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DE L'INFLUENCE
DU
DIALECTE GASCON
SUR LA LANGUE FRANÇAISE
De la fin du xv" Siècle
à la seconde moitié du xvii*
PAR
Maxime LANUSSE
Docteur ès-lettres
Professeur au Lycée de Grenoble
« Et que ie ^rascon y arrive, si le françois
n'y peut aller. » (Monta iff ne, Essais,
liv. 1, ch. xxvi, édit. 1588; ch. xxv,
édit. 1595).
PARIS
MAISONNEUVE ET C'% ÉDITEURS
2 5 , quai Voltaire . 2 5
1.893
^
DE L'INFLUENCE
DU
DIALECTE GASCON
SUR LA LANGUE FRANÇAISE
DE L'INFLUENCE
DU
DIALECTE GASCON
SUR LA LANGUE FRANÇAISE
De la fin du xv^ Siècle
à la seconde moitié du xvii'
PAR
Maxime LANUSSE
Docteur ès-lettres
Professeur au Lycée de Grenoble
« Et que le gascon y arrive, si le françois
n'y peut aller. » (Montaigne, Essais
liv. I, ch. XXVI, édit. 4588; ch. xxv
édit. 1595).
PARIS
MAISONNEU\E ET C'*, ÉDITEURS
2 ^ , quai Voltaire , 2 5
1893
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3423
L2
A LA. MÉMOIRE VÉNÉRÉE
M. Arsène DARMESTETER
PROFESSEUR A LA FACULTE DES LETTRES DE PARIS
A M. Ph. TAMIZEY de LARROQUE
CORRESPONDANT DE l'iNSTITUT
Hommage de profonde gratitude
M. L.
LISTE
PAR ORDRE ALPHABETIQUE DES PRINCIPAUX OUVRAGES
CITÉS DANS CE VOLUME.
Andry. - Reflexions sur l'usage présent de la langue
Françoise; Paris, 1689.
Antras(d'). — Mémoires de Jean d'Antras de Samazan,
publiés pour la première fois par M . J . de Garsalade
du Pont et M. Ph. Tamizey de Larroque ; Sau-
veterre-de-Guyenne, 1880.
AiiNAUDiN. — Contes populaires, recueillis dans la
Grande Lande; Paris et Bordeaux, 1887.
AuBiGNÉ (Agrippa d'). — Aventures du baron de
Faeneste, édit. Mérimée; Paris, Jannet, i85o.
Autels (Guillaume des). — Réplique de Guillaume des
Autelz aux furieuses défenses de Louis Meigret ;
Lyon, i55i.
Baïf (Antoine). — Euvres en rime de lan Antoine de
Baïf, par Ch. Marty Laveaux ; Paris, Lemerre,
MDCCCLXXXIl.
Bartas (Sailuste du). ~ OEuvres de G. Saluste, s' du
Bartas ; Paris, chez Toussainctz du Bray. mdcxi.
Dans ce volume, la Seconde Sepmaine a une
pagination spéciale.
VIII LISTE DES OUVRAGES CITES DANS CE VOLUME.
Belleforest. — Mémoires et histoire de l'origine ,
inventions et autheurs deschoses, etc. ; Paris, i5j6.
— Harangues militaires... ; Paris, iSyS ; — Cos-
mographie de Munster...; Paris, i575; - Secrets
de l'Agriculture... ; Paris, lôyi.
Benoist. — De la Syntaxe française entre Palsgrave
et Vaugelas (thèse) ; Paris, 1877.
Bèze (Théodore de). — De Francicae linguœ recta
pronuntiatione ; Genevae, 1584. (Une nouvelle
édition a été donnée par Tobler : Berlin, 1868.)
BoREL. — Trésor de recherches et antiquitez gauloises
et françoises ; Paris, chez Aug. Courbe, mdclv
BouRCiEZ. — Précis de phonétique française; Paris
Klincksieck, 1889.
BovELLES. — Caroli Bovilli Samarobrini liber de diffe-
rentia vulgarium linguarum et Gallici sermonis
varietate ; Paris, i533,
Brach (Pierre de).— OEuvresdeP. de Brach; Bordeaux,
Simon Millanges, 1576.
Brantôme (Pierre de Bourdeilles). — OEuvres complètes,
publiées pour la Société de l'histoire de France,
édit, Lalanne; Paris, Renouard, 1864-1880.
Brunot. — La Doctrine de Malherbe, d'après son
Commentaire sur Desportes (thèse); Paris, Mas-
son, 1891.
Cénac-Moncaut. — Dictionnaire gascon-français, dia-
lecte du département du Gers ; Paris, i863.
Chabanneau. — Paraphrase des Psaumes de la Pénitence,
en vers gascons, publiée pour la première fois par
C. Chabanneau; Paris, Maisonneuve, 1886. —
LISTE DES OUVRAGES CITES DANS CE VOLUME. IX
Sur quelques pronoms provençaux (Remania, IV,
pp. 343 et suiv.)
Chifflet. — Essay d'une parfaite grammaire de la
langue Françoise ; Anvers, 1659.
CocHERis. — Histoire de la grammaire ; Paris, 1877.
CoLLETET (Guillaume). — Vies des poètes gascons,
publiées par M. Ph.Tamizey de Larroque ; Paris,
Aubry, 1866.
CoTGRAVE. — A french and english Dictionary; 161 1 .
Couture. — Esquisse d'une histoire littéraire de la
Gascogne (Revue de Gascogne, t. I.) - Arnaud
de Bordenave et l'éloquence française au parle-
ment de Pau (Bulletin d'Auch, t. III) ; — Trois
poètes Condomois (Revue de Gascogne, t. XV).
- Étude sur A Gaillard (Revue de Gascogne,
t. XV).
Grouslé. — Grammaire de la langue française, Cours
supérieur; Paris, Belin, 1888.
Darmesteter (A) — Le seizième siècle en France, par
A. Darmesteter et Hatzfeld ; Paris, Delagrave,
1878. — De la prononciation de la lettre « u « au
xvi" siècle (Romania, V, pp. 394 et suiv. ; Revue
critique, 1875, pp. 37 et suiv.). ~ Le démons-
tratif (f ille )) et le relatif e qui » en roman (Mé-
langes Renier, 1887, 145-147). — Dictionnaire
général de la langue française, par A. Darmesteter,
Hatzfeld et Thomas.
DÉJEANNE. — Contes de Bigorre (Romania, XII, pp. 566
et suiv ).
Delboulle. — Matériaux pour servir à l'historique du
français; Paris, Champion, 1880.
X LISTE DES OUVRAGES CITES DANS CE VOLUME.
Desgrouais. — Gasconismes corrigés ; Toulouse, 1768.
Des Periers (Bonaventure). — OEuvres françoises, par
M. L. Lacour ; Paris, Jannet, mdccclvi.
DiEZ. — Grammaire des Langues Romanes, trad. Morel-
Fatio et Paris ; S"* édition, Paris, 1874- 1876.
DoLET. — Les accens de la langue Françoise ; Lyon,
chez Payan, 1 5 56 ; à la suite de l'Art poétique
de Sibilet et du Quintil Horatian.
Du Bellay (Joachim). — OEuvres françoises, édit.
Marty-Laveaux ; Paris, 1 866-1867.
Dumas. — La bibliothèque des enfans, ou les premiers
elemens des lettres ; 4 vol., Paris, 1733.
EsTiENNE (Henri). - La Précellence du langage Fran-
çois, édit. L. Feugère ; Paris, Delalain, mdcccl.
— Traicté de la conformité du langage françois
avec le Grec ; Paris, mdlxix. — Apologie pour
Hérodote ; La Haye, chez Scheurleer, mdccxxxv.
— Deux dialogues du nouveau langage françois
italianizé, et autrement desguizé, principalement
entre les courtisans de ce temps (F*^ édit.). —
Hypomneses de Gallica lingua, i582.
Froissart. — Chroniques, édit. S. Luce ; Paris, Renouard
et Buchon ; Paris, i835.
Furetière. — Dictionnaire universel ; La Haye et
Amsterdam, 1690.
Gaillard (A.) — Poésies languedociennes et françaises
d'A. Gaillard, par G. de Clausade : Albi. 1843.
LISTE DES OUVRAGES CITÉS DANS CE VOLUME. XI
GoDEFROY. — Dictionnaire de l'ancienne langue fran-
çaise et de tous ses dialectes, du ix*' au xv« siècle.
Hemmann. — Gonsonantismus des Gaschonischen bis
zum Ende des xiii Jahrhunderts, von Franz
Hemmann; Leipzig, 1888.
Heniu IV. — Recueil de lettres missives d'Henri IV, de
i562 à 16 10, par Berger de Xivrey ; Paris, 1843-
1876.
HiNDRET. — L'art de bien prononcer et de bien parler
la langue Françoise ; Paris, 1687.
Histoire générale du Languedoc, par dom Devic et
dom Vaissete, nouvelle édition; Toulouse,
Ed. Privât, 1872.
Jung (Eugène). — Henri IV écrivain (thèse) ; Paris,
Treuttel etWûrtz, i855.
La Noue (de). — Le grand Dictionnaire des rimes
françoises selon l'ordre alphabétique, diligem-
ment reveu, corrigé et de nouveau augmenté de
la moitié. — En oultre, trois traictez : I. Des
conjugaisons françoises : II. De l'orthographe
françoise; III. Les Epithetes tirés des œuvres de
Guillaume de Salluste, s^" du Bartas; Genève, par
Mathieu Berion, cbbcxxiv.
Le Poulchre. — Honnestes loisirs ; Paris, 1587.
Lespy. — Dictionnaire Béarnais ancien et moderne,
par V. Lespy et P. Raymond; Montpellier, 1887.
— Grammaire béarnaise, suivie d'un vocabulaire
XII LISTE DES OUVRAGES CITES DANS CE VOLUME.
béarnais-français, 2*^ édit. ; Paris, Maisonneuve,
1880.
LiTTRÉ. — Dictionnaire de la langue française.
LucHAiRE. — Études sur les idiomes pyrénéens ; Paris,
Maisonneuve, 1879. — Recueil de textes de
l'ancien dialecte gascon, d'après des documents
antérieurs au xiv*^ siècle, suivi d'un Glossaire;
Paris, Maisonneuve, 188 1.
Malherbe. — Edit. Lalanne ; Paris, 1862-1869.
Marguerite d'Angoulême, reine de Navarre. — Hepta-
méron, édit. Pifteau ; Paris, Marpon et Flam-
marion. — Lettres publiées par Génin ; Paris,
1841.— Nouvelles lettres, par Génin; Paris, 1842.
Maupas. — Grammaire et syntaxe françoise, 3® édit ;
Rouen, i632.
Ménage. — Observations de Monsieur Ménage sur la
langue françoise ; Paris, Barbin, 1672. — Dic-
tionnaire étymologique, 1694.
Meyer (Paul). — Girart de Roussillon ; Paris, 1884. —
Étymologie de « Cadet » (Romania, III, 3 16). —
Etude sur une charte landaise de 1268 ou 1269
(Romania, III, 433-442). — Étude sur une
charte landaise, supplément au précédent article
(Romania, IV, 462). — Étude sur un texte vul-
gaire du pays de Soûle (Romania, V, 367-372).
- Compte rendu de la thèse latine de M . Luchaire,
De lingua Aquitanica (Romania, VII, 140). —
Notesur Jean de Grailli, comte de Foix(Romania,
XV, pp. 6 II et suiv.) — Des rapports de la Poésie
des Trouvères avec celle des Troubadours (Rema-
nia ,XIX, 1-42).
LISTE DES OUVRAGES CITES DANS CE VOLUME. XIII
Meyer-Lubke. — Grammaire des Langues Romanes,
trad. Rabiet ; Paris, Welter, 1890.
MoNLUC (Biaise de). — Commentaires et Lettres, édit.
de Ruble ; Paris, Renouard, 1864- 1872.
MoNLUc (Jean de). — Lettres inédites, publiées par
M. Ph Tamizey de Larroque (Revue de Gas-
cogne, IX).
Montaigne.— Les Essais, publiés d'après Tédit. de 1 588,
avec les variantes de iSgS, par H. Motheaux et
D. Jouaust ; Paris, Jouaust, mdccclxxxvi.
MouRGUEs. — Traité de la poésie Françoise, 2« édit.;
Toulouse, 1697.
NicoT. - Thresor de la langue françoyse tant ancienne
que moderne ; Paris, mdcvi.
OssAT (d'). — Lettres françaises, publiées par M. Ph.
Tamizey de Larroque; Paris, 1881.
OuDiN (Antoine). — Curiositez françoises pour supplé-
ment aux Dictionnaires ou recueil de plusieurs
belles proprietez, avec une infinité de proverbes
et quolibets, pour l'explication de toutes sortes
de livres... ; Paris, MDCXL. - Recherches italien-
nes et françoises ; Paris, i655.
OuDiN (César). — Tesoro de las dos lehguas espanola y
francesa... ; En Léon de Francia, mdclxxv.
Palliot. — Le vray orthographe François ; Paris, 1608.
Paris (Gaston). — Sur l'étymologie de «voisin»
(Romania, VIII, 629). — Nuptias en Roman
(Romania, X, p. 397). — Phonétique française
de « o » fermé (Romania, X, pp. 36 et suiv.).
XIV LISTE DES OUVRAGES CITES DANS CE VOLUME.
Pasquier. — Œuvres d'Estienne Pasquier, divisées en
deux tomes; Amsterdam, mdccxxiii.
Peletier du Mans. — Art poétique; Lyon, mdlv. —
Dialoguede l'ortografeé Prononciacion Françoèse
départi an deus livres ; Lyon, mdlv.
Pellissier. — La vie et les œuvres de du Bartas (thèse) ;
Paris, 1882.
Rabelais. — OEuvres de Maistre François Rabelais,
édit. Marty-Laveaux; Paris, Lemerre, mdccclxx.
Racan. - Vie de Malherbe.
RiCHELET. — Dictionnaire François; Genève, 1680.
Ronsard. — OEuvres complètes de P. de Ronsard, édit.
Blanchemain ; Paris, Jouaust, mdccclxxxvi.
Sainte-Beuve. — Tableau de la poésie française au
xvie siècle. — Causeries du lundi, t. XI, Monluc.
Sorel. — Bibliothèque française ; Paris, 1667.
SouLE (de). — Traité de l'orthographe françoise ou
l'orthographe en sa pureté, 2" édit.; Paris, 1698.
Sucrier. — Le français et le provençal, trad. Monet ;
Paris, 1891
Sylvios. — In linguam gallicam Isagwge ; Paris, i53i
Tabourot des Accords. — Dictionnaire des rimes fran-
çoises... premièrement composé par Jean le Fevre
Dijonnois, chanoine de Langres et de Bar sur
Aube. Et depuis augmenté, corrigé et mis en bon
ordre par le seigneur des Accords; Paris, chez
Jean Richer, 1587.
Tahureau (Jacques). — Les Dialogues de Jacques
LISTE DES OUVRAGES CITES DANS CE VOLUME. XV
Tahureau, gentilhomme du Mans,édit. Lemerre;
Paris, MDCCCLXxi.
Talbert. — Du dialecte blaisois et de sa conformité
avec l'ancienne langue et l'ancienne prononcia-
tion française (thèse) ; Paris, 1874.
Tallemant DES Réaux. — Historiettes, édit. P. Paris et
Monmerqué ; Paris, i853-i86o.
Thurot (Charles). -- De la prononciation française
depuis le commencement du xvi«siècle, d'après les
témoignagesdesgrammairiens ; Paris, mdccclxxxi.
Tory. — Champ fieury auquel est contenu lart et
science de la deue et vraye proportion des lettres
Attiques, etc.; Paris, 1529.
Vaugelas. — Remarques sur la langue française, édit.
Chassang; Paris, 1880.
Villa (Et.). — Nouveaux Gasconismes corrigés ; Mont-
pellier (sans date).
ViLLECOMTE. — Lettres modernes avec les réponses ;
Venise, lySi.
VoiZARD. — Etude sur la langue de Montaigne (thèse) ;
Paris, i885.
AVANT-PROPOS
LE BUT, LES LIMITES, LE PLAN DE CETTE ETUDE
I. — Depuis le xvf siècle, jamais peut-être
les études sur la langue française ne furent
plus en honneur que de nos jours.
Les origines de notre langue ont été dé-
brouillées avec soin ; on en a suivi pas à pas
les modifications incessantes ; on a découvert
les lois de ce vieux langage qui avait paru si
longtemps barbare, ou du moins livré au
caprice des écrivains ; enfin, pas un grand
auteur des trois derniers siècles dont la lan-
gue et le style n'aient été le sujet de travaux
considérables : il semble donc, au premier
abord, que tout ait été dit sur la langue
française. Cependant si l'on veut, délaissant
les vues d'ensemble, descendre dans le détail,
2 AVANT-PROPOS.
que de questions intactes, de cantons inex-
plorés !
Au xvf siècle, notre langue, encore en voie
de formation, sans contours arrêtés, sans
règles bien fixes, se pliait aisément aux goûts
et aux humeurs particulières de chaque écri-
vain ; de sévères grammairiens ne l'ayant
pas encore enfermée dans les mailles innom-
brables d'une syntaxe des plus compliquées,
elle subissait docilement toutes sortes d'in-
fluences. Parmi ces influences , les unes
venaient du dehors, de l'Italie surtout et de
l'Espagne ; les autres , nées sur notre sol
même, étaient dues à la vie si puissante alors
des parlers provinciaux.
Ce que fut l'influence italienne, comme
aussi ce que notre littérature a emprunté à la
littérature espagnole, nous le savons ^ Mais
l'influence des parlers provinciaux, quelle en
* Les écrits d'H. Estienne nous renseignent assez
bien sur la nature de l'influence italienne ; l'influence
espagnole fut plus littéraire et peut-être plus profonde,
comme l'a remarqué M. Brunetière : (( Aucune autre
littérature, pas même l'italienne, n'a plus souvent ni
plus profondément agi sur la nôtre, ne s'y est mêlée
plus intimement (Revue des Deux-Mondes, i^'" mars
1891. L'Influence de V Espagne dans la littérature fran-
çaise). ,
AVANT-PROPOS.
a été la portée? Quels en ont été les résul-
tats? Cette influence, pourquoi ne pas l'étu-
dier ? C'était l'un des rêves formés par
M. A. Darmesteter de provoquer sur chacun
de nos dialectes des travaux qu'il se pro-
posait avec joie de diriger et de réunir un
jour dans une savante et lumineuse synthèse.
Or, de tous les parlers provinciaux, celui
qui a le plus marqué son empreinte au
xvi^ siècle sur la langue française, c'est sans
contredit le gascon. Les causes de cette in-
fluence sont multiples.
La Gascogne, on le sait, fut avant tout une
terre de soldats. Le château de la Misère,
qu'un Gascon a dépeint dans un fameux
roman d'aventures, n'a jamais existé sans
doute ^ ; mais dans ces manoirs qui couvraient
le sol un peu maigre de la Gascogne, si le
courage et la noblesse d'âme habitaient pres-
que toujours, rarement on rencontrait la
fortune ; les enfants étaient nombreux, le
patrimoine modeste. Aussi, quand sonnait la
dix-septième année, quelquefois avant, les
cadets quittaient le logis paternel , montés
sur un cheval d'Espagne, riches seulement de
leur ardeur aventureuse et de leur confiance
^ Théophile GsiUiier. Le Capitaïiie Fracasse (chap. I).
4 AVANT-PROPOS.
superbe ^ C'étaient de rudes soldats que ces
soldats gascons, la meilleure part des trou-
pes qui combattirent en Italie. Mêlés aux
hommes des provinces du Nord de la Loire,
aux « Français », comme ils disaient, ils
conservaient précieusement , — et pour
cause^, — leur langage sonore, non seulement
dans les camps, mais encore à la Cour.
* (( Et en ceste oppinion, mondict paire me donna
quelque peu d'argent et ung cheval d'Espaigne pour
m'en aller en ladicte compaignie ; et, sans y fere long
séjour, je me mis en chemin pour exécutter mon des-
sein, remettant à la fortune l'espérance des biens et
honneur que je debvois avoir. » (Commentaires de
Biaise de Monluc, I, p. 41.)
L'histoire de B. de Monluc est l'histoire de presque
tous les gentilshommes gascons de ce temps, des de
Thermes, de Bellegarde, d'Aussun, de Caudale, d'Es-
tissac, etc., de tous ces d'Artagnans historiques.
2 Si les Gascons s'exprimaient en gascon et non en
français, ce n'était pas seulement par amour du pays,
c'était souvent aussi par nécessité. Il arriva plus d'une
fois que nos cadets de Gascogne débarquèrent à Paris,
si ignorants de la langue française, qu'il leur était
impossible de se faire entendre. D'Aubigné en cite un
exemple curieux : (( La noblesse de vostre pays (de la
Gascogne) est fort heureuse à se faire valoir et à parois-
tre. J'estois ces jours chez un orfèvre au bout du Pont-
au-Change ; un gentilhomme bien couvert s'arresta
devant la boutique d'un orfèvre et demanda : (( Es bous
AVANT-PROPOS. 5
N'est-ce pas en gascon qu'au sortir du
conseil royal où il avait emporté d'assaut la
permission de livrer bataille, Biaise de Mou-
lue répondait aux seigneurs qui le ques-
tionnaient : « Hares y harem aux pics et
patacs^)) ?
Les Gascons n'étaient pas seuls à se servir
du vocabulaire gascon ; entraînés par l'exem-
ple, les Français leur empruntaient plus d'un
mot, plus d'une tournure. On copiait le soldat
gascon jusque dans son accent, et Brantôme
nous dit pourquoi. Il nous apprend, en effet,
que voyant les Gascons honorés pour leur
bravoure d'une estime et sans doute aussi
d'une paye particulière, ceux qui n'avaient
pas eu la chance de naître au pays de l'Adour,
favre? » Le Parisien ne l'entendant pas, je respondis
pour lui. Il redoubla : s'il feroit bien un cachet? Cela
accepté, il mit pied à terre et je demourai à la boutique
pour leur servir de truchement, parce qu'il venoit tout
bourru de Gascogne. » [Aventures du baron de Fœnesle,
pp. 252-253).
* Commentaires, t. I, p. 255. Locution gasconne dont
l'équivalent français serait : Maintenant nous allons
frapper d'estoc et de taille.
Cf. dans les Historiettes de Tallemant des Réaux les
paroles prêtées à la femme du maréchal de la Force :
(( Monsou, dounas de la sibade à la caballe, » t. I,
p. 251.
6 AVANT-PROPOS.
(( natifs de Saint-Denys en France ou d'ail-
leurs » se faisaient passer pour Gascons. Ils
plantaient fièrement leur casque sur la tête,
et « faisant quelque peu de mine » s'écriaient :
Cap de Diou ^ .
Bientôt le gascon gagna le cœur de la
France ; il s'implanta au Louvre, dans cette
Cour qui déjà, au xvf siècle, était regardée
comme l'arbitre du beau langage. Avec
Henri IV et ses courtisans, le gascon fut
connu plus ou moins de toute la noblesse
française. « Ce qui nuisait alors à l'afifermis-
sement de la langue, dit E. Jung, c'était,
outre l'invasion des mots étrangers, Tindé-
pendance des dialectes intérieurs, se ressem-
blant et pourtant très distincts ; aucun
n'avait une domination durable, et chacun,
selon les temps, usurpait une suprématie
passagère. Après la victoire d'Henri IV, les
seigneurs gascons et béarnais qui grossis-
saient son armée le suivent au Louvre : voilà
la langue engasconnée^. » En vain Malherbe
protestera-t-il pendant trente ans; il mourra,
* Brantôme, t. VI, p. 211.
Sur ia réputation militaire des Gascons, voir le livre
de M. Durrieu : Les Gascons en Italie.
^ E. Jung. Henri IV écrivain (thèse). Appendice,
p. 291.
. AVANT-PROPOS. 7
avec le regret de n'avoir pu mener à bien
son entreprise de « dégasconner » la Cour ^ ;
c'était le temps « où régnèrent les Gascons »
selon le mot de Vaugelas^.
Ainsi donc, prépondérance des Gascons
dans les armées, arrivée au pouvoir d'un roi
gascon, telles sont les deux principales causes
de l'extension si considérable que prit à un
certain moment le parler gascon. Il convient
d'en signaler une troisième, non moins im-
portante peut-être. La Gascogne ne fut pas
seulement une pépinière de soldats ; il y eut
aussi, dans cette heureuse contrée, une riche
floraison d'écrivains dont quelques - uns
comptent parmi les plus illustres de notre
littérature. Nous verrons plus loin que la liste
fut longue, des Gascons qui écrivirent en
langage français : chez tous, même chez les
meilleurs, dans combien de pages ne re-
trouve-t-on pas le souvenir de la langue
maternelle ! Les gasconismes se sont glissés
jusque dans certaines lettres de d'Ossat, de
• u Ce docteur en langue vulgaire avait accoutumé
de dire que depuis tant d'années il travailloit à dégas-
conner la Cour et qu'il n'en pouvoit venir à bout. ))
Balzac. Socrate chrétien.
^ Vaugelas. Remarques sur la langue française, t. II,
p. 225.
8 AVANT-PROPOS. .
ce diplomate gascon que Fénelon n'hésitait
pourtant pas à citer comme l'un des écrivains
« dont le vieux langage se fait regretter ».
C'étaient des incorrections, mais ces incor-
rections ne déplaisaient, ni dans les livres de
Monluc ou de Montaigne; ni dans les poésies
de du Bartas, ni dans les billets qu'Henri IV
écrivait d'une plume si fine et si alerte. Et
alors, qu'arrivait-il? On avait beau crier aux
barbarismes, comme le fit Pasquier pour
Montaigne ; le grand public qui lisait ne sou-
lignait pas ces tournures étranges et se
trouvait tout naturellement porté à les
adopter.
De ces expressions gasconnes que Malherbe
pourchassa avec tant d'ardeur, quelques-
unes, en très petit nombre, résistèrent à
toutes les attaques, et obtinrent de la faveur
générale leurs lettres de naturalisation ; la
plupart , à mesure que «disparaissaient les
vieux courtisans qui n'avaient cessé de les
employer, devinrent d'un usage de plus en
plus rare et finirent par disparaître.
Notre but est de rechercher ce que fut cette
influence gasconne, de la retrouver détail
par détail, comme on retrouve pierre par
pierre toute une construction enfouie sous les
décombres.
AVANT-PROPOS.
II. — Mais il importe d'abord de bien pré-
ciser ce que nous entendons par « gascon »
et de déterminer dans le temps comme dans
l'espace cette influence que nous étudions.
Pour nous, comme pour la plupart des
philologues modernes , comme déjà pour
J. Scaliger, au xvi^ siècle, le gascon est le
langage parlé dans ce triangle que forment les
Pyrénées, la Garonne et l'Océan*. M. Lu-
chaire en a tracé les limites d'une manière
très précise dans ses Etudes sur les idiomes
pyrénéens : « Le domaine du gascon, dit-il,
embrasse cette partie de la France nettement
déterminée qui est comprise entre le cours
de la Garonne, les Pyrénées et l'Océan. Mais,
à parler très rigoureusement, sa limite ne
coïncide tout à fait ni avec la rive gauche du
^ (( Idiotismus Tectosagicus latissime patet ; ejus
duae sunt summae differentiae : altéra continetur in
vetere Aquitania Csesaris, hoc est intra Garumnam,
Pyrenceos et Oceaniim Aquitanicum. Hic idiotismus pro-
prie dicitur Vasconisjiius. (Diatriba de hodiernis Fran-
corum linguis). » M. Chabanneau a reproduit dans
un Appendice de la a Paraphrase des psaumes de la
pénitence, en vers gascons, » — Maisonneuve, Paris,
1886, — ce passage curieux et peu connu de J. Scaliger.
lO AVANT-PROPOS.
fleuve, ni avec la frontière franco-espagnole.
D'une part, en effet, elle suit à peu près le
cours de la Garonne depuis Boussens jusqu'à
la Réole. Elle déborde sur la rive droite ;
1° dans le département de la Haute-Garonne
et de l'Ariège, où elle comprend la partie
méridionale et orientale de l'arrondissement
de Saint-Gaudens et de tout l'arrondissement
de Saint-Girons; 2" dans le département de
la Gironde, où elle s'avance jusqu'à la Dor-
dogne. D'autre part, elle ne touche la fron-
tière pyrénéenne que depuis le pic de Brougat
(Ariège) où finissent les populations langue-
dociennes du pa3^s de Foix, jusqu'au pic
d'Arie (Basses-Pyrénées), où commencent les
populations de langue basque. Le gascon est
en usage dans neuf départements : Ariège,
Haute-Garonne, Tarn-et-Garonne, Lot-et-
Garonne, Gironde, Hautes-Pyrénées, Gers,
Basses-Pyrénées, Landes. Sur ces neuf dé-
partements, trois seulement appartiennent
en entier au domaine gascon : Landes, Gers,
Hautes-Pyrénées^ ».
Ce dialecte n'a guère pu agir sur la langue
française avant les premières guerres d'Italie;
alors, en effet, pour la première fois, des
^ Luchçiire. Etudçs sur Içs idtotiies pyrénéens, p. 194.
AVANT-PROPOS. I I
milliers de Gascons se trouvent mêlés à des
milliers de Français dans les mômes armées ;
d'un autre côté, la fondation de l'Académie
française nous semble marquer la fin de
l'influence gasconne. A la mort d'Henri IV,
cette influence est sans doute bien compro-
mise ; elle n'est pourtant pas détruite. Les
Gascons ne « rognent » plus, mais ils conti-
nuent de vivre à la Cour et d'exercer leurs
charges, comme sous Henri IV ; très amoin-
drie si l'on veut , leur influence persiste
encore. Elle est définitivement condamnée et
comme frappée à mort, le jour où est cons-
titué un tribunal chargé d'assurer l'unité et
la pureté de la langue française et de « servir
de digue contre le torrent du mauvais
usage* ». Nul ne songera d'ailleurs à exiger
ici une précision impossible à obtenir ; on a
pu dire des mots qu'ils naissent et qu'ils
meurent , cela est vrai ; mais si parfois on
peut retrouver l'heure exacte où un terme
nouveau a paru, qui est capable de dire
* Vaugelas. Préface, p. 49.
L'Académie se proposait « de nettoyer la langue des
ordures qu'elle avait contractées, ou dans la bouche
du peuple, ou dans la foule du Palais, ou dans les
impuretés de la chicane, ou par les mauvais usages des
courtisans ignorants .. )) Hist. de V Académie. Pellisson.
12 AVANT-PROPOS.
l'heure à laquelle un terme disparaît de la
langue ? On s'aperçoit d'abord qu'il est d'un
usage plus rare ; plus tard on constate qu'il
n'est plus employé; mais à quel moment
précis ce mot a-t-il été éliminé et emporté
hors du langage courant, personne ne le sait.
En résumé, c'est à la fin du xv^ siècle que
commence à se faire sentir l'influence gas-
conne ; c'est au xvf et au commencement du
xvn'^ qu'elle est la plus puissante; elle n'est
guère plus sensible dans la seconde moitié
du xvn' siècle.
III. — Notre étude ainsi limitée, il nous
reste à dire comment nous en avons conçu
l'exécution.
Tout d'abord, puisqu'il s'agit de rechercher
l'influence d'un dialecte sur la langue fran-
çaise, il nous a paru intéressant de savoir au
juste ce qu'on pensait, au xvi^ siècle, des dia-
lectes en général, de leur rôle et de leur im-
portance dans le développement de la langue
française. Nous étudions ensuite le parler
gascon en lui-même ; car, pour retrouver
les traces de l'influence qu'il a exercée, n'est-
il pas évident qu'il faut en connaître les
caractères phonétiques et syntaxiques ?
AVANT-PROPOS.
13
Mais cette influence qui , somme toute ,
n'est autre chose que le mélange des formes
gasconnes et des formes françaises dans le
langage parlé ou écrit, cette influence n'aurait
pu exister si la langue française n'avait
d'abord pénétré en Gascogne, si elle ne s'y
était peu à peu développée, si les Gascons,
enfin, ne l'avaient apprise assez pour oser
s'en servir, trop peu cependant pour l'em-
ployer toujours avec correction ; nous som-
mes ainsi logiquement amené à retracer à
grands traits l'histoire de la langue et de la
littérature française en Gascogne : histoire
intéressante en soi, et pour nous d'autant
plus précieuse qu'elle nous fait connaître
les auteurs et les ouvrages auxquels est due,
pour une grande part, l'extension de l'in-
fluence gasconne.
Quelles étaient enfin ces expressions et
ces tournures gasconnes que les auteurs
gascons, par leurs écrits, comme les courti-
sans et les soldats, par leurs paroles, répan-
daient et propageaient en si grand nombre ?
D'une manière générale, comment les
Gascons ont-ils modifié la langue française ?
La réponse à cette question forme le point
capital et le centre même de cette étude.
14 AVANT-PROPOS.
D'où cette triple division :
Livre I. Le parler gascon.
Livre IL La langue française en Gas-
cogne.
Livre IIL Le gascon dans la langue
française.
Tel est le plan de notre travail. A ce tra-
vail , d'ailleurs, ni l'attrait ni l'utilité ne
peuvent faire défaut. N'est-il pas intéressant
d'étudier ce que devient à un moment donné
la langue française sous l'influence passagère
d'un dialecte ; comment elle reçut d'abord
une foule d'expressions et de tournures
étrangères ; par quel travail elle les élimina
bientôt, poussant même à l'excès, jusqu'à
l'appauvrissement, son amour de la pure
diction? D'autre part, cette étude fera mieux
connaître nos grands écrivains gascons, en
montrant, d'une façon plus complète qu'on
ne l'a fait, ce qu'on peut appeler la couleur
gasconne de leurs écrits. Dans leurs thèses
sur Henri IV, sur du Bartas, sur Montaigne,
MM. E. Jung, Pellïssier, Voizard ont eu
à s'occuper de gasconismes ; mais combien
de tours, purement et franchement gascons.
AVANT-PROPOS. î^
ont échappé à ces critiques, qui, avec tout
leur mérite, avaient le tort en cette rencontre
de ne pas connaître le gascon ! Cette étude
ne sera pas inutile, si elle éclaire d'un nou-
veau rayon l'histoire de la langue et de la
littérature françaises.
LIVRE PREMIER
LE PARLER GASCON
LIVRE PREMIER
CHAPITRE PREMIER
LES DIALECTES PROVINCIAUX ET LA LANGUE FRANÇAISE
AU XVie SIÈCLE
Les dialectes provinciaux sont tombés aujourd'hui
au rang de patois ; dépourvus^ sauf de rares excep-
tions, de tout caractère littéraire, traqués d'ail-
leurs par les grammairiens, ils n'ont plus d'intérêt
que pour le philologue. L'abbé Grégoire provoqua,
en lyqo, une vaste enquête sur les différents parlers
de France * ; il semble qu'à partir de ce moment on
' La circulaire de l'abbé Grégoire est du i3 août 1790 ;
la Convention avait résolu de détruire les patois ; c'était là
une mesure politique qui, dans la pensée de ses auteurs,
devait contribuer à assurer l'unité française. Mais, tout en
demandant leur destruction par nécessiié politique, l'abbé
Grégoire s'intéressait aux patois comme philologue, et se
préoccupait des moyens de les faire mieux connaître. Com-
20 LES DIALECTES
se soit montré de plus en plus sévère pour les patois.
On les proscrivit alors au nom du patriotisme ; on les
proscrit aujourd'hui au nom de la langue française
dont ils menacent;, dit-on^, d'altérer la pureté.
Le xvi^ siècle ne les jugea point avec cette rigueur;
et pour soutenir leur cause^, ce fut;, — coïncidence
étrange ! — le sentiment même de la patrie et l'in-
térêt de la langue française qu'invoquèrent les gram-
mairiens et les critiques de cette époque. Eh quoi;,
disait-on au xvi® siècle, les dialectes ne sont-ils pas
ment expliquer autrement certaines questions qu'il adressait
à ses contemporains :
Question no 2 : « Ce patois a-t-il une origine ancienne et
connue ? »
Question n" 3 : « A-t-il beaucoup de termes radicaux,
beaucoup de termes composés ? »
Question n" 4 : « A-t-il une affinité marquée avec le
français, avec le dialecte des contrées voisines avec celui de
certains lieux éloignés où des émigrants, des colons de votre
contrée sont allés anciennement s'établir, etc. ? »
Question n' 2 r : « A-t-on des grammaires et des diction-
naires de ce dialecte ? d
Question no 22 : « Trouve-t-on des inscriptions patoises
dans les églises, les cimetières, les places publiques, etc ? »
Question n» 23 : « Avez-vous des ouvrages en patois,
imprimés ou manuscrits, anciens ou modernes, etc. ? »
Question n» 24 : « Quel est le mérite de ces divers ou-
vrages ? »
Question n» 25 : « Serait-il facile de se les procurer fidè-
lement? »
(Lettres à Grégoire, sur les patois de France, publiées
par M. Gazier. Paris, 1880.)
ET LA LANGUE FRANÇAISE AU XVI^ SIÈCLE. 2 1
nés^ ne se sont-ils pas développés en pays de France ?
Ne sont -ils pas une part de la langue française et
de la patrie elle-même? « Le Poète pourra aporter,
de mon conseilh, moz picars, normans^ et autres
qui sont souz la Couronne : tout et Francoes puisqu'il
sont du pais du Roe \ »
D'un autre côté, ajoutait-on, la langue française ne
peut-elle pas trouver des trésors nombreux dans ces
vocabulaires provinciaux ? a Je trouverè ancores bon
que les moz païsans, c'ét a dire particuliers aus
nacions, se metet au Poème : comme arroche?^ mot
Manseau, qui sinifie viser a quelque chose d'une
pierre ou d'un bâton : comme arrocher des noes ou
des pommes; — itam ancrucher, qui sinifie angager
quelque chose antre les branches d'un arbre : termes
tous deux pastoraus, dont iz ont bon nôbre en nostre
pays du Meine e an Anjou ; — itam aviei^ pour
alumer; z/ce^ pour sourciz, moz Poetevins; vifplant
pour aubepin, Lionnoes ; e ceus des autres pays
Francoes. Mêmes prandrons les moz prouvançaus
e gascons e leur donnerons notre merque. Comme
je seroé cotant que nous prinsions estrugueî" qui
sinifie ce que les Latins diset gratuler ; pour lequel
nous n'avons point de mot. Itam, cloque, qui et propre
a cause même du son : qui sinifie une poule qui a
des poussins. Itam, companage, mot bien composé,
qui sinifie ce que les Latins diset opsonium; c'èt a
dire tout ce qu'on met sur la table, fors le pein et le
' .1. Peletier du Mans. F'' livre de VArt poétique, p. 39.
22 LES DIALECTES
vin. E certes Bonaventure Dépericrs n'a pas u
mauvese grâce an ses Vandanges, d'avoèr amassé
force moz Prouvançaus : voere de leur avoèr Icssè
leur caractère naturel . . Cet un des plus insines
moyens d'acroêtre nôtre lâgue : e c'èt celui par
lequel les Grèz se sont fèt si plantureux* ».
Ronsard exprime les mêmes idées dans la préface
de la Franciade. Après avoir déclaré qu'il est fort
difficile « d'escrire bien en nostre langue^ si elle n'est
enrichie autrement qu'elle n'est pour le présent de
mots et de diverses manières de parler ^), il conseille
de et remettre en usage », non des mots grecs ou
latins, mais « les antiques vocables » et de a choisir
les mots les plus pregnants et significatifs . . . de toutes
les provinces de France, pour servir à la poésie . . .
Je te conseille d'user ht différemment de tous dia-
lectes, . . . car toutes provinces, tant soient-elles
maigres, servent aux plus fertiles de quelque chose,
comme les plus faibles membres et les plus petits de
l'homme servent aux plus nobles du corps, et le
dialecte courtisan ne peut être parfait sans l'aide des
autres, car chacun jardin a sa particulière fleur^ » .
* J. Peletier, /. c. — N'oublions pas, pour mieux expli-
quer les larges concessions faites aux dialectes, que plusieurs
de ces dialectes furent de véritables langues administratives
jusqu'à l'cdit de Villers Cotterets (iSSgi : le gascon conserva
même plus longtemps son caractère officiel daos le Bcarn,
où il ne cessa qu'en 1621 d'être employé par les avocats et
les magistrats du Parlement.
- Ronsard. Préface de /.t Franciade, pp. 32 et suiv.
Lui-même donne Texempb : c. Les commentateurs de
ET LA LANGUE FRANÇAISE AU XVl^ SIÈCLE. 23
C'est ainsi que pensent également les amis et les
disciples de Ronsard. Voici^ par exemple^ comment
s'exprime Baïf :
Là quatre ans je passay façonnant mon ramage
De grec et de latin : et de divers langage
(Picard, parisien, touranjau, poitevin,
Normand et champenois) mellay mon angevin
(T. I. VI Au Roy.)
Vauquelin de la Fresnaye recommande à son tour
rétude des dialectes :
L'idiome norman, l'angevin, le manceau,
Le françois, le picard, le joli tourangeau,
Aprens, comme les mots de tous arts mécaniques,
Pour en orner après tes phrases poétiques.
{Art poétique, L, vers 36i-364.)
Les dialectes de la langue d'oc ne lui paraissent
pas, il est vrai, dignes de la même faveur que les
idiomes normand, angevin, manceau, français, picard
ou tourangeau, sans doute parce qu'il regardait
comme un danger l'influence gasconne, alors domi-
nante ; dans un autre passage il défend de
. . . recevoir plus la jeunesse hardie
A faire ainsi des mots nouveaux à Testourdie,
Amenant de Gascongne ou de Languedouy *
V>' Albigeois , de Provence, un langage inouy.
{Art poétique, II, 907-910.)
Ronsard, Belleau, Muret signalent entr'autres astelles,
criailler, bers, dougé, comme termes dialectaux » (Hatzfeld
et Darmesteter. Le sei:{ième siècle en France^ l'c partie,
p. 9.)
' Comment expliquer ici ce mot « Languedouy » , mis
24 LES DIALECTES
Mais, à cette réserve près, il engage les poètes à
puiser largement dans les dialectes provinciaux.
Ronsard, Peletier, Vauquelin de la Fresnaye son-
gent surtout au poète ; ils veulent mettre entre ses
mains un instrument aux sons plus variés et plus
riches; pour H. Estienne, le prosateur, encore plus
que le poète, doit recourir aux divers parlers de
France. Son Traité sur les Dialectes est malheu-
reusement perdu ; mais nous connaissons assez ses
idées sur ce sujet par ce qu^il en dit dans ses autres
ouvrages.
(( Tout ainsi qu'un homme fort riche nUia pas
seulement une belle maison et bien meublée en la
ville, mais en ha aussi es champs, en divers endroits, . . .
ainsi nostre langue ha son principal siège au lieu
évidemment pour Guyenne ou Languedoc ? Les uns y ont
vu une faute d'impression ; — mais la rime ne permet pas
d'admettre cette explication ; — les autres, une méprise de la
part du poète (Cf. P. Paris, Journal des Savants, 1S74,
p. 421); cela nous paraît aussi bien difficile à admettre. —
A notre tour nous risquons une hypothèse ;
Si l'on songe i" que Languedouy, dans ce passage,
désigne la Guyenne ; 2'* que n Guyenne » et « Languedoil »
sont deux termes souvent rapprochés et accolés l'un à l'autre
dans les pièces officielles — la Guyenne et la Languedoil
formaient au xv^ siècle l'une des quatre généralités entre
lesquelles la taille était répartie; (Cf., étude de M. Spont
dans les Annales du Midi, n" 12, p. 489), — peut-être n'est-il
pas trop téméraire de supposer que ces deux mots :
« Guyenne, Languedoil » ont quelquefois été pris l'un pour
l'autre.
ET LA LANGUE FRANÇAISE AU XVI« SIÈCLE. 25
principal de son pays; mais en quelques endroits
dMceluy il en ha d'autres qu'on peut appeler ses dia-
lectes ; et comme ceci luy est commun avec la langue
grecque^ aussi en reçoit-il une même commodité.
Car ainsi que les poètes Grecs s'aidaient au besoin
de mots péculiers à certains pays de la Grèce, ainsi
nos poètes françois peuvent faire leur proufit de plu-
sieurs vocables qui toutefois ne sont en usage qu'en
certains endroits de la France. Et ceux mesmement
qui écrivent en prose peuvent quelquefois prendre
cette liberté * . »
Et ailleurs :
« Quant aux dialectes. . . ils en font leur proufit
en deux sortes : car quelquefois ils prennent le mot
qui est péculier à un dialecte^ comme negun (qui est
pareillement des Espagnols) a été pris et mis en
besongne;... quelquefois ils usent d'un vocable qui
ne peut être dit péculier à un dialecte, sinon alors
qu'on lui donne une certaine signification autre qu'il
n'ha au parler commun. Ce qui se voit pareillement
au langage des Rommans^ »
* H, Estienne. Pricellence du langage français, p. lyS.
- Id., Ibid.^ p. 260. — Dans la préface des Hypomneses,
H. Estienne développe la même idée avec les mêmes ima-
ges : « Quemadmodum graeca in lingua prœcipue quidem
sermo atticus laudatur, sed ita ut peculiarem quamdam lau-
dem alicubi unaquasque dialectus mereatur, sic profecto,
quamvis gallica lingua in ea potissimum quam dixi Galliœ
parte (Lutetiae), sedem habeat, non parvum tamen illi decus
atque incrementum sunt dialecti ; atque ibi quidem commo-
20 LES DIALECTES
Voilà pourquoi il admet un grand nombre de
termes empruntés aux divers dialectes, et en propose
d'autres encore, par exemple « Arer » pris au parler
de Savoie \
Si Ton allègue a qu'il n'y auroit ordre d'user d'un
langage bigarré de divers dialectes (que nous avons
difl'erens ne plus ne moins que les Grecs) », la réponse
est aisée : « il y a bon remède à cela : c'est que nous
en facions tout ainsi que d'aucunes viandes apportées
d'ailleurs, que nous cuisinons à nostre mode (pour
y trouver goust) et non à celle du pays dont elles
viennent. Et Lucian en sa langue nous monstre mieux
que nul autre la practique de ceci : car il s'aide de
mots et locutions ioniques et doriques, les habillant
toutesfois d'un mesme manteau que les autres\.. ■»
H. Estienne avait été frappé des nombreux rap-
ports qu'offrent avec le vieux français nos différents
dialectes ; il en concluait à tort que ces dialectes
pouvaient a avoir été du vieil français » . Mais il
semble bien qu'il en possédait parfaitement le voca-
bulaire, qu'il en saisissait même toutes les finesses ;
sans cette connaissance directe, aurait-il été sensible
à la simplicité, mêlée de spirituelle malice, dont les
parlers provinciaux paraissent avoir gardé le secret ?
ratur, sed tamen ita ut per has tanquam colonias longe illi
sit jucundissimum aliquando exspatiari, ac nonnuUa quse
illis propria sunt vocabula domuni referre. »
' Id. Ibid., p. 189.
- Id, Traicté de la conformité du langage françois avec
le grec. 1^ réface.
ET LA LANGUE FRANÇAISE AU XV 1^ SIECLE. 27
Dans son Apologie pour Hérodote, il raconte This-
toire du curé de Pierrebuffière^ « au haut Limosin » ;
puis, comme s'il éprouvait quelque regret de voir sa
traduction si pâle et si éloignée de la narration origi-
nale, il ajoute : « Vray est que cecy ne peut avoir
telle grâce ainsi traduit, qu'il a en sa propre langue,
a scavoir estant couché en nayfs atticismes limosins :
et pourtant je me suis faict bailler par un du lieu
l'original qui est tel :
a Quan se vendro lou jordeu jugamen, Diou me
demandero que you li rendo comte de vou autre ; et
me apelaro, Chapelo de Peyrebufieyro, en quai eytat
son ta olia? Et you ny mot. Et eu m'apelaro enquero,
et diro, Chapelo de Peyrebufieyro, en quai eytat son
ta olia? Et you ny mot. Et enquero eu me diro,
Chapelo de Peyrebufieyro, en quai eytat son ta olia ?
Jusque a tre viage Et you li respondray, Seigne,
beytia la m'a beylada, et beytia la te rendi'. )>
Sans doute tous n'étaient pas aussi hardis que
J. Peletier, Ronsard ou H. Estienne ; mais ceux-là
même qui faisaient la guerre aux provincialismes
reconnaissaient aux dialectes, dans une mesure plus
ou moins restreinte, le droit de fournir certains ter-
mes à la langue française.
Pasquier, par exemple, reproche longuement à
Montaigne de ne pas oublier assez « le ramage
gascon')) ; cela ne l'empêche pas d'écrire ailleurs :
* Id. Apologie pour Hérodote, t. Il, pp. 166, 167.
* E. Pasquier. Lettres, liv. XVI II, lettre i; t. II, p. 3 17.
28 LES DIALECTES
(c Je suis d'advis que ccste pureté (de la langue fran-
çaise) n'est restrainte en un certain lieu ou païs, ains
esparse par toute la France. Non que je vueille dire
qu'au langage picard, normand, gascon, provençal,
poitevin, angevin ou tels autres, séjourne la pureté
dont nous discourons. Mais tout ainsi que Tabeille
volette sur unes et autres fleurs, dont elle forme son
miel, aussi veux-je que ceux qui auront quelque
asseurance de leur esprit, se donnent loy de fureter
par toutes les autres langues de nostre France et
rapportent à nostre vulgaire tout ce qu'ils trouveront
digne d'y estre approprié. Car mesmes en un besoin,
voulant représenter un esprit, tel qu'est celuy du
Gascon, je ne doubterois d'emprunter de luy le mot
d'Escarbillat, qui est né au milieu de l'air du païs,
pour désigner ce qu'il est\ »
On sait que Montaigne refusa de corriger ces pré-
tendues fautes que lui signalait Pasquier. Était-ce
uniquement par scrupule de bonne foi, comme il le
fait entendre dans un passage célèbre des Essais ?
« Pour ce mien desseing, il me vient aussi à propos
d'escrire chez moy, en païs sauvage, où personne ne
m'ayde ni me relève; où je ne hante communément
homme qui entende le latin de son patenostre et de
françois un peu moins. Je l'eusse faict meilleur
ailleurs, mais l'ouvrage eust esté moins mien ; et sa
fm principale et perfection, c'est d'estre exactement
mien. Je corrigerois bien une erreur accidentale, de
1 E. Pasquier. Lettres, liv. II, lettre xii; t. II, p. 4S.
ET LA LANGUE FRANÇAISE AU XVI*' SIÈCLE. 29
quoy je suis plain, ainsi que je cours inadvertem-
ment; mais les imperfections qui sont en moy ordi-
naires et constantes, ce seroit trahison de les oster.
Quand on m'a dict ou que moy mesme me suis
dici : Tu es trop espes en figures : Voylà un mot du
creu de Gascoigne ; voylà une phrase dangereuse (je
n'en refuis aucune de celles qui s'usent emmy les
rues françoises; ceux qui veulent combatre l'usage
par la grammaire se mocquent) : Voylà un discours
ignorant. . . . Ouy^ fais-je, mais je corrige les fautes
d'inadvertence^ non celles de coustume. Est-ce pas
ainsi que je parle partqut ? me représenté-je pas
vivement ? suffit. J'ay faict ce que j'ay voulu : tout
le monde me reconnoit en mon livre et mon livre en
moy*. »
Pour expliquer comment Montaigne a maintenu
dans les Essais des gasconismes si nombreux, nous
pouvons, ce semble, admettre encore un autre motif.
Aux yeux de ce Gascon, le dialecte gascon était
égal, sinon supérieur à la langue française. Le fran-
çais lui paraît manquer d'énergie :
(( En nostre langage (le langage français) se trouve
assez d'estoff'e, mais un peu faute de façon... Je le
treuve suffisamment abondant, mais non pas maniant
et vigoreux suffisamment. Il succombe ordinaire-
ment à une puissante conception : Si vous allez tendu,
vous sentez souvent qu'il languit soubs vous et fles-
chit * . ))
' Montaigne, livre III, ch. v.
'' Id.,ibid.
30 LES DIALECTES
Opposez à ce tableau peu flatteur et en somme
peu juste^ ce qu'il dit du gascon :
« Il y a bien au dessus de nous^ vers les mon-
tagneS;, un gascon que je treuve singulièrement beau,
seC;, bref^ signifiant^ et à la vérité un langage maslc
et militaire^ plus qu^aucun autre que j'entende :
autant nerveux et puissant et pertinent comme le
français est gracieux^ délicat et abondant \ » Aussi,
<( où le français ne peut aller, que le gascon y
arrive ! «
Voilà bien des témoignages formels de l'importance
que gardaient, au xvi^ siècle, les parlers provinciaux ;
il en est d'autres qui, pour être moins explicites,
n'en sont pas moins remarquables. De nombreux
écrivains, en efî'et, n'ont jamais développé leurs
théories sur le rôle des dialectes ; ils ont cependant
exprimé leur sentiment d'une façon assez claire en
faisant aux vocabulaires de ces dialectes de fréquents
emprunts. Nous ne voulons citer ni Monluc, ni
Brantôme, ces soldats chez qui un repos involontaire
éveilla le désir d'écrire, ni cet autre soldat-écrivain,
Agrippa d'Aubigné, qui prêta au baron de Fœneste
Id., liv. II, ch. XVII.
ET LA LANGUE FRANÇAISE AU XVI^ SIÈCLE. 3l
un langage si conforme à la phonétique et à la syn-
taxe gasconnes; il est naturel que ceux-là, qui ne
furent pas des écrivains de profession, aient gardé de
leur terroir une saveur bien prononcée ; mais, parmi
les auteurs voués, pour ainsi dire, à Fart d^écrire,
la plupart se servent volontiers de termes dialectaux.
Sylvius, si Ton en croit R. Estienne, « souvent a
meslé des mots de Picardie, dont il estoit ^ » .
Rabelais s'est particulièrement souvenu de trois
dialectes : celui de la Touraine, son pays natal ;
celui du Poitou et celui du Languedoc. On a relevé
les mots que les deux premiers ont fournis à Tauteur
de Gargantua et de Pantagruel ; bien qu'incom-
plète, la liste en est longue ^ Les expressions tirées
du gascon, du languedocien ou du provençal sont
presque aussi nombreuses ; en voici quelques-unes :
Mais escoutez, vïet^da:{es, que le maulubec vous
trousque, vous soubvienne de boyre à my pour la
pareille, et je vous plegeray tout ares met y s {Gar-
gantua, t. I, p, 7).
— Esdos (t. II, p. 87).
— Boussin (t. II, p. 268).
— Et sabeti quey, hillots ? Que mau de pipe vous
byre. . . . harry bourriquet (t. I, p. 46).
• R. Estienne. Traité de la fram franc. Avis au lecteur
(1557).
— A. Loiseau. Rapports de la langue de Rabelais avec les
patois de la Touraine et de l'Anjou. Angers, 1867.
Poey d'Avant. De l'influence du langage poitevin sur le
style de Rabelais . Paris, Techener, i855.
32 LES DIALECTES
— Mais quand ils eurent long chemin parfaict^ et
estoient ja las commes pauvre diables, et n'y avoit
plusd'o/zY en ly caleil (t. I, p. 33 1).
— Canonge {t. II, p. 462).
— Campane (t. II, p. 476).
Parfois des phrases entières sont citées en gascon :
(( Il me souvient que on camp de Stokolm, un
Guascon nommé Gratianauld, natif de Sainsever,
ayant perdu au jeu tout son argent et de ce grande-
ment fasclié. . . à rissue du berland davant tous ses
compaignons disoit à haulte voix : « Pao cap de
bious, hillotz, que mau de pippe bous tresbyre ; ares
que pergudes sont les mies bingt et quouatte baguettes ^
ta pla donnerien pics, trucs et patacts. Sey degun de
bous aulx, qui baille truquar ambe iou àbelz embis?. . .
Gap de Sainct Arnault, quau seys tu, qui me rebeil-
lez ? Que mau de taouerne te gyre. Ho sainct Siobe
cap de Guascoigne, ta pla dormie iou, quand aquoest
taquain me bingut estée Hé paouret, iou te
esquinerie ares que son pla reposât. Vayne un pauc
qui te posar com iou, puesse truquerem. » (t. II,
p. 201 .)
Les autres provinces ont fourni un contingent bien
moindre ; cependant elles sont représentées dans
Tœuvre de Rabelais. La Bresse, dit M. Loiseau, lui
a suggéré son taille-bacon ou coupeur de jambon
' N'est-ce pas « baquettes » qu'il faut lire ? La baquette
était une ancienne monnaie béarnaise très répandue dans
toute la Gascogne.
ET LA LANGUE FRANÇAISE AU XVI^' SIÈCLE. 33
pour dire un fanfaron. . . Feulx (fils) est Picard. A
la Champagne il doit la tournure a tant seulement »,
son affirmation ma fi et le verbe je m'affie dont il
fait un si fréquent usage. Les Lorrains lui ont ins-
piré le serment a Pé le quau Dé' ».
Dans la « Briebve déclaration d'aucunes dictions
plus obscures contenues on quatriesme livre» Rabelais
a expliqué lui-même plusieurs locutions tirées de la
Touraine, de la Lorraine et du Poitou (t. 1 1 1 , pp. i g5,
«97. ^98. 199^
Nous n'irons pourtant pas jusqu'à voir en Rabelais
un réformateur de la langue française ; nous ne pen-
sons pas, comme M. Loiscau, qu'il ait essayé de
u faire pour le français ce que Dante avait fait pour
l'italien, employer tous les dialectes, ressusciter tous
les vieux termes et donner accès dans notre langue
à tous les héologismes imaginables*)). Non, nous ne
pensons pas que Rabelais ait jamais eu la pensée de
tenter une réforme longuement méditée à l'avance,
et de se poser en chef d'école, comme Ronsard, par
exemple ; du moins ne saurait-on nier qu'il n'ait eu
l'intention d'enrichir la langue, et de l'enrichir par
les dialectes provinciaux.
Bonaventures des Périers n'a pas montré moins de
hardiesse dans ses emprunts. Peletier du Mans le
félicitait (( d'avoer amassé force moz prouvençaus »
dans ses Vendanges ; et en effet les mots provençaux
' Cf. A. l. oiseau, op. cit.
- Cf. A. Loiseau, op. cit.
34 LES DIALECTES
y abondent ; qu'il nous suffise de citer la première
strophe :
Ça, trincaires,
Sommadaires,
Trulaires et banastons
Carragaires
Et prainssaires,
Approchez-vous et chantons ^
Les Nouvelles récréations et joyeux devis ren-
ferment aussi nombre de termes gascons et langue-
dociens^ ce qui n'a rien de surprenant sous la plume
d'un secrétaire de Marguerite d'Angoulême.
— Viet d'a^e (t. 11^ p, i 20).
— Oulle (t. II, p. 148).
— Escarabilhat (t. II, p. 195).
— Pai (t. II, p. 195).
— Cap de bien (t. II, p. 195).
— Ardit (t. II, p. 206).
— Esclops (t. II, p. 272).
— Hillot (t. II, p. 273).
— (Besiat t. II, p. 288)'.
Nous pourrions passer ainsi en revue presque tous
les écrivains du xvi*^ siècle ; il nous serait facile de
montrer que les termes manceaux ne sont pas rares
* Bonaventure des Périers, t. I, p. 91.
— On trouve également dans Bonaventure des Périers des
mots normands, poitevins, bourguignons, angevins, etc.
Cf. Le Lexique àe la langue de B. des Périers, par F. Frank
et Adolphe Ghennevière. Paris, 1888.
ET LA LANGUE FRANÇAISE AU XV l*' SIÈCLE. 35
dans Jacques Tahureau*, ni les termes gascons et
languedociens dans Marot ; que Tabourot fait grand
usage de mots dijonnais^, et Bouchet de mots poite-
vins ; et qu^enfin les lexicographes (qu'on parcoure
seulement les Dictionnaires français -latin, de
R. Estienne et de Thierry, les Dictionnaires des
rimes, de Tabourot des Accords et de La Noue , le
Trésor de Nicot '^ le Dictionnaire de Cotgrave), ont
tous donné une large place aux parlers de province;
mais nous croyons avoir suffisamment prouvé qu'au
xvi'^ siècle, les dialectes étaient tenus en grande
' En voici un exemple, tiré dQS Dialogues {p, 32, cdit.
Lemerre) : v( Vous les verrez plus couards et plus craintifs
que n'est un canard voyant le faucon, tellement qu'une
simple femmelette le pourroit batre aisément avecques sa
quenouille, ou bien comme fist l'autre qui en rangea une
demie douzaine avecques la naïe du four. »
La naïe, c'est la gaule avec laquelle on tisonne le feu
allumé dans un four.
- En ce qui concerne Nicot, il convient de faire quelques
restrictions. Certes il a connu et goûté le charme des dia-
lectes méridionaux; nous en avons la preuve dans les vers
des poètes provençaux qu'il aime à citer, et dans ce nombre
si considérable de mots languedociens qu'il a introduits
dans le Trésor. Mais, comme nous le faisons remarquer
ailleurs (,Cf. notre thèse latine De Nicotio, philologCy lib. IV,
cap. Il), quand il place ainsi en regard le mot français et le
mot languedocien correspondant, il se propose uniquement
de mieux faire comprendre le sens ou l'étymologie du mot
français, et c'est ce dernier seul qu il recommande d'em-
ployer.
^ Nous ne connaissons guère qu un seul écrivain qui, à
36 LES DIALECTES
III
Cependant, déjà au commencement du xvn« siècle^
des protestations s'élèvent. Deimier' est loin d'ap-
prouver les conseils que Ronsard a donnés aux poètes
sur les moyens propres à enrichir notre langue^;
d'ailleurs il connaît les pages que Peletier a consa-
crées à cette question des Dialectes^ et voici sa
réponse^ : « J'estime aus^i que l'opinion de Peletier
ne doit pas estre rejectee avec moins de réfutation
cette époque, repousse franchement les influences dialec-
tales, c'est l'auteur inconnu qui a écrit dans les Discours
non plus mélancoliques que divers : « Je voudrois que nos
François l'enseignassent (la grammaire) un peu plus sage-
ment et de meilheure grâce et manière plus aisée qu'ils
ne font ; qu'ils s'accordassent de quel langage de nostre
Gaule ils veulent faire Grammaire et que tous Tentendissent
bien, n'i meslassent rien de leur terroer^ se curassent fort
bien les oreilhes pour côgnoistre la prononciation et accent...
ne cherchassent cinq pieds en un mouton qui n'en a que
quatre. » (Discours non plus mélancoliques que divers à
Poitiers, de l'imprimerie d'Enguilbert de Marnef, p. 20,
.557.)
' Sur Deimier, voir la savante étude de M. Brunot : La
doctrine de Malherbe^ d'après son commentaire sur Des-
portes. Paris, 1891, pp. 576 et suiv.
- Deimier. L'Académie de l'art poétique, p. 472.
' Id., ibid., pp. 475 477.
ET l.A LANGUE FRANÇAISE AU XVl^ SIÈCLE. 87
que celle de Ronsard, car il dit : «. Que de son conseil
le poète peut apporter des mots picards, normans
et autres qui sont sous la couronne : et que tout est
françois, puisqu'ils sont du païs du Roy ». Ce qui est
une raison très impertinente : car suivant son dire,
si une partie de Tltallie estoit a présent au Roy,
comme elle estoit au temps du Roy François premier,
il seroit bon d'êployer le langage italien avec le fran-
çois, ritallianisant ainsi pour Tenrichir, et que pour
ceste raison, on pourroit se servir indifferemêt de tous
les verbes que practiquent les Gascons, les Proven-
çaux et les bas Bretons, puis que ces nations sont
subjectes au Roy. Ledit Peletier dit aussi qu'il seroit
content que les François usassent de ce verbe « estru-
guer » qui signifie ce que les Latins disent ce gratu-
lare », pour lequel il dit que n'avons point de miots
suffisans. Mais je treuve qu'il n'est pas ainsi : car je
voy que l'on dit à Paris « saluer l'Espousée », qui
signifie « estruga la novio », comme on dit en Avignon
et autres villes de Provence. Ce n'est' pas que
Deimier défende absolumenttous emprunts aux par-
lers provinciaux ; mais il ne faut emprunter que
a lors que tu en auras besoing' )) et ces emprunts,
on les (! habillera dextrement à la mode de son païs.
Bonavanture du Perier (sic) pratiqua cela bien à
propos : car descrivant un Traicté des vendanges
et voyant que la langue françoise n'abondoit point
en termes qui fussent capables de dire tout ce qui
Deimier. L'Académie de l'art poétique, p. 472.
38 LES DIALECTES
estoit requis là-dessus, il eut recours aux estrangcrs
et emprunta plusieurs mots provençaux pour spéci-
fier et enrichir les subjects de son Poëme, dans
lequel il les introduisit comme naturels françois'.»
Plus sévère et plus intraitable encore, Malherbe
faisait aux dialectes, et au gascon en particulier, la
guerre que Ton sait. Et pourtant, si puissante alors
était la vie de ces dialectes que lui-même, l'ennemi
juré de tout gasconisme, ne savait pas se garder
absolument des locutions provinciales. Ses rimes
étaient parfois normandes, et il ne serait pas difficile
de trouver dans ses œuvres en prose plus d^un terme
apporté d'Aix. Voici, je crois, un provençalisme qui a
échappé à tous les éditeurs, a Aussi celui qui est
fol n'a pas tous les vices en son extrémité \ »
IV
Nous ne voulons pas poursuivre cette enquête à
travers tout le xvn^ siècle; on sait que, sur ce
point, la doctrine de Malherbe ne triompha qu'en
partie. M"'<^ de Sévigné n'a pas craint d'employer
dans une de ses lettres (i6 mars 1676)^ le joli
* Id., ibid., p. 470.
- Malherbe, t. II, p. 118. Cf ce que nous disons plus
bas (livre III, chap. iv. Adjectifs pjssessifs).
5 T. IV, p. 38o, Ed. Monmerqué.
ET LA LANGUE FRANÇAISE AU XYI^ SIÈCLE. 3Cj
mot de (( pichon»^ bien plus tendre et plus gentil
que notre mol français « petiot ». Molière fait
parler à ses paysans le langage qu'ils parlent réel-
lement, sans modifier leurs locutions vicieuses:
c'est, pour ses comédies, un élément nouveau de
gaieté et de vérité, et par suite de succès. La
Fontaine surtout, dont la sympathie va le plus
largement aux parlers provinciaux , n*aimait pas
moins les termes dialectaux que les termes du vieux
français : n'était-il pas intimement lié avec Pierre
Gallaup de Chasteuil, ce poète d'Aix qui rimait en
provençal ? N'a-t-il pas osé transporter dans une de
ses fables le dicton picard, grâce à lui connu de
tous :
Biaux chires Leups, n'écoutez mie
Mère tanchent chen fieux qui crie * .
Et Fénelon pensait comme La Fontaine : « Pre-
nons de tous côtés, dit Fauteur de la Lettre à V Aca-
démie française ^, tout ce qu'il nous faut pour rendre
notre langue plus claire, plus précise, plus courte et
plus harmonieuse. » De tous côtés, qu'est-ce à dire?
Des nations voisines, sans doute, mais combien plus
heureusement encore des parlers provinciaux. Féne-
lon songeait certainement aux dialectes, en écrivant
cette phrase, puisqu'il ajoute : « Les Grecs rassem-
blaient sans scrupule plusieurs dialectes dans le
même poème. »
' La Fontaine. Livre IV, fable xvi.
- Fénelon. Lettre sur les occupations de l Ac.fr., % 3
40 LES DIALECTES
V
Mais qui donc avait raison^ de ceux qui ne recu-
laient pas devant de larges emprunts aux dialectes^,
ou de ceux qui^ comme Deimier et Malherbe^ sou-
cieux avant tout de la pureté de la langue^ voulaient
exclure du langage toute trace de provincialisme ?
Nous n'avons cité^ des grammairiens du xyi^ siè-
cle, que quelques passages choisis entre les plus
clairs et les plus significatifs ; ces passages suffisent
pour nous faire connaître quelles raisons on invoquait
en faveur des dialectes.
On les aimait — d'abord^ et surtout^ -- en sou-
venir des dialectes grecs. Personne n'ignore avec
quel enthousiasme les savants du xvi*^ siècle se
portèrent vers Tétude du grec; la langue grecque
était placée au-dessus de toutes les autres; pour
faire du français le plus bel éloge et le plus complet^
on essayait d'établir que nulle langue ne présentait
avec le grec de plus frappantes analogies. Or^ donner
aux dialectes français l'importance qu'avaient- les
dialectes grecs, n'était-ce pas créer une analogie de
plus entre le grec et le français ? Malheureusement,
une telle conformité n'est qu'apparente ; les dialectes
ionien, dorien ou éolien, — tels que nous les trou-
vons dans les ouvrages grecs, — sont littéraires, arti-
ficiels, coinme on l'a dit ; leur emploi est parfaitement
ET LA LANGUE FRANÇAISE AU XV !« SIÈCLE. 4I
déterminé et consacré par des chefs-d'œuvre : quelle
différence avec nos dialectes provinciaux, qui for-
ment la langue même du peuple et n'ont jamais été
mêlés intimement à la langue nationale, dans les,
ouvrages des poètes français. Cette harmonie entre
le grec et le français, qui plaisait tant à H Estienne,
est donc tout à fait factice; heureusement, pour
défendre les dialectes français, on ne se bornait pas
à invoquer l'exemple et la fortune des dialectes
grecs.
On les aimait encore par goût du pittoresque (le
mot n'existait pas encore, mais le sentiment qu'il
exprime était bien connu). Ces termes empruntés au
langage populaire ou bien étaient charmants de naï-
veté, ou bien offraient à l'esprit de vives et piquantes
images ; et toujours ils avaient je ne sais quelle
saveur étrangère qui relevait, et, pour ainsi dire,
assaisonnait le récit. Si Pasquier, par exemple, est
séduit par le mot d^escarbïllat, si Rabelais, si Bona-
venture des Périers sèment leurs œuvres de tant de
mots dialectaux, il nous semble qu'il n'en faut point
chercher ailleurs les raisons.
De nos jours, n'est-ce pas, en partie du moins ',
* Cette sorte de renaissance des parlers populaires (dans
les ouvrages écrits en français) est due encore à d'autres
causes. Un large courant pousse vers le réalisme les lettres
et les arts; nous éprouvons plus que nos devanciers le besoin
de « faire vrai ». Ce souci de la vérité peut expliquer pour-
quoi, dans les nouvelles et les romans modernes , les locu-
tions provinciales apparaissent si nombreuses; il semble
42 LES DIALECTES
ce même goûl du pittoresque qui entraîne quel-
ques-uns de nos romanciers les plus célèbres^ nous
ne dirons pas à étudier scientifiquement les parlers
populaires^ mais à en connaître et goûter et trans-
"porter dans leurs romans le vocabulaire si riche en
images ? George Sand^ Tun des premiers^ frappé de
la beauté de certains mots berrichons^ les a fait
passer dans quelques-uns de ses chefs-d'œuvre.
Depuis^ chaque province a été exploitée par un ou
plusieurs écrivains; pour ne citer que quelques
noms^ la Provence n'appartient- elle pas à A. Daudet,
la Normandie à G. de Maupassant, le Languedoc à
F. Fabre ' ?
Mais voici l'argument le plus sérieux qui ait été
apporté en faveur des dialectes : puisque la langue
française^ a-t-on dit;, manque souvent, pour expri-
que l'étude sera plus vraie, si, à la vérité des caractères, de
toutes la plus précieuse, s'ajoute l'exactitude du détail exté-
rieur.
' Nous pourrions en citer bien d'autres J. Richepin a
« picardisé » dans le Cadet, « C'est avec une ivresse de faune
philologue qu'il se roule dans l'herbe grasse et les fleurs
sauvages du parler picard. Il s'en donne à cœur joie. C'est
une orgie. Il n'est affaire que de ramoter, pousseîer, trii-
cher, remugler, eshroucher ei surquer. Et que de noms d'une
gueuserie pittoresque, tels que ginglette, jacasse, niquedaule ,
hurlubier, etc. Tout cela est savoureux. » (A. France,
Temps, 2 fév. 1890.) Dans les romans d'E. Pouvillon, c'est
le languedocien qui triomphe ; le comtois dans les chansons
de village de Ch. Grandmougin, le lorrain dans quelques
récits de Theuriet, etc., etc.
ET LA LANGUE FRANÇAISE AU XVI<^ SIÈCLE. 48
mer certaines idées, de termes précis qui se rencon-
trent dans tel ou tel dialecte^ adopter ces ternies,
c'est enrichir la langue française. L'argument nous
paraît parfaitement juste. On n'hésite pas à faire aux
langues étrangères des emprunts plus ou moins
nécessaires : pourquoi hésiterait-on, « en un besoin »,
comme dit Pasquier, à emprunter à nos dialectes
des mots qui, plus que les mots étrangers, se
rapprocheraient des mots français par leur aspect
extérieur, leur air et leur physionomie ? Peletier
nous cite plusieurs exemples de l'indigence de la
langue française; nous n'en rappelons qu'un, parce
que celui-là intéresse directement le dialecte gascon.
Il recommande l'usage du mot « cloque, qui et
propre a cause même du son : qui sinifie une poule
qui a des poussins ^> . Ne pourrait-on pas emprunter
« cloque » au gascon : cela ne vaudrait-il pas mieux
que d'obliger l'écrivain français à parler d'une «poule
devenue mère?* »
« Toute circonlocution affaiblit le discours », dit
Fénelon .
Pourquoi ne pas demander aux dialectes « tout
terme qui nous manque et qui a un son doux, sans
• L'expression ne nous choque nullement — est-il besoin
de le dire? — dans l'Oraison funèbre de la princesse de
Gonzague? Ici, Bossuet parle précisément de ce que peut
l'amour maternel dans un humble et chétif animal ; la péri-
phrase est juste et heureuse. Mais^ en dehors de ce cas par-
ticulier, le simple mot « cloque 0, nest-il pas préférable a
« poule devenue mère » ?
44 l'ES DIALECTES
danger d'équivoque. On en trouve un grand nombre
qui ne peuvent désigner suffisamment un objet à
moins qu'on n'y ajoute un second mot ; il faudrait
abréger en donnant un terme simple et propre pour
exprimer chaque objet \ )>
Avec les écrivains du xvi^ siècle^ n'hésitons pas à
recommander l'étude des parlers populaires ; que
nos auteurs puisent à ces sources pures et fraîches
pour rajeunir ou enrichir la langue française ; l'em-
ploi d'un terme dialectal est légitime^ si ce terme
manque à notre langue^ et que l'on pratique cette
discrétion dont parle Corinne « la gentile poetrice »
dans une phrase rappelée par H. Estienne à propos
des mots composés :
Tv5 yjù 5ct ansipsiv, àX/À p/j ô),w zm Gu/âzw ^. « Il faUt jeter
la semence avec la main_, et non la verser à plein
sac. »
^ Fénelon. Lettre sur les occup. de V Acad.fr., § 3.
- De la précellence du lang. fr., p. i68. Montaigne rap-
pelle aussi ce précepte et l'applique à la libéralité des rois.
« Je luy apprendrois plustot (au prince) ce verset du labou-
reur ancien ; r-^ yj'-p^ ^^^ (TTTsipstVj àlli. f/.v] tm QuÀàxw qu il fault,
à qui en veut retirer fruict, semer de la main, non pas
verser du sac » ; il fault espandre le grain, non pas le res-
pandre.. (liv. III, chap VI).
LE PARLER GASCON. 46
CHAPITRE II
LE PARLER GASCON — CARACTÈRES GÉNÉRAUX
Nous venons de voir de quelle faveur étaient en
tourés les dialectes au xvi^ siècle ; cette faveur expli-
que qu'une influence du parler gascon ait pu se pro-
duire. Mais ce parler gascon, quel est-il? quels en
sont les caractères ?
Il n'apparaît pas tout à fait avec les mêmes traits
sur tous les points de ce domaine gascon, dont nous
avons tracé les limites. « La langue parlée entre la
Garonne, FOcéan et les Pyrénées se présente sous
six formes principales : le béarnais, le landais, le
bigourdan, Tarmagnac, le commingeois et le giron-
din'. )) Mais les caractères communs à ces variétés
du gascon sont assez nombreux et assez importants
pour qu'on ait pu les réunir sous la dénomination
unique de langue gasconne.
Cette langue a été soigneusement étudiée par
• Luchaire. Étude sur les idiomes pyrénéens, p. 248.
46 LE PARLER GASCON.
M. Luchaire qui a résume ainsi, en ce qui concerne
la phonétique'^ ces caractères communs.
l '^ Absence de v :
2*> Répugnance pour f;
3'^ Répugnance pour r initial ;
40 Suppression de ?i entre deux voyelles ;
5" Mutation de // médial en r ;
60 Mutation de // final en i ;
70 Résolution de / final en u'\
De plus, en publiant un Recueil de textes de
l'ancien dialecte gascon, d'après des documents
antérieurs au xiv^ siècle, il a permis à d'autres de
pousser plus loin qu'il n'avait voulu le faire lui-même
cette étude du langage gascon. Hemmann en a tiré
son Histoire du consonnantisine en gascon jusqu'à
lajin du xiii^ siècle ; ouvrage qui^ sans être com-
plet, tant s'en faut, nous montre cependant d'une
manière assez exacte quel est le traitement général
des consonnes dans l'ancien gascon ^
* En ce qui concerne la syntaxe, les rapports sont encore
plus étroits ; les tours, les constructions, les règles sont très
sensiblement les mêmes.
- Luchaire, Ibid., p. 208.
^ Consonantismus des Gaschonischen bis i^um Ende des
XIII Jahrunderts . . . von Fran:^ Hemmann. 1888. Leipzig,
Fock, in-8^ de vii-55 p.
Les différences qui séparent le gascon actuel de celui qui
était parlé au xiv^ siècle ou au xyi*-' sont peu nombreuses
et sans grande importance. La démonstration en serait
aisée ; qu'il nous suffise d'apporter ici l'opinion de deux
maîtres en philologie gasconne, (s Son patois, dit M. Léonce
LE PARLER GASCON. 47
M. Lespy a fait du béarnais sa province parti-
culière ; ce qu'il dit du béarnais peut s'appliquer^
à quelques exceptions près, au bigourdan. M. P.
Meyer, dans la Roniania ; M. Léonce Couture,
dans la Revue de Gascogne ; M. G. Chabanneau,
M. A. Thomas, M. E. Bourciez ont apporté de
précieuses contributions à Tétude du gascon. F. Diez
parle peu du gascon dans sa Grammaire des langues
Couture en parlant du poète Garros dont il vient de citer
quatre vers, n'a pas vieilli quant à la plupart des termes
qu'il emploie. Tous les mots de ces quatre vers par
exemple sont du langage courant à Lectoure, quoique les
églogues de Garros aient paru en iSôy. L'orthographe seule
a changé, mais non (je crois en être sûr) la prononciation.
{Revue de Gascogne^ t. XII, p. 469.) M. Luchaire constate
le même fait pour le gascon d'une période plus reculée.
« L'étude des documents du moyen-âge prouve que la
langue (gasconne) ancienne est bien peu différente de celle
d'aujourd'hui. » (Étude sur les idiomes pyrénéens, p. 202.)
Nous retrouvons en effet dans notre parler d'aujourd'hui le
vocabulaire à peu près intact et toutes les constructions de
la langue de Pey de Garros, de Bedout ou d'Astros. Les
différences que l'on peut relever sont faciles à reconnaître;
elles sont dues presque toutes à une seule cause : l'influence
de la langue française. Tandis que le gascon altérait la lan-
gue française, au grand scandale de Malherbe, celle-ci à
son tour altérait le gascon. Les termes français s'introdui-
saient dans le gascon ; chibaw, formé du français cheval,
remplace déjà au commencement du xvu^ siècle la vieille
forme gasconne, presque complètement abandonnée : cawat;
ils l'envahissent de plus en plus, malgré les protestations
des « patoisants »
4<S LE PARLER GASCON.
romanes ; M. W. Meyer-Lûbke s'en occupe da-
vantage, mais il s'en faut que ses informations
soient toujours sûres. En voici une preuve. De
nombreux traits linguistiques, avons-nous dit, se
retrouvent dans toutes les parties du domaine gascon ;
et c'est même l'ensemble de ces traits linguistiques
communs qui a amené la plupart des philologues à
admettre l'existence d'un dialecte g-ascon. Msiis il n'en
est pas moins vrai que, à bien examiner le détail de
la phonétique gasconne, quelques différences sépa-
rent le béarnais, par exemple, du bigourdan, ou du
landais, ou du girondin. M. W. Meyer-Lûbke n'a
tenu nul compte de ces différences. Telles formes
qu'il signale simplement comme gasconnes sont tout
à fait inconnues à Tarbes :
hu (fuit), t. I, 2® partie, p. 353.
hure (fuerat), t. I, 2^ partie, p. 353.
hola (folia), t. I, 2^ partie, p. 353.
habe (fabam), t I, 2^ partie, p. 397.
kobe (cubât), t. I, 2^ partie, p. 397.
naba (nova), t. I. 2^ partie, p. 397.
leba (levât), t. 1, 2^ partie, p. 397.
Une étude méthodique exige que l'on étudie le trai-
tement de chaque voyelle ou de chaque consonne ou
groupe de consonnes, dans toutes les parties du
domaine gascon, afin de bien marquer les différences
et les ressemblances de ce traitement; M. Meyer-
Lubke ne l'a pas fait'.
' On peut négliger V Essai sur les caractères de la langue
LE PARLER GASCON. 4g
II
En sommC;, il n'y a pas encore d'étude complète
du parler gascon^ et nous n'avions pas à l'entreprendre
ici. Certes, cette étude est des plus intéressantes pour
un philologue ; pour notre compte, nous en avons
rassemblé les éléments avec grand plaisir Mais le
sujet de cette thèse ne comporte pas de si larges
développements. Nous devons nous borner, ce sem-
ble, à signaler du dialecte gascon les divers traits
phonétiques ou syntaxiques, qu'il est indispensable
de connaître pour montrer en quoi et comment
l'influence gasconne s'est manifestée.
N'est-il pas évident, par exemple, que si nous
disons, après M. P. Meyer, que le français a em-
prunté au dialecte Gascon le mot « cadet », venu
du latin capitellum, on est en droit d'exiger que nous
ayons montré auparavant par un certain nombre
d'exemples :
Que le groupe initial latin ca se maintient en gas-
con ;
Que p, dans le groupe pt, subsiste d'abord, d'où
gasconne, de M . l'abbé Daste, publié dans la Revue de Gas-
cogne (t. XII, pp 3 10 et 19^ à moins qu'on n'y recherche
les très judicieuses notes philologiques de M. L. Couture.
Cf., pour une bibliographie plus complète, Zeitschrift fur
neufranzœsische Sprache und Litteratur : band ix, 1887,
pp. 92 et suiv.
4
50 IJ^. PARLER GASCON.
capdet, puis s'adoucit en b (caMet), et finalement
disparaît ;
Que t, dans ce même groupe^ se change en d ;
Enfin, que le groupe // devenu final se change
en^?
De même, comment placer le mot a beguer » (de
vicariiim), parmi ceux que les Gascons ont intro-
duits, ou du moins qu'ils ont contribué à propager
dans la langue française, si nous n'avons prouvé que
V initial se transforme en b dans le gascon, l atone
en e fermé, c intervocalique devant a tn g dur, et
que le suffixe -arius devient régulièrement -er ?
En ce qui concerne la syntaxe, serions-nous auto-
risé à noter un gasconisme dans des phrases comme
celle-ci : « Le parler que j'aime, c'est un parler . .
non pédantesque . . . non pleideresque, mais plutôt
soldatesque, comme Suétone appelle celui de Jules
César, et si ne sais pas bien pourquoi il Ven appelle » \
si nous ne commencions par montrer dans le gascon
des tournures absolument semblables ?
Il nous faut donc traiter du langage gascon,
mais uniquement dans la mesure où cette étude
peut servir à prouver l'influence gasconne. On
ne trouvera par conséquent dans cet ouvrage que
des parties isolées de la grammaire gasconne ;
nous avons du omettre et les traits phonétiques
étrangers à notre thèse , et les flexions , et chez
les auteurs gascons qui ont écrit en français, les
règles de syntaxe dont aucune trace ne se retrouve.
• Montaigne. Essais, liv. I, chap. xxvi (édit. i588).
LE PARLER GASCON. 5l
Ainsi nous ne traitons pas « de Taccord des noms
et des personnes avec les verbes^ des adjectifs avec
les substantifs, de la fonction exacte des temps et
des modes, de Tordre des mots, de l'emploi des
pronoms relatifs et des conjonctions, etc. . . », toutes
questions des plus intéressantes, qu'un de nos maî-
tres recommandait, il y a quelque temps, à l'atten-
tion de ceux qui s'occupent des parlers de France.
(G. Paris. Discours prononcé à la réunion des
Sociétés savantes, 26 mai 1888.)
Dans les chapitres qui suivent, nous ne parlons
que de la phonétique ; l'étude de la syntaxe, au
lieu de faire suite à la phonétique, a été trans-
portée au chapitre où il est question « de l'influence
exercée par le gascon sur la syntaxe de la langue
française » . Nous rapprochons ainsi de ces règles
de la syntaxe gasconne les phrases françaises dont
la construction est expliquée par ces règles mêmes
(ce qu'il n'est pas permis de faire pour la phonétique,
sous peine de tomber en des redites fastidieuses).
Ce rapprochement immédiat montrera avec la der-
nière évidence que telles ou telles constructions ren-
contrées dans la langue française sont bien réellement
dues à l'influence gasconne. Montaigne, du Bartas,
Henri IV, Monluc, P. de Brach, d'Antras, Flori-
mond de Remond les ont maintes fois entendues sur
les lèvres de leurs compatriotes ; lors donc qu'ils les
emploient à leur tour, ils transportent, pour ainsi
dire^ dans la langue française un petit coin de leur
pays natal : ils gasconisent.
52 PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.
^CHAPITRE III
DE LA PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON*
VOCALISME
Pour étudier le traitement que subissent en gascon
les voyelles latines^ nous partons, comme on le fait
d'habitude, de la voyelle qui a le son le plus aigu /,
pour aboutir à celle qui a le son le plus grave, u,
en passant par celles dont le son est intermédiaire,
é, è, a, b, à.
