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Full text of "Voyage dans les départemens du midi de la France"

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VOYAGE 



DANS 



LES DÉPARTEMENS DU MIDI 

DE LA FRANCE. 
TOME II. 



Se trouve à Paris, 

Chez l'Éditeur TOURNEISEN fils, Libraire, 
RUE DE Seine, n.° 12. 



VOYAGE 



DANS 



LES DÉPARTEMENS DU MIDI 



DE LA FRANCE; 



Par Aubin- Louis MILLIN, 

Membre de l'Institut et de la Légion d'honneur, Conservateur des médailles, 
tkes pierres gravées et des antiques de ia Bibliothèque impériale , Professeur 
d'antiquités, Membre de la Société royale des sciences de Gœttingue , de 
l'Académie italienne, de celle des curieux de la nature à Erlang, des sciences 
physiques de Zurich, d'histoire naturelle et de minéralogie d'léna,de l'Aca- 
démie royale de Dublin , de la Société linnéenne de Londres, des naturalistes 
y de Moscou ; des Sociétés d'histoire naturelle, philomathique , galvanique, de 
statistique, celtique, médicale d'émulation, de l'Athénée des arts de Paris; 
des Académies et Sociétés des sciences de Turin, Lyon, Rouen, Abbeville , 
Boulogne, Poitiers, Niort, Nîmes, Marseille, Alençon, Caen, Grenoble, 
Colmar, Nanci, Gap, Strasbourg, Mayence, Nantes, Soissons, &c, &c. &c. 



TOME II. 




A PARIS, 
DE L'IMPRIMERIE IMPÉRIALE. 



M. DCCC. VU. 



VOYAGE 

DANS LES DÉPARTEMENS 

DU MIDI DE LA FRANCE. ' 

CHAPITRE XXXV. 

Départ de Lyon. — Travaux-Perrache, — La Mula- 
tière. — Château d'OuHins. - — Saint-GeniS. ■ — - 
Pierre-Bénite. — Chaponest. — Irigny. -^ Orpail- 
ieurs. — Navigatien sur le Rhône. — -M. Victorin 
Fabre. — Vernaison. — GivoRS. — Canal. — 
Loire. — Sainte-Colombe. — Terres cuites. — 
Ergastuîe. — Inscriptions de Silvanus Fortunatus et de 
Cominia Severiana. 

jNoùs avions fait prix avec un entrepreneur, 
M. Michalait, pour nous conduire jusqu'à Avignon ; 
l'accord fut de six louis ; et comme nous voulions 
être ies maîtres de descendre par-tout où quelque 
chose d'intéressant pourroit nous arrêter, nous con- 
vînmes de donner cinq francs par jour aux deux 
matelots pendant tout ie temps qu'ils resteroient 
avec nous. Dès ie matin on embarqua notre voiture. 
Nous nous séparâmes à regret de MM. Couderc^. 
Boy de la Tour, Bérenger, Delandine, et des autres 
Tome JL A 



2. CHAPITRE XXXV. 

personnes qui nous avoient témoigné tant de bonté. 
A cinq heures , nous entrâmes dans le bateau sur le 
quai de Saône ; mon frère, que j'avois trouvé à Lyon, 
nous accompagnoit : il ne nous quitta plus pendant 
près de deux mois ; ce qui augmenta pour nous l'in- 
térêt du voyage. 

Bientôt nous fûmes près des Travaux- Perrache , 
et nous passâmes sous le pont qui porte aussi le 
nom de celui qui a entrepris ces travaux. Plusieurs 
jolies maisons de campagne s'offrirent encore à notre 
vue ; à droite on aperçoit lû Adulatiere , qui appar- 
tient à M. Henry, négociant de Lyon. Après avoir 
dépassé la presqu'île, nous nous trouvâmes sur le 
Rhône. Nous vîmes \e château d' OuUins , dans lequel 
Thomas est moil, et où il a un tombeau: ce château 
est agréablement situé sur une colline couronnée par 
un bois. Au-dessus est Saînt-Genis , dont la situation 
est à -peu -près la même. Une fumée épaisse nous 
apprit ensuite que nous passions devant Pierre-Bénîte , 
verrerie qui appartient à M. Ainard : les Brotteaux 
s'étendent jusqu'à ce point. Les ruines du château 
de Chaponest, qui est bâti sur un rocher, sont ac- 
tuellement sur les bords du Rhône : ce fleuve , il y a 
vingt ans , couloit h plus d'un quart de lieue de ce 
château. 

En face d'Irigny est une espèce de château appelé 
la Maison Vequelin. Nous vîmes des hommes dé- 
guenillés occupés à laver le sable j^our en retirer 



CHAPITRE XXXV. 3 

des paillettes d'or : on appelle orpailleurs , ceux qui 
se livrent à cette occupation. Cette recherche, quelr- 
quefois très- productive, mais le plus souvent infruc- 
tueuse , empêche ces malheureux de s'adonner à un tra- 
vail qui leur ofîriroit moins d'avantages que le hasard 
ne leur en procure quelquefois , mais dans lequel ils 
trouveroient du moins une subsistance périodique et 
certaine. C'est près d'Irigny que M. Vicîorin Fabre, 
jeune littérateur très-distingué, fit naufrage (i). Sa 
barque , pour éviter un train de bateaux , fut brisée 
par un courant dans lequel elle entra : douze per- 
sonnes qui vouloient se sauver dans un batelet , ont 
été submergées; il lutta lui-même long-temps contre 
la mort , et ne dut qu'à son sang-froid et à son cou- 
rage son salut et celui de son jeune frère. Plusieurs 
personnes périrent : une femme fut noyée avec sa 
fille et sa femme-de-chambre; un enfant mourut dans 
les bras de son père. Je rappelle ce désastreux évé- 
nement , pour prouver que la navigation sur le Rhône 
n'est pas exempte de danger ; il faut choisir un bateaii 
solide, des bateliers sur qui l'on puisse coippter, et 
lie négliger aucune des précautions que la prudence 
peut suggérer. 

Nous fûmes bientôt à Vernaîson. On a encore 
dans cette navigation l'ancien Lyonnois sur la rive 

(i) Revue -philosophique , ann. XIV, i.'^'' trimestre, n,° 5, du 
f I novembre 1805 , p. 3 1 3. 

A 2 



4 CHAPITREXXXV. 

tiroite et le Dauphiné sur la rive gauche. Nous 
aurions voulu coucher k Vienne ; mais il étoit nuit 
quand nous arrivâmes à Gîvors. Ce gros bourg ren- 
ferme une verrerie très-occupée : c'est le plus ancien 
établissement de ce genre ; il a été fondé par les 
frères Robichon , et s'est conservé dans leur famille. 
Les maisons sont bâties autour du coude que forme 
le Rhône ; ce qui produit un effet très- pittoresque. 
Il y a à Givors un canal alimenté par les eaux de ia 
rivière de Gier, qui tombe du mont Pila : il seroit à 
désirer que ce canal pût être continué jusqu'à la 
Loire. 

Nous mîmes pied à terre , et nous allâmes coucher 
à Loire , village situé un peu plus loin , où nous 
connoissions quelqu'un que nous desirions voir. 

Le samedi 1 9 mai , nous partîmes à quatre heures 
du matin. Nous avions donné rendez-vous aux bate- 
liers à la pointe de l'île; nous ne les trouvâmes pas : 
nous prîmes la route de Vienne à pied, en suivant 
ie chemin qui borde les montagnes sur les rives du 
Rhône. Une suite continuelle d'îles dérobe long- 
temps la vue du fleuve ; enfin, à la pointe de ces îles, 
nous fûmes joints par notre bateau. 

Nous descendîmes à Sainte-Colombe en face de 
Vienne, à six heures, pour y voir M. Cochard, con- 
seiller de préfecture du département du Rhône, qui 
devoit nous montrer quelques antiquités. Nous vîmes 
en effet chez lui des briques , des amphores , des 



CHAPITRE XXXV. f 

terres cuites en forme de coins et avec un trou à 
l'extrémité; il y en a une sur laquelle on iit le mot 
BATTAIOS, qui étoit probablement le nom du fabri- 
cant: il paroît que c'étoient des poids. 

II nous conduisit dans un souterrain qui est sous 
la vigne de M. Guillaume ; ce souterrain commu- 
nique à plusieurs autres. Chorier ( i ) en a donné une 
ample description : il pense que c'étoit un ergastule , 
c'est-k-dire, un lieu dans lequel les anciens Romains 
renfermoieni leurs esclaves ; et il s'appuie d'un pas- 
sage de Columelle, où cet auteur recommande au 
père de famille qui a un grand nombre d'esclaves 
pour ïa culture de ses biens , que son ergastule soit 
souterrain , et qu'il ne soit éclairé que par d'étroites 
fenêtres, afin que les esclaves ne puissent s'échapper. 
II pense donc que ce souterrain avoit la luême desti- 
nation ; et cette conjecture est assez probable : ii 
donne encore des raisons plausibles pour faire pré- 
sumer que S. Ferréol y a été enfermé. 

Nous vîmes ensviite un sarcophage double qui 
sert à recevoir les eaux d'une fontaine ; on y lit 



(i ) Les Recherches du Sj Ch CRIER sur les cintiquitej^de la ville dt 
Vienne; Lyon, 1659, in-n. Ce petit ouvrage est très-rare; et les 
voyageurs, qui voudront visiter Vienne avec fruit , feront bien 
de se le procurer. On peut encore consulter sur les ergastules en 
général , PiGNORIUS , de Servis, p. 257; les commentateurs de 
JUVÉNAL, Satj/r. VUl, 180, et XIX, 24; et les Dictionna,ires de 
PiTISCUS et de M. MONGEZ, aux mot£ Ergastulum , Ergastule^ 

A :i 



6 CHAPITREXXXV. 

cette inscription , déjà rapportée par Chorier ( i ] : 



QVIETI AETERNAE 

SILVANI FORTVNATI 

CASSIA FORTVNATA FILIAET 

CASSIA LAIS MARITO OPTIMO 

_ SARCOFAGVM ET SIBI VIVA ,, 

D M 

I IVXTA LVDICRVM INFERÎVS 



Les OS et les cendres de Silvanus Fortunatus avoient 
été déposés dans ce sarcophage par Cassia Laïs , son 
épouse , et Cassia Fortunata , sa fille; et il avoit été placé 
au-dessus d'un lieu oi^i se faisoient les jeux publics. 

Dans le clos des ci-devant Missionnaires, on lit 
ï'insciiption suivante , qui y a été transportée de 
l'église Saint-George 'i Vienne (2), je ne sais quand 
ni coinment. 




(i) Antiquités de Vienne, p. 157. 

(2) Chorier, /4/.'//Vy, de Vienne, p. 321 ; Maffei, AJus. VeroK. 
420,3. 



CHAPITRE XXXV. J 

II ne reste plus qu'un pilier de l'ancien pont par 
lequel on communiquoit de Sainte -Colombe à 
Vienne. Auprès du rivage sont les restes de la tour qui 
en défendoit l'entrée ; elle fut réparée sous Philippe 
de Valois. Nous passâmes le Rhône dans notre 
barque, et nous nous trouvâmes bientôt dans la ville 
de Vienne. Nous quittions le territoire des anciens 
Segusiani pour entrer dans celui des Allobroges. 

Ceux qui vont de Lyon à Vienne par terre , tra- 
versent un pays élevé à quelque distance du Rhône 
le long des rochers , et où l'on rencontre peu d'habi- 
tations. Les bords du chemin sont mieux cultivés 
que le reste ; on y voit des champs de blé ec des 
vignes ; on aperçoit de loin des montagnes couvertes 
de bois qui ont une maigre apparence : mais , peu 
avant d'arriver à Vienne, on se trouve dans une jolie 
vallée entre le Rhône et les montagnes ; le pied des 
rochers est cultivé en vignes , et la vallée elle-même 
produit du blé et du fourrage. L'entrée de la ville 
est une promenade agréable. 



A 4 



CHAPITRE XXXVI. 

Allobroges. — Département de l'Isère. — Vienne. 
Sa fondation. — Vener'uis. — Allobrox, — Les Cretois. 

— Bourguignons. — Réunion à la couronne. — Monu- 
mens antiques. — Musée. — Cabinet de M. Schneyder. 

— Dessins des monumens. — Mosaïque. — Pierres 
milliaires. — Tableaux. — Ecole de dessin. — Inscrip- 
tions. — Scenici Asiaticîani. — Bibliothèque. 

JLes Allobroges étoient un peuple courageux qui fît 
souvent la guerre au peuple romain : ils furent vain- 
cus par Domitius vEnobarbus, et par Fabius Maximus, 
qui reçut le surnom d'AUobrox , et enfin soumis 
par César. Leur territoire avoit pour limites le Rhône, 
i'Isère et les Alpes. 

Vienne , comme toutes les villes antiques et 
puissantes, a son histoire fabuleuse et mythologique. 
Si l'on en croit le prélat Adon , écrivain crédule, qui 
vivoit sous Charles-ïe-Chauve, elle fut fondée avant 
l'année du monde 3225, par Venerius, qui avoit été 
banni de l'Afrique ; et elle reçut le nom de Bienna, 
dont on a fait Vienna , parce qu'elle fut bâtie en 
deux ans [ bîennio] : ainsi l'on auroit parlé latin dans 
le Dauphiné vingt ans à- peu-près avant la fondation 
de Rome. Selon ie Dominicain Lavînius , Allobrox , 
roi des Celtes , est îe fondateur de Vienne ; mais 



\ CHAPITRE XXXVI. 9 

l'existence de cet Ailobrox est tout aussi fabuleuse 
que celle de Venerius. Etienne de Byzance raconte 
que Vienne a été fondée par des Cretois , qui 
a\ oient été contraints d'abandonner leur île: après 
une longue navigation , ils remontèrent le Rhône , 
s'établirent dans ce lieu , et i'appelèrent Bîanna , 
du nom d'une jeune fille qui, en dansant, étoit 
tombée dans un précipice. 

Tout ce qu'on peut dire de certain sur cette ville , 
qui est après Grenoble la plus considérable du dé- 
partement de. l'Isère, c'est qu'elle étoit d'abord le 
princijjal lieu de îa nation des Allobroges , et qu'elle 
devint une des plus opulentes cités de la Narbon- 
noise. Piine en parle comme d'une colonie , dis- 
tinction qu'elle reçut sous Tibère. Ce fut pour faire 
accorder à ses habitans le droit de citoyens romains , 
que Claude prononça dans le sénat le discours qui 
nous a été conservé pnr Tacite et qu'on iit sur les 
célèbres tables de Lyon, Lorsque l'ancienne Narbon- 
noise fut partagée en plusieurs provinces , Vienne 
devint la métropole de celle qui étoit distinguée par 
le nom de Viennoise; et, dans les derniers temps, 
toute cette partie du Dauphiné avoit reçu d'elle le 
nom de Viennois. C'est à Vienne que s'est tenu , 
en I 3 I I et 1 3 I 2 , le concile qui prononça l'abo- 
lition des Templiers. 

Vienne, après l'irruption des barbares , fut aban- 
donnée par Honorius aux Bourguignons. Après ia 



fO CHAPITRE XXXV r. 

mort de Rodolphe III , le Dauphiné fut soumis aux 
fois de Germanie. Plusieurs villes se refusèrent à 
cette réunion , et se donnèrent aux évèques : Vienne 
fût du nombre; et c'esr j:oi-rquoi son évèque avoit 
le titre de prince. "Vienrie reconnut enfin Louis XI 
pour son souverain. 

Ces détails expliquent comment on trouve dans 
cette ville un si gnind nombre de monujnens , et 
principalement d'inscriptions curieuses confiées au 
bronze eu à la pierre sous les Romains et dans le 
moyen âge. Nous espérions y trouver un ample 
sujet d'observations , et notre attente ne fut pas 
trompée. 

Cette réputation de la cité de Vienne pour la 
splendeur de ses monumens , existoit même dans 
un temps d'ignorance et de barbarie : voici ce qu'en 
dit l'auteur du roman de Girard de Rossillon : 

Aprez manger s'en vont esbaudiant , 

Voient Vianne la fort cité vaillant. 

Les murs de maubre qui sont moult baut et granJ. 

C'est sûrement à cause de la beauté dé ses monu- 
mens, que JHIteur lui donne des murs de marbré. 

Près de l'endroit où nous abordâmes , on voit 
l'emplacement d'une vieille tour qu'on appeloit 
Tour de Pilate , d'après une tradition fabuleuse 
accréditée parmi le peuple. Pilate , dit- on , ayant 
été enfermé dans cette tour par ordre de Caligula , 



CHAPITRE XXXVI. II 

s'y est pendu : quelques pointes de rochers font 
bouillonner le Rhône à l'endroit où son corps fut 
jeté ; on i'en retira ensuite pour le précipiter dans 
un abîme sur la cime du mont Pila ou Pilat , dont 
j'ai déjà parlé. Mais cette tour n'a reçu ce nom que 
depuis cinq cents ans ; peut- être ie doit-elle à une 
ancienne pile du pont qu'on sait avoir été bâti en 
cet endroit par les Romains , et qui aura subsisté 
long-temps. On l'appeioit auparavant la Tour vieille. 
Notre premier désir fut de voir M. Schneyder, 
professeur de dessin , conservateur du musée de 
Vienne, qui a formé un recueil de dessins des mo- 
numens nombreux qui ont été découverts dans cette 
ville. Nous apprîmes avec regret qu'il venoit de partir 
pour Lyon : heureusement M. Guillermin , maire 
de la ville, et M. Boissat , son adjoint, voulurent bien 
nous faire ouvrir les salles où ces collections sont ren- 
fermées ( I ) . 



(i) Je croîs faire plaisir à mes lecteurs , de joindre ici la notice 
des dessins du porte-feuille de M. Schneyder; c'est le catalogue le 
plus circonstancié des monumens qu'on peut voir à Vienne. 

I. Plan de Vienne ancienne et moderne. 

3. Plan de l'amphithéâtre. 

3. Coupe d'une fiirtie de l'amphithéâtre. 

•»■■ 

4. Base et chapiteau corinthien du premier ordre de l'amphi- 

ihcâtre. 

5. Corniche du fronton. 



12 CHAPITRE XXXVI. 

On a trouvé une quantité assez considérable de 
fragmens d'antiquités, et chaque jour on fait de nou- 
velles découvertes. Le maire,M. Guiliermin, attache 



6. Base et chapiteau de i'amphithéâtrc. 

7. Restes d'un théâtre romain, situé au îieu de Beaumur, au- 
dessus de Romestan, à Vienne, dans la vigne de la veuve Guillot, 

8. Coupe des trois aqueducs sur la rive gauche de la rivière de 
Gère, suivant leur position et leurs proportions. 

9. Eiévation extérieure de la porte dite Triomphale : une ligne 
ponctuée indique dans ce dessin la hauteur actuelle du terrain. 

10. Elévation intérieure de la même porte. 

1 1. Partie extérieure de cette porte, vue du côté du levant. 

12. Profil de l'entablement de cet arc de triomphe. 

1-3. Corniche trouvée dans la fouille de la cour de la comédie, 
en 1782. ' — Entablement trouvé à l'amphithéâtre. — Architrave 
trouvée dans le jardin des dames de Saint-Joseph. — Corniche 
découverte dans les excavations de la salle de spectacle, en 1782. 

14» 15, 16. Conserve d'eau. 

17, 18. Plan et frontispice d'un ancien temple connu sous le 
nom de Notre-Dame de la Vie. 

19 , 20. Vue latérale et de la façade de derrière de ce même 
temple. 

2 1 . Elévation perspective du même temple dans son état actuel. 

22. Inscription de cet édifice. 

23. Profil du même temple. 

24. Corniche en marbre du stylobate d'un temple à Vienne. 
— Frise du même temple , composée d'Élli bouclier dans un 
médaillon , de deux flèches en sautoir, et d'un trophée d'armes. 
' — Base du stylobate. 

25. Fragment d'une architrave en marbre, avec des ornemens 



CHAPITRE XXXVI. 13 

Un grand intérêt à ces fouilles ; et s'il avoit quelques 
légers fonds pour ies faire continuer, elles seroient 
sûrement très-productives. 



de glands et de feuilles de chêne. — Frises , offl'ant un préfé- 
ricule, une bandelette , un laurier sur lequel est un corbeau; deux 
àcs quatre génies des saisons, dont l'un tient un vase, l'autre est 
devant une chèvre; un berger qui trait sa chèvre; Léda avec le 
cygne , et un Amour qui bande son arc. 

z6, 27, Divers morceaux de moulures, de corniches, &c. 

28, 29. Plan et coupe de l'obélisque connu sous le nom de 
r Aiguille , dans la plaine appelée Plaît de l'Aiguille, 

30, 31. Plans et profil de cet obélisque. 

32. Chapiteau ionique en marbre, trouvé à la place du Cirque, 
— Plusieurs autres chapiteaux, dont l'un est orné de coquilles et 
de têtes de poissons monstrueux ; ils ont été trouvés à Sainte- 
Colombe. 

3 3. Autres chapiteaux. 

34. Frises du premier ordre de l'amphithéâtre trouvées devant 
ies Célcstins en 1770. Sur un des fragmens on voit une chouette 
et un lézard. 

35. Coupe et fragment d'architrave en marbre, 

36. Chapiteau découvert dans les ruines de l'église des Domi- 
nicains, en 1793. 

Trois autres chapiteaux trouvés dans la même propriété. 

37. Premier pavé en mosaïque, découvert en 1773 dans la 
vigne de la veuve Seguin au territoire de Vimaine [ Via Magna] , 
contre la limite des Carcattes. 

3 &. Des fragmens de pavé en mosaïque trouvés à Sainte-Colombe 
dans la vigne de la Chanterie , dont les carrés contiennent des 
fieurs rosacées et d'autres semblables la jacinthe. — Despavéi «a 



l4 CHAPITRE XXXVI. 

Le musée de Vienne et le cabinet de M. Schneyder 
contiennent aussi beaucoup d'objets qui n'ont pas 
encore été dessinés. ° 

mosaïque découverts dans l'ancien jardin des Bernardines, près de 
ia place des Capucins , le 5 mars 1789, et transportés au collège 
ie 26 mai suivant par M. Schneyder : les encadremens sont ornés 
de feuilles les unes découpées, les autres cordiformes , et de vases à 
deux anses. — Autre fragment de mosaïque découvert contre le clos 
au nord des Capucins, en août 1778 : les compartimens sont 
ornés de feuilles cordiformes , de fleurs étoilées, d'autres en grelot 
comme celles du muguet , de vases à deux anses, de tranclians 
de bipennes , de faisceaux d'armes , de trophées maritimes com- 
posés de deux dauphins adossés à un trident, d'une corne d'abon- 
dance et d'oiseaux. 

39. Autre fragment de mosaiique : les compartimens sont enca- 
drés de bordures élégantes , au milieu desquelles on voit des 
figures de fleurs, d'oiseaux gallinacés et palmipèdes. 

40. Portion d'une statue en gaine élégamment drapée : elle a 
servi de manteau de cheminée dans la maison Ginet , place 
Notre-Dame de la Vie. — Bas-relief tiré d'une frise, représentant 
Apollon à tête radiée et tenant un flambeau dans la main 
droite. — Fragment d'un oiseau. — Colombe sur une branche 
de myrte. — Un génie tenant une bandelette ; il vient proba- 
blement d'un sarcophage. — Quatre têtes, une de Jupiter, d'un 
très-beau style : c'est celle dont parle FiSCH , Briefe iièer die s'ûdl. 
Prov'in-^n von Franhr. p. 612 5 une tête de Méduse j une femme 
ayant une aile sur les tempes ; une autre avec un casque grec. 

41. Un groupe de deux enfans en marbre, découvert dans le 
mois de mars 1798 , dans la vigne de Romestan à Vienne. — Le 
même groupe vu p.ir derrière. — Petite frise ornée d'une lyre entre 
deux griffons. ■ — Autre ayant un sistre au-dessus d'une cruirlande, 
~r- Autre bas-relief avec une corne d'abondance soutenue par une 
main, d'où sort un obélisque, comme dç celle de la statue du 



C HA PITRE XXXV ï. IJ 

Nous y vîmes le dessin d'une belle mosaîf[ue qui 
a été trouvée dans une vigne k Sainte- Colombe en 
1 773 : le propriétaire l'a détruite, pour se débarrasser ' 
du grand nombre de curieux qui venoient la voir. II 

Nil, et plusieurs fruits. — Ornement d'architecture représentant 
des myrtes et des flambeaux emboîtés l'un dans l'autre. 

42. Tête coiossaie barbue, haute de deux pieds huit pouces, 
connue sous ie nom de !a hobe de S. Alaurice , et qui a donné le 
nom au quartier. — Profil de cette tête. — Tête géminée, deux 
autres têtes, deux pieds, une main tenant un objet qu'on ne peut 
pas distinguer, 

43. Bas -relief représentant une figure assise sous un chêne, 
avec une tunique courte; auprès d'elle on voit un oiseau fragmenté 
et une tête de chèvre. — Bas-relief d'un tombeau, représentant 
un serpent entortillé autour d'un arbre, et qui se dresse contre 
un homme placé à gauche , dont la partie supérieure manque .• à 
droite sont encore cinq figures , dont la dernière est un génie 
ailé; auprès du serpent est une figure nue; ensuite un homme 
vêtu d'une longue tunique, entre deux autres , dont l'un est armé 
d'une hache, et l'autre d'un bouclier. Le génie tient la tablette de 
l'inscription du tombeau. — Grand médaillon de marbre : d'un 
côté une tête avec de longues boucles dans l'ancien style ; au 
revers un dauphin. — Autre frise offrant deux géni.s qui sou- 
tiennent une guirlande , au-dessus de laquelle il y a u7i bucrâne. 

44. Belle frise et architrave qui , dans l'égiisc de S. Pierre, étoient 
employées autrefois à i'autel principal avant la construction de 
l'autel en forme de tombeau. La fr'se est composée de deux 
Tritons et de deux Néréides : les deux de l'extrtmitc t ennent une 
rame et sonnent de la conque; les deux du milieu pirtent l'une 
une rame, l'autre une conque, et souti-.nnent une coquille sup- 
portée aussi par deux dauphins. — Autre frise très - élégante , 
composée de griffons qui s'appuient sur un vase à d ux anses eC 
un candélabre; elle sert de couverture à la porte latérale au nord 



j6 chapitre XXXVI. 

est étonnant que le Gouvernement n'ait pas pris les 
précautions nécessaires pour la conservation de ce 
précieux monument. 



He i'égiise de S. Maurice, dans les cloîtres : elle est du temps 
de François I.*^' 

45. Plusieurs pierres milliaires avec des inscriptions. Celle-ci 
étoit à Solaise , sur une base composée de trois degrés j elle est 
haute de huit pieds sans la base. Voici l'inscription : 



TI CLAUDIVS DRVSI. F. 

CAESAR, AVGVST. 

GERMANICVS 

PONT. MAX, TR. POT. lâ 

IMF, m. COS. iTl. P.P. 



VII. 



Les autres sont très-frustes. 

.46. Tête au-dessus de la porte de la maison des Canaux : elfe 
a des oreilles longues et des cornes. — Autre tête à moustaches j 
placée autrefois dans la frise, à l'aplomb des colonnes de l'arc qui 
donne entrée à la cour de la comédie, — Demi-figure gauloise 
tenant sa main gauche sur sa tête. — Deux têtes d'un travail 
romain, au-dessus de la porte du jardin de M. de Vallier , près 
de la porte d'Avignon. 

47, Plan et élévation des étuves découvertes, en septembre 
1779 , dans la conciergerie , en creusant une cave dans les 
prisons royales, autrefois le palais des préteurs, ensuite la demeure 
des rois de Bourgogne à Vienne, — Un chapiteau des colonnes 
de l'arc de triomphe à l'entrée de la cour de la comédie. — Chapi- 
teau d'un des pilastres de la porte Triomphale. — Plusieurs vues de 
Vienne et des environs de l'Aiguille. 

Les 



CHAPITRE XXXVÏ. 17 

Les mosaïques historiées sont rares. M. Schneyder 
pensoit que celle - ci représentoit l'enlèvement des 
Sabines ; et c'étoit, d'après son jugement , l'opi- 
nion accréditée dans Vienne : mais on sait que les 
anciens Romains ont très -peu souvent fait repré- 
senter des sujets tirés de leur histoire , et que si tant 
d'explications fausses ont été répandues dans le com- 
mencement du dernier siècle , c'est parce qu'on vou- 
loit toujours expliquer les monuiuens par l'histoire 
romaine, ainsi que Winckelmann l'a le premier re- 
marqué. 

Aussitôt que je vis ce dessin, je reconnus que 
cette mosaïque représentoit un sujet qui a déjà été 
répété plusieurs fois , Achille reconnu parmi les iilles 
de Lycomède. Le jeune héros est vêtu d'une longue 
tunique ; il vient de saisir une lance ; un bouclier est à 
ses pieds ; le calathus ou panier à ouvrage , qui indique 
les travaux auxquels il se livroit dans le gynécée de 
Déidamie , est renversé ; la princesse et ses femmes 
témoignent l'effroi que leur cause cette ardeur guer- 
rière : Ulysse se réjouit du succès de sa ruse , et 
Agyrtes fait résonner les fiers accens de la trompette 
pour exciter à un plus haut degré les transports du 
héros. Ce sujet occupe le milieu de la mosaïque ; le 
reste est formé de compartiinens dans lesquels on 
distingue des têtes de Méduse et des Saisons. 

Nous vîmes encore dans ce cabinet un torse d'un 
homme nu, en marbre, qui a été trouvé en. 180 3 
Tome IL B 



iS CHAPITRE XXXVI. 

dans la vigne de M. Moussière ; quatre fiagraens des 
tuyaux qu'on pratiquoit dans les murs des maisons 
qui étoient adossées à des montagnes, pour en bannir 
l'humidité ; des amphores avec ou sans anses ; des 
morceaux de marbres précieux; desTragmens d'ins- 
criptions qui ne contiennent que des noms de fa- 
briques ou d'anciens potiers, tels que ceux-ci, SiîVVO 
FECT. OFIC BILICATI. PRISCVS FEC. REBVRRI OP; 
trois oreillettes de casques ornées d'un foudre sem- 
blable à celui qu'on remarque sur quelques casques 
antiques , et principalement sur celui de Ptoiémée 
Philadelphe dans le beau camée du cabinet de Vienne 
en Autriche ; un des crampons qui ont servi à attacher 
les lettres en bronze de l'inscription du temple d'Au- 
guste ; des briques ; des lampes en bronze , parmi 
lesquelles il y en a qui sont fausses , et des conduits 
de plomb avec des inscriptions. 

Parmi les tableaux, nous en distinguâmes un qui 
représente une fête donnée dans le salon de Cathe- 
rine de Médicis ; il est curieux à cause de la variété 
des costumes qu'il retrace , et parce qu'il doit offrir 
plusieurs portraits ressemblans. Cette salle contient 
encore des armures, et le modèle en relief du mau- 
solée de Montmorin, qui est à la cathédrale. 

Nous entrâmes ensuite dans i'école gratuite de 
dessin. Cette école, d'après l'inscription qui est sur 
îa porte, fut fondée en 1775 ; elle a vingt élèves, qui 
reçoivent les leçons de M. Schneyder. 



CHAPITRE XXXVI. ip 

Les salles de cette école contiennent aussi des 
monumens. On y voit deux grandes mosaïques qui 
ont été enlevées en entier: une d'elles a six pieds de 
longueur sur huit de largeur ; une troisième, qui 
d'abord avoit aussi été enlevée en entier, a été un 
peu endommagée. Cela prouve qu'avec des pré- 
cautions on ne laisseroit perdre aucun des monu- 
mens de ce genre; ils" sont très-nombreux dans les 
Gaules. On voit encore dans ces salles plusieurs 
fragmens d'autres mosaïques , et diverses inscrip- 
tions , dont voici les principales ; la première est 
inédite : 



lO VI 

F V L G V R I 

F V L M l N I 




i^} 



(i) Les Recueils de Gruter et de MURATORI nous présentent 
plusieurs inscriptions dans lesquelles Jupiter a les surnoms de Fui- 
giirator et de Toiums; mais ces deux ouvrages n'en offrent pas 
dans lesquelles il ait ceux de FuJgur et de Fulnien, 

(2) Ce monogramme du Christ annonce une sépulture chré- 
tienne; il a été rapporté par ChorIER , Antiquite'i de tienne , p. ^^8 : 
mais on doit obser\?er que sa forme n'est pas celle qui se ren- 
contre le plus souvent sur les monumens. Ordinairement c'csc un 
X au milieu duquel il y a un.P, J^C» ^^ ^"' signifie Xri2T02 
le Christ; ici c'est un grand p barré ; le jambage est l'initiale du 
mot IH20T2, Jésus; la boucle qui en fait un P, lui fait signifier 
aussi XPI2TOS, le Christ; et la croix qui forme la barre, est le 
signe de notre rédemption. On voit un monogramme semblable 

B 2 



20 



CHAPITRE XXXVI. 



y 



MERCVRIO 

AVG SACR 

VOTO SVSCEP 

DAPIORIVS DVFI 

VSANTESTI A N VS ET 

DAPIORIVS NVMIDA 

ANTESTIANVS 

P. D. F 



\ 



Cette pierre est offerte à Mercure, protecteur de 
la maison impériale , par Dapiorius Dufius Antes- 
tianus et Dapiorius Numida Antestianus ( i ) , d'après 
un vœu qu'ils avoient fait {2). 

L'inscription suivante est bien plus singulière : 



à Milan sur le sarcophage rl'Aquilin. V. Allegranza , Aionu- 
menti sacri di Afilano , p. 38 , pf, 11. L'alpha et V oméga , symbole 
de i'éternité, sont des signes suffisamment connus, 

(i) ChoRIER, p. 59, a lu T. Latorius D...us Antesilanus et 
Latorîus Numida Antesilanus. Mais fa copie que je donne est 
plus exacte, La leçon deChorier a été copiée par Reinesius, 10, 
28; Joannes A BoSCO, Ant. Vienn. ; GruTER,LUI, i6jSmET. 
XXV, 8; Maffei, Ars cril. lapid. 422. 

(2) Ligne 8. Pro ut Devoverant Fecerunt. 



CHAPITRE XXXVI. 



21 



SC-ENIcg 

ASIATICA 
NI ET 

* QVI IN EO 
DEM COR 
PORE SVfT 

VIVI SIBI FE 

C E R V N T 





( 


) 





Bimard de la Bastie a prétendu qu'il s'étoit formé 
dans l'Asie , au temps d'Alexandre le Grand , des 
troupes de comédiens ; que ces troupes s'étoient 
soutenues dans cette contrée après qu'elle eut passé 
sous la domination des Romains, et qu'elles avoient 
envoyé des colonies dans l'Occident : il pense que les 
comédiens cités dans une inscription grecque trou- 
vée à Nîmes étoient de ce pays ; et il rapporte ( i ) 

( I ) Mémoire sur les antiquités de Nîmes , dans les A-Iém. de 
X Académie des belles-lettres , tome XIV, Hist. p. 1-09. M. Oberlin, 
dans le récit succinct du voyage qu'il fit en 1776 dans le midi de 
la France, et qui est imprimé dans le journal de M. ScHLCEZER, 
intitulé Briefwechsel (c'est-à-dire, Correspondance ), t. IV, n.° 19 , 
a répété cette inscription à la page 48 ; il pense aussi qu'il s'agit; 
ki d'une troupe de comédiens venue d'Asie, 



d.2 CHAPITRE XXXVI. 

pour preuve notre inscription de Vienne, dont le 
P. de Montauzan , Jésuite , lui avoit communiqué la 
copie. Ainsi il regarde les scenici Asiatiàani ( i ) comme 
des comédiens asiatiques étabîis à Vienne, où ils for- 
moient un corps permanent, et où ils voulurent avoir 
une sépulture commune. Mais le mot asiatique se 
disoit en latin asiaticus, et non asiapicianus : je croirois 
donc plutôt que ce mot désigne le directeur de la 
troupe, sous le nom duquel elle étoit connue; et qu'on 
disoit scenici Asiaticiani , les comédiens d' Asiaticus , 
comme on dit aujourd'hui les comédiens d'Audinot , 
de Nicolet, ou de la Adontansier. Ils avoient fait faire 
un tombeau pour eux et pour tous ceux qvii étoient 
dans le même corps ; ce qui indique saris doute les 
décorateurs ,. les. garçons de théâtre, <lc. &c. 

Les inscriptions qui suivent ont besoin de peu 
d'explication; elles n'ont pas été publiéeé ^ Lueilius , 
c{ui de son vivant a fait faire la première, étoit du 
pays des Cantabres ;- la seconde est consacrée k Apol- 
linaris , enùnt très-chéri, âgé de trois ans; la troi- 
sième, à Cornelia Adapilla ; la dernière est consacrée 
par Luciiis Cœcilius yEqualis à son épouse Clodia 
Gratina , fille de Sextus , et à lui-même. 

(i.) Le mot scenicuy ne signifie oi'dina!r«,^mciit que ce qui, est 
relalif à la scène : on disoit uctores , ûnipces , a,ctus scenici; décor , 
dicacitas , ostenmtio , plebs , venustas scenîciz ; adiiheria scenica .- 
cependant Cicéron et PJaute ont aussi pris substantivemeiit 
l'adjectif J6f«/t7« pour designer un acteur. Le motsrefia s'écrit 
plus ordinairement par e , mais quelquefois par un œ , pour faire 
sentir i'}i du mor ffxiivHdont i! dérive j c'est pouiquoi û y -d-icl scœnici.^ 



C HAPITRE XXXVI. 



25 




A LVCILIVS 

CANTABER 
V I V V S SI B I. 



f: 






^linarI 

,.\arissimo 



^lOR III 



D. M. 

ORNELI 

AE 

MAPILLAE 



CLODIAE 
Ç^ sFx. fIl. r^ 

gratInae 

L. CAECILIVS 
AEQVALISt^ 



S^ 



VXORI3 

ET SIBI 



i5 



b4 



2.i CHAPITRE XXXVI. 

On rencontre très - rarement des inscriptions 
grecques dans les villes de la Gaule ; la suivante a 



beaucoup souffert: 



/- 



/ 



A M, 

KP athcTaa 

^lANOC TO 

MN H M A G 
no I H C G N 
G T T X X I A 
TH. lAlA. AHG 
~^^AG T0G PA 

Jttxia XPH= 



^X A i ?E. 

Aux dieux mânes { i ). Crates de Tralles {2.) a fait ce monument 
à Eutychia sa propre affranchie (3). Eutychia excellente, adieu (4). 



(i) Les mots Diis manihus sont indiqués par les lettres grecques 
A M», qui sont les initiales de ces expressions latines , em- 
ployées au lieu des initiales X, qui se mettent ordinairement 
pour 0êo/f y^oftoiç , qui signifient la même chose. 

(2) KPATHC TPAAAIANOC, Crates Trallianus , Crates de 
Tralles en Lydie. 

(3) Lignes 6,7et8.ETTTXlATHIAlA AnGAeT0GPAj 
Eut/chia , propria liberta. On trouve souvent le mot lAIOSj 
propre, employé ainsi dans les inscriptions, pour désigner \epropre 
fils ( GrUTER , DCLXXX , 6 ) , la propre épouse ( CoRSINI , de Siglis , 

123 , 125 ) de celui qui a consacré le monument. Ici Eutychia est 
la propre aifranchie de Crates. 

(4) Lignes 9 et 10. fcuTTXlA XPHCth XAIPE, 



C HA PITRE XXXVI. 25 

Celle-ci est une pierre milliaire , déposée dans la 
cour du collège ; on y lit le nom du grand Cons- 
tantin, fils de Constance Chlore. 



IMP. CAE 

FL. VAL. 

CONSTANTINO 

P. F. 

AVG. 

D I VI 

CONSTANTI 

AVG 

PII FI LIO, 



Plusieurs lieux du Lyonnois et du Dauphiné ont 
conservé le nom de pierres milliaires ; tels sont ceux de 
Sepûme, Ortier,Di}me, septième, huitième, dixième. 

Nous copiâmes encore les fragmens suivans,dont 
je n'entreprends point i'expUcation : 



NATIS FORB-CVI. PRADIAD 
Ac vc Vno TRANSV 



2.6" 



CHAPITRE XXXVI. 



F A B R O R V M A, ^ 

S V I. I D EST A T T '^ 

SATVRMMO . E ^j 

C A S S I S'^^ ■•« T I A N 3 



QVO ILi 5iS5Sii-'EFVNCl 
TVS. EST. EO. QVOD 
FRAVDEM EIVSDE 



SIC 
.FVNENERIS F£C 

A M. PONEN 

DEGREVER 



^T. A Ri 

S 

s 



On y voit également ia singulière épitaphe 
de 1-252. , rapportée par Chorier, d'un chanoine 
qui prie pour la rémission des péchés de ceux qu'il 
a fraudés et trompés pendant sa vie (i). 

On y remarque aussi une chaire épiscopale sculptée 
en boîs , et un plan en relief du monument appelé 
l'Àicruîlle , dont il sera bientôt question. 

II y a encore quelques inscriptions gothiques. 

II est aisé de se convaincre qu'il n'existe plus 
qu'un très -petit nombre des inscriptions publiées 
par Chorier , et qu'il y en a plusieurs qui avant notre 



( I ) Pro remédie animarum illorum ijuos in aî'ujuo defraudavnat; 
^uodfictinfesto mortuorum, ChORIER, Ant. de llenne, 231. 



CHAPITRE XXXVI. 27 

passage étoient inédites. On peut croire que ces 
objets seront à l'avenir mieux conservés, sur- tout si 
l'on accorde k la municipalité l'église de Saint-Pierre , 
qu'elle demande pour y rassembler ses richesses : 
elle possède un musée où elle réunit avec soin 
les monumens que la terre rend à notre curiosité; 
elle est toujours occupée d'en découvrir de nou- 
veaux. Son zèle est déjà récompensé- , le musée 
jouit de quelque célébrité ; et aucun voyageur un 
peu instruit ne peut se dispenser de s'arrêter dans 
la ville , et de consacrer quelques heures pour le 
visiter. 

La bibliothèque est composée de sept mille cinq 
cents volumes, parmi lesquels il y a beaucoup de, 
bons ouvrages usuels, mais rien de remarquable. 

On a donné le nom de rue de la Héorénémtion à la 

■ o 

rue qu'on appeloit anciennement rue du Bordel , parcer 
que, dans le temps où la police ordonnoit que toutes 
les femmes publiques fussent confinées dans le même 
lieu, c'étoit là qu'elles habitoient. Cette rueéîoit 
voisine du marché aux pourceaux , aux boucs et aux. 
chèvres; et Chorier observe, à ce sujet ,qye « daris 
33 le lieu où le paysan vendoit ces animaux , la louve 
33 se vendoit elle-même ^' (i). 



■\ fy^' . \\ : 



' \) Chorier, p. 469. 



28 



CHAPITRE XXXVII. 

Saint-Maurice. — Tombeau de Jérôme de Villars; 

— d'Armand deMontmorin. — Inscription de Labenia. 

— La Gère. — Utilité de ses eaux. — Manufactures, 
Draperies. — Dévidage de la soie. — Moulin à foulon. 

— Blanchisserie, — Mines de plomb. — Pisay. — 
Constructions en cailloux. 

iNous nous rendîmes à la cathédrale, qui est sous 
l'invocation de S. Maurice. Ce magnifique édifice 
a été successivement embelli par la piété des anciens 
prélats de Vienne et des anciens souverains de la 
province. II est sur une plate-forme, à laquelle on 
monte par vingt-huit degrés ; ce qui lui donne 
quelque conformité avec les temples de l'antiquité. 
Le portail étoit enrichi d'un nombre considérable 
de figures en hau t- relief : le terrible baron des Adrets 
en avoit déjà renversé plusieurs pendant les guerres 
de religion ; mais la fureur révolutionnaire y a exercé 
bien d'autres ravages ; toutes ces figures ont été 
horriblement mutilées (i). Le vaisseau est intérieu- 
rement très-beau et très-bien éclairé, et sans aucun 
ornement superflu : mais on y rencontre aussi par- 
tout des traces d'une dévastation sacrilège. 



(i) Ce portail est gravé au frontispice de l'///Vw/rf de l'egîlsi 
de Vienne i par Charvet, 



CHAPITRÉ XXXVII. 19 

Nous remarquâmes le bénitier , qui est d'un très- 
beau marbre venant des ruines d'un temple antique. 
L'autel du chœur est plaqué de vert antique, tiré 
d'une belle colonne qui avoit été trouvée à Sainte- 
Colombe, et qu'on auroit mieux fait de conserver. 
Autour du chœur, règne une frise composée alter- 
nativement de feuillages, de têtes d'hommes et d'ani- 
maux. Derrière l'autel est la chaire archiépiscopale , 
adossée au mur. On voit dans la nef les restes d'un 
zodiaque peint à fresque, avec une inscription très- 
dégradée. Une autre fresque représente divers sujets 
de l'ancien et du nouveau Testament ; mais elle est 
aussi très-altérée. II y a dans la même chapelle un 
beau fût de colonne de cipolino verde. Huit vitraux 
subsistent encore; on y a peint des Apôtres. 

Le tombeau de Jérôme de Villars , archevêque 
de Vienne, mort en 1626, est encore entier. Charvet 
et Chorier nous ont conservé son épitaphe : nous y 
remarquâmes la belle devise de ce vertueux prélat, 
KPATAIA ns 0ANATO2 H AfADH , la charité est 
forte comme la ?nort ; c'est-à-dire que toutes deux 
ne connoissent point d'obstacles (i). 

Le tombeau d'Armand de Montmorin , mort en 
171 3, est un ouvrage de sculpture assez distin^rié; 
il a été exécuté à Rome par Slodtz , et posé à Vienne 



(i) Ce tombeau est gravé dans V Histoire de l'église de Vienne , 
par Charvet, page 641. 



30 CHAPITRE XXXVII. 

en I74-7- Le prélat, vêtu de l:i chape, est assis sur 
un sarcophage devant une pyramide : il tient de la 
main gauche la droite d'Oswald , cardinal de la 
Tour-d'Auvergne, qui lui a fait ériger ce monument ; 
il lui montre de la main droite la mitre et la croix 
archiépiscopales, placées sur un coussin: il semble 
lui dire que ces marques de dignité lui sont desti- 
nées, et qu'il lui succédera un jour. Le génie de 
la religion recueille les dernières paroles du prélat ; 
te sont des passages de l'épître de S. Paul à Timo- 
thée sur les devoirs de l'épiscopat : il tient dans 
la main gauche les armoiries du cardinal; ce qui 
partage son attention d'une manière peu conve- 
nable : celles de Montmorin sont sur le sarcophage. 
Ce monument, qui s'étoit conservé pendant la ter- 
reur, a été dégradé depuis; mais l'ensemble subsiste 
toujours. Si la famille vouloit le faire réparer , cela 
seroit très -facile, à l'aide de la gravure publiée par 
Charvet, et sur -tout du petit modèle en relief que 
l'on conserve dans le musée (i). 

Au-dessus d'un petit portail, on voit encore une 
jolie frise en marbre , du temps de la renaissance des 
arts. 

Près de l'église , devant la maison de Cret , trai- 
teur, nous trouvâmes une belle colonne de granit. 
Dans la rue de la Pêcherie , l'inscription suivante 



.',^ c 



//';v; , p. 18. 



CHAPITRE XXXVII. 3I 

est inerustée dans le mur , à un pied au-dessus du 
sol et sous la fenêtre du rez-de-chaussée (i). 




LABENIAE NEJVE 

SIAE OPTIMAE . ET 

pIiSSIMAE . LIB 

ET . CONIVGI 

P . LABENIVS TR° 

PHIMVS MERI 

tIs EIVS SIBI 

Bar. 



La ville de Vienne est bâtie sur un terrain plat 
et étroit, qui s'étend des bords du Riiône entre 
deux chaînes de montagnes , au milieu desquelles 
coule la Gère ; ces montagnes sont noires , arides ; 
c'est le chemin par lequel on va de Vienne à Gre- 
noble : mais le triste aspect de ce défilé est animé 
par les nombreuses usines que la Gère met en acti- 
vité. Si ce séjour est peu agréable, on est au moins 



( I ) Cette inscription a été publiée dans le Voyage littéraire de 
deux Religieux Be'ncdictins , I, zCo. Notre copie est plus correcte. 



32 CHAPITRE XXXVIi, 

dédommagé par le point de vue qu'offrent du côté 
du Rhône le cours du fleuve, Sainte-Coiombe , et 
les riches campagnes qui i'avoisinent. 

Nous eûmes le plaisir de donner à dîner, à notre 
hôtel de /a Table ronde , à MM. Guilierniin , 
maire de Vienne , Boissard de Sainte -Colombe , et 
Cochard , conseiller de préfecture du département 
du Rhône. Ce fut encore pour nous une occasion 
de recueillir beaucoup de renseîgnemens. 

Après ie dîner, nous allâmes nous promener ; et ces 
messieurs nous conduisirent dans les nombreux ate- 
liers situés sur la Gère : cette petite rivière, si utile 
h la ville de Vienne, en fait mouvoir les machines. Ses 
eaux descendent de la montagne , et sont retenues 
de distance en distance par de petits murs où elle 
forme des cascades : elles ne gèlent point en hiver , 
et même on les voit alors fumer ; ce qui est dû sans 
doute au dégagement des parties sulfureuses qu'elles 
contiennent. Jamais cette rivière ne tarit en été, mais 
quelquefois elle grossit beaucoup en hiver ; et alors , 
comme sa pente est très-rapide, elle cause de grands 
dégâts : c'est ce qui arriva en 1750. On la passe sur 
un pont de pierre appelé Pont de Saint-Sévere. 

Nous entrâmes d'abord dans la manufacture de 
draperie de MM. Charvet frères. On y emploie 
pour le cardage , de l'huile d'olive commune appe- 
lée seconde huile ; elle a la propriété de fortifier 
la laine et de ne pas lui donner d'odeur. Avant la 

révoliuio.i 



CHAPITRE XXXVlI. 33 

révolution, on tiroit les laines d'Espagne par Toulouse 
et Rouen , d'où venoient les meilleures ; aujourd'hui 
ion ne fait usage que des laines du pays. 

On se sert de navettes roulantes sur le métier : la 
largeur de l'étoffe est de deux aunes un huitième, qui, 
par le foulage, sont réduites aune aune et un quart; 
la longueur est quelquefois diminuée dans une plus 
forte proportion. Presque à chaque métier il y a 
un maître et un apprenti; celui-ci est aux gages du 
premier : il y a aussi quelquefois deux ouvriers 
d'égale force. Le nombre des fils diffère : il y a des 
pièces qui , sur la largeur, en ont deux mille ; d'autres , 
deux mille quatre cents , deux mille six cents, et trois 
mille. Les ouvriers sont payés en raison du nombre 
de livres de laine qu'ils emploient. 

D'autres ateliers sont destinés à l'opération qu'on 
appelle garnir la pièce , et qui consiste à faire ressortir 
ia laine ou le poil , au moyen d'instrumens composés 
de chardons à foulon (1). 

Après le premier tondage , on la regarnit encore ; 
on la teint ensuite , on la fait sécher, et on la retond 
pour la lisser. Le reste dépend de la fiçon qu'on 
veut lui donner ; on la ratine , ou l'on en fait de 
î'éto^e : on ne garnit l'étoffe que d'un côté. 

La laine qui reste dans les chardons, en est enlevée 
par de petits enfans , et est vendue pour faire des 



(1) Dipsacus fullonum. 

Tome II. 



34 CHAPITRE XXXVII. 

draps de moins bonne qualité ou des chapeaux ( i ) , 
ainsi que la ïaine qui provient du tondage (2). On 
lire les chardons de Saint-Remi en Provence. 

Les grands ciseaux de tondage s'appellent forces 
[ mot dérivé du latin forceps]. Les ouvriers garnisseurs 
et tondeurs sont payés à la pièce ou par jour. La pièce 
à tondre est placée sur un coussin qui, en longueur,. 
a la largeur du drap ; elle y est fixée de chaque côté 
par deux petits crochets en acier : la banquette ou 
coussin est formée par la laine provenant du ton- 
da2:e. L'urine des ouvriers sert à fouler et k dégraisser 
les draps ; on en achète aussi au dehors. 

. Les pièces passent ensuite dans l'atelier de tein- 
ture. Le vert est produit par de l'indigo et du bois 
jaune. 

Dans \ atelier de filature , on carde la laine et on 
la met dans des cornets ; elle est ensuite grossière- 
ment filée à la main. Les bobines qu'on a faites 
ainsi , sont portées à la filature mécanique , on les 
fils sont rendus plus fins qu'ils n'étoient à la filature 
à la main. Le procédé est à-peu-près celui qui se 
pratique pour le filage du coton. 

Nous entrâmes ensuite dans un atelier où l'on 
dévide la soie. 

Deux fils se dévident ensemble , et passent des 

( 1 ) Elle se vend le tiers de îa laine dont on fa.it dfe bons draps. 
(2) Elle ne se vend que le huitième. , 



CHAPITRE XXXVir.^ ^j ' 

bobines sur des guindres carrées qui reçoivent des 
écheveaux. 

Pour le moulinage de la soie , on fait usage 
d'une machine à vingt-quatre o-//i;î///TJ, h deux rangs 
ou étages; ie mouvement est imprimé à l'ensemble 
par une roue simple fixée à un arbre qui communique 
à une roue mue par l'eau. Une opération qui précède 
ie moulinage , consiste ii dévider les écheveaux de 
soie à fil simple. 

Malgré l'utilité reconnue de l'eau de la Gère, 
on n'est pas assez industrieux pour l'économiser ; 
on la prodigue , et il y en a beaucoup de perdue 
sans être employée. Avec la même quantité d'eau 
l'on pourroit faire aller beaucoup d'autres usines. 
. Nous entrâmes dans une manufacture de^/ de f>.r; 
mais elle n'étoit pas pour le moment en acdvité. 
. Nous vîmes ensuite le moulin à foulon. Il faut cinq 
heures pour chacun des deux foulages d'une pièce de 
drap de quarante aunes , ou de ratine de tfente-deux 
aunes : la première fois on emploie un panier ou 
balle de trente à cinquante livres de terre à foulon , 
plus ou moins, selon la quai"té du drap; la seconde 
fois , on emploie moiiié moins de cette terre. 

La matière qui sort parle foulage, est une argile 
mêlée d'une huile animale dont on pourroit se servir 
utilement pour engrais : les ouvriers , à qui nous 
fiiues cette observation , répondirent qu'ils n'avoient 
point de terres à cultiver. 

C 2, 



^6 C H API TRE XXXVII. 

ha.. Blanchisserie des toiles est sur une prairie assez 
longue ; elle appartient à M. Boissat , adjoint au 
maire de Vienne. II y a encore des fonderies de cuivre 
qui emploient beaucoup d'ouvriers : il y a aussi des 
mines. Ces usines sont dans ie faubourg de Pont- 
l'Evêque , sur la route de Grenoble. Tous les métiers 
qui sont mus par des roues et par l'eau , sont appelés à 
Vienne arîijîces. Selon les anciennes géographies , 
Vienne étoit renommée pour les belles lames d'épée 
qu'on y fabriquoit et dont la trempe étoit excellente; 
à l'époque de la révolution on y en faisoit encore. 

Nous terminâmes cette promenade par visiter la 
belle propriété de M. Blumenstein , qui est enclavée 
dans deux bras de la Gère : au milieu est une usine pour 
brûler et laver le minerai de plomb, le bocarder, &c. 
Le minerai contient deux onces d'argent par quintal : 
on n'en fait plus l'extraction depuis long - temps , 
parce qu'elle ne compenseroit point les frais. Les pro- 
priétaires conservent des échantillons de minerai dans 
leur cabinet , pour servir de comparaison si l'on en 
trouvoit de plus riche lorsqu'on change de filon. 

A mi-côte de la montagne à laquelle ces usines 
sont adossées, on voit des restes de plusieurs embou- 
cljures d'anciens aqueducs qui avoient servi pour 
conduire les eaux ^e la Gère dans la naumachie et 
dans les bains de la ville. Sur la montagne sont les 
ruines d'une tour carrée qu'on appelle Pipet : cet 
édifice s'appeloit autrefois Pompeiacum , parce qu'eu 



CHAPITRE XXXVII. 37 

prétend que Pompée, pâssâTït en Espagne, l'avoît fait 
fortifier. De Pompeiacum on a dit Pompet , et Pipef. 

Le jour nous avoit tout-k-fait abandonnés ; nous 
rentrâmes dans l'intérieur de la ville. M. Cochard 
promit de revenir au lever du soleil pour nous 
accompagner dans nos courses et voir avec nous les 
monumens précieux qui nous restoient k examiner. 

Quoique la pierre soit assez abondante et très- 
bonne dans le département, on fait beaucoup de» 
maisons en terre , ou , dans le patois du pays , en 
pïsay ou pisé , nom qui a été donné à ce genre de 
construction. On donne aux maisons de pisay jusqu'à 
trente pieds d'élévation : les fondations sont en ma- 
çonnerie ordinaire ; les assises de pisay dont on fait 
ies murs , ont chacune trois pieds de hauteur sur six 
de longueur ; ces assises sont liées entre elles par 
des couches de mortier d'un pouce d'épaisseur. La 
toise carrée coûte 2 francs 50 centimes. Le pisay, 
revêtu de mortier à l'extérieur , est aussi agréable 
à la vue que la maçonnerie. 

On a encore une autre manière de construire des 
murs et des maisons avec les cailloux qu'on ramasse 
dans les champs ou dans le lit du Rhône : on donné 
à chaque assise de cailloux une direction différente ; 
ce qui forme une espèce de mosaïque. On peut 
voir , planche IX , nf j , le dessin d'une maison 
ainsi construite.. 



c 3 



3 8- 



CHAPITRE XXXVIII. 

Inscriptions d'Avinnlus Gallus. — Saint - Pierre, — 
; Sarcophage de JuHa Fœdula. — Epitaphes du comte 
Girard ; — de l'abbé Guillaume ; — de i'abb^ Léoaien. 
■ — Mntres Ai/gi/stcC. — Inscriptions d'Alfius Apronia- 
nus;-^ deVirius Victor. — Masques antiques. — Plan 
de l'Aiguille. — ■ L'Aiguille. — Arc de triomphe.— Co- 
lonnes. — Inscriptions frustes. — Temple d'Auguste. 
, ■ — Son inscription, -r- Clous qui attachoient l'es lettres. 

— I ncenitude des inscriptions déterminées par ces cIOus. 

— Hôtel-de-ville. — r Tableaux de M. Schneyder. — 
Inscription d'une Tïamine. — Beau Groupe de deux 
enfar.s. — Climat. — Poste aux ânes. — Jumarts. 

j jf. lendemain, à la pointe du. jour, M. Cochard 
étoit k notre hôtel : nous fiûin^s li^eniôt prêis. Nous 
copiâmes d'abord les deux insciiptions suivantes { i ) , 
qui sont incrustées dans un mur k côté de la porte 
de l'ancienne église de Saint-Sévère , dont il ne reste 
presque plus rien. 



Dis 


; 


MANIBVS 


l' 


AVINNIVS CALLVS 

■ 


1 
■ i 


VIVOS SIEÎ 

— 








Dis . 
. MANIBVS 
AVINNIVS GAL 
LVS Vives S!BI. 



|î 



(i) Chckier, Antlïï. de Vienne, 39; CkÙTE."., CMHi , 7; 
GOLNITZ, Itintrar. 40^. 



CHAPITRE XXXVIII. 39 

II paroît que ce îoiiibeau avoit deux faces , et 
qu'Avinnius Gallus voulut que son nom parût sur 
chacune. 

Nous visitâmes la célèbre église de \ abbaye de Saint- 
Pierre. Le monastère , cette antique fondation du IX." 
siècle , a été détruit : mais l'église , qui renferme tant de 
pieux témoignages de la foi de nos pères , subsiste en- 
core, avec les trois s^roupes dont l'entrée est décorée ; 
ils représentent un lion et un jeune homme qui 
paroît vouloir le déchirer. Ces sculj)tures bizarres 
ont été la source de bien des fables. Selon la tradi- 
tion , un ange les apporta de Rome en une nuit , 
comme un gage de la protection spéciale que Dieu 
accordoit k ce saint lieu ; et Virgile , que dans le 
moyen âge on a fait passer pour un grand magi- 
cien (i), étoit l'auteur -de ces figures. On sait que 

(i) C'est le sujet de cette épigrammc , composée au commen- 
eeniCiU du XVI. "-' siècle, par HUBERT SuiSSAN : 

Inter inagiiArum miracula plurima rerum , 

Vergilii snhrs aniiumeratiir opiis. 
Très magicâ ardentes co-nfecerat arte lucernas; 

Ardentes seniper septiina vidit hyems. 
Très tribus c saxis , immania memùra, Icônes 

Suhjicit idolis mimera grata suit. 
Fontipcis precil'us Roma sunt nocte Viennam , 

Nocte unâ , angelicâ singula. lata nninv. 
Christiadum pukhros hodie concessit in nsus , 

Qûô vrtùs infelix ethnicus iisus erat, 
Aspice rem , Christi famu'aris tiirlui , stupenduin 

Vergiliique manu , poiitijicisque prece. 

<; 4 



4o CHAPITRE XXXVI II. 

ces monstres supportoient des colonnes terminées 
par des lanternes : elles étoient sans doute destinées à 
éclairer les fidèles qui venoient prier dans ce temple 
aux veilles des fêtes des saints martyrs. La base 
d'un de ces lions porte une inscription romaine : 
c'est l'épitaphe de Maximius , marchand de vin u 
Vienne ; on peut la lire dans les Recherches de 
Chorier ( i). 

L'église inspire une vénération religieuse par ie 
souvenir des Saints dont on dit qu'elle est le tombeau. 
C'étoit pour ne pas mêler des cendres moins pures 
à ces cendres pieuses , que depuis long-temps il étoit 
défendu d'y enterrer. Beaucoup d'ornemens , qui 
seroient aujourd'hui des monumens précieux du 
moyen âge , ont disparu ; des peintures curieuses 
ont été effacées: mais plusieurs inscriptions subsistent 
encore ; et ces marbres vénérables nous ont conservé 
les noms de ceux qui ont les premiers signalé leur 
foi dans Vienne. 

Nous remarquâmes d'abord l'inscription d'EduIa , 
cjue Chorier regarde comme une des plus anciennes 
du christianisme (2). J'observerai seulement qu'avant 
le mot EDVLA , par où commence cette inscription 
selon Chorier, j'ai remarqué les lettres IFO ; ce qui 
donne un nom différent : et probablement cette 

(1) Page 253. 

(2} Recherches des antiquite's de Vienne, 2^8, 



CHAPITRE. XXXVIII. 4» 

dame viennoise qui, ayant renoncé au paganisme, 
fut baptisée par S. Martin lui-même, se nommoit 
JuLiA FoEDULA. On voit sur ce monument le 
monogramme du Christ entre deux colombes. 

La curieuse épitaphe de Girard, comte, c'est-à- 
dire gouverneur , de Vienne en i o45 , rapportée par 
Chorier ( i ) , existe encore dans cette église , et doit 
être conservée , ainsi que celle de l'abbé Guillaume , 
qui mourut en i 224 (-) , et celle de l'abbé Léonien, 
qui vivoit sous le pontificat de S. Avit : le tombeau 
de ce dernier , qui avoit été détruit dans les guerres 
de religion , flit réparé sous Charles VI , sans doute 
à l'imitation de l'ancien ; car on y voit des paons qui 
se becquètent, le monogramme du Christ, et il a tous 
les caractères des anciens sarcophages chrétiens (3). 

Au milieu de ces témoignages tendus à la piété 
des premiers chrétiens viennois, on ne s'attendroit 
pas à trouver un autel élevé à des divinités païennes ; 
il semble qu'il ait été placé dans ce lieu comme un 
trophée du culte que le christianisme aVoit détruit : 
on lit contre un mui cette curieuse inscription aux 
Déesses mères, dont il a déjà été question. Quoique 
, Chorier l'ait publiée (4) , il ne l'a pas figurée ; et je 
crois devoir la placer ici, afin de constater soit 
existence et pour qu'elle soit conservée. 



(t) Chorier, Recherches des antiquités de Vieime , 259. 
(2) Jljid. iCjQ. 

(5) Ibid. 28^. J'ai relevé plusieurs inex.ictituues de Cfiorier sur 
rnon exerapiaire. 
(4) îhid. p. 134. 



42 



CHAPITRi: XXXVÏII. 




\ 



f 



MATRIS AVGVSTIS 

CATITIVS SEDVLLVS 

EX VOTO. 



V 



/ 



Aux mères ( i ) Augustes Catititis Scdullus , d'après un vœu. 

. De tant d'anciennes épitaphes qui rappeloient les 
noms de princes , de savans , d'hommes distingués 
par leurs lumières et leur piété , il ne reste que 
celles que je viens d'indiquer ; leurs tombeaux ont 
disparu , même long-temps avant la révolution : ce 



(i) Matris est fe datif pluriel du mot latin barbare tnatra ; 
on lit sur plusieurs inscriptions, viaîriùus , inatrnhns et matris. 
Voyez suvrèt , t. 1.'^'', p. 49', 



CHAPITRE XXXVII r. 45 

qui prouve les fréquentes désolations de cette église , 
et (es divers changemens qu'elle a éprouvés. 

L'inscription rapportée par Chorier ( i ) existe 
encore dans le mur qui boide le Rhône au bas de 
l'escalier de Saint- Pierrej la hauteur des eaux nous 
empêcha de la lire. 

Les deux insciij>tions suivantes servent de jam- 
bage h. la porte cochère du clos de l'ancienne abbaye 
de Saint-Pieire, qui e^t aujourd'hui une verrerie (2). 

La première est ainsi conçue : 

VIRTVTE FOR 

TISSIISÏO ET PIE 

TATE CLEMENTIS 

SIMO D. N. FL. 

CONSTANTINO 

MAXIMO ET 

INVICT AVG 

M ALFIV'3 AFRONIA 

NVS P P FL VIENNAE 

DEV N MA Q EIVS (j). 

A notre seigneur (4) FLu'ius Corrtamitius , très-fort par le courage ; 

• — • ' \ 

(i) Antiquités de Vienne, p. 263. 

(2) Grande rue, près de la porte d'Avignon, n." i. 

(3] GrutER, CCLXXXin, 6, 7;GuD. inind. 57; S MET. i5<î,9; 
B A NDURI , Ntiniism. imp. t. II , 2 57, n.°* 2 et 5 ; SlMEONI , Illustr. 
deiili ej'it if. l^^, Chorier , Ant^tjuités Je Vienne , 3 30 ; Vetran. 
MaukL'S, de Jur. lib. 37; KllETW, Inscr. Syll. 118; BOLDON. 
Epigr. 476; GoLNrrz, Itincrar. 4012 ; D. BoUQUET, Saipt. rer. 
GaU. t. I , in Exe. Gr. i 3H ; Diss. sur la plur. des Constantius , dans 
les A'h'moires de Tre'voux , déc. 1704, p. 2095. 

{4) Ligne 4- Domino Natro. 



44 CHAPITRE XXXVIII. 

irés-slenietit par la incté , très-grand n invincible Auguste, AI. Alfiua 
Apronianus , jlamine verpc'tuel ( i ) de Vienne, dévoué à sa divi- 
nité et à sa majesté [z). 

La seconde { 3) est un simple vœu offert à Apollon 
par Virius Victor et Virius Vitalis. 

APOLLINI 
SACRVM EX VOTO 
C. VIRIVS VICTOR 

ET 
L. VIRIVS VITALIS 

S. L. M (4). 

Chorier conjecture que la maison de Vîrieu doifr J 
son origine à cette famille Viria. J'ai rapporté ces 
inscriptions, parce qu'elles seront bientôt détruites, 
si l'administration municipale ne prend le soin de les 
faire conserver. 

Nous vîmes encore au-dessus de la porte d'un 
jardin , Grande rue , en face du n.° 850, près de la 
maison dont je viens de parler, deux beaux masques 
de théâtre : ils ont été dessinés par M. Schneyder. 

Nous dédirions visiter le monument appelé l'Ai- 
guille ,e\. nous nous y rendîmes sur-le-champ. II 
est dans une plaine , à un demi -quart de lieue de 

(i) Ligne 9. PerPetuns FLamen. 

(3) Ligne I a. DEVotus Nuniini MAjestatiQue ÉJUS. 

(3) GrUTER, XXXVUI , 17; SmET. 148, 20 ; SlMEONÏ, lUustt: 
degli epitaf. 10; ChoRIER, Antiquités de Vienne , 332; GoLNITZ, 
Jtinerar. 403. 

(4) Ligne 6. Solrerunt Luhentes Aferito. 



CHAPITRE XXXVIII. 4-5> 

Vienne , entre le grand chemin et le Rhône ; cette 
plaine en a reçu ie nom de plan de l'Aiguille, 
C'est une pyramide (planche XXV II , n/i J , com- 
posée de plusieurs assises de grosses pierres car- 
rées, et à gradins sur ies quatre faces (i] : elle est 
construite sur un corps d'architecture carré , dont 
chaque angle est oriié d'une colonne engagée, et 
chaque face percée d'une arcade ; de sorte qu'on peut 
passer librement des quatre côtés sous la pyramide. 
Ces murs soutiennent un toit sur le milieu duquel 
pose la pyramide , et non sur les quatre m.urs ; ce qui 
rend cette construction étonnante. Ce monument, 
qui a soixante-douze pieds d'élévation , porte encore 
des marques des outrages que lui ont faits les hommes 
pour en arracher le fer : un Milanois qui avoit acheté 
ie champ où il est placé, avoit commencé k le dé- 
truire ; et il n'existeroit plus sans l'opiniâtre résistance 
du savant Pierre de Boissac , alors chef de la justice 
à Vienne. Pendant le règne de la terreur , on a placé 
sur cette aiguille une énorme barre de fer qui sup- 
porte une large girouette de fer-blanc et le bonnet 
de la liberté. Il est temps de détruire ces symboles qui 
rappellent une époque funeste ; et il est à craindre 
que cette énorme girouette, sans cesse agitée par le 
vent , ne renverse ce monument intéressant et sin- 
gulier. Il faudroit aussi remplacer une pierre qui 

^i ; Ei'e ett gravée dans ie Ricueil de C.'i.YLUS, t. IIJ, pi. 95, p. 349. 



46 CHAPITRE XXXVIII. 

manque dans le corps d'architecture. Ce monument 
est beau ; il a un air de grandeur imposant et une 
solidité qui inspire le respect. 

La destination de ce monument a I.ieaucoup 
exercé les antiquaires. Selon ia tradition vulgaire , 
c'est le tombeau de Ponce-Pilate (i). On a voulu 
anciennement que cette pyramide fut ce qu'étoit le 
miliiaire doré de ia ville de Rome ; on y a vu ensuite 
ie tombeau du prétendu Venerius-, ù qui l'on attribue 
ia fondation de Vienne. Mais ce monument est du 
bon temps de l'architecture. Chorier pense que c'est 
un cénotaphe élevé par les Viennois ii la mémoire 
d'Auguste , et qu'il étoit surmonté d'une urne ciné- 
raire. M. Schneyder (2) veut que ce soit le céiiotaphe 
d'Alexandre Sévère ; et son opinion n'est pas plus 
appuyée d'autorités que celle "de Chorier. Mais 
comment prétendre déterminer la destination d'un 
semblable édifice , qui n'a ni figures ni inscrip- 
tions î M. Schneyder, qui a pénétré dans l'intérieur 
de la pyramide à J'aide d'un trou qu'il y a pratiqué , 
et qui est aujourd'hui fermé par une petite porte 
de fer, n'y a rien trouvé. Tout ce qu'on peut dire, 
c'est que ce monument paroît avoir été bâti sous 



(i) Si/prà , p. 1 1. 

(2) Dissertation sur le céiwtûyhe appelé le Plan dt; l'Aiguille , à 
Vienne, clans \e Afagasin encycl. année VI, t. V , p. 352. J'obser- 
verai qu'il a voulu dire appelé l'Aiguille ; car ie mot plan est le 
nom daunliinois de ia plaine où ce monument eft situe. 



CM APITRE XXXVl II. 4/ 

les premiers empereurs , et qu'il est d'un assez beau 
style : c'étoit probablement le tombeau d'un person- 
nage distingué dont on ignore le nom. 

Nous voulions terminer nos courses par le célèbre 
temple d'Auguste ; mais il nous restoit encore quel- 
ques rues de la ville à parcourir, afin de ne rien laisser 
sans examen. 

Nous allâmes déjeûner au café du Levant; et pré- 
cisément à côté de cette maison , sur ia façade de 
celle d'un horloger, nous vîmes deux bas-reliefs en 
marbre enchâssés dans le mur. L'un est composé 
de quatre figures : la première est vêtue d'une longue 
robe ; la seconde tient un panier dans la main 
droite, et un pedum dans la main gauche; la troi- 
sième est armée d'un bouclier; la dernière élève ia 
main droite comme pour haranguer les trois autres : 
auprès d'elles est un arbre. L'autre bas-relief est 
en forme de fronton ; au milieu du tympan on voit 
une brebis entre deux colombes. Ces deux bas-reliefs 
appartenoient à un même cénotaphe, que le pro- 
priétaire a fait scier en deux. Peut-être M. Schneyder 
ne les connoissoit-il pas encore, puisqu'il ne les a 
pas dessinés. 

Nous vîmes au haut de la rue des Serruriers ce 
qu'on appelle VArc de triomphe ou Porte triojuphale. 
C'est un arc dont on ne peut reconnoître la desti- 
nation : il est orné, dans l'intérieur , de têtes de Satyres ; 
ce qui pourroit faire croire qu'il a fait partie d'un 



48 CHAPITRE XXXVIÎt. 

théâtre. On a incrusté dans ie mur une figure gàU- 
Joise , qui n'est ni du même style , ni du même 
temps, et qui n'a pu appartenir à cet édifice. 

Sur la place Modène, près de la fontaine, la 
face latérale d'une maison qui fait encognure est 
ornée d'un fragment de frise; et l'on voit, sur une** 
des pierres de la même maison , ïascia renversée. ' 
Auprès de la porte cochère de M. Boissat, il y a , 
dans le mur un fragment d'une inscription grecque 
si fruste , que nous n'en pûmes rien déchiffrer : il a 
dans sa cour une belle colonne de cipolin vert. 

A l'entrée de l'église de Saint- André- le-Bas, il 
y a deux belles colonnes de marbre. Ce monastère 
avoit été fondé par le duc Ancemond : son épitaphê 
subsiste encore ( i ) , ainsi que celle de Berno , qui 
procura aux religieux les reliques de S. Maxime (2) 
et celles du roi Conrad (3) ; on y lit encore celle de 
Richard de Sallery , prieur de Septème , qui y fut 
inhumé vers 1200 (4). 

Cette église renferme beaucoup d'autres inscrip^ 
tions des Xli.^ et Xiii.^ siècles et des suivans, sur de 
beau marbre blanc. Elles ont probablement été gra- 
vées sur des marbres dont on avoit gratté les inscrip- 
tions antiques ; on en a ainsi perdu un grand nombre : 

(i) Chorier, p. 66. 

(2) UiJ. p. 67. 

(3) Jl'U p. 68. 

(4) Jl'id. p. 75. i 

comiTiô 



CHAPITRE XXXVIII. 4(j 

comme on a gratté d'excellens manuscrits pour écrire 
surle même parchemin des commentaires des psaumes. 

Un cPiapiteau antique, en marbre, dont l'intérieur 
est creusé , sert de fonts baptismaux. On voit dans 
ia même église, comme dans celle d'Autun, plusieurs 
chapiteaux historiés. 

En passant par la rue J. J. Rousseau , nous vîmes , 
devant la maison n.° (><)J , un banc supporté d'un 
côté par un chapiteau et de l'autre par un cippe 
carré, enterré à moitié, et dont l'inscription est 
très-fruste; voici ce «fue nous pûmes en déchiffrer : 

D. M. 
BII M. OPVS 
TROFIL. 

Nous visitâmes enfin l'édifice appelé Temple d'Au- 
guste. Il est d'ordre corinthien ; il a soixante pieds 
de longueur sur quarante de largeur , et il étoit 
ouvert de tous les côtés. Ses colonnes sont compo- 
sées de plusieurs assises ; elles ont vingt-cinq pieds 
de hauteur , en y comprenant les chapiteaux et les 
bases , qui portent sur un socle. Ces élégantes co- 
lonnes étoient cannelées : mais lorsqu'on en remplit 
les intervalles pour faire de cet édifice une église, 
une main barbare brisa les cannelures ; et l'on enga- 
gea tellement les colonnes dans la maçonnerie, qu'on 
peut à peine les apercevoir. Voyez/?/. XXVII, n," 2. 

Chorier prétend que cet édifice est un ancien 
Tome II, D 



JO CHAPITRE XXXVIII. 

prétoire, dans lequel les Romains rendoient ia jus- 
tice ( I j ; ie peuple veut d'après cette tradition , que 
Pilate y ait présidé aux jugemens. Chorier regarde 
comme plus évident que Vileliius y reçut un augure 
favorable. 

L'opinion que ce bâtiment étoit un prétoire , a 
été assez généralement admise : cependant Spon , 
dans ses /Vlélanges et antiquités ^ a très -bien établi 
que c'étoit un temple. Sans avoir la même élégance, 
il ressemble ass:ez à celui qu'on appelle à Nîmes la 
Maison carrée; il est, comme lui, ptriptère, c'est- 
à-dire, entouré de colonnes, et il a un double 
fronton ; enfin il réunit tous les caractères de ces 
sortes d'édifices. 

Ce fut le bienheureux Burcard, évêque de Vienne, 
qui^ vers 10B9, érigea cet ancien temple en église, 
pour plaire à Rodolphe , qui avoit comblé Vienne 
de bienfaits. L'ignorance de ce prélat est excusable , 
si l'on considère le temps où il a vécu : il étoit 
naturel qu'on négligeât des choses dont on ne con- 
noissoit point le mérite. 

Ce temple est gravé dans V Histoire de l'église de 
Vienne par Charvet (21, tel qu'on suj->pose qu'il a 
existé. Spon l'a représenté tel qu'il est aujourd'hui (3) ; 

[i) Cho^ZT^ , Antiquités de Vienne, "ç. 8y. 

(2) Page 28 I. 

(3) Mélanines d'antiquités , p. 159, 



CHAPITRE XXXVIII» 51 

mais la figure qu'il en a donnée est bien maussade. 
M. Schneyder a dessiné tous les détails avec un 
soin extrême : il y reconnoît aussi un temple ; et 
en suivant la méthode de l'illustre Séguier, il a cru, 
d'après l'inspection des trous dans lesquels étoient 
fixés les clous qui attachoient les lettres , en pouvoir 
rétablir l'inscription, qui, selon lui , est ainsi conçue: 

CONS DIVO AVGVSTO OFTIMO MAXIMO 
ET DIVAE AVGVSTAE. 

D'après cette inscription , ce temple auroit été 
consacré par le peuple de Vienne à Auguste et à 
Livie ; mais cette explication ne jne paioît qu'une 
conjecture absolument destituée de fondement. 

D'abord la distance des clous est une indication 
trop incertaine pour donner autre chose que des 
probabilités. Les mêmes lettres ne sont pas tou- 
jours attachées aux mêmes points , ainsi que j'ai eu 
l'occasion de m'en convaincre dans plusieurs ins- 
criptions de Nîmes , qui , comme nous le verrons , 
mettent la chose hors de doute. Depuis la décou- 
verte de M. Séguier, plusieurs personnes ont voulu 
lire l'inscription du temple de Vienne : mais , ainsi 
que j'ai pu m'en assurer par la coriespondance de 
M. Séguier, que l'on conserve dans la bibliothèque 
de Nîmes, les trous de cette inscription sont, dans 
les copies qu'il a reçues , placés de plusieurs ma- 
nières différentes; il y a un très -grand nombre 

D 2 



52 CHAPITRE XXXVIIt. 

de ces trous dont on ne tient aucun compte , ainsi 
qu'on peut le voir par une des copies de cette 
inscription , que j'ai fait figurer pi. XXVII , nf ^ 

Si ce temple a été élevé en l'honneur d'Auguste 
et de Livie , ce n'a pu être que sous le règne de Ti- 
bère ; car, de son vivant, Auguste voulut qu'on joignît 
à son culte celui de Rome, et non celui de Livie. 

Cet édifice, respectable par son antiquité, avoit 
été donné aux religieuses et consacré à Notre-Dame 
de la Vie. Depuis la révolution , la société populaire y 
a siégé : ce lieu a été enfin rendu au premier usage 
qu'on lui avoit supposé ; c'est aujourd'hui la salle 
d'audience du tribunal de commerce. 

Au coin d'une maison qui fait face au temple , nous 
vîmes dans un mur un morceau de corniche orné 
d'un lézard et d'une chouette : deux architectes célè- 
bres, Saurus et Batrachus, ont rappelé leur nom sur 
leurs édifices , en sculptant sur un chapiteau un lézard, 
appelé en grec sauras, et une grenouille, nommée 
dans la même langue batrachos. Cette corniche pour- 
roit également retracer le nom de deux architectes 
qui se seroient aussi appelés Saurus et Glaucus ; la 
chouette se nomme en grec g/aux. 

Le maire de la ville, M. Guillermin, qui s'étoit 
joint à nous pour aller à Noire-Dame de la Vie , nous 
conduisit k l'hôtel-de-ville. On voit d'abord sur 
i'escalier une grande inscription en vers, composée en 
1518 par Lavinius , de l'ordre des Frères Prêcheurs ; 



CHAPITRE XXXVIII. 53 

elle contient une histoire abrégée de Vienne et de 
sa fondation : Chorier l'a transcrite ( 1 ) . 

II y a dans une salle une belle cheminée de cipo^ 
lin vert massif. La grande salle est décorée de cinq 
tableaux peints par M. Schneyder, qui y a réuni 
tous les monumens de Vienne , le Temple , l' Aiguille , 
ie prétendu arc de triomphe , les aqueducs ; et sur le 
devant de chaque tableau , il a pincé plusieurs petits 
moaiumens , tels que des mosaïques , des autels , 
choisis parmi ceux qui sont dans ie musée. 

En revenant par la rue des Serruriers , nous lûmes , 
au coin de la rue Conquise , cette inscription : 



M. TITIO TF 
MACRÏNO 

IVCVNDAE 
EXTFC. 



Elle nous apprend que Jucunda i'a fait placer 
en mémoire de son mari (2) Marcus Titius Macrinus> 
fils de Titius , pour exécuter les dispositions de son 
testament (3). 

Les rues de Vienne sont étroites , noires et angu- 
leuses. Chaque fois que nous passions dans la plus 
grande, nous regardions avec plaisir la belle inscriptioa 

(i) Antiquités de Vienne, p, 383. 

(2) Ligne 3. JUCUNDA Ejus. Les mots uxor, contuhernalis ,%0Vtt 
lOus-entendus très-élégamment. 

(i) Ligne 4. EX Testamento FÎtri Ciiravit. 

B 3 



54 CHAPITRE XXXVIII. 

suivante, rapportée par Chorier (i) et d'autres au- 
teurs ; les lettres , qui ont quatre pouces et demi de 
hauteur, sont exécutées avec une pureté sans égale ; 

D D FLAMINICA VIENNAE 

TEGVLAS AENEAS AVRATAS 

CVM CARPVSCVLIS ET 

VESTITVRIS BASIVM ET SIGNA 

CASTORIS ET POLLVCIS CVM EQVIS 

ET SIGNA HERCVLIS ET MERCVRI 

D S D 

D D. jlam'im de Vienne a donné à ses frais [z) des daUf^ de 
h'onje dore'es avec des supports {^) , et les ornemens des bases . et les 
statues de Castor et de Pollux avec leurs chevaux , et celles d'Hercule 
et de Mercure, 



(i) Chorier, Ant. de Vienne, p. 172; Gruter, XCVIII, 8; 
SmeTII Inscript, ant. 148 , 23 ; MoNTFAUC. Antiq. expl. 11, 51 ; 
Diarium Italie. 2 ; FlCORONI, Osserva^. sopra V antichità di Roma 
descritte nel Diario Italien del MONTFAUCON . 4; SiMEONI, 
lllustraiioni degli epitaf. 13 ; FlektWOOD, Inscr. avt. Sylhge , 
24; OlTO,de Diis vialihus , 60 iMoLCON [Jean-Baptiste Lebrun 
DES MarETTES ], Voyages liturgiques de France, 4; iVlORCELLI, 
de Stylo inscript. 538, a. 

(2) Dernière ligne. De Suo Dédie. 

(3) CUM CARPUSCULIS ET VESTITURIS BASIUM. Quoique plu- 
sieurs auteurs se soient occupés de cette belle inscription , le sens 
de ces mots est toujours douteux. Selon VoPISCUS, in Aurel. 30 , fe 
mot carpisculus est ie nom d'une chaussure barbare ; mais il s'agit 
ici d'un membre d'architecture. Il est présumable qu'on a désigné 
par ce mot la base inférieure qui emboîtoit , et chaussoit pour 
ainsi dire , ce le sur laquelle ctoit cette inscription : le mot 
restituris indique alors les ornemens dont cette base ctoit revêtue. 



CHAPITRE XXXVIII. 55 

Nous aHâmes voir, chez une paysanne appelée JV/v 
palier , le joli groupe de marbre qui a été trouvé 
dans sa vigne en l'an 6 ; il représente deux enfans 
(pi. XXVJJ , n." ^) presque aussi grands que nature, 
dont l'un a sur la tête un toupet attaché avec une ban- 
delette : il tient dans la main gauche une colombe que 
l'autre veut lui prendre , et il le mord au bras droit 
pour la lui faire lâcher. Auprès de chacun d'eux il y a 
un tronc : l'un , celui du côté de l'enfant qui tient 
l'oiseau , est entouré d'un seipent ; un lézard rampe 
et grimpe sur l'autre, et saisit un pppillon. L'artiste 
qui a exécuté ce joli groupe, n'a voulu figurer qu'une 
disjmte d'enfans. Mais comment se contenter d'une 
explication aussi simple \ II a donc fallu que ces deux 
enfans fussent deux génies; c'est, a-t-on dit, celui de 
ïa méchanceté qui mord celui de la bonté ( > ) , et ces 
figures ont appartenu à un temple. Pourquoi donc 
imaginer que dans tout ce que les anciens ont pro- 
duit, il y a des symboles, des allégories î leur ima- 
gination n'a-t-elle jamais pu se reposer! n'ont-ils pas 
pu , comme nous , représenter des scènes de la vie 
commune , sans y cacher un sens \ Ce groupe ne 
représente donc que deux enfans qui se disputent une 
colombe: celui qui voudroit l'avoir mord au bras celui 



(i) Voyez une Dissertation lue à l'Institut national par M, GI- 
BELIN, correspondant, et insérée dans \a. Decaf/e philosophique , 
année X , t\.° z i , avec une figure du groupe. 

d4 



^6 CHAPITRE XXXVIII. 

qui ne veut pas la lui céder ; le serpent , et le lézard 
qui attrape un papillon , ne sont là que pour orner 
ies troncs d'arbres et animer la scène. Ce charmant 
groupe est de la conservation la plus parfaite , d'une 
composition agréable et élégante. J'aurois voulu en 
faire l'acquisition : mais , quoique la propriétaire soit 
une pauvre femme, elle ne veut pas le vendre; elle 
regarde ce groupe comme un talisman qui la pro- 
tège : jamais elle ne se séparera , dit-elle , de ses en- 
fans , de ses petits anges, que le ciel lui a envoyés 
pour ie bonheur de sa maison. 

La partie du ci-devant Dauphiné située entre 
l'Isère et le Rhône est plus tejupérée que celle qui 
avoisine Grenoble ; et k mesure qu'on approche de 
Vienne, la température devient encore plus douce. 
Les côtes du Rhône présentent un pays chaud et re- 
nommé pour la qualité de leurs vins. 

L'air , dans cette contrée et sur toute la côte 
du Rhône, est extrêmement sain; aucune maladie 
endémique ni locale n'y affecte la population. On 
élève peu de chevaux ; l'espèce en est médiocre : 
mais celle des ânes est fort belle. II n'est personne 
qui n'ait entendu parler de ce qu'on appelle la poste 
aux ânes; on peut voyager ainsi sur toute la route 
depuis Lyon jusqu'à Marseille. Beaucoup de gens 
du pays n'ont d'autre monture que ces modestes 
coursiers : des paysans les louent pour un prix mo- 
déré. Ces animaux connoi§i>ent si bien leur chemin 



CHAPITRE XXXVIII. 57 

qu'on doit leur abandonner sa confiance sans vouloir 
les écarter des sentiers qu'ils sont habitués à prendre, 
ni retarder ou accélérer leur marche. En vain ten- 
teroit-on de ies détourner de cette direction : i'animal 
rétif reviendroit plutôt sur ses pas, ou expireroit sous 
les coups. Cette monture a été avilie , parce que 
les enfans apprennent que c'étoit celle de Sancho ; 
mais il suffit de songer , pour en avoir une idée 
plus noble, que c'étoit aussi celle du Sauveur du 
monde. 

C'est encore à cette contrée qu'on prétend qu'ap- 
partient cette variété appelée jumart (il, nom donné 
k un mulet qu'on dit être né de l'accouplement du 
taureau et de la jument, ou du taureau et de l'ânesse. 
En vain ïes observateurs les plus éclairés, BufFon, 
Erxleben, Bourgelat, Huzard, ont nié son existence; 
on s'obstine k y croire, parce qu'on aime ce qui est 
extraordinaire : mais il est certain que tous les pré- 
tendus jumarts qui ont été scrupuleusement examinés, 
ont été reconnus pour de véritables bardots (2). 

Parmi les autres quadrupèdes , on peut citer le 
chevreuil , le hérisson, la loutre , le lérot , la roussette, 
l'oreillard et le fer-à-cheval. La race des bêtes k 
cornes s'améliore par le croisement avec les races de 

( I ) Onotaurus, 

(2) Le bardot est un mulet qui provient de l'accouplement 
du cheval et de l'ânesse. 



58 CHAPITRE XXXVIIÎ. 

Suisse et de Hollande , on coniaience aussi à y élevev 

la race espagnole des moutons. 

MjM. Villers (1), Faute et Sionest ont observé 
dans ces eijviions plus de (rois mille espèces d'in- 
sectes , dont plusieurs sont très- méridionales, et 
quelques-unes n'ont pas été décrites (2). Parmi les 
amjîhibies , on distingue le crapaud aquatique à ventre 
jaune , la grenouille des buissons, ie grand le^jird vert 
du Languedoc et la salamandre aquatique. La viphe 
est rare; on rencontre plusieurs variétés de couleuvres 
non venimeuses, telles que Xorvet ou \ aveugle et le 
serpent a collier. 

Le nombre des coquilles fluviatiles et terrestres 
recueillies par MM. Faure et Sionest dans les envi- 
rons de Lyon, surpasse de moitié la collection que 
le célèbre auteur de VlIistJire des insectes , M. Geof- 
froy, avoit faite autour de Paris. 

( I ) £". Villers , Linn^i Entomologia. 

(?) Voici ies noms de qucîques-unes : Cerarnbyx loiigîpes; Buprestîs 
Grdsiis; Carabus rustrutus, — attenuatus; A'hLie erj thrncephdhs; Alanth 
purpurata ; Grillus Allionii; Cimex paradoxus ; Sphinx vespenilio ,— 
appendlgaster; Phalœna dumai , — fraxini , — ^ alg'tra , — sacraria , — 
pukhelld; A'Iyrmeleo longlcornis , — barbarus, — tigrinus ; Kaphidia 
mantîipa; Tmthndo ainericana, &;c. 



59 



CHAPITRE XXXIX. 

PÉPART de Vienne. — Château de Rossiilon. — Côte- 
Rôtie, — Mont-Pilat. — AmfuiS. — Sa fertilité. — 
Pierre milliaire. — CoRDELON. — CoNfRJEUX. — 
Saint-Vallier. — Anecdote. — Trains. — Colom- 
bier. — Table du Roi. ■ — Tournon. — Collège. — 
Bibliothèque. — TaiN. — Tauroboie. — Pierre mil- 
liaire, — Saint-JeAN-DE-Musol.' — Inscription 
des négocians du Rhône. 

JNous n'avions passé que trente- six heures dans 
Vienne , et nous avions recueilli luie ample moisson. 
Après avoir bien couru toute ia matinée , nous 
dînâmes chez M. le maire, qui vouloit nous retenir 
encore ; mais , quoique la journée fût avancée , nous 
décidâmes d'aller coucher àCon Jrieux , pour arriver 
ie lendemain matin à Valence. 

Nous nous rembarquâmes h. quatre heures , ie 
20 mai , jour de la Pentecôte, après avoir pris congé 
des personnes qui nous avoient si obligeamment 
secondés dans nos recherches. 

En quittant Vienne , on a sur la rive droite Sainte- 
Colombe , et sur la gauche les bain;- publics : on 
aperçoit le plan de I'x\.iguille , la grande route 
plantée de mûriers et de chat ligniers ; et l'on dé- 
couvre bientôt cette riche côte dont les vins roupies 



6o CHAPITRE XXXIX. 

sont si célèbres , et à qui son exposition a fait donner 
le nom de Côte-Rôtie. Ces vins vont à Paris par la 
Saône, le canal de Charoliois, et la Seine. Le terrain 
devient ensuite un peu aride : on n'y trouve qu'un 
petit nombre d'habitations. On voit de loin la petite 
ville d'Auberive , et le lieu appelé Péa^e de Rossillon, 
où sont encore , sur une hauteur , les ruines d'une 
autre petite ville et d'un château ; les environs pa- 
roissent assez agréables , quoique le sol soit couvert 
d'une si prodigieuse quantité de cailloux roulés , qu'à > 
peine iaissent-ils voir la terre : les nombreux mûriers 
qui y croissent , donnent à la contrée l'apparence 
d'un verger. 

Comme le lit du Rhône n'est pas dans une direc- 
tion droite , nous eûmes pendant long-temps en fzfce 
le Mont- Pilât (i). 

Les paysans paroissent laborieux ; mais un sol 
ingrat refuse de récompenser leurs travaux et leur 
industrie. Ils labourent avec une charrue extrême- 
ment simple [pi. IX, n.° 6). Elle consiste en une pièce 
de bois carrée AB, de quatre à cinq pouces d'épaisseur, 
dont l'extrémité antérieure est garnie d'une forte 
pointe en fer A C , longue d'environ dix pouces. Cette 
pièce est placée horizontalement sur le terrain : on 
y adapte deux manches ou bras D et E; celui de 
devant E sert de timon , on y attelle les bœufs ; 

( I ) Suprà , p. n . 



C M A PITRE XXXIX. 6t 

celui de derrière D sert au cuitivateur pour diriger 
l'araire : une grande cheville de bois F sert à fixer le 
timon à l'élévation convenable pour la grandeur des 
animaux qu'on attelle. Selon que le laboureur lève 
plus ou moins la partie de derrière de la charrue , la 
' pointe de fer C s'enfonce plus ou moins profondé- 
ment dans la terre, et la déchire à mesure que la 
charrue avance. La pièce de bois carrée augmente 
de grosseur vers l'extrémité B , opposée à la pointe C , 
afin que les sillons ouverts par celle-ci soient un peu 
élargis. 

A la hauteur d'Ampuis , nous mîmes pied à terre , 
pour aller chercher l'endroit où l'on nous avoit 
dit à Vienne qu'il y avoit une colonne miiliaire. 
Après avoir questionné sans succès beaucoup de 
monde , même le curé d'Ampuis , qui n'en avoit 
jamais entendu parler , nous la trouvâmes enfin en 
suivant le lit d'un torrent qui pour le moment étoit 
à sec : elle y sert de support à la quatrième planche 
qui forme un petit pont , un peu plus loin que la 
campagne de M. Boissat ; elle est couchée sur le 
bord du torrent. Elle étoit autrefois dressée à peu 
de distance de là ; et , selon le dire des paysans , 
elle y servoit de carcan : ils ajoutent que le torrent 
dont elle supporte un pont , est appelé pour cela 
h torrent du Carcan , ou simplem.ent le Carcan. 
Cette pierre a cinq pieds sept pouces de longueur 
€t vingt - deux pouces de diamètre. Chorier en a 



62 CHAPITRE XXXIX. 

donné l'inscription ( i ) , qui est aujourd'hui presque 
indéchiffrabie. Cependant on devroit , par respect 
pour l'antiquité, remplacer cette pierre par une autre, 
et la faire transporter dans le chef lieu du dépar- 
tement. 

Ampuis s'appeloit dans le moyen âge Ampoys'iacus , 
Amputheus , Arnpusius ou Ampiicîuî. S. Eloi y guérit 
im démoniaque, et ce miracle est encore célèbre dans 
le pays. 

Ce petit territoire mérite une attention particulière. 
C'est une langue de terre de peu d'étendue , formée 
des sédimens du Rhône ; elle est abritée au nord 
et à l'ouest par une colhne. Le sol est très-meuble. 
La nature y déploie tous ses trésors : on assure 
que les melons et les fruits à noyau qu'on y cultive, 
suffisent seuls pour le paiement des contributions. 
C'est sur la colline qui protège cette riante vé- 
gétation, que l'industiieux colon a transporté de 
ia terre végétale, qu'il retient par des murs : là croît 
une vigne dont le vin a une juste célébrité. Près 
d'Ampuis , sur le territoire de Saint-Romain-en- 
Galles , on recueille la première qualité de ces 
marrons si connus des gourmands sous le nom de 
marrons de Lyon. 

Un peu avant Condrieux , sur la droite , nous 
vîmes avec intérêt le château de Cordelon, qui a été 

(i) Chorieh, Antiquités de Vienne, page 148, 



CHAPITRE XXXIX. 6^ 

iong- temps la retraite de l'avocat général M. Ser- 
van. A sept heures nous arrivâmes au port de Con- 
drieux. 

Nous fîmes avant la nuit une courte prome- 
nade jusqu'à la ville de Condrieux même , qui 
est à quelque distance dans les terres. Cette ville 
n'a rien de remarquable : le port est mieux situé ; 
on y fait un grand commerce de vins du pays et 
d'entrepôt. La plupart des bateliers du Rhône y ont 
leur ménage : aussi cherchent- ils toujours des pré- 
textes pour s'y arrêter. 1 oute la côte qui borde le 
Rhône, produit ces excellens vins connus sous le 
nom de vins de fd cote du Rhône, de Côte-Rôtie , 
'SAmpuis , de Condrieux Ce qui est extraordinaire , 
c'est que le pays est granitique et quartzeux ; et l'on 
sait que ce sol n'est pas celui qui convient le mieux 
à la vigne : mais il est recouvert d'un excellent 
terreau. 

On répand sur les terres à blé , des raclures de 
corne qui viennent des coutelleries de Saiiît-Étienne 
en Forez; cette substance animale est un excellent 
engrais. 

On pense bien que nous ne manquâmes pas de 
fournir notre bateau de plusieurs bouteilles de 
l'excellent vin de Condrieux: nous descendions le 
matin sur le rivage ; et avec de l'agneau froid, qui 
est délicieux dans le pays , nous faisions un excellent 
déjeûner. 



6i CHAPITRE XXXIX. 

Après notre départ de Condrieux , nous eûmes 
vers dix heures , k notre gauche ^ la petite vilie 
de Saint- Valiier : nous nous fîmes mettre à terre, 
et nous la traversâmes dans sa longueur ; il y a des 
chapelleries , des moulins à soie qui sont mis en 
mouvement par la petite rivière de Loz. Nous ren- 
trâmes dans noire barque à l'autre extrémité de la 
ville. 

On nous raconta k Valence une mystification, qui 
seroit plaisante si elle n'étoit punissable ; elle a été 
faite k un marchand de Smyrne par l'aubergiste de 
Saint-Vallier , qui tient en même temps la poste. Ce 
marchand étoit probablement un de ces Grecs qui 
vinrent en France vers la fin de l'existence du Direc- 
toire , pour réclamer le paiement de fournitures 
de grains qu'ils avoient faites. Il avoiî k remettre 
des lettres k M. de Saint-Vallier, de la part de 
son frère ; il demande sa demeure : quoique le château 
tienne presque k la ville , l'aubergiste , qui craint de 
perdre un voyageur , lui dit qu'il y a près de deux 
lieues , et lui conseille de n'y aller que le lendemain. 
Mais le marchand étoit pressé , il avoit faim ; et cal- 
culant la distance, il demande k souper: vers huit 
heures , il monte dans sa chaise. Le postillon , qui 
avoit le mot, le mène par une route détournée, et 
lui fait faire environ une poste. Le marchand remet 
ses lettres : comme il parloit très-peu français , la 
conversation ne pouvoit être longue; il repart; on le 

reconduit 



CHAPITRE XXXIX. 6^ 

i"econduit par le même chemin ; et on lui fait payer 
trois postes pour avoir été à une distance de dix 
minutes. 

Jusqu'à Ponsaye la route est difficile et mon- 
tueuse ; mais ensuite elle devient belle et commode. 

Bientôt nous rencontrâmes une suite nombreuse 
de bateaux. Les mariniers du Rhône appellent ces 
espèces de flottes des trains : il faut une quantité con- 
sidérable de chevaux pour les conduire jusqu'à Lyon 
contre le courant. Sur i'un de ces bateaux il y avoit 
un pigeonnier : les timides colombes alloient , comme 
celles de l'arche de Noé , chercher à terre leur nour- 
riture , et revenoient à bord retrouver leurs coin- 
pagnes fidèles. 

H étoit midi lorsque nous passâmes devant un 
grand rocher plat qui est précisément au milieu du 
Rhône, et que les bateliers appellent Tal?/e du Roi. 

A midi et demi nous étions devant Tournon; nouj 
y descendîmes pour voir le collège, et nous fûmes 
extrêmement satisfaits de l'excellente tenue de cet 
établissement, qui comptoit alors deux cent vingt 
pensionnaires et quarante externes. La maison, située 
à l'extrémité de la ville , sur le bord du Rhône , est 
vaste ; il y a autour un terrain planté d'arbres pour 
l'amusement des écoliers. 

La disposition de-> dortoirs mérite d'être citée et 
i-ecommandée. Chaque élève est couché séparément 
dans un petit cabinet assez large pour y placer un 
Tome //, E 



66 CHAPITRE XXXIX. 

lit et une chaise. Le devant du cabinet est fermé 
par une porte à deux battans , qui a , depuis la hau- 
teur d'appui jusqu'en haut , des jalousies dont les 
ouvertures sont fixes et pratiquées de manière qu'on 
peut voir dans l'intérieur. La partie de devant , 
au-dessus de la porte , est fermée par des barreaux 
épais qui se croisent et forment des rhombes assez 
étroits. 

Les cabinets ont une élévation très -considérable. 
La circulation de i'air est toujours entretenue et re- 
nouvelée dans les dortoirs, au moyen des ouvertures 
pratiquées à la porte et au-dessus d'elle , ainsi que 
de deux trous carrés dans ie mur opposé à la porte, 
à deux pieds à peu près du plafond , et de quatre 
autres trous semblables sur les deux côtés longs du 
cabinet. 

Au-dessus de la porte de chaque dortoir est atta- 
chée une plaque avec le numéro de l'élève qui y 
est couché. 

Il y a deux rangées de cabinets adossées l'une 
à l'autre. Autour des dortoirs régnent des gale- 
ries , dont les fenêtres se ferment pour que l'air 
humide ne puisse pas nuire à la santé des élèves: 
ces galeries sont foiblement éclairées pendant la 
nuit. Lorsque les élèves sont couchés , la porte de 
chaque cabinet est fermée en dehors : des visiteurs 
passent de temps en temps , pour entrer dans les 
cabinets et surveiller les élèves. 



CHAPITRE XXXIX. 6j 

Le régime diététique de cette maison est très- 
bien entendu; l'enseignement y est également bien 
dirigé. On reçoit les élèves à i'époque où ils n'ont 
plus besoin pour se vêtir, de secours étrangers, c'est- 
à-dire , depuis huit à neuf ans ; mais on n'en admet 
point au - dessus de douze : précaution extrême- 
ment sage , pour qu'ils soient tous susceptibles du 
même degré d'instruction. Les parens peuvent venir 
voir leurs enfans , mais ils n'entrent pas dans la mai- 
son ; et ies élèves ne sortent du collège que pour 
n'y plus revenir : de cette manière ils s'habituent au 
régime de la maison ; ils n'éprouvent pas ces désirs 
de la quitter, ces craintes d'y rentrer, qui rendent si 
malheureux les enfans que l'on fait souvent sortir 
de leur pension. Tous ont un habit uniforme ; une 
égalité parfaite règne entre eux ( i ). 

Sur les murs des galeries et des corridors , on a 
écrit en gros caractères les terminaisons des décli- 
naisons et des conjugaisons. Dans quelques corri- 
dors , on voit en haut , le long du mur , différens 
chiffres qui se rapportent à des époques remar- 
quables de l'histoire. Cela procure aux élèves l'oc- 
casion de s'instruire même dans leurs momens de 
récréation : les époques donnent lieu à des espèces 



( 1 ) La pension est de 800 francs , en comprenant l'en- 
tretien, le traitement en cas de maladie, les maîtres d'agré- 
ment , &c. 



68 CHAPITRE XXXIX* 

de jeux , qui tournent toujours au profit de l'instl-uc!- 

tion et qui entretiennent l'émulation entre les élèves. 

Le principal se nomme M. Verdet , et son admi- 
nistration mérite les encouragemens que le Gou- 
vernement lui a donnés (i). 

II y a une bibliothèque peu considérable , mais 
qui contient de bons ouvrages pour l'usage de l'éta- 
blissement ; l'habile administrateur cherche à l'aug- 
menter , et à acquérir les meilleurs livres sur chaque 
branche des sciences et des arts. Nous n'y trouvâmes 
que deux éditions du XV. " siècle, celle du Traité de 
Crïminihus , par Angélus de Aretio , i ù^jS , et un 
Ovide , Parme, i4^9 5 imprimé par les soins de 
Bonus Accursius , aux dépens de Matthseus Capcasa. 

On a placé provisoirement dans la bibliothèque 
un bon télescope , que M. le principal se propose 
de faire établir dans un petit observatoire qu'il doit 
faire construire au sommet du dôme. 

Le collège possède aussi un médaillîer ; il a été 
formé par le savant M. Chapet (2) , qui a été long- 
temps professeur dans cette maison : mais on ne put 
pas nous le faire voir, parce que la personne qui 
avoit la clef étoit absente. 

Tain est absolument en face de Tournon, sur la 

(i) Sa Majesté a accordé à i'école de Tournon le titre d'école 
secondaire et la jouissance des bâtimens de i'ancien collège. 
(2) Suprà, tome I.'^'^, pages 322 , 334, 354 et suiv. 



CHAPITRE XXXIX. 6(^ 

rive gauche du Rhône, dans une petite plaine qui 
s'étend entre les montagnes et le fleuve. M. Chapet 
nous avoit recommandé d'y voir M. Chalieu , ecclé- 
siastique respectable par son âge, son savoir et ses 
vertus : à cet effet, nous traversâmes le Rhône, nous 
proposant en même temps de transcrire ia beile ins- 
cription taurobolique qui a été citée par plusieurs 
auteurs , mais point figurée et toujours mal copiée. 

En y arrivant , nous vîmes sur le rivage une 
colonne; une tablette placée au-dessus contenoit 
ces mots : JLe monument antique et curieux qui se voyait 
ici , est à la maison commune. 

Depuis 1724 , l'autel taurobolique qui est actuel- 
lement dans le vestibule de la maison commune, 
servoit de base à une croix placée au sommet de 
la colonne qu'on a laissée sur le port de Tain pour 
indiquer le lieu où étoit autrefois ce monument. 

Nous allâmes d'abord chercher le respectable abbé 
Chalieu. Ce vénérable vieillard vit actuellement chez 
un de ses neveux, simple artisan, à qui il doit laisser 
îa petite collection de médailles d'or qu'il possède: 
il nous conduisitchezlemaire,M. Jourdan, qui con- 
serve dans son jardin la colonne milliaire dont je 
donne ici la figure (1). 



(i) Ce monument, accompagné d'une dissertation de M. l'abbc 
Chalieu, a été publié dans iç Magasin enc^cloj'édiqae , année V* 
tome I,'^'', page 396. 



7° 



CHAPITRE XXXIX. 



IMP CAES 

LVC • DOM 

AVRELIANO 

P • FEL • INV 

AVG 

PONT • MAX 

GERM . MAX. 

GVTICO MAX 

CAR • MAX 

PRO • V ' INP 

III COS 
p.p. 

XXXVIIII 



A l'empereur César Lvcius Domitius ( i ) 
Aurélia nu s , pieux , heureux , invincible [z] , 
Auguste, souveraiiipontife, Germanique très- 
grand , Gutique très-grand y Carpique très- 
grand ( j ] ; la province Viennoise à î empe- 
reur (4) polir la troisième fois, consul [<,), 
père de la pairie [G); XXXVIIII (7). 

(1) Lignes i et 3, IMPeratori CAESari 
LVCio DOJHitio. Les noms de Lucius Do- 
mitius ne se rencontrent pas très-souvent 
sur les médailles d'Auréiien. 



( 2 ) Lignes 4 ^t 5- Pio FELici INVicio 
AVGusto. Outre les surnoms de plus et 
defelix, communs à tous les empereurs 
depuis Commode , on lit ici celui d'in- 
victus , invincible. Cependant les Mar- 
comans avoient complètement battu 
Aurélien , et sa défaite avoit répandu 
les plus vives alarmes à Rome et dans 
tout le midi de l'Italie; mais , ayant ras- 
semblé une nouvelle armée, il prit bien- 
tôt sa revanche, fît un carnage affreux 
des Marcomans , et les détruisit presque 
entièrement. 

(3) Notre inscription rapporte qu'if 
avoit vaincu trois peuples , savoir , les Germains, les Gutes ( ou 
plutôt Goths) , les Carpiens ; c'est ce que veulent dire f lignes y , 
Set çj les mots abrégés sur la pierre, GERAlanico AlAXimo, GV- 
TlCfi AîAXimo, CARpico AlAXimo. Ptolémce appelle les Gotlis , 
Gtita. 

' (4) Ligne i o. Le mot inperator ou imperator, empereur , a ici le 
sens de vainqueur. Les soldats, après la victoire, donnoient à leur 
général le nom d' imperator. 

(5) Lignes 10 et 11, rnoviiicia Vien?it:>isis iNFeratori lll, COS. 



CHAPITRE XXXIX. . 71 

M. Chalieu nous conduisit ensuite à ïa maison 

commune , où , d'après son avis , la belle inscription 

( c'est-à-dire, coiisuli ). Auréiien arriva au trône dans le courant de 
l'année 270 de notre ère : il fut fait consul i'année suivante 271 ; 
c'est le consulat de notre inscription, H avoit exercé précédemment 
cette charge ( l'an 258) : comme il n'avoit pas été l'un des deux 
consuls ordinaires , mais seulement de ceux qu'on appeloit cottsules 
suffecti , et dont les noms n'étoient pas inscrits dans les fastes, l'ins- 
cription ne compte pas ce premier consulat ; elle porte seulement 
CCS, et non CCS II, Cela étoit cependant contre l'usage; caries 
princes parvenus à l'empire comptoient également les consulats 
qu'ils avoient gérés n'étant encore que simples particuliers , 
quoique ces consulats n'eussent pas été des consulats ordinaires. 

La colonne fut placée en 273 ; il y en avoit auparavant une 
autre au même lieu , ie chemin étant beaucoup plus ancien. 

Ce fut la province Viennoise qui fit mettre celle-ci en l'honneur 
d'Aurélien, trois fois vainqueur : PRO, V, INP. m :rN est ici une 
faute du graveur, qui auroic dû mettre une M , comme il avoit fait 
au premier mot. 

(6) Ligne iz. Patrl Patria. 

(7) Le nombre xxxviiu fait connoître la distance de Vienne 
à cette pierre. La 39.*^ colonne étoit à Tain : de Tain à Va- 
lence , la table Théodosienne ou de Peutinger compte 1 3 M. 
Ainsi , de'la colonne dont il s'agit ici jusqu'à Valence , il restoit 
10 M, Il y avoit donc encore au moins trois colonnes jusqu'au 
pont qui existoit alors sur l'Isère, les 40-*^ > 4'.'^ et 42,'^ On 
a des données d'après lesquelles on pourroit les retrouver aisé- 
ment et sans beaucoup de frais , si elles n'ont pas été enlevées; 
on sait le point d'où il faudroit partir, et la distance où de- 
vroit être la colonne suivante ; la voie romaine subsiste. On 
pourroit , pour les mêmes raisons , faire les mêmis recherches 
au-delà de l'Isère. M. Chalieu pense que ni les unes ni les autres 
ne seroient infructueuses. Les colonnes au-delà de l'Isère dévoient 
marquer i'éloignejîient depuis Valence. 

E 4 



72, . CHAPITRE XXXIX. . 

taurobolique a été convenablement placée. On 
voit encore les traces du bucrâne qui y étoit autre^ 
fois sculpté ; on distingue aussi celles de la tête de 
bélier et de l'épée taurobolique ( i ) qui étaient aux 
deux côtés. 

Cette belle inscription a été trouvée, il y a près 
de deux cents ans , sous l'autel de la chapelle de 
l'Hermitage , qui a donné son nom à la montagne 
qui produit de si bon vin. L'hermite qui faisoit 
creuser en cet endroit, la fit placer à la porte de sa 
retraite, où elle attiroit les curieux et lui valoit quel- 
ques aumônes. En 1724, des voyageurs anglois la 
firent conduire jusqu'au Rhône pour Tenlever; mais 
le lieutenant du maire de la ville, M. Loche, dont 
nous devons rappeler le nom , s'opposa à leur des- 
sein , et la fit placer k Tain près du bac, où elle est 
restée long-temps : elle étoit exposée aux injures du 
temps et aux insultes des enfans. M. Chalieu l'a fait 
placer plus convenablement dans la maison commune. 
L'inscription a déjà été publiée plusieurs fois, ainsi 
qu'on peut le voir par le nombre des auteurs que j'ai 
cités dans la note ; mais il est utile de la rapporter 
ici pour la commodité des voyageurs : elle a d'ailleurs 
toujours été transcrite d'une manière très -infidèle. 
Elle est ainsi conçue : 

(i) On trouvera des détails sur la forme particulière de cette 
épée, dans mon Dictionnaire des beaux- ar(i, au mot HarfÈ. 



CHAPITRE XXXIX. 



