici que dans le reste delà 
doctrine d'Arisiote , c'est celle de Tacte et tie là 
puissance, du fait même et de la simple possibi- 
lité^. I^a sensation, est ou en puissance, ou en acte; 
et le philosophe grec doit nécessairement faire cette 
distinction , |)arce que la langue même dont il se 



f , M^laphys. , liv. 5 , di. 4 , 10^7, b , 39. 
9. b« rAne « IJT. à , cb. 3 , 4^7 y )> , ao. 
3« lie rsn« , lÎT. a , chap. 5^ 417 « a, xS. 



TBÉORIB DE LA COMMAISSAIICB. — CflAP*. IX. i9 

sert n'a pas de nuance spéciale pour exprimer 
cette idée; dans la nôtre, nous avons séparé la 
sensibilité, ou sensation en puissance, de la sen«> 
sation en acte, réelle, effective, et à laquelle seule 
on réserve le nom de sensation. Il est vrai qu Aiis<* 
tote emploie souvent, pour rendre Tidée précise 
de sensibilité, les motii : to aiodutucciv , et rauxtuTucov 
dans sa théorie est toujours en puissance % comme 
la sensibilité pour nous; mais cependant aïo^Yiviça 
très fréquemment Tun et Tautre sens ; il importé 
de ne pas tes confondre. L'aiffOniTuiov se rapproche 
beaucoup aussi du to aiaÔTiTYipiov evTo< ^ , du sens in« 
térieur où toutes les sensations du dehors viennent 
aboutir, et que Bossuet a nommé le sens cotfintufjt^ 

C'est précisément cette partie de notre âme 
qu'atteint le sommeil. A vrai dik*e,Ie sommeil n*est 
pas dans les sens eux-mêmes : il est dans le centre 
seul ^, où se réunissent les impressions des sens. 

En effet , rame n est pas placée à Textrémité de 
nos organe; elle n'est point placée, pour voir» à 
l'extrémité de notre odH. Sa sensibilité, son senso- 
riutn (at^DTifpiov) est tout intérieur; et ilest unique^ 
puisque c'est le point où viennent converger toutes 
les perceptions (lu dehors. 

La sensibilité est précisément ce qui constitue 

X. De rAme, Ut. i, ch. 5, 417, i, 6. 

a. Ibid, id,, ch. 1 1 , 43 a , b, 34. — Bottuet , ConsaÎMAn i* Dieu 
et de soi-nème. 

3. Du Sommeil, ch. a, %SS, b, lù, 

4. De U Sensation, ch. a,43S»l^» 6.-^Gb. ?> ii49f «i i^- 



SO dIuXIÈME partie. — SECTIOIC II. 

ranimai; c'est du moment seul où ta sensibilité est 
n^e', que Taniinal peut réellement dater son exis- 
tence; la sensation en acte, c'est-à-dire, la sensa- 
tion produite par les objets extérieurs, et transmise 
au sens intérieur, est comme une sorte de mouve* 
ment de I ame dans le corps ^.11 faut que l'âme soit 
présente à la sensation. Cest là ce qui fait que, pour 
tous noshens,ilyaquelquechose de commun, outre 
les affections spéciales de chacun dVux ^. Ainsi, 
d'abord , chaque sens doit recevoir les sensations 
qui lui sont propres: l'œil doit voir, l'oreille en- 
tendre; mais il y a de plus une pinssance qui ac- 
compagne et suit toutes les sensations, et qui fait 
que l'être sait qu'il voit, qu'il entend , qu'il sent en 
un mot; car ou ne voudra pas soutenir sans doute 
que c'est par foeil que letre sensible voit qu'il 
voit. Et c'est pi^ci.sément , dans cette faculté dis- 
tincte et commune^, que viennent nécessairement 
se réunir toutes les sensations particulières et 
réelles. 

Dans toute sensation extérieure, il faut sup- 
poser que le sens, l'organe lui-même est le réci- 
pient des espèces sensibles, mais indépendamment 
de leur matière; c'est comme 19 cire qui reçoit 
lempreinle du cachet^, sans garder pour cela le 

I. De la Génér. dei tnim. , liv. 6, cht f , 778, b, )3« 
s. Du Soniuetl , ch. 1 , 454 , a , S. 
'i. Du Soinnivil, ch. i , 4^5, a, la. 

4. De la Jeuueftse, «te. ^ch. i , 46; , b, a5« 

5. De rAnie,liv. a, ch. la, 4s4«B, 17. 



THiORlE DE LA CONNAISSANCE, — CHAP. IX. 21 

fer OU l'or, dont le cachet est composé. Ainsi donc, 
l'orgaoe rieçoir les objets, mais sans les parties 
matérielles dont chaque objet est composé; 
quand ces parties viennent à s'éloigner et à dis- 
paraître ', il reste, dans forgane, des sensations, 
des perceptions de divers genres; mais Pacte de 
Fpbjet senti, et Tacte même de la sensation, sont 
identiques et ne forment qu'un seul acte, bien 
que l'existence ne soit cependant pas la même pour 
.l'un et pour lautre. 

On a beaucoup attaqué cette description du 
mode de la sensibilité. On a accusé Âristote de 
matérialisme; mais ici, comme plus haut, on l'a 
mal compris. Il nous semble que cette opinion, 
telle qu'elle vient d'être exposée, et , après tout ce 
qui précède , n'a rien que de parfaitement accep* 
table. Aristote s'est servi d'une comparaison ingé- 
nieuse pour rendre sa pensée; mais il est bien évi- 
dent qu'il n'a point entendu bannir, de la sensation, 
toute activité intellectuelle; au contraire, il vient 
d'établir formellement que cette activité était in- 
dispensable dans l'acte de la sensation, qui, sans 
elle, serait tout-à-fait incomplet et isolé. 

Hegel ^ a déjà défendu cette comparaison du 
Stagi ri te contre les attaques dont elle a été l'objet, 
ef il est de toute évidence, quand on a suffisam- 
ment étudié le système Aristotélique, qu'elles 

I. De TAme, Ut. 3, ch. a , 4^5 , b , 93« 

a. Hegel 9 OCumMomplètet , ton* i4i p* 38o et 386. 



S2 DBUXIÈME pârtib. — sBcnoiv II. 

portent à faux. On ne s'est arrêté qu'à la super* 
ficie de la pensée d'Aristote, à son expression; et 
Ton n'a point assez tenu compte des limitet^ 
cependant fort précises, dans lesquelles il préteo* 
dait la renferaier. 

La sensation se distingue profondément des 
divers degrés de la connaissance , en ce qu'elle ne 
peut jamais s'appliquer qu'an particulier ' , tandis 
que les autres s'appliquent aussi au général; et 
comme les idées générales sont dans l'âme, voilà 
ee qui fait qu'elle peut penser quand elle le veut 
(vo^oftt), mais que sentir ne dépend pas du tout de 
l'individu sensible, puisqu'il lui faut toujours, 
pour sentir , la présence de l'objet extérieur dont 
il ne peut disposer. 

Il s'ensuit que la sensation ne nous fait jamais 
connaître ni le passé, ni l'avenir '; elle ne nous 
peut donner que le présent. De plus, elle- est 
toujours vraie pour les notions quelle fournit^, 
aux animaux aussi bien qu'à nous. L'erreur ne 
vient pas d'elle; l'erreur ne vient que de l'acte de 
la pensée; elle ne peut jamais être commise que 
par le concours de la raison. L'animal privé de 
raison est hors d'état de jamais se tromper. 

Aristote admet presque toujours la certitude 
absolue de la sensation; quelquefois cependant 

X. De rAme, Iît. a, ch. 5, p. 4x7, b, ai. — Mor. à Nicoin.f 
liv. 7, ch. 5, 1147, «» 5i5. 

1. De TAme , IW. 3 , rh. S , 417 , b y la. 

3. DerAm«,liT. 3»cb. S.^Bt deit Méai.9 4|lff » 449«fcti«- 



TBÉORIB BB LA CONNAISSANCE. — CHAP. IX. fS 

il modifie ce que cette assertion a de trop absolu , 
et il reconnaît que les sens nous trompent ' , 
mais il ajoute que c'est , du moins , dans des cas 
extrêmement rares. 

A ces divers caractèresy il est presque impossible 
de confondre la sensation et la pensée ; aussi Aris- 
lofe a-t>il vivement combattu les anciens pbilo<« 
sophesy Empédocle entre autres, qui avaient voulu 
les assimiler toutes deux *. On ne saurait trop re* 
marquer la différence profonde et tout-à-fait in- 
franchissable qu'Aristote établit entre les sens et 
l'entendement ; et Ton a vraiment peine à concevoir 
comment, après tant de déclarations formelles, ré- 
pétées de tant de manières diverses, on a pu attri* 
buer au Stagirite l'axième sensualiste. Cet axiome 
ne lui appartient pas plus que les trois fameuses 
unités donton luifail encore bonneurou reproche, 
bien qu'il y ait aussi peu de part qu'au principe 
prétendu péripatéticien : IVihîl est in inlellectu 
quod non prias fuerit in sensu, Aristote s'est tou- 
jours efforcé d'établir positivement le contraire. 

Seulement, il a porté la plus sérieuse et la plus 
constante attention sur la nature et les modes de 
la sensibilité. C'est lui qui , le premier, a £siit sur 
ce sujet des études vraies et complètes. Mais il a 
renfermé la sensation dans des bornes étroites. 



X. De TAme , lir. 3, ch. 3,4a8y h, i8. 

a. DerAme, Hv. 3 , cb. 3, 497. — Lit. 3, ch. 4, 4if , l)| i5-- 
et cb. 3 , 4i3 , b, 3o et paasinia 



I.' .- ^ 



24 T>tVXÛMZ PARTIE. — SECTION H. 

Il est possible que plus tard son école ait re- 
culé ces limites , et qu'elle ait accueilli raxiôme 
sensualisle que les Stoïciens seuls avaient créé. 
Mais, en cela, certainement Técole péripatéti- 
cienne outrepassait les idées du maître , et il lui 
suffirait, pour se réfuter elle-même, d'étudier les 
principes du philosophe dont elle se disait Thé- 
ritière. 

Les informations que les sens fournissent à 
l'entendement , bornées, comme elles le sont, au 
particulier, ne peuvent jamais donner la cause des 
choses' : or, savoir (êmçâaOai), c'est précisément 
connaître la cause. Ainsi la science que l'on obtient 
par la sensation ^, bien qu'elle paraisse plus claire 
et plus accessible à l'intelligence, est cependant 
Ynoins claire en soi , que celle que nous donne l'en- 
tendement,au moyen des idées générales. Par suite, 
les principes des choses, les causes sont par elles- 
mêmes plus vraies que ce qui en dérive , puisque 
ce sont elles qui font que le reste est vrai ^. Cette 
théorie a été soutenue dans le cours entier des 
Derniers Analytiques. 

I^ science ne repose que sur le général ,61 ne 
vient que de lui seul ^. Le particulier donne ateu- 

I. Métaph. , liv. i , cb. i , 981, b, fz. — Gb. 3, 985 , a, *5.— 
Liv. 6, cb. 6, io3i , b, 6. 

9. Pbys. , liv. t , cb. z , 184, i , la , — et Ut. 9, ch. 3 9 194, 
b, z8. 

3. Ibid. et pasiim. — Métapb. a iXarr., di. Z| 993, b^ *3. . 

4. Métapb^ , Ut. s » ch. 4 » 999 1 b» 9. 



THÉOaiB DE LA CONNAUSAlfCB. — CSAT. U. 25 

leoptent la probabilité; il ne donne pas la science '• 
Dire que la science peut venir du particulier, c'est 
confondre la sensation avec la pensée , et Ton a vu 
qu'on ne pouvait les identifier. Ce sujet, du reste, 
ofFre de grandes difficultés, et un point ^ qu'ici 
moins qu'auteurs il faut perdre de vue, c'est la dif- 
férence fondamentale de l'acte et de la puissance, 
a La science en puissance est en quelque sorte la 
« matièredu général, et elle est tout indéterminée; 
a elle s'applique à ce qui est général et indéter* 
« miné comme elle. La science en acte est, au 
« contraire, spéciale et déterminée, affirmant une 
a chose d'une autre chose ^.d Ainsi , dans un sens, 
la science est générale, et dans l'autre elle ne Test 
pas: dans ce dernier cas, c'est la science réduite 
aux bornes mêmes de la sensation. Mais la science 
véritable^ ne repose, ainsi qu'on l'a dit, que sur 
le général, sur l'universel. 

Le procédé de la science, c'est la démonstra- 
tion : c'est par là qu'elle se produit et se confirme^ 
Par une suite nécessaire et évidente, la science, 
ainsi entendue , ne peut s'appliquer aux principes, 
parce qu'ils sont indémontrables : c'est l'entende- 
ment seul qui est en relation avec eux. 

X. Rhét. , lÎT. X , ch. a , i356 , b , 3f . 

9. Métaphys. y liv. x2 , cb. lo, 1087, a , i3. 

3. Ihid, id.^ a , x6. 

4. Métapbya. , liv. i , ch. i , 981 , a, x5. La icience, ainsi limitée, 
ii*est guère que rif&irtipéa, l*eipérience. — Blélaphya. , li?. a, ch.6, 
xoo3 , a , x4* — làr. 5 , cb. a , loaS, b , 3 et 97. 

5. Grande Mor. » cb. 35, xx97»a, ax. 



16 raUXIÈXE PARTIS. — SECn09 n. 

On peut se. rappeler ici le passage important 
qiii termine les Derniers Analytiques, et dans 
lequel ce rapport de Tentendement aux prin- 
cipes est si profondément expliqué. (Voir tome i*', 
page 326. ) 

Ces principes indémontrables , c'ea|i»à-dire , de 
toute évidence par eux-mêmes, fournis par Ten- 
tendement auquel seul ils conviennent , sont donc 
antérieurs à la science et à la démonstration. Ainsi, 
toute science, acquise pour soi ou transmise à 
un autre, vient de connaissances préalables, sans 
lesquelles elle ne saurait être, et qui lui servent ' 
soit à démontrer, soit à définir les choses. 

Il suit de là que la science, qui vient du général, 
repose aussi sur le nécessaire ^. Toujours on sup- 
pose que ce qu'on sait ne saurait être autrement 
qu'il n'est su, et par conséquent, qu'il est néces* 
saireraenttei qu'il est. Si les principes dont on part^, 
n'étaient pas plus connus quf la conclusion qu on 
en tire, on n'aurait point une science véritable, 
on n'aurait qu'une science d'accident. Or, la 
science proprement dite ne peut jamais se rap- 
porter qu'à ce qui est éternel, ou tout au moins, 
à ce qui est le plus habituel ; elle ne |>eut, en au- 
cune façon , se contenter de l'accident : car îl ne 
suffit pas pour la produire. 

y. Ifétaphys. y Ur. i,ch. 9, 99*»i>, 3o. 
ft. ilor. à NÎMfli.» Ur. S, ch. i, 11S9, b, ao. 
3. MétupUyi. , Ut. I«di. 9, y#flif, a, ti^i^-tt liv, f*^ c^. i« 
xo65, a, 5. 



THÉORn DE LA GONNAJSSAVCI. «p- OHAl». IX. 17 

Ritteri a vivement blâmé Aristote d'avoir admis 
comme principe de science l'Ji; cm t& iroXij, c est-à*- 
dire, le cours ordinaire des choses. Il a semblé à 
l'historien de la philosophie qqe c'était une base 
trop peu solide, et sur laquelle il était impossible 
de rien édifier. Toutefois, Ritter a dû reconnaître 
qu'en physique, ce principe est de la plus grande 
utilité; ou pour mieux dire, qu'il y est tout i fait 
indispensable : et cela seul suffirait à justifier 
complètement l'opinion d'Aristote, 

Le cours ordinaire des choses, sans être néces- 
aaire aux yeux de la raison , est tellement constant 
qu'on peut le regarder comme infaillible, et s'y 
fier, comme on se fie aux principes indémontrables 
et éternels de l'entendement. 

La science, douée de ces deux caractères, du gé- 
néral et du nécessaire^* s'appli()ue donc surtout à 
ce qui est en soi, à la substance, bien plutôt qu'aux 
autres catégories, qui ne sont que d'accident ^. La 
substance, l'être réel (où^a), est au faite de la 
science : et c'est elle spécialement que le philo- 
sophe doit étudier. De plus, c'est à une seule et 
même science de rechercher et les principes géné- 
raux de l'être ^, de la substance, et les principes 



I. Ritter, Uist. de U Philosophie, t. 3 , p. 4^ et 173. 
a. Métapbys. , liv. a, ch. a, p. 996, b, 16. 
y McUphyt. , liv. 4 » ch. t , définiiÎM du l'o6«{fi : mis Mitt théork 
est surtout développée Métaphys. liv. 3,ch.a, p. xoo4 et foe5« 
4. M«Upiiyt.,liv. A»eb. «,99^, b, i6,«-«tf^M/.» i<<.,99S, b, 6. 



t$ DEUXliSME PARTIE. -— SECTION H. 

généraux de la démonstration « et du syllogisme 
qui ia constitue. C'est à cette science ' de résoudre 
toutes les difficultés logiques (Xoyixàç ^uc/epeiotç ). 

On expliquera plus loin (voir ch. 10) quel est 
le sens qu'Aristote attache habituellement au mot 
'k(xyix6ç. On voit qu'ici Tacception dans laquelle il 
le prend se rapproche de celle que nous loi 
donnons nous-mêmes; mais il faut remarquer 
cependant que cette acception est fort rare dans 
la langue du Stagii*ite. 

L'objet que Ton vient d'indiquer est, sans con- 
tredit , l'un des plus importants du système d'A- 
ristote; car c'est le lien de la logique à là mé- 
taphysique. Aristote montre ici, comme Hegel Ta 
fait plus tard sur ses pas , la liaison intime de ces 
deux sciences. Mais le philosophe allemand est allé 
beaucoup plus loin, il les a identifiées, ou pour 
mieux dire, il a sacrifié la. métaphysique à la 
logique. Le philosophe grec n'exagère point 
ainsi les choses: il lui suffit de faire voir comment 
l'une et l'autre science se touchent; il ne les 
confond pas. 

On se rappelle qu'Aristote a établi dans les Pre- 
miers Anal) tiques qu'il n*y avait pas de démons- 
tration de la substance. La démonstration et la 
substance sont en quelque sorte parallèles; la 



Ariitoie se poM eelte qaestioo dani ce pessege, Btis îl aek réMat fie 
lÎT. 3 , ch. 9 y X004 , a 9 3S. 

I. Mélapbyt., liv. 3, di. 3, looS» b» 8 ^ .— tooS, b, %m. 



THÉOaiK DE LA CONNÂIMANCE. — CHÂP. IX. ' 29 

première ne saurait jamais s'appliquer à la seconde, 
qui en est todtefui^ Tunique fondement '. 

L'être 9 la réalité, est donc le principe de la 
démonstration dans les sciences théoréliques ^, 
c*est*à*dire, dans celles où l'entendement peut s'atr 
tachera des principes nécessaires; dans les sciences 
physiques, ce n'est point ce qui est, c'est ce qui 
sera. U y a bien pour elles une nécessité , comme 
dans les autres sciences, mais c'est un mode diffé- 
rent de nécessité. On peut voir, parce qui a été dit 
plus haut et dans les Derniers Analytiques, que 
cette nécessité physique se confond avec le cours 
ordinaire des choses , l'àç iiA to ttoXu , et dans un 
autre sens, avec l'induction, principe d'une im- 
portance suprême dans l'étude des choses natu- 
relles. 

C'est ici que trouvent leur place les deux prin- 
cipes établis dans les Analytiques, et qui sans cesse 
sont reproduits dans la Métaphysique^, à savoir: 
qu'il ne peut y avoir démonstration de tout; qu'il 
y^ des axiomes communs qui s'appliquent à toutes 
les sciences, et que le principe lui-même de la dé- 
monstration doit nécessairement être indémon- 
trable. Il est inutile d'insister su^ ces deux points, 
après tous les développements donnés dans les 
Analytiques ; il suf tira d ajouter que toujours Ans- 

I. MéUpbyi. , Ut. 5,ch. i, loaS, b, 14. 
1. D«t Furt. des Aoim., ch. i , 640, a, i. 

3. Métaph . lib. 3 , cb. 6 , lOf f , a , x3. — lit. 9 , ch. 9 , 99^, 
a, 7, — etiiv. 3, cb. 4» 1008, 8. 



SO nmxÙME PAHTIB* -^ BICTlOlf U. 

tote distingue, avec le plus grand Boin, la sdenoe 
des objets intellectuels (vontà) et celle des objets 
sensibles ( at^OTiTa ) '. 

Il reconnaît aussi à toute science, à tout effort 
intellectuel (^uvapucâç), une tendance nécessaire au 
bien; et sous cette formule peut-être un peu obs- 
cure, il faut entendre que toute science a néces^ 
sairement pour but la vérité, bien étemel et 
suprême de IVntendement. 

Reste encore pour la théorie de Tentendement 
et de la science, une importante question, c'est 
celle de la méthode. On a vu plus haut que Ter- 
reur ne venait dans l'entendement que par li 
combinaison de nos pensées, cesl-à-dire, par un 
acte sorti de nous, émané de notre spontanéité; 
et que la sensation dans les éléments qu'elle 
fournit est toujours vraie et infaillible. C'est préci- 
sément à nous guider, dans ces combinaisons de la 
pensée, que la méthode doit sertir; c^est elle qui 
doit nous enseigner le chemin de la vérité. 

Aristote avait spédalemeut traité de la mêttiodei 
du moins autant qu'on peut en juger sur un 
simple titre > dans un ouvrage ^ intitulé : Mtto^ixà. 
En général, les commentateurs et les philologues 
s'eh sont peu occupés ; cependant ce traité denôl 

I. De l'Ame, liv. a, ch 5, 417, b, 96 et pusim. — Métiphyi., 
Ut. 6, ch. XX, io37, «, 14. 

a. Grande Mor. , liv. X , ch. i, 118s, «, S3, •iMiir.à SieiMii., 
Uf . X , oh. s , 1095 , a» x4« 

3. Rhètor., Ut. x, ch. a, x356» h, xf. 



THEORIE DE L4 CONNAISSANCE. — CHAP. IX. 54 

avoir la plus haute importance ^ puisque c'est là 

Erobablement qu'étaient exposés par Aristote 
ïs principes qui l'avaient conduit lui-même dans 
ses travaux^ et dont il conseillait l'emploi. On ne 
saurait trop regretter cette pt^rte. Il est évident , 
<l^après le contexte où se trouve cette indication, 
que les Medo^iHa devaient être un traité de Logique. 
A défaut de cet ouvrage spécial, il faut recher* 
cber dans l'œuvre entière du philosophe , quels 
sont tes principes de méthode qu'il propose; et les 
passages de ce genre, sans être fort nombreux, 
pourront cependant nous donner une idée asses 
complète du procédé qu'il prescrit. 

Le premier principe de méthode, c'est de re-* 
chercher les faits, les phénomènes particuliers ': 
il faut d'abord les recueillir pour en découvrir 
ensuite les causes et la génération ( yev^oreuç ). On 
ne doit pas du reste se borner à une observation 
isolée ^ : à elle seule » elle ne saurait suffire ; mais 
lorsque plusieurs s'accordent, on peut déjà croira 
au fait, avec plus dassurance ; et c'est le propre de 
la philosophie de conclure, par induction, le néces- 
saire, de quelques faits particuliers. Ici^ du reste, 
l'expérience et 1 habitude ont une grande auto*- 
rité, et ce n'est qu'après avoir long-temps con- 
sulté Texpérience, qu'on est capable de connaître 
les choses ^ et d'en parler pef tihemment. 

il. B^b ^rt. diâi Ablm., eh. «, 64d, il, i^. 
a. Phy6io{;noiD. , ch. a, 806, b, S;. 
3. PbjsiognoiD. , ch. 4 , 80g , • , I Vt ly. 



S2 DBCXIÈXS PARTIE. — gECnOK H. 

Il faut donc procéder, des choses qui nous sont 
leplusconnueSy à celles qui nous le sont le moins; 
mais quicependant lesont davantage en soi'. Il faut 
pour se rendre parfaitement compte, à soi-même, 
et aux autres, toujours choisir les exemples les plus 
clairs ^, et expliquer les choses obscures par celles 
qui ne lesont pas, les notions de lentendement 
parcelles des sens. Si Ton se rappelle la disiînction, 
établie si souvent par Âristote, entre les choses 
connues en elles-mêmes et les choses connues par 
rapport à nous, on comprendra comment il peut 
dire ^ que Ton arrive toujours aux choses natu- 
rellement plus notoires, au moyen de celles qui 
le sont moins; c'est que ce sont précisément ces 
dernières qui, vulgairement parlant, le sont 
davantage; c'est que les notions de la raison sont 
toujours dans un ordre inverse à celles de la sen- 
sibilité. Ainsi, le général , l'universel est , en raison, 
antérieur au particulier 4; pour le sens, c'est tout 
le contraire; et de même pour l'accident et son 
sujet. 

Si l'on n'observe pas cette différence de notion 
entre les choses , il arrivera qu'on pourra essayer 
de démontrer des choses évidentes en eile^-mémet^y 
par des choses qui ne le seraient pas. 

I. Moral, à Nicom., Ut. x , ch. s, logS, b» a. 
%. Jhid. 

3. liétapbyi., Iît.S, Gh.4i 1099 |b, 4>— -etUv. f » ck. 0t90** 
b, 3o. 

4. Métapbyt.,liT. 4, cb. iiy loiSybf 3x. , ., . 

5. Pbysiq. , Iît. a, cb. x , içS , a» 3. 



THEORIE DE LA CONNAISSANCE. — CHAP. IX. 55 

Un objet qu'on ne doit jamais négliger, car 
il est un des éléments essentiels de la méthode, 
c'est la clarté. Le premier mérite de l'expression 
c'est d'être parfaitement compréhensible ; et la 
preuve , c'est que le discours, du moment qu'il ne 
&it rien connaître, cesse absolument de jouer le 
rôle qui lui appartient , et de remplir sa Fonction. 

On a déjà vu plusieurs fois, dans l'analyse des 
Topiques et des Analytiques , qu'Aristote insiste 
vivement sur ce point capital. C'est à ce titre 
qu'en philosophie, et dans la discussion sérieuse ^ 
il a proscrit la métaphore et rhomonymie,qui ne 
peyvent qu'obscurcir la pensée. C'est par le même 
motif qu'il montre ^ un si profond dédain pour 
les arguties des sophistes et pour celles de quel- 
ques pliilosophes, Mélissus et Parménide entre 
autres, qui, dans leurs subtilités sur l'être et 
l'unité, lui paraissent s'être complètement égarés, 
et avoir méconnu les lois du raisonnement (âcrj>- 

L'un des grands moyens de clarté , c'est la divi- 
sion. Pour que Tesprit saisisse mieux les choses, 
il ne £Etut pas les considérer en masse , il faut 
pousser jusqu'aux parties irréductibles ^ et consti- 
tutives; et ce précepte si important, Aristote en 

z. Rhét. y liv. 3 , ch. 9, x4o4t b, x. — Poët. ,ch. ai, i458, «, x8. 

9. Phyi. , lir. i , ch. a , 184, b» a6. — Voir tout le début de U 
Physique. 

3. Polit. , liy. X , ch. t , $ « f xa5i, a, x3. — Oa peut voir tutti 
Eitter , Hist. de la Pbilotop. , 3 » p. 84 , trad. franc. 

II. 3 



54 DEUXIÀME PARTIE. — SECTION II. 

a donné des exemples dans son Histoire des ani- 
mauxi dans sa Morale, dans sa Politiquei etc. 

Ici peut se terminer la première partie de là 
Théorie de la connaissance, c'est-à-dire, celle qui a 
rapport à l'entendement. 

Le caractère général en est complètement spi- 
ritualiste. Le principe pensant est aux yeux 
d*Âristote, absolument distinct et indépendant de 
tout autre. Il a son mode d existence séparée: 
rien dans la nature ne saurait lui être assimilé. 
Il a par lui- même certaines qualités essentielles 
qu'il n^acquiert pas du dehors, et qu'il reçoit 
directement de la source divine dont il est émané. 

 ce point de vue, la sensibilité, loin d être l'élé- 
ment unique et dominant, est au contraîipe relé- 
guée au quatrième ou cinquième rang , comme 
Tune des modifications du principe pensant, du 
vo-j;, qui occupe le rang suprême, et qui est en re- 
lation immédiate avec tout ce qui est supérieur k 
l'humanité, et lui donne la vie. 

Il est à peine besoin de faire remarquer com- 
bien les principes de méthode indiqués par Ans- 
tote ont de ressemblance avec ceux qui, plus tard, 
ont fait la fortune de Bacon, et que l'on a généra- 
lement regardés comme une sorte de découverte 
toute nouvelle du philosophe anglais. Sans Toaloir 
contester les mérites de Bacon , on doit dire 
qu'on lui en a certainement attribué bon nombre 
qui ne lui appartiennent pas : U théorie de la mé* 



THEORIE DE LA CONNAISSANCE. — CHAP. IX. 55 

thode d'observation n'est p^s à lui ; elle est au 
Stagiiîte,qui ne s'était pas contenté de l'exposer, 
mais qui s'était efforce d'en donner lui-même 
d'éminents exemples dans plusieurs de ses grands 
ouvrages. De plus, il serait impossible de nier^ 
après ce qui précède et après les Analytiques ^ 
qu'Arislote n'ait pas entrevu toute l'importance 
de Tinductioii : d'abord il en a parfaitement 
reconnu et tracé le caractère propre ; et le prin- 
cipe de l'oiç im to mki dont il a été question quelques 
[Miges plus haut (Voir p. 27), prouve assez que le 
philosophe grec était bien près de comprendre tout 
le parti qu'il était permis de tirer de l'induction , 
pour l'étude de la nature. 

Ces questions , du reste , seront reprises plus 
loin et ^développées plus qu'elles ne doivent l'être 
ici (Voir la troisième partie, ch. 12). 



CHAPITRE DIXIEME. 

De l'objet de la connaissance. 

Aristote a distingué profondément les notioni 
pures de l'entendement et celles que nous four- 
nissent les sens ; il ne sépare pas moins complète- 
ment les objets de la connaissance ; et partout il 
divise la matière en deux espèces différentes , 
ayant Tune et l'autre une égale réalité : d'une part 



5G DEUXIÈME PARTIE. — SECTION II. 

la matière sensible ', de l'antre, la matière intel- 
lectuelle. Ceci prouve encore, comme toutes les 
discussions antérieures, que le sensualisme a eu 
tort de regîirder quelquefois Aristote comme son 
fondateurou l'un de ses adhérents. Cette distinction 
seule de la matière, quoique un peu équivoque, 
suffirait à montrer l'erreur que l'école sensualiste 
' a commise sur le système du Stagirite. 

L'être est également double : il se présente à 
l'esprit sous deux formes ^ : l'être en soi et l'être 
accidentel. Le premier est l'objet de la science 
proprement diie; l'autre ne peut occuper que la 
science qui se contente du probable, et qui mérite 
à peine le nom de science. 

Il ne faut pas non plus entendre l'être et le 
non-être, comme l'entend le vulgaire^ , pour qui 
l'être est tout ce qui peut être senti, et ncm être, ce 
qui ne peut tomber sous les sens. Être et non être 
ont comme la matière une double signification 
qu'il faut soigneusement conserver. Être et non 
être s'appliquent tout aussi bien aux notions de 
l'entendement qu'à celles de la sensibilité. Mais 
l'être proprement dit n'appartient qu'à la sub- 
stance^; et si on l'attribue aussi aux autres catégo- 
ries, ce n'est pas d'une manière absolue , c'est seule* 

1. MéUphjt.y IW. 6, ch. lo, fo36, a, 9,—et Iît. iI| fo37t 
• , 4 , €l patiim. 

a. Pliys. , liv. 9 , ch. 5 , 196 , 14. 

3. De la Génér. , liv. i , ch. 3 , 3 1 8 , u r . 

4. Métaphy^, liv. 6^ ch. 4, io3o, a, 9t« 



THÉORIE DE LA CONNAISSAKCE. — CHAP. X. 57 

ment à la suite(o'jy^ octcXcoç iTX é7ro(jL6Vfc)ç). L'être en 
effet s'identifie et .se confond avec la substance; 
dans les autres genres, au contraire, il se distingue 
et s'jsole. X^es catégoiies delà quantité, qualité,etc. 
n'ont Tétre que comme l'a le non être, dont on a 
pu dire, par abstraction r<itionnelle(XoYix(o;), qu'il 
est y non pas absolument , mais comme non 
être. 

Aristo te confond du reste absolument, soils une 
seule et même notion, l'être et l'unité: to h xocl toov. 
Il n'y a pas plus d'être sans unité que d'unité sans 
être. Pour comprendre ici toute la distance qui 
sépare Aristote de Platon et de Técole d'Élée, il 
suffît de songer à la théorie développée au début 
même des Catégories. Du moment qu'on ne re- 
connaît que le particulier et l'individu pour point 
de départ, et pour base de tout le reste , espèce et 
genre, il s'ensuit nécessairement que letre et l'u- 
nité ne sont qti'une seule chose. L'être n'est réel- 
lement que dans findividu^et l'individu ne saurait 
être lui-même ce qu'il est, qu'à la condition de 
Tunité. Ainsi le système d*Aristote est parfaitement 
conséquent, et s'il avait séparé, à l'exemple de 
Parménide et de Mél issus, l'être de l'unilé, il eut 
manqué à sa propre doctrine ; aussi les a-t-il par- 
tout réuQ^is. • 

Ainsi jiionc tout ce qui a été dit de Fêtre peut 
également s'appliquer à l'unité, et l'on aurait pu 
prendre la seconde tout aussi bien que le pre- 
mier, pour objet de la théorie. L'unité comme 



5S DEUXliSME PARTIE. — SECTION II. 

rétre est à tous les genres ', à la quantité, à la qua- 
lité; mais elle aussi n'est d'une manière absolue 
qu'à la substance seule Pour les autres catégories, 
elle est mêlée à des accidents, qui sont ceux de la 
grandeur, du temps, de l'espace, etc. 

Ainsi, la substance est la première et la plus 
haute des Catégories ; c'est en elle seule que l'être 
est absolu ^ ; la substance seule est quelque chose 
d'isolé, de distinct; parmi les autres Catégorèmes, 
aucun ne porte ce caractère. En effet, il faut, de 
toute nécessité, que, dans la définition et dans l'ex- 
pression de chaque chose, on sousentende la défi* 
nition et l'idée de la substance^. La substance est 
donc antérieure à tout le reste, à la fois en raison, 
en connaissance , et même, par le temps. Telle est 
IMdée de la substance dans toute son étendue et 
dans sa signification la plus large. En la compre* 
nant dans un sens un peu plus restreint , on pour* 
rait soutenir que la matière, et la génération même 
des choses, sont antérieures par le temps à leur 
existence ^ ; et que c'est rationnellement que Tan- 
térioritë appartient à la substance et à la forme 

essentielle- 

C'est à la substance que toutes les autres Caté- 
gories se rattachent; la substance elle-niéme êst 

I. Méiapbyi. , liv. ^, eh. a, toSJif^j lo et iS. 

3. ISttf. , iV. , 33. 

4* Des Parties des Anim. , Ut. a, di« x, 646,^1 35. — Ifor. 1 
HitMi. , Hv. I, eh. ix, xe9<(, «1 »o. 



THEOAIE DE LA CONNAISSANCE. — CHaP. X. M 

{ittribiiée à la matière ^ Toutes les questions qui 
s'adressent à l'être s'adressent aussi à la substance. 
Cette étude de l'être à la fois si ancienne et si ac- 
tuelle , cette étude éternelle , et soumise à tant de 
doutes ^j n'est pas autre chose que l'étude de la 
substance; la philosophie n'a, pour ainsi dire, à 
s'occuper que de cette question-là. Savoir ce 
qu'est letre en soi, Tétre véritablement être, tel 
est son objet suprême , et l'on pourrait presque 
ajouter, son objet unique. 

L'idée de l'être et l'idée de la substance se con- 
fondent souvent ainsi pour Âristote; et cela tient 
aux mêmes principes qui lui ont fait rejeter les 
Idées de Platon , et reconnaître le particulier, Tin*- 
dividu, à l'exclusion du général, comme le seul 
point de départ solide de toute recherche ontolo- 
gique. Parfois cependant, il distingue letre de 
Toù^ia ; et alors la substance , prise isolément , 
devient la première des Catégories, c'est-à-dire, 
un des genres de l'être ^. 

Une conséquence évidente de ceci , c'est que la 
définition, proprement dite ^, n'appartient qu'à la 
substance et non point aux autres Catégories. On 
le comprend sans peine, en se rappelant que la 
définition a précisément pour but d'expliquer ce 



i. Bfétftpliys. , liT. 6, ch. 3, loag, a, st. 
a. Ibtii , id.f roîi8, b, a. 

3. PiiyA. , liv. I , ch. 6, xSp, b, i8. 

4. Métaphys. , liv. 6 , ch. 5 , io3 x , a , t . 



40 DEUXIEME PAaiIE. — SECTION U*' 

que sont les choses ; et que la première et la seule 
idée sur ia(|ueiie elle doit s'appuyer, c'est l'exis- 
tence même des choses qu'elle prétend faire con- 
naître. 

L'une des propriétés principales de la sub- 
stance y c'est qu'elle ne peut venir ' que d'une 
autre substance, réelle,comme elle doit l'être elle- 
même. Pour les autres catégories, quantité, qua- 
lité, etc., il n'est pas besoin de l'acte effectif, il 
suffit de la sim[)le puissance. C'est la substance 
qui est cause de 1 être pour les choses ^ , c'est elle 
qui fait qu'elles sont, non point de telle ou telle 
manière déterminée , mais qu'elles sont d'une ma- 
nière absolue, et indépendamment de tonte autre 
notion. La substance ne saurait donc avoir d'ordre 
ni de rangs ^. Tout en elle est, on peut dire, au 
même niveau. On a vu d'ailleurs, dans les Catégo- 
ries, qu'une substance n'était ni plus ni moins 
substance qu'une autre substance^. Il n'y a que la 
substance uiatérielie qui puisse avoir ces varia- 
tions; mais la substance qui détermine le genre et 
l'espèce, ne les subit pas. 

Du reste, il faut bien se garder de croire, 
avec quelques philosophes, que la substance 
soit autre chose que le corps, et plus que le 

I . Met. , il'iJ. , cb. 9 , io34 , b , i6. 

a. Méiapli., liv. 6, ch. i6, 1041 , b, aSPIiv, 7, ch. a, K04S« a, s» 
-*De l*Ame, liv. a, ch. 4 t 4i5, b, x3. 

3, Mélaphyi. y liv. 6, cbap. la, io38t a, 33. 
4- Métaphjs. f IW. 7 , ch. 3, 1044 > •> <0. 



THÉOBIK DE LA CONNAISSANCE. — - CUAP. X. 44 

corps. Il est impossible ' que la substance soit 
jamais réellement séparée, et distincte matérielle- 
ment; la raison seule peut nous la présentoir 
sous ce point de vue tout abstrait; hors des 
substances sensibles , il n'en existe absolument 
point d'autres ^. 

Une substance isolée , telle qu'on a prétendu 
l'entendre, ne peut pins s'appliquer aux choses 
de ce monde. Cette substance, qui existe en effet, 
n'est pas autre chose que Dieu lui-même ^ ; c'est-à- 
dire la causeindépendante, immobile, et suprême, 
de tout ce qui est. Mais ce n'est pas de cette sub- 
stance qu'il s'agit ici; et ce n'est point ainsi 
qu-on prosente la substance dans le système Plato* 
nicien , dans le système des Idées. 

lia substance n'est donc point une généralité 
séparée de toutes choses, existant par elle-même^ : 
elle réside essentiellement dans les espèces der- 
nières, c'est-à-dire , dans les individus ^« 

Cette doctrine est, comme on le reconnaît sans 
peine, la doctrine même des Catégories. Aristote 
y est resté constamment fidèle, et Ton peut la re* 
garder comme le fondement de tout son système 



X. Métaphys., liv. l'a, ch. a, 10779 b, 11. 
a. Méiapbys. , liv. la , cb. 9 , 1086 , a , ^5* — Polémicpie eonlre I0 
•ytlème des Idéea. 

i. Méta|ifay8. , li?. xo , ch. 7 , 1064 , a , 35. 

4. Mélaphys., liv. 6, ch. 16, 1041, a, 4* 

5. Dt^ Parties des Aaim. , Ut. x , ch. 4 , 644, a » a3. -*De la Géaér. 
des Aoim. » liv. 4 , ch. 3 , 767 , b » 3a. 



42 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION U. 

ontologique. (Voir plus haut l'analyse des Catégo- 
ries au début, Tom. i , page i49*) 
. Comme la substance ne saurait avoir de con- 
traires ' (Voir les Catégories , pag. i5a), et qu'elle 
n'est attribuée à aucun sujet, il s'ensuit qu'elle' 
est indestructible ^ , et que tout, dans la nature 
se rapporte à elle : car tout est nécessairement, ou 
substance, ou effet, ou modifiiation de la sub- 
stance^. C'est là*ce qui la rend indispensable et 
supérieure à toutes les autres catégoriesi qui, 
sans elles , ne seraient rien , puisqu'elle leur seit 
k toutes de fondement et de sujet 4. Il suffît en 
effet d'un simple regard pour se convaincre que, 
sans la substance, la quantité, la qualité, etc., 
ne peuvent exister; il leur faut de toute néces»té 
un sujet que toujours elles présupposent, et ce su- 
jet ne peut être que la substance. S'il en était 
autrement, il faudrait admettre ^, chose absurde, 
que les modifications de la substance seraient 
séparées de la substance elle-même. 

Sans la substance, le syllogisme serait im* 
possible ^ , car c'est elle qui en est le prtn- 

I. Métaphys. , liv. i3, ch. x , 1087, b, a. — Phys. « Iît. 5, ch. 9, 
aaS, b, xo. 

a. De la Longévité , ob. 3 , 4^^ * t) , 6. 

5. Ou Ciel , IW. 3 , cb*. 1 , %gê , a , $7. 

4. MéUpbyf. , liv. i3, 1088, b, 3. —Phys. » liv. t, ch. 9, rtf, 
a, 3i. — Pbys. ,liv. i , eb. 7, 190, a , 34. -<- Mëtapbyt. , lîv. S, ch.it 
1045, b, 37. 

A. hê la GéoéraiioB » lif. 1 , tb. 3 , 5<7 , b, 8. 

6. Métaphys. , liv. 6 ,cb. 9, t^H» ■# Bt. 



THÉORIB DB LA GONNAJMAMGX. •— CVAP. X. 45 

cipe, comme elle est le principe de tout le reste. 

Quelques philosophes ont prétendu, mais à 
tort, mettre les idées générales au-dessus de la 
substance, ou pour mieux dire, ils ont prétendu, 
*des idées générales , faire des substances ^ 

On sait que c'était là précisément la doctrine 
platonicienne. On a vu, de plus, qu'Aristote Ta 
partout combattue comme absolument fausse. 

Ce qui a causé l'erreur de ces philosophes , c'est 
que leurs recherches ont été toutes rationnelles. 
(loyiHiAç ^niTeiv ). S'ils avaient consulté les faits , ils 
auraient vu qu'il n'y a pas d'animal en dehoi^s des 
animaux particuliers^, que le général ne peut 
jamais reposer que sur le particulier, qu'il n'est 
jamais substance, et qu'il n'est absolument rien, 
ou qu'il est postérieur à l'individuel. 

Telle est, à cet égard , la conviction d'Aristote, 
qu'il a constamment attaqué, et sous toutes les 
formes, le système des Idées, et qu'il va même 
jusqu'à dire que toute cette théorie est insoute- 
nable ei absurde ^ : il la traite comme un tissu de 
métaphores poétiques^ , qui ne sont pas recevables 
en philosophie. Aussi, l'un des grands mérites de 
Socrate, selon Aristote, est de n'avoir jamais 

X. Méfaphys. , Ht. if , ch. i , 1069 , a , a6. 

a. Mélapbys.y liv. 6, iol8, b, 35. — Ibid, , ch, 16, 1040, b, a7. 
-y- 1041 , •, 4. — Liv. 9, ch. î , io53, b, 16. — Liv. 10, cb. i , 
1059 , b , 8. — De l'Ame , liv. i , 4oa , b, 7. — Mor. à Ni«oiD. , liv. d, 
cb. la, 1143, b, 4*^1 passiin. 

3. Mélaphys. y liv. 6, ch. 14, roS^» b, A. 

4. Mélapbjff. y Ut. 11, oh. 6, 1079, h, tS. 



4i DEUXIÈME PARTIE. — SECTION U. 

séparé le général de l'individuel ' , de n'avoir 
jamais pensé à donner aux idées universelles une 
existence indépendante ; et c'est précisément cet 
isolement du général, qui cause toutes les diffi- 
cultés insurmontables que présente le système des 
Idées, dont Arislote fait remonter l'origine jusqu'à 
Heraclite '. 

On a vu, du reste, que dans la théorie d'Ans- 
tote, le particulier est connu par la sensibilité, 
et que le général ne l'est que par la raison dans 
laquelle il réside, et qui le produit en quelque 
sorte. (Voir la fin des Derniers Analytiques^, 
Tom. I, page 3-i8.) C'est là aussi ce qui fait la 
différence profonde entre le philosophe et le 
rhéteur. I-e philosophe a l'idée générale , le rhé- 
teur n'a que l'idée particulière : le premier sait ce 
que c'est que l'injustice, la tyrannie; le second 
sait seulement^ que tel individu, qu'il défend ou 
qu*il accuse, est injuste et tyran. Il faut com- 
prendre d'ailleurs, qu'on se sert ici du rhéteur 
comme d'un exemple, et que cette différence est 
générale, du philosophe à tous les hommes dont 
l'esprit /le cherche point à embrasser l'ensemble 
des choses. C'est là aussi ce qui fait que le vulgaire 
préfère le rhéteur et les formes quil emploie^ 

X. Métaphjs., IW. la, di. 4» 1078^ b, 3o. •— /AmI., ck. Çi 
1086 , b , 5. 
a. Méltphys., Iît. xa , cb. 4» 1078, b, x4. 
3. Phyt. , liv. I , ch. 5 , X89 , t , 6. 

4* Problèait,liV. i8«9i7 ,«,S,— «etlÎT. 3o,ç56,b^69 

1 



THÉORIE DE LA CONNAISSANCE. — CHAP. X. 45 

exemples et enthy mènes % parce quil les com- 
prend plus aisément. 