Voyelle I {l en latin classique).
§ I. — / tonique.
1 tonique long subsiste, en gascon comme en
français, qu'il soit libre ou entravé ou suivi d'un jod :
* Nous avons conservé à toutes les lettres la valeur qu'elles
ont en français, sauf sur un point ; le groupe Ih représente
/ mouillé. Nous notons par w anglais le son u quand il est
joint à la voyelle précédente, de manière à former une
diphtongue. Cet u provient de la résolution de /^ v, o\xh.
VOCALISME. 53
filum^ hiw.
vivum, biw.
vitam, bita.
Mais il convient de remarquer que l tonique,
suivi de îi, loin de se nasaliser comme en français,
conserve sa valeur propre ; ainsi les Gascons disent :
« bin » de « viginti »,
(( cin )) de « *cinque »,
en donnant à Vi le son français qu'il a dans « divi-
nement ».
§ II. — / long protonique initial.
/ long protonique initial reste intact en gascon :
filare, hila,
ripariam, arribera.
En gascon, comme en français, î protonique ini-
tial « ne peut se changer en ï que quand la voyelle
accentuée immédiatement suivante a elle-même pour
voyelle un autre z' ». Dans ce cas, i devient é.
fmire, féni,
vicinum, bési.
Py-imarium, mirabilia, ne rentrent pas dans les
conditions de la règle précédente ; nous disons cepen-
dant : prémé, mérbelhe. En français, ces deux mots
constituent aussi une exception; peut-être Vl était-il
devenu de bonne heure l bref dans le latin popu-
laire.
* G. ï* divïs » Romania, VIII, p. 629.
54 PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.
Voyelle É {î, ê en latin classique).
É tonique.
§ I. — É tonique libre.
On sait que é tonique libre aboutit, en français,
au son oi, en passant par une série de sons inter-
médiaires ; é latin n'a subi en gascon aucune de ces
modifications ; le son é a subsisté :
pïlum, péw.
pïram, péra.
*fngidum, devenu sans doute *frïgi-
dum sous rinfluence de rïgidum,
hrét.
pïperem, pébe.
bïbere, béwé.
télam, téla.
habére, hawé.
*sapêre, sabé.
crëdere, crédé (créye, crési.)
très, très.
mê[n]sem, mes. (Il en est de même
dans tous les mots qui ont le suffixe-
ensem.)
extrêmum, estrém.
candêlam, candéla.
sérum, se.
mê, mé.
Ce dernier mot appelle une remarque. De même
VOCALISME. .55
qu'en français^ le latin me a donné deux formes, me
et moi, selon que ce mot était ou non proclitique,
de même en gascon il a deux formes : méy quand ce
mot n'est pas proclitique ; ém (métathèse de mé)
quand il est proclitique :
Grey-mé, crois-moi.
Em-créyes ? me crois- tu ?
La même remarque s'applique à te (té, et) et à se
(se, es;.
§ II. — É tonique entravé.
A. — É tonique entravé, qui donne è en fran-
çais, donne é en gascon :
ïUum, et.
ïllam, éra.
capïstrum, cabéste.
ïstum, este,
sïlvam, séwba.
mïttere, méte
sïccum, séc.
B. — Les nasales n'influent en rien sur é tonique
entravé par une nasale et une consonne; il ne se
nasalise point ; jamais il ne prend le son français an.
fïndere, héne.
vêndere, béne.
fêminam, hénna.
Dans le gascon de la Grande-Lande, au lieu de
ce son é si persistant, on trouve le son eu; cet
56 PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.
assourdissement est la caractéristique principale du
parler de la Grande- Lande.
§ III. — É tonique sous l'influence du jod.
Le jod n'exerce aucune influence sur é tonique
dans la phonétique du gascon,
placére, plazé.
pagénsem, pages; vieux mot remplacé
par le français paysa.
crëscere^ crèche,
rëgem, arréy (/ représente le g, comme
dans le mot suivant),
légem^ léy.
pïcam, péga.
Voyelle E (è en latin classique).
E tonique.
Le traitement de è tonique ne donne lieu qu'à peu
de remarques.
A. — È tonique donne toujours en gascon è, qu'il
soit libre ou entravé :
brévem, brèw.
lëporem^, lèbe.
pédem^ pè.
VOCALISME. bj
fébrem, hrèbc.
fél^ hèw.
fërrum, hèr.
tëstam^ testa.
novëllum^ navet.
vitéllum, bédèt.
capitëllum, capdèt.
pëllem^ pèt.
Cependant lorsque Tentrave est formée par une
nasale et une autre consonne, è ne s^est point na-
salisé en gascon; il ne sonne jamais an;m3i\s il a
pris le son fermé é. Par suite, les participes pré-
sents en -entem ne se confondent jamais avec ceux
de la première conjugaison -antem :
pëndere, pêne.
gëntem, yént.
B. — Lorsque è est suivi du groupe tr\ ce groupe
dégage un i qui, joint à la voyelle précédente, forme
une diphtongue (sonnant comme ei dans eia du latin) :
pëtram, péyra.
E, È, atones.
A. — Protoniques initiaux, é, è donnent en gascon é :
pïlare, pela,
cïrcare, cérca.
mïnutum, ménut.
mïsculare, méscla.
' Voir plus loin a tonique suivi de tr, p Sg.
58 PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.
vïrtutem^ bértut.
vïcariuQi^ béguer.
vïtellum^ bédet.
dêbere^ déwé.
pë[n]sare;, pesa,
lëvare, Ihéva.
B. — A la différence de ce qui a lieu en français^
le voisinage d^une nasale n'exerce aucune influence :
ïmplere, empli.
Voyelle A (â ou à en latin classique).
A tonique.
§ I. — A tonique^ libre ou entravé, se maintient
en gascon.
spatham, espada.
fabam, hawa.
natum, nat.
*capum, cap.
tabulam, tawla ;
d'où les infinitifs de la première conjugaison en a :
cantare, canta.
secare, séga;
~ les participes passés at, ada, et tous les mots en
ade (atam) :
VOCALISME.
59
cantatum, cantad.
cantatam, cantada.
tabulatam, tawlada.
petram-foratam, Peyrehorade (nom
d^une localité dans les Landes) ;
— les substantifs en at, ad, correspondant au latin
-atem :
sanitateni;, santad.
bonitatem, bontad.
legatum, légat.
Lorsque a tonique est suivi du groupe tr, ce
groupe dégage un / qui^ joint à Va tonique, forme
une diphtongue (sonnant comme « aïe » en fran-
çais); il en est de même de a atone :
patrem, pai ;
matrem, mai ;
fratrem^ frai ;
latronem^ lairou ;
latrare, laira.
§ IL — Suffixe -arius.
Le suffixe latin -arius, a, uni, devient -è, era;\\
est probable, comme le suppose M. P. Meyer^, que
ce suffixe est devenu -eriiis dès l'époque préhistori-
que des langues romanes ; il est difficile, sans cette
hypothèse, d'expliquer le changement gascon de a
en è ;
' Romania, III, pp. 433 et suiv.
6o PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.
scalarium^ escale.
nugarium, noguè (nouguè).
prunarium^ pruè.
candelarium^ candelè.
vaccarium, baquè.
caprarium^ crabe.
semitarium^ sendè.
fimarium, hemè.
vicarium, beguè.
caldariam, cawtèra.
ripariam, arriwèra (arribère^ en béar-
nais*).
carb(/nariam, carboèra.
A côté de ces mois^, il y a toute une catégorie de
mots en -ari, mots savants^ notari, contrari, pre-
gari, etc.
A atone.
§ I. — A protonique subsiste en gascon :
sapere^ sabé.
valere^ balé.
panarium^, paè.
tabulatam^ tawlada.
granarium^ graè français grenier;,.
*granunculam^ graolha (français gre-
nouille),
gallinam^ garia (a. fr. geline).
maturum^ madu (a. fr. meiir).
' Cf. Lespy. Dict. béarnais.
VOCALISME. 6l
natalem, nadaw (français Noël),
patellam, padèra (français poêle).
*damnaticum, damnageV
§ II. — A posttonique subsiste :
rosam^ arrosa.
tab[u]lam, tawla.
Il devient cependant o sur certains points du
domaine gascon^ e sur d'autres points ; nous n'avons
pas à tracer ici la ligne de démarcation qui sépare
la région où Ton prononce « tawla » de celle où Ton
prononce « tawlo » ; il nous suffit de savoir que les
deux formes existent. Cette dernière forme, d'ail-
leurs, disparaît chaque jour de plus en plus, princi-
palement parce qu'elle est considérée comme plus
grossière ; ainsi, dans une même localité, — nous en
avons souvent fait la remarque, — le peuple dira
« tawlo » ; ceux au contraire qui ont reçu quelque
nstruction diront « tawla » .
Voyelle Ô (p en latin classique).
d tonique.
§ I. — Ô tonique libre ou entravé reste intact en
gascon, tandis qu'en français il est devenu succes-
sivement wo, z/e, œ, eu.
* Cf. Lespy. Dict. béarn. « Doumadge », qui est la forme
la plus usitée, vient du français.
62 PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.
CÔF;, CO.
rôtam, arroda.
ôperam^ obra.
ôpus^ ob, op.
*pôtet^ po.
sôlum^, so (le sol),
sôror, so.
*vôlit^ bo.
pôpulum^ poble.
Nuram^ devenu nôram^ sous Tinfluence de novium
ou de socrum, a donné également nora.
§ II. — Devant les nasales^ ô s'est changé en d et a
donné Ou.
bônum, bou.
sônat^ soua.
sônum, sou.
hôminem, houmi, forme qui se ren-
contre fréquemment dans les anciens
textes.
pôntem^ pount.
frôntem, hrbunt^ frount.
respôndet, respoun.
tôndet;, toun.
§ III. — Sur le traitement de ô tonique soumis à
rinfluence du jod , nous n'avons qu'une seule
remarque à faire.
Oleum (mot savant) fait exception, comme en
* Cf. Lespy. Dict. béarnais.
VOCALISME. 63
français ; mais Texception est d'une autre nature ; de
« ôleum » est venu en gascon « oli » au lieu de
« uelh » (Cf. fôliam, huelha; sônium, suenh\
Voyelle Ô {ô, û du latin classique .
â tonique.
§ I. — â tonique libre et entravé devient ou en gascon .
honôrem, awnou.
flôrem^ hlou, eslou.
sapôrem^ sabou.
sudôrem, sudou.
seniôrem, senhou.
nôdum, nou'.
côdam, coua.
sôlum^ soûl.
nepôtem^ neboud.
rotûndum, arredoun.
bùccam, bouca.
On sait que ô tonique entravé devient ou en ran-
çais^ mais avec des exceptions assez nombreuses;
parmi ces exceptions ^ on signale « gorge » et
• On dit aujourd'hui plus fréquemment nu, mais les for-
mes qu'on rencontre dans les anciens textes sont noud,
nood.
64 PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.
« noce* », et, pour expliquer ces formes françaises,
on a recours au latin vulgaire *gôrga, *nôptia. Mais
ces mots n'expliquent pas les formes gasconnes
gourg et nouça qui proviennent régulièrement de
gùrges et de nùptia (gôrga et nôptia seraient devenus
gorge et noça^j.
§ II. - Même sous l'influence du jod, ô donne en
gascon ou :
côfeam, couha.
vôcem, bouts.
crùcem, crouts.
3
* Bourciez. Précis de phonétique française, p. Sg.
- Sur « Nuplias », en roman, Cf. un article de M. G.
Paris {Romania, X, 397) qui admet noptias et combat
M. Fœrster qui, lui, admet un radical « nup ». M . G Paris
signale aussi comme exception le terme « mot » {Romania,
X, 55). Mutto, dit il, a fait « mot » et non « moût » par
une dérivation qui se retrouve dans le prov. mot et l'italien
motto, et qui remonte par conséquent au latin vulgaire-
Je serais porté à l'expliquer par un rapprochement d'étymo-
logie populaire avec movito^ la parole étant comprise comme
un mouvement. Au reste, on trouve aussi moût. Littré cite
cette forme dans les Assises de Jérusalem, et, en ancien
français, « mot » figure assez souvent à la rime avec des
mots qui ont aujourd'hui out. » — A ces exemples de
« moût j), on peut ajouter la forme gasconne, seule usitée,
« moût » .
5 Cf. Lespy. Dict. béarn. Aujourd'hui on ne se sert plus
que du mot « esquilhot » .
VOCALISME. 65
O et Ô atones.
§ I. — o et d protoniques initiaux deviennent ou
en gascon.
libre : jocare, youga.
ô entravé : dormire, dourmi, et par méta-
thèse, droumi.
ô devant une nasale : sonare, soua.
O sous rinfluence d'un jod : locarium, longue.
ô libre : plorare, ploura.
ô entravé : ornare, ourna.
subvenit^ soubié.
ô devant une nasale : mundanum, moundaa '
ô sous rinfluence d'un jod :potionem^ pousou.
Voyelle U {û en latin classique).
U tonique.
Libre ou entravé, û prend, en gascon comme en
français, le son ii :
» Cf. Lespy. Dict.
66 PHONÉTIQUE DU PARLE' R GASCON. ]
mûruin, mur. i
matùrum^ madu, madut ' . •
mûlam, mula. î
acûtum^ agut.
virtùtem^ bértut. j
nûdum, nut.
pùlicem^ pus. .1
necûnum, negun. \
fûstem^ hust. l
Ce dernier terme^ aujourd'hui à peu près disparu, j
était d'un usage fréquent au xvi^ siècle. Cf. Lespy, \
Dict. béarnais: Presioos fust, Précieux bois (Le {
bois de la Croix). — Toustemps Testère que - s semble \
au hust. Toujours le copeau ressemble au bois (d'où i
il a été tiré). — a Tel père, tel fils. » ;
* Sur la forme maduf, voir ce que nous disons plus loin, \
p. 8i. l
CONSONNANTISME. 67
CHAPITRE IV
CONSONNANTISME.
Nous étudierons les consonnes dans Tordre qui est
ordinairement suivi :
lo Les Gutturales C, G^, auxquelles se .ratta-
chent X, Q, J.
2« Les Dentales T^ D, S, Z.
30 Les Labiales P, B, V, F.
40 Les Liquides R, L.
50 Les Nasales M, N.
Sur le traitement de Vh latine en gascon, il n'y a
aucun phénomène particulier à signaler ; les mots
où h est purement graphique et ceux où elle a une
V aleur phonétique sont à peu près les mêmes qu'en
français. La présence de H aspirée dans un grand
nombre de termes gascons constitue à la vérité un
des traits caractéristiques du gascon, mais alors
e lie remplace unejTlatine; nous nous en occuperons
à propos de F.
Gutturales .
G.
§ L — C vélaire, devant a.
a) Initial, il persiste toujours en gascon :
68 PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.
campum, cam.
cantarC;, canta.
*capuin^ cap.
capram, craba^, après métathèse de r.
catenam, cadena.
capitulum^ capitol^ capito'.
*capannam^ cabana.
cacatarri; cagada.
carricare, carga.
capitellum^ capdet, cadet.
b) Médial, s'il est appuyé, il subsiste en gascon ;
furcam, hourca.
buccam, bouca.
vaccani;, baca.
peccatum^ peccat.
mercatum^ marcat.
sauf dans un cas : quand Tappui a été créé par la
chute d'une voyelle latine, et alors il devient g ou y :
carricare , carga (d'où le substantif
carga, charge).
discarricare, descarga.
caballicare, cabawga^
manducare, menya.
• Cf. Lespy. Dictionnaire béarnais.
'^ On tvoMye dMSÛ caba^vca. Cf. Lespy, Dict .
CONSONNANTISME. 69
judicare, judya.
vindicarc, benyaV
S'il est intervocalique^ il s'affaiblit en g (écrit gu
devant la voyelle e), sans dégager de jod ; ce point
constitue une différence très importante avec le trai-
tement de c intervocalique en français :
pacare, P^ga.
vacare, baga.
decanum, déga*.
necare^ néga.
vicarium, béguer.
secare, séga.
plicare, pléga.
micam^ miga.
amicam, amiga.
nucarium, nouguè.
vessicam, béchiga
urticam, ourtiga.
focaciam, hougassa.
lactucam, laytuga.
verrucam^ bourruga^
' Dans ces trois derniers exemples, le y (au lieu du g)
est dû sans doute à l'influence du d qui précède.
- Cf. Lespy. Dict. béarnais, a Degaa, Degan, chef d'un
canton dans le pays de Soûle, k Et au mot Degaerie. « Las
gens de cascune degaerie debin eslegir degan lo primier
jorn de may en cascun an (Coutumes de Soûle). Les gens
de chaque canton doivent choisir le a degan », chaque année,
le premier jour de mai.
^ Le plus souvent, au lieu de « bourruga )) on emploie le
mot « hic », du latin ticus.
70 PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.
§ IL — C vélaire devant o, u.
a) Médial intervocalique, il s'affaiblit en g:
*placutum, plagut.
acuculam^ agulha.
acutum^ agut.
securum, ségu.
*preco^ prégui.
necunum, negun.
b) Dans les mots en -acum, -tcum, -aticuin, c final
devient/ (^ doux \
monacum, mounge, mounye.
canonicum^ canounye.
fromaticuni;, hroumadye.
silvaticum;, sawbadye\
porticuni;, porge.
§ IIL — C palatal (devant /, e).
a) Initial^ il subsiste en gascon comme en fran-
çais et prend le son de s dure :
civitatem, ciwtat^ cieutat.
cicatam^, cigada^ cigala.
caelum^ cèw.
centum^ cent
L'exception française « chercher » n'existe pas en
gascon^ où Ton dit « cérca. »
' Le son adye se confond presque avec adge, et même
avec atge.
CONSONNANTISME. 7 1
b) Médial intervocalique, il produit une s douce,
mais sans dégager de jod :
vicinalem, bésiaw.
vicinatum, bésiat.
aucellum, awsèt.
licere, lésé',
placere, plasé.
§ III. — C devant une consonne.
Dans le groupe et médial ou final, un jod se
dégage, qui se combine avec la voyelle précédente.
C'est là un phénomène assez remarquable, parce que
généralement le c ne dégage pas de jod en gascon :
*lactem, leyt.
noctem, neyt.
strictam, estreyta.
placitare, pleyda.
placitum, pleit*.
pictavinum, peitavin^
pectus, peis\
coctum, coeyt.
Cependant, après la voyelle u, il n'y a pas de jod :
fructum, hrut.
destructum, destrut^
' Lespy. Dict.
- Hemmann, p. 5i.
5 Id., p. I.
* Lespy. Dict.
^ Lespy. Dict,
72 PHONETIQUE DU PARLER GASCON.
Il en est de même si une nasale précède le
groupe et :
sanctum^ san.
cinctam, cinta.
X.
Le préfixe ex est devenu es :
extremum, estrém.
extraneum, estranyè.
exterius^ esteirs ^
explicita^ espleita-.
excadere^ e?cazer^
excaldare^ escawta.
G initial: i» garde^ comme en français^ le son
dur devant o, ii ; à la différence du français, il le
garde aussi devant a :
gallinam, garia.
gabatam, gawta.
• Hemmann, p. 3o.
2 Id., ibid.
^ Id.,p. i5 — La forme « expolia » nous paraît être une
forme savante On la trouve dans Monluc (voir plus bas,
liv. m, Influence sur le vocabulaire). Lespy l'a admise
dans son Dict. béarnais.
CONSONNANTISME. 7 3
2" se change en / devant e, i :
generum, yèndre.
gentem, yènt.
gelare, yéla.
*gingivam', yéniba, yéniwa
J a consonne).
a) Initial, le / latin a gardé le son y qu'il avait
en latin ' :
jurare, yura.
jocare, youga.
juvenem, youén.
justum, yuste.
johannem, youan, yan.
jam magis, yamès
Il s'est produit une dissimilation en gascon, comnne
en italien, dans le mot jéjunum, deyun.
b) Intervocalique, le / latin est également de-
venuj^; et cetj^ a formé une diphtongue avec la
voyelle précédente. En français, la diphtongue est
* M. A. Thomas me fait remarquer avec raison que la
forme « gingivam » est probablement devenue *gindivam ,
par dissimilation. *Gindivam explique et la forme gas-
conne et la forme limousine, où se trouve un d.
- Dans toute la région béarnaise, il s'est transformé en y,
de même qu'en français.
74 PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.
purement graphique; il n'en est pas de même en
gascon^ où elle a conservé toute sa valeur :
raiam^ arraya.
maiam^ maya.
Dentales.
T.
a) T médial :
I ^ Appuyé^ il persiste :
veritatem, bertad.
sanitatem^ santad.
securitatem, segurtad'.
tortum^ tort.
virtutem^ bértud.
De même qu'en français il se change en d après
un b ou un c, ou un ^ :
cubitum^ coud^
placitare^ pleyda.
cogitaret, cuderet^
Remarque I. — Aiutare a donné en français
(( aider » ; d'où Ton peut conclure que t après / se
comporte comme après b, c, g. Il n'en est pas ainsi
* Hemmann. p. i5.
- Lespy. Dict.
■' Luchaire. Recueil de textes gasconn, Glossaire, p. i5i .
CONSONNANTISME. 76
en gascon, où Vu atone de aiutare n'est pas tombé ;
cependant le t s'est affaibli en d, comme inter-
vocalique :
*aiutare, ayudar'.
*aiutam, ayuda, encore employé de nos
jours.
Remarque II. — Le / devient également d en
gascon, après la labiale forte p :
capitellum, capdet.
computum, counde.
computare, counda.
2^ Intervocalique, t s'affaiblit en d, tandis qu'il
disparaît en français :
catenam, cadéna-.
rotam, arroda.
rotundum, arrédoun.
natare, nada.
natalem, nadaw.
patellam, padèra.
maturum, madu.
vitalem, bidaw'.
* Luchaire. Recueil de textes gascons, p 41 ; texte de
Bagnères,
- La forme u cadea » est plus régulière, et en effet on la
trouve dans les anciens textes; mais déjà au xvic siècle, la
forme cadéna n'est pas rare. (Cf. Dict., Lespy.)
^ « Bidau » est un nom patronymique assez répandu en
Gascogne, correspondant au français Vital, au provençal
Vidal, au dauphinois Vial.
7 6 PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.
sternutare^ esternuda.
peccatorem^ peccadou.
secatorem, sègadou^
C'est ainsi que tous les participes en -atam ont
donné -ada, passé en français sous la forme -ade,
30 Devant une consonne.
Nous avons déjà vu, à propos du traitement des
voyelles a, e, que dans le groupe ir précédé d'une
voyelle, le t disparaît, dégageant un jod qui se com-
bine avec la voyelle précédente pour former une
diphtongue. Voici d'autres exemples :
aratrum, aray.
matrinam, mayria.
vitrum, béyre.
nutrire, nouyri^
o) T final.
Final ou devenu final, t persiste en gascon, même
dans les cas où il est tombé en français; les parti-
cipes passés en -atum auront donc en gascon la
terminaison at :
armatum, armât.
' De gabatam vient gawta, au lieu de gawda ; le maintien
de la forte t est dû au phonème aw.
- Nous ne pensons pas qu'on puisse expliquer ce traite-
ment de tr en gascon par un changement de tr en cr :
* pacrem, * macrem, auraient donné en gascon pagre, magre,
puisque acrem et magrum donnent agre, magre. (Cf. Ro-
mania, IX, p. 174; et III, pp. 38i-382,)
CONSONNANTISMl-:. 77
vicinatum, bésiat.
virtutem, bértut.
D.
à) D médial :
10 Appuyé, reste intact :
ardere, arde.
Remarque I. — Il devient / dans :
excaldarC;, escawta.
caldariam, cawtèra.
Cest là une influence curieuse du phénomène ajp,
que Ton doit rapprocher de ce qui a été vu plus
haut (p. 76^ note i). Galdarés est devenu Cauterets.
Remarque IL — Une exception remarquable est
celle que présente le groupe 7îd ; appuyé sur n,
d médial tombe :
vendere, béne.
prendere, préne.
findere, héne.
tondere, toune.
mandare, manar.
sponda, espona'.
*spavanda, espauane'.
* Hemmann, p. 34.
2 Id., ibid.
78 PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.
Le mot français « Lande » est devenu régulière-
ment « Lane » en gascon; au nom patronymique
français « Lalande » correspond le nom gascon
(( Lalanne ».
20 Intervocalique^ reste intact :
predam, préda.
videre, bédé.
*fidat, hida.
laudare^ lawda ' .
incudinem, engludi-.
Remarque L — Codam a donné « coua ». On
trouve aussi dans les textes « coude )> ^
Remarque IL — Souvent le ci se change en s
douce ou en j' ;
videre, bede^ beze, beye*.
sudare^ suza
praedicare^ présica.
cadere, cade^ caye.
* Lespy. Dict. Grâce au maintien de la consonne médiane,
le gascon ne confond pas, comme le français, locare et lau-
dare ; le mot français a louer » représente ces deux mots
latins, tandis qu'en gascon, il y a deux termes : louga et
lawda
"^ Incudinem devenu *incuminem a donné en français
« enclume ». Le gascon a gardé le (i dans la forme « engludi »
(Cf. Lespy, Dict.), qui existe en même temps que la forme
« englumi ».
^ Lespy. Dict.
* Nous avons entendu les trois formes dans les mêmes
localités.
CONSONNANTISME
79
excadere, escazer'.
viduvium, besouch.
ridere, arride, arrize.
* fidare^, hiza (à côté de hida^ cité plus haut).
laudare, lawza (à côté de lawda, cité plus
haut).
fidelitatem, fizehad\
*medala, mezala^
Hemman voit dans ce fait une influence proven-
çale*. Nous savons qu'en effet le provençal change
dans certains cas d qtï s douce. « Un domaine dia-
lectal du provençal, dit M. Suchier, laissait le d final
tomber devant un mot commençant par une con-
sonne ; ce d devenait :{ devant un mot commençant
par une voyelle ; de là a:{ ela, à côté de a lieis ;
que:{ eu à côté de que tu. On finit par considérer le
l comme un moyen d'éviter Thiatus, et on le plaça
dans le corps des mots quand deux voyelles se
rencontraient : bonazurat, azondar = abundare ;
rezina = reginam (qu'il ne faut pas confondre avec
rezina des textes de haut italien), pazimen = pavi-
mentum ; crezet = creavit; Provenza = Provinciam,
Prozenzals ; glizeisa :::2 ecclesiam (avec un allonge-
ment remarquable) ^ »
* Hemmann, p. i5.
^ Id., ibid.
Md., ibid.
* Id.,ibid.
^ Suchier. Le français et le provençal, trad. Monet.
Paris, 1891, p. 142.
80 PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON
Je ne crois pas que, pour expliquer ce phénomène
gascon, il faille recourir à Tinfluence provençale. En
gascon, le d final ne devient pas :{ devant un mot
commençant par une voyelle : ad et (à lui), ad éra
(à elle) ; par suite, il ne peut être question d'hiatus
ni de i euphonique.
Remarque III. — Notons enfin le changement de
d en l dans quelques mots : dans odorem qui donne
awlou', et dans les dérivés :
awloura (exhaler une odeur).
awlourade (exhalaison).
awlerat (qui a de Todeur).
awloureja (exhaler une bonne odeur/
dans cicadam, cigala, et les dérivés :
cigalhère (grande quantité de cigales)
cigalhou (petit homme — maigrelet \
b) D final.
D final tombe en gascon, au moins dans la pro-
* Cf. Grammaire gasconne du xviiie siècle dans Revue des
Langues Romanes, t. XXXI, p. 38, et Lespy, Dict. On dit
souvent awdou, mais c'est là évidemment une forme due à
l'influence du français. Peut-être faut-il voir dansawlou l'in-
fluence de olere.
2 Lespy. Dict.
^ Lespy. Dict.
* Dans les textes, il n'est pas rare de rencontrer Le d final
devenu parfois même t ; noud; noot {nodum); berd {viridem) ;
soubent {subinde) ; ce dernier mot est un mot savant, puisque
dans la phonétique gasconne le b médial intervocalique se
vocalise en ou, et que dans le groupe nd, le d tombe.
CONSONNANTISME. 8l
viridem, bér.
fàdem, hé.
pedem^ pè.
vadit^ ba.
nodum^ nou.
Cependant on prononce 7iud, mit de nudum ; la
prononciation était la même qu'aujourd'hui au xvi*^
et au xvii^ siècle, puisque Malherbe voit dans
cette prononciation un gasconisme qu'il condamne
rigoureusement \ C'est là, je crois, un fait dû à
l'analogie. Les mots en -iitutn, -utem, gardaient le
/ final; on disait bértud, bértut (virtutem) ; agut
(acutum); * habutum, awut; *plavutum, plawut;
scutum, éscut; *saputum, sabut; * debutum, déwut ;
on a dit de même, nud, nut (nudum) et même
madut (maturum).
S.
a) S initiale.
S initiale reste intacte en gascon
salvum, sawb.
salvare, sawba.
sapere, sabé.
saporem, sabou.
satullum, sadout.
securam, segura.
* Malherbe, t. IV, p. 416.
82 PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.
Remarque I. — Dans un certain nombre de mots^
s initiale est restée intacte ou est devenue ch ; les
deux prononciations existent à la fois :
seX;, seys ou cheys.
sudorem^ sudou et chudou*.
*sinis, sens et chens.
salivam^ saliwa et chaliwa.
sanguinem, sang et chang ^
Remarque II. — Un e prosthétique s'ajoute^ comme
en français et dans d'autres langues romanes^ aux
groupes initiaux se, st, sp ; cette s s'est maintenue
toujours dans la prononciation gasconne, tandis
qu'en français elle est tombée d'abord dans la pro-
nonciation, puis dans l'écriture :
scalam^, éscala.
scribere, éscriwe.
scutum, éscut.
stare, esta.
stelam, éstéle.
spatam, éspada.
spicum^ éspic.
' Arnaudin. Contes de la Grande-Lande , p. iSy.
- Dans l'expression Cham-Diu pour Sang-Dieu. Cf.
Lespy, Dict.
Cette substitution de c/z à 5 est très fréquente en béarnais,
remarque M. Lespy. « S chuinte dans serment, sarment;
sens, sans; seys. six; salibe, salive ; sixante, soixante; suc,
suc; on dit cherment, chens, cheys, chalibe, chichante.
chue. Les mots siula, siulet, siffler, sifflet ; sourd, sourd ; se
prononcent dans beaucoup de localités chiula , chiulet ,
chourd ». (Gram. béarn., p. 89.)
CONSONNANTISME. 83
LV prosthétique s'étend^, en gascon^ à un bien
plus grand nombre de mots quVn français (nous
parlons de la langue française du xvi^ et du xviie
siècle) :
scandalum^ éscandale.
statuam, éstatua.
specialem, éspéciaw.
stilum, éstil.
scapulam^ éscapule'.
scopam, éscouba.
Dans certains textes, Ve prosthétique n'apparaît
pas ; il en est ainsi notamment dans la Paraphrase
des psaumes de la Pénitence. « Vs impure, dit
M. G. Ghabanneau, se présente sans e préposé dans
spina, vers i ; sperit, vers 278, 278, 445 ; speransa,
vers 200, 493 ; scriure, vers 385. Mais ce n'est là
qu'un fait de graphie, comme en catalan, puisque la
mesure exige, aux vers i, 200 et 493, Télision d'une
voyelle ; dans les autres au contraire, le rétablisse-
ment de Ve, sauf pourtant peut-être au dernier cité,
que j'ai laissé sans changement, mais que j'aurais
pu corriger (E) scriures (e) deu^ )>
b) S médiale devant une consonne.
5 médiale subsiste et garde sa sonorité devant
* Lespy. Dict.
'^ Paraphrase des psaumes de la Pénitence, en vers gas-
cons, publiée par M. C. Ghabanneau. Paris, Maisonneuve,
1886, Introduction, pp. v et vi.
84 PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.
une consonne, tandis qu'en français elle n'a persisté
que dans les mots savants ^ :
praestare, présta.
vestire, bésti.
castellare, castéra.
castellum, casted.
istam^, ista.
vesperas, brespas,
poscat, pouske,
crescat, creske^
Dans les groupes sU, s'n, s se change en un jod
qui, joint à la voyelle précédente, forme une véri-
table diphtongue :
vassallettum, baylét.
asinum, ayne.
elemosynam, awmouyna.
c) S finale.
5 (ou ss) finale est maintenue et prononcée en
gascon :
tempus, temps,
nasum, nas.
falsum, faws.
pensum, pés.
pressum, prés.
' M. W. Kœritz l'a prouvé. Cf. Das s vor consonant im
Fran^œsichen. Strasbourg, 1886. (Voir dans Romania, XV,
614, un compte rendu de cet ouvrage.)
2 II est nécessaire dajouter que 5C "devient ch devant e :
crescere, crèche; vascellam, bâchera (Cf. Hemmann, p. 3o).
CONSONNANTISME. 85
opus^ obs'.
fundus^ fons \
melius^ mcls\
Labiales.
a) P médial.
i« P médial intervocalique devient b :
adrepare^ arriba.
sapere, sabé.
sapare, saba.
crepare^ creba.
*saputum^ sabut.
recipere, arrécébe *.
2'^ P médial devant une consonne.
Il subsiste dans le groupe pt :
' Hemmann, p. 41.
^ Id., ibid.
s Id., ibid.
* M. Bourciez remarque que « \e p entre voyelles s'était
affaibli en b dans le latin vulgaire, où ripa, crepare deve-
naient riba, crebare. C'est donc en réalité ce B (conservé
par d'autres langues romanes, l'espagnol, le provençal) qui
est en français descendu à V dès l'origine de la langue ».
{Précis de phonétique, p. 97. Remarque i.) S'il en avait été
ainsi, le b intervocalique aurait disparu en gascon et donné
le son ou : fabam, hawa ; abante, awant ; hibernum, hiwèr.
86 PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.
capitellum, capdet\ ^
capitalem^ capdaw, captaw'. ]
h) P final.
P final se maintient^ mais il n^est pas prononcé
après une consonne :
campum, camp,
^capum^, cap.
prope^ prop \
B.
B médial.
10 B médial appuyé se maintient :
abbatem^ abad\
abbatia^ abadia^
carbonem^ carbou.
Si la consonne qui précède b est m, le b tombe :
cumbam^, coma^
gambam^ cama.
' Capdet est la forme primitive. Jean d'Antras signe : le
Capdet sans reproche nommé Samazan. (Cf. Mémoires de
Jean d'Antras de Samazan. Aux lecteurs, p. 2.)
Aujourd'hui encore, en Gascogne, on prononce c.ipdèt ou
caddèt.
"■^ Lespy. Die t.
^ Hemmann, p 43.
* Hemmann, p. 21.
5 Id., ibid.
'' Lacome est un nom propre très répandu en Gascogne ,
il correspond au nom propre français Lacombe,
GONSONNANTISME. 87
palombam, palouma^ d'où le dérivé
paloumèra.
ambas, amas\
cambiare, camia'.
2" B médial intervocalique se vocalise en ou qui
se joint à la voyelle précédente :
cibatam, ciwada, chiwada.
hibernum^ iwèr.
scribere^ escriwé.
scribanum, escriwa.
fabam, hawa.
laborare, lawra.
habere^ awé.
debere, dewé.
gabatam, gawta.
caballarium, ca\varer\
V.
On peut affirmer d'une manière générale que les
Gascons ne connaissent pas cette lettre ; ils ont tou-
jours changé le v latin en h, phénomène qui n'était
pas inconnu dans le latin populaire^ comme le prou-
vent les inscriptions et les mots français brebis (ver-
* Hemmann, p. 33.
2 ld.,ibid.
^ Id., p. 14. Dans la région béarnaise, le b médial inter-
vocalique se maintient: çibada, iber, escribé, escriba, haba,
habé, etc.
88 PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.
vicem), berger (vervecarium). Ce traitement du v
latin est Tun des traits caractéristiques du parler
gascon; on connaît le jeu de mots de Scaliger (très
joli;, mais faux au point de vue philologique) : Felices
Vascones^ quibus « vivere » est (c bibere^ ».
a) V initial.
V initial devient b en gascon :
vitam^ bita.
vitalem^ Bidau.
vivum, biw.
venire, bié.
vaccarium^ bakè.
vinum^ bi.
vicarium^ béguer.
b) P^médial.
10 V médial appuyé devient b :
silvam, séwba.
salvare^ sawba.
servi re, sérbi.
invidiam^ émbéia.
conventum, coumbén.
' La prononciation gasconne peut en effet confondre ces
deux termes latins ; mais, en réalité, le peuple n'a jamais
fait cette confusion, puisque, dans leur passage du latin au
gascon, ces deux mots ont donné des formes différentes.
Vivere (i long) devient en gascon bUvê, et biberç (i bref),
béwé.
CONSÔNNANTISME. 89
2" P^médial intervocalique se vocalise en on :
lavare, lawa.
novellum, nawèt^
novellam^ nawèra.
avicellum^ awzèt.
viventem, biwén.
pavorem^ pôw.
juvenem, iouén*.
c) V final suivi d'un jod.
Ce groupe ne subit ni en gascon, ni en provençal
le même traitement qu'en français, a En français, le
groupe hjy vj, exige une voyelle d'appui : rouge,
rubeum, vouge, viduvium, carouge (mais à l'ouest
caroi), quadruvium ; cela n'arrive pas en provençal
où l'on a roi (variante roch), cairoi, gascon bezouch
(d'où le français emprunte besoche)^ »
F.
Les Gascons ont-ils connu cette lettre ?
A ne considérer que l'usage actuel, la réponse est
facile. Les Gascons, sauf dans les mots importés de
* Il n'en est pas de môme dans la région béarnaise qui
dit « nabèt, nabèra, bibén ».
- Le son ou (provenant de 11) et le son ou (provenant de b)
se sont confondus.
^ A. Thomas, La loi de Darmesteter en provençal (Ro-
mania, janv. 1892, p -7, note 3).
go PHONETIQUE DU PARLER GASCON.
la langue française^, remplacent toujours par h Vf
latine. Mais, dans des temps plus reculés, aux xi^,
xii« et xiiie siècles, avaient-ils pour / cette même
répugnance qu'il est aujourd'hui si facile de cons-
tater ?
Les textes de ces époques nous présentent, écrits
avec une y, bien des mots actuellement prononcés
avec une h : faut-il en conclure que ces mots étaient
alors prononcés comme ils étaient écrits? F avait-
elle dans ces mots le son que nous lui donnons en
français ?
C'est l'opinion de Diez et de M. P. Meyer\
Au contraire, MM. L. Couture, Luchaire et Lespy
sont portés à croire que dans ces termes gascons /
sonnait h.
Je crois, dit M. L. Couture, qu'on peut établir
en règle générale que les mots gascons primitifs ne
renfermaient jamais d'/*... Que l'on ne m'oppose
pas la présence de Vf dans de très vieux titres de
notre pays. Plus les titres sont vieux, plus ils sont
écrits, d'ordinaire, 4'après les habitudes normales de
la langue d'oc officielle et classique. Cependant la
prononciation ancienne était certainement à peu près
la même qu'aujourd'hui et Vf écrite se prononçait h
dans notre pays\
M. Luchaire oppose à l'opinion de Diez (sur la
prononciation de Vf en espagnol), l'opinion de
* Romanîa, t. VII, p, 141.
2 Rev. de Gas., t. XII, p. 466.
CONSONNANTISME. 9!
Delius : « Delius préfère supposer que, dans Tan-
cienne prononciation, f et h se rapprochaient bien
plus Tun de Tautre que dans la langue actuelle.
Cette dernière opinion, à laquelle nous nous ran-
geons, s'applique plus justement encore au gascon
qu'à FespagnoP ».
De son côté, M. Lespy a constaté dans des docu-
ments du xii^ et du xive siècle que certains mots
étaient écrits tantôt par h, tantôt par/ ;
Hatze, Fathse.
Hargoe, Fargoe.
Hontaas, Fontaas.
(( S'il y avait en pareil cas deux manières d'écrire,
y avait-il deux manières de prononcer? Évidemment
non : que l'on écrivît / ou /z, on prononçait h
aspirée. Ce qui le prouve, c'est la prononciation
qui a persisté. Pour ne citer que trois noms de com-
munes ayant mêmes radicaux que les mots latins
(( ficus, ferrum, fagus »,ils sont, à différentes épo-
ques, toujours écrits avec Vf initiale, et ils nous
sont restés tels qu'une prononciation constante nous
les a transmis : Higuères (arrondissement de Pau),
Herrère ^arrondissement d'Oloron), Haget-Aubin
(arrondissement d'Ortliez)- . »
Sans doute, ajouterons-nous, il est très difficile
d'admettre que /ait pu servir à noter le son h. Et
cependant, si on ne l'admet pas, comment expliquer
* Études sur les idiomes pyrénéens, p. 204. Cf. aussi
R.deG,,x. XIX, p. i3i.
* Gram. béarn., pp. io2-io3.
92 PHONETIQUE DU PARLER GASCON.
que nous rencontrions, écrits avec/;, des mots où
cette lettre n'est pas étymologique^ mais bien cer-
tainement représente une h ?
N'a-t-on pas dit toujours et partout « halle » ? Or,
un texte gascon nous montre c( fala )> : en la fala de
Riscle {Comptes consulaires de Riscle. 1474, publiés
par MM. Parfouru et J. de Carsalade du Pont.
Paris, 1886, p. 177.)
A-t-on jamais dit « faut )) pour « haut » ? Nous
trouvons cependant dans le même ouvrage : u leban
lors mas dextras faut entai cel. )> (p. 178). Et dans
les Honneurs, d'Archambaud : a la tengo entroo fo
temps de meter X^faut » c'est-à-dire « la tint (Pépée)
jusqu'à ce qu'il fallut la suspendre \ »
Nous pourrions ajouter d'autres exemples ; ceux-
ci nous paraissent suffisants pour prouver que, dans
certains cas, f a été mise pour l'aspirée. Si / a
remplacé l'aspirée dans « fala » et « faut », pour-
quoi n'en aurait-il pas été de même dans bien
d'autres mots ^ ?
* Cité par Lespy, Gram. béarn., p. 294, n» 412.
- M. W. Meyer-Lubke s'exprime ainsi, à propos de la
transformation de/en/î, dans l'espagnol, a Les plus anciens
monuments de la littérature espagnole écrivent encore
presque sans exception/; ainsi le Cid, le Libro de la Cara,
le Libro de Cetreria, la Visio de Filiberio , Calila, etc. Mais
des métathèses orthographiques et des cas isolés où h appa-
raît prouvent que déjà à cette époque le signe / ne repré-
sentait pas une labio-dentale, mais tout au plus une spirante
sourde, bilabiale et peut-être seulement la simple aspiration
(t. I, 20 partie, pp. 353, 334).
CONSONN ANTISME . 9 3
§ I. — F initiale.
F initiale devient h ' :
furcam, hourca.
feminam^, henna.
fœnuni;, hé.
facere, ha, hè.
fabam, hawa.
filium, hilh.
ferrum, hèr.
f erratum, h errât.
Remarque I. — Dans le groupe initial fr, il n'est
pas rare de voir disparaître à peu près complètement
cette aspiration :
fratrem, hrai, rai.
frigidum, hréd, réd.
Dans quelques mots, Taspiration a disparu tout à
fait, et IV, devenu initial, est précédé, selon la règle
que nous verrons plus bas, du préfixe ar :
*fromaticum, hroumatye, roumatye,
arroumatye.
fragam, hraga, raga, arraga.
Remarque II. — Le groupe initial^ présente une
modification plus surprenante encore ; f tombe
le plus souvent ; il n'y a pas d'aspiration ; mais
VI, devenue initiale , est précédée du préfixe es :
* Cf. en latin fœdus, hœdus; — fostem, hostem ; — fos-
tiam, hostiam. {Dict. étymologique latin, Bréal et BaiJly,
p. 122.)
94 PHONETIQUE DU PARLER GASCON.
flagellum, layét, eslayet.
fiorem, eslou.
*florire, eslouri.
flammam^ eslam.
M. Luchaire considère ce préfixe es comme repré-
sentant un préfixe latin. Eslam viendrait en réalité
non de flammam^ mais de ex-flammam ; cette expli-
cation semble naturelle^ en effet. Mais ces formes
*ex-flammam ^ *ex-flagellum, *ex-florem^ ne sont-
elles pas bien étranges ? Le latin ne place guère -ex
devant les substantifs^ sauf devant ceux qui viennent
d'un verbe ayant déjà ce préfixe. Peut-être est-ce
par analogie avec *ex-florire, *ex-flammare , que
Ton a dit *ex-florem^ *ex-flammam. Il faudrait donc
ici invoquer surtout le principe analogique.
Ne pourrait-on pas supposer aussi (qu'il nous soit
permis de hasarder cette hypothèse) : i » que l'aspi-
ration primitive a été représentée par une 5 ; 2" que
cette s a pris un e prothétique ? Cette hypothèse sera,
ce nous semble, parfaitement légitime, si nous prou-
vons qu'on rencontre, dans le parler gascon, des
exemples de 5, substitut de h.
Or, nous pouvons affirmer que, à Bernac-Debat,
village à quelques kilomètres de Tarbes, et dans les
villages voisins, on prononce e//couba (balai), e/îcoupi
(cracher), pour escouba, escoupi, qui est la pro-
nonciation la plus usuelle en gascon. Dans la vallée
du Lavedan, l'aspiration de florem est remplacée
par s ; on dit « sloure » '.
' a En cap, un couhet arribantat qué-u dabe et èr d'ue
CONSONN ANTI SME . Q 5
Ainsi, h et s peuvent prendre la place Tune de
l'autre ; on a donc pu dire : Jlammam , hlam ,
slam, eslam ; florevî, hlou, si ou, eslou.
§11. — F médiale, qu'elle soit appuyée ou inter-
vocalique, devient h :
infernum, ihèr.
infantem, enhan, ehan\
Liquides.
R.
Le traitement de R en gascon offre un grand
nonnbre de traits particuliers.
§ I. - R initiale.
R initiale est précédée en gascon du préfixe ar- :
sloure » (lui donnait l'air d'une fleur). Société Académique
des Hautes-Pyrénées. Pièces couronnées au concours du
félibrige, i3 août 1890.
' Aujourd'hui on se sert surtout du mot ft mainatyé » .
Mais le mot « enhan, ehan » est le vieux mot gascon, celui
qu'emploient les poètes du xvie siècle :
Etz no m'an pas leixat un esquindrolh,
Per capera deus enhans las vergognas.
Ils ne m'ont pas laissé un chiffon, — Pour couvrir des
enfants la nudité. (Pey de Garros, i» Egloga.)
- Sur le traitement de R initiale, Cf. Luchaire, Études
96 PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.
rationem^ arrasou.
ripam, arriwa.
Il arrive souvent qu^après le suffixe ar, la syllabe
latine initiale tombe :
revendere, arrébéne ou arbéne.
recipere^ arrécébe ou arcébe.
rotundum^ arrédoun ou ardoun.
renegare, arnéga.
§ II. — R médiale.
a) Intervocalique ou devant une consonne ^^ elle
subsiste comme en français.
b) Si elle est appuyée, il convient de distinguer
deux cas :
lo R subsiste;, si la consonne d'appui tombe ou
se vocalise :
libram^ liwra.
fabricam^, hawria".
sur les idiomes pyrénéens, pp. 208 et suiv. ; P. Meyer^ Ro-
mania, m, p. 437.
* Rs devient ss : versare, béssa ; bursam, housse, bossa
(Cf. Dict. de Lespy.)
Dans les Comptes consulaires de la ville de Riscle, on
trouve: assa = arsa (p. lxxiu) ; persouna (personam) et
bersana *versanam (Cf. Hemmann, p. 37) sont deux mots
savants, comme le prouve le maintien de n.
^ i? s'est maintenue après un c: acrem, agre; macrum,
magre.
CONSONNANTISME. Q7
Remarque I. — Fratrem^ matrem, patrem ont
donné hrai (ou rai)^ mai, pai, seules formes à peu
près employées; mais on disait autrefois, et on
trouve dans les textes du xii*^ et du xiii^ siècle les
formes complètes : payre, mayre, frayre. (Luchaire,
Recueil de textes gascons, Glossaire; P. Meyer,
Romania, v, 369; m, 437.)
Remarque II. — Les Gascons disent libe (librum);
mais ce mot doit être regardé comme un mot
emprunté au français; le maintien du b l'indique suf-
fisamment. Le mot français livre est devenu libre,
/iZ>e;demême, marbre (qui a remplacé en gascon le
vieux terme fnarme), est devenu marbe, ei cela n'a
rien de surprenant, puisque, comme nous allons le
dire, /' métatonique ne se maintient point après une
consonne dans le parler gascon.
2^ R médiale appuyée tombe, si la consonne
d'appui subsiste :
alt[e]rum, awte.
arb[o]rem, arbe'.
marm[o]rem, marme.
ventrem, bénte.
^ A l'oumbreto d'aquet arbe
On s'estoufo lou peccat,
Si lou co n'es pas de marbe,
D'amou se trobo toucat. {Revue de Gasc, t. XX, p 394.)
A l'ombrette de cet arbre — Où meurt ^.s'étouffe) le
péché, — Si le cœur n'est pas de marbre, - D'amour il se
trouve touché.
98 t>HONÉTlQUE DU PARLER GASCON
pip[e]rem^ pébe
magistrurri;, mèste'.
nostrum^ nouste.
§111. — La métathèse de R est très fréquente
en gascon :
dormire^, droumi.
febrem^ hrèbe, errèbe'.
comparare, croumpa.
*cuperare^ cruba.
*pauperem^ prawbe.
capram^ craba.
L.
§ I. - L médiale.
a) Le groupe médial // présente un phénomène
des plus remarquables; il devient r en gascon^ :
' Plus anciennement mayeste. « Mayeste Johan de Che-
coey », acte de 1879, cité dansi?<?vî/erfe G^5C., t.XV, p. 224.
- Cette forme existe, quoi qu'elle ne se trouve ni dans le
Dictionnaire béarnais de Lespy, ni dans le Recueil d'anciens
textes gascons, de Luchaire ; nous l'avons entendu très
souvent, dans les nombreux villages qui avoisinent Tarbes.
^ Luchaire, Études sur les idiomes pyrénéens, pp. 211 et
suiv. — Revue de Gasc.^ t. XII, p. 463.
CONSONNANTISME. gg
gallinam^ garia.
illani;, éra.
bellam^ bèra.
novellairi;, nawèra.
pagellam, payera,
capellam^ capèra.
bullire, bouri.
viteliam, bédèra.
appellare, apéra.
pullinum, pouri.
maxillam, mâchera,
devallare^ débara.
Ce trait de phonétique explique une forme gas-
conne, antérieure il est vrai à la période qui nous
occupe, mais bien étrange (si elle est tout à fait
sûre), chez un trouvère qui vivait un peu après le
milieu du xm^ siècle : c'est la forme barade pour
ballade ^
b) L médiale persiste, si elle est déjà précédée
d'une consonne ; mais c'est le cas le plus rare :
amplum, ample,
exemplum, eissemple'.
Le plus souvent, / est précédée d'une voyelle, et
alors elle se vocalise en ou, qui se joint à la voyelle
précédente :
albam, awba.
talpam, tawpa.
» Cf P. Meyer, Romania, t. XIX, p. 3o.
- Hemmann, p. 32.
100 PHONETIQUE DU PARLER GASCON.
cal[i]dum^ cawt.
excaldare^ escawta.
silvam^ sewba.
*alcunum;, awcu^ awgu'.
§ II. - L finale \
Ci) L finale se résout en ou, qui se joint à la voyelle
précédente :
filum, hiw.
aprilem, abriw.
malum, maw.
casalem, casaw.
natalem, nadaw.
portale, pourtaw.
calet, caw.
ad-talem^ ataw.
Cependant, après o, l tombe sans vocalisation :
*volit, bo.
solum, so.
solidum, so.
*folem, ho.
b Le groupe // devenu final donne / ;
pelle m, pèt.
pullum, pout.
satullum, sadout.
* Dans les textes du xiiie siècle, algun. (Hemmann, p. Sy.)
- Cf. Luchaire, Études sur les idiomes pyrénéens, p. 21 3.
GONSONNANTISME . I O I
vallem^ bat.
illum, et.
coUum^ cot.
bellum, bèt.
castellum, castèt.
vitellum, bédèt.
capitellum^ capdèt.
(( Ce t, remarque M. Luchaire {Études sur les
idiomes pyrénéens, p. 21 3), se prononce suivant
les pays, soit comme t simple, soit comme un tch,
soit comme un /' ou même comme un k\ » Sur ce
point particulier, on lira avec intérêt les articles de
M. P. Meyer {Romania, v. 869) et de M. Ascoli
{Arch. Glott., III, 78), et ce qu^en a dit M. W.
Meyer-Lûbke (Gram. des langues romanes, t. I,
2^ partie, pp. 485, 487).
M.
Le traitement de m n'est pas tout à fait le même
en français et en gascon ; ainsi, pour ne toucher qu'à
quelques points, dans le groupe mb, nous avons déjà
vu que b tombe ' ; le groupe mn devient mt ; ainsi
de scamnum vient escaun ^, de dom[i]nam, dawna ;
de somniare, sawnia; Tancien gascon n'intercalait
' Cf. plus haut, p. 87.
* Cf. Annales du Midi, n» 12, p. 562.
102 PHONETIQUE DU PARLER GASCON.
pas un b euphonique entre les deux éléments des grou-
pes ml, m'r ; les textes réunis par M. Luchaire
n'offrent que a semlar^ samlar^, semlanceS) ; mar-
m[o]r a donné marme^ par suite de la chute de r ;
mais aucun de ces traits phonétiques particuliers au
gascon ne nous semble avoir eu d'influence sur la
langue française ; nous n'avons donc pas à en parler
plus longuement.
N.
A^ initiale persiste comme en français ; mais sur le
traitement de n médiale^ nous devons présenter cer-
taines observations :
1 A^ médiale appuyée reste intacte ; n intervoca-
lique tombe :
lunam^ lua.
unam, ua.
venam, bea.
gallinam^ garia.
plenam, plea.
*avellanettum^ aweraet.
caminatam, camiada.
sonare^ soua.
seminare^ semia.
*minatiare^ miassa.
carbonarium^ carboè.
• Textes relatifs à la région de Bagnères de-Bigorre,
I2D0. Le groupe ni l n'est pas mentionné par Hemmann.
CONSONNANTISME . 1 3
D'après les exemples qui précèdent, on voit que
n tombe, soit qu'elle suive, soit qu'elle précède la
voyelle tonique. Les mots où elle a persisté parais-
sent dus à l'influence française : persouna, pour nat;
awnou, a\\noura, pour hondre, hondrar, que pré-
sentent les textes anciens'.
2^ A^ médiale devant une consonne.
a) Dans le groupe nd, n persiste, d tombe :
Landam, Lana.
brandam, brana^
mandare, mana.
fundum, houn.
Par suite, tous les verbes en -ndere ont leur infi-
nitif en -7ie (Cf. p. 77, Rem. II).
h) Ujî se change en m, devant v devenu b :
invidiam, émbeia.
conventum, coumbén.
convenire, coumbié.
Convenicum, d'après quelques-uns, aurait donné
comminge; M. A. Thomas a prouvé que comminge
vient de commenicum, formé de commence ; com-
ment serait une forme basque de convenu. (Annales
de la Faculté de Bordeaux, 3, pp. 3i3 et suiv.).
^ Cf. Romania, III, dans VÉtude sur une charte landaise,
les remarques que fait M. P. Meyer à propos des formes
thiey, thié (tenet) ; biey (venit) ; thier (tenere) ; tient (tenen-
tem) ; dier (donarium) ; miar (* minare).
* Desgrouais signale comme un gasconisme (p. 66) brane
pour brande.
LIVRE DEUXIÈME
\
LA LANGUE FRANÇAISE
EN GASCOGNE
LIVRE DEUXIEME
CHAPITRE PREMIER
LA LANGUE FRANÇAISE EN GASCOGNE JUSQU'eN i539
I. — L'histoire littéraire de la Gascogne ne se con-
fond pas avec Thistoire de la langue française en Gas-
cogne. Quoique celle-ci seule doive nous occuper',
il n'est pas sans intérêt de rappeler que, pendant les
xn^ et xni^ siècles, la Gascogne se rattache, au point
de vue littéraire, à la littérature provençale. C'est en
limousin que les troubadours gascons de cette époque
ont écrit leurs poésies, et cela, dit M. Chabanneau,
s'explique facilement, a Les troubadours dont le
gascon était la langue maternelle, comme Cercamon,
Marcabru, Peire de Corbiac, Aimeric de Belenoy et
beaucoup d'autres, étaient soucieux avant tout de
plaire là où ils attendaient honneur et profit ; aussi,
imitant leurs voisins de la Saintonge et du Poitou^
composaient-ils dans le dialecte qui était alors la
langue littéraire, et plus spécialement la langue poé-
' M. L. Couture a tracé une brillante esquisse de l'histoire
littéraire de la Gascogne jusqu'au xvip siècle (Cf. Rey. de
Gasc.j t. I, pp. 5o et sufv.)
I08 LA LANGUE FRANÇAISE EN GASCOGNE
tique de tout le Midi^ c'est-à-dire en limousine»
La littérature gasconne ne commença guère qu'au
xiv^ siècle^, et longtemps elle végéta sans grand éclat.
En vérité^ n'est-il pas bien étrange de voir, pen-
dant deux cents ans, si infertile en œuvres littéraires,
cette même province qui, tout à l'heure, va produire
une si riche moisson d'écrivains? Alors seulement,
dans ce xvi^ siècle qui vit les Monluc, les du Bartas,
les Montaigne, les Henri IV, les d'Ossat, la Muse
gasconne s'éveille parmi les enthousiasmes de la
Renaissance, et de vrais poètes font gronder ou gra-
cieusement murmurer dans leurs satires et leurs
églogues cette langue gasconne, déjà altérée, en
même temps qu'humiliée et amoindrie, par les pro-
grès incessants de la langue française.
Depuis longtemps les deux langues étaient en
présence. Or, deux langues qui se mêlent et se
pénètrent doivent nécessairement perdre l'une et
l'autre de leur personnalité ; le gascon ne fut plus
tout à fait le même, du jour où quelques hommes
venus (c d'au delà » firent entendre en Gascogne le
langage français; celui-ci à son tour, en passant par
les lèvres des Gascons, s'altéra et prit une couleur
nouvelle. Nous n'avons pas à étudier l'action du fran-
çais sur le gascon. Les modifications subies par le
français seront étudiées en détail; mais, tout d'abord,
il importe de savoir comment la langue française a
pénétré en Gascogne, sous l'action de quelles influences
* Paraphrase des Psaumes de la pénitence, p. xii.
jusqu'en 1539. 109
elle s'y est développée et acclimatée, quels centres
littéraires se sont formés, quels écrivains ont paru,
quelle est la nature de leur génie et, pour ainsi dire,
la marque particulière qui les distingue des autres
écrivains ; en un mot, avant de montrer le gascon
dans la langue française, traçons à grands traits
rhistoire du français en pays de Gascogne.
Un fait nous frappe d'abord : la langue d'oïl n'a
pas fait en Gascogne une irruption brusque et victo-
rieuse; elle n'a pas été imposée par des ennemis
triomphants, comme le fut par exemple le latin dans
les Gaules ; elle a pénétré peu à peu dans ce pays,
elle a mis des siècles à le conquérir, tant ses progrès
furent lents, jusqu'au jour où François P'" la proclama
langue d'État, et en prescrivit l'emploi dans les actes
officiels .
Les éléments d'une histoire de la langue française
en Gascogne se trouvent épars çà et là dans l'histoire
politique de ce pays ; rechercher quels événements
mirent en rapport les rois de France et les peupla-
des gasconnes, mêlèrent les Gascons aux Français,
c'est expliquer comment la langue française traversa
la Loire et vint s'établir aux bords de la Garonne et
de l'Adour.
Laissons de côté les rois de la première et de la
seconde race ; qu'importe que Clovis se soit rendu à
Auch, qu'il ait, dit-on, comblé de présents l'église
métropolitaine, qu'il ait fait partie du chapitre d'hon-
neur et laissé à ses successeurs le titre de « chanoine
d' Auch ? » A quoi bon rappeler les noms de Charle-
110 LA LANGUE FRANÇAISE EN GASCOGNE
magne, de Roland et de Roncevaux ? ou raconter les
luttes que soutinrent longtemps contre les rois de
France les ducs de Gascogne domptés^, non soumis ?
La langue dVil naissait à peine : Gascons et Fran-
çais parlaient à peu près le même langage^ avec les
différences que devaient apporter la diversité d'accent
et le nombre plus ou moins considérable de termes
germains ou celtiques. Ce n'est guère qu'au x® siècle
que la langue française sort de ses premiers balbu-
tiements ; dès le x^ siècle aussi^ les rapports de la
Gascogne et de la France sont de plus en plus fré-
quents.
Nous ne pouvons songer à énumérer ici tous les
incidents qu'une heureuse fortune offrit aux rois de
France^ ou qu'une habile politique suscita^ et dont ils
profitèrent pour implanter leur autorité sur le sol
gascon.
En ce qui concerne les premiers Capétiens^ les
chroniques sont à peu près muettes. Sans doute, les
relations de France à Gascogne étaient rares ; la
royauté^ d'ailleurs^ occupée à établir^, à défendre, à
consolider son pouvoir sans cesse contesté, n'avait ni
les loisirs, ni peut-être encore l'ambition de conquérir
le Midi. Le jour où elle fut réellement forte, ses
désirs de conquête s'éveillèrent ou du moins se mani-
festèrent; l'histoire alors est pleine de documents
qui nous montrent Louis VII, Philippe-Auguste,
saint Louis, Philippe-le-B.el, attentifs « aux choses
de Gascogne » .
Tous ces rois ont, peu ou prou, maille à partir avec
jusqu'en iSSg. m
les grandes familles féodales de la Gascogne. Quand,
pour un temps plus ou moins long, ces démêlés sont
apaisés, alors éclatent entre les seigneurs gascons des
guerres privées : belle aubaine pour les rois qui ne
manquent jamais d'intervenir dans ces rivalités. S'ils
ne viennent pas eux-mêmes en Gascogne ou dans le
Languedoc, n'ont-ils pas de bonne heure un repré-
sentant tout naturel qui, en leur nom, évoque à son
tribunal le procès pendant, nous voulons dire le séné-
chal de Toulouse? Ainsi, en 1267, Louis IX essaie
de réconcilier les habitants de Condom et Géraud,
comte d'Armagnac ^ .
Mais c'est surtout sous Philippe-le-Bel que l'au-
torité royale est partout présente en Gascogne; il
diminue le pouvoir presque absolu dont Roger Ber-
nard, comte de Foix, prétendait jouir dans ses
domaines ; il tranche les procès qui divisent Ber-
nard VI, comte d'Armagnac, et Roger-Bernard.
Ce même comte de Foix, qui était en même temps
vicomte de Béarn, s'avise un jour de déposséder
l'évêque de Lescar de sa ville épiscopale ; l'évêque se
plaint au roi, et le roi profite de cette occasion pour
ordonner au sénéchal de Toulouse de s'emparer du
pays de Nébouzan qui appartenait au comte de Foix ,
de par sa femme.
La longue lutte entre le comte d'Armagnac et
le comte de Foix , un instant suspendue par suite
de la guerre contre les Anglais, menace de renaître
* Cf. Hist. générale du Languedoc, t. VI, p. 900, note.
112 LA LANGUE FRANÇAISE EN GASCOGNE
pendant la trêve conclue avec ces derniers ; le
comte de Foix se prépare à attaquer de nouveau
son ennemi^ mais le sénéchal de Toulouse lui rap-
pelle Tordonnance royale qui interdit, durant la
guerre et un an encore après qu'elle aura pris fin,
toutes rivalités et tous combats entre seigneurs. Un
peu plus tard, c'est à Gaston, successeur de Roger-
Bernard, que Philippe-le-Bel ordonne d'arrêter les
préparatifs qu'il fait contre les comtes d'Armagnac
et de Comminges; en fin de compte, le roi vint lui-
même dans le Languedoc, et l'un des motifs de ce
voyage, ce fut le désir de pacifier sur les lieux cette
querelle interminable (i3o4)\
Les grandes maisons féodales ne sont pas seules
à connaitre le roi : religieux et bourgeois font vo-
lontiers appel à son autorité.
Le ig février iSig, est signé à Rabastens de
Bigorre un contrat de paréage, par lequel Guillaume-
Arnaud, abbé du monastère de Saint-Pé^, cède au
roi de France une partie de ses droits, et s'assuçe,
en retour de cet abandon, la protection du pouvoir
royaP.
En i320, Philippe V se fait juge du différend qui
sépare les bourgeois de Saint-Sever (Landes) et l'abbé
de Souprosse. Les bourgeois de Saint-Sever inten-
* Sur tous ces points, Cf. Hist. gén. du Lang., t. VII,
462-571 ; t. IX, 149-161 ; t. X, cc-42 1-422.
- Hautes -Pyrénées, arr. d'Argelès.
^ Cf. Annuuire du Petit Séminaire de Saint-Pé, i8S5,
p. 347.
JUSQU^EN 1639. Il3
tèrent un procès aux gens de Tabbé de Souprosse qui
avaient tué à la pêche un de leurs concitoyens ; les
coupables refusèrent de comparaître devant le séné-
chal d'Agenais^ auxquels les Saint-Severins avaient
adressé leur requête ; alors, par lettres patentes,
Philippe V évoqua cette affaire en son conseil'.
Le XI*' et le xn*' siècle avaient vu les Croisades ; le
xn^ et le xui^ virent la guerre des. Albigeois ; le xiv^
et le xv •, la guerre de Cent ans ; ces mots n'évoquent-
ils pas le souvenir de nombreux champs de bataille,
où Français et Gascons luttaient, parfois sous les
mêmes bannières, parfois, hélas ! sous des bannières
ennemies\ Ces luttes fratricides entre Gascons et
Français continuent sous Louis XI ; alors nous assis-
tons aux derniers soubresauts de l'indépendance
• Arch. de Saint- Sever, FF. i. Cf. Revue de Gascogne,
t. XXXII, p. i58. .
- Les Chroniques de F'roissart nous donnent les noms
d'un grand nombre de capitaines gascons, le Petit Meschin,
— le bour Camus (bour, bâtard. Cf. Lespy, Dzc^ béarnais),
— le bour de Lesparre, — le bour de Breteuil, — Naudon
de Bageran, — Amanieu d'Ortigues, — Garciot du Castel,
— Guyonnet de Pau, qui, dit Froissart, « emmena tout son
pillage et son grand trésor et se retraist en Gascogne dont
il estoit issus, — Diex li pardoinst tous ses mefï'ais », — le
Bascot de Mauléon, commensal de Froissart à l'hôtel de la
Lune, à Orthez ; — les chevaliers enrôlés sous la bannière
du captai de Buch, le sire de Sault, le bascle de Mareuil ; --
tandis que dans le camp français se trouvent « le seigneur
de Labreth, messires Petiton de Courton et messires Per-
ducas de Labreth, messires li soudis de Lestrades ». Chro-
niques, édit Siméon Luce, liv. i, § 498-5 [4.
8
114 LA LANGUE FRANÇAISE EN GASCOGNE
gasconne. Tout le monde connaît la guerre achar-
née que Louis XI fit à Jean V^ comte d'Armagnac, et
ce drame de Lectoure qui, en dépit de toutes les cir-
constances atténuantes invoquées par certains histo-
riens, pèsera toujours sur sa mémoire^ C'est parmi
ces rapprochements amenés par les procès ou par les
guerres, que la langue française pénétra et se répandit
peu à peu en Gascogne.
II. - Elle était déjà connue, au xni^ siècle, des
notaires gascons ; les textes de cette époque nous en
fournissent la preuve ; ils présentent des formes qui ne
sont plus les pures formes gasconnes : le gascon s'est
altéré au contact de sa puissante voisine, la langue
française. Mais, si le français est quelque peu connu
des notaires, des seigneurs et des lettrés, le peuple
l'ignore complètement : Philippe le Bel fait promul-
guer à Tarbes, traduites en gascon, les Ordonnances
somptuaires où il confirme aux gentilshommes le pri-
vilège de certains habits et de certaines fourrures.
Au commencement du xiyc siècle, nous trouvons
les premiers monuments de langue française qui
aient été écrits par des Gascons. Vers i3o3, des
pétitions furent adressées à Edward I^i" :
— par l'exécuteur testamentaire de Raimon de
Laferrière ;
* Sur les relations de Louis XI avec la Gascogne, on lira
avec intérêt la thèse de M. Luchaire sur Allain-le-Grand,
et deux études de M. B. de Mandrct, parues dans la Revue
historique (1888 -1890).
jusqu'en iSSg. ii5
— par un seigneur gascon « en guarnyzoun a
Edenebourg )> ;
— par un bourgeois de Bordeaux qui demande
(( congye et grâce de porter armes )> ;
— par un prêtre qui se plaint que « mestres Pierres
Aymeri^ conestable de Bordeus^ nele vut paer
por rayson de sa dita chapelania, du tans que
vostra vila de Bordeus vint a vostre main » ;
et bien d^autres pièces publiées en grande
partie dans les Archives de la Gironde'.
La phrase est relativement correcte et pure de
gasconismes ; à peine peut-on relever quelques termes
ou quelques tournures qui trahissent la patrie de
récrivain.
Il semble donc que le français soit déjà en quelque
sorte la langue officielle ; c'est en français que les
Gascons parlent et écrivent le plus souvent au roi
d'Angleterre- et au roi de France. Froissart se montre
• Aixhives de la Gironde, t. I, pp. 27 et suiv.
— Parfois cependant les réclamations sont écrites, soit en
gascon, soit en latin. En 1252, Raimond-Guillaume ,
vicomte de Soûle, se plaint — en gascon — de Simon, comte
de Leicester. Ce document a été étudié par M. P. Meyer
{Romania, V, 367 sq.), qui ajoute : « Les plaintes ont dû
être rédigées tout d'abord en langue vulgaire, mais, pour
que l'intelligence en fût plus facile, elles furent, sans doute
en Angleterre même, remises en latin. Nous avons aussi la
réponse de Simon de Montfort aux plaintes du vicomte de
Soûle (en latin et en français), publiée par Balasque et
Dulaurens : Études sur Bay^onne , II , appendice i. Sur
l'usage du français en Angleterre, Cf. Histoire littéraire de
I I 6 LA LANGUE FRANÇAISE EN GASCOGNE
très surpris de voir avec quelle facilité Gaston Phébus
s'exprime en français : « Toutes les nuits après son
souper je lui enlisois {Recueil de poésies françaises).
Mais en lisant nul n'osoit parler ni mot dire^, car il
vouloit que je fusse bien entendu, et aussi il prenoit
grand solas au bien entendre... Et quand il chéoit
aucune chose où il vouloit mettre débat ou argument,
trop volontiers en parloit à moi, non pas en son gas-
con, mais en beau et bon françois\ Ce passage
semble indiquer qu'à Orthez, la connaissance du
français était assez répandue ; comprendrait-on sans
cela que Gaston Phébus tienne tant à ce que Frois-
sart soit religieusement écouté de tous ? Mais Gaston
Phébus, grand seigneur, ami des lettres, auteur des
Dédufs, n'est-il pas, à ce point de vue, une illustre
exception? En réalité, le français est encore peu
familier aux Gascons ; non seulement ils se servent
de leur dialecte dans les circonstances ordinaires de
la vie, mais, dans ces rares occasions où ils doivent
employer la langue française, il leur arrive parfois,
sous l'influence d'un sentiment violent, d'abandonner
brusquement le français, et d'exprimer en gascon
leur colère ou leur indignation. Ainsi fit, vers i363,
Jean II, comte d'Armagnac. Il s'était rendu à
Bordeaux, lisons-nous dans un Mémoire conservé
dans les Archives des Basses-Pyrénées (E. 261),
auprès du prince de Galles, « pour luy faire foy et
la France au XIV^ siècle, 1^ édit., t II. p. 6, et le travail
de M. Behrens {Fran^. Studien, V, 2, 1886).
* Chroniques, éd. Buchon, t II, p, 399
jusqu'en iSSg. 117
hommaige » ; mais cet hommage était un hommage
forcé ; malgré lui et pour obéir aux ordres formels
du roi de France, Jean prêtait obéissance à l'Anglais
abhorré. Or, il lui fut impossible de cacher ses vrais
sentiments ; il déclara donc « qu'il était venu audit
lieu pour obéir au Roy, son souverain seigneur, qui
l'en avoit prié, pressé et requis ». A ce langage,
empreint d'une trop grande franchise, le prince de
Galles répond par des menaces. Le comte d'Armagnac
s'emporte à son tour, et c'est en gascon — le texte
le dit en propres termes*, — qu'il donne libre cours
à sa colère : « Per lo cap de Diu ! je vous feray ung
tau pastis, que vous ne saberatz rompre la croste. »
Pourquoi, ayant commencé son discours en français,
le termine-t-il en gascon ? On le comprend : il n'aurait
point su trouver, en français, une tournure assez ex-
pressive, une image assez vive pour traduire cette
colère qui bouillonnait en lui.
Mais il est possible de suivre de plus près encore
les progrès de la langue française.
Les soldats de César furent les principaux initia-
teurs du latin dans les Gaules ; de même, en Gas-
cogne, on peut affirmer que les soldats gascons
contribuèrent puissamment à propager la langue
française.
• « Ce que ne peut endurer ledit comte Jehan et luy dist
en son langaige gascon telles paroles ou semblables. » Le
chroniqueur a raison d'ajouter: « ou semblables >, la moitié
des termes n'appartient pas au pur dialecte gascon. Ce récita
été publié par M. Lespy, Gram. béarnaise, 2^ édit., p. 437.
1 l8 LA LANGUE FRANÇAISE EN GASCOGNE
Les d'Armagnac^ les de Foix^ les d'Albret avaient
toujours entretenu, amicales ou hostiles, des relations
suivies avec les rois de France ; ces grands seigneurs,
dont le nom se trouve de bonne heure inscrit dans
les pages de notre histoire, connaissaient assurément
le français \
En dehors de ces grands seigneurs, d'autres, de
moindre importance, se mirent au service de la
royauté. Tous ces cadets qui n'avaient pour fortune
que leur épée et leur courage prêt à tous les hasards,
vinrent grossir les armées royales. Leur premier soin
ne dut-il pas être de bien apprendre la langue fran-
çaise ; ou, du moins, sensibles comme ils Tétaient à
toute raillerie, comment ne pas admettre qu'ils eurent
l'ambition de la connaître assez pour ne jamais com-
mettre de fautes qui les rendissent ridicules?
*■ Parmi eux, plus d'un aima et protégea les lettres. Sans
parler de Gaston Phébus, qui fut l'un des écrivains les plus
remarquables de son temps, un autre comte de Foix, Jean
de Grailli (mort en i436), dont on connaît en partie du
moins la « librairie % portait un vif intérêt à la poésie con-
temporaine (Cf. P. Meyer, Romania, XV, 229). Le débat
du Gras et du Maigre, d'Alain Chartier, est un hymne à la
gloire du
, . . Sage et entier
Noble Jehan, de Phébus héritier.
Ce Jean de Grailli, dit le poète, possède « sens et science »
« Et en amours très grant expérience,
... Et grand sçavoir,
Valeur, bonté, hault cueur et bon devoir
Et bon advis pour cognoistre le voir. » (Romania,
XV, 6i2).
jusqu'en 1539. I 19
Ces aventuriers furent nombreux. Nous connais-
sons, au xni*' et au xiv^ siècle, Jourdain IV, seigneur
de L'Isle- Jourdain ; — Bernardin de la Salle et
Bernardin de Serres, dont M. Durrieu a raconté les
hauts faits dans son livre a les Gascons en Italie »;
Hugues IV, seigneur de Cardaillac et de Brioule,
Tun de nos premiers artilleurs, comme Ta montré
son biographe, M. Edouard Forestier Au xv^ siècle,
voici trois vaillants compagnons de Jeanne d'Arc,
Guilhem de Barbazan, à qui Charles VII accorda le
beau titre de « Restaurateur du royaume de France »
et rhonneur d'être enseveli à Saint-Denis ; — Poton
de Xaintrailles et La Hire, le brave et légendaire
valet de cœur. Les héros gascons forment une légion
au xvi« siècle. Dans les Commentaires de Biaise de
Monluc, ce livre d'or de la Gascogne militaire ; dans
les écrits d'André Thévet, de Lurbe, de Brantôme,
partout les capitaines gascons brillent au premier
rang.
Ces capitaines étaient entourés eux-mêmes de
vaillants soldats, leurs compatriotes. Mêlés aux hom-
mes du Nord, si ces milliers de Gascons' altéraient
* (Cf. Congrès des Sociétés savantes de Paris et des dé-
partements. Séance du 2 3 mai 1891.)
- Sire, nous sommes de cinq à six mil Gascons comptés,
car vous sçavez que jamais les compagnies ne sont du tout
complectes, ni aussi ne se pourroinct ilz tous trouver à la
bataille; mais j'estime que nous serons de quatre mil et
cinq ou six cens hommes comptés, et de cella je vous en
respons sur mon honneur. {Commentaires de Biaise de
iMonluc, I, 246.)
I 20 LA LANGUE FRANÇAISE EN GASCOGNE
par leurs locutions et leurs tournures vicieuses la
pure langue française^ n'est-il pas également vrai de
dire que, de retour dans leurs foyers^ ils répandaient
autour d'eux quelque connaissance de cette langue ?
A une époque encore peu éloignée de nous^ lorsque
nos conscrits^ peu lettrés pour la plupart^ revenaient
en Gascogne après une absence de sept ans^ ils rap-
portaient dans leur bagage des termes inconnus au
pays ; ils parlaient français, avec quelle maladresse
et quelle inexpérience, il est à peine besoin de le faire
remarquer; naïvement fiers de leur science nouvelle,
ils s'empressaient de l'étaler à tout propos. Aussi la
verve gasconne s'égayait- elle à leurs dépens : que de
fois n'avons-nous pas entendu des contes modernes,
où la malice campagnarde raillait ces faux savants et
tournait en ridicule leur innocente vanité. Mais^ en
dépit de toutes les railleries, les mots français intro-
duits par ces soldats se propageaient peu à peu et
faisaient leur trouée dans le langage populaire. Il'
n'est pas téméraire d'affirmer que le même phéno-
mène dut se produire aux xiyf^, xv^ et xvi^ siècles, et
que de nombreux termes furent apportés en Gascogne
par ces « soudars » revenus de leurs expéditions
lointaines \.
D'un autre côté, les Français étaient souvent appe-
lés par leurs fonctions et leur devoir au pied des
* H. Estienne explique à peu près de la même façon
comment la plupart des mots italiens entrèrent dans la lan-
gue française.
Or le Piedmont donna conimancement
A ce vilain et povre changement.
jusqu'en 1539. 121
Pyrénées; religieux, évêques et représentants de
l'autorité royale aidèrent, eux aussi, à l'extension de
la langue française.
Les moines gascons allèrent, en mainte circons-
tance, chercher leurs prieurs dans les couvents des
autres provinces'; les ordres religieux et militaires
Jeunes François qui alloyent là combatre
Vouloyent aux mots italiens s'esbatre .
Puis quand quelcun en France retournoit,
Tous ces beaux mots à ses amis donnoit.
Car il scavoit ne pouvoir présent faire
Lequel deust plus à tels curieux plaire.
Ces mots estoyent en France bien -venus,
Ils estoyent chers etpretieux tenus ;
Ces mots sembloyent à toute la jeunesse
(Par nouveauté; tous pleins de gentilesse.
(Dialogues du nouveau lang. Epistre de Monsieur Celto-
phile aux Ausoniens )
Deux siècles plus tard, répondant à cette question de
l'abbé Grégoire : L'usage de la langue française est-il uni-
versel dans votre contrée ? lex-capucin Chabot répond :
... à l'exception de quelques soldats retirés qui écorchent
quelque peu la langue nationale. . . tout le reste parle géné-
ralement le patois le plus grossier. (Cf. Lettres à Grégoire
publiées par M. Gazier. Paris, 1880, p. 53.)
Cette réponse ne concerne pas la Gascogne proprement
dite, mais elle confirme notre opinion sur le rôle que durent
jouer les soldats gascons dans l'histoire de la langue fran-
çaise en Gascogne.
* En i33i, Jean 1er succède à Bernard de Mata, comme
prieur du monastère de Saint- Pé de Bigorre. a Le suffrage
des moines de Saint-Pé l'avait retiré de l'abbaye de La
Canourge (Canonica) au diocèse de Mende. Ce renseigne-
ment nous est fourni par les archives de Sorèse. » Cf.
122 LA LANGUE FRANÇAISE EN GASCOGNE
amenèrent dans cette région des chevaliers venus de
tous les points de la France*; enfin^ il n'était pas
rare que des abbés, bien en cour^ reçussent en com
mende les riches abbayes gasconnes ^ L'archevêché
d'Auch^ appointé de i5o^ooo livres de revenu^ fut
bien souvent accordé à des princes du sang ou à de
très hauts seigneurs. Parmi ces abbés commenda-
taires et ces évêques^, il en est sans doute qui ne vin-
rent jamais en Gascogne; mais ceux qui «résidèrent»^
ne contribuèrent- ils pas^ par leur séjour même^ aux
progrès du français? Le latin^ dira-t-on^ était la
langue ecclésiastique : cela est vrai ; mais le latin
n'excluait ni le français en France^ ni le gascon en
Gascogne. On a conservé le récit officiel de a L'en-
trada de Mossen Frances de Clarmont, cardinal et
arcevesque d'Aux » (i 5 1 2). Aux discours qui lui sont
adressés en gascon et en latin^ il répond d'abord en
Annuaire du Petit-Séminaire de Saint-Pé, 1887, p. 3o5.
La liste des abbés nous montre que ce ne fut pas là un fait
isolé. — De plus, il faut signaler parmi les causes qui ont
aidé à l'extension de la langue française, les rapports qui
unissaient les couvents de Gascogne aux « maisons mères »,
par exemple, les communautés bénédictines (Saint-Orens
d'Auch, Saint-Pé de Bigorre, Sordes dans les Landes) à
l'abbaye de Cluny.
* Sur les ordres religieux et militaires en Gascogne. Cf.,
Revue de Gascogne, t. XVI II, pp. 345 sq.
- Rien que pour le prieuré de Saint Orens d'Auch, on
trouve, au xv*' siècle, Jean de Bourbon, abbé de Cluny, et,
au xvic, Louis de Lorraine, fils de Claude de Lorraine,
premier duc de Guise.
jusqu'en 1539. 123
gascon et en latin ; puis^ il ajoute^ en terminant, une
bonne phrase française, comme pour rappeler qu'à
côté de la petite patrie, il y a la grande patrie :
« Messieurs, Dieu me doint la puissance de vous
pouvoir rendre tant de biens et honneur que vous
me faites* ».
Plus encore que ces religieux, ces chevaliers, ces
abbés ou ces évêques, les commissaires royaux
furent intimement mêlés à la vie des Gascons. Ils
préparaient l'unité territoriale, protégeant les vassaux
contre les abus d'autorité si fréquents, et recherchant
toutes les occasions d'étendre l'influence du roi. Ces
occasions, nous l'avons déjà dit, ne manquaient pas ;
de tant de procès, de tant de rivalités, de tant de
spoliations violentes, que d'enquêtes devaient naître,
et combien longues et compliquées ! L'histoire a con-
servé le souvenir des plus importantes; nous rap-
pellerons seulement celle qui fut instituée en 1 3oo,
dans tout le comté de Bigorre, quelques années après
la mort de la comtesse Pétronilla et d'Esquivat de
Chabanais, son petit -fils, décédé sans héritiers
directs'.
• Revue de Gascogne, t. XIII, pp. 37 et suiv.
^ Parmi les prétendants à la succession du pays de Bigorre
figurait la reine de France, Jeanne de Navarre, femme de
Philippe le Bel. Cette enquête a été publiée dans le Souvenir
de Bigorre, I, p. 49 (Tarbes). Voir, pour l'histoire de la
succession du pays de Bigorre, la bibliographie établie par
M. A. Molinier dans une note de VHist. gén. du Languedoc,
t. IX, p. 171.
124 LA LANGUE FRANÇAISE EN GASCOGNE
Nous devinons, à certains détails qui nous ont été
transmis, quelle fut l'importance du rôle joué par les
commissaires royaux , de quelque nom d'ailleurs
qu'on les appelle, enquêteurs, procureurs ou réfor-
mateurs. Ainsi, en mai i358, Charles, régent du
royaume, accorde des lettres qui confirment les pri-
vilèges et les droits accordés par Philippe de Valois
aux consuls et aux habitants de la ville de Gondom^
Dans ces lettres, le roi s'engage à ne plus envoyer
dans la ville des réformateurs, si ce n'est pour faire
le procès aux officiers municipaux. Heureuse ville
de Condom ! Mais dans les autres bourgs moins favo-
risés, on était donc exposé aux mille vexations que
pouvaient susciter d'inquiets réformateurs!
D'une habileté et d'une ténacité extraordinaire,
rien ne pouvait déconcerter ou décourager les com-
missaires royaux. L'histoire de la ville d'Auch nous
en présente un exemple remarquable. Cette ville
reconnaissait trois pouvoirs distincts ; ses habitants
relevaient, soit du comte d'Armagnac, soit de
l'archevêque, soit du prieur de Saint-Orens ; l'auto-
rité royale n'était admise d'aucune façon, elle n'avait
ni grandes ni petites entrées au gouvernement de la
cité. Il en était encore ainsi quand Philippe le Bel
monta sur le trône. Que font les représentants du
roi ? Ils cherchent à séduire le prieur de Saint-Orens,
ils le pressent d'associer le roi à cette autorité qu'il
* Ordonnances des rois de France de la '3e race, t. TII,
p. 233.
jusqu'en 1639. 125
exerce^ et lui promettent^ en retour^ des avantages
précieux. Le premier prieur à qui furent faites de
telles ouvertures, Raymond Ie«" de Baurès, les re-
pousse; mais les agents de Philippe le Bel ne se
tiennent pas pour battus.