73 




asEK?naE3E^îl3«ieBî^aawaDOMVVsQ Divi 

NAE COLON COPIAE CLAVD AVG LVG 
TAVKOBOLIVM FECIT Q AQVIVS ANTONIA 
NVS PONTIF PERPETVVS 




EX VATICINATIONE PVSONI ÏVLIANI ARCHl 
GALLI INCHOATVM XII KAL. MAI CONSVM 
MATVM VIIH KAL MAI L EGGIO MARVLLO 
CN PAPIRIO AELIANO COS PRAEEVNTE AELIO 

cJsiSè^ismmwrsACEnDOTE tibicine albio 

VERINO (i) 



X 



(i) GrUTER, XXX, z^Reland, Fasti consnlares , 6i \ 




yf^ CHAPITRE XXXIX. 

Pour ïe salut de l'empereur Lucius ^Elius Aurelius Commo- 
dus (i ) , et de toute la maison divine (2) , ei de la colonie Copia Clan- 
Senne Auguste de Lyon (3), Quintus Aquius Antonianus , pontife verp/- 
îKcl , a fait un taurohole, d' après la prédiction (4) de Pusonius Julianus , 

Barthol. de Tihiis , i. 3 , c. i , 181 ; PlTISCUS , Lexic. II, 964; 
Cellarius, Not. Irhis antiquî , I, 175; Mém. de l'Académie des 
Inscr. 1. 1 1, 47 r , et t. V, Hist. 2 94 ; Fleetwood , Inscr. ant. Sjlloge , 
ï2 ; Dominici Georgii Interpret. vet, monumenti in agro Lanuvino 
detecti , 32 ; MÉNESTRIER, Hist. de Lyon ,83; Breval, Remarks on 
î'rance , Germany , Jtaly nnd Spain , t. I, 247; idem, Remarks on 
Sicily and the sûuth of France , t. II, 132 ; CPIORIER, Histoire du 
Dauphiné, 245 ; Van Dale , Dissert. 103; Mercure de France, 
année 173 i , p. 751. Ces copies sont presque toutes inexactes. 

(i) Les premières lignes portoient évidemment la formule si 
connue : Pro salute Imperatoris Lucii jElii Aurelii Commodi , et 
peut-être encore quelques-uns de ses titres. Voyez 5z//'ra , tome I,'^'', 
p. 455 et 5^3, II est évident que ces lignes ont disparu, non pas, 
comme quelques auteurs l'ont cru, parie temps et par accident, 
mais lorsque le sénat eut ordonné d'effacer le nom de Commode 
sur tous les monumens publics. Voyej^ LàMPRID. in Commod. 
c. 17 et 18. Cette circonstance rend ce monument très-curieux. 

(2) Ligne i. DOAiVVSdue [-ponr domusque ) DIVINAE, et de 
la maison divine, c'est-à-dire, de la famille de l'empereur. Nous 
avons déjà vu cette formule, suprà , t. I.'''',p. 522 et suiv, 

(3) Ligne 2. COLON ia COPFAE C LAVDiœ AVGusta LVGdunen- 
sis. Nous avons dé}à vu que les siglcs CCC. AVG. L VGD. avoient été 
interprétées comme indiquant un collège de trois cents augures qui 
desservoient l'autel de Lyon ; notre inscription a fixé le sens de 
cette abréviation. Cette belle inscription n'a pas été détruite, parce 
que le tauroboïe a été offert pour la ville de Lyon en même temps 
que pour Commode ; c'est pourquoi l'on s'est contenté d'effacer 
à coups de marteau le nom de ce monstre, sans briser la pierre. 

(4) Ligne 5. EX VATICINATIONE. C'e5t sans doute d'après 
{'interprétation qui a été donnée au ppntife perpétuel , Q. Aquius 
Antonianus, du sens de quelque évc'nement, que ce taurobole a 



CHAPITRE XXXIX. 7J 

éinh'igaîle (i ); il a été commencé le XII des calendes de mai [%) , con- 
sommé le IX.^ des calendes de mal ( 3 ) ; /-. E.g^ius Mandlus et Cneiiis 
Papirhts ^^itanus étant consuls (4) , sous la présidence d'/Efiiis C. , . 
prêtre, Albius Ver intis étant joueur de flûte (5). 

Notre projet étoit d'aller coucher le soir à Valence; 
mais nous avions employé beaucoup de temps k 
examiner ie taurobole. M, Chalieu nous parla d'une 
belle inscription qui étoit a Téglise de Saint -Jean 
de Musol , sur la rive droite du Rhône , à environ 
une demi-iieue de Tournon ; nous résolûmes alors 
de rester à Tarn , et d'en partir de très-grand matin. 
Nous traversâmes le Rhône : M. le maire, M. Jourdan 
son fils, et M. l'abbé Chalieu, notjs accompagnèrent; 

été fait. Plusieurs inscriptions rappellent de même qu'elles avoient 
été faites pour l'accomplissement d'un songe, à cause d'une vision, 
pour obéir à l'ordre d'un dieu qui est apparu, ex imperio , ex yisu , 
ex somnio. 

(i) On appeloit archigalle le grand prêtre de Cybcle, déesse à 
laquelle on offroit les tauroboles. 

(2) Le 20 avril , selon notre manière de compter. 

(3) Le 2 5 avril. La cérémonie a duré quatre jours, comme celle 
qui est indiquée dans la belle inscription de Lyon que j'ai publiée, 
lome Ij'' , p. f22 et /^-f , note p 

(4) Ce consulat marque l'année de Rome 037, c'est-à-dire, 184 
de l'ère vulgaire. Cette cérémonie a donc eu lieu le 30 avril, l'an 
184 après J. C. : elle a été achevée le 23 avril; et c'est la date 
que nous devons assigner à notre inscription, dont les premières 
lignes auront été effacées l'an 192 de J, C, où a cessé le règne 
o4ieux de Commode. 

(5) Nous avons déjà vu le nom d'un autre joueur de iTûte , 
Flavius Restitutus , sur je taurobole de Lyon que j'ai publié, t. /.*^ 
p. J22 et suiir-. 



7<î CHAPITRE XXXIX. 

le bon vieillard marchoit avec une vigueur qui nous 
étonnoit. Cette inscription (i) , écrite en caractères 
d'une extrême beauté , a été employée pour former 
une des assises d'un des angles de l'église : 



IMP. CAES DIVI 
TRAIANIPARTJICI 

FIL. dIvI. nervae 

NEPOTI. TRA1ANO 
H A D R I A N ■:< A V G 
PONTIF. MAX. TRia 
POTEST. m. COSIII. 
N. R H O DAN I cl 
INDVLGENTISSIMO 
PRINCIPI. 



A l'empereur César , fis du dîi>in (2) Trajan Parthiqut (3), 
petit- jils du divin Ncrva , Trajan Hadrien (4) Auguste, souverain 

* ' . I .1 . I . __ — __ 

(i) Reines. Inscript. 305; J. a Bosco, in Bibl. Flor. p. j8; 
Grut, CCXLVni, 8; MXXII, 10; Smet. 154, 8; Chorier, His- 
toire du Dauphiné , i8(;;Manut. Orthogr. ratio, 381; PANVINI, 
in Fastis, 22o;TOMASINI, de Tesseris hospitalitatis, c. 3 ; BOLDON. 
Epigraphica, 4î9J LoBINEAU, Dissert, sur les restes d'un ancien 
monument trouvé à N. D. de Paris ; liOUQUET , Script, rer. Gall. 
in Exe. Gr. 131. 

(2) Lignes I et 3. Diviis veut dire que le prince a reçu les hon- 
neurs de la consécration, c'est-à-dire, qu'il est mort. 

(3) Ligne 3. Vainqueur des Parthe&. . 

(4) Lignes 4 et 5. Trajan Hadriçn. Cet empereur avoit pris le 



CHAPITRE XXX fX. JJ 

fontiff t dans la IIIJ annc'e de sa puissance tribunitienne (i), consul 
pour la troisième fois : les nautonniers (2) du Rhône à leur prince 
très-indulgent (3). 

Cette inscription , trouvée dans les environs , com- 
mence à être maltraitée par les passans et les enfans ; 
il seroit important de la transporter à Tournon ou 
dans le musée de l'Ardèche. 

Nous revînmes ensuite à Tain. Quoique le bon 
abbé eût eu du plaisir h, s'entretenir avec nous , et 
qu'il vît bien celui qu'il nous faisoit , il ne vou- 
lut jamais accepter notre souper , parce que l'église 
défend aux ecclésiastiques de boire dans les cabarets. 
Nous eûmes beau iui représenter qu'une auberge est 
la maison d'un voyageur, qu'elle ne peut être con- 
sidérée comme un cabaret quand on n'y mange qu'à 
l'heure des repas; nos efforts furent vains, et nous 

nom deTrajan, qui l'avoit adopté, et celui de Nerva , parce que 
Trajan avoit été lui-même adopté par ce prince. 

(i) Ce qui marque la troisième année du règne d'Hadrien , 
J'an de Rome 873 , c'est-à-dire, 120 de l'ère vulgaire. 

(2) Ligne 8. Nnuta. Nous avons vu , tome /.''>', page 2^^ , 
que ces nautx n ctoient pas -de simples mariniers , mais des com- 
merçans, qui se chargeoient du transport sur les rivières pour 
leur compte et pour celui des autres. 

(3) Ces mots indiquent que Trajan leur avoit accordé quelque 
exemption ou quelque privilège. Au surplus , on sait que, dans 
cette année , Hadrien visita la Gaul^ ; ce fut probablement 
(orsqu'il passa près de Tain que les nautonniers du Rbône firent 
placer cette inscription, pour quelque bienfait qu'ils en avoient 
reçu. 



78 CHAPITRE XXXÎX. 

le quittâmes à regret. Nous nous plaignîmes que ce 
scrupule nous privât de sa société pendant les courts 
instans que nous avions à passer à Tain ; mais nous 
ne pûmes nous empêcher de penser que celui qui 
pousse si loin la rigoureuse observance des devoirs 
de son état , mérite plus l'estime des hommes que 
celui qui trouve toujours de vaïns prétextes pour s'en 
dispenser. 

Marmontel, dans ses Mémoires, se plaint de la 
mauvaise foi de l'aubergiste de Tain , qui lui fit payer 
très-cher du mauvais vin prétendu de l'Hermitage ( i ) , 
qui croît sur une montagne voisine de la ville. 
M. Fisch (2) raconte un fait à-peu-près semblable. 
Il faut qu'il y ait eu dans cette hôtellerie une suc- 
cession de mauvais génies ; car on nous servit un 
souper détestable et du poisson pourri, quoique nous 
fussions sur les bords du Rhône : on nous dit qu'il 
étoit excellent ; et nous le payâmes comme tel. 
Ce petit désagrément ne put nous faire oublier le 
plaisir que nous avions eu à nous arrêter à Tain et 
à Tournon. 



(i) Marmontel, Mémoires, III, ajo. 

(2) FlSCH , Briefe iil/er die siidliclien Province ti voti Frankr. 
Coq. - 



79 



CHAPITRE XL. 

DÉPART de Tain. — Poissons du Rhône. — Canal de 
dérivation. — Isère. — Segalauni. — Helvi'i. — Contrée. 
— Valence. — Son histoire, description. — Sources. 

— M. Laugier-Vaugelas. — Découverte d'antiquités. 

— Inscription tumulaire. — Jupiter et Junon. — M. de 
Sucy. — Divers monumens. — Inscription tumulaire. 

— Taurobole. — Divers monumens, vases grecs, fibuJe 
d'or, camée sur jaspe. — Cathédrale. — Chapelle de 
Pie VI. — Mosaïque. — Chapelle de Marcieu. — 
Sources. — Canaux. 

/V PEINE étoit-iï quatre heures , nous avions déjà 
quitté Tain et nous étions sur ie Rhône : nos ma- 
telots venoient d'y prendre un excellent barbeau. 

Le Rhône produit beaucoup de bons poissons. 
Ualose remonte le fleuve en suivant les bateaux de 
sel : on y pêche des anguilles excellentes et d'une 
grosseur extraordinaire, des ^r^fy^f/j préférables pour 
le goût à ceux qui vivent dans des eaux paisibles , 
des barbeaux et des carpeaux très - renommés. \\ 
y a eu beaucoup de discussions sur le sexe de ce 
dernier poisson , dont la chair est bien plus dé- 
licate que celle des carpes ordinaires : les observa- 
tions de M. de la Tourette ont mis hors de doute 
que ie carpeau du Rhône n'est qu'une carpe 



80 CHAPITRE XL. 

mâle , privée ^ans sa jeunesse , par une casti-â- 
tioii accidentelle , de la faculté de se reproduire. Là 
lamproie remonte aussi le Rhône : on y trouve des 
esturcreons. 

Nous rencontrâmes encore une file de bâtimens 
qui remontoient le fleuve. Cette navigation ascen- 
dante auroit de grands avantages, si elle étoit moins 
incertaine, moins lente et moins coûteuse : c'est 
pourquoi l'on a conçu l'idée d'un canal de déri- 
vation , qui seroit ouvert latéralement au fleuve. 
Mais l'exécution de ce beau projet présente de 
grandes difficultés : si l'on conduisoit le canal par la 
rive gauche , on manqueroit à Vienne et à Valence 
de l'espace de terrain nécessaire , et l'on seroit con- 
trarié par l'Isère, la Drôme et la Durance, qui ont 
leur embouchure dans le Rhône; le canal rencon- 
treroit encore sur la rive droite de plus grands 
obstacles. Mais la puissance du souverain , aidée 
par le génie des sciences , trouvera peut - être des 
moyens pour les surmonter. 

Dans notre navigation , nous avions devant nous 
le Aiont- Ventoiix , que nous ne cessâmes plus d'aper- 
cevoir : il se reconnoît aisément aux deux cornes 
que forme son sommet. Bientôt on voit sur la rive 
gauche la Roche de Glun , château bâti sur un rocher 
baigné par le fîeuve, et dont l'aspect est très-pitto- 
resque. 

Plus loin, en face d'une petite île, on traverse 

l'embouchure 



CHAPITRE XL. Si 

i'embouchure de V Isère ( i ). Le nom de cette rivière, 
appelée Isara par les Romains, n'a reçu aucune alté- 
ration sensible. Elle prend sa source dans le mont 
Iseran, à l'extrémité de la Tarentaise , et reçoit le 
Drac au-dessous de Grenoble; elle est navigable 
depuis Montméiiant : son cours est tortueux , et pour- 
tant rapide. Ses débordemens sont redoutables; ils 
retardent souvent pendant plusieurs jours les voya- 
geurs qui sont obligés de la traverser. L'ardoise 
qu'elle charie , donne à ses eaux une teinte bleuâtre , 
qui les fait distinguer pendant long-temps de celles 
du Rhône , dont elles augmentent considérablement 
la rapidité. 

Après avoir passé le confluent de l'Isère, on quitte 
sur la rive gauche le territoire des anciens Allobroges, 
et l'on entre sur celui des Scgalauni , aujourd'hui le 
département de la Drôme : sur la rive droite est le 
territoire des anciens Helvii [le Vivarais], qui n'est 
séparé de celui des Arvcrni [l'Auvergne] que par les 
montagnes des Cévennes. 

Les côtes sont cultivées en vignobles. La plaine 
qui est entre ces côtes et le Rhône , paroît assez fer- 
tile , si l'on en juge par le grand nombre de mûriers 
dont elle est couverte: mais on n'y recueille pas de 
grains; et parmi tant d'arbres, on n'en distincrue 

(i) II y a dans le Voyage pittoresque de la France, Lanauedac , 
n." 7, une jolie vue de ce confluent. 

7 orne II. F 



8a CHAPITRE XL. 

point de fruitiers. Valence ^st à l'extrémité de cetta 
plaine. 

Depuis la jonction de l'Isère avec le Rhône , jus- 
qu'à Montelimart , à Saint-Paui-Trois-Châteaux et au 
Buis, on trouve encore des inégalités dans le sol : les 
eaux sont moins communes, les bois plus rares; les 
coteaux, plus arides, plus découverts , sont chargés de 
plantes aromatiques ; enfin ces contrées offrent des 
climats chauds , tempérés , secs , humides ou aérés , 
seion la hauteur des collines et l'exposition des vallons : 
cependant , en général , fair est plus chaud , plus 
pur; tout annonce l'influence du midi. 

A sept heures nous débarquâmes à Valence. Les 
mariniers vouloient nous persuader de loger sur 
le port ; heureusement on nous avoit conseillé à 
Dijon de descendre chez M. Martin. Sa maison 
étoit pleine de comédiens ; mais la troupe n'atten- 
doit que le moment du déparc : après nous être 
promenés pendant une heure, nous eûmes enfin des 
chambres. L'auberge de M. Martin est la meilleure de 
toute la route; les logemens sont très-commodes, 
et la table est excellente. M. de la Reyiiière célébre- 
roît M. Martin , si sa muse pouvoit s'abaisser à faire 
l'éloge des restaurateurs de province. 

Valentîa , aujourd'hui Valence , qui étoit le chef-lieu 
du Valentinois , est maintenant celui du département 
de la Drôme, C'étoit la capitale dc^ Se^alauni ; 
Ptolémée lui donne le nom de colonie. 



CHAPITRE XU 85 

Valence , après avoir été comprise sous Honorius 
dans la première Viennoise, fut prise par les Bour- 
guignons , reprise par les fils de Clovis , et enclavée 
sous Charles-Ie-Chauve dans le nouveau royaumfe 
d'Arles. Comme ses possesseurs laissoient aux comtes 
de Provence la facilité de s'étendre , pourvu qu'ils 
reconnussent leur souveraineté , ceux-ci se rendirent 
maîtres de tout le pays qui est au midi de l'Isère 
jusqu'à la Méditerranée* La Provence ayant été 
séparée en comté et en marquisat , le second lot , 
qui comprenoit tout ce qui est entre l'Isère et la 
Durance , devint le partage des comtes de Toulouse , 
sous lesquels il y eut, dans chaque ville, des comtes 
particuliers qui rele voient d'eux comme vassaux. Ce 
<:omté passa, par mariage, aux comtes de Poitiers: 
Louis II le laissa , par testament , au roi Charles VI ; 
et il fut incorporé en 1 4 1 9 à la couronne. En 1 4^9, 
Louis XII, qui avoit besoin du pape Alexandre VI 
pour l'exécution de ses projets sur l'Italie, donna ce 
comté à César Borgia , fiL naturel de ce pontife , 
après l'avoir érigé en duché-pairie. Après la mort 
de ce monstre , le Valentinois revint encore à la 
couronne. Ce duché, qui avoit été un présent de la 
politique, deviat un don de l'amour: en 154^ 
Henri II en investit Diane de Poitiers sa maîtresse. 
Enfin Louis XIII l'abandonna h. Honoré de Grimaldi, 
prince de Monaco , en compensation des propriétés 
que celui' ci avoit cédées dans le royaume de Naples j 

F 2 



84 CHAPITRE XL. 

et cette maison l'a conservé jusqu'à l'époque de la 
révolution. 

Valence est à - peu - près aussi considérable que 
Vienne: ses rues sont sinueuses et étroites. Elle 
est située sur le penchant d'une petite colline : autour 
il y a des vallées qu'un grand nombre de sources 
arrosent et rendent fertiles (i). Dans le cloître qui 
apparterioit au monastère des Jacobins , coule une 
source qui est chaude en hiver et froide en été. On 
fait dans cette ville un commerce assez considérable 
de laines et de peaux. 

Notre premier soin fut de chercher quelqu'un qui 
pût nous indiquer les objets relatifs à nos recherches. 
Nous apprîmes que M. Laugier-Vaugelas avoit lu, 
dans une des dernières séances de la société litté- 
raire , un mémoire sur les peuples qui ont an- 
ciennement habité la contrée , et nous pensâmes 
avec raison pouvoir obtenir de lui quelques instruc- 
tions. 11 nous montia plusieurs antiques qui prove- 
noient d'une découverte qu'on venoit de faire (2). 

Je savois que Valence étoit la patrie du jeune et 



(i) Il y a une jolie vue de Vaîence dans le Vojage pittoresque de 
la France, Dauphiné, n.° 2. » 

(2) En voici la notice: 

i.° Un petit Mercure en bronze, avec le pétase ailé et un petit 
coq, l'un et l'autre d'un travail grossier; 3.° une petite patère en 
araent, sans figures (elle ctoit alors chez un orfèvre à Gray, à 
auatrcou cinq lieues de Valence) ; 3.° une espèce de javelot en fer. 



CHAPITRE XL. 85 

malheureux M. de Sucy , commissaire ordonnateur 
de l'armée d'Egypte, qui, à son retour de cette expé- 
dition, a été si inhumainement massacré à Augusta 
en Sicile (1). J'avois eu occasion de le voira Paris, 
oij il venoif souvent visiter le cabinet des médailles. 
Dès sa première jeunesse il s'étoit montré passionné 
pour les monumens ; toujours il avoit cherché à en 
recueillir et dans son pays et dans ses voyages. II 
rapportoit d'Egypte des objets dont le choix attes- 
toit son £:oût et son érudition. Nous desirions voir 
le cabinet que cet intéressant jeune homme avoit 
formé avp.nt son départ. Cette collection a été parta- 
gée entre les deux sœurs de M. de Sucy, qui conser- 
vent chacune leur }>art comme des rentes précieux d'un 
fière dont elles chérissent tendrement la mémoire. 
Nous éprouvions un vif regret de renouveler en elles 
un si douloureux souvenir: cependant l'amour des 
monumens l'emporta chez nous sur la crainte d'être 
indiscrets , et M. Laugier-Vaugelas eut la bonté de 
nous conduire d'abord chez M."""" de Chièze. 

En passant par la rue Gallet, devant la maison 
11." 644 j nous vîmes une grosse pierre tumulaire 

de vingt-liuit pouces de long, finissant par un bout comme une 
baguette de fusil , et ayant de l'autre un renflement terminé en 
pointe ; 4." autre de même forme, mais dont l'extrémité avec 
le renflement est cassée; 5.° une petite cassolette de bronze; 
6.° deux médailles de Julia Domna. 

{ij Âlonitfur , année Vil [«799]. n.°* 158 et 165, du 8 et du 
1 5 ventôse. 

F 3 



B6 CHAPITRE XL. 

couchée , avec rinscription suivante qui est inédite , 
mais très-fruste : 



D ^ M 



VALENTINI 

VIBLICICIV 

INVSTATtA 

vicToîi * nLo 

ISSQVI VIX ANN XXI 
M. V. D. VIII. S. A. D (l) 



Nous entrâmes chez une personne qui s'étoit 
chargée de faire un socle au Mercure de M. Laugier- 
Vaugelas : ce particulier possède un groupe en 
marbre qui paroît représenter Jupiter et Junon ; 
derrière celle-ci , i'on voit la queue du paon. Le 
travail n'est pas bon ; le corps des deux figures est 
beaucoup trop alongé. 

M.""" de Chièze n'y étoit pas : M. de Chièze eut 
ïa bonté de nous montrer quelques-uns des objets 
de curiosité qu'il possède ; le principal est une 
petite statue antique d'une canéphore en marbre. 



(i) Sue Ascia Didlcaviu 



CHAPITRE Xt. S7 

Dans le jardin de la maison , M. de Sucy a voit 

disposé plusieurs monumens, qui y sont encore tels 

qu'il ies y a placés; on voit, entre autres, ce fragment 

d'inscription : 

/' { 

/WORIAE. AeS 

^ ? 

iNAELFIRMI* 
t *. 

f AXSIMI M FIR^S 
2 f 

ivalerianvj> 
♦triincom/ 

Dans un coin de ce petit musée, au milieu des 
cyprès élevés par la tendresse fraternelle, est un 
superbe chapiteau en marbre, d'ordre ionique , enlevé 
à la ville de Vienne {p/. XXVIIl , n." i ); la volute 
est formée par les enroulemens de deux énormes 
dragons qui s'enlacent autour de deux trépieds, dont 
l'un est surmonté d'une figure d'Apollon , vers la- 
quelle se dresse la tête des deux serpens. Il est pré- 
sumable que ce chapiteau vient d'un temple consacré 
au dieu des arts : où pouvoit-il être mieux placé que 
chez un jeune ami des Muses î M. de Sucy s'étoit 
donné bien des soins pour enlever ce chapiteau. Déjii 

(1) Probablement meMORI^ JEterNAl Lucii FIRA^Iarâ niAX- 
SIMI Mcrcus FlRMianus VALERIANVs- fraTBI INCOMparA- 
JBILI. 

■s 4 



88 CHAPITRE XL. 

il étoît sur le bateau ; il avoit confié au Rhône sa 
noble conquête : mais le patron aperçut les figures 
dont il étoit orné ; sans doute il lui vint k l'esprit 
que c'éioient des armoiries , et il voulut jeter dans 
le fïeuve ces prétendus signes de la féodalité : ce fut' 
avec bien de la peine que M. de Sucy parvint à l'en 
dissuader. 

Près de ce chapiteau d'un temple d'Apollon , il y 
en a un autre plus petit , d'une forme très-élégante. 
On voit encore dans ce jardin une offrande faite à 
ia mère des Dieux ; c'est le quatrième autel taurobo- 
iique que l'on rencontre en venant de Lyon ( i ) : il y 
a sur la face principale (voye-^ la page Sg) mi bucrâne 
presque effacé , comme sur i'autel de Tain ; sur un 
autre côté (pi. XXVII^ ^^ 5 ) > ui"^ cône de piii 
entre un préféricule, une patère à manche, un gâteau 
sacré et le bonnet d'Atys ; la troisième face ( ibïd, 
n° 6 ) est ornée d'un œgicrâne ^ ou crâne de bélier , 
entre un aspersoir et un ^^-^«w ; sur la quatrième face 
(pi. XXV II ^ 71° 7 ) , est le rameau de pin du 
dendrophore : ces figures sont tellement effacées sur 
îa pierre , qu'on n'en aperçoit que la trace {2). 



. fi) Suprà.^.'j-^ ; tome I/"", p. 455 et p. 522: c'est même le cin- 
quième, en comptant le sarcophage sur lequel on voit i'épée tauro- 
bolique, dans la maison des Savans, à Lyon. Voyez suprà , t. I.'^'', 
p. 468. 

(2) J'en dois le dessin aux bontés de M. LE Sage, ingénieur ^ 
qui, à la prière de M. Descorches , préfet de la Drôme, a bien 
voulu me l'adresser. 



CHAPITRE XL. 



«9 



M VI I 
M D M I T A V R O B O L 
DENDROPHOR VALS 



SVA 




P.F. 




 la {grande (déesse , mère Idétnne (i) , Valérius dendrophore (2) a 
offert ce taurobole à ses frais (3). 

Ce curieux monument a été trouvé , il y a près 



(i) AIdgna Detz Matrî idaa. Voyez suprà , tome I.*^', p. 455- 
(2) DENDROPHORus , celui dont la fonction étoit de porter 
des rameaux sacrés dans les sacrifices. Suprà , 1. 1,'^'', p. 515. 
[^j) SUA Peciinia Fecit. 



^O CHAPITRE XL. 

de vingt ans , dans la voie romaine qui conduit 
de la citadelle de Valence à Tain , sur la rive droite 
de l'Isère : c'est le lieu où ia colonne miiliaire de 
M. Jourdanaété également découverte (i). 

M. de Chièze nous fit voir aussi des cailloux à 
plusieurs couches , gravés en camée par feu M. Louis 
Chapat, à Orange. Ces cailloux sont tirés du tor- 
rent d'Aiguës , sur le chemin de Valence à Orange. 
Un de ces cailloux gravés est sur-tout remarquable 
par le nombre des couches et des accidens dont 
M. Chapat a su tirer parti. D'un côté, l'on voit la tête 
de Constantin ; l'accident d'une bande transver- 
sale a été employé pour faire le diadème : de l'autre , 
c'est une croix dans la couche blanche, au-dessus de 
laquelle étoit encore une couche grisâtre dont l'ar- 
tiste a form.é les clous. Plusieurs de ces cailloux ne 
sont qu'ébauchés. M. de Chièze croit se rappeler 
que la matière étoit assez dure à travailler. 

Nous allâmes ensuite chez madame de Bressac , 
autre sœur de feu M. de Sucy ; elle conserve le reste 
de la collection des monumens antiques de cet 
aimable amateur (2). 

(i) Suprà , p. jo. 

(2) Elle consiste en plusieurs vases grecs, dont l'un est curieux, 
parce que la peinture d'un des côtés n'est pas terminée; les figures 
font noires sur un fond rouge : — quelques figurines de bronze, 
dont l'une représente un Silène enveloppé dans le manteau de 
philosophe: — un buste de femme , en terre cuite: — divers petits 



CHAPITRE XL. 91 

En quittant le cabinet de M. de Sucy , nous 
aHâmes à la cathédrale , qui porte le nom de Saint- 
Apollinaire. C'est un édifice peu remarquable. Nous 
aperçûmes h droite une chapelle, dont les murs, 
grossièrement barbouillés en noir, étoient couverts 
de têtes de mort et d'os posés en sautoir , de larmes , 
et de clefs de Saint Pierre; une tiare et des clefs 
étoient peintes sur l'autel : au milieu brûloit une 
lampe dont la houppe étoit de papier noir et 
blanc frisé au fer ; un cippe carré , recouvert d'un 
tapis de velours , portoit les signes de Ja papauté. 
C'est dans ce chétif oratoire qu'ont été déposés les 
restes de l'infortuné Pie VI , qui , après avoir rendu 
de grands services aux arts, aux lettres, k l'huma- 
nité ( 1 ) , après s'être distingué par sa douceur , sa libé- 
ralité et sa bienfaisance, s'est vu précipité du trône 
pontifical , et traîné de ville en ville , jusqu'à Va- 
lence, où il a enfin terminé sa carrière (2).' 

Derrière le cha-ur , dans une espèce de galerie , 



objets en bronze; nous distinguâmes sur-tout une magnifique fibule 
d'or, fort crrande, très-bien travaillée, et de la plus belle conser- 
vation : ce morceau capital fut trouvé dans l'Isère , par des pê- 
cheurs qui le retirèrent dans leurs filets , avec une améthyste en 
cabochon, sur laquelle est gravé un caducée ailé , traversé dans 
sa longueur par un épi de blé , symbole du commerce et de l'abon- 
dance, 

(i) On doit à ce pontife la formation du musée qui porte son 
lîom, et le dessé^chcment des marais Pontins, 

(3) Le 39 août de l'an 1799. 



p2 CH A PITRE XL. 

on trouve sur le pavé ies restes d'une inscription en 
mosaïque qui ne forme qu'une seule ligne : on n'en 
distingue pius que quelques lettres. 

Au côté occidental de Téglise de Saint- Apollinaire, 
il y a un petit bâtiment carré, dont les quatre faces 
sont vermiculées et historiées; c'étoit le mausolée de 
la famille de iVhircieu. Chacun des quatre coins est 
occupé pnr une très- jolie colonne d'ordre corinthien ; 
la clef qui est au milieu du cintre de chacune des 
quatre croisées et des quatre portes , eA ornée d'une 
tête ou d'une armoirie. Ce petit édifice , d'un excel- 
lent style , mériteroit d'être gravé. Dans la révolution , 
ce bâtiment a été aliéné ; aujourd'hui le caveau sert 
de cave à un cafetier qui en est l'acquéreur. Du côté 
du nord et du côté du midi , l'on y a plaqué une 
petite baraque qui sert d'entrée à la cave : les 
vitraux ont été enlevés, et les ouvertures sont bou- 
chées par des planches. 

Nous cherchâmes vainement , dans l'église Saint- 
Jean , l'inscription indiquée par les deux religieux 
Bénédictins dans leur Voyage litttraîre (i). 

A Tain , M. Jourdan nous avoit parlé d'une 
inscription grecque que M. Faujas de Saint- Fond 
lui avoit fait remarquer un jour dans l'église des 
Cordeliers de Valence, oh se tenoient, au commen- 
cement de la révolution , les assemblées électorales : 

(i) Tome ]/'' , page 264, 



CHAPITRE XL. pj 

nous la cherchâmes avec M. Laugier-Vaugelas; il 
n'y en a pas ia moindre trace. 

L'ancien palais épiscopal est le plus beau bâtiment 
de la ville; il est aujourd'hui occupé par le préfet: 
on a de la galerie une belle vue sur ia campagne et 
sur le Rhône. 

Sous la remise Je la préfecture, nous vîmes une 
colonne milliaire couchée par terre; elle a été ap- 
portée de Monteiimart: riascripiion est très-fruste. 

Sous l'ancien Gouvernement , Valence étoit le 
tombeau des contrebandiers ; les hauts faits de Man- 
drin , qui y j:)érit sur l'échafavid, ont encore laissé 
un long souvenir dans le pays. 

Autour de la ville règne une élévation circulaire 
qu'on croiroit être l'ouvrage des hommes. Les envi- 
rons sont agréables et vivifiés par des sources que 
des canaux conduisent dans les prairies. Un de ces 
canaux, h Charan , a une ouverture si large , qu'un 
homme d'une taille ordinaire peut s'y tenir debout ; 
il est digne des Romains : il est pourtant moins 
ancien que le canal de Contant ; celui-ci conduit les 
eaux qui arrosent la ville. 

Auprès de Valence, est un château avec un parc 
appelé le Valentin ; il appartenoit aux ducs de Va- 
ientinois au temps où le pays étoit sous leur dépen- 
dance. 

Valence est la patrie du Jésuite Sautel, assez bon 
poëîe latin moderne. / 



p4 CHAPITRE XL. 

Sur l'autre rive du Rhône , en face de Valence , 
s'élèvent la tour et la célèbre côte de Saint-Pémy^ 
où croît le vin du même nom ; on y communique 
par une traille qui sert à traverser le fleuve ( i ) . 



(i) Il y a dans le Voyage pittoresrjvf de la France, D-auphiné, 
n.° 2 1 , une jolie gravure qui représente ce passage; on y voit 
aussi la forme des barques qui servent à naviguer sur le Rhône. 



9> 



CHAPITRE XLÏ. 

DÉPART de Valence. — Saint-PérAY. — ChÂteau- 
NEUF. — Mont-Chavate. — La Voute. — La 
Paillasse. — Pierre milliaire. — LiVRON. — I ont 
de marbre. — La Drôme. — LaurioL. — MoN- 
TELIMART. — Tripoli. — Basaltes. 

JVi. DesCORCHES, préfet du département de 
ia Drôme, vouloit nous retenir; mais nos momens 
étoient comptés, et l'instant où nous n'avions plus 
rien à voir étoit toujours pour nous celui du départ: 
nous voulions aller coucher à Montelimarî , d'où 
nous espérions nous rendre à Die , ville qui possède 
beaucoup d'inscriptions. 

II étoit quatre heures et demie lorsque nous quit- 
tâmes Valence. On passe devant ia prison : on a k 
sa droite Saint- Péray, dont le nom rappelle des idées 
plus gaies aux amateurs du bon vin, et Châteauneuf; 
cette demeure est bâtie sur un rocher , et présente 
un aspect très-pittoresque : devant soi l'on voit ie 
Mont-Chavate , qui se montre ainsi à chaque détour 
du Rhône , et qui a de loin la forme d'une pyramide 
d'Egypte. On laisse sur ia rive droite le château et 
la petite ville de la Voute: là, ie Rhône fait un dé- 
tour, où le courant a une grande rapidité. A sir 
heures et demie, nous étions devant l'embouchure 
de la Drôme. 



^6 CHAPITRE XL I. 

Avant d'arriver à Livron , à six milles de \"a- 
lence , ceux qui font la route par terre relayent à 
la Paillasse. A droite , on voit ia petite ville de 
Livron , qui est bâtie sur une colline près de la 
Drôme. 

Cette rivière, qui donne son nom au département, 
prend sa source dans les Alpes du Dauphiné; elle 
déborde très -souvent, et répand sur le sol une 
grande quantité de sable mêlé de parties calcaires. 
Autrefois les voyageurs qui alloient de Lyon à Mar- 
seille, étoient souvent obligés d'attendre deux ou trois 
jours pour la passer : on a construit dessus un pont 
de marbre de trois arches, qui ont la figure d'un 
demi-cercle; il est bâti avec beaucoup de solidité. 
La Drôme n'est pas navigable , à cause des rochers 
dont son lit est embarrassé. 

De Livron à Lauriol , on traverse plusieurs ruis- 
seaux sur des ponts ou à gué ; nous vîmes de loin , 
sur notre gauche, cette dernière ville, qui aune mau- 
vaise apparence, mais qui est pourtant assez consi- 
dérable. C'est la demeure de M, Faujas de Saint- 
Fond, à qui ses travaux sur les volcans du Dauphiné 
et du Vivarais, et sur la géologie en général, ont 
acquis une juste célébrité. 

Il étoiî neuf heures quand nous arrivâmes à An- 
cone , après avoir passé plusieurs courans très-rapides. 
Nous desirions nous rendre à Die , et l'on nous avoit 
assuré que nous trouverions plus de facilité pour ce 



CHAPITRE XLi. i^J 

voyage k Montelimart qu'à Ancone. li faisoit un 
temps superbe ; ia lune nous éclairoit : nous nous 
rendîmes à pied à Montelimart, où nous arrivâmes 
à dix heures , et où nous logeâmes à ï hôtel des 
Princes. 

Montelimart doit son nom aux Adhémar ,de 
Monteil, qui en avoient la souveraineté. Il s'appe- 
ïoit en latin Montelium Adhemarî , dont on a fait 
Aiontelimart, 

Dès la pointe du jour nous visitâmes la ville, 
que nous eûmes bientôt parcourue, quoiqu'elle soit 
assez considérable. Elle est bien bâtie, et située au 
pied et sur le penchant d'une colline. Au-dessous de 
ses murs , se réunissent le Roub'ion et le Jabron , qui 
vont ensuite mêler leurs eaux paisibles avec les flots 
majestueux du Rhône : leurs bords sont animés par 
de rians paysages. Les montagnes qui entourent la 
ville forment un cercle , dont le Rhône paroît être la 
corde (i). Les dehors offrent des sites agréables et 
variés : ici ce sont des coteaux chargés de vignes, 
de mûriers et d'oliviers ; là des plaines remplies 
d'arbres k fruit et d'orangers : ici , il y a des mois- 
sons ; ailleurs , des prairies. Le climat est doux ; les 
orangers viennent en pleine terre dans les jardins. La 
vallée contient une grande quantité de tripoli ; on 



(i) li y a dans \t Voyage pittor(sqiit de la France, Dauphiné, 
n.° 9, une vue de Montelimart, 

Tome IL G 



j)8 CHAPITRE XLl. 

y trouve des iî?orceaux de basalte de difTerentes 
grosseurs, et qui , sans doute, ont été apportés par 
Je Rhône , puisqu'il n'y a aucune trace de volcans. 
-Ce lieu est très-favorable pour les observations d'his- 
toire naturelle ; le voisinage du Vivarais et du Vêlai 
ie rend encore plus intéressant. 

Monteliniart est la première ville de France où 
s'est établie la religion réformée : on y compte 
encore un grand nombre de protestans ; il y en a 
parmi les familles les plus distinguées. 

Les femmes sur-tout ont témoigné leur zèle pour 
leur croyance. On montre encore aujourd'hui la 
statue mutilée de Alargot de Lay [Marguerite de 
Lage], qui défendit les remparts où la brèche étoit 
ouverte, tua de sa main un des principaux assiégeans, 
Je comte Ludovic, et ramena les vainqueurs dans la 
ville, après avoir laissé un bras sur le théâtre de sa 
gloire. 

On boit à Montelimarl un vin blanc qu'on ap- 
pelle clairette de Die ; il a un goût aigrelet et il mousse 
comme le vin de Champagne. Les prairies donnent 
des produits considérables ; mais l'industrie se porte 
sur-tout vers l'éducation des vers à soie et la culture 
du mûrier. II y a plusieurs fabriques de soie ; elles 
sont fort anciennes. Rabelais fait l'éloge des maro- 
quins de Montelimart. 

Cette ville a produit quelques hommes de lettres. 
C'est dans ses murs qu'est né un jurisconsulte estimé 



CHAPITRE XLÎ. pp 

(dans son temps, François Barry ( i ) , dont on raconte 
une anecdote singulière. Il travailloit un jour dans 
son cabinet, lorsqu'un enfant y entra pour prendre 
du feu ; il n'avoit ni pelle ni pincettes , ni aucun 
instrument pour en emporter : Barry voit cet enfant 
étendre sur sa main un lit de cendres froides , et 
placer dessus le charbon ardent. Étonné de la res- 
source qu'un enfant avoit trouvée dans son esprit, 
îe savant voulut, dit-on, brûler ses livres. Il est pro- 
bable qu'il n'avoit pas réellement cette volonté , 
mais que ce fut par cette expression qu'il témoigna 
sa surprise d'un procédé si simple, et que les hommes 
les plus instruits n'auroient peut-être pas imaginé. 
C'étoit à tort qu'on nous avoit conseillé d'aller k 
Die par Montelimart ; le chemin est plus long de 
ce côté et plus difficile , et nous fûmes obligés 
de renoncer à notre projet. 

(i ) Auteur du Traité de Successionibiis , qui a paru en 1 6 1 5 in-fo^ 



G 2 



100 



CHAPITRE XLII. 

Acunum , Ancone. — Lit du Rhône. — RocHEMAURE. 

— Le Theil. — Vivarais. — Basalte. — Viviers. 

— Inscriptions. — Alaric. — Colonnes milliaires. 

IN OU S allâmes regagner noire barque à Ancone: 
là, le Rhône fait un coude, et le rivage présente un 
véritable amphithéâtre , un lieu destiné pour une 
naumachie. On pourroit croire que le nom ^Ancone 
dérive d'un mot grec et signifie ici coude ; mais c'est 
une corruption du mot Acunum , par lequel ce lieu 
est désigné dans la Table Théodosienne. 

II étoit cinq heures et demie quand nous y arri- 
vâmes : le vent étoit excellent, et nous comptions 
descendre de bonne heure au Pont du Saint-Esprit , 
pour nous rendre de là à Orange. 

Le Rhône couloit autrefois à l'ouest de Monte- 
îimart ; du moins c'est ce que l'on conjecture par le 
banc vaste et profond de cailloux roulés qu'on y 
observe et qui s'étend jusqu'au Roubion : mais on ne 
peut déterminer par quel événement il a changé 
de lit. 

En doublant la pointe d' Ancone , nous eûmes en 
face les trois magnifiques rochers de lave qui sont 
sur la rive droite du Rhône, à un quart de lieue de 
JRochemaare : nous descendîmes pour les voir de plus 



CHAPITRE XLII. ICI 

près. Ces trois belles buttes basaltiques sont rangées 
de front , et rapprochées les unes des autres , mais 
isolées et détachées de la montagne calcaire contre 
laquelle elles paroissent collées. Ces trois monticules 
renferment des objets intéressans. On s'y rend par 
un chemin qui mène à un hameau très-agréable , 
nommé les Fontaines , assis au pied d'une montagne 
couverte de vignobles , d'oliviers toujours verts , 
exposés aux premiers rayons du soleil levant ; des 
plantations , des prairies , des jardins , animent ce 
superbe tableau : le paysage est encore enrichi 
par une perspective étendue, dont le premier plan 
oifie le plus grand fleuve de la France méridionale; 
le second , la ville de Montelimart , des coteaux 
chargés de vignes et de fruits de toute espèce , 
quelques villages de Provence , et , dans le lointain , 
la chaîne des Alpes. La plus considérable de ces 
buttes est taillée à pic dans presque tous les sens, et 
a trois cents pieds d'élévatioji ; les deux autres , 
moins élevées , ne sont accessibles que d'un côté : 
toutes trois sont d'un basalte noir très-dur , tantôt 
disposé en grandes masses irrégulières , jointes et 
adhérentes , tantôt formé en colonnes imparfaites. 
La base de ces trois cônes porte sur des matières cal- 
caires en éclats ; et l'on y trouve quelques cailloux 
roulés et des silex de la nature des agates. Ces buttes 
isolées n'ont aucune attenance avec des courans de 
lave ; ce qui fait présumer à. M. de Faujas , de qui 

G3 



102, CHAPITRE XLir. 

j'emprunte cette description (i) , qu'elles ont été 
poussées et élevées subitement hors de terre par ies 
eïForts de deux cratères supérieurs , ceux de Roche- 
maure et de Chenavaii. Lk , on peut faire une beile 
collection de basaltes , avec des accîdens irès-remar- 
tjuables. 

Bientôt après nous vîmes Rochemaure , dont les 
TOÎries, assises siir des rochers basaltiques, présentent 
un aspect très - pittoresque ; elles paroissent sus- 
jyendues sur un amas de basaltes înciin'és à l'hori- 
zon. Ce château appartenoit autrefois au prince de 
Soubise (2). 

Le bourg et la petite ville deRodiemâure ne sont 
qu'à cinq ou six cents pas des trois buttes (3) ; une 
partie des maisons est située au bas de la montagne , 
tandis que l'^autre est disposée en amphithéâtre sur 

(i) Volcans éteints du Vîi/arais, Tpzge 26 (). 

(z) M. Faujas de Saint-Fond, dans ses Recherches siir les 
volcans éteints du Vivarais , pi. H , page 271, a donné une vue 
de ce singulier château. H y en a aussi plusieurs dans le Vuyage 
pittoresque de la France : \° Vue des trois rochers de lave à uti 
quart de lieue de Rochemaure, sur le bord du Rhône, en remon- 
tant le fleuve. Dauphine, n° 22. — 3.° Vue des ruines du château 
de Rochemaure, sur la montagne qui a vomi ies laves de pozzo- 
îane de ces cantons; et vue du Rhône, qui s'est fait un passage 
% travers cette montagne près de Viviers. Vivarais, n." 2. -^ 
Vue d'une portion de rochers de basalte en prismes rentiers 
inclin'îs à l'horizon, sur lesquels fut bâti le château de Roche- 
maure auprès du Rhône. Uid. n." ^. 

^'(3) M, DE Faujas, Volcans e'téints du Vivarais, I, 270. 



CHAPITRE XLII. 10 3 

îa hauteur. II y a, dans le bourg même , une grande 
butte de basalte , qui a également traversé les ma- 
tières calcaires. Sur la sommité, l'on voit encore les 
débris d'une espèce de fort perché d'une manière 
pittoresque. Plusieurs maisons qui environnent ie 
château, sont fondées sur la iave ; les petites colon- 
nades de basalte forment, d'une manière très-singu- 
lière , l'escalier et le perron de quelques-unes de ces 
habitations : d'autres maisons sont adossées contre 
des masses inclinées de laves; les fenêtres , les portes , 
sont encadrées dans de gros prismes réguliers de 
basalte ; la lave en table y est employée pour 
figurer des espèces d'avant-toits : enfin toutes ces 
maisons, placées en amphithéâtre dans des débris 
de ruines volcaniques, présentent à i'oeil un tableau 
très-piquant. Le château n'est qu'à, trente pas. Il 
devoit être immense : il est fortifié par des masses 
escarpées de basalte et par des murs fort élevés , 
d'une grosseur considérable ; on y entre par de larges 
avant-cours. Mais tout n'est que ruine et confusion: 
ici sont les débris d'une salle d'armes ; là est une 
chapelle : on voit, d'une paît, des citernes , des pui- 
sards, des cachots , une espèce d'antre où l'on frap- 
poit la monnoie ; de l'autre , des salles d'appareil , 
des chambres spacieuses. Tout est grand , tout est 
vaste ; mais tout porte l'empreinte des ravages du 
temps. 

Le donjon est bâti sur k sommité inaccessible 

G 4 



I04 CHAPITRE XLII. 

d'une butte basaltique , escarpée de toutes parts ; près 
de là est un cratère dans lequel on peut descendre à 
une profondeur de près de quatre cents pieds. On 
distingue du château le beau volcan de Chenavari ; 
mais nous ne pûmes nous éloigner de notre route 
pour aller le visiter. 

Sur le bord mèine du fleuve , au pied de la mon- 
tagne, est ie village du Theil. 

Le vent commença bientôt à souffler plus forte- 
ment ; ii nous porta avec une grande rapidité sur un 
bateau chargé de marchandises : nos matelots eurent 
cependant le temps de prévenir le choc ; mais l'effroi 
et la pâleur que nous remarquâmes sur leur "visage, 
nous firent assez connoître que ce choc auroit pu être 
suivi de quelque danger (i). 

Bientôt nous vîmes un joli château , également 
situé sur le bord du fleuve, au pied d'une butte ba- 
saltique ; nous voguâmes quelque temps entre des 
sites pittoresques et des plantations de mûriers qui 
bordent le fleuve. A sept heures et demie , nous 
étions près de la petite ville de Viviers , où nous 
descendîmes. 

Autrefois le courant du Rhône passoit au pied des 
murs de la ville ; aujourd'hui il en est éloigné à- 
peu-près d'une portée de fusil. Il s'est forme une 
île entre le rivage de Viviers et le grand courant 

(i) Sufrà, p. 3. 



CHAPITRE XLII. lOJ 

actuel ; le petit canal entre cette île et Viviers 
n'est pas toujours navigable. L'ancien lit du Rhône , 
sur lequel nous passâmes , est couvert de cailloux , 
parmi lesquels il y en a un grand nombre de volca- 
niques. On y trouve de grands morceaux de basalte 
rouJés et plusieurs pierres ponces. Les murs des 
jardins sont, en grande partie, construits en basalte; 
il en est de même du pavé des rues. 

M. Flaugergues, juge de paix h. Viviers, chez 
qui nous nous rendîmes d'abord , est le fils de 
M. Honoré Flaugergues , qui a montré des con- 
noissances étendues en physique, en histoire naturelle 
et en astronomie ( i ) : lui-même est un des corres- 
pondans les plus actifs de mon savant confrère M. de 
Lalande ; il a fait un grand nombre d'observations 
astronomiques qui sont consignées dans la Connois- 
sance des temps. Nous vîmes dans son cabinet une 
mosaïque grossière, mais antique, représentant un 
Faune couronné de lierre et tenant le pedum ; deux 
petits vases de bronze , également antiques , qui ont 
été trouvés dans les environs ; et une collection de 
minéraux du pays, qui a été formée par M. Flau- 
gergues le père. 

Ce savant aimoit aussi l'étude de l'antiquité : 
nous vîmes dans le mur de son cabinet quelques 



(i) Lalande, Bibliographie astronomique , 633 et 651. 



lO^ CHAPITRE XLII. 

inscriptions qu'il y avoit fait sceller; les voici fidèle- 
ment copiées; elles sont inédites: 



D M 
castIrciae 

SECVNDAl 

DOMITIVS 

LICINIANVS 

MATRi 

Çarissimae 



L'union des lettres I et R dans le mot CASTricj^ , 
la lettre 3 retournée dans iemot SECUNDO , et ïa 
singulière forme du K dans karissim^e , sont les 
choses remarquables que cette inscription présente. 



IN HOC TOMOLO 


REQVIESCET' BON 


EMORIAE SeVERVS 


LECTVR ENNOCENS 


QVI VIXITIN PAGE AN 


NLS TREDECE oBlIT D 


ECIMO KAL DECEMB 


RES 



Dans ce tombeau repose Seveyus Lectur , qui a vécu treize ans dans 
l'innocence et la paix , et fjui est mort le X des calendes de décembre. 

Cette inscription n'offre de remarquable que le 



CHAPITRE XLIÎ. 107 

renversement de l's dans le mot SEVERUS , et l'emploi 
de I'e pour Tl dans les mots ennocens, REQUIES- 
CET , TREDECE, pour JNNOCENS , REQUIESCIT, 
TREDECIM : l'expression DECEMBRES se trouve 
dans les monumens du bon temps. On voit éga- 
lement dans la suivante le mot dees pour dies. 11 est 
singulier qu'on ait exprimé le jour du mois de la 
mort du bon Lectur sans en indiquer l'année. 



HIC REQvIIS 
CET IN PACE 
lAC DOMNO 
LYS QVI VI 
XIT A N N VS 
XXXVIIII ET 
DEESllI OBllT 
lu F M AI AS 
xIireG) DOM 
n i a la ri ci 



Cette inscription' est plus curieuse que la précé- 
dente : elle nous apprend que Jacques Domnoliis, 
après avoir vécu trente-neuf ans et trois jours , est 
mort le III des tiilendes de mai , dans la douzième 
année du règne d'Alaric II. On n'est pas d'accord 
sur le temps précis où ce règne a commencé ; les 
auteurs de l'Histoire du Languedoc 1 1 ) pensent que 



(i) Histoire du Languedoc, I, 1 661 , col, I, 663. 



108 CHAPITRE XLII. 

ce fut dans l'année 484- Domnolus seroit donc 
mort le ap avril 49 5 : il est probable qu'il étoit 
catholique ; son épitaphe ne nous seroit pas par- 
venue s'il eût été attaché k i'arianisme. 

On remarque dans ces inscriptions ies désinences 
barbares et la corruption que le mélange des Visi- 
goths avec les Gaulois devenus Romains avoît intro- 
duites dans la langue iatine , qui étoit alors la langue 
de ces contrées. 

C'est le seul monument que je connoisse du règne 
d'AIaric , et l'unique inscription où la date soit 
établie d'après l'année de son règne ; usage qui se 
remarque sur les plus anciens diplômes de la pre- 
mière race. 

M. Flaugergues étoit en conespondance avec 
M. Séguier de Nîmes : j'ai trouvé, parmi ses lettres 
à ce dernier , la copie de quelques inscriptions 
de colonnes milliaires qu'il avoit copiées dans ies 
environs de Viviers ; je crois utile de les consigner 
ici , parce qu'elles sont inédites. 



\ 



IMP CAES 
t.aeLo HADR 
avcaîToNn 
Pio P P 

TRIB POT VII 
COS III 
M P VI III 



IMP TITO 


AELI0 


HA 


DRIANO 


AT 


T N I 


N O 


AVG PIC 


) PP 


TRIB . 


POT 


VI COS 


III 



CHAPITRE XLII. 



fop 



IMP TITO 


AELIO 


H A 


D R I iV 


N 


T O N I 


N 


A VG ï 


I O 


PP TRIB 


POT 


VII COS 


III 


M . P . 


XXI 



IMP CAES. 

T AELIO I-ADR 
AVG ANTONIN 
P I O P P 

TRIB POT VII 

COS . m 

M. P. VI 



Ces quatre inscriptions appartiennent toutes aux 
années 6 et 7 du règne d'Antonin , 1 43 et 1 4-4 de 
notre ère ; elles marquent des distances de six mille, 
de neuf mille et de vingt-un mille pas: mais comme 
on ne sait où elles étoient placées , on ne peut savoir 
les distances respectives qu'elles déterminoient. 

Les pierres milliaires ne sont intéressantes que 
sur les lieux où elles ont été primitivement placées : 
cependant les paysans les dégradent, ou s'en empa- 
rent pour leurs constructions ; le temps en détruit les 
inscriptions. Il y auroit un moyen facile de conserver 
ces pierres et de faire reconnoître leur ancienne posi- 
tion , qui peut être très-utile pour l'étude de la géo- 
graphie ; ce seroit de les déposer dans le chef- lieu 
voisin , et de mettre à leur place une pierre moderne, 
sur laquelle l'inscription seroit restituée. 



i lO 



CHAPITRE XlII. 



D 



M 



ET MEMO 
R I A E I A 

N V A R I I 
HELVINI FI 
L I I A L B I 
NI FRATRIS 
INCOMPARAB 



Cette inscription appartenoit au marquis de Jo- 
viac ; elle a été trouvée entre Aps et Méias , au 
milieu d'un petit ruisseau où les eaux l'avoient 
portée (i). 

Le frère de M. Flaugergues nous accompagna 
pour nous faire voir l'église, qu'on nous avoit dit être 
remarquable par sa voûte en mosaïque : cette voûte 



(i) C'est ainsi que cette inscription est rapportée dans les 
lettres de M, FLAUGEBGUESàM. SÉGUIER. LXNCELOT, Académie 
des belles-lettres , VII, Hist. 236, et MURATORI , t. II , MCDLXX , 
n.° 5 , l'ont publiée d'une manière différente. 



C M A P I T R E X 1. 1 î. III 

n'est point en véritable mosaïque ; mais seulement 
les pierres dont elle est construite , sont placées de 
manière k former des corn par timens. 

M. Flaugergues nous conduisit , hors de la vilîe, 
à une maison située le long du grand chemin qui 
conduit à l'archevêché et au bord de l'eau. Devant 
cette jnaison est couché un reste de co'onne milliaire 
qui servoit autrefois de support au bénitier de ia 
chapelle des pénitens. L'inscription est très-dégra- 
dée; nous la lavâmes, et nous découvrîmes seulement 
ie nom de Valérien. 



VALKF 


ÎANO 


PIAVG 


NEPO 


CON 




V 



Les rues de Viviers sont étroites ; la plupart ne 
sont point pavées, mais couvertes d'une énorme quan- 
tité de buis que chacun étend devant sa porte , et 
qu'on regarde comme un excellent engrais : les murs 
des maisons ont tous une teinte noirâtre, due aux 
fragmens de basalte dont ils sont bâtis ; ce qui con- 
tribue à augmenter la tristesse de ces sombres habi- 
tations. L'évêché et ie séminaire , placés hors de la 



112 CHAPITRE XLII. 

ville , sont les deux seuls édifices remarquables : ïe 
premier est destiné à la Sénatorerie ; l'autre, à ia 
Légion d'honneur. Mais si l'intérieur de Viviers est 
triste, sa position est agréable (i) , et ses environs 
sont rians. A chaque pas on rencontre ou des témoi- 
gnages historiques du séjour des Romains dans cette 
contrée, ou des preuves des grandets révolutions que 
le globe a éprouvées : le naturaliste , l'antiquaire, le 
physicien, peuvent y occuper leurs loisirs ; la prome- 
nade , la chasse et la pêche offrent d'autres plaisirs à 
ceux à. qui l'étude ne présente aucun charme. 

Dans les décombres à'Alba Hehiorum [Aps], on 
a découvert cette inscription , qui n'a pas encore 
été publiée : 



L PI N ARIO 
OPTATO 
CVLTORI LARVM 
S EX ANTONI 
MANSVETI ET 
L VALEk RVFINI 



Chaque famille a voit ses dieux lares ; ils étoient 



(i) H y a une vue de Viviers, prise au sud-sud-est, dans le 
Voyage pittoresque de la France, tome II, VivaraiSj, n." i. 

renfermés 



CHAPITRE XLII. 1 13 

renfermés dans une espèce de petite chapelle par- 
ticulière appelée laraire. On portoit ces images à la 
guerre et dans les voyages ; des esclaves étoient 
chargés de les soigner, de Içs parer de fleurs dans 
les solennités , et principalement dans les Com- 
■pitalia et les Laralia , fêtes qui ieur étoient con- 
sacrées. Ceux à qui ce soin étoit spécialement 
confié , recevoient le nom de cultores lariim. Les 
cultures des images et des lares de la maison d'Au- 
guste formoient un collège particulier , ainsi que 
l'attestent plusieurs inscriptions ( i }. Ici Pinarius 
Optatus est cultor des lares de Sextus Ant^ninus 
Mansuetus et de Lucius Valerius Rufinus : c'étoient 
sûrement les personnages les plus considérables de 
ïa contrée. Je ne connois pas d'autre exemple d'un 
monument qui rappelle le nom du cultor des lares 
de simples particuliers. 

On croit communément que Viviers est situé 
dans l'endroit où étoit Alha Helviorum , appelée aussi 
Alba Augusta , la capitale des Helvii ( 2 ) : mais 
d'Anville n'adopte pas cette opinion ( 3 ) ; et il place , 
avec M. Lancelot (4), Alba Augusta dans le lieu où 
est aujourd'hui Aps , à trois lieues de Viviers. On y 



(i) Fabuetti, Columna Tryana, zo6, 

(2) Valois, iVijm/û G a//. 245. 

(3) Notice de l'aticiernie Gaule, 45. 

(4) Académie des belles-lettres, t. VJI , Hist. 235. 

Tome IL H 



I l4 CHAPITRE XLII. 

rencontre beaucoup de débris d'antiquités ; i'inscrîp- 

tion suivante ( i ) y a été trouvée : 



D M 

PARD V LE 

POSIT ME 

MORIAM 

SILVINVS 

EVTYCHEAE 

MERENTISSIME 



La manière dont les deux noms propres pard ule 
et EUTiCHEyE sont séparés , est singulière. Nous 
avons déjà vu des exemples fréquens de i'E employé 
pour JE. PosiT est ici pour posuit. 

La petite ville de Viviers étoit la capitale du 
Vivarais , pays si célèbre par ses volcans , dont 
M. de Faujas a donné une belle description. Elle 
avoit un évêché. Celui qui a occupé le dernier ce 
siège , est actuellement employé à Paris dans une 
bibliothèque publique. Pendant le cours de la révo- 
lution , il avoit été inscrit dans la garde nationale : 
un jour qu'il faisoit son service , on vint le relever 



(i) MURATORI, MCDLXXXVII, 14. LANCELOT, Académie d(S 
hlUs-kltres, t. VIII, Hist. 237. 



C H À P ï T R E X L I r. 115 

ûe faction ; il présente les armes à celui qui va 
prendre sa place, et s'approche pour lui donner la 
consigne ; ce remplaçant étoit son ci-devant vicaire 
général. 

Le nom de Viviers est connu depuis très-long- 
temps ; on le trouve dans des monumens du vi." 
siècle : c'est le mot Vivarium ou Vivaria, que l'on a 
francisé. Lorsque Alba Hdvioruin eut été détruite 
par les Vandales au commencement du v." siècie , 
Viviers devint la capitale de la contrée, qui prit 
alors le nom de Vivarais [Vivariensis pagus ]„ 

Ce pays, vu des bords du Rhône, présente une 
rangée de montagnes arides , où l'on ne rencontre 
que quelques traces de culture. Quelques petites 
rivières se sont creusé un bassin entre ces mon- 
tagnes : à l'embouchure de ces rivières , on trouve 
ordinairement un village ou une petite ville ; c'est 
ainsi que sont situés Viviers et Bourg-Saint-Andéol. 



H;a 



1x6 



CHAPITRE XLIII. 

Bourg-Saint- An DÉOL. — Monument Mithriaque. 

— Fontaine de Tourne. — Tombeau de S. Andéol. 

— Inscriptions diverses, 

J\. huit hetires et demie nous quittâmes Viviers : à 
dix heures , les bateaux passèrent dans un endroit où 
le fleuve est fortement agité à cause des rochers qui 
sont sous l'eau ; ce qui rend ce passage dangereux : 
un quart d'heure après nous descendîmes à Bourg- 
Saint-Andéol. 

Nous desirions ardemment de voir le monument 
Mithriaque , dont Cayhis a donné la figure : il faut 
traverser la ville ; on arrive alors sur une espèce 
d'esplanade qui est fermée par un rideau de rochers ; 
il en sort une source abondante, appelée le Grand- 
Goul ; elle forme un bassin ovale : auprès il y en a 
une autre dont i'eau se réunit dans un bassin circu- 
laire qu'on prétend n'avoir pas de fond. Sur le ro- 
cher, derrière ce bassin, k huit ou neuf pieds au- 
dessus du sol de l'esplanade , est le monument con- 
sacré au dieu Mithras (i). C'est un bas-relief carré, 



(i) Caylus, Recueil, III , pi. XXîII, a donné le plan du lieu 
où sont cette source et ce monument. 



CîIAPÏTîlE XLIII. 1 17 

qui a quatre pieds de hauteur et six de îargeur ; il est 
taillé et sculpté dans le roc même, qui est calcaire. 
On voit au milieu /comme sur tous îes monumens 
de ce genre , un jeune homme vêtu d'une chiamyde 
et coiffé d'un bonnet phrygien , qui sacrifie un tau- 
reau accroupi, dont un scorpion pique les testicules, 
et qu'un chien attaque et mord au cou ; un serpent 
rampe dessus, et semble aussi menacer ie pauvre 
animal : en haut, sur la gauche , est la figure du so- 
leil radieux, k droite celle du croissant de la lune, 
et plus bas sont des rochers et une tablette de cette 
forme Df~~)Cl> sur laquelle on découvre une ins- 
cription très- effacée, et que Caylus n'a pas publiée. 
D'après une note que j'ai trouvée dans la biblio- 
thèque de Nîmes, parmi les papiers de M. Séguier, 
il paroît que cette inscription étoit autrefois mieux 
conservée , et qu'on y iisoit : 

rj :i I N y I M I 1' H R l'K V M A X S 

M A N N I F VIS M O ?J ET 

T rO M/RSIVS ME M. D. S. PP. 



t> 



Les lettres qui manquent peuvent être ainsi sup- 
pléées : 

Dec Solï INVICÎO MÎTHR^. MAXSumus 

M AN NI FÏlius VISU MONitus ET 

T MURSIUS MEMinus De Siio Posuerunt. 

Au dieu Soleil invincible A'Iithras , Maximus, fils de Afannus; 
averti par une vision, et T. Aiursius Meminus, ont pose ce monumeni 
à leurs dépens. 

H3 



Tl8 CHAPITRE XLIII. j 

Le P. Eustache Guillemeau , provincial àes Bar- 
nabites,aIepremierfaitconnoître ce monument (i) , 
sans en expliquer l'inscription (2). Lancelot, dans 
îes Mémoires de l'académie ( 3 ) ^ en a fait une descrip- 
tion si bizarre , qu'il est aisé de se convaincre qu'il 
ne l'a pas vu , et qu'il n'a pas même lu la disser- 
tation du P. Guillemeau. Cgylus (4) a publié un 
dessin qui lui avoit été communiqué ; mais il est 
gravé à rebours, et ne représente qvie très-imparfai- 
tement l'original. II n'a pas non plus tenu compte 
de l'inscription. C'est pourquoi j'ai cru devoir en 
donner une nouvelle figure, /?/. XXVIII , n.° 2. 

Les habitans du pays croient que ce monument 
représente un certain Turnus , lequel , selon la tradi- 
tion , tua un énorme serpent auprès de cette fontaine , 
qui fut appelée ^«?^/«^ de Turnus , et, par corrup- 
tion , de Tourne: mais il est aisé de voir que ce monu- 
ment est relatif au culte de Mithras. 

Nous ne nous arrêterons pas à ce culte , qui est 
très-peu connu , quoiqu'il ait fourni matière à beau- 
coup de dissertations : il suffit de savoir que , sous 

( I ) Mémoire sur un bas-relief du dieu Mithras , trouvé à Bourg'- 
Saint - Ande'ol en Vivarais , dans les Mémoires de Trévoux, février 
î724,p. 297. 

(2) H pense que s'il avoit pu la lire, il y auroit trouvé ; D(0 Sole 
invicto Mithra. 

(3) Vil, //«r. 238. 

(4) Recueil, tome III, pi. XCIV. 



CHAPITRE XLIII. I Ip 

le nom de Mithras , on adoroit le soleil , auteur de 
la régénération de la nature et de toute fécondité. 
Ce cuite fut apporté à Rome par les soldats de 
Pompée, dans le temps des premières guerres des 
Romains en Asie : aussi les monumens en sont -ils 
très -multipliés. Maxsimus et Meminus étoient des 
initiés aux mystères de ce dieu : il leur étoit apparu 
en songe; et d'après les ordres qu'ils en avoient reçus , 
ils firent ériger ce monument, qui paroît être du 
III/ ou du iv/ siècle. 

Ce curieux bas-reiief est exposé aux injures des 
enfàns, qui Je prennent pour but dans leurs amuse- 
mens , et l'attaquent sans cesse à coups de pierres» 
II seroit intéressant de le couvrir de volets, qu'on n'ou- 
vriroit que sur la demande des étrangers ou des per- 
sonnes qui desireroient le voir , et qui paieroient vo- 
lontiers une petite rétribution à celui qui en auroit la 
garde. 

Le quartier auprès duquel est ce bas-relief, est 
occupé par beaucoup de tanneries ; il y a un moulin 
à foulon , mis en mouvement par l'eau de la source 
qui sort de la grotte dont je viens de parler. Dans 
ie vallon où sont ces sources et ces tanneries ainsi 
que le monument Mithriaque , iî y a des rochers 
immenses avec différentes ouvertures. Notre petit 
guide et quefques-uns de ses camarades nous par- 
lèrent de beaucoup de grandes excavations qui doi- 
vent se trouver dans l'intérieur, et qu'ils appellent 

H 4 



I20 CHAPITRE XLIII, 

des églises dans le rocher. Ils assurent y avoir été 
et les avoir vues eux-mêmes, lis rampèrent devant 
nous sur le ventre pour pénétrer dans une de ces 
ouvertures ; et après avoir fait un tour dans l'inté- 
rieur, ils sortirent par une autre. 

On faisoit autrefois l'épreuve des ladres dans le 
bassin ovale de Tourne. On lit dans un ancien acte 
que, le 3 juin 142.2 , on mena à cette fontaine un 
homme qu'on croyoit être ladre ; on le saigna , on 
reçut le sang dans un vase qu'on mit dans un sac , 
et le tout fut plongé dans la fontaine : deux barbiers 
de la ville furent nommés pour en faire la vérification ; 
ils déclarèrent que rien n'avoit été corrompu dans 
cette immersion , et le juge prononça que le prévenu 
n'étoit pas ladre. 

Ce lieu étoit appelé, dans le xi." siècle, Borga- 
giates (i) : c'est de là que le mot Bourg s'est formé. 
S. Andéol y souifrit, dit-on, le martyre, vers les pre- 
miers temps du christianisme , sous Septime Sévère. 
On conservoit encore dans la principale église les 
précieux restes du saint à qui la ville doit son sur- 
nom ; ils furent trouvés, dit -on, sous le règne de 
l'empereur Lothaire , au milieu du X.'' siècle. 
L'église est sous son invocation, et l'on nous montra 
le tombeau où ses dépouilles ont été renfermées. Ce 



(i) Burgagiates , Dergoiates, Burglas. hh^CLLQl , Académie de$ 
èelles- lettres, Vli , a 37. 



CHAPITRE XLIII. 121 

sarcophage, qui étoit autrefois sous l'autel , est actuel- 
lement au fond de la nef: il est sans cesse frotté par les 
mains pieuses des fidèles qui ont quelques vœux à for- 
mer , et qui demandent l'assistance du protecteur de 
leur ville. Il a une couverture en forme de toit : la face 
antérieure offre une tablette portée par deux génies 
ailés , placés horizontalement et qui paroissent voler; 
au-dessus du pied de chacun de ces génies est une 
colombe qui a les ailes éployées : de chaque côté de 
la tablette , sous les mains des génies , il y a un lapin ; 
plus bas , sous l'un des génies à gauche , il y a un 
arc et un carquois. Les petits côtés du sarcophage sont 
ornés de guirlandes , et ont à-peu-près cette forme : 




Ces armes, ces simulacres, ne conviennent guère 



1^2 CHAPITRE XLIIT. 

au tombeau d'un saint martyr; et l'inscription sui- 
vante, gravée sur la tablette, atteste en effet que 
ce tombeau est celui d'un païen : 



D. M. 

TIB. IVLI. "VIleRIAN 
S.aSN. V. M. Vil. D. VI. 
IVLIVS. CRAlToR a? 
TERENTA. VALERIA 
FILIO DVLCISSIMO 



H est donc évident que ce monument a été fait 
par Julius Crantor et Terentia Va/eria, pour Tik 
Julius Valerianus leur fils , qui est mort à l'âge de 
cinq ans sept mois et six jours, Les restes de S. An- 
déol n'ont pu y être déposés après son martyre : il se 
peut cependant que , lors de leur invention , on les 
ait renfermés dans ce sarcophage, qui étoit vide; 
mais du moins il n'a pas été fait pour lui. 

Quant aux signes qui y sont accumulés , il paroît 
que les génies qui portent l'inscription, sont ceux 
de la mort : l'arc et le carquois indiquent la fin 
prématurée de cet enfant chéri , dont la vie a passé 
comme un trait ; les colombes , sa douceur et son inno- 
cence ; et les lapins ou les loirs , le sommeil éternel 
qui s'est appesanti sur lui. 



CHAPITRE XLIIï: 1^5 

A la droite de l'entrée méridionale de cette 
église , se trouve la pierre sépulcrale suivante ; elle 
est renversée et brisée d'un côté ( i ) : 



IFABIVS ZOILVS SIBiSC" 
CONSVADVLLIAE PRI 
VA E MARITAE CARIS.'.' M/ (2) 
.*.•.'.' H ABEREMVS FECIT 



Les environs de Saint-Andéol sont assez agréables , 
quoique la ville ne soit guère plus belle ni plus 
gaie que celle de Viviers. Le port est plus animé , et 
ce lieu paroît avoir absorbé le commerce dont Vi- 
viers auroit dû s'emparer. 



(i) Lancelot, Acadcmie des belles - lettres , VII , Hist. 237; 
MURATORI, MCCCXLI, 8. 

(2; CONSUADULLIM PRîmhiVyE MARITJE CARISsÎMct. Le 
mot marita pour uxor a été employé plusieurs fois par Ovide et 
par Horace. 



ï 24 



CHAPITRE XLIV. 

Pont du Saint-Esprit. — s. Benezet. — Fratres Pontifices. 
— Ville du Saint-Esprit. 

Il étoit midi lorsque nous quittâmes Bourg- Sain t- 
Andéol ; k une heure nous étions au Pont Saint- 
Esprit. 

II n'est personne qui n'ait entendu parler du pas- 
sage de ce poni et des dangers auxquels il expose. 
II est certain que le Rhône est dans cet endroit d'une 
extrême rapidité , et que les courans qui se forment 
en face des arches , entraînent les bateaux avec la 
vitesse d'un trait : mais, en y réfléchissant , ce passage 
n'offre guère plus de dangers qu'un autre ; la seconde 
arche, sous laquelle passent ordinairement les bateaux 
de poste , est très-large ; les bateliers prennent de 
loin leur direction. L'idée que l'on a de la mort 
inévitable à laquelle on seroit exposé si le bateau 
heurtoit , cause une impression d'effroi qu'on ne 
peut vaincre : mais il n'y a pas de pont qui ne pré- 
sentât le même danger à une frêle nef qui seroit 
jetée contre une de ses piles. 

Nous débarquâmes pour visiter la ville et chercher 
une carriole qui pût nous mènera Orange , pendant 
que le bateau conduiroit notre voiture h Avignon. 



CHAPITRE XLIV^. 125 

La ville du Saint-Esprit s'appeloit d'abord Saint- 
Saturnin-du-Port ; elle n'a pris son nouveau nom 
qu'après l'édification du pont qui fait sa célébrité. 
ÎI fut commencé en 1265 : une bulle du pape Ni- 
colas V, de l'an i44^>i''ous apprend qu'il fiit construit 
par un berger qui en avoit reçu l'ordre d'un ange ; 
mais il est évident que le Saint Père a fait ici une 
méprise , et qu'il a appliqué au pont du Saint- 
Esprit ce qu'on raconte du pont d'Avignon, bâti par 
un berger appelé S. Bena^et ( i ) . Ce qu'il y a de 
vrai, c'est que les habitans de Saint-Saturnin, effrayés 
des naufrages fréquens qui avoient lieu en traversant 
la rivière , construisirent ce pont , qu'ils appelèrent 
■pont du Saint-Esprit , parce qu'ils attribuèrent cette 
heureuse idée à l'inspiration de l'Esprit divin. On re- 
cueillit des aumônes de toutes parts , et Ton rassembla 
des matériaux. Le prieur du monastère de Saint- 
Saturnin , Dom Jean de Tyange , voulut d'abord 
s'opposer à cette entreprise , qu'il regardoit comme 
attentatoire aux droits de son monastère; mais il se 
rendit enfin aux motifs pressans d'utilité publique , 
et posa lui-même la première pierre de ce monument. 
On nomma des recteurs qui achetèrent des carrières 



(i) M. FlsCH ( Briefe ïiher die {vdlkhen Provinvcn von Franck- 
reich , 587 ) attribue mal-à-propos fa construction du pont du 
Saint-Esprit z\x\ fratres Poutifices , successeurs de S. Benezet; ils 
furent seulement appelés ensuite pour y coopérer. 



J26 CHAPITRE XLIV. 

à Saint- Andéol ; on établit une société religieuse de 
Frères donnés et de Sœurs données , qui avoient un 
habit et des réglemens particuliers : les uns recueil- 
loient des aumônes ; les autres soisnoient les ou-r- 
vriers malades ou blessés ; d'autres enfin partageoient 
îes travaux des maçons. Après la construction du 
pont , on appela d'Avignon les frères Pontifes' ou 
Hospitaliers de S. Benezet, pour desservir la cha- 
pelle et l'hôpital , et continuer les quêtes. 

Ce pont est imposant par sa longueur , remar- 
quable par la régularité et la propreté de la bâtisse , 
et agréable par sa forme et sa construction. Les 
arches ne sont point en ogive, mais en plein cintre 
comme dans l'architecture romaine. Sa direction n'est 
pas droite : il forme un coude opposé au courant ; ce 
qui lui donne plus de solidité. Sa longueur est de cent ;! 
quarante-cinq toises ; sa largeur , de dix pieds dans 
œuvre et de dix-sept hors d'œuvre. II est soutenu par 
vingt-six arches d'inégale largeur, dix-neuf grandes et 'î 
sept petites ; les plus grandes ont dix-huit toises d'où- ' 
verture. Chaque pile est percée à jour; cette ouverture 
est cintrée, et elle a l'apparence d'une petite arcade 
d'une bonne proportion. On ne peut déterminer 
l'usage de ces petites arcades : doivent-elles diminuer 
la masse de la maçonnerie et en rendre le poids plus 
léger î Je pense qu'elles sont là pour donner plus de « 
passage à l'eaudans les grandes crues , et l'empêjcher fi 
de battre le pont et de le détruire ; ce qui me le fait 4 

•t: 
ï 
i 



CHAPITRE XL IV. 1 27 

présumer, c'est leur élévation au-dessus des éperons 
des piles : l'architecte aura conçu qu'il falloit donner 
un passage à l'eau , qui ne pouvoit plus être coupée 
et renvoyée sous les arches par ces éperons. 

Le gardien du pont a son logement dans la se- 
conde pile du côté de la ville; il faut y entrer pour 
remarquer la beauté et la solidité de la construction. 
On sent combien cet édifice , qui a coûté tant de 
peines , de temps et d'argent , est précieux pour la 
ville et pour tous les départemens environnans ; s'il 
étoit rompu , il en coûteroit des sommes énormes 
pour le rétablir : aussi veille-t-on avec le plus grand 
soin à sa conservation ; on ne laisse passer dessus 
que des voitures chargées d'un poids déterminé ; le 
moindre dégât est réparé sur-le-champ : aussi n'a-t-il 
rien qui annonce son antiquité ; il paroît avoir été 
bâti depuis peu de temps. II est extrêmement étroit ; 
deux voitures ont bien de la peine à y passer de front: 
mais il faut remarquer qu'à l'époque où il fut cons- 
truit , les carrosses et les cabriolets n'étoient pas 
encore inventés : les chevaliers et les dames alloient 
à cheval ; et les transports se faisoient , en général , 
à dos de mulet (i). 
• I ' ' '■ Il 

( I ) II y a une figure et un plan détaillé de ce pont dans 
V Histoire du Languedoc , tome III , p. 506. Il y en a une vue dans le 
Voyage pittoresque de la France , Languedoc, tome II, pi- 75 > et 
une de la ville, pi. 74. Dans cette dernière , on a donné aux 
arcades la figure d'une ogive ; ce qui est contraire à la vérité. 



I2§ CHAPITRE XLIV. 

La ville est plus propre et mieux bâtie que Viviers 
et Saint-Andéol : la citadelle , qui a été construite eh 
1621, subsiste encore ; elle a quatre bastions. 

Nous ne trouvâmes point de carriole; ce qui nous 
força de nous rembarquer. 



CHAPITRE XI.V. 



29 



CHAPITRE XLV. 



Tni CASTi N I. — ChÂteAU-Doria, — Territoire 
d'Orange. — Mûriers. — Oliviers, — Cavares. — 
Arausio, Orange. — Son histoire. — Rues. — 
Antiquités. — Arc de triomphe ; — description ; — 

— bas-reliefs, trophées, inscriptions; — opinions di- 
verses ; — réparations à faire. — Arbalétriers , Bra- 
vade. ■ — Tour de l'Arc. — Théâtre. — Forteresse. — 
Vue magnifique. — Divers monumens. — Mosaïques, 

— Inscriptions d'un Taurobole; -r- de Géminia; — 
tumulaires. — Productions. — Commerce. 

iNous reprîmes notre bateau pour descendre jus- 
qu'à la hauteur d'Orange et nous y rendre ensuite à 
pied. Le temps étoit devenu orageux , le vent con- 
traire, et nous n'avancions qu'avec une incroyable 
difficulté. Dans cette navigation , on a à droite le 
Languedoc , et à gauche le Tricastin , nom francisé 
des anciens Tricastini , qui occupoient ce territoire , 
et qui étoient dans la dépendance des Cavares , 
peuple plus nombreux et plus puissant. 

Ceux qui vont de Montelimart à Orange par 
terre , ne passent point au Pont-Saini-Esprit ; ils 
prennent pa.r Pierre/atte , Donzjre , et Saint- Paul- 
Trois-Châteaux , qui est le chef-lieu du Tricastin: 
auprès est la montagiie Saint-Just, où l'on trouve des 
inytulites, des astroïtes , des milleporites , des buc- 
cinites agatisées. 

Tome IL I 



136 CHAPITRE XL V. 

Les deux rives sont calcaires ; ie Rhône paroit 
s'être fait jour au milieu de ce banc. 

11 étoit quatre heures lorsque nous débarquâmes 
auprès d'une ferme : les matelots conduisirent le 
bateau jusqu'à Château-Doria , où ils dévoient nous 
attendre jusqu'au lendemain. 

Nous prîmes à pied le chemin d'Orange , où 
nçus arrivâmes à six heures : la distance n'est cepen- 
dant que d'une forte lieue; mais nous avancions len- 
tement, afin de voir la campagne. Par-tout les habi- 
tans étoient occupés à cueillir la feuille ( celle du 
mûrier ) pour nourrir les vers à soie. Les champs 
où croît cet arbre , offrent un contraste singulier : 
les uns sont ombragés de ses feuilles larges et ver- 
doyantes ; les autres , entièrement dépouillés de cet 
abri , présentent, sous les feux d'un soleil brûlant et 
au milieu de l'été , l'aspect de l'hiver. 

La contrée se montre sous une face vraiment 
nouvelle pour un habitant des départemens s?pten- 
trionaux. Le sol est assez fertile ; il produit du blé, 
de la vigne et une grande quantité de mûriers ; 
on commence aussi à voir quelques oliviers et des 
grenadiers. 

Nous logeâmes à l'hôtel de' la Poste ; et nouç 
Vo^'ions de nos fenêtres cet arc célèbre que nous 
avions tant d'impatience d'examiner. Nous allâmes 
y faire une première visite ; puis nous passâmes le 
reste de la soirée à prendre les mesures que nous 



CHAPITRE XLV. î 3 l' 

Cràiiiès nécessaires pour rendre plus fructueux notre 
séjour à Orange. 

Nous sommes sur une terre vraiment classique ; 
et plus nous avançons , plus les monumens que les 
Romains ont laissés dans la Gaule deviennent impor- 
tans et nombreuxi Orange est la corruption du mot 
Arausîo , qui étoit le nom de cette ancienne ville du 
pays des Cavares (i). Le nom de ce peuple dérive, 
suivant Builet, du celtique cat, grand, et bar ou var, 
lance (2) ; ce que je laisse à juger à ceux qui croient 
savoir le celtique^, Orange étoit nommée aussi Arau- 
sîo Secundanorum ; et l'on pense que c'étoit parce que 
ia colonie qui l'habitoit , étoit composée de soldats 
vétérans de la seconde légion. Elle est appelée Arau- 
sîo par Pline et par Pomponius Mêla : c'est de là 
que s'est formé le mot Orange , qu'il faudroit écrire 
Aurange. Toutes les étymologies qu'on en a don-- 
nées, sont fausses ou incertaines : ce nom (3) a pro- 
bablement sa racine dans la langue celtique. 

Cette ville a été plusieurs fois ravagée par les 
barbares. On prétend que Guillaume au Cornet ou 
au Court-ne:^, qu'on fait vivre sous Charlemagne, 
la sauva de la fureur des Sarrasins , et que cet 



(1) Strab. IV, 186. 

(2) Mémoires sur la langue celtique , 1754» torhe II, page 8r. 

( j) Il ne vient , comme on l'a prétendu , ni de aura , vent, ni 
île ïa douceur de ses oranges % ni du mot chrysopolis , ville dorée. 

I 2 



132 CHAPITRE XLV. 

empereur l'en nomma comte bénéficiaire; mais tout 
ce que les Iiistoriens des bas temps racontent de ce 
prétendu Guillaume , est trop fabuleux pour qu'on 
puisse tirer aucune clarté de leur récit. Le premier 
comte propriétaire d'Orange que l'on connoisse , est 
Giraud d'Adhémar , qui vivoit au commencement 
du XI / siècle. La princesse Tiburge, vers i i4o > 
embeIJit beaucoup ia ville. La principauté pas^a en 
1 393 dans ia maison de Cliâlons , et en 1 5 30 dans 
celle de Nassau. Le prince Maurice fit fortifier 
Orange et ia mit dans un état de défense respectable. 
Guillaume III de Nassau, roi d'Angleterre, étant 
mort sans enfans , cette principauté devint l'héritage 
de Frédéric Guillaume , roi de Prusse , qui ia céda à 
ia France par le traité d'Utrecht en 1 7 1 3 . Louis XIV, 
par un arrêt du conseil , de 1 7 1 4 > réunit Orange 
au Daupiiiné. C'est aujourd'hui je chef- iieu d'une 
sous-préfecture du département de Vauciuse. 

Sous ses princes , cette ville étoit assez florissante : 
eile fut entraînée dans les guerres de religion , et 
devint ie théâtre de scènes sanglantes et d'actes de 
cruauté commis par les deux partis. Depuis qu'elle 
a été réunie à la France , eile a perdu toute son ira- 
portance : au lieu de quinze mille habitans qu'elle 
avoit alors , on en compte à peine quatre mille , et il 
n'y a plus qu'un très- petit nombre de réformés. 

La ville est petite; ses rues sont étroites, sombres, 
sales et mal pa,vées ; on n'y voit aucune maison qui 



CHAPITRE XLV. 135 

ait quelque apparence. Lorsque nous y entrâmes , 
les rues étoient presque entièrement couvertes de 
toiles attachées avec des cordons , pour garantir de 
i'ardeur du soleil. Cet usage existe dans plusieurs 
villes du midi , et principalement dans celles des 
départemens de Vaucluse et des Bouches-du-Rhône. 
Ces toiles, souvent sales, toujours pleines d'une 
infinité de pièces d'une couleur ou au moins d'une 
teinte différente du fond , produisent un très-vilain 
effet ; mais elles sont d'un usage commode pour 
mettre k l'abri d'un soleil brûlant. 

Sans les restes remarquables d'antiquités qui sont 
encore l'ornement de cette ville et qui font sa célé- 
brité , on y est à peine entré qu'on en voudroit déjà 
sortir. Quittons ces masures maussades, pour ne nous 
occuper que des précieux monumens de la grandeur 
romaine. 

Gn a parlé bien des fois de l'arc de triomphe 
d'Orange, et l'on n'en a point encore donné de re- 
présentation fidèle ; on n'est aucunement d'accord 
sur le temps auquel il a été bâti, sur le général à 
qui il a été élevé, ni sur le motif de sa construction. 
Avant de parler des différentes opinions c|u'il a fait 
naître, je vais tracer une description de ce monu- 
ment , tel qu'il existe aujourd'hui. 

Cet arc est dans une plaine, à quatre cents pas 
des dernières maisons de la ville , sur la grande 
route de Lyon à Marseille ; on l'aperçoit de plus 

I 3 



Ï34 CHAPITRE XLV. 

d'un mille en venant de Montdragon ; il a soi- 
xante-six pieds de largeur et soixante de hauteur. 
C'est un paraiiéiogramme percé de trois arcades: 
celle du milieu , destinée au passage des voitures , 
est plus grande et plus élevée que les autres. A 
chaque côté des arcades sont des colonnes corin- 
thiennes cannelées : celles du milieu, qui flanquent 
îa grande arcade, supportent un fronton triangu- 
laire , au-dessus duquel est un aitique couronné par 
une beile corniche. 

La face septentrionaie (pi. XXIX, ji^, i) , celle 
qui se présente du côté de la campagne , devoit 
être la principale , puisqu'elle servoit d'entrée dans 
la ville : c'est le côté le mieux conservé ( i ) ; de 
quatre colonnes il n'en existe cependant que trois 
et la base de la quatrième. Le bas-relief de l'attique 
représente un combat très -vif de fantassins et de 
cavaliers ( 2. ) ; mais ii est impossible de distinguer 
3e lieu de l'action et le sujet du combat. A la gauche 
de ce bas- relief sont des instrumens de sacrifices, 
î'aspergille , le préféricule , la patère, ie simpiilum, 
et le lituus ( 3 ) . Les trophées qui sont des deux côtés 
du fronton , sont presque entièrement composés d'at- 
tributs maritimes , tels que des proues de navire , 

(i) Lapise , Histoire d'Orange, pi. W, face septentrionale. La 
gravure que. Lapise donne des trophées, est assez exacte, 

(2) Ibid. pi. v. 11 est dessiné très-inexactenient, 
, (3) Ihid. K, 



CHAPITRE XLV. 13J 

des ancres , des rames , des acrostoles , des apîustres , 
des chenisques , des tridens , &c. ( i ) : ceux qu'on voit 
au-dessus même des petites arcades , le sont d'armes 
offensives et défensives [2.) , mais qui n'ont point de 
rapport à la marine ; de grands boucliers ovales ou k 
huit pans , décorés de grandes palmettes , d'épées , 
de casques, de trompettes, de dards, de piques, de 
flèches , d'étendards de cavalerie , et d'enseignes sur- 
montées d'une figure de sanglier. On lit sur un bou- 
clier du trophée à gauche , f^isYiivs J^ , sur un 
autre P^beve.^ Sur le trophée à droite, on lit 
très -distinctement f^ dodvacvs"M (3) ; sur un frag- 
ment, les lettres SRE. 

La face méridionale fpl. XXIX, fg. 2) (4) a été 
très-maltraitée par le vent qui vient de la mer; la pierre 
a été rongée , et les bas- reliefs sont plus dégradés. 
Le sujet du grand bas-relief est de même un combat 
de fantassins et de oavaiiers. Par ce qui reste des bas- 
reliefs au-dessus des petites arcades , et des deux côtés 
du fronton, on voit qu'ils étoient disposés de la même 
manière que ceux de la face septentrionale. Il ne reste 
presque plus rien des trophées à gauche; mais ceux 



fi) Lapise, Histoire d'Orange, pi. IV, H. H. 

(2) Ihid. pi. IV, G. G. 

(3) Les inscriptions sont, en général, tracées au milieu de 
tablettes semblables à celles-ci.^ 

(4) Lapise ,. îbid, pi .m. 

ï 4 



1^6 CHAPITRE XLV. 

qui sont à droite sont encore assez bien conservés, et on. 
lit sur des boucliers les noms suivans P^sacrovir M 

r^ Av OT JfJ On remarque aussi sur plusieurs 

boucliers ies lettres sre ( i ).Sur cette face, à droite 
du grand bas-relief de l'attique , est ie buste d'une 
femme (2) qu'on a prétendu être une espèce de pro- 
phétesse syrienne appelée Afarthe , que Marins cou- 
sultoit ou feignoit de consulter, et dont il reportoit 
îes oracles à ses soldats : mais cette explication est 
entièrement imaginaire. II ne reste plus des quatre 
colonnes antiques de cette face , que les deux à la 
droite du spectateur. 

Les deux petits côtés regardent l'orient et l'occi- 
dent. La face orientale ('pi. XXIX,fg. ^) est encore 
décorée de quatre colonnes corinthiennes cannelées. 
La frise , dans laquelle on a représenté des combats de 
gladiateurs (3), est surmontée d'un fronton, aux deux 
côtés duquel sont des Néréides. Entre les colonnes 

( 1 ) D'autres voyageurs onz également remarqué des noms sur ces 
boucliers ; mais on ne les a encore publiés que d'une manière in- 
correcte : je puis repondre de l'exactitude de notre transcription, 
que nous avons faite à plusieurs reprises et avec ie plus grand soin, 

(2) LaPISE, Hist. d'Orange, pi. \\\ , face riiérUionale , N; et 
pi. VI, page 28. 

(3) LaPI.'-E , pi. 1 , G. La gravure qiie cet auteur a donnée de 
ces combats , des captifs et des trophées placés au-dessus d'eux, 
n'est pas très-exacte. 



CHAPITRE XL V. T37 

5ont trois trophées composés d'armes offensives et 
défensives ( i ) ; on y voit des vexîUum et des enseignes 
formées de la figure d'un sanglier. Au-dessous de 
chacun de ces trophées sont deux figures de captifs, 
parmi lesquelles il y en a une de vieillard ; ils ont 
les mains liées derrière le dos. 

Au milieu du fi-onton de cette face , est la figure 
rayonnante du soleil (2) , sous une arcade accom- 
pagnée de deux cornes d'abondance dont il ne reste 
que les traces. On remarque sur les deux boucliers 
du trophée du milieu , les traces de deux noms qui 
malheureusement sont effacés. 

On ne voit plus au côté occidental que les débris 
ùes deux colonnes du milieu, ainsi que ceux du tro- 
phée et des prisonniers à la gauche du spectateur , 
et quelques traces de celui du milieu. Lapise dit que 
sur un boucher on iisoit le mot tevtobocchvs , 
mais nous ne pûmes découvrir aucun vestige du 
nom de ce roi des Teutons. 

L'intérieur des voûtes est décoré d'élégantes ro- 
saces dans de beaux encadremens (3) ; et la bordure 
des arcades , de pampres , de raisins , de fleurs et de 
fruits : mais tous ces ornemens ne sont pas de la 
même main ; les uns sont très-supérieurs aux autres 
pour l'exécution. 

(i) Lapise, pi. i,E. E. E. 

(2) IbiJ. lettre I, p. 23. 

(3) lùid. pi. VI, VII. 



138 CHAPITRE XLV. _j 

Au côté oriental , dont la partie supérieure est 
entièrement restaurée , on lit cette inscription : 



DV REGNE 


DE 


M. MVRE , 




ROY. 



EN 
1706. 



Elle rappelle que le corps des arbalétriers d'Orange 
contribua en 170^ à la réparation de l'arc de 
triomphe. Le sieur Mure ou de Mure étoit alors roi 
fies arbalétriers. Les comtes de Provence et les dau- 
phins avoient, dans le XIII.*' siècle, créé ou permis 
d'établir , dans toutes les villes de leurs états , un 
corps de tireurs d'arc ( i ) ; ils prétendoient , par 
ces institutions , former leurs sujets à la guerre et 
ies rendre plus adroits. Les arbalétriers nommoient 
un roi un des dimanches après Pâques : celui qui , 
au jour marqué , tuoit un oiseau placé à une cer- 
taine distance , étoit déclaré roi. Cet oiseau étoit, 
ou réellement ou en peinture , un perroquet , et plus 
anciennement une^/V; on appeloit alors ie perroquet 
pape g^y , c'est- k -dire ^^r^ gai ou bavard. Le roi 
étoit comme le colonel de la troupe : il présidoit aux 
exercices ; il menoit la compagnie à la procession 



( 1 ) On appeloit aussi l'arc , arbaUtre. 



C HAPITRE XLV. I 39 

de la Fête-Dieu , et à celle que l'on faisoit la veille de 
la Saint-Jean pour allumer solennellement un feu de 
joie ; il jouissoit de quelques privilèges sur les entrées 
des denrées , et de l'exemption de logement des gens 
de guerre : il avoit un habit distingué et galonné , et 
beaucoup de plumes sur son bonnet ou chapeau. On 
appeloit la marche des arbalétriers, la Bravade. Le 
roi de la Bravade, ou des arbalétriers, ne l'étoit que 
pour un an. Il existe encore un règlement donné par 
Charles I." d'Anjou à la compagnie des arbalétriers 
ou de l'arquebuse d'Aix. Ces compagnies ont subsisté 
dans quelques villes jusqu'à la révolution. Celle d'Aix 
ne se montroit plus , dans les derniers temps , que 
îa veille de la Saint-Jean ; on appeloit son chef le 
roi de la Saint- Jean ou de la Bravade. Jusque dans 
ïe XVI.'' siècle, cette compagnie étoit armée d'arcs et 
de piques ; par la suite elle se servit de mousquets. 
Dans toute la journée de la veille de la Saint-Jean , 
2 3 juin , elle parcouroit les rues d'Aix , et le jour elle 
accompagnoit le parlement à la marche qui avoit lieu 
pour aller allumer solennellement un feu de joie à la 
place des Prêcheurs devant le palais , et un autre 
devant l'église Saint-Jean. Elle tiroit , ce jour-là , 
plusieurs milliers de coups de fusil. La Bravade, ou 
la compagnie des arquebusiers , autrement dite des 
arbalétriers , avoit subsisté à Orange plus long- 
temps qu'ailleurs. 

Ou avoit imaginé d'établir sur l'arc de triomphe 



iio CHAPITRE XL V. 

une haute tour : elle existoit encore au temps d» 
Lapise, puisqu'elle est figurée dans son ouvrage, et 
que le monument entier s'appeloit alors la Tour 
de r Arc. On a voit renfermé l'arc entier dans un 
édifice composé de plusieurs salles. Cette cons- 
truction barbare a été démolie en 1721 , par les 
ordres d'un prince de Conti , alors propriétaire de la 
principauté d'Orange. 

On a encore fait depuis d'autres réparations à ce 
monument : un maçon d'Orangfe, appelé Geoffroi , a 
reconstruit une des colonnes qui soutiennent le fron- 
ton du côté méridional. Cette colonne grossière est 
sans ornement; mais, loin de blâmer, comme on le 
fait , celui qui en est l'auteur , je crois qu'il doit être 
approuvé de n'avoir fait qu'un simj)Ie étai , au lieu 
d'avoir prétendu rivaliser avec l'architecte roinain. 

Ce monument célèbre a été le sujet de beau- 
coup de discussions entre les savans, qui ont cherché 
à cohnoître en l'honneur de qui il a été élevé. L'opi- 
nion la plus ancienne est celle qui est consignée 
dans un commentaire manuscrit sur les psaumes , 
intitulé Fleur des psaumes , composé par Lerbert ou 
Letbert, abbé de Saint-Ruf à Avignon , qui vivoit 
dans le xi.^ siècle : il y est dit que cet arc de triomphe 
fut élevé à César ( i ) vainqueur des Marseillois. 

(i) Arausia. in arcu triiim-phnli A^assil'unse hélium sculptum haht- 
lur oh signum Victoria Casaris. LebEUF , Acad, des helles -lettres , 
XXV, Histoire, p. 150. 



CHAPITRE XLV. I^ï 

Cependant cette opinion n'avoit pas été admise; 
et dès le xvi."^^ siècle on pensoit que cet arc étoit con- 
sacre à Marins et à Q. Lutatius Catulus, qui, dans 
l'an de Rome 652, avoient vaincu k quelques milles 
de distance les Cimbres et les Teutons. 

Pontanus , auteur d'un Voyage dans les provinces 
méridionales, écrit en 1606 (i), ne peut croire que 
cet arc ait été élevé à Marius, parce que cet illustra 
Romain n'a pas vaincu les Gaulois : il pense qu'qn y 
a célébré la victoire de Domitius TEnobarbus et de 
Fabius Maximus sur les Arvcrni et les Allobroees , 
commandés par Bituitus ; et pour appuyer son senti- 
ment, il veut qu'au lieu de Bituitus on lise dans Tite- 
Live Boduacus , comme sur l'arc d'Orange , et que 
ce clief soit figuré lui-mêiiie sur la face septen- 
trionale (2). 

L'opinion que cet arc a été consacré à Marius 
a prévalu : Lapise l'établit sur le récit de quelques 
personnes qui lui ont assuré avoir lu , vers i6oo, 
le nom de Teutobocchus sur une pierre qui se dé- 
tacha de l'arc; et l'on sait que Teutobocchus éîoit le 

(i) Pont AN l hinerarium GalUtzNarlwnensis , p. 5 et 45. 

(2) Ce sentiment a été adopté par Mandajors dans son 
Histoire critique de la Gaule Narboimoise , p. 96; par Spon, 
Voyage d'Italie , de Dalmatie , itc. , t. l."'', p. 91; le f. BONAVEN- 
TURE , Histoire de la ville d'Orange, p. 141 ^ Jean - Frédéric 
GuiB, Journal de Tre'i'oux , décembre '729, p. ziài.lU ont 
été réfutés par le baron DE LA Bastie , ihid. juillet 1730, 
page 1214. 



î42 CHAPITRE XLV. 

chef des Cimtres et des Teutons qui furent défaits paf 
Marius. Cette opinion a été reproduite dans la plu- 
part des descriptions de cette partie de îa France ( i ) i 
cependant elle est insoutenable. Au temps de Fabius 
Maximus, et même de Marius, les Romains n'éle- 
voient point encore de semblables monumens : de 
plus , c'est, comme nous le verrons, auprès d'Aix, 
et non sous les murs d'Orange, que Marius a vaincu 
les Cimbres , les Teutons et les Ambrons ; ces peuples 
ii'avoient point de flottes ; et les trophées maritimes 
iont cet arc est décoré , rendent absolument impro- 
aable une pareille explication. 

Maffei , d'après le style de l'architecture et de la 
;culpture , pense que cet arc a été fait au temps 
d'Hadrien ( 2, ) ; mais il hasarde ce jugement sans 
[e prouver. Le baron de la Basiie , sans pouvoir 
également s'appuyer d'aucune autorité , conjecture 
que ce monument fut consacré à Auguste (3). 
Menard croit qu'il fut élevé du temps de César , 
et qu'il rappelle les différentes victoires de ce prince 
dans les Gaules, sur terre et sur mer. Le P. Papon 
pe|tse qu'il retrace la mémoire de celles des Romains 
dans la Provence , et qu'il a été fait sous Auguste (4)« 
Comment concilier ces différentes opinions î 

(i) DULAURE, Description de la France , I, 238. 

(2) Maffei, Gallix Antiquit. p. 157. 

(3) Journal de Trévoux , juillet 1730, p. 1214. 

(4) Papon , Histoire de Provence , \, 619, 



CHAPITRE XLV. 1^5 

L'arc ne porte aucune inscription sur sa corniche , 
et il ne paroît pas en avoir jamais eu : le style de 
l'architecture , le sujet des bas-reliefs , ieurs dé: ails , et 
Jes mots inscrits sur les boucliers , scMit donc les seuls 
documens sur lesquels on puisse appuyer des con- 
jectures raisonnables. 

D'après le style de l'architecture , les diverses 
opinions qui veulent que ce monument ait été élevé 
pour consacrer le souvenir d'une victoire remportée 
par Fabius Maximus , par Marius ou par César , ne 
peuvent , comme je l'ai dit , être défendues , et tous 
les documens historicjues leur sont également con- 
traires ; mais il est impossi.ble de décider s'il est du 
temps d'Auguste , comme le veut le baron de la Eastie , 
ou d'Hadrien , comme le prétend MafTei. 

La forme des armes , les inscriptions des boucliers, 
peuvent seules donner lieu à des raisonnemens pro- 
bables. On y lit évidemment MARIO; ce qui a for- 
tifié l'opinion que cet arc a été élevé en l'honneur 
de Marius : mais le nom de ce général auroit été 
placé sur la frise du monument , et non pas sur 
un bouclier, parmi ceux des ennemis vaincus. Tous 
ces noms sont au nominatif : ainsi celui-ci désigne, 
comme les autres , un Gaulois appelé A^ûrio , et n'est 
pas le datif du nom de Alarius; le mot DACUNO qui 
se lit sur un autre bouclier, nous offre un exemple 
d'une pareille désinence; on trouve sur les médailles 
les n9ras de plusieurs chefs gaulois qui sont ainsi 



1.44 CHAPITRE XLV. 

terminés (i) : les noms doduacus , UDILLUS , ne 

se rencontrent point ailleurs. 

Quoique le mot SACROviR , qui se iit sur un 
de ces boucliers , puisse désigner le généreux Éduen 
qui fit de si nobles efforts pour la liberté de son 
pays , il n'en faut pas conclure pour cela que ce mo- 
nument ait été élevé k César; le nom de Teutaboc- 
chus ( 2 ) , que Lapise le père a dit avoir lu , ne 
prouveroit pas non plus que cet arc est un monur 
ment de la défaite de ce roi des anciens Teutons. 
Ces noms indiquent des éj:>oques très-différentes : 
ils donnent lieu de soupçonner que ce monument 
rappelle à-la-fois toutes l^a victoires des Romains, 
non pas seulement dans la Provence , comme le 
dit le P. Papon, mais dans toute la Gaule Narbon- 
noise , ainsi que l'indiquent les noms de différens 
chefs des vaincus. Les captifs qui ornent les côtés du 
levant et du couchant , représentent les principaux 
chefs des peuples vaincus , et leurs noms sont rap- 
pelés sur leurs boucliers suspendus en trophées. 
Comme ces chefs étoient suffisamment connus , et 
que leurs noms étoient assez significatifs , on n'a pas 

(i) AnsiO, sur une rnédaille des Rémi. Pellebin, Recueil de 
Tpi^diiilUs de }X(uplei et villes , I, p!. IV, n.° 30, p. 26. ClAMiLO, 
i^id. pi, V, n.° 14, p. 36. 

^i) Je soupçonnerois c^uele nom étoit écrit TQVTOBOCIO, 
comme on le lit sur une curieuse médaiile publiée par EcKHEL, 
Numi anecdoti , p. 4 , pf. I , n," 5. 

cru 



CHAPITRE XLV. 14.5 

cru devoir placer une autre inscription sur îe monu- 
ment. Ce n'est qu'ainsi qu'on peut expliquer la 
réunion de trophées maritimes avec des armes 
offensives et défensives de toute espèce. 

L'opinion que nous venons d'énoncer a beaucoup 
de probabilité ;^ cependant ce n'est qu'une conjec- 
ture. Lorsque ce pompeux édifice fut élevé pour 
éterniser la gloire d'une grande nation et de ses 
généraux , auroit-on pu présumer qu'il viendroit 
un temps où il subsisteroit encore presque entier , 
sans qu'on pût rien savoir de positif sur sa destina- 
tion ! Cela démontre l'impuissance des monumens 
pour conserver la mémoire des grandes actions des 
princes , et contribue à relever l'utilité de l'écriture 
et de l'imprimerie. Les temples de Vienne et de 
Nîmes furent élevés à des princes de l'empire ro- 
main qui y ont été révérés comme des dieux : on 
est réduit aujourd'hui à chercher leurs noms dans 
les traces des clous qui ftxoient les lettres dont 
ils étoient fon es ; et cette recherche ingénieuse 
ne présente aucun résultat certain. La colonne de 
Cussy devoit sans doute faire passera la postérité le 
nom d'un général qui a trouvé la mort dans une mémo- 
rable victoire; et l'on ignore même si les champs où 
l'on va admirer ce monument, ont été le théâtre d'un 
combat. L'arc attribué à Marius est sui chargé d'attri- 
buts etd'ornemens : ils multiplient le champ des con- 
jectures , sans donner une direction ce'rtaitie à nos 
Tome II. K 



\i6 CHAPITRE XLV. 

idées. Une page d'un historien célèbre , quelques vers 
d'un grand poëte , eussent bien plus efficacement 
servi le désir de ceux qui vouloient éterniser ces 
souvenirs. Il n'est point à craindre aujourd'hui qu'au- 
cune tradition de ce genre soit jamais perdue. La 
sûreté de l'État , le bonheur des peuples , les béné- 
dictions qu'ils adressent au prince de son vivant , 
les regrets qu'ils témoignent après l'avoir perdu , 
sont les monumens ies plus certains de sa gloire et 
le gage le plus sûr de l'amour qu'on lui porte. Le 
peuple voyoit avec peu d'intérêt les monumens somp- 
tueux de Saint-Denis : mais il répète avec relis^ion 
ie nom de S. Louis , avec attendrissement ceux de 
Louis XII et du bon Henri , avec enthousiasme celui 
de François I.", avec admiration celui de Louis XIV; 
et le nom de NAPOLÉON I." réveille tous ces 
sentimens. 

Il seroit curieux de pouvoir déterrniner avec pré- 
cision ia cause qui a fait éieverun si beau monument ; 
mais il est sur-tout important de le conserver. II 
faudroit abattre les massifs qui , au lieu de soutenir 
l'arc , pèsent sur lui , poussent trop la base, et font 
écarter la partie supérieure : une crevasse qui s'étend 
depuis l'arcade du milieu jusqu'au sommet , donne un 
Juste effroi à l'ami des arts qui considère ce bel 
édifice. Ce qui augmente le danger de le voir s'é- 
crouler, c'est qu'il est sans couverture , et que les 
eaux pluviales s'amassent à la partie supérieure comme 



CHAPITRE XLVé t/j.^ 

rîans viri entonnoir. Un îoit iéger, quelques répara- 
tions faciles , préssrveroient d'une destruction totafe 
ce précieux monument , dont s'enorgueillit avec 
raison le département de Vaucluse. La dépense ne 
s'éleveroit pas à pius de mille écus. Plusieurs fois ces 
réparations ont été demandées : il est plus néces- 
saire que jamais qu'elles soient exécutées ; et certai- 
nement ce vœu sera entendu d'un mini:;tre ami des 
arts (î). 

Un sentiment pénible mêloit de Tamertum.e au. 
plaisir que nous avions à examiner l'arc d'Orange : 
la place sur laquelle e>t élevé ce monument, a été ie 
théâtre d'horribles exécutions ; le sang des Français 



(i) On n'a encore publii aucun dessin exact cît i'arc d'Orange. 
Celui que SPONen a donné dans son l^oji:ge d'haine, &< . tomeî.'-"% 
page 8 , n'est qu'une esquisse grossière. Ceiiu que MoNTf aucon 
a inséré dans son Ant-quité expliquée , tome 1\', pari. ! , p'. cviii , 
page 1 70, a été fait d'après un de.sin de iMignard , ;rère du 
peintre de ce nom : il est très- agréable ; mais il ne fait voir 
qu'une face de l'arc ; toutes les parties dégradées sont restituées , 
de sorte qu'il est impossible de s'en former une idée juste. 
Lapise , dans son Histoire d'Orange , que j'ai c'tée , est celui 
qui en a donné les dessins les plus nombreux et qui approchent 
le plus de la vérité; mais ils en sont encore bien loin, ils sont 
faits sans aucun sentiment de l'antique , sans mesures et sans 
proportions. C'est pourtant là l'ouvrage par excellence! il n'y en 
a qu'un exemplaire dans la ville ; on l'appelle le livre , et l'on y 
renvoie tous les étrangers pour y trouver les explications qu'ils 
désirent. Mon intention est de faire dessiner ce bel arc dans tous 
les détails , et d'en faire l'objet d'un ouvrage particulier. 

K 2 



ï48 CHAPITRE XLV. 

y a coulé sous la hache de bourreaux qui se disoient 
leurs concitoyens et leurs frères ; c'est là qu'en 1 793 
plusieurs malheureux ont été conduits des prisons 
des villes voisines pour y recevoir la mort. Sans 
doute l'arc d'Orange a été élevé pour rappeler des 
combats qui ont aussi coûté la vie à plusieurs 
mi'liers d'hommes : mais la guerre les a moisson- 
nés ; ils sont morts en combattant pour leur patrie ; 
leur mémoire excite des sentimens qui font taire 
ceux du regret ; au lieu que les habitans d'Avignon , 
tramés sous les portes triomphales de l'arc d'Orange, 
ont été massacrés sans pitié , au nom , atrocement 
profané , de Thumnnité sainte , sans pouvoir se dé- 
fendre contre leurs assassins. 

Après l'arc d'Orange, le monument le plus re- 
marquable de cette ville est celui qui est impropre- 
ment appelé, même par des savans , le cirque , et 
par corruption , le grand cire. Il est sur le penchant 
de I.i montagne , dans un lieu où il auroit été impos- 
sible d'établir un édifice de ce genre. Ce prétendu 
cirque est un théâtre ; et ce monument est d'autant 
plub précieux , que c'est le seul de ce genre qui 
existe en France , et le plus entier de tous ceux qui 
ont été conservés. 

La partie circulaire dans laquelle les sièges des 
spectateurs étoient établis , est pratiquée dans la 
montagne : les deux extrémités du demi - cercle 
étoient liées par des constructions à la sc^ne , où 



CHAPITRE XLV. I^p 

elles se terminoient ( pi. XXIX , f^. 4 ), C'est 
ainsi que sont bâtis la plupart des théâtres qui existent 
encore. Vitruvefait une mention expresse de ce genre 
de construction. 

Le mur qui coupoit le demi-cercle, et qui formoit 
îe fond de la scène, existe encore en entier : il pro- 
duit un bel effet, vu de la grande place (pi. XXIX, 
J%' 5 ^^ ^ )' O^^ reconnoît aussitôt, h la manière dont 
ce beau mur a été bâti , qu'il est de construction 
romaine. II a cent huit pieds de haut et trois cents de 
large ( i ) ; il est bâti en belles pierres carrées, égales , 
jointes avec la plus grande exactitude. Il est décoré 
de deux rangées d'arcades et «d'un attique. 

On ne peut se défendre d'un sentiment d'admira- 
tion en regardant cette muraille si grande , si simple, 
si bien bâtie et si bien conservée : nous ne pou- 
vions nous lasser de la considérer. Au milieu est une 
grande porte qui servoit sûrement d'entrée aux acteurs 
et aux personnes destinées au service du théâtre. 

(i) Vpy. la Dissertation de Maffei sur les théâtres de France, 
Antiquitates G allia, page 153. Ha très-bien figuré la partie exté- 
rieure et intérieure de ce beau mur, et il a donné un plan assez 
exact du théâtre. 

La façade extérieure du théâtre, telle qu'elle est aujourd'hui, 
est exactement figurée dans V Histoire d'Orange par Lapise, à 
l'exception des arcades du rez-de-chaussée, qu'il indique comme 
étant ouvertes et fermées alternativement. Aujourd'hui toutes ces 
arcades sont murées ; il n'y a que quelques petites portes qui y 
sont pratiquées pour donner entrée dans les habitations. 

K3 



1^0 CHAPITRE XLV. 