Mais toi;t en cherchant à limiter ainsi la valeur 
de runivefsei , et à le restreindre dans de justes 
bornes, Aristote n*en reconnaît pas moins son 
importance, et Ton se rappelle que, plus haut, 
Tuniversel a été présenté comme l'élément indis- 
pensable de* la science en gén'^ral, et en parti* 
culier, du syllogisme, qui ne peut exister sans lui^ 

La dernière question qui resterait à éclaircir sur 
la substance, et Tune des plus délicates, mais 
quon ne doit toucher ici qu'en passant, serait 
celle des rapports de la substance à la génération* 
(y^veai;). Il faut bien entendre ce qu Aristote 
exprime d*une manière toute spéciale par yénau 
Le mot i\e génération , restreint aux limites étroites 
où nous le prenons dans notre langue, ne peut 
en donner qu'une idée fort imparfaite. La ylveaiç 
est, pour Aristote, la production d'un phénomène 
quelconque qui vient à être, qui devient. Le 
mouvement de notre doigt que nous remuons , 
l'agitation des arbres battus par le vent, l'idée qui 
se présente à notre esprit, sont autant de ylvedeiç: 
la Y^vcGiç a lieu toutes les fois qu'une chose qui 
n'était pas, vient à être, et, dans le langage péripa- 
teticien , toutes les fois qu'elle deuienl^ yivexoci. 

Au premier coup d'œil, la y^veaiç semblerait 



s. Probîèm*, IW. i8^ gi6/b, aS. 

a. Méla|ibj8. , Ht. ii, ch. lo, 1086, h^ 3A- 



46 IttOrXIÈME PARTIE. — SECTION n. 

antérieure à la substance ' : mais en raison et en 
fait, la substance est la première : sans elle la géné- 
ration ne pourrait même avoir lieu. L'ppposé de 
la génération, c'est la destruction, fOopoc^^u'il faut 
entendre dans un sens aussi général que fviwiç. 
Toute génération absolue est la mort de quelque 
chose; toute destruction absolue est la naissance 
de quelque chose : et Aristote pousse cette idée si 
loin, qu'il va jusqu'à dire^ que la naissance, est la 
mort de ce qui n'est pas, et la mort, lanaissancede 
ce qui n'est pas. Ainsi le non être lui-même est 
compris dans la yeveciç et la f6opa, bien qu'il 
semble devoir en être exclu; il précède Tune et 
suit l'autre. 

De ces notions générales sur l'être, quis'ap* 
pliquent surtout à la substance, il faut descendre 
aux autres catégories. 

Les formes diverses que l'être peut revêtir sont 
ce qu'Aristote appelle les formes de la catégorie ^9 
cj^^^Laru t^ç xatifiyopioç. Ces formes ne sont en 
effet que les attributions applicables à l'être ^ qui 
leur sert à toutes de sujet, soit d'inhérence, soit d at- 
tribution (Voir l'analyse des Catégories, pag. i4^ 
L'être est donc dénommé suivant ces formes, 



I. De Ur G^ération, tir. t , cb. 3, 3t8, 1^, 34, 3t^, a, S cl «S. 
— Des Parties de« Anim. , 640, a. 18, 641 « b, ^.-«•De la Qèaè' 
ration des Anim. , iiv. 5 , ch . 1,778,8,5. — Météorol. , Ut. i , ch. x » 
338 , a , a4 , Iiv. 4 1 cb. x , 378 , b. 

a. DelaGéuéralion, Iiv. i,cb. 3, 3i8, b, 34»el3z9y«,Sitt5. 

3. Métapbys., Iiv. 5, ck. a, loaS, a, 36. 



TinoaiS DB LA CONNAlfSAIIGB.««CaAP. X. 47 

qu'Aristote a limiti^es à dix % et les aspects sous 
lesquels il se présente, varient avec chacune d'elles, 
puisqu'il peut les revêtir toutes successivement , 
ou à la fois ^. Ainsi par exemple , en physique , le 
ipouvement considéré comme substance peut re- 
cevoir toutetf les formes des catégories. 

U faut remarquer quei dans Aristote, le mot 
de VoLvnyofU n'est pas tellement spécial , que par* 
fois cette même idée ne soit exprimée d'une 
autre manière. Tantôt en effet, elle est rendue par 
iitttpeaiç^, quelquefois par el^oç, plus souvent en* 
eore par y^voç. 

U est évident que les principes de chaque caté- 
gorie doivent être absolument différents ^ , parce 
que s'il n'en était point ainsi, on arriverait à cette 
conséquence absurde, que l'on confondrait, sous 
une même notion, la substance et le relatif. Il s'en- 
suit que les genres des catégories sont incommu- 
aicablea^, que des éléments de la quantité par 
exemple, il ne pourra jamais sortir que de la 
quantité, et que la quantité ne produira jamais 
la substance, ou la qualité. Pour une même chose , 
les catégories ne peuvent davantage se confondre; 



I. Mélaphyt. , liv. 8^ cb. lo, xo5x , a , 34.— /&m/. » liv. 4, ch. 7 , 
10E7 9 a, 33. 
a. Pfayt., liv. 5» ch. 4t 937, b, 4* 

3. De la Génération, 303, a, 8.— Du Ciel, liv. 4, cb. 4*3i3|b» i4t 
— • Voir aiisii Tom. 1 , p. 366. «- Pbys. , liv. a , 193 , b» 16. 

4. Métaphys, , liv. ic , cb. 4, 1070, t, 35. . 

5. De rAme, Uv. x , eh, 5, 410 ^ a, ao. 



48 DEUXltUE PARTIE. — SECTION II. 

elles restent toujours isolées 'dans un même sujet 
qui les reçoit toutes; cetle théorie a été appli- 
quée par Aristote, au mouvement pour lequel il 
Fa complètement développée *. 

Il résulte de ce qui a été dit sur la substance, 
que cette seule catégoiie est simple ^, tt que toutes 
les autres sont composées, puisqu'il faut toujours 
y distinguer Tidée de substance jointe à une autre 
idée. 

Un point de ressemblance commun à toutes 
les catégories, c'est que chacune délies, dans les 
acceptions qu'elle peut recevoir, renferme toujours 
l'idée du bien \ c'est-à-dire, qu'il est en elle un de- 
gré de perfection, comme il en est un d'imper- 
fection. Ainsi, pour la substance l'idée du bien sera 
la possession, s^iç, et l'idée opposée celle du mal, 
sera la <r^pY]<7t; , la privation. De même pour toutes 
les autres catégories, quantité, qualité, etc.; mais ici 
l'idée du bien variera selon les circonstances, et 
avec les accidents même de l'être. 

On se rappelle qu'Aristote, dans les Catégories, 
n'a traité que les quatre premières avec étendue. 
Il paraît que dans un autre ouvrage il avait com- 

I. Pbys. y liv. 7, ch. 4» 34S> Si i^- 

a. Phys. Jiv. 3, ch. i, toi, a» 8.— Liv. 5,cfa. i» fta5,b, 5|— 
et cb. 3 , — et li¥. 7 , ch. i , 949 , b , 4. 

3. Métaphys., liv. 3, ch. a, 1004, «i 29, — et liv. 6, cb. 4f 
1019, b, aS. 

4. De la Géoéralion, 101 , a , i. «» Moral, k Nicom. , !!▼. i, cb. 4fl 
logSy a, 19.— GraBdeBior. , liv. i ,rb. i , f i83, a, 9, Ut. 9» cb. 7, 
i%oS, a, 19,— etBfor. k Eud.,UT. i, ch. 7, xai?, b, 96. 



THÉORIE DE hX CONNAISSANCE. — CUAP. X« 49 

piété cette théorie, en ce qui concerne la caté- 
gorie de Taction et de la soiitTrance. Du moins, 6ti 
trouve deux indicaHons précises de cet auti^è ou- 
vrage, dans le traité de l'Ame '"et celu' de la Géné- 
ration des animaux ^ : il y est nommé : ol xaOoXou 
lufyot icepl Toiï iroieTv xal 'iraojretv, — Ta irepi toD ttoiciv 
xat Tçdcyijtw (^KopKTjxéva). Il est à remarquer que, dans 
le quatrième livre de la Métaphysique, où Aris- 
tote a l'épris la doctrine des Catégories presque 
toute entière, il n'a pas parlé de nouveau des Caté- 
gories de iroieiv et de xa(7)^£tv. 

On a déjà i^ qu'il fallait toujours distinguer 
avec soin, dans la substance, les deux idées d'acte 
et de puissance. Cette distinction n'est pas moins 
nécessaire dans les autres catégories. Cette partie 
du système d'Arislote, bien qu'elle en soit l'une 
des plus importantes, a été généralement très peu 
étudiée; mais c'est surtout en métaphysique et 
en physique qu'elle tient ime place considérable. 

Un autre lien qui unit toutes les catégories 
entr 'elles, sans cependant les confondre^, c'est 
l'analogie, to âvaXoyov. Aristote a très peu insisté 
sur ce point : mais l'on peut comprendre com- 
ment cette analogie peut se fonder, pour chaque 
catégorie, sur l'être et le non être, l'acte et la puis- 
sance , et enfin sur les contraires. 



I. De rAme, liv. a , cb. 5,417,8,1. 

3. De la G^oération des auim. , liv. 4, cli. 5, 7<SS, b,:^^. 

3. Mét«phv9«, liv. i5, cb. 6, 1093, b, i3. 



50 DEUXIÈME PARTIE. — SECTIO» II. 

Du reste , chaque catégorie ne peut renfermer 
qu'une seule opposition par contraires ' ; et toutes 
les oppositions des catégories pourront se réunir 
abstractiveraent en une seule. I^s contraires sont 
ce qui dans le même genre diffère le plus ^ : ce 
sont les deux extrêmes. Ils ne peuvent être à la 
fois à un seul et même objet ^, non plus que la gé- 
nération et la destruction. Les deux contraires et 
le sujet qui les reçoit l'un et l'aufre, forment donc 
les trois moments fondamentaux de chaque chose. 
Pour que Tun des contraires puisse se changer 
dans l'autre, il faut nécessairement quelque chose 
de stable et de permanent ^^ oii^le changement 
s'accomplissç : cVst là précisément lafonctiondu 
sujet (toG u7ro3cei[X£vou). Les contraires ne peuvent 
jamais coexister, bien que Tun étant connu', il 
fasse connaître Tautre en le déterminait. 

Entre les deux extrêmes, commencement et 
fin, est le milieu, le terme moyen, où tous deux 
en quelque sorte se rélfnissent ^. Numériquement^ 
le milieu est nécessairement unique : rationneile- 

X. Phys. , liv. X , ch. 6, x88,>, i3. — De la Généralioo, lif. i, 
ch. 7, 3a4, a, i. 

a. Mélaphy). , liv. 9 , cb. 4 , xo55 , a , iS. 

3. iàiJ,, liv. 3, ch. 6, IUX2, b, 17. — Du Cial» Ht. 3»^ 3i 
270, a, aa. 

4. Phys. , liv. I , ch. 7, 190, b, ao. — De la Géoér. âe$ am.» 
lif. I, ch. 8, 734, b, a. — l>hys. Jiv. i, ch. 6, X89, b, X7. — De !■ 
Géiiéralion, liv. a, ch. 3 . 33u, a , 3i. 

5. Du Ci»*l , liv. X , ch 6 , 373 , a . gi. • 

6. Metaphyt. , Kf. 9 , ch. 4 , io55 , a , aS. • 



THÉORS DB Là COKNAISSÀIfCS. ^ CHAP. X. 54 

iwnty on pourrait dire qu'il est double ', eu 
pub^ance. 11 est à la fois 1 un et l'autre contraire^ 
6n 4e ce qui précède , commencement de ce qui 
ft «suivre '. On ne peut jamais identifier le milieu 
Ql l'extrême ^, parce qu'on ne peut identifier L'acte 
el la puissance. Entre ce qui est éternel et ce quji 
vm l'est pas, le moyen est ce qui n'est ni l'un ni 
Paotre : c'est ce qui est cr^^é, ce qui est périssable ^« 
. U ne faut pas du reste confondre le terme moyen 
qui réunit les extrêmes ^^ et le sujet qui les reçoit 
tous les deux. Cet intermédiaire entre les con<- 
traires, pourra prendre aussi le nom de primitif , 
pwisqu en effet il les précède l'un et l'autre ^. Il 
Ht l'un et l'autre en puissance : par conséquent 
l'intermédiaire , le terme moyen , ne peut avoir, à 
proprement parler, de contraire. 

Celte théorie des contraires était fort ancienne 
dans la philosophie: Aristote la fait remonter 7 
jusqu'aux Pythagoriciens qui l'avaient entrevue 
dans leurs spéculations mathématiques sur la 
triade. 

Il &nt se rappeler, en outre, que c'est sur cette 
doctrine des milieux qu'Aristote a fondé 9 en mo* 

z. Phys. , Ut. 8, ch 8, a6^ , a, 19. 

a. IhiJ., id^^lhid, , id., b, 3i. 

3. Do CitI, liv. I, oh. 8, 276, b, ^o,""-- ibid,^ «b. 19 9 Mt ^ 

• y i3. 

4« Ifiid. , id, y by xo. 

5. Phy». , liv. I, cb. 7, 190, b, x 

6. MéUphys. , liv. 11, ch. lo, 1075, b, as. 

7. Du Ciel, Ut. z, a68,a, z|. — Phyi. , liv. i , ch. 5, l^|, b* 



52 nieuxiÈME partie. — section n. 

raie', toute la théorie des vertus, placées chacune 
entre deux contraires, qui sont des vices , et dans 
sa Pohti^ue, toute la théorie des clnsses moyennes. 

Indépendamment de la théorie des contraires 
exposée dans les Catégories, il parait qu'Aristote en 
avait fait un traité spécial qui n est point parvenu 
jusqu'à nous. Du moins, cela semble résulter de 
deux indications que fournit la Métaphysique % 
aux 3* et 9^ livrés. Il est peu probable qu'elles se 
rapportent l'une et Fautre à la partie de l'hypn- 
théorie dont il vient d être question ( Voir plus 
haut,Tom. 1, p^g. 176). 

C'est sur la doctrine des contraires que repose, 
en logique, le principe de contradiction. On a déjà 
vu, dans l'examen de lUerméneia et des Derniers 
Ânalyti(|ues, quelle en était Timportancc. Aristote 
y revient trèsfréquemm*»nt dans sa Métaphysique, 
dont le livre troisième, presque tout entier, est 
consacré à le faire comprendre et à le développer. 
Sur le principe de contradiction^, s'appuient tons 
les axiomes sans lesquels la démonstration ne 
serait pas possible. C'est là le principe qui jamais 
ne peut induire en erreur, et qu'ont vainement 
combattu Heraclite et Protagore ^. 

Le principe de contradiction domine toute la 
théorie des oppositions, dans le traité du Langage: 

I. Mor. à Nicom., liv. a^ ch. 8, ifo8 ^ b, ix Pt passim. 

9. Méiapli , liv. 3, ch. a, xoo^, a, a. — I W. 9,ch. S, Io54, a|3o. 

3. Mfia|)|iy8. , liv. 3, ch. 3, ioo5 , b,' 19 et 34. 

4. ifétaphys., IW. lo, Kh.'S, xo6x, b, 35, 



THÉOail DE LA CONNAISSANCE. — CBAP. X. 55 

car ce principe transformé est celui, p^ar lequel 
deux prop'Ksilions opposées ne peuvent jamais 
être vraies à* la fois ' ("Voir , \]foœ. ?vP^S'^^)* 
Dureale* la contradiction n'a pascVintermédiaire'; 
et œci a déjà été établi dans le$ Çatégoriesi ( Y^ir 
Toott. lypag. 175). 

C'est surtout à l'aide du principe de contr^c)ic«' 
tiont que la science arrive aux principes supréqnes 
des cboses^aux primitifs qui, pour chacune d'elles, 
doit donner la connaissance <le tous les accidents 
el les faire comprendre, en leur attribuant leur 
nature propre^. Ce que S4>nt les principes, les 
conséquences des principes le sont aussi, fjes prin» 
c^es proprement dits sont ceux qui déterminent 
le mouvement, la génération des choses: et les 
principes mathématiques ne sauraient conserver^, 
à ce titre I l'importance qu'on a prétendu leur 
donner. 

. Les principes ne sont pas au reste identiqijies 
pour toutes choses : ils varient avec les sujets 
mêmes auxquels ils s'appliquent , sensibles avec les 
sujets sensibles ^ , éternels avec les sujets éter- 
nels, périssables avec les sujets périssables/.. 

La connaissance des principes s'acquiert de di- 

i.'Mélapbys.y liv. 3,cb. 6, ioii,b, i4»-— ftliv. 9| cb, % loS;, 
• y 33 — Phy». , liv. *» , ch. 3, a«7, a, 9. 
a. J^iéé. p id , rh. 7 , 101 1 , b, ai. 
3. Grande morale, liv. i, ch. 10, 1187,8, 35. 
4* Mor. i EiKtem. , liv. a, cb. 6, laaa, b, ai. 
5. Du Ciel, liv. 3, cb. 7, 3o6, a, 10. 



54 lykijxiiEia partie. — section tb 

yerses façons; les uns nous sont connus parl*tn- 
duction, d'antres par la se^isation ', quelques uns 
par une sorte d*habitnde, d*autres encore d'nne 
manière différente. C*esf par rîndiiction que sonl 
èiï général fournis les principes sur lesqiiHs se 
funde le syllogisme*, et pour lesquels, par consé- 
quent, il n'y a pas de syllogisme possible. 

Cette opinion d'Aristote stir Tiisage de Tinduc- 
tion, rapprochée de celle qui termine les Derniers 
Analytiques, mérite la plus grande attention, et 
réftite ces accusations si souvent portées contre 
le Stagirite, qui aurait prétendu, disait-on, faire 
du syllogisme l'instrument unique de la science. 
H est parfaitement évident qu'on s'est mépris; en 
cela , sur la pensée d'Aristote : il n'a jamais con* 
seillé cette méthode; et il a toujours hii-méme 
appliqué une méthode différente. 

Tennemann^ a également reproché au Stagirite 
d'avoir considéré la démonstration, comme la 
seule voie à la connaissance des objets exté- 
rieurs. Ce reproche n'est pas plus juste que oelai 
qui précède. 11 est évident at^ contraire que, dans 
la théorie d'Aristote, -X côté de la démonstration, 
il y a cfautres méthodes qu'elle, puisque les prin- 
cipes lui échappent entièrement. I^ connaissance 
acquise par la démonstration n'est jamais qu^une 
connaissance médiate. 

I. Mor. à riicokn. , liv. x , ch. 7 , 1098 , b, S. 
a. Mor. i Nicom. , tir. 6, cli. 3, xiSQi b, 17. 
3. TmoamaDD , Hist. de la pbilot. , l. 3 , p. S9. 



THfoltB 0K LA C0NNAI8SA5GK. — C»AP. X. 58 

Mais ceci n'empêche pas , comme l'avait pensé 
Démocrite, que la démonstration % ne puisse s'ap- 
pliquer aussi à di*s choses éternelles. Par exemple, 
riticommensurabilité du diamètre, Tégalité des 
troisangles d'un triangle à deux angles droits, sont 
cbbses soumises à la démonstration, tout éternelles 
qu'elles sont. Ce que Démocriie aurait dû dire, c'est 
que ceci n'est vrai que pour certaines choses éter* 
nelles, maiâne Test pas pour toutes Irs choses étei^ 
neI^es. Du reste, il n'en est pas moins nécessaire 
|k>ur toute démonstration, que les principes dont 
e.le part soient inébranlables ' r autrement la 
science que la démonstration doit produire^ serait 
impossible. C'est la sulistance, c'est l'être, qui 
doivent toujours lui servir de base ^; et c'est en 
procédant de la substance, qtiela démonstration 
arrive à cette nécessité qui lui est propre, et qui 
est , en quelq\ie sorte , créée par l'intelligelice hu-> 
maiue^. 

Kous sommes arrivés ici à la limite, oii la théo* 
rie générale de la connaissance se lie k la théorie 
particulière du raisonnement déductif, tel qu'Hâ 
été exposé dans l'Organon. Il serait inutile de 
ruppeler de fiouveau les principes qui y ont été 

x^ Dt la Géaér. des aoin. , Ihr. a» ch. 6,74*»'.l*f ^^* 
a. Mor. à Nicoin.,liv. 6, ch. 5, xi4o, a, 33.— Métaphyt. , Uf. lo, 
ch. X , io59, a, Sa. 

3. De TAme, Htr. I , ck. r, 4o»» b, s5. 

4. Métaphys. , liv. io,cb. i, lod4»b^ 34. . - 



56 DEt'XlKME PAHTIE. — . SECTION U. 

développés. Nous pouvons les regarder comiDe 
suffisamment connus. 

On a essayé, plus haut, de montrer commeut 
le système de logique que présentent les six ti^ités 
de rOrganon, avait apparu au philosophe. On a£ût 
voir qu'on pouvait , sans erreur, lui attiibuer une 
unité de composition et crexéculion» que souvent 
on lui a refusée avec inju.stire. Il est évident pour 
nous que, sans avoir peut être réuni lui-même en 
corps d'ouvrage TOrganon entier, il a établi entre 
les parties qui le forment une liaison si étroite, qu'il 
est impossible d'en méconnaître la connexion, et 
1 on pourrait ajouter, dVn modifier l'ordre. 

L'ensemble des recherches contenues d^ns rOr- 
ganon, se présentedonc au Stagirite comme une 
métljLode générale du raisonnement et du discours^ 

Poi^r lui cette, étude du raisonnejnent a une telle 
importance, qu'il nliésite point à dire que c'est 
elle qui a conduit Platon au s}Stèm.e des Idées ': 
mais il ajoute aussi que Platon s'y est abandonné 
aveuglémept, et qu'elle lui a fait faire bien des 
faux pas. 

il ne. faut point du tout confondre ptiâo^oç twv 
XoycDv avec ^laXescruc*^. Pour Aiistote, ÂiaXexTixi^ a un. 
seus beaucoup plus restreint; il y attache peu dfl^ 
valeur, et il limite la dialectique à la discussion 



X. Béfot. des Soph. , 172, b, 8, — et i83,b,i3. 
a, MéUipbys. , liv. x , cb. 5 » 987 , b, 5a. 



THÉORIE DE h^ COKfl^lSSÂNCS. — r CUAP. X. 57: 

elle-rnéme, ainsi que l'indique Tétymologie propre 
du. mot. Aussi, loue-t-il Socrate des progrès qu'il 
a fait faire à la dialectiaue ' par son habileté à don- 
ner des inductions et des définitions. générales. Du 
temps de Socrate^ l'art de la dialectique n'était pas,; 
à, beaucoup près, aussi avancé qu'il le fut; après 
lui. Socrateest le premier qui raisonna dans toutes-. 
le» règles (. cuXXoyi^fiGÔat ) *. ' 

. Du n^ste, le mot de dialectique, dans Aristote, 
n'4 pas toujours le sens que nous venons dHndi-- 
q\i€sr : quelquefois il en a un plus étendu. On sait: 
d'abord quelle vaste portée Platon avait donnée^ 
à la dialecti(|ue. On sait que l'idée qu'elle reT< 
présentait à ses yeux n'était pas moins que ce 
qui, pour nous, est la métaphysique tout entière. 
Û^s Aristote, la dialectique n'a jamais cette haute 
importance; mais elle s'étend quelquefois jusqu'à 
embrasser, non seulement les règles de la discus* 
sion. pratique, mais encore les règles mêmes de 
tous les syllogismes, des vrais comme des pro«; 
bables^. . 

' Mais. le plus souvent, Aristote ne place pas la : 
dialectique à ce rang élevé, qui la mettrait presque ; 



I. Métaphys. , lif . 12 > ch. 14» 1078, b, a5. '— De Gorgias, etc.» 
978, a, 35. 

s. Métaphys., liv. 11 , ch. 4» 1078, b, a4* 

3. Métaphys. ,liv. a, 99$, b, a3. — Liv. 3, ch. a, looS^a, x6. 
— Rhét. 9 lif. x,ch. X, i355,ay 8, et b, iS« — IM,, id.fCh, a, 
x356, a, xz« 



5S tftOXtklit PARTIE. -— ^ SKCTION II. 

an niveau de l'Analytique; or«linaireinent, il la 
regarde comme toiit-à-fait inférieure, sans la ra- 
valer cependant aussi bas que la sophistique. 

La dialectique et la sophistique ont, toutes deux, 
pour objet d'imiter la philosophie ' ; mais ce qui 
les distingue, c'est l'intention qui préside k leurs 
recherches. La dialectique s'efforce loyalement 
d'atteindre la vérité; mais elle ne peut arriver 
jusqu'à elle, et s'arrête en route. La sophistique 
s'inquiète, au contraire, fort peu d'arriver à ce 
but suprême^; elle se contente d'acquérir l'appa- 
rence du savoir et de la sagesse, parce que ces ap- 
parences lui suffisent pour tnimper les hommes, 
et satisfaire la cupidité et l'orgueil qui sont les 
seuls guides qti'elle suive. 

Du reste, la dialectique et la sophistique ne 
vont jamais au fond des choses ^; elles s'arrêtent 
l'une et l'autre aux accidents, et ne poussent pas 
jusqu'à l'être en soi, jusqu'à la substance. I^ dia* 
lectique comme la rhétorique, avec laquelle elle a 
de grands rapports de ressemblance "^9 commuiie 
ainsi qu'elle à tous les hommes, la dialectique, doit 
sttvoir le pour et le contre dans toute question. 
Seulement , elle ne *les eniploie pas tour à tour et 

I . Métaphys. , liv. 3 , ctf. a , 1004, h, 17 . — Biiél. , Ht. i , èb. i ^ 
z355, b, 16. 

9. Métaphys., liv. 3, ch. a, 1004, b» (7. 

S. /(14/. , li?. S, ch. a, ioa6f b, 16. — Ut. |0,di. 3, |o6|, 
b, 8. — Liv. 10, ch. 8, 1064* b, a8. 

4. Rbctor. , li?. X, cb. i, x354» a> <• 



THÉORIE Ofe tA. Oyil AMANCtt. <— fSMAP. X. 59 

indifTéremment , comme 1r rhétorique; mais elle 
doit les connaître l'un et Tautre % soit pour aUâ^ 
quer, sbit pour se défendre; car elle sait fort bîeti 
qoe fa vtftrîté est toujours bien plus eroyable et 
biev^ plus facile à persuader. 

1^ rhétorique et la dialectique ne sont Tune et 
Fautre que des arts •, et ce serait risquer d'en mé* 
connaître absolument la nature, que de prétendre 
tes élever au rang de sciences. Ceci montt« dans 
qoelsens étroit, il faut entendre ce qu'Aristote dit 
de la dialectique au début des Topiques, lui al* 
triburmt aussi la recherche des principes (Yuir le 
Toni. i;prige 334). H ^st clair qu'il veut dire seules 
merrts que la dialectique peut être de quelque uti* 
lité pour la découverte des principes^ à cause de 
son esprit d'investigation; car, ailleurs, il déclare 
que la dialectique, pas plus que la rhétorique, ne 
doit s'occuper des principes ^. 

• F^a dikiectique a donc, aux yeux d'Aristote, peu 
de valeur; aussi confond-il souvent"^, dialectique et 
vide de sens. Tennetnann a' peut-être eu tort de 
prétendre queXoyixô(;^, pour Aristote, n*avait pas 
plus d^importance que èioiXtxTvmç. Il en diflëre 
certainement, et quoique la nuance soit légère , il 

X. Rbétor. , lit. i , ch. i , i355, a, a^, 
a. Rbélor. , liv. t, ^ 4, i35g, b^ xa. 

3. Bhélor., liv. I y ch. 9 , x558, a, a5.- 

4. De TAme, liv. z , cb. i , 4o3, a, a. — -Topiqiiet» Inr. i , iq% 
b, Sx. 

5. Tenoemauif t. 3, p. 67. 



60 DXUXIÈME PARTIE. <— SECTION II. 

faut cependant en tenir compte. Boëce.^ a pré^' 
tendu que ^oytxo); et èv^o^o); étaient synonymes 
dans la doctrine aristotélique; on peut aller en- 
core un peu plus loin , et soutenir que loytxôç 
répond à peu près à notre idée de rationnel. Ainsi, 
^laXcKTiKcaç serait l'usage du probable, soutenu par 
la raison, dans la lutte et le trouble d'une discus- 
sion; ^oyDcôç serait le probable admis par la raison 
tranquille et solitaire, qui, toutefois, ne seraî4 pas 
édairée par la méditation philosophique et Tob* 
servation de la réalité. 

Il suffit de rappeler ici que le degré suprême de 
la connaissance déductive est, poui- Aristote, l'A- 
nalytique ; et Ton peut remarquer que toujours 
les idées d'analyse et de vérité ne forment qu'une 
seule et même idée dans sa pensée*. 

Ainsi ^ les quatre degrés du raisonueraent s'ë* 
cheIonnenl,à partir du plus bas, dans l'ordre sut* 
vant : Âia>^xttx(oç, Xoy&scG); et ôvaXuTtxcl);. Quant à la 

X. Boe€e, sur l*introd. de Porphvre, p. 56. — Voiri les prinripaoi 
passjiges uù Ta Ijeclif Xc^^xô; et i'advrrbe 5onl employés. — Dans l'Orgi- 
non, 8a, b,S5, — 84» a, 8, — 84, b, a, — 86, a, ai, — 88, a» 
«9'» — 9^, a, i5,— 199, a, 17 , — i6a, b, a?. — Mélapl^, 
liv. 6, ch. 4» 1029, b, z3, — ch. 17, xo4i , a» a8« «- Mv« 1(9 
ch. 1, 1069, a, a8, — liv. xa , ch. 5^xo8o,a,io, — liv. x3,rb. x» 1087, 
b , ao. — l*h)S. , liv. 3 , c'» 3 , aoa , a , ai, — ch. 5 , ao4 , b, 4, — 
li?. 8,(b. 8, a64, a, 8. -^Rhêt. , liv. 1 , rh. x , i356.a, t3. — Do 
Ciel, H?. I, cb. 7, 37$, b, xa — De U Gépération, Iît. i,ch. a» 
3x4, s> II* <— ' Mor. à £ud. y liv. x . ch. 7, 1117 y b» ac, ** d 11?. a 
c1i« 3, xaaiy b, 7. 

a. Ces païaa^ spot trop nombreux et trop connu» pour qu'il fidlk 
ici les rapporter. 



THÉORIE DE LU CONNAISSANCE. — CSAP. X. 64 

.sophistique ( ao(pt7i5t(o; ) , c'est à peine si on doit la 
faire figurer ici; son hut immoral semble lexclure 
de toute recherche sérieuse et loyale. 

Ces! à l'Analytique eîi particulier qu*appar- 
tiennent le syllogisme et la démonstration; la dia- 
lectique se contente du syllogisme apparent (911- 

Le syllogisme avec toutes ses lois, avec toutes 
ses modifications, a été étudié dans les Analy- 
tiques. Mais Aristote ne borne pas la valeur du 
syllogisme au raisonneirient; il le retrouve jusque 
dans les actions des êtres animés; et, pour lui, la 
perception et Tinstinct sont les prémisses, comme 
l'action est la conclusion. Cette théorie, qu'il ap- 
plique aussi à la morale, se retrouve dans les 
passages suivants : 

Le premier se rencontre dans le traité du Mou- 
vement ' des animaux. « L'animal se meut et 
ce marche, soit par instinct soit par réflexion, 
a lorsque sa sensibilité ou son esprit viennent à 
te subir quelque modification. 

«Mais pourquoi la pensée , tantôt produit-elle 
jM et tantôt ne preduit-elle pa>«, l'action ? pourquoi 
a provoque-t-elle, et tantôt ne provoque-t-elle pas, 
a le mouvement? On pourrait dire qu'il en est ici 
ce comme de la pensée et du Raisonnement appli- 
« qités aux choses immuables. Dans ce dernier cas, 
a notre but est là connaissance spéculative; car, du 

f . Bu Mouv. des anîiiï, , ch. 7 , p. 701 , a, 6, 



62 DBDXIÈIIB PARTIE. — SECTIOfll 11.^ 

« moment qu'on pense les deux premières propo- 
a silionS) on pense aussi, et ron'compléte la conclu- 
a sion. Dans 1 autre cas, la conclusion qu'on tiredes 
a deux propositions, c'est l'action. Par exemple, on 
« pense que lout homme doit marcher; on pense 
a de plus que soi-même on est homme, et Ton 
a marche aussitôt. Si Ton pense, au contraire, que, 
«( pour le moment, aucun homme ne doit marcher, 
« et que soi-même ou est homme, l'on s'arrête sur- 
a le-champ: l'oii agit dans un sens, ou dans l'autret 
« à moins d'obstacle insurmontable. Je dois faire ce 
« qui est utile pour moi, se dit un homme; or, une 
« maison est une chose utile, et sur-le-champ , il 
« fait une maison. J'ai besoin d'un vêtement ; or, un 
« manteau est un vêtement. J'ai besoin d'un man- 
« teau , or je dois faire ce dont j'ai besoin : j'ai 
a besoin d'un manteau, je dois donc faire un man- 
« teau. Cette conclusion, on le voit : je dois faire un 
« manteau, est un acte , et l'on a^it en partant de ce 
fi principe. Si Ton fait le manteau, il faut qu'il y 
« ait eu ce raisonnement préalable; et s'il y a eu ce 
a raisonnement, le manteau sera fait, et l'on agit 
« en conséquence. On voit donc bien évidemmenL 
« que l'acte n'est qu'une conclusion. Les proposiP'* 
« tions qui mènent ainsi à l'action , sont au reste 
« de deux espèces^ les unes s'adressent à ce qui 
« est bien, les autres à ce qui est possible. La 
< pensée fait ici , comme on fait assez souYent 
« dans les interrogations , elle ne s'arrête point k 
€ la proposition qui est de toute évidence; elle ne 



THiORIX DS hk CONNAUSANCl. «- CjjUP. X. 61^ 

tr s'arrête pas à savoir, s'il est bon de marcher pour 
« rhommey si lëtre qui pense est aussi homme 
« lui-même ; et voilà pourquoi nous agissons sur^ 
« le-champf toutes les fois que nous agissons sans 
« raisonner aiiibi. En effet , quand la sensibilité 
« est mise en action parlolijet qui Taffecte, quand 
«l'imagination ou l'esprit se porte vers lobjet du 
« désir /nous agissons sur-le-champ. Ici Tacte de 
a Tinstinct tient lieu , et de Tiiiterrogation et de la 
« pensée. Il me faut boire , dit le désir; ceci est 
« buv^hle, dit la sensibilité, ou l'imagination, on 
« l'esprit ; et aussitôt on boit. Cest ainsi que les 
f êtres animés sont poussés au mouvement et à 
« l'action : c'est l'appétit qui est la cause dernière 
fc qui les m^ut, et cette cause est elle-même dét^r^ 
« minée , soit par la sensibilité, soit par l'imagina*- 
« lion , soit par la réflexion. 

a Mais ces actes sont simultanés pour ainsi 
« dire, et aussitôt que l'être pense qu'il doit m^r» 
« cher, il marche, si toutefois aucun obstacle 
ff étranger ne s'y oppose, » 
. Le second passage, qui a tout-à-fait le même objet 
que le précédent, est dans la Moral, à Nicomaque, 
liv. 7, ch. 5 et 6. Aristote y cherche à faire voir que 
l'homme ne se laisse jamais aller à l'intempérance 
que par suite d'un faux syllogisme. 

« Pag. 1 147 9 a , 2i5. Noms agissons toujours, dit- 
es il, sous l'impulsion de deux idées, l'une générale, 
a l'autre particulière; et les sens sont seuk les 
c( maitres fit cette dernière idée. Quand ces deux 



64 DEUTtlÊME PAETIE. —* SECTION II. 

ce idées viennent à se réunir en une seule , il faut 
« nécessairement que l'âme tire en elle-même la 
« conclusion, et que, dans les cho;ses d'application, 
«c Tacte succède aussitôt. Par exemple, s'il faut 
« goûter tout ce qui est doux, et que tel objet 
« pris en particulier soit doux , il y a nécessité 
te d'agir sur-le-champ dans ce sens, si on le peut, 
« et que rien ne s'y oppose. » 

Même théorie dans la Grande morale , liv. a , 
ch. 6, pag. i2or ,b, ai. a La question que nous 
«c proposions d'abord , était de savoir, si dans le 
a moment où la passion l'emporte, l'intempérant 
« perd la conscience de ce qu'il fait, ou s'il la 
ce conserve tout en faisant le mal? De part et 
n d'autre, la chose parait embarrassante. Ce qui 
« pourra lever ici nos doutes, c'est ce que nous 
« avons dit dans les Analytiques. Le syllogisme 
« se forme toujours de deux propositions, l'une 
«c générale, l'autre subordonnée à celle-là, et par- 
er ticulière. Par exemple , je sais le moyeu de guérir 
a la fièvre ; or, cet homme a la fièvre, donc je sais 
« guérir cet homme ; mais ce que je sais, par la 
« proposition générale , peut exister bien réelle- 
« ment; ce que je sais par la proposition particu- 
« Hère peut n'exister pas. On peut donc dans ce 
« cas se tromper, même quand on sait la chose; 
« par exemple, quand on sait guérir tout homme 
a qui a la fièvre, mai? qn*on ne sait pas que cet 
« homme, en particulier, en est atteint. Etde même 
«pour l'intempéraiit, il fera une faute toiit en 



THÉORIE DE LA C0NNA1SSA>CE. — CUAP. X. 65 

ff sachant que c'en est une. Cest qu'il aura la 
« science générale, c'est-à-dire, qu'il saura bien en 
a général, que de tels actes sosl blâinahles et mau- 
c Tais, maisil^nesaura pas que les actes particuliers 
« auxquels il se livre le sont également. Ainsi 
« donc , tout en ayant la science de la faute , il 
a n*en commettra pas moins cette faute; c'est qu'il 
a a la science générale, et non la science.particu-' 
a lière^ a 

Cette application du syllogisme à l'action , toute 
dépendante de lui, bonne s'il est bon, mauvaise 
s'il est faux , peut paraître bizarre au premier coup 
d'œîl, et peut-être subtile; mais si Ion veut y re* 
garder de près , et si l'on se deniande ce qui peut 
logiquement déterminer Taction , on verra que 
la réponse d'Aristote est aussi profonde qu'aucune 
de celles qu'on pourra faire, et que, de plus, elle 
a l'avantage d'unir les théories de la Logique à l'ac- 
tivité de la vie, et de les expliquer Tune par l'autre. 

On voit doncque, dans Aristote, le mot de logique 
prend un sens tout différent de celui que nous lui 
donnoQS aujourd'hui. Peut-e(re,M. Ritter ne s'est-il 
pas assez défendu des idées luodernes*, en parais- 
sant croire qu'Aristote, et Platon même, avaient 
compris la I^ogique comme nous la comprenons 
maintenant, et l'avaient nommée comme nous. 
Le mot de logique j pris substantivement, et 
même pris adjectivement, avec sa signification 

X. Rîtler , t. ^3 , p. 53 et suîv., trad. franc. 

II. fy 



66 DEUXIÈME PARTIS. — SECTION II* 

actuelle, ne vient que des commentateurs , ainsi 
que nous l'avons déjà dit. 

Ici doit se terminer la Théorie générale de la 
connaissance d'après Aristote. On a essayé de 
faire voir que» dans sa pensée, FOrganon "n'était 
pas du tout isolé, et qu'il se rattachait à un système 
plus vaste. Ce système, comme on Ta montré ^ est 
essentiellement spiritualiste, et sous ce rapport , 
Aristote ne s'éloigne en rien de Platon. Seulrmeut, 
plus que son maître , il cherche à tenir compte 
des faits extérieurs; il analyse la sensibilité, et 
s'applique à lui donner sa réelle valeur, côté trop 
néghgé par l'école platonicienne. Mais, loin de la 
considérer comme la source unique de la pensée, 
il la relègue au degré le plus bas de l'échelle. Tout 
en reconnaissant les services indispensables qu'elle 
rend à l'intelligence, il ne croit pas pour celaqu'eUe 
soit l'intelligence entière. L'entendement est anté* 
rieur et supérieur à la sensibilité; il en est indé- 
pendant par son origine et son essence; et le plus 
grand effort d'Aristote consiste à montrer tou-^ 
jours la différence infranchissable de la senftatioB 
et de la pensée. 



PftÀll Dl L'OROAMOlt^OHÀf.Xf. 67 



TROISIÈME SECTION. 



CHAPITRE ONZIEME. 

Plan de rorganon 

En traitant de la composition de TOrganon, 
on a dit, en partie du moins, quel en éfait le plan; 
on a établi que Tordre vulgaire des diverses 
parties qui le forment ^ était aussi le meilleur; on 
a essayé» de plus« de prouver que» dans la pensée 
d*Aristote, annoncée p^r quelques passages d6 
rOrganon lui-même» le système entier avait été 
conçu et développé tel que nous le possédons au* 
jourd hui. 

Ces divers points appartiennent à la question que 
nous avons à traiter ici. Quelques autres encore, 
qui s*y rattachent également , ont été touchés dans 
l'analyse des traités spéciaux. 

Ou a donc pu voir déjà » d'une manière asseE 
complète »*ce qu'était le plan de TOrganon. Pour 
achever de le faire connaître, on n'aura guères qu'à 
résumer les recherches antérieures , en les plaçant , 
pour plun de clarté , les unes auprès des autres. 

Il nous semble d'abord que Tunité de TOrga- 
non est incontestable; il forme un tout dont leB 



68 DKUXliSME Pj#T1E. — SECTION IH. 

parties sont jointes ensemble et se prêtent un in- 
dispensable appui. On a dit que les six traités de 
rOrganon se supposaient mutuellement; mais 
cette assertion, qui n'est pas absolument fausse, 
ne repose que sur des témoignages tout exté- 
rieurs : je veux dire, ces citations qui renvoient 
réciproquement des Analytiques aux Topiques, 
de telle sorte que si, d'une part, les Analytiques, 
citant les Topiques, doivent paraître composés 
après eux. d'un autre côié, les Topiques peuvent,à 
un titre égwl, revendiquer la postériorité. Il résulte 
des recherches faites |>lus haut (Tocn. i , pag. 4^, 
8t2, 107), et dont la c* rtitude a été fréquemment 
démontrée, que le titre d'Analytiques, le seul que 
rappellent ces citations naturelles, est apocryphe. 
Il ne faut donc pas s'en tenir à cette autorité toute 
superficielle et si contestable. £n allant au fond 
des choses, il faut se demander si le sujet des 
Analytiques, par exemple, suppose les Catégo- 
ries , ou réciproquement. Ijà question étant ainsi 
posée, elle est par cela seul résolue : le sujet des 
Analytiques ne |)eut point avoir été traité, sans que 
celui df s Catégories n'eût été médité antérieure- 
ment, et peut-être même écrit, par l'auteur. Même 
réponse pour les Topiques, les Réfutations des 
Sophistes, et le Traité du langage. 

Ainsi donc , si les traités de l'Organon se siip* 
posent les uns les autres, ce n'est qu'en apparence, 
et par suite, fort probablement, de quelques in- 
terpolations, qui ne sont pas toujours adroites. 



PLAN DE L*ORGANON. — ClfAF. XI. 69 

Relativement à leur matière, ils ne se supposent 
pas le moins du nioncle; les Catégories doivent 
veniren premier lieu, le Traité du langage ensuite*, 
les deux Analytiques après,puis enfin les Topiques, 
et les Réfutations des Sophistes. 

Je sais que de* récentes autorités, et entr autres, 
celle de Lucius, professeur d'Organon à Baie', 
sont contraires à cette disposition de TOrganon. 
Lucius a cru pouvoir placer les Topiques et les 
Réfutations des Sophistes après les Catégories et 
le Traité du langage, sous le prétexte, peu soute- 
nable, que ces quatre ouvrages étaient exotériques, 
et que les deux Analytiques, au contraire, étaient 
acroamatiques. On sait que c'était à peu près Tavis 
des commentateurs ^ qui avaient voulu appeler 
Jes Catégories : rk Trpo tôv toitcov ; et cette disposuion ^ 
est conforme à la théorie de Ramus, sur Tordre * 
des deux parties de la Logique^: Invention et 
Jugement. 

Mais ces autorités, tout imposantes qu'elles 
sont, ne paraissent point devoir l'empoMter sur les 
exigences de la Logique elle-même , qui veut im- 
périeusement qtie Tordre de TOrganoif d«»meure 
tel qu'il est fixé depuis le temps d'Andionicus 
et d'Alexandre d'Aphrodise. 

En partant de cette base assurée, voici donc 
quel en est le plan : 

I. Voir son édition de VOrganon. Bàle, 1619, in*4*. 
a. Voir plus haut, Tout i, p. 98. 
S.^Toir plut hmat , Tom. f ,p. i3t. 



70 DBIJXlfcMB PàRTIB. — SECTION lit. 

Les Catégories contiennent un exam'en des no« 
tions simples que l'esprit peut se former de lëtre, 
de ce qui est; ces notions simples, éléments de la 
connaissance , sont représentâmes par des mots 
isolés; elles viennent toutes se ranger sons dix 
classes principales. Âristote les passe donc successi- 
vement en revue, il les analyse en elles-mêmes et 
dans leurs propriétés , donnant surtout une grande 
attention aux quatre premières : substance , quan- 
tité, relation et qualité; et glissant plus rapidement 
sur les HUtres, moins importantes à ses yeux, et 
surtout moins difficiles à comprendre. 

Il ne faut pas oublier ici qu'Aristote donne ses 
motifs, bons ou mauvais, pour être si'concis sur 
les derniers genres de Tétre. On ne peut donc snp* 
poser, ni que les Catégories aient été mutilées plus 
tard par les éditeurs et les copistes, ni même que, 
dans la pensée de l'auteur, elles fussent incom* 
pietés. On a vu pourtant que, selon toute proba* 
bilité, il avait traité spécialement de l'objet des 
derniere«^tégories dans des ouvrages spéciaux. 

A ce plaifsi simple des Catégories, se rattachent, 
au début «ta la fin, deux annexes, d<int le premier 
surtout, bien qu'il semble, à première vue, détaché 
de l'ensemble, lui est cependant tout-à-fait indis- 
pensable. En effet, je le demande ^ sans ces expli- 
cations préliminaires sur les homonymes, les 
synonymes et les paronymes, comment ser«it-fl 
possible de comprendre tant de passages où ces 
expressions sont employées?. L'appeudico^iù 



PLAN DE L*ORGANON. — CHAP. XI. 74 

termine les Catégories, ou THy pothéorie, tient plus 
étroitement au traité, mais \j^i est certainement 
moins nécessaire, quoic^u'on ne puiçsçen contestek* 
Futilité. Ce dernier annexe explique divers mots 
employés dans le cours des Catégories, et qui 
tous répondent à des idées de haute importance 
pour le système. Il est vrai que ces explications 
auraient pu tout aussi bien figurer dans la Méta- 
physique, où elles sont, du reste, reproduites en 
grande partie; mais sans doute Aristote aura senti 
le besoin de les rapprocher de la théorie qu'elles 
ont surtout pour objet d'éclaircir. Il est évident 
quel'Hypothéorie, aussi bien que la Prothéorie, 
laisserait, si elle était omise, une lacune souvent 
regrettable pour les Catégories elles-mêmes, et 
surtout pour les traités suivants. 