Raymond I*^'" meurt en 1 289 ; ils reviennent à la
charge auprès de son successeur, Etienne d'Arc; ils
lui montrent l'autorité royale partout grandissante en
Gascogne, toutes ces bastides nouvelles où, en vertu
de paréages passés avec les fondateurs, il est permis
au roi de sauvegarder et de protéger tous les droits
comme toutes les libertés, Pavie, Fleurance, Mirande,
Beaumarchès ; enfin, pourquoi ne pas suivre l'exem-
ple de l'abbé de Saint-Jean-de-Sordcs, au diocèse de
Dax, un bénédictin, lui aussi, et un saint abbé ? Cir-
convenu par les influences multiples que l'habileté du
roi a su mettre en œuvre, pressé de tous côtés, le
prieur cède, et, le dernier jour de mars i Soy, à Tou-
louse, le paréage est signé. L'autorité royale a pénétré
dans la ville d'Auch ; elle ne va pas tarder à s'y
développer et à y prédominer. En i33i, sous le
règne de Philippe de Valois, l'archevêque suit
l'exemple du prieur, et quelques années plus tard est
signé le paréage du parsan comtal ' .
A l'historien de rechercher le rôle politique de ces
commissaires ; nous, qui voulons seulement faire
connaître les progrès de la langue française en Gas-
' Cf. Étude sur le prieuré de Saint-Orens d'Auch. Revue
de Gascogne, t. VIII, pp. 346 et suiv.
120 LA LANGUE FRANÇAISE EN GASCOGNE
cogne, contentons-nous de signaler la part qui leur
revient dans ces progrès incessants\
III . - L'ordonnance de Villers-Cotterets (août 1 5 Sg)
vient enfin assurer le triomphe définitif de la langue
française. La langue française fut alors « mise hors
de page » selon la belle expression de Henri Estienne
(Précellence du lang. fr. Épistre au Roy). Jusqu'en
1 5 Sg^ les actes ofîiciels^ délibérations des consuls^ pro-
cès-verbaux^ etc.^ étaient rédigés presque toujours en
latin ou en gascon ; sans doute, ce gascon était déjà
altéré plus ou moins sous l'action de la langue fran-
çaise, que les demi-lettrés du pays connaissaient peu
ou prou ; il serait facile de relever dans les Comptes de
Riscle, par exemple, plus d'un terme gascon à moitié
francisé, comme celui-ci « alleya^) employé pour dési-
gner un chemin de ronde, une « allée ». (t. II, p. 1 1).
Mais enfin, le français n'apparaît dans tous ces actes
qu'habillé en gascon; à partir de oSg, le gascon
disparaît et fait place au français, sauf en Béarn .
L'édit de Villers-Cotterets n'atteignait pas, en effet,
le libre royaume du Béarn ; le français n'y devint
' Un témoignage intéressant de ces progrès nous est
fourni par le Livre de raison de la famille Dudrot de Cap-
debosq (1522-1675), publié et annoté par M. Ph. Tamizey
de Larroque (Paris, Picard, 1891 ; in-8", 42 pages). « Il est
curieux, remarque le savant éditeur, que, dès l'origine, les
Dudrot écrivent en français et non en gascon. Voilà un
trait à retenir pour l'histoire, encore à faire, de la culture
française en Gascogne. »
jusqu'en 1539. 127
langue officielle qu'en octobre 1620, le jour où
Louis XIII, rendant enfin cet arrêt qu'Henri IV avait
refusé aux instances du Parlement de Paris, déclara
le Béarn réuni à la couronne de France, créa le
Parlement de Pau et ordonna l'emploi de la langue
française dans tous les actes, plaidoiries et arrêts.
Quelle sourde irritation, ce jour-là, chez tous les
Béarnais, jaloux de leur indépendance et justement
fiers de leur langage, de ce gascon si fin, si sonore,
si éloquent sur les lèvres de leurs orateurs. Également
habiles à construire de longues et harmonieuses pério-
des, et à aiguiser d'une pénétrante ironie des phrases
courtes et rapides, ces avocats béarnais, ces magis-
trats composaient, dit M. L. Couture, a des pièces
d'éloquence du genre le plus étudié ». Qu'on lise les
« Trois remontrances de Jacques de Gassion »,
prononcées au Parlement de Pau vers la fin du
xvje siècle, plus tard traduites du gascon en français \
On sera surpris de rencontrer une telle vigueur de
style, en même temps qu'une harmonie si pleine et
un art si délicat dans des discours écrits en patois.
Nous connaissons par le menu les incidents de la
première séance tenue par le nouveau Parlement; le
chancelier Séguier préside en personne ; l'un des plus
diserts d'entre les magistrats, Arnaud de Bordenave,
' Cf. Plaidoyers et actions de M. Arnaud de Bordenave.
Paris, Targa, 1641. On lira avec intérêt la remarquable
étude que M. L Couture a consacrée à cet orateur, dans le
Bulletin d'Auch, t. III, pp 65 et suiv : Arnaud de Borde-
nave et l'éloquence française au Parlement de Pau.
28
LA LANGUE FRANÇAISE EN GASCOGNE
porte la parole. Sans récriminer ouvertement contre
redit royal^ — le pouvait-il? — Bordenave célèbre
les qualités littéraires du gascon^ et proteste de
Taffection qu'ils gardent tous a à la langue du pays » .
« La souveraineté de Béarn, dit-il, était d'une
lèvre ou d'un langage et d'une même parole, lorsqu'il
a plu au Roy ériger et établir à Pau la Cour de
Parlement, .... par l'union du conseil souverain de
Pau en Béarn et de la chancellerie de Saint-Palais
en Basse-Navarre. Car avant ces unions, le Béarn
ne cognoissoit autre langue que celle du pays. C'étoit
en cette langue que tous actes étoient conçus dans ces
compagnies souveraines, et c'étoit en cette langue que
l'on rendoit et demandoit justice. L'usage au reste
qui en estoit si universel l'avoit tellement polie et cul-
tivée qu'après la langue purement françoise, il îi'j-
a pas aucun d'entre tous les autres idiomes du
Royaume qui lui fut comparable en la propriété de
ses termes très significatifs, en la brièveté de la
phrase, en la bonté de Taccent et en plusieurs autres
agrémens qui peuvent donner de l'estime à un lan-
gage. Nous l'estimions donc fort religieusement ;
nous y étions même si fort attachés par affection,
que la seule pensée de l'abolir ou changer en estoit
odieuse ^ » .
* Voir l'article de M. Couture, cité plus haut. Arnaud de
Bordenave était plus correct en gascon qu'en français.
Comme Martine des « Femmes savantes o, de pas mis avec
rien (ou aucun), il fait la récidive.
jusqu'en lôSg. 129
La langue française ne rencontra pas^, dans les
autres régions de la Gascogne, cette résistance que
lui opposèrent, au siècle suivant, les fiers Béarnais .
Nulle part, on ne surprend trace d'opposition.
Les Archives d'Auch, que nous avons consultées,
présentent {Livre vertAa)un^ lacune d'autant plus
regrettable qu'elle correspond précisément à la pre-
mière moitié du xvi*^ siècle ; mais en examinant les
documents qui nous restent, nous constatons qu'avant
l'édit, ces documents sont écrits en gascon, et qu'au
contraire le premier acte postérieur qui ait été
conservé (1544) est en français. Les Archives de
Condom offrent des renseignements plus précis ; le
secrétaire fait remarquer, l'année même oij l'édit est
proclamé, que le français prend officiellement la
place du gascon*; il signale ce fait comme un événe-
ment extraordinaire. Est-ce à dire que ce change-
ment fut radical et complet, qu'il s'opéra partout du
jour au lendemain ? Loin de là. Même à Condom,
s'agit-il de traduire un sentiment plus vif, de
dépeindre par exemple l'enthousiasme que fit éclater
la population en faveur du Dauphin et du duc
d'Orléans, à leur retour en France, le secrétaire
revient au dialecte gascon qui lui est plus familier.
Nos consuls durent donc recourir à la langue
française, mais, hélas! si leur bonne volonté est évi-
dente, leur ignorance ne l'est pas moins. Des construc-
tions embarrassées, des termes impropres, nul respect
* Revue de Gascogne, t. 'XI II, p. 474
l3o LA LANGUE FRANÇAISE EN GASCOGNE.
des règles^ un vocabulaire où une large place est
faite aux mots gascons^ plus ou moins heureusement
francisés, voilà ce que nous trouvons partout. Ici, on
convoque a tout chef d'ostau » (de famille) ; là on
fait défense « de ne laisser vaguer aucunes aucas
(oies) ne guyts (canards) devant soi (devant la mai-
son)*. )) On transforme les noms propres, en leur
donnant une forme française, au grand risque de
n'être plus compris des paysans. En plein xvn^ siècle,
les procès- verbaux de la jurade d'Auch sont émaillés
de termes gascons; le 4 juin 1649, comme on crai-
gnait des troubles, défense fut faite de sortir en
armes « à peine de cingleus livres^ » .
Mais l'élan est donné; protégée par Tautorité
royale, encouragée par les largesses des princes et
* Règlement de police, 8 déc. i584, publié par M. J.
Maumus, dans le Bulletin de la Société Ramond, 1888,
3e trimestre, pp. 1 35 et suiv.
* Revue de Gascogne, t. XI, p. 134. Ce terme, encore
usité de nos jours, signifie chacun un (lat. singulos.)
Les notaires se montrèrent plus rebelles à l'emploi de la
langue française, non par ignorance ou mauvais vouloir,
mais par nécessité : comment lire à des paysans les articles
d'un contrat où ils n'auraient rien compris ? Souvent le
préambule et les articles sans importance sont en français,
les clauses principales en gascon.
Au commencement du xvui^ siècle, les termes gascons
abondent encore dans les actes notariés : « un lict complet
de nouguier (noyer) », lit-on dans un acte du 24 janv. 1645,
passé à Lectoure : — douti^e chemises , doutée linceuls
(28 juin 1704), à Condom.Cf. jRevwe de Gascogne, t. XXXI,
p. 258.
jusqu'en 1539. i3i
des évêques, aussi bien que par Tambition des consuls,
favorisée d'ailleurs par le double mouvement qui
emporte les esprits vers la Réforme et la Renaissance,
rétude de la langue française se propage rapidement;
les écoles et les collèges s'ouvrent de tous côtés ; la
Gascogne est enfin née à la vie littéraire et aux
lettres françaises.
l32 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
CHAPITRE II
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE
Les Gascons n'avaient pas attendu Tédit de Villers-
Cotterets pour fonder des écoles; les comptes des
juradeS;, antérieurs à i5?>g, font souvent mention des
gages dus aux maîtres qui instruisent les enfants.
Cette date n'en est pas moins très importante pour
rhistoire de la langue française en Gascogne. On voit
alors les consuls d'un grand nombre de villes demander
l'autorisation d'ouvrir des collèges, et les princes s'in-
téresser au succès de ces tentatives ^ . François l^^ aide
puissamment à la création du collège de Guyenne-;
la reine Marguerite fait à celui d'Agen une pension
de cinq cents livres ^ ; le cardinal de Clermont lègue
toute une fortune au futur collège d'Auch*. Les parti-
culiers rivalisent de générosité avec les princes et les
' Voir un important article de M. L. Couture sur ce
sujet, dans la Revue de Gascogne, t. XIV, pp. 5 et suiv.
- Sur le collège de Guyenne, nous renvoyons à l'ouvrage
de M. GauUieur: Histoire du collège de Guyenne, d'après un
grand nombre de documents inédits (Paris, 1874).
'' Cf. Notice sur le collège d'Agen, depuis sa fondation
jusqu'à nos jours, par M. Philippe Lauzun (Agen, 1888).
* Cf. Revue de Gascogne, t. XXIX, p. 193.
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. l33
évêques ; Marguerite de Pellagrue fonde le collège
de Condom^ Ainsi se multiplient les établissements
où la jeunesse gasconne viendra se former à Pétude
des lettres.
En 1 532, une petite ville des Landes, Saint-Sever,
donne l'exemple-; Bordeaux établit en 1 539 le collège
de Guyenne, qui compte parmi ses professeurs,
sous la direction d'André de Gouvea, « le plus grand
principal de France », au jugement de Montaigne,
Grouchy, Guillaume Guérente, Buchanan, Muret,
Élie Vinet, éditeur d'Ausone, Mathurin Cordier,
le Lhomond du xvi^ siècle'; en 1546 s'ouvre le
collège d'Auch, où enseignèrent, dit-on, Turnèbe,
Muret et Passerat : collège des plus importants, à
en juger par les Mémoires de Jean d'Antras qui,
nous dit-il, s'y rencontra avec quatre-vingts ou cent
gentilshommes*. Or, d'Antras fit ses premières
armes en i563 ; ce simple fait nous montre à quel
point de prospérité parvint rapidement le collège
d'Auch. Lescar suit l'exemple d'Auch, de Bordeaux
et de Saint-Sever, en 1 649^; Mont-de-Marsan en 1 556,
* Cf. Revue de Gascogne, t. XXVII, p. 22.
- Note historique sur les origines du collège de Saint-Sever
(Landes), par M. Fierville. (Mont-de-Marsan, 1868.)
'" Si l'on veut se faire une idée de ce que fut le mouve-
ment littéraire à Bordeaux pendant le xvie siècle, qu'on lise
l'opuscule de M. Dezeimeris : La Renaissance des Lettres à
Bordeaux (1864, Bordeaux, GounouilhouV
^ Mémoires de J. d'Antras. Notice rédigée au xviiie siècle.
^ Le collège de Lescar fut transféré à Orthez en a 566.
Cf. L'Ancien collège de Lescar, Tpar H. Barthély (Pau, 1872,
l34 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
Aire en i558^ Agen en i56o', Bayonne en locj^^.
A côté de ces collèges, tous florissants^ il en est
d'autres moins considérables sans doute, mais qui,
remontant eux aussi à cette époque, sont un témoi-
gnage de rélan qui emportait alors la Gascogne tout
entière.
Lectoure^, Nogaro*, Vic% Mirande*, Gimont'
possèdent des collèges ; on en trouve avec surprise
dans de très petites bourgades.
Samatan, un bourg perdu du Comminges, avait
son collège ; écoutez plutôt ce qu'en dit François de
Belleforest^ : « Je dois cest ornement a ceste ville,
ma nourricière et douce naissance ou j'ay commencé
a gouster les lettres sous Maistre Jean Thora, mon
premier régent, que de lui consacrer ceste mémoire
Vignancour). Un document publié par M. Planté {Bulletin
de la Société des sciences, lettres et arts de Pau, t. XIV,
pp. i85 et suiv.), nous apprend qu'à un moment donné, le
collège d'Orthez comptait plus de soixante-dix gentils-
hommes venus des villes voisines.
* Cf. La notice de M. Ph. Lauzun, citée plus haut.
- Histoire d'un collège municipal {Bayonne, 1889), par
M. Drevon. La création du collège, décidée en 1 594, ne put
être réalisée qu'en 1 698.
5 Gh.-l. d'arr. (Gers).
* Gh.-l. de c. (Gers),arr. de Gondom.
^ Gh.-l. de c. (Gers), arr. d'Auch.
6 Gh.-l. d'arr. (Gers).
' Gh.-l. de c. (Gers), arr. d'Auch.
8 François de Belleforest. Cosmographie de Munster.
Paris, 1 575, en marge de la page 3j i .
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. l35
a la postérité : et si le nom de Belleforest est pour
vivre parmy les siècles a venir, que Samathan et ses
citoyens se ressentent de cest honneur, qu'un nour-
risson issu d'eux, nourry parmi eux et abreuvé des
fontaines commingeoises aura relevé la Gascoigne
du blasme de grosserie qu'on luy mectoit sus, et fait
vivre le nom de Samathan qui estoit presque incogneu,
sinon de ses voisins. )) Ne retrouve-t-on pas dans
ces lignes émues comme un écho des paroles de
Plutarque, disant son amour pour Chéronée, cette
petite ville qui lui est chère entre toutes ?
Un autre Gascon, moins fier de sa patrie (il ne lui
en coûte pas d'appeler «barbares » ses compatriotes' ),
G. -M. Imbert, nous apprend que l'amour de la langue
française pénétrait jusque dans le peuple :
Le jeune homme, la vierge et la vieille matrone
Le vigneron rustique et plus basse personne
Affectent ardemment le langage gaulois ;
Et si semble aujourd'hui qu'il n'est fils de bon père
Et qu'il n'est pas aussi conceu de bonne mère
Qui voulant composer ne compose en françois*^.
Les vers sont bien mauvais, mais le témoignage
est formel et précieux à recueillir.
* Sonnets exotériques publiés par M. Ph. Tamizey de
Larroque (Paris, Claudin; Bordeaux, Gounouilhou, 1872.)
Sonnet xxxvi.
Aussi los n'appartient aux barbares gascons
Qui n'avons rien de droit sinon aux et oignons.
Il s'appelle lui-même « barbare gascon ». Sonnet XLVi.
- Sonnet xxxv.
l36 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
En dehors de toutes ces écoles^ comment oublier
Nérac, ce coin charmant qui fut, à cette époque, le
centre d'un grand mouvement littéraire; Nérac, d'où
s'envolèrent de gracieuses et légères poésies de Marot,
et qui vit passer dans ses rues ensoleillées Bonaventure
des Périers, Mellin de Saint-Gelais, Sainte-Marthe,
Peletier, du Moulin et bien d'autres poètes réunis
autour de Marguerite d'Angoulême : (( Somme, dit
l'un d'eux, les voyant à l'entour de ceste bonne dame,
tu eussses dit d'elle que c'estoit une poulie qui soi-
gneusement appelle et assemble ses petits poullets et
les couvre de ses ailes ^ » C'est à Nérac que les
nymphes latine, française et gasconne de du Bartas
se disputent le premier rang ; c'est de Nérac
qu'Henri IV écrit quelques-uns de ses billets les plus
alertes et les plus spirituels, et c'est là que d'Aubigné,
le futur poète des Tragiques, laisse sa jeune Muse
s'égayer en de joyeuses chansons.
Longtemps auparavant, la petite ville d'Orthez
avait été, sous Gaston Phébus, le siège d'une des
plus brillantes cours ; d'aucuns prétendent que
Pétrarque y séjourna ; nous savons que Froissart y
fut reçu avec honneur. Puis, cette gloire disparut ;
au xvi^ siècle seulement, Jeanne d'Albret la fit revivre
un instant et ranima la vie littéraire d'Orthez en
créant l'Académie protestante (i566), qui reçut
d'Henri IV le titre d'Université ( 1 583)^
* Sainte- Marthe (cité dans les Poètes français, Crépet,
t. I, p. 659. Paris, 1861).
- L'histoire de cette Académie a tenté plus d'un curieux.
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. \'h']
La Renaissance fut surtout une révolution poéti-
que, dont Ronsard fut le chef et la personnification
la plus glorieuse ; aimer Ronsard, c'était aimer la
Renaissance, c'était applaudir aux aspirations de
cette école qui s'était proposé d'illustrer d'un nouvel
éclat la littérature française. Les poètes de la Gascogne
connurent-ils Ronsard, et acceptèrent-ils la révolu-
tion que la Pléiade avait accomplie?
Ronsard comptait plus d'un ami en Gascogne. Il
connaissait d'ailleurs ce pays qu'il avait visité à
vingt-cinq ans, sans grand enthousiasme, à en juger
par la joie qu'il éprouve en le quittante Quelques-
Cf. Les anciennes Académies protestantes, par M. Lourde-
Rocheblave(jBw//efm delà Société du protestantisme français,
3'' année, pp. 280 et suiv.V - Étude sur les Académies protes-
tantes en France, par M. Daniel Bourchenin (thèse, i885). —
Étude sur l'Académie d'Orthe:^, par M. CoudiroUe (Paris,
Lamelle- Lebas, i885). — Documents pour servir à l'histoire
de r Université protestante du Béarn, par M. A. Planté
{Bulletin de la Société des sciences, lettres et arts de Pau,
t. XIV, pp. i85 et suiv.). — L'Instruction publique à Or-
the^f, avant 1789, par M. Batcave (dans ce même Bulletin,
t. XVIII, pp. 257 et suiv.). ~ L'Inscription de l'Université
d'Orthe:^ (dans Revue de Béarn, Navarre et Lannes, partie
historique, 2e liv. de 1884, pp. i83 et suiv.).
' Voir la pièce Retour de Gascogne, t. II, p. 456.
Le « Retour de Gascogne ^) a été composé la même année
(i55o) que la pièce citée plus bas. « Vous faisant de mon
escriture.. » Tout fait supposer que Ronsard, quand il rap-
pelle sa a lecture » rappelle un fait récent. En i55o, il était
en Gascogne, à Condom, selon toutes probabilités.
l38 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
uns de ses vers nous autorisent à penser qu'il s'arrêta
à Condom, auprès de Tévêque Charles de Pisseleu,
Le jeune poète montra à son ami ses Odes, encore
ignorées du public. Doutait-il de son génie? Au
moment de faire paraître ce volume qui allait rendre
son nom immortel^ connut-il cette émotion pro-
fonde de l'écrivain qui jette son premier appel à la
gloire? Ce qui est certain, c'est que Charles de
Pisseleu l'encouragea et proposa même à sa jeune
ambition, au lieu de ces Odes brillantes sans doute,
mais parfois un peu courtes d'inspiration, de vastes
poèmes où pourrait se déployer à l'aise son imagina-
tion créatrice, où il pourrait verser les trésors d'une
plus haute poésie.
Vous faisant de mon escriture
La lecture,
Souvent à tort m'avez repris
De quoy si bas je composoye
Et n'osoye
Faire un œuvre de plus haut pris.
Quel était cet œuvre « de plus haut pris » au-
quel le conviait l'amitié de Pisseleu ? La tragédie et
l'épopée, nous apprend-il lui-même :
Qui pensez-vous qui puisse escrire
L'ardente ire
D'Ajax, le fils de Télamon,
Ou d'Hector rechanter la gloire,
Ou l'histoire
De la race du vieil Emon ?
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. I Sq
Toute Muse pour tragédie
N'est hardie
A tonner sur un eschaffaut,
Ne propre à rechanter la peine
D'erreur pleine
De ce Grégeois qui fut si caut.
Adieu donc, enfans de la terre,
Qui la guerre
Entreprinstes contre les dieux 1
Ce n'est pas moy qui vous raconte,
Ne qui monte
Avecque vous jusques aux cieux.
Quant est de moy, j'aime ma mode,
Par mainte ode
Mon nom ne périra point ;
Les autres de Mars diront l'ire,
Mais ma lire
Boira l'amour qui me point ' .
' Ronsard, t. II, p. 418.
a Je fus maintes fois, dit-il ailleurs, avecques prières,
admonesté de mes amis faire imprimer ce mien petit labeur,
et maintes-fois l'ay refusé... (Préface mis au devant de la
première impression des Odes, i55o).
Ronsard adressa trois Odes à l'évêque de Condom; la
dernière est une manière de « consolation » assez étrange.
Charles de Pisseleu avait été victime d'un accident de
chasse ; un sanglier lui avait « outrepercé >) la cuisse.
Console-toi, dit notre poète ; cette blessure te vient
D'un si brave sanglier, et non d'un daim craintif,
Ou de quelque chevreuil devant les chiens furtif .
Et puis, ajoute-t-il,tuesen si noble compagnie! Combien
140 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
Ronsard dut retrouver à Condom deux amis dont
nous parlons plus loin, G. -M. Imbert et J.-P. de
Laberie; peut-être y rencontra-t-il (Condom n'est
pas loin du berceau des Monluc), Jean de Monluc
qu'il a magnifiquement célébré dans ses vers.
Déjà, dans le Bocage royal, aux prélats avides
ou ignorants qui n'ont obtenu que par faveur leurs
titres ou leurs revenus, il présente comme modèle
Jean de Monluc, ce qui ne laisse pas de nous sur-
prendre un peu.
Fresques un seul, Monluc, esloigné d'avarice,
Accomplit aujourd'huy sainement son office,
Presche, prie, admoneste et prompt à son devoir
Avec la bonne vie a conjoint le sçavoir.
Je me deuls quand je voy ces ignorantes bestes
Porter comme guenons les mitres sur leurs testes,
Qui par faveur, ou race, ou importunité
Sont montez, ô vergongne, en telle dignité '.
Il lui adresse, un peu plus tard, une paraphrase
sur le Te Deiim « pour chanter en son Église^ » ; la
de héros célèbres sentirent, comme toi, la dent cruelle d'un
farouche sanglier : Ulysse, Ancée et
L' Abantiade Idmon. grand augure et prophète!
Nous nous imaginons que l'évêque dut murmurer le vers
de Virgile :
Solatia luctus
Exigua ingentis.
1 Ronsard, t. III, p. 376.
'- Ronsard, t. V, p 255.
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. 141
même année (i 667), son admiration s'affirme dans le
sonnet suivant :
Docte Prélat, qui portes sur la face
Phœbus pourtraict et Pallas au cerveau,
Je te dédie en cest œuvre nouveau
Tous mes lauriers, mon myrte et mon Parnasse.
Je ne veux plus qu'en vain le temps se passe
Sans composer quelque livre plus beau,
Pour y graver, ainsi qu'en un tableau
D'un tel prélat les vertus et la grâce.
En te plaisant, à la France je plais :
D'autres douceurs mon esprit je ne pais
Qu'aux beaux discours de ta douce faconde.
Pour ce je veux tes honneurs raconter,
Car de savoir un Monluc contenter,
C'est contenter la France et tout le monde * .
La Gascogne avait beau être éloignée de la cour,
on y connaissait donc, on y admirait Ronsard ; les
poètes gascons marchaient sur ses traces et le pre-
naient pour chef.
Ce fut un Gascon B. du Poey, qui, Tun des pre-
miers, le premier peut-être après Ronsard, répondit
à l'éloquent appel adressé aux poètes en 1649 par
Fauteur de la Défense et Illustration de la Langue
Françoise. L'année suivante, en i55o, Ronsard
publie son premier volume à'' Odes; B. du Poey fait
Ronsard, t. V, p. 328.
142 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
paraître le sien en i55 1 '. Il eut le rare mérite de se
montrer original sur un point : le choix des sujets.
« Et quant à ce, disait du Bellay^ te fourniront des -
matières les louanges des Dieux et des hommes ver-
tueux, le discours fatal des choses mondaines, la
solicitude des jeunes hommes, comme l'amour, le
vin libre et toute bonne chère... ^)). Du Poey, lui,
n'accepte pas ces « matières » empruntées aux Grecs
et aux Latins; il s'inspire d'un sentiment que du
Bellay ne nomme pas, Tamour de la nature. Il
chante les fleuves de son pays, le Gave et la Garonne.
Au surplus, il est plein d'admiration pour Ronsard
qu'il appelle « prince des poètes » .
Plus enthousiaste encore est l'auteur des Sonnets
exotériques, G. -M. Imbert, ami de Ronsard et de
Baïf, dont il avait été le compagnon d'études au
collège Goquerel. De ces jeunes gens, qu'un amour
passionné des belles-lettres réunit sous la direction
de Daurat, on ne connaît guère que les plus célèbres ;
sait- on qu'à côté de ceux dont la gloire a survécu,
il en était d'autres, d'un génie moindre, d'un enthou -
siasme aussi profond ? Chaque province fournit son
contingent à cette brillante troupe de poètes qu'on
vit, selon l'heureuse expression de du Verdier (citée
par Sainte-Beuve), ce s'élancer de l'école de Jean
Daurat, comme du cheval troyen ». La Gascogne
* Odes du Gave, fleuve de Béarn, du fleuve de Garonne,
avec les tristes chants à sa Caranite. Toloze, i55i.
^ Œuvres complètes de J.du Bellay, t. I, p. 38.
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. 148
était représentée par Imbert et par Laberie ; nous
ne possédons plus de ce dernier qu^un volume de
Poésies latines^; Imbert nous est connu par ses
Sonnets exotériqiies. Il a tous les défauts de l'école
à laquelle il appartient, sans posséder cette grâce et
cette fraîcheur de sentiment assez familières aux
auteurs de la Pléiade, quand ils se jouent autour de
sujets moyens. Ronsard pourtant a nommé un jour
Imbert dans un sonnet' ; quelle gloire, quel motif
de légitime fierté !
Il me nomme en un lieu : encore cest grand heur
Quand un brave Ronsard abbaissant sa grandeur
D'un barbare gascon met le nom en mémoire ^ .
Cette vénération presque religieuse, P. du Brach
réprouve aussi ; il divise ses odes en strophes, anti-
strophes et épodes, à l'imitation de Ronsard ; il lui
adresse des sonnets ; il lui dédie V Hymne de Bor-
deaux. Si par hasard il s'exerce sur un sujet que
Ronsard a déjà chanté, avec quelle modestie il s'en
accuse :
Mais quoi, ma Muse babilla rde,
Voudrois-tu estre si ozarde
Que de chanter ce qu'a chanté .
Le grand Vandomois tant vanté,
* Pauli Laberii Condomiensis régis consiliarii carmînum
Sylva, Tolosae, mdlxxi.
- Ronsard, t. I, p. 412. Sonnet à Imbert.
' Sonnets e xotériques, 1^1^ \.
144 ^'^ RENAISSANCE EN GASCOGNE.
Et le mesme sujet eslire
Qu'il a joué dessus sa lire
Lorsqu'il a chanté le frelon.
Eh quoi? ne sçais-tu qu'Apollon
Presque a lui tout seul en la France
Si bien prodigua sa science
Qu'entre tous il sçait comme il faut
Chanter un sujet bas ou haut * .
Nous arrivons enfin au plus grand des poètes
gascons, G. de Saluste du Bartas. A-t-il subi Fin-
fluence de Ronsard ? Oui, dit-on en général ; malgré
Toriginalité dont il fit preuve, surtout en choisissant
un sujet religieux, il n^en reste pas moins dans l'en-
semble un disciple de Ronsard. M. Pellissier conclut
ainsi sa thèse sur du Bartas : « Vraiment original
par le choix de ses sujets et le fond même de sa
poésie, du Bartas est d'ailleurs, en tout ce qui tient
à la forme, un élève de Ronsard. Mais c'est un élève
qui, trop souvent, compromet son maître. Dans sa
langue elle-même, quoiqu'elle soit en grande partie
celle de la Pléiade, il trouve encore moyen de ren-
chérir sur ses devanciers ; les procédés à l'aide des-
quels ceux-ci avaient enrichi et ennobli l'idiome poéti-
que, il les applique sans retenue et les discrédite quel-
quefois par l'abus qu'il en fait... ^» C'est, en somme,
le même jugement qu'avaient porté MM. Hatzfeld
et Darmesteter ; ils voient en du Bartas un disciple
' Œuvres de P. de Brach, p. 35.
- Pellissier. Thèse, p. 290.
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. 14b
de Ronsard « et un disciple maladroit qui use et abuse
des mots composés* ».
Nous avons relu avec soin Toeuvre de du Bartas ;
nous connaissons les jugements à peu près unanimes
portés sur cette œuvre; nous sera-t-il permis de
déclarer qu^à notre avis ces jugements sont erronés?
On ne manque jamais de placer du Bartas à la suite
de Ronsard, dans le brillant groupe des poètes de la
Renaissance'^; il nous semble, au contraire, que deux-
génies ne sauraient être plus franchement opposés.
Si Ton veut rapprocher ces deux poètes, que ce soit
pour marquer le contraste de leurs natures diverses,
non pour établir, au profit de Tun d'eux, une filiation
qui nous paraît imaginaire.
Tout les sépare. La poésie est, pour Ronsard, un
art délicat, difficile, procurant à ceux qui le culti-
vent la gloire la plus pure, et les jouissances les plus
rares à ceux qui savent en goûter les chefs d'œuvre.
Sans doute, sa Muse aura plus d'une fois de nobles
et sublimes accents ; elle trouvera « pour l'adolescence
du roy très chrestien, Charles IX » de belles et
* Le Seipème siècle en France, l'c partie, p. 143.
- Mettons à part Sainte-Beuve {Tableau de la poésie fran-
çaise au XyA' siècle) qui a vu et noté en quelques traits
caractéristiques le contraste que présentent ces deux génies.
Sans doute il est loin d'avoir signalé toutes les différences,
mais il en a dit assez pour avoir le droit de terminer par
ces mots : (* Ceci répond à ceux qui n'ont jamais daigné
distinguer du Bartas et Ronsard et qui continuent de les
accoler. » On na pas cessé, pour cela, de les accoler.
146 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
magnifiques leçons ; « les misères du temps » lui
inspireront des vers tour à tour émus ou vibrants
d'indignation ; même il osera dire au Roi :
« De même peau que nous nature vous a fait ' . »
et un jour qu'il est allé à Saint-Denis, il rêvera mélan-
colique devant cette longue suite de tombes royales ;
il murmurera :
«... Ce n'est rien que des rois - !
Mais prenons garde : les vers qui suivent détruisent
ce que cette mélancolie peut présenter, au premier
abord, de véritable poésie et de grandeur :
Ce n'est rien que des rois !
D'un nombre que voicy à peine deux ou trois
Vivent après leur mort, pou?- n'avoir esté chiches
Vers les bons escrivains et les avoir faits riches '\
Ainsi, tandis qu'il se penche sur ces tombeaux, ni
son souvenir attristé ne va, comme celui de Villon,
aux gloires éteintes du passé : « Mais où sont les
neiges d'antan ? », ni sa méditation ne scrute « le
néant de toutes les grandeurs humaines » comme le
fera un Bossuet; c'est à lui-même que songe Ronsard,
à sa gloire qui décline, à sa retraite digne et fière
assurément, mais encore plus, involontaire, loin de
cette Cour qu'il regrette.
Trop souvent, nous éprouvons avec Ronsard cette
* Ronsard, t. III, p. 287.
- Id., ibid., p. 374.
•^ Id., ibid., p. 375.
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. 147
sorte de désillusion qui, des hauteurs sereines où son
génie nous ravit, nous fait brusquement retomber
à de mesquines et d^égoïstes préoccupations. Les
Discours sur les misères du temps, pour prendre
un autre exemple, contiennent d'admirables passages,
oii sous les plus belles images resplendissent les plus
nobles pensées ; mais n'y a-t-il aucune trace d'amer-
tume personnelle dans cette « haine vigoureuse »
dont il poursuit les protestants ? Est-ce bien aux dis-
sidents, considérés comme les ennemis de la France,
ou à ses ennemis particuliers, à a je ne sçais quels
predicantereaux et ministreaux de Genève » qu'il
lance ces invectives superbes ?
D'ailleurs, Ronsard habite rarement ces hauts
sommets; il s'est plu surtout à chanter la nature,
l'amour et les aimables lois d'unephilosophie douce-
ment épicurienne. Qui n'a appris les vers cités par-
tout :
Cueillez, cueillez vostre jeunesse;
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté*.
Ce même conseil, il le donne à Hélène :
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain,
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie - .
il le donne à ses amis,
La belle rose du printemps
Aubert, admoneste les hommes
Passer joyeusement le temps ^.
' Ronsard, t. II, p. 117.
■^ Id., t I, p. 340.
3 Id., t. II, p. 492.
I4B LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
« Aimons, )> ne cesse-t-il de répéter;
. . . Cependant que nostre vie
Et le temps d'aimer nous convie.
Aimons, unissons nos désirs ^
S'il est vrai, comme le veut Gandar, que « ses
préférences le portent moins encore vers Anacréon
que vers Homère et Pindare )>, il faut avouer que
seul Anacréon a souri à ses efforts. Imitateur de
Pindare et d'Homère, il n'est, selon le mot de Balzac,
que « le commencement d'un poète » : nous trouvons
et nous admirons un poète achevé dans les odes
inspirées d'Horace et d' Anacréon.
Quoi qu'il en soit, légère ou sérieuse, toute poésie
est essentiellement une oeuvre d'art pour le poète
vendômois-; elle est avant tout une leçon morale
pour du Bartas, et comme une émanation divine ;
* Ronsard, t. II, p. 365.
2 Je veux bien qu'il lui soit arrivé un jour de se procla-
mer « le prêtre des Muses ^) et de voir dans la poésie
« comme un culte et un sacerdoce », ainsi que le remarque
M. Bizos dans sa belle étude sur Ronsard (Ronsard. Clas-
siques populaires, p. 55); mais ce sont là, j'imagine, des
souvenirs de l'antiquité, de poétiques formules où se
retrouve l'écho des vers de Virgile :
Me vero primum dulces ante omnia Mnsae
Quarum sacra fero, ingenti percussus amore,
Accipiant. (Geor., II, 475-477. i
La vérité, c'est qu'il n'y a rien de religieux dans la poésie
de Ronsard, et, d'une manière plus générale, dans l'esprit
de la Renaissance.
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. 149
Part n'est rien, Tinspiration céleste est tout. A ses
yeux, les poètes n'ont qu'une mission : chanter
Dieu ! (( Les vers ont au ciel pris naissance^ »,
a-t-il dit. La poésie est chose sainte et qu'il ne faut
point profaner ; ce mot de a saint » revient sous sa
p4ume à chaque instant \ On sent que pour lui,
composer un chant, c'est prier, c'est rendre à Dieu
un témoignage de pieuse adoration, c'est aussi exhorter
les hommes à s'associer à ce témoignage éclatant.
Sa Muse, c'est Uranie, vierge céleste, dont la voix
proclame que les poètes sont les élus de Dieu
. . secrétaires
Et ministres sacrez du Roi de l'Univers ^.
Lorsqu'un rayon d'en haut a touché leurs âmes,
de ces âmes, sans effort, s'échappent les chants subli-
mes; car la poésie, remarquons-le bien, n'est pas
pour du Bartas un art qui puisse s'apprendre; elle
' Puis doncques que les vers ont au Ciel pris naissance.
{Uranie, p. 421.)
2 Si vous ne coulez plus ainsi que de coutume
Et sans peine et sans art, d saincts vers, de ma plume, . .
(Seconde Sepmaine, ii« jour, r^rc/ie, p. i63.)
11 faut qu'un sainct extase au plus haut ciel l'emporte. . .
[Uranie i p. 420.)
D'autant que tout ainsi que la fureur humaine
Rend l'homme moins qu'humain, la divine fureur
Rend Thomme plus grand qu'homme : et d'une saincte erreur
Sur le ciel porte feux à son gré le promaine. . .
{Uranie, p. 420.)
5 Uranie, p. 420.
l50 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
ne saurait devenir le prix d'un labeur prolongé.
Tout art s'apprend par art; la seule Poésie
Est un pur don céleste . . .
Recherche nuict et jour les ondes Castalides ,
Regrimpe nuict et jour contre le roc Besson ;
Sois disciple d'Homère et du sainct nourrisson
D'Ande, l'heureux séjour des vierges Piérides ;
Ly tant que tu voudras volume après volume
Les livres de Pergame et de la grand cité,
Qui du nom d'Alexandre a son nom emprunté,
Exerce incessamment et ta langue et ta plume,
Join tant que tu voudras, pour un carme bien faire
L'obscure nuict au jour et le jour à la nuict :
Si ne pourras tu point cueillir un digne fruict
D'un si fascheux travail, si Pallas t'est contraire * .
Il est évident que du Bartas fait trop bon marché
des ressources infinies que Tart peut apporter à la
nature la plus heureuse. Ronsard a vu plus juste sur
ce point : « Les autres^ dit-il (les véritables poètes).. .
d'artîjîce et d'un esprit naturel élaboiiré par lon-
gues estudes et principalement par la lecture des
bons vieux poètes grecs et latins^, descrivent leurs
conceptions d'une vénérable majesté^ comme a faict
Virgile en sa divine Œneide. )) (Préface de la
Franciade.)
Mais ne nous y trompons point; du Bartas a beau
* t/raw/e, p. 420. On voit combien ces paroles sont oppo-
sées aux conseils renouvelés d'Horace, que donne du Bellay:
Ly donques et rely premièrement, o poète futur, fueillette
de main nocturne et journelle les exemplaires grecz et
latins (t. I,p. 38).
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. l5l
prodiguer dans ce'-passage les souvenirs mythologi-
ques; alors même qu'il parle de Pallas^ Dieu seul
occupe sa pensée. Ce serait d'ailleurs une grave
erreur que de voir seulement dans ces vers un com-
mentaire du fameux Nascuntur poetœ ; du Bartas
n'a point simplement voulu dire ce qu'exprimera plus
tard Boileau :
C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur...
Non ; l'inspiration qui a dicté au poète ce dévelop-
pement est une inspiration encore plus morale que
littéraire ; si nous en doutions^ la suite nous le
montrerait.
Car du tout hors de l'homme il faut que l'homme sorte
S'il veut faire des vers qui facent teste aux ans :
Il faut qu'entre nos mains il séquestre ses sens ;
Il faut qu'un sainct extase au plus haut ciel l'emporte...
Serez -vous tant ingrats que de rendre vos plumes
Ministres de la chair et serves de péché ?
Tout jour donques sera votre stile empesché
A remplir, mensongers, de songes vos volumes ?
Hé, n'orra-on jamais dans vos doctes escrits
Retentir haut et clair du grand Dieu la louange ?...
Profanes écrivains, vostre impudique rime
Est cause que l'on met nos chantres mieux-disans
Au rang des basteleurs. . .
Vous faites de Clion une Thaïs impure,
D'Hélicon un bordeau : vous faites, impudens.
Par vos lascifs discours, que les pères prudens
Deffendent à leurs fils des carmes la lecture '.
• Uranie, pp. 420, 421, 422.
l52 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
Pour lui, il n'hésite pas à se séparer des poètes de
son temps; il chantera
« Des vers que sans rougir la vierge puisse lire * ».
Faut-il donc s'étonner que, seul peut-être des
poètes alors fameux, du Bartas n'ait point fait dés
Amours'^? Ronsard célèbre Cassandre, Marie, Gal-
lyrie, Astrée, Jeanne, Genèvre, Hélène ; « c'est
l'amour et le bel œil de Cassandre qui l'ont rendu
poète : quelques mois avant sa mort, il chantera encore
Hélène; de l'une à l'autre il célébrera bien des maî-
tresses, les siennes, celles du Roi, celles des grands
seigneurs, les unes qui rappelleront les courtisanes
de l'élégie romaine; d'autres, naïves comme les ber-
gères des églogues de Virgile; d'autres, voilées, idéa-
les comme Laure elle-même ^ » Cassandre est la
Laure de Ronsard; elle « a quelque chose d'idéal
' ire Sepmaine, ne jour, p. 43.
- Il eut, lui aussi, l'intention « en l'avril de son aage » de
faire des Amours. Agrippa d'Aubigné nous l'apprend
(lettre xi, liv. VI ; édit. Réaume et de Caussade, t. I) et du
Bartas lui-même en fait l'aveu (Uramie, p. 419).
Et tantost je vouloy chanter le fils volage
De la molle Cypris et le mal doux-amer,
Que les plus beaux esprits souffrent par trop aimer,
Discours où me poussait ma nature et mon aage. . .
Mais Uranie le ramena bien vite dans les sentiers sévères
de la sainte poésie ; et de ces chants amoureux, si jamais il
les composa, il ne nous reste rien.
^ Gandar. Ronsard considéré comme imitateur d'Homère
et de Pindare, p. 2.
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. l53
comme Laure ; à sa vue le poète se trouble, il n^ose
soutenir son regard, ni lui dire comme à Marie,
comme à Genèvre, son ardent mais profane amour S) .
Il faut ajouter, — ce que ne dit pas Gandar — que
cet idéal, Ronsard le rabaisse parfois et Toutrage
singulièrement de ses désirs et de ses lascives imagi-
nations : qu^on relise ces strophes, desquelles nous
ne voulons donner que le premier vers :
Puis, mettant la bouche sienne - . . .
A côté des Amours, de Ronsard, prennent place
rOlive, de du Bellay ; les Amours de Méline et les
Amours de Francine, de Baïf ; les Contr Amours,
de Jodelle ; les Erreurs amoureuses, de Pontus de
Thyard ; les Sonnets amoureux et les Soupirs,
d'Olivier de Magny ; les Sonnets, Odes et Mignar-
dises de r Admirée, de Jacques Tahureau. . . ; du
Bartas, lui, se refusa toute sa vie
A chanter la Cyprine et son fils emplumé ^.
En un mot, Ronsard est un païen*, dont la Muse
est fille de l'antiquité : sa Muse est la Muse grecque ;
du Bartas est un chrétien, et un chrétien qui appar-
tient à la religion réformée, auquel Christ seul dicte
ses chants pieux; Uranie est sa Muse. S'il est ori-
* Id., Ibid.
* Ronsard, t. II, p. 146.
'" ii'e Sepmaine, ii'^ jour, p. 43.
* Le mot est de du Bartas : « Poètes des Payens qui,
hardis faites gloire. . . > 2» sepmaine, i^'' jour, (Eden), p, 3.
1^4 Ï-A RENAISSANCE EN GASCOGNE.
ginal dans le choix de ses sujets^ c'est qu'il a sur le
but et la nature de la poésie elle-même des idées
personnelles, opposées à celles de Ronsard et des
poètes de la Pléiade.
Il a pleinement conscience de son originalité ; il en
est même quelque peu fier. Ne s'est-il pas souvenu
de Lucrèce^ dans ces vers :
Ça, ça donc, mon bon heur, ça preste-moi l'espaule
Afin que la dessus des premiers de la Gaule
J'esbauche de ma main ce laurier. , . *
« Tant y a^ dit-il ailleurs, que comme estant le
premier de la France qui par un juste poème ay
traité en nostre langue des choses sacrées, j'espère
recevoir de ta grâce quelque excuse ^ »
Mais, puisqu'il a eu l'ambition de produire des
poèmes héroïques, quelle conception s'est-il faite de
la poésie héroïque en particulier? Sur ce point, du
moins, est-il le disciple de Ronsard ?
Ronsard a longuement développé ses théories dans
la préfacé de sa Franciade ; c'est une véritable
recette qu'il communique « au lecteur apprentif » ;
il énumère un à un tous les ingrédients qui entrent
dans une épopée; il n'oublie rien, ni les discours des
dieux, ni les harangues des capitaines, ni les des-
criptions de bataille, ni les augures, ni les songes,
* ire Sepm., ne jour, p. 58.
^ Advertissement sur la Judith et autres poèmes suyvans,
p. 343.
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. lb5
m les sacrifices^ ni les peintures « insérées contre le
dos d'une muraille et des harnois et principalement
des boucliers » . Ces théories peuvent se résumer en
une formule : l'épopée parfaite est l'imitation de
"^ Iliade ou de V Enéide.
Homère, de science et de nom illustré
Et le Romain Virgile assez nous ont montré
Comment, et par quel art, et par quelle pratique
Il falloit composer un ouvrage héroïque,
De quelle forte haleine et de quel ton de vers
Varié d'argumens et d'accidens divers.
J'ay suyvi leur patron. A genous, Franciade,
Adore VÉnéide, adore V Iliade '.
Plus de fictions, dit au contraire du Bartas ; plus
de mythologie !
Sans doute, dans la pratique il n'applique pas
jusqu'au bout ce principe rigoureux ; il s'arrête à mi-
chemin : « La Poésie est de si longtemps en saisine
de ces termes fabuleux qu'il est impossible de l'en
déposséder que pié à pié. Je luy ay donné les pre-
miers assauts^ » Voilà ce qu'il répond aux chrétiens
timorés qu'offusquaient dans ses vers les noms de
Flore, d'Amphitrite, de Mars ou de Vénus. Il aurait
pu ajouter que si de tels mots se rencontrent dans
ses poèmes, du moins aucune divinité n'y est repré-
sentée comme un personnage vivant ou agissant; et
c'est un premier point par où du Bartas se sépare de
' T. III, p. 37.
- Advertissement sur la première et seconde Sepmaine.
l56 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
Ronsard^ dans sa conception du poènae héroïque.
11 s'en sépare encore en refusant de calquer son
poème sur ceux de Virgile et d'Homère ^ On ne
manqua pas de le lui reprocher.
ce Les autres. . . m'accusent ou que j'ay ignoré, ou
que j'ay méprisé les règles qu'Aristote et Horace
proposent aux Poètes héroyques. Si je persistoy en
ma négative, ils seroyent peut-estre bien en peine de
prouver leur intention : mais pour leur oster tout
scrupule, qu'ils apprennent de moy que ma seconde
Sepmaine n'est (aussi peu que la première) un oeuvre
purement Epique ou Heroyque, ains en partie Pané-
gyrique, en partie Prophétique, en partie Didasca-
lique. Icy je narre simplement l'histoire ; là j'émeu
les affections ; icy j'invoque Dieu, là je luy ren grâces ;
icy je luy chante un Hymne et la je vomy une satyre
contre les vices de mon aage ; Que doncques
en une si grande nouveauté de sujet poétique, une
' A ce point de vue, du Bartas peut être considéré comme
un précurseur de Chateaubriand. L'auteur àw Génie du chris-
tianisme reprendra ces mêmes idées en les précisant davan-
tage et les parant de toute la splendeur de son style. M. E.
Faguet a dit avec raison de ces théories nouvelles que Cha-
teaubriand apportait en littérature : « Il demandait . . que
la France eut une littérature à elle et non d'emprunt, que
puisqu'elle n'était point païenne, elle n'eût pas une poésie
mythologique ; que, puisqu'elle était moderne, elle n'eût
pas une littérature ancienne; ... c'était réagir par delà
i55o » (Études sur le XIX" siècle, p. 3o). Il donne la main
à du Bartas, aussi étranger que lui et aussi hostile à l'esprit
de la Renaissance.
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. 167
nouvelle et bî:{arre (puisqu'ils la veulent ainsi nom-
mer) méthode me soit permise ^ . »
Enfin^ comme s'il avait fait la gageure de tout
renouveler dans l'épopée, du Bartas rejette le vers
décasyllabique, remis en honneur par Ronsard ; il
choisit le vers alexandrin, et cela, après que Ronsard
a publié les quatre premiers livres de la Fraticiade,
et que dans sa préface, avec l'autorité d'un chef
d'école reconnu de tous, il a déclaré les alexandrins
inhabiles à <r tenir en nostre langue le rang de carmes
héroïques . . car ils sentent trop la prose très facile
et sont trop énervez » .
Jusqu'à présent, — et certes nous avons touché
à des questions très importantes — en quoi du
Bartas s'est-il montré le disciple de Ronsard ? Mais
sa langue, dira-t-on, n'est-ce pas la langue même
de Ronsard, avec quelques défauts en plus ?
Nous reconnaissons sans peine que la langue de
du Bartas rappelle celle de Ronsard par tel ou tel
détail particulier; — dans l'ensemble de ses traits
et, pour ainsi dire, de sa physionomie, elle en diffère
complètement ; ce ne sont ni les mêmes défauts, ni
les mêmes qualités.
* Advertissement sur la première et seconde Sepmaine.
Qu'on conîpare ù cet avertissement celui qu'il avait mis en
tête de Judith ; on verra que du Bartas avait d'abord pensé
qu'il était nécessaire a d'imiter Homère en son Iliade, Vir-
gile en son Enéide, et autres qui nous ont laissé des ouvrages
de semblable estoffe. » Mais Judith est de iSyS, et la
ire Semaine^ de 1579 ; il est bien évident qu'après avoir été
le disciple de Ronsard, il s'en sépare complètement.
l58 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
Une imagination vigoureuse, qui anime Tœuvre
tout entière ; une verve intarissable, souvent origi-
nale, qui captive et retient ; un enthousiasme dont les
accents font songer à un Lucrèce, mais à un Lucrèce
chrétien ; des coups d^aile puissants ; — et, à côté
de pages sublimes, Temphase dans ce qu'elle a de
plus grotesque ; la trivialité la plus vulgaire ; nul
goût, nulle discrétion, nulle mesure : tel fut du Bartas.
En vérité, qu'il ressemble peu à Ronsard, auteur
de ces Odes dites pindariques, froides et prétentieuses
malgré des « poussées de grandeur », ou de ces
quatre chants épiques, si pauvres et si lourds
d'ennui î qu'il est loin, plus loin peut-être de ce
Ronsard charmant à qui un génie plus facile inspira
de petits poèmes où vivent encore aujourd'hui, dans
tout leur frais printemps, la grâce, la naïveté, l'aima-
ble simplicité d'une poésie naissante.
On a voulu faire hommage aux auteurs de la
Pléiade, de la noblesse et de la majesté qui relève la
langue de du Bartas; « il doit... à ses devanciers
l'ampleur et la gravité de son style, la magnificence
de ses images S). Comme si cette ampleur et cette
gravité ne tenaient pas d'un côté à son génie natu-
rellement noble et élevé, d'un autre côté au sujet
même qu'il avait choisi.
L'humble sujet ne peut qu'humble discours produire,
Mais le grave sujet de soy mesme produit
Graves et masles mots - .
* Pellissier, op. cit., p. 27.
2 Urani , p. 423.
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. ibg
Et ailleurs : « La grandeur de mon sujet désire
une diction magnifique, une phrase haut levée, un
vers qui marche d'un pas grave et plein de majesté,
non énervé, lâche, efféminé et qui coule lascivement,
ainsi qu'un vaudeville ou une chansonnette amou-
reuseV » On ne saurait mieux dire.
11 reste que du Barias, à l'imitation de Ronsard,
fait usage d'épithètes composées. Or, sur ce point
encore, Tinfluence de Ronsard, d'ailleurs incontestée,
est plus restreinte qu'on ne se l'imagine en général.
Ces épithètes lui sont une précieuse ressource pour
abréger le discours et renfermer en peu de mots une
foule d'idées; et voilà pourquoi, prenant son bien
où il le trouve, il n'hésite pas à user largement de
cette faculté créatrice, comme bien d'autres en avaient
usé longtemps avant Ronsard.
« Ha, que les Italiens qui plaident avec nous le
pris de l'éloquence voudroyent que nostre langue se
passast de ce riche parement, auquel la leur ne se
peut accommoder avec grâce. Quoy! voulons-nous
céder aux Alemans, la langue desquels ne se glorifie
à peu près d'autre chose ? Mais il les faut, diras tu,
semer avec la main, non avec le sac ou la corbeille.
Je confesse qu'en ma première Sepmaine ils sont fort
espais, et que bien souvent on en lit sept ou huict
à la file. Toutes fois je pense ne l'avoir fait sans
cause, car ayant à traiter par occasion de la nature
de toutes les choses qui sont au monde, afin qu'avec-
' Advertissement sur la première et seconde Sepmaine.
l6o LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
ques plus grand ravissement le Lecteur apprehendast
rinfinie sagesse de Touvrier^ mon livre eust esté aussi
grand que le monde^ si je n^eusse trouvé les addresses
et sentiers pour parvenir bientost où je vouloy.Or, qui
est celuy qui ne cognoit bien qu^un epithete composé
m^espargne tout un vers et quelquefois mesme deux :
En ceste-cy (la 2^ Sepmaine) d'autant que l'argument
ne m'y convioit point;, j'en ay bien usé plus sobre-
ment. De manière que quelquefois tu courras 3 00 vers
sans en rencontrer un seul. Bien est vray qu'en cer-
tains endroits, où le genre démonstratif a plus de
lieu, c'est à dire que je lotie ou blasme avec quelque
véhémence, tu en trouveras cinq ou six de rang ; ce
que j'ay osé à l'imitative d'Orphée^ d'Homère ou de
MaruUe, les Hymnes desquels en sont tous pleins.
Et ce qui plus me contente, c'est que les sçavans me
font entendre^ que si on les veut bien et soigneuse-
ment examiner, on en remarquera fort peu d'oisifs :
de quoy tous les Poètes qui sont renommez ne se
peuvent pas vanter \ »
Voilà un plaidoyer fort véhément et en somme
fort raisonnable ; mais on voit que^ pour se justifier,
du Bartas n'allègue pas une seule fois l'exemple de
Ronsard. Quoi ! il invoque, avec H. Estienne, la
(( conformité » du français et du grec; comme lui, il
fait appel au patriotisme ', il prouve l'utilité directe
^ Advertissement sur la première et seconde Sepmaine.
'^ Cf. Précellence du langage (p. 160, édit. Feugère) ;
H. Etienne se montre un partisan très résolu de ces mots
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. l6l
de ces épithèteS;, il s'autorise de l'exemple d'Ho-
mère, d'Orphée lui-même : et le nom de Ronsard
n'est pas prononcé ? Admettons un instant que du
Bartas se soit montré le disciple et l'imitateur de
Ronsard, en créant des mots composés : un tel
oubli se comprendrait-il? Ces mots, on croirait
qu'ils fourmillent dans l'œuvre de du Bartas, à lire
des vers tels que ceux-ci, partout cités :
Le feu donne-clarté, porte-chaud, jette-flamme.
Source de mouvement, chasse-ordure, donne-âme.
... Herme guide-navire,
Mercure eschelle ciel, invente-art, aime-lyre.
F. Meunier en a fait le relevé complet : on en
trouve à peine trois cents. Est-ce assez de trois cents
mots pour ranger le poète gascon parmi les disciples
de Ronsard^?
composés ; c'est un avantage précieux que la langue fran-
çaise a sur la langue italienne. Il approuve donc une si belle
« prérogative que nous donne cette ancienne imitation de
quelques composez grecs » il en propose lui-même un certain
nombre ; il loue les poètes qui ont l'audace d'en créer de
nouveaux, et n'est-ce pas à du Bartas qu'il songe, quand il
ajoute : « mais depuis la poésie françoise s'est monstrée
encore plus courageusement hardie (que du Bellay) : tesmoin
celuy qui a dict du ciel porte- flambeaux » (p. 164). La
i»"e Semaine commence en effet par ce vers :
Toi qui guides le cours du ciel porte-flambeaux
' Cf. M. Fr. Meunier, dans son Étude sur les composés
qui contiennent un verbe Paris, 1H75, pp. 93 et suiv.
1 1
102 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
Une question non moins intéressante serait de
savoir si du Bartas aimait Ronsard : partageait-il
l'enthousiasme de ses compatriotes et de presque
tous ses contemporains ?
M. Pellissier Taffirme, sans le prouver \ Nous
avons montré que du Bartas n'approuve presque sur
aucun point les tendances de la Pléiade : comment
aurait-il regardé « comme ses maîtres » ces poètes
dont- il condamnait les chants frivoles ? La vérité^
croyons-nous, c'est qu'il reconnaissait volontiers les
hautes qualités de Ronsard^ mais qu'il comprenait
et goûtait fort peu un génie si différent du sien.
Une seule fois, il nomme Ronsard^ nous n'osons dire
Encore faudrait-il prouver que ce procédé de style n^était
pas, pour ainsi dire, tombé dans le domaine commun, au
moment où du Bavtas écvhit la première Semaine (iSyg);
plus d'un quart de siècle s'était déjà écoulé depuis qu'avaient
paru dans leur nouveauté hardie les premières épithètes
composées. Ce grand espace de temps avait certainement
suffi pour familiariser les lecteurs avec ces termes qui, en
i55o, avaient pu les dérouter, et on n'était pas néces-
sairement un disciple de Ronsard parce que, comme lui et
après lui, on faisait usage de mots composés. Qui donc son-
gerait, par exemple, à rattacher à V. Hugo nos poètes déca-
dents ou symbolistes, parce que, comme lui et après lui, ils
ont brisé le moule de l'ancien vers classique, fait basculer
« la balance hémistiche » et « patauger » l'enjambement,
« Comme le sanglier dans l'herbe et dans la sauge » ?
' Op. cit., p. 27.
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. 1 63
qu'il le loue, si parcimonieux et si maigres sont les
éloges qu'il lui concède.
L'autre, ce grand Ronsard, qui pour orner la France
Le Grec et le Latin despouille d'éloquence
Et d un esprit hardi manie heureusement
Toute sorte de vers, de style et d'argument * .
En revanche, on trouve çà et là plus d'une phrase
qui semble dirigée contre lui. Il se plaint, non sans
aigreur, de ces « envieux w qui, « sous un masque
d'Aristarque, aspirent à la dictature perpétuelle (je
ne diray pas tyrannie) sur les amateurs des lettres- » .
Est-ce Ronsard qui est visé ? Qu'on se rappelle en
quels termes Ronsard a condamné du Bartas^ Ail-
leurs, notre poète raille les critiques mesquines et mi-
nutieuses de ceux qui « mordent les ouvrages de leur
temps, les examinant lettre à lettre, aulnant les syl-
labes, pesant les mots. » Il paraît bien difficile qu'en
écrivant cette phrase, du Bartas n'ait pas songé à
ces passages de la Préface sur la Franciade : « car
A, O, U, et les consonnes M, B, et les SS finis-
sans les mots et sur toutes les RR qui sont les
vrayes lettres héroïques sont une grande sonnerie
et batterie aux vers ...» — a Tu te donneras de
garde, si ce n'est par grande contrainte, de te servir
* ne Sepm , iie Jour (Babylone), p. 212.
- Advertissement de la première et seconde Sepmaine.
3 « Je n'aime point ces vers qui rampent sur la terre
Ni ces vers ampoulés dont le rude tonnerre. . . etc. »
Et le fameux sonnet : a Ils ont menti, d'Aurat. . .
164 I^A. RENAISSANCE EN GASCOGNE.
des mots terminés en îon, qui passent plus de trois
ou quatre syllabes^ comme abomination, testification,
car tels mots sont languissants et ont une traînante
voix... » Rien ne prouve cependant d^une façon évi-
dente que ces critiques s'adressent à Ronsard. Tout
nous fait pressentir entre ces deux génies une oppo-
sition qui put aller jusqu'à Tantipathie, sans que
nulle part cette opposition se manifeste ouvertement ;
mais ces attaques directes que nous sommes presque
surpris de ne pas trouver chez du Bartas, nous les
rencontrons dans les vers d'un de ses amis, et c'est là
un fait trop peu connu sur lequel il nous faut insister.
Le poète dont nous parlons s'appelle Auger
Gaillarde C'était, à tout prendre, un versificateur
médiocre et un piètre caractère que ce charron-poète ;
obligé de quitter Rabastens pour la part qu'il avait
prise aux troubles religieux, il se retire à Montauban,
auprès de ses coreligionnaires. L'exil lui fait des loi-
sirs ; il les emploie à étudier la langue française et à
lire les poètes français ; dès lors il écrit soit en fran-
çais, soit en gascon ; parfois, comme dans les Amours
prodigieuses, il réunit les deux langues dans un
même ouvrage ; il serait plus juste de dire qu'il les
mêle et les confond : sa Muse, même en français,
parle souvent gascon ^
• Cf. Revue de Gascogne, t. XIV, p. 431, et surtout un
excellent article de M. L. Couture, dans cette même Revue,
t. XV, p. 475.
2 Poésies IçLnguedociennes et françaises d'A. Gaillard, par
G. de Clausade. Albi, 1843.
LA. RENAISSANCE EN GASCOGNE. 1 65
Était-il sincère protestant ? Il est permis de sup-
poser que la réforme de la religion fut son moindre
souci ; à coup sûr il n'était point puritain^ il Tétait
même si peu^ qu'à la suite d'une publication trop
libre, il dut quitter Montauban^ Cette fois, il se ren-
dit à Pau, auprès de Jeanne d'Albret. Entre temps,
il avait connu du Bartas, dont il sut gagner l'estime
et l'affection. Si nous l'en croyons, l'auteur des
Semaines aurait eu la pensée de le prendre pour
gendre et de traduire ses vers gascons en vers fran-
çais. C'était donner à la fois au pauvre « rodié de
Rabastens )^ la gloire et, sinon la fortune, du moins
une aisance fort honorable. Malheureusement, du
Bartas mourut avant d'avoir mis à exécution ses
projets ; rêves de gloire, rêves de bien-être, tout
s'évanouit en même temps pour l'infortuné Gaillard,
obligé jusqu'à sa mort de tendre la main et de
quêter des pensions. Cette amitié ne fut sans doute pas
* Aussi faut-il se garder de prendre au sérieux les repro-
ches d'immoralité qu'il adresse à Desportes {Lou Banquet,
p. 261. Lyon, 1614). et ne pouvons-nous admettre, avec
M. Brunot, que ce qui le choque en Ronsard, c'est le culte
de Ronsard pour la femme, a Le culte qu'il (Ronsard) a de
la femme, dit M Brunot, la déification de l'objet aimé
auquel il prodigue les termes d'adoration qui ne sont dus
qu'à Dieu, révolte le chrétien et le dévot. » {La Doctrine de
Malherbe. Paris, 1891, p. 24.) Quand on a lu l'œuvre en-
tière d'A. Gaillard, il est impossible de croire que le
« chrétien >) ou le « dévot » ait été révolté, pour la bonne
raison que Gaillard ne fut jamais dévot, ni peut-être même
chrétien, au sens vrai du mot.
l66 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
aussi tendre que le dit A. Gaillard ; Gascon et poète,
n'a-t-il pas quelque peu exagéré une intimité dont il était
fier? En dépit de toutes les exagérations, une chose
est sûre ; c^est que Gaillard vécut assez longtemps
dans la maison de du Bartas. Que faire entre poètes,
au fond d'un manoir de Gascogne, sinon parler
poètes et poésie ? sujet qui devait être d'autant plus
cher à du Bartas qu'il avait, nous l'avons vu, des
idées bien personnelles sur le rôle de la poésie. Or,
du Bartas était un savant, Gaillard un artisan pres-
que illettré; l'un était célèbre, l'autre inconnu; nul
doute que Gaillard n'ait pensé comme son maître et
ami, qu'il n'ait aimé ou détesté, — et pour les mêmes
causes, — les mêmes écrivains. Les jugements litté-
raires de Gaillard sont l'écho des jugements de du
Bartas. Que pensait donc A. Gaillard, de Ronsard
et de ses disciples ?
. . . Bien souvent d'iceulx aux champs et à la ville
J'ay oui qu'ils avoient dérobé de Virgile,
De Pétrarque et d'Homère et d'autres poètes grecs.
Mais dire l'on ne peut que j'use de tels traits.
L'on dira, gran merci, que la langue grégeoise
Je n'entens pas du tout si bien que l'albigeoise ;
Que si je l'entendois et l'italique aussi,
Si bien comme Ronsard je ferois tout ainsi.
Mais non feray, pour vrai. Car c'est un méchant vice
A l'homme qui dérobe un de son même office.
Je pillerois plustost, si j'étois un larron,
Tous autres artisans que non pas un charron ' .
" Qu'on nous permette encore de citer ce sonnet où
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. 167
Gaillard aurait-il eu Pidée de reprocher à Ronsard
son manque d'originalité; lui aurait- il fait un crime
d'imiter Virgile, Homère et Pétrarque, puisqu'il ne
connaissait ni le latin, ni le grec, ni l'italien ? D'ail-
leurs, il parle par ouï-dire.
J'ay ouï qu'ils avoient dérobé de Virgile.
Ne nous y trompons pas ; nous venons d'entendre
Ronsard jugé par du Bartas.
On nous pardonnera sans doute, puisque nous
avions à raconter ici l'histoire de la Renaissance en
Gascogne, de nous être étendu si longuement sur le
plus grand des poètes gascons, et d'avoir essayé de
détruire le préjugé qui persiste à voir en du Bartas
un disciple de Ronsard.
En résumé, la période de la Renaissance, plus
A. Gaillard se compare à Desportes et à Ronsard et se
décerne la palme :
Ta rime, Auger Gaillard, monstre ta gaillardise,
Quand, d'un style bien doux tes vers vont décevant
Les termes orgueilleux d'un autre plus savant
Qui d'un art très parfait la nature déguise ;
Veux-tu savoir comment tes poèmes je prise ?
Desportes et Ronsard et d'autres bien souvent
Les doctes vers d'autrui nous mettent en avant,
Et tu ne hais rien tant qu'une telle entreprise.
Non que de leurs escrits je veuille en rien mesdire,
Au lieu d'en dire mal, certes je les admire;
Mais je trouve tes vers bien coulants et sans fard
Je trouve tes escrits provenir de toy mesme,
Sans leur céder en rien, car la muse qui t'aime
Faict plus paraistre en toy la nature que l'art.
{Poésies lang. e^/r., p. 3 14.)
l68 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE,
brillante ailleurs^ nulle part ne fut plus féconde qu'en
Gascogne. Les collèges s'ouvrirent en grand nombre;
la poésie, comme éveillée d'un long sommeil, s'épa-
nouit soudain en œuvres nombreuses, dont quel-
ques-unes d'une rare vigueur. Plus que toute autre,
cette province cultiva, avec une ardeur de néophyte,
l'étude des lettres et de la poésie ; elle répondit avec
enthousiasme à l'appel de du Bellay et acclama
Ronsard ; un seul poète échappe à l'influence de la
Renaissance, ose rompre en visière aux maximes de
son temps sur le rôle et la nature de la poésie en
général,' aussi bien que sur les conditions particu-
lières de la poésie épique, et inquiète un instant la
gloire du chef de la Pléiade : c'est du Bartas.
LES AUTEURS GASCONS. l 69
CHAPITRE III
LES AUTEURS GASCONS
En étudiant la Renaissance, nous avons parlé des
principaux poètes gascons du xvi^ siècle ; mais nous
n'avons pu donner qu'une idée incomplète, un « crayon
imparfait » de ce qu'a été la poésie française dans
cette province si riche en écrivains ; nous devrions,
pour achever ce tableau, nous occuper de tous les Gas-
cons qui écrivirent en vers. Nous ne l'essaierons même
pas. Une telle étude, outre qu'elle serait infinie, ne
présenterait aucun attrait. On ne trouve en effet chez
la plupart de ces écrivains ni souffle puissant, ni
grâce, ni inspiration personnelle; la langue est
terne, inélégante, souvent prétentieuse. Faut-il s'en
étonner ? Si la poésie vaut surtout par la forme, le
choix des mots, la splendeur des images, la science
de l'harmonie ; — les gascons du xvi^ siècle sont
depuis trop peu de temps entrés dans l'unité fran-
çaise, ils sont encore trop peu familiers avec les
ressources et les délicatesses de leur nouvelle lan-
gue, pour qu'ils puissent se montrer vrais poètes.
Déjà, au xve siècle, le cadet d'Albret, entre deux
batailles, rime d'amoureux rondeaux ; les quelques
vers que nous connaissons de lui, précieux et
mignards, semblent indiquer qu'il avait pris pour
170 l^ES AUTEURS GASCONS.
modèle son maître et son ami^ Charles d'Orléans*.
Au siècle suivant^ les versificateurs sont presque
innombrables ; aux noms déjà cités, il convient en
effet d'ajouter : François de Belleforest*, François le
Poulchre^, Jean de la Jessée*, Joseph du Chesne,
* Cf. Poésies complètes de Ch. d'Orléans, par M. d'Hé-
ricault (Paris, Lemerre, 1874), t. Il, p. 204.
- Né à Samatan (Gers). II a laissé de nombreuses traduc-
tions d'auteurs grecs, latins, italiens, et composé les His-
toires tragiques , une Pastorale (Pyréné), un Abrégé de
Froissart, les Neuf Charles, V Innocence de Marie Stuart,
les Grandes Annales de France, etc. Sa vie, et celle de
quelques autres poètes gascons, a été racontée par G.
CoUetet ; M, Ph. Tamizey de Larroque a publié et enri-
chi d'un précieux Commentaire ces Vies des poètes gascons
(Paris, Aubry, i866).
^ Né à Mont de-Marsan, il habita peu la Gascogne, et
nous en donne la raison dans une de ses Préfaces : « Ayant
éprouvé son pays aussi peu favorable envers lui que la Grèce
le fut autrefois à Miltiade, à Pélopidas et à Timoléon, et
que Rome le fut au grand Coriolan », il se retira, en
Lorraine, dans le château de Bouzemont, qui appartenait
à sa femme. On a de lui : les sept livres des Honnestes
Loisirs (liSy), le Passe-Temps (1 SgS). Signalons en passant
une légère erreur de CoUetet : « Mais, dit-il, puisque, à
l'exemple de Biaise de Montluc, il a pris soin d'écrire sa
vie et ses diverses aventures, ou plustost, puisque ce fut à
son exemple que ce mesme de Montluc escrivit ses Commen-
taires... » B. de Monluc mourut dix ans avant la publi-
cation des Honnestes Loisirs.
* Jean de la Jessée est né à Mauvezin (Gers).
Dessous le ciel gascon le destin m'a fait naître
Où le Roi Navarrois est mon seigneur et maître.
Au comté d'Armaignac.
Ses ouvrages sont nombreux (4 vol. in-4. Anvers, i583).
PES AUTEURS GASCONS. lyi
sieur de la Violette * ; Joseph du Chemin, né à Condom
comme Jean-Paul deLabeyrie et Imbert^; Jean Rus'
et Lancelot de Carie, tous deux compatriotes de P. de
Brach; Jean-Pierre de Mesme, dont G. CoUetet a
parlé dans les Vies des poètes gascons ; enfin P. de
Garros , connu surtout pour ses poésies gasconnes,
mais dont la Muse, comme celle d'A. Gaillard,
s'aventura parfois dans le domaine français*. Tous
aujourd'hui, sauf du Bartas, sont à peu près incon-
nus; quelques-uns cependant eurent une heure de
* Né dans l'Armagnac, Joseph du Chesne, médecin et
poète, a composé la Morocosmie, ou de la Folie, vanité et
inconstance du monde (i5s3). M. Ph. Tamizey de Lar-
roque apprécie ainsi le poète et le médecin : Décidément,
le médecin ne valait pas mieux que le poète, quoique le
poète fût aussi mauvais que possible ; et pourtant je ne
sais pas si, drogues pour drogues, je n'aurais pas encore
préféré les meurtrières pilules inventées par le premier aux
vers obscurs et barbares entassés par le second dans le
Grand Miroir du monde et dans la Morocosmie (^Vies des
Poètes gascons).
- Sur ces trois poètes Condomois, voir l'étude de M. L.
Couture (R. de Gasc., t. XV, pp. 399 et suiv.), reproduite et
complétée dans un tirage à part. Trois poètes Condomois
(1877)-
' Les Œuvres de J. Rus ont été rééditées par M. Ph.
Tamizey de Larroque (Bordeaux et Paris, 1875).
^ Au tome X du Recueil des poésies françaises des xv^ et
xvi*^ siècles (par MM. de Montaiglon et James de Rothschild.
Paris, 1875) se trouventâ'deux pièces qui doivent être attri-
buées] à des Gascons : « L'Apologue nouveau du Débat
d'Eole et de Neptune, et le]Testament de Jehan Levrault »
(Cf. Revue critique, article de M. G. Paris, 187Ô, p. 341).
172 LES AUTEURS GASCONS.
célébrité, et la plupart méritent au moins qu'on
rappelle leur nom dans Thistoire de la littérature
française.
On a dit de P. de Brach qu^il fut « un correct et
habile versificateur* » . Peut-être est-il juste d'ajouter
que, si trop souvent la pensée est triviale et l'expres-
sion sans éclat, il a aussi des pages où tressaille une
émotion sincère. Témoin attristé des guerres reli-
gieuses, il flétrit les excès des deux partis ; oublieux
des chants d'amour, il n'a plus alors qu'une ambi-
tion :
« Sous un vers adeulé déplorer tristement
Le malheur de la France en son mal incurable-, »
(( Lancelot de Carie a été célébré par Ronsard et
du Bellay^ » ; du Bellay n'hésite pas à le placer sur
le même rang que Marot, Ronsard et Saint-Gelais.
Le Lot, Le Loyr, Touvre et Garonne
A vos bords vous direz le nom
De ceux que la docte couronne
Eternise de hault renom ^.
B. du Poey passait pour un critique judicieux et
éclairé; François de Rabutin le choisit pour son
Aristarque : « Ne voulant laisser mon œuvre man-
que et imparfait, priai un mien ami, nommé Bernard
du Poey, de Luc en Béarn, qu'il daignast tant prendre
* Darmesteter et Hatzfeld. Le seipème siècle en France ;
i''e partie, p. i36.
2 Les Poèmes de P. de Brach, p. i38.
s Le seii^ième siècle en France ^ i^e partie, p. i36.
* T. I, p. 242.
LES AUTEURS GASCONS. lyS
de peine pour moi, que me secourir en ce qu'il
cognoistroit y défaillir de propriétés de langage, liai-
sons de sentence et autres choses. En quoy,
comme il est homme non seulement amateur de
toutes sciences, ains. . . gracieux et secourant à ceux
qui les suyvent, m'y a aidé et en tout esté amy *. »
Colletet loue F. de Belleforest « pour son style assez
net et doux et même assez flory pour son temps ».
Somme toute, nous avons fort peu d'auteurs à qui
notre langue soit plus obligée^ » Ce fut un travailleur
sérieux qui s'intéressa à tout et fit des excursions
dans tous les domaines, poésie, histoire, mathéma-
tiques; s'il ne s'éleva jamais bien haut et ne pro-
duisit en aucun genre d'œuvres vraiment remarqua-
bles, du moins dans tous ses ouvrages fait-il preuves
de qualités honorables et d'ingénieuse « curiosité »
au sens que les Latins donnaient à ce mot.
La prose fut plus favorable aux Gascons ; le pre-
mier en date, Gaston Phébus, appartient précisé-
ment à ce Béarn, qui fut, nous l'avons vu, si long-
temps hostile à l'introduction de la langue française.
Bien que la plupart des historiens de la littérature
française aient omis de citer l'auteur des Deduys de
la chasse des testes sauvaiges et des oyseaux de
* Commentaires des dernières guerres en la Gaule- Belgi-
que; Collection des Mémoires, Michaud et Poujoulat,
t. VII, p. 389.
* Cf. Vies des poètes gascons, par G. Colletet ; édit. T. de
-Lar roque.
174 l'ES AUTEURS GASCONS.
pf^q/e, le xiv^ siècle compte peu d'écrivains qui lui
soient supérieurs. Gaston Phébus n'est point un
auteur à proprement parler; c'est un grand seigneur
qui un jour prend plaisir à décrire^ dans un style à
la fois sobre et imagé, les animaux dont il avait
observé le caractère et les mœurs. 11 craint pourtant
que son inexpérience d'écrivain ne se trahisse dans
son ouvrage ; il n'ignore pas pour quelles causes il
peut (( faillir », et avoue, en toute humilité, qu'il ne
lui est pas aussi « facile de parler le français que son
propre langage \ » Modestie assurément exagérée.
L'ouvrage, que distinguent surtout des qualités de
clarté et de simplicité, ne connaît ni les abus de
l'allégorie, ni l'excès des divisions scolastiques, les
deux grands défauts de cette époque. Il « sent son
gentilhomme » aurait dit Montaigne. Les veneurs de
nos jours lisent encore ce livre resté classique dans
l'art cynégétique ; les studieux de la langue française
y peuvent rechercher le premier emploi de nombreux
termes de vénerie, toujours en usage ; et nous, ses
compatriotes, nous saluons en Gaston Phébus l'écri-
vain qui ouvre d'une façon si brillante l'histoire de
la littérature française en Gascogne.
Deux Gascons font, au xv^ siècle, le récit d'un
Voyage à Jérusalem: le seigneur de Caumont^, et
^ « Il n'est pas aussi facile à ma langue de parler le
français que mon propre langage. » Prologue.
2 Voyage d'Oultremer en Jhérusalem, par le seigneur de
Caumont, l'an mccccxviii, publié pour la première fois,
LES AUTEURS GASCONS. lyS
Philippe de Voisins^ seigneur de Montaut^ Donnons
en passant un souvenir à Robert de Balsac^ auteur
d'un curieux opuscule : Le chemin pour aller à
rOspital^, d'oij s'exhale, dit son éditeur, une agréable
senteur gasconne ; et sautons tout de suite au
jcvie siècle, qui a été de toute façon le grand siècle des
Gascons.
Le plus illustre de tous les écrivains Gascons, à
cette époque, c'est Montaigne. Montaigne est né en
Périgord; cependant, peut-on hésiter à le ranger
parmi les auteurs Gascons? Il a passé une grande
partie de sa vie à Bordeaux, c'est-à-dire en pleine
Gascogne (nous parlons de la Gascogne linguisti-
que). Il avait, dans les Landes , des intérêts qui
paraissent avoir été assez considérables. « Le baron
de Caupène, en Chalosse, et moy, dit-il, avons en
commun le droit de patronage d'un bénéfice qui est
de grande estendue au pied de noz montaignes, qui
d'après le manuscrit du Musée britannique, par le marquis
de La Grange, Paris, i858. Nous connaissons encore, du
même auteur, le Livre Caumont, où sont contenus ce les dits
et enseignements du sieur de Caumont, composés pour ses
enfants, l'an 1416 », publié parle D"" Galy Paris, 1845.
' Voyage à Jérusalem de Philippe de Voisins, seigneur
de Montaut, publié pour la Société historique de Gascogne,
par M. Ph. Tamizey de Larroque. Paris, i883.
2 Publié par M. Ph. Tamizey de Larroque (Revue des
Langues Romanes, t. XXX, pp. 276 et suiv.). Robert de
Balsac est également l'auteur d'un petit Traité d'art_ mili-
taire : La nef des batailles, etc.
176 LES AUTEURS GASCONS.
se nomme Lahontan * . » Et ce pays gascon, il le
connaissait bien; son esprit curieux et observateur
en avait étudié les mœurs, qu^il décrit dans un cha-
pitre très intéressant-. Il connaissait aussi T Arma-
gnac ; n'est-ce pas là qu'il vit, étant en visite chez
un de ses parents, ce « Larron repentant )> dont il
conte rhistoire ? « En la terre d'un mien parent,
l'aultre jour que j'estois en Armaignac, je veis un
païsan que chascun surnomme le Larron. Il faisoit
ainsi le conte de sa vie'\ »
De plus, le dialecte gascon lui était familier,
tandis qu'il ignorait le périgourdin. Lui-même re-
connaît que son « langage français est altéré et en
la prononciation et ailleurs par la barbarie de son
creu *. » Or, quel est ce creii ? Est-ce le périgour-
din, comme on serait d'abord tenté de le croire?
Il le connaît à peine. « Si n'est-ce pas pour estre
fort entendu en mon Périgourdin ; car je n'en
ay non plus d'usage que de l'allemand, et ne m'en
chault gueres. C'est un langage, comme tout autour
de moy d'une bande et d'autre le Poittevin, Xain-
tongeois, Angoulemoisin , Lymosin, Auvergnat,
brode, traisnant, esfoiré. » Quel est donc le dia-
lecte qui corrompt son « langage françois )>, si ce
n'est le gascon? le gascon, dont il fait cet éloge
enthousiaste que nous avons déjà cité, et qu'il nous
• Essais, liv. II, chap. xxxvii.
2 Essais, ibid.
5 Essais yViw. III, chap. u.
'^ EssaiSy liv. II, chap. xxvii.
LES AUTEURS GASCONS.
177
paraît utile de rappeler ici, tant ce passage est
important et décisif. « Il y a bien au-dessus de nous
vers les montagnes, un gascon que je treuve sin-
gulièrement beau, sec, bref et signifiant, et à la
vérité un langage masle et militaire, plus qu'aucun
autre que j'entende : autant nerveux et puissant
et pertinent comme le François est gracieux, délicat
et abondant* ». Aussi les gasconismes, nous le ver-
rons, sont-ils innombrables dans les Estais; il arrive
même à Montaigne de citer des phrases entièrement
gasconnes : « Bouha prou bouha, mas a remuda
lous dits qu'em- ».
Enfin, il s'appelle lui-même Gascon en plus d'un
endroit. Lors de son voyage en .Italie, il s'arrêta à
Lorette, fit ses dévotions à la Vierge, communia et
suspendit aux murs de la chapelle un ex-voto dont
il nous fait la description détaillée. « Il y a quatre
figures d'arjant attachées ; celé de Nostre Dame, la
miène, celé de ma famé, celé de ma fille. Au pieds
de la miène, il y a insculpé sur l'arjant : Michael
Montanus, Galliis Vasco, eques regii ordinis. » On
' Essais, liv. II, chap. xvii.
- Essais, liv. I, chap. xxiv (édit. lôgS); xxv (édit. i588);
littéralement: Souffler pour souffler, mais à remuer les
doigts, nous en sommes là ; ou bien, Souffler pour souffler,
mais à remuer les doigts, nous avons; (nous devons remuer
les doigts) Sur le sens très controversé de ce proverbe,
Cf. article de M L. Couture, dans le Bulletin théologique,
scientifique et littéraire de l'Institut de Toulouse, 1890,
p. 178, et Un dicton gascon dans Montaigne, par M. l'abbé
Dulac. Tarbes, 1891.
l'y 8 LES AUTEURS GASCONS.
le voit, Montaigne prend le titre de Gallus Vasco,
Français de Gascogne^ et dans ces deux termes
réunis^ je trouve la véritable définition de son génie
littéraire \
On voit que, pour n'être pas Gascon de naissance,
Montaigne n'en est pas moins un vrai Gascon ; il
s'est en quelque sorte naturalisé lui-même Gascon,
par cet amour qu'il porte à la Gascogne et au dia-
lecte gascon.
Et comme pour faire cortège à Montaigne, voici
Biaise de Monluc^, d'Ossat^, Henry IV* et Flori-
mond de Raymond^, trop méconnu aujourd'hui,
peut-être trop loué autrefois par Et. Pasquier, qui le
place au même rang que Montaigne et du Bartas.
* « Je suis Gascon, dit-il ailleurs, et si n'est vice (le vol)
auquel je m'entende moins ». Essais, liv. II, chap. viii.
- Biaise de Monluc, né vers i5o3, aux environs de
Condom ; M. de Ruble nous a donné des Commentaires et
des Lettres de B. de Monluc une très bonne édition (5 vol.
in-8», publication de la Société de l'Histoire de France).
^ Arnaud d'Ossat naquit en iSSy, à Larroque, canton de
Castelnau-Magnoac (Hautes- Pyrénées), et non à « Cassa-
gnabère, dans le diocèse d'Auch », -comme le disent à tort
les auteurs du Seizième siècle en France (irc partie, p. 43,
note).
* Cf. les Recueils de Lettres, publiés par MM. Berger de
Xivrey, le prince de Galitzin, Halphen, Guadet, Dussieux;
et la thèse de M. Eug. Jung sur « Henri IV écrivain ».
•* Sur Florimond de Raymond, voir la savante étude de
M. Ph. Tamizey de Larroque: Essai sur la vie et hes
ouvrages de Florimond de Raymond. Paris, 1867.
LES AUTEURS GASCONS.