Au haut de la façade extérieure , il y a deux ran- 
gées de pierres saillantes, k une distance assez consi-^ 
dérable l'une de l'autre : celles de !a première rangée 
sont verticalement traversées par un trou qui , sans 
doute , servoît à recevoir un mai;, à l'extrémité du- 
quel on attachoit les voiles qui couvroient la théâtre 
et préservoient les spectateurs de l'ardeur du soleif 
et des injures du temps. Ce mât posoit sur les pierres 
de la seconde rangée. 

li y a à- peu près quarante ans qu'un serrurier 
nommé Noguier, qui avoit sa boutique dans la façade 
du théâtre, et dont le fils, également serrurier , y de- 
meure encore, s'avisa ,• dans un moment d'ivresse , 
(le iTioiiter sur ce mur pour détourner l'attention des 
spectateurs des jeux de danseurs de corde qui s'é- 
toient établis sur la place. II sauta avec la plus grande 
adresse de l'une des pierres sur l'autre : parvenu à 
un endroit où une pierre manquoit , il grimpa jusqu'à 
la corniche , gagna l'autre pierre, et continua heureu- 
sement jusqu'au bout. L'effroi que causa cette course 
périlleuse, fit régner le plus grand silence parmi ceux 
qui en étoient témoins. 

Aux deux cotés de cette muraille sont des salles, 
qui étpient sans doute destinées k loger les gens de 
service et les décorations : on y a établi depuis long- 
temps la prison de la ville. Les eaux pluviales , rassem- 
blées en di'fférens endroits , sont conduites à des 
ouvertures rondes, et de là descendent ie long delà 



CHAPITRE XLV. 1 5 l 

façade , qu'elles dégradent ; les immondices versées 
par les prisonniers forment le long de ce mur admi- 
rable des sillons dégoûtans. Mais, malgré l'indiffé- 
rence et ion peut même dire l'injustice des hommes, 
ce bel édifice bravera encore pendant des siècles leurs 
outrages et ceux du temps : ii faudra plus d'un effort 
pour renverser ce mur de douze pieds d'épaisseur, com- 
posé de pierres énormes , jointes sans aucun ciment , 
et dont quelques-unes sont longues de quinze pieds, 
et d'une épaisseur proportionnée. La partie inférieure 
de ce mur est composée d'arcades qui ont été percées 
et qui sont occupées par des boutiques. 

S'il est affligeant de voir tranformée en prison une 
partie de ce beau théâtre , il est encore plus triste de 
regarder les dégoûtantes masures accumulées dans le 
lieu qui étoit autrefois occupé par l'avant-scène , et 
la scène où les comédies de Plante et de Térence , les 
tragédies de Sénèque, ont sûrement été représentées. 
La misère et la fièvre régnent continuellement dan* 
ce bouge infect, où l'air ne circule jamais ; l'insalu- 
brité de ce cloaque est encore augmentée par le& 
branches de thym et les tiges de safran dont on jonche 
le sol , pour servir de litière aux porcs et d'engrais k 
la terre. Ce seroit rendre un service réel aux arts et 
à l'humanité , que de chercher un autre logement 
pour les prisonniers , et de détruire ces misérables 
masures , dont on dédommageroit facilement les 
propriétaires.. 

k4 



152 CHAPITRE XLV. 

II est étonnant que ce mur seul se soit conservé , 
et que l'intérieur du théâtre , la cavca qui étoit 
taillée dans ie roc , la scène et ses côtés , bâtis de 
matériaux si solides , aient été dégradés : il est pro- 
bai^Ie que ce théâtre a été un lieu de retraite pour 
les habiians dans les troubles civils, et que ses maté- 
riaux ont été employés par eux pour leur défense. 

Au sommet de la montagne sur laquelle le théâtre 
est bâti , on remarque les ruines de l'ancien château, 
qui annoncent que cet édifice étoit très-fort pour le 
temps , et bien construit en grosses pierres ; il a fallu 
faire jouer la mine pour le détruire ( 1 ). Ce coteau 
calcaire et aride ne mériteroit pas qu'on prît la peine 
de le gravir, si l'on n'y voyoit que ces misérables 
restes ; mais on y jouit d'une vue ravissante et pleine 
d'intérêt: on découvre la campagne d'Orange , dont 
les productions sont si variées ; les plaines de l'ancien 
Comtat, aujourd'hui le département de Vaucluse ; 
ies villes vénasques ; les clochers d'Avignon, autre- 
fois si nombreux ; une partie de la basse Provence 
et du Languedoc , le beau pont du Saint-Esprit , le 
cours du Rhône , les montagnes du Dauphiné : le 
Mont-Ventoux , dont- la cime est couverte de neige 
pendant une grande partie de l'année , domine cette 

(i) On en voit fa figure dans une planche de ï'ouvrage de 
Zeillerus , Tojwgraphia G allia, part. XII, page 28, qui repré- 
sente la ville d'Orange. On peut présumer que ies pierres du 
théâtre ont servi à la construction de ce château. 



CHAPITRE XLV. 1 55 

ravissante scène ; enfin l'œil se plonge avec plaisir 
snx cette terre classique , où les Romains se sont 
plu à laisser tant de monumens qui attestent encore 
leur grandeur et leur puissance. 

Orange possédoit encore d'autres édifices ; un 
amphithéâtre (i), des thermes (2) , un aqueduc (3) : 
il n'en reste plus que quelques arcades , qui sont 
enclavées dans les murs des maisons ; ces arcades 
étoient bâties en petites pierres carrées. Lapise en a 
laissé des figures , sur l'exactitude desquelles il est 
difficile de compter. Le sol d'Orange est, en général, 
tellement rempli de monumens de l'antiquité , que 
l'on en trouve pour peu qu'on fouille. 

M. Guérin , sous -préfet d'Orange, nous proposa 
de nous faire voir deux mosaïques , et voulut bien 
nous accompagner. L'une est dans la cave à' André 
Giiigon , marchand de vin : elle représentoit autrefois 
un chat qui vient d'attraper une souris ; la partie o\x 
est le chat, est presque absolument détruite. L'autre 
mosaïque est chez une marchande d'huile nommée 
Vaym , rue des Avènes , n.° 3 i ; elle n'offre que des 
ornemens assez élégans. Si l'on n'ôte bientôt ces 
mosaïques de ces deux caves , elles ne tarderont pas 
à être absolument détruites. 

(1) Lapise, p. 29. 
(2} Ibid. p. 34- 
{3) ^^'^' P- 3'- 



154 CHAPITRE XLV. 

Un ancien militaire , chevalier de Saint -Louis, 
appelé M. de Saint- Alarcel , avoit aussi dans sa maison 
un bain antique avec une mosaïque : ennuyé d'être 
souvent dérangé par les curieux , ii prit le parti de 
les détruire. 

Ces mosaïques prouvent que le sol de ia ville- 
d'Orange s'est beaucoup élevé ; car elles sont à deux 
pieds au-dessous du niveau du pavé, sous iequel 
on trouve aussi les restes d'un ancien pavé romain* 

Nous consacrâmes la matinée du 24 mai , avant 
notre départ , à la recherche des inscriptions : elles 
sont peu nombreuses. Maffei cite une inscription 
taurobolique qui étoit dans le cabinet de M. Prevot ; 
elle a passé ensuite à M. de Saint- Laurent. Nous 
allâmes chez M. Nogent , avoué ; nous reconnûmes 
cette inscription, que je reproduis ici plus exactement; 



NVM . AVG 


MATRI DEVM 
PRO SALVT Mp 


M AVR COMMO 


DI ANTONiN pII 


FELICIS 


TAVROBOLIVM 


FECERVNT 


SEX PVBLICIVS 


ANVS 



(0 



(i) MuRATORi , cxxx , 2 ; Maffei, CdiAnÙq. ^6) Voj/ag» 
littéraire de deux Bénédictins , I j 2 94. 



CHAPITREXLV. 1^5 

M. Nogent nous monira encore, dans un hangar da 
$a maison , un sarcophage de six pieds de long sur 
quinze pouces de haut , avec l'inscription suivante î 



M. 

COL. IVL. MEM. hERED. EX TESTAMENTO 



Cette inscription a été publiée par le P. Bonaventure. 
On a voulu que les trois premiers mots indiquassent 
une colonie , COLoniœ JULlœ MEMÏnlorum ( i ) : 
mais il est aisé de voir que ces mots sont les initiales 

des noms COL JULia , ou plutôt JUhla, meaii- 

NIA , à qui ce monument a été offert par ses héri- 
tiers , d'après un article exprès de son testament, 
II est étoraiant qu'on n'ait point remarqué le rapport 
de cette inscription avec une autre trouvée à Besan- 
çon , publiée par Jean- Jacob Chifîîet, en i'hon- 
neur de Geminia II Julla d'Orange , mère des 
sacrifices [2). 

Nous vîmes encore dans la même maison plusieurs 

(i) Le P. Bonaventure , capucin de Sisteron , dans son 
Histoire nouvelle de la ville d* Orange, Avignon, 1741 > page 9<î , 
veut qu'on lise Militi COLonia JULia. MEMinorum .- il faut lire 
Manibus COL. JULlœ ^^EMinia HEREDes EX TESTAMENTO. 

(2) GEMI Vil A II IVLLA ARAVSIENSIS MATER SACRO- 

RVAl HIC ADQVIESCIT , &c Voyez Johann. Jacob. ChiY- 

FLETlI Geminia. matris sacrorutn titulus sepukralis expUcatus ; 
^■^nty/erpise, 1634, in-^." 



Ij6 CHAPITRE XL V. 

fragmens de bas - reliefs et d'inscriptions , de cor- 
niches , &c. incrustés dans le mur. Nous remar- 
quâmes , entre autres, un fragment dune frise avec 
des bucrânes. li paroît que plusieurs de ces fragmens 
viennent de l'arc d'Orange, et que M. de Saint- 
Laurent les faisoit recueillir à mesure qu'ils tomboient 
à terre. 

Voici parmi ces inscriptions celles qui peuvent 
se déchiffrer : 



D. M. 

ANICIAE TRIPM.E 

RAE 
LVCCEIVS MARCt 



< S 

5 SAMIpJ 



Dans la cour de la maison de M. Jourdan , né- 
gociant à Orange , on voit l'inscription suivante , 
incrustée dans le mur , au premier étage : 



GAVDENTIVS 
ET PALLADI 
VS FRATRI 
INNOCENTIS 
SIMO FECER 



(0 



i) Muséum Veronense, 4'9 > >7« 



CHAPITRE XLV. I 57 

A la droite de cette inscription est un génie qui 
soutient la tablette sur laquelle elle est écrite. 

A la gauche de l'inscription ci-dessus , on a incrusté 
dans le mur un fragment de bas- relief et deux frag- 
mens de chapiteaux. 

Le même M. Jourdan possède quelques dessins 
de l'arc et du cirque, faits par Gaspar Halder, en 
1 80 f ; mais ce ne sont que des copies d'après Lapise. 

A la campagne de M. Dumas , à un quart de 
iieue de la ville , on lit cette inscription : 



T LICINIVS 

MAXSVMfS 

AEDILIS 



(0 



Le commerce de la ville d'Orange avoit beaucoup 
d'activité au temps de ses souverains : aujourd'hui ses 
rues sont désertes, et rien n'y annonce l'industrie; 
ses manufactures de toiles peintes , qui ont donné le 
nom de la ville aux toiles du même genre, n'existent 
plus. On y recueille une grande quantité de soie de 
très-bonne qualité ; on y récolte d'excellent safran , 
des figues et de l'huile ; ce sont là les sources de la 



(1) MURATORI, 146. 



îjS CKAPÎTRE Xtr. 

richesse du paye : dv reste , le concours des voyageurs 
qui passent pour se rendre à Marseille ov a. Lyon , 
fait le seul mouvement de îa ville. Les habitans y 
retiendroien't plus long- temps les étrangers, s'iîs met-^ 
toîent plus d'importance à leurs monumens ^ et s'ils 
paroissoient le? soigner davantage. 

Le safran est une des principales productions du 
territoire d'Orange ; il se d:stingue même de celui du 
Comtat par sa qualité supérieure , et il est beaucoup 
plus cher : peut-être sait-on mieux le sécher et lui 
conserver sa couleur. 



M^ 



CHAPITRE XLVL 

Départ d'Orange. — Contrée. — Productions, — 
CoURTEZON. — Avignon. — Remparts. — Prome- 
nade. — Ville. — Son histoire. — Monumens détruits. 

— Bibliothèque, — Musée. — Cabinet d'antiquités de 
JVl. Calvet, médecin. — Cabinet de tableaux deM.Cal- 
vet. — Château d'Avignon. — Papes Avignonnois, — 
Glacière. — Fonderie de canons. — Etablissemens de 
bienfaisance. — Athénée. — Proclamation des jeux de 
ia Fête-Dieu à Aix. — Climat d'Avignon , vents. — 

— Juifs. — Commerce ^ imprimerie, industrie. 

|l ne nous restoit plus rien k voir dans Orange : 
mais , au lieu de nous rendre à Château-Doria pour 
rejoindre notre bateau , nous louâmes la carriole de 
notre aubergiste ; et mon domestique partit à pied 
pour donner aux bateliers l'ordre du départ, et con- 
duire avec eux notre voiture à Avignon. 

La charrette, dans laquelle nous nous plaçâmes sur 
un matelas, étoit conduite par un fort mulet, qui alloit 
continuellement au trot , et nous faisoit faire des 
bonds qui nous laissoient à peine le temps de respirer. 

Le terrain que nous traversâmes , est en grande 
partie couvert de pierres; les habitans les rassemblent 
en monceaux , pour en débarrasser le soi et y planter 



l6o CHAPITRE XLVI. 

une vigne chétive qui donne un vin très -médiocre. 
On rencontre par-ci par-ià des mûriers, des oli- 
viers et des yeuses (i). Ces arbres forment sur la 
terre un tapis vert aussi grand que la vue peut s'é- 
tendre : on y recueille le kermès (2). II y croît aussi 
une grande quantité de lavande (3). 

En approchant de Courte^on , le terrain devient 
meilleur : cette petite ville est située sur une rivière 
appelée l'Aseille ; c'est près de là que comniençoient 
autrefois les états du Pape. On passe à Ca-^alet; on 
traverse la Sorgue ; on remonte ensuite sur une côte 
infertile qui s'étend jusqu'à Avignon. Cependant , 
malgré sa stérilité, le sol est assez bien cultivé ; on 
y voit des vignes et des champs de blé. La route 
continue sur cette plaine élevée , d'où l'on découvre 
à l'est el au sud-est une grande partie du ci-devant 
Comtat Venaissin , et d'où l'on voit les montagnes 
qui le séparent de la Provence proprement dite. 

A cinq heures nous arrivâmes à Avignon, et le ba« 
teau qui portoit notre voiture nous suivit de près. Plus 
de cent hommes en carmagnole, avec la ceinture de 
serge rouge ( pi. XXV, n," ^j , s'en emparèrent, et 
la firent rouler rapidement jusqu'à l'auberge. Nous 
ne savions commefit contenter cette armée : mais le 



( I ) Quercus ilex, 

(2) Cocciis ilicis. 

(3) LavnnJuhi c-jjîcinaUs. 

salaire 



CHAPITRE XLVI. l6l 

salaire de ces hommes , qui ont ie privilège exclusif 
d'embarquer et de débarquer les voitures , est fixé à 
dix-huit francs pour chacune , en quelque nombre 
qu'ils soient. 

Nous passâmes ia soirée à nous promener sur le 
beau cours qui borde ie Rhône , au pied de ces jolis 
petits remparts dont M. Danieres est si émerveillé : ils 
sont, en effet, d'une élégance remarquable ; les murs 
sont bâtis en petites pierres carrées et unies, par- 
faitement jointes ; les créneaux qui les couronnent 
sont d'une grande régularité ; les mâchicoulis sont 
supportés par un rang de petites consoles d'un char- 
mant profil; et le tout est flanqué de tours carrées, 
placées à des distances égales , et dont ia disposition 
symétrique est du plus bel effet. Le temps a donné 
à ces pierres si égaies , si bien jointes et si bien polies , 
une teinte brunâtre qui augmente encore l'effet de 
l'ensemble. Aucune autre ville du moyen âge n'a une 
enceinte aussi élégante ; et c'est , sous ce rapport , 
un véritable monument de l'art : mais ce seroit une 
foible ressource dans le danger. On peut dire de ces 
murs si beaux , si réguliers , 

Qu'ils servent de parade , et non pas de défense. 

Cependant le pape Innocent VI les fit construire 
en 1358, pour garantir Avignon des attaques des 
brigands qui mettoient les villes à contribution : 
mais alors la manière de faire la guerre éîoit bien 
Tojue Jf. L 



l6l CHAPITRE XLVI. 

différente de celle d'aujourd'hui. Cette construction 
a dû coûter beaucoup d'argent : il faut plus d'une 
heure pour faire entièrement le tour de la ville. 

La promenade du cours est extrêmement agréable : 
elle est formée de trois rangées d'ormes et de hêtres. 
En face est une grande île qui partage le fleuve ; on 
y voit les débris du pont , et au-delà , Villeneuve et 
la côte du Languedoc et du département du Gard. 
Plus bas sont deux îles plus petites , dont l'une pré- 
sente de jolis massifs d'arbres , et l'autre est entière- 
ment couverte d'un bois d'ormes et de peupliers. Les 
bateaux qui passent continuellement sur le fleuve, 
rendent cette vue ravissante ; elle sera encore plus 
animée , lorsque le pont qu'on se propose de cons- 
truire sera terminé. 

Au-dessus des murs s'élèvent les flèches hardies 
des édifices religieux que cette ville renfermoit en 
grand nombre ( i ) , et qui sont aujourd'hui pour la 
plupart appliqués à d'autres usages. Ces beaux murs 
sont percés de sept portes. La principale est celle 
de i'Oule , bâtie sous le pontificat de Pie VI : elle 
est d'un assez beau caractère ; mais l'attique est trop 
lourd et trop élevé relativement à l'ouverture de 
l'arc. 

L'intérieur de la ville ne répond malheureusement 

(t) C'est à cause de ce grand nombre de clochers, que Rabelais 
appelle Avignon la ville sonviinte. 



tïTAt>lTREXLVI. l6^ 

pas à la beauté de ses remparts et de ses environs : fa 
plupart des rues sont anguleuses et étroites. ÎI y a 
cependant plusieurs beaux hôtels bâtis à l'italienne , 
et qui datent du temps de la renaissance de i'archi=- 
tecture :on distingue, entre autres, l'hôtel de Grillon 
et l'hôtel de Cambis. Les rues sont, en général , cou- 
Vertes de toiles pendant Tété ; cet usage existe dans 
toutes les villes de la Provence. 

La cloche nous avertit que la table d'hôte étoit 
servie. On ne sauroit voir une société plus singu- 
lière : elle réunissoit des voyageurs de toute espèce, 
et des personnes qui résident dans la ville ; le di- 
recteur des coches , le colonel commandant et quel- 
ques officiers , deux comédiennes , Blanchard et sa 
femme qui se préparoient à visiter les nuages > 
Un ancien chanoine ; c'étoit une véritable scène 
du Roman comique. Nous remontâmes dans notre 
chambre , qui étoit belle et propre ; mais les murs 
étoient couverts de dirœ ou imprécations des voya- 
geurs contre les iits durs , les punaises , les draps 
sales, et les autres incommodités des auberges des 
petites villes du Languedoc et de la Provence. 

Le lendemain, M. l'abbé Calvet, bibliothécaire, 
eut la bonté de venir nous prendre pour nous faire 
Voir ce qui reste encore de curieux dans cette ville , 
où l'on trouve par- tout des traces des oroges révo- 
lutionnaires. 

Son nom celtique étoit Avenio ; il s'écrivoit en 

h 2. 



1^4 CHAPITRE XLVI. 

grec Aovivtm . Bullet (i) , en décomposant ce mot, 
prétend qu'en celtique aven signifioit fleuve , et 
ion^ seigneur. II auroit dû s'apercevoir que ion n'est 
que la terminaison grecque du mot Avenîo: peut- 
être io avoit-ii la même signification ; mais il s'en 
faut beaucoup que cela soit démontré. 

Pline nous apprend (2) seulement qu'y^v^n/o étoît 
une ville latine ; mais Ptolémée, qui a relevé plusieurs 
erreurs de Pline , relativement aux villes de la Nar 
bonnoise , en fait une colonie. Elle étoit avantageu- 
sement située sur les bords du Rhône , entre la Sor- 
gue et la Durance. Les francs et les Sarrasins s'en 
emparèrent ensuite successivement; en 1206, elle 
forma une espèce de république sous le gouverne- 
ment d'un podestat électif, dont la puissance a duré 
jusqu'en i 23 i ; elle tomba ensuite sous la domina- 
tion des comtes de Provence. La comtesse Jeanne, 
reine de Naples, cette princesse coupable et malheu- 
reuse , à qui l'amour fit commettre un grand crime 
que n'ont pu faire oublier les nobles vertus et les 
belles qualités qu'elle montra dans le reste de sa vie , 
ayant été rappelée au trône de Naples , et manquant 
d'argent pour faire le voyage , vendit Avignon , ses 
faubourgs et son territoire au pape Clément VI, 
pour 80,000 florins d'or. L'adroit pontife y joignit 



(i ) Mémo'ms sur la langue celtique, III, 3 ' 
(2) Hiit.natAW, 4. 



C HAPITRE XLVl. lOj 

rabsoliition des peines qu'elle avoit encourues pour 
le meurtre de son premier époux. On a prétendu que 
la somme n'avoit jamais été payée ( i ) : cepen- 
dant c'étoit sur cette vente qu'éloient établis les droits 
du Pape sur Avignon. Ces droits , qui ont été l'objet 
de plusieurs discussions et le sujet d'ouvrages curieux, 
ne valent plus la peine d'être examinés : cependant 
les rois de France avoient bien voulu les reconnoître 
jusqu'au temps oii Louis XIV s'empara deux fois 
du Comtat, en 1662 et en 1688, pour punir la 
conduite peu mesurée d'Alexandre VII et d'Inno- 
cent XI envers ses ambassadeurs. Louis XV imita 
cet exemple en 1768, pour venger l'injure que 
Clément XIII avoit faite au duc de Parme. Mais 
ces actes rigoureux avoient toujours été suivis d'une 
prompte clémence et de la restitution. Enfin la 
réunion du Comtat à la France a été irrévocablement 
prononcée en i ycpo par l'Assemblée constituante. 

Les rois de France auroient pu facilement s'emparer 
de cette belle contrée; les foudres du Vatican, de- 
puis long-temps émoussées , eussent été impuissantes 
pour les en empêcher : mais le cabinet de Versailles 



(i) Le P, Papon , Histoire de Provence , III , preuve XLIV , 
a produit un acte qu'il dit être la quittrince de cette somme : mais 
Je registre qui contenoit cet acte a été brûlé , et la pièce publiéç 
n'est qu'une copie trouvée à Napies dans un ancien recueil où 
l'on avoit transcrit plusieurs pièces des registres de la Ze''ca ; ainsi 
l'authenticité de cette pièce pqurroit encore être contestée. 



\66 CHAPITRE XLVI. 

trouvoit plus politique de tenir les papes dans sa 
dépendance , en les menaçant , sur le plus léger mé- 
contentement , de la perte de cet État, auquel le 
Saint-Siège altachoit du prix , quoiqu'il n'en retirât 
aucun revenu. L'argent produit par les taxes qui y 
étoient imposées , se dépensoit dans le pays , pour 
l'entretien des bâtimens et des routes , la solde des 
troupes et le traitement des officiers civils : les habi- 
tans ne payoient presque point d'impôts ; aussi l'in- 
dustrie étoit-elle à-peu-près nulle , l'Avignonnois 
n'ayant pas besoin de travailler beaucoup pour se 
procurer sa subsistance : du reste , toutes les pro- 
ductions du pays acquittoient des droits considé- 
rables k leur sortie ; et de cette manière le trésor 
de nos rois retiroit d'Avignon plus de revenus que 
si son territoire eût été réuni à la France. 

Les effets de la révolution n'ont été dans aucune 
ville plus sanglans et plus terribles que dans Avi- 
gnon ; la dévastation y a été portée au dernier 
degré ; les cloîtres , les chapelles de pénitens , les 
églises de toute espèce , bâtis avec plus de magni- 
ficence que de goût dans le XI V." siècle , pendant 
le temps où cette ville a été le siège de la chré- 
tienté , ont été détruits , ainsi que les monumens 
qu'ils renfermoient. On chercheroit vainement les 
tombeaux des papes , celui d'Alain Chartier , appelé 
le père de l'éloquence ; le souvenir du tendre Pé- 
trarque n'a pu faire épargner la tombe de Laure de 



CHAPITRE XLVI. 167 

Sade ; le squelette qu'on disoit avoir été peint par le 
roi René, a été déchiré ; et ia valeur du brave Cril- 
Ion n'a pu défendre son mausolée : ces monumens 
élevés à îa piété, à la beauté, à la vaillance, sont 
tous aujourd'hui détruits. Les tableaux que conte- 
noient ces églises, ont été dispersés : il n'y en avoit 
pas du premier rang , quoiqu'on assurât en conserver 
un de Raphaël dans la cathédrale ; mais cette pré- 
tention n'étoit pas fondée : les meilleurs tableaux des 
églises d'Avignon étoient de Parrocel, de Mignard 
et d'autres peintres du second ordre. 

Nous allâmes d'abord visiter la bibliothèque, dont 
ie soin est confié à M. Calvet. Comme les salles 
n'étoient point disposées , tous les livres étoient 
amoncelés , et nous ne pûmes en prendre des no- 
tices (i). 

Nous vîmes ensuite la salle destinée au musée ; il 
doit être établi dans l'église même des Bénédictins. La 
Sorgue passe sous cette église , qui , dans les grosses 
eaux , a été quelquefois inondée ; une ligne tracée 
3ur un des piliers indique la hauteur où la rivière 

(i) Nous remarquâmes seulement les deux ouvrages dont voici 
ie titre : 

Roseîum exercitiorum spiritiialiiim etsncrarum vieditatlortiim ; imjiress, 
•ptr Jac. de Ffort^en , rev'isiun per Joh. Spejser , BasUfix , MCCCCIIII 
(sans doute par une faute d'ïmpression, pourAiCCCCCIlll), in-fol. — 
Une Bible qu'on attribue à Faust, in-fol. à deux colonnes, commen- 
çant par les Proverbes de Salomon; en tête se prouve : Epishlit. 
S, Jeronimi preslijteri di lihîs Salomoiii:, 

L 4 



1(^8 CHAPITRE XL Vr. 

étoit parvenue le 30 novembre 1755. Pour éviter 
cet inconvénient , on a exhaussé le pavé d'environ 
cinq pieds , c'est-à-dire , jusqu'à la ligne dont il 
vient d'être question. 

Dans le cioître de ce couvent , il reste encore 
une inscription gothique très- dégradée, qui paroît 
être du xiv/' siècle , et que je jugeai de peu d'intérêt. 

Nous eûmes sur - tout un grand plaisir à voir le 
cabinet de M. Calvet, médecin. Le goût des lettres 
semble être un patrimoine de cette famille. M. l'abbé 
Calvet , qui avoit la bonté de nous accompagner, 
joint à des manières polies , à un esprit aimable, des 
connoissances variées et étendues : son jeune neveu 
s'est distingué à Paris , où il s'est fait connoître par 
quelques productions sur différentes parties de la 
médecine ; il pratique aujourd'hui dans sa patrie cet 
art dont tous les hommes disent du mal, auquel ifs 
ont tous recours, et qui est en effet si utile, non 
pour empêcher la mort, mais pour alléger les maux 
de la vie. M. Calvet, dont nous visitions le cabhiet, 
est aussi médecin ; il est à-la-fois savant naturaliste et 
savant antiquaire ; il possède une riche collection de 
productions du règne minéral et d'antiquités , un 
grand nombre de vases pour la vie civile et pour les 
sacrifices , des ustensiles de différentes espèces , des 
figurines, un précieux médaillier, et beaucoup d'ins- 
criptions. Son âge avancé et ses infirmités sont sou- 
vent un obstacle au désir qu'on auroit de voir sa 



CHAPITRE XLVI. l^5> 

collection , et le rendent peu accessible. Je ne puis 
que me louer de ses bontés et de son gracieux 
accueil ; mais je n'osai lui demander la permission 
de prendre une notice détaillée de son cabinet , ou 
plutôt je vis bien qu'elle me seroit refusée. 

M. Calvet a publié plusieurs mémoires iniéres- 
sans ( I ) ; il a été en correspondance avec Barthé- 
lémy , Caylus ( 2. ) , et plusieurs savans célèbres. 11 
seroit à désirer qu'il publiât les inscriptions du Comtat 
et de la Provence , qu'il a recueillies et qu'il a accom- 
pagnées de ses judicieuses observations. 

Un autre M. Calvet , ancien militaire , habite , près 
du château, une maison agréable qu'il a fait cons- 
truire , et où il a une belle galerie : elle est garnie 
de tableaux de guerre et de marine, et il y a fait 
placer les plâtres de plusieurs statues et de plusieurs 
bustes du musée Napoléon. 

Nous vîmes ensuite le dépôt des livres et des 

([) Principalement celui sur fa iitriciilaires de Cavaillon , Avi- 
gnon, 1766, in-8.°H a fait présent de la curieuse tessèredeces utri- 
culaires au Cabinet de la Bibliothèque impériale , ainsi que d'une 
belle inscription grecque en l'honneur d'Orrippe qui courut le 
premier sans ceinture dans les jeux olympiques. Voyez le Magasin 
encyclo]iéd'ujue , ann. Vi , t. III, p. 537. H a aussi donné dans le 
même journal, ann.VIII , 1. 1, p. 154, un mémoire intéressant sur 
des inscriptions galantes écrites en grec, 

(2) On a eu l'irtdiscrétion de publier ses lettres à M. de Caylus 
sans son aveu, et l'inconvenance de les joindre à un recueil de 
Lettres inédiles de Henri IV, et de plusieurs personnages célèbres; 
Paris, 1802, in-8.° 



170 CHAPITRE XLVI. 

tableaux qui étoient alors au palais épiscopal ; mais 
les livres étoient empilés , et les tableaux placés les 
uns sur les autres et retournés. 

Ce palais (pi. XXVIII, n° ^) est bâti sur un rocher 
calcaire. Ce rocher est si spacieux , qu'outre cet im- 
mense bâtiment, une grande église, et l'hôtel des 
ïnonnoies , il contient encore beaucoup de maisons et 
deux grandes places. Une partie de la ville est appuyée, 
au sud-est , sur ce rocher ; il est coupé à pic vers l'ouest: 
il y a au pied une route étroite sur le bord du Rhône. 
Du palais, on jouit d'une vue magnifique, sur le 
fleuve et sur tout le pays environnant. 

La cathédrale, appelée Notre -Dame -des- Dons , 
subsiste encore; mais c'est un édifice gothique , avec 
une tour très-élevée , sans couronnement : elle est 
aujourd'hui dépouillée des tableaux et des mausolées 
qui en faisoient l'ornement , et le riche trésor de sa 
sacristie a été pillé. 

Nous visitâmes avec soin le palais appelé le Château, 
qui a été pendant soixante -dix ans la demeure des 
papes avignonnois ( i ) , et ensuite celle des vice-légats. 
Après de longs et d'indécens débats entre la cour de 
France et celle de Rome, après une vacance de onze 
mois, Philippe-le-Bel réussit à faire nommer un pape 
qu'il croyoit pouvoir mettre dans ses intérêts. Bertrand 
de Goth , devenu souverain pontife sous le nom de 

(i) Baluze, Vit<x Paparum Auenimietisium , iôc^^, in-4.'^ 



CHAPITRE XLVI. 171 

Clément V, crut devoir transférer le siège apostolique 
à Avignon , pour se soustraire aux contrariétés que 
ses -desseins auroient éprouvées dans Rome : ii se 
fixa dans cette ville en i 309 ; et ce fut sous soii 
règne et celui de ses successeurs , que s'introduisirent 
dans la Provence le luxe et la corruption. Presque 
fous habitèrent ce palais : ce flit là que Clément V 
rassembla les richesses dont , conjointement avec 
Philippe -le -Bel, il avoit dépouillé les malheureux 
Templiers ; et ce trésor , amassé par des bulles san- 
guinaires et des moyens injustes , fut pillé par ses 
parens et ses valets. Les exactions de Jean XXII 
furent encore plus considérables : ce fut là qu'il éta- 
blit cette institution financière appelée la daterïe , 
qui est devenue la principale source des revenus des 
papes; il inventa les annates ^ les réservations , les pro- 
visions , les ex em fiions , les expectatives. Au moyen de 
ces droits , quoiqu'il fût privé des subsides de ses 
sujets immédiats , il laissa un trésor de huit millions 
de florins d'or, et de sept millions en vaisselle et en 
bijoux. Ce fut encore là que Clément VI prononça 
la proscription de l'empereur Louis de Bavière , qu'il 
délia les peuples de ce prince de leur serment de fidé- 
lité, et qu'il signa le marché honteux qui, pour une 
somme modique et quelques indulgences, privoit ime 
reine malheureuse d'une partie de ses états. Au moins 
ce pontife n'étoit point avare ; il desiroit pour pro- 
diguer : mais il joignoit le goût pour les femmes à 



172 CHAPITRE XLVI. 

i'amour de l'or. Innocent VI sacrifia tout au désir 
d'accroître la puissance de sa famille et d'acquérir des 
richesses. Le vertueux Urbain V régna encore dans 
Avignon. Enfin, en i 378, Grégoire XI reporta le 
Saint-Siège dans Rome. 

Les dissolutions de la cour d'Avignon ne doivent 
point nous surprendre : cette cour , qui faisoit courber 
le front allier des rois , qui ne rencontroit aucune 
opposition , et qui n'avoit point encore appris à 
craindre les réformateurs , n'avoit pas besoin de 
mettre un frein à ses passions ; et la multitude d'étran- 
gers attirés auprès des pontifes accroissoit le nombre 
des habitans d'Avignon sans augmenter celui des 
bons citoyens. Une corruption si manifeste avoit fait 
prendre Avignon en horreur au sensible Pétrarque; 
îl la dépeint comme une ville fétide et mal bâtie, 
exposée k des vents furieux ; il l'appelle la Babyloiie 
occidentale : on y perd, dit -il , les biens les plus 
précieux, la liberté , le repos, le contentement , la 
foi , l'espérance et la charité ; chaque rue est une 
sentine de vices ; la vieillesse y corrompt la jeunesse; 
le rapt , le viol , l'inceste et l'adultère , sont des jeux 
à la cour romaine. 

Le palais , bordé de murailles flanquées de tours 
et couronnées de mâchicoulis , a une apparence très- 
pittoresque, ainsi qu'on peut le voir par la figure que 
j'en publie ; mais il ressemble plutôt à une forteresse 
du temps où les vassaux d'un même prince se faisoient 



CHAPITRE XLVI. I73 

entre eux la guerre , qu'à la demeure du chef de 
rÉglise et du représentant d'un Dieu de paix. L'édi- 
fice est très - éievé : une partie des murs est sou- 
tenue par des contre-forts ; une autre est renversée : 
plusieurs tours sont à demi ruinées. On entre par 
une vaste cour : dans un de ses angles , est un esca- 
lier, assez bien éclairé, qui conduit aux différens 
étages ; on erre dans des salles entièrement vides ; 
on n'y voit de traces que celles des oiseaux de nuit et 
des chauve- souris , qui en font leur demeure. Par un 
singulier rapprochement , la chapelle des papes est 
au-dessus du lieu qui servoit d'arsenal ; le consistoire 
est auprès. Les chambres des vice-légats ont encore 
quelques légers restes d'ornemens et de dorures : c'é- 
toit, avant h. révolution, la seule partie qui fût bien 
conservée; mais, depuis cette époque, elle a été dé- 
vastée comme les autres , et il n'en subsiste plus que 
les murs et les lambris. Nous montâmes enfin sur le 
toit du château : c'est là qu'il faut passer avec la plus 
grande précaution pour ne pas être précipité, avec 
les portions de la couverture qui s'écroulent de 
temps en temps sur les chambres inférieures; par-tout 
0!i voit des abîmes sous ses pas , et des marques des 
outrages du temps et des hommes : mais on y jouit 
d'une vue très-étendue sur toute la ville, ainsi que sur 
la contrée environnante , qui , par sa fertilité et la va- 
riété de sa culture , offre un coup-d'œil ravissant. D'un 
côté , l'on découvre presque en entier le magnifique 



174- CHAPITRE XL VI. 

bassin où le Rhône roule majestueusement ses flots ; 
son lit est parsemé de quelques îles charmantes ; on 
y remarque les ruines imposantes d'un beau pont» 
A i'autre rive s'élèvent Viileneuve-Iès-Avisnon et 
îe château de Saint -André, sur une hauteur en- 
tourée de bois et de vignobles. Le pays plat du 
Comtat est couvert d'oliviers , de saules et de mû- 
riers , parmi lesquels on aperçoit de loin les beaux 
remparts de Carpentras. Mais de cette élévation il 
ne faut pas porter ses regards sur le jardin du 
palais et la grosse tour qui lui fait face ; c'est dans 
ce lieu qu'ont été jetés les corps de tant de mal- 
heureuses victimes égorgées pendant la nuit du 
I 6 octobre 1 79 i : l'œil s'en détourne avec effroi , 
la langue se refuse même à en prononcer le nom ; 
c'est ce qu'on appelle la glacicre d'Avignon (i). 

Nous visitâmes ensuite la fonderie de canons de 
M. Cappon, établie depuis environ douze ans. On y 
coule deux canons par semaine. Le forage se fait à 
r Aiguille , à une iieue d'Avignon , où il y a un très- 
bel établissement qui dépend de la fonderie : dans 
ce dernier , on raffine aussi le cuivre ; on fait des 
clous pour ia marine , et d'autres ouvrages analogues. 

Avignon possède un grand nombre d'établisse- 
mens de bienfaisance, qui sont tous soignés avec un 

( I ) Voyez A^fmorie sulLi rh'olujione d'Avïgnone , e del Contad9 
Venaissinç ("1795 , deux vol. in-4," ) , tome II, p. 5<j. 



C HA PITRE XLVI. iy$ 

zèle el une activité dignes d'éloges. Le principal est 
le oranci hôpital général , dont l'édifice est F)eau , et 
qui peut contenir deux cent cinquante malades. Il 
y a aussi une maison pour les orphelins , et une pour 
les foux. La Société de bienfaisance s'occupe , jusque 
dans les plus petits détails , de l'auguste soin de sou- 
lager l'humanité ; elle a établi des soupes à la Rum- 
ford. Le Bureau de charité est composé de dames 
qui partagent leurs aumônes aux pauvres femmes 
enceintes ou en couches et à leurs enfans. On a aussi 
établi un Alont-de-piété , principalement pour les 
pauvres fabricans. 

Nous ne pûmes assister aux séances de la Société 
d'agriculture ni h celles de la Société de commerce ; mais 
nous allâmes à une réunion de la société littéraire qui 
prend le nom à' Athénée de Vaucluse , dont j'ai l'hon- 
neur d'être membre ; et nous eûmes le plaisir d'y voir 
plusieurs hommes de lettres et les savans les plus 
distingués d'Avignon. Cette société a fait élever à 
la mémoire ^e Pétrarque un monument dont je 
parlerai à l'article de Vaucluse : elle fait tous ses efforts 
pour se rendre utile ; plusieurs de ses membres sont 
auteurs de bons ouvrages, et elle publie des mémoires 
intéressans (i). 

Les bontés que nous témoignèrent le préfet, 
M. Bourdon, ïe maire M. Puy, MM . de Calvet, M. de 

(/) Mémoires de l'Athe'née de Vaucluse , année 1S04, in- 8.° 



176 CHAPITRE XL VI. 

Raousset,et les membres ies pius distingués de l'A- 
thénée d'Avignon , étoient bien faites pour nous y 
retenir ; notre intention étoit aussi de visiter Vaucluse, 
et de passer quelques jours à Carpentras avant de nous 
rendre à Aix : mais la proclamation des jeux de la 
Fête-Dieu , qui étoit sur tous les murs ( i ] , piqua 
notre curiosité , et nous fît accélérer notre départ : 
nous résolûmes de nous rendre h Aix le lendemain , 
en nous proposant de faire à notre retour un plus 
long séjour à Avignon; ce que nous avons exécuté. 
J'ai réuni ici toutes ies observations que nous eûmes 
occasion de faire dans ces deux voyages. 



( 1 ) Voici le texte du programme : 
■ « La foire commencera, en la présente année , le 10 du présent 
■•> mois de prairial, jour de mercredi ; elle durera huit jours con- 
nî sécutifs et finira le 18. — La mairie d'Aix, empressée de donner 
« à cette foire la célébrité dont elle a joui , accueillera les mar- 
« chands : elle promet à tous protection , faveur et sûretc'. — Le 
« dimanche 14, jour fixé par le concordat pour la fête religieuse, 
3> la procession solennelle sera relevée par les mystères cju'un roi 
:» pieux, ami des lettres et des arts , qu'il cultiva avec honneur , 
« et dont la mémoire sera toujours chère aux Provençaux, établit 
1. dans un moment d'enthousiasme que lui inspira la vivacité pro- 
» vençale et la gaieté des habitans d'Aix. — Le 7 prairial , jour 
7> de la Trinité , la fête sera annoncée par la sortie des jeux , si 
-) bien connus sous le nom de Jeux de la Fête-Dieu. — Le même 
M jour , à quatre heures du soir , la mairie procédera , dans le 
i> lieu de ses séances , à la proclamation des officiers qui marche- 
;> ront à la procession. — Les tambours du lieutenant du Prince 
V d'Amour, du Roi de la Basoche et de l'Abbé dé la Jeunesse, sor- 
» tiror.t pendant kê trois jours qui précèdent la fête, — Le samedi 

le 



CHAPITRE XLVI. 177 

Le temps fut très-beau pendant les deux séjours 
que nous f imes à Avignon : ir.jis le vent y souffle 
quelquefois d'une manière si incommode , qu'il est 
insupportable pour celui qui n'y est pas accoutumé ; 
il est cependant nécessaire pour sécher l'humidité, 
qui sans cela régneroit dans le pays et le rendroit 
fort malsain. C'est de là qu'est venu cet ancien 
proverbe : Avenio ventosa , sine venta venenosa, cum 
vento fastidiosû. Les anciens ont parlé de ce tyran 
du pay : . Strabon { i ) appelle ce vent Mdamborée [bise 
noire ] : il as.v.-re, ainsi que Diodore de Sicile (2) , 
que sa violence est telle , qu'il enlève les pierres 

«13, veille de la fêt3 , les jeux parcourront la viife. — Le soir, à 
j> 9 heures , la Passade , ou fe pas d'arme des bâtonniers de la lia- 
» soche et de l'Abbé de la Jeunesse. Oie suivra les rues dans les- 
» quelles la procession doit passer , en faisant les exercices et 
» évolutions accoutumés. — A dix heures et demie , le guet par- 
» tira de fa maison de ville. 11 sera compose des divinités du paga- 
» nisme , caractérisées chacune par les attributs et les symboics 
» sous lesquels les pinceaux de la fable nous les ont retracées. — 
» Cette marche noûurne sera éclairée par un gi'and nombre de 
« fîf.mbcaux, et animée par les fanfares, trompettes , timbaies , 
» tympanons , tambours et tambourins , ces organes si expressifs 
» de la gaieté provençale. — La mairie d'Aix , en reproduisant , en 
■>•' consacrant ces institutions territoriales et toujours chères aux 
M bois Provençaux, se félicite de leur donner un témoignage du 
» vif intérêt qu'elle prend à leurs amusemens et à leur féiic:te. — 
>> Fait à Aix, en la maison commune, le i.'-'' prairial an XU. 
« i5"/^«/Sallier , maire , &:c. » 

(1) Strab. IV, 7. 

(2) DiODOR. SiCUL. V, %C. 

Tome II. M 



Î78 CHAPITRE XLVI. 

et renverse les chars et les hommes. Cette opinion 
étoit si anciennement établie , qu'Eschyle en fait 
mention dans son Prométhée délié , dont Galien ( i ) 
nous a conservé un fragment. Le Titan recommande 
au vigoureux Hercule de s'en préserver à son retour 
du pays des Hespérides , de crainte qu'il ne soit en- 
levé par ses tourbillons impétueux. Cette violence 
est causée par ia rapidité du fleuve , par le voisinage 
des hautes montagnes , et sur-tout du Mont-Ven- 
toux. Les vents qui viennent des montagnes cou- 
vertes de neige du Dauphiné , passent entre les dif- 
férentes gorges, et se rassemblent dans la grande 
vallée du Rhône : leur influence doit être cause que, 
malgré la douceur du climat , le séjour d'Avignon 
ne peut convenir aux personnes qui ont des affec- 
tions de poitrine. 

Les variations de l'air sont extrêmement promptes 
et singulières : après un été brûlant , où le thermo- 
mètre s'est élevé de 2 5 k 2 8 degrés , on a des hivers où 
il descend jusqu'à 1 2 degrés au-dessous de la glace : 
il y a quelquefois, en peu d'heures , des différences de 
I o à 1 2 degrés dans la température. Il est étonnant 
qu'auprès d'un si beau fleuve , dont l'eau est excel- 
lente, on ne boive que de mauvaise eau de source. 

Il y a dans Avignon un grand nombre de cafés , 
dont quelques - uns ressemblent à ceux de Paris, 



(i) GaLENI Comment, in VI Epidem. HiPPOCRAT, 



CHAPITRE XLVI. 179 

La salle de spectacle, située sur hi place en face de la 
porte de l'Ouïe , a peu d'apparence, et son intérieur 
est peu agréable. 

Avant la révolution, les Juifs habitoient un quar- 
tier séparé, appelé la Juiverie, dans des rues in- 
fectes et dégoûtantes ; il étoit clos par des portes 
particulières , qu'on fermoit à huit heures du soir. Les 
hommes et les femmes, pour obtenir sûreté , étoient 
obligés de se diatirguer par un chapeau ou des ru- 
bans dont la couleur changeoit à l'installation de 
chaque nouveau nonce : du reste, les descendans im- 
médiats du peuple de Dieu, que l'on brûloit vifs en 
Espagne et en Portugal, étoient protégés sous les 
yeux du chef de l'Eglise ou de ses légats ; mais cette 
protection ne s'obtenoit qu'au prix de leur or , qu'on 
desiroit plus que leur conversion , quoiqu'ils fussent 
obligés d'entendre chaquet année les prédications 
inutiles que quelques Capucins leur faisoient en 
mauvais hébreu. Aujourd'hui les Juifs ne forment 
plus une caste particulière , et leurs femmes ne se dis- 
tinguent des Avignon noises que par leur étonnante 
beauté. La synagogue, qui est dans un lieu obscur, 
est peu décorée, 

La vie est assez chère à Avignon, parce que l'on 
tire presque tout des départemens voisins :1e blé vient 
de ceux du Gard et des Bouches-du-Rhône; les fruits 
et les légumes , de celui de l'Isère. On tire du sein 
même du département, principalement de Cavaillon, 

M 2 



l8o CHAPITRE XLVI. 

la viande, le bois de chauffage : mais le poisson de 
nier et le bon vin sont des productions étrangères. 

On apporte toujours à Avignon , outre les den- 
rées nécessaires à la vie, dont j'ai déjà parlé, des 
peaux , des draps , de l'huile , des toiles et du savon : 
mais le pays fournit de la garance, des truffes , du 
miel , de la cire , du bois jaune ( i ) , du safran , du 
carthame , du trèfîe ; ses manufactures fabriquent 
du taffetas , du coton , du verdet , de l'eau-forte , 
de l'esprit de lavande : ainsi la balance est devenue 
favorable à la ville d'Avignon. 

L'imprimerie est encore une des grandes sources 
de l'industrie de cette ville. Sous le gouvernement 
papal, on voyoii sortir des presses d'Avignon de nom- 
breuses contrefaçons de tous les bons ouvrages ; cet 
abus a été restreint,. mais il n'est pas détruit : seule- 
ment les contrefacteurs \\e travaillent plus ouver- 
tement ; ils se cachent , et c'est en vain que les 
libraires de Paris envoient de temps en temps des 
agens pour les découvrir. 

Toute l'industrie d'Avignon se bornoit autrefois 
à l'entretien de quelques manufîictures de soie et h. 
l'exportation de quelques productions du Comtat ; 
on y compte aujourd'hui quinze cents chambres 
dans lesquelles on fait des taffetas ^•)\)e{és Jionnce et 
demi-forence; une vingtaine de machines à dévider 

[i] Fustct, ïhus Cûtinns. L, 



CHAPITRE XLVI. ï8l 

et à tordre la soie ; vingt teintureries , des brasseries , 
des brûleries, des fabriques de garance, de verdet 
et d'eau-forte : ces manufactures sont placées sur les 
trois canaux qui portent à travers la ville les eaux 
de Ja Sorofue. 

Quoique mon intention ne soit point de renou- 
veler des souvenirs désastreux, il est impossible de 
parler d'Avignon sans rappeler les malheurs qu'elle a 
éprouvés, les crimes affreux dont elle a été le théâtre. 
On ne peut nier que les habitans n'aient beaucoup 
souffert pendant ces terribles catastrophes ; mais on 
est obligé de reconnoître que par la suite des événe- 
menslavillea beaucoup gagné. Un grand nombre de 
citoyens gémissent sur des pertes douloureuses , et 
ont de grandes infortunes à déplorer; le rentier, 
celui qui ne vit que d'un revenu qui ne peut s'ac- 
croître , ne sauroit se voir sans peine soumis à des 
impôts dont il étoit autrefois exempt : mais i'in- 
dustrie s'est sensiblement accrue , et c'est la véritable 
richesse d'un pays. Sous le gouvernement des papes , 
i'Avignonnois , naturellement paresseux, pouvoit à- 
peu-près ne rien faire et ne pas mourir de faiifi : il 
est aujourd'hui forcé de travailler ; devenu actif et 
laborieux , il retire de son travail un produit qui 
fournit amplement à. des besoins plus nombreux. 



M 3 



182 



CHAPITRE XLVII. 

Route d'Aix. — Durance. — Variolites. — Pont. — 
Salyes. — SAINt-ANDIOL. — OrgoN. — Canal. — 
Montagne percée. — Malemort. — Merindol, 
— Lambesc. — Horloge. — Antiquités. — Inscrip- 
tions. — Divinité gauloise. — Saint-Cannat. 

iNous quittâmes Avignon le lendemain vers dix 
heures , et nous prîmes ie chemin d'Aix sans vouloir 
nous arrêter dans le Comtat. La route, depuis Avignon 
jusqu'à la plaine qui avoisine la Durance , est agréa- 
blement bordée de saules et de peupliers ; les champs 
sont bien cultivés en seigle et en blé , et couverts 
de beaux mûriers. Les arbres fruitiers paroissent 
très - rares. Quand on arrive dans la plaine , on 
trouvé un grand amas de sable et de cailloux appor- 
tés par les eaux de ce fleuve impétueux ; il faut plus 
de vingt minutes pour traverser cette plaine gra- 
veleuse. Nous nous mîmes aussitôt à chercher des 
variolites (i), et nous en rassemblâmes plusieurs 



(i) Haut, Â'imeral. IV, 436. C'est une roche cornéennc dure, 
noirâtre, à globules de pctrosilex : ces globules, étant plus durs 
que la pâte qui les enveloppe, résistent davantage au frottement 
et deviennent protubijrans ; ce qui les fait ressembler à des grains 
de petite vérole. 



CHAPITRE XLVII. 183 

beaux échantillons. Les variolites de la Durance sont 
les plus estimées des minéralogistes collecteurs : eiles 
ne doivent pas leur origine à cette rivière, quoi- 
qu'elles portent son nom ; mais on les trouve parmi 
les autres galets qu'elle entraîne en venant du Mont- 
Genèvre, dans le département des Hautes- Alpes , où 
elle prend sa source. Les pluies font déborder la 
Durance du matin au soir , et le passage est alors 
impraticable : la poste même est obligée d'attendre 
qu'elle se soit retirée ; ce qui gêne beaucoup les 
communications et le commerce. On construit «v 
présent un pont qui mettra le voyageur à i'abri des 
obstacles que lui oppose souvent cette rivière in- 
constante (i). 

L'endroit où l'on passoit la Durance est à environ 
un quart de lieue de la Chartreuse de Bonpas , dont 
le monastère avoit précédemment appartenu aux 
Templiers. C'étoit autrefois la limite du Comtat ; 
c'est aujourd'hui celle du département de Vau- 
cluse. Après avoir traversé la rivière , on entre dans 
ie département des Bouches -du- Rhône, on re- 
monte sur la rive gauche , et l'on trouve un canal 
qui a été creusé pour donner un écoulement plus 
prompt aux eaux de la rivière lors des inondations , 



(i) On peut voir, dans mon Histoire tnétallique de Napoléon /,'% 
la naédaille q^ui a, été frappée à l'occasion de la construction de ce 
pont 

M i 



lîf4. CHAPITRE XL VI T. 

et pour préserver les champs environnons de leurs 

ravages. 

Nous voilà sur le territoire des Sa/y es. Ce peuple 
descendoit des Liguriens ( i ) ; ce fut lui qui attira 
îe premier dans la Gaule les armes des Romains '2) , 
qui marchèrent contre lui pour satisfaire aux plaintes 
que les Marseii'ois avoient portées contre ses vexLi- 
tions. Le pays des Sclycs s'étendoit depuis le Rhône 
jusque près de la mer et jusqu'aux Alpes ; il étoii 
divisé en deux cantons : la plaine dans laquelle 
Aix est située, paroît avoir été leur quartier principal. 
Ils avoient sous leur doiuination plusieurs autres 
petits peuples. 

La vue s'étend au nord sur une plaine agréable 
d'environ quatre lieues , terminée par les rochers cal- 
caires d'où sort la source de Vaucluse , que les chants 
du tendre Pétrarque ont rendue si célèbre , et dont 
les poètes et les amans ont si souvent répété le nom. 
Nous ne pûmes alors que jeter les yeux sur cette 
contrée : nous nous proposions de la visiter à notre 
retour à Avignon. 

Depuis Noves , lieu si cher à Pétrarque pour 
avoir donné la naissance à la beile Laure , la roiite 
traverse un pays assez bien cultivé en vin et en 
blé; les côtes sont bordées de ruisseaux ombragés 

(i) Ligurum celeherrimi ultra Alpes. PliN. III, 4. 

(a) Prima trans Alpes arma, nostra sensert Salyi, FloRUS, III, 2. 



CHAPITRE XLVII. l8j 

de saules, de peupliers et de figuiers; les te»rains 
■ ressemblent à des jardins : on y pratique peu le la- 
bour; on retourne îa terre avec une fî:rge bcche, et 
on la herse avec un lourd râteau. On ne voit d'arbres 
que dans un trè.s-petit pnrc qui appartient k un parti- 
culier : les maisons sont au milieu des rhampj , sans 
aucun ombragée. 

Après avoir passé Sr/int- Andiol, h deux miilei 
d'Orgon, le sol devient sablonneux et infertile : il 
y a des terrains aujourd'hui négligés , qui portent 
cependant des traces d'une ancienne culture ; le 
manque de fumier, causé par la disette de bestiaux , 
empêche de les rendre utiles. Au sud-est il y a une 
chaîne de rochers nus , qui s'étend jusqu'à la Du- 
rance: c'est sur ces hauteurs qu'est placée la petite 
ville d'Crgon. 

Nous profitâmes du teinps où l'on faisoit quelques 
réparations à notre voiture pour alier voir le canal 
qu'on a commencé , et qui a été malheureusement 
abandonné , après avoir coûté des sommes considé- 
rables , lorsqu'il ne falloit plus que quelques dépenses 
pour le terminer. A un demi-quart de lieue d'Orgon, 
est la Pierre-percée : c'est une montagne à travers 
laquelle on a fait passer le canal , dans une longueur 
de cinq cents toises. Cette ouverture a vingt-cinq 
pieds de large ; la voûte est soutenue par des pierres 
de taille, et les deux côtés sont en trottoirs pour le 
passage des hommes et des animaux qui haîent les 



l8^ CHAPITRE XLVII. 

bateaux. Ce bel ouvrage devoit joindre la Durance 
avec l'étang de Bere ; ce qui auroit été très-favorable 
pour le commerce et l'industrie de la Provence mé- 
ridionale. 

Ceux qui veulent aller à Tarascon , quittent à 
Orgon la route de Marseille. Cette petite ville ne 
nous offroit que son sol poudreux et d'arides mon-. 
îagnes ; nous partîmes aussitôt. que notre voiture 
fut en bon état. Le terrain que l'on foule en sortant , i 
est absolument calcaire , et revêtu d'une légère 
couche de terre végétale : cependant on rencontre 
quelquefois des champs assez fertiles , couverts de 
vignes , d'oliviers et d'amandiers. A Malemort , le 
pays devient agréable, productif, et il est animé par 
la présence de quelques troupeaux : on rencontre 
sur les hauteurs beaucoup de pins d'Italie ( i ) et 
des chênes verts (2). 

Avant d'arriver à Lambesc , on aperçoit dans les 
terres la petite ville de Merindol, qui fut si grave- 
ment punie sous François I." pour avoir voulu se 
soustraire à l'autorité du Pape. 

La contrée , quand on est descendu dans la plaine 
où Lambesc est située , prend un aspect délicieux : 
entre ies vignes et ies champs de blé , s'élèvent 
une multitude d'oliviers ; le territoire fournit en 

( I ) Pinus tnaritima, 
(2) Qucrcus ilfx. 



CHAPITRE XLVII. 1 §7 

abondance cette huile précieuse qu'on appelle huile 
d'Aix. 

Nous mîmes pied à terre pour visiter la ville, qui 
est assez jolie ; la grande rue est bordée de maisons 
bien bâties : l'église est bien conservée ; les deux fon- 
taines méritent quelque attention. 

Cette ville , dans les derniers temps de la monar- 
chie, étoit le chef-lieu d'une principauté qui appar- 
tenoit à la branche de Brionne, de la maison de Lor- 
raine ; les états de Provence y tenoient leurs assem- 
blées. Une carrière voisine produit un marbre rouge , 
jaune et noir, dont on fait un grand usage. 

C'étoit autrefois , dans plusieurs villes , la coutume 
de faire sonner l'heure par une ou plusieurs statues 
qui frappoient avec des marteaux la cloche de 
l'horloge. C'est ce qu'on remarque en Italie , aux 
horloges publiques de Castellane et d'Orvieîo. 
On en voit autant dans la petite ville de Lam- 
besc ; il y a sur le sommet d'une tour un homme 
qui frappe ainsi les heures : au même instant une 
femme se présente, et lui fait une profonde révé- 
rence ; elle se promène ensuite une fois autour de 
lui. Ces figures s'appellent dans le pays Giacomar et 
Giacomarda ( i ] . 



( I ) On appelle égaiement Jaquemarts à Cambrai et dans 
d'autres vilies , des figures qui frappent l'heure avec un marteau. 
Ce nom déri\ e peut-être de Jacques Aiartin , qui aura été le 



ï88 CHAPITRE XLVII. 

M. Castellan , curé de Lambesc , est fort versé 
dans l'étude des antiquités ; il travaille depuis long- 
temps à une histoire ecclésiastique de la Provence, 
que les circonstances ne lui ont pas encore permis de 
publier. II nous conduisit dans le jardin de M. Re- 
nard , et il nous fit voir les trois inscriptions que je 
publie ici: 






S" 



7 



. .; RAIVS 
B ASSVS 






premier ouvrier qui en a fait de semblables j peut-être aussi ce 
nom signifie-t-ii Jacquts au marteau. 



CHAPITRE XLVII. 



N.*'2. 



^- 

^£ X P M 
PROCVLI . L 




P E I V S 


. Teopil 


IBOITE . V. 


S. L. M. 




189 



N.° 3. 



IBOITE . V . S . L. 
M . AMOENA. 



POMPEIAE 



- -ià à^Ww â/\^t^^^^w^ . 



Z*^ 



Ces pierres ont été trouvées , il y a plus de vingt 
ans , en faisant une excavation pour la grande route, 
au pied du coteau appelé le Collet de Viret^k environ 
six cents toises de Lambesc : elles sont très-frustes 
et ne contiennent que des noms propres ; mais elles 
sont remarquables à cause de la répétition du mot 
IBOITE, qui précède la formule Votum Solvit 
Lubens jMerito ; ce qui fait présumer qu'I boite est le 
nom d'une divinité gauloise qui étoit adorée parti- 
culièrement chez les Sa/y es. 

Les environs de Lambesc sont extrêînement 
agréables ; les champs y produisent beaucoup de 
vin et de blé , et sont plantés d'une immense quantité 
d'oliviers. On commence ici à voir des exemples de 
cette singulière culture qu'on observe dans une grande 
partie de la haute et de la basse Provence : chaque 
terrain est divisé en plusieurs planches , larges d'envi- 
ron douze pieds , et alternativement semées en Lié ou 



I9© CHAPITRE XLVir. 

plantées en vignes ; le tout est entouré d'une quan- 
tité considérable d'oliviers. Le dessin formé par 
Ces planches , dont les unes se dirigent du nord 
au sud , et les autres de l'est à l'ouest ; la variété des 
couleurs de la vigne , du blé , des fruits de l'olivier • 
dans différens degrés de maturité , donnent à la 
contrée l'apparence d'un tapis élégamment nuancé. 

En sortant de Lambesc , on a une montée très- 
mauvaise , et ensuite une descente plus mauvaise 
encore , sur des blocs de rochers que notre postillon 
ne put éviter qu'en faisant des zigzags et des détours. 
Le terrain redevient calcaire et aride jusqu'à Saint- 
Cannat. 

II faisoit sombre quand nous arrivâmes dans ce 
village : quoiqu'il n'y eût plus qu'un relais jusqu'à 
Aix , je ne voulois pas y entrer tard dans la nuit, 
afin de pouvoir , dès mon arrivée , voir et embrasser 
mon respectable ami M. de Saint -Vincens. Nous 
restâmes à Saint - Cannât , dans une chétive auberge 
tenue par une vieille femme née à Stralsund , en 
Poméranie ; elle avoit épousé, pendant la guerre 
d'Hanovre de 1756, un soldat français avec lequel 
elle vint s'établir à quatre lieues d'Aix , dans un cli- 
mat bien différent de celui de son pays : elle a mis 
pour enseigne sur sa porte , à la Suédoise. Cette brave 
femme nous donna peu de chose , mais elle nous traita 
de son mieux : nous lui fîmes conter son histoire ; 
et elle nous intéressa par sa franchise et sa bonté. 



CHAPITRE XLVII. 191 

Nous vîmes rentrer des troupeaux de moutons , 
parmi lesquels nous en remarquâmes plusieurs qui 
avoient un ornement singulier ; il consiste en une , 
deux, trois, et jusqu'à douze touffes de laine, qu'on 
épargne en les tondant. Les bergers laissent cet 
ornement à ieurs moutons favoris. 

Dès la pointe du jour , nous nous remîmes en 
route , et à sept heures du matin nous entrâmes dan* 
Aix, 



92 



CHAPÎTRE XLVÏII. 



Arrivée à AlX. — Cours. — Commencement des Jeux. 
— Cours de la Trinité. — Course , danse , usage sin- 
gulier. — iMaison de M. de Saint- Vincens. — Collection 
d'inscriptions. — Tivoli. 

XjES jeux étoient déjà, en activité; ils avoient com- 
mencé dès la pointe du jour, et ik continuèrent 
jusqu'à la nuit. Nous vîmes successivement passer 
sous nos fenêtres les divers groupes qui figurent dans 
la célèbre procession de la Fête-Dieu ; chacun 
étoit accompagné de deux musiciens : par-tout on 
entendoit le gai tambourin et le joyeux galoubet. 
Deux quêteurs portant une tirelire et un bâton peint 
n'étoient pas les personnages les moins essentiels : 
les groupes s'arrêtoient devant chaque maison pour 
exécuter une danse ou sa bizarre pantomnne, et ne 
se retiroient qu'après avoir fait la collecte. 

Le cours appelé l' Orbitelle ^ sur lequel nous étions 
logés , est magnifique ; il a près de cent cinquante 
toises de long sur quinze de large ; il est planté de 
quatre rangées d'anciens et beaux tilleuls , et bordé 
de belles maisons et de plusieurs cafés ( i ) : il rap- 
pelle les boulevarts de Paris et de Bordeaux. Du côté 

( 1 ) Avant la révolution , il y avoit trois ou quatre cafés à 
Aix , qui faisoient d'assez mauvaises affaires : il y en a mainte- 
nant une vingtaine, qui prospèrent tous ; et cependant la ville 
ne s'est pas enrichie. du 



CHAPITRE XLVIII. icj| 

du midi , la vue se perd dans la campagne ; au nord, 
elle se termine par la façade de la maison de M.du 
Poët : au centre , sont trois fontaines jaillissantes ; 
celle du milieu donne une eau thermale, qui éparo-ne 
aux habitans l'embarras d'en faire chauffer pour les 
usages domestiques. Outre cette source chaude ^ il 
en existe une autre qui entretient les bains. 

Un propriétaire creusa , il y a quelque temps , un 
puits à environ deux cents pas de l'une de ces 
sources : il y trouva de l'eau froide ; et la source 
chaude tarit. Les habitans s'en plaignirent ; on traita 
avec le propriétaire du nouveau puits ; il le fît com- 
bler , et la source chaude reparut. On peut croire 
qu'à très-peu de distance de la ville, la source passe 
sur des pyrites où elle acquiert ses qualités thermales. 
Les personnes les plus riches et les plus distin- 
guées sont, en général, logées sur le cours. Là sont 
les plus beaux hôtels pour recevoir les étrangers ; les 
portes des cafés sont obstruées par une foule d'o'sifs ; 
et, le soir, chacun vient respirer l'air sous les beaux 
arbres de cette agréable promenade. 

Mon ami M. de Saint- Vincens a son hôtel fn 
face de celui où nous étions descendus ; il étoit alors 
à l'hospice, dont il est administrateur. Dès qu'il put 
se soustraire aux devoirs qu'il s'est imposés lui-même 
pour servir ses semblables , il arriva. Que j'eus de 
plaisir à le voir, à l'embrasser ! Nous ne nous quit- 
tâmes plus. 

1 orne IL N 



îp4 CHAPITRE XLVIII. 

Les jeux de la Fête-Dieu avoient commencé. Tous 
les habitans se rendoient au cours de la Trinité^ 
qu'on appelle ainsi, parce que le dimanche consacré 
à la célébration de ce saint mystère est le seul jour 
de l'année où l'on s'y réunisse : c'est le Longchamp 
de la viile d'Aix. La location des chaises est au pro- 
fit de l'hospice des Insensés , qui est sur ce cours. 
Les avenues étoient remplies de chœurs de danses , 
et d'un grand nombre de curieux qui regardoient 
les diables , les innocens , les apôtres et les autres 
groupes dont j'ai déjà parlé : chacun se livroit au plai- 
sir, qui, parmi les Provençaux, a tant de vivacité. 
Les divers jeux passoient le long des terrasses des 
jardins qui bordent le cours : celui où nous étions 
appartient à l'archevêque, M. Champion de Cicé ; 
ce vénérable prélat faisoit à chaque troupe quelques 
largesses ; et le diable , pour cette fois , obtint un 
tribut de la piété. 

Les jeux de la journée se terminèrent par une 
course à pied , dont le prix étoit un modeste plat 
d'étain. Achille , pour prix d'un pareil combat , pro- 
posa une urne d'argent ( i ) ; mais à Aix les prétendans 
n'étoient pas des héros, et celui qui remporta la 
victoire n'étoit point un Ulysse. 

L'administration de l'hospice avoit fait suspendre 
un lustre et placer quelques bougies dans une des 

(i) Iliad. XXUI. 



CHAPITRE XLVITI. \<j) 

cours extérieures : le son du tambourin se fit entendre, 
et la danse commença. Les quadrilles étoient formées 
par les dames et les jeunes gens de la ville. Nous 
fûmes témoins d'un usage singulier qui a lieu dans les 
campagnes de la Provence ; c'est celui d'offrir des 
épingles aux danseuses i les danseurs achètent ces 
épingles plus ou moins cher, selon leur voionté ; et 
c'est de cette manière que se payent les frais du bal 
champêtre. li s'agissoit ici d'un acte de bienfaisance, 
et chacun s'empressa de donner selon ses facultés. 
On avoit annoncé au café Mazan une fête sous le 
titre de Tivoli , à l'instar de Paris. Ce café occupe 
le bel hôtel qui appartenoit autrefois à M. de Mons , 
sur le cours : il y avoit des rafraîchissemens , des 
danses , et l'on tira un assez joli feu d'artifice. 

Je m'étois proposé dedemeurer quelques jours à Aix: 
mes devoirs , mes goûts et mes sentimens dévoient m'y 
retenir ; car cette ville m'offroit des curiosités de plus 
d'un genre, et j'y étois sur-tout arrêté par l'amitié* 

Le lendemain nous commençâmes à voir la collec- 
tion de mon respectable ami. On éprouve un senti- 
ment de vénération en entrant dans la maison de 
M. de Saint- Vincens ; tout y respire le savoir, la 
bienfiiisance et la vertu. Le vestibule , la cour et 
les escaliers sont remplis d'inscriptions grecques, 
romaines et du moyen âge ; les dessus de porte 
sont ornés de fragmens de mosaïque. Son cabi- 
net présente une nombreuse collection de livrer 

N 2. 



1^6 CHAPITRE XLVIII. 

imprimés et manuscrits, de médailles, et divers mo- 

numens d'antiquités ou relatifs à l'histoire de son 

pays. 

M. de Saint-Vincens a décrit et fait figurer plu- 
sieurs de ces monumens dans la notice qu'il a donnée 
sur son père ; mais il auroit pu en faire connoître 
beaucoup d'autres : je m'arrêterai principalement , 
dans l'énumération que je vais en faire , à ceux 
qu'il n'a pas encore publiés. 

Dans les murs du vestibule on a enchâssé les ins- 
criptions suivantes : 

N.° 2. 



N." I. 



^ R. IIDeX 

^ A VGET. LE 

^ î.EGIONlS 

S 

-* Kl IVSSIT SIBI 

^ FRATRI 

^. 3 PAT RI 

^ MATRl 

'5 

^ 'i^\pA^ 

^ 

<'JRAf— 



^n W\_^ ^ V^A^'V^'*^»! 



i> ^ 



M 



J 



VI N C E N T I O 
QVIXIT.ANNI i 
S. VIIII. M. III. MAT ^ 

'i 

El INFELICISSIMA^ 



N.° I , lignes 2 et 3. LEgntus LEGIONIS. 
ligne 4. fie RI IVSSIT , te. 

N." 2 , lignes 4 et 5. M AT El pour MATER ; faute du sculp- 
teur:!'/ est souvent mis pour l'A' dans les inscriptions, Vincentius 
n'a vécu que neuf ans et trois mois. On n'a pas rapporté ie 
nombre des jours. 



CHAPITRE XLVIII. ip7 

Une tête très- fruste dans un médaillon ; on lit 
autour : 

DRVSVS CLA VDII IMP 

N.° 3.' 

INDOLIS HIC lACIT HEV + 

ECCE SEPVLTVS 

CVNCTIS KARVS EXOSVS 

NON NISI MALIVOLIS 

DEXTRIANVS NOMINE 

VOCITATVS IN VITA 

NEC IMMERITO NAM TVO 

SIC MVNERE CRISTE 

DEXTRIS TIBI NVNC FIDE 

ADSISTIT IN AGNIS 

^TERNVM SPERANS TE 

DNE LARGIENTE DOlWM. 

PRVDENTIA ERAT PR.EDITVS 

FORMAQVE DECORVS 

NON ALIVD VMQVAM. HABVIT 

NISI CVM BONITATE FIDEM 

NEC DEFVIT ILLI ELIGANS 

CVM VERECVNDIA PVDOR 

BIS VNDENOS JEYl COMPLETIS 

DVXIT MENSIBVS ANNOS. 

PVLCER ET INNOCVVS PIA 

SEMPER MENTE PROBATVS 

LVGEMVS TE MISERANDE PVER 

QVIA BREVE OMNE QVOD BONVM EST 

OBIIT E SOECVLO ASTRA PETENS 

DIE TERTIVM NONAS IVNIAS 

QVOD. EST INDiCTIONE. PRIMA. 

N 3 



ipS CHAPITRE XLVIII. 

Nous voyons par cette inscription, que Dextrîanus, 
d'une figure agréable, de mœurs pures, aimé de 
tout ie monde , bon , prudent , pieux et chaste , a 
vécu vingt-deux ans , et qu'il est mort ie 3 des nones 
de juin de ia première indiction. 

En face de l'escalier est cette belle inscription 
grecque que M. de Saint - Vincens le père avoit 
recueillie parmi les débris de ia maison qu'avoit ha- 
bitée Peiresc : elle a été interprétée par MM. Char- 
don de la Rochette et d'Ansse de Villoison (i). Je 
me contenterai de ia rapporter (pi. XXX , n° i ) : 

[TOISIN A' HXfîESSI n^P' AiriAAOISIN], OAITA, 
KOTFOS Ern KAAEH 2E, OEH $IA02, OTK ETI 0NHTO2. 
HI0EO2, KOTPOISIN OMHAIKIH HANOMOIOS 

nAaxHpnN shthpsin, amtkaaioisi 0EO121N, 

nAOTHP KAinOAEHN IIONTOT T'EN KTMA2IN E2THN, 
ET2EBIH TPO$EaN AE AAXD.U TOAE 2HMA nEHATMAl 
NOrSHN, KAI KAMATOIO, KAI AX0EO2 HAE nONOIO, 
TATTA TAP EN ZIIOI^IN AMEIAIXA 2APKE2 EXOT2IN- 
EN AE TE0NE£i2IN OMHPTPEES TE nEAOYSIN 
AOIAI, THN ETEPH MEN EriIX0ONIH nE$OPHTAI, 
H A^ ETEPH TEIPE22I 2TN AI0EPIOI2I XOPETEI" 
H2 2TPATIH2 EI2 EIMI, AAXHN 0EON HrEMONHA. 

Hac resonanda propè littora , oviator! adolesceiis ego adloquor te, 
Nutnitii carus, non ampliàs mortalis. Venerem nondiim expertiis , 
adokscentïhus , œtate formte ornnino similis nautarum sospitatoribiis , 
Ainydœis Diis , nauta et ego vitam errabundus maris in jluctibus tra- 
duceham, Pîetate vero patroiioriim soriitrts hune tumnliim , vale dixi 



{ I ) Magasin eucjclope'dique , année V, t, V ; p. 7 et suiv., 
Notice sur Suint- Vincens , p. 4 ' •. 



CHAPITRE XLVIII. 199 

inorhis, lahorique , necnon curis atque arumnis : his en'im , dum vivi- 
mus , miser lis cnrnes ohnoxiœ surit, Apud tnortiws autem cœtiis profectè 
exstaiit duo , quorum alter quidem in terris vagatur , aher vero sideribus 
cum cœlestihus choreas ducit : cujus militiœ (posterions scilicet cœtûs) 
pars nutic sum , sortitus Deum ducem. 

«' Sur ces rivages battus par les flots, c'est un adolescent qui 
» t'appelle, ô voyageur ! Cher à la Divinité, je ne suis plus soumis 
» à l'empire de la mort. Libre encore du joug de l'hymen ; sem- 
» blable, par mon âge tendre, aux jeunes dieux Amycléens sau- 
» veurs des nautonniers, et nautonnier moi-même, je passois ma 
» vie errante sur les flots. Mais dans ce tombeau , que je dois à la 
» piété de mes maîtres , je suis à l'abri des maladies , du travail, 
« des soucis et des angoisses ; car, parmi les vivans, toutes ces 
>» misères sont l'apanage de notre enveloppe grossière. Les morts , 
» au contraire , sont divisés en deux classes , dont l'une retourne 
» errer sur la terre, tandis que l'autre va former des danses avec 
» les corps célestes : c'est de cette dernière milice que je fais 
» partie , ayant eu le bonheur de me ranger sous les bannières de 
» la Divinité. « 

Cette inscription est supportée par la suivante , 
qui n'offre pas moins d'intérêt. Celle-ci est sur un 
pilier de marbre rouge , surmonté d'un fer qui sou- 
tenoit sans doute une tête ou un buste. Elle a rapport 
à un vœu fait pour la santé de l'empereur Alexandre 
Sévère et de Julia Mammxa sa mère ( i). 



(i) Ce monument avoit été décrit parSPON, p. 329 de ses 
Miscellanea antiquitatis ; par CUPER , dans ses Observationes in 
Harpocratem , p. i 5 3 ;par FabRETTI , Inscriptiones atitiqua , p. 494 i 
par Arnaud, de Diis -TrapiS^potç, chap. i 5. Il avoit été autrefois à 
Saint-Cannat, d'où ii fut porté à Aix chez M. de Peiresc. M. de 
Saint-Vincens en fit l'acquisition plusieurs années avant sa mortj», 

N 4 



200 CHAPITRE XLVIII. 

Sur ie bord supérieur du piiier , il y a des lettres 
à demi rongées, que le docte Séguier croyoit pou- 
voir interpréter ainsi : En APAOn TnEP saTHPiAS, 
ob btnejiciu7n pro salute , en sous-en tendant posait ; ce 
qui se lie très- bien avec le reste de l'inscription qui 
est sur le pilier. Ces mots ob bcnefcium pro sainte 
(posait ) sont repétés deux fois dans l'inscription , 
parce que deux personnes ont contribué à élever ce 
monument, savoir, M. Aurelius Héron, et Charité, 
prêtresse ou ministre des sacrifices. 

En ATAQD. rnEP SnXHPIAS 

MAPKOT ATPHAIOT 

SEOTHPOr AAEEANAPOr 

ETTTXOT2 ET2EBOT2 2EB. 

KAI IOTAIA2 MAMAIA2 

2EBA2TH2 MHTP02 2EB. 

AU HAin 

METAAi:! SAPAniAI 

KAï TOI2 2TNNAOI2 

0EOI2 

M ATPHAI02 HPQN 

NEOKOPOS TOT EN . 

nopTH sAPA.niAOS Eni 

AAPriNia EEITAAIHNI 
AFXITIIHPETH KAI KA 



et ie plaça dans son jardin. C'est ià que (e savant Séguier de Nîmes 
lut et expliqua l'inscription. Il corrigea et suppléa, d'après le mo- 
nument lui-même, des erreurs et des omissions faites par ceux 
qui l'avoJent rapportée. Notice sur Saint-Vîncens , p, 36 et suiv. 



CHAPITRE XLVI ir. 201 

MEINEYTH KAI ATTHAia 

$HBa KAI 2AA£lNia 0EO 

AOTa lîPn^HNOIS 

KAI KAMEINETTAIS KAPI 

TH lEPOAOTAElA ANE 

0HKEN En ATAOa 

Ob benejicîum (posuit)^ro salute Â'Jarci Aurelii Severi Alexnndri, 
felicis, fit, augusti , et Juliœ Alamniœa Augusta. matris Augusti , deo 
Soli , magno Serapidi , aliisque in eodem templo diis , Marcus Aurelius 
Héron adituus adis Serapidis qua est in porta, sub Larginio Vitalione 
archiininistro et cainineuta (i) , et Aiirelio Phœbo et Salonio Theo- 
doto sacris cantoribus et camineutis , Charité sacrorum ministra posuit 
ob benejîciu/n. 

« En mémoire d'un bienfait, cette inscription a été posée pour 
«le salut de Marc Aurèle Sévère Alexandre, heureux, pieux, 
3> auguste , et de Julia Mammœa Auguste , mère d'Auguste , en 
M l'honneur du dieu Soleil , du grand Sérapis , et des autres dieux 
3> honorés dans le même temple ; par Marc Aurèle Héron , 
» adituus du temple de Serapis qui est auprès du port , lorsque 
M Larginius Vitalio étoit archiprêtre et camineute (i) , et Aurelius 
« Phoebus avec Salonius Theodotus , chantres sacrés et cami- 
" neutes ; et par Charité , prêtresse du temple , qui l'a égale- 
3> ment posée par reconnoissance pour un bienfait reçu. " 

(i) Les camineutes étoient les ministres du temple, et cette 
inscription est la première qui puisse autoriser ce mot. Sa signi- 
fication reste toujours fort incertaine. Spon a rapporté, d'après 
Hesychius, que le Kci^i'oy étoit une partie du temple; d'autres 
l'entendent d'un vais- eau. Cuper a fort bien dit : Hoc tamen loco 
camineiita sacrum aliquid ministerium ; et vox ea in génère notât ho~ 
minent qui in camino aliquid excoquit , vel qui circa caminum forna- 
cemvejûborat : quod tamen nidlum video quomodo templorum ministris 
vel sacerdotibus convenire possit. Graevius pensoit qu'on avoit écrit 
ce mot pour XajMYivIoiiç, qtti cubant humi .- mais le mot dans 
l'inscription est écrit avec un K , et non pas avec un X. 



i02 CHAPITRE XLVIII. 

L'inscription suivante est au-dessus des deux: 
précédentes (pi. XXX, n." 2) : 



P O MP El A 
COMPE 

SIBIET II FÏ.DI 
S.V. F. 

Celles-ci sont incrustées dans le mur qui conduit 
du vestibule à la cour : 

N.° 7. 



N.° 8. 



MERCVR^O 

V. S. 

PRISCILLA 



D M 

CCENICILIOCEIO 
RINOVAXIIX MEN 
SESIIDXXII GENIVS 
MBIANDABENMEF 



N.°9. 



TVRRANIAE TELE 

SltslAEYXORI . TIMIV 

RANilVS PARATVS 



i- 



N.° 



10. 



» 



vix j^ 



MVSES r^ 
ANN r^ Yx ^ 



N.° 7 , ligne 2. Votum Solvit. 

N.° 8 , ligne 3. Vixh Annos XVIII, MENSES II , Dies XXII. 
Ibid. \\g. 4 et 5. GENIVS M. BIANDABENe MErenti Ficerunt. 
(i) GUDII Anùq. laser. 287, n." a 3 MuRATORi, MCDXi, 16. 



CHAPITRE XLVIII. 

N." II. 



203 



AKIAI2 


EnAijiPOAlTOS 


L M 



N.° 13. 



ossa. ivli, avg. 

vsti . l. lochi 

qvIntiliani 



N.° 15. 



D M 

MEMIAEROMANA 

EPATRONAE. B. M. 

MEMMIOTLESIMI 
ANO F SVOQVIVXI 

MI XXII 



N.° 12. 



ECN Ob 



N.° 14. 



(0 



TAIANi 
nHENI 

aOtahx 

AIVEisitOi 

paniOn-iiO 



N.° 16. 

I 1NCRVSTAV 4 

Ud.ethorolog '^ 

fpvNAVIT. ADITVM T^ 
iv I M E N T . C V M 1 T ^ 
ia es^ ^m ^' ^in i'^b ft^ 



N.° II, lig. ^. AvjcctCavTa, nasztç^KCvIa, annos quadraginia. 
Acilis Epaphroditus est mort à quarante ans, 

N.*' 15 , ligne 3, Berie Merend, 

Ligne 5. f/Z/o SUO QUI ViXIt aiiNIs XXII. 

N.° 1 6. II paroît que cette inscription avoit été faite en l'hon- 
neur d'un homme qui avoit fait incruster les murs d'un lieu pu- 
blic , l'avoit orné d'une horloge, et avoit fait paver le vestibule. 

{\)GVD.A}it. Inscr. 199, w" 6; MUKATOIU, MYIJ, 8iYlGN0L, 
Col, An t. 302, 



204 



CHAPITRE XLVIII. 



N.° 17. 



D M S 

DEFVNCTVS EST 
CAPREOLVS VIXIT 
ANNOS un M 

ENSESII DIES 
III H O RAS III I 
PATER 2^ FECIT 



La cour nous offrit aussi une ample moisson. 



N." 18 (pl.XXX,n:^), 



f^t^J^* '"^- S: " ''^^t.-t^-^ '^^mk^.jt^y "âsiEiueî-.» ~"aiBi.T \âÈi£Î> 

g i^ I S I V O 'y 

f ? 

^AEDIL T PRAEF t PAO. II . VI Ri 
t ^ 

S I B I E T '„ 



'«.^ ç rv^s^ ,^ s f"-^, a? S"-^ g^» «r-^ff »" «^1 



N," 17. Cette inscription, outre le nombre Ats ans, des jours 
et des mois qu'a vécu Capreolus, indique encore le nombre des 
heures Illl. Le monogramme du Christ prouve qu'il étoit chrétien. 



CHAPITRE XLVIII. 

N.° 19. 



lOj 



L. ALLIUS 

V E R I . F . P A P. 

VERINVS. DEC 

IiviR.FLAM.AVG 

PROVNC.ALP.MAR.SÈI. "E 
FL.WLElirNlFL . CASSIAE 
VXORI . PlISSIMAEDEF 

VLATTIAE. M. FIL. 

MARCELLAE. SOCRVI 
OPTVMAE V 
L.ALLIO . AVITO . F . DEC . V 

l.allioflA/"iano-f V 

ALLIAE. AVITAE . FIL. V 



L. Alliiis Verinus , fils de Verus , de la tribu Papia (i) , décurlon, 
dmanvir , flamrne (2) d'Auguste dans la province des Alpes mari- 
times (3) , l'our lui et pour Flavia Cassia, fille de FI. Valentinus {/^, 
son épouse très-pieuse , déce'de'e ; Ulattia ALirceîla , fille de Marcellus 
son excellente belle-mère, vivante (5) / L. Allius Avitus , son fils , 
de'curion , vivant; L. Allius Flavianus , son fils, viv..nt ; Allia Avita , 
sa fille , vivante. 

(i) Ligne 2. VERl Films PAPia. ; — (2) Prêtre. 

(3) Ligne 5. PROVINCict ALPium JHARitimurum. 

(4) H faut sous-entencire ^//(T ; il est présumable que Vf a été 
oubliée par ie graveur de l'inscription. 

(5) Vivœ. C'est ainsi que j'interprète cette sigle V; le sens est 
Indiqué par le mot defiuncta [décédée j joint au nom de Fi Cassia. 



^o6 CHAPITRE XLVIII. 

N.^ 20 ( I ) . N.'' 2 1 fpl. XXX, 11.' 4). 




D M 

COR o FVIYCUlAE 




HPa)i 
ATCANAPOT 



N.°22. 



N.° 23. 



QUAEST V^ 3eRO LATICLAVIO 



PRAET^ 

s? 

cvrator" 

%^ 

AVENIR 

patr' 



[oNIAE 
f IL.LEG . VII . GEM . FEL 
f'VIRO . PATRONO COL 
^ IL . LEG . VIII . AVG 
L NO . COLONIAE 



à Verus , iaticlaviiis , jwtron de la 

colonie primipiius [1) de la septième légion , gémi- 

née , heureuse diiumvir , patron de la colonie , 

primipiius de la légion Auguste , patron de la colonie. 

(i) Les caractères de cette inscription sont du bas temps; il faut 
probablement la lire ainsi : D. M. COR. EYTYCHlAE. 

(2) Nom donné au centurion de la première centurie d'une 
îégion ; il présentoit, pour ainsi dire, à ['ennemi , primum fi lum , 
le premier javelot. 



CHAPITRE XLVIII* 20f 

Cette inscription est tronquée ; ce qui en reste 
est sur un marbre blanc de plus de quatre pieds de 
largeur. Elle fut découverte par ie comte d'AIais, gou- 
verneur de Provence , de 1638 à 1 64 5 , près du 
mausolée appelé la Tour de l'horloge du Palais, 

M. de Saint-Vincens a conjecturé que cette ins- 
cription appartenoit au mausoïée qui faisoit autrefois 
partie du palais d'Aix , et qui fut détruit en 1785. 
On y trouva , lors de sa démolition , trois urnes , 
dont deux de marbre et la troisième de porphyre (i) : 
elles ont dû contenir les cendres des trois personnes 
dont l'inscription faisoit mention. Ce mausolée avoit 
été élevé vers l'an 138 de l'ère chrétienne; l'urne 
de porphyre contenoit une médaille de Lucius^ïius, 
avec la date de son second consulat. Or le second 
consulat d'^Iius commença ie i .""" de janvier 138 , 
qui fut aussi le jour de sa mort. Ce monument avoit 
douze toises d'élévation. 

Sur un carré massif de vingt-six pieds six pouces 
de hauteur , et de vingt-sept pieds trois pouces de 
largeur dans tous les sens , s'élevoit une tour ornée 
de dix demi-colonnes. Cette tour étoit surmontée 
et comme couronnée par des colonnes de granit 
destinées à soutenir un dôme. L'urne de porphyre 
fut trouvée dans les fondemens du mausolée : les 
deux urnes de marbre ont été trouvées dans l'inté- 
rieur de la tour. 

(i) Notice sur Fauris Saint-Vincais , p. 12. 



2o8 CHAPITRE XLVÎII. 

L'inscription fait mention de trois patrons de la 
colonie d'Aix : le premier avoit été laticlave et pri- 
mipile, c'est-à-dire , premier centurion de la légion 
septima gemina. Les empereurs accordoient souvent 
le droit de porter le laticlave aux premiers magis- 
trats des colonies. 

Le second avoit été duumvir de îa colonie. On 
doit suppléer à ce qui reste de la quatrième ligne de 
l'inscription, et lire II VIRO. Il est naturel de penser 
que le patron de la colonie y a occupé la magistra- 
ture la plus honorable. Le dernier avoit été primi- 
pilus de la légion octava Augusta. 



D 



M 



Q MATERNI 
MARCINl 

:maternia 

GRATA 

PATRI 

PIENTISSIMO 



N."25, 



CHAPITRE XLVm. 



2.0 p 



N.° 2J. 



SEX . AEMILIO PAVLLO PATRI 
AEMILIAE Q F ' REGILL^ • TAR 

sex'Aemil-pavllIno fraTRi 
t • aemil • bvrro fratri 
C • AEMIL ■ VASTVS 
svis 



A Sextus ^fiiilius Pauîîus son père , à y^tfiilia Regilla , fille de 
Quintus, sa mère , à Sextus ^milius Paullinus son frère, à T.Aivjl- 
îius Biirrus son frère , C yEtnillus Vastus, aux siens. 

N.° 26. 




Tome IL 



o 



AIO 



CHAPITRE XLVIir. 



N.» 27. 

^ CORNELIOaSI ^ 



FIRM AE 
PHILOXSENIvF 
M . CORNELIO 
AQVILONI . V. 



VSI 
E 



CHAPITRE XLVIII. 211 

Cette autre inscription a été trouvée sur le che- 
min de Toulon , à un mille d'Aix , au mois d'août 
1804. La pierre est carrée et surmontée d'un fron- 
ton en triangle , au sommet duquel est une coquille 
en relief, taillée sur la pierre. Les lettres sont de la 
plus belle forme. 












M . CAELIO FLORO 

liÏÏÎI VIR AVG 

CAELIAE RESTITVTAE M... 

VERECVNDO FRATRI 

FIOR A 

CAELIVS CLEMENS PATRONVS 











A Marcus Cœlius Florus, sextumvir d'Auguste, à Caîia Restituta, 
mère de Florus , à Verecundus son frère , à Flora sa sœur , Calius 
CUmens , leur patron t a fait élever ce motmuest, 

O Z 



ai2 CHAPITRE XLVIIT. 

On voit encore un fragment d'une inscription go- 
thique très-niutilée , qui a servi d'enseigne à un lieu 
de prostitution , au temps du frère du roi René. II 
porte la date de 1 4 1 3 • 

Depuis notre départ , on a joint à ces monumens 
une petite statue trouvée à Conil dans le territoire 
de Rogues , à trois lieues d'Aix. La tête et les bras 
manquent ; elle est assise. Cette figure , qui est très- 
grossière , porte au cou un médaillon comme on en 
voit à l'archigalle sur quelques bas-reliefs ; elle pa- 
roît être du troisième ou du quatrième siècle. On lit 
sur la base : 

STATIA PTHENGISDA 

Je crois qu'on doit entendre par ces mots , Statia 
Pthencris dat ; c'est-k-dire , Statia Pthmgis donne cette 
statue. 

On trouva auprès une colonne de pierre avec ces 
lettres : 

VI 

ce 

so 

ï. 



21 -i 



CHAPITRE XLIX. 

Maison de campagne de M.'"'^ de Saint-Vincens. — 
Thomassin de Mazaugues. — Salyes. — ÂQU^e Sex- 
TIJE, AlX. — Son histoire. — Raymond- Bérenger. — 
Gcii saber. — Eaux thermales. — Bains. — Autel de 
Priape. — Cabinet de M. de Saint-Vincens. — Epitaphe 
de son père. — Urne étrusque représentant la mortd'E- 
téocle et de Polynice. — Vase grec peint. — Sceaux 
du moyen âge. — Bustes. — Inscription grecque avec 
une figure de Psyché. — Topographie de la Provence. 
— Médaillons du roi René et de Jean de Matheron. — 
Bas-reliefs. — Tessère de gladiateur. — Tessère à 
placer dans les fondations, &c. 

JVl. DE Saint-Vincens nous conduisit le len- 
demain à une jolie maison de campagne située aux 
portes de la ville ; elle appartient à M.""" de Saint- 
Vincens. Cette retraite est extrêmement agréable , 
parce qu'elle est ombragée par quelques vieux arbres : 
c'est là le luxe des habitations champêtres , sur tout 
dans un pays où le bois est rare. Nous y passâmes une 
journée charmante , au milieu d'une société choisie , 
où nous pûmes juger de l'aimabie vivacité de la 
gaieté provençale. 

Cette maison rappelle des souvenirs intéressans : 
elle a appartenu au président de Mazaugues , grand- 
oncle de M.""" de Saint-Vincens. On joue à la 



5l4 CHAPITRE XLIX. 

boule, exercice chéri de tous les habitans du mîdî , 
sous les arbres qu'il a plantés. Son portrait décore 
la principale chambre. Thomassin de Mazaugues 
avoit épousé la nièce de Peiresc; il montra , comme 
lui , beaucoup d'ardeur pour les lettres , quoiqu'avec 
moins de talens, de libéralité et de succès. II nous a 
conservé plusieurs des manuscrits de cet homme cé- 
lèbre, qui sont aujourd'hui, comme nous le verrons , 
dans la bibliothèque de Carpentras. 

li étoit impossible d'être dans la ville d'Aix sans 
vouloir jouir de l'agrément de ses bains , auxquels elle 
doit son nom : nous y allâmes ie lendemain. Ces bains 
sont extrêmement agréables. Le produit tourne au 
profit de l'entretien de l'hôpital, auquel ils appar- 
tiennent. II n'est pas étonnant que la salubrité de 
ces eaux ait déterminé les Romains à s'établir dans 
ce lieu. Les Salyes , nation ligurienne, occupoient 
autrefois toute cette contrée : la plaine dans laquelle 
Aix est située, paroît avoir été leur quartier prin- 
cipal ( I ). C. Sextius Calvinus bâtit, près du lieu 



(i) M. DE FORTIA, dans son Histoire ancienne des Saliens , 
Paris, 1805, in-i2, prétend que le nom des Salyes dérive des 
salines qu'ils avoient découvertes; il pense aussi qu'ils donnèrent 
leur nom aux prêtres saliens. Il faut voir dans son ouvrage même 
comment il appuie ces assertions, contraires cependant à l'opi- 
nion de tous les auteurs anciens et modernes, qui assurent que \q 
nom des prêtres saliens dérive A\x verfce salire, sauter j ce quf 
paroît plus probablç. 



CHAPITRE XLIX. 215 

où il les avoit vaincus, une viile qui reçut son nom 
de ses eaux froides et thermales, en y joignant celui 
de son fondateur ( 1 ) ; d'où elle flit appelée Aquœ 
Si.\t œ. Elle y associa ensuite celui d'Auguste , avec 
le titre de colonie. Il y restoit encore, il y a peu de 
temps , quelques ouvrages romains. 

Aix fut successivement prise et ruinée par les 
Bourguig lions, les Visigoths, ies Sarrasins et les 
Normands. Elle suivit le sort des autres villes de la 
Provence : elle commença à acquérir de l'impor- 
tance lorsqu'elle devint le séjour habituel des comtes y 
sur-tout depuis Alphonse II, roi d'Arragon , prince 
protecteur de la poésie et poëte lui-même. Ce fut lui 
qui introduisit en Provence le goût pour la galan- 
terie , et qui attira d'outie-mer et d'Espagne ces 
aimables conteurs qu'on appela troubadours : ce goût 
acquit encore plus de force h la cour du noble fils 
d'Alphonse, Raymond Bérenger IV, et de sa char- 
mante épouse Béatrix ; ce fut alors le séjour de ce 
mélange de polite-se, d'espiit et de galanterie^ 
science aimable , expressivement caractérisée p; r le 
nom qu'on lui donna de lou gai saber [ le gai savoir]» 
Les plus ( élèbres de ces chanteurs faisoient l'orne- 
ment de la cour du comte de Provence. Marguerite >, 
sa fille, qu'il avoit enseignée en sens et courtoisie ^ et en 



(!) TiT. LlV. LXI , Sommaire, 

o 4 



^l6 CHAPITRE XLIX, 

toutes Bonnes moeurs de temps de s' enfance ( i ) ^ fut 
aussi formée par leurs leçons ; et d'après le portrait 
que nous en a laissé le naïf Joinviile , c*étoit un 
modèle d'esprit, de sagesse, de modestie et de bonté. 
Elle épousa Louis IX. Cet esprit chevaleresque se 
conserva encore sous la malheureuse Jeanne et le bon 
roi René. Charles III , neveu de celui-ci et son héri- 
tier , légua par testament son comté de Provence à 
Louis XI , qui le réunit à la France ; mais , jusqu'à 
l'époque de ia révolution , cette province avoit con- 
servé ses privilèges et ses lois particulières. 

Pour revenir aux bains d'eaux thermales auxquels 
ia ville d'Aix doit son nom, il est probable que 
C. Sextius Calvinus les établit en y faisant con- 
duire, par des aqueducs, des eaux de Mairargues, 
de Jouqaes , de Saint- Antonin et d'autres lieux : 
les Romains les décorèrent à leur manière. Ce- 
pendant ces eaux perdirent leur nom et leur répu- 
tation, et furent presque mconuues sous les rois et 
les comtes de Provence , et même sous les rois de 
France. Ce fut en 1600 qu'Antoine Merindol (2) 
et Castelmont { 3 ) , qui se qualifie lui - même de 
médecin espargirique , en renouvelèrent l'usage. Un 

( I ) JOINVILLE , Histoire de S. Louis. 

(2) Des bains d'Aix, &€. Aix, 1600, in-S.° Apologie pour les 
bains d'Aix , 1618. 

( 3 ) Traité des bains de la ville d'Aix, par le S/ DE Castelmont , 
médecin espargirique. Aix, 1600, in-8.° 



CHAPITRE XLIX. 217 

autre médecin, appelé Pitton , iixa encore l'at- 
tention sur ces eaux en 1678 (i). En 1704, on 
découvrit dans le lieu où ces bains sont établis , plu- 
sieurs morceaux d'antiquité et une nouvelle source. 
Les auteurs du Journal de Trévoux désirèrent que 
quelqu'un donnât l'histoire de ces eaux (2). M. Lau- 
thier ( 3 ) , médecin , répondit à cet appel (4) ; Antoine 
Emeric , autre médecin , donna leur analyse ( > ) ; 
et Louis Arnaud écrivit aussi sur le même sujet (6). 
Ces divers ouvrages sont remplis du récit des cures 
merveilleuses qu'elles ont opérées. Il est certain que 
l'usage de ces eaux doit être salutaire , et qu'elles 
peuvent être très-utiles aux habitans dans une infi- 
nité de cas : mais elles ne sont pas irès-chaudes ; et 
leur efficacité n'est pas assez grande pour attirer da 
loin des buveurs et des baigneurs , comme celles de 

(1) Les eaux chaudes d'Aix ; par J. Schoîastique PlTTON. 1678, 
in- 8." C'étoit l'oncle du célèbre Pitton-Tournejort. 

(2) Année 1704, p. 2005. Voye-^ aussi le A^Iercure de France, 
mars [705 , p. 66. 

(3) C'est celui qui est connu par son amour pour les menu* 
mens , et qui céda à Louis XIV le célèbre cachet de Michel- 
Ange, qui est dans le Cabinet de la Bibliothèque impériale. 

(4) Histoire naturelle des eaux chaudes d'Aix en Proveîtce , pai" 
Honore'-Alarie hKVim^W , méàtcin. Aix, 1705, in-12. 

(5) Analj'se des eaux minérales d'Aix, par Antoine AUCANE- 
Émeric, médecin. Aix, 1705 , in-S.'' 

(6) Traité des eaux minérales d'Aix en Provence. Avignon , î 705 > 
in-12. V oyez 2l\xssi Lettre à A'IAf. sur une source d' fait chaude et 
minérale d'Aix , découverte en tjo^ : sans date. 



2lS CHAPITRE XLIX. 

Digne en Provence , d'Aix en Savoie , de Barége , 
Bagnères et Cau'erès dans les Pyrénées, &c. 

L'édifice où les ba'ns sont placés est mo lerne. i 
II y a dans les souterrains deux chambres avec des 
baignoires en marbre. On a incrusié, d?.ns l'une de 
ces chambres , un bas-relief antique qui représente 
un phallus placé sur un autel ( i ) ; il a été trouvé en 1 
1705 dans les fon démens de l'ancien édifice des bains: 
peut-être avoit-il été consacré par la reconnois- 
sance d'un habitant à qui la douce chaleur de ces 
eaux avoit rendu le moyen d'être père. Une piété mal 
entendue a fait mutiler ce monument ; mais on dis- 
tingue parfaitement, par une couleur plus foncée, la 
place qu'occupoient l'autel et le simulacre qui en a 
causé la perte. On y lit ce distique, composé par | 
M. Muraire, chirurgien d'Aix : 

Pnxses Phallus abest, erasit bar l'ara Jextra ; 
Sed latet in cnlidis ipse Priapus aqxùs. 

On observe au-dessus une portion de bas-relief 
brisée qu'on a prise ou pour un couteau , ou pour 
un apex : ce pourroit être aussi une espèce d'ombelle \ 
dont le dieu auroit été couvert. L'ombelle se remarque 
dans les bacchanales (2) : ainsi elle peut avoir été 



(i) H est figuré sur l'ancienne carte de la ville d'Aix» 
(i) Paciaudi, De umbellœ gtstatione , cap, L 



CHAPITRE XLIX. 2Ip 

appliquée au culte de Priape. On prétend qu'on y 
iisoit ces trois lettres I H C , qui ont exercé la saga- 
cité de plusieurs antiquaires ; elles sont entièrement 
effacées ( i ] . 

Nous consacrâmes le reste de la matinée h. l'exa- 
men du cabinet de M. de Saint - A'incens , com- 
mencé par son père Jules-François -Paul Fauris de 
Saint - Vincens , président du parlement d'Aix : il 
étoit né en 1 7 i 8 , et avoit épousé , en 1 746 , Julie 
de Villeneuve, fille du marquis de Vence et de dame 
de Simiane, petite-fille de la comtesse de Grignan; 
il étoit donc descendant de M.""" de Sévigné par les 
femmes. Dès sa première jeunesse, il fit ses délices 
des belles -lettres, de l'histoire et de l'antiquité; en- 
suite il s'appliqua à l'étude des lois avec la même 
ardeur. Sa vie, qui a été longue, a été consacrée 
toute entière à la pratique des plus belles vertus et 
à l'exercice des devoirs de son état. 

Les lettres , noble plaisir d'un cœur pur et géné- 
reux , ont été ses délassemens ; il a entretenu une 
correspondance suivie avec les hommes les plus dis- 
tingués de l'Europe. C'est lui qui a initié son fils dans 



{ I ) On les a interprétées de bien des manières : Is Hortorum 
Custos , In Hortorum Custodiam, Invfnies H as Calidas , In Humore 
Calor , In Honorem CoJoiiiœ , Impensis Hujus Colonies. On pourrait 
encore donner de ces lettres d'autres explications, qui ne seroicnt 
pas plus certaines. 



210 CHAPITRE XLIX. 

i'étude de l'antiquité , qu'il a approfondie , et il lui 
a laissé l'héritage de ses talens et de ses vertus (i). 



(i) M. de Saint-Vincens a prodigué à son père les soins les 
plus constans et fes plus tendres. Voici comment j'essayai de 
peindre les sentimens touchans qu'il avoit pour lui , dans la 
notice que je lus dans une séance publique de l'Athénée de 
Paris, après la mort de ce respectable magistrat: 

« Vous qui aimez les devoirs de la piété filiale, transportez -vous 
en imagination sur le cours de la ville d'Aix. Voyez ce respec- 
table octogénaire y venir chercher les feux d'un soleil pur comme 
lui. Son corps n'est point courbé sous le poids de ses quatre- 
vingts années ; son ame n'en est point affaissée; sa tête n'en est 
point afFoiblie. Son visage, calme et serein, annonce une ame 
tranquille. Voyez-le s'avancer appuyé sur son vertueux fils , qui 
déjà touche lui-même au terme de l'âge mur. Ils s'entretiennent 
tous deux de quelques grands traits de l'antiquité ; ils traitent 
quelque question d'érudition , de littérature ou d'histoire. Qui 
ne seroit échauffé du feu qui anime leur entretien ! Leur regard 
est tout amour et toute bonté : l'un ne semble désirer de pro- 
longer sa vie que pour ne pas cesser de recevoir les soins d'un 
fils si bienfaisant ; l'autre ne désire de vivre que pour être 
toujours l'ami , le soutien de son tendre père. La promenade est 
finie; ils retournent à leur domicile. Un cercle de leurs con- 
citoyens les y attend , et sollicite leur décision sur les intérêts 
qui les divisent. Là le père et le fils forment à eux seuls un 
tribunal qui paroît le sanctuaire auguste de la justice ; mais 
ils n'y jugent pas les procès , ils les préviennent. Après, ils i-e- 
prennent leurs occupations favorites , revoient les amples porte- 
feuilles qui leur retracent fout ce qui honore leur patrie, lisent 
avec intérêt les lettres de quelques amis des arts qui les con- 
sultent sur des points d'érudition ou d'histoire. Le père n'a plus 
l'usage complet de la vue; la lecture le fatigue; mais il ne sera 
privé qu'à moitié' d'un sens, tant que l'usage en restera à son 
fils. Celui-ci l'instruit des découvertes nouvelles, en lui faisant 



CHAPITRE XLIX. 2.11 

La première pièce est occupée par une rangée 
d'armoires à hauteur d'appui ; elles sont remplies 
de livres , et sur la table sont divers monumens. 

l'analyse des meilleurs journaux littéraires. Il entretient la force et 
la constance de son ame , en lui lisant quelque beau traité de 
morale ou de philosophie ; et après de doux épanchemens d'une 
amitié rare et touchante , ils se livrent à un sommeil paisible, en 
terminant une journée qui a encore été ornée par quelque action 
àe bienfaisance et la pratique de quelque vertu. » 

Voici les termes dans lesquels son estimable fils m'apprend la 
perte qu'il a faite : « Vous concevez , dit-il , combien sa mort 
3> doit me causer de douleur ; il étoit devenu mon unique société ; 
» et j'étois moi-même sa seule ressource, non-seulement pour les 
» soins dont il avoit besoin , mais pour ses lectures et ses études. 
3> Son âge de quatre-vingt-un ans n'avoit point affoibli sa tête ; il 
» est mort avec un jugement parfaitement sain, le même croût 
»> pour l'antiquité et les belles-lettres. Dans les trois derniers mois 
« de sa vie , je lui ai lu toute l'édition de Plutarque de Brotier, 
51 les deux volumes des (Euvres posthumes de Barthélémy, sans 
» compter ses livres usuels , les journaux littéraires, et les derniers 
« ouvrages d'Eckhel , dont il devoit l'indication à votre amitié. 
> Sa mort a été sans douleur et sans agonie, » 

Qui peut ne pas être attendri par cette lettre touchante î qui 
ne voudroit être un tel fils î qui ne voudroit être un tel père .' 
Hommes respectables , si jamais les travaux auxquels je me suis 
livré m'ont inspiré quelque orgueil , c'est le jour où ils m'ont attiré 
Yotre attention et valu les témoignages honorables de votre estime 
et de votre amitié. 

Et toi, ombre vénérable, qui t'entretiens à présent avecPeiresc, 
Dionis du Séjour, Malesherbes, Bochart de Saron , la Tour- 
d' Aiguës , Séguier et Montesquieu , ta modestie a refusé , de ton 
vivant, les éloges publics que je voulois te donner; tu ne pourras 
du moins me refuser à présent cette consolation de la douleur que 
m'a causée ta perte'l 



122 CHAPITRE XLIX. 

Nous remarquâmes d'abord un caiiope d'albâtre , 
avec des hiéroglyphes ; une tête égyptienne en ba- 
salte ; plusieurs vases peints : sur l'un on voit , d'un 
côté , une femme à cheval , et sur la croupe du chevai 
un oiseau ; au revers , une femme assise qui tient un 
miroir : sur un autre petit vase d'une forme élégante , il 
y a une chouette entre deux oliviers. J'ai seulement fait 
dessiner celui qui est gravé pi. XXXI , n.° i ,a cause 
de sa haute antiquité : il est de terre de Noia ; iefond 
est rouge, et les figures sont noires; le style est très- 
ancien , sans être cependant des premiers temps de 
i'art. On y voit un homme vêtu d'un grand man- 
teau ; des guerriers , dont un a la visière de son 
casque baissée : ce qui fait connoître comment 
on rabattoit sur le visage ces grands casques des 
héros grecs , semblables à celui qu'on remarque 
sur la tête de la Pallas de Velletri et de plusieurs 
autres statues (i). Les casques des gladiateurs, que 
l'on voit sur quelques lampes antiques (2), ont une 
semblable visière ; et l'on en remarque une pareille 
à ceux qui ont été trouvés dans le camp des soldats 
à Pompeii , et qui sont dans le cabinet de sa Majesté 
l'Impératrice à Malmaison. 



(i) M. de Tersan possède un casque en bronze absolument 
semblable, qui a été trouvé à Syracuse ; le Cabinet des antiquei 
delà Bibliothèque impériale en possède aussi un semblable, 

(2) Antichità d'Ercolano , Lucerne. 



CHAPITRE XLIX. 225 

Une urne carrée, haute de neuf pouces et large de 
quatorze , fixa ensuite notre attention. Ces petits 
monumens sont assez communs dans les cabinets; ils 
appartiennent à. l'ancienne Étrurie; et ils sont cu- 
rieux parce qu'ils représentent , d'une manière par- 
ticulière des événemens de la mythologie ou de 
l'histoire héroïque, et qu'ils nous ont conservé di- 
verses particularités relatives aux mœurs et aux 
usages des Etrusques : c'est pourquoi les auteurs qui 
se sont occupés des anciens monumens de ce peuple, 
tels que Dempster (1), Gori (2), MM. Lanzi (3} 
et Vermiglîoli (4), en ont décrit plusieurs. Ces urnes 
sont accompagnées d'inscriptions écrites en carac- 
tères étrusques : malheureusement l'inscription de 
notre urne est effacée; elle nous apprendroit le nom 
de la personne dont cette urne a renfermé les cendres: 
car ces inscriptions n'ont jamais rapport au sujet qu'on 
a figuré. D'après le costume de la figure, qui , selon 
f'usage, est couchée sur le couvercle, c'étoit une 
femme. Le sujet qui est représenté sur la grande face, 
(planche XXXI ,n° 2) , est la mort à^s deux fils 
d'CEdipe , Etéocle et Polynice. Selon Euripide (5] , 

{\) Etruria reijalis. 

{2.) MuseumEtruscum;hscript.Etrusc£t: A'ïuseumGUARNACCr. 

( 3 ) ■^'^gg'^'^ soi>ra la lingua Etrusca. 

(4) JnsGriiioni Ptrugine. 

(j) PhieniiS. 1^2.0 et^uiv. 



2.2i CHAPITRE XLIX. 

Polynice fut renversé par Étéode , qui lui avolt 
enfoncé son épée dans le sein ; et lorsque celui-ci 
s'avançoit pour le dépouiller selon l'usage de ces 
temps barbares , Polynice le tua lui - même : ce- 
pendant Eschyle ( i ) dit seulement que les deux 
frères , en se chargeant avec une égale ardeur, 
s'entre- tuèrent. Apollodore (2) et d'autres écrivains 
ont adopté cette tradition plus ancienne ; et c'est 
celle que les Etrusques avoient suivie , en consacrant 
ce fait sur leurs monumens. L'idée de ce combat 
exécrable a toujours dû p^roître avoir été inspirée 
par les furies Eschyle dit que les déesses des im- 
précations , au moment où ils sont tombés , ont fait 
entendre des chants de victoire (3). Daps la Thé- 
baïde de Stace (4-) , Tisiphone et Mégère excitent 
elles-mêmes les deux frères au combat. Non-seule- 
ment les deux furies sont ici convenablement placées, 
mais c'est un symbole ingénieux de l'atrocité de 
i'action : outre cela , elles terminent le bas - relief i 
d'une manière conforme aux idées des Etrusques ; 
aux deux côtés de presque tous leurs sarcophages , on 
voit une figure de l'un ou de l'autre sexe , une furie 
ou un génie armés d'un flambeau. 



( I ) Septem adversùs Thebas , 8 1 1 . 
{i)BibUoîhM\,6,S.^. 

(3) Septem adversùs Thehas , ^60. 

(4) Lib.XI, 58 et seq. , 197 et seq. , 482 et seq. 

Le 



CHAPITRE XL! X. 4t2j 

Le sujet que je décris a été rarement traité sur 
les monumens ; je ne le connois point sur les sarco- 
phages romains , où l'on retrouve un si grand nombre 
d'événemens relatifs aux temps héroïques (i). Il de» 
voit , en effet , paroître trop affreux , et il n'auroit pu 
convenir qu'à la tombe de deux frères qui auroient 
éprouvé le mé;ne sort. Les Etrusques l'ont adopté 
pour leurs sarcophages , et il y en a plusieurs répéti- 
tions. Dempster (2) en a publié deux : l'une étoit à 
Florence, dans la villa de la famille Zor;C!od:,r; ; l'autre 
à Rome, chez le cardinal Guaïteri, Le dessin est abr 
solument semblable ; et sur le couvercle de ce dernier, 
il y a également une femme couchée , et dans la même 
attitude que celle que nous voyons ici. Ces deux 
urnes sont tellement conformes , qu'on pourroit pen- 
ser que c'est celle du musée Guaïteri qui a passé 
dans le cabinet de M. de Saint-Vincens : mais ces 
urnes étant de terre cuite , étoient faites dans des 
moules ; par conséquent, il ne devoit exister aucune 
différence dans les empreintes ; il ne pouvoit y en 
avoir que pour l'inscription , qu'on gravoit dans l'ar- 
gile : l'urne du musée Guaïteri en avoit une , et 
celle-ci n'en a point. 