Des notions simples, Aristote procède aux no- 
tions composées. IMes considère dans leur forme 
régulière lie propositions. La proposition, étudiée 
sous les divers aspects qu'elle présente, remplit 
le Traité du langage. D'abord, le philosophe la dé- 
compose dans ses éléments : le nom et le verbe, 
qu'il définit Y un et l'autre, en les séparant. Puis, en 
les examinant sous le rapport de leui*s combinai- 
sons, il reconnaît et classe les diverses espèces de 
propositions: affirmative, négative, universelle, 
particulière, catégorique et modale. Il s'arrête 
tènguement sur la théorie de l'opposition des 
propositions, sur les règles de la contradiction 
dâûs les trois moments principaux du temps: 



72 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION lU. 

passé, présent et avenir. De Topposition dans les 
propositions catégoriques, il passe à ropposition 
dans les modales, et il termine le traité par l'ex- 
posé des principes de l'opposition dans les attri- 
buts. Cette dernière théorie éclaircit et conûrme 
toutes celles qui la précèdent. 

Le Traité du langage a, dès long-temps, la ré- 
putation d'être profondément obscur; .«^elon nous, 
cette accusation n'est pas juste, à moins qu'on ne 
prétentle la diriger contre le sujet lui-niémé, et 
non pas contre l'auteur. Les travaux qui sont de- 
venus plus tard les fondemt'nts de la grammaire 
philosophique, étaient de nature, par leur nou- 
veauté, à surprendre les esprits. Les intelligences 
furent si lentes à s'y faire, qu'à la fin du cinquième 
siècle, Animonius n'en comprend encore qu'une 
partie, et renonce, en quelque sorte ,*à rendre 
intelligible la fin du traité, qui lui semble une 
indéchiffrable énigme. 

Après les notions simples qui réunies forment la 
proposition, Arislote aborde le syllogisme, com* 
posé de propositions , comme la proposition l'était 
elle-même de notions simples. Les Premiers Analy- 
tiques tout entiers sont consacrés au syllogisme et 
à ses parties. Dans le premier livre, i^le syllogisme 
est considéré, d'abord, dans ses principes essen- 
tiels; et de là, les trois figures avec le.ur8 modes 
concluants, au nombre de quatorze, les propriétés 
communes à toutes les trois, et les modifications 
qu'il peut recevoir,selon la nature des propositions 



qui le forment : contingentes, nécessaires et caté- 
goriques, issolées ou mêlées les unes aux autres; 
a^ lies régies sont données pour la découverte du 
moyen, qui est le terme essentiel du syllogisme, 
puisque sans lui le syllogisme ne saurait avoir 
lieu; 3^ eniiu, et comme suite de l'invention du . 
moyen, Aristote indique la méthode pour résoudre 
les raisonnements en leurs principes syllogis** 
tiques. 

Dans le second livre des Premiers ÂnalytiqueS| 
se poursuit, sans interruption, la théorie com- 
mencée au premier. Les six propriétés du syllo* 
gi&me : vérité des prémisses, démonstration circu* 
laire, etc., etc., sont tour à tour examinées, dans 
chacune des trois figures. Après les propriétés du 
syllogisme, viennent ses défauts, au nombre de six 
également; et enfin, le second livre se termine 
par une étude des diverses formes de raisonne- 
ment, qui, sans être entièrement syllogistiques, 
peuvent néanmoins se ramener toutes au syllo- 
gisme. 

Comme on le voit , rien , dans ces deux livres des 
Analytiques, n'entrave la déduction, qui se suit et 
s'enchaîne parfaitement, malgré les difficultés ex- 
<:e8sives du sujet, et les complications formi*- 
dables^ au premier abord, que présentent la 
diversité des figures et la diversité des proposi- 
tioos , dans leur qualité, dans leur quantité, dans * 
leur nature. 

De même que les notions simples forment en se 



74 Muiiftu FAKTiB. — sttrno5 m. 

combinanl les proposirions , et que les propc^i- 
tions, en He combinant, forment le syllogwme, de 
même lessjllogistnes combinés forment la démons- 
tration, terme dernier et suprême de 4a connais- 
sance. Le syllogisme lui-même, dans sa coibposition 
de prémisses et de conclusions, en offre une idée 
assez complète. Ainsi, après le syllogisme, il ne 
reste plus qu*à traiter de la démonstration ; et c*csl 
aussi à la démonstration que sont consacrés les 
Derniers Analytiques. C'est là, comme l'ont en 
général reconnu les commentateurs, le but su* 
périeuretlafin delà Logique. Aristote établit donc 
d'abord, contre l'opinion de quelques philoso» 
phes, que la démonstration et la science qu'elle 
donne, sont possibles; puis, il fait voir ce qu'est b 
démonstration en elle-même. C'est là qu'il pose et 
met hors de discussion la théorie de la démonstra- 
tion qui, depuis lui, n'a point été changée, ni même 
refaite. I.es principes de la démonstration sont né- 
cessaires, et sont choses existantes en soi; dans 
une même démonstration, ils sont de nature 
pareille , ils sont homogènes; la conclusion de la 
démonstration est chose éternelle; les principes 
de la démonstration sont eux-mêmes, et de toute 
nécessité, indémontrables. Des deux déroonstr^ 
lions: l'ime du fait, l'autre de la cttuse {Si^ ^ iév), 
cette dernière est la plus importante ^ aam oontr^ 
ditf ou, pour mieux dire, c'est la démonstraftioB 
véritable; elle se produit surtout par la prraucre 
figard,> celle où éclate l'évidence, dans' tout son 



PIAN DE L'oROANON. — CHAP. Xt. 75 

joiir. Pour déterminer d'autant mieux la science 
par démonstratir)n , Âristote s'occupe aussi de dé- 
terminer le confraire de la science (ayvotat); et il 
montre comment l'ignorance se forme et d'où elle 
vient. Passant ensuite aux propriétés de la démons- 
trâtioDy et k ses formes diverses, il fait voir que 
les principes en sont finis et limités, que la dé»* 
monstration affirmative est supérieure à la né> 
gative, comme l'universelle Test à la particulière , 
et l'ostensiveà celle qui ne donne que l'impossibi* 
lité, sans le fait réel et positif; que, selon qu'on em« 
ptoie ce» divers genres de démonstrations, la 
science qu'elles fournissent est plus ou moins cer« 
taine, plus ou moins élevée; qu'une même chose 
peut avoir parfois plusieurs démonstrations; qu'il 
ne saurait y avoir de démonstration pour le for* 
tnit^ l'accidentel; que la sensatitm, par consé'* 
qnent, ne peut doiuier une science réelle et dé- 
mon s t rat ivi^; et enfin, que les principes varient 
avec les iléinon-itrations mêmes. 

Pour compléter cette théorie de la science cléir 
moDstrative, Aristote compare à la démonstra-t 
tion et à lu science, deux sources inférieures d'in« 
formation et de connaissance : la conjecture et la 
sagacité. Puis, dans le second livre qui commence 
ici, il se demande ce que cherchent la science 
et la démonstration. Le nombre des questions, 
des reeherci^es de la science (rà ^>ito\ifava), est 
précisément égal à celui des choses mêmes qu'elle 
peut ftavoin Or, Aristote porte ces objets de 



•« 



7ê virxikifB PAiTTK. — SECTiœr in. 

recherche et de connaissance , à quatre d'abord, 
et les réduit ensuite à deux: le fait ourexistencede 
la chose y puis la cause même de la chose. L'essence 
de la chose ne saurait être connue , ni par le syllo- 
gisme, ni par la méthode de division, employée dans 
Técole platonicienne, ni même par la définition or- 
dinaire. La définition qui fait vérifablemrnt cun- 
naitre Tesseuce, doit avoir été précédée d'une dé- 
monstration, qui fasse connaître la cnuse ; et c*est 
de cette démonstration qu'on tire la définition, par 
un simple changement dans la position des termes. 
La définition peut être, au reste, de quatre es- 
pèces, dont la principale, et la seule complète, est 
la définition même de la cause, aiTico^r.ç. 

Quant aux causes des choses que la démonstra- 
tion cherche, indépendamment de l'essence, elles 
sont aussi au nombre de quatre, et pourront toutes 
également servir à la démonstration ; et, en passant 
ici à la métaphysique, Aristote expose les rap- 
ports de la cause à Teffet, selon que l'effet et k 
cause sont simultanés, ou que la cause précède 
l'effet, ou enfin, que l'un ou l'autre se supposent 
mutuellement, et sont en quelque sorte circu- 
laires. 11 combat la méthode de division adop- 
tée par Speusippe , et qui consistait, pour x»ii- 
naître et définir les choses, à procéder du général 
au particulier. Aristote propose une méthode 
toute contraire , méthode inductive procédant du 
particulier au général; et il trouve les moytens de 
distinguer les divers rapports de TeflCist et de la 



l»tAN DE L'ORGANON. — CHAP, XL 77 

* cause, pour établir la définition. Enfin , le second 
livre des Derniers Analytiques se termine par le 
morceau, si remarquable, sur la connaissance et 
le mode d'acquisition des premiers principes, des 
idées générales et indémontrables, des axiomes , 
sur lesquels repose toute démonstration. 

I>e plan des Topiques a été exposé tout au long 
par fauteur lui-même, dans le premier livre de ce 
traité; Aristote y est restç parfaitement fidèle. I^ 
discussion, relative à une chose, ne peut jamais por- 
terquesurcesqiiatrepoint^ou attributs de la chose: 
sa définition, son genre, ses propriétés et ses ac- 
cidents. Tels sont les quatre attributs dialectiques, 
qui peuvent, chacun , être considérés sous quatre 
points de vne : d'abord relativement à la proposi* 
tion qui les renferme, puis à la signification du 
mot qui les exprime, puis a leurs différences avec 
les choses analogues, et enfin à leurs ressem- 
blaiices avec ces mêmes choses. Ces qnaftre points 
de vue, sous lesqnels on peut considérer les attri- 
buts dialectiques, servent à faire trouver les pro- 
positions probables, dont se compose la discussion 
dialectique; et voilà pourquoi Aristote les appelle 
opyoeva, instruments. L'action de ces quatre instru- 
ments sur les quatre attributs dialectiques, forme 
tout Téchafaudage desTopiques, jusqu'au huitième 
livre, le second et le troisième étant consacrés à la 
recherchée! à l'explication des lieux de l'accideiiti 
le quatrième à ceux du genre, le cinquième à 
ceux du propre , le sixième et le septième à ceux 



7H DXUXIBIIE PARTIK. — SECTION Ul. 

de la définition. Enfin , le huitième livre indique- 
Tapplication de ces lieux dans la discussion , selon 
qu'on attaque ou qu'on se défend , et l'usage qu'on 
en fait soit en interrogeant, et en répondant , soit 
dans l'étude qui précède la discussion pour l'un et 
l'autre interlocuteur. 

Le plan du traité des Réfutations deF Sophistesa 
beaucoup d'analogie avec celui des Topiques, au- 
quel il fait suite et qu^ complète. Aristotey expose 
d'abord ce qu'il entend par réfutation sophistique 
(tkt'Oipç GOfiri3coç); c'est une réfutation qui défait 
n'en est point une, et n'en a que l'apparence. C'est 
la réfutation qu'emploient les Sophistes, dont Âris- 
tote dévoile les intentions et les procédés. Les so- 
phismes dans les mots, ou hors des mots, sont au 
nombre de treize, et tous pourront se ramener 
à l'ignorance de la réfutation (âyvoia eX^yX^)» ^'^^ 
à-dire, qu'il suffit de définir convenablement k 
réfutation, pour voir aussitôt comment pèchent 
toutes celles que le Sophiste prétend opposer k 
la loyauté de son adversaire. Viennent ensuite 
l'explication des lieux divers, dont les Sophistes 
ont coutume de tirer leurs prétendus arguments, 
et les moyens qu'ils mettent en usage , soit en in- 
terrogeant eux-mêmes leur interlocuteur, soit en 
lui répondant. Toutes les ruses des Sophistes étant 
dévoilées , Aristote enseigne la manière de les oom- 
battre : et il donne à l'adversaire du Sophiste tous 
les lieux capables de lui fournir la vraie solution 
des sophismes qui lui peuvent être opposés. 



CARACTÎSmB DB L'ORGANON • — CBAFé XII. 79 

Enfin, le traité se termine p4r un épilogue qui 
n'appartient pas seulement, comme Tont cru plu- 
sieurs commentateurs, et Pacius entre autres', à la 
dialectique (Topiques et Réfu tationsdes Sophistes), 
maïs à toute la logique, ainsi qu'on a essayé de le 
prouver plus haut (Voir la fin de l'analyse, de ce 
traité , tom. i ). 

Tel est le plan de TOrganon. On peut le ré- 
sume^'èn^eu de mots, en disant qu*il est consa- 
cré tout entier au syllogisme ( raisonnemenl ) : les 
Catégories et le Traité du langage, aux éléments du 
syllogisme; les Premiers Analytiques, au syllo- 
gisme en général; les Derniers Analytiques, au 
syllogisme démonstratif; l|ss Topiques , au syllo- 
gisme dialectique; et enfin, les Réfutations des So- 
phistes, au syllogisme sophistique. Ce point de 
▼ue appartient aux commentateurs grecs; il a été 
adopté par la plupart des commentateurs latins ; 
et l'on ne saurait en contester la justesse. 



CHAPITRE DOUZIEME. 

Caractère de TOrganoo. 

Le caractère général de l'Organon est une 
concision de pensées, une rigueur de forages, dont 

I • U têttt dire que Pachis recoiinail eo partie quM 8*agit aussi it l'Orga- 
tÊOû entier dam cet épilogue; Tétode du eoutexte doit prouter ta efletf 
qa^il m ta hùnt pu «wl Topiques «law Eélut. daaSopb. 



80 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION III. 

rien dans Tantiqu^té n'oiïre Texemple, et dont les 
^ ouvrages seuls de Kant, parmi les modernes, pour- 
raient fournir quelque idée. C'est du reste, comme 
on le sait, le cachet particulier du Sfagirite, et on le 
retrouve dans la Physique, dans THistoiredes ani- 
maux, dans la Métaphysique, dans la Morale et la 
Politique, tout aussi bien que dans TOrganon. 

Cette concision éclate surtout dans les Premiers 
Analytiques; et la, elle a paru poussée si Icnn, que 
Fétude de cet ouvrage a été trouvée rebutante y 
même par les plus saga ces et les plus vigoureux 
esprits. Dans les Topiques et les Réfutations des 
Sophistes, qui , semblent à première vue, dévier 
« un peu de cette précision , les détails sont, il est 

vrai, fort nombreux , et annoncent une imagination 
puissante : mais ces détails, à y bien regarder, ne 
sont jamais diffus; l'expression qui les revêt est 
aussi rigoureuse qu'elle peut l'être dans les Ana- 
lytiques ; seulement, la matière est différente, eî 
elle se prête moins à la forme toute géométrique 
I qui préside à quelques autres parties de l'Or- 

ganon. 

On a fait remarquer, plus haut , la délicatesse 
extrême d'analyse qu offraient les Catégories, et h 
justesse profonde des pensées, si loin de cette 
subtilité tant reprochée aux Grecs, et particulière- 
ment au Slagirite. Dans les Catégories et le Traité 
du langage, se retrouve, à un degré presque égal, 
la concision aristotélique. C'est grâce à elle que 
les six dernières catégories, au lieu d'être déra* 



eARACTÈRC DE L*ORGAlfON. — -CHAP.* XII. 8f 

loppées comme les quatre premières, ne sont que 
nominativement indiquées, parce que cette simple 
mention était suffisante pour des idées qui sont 
claires et communes, malgré toute leur impor- 
tance : c'est encore cette concision qui a fait que, 
dans le Traité du langage y qu'on peut regarder 
comme le premier essai de grammaire générale, 
Aristote s'est tenu, sans eu sortir un seul instant , 
dans la voie logique , et ne s'est point laissé dé- 
tourner par l'affinité d'un sujet si voisin. Il n'a pris 
de la grammaire que ce qui importe à la théorie 
du raisonnement. 

Dans les Premiers Analytiques, la rigueur a été 
portée à ce point que souvent la pensée est réduite 
à des formules en quelque sorte algébriques. Le con- 
cret a été partout remplacé par l'abstrait : et dans 
cette route ardue que parcourt le génie d'Aristote, 
il a pour tout appui un simple changement de 
signes, qui ne s'applique qu'aux trois figures du 
syllogisme, et qui, par conséquent, lui fait défaut 
dans la plus grande partie de sa carrière. On a 
comparé les Premiers Analytiques, tout hérissés 
qu'ils sont de ces laconiques et innombrables 
formules , à une forêt vierge, où des plantes vi- 
goureuses, et pleines d'une âpre sève, projettent de 
toutes parts les liens inextricables de leurs tiges 
serrées. La comparaison est aussi juste qu'elle est 
pittoresque; et il est certain qu'au début, l'esprit, 
en face de cet effrayant enlacement des Analy- 
tiques, se trouble, et désespèi^ d'en pénétrer les 
II. 6 



82 DKOXIÈUE PARTIE. — SBCTIOM II. 

replis y comme le voyageur désespère, à la vue de 
cet immense chaos de végétation, d'y tracer le pé* 
^ nîble sillon de son chemin. 

Mais peu à peu celte apparente confusion dis- 
parait; l'unité du fonds se révèle par Tunifor^ 
mité même des expressions extérieures; peu à 
peu, cette masse se divise , les grandes parties qui 
la composent, se séparent et se classent ; les rap* 
ports se distinguent, et bientôt cette obscurité, 
du premier coup d'œil, fait place à une clarté, qui, 
si elle n'atteint pas sans exception tous les détails, 
rayonne cependant sur l'ensemble, et le rend par- 
faitement lumineux. 

Seulement , reste toujours , même pour l'esprit 
le plus attentif et le plus sérieux , cette difficulté 
réelle d'une abstraction continuelle, qui , pour 
cesser d'être fatigante, exigerait une habitude 
qu'on ne voue guère aujourd'hui qu'aux seules 
mathématiques. On croit pouvoir affirmer qu0 
la théorie tout entière du syllogisme , aidée, il est 
vrai, de simplifications qu'Âristote lui*même n'avait 
point faites, a été amsi familière aux docteun 
du moyen âge et jusqu'à ceux du xvii* siècle, que 
le peuvent être aujourd'hui à nos algébristes , les 
formules analytiques du calcul intégral. Il est 
même certain que la nomenclature littérale dn 
syllogisme est beaucoup plus simple que cflie 
des fonctions infinitésimales ; et , au risque de 
faire sourire quelques mathématiciens, on pour^ 
rait avancer qu'elle vaut tout autant la peiM 



CARACTÈRE DE L*0RGAM01I. — CBAP; XII. 85 

d*^tre étudiée et possédée. A r»ppui de cette opi- 
nion , on citerait lassentimeiit de deui ou trois 
siècles qui ont fourni au moyen4ge des logiciens 
si nombreux , des logiciens aussi ardents à ï'étude 
que le peuvent être aujourd'hui la plupart de nos 
analystes. 

On s'est demandé , et la chose en valait la peine, 
<K>mment Aristote avait pu s'en tenir à cette in- 
flexible rigueur de déduction. A cette question, 
Reid ' répond que l'obscurité d'Aristote est cal- 
culée, et que le Stagirite a eu pour but de cacher 
son ignorance sous des mots équivoques et bar- 
bares. Ici, malgré tout le respect qu'inspire la 
loyauté de Reid , on ne peut s'empêcher de s'é- 
tonner que des assertions aussi légères aient pu 
lui échapper. Mais c'est que Reid en est encore sur 
le Stagirite aux opinions de Bacon ; il connaît û 
peu celui qu'il attaque , qu'il va jusqu'au dire qu'il 
ne sait si, dans Aristote, le philosophe l'emporte 
sur lé%bphiste. De plus , Reid avoue très candi- 
detnent^u'il n'a pas pu lire tout l'Organon, et 
qu*il ne l'a que très imparfaitement compris. Reid, 
à ces différents titres, ne peut donc passer pour 
un juge très compétent : il n'est pas recevahle 
quand il acôuse Aristote de calculer son obscurité 
sophistique. 

C'est d'ailleurs peu comprendre la marche des 
choses, que de ne pas savoir que la simplicité n'est 

I. Analyse de la Logique d' Aristote. 



81 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION II. 

point le premier résultat de rintellinence. Quelles 
sont les langues les plus compliquées « les moins 
simples, et par cela même les plus obscures, si ce 
n'est les langues primitives? Que pourrait opposer 
le monde moderne au monde antique, si l'on se 
rappelle la philosophie de Tlnde et celle de la 
Chine , Taccablante analyse des idées et des signes, 
les prodigieux et insurmontables enchevêtrements 
de la pensée asiatique? Cette simplification des 
choses, n'est-elle pas le signe évident et la gloire 
de la civilisation? La langue qui doit aujourd'hui 
dominer l'Europe enTéclairant, n'est-elle pas la 
plus simple de toutes, précisément parce qu'elle 
est la dernière en date? 

Il serait inutile de multiplier les exemples. Je 
crois qu'ici l'idée est assez évidente pour qu'on 
puisse affirmer, que l'obscurité d'Aristote n'est en 
rien volontaire; il est obscur comme tout inven- 
teur. 11 a fallu bien des siècles pour éclaircir et 
simplifier sa doctrine , et l'on doit crdlhe que 
c'est une impossibilité absolue, pouruji seul et 
même esprit , de parcourir, avec une égale perfec- 
tion, toutes les faces d'une grande idée. C'est 
déjà, ce semble, une gloire assez merveilleuse 
d'avoir créé , de premier jet, une science que les 
siècles n'ont , pour ainsi dire, en rien accrue 
dans ses principes essentiels , et qu'ils se sont 
contentés d'êclaircir. La part d'Aristote est 
assez belle ; la lui demander plus large, est 
une injustice ; car cet effort dépasse la portée de 



CARACltRE DB L^ORGANON. — CHAP. XH. 85 

'homme , puisque Aristote n a pu Taccomplir. 

Mais ArUtole, dira le philosophe écossais, a 
:^jeté les trois termes concrets de son syllogisme 
Il la fia de chacune de ses formules : pourquoi 
a'ft-t-il pas mis ces termes en exemples définitif 
3l développés, quand il en donne lui-même les ma* 
lériaux? A cela, on peut répondre en demandant 
l*où Ton sait qu'Aristote eût besoin de ces éclair- 
cîssemeuts pour sa doctrine? Une pensée longue- 
oient méilitée et qui lui avait coûté , comme il le 
dit lui-même, de profonds labeurs, lui devait 
apparaître avec une netteté, une précision, qui 
le passait, sans peioe, de» secours dont la Êiiblesse 
du lecteur peut sentir le besoin. Dans la conscience 
toute naïve de sa force et de son intelligence, 
Aristote n'a pas songé à aplanir pour d'autres les 
difficultés du sujet ; il s'est contenté ' de les 
vaincre; mais dire qu'il les a faites et multipliées 
k plaisir, c'est là une accusation qui, tout consi- 
déré, ne mérite pas une sérieuse réfutation, et 
qu'il faudrait renvoyer à Patrizzi, si Patrizzi n'avait 
au moins pour lui, l'excuse de l'aveuglement et des 
dangers du combat. 

Non , les Premiers Analytiques ne sont pas 
obscurs : le Commentaire de Pacius suffirait seul 
à l'attester ; ils sont d'une lecture prodigieusement 
difficile , parce qu'elle exige une contention 
d'esprit perpétuelle, que personne ne supporte 
sans fatigue ; mais Reid aurait dû se rappeler, en 
étudiant l'Organon, ce mot si vrai que Cicéroo 



86 DEUXliEin PARTIE. — SBCTION II. 

prononçait il y a près de deux mille ans : magna 
animi contentio adhibenda est in explicando 
j^ristoùele. 

Dans les Derniers Analytiques , la diflSculté est 
autre, mais elle n'est pas moindre; c'est le dernier 
terme de la logique aristotélicienne : c'eti est le 
point culminant. La logique et la métaphysique 
s'y confondent , dans la plus haute des enquêtes 
que Pune et l'autre peuvent se proposer : celle de 
la cause, sous la double face d'action et de 
pensée. 

Les Topiques et les Réfutations des Sophistes 
pourraient prêter, sur quelques points, au reproche 
de subtilité si souvent adressé au Stagirite. 1/ana- 
lyse des détails y a peut-être été poussée trop loin; 
mais ici non plus qu'ailleurs, la concision de la 
forme ne se dément point, si parfois celle da 
fond se« détend quelque peu. Ici la matière est 
toute différente; le probable a succédé à la vé- 
rité , la pratique à la spéculation , la dialectique , 
avec ses milles facettes étincelantes, à l'analytique, 
d'une clarté si pleine et si austère. Mais on re- 
trouve encore partout la main du maître. Dém 
ces foitnules si voisines les unes des autres, et 
d'une apparence si monotone, toujours divisées 
uniformément pour l'attaque et la déf^^nse, pour 
l'affirmation et la réfutation , il règne cependant 
une aisance de distinction qui ne pouvait apptr* 
tenir qu'au plus vigoureux esprit. Nulle part ces 
minutieux détails, qui reproduisent si bien les al* 



CARACTkRB OS L'oBGANOM. — QB4P* XH. 87 

lures sautillantes de la conversation et du dia- 
logue, ne se mêlent et ne se oonfondtot; et pour 
prévenir toute erreur, Fauteur a pris la peine 
d'exposer dans un livre tout entier ^ et il n'a pas 
un seul instant perdu lui-même, le 61 qu'il donnait 
à ses lecteurs, pour les guider dans ce nouveau 
labyrinthe* 

On a montré plus liaut(Tom. i , pag. 84) com- 
ment l'épilogue qui termine les Réfutations des So- 
phistes, ne s'éloigne en rien , malgré les assertions 
contraires de Patriz&i , de la gravité et de la mo- 
ilestie aristotéliques. A la sobriété de la pensée , à 
la réserve d'un juste orgueil, on reconnaît sans 
peÎQe le style et le caractère durStagirite; et c[uand 
OD se rappelle la prodigieuse constructioit de TOr- 
ggoon, on est presque tenté de s'étonner, et l'on 
ae sent touché de la noble candeur du philosophe 
réclamant, pour une œuvre pareille , l'indulgence 
lie la postérité. 

Dans rOrganon, plus que dans aucun des ou- 
vrages d'Aristote, se produit ce caractère de com- 
mandement magistral , ce style impérieux, qui 
convenait du reste si bien au futur précepteur de 
riotelligence européenne. Cette rigueur de forme 
M été pour beaucoup dans la fortune du Stagirite. 
Une sévérité si* parfaite d'expressions annonce 
une pensée sûre d elle-même, parce qu'elle est 
sûre aussi de la vérité qu'elle a saisie, après de la- 
borieux efforts. Un guidq moins certain de lui- 
œéiœ aurait, sans nul doute, inspiré moins de 



88 DEDXIÈUE PARTIE. — SECTlOei II. 

* 

confiance, aux siècles qui lui donnèrent leur fin, 
comme ils la donnaient à TÉglise et à Dieu, dans 
une imperturbable sécurité. 



CHAPITRE TREIZIEME. 

'-' Bat de l'OrgaDoo. 

On peut reconnaître sans peine dans rOrganon, 
un double objet : l'un de science, l'autre de pra* 
tique. Les Catégories, le Traité du langage, les 
deux Analytiques, servent au premier et le révèlent; 
les Topiques et les Réfutations des Sophistes sont 
destinées à remplir le second. Cette division toute 
simple del'Organon est évidente; mais on pour- 
rait se demander quelle transition Aristote a pré- 
tendu mettre entre deux sujets aussi distincts, et 
si profondément séparés par lui-même. A cette 
question , comme à toutes celles du même genre, 
on doit répondre qu'Aristote ne nous a rien appris 
sur sa marche et sa méthode; on en est réduit à 
des conjectures plus ou moins probables, en cette 
absence du seul témoignage qui pût, sans appel, 
vider la discussion. 

Cette duplicité du sujet de l'Organon est hori 
de doute; on peut a£Qrmer en outre, sans Grainte 
d'erreur, que le Stagirite plaçait la spéculation et 
l'Analytique à une distance immense de la dîale^ 



BUT DB LA L*ORGAMÔN. — CHAP. Xm. 8t 

tique, ne parlant jamais de la dernière qu'avec 
un profond dédain , et la confondant presque , par 
suite de l'incertitude des principes dont elle 
procède , avec les conversations ( èvTeu^eiç ) sans 
portée comme sans prétention, de la vie ordi* 
naire. 

Les Topiques et les Réfutations des Sophistes 
ont-ils été destinés par Aristote à servir de texte 
et de canevas aux discussions de Técole : ou bien 
ne sont-ce que des conseils philosophiques tout spé- 
culatifs, et sans aucune intention d'application di- 
recte? C'est ce qu'il serait assez difiBcile de décider : 
mais cependant , on aurait de la peine à croire que 
l'usage en ail pu être poussé fort loin. Ce n'est point 
la multiplicité des détails, et leur infinie délica- 
tesse, qui auraient rois un obstacle à cette étude 
toute pratique ; le travail et l'attention auraient 
surmonté certainement ces difficultés, toutes 
graves qu'elles sont ; mais il parait plus naturel de 
penser , qu' Aristote a voulu se borner à théoriser 
la dialectique et la discussion, sans prétendre, le 
moins du monde , que les principes qu'il expose 
fussent applicables, dans toutes les occasions, où 
l'on peut avoir à lutter de paroles contre un adver- 
saire , franc ou déloyal dans ses objections. Il est 
certain, d'un autre côté, qu'une étude approfondie 
des Topiques , et du traité suivant , ne pouvait 
qu'être fort utile pour former l'esprit aux combats 
de la dialectique. Cette habitude constante des 
distinctions ne pouvait qu'aiguiser l'attention des 



f DBDXitaB PAETH. — SBGTtOlf U. 

interlocuteurs, et les tenir toujours en éveil sur 
les erreurs ou les pièges de la partie adverse. 
Mais il est tout-à-fait improbable qu*Aristote ait 
jamais voulu imposer Tarsenal des lieux communs^ 
à la discussion. On peut voir dans Cicéron , qae 
c'est bien ainsi qu'il les considère lui-même en 
rhétorique. Ce sont, à ses yeux, des exercices 
d'esprit que l'orateur fera bien de cultiver solitai* 
rement ; ils accroîtront ses forces, donneront plus 
de souplesse et de facilité à ses mouvements ; mais, 
une fois sur le terrain, ce ne sont pas là tout- 
à-fait les armes qu'il emploie. La vivacité de U 
discussion ne souffre pas cette tactique lente d 
compassée. Ces exercices préliminaires ressemblent 
à la gymnastique , excellente pour les guerriers , 
mais qui pourtant ne saurait déployer, sur le 
champ de bataille, toutes ses ressources d'adresse, 
d élégance, et même de force. L'action a ses bis, 
qui ne relèvent en quelque sorte que de la vie, 
mystérieuses et insaisissable comme elle : la spé* 
culation en signale quelques-unes, les étudie; 
mais, comme elle ne les fait pas, il lui est presque 
impossible de les diriger à son gré, de ks pUer à ses 
règles. 

Ainsi, le sujet de l'Organon est double; mais 
son but est , on peut dire , unique"; il est tout 
spéculatif. Seulement, d'une part, la théorie si- 
dresse à la science et se confond avec elle; et de 
l'autre, elle se prend à la pratique, et essaie d'n 
montrer les lois principales. Dans toute la pruoière 



BUT DB l'oRGâNOB.— CâA^4 JUIlé ^1 

partie deFOrganon, se découvre Fin tention formelle 
de fonder une science , celle des lois du raisonne-* 
ment. Aristote asi profondément observé les faits, 
ka a classés avec une telle rigueur, lésa siparfaU 
teoient compris , que les siècles après lui n'ont eu 
rien à changer k son oeuvre; ils n'ont travaillé qu'à 
la simplifier et à l'éclaircir en la simplifiant. C'est 
ici 9 pour la première fois , que l'esprit humain est 
arrivé à se saisir lui*méme et à s'analyser dans sa 
propre marche. Ce n'est pas sans peine et sans une 
longue initiation , qu'il est parvenu jusqu'au sanc- 
tuaire. Il faut connaître l'histoire des premiers 
essais de la philosophie, dans l'Asie mineure et sur 
les côtes de la grande Grèce, pour bien apprécier 
Tincomparable progrès qu'Aristote fit faire alors 
h la science de l'intelligence humaine, en fondant 
le premier dogmatisme scientifique sur lequel elle 
pût s'appuyer avec sécurité. 

Il est impossible de nier qu'en accomplissant 
cette œavte prodigieuse, le philosophe n'eut con- 
Bci^nte de ce quM faisait, si ce n'est aussi nettement 
que nous pouvonsaujourd'hui le découvrir du haut 
de vingtHleux siècles , du moins avec ce sublime 
instinct, qui lui faisait invoquer le jugement de 
l'équitable postérité, non point seulement pour 
une simple théorie de dialectique et de sophis- 
tique, mais pour une théorie bien autrement 
profonde, bien autrement nouvelle, de syllogis- 
tique et de démonstration. C'est bien ici qu'Aris- 
tote était sans devanciers, comme il a été sans 



§2 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION U. 

émules; c'est bien ici qu'il pouvait avec justice se 
glorifier de 1 originalité et de la valeur de ses 
longs travaux. En un mot^TOrganon est une théo- 
rie complète, et faite à cette intention , du raison- 
nement humain, appliqué, ici, à son objet suprême^ 
la vérité et la science, là, à son objet inférieur, 
le probable, dans le cours ordinaire de la vie, où 
les passions et les intérêts viennent encore abaisser 
un sujet déjà si peu relevé par lui-même. 



Réramé de la seconde partie. 

Après avoir établi dans la première partie l'au- 
thenticité irrécusable de l'Organon, on a cherchéi 
dans la seconde, à le faire connaître en liii-mêmei 
d abord par une analyse développée, et ensuite en 
rattachant les théories qu'il renferme, à la doctrine 
générale de la connaissance, telle qu'elle ressort 
des ouvrages d'Aristote; enBn , Ton a exposé quels 
étaient le plan, le caractère, et le but, de ce mona* 
ment unique dans les annales de Thumani^é. 

Ici finit la seconde partie de notre tâche. L'Or- 
ganon ainsi connu, il reste à voir quelle influence 
U a exercée sur les études logiques des sciècles qui 
ont suivi, et de quel poids il pèse dans les desti- 
nées de l'esprit humain. 



NVISION DE LA TROISIÈME PARTIE. — CHAP, I. 95 



TROISIÈME PARTIE. 



CHAPITRE PREMIER. 

Division de la troisième partie. 

Ici encore je crois nécessaire d'étendre le cercle 
des recherclies indiquées, quelque larges qu^elles 
soient déjà.L'influence de la logique d*A rîstote^c'est- 
à-dire, sa valeur relative, ne peut être complètement 
appréciée, que si Ton connaît le point précis où en 
était la science, quand Aristote vint à la traiter. Ce 
qui a précédé TUrganon importe , presque autant, 
à savoir, que ce qui Ta suivi. On a contesté au Sta- 
girite la création de la science logique; on a même 
accusé d'orgueil et d'immodestie le célèbre épi- 
logue où , dans les termes cependant les plus ré- 
servés, il a parlé de son œuvre et a revendiqué pour 
elle la priorité. Ainsi donc, voir ce qu'avait fait 
la philosophie antérieure, au moment où FOrga- 
non fut composé, c'est à la fois justifier Aris- 
tote, et montrer la place suprême que doit lui dé- 
^•emer l'équitable postérité. 

D'une au t re part, comme l'influence de l'Organon 
se poursuit sans interruption jusqu'à nos jours, et 
que, grâce à un splendide et juste privilège , cette 
inQuence ne peut pas plus cesser que l'esprit hu- 



94 TROISIÈyS PARTIE. — SBCTIOH U. 

main lui même sur lequel elle agit, il s'ensuit qu'en 
remontant au-delà de l'Organon, on atteindra la 
source même du développement, et qu'on pourra 
suivre ainsi le fleuve, depuis son origine jusqu'au 
point que son cours immense atteint aujourd'hui. 

Ce sujet est bien vaste, et c'est avec un sincère 
effroi qu'on l'aborde ici; mais c'est qu'il y a né- 
cessité de l'aborder. L'histoire logique de Thuma- 
nilé se confond et s'identifie avec l'histoire de 
l'Organon; Kant, Ht'gel, tous les penseurs l'ont 
déclaré. 11 seruit donc impossible de disjoindre 
deux sujets aussi connexes; mais, néanmoins, en 
les menant tous les deux de front, on n'oubliera 
pas qu'il s'agit surtout ici d'Aristote, et que c'est 
sur sa doctrine que doit se porter l'attention prin- 
cipale. 

On divisera donc cette seconde partie en deux 
sections : i^ De la Logique avant Âristote et dans 
Aristote; a® De la Logique après Aristote. 

Un grand fait ressortira de cette étude , et , Ton 
ne craint pas de le dire , ce fait est absolument 
unique dans les fastes de la philosophie. Avant 
Aristote , il n'y a point de Logique : après lui^il n'y 
a que la sienne, éclaircie, mais non point étendue 
Quel est donc ce prodigieux génie, ce génie Sam 
égal, auquel il a été donné, dans une science tei9 
que celle de^Tesprit humain, de la I^gique^ de 
faire la récolte à lui seul, et de laisser à peine i 
glaner aux siècles qui le suivirent? Et le même 
génie a créé, à côté de cette merveilleuse créaibn, 



DX LA LOQipUB AVANT ARI8T0TI» <— GflAP. II. 95 

trois OU quatre autres sciences fondamentales : la 
rhétorique I rhistoire naturelle, la polit ique^ la 
métaphysique, etc. I 

On nous pardonnera si , dans un aussi magni* 
fique sujet, nous restons au-dessous de la tâche 
que nous nous imposons ; nous essaierons de l'ac 
complir dans toute son étendue , mais nous ne 
prétendons nullement Taccomplir dans toute 
9a profondeur. Nous nous efforcerons d'indiquer 
toutes les questions, mais nous sentons trop 
vivement notre insuffisance, pour espérer faire 
quelque chose de plus que les indiquer. 



PREMIÈRE SECTION. 



CHAPITRE DEUXIÈME. 

De la Logique avant Aristote* 

Hegel au début de ses leçons sur Thistoire de 
la philosophie , a montré , de la manière la plus 
éclatante et la plus profonde k la fois , que la li- 
berté était indispensable aux développements d% 
la philosofAie; que si elle était restée si impars 
faite dans TOrient, c'est que là il n'y a qu'un 
seul être libre : le despote , et que ce qui avait 
fait M fortune dans la Grèce, c'était la portion àt 



96 TROISIÈME PAATnS. — SEGTigN I, 

liberté dont jouissaient les citoyens , quelque res- 
treint qu'en fût d'ailleurs le nombre. Cette idée est 
certainement vraie, si ce n'est dans tous ses détails, 
du moins dans son ensemble; et il était difficile de 
trouver à la philosophie une origine à la fois plus 
noble et plus féconde. 

Il fallait certainement l'indépendance d'esprit la 
plus illimitée pour que l'intelligence grecque, toute 
puissante qu'elle était, parvint, en quelques siè- 
cles, à fonder ce prodigieux monument de la lo- 
gique aristotélique. La gloire du Stagirite, c'est 
d'avoir réuni, d'abord les éléments épars et incom- 
plets que lui transmettaient ses devanciers, et 
ensuite de les avoir élevés à ce degré suprême 
d'une théorie complète et absolue du raisonne- 
ment humain. Le champ n'était point entière- 
ment neuf, quelques parties en étaient déjà dé- 
frichées; mais, dans l'état de morcellement et 
d'incertitude où était la science quand le Stagirite 
en hérita, il ne fallait pas moins que son génie 
pour lui faire faire ce merveilleux progrès. Aris- 
tote, auquel il ne manque rien que la gloire de 
nommer la science nouvelle, en peut être re- 
gardé à bon droit comme le créateur véritable. 
A des pressentiments vagues et indélermiiiéti 
tout sublimes qu ils pouvaient être, il substituait , 
rigueur définitive d'une méthode qui depuis lors 
n'a pas changé. 

Ici , pourrait être posée la grave question de 
priorité entre la philosophie indienne et la philo* 



DB LA LOOIQUK AVANT ARISTOTS. — CBAP. II. 97 

Sophie grecque; mais les matériaux que la philo- 
logie et rhistoire ont réunis jusqu'à ce jour, sont 
trop imparfaits, pour qu'il soit permis de se pro- 
noncer en toute connaissance de cause. Le seul fait 
qu'il soit possible jusqu'à cette heure d'affirmer, 
c'est la ressemblance frappante des résultats, que 
n'explique point suffisamment la ressemblance 
même des objets d'étude. Tout nous porte à re- 
garder l'Inde comme l'aïeule, sinon comme l'insti- 
tutrice, de la Grèce; et, parmi d'assez nombreux 
témoignages « l'un des pins décisifs serait, ce me 
semble, ce merveilleux sys ème de numération 
que l'Inde a possédé de tout temps, que nous 
avons adopté après elle, mais. que ne connurent 
jamais les Grecs. Certes, îls n'eussent pas man- 
qué de le substituer aux défectuosités de leur 
méthode, des relations aussi étroites qu'on le sup- 
pose les avaient unis aux inventeurs. 

Ainsi, nous regarderons comme parfaitement 
original, le développement, d'ailleurs si bien suivi, 
que prend la Logique, en Grèce , jusqu'au temps 
d'Aristote. Il est vrai qu'entre ses mains, elle ac- 
quiert une telle valeur qu'elle en devient presque 
méconnaissable. Mais nous n'admettrons pas l'exa- 
gération de ces hypothèses, qjii veulent que le Sta- 
girite n'ait été que le plagiaire des sages Indiens, 
dont Cailisthène lui aurait envoyé les ouvrages. 
Comment supposer qu'un fait aussi grave que 
celui-là, aurait éch:ippé à l'attention des contem- 
porains , à la connaissance de la postérité si sou- 
II. n 



9fi nOISlkMB PARTIB. — 9ECTI0!ff I. 

vent hostile et jalouse ? Et , d'ailleurs , la logique 
d'Aristotei tout admirable qu'elle est, n'est pas 
une œuvre isolée, et l'on peut.retrouver ses aœuni 
en génie, dans la Métaphysique, l'Histoire des ani* 
maux I etc. 

Les deux premiers siècles de la philosophie 
grecque se partagent entre trois écoles, qui» cha* 
cune dans leur sphère , lui rendirent d'ioimenaei 
services : d abord l'école d'Ionie, née sur un heu» 
reux territoire qui avait déjà donné la poésie à 
la Grèce; puis Técole p^tbagoricicnne, et l'école 
d^Ëlée. Mais ces écoles, placées toutes trois aui 
extrémités orientales et occidentales de la Grèce, 
durent fai' e place au mouvement central qui ré« 
suroa, dans Athènes, tous les mouvements anté« 
rieurs , et détermina le caractère propre de la 
philosophie hellénique. 

Chose remarquable! sur ce petit théâtre du 
inonde grec se reproduisit, avec une identité pn^ 
faite, cette différence fondamentale qui semble 
sépjirer l'Orient de l'Occident , l'Asie de l'Europe. 
En lonie et à l'est, Teffort philosophique porte 
tout entier sur l'étude de la matière; à Touestel 
dans la Grande Grèce, surgit la première étude 
de la pensée, confuse encore, incertaine, si Toa 
veut, mais déjà dans un antagonisme compkl 
avec les recherches antérieures. 

L'école ionienne, représentée par Thaïes» d 
Anaximène, e^t exclusivement livrée àlaphysiqiM 
Dans la doctrine du premier^ n'apparaît fMti fal 



DB LA lOOfQUt ATANT AIII8T0TC. — CBAl». II. 99 

plus faible notion dn principe pensant : il s'at- 
tache fout entier à V bjet connu, mais ne semblé 
pas du tout s'inquiéter du sujet qui connaît. 
Anaxiniène fait d^jà sur Tlialès un progrès consi- 
dérable. Non seulement il passe d*un objet tout 
matériel , IVau I pris pour principe par son prédé« 
eesseur, à un objet moins grossier, l'air, qui re- 
présente mieux la f »rce insaisissable qui anime 
toute chose, mais encore il compare cet airinfîni^ 
qui embrasse et vivifie tout, à Tâme qui fait vivre 
le corps humain. Du reste, Anaximène ne pousse 
pas plus loin cette notion fugitive de Tâme, et il 
ne Tétudie pas plus que Thaïes. 

Dans Diogène d* Apollonie , disciple , à ce qu'on 
suppose , d'Anaximène , le progrès est encore plus 
sensible. L'air est toujours pour lui le principe 
vivifiant de toutes choses; mais, comme le monde 
€51 disposé dans un ordre admirable, et que 
l'ordre ne peut exister sans intelligence, il conclut 
que l'air est un principe intelligent. Diogène 
semble en outre , sans du reste s'y arrêter, con- 
fondre absolument la pensée avec la sensation. 
Ainsi, cette notion de Tàme, à laquelle Anaximène 
comparait lair, devient, entre les mains de Dio- 
gène, un des attributs de l'air; et la direction 
toute physique des études, empêche ces deux phi- 
losophes de distinguer l'esprit et la matière, tout 
voisins qu'ils sont de cette grande découverte. 

Les recherches d'Anaximandrede Milet furent 
eoLclusivement appliquées au système du monde ^ 



4 00 TROISIÈUE PARTIE. — SECTION I. 

dont le principe, tout unique qu'il était encoreàses 
yeuXy comme pourThalès et Anaximène, renfermait 
cependant déjà , pour lui, les contraires, émanant 
d'un principe suprême (âpyvf), dont la force était 
incessante et éternelle. A ne considérer la doctrine 
d'Anaximandre que sous ce point de vue tout ma- 
tériel, on sent qu'il devrait être placé entre Thaïes 
et Anaximène; mais la chronologie s'accorde peu 
avec cette classification, et M. Ritter ( Hist. de la 
Philos., tom. 3, p. i8i, trad. fr. ) semble avoir 
eu raison de ne pas la suivre, bien que d'autres 
motifs encore l'y aient déterminé. 

L'école ionnienne se poursuit, plus tard, dans 
Heraclite et Anaxagore de Clazomène, qui tous 
deux ont une haute valeur dans la philosophie de 
ces temps; mais un autre mouvement, un peii 
postérieur à C(4ui de Thaïes, se produisait dans la 
Grande Grèce par le génie dePythagore, et devait 
amener les plus graves résultats. 

On vient de voir où en était dans l'école io- 
nienne la notion de la pensée, de Tin telligence. 
Dans l'école pythagoricienne, la prédominancedes 
études mathématiques, fit que cette notion prit 
tout à coup un développement conbidéi*able, qu'elle 
ne pouvait acquérir pur suite de simples observa- 
tions extérieures. Les mathématiques s'appliquent, 
il est vrai , à la nature , aux objets matériels ; ouis 
elles les dominent et n'en viennent pas : leur na- 
ture tout abstraite tient essentiellement à Tesprit 
qui les crée et les étudie. Auasi ne doii-on pas s'é- 



DB LA LOGIQUE AVANT ARISTOTE. — CHAP. U. ^0^ 

tonner de l'espace immense que parcourut en peu 
de temps le Pythagorisme, avec un si puissant se- 
cours. La psychologie devint une des occupations 
les plus sérieuses de celte école; et , bien que sur 
ce point y comme sur tous les autres , sa doctrine, 
obscurcie par l'éloignement des temps et des tra- 
ditions incertaines, soit confuse , il en est cepen- 
dant quelques points à labi i de toute controverse, 
et qui sont du plus haut intérêt. Ainsi, les pytha- 
goriciens distinguèrent, aussi nettement qu*on Ta 
pu faire après eux, l'âme du corps; ils lui accor- 
dèrent une vie séparée et indépendante, tout en re- 
connaissant que les sens lui étaient indispensables. 
Cette indépendance de l'âme était pour eux si cer- 
.taine, qu'ils en firent lefondement de leur doctrine 
de la vie future, des récompenses et des peines 
au-delà de l'existence terrestre. L'importance que 
les pythagoriciens accordaient à la setisation , ne 
parait point avoir dépassé le cercle des objets cor- 
porels et sensibles; l'âme seule, dans leur théo- 
rie, peut comprendre et faire connaître le rapport, 
dont la sensation ne peut lui fournir que les deux 
termes isolés. 