'79
(( Eussiez-vous estimé que la Gascongne, qui est
logée en un arrière-coin de la France, nous eust
pu produire quatre plumes Françoises, telles que
celles des seigneurs de Monluc, Montaigne^ Raimond
et Bartas, les trois premiers en prose, le dernier en
vers^?» Ce sont là de grands noms et justement
appréciés; mais, à côté et au-dessous de ces écri-
vains de race, il nous faut citer des historiens et des
chroniqueurs qui ne sont pas sans quelque mérite :
Michel de Castelnau, dont on connaît les Mémoires ;
François de Belleforest, prosateur et poète; L'HostaP;
Bernard Girard, scigneurduHaillan^; Jean d'Antras*;
Gabriel de Lurbe, auteur de la Chronique boiirde-
loise'^ ; nous ajouterions Dominique de Gourgues,
s'il était parfaitement établi qu'il soit l'auteur de la
Reprise de la Floî^ide, un véritable petit chef-
d'œuvre'.
» Lettres, livre XVIII, lettre ii ; t. II, p. 5 19.
- Pierre de L'Hostal est l'auteur de ce « Soldat François » ,
dont la vogue fut grande sous le règne de Henri IV.
^ Sur B. Girard, né à Bordeaux, historiographe de
Charles IX, Cf. Le seipème siècle en France, ir*^ partie,
pp. 5 1-52.
* Les Mémoires de Jean d'Antras de Samazan, seigneur
de Cornac, ont été publiés par M. de Carsalade du Pont et
M. Ph. Tamizey de Larroque. (Sauveterre de Guyenne,
1880.)
^ Chronique bourdeloise composée ci-devant en latin par
Gabriel de Lurbe et par luy de nouveau augmentée et tra-
duite. (Bordeaux, Simon Millange, 1594.)
^ Dominique de Gourgues est né à Mont-de- Marsan. La
l8o LES AUTEURS GASCONS.
Après les chroniqueurs et les auteurs de Mémoires^
les épistoliers avec Henri IV pour « maître de chœur » .
D'heureuses recherches nous font connaître, chaque
jour plus nombreuses, les lettres des ambassadeurs
gascons qui parcourent à cette époque T Europe et
l'Orient : Jean de Monluc, presque aussi illustre que
son frère, le maréchaP; François de Noailles'-;
Georges d'Armagnac^; Gabriel deGramont; M. de
Castillon'*, ces deux derniers évêques de Tarbes ;
Jean de Gontaud, et un peu plus tard, le bayonnais
Denis Dusault^
La sève gasconne n'est pas tarie au xvii^ siècle ;
Reprise de la Floride a été publiée de nos jours par M. Ph.
Tamizey de Larroque. (Paris, Aubry ; Bordeaux, Gou-
nouilhou, 1867.) Cf. Revue critique, 6 juin 1868, article de
M, P. Meyer.
* On sait que Jean de Monluc, évêque de Valence, fut un
des diplomates les plus habiles du xvie siècle. Ses harangues
politiques sont des plus remarquables. On a aussi de lui des
Sermons (Paris, \Sbg et i56i). Cf. Notes et Documents
pour servir à la biographie de Jean de Monluc, par M. Ph.
Tamizey de Larroque (t. VIII, pp. 397 et suiv.).
- Évêque de Dax, mort à Bayonne en i585.
^ Évêque de Rodez, et plus tard archevêque d'Embrun.
Ses Lettres ont été publiées par M. Ph. Tamizey de Lar-
roque. (Paris, Claudin ; Bordeaux, Lefebvre, 1874.)
-* M. J. Kaulek vient de publier sa Correspondance poli-
tique. (Paris, 1889.)
^ « Grande et belle figure d'un diplomate accompli », dit
E. Plantet {Correspondance des deys d'Alger avec la Cour
de France. Paris, 1889. Introduction),
LES AUTEURS GASCONS. l8l
ce sont des Gascons que Jean de Silhon^^ Tun des
premiers Académiciens, un ardent défenseur, comme
le fut plus tard La Fontaine, des vieux mots devenus
suspects^; celui-là même qu'Antoine Oudin citait
comme un modèle, et dont il plaçait les œuvres entre
celles de Malherbe et celles de Balzac. (^ Il y a tant
d'histoires en bonne langue, disait-il dans la préface
de ses Ciiriosite:{ françaises ; vous avez les œuvres
de Malherbe, de Monsieur Silhon, celles de Monsieur
de Balsac... » ; — Bertrand de Vignolles^; Scipion
du Pleix, auteur de V Histoire générale de France'' ;
Adrien de Monluc, petit-fils de Fauteur des Com-
mentaires, auteur lui-même de la Comédie des Pro-
verbes, des Pensées du Solitaire, et probablement
* Né à Sos (arrondissement de Nérac), vers 1693, mort à
Paris, 1667.
- Cf. Comédie des Académistes , de Saint- Évremond ;
Silhon est l'un des Académistes que l'auteur met en scène
dans celte comédie où les caractères sont, en général, dé-
peints avec assez de vérité.
^ B. de Vignolles a composé des a Mémoires des choses
passées en Guyenne, 1621-1622 >, réédités de nos jours par
M. Ph. Tamizey de Larroque (Collection méridionale.
Bordeaux, Gounouilhou, 1869). ^f- ^^vue de Gascogne j
t. VII, p. 453; t. XII, p. 385.
* € Scipion du Pleix fait preuve d'un certain talent, disent
les auteurs du Seizième siècle en France (i^e partie, p. 52).
S'il accueille également les généalogies fantastiques d'An-
nius de Viterbe, il montre de la science et de la critique
quand il arrive à l'histoire des deux premières races, et
l'érudition chez lui est réelle et de bon aloi. »
l82 LES AUTEURS GASCONS.
des Jeux de V Inconnu ; J. Pierre du Camp, sieur
d'Orgas, né à Tartas (Landes*); Marca, auteur
justement estimé d'une Histoire du Béarn, son
pays natal; Jean Gaston, un disciple de du Bartas^;
et voici que, au déclin du siècle, comme pour fermer
magnifiquement cette théorie d'écrivains gascons,
naît Montesquieu.
De Gaston Phébus à Montesquieu, quelle longue
suite de prosateurs et de poètes ! Qu'ils diffèrent de
nature (et de mérite), nul n'y contredit : la Gascogne
est féconde en génies de tout genre ; n'a-t-elle pas
produit, à deux ans de distance, la Semaine, de
du Bartas (1578), et les premiers livres des Essais
(i58o)? Mais, malgré ces différences, les auteurs
gascons présentent un ensemble de traits communs
et, pour ainsi dire, un air de famille parfaitement
reconnaissable ; ce sont « éclos sous un même astre,
* On trouvera dans le Bulletin du bibliophile (1862,
pp. 980 et suiv.) une analyse critique des Satires ou ré-
flexions sur les erreurs des hommes et les nouvellistes du
temps. (Paris, Gabriel Quinet, 1690.)
- Œuvres poétiques et chrétiennes du sieur de Jean Gas-
ton. (Orthez, Jacques Rouyer, i635.) Cf Bulletin du ProteS"
tantisme, 1^67, pp. 28, 174, 612. Citons encore, ne fût ce
que pour mémoire, Jean d'Intras de Bazas, l'auteur d'un
très^ curieux Pressoir mystique, et de romans justement
oubliés ; — Pierre de Lancre, conseiller au Parlement de
Bordeaux ; M. Ph. Tamizey de Larroque a étudié et jugé,
avec une sévère équité, ces deux écrivains dans la Revue de
Ga^co^we (t. VII, pp. 45 1 et suiv.).
LES AUTEURS GASCONS. l83
oiseaux de même volée et de même printemps^ ».
Entre tous, il en est un, dont les qualités et les
défauts sont les qualités et les défauts même du
génie gascon ; nous voulons parler de ce brave capi-
taine qui, du jour où il ne put plus combattre,
s'improvisa historien pour raconter ses combats, de
ce soldat-écrivain dont Sainte-Beuve était si enthou-
siaste qu'il fut un jour tenté de l'appeler a un héros
de Corneille, venu un peu plus tôt" », Biaise de
Monluc.
D'allures vives, gardant en son étoile une confiance
superbe qu'accompagne une admiration non moins
grande de son propre mérite, amoureux d'aventures,
hardi et prudent à la fois, par-dessus tout d'une
belle humeur qui éclate à chaque rayon de soleil, à
chaque sourire de la fortune : n'est-ce pas ainsi qu'on
s'imagine le Gascon du xvi^ siècle, et c'est le portrait
de Monluc. Né au cœur même de l'Armagnac, son
origine est franchement gasconne; moins lettré que du
Bartas ou que Montaigne, moins réfléchi que d'Ossat,
moins fin et moins politique qu'Henri IV, — quand il
écrit, il s'abandonne librement à sa verve native ;
c'est lui, l'écrivain gascon par excellence.
Il écrivit les Commentaires bien tard, déjà vieux ;
* Sainte-Beuve. Chateaubriand et son groupe.
' Que n'a t-il eu ce coin de magnanimité qui nous per-
mettrait d'ajouter, comme on est bien souvent tenté de le
faire . Le gascon Monluc, en propos et en action, c'est un
héros de Corneille, venu un peu plus tard. » {Causeries du
Lundi, t. XI; p. bj) .
184 I>ES AUTEURS GASCONS.
mais Tesprit avait gardé toute sa pénétration^ la
mémoire toute sa fraîcheur, et le cceur tous ses
enthousiasmes comme toutes ses haines ; ses pas-
sions sont aussi vives qu^à Fépoque lointaine où le
reportent le plus souvent ses souvenirs. De là cette
émotion profonde qu'il nous communique, de là cette
verve qui nous emporte. Il revoit les champs de
bataille, il assiste à la lutte, il y prend part, il s'in-
digne, il triomphe ; écoutez-le rager, jurer, tré-
pigner de colère, tressaillir d'aise, crever de dépit,
tirer de furie, charger de cul et de teste ; telles sont
ses expressions. Ce n'est pas lui qui pourrait dire
tout simplement, comme le veut La Bruyère : a il
pleut, il neige^ » ; jamais l'idée ne s'offre à Monluc
qu'illustrée par une image.
Souvent l'image est belle, noble, concise. Veut-il
nous faire comprendre ce bonheur constant qui sui-
vit André Doria dans toutes ses expéditions mariti-
mes? il dira ce mot admirable : a il semblait que la
mer redoutast cet homme! » (t. I, p. 89). Veut-il
exprimer le regret que Charles-Quint et François P'"
n'aient pu rester unis ? « Si Dieu eust voulu que ces
deux monarques se fussent entendus, la terre eust
tremblé soulz eux. » (I, 43). Ailleurs, il s'adresse à
ses compagnons d'armes : « C'est une belle forteresse
qu'un bon cœur. » (III, 357), Thucydide a parlé,
aussi lui, de ces âmes courageuses qui sont les plus
fermes murailles d'une ville ; mais Monluc ne con-
» La Bruyère. De la Société et de la Conversation.
LES AUTEURS GASCONS. l85
naissait certes pas T expression de Thucydide;
cette image s^est offerte d^elle-même à son âme
guerrière. Les belles expressions, comme les belles
pensées, viennent du cœur, et Tâme de Monluc,
naturellement noble et fière, lui inspira souvent
de magnifiques accents. Il demande, au début
des Commentaires , que toujours on respecte le
soldat : « Ils sont hommes comme nous, et non pas
bestes; si nous sommes gentilshommes, ilz sont
soldatz ; ils ont les armes en main, lesquelles met-
tent le cœur au ventre à celuy qui les porte » (I, 32) ;
et, à propos des lâches et honteuses amours, il laisse
échapper cette exclamation où perce une mâle tris-
tesse qui fait songer à des vers bien connus d'A. de
Musset : a O la grande vilennie que Tamour d'une
femme vous desrobe vostre honneur et bien souvent
vous face perdre la vie et diffamer. » (I, 40). Sont-
elles d'un courtisan ou d'un fier soldat, ces phrases
superbes en leur brusque concision : « Noz vies et
noz biens sont à noz roys ; l'âme est à Dieu et
l'honneur à nous ; car sur mon honneur mon roy
ne peut rien.)) (II, 117) « Je n'ay tousjours faict
acte que d'homme de bien, bon et loyal subject et
serviteur de mon roy, et ne l'ay jamais servy en
masque ni en dissimulation, car mes faictz et ma
parole ont tousjours chemyné par ung chemyn. »
(11,333).
Mais B. de Monluc n'habite pas constamment ces
hauts sommets; le plus souvent il se tient à mi-
côte; son récit est simplement enjoué, « piaffant »,
l86 LES AUTEURS GASCONS.
pimpant de belle humeur, et l'image plutôt familière.
a Je mVstonne de ce qu'on lit aux histoires romaines
de ceux qui, avant le jour des batailles assignées,
dormirent aussi profondément que si cestoit le
lendemain de leurs nopces. » (II, 292). Dans quelles
histoires romaines Monluc a-t-il lu cet épisode de la
vie d'Alexandre ? cela importe peu ; mais ne voit-on
pas quel ton jovial, bon enfant, légèrement gaulois,
il donne à sa pensée ? Bossuet et Voltaire, dans leur
récit de la bataille de Rocroy, racontent ce même
trait, chacun à sa façon ; Monluc, dont l'esprit
« appréhensif » (II, 292), toujours en éveil, n'avait
qu'une préoccupation, tromper l'ennemi et déjouer
ses pièges, Monluc n'admire guère ce sommeil ; ces
généraux le déconcertent et l'étonnent, qui à ia veille
d'une bataille « dorment aussi profondément que si
c'estoit le lendemain de leurs nopces^ ».
Comment sous une forme plus pittoresque, expri-
mer surprise plus vive ?
Il parle quelque part des seigneurs peu soucieux
d'affronter les périls de la guerre, qui vivent tran-
quillement dans leurs foyers. Avec quel dédain il
nous les montre, « mangeant la poule du bon homme
auprès du feu » (I, 62) ou bien « Tousjours crouspys
sur les cendres » (III, 478); « Escoutant d'où vient
* On peut appliquer à Monluc ce qu'il dit du maréchal
de Brissac « qui tousjours brassoict quelque entreprinse...
tousjours en action, jamais oisif et croy qu'en dormant son
esprit travailloict tousjours et songeoit à fere exécuter
quelque entreprinse. » (I, 358).
LES AUTEURS GASCONS. 187
le vent » (III, 357). ^^^ n'échapperont pourtant pas
à la mort. Mort pour mort, n'est-il pas plus beau de
tomber sur le champ de bataille « le ventre au
soleil? » (III, 33). (( Ceux qui soufflent le charbon
en leurs mains ne sont pas plus exempts que les
autres : et ne sais pas quel choix il y a de mourir
d'une pierre dans les reins ou d'une balle par la
teste. )) (II, 120). Pour lui, la bataille est une fête,
c'est une danse, c'est un festin ; il trouve les images
les plus gaies pour dire le plaisir qui l'emporte aux
combats. Même blessé, sa belle humeur ne l'aban-
donne pas : « Et après me remontarent sur mon
mulet ; car auparavant ils me menoinct en espousée,
soubz les bras. » (I, 348).
Une imagination tour à tour noble et familière,
toujours pittoresque et expressive, voilà donc ce qui
distingue d'abord l'auteur des Commentaires, Est-il
nécessaire d'ajouter que souvent l'image descend jus-
qu'à la trivialité, que la grâce et l'émotion discrète
sont absentes de ces pages, que l'art enfin, du moins
dans ce qu'il a d'appris et de voulu, ne s'y montre
jamais? Si Monluc oppose parfois les membres d'une
phrase en de justes antithèses, c'est pur hasard ; n'y
cherchons point un artifice de langage ; et s'il pour-
suit une image à travers de longues périodes, ces
périodes se dérouleront rarement dans un équilibre
parfait et harmonieux.
Les incorrections sont nombreuses. Termes im-
propres, formes barbares, confusion de temps et
de modes, inutiles répétitions, toutes ces négligences
1,88 LES AUTEURS GASCONS.
nous choquent à bon droit ^ et nous voyons bien
ce que le récit y perd^ non ce qu'il y gagne. Où
Monluc s'éloigne le plus de Tusage régulier^ c'est
dans la construction même de la phrase; mais
alors son langage^ incorrect si Ton veut, original
à coup sûr, a je ne sais quelle saveur propre, prend
je ne sais quelle allure indépendante et vive, et pleine
de charme.
Il arrive parfois que la période se prolonge ; Monluc
s'embrouille parmi des incidentes qui maladroitement
se relient les unes aux autres et s'enchevêtrent ; on
sent, comme à un frémissement de la voix qui dicte
(car il dictait), qu'il s'impatiente et s'irrite contre
cet ennemi dont il ne peut venir à bout ; il précipite
sa marche et termine sa phrase au hasard, brusque-
ment. Il lui arrive aussi d'annoncer une double pro-
position, de développer la première avec complaisance,
et puis, si une pensée nouvelle a frappé son esprit,
si un souvenir nouveau s'est éveillé soudain, — il
oublie le second terme de sa proposition et continue
le récit. Ou bien, changeant le mouvement de la
phrase, il saute, comme par une ellipse hardie, des
mots presque nécessaires au sens. L'écrivain, on le
voit, c'est le soldat, le hardi capitaine qui menait à
GerizoUes le bataillon des Enfants perdus ; ce qu'il
aime par-dessus tout, c'est la marche en avant, la
course au pas de charge, comme vers un ennemi qu'il
faut culbuter'. Or, rien ne ressemble moins qu'une
' Disons de lui ce que Quintilien dit de César : « Eodem
LES AUTEURS GASCONS. I 89
telle course à une belle parade, à une de ces « montres )>
où les soldats défilent avec un ordre parfait, dans une
correction soutenue. Monluc pousse ses phrases
comme il poussait ses soldats sur le champ de bataille,
(c chargeant de cul et de teste », Tépée dans les reins,
en avant ! Tant pis si quelques traînards restent en
arrière, si quelques incorrections se glissent dans la
période ; la phrase court, alerte et pressée ; le récit
va grand train. Voilà pourquoi Monluc est inimitable
dans les narrations ; voilà pourquoi Sainte-Beuve ne
craint pas de le comparer à Hérodote ou à Xéno-
phon. Quel dommage que nous ne puissions citer
tout au long quelqu'un de ces admirables morceaux,
et non pas seulement ceux que tout le monde con-
naît, la Défense de Sienne, ou son Discours au Roi
pour obtenir « congé de livrer bataille >), mais une
foule d'autres moins remarqués et dignes de l'être
tout autant, ce songe, par exemple, où il voit son
Roi mort (III, 95), ou ce charmant épisode du Mou-
lin de M. le Président (III, 376).
Monluc connaissait les Commentaires de César ;
a-t-il rêvé de devenir l'heureux rival de l'historien
romain ? La vanité de notre gascon permet de le
supposer ; mais, si fort au-dessous du chef-d'œuvre
animo dixit quo bellavit. » (Institut, orat., x, I.) Tel est,
d'ailleurs, le jugement de Et. Pasquier : « Vous trouverez
dedans ses Commentaires un style soldatesque entremêlé du
langage de Gascogne, de laquelle il estoit extrait : chose non
à luy malséante, pour estre le gascon naturellement soldat ».
{Lettres, liv. xviii, lettre n; t. II, p. 5 19.)
igC» Î^ES AUTEURS GASCONS.
latin que Ton place les Commentaires de Monluc^
pour la correction, la clarté et la pure élégance du
style, il est certain que ceux ci l'emportent par la
vie, l'intérêt et la passion. Car nulle part, dans les
Commentaires de César, nous ne trouvons ces
généreux sentiments qui, chez Monluc, éclatent à
chaque page, et dont la vive expression toujours nous
fera tressaillir d'une émotion profonde, nous voulons
dire les jeunes enthousiasmes d'un soldat qui aime
également la gloire et la patrie.
Mais ce n'est point un chapitre sur Monluc écrivain,
que nous nous proposons d'écrire ; dans Monluc,
nous voyons simplement l'auteur gascon, en qui se
retrouvent, accusés jusqu'à l'extrême, les deux traits
distinctifs de la race tout entière : l'imagination
féconde et l'insouciance, voulue ou non, des règles
et de l'art ^ : qu'on en juge plutôt.
Montaigne accepte volontiers le reproche d'être
c( trop espais en figure », et comme il jette brave-
ment par la fenêtre règles et syntaxe, ou du moins
' Nous ne voulons point prétendre qu'en dehors des
Gascons, nul ne songea à s'affranchir des règles. Il suffirait
de nommer Régnier (et de rappeler sa lutte contre Malherbe),
ou bien mieux encore Théophile de Viau ; il est vrai que ce
dernier est bien voisin de la Gascogne, s'il n'est même un
vrai Gascon. Ce qui nous paraît incontestable, c'est que
nulle part on ne trouve à celte époque un groupe d'écrivains
appartenant à la même province, et proclamant d'une ma-
nière aussi ouverte leur indépendance à l'égard de la gram-
maire et des règles du langage.
LES AUTEURS GASCONS. IQI
comme il fait profession de dédaigner les finesses de
Part ! « Le parler que j'aime, c'est un parler simple et
naïf, tel sur le papier qu'à la bouche, un parler
succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat
et peigné, comme véhément et brusque, plutôt diffi-
cile qu'ennuyeux, éloigné d'affectation, déréglé,
décousu et hardi ; non pédantesque, non plaideres-
que, mais plutôt soldatesque, comme Suétone appelle
celui de J. César'. ... J'ai volontiers imité, continue-
t-il, cette débauche qui se voit en nostre jeunesse au
port de leurs vêtements. Un manteau en écharpe, la
cape sur une épaule, un bas mal tendu qui repré-
sente une fierté desdaigneuse de ces parements
estrangers et nonchalance de Tart ; mais je la trouve
encore mieux employée en la force de parler'^. » Il
reconnaît que son langage est « aspre, ayant ses dis-
positions libres et desreglées », mais il ajoute : « et
me plais t ainsi^ ».
Aussi n'a-t-il cure de mettre de l'ordre dans ses
pensées « Je n'ay point d'autre sergent de bande à
i Ne semble-t-il pas qu'en détaillant ainsi tous les carac-
tères du parler qu'il aime, Montaigne songe à son compa-
triote Monluc ?
- Essais, liv. I, chap. xxvi (édit. i588), chap. xxv (édit.
i595).
^ Essais, liv. II, chap. xxvii. D'ailleurs, il ne se dissimule
pas que c'est encore aimer l'art, en quelque façon, que de
vouloir à tout prix l'éviter. « Je sens bien que parfois je
m'y laisse trop aller, et qu'à force de vouloir éviter l'art ^t
l'affectation, j'y retombe d'autre part. » (ibid.)
192 LES AUTEURS GASCONS.
ranger nos pièces que la fortune. A mesure que mes
resveries se présentent, je les entasse'. )> Ou encore :
« C'est icy un fagotage de pièces descousues'^ » Pas
plus que Tordre dans les pensées, la correction, dans
J'expression, ne lui paraît avoir une bien grande
importance. « De ma part, je tiens que qui a en
Tesprit une vive imagination et claire, il la produira,
soit en bergamasque, soit par mines, s'il est muet :
Verbaque provisam rem non invita sequentur
Il ne sçayt pas ablatif, conjunctif, substantif ny la
grammaire. ... il ne sçayt pas la rhétorique. . . . ny
ne lui chaut de la sçapoir\ » Que demande donc
Montaigne ? Il veut que dans toute page des images
nombreuses donnent aux pensées de Técrivain de
l'éclat ou, comme il dit, une physionomie riante,
« que les inventions y rient*. » Il aime par-dessus
tout « les braves formes de s'expliquer vifves, pro-
fondes » , et il ajoute bien vite que ce qui « esleve et
enfle les paroles >■> ; c'est « la gaillardise de V imagi-
nation y> ; c'est ainsi qu'il traduit le fameux mot de
Quintilien : Pectus est quod disertum facit°.
Du Bartas ne se distingue pas seulement des poètes
de son temps par l'inspiration religieuse et biblique
' Essais, liv. II, chap. x.
- Essais, liv. II, chap. xi.
'■ Essais, liv. I, chap. xxvj (édlt. i588), chap. xxv (édit.
i595).
^ Essais, liv. I, chap. xxvi (édit. i58S), chap. xxv (édit.
.1595), .
^ Essais, liv. III, chap. v.
LES AUTEURS GASCONS. IQD
de ses œuvres; il ne se montre pas moins original;,
nous Pavons vu, lorsqu^il considère la poésie comme
un don et n'accorde à Tart, si habile et si laborieux
soit-il, qu'une importance secondaire. Quant à cette
profusion d'images outrées^ parfois triviales, souvent
d'un goût douteux, n'était-ce pas aux yeux de ses
contemporains, un défaut gascon?» Stylum ejus. .
tanquam nimis crehro jîguratiim, tiimidum et
vasconice ampullatum critici quidam reprehen-
dunt' ».
Ce qui nous séduit dans Henri IV écrivain, c'est
encore et toujours cette verve irrégulière, mais puis-
sante, qui trouve en se jouant les images les plus
pittoresques et les plus gracieuses, ce style vif,
prompt, (c escarbilhat >> pour employer avec Pasquier
un mot a né au milieu de l'air de la Gascogne S).
11 faut avouer que le génie gascon est moins facile
à surprendre chez d'Ossat et Jean de Monluc ; mais
tous les deux sont évêques et diplomates, et l'on
conviendra que le caractère même de ces fonctions
devait contrarier, sinon réprimer, toute verve et
toute saillie ; l'évêque en eux tuait le gascon ; encore
ne serait-il pas trop malaisé de prouver que le gascon
ne mourut jamais tout entier.
Ce que nous venons de dire répond assez exacte-
ment à l'idée qu'on s'est faite, au xviic siècle, de
l'auteur gascon.
Tout a l'humeur gasconne en un auteur gascon,
* De Thou. Hist., liv. XCIX.
2 Lettres, liv. ii, let. xii ; t. II, p. 45.
J94 LES AUTEURS GASCONS.
dit Boileau, et il songe à La Calprenède^ qui, par sa
naissance, n'appartient pas à la Gascogne ; Fauteur
de Cléopâtre n'est gascon que par sa tournure
d'esprit, et, dans cet ordre d'idées, nul ne s'avisera
de contester sa nationalité gasconne ; car ce qui le
distingue, lui aussi, c'est une vive imagination ; il
prodigue les images comme les grands coups d'épée ;
il raconte à merveille ; ses récits font frissonner
M"^6 de Sévigné, qui « s'y prend comme à la glu » ;
d'ailleurs il est peu correct, son « style est maudit
en mille endroits » ; ses romans sont pleins de
« méchants mots^ » ; c'est bien un auteur gascon.
A notre tour, si nous voulions définir d'un seul
mot l'humeur gasconne, nous dirions : a L'humeur
gasconne est le triomphe de l'imagination, d'une
imagination quelque peu déréglée, — point érudite
ou amie des fantaisies burlesques, comme celle qui
s'étale avec trop de complaisance dans Rabelais et
les auteurs rabelaisiens; — ni douce et voilée de
mélancolie, comme celle qu'éveille chez les écrivains
bretons, par exemple, une nature triste et brumeuse ;
— mais naïve, et radieuse comme le pays où elle est
née, éclatant en saillies imprévues, étincelante de vie
et de soleil. Parler d'école gasconne serait une exa-
gération : mais n'est-il pas évident que les auteurs
gascons représentent, à leur insu, un principe litté-
raire opposé à celui que Malherbe chercha à établir
et que Boileau proclama plus tard? Malherbe et
' Lettre du 12 juillet 1671; t. II, p. 277, éd. Monmerqué.
LES AUTEURS GASCONS. |q5
Boileau ont trop méconnu le légitime pouvoir de
rimagination'.
L'imagination, au contraire, est le grand charme
des écrivains gascons. Des deux faces de Tesprit
français, ami de la raison et de la logique, en même
temps qu'épris de libre fantaisie et d'indépendance,
c'est la seconde que les écrivains gascons représen-
tent, non sans quelque gloire, dans les lettres fran-
çaises. On a voulu voir dans l'art classique l'équilibre
de toutes les facultés, et dans le romantisme, la rup-
ture de cet équilibre au profit de l'une d'entre elles*;
s'il en est ainsi, nous ne saurions mieux déterminer
le caractère des auteurs gascons qu'en disant d'eux :
Ce sont les romantiques du xvi^ siècle.
* « Il (Malherbe) avoit aversion contre les fictions poéti-
ques, et en lisant une épître de Régnier à Henri le Grand,
qui commence :
Il était presque jour, et le ciel souriant. . .
et OÙ il feint que la France s'enleva en l'air pour parler à
Jupiter et se plaindre du misérable état où elle étoit pendant
la Ligue, il demandoit à Régnier en quel temps cela étoit
arrivé, et disoit qu'il avoit toujours demeuré en France
depuis cinquante ans et qu'il ne s'étoit point aperçu qu'elle
se fût enlevée hors de sa place {Vie de Malherbe, par Racan).
Racan nous apprend aussi que Malherbe « ne vouloit pas
que l'on nombrât en vers de ces nombres vagues, comme
mille ou cent tourments, et disoit assez plaisamment, quand
il voyoit quelqu'un nombrer de cette sorte : « Peut-être n'y
en avoit-il que quatre-vingt dix-neuf. » (Ibid.)
^ « Les romantiques ont achevé de conquérir à l'écrivain
la liberté de se mettre lui-même, de sa personne, dans son
196 TES AUTEURS GASCONS.
Romantiques;, ils le sont par Téclat^ la verve^ la
passion^ et souvent aussi par Tabsence de mesure et
le mauvais goût.
Les Gascons ont altéré la langue par les termes et
les constructions apportés de leur pays : mais, en
retour, n'ont-ils pas enrichi notre littérature d'œuvres
remarquables et vraiment originales? Et en vérité,
quand on assiste à une si magnifique éclosion de
soldats et d'écrivains, dans cette Gascogne « logée
en un arrière-coin » comme dit Et. Pasquier, on se
demande s'il est au xvi^' siècle ou dans la première
moitié du xvii^, une seule province qui fasse plus
grande figure dans l'histoire littéraire comme dans
l'histoire militaire de la France.
œuvre; ils ont de plus réintégré l'imagination dans les
droits que la raison, depuis déjà deux cent cinquante ans, ou
lui déniait ou se subordonnait . » F. Brunetière. (Conférences
deTOdéon; 14e conférence, publiée dans la Revue Bleue,
27 fév. 1892.)
LIVRE TROISIÈME
LE GASCON
DANS LA LANGUE FRANÇAISE
LIVRE TROISIEME
CHAPITRE PREMIER
CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE l' INFLUENCE GASCONNE
I. — L'influence gasconne, nous le savons par de
nombreux témoignages^, fut considérable au xvi^ siè-
cle ; mais cette influence, en quoi consista-t-elle ?
Tous les historiens de la langue française reconnais-
sent les efforts que tenta Malherbe pour « dégas-
conniser la Cour » ; beaucoup seraient peut-être
embarrassés de dire quelles étaient au juste ces tour-
nures et ces expressions gasconnes qui choquaient
tant le terrible grammairien. Quand on a répété avec
Pasquier que Montaigne a donné à quelques subs-
tantifs un genre qu'ils n'avaient pas dans la langue
usuelle, quand, en outre, on a reproché à l'auteur
des Essais d^aivo'ir employé le verbe ajouir» comme
un verbe transitif, il semble qu'on ait tout dit. Mais,
ainsi réduite, "l'influence gasconne n'existerait pas ;
et parler de l'influence gasconne serait — qu'on nous
passe le mot — une véritable gasconnade.
Pour savoir ce qu'elle fut en réalité, nous avons
puisé à deux sources ; nous avons d'abord interrogé
les grammairiens de cette époque ; dans leurs remar-
ques sont relevées de nombreuses formes gasconnes.
200 CARACTERES GÉNÉRAUX
celles-là surtout qui s'étaient introduites dans le
langage plus familier de la conversation. Nous avons
lu également, soit les ouvrages français écrits par
des Gascons et par des écrivains qui, sans être
d'origine gasconne, ont longtemps vécu en Gascogne,
soit des actes officiels, contrats, procès- verbaux,
enquêtes, ou bien encore les lettres que des Gascons
adressaient au Roi, à la Reine, à des personnages
influents pour implorer quelque faveur, ou réclamer
l'arriéré d'une pension. C'étaient de grands solli-
citeurs que les Gascons du xvi^' siècle : aussi ces
lettres sont-elles fort nombreuses. On en a déjà
publié beaucoup, également instructives pour l'histo-
rien et pour le philologue, ravi d'entendre les Gascon s
s'exprimer dans leur français incertain et maladroit,
et de saisir, pour ainsi dire, sur le vif les transforma-
tions ou, plus justement, les déformations qu'ils font
subir à la langue française.
De toutes ces lectures, nous avons rapporté une
ample moisson d'observations précieuses. Très sou-
vent, en effet, dans les remarques des grammairiens
du xvi^ et du xvii*^ siècle, reviennent comme un
refrain ces mots ou d'autres semblables : a locution
à éviter, uniquement employée par des Gascons »,
— « locution vicieuse apportée par les Gascons ».
On ajoute parfois : « mais si usitée que nous n'osons
la condamner^)). Quant aux auteurs gascons, les
^ Ménage condamne les phrases suivantes : « Je vous ai
dit de faire cela; je vous demande défaire cela >^. Mais,
DE L INFLUENCE GASCONNE. 201
plus illustres eux-mêmes laissent de temps à autre
percer le bout de Toreille, nous voulons dire que des
tournures gasconnes leur échappent plus d'une fois.
Mais une difficulté se présente. Un grand nombre
de ces locutions, qu'on nous signale comme gascon-
nes, appartiennent au parler provençal, limousin ou
languedocien ; parfois même on les retrouve en italien
ou en espagnol.
Devions-nous les écarter? Il nous a paru que
nous avions le droit de les faire entrer dans cette
étude, qui serait par trop incomplète, si Ton se bor-
nait à rattacher à l'influence gasconne les tours et
les mots purement gascons.
II. — C'est qu'en effet, à y bien réfléchir, une
étude sur riufluence gasconne est tout autre chose
qu'une étude sur les gasconismes. Si nous nous
étions proposé de rechercher quels gasconismes ont
pénétré dans la langue française, il nous serait inter-
dit de comprendre dans ce travail les termes et les
tournures qu'on retrouve dans les autres parlers de
la langue d'oc ou dans le vieux français; il nous fau-
drait prendre ce mot de gasconisme dans son sens
le plus exact et le plus rigoureux « manière de
s'exprimer particulière aux Gascons^ ». Mais il s'agit,
ajoute-t-il, « comme il y a un grand nombre de Gascons à
la Cour, elles y sont si usitées que je n'ose les condamner,
quelque envie que j'en aye ». Observations sur la langue
franc., chap. cclvi, p. Syi.
^ Gazier {Nouveau Dict. classique illustré). —C'est à tort
202 CARACTERES GENERAUX
nous le répétons, d'une étude sur Tinfluence gasconne.
Or qu'importe, lorsqu'une expression étrangère à la
qu'on donne le nom de gasconisme à toute expression par-
ticulière aux dialectes de la langue d'oc. Cette confusion
n'est pas nouvelle. Le Gascon a eu l'honneur, bien avant le
xvie siècle, d'apparaître comme le représentant du Midi
tout entier ; on trouve, au xiv« et au xv^ siècle, des textes
où le mot gascon désigne soit la langue d'oc tout entière,
soit l'habitant des provinces a d'au delà ». En voici un
exemple. Dans l'Inventaire de la librairie du Louvre, —
manuscrits possédés par Charles V, — on lit : « Girard le
conte rimé en gascoing. » De même, dans l'Inventaire qui
fut dressé de la librairie de Philippe le Bon, duc de Bour-
gogne, après la mort de ce prince. « Un livre, couvert de
cuir rouge, intitulé au dehors : c'est le roman de Gérard de
Roucillon... et est rimé en gascon. » (P. Meyer, Girart de
Roussillon, pp. clxxvi, clxxvii. Paris, 1884 ) Or, la langue
de ce poème est intermédiaire entre le français et le proven-
çal, mais elle n'est pas gasconne, — Cependant on trouve,
même au xvi« siècle, des grammairiens qui distinguent les
différents dialectes du Midi et ne confondent avec le gascon
ni le languedocien, ni le limousin, ni le provençal. Cf.
Peletier du Mans. Dialogue de l'Oriografe, p. 57 : « là où
les Gascons, Prouvençaux et Perigourdins.., ipvononcet apar-
tement; » p. 85 : a e cens de Gascongne et Languedoc ; »
p, 90 : « Si vous vouliez montrer par écrit la diferance du
François... d'avec le Prouvançal, Touloui^ein ou Gascon. »
Même distinction dans Dolet ; « De laquelle faulte sont
pleins les Auvergnats, les Prouvançaulx, les Gascons et
toutes les provinces de la langue d'oc. » Les accens, p. 283,
édit i556. — Nous avons déjà parlé (p. 9, note 1) de la
Dissertation latine de J. Scaliger : Diatriba de hodiernis
Francorum linguis. J. Scaliger sépare le gascon des parlers
qui l'avoisinent : « Hic idiotismus proprie dicitur Vasconis-
DE l'influence GASCONNE. 2o3
langue française a été apportée par les Gascons,
qu'importe que cette expression soit également en
usage dans le parler provençal, par exemple, ou dans
le parler limousin ? Puisque c'est les Gascons (et non
les Limousins ou les Provençaux) qu'il faut rendre
responsables de cette altération de notre langue,
n'est-il pas évident que nous sommes en présence,
nous ne dirons pas d'un gasconisme, — le mot
serait impropre, — mais au moins d'une manifesta-
tion certaine de l'influence gasconne? L'emploi de
« jouir )) pris transitivement n'est pas un gasconisme,
à proprement parler; et cependant dira-t-on que
Pasquier a eu tort de voir dans cette tournure, fami-
lière à Montaigne, un souvenir du dialecte gascon ?
Notre étude sur l'influence gasconne dépasse donc
de beaucoup les limites d'une étude sur les gasconis-
mes; en dehors des gasconismes qui, naturellement, ne
peuvent être expliqués que par l'influence gasconne,
cette influence s'est exercée dans trois autres cas
dont nous allons parler.
mus, tnultum a reliqua parte idiotismi Tectcsagici discrepans,
adeo ut neque commercium quotidianum, neque vicinitas,
neque flumina pontibus juncta illam difFerentiam toUere
potuerint. Reliquee partis, quce citra Garumnam in usu est,
etiam multce sunt differentiae, in quibus Lemovicismus et
Petrocorismus a reliquis idiomatibus valde alienus est. »
(Publ. par M. G. Ghabanneau. Paraphrase des psaumes de
la Pénitence, p. xv).
204 CARACTERES GENERAUX
III. — § Ic^ — Expressions communes au gascon
et aux autres dialectes de la langue d'oc.
Lorsqu'une expression gasconne apparaît pour la
première fois dans la langue française aux xv^, xvi^
et xviie siècles^ on doit admettre, d'une façon géné-
rale, qu'elle est due à l'influence gasconne, — alors
même que cette expression serait en même temps
provençale, languedocienne ou limousine. L'histoire
politique et l'histoire littéraire nous y autorisent.
L'histoire politique nous montre en effet les Gas-
cons répandus partout à cette époque, dans l'armée
et à la Cour. Jusqu'à Henri IV, c'est sur les champs
de bataille qu'il faut surtout les chercher; ils ne
séjournent guère au Louvre; ils y viennent cepen-
dant pour accompagner les princes auxquels ils sont
attachés, ou pour s'acquitter de quelque message*,
ou, ambassadeurs (on sait si les ambassadeurs gas-
cons furent nombreux), pour rendre compte de leur
mission. Ces seigneurs gascons, nous les connais-
sons surtout par les Commentaires deB. deMonluc.
Avec Henri IV, les Gascons se fixent au Louvre.
' C'est ainsi que Biaise de Monluc fut chargé d'aller
demander à François !'■•' le « congé » de livrer cette bataille
qui devait être le glorieux triomphe de Cerizolles. N'ou-
blions pas les députations que les villes de Gascogne
envoyaient souvent au roi, pour réclamer soit un adoucis-
sement dans les impôts, soit toute autre faveur. (Cf. Comptes
consulaires de la ville de Riscle, pp. 17, 47, etc.)
DE L^INFLUENCE GASCONNE. 205
Qu'on parcoure les Mémoires du temps, et princi-
palement les Historiettes de Tallemant des Réaux,
on sera surpris de voir quelle place considérable ils
occupent à la Cour scnas Henri IV, sous Louis XIII,
même dans les premières années du règne de
Louis XIV.
Voici d'abord M. de Bellegarde, le a torrent de
la faveur >>, comme on rappelait à la Cour*; M. le
Premier, comme l'appelle toujours Malherbe, qui
« fut >) à M. de Bellegarde, avant d'être à Henri IV ;
— et M. de Thermes, son frère, dont Racan aima la
veuve d'un amour profond autant que malheureux ;
— les vieux et dévoués compagnons qu'Henri IV
traitait si familièrement, forment un groupe à part :
le baron de Faget ; — Jean de Durfort, vicomte de
Duras; — Jean d'Harambure, à qui il disait: Bon-
soir, borgne ! — de Batz, le « faucheux )> à qui avait
été envoyé ce charmant billet : « Mon faucheux, mets
des ailes à ta meilleure bête : j'ai dit à Montespan
de crever la sienne. Pourquoi ? tu le sauras de moi
à Nérac ; hâte, cours, viens, vole ; c'est l'ordre de
ton maître et la prière de ton ami^ » — François
de Montesquiou, seigneur de Sainte- Colombe, et
Lavardin, frère de M. de Miossens, qu'il appelait,
avant d'être roi, « les chefs de son ConseiP ».
' Nous ne l'appelions à la Cour que « le torrent de la
faveur » , dit Brantôme. {Les vies des grands Capitaines,
chap. XXXVII.)
- Recueil des lettres missives. Berger de Xivrey, t. II,
P- 199-
5 Id., t. I, p. 82.
206 CARACTÈRES GÉNÉRAUX
Que d'autres noms encore ! Jean de Gontaud,
baron de Salignac, sur lequel Tallemant des Réaux
raconte une curieuse anecdote^ ; — Antoine de
Buade ; — Antoine et Gaston de Roquelaure ; —
le maréchal de Belle-Isle ; — Damian de Monluc,
seigneur de Balagny, et cet autre MonluC;, Adrien^
comte de Cramail^ prince de Chabanais^, qui « fut
quinze ans tout entiers à Paris^ en disant toujours
qu'il s'en alloit'» ; — Tréville^ le capitaine de ces
fameux mousquetaires parmi lesquels était d'Arta-
gnan^; — Louis de Goth^, marquis de Rouillac; —
le maréchal d'Albret et son frère^, le chevalier, qui
tua en duel le mari de M^^e de Sévigné; ~ le duc
d'Espernon, le premier « parmi cette belle et géné-
reuse noblesse gasconne », d'après Florimond de
Raymond ; — les Gassion, dont la faveur se main-
tint longtemps, si l'on en croit le témoignage sui-
vant : a Vers la fin du règne de Louis XIV, l'un des
Gassion eut l'agrément de lever un régiment de son
nom ; il le forma presque en entier de Béarnois, et,
comme leur serment favori est « au Diu bibant »
* Histor,, t. I, p. i5o.
- Id., t. I, p. 5o6. Il parut souvent à la Cour dans les
ballets. Une lettre de Malherbe à Peiresc nous apprend
qu'il faisait partie de celui qui fut donné pendant le carnaval
de lôio. (Lettre du 6 fév. 1610.)
'" D'Artagnan s'appelait de son vrai nom Charles de
Batz-Castelmore. Inutile de rappeler combien s'éloignent de
l'histoire les romans qui ont rendu ces personnages si popu-
laires.
207
(au Dieu vivant), on Tavait surnommé assez plaisam-
ment le régiment des « au Diu bibant' ».
En dehors même de l'armée et de la Cour, quel-
ques Gascons faisaient encore assez bonne figure :
Jean Silhon^ et Fr.-Henry-Salomon Virelade étaient
académiciens, non parmi les plus illustres, il faut
bien le reconnaître, mais enfin, ils étaient de l'Aca-
démie. Dans les finances, Pierre Tallemant, avant
de se fixer à Paris, avait été longtemps banquier à
Bordeaux ; et Pierre Puget, seigneur de Montauron,
celui-là même à qui Corneille dédia Cinna, était
appelé (( Son Éminence gasconne ». Il y avait même
des Gascons a libertins » . Fontrailles, dit l'éditeur de
Tallemant des Réaux , « tirait ce nom d'un petit
village à quatre lieues de Ta^bes^ Il reparut devant
la Fronde, et Blot l'a signalé plusieurs fois dans ses
Couplets comme un gourmet, un libertin, un
mécréant accompli . Chapelle et Bachaumont le retrou-
vèrent en Gascogne dans leur fameux voyage
de i655... ils lui donnent le titre de « sénéchal
d'Armagnac ».
Nous savons, d'ailleurs, que les Gascons n'ont
jamais passé — et alors, moins que jamais — pour
être très modestes. Sans doute, on a singulièrement
* Société béarnaise au XVIII^ siècle. Pau 1876, p. 242.
* « Silhon le melancholique », dit Ménage dans la
Requeste des Dictionnaires.
^ Histor.ft. II, p. 66; note de P. Paris, p. 108. Fon-
trailles est en effet un petit village du canton de Trie
(Hautes-Pyrénées).
208 CARACTÈRES GÉNÉRAUX
exagéré tous les défauts de cette race; de du Bartas
et de Ronsard, par exemple^ de Montaigne et de
Calvin^ de Monluc lui-même et de Malherbe^ ne
considérer que la modestie, les plus gascons ne sont
pas ceux qu^on pense ; somme toute^ il était peu de
barons de Faeneste parmi ces cadets de Gascogne
qui peuplaient la Cour. Mais il faut avouer que^
doués d'un caractère naturellement expansif^ jovial^
tout en dehors^ ambitieux en même temps de par-
venir aux plus grands honneurs, ils aimaient à
(( paraître ))^ ils se produisaient trop volontiers et
abusaient de cette facilité d'élocution qui est chez
eux comme un fruit du terroir. Si nous rappelons
ici ce travers de leur caractère^ c'est qu'il explique
en partie comment le gascon put pénétrer si profon-
dément la langue française. Supposons les Gascons
de la Cour^ modestes^, taciturnes et réservés : notre
langue française eût été probablement enrichie^ ou
encombrée^ de quelques gasconismes; jamais un
Malherbe n'eût songé à la dégasconner. Les Gascons
étaient nombreux et ils aimaient à discourir : c'est
pour cela que tant de mots et de tours gascons
s'introduisaient peu à peu dans le langage^ menaçant
de s'y établir victorieusement comme en pays conquis.
Ces gasconismes surprenaient et choquaient tout
d'abord ; un Parisien pouvait-il ne pas sourire^ lors-
qu'il entendait Pierre Tallemant^ ou tout autre^
aborder quelqu'un avec ces mots : « Adieu, Mon-
sieur, comment vous portez- vous ^ », ou Roquelaure
* Histor., t. VI, p. 3o2.
DE L INFLUENCE GASCONNE. 209
répondre à un compatriote qui l'interpelle : « Saintot^
este familiarité ne se font^ » , ou encore M^^e de Gavoye
demander à son mari s'il n'a pas « qiiaiique dette*.»
Tallemant des Réaux est charmé de ces nouveautés
de langage : « Elle (M'"^ de Gavoye) a un petit accent
et quelques mots du pays qui donnent plus de grâce
à ce qu'elle dit'\ » Mais les puristes et les gram-
mairiens grondaient d'autant plus fort qu'ils étaient,
nous l'avons dit, parfois forcés de s'incliner. Voici
un aveu très significatif de Ménage, rappelé par
Th. Gorneille: « ... Gette façon de parler est gas-
conne et non pas française ; mais comme il y a un
grand nombre de Gascons à la Gour, elle est si
usitée qu'il (Ménage) n'ose la condamner*. »
Il est vrai que, sous Henri IV, la Gour n'était pas
ce qu'elle sera plus tard, au temps de Vaugelas,
l'arbitre du beau langage; elle n'en a pas moins
exercé de tout temps une réelle influence sur la
langue. Malherbe préfère le langage « des croche-
teurs du Port au Foin » à celui de la Gour ;
H. Estienne, avant lui,
Avait raillé ces courtisans,
Au pris desquels les paysans
' Op.c.,x. V, p. 353.
^ Op. c, t. V, p, 177.
'" Op. c, ibid.
* Th. Corneille, dans ses notes sur les Remarques de
Vaugelas, X. I, p. 441. Nous avons cité plus haut (p. 200,
note i) les paroles mêmes de Ménage.
14
2IÔ CARACTERES GENERAUX
Leur ramage en grand honneur mettent.
Lors que leur charrue ils muguettent^
Au pris desquels les crocheteurs
Sont très eloquens orateurs :
Au pris desquels n'est harengere
Qui n'ait une élégance entière * .
Mais ce sont des délicatS;, et leurs critiques répé-
tées ne sont-elles pas la meilleure preuve que ce
langage, par eux condamné^ se propageait de la Cour
à la ville ? D'autres , moins exclusifs , Peletier du
Mans^ par exemple-^ et Ramus, ne méconnaissent
ni Pinfluence de la Cour, ni celle du peuple. « Le
peuple, dit ce dernier, est souverain seigneur de sa
langue et la tient comme un fief de franc alleu et
n'en doit recognoissance à aulcun seigneur. Lescolle
de ceste doctrine n'est point es auditoires des profes-
seurs hébreux, grecs et latins en TUniversité de Paris :
elle est au Louvre, au Palais, aux Halles^ en
Grève, à la place Maubert'\ » Ramus a raison : il
est impossible que le langage accepté à la Cour n'ait
pas trouvé, sous n'importe quel roi, de nombreux
imitateurs ; comment admettre que de puissants
favoris, que de grands seigneurs ne soient pas envi-
ronnés de flatteurs qui les imitent jusque dans le
1 Deux dialogues du nouveau lang. franc, italianizé.
Remonstrance aux autres courtisans amateurs du François
italianizé et autrement desguisé.
'-^ Dialogue de Vortogr., p. 23,
5 Ramus, en tête de sa Grammaire, ib'ji.
21 1
ridicule de leur accoutrement ou de leur langage * ?
Cette Cour, d'ailleurs^ dont la langue paraissait
« barbaresque » à H. Estienne, était loin d'être
indifférente aux questions de grammaire ; on aimait
à batailler sur telle ou telle forme, tel ou tel mot ;
Pasquier reproche à Henri 111 d'être un professeur
de grammaire :
Grammaticam exercet média rex noster in aula 2,
ce dont H. Estienne le félicite au contraire ^ Sous
Henri IV, les discussions de ce genre continuèrent à
être en honneur. Fallait-il dire une cuiller, ou une
cuillère ? Grande contestation entre « ceux du pays
d' a Diou sias et ceux du pays de Dieu vous con-
duise. » En vain, Henri IV lui-même s'employait à
faire triompher l'une de ces formes : « Malherbe le
' H. Estienne le reconnaît lui-même dans un autre
passage : « Or je vous laisse penser combien les grands
trouvent incontinent d'imitateurs, les uns par ignorance, les
autres pour leur complaire. Car tout ainsi que les flatteurs
de Dionysius (fils de Dionysius) qu'on appeloit en grec
DionysioyLola'/.es, faisoient semblant d'avoir la mesme im-
perfection que luy quant a la veue, voire luy faisoient
comme compagnie en ceste imperfection : ainsi ces cour-
tisans, pour faire semblant de trouver bon ce langage de
monseigneur ou de madame, eux-mesmes en usent comme
s'ils n'en sçavoyent point de meilleur. » (Deux dialogues du
nouv. lang. fr. ital. ; ic Dialogue, p. J47.)
- Cf. L. Feugère. Essai sur Pasquier, Didot, 1848, p. 127,
^ H. Est. Précellence du lang. fr. Epistre au Roy, pp. 8
et 9.
2 12 . CARACTERES GENERAUX
renvoya aux crocheteurs du Port au Foin^ comme
il avoit accoustumé ; et comme le Roy ne se sentoit
pas condamné du jugement de M. de Malherbe, il
lui dit ces mêmes mots : Sire, vous êtes le plus
absolu roy qui aye jamais gouverné la France, et si
vous ne sauriez faire dire deçà la Loire une cuillère,
à moins que de faire défense, à peine de cent livres
d'amende, de la nommer autrement'.» Malherbe
était le grand oracle, toujours consulté, quand on
voulait terminer une discussion grammaticale, et il
lui arrivait souvent de répondre avec toute la brus-
querie d'un entêté pédant.
M. de Bellegarde lui demande un jour s'il faut dire
despendu ou despensé ; « il répondit sur-le-champ
que despensé est plus françois, mais que pendu,
dépendu, rependu, et tous les composés de ce vilain
mot qui lui vinrent en la bouche, étaient plus propres
pour les Gascons ^ »
Un autre jour, à M. de Termes qui le reprenait
sur l'emploi du mot prospère, Racan répondit par
ce vers de Malherbe :
Oh ! que la fortune prospère
« Eh bien, mordieu, s'écria Malherbe qui était pré-
' Cf. Vie de Malherbe, par Racan. Tallemant des Réaux
cite la même réponse avec quelque variante : « Il (Malherbe)
luy dit à peu près ce qu'on dit autrefois à un empereur
Romain : Quelque absolu que vous soyez, vous ne sçauriez,
Sire, ny abolir ny establir un mot, si l'usage ne l'au-
thorise. »
- Cf. Vie de Malherbe, par Racan.
DE l'influence GASCONNE. 21 3
sent^ si je fais un pet, en voulez-vous faire un autre * ? »
Nous n'avons pas à juger de Tatticisme de cette
réponse qui nous paraît, sans doute, à nous plus
grossière qu'elle ne parut à Racan et à M. de Termes ;
une chose nous frappe surtout dans ce récit : c'est
de voir un Gascon s'ériger en puriste et en critique.
Ces courtisans n'étaient pas seuls à introduire
dans la langue française les expressions du parler
gascon; était-il possible aux auteurs gascons d'oublier
leur dialecte, ce dialecte alors bien plus vivant
qu'aujourd'hui, de l'oublier assez pour qu'aucun
gasconisme ne se glissât dans leurs écrits ? Au
xvi^ siècle, un auteur avait beau se surveiller ; il
était bien difficile que sa prose ou ses vers ne trahis-
sent de quelque façon la province natale. Aussi, plus
une province était riche en écrivains, plus il y avait
de chances qu'une tournure ou qu'un mot de cette
province passât dans la langue française. Or, nous
avons vu combien furent nombreux les écrivains
gascons à cette époque.
En résumé, les écrivains gascons et les seigneurs
gascons forment deux groupes également brillants
qui, pour les Français du Nord, représentent les
Français du Midi; à cette époque, aux yeux de
tous, le Midi, c'est la Gascogne ! Et voilà pourquoi
nous pouvons expliquer par l'influence gasconne les
tournures méridionales qui se trouvent dans la lan-
gue du xvi*^ et du xvn^ siècle.
• Jbid. Voir aussi Tallemant des Réaux, I, p. 294.
2 14 CARACTERES GÉNÉRAUX
§2. — Expressions communes au gascon et à
Vitalien ou à Vespagnol.
Notre langue empruntait en même temps de nom-
breux termes^ soit à Tespagnol, soit à Titalien ; l'in-
vasion des termes italiens fut même assez puissante
pour alarmer le patriotisme de H. Estienne, qui ne
put contenir sa verve indignée.
Nous estimons que les Gascons furent pour beau-
coup dans l'adoption de ces mots étrangers.
Pour bien montrer ce côté de Tinfluence gasconne,
il convient d'abord de rappeler le nombre considé-
rable de Gascons qui servaient dans les armées
d'Italie. « Sire^, dit fièrement Biaise de Monluc à
François I^'^, Nous sommes de cinq à six mil Gas-
cons comptés, car vous sçavés que jamais les compai-
gnies ne sont du tout complectes^ ni aussi ne se
pourroinct-ilz pas tous trouver à la bataille : mais
j'estime que nous serons de quatre mil et cinq ou six
cens hommes comptés, et de cella^ je vous en respons
sur mon honneur. Tous^ les cappitaines et soldatz,
vous baillerons noz noms et les lieux de là où nous
sommes, et obligerons noz testes que tous combatrons
le jour de la bataille, s'il vous plaist de l'accorder et
nous donner conged de combattre ' . »
Le Midi, c'est la Gascogne, avons-nous dit ; on
* Commentaires, t. I, p. 246.
2l5
serait presque tenté de s'écrier, après ces paroles de
Monluc : Parmée d'Italie, c'est encore la Gascogne ;
car enfin les « cinq à six mil Gascons comptés »
que Monluc présente, pour ainsi dire, au Roi comme
un sûr garant de la victoire future, ne formaient-ils
pas un corps très important dans cette valeureuse
armée ?
Mais nous pouvons, en outre, apporter à notre
thèse des raisons d'ordre philologique.
Ces mots italiens (ou espagnols) devaient paraître
plus ou moins barbares, ils devaient sonner étran-
gement aux oreilles des « Français », des hommes
du Centre et du Nord ; ils étaient au contraire très
familiers aux Gascons. Les mots que nous avons
empruntés à l'italien et à l'espagnol se retrouvent
pour la plupart dans le parler gascon, parfois avec
de très légères modifications, souvent dans leur inté-
grité complète.
Loin de choquer le soldat gascon, ils étaient pour
lui comme de vieilles connaissances, évoquant sans
doute dans son esprit l'image du pays natal et les
mille souvenirs de la jeunesse. Ces mots, que de
fois ne les avait-il pas employés dans son village,
quand il fauchait ses prés ou moissonnait les épis
maigres de ses champs ! Et maintenant qu'il les
retrouvait au loin, comment n'aurait-il pas aimé à
s'en servir, de préférence aux vocables français, qui,
pour lui, étaient presque les termes étrangers.
Des formes comme « cape, cadène, cagne, cargue,
carrière, carriole, cavalerie, esquiver, capon, etc. »,
2lb CARACTERES GENERAUX
ne venaient-elles pas tout naturellement à ses lèvres,
avant les formes françaises qui leur correspondent ?
Parmi les mots italiens et espagnols qui ont été
introduits dans la langue française, ceux qui sont
terminés en -ade forment une catégorie importante.
Presque tous ces mots étaient connus des Gascons ;
dans leur dialecte, en effet, non seulement la termi-
naison latine -atam donne ada, ade, mais ce suffixe
-ade est un suffixe vivant qui, de nos jours encore,
sert à former des mots nouveaux. L'espagnol « bone-
tada)) (bonnetade) était- il donc fait pour les surpren-
dre, quand ils disaient régulièrement a berretade? »
ou (c bandolero, circundar, parada », quand ils
employaient « bandoulè, bandoulèro, circonda,
parada ? »
Est-ce que les mots gascons « bolada, escapada,
estropiât, estrette, capa, casa, accasa, bira, camp »
ne leur faisaient pas tout de suite comprendre et
aimer les mots étrangers « volata, scappata, strop-
piato, stretta, cappa, casa, accasar, virare, campo ? »
Il est donc légitime dVffirmer que, plus que tous
les autres Français, les Gascons ont dû se servir des
termes italiens et espagnols : ils en ont été les protec-
teurs et comme les tuteurs. Cette conclusion se
trouve confirmée par le témoignage de La Noue,
le fils de ce vaillant capitaine Bras-de-Fer, qui vécut
si longtemps parmi les Italiens et les Gascons. Voici
ce qu'il dit à propos du mot « cargue ». «Pour
remplir mieux la bouche, plusieurs disent aujour-
d'hui : Donner une cargue au lieu d'une charge.
217
D'un côté les Italiens le rendent familier, de Vautre
les Gascons nous le font aussi recevoir, qui, pour
pratiquer continuellement cest exercice, en ont
aussi le nom (qui est de leur creuj si souvejit à la
bouche, qu'il est quasi naturalisé maintenant parmy
nous\ »
§ 3. — Expressions communes au gascon
et à r ancien français.
L'influence gasconne a ramené dans la langue
française^ ou maintenu — quand leur fortune com-
mençait à décliner — un grand nombre de tours et
d'expressions appartenant à l'ancien français : c'est
là un troisième caractère qu'il convient de signaler.
On sait que dans toutes les langues il s'opère des
changements continuels; elles se modifient et se
renouvellent « entre nos doigts » comme dit Mon-
taigne, obéissant tour à tour à deux forces opposées :
l'une révolutionnaire, qui détruit, qui renverse, mais
qui en même temps apporte des éléments nouveaux ;
l'autre conservatrice, fidèle aux vieilles formes, qui
combat et repousse tous les néologismes. Les Gascons
furent, d'une manière générale, mais à leur insu, les
auxiliaires de la force conservatrice. Il serait possible
de retrouver dans l'ancien français la plus grande
partie des expressions signalées comme gasconismes^
* Le Grand Dict. des rimes, p. 54.
^ Le gascon offre avec le vieux français les plus grandes
2l8 CARACTÈRES GÉNÉRAUX
E. Pasquier reproche à Montaigne d'avoir fait
c( rencontre )> du masculin; mais^ dit M. Voizard,
nos vieux auteurs donnaient à ce mot le genre mas-
culin ; ce n'est donc pas un gasconisme, et Pasquier
a tort'. Nous pensons^ au contraire, que Pasquier a
mille fois raison de voir dans cet emploi du masculin,
sinon un gasconisme, du moins une trace dePinfluence
du gascon. Quand Montaigne écrivait « un rencontre »/
se doutait-il seulement que Froissart avait ainsi parlé,
bien longtemps avant lui? Non, on disait générale-
ment en français, au xvi^ siècle, « une rencontre » ;
ressemblances ; en gascon, comme dans le vieux français, la
consonne médiane persiste ; on a dit autrefois en français,
comme on dit encore aujourd'hui en gascon, « védut, ma-
dur, vida, etc. ». Beaucoup de mots qui appartenaient à
l'ancienne langue sont toujours en usage dans le parler
gascon : « ades, affouler, araser, colomb, gazaille, etc. »
C'est au point de vue de la syntaxe que les différences
seraient le plus sensibles; et, là encore, nous pourrions
noter de très curieux rapports.
(y Mort m'a mes homes », lit-on dans la Chanson de Ro-
land (xcivK Littré, qui cite cet exemple (au mot mourir),
ajoute celui-ci : « Et oïrent que cil qui morut dist : il m'a
mort. » De même en gascon : « Yo l'ey morte », je l'ai tuée
(Dict. de Lespy). Il serait facile de multiplier ces rappro-
chements
* a Pour rencontre, le masculin n'est pas un genre par-
ticulier au gascon, et ce nom est du masculin dans l'an-
cienne langue, par exemple dans Froissart. Aussi Pasquier
se serait, je crois, exprimé plus justement en blâmant son
ami d'aimer les formes archaïques. » Thèse sur la langue
de Montaigne. Introd., p. 7.
DE L INFLUENCE GASCONNE. 219
et si lui, Montaigne, s'écarte de Pusage français, c'est
qu'il suit l'usage gascon.
Que le vieux français fût complètement oublié, et
que, par conséquent, il soit faux de voir dans les
gasconismes de Montaigne de prétendus archaïsmes,
nous n'en voulons pour preuve que le jugement
même de Pasquier. Pasquier était un lettré, plus qu'un
lettré, un érudit, un curieux de l'antiquité ; aurait-il
accusé Montaigne de gasconismes s'il s'était seule-
ment douté que ces façons de parler se retrouvaient
dans notre vieille langue? Ne se serait-il pas demandé,
tout au moins, pourquoi Montaigne revenait parfois
au français du xiii^ et du xiv^ siècle ?
Et ceux qui défendirent Montaigne contre les cri-
tiques de Pasquier, n'auraient-ils pas eu beau jeu à
montrer dans l'auteur des Essais, au lieu du Gascon
qu'on prétendait y trouver, un studieux admirateur
du vieux français? Cependant Sorel, pour excuser
Montaigne, se borne à plaider les circonstances atté-
nuantes : « On lui reproche, dit-il, son langage qu'on
tient n'être pas si pur qu'estoit déjà celuy de la Cour
de France, mais si on y trouve de quoy censurer à
cause de quelques façons de parler gasconnes, elles
sont pourtant en petit nombre. Il est vray qu'il
fait un mauvais emploi du mot de jouir, lors qu'il dit :
« la santé que je joiiy, et l'amitié que j'ay joûye »,
comme aussi il fait masculins ou féminins plusieurs
noms contre la coutume et contre la nature. Ce
reproche n'est pas de grande considération et mes-
mes il faut remarquer qu'on l'a repris de quelques
2 20 CARACTERES GENERAUX
mots qui depuis ont passé en usage, ce qui est
peut-être arrivé par le crédit quil leur a donné*.»
Sorel ignorait, lui aussi, que dans le vieux français
il n'est pas rare de trouver des exemples où Jouir
est employé comme verbe transitif ; et Deimier l'igno-
rait également, lui qui écrivait en 1 6 1 o : « Quelques-
uns ont voulu introduire une façon nouvelle de parler
ainsi : Jouyr ceste maison, jouyr ses désirs, jouyr
ses délices ^ »
On a étudié en détail )es archaïsmes de Montaigne ^ ;
la vérité est qu'il n'y a guère d'archaïsmes dans sa
langue; ces prétendus archaïsmes ne sont autre
chose que des souvenirs du gascon*.
* Bibl., p. 86. S'il fallait d'autres témoignages, H. Es-
tienne nous fournirait une nouvelle preuve de cette igno-
rance de l'ancien vocabulaire français. Il regarde negun
comme un terme dialectal [PréceU du lang.fr., p. 260), et
cependant negun se trouve dans de très anciens textes fran-
çais. (Voir Dict. de Godefroy.)
- Académie de l'art poétique, p. 487.
^ Glauning (Fréd.). Archives de Herrig, 1872 (Archais-
mes syntactiques de Montaigne).
* De même, il arrivait parfois que les « italianisants »
remettaient en honneur — à leur insu — des termes du
vieux français. « Et à ce propos du vieil langage François,
quand nous disons Martel in teste, je me suis souvenu que
nos ancestres disoyent Martel pour Marteau (ainsi que
Chastel pour Chasteau, Agnel pour Agneau) et toutesfois,
quand ces messieurs les courtisans disent Martel in teste,
ils ne prennent pas ce Martel du vieil langage, mais le syn-
copent de l'Italien Martello. — Phil. — Il n'y a rien plus
certain. Car mesmes la plus grand' part ni ne sçait ni ne
221
En dehors des locutions et des termes complète-
nnent oubliés^ il en était d'autres qui^ sans être tout
à fait hors d'usage, n'avaient plus grande faveur. La
lutte est vive, au xyi^ siècle, entre certaines formes
récentes du langage et les vieilles formes. Faut-il
dire, en suivant la mode nouvelle, une dot, un
chiffre, une dette, un exemple, une affaire, un
mensonge, ou garder les vieux genres : U7i dot, une
chiffre, un dette, une exemple, un affaire, une men-
songe ? Les Gascons conservent fidèlement la tradi-
tion de l'ancienne langue, sans le savoir, nous le
répétons, et sans le vouloir, uniquement parce que
le langage gascon se trouve d'accord avec ces tradi-
tions.
C'est pour cela aussi qu'ils continuent à employer
une foule de verbes pronominaux, déjà bien démodés :
se commencer, se changer, se craindre, et qu'on
trouve chez leurs écrivains une foule de vieux
termes inconnus aux autres écrivains de ce temps.
IV. — Ainsi l'influence gasconne présente un
triple caractère :
1 Elle introduit dans la langue un certain nombre
d'expressions ou de tournures, les unes franchement
gasconnes, les autres gasconnes et méridionales ;
2*î Elle aide puissamment à la fortune de la plu-
part des mots empruntés à l'italien ou à l'espagnol ;
veut sçavolr comment nos ancestres ont parlé. » H. Est.
Dialog. du nouv. lang.fr. ital., p. 84.
2 22 CARACTERES GENERAUX DE L INFLUENCE GASCONNE.
3" Elle ramène ou contribue à maintenir, au moins
pour quelque temps, des termes et des tours connus
de Tancien français, mais tombés dans Toubli ou
dédaignés de la langue du xvi^ et du xvii^ siècle.
Cette influence, d'ailleurs, peut affecter, soit les
sons, soit les mots, soit les membres de phrase, et
modifier par conséquent la prononciation, le vocabu-
laire et la syntaxe française. Il nous faut donc
étudier :
10 L'influence sur la prononciation ;
2° L'influence sur le vocabulaire ;
3^ L'influence sur la syntaxe'.
* Étudier les sons, étudier les mots, étudier les phrases,
c'est étudier la langue française tout entière ; c'est le plan
qu'a suivi M. Crouslé dans sa Grammaire si simple et si
complète à la fois. « Tout discours est composé de phrases,
les phrases sont composées de mots, les mots de sons élé-
mentaires que l'on représente au moyen de lettres. Procé-
dant du plus simple au plus composé, nous traiterons des
sons, puis des mots et enfin des phrases. » {Gram. de la l.
franc. Cours supérieur, p. xiv. Paris, i888.)
INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION. 223
CHAPITRE II
INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION
I
Le dialecte gascon a exercé, au xvi® siècle, une
réelle influence sur la prononciation française* et, par
suite, sur la langue elle-même. Il est superflu, j'ima-
gine, de montrer combien une étude sur la langue
française serait incomplète, si Ton négligeait toute
rhistoire de la prononciation. Non seulement la pro-
nonciation nous explique Torigine d'un certain nombre
de termes, annïchiler-, par exemple, aujourd'hui
* Nous appelons prononciation française la prononcia-
tion des dialectes de l'Ile-de-France, et en particulier la
prononciation usitée à Paris dans la bourgeoisie et le
peuple.
- C est la prononciation nichil (pour nihil) qui a donné
naissance au verbe annichiler. Ce verbe subsista quelque
temps encore après que « nihil o eut remplacé « nichil f ;
un curieux passage du Dialogue de Vortografe nous l'ap-
prend : « De même que pour ce que du tans barbare on
prononçoit « michi, nichil », au lieu de « mihi, nihil » ; là
où iz falhoèt si doublemant que sans la poûreté du tans qui
les sauvoèt, je ne croi point qu'iz n'en usset été punis en ce
monde ici ou an l'autre : nous en avons le mot Françoes
anichiler. Au lieu duquel si nous voulions meintenant dire
anihiler. Dieu sèt comment on crioret après nous (Peletier,
iSyS, p. i5o). Nicot ne connaît que annichiler.
224 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
disparu; chaise\ etc ; mais encore elle crée^ pour
ainsi dire^ la physionomie même de la langue. C'est
en les entendant prononcer que nous apprenons,
dans la première enfance, les mots de la langue
maternelle ; ils se fixent dans notre mémoire sous
une forme que difficilement nous désapprendrons
plus tard. Sur les lèvres d'un homme du Midi et sur
les lèvres d'un homme du Nord, les mêmes mots
n'ont pas les mêmes sons, la même harmonie, la
même délicatesse, ni en définitive le même carac-
tère.
Bien plus, ces différences de prononciation se
reflètent dans l'orthographe. Entre l'orthographe et
la prononciation s'établit un double courant d'action
et de réaction. Que l'orthographe influe sur la pro-
nonciation, cela est évident : des lettres autrefois
muettes sont aujourd'hui prononcées, uniquement
parce qu'elles sont représentées par l'écriture^; la
remarque s'applique surtout à ces consonnes finales,
généralement muettes jusqu'à nos jours, que la pro-
nonciation moderne fait sonner de plus en plus'.
* Chaise, on le sait, n'est que le mot « chaire » prononcé
différemment.
^ Si nous prononçons aujourd'hui adjoindre, advenir,
absoudre, cela tient à ce que, au xv*' siècle, on a fait repa-
raître dans l'orthographe les lettres latines, absentes des
vieilles formes « ajoindre, avenir ».
^ « Tant qu'une langue n'est généralement enseignée que
par la tradition orale, la prononciation s'altère peu : les
enfants répètent les sons qu'ils ont entendu émettre par
INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION. 225
Mais, à son tour, la prononciation agit sur l'ortho-
graphe ; muettes dans le langage, bien des lettres
disparaissent de récriture ; charactère est devenu
caractère, rhythme est devenu rythme ; on finira par
écrire pois (pour poids j, abatre, abatage, etc.
La prononciation gasconne, disons-nous, modifia
profondément la prononciation française ' ; les gasco-
nismes de prononciation, comme on peut appeler les
modifications de ce genre, furent très nombreux,
plus nombreux que les gasconismes qui altéraient le
vocabulaire et la syntaxe. Gela est facile à com-
prendre. Les expressions et les tournures que les
Gascons ont apportées, ou dont ils ont favorisé l'in-
troduction dans le français, ne pouvaient être que
peu nombreuses, si on les compare à la masse des
termes communs au gascon et au français ; venus
des mêmes sources latines, le vocabulaire gascon et
le vocabulaire français sont sensiblement les mêmes.
Mais les gasconismes de prononciation atteignent
précisément cette large masse, ce fonds uniforme des
leurs parents et leurs compatriotes, et se garderaient bien
d'y rien changer, de peur du ridicule. — Mais quand on a vu
les mots écrits avec leur orthographe de convention, la ten-
tation de redresser la prononciation suivant l'orthographe
est si forte chez ceux qui se piquent d'être lettrés, qu'ils ne
manquent guère d'altérer le langage pour le corriger. »
Crouslé. Gram., cours supérieur, pp. xv et suiv.)
' « Mon langage François est altéré et en la prononcia-
tion et ailleurs par la barbarie de mon creu. y Montaigne,
1. II, chap. XVII.
i5
2 20 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
deux langues ; Français et Gascons emploient à peu
près les mêmes termes^ mais les prononcent autre-
ment :
étroit j estrét.
roi, rey.
libre, libe.
fourche, hourca, etc.
Cette diversité dans la prononciation tient, comme
on le voit par ces exemples, aux différences que
présente la phonétique dans Tun et dans l'autre lan-
gage ; en sorte que nous pourrions presque déter-
miner à Tavance, par Tétude comparée des deux
phonétiques, quels ont du être les gasconismes de
prononciation. Heureusement, nous ne sommes pas
réduit à de pures inductions ; ces suppositions que
nous suggère Tétude de la phonétique, nous les trou-
vons confirmées par des textes formels. On s'occu-
pait beaucoup, à Tépoque dont nous parlons, de
questions de grammaire et de langue ; la prononcia-
tion ou, comme on disait souvent, la a prolation »,
tient une grande place dans les Traités des critiques
et des grammairiens, Sylvius, Tory, Dolet, Meigret,
Peletier, des Autels, Joubert, Th. de Bèze, dans les
Dictionnaires de rimes de Tabourot et de Lanoue,
dans les Observations de Malherbe, dans les Remar-
ques de Vaugelas, de Ménage, etc , etc. Les témoi-
gnages de tous ces auteurs ont été recueillis avec
soin, classés et appréciés dans le savant ouvrage de
M. Thurot : Histoire de la Prononciation fî^ançaise .
A ces témoignages s'ajoutent les renseignements
INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION. 227
que nous fournissent Tétude des rimes, l'orthographe
des écrivains gascons', et enfin la lecture des
Mémoires du temps ; il n'est pas rare en effet de
rencontrer dans ces Mémoires quelque anecdote
curieuse qui nous apprend comment les Gascons
prononçaient tel ou tel mot.
Nous savons donc en quoi consistaient les gasco-
nismes de prononciation ; mais avant de les énumérer,
une question — une sorte de question préjudicielle
— se pose : Ces gasconismes ont-ils pu avoir une
action quelconque sur la prononciation française ?
Non, aurait sans doute répondu M. Thurot, puisque,
pour ce philologue éminent, « ni voisins, ni étran-
gers, ni individus » ne sauraient modifier la pro-
nonciation. Les modifications qui se produisent,
nous les constatons, nous les expliquons, mais il
nous est impossible d'en découvrir les causes pre-
mières. Telle est la théorie de M. Thurot : « Il ne
semble guère probable, dit-il, que des habitudes
contractées dès le berceau et fortifiées par la vie de
tous les jours puissent être modifiées par l'influence
de voisins, d'étrangers ou d'individus. Il est difficile
d'admettre qu'on ait prononcé à Paris è au lieu de oè
à l'imparfait et au conditionnel sous l'influence des
Normands, dans les noms de peuple sous l'influence
des Italiens, que l'autorité de Vaugelas ait fait pré-
valoir allé sur aller. Les changements dans la pro-
* Aucun ouvrage n'est, à ce point de vue, plus intéres-
sant à étudier que les Aventures du baron de Fœneste.
2 28 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
nonciation de la langue vulgaire ont commencé à se
produire dans la petite bourgeoisie et dans la classe
populaire, qui sont précisément la partie de la société
la plus indépendante d'influences étrangères ou litté-
raires\ Les lois de la phonétique expliquent bien
comment ces changements étaient possibles ; elles
nous laissent ignorer pourquoi ils se sont produits.
Nous voyons bien que oê par un e ouvert et long a
passé naturellement au son le plus voisin oâ; mais
nous n'en comprenons pas davantage pourquoi une
prononciation usitée pendant des siècles est tombée à
un certain moment en désuétude, tandis qu'une pro-
nonciation bornée pendant longtemps à un petit
nombre de mots a gagné peu à peu en quelques
années, et en moins de cent ans a envahi tout le
vocabulaire. Les causes qui déterminent la produc-
tion de ces changements et-, en général, les manifes-
tations de la vie collective des sociétés nous sont plus
cachées que leurs lois^ »
Nous ne partageons pas cette opinion. Il est cer-
tain qu'il est très difficile de changer a ces habitudes
contractées dès le berceau et fortifiées par la vie de
tous les jours » . Pour rejeter cet accent du terroir,
cette prononciation acquise dès l'enfance, il faut pen-
dant de longues années une attention et un soin
' Ceci n'est pas tout à fait exact : beaucoup de change-
ments, au XVI'' siècle, se produisirent d'abord à la Cour et
non dans la petite bourgeoisie ou dans la classe populaire.
- Hîst. de la Prononc . , t. II, pp 753 et suiv.
INFLUENCE SUR LA PRONONCL\TION.
229
continuels ; qu'on se rappelle Théophraste^ dont une
marchande d'herbes reconnaissait l'accent étranger,
bien qu'il séjournât à Athènes depuis plus de vingt
ans. Mais^ il n'en est pas moins vrai — et ceci con-
tredit la théorie de M. Thurot — qu'en étudiant la
prononciation des personnes qui nous semblent parler
correctement, nous parvenons à modifier notre pro-
nonciation, à la corriger et à dépouiller tout accent
particulier. De même, à vivre longtemps au milieu
des Gascons et des Normands, un Parisien prendra
insensiblement peu ou prou de l'accent gascon et
normand, a L'air de cour est contagieux, disait
La Bruyère, il se prend à Versailles, comme l'accent
novjnand à Rouen ou à Falaise. » {Les Caractères,
chap. vni.) Il s'agit ici de l'influence exercée par un
groupe sur des individus isolés. Le contraire se pro-
duit également. Qu'un roi, qu'un ministre puissant
mettent à la mode telle ou telle prononciation, les
courtisans si attentifs à leur plaire l'adopteront bien
vite.
Et cette influence, combien sera-t-elle plus forte
si au lieu d'un roi ou d'un ministre, nous supposons
un groupe de personnages, prononçant toute une
catégorie de mots d'une même prononciation nou-
velle ! C'est ce qui est arrivé pour les seigneurs ita-
liens venus au Louvre à la suite de Catherine de
Médicis, et pour les seigneurs gascons, compagnons
d'Henri IV. Voilà pourquoi il nous paraît difficile de
nier l'influence italienne ou l'influence gasconne sur
la prononciation française.
2 3o LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Allons plus loin. A supposer que la cause pre-
mière des changements dans la prononciation nous
échappe, on doit du moins admettre que, pendant
cette période de transition où la prononciation
ancienne et la prononciation nouvelle luttent entre
elles, le caprice, la mode, une influence étrangère
facile à déterminer interviennent, protègent, encou-
ragent en quelque sorte Tune ou Tautre de ces deux
prononciations. En voici un exemple pris dans le
livre même de M. Thurot : « La diphtongue ei pro-
venant de è long tonique, à''ï tonique bref, et dV
ou / plus gutturale, a été remplacée d'une façon gé-
nérale par la diphtongue oi\ "» Or, nous savons que
dans beaucoup de mots, au xvi^ siècle, cette diphton-
gue a été remplacée à son tour par e. Au xvi^ siècle,
ajoute-t-il, la lutte existait encore entre Tancienne
prononciation oi et la prononciation e. Pour quelques
mots, c'est la prononciation e qui Ta emporté.
Eh bien, est-il si difficile de surprendre et de noter
les causes qui ont, nous ne dirons pas provoqué,
mais propagé et fait triompher cette petite révolution
phonétique ?
La cause principale, nous la trouvons dans ce que
nous pouvons appeler « le souci du moindre effort » .
M. A. Darmesteter, qui étudiait ce changement dans
les imparfaits des verbes, l'a bien vu : « Ce phéno-
mène peut s'expliquer sans aucune influence étran-
gère par le besoin d'une prononciation plus facile,
' Hist. de la Prononc, t. I, p. 374.
N INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION. 23 1
besoin auquel est dû plus d'un changement dans la
phonétique de la conjugaison*. »
E était plus facile à prononcer que oi ; cela suffi-
sait pour que cette prononciation nouvelle se répandît
rapidement. M. A. Darmestetcr aurait pu citer quel-
ques textes de grammairiens du xvi^ siècle, qui
prouvent combien cette opinion est juste : « Et je
scay bien, dit H. Estienne, qu'entre vous courtisans
trouvez ces mots de trop meilleure grâce, pource
' Romania, II, p. 144. Remarquons en passant que
M. Darmesteter ne nie pas à pnorz, comme le fait M. Thu-
rot, et ne repousse pas d une manière absolue l'idée d une
influence quelconque, capable d'expliquer les changements
de la prononciation ; il conclut ainsi son article : « En
résumé, il n'y a dans la formation de l'imparfait ni assimi-
lation de la première conjugaison à la deuxième, ni action
du patois normand sur la prononciation générale. Quant à
la mode italienne, elle a pu exercer une influence sur la pro-
nonciation de certains mots. » De son côté, M. Crouslé, à
propos de l'évolution que subit la prononciation moderne,
s'exprime ainsi : « Elle (cette évolution) prouve d'ailleurs
l'influence qu'ont acquise les langues étrangères, au moins
celles du Nord et de l'Est, moins paresseuses que la nôtre à
l'articulation des consonnes. Nos organes, stimulés par
l'eff^ort qu'elles exigent dans la prononciation, deviennent
apparemment plus énergiques Mais un fait plus certain est
l'intervention des Français du Midi dans nos habitudes de
parler. Us ont toujours conservé du latin ces consonnes
finales qui suivent la voyelle accentuée, tandis que le fran-
çais du Nord, le véritable français, les assourdissait. (Gram.
fr., cours supérieur, p. xvl)
232 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
quils sont plus mignards et qu'il ne faut pas que
les dames ouvrent tant la bouche ^ » .
G. des Autels s'était déjà moqué de cette dame
qui (( voulant bien contrefaire la courtisanne à Tentrée
de cest yver dira qu'il fait fret. Serrant tant les lèvres
que Ton sentira bien au petit bruit ou (si je pouvois
ainsi parler) strepit de la voix qu'elle sort par force
et contrainte^ comme le vent passant par quelque
petite fendasse^. y> Petite fendasse^ a dit G. des
Autels ; petit bec^ dira Palliot : « Je ne puis omettre
que je ne me plaigne pourquoi ceste diphtongue (oi)
semble si odieuse à noz courtisans^ qu'ils en veulent
faire la petite bouche et penseroient que leur petit
bec seroit grevé s'ils l'avoient prononcée librement,
ouvertement, naturellement ^ »
Ainsi, c'est bien le désir de rendre la prononcia-
tion plus douce, plus molle, qui a amené peut-être
et qui, à coup sûr, a fait accepter pour un certain
nombre de mots le changement de oi en e.
Mais, onl'auraremarquéjG. des Autels, H. Estienne
et Palliot déclarent tous les trois que cette nouveauté
a pris naissance parmi les courtisans. L'exemple des
seigneurs et des courtisans dut bien vite trouver de
nombreux imitateurs; donc, à cette cause « le souci
du moindre effort » signalée en premier lieu s'en ajoute
' Deux Dialogues du nouveau lang. franc, ital., p. 556.
- Réplique de Guillaume des Autels aux furieuses défenses
de Louis Meigret, p. 20.
"' Le vray orthographe françois, 3 v».
INFLUENCE SUR LA PRONONCL\TION. 233
une autre : la puissance de la mode. Il en est une
troisième : Tanalogie de cette prononciation avec la
prononciation italienne et normande. N'est-il pas per-
mis, en effet, de supposer qu'ayant le choix entre la
prononciation oi et la prononciation e, les Italiens,
les Gascons et les Normands choisissaient toujours
cette dernière, qui était celle de leur langue mater-
nelle, celle qui leur était le plus familière ?
Désir d'une prononciation moins rude, puissance
de la mode, analogie avec l'italien, le gascon et le
normand, ces trois causes aidèrent certainement à
la propagation de la prononciation nouvelle : il est
donc légitime d'étudier, même dans le domaine de
la prononciation, les influences dialectales et étran-
gères.
II
VOYELLES
§ L — Quantité et qualité des voyelles.
La distinction des voyelles longues, ouvertes ou
fermées, était, et est encore de nos jours, l'écueil le
plus dangereux pour les Gascons qui recherchent une
prononciation correcte. La remarque en avait été
faite au xvii^ siècle : « Les Picards et les Gascons
prononcent brèves la plupart des syllabes qu'on doit
faire longues ; par exemple, ils disent un patte, de la
2 34 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
patte^ battir^ pour un pasté^ de la paste, bastir. Ils
prononcent une cotte pour une coste. Ils prononcent
hoste et hotte de la même manière \ « Les rimes des
poètes gascons^ de du Bartas principalement, nous
fournissent d^innombrables exemples de ce vice de
prononciation. M. Pellissier, dans son Étude sur du
Bartas, en a donné une liste qui pourrait être bien
allongée. « Parmi ces rimes, dit-il, la plupart sans
doute se retrouvent chez les poètes classiques du
xvii« siècle ; Racine fait rimer infâme et femme,
taches et lasches, Antigone et trône, etc. Mais, en
général, il faut y voir des gasconismes^ » Nos Gas-
cons continuent à confondre hôte et hotte; côte et
cotte, pâte et patte, etc.