On s'étonnera qu'un pareil sujet ait pu servir à dé- 
corer l'urne d'une jeune fille ou d'une jeune femme; 



(i) V. mon Dictionnaire d€S beaux-arts , au mot SARCOPHAGE, 
[%) Etriiria rfgalis , tome I, pK LUI, 

Tome IL P 



220 CHAPITRE XLIX. 

mais il paroît qu'on achetoit ces vases chez des 
potiers , sans guère s'inquiéter de ce qu'ils représen- 
toient. Sur d'autres urnes étrusques qui renferment 
également les cendres de jeunes femmes , on voit le 
héros Echetlaeus , qui combat à Marathon , ayant 
pour arme le soc d'une charrue ( i ) ; ou Idaeus , qui 
empêche le combat d'Hector et d'Ajax (2) : nous ne 
devons donc plus nous étonner de trouver ici le 
combat d'ÉtéocIe et de Polynice. 

La même chambre renferme encore plusieurs 
lampes , des urnes cinéraires , un joh fragment de 
trépied en marbre ; plusieurs fragmens de mosaïque ; 
une belle romaine , dont le pied est une figure de 
Bacchus : les branches de cette balance ont dix-sept 
pouces de longueur. 

?vl. de Saint- Vincens a recueilli aussi des monu- 
mens du moyen âge. Nous remarquâmes principa- 
lement une table de marbre, de vingt-deux pouces 
de long sur quinze de large , qui a servi de moule 
pour couler à-Ia-fois quarante-deux sceaux différens, 
dont les traces sont presque entièrement effacées , à 
l'exception de celles de trois ou quatre, où l'on voit 
une croix , un château , c<:c. Au revers est le moule 
d'un très-grand sceau, qui occupe tout le diamètre 
de la pierre : il représente la Vierge assise entre 



(i) DeMPSTER , Etrurla regalis , tome I, pi, LIV. 
(2) VerMIGLIOLI, Inscri^oni Perugine, \, 183. 



CHAPITRE XLIX» 2^27 

deux anges qui planent dans l'air et qui l'encensent ; 
un roi et une reine sont k genoux devant efie. 
Malheureusement l'inscription, qui règne autour, est 
effacée. II paroît que le tout ne fornioit qu'un seul 
sceau , qui avoit à la face la grande iiuage qui vient 
d'être décrite, et au revers les quarante -deux petits 
sceaux, qui rappeloient, ou diflerentes branches de 
ïa famille, ou plusieurs seigneuries ijiférieures qui 
dépendoient du même domaine. Aucun des auteurs 
qui ont écrit sur la dipIomatif|ue, ne fait mention 
d'un semblable sceau , et je n'en ai jamais vu d'une 
si grande dimension. 

Nous vîmes encore une Vierge de porcelaine qui 
mérite quelque attention , parce qu'elle a été faite en 
Chine, et que les traits de ^on visage sont ceux qui 
caractéri'^ent les darne^ chinoises. M. de Saint-V in- 
cens possède aussi des imitations de différens monu- 
mens , teh que des r.iodèles en plâtre des trois urnes 
qui ont été trouvées en démolissant la toui" du pa- 
lais ( ; clt?s modèles en h&ge de cette tour et du 
monument de Saint-Remii 

Sur une console est un beau buste en terre cuite 
de Gassendi, le célèbre et digne ami de Peiresc , 
dont il a écrit la vie. 

Le père de M. de Saint- Vincens est mort en 1798 : 

(i) M, de Saint-Vincens a fait graver cette tour et ces urnes. 
Fo/f^ la Notice déjà citée. H a démontré que c'étoit un tombeau, 

P 2 



22^ CHAPITRE XLIX. 

la loi ne permettant point encore de lui élever 
un tombeau dans une église, M. de Saint - Vincens 
a consacré Ii mémoire d'un ami, d'un père si cher , 
par cette touchante inscription , qui est placée sur le 
mur de cette première pièce , et qui invite au respect 
et au recueillement ceux qui s'y présentent : 

A LA MÉMOIRE 
DE JULES-FRANÇOIS-PAUL 

FAURI S SAINT- VINCENS, 

HOMME VERTUEUX, JUGE INTÈGRE, 

CITOYEN PAISIBLE , MODESTE ET BIENFAISANT , 

SAVANT DANS L'HISTOIRE , LES MÉDAILLES 

ET 

LES ANCIENS MONUMENS, 

MORT LE PREMIER BRUMAIRE AN VII , 

ÂGÉ DE 80 ANS TROIS MOIS DEUX JOURS. 

SON FILS, QUI l'a SOIGNÉ DANS SA VIEILLESSE, 

ET QUI l'a PLEURÉ APRÈS SA MORT , 

NE POUVANT LUI ÉLEVER UN MONUMENT, 

A FAIT PLACER CETTE INSCRIPTION 

DANS LE LIEU MEME 

QUI A ÉTÉ PENDANT LONG-TEMPS 

LE TÉMOIN DE LEURS COMMUNES ÉTUDES 

ET DE LEUR MUTUELLE AFFECTION (l). 

(i) M. Marron, après avoir entendu leloge de M, de Saint- 
Vincens, que j'avois prononcé à i'Athénée, proposa lepitaphc 
suivante : 

Qui patria , studiisque et egetiis vixerat omnis ^ 

Exiguo, qumitus! conditur hic tmnulo, 
j^mula Peyresci virtus doctrinaque famam 
A sera meruit posteritate parem. 



CHAPITRE XLIX. 22^ 

La seconde pièce, également décorée d'armoires 
remplies de livres utile> , n'est pas moins intéres- 
sante. Le buste de Gassendi étoit dans la précé- 
dente; on remarque d'abord dans celie-ci celui 
du grand Peiresc lui-même , moulé sur sa per- 
sonne aussitôt après sa mort. On s'arrête avec 
plaisir devant l'image vénérable de cet illustre ami 
des lettres et de l'humanité. 

Celui qui recherche les monumens peut remarquer 
un petit cippe que j'ai fait figurer/?/. XXXVI, n." i: 
au milieu est une femme avec des ailes de pa- 
pillon , sans doute Psyché, symbole de l'ame; elle 
est assise, et semble réfléchir sur la brièveté delà vie 
et sur les peines qui l'accompagnent : au-dessus on 
voit la figure d un jeune homme qui tient une espèce 
de bâton. Ce ne peut être la personne à qui le mo- 
nument est consacré, puisqu'elle est morte dans un 
âge avancé; c'est donc probablement le génie de la 
mort, et le bâton est un flambeau renversé. On lit 
sur le cippe cette belle inscription : 

ZHNHNI 

XPHCTH KE 

AAXnE XEPE 

ZHCACA ETH 

or 

A Zenon , excellent et innocent, salut; il a vécu soixante-treize ans. 

Ce monument, ainsi que l'annoncent la forme 

r 3 



250 CHAPITRE XLIX. 

des lettres et l'orthographe des mots xphcth pour 

XPHCTE , KE pour KAI , XEPE pOUr XAIPE, peut 

être du m." siècle de notre ère. 

On distingue aussi dans cette salle quelques ta- 
bleaux historiques , curieux par leur antiquité ou leur 
sujet; un petit portrait de Boniface VI! I, ce pape 
altier dont les démêlés avec Philippe- le- Bel sont 
si connus ; un portrait de S. Louis , évêque de 
Toulouse en 1 296 , ayant à ses pieds son frère, le 
roi Robeit, fils de Charles II, dit le Boiteux, roi de 
Naples ,et la reine Sancie , fille de Jayme I." , roi de 
Mij'orque, son épouse. Ce portrait est très-précieux, 
parce qu'il est du Giotto , et par conséquent un des 
monumens de la peinture au xiv.^ siècle. On sait 
que le Giotto ( i ; avoil été appelé à Naples par le roi 
Robert, qui aimoit les arts, et qu'il a peint dans l'é- 
glise de Sunta-Chiara [Sainte-Claire] plusieurs su- 
jets tirés de l'ancien et du nouveau Testament. 

Le buste du bon roi René, en terre cuite, a natu- 
rellement sa place dans cette chambre, qui contient 
des monumens relatifs U l'ancienne histoire de la 
Provence : c'est là que M. de Saint-Vincens con-? 
serve la collection précieuse qu'il a formée de gra- 
vures qui les représentent ; il y a joint des dessins 
de ceux qui n'avoient pas été figurés , et une suite 
de portraits des hommes illustres de cette contrée, 

(i) Voyez, iufrà , ie chapitre ries peintures du roi René, 



CHAPITRE XLIX. 231 

II a eu la bonté de me donner une notice raison- 
née de ce porte-feuille; et ce manuscrit est dou- 
blement précieux pour moi , puisque je le dois à 
son amitié. 

Cette pièce contient encore un joli modèle en 
liège du pont du Gard, des peintures de saints 
exécutées pour des Russes, ou du moins pour des 
chrétiens attachés au rit grec. On sait que les images 
de leurs saints et de leurs madonnes doivent exacte- 
ment ressembler à celles qu'on faisoit dans le Bas- 
Empire avant que les Turcs se fussent emparés de 
Constantinople. C'est ainsi que dans l'Inde il y a 
des brames chargés d'inspecter les nouvelles images 
des dieux, afin qu'elles soient toujours conformes 
aux anciennes. Des peuples qui ont adopté de pa- 
reilles idées, ne peuvent jamais faire des progrès 
dans les arts. 

Dans la troisième pièce est un vase en marbre 
gris, avec des caractères très-profonds, propres k 
recevoir des lettres en métal : il a été décrit par 
Montfaucon. 

On y voit aussi un médaillon d'ivoirej/»/. XXXII,. 
n." I ) qui représente d'un côté le buste du roi René ,. 
avec cette inscription: renatvs deî GRACIA IHE- 

RVSALEM ET SICILIE REX X CETERA. Ce buSte est 

d'autant plus curieux, que l'artiste n'a voulu omettre 
aucun détail de la figure du roi René ; il n'a pas même 
oublié une verrue avec des poib qui est près de i'oreilie,. 

p 4 



S.^1 CHAPITRE XLIX. 

Le revers du médaillon est singulier : dans une espèce 
de couronne formée de bâtons de bois mort et rompu , 
est une masse soutenue par quatre câbles qui sont 
passés au travers comme dans un poids de plomb : on 
voit dessus tïois unités en chiffres gothiques , pla- 
cées au milieu des mots EN VN ,1e tout renfermé entre 
deux croissans de cette manière, £ EN III VN 3 , 
c'est-à-dire trois en un; ce qui a sans doute rapport au 
mystère de la Trinité: plus haut est la date M cccc lxi ; 
on lit au bas , OPVS PETRVS DE MEDIOLANO. Ce mé- 
daillon est précieux en ce qu'il nous offre le nom d'un 
ancien artiste. Victor Pisano ou Pis.'inello, né k Vé- 
rone , est regardé comme un de ceux qui ont gravé les 
premières médailles : nous avons dans ie Cabijiet de la 
Bibliothèque impériale le curieux médaillon en or qu'il 
a fait pour Jean Paléologue , pendant le séjour de 
cet empereur à Florence en i439 > ^^ ^^^ lequel 
l'artiste a écrit son nom en grec et en latin. M. de 
Saint-Vincens pen'^e que le travail de son médaillon 
est préférable à celui du médaillon de Pisanello ; ii 
croit que pendant les vingt-deux ans qui se sont écou- 
lés entre ces deux artistes , l'art avoit fait quelques 
progrès. J'avoue que je ne vois pas qu'il y ait une 
différente bien sensible pour l'exécution entre ces 
deux médaillons. Ce qui ajoute à l'intérêt du sien , 
c'est qu'il donne le nom d'un artiste du XV. " siècle, 
que je ne trouve cite nulle part. 

Un autre médaillon fpl, XXXII, n." 2), de bronze , 



CHAPITRE XLIX. 1^^ 

également du xv." siècle , qui est dans le même 
cabinet, mérita aussi notre attention. On y voit d'un 
côté le buste de Jean de Matheron , qui occupa les 
premières charges de la province sous René, Louis lî 
et Charles VIII , et qui mourut à Rome en 1 49 5 • 
il est coiffé d'un bonnet rond , dont les bords sont 
relevés par derrière; ses cheveux sont coupés et 
descendent jusque sur les épaules : il a une robe de 
magistrat, et autour du cou une chaîne qui porte la 
double croix de Tordre de Saint- Jean de Latran, qu'il 
n'obtint qu'en 1 4/4 ; ce qui place l'époque de ce 
médaillon à environ treize ans après celle du premier. 
On lit autour : lO. MATHAROM. D. DE SALIGNACO. 
EQVES. IVRIV' DOTOR. COMES. PALLATINVS. Sur le 

revers, on le voit à pied, vêtu de même; il tient 
d'une main une épée , et de l'autre un livre appuyé 
sur sa poitrine: près de lui sont ses armoiries, sur- 
montées d'un casque qui a pour cimier une main 
année d'un petit poignard ; à sa gauche est une 
ti^e de lis qui traverse une couronne ouverte fleur- 
delisée ; la tige est ornée d'une bande sur laquelle 
est écrit fides servata ditat ; au bas du lis est un 
chien , symbole de la fidélité. Autour du médaillon 
onlit:MAGNVS IN PROVINCIA PRESIDENS CON- 
SILIA9 CATNBELLAriVS REGIVS. 

Un joli bas-relief antique Cp/. XXXI, n." ^ ) est 
incrusté dans le mur : on y voit deux esclaves vêtus 
de la pemda. L'un tient d'une main un cheval par la 



234 CHAPITRE XLIX. 

bride , et de l'autre il frotte avec une espèce d'étrillé 
la tête de l'aniinnl : le second reo;arde un autre cheval 
qui lève la jambe droite ; il vient de le saigner au 
flanc, et le sang coule à terre. Entre ces deux hommes 
est une grande moraille, dont la destination est de 
contenir la tète des chevaux pendant les opérations 
difficiles et de les en distraire par une forte douleur: 
les bras de cette moraille sont éiéoamment ornés de 

o 

têtes d'animaux ; ces deux bras passent dans une 
verge de fer qui paroît destinée à tenir l'instrument 
plus ou moins ouvert ou fermé. 

J'ai encore fait graver un autre bas- relief plus in- 
téressant par ia pureté du dessin et la netteté de l'exé- 
cution (pi. XXXI, n.° 4.). Un héros , coifté du pétase 
et vêtu seulement d'une chiamyde, tient un cheval par 
ia bride ; il élève la main droite au-dessus d'un autel à 
fronton triangulaire qui est placé devant lui , et il paroît 
prêter un serment : derrière lui , devant un portique 
soutenu par deux colonnes d'ordre corinthien, est une 
femme âgée, qui peut être la mère du héros; elle est 
enveloppée dans un grand peplus qui couvre sa tu- 
nique et une grande partie de son bras gauche; elle 
élève la main droite comme pour parier au héros. 
Cette sculpture étoit peut-être destinée à orner le 
tombeau d'un jeune homme qui est mort dans sa 
première campas^ne : nous y voyons ie serment qu'il 
fait aux dieux protecteurs de sa patrie, et les adieux 
de sa vénérable mère. Les tombeaux de plusieurs 



C 1 1 A P I T R E X L I X. 235 

guerriers les représentent ainsi partant pour les com- 
bats (i). 

C'est dans cette salle , ornée de son portrait , que ïe 
vertueux magistrat partageoit son temps entre ies 
aimables délassemens de la littérature et ies nobles 
plaisirs de la bienfaisance ; c'est là qu'après avoir ter- 
miné les différens qui divisoient des familles , leur avoir 
souvent sauvé la fortune et l'honneur , il se livroit à 
l'étude des monumens et des médailles. Nous exami- 
nâmes avec un vrai plaisir le médaillier qu'il a 
formé et dont il a fait un usage si utile : on y 
trouve une suite complète des médailles de Marseille, 
des monnoies des comtes de Provence (2) ; il y en a 
aussi une très-nombreuse de médailles des papes. La 
suite des médailles des villes grecques n'est pas consi- 
dérable , mais plusieurs sont intéressantes ; les impé- 
riales, sur-tout les monnoies d'or du Bas-Empire, y 
sont en j^lus grand nombre : on y trouveroit sûrement 
de quoi ajouter encore au supplément que M. Tanini 
a fait à l'ouvrage de Banduri. 

Parmi quelques antiquités d'un très-petit volume 
renfermées dans ce précieux médaillier, je distinguai 
deux pièces dont je donne ici la figure. La première 
est une tessère d'ivoire, du nombre de celles qu'on 
appelle communément des tesscrcs de gladiateurs. On 

n . ■ ■ " ■ 

(i) Voyez mon Dictionnaire des beaux-arts, au mot Sarco- 
PHAGE. 

(2) M, de Saint-Vincens le fils a pviblié ces belles collections. 



23^ CHAPITRE XLIX. 

les nomme ainsi, parce qu'on pense qu'on les dis- 
tribuoit aux gladiateurs comme une attestation 
qu'ils avoient combattu tel ou tel jour ; c'est du 
moins en ce sens qu'on interprète les lettres sp , 
SPectatus. Ces tessères ont la forme d'un cube pro- 
longé , ou , si l'on veut , d'un carré long. Les ins- 
criptions y sont ordinairement distribuées en quatre 
lignes , une pour chaque face : ici , il n'y en a que trois. 

C[[' 



H E RM I A 



(][]^SP.AD.XV.|<: .DEC || 
(j^ Q. FVF. P. VAT II 

On y lit HERMIA SPectatus AD XV Kahn- 
darum DECembrïs Q. FUF. P. VAT. On voit donc 
que cette tessère a été donnée au gladiateur Hermia 
comme un témoignage qu'il a paru dans les spectacles 
du I 5 décembre, sous le consulat de Q. FUF. et de 
P. VAT. L'époque de ce consulat devroit nous donner 
i'année dans laquelle Hermia a reçu cette tessère; 
mais les noms des deux consuls , qui probablement 
s'appeloient Quintus FUFicius et Piiblius VATinianus , 
ne se trouvent point dans les Fastes consulaires. 

L'autre tessère est une petite pièce carrée , de 
bronze, avec des lettres d'argent incrustées sur un seul 
côté (pi. XXXII , n° ^ ) ; au milieu il y a une croix. 
Cette tessère flit apportée de Marseille à MM. de 
Saint- Vincens , en 1788. On a pensé qu'elle avoit 



CHAPITRE XLIX. 237 

pu servir d'invitation h. une cérémonie religieuse : il 
paroît plutôt qu'elle étoit destinée h être placée dans 
les fondations de quelque église. iNous possédons 
dans la Bibliothèque impériale plusieurs tessères 
semblables qui ont servi au même usage ( i). 

Une quatrième pièce renferme aussi quelques 
I monumens : entre autres , un beau candélabre en 
\ bronze , haut de quatre pieds ; une lampe de bronze , 
i à sept becs , surmontée d'une anse recourbée et 
I terminée en tête de bélier ; un fragment de mo- 
saïque. Nous y remarquâmes sur ~ tout une petite 
figure qui a été trouvée dans le port de Marseille, 
et que MM. de Saînt-Vincens ont regardée comme 
un Hercule' soulageant Atlas f pi. XXX Vf, n.° 2): 
mais j'avoue que je n'y vois rien qui annonce l'idéaï 
du héros thébain ; le corps sphérique que cette figure 
porte sur les épaules , me paroît plutôt ressembler 
à une outre qu'au globe du monde. Auprès , il y a 
d'autres figurines peu remarquables. 

Ce cabinet est encore décoré d'une estampe qui 
représente la procession de la Ligue : ce qui la rend 
précieuse , c'est qu'elle a été enluminée à cetiç 
époque. Nous reinarquâmes aussi un dessin du ta- 
bleau du roi René , dont il sera bientôt question. 

(i) CAYLUS, Recueil d' antiquités , t. IV, pi. CJII. 



ij? 



CHAPITRE L. 

Municipalité. — Mosaïques. — Scène de comédie, 
— Thtsée tue le Minotaure. — Entelle et Darès. 
■ — Bas-reliefs. — Sarcophage antique. — Enfantement 
de Léda. — Mausolée du marquis d'Argens. — Ins- 
cription de Geminius. — Horloge mécanique. 

JL(A municipalité est une espèce de musée ; on y a 
réuni plusieurs monumens qui appartenoient à la 
ville. M. de Saint- Vincens voulut bien nous y con- 
duire. Le pavé contient des mosaïques découvertes 
près de l'hôpital, en 1790. La première f planche 
XXXIJI ) , qui avoit vingt - sept pieds sur vingt - 
cinq, représente une scène de comédie (i). Trois 
personnages paroissent dans une action très-animée : 
au milieu est une femme ; un jeune homme qui tient 
un rouleau , lève un bâton , sans doute pour en frapper 
le troisième personnage , qui cependant n'a pas le cos- 
tume d'un esclave. On ne peut déterminer la pièce 
d'où cette scène est tirée ; elle appartient sans doute à 
quelque ouvrage perdu. Autour sont huit masques de 
théâtre; ce qui semble annoncer le nombre des per- 
sonnages qui paroissoient dans cette comédie. Au bas 

(r) Elle est figurée dans ia Notice sur AI, Fauris de Suint- 
Vbicens , p. 20. 



CHAPITRE L. 139 

sont des ornemens qui décorent les encadremens : 
on y voit un canard , un casque , un bouclier , un 
pied chaussé et des entrelacs. 

La seconde (pi. XXXIV) avoit douze pieds sur 
dix- huit, et elle étoit sur la même iigne que la pré- 
cédente; elle offre un sujet plus facile à expliquer. 
On y voit Thésée qui tue l'épouvantable fils de l'im- 
pudique Pasiphaé : le héros est armé de la terrible 
massue qu'il avoit enlevée à Periphète, après l'avoir 
vaincu ; il pose la main sur le monstre, qu'il va assom- 
mer. Le Minotaure est figuré avec une tête de tau- 
reau et un corps humain, ainsi que le représentent 
tous les monumens de l'antiquité , et non , comme l'ont 
fait quelques artistes modernes , avec un corps de 
taureau et une tête humaine (i ). Les lignes du fond 
du pavé forment ce qu'on appelle un labyrinthe , par 
allusion à celui dans lequel Thésée devoit être la vic- 
time du monstre qu'il vient d'abattre (2). 

Le troisième pavé (planche XXXV ) , de treize 
pieds de largeur sur vingt de longueur , représentoit 
deux vigoureux pugiies , armés du ceste pesant : ils 
se cherchent , et vont bientôt s'attaquer; le taureau 
qui est auprès d'eux , paroît être destiné à devenir le 
prix du vainqueur. Cette circonstance a fait présumer 



(i) Voyez mon Dictionnaire de mj-thologie, aux mots THÉSÉE 
et A^lhWTAURE. 

(2) Notice sur Jules Fatiris de Saint-Vinccns , p. zo. 



24o CHAPITRE L. 

à M. de Saint-Vincens , avec quelque probabilité , 
que le combat qui est figuré ici est celui d'Entelle et de 
Darès ( i ) , que Virgile nous a peint avec des cou- 
leurs si vives. Nous ne voyons , il est vrai, ni l'épée 
ni le casque qui doivent encore faire partie du prix ; 
mais l'artiste aura pensé que le taureau suffisoit pour 
indiquer convenablement le sujet. Darès est dans 
i'attitude d'un homme qui défie son ennemi : En- 
telle le regarde d'un air ferme et assuré (2) ; et l'on 
peut bien penser que la victoire se déclarera pour 
iui , malgré le mouvement menaçant et la jactance 
de son adversaire (3). 

A côté de ces trois mosaïques étoit un souteiTain 
dans lequel on voyoit des tuyaux qui pourroient 
faire penser qu'il y a eu dans ce lieu des bains domes- 
tiques , dont ces mosaïques décoroient ia salle. En vain 
M. de Saint-Vincens voulut- il acquérir ces beaux 
monumens ; il ne put empêcher leur destruction : 
ies tableaux ont disparu ; on sauva seulement 

(«) Talis prima Dares caput altum in pralia tollït ; 
Ostendiîque humervs latos , alternaqiit jactat 
Brachia protcndeiu , et verberat ictibus auras. 

VlRG. Alneid. V, 375. 

(2) Stat gravis Enteîlus. Ibid, 437. 

(3) M. Gibelin a donné, ddcnslz. Décade philosophique , an X^ 
ru* 3 , page 1 5 3 , un croquis de ces trois mosaïques. Il est étonnant 
qu'il n'ait seulement pas indiqué les gravures de M. de Saint- 
Vincens. 

quelques 



CHAPITRE L. i4l 

quelques compartimens , que l'on voit chez lui et à. 
ia maison commune. 

On a enchâssé dans les murs plusieurs bai-reliefs 
intéressans. Un d'eux , qu'on a malheureusement 
barbouillé en jaune , représente un homme qui a 
une jambe velue et l'autre couverte d'une armare à 
écailles : il a sur les épaules un bâton renflé à ses 
extrémités , qui parôît destiné à porter des fardeaux. 
On lit au-dessus : Personnage scénique , représentant 
l'Hercule gaulois. Cette indication est fausse ; car, 
quoique cette figure ressemble assez à cette espèce 
de maccus ou de bouffon que l'on voit sur plu- 
sieurs vases peints , rien ne prouve que ce soit un 
personnage scénique , et il est certain que ce n'est 
pas un Hercule gaulois. 

Deux autres bas-reliefs de marbre, maussadement 
couverts d'une couleur de bronze et dun vernis lui- 
sant qui remplissent les cavités et ahèrent la pureté 
des contours, attirent encore l'attention. L'un (i) 
est occupé dans le milieu par des cannelures si- 
nueuses; aux extrémités sont les génies du sommeil 
et de la moit qui éteignent leurs flambeaux. On a 
écrit dessus : Partie du monument élevé par Marins 
après la défaite des Cimlfres. Celte indicatioji renferme 
Une erreur manifeste : ce monument est le devant 
d'un sarcophage qui , d'après ia forme des cannelures 



( I ) II est gravé sur la carte de la ville d'Aix, 

Tome II. 



2^1 CHAPITRE L. 

et le style des figures, doit être du lll.'" siècle de 

notre ère. 

L'autre bas- relief est bien plus digne d'être re- 
marqué , à cause de la beauté du style et de l'intérêt 
du sujet. On a écrit dessus : Adonument votif d'une 
femme , 4c ses trois enfans et de sa famille , h. Vénus 
et Mars , terminé par une canéphore. L'explication que 
je vais donner de cet intéressant monument, prou- 
vera facilement combien il y a d'erreurs révuiies dans 
ce peu de mots. 

Ce bas-relief, qui étoit autrefois placé dans une 
chapelle latérale de l'église de Saint - Sauveur , a 
•vingt pouces de long sur cinquante -deux de large; 
en 1792 , il fut mis en dépôt à la maison com- 
mune de Marseille. Le sujet qu'il représente est pi- 
quant et singulier. Dom Martin , cet écrivain para- 
doxal , digne émule du P. Hardouin , avec moins 
de savoir et d'esprit , est le premier qui l'ait publié ; 
mais sa gravure est extrêmement inexacte , et ii 
ne l'avoit pas vu lui-même. Il pense que c'est 
le devant d'un sarcophage; que la femme qui est 
assise sur un lit, est celle pour qui le monument a été 
fait ; qu'elle est entourée de ses parens et de ses 
trois fils : Mars et Vénus les considèrent; leur nu- 
dité ( I ) , ajoute-t-il, annonce leur amour adultère ; 

(1) Mars est toujours représente nu; Vénus est le plus souvent 
figurée nue ; et les artistes n'ont point fait allusion pour cela à leur 
adultère. 



CHAPITRE JL. 5i4> 

Vénus €st ià comme déesse des enfers; l'homme nu 
couché à terre est un fleuve , et la temme qui porte 
une corbeille, une canéphore. 

AI. de Gaillard a reproduit ce monument parmi 
ies ornemens de sa carte d'Aix , mais avec une plus 
grande inexactitude. II dit seulement qu'il repré- 
sente l'accouchement de Léda; mais, dans la seconde 
édition de sa carte , il est revenu sur cette explica- 
tion , et il prétend que c'est une allégorie de l'abon- 
dance des fruits du pays et de la fécondité que pro- 
cure la bonté des eaux^ 

M. Burle, dans une lettre manuscrite au célèbre 
Peiresc , a pensé que ce monument représentoit 
l'accouchement de Léda ; mais il n'en a pas expliqué 
ies détails. Mon ami M. de Saint- Vincens en a fait 
exécuter pour lui une nouvelle gravure ; il n'a- 
dopte pas cette explication , et voit ici un vœu 
fait à Mars et h Vénus par ia famille d'une femme 
malade, pour obtenir sa guérison : son mari, sa 
mère , sa sœur, son père et ses trois enfans sont 
autour d'elle ; Mars et Vénus paroissent venir au 
secours de la m:ilade ; la canéphore caractérise les 
offrandes , et le fleuve indique le lieu où le vœu a 
été fait. 

J'ai bien examiné ce bas-relief: mal^^ré les muti- 
lations qu'il a éprouvées, on y reconnoît un très- 
beau style , qui peut difficilement se remarquer 
dans ies images infidèles qui en ont été données. 

Q 2 



i44 CHAPITRE L. 

M. Dagincourt en a bien su démêler ïa beauté dans 
îa gravure informe qui a été exécutée à Aix , et que 
M. de Saint-Vincens lui a envoyée. Je l'ai fait dessi- 
ner de nouveau et graver avec soin par M. Clener; 
et la représentation que j'en donne pi. XXXVII, 
n.° I , est très -exacte. 

II est évident que M. de Gaillard a eu tort de 
se dédire : l'explication que M. Burle en a donnée, 
et qu'il avoit adoptée, est indubitable. Nous voyons 
ici l'accouchement de Léda ; et toutes les figures qui 
forment cette belle composition , sont très - faciles à 
reconnoître. 

La fille de Thestius est sur un lit couvert d'une 
draperie relevée , et dans une attitude qui exprime 
i'abattement ; elle est vêtue d'une tunique et d'un 
mn'ple peplus ; et sa tête est couverte d'un large voile : 
tout cela convient à une femme qui vient d'éprouver 
les cruelles douleurs de l'enfantement. Son dos est 
appuyé sur un coussin ; ses pieds posent sur un 
marchepied , qui n'indique pas ici , comme sur plu- 
sieurs monumens , le haut rang dans lequel elle est 
née , mais qui fait supposer son état de fatigue et de 
souffrance. 

Aux pieds de Léda est l'œuf qui renferme deux 
héros bienfaiteurs de l'humanité et cette Hélène 
dont la beauté doit être si funeste. Ici s'offre une 
difficulté. La plupart des mythographes ont dit que 
Léda fut surprise par Jupiter métamorphosé en 



CHAPITRE L. 24 y 

cygne, pendant qu'elle se baignoit sur les bords de 
l'Eurotas ; qu'elle conçut un œuf dont elle accoucha 
dans Amyclée ; il renfermoit PoIIux et Hélène : elle 
en conçut un autre de Tyndare , et celui-ci renfer- 
moit Castor et Clyteninestre ( i ). Mais il faut observer 
que les traditions ont beaucoup varié. S. Épiphane 
dit que quelques anciens ont pensé qu'un seul œuf 
produit par Léda renfermoit Pollux , Castor et 
Clytemnestre. Tzetzès (2) et Fulgence f 5 ) ont nommé 
Hélène au lieu de cette princesse. Si les auteurs se 
sont permis de pareils changemens aux traditions 
mythologiques , les artistes ont pu aller aussi loin , 
et représenter Léda produisant dans un seul œuf 
Pollux, Castor et Hélène; ils ont dû préférer cette 
tradition , parce qu'ils ne pouvoient figurer à-Ia- 
fois qu'mi seul enfantement de Léda : d'après cela , 
ils ont dû placer dans cet œuf Hélène plutôt que 
Clytemnestre, parce qu'elle étoit fille de Jupiter, et 
que la guerre cruelle dont sa beauté fut la cause, 
est encore plus célèbre que l'atroce attentat de Cly- 
temnestre. 

Derrière Léda sont deux femmes , dont l'une , celle 
qui a le voile , peut être regardée comme sa nourrice. 
On sait que, dans les temps héroïques, la nourrice 
d'une princesse étoit toujours considérée comme 

(i) Hygin. fa.b. jj , Astronom, II, n.° 8. 
(2) In Lycophr. 87. 
(3)FUI.G£NT. AJjithoL II, 16. 

^3 



2.^6 CHAPITRE L. 

l'esclave la plus fidèle et la confidente la plus discrète. 
Dans plusieurs bas-reliefs , les nourrices des filles de 
Niobé (i ) et la vieille Euryclée (2) ont également la 
tête couverte d'un voile. 

La plus jeune de ces femmes peut être une des 
esclaves de Léda , qui assiste à l'accouchement de sa 
maîtresse; peut-être est-elle destinée à se charger de 
l'éducation d'Hélène. 

Le vieillard que nous voyons à droite , et qui 
étend ses bras vers l'enfant, doit être le pédagogue 
qui sera chargé d'élever les fils de Jupiter , de les 
instruire à dompter des coursiers , à manier le ceste , 
à vibrer la lance , de les exercer enfin dans la science 
des héros, 

Le personnage nu qui est au pied du lit de 
Léda , et que tous ceux qui ont examiné ce monu- 
ment ont pris pour Mars , doit être Tyndare lui- 
même. II est vrai que Mars est quelquefois repré- 
senté avec la barbe ; on le voit ainsi sur les monnoies 
des Bruttiens et des Mamertins (3). Mais l'inter- 
vention de ce dieu n'est point ici nécessaire , et 
Tyndare ne peut être indifi'érent à cet événement : 
aussi, par un geste de la main droite, tém.oigne-t-il 

/ (ij WiNCKELMANN , Monumenti inediii , n.° u() ; VlSCONTI , 
Museo Pio-Clem. IV, pi. 17. 

(2 ) WiNCKELMANN , .'l'/f«.V.'.Vf«« /«f^/r/, n.° l6i; MlLLlN , 
Aionumcîis inédits , 11, pi. XL, p. 315. 

(5) MaGNAN, Bruttia numismatica, pi. 6 et suiv., pi. 4°' 



CHAPITRE L. 24/ 

sa surprise d'un accouchement si singulier ; et il 
s'étonne avec raison que son épouse ait pu produire 
un œuf qui , en se brisant , lui fait voir qu'il devient 
à-Ia-fois père de trois enfans. 

Comment Vénus ne se trouveroit-elle pas à l'en- 
fantement de Léda ! N'est-ce pas cette trompeuse 
déesse qui a aidé à la séduire ! Elle s'étoit changée 
en aigle, et feignoit de poursuivre le beau cygne que 
cette princesse reçut dans ses bras , et avec lequel elle 
s'endormit innocemment , sans pouvoir soupçonner 
que cet oiseau fût le maître des dieux. C'est par ia 
protection de Vénus qu'Hélène a joint tant de grâces 
et de charmes à tant de beauté : c'est en s'aban- 
donnant imprudemment aux conseils de la déesse 
des plaisirs , qu'elle a trahi ses devoirs et abandonné 
sa famille pour suivre un prince étranger ; ce qui a 
causé la ruine de son trône , la destruction de son 
pays et la perte de toute sa race. Le vêtement légfer de 
la déesse est enflé par le vent : d'une main elle cherche 
à le retirer ; de l'autre , elle tient une longue tresse de 
sa belle chevelure : près d'elle est la tendre colombe, 
symbole des séduisantes caresses de l'amour , et qui 
est l'attribut ordinaire de la déesse de la volupté. 

Le vieillard couché est l'Eurotas , le fleuve prin- 
cipal de la Laconie : il tient à la main une espèce 
de roseau appelé înasse d'eau [\) , qui croît abon- 
damment dans les étangs. 

(i) Typha palustris^ Q 4 



a48 CHAPITRE L. 

La canépfiore qui est à l'extrémité n'est qn'un 
simple ornement : plusieurs sarcophages sont aussi 
terminés par des télamons ou des cariatides ; tel est 
celui de la villa Casaii, sur lequel on voit , aux deux 
extrémités, des Bacchus indiens qui portent des tam- 
jjourins ( i). 

D. Martin a eu raison de dire que ce marbre est 
ie devant d'un sarcophage. Comme les anciens choi- 
sissaient quelquefois des sujets relatifs au genre de 
mort de la personne à qui le sarcophage étoit destiné, 
peut-être celui-ci renfermoit-il le corps d'une jeune 
femme qui avoit perdu la vie après avoir donné le 
jour à trois enfans dans un seul accouchement. Les 
exeinples d'une pareille fécondité sont très- com- 
muns, et il n'est pas rare aussi qu'elle ait des suites 
funestes. La sculpture paroît être du commencement 
du II 1/ siècle. 

Au-dessus de la cheminée est un bas - relief qui 
représente Prométhée enchaîné , à qui un vautour 
déchire le sein. 11 est moderne. Aux côtés , il y a 
deux bustes dont les têtes seulement sont antiques: 
l'une paroît être celle d'une impératrice , avec les 
attributs de Cybèle ; l'autre est inconnue. Près de là 
sont de grandes amphores qui ont été trouvées dans 
le territoire d'Aix. Le buste du roi René et celui de 
M. de Méjannes , qui a donné à la ville une si 

(i) Magasin encyclopédique , ann, VIJI , tome VI , page i6j. 



GH A PITRE ^. 249 

riche biblîotlièqiie , décorent aussi la salle de la 
municipalité. 

Derrière le siège du maire est un monument qui fixa 
sur-tout nos regards; c'est le reste du mausolée que 
le roi de Prusse fit élever h. son ami le marquis d'Ar- 
gens. Ce monument , qui est gravé pi. XXXVIII , 
n." I , tel qu'il se voyoit alors, étoit dans l'église des 
Minimes. Devant une pyramide qui soutient une 
urne entourée de cyprès , est un grand piédestal qui 
porte un génie couronné ; il place d'une main sur 
un autel le médaillon du marquis , et tient dans 
l'autre main un immortel laurier : au pied de l'autel 
sont des balances , le miroir de la vérité , des livres 
et des lauriers. Ce mausolée a été sculpté par Bridan. 
L'idée du génie couronné qui place sur l'autel de 
la justice et de la vérité le Uiédaillon du philosophe, 
est heureuse : mais la figure du génie n'a rien de 
noble ni d'élevé; l'exécution ne mérite pas autant 
d'éloges que la pensée. 

Le roi de Prusse avoit donné lui-même l'inscrip-' 
tion dont il vouloir que le mausolée du marquis fût 
décoré ; elle étoit simple et convenable , quoique 
l'expression n'en fût pas très-remarquable : 

VERITATIS AMICUS, 
ERRO RIS IN IM IC US. 

Mais les religieux en substituèrerit deux autres , 



2yO CHAPITRE L. 

OÙ l'on ne sait ce qui choque le plus , de la barbarie 
du style ou de l'incohérence des idées : 

INSTANTE MORTE 

ANNOS ^TERNOS RECOGITANTI 

VELUM NUGACITATIS 

ABLATUM EST, 

ET HIC 

CUM COGNATIS FIDEI CULTORIBUS, 

QUORUM SPES 

IMMORTALITATE PLENA EST, 

REQUIESCERE CUPIVIT 

UT TESTAMENTO MANDAVERAT: 

SED 

TELO MARTIO OBIIT, 

ET IN ECCLESIA MAJORI 

S E P U L T U S 

DIE XIImA M EN SI S JAN. ANN. 

DOMINI 177I. 



A l'Éternelle mémoire 

DE HAUT ET PUISSANT SEIGNEUR 

JEAN-BAPTISTE BOYER, CHEVALIER, 

MARQUIS d'à RGENS, CHAMBELLAN 

DE FRÉDÉRIC LE GRAND, ROI DE PRUSSE, 

QUI LUI A FAIT ÉLEVER CE MAUSOLÉE 

COMME UN MONUMENT ÉTERNEL 

DE LA BIENVEILLANCE ET DE L'eSTIME 

DONT IL l'h O N O R O I t. 

1775- 
L'inscription latine (i) est un tissu de mensonges 

(ij Le i-oik de la nugacité a été' enlevé à hl pensant à l'éternité, 



CHAPITRE L. 251 

et d'absurdités. Il n'est pas vrai qu'au moment de fa 
mort, la pensée de l'éteinité ait écarté àei yeux du 
marquis le voile de la nugacité , qu'il ait désiré re- 
poser avec ses parens attachés à la foi , et qu'il l'ait 
ordonné par son testament : il est certain que quand 
on sut que le mal de l'auteur de la Philosophie du 
bon sens étoit sans remède , on chercha à obtenir 
de lui une rétractation de ses opinions ; mais il mou- 
rut sans qu'on eût pu y réussir. Cependant le clergé 
jugea nécessaire de répandre que le philosophe avoit 
été désabusé : on fit entrer la veuve du marquis dans 
cette fraude pieuse , et eile écrivit au roi de Prusse 
pour lui faire part de la prétendue conversion de 
son mari ; mais elle sentit I^ientôt la faute qu'elle 
faisoit de tromper ainsi un grand roi, son protec- 
teur , l'ami de son mari et l'appui de sa famille , et elle 
lui écrivit une autre lettre où elle dévoila toute cette 
intrigue ( 1 ). La rétractation de la marquise produisit 



aux approches de la mort. lia désire' reposer avec ses proches, amis 
de la foi , dont l'espoir est plein d'immortalité' , ainsi qu'il l'avait 
exprime' par son testament ; mais il mourut à Toulon, et fut enterré 
dans la grande église , le XII.^ jour du mois de janvier de l'an 

(1) Elle est imprimée dans les Œuvres du roi de Prusse , Corres- 
pondance , tome XII, lettre dernière ; elle commence ainsi: « De- 
■» puis deux mois que j'ai perdu mon mari , on ne cesse de me 
V recommander d'écrire qu'il est mort comme un saint, lorsque 
» la vérité veut que je dise simoieraent qu'il est mort comme un 
V. sage, ^ 



:i5- CHAPITRE L. 

une clameur générale : on vouloit qu'elle brùîâl les 
inauuscrits de son mari , et même ses tableaux ; et 
aucune église ne consentit à recevoir le monument 
qu'un grand monarque consacroit à l'amitié. Enfin 
les Minimes d'Aix se montrèrent plus faciles ; ils 
admirent le mausolée dans la chapelle où reposoient 
les cendres des ancêtres du marquis d'Argens : mais 
Hs y placèrent cette ridicule inscription. L'épitaphe 
Françoise n'est ni d'un meilleur style, ni d'un meilleur 
goût, ni d'un meilleur sens : ce n'est point au haut et 
puissant seigneur , ce n'est point à son chambellan, 
que le roi de Prusse a fait élever ce mausolée ; c'est 
à l'homme de lettres , au philosophe, qu'il honoroit 
de son amitié. 

II semble que ce mausolée ait été destiné à être 
dénaturé de toute manière , et à devenir le sujet de 
bizarres conceptions. Lors de ia destruction des 
monastères , il fut abattu, et la statue fut portée à la 
municipalité : le titre de philosophe ne put faire 
absoudre le marquis ; on arracha l'inscription où il 
étoit question d'un roi et d'un chambellan ; le mé- 
daillon fut enlevé, et l'on mit à la place une sphère 
où l'on voit le département des Bouches-du-Rhône, 
que le génie indique en posant le doigt sur les villes 
d'Aix et de Marseille; on remplaça les anciennes 
inscriptions par celle-ci : Monument élevé à la Ré- 
publique par l'arrêté de l'administration municipale 
du canton d'Aix , du 2^ nivôse an 7 républ. 



CHAPITRE L. 155 

En décernant de pareils hommages , une ville 
ne court aucun risque de se ruiner. Lorsque nous 
vîmes ce monument, il alloit subir une troisième trans- 
formation ; la trompette de fer-blanc qu'on avoit mise 
dans la main du génie , devoit encore se changer en 
laurier, et le globe terrestre faire piace à un nouveau 
médaillon , non pas du marquis philosophe , mais de 
l'Empereur Napoléon. Nous ne pûmes nous empê- 
cher de témoigner notre indignation d'une semblable 
inconvenance. Quoi ! le monument honorable élevé 
par un grand roi , chez une nation étrangère , à 
i'homme vertueux et éclairé qu'il appeloit son ami , 
ce bel et intéressant hommage rendu au savoir pat 
la puissance, avoit été anéanti par de vils déma- 
gogues , pour le consacrer à un fantôme de répu- 
blique qu'ils n'étoient ni faits pour concevoir , ni 
dignes de conserver ; et, par une nouvelle métamor- 
phose , il alloit être offert au grand homme que k 
France a choisi pour son monarque ! De quel prix 
pourroit être k ses yeux un pareil homjnage l La 
municipalité, composée d'hommes honnêtes et éclai- 
rés , reconnut la justesse de nos raisons ; et il fut 
décidé que le monument seroit rendu à son ancienne 
destination. 

Mais de nouveaux obstacles se sont élevés t ïô 
prélat vertueux et respectable qui gouverne l'église 
d'Aix , n'a point encore reçu le monument. Il est 
pourtant présumabie que les difficultés qui se sont 



2 54 CHAPITRE L. 

élevées sur ce point seront aplanies. Je suis bieii 

loin de vouloir être regardé comme un apôtre de 

l'incrédulité ; et ce n'est pas dans la vue de lui 

procurer un avantage sur la religion , que j'insiste 

pour que ce monument soit placé dans la principale 

église : mais rien ne peut autoriser à l'en exclure. 

Le marquis d'Argens étoiî un homme honnête et 

bienfai-sant : ses opinions ont été contraires aux 

dogmes que l'Église enseigne ; mais si elle n'ad- 

mettoit dans ses temples que ceux qui les suivent-, 

combien de monumens devroient en être exclus I 

On a prétendu faussement que le marquis avoit fait 

une rétractation authentique de ses sentimens ; mais 

qui peut savoir quelle a été sa dernière pensée à 

l'approche du terrible moment ! etsiPiç\i l'a reçu dans 

son sein , pourquoi sa tombe seroit-elle repoussée 

des temples où on l'honore î Son corps a été inhumé 

à Toulon , dans la principale église; comment refuser 

il celui qui a obtenu de reposer parmi les chrétiens , 

d'avoir un mausolée dans le lieu où il peut avoir part 

à leurs prières î Des attributs païens ne décorent-ils 

pas quelques églises , comme des trophées de la foi 

sur le paganisme ! Des corps saints ont été déposés 

dans des sarcophages païens ; des colonnes de temples 

des faux dieux soutiennent les basiliques cjue nous 

avons élevées au Dieu que nous adorons ; des temples 

antiques ont été convertis en églises ; et Sixte-Quint 

a placé la statue de S. Pierre sur le sommet de la 



CHAPITRE L. àJJ 

colonne Trajane. Qu'il soit donc permis au marquis 
d'Argens d'avoir un mausolée dans la cathédrale 
d'Aix , à côté de l'immortel Peiresc et des illustres 
Provençaux que ia ville s'honore d'avoir vus naître. 
En sortant de la maison commune , on nous 
montra l'inscription suivante , placée dans l'intérieur, 
sous un hangar : 



G, GEMINIO CENSORI. 

L. GEMINIO MESSIO. 

M. GEMINIVS. NASICA. 

FRATRIBVS. 



M. Geminius Nasica à Ganinius Cetisor , à L. Geminius Afessius , 
ies frères. 

Au milieu de la place où du marché , devant la 
maison commune, est une fontaine surmontée d'une 
assez belle colonne qui pose sur une juauvaise base. 

Près de la commune est la tour de l'horloge. Cette 
tour a pour base une porte qui servoit d'entrée à 
une des trois villes dont Aix étoit composé dans le 
moyen âge. La sonnerie est placée au haut , dans 
une espèce de cage de fer : sous le cadran est une 
arcade dorée , où se présentent successivement , et 
aux époques précises , les quatre saisons et les jours 
de la semaine , représentés par les divinités qui 



2.^6 CHAPITRE L. 

président à chacun , Diane , Mars , Mercure , Jupiter , 
Vénus, Saturne et Apollon. Le mécanisme a un peu 
souffert ; les roues sont dérangées : mais l'officieux 
gardien y supplée en plaçant lui-même avec ia main, 
à chaque révolution, les figures où elles doivent être. 
II y avdit autrefois sur cette horloge { i ) une inscrip- 
tion en l'honneur de Louis XIII ; elle a été rempla- 
cée par une urne , avec ces mots : Aux défenseurs 
de la patrie. 



(i) Lettera del PadreVo\]\A]{T) sopra gli campa7iili , dans l'ou- 
vrage du savant abbé Cancellieri, intitulé Le due nuove cam- 
paiie di CampidogUo , 1806 , in-4.**, page 14^. 



CHAPITRE LI, 



^57" 



CHAPITRE LL 

Ville d'Aix. — Hôtel de M. d'Aibertas. — Urne d'aï- 
jbâtre. • — Tableaux de M. Sallier. — Livres rares. — * 
Cecco d'Ascoii. — Fables d'Ysopet et d'Amoneti. 
- — Dodecheron de Jean de Meung. — Poésies de 
Jérôme Aléandre, (Sec. -^ Cabinet de M. Magnan j 
Torse, Buste géminé, Modèles de Puget, Camée. 

J_jA vHIe d'Aix n'est pas grande , mais elle est bieii 
bâtie : la pierre qui sert aux constructions est d'une 
couleur jaunâtre, et souvent aussi l'on badigeonne 
en jaune le devant des maisons ( i ). Outre les hôtels 
du coiirs , il y en a encore de très - beaux dans les 
rues adjacentes : ie pius remarquable est celui de 
M. d'Aibertas ; c'est ie fils du premier président de 
ce nom, magistrat respectable, dont la fin a été si 
tragique et si malheureuse. M. d'Aibertas se consacre 
tout entier à l'éducation de ses deux fils , jeunes 
gens intéressans et studieux , qui apprennent chaque 
jour, par son exemple, comment on se fait hono- 
rer par la bienfaisance et chérir par d'aimables qua- 
lités. 



( I ) H y avoir avant ia révolution, au-dessus de chaque porte de 
la ville et aux coins des rues ,. une madonne qui étoit renfermée 
dans une armoire grillée ou vitrée; on la couronnoit de fleurs, on 
i'entouroit de lampions, dans ies jours de dévotiçn particulière. 

Tome IL il 



258 C H A PITRE LI. 

Son hôtel est magnifique ; la grande galerie est 
décorée de tableaux , la plupart de l'école Françoise 
moderne. Il m'a permis de faire dessiner dans son 
cabinet une superbe urne antique d'albâtre, pré- 
cieuse par sa matière , sa grandeur et sa conserva- 
tion. ( PI, XXXV m, n." 2.) II en possède encore 
une autre d'environ un pied de diamètre , sur la- 
quelle il y a des caractères qu'on a prétendu être 
phéniciens , mais qui ont été faits par un maladroit 
faussaire. ( PI. XXXVJJI , «," ^. ) II en est de 
même d'une in taille que possède M. de Saizieu : les 
prétendus caractères phéniciens qu'on y remarque, 
sont également contrefaits. 

Nous vîmes aussi le cabinet de M. Sallier, alors 
maire d'Aix , où il s'est fait aimer par ses manières 
douces et conciliantes. 11 possède un bouclier de 
parade , dont la partie intérieure est couverte de 
jolies peintures ; il pense qu'elles ont été faites par 
Jean d'Udine, un des élèves de Raphaël. II a aussi 
une belle tête antique, dont malheureusement le nez 
est mal restauré ; quelques pierres gravées modernes ; 
une collection de tableaux , parmi lesquels on re- 
marque un intérieur d'église, ouvrage d'un peintre 
flamand peu connu; un tableau de Michel- Ange 
Caravage , dont il existe une gravure par Coelmans. 

M. Pontier , libraire , avpit fait transporter dans 
la maison de M. Henrici, imprimeur, quelques livres 
et manuscrits rares qu'il desiroit nous faire voir ; 



CHAPITRE LI. 25P 

nous employâmes quelques heures à cet examen ( i ) . 
De là nous entrâmes chez M. Magnan de la Ro- 
quette , aux trois Ormeaux. II est possesseur d'un 



(i) Voici ceux qui nous parurent les plus remarquables : 
i.° Un Dante, édition d'Aide, i 502 , in-S." 

2." Manuscrit de la Bible , petit format portatif, sur feuilles de 
baudruche, ou du moins sur vélin très-mince, avec de belles mi- 
niatures, 

3.° Une édition de i^yC, in-8.° ou très-petit in-4.° , de l'ou- 
vrage intitulé Lihro del clarissimo filosofo Gecko Esculano [ Cecco 
à' A.sco\\\,dicto Laca-ba.Cctit édition est de la plus grande rareté ; 
la bibiiotbèque impériale de Vienne en possède un exemplaire , 
selon l'abbé Denis. 

En tête delà première page, on lit: Incommentia il primo lihro 
del clarissimo philosofo Ciecho Esculano dicto Lacerba. La sous- 
cription, qui se trouve à la dernière page du feuillet n , est ainsi 
conçue ; Fifuse il libro de Ciecho Esculano dicto Lacerba, Impresso 
nel aima patria de Venesia per tnaistro Philipo de Piero ne gli ani 
del AICCCC. LXXVI. 

Le véritable nom de Cecco d'Ascoîi est Francesco di Stahilî ; 
Cecco est un diminutif de Francesco : ainsi Baylese trompe en l'ap- 
pelant Cicchus.W étoit né à Ascoli, en 1257 j-àl cultivoit la poésie, 
la théologie, la géométrie et la physique. Il passa quelque temps à 
Avignon , sous le pape Jean XXII ; il retourna en Italie, après 
avoir été plusieurs fois poursuivi et pardonné pour accusation de 
magie : il fut enfin brûlé en 1 327, à soixante-dix ans. Son poëme 
sur la Physique est rempli d'erreurs; mais il est curieux pour \'\\v:~- 
toire de la science. II est d'une grande rareté. 

Le P. AppiANI , Jésuite italien , qui a écrit la vie de Cecco 
d'Ascoli,faitfnentionde quelques-unes des éditions des poésies de 
cet aateur : 1."^ édition in-4." , sans date, à Venise ; 2.'-' édi- 
tion , Venise, 1458 ( selon Appiani ; cependant on ne com- 
mença à imprimer en Italie que vers 1466} ; 3.*^ édition, Vcnije , 

R 2. 



2.6o CHAPITRE Lï. 

assez joli cabinet de tableaux et de gravures. Nous 
remarquâmes sur-tout un torse antique , en marbre 
de Paros, trouvé en iy6o aux environs de l'arc de 



1478 ; 4/ édition , 1481 ; 5.*^ édition , 1510 ; 6.*^, 15 19 ; 7.*^ , 

^535- 

M, i'abbé Mercier de Saint-Léger ne croyoit pas à l'exis- 
tence des trois premières (voyez Magasin encyclopédique , ann, IV, 
tome l."^"", page 249 ) , et il regardoit comme première celle de 
1476, dont il est question ici, 

4." Fables DYSOPET et DAMONET, moralisces en ladn et en ro- 
mans, à l'honneur de Jeane de Bourgoigne , rojnie de France , femme 
du roi Phelipes Lelong , qui régnait l'an iji6 ; manuscrit sur 
vélin, in-8.° avec vignettes. 

Ysopet est Ésope : pour Amonet, il paroît que c'est Avienus , 
qu'on aura traduit par Avienet, Avionet; et un copiste aura réuni 
les trois jambages de vi ou ui, et en aura fait une m ; d'où s'est 
introduit le mot Amonet. Il existe un manuscrit de ces fables dans 
la collection impériale ; mais il a été fort gâté par l'humidité avant 
d'entrer dans la bibliothèque de François I.'^'',qui en avoit fait l'ac- 
quisition. Le prologue manque entièrement. 

Après les fables , on lit une pièce de vers intitulée : Dun 

Menestïierenuoie de lespouse pour auoir une robe dun chenoinede Troyti. 

Vient ensuite la dernière pièce, intitulée : Comment lacteur a 

compile ces Hures auecqs aucunes additions en lonneur de madame ht 

royne. 

Or est tcps q ie iloie entendre 

A dieu loer et grâces rendre 

Pour cui ie me suis entremis 

De ce liuret ci ou ie mis 

Ce 4 me semble q bon est 

De Ysopet et de Ammonnet 
j Aucune chose ai trespasse 

Et aucune autre ai amasse 

A droicte ye aucun compte 

l.a moralité tout seurmontc 



C HA PITRE LI. 261 

triomphe de Saint -Remy, dans une vigne; ce. 
torse n'a été travaillé qu'à coups de ciseau , et 
n'a pas été terminé : de chaque côté sont des restes 



De venter ne vueil faire feste 
Q' iaie fait tout de ma teste 
Mes en ai trouue plus grant partie 
De compile se dieux maie 
' Et du françois et du latin 

Quont este par leuer matin 
Translate et par grant estude , &.c. Sec, 

Plus bas, l'auteur dit qu'il a composé son livre 

En le honneur de madame chiere 
Madame lehanne de Borgoigne 
Ou na ne mante ne vergoigne 
Fille dou duc dicelie terre 
Ceste matière ai voulu querre 
Pour li trouuer esbatement 
Aus ieusnes ges enseignement 
Et mesmement quat est yuers 
Et le temps est froiz et diuer* 
Si q len ne puet cheuauchier 
Ainssi se convient au feu chaurer 
Ne puet len mouoir de la chambre 
Lors est bon q len se remembre 
Daucun Hure ou narration 
Ou nait de mal occasion , &c. 

A la suite de ce manuscrit on en a relié un autre sur papier , 
intitulé : Le Dodecheron de maistre Jean de A'Ieung , qui est U 
ïiure des sorts et de la fortune des nombres, 

5." H'uronymi Aleandri junioris carmina Anacreontica. 

Cet Aléander étoit un des amis les plus chers de Peiresc , 
et , ainsi que nous le verrons , un de ses correspondans les plus 

R3 



2.62 CHAPITRE LI. 

de marbre qui saillent d'un pouce environ sur la 
surface du corps. 

M. Magnan possède aussi quelques bonnes pierres 
gravées, au nombre desquelles sont un joli scarabée, 
et un petit camée sur sardonyx , représentant l'Es- 
jpérance telle qu'elle est sur les médailles. (' Planche 
XXXVÎJI, n." 4. ) 

Il a également un buste géminé , composé d'une tête 
barbue assez bien conservée , probablement celle d'un 
philosophe, et d'une tête de femme avec une coiffure 
relevée sur le sommet : malheureusement un des 



assidus. Comme ce recueil n'a pas été imprimé, je citerai une 
des pièces qu'il renferme , l'ode XXI , i l'Es-pérance. 

IN SPEM. 



i5/>« , ô malum suave I 
Quo lacté corda nutris , 
Ut erastinum augurentur 
Semperforc adnotandum 
Albo diern lapillo '. 
Tu jindis arva sulcis , 
Tu semen addis agr'is. 
Tu, Spes , feras avesque 
Venatibits fatigas ; 
Vhco capis volantes , 
Hamo capis natantes. 
'Tu fulcis in tenehris 

'é/' Extrait de la Correspondance 



Quos nexibus catenct 
Vlnxere multinodis. 
Tu naufragum lacertos 
Jactare semifessos 
Vastis doc es in nndis. 
Tu, Spes , jugum ferenn 
Dura nimis Neœra 
Promiîtis usque et usque 
Dies tnihi serenos ; 
Quant Jî/ia fruiscar 
PsjrcJies Citpidinisque. 

de AI. l'abbé RiVE , d'Apt, 



CHAPITRE LI. 2.6^ 

anciens propriétaires de ce buste s'imagina de l'a- 
dosser contre le mur , et de faire ôter ce qu'il failoi?: 
de la tête de la femme pour l'aplanir ; il en résulte 
que celle de l'homme a seule été conservée, f Pi, 
XXXVIII, n° y) 

Le même amateur possède encore deux ouvrages 
de Puget : l'un est une première esquisse en terre 
cuite , d'un pied environ de hauteur, du Milon de 
Crotone qui est dans les jardins de Versailles \ 
l'autre est le modèle d'une statue équestre qu'oiT 
se proposoit d'élever, à Marseille , ea l'honneur .de 
Louis XIV. 



libliothêcaire de M. de la ValHère , à Paris , avec AJ. Joseph 
David , libraire à Aix , depuis iy(^f jusqu'au 26 septembre jyS^ , 
manuscrit sur papier in-4.'' 

7." De vita et moribus Pétri Gassendi , diss, Samt{elis So'RBZUil 
ad Habertum Monmorimn , aniio 1//0 ; manuscrit sur papier , 
petit in-4." 

8.° Liber Amoris compositus ab Andréa CapellANO , circa 
J180 , in-fol. ; manuscrit sur papier, de l'an 1462. L'écriture 
Cbt l'ancienne bâtarde, à longues lignes. « Ce livre a été im- 
primé en Allemagne en 1610 , in- 8." ; mais les manuscrits 
qui sont aussi anciens que celui-ci, sont très-recherchés et très- 
rares. Celui-ci est le seul que j'aie vu passer dans les ventes 
depuis vingt ans que je suis à Paris. Son contenu fait remonter 
les cours d'amour de Provence à la véritable époque que Nostrada- 
mus leur a assignée; c'est-à-dire , à 1 160. » ( Lp;irait d'une note 
de l'aùbeKlWE.) 

9.° Deux volumes in-fol. manuscrits de MIRABEAU [ auteur 
de Y Ami des hommes ] sur diffàentes améliorations pour la marine. 



a64 CHAPITRE LI. 

M. Magnan nous montra aussi quelques bustes» 
modernes en marbre , copiés d'après l'antique ; des 
coupes de jaspe et d'agate ; une copie en marbre 
d'un bas-relief mithriaque ; une tête de jeune fille, 
dont ie regard et le maintien sont extrêmement 
modestes ; une table en mosaïque ; un masque co- 
mique en marbre bien conservé. 

J'ai oublié d'indiquer l'étymoiogie du nom d'Or- 
hitelle , qu'on a donné au grand cours d'Aix , sur 
lequel nous étions logés : elle mérite d'être rappor- 
tée. \Jn cardinal de Mazarin , frère du ministre , 
étoit archevêque d'Aix en 1645 , époque k laquelle 
on a construit les maisons de ce cours. Comme le 
prélat alloit en procession , avec son clergé , poser la 
première pierre d'une porte de la ville , qu'on bâtis- 
soit près du cours , une mine fit sauter des rochers 
qui étoient auprès : l'archevêque , le clergé et tous 
les spectateurs prirent la fuite. Le peuple dit que 
cette expédition avoit manqué comme celle d'Or- 
biîello en Italie, dont le père du cardinal avoit été 
obligé de lever le siège. Depuis ce temps, le nom 
d' Orbitelîe est resté k ce cours et à tout le quartier 
qui l'environne. 



26') 



CHAPITRE LU. 

Saint-Sauveur. — Clocher, — Portail, — Portes. — 
Baptistère. — Tombeau de S. Mitre. — Sarcophages an- 
tiques. — Lion qui dévore un enfant.— ^Tombeaux de 
Charles III, — »de Gaspar de Vins, — de Peiresc. — 
Épitaphe d'Adjutor. — Inscription de S. Basile. — • 
Bizarre inscription de Suzanne Laugier. — Prome- 
nade au Thoîonet. 

^A INT-S AU VEUR, église métropolitaine, devok 
attirer noire attention, et nous nous y rendîmes. 

Le clocher , (ju'on aperçoit de loin , est d'une ar- 
chitecture simple et d'assez bon goût; sur un massif 
carré s'élève une tour ronde, percée de longues fe- 
nêtres en ogive , qui lui donnent de la grâce et de 
la légèreté, il fut élevé en i 340. Le portail fut com- 
mencé en i/iz^; ii est bâti en pierres blanches de 
Calissane : sa construction ne fut achevée qu'eu 
i45)i. On y trouve quelques indices de la renais- 
sance des arts : les vêtemens des figures sont lourds , 
les attitudes' sont grossières ; mais les têtes , qui ne 
subsistent plus , avoient une certaine expression. Au 
milieu de la porte étoit un groupe qui représentoit 

la Transfiouration : Elie étoit habillé en Carm.e. L'o- 

o 

give est ornée de deux rangs de petites figures qui 
représentent les choeurs des anges, les patriarches 
e^ les prophètes. Auprès de la Transfiguration étolent 



266 CHA.PÏTRE LU. 

les Apôtres , de grandeur naturelle, ainsi que S. Maxî- 
inin, S/'' Madeieine , S. Louis, évêque de Toulouse, 
S. Sidoine et S. Mitre , tous protecteurs de la Pro- 
vence : ces images ont été renversées , et celies de 
l'ogive sont mutilées. 

Les portes fpl. XXXIX J sont un monument pré- 
cieux pour l'histoire de l'art : on a cru long - temps 
qu'elles étoient de bois de cèdre ; mais il est aujour- 
d'hui reconnu qu'elles sont de bois de noyer. Elles ont 
été exécutées vers l'an 1 5 o4. II est présumable que le 
sculpteur a voulu y représenter des personnages con»- 
nus , dont les noms étoient écrits sur les rouleaux qu'ils 
tiennent à la main : le temps les a effacés. L'ha- 
billement des femmes , celui des hommes , et sur-tout 
leur chaussure, sont de la fin du xv." siècle (i ). Le 
travail est d'une extrême délicatesse. Chaque porte 
est divisée en deux grands panneaux. Ceux du haut 
sont partagés eux-mêmes , dans leur longueur , en 



(i) Louis XI et Charles VIII en. avoient de sembiabies. Quel- 
ques-uns de ces personnages ont de la barbe, et cène fut que 
vers 1521 qu'on reprit généralement en France l'usage de la 
porter: cependant quelques seigneurs, tels que Louis deTarente, 
second mari de la reine Jeanne, et Louisd'Anjou, son successeur, 
portoient la barbe; on poiirroit même présumer que la première 
figure sculptée sur le battant à droite est celle de Louis deTarente, 
si l'on ne considéroit que sa conformité avec celle du même 
prince , peinte dans le livre des Statuts de l'ordre du Saint-Esprit^ 
au droit désir. Voyez MONTFAUCON , Monumens de la monarchie, 
française, IH. Mais ce seroit trop donner à h conjecture. 



CHAPITRE LIÎ. 2(^7 

trois , dont chacun contient deux figures ; ce qui 
en fait douze en tout. Les panneaux inférieurs sont 
seulement partagés en deux , qui ne contiennent cha- 
cun qu'une figure ; ce qui en fait en tout quatre. Les 
figures sont placées dans des niches soutenues par des 
pilastres corinthiens, surmontées d'aiguilles ou accom- 
pagnées de pendentifs très-légers et très-élégans. Le 
pilier du milieu, qui sépare les deux grandes figures, 
est surmonté d'un chapiteau corinthien et couvert 
d'arabesques, dont le goût étoit venu d'Italie, et 
qui étoient très à la mode au temps de la renais- 
sance des arts : ces arabesques sont d'une grande 
élégance. Les feuilles, les fruits, les animaux qui 
forment l'encadrement général, sont aussi finis avec 
beaucoup de soin. Ces portes précieuses sont re- 
couvertes de volets en planches ; on ne les en dé- 
gage que dans les jours de grandes fêtes, ou pour 
contenter la curiosité des étrangers. Si l'on avoit pris 
cette sage précaution dès le temps où elles ont été 
placées , elles seroient aujourd'hui mieux conservées. 

Le vaisseau ne présente point d'ensemble ; il de- 
vroit avoir trois nefs , et le massif du clocher rem- 
plit la place d'une des trois : on voit que cette église 
a été bâtie h. différentes époques, depuis le Xli.'' 
jusqu'au XVI. " siècle. 

Un des plus beaux ornemens de cet édifice, c'est 
le baptistère : il existoit dès ie XIV.^ siècle, et 
il a été rebâti dans le XYi.*" Des huit colonnes qui I« 



2.6^ CHAPITRE LU. 

soutiennent , six sont d'un marbre assez commun , 
qui pourtant , dans toutes les descriptions , est qua- 
lifié de vert antique ; et les deux autres sont d'un gra- 
nit de France , et non de granit oriental , ainsi qu'on 
Ta mal-à-propos prétendu : comme ces colonnes sont 
d'une hauteur inégale, les bases diffèresit aussi dans 
leurs proportions; chaque fût est d'un seul morceau, 
r h. l'exception de celui d'une des colonnes de granit. 

Le principal bénitier est soutenu par une amphore 
moderne , du même marbre que les colonnes, 

La corniche de i'autel de Saint-Mitre , derrière le 
maître autel , est décorée d'un tombeau chrétien, qui 
paroît être composé de deux pièces : on y voit au mi- 
lieu Jésus-Christ f p/. XXXVII, nf 2; ) il est sur 
une montagne, symbole de la durée de son église, 
f t ii annonce la parole de Dieu k ses douze apôtres : 
c'est une de ces apparitions qui eurent lieu entre sa 
résurrection et son ascension , pour ranimer la foi de 
ses disciples , diriger leur zèle , leur enseigner la ma- 
nière de porter par toute la terre la doctrine de l'É- 
vangile et d'y répandre la gloire de son nom. \]a 
homme et une femme sont à ses pieds : la femme a 
la tète couverte d'un voile , c'est la Vierge Marie ; 
l'homme qui l'accompagne est son époux Joseph. 

Chacun des disciples du Christ est devant une 
arcade pratiquée dans un mur en pierres carrées et 
orné de créneaux : ces douze arcades sont l'emblème 
des douze portes de la Jérusalem céleste , où l'oii 



CHAPITRE LU. a^9 

ne peut entrer si l'on ne croit en Jésus-Christ. Les 
disciples du Sauveur paroissent transportés d'un en- 
thousiasme divin par la chaleur de ses discours : ils 
élèvent les mains en signe d'inspir;ition , et pour 
indiquer qu'ils sont prêts à porter par toute la terre 
ie saint Evangile. Aucun d'eux n'a d'attributs , excepté 
le premier, qui est sans doute S. Paul ( i ) : il porte la 
croix, pour faire voir que cet instrument d'un sup- 
plice ignominieux est devenu ie type de ia glorieuse 
rédemption des hommes, que les apôtres du Christ 
vont leur annoncer. 

Les sarcophages des païens sont souvent sur- 
montés d'une espèce de frise , dont les sujets ont 
quelquefois rapport avec ie bas-relief principal , et 
quelquefois n'ont aucune relation avec lui (2). Les 
scuîpteurs chrétiens avoient adopté ie même usage ( 3 ) : 
sur la frise de celui-ci, il y a des anges ; ils tiennent 



(i) On pourroit présumer que c'est S. Pierre; mais S. Pauf , 
beaucoup plus ardent , beaucoup plus éloquent , a bien plus 
contribué à répandre la doctrine de son maître. D'ailleurs, cette 
opinion est confirmée par un sarcophage de Vérone ( Maffei , 
Verona iUustrata , III , cap. 3 ) , où l'on voit à la droite du Christ 
S. Pierre, caractérisé par le coq, et à sa gauche S. Paul , tenant 
dans une main le livre qui renferme la loi de Dieu , et dans l'autie 
Ja croix. 

(2) Voy. mon Diaionn.des leaux-arts , au mot SARCOPHAGE, 

(5) Voyez la Rotna iubunanea d'ARlNGHl , celle de BosiO, et 
celle de BOTTARI. 



270 CHAPITRE LIT. 

la glorieuse couronne qui attend celui qui annonce 
îa loi de Dieu ou qui souffre pour elle. Les anges se 
retrouvent sur plusieurs monumens de la primitive 
église : la première idée en avoit été suggérée par fa 
description des ailes de chérubins dont l'arche étoit 
ornée. Chaque homme , selon le Psalmiste ( 1 j , a un 
ange qui veille à sa conservation : les chrétiens , 
imbus de cette opinion , représentèrent leurs anges 
comme les génies des païens (2). Il y a, à l'extrémité 
de notre frise, des hommes, peut-être des bergers, 
couchés près de leurs troupeaux, pour indiquer le 
repos dont jouit le chrétien dans le sein de Dieu. 
Les extrémités du sarcophage sont ornées de têtes 
humaines , comme les sarcophages païens sont dé- 
corés de têtes de Méduse et de masques, pour éloi- 
gner les maléfices. On voit encore des traces de la 
dorure dont ce sarcophage a été entièrement cou- 
vert. On prétend qu'il a servi à inhumer S. Mitre ; 
et c'est d'après cette tradition qu'il a été conservé. 
Ce tombeau est supporté par des colonnes de 
granit. Le tableau représente le martyre de S. Mitre: 
il est intéressant, parce qu'on y voit la façade du 
palais de justice et celle de la métropole , au temps 
où la chapelle fut bâtie. S. Mitre étoit vigneron ; il 
souffrit là mort dans le v/ siècle , par ordre de son 



(i) PsrJm. XC, II. 

(2) ArINGH! , BOSIO , BOTTARI. 



CHAPITRE LU. 27 I 

maître, qui étoit Arien. Ce tombeau étoit dans 
l'ancienne cathédrale ; il fut porté à Saint-Sauveur , 
avec le corps de S. Mitre, en i 3 B 3. 

Sur le pavé de cette chapelle, il y a encore deux 
épitaphes : l'une d'Aimon Nicolaï, archevêque d'Aix, 
mort en i443 ? qui l'a fait bénir; l'autre de Jacques 
de la Roque , qui fonda l'Hôtel-Dieu en 1 5 1 9 : leurs 
figures sont gravées sur ces tombes. 

Dans le sanctuaire , à droite du maître autel , on 
voit deux lions de marbre dévorant des enfans. Le 
roi René les avoit placés sous son trône pour rappeler 
la mémoire des princes qui avoient envahi ses états, 
et qu'on avoit soupçonnés d'avoir hâté la mort de 
Jean de Calabre , son fils , et de Nicolas d'Anjou , 
son petit-fils. Ces groupes paroissent avoir appartenu 
h quelque tombeau du temps de la décadence de 
l'art. 

Le sanctuaire contenoît, avant la révolution, deux 
mausolées dignes de remarque : celui de Charles III, 
dernier comte de Provence, mort en i4B i ; et celui 
que les ligueurs avoient élevé à Gaspar Garde , 
baron de Vins , leur chef, mort au siège de Grasse 
en 1589. II en sera question dans le chapitre sui- 
vant. Le monument du baron de Vins a été entière- 
ment brisé : il est dignement remplacé aujourd'hui 
par celui que M. de Saint- Vincens vient de consacrer 
à ia mémoire de l'immortel Peiresc. 

Le feu président de Saiiit-V incens répétoit avec 



272 CHAPITRE LIT. 

complaisance que i'éloge le plus flatteur qu'on lui 
eût jamais adressé , et celui dont il s'honoroit davan-' 
tage , étoît contenu dans une lettre où l'abbé Bartlié^ 
lemy lui disoit : En élevant un monument a Peiresc } 
vous ave:^ acquitté la dette du siècle précédent. 

En effet , parmi les savans Provençaux , nul autre 
que Peiresc n'a peut-être acquis plus de droits à ia 
reconnoissance de sa patrie. Cependant , quoiqu'il fût 
mort à Aix au milieu des siens , il avoit été mis dans 
ia sépulture de sa famille , sans que le baron de 
Rians, son neveu et son héritier , songeât seulement 
à lui élever un tombeau. Plusieurs personnes avoient 
pourtant cherché à concourir à l'érection de ce mo- 
nument ; Gafarel, secrétaire et ami de Peiresc, avoit 
fait faire le buste de ce savant d'après un creux moulé 
sur sa personne après sa mort; le docte Rigault 
avoit commencé son épitaphe : mais les goûts du 
baron de Rians le retenoient à Paris ; le mausolée 
ne fut pas construit. 

Le buste de Peiresc passa dans la suite au prési- 
dent de Saint-Vincens , qui lui fit élever un monu- 
ment en marbre bianc, dans i'égiise des Dominicaills^ 
d'Aix , U l'endroit même où reposoient ses cendres. 
Ce fut en 1778. 

L'année 1 7C)4 , si fatale aux monumens publics , 
a vu disparoître le tombeau de l'ami des lettres , du 
bienfaiteur de la Provence et de l'humanité : cepen- 
dant il n*a jpas été totalement détruit ; des mains 

amies 



CHAPITRE Llî. ±y^ 

amîes en ont rendu les restes : on s'est occupé de lê 
réparer , et M. de Saint-Vincens le fils l'a fait réta- 
blir à ses frais ( i ). f Planche XL. ) 

La partie la plus élevée du monument présente le 
buste de Peiresc dans un médaillon en demi-relief^ 
porté par un fronton. L'épitaphe est au-dessous ; 
elle est entourée d'une draperie et terminée par un 
écusson : un cippe porte une urne ; il est au milieu 
d'un large soubassement. Tout le monument est 
appuyé sur une pyramide de stuc, imitant le portor, 
et appliquée sur le mur. 



( I ) Mylord Douglas , comte de Buchan , président de l'académie 
des antiquaires à Edimbourg, vient délever à la mémoire de ce 
savant un beau cénotaphe , orné de son buste, dans l'ancienne 
abbaye de Dyrsburg. Le portrait de Peires,c est placé avec hon- 
neur dans les plus célèbres bibliothèques de Rom.e. Les abbayes 
de Saint-Germain, de Sainte- Geneviève et de Saint- Victor 
de Paris , se gloriiioient de posséder de ses manuscrits. Le 
P. MONTFAUCON en a fait imprimer quelques-uns dans son Anti- 
quité expliquée et dans ses Alonumens de Lt. monarchie française. 
On voit , dans V Antiquité expliquée , plusieurs gravures d'après les 
dessins de Peiresc. Le Recueil des monumensdela monarchie françoise 
contient des notes et des dessins curieux reciieillis par le même , 
tels que l'entrevue de François I/'^ et de Henri VIII , un buste 
deCharlemagne, son trône et son épée, &c. 

On conserve, dans la Bibliothèque impériale, deux superbes 
volumes qui contiennent un grand nombre de dessins exécutés 
par ses ordres : le premier appartenoit à cette riche collection j 
l'autre étoità la bibliothèque de Saint-Victor. Peiresc étoit si com- 
municatif, qu'on y trouve peu de monumens qui n'aient pas été 
publiés. 

Tome II. s 



i74 CHAPITRE LU, 

On y lit cette épitaphe : 



HIC SITVS 

NIC. CL. FABRI PEIRESCIVS 

AQVENSIS SENATOR 

CHRISTIANAM RESVRRECTIONEM EXPECTANS 

RECONDITISSIMOS ANTIQVARI^ SVPELLECTILIS THESAVROS 

SAGACITATE CONSILIO LIBERALITATE 

CVNCTIS ORBE TOTO DISCIPLINARVM STVDIOSIS 

APERVIT 

DOCTISSIMIS VNDE PROFICERENT 

SyEPE MONSTRAVIT 

MIRA BEATITATE FELIX 

SECVLO SATIS RIXOSO NOTISSIMVS SINE QVERELA 

VIXIT 

VIII. CAL. IVL. ANN. MDCXXXVII 

iETATIS SV^ LVII 

OPTIMO VIRO BONOS OMNES 

BENE ADPRECARI DECET. 

Ici repose , dans l'attente de la résurrection , Nicolas - Claude Fahri 
de Peiresc , conseiller au parlement d'Aix. Par ses lumières , ses conseils, 
ses largesses ( i ) , // ouvrit aux amateurs des sciences et des arts de tous 



(i)En calculant, d'après la valeur actuelle de l'argent, les reve- 
nus dont jouissoit Peiresc, ils pourroient être portés à 45,000 liv. 
Certainement ii dut en dépenser beaucoup plus en recherches 
utiles ou curieuses , en acquisitions de médailles , de livres , en 
voyages , et en exerçant l'hospitalité envers les étrangers qui vcr 
noient à Ai^ pour le voir. 



CHAPITRE LU. 275 

ies pays ( I ) les trésors les plus caches de l'ajitiquité (2) ; soufevt même il 
indiqua aux plus doctes les moyens de le devenir davantage ( j ), Quoique 
très-connu , il jouit , dans un siècle asse:^difficile, du bonheur bien rare 
de vivre en paix avec tout le monde (4). il mourut le 2^ juin i6^y , 
tige' de //- ans. Tous les gens de bien doivent prier pour cet homme 
excellent, 

(i ) Le texte dit, orbe toto , par toute la terre. Cela est vrai à la 
lettre. Non-seulement Peiresc entretint des correspondances avec 
tous les savans de l'Europe ; il envoya encore , à ses frais , des 
personnes en Asie , dans la Palestine , eu Egypte , en Ethiopie , 
en Amérique , pour se procurer des manuscrits , des mëdailics , 
des plantes, des animaux, des inscriptions. II avoit voulu acquérir 
les marbres d'Oxford : mylord Arundel en offrit un prix plus 
considérable; et Peiresc ne fut point fiché de ies céder à un sei- 
gneur qui étoit digne , par ses connoissances , de posséder ces 
superbes restes d'antiquité. Il donna l'idée de transporter au 
Cap de Bonne-Espérance des plants de vigne de Bourgogne. On 
lui doit en France les chats d'Angora, les lauriers-roses, plusieurs 
espèces de fleurs et de fruits. 

(2) On peut lire dans le Magasin encyclopédique , année 1805 , 
tome IV, page 340, une lettre de Peiresc à son frère, qui con- 
tient le détail d'une visite que le cardinal Barberini, neveu du 
pape Urbain VIII, légat en France, lui avoit faite, et une notice 
des curiosités de son précieux cabinet. 

(3) Ce n'étoit pas seulement pour enrichir son cabinet qu'il 
faisoit tant de recherches ; c'étoit pour les communiquer aux 
savans. Sa vie , écrite par Gassendi , ses lettres imprimées dans 
divers recueils, en fournissent des preuves sans nombre. II fut 
si occupé à fournir des mémoires à tous les érudits , que Henri 
de Valois disoit qu'aucun ouvrage important ne paroissoit sans 
que Peiresc y eût travaillé. 11 n'a fait imprimer qu'une dissertation 
sur un trépied antique trouvé à Fréjus ; Jacques Spon en a fait 
un grand usage dans son Traité de tripodibus. 

(4) Le temps où vécut Peiresc ne fut pas très-orao-eux : les 
troubles de la Ligue étoient finis. Ce fut un siècle querelleux. Les 

S 2 



â^6 CHAPITRE LU. 

Dans l'écusson qui est au-dessous , on Ht 3 

IVLIV5 FR. PAVLVS FAVRIS 

DE S. VINCENS 

POSVIT 
ANN. MDCCLXXVIII. 

Sur le cippé ou tronçon de colonne: 
VBI GASPARDVS GVARDA VINCIVS 

FEDERATORVM IN PROVINCIA SECVLO XVI 

PREFÈCTVS 

ÏBI NVNC MONVMENTVM PEIRESCIO DICATVM 

QVOD PENE DIRVTVM 

RESTITVIT 

JVLII FR. PAVLI FILIVS 

Ï,T IN HANC BASILICAM EX ^DIBVS S. DOMINICÎ 

TRANSFERRl CVRAVIT 

ANN. POST PEIRESCII MORTEM CLXVL 

Où était le tombeau de Gaspar Garde , baron de Vins , chef des 

javans étoient , en général , jaloux les uns des autres ; quelques- 
uns furent persécutés : mais Peiresc fut toujours respecté de 
tous. H échappa encore aux persécutions et à l'exil que plusieurs 
membres du parlement d'Aix essuyèrent en 1631 et 1632. Le 
cardinal de Richelieu avoit voulu donner à la Provence la cons- 
titution des pays d'élection ; il avoit sévi contre ceux qui s'étoient 
opposés à ses desseins. Quoique Peiresc eût écrit en faveur de 
son pays, il fut néanmoins ménagé et considéré par le ministre, 
qui révoqua ensuite l'édit des élus. Ce savant, il est vrai , n'avoit 
pris aucune part aux insurrections que cette loi défavorable avoit 
produites ; il ne fut pas même compris dans la disgrâce de 
du Vair , d'abord premier président d'Aix , ensuite garde àa 
sceaux et évêquc de Lisicux, dont il fut toujours l'ami et le 
confident. 



CHAPITRE LU. 277 

Jîgnturs de Provence, dans le XV I.^ siècle (i), on volt aujourd'hui h 
tnoiwmerit qui fut consacré à Pctresc par Jules-François-Paul Fauris 
de S aint-V incens. Il a été rtfaré yar son jils , qui l' a fait transporter 
de l'église des Dominicains dans celle de Saint-Sauveur , lôô' ans 
après la mort de Peiresc, 

Le nom de Peiresc doit être k jamais cher aux 
François. Personne n'a U'endu plus de services 
aux lettres que ce savant homme ; il semble qu'il 
en étoit comme le procureur général. II encourageoit 
îes auteurs ; il leur fournissoit des mémoires et des 
matériaux ; il employoit ses revenus à faire acheter 
ou à faire copier ies manuscrits les plus rares et les 
plus utiles , dont il faisoit part aux gens de lettres 
de toutes les nations. Sa correspondance embrassoit 
toutes les parties du monde. Les expériences phy- 
siques , les raretés de la nature , les productions de 
i'art, les antiquités, l'histoire et les langues, étoient 
également l'objet de sa curiosité. 

Peiresc, dit Thomas (2) , accordant une pro- 
tection généreuse aux sciences et aux savans , seroit 
un exemple à présenter , je ne dis pas seulement aux 
princes , mais à cette foule de citoyens qui pro- 
diguent leurs richesses en bâtîmens , en chevaux , en 
superfluités , qui tourmentent la nature , construisent 



(i) Le baron de Vins fut tué le 20 novembre i 589, en assié- 
geant la ville de Grasse, qu'occupoient les protestans. Voyez infrà^ 
page 296. 

(3) Essai sur Us éloges, 

S 3 



278 CHAPITRE LIT. 

pour abattre, abattent pour construire , se corrom- 
pent en corrompant une nation. Peiresc, beaucoup 
moins riche , sut employer ses richesses avec gran- 
deur; l'emploi qu'il en fit le rendit aussi célèbre 
que ses connoissances. 

De i'autre côté du mausolée de Peiresc on doit 
placer celui de M. de Brancas , archevêque d'Aix, 
dont les cendres ont été restituées à cette église par 
les soins de son vénérable successeur. 

Dans la nef du Saint-Sacrement , près de la petite 
chapelle obscure, on voyoit avant las révolution l'é- 
pitaphe d'Ad jutor , pénitent public , mort sous le 
consulat d'Anastase , c'est-à-dire, en 497 - 

HIC IN PAGE QVIESCIT ADIVTOR QVI POST 

ACCEPTAM PCENITENTIAM MIGRAVIT AD 

DOMINVM ANN. LXV MENSES VII DIES XV 

DEPOSITVS S. D. IV KAL IANVARIAS 

ANASTASIO V. C CONSVLE. 

On espère retrouver cette inscription; elle sera 
replacée au lieu qu'elle occupoit. 

Vis-à-vis de cette première épitaphe est une ins- 
cription qui fait mention de Basile, évêque d'Aix. 
Dans les lettres de Sidoine Apollinaire, il y en a 
une qui lui est adressée. Sidoine, sans dire ex- 
pressément quel étoit le siège de Basile, l'indique 
assez en disant qu'il est entre Riez , Marseille et 
Arles. CdPte inscription est mutilée ; elle a été 



CHAPITRE Lir. 279 

trouvée près de l'ancienne cathédrale , par M. de 
Saint -Vincens, qui en fit don au chapitre : 

^^'^o I A R 
Jbasilio ep'° 
(ann. xxiii 
îviii. d.^ ii. t. 
|noi OCTB. 
|terio cons. 
/ 



On ignore l'époque de la mort de S. Basile. On 
voit par cette inscription , dit Papon ( i ) , qu'il étoit 
évêque depuis vingt-trois ans , sous le consulat de Tur- 
cius RufFus Apronianus Astérius, l'an de J. C. 494* 
Mais je crois que cet estimable historien commet ici 
une erreur : ce fragment ne dit pas que Basile étoit 
dans la vingt-troisième année de son épiscopat , mais 
que la personne dont il y est question , et dont c'est 
certainement l'épitaphe, est morte âgée de vingt- 
trois ans huit mois et deux jours (a) , le 3 des nones 
d'octobre , sous le consulat de Turcius Astérius , et 
Basile étant évêque. Si cette épitaphe étoit celle du 
saint évêque , il faudroit qu'il fût mort à vingt- 
trois ans, d'après la formule, qui est celle des ins- 
criptions tumulaires. Ce même Basile est celui qui 

(i) Histoire de Provence, l. I.'^'", p. i88. li se trompe en disant 
qu'elle est chez M. de Saint- Vincens. 

(2) ANNis XXIII meusîbus VIII DIehus II, Les lettres mal 
formées NOiAR faisoient sûrement partie du nom de celui dont 
cette inscription est l'épitaphe. 

S 4 



l8(5 CHAPITRE LIÎ. 

fut chargé de négocier la paix avec Evarîc , roi des 
Goths, en 475.. 

Dans la nef du Saint-Sacrement, en face des fontSi 
fjaptîsmaux, on lit cette singulière épitaphe : 

A V DIEV TRI N VN 
A TRES VERTVEVSE ET TRES EXEMPLAIRE DAMOISELIE 

SVZANNE CASANEVFVE SA FIDELE ET TRES ''' 

CHERE CONSORTE M, PIERRE LAVGIEK DOCTEVR 

EZ DROITS ET ADVOCAT AV PARLEMENT TRES 

REGRETEVX ET TRES MARRI MARI A 

ERIGE CE MONUMENT, 

V 

APOSTROPHE. 

DEP, LAFS. G. 

Pè ffeurs sâinctes ceincte ame or ceincte d'esprits saîncts. 
En nos roinces malins d'entiers fleurons entières 
Tes temples tu ceignis en toutes cinq manières. 
Des oreilles , des yeux, du nés , palais et mains - 
Nature eust desseing de parfaire un ouvrage. 
Et a dextre adouba'ses cinq outils formels , 
Outils les plus parfaicts, et il les failoit tels. 
Pour honorer de tout en tout tel personnage 
L'oreiller entonnoir ton vase a décoré 
Des accents et des tons aus chants et rimes sainctes. 
L'humble et chaste pruneil' a cent fois rouge teinctea 
Tes joues d'un sang froid blemies coloré. 
Plus ta cokur haussoit, plus baissoit ta poulpiere. 
Les fleurs ton flair flairoit flairantes sur la fleur. 
Les fleurs croire espérer chérir tout puis ton cœur;^ 
Ton tout puis ta moitié charité toute entière. 
Ton palais de raison d'oraison le palais 
Logea meint beau propos meinte saincte prière, 
'Ton poulsc d'un clair bois une claire poulsiere,. 
Au ciel poulse et au ciel poulsée tu t'en vais. 



CHAPITRE LU. ioU 

PROSOPOPÉE 
PAR l'Écho soutenue, 

DE. F. S. C. A. P. L, 

Aclieu je pars j'y vai or adieu j'y suis suis. 

Et désireux scavoir que c'est que je devien vien. 

Quoi mon estre je crains qu'il ne retourne a rien rien. 

Quoi sans peur sans recrret aller ne puis et puis. 

Grand' clameur cri' à dieu dieu en ce cours secours. 

Tes or horsmis de peur mon souci est à toi oi. 

Vien j'appelle je veux c'il que tant i' a moi a mor. 

Sus a moi tost a dieu pars son oinct très coux , . cours. 

Qui t'arreste la bas or honneur renom non. 

Le monde est frauduleux et frauduleusement ment. 

Car qucst-ce homme heureux beau fort riche scavant vent. 

Sus sus a la cité détection sion. 

Ce chctif monde alors que laisseras seras. 

Heureux trois fois heureux si tu sens tes esprits pris. 

Au miel de ce désir tes pleurs chants et tes cris ris. 

Tourneront vers sion quand finiras ^. . iras. 

La du vivant la mort un vivre meilleur l'heur. 

Souverain t'accquerras toi sainct sainct sainct chantant.. . . tant. 

De mil!' âmes et moi celle qui tout attend tend. 

A moi tost, tost a toi, plutôt n'estre que meur meur, 

MILLE CINQ CENTS QVATRE VINTS EHX SEPT, O DVRE MORT, 
LA VEILLE DE MA GLOIRE ICI MA GLOIRE DORT, 
APRES AVOIR ESTÉ NF.VF MOIS EN MARIAGE 
SVR SON TRENT' VN AN SE TERMINA SON AGE. 

Cette inscription , unique en son genre , peut 
être comparée, pour le style, aux centuries de 



îS2 CHAPITRE LII. 

Nostradamus et au poëme de la Madeleine, qui 
sont du même siècle. On n'a pas pu rendre par 
l'impression ia manière dont sont figurés les mots, 
presque tous composés de lettres doubles. 

Dans la même nef il y a des inscriptions consa- 
crées à des Angiois qui sont morts à Aix en 1730 et 

Pour fliire une agréable diversion aux objets qui 
nous avoient occupés, M. de Saint- Vincens nous 
mena au Tholonet , chez M. de Galiifet, qui permet 
à la bonne compagnie d'Aix d'aller quelquefois s'y 
promener. Il y a peu de séjours plus rians et plus pit- 
toresques. Devant le château règne une belle ter- 
rasse plantée de marroniers , sous lesquels on danse 
le dimanche ; de magnifiques allées offrent un 
ombrage dont on sent mieux le prix sous le soleil 
du midi; des eaux abondantes et limpides , recueillies 
dans un lac factice , dont les principales murailles sont 
de fabrique romaine, se précipitent ensuite avec l'im- 
pétuosité d'un torrent, forment d'abondantes cas- 
cades , d'oià elles coulent avec un doux murmure sur 
des champs, et vont se réunir dans un canal : un aride 
rocher s'élève au milieu de cette scène champêtre ; 
et la belle habitation ajoute à l'intérêt du tableau , 
dont elle fait le fond. II ne manque rien au plaisir 
qu'on éprouve dans ce lieu charmant, quand on peut 
y trouver le propriétaire, dont la politesse est si 
noble et si obligeante. 



CHAPITRE LU. 2S5 

Le territoire renferme des marbrières : le marbre 
ou'on en retire est une brèche jaunâtre, qu'on appelle 
marbre de Tholonet ; on le façonne à Aix ; il prend 
un assez beau poli. Les maisons, les églises, en sont 
décorées. 

C'est aussi dans le domaine du Tholonet qu'on 
trouve une belle plante de la famille des renon" 
enlacées^ h laquelle Tournefort a imposé le nom 
de M. Garîdel[\), célèbre botaniste d'Aix , qui 
l'a découverte. 

(1) Garidella îilgelldstnim. 



284 



CHAPITRE LUI. 



Des anciens Mausolées. — Tombeaux des comtes de Pro- 
vence, — -d'Alphonse II. — Inhumation de Raymond- 
Bérenger. — Bouclier, — Béatrix son épouse, Béatrix 
leur fille. — Jugement dernier, — Statue de Charles II. 
— Tombeaux de Charles III , — de Blanche d'Anjou, — 
du baron de Vins. 

rViEN de plus imposant que l'aspect des tombes 
royales élevées dans des temples gothiques éclairés 
par un jour sombre et religieux : le sentiment qu'on 
éprouve en voyant ces costumes antiques et variés , 
ces blasons, ces cimiers, ces bannières, ces sym- 
boles de la piété , de la puissance et de la valeur , 
porte dans l'ame une douceur mélancolique , qui 
n'est pas sans intérêt et sans charmes. Celui qui 
croit avoir à se plaindre de la fortune, contemple 
avec une espèce de satisfaction le néant de la gran- 
deur : on remonte avec curiosité aux temps où ont 
vécu les princes eties grands dont ces tombes recèlent 
ïa noble poussière ; on interroge leur histoire ; on les 
fait comparoîîre au tribunal de sa raison; on les juge 
avec sévérité et sans appei; on ne craint plus l'appa- 
reil qui les environne ; on ajoute encore aux éloges 
qui leur furent accordés , ou l'on donne un libre dé- 
menti à leur épitaphe mensongère. On aime à s'ar« 
rêter devant les augustes images des rois qui ont fait le 



CHAPITRE LIIÎ. 2.^^ 

fconheur de leurs peuples : on se plaît à s'assurer que 
ie tyran étendu sous le marbre qui pèse enfrn sur lui, 
ne pourra ie soulever; qu'il n'en sortira point pour 
dicter des arrêts sanguinaires. Combien l'ame s'élève 
devant les mausolées des braves ! Qui peut voir ceux 
des Montmorency , des Grillon , des Duguesclin , 
sans éprouver une ardeur guerrière! II semble 
que la belliqueuse trompette va sonner , réveiller 
ces preux , dont la mort n'est qu'un sommeil , 
et qu'ils vont s'élancer sous les pas de l'ange de 
la victoire. On s'attendrit sur le sort des princes 
malheureux; on excuse les fautes; on pardonne les 
foiblesses : mais on méprise la lâcheté , et l'on déteste 
ies crimes. 

La visite de ces précieux mausolées est à-Ia-fois un 
cours de morale et d'histoire. Ils nous retracent les 
mœurs et les usages des temps passés , et nous font 
connoître les dîfférens états des arts. Si l'on regrette 
avec raison que les temples aient été dépouillés de 
ces ornemens, on doit chercher du moins à recueillir 
ce qui nous en reste. 

Les tombeaux des comtes de Provence , qui dé- 
coroient autrefois plusieurs églises d'Aix , ont été 
absolument détruits , et jamais ils n'ont été gravés ; 
le souvenir en seroit totalement perdu , si mon 
savn-it ami M. de Saint-Vincens ne les avoit pas fait 
dessiner. J'ai pensé qu'on verroit avec plaisir la re- 
présentation de quelques-unei de ces tombes ; et 



2.26 CHAPITRE LUI. 

il a bien voulu m'en communiquer les dessins. 

Le premier de ces tombeaux (planche XLI ) 
étoit dans l'église de Saint-Jean. Il est divisé en trois 
parties : la façade de celle du milieu est surmontée 
d'un fronton orné de feuilles d'acanthe , d'arêtes et 
de trois pyramides ; la partie intérieure de ce fron- 
ton est cintrée en ogive et ornée de rosaces sou- 
tenues par des saints et des anges : aux deux extré- 
mités latérales , il y a des monstres qui tiennent 
dans leurs griffes une tète humaine ; les arceaux qui 
supportent les rosaces , sont aussi ornés de têtes au 
point où ils se joignent. Cette façade est soutenue 
par des piliers formés d'un amas de petites colonnes 
dont le chapiteau est composé de feuilles de lierre. 

Sur la tombe qui est placée sous cette architec- 
ture , et dont la bordure est ornée de feuilles 
d'acanthe, repose un homme vêtu de la robe, du 
manteau et du cordon que portaient les chevaliers 
hospitaliers de Saint Jean ; ses pieds, selon l'usage du 
temps, posent sur un chien, et il a les mains jointes. 
C'est l'image d'Ildephonse ou Alphonse II , comte 
de Provence , mort à Palerme en 1 20^ ( i ) ; il voulut 
que son corps fût porté à Aix , et inhumé dans l'église 
de Saint-Jean : c'est ce prince qui introduisit dans 
la Provence le goût des vers, des tournois et de la 
chevalerie. 

(1) Art de vérifier les dates , tome II, page 4j8. 



CHAPITRE LUI. 287 

A gauche, sous une niche décorée d'un second 
ordre d'architecture avec des pyramides , et sup*- 
portée par des colonnes isolées , dont les chapiteaux 
sont formés d'un double rang de feuilles de chêne , 
est Raymond-Bérenger IV , fils d'Alphonse , et der- 
nier comte de ia maison de Barcelone : il est 
debout , et est entièrement couvert d'une cotte de 
mailles ; ses gantelets , son haubert ou camail , et ses 
cuissarts, sont également maillés ; il a par-dessus une 
cotte d'armes; une grande épée est suspendue à sa 
ceinture. II tient dans la main droite une fîeur ; c'est 
la rose d'or que le pape Innocent IV lui donna en 
1244 ( I ) • ^^ s'appuie de l'autre main sur un 
grand bouclier, pareil à celui qui est suspendu au- 
dessus d'Alphonse II. Raymond-Bérenger est mort 
en 1245. 

A droite est une niche à-peu-près pareille ; mai? 



(i) Le dimanche de la Quadrngeshne , appelé Latare à cause de 
ces mots de l'introït de ia messe Latare Hierusalem , aussi appelé 
le Dimanche du Pain ,[Dominica pnnis ] parce qu'on y lit l'évangila 
de la multiplication des pains; en signe de la joie qui doit régner 
dans ce jour , les cardinaux portent des vêttmens rose ; et le 
pape, en revenant de sa chapelle, tient à la main une rose d'or, qu'il 
envoie ensuite à quelque prince ou à quelque grand : c'est le 
symbole du printemps qui succède à l'hiver. Raymond -Bérencrer 
reçut cette rose d'Innocent IV, en reconnoissance de son atta- 
chement au Saint-Siège. Raymond l'avoit déposée dans l'église 
de Saint-Sauveur ; et le même pape , par une bulle donnée en 
i2jo, y attacha des indulgences. 



i88 CHAPITRE Llir. 

elle n'a qu'un ordre d'architecture : c'est pourquoi les 
pyramides sont plus élevées, et ont des ornemens 
difFérens. La statue qu'elle renferme est celle de 
Béatrix de Savoie , épouse de Raymond ; cette prin- 
cesse mourut en 1 266 : elle a une longue robe, une 
couronne sur la tête , et une espèce de fleuron sus-* 
pendu au cou. 

J'ai déjà parlé de Béatrix de Savoie et de son auguste 
époux. On aime à contempler sous ces niches go- 
thiques les images de ces princes amis des lettres ; on 
se représente Bérenger prêt à s'engager dans un tour- 
nois , et Béatrix écoutant les vers d'un troubadoun 

Les petits côtés du tombeau d^ Alphonse II nous 
montrent avec plus de détail l'élévation des pyra- 
mides surmontées et ornées de feuilles de chêne: 
sous l'un des frontons , décoré de feuilles d'acanthe, 
on voit i'ame d'un des deux comtes comme sortant 
de son linceul et emportée dans un drap par des 
anges au séjour des bienheureux ; un ange qui tient 
un encensoir , purifie encore par les parfum s cette 
ame qui va être admise à la présence de Dieu,, et 
un autre ange pose sur sa tète la couronne de l'ims. 
mortalité ( i). 

(1) Sur un tombeau de l'abbaye de Gomer-Fontaine, que j'ai 
publié dans mes Antiquités nationales , tome IV, art. XLII , p(. III, 
on voit une sainte qui tient dans un linceui les amcs de trois pe- 
tits enfans; deux anges , dont l'un joue du rebcc, l'autre de fa 
harpe, célèbrent leur arrivée dans le ciel. 

Examinons 



CHAPITRE Llîï. 289 

Examinons actuellement le bas-relief qui décore 
ïa tombe d'Alphonse : les colonnes empêchent de 
l'apercevoir entièrement ; c'est pourquoi ii a été 
gravé séparément, avec ses petits côtés (pi, XLIIj. Il 
paroît que le sujet général est l'ouverture du tombeau 
et l'enterrement du corps d'Alphonse : le personnage 
qui y est renfermé , est en tout semblable à celui qui 
est couché dessus. 

Les petits côtés font partie du même sujet : ii com- 
' mence au petit côté à gauche du lecteur (ïbid. n." i ); 
on y voit quatre prêtres , qui témoignent plus ou 
moins vivement combien la triste cérémonie à la- 
quelle ils doivent assister, les afflige. 

La première chose qui s'offre à nous sur le grand 
côté (ibid. n." 2)^ c'est ie cercueil dans lequel va reposer 
ie noble comte : deux moines soutiennent avec effort 
la pierre destinée à le couvrir, et l'empêchent de re- 
tomber avant que la vérification des objets qu'il doit 
contenir ait été faite. L'évêque , qui préside à cette ou- 
verture, lève une main vers le ciel , qu'il montre avec 
l'index , et semble annoncer que Dieu a bien voulu 
admettre Alphonse parmi ses élus; la forme de sa 
mitre est remarquable : un gros moine écoute avec 
attention le discours que ie saint évêque fait à cette 
occasion. Un autre prêtre porte la croix, cette céré- 
monie funèbre étant toujours sanctifiée par le signe 
de notre rédemption. Pendant ce temps, un moine 
iit un écrit qui contient sans doute le procès-verbal 
Tome II, T 



2^0 CHAPITRE LUI. 

de cette lugubre cérémonie; et celui qui l'accom- 
pagne , suit sa lecture comme pour l'aider k déchif- 
frer , ou pour voir s'il ne commet pas quelque 
erreur. La composition de cette partie du bas-relief 
est bien entendue et assez bonne pour ie temps. 

L'invention du reste n'est pas aussi heureuse. 
Toutes les figures sont sur le même plan ; ce sont 
des moines et des prêtres , qui prennent plus ou 
moins de part a l'action : le premier, près du tom- 
beau , tient un bénitier ; le second élève un encensoir ; 
le prêtre qui suit , a une grande chape attachée avec 
un fermail de métal. L'évêque, qui vient après, élève 
les mains et semble prier : derrière lui est un cheva- 
lier de Saint-Jean qui tient un rouleau déployé ; c'est 
la charte des donations qu'Alphonse et Raymond ont 
faites à son ordre. Ceux qvii viennent ensuite sont 
deux chanoines , dont l'un est vu par- derrière et 
l'autre par-devant : au capuchon de leur manteau 
tient un bonnet relevé et plissé autour de leur tête. Le 
bas- relief est terminé , au petit côté (pi. XLII^ n." ^), 
par un pleureur qui s'arrache les cheveux , et une pleu- 
reuse agenouillée , couverte d'un grand voile, et qui 
exprime le plus affreux désespoir. 

Ce mausolée fut achevé en 1250; et probable- 
ment la statue de Béatrix y fut placée postérieure- 
ment, puisqu'elle n'est morte qu'en 1266. Ce bas- 
relief singulier est précieux, en ce qu'il nous fait voir 
la forme des habits d_s évêques, des prêtres, des 



CHAPITRE LUI. 2.C)i 

chanoines , des hospitaliers et des clercs , telle qu'elle 
étoitau milieu du xiil." siècle. 

Mais quel est l'écu suspendu sous cette voûte , 
au-dessus du tombeau qui renferme Alphonse et 
son fils î c'est le bouclier de ces deux princes , celui 
dont ils faisoient usage dans les tournois : une large 
échancrure prouve qu'il n'y a pas été ménagé. II 
étoit de bois couvert d'un cuir épais , sur lequel 
étoient peints des pals d'or et de gueules : le cuir 
s'étant soulevé , on avoit été obligé d'y mettre des 
clous ; sur la tête de tous ces clous , on voit les armes 
d'Arragon qui y sont gravées. Avec quel plaisir 
on aimoit à contempler à Bordeaux l'épée de Bayard, 
le bon chevalier! L'épée et le bouclier de François I.'', 
conservés dans la salle du cabinet des antiques de la 
Bibliothèque impériale , attirent encore les regards , 
moins à cause de la grande beauté du travail que pour 
le souvenir du roi brave et loyal qui les a portés. 
L'épée de ville de l'ami de Sully , l'épée de guerre 
du vainqueur de Coutras et d'Ivry, sont suspendues 
près des armes moins heureuses , mais non moins vail- 
lantes , de François I." : chacun désire voir cette épée 
qui a si bien soutenu les droits du bon Henri ; et le 
grand Napoléon a voulu la toucher de ses mains 
invincibles. Le bouclier des généreux comtes Al- 
phonse et Raymond , froissé dans les tournois , rompu 
à son extrémité par les lances , donnoit k la tombe 
que nous décrivons un appareil plus auguste : le nom 

T 2 



2X)2 CHAPITRE LUT. 

de ses maîtres n'a pu le protéger , et il a été brisé 

par les impies qui ont osé violer la cendre des morts. 

Cet écu Cpl. XLÎ et XLII, n." ^) a la forme de ceux 

qu'on observe sur tous les monuniens du temps de 

S. Louis ( I ] . 

Le tombeau de Béatrix (pi. XLJV, n." i ) n'est pas 

moins intéressant que le précédent. Cette princesse 
étoit la quatrième fille de Raymond, qui lui avoit légué 
ses états de Provence : Louis IX et Raymond YII , 
comte de Toulouse , lui disputèrent cette succession ; 
mais le différent fut terminé par ie mariage de Béatrix 
avec Charles L*"' d'Anjou, frère de S. Louis et roi de 
Sicile. Elle est morte à Nocera en i 277 : elle voulut 
être enterrée à Saint-Jean d'Aix, en face de son père 
et de son grand-père ; ie pape fut obligé de mena- 
cer son mari d'excommunication , pour le forcer à 
exécuter les dernières volontés de cette princesse. 

La voûte est supportée par des amas de piliers 
avec des chapiteaux fonnés , comme \qs précédens , 
d'une double rangée de feuilles de chêne ; chaque 
arête du fronton est terminée par une feuille de 
même espèce ; et ces feuilles , élégamment disposées 
sur une seule rangée , composent à ce fronton une 
bordure agréable. Au milieu du double fronton est 
une rose dans une couronne; des anges qui sont 

(i) Voyer les tombeaux des enfans de ce roi qui étoient aux 
Jacobins de la rue Saint-Jacques , 4 Paris, dans mes Antiquités 
nationales, tome IV, n.* xxxix, pi. Yill, x, etc. 



CHAPITRE Lin. 293 

posés sur des têtes humaines, supportent une rosace. 
Les pyramides sont tronquées, ou plutôt ce sont de 
longues bases. Celle du milieu porte l'image du 
Très-Haut: il tient dans une main le globe surmonté 
d'une croix, emblème du monde sauvé par la mort 
de son fils, et il élève la droite comme pour pronon- 
cer ses terribles arrêts ;,il est placé dans des nuages 
et entouré d'anges et de saints , dont l'un tient le 
livre de l'Évangile , pour indiquer qu'il n'y a de salut 
que pour celui qui n'a pas transgressé cette sainte 
loi y l'autre a dans une main une toise , symbole de 
l'équité avec laquelle Dieu pèse ses jugemens et me- 
sure les actions des hommes, eFoans l'autre mi vase 
d'eau lustrale, qui annonce que la bonté de Dieu , en 
punissant les crimes , pardonne les fautes qu'une puri- 
fication nécessaire doit cependant expier. Les anges 
qui sont autour font entendre les sons terribles de 
la redoutable trompette : tous les hommes sont 
appelés au jugement dernier; on les voit sur la base 
du tombeau ; ils se débarrassent des voiles qui les 
entourent ; ils paroissent comme se réveiUer après 
un long sommeil ; ils soulèvent la pierre qui les 
couvre ; ils sont saisis d'étonnement et d'effroi. 
Ces figures isolées , ou formant des groupes plus oa 
moins animés et tous variés , sont enfermées dans 
deux encadremens du genre dit gothique. 

Trois autres semblables encadremens, dont deux 
sont sur le fond du tombeau , au - dessus de la 

^ 3 



2^4 CHAPITRE LUI. 

princesse, et le troisième, sur ie petit coté , à gauche 
(pi. XLIV, n," 2 J de la base, auprès du Jugement 
dernier , contiennent les images des douze apôtres. 
Sur le petit côté, à droite (ibïd. n." ^) , sont trois fils 
de Béatrix , qui moururent avant elle. 

Sous le dôme du baldaquin , on voit deux anges 
qui emportent i'ame de la princesse ( ibid. n° ^ ), et 
deux autres anges qui l'encensent ( ihïd. n." j ). 

Charles II d'Anjou, fils de Charles I." (i) et de 
Béatrix, mourut à Naples le 4 mai i 309. H voulut 
que son corps fût transporté au monastère des Do- 
minicaines d'Aix , Œftlil avoit fondé. Ce corps fut mis 
dans un cercueil débois de cyprès : il existoit encore 
avant la révolution ; les membres desséchés étoient 
enveloppés de lambeaux d'une étoffe bleue , semée 
de fleurs-de-iis d'or : il y avoit en outre dans ie tom- 
beau un sceptre , un bâton , une boule , une cou- 
ronne, ornés de fîeurs-de-iis , le tout de cuivre doré. 
La forme de ces instrumens ,à en juger par le dessin 
que possède M. de Saint-Vincens , la matière vile 
dont ils étoient faits , pouvoient rendre suspecte leur 
authenticité ; c'est pourquoi je ne les ai pas fait gra- 
ver : mais j'ai fait figurer (pi. XLVI , n." 2) une 
statue qui étoit dans le jardin de ces religieuses , 



(i) Le tombeau de Charles I,^'' étoit aux Jacobins de la rue 
Saint-Jacques, à Paris. Voyez mt% Antiquités nationala , tome IV 
article xxxix, planche Vl, figure î. 



CHAPITRE LUI. 29^ 

et qui représente le même prince. L'ornement de 
§a robe est singulier ; il semble que le sculpteur ait 
voulu exprimer le défaut de conformation auquel il 
devoit le surnom de boiteux. 

Aix possédoit encore le tombeau du dernier comte 
de Provence, Charles III , fils de Charles comte du 
Maine, et neveu du roi René. Il mourut à Marseille, 
en i-i'-ù 1 . Louis XI, qu'il avoit institué son héritier, 
chargea le grand sénéchal Palamède de Forbin de 
lui faire élever ce monument , dont l'architecture 
n'a pas la légèreté et l'élégance des précédens. 

Le devant (pi. XLV, n." 1 ) est orné de pyra- 
mides placées les unes sur les autres ; aux deux côtés 
sont les armes du prhice , entourées du cordon de 
l'ordre de Saint-Michel, institué par Louis XI , qui 
l'en avoit nommé chevalier. L'ange à qui cet ordre est 
consacré, est représenté en haut, perçant de sa lance 
un dragon, symbole de la religion triomphant des 
ruses de l'enfer. Sur une espèce de tribune est un 
groupe qui représente la Trinité. Des pleureurs et 
des pleureuses sont sur le devant de la tombe, dans 
des niches , avec des baldaquins ornés de pendentifs. 
Charles III est armé, cuirassé , et sa cotte d'armes est 
chargée de ses divers blasons ; deux anges sont à sa 
tête , et ses pieds posent sur un lion. 

Le fond de la muraille étoit peint en bieu et semé 
de fleurs-de-iis d'or. On lisoit son épitaphe sur le 
marbre quj est au milieu; et en songeant à la foiblesse 

T 4 



2.^6 CHAPITRE Lin. 

de ce prince et à la courte durée de son règne , on la 
trouve bien emphatique : 

Li/ia Francoruiii, cxlfstia mimera, Regum, 

Reliquias peter Is Aiidegai'aque domûs , 
Occitlit iste lapis calataque marmora claudunt ; 

Ohruta sic fatis regia sceptra jacent. 
Jérusalem et Siciilos , et, si per fata liceret, 

Arragones poterat nostra tenere mamis ; 
Sed fortiam , diii nostros ne ferret honores, 

Accele-rat moriis tempora dura mifii. 
Qui legis hoc tristi coiiscriptutn inarinore carmen , 

Die : Tibi sit requies. Car oie, paxque tibi ! 