On voit donc ai.^ément de con bien le Pytha- 
gorisme dépasse l'école ionniene; il* a la notion 
entière et parfaitement distincte de l'âme; cest 
par elle qu'il rattache le monde terrestre au monde 
supérieur, et la vie à la morale. 

H restait , comme l'on voit , un dernier pas à 
faire; c'était d'arriver jusqu'au principe spécial 



402 TAOISltm FARTII. — 8BCTI0IV I. 

qui constitue rame , jcisiju'à la pensée pure, dé* 
gagée et des liens physiques où renfermait Tio- 
nisme, et des liens mathématiques que lui lais» 
saient encore les pythagoriciens. Ce pas, ce fntU 
grande école d'Élée qui t^ut la gloire de le faire; 
cVst dans cette illustre école qut* la pensée prend 
définitivement possession d'elle-même '. C\*8t 
avec l'école d'Élée que commence li philosophie 
de l'esprit, de même que la philosophie de l«i na- 
ture prend naissance dans l'école d'Ionie. Alors, 
pour la première fois, les deux termes de toute 
philosophie sont distingués et connus; et depuis, 
l'antagonisme des deux directions n'a point cessé, 
et ne cessera sans doute pas plus que l'esprit hu* 
main qui les produit. L.es ioniens et les éléateseo 
Grèce, Fichte et Schelling, de nos jours, ont été 
les représentants de ces deux mouvements paral- 
lèles et contraires. 

M. Cousin ^ a montré quel était le rôle spécial 
des trois philosophes qui créent et qui déve* 
loppent la doctrine d'Elée : Xénophane le fonda- 
teur, Parménide le législateur, Zenon le héros et le 
martyr. Une seule idée fondamentale semble avoir 
préoccupé Xénophane, c'est Tunité de Dieu, au- 
quel il accoide la raison et la connaissance dans 

z. On reiioiinaîire uns peine quf je fait «lage, daiul*apprrcnliMit 
récole d*Élée, des rxcellenU ariirles d«* M. Coiisîu, les prrBuen qm mm 
tient révélé en Franre tout* l1ni|Mir'tnce des éléaiet, dâoi le dMojf 
peflMM dt l*«KiMne pliiloio|ikie graoque. 

a. KwiftMtt fa^aenti , pw lox. 



DB LA LOdtQUB AVANT ARISTOTB. ->• CHAP. U. 4 OS 

tonte leur plénitude. De là ses attaques contre le 
polythéisme^ et dans la sphère métaphysique, ses 
efforts pour prouver Tim possibilité de la multi- 
plicité et de la contingence. Ce dernier point est, 
pour les recherches qui nous occupent ici, le point 
capital. M. Cousin a du reste parfaitement défendu 
Xénophane des accusations de panthéisme et de 
BCepticisme, si souvent dirigées contre lui. De cette 
négation delà multiplicité, devaient sortir tous 
leapiHîgrès de la philosophie intellectuelle, qu*a 
réellement créée l'école éléatîque. Les sens sont en 
opposition directe et permanente avec cette néga- 
tion, puisqu'ils nous donnent l'idée de la plura- 
lité et de la diversité des choses. Les éléates n'hé- 
sitèrent point à récuser le témoignage des sens, et 
de là vint la haute et décisive importance qu'ils ac- 
cordèrent au témoignage de la raison. !^énophane 
fut, comme l'on sait, contemporain, à peu près , 
de Pythagore et d'Anaximène. Ainsi , la philoso- 
phie grecque, dès ses premiers pas, se trouva donc 
en possession des deux grands éléments de toute 
phlïdïsophie ; l'observation et l'intelligence , le 
monde et la pensée; mais le dernier élément ne 
parut qu'en second lieu; et l'autre, quoique de 
moindre valeur, l'avait cependant précédé. 

On peut remarquer ici que tout ce mouvement 
philusophiqiie.de la pensée grecque, sort de 
l'Ionie, par Thaïes, qui est de Milet, par Pytha- 
gOfe, qui est de Samos , par Xénophane, qui est 
de Colophon. Les systèmes de ces trois Ioniens 



'1 04 TROrSIÈME PARTIE. — SBCTIOfI I. 

sont différents ; les lieux oii ils se développent sont 
éloignés; mais tous trois sont partis de l'Asie mi- 
neure, terre féconde, où Homère aussi était né 
trois ou quatre siècles avant eux. 

Parmônide, adoptant l'idée fondamentale de 
Xénophane, dont il n'est point sûr qu'il ait été le 
disciple, s'occupa moins di* l'idée de Dieu, établie 
par son prédécesseur. Il s'attacha surtout à la 
pensée , et les fragments qui nous restent de son 
poëme de la Nature, suffisent pour prouver que 
Parménide avait fait une théorie étendue de la con- 
naissance. Il parait avoir soigneusement distingué 
le rôle de la sensibilité de celui delà raison« C'est 
dans la raison que réside suivant lui toute vérité, 
puisqu'il identifie la prnsée avec la conception 
même de Tétre. On voit sans peine quels pas im* 
menses la notion de l'idée a faits dans le système 
de Xénophaneet de Parménide. Mais c'est surtout 
dans ce dernier qu'ils sont évidents, et de là vient 
la haute valeur que lui accordent Platon dans le 
Théétète, et Aristote dans la Métaphyûqiie '• 
Parménide est en effet le premier qui reconnut la 
pensée comme une réalité incontestable. 

On sait que Zenon, disciple et fils adoptif de 
Parménide, a été considéré par Aristote ' lui* même 
comme le fondateur de la dialectique. C'est lai 
qui le pi^emier s'est servi du dialogue pourTexpo» 

r . Voir 1« i** lir. de !■ Mé'aphyt. , Iraduii ptr M. OmAk, p. s46. 
a. Aristote, apad Diof . Laërt. , 8 , 5? , cl Soit. Eoqpir. ?• 7« 



" DB LA LOGIQUE AVANT ARISTOtB. •— CHAP. H. 40ft 

sitioD (les doctrines philosophiques. M. Cousin ', 
a vengé Zenon, regardé si long«femps, à tort^ 
<x>iimie un sophiste, en prouvant qu'il n'avait sou- 
tenu le pour et le contre que dans les idées de 
ses adversaires (oépi90Tep<^>.«i>TToç), mais que dans 
toute sa pol^^mique, il était resté constamment 
fidèle à la grande idée de Técole éléaticfiifi : la né- 
gation de ta multiplicité, et par suite , la négation 
de l'espace, de Tétendtie et du mouvement, contre 
lesqtiels portaient les arguments ccmnus sous son 
noiuk Ou ne peut mer que ces arguments, con- 
formes à la manière adoptée plus tard par les So- 
phbtes, n'aient de lasubtiHté; mais il est certain 
aussi que cet emploi tout nouveau du raiscm- 
nemeiit, cette souplesse et cette tactique d'argu- 
meiitation, nées du besoin dedéfendre les doctrines 
éléatiques contre l'ionisme , ont été un pro* 
grès» très remarquable. Zenon n'a point formulé 
précisément les règles de la dialectique; mais il 
en a fait u^age le premier; et de là, le titre incon- 
testable qui fait sa gloire en philosophie. 

On' voit quelle clarté la notion de l'idée, si con* 
fîise au début , acquiert d'Anaximène à Zenon. 
Distinguée et rendue indépendante par Técole 
d'Eléev elle est dans une action pleine et entière 
pour Zenon; déjà elle a conscience liVlle-méme. 

11 serait inutile de s'occuper ici deMéli;iSus.de 
Samos, d'Ëmpédocle dlAgrigente, qui se ratta^ 
cheot de fort près à l'école d'Elée, sous le point 

I. M. CoÔMi, NoQTMox F^igmcBtf , p. fao. 



4M neuifcMi paatb. -^ sicnoir i. 

de vue de la connaîasanoe. Heraclite d'Ephèse 
s'en rapproche éf^alement, en rejetant le téiiioi« 
gnage des sens comme critérium. L'école atomis* 
tique a continué les rt*cherche8 antérieures sur 
la pensée; et Démocrite, qu'on peut regarder 
comme le précurseur d'Aristote, a nettement se* 
paré r^nlendement , le voùç, source unique de 
la vérité, des autres puissances de l'âme. Ces!, 
comme on se le rappelle , la distinction fondamen» 
taie qui a été reconnue plus haut clans la Théorie 
générale de la connaissance^ telle qu'on peut l'atp 
tribuer au Stugirite. 

Ainsi donc, dans toutes les écoles précédentes, 
la Logique proprement dite n'est point encore 
née. Le rapide examen que nous venons de faire 
suffit à le prouver. I^ dialectique*, qui lui tient 
de si près, a été fondée par Zenon; mais il y a 
encore une bien grande distance de la dialec- 
tique de Zenon , à la science qui plus tard sera 
renfermée dans l'Organon. 

Le rôle des Sophistes est ici très nettement 
marqué. Cefurent eux qui, les premiers, essayèrent 
de réduire en règles la dialectique ; et c'était li 
voie qui, naturellement, devait mener à syslémi* 
tiser la Logique elle-même. Sans vouloir absoudre 
les Sophistes des trop justes reproches que la phi* 
losophie et la morale leur ont si souvent adressés, 
on peut dire toutefois que les services immeoMe 
rendus pareux n'ont pas toujouraété suftisamumit 
appiécies. Il est incontestable y d'une piirtp qu'ils 



firent faire des progrès constdémbles à la connais- 
sance de la langue et aux formes de la discussion ; 
et d*aiitre part , la direction de leurs éludes a été 
déterminée nécessairement par le mouvement 
prodigieux qu* à cette éixHfue recevait , dans la 
Grèce, la vie publique, alfmnchie des tyrannies 
intérieures qui l'avaient jusque là comprimée , et 
des craintes de Tinvasion étrangère, qui /naguère 
eoeore, la mettait en péril. Les Sophistes , habiles 
surtout dans les arts de la rhétorique qu'avait vns 
natire la Sicile, répondirent aux besoins de l'esprit 
grec, passionné des discussions de la tribune et 
de Tagora. L'enseignement de l'éloquence fut d'a- 
bord Tunique et louable occupation des Sophistes; 
il resta même leur caractère dominant : et c'est 
en effet sous ce point de vue^ que l'histoire de la 
philosophie doit les considérer nécessairettient à 
leur début. Il est vrai que, plus tard, ils étendirent 
le cercle de leurs investigations et sortirent de 
leur domaine. Mais alors, ils n'étaient déjà plus 
dangereux, et l'esprit philosophique était assez 
fort, en Grèce, pour que les attaques de Protagore, 
deGorgias et d'Euthydeme contre la certitude et 
la ix>ssibilité de la connaissance, ti'at tirassent que 
les railleries et les dédains de SoCrate et de Platon. 
Tennemann est petit-être, de tous les historien^ 
de la philosophie , celui qui a rendu ta justice la 
plus complète aux Sophistes ' ; et Von peut periseï; 

X. Tfimemtnn, Hist de la phî!o<i. , lom i , p. 35o et 4io. — Voir 
•luti AUttr, tom. i , p. 469 , trad. fr. 



408 TBOISIÈME PARTIE. — SECTION I. 

avec lui que la sophistique doit compter, ]>ositi- 
venient et négativement, pour une grande part, 
dans la formation de i;i Logique, dont les So- 
phistes ébauchèrent quelques parties, et dont ils 
firent sentir si vivement le besoin, par les aber- 
rations même de leurs doctrines. 

A peu près à la même époque* où les Sophistes 
envahis5;aient Atltènes, y arrivait aussi un philo- 
sophe ionien qui a laissé un grand nom en phy- 
sique, Anaxagore de Clazouiène, mais qui exerça 
peut-être encore plus d'influence sur fétudedela 
pensée , et ajouta considérablement à Timportance 
qu'on lui donnait déjà. Maître et ami de Périclès, 
vivant à Athènes au moment même où le génie 
grec commençait à sVpnnouir, avec toutes ses 
richesses, dans Tart, et allait se développer si mep 
veilleusement en philosophie, nul doute qu'Ana- 
xagore n'ait accru puissamment cette direction. 
On a vu dans la Théorie de L< connaissance quelle 
haute justice lui rendait Aristote. Anaxagore est 
à ses yeux le premier qui ait conçu , de Tintelli- 
gence et de l'esprit, une idée digne d'un pareil 
sujet. Anaxagore n'a point, il est vrai, écrit de 
traité spécial; mais, dans son système cosmiquCi 
où éclatent tant d aperçus lumineux et profonds, 
et dont la hardiesse faillit lui couler la vie, ilOai- 
sait une si grande place à ruitelligenoei que 
désormais il ne fut plus possible à la philosophie 
de ne pas accorder à cet élément du dualisme , li 



DB LA LOGIQCC AVANT ARIST0T2. — CHAP. 1I« AM 

plus sérieuse et la plus constante attention* Ten- 
neinann et Hegel ' j sont yeut-étre de tous les phi- 
losophes, après Âristote, ceux qui ont le plus 
insisté sur le mérite d*Anaxagore. Le penseur de 
Clazomène a eu la gloire d'importer à Athènes la 
philosophie; et ce fut là comme le digne tribut 
que rionie, jadis civilisée par TAttique, rendait, 
après cinq où six siècles, à la métropole, Anaxa- 
gore donnait, en outre, d'admirables exemples de 
méthode sage et observatrice, dans ses recherches 
sur la nature, réunissant ainsi dans sa doctrine 
les deux éléments suprêmes que la philoso- 
phie de son époque avait déjà conquis. Ce n*est 
pas exagérer la gloire d'Anaxagore, que de dire 
qu'il a montré la voie à Socrate, à Platon et à 
Aristote. 

Socrate fit, delà connaissance de l'homme, l'ob- 
jet de toutes les recherches de la philosophie. 
De là vint la direction toute morale de ses études; 
et, avec l'admirable réserve qui caractérise son gé? 
nie et qu'augmentait sans doute encore l'outrecui- 
dance des Sophistes contemporains, ce sentiment 
sincère et profond de Tincertitude du savoir hu- 
main. La conviction de sa propre ignorance était 
à ses yeux le point de départ, que devait prendre 
tout vrai philosophe, pour arriver à la science. Mais^ 
le doute socratique n allait point au scepticisme , 
cotnme suffiraient à le prouver le dogmatisme 

1. Uéfdi totti. lit p. 393.-* Tenawnttui, tom. 1» »98. 



440 TlOISiklIB PAITIB. — SEOnON I. 

si puissant de Platon et celui d'Âristote« fous deux 
les successeurs légitimes et directs de Socrate. 
Avec la méthode, toute pratique et toute vivante, 
qui éclate dans les dialogues de son élève^ il était 
impossible que Socrate formulât didactiquement 
des règles; il ne semble même pas qu'il y ait jamah 
songé; mais la dialectique, entre ses mains, avait 
pris une allure sage et toute rationnelle, qui £iit, 
pour Aristote, le giaïul mérite de Socrate. On a vu 
plus haut que le Stagirite admirait deux choses 
en lui : lart de l'induction et fart des définitions 
(Voir plus haut page 43)* 

Par suite de cette direction générale, Socrate 
chercha surtout à connaître les objets, par la 
nature même de l'idée qu'ils provoquent dans 
l'esprit; el Ton pourrait prétendre avec raison 
que Platon , dans le système des Idées, n'a &it 
que développer un germe socratique. 

A dater de Socrate, et par suite de son in- 
fliience, les études de la plupart des philosophes 
s'adressèrent à la théorie de la connaissance. 
Ainsi , les purs socratiques , les élèves directs du 
maître, écrivirent presque tous sur ce sujet. Cri- 
ton ' l'avait traité dans quatre ouvrages différents; 
Simon le corroyeur , qui écrivait des dialogues de 
Socrate, même avant Platon, Simias de Thèbes, 
avaient suivi cet exemple. Les titres seuls de leurs 
écrits nous restent , mentionnés par DiogèM 

X. D i o f èa > Lmto» lif. % » tÊtU isi, itS, is4*--*M.Ma**Mtib. 



DB Là UMlIfllB AVANT AainOVS. «^ «1 AP. II. H\ 

Laérce ; mais ces litres suffisent pour indiquer le 
sens précis de leurs études. Cébès, bien qu'il mé 
prisât la dialectique t s'occupait cependant de ces 
iovestigatioiis; et Ton peut conjecturer d'un pas« 
sage de Diogène * , que déjà il avait remarqué la 
possibiliié de convertir les propositions, puisque^ 
dit l'historien de la philosophie, il changeait Taffir» 
mation en négation. 

Dans les écoles collatérales el secondaires, le 
mouvement fut à peu près identique et ausisi actif. 
Mais dans Técole c}^rénaïque et dans l'école cy* 
nique, le principal effort porta sur la morale^ 
bien que la dialectique n'y fût pas toiit-à*fait né* 
gligée. C'est dans Técole mégarique, et sous la 
direction d'Euclide, hôte de l'école socratique, à 
Mégare, après le martyre de son chef, que la dia* 
lectique fut à peu près exclusivement cultivée. 
Le travail y fut du reste peu fécond, et malgré les 
enseignements socratiques, l'école mégarique,sur 
les pas des Éléates et surtout des Sophistes, s'a-* 
donna sans réserve à ces arguments captieux, qui 
lui ont valu le surnom d'éristique. On les rattache 
presque tous à Eubulide, contemporain d'Ans- 
tote, et qui, blessé sans doute des théories du 
Stagirite sur les Sophistes, fut un de ses adversaires 
les plus prononcés, mais les moins redoutables. 

Dans Platon, le véritable et légitime développe- 
ment des doctrines de Socrate se produisit avec 

1. Oi0|«Lairit9af«i,iMk i9^ 



412 TROlSIÈSn PARTIE. — SECTIOX I, 

un éclat et une abondance, dont le génie grec, 
tout brillant qu'il était dès lors, n'avait jamais of* 
fert d'exemple. Les formes mythiques elles-mêmes^ 
d(»nt Platon voilait souvent sa pensée, étaientàla 
fois, une chaîne qui l'unissait à la philosophie an- 
térieure dont elle procédait, et un charme de plus 
pour l'imagination si sensible de la nation à 
laquelle il s'adressait. 

C'est Platon qui sépare définitivement les sens 
de l'eîiprit, et il accomplit ce divorce éternel avec 
une incomparable puissance. L'âme humaine s'ap- 
perçoit alors elle-même pour la première fois avec 
tous les éléments essentiels qui la font si admi- 
rable et si incompréhensible à la fois. Dans cet 
océan de lumière dont elle est inondée, elle de- 
meure comme éblouie. La contemplation du beau, 
du saint, du divin, la pénètre et la brûle. Elle 
trouve pour exprimer les transports dont elle est 
animée, des hymnes saints de poésie, de tendresse, 
d'amour, que le christianisme lui-même, dansses 
plus pieuses extases, put à peine égaler. Platon 
est la pythie sacrée , le prophète divin , qui unit» 
dans un Hen désormais indissoluble, la terre au 
ciel; et c'est de lui, comme d'une source suprême, 
qu'est descendu ce torrent des idées religieuses, 
qui, accru aussi par d'autres canaux, a purifié 
l'humanité , et la désaltère encore dans ses 
ondes. 

C'est de cette inspiration sublime, que vient 
à Platon l'idée suprême de la science et de h 



DB Là logique avant ARISTOTB. — CBAP. II. -145 

sagesse , reposant toutes deux dans le sein de la 
Divinité, cette dialectique , qui domine et unit 
toutes les sciences humaines dont elle est la clef, 
Dette philosophie, dont Thomme éclairé se fait un 
ippui pour gravir à ces hauteurs merveilleuses, 
A cette morale dont la science ne peut jamais s'i- 
loler, sous peine de se dessécher et de mourir. La 
Kdence et la vertu ne sont, on peut dire, qu'une 
seule et même chose pour Platon ; et de là , Tu- 
lion intime des deux termes de la vie humaine^ 
a pensée et Faction , la théorie et la pratique , en 
in mot , l'activité de Tâme et celle du corps. 

Tennemann' a remarqué que Platon, sans avoir 
ait de traité spécial , connaissait cependant pres- 
que toutes 1^ régies de la Logique , et qu'il avait 
*éum de nombreux matériaux pour le monument 
ju'éleva son disciple. La remarque est vraie, mais 
1 ne £Eiudrait pas cependant pousser cette asser- 
ion trop loin. Sans Platon , il est douteux que la 
!iOgique eût pu naître telle qu'elle est constituée 
lans le Stagirite; mais il faut reconnaître aussi 
[ue, non seulement, Âristote a coordonné des 
natériaux, mais qu il en a lui-mcme réuni et créé, 
»lus qu'il n'en avait reçu. 

La dialectique, pour Platon , comprend à la fois 
i science de la pensée et la science de l'être. 
Linsi, la Logique et TOntologie sont pour lui tout- 
-fait confondues; et le système des Idées, tout 

f • Tamemann , hist. de la pbik». Tom, 3 ^ |iag. 176. 

II. 8 



444 nOISlÈME PAATIE. — SECTION I. 

admirable qu'il est , peut cependant être regardé 
comme une perpétuelle immolation de la réalité à 
l'entendement, deTètreà la pensée. Sans nul doute^ 
les mérites de Platon sont immenses en Ixigiqne, 
et Aristote en a largement profité. Ainsi ^ c'est 4 
Platon qu'appartient incontestablement -cette se» 
paration profonde, admise aussi par son élève ^ ds 
l'entendement et de la sensibilité , c'est-à^ire, des 
deux sources d'informations que l'âme possède. 
U a parfaitement distingué le T:Myi\iLa de l'âme de 
raîaOvKTiç y qui se borne au sens; il a établi que 
l'objet propre de la connaissance, c'était l'im- 
muable , l'absolu , l'éternel , avec qui l'entende- 
ment est en relation : et comme les sens ne donnent 
jamais que le particulier et le changeant , il en a 
conclu que toute idée, s'appliquant à plusieurs 
objets, ne vient pas des sens, mais remonte à Dieu 
lui-même. Logiquement , les idées sont parfaite* 
ment claires, bien qu'en Métaphysique et eu Onto- 
logie elles puissent paraître obscures et insuffi- 
santes; en Logique, elles ne sont pas autre chose 
que les espèces et les genres. 

Platon , en outre , a senti toute l'importance du 
principe de contradiction, qu'il exprimait, il est 
vrai, sous une autre formule, moins précise^ mais 
tout aussi certaine; il a entrevu la valeur des 
oppositions et des contraires ; il a établi la néoes* 
site des propositions générales dans tmif mifloaflr- 
ment, sans en essayer toutefois la théorie; il vit 
bien que la négation est toute logique^ et que Taf- 



DE LA LOGIQUE AVANT ARISTOTE. — CHAP. U. 4{5 

firmatioû seule est réelle; il traça une méthode 
cle distinction^ d'induction ; enfin , en essayant^ 
riin des premiers , quelques recherches scietiti- 
fiqueÉ tar le langage , et en continuiinl celles de 
Prodicus et d'Etityphron ^ lés Sophistes^ il élargit 
cette Toie itourelle, et ouvrit la porte à des dé* 
GOUTertes ultérieures^ tout incettaine que fut 
encore sa science étymologique; 

Certes^ ce sont là d'éminents servicefs; mais^ 
dans Platon encore, la science ^ proprement dife^ 
n'est pas née; elle est à l'état de germe et d'inspira- 
tion. Les points fondamentaux sont entrevus; mais 
ônoin n'est encore fixé, et encore moins l'en- 
iend^le en eçt-^il constitué. 

G'esi ici le lieu de considérel*^ si Platon, comme 
on Ta prétendu plus tard , a divisé la philosophie^^ 
en llogique , Physique, et Morale , division qu'au* 
hrient suivie Xéndcrate et Arytote hii-méme. Mais > 
sur cette grave question, il serait ttëk difficile de 
trouver rien de précis dans Platon ^ non plus que 
datns Aristote lui-même. Si ^ pour le dernier eti 
particulier, on peut citer quelques passages où 
cette division semble admise , on pourrait en allé* 
. §aer d'aussi nombreux où elle semble méconnue. 
De plus , que devient la Métaphysique dans cette 
dassification ? On peut dire pour Platon» qu'il a 
iétemifié la Logique et la Métapfay^ùe dans ék 
dhdectique suprême ; mak cette assertion n'est 
pM Mutenable pour Aristote ^ qui a pai*toiit séparé 
de la manière la plus formelle la 77p(frn) f iXooo^pîdt, la 



446 TROISlkMB PilTlE. — SECTION I. 

Métaphysique, de la science nnaly tioue ou Logique. 
On serait donc d'autant moins en droit d'attribuer 
à Platon cette division de la philosophie, qu'elle 
est encore fort incertaine dans son élève Aristote 
qui ne Ta jamais établie théoriquement arec la 
certitude qu'elle comporte, et dont les ouvrages 
semblent, de fait, en indiquer une tout aulre 
dans leur ensemble. 

Avec Platon se terminent les recherches que 
nous comptions faire sur Tétat de la Logique avant 
Aristote. Voici quels sont les résultats obtenus : 

La philosophie grecque, partie d'une ignorance 
absolue, non seulement des facultés, mais aussi 
de l'exiotence même de l'âme, a bientôt aperçu à 
côté de l'objet observé le sujet qui l'observe; 
en deux siècles et demi, la pensée est arrivée à la 
conscience pleine et définitive de toutes ses puis- 
sances , avec l'inimitable génie de Platon ; et c'est 
de l'école d'Élée surtout qu'est sortie ce qu'on 
pourrait appeler cette découverte de l'âme. Mais 
dans Platon il n'y a point de science proprement 
dite, non plus que dans ses devanciers, tout 
inspiré qu'il est de l'esprit socratique. Des 
aperçus ingénieux ou profonds, des tentatives 
plus ou moins heureuses, des matériaux épars et 
incomplets, des embarras de- polémique dont 
Platon lui-même avait souvent été gêné, voili 
ce qu' Aristote trouvait dans la carrière, où il en- 
trait et qu'il devait parcourir seul dans toute ^soo 
étendue. 



DE L.4 LOGIQUE DANS AKISTOTE. -^ CHAP. Ilf. •l'IT 

Je ne crois pas avoir, dans ces préliminaires , 
sacrifié les titres d'aucun philosophe à la gloire 
du Stagirite. J'ai montré dans toute leur valeur les 
e£forts tentés avant lui ; mais c'est précisément la 
vue réelle de ce qui l'avait précédé, qui doitprou- 
ver, à toirt esprit sincère , que le titre de fonda* 
teur et de père de la Logique lui appartient bien 
justement; l'ignorance, ou la mauvaise foi deTen- 
.vie , a pu seule le lui contester. 



CHAPITRE TROISIEME. 

De la Logique dans Aristote. 

On a déjà remarqué plusieurs fois que, dans 
Aristote , ne se trouvait pas le nom spécial de la 
science qu'il a fondée; et que Logique, entendu 
substantivement, était de beaucoup. postérieur au 
Stagirite. De là il suit que la Logique , telle que 
nous la comprenons aujourd'hui , n'est pas plus 
séparée théoriquement du reste de la philoso- 
phie , dans Aristote, qu'elle ne l'est dans Platon. 
Mais en £ait elle l'est, d'une manière incontes- 
table, puisque l'Organon, que ce soit du reste 
l'auteur lui-même ou ses successeurs qui l'aient 
mis en ordre , forme un corps de doctrine parfai- 
tement distincte. 

On ne voudrait point ici reprendre , même en 



41S TROISliniB PARTIE. — SECTION I. 

partie, le résumé fait plus haut des principes de 
l'Organon ; mais si on se les rappelle , il suffira de 
les comparer à l'esquisse de l'histoire de la Logioue 
avant Anstote , pour en comprendre toute la va- 
letir et toute l'originalité. La théorie du raisonne- 
ment a désormais upe base scientifique large et 
solide, sur laquelle elle peut reposer. Les formes 
de la pensée ont été étudiées, classées, analysées 
dans toutes leurs nuances; les lois ont été dé- 
duites , et la connaissance s'appuie désormais sur 
le syllogisme et la démonstration, comme sur deux 
colonnes inébranlables. Cette découverte du syl- 
logisme, si vainement contestée depuis, porte en 
elle quelque chose de vraiment prodigieux. Rieo 
ne la révèle avant Aristote; après lui , rien ne la 
peut renverser. Une école de philosophie a tenté 
inutilement, après dix-huit siècles, d'en nier la 
vérité et la valeur; ses efforts impuissants n'ont 
pu prévaloir; l'esprit philosophique, à Theure 
qu'il est, vit de nouveau de la foi aristotélique, et 
il croit, d'après elle, à des principes généraux et 
indémontrables dans l'intelligence, sources de h 
démonstration et du syllogisme. 

Mais quelle que soit, pour Anstote, l'indëdsioD 
des limites de la Logique , on a certainement eu 
tort de la hii faire confondre avec la philoaoplûe 
première ou la Métaphysique; il est vrai qu'aa 
début de son système, Aristote doit nécessairB- 
ment s'occuper de l'être en général , de Fobjet de 
la pensée ; et qu'à ce point délicat la L^ique et la 



DB LA LOOIQUS DAMS A&I8T0TB.— GHAP. lU. 449 

Blétaf^jsique sont bien près de s'unir, sans qu'il 
scttt possiUe de les discerner nettement ; mais les 
Gatégoriies, à les examiner de près, ont dan^TOiv 
gamm une tout autre valeur que dans FOntolo» 
gie d'Aristote f proprement dite ; et les dix genres 
de râtra y sont surtout considérés sous le rapport 
da la pensée^ et des formes qu'elle revêt dans les 
mots. 

Si Aristote n'a pas séparé positivement, par une 
théorie expresse^la Logique du reste de la philoso* 
phie, il ne l'a pas non plus conçue aussi puren^ent 
qu'on l'a fait après lui. Il y a laissé euoore un alliage 
de rhétorique, qu'on en a plus tard entièrement 
isolé* Les Topiques l'attestent assez , et l'on doit se 
lapnfiler, en outre, que les anciens commentateurs 
comprenaient dans l'Organon (tic ik opyitvixa), k) 
tmité de la Rhétorique et la Poétique elle-même. 

Mais ces deux défauts n'empêchent pas que la 
Logique , dans Ari&tote, n'apparaisse avec une plé« 
«ilude et une perfection dont rien jusque là n'a^ 
vait donné l'exemple, et que rien après lui n'a pu-^ 
aoeroitre. On a dit qu'Aristote avait pris Tempi? 
fîsme pour base de son système, mais sans le 
ItfQttver; cette assertion n'est pas exaelet p^n&e 
daiia toute son étendue; pour qu'elle le deivienne, 
â Csnt la restreindre. Le vrai mérite d'Aristote, 
o'aat d'avoir réuni, dans sa théorie, les deux 
grandes direeliions que depuis trois siècles suivait 
la pensée grecque. Au sensualisme des Ioniens , à 
l'idéalisme des Éiéates, il substitua un sjMième 



^20 TROISliilME PARTIE . — SECTION 1. 

plus vaste, où l'un et l'autre avaient leur place, 
bien que leurs domaines y restassent fort distincts. 
Aristote mit à profit toutes les découvertes anté- 
rieures aux siennes ; et les inspirations de PlatoD, 
tout éloignées qu'elles semblent du génie didac- 
tique et sévère du Stagirite , lui furent éminem- 
ment utiles. Sans remonter, autant que son 
maître , à l'origine et à la formation des Idées, il 
comprit que la Logique devait surtout s'occuper 
des lois du raisonnement, et il les a tracées, 
comme le dit Tennemann ', avec une admirable 
sagacité (bewunderungs-wûrdigen Scbarfsinn). Ce 
fut ainsi qu'il arriva, par une voie presque ma- 
thématique , à identifier la vérité logique et la 
vérité objective , la vérité de la pensée et celle de 
l'être , point suprême où tendaient toutes les phi- 
losophies antérieures, mais qu'aucune n'avait pa 
atteindre. Ce n'est pas , du reste , qu'Aristote ait 
entièrement confondu ces deux ordres de vérités; 
il les a étudiés tous deux à part, et son grand 
effort, après une analyse profonde et complète, 
c'est de démontrer que l'un ressemble à Pautrei 
en ce que l'esprit humain peut se fier à sa 
propre pensée et à ses lois, comme il se fie à k 
réalité du monde. On a pu bl&mer, avec quelque 
raison , le Stagirite , d'avoir incliné de ce dernier 
côté , et d'avoir accordé plus de confiance à Tob- 
servation qu'à la connaissance même des prin- 

' t. TmiMmaim» tom. 3, p. 78. 



DE LA LOGIQUE DAMS AAISTOTB. -* GHAP. III. 424 

cipes; mais Ritter' même, qui lui adresse ce 
reproche y est forcé d'avouer qu'Aristote <€ part ce* 
pendant de la conviction la plus ferme sur lesprin* 
cipes élevés de la science. » C'est que , dans ces 
appréciations si délicates des parts que Fétre et la 
pensée réclament dans la vérité , il est prodigieu- 
sement difficile de trouver le point d'équilibre. 
C'est Aristote qui, le premier, sut le fixer d'une 
manière à peu près exacte; c'est là sa gloire; et 
aucun esprit impartial et éclairé ne saurait la lui 
contester. 

C'est avec la théorie d'Aristote que commence, 
on pejat dire , le vrai dogmatisme. Il a donné à 
l'esprit humain une foi en lui-même, que rien 
désormais ne saurait éteindre. Le Platonisme, tout 
admirable qu'il est , laissait plus de place au scep- 
ticisme ; et , en peu de temps, l'école platonicienne 
arriva 9 par une pente irrésistible, à toutes les 
misères du doute, nudgré les efforts les plus éner- 
giques pour s'en défendre. L'Académie, quatre ou 
cinq fois renouvelée, aboutit quatre ou cinq fois 
au même résultat, que ne produisit jamais le 
Péripatétisme. 

Avec la logique d'Aristote, se trouve donc fermée 
cette longue carrière de doutes et d'incertitudes , 
qu'avait parcourue l'esprit philosophique depuis 
Tbalès ; et désormais , elle ne peut plus se rouvrir^ 
pour quiconque suivra les pas du Stàgirite; car, 

. !• BilUr, tenu 3, p. 3? , trad. fraqç. 



412 vHomÈm partie. — sbction n. 

le Stagirite a découvert la vérité y et , sur ce ter- 
rain solide ) le pied ne peut plus glisser à la philo- 
sophie. 



^n^m 



PEUXIÈME SECTION. 



CHAPITRE QUATRIÈME. 

De la Logique après Aristote. 

On a pu déjà pressentir ce que devait être, 
après cet inébranlable dogmatisme du Stagirite, 
l'existence de la Logique : elle ne peut être qu'un 
écho du philosophe , ou une opposition impuis^ 
santé contre des théories qui ont pour elles Tappoi 
de la vérité. Les partisans de la logique péripal^ 
ticienne sont infiniment plus nombreux que fei 
adversaires; mais cependant , l'hostilité commence 
presque en même temps que la doctrine apparaît} 
et la lutte s'engage , comme plus tard , par te aes- 
snalisme. Epicure essaie d'opposer ^ aux théories 
d'Aristote, sa canonique, recueil de quelqofls 
règles fort sages pour guider l'esprit dans sea trth 
vaux y mais qui, par leur simplicité mésie, aaM 
comHie une négatioi^ de k sornice^ C^eat qe ^fam- 
tentèrent , dix-huit siècles plus tard , Descartes et 
Maliebranche. Mais Pécole d'Epicure eut peu é^ 



DB LA I.06IQ1IB APRλ A]U8T€m.---GHAP. lY. -IK 

fluence, parce qu'elle avait peu de portée; elle 
n'eut d'action qu'en Morale, où elle contribua 
]dli5 que toute autre à saper les vertus tout hu- 
maines sur lesquelles reposait la société antique ^ 
et k livrer le paganisme à la religion nouvelle^ en 
I détruisant les grands caractères et las nobles 
oceurs. 

A côté d'Epicure , les Stoïciens, ses adversaires 
0n If orale , ne le furent pas moins en Logique. Ils 
fidoptèrent d'abord la syllogistique entière du Sta- 
girite^ et ils lui restèrent constamment fidèles; 
puis 9 ils s'appliquèrent à la développer ^ el^ tombé* 
reqt bientôt dans les subtilités, que revoient assas 
les débris de leur doctrine parvenus jusqu'à nous. 
Los Stoîpiens tentèrent une réduction des Catégo- 
ries f et des recherches nouvelles sur le critérium 
de la vérité , sur la représentation des objets dans 
Fàme , sur l'idée du général ; mais dans tous ces 
timvimx, d'ailleurs trop peu connus, la seule théorie 
originale que le Stoïcisme puisse réclamer est celle 
du syllogisme hypothétique, négligée par Avis* 
tôt? 9 sans doute comme de tr<^ peu d'impoiv 
tm«e. 

Avec les Stoïciens, commencent et finissent les 
progrès ai faibles que la logique péripatétipenne 
fit dans l'antiquité. Après eux , vient le règne des 
0Oilunentateurs , nés aussitôt après le maître et 
éusÈfi le sein même de son école ; et le rè^e des 
eommentateurs est celui de la paraplurase et de 
VeKpJljîcatiQn, fidèle, parfois savante , mais dénnéf 



•1 24 TROISIÈME PARTIE. — SECTION II. 

de toute spontanéité 9 et presque de toute valeur, 
sous le rapport de la pensée. Le service que ren- 
dent les commentateurs, c'est d'entretenir le goût 
de l'étude en la rendant plus accessible au vulgaire 
des esprits , service que la philosophie ne saurait 
aujourd'hui mépriser, puisqu'il est le seul que, • 
pendant plusieurs siècles, elle fut capable de 
rendre à l'humanité. 

Les Arabes et les Scholastiques continuèrent 
l'œuvre des commentateurs grecs et latins; 
les derniers surtout la complétèrent en s'y appli- 
quant avec plus de méthode, avec une analyse in- 
finiment plus délicate, et par suite plus utile; et 
enfin, en perfectionnant, par des procédés maté- 
riels et grajfhiques, l'intelligence de théories qui 
réclamaient, pour être bien comprises, une force 
d'attention plus qu'ordinaire. Tel fut le rôle des 
commentateurs des premiers siècles et de ceux du 
moyen-âge. Mais, à cette seconde époque, le génie 
européen, favorisé par des circonstances meil- 
leures, retrempé aux sources de la conquête et de 
l'invasion barbares, commença à donner quelques 
signes de vie, gages assurés d'une future renais* 
sance, dont lexvi* siècle devait être témoin. 

La JRéforme tout entière , après quelques hé- 
sitations de courte durée, adopta Texégèse lo- 
gique avec autant d'ardeur que celle de l'Evangile; 
et le péripatétisme ne reçut jamais de culte plus 
fervent que celui des écoles protestantes, inspirées 
par le génie de Méianchton. Mais il ùaA ajoutier 



DE LÀ tOGIQUS APRÈS ARISTOTE. — CHIP. IV. i 25 

que par suite, sans doute, de l'esprit d'indépen- 
dance dont la Réforme était animée , jamais l'ad- 
miration pour Aristote ne fut fondée sur une 
étude plus vraie, ni plus intelligente, de ses 
œuvres. Les commentaires dus aux professeurs' 
des universités allemandes , aux seizième et dix- 
septième siècles, suffiraient pour le prouver. * 
* Mais , c'est aussi avec le seizième siècle que com- 
mence ^ contre la logique d'Aristote, une opposi- 
tion, qui lui fut peu dangereuse, et qui ne doit, 
^définitive, que consolider sa gloire. Ramus, pré- 
cédé par quelques logiciens allemands de la fin du 
quinzième siècle, donna le signal d'une manière 
éclatante, si ce n'est décisive; et il est probable 
que la hardiesse de ses attaques fut', en partie, 
cause de la mort déplorable qu'il trouva dans le 
massacre de la Saint-Bartbélemy. Bacon reprit et 
continua l'œuvre de Ramus, favorisé par l'appui 
de quelques universités, en Allemagne, en Angle- 
terre, et en Ecosse; il proscrivit dans un ana- 
thème général la logique péripatéticienne, qu'il 
n'avait point étudiée aussi consciencieusement que 
son prédécesseur; et^il tenta d'y substituer une 
méthode qu'il a laissée fort obscure, fort embar- 
rassée, et surtout fort incomplète. 

Descartes, fidèle expression de l'esprit nouveau, 
poumiivit l'essai de Bacon; et dédaigneux de la 
Scholastique et de l'antiquité, qu'il connaissait 
moins encore que le philosophe anglais , il parut 
vouloir supprimer, par les quatre principes de son 



•126 TAOlSlÈm PARTIE. — SECTION U. 

admirable méthode, l'étude d'une science tout 
entière^ qu'ils ne pouvaient point du toiit rempla- 
cer. Les élèves de Descartes , moins prévenus que 
lui^ instruits d'ailleurs aux fortes et lumineuses 
études du dix-septième siècle , réhabilitèrent, tout 
en croyant la combattre , la logique d'Aristote;et 
le livre de Port-Royal , inspiré par Descartes | ré- 
digé peut-être en partie par lui, n'est qdW 
abrégé de la doctrine péripatéticienne qu'il échû^ 
cit, que souvent ii critique, mais sans laquelle , 
cependant , il n'aurait point été composé. 

Ce mouvement d'opposition, commencé par 
Ramus , continué par Bacon , Descartes , et Port- 
Royal qui le favorisait implicitement en ne le 
combattant pas, fit de nouveaux progrès éntte 
les mains de Locke, compatriote du baron de 
Vérulam , esprit plus profond que lui , et surtout 
moins pédantesque; et quand la gloire de Locke, 
importée sur le sol de France par la philosophie 
du dix-huitième siècle, eut fait la fortune procH- 
gieuse que l'on sait, la logique d'Aristote suint, 
partout où les doctrines de Locke furent embras- 
sées , le mépris dont le philosophe anglais l'avait 
poursuivie, jusqu'à ce qu'enfin , dans l'éa^e de 
Condillac et celle des idéologues, toute estime 
pour elle disparût complètement , en même temps 
que toute connaissance de ses principes et dé son 
histoire. 

Dus ces sentiments an dix-huiâèneie ^iètAé^past 
une doccrine €{ui avait inttrmt et alidièMe Ft^ift 



DB LA LOGIQCB APRÈS AUSTOTB. — OBAP. IV. 4 97 

tumain pendaut près de deum mille ans, il n*y a 
ifin qui ne s'accorde avec le rôle admirable , mais 
errible , qu'il était destiné à jouer. Moins aveuglé* 
sent dédaigneux du passé , plus juste apprécia* 
BUT des mérites qui avaient précédé le sien et 
avaient préparé , plus reconnaissant des bienfaits 
^e la civilisation avait reçus des âges antérieurs^ 

aurait procédé à son œuvre de destruction avee 
aoins de foi, et certainement aussi ^ avec moins 
le puissance. Dans ce vaste naufrage des idées du 
«ssé y la logique d'Âristote fut une des premières 
ictimes immolées à l'esprit nouveau. Le discrédit 
t le ridicule où la scholastique était tombée^ re* 
liUirent sur le père de l'École, sur l'illustre fonda* 
eur de la science; et le dix-huitième siècle, rêve* 
tant cependant à des théories qu'on avait crues 
rop long-temps celles du Stagirite, oublia Fin- 
anteur auquel on prétendait pourtant les attri- 
luer. Il ne sut pas, dans son profond mépris, 
iistinguer, comme le protestantisme l'avait fait^ 
I pure doctrine péripatétique des vêtements 
franges que le moyen-âge lui avait imposés. 

C'était des écoles protestantes et de l'illustre 
dversaire de Locke que devait naître un mouve* 
vent tout contraire, c'est-à-dire, une appréciation 
liste du passée et une intelligence plus vraie éê 
e qu'avaient été le Péripatétisme et la Scholastique^ 
ans les destins de l'humanité. Leibnitz , qui^ sur le 
it^e da son premier ouvrage, proclamait qu'Atis- 
Men'étaît pas irréconoiliabïe avec l'esprit aottV6a% 



428 TROISlisIlB PAaTIE. — SBCTION II. 

réhabilita, autant qu'il fut en lui, et la Scholas- 
tique dans laquelle il trouvait de l'or mêlé à des 
scories, et le génie d'Aristote, créateur, à ses 
yeux , du syllogisme , l'une des plus belles inven- 
tions de l'esprit humain. 

Cette réaction de Leibnitz se prolonge jusqu'à 
Kant el Hégel qui relèvent la gloire logique du 
Stagirite soutenue d'ailleurs par des mains étran- 
gères à la philosophie , mais qui ne lui en furent 
que d'autant plus utiles. Plusieurs des grands 
géomètres du dix-septième siècle s'occupèrent, sur 
les traces de leibnitz, de la théorie du syllogisme: 
Bemouilli , Euler qui la rendit si parfaitement in- 
telligible, I^mbert, et quelques autres. Grâce à 
cet admirable esprit de conciliation qui fait , en 
philosophie, l'un des grands mérites du fondateur 
du Calcul intégral et de la Géologie, la logique 
d'Aristotc conserva ses droits, du moins en par* 
tie, auprès des esprits sérieux. Leibnitz, par ce 
goût de sage admiration pour le passé, ne 
rendait pas seulement service à la philosophie; 
c'était un bienfait plus vaste encore ; en présence 
d'un siècle qui devait rompre si violemment 
avec la tradition des ancêtres , proclamer ainsi la 
haute valeur de leurs travaux, c'était faire un 
fécond appel à l'esprit de conservation éclairée y 
qui ne devait cependant nsutre qu'après plus d'un 
siècle de renversement et de rénovation. 

Kant, adversaire, au premier moment, de la sub- 
tilité syllogistique, en vint plus tard à reconnaître 



PE LA LOGIQUE APRÈS ARISTOTE. — Cil AP. III. -129 

la vérité des théories du Stagirite; et avec la 
grave autorité de sa parole, il déclara que la 
Logique proprement dite avait été fixée par 
Aristote , et qu'il n'y avait jamais rien été ajouté, 
de même non plus qu'il n'y avait rien à y mo- 



Chose assez bizarre! en même temps que le génie 
si austère de Kant témoignait hautement son 
admiration pour Aristote , un homme d'un esprit 
fin et sage, mais assez léger, et qu'on ne s'attendait 
guère à trouver sur ces rudes chemins, cherchait,*, 
à la fin du dix-huitième siècle, à réhabiliter en 
France la gloire du Stagirite, Cet homme , c'é- 
tait Marmontel, qui , dans une logique à l'usage 
des enfants, reprenait formellement et expliquait 
les principes des Analytiques, en les mettant à la 
portée des jeunes intelligences auxquelles il s'a- 
dressait. 