§ 2. — Voyelle A'^.
Permutation de /'a et de /'e.
Au xvi^ siècle, cette permutation était si fréquente
que Ronsard se croyait permis de choisir Tune ou
' Andry. Réjlexions sur l'usage présent, p. 452.
^ P. 252.
5 Nous entendons Va des mots français. Dans l'étude de
la phonétique gasconne, nous avons pris pour point de dé-
part les voyelles et les consonnes latines; mais, dans ce
chapitre, où il ne s'agit que de comparer la prononciation
gasconne à la prononciation française, c'est le mot français
qui doit être le point de départ de la comparaison.
INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION. 235
l'autre de ces voyelles (a, e), selon les besoins de la
rime. « .... Tu ne trouveras fascheux si j'ay quel-
quefois changé la lettre E en A et A en E... pour
faire une rime plus sonoreuse ou parfaite \ » Nous
ne parlerons ici que de l'hésitation qui s'est produite
entre la forme -èrent et la forme -arent, à la 3^ pers.
plur. du passé défini.
Suchier s'exprime ainsi : « Des formes comme
amarent (introduites dans Rabelais par Dolet) sont
des formes provençales dues à l'analogie^.» Ces for-
mes ne sont pas exclusivement provençales; certains
dialectes de l'Est (bourguignon, wallon) les connais-
sent aussi bien que les dialectes du Midi. Si nous
rappelons ici ce parfait en -arent, c'est qu'on le
considéra, dans le premier quart du xvii^ siècle,
comme un gasconisme; sans doute parce que les
Gascons restèrent fidèles à cette forme, alors qu'elle
était généralement condamnée. (Cf. Mémoires de
Jean d'Antras, les procès-verbaux de cette époque
publiés dans la Revue de Gascogne, passim, et
Montaigne lui-même : P excès où tombarent d'autres.
Essais, liv. II, chap. xvi, édit. i588). «Gardez-
vous, dit Maupas, de dire « aimarent, parlarent,
criarent, à la mode de Gascongne\ »
' T. II, p 17. Odes. Advertissement au lecteur.
- Le Français et le Provençal, p. 221.
^ Gram. et syntaxe fr.inç., p. 2o5. — Nous ne nions pas
que ces formes en -arent ne soient analogiques, mais d'un
côté, il n'est pas prouvé que le français les ait empruntées
236 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
§ 3. — Voyelle E.
Les Gascons et les Français prononçaient cette
voyelle d'une manière bien différente ; c'est peut-être
dans le son de cette voyelle que les deux prononcia-
tions sont le plus dissemblables. « Les Gascons....
ont le malheur de confondre presque toujours Tè
ouvert avec Té fermé^ ))^ et réciproquement ils con-
fondent Vé fermé avec Tè ouvert ; ils confondent en
outre Ve féminin avec Vé fermé.
a) E ouvert confondu avec E fermé,
« LV s'est toujours prononcé ouvert dans le suffixe
-es (de -essus), succès, procès^ près, après^ auprès;
dans le pluriel des noms en et, et, où il était déjà
ouvert au singulier^ et encore plus ouvert au plu-
riel'. » Or, les Gascons faisaient entendre dans ces
mots un é fermé. Andry leur reproche, ainsi qu'aux
Picards, de dire succès avec un é fermé.
Dans Monluc, procès est écrit le plus souvent
procès : a Si aujourd'huy vous ne gaignés le procès
à force de combattre » (t. III, p. 46) ; — « il falloit
au provençal, et d'un autre côté, leur persistance, au
xviie siècle, malgré le discrédit dont elles étaient frappées,
doit s'expliquer surtout par Tinfluence gasconne.
^ Dumas. La Bibliothèque des enfants, t. III, p. 149.
- Thurot. Hist. de la Prononc, t. I, p. 52.
INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION. 287
à ce coup en vuider le procès commencé il y a plus
de cinquante ans (ibid) )) et passim : « on copperoict
les longues pièces de boys (t. I^ p. 228) ; « quand je
regarde à céte ardeur indomptable... céte généreuse
obstination. )> (Montaigne, liv. III, ch. vi).
De même, Ve tonique devant une s devenue muette
se prononçait ouverte, en français ; mais, d'après
un grammairien delà fin du xvii^ siècle, (des Francs
Gascons prononcent ancêtres pour ancêtres, hêtre
pour hêtre, tempête pour tempête, grêle pour grêlée »
b) E fermé confondu avec E ouvert.
Théodore de Bèze nous fournit des renseignements
précis sur cette confusion : « Sunt vero très isti hujus
literse e soni accurate dignoscendi, ne cum Aquitanis
vel activa verba infinitivi modi ut « aimer, disner,
parler y> vel pluralis numeri, ut hontes, seu participia
passiva, ut lasses » (il manque le verbe) « quae
omnia per e clausum, non autem apertum efferenda
sunt, unde isti duri et Francicis purgatis auribus
intolerabiles rythmi a doctissimis etiam poetis Aqui-
tanis usurpati, quibus inter se conferunt Jupiter et
disputer, hiver et arriver, parler et par Vair,
lasses et acces^. » Ainsi, d'après Théodore de Bèze,
il y a deux catégories de mots que les Gascons pro-
noncent à tort avec un e ouvert : 1 les infinitifs
* Anonyme de 1696. Dissertation sur la prononciation de
la lang.fr. La Haye, p. 84.
- De frajicicœ linguœ recta pronuntiatione. i584, p. 64.
238 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
en er ; 2<* les noms pluriels et les participes passés
en -es^ .
Les rimes des poètes gascons nous montrent en
effet que les infinitifs en er sont prononcés avec un
e ouvert ; cette prononciation devint générale, à la
fin du xvie siècle ; aussi ces sortes de rimes ne sont-
elles pas rares, même chez les poètes qui n'ont rien
de gascon. On les appelait « rimes gasconnes »,
mais aussi « rimes normandes S) ; Lanoue les auto-
rise.
c) E féminin confondu avec e fermé ou e ouvert'^.
Les Gascons et, d'une manière générale, les Méri-
dionaux remplaçaient par e fermé Ve féminin non
final atone. Voici le témoignage de Tabourot : « Ve
demeure féminin en ces dissillabes cela, vêla, delà,
tenir, secret, et ainsi les prononce mollement le vray
• A ces mots on peut ajouter l'adjectif léger dont la pro-
nonciation a été longtemps incertaine ; les Gascons le pro-
nonçaient par e ouvert. La conjonction et prenait également
chez eux le son à'e ouvert. «; Ve dans et se prononce fermé
et non point ouvert, comme font les Gascons » (BouUiette.
Traité des sons de la langue françoise , 2«'édit., 1788. p. (S 10.)
- « On appelle ces rimes vicieuses rimes normandes, parce
que les Normands prononcent Ver ouvert comme Vé fermé,
/er comme /e; ou rimes gasconnes, parce que les Gascons
prononcent Ver fermé comme Ver ouvert, aimer comme
aimais. » (Dumas, La Biblioth. des enfants, t. III, p. 211.)
'" Cf. plus haut. Phonétique gasconne, pp. 54 et suiv.
INFLUENCE SUR UA PRONONCIATION. 2?>C}
François. Les Languedociens, Gascons et Auvergnacs
disent au contraire: vêla, tenir, commencement^ •>^ .
De même, V Anonyme de 1 696, parlant des Gascons :
(( On leur entend toujours dire dehors pour dehors,
dépuis, leçon, mesure, peluche, rétouche, secousse,
tenaille. » Nous avons entendu bien des gens, qui
ne sont pas Gascons, dire aujourd'hui : dehors,
degré; on hésite entre désir et désir, mais désir
paraît remporter.
Cet e féminin était si peu prononcé en français
qu'on le syncopait parfois, au milieu d'un mot, sur-
tout dans les verbes en eter. Le peuple dit encore :
il carie, pour il carrelle ^
elle se décolte, pour elle se décollète^
il décachte, pour il décachette*.
Il semble que, dans ces mots en -eter, les Gascons
remplaçaient par un e franchement ouvert, tel qu'on
le prononce aujourd'hui, cet e à peu près féminin de
la pénultième ette, ete. Voici du moins ce que
raconte l'abbé de Choisy : Dans un bureau de l'Aca-
démie, bureau composé de Charpentier, Perrault,
* P. i5,vo.
- « Dire il carie pour il carrelle est une prononciation
très vicieuse qu'on entend souvent. » (Littré. Dict., au mot
carreler.)
^ « 11 faut se garder d'une prononciation très répandue
parmi les femmes : je décolte, il décolle, et ainsi de suite
partout où sont les deux tt. (Id., au mot décolleter.)
* « Prononciation très vicieuse et très commune. » {Id.,
au mot décacheter.)
240 LE GASCON DANS LA LANGUIT FRANÇAISE.
Dangeau^ Choisy et du grand Corneille^ on discutait
sur la prononciation du verbe becqueter. « On a
demandé;, dit Tabbé de Choisy, s'il faut dire : ces
deux pigeons se becqiietent, ou se becqueieni, c'est-
à-dire avec un e muet ou un e ouvert^ à la pénul-
tième. Pas un bureau ne veut a becquètent -» , disant
que c'est une manière de parler gasconne. Et effec-
tivement, on a envoyé consulter l'autre bureau qui
a été du même avis, excepté deux Gascons qui pré-
tendent que becqiietent est admirable \ •»
Quant à Ve féminin final (en latin a atone), les
Gascons le changeaient souvent en 0, vice de pro-
nonciation dans lequel tombaient d'autres méridio-
naux, les Limousins par exemple'.
§ 4. — Voyelle /.
Les Gascons ont une tendance à changer soit e en
i, soit i en e; le fait est constaté encore au xviii^ siècle
par Dumas. « Certains Gascons changeiit Ve en /
en bien des mots, et disent par exemple : dijîgurer,
diviner^. ^> Bien des Gascons, dit-il ailleurs,
changent 1'/ en e, et disent : « redicule, femenin,
deviser'*. y> Le Dictionnaire de Lespy nous offre
' Cité par Cocheris. Hist. de la grammaire, p. 111.
- Cf. plus haut, Phonétique gasconne, p. 61, § 11.
5 La Bibl. des enfants, t. III, p. i38.
^ Ibid., p. J40.
INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION. 24 1
d'autres exemples de cette confusion : redemi et
redimi, deluvi et dilubï, deberti et diverti, etc.
§ 5. - Voyelle O.
On sait que jusqu'à la moitié du xvii<^ siècle, la
prononciation de la voyelle o fut très incertaine ; à
un moment donné, o était prononcé ou dans la plu-
part des mots, a J'ai veu le temps, dit Chifflet, que
presque toute la France estoit pleine de chouses.
Enfin la pauvre chouse vint à tel mépris que quel-
ques railleurs disoient que ce n'estoit plus que la
femelle d'un chou\ » C'était le règne des «ouystes)),
comme dit Tabourot des Accords (p. 69, v»). Était-
ce l'italianisme qui avait mis en honneur ce son ou,
comme le prétend H. Estienne? Cette prononciation,
au contraire, n'était-elle autre chose que l'ancienne
prononciation française, comme d'autres l'ont sou-
* Essay d'une parfaite Grammaire ; traité de la pronott'
dation, II, 5 (Anvers). — Il est vrai que, par une sorte de
compensation, ou était souvent écrit et prononcé Tabou-
rot des Accords s'excuse, pour ainsi dire, de mettre ensemble
les terminaisons ope et oupe. Je mets icy c ope » et « oupe »
ensemble, non pas que je veuille devenir ouyste, mais parce
que nos poètes françois tout au contraire rendent ou en 0,
comme Ronsard qui rime Croupe contre Calliope et escrit
Crope. » ^P. 69 V"). De même (p. 84 v^) : « Ose. Quelques-uns
riment avec les mots en ouse, ostant Vu, et disent Tholose,
Espose, et tout le contraire des Ouystes. »
16
242 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
tenu depuis*? Au fond, cela importe peu; car il est
certain que si cette prononciation par ou était Tan-
cienne prononciation même, du moins elle paraissait
nouvelle ; sans cela comprendrait-on Tétonnement
de Chifîlet et les railleries dont il parle ? L'ancienne
prononciation avait disparu; elle a revécu pour un
instant, grâce à la mode italienne, que favorisaient
certains parlers provinciaux, et, entre tous, celui
dont rinfluence fut le plus considérable au xvi^ siè-
cle, le parler gascon.
Le son ou, en effet, est bien plus fréquent dans le
dialecte gascon que dans le français moderne, puis-
que la phonétique gasconne change en ou : 1 Va
tonique libre des mots latins, devenu eu en français
(Cf. plus haut, p. 63) ; 2^ Tô tonique libre devant
les nasales (Cf. p. 62) ; 3<^ Tô tonique entravé (pp. 61,
62), ces deux derniers restés intacts en français;
40 o et 6 protoniques initiaux (p. 65).
Voilà pourquoi nous pouvons affirmer que les
Gascons contribuèrent pour une large part à cette
rapide extension du son ou, eux qui disaient souleil,
souretta (sœurette), boulentat, prouméte, boumi, etc.
Dans les Lettres de Marguerite d'Angoulême, nous
trouvons presque constamment proumettre (p. 2 1 7),
proumets (p. 276), voulentiers (p. 3o5), voulentés
(pp. 307, 3o8, 3 II, 334, etc.); — dans les Nou-
velles Lettres, voulentés (p. 62, 82, etc.); souleil
(p. 76) ; voumir, voumissement (p. 119); — dans
* Talbert. Du Dialecte biaisais, pp. 38 et suiv.
INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION. 248
Belleforest^ conlonrer\ proujfitta'^ , ouse^; — dans
Montaigne, pourter, courvée, Gascougne, fouyers,
etc. E. Jung a remarqué, lui aussi, les nombreuses
« confusions de lettres que commet Taccent gas-
con » dans les Lettres d^Henri IV ; il signale, entre
autres, Byssou^e pour Viçose*. La lettre suivante,
écrite par un Gascon, dans le premier quart du
xvii^ siècle, nous édifiera complètement sur cette
habitude de la prononciation gasconne. « J'estimay
qu'au retour du sieur Castaing que j'avois envoyé à
la Cour, je seroy satisfait àts pentiouns qu'il a pieu
à Sa Majesté de m'accorder en consideratioim des
services que je luy ay rendus. . , cela m'a ocasiouné
d'envoyer de rechef le sieur du Luc, donneur de la
présente pour continuer la poursuite de mes dites
pentioiins. . . vous sçaves mieux que tout autre les
consideratiouns . . . . tout ce que j'ay fait jusques
içy a redoundé au bien de Testât . . . vous me faires
cest honneur, . . Je vous supplieray de me continuer
• « Faut-il coulourer naïfvement un bon chef de guerre ? »
[Harangues militaires, p. 4). — « C'est en ce livre que les
succez en sont paincts et tellement coulourez que...» {Ibid.)
- « Il n'y prouffitta non plus qu'en la plus part des
autres. » (Mémoires et Histoire de l'origine, invention et
autheurs des choses . . , p. 32 1 .)
Proufit et Proufiter se rencontrent fréquemment chez
presque tous les écrivains du xvi^ siècle.
3 « plus tost que convoiteux il ouse
Jouyr du droit qu'il a dessus sa belle espouse, »
{Ibid.,^.Z^\.)
* Cf. Henri IV écrivain, p. 61.
244 Ï-E GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Vouneur de vos bonnes grâces. De Castilloun, ce
26 de may 1621. Fontrailles\ » A rextrême fin du
XVII® siècle, les textes français écrits en Gascogne
nous offrent ces mêmes particularités d'orthographe
phonétique. « Il est pourté au quarante uniesme
article que ; il s'y transpourta pour le voir et
examiner si elle estoit de la qualitté pourtée par
ledict règlement. ...."-»
Signalons d'une manière particulière les termes venus
des mots latins terminés en -orem; tandis que les
Français disaient : Saveur, Honneur, les Gascons
disaient : Sabou, Honnou', favorisant ainsi une ten-
dance — longtemps persistante — delà langue fran-
çaise à créer des formes en -our^ à côté des
formes en -eur. Cette tendance a été signalée par
M. G. Paris, a On trouve aussi, dit-il, pour ces
mots (en -ore) des traces d'une tendance à changer
eu en ou. Un dicton, encore fort usité au xvi® siècle,
portait :
En oiseaux, en chiens, en amours
Pour un plaisir mille doulours,
* Lettre de Louis d'Astarac, vicomte de Fontrailles, pu-
bliée par M. Ph. Tamizey de Larroque, dans la Revue de
Gasc. (t. XXXII, pp. i83, 184).
^ Requête présentée par le sieur Duhard, de Bagnères-de-
Bigorre, en lôgt (publiée dans \q Bulletin de la Société
Ramond, année 1887, p. iSg).
'^ Les Gascons écrivaient également Sabur^ Hounur ; cette
dernière faute se rencontre surtout chez les Gascons mi-
lettrés.
INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION. 246
assimilant ainsi doulour à amour. Les formes lan-
gour^ rigour, savour, vigour, indiquées par Littré
pour le XI v^ siècle, ne sont peut-être pas de simples
provincialismes \ » Ces formes Qn-om^ sont très nom-
breuses dans la langue française, même au xvi^ siècle ^
Nous relevons dans le Dictionnaire de Trévoux
(5^ édition) une remarque qui semble contredire notre
théorie : il s'agit des hésitations de la prononciation
française entre Bigordan et Bigourdan, Bordeaux
et Bourdeaux . « Bigourdan paraît meilleur que
Bigordan ; il est plus doux et plus selon Tusage de
nostre langue qui change volontiers Vo en ou. Quel-
ques-uns écrivent Vigordan, mais il faut laisser
cette prononciation aux Bigourdans et aux Gas-
cons. » — c( Bourdeaux : nos pères écrivirent plus
communément Bordeaux. Mais Bourdeaux est mieux
aujourd'hui, et il faut toujours le prononcer ainsi,
quoique communément ceux du pays prononcent
Bordeaux, » Cette dernière assertion est bien certai-
' Cf. Romania, t. X, p. 45.
- En voici quelques autres que je trouve dans Cl. Marot ;
Au bout duquel, soubz un rosier plaisant,
Peult veoir de loing Loris encor faisant
Tout à part soy ses regretz et clamours
Aprez sa rose...
(Complainte de Monsieur le général Guillaume Preu-
d homme ; édit. Ch. d'Héricault, p. i52.)
A telles ne prens point plaisir,
Elles sentent trop leurs clamours. {Id., p. 323.)
L'aage me conduisoit
Sans paour ne soing, où le cueur me disoit. {Id,, p, 332.)
246 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
nement erronée. Que quelques Gascons aient dit
Bordeaux et Vigordan, nous l'admettons volontiers' ;
mais que telle ait été la prononciation habituelle aux
Gascons^ cela est inexact. Les Gascons qui prodi-
guent le son ou, nous venons de le voir, auraient
donc fait exception pour ces deux mots, et quels
mots? deux mots qui désignent précisément leur
pays ! Est-ce vraisemblable ? D'ailleurs les auteurs
gascons (d'Antras, Monluc) écrivent Bourdeaux;
c'est Bourdeaux qu'on lit dans la plupart des pièces
officielles de cette époque ; de nos jours, enfin, il n'y
a qu'une prononciation, et c'est Boiirdew, Bigoiirda.
Voyelle u et diphtongue eu.
Quelle fut exactement, aux xvi^ et xvii^ siècles, la
prononciation de la voyelle u ? Question des plus
complexes que nous n'avons pas à traiter ici. Nous
voulons simplement rapprocher deux faits : i^ dans
un grand nombre de mots où se trouve la graphie ew,
la prononciation a hésité entre eu et u ; 2" les Gas-
cons donnaient en général à la diphtongue eu le son u.
Prouver ces deux faits, c'est prouver et déter-
miner l'influence qu'ont exercée les Gascons sur ce
point délicat de la prononciation française.
* Voir plus bas, IV, Consonne s (pp. 262, 263), com-
ment nous expliquons de telles contradictions.
l
INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION. 247
En ce qui concerne les hésitations de la prononcia-
tion entre en et u, nous renvoyons au savant article
de M. A. Darmesteter'.
D^autre part^ il ne nous est pas' difficile d'expli-
quer la prédilection des Gascons pour le son u. La
diphtongue eu, on le soit^, ou bien est issue de ô, ù, ô^
ou bien s'explique par la chute de muettes médiales^
dans certains mots où ces muettes étaient suivies de
Il tonique. Or^ en gascon, ô, ù toniques produisent
ow (Cf. p. 63); 6 produit, selon les cas, o ou bien
ou ; par ailleurs, les consonnes médiales ne tombent
pas (securum a fait segu ; maturum, madu) ; d'où
cette conclusion, que les Gascons ignoraient le son
eu. Qu'est-il arrivé lorsqu'ils ont fait usage de la
langue française et qu'ils se sont trouvés en présence de
ce son, inconnu à leur dialecte? Ils ont en général
donné à la diphtongue eu le son qui en est le plus
voisin, u ; parfois, dans les mots où eu vient de ô, û,
ils ont conservé le son gascon ou. Cette prédilection
des Gascons pour le son ^ est prouvée : i» par les
rimes des poètes gascons^ Th. de Bèze critique
* Revue critique, 1875, pp. 3 7 et suiv. Voir aussi Roma-
nîa, t. V, pp. 394 et suiv. - « Malherbe, dit Racan, ne
vouloit point qu'on rimât sur malheur ni bonheur, parce
qu'il disoit que les Parisiens n'en prononçoient que Vu,
comme s'il y avait bonhur, malhur. » {Vie de Malherbe.)
^ Cf, surtout les rimes de du Bartas. Un autre poète
gascon, Jangaston, d'Orthez, disciple de du Bartas, confond
bien plus les sons eu et u {Œuvres poétiques et chxétiennes,
i635.)
248 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
déjà chez les poètes gascons les fausses rimes heur,
dur ; — engraveure, figure ; — heure, nature ^ ;
2» par Forthographe de certains mots, dans les pro-
sateurs gascons, orthographe conforme à la pronon-
ciation gasconne; tels :asture, dolur, chalur, seignur,
rigur, honur, vigur, eue, linsul, demure, plurer,
hurter, lurrer, etc., etc., qu'on rencontre presque à
chaque page dans Monluc, Montaigne, d'Antras.
D'Aubigné, dans les Aventures du baron de Fœneste,
prête toujours à son Gascon la prononciation par u :
hure (heure), faschux, gloriux, dus, haunur, dou-
lur, etc. Voici la fin d'une lettre de Fabien de
Monluc, dernier fils du maréchal : a Remetant le
reste au presant portur ; me recomandant bien
humblement à vostre bonne grâce, priant Dieu,
Monsieur, que an santé vous doynt uruse et loungue
vie'\ » Une autre lettre, du même, se termine ainsi :
a Apres m'estre recommandé de bien bon cur à
vostre bonne grâce, priant Dieu, Monsieur, que an
santé vous doynt uruse et loungue vie. Vostre millur
neveu^ w Nous trouvons, au dix-septième siècle, à
la date « du mois de janbier mille sis sans trante et
heuit », sous la signature d'un Gascon, gentilhomme
du prince de Gondé et capitaine au régiment de Sère :
' Cf. le résumé que A. Darmesteter a fait de l'opuscule
de Th. de Bèze. {Romania, V, p. 397.)
^ Lettres inédites de quelques membres de la famille de
Monluc, publiées par M. Ph. Tamizey de Larroque (Auch,
1890), p. 24.
■' Ibid., p. 25.
INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION.
249
« les dus noteres au pie des dix (sic) actes souz
sinnes^ supliant et ordonnant a sus qui viendront
après moy de garder soinusement le dit livre, et di
fere inscrire lurs pactes de mariaies et testamans a
Tavenir, afin de pouvoir touiours justifier lur isu et
avoir devant les ieus lonur de lurs ansetres... Sur
quoy je lur donne mes bénédixions et me suis soux
sinne, Saint-Sever*. « Cette prononciation n'a pas
encore disparu; nous nous souvenons d'avoir entendu
avec étonnement un évêque gascon dire à des jeunes
gens : a Chère junesse » .
§ 7. - Voyelles nasales.
Les Gascons étaient facilement reconnus à la façon
dont ils prononçaient les voyelles nasales ; loin de
fondre en un seul son, comme le veut la prononciation
française, la nasalité et la voyelle qui précède m et n,
ils détachaient et faisaient sonner cette m et cette n.
Bien des Parisiens suivaient leur exemple, si Ton en
croit Hindret. « Il y a beaucoup de gens élevés à
Paris qui. . . n'ayant pas pris garde aux règles du
bon et naturel usage de notre prononciation (il s'agit
des voyelles nasales), ont contracté une certaine
habitude de prononcer cette m ou cette n d'une
manière forte et retentissante, à peu près comme
* Revue de Gascogne, t. XXXI 1, p. 92,
25o LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
celle des Gascons qui prononcent Vn presque avec
autant de force que s'il y avoit quelque voyelle après,
croyant se faire distinguer par cette prononciation
grossièrement imitée, que leur mauvais goût leur a
fait trouver plus mâle et plus emphatique que la
nôtre ^ » On sait que pour certains mots^ l'usage
général, et non pas simplement l'usage gascon^ était
de bien marquer la nasalité; tout le monde disait
gr an-maire, comme le prouvent les vers si connus
de Molière :
Veux- tu toute ta vie offenser la grammaire ?
— Qui parle d'offenser grand'mère ni grand-père?
{Femmes savantes, II, 6.)
Littré fait remarquer que Dangeau^ voulant peindre
exactement la prononciation, écrit grawwaire.
An. — « Les Gascons font entendre la nasale an
dans les mots constamment, damner, qu'ils pronon-
cent cow5^<3«-mew/, dan-ner, Q.XC.', .... Ce défaut est
contre le bon usage, car on dit dd-ner avec un a
long et constament avec un a breP . »
En. - (( En provenant de en et de in, a pris dans
la 2^ moitié du xvi^ siècle, le son de an dont il était
déjà très voisin et avec lequel il se confondait la plu-
* L'Art de prononcer parfaitement la langue fr, (1696),
2e édit., p. 293.
- Dumas, La Bibl. des enfants, t. III, p. i58.
INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION. 25 I
part du temps \ » Mais la prononciation fut longtemps
incertaine ; elle l'était encore au commencement du
xviie siècle. Racan nous apprend ( Vie de Malherbe)
que Malherbe lui reprochait de « rimer indifférem-
ment aux terminaisons en ajit et en ent, comme in-
nocence et puissance^ apparent et conquérant,
grand et prend. »
L'usage des Gascons était favorable à l'ancienne
prononciation en ; dans leur dialecte, en effet, comme
dans quelques autres, en, provenant du latin en, in,
ne prend jamais le son an (Cf. plus haut, p. 64). Ils
prononcent par en tous les participes présents qui
viennent des verbes latins de la 2^ et de la 3^ conjug. :
balén, sabén (Cf. plus haut, p. 57). C'est pour cela
que Monluc écrit dens une litière (I. 344); — dens
huict ou dix jours. . . dens deux nuicts (I. 349); -
psivdedens la ville (I. 352) ; — et ccpendent (I, 349) ;
— cepen(i6'w/ jeluy remonstray (I. 35 i); ~ pendent
mon extrémitté (II, 6) ; — ung lieiitenent de roy
(I. 358); — deux ewgénieurs (I. 346), etc., etc.
La préposition française eji est toujours prononcée
é;z. Dumas constate que « il n'y a point d'é fermé nazal
dans la langue françoise, mais les Gascons semblent
en user fréquemment dans leur idiome ; ils disent,
par exemple, en faxén ako, sérés contén, pour : en
faisant cela, vous serez content ^ »
In. — L'/ était complètement dégagé de Vu, dans
* Thurot. Hist. de la pron., II, p. 429.
- La Bibl. des enfants, t. III, p. i58.
252 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
la prononciation gasconne et méridionale. Les Gas-
cons, remarque Dumas, font entendre Vi dans des
mots comme vînmes, qu'ils prononcent vi-nemes^ ;
dans cinquante et vingt-cinq^, dit Mou lis. Cette pro-
nonciation était plus répandue qu'on ne le suppose-
rait tout d'abord ; c'était celle de la Gascogne (Cf. plus
haut, p. 53) et de presque tout le Midi ; Lancelot
nous apprend que c'était également celle de la
Normandie^
On. —Nous avons déjà vu que, dans le dialecte
gascon, 6 tonique devant une nasale devenait ou :
en sorte que les mois français terminés par -on,
étaient prononcés -oun par les Gascons. C'était là
une première faute contre la prononciation française.
Mais, alors même qu'il leur arrivait de donner à la
voyelle o le son o, et non le son ou, ils s'écartaient
souvent de la prononciation régulière, en ce qu'ils
faisaient sentir 1';/. « Nous ne prononçons quasi
point la lêtre n après une voyèle, quand èle et ac-
compagnée d'une tierce lêtre ; comme en ces moz. , . .,
conte, condicion, confire, e tous autres têz ; là où
les Gascons, Prouvançaus é Périgourdinsia i pro-
noncet apertement\ »
' La Bibl. des enfants, t. III, p. 162.
'^ Cf. Moulis. Règles pour la prononciation (1761), p. 52.
« Les vieillards d'au delà de la Loire prononcent encore
Vi pur dans cinquante et vingt-cinq, ce qui est inexact. »
^ Brève instruction sur les règles de la poésie françoise
(1660), chap. II, art. m.
* Peletier. Dialogue de Vortografe, p. 57.
INFLUENCE SUR LA. PRONONCIATION. 253
Un. — Comme e dans en^ comme / dans in, les
Gascons séparaient et prononçaient à part u dans un.
L'adjectif indéfini tin, ils le prononçaient u-n, et non
eiin ; la prononciation fut d'ailleurs indécise pen-
dant longtemps. « Les témoignages qui attestent la
prononciation par eu sont de la seconde moitié du
xviie siècle ; les témoignages antérieurs conduiraient
à penser qu'on faisait entendre plutôt un ii\ »
Au xvin^ siècle, la lutte entre les deux pronon-
ciations continuait, mais le son u était condamné.
« Ceus qui parlent bien prétendent qu'on doit pro-
noncer les mots lundi, un, aucun, etc., comme s'il
y avoit îeundi, eun, aukeun, ... de sorte que Vu
pur ne se trouve jamais nazal que dans la pronon-
ciation des Gascons et de certains provinciaux-. »
III
DIPHTONGUES
§1.-^/.
L'ancienne prononciation française {a -f- /) subsis-
tait au xvi*^ siècle, dans certaines provinces, mais
principalement dans les provinces méridionales ; elle
' Thurot. Hist. de la pron., t. II, p. 542.
^ Dumas. La Biblioth. des enfants, t. III, p. i58.
254 I-E GASCON DANS I.A LANGUE FRANÇAISE.
affectait surtout les mots en -aire. Hindret l'atteste
en particulier pour les Gascons : a Ils donnent un son
de double diphtongue » et « prononcent faire en
faisant sonner Vi\ » Mais, comme au xyi*^ siècle^ il
n'y avait plus lutte entre les deux prononciations,
rinfluence gasconne n'a guère pu s'exercer sur ce
point ; et, de cette prononciation gasconne, à peine
s'il reste un souvenir dans la prononciation de quel-
ques localités : Blaye (Gironde), A^<3/ (Basses-Pyré-
nées), et Toiirnay (Hautes-Pyrénées), qu'on prononce
Bla-ye, Na-y, Tourna-y. (Les Français — non
Gascons — sont tentés, au contraire, de dire Né,
Tourné).
Les Gascons lettrés ne prononçaient pas a ^- i, au
xvi^ siècle; ils avaient une tendance à prononcer
cette diphtongue comme é fermé ; c'est ainsi qu'on
peut expliquer, dans du Bartas, l'orthographe de
quelques mots : sésons, néssance, éclers, etc.
2. — Au.
Les Gascons, au.xvi^ siècle, donnaient à au le
son aw; Hindret nous l'apprend, a Le Gascon donne
* L'Art de bien prononcer et de bien parler la langue
françoise ; discours en tête de la 2«^ édit. (1687). Ce son
gascon a -f- i, qu' Hindret appelle d'une expression un peu
étrange, « une double diphtongue », c'est, dit plus simple-
ment Th. de Bèze, le véritable son de la diphtongue grec-
que v.i. Cf. plus haut, Phonétique gasconne, p. Sg.
INFLUENCE SUR LA PRONONCTATION. 255
un son de double diphtongue à au. . . , prononce
cause en faisant sonner Vu\ « Mais^ ici encore, Tin-
fluence a été faible : tout au plus si Ton songe que
les Gascons aiment à changer o en au, peut-on
supposer qu'ils ont dû contribuer à maintenir la pro-
nonciation et Torthographe de « aumelette » pour
omelette. Aumelette fut longtemps en faveur ; cette
forme se trouve dans le Dictiojinaire des rimes de
Lanoue; près d'un siècle plus tard, Ménage fait
remarquer que « à Paris, on dit amelette et ome-
lette . . les Gascons écrivent et prononcent encore
aujourd'hui aumelette. . . On dit à Paris et à la
Cour aussi un peu plus communément omelette- .»
S 3. - Eu.
Nous avons déjà parlé, à propos de la voyelle u,
de la confusion fréquente chez les Gascons, des deux
sons eu. u.
§ 4. — Ion, len.
Au xvii^ siècle, ces groupes de voyelles ne comp-
taient que pour une syllabe dans la conversation
* L'Art de bien prononcer, . . , ibid.
2 Observations sur la lang^fr., chap. xxxv.
256 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
(tandis qu'en poésie ils étaient dissyllabiques). Andry,
qui fait cette remarque^ ajoute que les Gascons et
les Provençaux n'observent pas cette règle, a Dans
la prose^ il faut dire passion, action ; c'est à quoy'
doivent prendre garde les Provençaux et les Gascons^
et dans la poésie, il faut dire : passi-on, acti-on ^ . »
IV
CONSONNES
Quelques consonnes seulement donnent lieu à des
remarques intéressantes.
H
Les Gascons n'aspiraient presque jamais cette
lettre dans les mots où elle doit être aspirée (défaut
commun à tous les Méridionaux). « Si les mots
haren, harendière, haulteur, hou^eau, housse, hac-
guebute, hacquebutier, hacquenée, ha:{ard, hallecret,
hallebarde, se profèrent sans grande aspiration^ la
faulte est énorme. De laquelle faulte sont pleins les
Auvergnats, les Prouvençaulx, les Gascons et toutes
les provinces de la langue d'oc, car, pour le haren,
ils disent Taren; pour des harens, ils disent des
' Réflexions sur l'usage présent de la lang. fr., p. 496.
INFLUENCE SLR LA PRONONCIATION. 207
areus\ » Même observation de Dumas : « Les Gas-
cons négligent souvent l'aspiration nécessaire et
remploient où elle n'est pas nécessaire ^ i) Desgrouais
cite quelques autres exemples de cette faute :
J'ai joué à Thasard. — J'ai eu cela d'hasard.
C'était un enfant de st auteur (de cette hauteur)
Ces gens là son-tardis (sont hardis).
J'admire so7î hardiesse (sa hardiesse).
Il a débité fort bien soif harangue (sa harangue).
Je veux de l'hachis.
Le-suguenots, etc., etc.'
On voit que les Gascons ont dû puissamment
favoriser cette tendance — chaque jour plus mar-
quée — de la langue française à supprimer les aspi-
rations*.
Sylvius reproche aux Gascons de remplacer /
par h, dans le mot faim% trait bien conforme^ nous
l'avons vu, à la phonétique gasconne (pp. 92, g3).
C
La prononciation de cette lettre appelle plusieurs
observations importantes :
• Dolet. Les Accents de la langue fr., p. 283.
- La Biblioth. des enfants, t. IIÏ, p. 2o3.
^ Gasconismes corrigés, pp. 242-243.
* « La langue française a une tendance à supprimer les
aspirations. » Crouslé. Gram. de la langue fr., Cours supé-
rieur, p. i5.
^ In linguani gallicam Isagoge, p. 48.
17
2 58 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
a) Les Gascons prononçaient et prononcent encore
c, au lieu de ch initial suivi de i^ dans un certain
nombre de mots : cirurgien, cismatique, ciche,
pour chirurgien^, chismatique, chiche. Cette pronon-
ciation était assez répandue, puisque siche se ren-
contre dans Charles d'Orléans^; serurgien, cirurgien,
dans Palsgrave; mais, de bonne heure, elle fut
condamnée. Robert Estienne et Nicot ne donnent
que chirurgien ; H. Estienne reproche aux courtisans
de dire cirurgien : « Je diray chirurgien, comme
il faut dire, non pas cirurgien, n'en déplaise à vous.
Messieurs les courtisans- .»
b) (( Le Gascon, remarque Tabourot, prononce tous
les mots enache, en aque. » (Cf. plus haut, p. 68, b).
L'influence gasconne contribua donc, de même que
rinfluence italienne, et beaucoup plus que Tinfluence
picarde, à faire hésiter la prononciation française,
dans un grand nombre de mots terminés en ache.
On a longtemps hésité, en effet, entre sandarache et
sandaraque ; — flache et flaque ; — rubriche et
rubrique ; — empoche et empoque ; — pendiloches
et pendiloques ; — cloche et cloque ; — broche et
broque ; — porche et porque^ ; — fourche et fourque ;
— lambrusche et lambrusque, comme il est facile
* Cf. édition Jannet. Glossaire.
^ Deux Dialogues du nouv. lang fr. italian., ^'^ Dialogue,
p. 592.
'^ La Noue regarde les formes « fourque » et « porque »
comme dues à l'italien, p. 117.
INFLUENCE SUR I.A PRONONCIATION. 269
de le voir en comparant les Dictionnaires de Robert
Estienne^ Tabourot, La Noue, Nicot, Oudin.
c) Dans le groupe et, les Gascons ne faisaient pas
entendre le c. a On n^écrit jamais ation, ditionnaire,
comme font les Gascons^ » N'est-ce pas le souvenir
de cette prononciation gasconne qui dicte à du
Bartas les rimes suivantes :
Et la Baleine encor, dont la poitrine infete.
Tient trois jours en depost la vie d'un Prophète'^.
G, Y
Les Gascons remplaçaient g, j, par unJ^^ Nous
n'avons trouvé dans les grammairiens du xvi^' et du
xvii^ siècle, aucun passage où fût signalé ce défaut
de prononciation; mais, outre que ce défaut persiste
encore dans la prononciation actuelle si semblable à
la prononciation du xvi^ siècle, le langage du baron de
Fseneste suffit à nous prouver que les Gascons du
xvi^ siècle disaient j^ pour g- etj:
bon yor (p. 7).
abantaye (p. 12).
• De Soûle. Traité de Vorthogr . française , p, 52.
- La seconde Sepmaine, ii^ jour (les Colonnes), p. 80. —
Dans Ronsard, on trouve également infait Infait, Infet
sont des formes régulières, conformes aux lois de la phoné-
tique ; infect est un terme savant. Cf. affeté, affecté.
^ Nouveaux gasconismes corrigés, p. 376. Voir plus haut
Phonét. gasc , pp. 72-73.
200 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
bilaye (p. 14).
enfanyer (enfanger, crotter), p. 16.
couraye (p. 19X etc.
Les Gascons ne faisaient pas sentir le g dans
certains mots où g précède une consonne : ils pro-
nonçaient aumenter pour augmenter, dôme pour
dogme'. Cette prononciation est sensible dans l'ortho-
graphe du mot haulinenter pour augmenter^
X
Au xvi^ et au xyiP siècle, la prononciation de
cette lettre était loin d'être uniforme; la véritable
prononciation française était ks, gs, mais beaucoup
de personnes prononçaient ss. H. Estienne explique
cette dernière prononciation par l'influence italienne :
(c Tertium peccatum ab Italis est oriundum qui pro
hac littera x geminum s pronuntiare soient. Sunt
enim qui, ut illi, . . . AlessandreetMassimesonant^ »
A l'influence italienne, il convient d'ajouter l'influence
gasconne ou méridionale : « Les Gascons et les Pro-
vençaux prononcent une tasse pour une taxe », dit
Ménage \
Il semble que la substitution de 5 à x soit une
habitude bien ancienne chez les Gascons, à en juger
par la forme escepit pour excepit (qu'on trouve dans
' Nouv. gasc. corrîg., p. 376.
- Biaise de Monluc. Comment., t IV, p. 363.
"' Hypomneses de Gai. ling ; p. j3.
* Observations, chap en CLp\\xsh:i\itPhonét.gasc., p,'~2.
INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION. 26 1
une inscription Lactorate);, due, comme cela est pro-
bable, à une prononciation locale défectueuse. (Cf. Les
Inscriptions des Lactorates. Revue de Gascogne,
t. XXXIII, p. 83. L'inscription remonte à Tan 2*39
ap. J.-G.)
Le baron de Faeneste pousse la délicatesse jusqu'à
remplacer x par ^ : « pour quelque pic qu'un e^ent
des gardes m'aboit donné' )>. Un instant, cette pro-
nonciation vicieuse faillit triompher; en i632, un
grammairien enseigne que « x devant ^ ou c guttural
se prononce comme s~ )) .
N'est-ce pas à cette double influence étrangère et
dialectale que nous devons la prononciation de a^ par ss,
dans Bruxelles, Auxerre, Auxone, soixante, etc.?
D
Les Gascons prononçaient aver^sité pour adversité,
amirable pour admirable, ainsi que le remarquent
Vaugelas, Th. Corneille et l'Académie française^
S
Au XV i^ siècle, s était muette devant une autre
* P. J2.
- Martin, cité par Thurot. Hist.de laPron., t H, p. 340
^ « Adversité se doit toujours escrire et prononcer avec
le d, comme fait admirer parmi les verbes. En quoy les
Gascons ont accoustumé de faillir. » Remarques , t. II,
p. 480.
202 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
consonne, sauf dans les mots d^originc savante ou
étrangère. Mais ni les Gascons, ni en général les
Méridionaux, n'observaient cette règle. « Le Fran-
çoès. . . dit mètre, fête, notre e votre. . . le Prou-
vançal, Toulouzein ou Gascon : mèsire, fèste, nostre,
postre\ » Comment concilier avec cette affirmation,
dont nous pouvons vérifier la justesse^, cette remarque
de Th. Corneille : « On prononce et on escrit satis-
faire et satisfaction , et non sati faction et satifaire,
ce qui est gascon, comme amirable pour admirable^ » ;
et celle-ci, de l'Académie française : « La crainte que
M. de Vaugelas a eue que la mauvaise prononciation
de satifaire sans s ne Temportast sur celle de satis-
faire avec une s se trouve fort mal fondée, puisqu'on
la condamnoit de son temps, et que personne
aujourd'huy ne prononce ce mot sans s ; c'est ce qui
ne peut estre permis qu'aux Gascons qui retranchent
plusieurs lettres et qui prononcent amirable au lieu
d'admirable, sans faire entendre le d'\ »
Voici comment on pourrait expliquer cette contra-
diction : Satifaire, sati faction , telle était la pro-
nonciation, non des vrais Gascons gasconnant, mais
des Gascons demi-lettrés, des seigneurs, des courti-
sans, désireux de bien prononcer à la française ;
^ Peletier. Dialog. de l'ortografe è prononciation fran-
çoise, p. 90.
2 Cf. plus haut, Phonét. gasc, pp. 83-84.
^ Cf. Remarques de Vaugelas, t. II, p. 262.
* Ibid.
INFLUENCE SUR LA PRONONCLA.TION. 203
ceux-là prononçaient l'^ dans tous les mots ; ceux-
ci^ sachant que la prononciation de Vs était un gas-
conisme^ ne faisaient entendre cette lettre dans aucun
mot, pas même dans les mots comme satisfaire,
où s doit être prononcée par exception.
Cette explication qui, peut-être, paraîtra subtile
au premier abord, est confirmée par quelques faits
analogues. Ppurquoi, en effet, contrairement à toutes
leurs habitudes et aux règles de la phonétique gas-
conne, les Gascons remplacent-ils dans certains mots
français, b par v, h par /; disent-ils, par exemple,
poiî^e pour boire, faut pour haut, sinon parce quMs
craignent, en prononçant ces lettres b, h, sur les-
quelles si souvent ils se trompent, de commettre
quelque gasconisme? In vitiuni ducit culpas fuga....
Tabourot a fait une remarque analogue, au sujet de
la prononciation bourguignonne : « Nota que le Bour-
guignon prononce généralement en ot tous les mots
français en et, comme buffet, buffot ; Joliet, Joliot,
et de là il advient que quand il veut parler gentes,
c'est à-dire frauçois en son ramage, il réduit tous
les mots en ot en et, comme fit ridiculement une
damoiselle qui demandoit un faguet pour allumer
une buiche de gros buis pour faire cuire son giguei
de mouton. Pour dire une busche de gros bois pour
faire cuire un gigot de mouton^ .w
L^auteur des Nouveaux gasconismes corrigés
explique de la même façon comment les Languedo-
' Dict. des rimes franc . , p. 206, v".
264 I^E GASCON DANS LA LANGUK FRANÇAISE.
ciens en arrivent à prononcer par e muet une foule
de mots qui, en français, ont un é. « Les Languedo-
ciens. . . manquent souvent de faire sentir Taccent
aigu et de passer comme muet Vé qui en est marqué,
tel que celui des mots suivants : différent, opéra,
apétit, conséquent, tragédie, comédie, aisément,
généralement, communément, etc.; qu^ils pronon-
cent comme difran, opra, consquen, comdi, gene-
ralment, communment. Et Ws, prononcent ainsi pour
éviter un défaut contraire au précédent : ce qui est
tomber de Carybde en Scilla^^)
Les Gascons remplaçaient souvent s initiale par ch
(Cf. plus haut, p. 82, note 2). Dans une lettre de
Henri IV, on trouve : le vingt-chisieme jour de
septembre ^
Z était prononcé t^, dans douze, doutée. « Dout:{e
chemises, doutée linceuls (draps de lit) » lisons-nous
dans le procès-verbal de la profession religieuse à
Gondom (Gers") de Catherine Laboupillère^ Et dans
un acte de 1647, ^ Auch, les parents a constituent à
la future espouze — quatre douf^aines de serviettes ^ >^ .
* Nouveaux gasc. corrigés, pp. 270-271,
^ Lettres missives, Berger de Xivrey, t. I, p. 3o,
5 Cf. Revue de Gascogne, t. XXXI, p. 2 58.
4 Cf. Revue de Gascogne, t. XXX II, p. 498.
INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION. 265
B, V
La phonétique gasconne remplace tous les v par
des ^*; il n'est donc pas étonnant que les Gascons
prononcent et écrivent avec un b les mots français
où se trouve un v. Sur ce point, les témoignages des
grammairiens sont nombreux. Tory-, Sylvius%
Bovelles*, Théodore de Bèze^, Hindret% etc., sont
d'accord pour déclarer que les Gascons confondent
perpétuellement ces deux lettres, v, h. Les exemples
de substitution dtbkv français abondent, principa-
lement dans ces Lettres publiées de nos jours en si
grand nombre : Torthographe indique la pronon-
ciation.
Les Gascons les plus distingués par leur naissance
ou leur situation tombaient dans cette faute :
«... fere payer le succide qu'il prend aux bays-
seaux quy passent au habre de la dicte ville'' .»
« J'euls ung grand ennuy de n'avoir quelque autre
' Voir plus haut Phonét, gasc, p. 88 .
- Champ fieury, etc., p. 35, v».
^ In lingiiam gallicam Isagage, p. '6j.
* Liber de differentii vulgarium linguarum, p. 39.
^ De Francicœ linguœ recta pronuntiatione , p. 19.
« VArt de bien prononcer.., ; discours en tête de la
i^c édition.
' Charles de iMonluc. Lettres inédites de quelques mem-
bres de la famille de Monluc, publiées par M. Ph. Tamizey
de Larroque. (Auch, 1S90), p. 3o.
266 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
œuvre de mon trabail, » écrit au Roi, le 24 juin 1 584,
un évêque illustre, François de Foix ' .
En plein xviie siècle, cette prononciation gasconne
persiste encore, et la Muse historique s'en moque
agréablement :
Tant y a que certain Gascon
Avec ce fastueux jargon
Qui leur est assez ordinaire,
Et que je sais peu contrefaire,
Durant le tremblement susdit ^
A quelques sieurs compagnons dit :
Et donc, Messieurs, que bous en semble?
Il faut bien que bous le croyez :
Bous le sentez, bous le boye^.
(3 juillet 1660.)
La Muse historique n'exagérait rien; car nous
trouvons dans des Mémoires écrits précisément à
cette époque : « Je bous ai parlé . . la debotion
pourbu qu'il aye bon pain . . . j'eus l'honneur moi-
même de boir le Roy et la Reyne sa femme, etc.'»
Les Gascons substituèrent donc \q b k v, et cela
ne nous surprend pas; ce qui pourrait surprendre,
— et qui pourtant n'était pas rare, — c'est la subs-
' Lettres publiées par M. Ph. T. de Larroque (1887),
p. i35.
- Il s'agit d'un tremblement de terre qui venait d'épou-
vanter la Bigorre.
'" Journal de Henri de Laborde-Péboué de Doazit, pu-
blié par M. J. Dupuy (Bordeaux, 1869). Ce journal va de
i638 à 1670.
INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION. 267
titution d'un v k un b français, phénomène absolu-
ment contraire aux habitudes et à la phonétique
gasconnes. Les grammairiens, que nous avons cités
plus haut, disent formellement que les Gascons con-
fondent le b et le v, et mettent Tun pour l'autre,
disant bi7î pour vin, mais voire pour boire, avé,
avesse pour abbé, abbesse (dans Bovelles), havit
pour habit (dans Hindret).
Le langage du baron de Fœneste présente les
mêmes caractères : bous pour vous, boyant pour
voyant, mais diavle pour diable, emvarracé pour
embarrassé, oiivlier pour oublier, avilie pour
habile, etc. Nous avons cherché à expliquer ces con-
tradictions de la prononciation gasconne (Cf. plus
haut, pp. 262-263).
La prononciation française a hésité, au xvi^ siècle,
entre v et b, dans quelques mots. Fallait-il prononcer
vasquine ou basquine ? Séville ou Sébille, Sibille ?
vouge ou bouge ? gaveler ou gabeler ? canevassier ou
canebassier? Vigordan ou Bigourdan? etc. La pro-
nonciation gasconne n'a certainement pas été étran-
gère à ces hésitations.
D'après Dumas, les Gascons prononcent fort
souvent avec le son de / mouillée « les mots ter-
minés en lier, comme familier, soulier, qu'ils pro-
268 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
noncent familher, soulher^ ou famillier, soullierS).
Cette dernière prononciation^ c'est-à-dire la substi-
tution de // à /, est très fréquente en Gascogne :
nous avons relevé dans les Aventuy^es du baron de
Fseneste c< <;iz^///e (habile) »;« Ce sont d'avilies homes ^»
Dans d'autres textes, nous trouvons : « abilîe
escrivain. » (Cf. Revue de Gascogne, t. XXXI, p. 1 3 1 );
— a Ce sont les plus habilles qui les ont recogneuës
(les mœurs barbares) pour en mesdire. )) {Montai-
gne, 1. m, ch. IX).
Dumas reproche encore aux Gascons de ne pas
donner a à certains mots le son mouillé qu'ils doivent
avoir comme dans. . . anguille, etc., qu'ils pronon-
cent anguile^ ». Il est vrai de dire que les Gascons
avaient une tendance, encore persistante, à prononcer
sans mouillure, i suivi de //. Ils disent distille, comme
mille, c'est-à dire distil-le, mil-le; cela explique
certaines rimes de du Bartas, relevées avec raison
comme des gasconismes, distille, mille, subtile,
anguille*.
Ri
L'r métatonique, dit Thurot « tomba dans la
prononciation, au xvi^ siècle, dans beaucoup de
* La Biblioth. des enfants, t. III, p. 201 .
2 P. 56
"^ La Bibl. des enfants, t. III, p. 201.
* Gentile , gentUesse , se rencontrent fréquemment au.
xvif siècle.
INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION. 269
mots » ; il le prouve par quelques passages de Duez,
d'Hindret, etc^ . On dit alors : un cofe, qiiate, note
(coffre, quatre, notre). Ce n'était peut-être pas là un
fait entièrement nouveau. c( Même des poètes qui
riment avec sévérité se permettent des rimes telles
que triste, maistre, chambre, jambe, etc., Rutebeuf,
Gautier de Coincy, Charles d'Orléans; il est vrai
que les cas de tre, te, ne sont pas très probants-. »
Quoi qu'il en soit, la syncope de r métatonique
devint si générale au xvi<^ siècle, que Tabourot des
Accords n'hésite pas à regarder comme légitimes
ces deux rimes : urle, ule. « Hurle, de hurler. Tu
peux rimer avec cela :
.le l'entends qui hurle
Quand le feu le brusle "'. »
Deux causes nous semblent expliquer cette syncope :
c'est d'abord la tendance, développée par l'influence
italienne, à rendre la prononciation plus douce, à sup-
primer, autant que possible, tout effort des lèvres ou
des dents. Sous l'action de cette tendance, l'r (nous
ne parlons plus seulement de r métatonique), fut
supprimée dans une foule de mots ; qu'on en juge
par cette charmante petite lettre du Dauphin à son
père Henri IV : « Papa, depuis que vous êtes pati,
• Thurot. Hist. de la Prononc, II, p. 280.
- W. Meyer-Lûbke. Grammaire des Langues Romanes,
t. I, 2C partie, p 271 .
'• P. 59, recto.
270 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
j'ay bien donné du paisi a maman^ j^ay ete a la
guère dan sa chainbe, je sui aile reconete les enemi,
il ete tous a un tas en la ruele du li a maman ou i
dorme. Je les ay bien éveille ave mon tambour. J^ay
ete a vote acena, papa, moucheu de Rony m'a donné
de bonne confiture et ung beau peti canon d'agen,
j ne me fau qu'un peti cheval pou le tire. Maman
me renvoie demain a SdÂn-Gemain ou je pierai bien
Dieu pou vous papa, afin qu'il vou gade de tou
dangé et qu'il me fasse bien sage e la gâche de vou
pouvoi bien to faire tes humbe sevice, j'ay for envie
de domi, papa' .» L'enfant écrivait comme il par-
lait, ou plutôt (car rien ne nous indique que cette
prononciation fût une mignardise d'enfant gâté, ou
un vice de prononciation : aurait-on — à ce point-là
— supporté chez un prince une prononciation si
vicieuse?) il écrivait comme tout le monde parlait
autour de lui.
La seconde cause de cette syncope d'r métatoni-
que, c'est l'influence gasconne. Les Gascons ont
précisément cette prononciation que signalent Duez,
Hindret, Bufifier, etc. ; ils disent quate, noste, voste,
pour quatre, nostre, vostre ; ils disent aute, libe,
arbe, marbe, meste, pour autre, livre, arbre, marbre,
mestre'. Dans les Aventures du baron de Fœneste,
' Dans Tallemant des Réaux, I, 3 12.
^ Voir plus haut Phonétique gasconne, p. 97 {R médiale
appuyée). — « Les Gascons » mi-lettrés « étaient seuls, avec
les pédants (dit de la Touche, cité par Thurot, op. cit., t. II,
p. 28), à prononcer Vr dans notre, votre, quatre. »
INFLUENCE SLR LA PRONONCIATION. 27 I
voici comme parle ce Gascon : « Ma mère a un
jardin qui n'est gueres plus grand que le boste; —
je bous le donc pour voste fruict ; — à boste mode ;
— il est de retour des bostes\ » Le nom même du
baron de Fieneste renferme un jeu de mots qui
s'explique par la phonétique gasconne : les armes
parlantes du baron de Faeneste consistent en une
fenêtre (gascon /r/wESTE).
Cette habitude de supprimer Vr métatonique a
longtemps persisté dans le langage familier ; n'est-ce
pas cette habitude qui explique Vanves pour Vanvres ?
RR
La prononciation de r double donne également
lieu à quelques remarques. Au xvii^ siècle, les Pari-
siens attribuaient souvent à r double le même son
qu'à r simple. Les Gascons, eux, prononçaient les
deux r. Boileau fait rimer (.(terre et chaire », et
Mourgues, qui cite ces rimes, ajoute : « il ne faut
pas s'étonner que Coras qui estoit Gascon luy en ait
fait une faute dans sa parodie S). Un Gascon, dit
* ... pp. 55, 56, 64, 67, etc. ~ Un savant linguiste a
démontré, il y a peu de temps, que dans la conversation
familière, les syllabes finales le, re, ne se prononcent plus .
C'est ainsi que Vanvres est devenu Vanves. (La Réforme de
V orthographe française , Bréal. — Revue des Deux-Mondes,
l'^'-déc. 1889.)
- Traité de la Poésie françoise, p. 55. Coras n*est pas à
272 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Hindret, prononcera séparément les deux r de
bourre et de tous les autres où cette r double se
trouve^ comme Navarre, barre, guerre, terre, Pierre,
comme nous les prononçons en latin dans le mot
terra Les Gascons « disent : vous avérr^on,
et prononcent les deux rr en ces deux mots joints
ensemble, comme nous prononçons les deux 7^r du
mot latin terror ^ » .
Non seulement, peut-on ajouter, les Gascons pro-
noncent r double, mais souvent ils prononcent
comme un double r, Vr simple. De même qu'ils
disent bar-rique, ils disent bar-ril (orthographe
d'ailleurs assez fréquente au xvi^ siècle) et ber-ret.
(Littré admet béret et berret).
CONSONNES FINALES,
La prononciation française amortissait certaines
consonnes finales, qui étaient au contraire prononcées
par les Gascons^; les grammairiens en font souvent
la remarque, surtout pour f, s, n, d.
proprement parler Gascon, il est Languedocien, mais la
prononciation de r double est la même chez les Gascons et
chez les Languedociens.
♦ L'Art de bien prononcer et de bien parler la langue fran-
çoise, 2e édit., p. 358 et p. 226.
- Les Gascons n'étaient pas seuls à tomber dans cette
INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION. 278
K Bien des Gascons oublient d'adoucir le son de...
f dans certains mots. Ils prononcent comme les
Allemands: neuf fheiiras\ -f)
(( Pendant longtemps, écrit Andry, dans le Midi,
particulièrement en Gascogne, on prononçoit Vs finale
dans tous les cas-. » Dumas le constate encore un
peu plus tard : « Les s font d'abord reconnaître les
Gascons au sifflement de , cette consonne finale...
pousse seresse sanse secourse, pour vou sere san
secour ' . ))
Ils disaient, d'après Villecomte, « vin naimable,
main nadroitc, je suisse tout à pousse, plusse,
iamaisse''; d'après Féraud, mo-nanfan-ne (pour mon
enfant) °. Cette prononciation gasconne, blâmée au
xviiie siècle, était la prononciation régulière un siècle
auparavant. « On prononce on a, on oupre, on
ordonne, comme si l'on escrivoit on-n-a, on-n-ouvre,
on-n-ordonne. » (Vaugelas, Reni., t. II, p. 162).
faute; les Français du Nord ne 'réyitaient pas toujours.
« Un beau matin, Conrart envoie sa fetnme qui vint dire à
Madame de Barie, que M. Conrarfe (elle prononce ainsi à
la mode de Valenciennes^d'oU elle est) n'avoit pu dormir de
toute la nuit. » (^Tallemant des Réaux, t. III, p. 392.)
* Dumas. La Bibliothèque des enfants, t. III, p. 181.
- Réflexions sur l'usage présent de la langue françoise ,
p. 460.
^ La Biblioth. des enf., t, III, p. 190. On sait que dans
tout le Midi, même à Grenoble, on dit couramment : « le
courss » .
'* Lettres modernes ^vec les réponses (lySi), p 464.
^ Dictionnaire gram. de la langue fr., 1761.
18
274 Ï^E GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Les Gascons prononçaient c final^ comme le montre
cette orthographe : ce Languedoque ^ » . On continue
à dire : t abaque, estomaque, etc.
Sur d final; nous avons les curieuses remarques
de Malherbe, qui voit un hiatus dans ce vers de
Desportes :
Fait son nid aux jeunes bocages,
« car on ne peut prononcer ni taux jeunes bocages * . »
Cette prononciation était un gasconisme, il le déclare
ailleurs à propos de ces autres vers :
A cheval eta pied en bataille rangée.
« Cacophonie^ met-il en note : pié en bataille^ car
de dire piet, comme les Gascons, il n'y a point
d'apparence ^ »
Pieds nuds, estomach nud, ignorant qu'il estoit
« Il faut dire nu; en disant nu^ il y a de la caco-
phonie, sinon que vous prononciez en gascon nut
ignorant^ comme quand ils disent: mettre pié ta
terre^. »
Malgré les efforts de Malherbe, la prononciation
* Dans une lettre de Charles de Monluc. Lettres inédites
de quelques membres de la famille de Monluc, publiées par
M. Tamizey de Larroque (Auch, 1^90, p. 40).
'Malherbe, t. IV, p. 456.
5 Malherbe, ibid., p. 353.
* Voir plus haut Phon. gasconne, p. 8 1 .
^ Malherbe, t. IV, p. 416.
INFLUENCE SUR LA PRONONCIATION. 276
gasconne « pié ta terre » gagna chaque jour du
terrain. En i632, Martin, — en i633, Oudin recom-
mandent de faire sonner le d comme un t dans les
expressions : pied en cap, pied à terre, pied aboulie \
Et Duez en i63g : D se prononce dans a pied à
terre, de pied en cap' » . Il semble qu'à la fin du
xvii^ siècle on soit revenu à Tancienne prononciation
française, sans oser bien ouvertement condamner
la prononciation gasconne si répandue. « On peut
aussi prononcer pié à terre», dit Aisy. Ménage va
plus loin : « il faut dire piè à terre, c'est comme
parlent les honnêtes gens^ ».
En définitive, la prononciation gasconne Ta emporté
sur ce point ; Ménage écrirait aujourd'hui : a il faut
dire piet à terre, c'est comme parlent les honnêtes
gens )) ; car, « devant une voyelle ou une h muette,
d final prend le son de t : gran<i homme, il répond
à tout*».
On doit expliquer, d'une manière générale, par
l'influence des Français du Midi, comme le remar-
que fort justement M. Grouslé^, mais en particulier,
ajouterons-nous, pour ce qui est du xvi^ et du
xvii^ siècle, par l'influence des Gascons, la tendance
de la langue française à faire sonner les consonnes
• Cf. Martin, Grammatica lingua (i632), p. 26 ; Oudin,
Recherches italiennes et françaises (i633).
- Cité par Thurot, Hist. de la Prononciation ; t. II, p. 109.
' Observations sur la langue fr.; chap. ccxxix.
* Crousié. Gram. de la langue fr., cours supérieur, p. 24.
^ Ibid., p. XVI.
276 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
finales^ assourdies « dans le français du Nord^ le
véritable français*».
• Dans la remarquable préface de sa Grammaire, M. Crouslé
insiste sur l'importance d'une bonne prononciation ; or,
parmi les évolutions de la prononciation, l'une des plus
considérables est assurément celle qui concerne les consonnes
finales. « C'est altérer très sensiblement le caractère de la
langue que de multiplier les consonnes finales là où nos
aïeux les avaient supprimées. 11 y a une diff^érence frap-
pante entre une langue qui aime à terminer les mots par
des sons de voyelles et une langue qui préfère les consonnes.
Celle-ci exige plus de vigueur et de netteté dans l'articu-
lation ; mais elle est moins douce, moins atténuée, et l'on y
sent davantage l'effort et une certaine affectation d'énergie.
C'est donc un nouveau français que l'on fait entendre (rien
de moins) en réveillant les consonnes que nos pères avaient
amorties. Il n'y a pas lieu de se prononcer entre ce nouveau
français et l'ancien ; nous n'avons qu'à observer l'usage ;
mais cette évolution de la langue méritait sans doute un
moment d'attention. »
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 277
CHAPITRE III
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE
Nous n'avons relevé dans ce chapitre que les mots
présentant ce triple caractère :
1 D'appartenir au parler gascon ;
2'» De ne pas appartenir, au moins par l'acception
particulière qu'ils ont en gascon, à la langue fran-
çaise du xvi<^ et du xvii^ siècle* ;
3*^ D'avoir été, soit employés par un écrivain gascon
ou un écrivain ayant habité la Gascogne, soit signalés
comme gasconismes par les grammairiens et les
lexicographes de cette époque.
Acaser, s'acaser (s'établir, se fixer').
' Nous entendons parler de la langue courante. Elle nous
est suffisamnîent connue (pour ne parler que des lexicogra-
phes), par le Dictionnaire français-latin de Rob. Estienne
(1539) et ses différentes éditions ; les Dictionnaires de rimes
de Tabourot (iSSy) et de La Noue (1596;; le Thrésor de
Nicot (1606); le Dictionnaire de Cotgrave (161 1) ; le Trésor
de recherches et antiquité^... de Borel (i655); les Diction-
naires de Furetière (i665), de Richelet (1680), de l'Acad. fr.
(1694) et bien d'autres moins importants (Melléma,C.Oudin,
Monet, Ménage, Duez, etc., etc.).
2 Cf. Lespy, Dict. Acasar ; — Luchaire, Recueil de textes
gascons, Glossaire, Acazat.
278 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
« O que ces pauvres Anglois qui s'estoinct acasés
depuis trois cens ans dans la ville de Calais doibvent
maudire la lascheté et poltronnerie de celuy qui si
laschement laissa perdre une si bonne place ! »
(Monluc^)
« La verdure éternelle,
La prodigue moisson et Ponde qui ruisselle
Troublent ton jugement, et te font misérable
Acaser au milieu d'un peuple abbominable. ^)
(Du Bartas.)^
« Tel le Goth
S'acase après en Gaule : et chassé de Gascongne
S'arreste en Portugal, Castille et Catalongne. »
{Id.) 5
Ce mot n'apparaît dans la langue française qu'au
seizième siècle ; Godefroy en cite cinq exemples, tous
du xvi^ siècle. Nicot ne le donne pas, ce qui prouve
qu'il n'était pas d'un usage bien fréquent; il se
trouve dans le Dictionnaire de Furetière et dans
celui de Richelet, mais ces deux auteurs n'indiquent^
pour ce mot^ qu'un seul exemple, tiré de la Coutume
de Bordeaux. C'est l'un de ces nombreux termes
qui nous vinrent d'Italie, et qui, communs à l'italien
et au gascon, durent leur fortune principalement
aux Gascons.
1 T. II, p. ii3.
- La Seconde Sepmaine, troisième jour, La Vocation,
p. 441.
■' Ibid-, deuxième jour, Les Colonies, p. 23o.
influencl: sur le vocabulaire. 279
Adieu. — Signalons le sens particulier de « bon-
jour )); que les Gascons donnent souvent à ce mot.
(( Adieu doit se dire quand on prend congé; bon-
jour^ quand on se rencontre ; en certaines provinces,
on emploie mal le mot adieu ; ainsi Ton dit : adieu,
comment vous portez-vous ? Dites : bonjour, com-
ment vous portez- vous ^ ? »
Cet exemple fautif de Adieu est très fréquent
chez les Gascons d'aujourd'hui; il ne Tétait pas
moins chez les Gascons du xvi^ et du xvii*^ siècle.
Tallemant des Réaux raconte que son père, qui
avait longtemps habité Bordeaux, avant de se fixer
à Paris, « au lieu de bonjour disoit toujours : Adieu,
Monsieur, comment vous portez-vous^? »
Affréré (associé, uni').
(( Il (l'esprit) s est si estroittement affréré au
corps qu'il m'abandonne à tous coups pour le suyvre
en sa nécessité. » (Montaigne\)
Ce mot appartient au vieux français, au moins
sous la forme afrerir, afrarir, donnée par Godefroy ;
mais il n'était plus, depuis longtemps, en usage au
xvi^ siècle : il ne se trouve dans aucun Dictionnaire.
Montaigne, croyons-nous — nous nous sommes déjà
expliqué sur ce point ^, — a emprunté ce mot, et
* Littré, au mot Adieu.
- Historiettes, t. VI, p. 304.
^ Cf. Lespy, O/7. c/f, AfFrayra.
■ ^ Essais, liv. III, chap. v (édit. i588).
^ Voir plus haut, pp. 218 et suiv.
28o LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
d'autres semblables, non à la vieille langue fran-
çaise, mais au parler gascon. En ce qui concerne
Affréré, il faut remarquer que, dans Tédition de
iSgS, ce terme a disparu et a été remplacé par
Affretté, dont la signification semble être sensible-
ment la même, au moins dans ce passage \ Ce
détail suffirait presque à nous prouver que Affréré
était regardé comme un gasconisme ; nous verrons,
en effet, que, parmi les gasconismes que présente le
texte paru en i588, beaucoup ont été corrigés dans
le texte de \b(^b^.
Allivrer (Taxer les propriétés selon le revenu^).
Les auteurs du Dictionnaire général de la
Langue française regardent cette expression comme
étant d'origine méridionale ; il semble qu'on soit en
droit de préciser davantage et d'attribuer à ce terme
une origine gasconne, puisque le premier exemple
où il apparaît est tiré d'un texte de Mont-de-Marsan *,
et que nous trouvons le substantif verbal Allivre-
ment dans un texte gascon antérieur, dans le
Dénombrement des maisons de la vicomte de Béarn,
sous Gaston Phébus^
* Cotgrave donne à « affretté » le sens de « lié, attaché « .
- Cf., au chapitre suivant, ce que nous disons sur les
verbes transitifs suivis de la préposition à.
'" Cf. Lespy, Op. cit., Aliurement, AUivrement.
* « Choses allivrées et cottisées. Nouv. Coût, génér., IV,
908, Mont-de-Marsan. « {Dîct. génér. de la langue franc.)
■' « L'ordonance feite per Moss. sus los aliurementz a
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 28 1
Amasse (Ensemble').
Cet adverbe gascon était sans doute familier aux
Gascons de la Cour ; d'Aubigné fait dire au baron
de Faeneste : « Et le boyage de la guerre a empesché
que nous n'ayons parlé amasse. » (Aventures du
baron de Fœneste, p . 1 5 8 . )
Apaqueter (Mettre en paquet).
Ce verbe n'est^ croyons-nous, cité dans aucun
Dictionnaire. Du mot Paquet, le français tire Empa-
queter , mais chez Monluc, nous lisons Apaqueter
— « Et me dirent que les marchands qui avaient
apacquetê leurs marchandises avoient tous
deschargé. » (Monluc^)
En créant ce mot, Monluc se montre fidèle aux
habitudes du parler gascon : le gascon, comme
l'ancien français, aime à dériver d'un substantif
un verbe composé avec le préfixe a (ad) ; c'est
ainsi qu'il a formé Acaser^ Api 1er, A cantonner,
Avituailler.
Apiler (Empiler, tasser^).
Ce mot n'apparaît guère dans la langue qu'au
pagar las talhes communes ; — l'ordonnance faite par Mgr
sur la quote part à payer pour les tailles communales. »
(D'après Lespy, Dict., au mot Aliurement.)
• Cf. Lespy, Op. c/f., Amasse; Cénac-Moncaut, D/cf. ,
Amasso.
-- T. III, p. 356.
'' Cf. Lespy, Op. cit., Apiala, Apiela.
282 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
XVI® siècle^ et sous la plume d'auteurs gascons.
Godefroy cite Belleforest : « Masses apilées de
foingS) ; et Montaigne: « En quelque assiette qu'on
les couche, ils s'appilent et se rengent, en se remuant
et s'entassant". w — « Que je m'appile et me recueille
en ma coque, comme les to^tues^» — « Appile^-
vous, soutenez-vous, on vous trahit, on vous dis-
sipe*. » Belleforest et Montaigne connaissaient, sans
aucun doute, le mot gascon : A pi al a, Apiela.
Monluc, lui aussi, s'est servi de ce terme, mais en
lui donnant un sens différent.
— c( Nature luy (à son fils) avoict faict un peu de
tort, car il estoit demeuré petit, mais fort et apilé. »
(Monluc'.)
Est-ce (c trapu » que veut dire Monluc ? L'idée de
« trapu » me semble se rapprocher beaucoup de celle
de « pétri » et de « empilé )) ; cependant, une
traduction italienne fort ancienne, que nous avons
eue entre les mains (Crémone, 1628), rend ce mot
par (c destro », adroit.
Ni J. Nicot, ni Furetière, ni Richelet n'ont admis
ce mot qui n'obtint jamais grande faveur.
Aquantonner, acantonner (Cantonner).
— c( Que si ledict seigneur de Guyse n'eust faict ce
* Secr. de l'Agriculture, p. 8, édit iSyi.
2 Essais, liv. III, chap. ix.
5 Ibid.
* Ibid.
^ T. II, p. 192
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 283
qu'il fîst^ Tempereur se feust aqiiantonné dans le
cœur de la France. » (Monluc*.)
Omis par Nicot^ Furetière^ Richelet, ce terme,
que Godefroy ne cite pas, nous paraît avoir été
formé par Monluc^ sur le patron des verbes formés
d'un substantif avec le préfixe .1, d'après un pro-
cédé de composition qui était, nous l'avons dit,
familier au dialecte gascon. (Voir plus haut Apa-
queter,)
Arbeilhes (Graine fourragère qui ressemble aux
lentilles^).
On rencontre fréquemment ce mot dans les pièces
officielles, écrites par des Gascons ; en voici quelques
exemples que nous tirons des procès-verbaux d'une
enquête faite en \b^6^.
— « (Les fabriciens ont recueilli)... 14 sacs de
millet, I quart de bailhar (orge), i autre quart de
milloc (maïs), et 3 sesterons d'arbeilhes\ »)
— ((..,. 1 3 quarts mesture, 1 7 quarts de mil,
I sesteron d' arbeilhes^ . )>
Les procès-verbaux de cette époque sont très
intéressants à étudier ; comme l'usage du français est
* T. m. p. 467.
2 Cf. Lespy, Op. cit., Arbelha, fave ; — Revue de Gasco-
gne, t: XXXI, p. 124, note 2.
3 Ces procès-verbaux ont été publiés dans la Revue de
Gascogne, t. XXX et t. XXXI.
* Cf. Revue de Gasc, t. XXXI, p. 124.
* Jbid., p. 127.
284 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
alors nouveau en Gascogne^ ils nous permettent de
prendre, pour ainsi dire, sur le fait les inexpériences
et les tentatives maladroites des Gascons qui^ malgré
leur application évidente ;, ne parviennent jamais^
on le voit^ à oublier complètement les expressions et
les tournures gasconnes.
Ardit, Hardit, Hardy (Petite monnaie^ dont on
se servait surtout en Guyenne et en Gascogne^).
— « Il se mit en dispute avec un pauvre forçat
qui lui demandait un hardit. » (D'Aubigné^)
— «... Ne donnait pas un hardit à Thoste. »
(id/)
— (c Je fais collation de cela, dit-elle, et quand
j'ay mangé cela et beu une jaste de vin (qui vault
loyaulment la pinte de Paris) avec un pain d'un
hardf » (Bonaventure des Périers*.)
— (( Et prendra aussi deux hardits. » (Procès-
verbal des écoles de Montaut^)
Ce mot était usité au xv^ siècle; Godefroy en cite
plusieurs exemples, mais qui se rapportent presque
tous à la Guyenne et à la Gascogne. C'est d'abord
une ordonnance de 1467. « En nos pays et duché
de Guienne est grand faute de menue monnaie,
• Cf. Lespy, Op. cit. Ardit; — Cénac-Moncaut, Dict.,
Ardit.
- Aventures du baron de Fœneste, p. 145.
. ^ Ibid., p 247.
* T. II, p. 206.
^ Cf. Revue de Gasc. , t. XIX, p. 425.
INFLUENCE SIR LE VOCABULAIRE. 285
mesmement de hardi^, dont de toute ancienneté
nos subjets dudit pays ont accoustumé de user. » —
Autre ordonnance de 1476, qui regarde également
la Guyenne : « (les marchands^ entrant dans la
Gironde) payent pour chascun tonneau quati^e hardis
hourdelois. » Enfin deux textes^ tirés des Archives
de la Gironde, l'un de 1496, Tautre de i562,
achèvent de prouver que Hardit ou Ardit (h n'est
point aspirée) n'était guère^ au xv^ siècle^ usité
qu'en Gascogne. La langue du xvi^ siècle délaissa ce
terme ; il n'est cité ni par Nicot, ni par Furetière,
ni par Richelet ; Cotgrave l'enregistre et en indique
l'origine gasconne; Ménage {Dict. étymologique),
dit simplement : « Hardi, monnoye de Guyenne. »
Arenvoyer (Renvoyer).
— « J'y arenvoie CQile nuit. » (Montaigne; Lettre
à Matignon, citée par M. Voizard ; Cf. Thèse sur
la Langue de Montaigne, p. 25 i .)
M. Voizard regarde ce mot comme « un motpopu^
laire (?; qui n'est que dans Montaigne w. En réalité,
c'est la forme gasconne du mot Renvoyer ; nous
avons vu que les Gascons placent le préfixe A r devant
tous les mots commençant par R\
Asture (A cette heure).
Ge mot est généralement regardé comme un mot
gascon. Déjà, au xvi® siècle, Et. Pasquier le cite
' Cf. plus haut, Phonétique du parler gascon, p. 96 .
286 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
parmi ceux auxquels Montaigne « malaisément
baillera vogue S). Tel est aussi le sentiment des
auteurs du Seizième siècle en France. « Monluc,
Montaigne, Marot recourent au gascon : escarbillat,
billot, stropiat, asture^, etc.^ » Mais il n^y a rien de
gascon dans A sture, sauf peut-être la prononciation u
pour eu^. La contraction, justement signalée par
MM. Hatzfeld et Darmesteter, dans ce passage :
« Montaigne, Monluc, Brantôme et d'autres écrivains
méridionaux emploient volontiers le composé astur,
c'est-à-dire asteiir, contraction de : à cette heure* »
n'a rien qui soit particulièrement gascon. « De très
bonne heure, IV de cet, cette, celui, a été syncopé,
ce qui autorise à penser qu'il était surtout féminin.
Péletier critique « ceus qui se sont avizés d'écrire
ste femme, ste cause » . On disait, en général, et
même on écrivait au xvi^ siècle : « ast heure ^ » Mais
lors même qu'on écrivait «à ceste heure », on pro-
nonçait souvent Asteure ou A sture. Je n'en veux
pour preuve que la remarque suivante de Tabourot
• Lettres, liv. XVIII, let. i ; t. II, p. 5i6.
^ Hatzfeld et Darmesteter, Le Seizième siècle en France,
Ke partie, p. 194, note 2.
^ Cf. plus haut, pp. 246 et suiv.
* Op. cit., p. 281.
^ Thurot, Histoire de la Prononciation fr . , t. I, p. 210.
Nicot avait déjà reconnu cette contraction. & Si que le mot
entier est A ceste heure et par syncope des lettres C E,
Astheure • laquelle syncope est aphérèse, quand hastant et
couppant le parler, on dit sthomme, pour cest homme. »
Ni Furetière, ni Richelet ne citent ce mot.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 287
des Accords, remarque tirée de cette préface si curieuse
du Dictionnaire des y^imes, où quelques poètes
modernes semblent avoir puisé leur poétique nou-
velle. « lime semble désiaque j^en voy un (poetastre)
qui fait un vers de treize et quatorze syllabes au lieu
de douze, et le prononce si bien à la fantasie qu^il
retienne la mesure parfaite, comme celuy qui me
monstra un sonnet où estoient ces vers :
A ceste heure ma douce amie ie prens de vous congé,
Vous penserez s'il vous plaist au mal que pour vous ié.
Et prononçoit :
Astheur' ma douce amy' ie prens de vous congé,
Vous pensrez s'il vous plaist au mal que pour vousié. »
Terminons par une observation qui a son impor-
tance^ : dans l'édition des Essais, publiée en 1695,
(c Asture » a été plus d'une fois corrigé en « A cette
heure ». On lit dans le texte de i588 (liv. III,
chap. vi) : « Puisque les daemons, les sybilles et
nous, avons ignoré cettuy-cy jusqu'asture )> ; tandis
que le texte de i^gb porte « jusqu'à cette heure »
A talban iser (Fortifier) .
— « Je ne suys bougé de ce lieu d'Aire, encores
qu'il soit ouvert, et fai:{ atalbaniser estant à cheval
jour et nuyt. » (Monluc^) Ce verbe, que l'éditeur
* Cf. ce que nous disons plus haut, à propos du mot
Affréré.
2 T. V, p. 217.
288 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
de Biaise de Monluc explique par « Fortifier » est-il
gascon ? Nous l'ignorons ; nous ne Tavons rencontré
nulle part.
Attestatoire (Attestation^).
C'est le mot gascon a Attestatory )), auquel
Monluc a donné une terminaison française. Nicot,
Furetière^ Richelet ne connaissent que Attestation ;
Godefroy n'a pas relevé cette forme dialectale.
— « Après avoir faict faire une attestatoyre à la
noblesse. » (Monluc ^)
Avituailler, Avictuailler (Avitailler).
Les Gascons ont dérivé du substantif Victuaille,
venu peut-être d'Italie^ mais qu'ils possédaient eux
aussi (Cf. Lespy, Dict.; Bitualhe), le verbe Avic-
tuailler, Avituailler, de même qu'en français on avait
fait de Vitaille, Avitailler. Victuaille a triomphé du
vieux mot français Vitaille; mais Avitailler s'est
maintenu.
— « Guillet, recepveur pour le roy en ces quar-
tiers-là, print grand pof ne d' avituailler et préparer
les navires. » (Monluc ^)
— (( Et les fys pourter (les grains) vers Eause et
autres lieux voisins, afin que les ennemis nepeussent
avituailler leurs villes tn Béarn. » (Id.*)
* Cf. Lespy, Op. cit., Attestatory. ^
' T. V, p. 297.
5 T. III, p. i56.
^ T. III, p. 342. »
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 289
— « Et les aultres (galères) estoient venues icy à
Savonne pour eulx avictuailler. » (Bernard d'Orne-
san^ baron de Saint-Blancard\)
Nous trouvons dans César Oudin les deux formes
(( Avitailler, Avituailler ».
A^e, Ase. (Ane^.
— tt Un vat d'a^e lié sur sa teste. » (D'Aubigné*.)
Ce mot, que Tabourot des Accords signale comme
gascon (p. 82, verso) : « Aze^ mot gascon pour
Asne », eut un certain succès. Scarron, Adrien de
Monluc et bien d'autres l'employèrent ; Richelet
l'enregistre et cite à l'appui un exemple de l'Acadé-
micien Saint- Amant ; avec quelque réserve, il est
vrai, puisqu'il le fait précéder d'une croix*.
Bagans (Oisifs^).
Aujourd'hui, en gascon, le sens de « oisif >> est le
' Lettre du 11 sept. i534, publiée par M. Ph. Tamizey
de Larroque. Revue de Gascogne, t. XII, p. 523.
— Cf. Lespy, op. cit., Ase; — Cénac-Moncaut, Dict ,
Azou. Il est surprenant que Mistral ait oublié de signaler
cette forme dans son Trésor dufélibrige. En Gascogne, on
se sert aussi de la forme « Aine » (prononcez la diphtongue
ai comme dans aïe).
^ Aventures du baron de Fœneste, p. 284.
'* La f indique que « le mot ou la façon de parler n'ont
proprement leur usage que dans le style simple, dans le
comique, le burlesque ou le satirique ».
^ Cf. Lespy, Op. cit., Bagant; — Cénac-Moncaut, Dict.,
Baga
ï9
290 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
seul qui soit attaché à ce mot^ dont Torigine évidente
est a vacantes^ ». Mais^ d'après Ménage, « Bagans »
a pris en français le sens de « pâtre » ; le rapport de
ces deux significations « pâtres » et « oisifs » est très
facile à saisir : les pâtres, on le sait^, se livrent rare-
ment à une occupation sérieuse, et ce n'est pas sans
raison que les poètes nous les représentent jouant du
chalumeau à Tombre des hêtres touffus. Quoi qu'il
en soit, il est certain que ce terme fut admis, à un
moment donné, dans la langue française, puisque
Ménage le cite dans son Dictionnaire étymologique,
et le signale comme venu de Gascogne. « C'est un
mot gascon, dit-il, qui signifie pastresoupayisans(5/c)
qui gardent le bétail dans les Landes de Bordeaux,
avec une charrette sur laquelle ils portent ce qui
leur est nécessaire pour vivre, ne se retirant dans
leur maison que rarement. » Et Borel : « Bagans,
c. bergers en gascon. » [Trésor des Recherches ,
p. 32.)
Bandai ier, bandoulier^ .
— « Ces gens, comme poltrons, se jectoient dans
les tailhis et dans les fossés, le vantre à terre ; les
bandoliers les chargeaient par les boys et leur
tiroient comme quand on tire au gibier. » (Monluc'\)
— (( (Fontrailles) se fye qu'il a son chasteau dans
' Cf. plus haut, sur v initial, p. 88; sur c intervocalique
devant a, p. 69.
^ Cf Lespy, Op. cit., Bandoulè, Bandoulère.
3 T. II, p. 425.
INFLUENCE SDR LE VOCABULAIRE.
291
la montagne, qu'on n'y pouvoit mettre artillerie, et
s'est accointé des bmtdoliers menant ceste vie. » (Id. *)
— « Monsieur de Rambouillet m^a escrit du jour
de devant hier qu'on luy avoit promis de faire des-
loger hier les bandoliers, qui sont plus fortz que les
habitans. y> (Jean de Monluc, évêque de Valence^)
— « Mais ung soir, estant les deux gentilz hom-
mes mariez et leurs femmes arrivez en une maison
d'un homme plus bandoidlier que païsan, » (Mar-
guerite d'Angoulême^)
— (c Car, comme un pauvre passant, échappé en
chemise des mains de quelques bandoliers, prend
çà et là, où il se rencontre, pour se couvrir, quelque
pièce d'habit. » (Florimond de Raymond*.)