« Sous cette tombe , sous ce marbre sculpté , sont renfermés 
5' et les lis , présent fait par le ciel aux rois françois , et les 
» restes de l'ancienne maison d'Anjou. Ainsi tombent les sceptres 
» des rois, jouets du destin ! Mon bras pouvoit réunir tt gouver- 
" ner Jérusalem, la Sicile, et même i'Arragon , si le sort l'eût 
" voulu ; mais la fortune jalouse arrêta le cours de mes honneurs , 
» et accéléra le jour de ma mort , si fatal pour moi. Toi qui lis 
>' ces vers gravés sur ce marbre de deuil , dis au moins : Que 
» Charles repose au sein de la paix ! » 

Je terminerai la série des tombeaux des princes de 
ïa maison d'Anjou qui ont régné sur la Provence , 
par la figure de celui de Blanche d'Anjou (pi. XLIII , 
nf 2) , fille naturelle du roi René, épouse du seigneur 
de Beauvau , marquis de Pressigny : il étoit dans le 
sanctuaire de l'église des grands Carmes à Aix. Elle 
a un surcot sur sa cotît hardie, qui est mi-partie 
du blason d'Anjou et du blason de Beauvau , ainsi 
que son écusson placé à la naissance de la pyramide 
qui cotironne l'arcade sous laquelle elle repose. 



CHAPITRE LUI. 297 

M. de Saint- Vincens a encore conservé le dessin 

du tombeau de Gaspar Garde , baron de Vins , chef 

des ligueurs en Provence , mort devant Grasse , dont 

il faisoit le siège, ie 20 novembre 1 58p. 

Le devant de cette tombe est décoré de trophées, 
et des figures de la Valeur et de la Religion. Le baron , 
couvert de son armure , est à genoux devant un prie- 
Dieu (pi. XLVI , n." j). Ce tombeau , qui avoit été 
exécuté aux frais de ia province , a été brisé ; il est 
remplacé aujourd'hui par celui de Peiresc ( 1 ) . Voici 
les trois inscriptions dont il étoit accompagné : 

ASTA, VIATOR, MAGNI VINCII MARMOR ADEST: 
PERLEGE I MAGNUS ILLE VINCIUS , SALIORUM 
OPTIMATUM SPLENDOR, SENATUS POPU^IQUE SEX- 
TIANI AMOR DELICI-^VE , SANCTIORIS FCEDERIS 
GALLICI APUD SALIOS EXERCITUS EX SENATUS- 
CONSULTO PR^FECTUS ; H^RETICIS , GALLIAAÎ 
POPULARI COGITANTIBUS , QUINQUIES COLLATIS 
SIGNIS APUD DIONYSIACUM. CELTARUM (a), CO- 
GNATIUM (3) , MONCONTURSIUM GALLICANTIUM 
PICTONUM (4), ONETIUM AURELIANORUM { j) , 
PROSTRATIS, ATQUE INGENTI GERMANORUM STRA- 
CE SUE DIVIS PRINCIPIBUS GALLOGUISIIS FACTÂ , 
TANDEM, QUINQUAGENARIUS PENE, DUM FAC- 
TIONEM H^RETICAM SOCIATAM, DIRA OMNIA 
SALIIS MINITANTEM, IN ASPERA JUGA MONTIUM 

(1) Suprà , p. 276. 

(2) Saint-Denis. — (3) Cognac. — (4) Montcontour en Poitou, 
• — (5] Auneau en Oricanoii, 



= 9^ CHAPITRE LUI. 

BELLIC VIRTUTE , SINGULARI PRUDENTl , PARI 
FKLICITATE COMPELLEPET, ET GRASSIUM OPPIDUM 
SALIORUM (l) OPPUGNARET. 

POST QUARTUM IN EXPEDITIONE RUPELLyt AQUI- 
TANORUM (2), SPONTE UT REGIO PECTORE IN SUUM 
DEDUCERET TELUM FLAMMEUM EXCEPTUM : QUIN- 
TO , PROH DOLOR I È MŒNIBUS IN CEREBRUM EMIS- 
SO CONTECTUS, DULCISSIMAM PATRIAM , SUAVIS- 
SIMOS LIBEROS , FRANCISCUM ET GASPAREM CA- 
RISSIMO PARENTE ORBOS , PERPETUO LUCTU VOTA 
FACIENTES LIQUIT. 12 KALEND. DECEMBR. ANNO 
INSTIT. SALUT. I^Sp.BENE MERENTI BENE PRECARE, 
VIATOR. 

Sur le soubassement du même mausolée : 

NON POTUIT FERRO VINCI, NON VINCIUSARTE 
VINCIRI ; ID MARTIS, PALLADIS ISTUD OFE. 

VINCERE SED FERRO , VINCIRE SED ARTIBUS HOSTES 
QUOD SUETUS, NOMEN VINCIUS INDE TULIT. 

MULCIBEREM, NE VINCTA FORET, SED VICTA POPOSCI' 
MORS ; HINC SULPHUREO VINCIUS IGNE CADIT. 

Au-dessus de la voûte du mausolée est ce distique 
îatin : 

SCIRE VELIS QUANTUS FUERIM ! GERMANIA DICET, 
DICET ET INNUMERIS GALLIA NOSTRA LOCIS. 



^i) Grasse. — (z) La Rochelle, 



2f>9 



CHAPITRE LIV. 

Pompes et Processions chez les anciens; — dans le culte 
chrétien. — LaFête-Dieu. — Les cérémonies d'un même 
cuhe modifiées selon les lieux et les temps. — Procession 
d'Aix instituée par le roi René. Mystères; la Passade, 
ie Guet , Costumes , la Renommée , Chevaliers du 
Croissant, le duc et la duchesse d'Urbin, Momus , 
Mercure, la INuit , Proserpine, Pluton , Raicassetos , 
Carcisti's j le Jeu du chat, Pluton, Proserpine, le petit 
Jeu des diables ou VArmeîto , le grand Jeu des diables 
et le roi Hérode , Neptune, Amphitrite, Joueurs de 
palet, Faunes, Satyres, Pan, Sirènes, char de Bac- 
chus, les Chevaux frux , Pallas, Diane, Apollon , la 
jreine de Saba , Saturne, Cybèle , les Dansàires , les 
petits Dansàires , le grand Char, Jupiter, Junon , Vénus, 
Cupidon, les Ris, les Plaisirs, les Grâces, les Parques , 
Procession , la Belle-Etoile, les Tirassoiins ^ les Apôtres, 
S. Christophe, les Lanciers, les Bâtonniers, le Roi de la 
Basoche, le Lieutenant du prince d'Amour , l'Abbé de 
la Jeunesse, la Mort, Jeu des moinons , Balthasar Ro- 
man. — Observations sur l'origine et le but de cette fête. 

1 ARMi les institutions civiles et religieuses, il n'y 
en a peut-être pas de plus anciennes et de plus im- 
posantes que ces marches faites par une grande 
réunion d'hommes ou de corporations, que les an- 
ciens ont nommées pompes , et que nous appelons 
processions. On ne peut citer auciui peuple chez 



300 CHAPITRE LIV. 

lequel on n'en retrouve l'usage. La grande marche 
que l'on remarque sur les murailies de l'antique Per- 
sépolis { I ) , et qui est composée d'hommes qui ont 
un maintien si grave , et d'un grand nombre d'autres 
qui portent les instrumens de leur profession , est 
une procession : l'auguste pompe des Panathénées, 
si sainte aux yeux des habitans de i'Attique , s'offre 
encore aux regards sur la frise du temple de la chaste 
Minerve k Athènes (2). Mais chaque peuple donne à 
ses fêtes religieuses l'empreinte de son caractère. Chez 
les Grecs , elles dévoient rappeler aux citoyens les 
noms sacrés des premiers auteurs de leur civilisation > 
dont ils faisoient honneur aux dieux mêmes , ou du 
moins à des princes issus du sang des dieux , et 
qu'ils avoient inspirés et protégés. L'esprit militaire 
qui animoil les Romains , se faisoit remarquer dans 
leurs mœurs , leurs usages , leur langue , leur reli- 
gion ; la guerrière Minerve prenoit la droite auprès 
de Jupiter sur l'auguste Junon (3). Les belliqueux 
Saliens dansoient en marquant la cadence avec leurs 
épées , qui faisoient résonner les boucliers sacrés. 
Parmi les cérémonies militaires , les pompes les plus 



(i) Chardin, Voyage en Perse ( Amst. 171 1 , in-4.°), t. III, 
pi, LVni * et LIX , p. 1 02 et suiv. 

(a) Stuakt, Antiquities of Aihens , t. II , chap. I , pf. XXI et suiv. 
MlLLlN, Momimens antiques inédits , t. II, pi. V, p. 43 et suiv. 
(3) Num, Mus. Albani, t, 1 , 1 1 , z 1 . 



CHAPITRE LIV. 301 

magnifiques étoient celles où les triomphateurs fai- 
soient porter devant eux les dépouilles des nations 
vaincues , et conduisoient enchaînés h. leur char les 
rois captifs et leur famille prisonnière. 

Les processions sont nombreuses dans le culte 
chrétien. C'est sur-tout dans de grandes calamités, 
telles que les maladies pestilentielles , les vents des- 
tructeurs ) et les pluies qui flétrissent sur la terre les 
dons qu'elle a produits , que l'on va en pompe 
implorer la bonté de Dieu. Parmi ces cérémonies , 
celle dans laquelle on lui demande tous les ans 
d'envoyer sur la terre sa rosée bienfaisante pour 
ia rendre féconde , est une des plus touchantes : 
celle qui lui est spécialement consacrée, et qu'on 
appelle la fête du Saint-Sacrement , la fête de Diaty 
est la plus solennelle; elle fi.it instituée vers 1264 
par le pape Urbain IV ( i ). 



(i) Jusqu'à cette époque , l'église s'étoit bornée à célébrer, le 
îeudi saint, la fête de l'Eucharistie ou du corps et du sancr de 
Jésus- Christ. En 1208, la bienheureuse Julienne, religieuse 
hospitalière du Mont-Cornilion , aux portes de la ville de Liège, 
âgée seulement de seize ans , et qui méditoit sans cesse sur fe 
saint mystère de l'Eucharistie, vit en songe la lune avec une 
brèche ; cette vision s'offrit à elle pendant deux ans , toutes les 
fois qu'elle se mettoit en oraison, sans qu'elle pût en expliquer le 
sens; elle comprit enfin que la lune étoit l'église, et que la brèche 
narquoit qu'il fui manquoit une fête, celle du Saint-Sacrement. 
Cependant elle garda encore cette pensée pendant vingt années; 
elle ne la. découvrit qu'en 1350, lorsqu'elle eut été nommée 



302 CHAPITRE L I V. 

Les cérémonies religieuses peignent ordinaire- 
ment le caractère de la nation qui les célèbre ; elles 
reçoivent aussi quelquefois des changemens qui 
sont dus à des circonstances particulières. Dans les 
processions de la Ligue , le fanatisme arma d'esco- 
pettes les mains maladroites de quelques moines 
turbulens. Le roi René , chevalier vaillant et roi libé- 
ral , poëte , peintre , musicien , galant et dévot , 
devoit donner à. tout l'empreinte de son esprit et de 
ses goûts : c'est ainsi qu'il a composé la singulière 
procession qui lui doit son origine. 

René institua cette fête en i/i6i (i) ; il dépensa 
pour les premiers frais une somme considérable, et 
il laissa des fonds pour la répéter tous les ans. Elle 
se célébra sans opposition jusqu'en 16^5 , qu'un 
certain Neuré , né à Chinon , écrivit une lettre à 
Gassendi contre cette solennité (2). 

prieure de ia maison du Mont-Corniilon : elle s'assura de l'assen- 
timent de plusieurs personnes pieuses ; elle fit composer un office; 
et en 1346, Robert, évêque de Liège, ordonna l'établissement 
d'une fête particulière du Saint-Sacrement. On ignore l'époque 
de la bulle du pape qui établit cette fête dans toute la chré- 
tienté ; mais le bref adressé par Urbain IV à la bienheureuse 
Eve, confidente de Julienne , est de 1264- Cette fête ne s'in- 
troduisit en France qu'en i 3 18 : depuis , elle est devenue d'une 
observance générale parmi les catholiques. D'après le con- 
cordat , on la célèbre aujourd'hui en France le dimanche après 
la Trinité. 

( 1) Quelques-uns disent en i443 » d'autres en i^?^' 

(2) Querrld ad Gassendum de parum chrisdaiiis Provinc'udium 



CHAPITRE T. IV, ^03 

Malgré ces plaintes , on ne continua pas moins de 
célébrer la fête de la même manière. M. deGrimaldi, 
archevêque d'Aix, essaya vainement d'en supprimer 
les scènes profanes ; le mécontentement du peuple 
le contraignit à les laisser subsister. 

Pendant la révolution, cette fête fut abolie comme 
toutes les autres cérémonies religieuses : mais , après 
le concordat , le peuple d'Aix en demanda le rétablis- 
sement ; et nous avons vu comment la publication 
en fut faite (i). 

Cette cérémonie devoit sans doute être plus bril- 
lante à l'époque de son institution ; voyons comment 
elle se célèbre aujourd'hui. 

La nomination du lieutenant du prince d'Amour , 
du roi de la Basoche et de l'abbé de la Jeunesse , qui 
sont les chefs de la fête, se fait le lundi de la Pen- 
tecôte : le jour de la Trinité, ils choisissent leurs 
officiers ; les différentes quadrilles qui doivent faire 
partie des jeux, parcourent la ville, et se réunissent 
le soir au cours de la Trinité (2). 

Vers sept heures du soir, le jour qui précède (3) 

suorum ritibus, nimiùinque sa?ns eorumdem moribus , ex occas'wne ludi- 
crorum qiia. Aquis Sextiis in sokmnitate corporis Christi ridicule cele- 
brantiir. In-8.° 

(j) Voye-^, à l'article d'Avignon, siiprà, p. 1 76 , fa proclama- 
tion de ia municipalité d'Aix. 

(2) Supra, p. 19/^. 

(3) Aujourd'hui, ie samedi qui précède le dimanche dans 



304. CHAPITRE LIV. 

celui de la grande procession , les bâtonniers du 
roi de la Basoche se rendent à la cathédrale , ainsi 
que ceux de i'abbé de la ville : ils vont ensemble 
par la ville au son d'un air très-vif, au pas redou- 
blé; ce qui figure une marche forcée, qu'on appelle 
•passado [ la passade ]. 

Après avoir vu la course de ces bâtonniers, qui 
s'arrêtent pour faire leur exercice devant les dames , 
nous nous rendîmes à la municipalité pour être 
témoins des apprêts de la bizarre cérémonie qu'on 
appelle' lou gué [ le guet ]. 

On tiroit des magasins les vêtemens et les attri- 
buts des divinités : chacun savoir d'avance le rôle qui 
iui étoit assigné (i). On appela successivement tout 
i'OIympe : un garçon boucher se montra pour 
remplir le rôle de la chaste Diane ; un gros joafiiu 
faisoit celui de l'Amour ; l'auguste Junon [uroit ,et le 
redoutable Mars étoit terrassé par Vénus, fâchée 
d'être dérangée de sa toilette , au moment où elle 
relevoit ses cheveux avec un bout de chandelle» 
L'Olympe paroissoit dans une aussi grande con- 
fusion que le jour de l'entreprise audacieuse des 

l'octave, parce que, d'après le concordat, fa Fête-Dieu est suppri- 
mée, ou plutôt transférée au dimanche suivant. 

(i) La distribution des rôles est une affaire très-grave. Un 
homme que l'on refusoit d'admettre au nombre des diables , 
gagna ses juges par cette répartie : Alon père a été diable , mon 
gra?iJ-pére a été diatU : l'ourquoi ne k serois-jc pas ! 

Titans , 



CHAPITRE LIV. 3O5 

Titans , ou lorsqu'il osa se révolter contre Jupiter ; 
il auroit fallu que le dieu qui rassemble les nuages 
fronçât son noir sourcil, pour remettre chacun à sa 
place : mais l'horrible grimace de celui qui étoit 
char2:é du rôle du maître des dieux et des hommes . 
étoit plus propre à exciter le rire qu'à faire trembler; 
c'étoit précisément ia célèbre caricature d'Hogarth, 
{/es comédiens qui s'habillent dans une grange , mise 
en action. 

Quand le cortège eut commencé à défiler, nous 
retournâmes chez M. de Saint Yincens , pour ie voir 
passer sur le cours, qui est ie lieu où il peut le mieux 
se développer (i). D'abord se présentèrent quatre 
bâtonniers ( pi. XLVII, n." i ) : sur leurs habits tail- 
ladés et couverts de rubans passe une écharpe dont 
la couleur indique qu'ils appartiennent à l'abbé de 
la Jeunesse ou au roi de la Basoche ; ils étoient sui- 
vis de deux porteurs de torches ( n." 2 ), d'agens de 
ïa police ayant la canne et la médaille qui les font 
reconnoître ( n.° ^J, et de gardes de ia police f ibid. 
n." ^). La Renommée venoit ensuite, portée sur 

(i) Les gens qui se proposent de prendre une part active à 
l'un des difierens jeux, se font inscrire d'avance à la municipalité. 
Pour chaque jour qu'ils durent , c'est-à-dire, pour ie dimanche 
de la Trinité , le jour de ia procession et la veille de la fête , 
on paye à chacun des diables, danseurs, &c., la valeur d'une 
journée de travail , c'est-à-dire, vingt sous : outre ce/a, le produit 
de la quête est pour eux. Les costumes et les têtières sont fournis 
par la ville. 

Toim II. Y 



3C^ CHAPITRE LIV. 

un cheval étique , que conduisoit un des îampado» 
phores ou porteurs de flambeaux ( n." / ). Si i'on a 
blâmé Coustou d'avoir placé la Renommée sur le 
dos de l'audacieux Pégase, parce qu'on pourroit 
croire qu'elle n'a point de confiance dans la rapidité 
de ses propres ailes , quel ami de la gloire peut voir 
sans peine la déesse aux cent voix sur une pareille 
rosse î II semble que les hauts faits qu'elle proclame 
avec sa trompette, ne sortiront pas du quartier. Mais 
son costuine est encore plus singulier que sa mon- | 
ture : c'est une grande robe jaune, à travers laquelle 
sortent deux grandes ailes d'oie ; elle a au cou une 
fraise blanche (i); et son bonnet rouge, bordé de 
jaune, est orné de quatre petites ailes et d'un plumet. 
Les fifres et les tambours (n° 6 ) forment un concert 
(■pl.IV ) digne de plaire à une déesse qui aime 
le fracas et le bruit. 

Des porteurs de torches (-pi. XL VII , n." y) pré- 
cèdent un nouveau groupe ; tous les autres groupes 
en sont également suivis ou accompagnés. Celui-ci 
est composé d'hommes à pied ( n," 8) et d'hommes à 
cheval ( n" ion 12) ^ précédés d'un tambour ( n." p ) 
et d'un drapeau (n,° 11) ; ils sont armés d'une longue 
pique ; sur le dos du corset dont ils sont vêtus est un. 



(i) Tous les personnages ne sont pas vêtus selon le costume 
antique, mais selon celui du temps Hu roi René. Tous les dieux 
de l'Olympe ont aussi le cou garni d'une ample fraise. 



CHAPITRE Ï.ÏV. 307 

croissant d'or; leur front est décoré d'un pareil orne- 
ment, qui cependant n'est point ici le symbole inju- 
rieux de cette confrérie dans laquelle chacun place 
son voisin et dont personne ne croit être membre : 
ce sont les chevaliers du guet, c'est-à-dire, de la 
céréjnonie; ils rappellent les chevaliers du Croissant, 
ordre institué par le roi René (i). 

Une nouvelle marche de fifres et de tambours 
(pi. XLVII , n." I] ) annonce le duc et la du- 
chesse d'Urhin, montés sur des ânes (ibid.n." i^ 
et ij ). M. Grégoire {2) pense que ce prince, com- 
mandant des troupes du pape, avoit été battu, et 
que sa honteuse défaite avoit donné lieu de verser 

(i) Cet ordre fut établi en 1448. pendant le séjour du roi 
à Anaers. Sa marque distinctive étoit un croissant d'or avec l'ins- 
cription LOS EN CROISSANT, espèce de rébus qui signifie qu'on 
acquiert de l'honneur en croissant en vertu et en gloire : à ce 
croissant étoient attachés des bouts d'aiguillettes d'or émaillécs 
de rouge, qui marquoient le nombre des actions d'éclat du che- 
valier. Le chef se nommoit sénateur ; le roi René prit le titre 
de mantitenteur. Nul ne pouvoit être admis dans l'ordre, s'il n'c- 
toit prince, marquis , comte, vicomte, ou iSsu d'ancienne cheva- 
lerie , gentilhomme de ses quatre lignées , que sa personne fut sans 
vilains cas de reproche: les chevaliers dévoient chaque jour entendre 
la messe et réciter les heures de Notre-Dame, se tenir réciproque- 
ment tn amour et dilection , ne point médire des femmes. Le ser- 
ment des chevaliers a été trouvé, rimé en six vers par le roi René, 
sur des heures manuscrites dont je parlerai. On ne pouvoit leur 
ôter l'ordre que pour hérésie, trahison et couardise. 

(2) Explication des cérémonies de la Fetc-Dieu d'Aix en Provence, 
Aix, 1777» in-i2. 

V Z 



308 CHAPITRE LIV. 

sur lui un mépris que trois siècles n'ont pas encore 
effacé. Mais Frédéric , fils naturel du prince Gui- 
Antoine, avoit succédé à la souveraineté d'Urbin 
par le suffrage du peuple ; sa valeur , ses exploits et 
ses nobles qualités avoient fait oublier ce qu'on 
pouvoit reprocher à sa naissance : il étoit regardé 
comme un des plus illustres capitaines de son temps, 
et Raphaël de Voiterre le compare à Philippe de 
Macédoine. Il est vrai que ce duc avoit été battu 
en i46o parle comte Piccinino, qui commandoit 
ies troupes de Jean d'Anjou , fils de René : mais les 
armes sont journalières ; et l'on ne sauroit excuser ce 
bon roi d'avoir ainsi ridiculisé un ennemi généreux , 
que la victoire avoit abandonné cette fois, mais 
dont le succès a couronné souvent les entreprises. 
La duchesse , que René associa à son époux dans 
cette ridicule cérémonie , est Baptiste Sforce , fille 
d'Alexandre Sforce , que le duc avoit prise pour femme 
en 1 4 5 5) > après la mort de Gentile Braccaleone. 

Le duc , bizarrement vêtu de jaune et de rouge , a 
un bonnet surmonté d'une couronne , et il lient h. la 
main un bouquet : la tête de la duchesse est ombra- 
gée d'une énorme perruque; sa couronne est accom- 
pagnée de plumets verts et blancs , et elle agite 
burlesquement un grand éventail. René étoit tant 
aimé, que le peuple signaïoit sans doute sa gaieté en 
adressant k ses ennemis des railleries outraoreantes : 

o 

encore aujourd'hui un rire bruyant annonce l'arrivée 



CHAPITRE LIV. 30p 

des ânes qui promènent grotesquenient les deux 
souverains (i). 

Des chevaliers du guet (pi. XLVJI, n." î6 a 17) 
les suivent encore avec des trompettes ( n." iS ^ et 
des timbales ( n° iç ) ; ils annoncent le dieu Momus 
(n." 20 ) , qui est bien placé après cette bizarre scène ; 
son vêtement bigarré est garni de grelots , ainsi que 
son immense bonnet ; il tient la marotte dans une 
main et un masque dans l'autre. 

Si Momus est à cheval (2), on peut bien représenter 
de même les autres divinités. Mercure paroît (n." 21); 
il est coiffé du pétase ailé, et il tient son caducée : la 
Nuit (n." 21*) l'accompagne. Une grande union doit 
régner entre eux, puisque , pour remplir ses principaux 
emplois , il a souvent besoin qu'elle le couvre de son 
obscurité : aussi Molière , dans le prologue de sa co- 
médie à' Amphitryon , les a-t-il représentés conversant 
ensemble. Le vêtement noir de la déesse est semé 
d'étoiles, et elle tient à la main de soporifiques pavots. 

(i) Lorsque la reine Catherine de Médicis alla en Provence 
pour apaiser les troubles qui s'y étoient élevés , elle vit avec 
plaisir cette procession , qui étoit trop dans le génie de sa nation 
pour ne pas lui plaire ; mais on supprima le duc et la duchesse 
d'Urbin , parce qu'étant fille de Laurent de Médicis , elle étoit 
elle-même comtesse de Bologne et duchesse d'Urbin, BouCHE , 
Histoire de Provence, p. 674. 

(2) On doit remarquer que toutes les divinités du paganisme 
sont à cheval ; c'est leur triomphe : tous les autres groupes ne 
iont qu'accessoires et marchent à pied. 

V 3 



310 CHAPITRE LIV. 

Un cortège hideux annonce que bientôt nous 
verrons paroître le sombre Pluton ( n.' 2^), et 
les noires divinités qui forment son affreuse cour. 
Le premier groupe est celui des Ra^cassetos (n° 22): 
on donne ce nom à une troupe de misérables 
chargés de représenter ies iépreux de l'Ecriture; 
tout leur vêtement consiste en deux tabliers de mu- 
let , à franges, qu'ils mettent l'un devant, l'autre 
derrière, avec deux rangées de gros grelots posées 
en sautoir. Les uns ont un grand peigne, d'autres 
une brosse , un autre a d'énormes ciseaux de ton- 
deiir ; tous ont une têtière rase : ils sont sans cesse 
occupés à peigner , brosser , tondre la perruque 
qui est clouée à la têtière d'un autre Ra-^casseto , qui 
cherche quelquefois k fuir ces importuns barbiers. 
On croit que ce nom , qui n'est pas provençal , est 
dû à la guerre qui eut lieu entre les Raiats et les 
Carcistes : on appeloit Rabats ceux que les gens du 
comte de Carces , lieutenant du roi , avoient dé- 
pouillés et comme rasés ; et Carcistes , ceux qui , pen- 
dant les troubles que ces vexations occasionnèrent , 
tenoient pour son parti. On croit que Catherine de 
Médicis, qui étoit venue pour apaiser ces troubles, 
ayant demandé l'explication du jeu des lépreux, un 
plaisant lu^ répondit que c'étoient les Ra'^ats qui 
peignoient un Carciste : de là l'on nomma ce jeu 
celui des Rabats it des Carcistes , et, par corruption , 
des Ra^casseîos. Quelle que soit i'étymologie du 



CHAPITRE LIV. 31I 

mot , il est certain que le groupe des Rû'^cassetos est 
hideux , et que leur vêtement est dégoûtant. 

Moïse, ce sage législateur, suit ces misérables 
{ n." 2^ ). Son front est orné de deux rayons de 
lumière ; il montre avec une baguette les tables 
de la loi : le grand-prêtre est près de lui , coiffé 
de la c'idaris , et portant ie pectoral (i) : tous deux 
clierchent à ramener les Israélites au culte du Très- 
Haut. Pendant ce temps, ceux-ci, égarés par l'ido- 
lâtrie, dansent autour du veau d'or, qu'un d'entre 
eux élève au-dessus d'un bâton ; ils crient ouhoou, 
ouhoouy en signe de mépris , en passant devant Moïse 
et le grand-prêtre ; et un autre jette, aussi haut qu'il 
peut, un pauvre chat, qu'il retient dans sa chute avec 
assez d'adresse : c'est pourquoi l'on appelle cette 
scène lou joucc dou cat [ le jeu du chat ]. 

Les Israélites sont vêtus de manteaux noirs , et ils 
ont une laide têtière que deux énormes bosses rendent 
encore plus difforme (2), 

Les Israélites méprisent les sages préceptes de 
leur conducteur et de leur vénérable pontife ; l'enfer 

( I ) C'est par erreur que fe graveur de cette planche a oublié cîe 
figurer ici Moïse et Aaron ; c'est pourquoi ce groupe a été repro- 
duit isolément, ;>/. XLVlll , 71. * i. 

(2) Les masques qui servent pour les difFérens rôles, sont de 
grosses masses de carton peint , qui emboîtent toute la tête ; c'est 
pourquoi on les nomme ttstieros [ têtières ]. Comme ces masques 
sont lourds et gênans , ceux qui les portent, les quittent après 
chaque jeu , et s'en servent pour faire la quête. Pendant la, 

V 4 



^11 CHAPITRE LIV. 

triomphe. Le dieu qui règne dans cet abîme, Pluton, 
paroît Cp!. XL VU, n ° 24.) avec un vêtement noir semé 
de flammes, une fraise noire bordée de rouge, et un 
bonnet noir et rouge, en forme de couronne; il porte 
dans une main le sceptre redoutable qui fait trem- 
bler les mânes , et la clef sous laquelle il les retient , 
pour annoncer que , comme le dit le Dante , une fois 
entré dans son empire, on doit renoncer même k 
Tespérance. Son épouse le suit dans le même cos- 
tume ( n." 2^) : la sombre Proserpine laisse à son 
époux son sceptre d'ébène ; eile tient dans une main 
un flambeau , sympjole des tourmens qu'on éprouve 
dans les enfers , et une clef qui annonce que sa sur- 
veillance est aussi sévère que celle du dieu à qui elle 
est unie. 

Les noirs démons les accompagnent. La scène que 
représente ie premier groupe (pi. XLVII , n° 2j , 



révolution, quelques costumes entêté détruits, principalement 
ceux du lieutenant du prince d'Amour et de ses suivans ; mais les 
têtières ont été conservées. Avec quel dégoût on doit engloutir sa 
tête dans cette enveloppe hideuse et profonde, où , depuis trois 
siècles et demi , trois cent cinquante couches de crasse et de 
sueur se sont accumulées et su[)erposces ! 

Le jour de la Trinité et le jour de la Fête-Dieu , les diables et 
les Ra^assetos vont à la première messe à Saint-Sauveur, avec 
leurs têtières à la main ; et , avant de sortir, ils font dessus d'amples 
aspersions d'eau bénite , en faisant des signes de croix , de peq.F 
de trouver parmi eux un personnage de plus ( le vrai diable} , 
comme ils prétendent que cela est arrivé. 



CHAPITRE LIV. 5 I 3 

et plus fidèlement pi. XLVJII, n." ^ ), s'appelle lou 
pîchoun jouec dêis diables ou Varmetto, c'est-à-dire, le 
petit jeu des diables ou la petite ame. Un enfant en giiet 
blanc et les jambes nues , représentant la. petite ame , 
tient une grande croix : malgré ce signe , des démons 
cornus , armés de massues et de légers bâtons fourchus, 
cherchent k l'enlever ; mais un ange vêtu de blanc , 
avec des ailes dorées , et dont ia tête est entourée d une 
auréole, protège i'ame, et reçoit sur son dos, garni d'un 
épais coussin, tous les coups qu'on veut porter k celle- 
ci. L'ame et lui passent alternativement de chaque 
côté de la croix, qu'ils tiennent entre eux deux, A la 
fin du jeu, l'ange saute pour témoigner sa joie d'avoir 
préservé l'ame de la méchanceté des démons. 

Le groupe suivant fpl. XLVII, n.° 26 ) est plus 
nombreux, et on l'appelle le grand jeu des diables ou 
seulement les diables. Le barbare Hérode , reconnois- 
sable à sa couronne , est livré à leur furie, en punition 
sans doute du massacre des innocens : une douzaine 
de démons, costumés comme les précédens , et por- 
tant comme eux deux bandoulières en sautoir garnies 
de grosses sonnettes , le harcèlent avec des fourches ; 
Je pauvre roi tâche de les écarter avec son sceptre ; il 
saute à droite et à gauche , d'une manière qui égayé 
la populace : il finit cependant par leur échapper , et 
saute encore pour se réjouir de sa délivrance ; mais 
sa joie est de courte durée , les diables le ressaisissent 
bientôt. Au milieu d'eux est la diablesse : c'est 



3l4 CHAPITRE LIV. 

ordinaireineiit un grand homme k visage découvert , 
ayant du rouge , des mouches , et vêtu dans le cos- 
tume le plus moderne. 

L'enfer a disparu à i'aspect de Neptune et d'Am- 
phitrite (n.^ ^v)-, comme le feu cesse k l'approche de 
i'onde. Ces divinités des eaux devroient être sur 
des hippocampes ou chevaux marins ; mais il faut 
qu'elles se contentent , comme les autres , de rosses i 
terrestres. Leur vêtement est bleu comme la plaine 
liquide ; le dieu tient son redoutable trident, que 
ies vents craignent encore plus que son quos ego ^ et 
Amphitrite porte deux dauphins. 

Une musique guerrière précède des porteurs de 
palets (nf 2y*J ^ qui rappellent peut-être le jeu du 
disque , jeu qui fut si fatal au bel Hyacinthe. 

Cette musique annonce aussi la troupe joyeuse des 
Satyres et des Nymphes (n." 28 ) vêtus de vert, cou- 
leur des feuilles , parure des forêts. Les Satyres ont des 
culottes couvertes de poils , une longue queue , des 
cornes et de longues oreilles k leur petit chapeau ; les 
Nymphes ont des couronnes de roses : tous portent k 
Ja main des rameaux verdoyans , et leurs habits sont 
chargés de grelots. Pan et Syrinx k cheval ( n° 2p ) 
sont bien placés k la suite de ce groupe. Syrinx tient 
une branche de ces frêles roseaux qui îa préservèrent 
de l'ardeur pétulante du dieu des bergers , lorsqu'il 
la poursuivit jusqu'au sein du Ladon : Pan joue de la 
flûte , dont les sons lui rappellent la naéîamorphose 



CHAPITRE L IV. 315 

de celle qui sut se dérober à sa tendresse ; il est vêtu 
d'une peau de bouc , et coiffé d'un chapeau de berger 
orné d'un plumet. 

Un petit char à deux roues , qu'on pourroit plus 
justement appeler une charrette , orné de pampres 
et de raisins , porte en triomphe le dieu des ven- 
danges ( n." p J. H n'a pas cette jeunesse éternelle, 
cette beauté languissante et efféminée qui le caractérise 
dans les anciens ouvrages de l'art ; ce n'est point le 
Bacchus des Grecs : c'est tout bonneinent celui qui 
sert d'enseJÊfne à nos cabarets. Son costume est ce- 
pendant plus décent, car il n'offense pas les regards 
par sa nudité rubiconde; il est vêtu d'un gilet tigré, 
et il porte sur ses épaules une peau de panthère en 
forme de manteau. Son trône est un tonneau : il est 
armé d'une bouteille et d'une courge taillée en coupe, 
et il encourage ses suivans à boire comine lui. 

Bacchus n'est pas seulement le dieu de la treille ; 
malgré sa mollesse apparente , il a dompté des peuples 
l^elliqueux et soumis l'Inde : la société du dieu des 
combats ne sauroit donc l'effrayer. Mars le suit, armé 
du casque et du bouclier //?," p ) , ainsi que Minerve 
( n." S^^ ) > ^^ tient dans une main sa redoutable 
iance et la tête de finsolente Méduse. 

Les Centaures, sur les monumens antiques, font 
souvent partie des Bacchanales : ces êtres , formés 
de deux natures, buvoient à outrance, et enlevoient 
les femmes dans leur ivresse. Les hommes attachés 



3»^ CHAPITRELIV. 

au corps d'un cheval , qui suivent Bacchus , pour- 
roient d'abord être pris pour des Centaures ; ce 
sont seulement des jeunes gens qui ont fixé à 
leur ceinture un cheval de carton dont le caparaçon 
leur cache les jambes : ils tiennent à la main un petit 
bâton orné de rubans , et , au son d'un air joué par 
le joyeux tambourin et le perçant galoubet, et dont 
ia*musique a été composée par le roi René (i), ils 
exécutent des évolutions, des manœuvres singulières. 
Jamais le cheval ne tombe sans le cavalier : la chute 
de tous deux est fréquente ; mais le scapulaire de 
Notre-Dame du Mont-Carmel, que ces cavaliers 
ont soin de porter , les préserve de tout danger. Cette 
cavalcade pédestre porte le nom de chivaou-^ frux , 
c'est-à-dire, chevaux fringans ; mot qui se disoit 
f risque dans l'ancien langage François. 

Al. Grégoire a pensé que cette danse avec des 
chevaux de carton étoit une imitation d'une an- 
cienne danse à cheval qui peut-être avoit lieu au 
temps de la chevalerie. Cette danse à cheval étoit 
efTectivement en usage à la cour au temps de Bran- 
tôme et de Bassompierre ; on la connoissoit encore 
en Espagne en 1775 ; et elle s'exécute chaque jour au 
spectacle de Franconi. Il paroîl que ce genre d'a- 
musement est très-ancien ; il se renouvelle en Italie 
dans différentes occasions, depuis un temps très-reculé. 

(ijVoyez;;/. /K 



CHAPITRE I, IV. 317 

Du reste , nous avons vu de semblables cavaicades 
dans le divertissement de Don Japhet d'Arménie , 
qu'on appelle le tournois , dans le Due/ d' Arlequin et 
de Scapin , et dans toutes les mascarades du carnaval. 

Des divinités pacifiques suivent Mars , Pallas , et 
leur troupe guerrière. La chaste Diane (n° j'j' ) tient 
son arc et ses flèches ; son dos est chargé du carquois ; 
le croissant avec lequel elle nous éclaire pendant la 
nuit, orne son bonnet : sur celui d'Apollon (n° ^^* ) 
est un "soleil ; ce dieu tient à la main la lyre dont il 
tire des sons si harmonieux , et le coq matinal , qui 
est aussi l'emblème de l'art divin de rendre la santé 
aux malades. Mais comment un poëte a-t-il pu 
oublier les Muses ! 

La reine de Saba [la reino Sabo ], avec une robe 
garnie et chamarrée , coiffée d'un voile et d'une cou- 
ronne , est venue visiter le roi Salomon ( n." $4)- EUe 
remue les hanches d'une manière un peu trop libre pour 
son éminente condition ; mais ses agaceries réussissent : 
le grave roi Salomon devient, pour lui plaire, vif et 
pétulant comme un Provençal ; il exécute devant elle 
une danse animée , en agitant des grelots attachés à 
ses jarretières , et en secouant une épée , au bout de 
laquelle est un castelet [un petit château] de fer-blanc 
doré , surmonté de cinq girouettes , qui représente 
probablement le palais du grand roi, ou le temple 
saint qu'il a bâti : chaque fois qu'il salue la reine en 
inclinant l'épée, elle le lui rend par un mouvement 



3l8 CHAPITRE LÏV. 

circulaire des reins à droite et à gauche. Les suivantes 
de ia reine ont chacune à la main une coupe d'argent , 
symbole des présens que leur maîtresse iui a offerts. 
Après le troisième salut , ces dames forment une 
danse sur un air qu'on attribue aussi au roi René 
(pi. IV ) \ la reine, par le mouvement qui lui est 
particulier, témoigne le plaisir qu'elle y prend. Le roi 
est toujours choisi parmi les meilleurs danseurs de ia 
ville ; il doit faire preuve de son talent avant son 
admission. 

Saturne ( -pi. XLVII , n." ^^ ) est vêtu d'un habit 
couleur de chair ; heureusement le dieu est trop vieux 
pour faire naître des tentations. Son bonnet est sur- 
monté d'une faux , et dans la main droite il tient un 
serpent qui mord sa queue , symbole de l'éternité. 
Cybèle ( n.° j- j ) , qui l'accompagne , est couronnée 
d'une tour peinte; elle tient le disque ou tympanon 
qui représente un des hémisphères de la terre, et une 
branche de pin , arbre qui lui est consacré. 

Léis pïchounx dansàires. [les petits danseurs] (nf ^6) 
et léis grands dansàires [ les grands danseurs ] (n." ^j) 
précèdent le grand char du maître des dieux. Leur 
vêtement blanc est orné de rubans de couleur ; ils 
portent des scapuJaires, et ont à la main une petite 
baguette garnie de rubans couleur de rose , qui leur 
sert à marquer la cadence : l'air sur lequel ils dansent 
est a.ussi attribué au roi René. 

Le grand char k quatre roues, traîné par quatre 



CHAPITRE LIV. ■ ^If) 

chevaux fn." ^8), porte le reste de l'Olympe. Jupiter 
tient son foudre et son aigle , Junon son sceptre et 
son paon ; tous deux ont une couronne de fèr-blanc : 
devant eux est Vénus , qui tient des bouquets; auprès 
d'elle est Cupidon avec son arc et ses flèches, accom- 
pagné des Jeux, des Ris et des Plaisirs. Le fond du 
char est doré, garni de buis, de lierre, et entouré de 
lampions et de flambeaux. 

Pourquoi ces trois vilaines sœurs qui le suivent 
( n." ^p ) , ne sont-elles pas avec leur maître Plutonî 
c'est sans doute pour ofllir une moralité , et nous dire 
que tout se termine par la mort. Ces trois sœurs sont 
les Parques : Clotho tient la quenouille , Lachésis le 
fil, Atropos les terribles ciseaux. 

Ce nombreux et bruyant cortège passe au travers 
d'une foule immense , et parcourt les principales rues 
de la ville. René auroit mieux rempli son but en n'y 
plaçant que des divinités païennes ; mais quelques 
autres groupes y ont été associés pour grossir le cor- 
tège , et répéter les jeux qu'ils doivent exécuter le 
lendemain : d'ailleurs , à l'exception de la reine de Saba, 
tous peuvent y trouver place sans nuire au but que 
i'auteur de cette bizarre pantomime s'étoit proposé. 

Le roi René a donné , dans cette composition , 
une preuve de sa bonté et de son esprit pacifique. 
En Italie , en Espagne sur- tout, les divinités auroient 
été chassées après avoir été vaincues dans un combat 
k outrance, et les diables auroient été rôtis. Ici les 



320 CHAPITRE L IV. 

divinités du paganisme n'ont plus que le soir pour 
exercer encore leur empire sur la terre : l'aurore 
vient, elles disparoissent avec les ombres de ia nuit, 
emblème de l'ignorance ; alors c'est la fête du Créa- 
teur, c'est le triomphe de la religion, triomphe qui 
n'a rien d'inhumain , rien de sanglant , et qui annonce 
un Dieu de paix et de bonté. 

Le lendemain , le son des cloches précède la céré- 
monie, dont nous n'avions vu que la vigile. Autre- 
fois la procession sortoit à dix heures du matin , k 
cause des corps nombreux qui y assistoient ; au- 
jourd'hui ce n'ei>t plus que vers deux heures. Nous 
passâmes cette journée chez M. d'Albertas , et nous 
vîmes la cérémonie, de son hôtel , devant lequel 
chaque groupe s'arrêta pour exécuter ses jeux. 

Les divinités du paganisme ont été dissipées parla 
présence de Dieu , dont cette fête est le triomphe ; elles 
ne reparoissent plus. La procession est formée des 
autres groupes de la veille , et de quelques-uns qui n'y 
ont point paru ; je m'arrêterai seulement k ceux-ci ( i ), 

Le guet à pied et à cheval [ les chevaliers du Crois- 
sant ( pi. XLVII, n.°' 8, 10 et 12 ) '\ ouvrent la 



(i) Sur la pi. XLVIII, je n'ai fait giaver que les groupes qui 
ne paroisscnt pas dans le guet, la veille de la procession, et qui, 
par conséquent, ne sont pas figurés sur la. pi. XLVII ; j'y ai re- 
produit aussi quelques groupes qui n'avoient pas été représentés 
fidèlement sur la pi. XLVII. Tous ces groupes ont été représentés 
isolés ; il sera facile au lecteur de se les figurer en procession. 

marche . 



CHAPITRE LIV. 32i 

marche ; puis paroît la croix, signe de notre rédemp- 
tion ; ensuite vient loii jouec dou cat , ou Moïse et 
les Israélites avec le veau d'or ( pLXLVII , n° 2^ , et 
pi XLVin,n.' I )\ les Razcassetos (pi. XLVII , 
n." 22 ) \ la reine de Saba ( ibid. n° S4-) '■> ^^ grand 
jeu des diables (ibid. n° 26 ). Le groupe appelé la 
Bello-Esiello [ la Belle-Étoile] (pi. XLVIII, n." 2 ) 
est composé des trois mages, suivis chacun d'un 
page , et qui vont se rendre à Bethléhem , guidés 
par la belle étoile qui les y conduit. La têtière des 
mages ou des rois est ceinte d'une couronne ; mais 
celle des pages est en pain de sucre : tous portent 
mie boîte en pyramide ; ce qui désigne les présens 
de myrrhe, d'encens et d'or, que les mages viennent 
o&ùx ( pi. XLVIII tn." 2 ) . Le jeu consiste à tourner 
à droite et à gauche de l'étoile quand on l'agite, et 
à s'arrêter quand elle s'arrête. Le page qui en est le 
plus près , vient la saluer en dandinant sur le pied 
droit et sur le pied gauche ; après quatre ou cinq 
pas semblables , il fait un grand salut avec sa boîte ; 
puis il se retourne et fait un mouvement de reins 
de droite à gauche et de gauche à droite , qu'on 
appelle le réguigneou ; celui qui réussit le mieux 
charme davantage les assistans et gagne le plus d'ar- 
gent : après cela , il s'avance vers le roi son maître , 
et le salue de la même façon ; ce premier roi se re- 
tourne et reçoit le salut du second page , et chacun 
en fait autant. 

Tome II. X 



3^2 CHAPITRE LIV. 

Après léis dansdires [ les danseurs] (pi. XLVIÎ , 
71." ^j) et lou pichoun Jouec déis diables , ou l'armetto 
[ le petit jeu des diables , ou la petite aine ] (pi. 
XLVII, n: 2 y, et plus fidèlement, pi. XLVIII, 
n." ^) , viennent léis tirassouns (pi XL VIII , n." ^). 
Ce dernier groupe offre le roi Hérode couronné, 
ayant un soleil sur la poitrine , et qui veut faire 
mourir les innocens ; il est accompagné d'un tam- 
bour , d'un drapeau et d'un fusilier : des enfans 
qui n'ont pour vêtement qu'une grosse chemise, 
courent en rond avec un air effrayé et en jetant 
des cris. Le roi donne le signal avec son sceptre ; le 
drapeau s'agite , le tambour bat , le coup de fusil part : 
alors les enfans tombent par terre. Mais , afin d'ex- 
citer le rire du peuple et de grossir la quête , ils choi- 
sissent les ruisseaux et les lieux les plus sales pour s'y 
traîner ;cesl pourquoi on les appelle tirassouns. Après 
avoir répété plusieurs fois leur jeu , ils sont si dégoû- 
tans, qu'ils font horreur k voir. Moïse leur montre, 
on ne sait pourquoi , le livre de la loi : près de lui 
est une espèce de maître d'école qui tient un livre ; 
c'est sans doute le pédagogue de ces enfans , qui 
sont toujours choisis parmi les plus déterminés 
polissons de la ville. 

Léis chivaoux frux [ les chevaux fringans ] (pi. 
XLVII, n.' s^)' 

Léis apotros [ les apôtres ] (pi XLVIII , n.° j ). 
Judas ouvre ia marche; il tient les trente deniers dans 



CHAPITRE LÎV. 325 

lîiie bourse. S. Paui le suit, portant ia grande épée 
instrument de son suppiice. Les autres apôtres et les 
évangélisîes viennent après sur deux files : tous ont 
une dalmatique ornée de rubans , à l'exception de 
S. Jean , qui est vêtu de peaux de mouton , et qui 
porte un livre sur lequel il y a un agneau en relief, 
et de S. Siméon, en mitre et en chape, qui donne la 
bénédiction et tient un panier plein d'œufs ; S. Pierre 
porte des clefs ; S. Jacques a son habit semé de co- 
quilles ; S. André porte sa croix. La têtière des évan- 
gélistes figure les animaux qu'on leur donne pour 
symbole : celle de S. Luc est une tête de bœuf; celle 
de S. Marc, une tête de lion, &c. Tous ont un mor- 
ceau de bois plat, sur lequel il y a un passage du Sym- 
bole , pour annoncer leur foi ; et ils frappent avec ce 
morceau de bois sur la têtière de Judas , en punition 
de sa trahison. Autrefois le Christ suivoit en habit de 
-capucin, portant sa croix à Golgotha : aujourd'hui 
-il est vêtu d'une aube. 

Vient ensuite San Crîstoou [ S. Christophe ] f pi. 
XLVIJI , n." 6 ) : l'homme qui porte cet énorme 
Tnannequin , le fait saluer le mieux qu'il peut. 

Bientôt on voit paroître les bâtonniers, lanciers 
et porte-drapeaux galamment habillés en soie : chaque 
groupe est accompagné d'un détachement de fusiliers. 
Les lanciers (ibid. n." y ) font avec habileté l'exercice 
de la lance ; les porte-drapeaux ( ibid. n." 8 ) font 
celui du drapeau ; les bâtonniers ( ibid, n." ^) celui 



324 CHAPITRE LIV. 

du bâton orné de rubans , qu'ils font tourner avec 
agilité autour du bras , d'un doigt ou du corps ; ils 
ie lancent à une grande liauteur , et le retiennent 
avec adresse , en lui imprimant le même mouvement. 
Alors viennent l'abbé de la ville ou de la Jeunesse 
(ibid. n." lo ) vêtu d'un habit noir, d'un manteau 
de môme couleur; puis le roi de la Basoche ( ibid, 
n." II ) , vêtu de blanc, ayant un manteau de drap 
d'argent ; enfin ie lieutenant du prince .d'Amour encore 
plus richement vêtu , avec un cordon bleu , comme 
le roi de la Basoche : ils tiennent un gros bouquet, 
ainsi que le guide du prince d'Amour ( ibid, n° 12 ) ; 
ils saluent les personnes qui sont aux fenêtres. La 
procession passe ensuite. Derrière le dais est la 
Mouert [la Mort ] (ibid. n." i^) qui fait aller sa faux 
à droite et à gauche, en criant hohoou , hohoou (i). 
Les jeux parcourent encore les rues après la pro- 
cession , et exécutent leurs différentes scènes. Le plus 
plaisant étoit autrefois cehii de Momus ou des Ma- 
rnons , appelé aussi le jeu du duc d'Urbin, parce que 
René a voulu probablement donner à cette farce ridi- 
cule le nom d'un homme qu'il n'aimoit pas. Ce jeu 
étoit composé d'une troupe de Satyres attachés à la 
suite de Momus , et qui fâisoient mille plaisanteries 

(i) Il y avoit autrefois beaucoup d'autres jeux qui ont été sup- 
primés , tels que Adam et Eve, Cahi et Abel , le Sacrifice d'Abraham, 
les Signes en Eg^'pte , les Prestiges des Egyptiens, ks Prophèus , 
S. Jean-Baptiste , S. .Michel, &c. 



CHAPITRE LIV. 325 

aux passans : malheur au vieil avare , au mari soup- 
çonneux , à i'épouse légère ! les suivans de Momus 
ne manquoient pas de les désigner dans des vers 
souvent malins, mais toujours sans prétention 
et sans art, puisque leurs auteurs appartenoient à 
la classe du peuple. Un paveur , appelé Baliha^ 
^ar Roman, étoit en 1605 et fut pendant long- 
temps directeur et auteur de ces farces : les consuls le 
payoient pour les composer; et ceux qui craignoient 
ses bons mots naïfs et piquans , achetoient son si- 
lence. 11 étoit précédé de ses acolytes , tous vêtus 
en jaune comme lui , qui s'introduisoient dans les 
salons et en jonchoient le pavé de fleurs de genêt ; il 
entroit le dernier : alors il entonnoit ses couplets , dont 
chacun chantoit successivement un vers. II avoit, outre 
cela , le privilège de célébrer en vers tous les événe- 
inens publics : il vendoit des chansons pour des ma- 
riages, pour des fêtes, pour toute sorte d'occasions; 
et sa boutique étoit aussi accréditée que celle du 
cocher de Vertamont. En 1645 > ^^ laissa , en mou- 
rant , ce grave emploi k son fils Arnaud Roman. 
Celui-ci fut , comme son père , paveur et farceur 
jusqu'en 1660 : mais alors il voulut montrer trop 
d'esprit ; il se fit secrètement aider : c'étoit un 
temps de troubles et de divisions; plusieurs per- 
sonnes distinguées profitèrent de ce moyen pour 
s'attaquer réciproquement ; l'autorité s'en mêla, et le 
moderne Momus fut condamné à se taire. 

3^3 



^z6 CHAPITRE LIV. 

On a disputé sur le but que le bon roi René s'é- 
toit proposé dans la fête que je viens de décrire. 
M. Grégoire a voulu prouver que c'étoit une réunion 
des exercices militaires de l'ancienne chevalerie, ua 
tournois de courtoisie^ joint à des cérémonies religieuses 
et a quelques intermèdes ou pantomimes tirés de 
l'histoire sainte. Cette opinion ne sauroit être sou- 
tenue. Rien dans ces jeux, comme nous l'avons vu, 
ne ressemble à un tournois : il est démontré que ie 
bon pHnce a voulu faire une grande pantomime en 
deux journées , qui représentât les fêtes joyeuses de 
l'Olympe, exécutées pendant les ténèbres, et ensuite 
le triomphe de la religion sur le paganisme. Ce vaste 
plan donnoit une libre carrière à son goût pour la 
poésie , dans la composition de ses groupes religieux 
et profanes. 

Nous avons déjà dit que les représentations dra- 
matiques composoient, chez les anciens, une partie 
des pompes et des processions ( i ) , principalement de 
celles qui avoient lieu en l'honneur de Cérès et de 
Bacchus. Les Bacchanales que l'on voit sur les vases 
grecs , nous retracent sans doute des groupes qui ont 
figuré dans ces solennités (2) : sur un de ces vases , 
on voit des jeunes gens qui , pour paroître dans ces 
cérémonies , mettent des masques de Satyres , et s'at- 
tachent à la ceinture un simulacre monstrueux de 

(i) Tome \y , p. 69. 

{2) Bœttiger , Quatuor œtates rel sanisa nptid veteres, p. 7. 



CHAPITRE LIV. 327 

l'organe qui caractérise spécialement (1) ces demi- 
dieux. II est également démontré qu'on joignit à ces 
fêtes des scènes pantomimes qui retraçoient les événe- 
mens consacrés par une tradition révérée. On y voyoit 
l'arrivée de Cérès chez Celeus , la naissance de Trip- 
tolème, les rires immodérés de Baubo. On y repré- 
sentoii l'histoire entière d'un dieu ou d'un héros , et ses 
principales aventures (2) : c'est pourquoi l'on voit sur 
les vases peints les plus anciens , les divers travaux 
d'Hercule , les exploits de Thésée , Bacchus et 
Ariadne, Oreste matricide (3). L'usage de ces panto- 
mimes religieuses s'est conservé dans la Grèce , long- 
temps même après la formation régulière de leur 
théâtre. Dans la célèbre pompe qui eut lieu à 
Alexandrie sous Ptoiémée-Philadelphe , on vit pa- 
roîtije les dieux et les déesses avec leurs attributs , 
et tout ce qui avoit rapport k leur histoire. Bacchus 
étoit précédé de Silène qui faisoit faire place , et de 
Satyres qui portoient des flambeaux; l'Année étoit 
entourée des Saisons; la statue du dieu de Nysapa- 
roissoit au milieu de cent quatre-vingts personnages 
portés sur un seul char. Le cortège de Jupiter n'étoit 
assurément ni moins nombreux ni moins brillant 
que celui de Bacchus; et l'on peut en dire autant de 
celui des autres dieux. 

(i) TiSCHBEIN, Vases peints , tome I.'-'', pi, 39 et 40. 

(2) CLEMENS AlEXANDR. Pamnetic. 

(3) Âlonumens itntiques , tome I.'-''', art. XXIII, 

X 4 



328 CHAPITRE IIV.' 

Ceci convient très-bien à la procession qui nous 
occupe. Nous avons vu comment on avoit introduit 
dans plusieurs cérémonies religieuses , des person- 
nages de l'ancien et du nouveau Testament, et prin- 
cipalement , au temps de Noël , ceux qui assistèrent k 
ia naissance de Jésus-Christ (i). L'époque où René 
composa sa procession , étoit celle où l'on jouoit de 
ces farces religieuses appelées mystères : dans la 
ville d'Apt , des jeunes gens , habillés aux dépens du 
public , représentoient les saints mystères le jour 
de la Fête-Dieu (2) ; et les habitans d'Arles retinrent 
pendant un an, en i433 » ^^^ mimes ou ménétriers 
qu'on ieur avoit envoyés pour relever la pompe des 
processions. 

René ne fit donc, en établissant cette fête , que 
suivre un usage du temps , convenable \\ ses goûts : 
il voulut cependant lui donner un but moral , en la 
faisant précéder de l'apparition des dieux du paga- 
nisme , que la présence du Sauveur fait rentrer dans 
le Tartare ; c'est pourquoi ce bon roi nomma cette 
fête, le Triomphe de l'adorable Sacrement , ou le 
Sacre (3). 

Un prince qui auroit eu l'esprit plus guerrier , 



(i) Tome I,*^"^, p. 70. 

{2) René aimoit ces sortes de représentations dramatiques, qui 
étoient les seules qu'on connût alors: il fit représenter, en 1476, 
une pièce appelée la Moralité de l'homme mondain. 

(3) M, FlsCH , Briefe liber die siidlichen Prcvin^n von Franhreich, 



CHAPITRE LIV. 32^ 

auroit joint à cette fête des représentations de com- 
bats ou de tournois : il n'y est question ni de 
combats , ni de tournois , ni de guerre , ni de che- 
valerie ; on y fait seulement l'exercice de la pique , 
le jeu du bâton ; ces exercices sont exécutés , non 
par des guerriers , mais par des hommes de la riante 
cour du prince d'Amour et de l'abbé de la Jeunesse, 
René n'a rien voulu y admettre non plus qui retra- 
çât le joug de la féodalité : il a représenté les trois 

p. 419» ^ voulu trouver dans ces pantomimes religieuses un 
plan régulier et suivi. Son explication me paroît plus ingénieuse 
que solide; car, pour cela, il distribue les groupes dans un ordre 
qui n'est pas exact. Selon lui , « la première représentation ou 
le premier acte est, pour ainsi dire, le prologue de la pièce, 
et en offre le sommaire, c'est-à-dire , le but et les résultats de la 
religion, sous l'image d'une ame assaillie par le diable, et sauvée 
par le christianisme, désigné par la croix et par la protection d'un 
ange. Le roi René avoit aussi l'intention de se rappeler à lui-même 
ainsi qu'à ses successeurs les dangers de la dignité royale ; ce qui 
lui fit imaginer les deux scènes des diables , dont chacun paroît 
désigner un vice particulier : la diablesse est l'emblème de la volupté. 

« La seconde représentation nous offre l'esprit humain aban- 
donné à ses propres forces , s'égarant sur la route d'une fausse 
religion , et adorant des dieux qu'il s'est faits lui-même. Comme 
religion des ténèbres , elle paroît la nuit, parce qu'elle est fausse ; 
elle précède le commencement de la véritable fête chrétienne. 
La reine de Saba est peut-être Cérès ou Latone , à qui, par 
des raisons d'économie , on aura donné le vêtement de la reine 
de Saba, qui paroît le lendemain à la grande fête. 

» Dans la troisième représentation ou letroisième acte, la fausse 
religion a quitté la scène, avec la nuit qui l'avoit fait naître, et a 
cédé la place à la religion révélée. 

» Le prologue parojt encore une fois pour mieux faire saisir la 



330 CHAPITRE LIV. 

ordres de l'Etat, mais d'une manière qui ne pouvoit 
choquer l'un en l'abaissant au-dessous de l'autre. 
Le roi de la Basoche est le représentant du tiers- 
état ; l'abbé de la Jeunesse , celui du clergé ; le 
prince d'Amour , celui de la noblesse , à la tête de 
laquelle René auroit pu mettre un prince puissant, 
suivi de ses chevaliers , de ses écuyers , de ses 
vassaux : au lieu de cela , c'est le prince d'Amour 
avec ses aimables sujets. 



signification de i'ensemble. Les dieux époques du judaïsme sont 
d'abord mises sur la scène : Moïse et Aaron désignent celle de sa 
fondation; ia reine de Saba, celle de sa plus grande splendeur, où 
des personnages puissans venoient des pays les plus éloignés pour 
admirer la magnificence du nouveau royaume et la sagesse du 
grand roi. Le judaïsme est suivi du christianisme , figuré par ses 
principaux personnages et par les événemens les plus remarquables 
de son histoire dans les premiers temps. Enfin, comme application 
de iapièce entière, on voit paroître le christofhore [ S. Christophe], 
symbole du monde qui se convertit au christianisme. 

» Le quatrième acte offre l'épilogue et l'application locale. Le 
roi René et ses Provençaux, sous les traits de chevaliers et de 
gens du peuple, léis chivaoux frux et léis dansaires , se réjouissent 
du triomphe de leur religion en dansant au son d'une joyeuse 
musique. Peut-être le masque dégoûtant des Rn-^cassetos est-il une 
allusion à la conquête de la Terre-Sainte, d'où les croisés ne 
rapportoient chez eux que la misère et la lèpre. 

» La Mort vient en dernier lieu , et termine ia procession : sa 
faux indique d'une manière assez tragique quelle est la fin de 
tout ce qui se passe dans ce monde. » 



33 



CHAPITRE LV. 



Cabinet de minéralogie de M. de Fons-Colombe le père; 

— d'entomologie de M. de Fons-Colombe le fils. — 
Hôtel bâti par le Puget. — Torse. — Place des Prê- 
cheurs. — Fontaine. — Église de Sainte-Madeleine. 

— Annonciation attribuée à Albert Durer. — Inscrip- 
tion arabe. — Inscriptions typographiées. — Cal- 
vaire singulier. — Vers du roi René. — Tombeau d'un 
boucher. — Le roi René ; son goût pour les lettres et 
les arts ; la peinture favorisée en Provence. — Tableau 
du roi René peint par lui-même. Le Buisson ardent. 
— Ce prince et son épouse figurés dans l'intérieur des 
volets; l'Annonciation à l'extérieur, — Le passage de la 
mer Rouge, sur un sarcophage chrétien. 

J_jE jôiii' de notre départ étoit fixé, et il nous restoit 
cependant encore plusieurs choses k voir. Nous re- 
grettâmes infiniment de ne pouvoir examiner la riche 
collection d'insectes que M. de Fons-Colombe lé 
fils a formée. M. son père eut la bonté de nous 
montrer son beau cabinet de minéralogie ; il est 
très'intéressant pour l'étude , et il renferme aussi 
des pièces rares. 

Nous y remarquâmes une pierre calcaire, dont 
la surface est toute parsemée d'empreintes de pe- 
tits poissons , longs d'environ un pouce et très- 
bien caractérisés. Cette pétrification a été trouvée 
dans les carrières à plâtre qui sont auprès d'Aix ; elle 
mériteroit d'être dessinée et gravée avec soin. 



532 CHAPITRE LV. 

Nous vîmes dans le salon un tableau du Puget , 
où cet artiste s'est représenté lui-même , avec sa 
femme et son enfant, sous l'allégorie de la Sainte- 
Famille. L'enfant n'est pas bien ; la Vierge est déjà 
sur le retour : la tête de S. Joseph est la meilleure 
partie du tableau ; elle est du moins intéressante , 
parce qu'elle nous offre les traits de ce célèbre artiste. 
Ce salon est encore décoré d'une table de vert an- 
tique , qui vient d'un bloc ou tronçon de colonne 
trouvé à Aix , et qu'on a débité pour en faire quatre 
tables : il y en a une chez M. d'Albertas. 

Le troisième fils de M. de Fons-Colombe, qui, 
très-jeune encore , se livre avec succès à l'étude des 
antiquités et des médailles , nous avoit accompa- 
gnés. II nous fit passer, en revenant, devant l'hôtel 
qu'occupoit autrefois ie marquis d'Argens : la façade 
est d'un assez bon goût. Cet hôtel a été construit 
sur les dessins du Puget , qui étoit , comme Michel- 
Ange, sculpteur, peintre et architecte. 

II y a dans la maison où l'on a placé l'école secon- \ 
daire , une école de dessin , dirigée par M. Clairian ; 
nous y vîmes un beau torse antique d'un petit Faune, 
ou plutôt d'un jeune Bacchus, en marbre de Paros. 
Ce torse a été trouvé près de Salon. Le vase qui 
est à ses pieds , est du même bloc que le torse. 

Sur la place des Prêcheurs , qui est devant l'église 
de Sainte-Madeleine, il y a une fontaine surmontée 
d'un obélisque d'un très -beau style , qu'on laisse 



CHAPITRE LV. 333 

dégrader faute d'enlever les herbes qui finiront par 
disjoindre les pierres et les renverser. 

Depuis notre départ on a restauré sur la place 
de la maison de ville une colonne antique de granit 
égyptien, et on l'a consacrée à l'Empereur, avec cette 
inscription, composée par M. de Saint-Vincens: 

NAPOLEONI I , 

FRANCORVM IMFERATORI , 

PRINCIPI OPTIMO , INVICTO , 

TEMPLORVM RESTITVTORI , 

JVSTITIA , LEGIBVS 

POPVLOS MODERANTI , 

VICTORIIS, CONSILIO 

PACEM FVNDANTI , 

AQVENSES CIVES 

COLVMNAM EX ^GYPTO 

A ROMANIS TRANSVECTAM, 

NVLLI DICATAM, 

DEDICAVERVNT 

ANN. MDCCCVI , 

NATALI DIE XV AVG. 

Nous entrâmes dans l'église de Sainte -Madeleine, 
où l'on trouve un tableau singulier qui est attribué à 
Albert Durer ; il n'est pourtant pas indiqué dans la 
iiste de ses nombreux ouvrages. Quoi qu'il en soit, 
i'artiste , si ce n'est lui , est au moins de son 
temps , et il appartenoit à l'école allemande. Il a 
figuré le Père éternel dans un nuage ; la Vierge est 
à genoux; dans le rayon, éclairé par le souffle divin, 



334 CHAPITRE LV. 

qui sort de la bouche du maître du monde et entre 
dans l'oreille de la chaste Marie , est un petit enfant 
qui va pénétrer par cet organe. La Vierge porte 
une chape d'or ; l'ange qui lui annonce l'heureux 
effet de l'esprit créateur, est vêtu d'une chape rouge , 
à laquelle il y a des ouvertures pour donner passage 
à ses aiies. M. de Saint -Vincens possède un dessin 
de cette singulière peinture. 

Nous savions qu'il existoit, sous l'entrée de la mai- 
son de M. Mieulan , une inscription arabe dont 
nous desirions avoir la copie : la difficulté des ca- 
ractères auroit rendu cette entreprise très-longue ; 
et malgré tous nos soins et notre patience , nous 
aurions pu commettre quelque inexactitude. Nous 
employâmes , pour la lever , les procédés typogra- 
phiques. On lave la pierre , on la couvre d'encre 
d'imprimerie ; on applique dessus du papier trempé , 
et on le retire chargé de toutes les lettres , qui pa- 
roissent blanches sur un fond noir quand elles sont 
en creux, et noires sur un fond blanc lorsqu'elles 
sont en relief. Comme les lettres sont alors à rebours , 
il faut lire en sens inverse ; mais en présentant la 
feuille au jour , on lit par derrière le papier , et 
toutes les lettres se trouvent dans leur première po- 
sition. Pour obtenir une plus grande transparence des 
lettres, on doiflt, se servir de papier peu collé. On 
enlève l'encre qui salit la pierre, en la lavant avec 
une dissolution de potasse. 



CHA PITRE LV. 33 J 

C'étoit pour lever ainsi les inscriptions que , d'a- 
près l'avis de M. Marcel , nous avions emporté des 
bailes et du noir d'imprimerie : mais il n'est pas très- 
nécessaire en France de se charger de ces objets , donc 
le transport est embarrassant ; il n'y a pas de petite 
ville où l'on ne trouve au moins un imprimeur. 

Ce procédé est connu depuis long-temps en Italie; 
mais il paroît qu'on ne l'appliquoit qu'aux inscrip- 
tions tracées sur des tables de bronze. Leibnitz avoit 
vu chez Fabretti une copie des Tables Eugubines prise 
de cette manière ( i ) ; et il témoigne dans une de 
ses lettres le désir d'en obtenir une semblable (2). 
C'est M. Marcel , aujourd'hui directeur de l'Impri- 
merie impériale , qui , dans le temps oi^i il accompa- 
gnoit notre illustre Empereur dans la mémorable 
expédition d'Egypte , a songé le premier k lever 
ainsi les inscriptions gravées sur la pierre. Il a rap- 
porté le fac simile de la curieuse inscription de 
Rosette , et c'est d'après cette épreuve qu'elle a été 

(i) Bernardi Baldi lîbrum de Tabula Euguhina legi olim , no- 
Uivique eum explicatioties vocahulorum ex llnguis orientalihus petere. 
Mihi placuerat ectypon Tabidx quahm vidi aynd D, Fahrettum , 
quod ipsa ex Tabula colore nigro infecta in charta applicata fuit 
«xpressum. Nam quœ vidi, characteres non satis exprimunt, Leibnitu 
Opéra, epist. XllI, adcalcem, tom, I, pag. 37. 

[z] ...Optarem impetrari posse ectypum Tabularum Eugublnarum, 
Tabulas sels esse œneas , quibus Utterœ veteres ,quœ etruscae censentur , 
sunt insculpta. Si quis amicus Eu gubii f avère vel'et , possent tabulae 
colore aliquo infici, et ita uno ictu in charta exprimi : takm ecty- 
pum illic ebtinuit Fabrettus. Ibid. epist. XII, tom, I, pag. 31. 



3 3^ CHAPITRE LV. 

kie , gravée et publiée. J'ai vu aussi chez lui des 
empreintes des inscriptions du Meqyas et un tiès- 
grand nombre d'autres écritures cufiques prises par 
ie même procédé. II n'offre aucune difficulté ; on 
peut opérer soi- même ou se servir d'un imprimeur. 
De cette manière, les personnes les moins versées 
dans la science des inscriptions peuvent en obtenir 
des copies de la plus exacte fidélité. 

J'ai fait graver cette inscription (pi. L ) , parce 
qu'elle présente des ligatures très -embrouillées, et 
qu'elle peut servir à déchiffrer d'autres monumens 
du même genre. Mon respectable ami M. de Sacy , 
mon confrère à l'Institut , a bien voulu la transcrire 
en arabe ordinaire , et y joindre une traduction et 
des observations que je donne textuellement. 

i-AL-JUl jja-J ^tSjy:^] Q«.jj.j U ij Oj-l' '-^l^ if~^ (J-^ 
A-ls^î ja3 ItN* j*J {^Jis kX^\ J-_2wi[^ jUJt ^j£. r-^J O^ 

Au nom de Dieu rlément et miséricordieux. Que Dieu soit pro- 
pice au prophète Mahomet et à sa race, et qu'il leur accorde le 
salut iToar^ ame ( c'est-à-dire, toute personne) éprouvera la mort; 
mais vous receire^ !e salaire qui vous sera Ju au jour de la résur- 
rection. Celui-là sera bien heureux qui sera écarté du feu et introduit 
dans le paradis. C'est ici la sépulture de Hadji Thabet, fils 

d'Abdairahim , 



CHAPITRE LV. 337 

â'Abdalrahim , mort dans ia première décade du mois de djou- 
mada premier, l'an 585 [ i 189 de J. C j. 

ce Ce qui est imprimé en caractères italiques dans 
31 la traduction de cette inscription , est un passage 
33 de l'AIcoran, qui se trouve dans la troisième surate, 
?3 verset 1 82 de l'édition de Hinckelmann , et i 86 de 
35 celle de Marracci. Ce passage de l'AIcoran fait ordi- 
33 nairement partie des inscriptions sépulcrales. 

31 Le caractère dans lequel est écrite cette inscrip- 
3> tion, a beaucoup de ressemblance avec celui des 
33 inscriptions sépulcrales que l'on trouve dans i'ou- 
35 vrage intitulé la Cuidade'forestiericurîosidivedere... 
35 le cose pîii memorabili di Po^:^o/i , ù'c. de Pompéo 
35 Farnelli , et dans la Description de V Arabie , par 
35 M. Niebuhr. Les ornemens superflus dont cette 
35 écriture est surchargée, sont cause que l'on éprouve 
35 quelque difficulté à lire ces inscriptions. 

35 Les lettres de celle - ci n'ayant aucun point 
35 diacritique , je n'oserois assurer que le nom c^\3 
33 Thabit soit véritablement celui de la personne à 
3» laquelle ce monument a été élevé ; car, des quatre 
33 lettres qui composent ce mot, il y en a trois qui 
33 peuvent être lues de plusieurs manières : cepen- 
35 dant je ne vois guère d'autre nom propre que l'on 
35 puisse lire ici. On pourroit bien lire 09. U Ndïb ; 
35 mais je ne crois pas que ce mot ait jamais été 
35 employé comme nom propre. 

33 Dans le mot JjVI la première (décade), il manque 
Tome //. Y 



338 CHAMTRE LV. 

35 sur le monument un élif entre le lam et ïe waw / 
» c'est sans doute une omission du sculpteur. Dans la 
35 date de Tannée , on auroit dû écrire , pour la régu- 
>5 larité grammaticale, j»> et non k^\ mais ces 
33 sortes de fautes sont très-communes. 

33 Une autre inscription du cabinet de M. de Saint- 
33 Vincens , dont M. Millin a pris également une em- 
33 preinte , est écrite dans le même genre de caractère , 
30 et est aussi très- vraisemblablement un mormment 
33 sépulcral ; mais la pierre a trop souffert des injures 
33 du temps pour qu'on puisse la déchiffrer. 33 

M. Marcel a également eu la bonté de s'occuper 
du déchiffrement et de la traduction de ces deux ins- 
criptions. 

Les monumens qui rappellent le roi René et le 
goût de ce prince pour les arts et pour les vers , 
excitoient sur - tout notre intérêt. Nous allâmes à 
l'église des Augustins , aujourd'hui fermée , pour 
voir un bas-reiief qu'il a fait exécuter. Derrière le 1 
maître autel est une niche dans laquelle on a repré- 
senté Jésus-Christ qui monte au Calvaire, assisté 
de S. Augustin , qui est coiffé d'une mitre et tient 
la crosse k la main. Les armes du roi René sont aux 
quatre coins de cette sculpture. II a composé les vers 
suivans , qu'on lit au-dessous en caractères gothiques ; 
c'est le Sauveur qui parle : 

Voyés i'angoisse et dure peine 
<^ue pour vous autres gent humaine 



CHAPITRE LV. 3 39 

*'en^ui*e très-crueliement ; 
Car sur moi n'y a nerf ne veine, 
'Qu'en portant cette croix greveine 
N'excite douloureux tourment,. 

Quant allant haut 

Je perds l'halleine. 

Et fe cœur me fault , 

Tant est pleine 
Ma chair las de murtrissementj 
Ainsi m'en vais piteusement < 

Recevoir mort honteusement 
Pour votre coulpe horde et vaine. 
Dont condamnés a damnement 
Etiés perpétuellement , 
Et est chose toute certaine. 
Pourquoi te offrir benignement 
Que il faut mon mal pietamment 
Si qu'ayés des cieulx le domaine. 

Ce monument est difficile à déplacer, parce qu'il 
est en plâtre ; mais, avec des précautions, on pourroit 
en venir à bout. 

On voit encore dans cette église des tombes 
plates : ia plus remarquable est celle de Hugues, 
qui , dans son épitaphe , a le titre de bocherius ( i ) 
[ boucher]. Cette tombe a été faite en 1 5 14 '- on 
voit au milieu la masse pour tuer les bœufs, et le 
couperet pour ies dépecer. 

Le célèbre tableau peint par le roi René devoit 
encore plus fixer notre attention. Il étoit déposé 
dans ia maison de M. l'archevêque : nous passâmes 

(i) Ce mot barbare signifioit aussi, dan5 le xv.*^ siècle, ofîcier 
dt Ia boucht. 

Y i 



34o CHAPITRE LV. 

une partie de la journée chez ce respectable prélat , 
qui eut pour nous les bontés les plus obligeantes ; 
et nous eûmes le plaisir de contempler à notre aise 
ce précieux monument de l'art. 

René d'Anjou, son auteur, se vit à-Ia-fois duc 
d'Anjou, de Lorraine et de Bar, roi de Napies et 
comte de Provence : mais ces états lui étoient dispu- 
tés; et sans doute il auroit vécu plus heureux, s'il eût 
été seulement comte de Provence. Il n'avoit point 
de forces suffisantes pour se maintenir dans des pos- 
sessions si vastes et si distantes les unes des autres : 
malofré sa v;)leur éclatante et ses talens militaires , il 
fut obligé d'abandonner le trône de Napies. Quoique 
ce prince eût un noble courage, il n'avoit pas assez 
de génie , une tête assez fortement organibée pour 
devenir un grand roi ; mais il a mérité , comme 
Jean II , Louis XII et Henri IV , le nom de Bon : 
îl partage avec ce dernier prince l'honneur si rare 
que son nom soit connu et respecté dans la classe 
la moins instruite; le pauvre a conservé sa mémoire, 
et jamais les Provençaux ne l'appellent que le bon 
roi René (i). Cependant les guerres qu'il eut k sou- 
tenir le forcèrent à établir souvent de forts impôts ; 
sa vie fut une suite de revers : mais il étoit humain , 

(i) Ils aiment à se rappeler les traits qui peignent son naturel 
et sa singularité. Ce prince avoit coutume, quand il faisoit froid , 
d'aller se promener dans des lieux exposes au soleil; les Proven- 
çaux appellent encore ces lieux, les cheminées du roi René'. 



CHAPITRE LV. ^^l 

popuîaîre, libéral et juste; faut-il encore d'autres 
titres pour mériter i'amour des peuples! 

Si René ne possédoit })as tous les taiens d'un sou- 
verain , il avoit les qualités d'un honnête homme, 
la franchise et la bravoure d'un loyal chevalier. 
Combien il auroit fait d'heureux, s'il eût pu vivre 
paisiblement dans une petite principauté ! Son ame 
n'avoit point assez de vigueur ni d'énergie pour maî- 
triser les événemens. L'ambition n'avoit aucun empire 
sur son cœur. 11 étoit occupé à peindre une perdrix 
quand on lui annonça la perte du royaume de Naples, 
et il ne discontinua pas son ouvrage. II paroissoit 
persuadé que , pour être heureux , il devoit oublier 
qu'il étoit roi ; cependant un prince doit toujours 
s'en souvenir, s'il ne veut jamais cesser de l'être. 
Laissant la vie publique pour laquelle il étoit né , 
il se livroit par sentiment aux douceurs de la vie 
privée : il aimoit les sciences utiles ; il favorisoit 
l'industrie , protégeoit l'agriculture ; il se plaisoit à 
cultiver des fleurs ; il encouragea la culture du mûrier; 
les provinces septentrionales de la France lui doivent 
l'œillet de Provence (i), la rose de Provins (2), 

( 1 ) Dianthus barhatus. L. 

(2) On lit dans le nouveau Dictionnaire d'histoire naturelle et 
dans plusieurs ouvrages , que cette rose est appelée ainsi, parce 
qu'elle a été apportée de Syrie à Provins par un comte de Brie , 
au retour des croisades ; mais le mot Provins est une corruption 

Y 3 



3^2 CHAPITRE LV. 

et les raisins muscats ( i ). II faisoit élever des oiseaux 
rares. Il étoit versé dans la connoissance des livres 
saints et de ia théologie; il étoit aussi avancé qu'on 
pouvoit l'être alors dans les mathématiques; il faisoit 
des vers et de la musique. Mais l'art de peindre fai- 
soit son principal amusement : il reste encore plu- 
sieurs des peintures dont il enrichissoit les vitres, les 
murs, les manuscrits. Le tableau dont je vais donner 
la description n'est pas connu ; j'ai cru devoir le faire 
graver. C'est sans contredit un des plus précieux 
monumens de l'art , à cause du temps où il a été fait , 
du rang de celui qui l'a exécuté, et de la manière 
dont il est peint. Avant de le décrire, j'offrirai sur 
l'art quelques considérations préliminaires. 

L'aurore des beaux-arts éclairoit déjà l'Italie au 
XV." siècle , pendant que tous les autres états étoient 
encore plongés dans la barbarie. La plupart des 
grands hommes dont le génie illustra les règnes de 
Laurent-le-Magnifique et de Léon X , s'éloient fait 
connoître avant ia fin de ce siècle ; ce ne fut guère 
qu'à l'époque où François I." appela en France 
Primatice et Rosso , que la peinture commença à y 
faire des progrès. Cependant la Provence a eu à cet 

de celui de Provincialls [ Provençal ] , par Iccjuel on désigne la 
patrie de cette fleur. Elle est encore nommée dans les méthodes, 
rosa Provincialls , qu'on doit traduire par rose de Provence , et non 
tose de Provins. 

( I j Viùs npiana^ 



CHAPITRE LV. 343 

égard quelques avantages sur le reste de la France. 
Le séjour des papes à Avignon y avoit attiré des 
artistes célèbres pour cette époque , où l'art cherchoit 
à se débarrasser des ténèbres dans lesquelles il étoit 
enseveli. Le célèbre Giotto passa quelque temps à 
Avignon, auprès de Clément V, et l'on possède 
quelques-uns des tableaux qu'il fit alors. L'art ne 
fît pourtant pas de grands progrès , puisqu'on 
ne peut citer aucun ouvrage qui ait quelque 
mérite. Le genre de la miniature étoit cultivé avec 
plus de succès que celui de la peinture en grand : 
on conserve dans les bibliothèques quelques manus- 
crits accompagnés de vignettes assez agréables. Le 
roi René s'exerça beaucoup dans ce genre , ainsi 
qu'on peut le voir dans la notice de ses livres 
d'heures qui nous ont été conservés ; mais on lui 
attribuoit aussi des tableaux : ils sont dans le goiit 
des premiers artistes flamands , et peints k l'huile ; 
ce qui a fait présumer qu'il avoit des relations avec 
Jean de Bruges. On citoit de lui trois ouvrages de ce 
genre : le squelette qui appartenoit aux Célestins 
d'Avignon ; un Ecce homo sur toile , chez les Obser- 
vantins de Marseille; et le tableau dont je vais don- 
ner la description , et qui surpasse les deux autres 
par sa beauté et par l'importance du sujet ( i ) . 

(i) Les descendans de Jean de Matheron ( suprà, p, 253 ) 
conservent aussi un petit portrait du roi René, que ce prince 
avoit peint pour ce chambellan. 

Y i 



344 CHAPITRE LV. 

Cette peinture décoroit le maître autel des grand? 
Carmes. Le tableau du inilieu représente le Buisson 
ardent. Par un anachronisme dont les monumens du 
même temps nous fournissent tant d'exemples, le roi 
René n'a pas figuré Dieu même au milieu du buisson, 
mais ia Vierge Marie tenant son fils Jésus sur ses ge- 
noux. Le maintien de la Vierge est gracieux et mo- 
deste :Ie petit Jésus est plus incorrectement dessiné ; 
il tient à la main un miroir qui réfléchit son image 
et celle de sa mère. Le buisson et les fleurs sont très- 
bien rendus : mais la flamme manque d'efiet ; on 
l'aperçoit à peine. Sous le buisson , on voit à gauche 
Moïse , qui , selon l'ordre de Dieu , détache sa 
chaussure d'une main , et se couvre le visage avec 
l'autre , parce qu'il ne peut soutenir l'éclat de la 
majesté divine : son air annonce la surprise et 
l'attention. Sous son bras gauche, il y a une pane- 
tière et un petit baril. Devant lui est un ange ; 
ce qui est conforme à l'opinion de quelques com- 
mentateurs de l'Ecriture , qui prétendent que Dieu 
parla «i Moïse dans le buisson ardent par l'entremise 
d'un ange. Ce détail étoit ici nécessaire , puisque 
Dieu même ne paroît point dans cette représenta- 
lion ; le roi René n'a donc pas pu le figurer comme 
un vieillard au milieu du buisson , ainsi qu'ont fait 
depuis Raphaël , Carache et Lebrun. L'ange a un 
air noble et intéressant ; son front est ceint d'un 
diadème orné de perles ; il porte dans la main droite 



CHAPITRE LV. 3^5 

un sceptre d'or : sa chape est richement bordée de 
perles et de pierreries ; elie a pour agrafe un camée 
entouré de pierreries, qui représente Adam et Eve 
près de i'arbre de vie, autour duquel est un ser- 
pent à tête humaine , comme V Agathodœmon des 
Alexandrins. Près du législateur des Hébreux est un 
chien de berger, qui est peint avec beaucoup de vé- 
rité : il garde un troupeau de chèvres et de moutons 
agréablement groupés. Le site est un paysage éclairé 
par un soleil couchant, caché par des montagnes 
placées à l'horizon : un fleuve, qui forme plusieurs 
sinuosités , arrose cette contrée , où l'on remarque 
des châteaux , des maisons de campagne ; un de ses 
bras va baigner une ville qui renferme des édifices 
et des ponts dans le style gothique. Le devant est 
parsemé de plantes assez bien peintes ; une d'elles 
est mangée par un escargot. 

Ce tableau est encadré dans une bordure plate à 
fond d'or sur la même toile : les douze rois de Juda 
y sont représentés dans le style de la gravure ; ils 
sont assis sous des niches gothiques. Au-dessous du 
cintre, dans les angles , sont deux figures peintes de 
la même manière : l'une est à genoux et donne du 
cor; l'autre tient une lance, et est accompagnée 
d'un chien basset et de deux lévriers. Il y a dans 
l'autre angle une femme assise près d'une licorne 
qu'elle sauve de la poursuite des chasseurs : c'est sans 
doute une allégorie de la pitié. Au-dessus de la 



34^ CHAPITRE LV. 

bordure est une frise partagée en trois parties : îes 
deux latérales sont remplies par des anges , dont la 
plupart sont nus et ont les mains jointes ; d'autres , 
plus âgés, sont vêtus d'une tunique; quelques-uns 
ont une chape , et portent un sceptre à ta main ; les 
adolescens sont couverts d'une cuirasse et armés d'une 
masse d'armes et d'un bouclier. Cette milice céleste 
entoure le Très-Haut, placé dans le milieu sous ïe$ 
traits d'un vieillard vénérable : il tient le globe sur- 
monté d'une croix. Entre la frise et la bordure 
on lit ces mots , tirés du iivre de la Sagesse , Qui 
me inyenîet , inveniet vitam et hauriet salutem a Do' 
mino , S API; et dans le bas de la bordure, Rubum 
quem viderai Aloyses incomhustum , conservatam agno- 
yimus tuam laudabiUm vïrginilatem , sancta Dei Ge- 
nitrix. 

Ce tableau étoit couvert de volets qui ne sont pas 
moins intéressans. Celui de droite représente ie roi 
René dé]^ avancé en âge. Ce portrait est précieux, 
en ce qu'il est d'une trèf-grande vérité; ies yeux 
ont de la vivacité ; tout y annonce ia bienfaisance et 
la bonté. Sa longue robe de velours violet est bordée 
d'hermine; iecamail est du même velours également 
bordé d'hermine : sa tête est couverte d'un bonnet de 
velours noir, dont les bords sont relevés. Le prince 
n'est pas décoré de l'ordre du Croissant , qu'il avoit 
établi en i448, parce que cette institution ne dura 
que vingt ans , et qu'elle étoit sans doute supprimée 



CHAPITRE LV. 34/ 

alors. Son livre d'heures orné de fermoirs et sa cou- 
ronne royale sont sur le tapis qui est devant lui ; 
l'écusson du roi, écartelé de Sicile , d'Arragon, de 
Bar et de Lorraine , est brodé sur ce tapis ; au bas est 
un barbet, qui étoit sans doute un animal cher au 
bon roi , et qui a obtenu l'honneur d'être peint par 
son maître. 

Derrière René sont trois saints protecteurs de l'An- 
jou et de la Provence. La Madeleine tient l'ampoule 
ou vase d'albâtre ( i ) rempli de parfums qu'elle répan- 
dit sur les pieds du Sauveur pendant son repas chez 
ies Pharisiens ; la tête est d'un beau caractère : elle 
est coiffée d'un voile ; ce qui est contre l'usage des 
artistes, qui la représentent toujours avec une longue 
et blonde chevelure. S. Antoine est près d'elle ; il 
s'appuie sur une béquille , ou plutôt sur une crosse 
grecque ; on aperçoit sous son manteau la lettre T , 
que portoient les religieux de S. Antoine : la tête, 
qui ne manque pas d'expression , est accompagnée 
d'une barbe qui la rend plus vénérable. Devant 
S. Antoine estS. Maurice , couvert d'une riche armure ; 
son casque , surmonté d'un panache, a sur le devant 
un camée où est l'image du Christ ; la bannière qu'il 
tient de la main gauche , est ornée de bâtons qui se 
croisent et sont terminés par des fleurons; son épée 

(i) Ce vase n'étoit peut-être pas d'aibâtre: on sait qu'on ap- 
peloit alnliastrites les vases à mettre des parfums , parce que dans 
l'origine ils étoient d'albâtre. 



34S CHAPITRE LV. 

est très-ornée ; la tête de S. Antoine est réfléchie 

par l'armure polie ; le saint a un manteau de soie 

verte sur sa cuirasse. Une tapisserie de même étoffe, 

mais d'un vert rayé de rouge, garnit le lieu de la 

scène. 

Sur l'intérieur du volet à gauche , il y a aussi 
quatre figures. Jeanne de Laval , seconde femme de 
René, est à genoux, comme îui, les mains jointes, 
devant un prie-Dieu : il i'avoit épousée en 1^5 5 ; 
elle mourut après lui en i^pS , sans lui avoir donné 
d'enfans. Ses traits annoncent une femme de trente 
ans , qui n'avoit pas une grande beauté : ses che- 
veux, arrangés en treises , sont relevés sous sa cou- 
ronne ornée de pierreries ; sa longue robe ou cotte- 
hardie , à manches , est en velours pourpre ; son surcot 
est de fourrure blanche semée d'hermine , et fermé 
sur le devant par une chaîne de pierreries et de 
perles. Les armes de Montmorency et de Bretagne 
sont pareillement brodées sur le tapis de velours 
qui couvre son prie-Dieu. Un livre d'heures est ou- 
vert devant elle ; on y lit le psaume , Jn omnibus re- 
quiem qucesïvi , in hcereditate Domini morabor , &c. La 
lettre initiale est placée dans un tableau en miniature 
qui représente l'a-nnonciation de la Vierge. 

De trois figures que l'on voit debout , la première 
est S. Jean i'Evangéliste : il tient son attribut ordi- 
naire, un calice dans la coupe duquel est un serpent 
ailé ; le dessus de la coupe réfléchit les doigts du 



CHAPITRELV. 349 

saint. Auprès est S."" Catherine, dont la tête est dé- 
corée d'une couronne royale : elle porte dans une 
main la palme, symbole de la victoire, et dans 
l'autre Tépée qui indique son martyre ; elle a un 
surcot de fourrure blanche et un manteau attaché 
avec deux agrates. S. Nicolas , évêque de Myre , 
qui est près d'elle, a la mitre en tète ; il est vêtu 
d'un surplis , de deux dalmatiques , et d'une chape 
de damas blanc , dont les orfrois sont de velours 
ciselé ; ses mains , enfermées dans des gants blancs , 
ont un anneau à presque tous les doigts : d'une 
main il donne la bénédiction ; de l'autre il porte 
une crosse d'un style gothique, dont le bâton est 
d'argent et l'extrémité d'or : à ses pieds est son attri- 
but ordinaire, trois enfans dans un baquet. Tous 
ces personnages sont sous un dais de soie verte ; la 
chambre est tapissée de même. 

L'extérieur des volets est également décoré de 
peintures : ce sont des figures en camaïeu couleur 
de marl^re statuaire, représentées debout dans des 
niches, sous des baldaquins gothiques. A droite, 
du côté du roi René, est lange Gabriel vêtu d'une 
chape enrichie de perles ; il tient un rameau d'olivier 
dont la branche est enchâssée dans un étui qu'il porte 
à la main : il paroît s'adresser à la Vierge, qui est 
sur l'autre volet ; elle tient un livre avec des fer- 
moirs , et reçoit avec humilité et modestie l'an- 
nonce que l'ange lui fait de la volonté de Dieu. 



350 CHAPITRE LV, 

Sur le bord de chaque volet , près de la serrure , 
est peint un morceau de papier qu'on diroit atta- 
ché avec de la cire d'Espagne : sur celui où est 
Gabriel, on lit, Ave ^ Aiaria, gratiâ plena; sur 
i'autre , Ecce ancilla Domini. 

Tel est ce tableau , qu'une tradition très*ancienne , 
et qui n'a jamais été démentie , attribue au roi René. 
Il faut pourtant convenir qu'on n'y trouve ni son 
nom , ni ses lettres initiales , aucun signe , aucun 
monogramme. 11 est évident qu'il est de son temps , 
ainsi que l'attestent les portraits peints sur les volets ; 
on ne peut citer aucun peintre à qui^ il ait été attri- 
bué : on ne voit pas même que ce prince en ait 
jamais employé ; on a seulement trouvé , dans l'état 
de sa maison , les noms de deux enlumineurs nom- 
més Turlere et Bertrand le Berger. Quand bien même 
la tradition seroit dénuée de vraisemblance , on devroit 
toujours regarder ce tableau comme un des plus pré- 
cieux monumens de la peinture en France ; mais il est 
très-présumable qu'elle est fondée. Nous devons donc 
considérer le roi René comme un des plus habiles 
peintres de son temps. On ne peut pas trouver dans 
cette composition le beau idéal ; le dessin n'en est 
pas très-correct : mais on y remarque un grand art 
pour imiter facilement la nature , une richesse infinie 
de détails, et c'est sur- tout dans l'expression des plus 
minutieux que l'artîste-roi a montré le plus de talent. 
Ce tableau est une des véritables richesses de la ville 



CHAPITRELV. 351 

d^Aîje , à qui la mémoire du bon roi René est toujoui's 
chère ; et elle se montrera digne de le posséder par 
ie soin qu'elle apportera à sa conservation. 

M. l'archevêque eut la bonté de nous faire voir 
un livre d'heures qui lui appartient , et qui a été peint 
aussi par le roi René. Ce prince excelloit dans ce 
genre de travail ; il surpassoit les plus célèbres enlu- 
mineurs de son temps. Outre plusieurs belles heures 
qui existent dans des collections particulières , la 
Bibliothèque impériale conserve celles qu'il avoit 
peintes pour Jeanne de Laval , sa seconde é[X)use : 
ies lettres R I.sont enlacées sur toutes les pages avec 
beaucoup de grâce ; les marges en sont ornées de 
devises relatives à ses deux épouses. On y remarque 
sur-tout celle - ci , qu'il avoit prise après la mort 
de la première , Isabelle de Lorraine , qu'il aimoit 
tendrement ( i ) : c'est un arc dont la corde est 



(i) René aimoit beaucoup sa première femme; mais il ne fut 
pas moins attaché à ia seconde. Ils s'Iiabilloient quelquefois tous 
les deux en bergers , et conduisoient un troupeau; iis couchoient 
sous des tentes dressées dans une plaine. George CHATELAIN a 
consigné ce fait dans sa Chronique en vers .- 

J'ay un roi de Sicile 
Vu devenir berger: 
Et sa femme gentille 
De ce propre métier. 
Ponant la pannetierre , 
La houiete et chapeau , 
Losgeant sur la broyere , 
Auprès de leur trouppeaii. 



3J2 CHAPITRELV. 

rompue ; on lit au- dessus , Arco per hntare, piaga 
non sana. « La plaie ne guérit pas, parce que l'arc 
35 se débande (i ). » 

René d'Anjou a aussi orné de peintures un autre 
livre très - précieux dont la Bibliothèque impériale 
possède également l'original (2) et plusieurs copies; 
c'est le Traité des gages de bataille , ou Livre du 
tournoi : il a été dicté par lui ; et c'est le formulaire 
le plus intéressant qui existe sur cette matière. Les 
miniatures qui l'accompagnent , représentent toutes 
les cérémonies et tous les détails des tournois ; elles 
sont composées avec beaucoup dégoût, et les figures 
ont une expression remarquable. Ce curieux ma- 
nuscrit a été copié par le sieur de la Grutuse , avec 
des enluminures trè>-soignées ; Hector le Breton , 
héraut d'armes , en a fait faire encore une belle 
copie en 1616 : ces deux imitations de l'intéressant 
ouvrage du roi René sont aussi parmi les manuscrits 
de la Bibliothèque impériale. 



(1) M.DeBURE, Catalcgiiede LA VallIÈRE, J98, nf z%<), a 
donné une notice détaillée de ce beau manuscrit. Il n'a point 
parlé d'une image de la Vierge, d'un fini précieux, qui s'y voit 
en tête. Celui qui l'a faite peut très-bien avoir exécuté le magni- 
fique tableau d'Aix; et c'est une probabilité qui concourt avec 
la tradition non contestée, pour le lui faire attribuer. Le calen- 
drier est accompagné d'éphémcricics relatives aux événemens 
les plus mémorables pour la maison d'Anjou. 

(3JN.0835Z. 

Je 



CHAPITRE LV» 3^3 

Je ne cite des ouvrages du roi René, que ceux qui 
sont enrichis de peintures de sa main , parce qu'ils 
peuvent encore , par leur beauté , rare pour le temps 
oij ils ont été faits, fournir la preuve que le tableau 
conservé à Aix est de lui. Parmi ies manuscrits de la 
Bibliothèque impériale , il y en a un du même prince , 
intitulé , Chronique de plusieurs sages philosophes , 
sous le n.° 17^7; 'il est orné d'un très-beau fron- 
tispice , encadré dans des arabesques rehaussées d'or 
et d'un très-bon goût. Les sages tiennent leur assem- 
blée , et deux d'entre eux écrivent leur sentence : les 
airs de tête sont expressifs , variés , et la composition 
entière est extrêmement agréable. 

Après le dîner, nous allâmes dans fe jardin qui 
appartenoit aux Observantins ; nous y vîmes un 
beau sarcophage chrétien (pi. L) , qui a été trouvé 
dans la ville d'Arles. Le président de Pérussis l'avoit 
acheté pour lui servir de tombeau : ce littérateur 
antiquaire y fut en effet inhumé en 1 570 ; ce tom- 
beau étoit dans l'église des Observantins. Depuis la 
révolution , on l'avoit acheté pour en faire une auge, 
La mairie d'Aix a , depuis , fait acquisition de ce 
monument, et l'a placé aux bains de Sextius (i). 

Les bas-reliefs qui le décorent sont bien conservés : 
ils représentent la sortie d'Egypte et le passage de 
ia mer Rouge. Le petit côté ( ibid. n." i ) h. gauche 

( I ) Sa première intention étoit de le faire servir de bassin à une 
fontaine : j'espère que cette intention ne sera pas suivie. 
Tome II, Z 



354 CHAPITRE LV. 

du spectateur lui fait voir le Pharaon , vêtu , comme ses 
soldats , d'un indusium ou tunique ( i ) k longues man- 
ches ; il est couvert d'une cuirasse sur laquelle est un 
manteau; sa tête est ceinte d'un diadème ; il tient à la 
main une lance, selon l'usage antique des rois, et il 
est assis sur un trône avec un marchepied formé de 
ces espèces de griiiages qu'on appeloit cancellî : der- 
rière lui sont deux de ses gardes vêtus de tuniques 
retroussées et à manches , ayant la tête couverte d'un 
casque sans crinière , comme les soldats des colonnes 
Trajane et Antonine. L'arcade désigne le palais. 

Le Pharaon , épouvanté par les signes que Dieu 
lui a envoyés , et par les plaies dont l'Egypte a été 
affligée en punition de son endurcissement , a enfin 
consenti à laisser sortir le peuple juif: il l'annonce à 
Moïse ; mais le geste qu'il fait avec le doigt , montre 
que cette faveur est plutôt un effet de sa frayeur 
qu'un bienfait de sa bonté. Moïse se retourne vers 
les Juifs , qui sont à la porte du palais : les deux 
taureaux, les deux chameaux, le chien et l'enfant, 
sont là pour indiquer qu'ils pourront emmener avec 
eux leurs enfans et leurs troupeaux (2). 

(i) On remarque cet indusium sur tous les monumens du Bas- 
Empire, depuis le V.*^ siècle. Les empereurs de Constantinoplc 
jouissoient du droit exclusif de le porter bordé d'or : on les voit 
ainsi sur des peintures de la Bibliothèque impériale. 

(2) Surgi te et egredimirii è populo meo, vos et filii Israël..,. Oves 
vestras et armenta assumite , ut petieratis , et aùaiims baiedicite mihi, 
Exod. XII, 31. 



CHAPITRE LV. ' 3)5 

A peine le Pharaon eut-il donné cette permission, 
qu'il revint à ses premiers sentimens ; il réunit tout 
son peuple , et courut k la poursuite des Juifs. 

Sur le grand bas-relief (^/?/. L, n." 2) , on voit ( i ) 

(i) Le passage de la mer Rouge par les Juifs est représenté dans 
plusieurs manuscrits grecs de la Bibliothèque impériale , princi- 
palement dans deux qui l'un et l'autre sont déjà connus par les 
notices que le P, MoNTFAUCON en a données dans sa Paléogra- 
phie grecque , pages II et 11. 

L'un est in-folio, et contient une chaîne sur les psaumes ; il 
porte actuellement ie n.° 139. Voyez le Catalogue de la Biblio- 
thèque du Roi , imprimé à Paris , 1739, in-fol. part. If , page 2 3 . Oa 
y trouve, ^^nverso du feuillet 419» 'a- peinture dont il est question ; 
elle occupe toute la page, et est encadrée dans une triple bordure 
ïîorée; celle du milieu est ornée de pierre»-ies peintes en bleu ; les 
deux autres sont décorées de clous noirs , précisément comme 
ies reliquaires des Grecs du Bas-Empire, ou les reliures des missels 
tie l'Éidise occidentale. 

o 

La peinture est divisée en deux plans , comme quelques bas- 
reliefs de la colonne Trajane , cri l'on voit les combattans en 
avant , et des chars qui paroissent être l'objet de la dispute , 
dans un certain éloignement. Le premier plan de notre peinture 
Représente la m.er; le second, la côte. 

On voit d'abord les cavaliers du Pharaon ; ils se portent vers 
la droite , comme sur le bas-relief d'Aix ; mais il ne paroît au 
premier rang que quatre hommes et deux chevaux. Les soldats 
portent aussi des casques sans crinière ; ils ont des baudriers qui 
passent de l'épaule droite sur la hanche gauche , et paroissent 
porter sur le milieu de leur cuirasse une plaque carrée <le mé- 
tal , comme les légionnaires romains. 

Les noms des personnages sont écrits en grec auprès de chacun 
d'eux. $APAI2, le Pharaon, est à la tête de sa troupe, sur un 
char déjà presque englouti dans les flots ; sa tête, qui est nue , 
C4t environnée d'une auréole j il est couvert d'une cuirasse et de 

Z Z 



35^ CHAPITRE LV. 

à droite les Israélites; ils ont passé la mer Rouge, 
qui s'est ouverte k la voix de leur conducteur, et ils 
sonten sûreté. Les uns portent leur bagage; les autres 
conduisent leurs enfans par ia main , ou ies portent sur 
les épaules. Un d'eux a sur les siennes un manteau 

lambrequins d'or , d'un cingulum en draperie verte, d'une tunique 
écarlate, et d'un indusium violet, dont les manches descendent 
jusqu'au poicrnet ; il porte de plus un pa/udametit ou chlainyde 
violette. On ne voit plus que la partie antérieure de son char (qui 
étoit roucre, avec une bordure dorée) et les croupes de ses deux 
chevaux. 11 y a à côté plusieurs soldats qui se noyent ; un d'entre 
eux a des anaxyrides rouges , étroites et parsemées d'étoiles. 

Devant le Pharaon, on observe BT0OC, le dieu de Vabîme , 
représenté sous la forme d'un homme nu : il prend le roi par les 
cheveux ou par le bras gauche, pour l'attirer à lui. Plus loin est 
EPT0P A ©AAACCH , In vytnphe de la trier Rouge , à demi 
nue , et d'une carnation rougeâtre : son manteau , qui flotte au 
gré des vents , est de couleur vert-de-mer , elle tient une rame 
d'or. La mer, peinte en bleu , est parsemée de débris d'armes ; on 
y voit des carquois flottans , des hommes et des chevaux sub- 
mergés. 

Dans le plan supérieur , est NTH , la Nuit , peinte en bleu ; 
elle étend son voile semé d'étoiles. Au dessous est 6PHMOC, 
le désert. MOTCGC, M dise , est devant lui; il tient sa baguette, 
et regarde le prodige qu'elle a opéré. ICPAHAITAI , les 
Israélites , sont autour de lui ; ils conduisent leurs enfans ; un 
de ces Israélites porte la pâte non fermentée dans un manteau 
rouwe : ils sont guidés par la colonne de feu. 

La vignette de l'autre manuscrit, coté 510, est encadrée dans 
une simple bordure d'or. La représentation est sur deux plans , et 
à-peii-près la même ; il n'y a que de légères différences. On n'y 
voit pas BT0O2, l'Abîme , dont la représentation est si expres- 
sive dans la précédente. Sur le plan supérieur, on aperçoit. 



CHAPITRE LV. 35/ 

dans lequel est renfermée , selon l'ordre de Moïse ( i ), 
la pâte non fermentée , et qui n'a l'air ici que d'une 
espèce de cercle ou de bourreiet ; mais, sur la vignette 
du beau manuscrit de la Bibliothèque impériale déjà, 
cité , c'est un manteau rouge lié avec assez de grâce 
autour du cou. 

Celui qui tient une baguette, et qui regarde la 
mer dont il est le plus près , est encore Moïse : 
Dieu lui avoit dit d'élever sa baguette , d'étendre 
sa main sur la mer, et de la partager (2). Josèphe 
ajoute que le conducteur des Juifs frappa la mer 
de sa baguette (5). La mer , au signal de Moïse , s'est 
refermée sur les Egyptiens (4) , qui sont pêle-mêle 

devant la colonne de feu, Marie qui danse, non pas avec un tam- 
bourin , mais avec des cymbales. Il n'y a pas d'inscriptions grecques ; 
cette peinture est très-altérée. 

La conformité qu'on remarque entre le bas-relief dont je donne 
la figure , ceux d'Arles et de la villa Mattei , et ces peintures , 
prouve que c'est une imitation de quelque tableau ou de quelque 
bas-relief, célèbre sans doute dans le IV.*^ siècle; il est probable aussi 
que les prêtres des premiers chrétiens surveilloient les images , 
afin que le sens des symboles et des allégories ne s'altérât point , 
et que la tradition ne fut pas notablement changée. C'est ce qui 
produit sans doute cette conformité d'exécution qu'on remarque 
dans les monumens chrétiens. 

(i) Tulit igitur populus conspersam farintim antequam fermenta" 
retur ; et ligans in palliis , posait super humeras suos. Exod. Xll , 34' 

(2) Tu atitem éleva virgam tiiam, et extende manum tuam super 
mare, et divide illud. Exod. XIV , 1 6. 

{3) Antiquit. Judaic. II, XVI , 2. 

(4) ^gyptii ingressi sunt post eos , et omnis equitatus Pharaonîs, 

z :; 



35^ CHAPITRE LV. 

submergés dans les flots. Le Pharaon est sur son 
char ; son costume est le même que sur ie côté 
précédent : ce char, et un autre dont les roues sont 
fracassées , sont ici pour tous les chars , qui étoient 
en grand nombre (i). Plus loin , on voit la porte 
et les murs de la ville d'où le Pharaon est sorti 
avec son armée ; c'est Ramasses , d'où partirent les 
Israélites , ou Phihahiroth , près de laquelle les Egyp- 
tiens étoient campés (2). 

Aia partie inférieure du bas-reiief est une femme 
appuyée sur une corbeille [ calathusj , dans laquelle 
il y a des fruits. M. Bottari, en expliquant un bas- 
relief de la villa Mattei, qui représente le même 
sujet (3) , et où il y a deux femmes dans la même 
attitude , a pensé que c'étoient des figures ijlléejo- 
riques des fleuves qui se jettent dans la mer Rouge : 
mais on ne sauroit douter que cette femme ne dé- 
signe ici l'Égyp^^ 5 ^"^ ^^^ ^"^^^ représentée (4) sur 

cumis tjus , et équités, per medlmn maris. Exod. XIV, 23. Ingressvs 
est Fharao cum ciirribus et equitihus ejiis in mare , et reduxit super eus 
Dominus aquas maris. Exod. xv, 19. 

(i) Exod. XIV, 7. Le Pharaon avoit rassemblé tous les cîiars 
de l'Egypte. 

(2) Exod. XIV, 9. 

(3) Bottari, Roma sotteranea , t. III , pi. 194 , p, 180; Bosii 
et SeverANI Roma sotteranea, p, 591 ; ArinGHI, Rrma sidner- 
ranea, t. I , p. 199. H y a encore à Aries un sarcophage absolu- 
ment semblable à celut d'Aix. _ 

(4)0iS£L, Numisin. antiq. XXXIII, 10, 



CHAPITRE LV. 359 

les médailles et {ij sur les pierres gravées. Quant 
su vieillard qui laisse échapper de son urne l'onde 
dans laquelle les Egyptiens sont noyés , il est évident 
que c'est le symbole de la mer Rouge elle-même, 
et non celui d'un des fleuves qui s'y rendent (2]. 

Nous avons encore ici un exemple des allégories 
païennes adoptées par les premiers chrétiens pour 
exprimer certaines idées ; et en examinant leurs 
monùmens , on en trouve beaucoup d'autres. 

Le texte sacré dit qu'après le passage de la 
mer Rouge et la destruction de l'armée égyptienne, 
Moïse entonna son sublime cantique : la prophé- 
tesse Marie, sœur d'Aaron , prit son tambour ; elle 
fut suivie d'un chœur de femmes qui l'accompa- 
gnoient du même instrument, et chantoient le mi- 
racle de leur délivrance (3). La jeune femme que 
nous voyons ici à l'extrémité du sarcophage, est 
certainement cette prophétesse Marie : elle tient 
une baguette avec laquelle elle frappe son tambour, 
tandis qiie chez les Juifs , les Grecs et les anciens 



(i)^GoRI, Getntnct niHsei Fîorentini ,\\ , 52. 

(2) Sur le beau manuscrit de la Bibliothèque impériaîc, n.» i j^, 
la mer est plus convenablement figurée ( vojyei la note de Wpage 
3S^ ): et ^3- représentation de V Abîme qui prend le Pharaon par 
les cheveux, ajoute encore à l'effet du sujet. 

{■Ç\ Stimpsit ergo Maria prophttissa , sorûr Aaronls , tympanum in 
manu sua ; egressaque sunt omnes mulleres post eam cum tympanis et 
choris , quibus pracinebat, dicens .- Cantemus ire. Exod. XV, 20. 

z4 



^6o CHAPITRE LV. 

Romains , le tambour est toujours frappé avec ïa 
main ; mais l'usage de se servir d'une baguette s'étoit 
probablement introduit à i'époque où ce sarcophage 
a été sculpté. 

Moïse , sur ces deux bas-reliefs , est distingué des 
autres Juifs par son vêtement : ceux-ci n'ont qu'une 
simple tunique longue ou retroussée ; leur législateur 
a un ample manteau [ pal Hum ] ou la toge sur sa 
longue tunique à manches. 

Le législateur des Hébreux devoit avoir quatre- 
vingts ans ( I ) quand il sortit de l'Egypte , et cent 
vingt lorsqu'il mourut {2) ; et cependant il est repré- 
senté sur la plupart des monumens chrétiens , comme 
il l'est ici, avec un air de jeunesse (3) : c'étoit sans 
doute pour caractériser la puissance de Dieu, qui 
avoit permis que l'âge n'eût point abattu son ame , 
ni altéré ses traits. 

Le troisième côté du bas-relief ^yc/. L, n° ^ ) nous 
montre la suite de la sortie d'Egypte. On voit d'abord 
un des Israélites échappés à la fureur de Pharaon ; il 
a autour du cou le pallium ou manteau rempli de 
pâte non fermentée. 

Près de là est un arbre chargé de fruits : Moïse, 
reconnoissable à son pallïum , est représenté avec de 

(i) Exod. VII, 7. 

(2) Deut. XXXI, a ; XXXIV, 7. 

(3) On le voit ainsi sur les deux beaux manuscrits de la 
Bibliothèque impériale que j'ai cités. 



CHAPITRE LV. 3^1 

la barbe , et dans un âge plus avancé ; il tient un 
fruit qu'il a cueilli k cet arbre, et qu'il va présenter 
à une femme qui est près de lui et qui étend la main 
pour le recevoir : des enfans s'approchent pour s'en 
nourrir ; plus loin , un groupe d'autres Juifs les re- 
garde. Il est présumable que l'artiste a voulu figu- 
rer ici une allégorie qui donne le sens mystique et 
moral de toute cette histoire. 

Les premiers chrétiens ne pouvoient exprimer 
leurs principaux dogines que par des symboles , dont 
l'usage s'est ensuite répandu, et qui ont été conser- 
vés même dans un temps où ils n'avoient plus be- 
soin de couvrir leur religion d'un semblable mys- 
tère. Le sujet que nous voyons ici étoit un des plus 
propres à orner les sarcophages chrétiens , et il est 
surprenant qu'il n'y soit pas plus souvent répété. La 
sortie d'Egypte est une allégorie ingénieuse de la 
rédemption : les nouveaux chrétiens sont délivrés de 
la puissance du démon , comme les Hébreux l'ont 
été de la rage du Pharaon ; et la foi les fait entrer 
dans le paradis , comme iMoïse a conduit le peuple 
de Dieu dans la terre promise ( i ) . La poursuite du 
Pharaon indique peut-être les peines qu'il faut avoir 
danscettevie, où l'ennemi de Dieu cherche à ressaisir 
sa proie, et k l'empêcher de suivre la route du salut (2). 

(i) S, Gregorii Nyssen, Homil. m in Cant. cant.; S. JOANNIS 
Chrysostomi Homil. ad Neophyt. tom. X. . 
(î) S. AUGUSTINI Serm. XC de Temp. tom. X. 



^62 CHAPITRE LV. 