Mais cet essai de Marmontel , si contradictoire 
à l'esprit de son siècle, et si éloigne des légèretés 
dédaigneuses de Condillac, fut à peu près stérile; 
et M. Destutt de Tracy, enlevé, il y a quelques 
mois à peine, à la philosophie , poursuivait contre 
la logique d'Aristote des attaques , sous le poids 
desquelles elle reste encore aujourd'hui en France. 
Mais l'Académie des Sciences morales et poli- 
tiques contribuera sans aucun doute à eu repous- 
ser l'exagération, en appelant l'attention du public 
savant sur des questions si long-temps délaissées. 
Déjà quelques esprits supérieurs , et entre autres le 
If. 9 



450 TAOISIÈME PAIITIE. — SECTION lU. 

célèbre M. Joseph de Maistre, avait pris les devants, 
comme l'atteste Fouvrage posthume où il défend, 
avec tant de hauteur, Aristote contre Bacon ; et tout 
récemment, on pourrait citer la logique de M. Da- 
miron , où Fauteur, sans exposer dans leur en- 
semble les théories d' Aristote, en montre cepen- 
dant la haute valeur. 

Hé^el, en Allemagne, a partagé TadmiFatian 
sincère de Kant, et il Ta beaucoup étendue encore; 
il a réhabilité, autant qu'il a dépendu de lui, h 
doctrine aristotélique tout entière, et il n'a pis 
craint de proclamer le philosophe de Stagire, «le 
plus digne d'être étudié parmi les anciens. » Hegel 
a donné le premier l'exemple, en faisant à cette 
philosophie les plus larges et les plus heureux 
emprunts; et l'on peut dire que cette résurrection 
nouvelle du péripatétisme, qu'annoncent de toutes 
parts les travaux philologiques et philosophiques 
dont il est l'objet, sera due en grande partie àFin- 
fluence du philosophe de Berlin. 

En même temps, en Angleterre , et dans le sdn 
de l'école Écossaise, un esprit supérieur, M. Hi- 
milton , dont les travaux seront bientôt connus et 
appréciés en France , a pris la défense de la lo- 
gique d'Aristote ^ Il en reconnaît tout le m^ 
rite, sans en dissimuler cependant les imperftt 



I. M. Hamilion l'cit fail connattre ptr pliuiawt arMw CmI 
quables dans la Revue d'Edimbourg ^ un entre autrci mr la 
M. Pciue doit en publier bientôt une iradnellon. 



DB LA LOGIQUE APRÈS ARI8TOTB. — CHAP. IV^ -154 

lions ; et l'on peut espérer qu'appelé à la chaire 
de Logique de la première université Anglaise , 
M. Hamilton saura faire tourner au profit de la 
science et de la philosophie, les travaux mêmes de 
son enseignement. 

Tel est donc le point où en est aujourd'hui l'his» 
toire de la logique péripatéticienne ; admirée par 
rAllemagne qui n'a pascessé de l'étudier, par l'An- 
gleterre qui, après un oubli de près d'un siècle , 
revient à des travaux dont elle n'a jamais entière- 
ment méconnu l'importance, par la France qui, 
après un oubli plus long et plus complet, sent de 
nouveau la valeur de théories qu'elle eut jadis la 
gloire défaire connaître à l'Europe, aux temps de la 
Scholastique, la Logique d'Aristote semble renaître 
à une troisième vie. Le cercle de la Logique a été, 
comme on le sait, étendu considérablement depuis 
un demi-siècle, puisque la philosophie y a fait 
titrer la théorie complète de la connaissance , sen- 
sibilité et entendement; mais la logique d'Aristote 
n'en demeure pas moins encore, à l'heure qu'il est, 
le plus puissant effort qu'ait jamais fait l'esprit 
humain « pour arriver à l'observation des lois im- 
muables qui le régissent. Par un bonheur qu'il 
faut attribuer peut-être uniquement à la sagacité 
du génie, le Stagirite a trouvé, dans l'étude de 
l'intelligence humaine, la portion qui peut le 
mieux être soumise aux déductions sévères de la 
science, arrivée par ses soins à une rigueur toute 
mathématique. 



Ao'l TROISIÈME PARTIE. — SECTfON III. 

CHAPITRE CINQUIÈME. 

D'Epicure et des Stoïciens. 

Chronologiquement, il conviendrait de traiter ici 
des successeurs directs d'j^ristote, Théophraste, 
Eudème , etc. ; mais cette partie de l'histoire de h 
Logique , se lie mieux à celle des commentateurs 
dont les élèves du Stagirite furent les premiers 
modèles. Ce n'est pas que Théophraste et Eudème 
n'aient dût quelques additions à la doctrine da 
maître; mais ils la suivirent religieusement, et en 
cela ils ont été les précurseurs d'Alexandre d'A- 
plirodise, et des commentateurs suivants. Épi- 
cure et les Stoïciens ont donc plus d'originalité, 
l'un en cherchant à substituer une méthode fort 
courte et contenue dans quelques règles, aux mé- 
thodes longues et pénibles suivies dans les écoles 
de son temps; les autres, en développant lesjs* 
tème përipatéticien , et en créant la seule Logique 
qui ait eu quelque renom dans l'antiquité , après 
celle du Stagirite. 

Épicure fut contemporain de Zenon, Taustère 
fondateur du Portique, et tous deux florissaient 
moins d'un quart de siècle après Aristote; mais 
comme le Stoïcisme, entre les mains de Zenon, 
paraît avoir fait peu de progrès , surtout en 
Logique, il convient de s'occuper d'Épicureet de 



DEFIGURE ET DES STOÏCIENS. — CIIAP. T. ^55 

sa doctrine , avant la doctrine stoïcienne. Un mé- 
rite commun à toutes les deux, c'est que, par des 
moyens tout- à-fait différents , elles essayèrent de 
fonder le dogmatisme, et de combattre ainsi le 
scepticisme qui , avec l'Académie et avec Pyrrhon , 
commençait à s'attaquer de toutes parts au cœur 
delà société grecque. Ce qui sépare profondément 
Épicure des Stoïciens, c'est qu'Épicure,par haine 
des règles qu'il méprisait, ainsi que la science, 
ne voulut se fier qu'à un bon sens vulgaire, et 
peu élevé , sur les principes de la connaissance , 
tandis que les autres, au co;i traire, acceptant toute 
la théorie péripatéticienne, cherchèrent à con- 
struire, sur cette base, un second monument plus 
complet que le premier. Le système d'Épicure, 
original en Physique, et nouveau tout au moins 
en Morale , avorta complètement en Logique , et 
ne servit même pas à signaler, par son impuis- 
sance , un écueil où plus tard d'autres philosophes 
vinrent se briser comme lui. 

D'abord Épicure abaissa la Logique de la haute 
position oii la plaçait la théorie péripatéticienne, 
et il en fit en quelque sorte l'instrument de la 
Physique, qui n'était elle-même que l'instrument 
de la Morale. Par suite de ses principes sur cette 
partie suprême de la philosophie, la sensibilité 
lui servit toute seule de point de départ, pour là 
théorie de la connaissance. L'élément supérieur 
d'Aristote se trouvait donc sacrifié à l'élément in- 
férieur, le seul que conservât Épicure. A la sensi- 



154 TROISIÈME PARTIE. — SECTION' lU. 

bilitéy Épicure ajoutait, il est vrai, la mémoire; 
mais la mémoire n'était encore à ses yeux que la 
sensation transformée. Toute sensation pour lui 
, est vraie en elle-même, comme l'avait déjà établi 
Aristote ; et il ajouta que les représentations don- 
nées à rame par la sensation , sont aussi vraies que 
la sensation elle-même. Du reste, il ne s'occupa 
nullement de Tactivité spontanée de l'esprit, qu'il 
ne parut même pas soupçonner; et dans ses re- 
cherches proprement logiques , donnant aux 
mots l'importance de primitifs indémontrables, il 
arriva sans peine k nier la possibilité de la défini* 
tion et la valeur du principe de contradiction , si 
formellement établies par Platon et son disciple. 
La sensation était donc pour Épicure le principe 
unique de la pensée , et les deux degrés qu'il y re- 
connaissait, après la sensation , n'étaient encate 
que la sensation modifiée {izài^in , 'n^okn^iç , &d^.) 

Cette logique d' Epicure, réduite à dix règles 
fort simples , mais fort étroites, et dont la meilleure 
était la recommandation expresse de la clarté dans 
l'expression, comme Aristote l'avait déjà prescrit, 
cette logique a fait peu de progrès. Il ue fallait 
rien moins que la résurrection du sensualisme, au 
dix*huitième siècle , pour lui rendre l'importaDoe 
que, jusque-là, l'histoire de la philosophie n'avait 
jamais pu lui donner. Tout ce qu'on peut dire id à 
la louange d'un pareil système, c'est qu'il est oonaé- 
quent , et que reconnaître le sens pour critiériuiB 
unique de la vérité et source de la pensée^cat qb 



D*éPICUBS ET DES STOlCIENS. — CHAF. V. ISS 

principe parfaitement d'accord avec la théorie 
]ai ne promet à l'âme que le néant après «cette vie. 
Plu3 de vérité j plus d'existence éterùelle ; la pen- 
sée et Tétre sont tous deux destinés à la moit. 

Zenon s'occupa peu de Logique , bien qu'il eût 
été long-temps élève de Stilpon ^ et qu'il doive 
êlre 9 à cause de ces relations , considéré comme le 
opntinuateur de l'école mégarique^ que le Stow 
cif me absorba. Mais Zenon , réformateur austère 
des mœurs et de l'esprit grec , dut s'attacher sur« 
tout à la Morale , et tous ses efforts furent dirigés 
de ce .coté. Cléanthe, son disciple et son lucces- 
seur y resta fidèle è cette direction; et ce n'est guère 
que Cbrysippe qui fixe, d'une manière définitive, la 
logique propre à l'école stoïcienne. Malheureuse*- 
ment , on sait en général très peu de chose des 
doctrines stoïques ; et^ sous le rapport qui nous 
occupe, la tradition est surtout défectueuse. Trois 
points, cependant, sont ici de toute certitude. 

I^es Stoïciens ne donnèrent pas à la Logique 
Fioiportance suprême que Platon accordait à la 
Pîalectique , et Aristote à l'Analytique; mais ils 
a/doptèrent, dans toute son étendue, la doctrine 
syllogistique, et ils s'efforcèrent de la compléter, 
en y ajoutant la théorie du syllogisme hypoihé* 
tique. Cette théorie, du reste, ne parait pas leur 
ajppartenir en propre , puisque Théophraste l'avait 
tfiilée avant eux; et l'on sait qu'à cet égard, ils 
poussèrent leurs recherches jusqu'à une subtilité 
qui eit derenue proverbiale. 



156 TROISIEME PARTIE. — SECTION lU. 

Sans refuser complètement à rintelligence Tacti* 
vite spontanée, dont Aristote avait {ait la hase do 
son système, comme Platon avait pris les Idées pour - 
fondement du sien, ils insistèrent surtout sur le 
rôle de la sensibilité ; et leur doctrine vint enfin 
aboutir à ce fameux axiome, trop souvent attribué 
à l'école péripatéticienne : Il n'y a rien dans l'in- 
telligence qui ne vienne des sens. Toutefois , les 
Stoïciens accordaient à la pensée une faculté d'as- 
sentiment ( ouyxaTaÔEGiç ) , qui paraît contraire à 
cette doctrine fondamentale; mais les renseigne- 
ments qui sont parvenus jusqu'à nous sont si peu 
certains et si confus, qu'il serait difficile de les 
mettre tous d'accord. On ne peut nier, cependant, 
que cette importance suprême n'ait été attribuée 
})ar les Stoïciens à la sensation , et en cela, ils ne 
faisaient qu'exagérer les principes péripatéticiens 
sur le rôle de la sensibilité. 

Enfin, les Stoïciens tentèrent une réduction des. 
catégories, qu'ils admettaient par conséquent, 
tout en prétendant les réduire à une forme plus 
scientifique. Simplicius nous apprend , dans $Km 
Commentaire sur les Catégories d' Ai*istote , que 
celles des stoïciens étaient au nombre de quatre; 
substance, qualité, absolu, relatif (ei^ àiro9cu|ava| 
TTOtx, irûç l}r ovTa, xal içfoç ri Tstaç £}^ovTtt.). On 00^ 
nous apprend pas comment ils étaient arriva à M 
résultat, et par quels arguments ils soutinrent 
cette division nouvelle. 

Comme on le voit , c'est encore id le mouve- 



D*iPICURB ET DES STOÏCIENS. —• CHAP. V. «IS? 

• 

ment péripatéticien qui domine , bien qu'on ne 
l^voue pas ; et la doctrine logique d'Epicure, quoi 
que plus grossière, a certainement plus d'indé*' 
pèndance et d'originalité. 

A côté de ces deux écoles principales, d'Épicure 
et de Zenon , en existent encore deux autres , qui 
ont de ' l'analogie , sans toutefois être identiques » 
mais, qui, toutes deux , firent peu pour la Logique; 
c'est le Scepticisme et l'Académie. Sous la direc- 
tion d'Arcésilas, et plus tard, de Garnéade, qui 
n'ont laissé ni l'un ni l'autre aucun ouvrage, l'Aca- 
démie arriva bientôt au doute; elle n'en sortit, plus 
tard, que quand l'inspiration chrétienne fut venue 
donner un modèle, et indiquer la voie au Néopla- 
tonisme, qui, dans cette imitation, restait encore 
fidèle à la doctrine de son maître. 

A l'époque de Garnéade , et déjà même avant 
lui , les recherches logiques aboutissent à la rhé- 
torique. Les Stoïciens mêmes étaient entrés dans 
cette carrière , et quand la philosophie grecque 
essaya de s'introduire dans la République romaine^ 
oefut cette tendance toute pratique, qui lui assura 
une entrée et des succès , qu'elle n'aurait point 
obtàitis autrement. 

Ainisi donc, le mouvement des études lo- 
giques, après Aristote ' , fiit peu fécond dans les 
écofest Voisines; "mais , c'est que, dès cette époque, 



X. Il faut remarquer cependant que les Stoîeieni , et Chrynppe rar- 
tont , irent de iioiiibretix ourrages de Logique. A en juger par lei titres 



•158 TR0I81ÈUX PARTIE. — SECTION ill. 

le génie grec est en pleine décadence ; et, si la 
Logique vit encore quelque peu dans Técole stoï- 
cienne, c'est au péripatétisme seul qu'elle le doit. 
Du reste, les successeurs directs d'Aristote , si l'on 
excepte Théophraste, semblent avoir partagé Tal- 
languissement général. Ils n'étudient même pilu- 
les ouvrages du maître , et s'inquiètent fort peu 
de faire prévaloir son dogmatisme scientifiquei 
contre les incertitudes et les lacunes des doctrines 
dont il est entouré. 



CHAPITRE SIXIEME. 

De Théophraste et des GommeDtatfiars greos. 

Théophraste avait écrit presque autant que son 
maître sur la Logique. L'on peut voir dans Dio- 
gène I^è'rce la longue nomenclature de ses ou- 
vrages, qui portent tous à peu près les mêmes 
titres que ceux d'Aristote, et ne faisaient sans 
' doute que reproduire sa doctrine. A ce titre Tfaéni- 
phraste pourrait passer chronologiquement pour 

de CCI deraiersy tels que IcednoBeDiogcDe Lamct Kv. 7, f igo el wir.t 
il cit évident que la doctrine d'Aristote est loul-à-fait donininte tel 
réeole stoicirnne. Cest celte moltitude d*oavreges qui Tilut ans doale 
k Cbrynppe sa prodigieuse réputation de logicien. « S*il y a¥ait «c 
« logique pimi les dieux , « diseit-OD, » ee lerfûl celle de Ckfjéf^fft ■ 
Diego Kv. 7t S <8o. 



DE THÉOPH. ET DES COMHEKT. GHECB. — - CBAP. VI. 459 

le premier des commentateurs. Mais ce qui l'en dis* 
lingue, c'est qu'il ne se contenta pas, comme eux, 
de suivre 6dèlement les traces du maître; il déve- 
loppa le système , et y fit d'importantes addi- 
tions. C'est ainsi qu'aux quatre modes de la pre« 
mtère figure ' reconnus par Ari^tote, il ajouta cinq 
modes indirects ; plus tard , ils formèrent la qua* 
trième figure , que , sur le témoignage d'AverroëSy 
cm attribue généralement à Galien. De plus, il s'oo* 
cupa des syllogibmes hypothétiques ' , mais il ne fit 
qu'effleurer ce sujet, au rapport de Boéce. Ce tra- 
vail fut continué par Ëudème , disciple d'Aristote, 
qui, sans faire une théorie complète , la poussa 
cependant assez loin , et prépara ainsi la voie à 
celle des Stoïciens. 

Malheureusement aucun des ouvrages logiques 
de Théophraste et d'Eudème n'est parvenu jusqu'à 
nous, bien que Boéce au sixième siècle, les pos* 
sédât encore très probablement. On doit croire que 
cette extension donnée par des disciples à la doc- 
trine de leur maître, ne leur appartient pas en 
propre , et on peut la rapporter, sans exagération, 
au philosophe lui*niéme. C'est, en outre, ce qui 
semble résulter du passage d'Alexandre d'Aphro- 
dise, où il parle des travaux de Théophraste surles 
cinq modes indirects de la première figure. 

Ainsi, l'on peut dire avec certitude que les deux 



t. Akz. d^Aphrod. , Comni. sur les Aneni. Anolyt. , p. 4t« 
%. B«4oep p. 60$, dt SyUof . bjpoCbet. 



-140 TROISIÈME PARTIE. — - SECTION lîl. 

reproches si souvent adressés au Stagirite, d'avoir 
omis les jugements hypothétiques ^ et de n'avoir 
pas connu la quatrième figure ^ sont tout»à-&it 
injustes. Et en effet il était peu croyable que Tio- 
venteur si sagace et si profond de la théorie du 
syllogisme, neFeiif pas conçue dans toute sa portée 
et tout son développement. Aristote a négligé les 
cinq modes indirects , et le syllogisme hypothé* 
tique 9 par la même raison ; c'est qu'ils étaient de 
peu d'importance, comparés aux modes directs et 
au syllogisme catégorique. Il laissa ce soin à ses 
élèves y qui s'en acquittèrent d'après ses inspira- 
tions. 

Outre les travaux originaux dont on vient de 
parler, il paraît qu'Eudème écrivit encore sur les 
Catégories , le Traité du langage , et les Analy- 
tiques , ainsi que Phanias d'Eresse , autre disciple 
d'Aristote. Mais il serait difficile de juger sur les 
vagues indications que fournit Ammonius (Catég., 
P i3, a), s'il s'agit de commentaires véritables. 
Ce qui est évident c'est qu'Eudème et Phanias ne 
pou\aient , en traitant de pareils sujets, s'écarter du 
système d'Aristote, ni prétendre à l'indépendance. 
Si donc ces ouvrages étaient plus que des commen- 
taires , ils ne pouvaient être toutefois que des pa- 
raphrases; et c'est toujours la pensée du Stagirite 
reproduite et exposée , de quelque façon que ce 
soit. 

On cite aussi quelquefois, à côté d'Eadèmey son 
frère Pasiclès de Rhodes , qui commenta les Ga- 



DB THiOPH. ET DES COMMENT. GRECS. — CHAP. VI. 444 

tégories. Stratpn, successeur de Théophraste, 
écrivit quelques t^ités qui paraissent se rappor- 
ter à divers points de la logique péripatéticienne : 
De l'accident, de la priorité , de la définition, etc. 
(Diog. Laërce, liv. 5, sections 69, 60). Avec 
Straton , tout rapproché qu'il est encore de l'ori- 
gine, le mouvement créé par Aristote semble 
déjà épuisé dans ce qu'il avait d'original ; et , à 
partir de cette époque, commence le règne du 
•commentaire, ^eul enfantement dont le génie 
grec soit désormais capable en Logique. 

On a vu (T. i, p. 4?) que, sans aucun doute, les 
divers ouvrages qui composent l'Organon se trou- 
vaient dans la bibliothèque d'Alexandrie , et que 
des discussions élevées sur l'authenticité des Ca- 
tégories et dts Analytiques, avaient été tranchées 
par la décision suprême des Interprètes attiques. 
De ceci on peut tirer cette conséquence, que les 
philosophes d'Athènes, comme ceux d'Alexandriei 
commençaient dès lors à donner une haute im- 
portance à l'étude de la logique d'Aristote. Ce- 
pendant on ne trouve, durant près de deux siècles, 
aucune mention de commentateur; et le premier, 
dont la date paraisse certaine, est Andronicus 
de Rhodes , célèbre aussi à des titres différents. 
D'autre part , on ne saurait croire que l'étude de la 
Logique ait pu être néghgée complètement, parles 
grammairiens d'Alexandrie. Le Traité du langage 
rattachait directement l'Organon à toutes les re- 
cherches dont ils s'occupaient avec tant d'ardeur^ 



442 noisiioiB PARTIE. — sBcnoR m. 

et bien que, parmi eux, ce soit surtout Fétude des 
mots qui paraisse avoir prévaly, ils ne pouvaient 
point cependant repousser des théories philoso- 
phiques si voisines de ces investigations. Mais OQ 
peut penser que , pour la Logique, coaune pour 
tant d'autres branches de la connaissance ^ la 
travaux des Alexandrins ont péri , sans qu'il en 
soit même resté le souvenir. Il faut, du reste, 
ajouter que les doctrines d'Aristote , bien qu'elles 
fussent toujours cultivées, n'étafent point encorO' 
arrivées à ce degré d'importance qu'elles prirent 
plus tard. Dans les efforts où se perdait à cette 
époque , la pensée grecque , aux approches du 
christianisme, elle n'en était point encore arrivée 
à s'en prendre uniquement au passé, coaime à un 
indispensable appui. • 

Andronicus , au temps de Sylla et de Cicéron, 
commenta les Catégories ; mais il ne s'était pas 
borné, à ce qu'il paraît, à une servile paraphrase; 
il avait aussi discuté les questions (Simplicius ad 
Categ., f^ 6, b, et i5, 6), et il avait tenté une ré- 
duction des catégories, partagées par lui en deux 
classes seulement : l'absolu et le relatif. On sait en 
outre que, discutant l'authenticité de TOi^anon, 
il rejetait THypo théorie, dans les Catégories, et tout 
le Traité du langage. On a essayé de prouver plus 
haut, d'après les témoignages de l'antiquité, 
qu' Andronicus s'était trompé, et qu'il était im* 
possible d'exclure de l'Organon ces deux parties 
indispensables. (.Voir tom. i , pag. 49» 53. ) 



DB TBiOra. KT DES COMHXlfT. GRtCS. — - CHAP. TI. 445 

C'est avec Andronicus qu'on peut faire com- 
mencer râ^e des commentateurs; mais, d'Ândro- 
iiîcus à Alexandre d*Aphrodise , leurs ouvrages ne 
nous sont pas parvenus. Le rôle des commenta- 
teurs fut d'éclaircir, pour les écoles, les obscurités 
d6 la doctrine, et d'aplanir aux élèves les diffi- 
cultés de Tétude. Ce fut un grand service, mais 
un «lervice tout négatif. La Logique, dès lors, 
n'eiccita même plus les discussions et les luttes qui 
avaient animé, quelques instants, la vie du Portique 
et de FAcadémie; elle fut une lettre morte, un 
code, auquel on se soumit servilement, et dont 
on perdit bientôt le sens. Peu à peu, les règles 
même du commentaire furent tracées, étroites et 
infranchissables; les questions étaient posées, les 
solutions connues à l'avance et données par les 
maîtres. Le moule (ut le même pour toutes les 
intelligences; et la régularité fut poussée à ce 
point, que tous les commentateurs arrivèrent, de 
la meilleure foi du monde, à s'imiter mutuelle- 
ment, et ne furent plus que des plagiaires ; l'on 
pourrait presque dire, de simples copistes. On a 
beaucoup critiqué cette méthode, et il serait, en ef- 
fet, bien difficile de la défendre, mais il faut dire que 
les siècles qui l'adoptèrent, étaient incapables d'en 
supporter une autre. D'une part, la nature même 
de la Logique, achevée par le fondateur lui-même, 
poussait à ce servilisme ; et d'un autre côté , l'épui- 
sement delà penséegrecque eût été bien plus com* 
plet encore, si ces études, toutes stériles qu'elles 



•I 44 TROISnMB PAETIB. — • SBCnON IJL 

étaient, eussent été abandonnées. Sans justifier la 
déplorable faiblesse des commentateurs , on peut 
du moins l'expliquer, et voir les causes invindbki 
qui ramenaient , avec la ruine générale da pagft- 
nisme. 

Si même l'étude de la Logique dura si long- 
temps, c'est qu'elle se trouvait liée intimement à 
une autre étude plus vivante, et d'une applicatioD 
plus directe, celle de la Rhétorique. On sait qudle 
importance acquirent, sous la décadence de l'Elu* 
pire romain , les rhéteurs et les sophistes. Cétait 
de leurs rangs que sortaient la plupart des magis- 
trats et des hauts fonctionnaires de l'État. Dans h 
vie politique des Romains , la parole menait à tous 
les honneurs, à toutes les dignités; et de là, Fioi- 
portance capitale qu'on attachait à tous les arts, 
à toutes les sciences , qui avaient pour but de h 
rendre plus facile et plus parfaite. Les règles de 
la discussion durent tenir alors une place considé- 
rable; et le mélange de rhétorique qu'Âriaiote 
avait admis dans l'Organon , blâmable au point 
de vue d'une science sévère et bien déterminée, 
devint ainsi un avantage, dont profitèrent les 
études logiques. C'est par les Topiques que l'Or- 
ganon fut d'abord connu des Romains ; et c'est k 
seule partie à laquelle Cicéron semble s'être ar- 
rêté. 

Parmi les disciples d'Andronicus, Boëtliufde 
Sidon est le plus connu. U avait ccMnmenté les 
Catégories, et, de plus , il avait, dans un oavnge 




DE THÉOPH. ET DES COMMENT. GRECS. — CIlAP. VI. -145 

original , soutenu la théorie du relatif selon Aris- 
,tote, contre la doctrine stoïcienne. Strabon % con- 
temporain de Boëthus j en a parlé y et ses travaux 
paraissent avoir été connus jusqu'au vi^ siècle , 
puisque Âmmonius ^ et David rArménien ^, les 
citent encore à cette époque. Dans le même temps 
que Boëthus^, on peut mentionner Ariston Julietes 
de Céos qui commenta les Catégories ^ et un peu 
l^us tard, Athénodore de Tarse, précepteur d'Au- 
guste, stoïcien assez célèbre, qui prit la défense des 
Gal^ories réduites par son école, contre les Caté- 
gories péripatéticiennes ^. Un Romain , nommé 
Gornutus ^ , attaqua les deux théories , mais on ne 
sait pas précisément quelle était celle qu'il préten- 
dait y substituer. Cette polémique, du reste, mé- 
rite qu'on la remarque, d'abord, parce qu'il n'y 
en eut que de bien rares exemples, et ensuite, parce 
qu'elle prouve que la Logique , à cette époque , 
excitait encore un intérêt assez vif parmi les esprits 
éclairés. 

On peut placer dans le premier siècle Eudore 7 



I. Stnbon, Ky. i6, p. 757. 
». Ammonius in Categ. , f 5, a. 

S. Difid , maooscr. , 1939 , f^ 176. — Simpl. , f* 4a« -— SimpUcîut 
appelle Boëlbus : 2 Oocuoccoio;, f" i .] 

4* Gioéron, de Finibus, liv. 5|| ch. 5. — SimpHcîus, f 41, a. 

5. Sinpliciiis, f* z5, b. 

6. Hrandif, Ifémoiiê sur TOrganon ( Acad. de Berlin) , p. 27$. 

7. Brandis, loc. Iau4^ 

11. 10 



-146 TROISIÈME PARTIE. — - SECT102I lU. 

racadémicien , Alexandre ' d'Egée ^ précepteur de 
Néron , AspasiuSi qui avait commenté les Catégo- 
ries et le Traité du langage , Nicostrate et Lucius ' 
dont parle Simplicius , comme ayant proposé des 
doutes sur divers points des Catégories , et peut- 
être aussi Nicolas de Damas^, qui vivait sous Au* 
guste et Tibère. 

Adraste d'Aphrodise vivait au commencement 
du second siècle ; il avait fait , comme l'on sait, un 
livre célèbre sur Tordre des livres d'Aristote, et il 
plaçait, ainsi qu'on Ta dit, les Topiques à la suite 
des Catégories '^; mais enoutre, ii avait commenté 
cet ouvrage. Parmi ses disciples, Sosigéne^ parait 
s'être occupé de la logique d'Aristote. On peut 
également rapporter au second siècle quelques 
autres commentateurs, dont les noms seuls nous ' 
sont connus: Sotion , Achaicus , Adrien , Atticus^ 
le platonicien. Herminusest célèbre pour avoir été 
le maître d'Alexandre d'Aphrodise 7^ et l'on doit 
croire qu'il commenta la plus grande partie de 
rOrganon. 

Les deux commentateurs les plus importants 

I. Buhle, Table des Comment. , tom. i de son édit. *- GaiiflOat 6| 

p. 53a. — Dclib propr. 4> 360. — Boëce, ad interpret. cd. sec., p. t^i* 

3. SimpUciiisadCateg , f* i , a, C' i5, b^ et T 3a , a^ b,et iol,k 

3 . Bnhie , loc. laud. 

4. Galien , tom. 4i p» 367, ^'d- de Baie. 

5. Brandis, loc. .laud. 

6. idJfnd. 

7 . Amm. • td Categ, , fo zo, ■• — àXtM^ Aphv. îb ÀMlyt. pr. , ^4< 
et 5o. A. 



DE THEOPR. ET DES COMMENT. GRECS. — CHAP. TI. 447 

du second siècle sont, sans contredit, Galien et 
Alexandre d'Aphrodise. On a vu (Tom. i , p. 48) j 
par les citations tirées de Galien , de quelle utilité 
nous pourraient être ses commentaires^ si nous les 
possédions. Galien avait profondément étudié la 
logique des Stoïciens et la logique du Lycée; il 
avait commenté tout TOrganon, en exceptant 
peut*étre les Topiques ; mais il est probable que 
la plupart de ses manuscrits , consumés , comme 
il nous l'apprend lui-même, dans l'incendie du 
temple de la Paix, n'auront pas été reproduit», 
et qu'ils périrent dès cette époque. C'est sans 
4oute une perte fort regrettable, malgré le peu 
d'importance que Galien semble attacher à ces tra- 
vaux. La vaste étendue de ses connaissances, la 
netteté parfaite de son génie, l'étiide approfondie 
de la matière, devaient rendre ces commentaires 
précieux à tous égards. On peut voir d'ailleurs , 
par le catalogue seul de ses ouvrages logiques, qui 
se montent à peu près à trente, que toutes les 
parties de la science lui étaient familières , et qu'il 
avait soigneusement examiné les théories de toutes 
les écoles depuis Platon. On n'a conservé de toutes 
ces recherches qu'un petit traité sur les sophismes, 
dont l'authenticité semble pouvoir être contestée 
avec raison. Galien ne paraît point avoir fait école; 
mais on ne peut douter que son influence sur les 
études logiques n'ait été considérable ; le renom 
qu'il s'était acquis était assez illustre, pour que, 
plus tard, Averroës lui attribuât l'invention de la 



4 48 TROISIEME PARTIR. — SECTION III. 

quatrième figure, qui, comme on l'a vu plus haut, 
ne lui appartient réellement pas , et que , du reste, 
il ne paraît pas avoir jamais revendiquée. 

Alexandre d'Àphrodise , professeur de philoso- 
phie à la fin du second siècle, sous Sévère et Gara- 
calla, vécut à Athènes , et aussi à Alexandrie. Ses 
travaux sur la logique d'Aristote lui méritèrent le 
surnom de 6 eÇriyriTY;'; , le commentateur par excel- 
lence; et, en effet, ils ont la plus haute importance. 
Il ne nous en reste que trois parties : d'abord un 
commentaire sur le premier livre des Premiers 
Analytiques; puis un commentaire sur les Topi- 
ques, et enfin sur les Réfutations des Sophistes. 
Patrizzi a contesté ces deux derniers ouvrages au 
professeur d'Aphrodise, et ce n'est pas sans raison, 
comme l'a reconnu aussi M. Brandis. 

Le grand mérite d'Alexandre pour nous, c'est 
d'avoir porté le premier la classification et la lu- 
mière dans la Théorie du syllogisme; nous n'avons 
pas son commentaire sur le second livre des Pre- 
miers Analytiques, bien qu'il en soit question dans 
le commentaire sur les Réfutations des Sophistes, 
(1^ i6, b, et f' ao,a); mais ce que nous possédons 
suffit pour faire apprécier la méthode et le savoir 
d'Alexandre. Il a profondément étudié les théories 
qu'il expose; il parait avoir aussi sous les yeux les 
ouvrages des anciens péripatéticiens,Théophrasle, 
Eudème , et ceux de l'école stoïcienne. C'est dans 
son commentaire qu'on trouve , pour la première 
fois, cette distinction si utile et si simple de la quan- 



DB THEOPR. ET DES COMMENT. GRECS. •— CHAP. TI. 449 

« 

tité et de la qualité des propositions. Elle est bien 
déjà, défait, dans le Traité du langage; mais la no- 
menclature n'est point fixée dans Aristote , et de 
là une confusion et des embarras qui se représen- 
tent dans la théorie du syllogisme, et que les dé- 
nominations d'Alexandre font cesser entièrement. 
Il s'attache en outre à défendre (p. 35 ) l'emploi 
des lettres comme représentation des propositions 
concrètes , ce qui indique que, dès cette époque, 
et antérieurement aussi sans doute, on se plaignait 
de la contention d'esprit qu'exigeaient les abstrac- 
tions continuelles du texte. 

H faut rappeler encore, à la gloire d'Alexandre, 
que ses travaux ne se bornèrent pas à l'exégèse , 
et qu'il a laissé quelques ouvrages originaux, 
entr'autres , son livre du Destin , qui annoncent 
plus d'indépendance d'esprit que n'en eurent la 
plupart des commentateurs qui écrivirent posté- 
rieurement. 

On peut dire , sans exagération , que tous ceux 
qui vinrent après lui, dans les siècles suivants ^ 
ont été ses élèves , et fort souvent ses plagiaires. 
Philopon est peut-être le seul pour lequel on 
doive faire une exception honorable. 

On a dit (Tom. f,p. i3o) qu'Alexandre, dans les 
divers commentaires qui nous sont parvenus sous 
son nom , admet toujours l'ordre actuel des par- 
ties de rOrganon , et le défend contre les attaques 
dont il paraît dès-lors être l'objet. 

Quelques éditions attribuent par erreur à 



4 52 TROISIÈME PARTIE. — SECTION lU. 

en rien à développer ou à contredire la doctrine 
péripatéticienne. 

Porphyre avait fait en outre un commentaire en 
sept livres, sur les Catégories, et un autre sur le 
Traité du langage'; ils ne sont pas parvenus jus- 
qu'à* nous. Simplicius parait les avoir possédés 
encore au sixième siècle. 

Jamblique, qui vécut sous Constantin , avait 
commenté les Catégories et les Analytiques. Maxi- 
mus, l'un de ses disciples, avait aussi travaillé 
sur les premières : ces ouvrages sont perdus. Le 
seul qui nous reste de l'école de Jamblique est le 
petit livre de Dexippe, Tun de ses élèves, sur les 
Catégories, qu'il défend contre les attaques de 
Plotin '. Dexippe témoigne qu'aucun système n'a- 
vait excité, dans les écoles, autant de discussions 
que celui des Catégories, même parmi les péripa- 
téticiens. Pour lui , il se déclare en faveur d'Arîs- 
tote, et il approuve complètement le nombre et 
l'ordre donnés par le maître. Quoique Toùvrafi^ 
de Dexippe n'ait pas une fort grande importanoCi^ 
il ne faudrait pas cependant le confondre avec les 
commentaires ordinaires. On y sent encore qnd- 
que vie d'intelligence , et la discussion même qu'il 



I . Simplicius , Gomm. ad Categ. , f* i , a. — Boëce , p. aSs j a^S. 

a. Dexippe » Teaise , 1576, f 37, b. — Jusqu'ici la tradoetim k* 
tioe a seule été publiée : le texte grec attend toujoun im édilrar, frï 
■lérite à tous égards. 



DE THÉOPH. ET DES COMMENT. GRECS, •— CHAP, TI. -1 55 

engage à l'honneur du Stagirite^ prouve que ces 
matières excitaient encore un assez vif intérêt. 

Thémistius, contemporain de Dexippe à peu 
près, et qui vécut dans Tintimité de Julien, dont 
il était l'instituteur, avait commenté les Catégories, 
mais en s'attachant surtout à expliquer les mots; 
il avait paraphrasé les Premiers Analytiques efles 
Derniers : il ne nous reste que ce second ouvrage. 
On a vu (Tom. i,p. 289) que Thémistius avait 
proposé quelques déplacements dans les chapitres 
du texte. Sa paraphrase, qui est du reste très 
fidèle, annonce une intelligence véritable du 
sujet, et c'est, sans contredit, une des meilleures 
sources à consulter. 

Syrien, au commencement du cinquième siècle , 
commenta les Catégories et le Traité du langage. 
Ses travaux jouissaient d'une grande réputation 
dans l'école, et David l'Arménien l'appelle i xpi- 
TtxtoraToç : il est vrai que le témoignage de David 
ne saurait être d'un grand poids. Proclus parait 
s'être occupé , comme Syrien , des deux premières 
parties de ^'Organon; il semblerait, en outre, 
d'après un passage de David au début de son com- 
mentaire sur les Catégories, que ce fut Proclus 
qui fixa définitivement, les dix points que tout 
commentateur doit traiter, avant d'aborder l'expli- 
cation d'un ouvrage aristotélique. 

Il nous reste d'Ammonius, disciple de Proclus, 
*deux commentaires sur les Catégories et le Traité 



•154 TBOISltME PARTIE. — SECTION UI. 

du langage. M. Brandis ' élève des doutes sur Tau- 
thenticité du premier, et voudrait l'attribuer ï 
Philopon. Il est certain que ce premier ouvrage 
est inférieur au second; mais il a de grandes res- 
semblances, pour le style et la doctrine, avec un 
autre commentaire attribué également à Âmmo- 
nîus sur l'Introduction de Porphyre , et il ne rap- 
pelle en rien la manière assez facile et assez rapide 
de Philopon. On peut ajouter en outre qu'il doit 
être antérieur à ceux de David l'Arménien sur le 
même sujet , puisque David ne fait guère qu'en 
reproduire toutes les pensées sous une autre 
forme. Or, David écrivait, au plus tard, à la fin 
du cinquième siècle et au commencement du 
sixième, c'est-à-dire, dans le temps même d'Am- 
monius. Je pense donc qu'on doit laisser à Ammo- 
nius le commentaire qui porte son nom , et qni 
semble bien réellement lui appartenir. 

Quoi qu'il en puisse être , il est certain que le 
commentaire sur le Traité du langage a plus de 
valeur, et qu'il est, avec ceux de Bpé'ce> ce que 
l'antiquité nous a transmis de plus complet sur la 
matière. On a déjà vu (T. i, p. 54) qu'Ammonim 
doutait de l'authenticité de la cinquième partie 
de l'éppiyfveta; il pensait qu'elle était une addition 
de quelque faussaire; mais Am monius se trompait 
ici, comme Andronicus pour les Catégories , et 
ses scrupules n'ont point, en général , préftliL. 

I. Brandis, Mémoire but la iuite de VOrpaum, p. 287. 



DE THÉOM. ET DES COMMENT. GRECS. — * CHAP. VI. 1 55 

(Voir Tom. i, p. 54). Du reste, Ammonius es- 
saie de défendre , contre le péripatéticien de Rho- 
des, l'authenticité de l'épfjiYfveia ; et comme, de son 
temps, le texte est déjà fort corrompu, il en 
donne une nouvelle édition plus correcte, qu'il in- 
sère au milieu de ses explications, empruntées 
toutes , comme il le dit lui-même ' , au divin 
Proclus, son maître, ôstou np(ix>.ou. Le travail d' Am- 
monius aurait été fort précieux s'il eût été plus 
complet; mais il nHndique que fort rarement des 
Tanantes; et Tune d'elles est empruntée à Hermî- 
nus, maître d'Alexandre d'Aphrodise. 

Après Ammonius fils d'Hermias, on peut citer 
l'Arménien David , qui vint étudier, avec un assez 
grand nombre de ses compatriotes, à Athènes, et 
qui reporta dans son pays les doctrines de la phi- 
losophie grecque. Il nous reste de lui deux com- 
mentaires en grec sur l'Introduction de Porphyre 
et les Catégories; la bibliothèque royale en pos- 
sède quatre manuscrits. David n'ajoute rien aux 
commentaires d'Ammonius sur les mêmes su- 
jets; les idées sont toutes semblables, les expres- 
sions même sont quelquefois identiques ; mais le 
style en est assez élégant et assez vif. Les explica- 
tions en sont un peu plus développées, et, à tout 
prendre, David ne mérite pas le dédain avec lequel 
M. Brandis l'a traité ^ Il est vrai qu'il serait peu 

X. Ammonius, in inicrpr. Aide, i5o3. f» x , f a verso, f" 6 Ttano. 
a. Brandis, loc. laud. — M. Brandis adonné des extraits de David 
dans le 4* voU de l'édition générale de Berlin. 



•I 56 TROISIÈSIE PARTIS. — SECTION UI* 

sûr de se fier à sa critique et à ses connaissances 
historiques; mais Ton a pu juger par les fragments 
qu'en a donnés M. Neiimann, dans le Journal asia- 
tique de 1829 y qu'il y avait des renseignements 
nouveaux et assez curieux à lui emprunter. 

David écrivait à la fois en grec et en arménien; 
plusieurs de ses ouvrages nous restent dans 
cette dernière langue , entre autres une traduc- 
tion des Catégories^ d'après laquelle M. Neumann 
a essayé de retrouver quelques variantes du texte 
qui ne âont pas sans intérêt. Il faut ajouter que 
David avait ^ outre ses commentaires et ses tra- 
ductions , composé des traités originaux, qui sont ' 
tous conçus dans l'esprit de la doctrine péripaté- 
ticienne. 

On voit donc que, du moins pour l'histoire de 
la philosophie , David l'Arménien ne manque pas 
d'importance. Il a étendu le cercle de la philoso- 
phie d'Aristote ; il Ta fait connaître à son payS| 
et il a été l'un des anneaux de cette chaîne, qui des 
Grecs s'étend par les Syriaques jusqu'aux Arabes. 

Le commentaire de Simplicius sur les Catégo- 
ries est célèbre , et mérite de l'être par les rensei- 
gnements historiques qu'il renferme. Quoique 
moins riche en ce genre que le commentaire do 
même auteur sur la Physique , c'est de là cepen- 
dant que sont tirés presque tous les détails qne 
nous possédons sur les anciens commentateurs des 
Catégories. Simplicius croit à l'authenticité de 
celles d'Archy tas , il les cite souvent , et 3 serait 



DB THEOPH. BT DES COMMENT. GRECS. — CIIAP. TI. -1 57 

fort curieux, et assez facile à la fois, d'extraire de 
Sîmplicius la doctrine du pythagoricien. On sait du 
reste que les prétendues Catégories d'Archy tas ne 
sont qu'un de ces livres apocryphes qui furent pu- 
bliés , environ deux siècles avant l'ère chrétienne^ 
par les rhéteurs et les philologues de cette 
époque. Au seizième siècle, on a donné un nou- 
veau traité d'Archy tas , qui ne se rapporte pas à 
telui dont parle Simplicius, et qui n'est, comme 
lui, qu'un pastiche fait par des mains encore 
moins habiles que les premières. 

On sait que Simplicius était au nombre des phi- 
losophes exilés d'Athènes, en 6129, par l'édit bar- 
bare de Justinien , qui ferma les écoles payennee. 

Philopon doit avoir été contemporain de Sim- 
plicius , puisqu'on le fait habituellement disciple 
d'AnAionius; cependant on le reporte souvent jus- 
qu'au milieu du septième siècle , c'est-à-dire, cent 
ans plus tard environ. Il parait avoir commenté 
les Catégories et le Traité du langage , et quelques 
bibliothèques d'Europe en possèdent des manu- 
scrits '. liCS deux seuls ouvrages qui aient été im- 
primés sont les commentaires sur les Analytiques 
Premiers et Derniers. C'est, sans contredit, ce 
qae nous avons de plus complet. Philopon a fait 
usage des recherches de ses prédécesseurs, et 
entr'autres de celles d'Alexandre d'Aphrodise qu'il 
cite souvent. Il ajoute beaucoup aux éclaircisse- 

!• Bohlei Catalogue des Commentateun , t. t de Tédit. d'Ariit 



4 58 TROISIÈME PARTIE. — SECTION m. 

raents déjà connus sur un sujet aussi embarrassé; 
il classe le texte en grandes divisions qui servent 
à mieux faire comprendre la marche et la déduc- 
tion entière de la pensée ; il l'analyse avec soin, et 
le plus souvent avec intelligence. On peut dire, en 
un mot, qu'après Alexandre d'Apbrodise^ nul n'a 
contribué plus que Philopon à expliquer la partie 
la plus importante et la plus difficile de l'Orga* 
non. Il a, en outre, ici cet avantage que les ou* 
vrages de son devancier ne nous sont parvenus 
qu'en très faible partie, tandis que nous possé- 
dons tous les siens , sur les deux Analytiques. U 
ne nous semble pas qu'en général on accorde 
à Philopon toute l'estime qu'il mérite. C'est avec 
lui que se ferme la liste des commentateurs pro- 
prement dits; ceux qui suivirent ne furent ^ pour 
la plupart, que desabréviateurs, bien qu^ikcon- 
vienne de faire encore parmi eux une ou deux 
exceptions , ainsi qu'on le dira plus loin. 

Au huitième siècle on trouve dans les œuvres 
de saint Jean Damascène, l'un des pères les phu 
célèbres de l'église d'Orient, et qui fit la plu- 
part des cantiques dont elle se servait , une con- 
naissance assez profonde de la dialectique d'Aria* 
tote. Dans sa iniyYl y^éGiiùç , Source de la connais- 
sance, saint Jean a fait une sorte d'analyse des 
Catégories et de l'Introduction de Porphyre, mais 
il n'a guère poussé plus loin. Il est évident, du 
reste , qu'il a étudié les ouvrages du Stagirite i 
fond y et qu'il les possède assez bien ; il a donné i 



DE THÉOPH. ST DBS COIOIENT. GRBC8. — CHAP. Tl. 4 59 

outre .une analyse des Catégories , quelques ex* 
traitft de rép[x>lveta et de la doctrine du syllogisme ; 
Doais ce qui a surtout fait la réputation de saint 
Tean Damascène, c'est d'avoir Tun des premiers 
appliqué la dialectique à la théologie. L'on peut 
voir en effet dans son livre de la Foi orthodoxe ^ 
traduit plus tard en latin par Tordre de Frédéric 
Barberousse, qu'il se pose cette question : démons- 
tration syllogistique (du^Xoyiçixv) ceTcd^eiÇiç) du verhe 
et du fils de Dieu. Ailleurs il essaie de démontrer 
par le même procédé l'existence (le Dieu. On voit 
qu'ici s'exerce déjà, dans toute son énergie , cette 
indépendance de raison, dont le premier éveil 
causa tant d'inquiétude à l'église d'Occident, vers 
la fin du onzième siècle. 