Littré donne d'autres exemples tirés des Œuvres
de La Noue, de d'Aubigné, de Bonaventure des
Périers, ce qui prouve que ce mot était très répandu
au xvi^ siècle. Pour Littré, de même que pour les
auteurs du Dictionnaire général de la Langue
française, notre « Bandoulier » vient de l'espagnol
« Bandolero » factieux . « Bandolero » est espagnol ;
* T. V, p. 478.
- Lettre du 20 juillet i566, à Catherine de Médicis, pu-
bliée par M. Ph Tamizey de Larroque, Revue de Gasc,
t. IX, p. 280.
^ Heptaméron. Prologue. La scène se passe en Gascogne,
et les « bandoulUers » sont des voleurs et des assassins
indigènes.
^ Erreur populaire de la papesse Jeanne; passage cité
dans la Revue de Gascogne, t. IX, p. 267.
292 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇATSE.
mais ce sont, d'après nous, les Gascons qui ont
introduit (( Bandoulier )) dans la langue française.
Ce mot, en effet, leur était très familier, comme on
vient de le voir ; bien plus, « dans les vallées d'Aspe
et d'Ossau, dit Lespy [Dict.), on traitait de ban-
doulès les gens de Lavedan » . Et il cite ce passage
de Ghéruel : « On appelait primitivement bandouliers
les vagabonds espagnols qui occupaient les ports et
passages des Pyrénées et dévalisaient les voyageurs.
On a, par extension, appliqué ce nom à tous les
soldats mercenaires qui, aux xvi^ et xvii^ siècles,
servaient dans les vieilles bandes. » {Dict. des insti-
tutions.) La phrase de Marguerite d'Angoulême,
que nous avons transcrite plus haut, montre que ce
terme s'appliquait également aux assassins et aux
voleurs gascons.
Ainsi donc, si Ton songe que le mot de « Ban-
doulier » a été de tout temps usité en Gascogne,
comme sobriquet donné aux habitants de certaines
vallées pyrénéennes ; - qu'en outre, il n'entre dans
la langue française qu'au xvi® siècle, et que les pre-
miers exemples où on le rencontre nous sont fournis
par des auteurs Gascons, —- on n'hésitera pas à
attribuer à l'influence gasconne l'introduction de ce
terme dans la langue française.
Nicot ne cite pas « Bandoulier » ; mais César
Oudin, Borel, Furetière et Richelet l'admettent ; et
les trois derniers remarquent que ce nom a d'abord
été donné « aux voleurs qui se tiennent dans les
monts Pirénées » .
INFLIJKNCE SUR LE VOCABULAIRE. 298
Baqiiette, Vaquette (Ancienne monnaie béarnaise,
divisionnaire du sou, sur laquelle de petites vaches
— en gascon Raquettes — étaient représentées à
Tavers').
Rabelais a employé ce mot dans une phrase, il
est vrai, de tout point gasconne'; nous le trouvons
aussi dans un édit royal du 29 nov. i538, relatif à
la suppression des « baquettes » dans tout le
royaume ; et dans les A veutiires du baron de Fœneste:
« Et n ayant plus une vaquette, car nous nous en
estions faict pour nostre argent \ »
Ban^ique^,
— « Les assiégés se couvroient de barriques le
mieulx qu'ils pouvoient. » (,D'Antras'\)
Robert Estienne, et, après lui, tous les auteurs
de Dictionnaires disent que ce terme est venu des
Aquitains. « Barrique, Aquitanis, muy à mettre le
vin. »
Bastine (Petit bât').
— (( Quelcun de nostre temps escrit avoir veu en
' Cf. Lespy, Op, cit., Baquete,
- Voir plus haut, p. 33.
5 P. 25.
* Cf. Lespy, Op. cit., Barrique, Barrica.
^ P. 12.
*^ Cf. Lespy, Op. cit., Bastine. Sur la présence de 5 sonore.
Cf. plus haut. Phonétique du parler gascon, pp. 83-84.
294 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
ce climat là des païs où on chevauche les bœufs apec
bastines. » (Montaigne \)
M. Voizard {Op. cit., p. 267) place à tort ce mot
parmi les mots de formation savante, introduits dans
notre langue par Montaigne. Montaigne Ta emprunté
au parler gascon. On le trouve dans César Oudin :
« Bastine, alvardilla » ; G. Sand, de nos jours, a
essayé de le remettre en honneur. « Ils dorment à la
franche étoile sur la bâtine de leurs mulets, et la
neige leur sert de linge blanc. » [Les Maîtres so?i-
neurs^.)
Bavasser (augmentatif de Bavarder^).
— « 11 semble que la coustume concède à cet
aage plus de liberté de bavasser et d'indiscrétion à
parler de soy. » (Montaigne*.)
Ce mot n'a été employé que par Montaigne, dit
M. Voizard, qui ajoute : (( Ce verbe augmentatif de
bavarder est un mot de TAngoumois et de la Sain-
tonge; l'ancienne langue employait baver. » \0p. cit.,
p. 243]. Babasser, comme Bastine, a été pris au
gascon, et non aux dialectes de l'Angoumois et de la
Saintonge, que Montaigne ignorait probablement,
comme il ignorait le périgourdin.
^ Essais, liv I, chap. xlviii.
'^ Cité par M. DelbouUe. Cf. Matériaux pour servir à
l'historique en fr. (Champion, Paris, 1880.)
^ Cf. Lespy, Op. cit , Babassa, Babasse, Babassous.
^ Essais, liv. III chap. 11.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 296
Beguer (Viguier*).
Comme le français Viguier, ce mot vient de vica-
riiim^ ; il est entré au xvi^ siècle dans la langue
française^ si nous en croyons Cotgrave^, qui le cite et
lui donne une origine béarnaise. Borel l'enregistre
aussi : a Begué ou Vegué, c. Sergent, selon Ragueau. »
{Trésor des recherches, p. 44.)
Beilet (Valet').
Telle est la forme gasconne qui correspond au
français Valet, comme Aine correspond à Ane*; ce
terme se rencontre fréquemment dans les Aventures
du baron de Fœneste.
Besiat (participe passé du verbe gascon Besia,
gâter, cajoler').
— « G^estoit une pie qui conduisoit ses petits piaux
par les champs, pour leur apprendre à vivre ; mais
ils faisoyent les besiat^ et vouloyent tousjours
retourner au nie. » (Bonaventure des Périers^)
* Cf. Lespy, Op. cit., Beguer; — Luchaire. Recueil de
textes gascons, Glossaire. Beger, Beguer, Beguier.
- Voir plus haut : Sur v initial, p. 88 ; sur le traitement
de I atone, pp. 67, 5i; de c devant a, p. 68; du suffixe
arius, a, um, p. 59.
^ Cf. Lespy, Op. cit., Baylet, Beylet.
* Voir plus haut : Sur v initial, p. 88; sur le traitement
de 5'/, p. 86.
^ Cf. Lespy, Op. cit., Besia. Ce mot ne doit pas être
confondu avec le substantif Besiat, qui signifie Voisinage,
Communauté.
6 T. II, p. 288.
296 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Borel rappelle, à propos de ce mot, usité aussi
dans le Languedoc, un vers de Goudouli, poète
Toulousain, et il ajoute : « L'excellence de cette
expression gasconne est si notable et si délicate qu'on
ne la sçauroit bien exprimer. » ( Trésor de recherches,
p. 48.)
Besoche (sorte de Pioche*).
Ce terme nous vient du gascon, comme le montre
M. A. Thomas dans son Mémoire sur la Loi de
Darmesteter, en provençal- . Cotgrave Ta admis;
du Gange cite plusieurs exemples qui présentent la
forme gasconne : Besog, Besoch, Besouch.
Biedaseries, Vieda^eries (Sottises, futilités).
C'est un terme comique, forgé probablement par
d'Aubigné, d'après le juron gascon Bietdasou^; il
appartient à la langue du baron de Faeneste.
— <{ Mais je fus irritai jt;<2r d'autres biedaieries'* . »
— « Mettez-y donc un escriteau, et non pas toutes
ces vieda^eries. » iTallemant des Réaux^) Aucun
dictionnaire, croyons-nous, ne donne ce mot ; mais
Visdaze se trouve dans Borel. {Op. cit., p. 464.)
Bikore (Exclamation gasconne dont le sens est :
Au secours ! ^).
* Cf. Luchaire. Recueil de textes gascons. Glossaire. Bozoi.
2 Voir plus haut, p. 89 : v final suivi d'un jod.
5 Cf. Lespy, Op. cit., Bietdasou.
* P. 104.
^ Histor., t. I, p. 284.
6 Cf Lespy, Op. cit., Biahore, Biaffore.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE.
297
— « Nous avons beau crier bihore, c'est bien
pour nous enrouer, mais non pour Tacivancer. »
(Montaigne'.) Cotgrave cite ce mot.
Bonnet ade (Coup de bonnet; salut^i.
— (( Quand il sera en jalousie et en caprice, tios
bonnetades le remettront-elles } » (Montaigne \)
— (( Je suis diSSQZ prodigue de bonnetades. » (Id. ^)
— (( C'est un grand despit que vous nVyez que
le reste de la bonnetade qu'on fait à vostre barbier
ou à vostre secrétaire. » (Id.*)
— « J'aymeroy aussi cher que celuy-là se grati-
fiast des bonnetades qu'on luy faict. » (Id/)
— (( Je ne puis leur apprendre à distinguer les
bonnetades qui les regardent de celles qui regardent
leur commission ou leur suite ou leur mule. » (Id.**)
— K Scipion, ennuyé des feintes bonnetades. » (Du
Bartas \)
Ce mot, ditM. Voizard, doit être un terme familier
dans la langue d'oc, laquelle a fait une forme de
substantif participe avec le suffixe -ade, et qui a
vieilli. (Op. cit., p. 243.) Nous ne croyons pas que
cela soit tout à fait exact ; a bonnetade » vient de
' Essais, liv. II, chap. xxxvn
^ Essais, liv. I, chap. xlii.
^ Essais, liv. II, chap. xvii.
* Essais, liv. II, chap. xvii.
^ Essais, liv. III, chap. v.
* Essais, liv. III, chap. x
■ La première Sepm., nie jour, p, i52.
2g8 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Tespagnol « bonetada », et non d'un dialecte de la
langue d'oc ; mais les Gascons, les Languedociens,
les Provençaux, déjà familiers avec les mots en -ade,
ont dû, à la vérité, être des premiers à répandre ce
mot espagnol. Cette catégorie de mots en -ade,
introduits dans la langue française au xyi^ siècle,
est nombreuse et intéressante à étudier. Ces mots
proviennent de trois sources : de l'italien, de l'espa-
gnol ou des parlers de la langue d'oc (nous ne par-
lons pas de ceux qui ont pu être formés par ana-
logie). L'origine en est parfois facile à déterminer.
Bonnetade est espagnol, Estrapade italien, Boutade
gascon ; le plus souvent, le mot se rencontrant à la
fois en italien, en espagnol, en gascon, il est difficile
de préciser à laquelle de ces trois langues on doit le
rapporter ; mais, dans tous les cas, il est permis de
supposer, à côté de l'influence italienne ou espagnole,
l'influence gasconne qui a propagé, quand elle ne les
a pas introduits, les mots de cette nature.
Boussin (Morceau^).
Cotgrave enregistre ce mot et lui donne une
origine gasconne ; est-ce au parler gascon que
Rabelais l'a emprunté ? « Et au diable le boussin de
pain pour s'escurer les dents' .>;
Boutade^.
(c L'ancienne forme, dit Littré, était boutée, qui
* Cf. Lespy, Op. cit., Boucii.
- T. II, p. 268. Prologue pour le ive livre de Pantagruel.
5 Cf Lespy, Op. cit., Boutade, Botade.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 299
fut longtemps usité seul; Boutade fut fait dans le
xvi^ siècle, d'après les formes espagnole et italienne. »
C'est une erreur ; ce mot n'existe pas en italien ; il
existe en espagnol, mais avec un sens bien différent.
Ce terme est gascon. M. Lespy, dans son Diction-
naire béarnais, cite un texte du xvi<^ siècle :
M'habes dat grana botada,
Per me ha prene trabucada.
(Tu m'avais donné grande poussée, — pour me
faire tomber (pour me faire prendre chute).
Littré apporte, comme premier exemple de l'emploi
de ce mot, un exemple tiré de Montaigne, ce qui
ajoute aux probabilités d'une origine gasconne.
— (c Je hasarde souvent des boutades de mon
esprit, desquelles je me méfie ^ .-»
Montaigne a dit ailleurs : « Mais je me laisse
pourtant, à boutades, surprendre des morsures de
ces malplaisantes pensées'. » — « Il (nostre monde)
fut aussi toujours un et pareil, et se monta non par
boutades, mais par complexion. » {Ibid.) — « Si la
santé mesme si succrée vient à me retrouver par
boutades, c'est pour me donner regret ^ »
Breveter (Dépouiller un dossier, parcourir un
livre*).
— « Je prends plaisir de voir Brutus . . . desrobber
' Essais, liv. III, chap. viii.
— Essais, liv. III. chap. xii.
^ Essais, liv, lïl, chap. x.
* Cf Lespy, Op. cit., Brebetar.
3 00 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
a ses rondes quelque heure de nuict pour lire et
breveter Pol/be en toute sécurité. » (Montaigne ^)
On explique « Breveter » par « Composer un
abrégé^ un sommaire » (Cf. Voizard; op. cit., p. 252),
et c'est là en effet le sens habituel de ce mot au xvi^
et au xvn^ siècle ; César Oudin traduit (( Breveter »
par (( Abreviar». Mais Brutus a-t-il jamais eu la
pensée de composer un abrégé^ un sommaire de
Polybe ? Il faut voir dans « Breveter » le mot gascon
(( Brebetar », terme de procédure, doublement fami-
lier à Montaigne, gascon et magistrat. Or, Brebetar
signifie a dépouiller un dossier ». « Lo conselhée
sera tengut de brebetar lo procez e en far rapport
fentz lo termi de oeyt jorns », dit un texte du
xvi^ siècle. (Le conseiller sera tenu de dépouiller le
procès et d'en faire rapport dans huit jours. Cf. Lespy,
Dici. béarnais, au mot Brebetar.) Dans la phrase
de Montaigne, « Breveter » a donc le sens de
« Parcourir » . De même « Brevet » a le sens de
a Registre » dans la phrase suivante : « Si quelque
estonnement me menace, feuilletant ces petits brevets
descousus comme des feuilles sybillines, je ne faux plus
de trouver où me consoler de quelque prognostique
favorable en mon expérience passée. » (xMontaigne^)
Cabane^.
Ce mot, d'après les auteurs du Dict. général de
' Essais, liv. III, chap. xui.
- Essais, liv. III, chap. xiii.
^ Cf. Lespy, Op. cit., Cabane
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 3o I
la Langue française, a été emprunté au provençal
Cabana. Ne serait-ce pas plutôt le gascon qui Ta
introduit dans notre langue? La phonétique gasconne
explique cette forme aussi bien que la phonétique
provençale \ et de plus, le premier texte où elle se
rencontre se rapporte précisément à la Gascogne, à
TAstarac. « Estable de chevaux appelée par le lan-
gage du pays cabanne. » (Cf. Dict. général.) On
disait en effet « cabane » dans la Gascogne pour
« étable de chevaux », comme le montrent les Cou-
tumes de Soûle: « Tout gremi de bestiar. . . qui fey
cabane de societat y>, ainsi traduit par J. de Bêla :
« Tout troupeau de bestail de la terre de Soûle
qu'on assemble, selon le droit de société et compa-
gnie, en une cabane. » (Cf. Lespy, Dict.) On dit
aussi (( cabane de abelhes )^ pour « ruche ».
Cachalot.
Littré s'exprime ainsi sur Tétymologie de ce terme :
(( D'après Anderson . . , ce mot serait d'origine bas-
que, cachau signifiant, dit-on, dans cette langue une
dent. Mais RouUin fait remarquer que le mot est
non pas basque, mais catalan, et que quichal en
catalan signifie dent; en espagnol quixal ou quixar,
dent mâchelière ; de sorte que, dans cette étymo-
logie, le cachalot est l'animal armé de dents, nom
qui lui convient très bien. » Cette étymologie n'a pas
' Voir plus haut • Sur Ca initial, pp. 67, 68 ; sur P médial
intervocalique, p. 85. D'après Fureiière, ce mot viendrait de
l'italien Capanna.
302 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
satisfait les auteurs du Dictionnaire général de la
Langue fr., puisqu'ils disent: Origine inconnue.
Nous n'avons nullement la prétention de résoudre
un problème aussi difficile ; qu'il nous soit simple-
ment permis de présenter deux remarques: 1° Le
gascon se sert du mot Cachau (cachaw\ Cachai^
pour signifier une dent molaire, d'où les dérivés
Cachalade, coup de grosse dent, et Gachilas, dent
d'un animal. Or, Cachai expliquerait mieux que
Quichal la forme Cachalot; — 2^ Les Gascons du
littoral, les Rayonnais surtout, ont été de tout temps
de hardis et intrépides marins ; et cette considération
est de nature à appuyer, ce nous semble, une hypo-
thèse qui chercherait dans le parler gascon la racine
du mot Cachalot.
Cadédis (Juron gascon, cité par Littré comme
exemple de gasconisme ; Cf. Gasconisme).
La véritable forme gasconne de ce mot, qui cor-
respond au français Tête-Dieu, est Cadédiw (Cap de
Diw). Les auteurs comiques ne manquent jamais de
placer ce juron sur les lèvres des Gascons ; Corneille,
Molière, Regnard l'ont employé.
— « Cadediou ! ses valets feraient quelque insolence. »
(Corneille.) *
— t. Eh 1 Cadédis, Monseu, boyez qui l'on pût estre :
Un libret, je bous prie, au varon d'Asbarat. »
(Molière.) ^
* Illusion comique, III, IV.
^ Bourgeois Gentilhomme, Ballet des nations ; voir encore
Fourberies de Scapin, III, II.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 3o3
Cadene (Chaîne^).
Nicot, après J. Thierry, a enregistré ce mot qui
était pourtant bien suspect. H. Estienne ne se moque-
t-il pas des courtisans qui l'emploient ? « Ces mes-
sieurs les courtisans . . trouvent plus beau Attaquer
que Attacher, et Attacher à la cadene que Attacher
à la chaîne ^ » Ni Furetière, niRichelet ne le citent ;
Godefroy Ta omis; mais, récemment, les auteurs du
Dictionnaire général Tont admis.
Venu de l'italien, ce terme est en même temps
gascon, et c'est le souvenir du gascon qui explique
sa présence dans les œuvres de Monluc et de du
Bartas.
— « Ils estoinct sur le point d'estre réduictz à ce
malheur de se veoir attachés à la cadene. )> (Monluc ^)
— « Non que par ce discours stoyque, je me pêne
D'attacher T Eternel à la dure cadene
De la nécessité. » (Du Bartas.) ♦
Cadet, Capdet, Cabdet\
M. P. Meyer a signalé le premier* l'ofigine fran-
1 Cf. Lespy, Op. cit., Cadene; — Luchaire. Recueil de
textes gascons, Glossaire. Cadene.
2 Deux Dialogues du nouv. lang. fr. italianizé, i^i- Dia-
logue, p. 82.
5 T. II, p. 128.
* Première Sepmaine, iv^ jour, p. 197.
5 Cf. Lespy, Op, cit., Capdet, Capdeg. Sur l'origine de
ce mot, voir plus haut, pp. 49, 5o.
^ Romania, t. lïl, p. 3 16.
3 04 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
chement gasconne de ce mot dont la fortune a été si
rapide. En voici quelques exemples^ tirés d'auteurs
gascons du xvi^ siècle :
Jean d'Antras s'adresse aux lecteurs^ dans la
première page de ses Mémoires, et termine ainsi sa
lettre : (( Votre plus obeyssant serviteur : le capdet sans
reproche nommé Samazan^ seigneur de Cornac \))
— « Et j'excuse plustost un cabdet de mettre sa
légitime au vent que celuy à qui l'honneur de la mai-
son est en charge. » (Montaigne ^')
— (( J'aymois à me parer quand f est ois cabdet,
à faute d'autre parure, et me seoit bien : il en est sur
qui les belles robes pleurent. )) [Id.^)
— « Nous estions allez, le cabdet de Polastron
et moy. . . » (d'Aubigné*.)
C4ap, cape^.
Les lexicographes du xvi^ et du xvii^ siècle ont
bien vu que Cap était un terme méridional. Tabourot
des Accords le cite comme gascon. « Cap, mot
gascon, pourlateste^ » — « N'est pas naïf François,
dit Nicot, car le François dit Chef ce que le gascon
dit Cap et l'espagnol Cabo et l'italien Capo, tous
' Mémoires de Jean d'Antras ; Aux Lecteurs, p. i .
'^ Essais, liv. II, chap. xvii.
^ Ibid., liv. III, chap. vi.
* Aventures du baron de Fceneste, p. 63.
s Cf. Lespy, Op. cit., Cap, Cape; — Luchaire, Recueil
de textes gascons. Glossaire. Cap.
^ P. 117, recto.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 3o5
quatre issus du latin caput.» Antoine Oudin expli-
que ainsi la locution Cap à Gap : « Cap à Cap, i.
teste à teste, en présence Tun de l'autre : mot Prou-
vençal ou Gascon*. » Et Furetière enfin, pour ne
pas allonger indéfiniment cette revue des lexicogra-
phes : « Cap (au sens de tête de Thomme) n'est en
usage que dans cette phrase : de pied en cap. Les
Gascons disent aussi : cap de bious*, quand ils veu-
lent jurer. » Au xiii« siècle, on rencontre pour la
première fois ce terme, dans des paroles prêtées à
Eléonore d'Aquitaine^; mais ce n'est guère qu'au
xvi^ siècle qu'il entra définitivement dans la langue
française.
Pour expliquer l'origine de cape et de capon, on
n'invoque plus l'origine picarde ou normande*; on
admet qu'ils viennent de l'italien Cappa et Cappone ;
mais il importe de remarquer qu'ici encore Tinfluence
italienne et l'influence gasconne se confondirent et
s'exercèrent dans le même sens^ Il est certain que
* P. 71 (édit. 1640).
* N'y a-t-il pas une faute d'impression pour Dious ? S'il
faut lire réellement cap de bious, on aurait là un équivalent
du français Tête-bleu pour Tête-Dieu.
^ Cf. Dict. Général de la langue fr.
* « On est étonné, dit M. G. Paris, que M. Bourciez
croie encore à l'origine picarde ou normande des mots
camp, campagne, cape, sûrement italiens et espagnols. »
{Romania, t. XVIII, p. 587.)
^ Ce terme se rencontre en français bien avant le xvie siè-
cle. M. Delboulle l'a trouvé dans un texte du xiiie siècle.
3o6 LÉ GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
le mot Cape était familier aux Gascons; la cape
était chez eux un vêtement national^ et Ton sait que
les capes de Béarn et de Gascogne avaient quelque
célébrité, a Cape de Bearn^ dit Nicot^ est un habit de
gros drap tissu. . . que les viles personnes, gens de
village/ portent communément en Bearn dont laditte
appellation est prinse^ et en Gascogne V » Nous
avons relevé ce mot chez du Bartas et surtout chez
Montaigne.
— « Le larron apprentif.
la riche bourse attrape,
Craintivement hardi la cache sous sa cape. »
(Du Bartas.) -
— « Un simple garçonnet de Lacédémone, ayant
« S'avoient une cape estendue sor l'erbe. » (Auc et Nicol ,
274). Cf. Matériaux pour servir à l'hist., p. 61.
On le trouve encore dans ce vers de la Chanson de Roland,
cité par Littré (Cf. mot Chape) :
« N'a tel vassal sous la cape du Ciel »
Mais ce vieux mot semble avoir disparu de la langue pour
ne reparaître qu'au xv^ et au xvie siècle.
* Cf. César Oudin : a Capa de Bearn, Gascona. » —
Ménage {Dict. étym.) : « Cappe de Bearn, à cause que les
Bearnois ont introduit l'usage de cette sorte d'habillement. »
Le diminutif de Cape, Capette, désigne en Gascogne une
sorte de manteau porté par les femmes de la campagne. On
sait que les écoliers du collège de Montaigu étaient appelés
Capettes, « à cause de leurs petites capes », dit M^e de
Gournay. {Ombre, p. 5o3 ; édit. 1626.)
^ La seconde Sepmaine, premier jour (l'Imposture),
p. 64.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 3o7
desrobé un renard et Payant mis sous sa cape, »
(Montaigne \)
— (( Un manteau en escharpe^ !a cape sur une
espaule... » ild.')
— (( Quant à moy, j'ai cette autre pire coustume
que, si j'ai un escarpin de travers, je laisse encore
de travers et ma chemise et ma cappe; je desdaigne
de m'amender à demy. » (Id.^j
Capiscos,
Ce mot est-il gascon ? Nous l'ignorons ; nous le
citons pourtant, parce que Cotgrave le signale comme
un gasconisme au sens de maître d'école*.
Capulef^,
Le Dictionnaire général de la Langue française
dit que ce terme a été « emprunté du gascon
Capulet ». Les Gascons, en effet, appellent ainsi un
capuchon de femme, une petite cape.
Care\
— « Il est aisé de veoir à la care si ung homme est
espouvanté. » (Monluc\)
* Essais, liv. I, chap. xiv.
— Ibid., liY. I, chap. XXVI, édit. i588; chap. xxv, édit.
1595.
s Essais, liv. III, chap. vui.
* Cf. Dict. Général de la langue fr.
^ Cf. Lespy, Op. cit., Capulet.
6 Cf. Lespy, Op. cit., Care.
^ T. I, p. 378.
3o8 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
C'est un vieux mot de la langue française, que ne
connaissait plus la langue du xvi® siècle; Monluc Ta
pris au gascon qui dit Cara dans le sens de visage.
C argue (Charge, en langage militaire \)
C'est « un terme de marine » dit Littré, qui semble
n'avoir pas connu le sens de charge, terme militaire,
qui se rencontre fréquemment chez Monluc.
— « Monsieur de Candalle qui avoict veu ma cargue
et voyoict que tout se descouvroict. » (Monluc ^)
— (( Je trouvay une grand trouppe de gens à cheval
des ennemis, que le seigneur dom Fernandou con-
duizoict, car c'estoict luy qui fist la cargue. -» (Id.^)
« Bailler la cargue » se trouve avec ce sens dans
Tabourot des Accords (p. 44, verso). Mais Monluc
a dit aussi « Prendre la cargue » pour « Fuir » .
— « Doncques, cappitaines, despuis que Tœuil vous
accompaigne à voir la force de vostre ennemy et le
lieu là où il est et que vous Tavés tasté et trouvé
aisé à prendre la cargue, chargés-le*. »
* Cf. Lespy, Op. cit., Cargue. Il est vrai que ce mot n'a
pas tout d'abord désigné une charge militaire; mais on
peut admettre que lorsque le mot français Charge eut pris
le sens figuré d'attaque impétueuse (et ce sens est fréquent
au xvie siècle), le gascon Cargue, correspondant au français
Charge, prit lui aussi ce même sens figuré, dans le langage
des soldats gascons.
' T. I, p. 95.
^ Ibid., p. 256.
* Ibid., p. 32 1.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. SOQ
— « Et en cecy les cappitaines pourroint estre
instruictz de ne prendre jamais la cargiie\ »
L'italien, qui a fourni tant de termes militaires à
la langue du xvi^ siècle, ne peut pas revendiquer
celui-ci; il vient, soit de l'espagnol, soit du gascon.
Chaffre (Sobriquet*).
Monluc pleure la mort de ses enfants, tués au
service du roi. « Dieu me les avoit donnés, dit-il; et
ilz (les rois) me les ont prins : j'en ay perdu trois à
leur service; Marc-Antoine, mon aisné, Bertrand
auquel par chaffre je donnay le nom de Peyrot qui
est un mot de nostre Gascoigne, parce que ce nom-
là de Bertrand me déplaisoit. . . ^ »
Nous n'avons trouvé dans aucun Dictionnaire ce
mot qui, en gascon, signifie sobriquet.
Cir couder (Entourer*).
— a Et comme je passois à Aiguillon, faisois faire
altou (halte) devant ladite ville, pour ce qu'ilz estoient
trois ou quatre mil hommes... et les voulois aller
circonder^, »
Ce terme, omis dans tous les Dictionnaires que
nous avons consultés, est italien et espagnol ; si on le
* T. I, p. 236.
— Cf. Lespy, Op. cit., Chaffre.
'^ T. III, p. 5oi. M. de Ruble, le consciencieux éditeur
de Biaise de Monluc, a oublié d'expliquer ce mot.
* Cf. Lespy, Op. cit., Circumdat.
s T. II, p. 45o.
3 10 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
trouvait ailleurs que chez Monluc^ on serait tenté de
le prendre pour un mot savant^ mais, sous la plume
de Fauteur des Commentaires, c'est évidemment un
souvenir du gascon.
Cloque (Poule qui a des poussins').
Nous avons vu (p. 2 1 ) que Peletier du Mans aurait
voulu faire passer ce mot dans la langue française ;
du Bartas, lui, a dérivé un verbe de ce substantif :
— « Tout ainsi le milan dans son ongle crochue
Le pépiant poulet emporte par la nuë ;
Cependant que là-bas la clou-clouquante voix
En vain son ravy fils r'appelle maintes fois. » ^
Coronade^.
Encore un de ces mots terminés en -ade, qui plai-
saient tant aux Gascons (voir plus haut, au mot
Bonnetade). Celui-ci, pourtant, n'a pas eu une bril-
lante fortune, sans doute parce qu'il était peu conve-
nable. César Oudin le note, il est vrai: « Coyonnade,
f. Galloferia, cobardia. » Mais Nicot Ta omis;
Furetière et Richelieu ne citent que Coïon, Coyon ;
* Cf. Lespy, Op. cit., Clouque.
2 Judith, 26 llv , p. 368. L'édition de 161 1 porte « clou-
couquante voix )i , mais il est certain qu'on doit lire
« clou-clouquante » ; du Bartas aimait, lui-même le déclare
(Advertissement sur la i^e et la 1'^ Sepm.), a pour augmen-
ter la signification et représenter plus au vif la chose
à répéter la première syllabe du mot • comme pe-petiller,
ba-battre ».
5 En italien, Coglioneria.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 3 i I
Coïonner, Coyonner ; CoYonneriC;, Coyonnerie^ qui
semble être le mot italien. La forme Coyonade est
seule usitée en gascon^ et c'est elle qu'on trouve dans
Monluc.
— « Le Piémont où on parloict de vous, Dieu le
sçait, fort honnorablement, après qu'on eust entendu
la coyonade, qu'autrement ne se peult appeler ' . »
— « Et là je luf ramonstray la coyonnade que
nous avions faicte^ »
Cuillère,
Cette forme méridionale semble n'apparaître dans
la langue française qu'au xvi^ siècle (Cf. Littré, au
mot Cuiller, Hist.), ce qui nous autorise à penser
que les Gascons l'apportèrent sans doute au Louvre.
Nous avons déjà rappelé la discussion qui s'éleva un
jour à la Cour d'Henri IV, au sujet de la terminai-
son de ce mot^ Les Gascons, parmi lesquels « le
Roi et M. de Bellegarde, tous deux du pays d'A-
Diou-Sias estoient pour Cuillère, et disoient que ce
mot estant féminin, devoit avoir une terminaison
féminine* ». Les autres (ceux du pays de Dieu vous
conduise) prétendaient qu'il fallait dire une Cuiller.
Malherbe condamna les Gascons et les renvoya,
selon son habitude, aux « crochetteurs du Port-au-
» T. I,p. 225."
-' T. III, p. lo.
^ Voir plus haut, p. 211.
* Cf. Tallemant des Réaux, t. I, p. 278,
3 1 2 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Foin » . Malgré Malherbe, la forme Cuillère a per-
sisté, et il nous paraît même qu'elle est d'un usage
plus fréquent ^
Deçà que delà (D'une façon ou d'une autre).
Chapelain condamnait celte expression comme
étant gasconne. « Il dit que les Gascons disent deçà
que delà pour d'une façon ou d'autre, et appelle cette
manière de parler barbare ^ »
Desconsoler (Affliger^).
Desconsoler, c'est le contraire de Consoler, comme
Desconfort, usité au xvi^ siècle, était le contraire de
Confort*. Montaigne a employé ce terme gascon.
— « Les larmes d'un laquais . . . , une consolation
commune, me desconsole et m'attendrit*, w
Désengager (Dégager).
— (( Monsieur le mareschal qui se vist désengaigé
sort dehors la ville. » (Monluc^)
— « Le seigneur Cornelio et moy feusmes con-
trainctz d'emprunter quatre cens escuzjc>owr désen-
1 Sur le genre de ce mot, voir plus bas, chap. iv, § 2.
2 Remarques de Vaugelas, t. I, p. 385 .
5 Cf. Lespy, Op. cit., Descounsoulè.
4 « Desconfort. C'est proprement tristesse, qui n'est
point soulagée, ni allégée par conseil et remonstrance d'au-
truy : car Confort est ayde et accostement de secours... »
(Nicot.)
5 Essais, liv. III, chap. iv.
6 T. I, p. 36o.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 3l3
gaiger son grand ordre, qu'il avait engaigé chez
ung Juif. » (Id.*)
— « Et ne me semble guère moins de coust desen
gager celuy qui me doibt, usant de luy, que m'en-
gager envers celuy qui ne me doibt rien . )> (Montaigne ^)
— « Quoy? qu'il plaignoit l'argent de ses amis à
desengager sa vie et qu'il refusa de sortir de prison
par l'entremise d'autruy. » (Id.')
Littré ne donne pas d'exemples de ce mot, qui
soient antérieurs au xvi^ siècle ; Vaugelas, au con-
traire (il n'accepte d'ailleurs que la forme « Desga-
ger ») suppose avec raison que la forme « Désen-
gager » a été la première en usage. « Car ces verbes,
dit-il, composez d'un verbe simple qui commence par
em ou en, laissent d'ordinaire cette première syllabe
dans leur composition, comme à'^engager simple se
forme le composé desgager, à'' envelopper se fait
desvelopper , et à'' embarrasser, débarrasser , quoi-
qu'il y ait apparence qu'au commencement on a dit
désengager, désenvelopper et désembarrasser\ »
Quoi qu'il en soit, ce sont les Gascons qui, au
xvic siècle, ont mis en honneur le mot Désengager ;
aux exemples de Monluc et de Montaigne que nous
venons de citer, nous pourrions en ajouter d'autres
de Montaigne encore, de d'Aubigné, de Brantôme,
recueillis par Littré. Que les Gascons aient fait usage
* T. II, p. 107.
— Essais, liv. III, chap. ix.
3 Ibid.
* Remarques, t. II, p. 198
3 14 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
de « Désengager h au lieu de a Dégager » , cela ne
saurait nous surprendre ; le parler gascon, en effet,
comme Tancien français, possède un très grand
nombre de verbes avec le double préfixe dés, en;
presque tous les verbes qui, en français moderne,
ont le préfixe dé, présentent en gascon les préfixes
Désen. Ainsi, de Four, le français a tiré Enfourner,
Défourner ; le gascon, Enhourna, Désenhourna ; —
de Terre, de Gaine, on a formé en français Enterrer,
Déterrer, Engaîner, Dégainer; et en gascon
Enterra, Désenterra, Engayna, Désengayna, etc/
Les Gascons disent de même Désencuse pour
excuse ; Désendemouna pour chasser le démon,
exorciser; dans Montaigne, nous trouvons Désen-
forger. (( Accuse t- il pas (Socrate) une pareille
douceur et joye en son ame pour estre désenforgée
des incommodités passées ^ » Nous avons en fran-
çais bon nombre de mots dans la composition des-
quels entre ce double préfixe ; si Ton étudie Thistoire
de ces mots, on s'aperçoit qu'ils sont en général
récents ; presque tous apparaissent ou après un
long oubli réapparaissent au xvi^ siècle : ne pouvons-
nous pas en conclure, non seulement pour le verbe
Désengager, mais pour tous les mots de même
nature, que Tinfluence gasconne aida puissamment
à les introduire et à les propager dans la langue
française ?
^ Cf. Lespy, Op. cit., Désenhourna, Désenterra, Désen-
gayna.
'^ Essais, liv. Il, chap. xi.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 3l5
Deslouer (Disloquer).
C'est le verbe gascon Desloùga' francisé. On trouve
Deslouer dans le vieux français-, mais ce terme était
bien oublié aux xvi^ et xvii^ siècles, puisque les lexi-
cographes ne le notent pas. Nicol donne, il est vrai,
Deslouer, mais uniquement dans le sens de « blâmer » ,
tandis que Monluc l'emploie au sens de « disloquer » .
— (c Je me deslouis la hanche' .»
A ce verbe se rattache le substantif Desloueure,
qui en dérive.
— « Comme les médecins m'avoient ordonné
(d'aller aux eaux) pour une desloueuj^e de cuysse
que j'ay. ^) (Monluc *.^
Montaigne préférait Desloueure à Dislocation; si
l'on en croit Naigeon, un de ses éditeurs, « en marge
de l'exemplaire corrigé par Montaigne, on lit écrit de
sa main Desloueure, à la place de Dislocation que
donnent les autres éditions^ ».
Despouderat .
C'est le participe passé du verbe gascon « Despou-
dera » ôter le pouvoir" ; ce terme a été employé par
• Je ne trouve pas ce mot dans le Dictionnaire de Lespy ;
cependant il est d'un usage général, au moins dans toute la
Bigorre.
— Voir Godefroy.
-- T. I, p. 341.
* T. III, p. 94.
^ Cf. Voizard, Thèse sur la langue de Montaigne, p. 243 .
" Cf. Lespy, Op. cit., Despoudera ; - Luchaire, Rec. de
textes gasc , Glossaire, Despoudera.
3 I 6 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
d'Aubigné dans les Aventures du baron de Fœneste,
— a Que fit lou despouderat V »
Desséparer (Séparer^).
— « Et que la trahison est unye en la desloyaulté,
lesquelz ne se peuvent desséparer. » (Monluc'.)
— « Gomme cela seroict faict, on copperoit les
longues pièces de boys.... et cela se desséparant, les
piliers du mesmes s'acheveroinct de rompre. » (Id.*)
— « Tirant aux escluzes qui deséparent le païs
d'Artois et la terre d'Oye. » (Id/)
— (( Il me semble que si le roy fait ledict édit, //
desséparera ceulx qui ne suivent les malicieulx que
par peur d'avecques eulx. » (Id/)
Godefroy cite quelques exemples de ce mot au
XV® siècle; mais il était si peu usité au xvi® et au
xvii®; que Nicot^ Furetière^ Richelet Pont omis.
Monluc Ta certainement pris au parler gascon.
Donner (dans le sens de Aller),
Ge sens est resté dans la langue militaire ; les écri-
vains gascons du xvi® siècle ont été, ce semble, les
premiers à donner à ce terme cette signification par-
ticulière,
* P. 110. Lou n'est autre chose, on le sait, que l'article
Le, en gascon « et » ou « lou ».
^ Cf. Lespy, Op. cit., Dessepara.
^ T. I, p. 3.
4 T. I, p. 228.
5 T. I, p. 3i8.
6 T. V, p, 294.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. Siy
— c( Il fallait donner tous par ung aultre lieu. »
(Monluc\)
— « Si d'adventure vous estes à Boulogne, donnés
jusqiies à Paris pour cest effect. » (Henri IV *^)
C^est la traduction exacte de la tournure gasconne :
Dat enta Paris.
— (( Borgne, prenez quarante ou cinquante mais-
tres et alle:{ donner jusque dans les fauxbourgs de
Paris. » (Id.')
— c( Si nous ne la pouvons joindre (la mort), nous
la pouvons approcher... et si nous ne donnons jus-
ques à son fort, au moins verrons-nous et en prat-
tiquerons les advenues. » (Montaigne*.)
Les Gascons emploient d'ailleurs ce verbe dans
une foule d'autres expressions qui leur sont propres ;
c'est ainsi qu'ils disent « Donner un tour » pour
« Faire un tour de promenade » ; — « S^en donner,
ne pas s'en donner » pour « Avoir souci de, ne pas
avoir souci de » ; — « Donner gagné » pour « Aban-
donner la partie. » Cette dernière tournure se ren-
contre chez Palissy : « Et quant au premier point,
je te donne gaigné^ .»
Encause (Cause ^).
Les Gascons emploient encore aujourd'hui « En-
' T. III, p. 319.
* Lettres missives, t. ly^ p. y 4g.
^ Ibid. (Lettre à d'Harambure, un Gascon lui aussi.)
* Essais, liv. Il, chap. vl
' Œuvres de Palissy y p. 23 (édit. A France).
^ Cf. Lespy, Op. cit., Encause, Encausadou.
3l8 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
cause» pour «Cause», et ont coutume de dire
« C'est lui qui est en encause » pour a C'est lui qui
en est cause. » C'est ainsi que parle Monluc.
— « Or, que je scaiche qui feust en cause que
Monsieur le Dauphin ne marcha*. »
— (c Je ne sais à qui mauldire de ceulx qui sont
en cause qu'elle (la guerre) s'est recommencée^ .»
Ces exemples de Monluc nous montrent qu'on a
d'abord dit « en cause », « être en cause que » ;
mais bientôt la préposition « en » s'est unie au subs-
tantif pour ne former qu'un seul mot, comme le
montre le dérivé gascon « Encausadou », c'est-à
dire « celui qui est la cause » .
Encore (pris dans le sens étymologique de à
V heure actuelle).
Cet emploi de « encore » est un gasconisme ; en
voici un exemple remarquable emprunté aux Aven-
tures du baron de Fœneste :
— « FUNESTE : Et là faut cercher quelqu'un qui
aille encore disner.
« Enay : Comment, encore ? Et disne-t-on deux
fois, à la cour ?
« FUNESTE : Ha ! pourquoy demandez-vous cela ?
« Enay : Pource que dites encore. Mais je voi bien,
c'est un dialecte du pays, comme le seulement des
Angevins ^ »
* T. I, p.3o5.
2 T. III, p. 2i5.
^ P. 22,
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. SlQ
Cet emploi de Tadverbe encore est relevé dans les
Nouveaux Gasconismes corrigés.
— « Cet enfant a-t-il encore déjeuné?' »
Enfant (Garçon opposé à fille).
— (( Monsieur de Nevers, père de ces en fans qui
sont mortz et de ces trois filles qui sont en vie. »
(Monluc^) Dans ce passage, il s'agit des fils de
François de Clèves, duc de Nevers.
Ce gasconisme avait frappé Scaliger. « Un Gascon
disoit d'une damoiselle : elle a trois enfans et deux
filles. y> (Scaligeriana, au mot Enfant.)
Faute de comprendre ce sens particulier du mot
enfant, M. Valléry-Radot a commis une légère erreur
dans son Etude sur Madame de Sévigné. « Je n'ai
pas d'enfants, je n'ai que des filles, répondait autre-
fois tel paysan qu'on interrogeait sur sa famille. La
comtesse de Grignan avait si peu d'entrailles pour
Marie-Blanche qu'elle eût été capable, dans un lan-
gage plus aristocratique, de répondre quelque chose
de semblable'. » La réponse du paysan n'a pas été
comprise par M. Valléry-Radot; ce paysan est frère
de celui que cite Scaliger ; ils parlent le même lan-
gage. Il ne veut nullement dire que ses filles ne lui
sont rien, qu'elles sont indifférentes à son cœur de
père; il déclare tout simplement qu'il n'a pas de
garçon.
* P. 285.
* T. II, p. 278.
^ Madame de Sévigné f p. 134. (Lecène et Oudin, 1889.)
320 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Au xviiie siècle, Desgrouais souligne cette accep-
tion gasconne du mot enfant : — De quoi Madame ***
est-elle accouchée ? — D'un enfant (c'est-à-dire d'un
garçon^). Combien de fois n'avons-nous pas entendu,
dans nos villages, les mères recommander à leurs
fillettes de ne pas jouer avec les enfants}^
En hors (Au dehors).
— « Il envoya de Castelnau en hors une com-
paignie. » (D'Antras^)
— « Et les assiégés tiraient de là en hors sans
cesse. » (Id.*)
— « Combien que Darmaignac (d'Armaignac) en
hors certains pycoriens entreprindrent de venir
prendre quelque bestaille. » (Id.^)
— « De Romme en hors, je tiens et régente ma
maison et les commoditez que j'y ay laissé. »
(Montaigne ^)
En lieu (Nulle part').
C'est avec le sens bien gascon de « nulle part »
qu'Henri IV emploie cette locution.
* Gascon, corrigés, p. i8i.
2 Nicot fait sans doute allusion à ce gasconisme, quand il
fait observer que le français « dit tant de son fils que de sa
fille, cest mon enfant ». De même Richelet définit Enfant:
e Jeune garçon ou jeune fille qui est dans l'enfance. »
5 P.45. '
^ P. 53.
» P. 64.
6 Essais, liv. III, chap. ix.
' Cf. Lespy, Op. cit., Enloc.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 32 1
~ (( Vraiment ma venue estoit nécessaire en ce
pays^ si elle le fut jamais en lienK,»
Sans doute^, dans Tancien français, on trouve
quelques exemples où « en lieu » signifie « quelque
part )) conformément à rétymologie; mais, en gascon,
ces mots ont toujours le sens de « nulle part », même
quand la phrase ne présente nullement le sens négatif.
Ainsi, à cette question: <s Ou-n-bas? (Où vas-tu?)
la réponse « En loc » (En lieu) signifie « Nulle
part ».
Escarbilhat, E scarabil hat (EvQÏWé, vif, enjoué^;.
Pasquier aimait ce mot gascon; il n'aurait pas
hésité, dit-il, à l'admettre dans la langue française,
(( car mesme en un besoin, voulant représenter un
esprit tel qu'est celui du Gascon, je ne douterois
d'emprunter de lui le mot (Tescarbillat qui est né
au milieu de Pair du pays, pour désigner ce qu'il
est^». De fait, il lui est arrivé de l'employer : « Ainsi
voyez-vous, entre vous autres François, le Normand
assez avisé en ses affaires, traîner quelque peu sa
parole ; au contraire le Gascon, escarbillat par dessus
tout, parler d'une promptitude de langue non com-
• Lettres missiveSy t. III, p. 756.
- Cf. Lespy, Supplément du Dict., Escarrabelhat. Les
Gascons ont dit plus tard, croyant sans doute parler fran-
çais, « un escarabillé » et « s'escarabiller » . (Cf. Nouveaux
Gasc. corrigés, p. 3oj.)
^ Lettres, liv. II, let. xii ; t. II, p. 45.
322 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
mune à TAngevin et au Manceau/ )•) Nous rencon-
trons encore ce mot dans Bonaventure des Périers
et dans Montaigne.
— « Un Gascon^ après avoir esté à la guerre,
s'estoit retiré chez son père...; mais son fils estoit
escarbilhat. » (Bonav. des Périers.^)
— « Je ne scais qui demandoit à un de nos gueux,
qu'il voyoit en chemise en plein hyver, aussi escar-
billat que tel qui se tient emmittonné dans les
martes. » (Montaigne.^)
On le trouverait encore dans Brantôme*, et même
dans des auteurs qui n'ont rien de gascon, Chapuis
(dans les Facétieuses Journées), du Fail (dans les
Propos rustiques), Scarron (dans le Virgile tra-
vesti^). Ainsi ce mot fit rapidement fortune; Nicot
récarte, il est vrai, mais César Oudin, Furetière,
Richelet l'admettent parmi les termes français.
Esclop (Sabot*).
Ce mot, dit Furetière, « est un vieux mot qui
* Recherches de la France, liv. VIII, chap. i ; 1. 1, p. 756.
2 T. II, p. (95.
^ Essais, liv. I, chap. xxxvi (édit. i588), chap. xxxv
(édit. 1595).
4 T. I,p. 286.
^ Cf. DelbouUe, Matériaux pour servir à Vhist. enfr.,
p. i32. — Scarron {Virgile travesti, 184) promet aux plus
cf escarbillards », c'est-à-dire aux plus légers à la course, de
leur donner pour prix
« Ce qfue les rats n'ont pas mangé »
^ Cf, Lespy, Op» cit., Esclop
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 323
signifie des sabots; il est encore en usage dans
quelques provinces » . Rabelais ' et Bonaventure des
Périers remploient, et tous deux font remarquer que
ce n'est pas un terme français. Pour Bonaventure
des Périers, du moins, nous sommes certain qu'il Ta
emprunté au gascon.
— « . . . . Des souliers de bûche, alias des sabots
qu'on appelle en ce pays-là (Toulouse) des esclops^.))
— (( L'un d'eux . . . vint pousser avec le pied l'un
de ses esclops^. »
Esconjurer (Conjurer*).
Las Gascons disent «Esconjurer» pour «Conjurer»,
et Montaigne s'en est souvenu dans ses Essais^:
(i Mes tentations sont si cassées et si mortifiées qu'elles
ne valent pas qu'elle (ma raison) s'y oppose ; tendant
seulement les mains au devant, je les esconjure. »
Il est vrai que, dans l'édition de ib^b, ce gasco-
nisme a disparu ; « conjure » remplace « esconjure».
Espagnole lEspagnolisé^).
— c( Pour faire un corps bien espaignolé, quelle
• A Je veidz qu'elle deschaussa un de ses esclos (nous les
nommons Sabotz) ». Le tiers livre des/aicts et dicts héroï-
ques du bon Pantagruel, chap. xvii, t. II, p. 87.
- T. II, p. 272.
5 Ibid.
-» Cf. Lespy, Op. cit., Escounjura, Escounjurayre.
" Livre III, chap. 11, édit. i588,
^ Cf. Lespy, Op. cit., Espanhoulada, Espanhoulerie.
324 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE,
geine ne souffrent- elles pas? s (Montaigne'.) C'est
le verbe gascon francisé ; du verbe «- espanhoula » le
gascon a tiré le mot courant « espanhoulada )),
c'est-à-dire (( habitude, façon d'être des Espagnols » .
Esparaigner (Epargner^) .
— (( Au diable ses escriptures : il semble qu'il
veuille esparaigner ses secrétaires. » (Monluc\)
Ce verbe peut venir de l'italien Sparagnare ; mais
il nous paraît plus naturel, puisque nous le trouvons
dans Monluc, de le rapprocher du gascon « Esparanh » ,
qui signifie « Epargne )) , d'où e Esparanha, Espa-
raigner ».
Espaurir (Effrayer*).
— (( Sur quoy je leur dis qu'ils disoient la vérité ;
toutesfois que nous voyons la noblesse de la Guyenne
toute espaurie. » (Monluc^)
Esplingiie (Epingle^ .
Montaigne use volontiers, au lieu de la forme
* Essais, liv. I, chap. xiv.
— Cf. Lespy, Op. cit., Esparanh.
^ T. TI, p. 259.
* Cf. Lespy, Op. cit., Espauri, Espaurir. La diphtongue
au, en gascon, est une véritable diphtongue et sonne aiv ;
de pavorem est venu /?ô]p, pàw, et de ce substantif, le verbe
pawrir, espawrir. (Sur le traitement de v intervocalique .
Cf. plus haut, p. 89 )
2 T. II, p. 434.
^ Cf. Lespy, Op. cit , Esplingue.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 325
française Epingle^, de la forme gasconne Esplingue^
qui s'explique par la métathèse de L. Littré en cite
un exemple « La moindre picqueure d'esplingue et
passion de Tâme. » En voici deux autres : « Ces jours
passez, une femme pensant avoir avalé une esplin-
gue avec son pain. . . jetta à la desrobée dans ce
qu'elle rendit tme esplingue tordue \ »
Esquiver,
L'ancien français disait « esquiver » ; on sait que
« Esquiver » fut ensuite remplacé par « eschever »,
et qu'au xvi^ siècle, l'influence italienne^ ramena
l'ancienne forme « esquiver » . Mais «esquiver » appar-
tient aussi au parler gascon^; donc, ici encore,
l'influence italienne et l'influence gasconne se sont
confondues.
Este (,Ce, celui-ci*).
Monluc se sert à tout instant de cet adjectif :
* Essais, liv. I, chap. xxi.
- « Esquiver vient directement de l'italien Schivare »,
dit Fœrster, « comme le prouve le maintien de Vs ». (Cf.
Romania, 1880, p. 167.) Cette preuve n'est pas suffisante ;
le maintien de Vs n'indique pas nécessairement pour ce mot
une origine italienne ; nous avons vu que Vs persiste aussi
dans le parler gascon. (Voir plus haut, pp. 83, 84.)
^ Cf. Lespy, Op. cit., Esquiba, Esquibar.
'^ C'est Tadjectif démonstratif gascon, venu de istiim,
istam. (Voir plus haut sur le traitement de é tonique, p. 54 ;
sur le maintien de s, pp. S3, 84). Cf. Lespy, Op. cit., Este,
326 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
— (( Sa Majesté récompensera Monseigneur le
cardinal de Guyze d'esté pension. » (Monluc*.)
— «Je veux dire, et à la vérité, que j'ay donné
despuis le commensement d'esté dernière guerre,
unze chevaulx d'Espaigne. i> (Id.^)
— c( Il fault doncques que vous croyez que j'ay
retenu quelque chose d'esté estat-là . ^ »
— (( D'esté sorte, destornasmes nostre chemin. »
(Id/) etc., etc.
Mais c'est surtout dans leur conversation que les
Gascons devaient prodiguer cette forme « este », à
en juger par quelques anecdotes que raconte T. des
Réaux : « Feu Saintot-Lardenay, maistre des Céré-
monies, pour faire Thomme d'importance, un jour à
rhostel de Bourgogne,, crioit d'une loge à Roquelaure
qui estoit vis-à-vis: «Roquelaure! Roquelaure! »
L'autre (le Gascon Roquelaure) luy respondit :
« Saintot, estes familiarités nse font.^» Ce même
Roquelaure, accusé de je ne sais quelle indélicatesse,
(( s'excusa en disant qu'il estoit son amy et dit à
Ruvigny en sortant: Este femme est folle. S) Un
autre Gascon, Lesfargues, « avec une insolence de
Gascon, quoique l'autre n'y songeast pas, luy dit un
*T. I,p. ,5.
^ T. I, p. 19.
"^ T. I, p. 29.
* T. I, p. 122.
s Histor., V, 353.
'> Histor., VII, 79.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 327
jour : Eh bien, Monsur, este chambre que bous me
boulez donner chez bous est-elle preste?^ »
Estérile, Estomachal, Escandale (Stérile, Sto-
machal, Scandale').
Nous réunissons ces trois mots' qui appellent une
même remarque : les Gascons (comme les Langue-
dociens, les Provençaux et en général tous les Méri-
dionaux) ont rhabitude de faire précéder d'un e
prosthéiique Vs initiale d'un grand nombre de mots.
Les exemples suivants sont empruntés à des auteurs
franchement gascons.
— « De quoy nous avions bon besoing comme
estant en un temps fort estérile. :» (D'Antras/)
— « Est à remarquer que Tannée 1669 a ^^^ ^^^^
esterille tant en grains que vins. » (Dudrot de
Capdebosc.^)
Ménage reproche aux Gascons dédire Estomachal.
• Histor., VI, 297.
' Cf. Lespy, Op. cit., Estoumaga, Estoumaquè ; Escan-
dale, Escandal; et dans le Siippl, du Dictionnaire, Estérile,
Estérilitat.
3 Ce ne sont pas les seuls que nous pourrions citer;
Ménage parle encore du mot Estatuts, « Les Gascons disent
Estatuts. » Voir Observations sur la langue fr., aux Addi-
tions et Changemens, p. 483 (édit.^DCLxxii). Voir plus bas,
Estrette ou strette.
* P. 69.
^ Livre de raison de la famille Dudrot de Capdebosc,
publié par M. Ph. Tamizey de Larroque. Cf. Revue de
Gfl5C., t. XXXII,p. 337.
328 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
(( Quoiqu'on dise estomac, il faut dire Stomacal et non
pas Estomacal, comme disent les Gascons.^ » Mais
cette faute des Gascons était surtout sensible au mot
Scandale, qu'ils prononçaient et écrivaient presque
toujours Escandalle.
— « Car il n'y a rien qui porte si grand escandalle
aux bons que quand le Roy faict des biens à ceulx
qui le servent mal. » (Monluc.^)
-- c( Et me porte la résolution... que, pour crainte
de V escandalle, ils doivent estre deffaictz secrète-
ment en prison. » (Id.^)
— « Ce porteur vous dira pourquoi je Tenvoie en
diligence et l'escandale qui a cuidé arriver icy. »
(Henri IV.*)
— « A cause de quoy, pour éviter escandalle,..^ »
Le Gascon que Molière introduit dans le Bourgeois
Gentilhomme^ , ne parle pas autrement :
Aho ! l'homme aux libres, qu'on m'en vaille !
J'ai déjà le poumon usé.
Bous boyez que chacun mé raille,
Et je suis escandalisé
De hoir es mains de la canaille
Ce qui m'est par bous refusé.
• Observations sur la langue française, chap. cclvii.
2 T. I, p. 10.
^T. II, p. 374.
* Recueil de Lettres missives, t. VI, p. 553.
^ Enquête de 1546. Cf. Revue de Gascogne, t. XXXII,
p. 257.
c Dans le Ballet des nations. Cf. édit. Despois et Mesnard,
t. VIII, p. 212.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 329
Estrem (Côté ; le sens étymologique est sans
aucun doute Extrémité, mais le sens le plus usuel
est Côté').
— « F.ENESTE : Il estoit delà Teau. — Beaujeu : Et
vous, où estiez-vous? F^eneste : A Tautre estrem
du pont. » (D'Aubigné. ^)
~ a De cet es/rem là, j'en ai plus que bous. » (Id.^)
Estreite, Estreyte, Strette (Attaque impétueuse*).
— (( Le sieur Chiapin Vitel est venu à Monte-
pulsan.... je doubte fort qu'il nous baillera une
estrette ung de ces jours. » (Monluc/)
— « Nous avons résolu de partir demain matin et
nous trouver au rendez-vous. . . et là, avec les
arquebusiers à cheval, essayer de donner quelque
estrette aux ennemis. » (Henri IV/)
— « A la moindre strette que lui donne la goutte,
il a beau estre Sire et Majesté... » (Montaigne."')
Ce mot est italien ; mais il nous paraît naturel de
» Cf. Lespy, Op. cit , Estrem; — Luchaire, Recueil de
textes gascons. Glossaire, Estrem» (De extremum ; sur ex
devenu es, voir plus haut, p. 72).
— Aventures du baron de Fœneste, p. 286.
^ Ibid., p. 287.
* Cf. Lespy, Op. cit., Estreyte. (Estreyte est le mot vrai-
ment gascon, venu de strïctam ; sur é tonique, voir plus
haut, p. 55 ; sur le groupe médial cJ, p. 71.)
5 T. IV, p. 71.
^ Recueil de Lettres missives, t. III, p. 3oS.
■^ EssaiSj liv. I, chap. xlii; dans l'é lit. de i595, on lit :
« à la première strette ».
33o LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
supposer que Monluc, Henri IV et Montaigne Tont
emprunté au gascon qui dit^ lui aussi^ « Da estreyte »
pour (( Donner une estrette ». Nicot, Furetière,
Richelet Tont omis ; César Oudin le cite et l'explique
ainsi : « Estrette, apretamiento . »
Estrieu (Etrier*).
Estrieu est une des formes les plus anciennes de
Etrier, mais, au xvi^ siècle, elle ne se rencontre guère
que chez les auteurs gascons^
— « Despuis qu'une femme parlemente et vous
escoute, à Dieu vous comment, vous avés desjà le
pied en V estrieu. » (Monluc.^)
— « Je te prie que je te trouve prest et accom-
modé, qu'il ne faille que mettre le pied en Vestrieu. »
(Henri IV/)
— . « J'ay retenu Nicolo pour vous asseurer qu'il
m'aura veu le pied à Vestrieu. » (Id.)^
— c( Mon cœur, je pars et ay commandé à ce
porteur de me voir le pied à l'estrieu pour vous en
assurer. » (Id.)^
* Cf Lespy, Op cit., Estriu.
- Littré en cite un exemple, tiré des Mémoires de Carloix ;
Nicot ne connaît que Estrif ; Furetière, Estrier ; Richelet,
Etrier.
' T. I, p. 421.
* Recueil de Lettres missives, t. I, p. 253.
» Ibid., t. VI, p. 556.
« Ibid., t. VI, p. 557.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 33 I
— « Au moins met-il le pied à Vestrieu d'un
visage morne et contristé. » (Montaigne.^)
Il est vrai que « estrieu » a disparu en \b^b pour
faire place à o Pétrie ».
— « Mais aussy il fit bien du fat ox perdit Vestrieu
de son bon esprit. » (Brantôme.*)
Estufer (Cacher^).
— « Les faibles corrompent la dignité de la phi-
losophie en la maniant ; elle paroist et inutile et
vicieuse, quand elle est mal estiifée. » (Montaigne.*)
On trouve encore ce verbe au moins dans un
autre passage {Essais, I, xxiv) ; nous n'osons pour-
tant pas affirmer que Montaigne Tait emprunté au
gascon.
Et donc (Donc).
— « Et donc, vostre beau Dieu
Ne sçait rien faire plus? » (Du Bartas.)^
Les Gascons, d'après Vaugelas, avaient introduit
cette locution qui finit par être'adoptée. « Plusieurs
croient^que de commencer une période par Et donc
• Essais, liv. I, chap. xxxviii (édit. i588).
2 D'aucuns duels, 2^ discours.
^ Cf. Lespy, Op» cit., Estuya, Estuyar. Une « cachette »
se dit « Estuyou », et un « receleur » est un i estuyayre ».
* Essais, liv. III, chap. viii.
^ La seconde Sepmaine, me jour (La Loy), p. 328.
332 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
ne soit pas parler françois^ mais gascon, comme en
effet les Gascons ont souvent ce terme à la bouche.
Mais M. Coëffeteau et M. de Malherbe en ont usé,
et je l'entends dire tous les jours à la cour à ceux
qui parlent le mieux. Il se pourroit bien faire que les
Gascons ryauroient apportée avec beaucoup d'autres
façons de parler qu'ils ont introduites du temps qu'ils
estoient en règne ; et ce qui m'en feroit douter, c'est
qu'il ne me souvient pas de l'avoir lu dans Amyot,
où j'ay trouvé beaucoup de phrases que nous croyons
nouvelles; quoi qu'il en soit, l'usage l'a établi.'»
Chapelain était plus sévère ; il condamnait formel-
lement cette locution qu'il appelle, lui aussi, un gas-
conisme; c'est Th. Corneille qui nous l'apprend.
(( M. Chapelain est de ceux qui croient que ce ne soit
pas parler françois que de commencer une période
par Et donc, et il avoue qu'il ne sauroit souffrir
qu'on mette le gasconisme de cette phrase en déU-
bération. Il permet de commencer par Donc, ce qui
se fait aujourd'hui assez rarement, si ce n'est pour
tirer une conséquence de ce qui a été dit auparavant. S)
Expolier (Spolier, d'oià Chasser, Renvoyer').
— « (Le roy). . . en fera couper tant de testes
qu'il réglera son royaume à la vérité et en expolier a
toute ceste méchanceté. » (Monluc.*)
* Remarques, t. Il, p. 225.
- Vaugelas, Remarques, t. II, pp. 225, 226.
^ Cf. Lespy, Op. cit., Expolia, Espoulia. De même en
espagnol, Expoliar, et en provençal, Espoliar.
* T. II, p 33i.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 333
Fadeger (Badiner, Plaisanter).
D'Aubigné a ainsi francisé le verbe gascon Fadeya,
Fadeja, dont le sens est, d'après Lespy, « montrer
de la fatuité, faire le fat ^ » .
— (c ... Qui ont fadégé comme cela.- »
— « Il ne faut pas toujours /cz^e^er.^ »
Faire.
Les Gascons donnent à ce verbe quelques accep-
tions étrangères à la langue française du xvi^ siècle.
a), Vaugelas condamne la locution suivante : Je
m en suis fait pour cent pistoles, pour dire, J'ay
perdu cent pistoles au jeu.* C'est un barbarisme,
dit-il, (on sait que Vaugelas distinguées barbarismes
de mot et les barbarismes de phrase ; ceci est un
barbarisme de mot ; en revanche « J'ay sentu » pour
c< J'ay senti )> lui paraît être un solécisme^). Barba-
risme ou solécisme, la locution « s'en faire » pour
« dépenser, perdre de l'argent » est des plus usitées
en gascon. « Que s'en ha heyt tout lou sou hee »
signifie « Il a dépensé tout son bien » (littéralement
* Cf. Of cit., Fadeya.
^ Aventures du baron de Fœneste, p. 83.
5 Ibid., p. i65.
* Remarques , t. II, p. 352. Littré cite cette locution,
comme étant populaire : « Je m'en suis fait quinze francs. »
^ « Tout cela sont des fautes contre la pureté du langage ;
quelques-uns disputent s'il les faut appeler solécismes ou
barbarismes; mais n'estant question que de nom, il importe
peu. » Id,, ibid., p. 357.
334 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Que il s'en est fait tout son bien^). Ainsi parle le
baron de Faeneste :
— « Et n'ayant plus une vaquette^ car nous nous
en estions f ai et pour notre argent." »
— (( Il est brai qu'il faut que cela soit de la char-
penterie ; aussi elle s'en faict tous les ans pour mille
pistoles.^ »
b) M. Pellissier, dans sa Thèse sur du Bartas,
a relevé avec raison comme un gasconisme « l'emploi
du verbe Faire suivi d'un infinitif pour exprimer une
action que le sujet subit et ne fait point* ». Un Gas-
con, en effet, dira encore aujourd'hui, comme autre-
fois du Bartas, « Faire craquer ses dents » pour
« Ses dents craquent ».
Nostre ayeul se fait moindre, il frémit, il frissonne,
Il fait craquer ses dents » ^
c). Citons enfin cette locution très usitée en Gas-
cogne « Faire à qui » pour « Lutter à qui » : nous
la trouvons chez plusieurs écrivains gascons.
— (( Ils faisoient entr'eux à qui plus loin les jette-
roit. )) (Dominique de Gourgues/)
— ce Fêtes le donc, mon cœur, et fesons comme
* Cf. Lespy, Gram., p. 366, 2e édit.
2 Aventures du baron de Fœneste, p. 2 5.
5 Ibid., p. 55.
* P. 209.
^ La seconde Sepmaine, i^r jour (Les Artifices), p. i36.
^ Reprise de la Floride, p. 27 (édit. Ph. Tamizey de
Larroque. Aubry, 1867).
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 335
par guajure, à quf randra plus de temoygnage d'une
vraye et fidelle amitié. » (Henri IV.*)
— « Icy deux bergerots sur l'émaillé rivage
Font à qui mieux courra pour le prix d'une cage. »
(Du Bartas.) *
Foîssade (Coup d'estoc, coup d'aiguillon).
— (( Je lui eusse donai cinquante foissades. »
(D'Aubigné.^) L'annotateur, L. Duchat, explique
ainsi ce mot : Coup d'estoc ; du gascon « Fouissa »,
Piquer, Aiguillonner.
— «... Quauques foissades d'espingles. » (Id.*)
Garder (dans le sens de regarder).
Ce sens est assez fréquent dans l'ancien français ;
mais nul doute qu'il ne faille voir un gasconisme, (en
gascon, on dit « Garda, Guerda w pour Regarder^)
dans la phrase suivante de Monluc :
— « Et nous dit le soldat que ledit espion luy
avoit donné toute faculté de veoir et nombrer tout le
camp ... là où ilz s'estoient mis tous en bataille . . .
et les garda. ^»
* Lettres inédites recueillies par Galitzin, p. 6i.
— La Première Sepmaine, vii^ jour, p. 3 14.
Sur les locutions « Faire du, Faire de la » et « Faire de
moins ». Cf. chapitre suivant Influence sur la syntaxe, § 7.
Préposition de .
^ Aventures du baron de Fceneste, p. 39.
* Ibid. , p. 104.
^ Cf. Lespy, Op. cit , Garda r, Guoardar, Goardar.
« T. III, p 194.
336 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Ga:{aille (Ce mot sert à désigner, dans le parler
gascon, Tensemble des bêtes que Ton tient à chep-
ter).
— (( Et ont aussy quelque petite gaiaille de brebis,
de laquelle ne tirent pas grand esmolument.^»
Goujat, Goujate, Gouge\
Ces mots ne sont d^un usage fréquent dans la
langue française qu'à partir du xvi^ siècle ; leur étymo-
logie doit être cherchée, non dans Phébreu, comme
Ta fait Diez, après Huet, mais dans les langues du
Midi, et principalement dans le gascon. Telle est du
moins l'opinion, qui nous paraît fort probable, de
M. L. Couture. « Je crois, dit-il, ce mot (Goujat)
et ses congénères, — que je ne trouve ni en espa-
gnol, ni en portugais, ni en italien, ni dans la langue
des troubadours, — propre à notre terroir (la Gas-
cogne), d'où ils ont passé avec des circonstances
péjoratives aux peuples de la langue d'oil : gouya,
gouje, goujo (gascon et languedocien) ; — gougio
(Auger Gaillard) servante ; — gouge, en français,
courtisane; — goujotte (gascon du Bas- Armagnac
et des Landes) ; — goujat (béarnais et gascon), jeune
homme ; — goujat (français), valet d'armes. Gouge
a reçu dans le français un sens plus ignoble, mais
• Cf. Lespy, Op. cit., Gasalhè, Gasalhant.
- Enquête de 1546. Cf. Revue de Gascogne, t. XXXII,
p. 180.
^ En gascon, Jeune homme. Jeune fille, Servante. Cf.
Lespy, Op. cit., Goujat, Gouyat ; Gouge, Gouye*
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 337
je ne puis douter que le français ne nous ait pris ce
mot ; car : i^ je n'ai pas rencontré ce terme dans les
auteurs les plus anciens ; il a même toujours gardé
une saveur d'argot, et, à ce titre, il est affectionné
par Coquillard*, Rabelais, Scarron ; 2° ce mot était
familier aux soldats, et de leur langage usuel ; or,
on sait que Tinfanterie des grandes guerres qui ouvrent
l'histoire moderne était recrutée principalement en
Gascogne.*)) Goujat se trouve dans Tabourot des
Accords (p. 179, v<') et dans Nicot ; nous n'en cite-
rons qu'un exemple emprunté à Montaigne :
— « Combien avons-nous de goujats compagnons
de notre gloire ?^))
« Gouyate », féminin gascon de Gouyat, a été
employé par Marguerite d'Angoulême qui vécut
longtemps et mourut en Gascogne :
— « Gouyatte, combien veux-tu par mois de ton
labeur ?^ » Ici, « Gouyatte » a le sens de (c Servante ^);
il a le sens du mot français « Gouge )) dans cette
phrase de d'Aubigné :
— c( Je scay bien que tu as été goujate et que tu
as couru le régiment de Picardie/ ))
Tabourot des Accords indique un autre féminin
de (( Goujat », formé avec le suffixe féminin asse
* Cf. Borel {Trésor de recherches et antiquité^) . Borel
donne un exemple de Coquillard.
— Revue de Gascogne, t. V, pp. 2 5-33.
^ Essais, liv. II, chap. xvi.
* Nouvelles, lxix.
^ Confession de Sancy, II, i.
338 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
« Le Languedoc fait des mots en asse, quand il parle
par indignation^ comme Femmasse^ Pillasse^ Hom-
masse, Homenasse, Gougeatasse et autres sembla-
bles^ pour signifier un grand homme, une grand (sic)
femme, une grande (sic] fille, une grande servante
mal bastie. * i>
Harpade (Coup de griffe-).
— « Les violentes harpades de la drogue et du
mal sont tousjours a nostre perte. » (Montaigne.^)
Hillot (diminutif du mot gascon « Hilh » qui
signifie Fils*).
Littré et Godefroy citent le mot « Filhot » ; ils ont
oublié la forme gasconne « Hilhot », assez connue
cependant, ne fût-ce que par les vers de Cl. Marot :
« Ce vénérable hillot fut adverty
De quelque argent que m'aviez departy. » ^
(( Hillot», dit maître Clément, c^est-à-dire Gars,
Garçon, et non « valet, esclave ou serf» comme on
1 P. 24, recto. Ajoutons que l'auteur des Nouveaux Gas-
conismes corrigés signale (p. Sgô) Goujat (pour jeune
garçon, jeune homme) ; — Goujate (pour fille, servante) ; —
Gouje (pour servante).
"' Cf. Lespy, Op. cit., Arpade.
^ Essais, liv. II, chap. xxxvii (éd. iSgS).
* Cf. Lespy, Op. cit., Hilh, Hilhot. Sur h remplaçant Vf
initiale, voir plus haut, p. gS.
^ Epistre au Roy pour avoir esté dérobé (édit. 1544,
p. 173).
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. SSq
Fa cru longtemps \ Ménage avait reconnu la véri-
table origine de ce mot. « C'est un mot gascon qui
veut dire Fils . . Vascones hilium pro Filio dicunt^
dit Gosselin, à la page 52 de son Histoire des vieux
Gaulois.^ ^^ On voit, par les vers de Cl. Marot, que
« Hillot » était pris en mauvaise part, sans doute en
raison de la triste réputation qu'avaient les Gascons
de ce temps-là; le sens primitif était oublié; un
« hillot», terme de tendresse en Gascogne, ne servait
plus à Paris que pour désigner un voleur. Cette
même signification se retrouve dans un passage de
Bonaventure des Périers :
— (( Mais il n'eust pas plustost lasché la gibecière
que cet habile hillot ne la luy eust enlevé, ^w
Jacques de Tahureau reprend l'expression même
de Marot : « Donques pour donner fin à tels véné-
rables hillot s." »
Rabelais s'était servi, aussi lui, de ce terme, mais
en lui donnant un sens plus rapproché du sens
gascon : « Hillot\, que mau de pippevoustresbyre. S)
* Cf. l'édition des Œuvres de C Marot, par Ch. d'Héri-
cault, p. 75; et Poètes français, Crépet, t. I, p. b^b. On
faisait venir ce mot de gîXwTV/ç, ilote, esclave.
- Dict. étym., 1694.
* T. II, p. 273.
'* Les Dialogues, édit. Lemerre, p. 82.
^ T. II, p. 201 {Le tiers livre de Pantagruel, chap. xui).
Cf. Saint- Liens. « Castille... fille, hillot... haec omnia mol-
lius efferenda veniunt. » De pronuntiatione linguœ gallicœ
(Londini, i58o), p. 61.
340 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Hors.
De très anciens monuments de la langue française
présentent « hors » au lieu de fors ; ces deux formes
existent simultanément^ mais hors triomphe peu à
peu. Au xvi^ siècle^ il semble déjà que ce soit une
singularité d^employer fors. « Les Bourguignons de
la Comté et du Duché disent fors pour hors »^
remarque Sylvius\ Au siècle suivant, Richelet dit,
en parlant de fors: <-< préposition hors d'usage ».
Nous croyons que le gascon, si attentif à remplacer
par h Vf initiale, a dû être pour beaucoup dans ce
triomphe de la forme -^ hors » qui chasse au xvi^ et
au xviT^ siècle la forme « fors » . On peut aller plus
loin et se demander si ce n'est pas au gascon qu'est
due cette forme. Littré s'exprime ainsi : « Hors. . .
autre forme de fors, par une transformation très
rare en français, régulière en espagnol, de 1'/ latine
en h. y> Sans le déclarer formellement, Littré ne
semble donc pas éloigné de supposer que l'espagnol
peut expliquer hors. Cette explication est inadmis-
sible ; si fréquent que soit en espagnol le change-
ment de Z' en h. il se trouve précisément que pour
ce mot, 1'/ s'est maintenue : fuera. Impossible d'ail-
leurs de songer soit au provençal, soit à l'italien qui
ont également gardé Vf: nous ne voyons que le
gascon, dont l'influence puisse être invoquée, le
gascon qui a toujours dit « hore » avec h aspirée.
In linguam gallicam Isagfjuge (1 53i), p. 141
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 341
Jamais (dsius le sens de certainement, assurément).
Les Gascons emploient cet adverbe pour fortifier
la négation, sans aucune idée accessoire de temps.
Si, par exemple, un Gascon veut exprimer avec
beaucoup de force que, dans tel endroit déterminé,
il n'y avait pas dix hommes, il dira : il n'y avait
jamais dix hommes. Ce gasconisme se trouve dans
le passage suivant de Monluc :
— «... mesmement parmy les AUemandz, que
je pense qu'il n'en vctovnai Jamais mil en leur pays. S)
Jurade, Jiirat^.
Ces termes sont bien certainement venus du Midi,
où ils étaient d'un usage constant. Ils ne se trouvent
ni dans Nicot, ni dans Richelet, mais Furetière enre-
gistre « Jurât ^) et il en signale l'origine gasconne.
« Est le nom qu'on donne aux consuls et eschevins
de Burdeaux et d'autres villes de Gascogne, comme
à ceux de Toulouse celuy de Capitouls. »
Lane (Lande^).
— (f Or, le roy se hastant de traverser les Lanes. »
(Le Poulchre.*)
• T. I, p. 12 5. Littré cite une phrase de J. Marot où
« Jamais » a ce même sens : « ains que l'artillerie tirast
jamais dix coups. » {Dict. au mot Jamais, Hist.)
— Cf. Lespy, Op. cit., Jurade, Juradie, Jurât. Sur la per-
sistance de a tonique, voir plus haut, p. 58.
^ Cf Lespy, Op,cit., Lane. - Luchaire, Rcc. de textes
gasc, Glossaire, Lane. Sur la chute de d dans le groupe nd,
voir plus haut pp. 77, 78.
* Honnestes loisirs, p. 14.
342 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Les notaires gascons écrivent souvent « Lana »
dans les actes latins ; « Lana Morina » (c'est-à-dire
Lande des Maures^ aujourd'hui encore Lanne Mou-
rine) dans V Enquête sur la Bigorre de Vannée 1 3oo ' .
Légat (Legs).
«Legs» est le sens gascon du mot Légat^; nous
rencontrons ce terme, avec cette signification, sous
la plume d'un notaire gascon. Marie Baiole, seconde
femme de Thistorien Scipion du Pleix, reçut pour
dot 4600 livres a comprins en lad, constitution le
légat faict à lad. damoiselle...^ »
Maint et Maint.
Le mot « Maint » était d'un usage très fréquent
au xvi^ siècle, et s'il est condamné par Malherbe*,
ce ne peut être comme mot gascon. Mais c'est bien
un gasconisme qu'il poursuit dans « Maint et Maint » ;
il le déclare en propres termes « Cette expression
est gasconne », dit-il dans son Comjnentaire^, à
propos de ces vers de Desportes :
Je sais qu'eU'ont des yeux, les autres damoiselles
Pour rendre en regardant maint et maint amoureux.
La même critique se trouve dans Bouhours; ces
' Publiée dans le Souvenir de Bigorre ^Tarbes), t. I.
- Cf. Lespy, Op. cit., Légat.
^ Cf. Revue de Gascogne, t. XKKIII, p. 242.
* T. IV, p. 336.
^' T. IV, p. 275.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. ?^^?>
mots, dit-il, ne sont guère employés, sauf par les
Gascons \ Quoi qu'il en soit de ce prétendu discrédit,
moins général peut-être que ne Taflirment Vaugelas,
Patru et Bouhours', ces mots ont été remis en hon-
neur, et paraissent décidément entrés dans la langue
française.
Maneschaii, Maneschal (Maréchal de France).
C'est bien là une forme gasconne : « Denunciar a
Mossenhor o a soos manescaux.'» Aussi ne som-
mes-nous pas surpris de la rencontrer dans les
Aventures du baron de Fœneste,
— « Il n'y auroit chebalier du Sent-Esprit ni
maneschau de France qui n'ut estai sur lou prai
bingt ou trente fois.* »
— « Monsur lou maneschal de Roquelaure...**»
Ce qui prouve bien que « manescau » et ccmanescal»
étaient un gasconisme, c'est que, dans ces mêmes
pages où le baron de Faeneste emploie ces termes,
Enay dit, conformément à l'usage français, « mares-
chal, mareschaux ». « Y a-t-il un seul gouverneur
de province ou mareschal de France qui doive son
avancement à un duel ?» — « Il y a fort peu de nos
' Cf. Remarques de Vaugelas, t. I, p. 2 52, et la note de
Patru.
— Cf. ce vers de La Fontaine, cité par Littré : « Jetaient
maint pleur, poussaient maint et maint cri. »
5 Cf. Lespy, Op, cit., Manescaux, au mot Marescal.
* Avent. du baron de Fœneste, p. 45.
^ Ibid., p. 44.
344 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
mareschaux qui ne soient parvenus à leurs grades
par telles épreuves/ »
Milloc, Milhoque (Maïs-).
— c( La milloque la plus en usage produit ses
fueilles et gousses jaunastres. » (Belleforest. ^ )
Nous avons bien souvent rencontré ce mot dans
les procès-verbaux d'enquête et dans les actes nota-
riés. « Ont recueilli... un quart de bailhar (orge), un
autre quart de milloc. )^ (Enquête de 1 546.*) Cotgrave
l'a cité. <i Milloque: fr. Furmentie^, or pottage, made
of millet. »
Mineux^.
Ce terme^ qui tantôt a le sens de Minaudier et
tantôt désigne une apparence trompeuse^ appartient
à l'ancienne langue française^ mais non à la langue
du xvi<^ siècle. Nicot ne le cite pas; pour rendre
cette idée;, il a recours à une périphrase : qui fait
beaucoup de mines^ gestuosus. César Oudin Ta
enregistré, mais en même temps il le note comme
* Aventures du baron de Fœneste^ p. 45 .
"^ Cf. Lespy, Op. cit., Milhoc, Milhoque.
^ Secr. de l'Agricult., p. 47 (édit. iSgy), cité par Gode-
froy.
* Cf. Revue de Gascogne, t. XXXI, p. 124. Voir encore,
t. XXXII, pp. 82, etc.
■' Cf. Lespy, Op. cit., Minous, et les diminutifs Minousot,
Minouset.
^ Voir DelbouUe {Matériaux...)^ p. 2o5.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 345
hors d'usage. C'est à son gascon que Montaigne Ta
emprunté :
— « Dieu veuille que cet excès de ma licence
attire nos hommes jusques à la liberté^ par dessus
ces vertus couardes et mineuses. ' »
— 4 L'amour des Espagnols et des Italiens^ plus
respectueuse et craintifve, plus mineuse et couverte,
me plaît. ^ »
Mordioux (forme gasconne du juron Mord i eu).
— « Un conseiller ! mordioux ! reprit-il (le maré-
chal de Roquelaure, un Gascon), des bâtons î des
bâtons ! » iTallemant des Réaux.^)
Mulcter (Condamner à une amende, en gascon).
— (( Agesilaus fut mulcté par les éphores pour
avoir attiré à soy le cœur et la volonté de ses
citoyens. » (Montaigne/)
Il est possible que ce mot soit un mot savant, tiré
du latin ; rien n'empêche cependant d'admettre que
Montaigne l'ait emprunté au gascon ce Multar w .
M. Lespy cite un texte gascon du xvi^ siècle où ce
verbe se trouve a Multat per lo judge a une livre de
Morlaas. )) (Condamné par le juge à l'amende d'une
livre de Morlaas.^)
* Essais, liv. III, chap. v.
— Essais, liv. III, ibid.
"- Histor., t. V, p. 353.
* Essais, liv. II, chap. xxxii.
s Cf. Dict., Muictar, Multar.
346 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
' Na:{ (Nez').
— « Et là dessus me hausse lou nas du pung. »
(D'Aubigné.*)
Au siège de La Rochelle, un Gascon demande des
nouvelles de Biaise de Monluc, qui avait été blessé
au nez devant le château-fort de Rabastens. « Et
lou nazdeRabastain, dit-il, comme va ? »> (Brantôme.^)
Negun (Aucun*).
H. Estienne a employé ce terme :
« Qui sert commun
Il ne sert negun. » ^
Pour H. Estienne, c'était un terme dialectal.
(( Quant aux dialectes, ils (les auteurs) en font leur
proufit en deux sortes ; car quelquefois ils prennent
le mot qui est peculier à un dialecte, comme negun
(qui est pareillement des Espagnols)/ » Negun est
gascon ; on le trouve dans les plus anciens textes
gascons (Cf. Luchaire, Recueil de textes de V ancien
dialecte gascon) et dans de très vieux proverbes :
• Cf. Lespy, Op. cit., Naz. Sur la persistance de a tonique,
voir plus haut, p. 58.
^ Aventures du baron de Fœneste, p. i58.
3 T. VII, p. 24.
^ Cf. Lespy, Op. cit., Negu, Negun. — Luchaire, Rec.de
textes gascons, G\oss3\ve^ Negun (De nec unum; sur le trai-
tement de é prot. init. ; voir plus haut, p. b-j.)
... ^ Précel. du lang. fr., p. 260.
^ Ibid., p. 173.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 347
Amie de cadu, Amie de negu, c'est-à-dire Ami de
chacun, Ami de personne, ou, comme on disait en
français, Amy de plusieurs, Amy de nulluy.
Noguier (forme francisée du gascon Noguer,
Noyer*).
— « Ils me menarent les deux Begolles et deux
autres de Lectore de bonne maison, que je fys pendre
à un noguier, » (Monluc.^)
Nore (Bru^).
— € Il avoua aussi d'avoir joui de la nore du vieil-
lard et mère du petit garçon occis. » {Chronique
bourdeloise, II, 1 5 1 , Delpit ; — texte cité par
Godefroy.)
Ce mot, qui existe également dans d'autres par-
lers, ceux de TAunis et du Poitou, par exemple, eut
une certaine vogue au xvi^ siècle. Brantôme l'emploie
fréquemment. «... les plus belles et plus grosses
perles qu'on ait veu. . . que despuis elle donna a la
reyne d'Escosse, sa nore. '* » Nicot le cite dans son
Thrésor ; mais en 1 660, il n'est guère plus employé,
puisque César Oadin le note comme terme suranné.
* Cf. Lespy, Op. cit., Noguer. — Luchaire, Rec. de textes
gascons, Glossaire, Noger.