Le passage de la mer Rouge par les Juifs étoit îî 
symboi? du baptême qui lave les péchés, et celui 
des peines éternelles (i) qui attendent les ennemis 
de Dieu et de son peuple (2). Moïse est un symbole 
du Christ lui-même ; et sa verge miraculeuse est la 
croix, instrument et signe de notre rédemption (5). 
Le texte sacré dit qu'après avoir remercié le Sei- 
gneur de leur délivrance, et s'être livrés à la joie qu'elle 
devoit leur causer , les Juifs reprirent leur route : ils 
traversèrent le désert , et parvinrent à Elim , lieu où 
il y.avoit douze sources et soixante- dix palmiers (4). 
II est probable que ce troisième côté nous fait voir 
les Israélites parvenus dans cette partie du désert. 
Comme les premiers chrétiens donnoient à tous les 
événemens de l'histoire du peuple hébreu lui sens 
mystique sous lequel ils enveloppoient quelques 
points de leur nouvelle religion, ils regardèrent ces 
soixante - dix palmiers comme un emblème des 
soixante-dix interprètes qui ont traduit en grec le 
livre divin. Nous voyons donc ici Moïse, ou Dieu 
iui-même; c'est pourquoi il est figuré avec de la 
barbe. L'arbre , qui paroît être un figuier , genre de 
plante très -multiplié dans la Palestine, est ici pour 
exprimer les soixante-dix palmiers ou arbres que les 

{1) S. AUGUSTJNI Serm. CCXIII, 8. 
(i) Serm. ex c/e Temp. torn. X ; Heda. 
(3) S. IsiDORI Hispal. Orig. proem, 
(4] Exod. XV, 27. 



CHAPITRE LV. $^5 

Juifs trouvèrent à Elim ; les fruits sont les biens que 
procure la parfaite intelligence du sens de l'Ecriture; 
Jésus- Christ les donne à son église, qui est repré- 
sentée devant lui sous les traits d'une jeune femme ; 
elle les partage aux fidèles qui l'entourent et qui 
sont là comme ses enfans. Le Seigneur marche sur 
un serpent; c'est le démon qu'il a vaincu. On repré- 
sente quelquefois dans le même sens le serpent au 
pied de la croix ou sous les pas de la Vierge. Plus 
loin sont les chrétiens figurés par les Juifs attentifs 
à cette action , et qui attendent pour avoir leur part 
des fruits de l'arbre divin. 

Les côtés de ce sarcophage sont ornés de co- 
lonnes qui annoncent la décadence de l'architecture 
au temps où il a été exécuté : alors s'étoit introduit 
l'usage des colonnes torses ( i ), sur lesquelles on figu- 
roit des encadremens et quelquefois des feuillages. 
Il se peut aussi que, sur les sarcophages chrétiens, 
ces colonnes aient renfermé un sens allégorique. La 
spirale de la colonne torse peut être un emblème de 
l'éternité. On voit une vigne sur le pilastre à droite; 
et l'on sait que cette plante est sur les monumens 
chrétiens un symbole très-varié : tantôt c'est Jésus - 
Christ lui-même , ses rameaux sont les Apôtres , et 

(i) On place au règne de Constantin l'époque à laquelle les- 
colonnes torses ont été employées dans l'architecture; on en \oit 
à Rome dans l'église de Saint-Laurent, dans celle des Apôtres, 
et dans un monastère près de Saint-Paul. 



3^4 CHAPITRE LV.' 

Dieu est l'agriculteur; tantôt c'est l'Église, que la 
foi fait prospérer ( i ). 

Ce que j'ai rapporté de la ville d'Aix, atteste le 
goût de ses habitans pour les lettres , les arts et l'ins- 
truction. Cette ville a toujours joué un rôle impor- 
tant dans l'ancienne Provence. La noblesse y com- 
mença de bonne heure à connoître le charme de l'é- 
tude : l'ardeur que les Bérenger montrèrent pour la 
poésie, la protection qu'ils accordèrent aux trou- 
badours, les institutions galantes qui en furent la 
suite , le séjour des papes à Avignon , celui des 
comtes de Provence dans Aix même , la conquête de 
Naples , qui devint l'occasion de communications 
fréquentes avec l'Italie, les encouragemens du roi 
René ; tout contribua à y inspirer le goût des lettres. 
L'établissement du parlement et de l'université le 
fortifia. On sait que les anciens magistrats se délas- 
soient, dans le sein des aimables Muses, des pénibles 
travaux de la sévère Thémis : plusieurs membres 
du parlement d'Aix se sont distingués par leur 
savoir et leur érudition ; à leur tête est le grand Pei- 
resc, digne objet de leur généreuse émulation. L'état 
de leur fortune leur permettoit de soigner l'éduca- 
tion de leurs enfans. Le barreau suivoit ce noble 



(i) Ego sum vins vera, et pater meus agricola est. . . . Ego sum 
vîtis , vos pnlmites ; qui manet in me, et ego in eo , hic fert fructum 
muhum : quia sine me nihil polestis facere, Evang. S. JOANN, XV, 
I et 5. 



CHAPITRE LV. 3^5 

exemple, et le savoir se répandoit dans toutes les 
classes de citoyens. On trouvoit dans Aix plusieurs 
beaux cabinets , des bibliothèques précieuses , des 
collections choisies; ces collectiofis passoient du père 
aux enfans , avec les champs qu'il avoit cultivés , le 
château qui i'avoit vu naître , et les portraits de ses 
aïeux dont les murs étoient décorés. Aucune autre 
ville d'une égale population , si l'on en excepte Dijon , 
qui possédoit également des cours souveraines , n'avoit 
réuni plus d'objets d'art et n'a donné le jour à plus 
d'hommes instruits. Aix est la patrie de Tour- 
nefort ; de Fabrot , éditeur de Cujas ; de Gibert , 
fameux canoniste; de MM. de Monclar de Castil- 
lon ; des deux Thomassin Mazaugues , père et fils ; 
des Vanloo, dont le père étoit venu s'y établir; de 
Garidel , excellent botaniste , etc. 

D'après cela , il est aisé de juger que la ville d'Aix 
est une de celles qui ont le plus perdu par la révolu- 
tion. Son territoire est sec et argileux : il produit de 
bon vin , de bon blé , mais dans une quantité insuffi- 
sante pour la consommation de ses habitans. La 
récolte des olives y étoit abondante : les rigoureux 
hivers de 1788 et 1789 ont fait périr une grande 
partie des oliviers et détruit cette ressource; et le 
produit de ses huiles, si justement renommées , est 
extrêmement réduit. L'argent que Içs membres du 
parlement mettoient en circulation, étoit la plus 
grande ressource du pays; et elle n'existe plus. 



^66 CHAPITRE LV. 

Aix auroit encore peut-être un moyen de re- 
prendre quelque importance , sinon par les lettres ,. 
i'urbanité et le bon goût qui la caractérisoient , du 
moins par une active industrie ; honorable moyen de 
s'opposer à son anéantissement prochain , si elle n'y 
trouve quelque remède. Rouen , Amiens, Troyes , 
tirent les cotons de Marseille , ies font filer, et les 
envoient teindre à Aix : si ce coton étoît manufac- 
turé dans la ville, il est évident qu'on économiseroit 
quatre fois les frais de route. Plusieurs manufactures 
déjà établies prouvent la justesse de cette observa- 
tion. II existe dans son arrondissement six mille 
petits rouets k filer le coton : M. Taillasson occupe 
soixante-dix métiers à filer; MM. Arnaud, frères, 
fabriquent des molletons , des caimouks , des draps , 
des ratines , qui se distinguent par la bonté des tis- 
sus , i'unité des mélanges et le choix de la matière ; 
M. Soulary est propriétaire d'une manufacture de 
velours de soie. II est sans doute encore beaucoup 
d'autres genres d'industrie qui pourroient prospérer , 
et auxquels le voisinage de Marseille procureroit 
des débouchés certains. 



^6j 



CHAPITRE LVI. 

Départ d'Aix. — Albertas. — Le Pin. — Septème. 
— La Vista. • — Bastides. — Défaut d'ombrage. — 
Aspect de la mer. — Marmonte!. — Les héritages. — 
Marseille. — Porte d'Aix. — Grand cours. — La 
Cannebière. — - Dactyliothèque du général Cervoni. — 
Procession , rues pavoisécs , portiques , reposoirs , jardi- 
niers, bouchers, le boeuf, personnages de l'ancien et 
du nouveau Testament , Saints et Saintes, marguillage, 
bénédiction sur le port. — Goût des Provençaux pour 
ces cérémonies. 

I\ OTRE projet étoit de faire le tour de la basse et 
de la haute Provence : notre voiture ne pouvant nous 
servir pour cette longue excursion, nous la laissâmes 
h. Aix , et nous nous rendîmes à Marseille par la di- 
ligence. Il étoit cinq heures du matin ; un brouillard 
épais couvroit toute la campagne. 

A une lieue d'Aix, sur la droite , est la terre d'Al- 
hertas , où il y a un joli parc et des allées ombragées 
par de beaux arbres ; quelques pièces d'eau y entre- 
tiennent la fraîcheur : ce lieu est très-agréable ; 
mais les traces encore subsistantes des dévastations 
qu'il a éprouvées pendant la révolution , y réveillent 
dQS> souvenirs afïïigeans. 

On relaye au Pin , qui est à'peu-près à deux^ieues ; 
c'est la moitié du chemin : on aperçoit autQur de soi 



3^8 CHAPITRE LVÏ. 

sept collines , d'où , selon ia tradition , ce lieu a pris 
ie nom de Sepùme (i). Après avoir couru pendant 
une demi-heure , on est sur une hauteur nommée 
la Vistû. Ce heu mérite bien en effet son nom ; car 
l'aspect qu'il présente est ravissant : la vue s'étend à 
droite sur la Méditerranée ; la mer forme un golfe 
animé par une multitude de barques. C'est sur-tout 
le soir qu'il faut voir ce magnifique tableau ; ce fut 
le moment où nous en Jouîmes à notre second voyage 
d'Aix h Marseille. Alors les rayons du soleil couchant 
se réfléchissent majestueusement sur les flots , et la 
mer semble étincelante. En face on voit la ville; elle 
est placée au fond d'un amphithéâtre de montagnes 
qui forme un demi - cercle de frgure elliptique : 
toute la contrée qui l'environne est couverte de pe- 
tites maisons ou bastïd(>s entourées de jardins ; ces 
bastides sont au nombre de cinq mille, et si rappro- 
chées les unes des autres , qu'on croiroit que c'est 
une ville , dont le groupe de maisons le plus consi- 
rable est au fond du port. C'est là que les négocians 
les plus riches et les plus petits boutiquiers vont passer 
le samedi soir et le dimanche entier avec leur famille. 
La blancheur éblouissante de ces habitations peintes 
avec de la chaux les détache du fond que forme la 
pâle verdure des oliviers et des amandiers qui les 

(i) Selon quelques auteurs, ce nom vient de ce que ce lieu 
est à iept milles [ 7000 pas ] de distance de Marseille, 

entourent ; 



CMAPÎTRE LVI. 396 

entourent ; il y a aussi quelques mûriers : mais les 
grands arbres sont malheureusement rares ; et nos 
compagnons de voyage nous firent remarquer , 
comme une chose extraordinaire , une maison de 
campagne qui jouissoit de l'ombrage de quatre 
marroniers. 

Si j'étois ravi de ce spectacle, mon ami M. "Winck- 
îer en étoit encore plus vivement frappé : il n'avoit 
jamais vu ia mer ; et son aspect , nouveau pour lui , 
devoit nécessairement ajouter à. l'intérêt de ce su- 
perbe tableau (i). 

En descendant la Vista , la perspective change : 
on est toujours dans la même exposition ; mais la 
vue est bornée de chaque côté par un mur continu 
qui borde une rangée de champs et de bastides appelés 
les Héritages. Tels dévoient être les longs murs que 
Thémistocle fit construire pour joindre Athènes au 

(r) II faut avoir une imagination bien froide pour ne pas 
éprouver la moindre impression à ia vue d'un tel spectacle; 
c'est pourtant ce qui est arrivé à MaRMONTEL, qui, en parlant 
de la Vista, dit: « Ce qui sembioit devoir m'imposer le plus, 
» fut ce qui m'étonna le moins. L'une de mes envies étoit de 
» voir la pleine mer: je ia vis, mais tranquille; et les tableaux 
» de Vernet me l'avoient si fidèlement représentée, que la réalité 
» ne m'en causa aucune émotion ; mes yeux y étoient aussi accou- 
» tumés que si j'étois né sur ses bords. » A'iémoires , t. H, p. 227, 
Qu'auroit dit Marmontel s'il avoit vu auparavant les panorama 
de Naples , de Toulon et de Boulogne i Mais comment auroit- 
il été frappé <lu spectacle de la mer, lui à qui l'amphithéâtre 
et la maison carrée de Nîmes n'ont causé aucune admiration î • 

Tome IL A a 



370 CHAPITRE LVI. 

Pirée. Ce long couloir est fort étroit; de sorte qiie 

les voitures y sont souvent embarrassées. 

Nous mîmes pied à terre à la porte d'A'ix , pour 
traverser ia ville. Cette porte est pratiquée sous 
une conduite d'eau d'où distillent sans cesse quel- 
ques gouttes , de sorte qu'il ne faut pas s'y arrêter. 
Là on jouit d'un nouveau coup - d'œil : une rue 
large et longue traverse entièrement la ville; elle est 
bordée d'arbres dans son milieu, comme le cours 
d'Aix ; on lui donne une demi - lieue d'étendue 
jusqu'à la porte de Rome, qu'on aperçoit à son 
extrémité. Comme cette rue s'incline graduellement 
au centre comme un arc, on la voit dans tout son 
ensenible. 

Vers le milieu du cours est la rue de la Canne-. 
bière: elle est bordée de belles maisons et de riches 
magasins; elle conduit à la grande place et au port. 

A peine étions-nous descendus à l'hôtel desAmbas^ 
sadeurs , que M. Brack , directeur des douanes , vint 
nous voir et nous offrir ses services avec une obli- 
geance que je n'oublierai jamais. M. Brack a fait d'ex- 
cellentes études ; il a voyagé dans toute l'Europe ; 
il parle avec facilité les langues qui sont le plus en 
usage ; il chante avec goût, joue de presque tous 
les instrumens , et se fait aimer de tout le monde 
par une aménité qui ajoute encore au piquant de 
son esprit et au charme de ses talens. Administra- 
teur vigilant et intègre, il ne sacrifie jamais le* 



CHAPITRE IVÎ. 37t 

devons de son état ;iu goût des plaisirs et des 
arts : il est utile au Gouvernement qui l'emploie, et 
chéri même de ceux à qui il commande. C'est lui qui 
nous avoit déterminés à faire le voyage de la basse et 
de la haute Provence avant de séjourner à Marseille, 
afiJi d'être de retour à l'époque de la foire de Beau- 
caire, à laquelle nous desirions aussi de nous rendre : 
il avoit tracé notre itinéraire, donné des ordres à ses 
employés , fait des lettres de recommandation pour 
ses collègues, et avoit fait tenir une barque k notre 
disposition pour nous conduire à Toulon. 

Nous ne restâmes donc que cette journée k Mar- 
seille : nous ne pûmes voir qu'un moment M. Thi- 
b.iudeau, qui nous donna des lettres pour les maires 
de Cassis et de la Ciotat. M. Brack nous mena dîner 
à la campagne du général Cervoni , qui nous fit 
voir une jolie collection de pierres gravées : nous y 
remarquâmes un très - beau camée qui représente 
une Victoire arrangeant un tropliée ; au bas est 
un bouclier orné d'une tête de Aléduse. Cette bas- 
tide est très-agréable ; elle est entourée de belles 
1 allées de marroniers. Ce général s'est signalé à Tar- 
I niée d'Italie; il décida par son courage la victoire 
de Lodi : il commande aujourd'hui à Marseille et 
dans toute la division. 

Nous retournâmes de bonne heure à Marseille 
pour assister à la procession de S. Ferréol : elle ti a- 
versa le grand cours, qui étoit bordé de plusieurs 

A a 2 



372 CHAPITRE LVI. 

rangées de chaises occupées par des femmes , toutes 
élégamment parées. 

M. de Châteaubriant a décrit avec une éloquence 
digne du Dieu qu'il invoque et qui l'inspire , cette 
auguste cérémonie, que son motif rend si sainte, et 
que la riante saison où elle se célèbre rend si aimable; 
par- tout on voit le lis , symbole de l'innocence , on en- 
tend les religieux cantiques , on marche sur des fleurs : 
mais c'est principalement dans la Provence que cette 
fête a un caractère de gaieté et de religion particulier ; 
c'est là, c'est dans les ports de mer sur-tout que cette 
cérémonie est encore plus solennelle. Plus l'homme 
est exposé k des dangers fréquens et certains , plus 
il cherche un secours dans la bonté de Dieu ou la 
protection des saints qu'il croit pouvoir intercéder 
pour lui : aussi est-ce près de la mer que les oratoires 
sont chargés d'un plus grand nombre d'offrandes. 
I.e jour de la Fête-Dieu, le bruit du canon des 
remparts se mêle au tintement sonore des cloches ; 
les batteries des navires répondent à celles de terre, 
pour témoigner que ceux qui les habitent s'unissent 
d'intention aux fidèles qui peuvent assister à cette 
solennité. 

Les hommes livrés au plaisir sont en même temps 
les plus disjiosés à la superstition ; mais l'activité de 
leur imagination est cause que les cérémonies du 
culte prennent une apparence de spectacle : ainsi iïs 
aiment beaucoup les pompes et les processions. 



CHAPITRE LVI. 375 

Ces pompes , ces processions , étoient communes 
et fréquentes à Athènes , dans l'Asie mineure , et 
dans la grande Grèce; il y en a beaucoup aussi en 
Provence. Celles de la Fête - Dieu s'y font avec 
un grand appareil : pendant toute l'octave , il y 
a chaque jour une procession plus ou moins suivie , 
selon l'étendue de la paroisse et la richesse des gens 
qui l'habitent. La plus belle à Marseille est celle de 
S. Ferréol. 

Les rues sont , comme par-tout ailleurs , tapissées 
et jonchées de fleurs; mais les maisons sont pavoi- 
sées jusqu'aux derniers étages ; la voie publique est 
traversée par des cordes auxquelles pendent des 
pavillons , dont les différentes couleurs forment 
une agréable variété : il semble que toutes les nations 
s'unissent pour rendre hommage au Dieu qui peut 
commander aux flots et donner la victoire. Les 
navires arborent également leurs flammes et leurs 
pavillons. 

La procession , avant de s'arrêter devant les repo- 
soirs chargés de mille fleurs , passe sous plusieurs 
portiques de feuillages. Tout concourt h donner à 
cette solennité une gaieté qui n'est point contraire 
à son objet , puisqu'on y célèbre la tête du maître 
de l'univers. Les regards s'arrêtent avec un plaisir 
religieux sur ces drapeaux flottans, sur ces rameaux 
verts , sur ces fleurs brillantes. 

Quoique la pompe ne soit plus précédée des 

A a 3 



37^ CHAPITRE LVI. 

corporations monastiques, ni de celles des hommes 
voués à la pénitence, ie cortège est encore nom- 
breux: chaque jardinier porte à son cierge les fleurs 
les plus rares , les légumes et les fruits que la b( n'.é 
du ciel a accordés à son intelligence et à son labeur, 
et quelquefois des nids d'oiseaux. 

Les bouchers figurent aussi dans cette procession ; 
ils sont vêtus de longues tuniques , coiffés d'un 
chapeau à la Henri IV , et armés de haches : ils 
accompagnent un gros bœuf chargé de guirlandes et 
de rubans , avec les cornes dorées , comme le bœuf 
gras du carnaval ; son dos est couvert d'un tapis , 
sur lequel est un joli enfant habillé en S. Jean-Bap- 
tiste. Pendant toute la semaine qui précède la fête , 
les bouchers promènent cet animal. Ils le conduisent 
d'abord à la police, où ils payent un droit en sor- 
tant; mais ensuite la quête commence, et elle est 
très-productive : chacun veut avoir le bœuf dans sa 
maison ; et c'est une superstition établie parmi le 
peuple, qu'elle jouira dans l'année d'un bonheur cons- 
tant s'il peut y laisser une trace , quelque sale qu'elle 
soit, de son passage. Ceux qui aiment k se perdre 
dans les ténèbres de l'antiquité , penseront que cet 
usage dérive du culte du bœuf Apis , qui a été apporté 
dans les Gaules au temps où les Romains , imitateurs 
de leur empereur Hadrien, se livrèrent avec ardeur 
aux superstitions égyptiennes. M. Papon croit que " 
c'est un bœuf émissaire , sur lequel on cherche k 



CHAPITRE LVI. 375 

détourner les maux qui menacent la ville ( i ) : mais 
on ne le charge pas de malédictions ; on l'accueille , 
on le caresse , on cherclie à l'attirer chez soi. II est 
phis probable que , chaque confrérie cherchant dans 
ce jour solennel h montrer ce que son industrie a 
produit de plus rare , les bouchers ont imaginé de 
promener un bœuf bien engraissé, comme les jardi- 
niers portent des fruits précoces. On a ensuite placé 
sur ce bœuf l'enfant d'un boucher , et on lui a 
donné le costume de S. Jean. La superstition d'attirer 
ie bœuf chez soi est née naturellement de ce qu'on 
le regardoit comme sanctifié : on sait aussi que c'est 
l'animal consacré à l'évangéliste S. Luc. Le bœuf est 
immolé le lendemain de la fête : le petit enfimt ne 
lui survit ordinairement pas long-temps ; épuisé par 
les fatigues qu'il éprouve et les caresses qu'il reçoit , 
délabré par les bonbons dont on l'accable , il languit, 
et souvent il finit par succomber. 

Un grand nombre de jeunes filles , vêtues de 
blanc , la tête couverte d'un voile , parées de fleurs 
et ceintes de rubans de couleur uniforme , viennent 
après ; c'est un chœur de Vestales qui suit celui des 
représentans de la Nature , pour rendre hommage 
à l'Etre suprême. Des enfans costumés de difié- 
rentes manières rappellent les anciens jeux appe- 
lés mystères. Plusieurs jeunes filles sont habillées 

*— ,,, .,|„i,M,iii„.|„ ■■ J .. . X_._ 

(i) Histoire de Preience , 1,509. 

A a 4 



37<^ CHAPITRE LVI. 

en religieuses ; c'est S.'^ Ursule , S.'" Rosalie , 
S/* Agnès , S.*^ Thérèse. Les plus jolies sont vêtues 
en Madeleines ; leurs cheveux sont épars sur ieur 
beau visage , et on les a exercées à regarder avec un air 
de contrition un crucifix qu'elles tiennent à la main : 
d'autres paroisseiit sous l'habit de ces filles respec- 
tables qui se dévouent au service des malades. Les 
petits garçons remplissent d'autres rôles : ce sont des 
anges , des abbés , des moiiies , entre lesquels on dis- 
tingue S.François , S. Bruno , S. Antoine. Au milieu 
des bergers marche le petit S. Jean , à demi couvert 
d'une peau de mouton , comme les images du pré-- 
curseur; il conduit un agneau orné de rubans, sym-- 
bole de la patience du Dieu qui s'est offert pour 
nous , et dont la mort a racheté nos crimes. 

Depuis que le marguillage est rétabli , des hommes 
du monde , connus pour vivre dans les plaisirs et 
visiter rarement le saint lieu , n'en dédaignent pas 
les fonctions : ils se plaisent à rendre publiquement 
à la religion ce qu'ils lui doivent comme citoyens ,i 
pendant que comme hommes ils ne suivent que leur 
opinion particulière. Dans les processions , pkusieurs. 
portent le dais , et se relèvent pour cela arx diffé- 
rentes stations. 

Les rues sont parsemées des pétnles odoians de la 
rose mêlés à ceux du genêt d'un jaune éclatant; de 
nombreux choristes en ont des corbeilles pleines, 
pour les jeter , au signal convenu , devant le Saint- 



CHAPITRE LV I. 377 

Sacrement ; ils en répandent sur les femmes qui 
bordent la haie : celles-ci en apportent aussi dans des 
corbeilles , qu'elles tiennent sur leurs genoux ; elles 
les offrent au Saint-Sacrement , et se plaisent à en 
couvrir les jeunes vierges et les petits saints dont la 
tournure leur plaît ie plus. Le doux parfum des 
roses , de la cassie, du jasmin, de l'orange et de la 
tubéreuse, se mêle à l'odeur pénétrante de l'encens, 
et monte avec lui au trône de l'Eternel. 

La procession arrive au port : c'est là que là céré- 
monie, déjà ravissante, prend un caractère sublime,- 
Le peuple remplit les quais ; tous les tillacs sont 
garnis de matelots en habit de fête, c'est-à-dire, 
avec leur gilet de coutil bleu , la tête nue , et tenant 
à la main leur bonnet rouge de Tunis. Tout le monde 
fléchit le genou devant ie maître du monde ; les 
matelots étendent les mains vers le pontife , qui , 
placé sous le dais , donne la bénédiction ; le plus 
grand silence , produit par un religieux recueille- 
ment, règne parmi cette foule immense : la béné- 
diction reçue, chacun se relève par un mouvement 
spontané; les cloches sonnent , l'airain gronde, et 
le cortège reprend la route du temple d'où il est 
sorti. 

Le goût des processions est tellement répandu , 
que le spectacle est retardé ce jour-là ; il ne com- 
mence qu'à sept heures et demie. Dès que la pro- 
cession a passé, les dames quittent leurs chaises, 



(L. 



37^ CHAPITRE LVÎ. 

et courent entendre des vaudevilles ; les hoinines 

vont à l'orchestre causer av^c des femmes entre- 

enues, ou admirer les gambades d'une jeune et jolie 

danseuse. 

Les mêmes cérémonies religieuses ont lieu dans 
toute la Provence ; elles sont seulement modifiées 
selon les localités et la richesse des lieux : mais par- 
tout elles portent le même caractère. Nous les vîmes 
encore se répéter à Toulon et à Hyères , où nous 
n*arrivâmes cependant que les 7 et i o juin. 



379 



CHAPITRE LVII. 

Sortie du port. — Notre-Dame. — Château d'If. — 
PoRT-Miou. — Poissons — Cassis. — La Ciotat. 
— Bandol. — Route par terre. — CuGES. — Vaux 
d'Olioulles. — Olioulles, — Jardins, bastides. — 
Toulon. 

jVi. Brack avoit eu la bonté de nous faire pré- 
parer un bateau de la douane; il vint nous chercher 
iui-même pour nous y mener à la pointe du jour: 
c'étoit une petite chaloupe conduite par quatre ma- 
telots. Nous sortîmes du port, ayant à la gauche le 
fort de Notre-Dame-de-Ia-Garde, si agréablement 
décrit par Bachaumont (i) ; et à droite, le terrible 
château d'If, forteresse et prison d'état: nous serrâmes 
la côte, dont nous ne pouvions nous éloigner, dans 
la crainte des Anglois , qui envoient souvent des 
chaloupes jusque sur les bords de la mer, quand ils 
en peuvent approcher; mais le rivage est garni de 
canons de distance en distance , et l'on peut naviguer 
ainsi sous la protection de leur feu. Le calme ne nous 
permit point de faire usage de la voile : trois de 



i) Gouvernement commode et beau, 
A qui suffit, pour toute garde. 
Un suisse avec sa hallebarde 
Peint à la porte du ciiâteau. 



380 CHAPITRE LVII. 

nos matelots ramoient en chantant , et le quatrième 
faisoit les fonctions de timonnier ; deux petits pier- 
riers nous donnoient un appareil guerrier sans nous 
rendre redoutables. 

Vers une heure , nous arrivâmes devant Port- 
miou ; c'est une caianque ou anse cachée dans la 
terre : on n'aperçoit qu'une ouverture étroite et peu 
profonde, dans laquelle un vaisseau marchand de 
moyenne grandeur pourroit à peine tenir; mais, 
dès qu'on approche du fond , cette anse forme un 
coude, et le bâtiment est porté naturellement dans 
une baie assez longue, bordée de chaque côté de 
rochers à pic , et où il est d'autant plus difficile de 
l'aller chercher , qu'on n'y peut soupçonner l'exis- 
tence d'une baie salutaire. Nous y entrâmes , et nous 
allâmes descendre au fond. Il est difficile de dire 
comment cette grande fissure a pu se produire dans 
la roche calcaire, sans que la partie qui longe la mer, 
et qui présente un mur derrière lequel les navires 
sont cachés , ait été renversée. Nos matelots nous 
racontèrent, sur cette calanque, une de ces histoires 
si communes parmi les gens de mer. Un capitaine 
génois , surpris par la tempête , ne savoit où trouver 
un abri ; son fils lui montra l'ouverture de Port' 
mîou , et lui conseilla d'y entrer. Le père suit 
d'abord ce conseil , et se dirige vers cette ouver- 
ture : mais il croit que son vaisseau va se briser sur 
le rocher qui est en face de lui ; saisi d'effi'oi et 



CHAPITRE LVII. 3^1 

transporté de colère , il frappe son fils d'un coup de 
hache , et l'étend mort à ses pieds. A peine le coup 
est-il porté , que le navire , sans toucher le rocher 
qui le menace , tourne de lui-même vers la droite^ 
et entre dans la calanque , où il peut braver la tem- 
pête. Le père reconnut trop tard son erreur, et se 
jeta dans la mer. 

Nous fîmes dans la chaloupe un dîner qui fut 
mangé de bon appétit , principalement par nos ma- 
telots , dont la iranche et pétulante gaieté nous 
amusa beaucoup pendant cette traversée. Nous fûmes 
abordés par des pêcheurs , qui nous vendirent un 
poisson qu'ils appelèrent^fV<2/ on Jî/âtre. Nous fîmes 
cet achat par complaisance pour ces bonnes gens : 
mais nous n'en eûmes pas de regret ; car nous ne 
trouvâmes rien à souper, et notre poisson nous parut 
excellent (i). 

Nous ne descendîmes pas à Cassis , où nous nous 
proposions d'aller à notre retour à Marseille. Nous 
vîmes quelques bateaux génois dont les équipages 
étoientoccupés à la pêche du corail. Il étoit cinq heures 
lorsque nous doublâmes une petite pointe qu'on 



( I ) C'est îe gymnotus acus , L. édition de Gmelin, gjmnotus 
ferasfer de LacÉPÈde , Hist. des poissons, tom. II , p. 1 78. M. l'abbé 
BoNNATERUE l'a décrit sous ce nom dans V Enc_)'clopédie métho- 
dique , Ichthjologie , p. 36. hc mot fient s'igmhe fil ; il vient de ce 
que la nageoire de l'anus est beaucoup plus courte ijue la queue , 
qui finit d'ailleurs par une sorte de fil très- délie. 



382 CHAPITRE LVIÎ. 

appelle le Bic-de-l' Aigle , située dans un golfe au 
fond duquel est la dotât ; nous y entrâmes peu de 
temps après la goélette chargée de protéger les 
petites embarcations qui longent la côte. 

Nous ne nous arrêtâmes pas dans cette ville, où 
nous devions revenir avec M. Thibaudeau , préfet 
du département. 

Le lendemain, nous descendîmes un moment sur la 
côte de l'ancien Tauroentum , où M. Magloire-Olivier , 
maire de la Ciotat, eut la bonté de nous accompa- 
gner. Comme la visite de ce lieu étoit l'objet de l'ex- 
cursion projetée avec M. Thibaudeau , nous nous 
rembarquâmes bientôt au pied du rocher où la bat- 
terie est établie, et nous ramâmes vers Bandol, tou- 
jours avec le calme plat. Après avoir doublé la pointe 
qui ferme le golfe de la Ciotat, on file le long d'une 
chaîne de rochers escarpés et à pic , contre lesquels 
la mer se brise avec tant de violence , que nous 
crûmes quelquefois entendre le bruit du canon. Nous 
descendîmes à Bandol. Ce petit port est , po r Mar- 
seille et pour l'étranger, l'entrepôt et le lieu d'em- 
barquement des vins de l'ouest du département. 
Le calme étoit si complet , qu'il avoit été impos- 
sible de faire usage de la, voile. Le cap Sicié, qu'il 
falloit doubler , avance au loin dans la mer , et 
oblige à faiffi un long détour. Nous ne pouvions 
pas espérer d'arriver à Toulon avant la clôture des 
ports, et nous aurions été obligés de passer la nuit 



CHAPITRE LVII, 3§5 

Stationnés à côté de la frégate qui en garde i'en- 
irée : nous nous décidâmes à aller par terre, et nous 
prîmes ies chevaux que nous pûmes trouver. Jamais 
on ne vit une cavalcade plus bizarre : elle étoit com- 
posée d'un mulet et de trois chevaux, dont deux 
entiers, et une jument; tous avoient, au lieu de selle, 
de mauvais bâts , et point d'étriers. Il étoit difficile 
d« maintenir l'ordre entre ces animaux : aussi, au 
moment où nous mîmes pied à terre, ils se jetèrent 
avec tant d'impétuosité et de fureur les uns sur les 
autres, qu'ils ne formèrent plus qu'une masse que 
notre conducteur eut sans doute bien de la peine à. 
démêler. 

Le <;hemin de Bandol à Toulon est détestable, 
sur-tout jusqu'à Olioulles , quoique l'on passe sou- 
vent sur une ancienne voie romaine. Le territoire est 
inégal , pierreux , aride ; il renferme des poudin- 
gues , des quartz , des silex roulés avant leur agglu- 
tination, des courans volcaniques et des mines de 
houille. Les vignes sont sa principale production. A 
Olioulles on prend la grande route de Marseille ; 
ceux qui en viennent par terre passent par Aubagne 
et par Cuges , dont la côte est plantée de câpriers ; 
on entre ensuite dans le département du Var. La 
route traverseùn passage é»rroit entouré de montagnes 
k pic ; le plus célèbre de ces vallons est celui qu'on 
appelle /es Vaux d' Olioulles : ce passage incom- 
mode, où l'on est brûlé par la réverbération du 



384 CHAPITRE LVII. 

soleil, où l'on risque d'être noyé par la descente 
subite des eaux qui dans les orages forment des tor- 
rens , est quelquefois aussi infesté par les voleurs. 
Ces côtes calcaires sont absolument arides et dé- 
pouillées : la route descend avec rapidité dans un 
chemin toujours anguleux; les rochers, absolument 
nus , et inaccessibles même à des chamois , paroissent, 
dans leur inclinaison, menacer la tête du voyageur, 
et lui dérobent souvent la vue du ciel. Le sol est 
parsemé de fragmens de rochers basaltiques qui 
annoncent l'existence d'anciens volcans. Tout con- 
court à augmenter l'horreur de ce lieu, qu'on pour- 
roit prendre pour une des entrées de l'enfer (1) : 
aussi plusieurs voyageurs préfèrent-ils d'aller par 
Cassis et la Ciotat , quoique la route soit plus 
longue et plus pénible , ou -de se rendre à Toulon 
par mer. 

Bientôt après être sorti de cet abîme, les rochers 
s'éloignent ; on trouve des champs couverts de 
pins (2) et d'oliviers; on aperçoit des prairies, des 
amandiers ; et quoique ce lieu soit encore un peu 
sauvage, il semble que ce soient les limites entre 
ItErèbe et l'Elysée. 

A l'ouverture de cette vallée, à l'entrée de la belle 
er fertile plaine où Toulon est situé , on aperçoit 

(i) M. Henry, peintre, éicvc de Vernet, a fait un tabîeicU 
des VtJUX /{ OliouIIes. 
(z) P'uius sj'lvestris, L, 

01ioul{c>. 



CHAPITRE LVII.- 385 

OîiouIIes. Les murs sont bâtis avec des fragmens de 
basalte qui en rendent l'aspect noirâtre; mais le pays 
est délicieux. Là commencent les bastides des habi- 
tans de Toulon , qui, en proportion, sont aussi nom- 
breuses que celles des habitans de Marseille ; les char- 
mans Jardins qui s'offrent à la vue de toutes parts, 
les parfums dont l'air est embaumé, tout donne une 
idée de la douceur du climat: les orangers, les cédrats , 
les citronniers , les dattiers , y viennent en pieine 
terre ; le sol est couvert d'oliviers , et c'est à l'abon- 
dance de leur culture que ce lieu doit son nom (i). 
Les huiles qui en proviennent ne sont pas d'une 
excellente qualité ; mais eile% sont très-utiles pour les 
savonneries , et il y en a plusieurs à OliouIIes. Les 
ligues sèches y ont de la réputation. 

En sortant de ce bourg, la route devient fati- 
gante et pierreuse ; mais on est pleinement dédom- 
magé par le riant paysage dont on est entouré. On 
arrive bientôt sur une petite colline d'où l'on dé- 
couvre des champs couverts de câpriers , la pleine 
mer, la rade de Toulon, cette ville et ses forts. If 
étoit six heures quand nous y entrâmes , et nous 
descendîmes à f'hôtel de Malte. 



(i) Dans une buiiedc Grégoire Vil, il est appelé Oliula, sans 
doute û^ oUis, des oliviers. On a dit ensuite Olivlules et ClioiiHes. 



Tome IL ^ b b 



386 



CHAPITRE LVIII. 



Toulon. — Situation. — Histoire. — Activité des 
travaux. — Signaux. — Arsenal , Porte. — Chan- 
tiers. — Construction. — Bassin. — Port impérial. — 
Dommages causés par les Anglois. — Plongeurs napo- 
litains. — Mâture. — Ateliers ; filature , voilerie , 
corderie , serrurerie, fonderie, tonnellerie, boulange-- 
rie , menuiserie , sculpture. — Magasins. — Salie 
d'armes. — Salle des modèles, 

J_jA vallée dans laquelle est situé Toulon, est défen- 
due vers ie nord par de hautes montagnes ; l'orient et 
le couchant lui offrent l'abri de monts moins élevés : 
elle s'élargit vers le sud , et forme une plaine d'environ 
trois iieues , dont cette ville occupe le centre. 

Le nom de Toulon n'est connu que depuis le 
second siècle de notre ère ; dans Y Itinéraire d'An- 
tonin , cette ville est appelée Telo Martiiis. Les 
Romains y avoient une teinturerie au v." siècle. Elle 
suivit le sort du reste de la Provence : elle fut plus 
particulièrement ravagée en différens temps par les 
Sarrasins , qui y firent plusieurs descentes ; et plu- 
sieurs siècles s'écoulèrent sans qu'on songeât à son 
heureuse situation. Louis XII reconnut le premier les 
avantages qu'on pourroit retirer d'un port si siir , et 
de la plus belle rade qu'il y eût dans la Méditerranée ; 
il fit élever à l'entrée du port une grande tour , 



C H APITRE LVIÎÎ. 387 

qui ne flit achevée que sous François l" ; Henri IV 
fit enceindre et fortifier la ville : mais c'est à Louis 
XIV que sont dus les immenses travaux et les 
grandes constructions qui font i'étonnement des 
voyageurs ; tout y porte i'empreinte du génie de 
ce grand roi. 

C'est un spectacle ravissant que de voir l'activité 
qui règne dans cette ville. Là flottent dans i'air les 
pavillons d'une multitude de vaisseaux destinés à, 
porter dans les deux mondes tout ce qui peut 
rendre la vie plus agréable ou plus commode ;«plus 
ioin , au-delà des tours et de la chaîne qui ferme le 
port, des citadelles flottantes défendent la rade, et 
sont toujours prêtes à poursuivre, au premier signal, 
i'ennemi présomptueux qui oseroit eii approcher. 
Les coups de la hache , de la besaiguë et du marteau, 
avertissent qu'à droite sont les chantiers où se cons- 
truisent ces étonnantes machines avec lesquelles 
J'homme poursuit ses ennemis jusqu'aux extrémités 
dé la vaste mer. Les rues sont couvertes d'un peuple 
pétulant , sans cesse en activité , et qui ne se range 
que pour donner passage aux forçats, qui portent 
continuellement les poutres, les cordes, les bpulets 
et tout ce qui est nécessaire à l'équipement des vais- 
seaux. La curiosité s'aiguise, devient impatiente ; on 
ne sait par où commencer dans un lieu où il y a tan t 
à voir et à admirer. 

Nous avions des lettres pour l'amiral Ganteaume 

B b 2 



388 CHAPITRE LVIII. 

mais l'Empereur l'avoit appelé au commandement de 
ia flotte de Brest. M. Christy-Paliière , officier distin- 
gué , qui a donné des preuves de sa bravoure dans 
ie mémorable combat d'Algésiras , rempiissoit par 
intérim les fonctions de préfet maritime : il nous 
accueillit avec la plus grande bonté , et voulut nous 
conduire lui-même à l'arsenal. Pendant le déjeûner 
qui précéc^i cette visite , nous prîmes un grand plai- 
sir à entendre le récit des exploits des braves dont 
il a partagé les dangers ; nous vîmes avec intérêt 
ie içodèle du Aluron , cette beureuse frégate à qui 
nous devons le retour de notre Empereur ; nous 
remarquâmes une carte des côtes, avec l'indication 
des batteries qui les défendent et qui les rendent 
inexpugnables. 

Le tableau des signaux étoit suspendu dans son 
cabinet. Une rangée de pavillons est disposée hori- 
zontalement sur ie tableau; une autre l'est vertica- 
lement : dans des cases parallèles sont exprimés les 
divers objets susceptibles d'être signalés ; on fait 
connoître celui dont on veut transmettre le signal , 
par la combinaison des deux pavillons auxquels cor- 
respond chaque case. Pour mieux assurer le secret 
des signaux , on a rendu mobile la bande verticale : 
si l'on vouloit découvrir leur signification, il fau- 
droit donc savoir quel pavillon est le premier dans 
cette bande. Il est d'ailleurs enjoint aux préposés 
des signaux de n'en laisser jamais le tableau dans sa 



CHAPITRE LVTlI. ■ 389 

vraie position , mais de reculer ïa bande mobile 
d'un nombre arbitraire de cases , afin que quelque 
curieux indiscret ne puisse saisir la clef des signaus 
dont on fait usage. 

Rien n'élève plus l'homme , rieii ne peut lui ins- 
pirer un plus juste orgueil , que ïa vue d'un établis- 
sement tel que l'arsenal : là, tout est grand dans les 
idées et dans les plans , tout est ingénieux dans les 
moyens. 

La porte d'entrée a été exécutée en 1738, sur les 
dessins de M. Lange : elle est ornée de colonnes 
doriques détachées , de bas-reliefs et de trophées de 
marine , et de deux figures , l'une de Mars , l'autre 
de ?Ainerve ; au milieu est un écusson , avec des tro- 
phées et des cornes d'abondance d'où sortent des 
coquillages. A l'une des extrémités de l'attique , on 
voit un génie qui embrasse un faisceau de lauriers ; 
à l'autre, un génie qui tient un faisceau de palmes : 
aux extrémités sont des trophées d'instrumens relatifs 
aux sciences. L'ordonnance de cette porte est jus- 
tement admirée ; elle convient parfaitement au lieu 
pour lequel elle a été faite. 

L'entrée ^e l'arsenal est constamment fermée , 
pour empêcher le concours des curieux qui trou- 
bleroient les travailleurs , et parmi lesquels pour- 
roient se glisser des hommes malintentionnés^ ou 
des complices des forçats , dont le projet le moins 
coupable seroit de leur fournir les moyens de s'évader, 

sb ? 



3pO CHAPITRE LVIII. 

Après avc^r passé la porte, où i'on montre sa per-' 
mission quand on n'est point accompagné d'un offi- 
cier supérieur, nous nous trouvâmes dans ie grand 
chantier. On radouboit alors l'Indomptable ; deux 
vaisseaux et une frégate étoient en construction. On 
pressoit les travaux avec cette activité que l'auguste 
chef de l'Empire sait imprimer k tous ceux qu'il em- 
ploie : les ouvriers travailloient jour et nuit et les 
dimanches. Là chacun se hâte , et cependant il n'y a 
point de confusion. La carcasse d'un vaisseau res- 
semble absolument au squelette d'un animal. Des char- 
pentiers équarrissent le bois, ou dressent autour des 
grandes poutres qui forment la quille du vaisseau , les 
petites courbes sur lesquelles doit être cloué le bor- 
dage ; d'autres font le bordage, c'est-k-dire , posent les 
planches qui doivent revêtir les flancs de cette énorme 
machine. Des calfateurs remplissent les interstices 
avec des étoupes ; le suif et la résine sont répandus par 
d'autres à la surface, pour la défendre contre l'hu- 
midité. Les grands vaisseaux sont doublés en cuivre ; 
ïe marteau retentit sur les lames sonores. Les bâti- 
mens ainsi doublés marchent plus rapidement que les 
autres , qui sont arrêtés par l'inégalité de leur surface, 
et ils sont k l'abri du tarei ( i ) . Les travailleurs chantent 

( I ) Teredo navalis , ver destructeur que nos vaisseaux ont apporté 
des mers de l'Inde , et auquel une flotte ne sauroit résister , puisqu'il 
a menacé de détruire les digues de la Hollande. Il est beaucoup 
pi«s commun dans la Méditerranée que dans l'Océan. 



CHAPITRE LVIII. 391 

des chansons provençales , qu'ils semblent accompa- 
gner du bruit de leurs outils. Les forçats porteht ies 
poutres , ies cambres , les planches , les ancres , ies 
câbies ; on I^s emploie aux plus durs travaux : iis 
sont distingués par le costume qui leur est particu- 
lier , et leurs cris aigus se mêlent à i'horrible fracas de 
leurs chaînes. 

Si le modèle du Aîuron nous avoit fait un grand 
plaisir, nous en éprouvâmes un plus grand encore 
à voir cette heureuse frégate. Ce n'est point un 
frêle esquif, comme on l'a imprimé plusieurs fois; 
eiie porte trente-six canons. 

Le bassin , construit par le célèbre ingénieur 
Grogniard , devoit sur-tout attirer notre attention : 
c'est un ouvrage étonnant par ies obstacles infinis 
qu'il a fallu vaincre pour l'exécuter , et par ies 
opérations inconcevables auxquelles la nature du 
iieu forçoit de recourir. 

Quand les grands vaisseaux étoient construits , 
on ies iançoit autrefois par ies mêmes moyens qu'on 
emploie pour lancer ies bâtimens ordinaires , moyens 
dont je parierai ailleurs; mais les dangers de cette 
opération, pour une masse aussi énorme, étoient 
incalcuiables : on a su remédier à cet inconvénient par 
la construction d'un bassin dans lequel i'eau de la mer 
va chercher le navire , et le conduit dans le port. C'est 
le génie de l'ingénieur Grogniard qui a su vaincre 
ies difficultés quiparoissoient s'opposer à un semblable 

B b 4 



39^ CHAPITRE LVIII. 

projet ; difficultés augmentées encore par les obstacles 
que feisoient naître l'envie , la mauvaise foi et l'in- 
térêt personnel de ses adversaires. Cet ouvrage mer- 
veilleux est à l'extrémité du chantier , vers la mer. 
Pour son exécution, M. Grogniard fit un radeau sur 
lequel il établit l'énorme caisson dans lequel on de- 
vait bâtir le bassin. 

On avoit d'abord voulu faire ce caisson k terre , 
et le lancer à l'eau comme on lance un vais- 
seau ; mais on craignit qu'il ne se brisât , et on le 
construisit sur la place même où il devoît plonger 
dans la mer. On le remplit de canons de fer et de 
fonte, au nombre de dix- huit cents, et des masses les 
plus pesantes qu'on pût trouver : après avoir fait ainsi 
plonger le caisson, on bâtit avec des pierres, dans 
son intérieur , le bassin , auquel on a donné la 
forme d'un vaisseau. II a cent quatre-vingts pieds de 
iong , quatre-vingts de large et dix-huit de profon- 
deur. ^ 

Lorsque l'entrée du bassin est fermée, et qu'on 
veut le mettre à sec , vingt-hu*t pompes sont mises 
en mouvement par de vigoureux forçats : il ne faut 
que huit heures pour cette opération., Pour radou- 
ber un vaisseau , on le fait entrer dans ce bassin, qui 
est fermé ensuite au moyen d'un bateau-porte ; c'est 
une petite caisse de vaisseau dont chaque extrémité 
glisse dans une rainure. Lorsqu'on veut laisser entrer 
l'eau dans le bassin , on décharge ce petit bâtiment ; 



CHAPITRE LVIII. 395 

la mer le souîève , le porte au-dessus de la rainure , 
et le vaisseau es*t mis à flot. On descend dans ie 
bassin au moyen de degrés : ii y en a également 
pour descendre des quais sur la place qu'occupent 
les chantiers, les magasins et les arsenaux, et ils 
forment tout autour une enceinte sur laquelle on 
peut se promener sans interrompre les ouvriers. 

Le hateau conique appelé bateau-porte , qui ferme 
i'entrée du bassin , peut , selon qu'on veut que ce 
bassin soit plus ou moins long, entrer dans différentes 
rainures qui sont pratiquées dans le massif de la ma- 
çonnerie. De cette manière , on donne au bassin une 
longueur proportionnée à celle du bâtiment qu'on 
veut radouber ; et lorsque ce bâtiment est d'une 
petite dimension , le bassin est plus promptement 
vidé. 

On construit ou l'on radoube les vaisseaux de 
guerre dans ce bassin ; les frégates et les bâtimens 
d'un plus petit volume se bâtissent dans le chantier. 
Quand un vaisseau est construit, on le conduit dans 
le port pour le mater , le gréer et l'armer. Les 
travaux du port correspondent k ceux des chantiers. 
A la pointe du môle est la machine qui sert à dresser 
les mâts : l'esprit s'étonne en considérant les masses 
énormes que les hommes mettent en mouvement à 
l'aide de cette machine. Ici des forçats remplissent 
des tonnes avec l'eau de la fontaine destinée aux usages 

o 

de la marine ; Ik d'autres tirent et roulent les cordages ; 



39^ CHAPITRE LVIII. 

ailleurs des matelots disposent ies agrès, arrangent 
ies voiles. C'est le bourdonnement d'une ruche et 
Tactivité d'une fourmilière. 

Le vice-amiral Latouche avoit demandé que l'on 
construisît un brûlot ; nous le vîmes fabriquer : c'é- 
toit une barque légère , et voguant facilement , qu'on 
avoit remplie avec des matières combustibles , du bois 
résineux , du goudron et de l'artifice. Il fut terminé 
et remis à la disposition du général le même soir , 
pour qu'il ne séjournât point dans l'arsenal. Ce brûlot 
étoit ^destiné contre la flotte angloise qui venoit 
chaque jour se montrer devant la rade. 

Les Anglois et les Espagnols réunis s'empa- 
rèrent de Toulon, en 1795 , pendant la guerre de 
îa révolution. Les Anglois , en évacuant le port , in- 
cendièrent et coulèrent à fond plusieurs vaisseaux. 
On a lâché de relever ce qi-'on a pu; mais il y a 
encore quelques carcasses qu'on ne peut retirer de 
l'eau qu'en plongeant , et pièce par pièce. On a fait 
venir de Naples quarante-quatre plongeurs , à qui 
l'on donne cinq francs par jour et la moitié de ce 
qu'ils retirent. Parmi ces objets ,. il y en a beaucoup 
qui n'ont pas une grande valeur, parce que dans 
plusieurs endroits le feu a consumé le vaisseau jusque 
dans l'intérieur des bois ; ce qui prouve qu'il a brûlé 
long-temps sous l'eau. Mais tout ce qui est en métal 
peut être utilement employé, et on l'achète d'après 
une estimation faite à l'arsenal. Les plongeurs se 



CHAPITRE LVIII. 395 

servent, pour leur recherche , de ciseaux et de cou- 
teaux qui ont cinq îi six pieds de longueur , et qui 
sont emmanchés à une poutre d'une dimension 
donnée : ils en placent le tranchant où ils le jugent 
convenable, et, au moyen d'un mouton placé sur 
un ponton, des galériens employés à ce travail 
enfoncent l'instrument dans le bois ; ce qui s'en 
détache par cette opération est à l'instant repêché. 
Chaque plongeur, avant de se précipiter, fait le 
signe de la croix ; il ne reste sous l'eau que deux ou 
trois minutes. 

On se sert encore , pour retirer les poutres 
et d'autres grosses pièces détachées à l'aide des cou- 
teaux , d'un instrument cairé et pointu qu'on y 
enfonce. 

L'assemblage des mâts est très-curieux : nous en 
vîmes qui étoient composés de six arbres taillés en 
queue d'aronde, emboîtés l'un dans l'autre, et liés 
avec des cercles de fer que des forçats font entrer 
avec une incroyable difficulté : vingt étoient em- 
ployés à pousser une barre de fer qui , en glissant 
ie long du m;;t fortement suifté , frappoit sur le 
cercle et le faisoit entrer ; au bout d'une heure , 
le cercle avoit à peine avancé d'une ligne. Un des 
plus grands m.âts avoit cent dix pieds de long ^et 
neuf à dix de circonférence. 

Dans un atelier particulier , quarante galériens 
sont occupés à filer du chanvre pour les tisserands 



3p6 CHAPITRE LVIII. 

et pour la corderie : on se propose d'augmenter 
cette fabrication , afin de rendre l'approvisionne- 
ment de toiles plus sûr et plus indépendant. Les 
fuseaux soiit tous mis en mouvement k-Ia-fois par 
une roue et une corde communes ; ils sont disposés de 
manière que chaque galérien peut arrêter son fuseau 
sans déranger le travail de ses camarades. Chacun 
peut filer par jour une livre de chanvre ; c'est le terme 
moyen ; il y en a qui filent plus ou moins vite, comme 
il y en a qui filent plus ou moins fin. Les forçats em- 
ployés à ce service peuvent gagner quatre, cinq, 
et même jusqu'à six sous par jour. 

Le bois qu'on emploie pour la mâture vient du 
Nord , ou de la Corse : les sapins de cette île sont 
plus résineux que ceux du Nord , et par conséquent 
ils résistent mieux dans i'eau; mais ils sont moins 
hauts et plus noueux. Deux espèces peuvent servir à 
cet usage , le pinus abîes et le p'inus p'icca : il faut 
près de cent ans à ces beaux arbres pour parvenir 
à leur dernier degré de croissance ; et après avoir 
été abattus par la hache et employés à la mâture, 
un coup de vent suffit pour les renverser, et un 
coup de canon pour les rompre. 

La corderie est une salle voûtée en pierre de taille 
et longue de trois cent vingt toises ; elle a été bâtie 
par M. de Vauban. L'étage supérieur est occupé par 
un grand nombre d'ouvriers qui préparent les chanvres 
€t les filasses pour les porter à la filature que je viens 



CHAPITRE LVIII. 397 

de décrire. On fait d'abord les ficelles ; on les gou- 
dronne : on en prend ensuite ie nombre nécessaire 
pour faire un cordon , c'est-à-dire , une forte corde ; 
trois cordons réunis forment une ûussiere ; et ia 
réunion de trois aussières compose un câble. 

Auprès de la corderie est la voilerie, où l'on s'oc- 
cupe sans cesse à. fabriquer , coudre et raccommoder 
les voiles. 

L'atelier des serruriers dopne une idée de l'antre 
éQS Cyclopes : c'est là qu'on forge et qu'on travaille 
tous les fers nécessaires aux bâtimens , à i'excep- 
tion des canons , des ancres et des chaudières , qui 
viennent des usines nationales. Un grand nombre 
de forçats travaillent dans cet atelier, et ils ont une 
paye plus ou moins forte seion leur talent. Le marteau 
pesant fait continuellement étînceler sur d'énormes 
enclumes le fer rougi par le feu ; trois forçats, attachés 
par leur chaîne à. un même anneau , le frappent à 
coups redoublés ; un maître, couvert de sueur et de 
fumée, préside au travail. 

Dans la fonderie , le cuivre coule comme la lave 
d'un volcan : on en fabrique des canons, des chau- 
dières, des lames pour le doublage des vaisseaux, et 
des clous pour les attacher. 
Dans la tonnellerie, on est continuellement occupé 
l'a tailler les douves , à les assembler, et à cercler les 
tonneaux. Plus loin on voit fumer les cheminées de 
I la buanderie ; on sent ia chaleur des fours de la 



39? CHAPITRE LVIII. 

boulangerie : cet établissement est séparé des autres 
par un petit canal; auprès sojit les magasins de blé 
et de farine. 

La menuiserie n'offre pas des travaux moins variés : 
la multitude d'ouvrages qu'on y exécute est in- 
croyable. L'humanité souffre en y voyant une énorme 
provision de jambes de bois ; et l'on ne sait si l'on 
doit admirer ou maudire l'homme qui brave tant de 
dangers pour attaquer l'homm.e sur les flots. Sans 
doute il faut le maudire , lorsque , se livrant k un 
sentiment de haine particulier , il cherche à détruire 
son semblable, même, aux dépens de sa propre vie: 
mais les marins et les guerriers , sans aucune animo- 
sité , écoutant seulement la voix du devoir , vont 
chercher les combats pour défendre les droits et 
soutenir l'honneur de leur patrie 5 ils méritent toute 
notre reconnoissance et notre admiration. 

L'atelier des sculpteurs est voisin de celui des 
menuisiers : ils exécutent les omemens en bois qui 
décorent la proue, la poupe et quelques parties de 
l'intérieur des vaisseaux. On y montre des bas-reliefs 
et des figures en bois faits pour d'anciennes galères , 
et qui ont été sculptés par le Puget. 

A la visite des ateliers doit succéder celle des 
magasins. Le magasin général a été brûlé par les 
Anglois ; il n'en existe encore qu'un provisoire. 
Comme il n'est pas d'une étendue suffisante , il y a 
plusieurs autres magasins secondaires : mais tous 



CHAPITRE L VII î. 399 

dépendent de celui-ci ; lorsqu'un objet se délivre 
dans un de ces magasins , il faut toujours que l'ordre 
en soit donné dans le magasin général, et que le 
bon y soit visé. 

Les choses les plus communes offrent un aspect 
imposant et même agréable , par le nombre , la 
variété , la distribution et la symétrie : c'est le cas 
des magasins particuliers qui forment le magasin 
général de Toulon. Chacun paroît être une grande 
boutique.où Ton vient chercher ce qui est nécessaire 
pour chaque vaisseau. Tout ce qui peut servir aux 
besoins de la vie , s'y trouve étiqueté , rangé dans un 
ordre admirable ; c'est la foire la plus curieuse et la 
mieux fournie qu'on puisse voir. Chaque magasin a 
un numéro et une indication des objets qu'il ren- 
ferme. 

L'arsenal est une des parties principales de ces ma- 
gasins , puisque c'est là qu'on a réuni tout ce qui 
peut servir à se défendre ou à obtenir la victoire. Les 
canons, les mortiers de tout calibre , les obus , les 
pierriers, les caronades, sont rassemblés dans les 
parcs , où l'on marche entre des pyramides énormes 
de bombes et de boulets de toute grosseur, isolés, 
enchaînés ou rames. On y conserve quelques an- 
ciennes pièces de forme singulière, prises sur les 
ennemis. Nous remarquâmes de petites pièces de 
canon placées sur un pied au lieu d'être sur un affût; 
on les transporte à dos de inulet : on les a apportées 



4oO CHAPITRE LVIII. 

de Venise. Nous vîmes une autre pièce qu'on 
charge comme des pistolets anglois , en dévissant 
la culasse. Pour l'instruction des canonniers , il y a 
dans l'arsenal une batterie disposée comme celle 
d'un vaisseau. 

Derrière l'arsenal est le magasin des toiles à voiles 
et des cordages. 

La salle d'armes n'est plus ce qu'elle étoit autre- 
fois ; les Anglois l'ont pillée ; et la guerre continuelle 
que nous avons eue depuis ce temps, a obligé de faire 
usage de tout ce dont on pouvoit disposer : tout a 
été employé pour la défense; rien n'a été laissé pour 
une vaine parade. Il y existe encore une quantité suffi- 
sante de fusils, de mousquets, de carabines, d'espin- 
goîes, de grappins, de haches d'abordage , de sabres et 
de pistolets ; mais on n'y remarque plus la même sy- 
métrie : les baïonnettes n'offrent plus de redoutables 
colonnes ; les sabres assemblés par la poignée ne 
forment plus sur le plafond des rosaces et des soleils 
étincelans. Pallas est encore debout au fond de ce 
temple élevé à la déesse de la guerre; mais il est 
dépouillé des ornemens qui lui sont propres, jusqu'au 
temps où le retour de la paix le fera fermer , comme 
autrefois celui de Janus , et y fera rentrer tous ces 
iastrumens de mort et de destruction. 

La salie des modèles , par laquelle nous termi- 
nâmes notre visite , ^est un des établissemens de l'ar- 
senal les plus curieux à voir , pour se faire une idée 

de 



CHAPITRE LVHI. 4© I 

de îa construction des vaisseaux. Quelques ouvriers 
sont constamment attachés à cette salle : toutes les 
fois que l'on construit un bâtiment d'après de nou- 
veaux procédés , ils commencent par en faire le mo- 
dèle, ou bien ils font celui des navires des nations 
étrangères dans lesquels on a observé quelque amé- 
lioration. 

Nous y remarquâmes avec intérêt le juodèle du 
radeau sur lequel fut établi l'énorme caisson que le 
célèbre Grogniard construisit pour recevoir le massif 
de son bassin : on y voit aussi des modèles de bâtimens 
de différentes grandeurs , depuis le vaisseau de guerre 
jusqu'au plus petit canot ; le modèle d'un four de 
vaisseau ; celui des ventilateurs dont on se servoit 
autrefois ; celui des machines qu'on eiuploie pour la 
mâture. Notre attention se porta sur une machine 
qu'un forçat inventa en 1798 pour plonger et tra- 
vailler sous l'eau : c'est un mannequin creux avec 
des manches, dans lequel se mettoit le plongeur; les 
yeux sont couverts par deux verres ; un long boyau 
adapté à. la tète de ce mannequin contient trois 
tuyaux , l'un pour respirer l'air, l'autre pour l'expirer, 
et le troisième pour parler; des soufflets adaptés à 
l'extrémité de ces tuyaux dévoient servir à faciliter la 
respiration et le renouvellement de l'air. Le n^alheu- 
rei;x, qui espéroit obtenir sa liberté par cette inven- 
; tion , en fut la victime : il resta un jour trop long- 
temps sous l'eau ; le sang lui sortoit par le nez et les 
Tome IL . G c 



7 



'4o2 CHAPITRE LVIIT. 

oreilles lorsqu'on le remonta, et il mourut bientôt 

après. 

Ce magasin , destiné à l'école de marine , possède 
enfin des modèles de toutes les espèces d'armes et de 
tous ies instrumens dont la navigation et ia guerr» 
peuvent rendre l'usage nécessaire; et tous ces objets 
d'étude sont faits avec beaucoup de soin et de pro- 
preté. 



4o3 
CHAPITRE LIX. 

Le Bagne. — Visite aux for<jats. — Vols qu'ils commettent. 

— Commissaire du Bagne. — La chaîne, les galères. — » 
Habitation, nourriture, traitement des galériens. — ■ 
Argousins.-— Travaux des galériens, punition, évasion. 

— Galères, école du crime. — Nécessité d'améliorer 
ie sort des galériens. — Moyens pris par les commis- 
saires. 

JVl. ChRISTY-Palliêrë nous avoit témoigné 
quelque répugnance à entrer dans le bagne ; un mili- 
taire qui a bravé cent fois la mort dans ies combats , 
ne pouvoit supporter l'aspect de la misère et du 
malheur: nous respectâmes un sentiment si touchant 
et si noble. Nous éprouvions bien aussi quelque 
peine à visiter ce séjour dégoûtant , où le crime 
reçoit une juste punition ; mais la curiosité l'emporta : 

'; nous quittâmes M. Christy-Pallière; et son aide-de- 

' camp eut ia bonté de nous accompagner. 

C'étoit le moment de la cessation des travaux et 

!, i'heure du dîner. Quoique ces malheureux n'aient 
pour vêtement qu'un large pantalon et un gilet sans 
poches , et que quelques-uns soient presque -nus , on 
ies fait passer chaque fois par une grille où ils dé- 

I filent un à un : là, deux argousins (c'est ainsi qu'on 
appelle les hommes chargés de ies surveiller) passent 

C c 2 



'4o4 CHAPITRE LIX. 

à chacun d'eux la main sous les bras , sur le ventre et 
sur le (ïos , afin de s'assurer qu'ils n'ont rien dérobé 
et qu'ils n'emportent pas quelques outils dont ils 
puissent faire usage pour se mettre en liberté. Malgré 
cette précaution , ils commettent chaque jour des vols ; 
ils cachent avec une adresse infinie, dans des coins 
du chantier, des morceaux souvent très-considé- 
rables de cuivre ou de fèr qu'ils ont dérobés. Quel 
que soit le soin avec lequel, on les surveille^ quoi- 
qu'on visite aussi les ouvriers qui sortent de ra.rsenal , 
et quoiqu'on n'y laisse entrer qu'avec des permissions 
difficiles à obtenir, les forçats parviennent encore à 
se procurer des intelligences au dehors, et à faire 
sortir les objets volés , sur lesquels leurs complices 
ieur donnent une rétribution. 

On ne peut entrer dans le bagne qu'ay^e une 
permission particulière ; nous en avions une , et nous 
étions conduits par un aide-de-camp : il nous i;eçoni- 
manda à M. Bellanger,,; commissaire de la. marine,^ 
spécialement chargé de la police des bagnes , ' qui 
eut la comj)Iaisance de nous faire voir tous les dé- 
tails et de nous donner toutes les instructions que 
nous pouvions désirer. 

Les forçats sont ou dans de grandes salles, cons- 
truites exprès , qu'on appelle des bagnes , ou sur d'an- 
ciennes craières qui ont été couvertes d'un toit; il y 
en a encore quatre qui sont peintes en rouge, et qui | 
ressemblent k des casernes de bois. Nous visitâmes 



CHAPITRE LIX. 405 

d'abord une de ces galères ; elle étoit remplie par une 
troupe de forçats arrives depuis huit jours. Chacune 
de ces troupes se nomme chaîne , parce que pendant 
ïa route tous sont attachés à une même chaîne , afiii 
qu'aucun ne puisse s'évader, et que les gardes qui 
ies conduisent aient plus de facilité pour les sur- 
veiller. 

Ces galères peuvent contenir douze cents forçats : 
elles sont beaucoup plus propres que les bagnes ; la 
circulation de l'air y est mieux entretenue. Entre les 
deux rangées de lits ou de bancs des forçiats , il y a 
un large passage ; à l'arrière est la cuisine ; sur le de- 
vant sont deux chambres pour les surveiiians ; à côté 
de chaque banc est une petite fenêtre carrée ; et 
un balcon garanti par une balustrade règne extérieu- 
remenT; autour de la galère. Tous ces forçais étant 
arrivés depuis peu , avoient la tête nouvellement 
rasée; leur gilet d'un rouge éclatant, et le bonnet de 
même couleur qu'ils tenoient à la main, produisoient 
un assez bon effet pkr leur uniformité. 

En visitant les usines du Creusot, en observant 
ies grands monumens antiques , en examinant les 
divers ateliers et les magasins du port e,t de l'arsenal , 
nous avons vu se déployer la puissance de Thomme, 
nous avons été témoins de tout ce que peut tejiter 
son audace et exécuter son o-énie : on le croiroit un 
dieu si l'on ne savoit qu'il doit mourir : mais entrons 
dans ce bagne 5 nous verrons ce même homme 

C c 3 



• \ 

^06 CHAPITRE LIX. 

déchu, dégradé; nous serons témoins de la plus 
affreuse misère humaine, et du dernier degré de mal- 
heur et d'avilissement dans iequei un être vivant 
puisse tomber. 

On croit qu'on a donné à ces prisons le nom de 
Gagnes , parce qu'il y a des bains dans les lieux où 
ï'on garde les esclaves du Grand - Seigneur con- 
damnés à ramer , comme l'étoient autrefois les 
forçats. 

A l^ porte du bâtiment , on est déjà saisi par 
une odeur si infecte et si dégoûtante , qu'on recule 
malgré soi : il faut une curiosité bien vive pour se 
décider à se plonger dans ce bouge pestilentiel. Les 
forçats sont placés au milieu de cette longue salle , 
autour de laquelle il y a un couloir qui ne reçoit le 
jour que par quelques fenêtres grillées placées dans 
le haut, . 

Le moment où nous entrâmes étoit celui du 
dîner; on entendoit un grand bruit : l'argousin (i) 
qui nous conduisoit siffla ; à ce son redouté , un 
bruit affreux de chaînes se fit entendre ; chacun reprit 
son rang , ôta son bonnet , et garda le plus profond 
silence. 

Les forçats sont tous sur de grands bancs de 



(r) MÉNAGE dérive, avec beaucoup de probabilité, le mot 
argousin , de celui A'algiiasil , qui en espagnol signifie soldat , et 
dont il parojt être une corruption. 



CHAPITRE L IX. 4^7 

bois qui ressemblent à des lits de corps-de-garde ; 
chacun n'a guère que la place qu'un homme peut 
occuper, et ils sont plusieurs -sur un même banc; ils 
sont attachés à un anneau commun , par une chaîne 
assez longue pour qu'ils puissent descendre du banc 
et aller jusqu'au poteau où i'anneau est fixé , et près 
duquel est le baquet destiné à recevoir leurs ordures , 
et oii ils jettent les salades, les légumes, les fruits , 
enfin les débris de ce qu'ils ont mangé. li est aisé 
de concevoir quels miasmes putrides et délétères 
doivent s'exhaler, sur-tout pendant la nuit, de ces 
hommes dont les pores sont ouverts par un travail 
habituel , dont la malpropreté est sans exemple , et 
de ces horribles baquets , malgré le soin qu'on a de 
les nettoyer et de les vider le plus souvent qu'il est 
possible. 

Les forçats mangent , boivent , dorment sur ces 
lits de bois ; ils y passent enfin tout le temps qu'ils ne 
sont pas employés aux travaux , n'ayant sur eux que 
de sales couvertures déchirées et pourries. La nourri- 
ture qu'on leur donne dans des sébiles de bois, est aussi 
dégoûtante que leur habitation : ils y suppléent par 
le léger produit de leur travail et par ce qu'ils peuvent 
recevoir de leur famille. Sur ce même banc où ils 
doivent passer le jour et la nuit , celui-ci garde une 
petite provision de fromage, précieuse pour lui ; 
celui-là, une moitié de melon : cet autre , en vou- 
lant boire, arrose ses camarades d'un broc de vin 

c c 4 



4o8 CHAPITRE LiX. 

qu'ii a répandu. Chaque fois qu'ils remuent , on 
eiiiend Thorribie fracas de leurs chaînes ; s'ils des- 
cendent de leur banc, ou s'ils y reprennent leur place, 
on croit voir ces singes et ces animaux féroces que des 
bateleurs montrent dai-.s les foires, ies tenant enchaî- 
nés , et les forçant d'obéir à l'aspect du bâton. 

Lorsque l'heure du travail est arrivée , on détache 
du poteau la longue chaîne qui les y fixe ; ils 
n'ont plus que celle qui les tient accouplés deux à 
deux : elle est fixée à leur pied par un gros anneau 
rivé, et est assez longue pour ne point gêner leurs 
mouvemens. L'anneau pèse quatre livres et demie , 
et la chaîne vingt - deux livres : chacun d'eux en 
porte une portion en marchant, excepté lorsqu'ils 
sont chargés de lourds fardeaux. Chaque partie de 
ïeurvêîem.ent est marquée des lettres Gâl. ; tous ont 
leur numéro sur une plaque attachée h 'eur bonnet. 
M. Bellanger a imaginé de distinguer parla forme 
des plaques le degré de confiance que leur conduite 
a pu inspirer. La forme ordinaire est ovale <ZI> ■ la 
forme rhomboïdale <> annonce une simple évasion ; 
ia forme triangulaire A , plusieurs évasions. 

Les délits qu'ils commettent pendant le temps de 
leur détention , sont punis avec la plus grande sévé- 
rité. Chaque argousin est Knné d'une forte canne ; il 
la lève pour la moindre désobéissance , le plus léger 
murmure; et l'effet suit toujours la menace. On gémit 
de voir des hommes traités d'une manière aussi dure : 



CHAPITRE LIX. 4o9 

mais ceux qui les conduisent prétendent que , sans 
cette extrême sévérité , ces hommes , presque tous 
audacieux , et parmi lesquels il y a de profonds scé- 
lérats , apprendroient bientôt à ne plus les craindre, 
et que des désordres dangereux pourroient en résulter. 
Cependant , malgré l'air farouche que ces terribles 
gardiens affectent , il est présumable que i'argent 
qu'on leur donne en secret réussit à dompter cette 
extrême rigidité , et que c'est ainsi que les forçais 
parviennent à se procurer des objets prohibés et à 
enfreindre les réglemens. 

Les coups donnés par i'argousin ne sont que pour 
les fautes du moment ; c'est sa manière de commander 
et de se faire obéir : mais ies délits plus graves re- 
çoivent un châtiment plus sévère. Les coupables 
restent pendant un temps plus ou moins long dans le 
bagne , sans qu'on les détache du poteau qui les y 
retient ; d'autres sont condamnés h porter un double 
anneau et une double chaîne : ces punitions sont 
„ ordinairement précédées d'un nombre déterminé de 
I coups de bâton, qui leur sont infligés par quelques- 
[ uns de leurs camarades , chargés de ce cruel office. 
Malgré les précautions que Ton prend , il est 
impossible de prévoir toutes les ruses que peut em- 
'• ployer un homme qui n'a d'autre pensée que celle de 
se soustraire h. une vie si malheureuse et de recouvrer 
f sa liberté : comme les travaux pressés et importans 
; de l'arsenal obligent d'y employer des forçats qui 



iilO CHAPITRE LIX. 

dans d'autres temps ne sortiroient pas du bagne, les 
désertions sont assez fréquentes. 

Dès que i'évasion est connue , un coup de canon 
en donne avis ; on arbore un petit drapeau , et les 
patrouilles se mettent à la recherche dans la cam- 
pagne ou sur les routes. Souvent les forçats sont re- 
pris; quelquefois ils parviennent à s'échapper -.mais il 
faut pour cela qu'ils soient favorisés par quelqu'un de 
ia ville qui leur procure un asile m-omentané pour se 
soustraire aux recherches , et des vêtemens pour se 
déguiser. On est étonné de la facilité avec laquelle ces 
hommes sans moyens , sans considération , sans res- 
sources , savent se faire des intelligences et se procu- 
rer des protecteurs au dehors. Des parens trop indul- 
gens , des filles perdues avec lesquelles ils ont vécu , 
des voleurs de profession leurs complices, sont le 
plus souvent les intermédiaires dont ils se servent. 
Mais , après avoir recouvré leur liberté , ils rentrent 
ordinairement bientôt dans la carrière du vol et du 
crime; et parmi les malfaiteurs que la police fait 
arrêter tous les ans , il y a toujours un nombre assez 
considérable d'échappés des galères. 

On voit que la vie des galères est si misé- 
rable , que ce n'est pas sans raison qu'elles sont 
proverbialement regardées comme un lieu de souf- 
france et de malheur. Les jeunes gens des' villes , 
entraînés dans le crime par le jeu et par la débauche, 
pourroient-ils braver les terribles sentences des 



CHAPITRE LIX. 4^ I 

tribunaux, s'ils connoissoient le sort qui les attend î 
II faudroit qu'ils pussent être témoins de ce dégoû- 
tant spectacle. Cependant , comment espérer qu'il 
fît sur eux quelque impression, puisque l'on voit 
presque toujours ceux qui se sont échappés des 
galères , s'exposer à y rentrer une autre lois î II est 
plus rare d'y revoir ceux qui ont fini leur temps. 
Le séjour des galères est donc , pour la plupart des 
forçats , une nouvelle école de ciimes; et cela ne 
peut être autrement dans un lieu où l'on ne distingue 
ni le nombre , ni la gravité , ni les suites des délits ; 
où les maîtres, sont confondus avec les novices , et 
où les premiers ont tout le loisir d'endoctriner leurs 
disciples. Au lieu de se livrer au repentir , chacun cite 
ses faits nombreux ; les plus hardis et les plus ingé- 
nieux sont les plus admirés ; et plusieurs de ces misé- 
rables ne désirent leur liberté que pour faire usage de 
ces affreuses leçons, et pouvoir du moins imiter leurs 
maîtres, s'ils ne parviennent à les surpasser. Des crimes 
contre l'ordre de la société se conunettent jusqu'au 
sein du bagne : des forçats trouvent le moyen de se 
procurer les objets nécessaires à la fabrication de faux 
de toute espèce. II en étoit sorti, peu de temps avant 
l'époque où nous le visitâmes , plus de trois cents 
congés , si parfaitement imités , que ceux même 
dont on avoit contrefait les signatures, ne purent 
les méconnoître ni les désavouer ; le nombre de 
ces congés, l'ignorance où étoient les chefs au nom 



4l2 CHAPITRE LIX. 

desquels on les avoit faits, de les avoir délivrés, 
purent seulement en prouver la supposition. Dans 
le temps des assignats, les forçats imitoient les billets, 
même d'une très-légère valeur , avec une perfection 
propre à tromper les personnes les plus attentives. 

Si le sensible Howard ( i ) , qui a passé sa vie entière 
à chercher à améliorer le sort de l'homme dans les 
hôpitaux et dans les prisons , avoit visité les galères , 
son ame auroit été brisée. Mais s'il est impossible 
de se refuser aujourd'hui au sentiment de la pitié , 
ce sentiment devoit s'accroître encore lorsque ces 
terribles prisons renferiuoient des hommes qui avoient 
tué sans permission quelques lièvres ou quelques 
perdrix ; d'autres qui avoient furtivement introduit 
quelques barils de tabac prohibé , ou qui avoient passé 
quelques livres de sel d'une province dans une autre; 
d'autres enfin dont le seul crime étoit d'avoir assisté 
aux prêches. On ne peut disconvenir que les bra- 
conniers étoient des voleurs de gibier ; les contre- 
bandiers , des fraudeurs des droits nationaux ; que 
ceux qui assistoient aux prêches bravoient les ordres 
du prince ; que tous enfin violoient les lois par cu- 
pidité , par esprit de parti ou par un zèle religieux trop 
ardent : mais ces délits, punissables sans doute, ne 
portoient pas ie caractère odieux du vol domestique 
ou du vol de grand chemin; et cependant des crimes 

(i) Vojei son livre des Prisnns et des Maisons de force; Paris > 
chex Maradan, 2 volumes in-8.° 



CHAPITRE LIX. 4^1^ 

si différens étoient réprimés par un châtiment sem- 
blable. Aujourd'hui les galères ne renferment guère 
que des scélérats plus ou moins hardis et plus ou 
moins consommés. Les mihtaires condamnés pour 
désertion sont tous rassemblés k Nice et dans d'autres 
ports , et ne sont point confondus avec les galériens 
de Toulon , de Brest et de Rochefort. 

iMalgré la certitude que l'on a de la méchanceté 
et de la dépravation de la plupart des miséraijles ren- 
fermés dans les bagnes et les galères , il faudroit avoir 
perdu towt sentiment humain pour voir san^ pitié des 
Jiomines. réduits à un, pareil degré d'abjection et de 
misère. On pourroit , sans nuire à la société , faire 
des réformes utiles et améliorer le sort des forçats : 
leurs crimes nous ont donné le droit de les séques- 
trer de la société , mais non pas de les mettre dans 
une condition ]y.ïe que celîe des plus vils animaux. 
D'ailleurs , le travail auquel ils sont condamnés est 
déjà une espèce de rachat des fautes qu'ils ont com- 
mises , un dédommagement du tort qu'ils ont fait 
à la société : on doit les détenir, sans doute, si l'on 
peut craindre d'eux de nouveaux délits ; mais doit-on 
faire du reste de leur vie un enfer anticipéJ. Non: 
ia justice et l'humanité réclatnent pour eux ,d?s habi- 
tations plus saines , des abris moins dégoûtans , de 
meilleurs aliinens et un traitement plus doux. 

Ce que de sages rég'emens pou rroient ordonner, 
est exécuté en partie par les cOinmissaires de marine 



4i4 CHAPITRE LIX. 

chargés de la surveillance des galères ; mais tout ce 
qu'ils peuvent faire , c'est d'améliorer le sort des 
individus qui paroissent les moins coupables et les 
plus repentans. Cette distinction dépend de leur seule 
volonté ; et leurs faveurs peuvent quelquefois ne pas 
se répandre sur ceux qui en seroient les plus dignes. 

Nous avons exposé tout ce que les galères offrent 
de plus affreux ; voyons à présent quels sont les 
adoucissemens que la bonne conduite et le repentir 
peuvent encore y trouver. 

Autrefois , parmi les forçats , îl y en a voit à qui 
l'on accordoit la permission d'aller travailler en ville ; 
cela n'a plus lieu. Les plus criminels , et ceux qui 
sont condamnés au plus grand nombre d'années de 
fers , ne sortent jamais du lieu de la détention ; 
mais ceux qui , par leur conduite , savent mériter 
l'attention des chefs , et qui n'ont plus que peu de 
temps à rester aux galères , sont employés , soit aux 
travaux du port et de l'arsenal, soit au service des 
chefs ou de l'hôpital. On donne à ceux -que l'on 
admet à travailler dans les divers ateliers , tels que 
ceux de mermiserie , de fonderie , de serrurerie , une 
paye proportionnée à leur force ou à leur talent : ils 
peuvent avec cette paye se procurer quelques dou- 
ceurs. Comme ils ne travaillent qu'un jour sur trois , 
ceux qui en ont les moyens peuvent se faire rem- 
placer quelquefois par des camarades qui n'ont pas 
d'autres ressources. 



CHAPITRE LIX. 4'J 

Il en est qui sont venus aux galères avec des 
professions dont lis peuvent faire usage envers ieurs 
camarades , qui achètent ieurs services ; tels sont prin- 
cipalement les barbiers : d'autres savent faire de 
petits ouvrages qui peuvent se vendre au dehors. 
Avec ces ressources , ils se procurent un surcroît de 
nourriture ; du vin , qui ne coûte qu'un sou le pot , 
et dont on leur permet l'usage , pourvu qu'ils n'en 
abusent point ; de meilleures couvertures , du tabac , 
du sucre, enfin une foule de choses propres à amé- 
iiorer leur situation. 

On ne permet point aux forçats d'avoir de l'ar- 
gent ; celui que leurs parens leur adressent est gardé 
pour eux ; on ne leur en donne qu'une petite somme 
pour se procurer quelques douceurs , comme du ta- 
bac et autres choses semblables : mais on ne leur 
laisse pas assez d'argent pour qu'ils puissent s'en 
faire un moyen de corruption. 

Parmi ceux que les lois condamnent aux galères , 
il y en a dont les délits ont un caractère moins odieux 
que ceux des autres. Lorsque nous les visitâmes , il y 
avoit un général qui avoit délivré de faux congés à 
des conscrits ; un huissier dont la vie avoit été jusque- 
là irréprochable, et qui s'étoit laissé engager à raturer 
sur un congé le nom d'un soldat auquel il avoit été 
délivré et qui étoit mort depuis , pour y substituer 
celui d'un jeune homme qu'on vouloit soustraire 
au service militaire ; un lieutenant de marine qui 



4ri6 CHAPITRE LIX. 

s'étoit rendu coupable d'un délit grave contre la su- 
bordination. On y trouve aussi des hommes qui sont 
nés dans ce qu'on appelle la bonne société ; leur 
tournure plus polie leur attire plus de bienveillance 
et d'attention ; et cependant ils sont moins dignes 
de pitié , puisque leur aisance et leur éducation dé- 
voient les mettre à l'abri de pareils crimes : de ce 
nombre étoient un commissaire des guerres qui avoit 
emporté sa caisse, et un secrétaire de marine qui 
avoit fait de fausses pièces comptables. 

Outre les ouvriers , les galères renferment aussi 
des artistes : il y avoit un graveur , sans doute fabri- 
cateur de faux billets ; un assez bon joueur de violon ; 
un horloger et un orfèvre ; il y avoit même des poètes 
et des bouffons qui égayoient la société. 

Parmi ceux qui obtiennent l'attention ou la pro- 
tection des chefs , plusieurs sont délivrés de leurs 
pesantes chaînes ; mais , sans exception , tous doivent 
faire leur noviciat, dont le moindre consiste à passer 
quinze jours ou trois semaines parmi les autres ga- 
lériens : ordinairement ce n'est qu'au bout de plu- 
sieurs mois qu'ils parviennent à obtenir plus de 
liberté ; alors iis ne portent pendant le jour que le 
seul anneau ; on les détache chaque matin, et ils 
lie reprennent leur chaîne que le soir. Ceux-ci sont 
ccci,}pé^ à servir les malades dans Fhqpi.tal , à con- 
duira iç canot du commissaire; em% leurs travaux 
|ont moins rudes que i ceu:^ auxquels, tes. autr.es sont 

soumis. 



CHAPITRE LIX. 4l7 

soumis. Les plus favorisés remplissent chez le com- 
missaire les fonctions de domestiques, et même de 
commis, li faut savoir que ceux-ci sont des galériens 
pour les reconnoître : ils n'ont au pied qu'un anneau 
mince, qu'ils cachent encore sous un long pantalon, 
et qu'on prendroit seulement , quand on l'aperçoit , 
pour un petit ruban noir; ils couvrent leur tête rase 
avec une perruque. 

On sent bien qu'il y en a peu qui ne veuillent obte- 
nir de pareilles faveurs : dès qu'un homme est conduit 
aux galères , le préfet maritime et le commissaire du 
bagne sont assaillis de sollicitations ; les plus misé- 
rables , et même les plus criminels , trouvent encore 
des protecteurs souvent puissans. On pourroit s'éton- 
ner que des hommes qui ont franchi les limites du 
devoir et de l'honneur , dont la vie n'offre souvent 
qu'une suite d'actions honteuses, et même de forfaits, 
ne soient pas abandonnés de tout le monde : mais ces 
hommes, quels qu'ils soient, ont des pères respec- 
tables, des enfans intéressans , des épouses vertueuses; 
un entier délaissement de leur part seroit contraire 
à la nature et répugneroit à l'humanité ; leurs sollici- 
tations parviennent à intéresser des hommes compa- 
tissans. Et pourquoi en murmurer î Doit-on jamais 
fermer la porte du repentir au criminel que le 
glaive de la loi n'a pas frappé î Faut-il lui interdire , 
par un affreux désespoir , tout retour à la vertu l 
Non : l'espérance est le seul bien que l'homme n'a 
Tome IL D d 



i4î8 CHAPITRE LIX 

point le droit de ravir à l'homme ; elle ne peut être 

bannie que de l'enfer. 

Avant de sortir de ce séjour du crime et de ia misère , 
rendons hommage à celui qui en a la surveillance. 
II est aisé de voir combien la douceur et l'humanité 
savent s'ouvrir ie chemin des cœurs les plui endurcis: 
M. Bellanger paroît être aimé autant qu'on peut l'être 
de ces hommes contre lesquels il faut souvent user 
de sévérité. Son aspect ne leur cause point de crainte: 
H cherche dans son pénible emploi le seul plaisir 
qu'il peut y trouver , celui d'adoucir les misères 
humaines et d'exercer les vertus qui rapprochent le 
plus l'homme du Dieu qui l'a créé , la bienfaisance 
et la charité. 



4i9 



CHAPITRE LX. 



Promenade dans la rade. — Description d'un vaisseau 
de guerre. — Escadre angïoise observée du cap Cepé. 

— Visite au fort la Malgue. — Dîner sur le Bucentaure, 

— Manœuvre de l'abordage. — Fontaines. — Cours. 

— Poissonnerie, — Champ de bataille. — Quais. — 
Caryatides du Puget. — Port marchand. — Cabotage. 

— Commerce. — Manufactures. — Productions du 
pays. — Etablissemens publics. — Histoire naturelle. 
Jardin de botanique , Minéralogie. — Environs de 
Toulon.— Toulonnois. 

JNous avions vu les travaux du port et de l'arsenal; 
inai|^nous n'avions encore aucune idée de la marine 
impériale et de ia distribution d'un vaisseau de guerre. 
Nous desirions extrêmement de voir la rade et ies vais- 
seaux qu'elle contenoit. M. Christy-Pallière eut la 
bonté de nous donner son canot : il étoit élégafn- 
ment couvert et garni de bancs et de carreaux aux 
couleurs nationales ; seize rameurs le conduisoient ; 
un patron étoit au gouvernail , un autre k la proue : 
ie premier , avec son sifflet d'argent suspendu à une 
chaîne de même métal , dirigeoit la manœuvre. Nous 
nous rendîmes îi la maison de campagne du vice- 
amiral Latouche ; eile étoit située sur le bprd de fa 
rade. J'avois eu l'avantage de connoître à Paris ce 
brave militaire , et je lui remis en outre une lettre de 

Dd 2 



420 CHAPITRE LX. 

recommandation du général Chrisiy-Palîière. II nous 
pria de l'accompagner sur l'amiral , qu'il alloit visiter, 
et nous engagea à dîner le lendemain sur son bord. 

Nous abordâmes avec lui le Formidable , qui étoit 
commandé par M. le contre-amiral Dumanoir, dont 
j'avois aussi l'honneur d'être connu. Nous prîmes 
avec les généraux des rafraîchissemens et des glaces , 
et un officier de service eut la bonté de nous con- 
duire pour examiner les différentes parties du vaisseau. 
Quiconque n'a vu que des bâtimens marchands , 
même des plus gros, n'a encore aucune idée d'un 
vaisseau de guerre. C'est un prodige de l'invention 
des hommes : toutes les sciences , tous les arts, con- 
courent à perfectionner ces citadelles flottantes ; et 
chaque jour on fait des recherches et des amélipra- 
tions utiles pour les rendre plus sûres , plus agiles , 
et pour préserver , autant qu'il est possible , ceux 
qui les montent, des nombreux dangers auxquels ils 
soiit exposés. La coupe du vaisseau , son grément , la 
distribution de ce qu'il contient, tout est soumis à 
des calculs mathématiques ; et c'est sur-tout l'art de 
le diriger qui dépend des lois de cette science su- 
blime. C'est une masse de bois d'environ soixante 
mille pieds cubes ., qui a à-peu-près cent soixante- 
quinze pieds de long et quarante de large. Elle est 
partagée par trois ponts : sur le premier se fait la 
manœuvre; dans le premier entre- pont logent l'é- 
quipage et les soldats ; le dernier est réservé aux 



CHAPITRE LX. 4^ t 

magasins ; plus bas est le lest. Près de mille hommes 
y sont renfermés , quelquefois une année entière , 
pour aller d'une extrémité du monde k l'autre ; et , 
pendant ce temps , ils doivent y trouver les princi- 
pales commodités de la vie. Sur les côtés , à chaque 
pont, sont de petites ouvertures carrées, que l'on 
appelle des sabords , d'où sortent quatre-vingts à 
cent canons , depuis douze jusqu'à trente-six livres 
de balle ; on rassemble, pour les servir, de quatre 
mille à huit mille boulets et cent quintaux de poudre : 
on embarque encore des provisions de voiles , de 
mâts , d'ancres et de cordages , pour réparer les pertes 
que l'on peut faire ; des tonnes remplies d'eau , de 
porc frais , de vin , d'eau- de-vie, de farine, de lé- 
gumes , de viande salée , de beurre , d'œufs , &c. &c. 
souvent des bœufs , des moutons , des volailles ; et il 
faut encore vingt à trente mille livres de lest pour 
que le vaisseau soit en équilibre. Si l'on voyoit hors 
de ses flancs tout ce qui y est renfermé, on croiroit 
qu'une ville entière seroit à peine capable de le con- 
tenir : cependant tout cela doit être disposé de ma- 
nière que rien n'empêche la manœuvre dans les tem- 
pêtes , et le service de l'artillerie dans les combats. 

Une propreté minutieuse , un arrangement cons- 
tant , un silence continuel , régnent parmi tant 
d'hommes renfermés dans un espace si étroit. L'ordre 
et la discipline sont véritablement admirables : la 
momdre infraction est sévèrement punie. II semble 

Dd 3 



422 CHAPITRE LX. 

auss^ que chacun soit pénétré de cette vérité, que 
ïe salut général dépend de la ponctuelle obéissance 
au chef : cette obéissance est encore plus parfaite 
en mer qu'en rade. C'est sur-tout le désir de des- 
cendre à terre qui tourmente ies matelots : ies Pro- 
vençaux l'éprouvent plus que ceux des départemens 
septentrionaux ; mais ceux - ci ont le défaut de se 
livrer à l'ivresse , tandis que le Provençal ne s'enivre 
jamais, quoique le vin soit chez lui abondant et à 
bon marché. Avec quel intérêt nous considérions ces 
hommes braves et laborieux ! Le groupe d'un vieux 
pilote qui monlroit à lire à un jeune mousse , étoit si 
expressif et si intéressant, que j'aurois voulu être 
peintre pour ïe dessiner. 

On ne cessoit , depuis quelque temps , de voir 
Jes Anglois ; tous les jours ils présentoient devant la 
rade un petit nombre de vaisseaux pour engager à 
ies poursuivre : mais ils avoient , de distance en dis- 
tance , des chaloupes avec des signaux. Si le vice- 
amiral eût donné dans ce piège , les vaisseaux anglois 
auroient fui vers le reste de leur escadre , qui se seroit 
en même temps rapprochée ; et réunis alors en 
nombre suffisant , ils auroient attaqué notre flotte 
en désordre , et l'auroient détruite ou mise hors de 
combat. Comme nous étions encore abord, un pi- 
lote vhit annoncer leur approche ; nous montâmes 
dans notre canot , et nous suivîmes les généraux 
m cap Cepé, où ils alioient les observer. Nous 



CHAPITRE LX. 42} 

jouissions de là d'un spectnde vraiment imposant; on 
voyoit à-Ia-fois les deux escadres: celle des Anglois, 
composée de cinq vaisseaux de ligne, de deux fré- 
gates, et d'un p'us petit f'âtiment, croisoit au large 
hors de fa portée du canon ; et celle des François 
étoit stationnaire dans la grande rade. L' Annibal ^ 
qui étoit ce jour -là en croisière, tira un coup de 
canon à boulet , seulement pour assurer son pavil- 
lon, et rentra dans la rade avec la frégate qui l'ac- 
compagnoit. 

N;^us employâmes la journée du lendemain à voir 
Je fort la Mal^ue^ ainsi nonuné du lieu où il a été 
bâti , et qu'on appelle aujourd'hui le fort Joubert , 
parce que les cendres du générai de ce nom y ont 
été déposées. 

M. le lieutenant-colonel Tonnain , qui en étoit le 
commandant , nous le fit voir dans tous ses détails. 
Il commença par nous placer au point d'où le pano- 
rama de Toulon a été pris ; il nous conduisit ensuite 
dans les différentes parties des fortifications , et il eut 
la bonté de nous montrer les casemates, les citernes, 
les ouvrages avancés jusqu'au rivage de la grande 
rade. Ce fort est parfaitement représenté dans le 
panorama (i). Il est à-la-fois destiné à défendre le 
port, et à servir de prison pour les militaires. C'est 

(i) On a reproché mal-à-propns à son auteur d'avoir repré- 
senté la mer trop bleue ; c'est pourtant la teinte cju'eiie a à 
Toulon , et il l'a très-bien saisie, 

Dd 4 



4^4 CHAPITRE tX. 

auprès de ce fort que se recueille un vin rouge très-^ 
bon, mais capiteux, qu'on appelle vin de la Malgue, 
Le sol de la montagne est un schiste dont la couleur 
varie beaucoup. Vers la mer , la pierre calcaire est 
percée par l'espèce de pholade nommée dactyle ( i ) : 
ce ver coquillier use continuellement les rochers par 
le mouvement de rotation de ses deux grandes valves , 
qui font l'office de râpe , et y fait un trou pour s'y 
loger ; sa chair est très-bonne à manger. 

Nous avions refusé ie canot de M. Christy-Pal- 
Jière , parce que le général Latouche devoit nous 
envoyer le sien ; mais nous manquâmes le rendez- 
vous , et nous fûmes obligés de prendre une de ces 
barques qu'on appelle dans le pays un rafot ou une 
nayoire. Le vent étoit des phis violens; ie rajîot pen- 
choit tellement d'un côté , qu'il paroissoit à chaque 
instant sur le point de chavirer : le danger étoit cepen- 
dant imaginaire ; mais ii devint véritable au moment 
où une secousse fit glisser tout le lest du côté où la 
barque penchoit. Quand nous fûmes ])rèsdu vaisseau 
amiral, nos matelots refusèrent absolument d'en ap- 
procher; cela leur est défendu sous les peines les plus 
sévères. A force de crier, nous fûmes entendus de 
la sentinelle , et aussitôt on permit aux matelots 
d'aborder : mais la mer étoit si houleuse , qu'il fut 
impossible d'arriver près «de l'escalier. Enfin nous 

(ï) Pholas dactylus. 



CHAPITRE LX. 4^5 

aîlâmes nous mettre sous la poupe du vaisseau ; on 
nous fit tendre une échelle, et nous montâmes par 
une des écoutiiles de la sainte -barbe. Le vice-aniiraï 
commençoit déjà à croire que par ce mauvais temps 
nous n'oserions pas hasarder la traversée. 

Pendant le dîner , les sons aigus d'une cloche 
se firent entendre sur un des vaisseaux , et ce fut 
pour quelques momens un sujet d'inquiétude ; la 
cloche ne sert jamais qu'à annoncer le feu ou l'abor- 
dage : c'étoit en efiet la manœuvre de l'abordage 
qu'on exécutoit sur le bâtiment stationné près du 
vaisseau amiral ; et nous la vîmes répéter plusieurs 
fois. Au son de cette espèce de tocsin, chacun cou- 
roit à son poste ; les canonniers , assis sur l'embrasure 
des sabords , près de leurs pièces , paroissoient dispo- 
sés à y mettre le feu; le pont étoit bordé de matelots 
et de soldats armés de haches et de pistolets , soute- 
nus par d'autres qui faisoient un feu demousquelerie ; 
les huniers , les antennes , les cordages , tout étoit 
couvert de mousses et de matelots , qui sembloient 
vouloir pénétrer par les agrès sur le vaisseau en- 
nemi , ou l'incommoder par leur feu. 

Ce spectacle nous jeta dans des réflexions mélan- 
coliques , que la gaieté du vice-amiral et la bonne 
réception de son état-major purent à^peine dissi- 
per : nous pensions , avec un sentiment pénible, aux 
dangers multipliés auxquels tant de braves gens 
sont continuellement exposés : nous pensions que la 



^26 CHAPITRE LX. 

tempête peut faire échouer le vaisseau et le submer- 
ger; qu'il peut faire naufrage à la vue du port; qu'une 
voie d'eau inaperçue peut l'entraîner dans l'abîme , 
une étincelle l'embraser, le feu du ciel tomber dessus, 
gagner la sainte- barbe, et en disperser au loin les 
débris ; que le calme peut le surprendre , et forcer 
ï'équipage à consommer jusqu'à ses dernières provi- 
sions; qu'enfin, dans un combat, dans un aborcjage, 
une heure suffit pour faire de son bord un champ de 
carnage et de destruction où les éclats de la char- 
pente sont autant à craindre que les boulets de l'en- 
nemi. Le feu , l'air et l'eau semblent combinés pour 
la perte de l'homme qui a construit cette machine; 
et, par la puissance de son génie, il doit les sou- 
mettre, et les faire servir à sa conservation! Hélas I 
les tristes réflexions que nous faisions alors n'ont été 
que trop réalisées ! Le vice-amiral Latouche n'a suc- 
combé, il est vrai, qu'à une maladie qui l'a em- 
porté peu de mois après : mais /e Bucenîaure a péri , 
après avoir perdu presque tout son équipage, au 
terrible combat de Trafalguar ; le Formidable ^ et son 
digne commandant le contre-amiral Dumanoir, sont 
tombés au pouvoir de l'ennemi; enfin il ne reste 
plus qu'un petit nombre de tant de braves au milieu 
desquels nous nous sommes trouvés , et qui nous 
ont accueillis avec intérêt. 

Vers six heures du soir, nous prîmes congé du vice- 
amiral , et nous revînmes à la ville dans son canot. 



CHAPITRE LX. 4^7 

On avoit annoncé un feu d'artifice au Jiirdïn des 
J\4arroniers , près la porte de France : nous quittâmes 
le vice- amiral pour nous y rendre; mais il avoit été 
remis à une autre soirée, à cause du grand vent. 
Un feu d'artifice devroit-il être permis près d'une 
viile où l'arsenal contient tant de matières com- 
bustibles î 

Notre curiosité avoit été pleinement satisfaite dans 
i'arsenal et dans la rade , et nous avions vu , dans nos 
courses , différentes parties de la ville. C'est une des 
mieux bâties et à^i plus belles de ia Provence. Elle 
est éclairée la nuit par des réverbères : les rues sont 
arrosées par quatre-vingts fontaines, dont les eaux 
viennent des montagnes voisines ; ces eaux jail- 
lissent sans cesse, et leur murmure cause une agréable 
sensation. Le cours est bordé de tilleuls : il seroit 
une jolie ]>romenade , s'il n'étoit livré à des mar- 
chands de comestibles et de vieilles draperies , et si 
l'on avoit remplacé le grand nombre d'arbres qui 
sont morts. Près de îh est l'ancien palais de l'évêque, 
édifice d'une assez belle apparence. La poissonnerie 
forme un carré long ; le toit en est soutenu par dix 
colonnes d'ordre dorique. Ce quartier conduit à l'an- 
cienne ville , dont les rues , étroites et anguleuses , 
sont également arrosées par des fontaines , et n'en 
sont pas pour cela plus propres , parce qu'il n'y 
a pas d'aqueduc souterrain. Des ruisseaux infects 
altèrent la pureté de l'air et la qualité des comestibles. 



42Î5 CHAPITRE LX. 

La place d'armes , appelée Champ de bataille , où 
ies soldats font la manœuvre , est un grand carré : 
dans ie fond est l'hôtel du préfet maritime, qui a 
été bâti avec plus de luxe que de goût ; de belles 
maisons bordent deux côtés de la place ; le quatrième 
est formé par le mur de l'arsenal. L'enceinte est en- 
tourée d'une double rangée de peupliers ( i ) , de 
trembles (2) et de micocouliers (3). II y a deux 
grands cafés toujours remplis d'officiers. Cette place, 
les remparts et le quai du port marchand , sont ies 
promenades de la ville. Sur ce quai est l'hôtel-de- 
ville , autrefois l'hôtel des consuls : le balcon est sou- 
tenu par deux caryatides à gaine , sculptées par le 
Puget , qui ont été admirées par le cavalier Bernin , 
et qui excitent toujours la curiosité des étrangers. 
On a prétendu que le Puget avoit fait ces têtes 
d'après celles de deux consuls dont il avoit à se 
plaindre , et on a loué ce trait de malignité ; cepen- 
dant il n'auroit pas été excusable. Quand le Puget 
auroit eu à se plaindre des deux consuls , auroit-il dû 
pour cela verser le ridicule sur le corps entier qui 
employoit son talent î et les confrères de ces magis- 
trats se seroient-ils rendus complices de ce manque 
de convenance et d'égards î D'ailleurs , n'est-ce pas 



(i) Populus alla. 
(z) Populus tr émula. 
(3) Celûs australis. 



CHAPITRE LX. 4^<; 

rabaisser îe talent d'un grand artiste , que de pen- 
ser qu'occupé de la composition de figures qui expri- 
massent à-ia-fois la force et la fatigue , ii eût aban- 
donné l'heureux idéal que pouvoit lui inspirer son 
génie , pour offrir au peuple la ridicule caricature de 
deux de ses magistrats î Le caractère de la force 
est très-heureusement exprimé dans ces figures ; et 
le célèbre Milon de Crotone , auquel le Puget avoit 
préludé par ces deux morceaux , prouve que ce genre 
de composition étoit conforme à son génie. Un des 
esclaves soutient de la main droite sa tête , sur la- 
quelle pose le balcon, et ii le soulève avec la gauche 
comme pour le remettre dans la direction qui lui 
convient : l'autre , dont la tête paroît s'affaisser sous 
un si lourd fardeau , y porte la main droite , et passe 
la gauche entre le coussin et sa tête, comme pour la 
soulager un moment. La poitrine de ces esclaves est 
gonflée ; leurs nerfs et leurs muscles sont apparens : 
mais les têtes ont une expression commune ; et leur 
ressemblance fortuite ou imaginaire avec deux des 
consuls du temps aura donné lieu au conte que je 
viens de réfuter. Près de cet hôtel est la maison que 
ie Puget s'étoit bâtie : son architecture , d'ordre 
composite irrégulier, s'annonce avec noblesse. L'in- 
térieur de l'ancienne cathédrale est dans le genre 
gothique , et le portail dans le genre moderne ; ce 
qui présente une de ces inconvenances qui sont au- 
jourd'hui trop multipliées. Ce portail est orné de 



43© CHAPITRE LX. 

colonnes d'ordre corinthien; et il seroit d'un asseï 
bon goût , s'il étoit placé ailleurs : mais i'aïiiance 
monstrueuse du style gothique et du style moderne 
ne peut jamais être approuvée. II y a dans cette 
église un bas-relief représentant le Père éternel dans 
une gloire, exécuté par les élèves du Puget, d'après 
les dessins de leur illustre maître. 

Le port marchand a été creusé par la main des 
hommes : comme toutes les immondices de la ville 
s'y déchargent , il faut le curer continuellement. Il 
est plus petit d'un tiers que celui de Marseille ; mais 
sa grandeur est suffisante pour le commerce de Tou- 
on , qui se borne au cabotage le long des côtes de 
France et d'Italie. Le terrain est si cher dans la 
ville , qu'on ne peut y établir de grands magasins ; 
et ia sûreté de la place empêche qu'on n'en bâtisse 
au dehors. Les Toulonnois portent à Marseille et à 
Gènes leurs divers produits , les vins muscats et ceux 
de ia Malgue , l'huile , le miel , les câpres , les oranges, 
les grenades , les jujubes , les amandes , les raisins 
secs; et ils reçoivent pour ces deux places, dont ils 
ne sont guère que les commissionnaires , les produits 
du reste de la France, de l'Espagne, de l'Italie et du 
Nord. Toute leur industrie se tourne vers ia marine 
impériale, où chacun trouve des emplois k exercer, 
des fournitures à entreprendre , des profits à faire. 
On faisoit autrefois dans le teiritoiie de Toulon 
un commerce très -considérable de savon ; il y eu 



CHAPITRE LX. 4;S 

avoit trente-deux fabriques , et l'on en exportoit 
soixante-quinze mille quintaux : ce commerce a gra- 
duellement diminué, et les Génois s'en sont em- 
parés ; on n'en exporte pas à présent plus de quatre 
à cinq mille quintaux. Le commerce des câpres 
confites est un des plus importans ; il en sort chaque 
année environ deux mille quintaux. Les figuiers et 
ies orangers ont été gelés en 1709; et depuis cette 
époque , leurs fruits ne sont plus parvenus à la même 
grosseur qu'ils avoient avant. On y fabrique aussi 
du drap grossier , une espèce d'étoffe de laine appe- 
lée plnchinat. Les chapelleries y étoient autrefois 
nombreuses ; il n'en existe presque plus. II y a en- 
core plusieurs brûleries. Il y a aussi des faïenceries , 
des tanneries , des brasseries , des filatures de soie , 
et des fabriques d'amidon. 

Les vins de Provence ont beaucoup de force , et 
çont très - propres à la fabrication de l'eau - de - vie ; 
celle de Toulon est très- recherchée : il s'en faisoit 
autrefois un grand débit; on en brûloit pour près 
d'un million. II y avoit «n directeur chargé d'en 
surveiller la fabrication : depuis la révolution , ce 
directeur a été supprimé ; les eaux -de -vie sont 
d'une qualité inférieure, et ce commerce a consi- 
dérablement décliné (i). 

(1) Le Gouvernement a désigné Toulon comme devant être 
l'entrepôt général des retours de l'Inde : mais , si ce projet s'exé- 
cute, le port marchand eit trop petit, trop gêné par la marine 



43^ CHAPITRE LX. 

Les établissemens d'instruction de Toulon sont le 
lycée, l'école de navigation, celle de santé navale; 
ceux de bienfaisance sont le grand hospice mili- 
taire et les hospices civils. 

La population varie beaucoup : on l'estime com- 
munément à vingt-six mille habitans; mais ce nombre 
augmente ou diminue selon que les travaux cessent 
ou reprennent. 

On jouit d'un spectacle ravissant en montant sur 
la tour de la principale église : de là l'on découvre 
tout le rivage , la- rade , les ports , les chantiers et 
ies arsenaux , où l'on voit une multitude d'hommes 
qui montrent la plus grande activité. 

Le séjour de Toulon est fort agréable. Celui qui 
veut s'instruire des détails de la marine , y trouve 
d'amples ressources pour satisfaire sa curiosité. Les 
promontoires , les presqu'îles, les collines des envi- 
rons , et le bord de la mer , sont de charmantes 
promenades , où l'esprit peut s'abandonner à de 
douces réflexions. Le naturaliste peut s'y faire de 
nombreux sujets d'occupation; il peut étudier facile- 
ment les poissons, les coquilles et les vers, rassem- 
bler beaucoup d'insectes méridionaux , chercher des 
fossiles singuliers dans les montagnes calcaires qui 



impériafe ; il faudra alors construire un second port. Le lieu le 
plus commode sera dans l'anse couverte par les batteries du fort 
ia Malgue, 

environnent ^ 



CHAPITRE LX. ^33 

environnent ïa ville, remplir son herbier de plantes 
indigènes intéressantes et de superbes plantes exo- 
tiques. Une grande quantité de ces dernières sont 
cultivées avec succès dans plusieurs jardins particu- 
liers , et principalement dans le jardin botanique , 
qui est à la porte de France , sous la direction de 
M. Martin x là croissent et prospèrent des végétaux 
de l'Amérique , de l'Asie , de l'Afrique et de l'Ar- 
chipel. 

Les environs de Toulon offrent une culture 
variée. Quelques montagnes présentent des accidens 
singuliers ; on en voit qui sont absolument arides. 
Celle qui défend Toulon des vents du nord, étoit 
autrefois couverte de bois ; les pluies en ont enlevé 
successivement. tout ï humus, et elle n'offre aujour- 
d'hui aucune trace de végétation : c'est cette mon- 
tagne qui est la cause de l'excessive chaleur qu'on 
éprouve à Toulon. Les bords de la mer offrent des 
sites variés et pittoresques. Tout est animé par une 
gaieté pétulante , et par-tout on voit se développer 
une active industrie. 



Tome II, E e 



m 



CHAPITRE LXL 

■I)e la Marine. — Départ pour Hyères. — L'Anguille. 

— Port marchand de Toulon ; Rade. — Cap Cepé. 
— Lazaret; peste. — Les Sablettes. — ; Fort Balaguay. 

— Fort des Vignettes. — Les Deux-Frères. — Es- 
cambebariou. — Quarquerane. — Plan d'Hyères, 

— Hyères. — Histoire. — Situation. — Climat. 

— Manière de vivre. — Jardin d'orangers de M. Fille, 
•i — de M. Beauregard. — Commerce des oranges. — 
-^Jardins potagers. — Vue. — Notre-Dame de l'As- 
somption. — Paysans Toulonnois. — Paysans des en- 
virons d'Hyères. — Le Gapeau. — Marais. — Salines. 

— Iles d'Hyères : PorqueroIIes, Port-cros, île du Le- 
vant. 

^OUS venions d'admirer les derniers efîbrts de 
l'audace et du génie , en observant ces machines 
flottantes à l'aide desquelles la vaste mer semble ne 
plus présenter de barrières , ces arméniens terribles 
dans lesquels les hommes se montrent si industrieux 
pour s'entre-détruire : nous pensions aux mères , aux 
épouses , qui voient les objets de leurs affections aller 
chercher les combats sur des plages lointaines; à ces 
hardis navigateurs qui ont trouvé des terres, des mers, 
des détroits inconnus ; à ces voyageurs philosophes , 
qui n'ont eu d'autre but que d'étudier l'homme , de 
l'éclairer et de lui procurer de nouveaux avantages ; 



CHAPITRE LXÎ. ^jj 

à ces braves marins qui ont signalé leur courage. Co- 
iomb , Magellan, Beerings, Cook, Marchand, nous 
vous suivions dans vos découvertes 1 Banks , Forster , 
Solander, nous croyions entendre les habitans des 
îles de la mer du Sud vous adresser l'hommage dû à 
votre bienfaisance! II nous sembloit voir le généreux 
Desclieux nourrir desa ration d'eau son précieux plant 
de café ; nous assistions au retour de Ruyter , de Jean 
Bart, deTourville, de la Motte-Piquet, reconduisant 
dans les ports de leur nation leur flotte victorieuse ; 
nous pensions à ces sanglantes batailles navales dans 
lesquelles le vaincu partage la gloire du vainqueur : 
car les désastres mêmes des marins sont honorables ; 
pour eux la défaite est rarement ignominieuse, parce 
qu'il n'y a pas de moyen de fuir, point d'espoir pour 
la lâcheté." Cependant , quoique l'aspect d'un grand 
port de mer présente des idées qui élèvent l'ame et la 
consolent même des foiblesses attachées à l'humanité, 
on retombe , malgré soi, dans des pensées mélanco- 
liques à l'aspect des instrumens de mort et des moyens 
de destruction dont on se voit entouré. 

Notre imagination se tourna vers un site plus 
tranquille , un rivage moins bruyant et plus fortuné , 
vers cette nouvelle Hespéride qui fournit à la Gaule 
le tribut de ses orangers. 

Nous avions une lettre de notre ami M. Brack 
pour M'. Hains , directeur des douanes à Toulon : 
d'après cette recommandation , celui-ci nous donna 

E e 2 



4^6 CHAPITRE Lxr; 

une chaloupe pour nous conduire jusqu'à Nice ; son 
jeune fils eut la bonté de tout faire préparer pour 
cette petite traversée : nous nous munîmes de ia 
patente de la santé ; et le i o juin , dès la pointe 
du jour, nos matelots vinrent nous chercher pour 
nous conduire au rivage. 

Le bâtiment que nous montâmes , n'étoit pas plus 
large que le premier ; mais il étoit beaucoup plus 
long. II avoit un petit pont pour recevoir les provi- 
sions, les fusils et les paquets , et dans lequel deux 
ou trois matelots pouvoient coucher ; mais il n'y 
avoit pour nous aucun abri : son bord étoit si peu 
élevé , qu'on avoit pratiqué sur les côtés du pont des 
o-arorauil/ettes ou ouvertures pour que l'eau pût sortir 
à mesure qu'elle entroit. Une immense voile latine 
lé faisoit avancer avec une incroyable rapidité , 
quand le vent venoit à l'eiiiier; mais alors il penchoit 
tellement d'un côté , qu'il n'y avoit pas deux pouces 
de distance entre la mer et le bord. Cette barque , 
appelée l'Anguille à cause de sa forme alongée , 
avoit été prise, par les commis de la douane, à des 
contrebandiers espagnols qui apportoient du tabac 
en fraude. Nous avions à l'avant deux pierriers ; et 
dans i'entre-pont, des fusils , des sabres et des muni- 
tions. Il étoit quatre heures et demie du matin ; le temps 
étoit beau , mais le vent frais et la mer un peu agitée. 