Saint Jean ne se cache point à lui-même , ni sa 
faiblesse en dialectique , ni les dangers de sa mé* 
thpde ; il a bien soin de déclarer qu'il ne fera que 
recueillir dans les sages les règles qu'ils ont tra- 
cées, sans prétendre y rien ajouter de lui-même, 
et que, s'il emploie les formes de la dialectique, 
ce n'est pas pour tromper les simples. Ce qui ex- 
plique cette direction de saint Jean , c'est l'enthou- 
siasme qu'il a conçu pour la philosophie. Il ne 
craint pas de dire qu'elle est la science des choses 
divines et humaines, et il va même jusqu'à pré- 
tendre que la philosophie rend l'homme pareil à 
Dieu (çiXodoçia auôiç eçw ôpwvoQf^yfiai 6ew)'^. De sem- 

X. Voir les Œuvres complètes de Saint- Jean Damascène. Paris, 
\*ji% , f* i8o. 



•160 TROISIÈHE PARTIE. — SECTION lU. 

blables doctrines étaient encore tolérées en Occi- 
dent à répoque où saint Jean les professait dam 
l'Asie mineure ; mais trois siècles plus tard , elles 
auraient pu coûter la vie, ou tout au moins le repos, 
aux audacieux qui les auraient soutenues en face 
de la théologie toute puissante. 

Photius ' y vers la fin du neuvième siècle , donna 
un abrégé des Catégories et du Traité du langage. 
Cet exemple fut plusieurs fois imité ^ et il nous 
reste plusieurs ouvrages de ce genre, qui ont le 
mérite de la clarlé, sinon de la profondeur. Tel 
est l'abrégé d'un Grégoire , dont le surnom n'est 
pas connu , et qui s'est attaché surtout à compter 
le nombre de tontes les combinaisons possibles 
des syllogismes concluants et non concluants , re- 
cherche que Leibnitz ne dédaigna pas; tels sont les 
abrégés de George le diacre au x* siècle , de Psellns 
auxi^s'appliquant aussi Tun et Fautre à l'Organon 
tout entier : tel est l'abrégé de Nicéphore Blem- 
midas, remarquable en ce qu'il emploie déjà, au 
xiii^ siècle y des mots mnémoniques (Ypa(A|Mrne 
tyfOL^&j etc.), pour distinguer les figures et les modes 
du syllogisme , comme les Scholastiques employè- 
rent plus tard Barbara , celarent , etc. ; tels sont 
aussi les abrégés de Georges Pachymère ^ au com* 
mencement du xiv^ siècle, et de Georges de Tré* 
bizonde , cent ans après. 
De ces travaux , destinés sans doute aux débu- 

I. Buhle, table des Commenlatears. 



DE TBÉOPH. ET DES COMMENT. GRECS — CHaP. VI. 'ICI 

tants , il faut distinguer les travaux plus recom- 
inandables , sans avoir cepeudaut une grande im- 
portance, de Psellus qui, outre son abrégé, a 
paraphrasé THerméneia et le 12* livre des Derniers 
Analytiques ; d'Eustrate , métropolitain de Nicée 
au commencement du xii^ siècle, et dont il nous 
reste un commentaire sur le second livre des Der- 
niers Analytiques; de Nilus, au xiv^ siècle, qui a- 
exposé la théorie du syllogisme ; et enfin de Ma- 
gentenus qui , de la même époque , a laissé des 
commentaires sur le Traité du langage et sur les 
Premiers Analytiques. 

Plusieurs ouvrages de ces temps , et entr'autres 
ceux de Jean d'Italie et de Michel d'Éphèse sur 
FipfjLY^veia et les (rcxpirixol iXtyyoïy attendent encore des 
éditeurs ; mais ceux qui ont été publiés sufiSsent 
pour attester quà aucune époque, l'étude de la 
logique d'Aristote ne cessa dans l'empire d'Orient^ 
c*est-à-dire , dans les écoles grecques. Depuis 
Alexandre d'Aphrodise jusqu'à Georges de Tré* 
bizonde, des monuments authentiques présentent' 
une série non-interrompue de témoignages. 



II. II 



H2 TâOISlÈMB PARTIE. — OBCTKMf m. 

CHAPITRE SEPTIÈME. 

Des Gommentateors latins K 

Boëce est) à vrai dire^ le seul commentairar 
latin ; et il ne paraît qu'à l'époque où le commea* 
taire lui*aiéine expire dans la Grèce, avec ki 
écoles d'Athènes. On traitera néanmoins ici de 
tous les auteurs qui j k divers titres , se sont occih 
pés de la logique d'Aristote chez les Romains. 

On sait que la littérature grecque ne fut connue 
à Rome qu'à l'époque de l'ambassade de Car» 
néade, cent cinquante^^inq ans avant Jësus-Ghrist. 
On sait de quel effroi patriotique fut saisi le vieux 
Gaton, en entendant un vil rhéteur soutenir, à 
quelques jours d'intervalle , le pour et le contre 
dans une même question. Cette sainte horreur ne 
fut pas en général partagée , et les études grecqiM 
furent bientôt adoptées par tout ce que Rome 
comptait d'éclairé. De la jeunesse qu'elles avaient 
d'abord séduite, elles arrivèrent jusqu'aux plus 
illustres personnages; il est à peine besoin de 
rappeler qu'au temps de Cicéron , une éducation 
était tout-à-fait incomplète, si elle n'avait été fiiite 
par des précepteurs grecs, et si elle ne s'était ter- 

I. Voir ponr tout ce chapitre l'cmnage et H. Stahr» AriiMia 
M RcBOMni. 



DES COIIMINTÀTEDES IJLTUÎ6. — - GHAPr TU. 465 

m 

minée par un séjour assidu aux écoles d'Athèâeâ 
ou d'Alexandrie. 

La philosophie d'Épicure compta bientôt de 
nombreux partisans; celle de Zenon, qui dès lord 
pénétra dans Rome, ne devait régner que plus 
tard, pour consoler les âmes païennes, en leur 
donnant un appui inébranlable, s'il était peu con* 
sciant , contre les misères humaines^ et le triomphe 
des dogmes nouveaux. Quant à la philosophie péri* 
patéticienne, elle ne fut connue qu'après les deux 
autres^ mais cependant elle était étudiéelong-temps 
avant Cicéron '. Il atteste lui-même que Marcus 
Antonius l'orateur , assassiné dans les guerres ci« 
viles de Marins et de Sylla, en 87 avant Jéeus- 
Christ , lisait la rhétorique d'Aristote. Luciu^ 
Gatulus, ami de Marcus Antonius, et qui mourut 
la même année par un suicide, connaissait lei 
Topiques et les admirait. Les philosophes péri* 
patéticiens étaient dès lors assefl nombreux et 
fort accueillis à Rome ^. Caton d'Utique avait au* 
près de lui Démétrius de Byzance; Antoine avait 
pour ami Alexandre d'Antioche ^ ; Calpurnius Pi^ 
son, grand péripatéticien lui-même, avait été 
élevé par Staséas de Naples ; Cratippe , autre pàri« 
patéticien, que Cicéron entendit professer k 



X. Be Ont. , cb. 36 et 38. 

9. Platurq. , Cato, ch. 65, 68* et Ant., ch. 44. 

3. Cicero, Oral, i, sa.-^ne^FlmbiM, lir. 4|, ^dcaft, et lif. 5^ 
dk I. -^De Offie., liv. i, cb. i. 



•16 s TROISIÈME PARTIE. '— SECTION lU. 

Athènes , était fort estimé de César , de Pompée et 
de Bru tus. ' 

Ainsi , lorsque Sylla, en 86 , fit transportera 
Rome la bibliothèque d'Apellicon , où se trouvait 
une collection complète des ouvrages d'Aristote, 
quelques uns parmi eux étaient déjà connus à 
Rome, et appréciés par les gens instruits. Les 
travaux de Tyrannion et ceux d'Andronicus de 
Rhodes les firent encore mieux connaître; mais 
il est certain que déjà on lisait phisieui^ des ou- 
vrages du Stagirite, et que l'édition nouvelle, 
plus complète et plus exacte que les précédentes, 
ne fut pas, malgré tout le mérite qu'elle pouvait 
avoir, ime révélation inattendue de la doctrine 
d'Aristote (VoirTom. i , page 94). On sait en 
outre que, dès cette époque, la bibliomanie régnait 
à Rome, et que quelques personnes poussaient 
déjà si loin ce goût, que les raretés bibliogra' 
phiques étaient hors de prix, et que souvent, la 
curiosité se les procurait par des larcins. Apellicon 
en avait, dès long- temps, donné l'exemple (Voir 
Tom. i,page 93). 

On peut conclure de ceci que, quand CicéroD 
publia , pour l'un de ses amis , son abrégé des To- 
piques , .cet essai n'avait pas toute la nouveauté 
que les philologues lui ont trop souvent attribuée. 
Cicéron dit bien lui-même que les Topiques 
étaient, de son temps, fort peu connus, même des 
philosophes; mais la philosophie péripatéticienne 
était loin d'être absolument ignorée. Cicéron 



I 



DES COlOaNTATEURS lÀTINS. •--- CHAP; TU. 465 

nous apprend lui-même' que ses Topiques furent 
composés dans l'année 709 de Rome, au mois 
de juillet, et écrits de mémoire en sept jours ^ 
dans sa traversée de Vélie en Grèce. 

On a déjà remarqué que Cicéron avait compris 
les Topiques sous le point de vue de la Rhéto- 
rique. C'était en effet le plus intéressant pour lui; 
néanmoins , il sentait bien que ce n'était pas le seul, 
et il annonce qu'il s'occupera de la Logique, s'il 
en a le temps (Top. , cap. 2 ). Les Topiques sont 
la seule partie de l'Organon que cite Cicéron; 
mais il est fort probable , d'après cette indication 
même j qu'il connaissait l'Organon tout entier. On 
ne saurait cependant apporter à l'appui de cette 
assertion , aucun témoignage positif. 

On peut en dire autant pour Varron , Sénèque, 
Pline, Celse et Columelle; mais, pour Quintilien, 
à la fin du premier siècle, on ne peut douter qu'il 
ne possédât tous les ouvrages logiques. Il men* 
tionne expressément les Catégories * , et , grand ad- 
mirateur d'Aristote comme il l'était, on doit croire 
qu'il s'appliqua, et réussit sans peine, à se pro- 
curer au moins tous les ouvrages du Stagirite 
qui concernaient ses propres études. L'auteur ano- 
nyme du traité sur la Ruine de l'Éloquence cite 
les Topiques, ch. 3i. 

Aulugelle qui, dans la dernière moitié du se- 



I. Cicer. , Epist. ad famil. , IW. 7, ep. 19. 
9. Qaint. , Inst. , liv. 3 , cb. 6, $ a3. 



4(H> nOVSIÈME PARTIS. — SECTIOlf UI. 

cond siècle, était fort instruit en philosophie 
grecque , pour l'avoir étudiée à Athènes où vivait 
toujours le péripatétisme, a certainement connu la 
logique; il fait allusion dansTun de ses ouvrages' 
à la définition du syllogisme tirée des Premiers 
Analytiques, et il rend partout justice à Tincon- 
testable supériorité des Grecs en dialectique. 

Apulée de Madaure en Numidie, qui avait éga- 
lement étudié à Athènes , et qui professa lui-même 
la philosophie à Carthage , a laissé une analyse 
fort courte du Traité du langage et des Premiers 
Analytiques. Elle forme sous le titre de rspl 
éppLYiveia; , ou de Syllogismo Categorico , le troisième 
livre de son ouvrage : de Habitudine doctrinarum 
PLitonîs. Apulée n'admet, contre l'avis de quel- 
ques péripatéticiens de son temps , que vingt-un 
modes, qu'il réduit même aux quatorze modes 
concluants d'Aristote. C'est lui qui le premier 
nous apprend, que Théophraste ajoutait cinq 
modes indirects à la première figure. Une chose 
assez bizarre , et qu'on n'a point encore remar- 
quée , c'est qu'Apulée , par le titre général de son 
ouvrage , et toute la disposotion qu'il lui a donnée, 
semble attribuer cette logique à Platon , ou, tout 
au moins, à l'école platonicienne. Il cite Aristote 
pour la définition même du syllogisme (page 34)^ 
comme si le reste de la théorie appartenait à no 

I. Aulugel. , Noct. au. , llf. XV, eh» »6b 
a. Apulée, Francfort y i6»i,pig«4o. 



DBS CX>lIIIBIfTATEtTM LàTOfS. '^CBÂP. TU. 4(T 

autre que le Stagirite. Une erreur auisi manifesle 
Mt cependant peu vraisemblable ; mais quelques 
philologues ont douté que ce troisième livre ap- 
partint bien à Apulée , et il paraît qu'il manque 
usez souvent dans les manuscrits. 

Quoi qu'il en soit , Apulée passe généralement 
pour avoir révélé, le premier, à ses compatriotes 
la théorie du syllogisme; mais, d'après les ren- 
seignements qu'on vient de rappeler sur l'état de 
/là logique péripatéticienne à Rome, depuis Cicé- 
ron , il est très probable que cette théorie y était 
connue avant Apulée » et qu'il aura eu seulement 
lei mérite de la rendre plus populaire et i^ua facile 
A comprendre. 

: D'Apulée, au petit ouvrage des Catégories, attri- 
bué à Saint- Augustin , on ne saurait mentionner 
aucune indication de la logique d'Aristote parmi 
lea Latins; mais on ne peut douter que l'étude 
n'en continuât toujours, soit à Rome, soit même 
dans les principales villes de l'Empire. 

On trouve dans les œuvres de saint Augustin 
deux traités de Logique; celui dont on vient de 
•parier , et un second , qui n'est que fragmentaire^ 
intitulé : Dialectica. Les Catégories de saint Au- 
■;gualin ont été dès long^temps reconnues pour 
apocryphes. U est à croire qu'elles ont été com- 
posées un peu avant lui ; et deux fois l'auteur y 
rappelle qu'il est disciple de Thémistius ' , dont il 

I. Gb. 3, et ch. X2. 



4 68 TBOISIÈME PARTIE. — - SBGTIOIf ID. 

Élit la plus grande estime. Cet ouvrage n'est point 
une traduction des Catégories d'Aristote, comme 
ou Ta souvent cru , ce n'en est qu'un abrégé, mais 
un abrégé fort bien fait, écrit dans un latin fort 
pur, et qui annonce dans Tauteur autant d'in- 
siruction philosophique que d'élégance d'esprit. 

Le Traité de Dialectique appartient à saint Ao- 
gustiuy et il dit lui-même qu'il l'écrivit à Milan; 
mais il paraît que cet ouvrage inachevé £Euisait 
partie d'un autre plus considérable : « Principia sola 
remanserunty» dit saint Augustin '. Ce n*est en 
e£Fet qu'une introduction , où il est traité des mots 
simples et des mots combinés , des pensées simples 
et complexes , de l'origine du langage , de Tambi* 
guité des mots, etc. Ce fragment , tout incomplet 
qu'il est, révèle une doctrine fort supérieure à 
celle de tous les commentateurs de ce temps, et 
l'on doit regretter que saint Augustin n'ait pu la 
compléter. 

Ce sont ces deux ouvrages, dont l'un n'appar* 
tient pas h saint Augustin, qui forment ce qu'on 
appelle sa dialectique , et qui , sous le graiid nom 
qui les couvrait tous deux , ont exercé tant d'in- 
fluence sur l'étude' de la Logique, parmi les chré- 
tiens des siècles suivants. Saint Augustin témoigne 
lui-même , dans ses Confessions ', qu'il avait la les 
Catégories d'Aristote à vingt ans ; qu'il les avait 



X. Aiigost. Opéra. Paris, i637 » ^* netract., Ut. i , cb. 6. 
2. ItidL^ Confoss.y Uv. 4» ch. i6. 



DES COmfXNTÀtEUHS tATlNs/— -"CBÀP. VU. ié^ 

fort bien comprises sans maître, et même sans le 
secours des figures dont on en accompagnait, dès 
lors, l'explication. Il parait estimer fort haut le 
génie d'Aristote, mais rien n'indique qu'à cette 
époque il songeât du tout k paraphraser cet ou- 
vrage; et lorsque plus tard la Grâce l'eût touché, 
il dédaigna sans doute des théories, qui lui pd* 
raissaient jadis i^nfermer Dieu lui-même dans 
leurs classifications. 

On peut remarquer ici que déjà , dans la dialec- 
tique de saint Augustin, se trouve formellement 
€aq>rimée la division des sept arts libéraux , qui 
'composèrent un peu plus tard le Trivium et le 
QUadrivium. Pour saint Augustin, là grammaire 
vient en premier lieu, la dialectique en second, 
puis là rhétorique , la géométrie , l'arithmétique , 
lai musique, et enfin la philosophie. 
• On peut placer entre saint Augustin et Boëce, 
l'ouvrage de Marcianus Capella , qui fit long-temps 
autorité dans les premiers siècles du moyen-âge* 
'Son poème allégorique des Noces de Mercure et 
la Philologie; est foH bizarre et de très mauvais 
goût. Il est composé de vers et de prose entremê- 
la, et ne manque ni de verve ni d'un certain es- 
prit. Quand la Dialectique arrive à son tour après 
l Ahétorique et la Poésie, pour complimenter les 
éjpoilx, elle apparaît grand^et maigre, les yeux 
hagards et dans un mouvemlht perpétuel , tenant 
datis sa main gauche des serpents, et dans sa droite, 
des formules de raisonnements qui enveloppent 



470 Tsoisiiaa pa&tib. — sbchon uu 

un hameçon auquel doivent se prendre ses dupes: 
tout son corps est couvert d'épines efirayantes : et 
son langage d'une latinité plus que suspecte (quan- 
quam parum digne latine loqui videretur ) a qud- 
que chose d'aussi formidable que son aspect La 
Dialectique expose toutes ses richesses, et explique 
aux dieux les Catégories , l'Herméneia et le Syllo- 
gisme ; mais quand elle veut pousser plus loin, et 
qu'elle se prépare à développer les points les plus 
inextricables de son trésor^Minerve intervient pour 
lui imposer silence , en la flétrissant d'injures assez 
grossières ( pellex ) ; elle l'empêche d'arriver jus- 
qu'aux sophismes , et les dieux « qui d'abord avaient 
ri de ses prétentions ^ ont horreur de ses funestes 
doctrines. 

Telle était, à la fin du cinquième siècle « l'étude 
de la logique dans les écoles romaines : introduite 
d'abord par la rhétorique et cultivée surtout 
sous ce rapport , dédaignée des uns , suspecte 
aux autres, elle était loin d'y recevoir tous les dé- 
veloppements qu'elle prenait dans les écoles grec- 
ques. Cependant , au milieu même des malheurs 
et des désordres de l'invasion , elle ne cessa de &ire 
des progrès, et au commencement du sixième siè- 
cle, elle intéressait assez les esprits éclairés» pour 
qu'un homme tel que Boëce lui consacrât la meil- 
leure partie de sa vie ^et crût pouvoir l'associée asx 
occupations politiqltes qui lui étaient cx>QfiéeB« Us 
travaux de Boëce furent compléta ; comni»biircs 
et traductions, il employa tou^ l«a raoyew pour 



DES CSOMMSKTAnUAS IiATD». «» «âP. TU. 474 

révéler à ses compatriotes , une science jusque là 
trop négligée. 

Voici rénumération des travaux de Boëce , pan- 
venus jusqu'à nous : 

I* Un commentaire sur Tlntroductiou de Por^ 
phyre , traduite par Marins Yictorinus. Ce com- 
mentaire y sous forme de dialogue , paraît être im 
coup d'essai. 

a** Un commentaire en cinq livres sur cette In- 
troduction , traduite par Boëce lui-même. 

3* Un commentaire sur les Catégories, en quatre 
livres : il n'y traite pas les hautes questions qui 
se rattachent à ce sujet; mais, comme il le dit lui- 
même, il veut, en termes fort simples, expliquer 
ce premier livre de la logique. 

4* Un commentaire en deux livres sur l'Her- 
mëneia : première édition , destinée surtout aux 
esprits peu familiarisés avec cette étude. 

5* Un commentaire en six livres sur le même 
ouvrage : ce commentaire, beaucoup plus détaillé 
que le précédent, est aussi beaucoup plus pro- 
fond. C'est l'editio secunda seu Commentaria ma- 
jora. 

6* Des traductions des deux Analytiques, des 
Topiques , et des Réfutations des Sophistes. 

7^ Plusieurs ouvrages originaux : Du syllogisme 
catégorique, du syllogisme hypothétique, delà 
division, de la dâinition, des dififérenoes topi* 
ques. 

On peut encore citer ses commentaires sor ks 



472 TROISIÈUE PARTIE. — SECTION UU 

Topiques de Cicéron. Boëce, en outre, avait fait 
d'autres commentaires sur les Topiques d'Aristote; 
mais nous ne les possédons plus. 

On le voit donc : letude de la Logique dans Boece 
est aussi complète , aussi profonde qu^elle avait 
pu letre dans les commentateurs grecs. Il avait su 
mettre à profit les travaux de ses prédécesseurs; 
et les ouvrages des péripatéticiens des siècles an- 
térieurs , paraissent lui être parfaitement connus. 
Il avaity en outre , les recherches de quelques-uns 
de ses compatriotes : ainsi la traduction de Marins 
Yictorinus, et probablement son commentaire 
pour l'Introduction de Porphyre; ainsi la traduc- 
tion de Vegetius Praîlextatus, pour les Premiers et 
les Derniers Analytiques. 

I^ rôle de Boëce est immense dans Thistoire de 
la Logique ; c'est lui, on peut dire, qui a fait con- 
naître aux Latins, et conservé parmi eux, la pensée 
aristotélique. Dans les cinq ou six siècles qui suiyi- 
rènt , sans les ouvrages de Boëce répandus partout , 
et protégés par le renom de sainteté catholique de 
leur auteur, mort victime des Ariens, l'étude delà 
Logique aurait péri, ou du moins elle n'aurait pu 
renaître que beaucoup plus tard. Boëce est placé, 
par la tournure de son génie comme par Fépoqae 
où il vit, sur le seuil des^deux mondes : c^est lui qui 
sert ici d'anneau entre les anciens et les modernes; 
^t il se charge en quelque sorte de transmettre i 
rOccident, où de si épaisses ténèbres vont se ré- 
pandre, la lumière des études antiques. Elle ae eon- 



DES COMMENTATEURS LATINS.— 'CHAP« Vn. 475 

servera languissante, mais jamais éteinte^ pendant 
plusieurs siècles, et c'est elle qui, dans un âge un 
peu plus heureux y ranimera le génie moderne. 

Il Êiut/en outre y ne pas oublier que Boëce, dont 
Forthodoxie ne pouvait être suspecte^ avait appli- 
qué , dans se§ ou vr âges de foi y la dialectique à la 
théologie. Ce fut là un exemple et une autorité 
que ne négligea pas la Scholastique , comme le 
prouve assez le commentaire de Guillaume de la 
Porrée', sur le Traité de la Trinité par Boëce. Telle 
fut même 9 dans ces siècles de transition , Tauto- 
rite du philosophe romain , que l'église se plaignit 
souvent qu'on le suivît de préférence aux saintes 
Écritures elles-mêmes. Les ouvrages de Boëce n'ont 
jamais péri dans l'Occident; et ils renfermaient 
. toute la logique d'Aristote. 

Après Boëce, il faut nommer Cassiodore, son con- 
temporain, et comme lui à la cour de Théodoric, 
dont il fut long-temps le premier ministre. Cassio- 
dore écrivit les ouvrages qui nous restent de lui, sur 
la dialectique, dans un âge fort avancé, lorsque, 
retiré depuis longues années des affaires , il voulut 
tracer une règle aux études des monastères. Sa dia- 
lectique renferme un extrait court et fort peu clair, 
de l'Introduction de Porphyre, des Catégories , du 
Traité du langage, des Analytiques et des Topi- 
ques.U ne parle pas des Réfutations des Sophistes; 

X. Pexii thés, anecd. , tom. 3, pars a, p. a44* — Tennemann , 
t. 8, p. 49- 



•174 TROISliOlB PABTIB. — SICHON m* 

et son abrégé tout entier offre une confusion de 
matières et d'idées , qui donne peu d'estime ponr 
les études logiques de Cassiodore. Voilà cependant 
où était tombée , en moins de trente ans , la science 
que Boêce avait cultivée avec tant d'ardeur, et l'on 
peut ajouter, avec tant d'éclat. Mais -il suffît de se 
rappeler les malheurs de ces temps ^ les guerres 
intestines des Ostrogoths, les expéditions de Nar* 
ses et de Bélisaire, et l'invasion des Lombards, 
pour comprendre une décadence si rapide. Cas- 
siodore mourut à l'âge de quatre-vingt-quinze ans, 
et cinquante ans après Boëce, en 675. 

A côte de Cassiodore, il ne reste guère à nom- 
mer qu'Isidore de Séville, qui, dans son livre des 
Ëtymologies ou Origines, espèce d'encyclopédie 
fort savante pour ce temps , a traité des sept arts 
libéraux, et entr'autres de la Logique. L'abr^ 
qu'il en donne, aussi sec que celui de Cassiodore, 
mais un peu moins confus, a été fait probable- 
ment sur les ouvrages originaux, puisqu'Isidore 
cite souvent des mots grecs ; mais il est certain 
que les idées mêmes lui échappent en grande 
partie, ou du moins, il est bien difficile de les com- 
prendre et de les retrouver sous d'aussi maigres 
analyses. 

Isidore a constamment vécu en Espagne où 
est mort vers 636, en odeur de sainteté. Ses tra- 
vaux, tout imparfaits qu'ils puissent aujourd'hui 
nous paraître, lui avaient mérité l'estime pro- 
fonde de ses compatriotes. Le huitième condfe de 



DBS GOmODITÀTBURS LJLTIIIS. — CSAF. TU. 479 

Tolède disait de lui : « Isidorus in saeculorum fine 
doctittifhus atque cum rererentià nominandus. » 
Cest un noble et sage précepte de reconnaissance 
que le concile de Tolède pouvait adresser à tous 
les siècles suivants; et le nôtre même, dans sa 
curiosité pour les œuvres du passé, devrait plus 
souvent se le rappeler. 

Ce qu'il faut surtout remarquer ici, c'est que 
Tétude de la Logique, établie dans les écoles 
Grecques, à Alexandrie , à Edesse , à Athènes , et 
dans les écoles d'Italie, l'est également dans les 
écoles d'Espagne , et , comme on va le voir aussi , 
dans celles d'Angleterre et de France. 

A la fin du septième siècle et, au commence^ 
ment du huitième, Bédé le vénérable, en Angle** 
terre, sans avoir spécialement traité de la Logique, 
en a cependant fait une étude assez approfondie. 
U a lu les commentaires de Boëce, et sans doute 
aussi, l'ouvrage de Porphyre qu'il comprend dans la 
langue originale. Il suffit de Ure ses Axiomata phi* 
losophica pour se convaincre qu'il connaît , non 
pas seulement toute la Logique d'Aristote, mais 
aussi toutes ses œuvres. Cette assertion peut, au 
premier coup d'œil, sembler paradoxale, mais elle 
est vraie , et de plus elle n'est pas complètement 
inexplicable. On sait que peu d'années avant hl 
naissance de Bède, Théodore de Tarse , nommé 
évéque de Cautorbéry par le pape Yigilien, avait 
porté en Angleterre des livres grecs , et avait (ait 



476 TEOISIEUE PARTIE. — SECTlOIf Ul. 

de nombreux élèves '. C'est à cette ëcole que se 
formèrent les savants hommes , maîtres cftBède; 
et c'est de leurs travaux que sortirent ces fortes 
études dont Charlemagne cherchait, un siècle plus 
tard j k doter sa nation. 

Les ouvrages de Bède sur ta philosophie, Fastro- 
nomie, la chronologie , la musique, etc., révèlent 
un esprit solide et puissant, et sont faits pour 
donner la plus haute idée de cet enseignement qui 
persistait si vigoui*eux et si profond, au milieu des 
désordres affreux dont l'Angleterre était le théâtre, 
sous la conquête anglo-saxonne. 

Alcuin avait eu pour maître Egbert, disciple de 
Bède, et il en avait appris la dialectique enseignée 
alors dans les écoles d'Angleterre. Ce fut lui qui, 
appelé par Charlemagne à Paris, y ranima plutôt 
qu'il n'y transporta , des études jadis florissantes 
dans la Gaule. Alcuin avait fait un traité sur les 
sept arts libéraux, à l'imitation de celui de Cassio- 
dore. Mais ce traité n'est pas parvenu complet 
jusqu'à nous ; et il ne comprend que la grammaire 
et l'orthographe , la rhétorique et la dialectique. 
Outre ce traité de dialectique , aussi court et aussi 
décharné que ceux de Cassiodore et d'Isidore de 
Séville, Alcuin a laissé un dialogue : de Diaiecticâ , 
qui n'est guère plus développé. U avait aussi 
traduit les Catégories et les avait dédiées à Qiar- 

^« Bnicker, tom. 3, p. 5j5, 



DES COMlfKNTÀTEUaS LATINS. — C^AP. VII. HT 

lemagne avec une pièce de dix vers latins, où il 
attribue la traduction à saint Augustin , quoique 
dans le titre il dise seulement, que saint Augustin a 
jadis éclairci cet ouvrage par ses explications 
(elucidatas) ^. 

Je n'oserais affirmer qu'Alcuiu possédât le texte . 
de rOrganon; mais il est certain qu'il avait au 
moins celui des Catégories ; et de plus, on ne peut 
douter, d'après une foule de témoignages , qu'il ne 
sût assez bien la langue grecque , cultivée avec ar- 
deur dans les écoles anglaises où Alcuin avait étu- 
dié. On peut croire, sans trop de hardiesse, que 
le maître de Charlemagne tenait son savoir et les 
originaux des ouvrages grecs , des successeurs et 
des élèves de Théodore de Tarse ; Bède le véné- 
rable sert de lien entre l'évêque de Cantorbéry et 
le philosophe d'York. 

Quoi qu'il en puisse être, il est sûr qu'Alcuin com- 
prend et cultive la dialectique péripatéticienne, 
et , à l'exception peut-être du traité des Réfuta- 
tions des Sophistes , la doctrine entière de l'Orga- 
non lui est connue, bien qu'il s'arrête peu aux 
Derniers Analytiques, dont la profondeur devait 
nécessairement repousser les études superficielles 
de ce temps. On sait de plus que , vers la fin de sa 
vie, Alcuin, retiré à Saint-Martin de Tours, en 796, 
y fonda des écoles , et forma de nombreux élèves 
parmi lesquels Raban-Maur a été le plus illustre. 

t, Alcuini Opéra. Eatisbonne, tom. a , p. 334. 

II. 1% 



478 TROISliSMB PARTIS. — SEGTIOU IIL 

Ce fut Raban-Maur qui porta le premier cette 
lumière.en Germanie; et les conquêtes de Charle- 
magne contribuèrent encore à la répandre, puis- 
que le vainqueur imposa partout à ses sujets et 
sa religion , et ses écoles. 

J'ai cru devoir pousser jusqu'à l'époque de Char- 
lemagne et d'Âlcuin, cette revue des commenta- 
teurs latins. Le professeur anglais qui vint in- 
struire en dialectique la cour du grand Charles, 
me parait le successeur direct de Cassiodore ef 
d'Isidore de Séville; il comprend la dialectique 
comme eux, c'est-à-dire, que, par les lambeaux 
qu'il en conserve, il entretient une étude mou- 
rante ; mais du moins, grâce à leurs soins, la vie ne 
s'éteint pas complètement , et les germes qu'ils dé« 
posent dans une terre ingrate doivent plus tard 
devenir féconds. 

C'est de Scot Erigèue, à la fin du neuvième 
siècle, qu'on peut faire dater l'éveil de l'esprit 
nouveau ; l'étincelle qu'il fait jaillir est bien faible, 
et il l'emprunte en partie aux traditions que la 
philosophie grecque a laissées dans l'Orient; mais 
son traite de la Division des natures ( Trepl fitnm 
(iL€pi(7(toG ) , suffit seul pour faire de Scot le pre* 
mier de ces esprits indépendants, qui devaient 
bientôt être les infatigables champions et les 
mat*tyrs des idées nouvelles. 

On reviendra, un peu plus loin, sur ce dévebp- 
pement de la philosophie moderne au berceau de 
la Scholastique ; mais nous pouvons dire id qat 



DES GOmiENTATEUBS LATINS. -^ GOAT* VU. 479 

Scot Erigène nous en paraît le promoteur; en 
agrandissant l'exemple donné par Boéce , par Al« 
cuin, par saint Jean Damascène, et quelques autres^ 
il poursuivit l'application de la dialectique à la 
théologie ^ avec une hardiesse qui , dès lors , mérita 
les foudres des Conciles , à Langres et à Valence , 
en 853. 

£n résumant Thistoire de la Logique chez les 
Latins, et la poussant ainsi jusqu'au seuil du 
moyen-âge, on peut dire que, débutant par la rhé- 
torique dans le monde romain , et cultivée surtout 
à ce titre, l'étude delà dialectique était arrivée, à 
la fin du cinquième siècle et au commencement 
du sixième, à produire un commentateur aussi 
savant, aussi appliqué que Boéce; qu'après lui^ 
par suite des malheurs de ces siècles, elle tomba 
dans une décadence qui ne fit qu'augmenter de 
jour en jour, malgré les efforts de quelques 
esprits éminents ; mais que toutefois elle fut ré- 
pandue, dès le neuvième siècle, dans les principales 
parties de l'Europe, en Italie, en Espagne, en 
Angleterre, en France, en Germanie, prête à se 
développer et à s'agrandir, dès que le permettraient 
des circonstances un peu plus favorables. Ces> cir- 
constances se rencontrèrent lorsque le désordre 
de la conquête et des premiers établissements se 
fut calmé, c'est-à-dire , vers le milieu du onzième 
siècle, où Roscelin' suscite, parmi d'autres har- 

X. Toir rintroduetion d« M. Cousin luzOEuTrM inédîtct d'Abélard , 
p. xc. 



4S0 ' TROISIÈBIE PARTIE. — SECTION III. 

diessesy la fameuse querelle des nominalistes et 
des réalistes. 



CHAPITRE HUITIEME. 

Résumé de l'histoire de la logique d'Arislole fdaus 

Tantiquité. 

Si, maintenant, jetant un regard en arrière, 
nous voulons embrasser d'un seul coup d'oeil tout 
l'espace parcouru depuis Aristote, il nous sera 
facile de voir que , faiblement combattue par quel- 
ques écoles, celle d'Épicure entr'autres, suivie 
par la plupart d'entre elles, étudiée et travaillée 
par une foule de commentateurs grecs , et plus 
tard, de commentateurs latins, qui en adoptèrent 
aveuglément tous les principes , la logique péri- 
patéticienne domina seule et sans rivale. Dans l'es- 
pace de huit ou dix siècles , un seul homme se 
montre capable, si non de la réfuter, du moins de 
rébranler; c'est Sextus Empiricus, à la fin du se- 
cond siècle. Mais emporté par la vaste polémique 
qu'il avait entreprise contre tous les dogmatismes, 
Sextus ' se contente de nier la possibilité du syllo- 
gisme et de la démonstration ; il ne fait pas une 
réfutation directe de la logique péripatétidenne^ 

X. Hfpôlypodeiy li>. 9, ch. z4, el Uir. 7,ftip^ Toiiç XoqpMÔc, pi.370. 



DE LÀ LOG. d'aRIST. DâKS L'ÀNTIQCITé.«<:HAl>. VIII. <! Si 

moins éludiée alors qu'elle ne le fut quelque 
temps après. Sextus reconnaît les deux sources 
de connaissance y distinguées par Aristote, Tenten- 
dement et la sensibilité ; mais bientôt il incline au 
Stoïcisme , et il sacrifie le premier à la seconde. 
On sait de quelle immense valeur est , dans l'his- 
toire de la philosophie 9 le livre de Sextus; mais 
ici il ne saurait nous arrêter plus long-temps y 
malgré toute son importance , parce qu'il influa 
peu sur les destinées de la logique d'Aristote. Les 
attaques de Plotin , contre les Catégories , laissè- 
rent aussi peu de traces que les décrets de Gara- 
calla contre le Stagirite. 

Ainsi , la logique d'Aristote fut dominante, 
dans les écoles païennes dès la fin du second siècle, 
et ce fut aussi la seule que Tantiquité transmit 
réellement au monde moderne. 

Quand le christianisme , après deux siècles de 
silence et d'obscurité, commença à détruire le 
monde païen par la foi , comme les barbares de- 
vaient le détruire , trois cents ans plus tard , par 
l'invasion; il trouva partout l'étude de la logique 
péripatéticienne en vigueur. Comme elle s'était 
alliée dès le principe à la rhétorique, elle exerçait 
par cela même une immense influence sur la vie 
pratique , dans uu monde où la parole jouait un 
si grand rôle. La discussion admise sans contrôle 
par toute l'antiquité , vint s'appliquer naturelle- 
ment aux «doctrines nouvelles , qui remuaient si 
violemment les esprits et les cœurs. D'abord l'Ë- 



4 S2 nOISI&ME PARTIE. — - SECTION DI. 

• 

glise , en face de ces hautes réputations qui domi- 
naient depuis plus de cinq siècles la pensée 
grecque et romaine , ne crut pas pouvoir rejeter 
de si puissantes autorités. De là, une théorie assez 
bizarre , qui conciliait l'esprit ancien avec l'esprit 
nouveau , et qui n'a point , même encore de dos 
jours, perdu tous ses partisans. Les philosophes 
grecs, disaient les pères de l'Église au troisième 
siècle, ont puisé leur doctrine aux sources juives, 
et par conséqueni leur doctrine, malgré d'impurs 
mélanges, peut être acceptée par les chrétiens, 
dans ce qu'elle a de conforme aux vérités de la 
religion. D'autres, plus sensés et plus profonds, 
allaient jusqu'à faire plier le dogme, et à soutenir 
que Dieu avait pu révéler individuellement des 
parcelles de vérité, à ces grands hommes, qui 
avaient été l'honneur du paganisme. Ainsi, grâce 
à une tradition erronée, et à un système moins 
orthodoxe et plus vrai, la philosophie grecque fut 
admise parles pères de l'Église , comme une intro- 
duction légitime à la foi. Ainsi, déjà, la philoso- 
phie était pour eux une ancilla 'y mais la domina- 
tion de la théologie , encore elle-même incertaine^ 
ne pouvait être dès lors exclusive, comme elle 
le fiit plus tard , quand l'orthodoxie eut été défi- 
nitivement fondée. 

Ceci, du reste, ne s'applique guère qu'à l'É- 
glise d'Occident; car jamais, en Orient, la théo- 
logie ne fut aussi violemment perséciftrice; et les 
lumières , toutes fiictices qu'elles y étaient , empé- 



Dl LA LOG* D'aRIST. DANS L'ANTIQUITIB.— •GHAP. THI. -ISS 

chèrent, cependant, que jamais la philosophie fût 
réduite au rôle secondaire, que lui imposa le 
catholicisme occidental. On peut ajouter que Fau- 
torité d'Âristote fîit toujours balancée, en Orient, 
par celle de Platon, et que, s'il y eut pluis de 
tolérance dans l'Église grecque, il y eut aussi moins 
de vie et de fécondité. L'Orient n'eut jamais de 
scholastique, et les lumières s'y sont éteintes, 

tandis qu'ime vie nouvelle animait tout un monde 
dans rOccident. 

Platon et Âristote furent les deux seuls philo- 
sophes de l'antiquité auxquels les pères de l'Église 
[^ donnèrent un« sérieuse attention. Le premier 
par la conformité de sa doctrine et de son génie 
avec le dogme chrétien, le second par sa méthode, 
étaient faits pour que la religion nouvelle ne pût 
se passer d'eux. Ici l'on voit toute la différence de 
position que le maître et l'élève devaient prendre. 
On acceptait l'un comme à demi orthodoxe ; on 
subissait l'autre cotnme indispensable. L'Église , 
pour exposer la foi et commenter les Saintes-Écri- 
tures , n'avait pas de méthode ; elle dut prendre 
la seule qui existât alors , la seule peut-être qui 
pût exister, et c'était celle d'Aristote. 

De plus , le Stagirite , si l'on creusait jusqu'au 
fond de son système , s'accordait avec la doctrine 
chrétienne sur des points fondamentaux ; le plus 
important peut-être, c'est qu'il admettait dans 
r&me humaine des principes indémontrables, 
qu'elle subissait sans pouvoir prétendre à se les 



484 TROISIEME PARTIE. — SECnON UI. 

expliquer ; et par là il préparait merveilleusement 
les esprits à la croyance. II est vrai qu'à côte de 
ce principe essentiel, sa doctrine sur Fétemité 
du monde blessait les idées chrétiennes , par une 
indépendance dont l'exemple pouvait devenir fu- 
neste; mais le danger était éloigné, l'utilité, au 
contraire, était présente. L'Église adopta donc la 
méthode aristotélique , se réservant de combattre 
plus tard les erreurs que pourrait couvrir le 
grand nom du philosophe. 

Telle était la disposition de l'Église, quand les 
hérésies du quatrième siècle et surtout celle d'A- 
rius, firent changer la question deiace. Les héréti-^ 
ques étaient en général fort habiles en dialectique; 
et bien que les pères orthodoxes la possédassent 
aussi bien qu'eux, comme le prouvent les dis- 
cussions de Nicée, on attribua cependant à la dia- 
lectique les erreurs qu'elle revêtait , mais qu'elle ne 
faisait pas. De là les saints emportements de quel- 
ques pères contre la logique et la dialectique, d'E- 
piphane, de Grégoire de Nazianze, et plus tard, 
de Lactance et de Sidoine Apollinaire. Malgré ces 
anathèmes que semblaient justifier les hardiesses 
intolérables de l'Arianisme, la dialectique n'en fiit 
pas moins cultivée dans les écoles chrétiennes ; et 
Saint- Augustin , même après que son coeur eut 
été touché , donnait à cette étude l'appui de son 
nom et de ses travaux. 

L'entraînement devint surtout irrésistible quand 
l'école platonicienne, à denû • chrétienne par les, 



DE LA LOG. D*ARIST. DANS L' ANTIQUITE.. -—CHAP. TIIK 485 

doctrines modifiées que le voisinage de la religion 
nouvelle lui imposait , vint à commenter la logi«- 
que d'Aristote , comme les plus purs péripatéti- 
ciens. Bientôt on put être chrétien et se faire 
l'interprète de la dialectique païenne , comme 
Boëce^ et plus tard Pbilopon.Dèslafin du sixième 
siècle^ ainsi que l'atteste Grégoire de Tours (liv. lo, 
chap. Si), la dialectique était enseignée dans les 
écoles des cathédrales , où le bizarre ouvrage de 
Capella passait] pour un chef-d'œuvre de science 
et de bon goût. 

Ce qu'il importe surtout de remarquer , c'est 
que la dialectique d'Aristote? appliquée ainsi à la 
rhétorique et à la controverse religieuse , cessa 
d'être cultivée pour elle-même ; on laccepta comme 
un instrument plein de flexibilité et de puissance, 
. et l'on ne songea ni à la corriger, ni à la soumettre 
à l'examen. Ce fut en cet état que la Scholastique la 
reçut; et ses efforts ne sortirent jamais de cette 
voie, mais ils en préparèrent une toute nouvelle: 
Cet élément de discussion que les pères de l'Eglise 
avaient jadis admis, et qui renfermait les germes 
de l'antique indépendance de lesprit , fut de 
nouveau ce qui l'émancipa dans des siècles plus 
heureux. 



486 noisikiiK rtsm. — sxcnoK m.' 

CHAPITRE NEUVIÈME. 

Des Arabes. 

On a déjà vu qu'au cinquième siècle , David avait 
porté renseignement de la logique d^Aristote en 
Arménie. Il était en outre établi depuis long-temps 
dans les écoles d'Alexandrie et d'Edesse. Cest, on 
peut dire, de ces trois points et par suite des re* 
lations de tout genre que les Arabes eurent avec 
les Grecs, qu*il passa , au milieu du huitième siècle, 
aux sectateurs de Mahomet. Il parait certain que, 
dès 65o , la logique d*Aristote avait été traduite en 
syriaque, par Jacques d'Edesse, et Ton sait que 
c'est sur le syriaque que furent faites d'abord 
toutes les traductions arabes. Déjà, sous le règne 
de Justinien, le moine Sergius avait traduit en sy- 
riaque divers auteurs grecs; mais il s'était prin- 
cipalement attaché aux médecins, Hippocrate, 
Galien ; ce qui prouve que dès cette époque la 
médecine jouissait d'une haute faveur dans le 
Levant. 

Ce ne fut guère que vers la fin de la dynastie 
des Ommiades, et le commencement de celle des 
Abbassides, que les études des Arabes sur les ait» 
teurs grecs devinreilt profondes et suivies. C'est 
qu'avant cette époque, les soins de la conquête ab- 
sorbaient toute l'activité de la nation. Quandleflot 
guerrier commença à s'apaiser, la culture des arts 



DES ARABES* — CHAP. IX. -IBT 

et des sciences vint développer ce que le génie 
arabe renfermait de civilisateur. (Test sous Al- 
roanzor, vers l'année 770, que les premières tra- 
ductions directes du grec en arabe paraissent avoir 
étéfaites.Elles s'appliquèrent à tous les auteurs sans 
exception, et Aristote, qui jouissait déjà dans l'O- 
rient d'une si haute renommée, dut certainement 
y être compris. Ces travaux continuèrent sans in- 
terruption sous le grand Haroun-al-Raschid et ses 
fils. Almamon surtout se distingua dans cette 
noble carrière , et il faut sans doute reléguer au 
nombre des fables, cette tradition qui l'accuse d'a- 
voir fait brûler les originaux grecs , quand le^tra- 
difctions en étaient terminées. Sous MotawaRKel , 
le travail de translation acquit une régularité et une 
impulsion qui devaient, ^n peu de temps, mettre 
l'Arabie en possession de tous les chefs-d'œuvre 
de l'esprit grec. Mésueh, médecin du calife, fut 
chargé de diriger cette entreprise scientifique. Des 
livres furent démandés à Constantinople, qui les 
accorda généreusement; des savants furent réunis 
pour les traduire ; des bibliothèques furent fon- 
dées. Honaïn , l'un des élèves de Mésueh, fut même 
envoyé en Grèce pour y faire une ample moisson ; 
et à son retour, il traduisit et fit traduire par son 
fils toute la logique d'Aristote en arabe. Il mourut 
vers 874 9 laissant ime famille entière adonnée , 
comme lui et sous la protection des califes , à la 
tâche de traduction qui avaient fait son mérite et 
sa fortune. Ses frères , ses sœurs comme ses fils et 



•|H$ TROlSliSME PARTIE. — SSCTI05 m. 

ses filles , s'étaient dévoués à ces labeurs. Il serait 
sans doute impossible de citer dans rhistoîre, un 
second exemple d'une nation s'appliquant avec tant 
d'ardeur à assimiler les pensées d'une autre nation. 
On sait du reste que ce zèle , tout louable qu'il 
pouvait être, fut peu fécond. C'est que les pro- 
ductions de l'esprit s'acclimatent pins difficilement 
encore que celles de la nature; mais il est pro- 
bable que le génie arabe, livré à ses propres fiD^ 
ces, eut été moins puissant encore qu'il ne le fat 
avec l'appui des Grecs. 