2 T. III, p. 24.
^ Cf. Lespy, Op. cit., Nore.
^ T. VII, p. 339. Voir encore t. IX, p. 52i.
348 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
ont (Huile V.
— (( Et n'y avoit plus d'olit en ly caleil. » (Rabelais. ')
Est-ce au gascon ou à un autre dialecte de la
langue d'oc que Rabelais a emprunté ce mot ? Tou-
jours est-il que cette phrase^ avec ces deux mots
« olit » et « caleit » a une saveur franchement gas-
conne.
Oulle ( Marmite -^j.
— Cl Et les mit toutes cuire dedans une grande
oulle. » (Bonaventure des Périers.*)
(Quoique ce terme se trouve dans Amyot, il était
d'un usage bien restreint au xvi^ et au xvii^ siècle.
Cité par César Oudin et par Ménage qui dit en pro-
pres termes : « Oule^ mot gascon qui signifie mar-
mite )) , il est omis par Nicot^ par Furetière et par
Richelet. On peut donc supposer que^ sous la plume
de Bonaventure des Périers, l'emploi de ce mot est
un souvenir du gascon.^
* Cf. Lespy, Op. cit., Olii. — Luchaire, Op. cit., Holi.
- T. I, p. 33 1 {PantJgr., I, chap. xxiii).
^ Cf. Lespy, Op. cit., Ole. — Luchaire, Op. cit., 01a.
* T. II, p 148.
^ « Oulle est un mot de Languedoc qui répond au latin
Olla, duquel Guy use familièrement pour signifier le crâne
ou tais de la teste. Le François dit pot, comme je l'ai tra-
duit. » (L. Joubert. Interpr. dtt Dict. anat., cité par Gode-
froy.)
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 349
Pai (PèreM.
— « Un vendredy, il disoit à son père : « Pat,
dit-il, nous avons assez de pinte pour vous et pour
moy. « (Bonaventure des Périers\)
Palot (Petite pelle' \
— c( Si je leur pouvoy tenir palot, je serois hon-
neste homme. » (Montaigne.*)
Substantif de la Saintonge, a-t-on dit^; à quoi
bon faire intervenir la Saintonge, quand le mot est
gascon ? Il appartient d'ailleurs à l'ancienne langue,
mais, comme tant d'autres mots du vieux français,
il était oublié au xvi^ siècle. Ce n'était plus qu'un
terme dialectal; Nicot, Furetière, Richelet l'ont
omis.
Panadour (Voleur).
Ce substantif, dont nous n'avons trouvé aucun
exemple^ est cité par César Oudin comme mot gas-
con. f( Panadour, m. mot gascon, Ladron. » Le
gascon dit en effet ce Pana » pour voler'', et a Pana-
dour » pour voleur.
* Cf. Lespy, Op, cit., Pay. Sur a tonique, suivi de tr. Ct.
plus haut, p. 59.
« T. II, p. 195.
^ Cf. Lespy, Op, cit,, Palot.
* Essais, liv, I, chap. xxv.
* Cf. la thèse de M, Voizard, p. 245.
6 Cf. Lespy, Op. cit., Pana, Panar (voler).
35o LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Pardioux (Pardieu).
Roquelaure^ ce même Gascon qui^ dans Tallemant
des Réaux jure si bien en Mordioux*^ jure aussi en
Pardioux.
— « Pardioux, qu'auriez- vous dit d'un Gascon
qui n'eust rien entrepris en si belle occasion ? »
(Tallemant des Réaux ^)
Parentelle (Parenté^).
— (L Si Taffection maritale s'y trouve entière et
parfaite comme elle doit et qu'on la surcharge encore
de celle qu'on doibt à Isl parentelle. » (Montaigne*.)
— « De nos voisins^ nous ne nous contentons pas d'en
sçavoir la race^ \ts parent elles et les alliances. » (Id.^)
— (( Leur (aux dieux) avoir attribué le désir,
la cholere, les vengeances, les mariages, les généra-
tions et les parentelles, » (Id.^)
Ce mot, sous la forme « Parentel », existait dans
l'ancienne langue ; « parentelle » n'apparaît pas
avant le xv^ siècle. 11 est probable qu'il nous est
venu de l'italien, mais que les Gascons, possédant
eux aussi ce même terme, ont contribué à le propager.
♦ Voir plus haut, au mot Mordioux.
2 Histor.,x. V, p. 370.
'" Cf. Lespy, Op. cit., Parentèle.
^ Essais, liv. I, chap. xxx, édit. i588; chap. xxix,
édit. 1595.
^ Essais, liv. II, chap. xvii.
° Essais, liv. II, chap. xii.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 35 1
Passade {suhsX3intiî formé du verbe Passer^).
On trouve ce terme en gascon ;, mais Titalien,
l'espagnol, le provençal le connaissent également.
— « Je ne sçay quel maniement ce pouvoit estre,
si ce n'est celuy de nos passades, » (Montaigne.*)
— a D'autant que son Phœbus, sa Lune, sa Pléiade
Ne jouissent jamais que comme de passade. » ^
(Du Bartas.)
L'expression « à passades » signifie en gascon « par
intermittences y> ; c'est dans ce sens que du Bartas
— « La mer a ses accez et manie à passades
Des rades à la terre et de la terre aux rades. ^) ^
César Oudin ne l'a pas omis ; il indique même
un emploi peu connu de ce mot : « la passade,
i. limosna. »
Patac (Coup^).
Nous avons cité la fière parole de Biaise de Monluc
à ses compagnons : « Hares y harem aux pics et
patacs\ » Rabelais s'est aussi servi de ce mot:
« Ares que pergudes sont les mies bingt et quouatte
* Cf. Lespy, Op. cit., Passade.
* Essais, liv. I, chap. xlviii.
' Première Sepmaine, ii^ jour, p. Sy.
* Première Sepmaine, lue jour, p. 109.
* Cf. Lespy, Op. cit., Patac.
^ Cf. Avant-Propos, p. 5.
352 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
baguettes^ ta pla donnerien picz, tructz et patactzJ »
Mais ce sont là des phrases absolument gasconnes ;
le mot i( patac » est-il réellement entré dans la lan-
gue française, au xvi^ siècle? Cotgrave, en l'enre-
gistrant, nous permet d'affirmer qu'il a du moins
obtenu une certaine vogue. « Patact, m. A tacke^
clap. Knocke. Stampe, Gascon. )>
Pêne (Clocher^).
— « { Esglise bien bastie et voultée de pierre avec
son clocher 5zVe pêne. » (Enquête de 1546^)
— <( Un clocher^ sive pêne garnie de ses cloches. »
(Ibid.*)
— « Et y a aussi un clocher^ en forme de penne,
lequel n'est pas encore achevé. » (Ibid.^j
Ce mot ne désignait pas toute espèce de clochers,
mais seulement le clocher pointu, en forme de flèche,
opposé au clocher qui affectait la forme d'une tour
et qu'on appelait « tour )>. Nous surprenons ici Fun
des moyens par lesquels la langue française se répan-
dait peu à peu dans le peuple : les Gascons lettrés, ou
les Français appelés par leurs fonctions à résider en
Gascogne, accolaient, pour mieux se faire com-
prendre, le terme français au terme gascon. Clocher,
voilà le terme français; Pêne, voilà le terme gascon ;
* T. II, p. 201. Le tiers livre de Pantagruel^ chap. xlii.
'^ Cf. Lespy, Dict. Op. cit., Pêne.
5 Cf. Revue de Gasc, t. XXXII, p. 81.
* Ibid.^p.Sj.
'' Ibid», p. 266.
INFLUENCE SLR LE VOCABULAIRE. 353
ils diront donc : Clocher, sive Pêne. Ailleurs nous
trouvons : « Quartaux sive sacs^ » ; — « porge, sive
promenoir^- 1» ; — « antiporge, sive proumenoir^ » ;
et dans un livre de raison, récemment publié : « le
lundi (an i534) le susdit enfant morust de la berole
sive de la picoite qui regnoyt merveilleusement en
ce pays.* -^ — a L^année. . . feust fort bonne en blés
et le gerbier sive loubat tiroit deux cartals et nœuf
cantons de dix gerbesle loubat. '» M. Devaux a fait une
remarque analogue, pour ce qui concerne la langue
vulgaire du Dauphiné, au moyen âge : « Dans les docu-
ments qui intéressent le peuple, le terme vulgaire est
présenté à côté du terme classique qu usité comme
tel ; le scribe sent le besoin de traduire mot pour
mot. Par exemple, on rencontre des expressions
comme celles-ci : deytraux seu securibus ; — acerrum
seu calibem ; — cortex sive ruchia ; ^ — ligna seu
brondam; - platea seu peda/ »
' Cf. Revue de Gasc, t. XXXII, p. 82.
^ Ibid., p. 167.
5 Ibid,, p. 182.
* Livre de raison de la famille Dudrot de Capdebosc,
publié par M. Ph. Tamizey de Larroque. Cf. Revue de
Gascogne, t. XXXII, p. 23 1.
^ Voir Revue de Gascogne, ibid., p. 336. Le loubat, en
gascon, c'est une petite meule de foin, et tel est aussi, au
xvie siècle, le sens du mot Gerbier.
6 Voir thèse : Essai sur la langue vulgaire du Dauphiné
septentrional, au moyen âge (Grenoble, 1892), p. 26.
23
354 I-E GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Peyrade^ .
Ce substantif est formé du substantif Peyre (pierre),
et du suffixe -ade ; il correspond donc, pour la forme,
au mot français « pierrée », mais le sens en est bien
différent. Une «peyrade » c'est un « coup de pierre »,
comme une « pugnade » (mot que nous allons ren-
contrer), c'est un ((Coup de poing». Le baron de
Faeneste emploie ce terme, mUis au sens figuré :
— « Je faillis à la quitter pour quauques (quelques)
peyrades. » (D'Aubigné.*)
— « A velles i^tVi^s) pejrades. » (Id.^)
Pic (Coup*).
— (( J'éstois en coulere d'ailleurs pour quelque jt?/c
qu'un ezent des gardes m'aboit donné. »(D'Aubigné.^)
— (( Je mis Tespée à la men, pensant lui donner
Mn pic, y> (Id.^)
Pipot (Petite pipe, bariF).
— « Un pipot de vin. » (Enquête de 1546/)
— « hQ pipot est)e quart de la barrique ou le hui-
* Cf, Lespy, Op. cit., Peyrade.
2 Aventures du baron de Fœneste, p. 92.
^ Ibid., p. III.
* Cf. Lespy, Op. cit., Pic.
^ Aventures du baron de Fœneste, p. 12.
^ Ibid., p. III. Nous avons déjà vu dans Monluc (voir
plus haut, au mot Patac) l'expression « pics et patacs )^ .
" Cf. Lespy, Op. cit., Pipot.
s Voir Revue de Gascogne, t. XXXII, p. 82.
INFLUENCE SLR LE VOCABULAIRE. 355
tième de la pipe. » {Manuscrit Larcher a.ux archives
de Condom.)
Pomade (Boisson faite avec des pommes) ^
— « Et à sa main droicte, le long du grand che-
min, il y avoict deux petites bordes, où je trouvay de
la pomade et quelque peu de pain de millet. »
(Monluc.^)
Pomade se trouve avec ce sens dans les anciens
textes français; nul doute cependant que Monluc,
qui n'était pas grand clerc, n'ait pris au gascon ce
mot qui était à peu près hors d'usage au xvi^ siècle^
Porge (Porche*).
— « Une maison au devant pour le curé, un porge
sive promenoir tout neuf. ». (Enquête de 1546.^) On
trouve aussi Antiporge^.
Pourpre (employé comme adjectif).
D'après Ménage, « il n'y a que les Gascons qui
fassent pourpre adjectif' ». Malherbe avait déjà con-
damné chez Desportes l'adjectif Pourprette, parce
* Cf. Lespy, Op. cit., Poumade, Pomade.
*T. I,p. 59.
^ On le trouve pourtant dans le Dict. des rimes, de Ta-
bourot des Accords (p. 29, v») ; mais Nicot ne le cite pas, ni
Furetière, ni Richelet.
* Cf. Lespy, Op. cit., Porge. Sur c vélaire devant 0, u,
voir plus haut, p. 70.
^ Voir Revue de Gascogne, t. XXXII, p. 167.
6 Ibid., p. 182.
' Observations sur la lang. fr., chap. lxxiii.
356 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
que « il est impossible de faire du substantif ^omv'çtq,
un adjectif diminutif pourprette ». « J'ai bien lu rou-
gette, dit-il encore, mais il vient d'un adjectif* » ;
d'où l'on peut conclure qu'il ne connaissait pas, ou
du moins ne reconnaissait pas l'usage de « pourpre »
adjectif. Du reste, tous les critiques, Vaugelas,
Chapelain, Th. Corneille se montrèrent hostiles à
cet usage qui a triomphé cependant et persiste encore
de nos jours^
Prauve (Pauvre^).
La métathèse de R est un phénomène bien com-
mun dans la phonétique gasconne*; il n'est donc pas
surprenant que le baron de Fasneste dise toujours
« prauve » pour « pauvre » .
— (( Il faut vien (bien) de ces ménages à un
prauve cdboXiQX . » (D'Aubigné. ^)
— « Prauhe mout.^ »
Prède (Proie'').
— « Les soldats . . . faisoient tousjours quelque
prede sur les ennemys. » (Monluc.^)
» T. IV, p. 387.
^ Voir Littré, Dict., au mot Pourpre, n» 10.
^ Cf. Lespy, Op. cit., Praube.
* Voir plus haut, p. 98.
s Aventures du baron de Fœneste, p. 10.
6 Ibid., pp. 34, 39 et passim.
' Cf. Lespy, Op. cit., Preda; — Luchaire, Recueil de
textes gascons. Glossaire, Preda. Sur le maintien de d inter-
vocalique, voir plus haut, p- 78.
8 T. III, p. 368.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 35^
Ce mot existe aussi en italien et en provençal;
nous ne Pavons rencontré que dans les Commentaires
de Monluc.
Prou (Profit*).
Tabourot des Accords nous apprend que c'est là
un mot gascon^ et que ce mot se retrouve dans
l'expression aProuface » fort en usage au xvi^ siècle,
a 11 y a un mot dont on use encore en Gascogne, qui
est Prou pour Profit, qui semble estre en la compo-
sition de cestuy-ci (Prouface). On en use spéciale-
ment au sortir de table, et se dit Bon prou vous
face, qui est comme un souhait que ce que nous
avons mangé nous profite. Si ce n'en est là l'origine,
il faut que nous le tenions de l'italien.^» Nous
croyons à l'origine gasconne de cette expression ; en
gascon, « Far son prou de » (faire son profit de) est
une locution des plus usitées*. Nicot a omis le mot
(c Prou », mais il enregistre, après Robert Estienne,
« Bon prou leur face, illi sua persuasione fruantur. »
Pugnade (Coup de poing*).
— (( Les boilà tous à rire et moi offensé des
pugnades que firent ces maraux. » (D'Aubigné*).
* Cf. Lespy, Op. cit.. Prou, Proo.
2 P. 23, yo.
^ Voir Lespy, Op. cit., Prou.
* Cf. Lespy, Op. cit., Pugnada, Punhada.
5 Aventures du baron de Fœneste, p. 104.
358 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Qauque (Quelque*).
— « Sur le bord de la ribière, il se troube une
grande paillarde qui laboit quauques hardes. »
(D'Aubigné^)
On a vu plus haut (au mot Pey rades) « quauques
peyrades ». On peut voir d'ailleurs, dans Tallemant
des Réaux% combien « quauque » était une forme
familière aux Gascons.
Ramelet (Ballet).
C'est sans doute un vieux mot gascon, dont d'An-
tras nous a conservé le souvenir dans cette phrase :
— « Et mesmes y fut entreprins un ramelet qui
dura quelque temps.* »
M. L. Couture a expliqué les différentes signifi-
cations qui ont été attachées à ce terme en gascon.
Ramelet, après avoir désigné, conformément à Téty-
mologie « un petit rameau » a pris le sens de « bou-
quet » : « C'est assurément dans ce sens, avec un
détournement métaphorique, que Pierre Goudelin a
intitulé son célèbre recueil qui parut pour la première
fois en 1617, le Ramelet moundi (le Bouquet tou-
lousain). Plusieurs des pièces liminaires du Ramelet
parlent à Goudelin des « fleurs » de son « bouquet » .
Un poète latin, nommé Malard, comme plus tard le
* Cf. Lespy, Op. cit., Quauque. Voir, sur la vocalisation
deL, p. 99.
2 Aventures du baron de Fœneste, p. 12.
^ Hist., t. V, p. 177; t. VI, p. 385.
^ P. 66.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 359
P. Vanière, traduit Ramelet moundi par sertum
tolosanum. » Dans la suite, on donna le nom de
Ramelet « à des réunions joyeuses, où concouraient
plusieurs quartiers et où les jeunes gens prenaient
des uniformes ou des déguisements caractéristiques...
Ainsi le Ramelet était, en même temps qu'une fête
populaire, un ballet paré. Il n'est donc pas surpre-
nant que d'Antras ait donné le même nom à un vrai
ballet aristocratique.^ »
Religionnaire.
Si Ton en croit Balzac, ce terme fut introduit dans
la langue française par les Gascons, en même temps
que celui de Doctrinaire ; mais nous avouons n'avoir
rien trouvé qui soit de nature à confirmer l'opinion
de Balzac. « Le mot de religionnaire n'est pas fran-
çois; il vient du même pays que celui de Doctri-
naire, et ce fut sans doute un prédicateur gascon qui
le débita le premier dans les chaires de Paris. ^ »
Retirer à (Ressembler à').
— « Les enfans retirent au père. » (Monluc*.)
• Cf. Notes des Mémoires, a la suite des Mémoires de
Jean d'Antras, p. i58. Godefroy donne aussi ce mot, mais
avec la signification de « sorte de poème ».
2 Socrate Chrétien, dise. lo (cité par Littré, au mot Doc-
trinaire).
'" Nous ne trouvons pas ce sens dans le Dict. béarnais de
M. Lespy ; cependant il est bien connu, au moins dans le
pays de Bigorre.
* T. II, p. 114.
36o LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
— {( Nostre vie, disoit Pythagoras, retire à la
grande et populeuse assemblée des jeux olympiens. »
(Montaigne/)
— « Leur langage, au demeurant, c'est le plus
doux langage du monde... // retire fort aux termi-
naisons grecques. » (Id.^)
— c( Ce Pline nullement retirant, à mon advis,
aux humeurs de son oncle. » (Id/)
— « Car chacun sçait du cheval d^Alexandre
Bucefal, qu'il avoit la teste retirant à celle d'un
toreau. » (Id.*)
— « Voilà une description qui retire bien fort à
Vequippage d'un homme d'armes. » (Id.'')
— (( Il (Tacite) ne retire pas mal à Vescrire de
Séneque ; il me semble plus charnu, Sénèque plus
aigu. » (Id.^)
— « Cette forme retire trop à V article. » (Id."^)
— (c Ces babouyns capettes s'en fussent moquez,
si peu retire V innocence spartaine à lafrançoise. »
(id/)
* Essais, liv. I, chap. xxv.
— Essais, liv. I, chap. xxxi (édit. i588), chap. xxx
(édit. i595).
^ Essais, liv. I, chap. xl (édit. i588), chap. xxxix
(édit. iSgS).
* Essais, liv. I, chap. xlviii.
5 Essais, liv. II, chap. ix.
6 Essais, liv. III, chap. viii.
' Essais, liv. III, chap. ix.
^ Essais, ibid.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 36 I
— « O Dieu ! que ces gaillardes escapades, que
cette variation a de beauté, et plus lors que plus elle
retire au nonchalant et fortuit. » (Id.')
Cette acception du mot Retirer est assez ordinaire,
non seulement dans les dialectes de la langue d'oc,
mais encore dans les dialectes de TEst ; nous nous
souvenons avoir entendu à Saint- Dié « Retirer à
quelqu'un » pour « Ressembler à quelqu'un ». Mais,
dans ces nombreux exemples de Montaigne, il est
bien évident que nous sommes en présence d'un
gasconisme.
Revirade^.
— « J'ay autrefois employé à la nécessité et presse
du combat, les revirades qui ont faict faulsée oultre
mon desseing. » (Montaigne.^)
Se (Si*).
C'est un gasconisme, non un archaïsme, que cet
emploi de « Se » pour « Si » , dans ces phrases de
Monluc et de Montaigne :
— (c Et se aulcune aultre chose surviendra, je vous
tyendray adverti. » (Monluc.^)
— « Je m'aprocheray mercredi le plus près de
* Essais, liv. III, chap. ix.
* Cf. Lespy, Op. cit., Rebira.
' Essais, liv. III, chap. viii.
* Cf. Lespy, Op. cit., Se.
' T, V, p. 202.
362 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
VOUS que je pourray, est à Feuilles^ se le mal ny est
arrivé. » (Montaigne/)
Seringade,
Voici encore un de ces mots en -ade, si chers aux
Gascons ; il ne se trouve que dans d'Aubigné, qui
fait ainsi parler le baron de Funeste :
— ce Lui et sa femme me tirèrent tout d'un temps,
lui, une pistoiilade sans valle, et sa femme une
seringade.^ y)
Serre (Colline, Hauteur').
— « Je montis à cheval et men allant le long de
la serre pour voir le chemin. » (D'Antras.*)
Stropiat, Estropiât (Estropié).
Ce mot, placé par M. Voizard parmi les mots
gascons qui se trouvent dans Montaigne % doit être
plutôt regardé comme italien. Au xvi^ siècle, il est
d'un usage courant; Littré cite des exemples de
* Lettre aux jurats de Bordeaux, 3o juillet iSgS.
2 Aventures du baron de Fœneste, p. i lo. On remarque,
dans cette même phrase, le terme « pistoulade » que le
baron emploie encore dans un autre endroit : « sa troupe
oyant les pistoUades » (cité par Littré). Les Gascons ont
forgé, avec le mot Pistolet, le mot Pistouletade, ainsi défini
dans le Dict. béarnais : & Décharge de pistolets, en signe de
réjouissance, aux noces de village.
5 Cf. Lespy, Op. cit., Serre.
^ P. 8i.
^ Op, cit., p. 23o.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 363
tf estropiât » dans Rabelais et dans Garloix ; Tabourot
des Accords (p. 179, v») et Nicot l'admettent;
Furetière indique le sens restreint qu'il avait sou-
vent à cette époque : soldat qui a perdu quelque
membre à la guerre et qui se sert de ce prétexte pour
mendier. » Mais il est juste de rappeler qu'à côté de
la forme italienne « stroppiato » il existe une forme
gasconne semblable.
— « Me voyant str optai presque de tous mes
membres. » (Monluc.*)
— « Et puis les voyla stropiats et borgnes et
estourdisde coups. » (Montaigne.*)
Surpoids,
— (( Mon livre est toujours un; (ce que j'y ajoute),
ce ne sont que siirpoids qui ne condamnent pas la
première forme, mais donnent quelque prix parti-
culier à chascune des suivantes. » (Montaigne/)
Ce mot semble n'avoir été employé que par
Montaigne ; peut-être l'a-t-il formé à l'imitatior» des
mots français « Surcharge, Surabondance, etc. »;
mais, puisque ce composé existait déjà en gascon*,
il est plus naturel de supposer qu'il l'a créé sur le
patron du mot gascon. Ce terme a été relevé par
César Oudin. «Surpoids, m. sobrepeso, sobrecargo »
* T. I, p. 26.
2 Essais, liv. II, chap. xxxi. Dans l'édition de iSgS
€ stropiats » a été remplacé par « estropiez » .
' Essais, liv. III, chap. ix.
* Cf. Lespy, Op. cit., Suberpes.
364 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Taulade (Tablée 0-
— « Toute la taulade se prit à rire. » (D'Aubigné. ')
Tocsin^.
H. Estienne a signalé ce mot comme gascon, et il
en recommande l'emploi. « Il vaut mieux, ajoute-
t-il, escrire toquesing... en adjoustant un g, on
approchera plus près de Tétymologie, car c'est un
mot gascon, composé de « toquer, au lieu de ce que
nous disons toucher ou frapper, et de sing qui si-
gnifie cloche, et principalement une grosse cloche
comme volontiers en efîroy on sonne la plus grosse*. »
Au lieu de « Tocsin », les Gascons disaient aussi
« Batsin » . « Alors pour la troysiesme fois ils firent
sonner le batsain à toutes deux les cloches.'^ »
Tourner,
Ce verbe, quand il est suivi d'un infinitif, indique
en gascon la répétition d'une action ; c'est ainsi que
Monluc l'emploie très souvent.
— c( M. de Saint-Pol tome parler eiU roi. S)
* Cf. Lespy, Op. cit., Taulade ; (de Tabulatam ; sur B
médial intervoc, Voir plus haut, p. 87,)
^ Aventures du baron de Fœneste, p. 5o.
^ Cf. Lespy, Op. cit., Toquessenh.
* Précellence du lang.fr., p. i8ô.
^ Lettre de George de Bourg, seigneur de Clermont
(Gers) Cf. Revue de Gascogne, t. XV, p. 82. M. Ph. Tamizey
de Larroque, qui publie cette lettre, ajoute en note : Nous
appelons encore aujourd'hui, en patois, le tocsin lou batsin.
^ T. I, p. 252.
INFLUENCE SLR LE VOCABULAIRE. 365
— «J'avertis le capitaine. . . du lieu auquel ils
Tavoinct tournée copper.'^ »
— (( Et je tourna/ mander audit Bassompierre
de renvoyer à la poudre. S)
— c( Nous nous tornâmes r embrasser. ' »
— « Il me tourna demandera »
Dans Tancien français, on trouve « tourner » pour
« retourner » ; mais l'expression gasconne a un sens
particulier un peu différent, car elle n'implique pas
nécessairement l'idée d'un mouvement d'un lieu à un
autre lieu.
Tuile (Brique^).
Cette confusion de tuile et de brique est fréquente
en Gascogne et en Languedoc.
— <c L'esglise est bien. . . . pavée de t huit le. »
(Enquête de 1546.^)
« Il y a quelques années, dit Desgrouais dans ses
Gasconismes corrigés (p. 19), qu'on donna à
traduire dans un collège de cette ville (Toulouse),
ces paroles de Suétone : Gloriabatur Augustus mar-
moream se relinquere Romam, quam lateritiam acce-
perat. Later, lateris, signifie brique, et lateritius,
* T. I, p. 404.
2 T. II, p. 26.
^ T, II, p. io5.
* T. IIÏ, p. 304.
^ Cf. Lespy, Op. cit , Teule (tuile, brique).
6 Cf. Revue de Gascogne, t. XXXII, pp. lyS, 177 et
passim.
366 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
adjectif formé de later^, signifie de brique. La plupart
des jeunes gens traduisirent ainsi : Auguste se glori-
fiait d'avoir trouvé Rome bâtie de tuiles, et de la
laisser toute de marbre. Une ville bâtie de tuiles,
au lieu de briques, aurait fait rire à Paris ; mais cela
ne fit pas de sensation à Toulouse; personne ne
releva ce gasconisme. »
Tuppin (Pot de terre*).
Deux cordeliers avec deux jaccopins {sic)
Semblant deux sacs entre deux gros tuppins.
(Bonav. des Périers.) ^
Ce mot se trouve aussi dans Rabelais^; Nicot,
Furetière, Richelet Pont omis; mais César Oudin
Ta recueilli. « Tupin : m. oUa. »
Tuquet (Petite élévation*)
— (( Je m'arrestai sur un petit tuquet plus haut
pour boir au loin. » (D'Aubigné^)
— ce Le fourrier de la compeignie et moi montas-
mes sur un petit tuquet, seulement par curiositai. »
(Id.«)
1 Cf Lespy, Op. cît,, Toupi.
^ T. I, p. i5i.
s Voir édit. Jannet, Glossaire.
^ Cf. Lespy, Op. cit., Tuque, qui signifie Hauteur, d'où
Tuquet, petite hauteur.
s Avent. du baron de Fœneste, p. 109.
6 Ibid., p. 309.
INFLUENCE SUR LE VOCABULAIRE. 3 67
César Oudin cite ce mot: a Tuquet: m. Relexe.
Terron. »
Veguade, Begade (Fois').
Bonaventure des Périers etd'Aubignéont emprunté
au gascon ce terme, qui d'ailleurs avait déjà été
employé par Rabelais. César Oudin signale l'origine
gasconne de Vegada. « Vegada, f. , mot gascon,
una vez, una vegada. »
— « Les nymphes
. . . Prennent ja soing
De venir faire d'eigade,
Si tu dors une veiguade. »
(Bon. des Périers.) *
— « Je n'usse point esté las sans ces bilaines
vottes, qui à toutes vegades s'embrouilloient dans
ces genêts. » (D'Aubigné^)
— « Aide-enseigne est un honneste home qui aide
par begades à pourter lou drapeau. » (Id.*)
Viet d'a^e (Juron gascon').
— (c Mais escoutez, viet^ da^es, que le maulubec
vous trousque. » (Rabelais.'')
* Cf. Lespy, Op. cif., Vegade ; — Luchaire, Recueil de
textes gascons, Glossaire, Begada.
2 T. I, p. 65.
^ Avent. du baron de Fceneste, p. 225.
* Ibid., p. 3o8.
5 Cf. Lespy, Op. cit,, Bietdazou.
® T. I, p. 7 (Prologue de Gargantua)»
368 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
— « Gambaire^ ayant ouï ce dicton^ répondit
incontinent en son gascon : Cap de Diou, be vous
douni lou reste (je vous donne le reste) pour un viet
d'aze. » (Bonav. desPériers/)
Vouloir.
Ce verbe a souvent en gascon le sens de « être sur
le point de )) . Les Gascons disent, par exemple : « Il
veut pleuvoir» pour « Il va pleuvoir» ; « Peau veut
bouillir » pour « va bouillir » .
-— « Et comme j^euz attendu une heure là... et
voyois que le jour se voulloit approcher, » (Monluc. ^)
— (c Nous y atandismes jusques à ce qu^il feust
si tard que le soleil se voulait coucher. » (Id.^)
Il faut entendre de même cette phrase de Brantôme :
« Lorsqu'il voulut mourir » c'est-à-dire « lorsqu'il
fut sur le point de mourir. * »
Yens (Gens).
Henri IV avait l'habitude d'écrire « yens » pour
gens, comme le remarque E. Jung^; cette forme
n'est autre chose qu'un gasconisme^
* T. II, p. 280.
2 T. III, p. 212.
5 T. III, p. 190.
* T. I, p. no.
^ Thèse, p. 61.
^ Voir plus haut, p. 73.
INFLUENCE SLR LA SYNTAXE. 069
CHAPITRE IV
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE
Nous allons examiner dans ce chapitre les traces
de l'influence gasconne sur la syntaxe française. La
syntaxe française n'est pas une au xvi^ siècle, ni
dans la première moitié du xvri'^ ; elle varie, on le
sait, d'un auteur à l'autre, et l'histoire de ces varia-
tions est bien connue \ Il y a pourtant, même à
cette époque, une syntaxe française, fondée sur
l'usage le plus généralement suivi par les meilleurs
écrivains. Cette syntaxe générale qu'on a très soi-
gneusement étudiée^, nous nous proposons de montrer
ici quelles modifications elle a subies sous l'influence
des Gascons.
Nous suivrons l'ordre des parties du discours ; en
outre, avant d'indiquer, pour chacune de ces parties,
les modifications qu'a subies la syntaxe française,
nous rappellerons quelles sont les habitudes de la
• Cf. A. Benoist, De la syntaxe française entre Palsgrave
et Vaugelas (Paris, 1887), et Ch. L. Livet, La Grammaire
française et les Grammairiens au XF/es/èc/e (Paris, iSSg).
- Voir, dans l'ouvrage de MM. Hatzfeld et Darmesteter
{Le Sei:{ième siècle en France), le « Tableau de la langue fr.
au xvie siècle », chap. iv, Syntaxe.
24
SyO LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
syntaxe gasconne ; grâce à ce rapprochement, Tin-
fluence gasconne, établie d'une manière sûre, sera
facilement reconnue, même de ceux qui ignorent le
gascon.
§ I. — Article.
1 L'article, en gascon, peut remplacer le pronom
démonstratif. Nous lisons dans les Récits d'histoire
sainte : « La mayzoo de Annas, la de Gayphas »> (la
maison d'Anne, celle de Cayphe^).
Ainsi parlaient les écoliers gascons, d'après Des-
grouais ; ils parlent encore ainsi trop souvent :
^ Quelle leçon me dites-vous? — C'est la de ce
soir^ »
« A qui est cette fourchette ? — C'est la de Mon-
sieur ^ »
Cet emploi de l'article n'était pas tout à fait étranger
au français. « Henri Estienne, dit M. Benoist, remar-
que un emploi particulier de l'article, emploi qu'on
pourrait appeler patronymique. Les papetiers qui
fournissaient la famille Estienne s'appelaient les
d'Hanri. C'est comme si l'on disait les fils d'Hanri. '* )>
* Cf. Lespy, Gram. béarnaise, p. i65, n» 202.
^ Gascon, corrigés, p. 265.
^ Ibid.
^ De la syntaxe fr . entre Palsgrave et Vaugelas, p. 17.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. Sy 1
2° Devant un mot, pris dans un sens partitif,
l'ariicle, en gascon, est supprimé dans la plupart des
cas où le français emploie l'article partitif du, de la,
des. Ainsi on dira : Bouy de bi, de pa, c'est-à-dire :
Je veux de pain, de vin.
— « Abe companhoos qui obraben de pienti. » —
Il avait des compagnons qui fabriquaient de peignes \
On sait que Temploi de l'article partitif, peu fré-
quent dans le vieux français, s'étendit beaucoup au
xYi^ siècle, a Au xvi*^ siècle, H. Estienne constate
les trois locutions françaises correspondant à des
locutions grecques analogues; manger le pain, manger
du pain, manger pain ... La langue actuelle n'use
que dans des locutions consacrées du substantif sans
article. . . Au xvi*^ siècle, la langue penche sensible-
ment vers le nouvel usage. S) Dès le commencement
du xvii^ siècle, Maupas écrit: « Le langage serait
baaillant, disant: Bailley moy vin. J'ai acheté bois.'»
La syntaxe reste encore hésitante jusqu'à ce que
Vaugelas formule ainsi la règle : « Au nominatif et
à l'accusatif, de se met devant l'adjectif et des devant
le substantif; par exemple on dit : il y a d'excellens
hommes, et il y a des hommes excellens.S) Et
* Cf. Lespy, Dict., au mot Pienti.
- Le Seizième siècle en France, p. 255 ^i^'^ partie).
5 Gram. fr., p. ii.
* Remarques, t. II, p. 6. Ailleurs, p. 128, il ajoute : C'est
une faute ordinaire à ceux de delà Loire de dire : il n'a point
372 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Malherbe, dans son Commentaire sur Desportes
(IV, 3o2) : « Devant les substantifs précédés d'un
adjectif, il faut employer de et non des, et dire : de
hauts discours. » Or, voici comment parlent les
Gascons :
— « Je m'étais mis sur ung petit hault, où il y
avait <ie pierres d'une ruinée de maison. » (Monluc. ^)
— « Les ungs avoinct de falatutz de blanc et roige,
les aultres de j aulne et noir. » (Id.-)
— <i Tout avoit été vendu . . . pour achepter de
pierre, pour l'edifiice et réparation de leur dite esglise.»
(Enquête de 1546.^)
— " et pour le sortir, il falut avoir de cordes et
licols tous ensemble.* »
— « Donnez-moi <i'argent.S)
— (( Apportez de lumière.^ »
de l'argent avec l'article défini, au lieu de dire : il n'a point
d'argent, comme ils disent aussi J'ay d'argent pour dire J'ay
de l'argent.
1 T. II, p 181
^ T. I, p. 297. Ce mot « falatutz » ne se trouve ni dans
Littré, ni dans Godefroy ; mais le sens, au moins pour cette
phrase, en est indiqué par une variante que donnent les
éditions antérieures à celle de M. Ruble : « les uns avoient
des accoustrements » .
'" Cf. Revue de Gascogne, t. XXXII, p. 176.
^ Récit d'un témoin de l'arrivée des religieux de Saint-
Maur à Saint-Savin de Lavedan (1621). Cf. Revue de Gas-
cogne, t. XXXII, p. 22.
^ Gasc. corrigés, p. 3i.
° Ibid.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. SyS
On sait^ d'ailleurs, combien cette faute est fré-
quente dans tout le Midi. En revanche, les Gascons
expriment l'article qui régulièrement doit être sup-
primé « après de, signe du sens partitif, lorsque le
complément de la préposition est précédé d'un
adjectif qualificatif. ' »
— « Car dans les bourgz il y avoict des plus beaux
palais, des plus belles esgli^es et monastaires qu'il
n'y avoict dens la ville. » (Monluc.*)
— « J'ai des pelles mémoires (j'ai de beaux
mémoires). » (D'Aubigné.")
— « Et moins vous allegueray ce que j'ai leu en
des anciens mémoires de la maison de Benac en
Bigorre. » (Belleforest.*)
— « Quoi ! des lèvres l'ouvrier et l'artisan des langues
Ne pourra point dicter des facondes harangues »
(Du Bartas. ^)
Mais c'est surtout Montaigne qui tombe fréquem-
ment dans cette faute ; nous pourrions en citer des
exemples innombrables ; en voici quelques-uns :
— « Les Abyssins au rebours . . affectent pour la
dignité et la pompe, de monter des grandes mules. »
(Montaigne/)
' Crouslé, Gram., cours supérieur, § 609.
^T. I,p. 452.
^ Aventures du baron de Fœneste, p. 5o,
* Hist. jprodig., Anvers (1594), p. 370.
^ La seconde Sepmaine, iir- jour (la Loy), p. 326.
^ Essais, Wv. I, chap. xlviii (édit iSgS). Ce passage ne
se trouve pas dans l'édition de i588.
374 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
— « Et en ce monde des Indes nouvelles^ on
trouva des grands peuples qui en (d'araignées)
vi voient. >> (Id/)
— (( Et n'ay point chassé de mon cabinet des
longues gaules que mon père portait. » (Id.^)
— « Je scay qu'il s'est trouvé des simples pa/sans
s'estre laissez griller la plante des pieds. » (Id.^)
— « Du prim-saut il a laissé en mémoire des petits
miracles. » (Id.*)
— « Ce sont des legierseffects. » (Id.^)
— « Cettuy-ci ne se propose point des vaines
fantaisies. ^) (Id.^)
— « Mesprisant certes sa vie qu'il y cuida perdre,
engagé pour eux à des longs et pénibles voyages. »
(id.')
— « Certes, je rends grâces à des honnestes hom-
mes qui daignent prendre en bonne part mes foibles
efforts. >■) dd.')
— « Il est advenu aux femmes, aux enfans et aux
insensez de commander des grands Estats à l'égal
des plus suffîsans princes. » (Id.^)
* Essais, liv. I, chap. xxiii.
'^ Essais, liv. II, chap. xxxviii.
5 Essais, liv. Il, chap. xxxii.
* Essais, liv. It, chap. ii.
5 Essais, liv. II, chap. vi. Dans l'édit. de iSgS, ce gasco-
nisme a disparu • « Ce sont de legiers effects. »
^ Essais, liv. III, chap. xii.
' Essais, liv. III, chap. x,
^ Essais, liv. III, chap. ix.
^ Essais : liv. III, chap. viii.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. ?>'j5
— « On contrefit un grand deuil de sa mort et
luy ordonna Ton des somptueuses funérailles. » (Id/)
— « Ils ont plus communément des belles femmes
et moins de laydes que nous. » (Id.^)
— « Ce sont des vaines escorces qui rejalissent
des subjects ? » (Id.^)
Les Essais^ nous Tavons dit^ offrent de si nom-
breux exemples de cette construction^ que nous
renonçons à les transcrire tous; ceux que nous
avons cités suffisent pour montrer que tel est l'usage
ordinaire de Montaigne; chez les autres écrivains, au
contraire, cette constructio
contre qu'accidentellement.
§ 2. — Substantifs,
« Un certain nombre de mots ont, au xvi^ siècle,
un genre différent de celui qu'ils ont aujourd'hui, ou
ils hésitent entre le masculin et le féminin.*» Les
Gascons donnèrent à quelques substantifs un genre
différent de celui qu'ils avaient dans la langue du
xvi*' siècle ; pour certains autres, dont le genre était
indécis, ils employèrent sinon exclusivement, du
moins presque toujours, le genre qui était usité dans
* Essais, liv. III, chap. vi.
^ Essais, liv. III, chap. v.
^ Essais, liv. III, chap. iv.
* Hatzfeld et Darmesteter, Op. cit. p. 246 (i^e partie).
376 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Tancien français. Nous avons déjà remarqué qu'il
ne faut pas voir dans cet emploi un archaïsme, mais
simplement un souvenir du dialecte gascon, si sem-
blable à l'ancien français.
Armoire, qu'on trouve avec les deux genres au
xvi'^ siècle, est le plus souvent masculin chez les
auteurs gascons. Ménage en a fait la remarque :
« Les Gascons le font masculin. Il est féminin.* »
Armoire est en effet masculin dans le parler gascon :
(( u armari » {un armoire).
Carrosse était presque toujours masculin au
xvii^ siècle, mais, comme le remarque Littré, car-
rozza étant féminin en italien, carrosse a été féminin.
A l'époque où Ménage rédigeait ses Observations,
il n'y avait plus que les Gascons et les paysans, dit-
il, pour donner à carrosse le genre féminin, et il cite
à l'appui ce vers de Théophile :
« Du bruit de sa carosse importune le Louvre >^. -
Ce mot est féminin en gascon. « Entenetz brouni
la carroche » (entendez retentir la carrosse^).
Couple. — Pasquier regarde comme un gasco-
nisme le genre masculin que Montaigne donne à ce
mot*. Gomme affaire, comme armoire, comme tant
• Observations sur la langue fr., chap. lxxiii.
2 Ibid.
^ Cf. Lespy, Dict.
'' Le«re5, liv.XVIII, let. I ; t. U, p. 517. Ménage s'étonne
de cette critique (chap. lxxiii) et rappelle que plusieurs bons
auteurs, Saint-Gelais, Ronsard et Malherbe ont donné à
Couple le genre masculin.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 877
d'autres, ce terme était des deux genres et, par
suite, chaque auteur écrivait à sa guise, un couple
ou une couple. Cependant Pasquier a raison ; Tusage
le plus général étant à l'époque de Montaigne, de
faire couple féminin, lorsque Montaigne et les autres
Gascons écrivent « un couple » il convient de voir
dans cet usage un souvenir du dialecte gascon. « Un
autre coupple pareil», dit Montaigne, en parlant de
Pibrac et de M. de Foix ' .
Cuiller. — D'après Ménage*, les Gascons disaient
un cuiller, au masculin, au lieu de dire une cuiller.
Le Dict, de Lespy donne, en effet, à côté du féminin
culhère, le masculin culhè, culher.
Dette. — «Dette » employé au masculin, voilà
encore un gasconisme relevé par Pasquier; il le
signala lui-même à Montaigne \ Montaigne écrit par-
fois « une debte » ; le plus souvent, il écrit au con-
traire « un debte »...
— « Un si gros debte, comme celuy de ma totale
conservation.* >
— c( ... Jusques à ce qu'on fust arrivé à satisfaire
exactement ce debte .^ »
* Essais, liv. III, chap ix, édit. i588. Dans l'édit. de
iSgS, le texte est ainsi corrigé: « une autre coupple pa-
reille. ».
* Op. cit , chap. ccLXxxviii.
5 « Je luy monstray plusieurs manières de parler fami-
lières non aux François, mais seulement aux Gascons, un
debte. » Lettres, liv. XVIII, let. i ; t. II, p 517.
* Essais, liv. III, chap. ix.
^ Essais, liv. III, chap. xi.
378 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
— « ... Il n'est point de debte estrangier qui
aporte plus de ruyne aux maisons.* »
— (( . . Il y avait danger qu'un marchant luy
fist mettre la main sur le collet, à cause dCun vieux
debte. ^ »
Et c'est bien là un souvenir, non de l'ancienne
langue française, mais du dialecte gascon qui dit :
(c et dewte, lou dewte. » On trouve également dette,
au masculin, dans du Bartas :
— (« Fait le dette plus grand ». ^
Dot. — Ce mot est masculin en gascon ; de plus,
nous croyons que tous les auteurs gascons l'ont fait
masculin ; nous hésitons néanmoins à considérer cet
usag€, si général soit-il chez les auteurs gascons,
comme un gasconisme, le masculin étant aussi sou-
vent employé que le féminin dans la langue française
du xvi^ siècle.
— « Pourtant trouvé-je peu d'advancement à un
homme de qui les affaires se portent bien, d'aller
cercher une femme qui le charge d'un grand dot. »
(Montaigne.*)
Écritoire. — Le genre d'écritoire a varié ; mais,
au xvne siècle, on reprochait aux Gascons d'aller
contre l'usage, en disant & une écritoire ». Voici
' Essais, liv. II, chap. viii.
'^ Essais, liv. I, chap. xiv.
5 Judith, III, p. 38o.
* Essais, liv. II, chap. vu.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. SyQ
Tobservation de Ménage : « Rabelais^ liv. 1^^^ chap. xiv,
Ta fait masculin. « Et portoit ordinairement un gros
escritoire^ pesant plus de sept mille quintaiàx.' » Les
Gascons le font aussi de ce genre. Il est féminin. »
Fois. — Henri IV a employé ce mot avec le genre
masculin.
— « Nous en retournant ma femme et moy en
Bearn pour nostre entrée en la tenue des Estats,
laquelle nous avons esté contraincts remettre et dif-
férer à un aultre fois.^ »
Cela tient à ce que les Gascons se servent^ au
lieu du mot fois, du mot coup, qui est masculin
« u cop^), d'où la tentation de transporter au mot
français le genre du mot gascon.
Honneur est souvent féminin chez les auteurs
gascons :
— « et allors nostre honneur demeurera claire et
nette devant Dieu et les hommes. )^ (Monluc ')
— « Permettre seulement aux gentils femmes de
sortir, leur honneur sauve. » (Montaigne. *j
Ici encore, nous croyons devoir constater l'influence,
non du vieux français, mais du gascon qui dit « la
honor "^ » .
Huile garde, chez les auteurs gascons, le genre
* O/?. cit., chap. Lxxiii.
— Lettres missives, x.l.^'p.'i.'i'h.
^ T. I, p. 4.
* Essais., liv. I, chap i.
5 Cf. Lespy, Dict. « A ma aunor et a mon profiect »,
dans les Fors d'Oloron.
38o LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
qu'il a dans leur dialecte: Et fiz prendre tout Vhiiille
des lampes des esglises et le distribuay pareillement
aux soldats. » (Monluc/)
Ménage est tout surpris de trouver cette faute dans
le Quintil Censeur: « Charles Fontaine, Parisien...
Ta fait masculin. Et c'est aussi de ce genre que le
font les Gascons. Il est constamment féminin. De
bonne huile^ les saintes huiles. ^ »
Image. — Hatzfeld et Darmesteter donnent^ pour
faire connaître le genre de ce mot dans la langue du
xvje siècle^ les exemples suivants :
(( Images affreux. >^ (Du Bartas.)
« Un image de liberté. » (Montaigne.)
« Ce petit ymage d'argent. » (Des Périers.)
« Maint et maint image. » (Jodelle. ^)
Image était donc du masculin^ au xvi^ siècle*;
mais au xvii©^ image n'était employé qu'au féminin.
Les Gascons, d'après Ménage, continuaient à dire
a un image ^ )> ; ils suivaient l'usage gascon « u imadyé » .
Mémoires. — Est-ce un souvenir du gascon qui
fait dire au baron de Fœneste : «< J'ai des relies
mémoires, qui sont tenues d'un grand queitaine.'' »
' T. II, p. 206.
- Op. cit., chap. LxxiiL Palissy a dit également : « Et
plusieurs guérissent... du dit huile, parce qu'ï7 est corrosif. »
P. 3o (édit. A. France).
'" Op. cit., p 249 (l'e partie).
* Voir dans Littré un exemple de « image » féminin
^ Op. cit., chap. i.wiii.
^ Aventures du baron de Fœneste, p. 5o.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 38 1
avec ses lettres de recommandation et unes
oires/ ))
Ce mot, au pluriel^ et dans le sens de souvenirs,
est féminin en gascon : a Las memoris sont labils »
(Les souvenirs passent vite.^)
Ongle, d'un genre incertain dans Tancienne langue,
est féminin dans Montaigne.
— (( J'ai peu me mesler des charges publiques,
sans me despartir de moy, de la largeur d'une
ongle. ^))
— « Ayant Tongle coupée en forme de doigts. * »
— « Car premièrement, estant tout esvanouy, je
me travaillois d'entr'ouvrir mon pourpoinct à belles
ongles.^ »
— « Tout ainsi le milieu dans son ongle crochue
Le pépiant poulet emporte par la nuë. »
(Du Bartas.) «
Cet emploi du genre féminin peut être expliqué par
l'influence du dialecte gascon ; en gascon, « ongle »
est féminin : las ouncles. Lespy cite {Dict., ungle)
entre autres exemples, cette phrase d'un directeur
des vivres : Que m'an hèyt las uncles taa braques.
* Aventures du baron de Fœneste, p. 24.
- Cf. Lespy, Dict.
'" Essais, liv. III, chap. x.
'^ Essais, liv. I, chap. xlvih.
^ Essais, liv. II, chap. vi (édit. i3S8j. Dans l'édit. de
1 595, ce gasconisme a disparu : «; à beaux ongles ».
^ Judith, liv. II, p. 368.
382 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
On m'a fait les ongles si courtes (qu'à peine puis-je
me gratter quand une puce m'a mordu).
Le Savoyard Vaugelas remarque qu'on fait aussi
ce mot féminin en Savoie^ en Dauphiné et à Lyon. ^
Paire. — C'est le gascon « u parelh » qui a fait
écrire à J . Scaliger : « de trois paires de lettres que
je vous envoiai dernièrement^ il est impossible que
vous n'en aies receu quelcunJy^ Paire était parfois
masculin au xvi^ siècle ; mais^ on l'a dit fort juste-
ment^ c( ce mot était le plus habituellement féminin,
et Scaliger, en l'employant au masculin, s'en sert
contre l'usage le plus commun » ' .
Paroi. — Ce mot était tantôt masculin, tantôt
féminin. Nicot le regarde comme masculin, mais ne
cite que des exemples où il est employé au féminin.
Montaigne avait dit d'abord « il alla froysser sa teste
contre un paroy et s'y tua* », mais dans l'édition
de 1695, on lit « une paroy ». Le Gascon dit :
u paret, un paroi ^
Rencontre. — Souvent masculin dans l'ancienne
langue, par exemple, dans Froissard, ce nom est
presque toujours féminin au xvi® siècle (sauf peut-
* Dans les Nouvelles Remarques, t. H, p. 422.
^ Lettres de J. Scaliger publiées par M. Ph. Tamizey de
Larroque {Recueil de travaux de la Société d'agr., se. et arts.
Agen, 2e série, t. VI, p. 249).
5 Voir Revue des Langues Romanes, 1886, p. i33.
* Essais, liv. II, chap. xxxii (édit. i588).
5 Cf. Lespy, Op. cit., Paret.
1NFLUENCI£ SUR LA SYNTAXE. 383
être quand il signifie occasion: en ce rencontre)*.
Les auteurs gascons remployaient au masculin, et
Pasquier ne manque pas de reprocher ce gasconisme
à Montaigne.
— (( Le rencontre m'en offrira le jour quelque
autre fois, plus apparent que celuy du midy.S)
— « Je ne faudroy pas de m'engager enfin en
quelque malplaisant rencontre. » (Id.')
— « Il faut le rencontre de beaucoup de qualitez
à le bastir. » (Id *)
— « Fuyez-la, faict-il, courez hors de sa veuë et
de son rencontre, y) (Id.^)
— « Quoy que die ce subtil rencontre d'Arce-
silaus. » Ud.")
— « Un personnage sçavant, et de mes amis, c'est
merveille quels rencontrées et combien admirables il
trouve. » (Id.^)
» « En matière de querelle, dit Vaugelas, plusieurs le
font masculin,. . . mais le meilleur est de le faire féminin. »
Pairu : « Pour moy, je le ferois en tous sens tousjours
féminin. » Th. Corneille : « Tant de personnes escrivent
en ce rencontre, quand ce mot signifie occasion, qu'on ne
peut condamner ceux qui dans ce sens le font masculin. 11
est pourtant mieux de le faire tousjours féminin. » {Remar-
ques, pp. 74, 75.)
— Essais, liv. I, chap. x.
^ Essais, liv. II, chap. xxxvii.
* Essais, liv. III, chap. v. '
^ Essais, liv. III, chap. x.
6 £"55^/5, liv. II, chap. XI (dans l'édit. i5g5 seulement).
' Essais, liv. II, ibid.
384 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
— (( Ceux qui eurent Tacivantage au rencontre de
la Rochelabeille. » (Id/)
— « Le principal effort du rencontre fut en cest
endroit. » (Id.^)
— « Guillaumes^ d'où Ton dict que le nom de
Guienne est venu par un froid rencontre. » (Id.^)
— (( Et encores que ce ne soict pas grand cas de
ce rencontre que je vous ay descript. » (Monluc/)
— (c Outre que le rencontre estoit en lieu ou les
chevaux ne se pouvaient aucunement soustenir. » (Id.^)
— « A cet heureux rencontre, Adam d'aise sautelle. »
(Du Bartas. ^)
— « Et les Démons craignant l'éblouissant rencontre. »
(Id.^)
— c( Tombant icy dCun bienheureux rencontre. »
(Pierre de Brach.^)
— (( Ledit sieur de Parrabère que je vis despuys
ce rencontre. » (D'Antras.^)
— (( les plaines de Saint- Clair où se fit un ren-
contre. » (Id.^^)
' Essais, liv. I, chap. xxxii (édit. i588), chap. xxxi
(^édit. i595).
— Essais, liv. I, chap. xli.
^ Essais, liv. I, ibid.
* T. I,p. 63.
s T. III, p. 442.
6 La seconde Sepmaine, ler jour (Les Artifices), p. iS?.
' Ibid., jiie jour (La Loy), p. 344.
« Œuvres de P. de Brach, p. 181 (édit. ibyG).
« P. 83.
10 p. i5 et passim.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 385
— «Certes, boici un von rencontre. » (D'Aubigné/)
Patenostre. — Pasquier signala à Montaigne,
comme un gasconisme, Temploi de ce mot avec le
genre masculin. « Je le menay (Montaigne) en ma
chambre, où j'avais son livre, et là je luy monstray
plusieurs manières de parler familières non aux Fran-
çois, ains seulement aux Gascons, un Pate-nostre, un
Debte, un Couple, un Rencontre.' » Voici la phrase
de Montaigne (Essais, I, lvi), où Pasquier a trouvé
« un patenostre » : a Je voudroy que ce soit le seul
patenostre que les Chrétiens y emploiassent. »
Sang est féminin en gascon « la sanc » : et aquj
lo estrenglo talement que lo fe sclatar la sanc per los
ditz ; — il le serra si fort qu'il fit jaillir le sang entre
les doigts'. Littré ne cite pas d'exemple de sang
employé au genre féminin; nous croyons pourtant
reconnaître une trace de ce féminin dans les jurons :
Palsambleu, Palsangué, Palsanguienne. Ces jurons,
inconnus avant le xvi^* siècle, se décomposent, non
pas comme dit Littré, en «par le Sang Dieu » , mais en
« par la sang Dieu ». Ce qui le prouve, c'est qu'on
trouve souvent: Parla sambleu.
« Par la sambleu, messieurs, je ne croyais pas être
Si plaisant que je suis. . . » -*
' Aventures du baron de Fœneste, p. 87.
- Lettres, liv. XVllI, lettre 1; t. Il, p. 5 17.
'" Un baron béarnais, textes du xv^ siècle (Publication de
la Société des bibliophiles du Béarn, 1878, p. 38).
'* Le Misanthrope, acte II, scène vu (texte original de
25
386 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
On trouve même dans les Fourberies de Scapin :
« par la sang ! ' » L'origine gasconne de ces locutions est
d'autant plus probable que ce sont des jurons^ et
que les soldats gascons passaient pour être très riches
en expressions de ce genre. (^Samdiu^ sandis^ cadedis^
mordioux, pardioux^ etc.)
§ 3. — De l'Adjectif,
ADJECTIFS POSSESSIFS.
I. — L'adjectif possessif est souvent représenté en
gascon par l'article ; on dit couramment « et pai »
{le père) pour mon père.
Tallemant des Réaux connaissait ce gasconisme :
« Chut, chut, luy dit-il (La Calprenède), ne me
nommez point ; car si le père le sçavait . . . ^ » Le
récit continue ainsi : « Une fois que le père qui ne
vouloit pas que je fisse des vers me trouve comme je
rimois, il se mit en colère, prit un pot de chambre,
d'argent s'entend. » A ce dernier trait, on devait
1666). 11 est vrai que l'édition de 1682 donne en variante :
Par le sang bleu ; mais l'édition de 1682 a été revue par
La Grange et Vinot, revue, c'est-à-dire altérée en plus d'un
passage.
» Acte II, scène vi; t. VIII, p. 469 (éd. Despois),
. - Historiettes f VI, p. 384.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 387
reconnaître le Gascon, tout aussi facilement qu'au
gasconisme par où débute la phrase.
— « Jettent au pied les armes. » (Du Bartas. *)
— « quelque femme éplorée,
A qui la mort inique avoit ravi l'époux. » (Id.-)
II. — Le gascon ne remplace pas Tadjectif pos-
sessif par l'article, lorsqu'il s'agit d'une chose insé-
parable de la personne. Ainsi, tandis que le français
dit : il m'a fait mal au pied, on dira en gascon :
que m'a heyt maw ajp wé pè (à mon pied).
On peut relever ce gasconisme dans les vers sui-
vants de du Bartas :
— « Il n'a devant ses yeux foy ni loy ni justice.' »
— a et ne peut à peine
D'un grand quart d'heure après reprendre son haleine. ^ »
— « Il escarbouille 5a teste... ^ »
Desgrouais reproche aux Gascons ces tournures :
(f^MaJîevre m'a repris. — Vous m'avez fait mal à
mon pied, ^ »
III. — En gascon, comme en provençal, on se
^ La seconde Sepmaine, le»' jour (Les Artifices), p. i33.
— Judith, liv. IV, p. 390.
^ La seconde Sepmaine, ive jour (La Décadence), p. 5 19.
* Ibid , me jour (Les Pères), p. 3 10.
^ Ibid., 1er jour (Les Artifices), p. i36.
" Gasc. corrigés, p. 290.
388 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
sert de Tadjectif possessif son, sa, ses, même quand
on parle de plusieurs personnes. Les Méridionaux
disent volontiers^ fidèles à la règle latine : Le père et
la mère sont sortis slyqcsouJiIs. a Cridéouen biahore^
demandéouen perdoun et graci ; Louïsoun escoutéoue
p'arreu, aou cap d'uou'paouse, con lou paou
s'estout bieun lebertit aou soun déspeuns, que bedè
n'en pouden pas léou mè. . . » C'est-à-dire : « ils
criaient au secours-, demandaient pardon et grâce ;
Louison n'écoutait rien ; . . . au bout d'un moment^
quand le bâton se fut bien diverti à ses dépens (à
leurs dépens), voyant que bientôt ils n'en pouvaient
L'auteur des Nouveaux Gasconismes relève cette
faute, qu'il considère surtout comme provençale,
mais qui n'est pas inconnue, on vient de le voir, au
parler gascon :
— « Ces enfants aiment son père. . . Ceux-ci étu-
dient assez bien sa leçon. ^^^
Nous n'avons pas rencontré ce gasconisme chez
les auteurs gascons ; il serait pourtant bien extraor-
dinaire qu'ils l'eussent tous complètement évité. En,
revanche, nous le rencontrons chez Malherbe, dans
* Arnaudin. Contes de la Grande Lande, p. 210. Nous
avons conservé l'orthographe de l'auteur et les formes du
parler landais, arreu, bieun (rien, bien).
- Nouveaux Gasc. corrigés, t. II, p. 326.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. SSq
un passage qui a été, selon nous, mal interprété par
M. L. Lalanne, le consciencieux et savant éditeur de
Malherbe :
— c( Aussi celui qui est fol n'a pas tous les vices en
son extrémité. ' » M. Lalanne n'a pas reconnu ici la
tournure provençale; il croit voir dans ces mots « en
son extrémité » une simple inadvertance et met en
note : Il faut lire sans doute : a en leur extrémité »
ou
IV. — L'article est toujours exprimé, en gascon,
devant l'adjectif possessif, alors même que cet adjectif
possessif est accompagné d'un qualificatif. On dit
couramment, aux environs de Tarbes : « et mé nébout
(le mien neveu); et pt^ajvbé sou pai Ue pauvre son
père).^)) Voici de charmants vers de Despourrins:
— (( Berouyine, charmantine,
Berouyine, lou me sou.^ »
• T. II, p. ii8.
- Cf. article de M. C. Chabanneau, i^om^wza, IV, p. 344.
M. P. Meyer rappelle que « dans le Figaro, du i^iaoût iSyS,
on peut lire, dans un article signé d'un rédacteur non moins
spirituel que Marseillais : Cet amendement porte que les
Conseils généraux vérifieront les pouvoirs de ses membres ».
^ Notons en passant que, dans quelques communes, pai
(père) est du féminin. Nous avons entendu dire, d'une façon
habituelle, à Montgaillard (près de Bagnères de-Bigorre) :
la sa pai (son père).
^ « O joliette, ô toute charmante, — ô joliette, ô mon
soleil (le mien soleil). » On ne peut traduire qu'imparfaite-
3gO LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Dans une vieille chanson béarnaise qu'a publiée la
Revue des Patois Gallo-Romans^ nous trouvons
les vers suivants;, que nous transcrivons sous une
forme orthographique moins savante :
— « La sua mai kawra pieytat,
La sua so ké dira nou,
Los bostes amous kéns an kounfiat. »
— « La sienne mère aura pitié,
La sienne sœur dira non,
Les vôtres amours on nous a confié. »
Nous n'avons pas trouvé dans les auteurs gascons^
d'exemples où l'article soit ainsi employé; mais il
faut croire que les Gascons commettaient souvent
cette faute^ au moins dans leur conversation, puisque
Desgrouais signale les gasconismes suivants :
— f( Le pauvre mon père n'aurait pas fait cela. ^ »
— (( Si la pauvre ma mère vivait encore. ^ »
On peut rapprocher de cet emploi de l'article,
joint à l'adjectif possessif, les phrasés suivantes où
Montaigne réunit l'adjectif possessif et l'adjectif
démonstratif.
ment, dit M. Lespy, à qui nous empruntons cette citation
{Grammaire béarn., p. 243), ce que signifient nos deux
adjectifs.
' Un chant de noce en Béarn, n> 10, pp. i3'3, 134.
- Gasc, corrigés, p. 273.
^ Jbid., p. 265,
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. Sq I
— « Cette nostre exaspération immodérée et illé-
gitime contre ce vice. * »
— « Toute cette nostre suffisance, qui est au delà
de la commune et naturelle.' »
— « Ils (les singes) en presterent le moyen par
cette leur inclination à faire tout ce qu^ils veoyoient
faire. ^»
— « Et puis de ceux-là est la liberté peu suspecte
et peu odieuse, qui besoingnent sans aucun leur
interest. * » Leur est bien adjectif possessif et ne
représente nullement le pronom latin « illorum » ;
cette tournure rappelle de très près les tournures
gasconnes : « los lors delictes », leurs délits; (c las
lors pregaris », leurs prières ^
— « Il n^est pas besoing que ceste vostre provinse
demeure longuement sans chefs. %
ADJECTIFS INDEFINIS.
I. — L'adjectif awte (autre) est souvent joint, en
gascon, au pronom personnel nous, vous, sans qu'il
* Essais, liv. III, chap. v.
* Essais, liv. III, chap. xii.
* Essais, liv. III, chap. v.
* Essais, liv. III, chap. i. Les exemples de cette construc-
tion sont trop nombreux pour qu'on puisse les citer tous.
5 Cf. Lespy, Gram. béarnaise, p. 255.
^ Lettre de Bernard du Bouzet, seigneur de Roquepine, à
Henri IV. Cf. Revue de Gascogne, t. XV, p, 229.
392 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
ajoute à la pensée une nuance quelconque d'opposi-
tion ou de contraste :
— « Quoand bedin que nous auts
hem lous sinnes de croutz,
Edz nous nomen labets casse-mousques à toutz,' »
— « Cresca que questes ribaux non han pas gran
conte de nous aux. . . ; e son aquestesîtousten en
aquère opinion quan parlen dab nous aux ... ; abe un
besin mai feble que nous aux^ »
— « Moun Diw^ bé nèm nousawts urous. ^ »
Monluc et Montaigne disent de même. « Nous
autres, qui privons nostre jugement du droict de
faire des arrests^ regardons mollement les opinions
diverses. » (Montaigne. *j
* « Lorsqu'ils voient que nous (autres). . . faisons les signes
de croix, ils nous appellent tous alors des chasse-mouches »
Fondeville, cité par M. Lespy, Gram. béarn., p. 2o3.
- « Crois que ces ribauds ne font pas grand compte de
nous (autres)...; et ils sont toujours dans cette opinion quand
ils parlent avec nous (autres)...; (il) avait un voisin plus
faible que nous (autres). » Lettre écrite en gascon par
François de Noailles, évêque de Dax, à Jean de Monluc.
Cf. Revue de Gascogne, t. IX, pp. 469, 470.
^ « Mon Dieu, comme nous sommes heureux, nous
(autres). » Cf. Revue des Patois Gallo-Romans {Un chant
de noce en Béarn), n" 10, p. i38.
* Essais, liv. III, chap. viii.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 89 3
— « Nous autres principalement, qui vivons une
vie privée. » (Id.*)
— « Nous autres, qui avons peu de practique
avec les livres, sommes en ceste peine. » (Id.^)
— « Avés-vous entendeu tous vous autres ce
qu'ont proposé ces sieurs. » (Monluc.^)
D'Aubigné fait ainsi parler le baron de Fgeneste :
— « Bous autres abez d'estranges moûts.*»
— « Ce sont des imbentions de bous autres. ^ »
— « Non pas bous auti^es qui les abez ostés de
leur repaux.^ x>
— « Pourtant bous autres ne croiez pas cela.'' »
Tallemant des Réaux, parlant d'un Gascon, du
Buse, raconte que « son parent le fit prescher et le fit
entendre au cardinal. Nostre homme, comme estant
d'un pays dont les gens disent : Nous autres nous
avons du feu, mais du plus brillant; pour le juge-
ment, nous n'en tenons compte ; — ne manqua de
débiter hardiment bien des sottises.® »
Desgrouais reproche aux Gascons des phrases
comme celles-ci :
— « Voilà qu'il pleut, entrez chez nous autres. . .
* Essais, liv. III, chap. 11.
^ Essais, liv. III, chap. viii.
^ T. III, p. 355.
* Aventures du baron de Fœneste, p. 1 4.
^ Ibid., p. 67.
^ Ibid., p. 67.
" Ibid., p. 68.
« Historiettes, IV, p. i3o.
394 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Dès que vous serez arrivés chez vous autres, vous y
trouverez un tel.' »
Littré relève dans Corneille et dans Gresset des
exemples semblables à ceux de Montaigne ; il regarde
comme un gallicisme Tunionde autres knous, vous^.
Comment cette tournure peut-elle être un gallicisme ?
elle n'est employée que par un petit nombre d'écri-
vains^ et n'apparaît pas, croyons-nous, dans la
langue française, avant le xvi<^ siècle ? Elle se retrouve,
d'ailleurs, dans la langue espagnole, qui dit nosotros.
II. — L'adjectif indéfini un, peut être employé
comme prononi, et suivi d'un complément de lieu.
Les Gascons disent : « z^ de Tarbes ^j un homme de
Tarbes.
La langue du xvi^ siècle employait, à la vérité,
l'adjectif indéfini un comme pronom, mais ne le
faisait pas suivre d'un complément de lieu ; on disait
fort bien :
— « Comme un qui prend une coupe. ^ »
— « Lorsque j'entr'ouy le bruit
D'un qui frappait à ma porte.* »
* Gasc. corrigés, p. 5o.
- Dict , au mot Autre.
^ Ronsard, Odes, t. I, p. 2.
* Ronsard, Odes, t. II, p. 19. Sur cette construction, Cf.
Benoist, De la Syntaxe entre Palsgrave et Vaugelas, p. 108.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 3>^5
Mais on n'aurait pas approuvé la phrase suivante
du Gascon J. d'Antras :
— « ils furent advertys par im du lieu mesme qui
en eut coignoissance.* »
§ 4. — Pronoms.
PRONOMS PERSONNELS.
Le gascon donne comme complément indirect à
beaucoup de verbes un pronom personnel qui^ sans
être tout à fait explétif, n'indique pourtant que très
légèrement un retour sur le sujet de Faction mar-
quée par le verbe.
— c( Lourénart... se gahe soun peyroc.^ »
— « Et diable, se la blou, que la sayou à prene.S)
— « Jou la-m goardabi sus la prade.S
— « Ké ma embiat pape merkat,
Ké bieni bédé so ké mi a butât. •- ""
Qu'on compare à ces phrases les phrases suivantes ;
' P. 79-
— « Le renard se prit sa pierre. » Arnaudin, Contes de la
Grande-Lande, p. 263.
5 « Le diable, s'il la voulut, eut à se la prendre. »
Déjeanne, Contes de Bigorre , dans la Remania, XII,
p- 575.
"* « Je me la gardais dans la prairie. » Despourrins, cité
par Lespy, Gram. béarn., p. 269.
^ « Il m'a envoyé papier marqué ; je viens voir ce qu'il
m'y a mis. '^ Revue des Patois Gallo-Romans, n» 10, p. i33.
396 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
— « J'avois commandé aux soldats que chacun se
portast un pain. » {Monluc/j
— « car une partie des ennemys^ se voyans la
victoire, coururent à luy. » (Id.^)
— « Le marcquis qui se vit ce desordre sur les
bras, commensa à se retirer par une valée. » (Id.O
— (( Comme il fut jour, nous volsimes recon-
naître nos morts, je m'y trouvis mon valet de chambre
et mon palefrenier. » (,Id.*j
— (( Gomme je veulx que Dieu m'ayde, le poil se
me dressoit sur la teste d'ouyr telz propos. » (Id.^)
— « Le cappitaine Gharry partit incontinent et se
porta pain et vin, comme je luy avois escript. » (Id. ^)
— (c Je me retins le baron de Glermon, qui en
avoit quelques ungz. » (Id.'')
— « Ghacun 5'estoit pourté ung petit d'avoine. )>
(id.«)
— « Ils se voulurent garder ce qu'ilz avaient. »
(Id.«)
— « Ils se garderont le royaume pour eux.» (Id ^";
• T. I, p. 121.
'^ T. I, p. 188.
-- T. I, p. 45o.
^ T. II, p. 28.
s T. II, p. 358.
« T. II, p. 397.
- T. II, p. 437.
« T. III, p. 33.
3 T. III, p. i5o.
*« T. IV, p. 526.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 897
— « Monsieur le capitayne Monluc ^'en a tout
ameuné. » (Id.*)
— « J'ay deu la pareille aux enfans que j'ay eu :
ils me meurent tous en nourrice. » (Montaigne^)
— « Cela luy chargeoit sa maison de plusieurs
depences et visites estrangieres. (Id.^)
— (( Le marchand ne se fait bien ses affaires qu'à
la débauche de la jeunesse. » (Id.*)
Un auteur contemporain a voulu sans doute
rappeler cette tournure gasconne^ en écrivant, dans
une nouvelle qui a précisément la Gascogne pour
théâtre, et dont les personnages sont des Gascons,
la phrase suivante : « Et tous les cinq ans, elle
^'achetait un flambeau de cuivre." »
On voit quelle différence sépare cet emploi du
pronom personnel, de Temploi très régulier qu'en
font les auteurs français, dans les phrases où il est
dit explétif :
— « Prends-moï le bon parti, laisse-là tous les livres. »
(Boileau.)
' Marguerite de Monluc. Cf. Lettres inédites de quelques
membres de la famille de Monluc, publiées par M. Ph
Tamizey de Larroque, p. 28 (Auch, 1890).
^ Essais, liv. Il, chap. viii.
^ Essais, ibid. (édit. i588). Le pronom « luy » est sup-
primé dans l'édit. de ibgS.
* Essais, liv. I, chap. xxii (éd. i588). Le pronom « se »
a également disparu en iSgS.
^ Jean Rameau, Idylle noire (dans le Figaro du 1 1 avril
1891).
SgS LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE,
PRONOMS DEMONSTRATIFS.
I. — Le pronom en sert, en gascon, à rappeler
soit un adjectif, soit un participe qui précède ; ce
trait curieux de la syntaxe gasconne ne se retrouve
pas dans le parler béarnais, si Ton en juge par ce
que dit M. Lespy : « Le pronom béarnais at (ac, ag)
de même que le en français tient lieu d'un adjectif
ou d'un participe précédemment employés. Lo loc
de Casenave es laus e ad ère quant lo prumer
foegadge s'escrisco. La maison de Casenave était vide
et /'était, quand le premier rôle des feux fut écrit. S)
Dans le parler de Bigorre, cette même phrase
deviendrait : « Lo loc de Casenave es laus e en ère
quand lo prumer foegadge ^s'escrisco. )> Qu'on de-
mande à un habitant de Tarbes: Es malaw? (es-tu
malade?) — il répondra : Qu'en soy, que n'en soy
(JVw suis, je n'en suis pas).
Ainsi parle Monluc :
(( Croyez, vous qui commandez aux armes, que,
si vous estes telz, vous en rendrez aussi vos soldatz
à la longue.^»
— (c Je suis Gascon, je renie la patrie, et ne m'en
* Gram. béarnaise, p. 3ii,
2 T. I, p. 233.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 899
diray jamais plus (Gascon), si aujourd'huy vous ne
gaignés le procès à force de combasttre.' »
— « Les Espaignolz disoient qu'ils estoient plus
vaillans que les Gascons, et les Gascons qu'ils en
estoient plus que les Espaignolz.-»
— « Veu mesniement que c'estoit division entre
les catholiques, ou pour le moingz qui s'en disoient.' »
— « Mais, comme la fortune de la guerre est
bizarre, elle s'en trouva bien ce jour-là.*»
Et Montaigne :
— « Le parler que j'aime, c'est un parler. . . non
pédantesque, non fratesque, non pleideresque, mais
plutôt soldatesque, comme Suétone appelle celui de
J. César; et si ne sens pas bien pourquoi il Ven
appelle.^))
— (( Il (Cœlius) . . . contre-faisoit entièrement le
port et la contenance d'un homme goutteux; enfin
la fortune lui fit ce plaisir de Ven rendre tout à fait.^ »
— « Pline conte d'un qui, songeant estre aveugle
en dormant, s'en trouva l'endemain, sans aucune
maladie précédente.'»
• T. III, p. 45.
2 T. III, ibid.
-- T. III, p. 68.
* T. III, p. 364.
^ Essais, liv. I, chap. xxvi (édit. i588), chap. xxv (édit.
i595).
^ Essais, liv. II, chap. xxv.
■' Essais, liv. II, chap. xxv. Tel est le texte de 1 588 ; l'édi-
tion de I 595 porte « se le trouva », au lieu de a s'en trouva ».
400 LE GASCON DANS LA XANGUE FRANÇAISE
— « Le coup n'estoit pas mortel^ si la fortune ne
Ven eust rendu/ »
— « J^ay trouvé que, lors de ma santé, je plai-
gnois les malades beaucoup plus que je ne me trouve
à plaindre moy mesme quand 'feu suis.^ »
— « Nous appelons Dieu tout-puissant père, et
desdaignons que noz enfants nous en appellent.^ »)
— « Moy qui suis Roy de la matière que je traicte
et qui n'en dois compte à personne, ne m''en crois
pas pourtant en tout (c'est-à-dire ne me crois pas
Roy).*»
II. — Le pronom démonstratif gascon « Ets w ou
(( Lous » est suivi d'un nom de ville ou de contrée,
pour désigner les habitants de cette ville ou de cette
contrée : (( Ets de Tarbes » signifie « Ceux de Tarbes » ;
(( Mas los de Labatjus », « Mais ceux de Labatjus. ^))
Il en était de même dans l'ancien français. « Si
fisent cargier soixante sommiers de vitaille pour
rafreschir chiaux de Saint Jehan . S « Cil doupays' »,
* Essais, liv. II, chap. xxix.. Dans l'édition de iSgS, ce
gasconisme est également corrigé : « Si la fortune ne l'eust
rendu tel. »
^ Essais, liv. II, chap. vi.
'" Essais, liv. 11, chap. viii.
* Essais, liv. III, chap. viii.
^ Textes gascons de M. Luchaire, p. 17.
6 Froissart, t. IV, p. io5 (édit. S. Luce).
- Id., t. IV, p. 161.
INFLUENCE SL'R LA SYNTAXE. 40 I
(( cil de Thoulouse J » Mais cette tournure n^était
guère usitée au xvi^ siècle; elle n'est pas signalée
dans l'étude que MM. Hatzfeld et Darmesteter ont
consacrée à la langue du xvi^ siècle^; tout au plus
disait-on couramment : ceux de la Religion. Dans
Monluc, Montaigne et Henri IV se retrouve cet
archaïsme, qui n'est sous leur plume qu'un gasco-
nisme :
— « La crainte que j'ai que ceulx de Saint-Sever
y participassent me fait finir. » (Henri IV. ^;
— « Je me méfie de ceulx de Saint-Justin : vous
m'avez purgé ceulx d'Euse ; mais ceidx de Ca:{ères
et de Barcelone sont de vilains remuants. » (Id.*)
— « Ceidx de Revel et des places circonvoisines
les tiennent de si près que, s'ils ne sont secouruz, il
est malaisé qu'ilz échappent. » (Id.^)
;— « Il sçait que ceulx d'A Iby mesme ont tué ung
gentilhomme des miens. » 'Id.^)
— « Le corps de Barthélémy d'Alviane ayant esté
rapporté à Venise par les Veronois, terre ennemie,
la plupart de ceux de l'armée estoient d'advis qu'on
* Froissart, t. IV, p. 161.
* Le Sei!(ième siècle en France, i^e partie, p. 267. Le
peuple avait conservé cette tournure ; il disait même : les
ceux de Paris. Cf. Benoist, De la Syntaxe française entre
Palsgrave et Yaugelas, p. 17.
^ Lettres missives, t. II, p. i54.
* Lettres missives, t II, p. 3 12.
^ Lettres missives, t. I, p. 278.
^' Lettres missives, t. I, p. 279.
26
402 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
demandast sauf conduict pour le passage à ceux de
Vérone, » (Montaigne ^)
— (( Et pour ce que ceiilx de Montauban vou-
laient qu^il se fisse exercice de leur religion . » (Monluc.*)
— « Or ceulx de Montauban, ayant veu cela^ ont
mandé avoir une commission. » (Id.^)
— « Car j'espère, puis que ceux de Landrecy
peuvent attendre, que le temps défera vostre ennemy
parpluyes. » (Marg. d'Angoulême.*)
C] PRONOMS RELATIFS,
Dans le dialecte gascon, comme d'ailleurs dans les
autres dialectes de la langue d'oc, les pronoms rela-
tifs « qui » et c( que » s'emploient indifféremment
Tun pour l'autre ^
On sait que le moyen français nous présente des
exemples nombreux de que sujet, à côté de qui ;
mais, comme le remarque M. Darmesteter, « à partir
du xvie siècle, la langue est revenue à qui^y>. Au
xvie siècle, cette confusion se rencontre encore chez
* Essais, liv. 1, chap. m.
2 T. IV, p. 35i.
5 Ibid.
^ Nouvelles lettres de la reine de Navarre, publiées par
Génin (1842), p. 23 1.
* Cf. Lespy, Gram, béarnaise, pp. 32 1 et suiv.
*' Voir article sur le démonstratif ille et le relatif qui
en roman, {Mélanges, Renier, 1887, 145-157.)
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 4o3
quelques écrivains', mais elle est surtout fréquente
chez les auteurs gascons.
— « JVy donné. . . ung aultre courcier au cappi-
taine Gousseil, que, vingt ans a, a porté les armes
avec moy. » (Monluc.^)
— « O mes compaignons, prenés doncques exem-
ple à ceux que. . . lèvent la tête devant tout le monde. »
(Id.^)
— a O que bien hureux sont les soldatz qui sui-
vent telz cappitaines, que pour leurs vertuz et valleur
sont estimés par tout le monde. » (Id/)
— « Mais... la paix a faict mectre en obly du tout
ceste entreprinse, que par nostre long loisir pourra
en dix jours estre mise à fin. » (Marg. d'Angoulême/)
— « Regardant les lermes que, je suis seure,
saillent de vos yeux. » (Marg. d'Angoulême.^)
§ 5. — Verbes.
Les Gascons, dans l'emploi du verbe, s'écartent de
la langue du xvi^ siècle sur trois points : lo la forme
des verbes ; 2^ l'emploi des auxiliaires ; 3« l'usage
des modes.
* Malherbe, si sévère pour Desportes, n'ose presque pas
condamner cette faute. Cf. Brunot, La Doctrine de Malherbe ,
p. 396.
* T. I, p. 20.
3 T. I, p. 38.
* Ibid.
^ Heptaméron, Prologue.
^ Nouvelles lettres de la reine de Navarre, p. :i,2'j.
404 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
a) FORME DES VERBES.
f. — Verbes intransitifs employés comme transitifs.
Les grammairiens du xviie siècle avaient remarqué
que les Gascons employaient, comme transitifs, un
grand nombre de verbes intransitifs. Les principaux
verbes de cette catégorie, ceux que l'on rencontre le
plus fréquemment, sont : Entrer, Fixer, Jouir, Lutter,
Obéir, Pardonner, Penser, Sortir, Tomber.
Entrer. — Vaugelas reprochait aux Gascons a de
convertir plusieurs verbes neutres en actifs S) ; parmi
ces verbes se trouve le verbe Entrer. Ce sont les
Gascons, dit Vaugelas, « qui ont donné cours à
cette phrase : Entre^ ce cheval dans l'écurie » . C'est
ainsi, en effet, que parlent les Gascons. Desgrouais
leur reproche, lui aussi, des phrases comme celles-ci :
Est-ce vous qui avez entré ce bois ? Entrei davan-
tage votre chapeau^.
L'usage gascon a fini par triompher ; on dit cou-
ramment aujourd'hui : Entre^ ce cheval dans l'écu-
rie Littré le reconnaît lui-même : ce L'Académie n'a
pas entrer dans le sens actif, mais elle a admis
sortir actif, et V usage admet entrer. Il faudra entrer
ce piano par la fenêtre. Entrez ce cheval dans l'écurie.
* Remarques, t. I, p. io5.
2 Gascon, corrigés, 'Ç)\i.\^S, i8ô.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 406
Entrez la voiture dans la remise. » {Dict., au mot
entrer^ n^ 19.)
Fixer. — Fixer n'est pas, à proprement parler, un
verbe intransitif ; mais il ne peut avoir pour complé-
ment direct qu'un nom de chose. Cependant, les Gas-
cons ont rhabitude de lui donner pour complément
un nom de personne et de dire (i fixer quelqu'un »,
au lieu de a fixer les yeux sur quelqu'un ». Voltaire
a signalé ce gasconisme. « Quelques Gascons hasar-
dèrent de dire: « J'ai fi' xé cette dame ^^ pour <^ je
l'ai regardée fixement y> , ^^ j'ai fixé mes yeux sur
elle y> ; de là est venue la mode de dire : fixer une
personne.* « Il revient une seconde fois sur ce gas-
conisme : (( La langue s'embellit tous les jours,
écrit-il avec ironie ; on fixe une femme, au lieu de
fixer les yeux sur elle. S) Cet usage gascon ne s'est
pas maintenu; la locution « fixer quelqu'un», bien
qu'elle soit très répandue, est généralement consi-
dérée comme vicieuse.
Jouir. — Ce gasconisme est un de ceux que
Pasquier reprochait à Montaigne. Il importe peu,
nous l'avons déjà dit, que le vieux français nous pré-
sente des exemples de « jouir » pris transitivement.
Au xvi^ siècle, « jouir » est un verbe intransitif;
c'est ainsi que l'emploient les écrivains non gascons ;
le Thrésor de Nicot n'enregistre que cet usage: il
* Dict. philosophique , article Langue.
- Lettre du i5 mars 1789, citée par Lit-tré {Dict., au mot
Fixer).
406 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
est donc bien évident que le souvenir du parler gascon
peut seul expliquer les phrases suivantes de Mon-
taigne :
— « Ny la santé que fay jouy jusques à présent
très vigoureuse et peu souvent interrompue. S)
— « C'est la vraie solitude et qui se peut jouir
au milieu des villes et des cours des roys.^ »
— « L'amitié au rebours est joiiye à mesure
qu'elle est désirée/ »
— c( Il ne sçait rien tenir ny rien jouir de bonne
façon.* »
— « Cettuy vostre estre que vousjouysse\ est éga-
lement party à la mort et à la vie.^ »
— « Il ne sçait rien tenir ny rienjouyr de bonne
façon. ^ »
— « Ce soleil^ cette lune^ ces estoilles, cette dis-
position^ c'est celle mesme que nos ayeuls ont
jouye.'^)^
— « Moy qui fay les loix, tien que ny vous n'estes
à vouSj ny n'est à vous ce que vous jouy sseï^ »
* Essais, liv. I, chap. xx.
^ Essais, liv. I, chap. xxxix (édit. i588), chap. xxxviii
(édit. ibgS).
5 Essais, liv. I, chap. xxxviii (édit. i588), chap. xxvii
(édit. i595).
* Essais, liv. I, chap. lui.
5 Essais, liv. I, chap. xx.
^ Essais, liv. I, chap. lui.
' Essais, liv. I, chap. xx.