Le port a une forme circulaire : à son entrée est 
la tour qui a été bâtie par Henri IV j une chaîne 



CHAPITRE LXI. 437 

ferme le port. A droite est le charmant village de 
Seyne , qui se prolonge en demi-cercle , et forme un 
amphithéâtre au bord de la mer : plusieurs drapeaux 
blancs, que i'on place sur les bastides pour avertir 
que les propriétaires sont chez eux, fïottoient avec 
grâce au gré du vent. Parmi ces charmantes maisons , 
il y en avoit une où le général Latouche passoit la 
journée; il retournoit chaque soir li son bord. 

L'entrée de la rade est fermée par le cap Cepé , 
où la vigie est établie, et au pied duquel est le laza- 
ret. L'expérience a dû rendre les Toulonnois extrê- 
mement vigilans pour l'observation de ses régie - 
mens. La manière dont la peste s'y introduisit en 
172 1 , est véritablement effrayante : des matelots de 
Bandol avoient été, pendant la nuit, voler à l'île de 
Jarre une balle de soie qui y étoit en quarantaine ; un 
patron qui avoit touché ces effets à Bandol , ayant 
laissé sa barque dans le port , retourna k Toulon par 
terre: il y porta la contagion, qui enleva en moins 
de six mois plus de quinze mille personnes ( i ). 

Le cap Cepé tient à la terre par une langue très- 
étroite, qu'on appelle les Sablettes. Ce fut par-là 
que le général BONAPARTE, lors de la reprise de 
Toulon , fit charier de l'artillerie : si les Anglois ne 
s'étoient pressés de sortir avant qu'on eût pris 

( I ) Relation de la peste dont Toulon fut afïlge' en 1J2.1 , par 
M. D'AUTRECHANS j Paris, 1756, in- 12. 

E e 3 



438 CHAPITRE LXI. 

possession du cap Cepé , il n'en seroit pas échappé 
un seul ; et d'habiles officiers nous ont assuré que 
leur flotte entière auroit été prise ,^si d'autres dispo- 
sitions qu'il avoit ordonnées eussent été suivies. La 
vilie de Toulon peut toutefois être resjardée comme 
imprenable : aussi avoit-elle été livrée aux Espagnols 
et aux Anglois, qui sans cela n'auroient pu s'en em~ 
parer (i). 

En traversant la petite rade , on aperçoit devant 
soi deux rochers qui se touchent, et qu'à cause de 
leur rapprochement les matelots nomment les Deux- 
Frhes. L'entrée de la rade est défendue par le fort 
Balaguay et par celui des Vignettes, qui doit ce nom 
aux vignes dont il est entouré ; on ï'appeloit autre- 
fois le Fort Saint-Louis. 

En passant devant l'Annibaî , les matelots nous 
firent les politesses d'usage , en nous appelant cor- 
saires , forbans , &c. Nous avancions avec rapidité; et 
notre patron , pour animer les rameurs , leur crioit 
à tout moment , yoga , vô^a. Nous approchâmes d'une 
madrague qui est en face de la rade , sous le feu des 
batteries , et dont on retiroit le poisson. Nous lais- 
sâmes à droite le cap Sicié \_Citharistes promontorium 
de Ptolémée ]. Alors le vent commença h. s'élever 
avec beaucoup de force : nous côtoyâmes , le long des 



( 1 ) Le duc de Savoie l'assiégea inutilement en 1624- Voyçï 
\Hiuoired(i sièges de Tuulon, par D£ VlZÉ , 1707, in-4." 



CHAPITRE LXI. / A^9 

rochers, une plage que les matelots appellent Escambe- 
bariou, c'est-à-dire, le baril décampe; parce que , 
dans cet endroit , les vagues sont si fortes , que ie 
mal de mer prend facilement à ceux qui ne sont 
pas accoutumés à leur mouvement : aucun de nous 
n'en fut pourtant incommodé, quoique mon frère fût 
ie seul qui eût déjà navigué. Le vent devint telle- 
ment impétueux, qu'il nous fut impossible de tenir la 
mer dans un si petit bâtiment : nous allâmes descendre 
à Quarquerane , où l'on débarqua les provisions que 
nous avions apportées de Toulon , et nous déjeû- 
nâmes à l'ombre de quelques figuiers. La montagne 
au pied de laquelle nous étions, s'appelle la Mon- 
tagne des oiseaux ou. Ad on tagne de Quarquerane j elle 
a près de deux cents toises d'élévation , et l'on y 
jouit d'un aspect délicieux. 

Nous attendions inutilement le calme ; la mer 
devenoit encore plus agitée : nous prîmes le parti de 
nous rendre à pied à Hyères , où nous donnâmes 
rendez -vous pour ie lendemain à notre équipage. 
Nous n'eûmes point à'nous repentir d'avoir été forcés 
à cette excursion. Rien de plus riant que le paysage 
qui nous environnoit : ie sol est couvert de figuiers 
et d'oliviers. Nous traversâmes un joli vallon, en lon- 
geant un ruisseau qui forme de petites chutes sur 
d.'s pointes de rochers, d'entre lesquelles sort de 
toutes parts une grande quantité de lauriers-francs ( i ) 

(i) Laurus nobilis, 

E e 4 



'/iio CHAPITRE LXI. 

et de lauriers-rose ( i ) : sur la gauche est une émînence 
que les paysans appellent la Colline noire , et une 
petite vallée qu'ils nomment le Paradis , sans doute 
à cause de sa fertilité et de son heureuse situation. 
Nous entrâmes dans une maison de campagne où 
nous vîmes un grand jardin d'orangers en pleine 
terre. Le plan , c'est-à-dire, la plaine d'Hyeres s'of- 
frit ensuite à notre vue : cette plaine est couverte 
d'oîiviers ; la route qui ia traverse est une prome- 
nade très-agréable , bordée elle-même d'oliviers et 
de figuiers , et le long de laquelle coulent de petits 
ruisseaux qui distribuent Jeurs eaux dans les champs 
pour les arroser. Des pahniers, que nous aperce- 
vions de loin , annonçoient déjà i'heureuse situation 
de la ville. Hyères est bâti en grande partie sur 
le penchant d'une montagne dessinée en amphi- 
théâtre , et qui défend de l'influence des vents du 
nord pute la piaine qui s'étend jusqu'à la mer. Le 
sommet de la montagne est nu ; il est partagé en 
plusieurs pointes, qui lui donnent de loin l'appa- 
rence d'un fcrt destiné à protéger la ville. Sur 
cette montagne étoit un château qui , au temps de 
Charles L", faisoit regarder cette place comme un 
des boulevarts de la Provence. On a voulu dériver 
ie nom d'Hyeres du grec h^^g [hieros , sacré ] ; mais 
il paroît plutôt venir de area : ce lieu , dans \q^ 

(i) Nfiion oïiûndir. 



CHAPITRE LXI. 44 1 

ciennes chartes , est appelé Castrum Arearum. On 
y faisoit un grand négoce dans le Xlli." siècle, et 
c*étoit un lieu d'embarquement pour la plupart des 
pèlerins qui faisoient le voyage de la Terre- sainte. 

L'intérieur de la ville n'a rien d'agréabie ; les mai- 
sons sont lourdes, les rues étroites et roides. On y 
comptoit autrefois un assez grand nombre de cou vens. 

Au bas de la montagne , où s'élève l'ancienne 
ville , sont des bâtimens plus modernes , la grande 
rue , la place , les maisojis et les auberges où s'ar- 
rêtent les étrangers attirés à Hyères par la dou- 
ceur de son climat ; on y voit aussi ces jardins si re- 
nommés, dont le plus beau est celui de M. Fille. 
On ne bâtit plus guère de nouvelles maisons que 
dans cette partie basse , et l'ancienne ville sera suc- 
cessivement abandonnée. De là jusque vers la plaine 
qui borde la mer , la colline n'a qu'une inclinaison 
suffisante pour abriter les orangers contre les vents 
du nord , et faciliter les fréquens arrosemçns qui leur 
sont nécessaires. * 

C'étoit un jour de dimanche et la double octave 
après la Fête-Dieu : nous trouvâmes encore une pro- 
cession , où nous vîmes répéter en petit ce que nous 
avions déjà remarqué à Marseille. Nous la suivîmes 
dans l'église , qu'on dit avoir été un temple de 
Bacchus , parce que ses chapiteaux sont ornés de 
feuilles de vigne : mais cet ornement est commun 
à un très -grand nombre de chapiteaux gothiques. 



44^ CHAPITRE LXI. 

Nous entrâmes ensuite dans le jardin de M. Fille. 
Nous n'eûmes pas le plaisir de i'y voir , parce que 
ses fonctions de conseiller de préfecture i'avoient 
appelé à Draguignan ; mais nous fîmes chez lui une 
promenade dont il me restera toujours un agréable 
souvenir. La maison , sans être somptueuse , est 
élégante et bien bâtie : autour est un parterre bril- 
lant de mille fleurs ; la tubéreuse ( i ) , la cassie (2) , 
le jasmin de Goa (3) , y parfument l'air d'une odeur 
céleste. Les jardins que les romanciers et les poètes 
ont tant vantés, ceux d'Alcine et d'Armide, créés par 
ïe fécond génie de l'Arioste et du Tasse, quelque 
brillans qu'ils paroissent h l'imagination, sont aussi- 
tôt effacés par le jardin de M. Fille , qui a été consi- 
dérablement augmenté par l'acquisition du Jardin 
du roi , qui tenoit au sien. Là on croit avoir cessé 
d'appartenir à la terre, pour habiter les rians bos- 
quets où les âmes vertueuses doivent trouver un 
bonheur éternel et inaltérable. Les arbres sont si 
serrés les uns contre les autres, qu'il seroit impos- 
sible de passer au travers du massif, sans les sen- 
tiers qui servent à y circuler. Dix-huit mille oran- 
gers, tous chargés de fleurs et de fruits, offrent l'abri 
de leur feuillage à un nombre infini de rossignols qui 



( I ) Pclyanthui tuberosa. 
(2) Alimosa Farnesiana. 
($) Nychtanthii zambac. 



CHAPITRE LXI. 445 

chantent tous à-la-fois, et semblent adresser un hymne 
à la Nature, dont la bonté leur fournit un ombrage si 
riant et si embaumé; beaucoup d'autres oiseaux, qui 
partagent avec eux cette habitation , mêlent leurs 
voix à cet éclatant concert ; et la laborieuse abeille 
ne cesse de butiner , en bourdonnant , dans un lieu, 
qui lui offre de si riches matériaux pour la prépa- 
ration de son miel. L'eau qui tombe de la montagne 
est distribuée journellement dans chaque bosquet , 
à l'aide de rigoles façonnées avec de la terre , ou de 
tuyaux de bois qui s'ajustent l'un dans l'autre. II suffit , 
du reste , de bêcher le terrain trois fois l'année : on a 
soin aussi de ne pas laisser prendre aux arbres trop 
d'accroissement; ils donneroient moins de fruit. Le 
même arbre présente à-Ia-fois des fleurs, des fruits 
naissans et d'autres qui sont parvenus à leur matu- 
rité. Le vert gai et luisant des feuilles de ce bel arbre, 
qui paroissent couvertes d'un vernis , le blanc écla- 
tant de ses fleurs , les nuances diverses de ses fruits 
dorés , forment un agréable mélange. On voit encore 
• dans ce jardin plusieurs variétés de citronniers, de 
bigaradiers , de cédrats, de bergamotiers et de gre- 
nadiers; un nombre considérable d'arbres fruitiers 
qui rompent sous le poids des pêches, des poires de 
toute espèce. On prc-'.end qu'il faut se garder de se 
piquer avec les pointes que présentent les taillis 
d'orangers; que la blessure s'envenime, devient dou- 
loureuse et difficile à guérir : c'est un conte imaginé 



444 CHAPITRE LXI. 

pour mettre les arbres à Tabri de l'indiscrétion des 
étrangers ; cette blessure n'est pas plus dangereuse 
qu'une autre. 

Le revenu de ce jardin s'élève , année commune , 
h vingt-quatre mille francs ; et cependant on n'en 
,vend les fruits qu'environ vingt sous le cent : on les 
enveloppe tous dans du papier. La plus grande 
consommation s'en fait à Lyon. L'orange n'acquiert 
sa parfaite maturité que quelques mois après la chute 
de sa fleur : si elie passe sur l'arbre i'époque de sa 
fleuraison , elle y perd son suc ; mais eile le reprend 
quand les nouveaux fruits sont noués. Le goût des 
fruits pris sur i'arbre est toujours âpre, quelque 
mûrs qu'ils soient ; ils sont meilleurs quelques jours 
après avoir été cueillis. A Hyères , on récolte les 
oranges destinées aux pays lointains , dès qu'un petit 
point jaune a marqué leur écorce ; on les expédie 
dans cet état , et elles achèvent de mûrir en moins de 
quarante jours. Cette cueillette se fait au commen- 
cemejit de l'automne; on peut alors les charger sur 
les navires qui sont k la saline : mais en hiver le trans- 
port doit se faire par terre, parce que la côte n'est 
pas sûre. 

Le jardin de ?vl. Beauregard , qui est contigu à 
celui de M. Fille, a moins du célébrité; cependant 
il est plus étendu et plus varié : il contient moins 
d'orangers ; mais la quantité d'arbres fruitiers y est 
bien plus considérable , et leur produit peut, dans 



CHAPITRE LXr. 44î 

îes mauvaises années , dédommager de la récolte 
infrucmeuse des oranges. On y cultive , ainsi que 
dans les champs environnans, une quantité con- 
sidérable de légumes : on prétend qu'en 1793 ie 
propriétaire vendit pour dix-huit cents francs d'ar- 
tichauts. II y avoit autrefois dans ce jardin un pal- 
mier mâle et un pahnier femelle ; la fructification 
eut lieu , et M. Beauregard obtint des dattes. Le 
palmier mâle est mort , ce qui a occasionné la stéri- 
lité de l'autre palmier. En général , les arbres rares et 
les fleurs sont auprès des maisons ; le reste du jardin 
est entièrement consacré à la culture la plus produc- 
tive , celle des orangers. 

On prétend qu'à Hyères il n'y a que l'exposition 
des jardins de MM. Fille et Beauregard qui soit con- 
venable pour la culture en grand de ces arbres ; mais 
on y remarque encore d'autres lieux où ils pourroient 
végéter à l'abri du norcJ. Le défaut d'eau est plutôt 
ce qui empêche d'autres particuliers de former de pa- 
reils établissemens : il n'y a qu'une source qui des- 
cend de la montagne, et que les propriétaires de ces 
jardins ont le droit de détourner pendant quelques 
jours de la semaine, pour remplir les réservoirs avec 
lesquels ils arrosent leurs plantations. 

On commence à voir l'oranger à Olioulles ; mais 
il n'y parvient pas à une grande élévation , et le 
froid le fait fréquemment périr. On ne peut l'élever 
dans les plaines de Toulon. II réussit assez bien 



445 CHAPITRE LXÎ. 

entre Hyères et Fréjus , au-delà de l'Eslereî ; mais 

l'orange d'Hyères acquiert plus de douceur. 

On ignore l'origine de la culture de l'oranger 
dans la Provence : la patrie de cet arbre paraît être 
dans la Perse , entre Persépolis et Carinana ; il s'est 
répandu de là dans les provinces du Pont , d'où il 
aura été porté dans la Grèce , dans l'Italie et dans 
le midi de la Gauîe. 

Nous montâmes sur la tour d'un ancien couvent 
appelé Sainte-Claire , pour prendre une idée du terri- 
toire d'Hyères : on voit de là sa riche plaine , qui a 
environ quatre lieues de long sur une de large , et les 
jardins d'orangers qui s'étendent sous les murs de la 
ville. A droite on découvre la montagne de Notre- 
Dame, et plus loin le vaste étang de Giens ; en face , 
ia petite rivière de Gapeau , qui traverse tout le pays, 
et auprès de laquelle sont les salines ; et au - delà du 
golfe d'Hyères, les îles du itiême nom. L'hôtel-de- 
ville est bâti sur un ancien édifice qu'on prétend avoir 
appartenu aux Templiers. Le jardin des Cordeliers 
est devenu une place publique , sur laquelle on a bâti 
plusieurs maisons qu'on destine à recevoir les étran- 
gers qui viennent passer l'hiver à Hyères : cependant 
la plupart logent à l'hôtel des Ambassadeurs , chez 
M. Félix Suzanne , hôtel qui est dans une agréable 
situation, et où l'on est servi avec zèle, probité, 
et même avec obligeance. Il est connu des voyageurs 
allemands , russes et anglois les plus distingués. 



CHAPITRE LXI. 44/ 

Si l'on re veut pas loger à l'auberge, on peut 
ïouer une maison ou une cliambre : alors il faut tirer 
toutes ses provisions de Toulon , à l'exception des 
fruits et des légumes ; il faut même faire venir de 
cette ville tous les objets de petite mercerie et d'épi- 
cerie dont l'usage est si fréquent et si nécessaire ; 
on peut se les procurer avec assez de promptitude 
et de facilité. 

Le climat est malsain en été , depuis mai jusqu'en 
octobre ; mais ensuite il acquiert une salubrité pré- 
cieuse ; et l'hiver des autres contrées n'est ordinai- 
rement pour celle-ci qu'un printemps continuel. Le 
mistral s'introduit quelquefois par l'issue qu'il trouve 
entre les montagnes du côté de Toulon ; et alors il 
gèle, comme dans les années 1709, 1768 et 1785;: 
mais cela est très-rare ; la plus douce température 
règne ordinairement pendant les mois d'hiver ; l'air 
est pur , léger, élastique. Le pain et l'eau sont très-bons 
à Hyères : le vin y est passable ; on peut d'ailleurs en 
faire venir de Toulon : le poisson , le gibier , la vo- 
laille , sont abondans. MM. Fille et Beauregard ont 
une bibliothèque bien choisie; on peut aussi louer 
des livres et des journaux chez Henriquez , à Toulon. 
Les environs offrent par-tout des promenades char- 
mantes et variées ; le paysagiste y trouvera une foule 
de sites dignes de ses crayons : le naturaliste peut 
faire des excursions sur les bords de la mer et dans 
Jes montagnes ; la Flore d'Hyères lui présentera des 



445 CHAPITRE LXI. 

plantes rares et intéressantes. Si les étrangers sont 
en grand nombre , les réunions sont alors plus fré- 
quentes ; il y a des bals , des concerts ; enfin les 
plaisirs de la société viennent se joindre aux agré- 
mens naturels que peut offrir ce riant séjour (i). 

Le P. Raynaud , Oratorien , qui refusa un évêché , 
et qui s'est fait un nom dans l'art oratoire , étoit 
né à Hyères. Ce beau lieu étoit destiné k voir 
naître des maîtres d'éloquence ; il a donné le jour à 
Massilfon. 

On nous avoit beaucoup parlé d'un tableau repré- 
sentant les douze apôtres , et d'un bas-reiief du Puget , 
qui décorent la chapelle de Notre-Dame d'Hyeres, 
Cette chapelle est bâtie sur une colline près du bord 
de la mer, à une lieue de la ville : elle n'est plus des- 
servie ; mais elle est gardée par un hermite. Cet her- 
mite est un menuisier, qui a voulu expier dans îa 
retraite sa passion immodérée pour le jeu , et qui pro- 
bablement a trouvé dans cette momerie une ressource 
contre les pertes qu'il a faites. Il n'y étoit pas, et 
nous ne pûmes voir les objets qu'on nous avoit tant 
vantés : mais cette course ne fut pas inutile. La vue, 
sur cette montagne , est magnifique et étendue : 
Hyères se développe en amphithéâtre. Au-delk de 
cette montagne est celle de la Perrière , où il y 
a des-grottes avec des incrustations et des stalactites. 

[\) Christ. Aug.YlSCH^K, Reisenach Hyères, im Winurvon iSoj 
tttiJ 2 So.^ ; helpzig, i8o(>,- in-i2. 

Un 



CHAPITRE LXI. 449 

Un paysan de Toulon, qui alloit de Quarque- 
rane à Hyères , avoit proposé de charger nos porte- 
manteaux sur un de ses mulets ; mais il manqua de 
parole à nos matelots. En général , il ne faut pas se 
fier aux paysans provençaux : ceux des environs de 
Touion sont principalement les plus méchans. De- 
mandez-leur votre chemin , ils ne répondent pas, ou 
ne le font que pour vous égarer. Ayez bien soin que 
rien ne manque à vos équipages , à vos harnois , 
car il ne faut attendre d'eux aucune assistance : s'ils 
vous voient dans l'embarras , ils rient ; ^i vous êtes 
en danger, ils passent leur chemin. Qu'un voyageur 
altéré cueille une grappe de raisin; il doit s'estimer 
heureux si cette légère indiscrétion ne lui attire pas 
un coup de bâton ou de fusil de la part du proprié- 
taire. Leurs cris sont ceux du tigre ; leur vivacité est 
celle de la rage. Les rixes naissent pour des misères; 
elles occasionnent des injures ; et la réponse à celles- 
ci est presque toujours un coup de bâton , dé pierre 
ou de couteau , souvent mortel. Celui qui a commis 
ie crime , revenu à lui , ne pense point à son atrocité , 
mais à ses suites : il abandonne sa victime , qu'il 
pourroit secourir ; et quelquefois il l'achève pour 
n'avoir point à craindre sa déposition. Son parti 
est bientôt pris : il fuit ; et posté dans les vaux 
d'OliouIles ou dans les fonds de l'Esterel , il attend 
le voyageur, commence par être voleur, et devient 
assassin par métier. C'est ainsi que se recrutent les 
Tome II, F f 



450 CHAPITRE LXI. 

brigands qui infestent quelquefois les routes ds la 

Provence. 

Les habitans d'Hyères sont cependant d'un na- 
turel civil et affabie ; ieur ville doit une partie des 
agrémens et de l'aisance dont elle jouit, au séjour 
qu'y font des étrangers de toutes les classes et de 
tous les pays ; et les habitans , qui ont l'intérêt et 
le désir de les attirer et de les retenir , savent , en 
vrais cosmopolites, se plier à leurs goûts ; ils s'as- 
sujettissent avec la même facilité aux fantaisies des 
malades, toujours capricieux ; en un mot, ils sont 
aussi doux que le climat sous lequel ils vivent. La 
population est d'environ sept mille âmes. 

L'Anguiller étoit venue mouiller à la plage 
d'Hyères : nous partîmes pour nous rembarquer* 
Nous traversâmes la plaine d'Hyères : les montagnes 
qui l'entourent , la ferment de toutes parts du côté 
de la terre , k l'exception d'un étroit passage vers le 
nord, où est la route de Toulon, et par lequel le 
vent de mistral s'introduit quelquefois dans la vallée. 
Le Gapeau la partage en deux parties. La plus fer- 
tile est sur la rive droite de cette rivière. Les mon- 
tagnes, qui forment l'amphithéâtre, présentent une 
grande variété de figures et de formes : plusieurs sont 
absolument nues , d'autres sont couvertes d'arbres 
résineux et de chênes verts ; en général , elles sont 
très- escarpées. La partie du milieu est cultivée; mais 
ie terrain , d'ailleurs très-rocailleux , est soutenu par 



CHAPITRE LXÎ. 45 i 

des terrasses : l'olivier y croît à merveille. Les champs 
sont plantés en bandes alternatives de vigne et de 
blé. Dans les montagnes du côté du nord , on 
trouve un sc'niste ardoisé , dont les feuillets sont 
extrêmement minces; dans d'autres il y a du quartz. 
Celles du midi renferment des substances calcaires î 
on y observe même du marbre blanc et rouge , qui 
prend un assez beau poli. II y a, à la montagne 
des Oiseaux , une terre rouge dans laquelle on re- 
marque différentes cristallisations de spath calcaire. 

Plus on approche de la mer , plus le terrain de- 
vient marécageux : ce sont les marais qui rendent 
le pays malsain pendant l'été , et y causent des 
épidémies. Il est probable que cette plaine étoit 
autrefois un golfe qui a été successivement comblé 
par les éboulemens des montagnes environnantes. Le 
sol inférieur est cultivé en champs de blé et en prai- 
ries , quj , avec les rians jardins et les petites bastides 
dont ils sont parsemés , présentent un aspect très- 
agréable. 

Le Gapeau a sa source dans le territoire de Signe, 
I-es arbres qui croissent sur ses rives, sont souvent 
couronnés de pampres de diverses variétés de vignes 
qui viennent spontanément , et parmi lesquelles il 
y en a peu qui méritent d'être cultivées. Près de 
son embouchure sont les salines : c'est un grand 
espace carré , d'environ une lieue de circonférence , 
enfermé par un rempart , et partagé en plusieurs 

Ff a 



4^2 CHAPITRE LXr. 

autres carrés , bordés également de fossés et de 
canaux par lesquels on y introduit l'eau de la mer, 
que l'ardeur du soleil fliit évaporer. Lorsque cette 
opération a été répétée plusieurs fois , on enlève 
le sel ; on le porte dans les magasins, qui sont sur 
les bords de la mer , et près desquels il y a aussi 
des habitations pour les ouvriers; puis on le charge 
sur des bâtimens. Le produit de ces salines s'éle- 
voit alors à cinq cent mille francs : on augmente 
encore k présent l'étendue de cet établissement. 

C'est au-delà des salines , au-dessus de remf)ou- 
chure du Gapeau , dans un lieu appelé aujourd'hui 
l'Eoubes, que l'on doit chercher l'ancienne Olbia^ 
nom qui en grec signifie V Heureuse ^ et qu'elle devoit 
vraisemblablement aux avantages de sa situation. Les 
pirates et les Sarrasins l'ont pillée , et ont forcé ses 
habitans à se retirer sur les montagnes. 

Ce territoire fortuné est devenu inculte ; les débor- 
demens du Gapeau y ont versé des vases et formé 
des marais : mais , avec peu de dépense , ce beau 
sol pourroit être rendu à l'agriculture. Au milieu des 
marais formés par l'embouchure du Gapeau , il y a 
un petit bras de mer d'environ ime demi - lieue , 
qu'on appelle le Ceinturon. Il seroit facile d'y faire un 
port , et de conduire de là un canal jusqu'à Hyères. 
Cette entreprise a été projetée depuis cent ans ; mais 
elle ne recevra peut-être jamais son exécution : ce- 
pendant ce port et ce canal dessécheroientles marais; 



CHAPITRE IXI. 453 

les vaisseaux qui mouillent dans ie bassin d'Hyères y 
trouveroient un abri , et il en résulteroit une foule 
d'avantages : un des piin.cipaux seroit de protéger 
en temps de guerre les embarcations contre les 
enneinis , qui viennent croiser impunément à l'en- 
trée du bassin. 

C'est précisénient ce qui arriva au temps où nous 
y étions. Comme nous a|)proch(ons de notre bâti- 
ment, nos gens vinrent nous prévenir qu'un mar- 
chand de boulets ( c'est ainsi qu'ils nomment les cor- 
saires ) croisoit vers l'ile du Levant ; qu'il avoit pris 
plusieurs barques de pêcheurs et des bâtimens de 
transport, et qu'il avoit renvoyé ceux-ci après s'être 
emparé des grains dont ils étoient chargés : ils nous 
conseillèrent d'attendre, pour nous embarquer, qu'il 
eût quitté ces parages; et nous nous décidâmes a ne 
pas visiter les îles d'Hyères, comme nous en avions 
eu l'intention. 

On aperçoit ces îles du rivnge; elles sont éloignées 
d'environ quatre lieues : les habitans d'Hyères y vont 
quelquefois faire des parties de plaisir. Les Romains 
les appeloient Stœchadcs ( 1 1 , à cause de l'ordre dans 
iequel elles sont rangées ; c'est aussi pour la même 
raison qu'ils les avoient appelées Prou , Aiese , 
Hypœa. 

Proie , c'est-à-dire , la prem'ùre , est celle qu'on 

(i) Du mot grec ro/^f , ordre, 

F f 3^ 



4^4 CHAPITRE LXr. 

nomme aujourd'hui PorqueroUes , probablement à 
cause des porcs qu'on y élevoit : elle est à l'ouest ; 
à son entrée devant Toulon est la pointe des Lan- 
goustiers , ainsi nommée de la grande quantité de 
langoustes (i) qu'on y prend. Cette île est la plus 
grande ; elle est bien boisée , et renferme près de 
quatre-vingts à cent habitans. Louis XIV y faisoit 
élever des faisans. C'est entre cette île et la presqu'île 
de Gien qu'est l'entrée de la rade d'Hyères. La pres- 
qu'île a près d'une lieue et demie de long ; au milieu 
est un étang qui fournit d'excellent poisson , et où 
les habitans d'Hyères peuvent se procurer le plaisir 
de chasser des oiseaux d'eau. 

Aïese , c'est-k-dire , Vih du milieu , nommée au- 
jourd'hui Port-cros , est à trois lieues vers l'est. C'est 
la plus élevée et la plus fertile ; elle est couverte 
de lavande et de fraisiers ; elle a un petit port : on 



(i) Palinurus vulgarls , Latr. Gêner, crustac. p. 4S , et Ann. 
d' histoire natur. t. III, p. 391 , où cette espèce, jusqu'alors con- 
fondue avec d'autres, est bien caractérisée. On trouve encore 
dans CCS parages , et sur toute la côte , plusieurs autres espèces 
de crustacées : ie cancre tête de mort, dromia cajnit mortuum , 
Latr.; le cancre migraine, calapya granulata , Fabr, ; ie cancre 
madré , grapsus variiis, Latr. ; le cancre aplati , plagusia deprrssa , 
jcj. ; leucosia nucleus , id. ; rjuûa squinado , maia armata , id. ; 
l'araignée de mer, macropus longirostris , id. ; dorippe quadridens , 
id. ; la squiile large ou orchetta ; scyllarus laïus , id. ; l'écrevisse 
striée, galathea strigosa . Fabr. j squilla mantis , \à.; phron^ma. 
sedentaria , L,ATR. 



CHAPITRE LXI. 4^5 

y compte environ cinquante habitans. Ces deux îles 
sont défendues par des forts. 

Hypœa, c'est-à-dire , la plus éloignée , est nommée 
aujourd'hui île du Levant : eile est à environ trois 
quarts de lieue de la dernière. C'est la plus petite 
et la p(us misérable ; elle est inhabitée. Les Anglois 
et les Algériens viennent quelquefois y faire de l'eau 
à une petite source qui est au midi. 

Ces îles forment un beau groupe qu'on découvre 
h une distance de quatre ou cinq milles (i) : elles 
bornent Thorizon ; mais entre elles on aperçoit plus 
loin la vaste mer. Souvent on les a confondues 
avec la ville d'Hyères ; et plusieurs livres , estimables 
d'ailleurs , ont accrédité l'erreur que c'est dans ces 
îles que croissent les orangers (2) , tandis qu'aucune 
des plantes de la belle tàmiile des hespéridées ne 
pourroit y subsister. Je ne saurois dire non plus où 
M. Pinckerton a pu trouver qu'une de ces îles étoit 
celle de Calypso (3). 

Après avoir parcouru toute cette plage , nous 
revînmes à Hyères : nos matelots se préparèrent à 

(i ) M. YounçT a eu tort de dire que la plus voisine tient au con- 
tinent par une chaussée, 

(2) Vojage fti France, \, 11,76; Dictionnaire d'histoire natu- 
relle , chez Deterville, au mot ORANGER ; Dictionnaire du com- 
merce de M, PeuchET , au met HyÈRES , &c. &c. 

(?) Pinckerton, Géographie, traduction Françoise, tome 1.''*^» 
page 223. 

Ff 4 



45^ CHAPITRE LXI. 

profiter du premier moment où les vigies cesseroient 
de signaler le corsaire , pour mettre à la voile et se 
diriger vers Saint - Tropez , où ils dévoient nous 
attendre ; nous passâmes le reste de la journée à 
chercher les moyens de nous y rendre le lendemain 
par terre. 



457 



CHAPITRE LXIL 

Départ d'Hyères. — Comoni. — Bormonî. — Montagne 
de l'Averne. — Minéraux. — Plantes. — Château de la 
Molle. — Les Maures. — Château Frainet. — Les 
Sarrasins en Provence. — Cogolin. — Heraclea Cac' 
cabaria, Saint-Tropez, — Commerce. — Pêche , 
Thon , Madrague. 

1 L n'y a point de route qui conduise d'Hyères à 
Nice : ceux qui vevdent s'y rendre sont obligés de 
retourner à Toulon ; ils prennent ensuite le chemin 
de Fréjus par Cuers et Pignans. D'Hyères à Saint- 
Tropez il n'existe point non plus de route qui soit 
praticable pour les voitures : nous louâmes des che- 
vaux , nous prîmes un guide pour nous conduire, 
et le I 2 juin nous étions en marche à deux heures 
du matin. 

Depuis Toulon , en suivant la côte , jusqu'à 
Fréjus , on est sur le territoire des anciens Comonî , 
qui dépendoient des Salyes , ainsi que les Bormoni , 
dont Bormis tire son nom. 

La route est d'abord coupée par plusieurs petits 
chemins plantés d'oliviers ; elle est bordée d'une haie 
de grenadiers. Le sol , cultivé en blé et en vignes , est 
très- fertile. On voit à droite les salines, et plus loin 



45^ CHAPITRE LXir. 

la mer, d'où s'élèvent les îles dont j'ai parlé. On arrive 
bientôt à la chaîne de montagnes qui forme l'amphi- 
théâtre de la plaine d'Hyères. Celle que nous traver- 
sâmes s'appelle la montagne de l'Avcrne. Elle pré- 
sente des sites pittoresques , et son aspect est vraiment 
curieux pour le minéralogiste et pour celui qui aime 
les paysages. Le quartz gras, qui y forme la base du 
sol , a été scié en mille endroits par des torrens qui 
y ont formé une multitude de sillons et de fentes 
plus ou moins larges , et souvent très-profondes. Ici 
la route cesse d'être frayée ; ce n'est plus qu'un sen- 
tier dont on reconnoît à peine la trace , et qui circule 
à travers ces anfractuosités. Un peu plus loin , la na- 
ture du sol change encore , et à chaque pas il offre 
des minéraux intéressans : à l'aide d'un marteau dont 
nous avions eu soin de nous munir , nous en déta- 
châmes plusieurs, et nous en eûmes bientôt rempli 
un panier ; c'étoient des variétés de granit, de porphyre , 
de quart:^ gras. Le mica est ensuite mêlé au quartz en 
assez grande quantité; et il devient bientôt si abon- 
dant , qu'on enfonce jusqu'à la cheville dans des flots 
d'un sable qui paroît d'or ou d'argent, et auquel les 
reflets des rayons du soleil donnent un aspect plus 
brillant encore. Un représentant du peuple , qui 
n'a:voit pas fait de grandes études en minéralogie, 
ayant traversé cette montagne en 1793 , s'empressa 
de recueillir de ce beau sable, et de l'envoyer k la 
Convention, comme uiie preuve , disoit-U , de 



i 



CHAPITRE LXII. 459 

l'impéritie des administrateurs du département du 
Var , qui fouloient sous ieurs pieds des trésors 
propres à soutenir les frais de la guerre contre tous 
ïes rois de l'univers , et qui ne savoient pas en 
tirer parti. 

Les sinuosités formées par I^ torrens qui , en pre- 
nant des routes différentes , produisent des variations 
dans le terrain , les plantes dont ie sol est couvert, 
ajoutent encore à l'effet de cette singulière contrée, 
où l'on ne rencontre pas une seule chaumière : on se 
croit transporté dans un pays désert et loin de toute 
espèce d'habitation. Nous nous amusâmes à rassem- 
bler pour notre herbier quelques plantes méridionales. 
On aime toujours à revoir les plantes qu'on a cueil- 
lies sur le terrain même où elles croissent naturelle- 
ment : elles raj)pellent les sites où on les a trouvées, 
les lieux qu'on a parcourus , les amis qu'on a laissés ; 
c'est une source de souvenirs agréables et attachons ; 
et si elles n'ajoutent rien aux connoissances , elles 
ont pour l'ame un intérêt bien plus touchant que 
celles qui ont été transplantées dans les jardins pour 
notre agrément ou notre instruction. Les plantes 
de la Provence sont bien connues par le grand ou- 
vrage de Garidel ( i ) et par l'excellente Flore de 



( I ) Histoire des plantes qui croissent aux environs d'Aix et dans 
plusieurs lieux de la Provence. Aix, 171 5 , in-fof. 



4^0 CHAPITRE LXII. 

AI. Gérard (i). C'est dans ces montagnes, dans 
celles de l'Esterel et de la Victoire, que ces deux 
infatigables botanistes ont fait la plus abondante 
moisson. On doit regretter que le premier ai' adopté 
l'ordre alphabétique , et que l'autre ait rédigé sa 
Flore avant que Linîiaîus, dont il a suivi la mé- 
thode, eût inventé les noms triviaux, qui sont d'un si 
grand soulagement pour la mémoire, et qui ont donné 
tant de facilité pour l'étude des végétaux. Il seroit 
à désirer que qrelque botaniste , en se servant des 
travaux de ces deux hommes savans et laborieux, 
nous donnât une Flore de ta Provence, » 

Comme l'histoire naturelle n'étoit j)as Ip principal j 
objet de notre voyage , nous ne nous arrêlâmes pas 
dans ces lieux, où il auroii fallu camper et séjourner \ 
pour observer tout ce qu'ils peuvent offrir d'inté- 
ressant : nous nous contentions de remarquer ce 
qui étoit sur notre chejnin , et de prendre des échan- 
tillons des minéraux, des plantes et des insectes qui 
appartiennent plus particulièrement au midi de la 
France. 

Nous observâmes avec regret qu'une grande quantité 
de beaux pins (2) avoit été dévorée par le feu. On 
éprouve un sentiment de peine en voyant des arbres 
magnifiques , encore sur pied , dépouillés de leur 

[i) Ludovici GtKkRD Flora Gallo-Provincialis. P.uisiis, 1761, 
in-8." 

(2} Pinus syhrstris. 

/ 



CHAPITRE LXII. 4^C 

branchage par la fînmine, et noircis par la fumée. 
Par-tout on trouve des traces de semblables incendies; 
il n'y a presque pas de pinedos ( c'est ain^i qu'on 
appelle les lieux où croissent les pins ) qui en soient 
exempts. Je dirai ailleurs k quoi l'on peut attribuer ces 
'indignes dévastations, et quels sont les moyens d'y 
remédier. II y a des endroits que la multitude des 
roches, les sillons faits par les torrens, et ces pins 
brûlés et noircis , rendent si âpres et si sauvages , 
qu'on ne pourroit pas choisir un meilleur site pour 
peindre l'entrée des enfers. 

D'autres parties sont couvertes de chênes verts ( i ) : 
on y rencontre aussi le chêne à feuilles rondes (2) , 
dont [es paysans mangent les glands après les avoir 
fait bouillir et les avoir fait cuire sous les cendres 
chaudes ; le rouvre ou chêne ordinaire (3) , et ie chêne 
pédoncule (4) , dont le bois, plus compacte et plus 
dur, résiste plus fortement a l'eau, et que les anciens 
employoient principalement dans leurs constructions. 
L'espèce la plus commune dans ces montagnes est 
le lié.^re (5] : c'étoit le temps où on le dépouilloit de 
son écorce. On enlève cette écorce tous les huit à 



( 1 ) Quercus ilex. 

(2) Quercus rotundlfolia. LamARCK. 

{3) Qu^r^^us rohur. 

(4) Quercus yedunculata, 

(5) Quercus suber. Les Provençaux l'appellent suvé : ce mot 
dérive peut-être de sui/er. 



4<^2 CHAPITRE LXII. 

dix ans ; sans cela l'arbre périroit. On la charge 
avec des pierres pour l'aplatir , après l'avoir fait 
passer au feu en dedans et en dehors; elle est portée 
ensuite à Saint-Tropez, où on la taille en bou- 
chons. 

Une infinité d'arbustes nouveaux pour un habitant 
des départemens du nord offrent une variété ravis- 
sante. L'arbousier ( i ) y croît avec une extrême 
abondance ; tout le soi en est couvert ;. on y voit 
aussi beaucoup de genièvre (2) , appelé en Provence 
genibré. Parmi les autres arbrisseaux qui se présen- 
toient sur notre route , nous distinguâmes l'aurone (3 ) 
ou la citronnelle de nos jardins ; le myrte (4) , dont 
ïa blancheur contraste agréablement avec le jaune 
du jasmin ( 5 ) . 

Tantôt nous descendions dans des profondeurs 
dont les défilés doivent devenir impraticables pendant 
ia saison des pluies; tantôt nous montions sur des 
collines d'où nous pouvions jouir du bel aspect 
de ia mer. Nous vîmes distinctement trois vaisseaux 
anglois qui étoient à ia pointe de l'île du Levant et de 
la rade d'Hyères ; ils donnoient ia chasse à plusieurs 
petits bâtimens , et la batterie des côtes leur lâcha 

{ I ) Arhutus unedo. 

(2) Juniperus communis. 

(3) Artemisia abrotonum. 

(4) Afjfrtus communis. 

(5) Jasrninum fruticans. 



CHAPITRE LXII. 4^5 

une bordée : nous pensâmes alors à notre barque et 
au danger qu'elie couroit. 

Nous nous arrêtâmes à l'ancien château de la 
Alolle, qui appartient à M. de Fons-Colombe (i). 
Un bon paysan nous procura quelques assiettes, et 
nous dînâmes, avec les provisions que nous avions 
apportées , au bord d'une fontaine , à l'ombre de 
quelques mûriers. Avant de nous remettre en route , 
nous parcourûmes les environs, et nous fîmes encore 
luie ampie récolte de minéraux. Nous trouvâmes de 
la cyanite prismatique : ses quatre pans étoient très- 
aplatis ; elle avoit pour base du quartz micacé. 
Nous vîmes encore de la cyanite lamellaire dans du 
granit feuilleté ; de la cyanite à lames divergentes. 
Le feld-spath a une couleur rose , et commence à se 
décomposer. Nous ramassâmes des roches quartzeuses 
qui renfermoient quelques cristaux de staurotide : 
celle-ci appartient à la variété qu'on appelle grana- 
tite ; c'étoit une espèce de gneiss avec des grenats 
et du mica. Parmi les granits , il y en avoit de feuil- 
letés. Les environs de la Molle produisent aussi de 
la serpentine ; on y exploite une carrière d'une roche 
serpentineuse , avec des parties brillantes d'un vert 
jaunâtre: une autre serpentine , d'un gris blanchâtre, 
a des veines d'un vert foncé , et contient de Vasbeste 
roide et étoile. On trouve encore dans cette carrière 

{i) Suprà, page 331. 



4<34 CHAPITRE LXII. 

de ia stéatîte grise , d'autre yû««^ d'or en rayons diver- 
geas , et de la chlor'ite verte. Quelques cavités ren- 
ferment du quarlT^ hyalin. Enfin ce j)nys si inté- 
ressant pour le minéralogiste offre aussi des traces 
de volcans : on y trouve des morceaux de lave en 
masses roulées. 

Après avoir fait rafraîchir nos gens et reposer nos 
chevaux , et avoir joui des plaisirs que pouvoit nous 
procurer un lieu aussi agreste , mais riche cependant 
en productions de la nature , nous reprîmes notre 
route par un chemin à-peu-près semblable, jusqu'à 
Çogoliiï , dont les maisons sont en partie bâties avec 
une serpentine talqueuse qui se trouve dans les mon- 
tagnes que nous venions de parcourir. 

Un minéralogiste de profession , au lieu de se 
rendre à Saint-Tropez, auroit pris sur sa gauche pour 
suivre encore les belles observations qu'on peut faire 
dans ces montagnes , jusqu'au lieu qu'on appelle la 
Garde-Fraimt , par où l'on se rend à Draguignan. 
Nous avons vu , dans le musée de cette ville , les 
minéraux qu'on peut y recueillir. Ces montagnes 
renferment aussi un grand banc de serpentine , tantôt 
grise , tantôt noirâtre , oii l'on trouve de Vamiante 
qui y adhère. La montagne où est situé le château 
Frainet, et celles qui l'entourent, sont principale- 
ment composées de gneiss. 

Cette chaîne de moniaanes que nous venions de 
parcourir, et qui s'étend depuis Hyères jusqu'à Fréjus , 

où 



CHAPITRE LXir. 4^5 

où elle est séparée del'Esterel parle fleuve d'Argent, 
s'appelle les Maures , sans doute k cause du grand 
nombre de Sarrasins qui l'ont habitée. Après s'être 
emparés de l'Espagne, ils étoient descendus dans 
le Languedoc et dans la Provence (i). Ceux qui 
furent chassés du Languedoc par les ducs d'Aqui- 
taine, entrèrent dans la Provence (2) , et y com- 
mirent mille désordres ; ils se réunirent , et s'avan- 
cèrent jusqu'à Poitiers, où ils furent taillés en pièces 
par Charles-Martel (3) , qui les vainquit encore en 
Provence , et les chassa du pays. Ils désolèrent 
ensuite les côtes au moyen de bâtimens léoers qui 
ïes transportoient promptement ( 4 ) : ce fut alors 
qu'ils pillèrent le monastère de Lérins , après en avoir 
égorgé les religieux. Les Danois , appelés Normands, 
détruisirent ce qu'ils avoient épargné. On doit pla- 
cer dans cette période la ruine de plusieurs villes 
romaines en Provence , et notamment d'Heraclea 
et é'Olbia, Les Sarrasins rentrèrent en Provence ( 5) , 
et mirent tout à feu et à sang, pendant que les Nor- 
mands ravageoient le nord de la France : ils dévas- 
tèrent Aix et Marseille , s'emparèrent du golfe de 
Saint-Tropez , et en occupèrent les environs. C'est 

( i ) En 721. 

(2) En 729. 

(3) Ei^73^- 

(4) En 737. 

(5) En 888. 

Tome II, ^ g 



'4,66 CHAPITRE LXII. 

à cette époque qu'ils bâtirent le château Fralnet ou, 
Fraxînet [\) : c'étoit leur boulevart dans ces mon- 
tagnes , et ils conservèrent ce poste important jus- 
qu'en ^32. Guillaume I.", comte de Provence, 
ïes en chassa enfin : il fut puissamment aidé , dans 
cette utile et glorieuse expédition , par plusieurs 
braves chevaliers ; un des plus renommés étoit Bevon 
ou Bobon (2), fils du seigneur de Noyers près de 
Sisteron. Les Sarrasins n'ont plus reparu depuis. On 
voit encore au Fraxinet un fossé large et profond , 
€t une grande citerne : l'un et l'autre sont taillés 
dans ie roc. 

Avant d'arriver à Cogolin, où l'on cultive beau- 
coup de haricots noirs , on trouve Roquebrune , dont 
le territoire est fertilisé par les dépôts que l'Argent 
laisse dans ses débordemens , et le château de Gri- 
maudy dans lequel étoit née la malheureuse prési- 
dente d'Entrecasteaux , si barbarement assassinée par 
son mari. A Cogolin, on quitte la montagne : la 
plaine est fertile et entièrement cultivée en blé. Le 
terrain devient stérile en approchant du golfe , que 
l'on suit jusqu'à la pointe où est située la ville de 
Saint-Tropez. 

Cette ville est bâtie dans le lieu où étoit Heraclea 

( I ) Fraxinetum , nommé ainsi à cause des frênes dont le terri- 
toire étoit couvert i 

(2) H se retira en Italie, où il vécut dans une pauvreté volon- 
taire. Quelques églises de ce pays l'honorent comme un saint. 



CHAPITRE LXIL 4<^7 

Cdccaharîa , nppelée ainsi peut-être parce qu'elle 
possédoit un temple d'Hercule : quant à son sur- 
nom , il faudroit en chercher le sens dans la langue 
celtique. Elle fut pillée et détruite par les Sarrasins; 
et , malgré la protection promise par les comtes de 
Provence à ceux qui s'y établiroient , personne 
n'osoit l'hal^iter : enfin soixante familles génoises , 
conduites par Gaffarel de Garessio , s'y fixèi ent en 
1 470 , sous la condition qu'elles seroient exemptes 
de toute taille. II n'y avoit plus alors que deux 
tours qui servoient à défendre le pays ; elles sub- 
sistent encore. Les Génois y bâtirent une ville , 
qu'on appela Saint- Trope-^, du nom d'un saint mar- 
tyrisé à Pise , dont ils y transportèrent les reliques. 
Le port est formé par un môle jeté sur le golfe, 
que les anciens nommoient sinus Sambracitanus , et 
qu'on appelle aujourd'hui golfe de Grimaud , du 
nom du grand sénéchal de Provence , Jean deCossa, 
baron de Grimaud , qui conclut le traité avec les 
Génois. 

Le territoire qui environne Saint-Tropez est très- 
stérile : l'air qu'on y respire est vif et pur ; la peste 
ne s'y est jamais introduite , quoique les lieux voi- 
sins en fussent infectés. On y construit quelques 
navires de commerce , qui servent ensuite à faire 
ies transports pour le compte des autres places. 
Avant la révolution , on y avoit établi quelques 
filatures de soie. La construction des navires , 

Gg 2 



4^8 CHAPITRE LXII. 

rexportatioii du bois ou du liége , et la fabrication 
des bouchons , forment aujourd'hui tout le com- 
merce de la ville : on y a aussi récemment fait des 
salines. Le vin y est de mauvaise qualité. 

La pêche est encore une des principales branches 
d'industrie. Comme il n'y avoit rien de curieux h 
voir dans la ville , M. Sisterne , inspecteur des 
douanes , à qui M. Brack nous avoit recommandés , 
et dont nous reçûmes un accueil très-obligeant , 
nous proposa de voir lever la madrague , et il eut 
la bonté de nous accompagner. 

Notre petite barque , en longeant les côtes et en 
profitant de l'avantage du vent , avoit échappé aux 
corsaires anglois ; elle étoit arrivée presque en même 
temps que nous dans le port. Avant la pointe du jour , 
nous nous y embarquâmes pour Fréjus. Les pêcheurs 
avoient promis de ne point lever leur madrague avant 
notre arrivée : nous ne les fîmes pas attendre ; il 
étoit à peine jour quand nous les abordâmes. 

La pêche du thon se fait de différentes manières. 
Quelquefois le pêcheur laisse filer une cornette 
armée d'un haim ou hameçon , et il tire lorsqu'il sent 
ia plus légère résistance ; c'est ce qu'on appel le /7/f/^^r 
au doUt. On pêche h la canne ou à la cannette , 
lorsqu'on se sert d'une canne ou perche déliée , au 
bout de laquelle on a empilé un haim, c'est-à-dire, 
attaché une ligne. L'amorce est faite avec de pe- 
tits poissons crus ; mais les Génois et les Catalans 



CHAPITRE LXII. 4^9 

emploî^it une pâte de poissons cuits (i) , et pa- 
roissent s'être approprié presque exclusivement cette 
pêche , qui entretient , sur les côtes , des matelots qui 
sont toujours à la disposition du commerce et de 
l'Etat. Le libouret est une corde qui passe h travers 
un morceau de bois appelé avalette , auquel est 
attachée une autre corde garnie de plusieurs petites 
lignes armées de haims. Le parangre est composé 
d'une maîtresse corde , appelée bauffo , sur laquelle on 
place, par intervalles égaux, les lignes d'hameçon ; 
ces bauffos sont ordinairement faits avec du sparte : 
la chair de chat , les scarabées , les vers de mer , 
le pain , le vieux fromage , sont l'appât qu'on pré - 
sente communément au poisson dans le parangre. 
On se sert aussi d'une seine ou grand filet avec 
lequel les pêcheurs , faisant un grand circuit , enve- 
loppent les poissons et les entraînent sur le rivage : 
ce\.ie seine est appelée eissaugue; elle a une espèce 
de sac ou de poche au milieu de sa largeur. L'eis- 
saugue lestée ou flottée est très- préjudiciable, ainsi 
que tous les filets traînans, parce qu'en labourant 
le fond ils détruisent le frai et enlèvent le fretin. 
Ces filets reçoivent différens noms selon leur lon- 
gueur et la dimension de leurs mailles , qui varient 
d'après le genre de pêche auquel ils sont destinés. 

*1— *— Mi II' ■ — ■-■ -^■ — - I I I ■!■ I I I ■ I — ■ ^ 

(i) On prend ainsi les turbots, les raies, les soles, ies loups, 
; les merlans, ies maquereaux, &c, 

Gg 3 



'470 CHAPITRE LXIÏ. 

Mais de toutes les manières de pêcher, les meilleures 
et les plus sûres sont le thonnaïre et la madrague. 

Il n'est pas permis k tout le monde d'établir des 
madragues. 11 faut qu'elles soient placées à des dis- 
tances où elles ne puissent se nuire réciproquement , 
et dans des lieux où elles n'entravent pas la naviga- 
tion. Elles sont affermées , pour le compte du Gou- 
vernement, à des prix plus ou moins hauts, selon 
leur grandeur et leur jiroduit présumé. 

Le thonnaïre y en provençal îouna'iré y n'est dans 
quelques pays qu'une enceinte de filets destinée à 
arrêter les thons. Des matelots sont chargés d'obser- 
ver leur arrivée , et d'en donner le signal en déployant 
un pavillon; les bateaux arrivent au lieu où les pois- 
sons ont été réunis ; on les environne avec des filets , 
on les pousse vers le rivage, et Ih on les prend avec 
d'autres filets. A Saint-Tropez, et sur toute la côte 
de Provence , le touna'iré est un filet disposé en 
spirale : on n'y prend que du thon ; et il est presque 
toujours mort , parce qu'il s'y serre les ouïes et s'é- 
touffe : c'est ce qui a fait préférer l'usage de la ma- 
drague , où l'on prend toute sorte de poissons. 

On pense que ce nom de madrague ou mandrague 
doit avoir été employé par les anciens Marseillois ; 
il peut dériver du grec ^vJ}a. , qui signifie parc , 
enclos y enceinte. C'est, en effet, une vaste enceinte 
composée de très - grands filets , et partagée par 
d'autres en plusieurs chambres. Devant le filet ^ du 



CHAPITRE LXII. 4/1 

côté de la pleine mer , est une longue allée formée 
de deux filets parallèles , qu'on appelle chasse ; les 
thons s'y engagent , entrent dans la madrague , 
passent de chambre en chambre, et arrivent à la der- 
nière , qu'on appelle chambre de la mort , ou corpou , 
ou corpon , et même corpus. Tout avoit été disposé; 
nous étions arrivés les premiers : les pêcheurs soule- 
voient les filets de chaque chambre pour forcer les 
poissons à entrer dans celle qui devoit leur être fa- 
tale. George , le roi de la madrague , nous joignit 
bientôt après avec ses pêcheurs : nous le suivîmes 
au corpou ; il répandit quelques gouttes d'huile sur 
la mer , et se couvrit entièrement la tête avec une 
toile pour mieux voir s'il y avoit des poissons (i). 
On avoit attaché sous sa barque une tête d'âne pour 
attirer les thons , qui ordinairement arrivent aussitôt 
près des bords du corpou pour voir cette tête. Le 
roi de la madrague, après avoir procédé ainsi à cet 
examen, fait savoir, par un signal convenu, aux pro- 
priétaires ou à leurs fermiers, si la pêche est heureuse. 
Quand elle est abondante, d'autres signaux en ré- 
pètent l'avis : alors tous les canots sont mis en mer ; 
une fouie de curieux les remplissent ; la madrague 
est entourée ; l'air retentit d'acclamations et de chants 
joyeux mêlés au son des instrumens. 

La pêche cette fois ne fiit pas miraculeuse: le filet 

(i) Nous répétâmes après iui l'expérience ; et, en effet , l'huifs 
répandue faisoit distinguer plus facilement les poissons, 

G g 4 



47^ CHAPITRE LXII. 

ne renfermoit que de petits poissons ( i ) ; ce qui 
annonce toujours qu'il n'y a pas de thons , car ceux- 
ci les auroient bientôt mangés. La pêche du thon est, 
en général, moins abondante depuis la guerre : ce 
poisson est facile k effrayer ; le feu des batteries 
placées sur la côte paroît l'en avoir éloigné. 

Il y a deux madragues k Saint-Tropez. La place 
où elles peuvent s'établir, est affermée dix mille six 
cents francs pour le Gouvernement. Leur entretien 
est encore un objet de dépense considérable : il faut 
pour chacune deux filets , parce que quelquefois un 
requin s'y engage et les déchire ; beaucoup d'autres 
accidens peuvent les endommager; et si l'on n'avoit 
pas le moyen de les remplacer , il faudroit disconti- 
nuer la pêche. Chaque filet coûte trois mille francs. 
Ce prix diminuera de beaucoup , lorsque l'usage de 
l'ingénieux métier qui sert à les fabriquer , aura été 
répandu. 

Pour le filet du corpou, il faut environ deux cent 
cinquante livres de liège, qui se vend quinze francs 
Je quinlal. Ce filet reste quelquefois pendant un ou 
deux ans dans la mer ; mais ceux qui forment les 
autres chambres et la chasse, sont changés tous les 
six mois. La mer, dans l'endroit où la madrague étoit 
placée , a quarante brasses de profondeur. 

(i) Nous y vîmes seulement l'hirondelle, irigln hirundo, L. ; 
le malarmat, peristcdion makrmat , LacÉP. , et du fretin. 



CHAPITRE LXII. 4/3 

Le thon ^np-pelé scomhre thon ( i ) parles naturalistes, 
est recherché depuis les temps les plus reculés : les 
écrits des anciens en font souvent mention , et son 
image est consacrée sur les médailles. Les Romains 
faisoient un très -grand cas de sa chair : Pline n'a pas 
dédaigné de parler de la préférence qu'ils donnoient 
à certaines parties de l'animal sur les autres ; en 
général , ils aimoient mieux la chair du ventre ; et c'est 
aussi celle que recherchent aujourd'hui les gourmands. 
Le thon se sert frais dans tous les lieux où il peut 
s'exporter sans se corrompre. On lui donne diffé- 
rentes préparations pour le conserver : les anciens 
connoissoient pour cela plusieurs procédés ; et ils 
appeloient le thon salé mélandrye , parce qu'il prenoit 
ia couleur de copeaux de chêne un peu noircis. Au- 
jourd'hui , on coupe les thons par tranches ; on sale 
ces tranches , ou bien on les marine en les mettant 
dans l'huile après les avoir imprégnées de sel. La 
chair du ventre , ainsi préparée , s'appelle panse de 
thon ; et celle du dos, thonnine. L'huile qui se détache 
de ces poissons lorsqu'on les lave et qu'on les presse 
pour les saler, est employée par les tanneurs. Le 
prix du thon mariné varie selon la quantité que les 
madragues en fournissent, 

(i) Scomier thjnnus , L. Les Provençaux l'appellent toun. 



474 



CHAPITRE LXIÏI. 



Golfe de GrimAUD, Sinus Sambracitanus. — SaiNT- 
Maxime. — Lfs Yssambres. — Saint- Kaffau. 

— Forum Juin , FrÉJUS. — Moissons précoces, 

— Histoire. — Ancien Port. — Lagunes. — Eglise 
baptistère. — Monumens. — Phare. — Porte Dorée. — 
Murs, — Conserve d'eau. — Magasins voût'':s. — Aque- 
ducs. — Cirque. — Panthéon. — Manque d'eau. — In- 
salubrité du pays. — Fièvres. — Anchois. — Cannes. — 
Antiquités. — Inscriptions. — Arrivée de BONAPARTE 
à Fréjus. 

/\. PRÈS avoir bien observé les opérations de la 
madrague , nous quittâmes Al. Sis terne , le roi 
George et ses braves compagnons , et nous tra- 
versâmes le golfe de Grimaud , appelé par les Ro- 
mains sinus Sambracitanus. Il ne faut qu'un quart- 
d'heure pour ce passage, et le tour a plus de trois 
iieues de Provence : nous vîmes cependant une 
dame , née à Saint-Tropez , qui aime mieux faire ce 
tour à cheval que d'aller sur mer. Ce n'est pas la 
seule personne que nous ayons rencontrée qui , 
étant née dans le voisinage de la mer, craigne plus 
de s'y exposer que les gens qui n'ont jamais habité 
sur ses bords. II est vrai que ceux qui vivent sur les 
côtes , plus à portée que les autres de voir des nau- 
frages, connoissent mieux l'inconstance de la mer 
et les dangers de la navigation. 



CHAPITRE LXIII. 475 

Du milieu du golfe nous voyions ïes anciennes 
tours qui servoientde défense contre les Sarrasins , et 
les ouvrages que le duc d'Epernon y ajouta en 1592 
pour en faire une citadelle : la forme en est très- 
îrrégulière ; elle a trois bastions sur le même front ; 
elle défend une partie du golfe et domine la ville. 

A l'autre extrémité de l'entrée du golfe , en face 
de Saint-Tropez , est Saint- Afaxi me : le territoire 
est aride et sablonneux; on y cultive la canne, qu'on 
y réduit en lames et qu'on façonne pour les tisse- 
rands. Derrière ce village sont des montagnes cou- 
vertes de forêts. 

Au fond du golfe est Gr'unaud , dont la plaine est 
mondée tous les hivers par les débordemens des tor- 
rens qui la traversent. On y observe plusieurs petits 
lacs connus dans le pays sous le nom de garonnes: 
quelques-uns de ces amas d'eau sont entretenus par 
des sources constantes, et sont poissonneux; mais 
d'autres sèchent imparfaitement pendant l'été et 
exhalent un méphitisme pestilentiel : il seroit utile 
de les combler. 

En sortant du golfe , nous vîmes , à l'extrémité de 

l'horizon , un navire anglois que la vigie signala dès 

qu'il parut : nous rangeâmes la côte. Mais bientôt 

la timide Anguille devint elle-même redoutable : les 
o 

deux pierriers braqués sur sa proue donnèrent quel- 
que inquiétude U tine tartane qui venoit de Fréjus, 
Nous la rencontrâmes sou§ la vigie des Yssambres , 



A?^ CHAPITRE LXIII. 

nom dérivé sans doute du mot Sambracîtanus ; dès 
qu'elle nous aperçut , elle serra la terre le plus qu'il 
lui fut possible , et se fit remorquer par son bateau 
d'embarcation. Les craintes delà tartane étoient fon- 
dées ; souvent les corsaires anglois envoient près de la 
côtedes bateaux armés pour prendre les petites embar- 
cations qui n'osent pas s'en éloigner : c'est pourquoi 
nous abordâmes à ia pointe des Yssambres , comme 
nous l'avoit recommandé M. Sisterne, afin d'ap- 
prendre des employés de ia douane si le golfe de 
Fréjus étoit libre. Peu de jours auparavant , un bâti- 
ment avoit été poursuivi jusque dans ce golfe par 
un corsaire. 

Après avoir doublé la pointe des Yssambres, nous 
eûmes à gauche le golfe de Fréjus. Sur le rivage à 
droite est un petit rocher appelé la Griffe du lion , à 
cause de sa forme : à l'extrémité opposée du golfe 
est ia pointe d'Agay, près de laquelle est ie bourg 
de Saint-Raffau ou Raffiau, c'est-k-dire, de Saint- 
Raphaël : les vignes qui croissent sur son territoire, 
donnent un assez bon vin blanc. Nous y arrivâmes 
ayant bon vent arrière. Fréjus forme un amphithéâtre 
au fond du golfe. 

Nous montrâmes notre patente aux préposés de la 
santé, et nous obtînmes l'entrée du port , ou plutôt 
du mouillage de Saint-Raffau. Nous nous rendîmes 
à Fréjus ii pied, en traversant ia plaine sablonneuse 
eu étoit autrefois le port. 



CHAPITRE LXIII. i^JJ 

Déjà les moissonneurs étoient occupés à couper 
!es orges , et bientôt les autres céréales alloient tom- 
ber sous leur faucille; les moissons commençoient 
dans les plaines de la Napoule et de Fréjus. Par la 
situation des lieux, les grains y parviennent à leur 
maturité beaucoup plutôt que dans les autres can- 
tons. 

Fréjus jouit de quelque réputation pour ses anti- 
quités : c'est un lieu classique. César agrandit et 
embellit cette ville, qui étoit la capitale des Oxïbii; 
c'est pourquoi on l'appeloit Forum Julii et Forum 
Julium , d'où s'est formé son nom moderne Frejuls , 
que i'on prononce aujourd'hui Fréjus. Auguste fit 
achever le port , que César avoit commencé ; et il 
plaça dans cette ville une colonie de soldats de la 
huitième légion , ce qui la fit surnommer Colonia 
Octavanorum ( i ) • II falloit que ce port eût une grande 
étendue , puisqu' Auguste y envoya les trois cents 
vaisseaux qu'il avoit pris sur Antoine à la bataille 
d'Actium (2). La flotte que les empereurs y entre- 
tenoient, servoit à la défense de toute la côte de la 
Méditerranée jusqu'à Marseille. Cette ville étoit aussi 
leur arsenal; et c'est pour cela que Pline lui donne 
encore le nom de Classica f 3 ) . 

Les Sarrasins , lorsqu'ils pillèrent les îles de Lérinj, 

(1) plin. m, 4. 

(2) Tacit. Annal. IV, 5. 

(3) Plin. IU,4. 



478 CHAPITRE LXIII. 

dévastèrent ces côtes ; et c'est probablement à cette 
époque qu'il faut placer la décadence entière de cette 
■vilie opulente. Les petits bâtimens pouvoient encore, 
au VIII.'' siècle, entrer dans son port. Les habitans , 
découragés, cessèrent de s'opposer aux atterrissemens 
causés par une espèce de torrent qu'on appelle la 
rivière d'Argent: en peu d'années , le sable, le limon et 
la vase encombrèrent ce port célèbre ; et il est au- 
jourd'hui tellement comblé , que la place où les vais- 
seaux venoient mouiller , ainsi que le prouvent les 
anneaux de bronze qui étoient destinés à les retenir , 
est aujourd'hui éloignée de la mer de plus d'une demi- 
lieue (i). 

Ces atterrissemens ont formé des lasfunes où la 

o 
vase amoncelée exhale des miasmes putrides qui 

portent dans Fréjus la fièvre et la mort , et au-dessus 
desquelles s'assemblent souvent des nuages qui gâtent 
les récoltes de grains. L'étendue de cette ville a di- 
minué successivement avec son existence politique et 
sa population : sa circonférence , qui étoit autrefois de 
cinq mille pas , est aujourd'hui extrêmement réduite. 

(1) C'est ainsi que le célèbre cFiancelier de l'Hôpital décrit 
Fréjus dans ces vers latins qu'il composa en passant par cette 
ville : 

Inde Forum Juli , parvam 7iunc venimus urhem. 

Apparent veteris vestig'ta magna theatri , 

Ingénies arcus , et therma, et duc tu s aquarum ; 

Appartt moles antiqui dirnta portas ; 

Atque tièi portus crat, siccum nunc littus et hortu 



CHAPITRE LXIII. 47^ 

La rivière d'Argent, qui coule à l'est de îa viile, 
tloit connue des Romains sous le nom de fumen 
Argenîeum, Lépide campa sur ses bords pour en dis- 
puter le passage à l'armée d'Antoine ; mais au lieu 
de ie combattre, il s'unit aveciui contre le sénat (i). 
On a prétendu que cette rivière devoit son nom à 
l'argent qu'elle roule dans ses flots ; le P. Hardouin 
attribue ce nom à la couleur argentée de ses eaux : 
il est probable que les portions de mica qui sont 
mêlées dans le sable qu'elle entraîne, ont fait croire, 
«n effet, qu'on y ramassoit de l'argent. 

Les ruines que l'on trouve par-tout sur la route 
qui conduit à la ville, en attestent l'antique splen- 
deur et l'importance : mais en y entrant , on trouve 
des rues désertes , et la plupart des maisons sont 
inhabitées ; on rencontre des hommes au teint paie et 
livide, avec les joues creuses, les yeux enfoncés : on 
croit être dans l'enceinte d'un grand hôpital dont les 
malades ont obtenu la permission de se promener. 

Nous nous logeâmes dans la meilleure auberge, lieu 
infect et dégoûtant, dont le séjour pourroit être con- 
sidéré comme une peine : par-tout y régnoit la plus 
horrible malpropreté ; une eau putride étoit servie dans 
des vases mal rincés ; des nuées de mouches assié- 
geoient des mets assaisonnés avec une huile puante ; 
les cousins et les tipules qui sortent des marais , 

(i) CiCER. Epiit, XIII, I. 



48o CHAPITRE LXIir. 

couvrent pendant le jour toutes les parties du corps 
de piqûres douloureuses , et l'on est dévoré pendant 
la nuit par des insectes aussi importuns, mais plus 
dégoûtans encore ; le sang est livré à une agitation 
cruelle , et il n'est de repos que pour ceux qui ont 
J'habitude de vivre au milieu de ces fléaux , que 
d'autres regarderoient comme les plus grandes cala- 
mités qui puissent affliger la nature humaine. 

Nous regrettions que la vive curiosité qui nous 
portoit à visiter les lieux célèbres dans ies annales 
de l'histoire ou qui conservent des monumens , nous 
eût conduits dans ce séjour de misère; nous ne son- 
geâmes qu'à la satisfaire promptement pour en sortir 
au plus vite. Nous savions que M. Raymond de 
Cépède s'étoit occupé des monumens de son pays; 
nous nous adressâmes à lui pour les visiter, et il eut 
la bonté de nous conduire avec l'obligeance la plus 
aimable. 

Nous entrâmes dans l'église consacrée à S. Etienne : 
à côté de l'entrée est le baptistère , petit édifice rond , 
soutenu par huit colonnes de granit noir très-dur, 
avec des chapiteaux corinthiens de marbre blanc ; on 
croit que c'étoit un temple, et rien ne dément cette 
conjecture. Nous y remarquâmes un sarcophage chré- 
tien, orné de trois sujets sculptés en relief, parmi les- 
quels on reconnoît Adam et Eve. Nous vîmes aussi 
un marbre carré , dont l'inscription a été repiquée 
avec beaucoup de soin et de peine : on distingue 

encore 



CHAPITRE LXIII. 48 I 

encore la place des lignes , leur longueur , la hauteur 
des caractères ; mais il est impossible de retrouver la 
trace d'aucune lettre. Il y a aussi un autel ancien , mais 
sans inscription. 

II existe dans cette église un assez bon tableau 
représentant V Hémorrdisse. Un autre rappelle un 
trait rapporté par les auteurs qui ont écrit la vie de 
S. François de Paule. En abordant sur le rivage , il 
apprit que la peste exerçoit ses ravages dans Fréjus ; 
il l'en écarta par ses prières ; et la ville attribue k 
son intercession d'avoir été souvent préservée de ce 
fléau. Le devant d'autel représente le même saint tra- 
versant le détroit de Messine sur son manteau. 

Le respectable curé nous avoit beaucoup vanté 
une statue que l'on conserve précieusement dans la 
sacristie : on ouvrit l'armoire; on en tira ce chef- 
d'œuvre , qui n'est qu'une petite figure de bois peinte 
et vernissée , représentant un enfant vêtu d'une 
chemise blanche. On remarque encore dans cette 
église la statue de Barthélemi Camelin , évêque de 
Fréjus en 1394 j que l'on regarde comme le res- 
taurateur de la discipline dans son diocèse. 

M. Raymond eut la bonté de nous mener hors de 
la ville pour examiner les antiquités romaines. Nous 
vîmes d'abord, du côté du couchant, les restes d'une 
tour carrée, qui, à ce qu'on pense, étoit un phare 
(pi. LI , n." 1) : auprès sont des vestiges debâtimens 
dont on ne peut dire quel étoit l'usage ; plus loin 
Tome II, H h 



482 CHAPITRE LXIII. 

ii y a encore une lour. En suivant îes traces de 
l'ancien quai , comme pour retourner à la ville , on 
longe un ancien mur , et l'on arrive à une espèce 
de môle flanqué de quatre tours : ce môle paroît 
avoir été construit pour protéger les vaisseaux contre 
le mistral. 

En continuant d'avancer dans la même direction , 
on trouve la porte Dorée (pi. LI , n." 2 ). Les habi- 
tans assurent que ce nom lui a été donné, parce 
qu'on a découvert dans la maçonnerie des clous à 
tête dorée ; nous vîmes , en effet , des restes de 
clous dont les têtes avoient été enlevées : peut-être 
qu'à la partie supérieure on en trouveroit encore 
d'entiers ; mais je doute qu'ils soient réellement dorés. 
La bâtisse de cette porte est en briques , et en petits 
moellons de granitelle , ou de la même serpentine 
dont on fait usage à Saint-Tropez : les assises de 
ces pierres et celles de briques alternent de la même 
manière qu'on l'observe dans presque tous les monu- 
mens romains. 

Dans le mur d'une maison , derrière la porte Dorée, 
nous vîmes un chapiteau dorique ; il vient probable- 
ment de cette porte, ainsi qu'une tête mutilée en 
marbre, qui est placée sur un autre mur de la même 
maison , dont les caves renferment aussi des restes 
de conduits d'eau. 

Après le dîner, nous recommençâmes nos courses. 
Nous descendîmes , à l'aide d'une échelle , dans un 



CHAPITRE LXIII. 4S 5 

souterrain que M. Fauchet , alors préfet du Var , avoit 
fait décombrer : il est entièrement vide. C'est une 
conserve d'eau : elle est formée de galeries en arcades, 
dont trois régnent sur la longueur et quatre sur la 
largeur ; il y a aux quatre coins un trou par lequel 
l'eau entroit dans la conserve. Eile est assez sem- 
blable k celle de Lyon (i). L'enduit dont les murs 
sont couverts est d'une composition remarquable : 
on les a d'abord crépis , et sur cette première couche 
on en a étendu une seconde qui contient une grande 
quantité de charbon réduit en poussière; une troi- 
sième couche de mortier recouvre le tout. Les an- 
ciens auroient-ils connu la propriété que possède 
éminemment la poudre de charbon , d'empêcher la 
putréfaction de l'eau '. En ce cas , ils auroient fait 
par hasard et par une suite de tâtonnemens une dé- 
couverte que M. le sénateur Bertholiet n'a due qu'à 
son génie. 

Un peu plus loin, M. Raymond nous fit remar- 
quer les ruines de cinq magasins voûtés , dont les 
murs ne sont pas revêtus de mastic comme la 
conserve ; ce qui fait penser qu'ils étoient destinés à 
serrer les grains. Quelques restes de la porte d'entrée 
subsistent encore. 

Tout près de la porte de la Clede , du côté de 
la terre , sont les restes d'un ancien cirque. Son 

(0 J'tt/jm,:. I.'Spage 474. 

H h 2 



484 CHAPITRE LXIir. 

plan est elliptique : l'enceinte est encore assez bien 
conservée ; mais les sièges sont détruits. Sa circon- 
férence n'est que de deux cent quatre-vingts pas. 
L'arène a été exhaussée par les décombres , et le 
sol est fort inégal. On remarque, à la partie supé- 
rieure^ des restes de la corniche : une des pierres 
qui la composoient, est percée d'un trou qui ne la 
traverse qu'à moitié ; ces pierres trouées servoient , 
comme celles du théâtre d'Orange , à soutenir les 
perches auxquelles on attachoit les toiles destinées 
à mettre les spectateurs à l'abri du soleil. La frise étoit 
ornée de sculptures , ainsi qu'on peut en juger par ! 
un fragment qui y a été trouvé, et sur lequel 
nous vîmes un bucrâne et une guirlande. 

Plus loin , à environ cinq cents pas , dans un 
iieu appelé Villeneuve , est une tour dont les murs 
sont très-épais , et dans laquelle on voit de petites 
niches qui peut-être étoient destinées à recevoir des 
urnes : alors c'eût été un columbarium. Cet édilice est 
connu sous le nom de Panthéon. 

Il existe encore beaucoup de restes du grand 
aqueduc que les Romains avoient fait pour amener 
les eaux de la Siagne. Il est quelquefois porté sur 
un ou deux rangs d'arcades; les plus éloignées des 
lieux fréquentés sont les mieux conservées : on en a 
démoli un grand nombre pour en employer les maté- 
riaux k des édifices particuliers. On remarque entre 
autres , à Fréjus , douze arcades qui ont trente- 



CHAPITRE LXIII. 485 

quatre pieds de la hase k la naissance du cintre, et 
une autre arcade, haute de neuf toises, qui soutient 
un conduit couvert , de la hauteur de près de six 
pieds ; c'étoit celle de tout le canal. En s'éloignant 
de la ville fusqu'à la naissance de l'aqueduc, les 
arcades s'abaissent : le canal , caché sous la terre , 
reparoît ensuite ; il traverse des rochers , et prend 
l'eau à Monts, après avoir parcouru dans ses détours 
un espace d'environ quinze lieues de France , quoi- 
qu'il n'y en ait que sept de Monts à Fréjus en droite 
ligne. Si ce magnifique ouvrage atteste le génie et la 
grandeur des Romains , combien il doit humilier les 
hommes qui foulent aujourd'hui cette même terre 1 
Ces maîtres du monde ayant reconnu l'avantage 
que leur donnoient la douceur du climat de Fréjus 
et son heureuse situation, résolurent d'v former un 
grand établissement. Un môle procura un abri au 
port ; des magasins spacieux furent construits pour 
les approvisionnemens , un vaste aqueduc pour ame- 
ner une eau saine , et de grandes conserves pour 
la réunir et la charger sur des vaisseaux. Les habi- 
tans d'un lieu d'ailleurs si avantagé par la nature 
ont laissé périr ces beaux établissemens : il eût été 
facile de rétablir les canaux bâtis par les Romains ; 
une mort précoce a moissonné en dix ans plus de 
personnes qu'il n'en auroit fallu pour exécuter ces 
travaux , et aucune voix ne s'est élevée pour pro- 
poser de les entreprendre. 

Hh 3 



48^ CHAPITRE LXIII. 

Mais, à défaut de ce bel aqueduc, il resteroit 
encore à Fréjus un moyen de se procurer une eau 
potable. A peine est-on sorti de la ville , qu'on voit 
plusieurs sources jailiir des flancs de la montagne. 
Les habitans pourroient employer la nTéthode dont 
on fait usage dans la forêt Noire , en Souabe. Pour 
conduire i'eau à des distances très-considérables , 
on ne s'y sert que de conduits faits de troncs d'arbres 
résineux , qu'on perce dans leur longueur , et qu'on 
ajusta bout à bout : ces conduits sont placés sous 
terre, et renouvelés autant de fois qu'il le faut; ce 
qui n'a pas de grands inconvéniens dans un pays 
où le bois abonde. Les forêts des montagnes des 
Alaures et de l'Esterel pourroient en fournir une 
assez grande quantité. Afin d'empêcher que î'eau 
ne se corrompe en se combinant avec la surface de 
ces troncs résineux, on en carbonise l'intérieur; on 
carbonise aussi légèrement leur superficie extérieure 
pour la défendre de l'humidité. Ces conduits durent 
long-temps et sont peu dispendieux. 

II semble que les habitans de Fréjus attendent 
un miracle de la Providence ; ils ne font rien pour 
combattre les fléaux dont ils sont sans cesse menacés. 
Les ofens aisés font venir de l'eau d'une source éloi- 

o 

gnée et peu abondante ; c'est pourtant la seule qu'on i 
puisse boire sans danger : mais le commun des ha- 
bitans s'abreuve d'une eau saumâtre produite par 
ïes puits creusés dans le. grès sur lequel la ville eiî 



CHAPITRE LXIII. 48/ 

bâtie. Les marais chargent l'air de miasmes pesti- 
lentiels : c'est sur- tout au mois d'août que la fièvre 
exerce ses ravages dans Fréjus ; les voyageurs doivent , 
à cette époque , éviter d'y séjourner : les riches se 
réfugient dans leurs maisons de campagne. Pendant 
ce mois , on entend sans cesse le son lugubre de 
la cloche des enterremens; sept à huit personnes 
succombent chaque jour: on évalue de trois à quatre 
cents le nombre de celles qui sont emportées par 
la fièvre. Un jeune homme qui nous servoit, avoit 
perdu dans le même jour sa grand'mère, sa mère 
et sa tante. 

Les fiyjes , qu'on recueille avec abondance , de- 
viennent à cette époque une des causes des fièvres 
régnantes ; la viande est aussi alors une nourriture 
malsaine : le poisson est le meilleur aliment. 

Ce pays , devenu si infect et si malsain , est le 
plus fertile de la Provence ; c'est une véritable terre 
promise (i). Les citronniers, les orangers, les gre- 
nadiers et les figuiers sur-tout y prospèrent ; tous 

(t) L'état suivant prouve qu'on peut vivre à bon marché à 
Fréjus et dans les petites villes de la Provence. L'huile se vend 
douze sous la livre; le vin, trois sous la bouteille blanche, qui est 
beaucoup plus grande que la bouteille noire : celle-ci ne se vend que 
six liards, et au plus deux sous. Pour quatre ou cinq sous on a de 
très-bon vin qui , pris en pièce , ne revient mtme qu'à deux sous 
et demi. Le bœuf se vend six sous la livre; le mouton» huit; l'a- 
gneau, dix; quelquefois il ne vaut que six ou sept sous : un 
agneau entier se vend de trois à quatre francs. Le pain vaut 

H h 4 



488 CHAPITRE LXIII. 

les arbres fruitiers y viennent avec complaisance. 
Les aloès , qui croissent sur les bords des chemins , 
annoncent la douceur du climat. Le territoire qui 
environne la ville est une plaine fertile qui s'étend 
du couchant au midi , et bornée par une chaîne de 
montagnes qui se termine à la mer ; au levant 
sont aussi de hautes montagnes. Les environs sont 
cultivés en toute espèce de productions; le bois y 
est abondant. 

D'après l'inertie de ses habitans, on pense bien 
que le commerce de Fréjus ne peut pas avoir une 
grande activité. On exporte des vins et des fruits 
du pays; il y a quelques brûleries et une fabrique de 
poterie commune. On prend dans le golfe beaucoup 
d'anchois ( i ) : c'est au printemps ou au commence- 
ment de l'été que l'on fait cette pêche. Les pécheurs 
portent en mer des réchauds sur lesquels on fait un 
feu clair avec des copeaux d'arbres résineux ; les 
anchois s'ap[irochent ; on éteint le feu, on bat l'eau ; 
ils veulent se sauver , et s'embarrassent dans un filet 
dont on les entoure. On mange les anchois frais ; 

quatre sous !a livre; le foin, trente trois sous le quintal. L'eau-de- 
vie d'anis, aromatisée avec de la cannelle, se vend quatre sous la 
livre : notre conducteur la disoit très-bonne. L'eau-de-vie com- 
mune vaut deux sous la livre. 

( I ) Clupea encrasicolus , L, ; en provençal , anchoio. Le garumdes 
anciens , qui étoit si précieux pour relever le goût des mets, étoit 
une liqueur faite avec des clupces , telles que l'anchois, la sar- 
dine, 6cc. 



CHAPITRE LXIII. 48«? 

mais la plus grande partie est destinée h. être saîée : 
pour cela on leur enlève les entrailles , on coupe la 
tête, on les lave, et on les met dans des barils, en 
plaçant alternativement une couche d'anchois et une 
couche de sel et de fenouil. Les pêcheurs de la Pro- 
vence croient que le sel rouge les conserve mieux, 
et pour cela on le colore avec des terres ocreuses. 
On laisse une bonde au baril pour le remplir de 
nouvelle saumure à mesure qu'elle se tarit. 

La canne ( i ) est encore une des principales bran- 
ches du revenu de Fréjus et de Saint-Tropez ; on en 
vend tous les ans pour quarante à cinquante mille 
livres dans chacune de ces deux villes. Les insalubres 
marais de Fréjus en fournissent une grande quan- 
tité ; mais ce commerce productif est peut-être une 
des sources des malheurs de cette ville. On s'étoit 
occupé du dessèchement de ces marais; on est même 
parvenu à en combler une partie en y conduisant 
une dérivation du Reiran , qui charie beaucoup de 
sable. Trois cent mille livres ont été employées à 
cette utile opération ; et déjà les deux tiers de leur 
superficie étoient remplis de terre jusqu'à l'arasement 
des quais , lorsqu'une nouvelle compagnie en obtint, 
en 1796, l'ahénation en sa faveur. Ces nouveaux 
soumissionnaires ont négligé de continuer l'encom- 
brement , et le tiers de ce qu'il restoit encore à 

(i) Arundo donax. L. 



4r(jO CHAPITRE LXIIT. 

remplir continua à répandre dans Fréjus la putridiié 
et la mort. Ces soumissionnaires , au lieu de com- 
bler ces marais , tirent un grand produit des cannes 
qui croissent sur ce sol humide et fangeux. Ces ro- 
seaux, légers , droits et solides , sont d'un extrême 
agrément et d'une précieuse vitiiité pour la Pro- 
vence ; ils sont propres à une infinité d'usages : on 
en fait des appuis pour les plantes qui en ont besoin, 
et des soutiens pour les filets ; on en construit les 
bourdigues , dont je parlerai ailleurs . on en façonne 
des treillis de toute espèce , des barrières , des ja- 
lousies, des tables pour sécher les fromages et les 
fruits , pour y nourrir les vers à soie ; on en fait des 
instrumens pour les tisserands et pour différens mé- 
tiers ; on en couvre les maisons. Réduits en lames 
comme à Saint-Maxime, ils sont encore propres à 
une infinité d'autres ouvrages : aussi n'y a-t-il pas de 
petite habitation près de laquelle on n'élève quelques 
cannes ; leur culture ne demande d'autre soin que 
de les arroser souvent quand elles ne sont pas dans 
un lieu assez humide, et sur- tout d'empêcher que le 
vent ne les brise. On les cueille vers le mois de dé- 
cembre , quand elles sont suffisamment durcies , et on 
les assortit selon leur grosseur et leur longueur. Il se- 
roit très-utile d'acclimater dans le reste de la France 
une plante aussi précieuse ; mais elle ne mûrit que 
dans les départemens méridionaux , et dans les 
autres elle ne peut être qu'un objet de curiosité. 



CHAPITRE LXIII. 4r9^ 

Si Fréjus avoit plus d'activité, on y feroit des 
constructions qui obligeroient à remuer les anciens 
terrains , et l'on y trouveroit sûrement beaucoup de 
monumens antiques. Ceux qui y ont été découverts 
en difFérens temps en offrent la preuve : on peut citer, 
entre autres, une statue dite de Vénus Uranie, qui fut 
envoyée à Paris vers i ^ 5 o ; un buste de Janus , en 
marbre, dont Je chapitre fit présent au cardinal de 
Fleury, On conserve à Paris , dans ie cabinet des 
antiques de la Bibliothèque impériale, le trépied de 
bronze sur lequel ie célèbre Peiresc a composé une 
dissertation ( 1 ) . 

On a trouvé au terroir des Arcs, aux environs du 
pont dont parle Lépide dans sa lettre à Cicéron , 
une rangée de îoupîns (2) : ces toupins renfermoient 
des cendres. 11 y avoit aussi un médaillon en terre 
cuite qui représentoit un génie terrassant un lion. 

Dans la fouille que M. Fauchet fit faire en 1803, 
on trouva aussi un cylindre de succin , d'environ 
trois pouces de long , tourné en spirale. 

Dans la maison de M. Michel, négociant, qui 
appartenoit autrefois à M. Girardin, auteur de l'His- 
toire de Fréjus , est une inscription dont la moitié 
est couverte par un petit mur : nous obtînmes la per- 
, mission de faire enlever pour un moment la pierre 

(i) SpoN, Miscellan. p. ii8. MONTFAUCON, Ant. expl. t. II, 
part. I , pi. LUI, fig. 3 , page i 38. 

(3) On appelle ainsi en Provence de petits vases de terre. 



4p2 CHAPITRE LXIII. 

qui la contenoit, à condition de la replacer ensuite ; 
ce que nous fîmes exécuter par un maçon. Voici ce 
que nous y lûmes (i) : 



neroîclaj ) 
dIVj'Icla^S 

if\NIcn V^ 



GERM^; 



nticajesaris^ < 
nep.dIjvIavga/ > 

caIesara v3^ 

GERMiJ'ANICVS.Py 



max.t|r.pot mi . IMP 

COSiPl . P P . R ESTIT 
\ 



(^ 



Néron Clniidius , fils du divin Claude (j), petit-fils de Germa- 
nicus l'ésar (4), arrière -petit -fil s de Tibe'rius César Auguste fj), 
fils de l'arrière-petit- fils d'Auguste ( 6) , Ce'sar , Auguste , Germanique , 
souverain pontife, dans la quatrième année de sapuissancetrihunitienne , 
empereur pour la seconde fuis , consul pour la troisième , père de la 
patrie, a restitué. 

(i) Cette inscription a été rapportée par Muratori, cdxlv, 
5 , mais d'une manière différente : elle avoit disparu quand Girar- 
din écrivit son Histoire de Fréjus, 1729, in-12. puisqu'il ne la 
rapporte pas; il n'a pas connu non plus la suivante. Nous n'a- 
vons retrouvé aucune de celles qu'il a citées. 

(2) La ligne tracée du haut en bas par le milieu de cette ins- 
cription indique le niveau du mur. Ce qui est à la gauche de cette 
ligne , est la [)artie de l'inscription qu'on pouvoit lire ; ce qui est à 
]a droite de la même ligne , étoit caché par le mur, 

(3) NERO CLAVdius, DIVI CLAudii filius. 

(4) GERMANICI casaris Nepos. 

{5) Tllxrii CAESARIS augusti proNEPos. 
(6) DIVI AVGvsù Abnepos. 



CHAPITRE LXIir; 4p5 

Cette inscription avoit été placée sur quelque bâti- 
ment rétabli par Néron ; on en a découvert, dans 
cette partie des Gaules , plusieurs autres également 
de Néron , avec le mot resrituït ; ce qui prouve qu'il 
y fit rétablir un assez grand nombre d'édifices. 

Dans la même cour où est l'inscription qui pré- 
cède , il y a encore une colonne milliaire qui sert 
de support à une treille : elle est très-dégradée et 
barbouillée de plâtre ; voici ce que nous pûmes y 
déchiffrer : 

AEL 

AN 

AVGI? IMP 

NIMAX 

VIII 

V 

Au milieu du marché aux herbes , il y a une grande 
tour sur laquelle on lit cette inscription, partagée par 
le milieu ; les deux fragmens sont placés de niveau 
comme on les voit ici : 



L.VAL.FERMERo t 
I^I VIRAVG 



'AWi*<«l"«Ma«Wa«W«KMMKC« 



il HERED . EX ES [^^ 
I F E C E R I 



A L. Valerius Hermerotes , sextumvir d'Auguste , ses héritiers 
eut fait cette tombe, d après sm testament. 



4p4 CHAPITRE LXIII. 

Fréjus a vu naître dans ses murs Cornélius Galîus > 
poëte et général, qui commandoit en Egypte sous 
Auguste , et fut condamné à mort pour trahison ; 
Julius Grsecinus , qui a composé , sur l'agriculture , 
des ouvrages qui ont mérité la mention de Pline et 
les suffrages de Columelle ; Julius Agricola , dont 
Tacite son gendre a si bien peint la vertu modeste 
et la sage modération; et Valère Paullin, l'ami de 
Vespasien. 

Cette ville a un droit particulier à la reconnoissance 
des Français ; c'est là que la frégate le Aîuron a des- 
cendu notre illustre Empereur à son retour d'Egypte : 
ses habitans se pressèrent autour de lui , le procla- 
mèrent sauveur de la patrie, et prirent sur eux de 
le dispenser de la (juarantaine ; faveur qui lui avoit 
été refusée sur plusieurs points de la côte. 



49) 



CHAPITRE LXIV. 



Voie romaine. [ — L'Esterel, — La Fée Esterelle. — 
Plantes. — Serpentine. — Brigands. — RoQUEBRUNE. 
— Le Muy. — Les Adrets. — Borne milliaire. — 
Porphyre. — Incendie des forêts , ébranchage. — 
La Napoule. — Cannes. — Zostera. — Ile 
Sainte - Marguerite ; prisonniers d'état. — Ile Saint- 
Honorat. — Monumens chrétiens. — Inscriptions. — 
M.}^^ Saintval. 

J_Jeux jours entiers passés à Fréjus paroissent bien 
longs , malgré l'agrément de ia situation de cette 
ville : nous vîmes avec plaisir arriver le moment d'en 
sortir. Les montagnes et la forêt de i'Esterel dévoient 
offrir trop d'aliment à notre curiosité pour que nous 
nous missions en mer ; nous donnâmes rendez-vous 
à nos matelots à Cannes , et nous partîmes à cheval. 
Nous passâmes encore devant l'aqueduc et les 
restes d'une voie romaine. Nous apercevions notre 
barque qui voguoit avec un bon vent : nous traver- 
sâmes la vallée de Fréjus ; et bientôt nous fûmes dans 
la montagne , d'où nous vîmes sortir une source 
pure et limpide. Les Israélites ne furent pas plus heu- 
reux , lorsque le rocher s'ouvrit sous la baguette de 
Moïse ; les Croisés n'éprouvèrent pas plus de joie 
lorsqu'ils virent couler ie Siloé , dont les sources 
étoient taries : pour moi , pendant notre séjour à 



4^6 CHAPITRE LXIV. 

Fréjus , je n'avois bu que du vin , et je m'abreuvai 
à longs traits de cette eau fraîche et délicieuse. 

Ces montagnes étoient autrefois , suivant la tra- 
dition du pays, le séjour d'une fée 2ippelée Esterel/e , 
qui leur a donné son nom : selon les actes de S. Ar- 
mentaire , on lui ofFroit des sacrifices , et elle donnoit 
aux femmes stériles des breuvages qui avoient la 
vertu de les rendre fécondes. Ces montagnes ont 
un aspect plus pittoresque encore que celles des 
Maures ; elles offrent une plus grande variété de 
sites ; et celui qui aime à observer les différentes 
productions de la nature , peut y trouver bien des 
plaisirs : aussi nos collections furent abondantes. La 
route étoit couverte de myrtes , de jasmins , d'ar- 
bousiers , et des corymbes dorés de l'immortelle ( i ) ; 
diverses belles espèces de saxifrages sortoient des 
fentes des rochers (2) ; l'inflammable fraxinelle (3] 
se tenoit dans les lieux ombragés : plusieurs belles 
plantes de la syngénésie , des inules (4) , des éri- 
gerons (5) , des chrysanthèmes (6) , et beaucoup 
d'autres qui ne reviennent pas à ma mémoire , se mon - 
troient aussi sur la route. J'en recueillis un assez grand 



( I ) Gnaphalium stachas. 

(2) Saxiffaga. 

( 3 ) Dictdinnus albus. 

(4) Jnula mentaria. 

(5) E.rig(ron tulerosum. 

\G) Chr^santhetKi'.m cûrjmiosum. 

nombre, 



CHAPITRE LXÎV. ùt<)J 

nombre, sans cependant quitter le chemin que nous 
devions suivre. Le sol nous ofiroit une serpentine 
verdâtre , à-peu -près semblal)le à celle qu'on trouve 
dans les montno-nes des Maures. 

Après avoir marché quatre heures, nous arrivâmes 
à l'auberge de i'Esterel , où Ton a établi un poste mi- 
litaire composé de gendarmes et de chasseurs : ce 
détachement est relevé tdiis les mois ; il sert à escorter 
le courrier de la malle, quelquefois aussi des voya- 
geurs, moyennant une rétribution convenue. Les 
bois dont ces montagnes sont couvertes , les pro- 
fondeurs dans lesquelles il faut descendre et dont on 
ne peut sortir que par des défilés très- étroits, le petit 
nombre des habitations qui sont si rares qu'on croit 
être dans un désert , tout contribuoit k en rendre le 
passage dangereux. Plusieurs brigands s'y étoie^sit 
établis , et exerçoient seuls ou par compagnie leur 
horrible métier ; ils pilioient et' quelquefois assassi- 
noient les voyageurs : ils avoierit égorgé , il y avoit 
un an , onze personnes dans une seule maison. Plu- 
sieurs habitans les connoissoient mais ils n'osoient 
les dénoncer , de peur de devenir leurs victimes , ou 
d'être immolés par ceux qui leur siavivroient ; quel- 
ques-uns même traitoient avec ces misérables et leur 
payoieiit une contribution pour voyager librement. 
Le préfet du Var les fît poursuivre fivec vigueur et 
activité; on en tua un grand nombre dans différentes 
attaques. Les gendarmes , conduits pat des paysans, 
Tome IL I i 



4^8 CHAPITRE LXIV. 

surprirent leur chef; il fit une vigoureuse résistance , 
reçut six coups de lëu, et eut encore la force de 
fuir : on le trouva enfin expirant au pied d'un arbre 
contre lequel il étoit appuyé. La tête de ceux qui 
restèrent fut mise h prix. Quand nous passâmes , on 
n'en connoissoit plus que deux , dont on avoit le si- 
gnalement , et qui alors s'étoient retirés sur les fron- 
tières de l'Italie ; on espéroit les saisir bientôt. Un 
de ces malheureux , le plus sanguinaire de tous , 
pour outrager à-la-fois ia nature , la morale et la 
religion , avoit pris le nom de Jésus , sous lequel il 
étoit connu. 

Les environs de cette auberge sont frais et ombra- 
gés. Au milieu de la route est une belle fontaine , 
près de laquelle est une borne milliaire renversée , 
dont l'inscription a presque entièrement disparu ; il 
n'en subsiste que quelques lettres : elle a été rap- 
portée par Girardin (i). 

Nous avions à notre gauche Rocjuebrune , dont 
la plaine , assez fertile, est arrosée par l'Argent , mais 
dont tout le territoire est infecté par les miasjnes 
pestilentiels de l'étang de Villepey , qui détruisent 
la population ; le Afuy , où l'on fiiit un grand cora - 
merce de planches, et le village des Adrets , com- 
posé de quelques maisons dispersées sur une étendue 
fle terrain assez considérable. Nous arrivâmes sur 

(i) Histoire (ù Fn'jus, page i ï6. 



CHAPITRE LXIV. 4^9 

une hauteur , près d'une maison appelée la Baraque / 
on découvre de ià ies îles Sainte-Marguerite. 

Rien de plus varié que le passage de ces montagnes : 
placé sur une hauteur assez considérable , on voit 
autour de soi des collines moins élevées et de petites 
plaines en culture ; on aperçoit à travers ces collines 
et ces plaines la route tortueuse que l'on doit suivre ; 
au moiîient où l'on se croit au milieu des terres , on 
découvre la vaste mer et les îles de Lérins. La beauté 
des sites , la diversité des plantes , tout concourt 
à accroître le plaisir qu'on éprouve dans ces belles 
solitudes. 

Ici le sol est une roche porphyritique , dont la cou- 
leur est d'un rouge lie de vin ; on y remarque , avec le 
feld-spath , de petits cristaux transparens. Nous en 
ramassâmes plusieurs échantillons qui présentoient 
des variétés intéressantes. 

La scène change à chaque moment dans ces mon- 
tagnes ; mais on est continuellement attristé par le 
spectacle des bois incendiés : quoique les arbres 
soient écartés les uns des autres , ils sont brûlés 
comme si le feu avoit ravagé en un jour toute la 
contrée. On s'afflige de voir ces sapins élancés, que 
la nature a employé près d'un siècle k faire croître , 
brûlés par la main de quelques misérables. Ces arbres 
ont une si étonnante végétation , que souvent , quoi- 
que la surface du bois soit en charbon , leur cime 
est encore verdoyante, parce que le feu n'a pas 

I î 2 



500 CHAPITRE LXIV. 

pénétré jusque dans leur intérieur, tari les sources de 

la sève, et détruit les vaisseaux qui en favorisent la 

circulation. 

Ces incendies sont un des grands fléaux du dé- 
partement du Var , de celui des Hautes-Aipes , et 
probablement de quelques contrées environnantes. 
On en connoît plusieurs causes. Les gardiens et les 
propriétaires des trou]:)eaux de chèvres mettent le 
feu aux broussailles et aux arbres , parce que les vé- 
gétaux brûlés fertilisent la terre et engraissent ies 
pâturages : d'autres particuliers livrent aux flammes 
un canton , et viennent ensuite soumissionner k bas 
prix les terrains incendiés pour ies défricher. 

On empêcheroit ces désordres , en maintenant 
ies réglemens qui défendent de laisser vaguer les 
chèvres et de les mener dans les bois, en ne donnant 
pointa bail les terrains incendiés , et même en recher- 
chant la conduite de ceux qui viennent en faire la 
soumission : il faudroit aussi surveiller avec soin les 
auteurs de ces incendies et leur infliger des peines 
sévères. 

Quelques-uns des arbres échappés au feu avoient 
été presque entièrement ébranchés : ces ébranche- 
mens multipliés ne contribuent pas moins au dépé- 
rissement des forêts ; car les arbres se nourrissent 
autant par ies branches, qui pompent dians i'atmos- 
phère les gaz appropriés à ieur existence, que par 
les racines , qui tirent ies sucs de la terre. 



CHAPITRE LXIV. 501 

Vers onze heures , nous arrivâmes au pont de 
Saint- Jean , où nous fîmes une petite halte sous 
un arbre. Le chemin est parsemé de rochers , et si 
détestable, que les chevaux pouvoient à peine trou- 
ver un sentier sûr. Un peu plus loin , on passe un 
petit ruisseau. Là, ie chemin devient uni, et conti- 
nue dans une plaine : il est fait , dans plusieurs 
endroits , d'une manière qui n'annonce pas beau- 
coup d'économie ; on place des troncs d'arbres en 
travers , et l'on couvre le tout de terre et de gra- 
vier. Dans les forêts de la Souabe et de la Bavière , 
on trouve quelquefois des chemins réparés de cette 
sorte, ainsi que dans la Norvège, la Russie, &c. ; 
mais cette pratique est très-nuisibie h. f'aménagement 
des forêts. 

A cet endroit, on aperçoit le golfe de Cannes, 
et îa ville qui lui donne son nom ; elle est située sur 
la rive gauche du golfe : on a en face de soi la Na- 
poule sur le rivage opposé. 

Le nom de ce village signifie vil/e neuve; on 
pense qu'il lui a été donné, dans le XIII." siècle, 
par les seigneurs dont il a dépendu : cependant 
on ie trouve appelé Epulia ( 1 ) dans des actes 
de I 1 30 , et son nom pourroiî bien dériver de ce 
mot. Ce territoire , dont la fertilité est prodigieuse , 
est encore plus insalubre que celui de Fréjus : il est 

. (i) Papon , Voyage littéraire de Provence, p, 236; éd. de 1780. 

li 3 



502 CHAPITRE LXIV. 

si malsain , que , selon une expression populaire , 
les poules y ontlafevre. On est obligé de changer les 
employés des douanes tous les six mois : leur inspec- 
teur demeure à Saint-Tropez , d'où ii s'y transporte 
sur un canot, quand sa présence est nécessaire. II 
n'y a qu'un petit nombre d'habitations : on y cultive 
les orangers pour les fleurs , dont la récolte est 
très-abondante , et que l'on vend aux parfumeurs de 
Grasse et de Nice. C'est dans la plaine qui s'étend 
entre la Napoule et Cannes que les soldats d'Othon 
battirent deux fois en un jour ceux de Vitellius. 

En approchant de Cannes , on trouve quelques 
granits. Nous entrâmes dans cette ville au moment 
où notre barque y arrivoit. On croit que ce lieu étoit 
appelé Horrea par les Romains, parce qu'ils y avoient 
des magasins pour les grains qui venoient des autres 
parties de la province : on le nomma Castrum Fmn- 
cum, lorsque Raymond-Bérenger lui eut accordé des 
franchises en i i 32. Le territoire est aride; les terres 
sont incultes et couvertes de bruyères : mais les 
environs sont agréables et fertiles ; le climat doit y 
être très-doux , puisque le citronnier et l'oranger y 
croissent en abondance. On y cultive beaucoup , dans 
les jardins , l'odorante cassîe ( i ) . La ville est assez 
bien bâtie ; mais elle n'offre rien d'intéressant : nous 
ne nous y arrêtâmes qu'un moment , et nous nous 

(i) Aiimoi^ Farneiiana, 



CHAPITRE LXIV. 505 

rendîmes à cheval sur la pointe qui est en face de 
l'île Sainte-Marguerite. 

La plage étoit presque entièrement couverte d'une 
production marine très-singulière ; c'est la ■^osûre 
marine ( i ) , qui croît abondamment dans la Médi- 
terranée : ses feuilles, longues et étroites comme 
celles des graminées , se roulent et forment des 
masses globuleuses qui ressemblent parfaitement k 
des égagropiles. Cette plante, imprégnée du sel de la 
mer, peut donner un très-bon engrais. 

La traversée du rivage à l'île Sainte-Marguerite 
n'est pas plus lono"ue que celle du Rhône. Les an- 
ciens appeloient cette île Lero , du nom d'une 
divinité qui y avoit un temple (2); elle a pris ensuite 
le nom d'une chapelle consacrée à S.'*" Marguerite. 
On y a construit un fort ; c'est cette prison d'état 
devenue si célèbre par l'histoire , toujours énigma- 
tique , de l'homme au masque de fer : toutes les 
anecdotes , vraies ou fausses , qui lui sont relatives , 
tous les systèmes bâtis pour découvrir qui il étoit , 
nous revinrent à la mémoire; mais je les épargnerai 
au lecteur, puisque rien ne peut faire espérer d'ob- 
tenir sur le lieu de nouveaux renseignemens. Nous 
eûmes la curiosité de voir la chambre qu'on dit avoir 
été celle que le mystérieux prisonnier habitoit ; elle 



( I ) Zostera marina. 

(2] Stbab. IV, 145. 

I i4 



5o4 CHAPITRE LXIV. 

n'a qu'une croisée vers le nord , fermée par un gril- 
lage épais. Les soldats de la garnison et ceux qui 
font le service de ia prison , sont les seuls habitans 
de J'ÎIe. 

Il y avoit alors trois prisonniers d'état : l'un d'eux 
jouissoit d'une grande liberté. Il avoit fait arranger 
d'une manière commode un bâtiment particulier; il se 
livroit au plaisir de la chasse et de h pêche , avoit 
avec lui ses eiifans, quelques amis, et souvent il 
donnoit à dîner à des habitans de Cannes et des 
environs. Il savoit aussi se faire des plaisirs dignes 
d'une ame élevée, et qui lui procureront toujours des 
jouissances : il voulut laisser dans cette île des souve- 
nirs rlu temps qu'il y avoit passé , en cherchant à 
la rendre plus agréable et plus commode pour les 
malheureux qui doivent l'habiter après lui. Il y 
a fait tracer des routes pour la promenade; et il 
s'occupoit à faire creuser avec beaucoup de dé- 
penses un puits dans un lieu où l'on soupçonnoit 
l'existence d'une source. Sa fortune , ses manières 
élégantes, l'ascendant de son esprit, lui donnoient 
l'air du souverain de cette petite île ; et l'on auroit 
pris pour son capitaine des gardes le commandant , 
homme brave et honnête , mais qui n'a jamais connu 
que la vie militaire et les combats. 

Un canal très-étroit sépare cette île d'une autre 
plus petite , que les anciens appeloient Lerlnd ;■ d'où 
leur vient la dénomination commune d'Ues de Lérins, 



CHAPITRE LXIV. 505 

Lerîna est devenue , au v."" siècle , un des premiers 
sièges du christianisme : sons la conduite de S. Ho- 
noré, cette île se peupla d'une foule d'anachorètes 
qui se vouèrent comme lui à toutes les rigueurs de 
la pénitence. Bientôt elle prit ie nom de ce saint ( i ). 
Les églises de ia Provence y choisirent leurs pasteurs ; 
ia religion y trouva des défenseurs zélés ; plus de 
soixante de ses rehgieux obtinrent les honneurs de 
la béatification. On y montroit un nombre considé- 
rable de reliques de Jésus-Christ, de la Vierge, de 
S. Jean -Baptiste, des apôtres, et d'une foule de 
saints et de martyrs. Cet antique monastère est au- 
jourd'hui en ruines ; le jardin , que les mains pieuses 
des solitaires avoient planté d'orangers, est livré k 
des bœufs. On trouve encore quelques restes du 
réfectoire et d'une fontaine qui , d'après une inscrip- 
tion très-dégradée placée au-dessus, étoit destinée à 
iaver les linges sacrés pour le service de l'autel. Nous 
lûmes plusieurs inscriptions gothiques qui n'offrent 
aucun intérêt. Sur la façade de l'église est un sarco- 
phage qui représente Jésus-Christ entre les douze 
apôtres , à-peu-près comme celui de S. Mitre que 
j'ai décrit (2) ; à l'exception qu'il n a que sept arcades, 
dont six contiennent chacune deux apôtres ; dans 
celle du milieu se trouve Jésus-Christ. L'intérieur de 
l'église est entièrement dévasté. 

(i) On i'appelle aujourd'hui île Sa'mt-Houorat. 
(2) Su^rà , p, 268 ; pi. XXXVII , n." 2. 



^o6 CHAPITRE LXIV. 

Cette île a le grand avantage de posséder un 
puits d'eau douce, où l'on va chercher celie qui est 
nécessaire k Sainte-Marguerite. La découverte de cette 
source est regardée comme un miracle de S. Honoré, 
ainsi que l'atteste l'inscription suivante tracée au- 
dessus : 

JsacUum ductor lymphas 7iiedkavit amaras , 

Et pirga fontes extudit è silice. 
Aspice ut hic rigido surgain è marinore rii'i , 

Et salso dulcis giirgite vena jluat. 
Puisât Honoratus rupem , laticesque redundant , 

Et sudis et uirgœ Alosis adixquat opiis. 

Mara, Exod. XV f Sin, Numer. XX. 

La retraite de l'austère S. Honoré a subi une 
étrange métamorphose ; elle appartient aujourd'hui 
à M."*" Saintval l'aînée , qui a obtenu de si grands 
succès sur la scène française. Le terrain de cette île 
paroît fertile; et il pourroit être d'un bon rapport, si 
on lui rendoit la culture que ses premiers habitans 
n'avoient sûrement pas ménagée. On y jouit d'une 
vue très-agréable sur la mer. On y a établi un télé- 
graphe qui répète les signaux des vigies d'Antibes 
et de la pointe d'Agay. 

Le jour commençoit à baisser quand nous nous 
remîmes en mer; nous espérions pourtant arriver 
avant la nuit à Antibes , et pouvoir y être reçus à 
la faveur du billet que le commandant de Sainte-Mar- 
guerite nous avoit donné pour celui de cette ville : 



CHAPITRE LXIV. 507 

mais le vent cessa bientôt de souffler ; ri fallut faire 
usage de la rame , et il étoit déjà neuf heures quand 
nous doublâmes la pointe de la Caroube. II est éton- 
nant que les Romains n'aient pas bâti Antibes au 
revers de ce cap , où la nature a formé un bon port , 
dominé par une haute montagne. Différens postes 
nous arrêtèrent pour nous faire raisonner à l'entrée 
de la raded'Antibes. Nous pénétrâmes dans le port: 
mais personne ne voulut se charger de notre lettre 
au commandant pour obtenir l'ouverture des portes 
de la ville ; nous fûmes obligés de bivouaquer sur le 
quai enveloppés dans nos manteaux. 



joS 



CHAPITRE LXV. 

AntibeS. — Histoire. — Port. — Tours. — Inscriptions. 

— Le jeune danseur Septentrio. — Borysthène , 
cheval d'Hadrien. — Dolle , sculpteur. — Aqueduc. 

— Costume. — Poissons. 

J\. CINQ heures du matm , le préposé de la santé 
vint visiter nos papiers, et nous entrâmes enfin dans 
ïa ville. Les Provençaux l'appellent Antiboul , nom 
évidemment dérivé de celui (ïAntipoIis , qu'elle porte 
dans les auteurs anciens et sur les médailles. Elle 
devoit sa fondation aux Marseillois ; mais elle s'étoit 
soustraite à leur domination. Les Romains lui accor- 
dèrent les droits de ville latine et le titre de munîcipe; 
el!e a aussi sur les médailles celui de colonie. 

Les pirates et les Sarrasins ont ravagé cette ville. 
Clément VH, après s'en être emparé en i 384, sous 
prétexte de la maintenir dans son obéissance , la 
vendit à MM. de Grimaldi, de Gènes : ceux-ci la 
cédèrent, en 1608, à Henri IV. Elle fut assiégée 
en 174^5 parles troupes de Marie -Thérèse ; mais 
l'arrivée du maréchal de Belle- Ile fit repasser le Var 
aux Autrichiens. 

Antibes est une ville peu considérable et mal 
bâtie ; mais son port a une élégance qui lui donne 
plutôt l'air d'une naumachie que d'un port de mer : 



CHAPITRE LXV. 509 

il rappelle l'ancien port d'Ostie , dont les médailles 
de Néron nous ont conservé la figure, et qui étoit 
entouré de portiques. Sa forme est ronde , et jl est 
ceint d'un quai et d'une rangée circulaire d'arcades. 
On jouit sur le rempart d'une vue très- agréable. 

M. Jeanbon , adjoint du maire , eut la bonté de 
nous accompagner dans nos courses , et de nous 
confier une histoire manuscrite , dans laquelle nous 
trouvâmes des renseignemens utiles pour nos re- 
cherches (i). 

Nous remarquâmes d'abord les deux tours , for- 
mées de grandes pierres carrées. La première , qui 
a vingt toises d'élévation , sert de clocher à la pa- 
roisse : une des pierres de la neuvième assise porte 
le mot ANTJPOlis. La seconde tour n'a que treize 
toises de hauteur : de ia maison en face , nous lûmes 
avec une lunette d'approche , sur cette même tour , 
vers le milieu de sa hauteur, cette inscription ren- 
versée : 




A. CALPVRNIO P.]| 
i 
ANNOR. X. MENS VI. C,)^ 

TROPHIM FILIO. ?\\ 
II 

FECIT ET Sâ 

n 



[i) Antiquités historiques de lavilU d'Aiitibes, par Jean D'ARAzr, 



5 10 CHAPITRE LXV. 

A A. Calpurnîiis , enfant de dix ans six mois ( i ) 

Trophimus a fait faire cette inscription à son tendre fis [z] et à lui- 
même {i). 

Sur Ja cinquième assise , il y a une pierre qui porte 
ces lettres : A. M. E. CF. T. A. ex testamento (4^ 

Sur la porte du Ravelin , on lit l'inscription sui- 
vante ( 5 ) , qui a été placée en sens inverse : 



L, ALBVCIO SCAEVIANO ALBVCIA CHRYSIS 
MATER OPT. SIBI l'OSTERISQVE SVIS VIVA FECIT. 