Cette protection éclairée des califes amenabien- 
tôt des résultats heureux , et l'on peut citer, dès 
le commencement du neuvième siècle, Al-Reddi, 
qui paraît avoir cultivé toutes les parties de la 
philosophie Qt commenté tout l'Organon*. Il est 
certain que de son temps, ou du moins peu de temps 
après lui, on enseignait déjà la Logique dans les 
écoles les plus célèbres de l'empire, et entr'autres 
à Bagdad, capitale des sciences, cooime die 
l'était du califat. Ce fut à l'école de Damas, qne 
fut formé et que vécut Alfarabi , l'un des premien 
commentateurs de la logique d'Ânstote, et qui 
mourut vers qdo. 

Avicenne, qui vivait environ un siècle après, 
et qui avait étudié à Buchara , fit plusieurs ouvrages 
de Logique, dont l'un est parvenu jusqu'à nooSi 
C'est toute la doctrine aristotélicienne; maiselle 

X. Hottingaer, BibljoUi. orient., p. 9119.— BnidLor, loa. 3|^6C. 



DE ARABES. — CHAP, IX. ^89 

• 

est déjà classée et analysée avec une précision et 
*une clarté qu'on n'obtint guèi'e en Europe, que 
quatre ou cinq siècles plus tard. La logique d'Âvi- 
cenneest divisée en trois parties: la première traite 
do raisonnement dans ses éléments et sa forme, la 
seconde de la définition, et la troisième dessophis- 
mes. Avicenne renvoie les Topiques à un autre ou- 
vrage, où il devait traiter aussi de la rhétorique et de 
la poétique ; il cite, en outre,un de ses livres de Lo- 
gique, intitulé : Traité des accidents. Du reste, il 
est parfaitement fidèle à la méthode du maître, et, 
comme lui, il admet quatorze modes du syllogisme, 
répartis en trois figures^ 

La logique d'Algazel, mort en iiay, a les 
mêmes mérites de clarté que celle d'Avicenne ; seu- 
lement la disposition en est un peu différente; et 
elle débute par quelques principes généraux sur 
les conditions de la science, tirés des Derniers 
Analytiques, qu'il cite^.Il exclut, comme Avicenne, 
les Topiques de la Logique, et ne fait que suivre 
Âristote pas à pas, en l'abrégeant. De plus, il a 
déplacé l'ordre des parties de TOrganon, et il 
traite des sophismes avant la démonstration, par 
laquelle il termine son ouvrage. 

Ces deux abrégés d'Avicenne et d'Algazel sup- 
posent nécessairement des travaux plus étendus et 
des commentaires développés. Il est impossible 

r . Voir k traduction française de la logique d'Avicenne. 

à. Algazelis Logîca et Philosopbia , x5o6. Cologne, in-4*. f^ la» 



TROISIÈME PARTIS. — SECTIOlf lU. 

que dans l'étude, Tesprit débute jamais par le plos 
simple ; et, eu effet , il résulte d'une foule de pas- 
sages des commentaires d'Averroës qu'AlfarabiuS| 
Avicenne , Abumazar, etc. , avaient fait aussi des 
travaux fort étendus sur tout TOrganon , à Texoep- 
tion peut-être des Derniers Analytiques. Averroes' 
nous apprend en outre qu' Avicenne, avec quel- 
ques autres commentateurs, voulait placer les 
Topiques avant les Analytiques. Cette assertion 
d'A verroës est contraire au témoignage d' Avicenne 
lui-même, comme on Ta vu un peu plus haut. 

Averroës est, sans contredit, le plus complet de 
tous les commentateurs d'Aristote, grecs, latins 
ou arabes. Pour la logique en particulier^ il Ta ei- 
pliquée tout entière, et pour quelques parties 
même , il y est revenu à deux reprises différentes, 
comme Boëce pour l'Introduction de Porphyre 
et le Traité du langage. Il avait étudié à Séville 
sous Avenzoar et Tophaïl. 

Les commentaires d'A verroës sont en général 
fort développés , prolixes même , et ne contribuent 
point à l'intelligence du texte autant qu'on pour- 
rait le désirer. Souvent il se borne à le paraphra- 
ser ; mais le plus ordinairement , il l'explique à la 
manière des commentateurs grecs, et avec moins 
de précision encore. U a compris dans ses travaux 
l'Introduction de Porphyre, parce qu'il y avail 
déjà loig-temps, comme il le dit lui-même ^ que 

1. ATenroci, Opcra, édit. dei Jumes, i55i , tm. s , I* 117, vffio* 



DES iJUBIS.— CHAP. U. -IN 

Ton commençait la logique par cet ouvrage '. 

La partie la plus curieuse des ouvrages d'Avep- 
roës est peut-être formée des résumés qu'il a faits 
de rOrganon et de ses diverses parties. Il y a tout- 
à*£Bât suivi la méthode dî^vicenne et d'Algazel) 
mais l'habitude des longs commentaires ne lui a 
pas laissé toute la précision nécessaire à des abr^ 
gés. Cependant il y présente l'ensemble de la doc* 
ti^e avec une clarté qui prouve combien ces 
études lui étaient familières. 

Cest Averroës qui nous apprend que la qua- 
trième figure était attribuée àGalien ^; et ce rensei- 
gnement , que les Arabes tenaient sans doute des 
Grecs de l'Asie mineure , peut passer pour authen- 
tique y bien qu'aucun commentateur grec ne le 
confirme. Averroës^ d'ailleurs/repousse cette qua- 
trième figure, parce qu'il la trouve peu naturelle, 
et il ne conserve que les trois premières , formu- 
lées pai* Aristote. 

Averroës était né en Espagne, et il y a passé la 
plus grande partie de sa vie. C'est que dès long-» 
temps les travaux entrepris à Bagdad et à Damas 
s'étaient répandus dans tout l'empire arabe; et la 
Péninsule en avait profité. Il serait du reste assez 
difficile de dire précisément, ce que l'Espagne dut 
à la conquête arabe sous ce rapport. Il est certain, 
ne serait-ce que par l'exemple d'Isidore de Séville, 



1. ATcrroéi, lom. i , f* s. 
t. Itid.f id,f f* 55, Tono. 



-192 TROISIÈME PARTIE. — SECTION III. 

que les études logiques y étaient cultivées avant 
l'invasion mahométane; mais cette science y lan- 
guissait dans des abrégés sans intelligence comme 
sans portée; et les Arabes vinrent la rétablir, avec 
tout le développement etCoute Fimportance qu'elle 
avait pu jadis avoir entre les mains des commen- 
tateurs grecs. 

Ici encore, comme dans l'Église chrétienne, 
mais avec un esprit moins exclusif, la Logique fut 
étudiée pour son utilité pratique; et on l'appliqua 
bientôt à la théologie du Coran , comme ailleurs 
on l'appliquait à la Bible et à l'Évangile. Cette di- 
rection toutefois ne prévalut pas absolument chez 
les Arabes; mais ils ne semblent pas avoir jamais 
cultivé la Logique pour elle-même, et connu cette 
science de l'esprit humain. C'était pour eux comme 
une plante née sous un autre ciel, dont on admi- 
rait l'éclat et la beauté , mais dont on ignore la 
valeur réelle. La Logique se développa tout aussi 
peu par les soins des Arabes que par les soins des 
Grecs et des Latins. Ce fut pour eux une semence 
stérile : ils eurent seulement la gloire de la fiiire 
vivre; mais ils ne surent jamais la féconder. Plus heu- 
reux cependant que l'Europe, ils possédèrent, des 
leurs premiers pas dans la carrière, tous les grands 
ouvrages d'Aristote, et ils n'eurent point à craindre 
le pouvoir ombrageux d'une orthodoxie intolé- 
rante. On a bien pu citer parmi eux quelques 
rares persécutions, celles entr'autres qu'Averroei 
subit à diverses reprises pour ses doctrines; 



% 



DE LA SCIIOL ASTIQUE. — CIlAP. X. ^95 

nais elles sont loin d'être comparables, ni pour la 
lurée ni pour la rigueur, avec celles dont la pen- 
lée fut pendant huit ou neuf siècles épouvantée 
lans l'Occident. 

Avec ces études des Arabes, toutes stériles qu'elles 
M>nt, la domination de la logique péripatéti- 
denne s'étend r.vir tout un monde nouveau. De 
kigdad à Cadix et à Cordoue, elle règne sans ri* 
raie, comme elle règne de Constantinople à Oxford, 
amais doctrine philosophique n'eut une pareille 
bitilne, et l'histoire des siècles postérieurs dé- 
nontrera que cet empire n'était pas moins ab- 
olu qu'il était vaste«^ 



CHAPITRE DIXIEME- 

De la Scholastiqne. 

m 

En abordant la Scholastique, je sens profcHidé- 
aent tout ce que doivent avoir d'insuffisant les 
^cherches qui vont suivre. Le sujet offre par lui- 
nètne d'immenses difficultés, et les instruments 
lécessaires pour les vaincre , sont peu nombreux 
it presque sans puissance. Il n'est pas de partie de 
a. philosophie qui ait été moins étudiée, que la 
Icholastique , et H^'en est pas cependant qui; de 
lotre point de vue , mérite de l'être davantage, 
u. i3 



# 



^194 TROISIÈME PARTIE. — SBCTIOH 111. 

C'est de la Scholastique que nous souimes issus, 
nous autres modernes ^ et pourtant c'est à peine 
s'il y a quelques années que les esprits , même les 
plus éclairés 9 sont revenus des préventions accu- 
mulées contre elle, par les t^oi^ ou quatre derniers 
siècles^ tout fiers detre émancipés de ses lieus. 
Cç n'est que d'bier, on pqurrait dire^ que les tra- 
vaux sérieux ont commencé; et cette glorieui^ 
initiative a été prise par M. Cousin ^ qu'Qn doit 
appeler, à juste titre, le restaurateur qes études 
philosophiques en France. Le dix'fliuitièine siècle 
comprit la Scholastique dans l'anathènie qu*il 
lançait contre tout le passé; il assimiU. dans sa 
haine la Scholastique et l'^^lise, sans s'apercevoir 
que, s'il était lui-même si mdépendant et si révo- 
lutionnaire , il le devait à ces grands docteurs, 
objets de ses profonds dédains, qui Tavaient de 
si loin devAiii^é dans la carrière de la hardiesse et 
de la liberté. Ce n'est plus aujourd'hui un para- 
doxe de revendiquer ^utemwt cette gloire pour 
la Scholastique ; et les recherches suivantes , bien 
qu'elles ne doivent embrasser qi^'une^ partie fort 
étroite de cette magnifique histoire , suffiront ce- 
pendant à montrer, qu'il n'y a ici ni aveuglement 
d'admiration , ni amour exagéré , pour des temps 
qu'il est de mode, depuis quelqqes années, de prô- 
ner avec tant d'emphase. La Scholastique est, aans 
son résultat général , la première insî^rrectîoii de 
Tesprit moderne contre te joui" de rautorité. Qk 
se servit de ta dialectique po|p atteindre ce but 



Ml LA «OHOLASTIODI. *-^ eHAP. %. 4 9i 

difficile et périlleux; et c'est Aristote qui lui a 
fourni des armes. 

L'Église n'avait jamais accepté la dialectique 
qu'à la condition de la foi ; mais si cette condition 
pouvait être imposée, elle ne pouvait être tenue. 
Il était impossible que de cette discussion , permke 
pour la forme , ne sortit à la longue la discussion 
du fonds lui-même. L'Église , dès le principe, avait 
Mnti le danger, et de là les anathèmes des Pèrea 
contre la dialectique. Mais ces anathèmes, de 
quelques bouches qu'ils sortissent, ne pouvaient 
prévaloir; la dialectique, une fois mise au monde, 
s'y pouvait périr, parce qu'elle était le retour le 
plus inévitable, le plus fréquent, de l'esprit sur lui- 
flséme; et, pour l'anéantir, il ne fiillait pas moins 
qu'annuler un passé irrévocable, ou changer l'es- 
prit humain lui*niéme. Entre ces deux impossi*- 
bilités , l'Église dut tolérer la dialectique, et touf 
aes efforts tendirent à en régler l'usage. 

On a vu plus haut que , dès le milieu du ix* si^ 
de, l'audace des dialecticiens avait attiré sesfoudres, 
iBt qu'en 853, le livre de Scot Erigène, sur la Pré- 
idestination , avait été condamné par deux conciles. 
C'est que le philosophe irlandais avait essayé de 
'prouver ses opinions peu orthodoxes, par les 
quatre règles de la dialectique : division , définition, 
démonstration et analyse. U avait été ainsi amené 
à torturer les ^assage^ des Pères; et la papauté, 
inquiète de ces innovations, crut devoir les arrêter 
par Fanathème. Mais, il ne parait pas que l'ar- 






496 TROISlàME PARTIE. — SECTION III. 

deur de Scot en ait été refroidie ; il n'en traduisit 
pas xnoinSy sans Tautorisation de Rome, les ou- 
vrages suspects de Deny s rAréopagite , et continua 
SCS discussions indépendantes, dans de nouveaux 
ouvrages , et entr'autres le ^repl çucecov (Ji6pia|xo*j, le 
plus remarquable ysans contredit , de tous ceux que 
nous a légués cette époque. 

La dialecticiue n'avait pas cessé d'être cultivée 
dans les Gaules. Elle était enseignée dans toutes les 
écoles des monastères et des cathédrales. Dés le 
septième siècle, sous Dagobert, qui eut, avant Char- 
lemagne, une académie du palais % elle faisait partie 
des sept arts libéraux; et à ce titre entrait néces- 
sairement dans toute éducation un peu soignée. 
Chaque monastère, chaque cathédrale avait en 
outre une bibliothèque plus ou moins riche, mais 
possédant, presqu'en nombre égal, des auteurs 
grecs et latins. La règle, fondée par saint Benoit, 
exigeait impérieusement que chaque moine con- 
sacrât une partie de son temps à la lecture, et 
même, dans plusieurs communautés, la transcrip 
tion assidue des manuscrits était un devoir strict, 
dont il n'était pas permis de s'écarter. Les femmes 
mêmes ne restaient pas étrangères à ces savantesoo- 
cupations. Dans le huitième siècle, les pillages des 
monastères et les désordres qui en furent la suite, 
vinrent interrompre ces études , mais ne les dé- 
truisirent pas. Charlemagne dutl^il est vrai,ap- 

I. Fnace liuérain, tom. 3 , p. 4*4. 



DS Lk SCHOL ASTIQUE. *- CHAP. X. 497 

peler des étrangers pour restaurer les sciences dans 
son royaume à demi barbare: Pierre, de Pise, Paul 
Warnefield, d'Italie, Alcuin d'Angleterre. Mais la 
facilité même avec laquelle il rétablit les écoles , 
prouve assez quil n'eut point à les créer, mais seu- 
lement à les rétablir. L'école du palais, où Charle- 
magne et ses fils étaient les plus dociles élèves des 
savants professeurs appelés de si loin, fut le modèle 
de toutes les autres : et dans toutes, on enseigna la 
dialectique, comme Âlcuin l'enseignait à Cbarles 
et à son fils Pépin. 

En outre, il est certain que dans les écoles on 
montrait le grec en même temps que le latin : 
l'on pourrait citer même celle d'Osnabruk, fondée 
en 8o4 , où les deux langues étaient également pro- 
fessées. On ne peut douter qu'Alcuin ne transporta 
cet enseignement au monastère de Saint-mai%n 
de Tours, où il se retira quelques années avant sa 
mort. 

Tennemann a prétendu que l'Organon avait été 
envoyé de Constantinople à Charlemagne. ( Ma* 
nuel de l'histoire de la philosophie, § 2i53. ) Je ne 
sais sur quelle autorité se fonde cette assertion si 
importante, si elle était bien prouvée ; du moins, il 
est sûr que l'Organon aurait été compris parfaite- 
ment , et que, le goût si vif de dialectique qui ré- 
gnait dès cette époque, aurait fait dignement ap- 
précier un si riche cadeau. Il paraît, de plus, 
d'après un passage du Code Carolin, ep. a5, pag. 
laiy qu'on possédait la logique d'Âristote à la 



^98 TBOUIÈIIK PART». — tlCTIOlf m. 

cour de Cbarlemagne. On a déjà dit plus haut 
qu'Âlcuin traduisit les Catégories. On ne peut 
douter, cependant, quil n'eut la traduction et les 
Commentaires de Boëce; mais ces secours sem- 
blaient sans doute insuffisants. Enfin, on sait 
quen 81149 Louis le débonnaire avait reçu de 
l'empereur Michel, les œuvres de Denis l'Aréo- 
pagite (France littéraire, tom. 4 9 pag- 4^7)- 

Ces études ne paraissent pas avoir alors décliné; 
et Técole du palais ne perdit rien de ses lumièra, 
en dialectique, et en grec, sous la direction deScot 
Érigène, qui la gouverna long-temps, pendant le 
règne de Cbarles-le-Chauve. ACorbie, à Fontendle» 
prés de Rouen, illustres écoles de ces temps, on 
ne devait pas être moins éclairé qu'à Paris. 

Le livre de Scot irspi çudeuv (/.epiapioD atteste, par 
di#rf passages, qu'il connaissait TOrganon entier* 
Il cite ', entr'autres, les dix catégories en grec{ 
ailleurs, il explique Tétymologie d*àva>uTixif. Il 
est vrai que dans son énumération , il altère quel- 
que peu les noms ; mais les cbangemeiits qu'il le 
permet ne portent que sur les tnots , et non pai 
sur la pensée , puisqu'il substitue to'ttoç et )[jfim 
k 'irau et iroTê. 

Tel était alors le mouvement des études ^^aocni 
sabs doute encore par Tadtivité de ScotÉrigtM» 



X. ictfi çOmeftv. Oxford, i68t, p. tû , p. 17, S7 él il, 

«I BnMkmr 1 1» 3 , p. Syft, -« FM«i titl. , U i§ f, ÉM. -^^ 
t. 9, i5i. 



DB La SmOLASTIQUB. — CHIP. X. 499 

qu'une école publique de dialectique Tut fondée à 
Paris Vers la fin de ce siècle. Elle était dirigée par 
Rémi , tnoine de Saint-GeriUaiti d'Auxe^i-è ; et 1 on 
sait positivement que saint Odon, Tillbstre fon- 
dateur de Cluiii j vint y étudier. On sait , dé pliis, 
qu'il existait encore , à cette époque , des letiqtiês 
gi^cs et latins ' dans les écdes des moùaâtèrés , et 
l'on he peut doUtei* que l'étude dU grefc, floris- 
sailte dàn^ les siètiles )3récédents, he dontitiUât 
dâtlstèltii-ci. Ainsi, c'est Pasis^qili plus tard devait 
ét^ le centre et le foyer de lâ S(:h6iastit|ue ^ 
qui prit l'initiative, et dès la fin dti neuvièiâié 
siècle, grâce, satis doute, âù géhie du huitième^ 
elle était déjà la capitale des stfiences. 

Leë invasions des Normands vinrent de noUVedii, 
à eetté déplorable époque, remettre en qUëétiôti 
l'eiistëtice des lumières; et dertainement , si lè 
dliièthe siècle est le plus obscur de tous, il ne 
fâtit |>as l'attribuer à une autre cause. Mais telle 
ëtdit dèft lors la réputation des écoles de Financé, 
qti'Alfred-le^Grand tirait de leur sein , en 883 ,' 
leb HâVants qui devaient restaurer les éttidës 
dans son royàutne. Eh hidins d'un siède, la 
Fi^âht;e & était mise en état de rendre à l'Angle- 
téfhecé qu'elle ëh avait reçu sous le gniild Ghài^lés. 
Cëpëhdant, malgré le^ désordres affbénx dôtft lé 
royaume était le théâtre , les études ne périrent 
pas. Dès les dix premières années de ce sièclejf fut 

I. Hiocmar, 4 , p. 54^. -^ traSM Ult. , t. 4 ; p< Û9i. 



200 TROISIEME PARTIE. — SECTION III. 

fondée Tabbaye de Cluni, d'où sortit un peu plus 
tard Fecole d'Aurillac, qui compta Gerbert parmi 
ses nombreu^t élèves. L'école de Bheims est tou- 
jours florissante y ainsi que celle de Sainte-Gene- 
viève de Paris, de Saint-Germain-des-Prés, de 
Saint-Denis , de Fleury, sous Abbon, de Chartres, 
sous Fulbert, etc. La dialectique est enseignée 
partout, et l'étude du grec se conserve dans plus 
d'un monastère, et particulièrement à Saint-Gai. 
On ne peut douter que Brunon ' , archevêque de 
Cologne, fils de Henri-l'Oiseleur, et frère de Ger- 
berge, ne possédât cette langue, qu'il avait étu- 
diée à Utrecht. On peut en dire autant de saint 
Maïeul, qui lisait saint Denis l'Aréopagite daDS 
l'original, de Rathier, le célèbre évêque de Vérone, 
qui avait appris le grec au monastère de Laubes. 
Enfin , deux événements, vers la fin de ce siècle, 
vinrent contribuer à accroître cette étude, et en 
général, les lumières. Des livres, en assez grand 
nombre, furent rapportés d'Italie vers 960, par 
Gunzon le grammairien , qui nous l'apprend dans 
une lettre où il cite Homère, Platon et Aristote*; 
et parmi ces livres, il dit positivement, qu'il se 
trouvait une copie de Marcianus Capella , dont on 
possédait depuis long-temps l'ouvrage , mais dont 
le texte avait sans doute été défiguré par un long 



I. Franoe liU. , t. 5 , p. 56 et sdît. — Brucker , Hiit. d« k pU.» 
toni. 3, p. 645. 

9. Martco. c^Uect, , ton. i , p. S99, 3o4, 3o5. 



DE IJL SCHOLASTIQUE.— CBAF. X. 20{ 

et fréquent usage. Il apportait en outre, le Tiuiée 
de Platon, rHerménêia et les Topiques d'Aristotei 
ceux de Cicéron, etc. En second lieu, saint Gé- 
rard , évéque de Toul , ouvrit un asile dans son 
diocèse, vers 980, à des Grecs exilés, qui vinrent 
se réfugier en Lorraine; là ils formèrent une 
communauté savante qui répandit autour d'elle 
la connaissance du grec. C'est là que vint la 
puiser Humbert de Moyen-Mou tier, qui depuis 
fut cardinal. Ces deux faits, que les historiens de 
la philosophie n'ont peut-être pas assez remar- 
qués, durent exercer une grande influence à cette 
époque , et il ne serait peut-être pas impossible 
d'en retrouver les effets, par une étude attentive 
des monuments que ces siècles nous ont laissés. 

Notker ', scholastique de Saint-Gai, et mort en 
91 a, avait traduit, sur le texte grec, l'Herméneîa; 
le fait parait démontré par la chronique publiée 
dans le recueil de dom Pez. On peut, sans pousser 
trop loin la hardiesse des hypothèses , en inférer 
que plusieurs parties de l'Organbn , et les Caté- 
gories entre autres, devaient être également tra- 
duites à cette époque. Le Traité du langage, par 
la place qu'il tient dans la Logique, et par sa prodi- 
gieuse difficulté devenue en quelque sorte pro- 
verbiale , devait certainement être l'un des derniers 
ouvrages dont l'on pensât à s'occuper. 



I. Dom Pez , Thés, «neodot? » tooi. 1 , part 3 , col. 570. 



2êi nmsiiMÉ p^tiB. — ÈÈCTïosf ni. 

U nous reste du grand Gerbert un petit traité ' : 
De raiionûlâ et ratio ne uiij adressé à Tempet'eur 
Othon III , qui lui arait demandé , sur ce grave 
sujet, le résumé de l'opinion des plus fameux 
philosophes , et sou avis personnel. Gerbert dtê 
Porphjre, Aristote, Boéce. I^ question qu'il se 
pose est importante et délicate; il s'agit de savoir 
lequel est antérieur de l'acte ou de la ptiissante; 
de ratione uti ou de raiionûle. I^a discussion de 
Gerbert y en latin assez élégant, porte déjà tout- 
à-fait le cachet scholastique, et annonce iiiie étude 
approfondie de la matière. Il cite un passage de 
l'Herméneia. Tennemann ^ est peut être allé trop 
loin en soutenant que cet ouvrage de Geii)ert 
supposait la connaissance de toute la Logique et 
de la Métaphysique; mais on peut certainement 
assurer qu'il suppose une grande habitude dte 
discussions dialectiques. Pour mieux éclaircirsa 
pensée, Gerbert la met en tableau, et il trace par 
des figures les rapports de l'acte à la ptiissance; 
il donne à la dialectique l'épithète de èpinosa ; et, 
sans aucun doute, s'il n'avait connu que les et- 
traits de Mai-cianus Capella, de Gâssiodore et dlsi* 
dore de Séville, il y aurait trouvé aussi ped 
d'épines que peu de profondeur. Oil sait d'ailleais 
qu'Abbon de Fleury, mort Uti an api^s Gerbert, 



z. Dom PttE , Tbes. aneedA. , tom. i , pan a , ool. 149. Voir 
la lettre de Gerbert za3, à Thietmar. 

a. TciiiienHHflotliS,pilMiNpMftte«f.9ff. 



Dtf Là iC80LilSTWm»«-«-IIHâl»« M. 9M 

c'Mt*à*dire en 1004, avait écrit sur les Byûbgiuom 
dont il expliquait la théorie aux moines de son 
couvent. 

Une des principales queatioAd qoi ae rattache à 
rilluitre nom de Gerbert , c'est de savoir prédié- 
ment ce qu'il a emprunté de ses lumirrea au 
(Sommerce des Arabes d'Espagne. Beovius * , son 
biographe^ nie positivement qu'il ait jamais eu 
ailcufo Rapport avec etix; il nie son prétendu 
voyage qui est entouré , il est vrai , des febles leé 
plus incroyables; il assure que Gerbert ne puisa 
jaiâais sa science que dans les écoles d'Aurillac , 
de Fleury, et dans celles d'Allemagne i et pour 
le prouver il cite une lettre de Gerbert (lettre 104)» 
où il rapporte lui'^roéme tout son savoir k la pro« 
tection des trois OihonSé Ce passage est peu con- 
cluant , et plusieurs autres, tirés également de sa 
oDrf êipondance 9 prouvent quil avait r^yPdes 
leçons de mathématiques et d'astronomie d'un Es- 
pagnol , s'il n'avait pas lui-même voyagé en £é«* 
pagne. 

Quant aux recherches qui nous intéressent ici 
particulièrement f je crois pouvoir affinkier que 
Gerbert, pour connaître la logique d'Aristote^ 
n'a point eu besoin de recourir aux Arabes el 
au)c Espagnols : il me semble que les faits cités 
plus haut, et qu'au besoin l'on pourrait appuyer 



X. BioviiiSj SyUetit a, p. ao, 



204 TBonriofS pàatis. — sEcnosf in. 

encore de plusieurs autres, prouvent incontesta- 
blement : 

1^ Que l'étude de la logique d'Âristote n'a ja- 
mais cessé dans l'Occident ; 

n^ Que Fétude et la connaissance du grec y a 
toujoui's subsisté ; 

3^ Et qu'enfin Ton y a toujours possédé les 
commentaires et les traductions de Boëce sur 
rOrganon entier, et j'ajouterai même, le texte de 
rOrganon '. 

Je sais que Topinion que j'énonce ici contredit 
tout-à-fait l'opinion commune; je sais en outre 
qu'elle peut être infirmée par d'autres témoi- 
gnages , dont je discuterai , au reste, quelques-uns 
dans ce qui va suivre; mais je crois cependant ne 
point émettre cette assertion à la légère. On 
peut ajouter encore que la Logique n'était pas. le 
'seulVfP ouvrages d'A^ristote qu'on possédât à 
cette époque. Il est établi d'une façon incontes- 
table, que Nannon, moine de Frise, commenta dans 
les premières années du dixième siècle , le Traité 
du ciel , celui du monde , et toute la morale (Fa- 
bricius, Biblioth. lat., tom. 5, p. 287); il avait en 
outre la République et les Lois de Platon. Ingulf , 
secrétaire de Guillaume-le-Conquérant, avait étu- 
dié à Oxford diverses parties des ouvrages d*A- 
ristote, enseignés dans les écoles de cette ville, 
comme dans celles de Cambridge (Brucker, tom. 3, 

t. Voir à It fin de ce mémoira une difcnsrion spéciale sur ceiponlk 



DC Ll BGHOLASTIQUE. — CUAP. X. M5 

>. 657). Le continuateur de la Chronique de Sige- 
3ert dit positivement) qu'en 1 128, un Clericus de 
iTenitia traduisit et commenta les Analytiquies 
Premiers et Derniers, les Topiques et les Réfuta- 
ions des Sophistes (Teunemaim, tom. 8, l'^part, 
). 356) , bien qu'on en eût une vieille traduction. 
3r cette vieille traduction doit remonter au^Doins 
la commencement du onzième siècle, et tout 
M>rte même à croire , comme Fa pensé M. Cousin, 
}ue c'était la traduction de Boëce (Introduction 
lUX œuvres inédites d'Abeilard, p. lu). 

Je ne prétends pas contester entièrement Tin- 
luence des Arabes ; je crois qu'ils ont beaucoup 
x>ntribué à l'accroissement des lumières en Ocd- 
]ent, et, en particulier, à la connaissance plus 
;K>mplè(e des œuvres d'Aristote ; mais je ne pense 
pas que l'Occident eût absolument besoin d'eux 
pour les connaître ; et je ne sais si l'on pourrait 
:uter un seul des livi'es du Stagirite qui n'ait été 
x>imu en Europe que par cette voie exclusive» 
m^nt. Je pense que les croisades^, bien plus que 
[es Arabes , ont contribué à répandre les ouvrages 
aristotéliques; et je ne doute pas que -la philolo* 
g[ie n'arrive un jour à prouver que c'est des cloîtres 
de l'Europe occidentale et de Constantinople, que 
iont uniquement sortis tous les traités du Stagi- 
rite parvenus jusqu'à nous. 

Quoi qu'il en puisse être sur cette question , on 
peut voir, pa r ce qui a été dit plus haut, de l'ouvrage 
de Gerbert , que la dialectique était alors cultivée 



9«6 TâOMiiii paeth. — ïïeciwm lu. 

aussi pour elle seule. £a général, on cherchait bien 
à lui Joaner une utilité toute pratique, en l'ap- 
|4M|uaut à U théologie; roais déjà quelques écrits 
«u{)^n«urs sentaient qu'il y avait la une science in- 
h&f^eiKiiute; le début seul du petit ouvrage de 
iWrbert suttit à prouver qu'il comprenait la haute 
utipcf tance du sujet. On peut croire que cétait 
également de cette manière que la comprenait Fui» 
bert j qui la professait à Chartres , à cette époque, 
avec beaucoup d'éclat, et qui compta Béranger 
parmi ses élèves. 

Au onzième siècle, l'étude de la dialectique com- 
mence à devenir partout dominante; mais elle est 
déviée de la route où Gerbert l'avait mise, et elle 
sert à la discussion des questions théologiqaes,dont 
œs siècles étaient si profondément préoccupés. 
L'abbaye du Bec, dirigée successivement par Lan- 
franc et saint Anselme de Cantorbéry, joue ici un 
rôle considérable. Ce fut Lanfranc, comme os 
sait, qui réforma la grossière latinité de ces temps, 
et contribua, par l'exemple de son couvent et par 
ses élèves , à répandre dans toutes les écoles dei 
études plus réelles et de meilleur goût. 

Lanfranc lutta de toutes ses forces, mais sani 
supcès, contre la direction nouvelle que prenait h 
dialectique. En combattant les erreurs de Béran- 
ger de Tours, il est forcé lui-même , tout en dés- 
approuvant ce moyen, de recourir aux armes de 
son adversaire) mais il s'excuse par Tmempls de 
saint Augustin, qui , lui aussi , $% aer^tdbh 



DB LA SÇBOLAST^QDB, — CnA?^9* 107 

dialectique pour réfuter les Ariens ( Voir le livre 
de Lapfranc de Corpore et sanguine Domini). Il 
est évident en outre, par de nombreux plissages 
des œuvres de Lanfranc j et surfout par ses con;^* 
mentaires sur les épitres de saint Paul , qu'il coi^- 
naîssait la s;Uogi3tique : s^uvcint il eq cite 1^ 
règles principales , et (ftU|ci entr'autres : dw^ 
aucune figure, oq ne peut tirer \u^ çonclu3ipP de 
4eux propositions particulièrei^^ 

Ssiiut Ansiçlme alla plus loin que son piaitr^»Qt 
il p^Lr^ît que, sans accepter non plus la dialectique ), 
U e^^y^ d'en régler l'usage. C'était, di^ reste, h^xkl 
jpsrti qqe l'Église eût alors à prendre; car l'c»^ 
gnement de ]h dialectique avs^it fait partQMt dç t^ 
progrès,^ qi^'il était dé^sorni^is^ impassihle.de le svfi- 
primer. l^çs écplesi de Paris ^ où Walraip prafes^^ 
ce^te science, nquvelle^ attiraient déjà d^ élèves d? 
toutes leç p^rtie^, de l'Europe ; et déjà de,Qoqi^e«)fc 
écrits des professeurs secondaient les études pi^ 
bliques, en facilitant aussi les études splitaii^ft^. 
Àbbon de Fleury ^ , Ad^Ibéro^ «, arcUevéquci de 
Laon y avaient écrit sur les syllogisnote^ et les règles 
de l'argumentation. 

Tel était donc le nipuvçment général dei| e^prit^^ 
quand vint à surgir la grande querella du ^omi«- 
ualisme et du réalisme : le génie de Ros^çie^n pp^ 

X. SaÎBt Anselme cite les Çaté|;orie8 ^ rHèrméneia » %\ discute la Tali- 
iUk dtt ftyUogSBines: Opéra, deCrammatico, p. z43, t44 — «^ cur 
Deus homo , p. 94 , a. 

s|. France Uu. ^ X^m. Q, p. ^8|0^ 



20S TaoïsiEME Partie. — sectio5 lu. 

le problème, et le résolut dans le sens des opi- 
nions nouvelles. Pour lui les idées générales n'a- 
vaient pas d'existence et ne reposaient que sur des 
mots. Cette doctrine émut l'Eglise entière; carie 
novateur , poussant à bout sa thèse dialectiqae, 
n'allaic à rïen moins ^u'à nier le dogme de la Tri- 
nité. • 

Je no prétends point , après rexposition si claire 
et si éloquente qu'a tracée ]M. Cousin , dans son 
introduction aux œuvres inédites d'Abeilard, re- 
venir sur cette question ; je me bornerai donc à 
résumer ses conclusions. La discussion de lexistenoe 
des genres, sortie d'une phrase de l'Introduction 
de Porphyre, acquit à la fin du xi^ siècle et dans 
les trois siècles suivants jusqu'à Occam, une im* 
porlance capitale, et les rapports qu'elle avait 
avec les vérités fondamentales de la religion , I^ 
timent assez Tintérét que les deux partis y atta- 
chaient. Le nominalisme et le réalisme se firent 
une guerre acharnée , sur l'existence des genres 
d'abord , et ensuite , sur le principe d'individuali- 
sation; et le sujet fut assez vaste pour défrayer 
trois siècles de disputes et d'animosités. On sait 
qu'entre les deux partis exclusifs, Abeilard vint 
apporter une opinion moyenne destinée à les con- 
cilier tous deux dans le conceptualisme; mais 
cette tentative de paix et d'éclectisme eut peu de 
succès, et l'intervention de l'illustre dialecticien 
n'apaisa point la querelle. 

11 faut bien voir ici toute Fimportance de cette 



DS LA 8CHOLA8T1QUE. — CHAP. X. 209 

lutte en religion et en dialectique. Nous laisserons 
de côté la première face de la question ; mais on ne 
saurait donner trop d'attention à la seconde. Cette 
discussion ne portait pas sur une idée absolument 
neuve, puisqu'au fond c'était celle qui avait jadis 
divisé le Stagirite et son maître ; mais ce qu'il y 
avait d'éminemment nouveau, c'était que les esprits 
se passionnassent avec tant d'ardeur pour une 
question de dialectique. Depuis l'époque splendide 
des écoles de la Grèce , sous Socrate , Platon et 
Aristote , le monde n'avait rien éprouvé de 
pareil. A côté du dogme, il y avait une autre 
question d'un intérêt moins pressant peut-être, 
mais aussi plus durable, c'était une question qui 
tenait à l'esprit humain lui-même. Par cela seul 
qu'elle était posée , elle indiquait un progrès im- 
mense f dont les siècles précédents étaient tout à 
&it incapables ; et depuis , les lumières n'ont fait 
que s'accroître avec une rapidité constante. 

A ce développement de l'Europe y nul ne con- 
tribua autan t qu'Aristote. La dialectique , maîtresse 
déjà dans toutes les écoles , acquit dès lors un im- ' 
portance et une valeur sans égale, et le resté de * 
la doctrine mieux connue vint encore ajouter à la 
domination exclusive qu'elle exerçait déjà. Mais 
il fallait deux siècles encore, avant que l'£glise 
n'adoptât le Stagirite, le fit commenter par les ph» 
savants hommes , par des docteurs depuis cano- 
nisés , et rélevât , en un mot , au rang des pèreir 
et des oracles de la foi. Dès la fin du xi* siècle ^ 
II. i4 



2i0 TROISIÈME PARTIE. — SECTION Hf. 

tout se prépare pour qu'il en soit bientôt ainsi. 

Il ressort évidemment des œuvres d'Abeilard, 
publiées par AL Cousin , que Télève de Roscelin 
connaissait la plus grande partie de rOi^[anon. 
Bien que les titres donnés par les manuscrits aiix 
firagmentsd'Abeilard, ne soient pas toujours exacts, 
bien qu'ils ofirent certainement des déplacements 
assez nombreux, il n'en est pas moins certain 
qu'il possédait les Catégories, THerméneia, les 
Analytiques Premiers et Derniers et les Topiques. 
Abeilard ne savait pas le grec, comme il Tattestf 
lui-même ; et Ton doit croire qu'à cet égard l'il- 
lustre dialecticitti , tout occupé de l'application et 
de la pratique, était au-dessous des lumières de 
son temps et de plusieurs de ses savants contempo- 
rains. Il ne pouvait 'donc étudier la logique d'Aris- 
tote que dans Boece; mais les ouvrages du com- 
mentateur latin pouvaient suffire pour la fiiire 
bien connaître. 

L'immense service que rendit Abeilard, et sa 
vraie gloire, c'est d'avoir été le chef de Témand- 
pation des intelligences au xii* siècle , et d'avoir, 
par l'application hardie et complète de la dialec- 
tique à la théologie , ouvert cette longue, carrière 
de progrès et d'indépendance qu*a depuis lors pu^ 
courue l'esprit humain en philosophie. M. Cou- 
sin a comparé Abeilard à Descartes y breton 
comme lui ; la comparaison est aussi juste qo^ 
profonde, et certainement Ab»lard n'osait pas 
moins en dialectique au xii^ siècle que DesCirtes 



DE LA SCHOLASTIQUE. — CBAP. X. 244 

dans un siècle plus heureux et plus éclairé , quand 
il en appelait de la foi mourante à la raison hu- 
maine qui Tit éternellement par la pensée. 

Dans cette lutte du nominaUsme et du réaUsjtae , 
rinfluence d'Aristote est indirecte. Ce n'est pas Im 
•qui a posé la question dans les termes où la prend 
le douzième siècle; il n'a fait que l'indiquer dans 
ideux ou trois passages de sa logique f et ce n'est 
pas de là qu'elle est sortie pour le mo]ren<«àge. 
Mais Aristote n'en est pas moins» pour les deul 
partis extrêmes , et pour le parti mitoyen d' Abei* 
jard, le maître suprême de la dialectique. Le ré»* 
lisme lui demande des armes aussi bien que ses 
adversaires, et jamais on n'a pensé àproscrire cette 
autorité souveraine, appuyée sur un enseigne* 
osent public , et soutenue par les empereurs et par 
Ses papes. Le résultat le plus certain des discos^ 
eions de cette époque , c'est que la pratique dia- 
lectique se perfectionne par la nécessité même de 
la défense et de l'attaque. Il est vrai que saint Ber* 
nard j réfutant le péripatéticien de Palais, se vante 
de ne rien comprendre aux arguties d' Aristote ; 
mais ce superbe dédain était fort rare, et les^esprits 
ies plus orthodoxes de l'époque ne le partagèrent 
pas. On disait bien , en langage à demi biblique , 
qu'il ne fallait pas a planter la forêt d'Aristote au*" 
près de l'autel du Seigneur ; » on disait bien qu'A*' 
beilard, Gilbert de la Porrée et leurs pareib, 
étaient a les labyrinthes de la France ;p mais la plu- 
part de ces adversaires de la dialectique la corn- 



212 TROlSliMB PARTIE. — SBGTlOIf UI. 

battaient par la dialectique même ; ils étaient 
tout aussi habiles que leurs antagonistes sur les 
règles du syllogisme et de l'argumentation. 

Une circonstance importante qui vint accroître 
ce goût de la dialectique, mais qui ne le créa pas, 
ce Ait la connaissance des travaux des Arabes sur 
ces matières. On peut placer vers lafin du xi^ siède 
et le commencement du xu^, les premières tra- 
ductions d'ouvrages philosophiques Eûtes sur 
l'arabe. C'est à cette époque que vivait Constanti- 
nus Afer'y moine du mont Cassin; il avait, dit- 
on , étudié la philosophie et la dialectique à Babj- 
lone, et il employa ses loisirs pieux, en Italie, à 
doter l'Occident de travaux inconnus jusque Uu 
Natif de Carthage, et contraint de fuir son pays, 
il avait trouvé un asile à Salerne, à la cour du comte 
Robert Dans le même temps , i peu près , Danid 
Morley, Adhélard et Robert de Rétine , tous trois 
Anglais , avaient voyagé en Espagne et en Arabie, 
d'où ils avaient rapporté des connaissances nou- 
velles et de nombreuses traductions. 

D'autre part , les communications établies entre 
l'Orient et l'Europe par les croisades , durent né^ 
cessairement amener une connaissance plus £uâk 
et plus complète de la philosophie grecque; et, 
quoiqu'il soit difficile de retrouver les traces de 
ces relations dans les historiens contemporaÎDS, 
on ne peut douter qu'elles n'aient existé dès fe 

I. Bruckor, tom. 3, p. SSi «t mît . 




DE LA SCHOLASTIQUB. — CHAP. X. 2^3 

commencement du douzième siècle. L'on sait 
d'ailleurs positivement qu'en 1 167, un médecin 
latin rapporta de Constantinople, en France, des 
livres grecs en assez grand nombre '. 

Mais, en accordant à ces deux causes toute 
Tinfluenoe qu'elles ont eue bien réellement, il faut 
86 garder axmi de l'exagérer , et l'on a vu , par les 
feits rapportés plus haut, que l'Occident avait en 
lui-même, et sans les secours étrangers, tous les 
éléments nécessaires à un grand développement , 
en philosophie et surtout en dialectique. 

Outre les ennemis que la Logique rencontrait 
dans le sein de l'Église , elle en comptait aussi 
parmi les philosophes. Les difficultés de la doc- 
trine lui suscitèrent des inimitiés dans lexii^ siècle, 
comme elles en avaient jadis soulevé dans Técole' 
d'£picure. C'est contre les attaques de ces ennemis' 
que. Jean de Sarisbéry a fait son livre dejMétalogicon. 
Comme il le dit lui-même , il a donné ce titre 
à son ouvrage, parce qu'il y prend la défense de 
la logique ( [xerà ^uiyixâv). 

Jean de Sarisbéry, élève d'Abeilard, de Guil- 
laume de Couches , d'Adam de Petitpont , de 
Guillaume de Champeaux, d'Albéric de Rheims , 
de Simon de Paris , et de tous les professeurs cé- 
lèbres de l'époque, est un ardent péripatéticien ; 
et , tout réaliste qu'il est , il n'en est pas moins 
l'admirateur passionné d'Aristote et de sa doctrine. 

I. TnwMruMinn, tom. 8 pNBÛÂra p«tîc , p^ 356. 



244 T&OISIÈME PARTIE. — SECHOIf IIL 

Arrivé fort pauvre en France , livré pendant de 
longues années aux études les plus sérieuses et 
les plus pénibles , puis retourné en Angleterre, 
son pays natal , attaché à la fortune de Thomas 
Becketydont il était le secrétaire, devenu plus tard 
évéque de Chartres, Jean de Sarisbéry, ouïe Petit, 
comme on le nomme aussi, est sslis contredit 
le témoin le plus sagace et le plus sûr des 
études de son temps. Mêlé aux occupations de la 
vie pratique, et livré en même temps à toutes 
celles de la vie studieuse, il est placé pour juger 
fort sainement des choses , et son Métalogicon 
porte partout l'empreinte d'un esprit parEsiitement 
juste, instruit et vigoureux. 

Il faut le lire pour comprendre Timportanœ 
suprême qu'il attache à la Logique. C'est pour elle 
seule qu'il Testime , sans penser à ses applications; 
dans ce sens , il est le continuateur de Gerbert, 
et 9 jusqu'à un certain point, celui d'Âbeilard, qui, 
indépendamment des discussions théologiqoes, 
donnait la plus sérieuse importance à la science en 
elle-même. Vouloir détruire la Logique, c'est, aux 
yeux de Jean le Petit, vouloir arracher la langue 
à l'homme {elinguesfacertj liv. i , ch. 9), et il n'a 
pas assez d'anathèmes contre les Cornificiens qui 
osent s'attaquer à une étude si utile et ai indis- 
pensable. 

A la connaissance des règles positives , Jean le 
Petit joint une érudition historique , fort rare de 
son temps et long-tamps mêipe encore après loi 




D£ LA 8CH0I.ASTIQUE. -^ CHAP. X. 215 

Il trace l'origiue de la Logique j et il expose fort 
nettement les mérites d'Aristote, qui a eu la gloire 
de poser les règles après des travaux antérieurs aux 
siens , et qui s'est acquis ainsi le juste titre de père 
de la Logique. On peut remarquer, en outre, que, 
dès cette époque , La science est divisée dans Tëcole 
en ars iweniendi et ors judicandi ^ distinction qui 
fixt plus tard renouvelée parRamus, et qui servit 
de fondement à ses essais de réforme (liv. a, 
cb.5). 