^ Essais, liv. II, chap. vin.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 407
— <f }q reçoy la santé les bras ouverts^ libre, plaine
et entière et esguise à mon goust à lajou/r.^ »
— « Les éléments que nous joujssons sont
altérez.' »
— « Depuis que ceux qui me devançoient en la
possession des biens que je jouys m^ont quitté leur
place. ^^
— (( La dispense ^we mesme des hommes ecclésias-
tiques jouyssent en ce siècle.*»
— a Les biens mesmes de Tesprit et la sagesse
nous semble sans fruict^ si elle n'est jouie.S>
— « Si nous ne jouissons que ce que nous tou-
chons, adieu nos escuz quand ils sont en nos coffres,
et nos enfans s'ils sont à la chasse.^ »
— a II 'Alexandre) n'eust pas voulu /ow/r V empire
du monde mollement et paisiblement.'' »
— a Et me semble yow^r plus gayement les pi ai-
sirs d'une maison estrangière.^»
— « Il y a du mesnage à la jouyr (la vie) : je la
joufs au double des autres.^ »
* Essais, liv. II, chap. xii.
- Essais, liv. II, chap. xx.
^ Essais, liv. II, chap. xvii.
* Essais, liv. III, chap. v.
^ Essais, liv. II ï, chap. ix.
^ Essais, liv. III, chap. ix.
" Essais, liv. III, chap. x.
^ Essais^ liv. III, chap. ix.
° Essais, liv. III, chap. xiii.
408 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
— « Je me contente de jouyr le monde, sans
m'en empresser. ^ »
~ (( Les autres sentent la doulceur d'un conten-
tement...; i\s jouyssent les autres plaisirs, comme
ils font celluy du sommeil, sans les cognoistre.^ v
Et en dehors de Montaigne :
— « Au dernier dudit cloître (avons trouvé) une
petite maison canoniquale qui souloit estre jouye
par le S. Bajon, chanoine. S)
— « Une maison que semble estre joii^eipsiv le
susdit Vernounet.* »
Lutter. — Ce verbe est également regardé par
Montaigne comme un verbe transitif.
— (( Nature... fait naistre souvent... des produc-
tions d'esprit qui luittent les plus artistes produc-
tions, ^ »
— (f Et puis je ne luitte point en gros ces vieux
champions-là et corps à corps. S)
' Essais, liv. HT, chap. ix.
- Essais, liv. III, chap. xiii. Montaigne emploie cepen-
dant « jouir » d'une manière intransitive, mais beaucoup
plus rarement.
^ Enquête de iSyo, procès-verbal de Jean de Védrine
Cf. Revue de Gascogne, t. XII, p. 173.
^ Ibid. Sur « que » sujet, voir ce que nous avons dit plus
haut, p. 4o3.
^ Essais, liv. T, chap. xxiv (édit. iSgS). Ne se trouve pas
dans le texte de i 588.
^' Essais, liv. 1, chap. xxv (édit. iSgS). Manque aussi dans
le texte de 1 588.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 409
— a Mesprisant les douleurs moins aspres, des-
daignant de les liiiter et les combattre/ »
— a Gupidon est un dieu félon ; il faict son jeu à
luitter la dévotion et la justice.- >>
— « Ayant accoustumé de luicter les deffauts qui
sont en moy et les dompter par moy-mesme. S)
— a Ces malplaisantes pensées qui me battent
pendant que je m'arme pour les chasser ou pour les
luicter. * w
Obéir, — Littré ne cite pas d'exemple de ce verbe
employé transitivement; cette tournure n'était pas
rare cependant.
Nous trouvons dans Monluc : « Ne se vouloient
obéir Viin Vautre^ » ; — et dans Tavannes : « Obéis
ta inère^ » ; — et dans Malherbe : « La plus grande
beauté d'une femme étoit d'obéir son mari.'' )) Peut-
être cette construction a-t-elle été prise de l'italien,
mais il est possible aussi que le gascon l'ait introduite
dans la langue française. Le gascon, en effet, avait
l'habitude de donner à « aubedir » (obedire, obéir) un
complément direct. « Bolo aubedir les soes prega-
' Essais, liv. II, chap. 11.
- Essais, liv. III, chap. v.
^ Essais, liv. 111, chap. vi.
* Essais, liv. III, chap. xii.
^ Le plus souvent, Monluc construit ce verbe comme un
verbe intransitif. (Cf t. III, p. 353.)
6 Col. Petitot, t, XXV, p. 248.
' T. 111, p. 125.
410 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
ries. » (Il voulut accéder à ses prières, obéir les
siennes prières,^)
Pardonner. — Les Gascons donnent à ce verbe
un* nom de personne pour complément direct; ils
disent couramment : Je V ai pardonné ; ]dÀ pardonné
Paul, a Lo senhor Ta perdonade de la faute que feite
ave. » (Le seigneur lui a pardonné la faute qu'elle
avait faite, Va par donnée àt la faute, ^j
Ce gasconisme se rencontre dans Monluc et dans
Montaigne :
— (( Et pardonna Sa Majesté les tous générale-
ment. » (Monluc.^)
— a Ginna est convaincu; pardonne-le. » (Mon-
taigne.*)
Penser. — On dit dans le parler gascon : « Je te
pensais ici » pour « Je pensais que tu étais ici. »
— (( Et quand on lespensoit en un lieu, ils estoient
en un autre. » (D'Antras.^)
Sortir. — Ge verbe est toujours employé transiti-
vement en gascon : « En se sourtint d'aquére coun-
fessioun. » (En se sortant de cette confession.*)
* Cf. Lespy, Dict., Aubedir.
'^ Cf. Lespy, Dict., Perdouna.
^ T. III, p. 2 1 5.
* Essais, liv. I, chap. xxiv (édit. i58S); l'édition de iSgS
est plus correcte : pardonne-/w)^.
^ P. 65. Peut-être faut-il expliquer cette tournure, par
l'ellipse du verbe être, a et quand on les pensoit (estre) en
un lieu ».
6 Peyret, cité par Lespy, Gram. béarnaise, p. 3 17.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 41 [
Les Gascons essayèrent de faire passer cette cons-
truction dans la langue française. « Sortir est neutre,
dit Vaugelas, et non pas actif. C'est pourquoy
(( sorte:{ ce cheval » pour dire « faites sortir ce cheval »
ou « tirez ce cheval )^ est très mal dit, encore que
cette façon de parler se soit rendue fort commune à
la Cour et par toutes les Provinces. On accuse les
Gascons d'en estre les autheurs, à cause qu'ils ont
accoustumé de convertir plusieurs verbes neutres en
actifs, comme tomber, exceller, etc., jusques-là
qu'ils disent mesmes « entre^ ce cheval ^, pour dire
(( faites entrer ce cheval », ce que j'ay ouy dire à
des Courtisans nez au cœur de la France. Sur quoy
il faut remarquer que de toutes les erreurs qui se
peuvent introduire dans la langue, il n'y en a point
de si aisée à establir, que de faire un verbe actif,
d'un verbe neutre, parce que cet usage est commode,
en ce qu'il abrège l'expression, et ainsi il est inconti-
nent suivy et embrassé de ceux qui se contentent
d'estre entendus sans se soucier d'autre chose ; on a
bien plustost dit : « sortei ce cheval », ou « entre:[ ce
cheval » que c faites sortir ce cheval » ou « faites
entrer ce cheval.^ »
Nous lisons, dans le récit d'un Gascon, des
phrases comme celle-ci :
— « Et pour le sortir, il falut avoir de cordes et
* Remarques, t. T, pp. 104, io5.
2 Cf. Revue de Gascogne, t. XKXII, p. 22. Sur « avoir de
cordes », voir plus haut, p. 372.
412 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Malherbe ne condamne qu'à moitié cette construc-
tion. « Sortir^ dit-il^ en signification active^ ne plaît
pas à tout le monde. * » Cette critique tranche trop
avec le ton acerbe, si habituel à Malherbe, pour
qu'on ne la considère pas comme une vsorte de conces-
sion faite à un usage solidement établi. Ce n'était pas
une faute bien grave, c'était plutôt une impropriété
de langage, d'après Béroalde de Verville. « Puisque
j'y suis, remarquerai un mot impropre qu'a dit
aujourd'hui un honneste homme et docte : Sortes
mon cheval, au lieu de divQ : faites sortir .^ )) Cette
manière de parler se répandit si bien que l'Académie
Française fut obligée de l'accepter : « Il est certain
que la pluspart des gens qui ont des chevaux à faire
voir, disent ordinairement : « Sorte^ ce cheval de
Vescurie pour dire : tire^ ce cheval ; mais on ne
peut dire entre^ ce cheval pour ôàvq faites entrer ce
cheval, '^ )> De nos jours, rien n'est plus fréquent que
l'emploi de sortir « en signification active ».
— « Sorte^ moi mon chapeau de soie,
Mon bel habit de drap d'Elbeuf. * »
— « 11 se sort du lit et se tient debout. ^ »
Tomber. — Ce verbe est signalé par Vaugelas
comme l'un des verbes neutres que les Gascons ont
1 T. IV, p. 252.
- Le Cabinet de Minerve, p. 1 5 1 (cité par Littré. Dict,, au
mot Sortir, Hist).
'" Cf. Remarques de Vaugelas, t I, p. io6.
* Jacques Normand {Revue illustrée, r»" juin 1889).
5 J. Aicard [Gil Blas, 6 juin 1891).
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 418
« accoustumé de convertir en actifs. » Que de fois
n'avons-nous pas, en effet^ entendu dire à des Gas-
cons : c( J'ai tombé mon chapeau ; il a tombé sa
plume. )) Un écolier, raconte Desgrouais^ expliquait
la fable du Corbeau et du Renard : quand il en fut
venu à cet endroit « Corvus emisit ore caseum^ quem
dolosa vulpes rapuit *, il dit : « le corbeau tomba le
fromage et le rusé renard se le prit. * »
Nous ne serons donc pas surpris de trouver cette
construction dans Montaigne :
— « Il est bon de tomber souvent de l'eau, car
nous voyons par expérience que..., il est bon de ne
tomber point souvent de l'eau, car les poisans excre-
mens qu'elle entraîne ...'»
Malherbe avait, lui aussi, relevé chez Desportes
cette faute qui n'était pas rare au xvi^ siècle ; il lui
reproche d'avoir écrit « tomber quelqu'un^ ». Aujour-
d'hui, comme le remarque Littré, on commence à
parler ainsi, en dehors du Midi; on ne craint pas
de dire, avec quelques précautions, il est vrai : tomber
quelqu'un. « Que M. de Persigny, pour nous servir
d'une expression triviale, mais très énergique, tombe
M. Rouher, rien de mieux. * »
* Gasc. corrigés, préface, p. xix. Sur le gasconisme « se
le prit », voir plus haut, pp. SgS et suiv.
' Essais, liv. II, chap. xxxvii.
»T. IV, p. 3 14.
* Littré, Dict., au mot Tomber.
414 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
II. — Verbes transitifs employés comme intransitifs.
Nous venons de voir que les Gascons donnaient
souvent un complément direct à des verbes intran-
sitifs en français; souvent aussi, comme par compen-
sation, ils placent la préposition « à )^ devant les
compléments directs de verbes transitifs, qu^ils trans-
forment ainsi en verbes intransitifs. Cette construc-
tion est régulière dans le parler gascon; en voici
deux exemples que nous empruntons à la Grammaire
béarnaise de M. Lespy : « Si negun embadibe a
negun biandant » (Si quelqu'un attaquait à un voya-
geur) ; — ,(( Havem jurât, au nom de Diu vivent,
que nous seram fidel senhor et judgeram dreyturera-
mentz au praube com au riche » (Nous avons juré,
au nom de Dieu vivant, que nous serons fidèle Sei-
gneur, et jugerons avec droiture au pauvre comme
au riche ^). Tous ceux qui ont été élevés dans des
collèges gascons ont entendu mainte fois ce dialogue :
« Qui appelle-t-on? » — « A toi. »
Vaugelas a signalé ce gasconisme qu'il regarde,
nous ne savons pourquoi, comme dû à Pinfluence
espagnole. A propos du verbe « croire », il fait cette
remarque : « Croire régit un accusatif et non pas un
datif. Il faut dire : Croire une personne, Croire un
livre, et non pas Croire à une personne et à un livre,
* Fors de Béarn. Cf. Grammaire béarn., p. 388
'^ Serment prêté par Henri IV, le 2 av. i58i. Cf. Gram.
béarn,, p. 439.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 416
comme parlent les Gascons et leurs voisins qui ont
accoustumé de faire régir le datif à beaucoup de
verbes qui régissent l'accusatif. Ce quHls tiennent
du voisinage des Espagnols qui^ entre autres choses,
ont cela de particulier en leur Langue, qu'ils don-
nent des datifs à la pluspart des verbes ausquels les
autres Langues vulgaires, et mesme les anciennes, à
sçavoir la Grecque et la Latine donnent Taccusatif :
Comme quand ils disent Matar a un hombre, tuer à
un homme, pour tuer un homme; ainsi les Gascons
et leurs voisins disent : sentir à Toignon, à la suye,
pour sentir Toignon et la suye/ r>
Cette construction est fréquente dans Monluc ;
on la trouve également, quoique plus rare, dans
Montaigne, Henri IV, du Bartas, d'Ossat, d'Antras,
Joseph Scaliger, etc.
— « Lequel nous trouva, à Monsieur de Salcède
et à moi. w (Monluc.')
— (( Car il m'aymoict autant qu'<i capitaine de
France. » dd.^)
— c( Monsieur d'Assier... que j'aymois plus qu'à
moy-mesmes. » (Id.*)
— « Il luy dict que je les avois sauvés et à tous
ceux qui estoinct avecques luy. » (Id.^)
— c(Et comme nous retournions aux tendes, les
* Remarques, t. II, p. 388.
* T. I, p. 234.
5 T. T, p. 253.
* T. I, p. 256.
s T. T, p. 3o3.
41 6 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
aultres soldatz appeloinct aux nostres pioniers gas-
tadours. » (Id.')
— (c Toutesfois ceux du chasteau dominoinct plus
les nostres que les nostres à eux. » (Id.^)
— *t Et quelle part ni pourtion a le roy d'Espaigne
à Rome^ ni aux terres du pape^ ni en voz maisons,
pour fere que Dieu le veuilhe ayder plus qu'à nous. »
— « J'advertis à Monsieur le premier président. »
(id/)
— «... Me remersiarent bien fort et à toute la
companye. » (Id.^)
— « Ils ont pensé que le roy fairoit chanceliers
à ceux qui se formaliseroient contre de moy. » (Id.^)
— c( Et s'il est hastif, il le surprendra à lui-
mesmes. )) (Id.'^)
— « J'ay esté conseillé qu'il valloit mieulx mes-
contenter à luy seul que à toute la ville. » (Id.^)
— « D'où nous voyons non seulement aux enfans
qui vont tout naifvement après la nature^, pleurer et
rire souvent de mesme chose. » (Montaigne.^)
1 T. I, p. 3 10.
2 T. I, p. 408.
-- T. Il, p. 167.
^ T. IJ, p. 398.
s T. 11, p. 403.
6 T. 111, p. 249.
' T. m, p. 417-
s T. IV, p. 254.
^ Essais, liv. I, chap. xxxviu (édit. i588). Ce gasconisme
est corrigé dans l'édit. de ibgb, où on lit « les enfans ».
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 4I7
— « Je trouve qu'on s'amuse ordinairement à
chastier (i!w:v enfans des erreurs innocentes. » (Id.^)
Peut-être serait-il possible de voir dans « erreurs
innocentes » le complément direct du verbe, et d'expli-
quer : On s'amuse à chastier, dans les enfants, des
erreurs innocentes.
— a II vaut mieux que je l'offense pour une fois
que à moy tous les jours. » (Id.^)
— « Je ne scay quelle bonne fortune m'en jetta
hors très utilement, comme au Syracusain. y> (Id.')
— « Et m'apperçoy que ce Latin me pippe par la
faveur de sa dignité, au delà de ce qui luy appartient,
comme aux enfans et au vulgaire. » (Id.*)
— « Ne pense point, luy dit-elle, mon amy, que
les douleurs que je te voy souffrir ne me touchent
autant qu'à toy. » Ud.')
— « Moy, dit-elle, que je parle à toy, ny que je
t'escoute à toy. » (ïd.")
— « Les bestes nous flattent, nous requièrent, et
non nous à elles. » (Id.'')
* Essais, liv. I, chap. ix.
- E55flZ5;liv. ï, chap. xiii (édit. i588). La préposition (* à >)
est supprimée dans l'édit. de iSgS.
^ Essais, liv. I, chap. XiV (édit. i588). Gasconisme corrigé
en 1595.
* Essais, liv. II, chap. xvii.
^ Essais f liv. II, chap. xxxv.
'' Essais, ibid.
' Essais, ibid.
27
41 8 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
— «La vanjance blesse plus ses enfans qu^elle ne
le guérit à luy. » (Id.^)
— <ï II faut . . . eschever aux coups que nous ne
sçaurions parer. >^ (Id.^)
— <(. On le pille et à moy par conséquent, jusques
à Tespérance. » (Id.^)
— « Les pertes qui me viennent par Pin jure
d'autruy . , . me pinsent environ comme à un homme
malade. » (Id.*)
— « Nous nous corrigeons aussi sottement souvent
qu'aux autres. » (Id.^)
— « .... Qui ne sent plus ce qu'on luy oppose,
tant il est engagé en sa course, et pense à se suivre,
non pas à vous (c'est-à-dire, suivre à vous). »
(id.«)
— « Les occasions qui m'ont guery à moy. » (Id.')
— « Mon vray cœur, La Varanne vient de arriver,
qui m'a apporté de vos lettres par où vous me
• Essais, liv. III, chap. v. Le texte de iSgS porte : « La
vengeance blesse plus nos enfans qu'elle ne nous guérit. »
' Essais, liv. III, chap. x.
° Essais, liv. III, chap. xii (édit. i588). La préposition
« à » est supprimée dans l'édit. de iSgS.
* Essais, liv. IIÏ, chap. xii (édit. i588). Gasconisme
corrigé en iSgS.
^ Essais, liv. III, chap. ix (édit. i588). Gasconisme éga-
lement corrigé en j595.
^ Essais, liv. III, chap. vin.
'' Essais, liv. III, chap. xxxvn (édit. i588). Gasconisme
corrigé en 169 5.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 419
mandez que vous m'aimez mille fois plus que moi à
vous. » (Henri IV. ')
— « Core ceint tout autour de ses bandes profanes
Encense à Belzebuth. » (Du Bartas.) -
— « Vostre petit nepveu a besoin de accoutre-
mens, qui est fort marry et dolent, longtemps y a ;
je vous prie le resjouir et à moy aussi, donnant
ordre à toutcecy. » (D'Ossat.^)
- « Le bon consentement des habitants qui me
feroient Thonneur de m'aymer et moy aussi à eulx. »
(D'Antras.*)
— c( Celuy qui. . . nous trompa à tous deux. . .
ne Ta fait que pour vous contenter et à M. d'Ennery . »
(J. Scaliger.^)
— « Cela sent son Turc qui mande à ses baschas
et capitaines, et puis, estant venus, leur fait trancher
la teste. » (Brantôme.^)
— « La seule apréhension que j'ay qu'elle (la charge
de Premier Président) ne tombât par nécessité entre
les mains d'un homme qui ne m'aime pas plus qu'à
^ Lettres missives, t. IV, p. 983.
- La seconde Sepmaine, me jour (La Loy), p. 344.
^ Lettre du 18 juin i56i, publiée dans la Revue de Gas-
cogne, t. XIII, p. i3o.
^ P. 56.
5 Lettres françaises publiées par M. Ph. Tamizey de
Larroque (Paris, 1881), p. i56.
^ T. I, p. 121.
420 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
la Religion catholique et à la justice. » (B. de la Vie.')
— (( Vous nous obligerés à tous. » (Georges du
Bourg. ')
Desgrouais cite ces vers d^un poète gascon que,
malheureusement, il ne nomme pas'' :
« Ne faut-il pas qu'entre les hommes
Le destin les distingue à tous ? »
(( Ce gasconisme, ajoute-t-il, n^était pas inconnu à
Molière, car Scapin, contrefaisant le Gascon, parle'
ainsi : Comment, tu me traites, à moi, avec cette
hauteur*? » Nul doute que, dans ses périgrinations
à travers le Midi, Molière n'ait été plus d'une fois
choqué par des fautes de ce genre ; il s'en est heu -
reusement souvenu, le jour où il a mis des Gascons
sur la scène.
Les auteurs gascons construisent également, avec
la préposition « à » des verbes, aujourd'hui unique-
ment transitifs, mais qui, dans la langue du xvi*^ siècle,
étaient souvent intrànsitifs, comme « fuir, favoriser,
' Lettre de Bernard de La Vie, premier président du
Parlement de Navarre ( 1 3 nov . 1 648), au chancelier Séguier .
Cf. Revue de Gascogne, t. XII, p. 421.
- Lettre de G. du Bourg, seigneur de Clermont (Gers),
gouverneur de l'Isle-en-Jourdain. Cf. Revue de Gascogne,
t. XV, p. 83.
^ Gascon, corrigés, pp. 11, 12.
* Dans l'édit. Despois et Mesnard (t. VII, p. 494), on lit :
« avec cette hautur ? »
INFLUENCE SUR l.A SYNTAXE. 42 I
étudier, etc. ^ ; ce n'est point là, à proprement parler,
un gasconisme.
— « Précipitants par amour et compassion leurs
jeunes enfans dans des puiis, ipouvfu/7^ à la loy. »
(Montaigne.')
— « Pour vous loger en cette modération ny de
fuir la vie, ny de refuir à la mort. ï (Id.^)
— « Ne crain point de céder ou procéder inique-
ment pour fuir à une si importune contestation. »
(Id.')
— « On peut regretter les meilleurs temps, mais
non pas /?//r aux presens. » (Id.*)
— (t Favoriser à son principal estude, c'est s'estu-
dier à soy. » (Id/)
— (( Si le ciel favorise à mes vœux. » (Henri IV. ")
— « ^Q favorise aux grands, les petits ne desdaigne. »
(Du Bartas. ')
— t( Nous avons esté excusables de despouiller
• Essais, liv. I, chap. xiv.
- Essais, liv. I, chap. xx (ne se trouve pas dans le texte
de i588).
'" Essais, liv. III, chap. ix.
^ Essais, ibid.
•' Essais, liv. III, chap. m.
" Lettres missives, t. V, p. 234.
" La seconde Sepmaine, me jour (La Magnificence),
p. 3Ô9.
422 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
ceux que Nature avoit favorisé en cela plus qu'à nous . »
(Montaigne.^)
— (c ... Penser gratifier au ciel et à la nature. >>
(id.*)
— « ... Gratifier à quelque dieu souterrain. » (Id.^)
Nous mettons encore à part le verbe sentir.
« Sentir à » était regardé comme un gasconisme;
Pasquier reprocha cette tournure à Tauteur des
Essais, et Sorel la relève également dans Balzac.
« On disoit que ce qu'il y avoit à admirer estoit que
dans sa mesme Lettre où M. de Balzac leur avoit
fait ce reproche, le hazard avoit voulu que lors qu'il
entreprenoit de quitter le langage des autres, on trou-
voit de quoy luy rendre le change, ayant dit « que
ses escrits sentoient beaucoup plus à l'ambre et au
musc qu'à l'huyle et à la sueur ~>\ et ayant mis ail-
leurs « que les paroles des premiers consuls sentoient
aux aulx et aux oignons et à la viande mal cuitte » .
De vray, c'estoit là des Phrases gasconnes qui
s'estoient échappées.* » Sorel et Pasquier ont raison;
* Essais, liv, II, chap. xii.
^ Essais, liv. I, chap. xxx (édit. i588), chap. xxix (édit.
i595).
5 Essais, liv. Il, chap. xii (ne se trouve pas dans le texte
de I 588).
* Bibliothèque, p. 124. Sorel essaie d'ailleurs de diminuer
la gravité de cette faute grammaticale : « Mais c'est peu de
chose de mettre un article pour l'autre ; cela pouvoit mesme
arriver par une faute d'impression (!) et peut-être l'aura-t-on
corrigée aux dernières éditions. »
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 423
ces phrases sont gasconnes, mais ce gasconisme est
bien différent de celui que nous venons d'étudier.
Quand Montaigne dit : « Ces figues sentent au miel»,
et Balzac: « Ces ouvrages sentent à Thuile », il faut
voir dans les mots a miel » et « huile », le complé-
ment direct du verbe sentir; ce sont des com-
pléments circonstanciels. Ce gasconisme doit être
rapproché de celui-ci : a On sonne à la Messe, On
sonne à mort, On sonne à feu » . En français, on dit :
« Sonner la Messe, Sonner la retraite. Comme il
sonna la charge, il sonne la victoire». De quelque
nature, d'ailleurs, que soit ce gasconisme, il est
fréquent dans Montaigne, au moins dans l'édition
de i588:
— « Je hay à mort de sentir au flateur. ^ »
— « La plus parfaite senteur d'une femme, c'est
de ne sentir à rien.^ »
— « Je suis sur le fond du vaisseau qui sent tan-
tost au bas et à la lye. ^ »
— (( Nous disons d'aucuns ouvrages qu'ils puent
à l'huyle et à la lampe.* »
— « Cettuy-ci (Térence) sent bien plus au gentil-
homme.^»
• Essais, liv. I, chap. w. (édit. i588), chap, xxxix (édit.
595).
- Essais, liv. I, chap. lv.
^ Essais, liv. II. chap. xxxvii.
* Essais, liv. I, chap. x.
•' Essais, liv. II, chap x,.
424 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
— (c II (Guicciardin) en devient lasche, ennuyeux,
et sentant un peu au caquet scholastique. ^ »
— c( Democritus, ayant mangé à sa table des figues
qui sentaient au miel. S)
— < Elles sentent volontiers à Tasne d^Esope."' »
— « Et ne se void point d'ames ou fort rares, qui
en vieillissant ne sentent à Taigre et au moisi. * »
— « Quiconque met sa décrépitude soubs la presse
faict folie, s'il espère en espreindre des humeurs qui
ne sentent au disgratié, au resveur et à Tassopi.^ »
— « Et d'une femme jalouse, quelque chaste
qu'elle soit et mesnagere, il n'est action qui ne sente
à l'aigre et à l'importun. ^ »
— « Et l'action et la peinture doivent sentir au
larrecin.' »
III. — Verbes réfléchis.
Le gascon, comme l'ancien français, donne la forme
réfléchie à une foule de verbes qui sont neutres
• Essais, jv. II, chap. x.
"^ Essais, liv. II, chap. xii.
^ Essais, liv. lïl, chap. i.
* Essais, liv. III, chap. ir.
^ Essais, liv. III, chap. xii.
^ Essais, liv. III, chap. v.
■^ Essais, liv. III, chap. ix. Si nous consultons l'édition
de iSgS, nous trouvons que ce gasconisme est corrigé
partout, sauf dans les deux premiers exemples.
INFLUENCE SLR LA SYNTAXE. 426
aujourd'hui ; aussi rencontrons- nous chez les auteurs
gascons ces anciens verbes pronominaux disparus^ ou
à peu près, de la langue du xvi® siècle; on en trouve
même qui paraissent inconnus au vieux français.
S^acomencer est dans Monluc :
- « Et ainsin sacomensa à appourter quelque peu
de bledz et farines à Bourdeaux.' »
S'avorter. — a Le 9 may 1601 ma femme savorta
dun enfant qui neust baptême. » {Livre de raison de
la famille Dudrot de Capdebosq.^)
Se bâtir. — « Ce pont demeura plus longtemps à
se bastir qu'il ne fist a estre ruyné.» (D'Antras.^)
Se brûler. — « Et audit Cautères (Cauterets,
Hautes-Pyrénées) se brulla un jeune homme ces
jours passés. » (Récit de Dom Calmeils, du monas-
tère de Saint-Savin, 1644.*)
- « il se brulla quelque partie de bas de chaus-
ses pour estre un peu difficiles à sécher. » (Id.'')
* T. II, p. 242.
- Publié par M. Ph. Tamizey de Larroque, Revue de
Gascogne, t. XXXII, p. 278.
5 P. 39.
-* Cf. Revue de Gascogne, t. XXXII, p. 40.
^ Ibid. Littré cite {Dict., au mot Brûler, Hist.) ces vers de
du Bellay :
Didon se brusie et de son mal enclos
Ja la fureur lui saccage les os.
Mais, ici, « se brusler v a toute la force d'un verbe
426 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
S'enterrer. — a Et au lieu qu'il se doibt enterrer
avecques ce grand honneur aquis en grandz peynes
et travauh^ il s enterrera avecques infamie immor-
telle. » (Monluc.*)
— (( que non seulement se sont-îl:{ enterrés en
grand honneur^ mais encore. » (Id. . .^)
— (( et neanmoingz ils se sont enterr s ou ils
vivent en reputtation d'être fils de princes. » (Id.*^)
— (( et la plus part s'entérinèrent sur les lieux sans
aucun fruict de leur victoire. » (Montaigne.*)
Se recommencer. — « La paix a duré cinq ans ;
je ne scay a qui mauldire de ceulx qui sont en cause
qu'elle (la guerre) ^'e^^ recommencée. » (Monluc.^)
Montaigne fait un grand usage du verbe réfléchi
impersonnel. c( A les ouïr seulement sonner, il se
sentoit qu'ils avoient esté bien autres.... » — «Et se
pourroit mettre en doubte si. » - « Comme il sefaict
des autres sciences. » ~ « Les polices où il se souffre
moins de disparité entre les valets et les maistres.S)
réfléchi, tandis que dans les phrases gasconnes, a se brusler »
n'a que le sens de « brusler, prendre feu ». De même dans
Furetière : a Les Indiennes se bruslent toutes vives ».
^T. I,p. 3.
- T. I, p. 9.
5 T. 1, ibid.
^ Essais, liv. III, chap. vi.
5 T. 111, p. 217.
^ Exemples cités par M. Voizard, Op. cit., p, 109.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 427
•
Cet emploi impersonnel est généralement regardé
comme un italianisme, mais, en ce qui concerne
Montaigne, les habitudes gasconnes suffisent à Tex-
pliquer.
b) EMPLOI DES AUXILIAIRES.
I. — Emploi de l'auxiliaire « être » pour
V auxiliaire « avoir ».
En gascon, de même que dans tous les parlersde la
langue d'oc, de même qu'en italien, le verbe « être »
se sert de ses propres temps simples pour former
les temps composés : « Soy estât » (Je suis été). Les
auteurs gascons, fidèles aux habitudes du parler
gascon, disent de même : Je suis été. Je fusse été.
— « Et, si le parlement de Bordeaulx et sennes-
chaucées deppendentes d'iceluy fussent esté aussy
curieux à les prendre. » (Monluc.*)
— c< En trois mois, tout cella fut esté recuilly. ))
(id.')
— « Maintenant je veulx parler de moy mesme,
qui ne suis jamais esté cogneu, sinon pour ung
homme de peu et de rien. » (Id.^)
— « Et mesme, ce fut esté un grand soulagement
pour nous, de trouver un bon lict. » (D'Antras.*)
' T. I,p. 7.
-^ T. I, ibid.
-> T. I, p. ii3.
^ P. 21.
428 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Voici d'autres exemples où l'emploi de l'auxiliaire
être s'écarte davantage de l'usage général; nous trou-
vons, en effet, conjugués avec cet auxiliaire, les
verbes « Pouvoir, Courir, Sauter, Savoir, Vouloir,
Bouger » ; et cet usage est conforme à l'usage gascon.
— (c Et si la grande porte eust été ouverte, 7îous
/eussions peu entrer dedans. >; (Monluc.*)
— (c M. de Briquemaur, gouverneur, avoict envoyé
six Suisses . . . lesquelz nestoinctpeu réentrer dedans »
(id.^)
— (c Et jaçoit. Monseigneur, que je n'aye jusqu'icy
fait tant, ne si bien travaillé, que je sois peu par-
venir jusqu'au feste de telle félicité. » (Belleforest.^)
— « Je suis bien marri que je ne me suis pu
trouver sur le port à votre arrivée. » (Henri IV.*)
— « Une partie de ceulx qui gardoient la porte y
esti ont courus, » (Monluc.^)
— « Je m'y trouvis mon valet de chambre et
mon palefrenier qui estoinct sautés après les capi-
taines. » (Id.^)
— « Il luy dict que je les avois sauvés et à tous
ceux qu' estoinct avecques luy et ne m'estois pas
sceu sauver moy-mesmes. » (Id.^)
1 T. 11, p. 411.
^ T. 11, p. 379.
^ Mémoires et histoire de l'origine, invention et autheurs
des choses, etc. (Paris, i576). Épistre.
* Lettres missives, t. V, p. SSy.
^ T. 11, p. 220.
« T. 11, p. 28.
^ T. I, p. 3o3.
INFLUENCE SLR LA SYNTAXE. 429
— <i^ 5q me suis voulu descharger avec vous de la
distribution de la dicte somme. » (Henri IV.*)
— (( Il (Monglat) n est pas voulu partir sans lettre
de moy. » (Id. *)
— ft Les mineurs n'étaient jamais bougés de
moi. » (Monluc.'')
— a Car vous ne seriéi bougé de la court. » (Id.^;
II. — Emploi de V auxiliaire « avoir » pour
l'auxiliaire a être ».
— « Monsieur de Sarade en faizoict tousjours
reposer une trouppe au bord de la rivière, où ilz
savoinct faict fère ung peu de feu. >^ (Monluc.^j
— '< J'envoyai de mesmes scavoir nouvelles de
ceux qu'estoinct à l'Hostellerie et au palais et trou-
varent qu'à la mesme heure tout avoict vuydé. » (Id .*)
III. — Emploi du verbe « aller » comme auxiliaire.
Les Gascons remplacent souvent le passé défini
par rinfinitif, précédé du verbe « ana » (aller), qui
joue le rôle d'un véritable auxiliaire. Ils diront^ par
' Lettres missives, t. VII, p. i5i.
— Lettres missives, t. V, p. 5o8.
^ T. II, p. 287.
* T. I, p. 8.
« T. I, p. 23o.
fi T. II, p. 195.
43 O LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
exemple, « ba béni » (littéralement : il va venir),
pour « Il vint > . C'est ainsi qu'on trouve : (( Ban se
espaurir )> (Ils vont s'effrayer, c'est-à-dire, Ils s'effrayè-
rent^). (( La raube que portabe va arder. » (La robe
qu'elle portait va prendre feu, c'est-à-dire, La robe
prit feu. "^)
Cet emploi « du verbe anar à titre d'auxiliaire
devant l'infinitif, dit M. P. Meyer, est d'un usage
très fréquent dans les ouvrages en langue d'oc. Le
même fait existe dans les autres langues romanes,
mais non point avec la même fréquence ni avec la
même nuance. ' » Nous avons souvent constaté cet
usage chez les écrivains gascons du xvi^ siècle.
— « Une heure après ces deux despêches, 7ne va
souvenir que... (c'est-à-dire il me souvint que). »
(Monluc.*)
— (K La seconde nuit, nostre patiente, qui n'en
dormoit pas une heure, se va souvenir que son
médecin étoit allé à la messe. » (D'Aubigné.^)
— « Ainsi qu'ils estoinct tous à la messe, va entrer
en l'Esglise un homme tout en chemise. )^ (Marguerite
d'Angoulême. ^)
* Histoire Sainte (publication de la Société des biblio-
philes du Béarn, 1876- 1877), t. II, p. i58.
'*- Ibid., t. J, p. 222.
' Cf. Revue de Gascogne, t. IX, p. 46.
* T. II, p. 397.
5 Aventures du baron de Fœneste, p. 21 3.
° Heptaméron, Prologue.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 43 I
— « Et soudain que le Niveau eut fini son propos,
voicy la Sauterelle qui d'une grande vitesse se va
eslever. » (B. Palissy/)
— « Soudain qu'ils m'eurent apperceu, ils me
vont eslire]\igQ, pour juger de leur différent. » (Id.^)
Ces exemples suffisent pour montrer que cette
tournure n'a rien de commun avec la construction,
si fréquente au xvi^ siècle, du verbe aller, suivi d'un
participe présent.
C). — REMARQUES SUR l'eMPLOI DE CERTAINS MODES.
I. — Emploi du subjonctif pour V impératif .
On dit en gascon, avec le « subjonctif» au lieu de
(( l'impératif » : N'y anés pas, N'y ailles pas ; Ne
digues pas. Ne dises pas. 'Ces gasconismes ont été
relevés par Desgrouais, qui signale les phrases sui-
vantes : <( N'y aille pas, Ne fasse pas cela. Ne dis
pas^»; il est très probable que ces tournures furent
plus d'une fois entendues à la Cour d'Henri IV,
mais nous ne les avons rencontrées nulle part chez les
écrivains gascons.
' Cité par Hatzfeld et Darmesteter, Le Seipème siècle en
France, -z^ partie, p. i6i.
^ Ibid.
^ Gascon^ corrigés, p. 6i.
432 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
II. — Emploi de l'infinitif pour le subjonctif.
On a regardé au xvii^ siècle, comme un gasco-
nisme, l'emploi de Tinfinitif après le verbe dire^ au
lieu du subjonctif amené par la conjonction que ; « //
m'a dit de faire » au lieu de « il m'a dit que je fisse».
Cette tournure « il m'a dit de faire » nous paraît
aujourd'hui la seule qui soit française; on est loin de
soupçonner, tant elle est usuelle, qu'elle ne remonte
pas au delà du xyii^ siècle, ou peut-être du xvic, et
que nous l'avons prise aux Gascons. Vaugelas — qui
d'ailleurs la condamne ~ nous apprend son origine.
« Il m'a dit de faire. Cette façon de parler est venue
de Gascogne et s'est introduite à Paris, mais elle ne
vaut rien ; il faut dire : il m'a dit que je fisse. Ce qui
a donné lieu à cette erreur, vraisemblablement, c'est
que l'on a accoutumé de 'dire : Il m'a commandé de
faire, il m'a prié de faire, il m'a chargé de faire, car
ce seroit mal dit : il m'a commandé que je fisse, et
ainsi des autres.* »
Th. Corneille n'est pas moins explicite: « Il m'a
dit d'aller, il m'a dit de faire, sont des façons de
parler très vicieuses, et quoique plusieurs parlent
encore de cette sorte, on ne doit jamais s'en servir
en écrivant. C'est le sentiment du P. Bouhours, et
il en faut croire un aussi grand maître que lui ; il dit
* Remarques, t. I, p. 440.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 433
que dans le discours familier, qui abrège tout, « //
m'a dit d'aller » est plus court et va plus vite^ et que
« il m'a dit que j'allasse » traîne davantage ; qu'ainsi
il croit que dans la conversation on peut user de ce
gasconisme, qu'il avoue ne valoir rien dans le fond,
mais qu'il ne voudrait pas l'employer en écrivant.
M. Ménage dit de même que cette façon de parler
est gasconne et non pas françoise; mais que, comme
il y a grand nombre de Gascons à la Cour, elle y
est si usitée qu'il n'ose la condamner, quelque envie
qu'il en ait. Il ajoute qu'elle est appuyée de l'autorité
de M. Balzac* »
Cette façon de parler est la seule, en effet, qui soit
usitée en Gascogne^; elle a triomphé des critiques
de Vaugelas, de Th. Corneille, de Ménage, du
P. Bouhours, et c'est justice, puisqu'elle donne à la
phrase plus d'harmonie et de précision, sans lui rien
enlever de sa clarté. Le triomphe de cette tournure
fut rapide, puisqu'en 1704, l'Académie française
condamnait Vaugelas : « Cette façon de parler s'est
trouvée si commode pour abréger, qu'elle a esté
receûe presque tout d'une voix. On a eu égard au
^ Remarques, t. I, p. 440.
- Les Gascons en font parfois un usage étrange, qui sur-
prend comme une irrégularité, sans qu'on puisse s'en rendre
bien compte. « Si on le mettait en doute, je dirais de ques-
tionner tous les grands qui ont passé au collège de Moissac,
de i885 à 1890. » Froment de Beaurepaire, Pensées d'un
homme de treize ans (phrase citée dans les Annales politi-
ques et littéraires, 3 mai 189 1).
28
434 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
sens qui est exprimé par une seule parole : au lieu
qu'en disant, il m'a dit que j'allasse, il m'a dit que
je fisse, cela traîne beaucoup davantage que si on
disoit: il m'a dit d'aller, il m'a dit de faire.' »
§ 6. — Préposition.
a). — PRÉPOSITION « de ».
I. — Les Gascons placent la préposition de après
certaines prépositions, contrairement à l'usage fran-
çais.
Contre de : Countre de la paret. Contre le mur'.
Selon de : Segont de la forma che es escriûta,
Selon la forme qui est écrite ^
Derrière de : Darrè d'un grand calhau, derrière un
grand caillou*.
Sans de : Sents de mi, sans moi*; Sen de ton adju-
tori, sans ton secours ^
Après de : Lo diluus après de las honors. Le lundi
après les honneurs (le service funèbre '').
* Remarques de Vaugelas, t. I, p. 441.
2 Cf. Lespy, Gram. béarnaise, p. 424.
5 Texte gascon, cité par Marca, Histoire du Béarn,
p. 607.
^ Cf. Lespy, Dict., au mot Calhau.
s Cf. Lespy, Dict., au mot Sens.
6 Paraphrase des psaumes de la Pénitence, en vers gas-
cons, vers SyS.
■ Cf. Lespy, Dict. , au mot Après.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 4^5
Monluc a dit aussi : contre de, avant de.
— « Et pour ce que toutes ces choses que Ton a
inventées contre de moi. » (Monluc.')
— « Les Huguenotz de sa terre s'estoient eslevés
contre de luy. » (Id.^)
— « Alors Monsieur de Seignan... respondit que
cela estoit bien vérité, que nous aurions le païs contre
de nous. » (Id.^)
— (( et feuz conseillé des seigneurs qu'estoient
avecques moy, d'envoyer protester contre de luy. »
(Id.*)
— « ayant veu que je n'estois plus favorisé, ils ont
pensé que le roy fairoit chancelier à ceulx qui se
formaliseroient contre de moy. » (Id.^)
— « Et voilà sur quoy monsieur le mareschal
Damville s'est fondé d'escripre une lettre qu'il a
escript diffamatoire contrée de moy. ï) (Id/)
— « La peur les prendra davantaige, de sorte que,
avant de huict jours, nous aurons tout le païs contre
nous. » (Id.'')
^ T. I,p. 3.
•' T. II, p. '36o.
^ T. II, p 435,
* T. III, p. 29.
5 T. III, p. 249.
« T, III, p. 394.
' T. Il p. 434.
436 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
II. - Les Gascons ajoutent cette même préposi-
tion à Tad verbe moins, dans la locution faire moins;
ils disent dans leur dialecte : « hè (ou ha) de mens »
(faire de moins) .
— « Et puisque ce bruict a coureu par tout, je
n'ay pu fere de moing\ que de rendre compte de
ma vie. » (Monluc.*)
— c< Et que pouvois-je fere de moingi que de
donner de leurs meubles aux gens d'armes? » (Id. ^)
Ailleurs, il est vrai, Monluc est plus correct : « Hz
ne pouvoient faire moingz que de lui envoyer un
gentilhomme •\ »
— « Aussi ne peux-je/a/re^e wom^ que de par-
ticiper avec luy en Tennuy et en la peine où je le vois
présentement. » (Jean de Monluc.*)
III. — Cette préposition est encore employée à
tort par les Gascons, quand ils disent : « faire du,
faire de la » au lieu de (( faire le, faire la » . En voici
un exemple pris dans un ouvrage récent : « Labeutz
que bourreus canta, ha dou hoou. » (Lorsque tu vou-
dras chanter, fais du fou.^)
*
Du Bartas emploie souvent cette tournure :
» T. I, p. 3.
^- T. T, p. 6.
^ T. III, p. 35o.
* Lettres inédites publiées par M. Ph. Tamizey de Lar-
roque. Cf. Revue de Gascogne, t. IX, p. 1 38.
* Arnaudin, Contes de la Grande Lande, p. 279*
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. /\.2>'J
— « Tu fais du fier lyon, lorsque dedans les veines
D'un profane Néron, inhumain, tu forcenés... » '
— « . . . Nostre flottant chasteau
Qui fait de l'aigle en l'air etdu dauphin sur l'eau. » *
— « T\xfais du rossignol ou te changes en cygne. » ^
~ « Dieu n'a fait du Tyran ^ couvrant de tant de mers
Les bestes de la terre et les hostes des airs. » *
— .c Dieu n'a fait du cruel en submergeant la terre. » ^
— « Tu fuis ta guarison, plus l'Eternel te picque,
Plus tu fais du restif, franc d'un sacré soucy. » ^
— « Envers son fils plus cher qu'il fasse du sévère. » '
— « Il faict du honteux. » (Bonaventure des
Périers'.)
— «... Et faïsoit toujours de lafaschée. » (Id.')
— (V Tu me viendras incontinant faire là du cor-
rigeart et gaster ce qui estoit bien. » (Discours non
plus mélancoliques que divers.^")
Cette locution se retrouve^, il est vrai, chez des
auteurs qui ne sont pas Gascons et qui n'ont jamais
habité la Gascogne. Faut-il en conclure que cette
manière de parler était aussi répandue dans le fran-
' La seconde Sepmaine, i^r jour (L'Imposture), p. 59.
— La seconde Sepmaine, ic" jour (Les Furies\ p. 91.
'" La seconde Sepmaine, le'" jour (L'Imposture), p. 59.
* La seconde Sepmaine, ii^ jour (L'Arche), p. 168.
5 La seconde Sepmaine, ibid.
° La première Sepmaine, 11e jour, p. 85.
' La seconde Sepmaine, me jour (Les Pères), p 309.
s T. I,p. 16.
9 T. II, p. 164.
"> Anonyme (Poitiers, Enguilbert de Marnef, i557),p. 54.
438 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
çais du Centre que dans le parler gascon ? Dans ce
cas^ nous n'aurions pas le droit de signaler comme
gasconismes les phrases que nous avons relevées
chez du Bartas et chez Bonaventure des Périers.
Cependant, il est certain que cette façon de parler :
« faire du, faire de la » est, d'une part, très rare en
dehors des auteurs Gascons, et d'autre part, très
fréquente en Gascogne. Desgrouais signalait comme
gasconismes les phrases suivantes : « il fait de son
écuyer, il fait de son homme d'importance.'^ »
Quant à la distinction que Littré établit entre « faire
le s> et « faire du 9 {Die t., au mot faire, n» 39), elle
nous paraît bien subtile, et dans bien des cas difficile
à déterminer.
IV. — Vaugelas reproche aux (c Gascons et à
quelques autres provinciaux » de faire suivre le verbe
commencer de la préposition de, au lieu de la pré-
position à. Pour Vaugelas, la seule forme régulière
est « commencer à » ; — « et cela est tellement vray,
dit-il, que mesme au prétérit défini, à la troisième
personne singulière commença, il faut dire à après,
et non pas « de », comme disent les Gascons et quel-
ques autres provinciaux et mesme quelques Parisiens,
soit par contagion, ou pour adoucir la langue, ostant
la cacophonie de deux a.^ » Sur ce point la doctrine
' P. i3o. M. Pellissier, dans sa thèse sur du Bartas
(p. 21 3), n'hésite pas à voir des gasconismes dans les vers
que nous venons de citer.
'^ Remarques, t. II, pp. 149 et 3o2,
INFLUENCE SUR LÀ SYNTAXE. 489
de Vaugelas a été condamnée et par Tusage et par
TAcadémie française.
Ne faut-il pas de même voir un gasconisme dans
remploi qu^Henri IV fait de la préposition de après
le verbe croire ? « Il ne leur faut plus reprocher la
Ligue (aux Jésuites); c'était Tinjure du temps; ils
croyaient de bien faire et ont été trompés comme
plusieurs autres.* »
V. — Un gasconisme fréquent au xvi^ siècle
consistait dans Temploi de la préposition de devant
les noms de famille. ^< Les Béarnais du temps passé
donnaient les ^f de » à tout le monde indistinctement ....
Tallemant desRéaux raconte qu'un Gascon, l'ayant
entendu appeler Gédéon chez son père (Gédéon était
son nom de baptême) ne l'appelait plus que M. de
Gédéon . ^ »
Ménage a, lui aussi, noté ce gasconisme. « La
plupart de nos gentilshommes, dit-il, s'imaginent que
ces prépositions (de,Mu) devant les noms de famille
sont une marque de noblesse, en quoi ils se trom-
pent. Nos anciens ne les ont jamais mises que devant
les noms de famille qui viennent de seigneuries,
comme du Mont, de la Vallée, du Bellay, etc., et il ne
les faut mettre aussi que devant ces noms-là. Il faut
dire M. Paul, M. Charles, M. Gilles, M. Claude, etc.,
et non pas, comme disent les Gascons, M. de Paul,
* Cité par Jung, Henri IV écrivain, p. 35.
- Cf. Lespy, Gram. béarn., p. 182.
440 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
M. de Charles, etc. ^ » Il faut bien avouer qu'en ceci
les Gascons ont fait école.
VI. — Les Gascons suppriment la préposition de
devant le mot plus ; ils disent : « quelqu'un plus ;
aucun plus ; quoi plus ; rien plus ; » pour « quelqu'un
de plus ; aucun de plus; rien de plus. »
— « Mais bien que nous n'ayons rien plus cher que le temps. »
(Du Bartas. ^)
— « Et quoy plus} )^ (Id.^)
— « Et donc vostre beau Dieu
Ne sçait rien faire plus ? » (Id.*)
M. Voizard, dans sa Thèse sur Montaigne (p. 1 25),
remarque que Montaigne supprime également la pré-
position après rien, et cite les phrases suivantes :
— « Il n'est rien si gentil que les petits en France. S)
— « Il n'est rien si dissociable et sociable que
l'homme. S)
Vaugelas a formulé la règle : « Rien devant un
adjectif veut la particule de. C'est pourquoi M . de
Malherbe a mal dit : Il n'est rien si mauvais que ce
qui n'est point honneste, ni rien bon que ce qui peut
' Observations sur la langue fr,, chap. ccliii.
— La première Sepmaine, ne jour, p. 42.
■^ Judith, II, p. 363.
* La seconde Sepmaine, iii« jour (La Loy), p 328.
^ Essais, liv. I, chap. xxv.
'• Essais, liv. I, chap. lvi.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 44 1
se faire avec honneur ; au lieu de dire rien de mau-
vais, rien de bon, comme il a dit en un autre endroit :
Il n'est rien de si beau comme Galliste est belle.' »
VII. — On rencontre enfin, chez les auteurs gas-
cons, la préposition de mise pour « à » dans certains
cas : <f de main dî^oite » pour a à main droite. »
— « Le siège épiscopal qui est au premier rang de
main droite.^»
— c( Et de qui est cecy? » (D'Aubigné. ^)
b), — PRÉPOSITION « en ».
Monluc se sert de la préposition en dans cette
locution : « en lieu que » pour « au lieu que k
— a Ex en lieu qu'il se doibt enterrer avecques
ce grand honneur. * »
C'est ainsi que parlent encore les paysans gascons.
On trouve dans Commines et dans Nicot 'î en lieu
de », mais nous n'avons rencontré nulle part chez
un auteur français « en lieu que ».
* Remarques, II, p. 400 (Nouvelles Remarques).
- Prise de possession de l'évêché de Tarbes 2 juillet 1602.
Cf. Souvenir de Bigorre, Tarbes, 1886, p. 117.
^ Aventures du baron de Fœneste, p. 8.
*T. I,p. 3.
442 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE,
§ 7. — Conjonction,
Dans les propositions principales^ le verbe gascon
est presque toujours précédé de la conjonction «que » .
Les Gascons disent : Que sabi qu'es bengut {Que je
sais que tu es venu). Cette conjonction est employée
même dans les propositions interrogatives : Que bos
bié? (Qz/e veux-tu venir?)
Cette particularité est bien connue de tous ceux
qui se sont occupés de la syntaxe gasconne, a Un
trait caractéristique du verbe gascon dans la langue
actuelle, dit M. Luchaire, c'est qu'il est précédé
constamment de la particule explétive que, remplacée
quelquefois dans les propositions affirmatives par be^s>
Après avoir cru d'abord que cette particule ne figu-
rait pas dans l'ancien gascon, M. Lespy a reconnu
qu'elle se trouve dans les Fors de Bearn et dans les
Récits d'Histoire Sainte. On a donné de ce trait
grammatical, propre au gascon, plusieurs explications
plus ou moins ingénieuses^ Ce n'est point le lieu
d'instituer une discussion sur ce point ; nous croyons,
* Études sur les idiomes pyrénéens, p. 2.55.
"^ Voir surtout Lespy, Gram. béarnaise, pp. 33o et suiv. ;
L.-L. Bonaparte, sur le caractère pronominal du monosyl-
labe béarnais Que (Londres, 1878), et l'article de M J. Vin-
son sur cette brochure {Revue de linguistique, t. XII,
janvier 1S79); P. Meyer (Glossaire de la Chronique albi-
geoise',.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 448
avec M. P. Meyer, que cette conjonction est ici explé-
tive ; il nous semble qu'on pourrait rapprocher cette
tournure gasconne de certaines tournures françaises
aujourd'hui quelque peu délaissées, mais non entiè-
rement oubliées. Longtemps, en effet, on a eu l'habi-
tude d'écrire, en tête des chapitres, une phrase con-
tenant l'idée générale des pages qui suivent. « Pre-
mière partie. Que la nature est corrompue.^» —
(( Que la philosophie n'est pas une science comme
les autres et pourquoi?" » Devant ces propositions,
on sous-entend un verbe affirmatif, comme : « Je
montre que, Je veux prouver que. » Pour expliquer
le «que» de la conjugaison gasconne, il faut, croyons-
nous, admettre une opération analogue de l'esprit qui
a d'abord sous-entendu un verbe affirmatif, et peu
à peu a été amené à faire de cette conjonction «que»
une conjonction simplement explétive. Quoi qu'il en
soit, il faut soigneusement distinguer les phrases,
comme la phrase gasconne citée plus haut : « Que
sabi qu'es bengut », des propositions où la conjonc-
tion ({ que » :
i» Marque le temps ou la cause (en latin cum) :
(c La vie est trop courte et la mort nous prend, que
nous sommes encore tout pleins de nos misères et de
nos bonnes intentions/ » — c( Ma mère étant morte
• Pascal, Pensées, article xxir, 1 (édit. Havet).
- L. OUé-Laprune, La philosophie et le temps présent,
chap. VI (Paris, 1890).
'" Madame de Sévigné, lettre du 27 juin 1679.
444 LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
dès Tannée 1626^ que mon frère n'avoit que trois
ans. S) - (( Comment voudriez- vous ^w'//5 (vos che-
vaux) traînassent un carrosse ; qu'ils ne peuvent pas
se traîner eux-mêmes?^ »
2^ Indique la conséquence ou le but (en latin ut) :
« J'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me
semble que c'est moi-même.^ »
« Faites, faites entrer ce héros d'importance
Que je fasse un essai de mon obéissance. ^ »
30 Est explétive, mais seulement devant une pro-
position subordonnée ; la répétition de « que » dans
les phrases subordonnées était d'un usage très fréquent
au xvie siècle; on en trouve même des exemples
au xviie.
« . ... Et que, quand bien ce fait
En faveur de Jacob plairait au Tout Parfait,
Que il requiert un bras mâle et non un bras de femme ^ »
— (( Qui lui dirent qu'il seroit bien estonné que,
en faisant sa soumission au pape, qu'A lui fit l'affront.^)
— « Conrart disoit que, s'il eust fait cela avant
* Madame Périer, dans sa Vie de Pascal.
' Molière, L'Avare, HT, 5.
'" Molière, L'Avare, ibid.
* Corneille, Serf on M5; II, 2.
s Du Bartas, Judith, III, p. 38i.
^ Brantôme, t. 1, p. 25.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 446
que d'espouser sa cousine, qu'A auroit rompu le
mariage. ' w Cette construction est également très
fréquente dans Malherbe.
Mais dans les phrases suivantes, « que » n^exprime
ni le temps, ni la cause, ni la conséquence, ni le but ;
c'est une conjonction explétive, placée devant la pro-
position principale ; c'est le « que » gascon, et ces
phrases sont gasconnes :
— « Que tout ensemble je puis avoir de dix à
douze mil livres. » (Monluc.-) Cette conjonction
(( que » ne dépend d'aucun verbe précédemment
exprimé.
— f J'ay esté constrainct mettre toute ftia vie par
escript et déclaire tout ce que j'ay au monde, pour
ce que Ton m'a mandé que l'on avoict fait entendre
au Roy que j'avois gaigné trois cens mil escuz. Que
j'aimeroys mieux estre mort que si cella estoict véri-
table. Et comment pense-t-on que j'en aye prins ?
Que le roi me doibt encore quatre ou cinq mil francs
de ma pention. » (Id.^j
— (( J'ay donné ung autre (cheval) au cappitaine
Maussan, qui est de ma compaignie; ^w'au rencontre
qu'ils eurent auprès de Rocquecorne, son cheval luy
fut thué entre les jambes. » (Id.*)
* Tallemant des Réaux, Hist,,^, p. 204.
^ T. I, p. 18.
•> T. I, ibid.
* T. I, p. 21.
44^ LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
— (( Car je suis venu au monde filz d'un gentil-
homme^ que son père avoict vendeu tout le bien
qu'il possedoyt. » (Id.^)
— (c Et pour cella sont-ilz méprisés ? Vont-ilz à
rhospital? Qiie le Roy, la Reyne^ Monsieur^ et tous
les princes et seigneurs de la cour font si grand
compte d'eux. . . que. . . » (Id.^)
— (( La compagnie du comte de Tende estoict ce
jour-là de garde; que le cappitaine Taurines en
estoict lieutenent. )^ (Id.^)
— (c Et me donna ledict seigneur mareschal du
sien propre, pour m'en retourner en France, cinq
cens escuz : que je jurerois qu'il ne lui en demeura
pas la moytié d'autant. » (Id.*) Nous pourrions multi-
plier les citations tirées des Commentaires ; Monluc
fait un très grand usage du «que » gascon.
— « Outre et, qu'il semble aus subjects^ specta-
teurs de ces triomphes, qu'on leur faict monstre de
leurs propres richesses. » (Montaigne. ^) Cette conjonc-
tion a d'ailleurs été supprimée dans l'édition de 1 596 .
— (( Il en fit un beau sonnet, qu'il me donna, que
je voudrois avoir donné beaucoup et l'avoir. »
(Brantôme/)
— « Devant laquelle (ville) il y avoit quarante-cinq
' T, I, p. 29.
'-^ T. T, p. 36.
3 T. !, p. 258.
^ T. 11, p. 107.
^ Essais, liv. IIÎ, chap. vt, édit. t588
'' T. VIII, p. 34.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 447
OU cinquante mille hommes, que je me double c'ils
ne se feussent résolus à ce siège, qui fut leur ruyne,
que. . . » (D^Antras.*)
— (( Faictes mes affectionnées recommandations
au grand duc et à ma niepce, que je lu y baise les
mains et à vous un million de fois. » (Henri IV. ^)
» P. i5.
- Lettres missives, t. V, p. 249.
CONCLUSION
Les Gascons occupent une place considérable dans
rhistoire littéraire du xvi^ siècle et du commence-
ment du XVI i^ ; ils ont, à cette époque, exercé sur la
langue française une réelle influence qu'on a trop
souvent méconnue. N'a-t-on pas été jusqu'à pré-
tendre que les gasconismes sont rares dans Montaigne ?
Cette opinion, si généralement admise aujourd'hui,
eut surpris les contemporains de Montaigne, et fait
sourire Montaigne lui-même. Ne reconnaissait-il pas,
en effet, que ses Essais contenaient « des mots du
creu de Gascogne » ? Bien plus, ne se refusait-il pas
à corriger ces fautes, qu'il appelle des fautes « non
d'inadvertence » mais « de coustume » ? Sans doute,
dans l'édition posthume qui parut en lôgô, un grand
nombre de gasconismes ont disparu; mais ce texte
même de 1 695 renferme tant d'expressions franche-
ment gasconnes, (\u^ï\ faut décidément voir dans ces
souvenirs du parler gascon l'un des traits distinctifs
de la langue de Montaigne.
Nous n'aurons garde cependant d'exagérer l'influence
du dialecte gascon. Cette influence s'est présentée à
nous sous un double caractère : elle s'est exercée
tantôt directement, tantôt indirectement. L'influence
gasconne a été directe, quand elle a introduit dans
la langue française qui les ignorait, ou qui, les ayant
29
45 O CONCLUSION.
connues, les avait oubliées, certaines règles de syn-
taxe, certaines expressions, certaines habitudes de
prononciation, en usage chez les Gascons. Elle a été
indirecte, quand, deux formes étant en présence,
elle s'est bornée à favoriser Tune d'elles, celle qui se
rapprochait le plus du parler gascon ; ainsi, entre
Chère et le terme italien nouvellement introduit Care,
entre Charge et Cargue, entre Eschappée et Esca-
pade y etc., les Gascons ont choisi et employé de
préférence Care, Cargue, Escapade, etc. Voilà
pourquoi nous avons pu dire que les termes italiens
et espagnols, entrés dans la langue française au xvi^
et au xvii^ siècle, n'eurent pas de protecteurs plus
puissants que les Gascons. Chez les écrivains gascons,
nous retrouvons tous ces mots dont le rapide succès
faisait s'indigner H. Estienne : Philausone est plus
qu'à moitié Gascon.
Peu importe d'ailleurs que ces règles, ces expres-
sions ou ces habitudes de prononciation auxquelles,
pour abréger, nous avons donné le nom de gasco-
nismes, se rencontrent, soit dans le vieux français,
soit dans d'autres parlers de la langue d'oc. Sous la
plume ou sur les lèvres des Gascons, cette pronon-
ciation, ce vocabulaire ou cette syntaxe dont nous
avons relevé les particularités, ne peuvent être et ne
sont en effet que la syntaxe, la prononciation et le
vocabulaire gascons.
Loin d'avoir exagéré l'influence gasconne, nous
serions plutôt tenté de croire qu'elle fut en réalité
bien plus étendue, bien plus large, bien plus puis-
CONCLUSION. 451
santé que nous ne Tavons montré. Pour traiter, avec
toute l^ampleur qu'elle comporte^ la thèse qui fait
Tobjet de ce travail, il faudrait lire tous les écrits
(imprimés et manuscrits) des Gascons du xvi^ et du
xvii^ siècle^ et non seulement des Gascons, mais
encore de tous ceux qui séjournèrent en Gascogne
assez longtemps pour prendre quelque chose de Pair
et du style gascons. Cela même ne suffirait pas ; car
si rinfluence gasconne s'est manifestée dans les écrits,
on s'imagine aisément qu'elle dut être plus sen-
sible encore dans les conversations et les propos
journaliers qu'échangeaient Gascons et « Français ».
On l'a dit avec beaucoup de raison : « La langue est
toujours plus hardie que la plume ; tel qui n'hésite
pas à parler jargon ou argot se gardera bien d'écrire
comme il parle'. » Sans les « Deux Dialogues du
nouveau langage fy^ançois-italianisé '>^ , soupçonne-
rait-on le nombre considérable de termes italiens
qui à un certain moment furent admis ou tolérés
dans la langue usuelle? Il nous était impossible, on
le comprend, d'énumérer toutes les expressions, tous
les tours apportés de Gascogne à la Cour d'Henri IV,
et de représenter, avec tous ses traits, « ce nouveau
langage français-gasconnisé » . Si incomplète qu'elle
soit, nous sommes persuadé que notre étude ren-
ferme les gasconismes les plus importants, nous
voulons dire, ceux qui furent le mieux accueillis.
' G. Larroumet. Cf. Revue des Deux -Mondes, i»"' juillet
1892, p. 141.
4^2 CONCLUSION.
ceux qui résistèrent le plus longtemps aux critiques
des puristes et des grammairiens.
Mais cette influence gasconne a-t-elle disparu tout
entière? N'en reste-t-il rien dans la littérature ou
dans la langue française ?
Les écrivains gascons, — nous parlons des plus
grands, — ont pour mérite principal Téclat et la
richesse de leur imagination ; et, par là, ils repré-
sentent, comme nous Pavons dit, Tun des côtés de
Tesprit français, épris de fantaisie et d'indépendance,
en même temps qu'ami de l'ordre, de la logique, de
la raison. Leurs œuvres ont, pour ainsi dire, dénoncé
à l'avance ce qu'il y a d'étroit et d'incomplet dans la
théorie de Boileau : «Aimez donc la raison! » Les
noms glorieux de Montaigne, du Bartas, Henri IV,
d'Ossat, Biaise de Monluc brillent au premier rang
dans l'histoire des lettres françaises ; ni leur nom, ni
le charme de leurs écrits ne s'éteindra tant qu'il y
aura des Français lettrés, sensibles à la pure volupté
que nous donne une page pleine de vie, étincelante
de verve et d'imagination .
Cette action des grands écrivains gascons sur notre
littérature, nous n'en parlons qu'en passant; nous
avons surtout étudié l'influence gasconne sur la
langue française ; et de cette influence, de ces nom-
breux gasconismes de prononciation, de vocabulaire
ou de syntaxe que nous avons signalés, il faut bien
dire qu'il reste peu de traces dans la langue actuelle.
En ce qui concerne la prononciation, bornons-nous
à une observation générale. Nous avons vu qu'on
CONCLUSION. 453
adressait aux Gascons ce double reproche de sup-
primer l'aspiration dans une foule de mots^, et de
faire entendre les consonnes finales; or, si Ton cons-
tate justement qu'aujourd'hui notre langue tend à
supprimer Vh aspirée et à faire sonner les consonnes
finales, est -il téméraire d'affirmer que les Gascons
ont favorisé le développement de ces tendances, dont
quelques-uns déplorent les progrès ? « Piet-à-terre »
est un de cesgasconismes que Malherbe a combattus,
que l'usage a admis.
Les Gascons n'ont guère enrichi directement le
vocabulaire français; tout au plus leur devons-nous
ces mots : Cadet, Capidet, Goujat, Gouge. Mais
leur influence a aidé au succès de nombreux termes
venus de l'Italie, de l'Espagne ou de la Provence ;
« Bandolier, Barrique, Bastine, Cabane, Cachalot,
Cap, Cape, Capon, Cuillère, Esquiver, Religion-
naire. Tocsin y, et de tous ces mots en -ade, qui
forment un groupe des plus intéressants à étudier :
Bonfietade, Boutade, Coyonade, Jurade, Passade,
etc., etc.
Les modifications apportées à la syntaxe française
ne sont pas plus importantes. Il est permis aujourd'hui
d'employer transitivement certains verbes qui, dans
la langue du xvi^ et du xvii^'^ siècle, étaient intransitifs :
Entrer, Sortir; dans le langage familier, nous
osons même dire Tomber quelqu'un, et, malgré
Voltaire, l'usage semble admettre de plus en plus
« Fixer une personne » au lieu de cette tournure,
plus logique sans doute, mais aussi beaucoup plus
454 CONCLUSION.
longue et plus lourde « Fixer les yeux sur une per-
sonne » . L'emploi transitif de ces verbes est une
conquête des Gascons. Ce sont encore les Gascons,
si nous en croyons Ménage, qui nous ont appris à
écrire : « // m'a dit de faire » au lieu de « Il m'a dit
que je fisse » ; et de cette tournure nouvelle, certes,
nous ne pouvons que leur être reconnaissants.
On le voit : les « témoins » de l'influence gasconne
sont, en somme, assez rares. Malherbe et les autres
grammairiens ont réussi à « dégasconner » la lan-
gue. Et c'est justice, il ne nous en coûte pas de
l'avouer, malgré notre amour pour la Gascogne et
ses écrivains. Vouloir que la langue française fût
correcte, pure de tout alliage, qu'elle fut une, comme
la nation elle-même, c'était là une juste et noble
ambition; et sans croire, comme H. Estienne se le
figurait volontiers, qu'arrêter au passage une invasion
de termes étrangers fut un acte de haut patriotisme,
ou, comme il disait, « le devoir d'un personnage
vrayement amateur de sa patrie^ », — on peut estimer
que ceux-là accomplirent une œuvre saine et utile
à leur pays, qui essayèrent de donner un seul voca-
bulaire, une seule syntaxe à la langue trop diverse
du xvic siècle. En émondant cette langue, en excluant
les constructions et les termes italiens ou dialectaux,
ils frayaient la voie aux chefs-d'œuvre qui devaient^
au siècle suivant, illustrer la langue française et la
patrie elle-même.
' Cf. Précellence du lang. franc,, p. 12.
APPENDICE
TABLE ALPHABETIQUE
DES TRAITS GASCONS (PRONONCIATION, VOCABULAIRE,
syntaxe), qui ont Été signalés dans la me PARTIE
DE CETTE ÉTUDE.
A (préposition A, après les verbes transitifs), pp. \\-^
et suiv.
Acaser, s'acaser, pp. 277, 278.
-Ache (prononciation des mots terminés en ache)^
p. 258.
Acomencer (5"), p. 425.
-Acte (mois terminés en -ade, propagés parles Gascons),
p. 216.
Adieu (pour bonjour), p. 279.
Adjectif possessif {Siccom^pdigné d'un adjectif démons-
tratif), p. 391.
^4/^c^i//'0'^^^"^^(/^('^eprésentépar l'article), pp. 386, 387.
Adjectif possessif (exprimé contrairement à l'usage
français), p. 387.
Adjectif possessif <<. son, sa, ses » (se rapportant à
plusieurs personnes), pp. 388, 389.
Adjectif indéfini a Autres (joint au pronom personnel),
pp. 391 et suiv.
Adjectif indéfini a Un » (suivi d'un complément de
nom de lieu), pp. 394, 395.
Affréré (associé, uni), pp. 279, 280.
>lf (diphtongue, sa prononciation), pp. 253, 254.
456 APPENDICE.
Aller (suivi d'un verbe à l'infinitif, employé comme
auxiliaire), pp. 429, 430.
Allivrer (taxer les propriétés selon le revenu), p. 280.
Amasse (ensemble), p. 281.
An (prononciation de la nasale), p. 25o.
Apaqueter (mettre en paquet), p. 281.
Apiler (empiler), pp. 281, 282.
Aquantonner, Acantonner (cantonner), pp. 282, 283.
Arbeilhes (graine fourragère), pp. 283, 284.
Ardit, Hardit (petite monnaie), pp. 284, 285.
-Arent (Passé défini terminé en -arent à la 3« pers. du
pluriel), p. 235.
A renvoyer (vtnvoytv)^ p. 285.
Armoire (du genre masculin), p. 376.
^r^fc/e (exprimé devant un adjectif possessif), p. 389.
Article (remplace le pronom démonstratif), p. 370.
^rffc/e(supprimélàoii le français l'exprime), pp. 371,372.
ylr^fc/c (exprimé là oîi le français le supprime), pp. 373,
374,375.
Asture (à cette heure), pp. 285, 286, 287.
Atalbaniser (fortifier), pp. 287, 288.
Attestatoire (attestation), p. 288.
Au (prononciation), pp. 254, 255.
^wxf/fafre^ (confusion des auxiliaires « être » et c( avoir «),
pp. 427 et suiv.
Avituailler, Avictuaîller (Avitailler), pp. 288, 289.
-Avoir (auxiliaire « avoir » employé au lieu de l'auxiliaire
ce être »), p. 429.
Avorter (5'), p. 425.
A\e, Ase (âne), p. 289.
B (représente la prononciation dev), pp. 265, 266, 267.
APPENDICE.
457
Bagans (oisifs), pp. 289, 290.
Bandolier, Bandoulier, pp. 290, 291, 292.
Baguette (monnaie béarnaise), p. 293.
Barrique, p. 293.
Bastîne (petit bât), pp. 293, 294.
Bâtir [Se), p. 425.
Bavasser {hdiYSivàtï), p. 294.
Begade (voir Veguade).
Beguer (viguier), p. 295.
Beilet {valQl), p. 295.
Besiat (gâté, cajolé), pp. 295, 296.
Besoche (sorte de pioche), p. 296.
Biedaseries (sottises, futilités), p. 296.
Bihore {Au Secours !), pp. 296, 297.
Bonnetade (coup de bonnet), pp. 297, 298.
Bouger (conjugué avec l'auxiliaire «être»), p. 428.
Boussin (morceau), p. 298.
Boutade, pp. 298, 299.
Breveter (dépouiller un dossier), pp. 299, 3oo
Brûler {Se), p. 425.
C final {est prononcé), p. 274.
Cabane, p. 3oi.
Cachalot, pp. 3oi, 3o2.
Cadédis, Cadédiou, p. 3 02.
Cadène {chBint), p. 3o3.
Cadet, Capdet, Cabdet, pp. 3o3, 304.
Cap, Cape, pp. 304, 3o5, 3o6, 307.
Ca;?f5C05 (maître d'école), p. 307.
Capulet, p. 307.
Capon, p. 3o5.
458 APPENDICE.
Care (visage), pp. Soj, 3o8.
Cargue (clfarge), pp. 3o8, 809.
Carrosse (du genre féminin), p. 376.
Celui, cewx (suivi d'un nom de lieu), pp. 400, 401, 402,
Ch initial suivi d'un i (prononciation), p. 258.
Chaffre (sobriquet), p. 309.
Circonder (entourer), pp. 3o9, 3 10.
Cloque (poule qui a des poussins), p. 3 10.
Commencer de (remarque de Vaugelas sur cette expres-
sion), p. 438, 439.
Contre de, p. 435.
Couple (du genre masculin), p. 376, 377.
Courir (conjugué avec l'auxiliaire « être ;)), p. 428.
Coyonade, pp. 3 10, 3 11.
Ct (c non prononcé dans le groupe cf), p. 259.
Cuiller (du genre masculin), p. 377.
Cuillère, pp. 3 1 1 , 3 1 2.
D (nom prononcé devant une consonne), pp. 261 , 262 .
D final (fortement prononcé devant une voyelle),
pp. 274, 275.
De (préposition ajoutée aux prépositions « avant,
contre » ), p. 435.
De (préposition supprimée dans les locutions « rien
plus, quoi plus )) ), p. 440.
De (préposition placée devant les noms de famille),
pp. 439,440.
De (au lieu de « à » ), p. 441 .
Deçà que delà (d'une façon ou d'une autrej, p. 3 12.
Desconsoler {dii^\Q,Qv), p. 3 12.
Désengaiger [dég'dgQv), pp. 3i2, 3i3, 314.
APPENDICE. 459
Deslouer (disloquer), p. 3i5.
Des loueur e (dislocation), p. 3i5.
Despouderat (dépouillé du pouvoir), pp. 3 1 5, 3 16.
Desséparer (séparer), p. 3 16.
Dette (du genre masculin , pp. 377, 378.
Donner (dans le sens de « aller »), pp. 3 16, 317.
Dot (du genre masculin), p. 378.
E féminin (confondu avec e fermé ou e ouvert), pp. 238
239.
E fermé (confondu avec e ouvert), pp. 237, 238.
E ouvert (confondu avec e fermée, pp. 236, 237.
E (remplacé par i), pp. 240, 241.
Ecritoire (du genre masculin), pp. 378, 379.
£'n (prononciation), pp. 25o, 25 1.
En pronom (rappelle un adjectif), pp. 398 et suiv.
En préposition (en lieu que), p. 441 .
En cause (cause), p. 317, 3 18.
Encore (à l'heure actuelle), pp. 3 18, 319.
Enfant (garçon opposé à fille), p. 319.
En hors (au dehors), p. 3 20.
En îieu{nuUe part\ pp. 320^ 32 1.
Enterrer (S'), p. 426.
Entrer (pris transitivement), p. 404.
Escandale (scandale), pp. 327, 328.
Escarhillat, Escarabilhat (éveillé, vif, enjoué), pp. 32 1 ,
322.
Esclop (sabot), pp. 322, 323.
E sconjurer [con]urer), p. 323.
Espagnole (espagnolisé), pp. 323, 324.
Esparaigner (épàr^no-ï), p. 324.
460 APPENDICE.
Espaurir (effrayer), p. 324.
Esplingue (épingle), pp. 324, 325.
Esquiver^ p. 325.
Este (ce, celui-ci), pp. 325, 326.
Estérile (stérile), p. 327.
Estomachal (stomachal), pp. 327, 328.
Estrem (côté), p. 329.
Estrette, Estreyte (attaque impétueuse^, pp. 329, 33o.
Estrieu (étrier), pp. 33o, 33 1.
Estropiât (voir Stropiat),
Estuyer (cacher), p. 33 1.
Et donc (donc), p. 33i.
Etre (auxiliaire « être » employé pour l'auxiliaire
^( avoir )•)), pp. 427, 428.
Eu (prononcé w), pp. 246 et suiv.
Expolier {s\)o\\tx)^ p. 332.
F finalisdi prononciation), p. 273,
Fadeger {h^d'mtY)^ p. 333.
Faire (dans la locution « s'en faire »), pp. 333, 334.
Faire craquer ses dents, p. 334.
Faire (faire à qui), pp. 334, ^35.
Faire (faire de moins), p. 436.
Faire (faire du, de la), pp. 436, 437, 438.
Faire faire {Se) (conjugué avec l'auxiliaire « avoir »),
p. 429.
Fixer (pris transitivement avec un nom de personne
pour complément direct), p. 405.
Fois (du genre masculin), p. 379.
Foissade (coup d'estoc, d'aiguillon), p. 335.
G (remplacé par^), pp. 259, 260.
APPENDICE. 461
G (non prononcé devant une consonne), p. 260.
Garder (regarder), p. 335.
Ga:{aille (troupeau que l'on tient à cheptel), p. 336.
Goujat, Goujate, Gouge, pp. 336, 337, 338.
H (non aspirée), pp. 256, 257.
Harpade {coup de griffe), p. 338.
Hillot, p. 338.
Honneur (du genre féminin), p. 379.
Hors, p. 340.
Huile (du genre masculin), pp. 379, 38o.
/(remplacé par e), pp. 240, 241.
len (prononciation), pp. 255, 256.
Image (du genre masculin), p. 38o.
/w (prononciation), pp. 25 1, 252.
Infinitif {siu lieu du subjonctif), p. 432.
/on (prononciation), pp. 255, 256.
/(remplacé parj^ dans la prononciation), p. 259.
Jamais (certainement, assurément), p. 341.
Jouir (pris transitivement), pp. 405 et suiv.
Jurade, jurât, p. 341.
L (prononcée comme / mouillée dans les mots terminés
en -lier), pp. 267, 268.
/.awe (lande), pp. 341, 342.
Légat {\q^s), p. 342.
Lutter (pris transitivement), pp. 408, 409^
462 APPENDICE.
Maint et maint, pp. 842, 343.
Maneschau, Maneschal (maréchal), pp. 343, 344.
Mémoires (du genre féminin), pp. 38o, 38 r.
Milloc, Milhoque (maïs), p. 344.
Mineur, p. 344.
Mordioux (mor dieu) f p. 345.
Mulcter (condamner à une amende), p. 345.
N finale (est prononcée), p. 273.
Na:[{nez), p. 346.
Negun (aucun), pp. 346, 347.
Noguier (noyer), p. 347.
Nore ibru), pp. 347, 348.
Nous autres (au lieu de nous), pp. 392, 393.
O (prononcé ow), pp. 241 et suiv.
Obéir (pris transitivement), pp. 409, 410.
Olit (Huile), p. 348.
On (prononciation), p. 252.
Ongle (du genre féminin), p. 38i .
Oulle (marmite), p. 348.
Pai (père), p. 349.
Paire (du genre masculin), p. 382.
Pâlot (petite pelle), p. 349.
Panadour (voleur)^ p. 349.
Pardonner (pris transitivement avec un nom de per-
sonne pour complément direct), p. 410.
Pardioux (pardieu), p. 35o.
Parentelle (parenté)^ p. 35o.
Paroi (du genre masculin), p. 382.
Passade, p. 35 1.
APPENDICE, 463
Patac (coup), pp. 35 1 , 352.
Patenostre (du genre masculin), p. 385
Pêne (clocher), pp. 352, 353.
Penser (pris transitivement avec un nom de personne
pour complément direct), p. 410.
Peyrade (coup de pierre), p. 354.
Pic (coup), p. 354.
Pîpot (petite pipe), p. 354.
Pomade (boisson faite avec des pommes), p. 355.
Porge (porche), p. 355.
Pourpre (employé comme adjectif), pp. 355, 356.
Pouvoir (conjugué avec l'auxiliaire « être » ), p. 427.
Prauve (pauvre), p. 356.
Prède (proie), pp. 356, 357.
Pronoms démonstratifs, pp. 398 et suiv.
Pronoms personnels, pp. 395 et suiv.
Pronoms relatifs, pp. 402, 40 3.
ProM (profit), p. 357.
Pugnade (coup de poing), p. 357
Quauque (quelque), p. 358.
Que, pronom relatif (confondu avec « qui »), pp. 402 , 4o3.
Que, conjonction (précède le verbe de la proposition
principale), pp. 412 et suiv.
R (syncope de IV métatonique), pp. 267 et suiv.
Ramelet[b3il[et),pp. 358, 359.
Recommencer {Se), p. 426.
Religionnaire, p. 359.
Rencontre {ài\i genre masculin), pp. 382, 383, 384,
RR (prononciation), pp. 271, 272.
464 APPENDICE.
Retirer à (ressembler à), pp. 359, 36o, 36 1.
Revirade (retour), p. 36 1.
S finale (prononcée dans tous les mots), p. 273.
Sang (du genre féminin), pp. 385, 386.
Sauter (conjugué avec l'auxiliaire « être »). p. 428.
Savoir (conjugué avec l'auxiliaire «être»), p. 428.
Scarbillat (Cf. escarbillat).
5e (conjonction «si»), pp. 36 1, 362.
Sentir (sentir à), pp. 422, 423.
Seringade (substantif formé du verbe « seringuer »),
p. 362.
iSerre (colline), p. 362.
Sortir (pris transitivement), pp. 410, 411, 412.
Strette (voir « Estrette»).
Stropiat, Estropiât (estropié), pp. 262, 263.
Subjonctif (siu lieu de l'impératif), p. 431.
Surpoids, p. 363.
Taulade (tablée), p. 364.
Tocsin, p. 364.
Tomber (pris transitivement), pp. 412, 4i3.
Tourner (suivi d'un infinitif), pp. 364, 365.
Tuile (brique), pp. 365, 366.
Tuppin (pot de terre), p. 366.
Tuquet (petite élévation), pp. 366, 367.
Un (prononciation), p. 253.
Un (suivi d'un nom de lieu), pp. 394, 395.
F(prononcé ^), pp. 265, 266, 267.
Vaquette (voir ce baquette »).
APPENDICK. 465
Veguade, Begade, p. 367.
Verbes (transitifs suivis de la préposition « à »), pp. 414
et SLiiv.
Verbes (intransitifs pris transitivement;, pp. 404 et suiv.
Verbes (réfléchis), pp. 424 et suiv.
Vider ^conjugué avec l'auxiliaire (.(avoirs), quand il
marque l'état), p. 429.
Vieda:{eries {woïr ^' Biedaseries ))
Viet d'a:{e (juron gascon), p. 367.
Vouloir (conjugué avec l'auxiliaire k être »\ p. 429.
Vouloir (être sur le point de), p. 368.
Vous autres {3iU lieu de «vous»), pp. 392, 393.
J^(prononcé 55 ou ;(), pp. 260, 261.
Yens (gens), p. 368.
Z (prononcé t\), p. 264.
Vu et lu,
En Sorbonne, le 10 octobre 1891,
Par le Doyen de la Faculté des Lettres de Paris,
A. HiMLY.
Vu et permis d'imprimer.
Le Vice-Recteur de l'Académie de Paris,
Gréard.
ERRATA
Page 5, ligne 2 r, au
— 2 5, ligne i delà note i,
— 46, ligne 2 de la note 3,
— 53, ligne 16,
— 65, ligne i,
— 84, ligne i de la note i,
— 1 13, ligne I de la note 3,
— 143, ligne 14,
— 1 52, ligne 4 de la note 2,
— i58, note 2,
— 209, ligne 2,
— 294, ligne 2 de la note 2,
— 322, ligne i de la note 5,
— 369, ligne 2 de la note i,
— 382, ligne 2 I,
lieu de Fœnesle,
— Pricellence,
— Jahrunderts,
— se changer en 1^
— O et 6^
— Franz œsichen,
— Annuuire,
— P. du Brach,
— Uramie,
— Urani,
— este familiarité,
— l'historique en fr.
— l'historique en fr.
— i«B7,
— Froissard,
lire Faeneste.
— Précellence.
— Jahihunderts.
— se changer en !•
— 6 et 6.
Franzœsischen.
— Annuaire.
— P. de Brach.
— Uranie,
— Uranie. ♦
— estes familiarités .
,— l'historique du fr.
— l'historique du fr.
— i«77-
— Froissart
TABLE DES MATIERES
Pages .
LISTE ALPHABÉTIQUE des principaux ou-
vrages cite's dans ce volume vu
AVANT-PROPOS. - Le but, les limites, le plan
de cette étude : i
LIVRE PREMIER - Le parler gascon 19
Chapitre T. — Les dialectes provinciaux et la
langue française au xvi*^ siècle. 1 9
Chapitre H. — Caractères généraux du parler
gascon ; . 45
Chapitre III. — Phonétique du parler gascon .
Vocalisme 52
Chapitre IV. — Consonnantisme 67
LIVRE DEUXIÈME - La langue française en
Gascogne 107
Chapitre I. — La langue française en Gascogne
jusqu'en i539 107
Chapitre II. — La Renaissance en Gascogne. . i32
Chapitre IÏL- Les auteurs gascons . 169
LIVRE TROISIÈME, — Le gascon dans la
langue française, 199
Chapitre T.— Caractères généraux de l'influence
gasconne 199
470 TABLE DES MATIÈRES.
Pages .
Chapitre II. — Influence sur la Prononcia-
tion 223
Chapitre III.— Influence sur le Vocabulaire. . 277
Chapitre IV. — Influence sur la Syntaxe. . . . 369
CONCLUSION 449
APPENDICE. — Table alphabétique des traits
gascons (prononciation, voca-
bulaire, syntaxe) signalés au
livre III 455
"^f*^^:
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^^""Oh.
3423
L3
Lanusse, Maxime
De l'influence du dialecte
gascon
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PLEASE DO NOT REMOVE
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