Mdgré son enthousiasme pour Aristote et la 
Logique , et sa haine des Comificiens , Tévéque de 
Obartresn'en reconnaît pas moins les vices de l'en» 
seignement de son temps; il se plaint en termes 
assez amers des (^curités de l'École , et en par- 
ticulier, de celles des nominalistes. Aussi l'^oge 
qu'il fait d'Abeilard est-il d'un grand poids , et 
ce qui l'a surtout charmé dans le péripatéticieQ 
de Palais, c'est la parfaite clarté de son ensei^ 
gnement (liv. 3, ch* i , p. 129, édit. de 16 10). A la 
distance où est Jean de Sarisbéry des disputes dé 
l'École et des études qui l'ont autrefois lui-même 
si vivement attaché, son jugement doit être juste 
9t désintéressé. U y a vingt ans qu'il n'a fait de la 
Logique, quand il compose son ouvrageyjqui se 
lermine par un retour fort touchan t sur ses propres 
souffrances. 

U écrit, vers Tannée 1 170, mais comme il n'in- 
dique en rien que les ouvrages dont il parle soient 
récemment découverts, on peut croire que l'Orga- 



246 nuMsiÈifB PARTIE. — ncTfox m. 

non entier, dont il £ût une analyse fort claire el 
fort sagace, lui était connu dès ses premières 
études; ¥oici comment FOrganon apparaît dans le 
Métalogicon : 

Les Catégories en sont le livre élémentaire, et 
l'on pourrait dire en quelque sorte, littéral. L'Her- 
méneia, traité obscur, difficile, incomplet, eo 
forme les syllabes {Sjllabicus). Les Topiques, que 
Jean le Petit place après lUerméneia, sont d'une 
grande utilité pratique pour toutes les sciences» 
bien qu'on les néglige depuis long-temps ; ils sont 
fort supérieurs, pour la théorie du genre et de 
l'espèce, à l'Introduction de Porphyre, à laquelle 
on attache en général trop d'importance , et qu'on 
étudie trop long-temps dans les classes. Les Pre- 
miers Analytiques renferment les raisonnements 
catégoriques. Abeilard a tenté de les compléter 
par une théorie des syllogismes hypothétiques, 
mais son système n'est pas lui-même complet Les 
Derniers Analytiques sont la partie la moins étu- 
diée de toute la Lc^que, et cet abandon où on les 
laisse tient atix Caïutes nombreuses qu'y ont com- 
mises les copistes , et à la conhision de chapitres et 
de matières qui y règne. En général, on attribue 
ces difficultés au traducteur ( in inierpretan d^* 
ficultatis culpa refunditur)^ et l'on prétend que ce 
Uvre n'a pas été traduit exactement. Si ronétodie 
encore quelque part avec soin les Derniers Ant* 
ly tiques, c'est seulement en Espagne et en Afinqnef 
où l'on est plus géomètre. Enfin, les RéfiotatioBs 



DJE LA 8CH0LASTIQUE. — CHAP. X. 247 

des Sophistes ont une haute utilité, et l'on ne sait 
pas assez , en général , les mettre à profit. 

Jean termine cette analyse de l'Organon par 
une profession de foi pleine d'indépendance et de 
raison. Ceux qui n'étudient Aristote que dans 
Boëce , sans recourir directement aux ouvrages du 
maître y ont tort, et leur science ne peut qu'être 
fort imparfaite. Aristote s'est trompé, certaine- 
ment trompé, sur plusieurs points ; mais , en Lo« 
gique, il n'a pas son égal, et, sans tenir pour 
paroles saintes {sacrosancturn) tout ce qu'il a écrit, 
on ne peut cependant trouver im guide ni plus 
sage ni plus sûiv 

Certes , quand on a lu le Métalogicon , on ne 
peut s'empêcher de trouver l'éloge qu'en faisait 
Juste Lipse cinq siècles plus tard, un peu trop 
réservé : « multos pannos purpurœ agnosco etfrag' 
«c menta œui metioris. » On pourrait dire, avec plus 
de justice peut-être, qu'il n'est pas un commenta* 
leur du seizième siècle qui ait surpassé Jean le 
Petit en droiture de jugement; son livre, au milieu 
du xu^ siècle , semble une sorte d'anomalie par la 
clarté , le sens exquis et la sobriété qui partout y 
éclatent. Jean le Petit s'est en outre placé au 
rang des penseurs les plus ingénieux et les plus 
indépendants de son époque, par la satire spiri- 
tuelle et délicate qu'il a faite des courtisans de 
son siècle (de nugis curiaUum). 

Il n'est pas besoin de revenir sur tous les faits 
importants que révèle l'ouvrage de Jean le Petit, 



248 TAOISIÉME PARTIE. — SECTION Ul. 

il a suffi de les indiquer dans l'analyse tracée plus 
haut; on fera seulement remarquer qu'évidem- 
ment , dès cette époque , on possède le texte en- 
tier de rOrganon , et que TOccident est en relation 
directe et fréquente avec l'Espagne. 

Au milieu du douzième siècle, s'accomplissent 
deux faits de haute importance dans les recherchai 
qui nous occupent ici : c'est d abord l'allianoe 
définitive de la dialectique et de la théologie; et, 
en second lieu, la domination absolue de la logique 
d'Aristote. Elle règne alors dans toutes les À:oles 
répandues en Italie, en Espagne, en Allemagne, en 
Angleterre, en France. Elle règne; surtout à PariSi 
qui compte déjà , en 1 1 3o, seize écoles à côté de 
celle de la cathédrale; « Paris, l'arbre de vie dans 
le paradis terrestre de la science, la lampe allumée 
dans la maison du Seigneur, » comme s'expriment 
à cette époque les innombrables étudiants qui, 
de toutes les parties de l'Europe , affluent dans 
son sein. Le plus pur aUment que cette Nourrice 
de l'étude donne aux esprits qu'elle fait vivre, c'est 
la logique d'Aristote, étudiée dans tous les sens, 
commentée surtout de mille façons diverses , mais 
encore obscure , embarrassée , et résistant aux et 
forts de la plus patiente analyse et aux essais ds 
simplification, que font dès lors Guillaume ds 
Soissons , Progon de Troie et Gilbert de la Porrée. 
Dans le Trivium , c'est la dialectique qui tient k 
place suprême; elle domine la grammaire et la 
rhétorique, ses humbles associées, autant au 



DE hà, 8GBOLAST1QUE. — CBAP. X. 249 

que le Trivium lui-même domine les quatre autres 
sciences y dout la réunion avec les trois premières 
forme les sept arts libéraux, nés jadis dans Alexan* 
drie, et qui sont l'encyclopédie du moyen- âge. 

On ne peut croire, d'après tout ce qui précède , 
que la logique d'Aristote ait été proscrite au con- 
eue de Soissons en hàoqj comme parait le penser 
Launoy {de varia Arisi.fori. chap. i); évidemment 
Finterdit ne concerne que la Métaphysique et la 
Physique , récemment apportées de Constantinople 
et dont Amalric avait tiré ses erreurs. L'Eglise, qui 
tolérait depuis si long-temps la dialectique péripa- 
téticienne, qui l'avait établie dans toutes ses écoles, 
n^ pouvait plus la proscrire; et le légat, chargé en 
iai5 de réformer l'université de Paris, ordonnait 
formellement l'étude de la Logique, tout en main- 
tenant les défenses contre les autres ouvrages d'A- 
ristote. Launoy se trompe plus évidemment en- 
core, quand il croit que, jusqu'au treizième siècle, 
on ne connaissait la dialectique que par Marcîanus 
Qlpella et Boëce ; on lisait Aristote lui-méfne de- 
puis près de deux cents ans. 

A dater de cette époque, la philosophie toute 
entière d'Aristote commence à prendre contre l'Ë- 
gtise, qui d'abord résiste et bientôt lui cède, cet 
syu^ndant suprême qu'elle a conservé jusqu'à Ba- 
oon et Descartes. Frédéric II prépara les voies à 
cette domination, en fiaisant traduire les œuvres 
du Stagirite, travail que ses fils continuèrent avec 
aèle , et en deux sièdes à peu près, tel avait été le 



220 TROISIÈIIB PARTIE. — SECTION UI. 

progrès des choses qu'un pape, Nicolas V, achevait 
Tentreprise commencée par un des ennemis les 
plus redoutables du sacerdoce. Favorisé par l'em* 
pire et par la papauté, le triomphe définitif d*A- 
ristote est accompli avec Albert-le^rand et saint 
Thomas, vers 1360. Ses oeuvres complètes sont 
commentées par Tévéque de Ratisbonne; et 
l'Eglise, qui moins de six ans auparavant , défen^* 
dait encore la Métaphysique et la Physique à rUni- 
versitéde Paris , permet que deux de ses docteurs 
les plus illustres se fassent les introducteurs d'Ans- 
tote dans la chrétienté. 

On a vu quelle était , vers la fin du douzième 
siècle, la connaissance de la logique d'Aristote. 
L'effort de l'École , à partir de ce moment, fiitde 
la mieux comprendre et de la simplifier. Les 
abréviateurs grecs , dont on connut alors les ou- 
vrages, furent fort utiles aux occidentaux ; et l'a- 
brégé que fit Pierre d'Espagne , depuis pape sous 
le nom de Jean XXI , eut une vogue prodigieuse, 
parce qu'il rendait beaucoup plus accessibles, cks 
doctrines jusque-là hérissées de difficultés et d'obs- 
curités sans nombre. On a pensé que Pierre dis- 
pagne avait emprunté ses travaux à ceux dePselloi. 
Je ne sais jusqu'à quel point cette assertion est 
précise et exacte en ce qui concerne les individus; 
mais l'on peut dire , sans crainte d'erreurs , que 
ces simplifications ingénieuses venaient certaine- 
ment de Constantinople. On a vu, plus haut, que 
l'invention des le.ttres et des mots techniques pour 



DE LA SCHOLASTIQUE. — CBAP. X. 221 

désigner les modes et les figures des syllogismes , 
remontait à la même source; ainsi , cette mnémo- 
nique, dont les beaux esprits se sont tant de fois 
raillés, n'appartient très probablement pas plus à 
la Scholastique, que les trois unités dramatiques 
n'appartiennent au Stagirite. Tennemann a eu tort 
d'attribuer les mots techniques à Pierre d'Espagne. 
Je n'oserais pas affirmer qu'ils ont été créés par 
Nicéphore Biemnidas, le premier abréviateur 
grec où on les trouve ; mais l'origine en est grec* 
que : et l'évêque de Braga n'eut que la gloire de 
l'importation. Saint Thomas parle de ces lettres 
(Opuscula 48, ch. 8), mais il n'en nomme pas l'in- 
venteur, et il n'en fait pas usage lui-même, dans 
les commentaires qu'il a composés sur lllerméneia 
et les Derniers Analytiques. Duns Scot, mort 
en 1 3o8 , les emploie : mais l'habitude en était si 
peu régulière dans l'École, que plus de cinquante 
ans après , Occam ne parait point les connaître, ou 
plutôt il les néglige , puisqu'il ne s'en sert pas. 

Quoi qu'il en puisse être, le manuel de Pierre 
d'Espagne eut la plus grande utilité. Cest là que, 
pour la première fois , furent exprimées en termes 
précis, la meilleure partie des règles, dégagées 
par une longue analyse, de la doctrine d'Aristote. 
L'emploi des mots techniques, inconnus jusqu'à* 
lors en Occident, contribua beaucoup à la clarté 
de ce petit ouvrage. Pierre d'Espagne partage là 
logique en vieille et nouvelle, division conservée 
jusqu'au milieu du seizième siècle. Du i^te cette 



222 TROISliEMB PARTIE. — 8EGT10!C in. 

distinction se rapporte non pas au temps , comme 
on'pourrait d'abord le croire, maisà la matière: ainsi 
la vieille Logique comprend l'Herméneia et les Ca- 
tégories avec l'Introduction de Porphyre ; la nou- 
velle, les Premiers Analytiques, les Topiques, et 
les Réfutations des Sophistes. Quant aux Derniers 
Analytiques , Pierre d'Espagne n'en a pas fait mie 
analyse spéciale à cause des difficultés qu'ils of- 
frent^ et sans doute aussi, parce que ce liTre, 
qui est, comme le dit Eckius, son commentateur, 
inter cœteros multiim magistralis ^ était trop pro- 
fond pour les élèves auxquels le manuel (^sum* 
mulœ ) était destiné. 

A la suite , Pierre d^Espagne a joint ce qu'on ap- 
pelait déjà de son temps parva logicalia : ce n'est 
point l'analyse d'un ouvrage spécial d'Aristote; 
mais c'est un extrait de ses divers traités sur des 
matières qui n'avaient pu facilement trouver place 
dans l'enseignement ordinaire. 

L'ordre que suit Pierre d'Espagne a ceci de ^^ 
marquable , qu'il commence par THerméneia et 
poursuit par l'Introduction de Porphyre, les Caté- 
gories , les Premiers Analytiques , etc. Cette disp(^ 
sition, toute singulière qu'elle puisse paraître, a été 
cependant suivie, jusqu'au commencement dnaei" 
zième siècle, par toute une école de commenta- 
teurs. Quant à la division de la Logique, en 
vieille et en nouvelle, il faut peutrétre lui accorder 
plus d'ipiportance que les philologues n'y en atta- 
chent or^nairement; peut^tre indiqiie-i-eUeqiief 



DE LA 8CH0LÀSTIQCB. — CHAP. X. 225 

pendant plusieurs siècles, l'étude de la £x)gique s'é- 
tait à peu près bornée «aux Catégories et à THer- 
méneia^ tandis que, dans des temps meilleurs et 
plus récents, elle s'était étendue à l'Organon 
entier. 

Avec Albert-le-Grand , mort en laSo, la doc- 
trine complète d'Aristote prit possession de l'Oc- 
cident y et domina l'Eglise aussi bien que les laïcs. 
Le professeur dominicain de Paris et de Cologne 
connaît non seulement tous les ouvrages du Sta- 
girite qu'il commente lon^ement, mais il a étu- 
dié la plupart des grands travaux antérieurs aux 
siens y ceux des commentateurs arabes. Aussi ja- 
mais la doctrine d'Aristote n'a-t-elle été traitée avec 
autant d'étendue, et l'on pourrait ajouter, de pro- 
fondeur. En général^ on n'a point fait d'AIbert-Ie 
Grand une estime équitable; on l'a trop aisément 
cru l'admirateur aveugle du maître ; et on l'a sur- 
nommé le singe d'Aristote. Je ne sais précisément 
l'origine de cette insultante épithète : mais elle est 
certainement peu méritée , et elle révèle une igno- 
rance complète du génie de celui qu'elle flétrit. J'ai 
cité (Tom. i, pag. i36 ) une pensée d'Albert qui 
montre bien toute son indépendance et la direc- 
tion de ses commentaires. Il suit Aristote,non par 
obéissance aveugle et respect irréfléchi de l'auto- 
rité; mais il le suit, comme les siècles antérieurs, 
parce qu'Aristote a trouvé la vérité, et qu'il n'y a 
point de guide meilleur ni plus fidèle. On peut voir 
du reste par la préface remarquable ^ où Albert 



224 TROISliME PARTIE. — SECTION lU. 

traite de la nature de la Logique , qu'il est fort loin 
des sentiments qu'on lui suppose. Sans avoir rori- 
ginalité profonde de Scot, de Gerbert, ni même 
celle de Lanfranc, il a cependant rintelligence la 
plus réelle et la plus indépendante des matières 
qu'il commente. 

D'aiUeurs, il sufBt de lire la biographie d'Al- 
bert, et d'y apprécier quelques traits de la plus 
vive énergie, pour sentir que dans cette vie austère 
et magnanime , consacrée au travail et à la pau- 
vreté, il n'y a point place pour une servile imita- 
tion. Le commentaire d*Albert sur l'aristotélisine 
est certainement l'un des plus libres hommages 
qui aient été rendus au génie du Stagirite. 

Pour ce qui concerne la Logique en particulier, 
il est évident que dans Albert continuent à se déve- 
lopper les germes d'une science spéciale. Il cultive 
la Dialectique pour elle-même, et sans pensera 
ses applications pratiques en théologie. Depds 
Âbeilard , cette direction qui , n'est même point 
parfaitement pure dans le péripatéticien de Fa- 
lais, semblait avoir été perdue : c'est Albert qui 
eut la gloire de la reprendre de nouveau* ^ 

Elle éclate aussi dans son illustre élève saint 
Thomas d'Aquin. Il ne nous reste de saint Thomas 
que deux commentaires, l'un inachevé , sur TUer- 
méneia; l'autre , sur les Derniers Analytiques, dont 
il s'efforça d'éclaircir les difficultés. On a déjà vu, 
par une citation (Voir tom. i , p. a4)y quel était 
le caractère général de la doctrine de saint Tbo* 



OE LA SCHOL ASTIQUE. — CHAP. X. 225 

mas. £lle est profondément péripatéticienne, en ce 
qu'elle s'attache surtout à montrer l'activité spon- 
tanée de l'esprit. Thomas voit nettement que la 
Logique n'est pas moins que la science tout en* 
tière de l'esprit humain ; mais son génie y qui pou- 
vait ici, aussi bien que dans la carrière théologique, 
déployer toutes ses ressources, dut appliquer ses 
forces à des sujets alors plus pressants. 

Ces indications d'Albert et de Thomas, ne fu- 
rent point perdues : on les retrouve agrandies dans 
Duns Scot, sous la subtilité des questions que 
soulève pour lui la logique péripatéticienne, et 
surtout dans Occam qui, par une exposition plus 
nette et plus indépendante que toutes celles qui 
{ivaient précédé, ouvrit la voie aux améliorations. 
Occam bannit complètement la topique de la Lo- 
gique et, comme Duns Scot, il accorda au syllo- 
gisme une haute importance. Occam , comme Ton 
sait, est le plus grand des nominalistes. 

La logique de Raymond Lulle se distingue par 
un mérite de clarté et de concision, fort rares à 
toutes les époques , mais surtout à celle où il écrivit^ 
yers le commencement du quatorzième siècle. Il 
est resté fidèle aux excellentes traditions de Pierre 
d'Espagne. Mais comme lui, Raymond Lulle place 
lllerméneia avant les Catégories , c'est-à-dire qu'il 
donne les règles de la proposition avant celles ddi 
mots. Son explication du syllogisme estaussi claire 
qu'elle est concise : il fait un usage réservé et fort 
judicieux des mots techniques. Il a donné, ainsi 
II. i5 



220 laoïsikME partib. — section m. 

que PieiTe d'Espagne , fort peu d'attention aux 
Derniers Analytiques, qu'il passe presque complè- 
tement sous silence , comme trop difficiles sans 
doute pour les esprits auxquels s'adresse son ma- 
nuel; et il termine par une exposition fort courte 
des topiques et des sophismes. A cette analyse de 
rOrganon, Raymond Lulle a joint deux petits 
traités spéciaux qui attestent qu'il a\ait bien corn* 
pris la théorie entière , et qu'il en connaissait les 
points délicats : Tun sur la recherche du moyen, 
l'autre sur la conversion des propositions. Je n'ai 
point à parler ici du grand art de Lulle, bien que 
les mnémoniques qui le composent roulent en 
partie sur les idées des Catégories; mais je crois 
pouvoir affirmer, en en jugeant par sa logique, 
que ses idées ont beaucoup plus de justesse et de 
valeur qu'on ne leur en accorde ordinairement 

C'està dater du temps d'Occam et par ses efiEbrtSi 
du moins en partie , que la Logique commence à 
devenir une science spéciale et indépendante, telle 
que l'avait entrevuls Gerbert. Occam contribua 
plus qu'aucun autre nominaliste, au triomphe des 
principes qu'il soutenait, et qu'il avait su placer, 
contre les papes, sous la protection des rois et des 
empereurs. 

Buridan , élève d'Occam , et aussi libre penseur 
que son maître, ne laissa point périr les traditions 
qu'il en avait reçues. Mais c'est avec lui que le 
produit dans toute son étendue la subtilité tant 
reprochée à laScholastique; les siècles préoédenli 



DE tk 8CH0L ASTIQUE. — CHAI». X. 227 

avaient bien donné l'exemple : mais ces divisions 
poussées à l'extrême , ces nuances de pensée si dif- 
ficiles à saisir, ces fils déliés dont l'attention la plus 
iq3pliquée peut à peine suivre les détours ^ tout cela 
n'existait point encore dans les docteurs du trei« 
âètne siècle. La méthode scfaolastique n'est réelle- 
meiit fondée que dans le commencement du 
quatorzième, avec les procédés, toujours uni- 
formes y de majeure et de mineure , d'objection et 
de réponse, de thèse et de réfutation. 

Généralement cette subtilité si funeste aux pro« 
lires de l'esprit, a été attribuée à l'étude de la logi- 
que d'Aristote. L'accusation, sans être absolument 
fottsse, est loin cependant d'être aussi vraie qu'on 
semble le croire. Ce qui développa surtout cette 
subtilité au quatorzième siècle, ce fut la théologie 
mystique. Née peut-être dans les oeuvres de saint 
Anselme, ou, du moins fort développée par lui^ 
la théologie mystique entraîna les âmes pieuses de 
ces époques, dans des rêveries sans terme, qui, en 
voulant se produire , durent empnmter des formée 
aussi compliquées et aossi fines qu'elles-mêmes. 
C'est à l'aide de la dialectique qu'elles parvinrent à 
se les créer; mais il est peu probable que la dialec- 
tique à elle seule eût pu jamais les enfanter. A tout 
prendre , on peut croire que la Logique nuisit 
beaucoup moins à la théologie que la théologie 
ne nuisit à la Logique. 

L*école d'Occam , pour le dire en passant , eut la 
gloire de fonder l'indépenday e de l'esprit dans le 



•»• 



22S TROISIÈME PARTIE. — SECTION III. 

quatorzième siècle , en Logique, par le nomina- 
lisme, en science politique, parles plus hardis tra- 
vaux, dont ceux de Buridan sont le curieux témoi- 
gnage. C'est aussi de cette école que sortit le 
premier essai d'histoire de la philosophie dont les 
temps modernes puissent s'honorer. Burlaj, con- 
disciple d'Occam , à Oxford , est celui qui le tenta. 
Ainsi, dès la fin du quatorzième siècle ^ tout se 
préparait pour une réforme en Logique » comme 
dans toutes les parties de la connaissance , et dans 
l'organisation de la société européenne. A cette 
époque, une cause puissante vient accélérer k 
mouvement, c'est l'arrivée des Grecs, fuyant déjà 
aux approches de la ruine de leur patrie y et venant 
mettre du moins en sûreté les lumières qu'elle seule 
possède, si ce n'est ses richesses. C'est de l'Italie, 
asile des réfugiés de Constantinople, que jaillit 
l'étincelle ; et Laurentius Valla, mort en 1465, fat 
le premier qui entreprit la réforme de la Logique. 
Mais il procède avec modération et prudence : il sait 
que de son temps les professeurs font, en général^ 
jurer à leurs élèves de ne jamais attaquer Aristote, 
et implicitement , de poursuivre ceux qui le com- 
battent. Aussi cherche-t-il à s'excuser , par une 
foule d'exemples, de ne pas suivre le maître; La 
vieille dialectique lui semble beaucoup trop em- 
barrassée, beaucoup trop longue : et il se dédde 
avec courage à commencer la tâche qu'il s'est im- 
posée. Mais s'il refait la doctrine d'ArisUile,ilestl0În 

d'être injuste envers^ ; il repousse avecBoêce ks 



LA SCBOLASTIOL'E. — CHAT. X, 229 

accusations de plagiat y qu'on renouvelait de son 
temps, contre les Catégories, empruntées, disait- 
on , au pythagoricien Archy tas. 

Les innovations les plus grandes de Valla furent 
d'essayer une réduction des Catégories^ :il les limite 
à trois, $ubstancey qualité, action. 11 repousse les 
énonciations modales et veut les bannir complè- 
tement de la Logique : enfin il n'accepte dans le 
syllogisme que les deux premières figures ; et il 
rejette les cinq modes indirects de Théophraste et 
d'Ëudème. Outre ces modifications importantes , 
Valla en fait encore plusieurs autres, dans la théorie 
des rapports du sujet et de l'attribut , dans l'expo- 
sition des propositions négatives. Il place aussi, 
comme plusieurs de ses devanciers, les Topiques 
avant le Syllogisme , et il néglige la démonstration. 
Il a , de plus , le tort de mêler quelquefois à la Lo- 
gique des matières qui ne lui appartiennent pas, par 
exemple,rétymologieàladiscussiondes^Catégories. 

Il parait que cette tentative de réforme , toute 
sage qu'elle pouvait être, suscita contre Valla des 
persécutions : il s'en plaint avec dignité dans l'épi- 
logue qui termine son petit ouvrage. Mais le coup 
était porté , et si la Logique , au milieu des in- 
térêts immenses qui allaient agiter le siècle sui-, 
vaut, devait encore attendre de longues années pour 
une amélioration définitive, les germes du moin 

I. Laiir. Valla de dialtcticà,Ub. 3. Puis, i53o»io-4*,ch. z;, f*ft5. 
— di. 39, f« 5o. — £• 6i et 64 ▼erio. 



250 T&OlSlilUS PARTIE. — SECTION lU. 

étaient déposés j et il était impossible qu'ils ne 
prissent pas du développement. 

On a trop insisté , je crois, d'après Ramus, sur 
les mérites réformateurs de Rod. Agricola ; on ne 
saurait les comparer à ceux de Lauren tins. D'abord 
ses travaux sont moins étendus, puisqu'il se borne 
à la Topique; et 9 en second lieu, Agricola a cer- 
tainement beaucoup moins de profondeur et de 
science logique. On ne peut nier toutefois que sa 
méthode ne soit facile et parfaitement claire. Ce 
qui distingue le professeur d'Heidelberg , c'est 
qu'il a proclamé le premier , en Allemagne , la né* 
cessité de la réforme logique; mais il ne Ta point 
faite. Agpcola peut être regardé comme l'héritier 
très légitime des traditions déposées, dans toute 
l'Allemagne, par Occam et par les nominaux ; mais 
il a déjà la réserve qui plus tard distinguera Mé- 
lanchthon ; *il ne va pas au-delà des fautes de la 
Scholastique ; c'est elle seule qu'il prétend réfor- 
mer; ce n'est pas Aristote lui-même, pour 
lequel il à la plus sincère admiration. On Terra, 
du reste, un peu plus loin, comment la voie 
tracée par Rodolphe, fut suivie par les protestants 
àa seizième siècle. 

Avec le quinzième siècle, nous sommes arrivés à 
la décadence de la Scholastique, hâtée encore par 
la découverte de l'imprimerie, et par l'étude du pla- 
tonisme, que les Médicis secondèrent de tous leurs 
efforts sous le beau cki de l'Italie. De plus 1 ks 
traductions nouvelles que Nicblaii Y fit ftiré des 



DE LA SCHOLA8TIQUE. — CBAP. X. S54 

œuvres du Stagirite, vers 14^7^ firent mieux con- 
naître les véritables principes du péripatétisme. 
Tout concourait donc, vers les premières an* 
nées du seizième siècle , à rendre une réforme en 
logique imminente et indispensable. Ramus entra 
dans cette voie que lui indiquait Yalla; nous ver* 
rons plus loin comment il conduisit cette entre- 
prise y à quelles querelles il donna naissance « et 
quels successeurs il se prépara. Ce qui nous reste 
à faire ici, c'est de résumer le chemin que nous 
avons parcouru avec la Scholastique , et de voir 
ce que firent pour la Logique quatre cents années 
des plus patients ^t des plus vigoureux travaux. 

En Logique proprement dite, la Scholastique n'a- 
jouta rien à celle d'Aristote ; elle se borna d'abord 
k l'étudier, puis à la commenter et à la simplifier. 
Ce n'était pas une tâche brillante, mais c'était une 
tâche utile ; et, si la Scholastique ne l'avait pas ao 
, compile, les progrès ultérieurs n'auraient peut-être 
paseu lieu. J'aidû^lus haut refusera la Scholastique 
l'invention des lettres et des mots techniques; mais 
certainement elle en tira meilleur parti que les in- 
venteurs eux-mêmes. Un mérite qui lui appartient 
exclusivement, c'est d'avoir formulé les règles 
des propositions et du syllogisme, et, sans con- 
tredit , c'est un grand service qu'elle a rendu â la 
science. Ces règles sont textuellement dans Aris- 
tote ; mais elles ne sont pak dégagées , elles sont 
toutes mêlées aux exemples et aux déductions : 
c'était chose difiSbcile de lea en extraire et de les 



25S TROISIÈME PARTIE. — SECTION UI. ' 

mettre sous forme didactique ; c'est de là qu'elles 
sont passées , jusqu'à nos jours , dans toutes les lo- 
giques , pour y demeurer à jamais. 

On ne saurait attacher trop d'importance à la 
grande querelle du iiominalisme et du réalisme. 
Indépendamment de son côté religieux, elle ren- 
ferme le problème entier de l'origine des idées. 
Si l'on peut s'étonner de quelque chose, c'est 
qu'elle n'ait pas été plus féconde ; mais du moins, 
placée au début du développement européen, 
dans des siècles où l'esprit nouveau cherche à se 
dégager de l'antiquité , elle atteste que la philoso- 
phie trouva dans l'Occident autant d'enthou- 
siasme et de foi , qu'elle en a trouvé jadis en Grèce. 
La passion même qui anima la lutte, et qui a 
fait sourire les siècles suivants , est un des plos 
précieux témoignages que puisse recueillir l'his^ 
toire de la philosophie. 

Dans les combats de la Scholastique , le rôle de 
la dialectique d'Aristote est considérable, bien 
qu'il soit secondaire. La Scholastique, seule entre 
toutes les grandes époques de la philosophie, a cru 
qu'elle avait atteint la. vérité et qu'elle la possédait 
dans toute son étendue et sa profondeur. La toi 
donnait les principes ; il ne restait plus qu'à en 
déduire les conséquences, et c'était là que venait 
s'appliquer admirablement, la théorie du Sta- 
girite. Comme l'Église , il reconnaissait dans lime 
humaine des principes qu elle ne Êiitpnnt, qtfeDe 
ne peut pas même démontrer, mais dont elb n 



DE LÀ 8CH0LASTIQUE. — CHAP. X* 255 

sert pour prouver les autres. L'Église, avec ses 
dogmes religieux , avait donc la même foi qu'Ans» 
tote. Seulement, il était évident que les principes 
du philosophe n'étaient pas les mêmes que ceux 
de rÉglise, et qu'un jour viendrait ou, s'ils avaient 
réellement en eux de la vie et de la vérité , ils en* 
treraient en lutte avec ceux de l'Église. De là, les 
proscriptions de la Physique et de la Métaphysique 
du Stagirite, au moment même où la Logique 
était imposée à toutes les écoles. Mais bientôt l'É- 
glise dut tolérer la contradiction dans les matières 
réservées, de piéme que plus tard le péripatétistne 
fîit exposé aux attaques de Bacon , combattant les 
principes physiques d'Aristote, de même que la 
Scholastique avait combattu , pat; ces principes 
aussi, ceux de l'Église toute puissante. 

La France ;^ut , comme l'on sait , le berceau et 
le théâtre de la Scholastique. On ne peut douter 
que ce développement des esprits en France au 
onzième siècle, ne tînt aux mêmes causes qui 
avaient fondé, par les Capet, la grande unité na- 
tionale , destinée au bout de sept siècles à détruire 
la féodalité. C'est de Paris et de ses écoles que partit 
ce mouvement prodigieux qui entraîna l'Europe, 
comme c'est encore de Paris que sortit, au dix-hui« 
tième siècle, la philosophie toute révolutionnaire, 
dans laquelle l'Europe est aujourd'hui emportée. 
La Scholastique tant attaquée et si peu comprise, 
a, selon nousi amplement payé sa dette à la France, 
qui Tavait produite ; et nous ne craignons pas d*af- 



354 TROUlfcn PAATIE. — SECTION m. 

firmer que c'est à la Scholastique que la langue 
française doit cette précision j cette clarté qui en 
ont fait le plus actif et le plus précieux instm- 
ment des idées, dans les temps modernes. Sans les 
travaux si subtils de la Scholastique, sans ses 
dissections logiques, qu'on nous passe le -mot, 
notre langue n'aurait jamais atteint cette prodi- 
gieuse netteté qu'aucune autre n'égale. Je ne 
pense pas faire un second paradoxe , en ajoutant 
que c'est encore à la Scholastique que la pensfc 
moderne doit cet esprit de méthode que l'an* 
tiquité possédait à un degré beaucoup moins 
haut, et dont l'Europe accorde le prix à la France, 
ed la prenant pour son modèle et son guide. 






CHAPITRE ONZIEME. 

Des écoles protestantes et des purs péripatëticiens. 

La Scholastique, attaquée par tous les novateuiii 
déchirée par des divisions intestines , ne pouvait 
résister au mouvement général de progrès dont b 
seizième siècle était animé. Les plaisanteries 
d'Érasme, les dédains de Reuchldn, d'AgrippSf 
les réfutations graves et sérieuses de Vives, étaient 
des coups violens qu'elle ne pouvait plus snp 
poMer. Le protastantîsine t4nt VmchBwtv, EBe pt 



DES ÉGOLBS PROTESTÀNTSI. — CHAT. XI. 255 

fut plus cultivée et entretenue que par la portion 
la moins éclairée du catholicisme. La cour de 
Rome, qui jadis l'avait combattue quand elle 
était .une innovation et une hardiesse ^ en prit 
hautement le patronage quand elle ne fut plus , 
comme Rome elle-même « qu'un débris du passé. 
La Sehoiastique subsista donc encore quelque 
temps parmi les ordres religieux. Les Dominicains^ 
les Franciscains 9 les Cisterniens, qui l'avaient mise 
au monde , lui restèrent fidèles. Les Jésuites eu 
mêmes, tout récents qu'ils étaient, et quoique 
eltofants du seizième siècle, durent par position 
l'adopter et la défendre. La congrégation de Saint- 
Maur , toute livrée à l'histoire , n'étudia la Seho- 
iastique que sous ce point de vue , et c'est à ses 
laborieux élèves que nous devons la publication 
de la plupart des monumens qui forment et ho* 
norent la Sehoiastique. 

Parmi tous les travaux des scholas tiques péri- 
patéticiens du seizième siècle, et même du dix- 
septième, il n'en est pas un seul qui soit vraiment 
remarquable. Ils se poursuivent presque sans in- 
terruption jusque vers la fin du dix -«septième 
siècle , et il ne serait peut-être pas impossible de 
suivre encore leurs traces jusqu'à nos jours. Dans 
cette agonie de la Sehoiastique , deux points mé- 
ritefit d'être notés : les Jésuites portèrent la lo- 
gique d'Âristote , avec l'é tilde de la Sehoiastique, 
dans le nouveau monde; Mexico et la Yera- 
Grux virent des commentaires de l'Organon im* 



•• 



255 PARTIE. — SKGTIQIff UI. 

primés dans leur sein '. D'un autre côté , les 
Jésuites , qui furent les derniers à faire de savantes 
et laborieuses recherches ^ de dialectique scho- 
lastique, tentèrent une réforme en Logique, vers 
le milieu du dix-septième siècle. On peut citer, 
sous ce rapport, le père Honoré Lefèvre, jésuite 
français, qui professait à Lyon, en 1660. Mais ces 
eiforts, sans énergie véritable, furent infiruc- 
tueux. 

I Dans cette dernière période de la Scholastiqae, 
le spectacle qu'offre sa décadence n'a rien qui 
puisse intéresser réellement la philosophie. Elle se 
traîne encore pendant deux siècles à côté des lu- 
mières qu'elle ne veut pas accepter, qu'elle ne 
peut pas éteindre, et elle expire à l'entrée de ce 
dix-huitième siècle, qui n'eut pas à la détruire, 
comme il détruisit tout ce qui avait vécu jadis de 
la même vie qu'elle. 

Mais si la Scholastique pouvait périr, la doc- 
trine d'Aristote avait toujours en elle-même un af^ 
nir qui ne lui pouvait manquer. Étudiée depuis tles 
siècles en logique , elle ne l'avait été que beaucoup 
plus récemment en physique et en histoire natu- 
relle. Ce n'était guère qu'au treizième siècle que 
ces deux parties du péripatétisme avaient été cul- 



I. La Logiqne d'Antonio Eubo, impriinée à Mexico» «t 
VezceUent Conunenuire d'Alphonse de la ▼era-Craz, împriBé i 
Mexico, i544. 

a. Entre antres le CoamenUiiie de rUoiversîli de GoUm* ar 
rOrganoB. 



DES ÉCOLES PROTESTANTES. — GHAP. XI. 257 

tivées ; et dans ces deux branches de la connais- 
sance , d'ailleurs moins travaillées que la dialec- 
tique y la domination du Stagirite n'était ni moins 
complète , ni moins étendue. Elle était donc loin 
encore d'être épuisée au seizième siècle , et elle 
avait plus d'un siècle à vivre avant de suc* 
comber sous les attaques de Bacon et de Des- 
cartes. 

D'un autre côté , la logique même d'Aristote , 
mieux connue par les travaux de philologie et de 
critique, dont elle continuait à être l'objet, appa- 
rut avec tous ses mérites , quand on l'eut dégagée 
des accessoires dont la Scholastique l'avait étouf- 
fée. On revint donc à TOrganon lui-même , en 
écartant tout ce qui ne lui appartenait point, et 
en général les esprits sages et impartiaux recon^ 
nurent le génie d'Aristote en Logique, aussi sin- 
cèrement que le moyen-âge lui-même; mais ib le 
comprirent mieux , et l'admirèrent à meilleur 
escient. , • 

De là cette grande école du péripatétisme pa- 
douan , qui eut Pomponace pour premier repré- 
sentant , et qui compte en Logique des hommes 
tels que Zabarella, maître de Pacius, et Campa- 
nella lui-même, qui, tout en essayant de refaire 
les Catégories , est resté profondément fidèle à la 
doctrine d'Aristote. C'est de l'Académie de Pa- 
doue , que se répandit d'abord en Italie , et plus 
tard en Allemagne et en France , cette sage appré- 
ciation du péripatétisme, à laqueUe se rangèrent 



25S TBOHlfeME PARTIB. — SBCTI09 UI. 

les bons esprits, parmi les catholiques et les pro- 
testants, et dont Iieibuitz fut, deux siècles plus 
tard , l'illustre représentant. 

Cette intelligente réserve est le caractère àû- 
nent de Mélanchton , et l'une de nés gloives. 
Loin de partager les haines furibondes de Luther 
contre Aristote , il s'attacha dès le principe à dis- 
tinguer le maître de ses écoliers. En poursuivant 
les travaux de Rodolphe Agricola , et les leçons de 
Stadianus, son maître d'Heidelberg , il parvint 
à rendre le péripatétisme acceptable, même au 
plus hardis novateurs; il l'isola de la Schplsi- 
tique. C'est ainsi qu'à Wittemberg, à Leipsick,i 
Rostoch , il établit la domination exclusive d' Aris- 
tote , et fonda des chaires spéciales pour l'ensei- 
gnement de l'Organon. Lui-même, dès iSao, il 
donna l'exemple ; et sa dialectique, où il conservait 
encore les mots techniques de l'École , fut dès lors 
le manuel de toutes les universités protestantfls; 
le Ramisme l'ébranla , mais ne la renversa pas. 
Les doctrines de Ramus prirent cependant assez 
de développement dans les écoles protestantes, 
pour qu'à la fin du seizième siècle KeckermaiiB 
et Beurhusius crussent devoir tenter une oobcî- 
liation. Mais la faveur dont jouit le Ranaîsme M 
ne fut ni bien étendue , ni bien durable ; il avait 
trop peu de profondeur et d'originalité. Quelques 
autres circonstances, indépendantes de la phi- 
losophie, venaient d'ailleurs se joindre à ses difr 
feuts pour infirmer son autorité. Le» pnnoea m 



• DES iCOUEft PAOTESTAMTES. — GRAF. XI. 9lÊ 

bdéral se montrèrent hostiles aux doctrines de 
Eimus, et leur avis était, surtout alors, d'un grand 
>idsy parce qu'iU étaient les fondateurs et les pro* 
f teurs des universités* Malgré tous les efforts 
î Mélanchthon, la Scholastique avait reparu dus 
I écoles protestantes ; on crut qu'un npmreau 
loyen de la combattre était de lui opposer lep 
riocipes encore peu connus du réformateur 
ençais ; mais il était trop tard : la Scholastique 
; Ramus allaient périr tous deux vers la seconde 
lOitié du dix-septième siècle. 
Mélanchtbon eut ce grand avantage , qu'à une 
mnaissance profonde de la Ix^que il joignait 
\fi connaissances les ptûs variées et les plus posi- 
?es , et que ses idées pratiques venaient au ser 
(iurs des idées de théorie et de réforme , qu41 
ortait dans Torganisation des univeratés protêt 
intes. Il sentit et proclama hautement que le 
rotestantisme, pas plus que Home » b^ pouvait 
9 passer d'Aristote : Carere monumëniit jérisiQ' 
ftis non posswnui^ avait-il dit, et ce ftit la règle 
e condiuite dont il ne s'écarta point, un seul in- 
bmt Les conseils même de Luther ne pùinMt 
ébranler, et son génie sagace et fondateur Fem- 
lorta sur la fcAigue de son impétueux ami Ben- 
lant que Luther abattait l'Église de ses coups vici- 
ants, Mélanchtbon acquérait et méritait la gloire 
4en modestet mais utile, de communia Germaniœ 
frcfceptor; et quand il resta chargé de tout le poids 
iu proteiitantismB ^ apnès la mort de Luther , il 



240 TEOISlèUE PARTIE. — SECTIOA lU. * 

trouva pour soutenir le dogme nouveau, toute une 
génération formée de longue main dans ses écoles, 
à une méthode régulière d'argumentation. 

Il serait trop long d'énumérer en détail tous les 
travaux des écoles protestantes : ils sont fort nom- 
breux , et portent tous l'empreinte du génie lo- 
gique de Mélanchthon : la clarté sans profondeur 
réelle. Tout l'effort s'y attache à l'exposition ; mais 
les idées demeurent sans discussion; ce sont 
toujours celles d'Aristote et de Mélanchthon. 
Toutes les chaires de philosophie, dans les pays 
réformés , ont été , jusqu'à Puffendorf , occupées 
par de purs péripatéticiens. A Leipsick en parti- 
culier, il y avait une chaire d'Organon ; et c*est en 
général le titre que prirent toutes celles deL(h 
gique. Parmi les plus célèbres professeurs, on 
pourrait citer; à Leipsick, Neldelius, qui a £ùt 
un commentaire sur l'Usage de l'Oï-ganon ; à Tu* 
bingue , Schegkius ; à Rostoch , David Ghytrœos, 
qui a écrit sur l'Étude de la dialectique; à Stras- 
bourg , Hawenreuter, qui a commenté les Der- 
niers Analytiques; et tant d'autres: Scherbioit 
Sonner, Piccart, Homeius, Dreier, Zedler.AAlt- 
dorf, à Helmstadt , à Genève, à Koenigsbei^, dans 
toutes les écoles de Hollande , celles d'Angletem 
et d'Ecosse, on cultivait la dialectique péripat^ 
ticienne avec un zèle égal. A Oxford , on payait 
une amende de cinq schellings pour tontes les 
Êiutes que l'on commettait contre la logique 
d'Aristote. Mais ce (ut surtout dans les aniver- 



DES ECOLES PROTESTANTES. — CHAP. XI. 241 

sites allemandes', Altdorf y Helmstadt, Giessen, 
Wittemberg et léna, que le péripatétisme sub- 
sista dans toute sa pureté. £n un mot , Ton peut 
dire que, de Mélanchthon à Thomasius, le maître 
célèbre de Leibnitz , la doctrine d'Aristote, mieux 
comprise et plus claire , resta dominante. C'est là 
que l'illustre auteur de la Théodicée en puisa Tin- 
telligence et l'admiration. 

Brucker ' a vivemen t blâmé Mélanchthon, d'avoir 
ressuscité le Stagirite , et d'avoir fait vivre son sys- 
tème près de deux siècles encore dans le sein du 
protestantisme. Ce reproche me semble tout à fait 
injuste. L'étude d'Aristote , dans les limites où la 
renfermait Mélanchthon, en la dégageant de la 
Scholastique , était complètement indispensable 
dans les écoles de la religion réformée au sei- 
zième siècle . Mélanchthon , on le sait , était pla- 
tonicien beaucoup plus que partisan du Lycée. 
Mais le protestantisme, comme jadis le moyen- 
âge, eut besoin de se créer une méthode; et Pla- 
ton n'en donnait pas : il fallait de toute nécessité 
recourir au Stagirite, et les novateurs surent ha- 
bilement accorder et les nécessités de l'instruction, 
etWB exigences des idées de pi*ogrès qu'ils avaient 
à soutenir. Ils pensèrent, comme tous les siècles 
alitérieurs , qu'Aristote méritait à juste titre d'être 
le précepteur et le guide de leurs travaux : seule- 
ment, avertis par les faux pas de la Scholastique, 

« 

il Brddcer, tom. 4» p. ^47. 

II. l6 



342 T&oisàxE pâitb. — ocnoii m. 

ils s'efforcèrent d'être plus sages et (dns 
voyants qu'elle. Certainement le protestantisme a 
été peu fécond pour la Logique : il n'y a certes pas 
autant réformé que dans TE^ise, puisqu'il reniait 
le pape , et qu'il n'abandonna jamais Aristote ; mais 
il ne pouvait, dans sa marche, se passer d'un ap- 
pui , et c'est au Stagirite qu'il le demanda, oomoe 
l'avait demandé le catholicisme. Le schisme et V» 
thodoxie durent s'abriter sous les doctrines du 
philosophe: les infidèles eux-mêmes n'avaient pu 
jadis se somlraire à cette nécessité. 



CHAPITRE DOUZIEME. 

Dcsdifenes tanlativesde réforme en logifiiey dspoif BaiMi 

jasqa't nos jours. 

Telle était donc la situation de la logique pé- 
ripatéticienne, quand Ramus l'attaqua vers i543. 
Vivant encore dans les éccJes catholiques avec k$ 
débris de la Scholastique, et renaissant grâce ans 
soins de Mélanchthon dans les écoles protesta Asi 
elle comptait presque partout de nombreux et 
chauds partisans. Mais avant de savoir ce que fat 
la réforme de Bamus, il fisiut se rappeler quettei 
tentatives avaieBt précédé la sienne. 

On a vu , plus haut , Laurentius Valla s'efforGer, 
en Italie , de corriger la méthode aristotélique : 



DES 1BNTA1IVE8 DE RéFORMB — GHAP. XII. i4S 

on a vu aussi que ce mouvement^ imprimé par ub 
esprit sage et réservé, s'était bientôt étendu en Al» 
lemagne, par les travaux de Rodolphe Agricola, 
etque c'était à cette source que Mélancfathon avait 
puisé ses projets d'amélioration. H feut ajouter 
qu'une foule d'esprits très édairés, sans s'oc- 
cuper spécialement de la Logique , avaient pro« 
damé hautement le besoin d'une réforme , avant 
que Ramus la tentât. Parmi eux , il faut distinguer 
l'Espagnol Louis Vives , instruit aux écoles de Bel- 
gique. Dans son ouvrage célèbre de Causis cor" 
ruptarum arù'um , il a posé ou entrevu la plupart 
des grands principes de méthode qui furent plus 
tards réalisés. Yivès est mort en i540) c'est-à-dire 
trois a