Le monument le plus curieux est celui du jeune 
Septentrio (pi. LI , n." ^ ). L'inscription est singu- 
lière ; elle a été rapportée par plusieurs auteurs (6) , 
mais jamais figurée. Elle est incrustée dans le mur 



(i) Puero ANNORum X AlENSium VI, 
{2) FILIO Pientissimo. 

(3) £r Sibi , ou Sids , aux siens. 

(4) On les a ainsi interprétées : Ancus Manilius Eques Cura' 
vit Fieri Turrim Antipoli EX TESTAMENTO. Mais cette explica- 
tion n'a rien de certain; les lettres A. M. ne peuvent pas plus être 
remplies par les mots Ancus Alanilius que de cent autres manières. 

(5) GrUTER, DCLXVI j 10, l'a publiée, mais avec plusieurs 
inexactitudes. 

(6) GruT. CCCXXXII, 4; SmET. Inscript, ant. 152, 25 ; FlCO- 
HOm,Afasch. scen. 52; SlMEON IlL. Degli epitaf 27; BOUCHE, 
Char, de Prov, 288 ; DUCHESNE , Ant. des villes de France , 872 
Bouquet, Script, rerum Gall. t. I , in exe. Crut. 135; Caylus, 
Rec. d'atiùq. t. II, p. 290 ; Papon , Voyage de Provence, t. I. 



CHAPITRE LXV. 5 I ï 

au coin de la rue qui conduit à i'égiise. Elle est ainsi 

conçue : 

D. M. 

PVERI SEPTENTRI 

ONIS ANNOR XII QVl 

ANTIPOLI IN TfEATRO 

BIDVO SALTAVIT ET PLA 

CVIT 

Aux niants de l'enfant Septentrio ( i ) , âge' Je XII ans , qui a. dansi 

deux jours sur le théâtre d'Amibes , et a fait plaisir (i), 

II est probable que cet enfant , peut-être fatigué 
par les efforts qu'il avoit fiiits, pendant ces deux 
jours , pour mériter les suffrages des Antipolitains, 
mourut dans leur ville , et qu'ils voulurent consacrer 
par cette épitaphe les regrets de sa perte et l'approba- 
tion qu'ils donnoient à son talent : ces regrets sont 
indiqués par les cyprès qui entourent l'inscription. 
Sur les médailles relatives aux jeux , on voit souvent 
un vase semblable à celui qui décore cette tombe : les 
deux fleurs qui en sortent sont peut-être une allé- 
gorie des deux représentations données à Antibes 
par ce merveilleux danseur. 

On n'aperçoit que de foibles vestiges des anciens 
édifices dont Antipolis étoit décorée. Il reste quelques 
degrés du théâtre sur lequel le jeune Septentrio fit 

(i) Su ARES a trouvé àPréneste une inscription à-peu -près sem- 
hlable. GrutER, CCCXXX , j , en rapporte aussi une autre d'un, 
pantomime également appelé Septentrio. 

(2) Cette formule se retrouve sur plusieurs autres inscriptions 
consacrées à des mimes, F'^f'f^GRUTEB, cccxxxi,7. 



JI2 CHAPITRE LXV. 

preuve de son talent; il fut -démoli en i^jpi , pour 

en faire un parc d'artillerie. Nous vîmes aussi une 

conserve d'eau à-peu-près semblable k celles de Lyon 

et de Fréjus , si ce n'est que la partie supérieure est 

soutenue par des piliers octogones , et non par des 

arcades. 

On trouve par -ci par-Ik différens débris. 11 y 
avoit autrefois beaucoup de mosaïques ; on les a 
laissé détruire. La fontaine est décorée d'une colonne 
de granit surmontée d'un aigle. Sur une porte de 
la maison de M. Augier , près du rempart , on lit sur 
un marbre ce mot très-défiguré , BOPVSTHE : le mo- 
nument auquel a appartenu ce marbre, étoit peut-être 
consacré au cheval d'Hadrien, appelé Borysthenes, 
parce qu'il avoit été nourri sur les bords du fleuve de 
ce nom. Lorsque cet animal fut mort, son maître lui 
fit ériger un tombeau et une colonne, et composa 
son épitaphe. Peut-être Hadrien avoit-il mené avec 
lui Borysthenes , lorsqu'il parcourut la Provence, l'an 
120 après J. C. , et que les villes s'empressèrent de 
consacrer le nom de son cheval ; genre de flatterie 
qui n'est pas incroyable , puisqu'elles avoient divi- 
nisé le bel Antinous son favori (i). 

Dans la cour de M. Guide, Juge de paix , nous 

(i) On a. produit une inscription découverte à Apt, dans la- 
quelle il est aussi question de Borysthenes ;Tnzïs le style dans 
lequel elle est rédigée, en démontre la fausseté. f^iyc^PAPON , 
Histoire de Provence , \, yi. 

trouvâmes 



CHAPITRE LXV. JI5 

trouvâmes une pierre extrêmement fruste , dont 011 
ne pouvoit presque plus lire l'inscription (1). Après 
l'avoir bien fait laver , nous en prîmes la copie ; elle 
est ainsi conçue : 



D. M. 

QVIAMENVSCELER 

CALVESIAETYCHE 

vxorI OPTIMAE 

ETVALELPISMATER 



En sortant d'Antibes par la Porte de terre , on lit, 
sur une des pierres de cette porte, 'es mots suivans, 
sculptés en caractères mal formés : Plus de bien que 
de vie. Voici l'explication qu'on nous en donna. Il y 
avoit à Antibes un sculpteur appelé Dolle , qui avoit 
fait plusieurs ouvrages assez estimés. Les ingénieurs 
vouloient appeler un artiste italien pour scuiinerun 
écusson et des armoiries au-dessus des portes de la 
ville : Dolle , indigné de cet affront , offrit de faire 
ce travail pour un prix si bas , que personne n'auroit 
pu l'entreprendre aux mêmes conditions (2]. Après 
avoir terminé sa sculpture, il traça à la hâte, et en 



(i) Gruter, DCCCXXI, 3 , i'a donnée incorrectement. 

(2) Les armokies ont été détruites pendant fa révolution; mais 
les trophées placés à côté se voient encore aujourd'hui , et font 
juger assez favorablement du talent de Dolle. 

Tome II. K k 



5l4 CHAPITRE LXy. 

caractères mal formés, les mots cités, par lesquels 
il vouloit dire aux ingénieurs qu'il avoit encore plus 
de bien qu'il ne iui en falloit pour le reste de ses 
jours, et qu'il avoit exécuté cet ouvrage, non pas 
pour gagner de l'argent, mais pour sauver i'Iionneur 
d'Antibes. 

Cette ville avoit autrefois deux aqueducs : l'un 
conduisoit les eaux du Bouillidou, source abondante, 
dans le territoire de Valauri ; mais le second , qui 
amène les sources du Biot , existe encore : il avoit 
été délabré par le temps; il fut rétabli, en 178(5, 
dans uiie longueur de deux mille cinq cents toises , 
et il sert aujourd'hui à fournir l'eau à trois fontaines. 
Dans quelques endroits , cet aqueduc est à quatre- 
vingts pieds sous terre ; de trente en trente toises , 
il y a un regard. Chaque fois qu'on boit de ces eaux 
salubres , vives et fraîches , on rend grâces aux Ro- 
mains d'avoir fait un si utile emploi de leur gran- 
deur et de leur puissance , mais sans oublier dans 
sa reconnoissance l'ingénieur Aiguillon , à qui l'on 
doit ie rétablissement de cet aqueduc et tous les 
avantages qu'il procure. 

Des hauteurs qui dominent Antibes, on jouit 
d'une vue magnifique ; l'œil se promène sur la ville , 
sur ses fortifications , sur son port , sur le golfe 
entier, et sur toute la côte , qui se prolonge en demi- 
cercle et trace un amphithéâtre : on aperçoit des 
collines couvertes de maisons , au m.ilieu desquelles 



CHAPITRE LXV» 515 

est ia ville de Nice ; et derrière s'élèvent les hautes 
montagnes des Alpes maritimes, que ia neige cou- 
ronne pendant une grande partie de l'année. 

Les femmes ont une coiffure singulière : c'est un 
chapeau de paille en cône tronqué j qui ressemble 
assez à un bonnet chinois (pi. LI , nf 4J ; il les dé- 
fend à-la-'fois du soleil et de la pluie. 

Nous étions très - fatigués de notre excursion; 
mais l'excellente chère que nous fît faire notre hôte 
Al. Ballice , nous eut bientôt remis. II prépare le 
poisson à merveille ; et l'on fait souvent à Cannes , 
à Nice et dans les lieux voisins , des parties pour aller 
en manger chez lui. Le poisson des côtes d'An- 
tibes jouit d'une grande réputation. Les sardines (i) 
y sont délicieuses; celles des côtes de la Bretagne 
leur sont cependant préférables. Ce poisson doit 
son nom à l'île de Sardaigne , oii il est abondant ; 
on le mange frais, fumé, séché, ou conservé dans 
ia saumure comme les anchois. On trouve sur ces 
côtes le rouget de roche (2) , que les riches Romains 
pay oient au poids de l'or, et que la nature a paré 
de si riches couleurs ; le surmulet (3) , pour lequel les 
gourmands grecs et romains montroient, selon le 
rapport d'Athénée , une égaie passion , et qui se 
pèche aussi quelquefois dans l'Océan , mais qui n'est 

( I ) Clupea sprattus. L. 

(2) Mulltii- rider. LacÉP, 

(3) AIullus surmuktus, LacÉP, 



5l5 CHAPITRE LXV. 

nulle part ni aussi abondant ni aussi délicat que dans 
ia Méditerranée , et sur-tout sur les côtes de la Pro- 
vence ; le felafe ( i ) ; ie conigiano ou donjjlh (2) ; 
\ empereur (3) , poisson excellent ; il marche dans la 
compagnie du thon, mais il est assez rare ; le merlus (4)^ 
le maquereau (5) ; le gournaou ou grovdin (6); il est 
plus gros , mais moins délicat que celui qu'on pêche 
sur les côtes de l'ancienne Picardie; la dorade , en pro- 
vençal ourado (7) ; ie loup (8) ; il est très-estimé, mais 
ce n'est autre chose que le poisson qu'on appelé bar 
sur les côtes de l'Océan ; le san-pietro ou poisson 
de S. Pierre (9), un des meilleurs poissons de la fa- 
mille des pleuronectes ; la limande (10); la sole (11), 
qui est plus grasse et plus ferme que celle de l'O- 
céan , et dont la chair est si compacte , quoique 
tendre , qu'on en sert les filets piqués au petit lard 
en fricandeaux; le turbot (12) ; \e eârrekt (13) ; le 

(i) Ou fiera, dont jai déjà parlé, iuprà , p. 3^1. 
(2) Ophidiiitn barbai um. L, 
(î] Xiph'uts gladius. L, 

(4) Gadus merluclus, L. 

(5) Scomber Si:ombrus. LagÉλ. 

(6) Trigla grumi'uns. L. 

(7) ■^P^^^'^ aura ta, L. 

(8) Cf?itro/>omus lupus. LacÉP, 
^i;) Zeus faber. L. 

■■(10) Pleuronectes limanda. L. 

(il'* Pleuronectes solea. L. 

(12) Pleuronectes turbot. h\ci?. 

(13) Pleuronectes rhomtfus. L. 



CHAPITRE LXV. 517 

snucht ( I ) , qui a été nominé par ies Provençaux peis 
ny [poisson royal] h cause de l'excellence de sa chair; 
*e muge , appelé en provençal lou testud ^2) , dont js 
parlerai encore à l'article de Martigues, où il sert 
à préparer la boutargue; le cnrurc (3) ; la murène (4), 
si estimée des Romains , que Licinius Crassus et le 
célèbre orateur Hortensias en faisoient venir à grands 
frais et les nourrissoient dans leurs viviers, et que 
Védius Pollio poussoit sa barbare gourmandise au 
point de faire jeter dans les siens des esclaves pour 
servir de pâture à ces poissons. 

(i) Atkerum heysetus. L. 

(2) Muoil cephdius. L. 

(j) A'iurana coriger. L, 

(4) Afluruncfhis hekna, LacÉP. 

Nous ajouterons à la liste des poissons de ces parages , les 
suivans : 

Parmi les raies, i'alêne, raia oxyrhynchus , L. appelée aussi letitil~ 
Iode, à cause des points ronds et blancs dont elie est parsemée j 
\cmiracetou miralet, LacÉP, , sur qui ces points ronds ont la forme 
d'un œil avec l'iris et sa prunelle; la ronce, ra'ui rubus , L. cou- 
verte d'aiguillons ressemblant à des clous de fer; la tlormillioiise 
ou torpille, raia torpédo, L. si célèbre à cause de ses phénomènes 
électriquei; la glorieuse, raia aquUa, h.; la paiteiiago ou paste- 
rm<[ae , raia pastinaca , L, , qui a beaucoup de rapports avec la 
précédente; la clavelado ou raie bouclée, raia clauata, L., com- 
mune dans toutes les mers de l'Europe. 

Les squales sont aussi abondans que les raies : on remarque 

'le cal ou roussette, saualus stellaris , L. ; le pal ou milandre , 

squalus galeus, L. ; WtniiSi'le , LACtP. ; \e pey iiuiiou ou marteau, 

squalus zygana , L, ; Vaigui/Iat ou chien de mer , squalus acan^ 

thias , L. j l'ange, squalus squatina, L. , dont la peau sert à polit 



5l8 CHAPITRE LXV. 

Nous passâmes cette journée et celle du lende- 
maijni dans Antibes ; après le dîner nous montâmes 

ies corps durs, et dont la chair fournit un aliment grossier; le 
terrible requin, squalus carcharias , L. , qui ne se trouve qu'à \\r\. 
certain éloignement des côtes, mais il en approche quelquefois et 
déchire les filets des madragues ; aodon coriiutum, LacÉP. ; squalus 
tdentulus, BrUNN, ; \e poiierc ou porc marin, squalus centrina, L. 

Parmi les autres poissons on distingue encore la grande bau-r 
clroie, lophius piscatorius , L. , surnommée diable de mer, à cause 
de la singularité de sa forme, qui devient plus effrayante quand 
on met une lampe allumée dans l'intérieur de sa peau desséchée; 
le pouerc, balistes aper , L.; la luno, tetraodon mola, L. ; Vagnolo 
ou cheval marin trompette, syngnathus typhle , L. ; le gaTcino ou 
cheval marin, l'hippocampe des anciens, qui se trouve aussi dans 
î'océan, syngnathus 'hippocampus, L. ; le cardilago ou la bécasse, 
centriscus scolopax , L. ; la myre, munzna myrus , L. ; la fiatole, 
stromateus fiatola , L. ; le chrysosiomus fatoloides , LacÉP. ; le mou- 
leto ou dragonneau , callionynius dracunculus , L. ; le tapocoun ou 
raspecon , uranoscopus scaher, L. ; Yaragno ou araignée de mer, 
trachinus rividus, LacÉP.; le capelan , ^,a^«5 capelanus , id. ; le 
gade blennioïde , gadus hlennidides , id. ; le moustelo , gadus mus- 
tela , L. ; hlennius mtditerraneus , LacÉP. ; hlennius coquillad , id.; 
llemiius pholis, id. , appelé ainsi parce qu'il pénètre bien avant 
dans des trous de rocher, ce qui lui donne quelque ressem^ 
blance avec la pholade. 

Le spase, cepola tania, L. ; le rougeolo, cepola serpentiformis , 
LacÉP.; la loche àe mer , gobius nphya ,\à. ; gobius paganellus , L, ; 
gûbius boukret, id.; le suvereou, charanx trachurus , L. ; le remore 
echeneis rémora, L.j le pompile, coryphana pompilus , L. ; le rason, 
çoryphana novacula , L. ; scorpczna Aiassiliensis , L ACÉP. ; la gaii- 
neto , trigla lyra, L,; scomber sarda , LacÉP.; le rouquaou, labrus 
■pai'o, LacÉP. ; le tourd , labrus tiirdus , L, ; le girelo, labrus julis, L.; 
labrus tancoides , LacÉP, ; Iç couteau, sparus: spçirulus , LacÉP.; 
Je s argue, sparus sargus , L.; le pataclet, sparus smaris , L.; h 



CHAPITRE LXV. 5 Ip 

dans notre barque , et nous fûmes bientôt rendus k 

Nice. 



moimdaro , spams marias, L, ; sparus argenîatus, LacÉP. ; le hurta» 
sparus hurta, L.; le page!, sparus pagel , Lacep. ; le pagre, sparui 
pagrus , L.; le'blada, sparus melanurus, L. ; le bogo , sparus hoops, L. ; 
sparus canthanis , L. ; fa saoupe, sparus salpa, L. ; le mormo, 
sparus morwyrus , L.; sparus var'iegatus, LaCÉP. ; sparus MassiliensiSf 
Brun V. ; sparus If^^raveo, Brunn.; le denti, sparus dente x . L. ; 
l'orphe, sparus orjfffs, L. ; le castaignolo, sparus c'nromis , L. ; le 
rochau , sparus claviera, LacÉP. ; le lutjanus anthias , que les Grecs 
regarnoieit comme sacré, \A.-Jutjanus serras, id.; lutjanus AJe//Iter- 
rarîeus, ià. ; \c sarr^n, /lolcrrtjtrusnarinus, id. ; holocetitrus meron , id,; 
l'oumbrino, pe^ca umhra, id. , dont la tête étoit très-recherchée 
de^- Romains; perça diacantha , id. ; le sanglier, capros aper , id, ; 
le flétan, pleuronectes hippoglossus , L.j le pei d'argent, argtn-> 
tina sphyrana , LacÉP, 



K k 4 



32.0 



CHAPITRE LXVI. 

Embouchure du Var. — Nice. — Histoire. — Situa- 
tion. — Intérieur. — Rues. — Maisons. -^ Malpro- 
preté. — Ustensiles singuliers. — Eglises. — Fours. — 
Boucheries. - — Place Victor, — Place Impériale. — 
Cours. — Statue de Catherine Ségu^an. — Terrasse. 

— Aspect de la mer. — Chemin IjpV le rocher. — 
Montagne Montboron. — Fort Montalban. — Môle. 

— Port. — Clous. — Forçats. — Voûtes. — Costumes 
desNiçards et des Niçardes. — Château, — Instruction. 

— Arts. — Bibliothèque pu.blique. — Editions rares. 

— Excursion. — Église Saint -Etienne. — Maison 
Cesoli. — Couvent de Saint-Barihélemi, — Inscrip- 
tions romaines. — Aloès. — Palmiers. 

1 L étoit trois heures quand nous sortîmes du port 
d'Antibes ; une heure après nous fûmes devant 
l'embouchure du Var : ses eaux, jusqu'à une grande 
distance dans la mer, forment un cercle blanchâtre, 
qui se distingue pariaiîement de la bordure azurée 
que la mer sans mélange trace autour d'elles. Cette 
couleur blanchâtre est due au limon que le fleuve 
charie. L'eau a une saveur moins salée, à mesure 
qu'on approche davantage de l'embouchure. 

A six heures, nous entrâmes dans le port de Nice , 
après nous être fait reconnoître au bureau de la 
santé, placé à l'extrémité du môle. 



CHAPITRE LXVI. 521 

Après avoir vaincu les Salyes et les Liguriens, 
Ie§ Marseillois bâtirent cette viile pour contenir ces 
derniers : ils lui donnèrent le nom de Nike , en 
mémoire de leurs succès ( i ). Comme toutes les 
autres, elle fut d'abord assise sur le rocher : mais suc- 
cessivement on descendit sur le penchant de la côte, 
et enfin dans la plaine. La ville supérieure a totale- 
ment disparu par l'agrandissement des fortifications 
du château. 

Nice suivit le sort de sa métropole , et , après fa 
chute de l'empire romain, celui de toute la Pro- 
vence : elle fut soumise aux Goths, aux Bourgui- 
gnons , aux Visigoths , aux Français , aux rois et 
comtes d'Arîes', aux Arragonois, à la maison d'An- 
jou et aux rois de Naples. Dans le cours de ces vicis- 
situdes , elle fut pillée et ravagée pkisieurs fois par 
les Lombards et les Sarrasins. 

Ladislas, fils de Charles III, roi de Naples, per- 
mit, en I 388 , à la vîHe de Nice, de se choisir un 
souverain, pourvu qu'il ne fût pas de la maison 
d'Anjou :elle se donna à Amé VII, duc de Savoie; 
et elle est constamment restée h cette maison , 
quoiqu'elle ait été plusieurs fois le théâtre de la 
guerre , jusqu'à l'époque où les I rançais s'en empa- 
rèrent, en 1792. Elle fut réunie à la France l'année 

(ï) N/3t)i en grec signifie victoire. Huit viiies ont eu ce nom 
clans l'antiquité. 



522 CHAPITRE LXVI. 

suivante , et elle est devenue le chef-Heu du départe- 
ment des Alpes-Maritimes. 

Cette viiie est située dans le bel amphithéâtre qu'on 
aperçoit en venant d'Antibes ; sa forme est celle d'un 
triangle : elle a au levant une haute montacfne ; elle 
est bornée au nord et au couchant par le Paillon , 
et baignée au midi par la mer : il ne faut qu'une 
heure pour en faire le tour. 

Les rues sont fort étroites , et l'élévation des 
maisons les rend tristes et obscures ; aucune fon- 
taine ne les arrose. Ces rues ont reçu , pendant ia 
révolution , des noms qui contrastent bien avec 
leur aspect dégoûtant et sombre : à peine voit- 
on ses pieds dans la rue la Lumière ( t ) ; celle du 
Bonheur , la plus sale de toutes , est habitée par 
les gens les plus misérables ; la rue du Bon air et 
ia rue de la Propreté ne méritent pas davantage 
les dénominations qu'elles ont reçues. 

Les escaliers des maisons sont construits avec un 
schiste noir qui sert également k faire les chambranles 
des fenêtres et des portes : ce schiste vient de la côte 
de Gènes. 

Toutes les maisons , même les plus chétives 

(i) Dans presque tous les noms des rues, on n'a point fait usage 
de ia préposition de : ainsi, par exemple , on dit rue la Raison ( et 
non pas rue de ia Raison ) , rue les Sansculotûdes , rue la Lumière, 
rue /a Régénération , rue la Morale , rue la Volaille, rue Boulan- 
gerie, rwç l'Amitié , rue l'Indivisil/iUté. 



CHAPITRE LXVI. 523 

baraques , ont des jalousies , à chaque panneau des- 
quelles est pratiqué un petit volet à coulisse qui 
se soulève du bas en haut. Ces jalousies devroient 
être imitées à Paris; elles sont plus commodes que 
les nôtres : on en trouve de pareilles sur toute la 
côte depuis iMarseille jusqu'à Nice, et en Italie. 

Parmi les nouvelles maisons bâties sur le bord de 
ia mer, quelques-unes ont une assez bonne appa- 
rence : la façade est peinte et offre des ordres d'ar- 
chitecture ; cette décoration est d'un assez bon eûet, 
quand on ne la laisse pas dégrader. 

La plupart des maisons n'ont d'autre cheminée 
que celle de la cuisine : si le froid devient un peu vif, 
on met un brasier au milieu de la chambre pour l'é- 
chauffer. 

A l'exception d'un petit nombre, une malpropreté 
extrême rend insupportable l'habitation de ces mai- 
sons. Une odeur nauséabonde commence à saisir dès 
l'escalier : l'obscurité causée par le peu de largeur des 
rues est encore augmentée par la saleté des vitres , qui 
sont toujours couvertes extérieurement d'une épaisse 
couche de poussière , et jaunies en dedans par la fu- 
mée ; souvent les ordures des mouches en ont presque 
détruit la transparence : ces insectes sont si insup- 
portables, qu'on est obligé de couvrir les glaces avec 
de la soie , ou de les nettoyer tous les jours. 

Rien n'annonce, dans ces maussades demeures, la 
îTîoindre idée d'arrano-ement ou de goût : les meubles 



^l4r CHAPITRE LXVI. 

sont grossiers ; l'usage de la porcelaine est presque 
inconnu ; on sert le chocolat et le café dans des 
tasses de faïence, et les ustensiles les plus néces- 
saires ont une forme aussi désagréable que peu com- 
mode. Les vases de nuit sont d'une terre vernissée 
en jaune ou en vert , et d'une profondeur si énorme , 
que le pied du pauvre Ragotin n'eût Jamais pu s'en 
dégager ; on peut juger de la bizarrerie de leur forme 
par les figures que j'en donne pi. LI , n." ^ et S: celle 
n." 6 est regardée comme la plus élégante ; c'est 
aussi la plus usitée. II faut dire cependant que ces 
meubles dégoûtaiis et baroques ne sont point par- 
ticuliers à la ville de Nice; on en trouve de sem- 
blables dans toute la haute et la basse Provence , 
depuis Fréjus. Je donne aussi, n° 7, la figure d'un 
huilier d'une espèce singulière : il est de verre , 
ainsi que le pied; un des flacons contient l'huile, 
et l'autre le viiiai2;re : la forme de ce vase est telle , 
que l'un des liquides descend vers le globe pen- 
dant que l'autre sort par le canal opposé. 

Les églises de Nice n'ont rien de remarquable. 
La principale, appelée Sainte- Réparate , est d'une 
architecture très-commune : dans les jours de grande 
solennité , on en tapisse entièrement l'intérieur en 
damas rouge galonné d'or. Nous avons observé le 
même usage k Menton ; il a probablement lieu \x 
Gènes et sur toute cette côte. 

La boucherie , qui est très- spacieuse , est placée 



CHAPITRE LXVr. JâÇ 

sur les bords du Paillon ; ce qui facilite l'écoulement 
des immondices : le toit est soutenu par des piliers ; 
l'air y circule de deux côtés. 

Les fours et les boucheries sont affermés au compte 
de la ville , et les produits de cette ferme sont affectés 
aux dépenses municipales. Les fours banaux sont 
d'une nécessité indispensable dans un pays oii le 
bois est rare, parce qu'ils en diminuent considé- 
rablement la consommation : le bois de chêne , qui 
sert au chauffage dans les maisons, vient, en général, 
de la Sardaigne. 

A l'extrémité de la vieille ville, est la porte d'en^^ 
trée du côté du Piémont , et la place Napoléon , 
nommée autrefois place Victor ; elle est entourée, 
com.me la place Royale à Paris, de mai.^ons régu- 
lières, soutenues par des arcades. On devoit autrefois 
y jîlacer la statue équestre de Victor- Amédée : un 
monument quelconque seroit nécessaire à sa déco- 
ration. 

Il y a environ quarante ans que le quartier neuf 
a été bâti : les rues en sont belles , larges et bien 
alignées ; c'est le quartier qui avoisine la mer. Là 
est la place Impériale , où l'on exerce \qs troupes. 
Le cours , planté de deux rangs de beaux ormes , 
offre une promenade agréable pendant le jour. 
Près du perron qui conduit à la terrasse , il y a des 
cafés. On voit sur ce perron une fontaine assez mes- 
quine , et une mauvaise statue de Catherine Scguiran^ 



^l6 CHAPITRE LXVI, 

héroïne de Nice, qui se distingua, dit-on, par sort 
courage , pendant le siège que les Turcs firent de 
cette ville : on l'a figurée au moment où elle vient 
de renverser un Turc à ses pieds d'un coup de 
massue (» ). 

La terrasse est une plate-forme très-élevée , sup- 
portée par une suite de bâtimens qui servent de 
magasins à des marchands : c'est la promenade du 
soir. La vue s'étend au loin sur la vaste mer : c'est un 
coup-d'œil ravissant , de voir ses bords couverts 
de barques de pêcheurs , et dans i'éloignement , des 
vaisseaux qui se dirigent sur Gènes ou sur Marseille : 
lorsque le temps est serein , on distingue à l'horizon 
les montagnes de la Corse. Rien ne porte à la médi- 
tation comme le spectacle dont on jouit sur cette ter- 
rasse ; on y resteroit des heures entières sans pou- 
voir s'en rassasier , quelque uniforme qu'il soit : 
c'est qu'il réveille en nous des pensées d'un grand 
intérêt. L'idée de la distance des autres contrées dont 
on est séparé par les eaux, et de la diversité des 
mœurs et des usages des peuples qui les habitent, 
la considération des dangers toujours renaissans 
que la mer présente à ceux qui osent s'y hasarder 
l'immense commerce qu'elle favorise , les ricliesses 



(i) La ville ayant été prise, le commandant se jeta dans ie 
château. Comme on lui proposoit de se rendre, il répondit : Je 
me vomme MoNTFORT : vies armes sont des PALS [ des pieip; ]; 
ma devise, IL ME FAUT TENIR, Le château ne fut pas pris. 



CHAPITRE LXVI. <f27 

qu'elle a englouties , ies produits qu'elle nous donne, 
tout captive l'imagination enchaînée sur le rivage; 
et l'on ne se lasse pas de voir les flots succéder aux 
flots, comme si ceux qui arrivent dévoient être les 
derniers, quoique cette succession ne puisse avoir 
d'autre fin que celle de la durée du monde. 

En descendant vers le levant de cette belle et 
majestueuse terrasse, on arrive à un chemiii qui a 
été fait autour du rocher, dont on suit ies sinuosités 
comme sur un balcon ; lorsque la mer est élevée, les 
vagues viennent s'y briser avec efiort : la violence 
du choc fait jaillir l'eau à une hauteur considérable ; 
et , en retombant en cascades sur ces aspérités , 
elle produit un effet difficile à rendre. Cette belle 
rampe , qui est praticable pour les voitures comme 
pour ies gens de pied, conduit au port. 

De l'extrémité du môle, on distingue les belles 
montagnes qui bordent la côte de Gènes. Le port, 
où l'on arrive ensuite, est entièrement l'ouvrage de 
l'art ; la nature n'a fourni que l'emplacement sur une 
petite langue de terre à l'est du rocher où étoit 
autrefois le château , et à l'ouest de la montagne 
Adontboron , près de laquelle est le fort Alontalban» 
Les deux môles qui en défendent l'entrée , sont très- 
bien bâtis en pierres de taille. 11 est fort petit, et 
ne peut guère contenir que quarante vaisseaux mar- 
chands ; mais il est facile de l'agrandir : on avoit eu 
le projet de le continuer jusqu'à la place Victor. II 



528 CHAPITRE LXVI. 

faudroit aussi en creuser l'entrée ; des émînences et 
des bas-fonds la rendent dangereuse pour les vais- 
seaux de quatre cents tonneaux, qui sont obligés 
de relâcher k Villefranche. Les travaux de ce port 
se suivent aujourd'hui avec activité ; on y emploie 
des déserteurs condamnés aux fers , et des conscrits 
qui ont craint de partager la gloire de nos armées : 
on ne mêle avec eux aucun des criminels que le vol 
conduit aux galères ; ceux-ci sont envoyés à Toulon , 
à Rochefort ou à Brest. 

11 y a , près du port , des voûtes et des niches 
sous lesquelles les matelots peuvent, comme h An- 
tibes , se mettre à l'abri et préparer leurs repas : un 
aqueduc amène d'une demi-lieue l'eau qui leur est 
nécessaire. 

On a trouvé dans le port des clous de bronze 
bien conservés ; un de ces clous étoit entre une 
couche de pierre et une d'argile. 

Au levant, derrière le port, étoit le château, 
qu'on regardoit comme imprenable : cependant une 
bombe qui tomba sur le magasina poudre, en 1 6c) i , 
fit sauter en l'air le donjon ; et le maréchal de 
Catinat s'en empara. Il fut assiégé et pris de nou- 
veau, en 1706, par le duc de Berwick, et il a été 
entièrement démoli. 

L'habillement des femmes (1) consiste en un 

(1) Les costumes que je fais graver et que je décris dans 

corset 



CHAPITRE LXVI. 529 

corset étroit, orné, dans ies jours de fête, de rubans 
et de bouquets ( -pi. LU , n" i et 2 ) : le jupon est 
assez iong ; mais i! est , ainsi que le tablier , sans 
garniture. Les Mlles k marier ont des habits de même 
coupe , mais qui sont d'étoffe de coton en couleur ou 
de faine : ce n'est qu'en se mariant qu'elles acquièrent 
ie droit de porter des vêtemens de soie ; un paysan 
ne sauroit se dispenser d'en donner un à sa future. 
Elles ont , les unes et les autres , une coifftire fort 
folie : leurs cheveux , liés en forme de queue avec un 
ruban blanc , rouge ou vert , qui ies laisse apercevoir 
de distance en distance , sont ramenés sur le front 
et les tempes, et forment par divers contours une 
espèce de couronne ; elles ont souvent par-dessus une 
coiffe. Les gens du commun, des deux sexes, lors- 
qu'ils ne sont pas de gala , enveloppent simplement 
leurs cheveux dans un filet vert. Cette coiffure est 
très-ancienne ; c'est le cecryphalos des anciens Grecs , 
et le redecillas des Espagnols : on la trouve répandue 
sur presque tous les bords européens de la Méditer- 
ranée. Du côté de Monaco, de VintimilJe, et dans 
îa partie orientale et méridionale du département , 
les femmes attachent quelquefois leurs tresses derrière 
la tête , autour d'une longue aiguille d'or ou d'argent. 



ce Voyage, sont, en général, pris parmi les gens du peuple et de 
!a campagne, chez qui seuls les anciens usages se conservent: les 
gens du monde adoptent par-tout en France ies usages de Paris, 
Tome II, L 1 



530 C H A PITRE LXVr. 

L'habillement des hommes , dans les jours de fête , 
îeur sied parfaitement. Us ont un petit gilet, collé 
sur le corps , et qui ne descend qu'à ia ceinture ; 
par-dessus est un habit fort court , de la même 
étoffe , avec des manches courtes à paremens étroits ; 
ies basques de cet habit ne sont pas plus longues que 
ia main , et ont une petite poche; une ceinture bleue 
ou rouge leur serre les reins ; ils ont une culotte du 
même drap que l'habit , et des bas de laine bleus ou 
bruns. Cet habillement, qui ne forme aucun pli, ne 
manque pas d'élégance lorsque celui qui le porte a 
une figure avantageuse. Us lient leurs cheveux par 
derrière sans les réunir en queue ; leur chapeau n'a 
rien de particulier. Les jeunes garçons recherchés 
dans leur parure attachent à leur boutonnière un 
ruban de soie, un bouquet, ou quelque ornement 
d'or faux. 

Après avoir pris une connoissance générale de la 
ville , nous voulûmes commencer nos recherches par- 
ticulières. M. l'avocat Cristini eut la bonté de les 
diriger et de nous accompagner : il est versé dans 
toutes les parties de la littérature et de l'histoire; et sa 
conversation nous offrit une source de plaisir et d'ins- 
truction : il eut pour nous des manières obligeantes , 
dont nous ne perdrons jamais le souvenir. 

En général, on cultive peu la littérature à Nice: 
on y fait sa principale occupation des anecdotes de 
société. Les libraires ne vendent que des livres de 



CHAPITRE LXVÎ. 53 î 

prières ou des livres d'école ; et if y a très-peu de 
bibliothèques particulières. La meilleure est celle 
de M. Mars, avocat: elle contient quelques éditions 
des auteurs clas>iques , et d'autres boni ouvrages 
utiles; mais elle est peu considérable. Le commerce 
de la librairie pourroit cependant acquérir quelque 
importance à Nice en temps de paix; les libraires 
sont à portée de fournir à la France ie^ livres qui se 
publient en Italie, et qui viennent difficilement par 
la voie de Florence. L'état des arts n'est pas meilleur 
que celui des lettres et des sciences : il n'y a pas une 
peinture , pas une statue remarquable ; celle de Ca- 
therine Séguiran , dont j'ai déjà parlé , est mie pi- 
toyable caricature; et au peu de goût que l'on té- 
moigne pour la musique , on ne se douteroit pas que 
l'on est si près de l'Italie. 

Nous allâmes d'abord îi la bibliothèque publique. 
Elle est ])Iacée dans une salle dont l'entrée donne 
dans la cathédrale : c'étoit autrefois la bibliothèque 
du chapitre ; elle fut ensuite affectée au service de 
l'école centrale; le Gouvernement en a abandonné 
la propriété à la ville. 

Elle n'occupe que trois côtés d'une chambre peu 
spacieuse et irrégulière, remplie de rayons jusqu'au 
plafond; on parvient aux rayons supérieurs au moyen 
d'une galerie qui circule tout autour. Elle contient un 
grand nombre de livres de théologie : il y avoit aussi 
beaucoup de bons ouvrages ; mais la plupart ont été 

Ll z 



y^i CHAPITRE LXVI. 

dépareillés, et d'autres ont été distraits pendant les 
fréquens déménagemens qu'on lui a fait faire. Eile 
est ouverte tous les jours depuis neuf heures du 
matin jusqu'à midi, et le soir depuis deux jusqu'à 
cinq heures. 

II seroit utile de placer cette bibliothèque dans 
un local plus spacieux et phjs convenable : la per- 
sonne à qui la garde en est confiée , est dans la 
dépendance du sacristain , qui a les clefs de l'é- 
glise ; et dans les jours de grande solennité, il faut, 
pour y arriver, percer la foule qui assiste aux of- 
fices (i). 

La soirée fut consacrée à une excursion. Nous 



(i) Voici les éditions du XV,*^ siècle que nous y avons remar- 
quées : 

Ahl>reviatio Pli pont. max. suvra Décades BLONDI ah liiciinatione 
imperii iisque ad tempora Johannis vicesimi tenii pont. max. [ Sous- 
cription, D.D.L.D.S.P.V, anno i48r, in-fol. ) 

PlYNII Seçundi Hiit. 7iat. ( Rom. die veneris Vil mart. 1475, 
in-fol. ) On lit à la fin de la souscription ces deux vers : 

Conradus Suueynheym , Arnoldos Pannciniqve magistri, 
Rome impresserutit talia multa simul. 

Paull Orosii Historiœ, Venet. opéra Octauiani Scoti Modoe- 
tiensis; 148 3, in-fol. 

Pauli Oro>]1 Historia, Venetiis, per magistrum Christoforum de 
Pêsis, de Mâdello, opéra et impensis Octauiani Scoti, anno 
MCCCCLXXXXIX, XV kalendas augustas , in-fol. 

OviDII Fasti, cum comment. Paitli AÏARSI Pisci jYçnet. 1482, 
in-fol. 

LUCANI Pharsalici, cum SULPITII Verulani et HOMINIBONI 



CHAPITRE LXVI. J 33 

allâmes d'abord à l'église Saint - Etienne , située au 
milieu des champs, à une demi-lieue de la ville, pour 
y chercher une inscription rapportée par Jofredi : 
mais notre perquisition fut vaine; elle en avoit été 
enlevée. 

L'enceinte carrée dont l'entrée de cette église est; 
précédée , et qui est entourée d'un mur à hauteur 

Vicendni commentariis ; Venet, per Simon. Bevilacqua, i493» 
in-fol. Harwood n'en parle pas. 

Syllii Italie! 'Carmlna, ciim Pétri AÎAFSI interprétât. Venet, 
per Bapt. de Tortis , 1 483 , in-fol. 

TiBULLUS, CatuLLUS et PropEUTIUS, cum commenta; Vene- 
tiis, a Boneto Locatello, i49' > in-fol. Harwood ne la cite pas. 

Dante cum comment. Venezia , 1 49 1 , opéra Bernardini Benali ; 
in-fol. 

Sonetti di PetraRCA , correcti per Hitronimo CeNTONE ; Venet. 
%\()j , in-fol. 

SiDON'U ApoLLINARIS Poematd, ejiisdemque ^^pistolœ ; Mcdio- 
lani ,per Uldericum Scizenzcler, 149^» in-fol. 

C1CERONIS Epistolcz ad Brtitum, ad Q_. fratrem , ad Atticiim ; 
Rom. per Fucharium Silberfrank, 1490 > in-fol. 

Plinmi Epistola; Tarvisii, per Joh. Vercellinum, 14^3 > in-S." 

Marsilu FlClNI Epistolœ; Venet. impens. Hieronimi Blondi 
Florentini , i495 > 'r»-f<j'- 

Fmwc/k/ Aretini Epistolœ; Florent, per Antonium Francisci 
Venetum, 1487, in-8.° 

AULI Gellii Noctes Atiicœ ; Venet. perBemardinumde Choris 
de Cremona et Simonem de Lucro , i 489 , in-fol. relié avec 

Lucii Apuleii Opéra; Venet. per Philippiim Pinzium Man- 
tuaniim, 1493 > '"'f^o'- 

PTOLOMyEI Geogr. cum tab. seneis; Rom. Peîri de Turre» 
1490 , grand in-fol. 

Historiarum, domini AntoNINI , archîprasuUs Elorentini , ab initie) 

1.1 3 



5 34 CHAPITRE LXVI. 

d'pppui , est pavée en petits galets ou caiiloux 
blancs , noirs et bruns , disposés en un dessin régu- 
lier. Cette mosaïque représente une croix de Maite 
et plusieurs autres ornemens , au milieu desquels on 
distingue la date l'/z^. Devant presque toutes les 
églises et tous les couvens du pays, il y a de sem- 
blables mosaïques. 

Nous passâmes près d'une très-belle campagne 
qui appartenoit autrefois au comte Chais : elle est 



vuindi ad an. /^/<?; Basileae, apud Nicol. Retîer, i49i> 5 "^°'* 
in-fol. 

Annu Viterbiensis Commmtaria super optra divnsorum de anti- 
quitatll'us lotjuentium :^omx , per Euch. Silberfrank, 1498, in-fof. 
C'est la première édition d'une compilation d'ouvrages supposés, 
qiii ont indu't en erreur bien des savans. 

Aitmnotiiici vtteres [Julius FiRMICUS, MatERNUS, .^IMaNI- 

Liu.s, Aratus , Théo , Proclus ); Venetiis, mcccclxxix, 
in-fol. 

Le Deche di T. h\V\o Padovano ; Venezia, per Zovane Vercel-r 
iese, 149 3) in-fol. 

Imperatorum Rornanorum Vita excerptœ ex DiONE, ex Helio 
Spartiano, Julio Capitolino, Helio Lampridio,Eutro- 
pio, Suetonio,Flavio Vopisco, Vulcatio, Trebelliano 
PoLLlONE , et Paulo Diûcono ; Venet, per Jo. Rubeum de Vet>- 
ceiiis , 1490 , in-foi. 

Bernardini CoRII Mediolanensis Patria Historié; Mediolani , 
apud Alexandrum Minutianum, 1503, in-fol. Cette édition ori- 
ginale est très-rare. Dans les éditions postérieures, on a retran^ 
ché ou changé divers passages qui blessoicnt quelques princes et 
quelques familles nobles du Milanez. Quoique le titre soit en latin, 
l'histoire est en italien. 11 manque à cet exejnplaire, ainsi qu'à 



CHAPITRE LXVI. J35 

située au quartier du Piol , k mi-côte , dans une déli- 
cieuse exposition , d'où l'on découvre la mer. On y 
récolte par an trois à quatre cent mille oranges. 

On jouit encore d'une vue très-pittoresque devant 
la maison de Cesoli ; une haie de jasmin , qui aîors 
étoit en fleur , exhaloit un parfum exquis. 

Le bassin qui s'étend à côté du chemin, offre l'as- 
pect d'une des belles contrées d'Italie : de jolies bas- 
tides s'élèvent ^rmi les arbres touffus dont les col- 
lines et les montagnes sont couvertes. 

bien d'autres, six feuillets au commencement, imprimés quelques 
années après, par les soins des frères Legnano : ils contenoient, 
I." un frontispice renfermé dans un cartouche gravé en bois ; 
2.° un avis des frères Legnano; 3.° un répertoire des choses les 
plus mémorables. Ces six feuillets ont été supprimés , parce que 
le répertoire facilitoit la recherche des passages qu'on a fait 
disparoître dans les éditions subséquentes. 

Baptista FULGOSI de dicîis factisque meuiorahilihus Collectanea â 
Camilb GlLlNO latîna fdcta ; Mediolani, per Jacob. Ferrarium , 
1509, in-fol. ouvrage curieux, appelé le Valère-Maxime moderne ; 
cette édition est originale et très-rare, 

Veterum philosophorum Opuscu/a varia ; Venetiis, Aldus, 14973 
in-fol. 

BessàRIONIS cardinalis Niceni /;/ Caltinmiatorein PlatoNIS ^ 
Venet. ex sedibus Aldi Romani, 1503, in-fol. 

ClCERO , dt O^ci'is , Paradoxa, de Amicitia , de Seiiectute , Som- 
nium Scipionis ( sans frontispice ] ; Venet. apud Vindeiinum, 1472 
( belle édition ) , in-4.° 

Theophrastus û'e historia et causîs plantarum ; avec le fron- 
tispice suivant : Habentur hoc volumine hac , Theodoro GA7.â 
interprète, Theovurasti de fiistoria p!a?narum libri IX; ejusdem 
de causis plantarutn liùri V. ( Sans nom de lieu ni date. ) 

L i 4 



^^6 CHAPITRE LXVI. 

La route est l:)ordée d'une haie de l'espèce d'aloès 
appelée autrefois aloès d'Amérique ^ et dont les bo- 
tanistes ont fait un genre nouveau sous le nom 
d'agave (i). Cette belle plante, qu'on cultive à Paris 
dans les serres , et dont les apothicaires décorent 
leurs boutiques comme d'une rareté , croît spontané- 
ment ici et dans plusieurs lieux du midi de la France : 
les terrains les plus arides et les plus mauvais en appa- 
rence lui conviennent ; les vieux murs de terrasse , 
les lieux abandonnés et qui ne paroissent propres à 
aucune culture, en sont couverts. Ses larges feuilles 
épineuses forment une espèce de muraille d'où sor- 
tent des hampes qui s'élèvent jusqu'à vingt et même 
trente pieds : ces belles tiges sont couvertes de fleurs ^ 
qui ne se développent j)as tous les cent ans , ainsi 
que le vulgaire le croit encore , mais qui se repro- 
duisent chaque année. Ces plantes précieuses se sont 
naturalisées dans le midi^ presque malgré ses habi- 
tans , tandis qu'on pourroit tirer un grand parti de 
leur culture, si toutes les haies en étoient formées. La 
substance de leurs feuilles se compose d'un mucilage 
qui est retenu par une infinité de fils parallèles ; pour 
dégager ces fils , on écrase les feuilles entre deux 
rouleaux , puis on lave et on peigne ce qui reste. 
Ces fils peuvent remplacer le chanvre , pour faire 
des cordes et des toiles d'emballage. II y a eu 

\') -^gtïvc Ainericana, 



CHAPITRE LXVI. 5 37 

pendant plusieurs années à Paris une manufacture dans 
laquelle on les employoit utilement pour faire des 
cordons et différens ouvrages de passementerie. 

Nous arrivâmes au couvent de Saint-Barthélemi , 
occupé autrefois par des Capucins, et dans lequel ii 
y a encore sept à huit de ces religieux , qui vivent 
d'aumônes et du produit d'un petit jardin situé près 
du monastère. Devant le puits de ce jardin est un 
sarcophage en pierre du pays, qui sert d'auge , et sur 
lequel on lit l'inscription suivante, que Jofredi a 
rapportée d'une manière inexacte ( i ) : 



MEMORIAE CATTIAE EVCARPLt 

CONIVGIS OPTIMAE 

C. MVLTELIVS. SECVNDINVS. MARITVS. 



Dans ie même couvent on voit encore un autre 
sarcophage , mais dont la face antérieure n'offre 
point d'inscription : de chaque côté de la tablette 
qui paroît avoir été destinée à en recevoir une, il 
y a une pelta ayant un fleuron dans le milieu ; 
genre d'ornement qu'il n'est pas rare de trouver sur 
les sarcophages. Ce sarcophage sert cfauge, comme 
ie précédent. 

( I ) Nicaa ciyitas , p. 2 j. 



53?5 CHAPITRE LXVI. 

Sous une espèce de hangar ou de laboratoire , 
il y a encore un autre sarcophage , sur lequel on 
iit cette touchante inscription ( i ) : 



SPARTAC . PATERN AE . VXORI . RARISS 

CVIVS.IN. VITA.TANTA.OBSEQVIA.FVER 

VT. DIGNE . MEMORIA . EIVS ESSET . REMV 

NERANDA L. VERDUCC .MATERN VS 

OBLIÎ'VS MEDI-oCRlHAÎb* SVAE.VT 

NOMEN îTiVS AETERNA Ï^Ir; TCTIONE 

CELEBRARETVR HOC MON;.':!!!' 

INSTITVIT 



Dans le jardin des Capucins s'élèvent deux pal- 
miers , que ces religieux cultivent pour avoir des 
palmes à la fête du dimanche des Rameaux. La 
culture de ce bel arbre étoit, dans ies premiers 
temps du christianisme, un des soins les plus impor- 
tans des solitaires d'Egypte : ses fruits servoient à 
leur nourriture, ses feuilles à leur vêtement ; ils en 
faisoient des nattes , des tuniques , que les pères 
du désert transmettoient , comme un héritage , à 
ceux qui venoient les remplacer. D'après cela , il 



(i) JOFREDI , Nicaa civhas , pag. 33. 



CHAPITRE LXVI. 5 39 

n'est pas surprenant que la culture du palmier soit 
encore en honneur dans les cloîtres : la palme est le 
prix des vainqueurs dans toute espèce de combats ; 
elle est consacrée aux poètes, aux héros et aux mar- 
tyrs. On trouve quelques palmiers à Nice ; mais 
c'est sur-tout k la Bordiguera , près de Menton , qu'ils 
se sont multipliés. Cette petite contrée, au rapport 
de M. S. Papon(i), a l'air d'une nouvelle Jéri- 
cho. Cet arbre croît très-bien dans nos provinces 
méridionales ; mais le fruit n'y mûrit pas : ce qui 
vient de l'insuffisance de la chaleur, et non, comme 
quelques personnes le prétendent , de ce que les 
palmiers sont femelles , et qu'il n'y a pas de mâles 
pour les féconder; car s'il n'y avoit pas de mâles , 
il n'y auroit pas de fruit. On coupe les palmes à la 
Bordiguera pendant le carême , pour les porter à 
Rome, où l'on en fait un grand débit le jour des 
Rameaux et pendant la semaine sainte. 

En quittant le couvent de Saint-Barthélemi , nous 
dirigeâmes nos pas vers la maison de campagne qui 
appartenoit autrefois k M. le sénateur comte della 
Valle, dans le quartier du Ray. Derrière cette mai- 
son, dans un champ de blé , il y a une pierre en 
forme d'autel, sur laquelle on lit: 

{}] Vojage dans k ilcp.nt^ment des Alpes Alar! limes , page 6-j. 



J,4o 



CHAPITRE LXVI. 



Z 



-\ 



lOVI. O. M. 
CETERISQ. DlIS 

DEABQ. Immort. 

TIB. CL. DEMETRIVS. 

DOM. NICOMED. 
V. E. PROC. AUGG. NN. 
ITEM ce. EPISCEPSEOS. 

CHORAE INFERIORIS. 




A Jupiter, très-hoti, très-grand [i] , rt aux autres dieux et de'esseg 
immortels (5) , Tibérius Claudius (4) Déme'trius , originaire de Nico- 

(i) SpON, Mise. 20; MURATORI, MLXIV, z; BURMANN, de 
Vectigal. 71 ( il a supprimé la première partie de l'inscription ) ; 
Spon , Recherches d'antiquités , diss. VII, 143 ; SCHOTT, Explic. 
d'une médaille d'Auguste, 29 ; ZORN , Bibl. antiq. 49 ; HaRDOUIN , 
Num, popul. 247 ; Don AT, Suppl. Alur. 8,2. 

(a) lOVl Optimo Maximo. 

(î) CETERlSQue DUS DEABusQue IMMORTalihus. 

(4) TlBerius CLciudius. Ce Pémétrius étoit probablement un 



■CHAPITRE LXVI. 5^1 

m/dîe (i) , homme distingué [i) , procurator de nos Augustes (3) , et 
procurator ducénaire (4) de la région inférieure (5). 

Près de cette campagne , la vue s'étend sur un, 
vallon qui se prolonge devant les yeux du voyageur, 

affranchi de la famille Claudia ; peut-être est-ce le préfet Chmdius, 
dont il est question dans les actes de S. Pons, et qui fit marty- 
riser ce néophyte : alors il doit avoir vécu sous le règne de 
Valérianus et de Galliénus. 

(1) DOAlo NICOMEDieusis, Il y a beaucoup d'exemples de 
cette formule. 

(2) vir Egregius, v 

(3) PROCurator AUGtistorum Nostrorum, Probablement Valé- 
rianus et Galliénus. 

(4) CC.[nuCENARIUS.] A-pïhs qu'Auguste eut ordonnéqueles 
officiers qu'il enverroit dans les provinces, auroient un salaire fixe, 
ils reçurent des noms établis sur la quotité de ce salaire : tel est 
i'origine du mot ducenarius. Les marbres font mention Ae protectores 
ducenarii (GuUTER, Thés. DXXX, 9 ; DXXXl , 2 ). Il y avoit aussi des 
procuraiores ducenarii , nommés ainsi parce qu'ils avoient un traite- 
ment de deux cents sesterces , pour lever les tributs dus au fisc ; et 
Suétone, in Claudio, 24, dit que Claude leur accorda les ornemens 
consulaires. Le mot item annonce que Démétrius réunissoit cet 
office au précédent, et qu'il étoit chargé de recevoir les impôts 
dus au fisc dans la région inférieure. 

(5) EPISCEPSEOS , mot grec qui ne se trouve ni dans les auteurs 
de la bonne latinité, ni même dans ceux du moyen âge. Forceilini, 
du Cange et Adelungn'en font point mention dans leurs excellens 
lexiques ; c'est le génitif du mot grec iTricnci-^ç, episcepsis, inspec- 
tion , qui peut s'entendre et de l'action d'inspecter et du lieu que 
l'on inspecte. Démétrius étoit donc aussi ducenarius de V'ms^ec- 
tion de la région inférieure. 

CHOR^ est le mot grec X'^'^ latinisé; il signifie province , 



54^ CHAPITRE LXVI. 

Un saule pleureur, pîacé au milieu de plusieurs 
groupes d'arbres , y produit un effet très- pittoresque, 

lieu , région. Il est probable 'que Démétrius étoit procurator d'Au- 
guste à Cemenelion , que son autorité s'étendoit dans les mon- 
tagnes , et qu'encore [item] il étoit procurator ducenarius de la 
contrée qui étoit dans la plaine; ce qui est désigné par ces mots , 
chora. inferioris. 



J43 



CHAPITRE LXVII. 



CiMlEZ. — Mortier. — Cemenellon. — Amphithéâtre ; 
dimensions. — Eglise Notre-Dame. — Mosaïque ea 
cailloux. — Caïman. — Les temples furent les premiers 
cabinets d'histoire naturelle, — Briques antiques. — 
Constructions antiques. — Capitole. — Aqueduc. — 
Fouilles. — Temple d'Apollon. — Inscriptions romaines. 
— Salonine. — Saint-PonT. — Monastère. — Ins- 
cription romaine de Basilla. — Divinité ligurienne. — 
Mercure. — Sarcophages. 

C>IMIEZ, pour ses antiquités , Saint-Pont, pour 

ses sites charmans , méritoient d'attirer notre curio- 
sité ; nous y allâmes ie lendemain avec l'obligeant 
M. Cristini. 

Le chemin qui monte k Cimiez est assez rapide. La 
montagne contient des carrières d'un plâtre excellent 
pour la construction : près de là on trouve aussi de 
la chaux c|ui, mêlée avec du sable de mer, forme 
un excellent ciment , sur-tout quand il est en grande 
masse. Il y a , sur le cours et sur la terrasse de Nice, 
des bancs faits avec ce mortier. II est très-utile pour 
les constructions du port ; l'eau de la mer le durcit , 
au lieu de l'altérer. 

Après avoir fait une lieue et demie , on arrive 
sur la hauteur de Cimiez , d'où l'on découvre ia 
mer, le bassin de Nice, et la vallée que le Paillon 
arrpse sans la féconder. 5ur ce plateau était autrefois 



5^4 CHAPITRE LXVII. 

CemeneVion , ville qui étoit la capitale du petit peuple 
appelé Vediantii , et dont le nom indique suffisam- 
ment que son origine étoit grecque, comme celle de 
Nice : la montagne sur laquelle elle étoit située , s'ap- 
peloitle mont 6'^wf«z/j. Les restes d'antiquités qui sub- 
sistent encore, attestent que cette ville avoit quelque 
importance. Elle fut ravagée par les Lombards , con- 
duits par leur roi Alboin, au milieu du vi.^ siècle : 
elle fut ensuite entièrement détruite par les Sarra- 
sins ; et ses habitans vinrent augmenter la population 
de Nice, où la plupart s'établirent; d'autres allèrent 
chercher un asile dans les montagnes. 

Les ruines de l'amphithéâtre attirèrent d'abord 
notre attention. Quoique les gens du pays le con- 
noissent aussi sous ce nom, les paysans lui donnent 
quelquefois celui de la Tino dei Fatï [ la Cuve des 
Fées ]. Il en existe plusieurs massifs et une arcade 
sous laquelle passe le chemin ; le mastic qui la recou- 
vroit subsiste encore. On y voit plusieurs autres 
arcades ou des restes d'arcades. Nous en prîmes les 
dimensions ( t ). L'arène, qui est très-bien conservée, 
est d'une forme ovale : des degrés supérieurs , on 



(i) Je ies place ici, parce qu'elfes n'ont été données nulle part. 
Grand diamètre, ^^ toises; petit, i8 toises 4 pieds. — Diamètre 
de la bâtisse sous ia voûte, depuis la circonférence de l'arène jus- 
qu'à la ligne extérieure de l'amphithéâtre, 5 toises 2 pieds et 
demi. Cette mesure a été trouvée égale sous deux voûtes ou pas- 
sages. — Largeur de la porte ou de l'arcade du côté du cirque , 

jouiàsoit 



CHAPITRE LXVII. $45 

jouissoit de la vue dé la mer. Cet amphithéâtre pou- 
voit contenir huit mille spectateurs. L'arène est 
aujourd'hui cultivée en blé et plantée d'oliviers. 

Nous entrâmes au couvent des anciens Récollets , 
autrefois habité par une quarantaine de pères : il n'y 
en a plus qu'un petit nombre, qui vivent d'aumônes 
et du produit d'un jardin assez considérable qui tient 
au monastère. 

Leur église , appelée Notre - Dame de Cimie? , 
sert aujourd'hui de succursale. Le porche en est sou- 
tenu par sept arcades : le pavé est une mosaïque 
faite avec soin en petits cailloux noirs et blancs, 
qui offrent des carrés, des enroulemens et des fleurs. 
Devant la porte principale, au milieu d'un ovale inscrit 



7 pieds 9 pouces. — Ouverture de la même arcade du côté exté- 
rieur, 9 pieds. — Epaisseur du mur qui entoure l'arène, et qui 
paroît avoir été à hauteur d'appui, pour séparer \c podiu?n de l'a- 
rène , I pied 9 pouces. — Largeur du chemin entre ce mur d'ap- 
pui et le massif sur lequel étoient appuyés les sièges, 9 pieds 

3 pouces. — Vers le nord-ouest on voit , dans une étendue de 8 
toises, les restes d'un siège. — Depuis l'arête de ce siège jusqu'à la 
surface du massif qui soutenoit les autres sièges, il y a 6 pieds de 
diamètre. — Hauteur du siège où l'on se plaçoit, i pied. — Lar- 
geur de la banquette où ceux qui étoient assis posoient leurs pieds, 

8 à 10 pouces. — Depuis cette banquette jusqu'à la bâtisse infé- 
rieure , 18 pouces. — Depuis l'arête de la même banquette 
jusqu'à fleur du mur d'enceinte de l'intérieur de l'amphithéâtre, 

4 pieds. — Une petite arcade vers le sud-ouest a 4 pieds et demi 
d'ouverture en largeur vers l'intérieur de l'arène , et 5 pieds et 

.demi vers l'enceinte extérieure. 

Tome JT. M m 



546 CHAPITRE LXVII. 

dans un parallélogramme , on voit un aigle cou- 
ronné : on lit de chaque côté, hors de l'ovaie, les 
deux millésimes 1662 et 1^95 (i). Dans la cour est 
une citerne très-bien faite et taillée dans le roc. Le 
cloître est orné de diverses peintures avec des ins- 
criptions : nous en vîmes une qui représente le mys- 
tère de la Trinité. La Vierge est au milieu ; à ses côtés 
sont le Père éternel et Jésus- Christ, qui posent une 
couronne sur sa tète ; des anges les entourent. Au 
bas on lit : 

Il gtnitor , lo spirito e la proie 

Son trîni , epur son imiformi a un solo 

Corne è splendor , la luce , e'iraggio al sole. 

L'église n'a rien de remarquable : parmi quelques 
ex-voto , nous distinguâmes un grand caïman (2) 
suspendu à la voûte. Les temples ont renfermé , 
dans tous les lieux et dans tous les temps , les pre- 
mières collections d'histoire naturelle : les voyageurs 
s'empressoient d'y déposer les objets rares qu'ils 
avoient rapportés. On voit, sur les médailles, des 
poissons suspendus aux temples de Neptune : des 
bois de cerf étoient attachés aux portes de ceux de 
Diane. Le Carthaginois Hannon consacra ainsi dans 
le temple de Junon une peau de Gorgone , qui n'étoit 
probablement que celle de quelque singe africain, 

( I ) On trouve cîe ces pavés dans toutes les villes de la Prot 
vence \ mais ils ne sertit nulle part aussi bien faits «ju a Nice, 
(a) Lacerta alligator. L. 



CHAPITRE LXVII. ^4/ 

On voit dans plusieurs églises d'énormes ossemens 
de baleine. Un voyageur niçard aura consacré dans 
cette église ce grand crocodile d'Amérique. 

Ce porche est décoré aussi de quelques mauvaises 
peintures : il y en a une qui représente Jésus- Christ 
entre les deux larrons ; les trois figures sont, vêtues 
en Récollets. 

La terrasse du jardin de ce monastère est une pro- 
menade très-agréable : on voit dans la vallée que fe 
Paillon arrose, à gauche Saint- Pons, à droite Nice, 
la forteresse de Montalban et la mer. La banquette 
de cette terrasse est garnie de briques , parmi ïes- 
^eiles il y en a plusieurs qui sont décorées d'enca- 
dremens ; sur l'une, nous lûmes le mot heren. IÏ 
est probable que la ville étoit précisément située k 
l'endroit où est aujourd'hui ce monastère. 

On rencontre par-ci par-là , dans ce jardin , des 
portions d'édifices ruinés qu'on prétend avoir été 
ïe Capitolium , mais dont il est impossible de con- 
noître aujourd'hui la destination. Ces ruines ont fait 
penser qu'on pourroit y fouiller avec succès. Un 
voyageur allemand en obtint la permission en 1787; 
il y trouva deux petites statues de bronze et une 
de marbre, chacune d'environ un pied et demi de 
haut. Deux ans après, la princesse Lubormiska fit 
faire aussi des fouilles dans d'autres endroits du 
même jardin : on en tira seulement un anneau 
d'or, une clef, une figurine de Jupiter, quelques 

Mm 2 



5^48 CHAPITRE LXVII. 

fragmens de mosaïques , et une centaine de médailles 
communes ; on y vit des restes d'un aqueduc qui 
conduisoit l'eau à Cimiez. Nous trouvâmes encore 
quelques pierres qui avoient été extraites de cette 
fouille : son peu de succès peut faire croire que le 
pays n'étoit pas très-riche. 

En sortant du monastère , on est sur un domaine 
qui appartenoit à la famille Gubernatis : c'est M. de 
Ferreiro , ancien ambassadeur de la République 
ligurienne près du Gouvernement français , qui en 
est aujourd'hui propriétaire. 

On y remarque une construction romaine assez 
considérable , actuellement occupée par le fermier et 
sa famille. Un peu plus loin est une galerie sou- 
tenue par trois arcades. On croit que ce sont les 
restes d'un ancien temple d'Apollon , qui , selon la 
légende de S. Pons , étoit près de l'amphithéâtre où 
il souffrit le martyre ( i ) : mais rien n'indique posi- 
tivement la destination de cet édifice, ni celle d'autres 
ruines qui sont dans le même enclos. 

Ce jardin renfermoit plusieurs inscriptions que 
Jofredi et d'autres ont rapportées : presque toutes 
ont disparu , à l'exception des suivantes , qui , pour 
la plupart , étoient si profondément enterrées, qu'il 
fallut piocher avec force pour les mettre à découvert. 



(i) Selon cette légende, le préfet Çlaudius lui dit : Ecce proximi 
venerabiU Ap.ollinii tmplum ; accède et sacrifca. 3 OYREDI , Nkaa 
cik>itas , pag, 80, 



CHAPITRE LXVII. 54<) 

Nous vîmes d'abord une pierre cubique comme un 
autel : h face étoit cintrée à sa partie supérieure; 
et l'on remarquoit dans ce cintre un caducée , une 
espèce de mitre en forme de cône tronqué , et un 
coq regardant derrière lui. Dans ie carré qui occupe 
la moitié inférieure est une patère fpl. LI ,fg. 8 ). 
Les deux faces latérales sont encadrées de moulures , 
comme si l'on eût voulu mettre une inscription 
sur chacune. 

Près de là nous vîmes une autre pierre avec 
l'inscription suivante (i) : 



I 



CORNELI AESALO 

NINAE 

SANCTISSIM. AVG. 

CONIVG . GALLIENI 

I VNIOR I S AVG N 

ORDOCEMENEL. 

CVRANT.AVRELIO 

lANVARIO . V.E. 



(i) SpON, Mise. 163 ; FaBRETTI , Col. Traj. 2 ; MURATORI , 
CCLIV, 6; Banduri, Niimism. imp. t. 1, 241 ; Pagi , Dïsser- 
tatio hy}mtica,Tp. 5 1 , et Critica in Annal. BARON, 274 ; SCHWARTZ, 
Miscell. 12; JOFREDI , Nkœa civitns , 18; BoucHE, Chor. de 
Provence, 516; Maffei, Ars ait. kp. 430J SULZER, Reise, zz6. 

Mm ^ 



<^yO CHAPITRE LXVÏî. 

A Cornelia Salaninn, très-sainte , auguste , /pause {1)^1^ GaU'îentts 
h jeune , nugusie , le noble ordre {2) de Cimie^ {^) , par les soins 
d'Àurdius Januarius, homme distingué [J^]. 

On trouve dans ce domaine quelques restes d'un 
canal qui aboutissoit b i'enceinte de l'amphithéâtre , 
et un massif assez bien conservé de l'extérieur de 
cet amphithéâtre : on remarque sur la sommité les 
traces de cinq banquettes assez larges pour qu'une 
rangée de spectateurs pût s'y asseoir , et que ceux 
qui étoient derrière pussent y placer leurs pieds. Près 
de là sont quelques fragmens de colonneâ. 

Voici les inscriptions que nous fîmes déterrer. 
La première a été consacrée par ^butia Lauréa à 
son fils Laurus , de la tribu Quirina ( 5 ) , décurion de 
Cimiez , qui avoit reçu publiquement le don d'un 
cheval. 
« ' " ji . 

(i) SANCTJSSIAîa , AUGusta, CONJUGt^ 

(2) Nohilis ORDÔ ; celui des décurions, 

(3) CEMEN ELiensiiim. 
(4^ viro Egregio. 

(5) QVIRina^ sous-entendu triiu. 





CHAPITRE LXVII. 






QVIR LAVRODE 




CVRIONI GEME 




NELENSIVM 




EQVO PVB 




AEBVTIA LAVREA 




MATER 




D D 















5JI 



L'inscription suivante est à peu de distance de la 
précédente : 



PETEREIOM 


^TEREI DOIVES 


TICIFQVIRINA 


QV C 


M 


»r 


FE";Eïli.'.IVS LIVS 


D D 



Le nom de Petreius se lit sur une autre inscrip- 
tion de Nice, publiée par Jofredi (i) : mais il y 



(j) Nicaa civitas, p. 2*. 



Mm 4 



55- CHAPITRE LXVII. 

a ici P, Etereius. Il paroît que ce Publias Etereîus 
étoit fils de Marcus P. Etereius, de la tribu Qui- 
rina , Domestique ( i ) , et que cette inscription lui 
fut consacrée par son épouse et par son fils. 

Nous quittâmes Cimiez , et prîmes , pour revenir 
à Nice, le chemin de Saint-Pons. Le sol de la mon- 
tagne est d'un gypse dans lequel il y a des veines de 
marbre. 

On lit sur une pierre incrustée dans le mur d'un 
jardin, à droite de ia route, ce fragment d'inscrip- 
tion tumulaire : 




j, 

T. GALENVS \ 
E V T Y C H I I 

IlIIlI VIRAVG i 

I 
D O M I T I A Bi A E I 

LIADI VXORll 

M.ERENTISS' 



(i) DOMESTICI F'ilio. H est probable que P, Etereius ie père 
appartcnoit au corps de soldats qui, vers le temps de Gordien, avoit 
la garde particulière de l'empereur. Ammien, XIV, XV , XVIII, les 
•appelle proucores domestici ; ils servoient à pied et à cheval , et ils 
éîoient partagés en cohortes , nomnaées scholcs. Diociétien étoit 



CHAPITRE LXVII. 553 

II nous apprend qiie T. Galenus , probablement 
iils d'Eutychus, et sextumvir du culte d'Auguste, a 
consacré cette inscription à Domitiana AAisls , son 
épouse très-méritante. 

Nous fûmes bientôt à Saint-Pons (i) , un des 
lieux les plus agréables de la campagne de Nice. 
Il porte le nom d'un des saints les plus révérés dans 
ces contrées , qui , après avoir prêché la foi qu'il 
avoit embrassée, renversé dans son zèle ardent les 
idoles qu'il avoit précédemment adorées, défié la 
rage des bourreaux et opéré des miracles, fut déca- 
pité, suivant l'ancienne tradition , dans l'amphi- 
théâtre de Cimiez (2). Charles V fit bâtir ce mo- 
nastère près du lieu où le saint qui en est le patron 
avoit soufi^ert le martyre. 

Ce couvent étoit autrefois occupé par des Béné- 
dictins. II a servi d'hôpital pendant la révolution , et 
il est aujourd'hui entièrement dégradé. Le cloître est 

cornes, c'est-à-dire, chef ou commandant des Domestiques, quand 
ies soldats lui donnèrent la pourpre impériale. C'est sur-tout dans 
les auteurs byzantins, et sur ies monumens de l'empire d'Orient, 
qu'il est question des Domestiques; et le nom de ces ofEciers passa 
à la cour de Fr?nce, qui fut d'abord formée à l'imitation de celle 
des empereurs d'Orient. 

(i) On écrit et l'on Yvononce Sa/nt-Pons ; mais il me semble 
qu'on devroit dire Saint-Potit, puisque le saint à qui cette église 
est consacrée se nommoit Pondus. 

(3) JOFREDI a écrit sa vie d'après plusieurs lci^end;iires; Nica.^. 
civitas, p. 72. 



'554 CHAPITRE LXVII. 

aussi pavé en mosaïque de petits galets. Au-dessus^ 
de la porte de l'une des salles du rez-de-chaussée , 
on lisoit en lettres majuscules : 

LIBERTÉ. ÉGALITÉ. 

CUISINE. 

A la gauche de la porte d'entrée de ce monastère, 
nous copiâmes l'inscription suivante , qui est incrus- 
tée dans le mur ; une partie a été rompue ( i ) : 



^ M MA. 

FLAVI AEBASSILLAÉ COMIVG CARISSIM.DOM 

ROMA.MIRAE.ERGAMARITAMORIS. ADQ.CAST'TaT 

FEMIN.QVAE ViXIT.ANN.XXXV.M.III.DIEB.XII 

AVREL. RHODISMIANVS.AVG.LIB.COMMALPMART 

ET. AVREL .ROMVLA . FILI A . InPATI ENTISS « j/ MGR* 

EIVS ADFLÎCTI.ADQ. DESOLAT CAHISS , 

S. A D 



'AuxmSr.es et à la ntémoire immortelle {2) de Flduid Bàssilld, épôîtse 
très-ckerie{^),ne'e à Rome [J^ , femme recommandable par sa chasteté et 
pflrson extrême tendresse envers soti mari (5), laquelle a vécu trente-cinq 

(i) JoFREDI a copié ce marbre dans sï Niccea civitas, p. 18» 
ainsi que dans son Histoire manuscrite des Alpes maritimes, tom. I,*^, 
p. 49, mais d'une manière absolument inexacte, 

(2) AJanibus JHemoria Alterna. 

(5) C ON I vais CARISSIMœ. 

(4) DOMo ROMAna. Nous avons déjà vu cette formuïé p. <)^o. 

(5) MIR^rE {s\c) ERG A MAkJTum. AJfidRIS ADQue ( ^0\xx atqui ) 
CASTITATis FEMINa, 



CHAÎPITRî: LXVIT. 



'555 



4ins trois mois et doujt jours ; Aurdius Rhodismianus , affranchi 
de l'empereur (i ), contrôleur {i) des Alpes maritimes, et Aurélia Komula. 
SA fille , accablés par sa mort (j) d'une douleur et d'une privation in- 
supportables , ont fait ce monument ( à une épouse et une mère ) tres- 
che'rie (4), et l'ont dédié sous /'ascia (5 ). 

Auprès de cette inscription , on iit celle-ci , à la 
mémoire de G. Mantius PaternUs, décurîon ,duum- 
vir et flamine : 



G MANTI PATERNIDECV 

IIVIRFLAMINIS CIVITATI5 

AEBVTIANEPOTILLALIE.7 

EIVS ERGASEADFECTION 

MARITO INCOMPARAE 

FECIT 

CVM QVOVIXIT ANN X 

M. VII II. D. X 



(i) AVCusti LIBertus. 

(2) COMAfentariensis. Les commentarienses étoient des espèces 
Je greffiers qui rédigeoient les actes relatifs à l'acquittement des 
sommes dues au fisc. Paul. A^. XLIX, XIV , 45. On donnoit 
encore ce nom à ceux qui avoient la surveillance ou la garde des 
prisons et tenoicnt le registre des détenus. Cod. Jiist. IX. C etoit 
aussi un emploi militaire. Il me paroît devoir être pris ici dans la 
première de ces acceptions, 

(3) JNPATIENTJSSimé MOPTe EJUS ADFLICTT. 

(4) CARISSima Il y avoit probablement après ce mot, 

yxoRi ou MATRi , ou l'un et l'autre, 

(5) Suh Ascia Dedicaverunt, 



55^ CHAPITRE LXVIÏ. 

En face est cet autel, élevé k Mercure par Vipus 
fils de Scacvaeus : 




I 



[ 



II y a à droite un caducée , à gauche un, vase. 

A côté de l'inscription précédente, et à droite de 
ïa porte qui donne sur la cour, on a incrusté dans 
îe mur cet autre autel, qui contient un vœu de 
D. Vesuccius Ceier à une divinité topique , c'est-à- 



( I ) Vûtum Solvit Liilcns Mer ho. 



CHAPITRE LXVII. 557 

dire locale, appelée Centondius , dont je n'ai encore 
iu le nom nulle part : 



\, 



|d. ves^ccius 

I 

l- CELER 
I CENTONDI 
i V. S, 



/ 



Le mur qui est à droite en entrant, renferme 
ia pierre suivante ( 1 ) : 



i C. VALERIAE CANDID 


1' ! : : I M M A T 


MORTE 


SVBT(2) qa nx\ 


VALERI VS 


VICTOR 


ET SECVNDINA 


NEPOTILLA 


FILIAE 


D VLC 


FECERVlT 



II y a dans le puits une pierre sur laquelle on 
aperçoit quelques lettres ; mais sa profondeur nous 
empêcha de ies distinguer , et le défaut d'échelle ne 
nous permit pas d'y descendre. 

( I ) JOFREDI , Nicaa civitas , p. 2 3 ^ en a donné une copie très- 
inexacte. 

(2) VtvX-èxte iMMATura MOHTE SUBÎaTa. 



55^ CHAPITRE LXVIt. 

Sous le vestibule , à l'extrémité de la cour , est un 
sarcophage. Sur chacun des deux petits côtés est 
sculpté en relief un trophée composé de deux bou- 
cliers qui se croisent et de deux bipennes. 

Dans un petit réduit mai éclairé, en face de fa 
porte latérale de l'égiise, on voit incrusté dans ie 
mur un fragment de frise en marbre , orné d'en- 
roulemens de différentes formes. 

L'église est très-dégradée. Avant d'y entrer, on 
passe dans un couloir obscur , où on lit avec beau- 
coup de peine l'inscription suivante : 



MANIO GEMINO 

INGENVO 
IIVIR ET CER (l) 
GEMIN A Fin A 
PATRI PIISS ET 
ALBICIA MATERNA 
MARITO INCOMP. 



Auprès sont des restes d'aqueducs souterrains qui 
viennent de la montagne : les paysans appellent l'un 
hSource du temple ; et l'autre , la Fontaine des murailles. 

(i) DUUMVIRo ET duumviro CEReali. ht% adiles on diiumviri 
Cercalf s étoiçxil des officiers chargés deia distribution des blés, et 
du soin de tout ce qui avoit rapport au culte de Cérès : ik dé- 
voient leur institution à Jules-César. PoMP, Dign. 1,11,3. 



559 



CHAPITRE LXVIII. 

Campagne de Nice. — Maisons, Jardins, Fermes. — . 
Culture, Orangers, Oliviers, Vignes. — Engrais; 
Commerce d'excrémens. — Climat. — Mœurs. — An- 
cienne noblesse. — Clergé. — Marchands, Commerce. 

— Plaisirs , Amusemens du peuple , Festins. — Denrées. 

— Animaux. — Plantes. — Langage. 

JL) ans notre excursion à Cimiez , à Saint-Pons , k 
Saint-Barthélemi , nous étions entrés dans plusieurs 
fermes et plusieurs maisons de campagne. Le genre 
de culture , ies productions , tout est nouveau pour 
un voyageur qui n'est pas né dans les contrées mé- 
ridionales. 

Les maisons sont , en général , d'une forme lourde 
et maussade ; elles n'ont souvent qu'une porte et une 
fenêtre , quoique l'intérieur soit assez vaste : on ies 
prendroit pour des étables. Quelques-unes ont deux 
chambres pour le propriétaire; mais il les habite 
très-rarement ( i ) . Ces maisons sont si multipliées , 
que les innombrables sentiers qui y conduisent 



(i) Quelques maisons de campagne sont Iiabitées par les pro- 
priétaires, du moins pendant une partie de l'année. La plus belle 
de ces maisons est celle qu'on appelle le Piol ; elle est sur une élé- 
vation qui domine la riche plaine de /^<7S«^d«J, d'oid'on découvre 
tout le territoire de Nice, 



5 do CHAPITRE LXVIII. 

composent un véritable labyrinthe : la manière dont 
elles sont groupées sur la montagne, offre un aspect 
varié et agréable. 

Les jardins des environs de la ville sont entourés 
de hautes murailles , dont la réunion forme des 
ruelles anguleuses et étroites. Ces jardins ne sont 
pas dessinés comme ceux des environs de Paris et 
de Lyon ; tout y est consacré à l'utilité : on n'y trouve 
point d'ombrage, point de promenades; le grand 
nombre d'orangers qu'ils contiennent fait tout leur 
agrément. Ces arbres sont quelquefois alignés , et 
forment des allées ; mais le plus souvent ils sont 
mêlés* comme dans un verger. Il y a peu de jar- 
diniers qui soient propriétaires des jardins qu'ils cul- 
tivent ; ils les tiennent à ferme , soit moyennant un 
prix stipulé , soit à moitié fruits. 

La culture est très-bien entendue pour tirer du 
sol tout le parti possible : entre des allées d'orangers , 
il y a du froment, de l'orge , et des plantes potagères ; 
mais ces plantes ne sont , en général , que des arti- 
chauts , des choux, des pois , et sur- tout des fèves de 
marais, qui font, pendant une grande partie de Tannée, 
la seule nourriture des gens du peuple. Il est fâcheux 
que les champs soient employés à produire ce lé- 
gume , qui est mangeable quand il est vert, mais 
détestable lorsqu'il est sec ; les pommes de terre 
seroient un aliment plus sain et préférable pour le 
goût. Cependant les gens du peuple témoignent une 

si 



CHAPITRE LX VIII. 56 I 

si grande prédilection pour ce mets favori, qu'ils 
remplissent quelquefois leurs poches de grosses fèves 
cuites, qu'ils mangent comme des châtaignes, et 
qu'ils donnent aux pauvres qui demandent l'aumône. 
Une culture succède à une autre; la terre ne repose 
jamais : elle est ouverte , à la profondeur dS.in pied 
et demi, avec un large hoyau. Les carrés sont fumés 
alternativement : celui qui l'a été est semé en blé , 
pendant qu'on plante l'autre en fèves de marais. Le 
blé vient à merveille ; il est très- beau , et rend dix fois 
ia semence : cependant ce qu'on en recueille suffit 
seulement pour la consommation du cultivateur ; le 
grain nécessaire h celle de la ville y est importé, 

Xes champs un peu éloignés de Nice ne sont pas 
aussi bien cultivés que les jardins : la plupart sont 
affermés; mais la pauvreté des fermiers est telle , 
qu'ils sont obligés de se livrer à des soins qui les dé-^ 
tournent de la culture. Ces champs produisent aussi 
alternativement du blé et des fèves de marais. Les 
carrés sont entourés de vignes en espalier : près de 
ia maison est ordinairement un petit jardin, où il y 
a une tonnelle et quelques orangers. Quelquefois , 
mais rarement , on cultive dans ces champs , des 
cerisiers , des amandiers , des figuiers et des mûriers ; 
dans quelques endroits il y a des oliviers: le blé 
croit sous ces arbres. On ne trouve en bois à brû- 
ler qu'un petit nombre de pins et de chênes épars ; 
mais , en général , on en consomme peu : les paysans 
Tome ïf. N n 



562 CHAPITRE LXVIII. 

n'allument jamais de feu pour se chauffer , mais seule- 
ment pour ieurs besoins domestiques ; ils ramassent 
les sarmens de vigne, ies broussaiiles et le bois mort, 
et gardent pour leur usage ce qu'ils ne vendent pas 
à ia ville. 

li faut aussi que les cultivateurs usent d'industrie 
pour se procurer des engrais : comme ils n'ont ni 
bœufs ni vaches , qu'un âne et une chèvre com- 
posent tout leur bétail , le fumier est rare. Toutes les 
immondices sont soigneusement déposées , réunies 
et conservées dans un vase , où l'on verse de l'eau 
pour en accélérer ia putréfaction ; on fait , près du 
jardin, une fosse avec une niche dans le mur, qui 
invite le voyageur pressé par un besoin à le satis- 
faire. Dans chaque maison de Nice , il y a aussi une 
fosse où l'on conserve précieusement les excrémens 
de toute la famille : ies gens de la campagne s'em- 
pressent de les acheter. Le prix ordinaire est de trois 
francs par an pour chaque personne ; mais ce prix 
varie selon l'abondance et la qualité de la matière , 
qu'ils examinent et estiment au goût et k i'odeur. 
Les déjections des protestans, qui font toujours 
gras , sont payées plus cher que celles des bons 
catholiques , qui font souvent maigre. Les fosses 
des Minimes n'étoient pas jugées dignes d'entrer 
dans ce commerce. Les paysans viennent chaque 
semaine recueillir ces matières dans des barils, et 
les transportent dans ieurs champs. Non-seulement 



CHAPITRE LXVIIt. 565 

iïs en imprègnent le sol , mais ils en versent sur 
îes iégumes et au pied des jeunes orangers. On 
emploie aussi au même usage les vers à soie morts ; 
mais cet engrais est peu abondant et peu estimé. 

Les eaux , si nécessaires pour la culture , sont 
ménagées et distribuées avec beaucoup d'art. Outre 
les deux sources principales , dont j'ai déjà parlé plus 
haut, on recherche les plus petits filets qui sourdent 
de ia montagne : on ne les laisse pas s'égarer au hasard ; 
ils sont conduits par des tuyaux dans des réservoirs 
et des citernes où on les rassemble, ainsi que les 
eaux pluviales , et l'on en forme des irrigations qui 
vont porter dans des terres arides l'abondance et la 
fertilité. L'excellence de la chaux et du ciment fait 
que les puits et les citernes ne laissent rien échapper 
des eaux qu'ils contiennent. 

Les orangers sont la principale production des 
jardins : il y a de ces arbres qui portent de trois à 
quatre mille fruits. 

Les oliviers forment un des plus intéressans pro- 
duits du territoire ; aussi en plante- 1- on par- tout 
où il peut en exister , autour de Nice , et sur toute 
la côte jusqu'à Gènes. D'après le soin que l'on prend 
pour en posséder , il est étonnant qu'on ne cherche 
pas à favoriser leur végétation par une taille bien 
entendue ; ce qui est cause que ces arbres sont 
nains et*tabougris , et que leurs fruits sont extrême 
ment petits. L'incurie qui se fait remarquer dans fa 

Nn z 



564 CHAPITRE LXVIII. 

récolte de ces fruits, est bien plus étonnante encore : 
on ne les ramasse point à mesure qu'ifs tombent ; 
ils restent sur la terre jusqu'à la récolte générale, et 
y pourrissent ou deviennent la pâture des oiseaux > 
ou , s'ils sont encore en état d'être recueillis , ils 
nuisent à la qualité de l'huile. Outre ce qu'on réserve 
pour la consommation, on exporte une quantité d'huile 
considérable ; une grande partie va dans le nord de 
l'Europe. 

On attache peu d'importance à la culture du mûrier, 
qui pourroit cependant être d'un très-grand produit. 
Le vin qui croît dans le territoire de Nice , est 
d'un rouge foncé , d'un goût fin , et ne manque pas 
de feu. Le meilleur va à Turin ; le vin commun 
que le peuple boit , vient , au contraire , de la Pro- 
vence : mais quand tout le vin qu'on récolte ne sor- 
tiroit pas du pays , il ne sufïîroit pas à la consom- 
mation , parce qu'il n'y a pas de paysan , si pauvre 
qu'il soit, qui n'en boive. Les artisans qui ne pos- 
sèdent point de vigne en propre, achètent de la ven- 
dange et la font presser à leur compte ; ils se pro- 
curent ainsi une boisson plus saine que le vin fal- 
sifié des marchands. Les gens du peuple conservent 
leur vin dans de grands vases sans bouchons , et 
répandent un peu d'huile à la surface, pour la pré- 
server du contact immédiat de l'air. 

Le climat de Nice est singulièrement ftfvorable 
aux malades pendant l'hiver, qui est toujours d'une 



CHAPITRE LXVIII. 565 

extrême douceur. A Noël , le gazon y est encore vert, 
les arbres sont chargés de fleurs et de fruits , et les 
papillons voltigent autour. S'il gèle quelquefois , ce 
qui n'arrive que dans les jours les plus rigoureux , 
c'est une glace légère , que les premiers rayons du 
soleil font presque aussitôt disparoître. On sent tout 
ce qu'une pareille température offre d'attrayant à des 
hommes du Nord , et qu'un ciel toujours serein et 
azuré pendant le jour , et couvert pendant la nuit 
d'une innombrable quantité d'étoiles , doit avoir 
mille charmes pour un habitant des bords de la Ta- 
mise. Ce flit Smollett qui le premier fit connoître , 
malo^ré lui, tous les ap"rémens de cette contrée à ses 

O ' CD 

compatriotes. Je dis , malgré lui ; car il eut l'injustice 
de s'en plaindre , quoiqu'il lui dût le rétablissement 
de sa santé. Depuis ce temps , il étoit de mode 
en Angleterre d'aller passer l'hiver à Nice : aussi , 
dans cette saison , on y comptoit beaucoup de riches 
Anglois ; ils habitoient , en général , le faubourg de 
ia Croix , oii sont les maisons les plus propres et les 
plus jolis jardins. Ce faubourg a reçu son nom d'une 
croix qui y fut élevée en mémoire de l'entrevue que 
le pape Paul III et l'empereur Charles-Quint eurent 
en cet endroit. 

Si l'hiver est agréable à Nice , le printemps n'a 
pas les mêmes attraits : le temps alors est toujours 
incertain. II ne faut pas croire que pendant l'été les 
chaleurs soient insupportables , comme quelques 

^^ n :; 



y66 CHAPITRE LXVIII. 

personnes l'imaginent ; le vent du couchant apporte 
une douce fraîcheur , et l'on a soin de tenir ies croi- 
sées ouvertes du côté où il souffle. 

Les manières à Nice sont plus françaises qu'ita- 
liennes ; cependant on y remarque quelques usages 
italiens. M. Suizer a cru reconnoître des traces du 
cicisbeat ; elles disparoissent entièrement depuis la 
révolution. 

L'ancienne noblesse, à l'exception de trois ou 
quatre familles , étoit très-pauvre , et la révolution 
n'a pas amélioré son sort. Les nobles se distin- 
guoient de la classe roturière par le port de l'épée ; 
et le peuple témoignoit un grand respect à celui 
qui, en quelque mauvais état que fût son vêtement, 
se faisoit voir armé d'une vieille rouillarde , dont le 
fourreau moniroit les fils qui le soutenoientpour n'en 
pas laisser échapper l'innocente et pacifique lame. 
Les avocats, les officiers du roi,)ouissoient du même 
privilège. Il y avoit dans Nice des familles très- 
anciennes , telles que la maison de Grimaldi , celle 
des Gubernatis, &c. ; mais, en général, la noblesse 
pouvoit s'acquérir à peu de frais. 

Le clergé étoit très-nombreux , mais ne tenoit pas 
un rang bien distingué : l'évêque étoit ordinairement 
un religieux , qui se montroit presque toujours vêtu 
de l'habit de son ordre, n'avoit qu'un foible revenu, 
et faisoit par conséquent peu de dépense. Le prélat 
français , M. Colonna , à qui ce siège est aujourd'hui 



CHAPITRE LXVIII. 5<^7 

confié , se distingue par sa charité , la plus belle vertu 
de celui qui se dévoue au service des autels. Les 
anciens ecclésiastiques trouvent encore à vivre du 
produit des messes , qui , heureusement pour eux , 
est abondant chez un peuple très-superstitieux. 

Nice ne renferme point de maisons de commerce 
considérables ; on n'y voit en général que des mar- 
chands. Avant la révolution, c'étoit le refuge des 
gens qui avoient fait de mauvaises affaires à Mar- 
seille et à Gènes, et qui fùyoient pour se dérober 
aux poursuites de leurs créanciers. On y compte 
aussi beaucoup de Juifs ; mais ils ne sont pas riches. 
Il n'y a presque pas de fabricans : aussi est-on obligé 
de tirer de Marseille ou de Gènes tous les objets 
manufacturés ; ce qui rend le peuple très-misérable ; 
on y est importuné par les mendians , tandis que Fon 
n'en rencontre aucun dans l'ancienne Provence. 

Le port ne pouvant contenir de gros vaisseaux , 
îe commerce maritime est peu considérable , et se 
réduit, en général, au cabotage. La réunion de 
Gènes à l'Empire pourra lui causer encore quelques 
dommages. 

Autrefois la monnoie en circulation étoit celle du 
Piémont, aujourd'hui c'est celle de France. 

Comme il y a peu de maisons riches dans Nice , 
les plaisirs y sont très-bornés : on n'y voit point de 
iuxe , point d'équipages ; il n'y a qu'un mauvais 
spectacle dans une petite et vilaine salle. On ne 

N n 4 



5(58 CHAPITRE LXVIII. 

donne à manger qu'à des jours solennels. Pendant 
J'hiver, M se fait dans certaines maisons des réunions 
appelées conversation} , pour causer et pour jouer; il 
y a aussi quelques bals par souscription. 

Les habitans de Nice ont des mœurs douces et 
paisibles ; les rixes et les querelles entre eux sont 
assez rares : ils font paroître une gaieté vive , qu'ils 
doivent au climat sous lequel ils vivent. 

. La terra lieta e soave 

Simili a se abitatori produce. 

L'espèce est assez belle, et elle se perfectionneroit 
encore par une meilleure nourriture. Le plus grand 
plaisir du peuple est de se réunir pour former des 
danses assez monotones. Les fêtes où se fait le plus 
remarquer cet enjouement qui le caractérise , sont 
celles qu'on nomme festins , et qui ont lieu pendant 
le carême. On établit des tables devant l'église ou la 
chapelle ; on y étale des figues , des raisins secs , des 
châtaignes cuites et du vin ; chacun en achète ; et il 
se forme, sous les arbres voisins, différens groupes 
pour manger et boire , en attendant l'office : une 
joie franche préside à ces repas , dans lesquels on a 
voulu probablement représenter la frugalité des pre- 
miers anachorètes. 

La vie n'est pas chère dans la ville de Nice ; 
mais les étrangers y sont, comme ailleurs, mis à 
contribution. Le mieux, quand on y passe un hiver, 
est de louer une petite maison avec un jardin, II est 



C H APITPvE LXVIir. 569 

difficile de trouver une cuisinière passable. Quant 
aux denrées , on a d'excellent bœuf de Piémont , 
du porc, de l'agneau , mais d'assez mauvais mouton ; 
les chapons , qui viennent aussi du Piémont , ont 
été engraissés avec du maïs , et sont délicieux ; on 
en tire aussi des dindons -, mais point d'oies : les 
poulets sont très-maigres ; on parvient difficilement 
à les engraisser. La chasse fournit des lièvres , des 
perdrix rouges , des bécasses , des bécassines , des 
pigeons ramiers , des becfigues , des ortolans , et 
du sanglier d'im goiit parfait. L'hiver on a des ca- 
nards sauvages , des sarcelles ; une espèce d'alcyon 
appelée Tnartiuet , parce qu'elle paroît vers îa Saint- 
Martin : elle a le corps absoluinent roux et le ventre 
blanc. Les nids de ces martinets flottent sur les eaux, 
et deviennent îa proie des petits garçons qui vont 
les chercher. 

On apporte du Piémont des truffes excellentes ; 
elles coûtent à-peu-près trois francs la livre. Outre 
les fruits dont j'ai parlé, on vend encore au marché 
des azeroles et des baies de laurier-cerise : ce fruit 
est agréable à l'œil , mais insipide. On fait venir 
d'Antibes d'excellens melons d'eau. 

Celui qui aime la botanique, ou seulement le 
jardinage , rencontre dans les environs de Nice une 
source continuelle de plaisirs et d'amusemens. Les 
plantes subalpines croissent en abondance sur les 
collines dont elle est entourée ; et son territoire 



57<^ CHAPITRE LXVIII. 

présente des végétaux des climats les plus chauds : 
Fagave , le palmier , l'opuntia , y viennent sponta- 
nément, avec le myrte, le grenadier, le pistachier, 
ie câprier , l'arbousier , et beaucoup d'autres plantes 
dont l'ai déjà parlé. On y trouve une belle liliacée, 
i'ixia bulbeuse (i) j ia fougère de Crète (2) ; l'aster 
de Tripoli (3) ; i'azédarach (4) , dont les noyaux , 
marqués de cinq cannelures , servent à faire des 
chapelets ; le jujubier (5), dont les fruits, appelés 
jujubes , contiennent un mucilage abondant , ce qui 
Jes rend propres à entrer dans la composition des 
remèdes contre les affections de poitrine; le pa- 
Jiure (6) , que nous cultivons dans nos bqsquets 
d'agrément , à cause de la forme singulière de son 
fruit , qui ressemble k un bonnet chinois ; le carou- 
bier (7), dont les fruits, appelés caroubes, peuvent 
servir de nourriture aux bestiaux , et dans le besoin 
aux hommes : cet arbre , très-multiplié en Espagne 
et en Italie, commence à n'être plus si commun 
qu'il l'étoit dans nos départemens méridionaux. 

Les poissons sont à-peu-près les mêmes que ceux 
dont j'ai donné la liste au chapitre d'Antibes. 

(i) Ixia bulbocoda, 

{2) Pteris Cretica. 

(3) Aster TripoUum. 

(4) Melia a^edarach. 
( 5 ) Rhamnus '^i^phus. 
[6] Rhamnus palîurus. 
(7) Ceratonia siliqtia. 



CHAPITRE LXVIII. 571 

On trouve souvent des tortues de mer sur la côte : 
elles ne sont pas d'une espèce délicate ; c'est celle 
appelée cacouane (i). Leur carapace ne peut être 
employée dans les arts , à cause de l'espèce de gale 
qui la couvre. Si ces tortues étoient plus abondantes , 
on pourroit en retirer de l'huile pour la préparation 
des cuirs et pour enduire les vaisseaux : leur chair 
est huileuse , filamenteuse , coriace , et de mauvais 
goût ; et dans l'Amérique , il n'y a guère que les 
équipages affamés et les nègres qui s'en nourrissent. 
M. SmoIIett raconte une histoire singulière arrivée 
à Nice à i^casion d'une de ces tortues (2). Elles 
deviennent souvent plus grosses que les tortues 
franches. Les pêcheurs de Nice en aperçurent un 
Jour une du poids de plus de deux cents livres , qui 
flottoit sur la mer : la ville fut d'abord alarmée à 
la vue d'un pareil monstre ; les Minimes , moins 
aisés à effrayer , montèrent dans un bateau et s'en 
emparèrent. Les moines des autres couvens , fâ- 
chés d'avoir été prévenus , déclarèrent qu'il pou- 
voit y avoir là quelque chose de surnaturel et de 
diabolique : les plus modérés proposoient des asper- 
sions d'eau bénite, des exorcismes; mais plus géné- 
ralement il fut décidé qu'on ne pourroit en manger 



(1) Testudo caréna. L. 

(2) Travels through France and Italy ; London, 176e, in-S.'; 
vol. 1, lett. XIX, p. 301. 



57^ CHAPITRE LXVIII. 

sans péché. Le peuple prit parti pouï ou contre les 
Minimes ; la querelle devint sérieuse; et les consuls, 
pour terminer le différent , ordonnèrent de jeter 
l'animal dans la mer : ce foudroyant arrêt fut exé- 
cuté par ies Franciscains. 

La tortue bourbeuse (i) , qui vit dans les eaux 
douces , est encore plus commune à Nice ; on la 
trouve dans son territoire , et on l'apporte de la 
Sardaigne : c'est celle dont on fait usage dans les 
pharmacies pour les bouillons des malades. 

Le pain n'est pas bon ; il est toujours mêlé de 
grains de sable qui se détachent des meules de mau- 
vaise qualité avec lesquelles on broyé le bié. 

II y a peu de scorpions à Nice; mais les in- 
sectes ailés y sont insupportables : on en est incom- 
modé toute l'année; c'est sur- tout en été qu'ils de- 
viennent un véritable fléau; toutes les parties du 
corps sont alors assiégées , sucées , dévorées par les 
stomoxes , les tipules et les cousins; les tables, ies 
mets , ies fleurs , sont couverts de mouches. H faut 
avoir la précaution de tout fermer avec soin avant 
d'allumer les chandelles ; autrement des myriades de 
ces animaux les environnent. On ne trouve d'abri 
que dans le lit, où l'on est entouré d'une cousinière; 
mais souvent elle gêne la respiration , sans ga- 
rantir parfaitement de leurs insuites : ies plus petits 

f 1 1 Tesrudo liitar'ia. L. 



CHAPITRE LXVIII. 573 

s'introduisent à travers la trame ; et il n'en faut que 
trois ou quatre pour faire perdre entièrement le 
repos. 

On trouve la tarentule ( i ) à Nice et dans quelques 
lieux de la Provence : on sait aujourd'hui que ies 
terribles effets qu'on lui attribue sont tout-k-fait 
imaginaires. 



(i) Lycosa tarantula Narlonensis. Cette espèce de tarentule est 
moins forte et d'un noir moins foncé que celle de la Fouille, ly- 
cosa tarantula. Parmi les autres insectes de l'ordre des arachnides 
de M. DE Lamarck, que l'on rencontre dans les provinces méri- 
dionales, je citerai les suivans : îigia Italica, Fabr. ; ligîa oJiis- 
coides , id. ; glomeris pustulata , Latr. ; scolopendra morshans , Fabr. ; 
scolopendra Gabrielis, id. ; epeira jasciata , WalCK. ; epelra serkea , 
id.; eresus cïnnaberinus , WalCK.; salticiis Sloanii, L.^TR. 



$7i 



CHAPITRE LXIX. 

Menton. — Rade. — Citrons. — Port de Monaco. — 
La Malgue. — Tour de Pertinax. — La Turbie. 

— Trophée d'Auguste. — Inscriptions. — Albâtre. — 
Monaco. — Épitaphe de Pie VI. — Château. — His- 
toire de cette principauté. — Roquebrune. — Carnolet. 
— Moyens d'existence, — ViLLEFRANCHE. — Port. — ■ 

— Chantier. — Bâtimens. — Dattes. — Pêche du 
Corail. — Retour à Nice. 

IN OU S Voulions visiter Villefranche , Monaco et 
JVIenton ; notre barque devoit nous laisser à Nice : 
AL d'Herbigny , directeur des douanes, eut la bonté 
de permettre à nos gens de continuer à nous con- 
duire , et , le 17 juin , nous nous rembarquâmes sur 
VAnsLuille, 

Nous allâmes droit à Menton , qui étoit le point 
le plus éloigné de notre excursion. A l'ouverture de 
l'anse au fond de laquelle cette petite ville est située , 
on aperçoit plus loin Vintim'iglia. Quoique tout le 
commerce de Menton se fasse par mer , il n'y a point 
de port ; on met les navires à sec sur le rivage , en 
attendant leur chargement : les vaisseaux étrangers 
restent à un quart de iieue dans la mer de Gènes , 
pour éviter le droit de tonnage ; on leur envoie la 
cargaison dans des barques. 



CHAPITRE LXIX. 575 

Menton n'a pas beaucoup d'étendue ; mais la bonne 
apparence de ses maisons annonce la richesse des 
habitans : le jour de notre arrivée , qui étoit un di- 
manche, ils étoient réunis en grand nombre sur la 
place pour voir les farces d'un bateleur. Les femmes 
avoient toutes un bouquet de fleurs derrière l'oreille 
droite ; et une énorme coiffe en forme de ballon, re- 
tenue avec des rubans , couvroit leur occiput ; elle 
cache une coiffure assez semblable à celle des femmes 
de Nice : elles mettent par-dessus tout cela , quand 
elles sortent, un très-grand chapeau. Voyez /?/. Z//, 

72." ^. 

On s'aperçoit aisément à Menton qu'on est près 
des frontières de l'Italie ; toutes les affiches , excepté 
celles qui contiennent des actes du Gouvernement, 
sont en italien ; toutes les annonces se font dans la 
même langue : c'est celle que l'on parle de préférence; 
mais tous les habitans parlent aussi français , comme 
h Nice et à Monaco. 

Nous entrâmes dans l'église , qui est très-propre. 
Il y avoit quatorze stations , indiquées par de petits 
tableaux représentant différens sujets de la Pas- 
sion ( I ) , avec des inscriptions italiennes : devant 
chacune étoit un groupe de femmes qui prioient 
avec ferveur ; et les jeunes filles récitoient encore 

( I ) Le vendredi saint on porte dans les rues de Menton 
l'effigie du Christ mort ; ce convoi est éclairé par un grand 
nombre de flambeaux , et accompagné de musiciens. 



570 CHAPITRE LXIX. 

des prières dans îes rues en retournant à leur maison , 
ce qui n'empêchoit pas les jeunes garçons de les 
agacer. 

La petite plaine de Menton est défendue au nord 
par des montagnes âpres et arides ; elfe s'étend vers 
ie couchant entre les rochers ; et il est aisé de voir 
que c'étoit autrefois un golfe qui a été comblé par 
les sables , les pierres et les terres qu'entraîne un 
torrent qui la traverse. 

Les habitans de Menton vivent avec beaucoup 
d'économie : leur plus grand plaisir est de se réunir 
dans des banquets où chacun apporte son plat , 
commandé la veille par l'ordonnateur du festin ; et 
ce festin , dans la belle saison , a lieu k l'ombre des 
orangers et des citronniers. 

Le citronnier ( i ) est une des principales richesses 
de cet heureux climat ; il ne croît en aucun lieu des 
côtes de la Provence en aussi grande abondance. 
Cet arbre paroît originaire de la Perse et de la Mé- 
dîe ; c'est pourquoi les anciens l'ont nommé aj'h'e 
o\x pommier de Médie. Il fut transplanté en Italie, 
et on l'y cultive depuis un temps très-reculé. Les 
auteurs ont quelquefois confondu son fruit avec 
l'orange , appelée par les anciens pomme citrique ; 
les Grecs ont ensuite désigné particulièrement le 
citronnier sous le nom romain de kitrion : c'est le 

{ j ) Citrus Medica. 

citron , 



CHAPITRE LXIX 577 

citron , dont Virgile a élégamment parlé en lui attri- 
buant les propriétés imaginaires dont on le croyoit 
pourvu. Le citronnier se sera sans doute répandu de 
l'Italie sur toutes les côtes de la Provence, dans les 
terrains abrités contre les vents du nord et propres à 
sa culture. Cannes et Fréjus sont, après Nice, fes 
lieux où ii réussit le mieux. C'est la principale ri- 
chesse de Menton ; il y a des particuliers qui retirent 
de dix à quinze mille francs de leur récolte. On 
porte les citrons en France , en Angleterre , en Hol- 
lande , et jusqu'à Hambourg ; ils se vendent commu- 
nément, sur la place , vingt-cinq francs le millier en 
temps de paix , et dix-huit francs en temps de guerre. 
La récolte s'en fait en hiver et au printemps. On en 
distingue trois espèces , le citron, le limon, ei le cédrat: 
ce dernier pèse quelquefois jusqu'à six livres , et est 
d'une odeur exquise. Les citrons attaqués de la marfée 
se vendent un quart moins que les autres. 

Après avoir passé quelques heures à Menton , 
nous nous rembarquâmes , et nous arrivâmes bientôt 
à Monaco. Le rocher sur lequel la ville est bâtie , 
forme une langue de terre qui avance beaucoup dans 
ia mer ; il est tapissé des rejets verts , charnus et 
épineux de Vopuntla ( i ) . Le port est abrité et défendu 



(i) Cactus opuntia , appelé aussi raquette çt figuier d'Inde. Cette 
■plante, originaire d'Amérique, se trouve aussi en Espagne et en 
halie, et même dans quelques parties de la Suisse, 

Toms IL 00 



37 



CHAPITRE LXIX. 



par ce rocher. Toute la marine se réduit à trois ou 
cuatre barques qui servent à transporter à Nice ou 
h iMarseille les huiles et les citrons qu'on recueille sur 
le territoire. 

Nous nous dirigeâmes vers une maison de cam- 
pagne qu'on appelle la Malgue , où les habitans de 
la ville s'étoient réunis sous quelques arbres dans un 
lieu d'où l'on jouit d'une vue agréable : les uns jouoient 
aux cartes , les autres dansoient au son d'un mauvais 
violon. Près de là est une tour ruinée , qu'on appelle 
tour de Pertinax , parce qu'on prétend que cet empe- 
reur étoit né à la Turbie. 

Nous demandâmes aussitôt si le nouveau com- 
mandant étoit arrivé : cette question inattendue 
lit cesser tous les plaisirs de la danse ; nous avions 
affligé , sans le vouloir , un brave militaire qui avoit 
alors le commandement de cette place, et qui en 
aimoit le séjour. Notre erreur étoit excusable : lorsque 
nous étions k Toulon , un étranger qui s'inscrivit avec 
nous sur le registre de l'hôtel , prit le nom de D*** 
et le titre de commandant de Monaco ; il nous avoit 
invités à aller le voir. C'étoit un intrigant qui s'ar- 
rogeoit une qualité qui ne lui appartenoit point, et 
l'on n'a plus entendu parler de lui. 

L'auberge n'est point à Monaco même , mais au 
bas du rocher , au fond du port : il seroit incom- 
mode pour les voyageurs de loger dans la place , qui 
se ferme et s'ouvre à. des heures réglées, comme 



CHAPITRE LXIX. ^yç^ 

toutes les villes de guerre. Nous voulûmes voir /a 
Turbie avant de visiter la ville, afin d'employer utile- 
ment tout notre temps ; à trois heures du matin nous 
nous mîmes en route , conduits par notre hôte. 
On passe d'abord devant ie dos et le jardin de la 
Condamine , où le chemin n'est pas très -mauvais ; 
mais bientôt il devient détestable : les pierres qui se 
détachent des rochers supérieurs, s'amoncèlent.sur 
îes sentiers déjà très-escarpés et très-étroits qu'il faut 
suivre, et en dérobent la trace ; on tombe k chaque 
pas , et il est impossible d'arriver sans quelque con- 
tusion. Cependant les femmes mêmes vont nu- pieds 
sur ces cailloux aigus ; elles gravissent ces hau- 
teurs comme des daims. Les côtes de Nice offrent 
les mêmes inconvéniens : -on a remarqué qu'on y 
voit une assez grande quantité de boiteux ; ce qui 
vient sans doute des accidens nombreux qui doivent 
arriver à ceux qui marchent chaque jour sur ce ter- 
rain mouvant. La base du sol de ces montagnes est 
calcaire; il est très bien cultivé en vignes, en mûriers 
et en oliviers. 

Notre but , dans cette excursion , étoit de voir 
le monument qu'on appelle le Trophée d'Auguste ; 
M. Rosetti, curé du lieu , eut la bonté de nous y 
conduire. C'étoit une haute tour placée sur un sou- 
bassement carré, entouré lui-même d'un ouvrage 
de maçonnerie concentrique : on rapporte que 
sur cette tour étoit la statue d'Auguste ; qu'on y 

O o 2. 



5bO CHAPITRE LXIX. 

montoit , du côté du couchant, par deux escaliers 
soutenus par des colonnes d'ordre dorique , et que 
le nord et ie midi étoient décorés de trophées (i). 
II est impossible de juger aujourd'hui de l'exacti- 
lude de cette description ; il ne reste plus de celte 
tour qu'un amas de pierres. Les Lombards avoient 
commencé h détruire ce monument : le maréchal 
de Villars acheva de le renverser , parce qu'il pouvoit 
offrir à l'ennemi un lieu d'observation et de défense. 
Les pierres en ont été employées à la construction 
cjes maisons et de l'église. 

On doit regretter qu'un monument aussi curieux 
ne présente plus que d'énormes ruines , qui suffisent 
cependant pour faire juger de son importance. Au- 
guste l'avoit élevé pour transmettre à la postérité les 
noms des peuples des Alpes maritimes qu'il avoit 
soumis ; et Pline ( 2 ) nous a conservé l'inscription 
qui y avoit été placée dans ce dessein : il n'en reste 
plus qu'un fragment ; c'est un morceau de marbre 

(lyJoFREDI, Nicaa civitas , page4i. Nous remarquâmes, dans 
un petit mur voisin de ia tour de la Turbie , un grand fragment 
de marbre qui représente le bas d'une cuirasscj il appartient sans 
doute à ces trophées. 

(2) Selon Pline , liv, 111, ch, xx, sect. 24 , elle étoit 
ainsi conçue : 

IMPERATORI CAESARI DIVl F. AVG. PONT, MAX. IMF. XIV. 
TRIBVNITIAE POTESTATIS S. P. Q. R. QVOD EIVS DVCTV AVS- 
PICIISQVE GENTES ALPINAE OMNES , QVAE A MARI SVPERO 
AD INFERVM PERTINEBANT SVB IMPERIVM POP. ROM. SVNT 
SEDACTAE , CEINTES M-PINAE PEYICTAE , TRVMPILINI , 



CHAPITRE LXIX. jSl 

posé k rebours sur l'imposte gauche de h. porte de ïa 
place Saint- Jean. On y lit cette portion de mot, 
RVMPILI , et i'on distingue quelques traces des jam- 
bages des lettres de la ligne supérieure , qui , d'après 
le passage de Pline , doivent être restituées ainsi ( i ) : 






RyMPILENI 



Les lettres ni qui subsistent sur des fràgmens de 
marbre, sont les terminaisons des noms de quelques 
autres peuples qui se iisoient sur l'inscription , tels 
que les BreuNI , ies SeduNI , les VelauNL. La syllabe 
NOS est devenue rétrograde, par ia manière dont le 
fragment de marbre qui ia porte a été placé ; elle 
faisoit partie du mot AbisONtes. 

La nouvelle route de Nice à Gênes doit passer 

CAMVNI, VENOSTES, VENNONETES.ISNARCI, BREVNÏ., GENAV- 
NES, FOCVNATES , VINDELICORVM GENTES QVATVOR , CON- 
SVANETES , VIRVCINATES, LICATES, CATENATES , ABIJOAT^ES , 
RVGVSCI , SVANETES, CALVCONES , BRIXENTES , LEPONTII , 
VIBERI, NANTVATES, SEDVN!, VERAGRI, SALASSI , ACITAVO- 
NES, MEDVLLl , VCINI , CATVRIGES, BRIGIANI, SOGIONTII , 
EBRODVNTII, NEMALONES, EDENETES , ESVBIANI , VEAMINÎ , 
GALLITAE, TRIVLLATI , ECTINI , VERGVNNI , EGVITVRI,NE- 
WENTVRI, ORATELLI, NERVSCI , VELAVNI, SVETRI. 

(i) Les lettres pleines et encadrées sont celles qui subsistent : je 
les ai marquées en italique dans le texte de Pline que je viens de 
citer.Les lettres ponctuées n'existent plus ; elles ne sont là que pour 
indiquer la place qu'elles dévoient occuper dans l'inscription,- 

003 



5^2 CHAPITRE LXIX. 

par la Turbie. Cette route offre des sites très-curieux : 
on passe à travers des roches nues , au bas des- 
quelles on découvre quelques petites vallées ; on 
domine sur Monaco , dont on voit toutes les cours 
et toutes les rues , et la vue se prolonge au loin sur | 

ia mer. A environ un mille, on trouve un lieu rempli 
de colonnes brisées ; on ne peut savoir ce que c'étoit. 

En retournant à Monaco , M. Rosetti nous fit 
observer une carrière d'albâtre, d'où a été tiré celui 
dont on a fait usage pour la balustrade de l'église de 
ïa Turbie : il prend un assez beau poli , mais sa 
couleur est d'un brun noirâtre. 

Après avoir pris quelque repos au retour d'une 
course aussi fatigante , nous nous rendîmes à ia 
ville : on y monte par une rampe pavée , fermée 
par six portes ; dès qu'on a passé la dernière , on est 
sur la place, d'où la vue s'étend, au couchant, jus- 
qu'aux îles Sainte-Marguerite et aux montagnes de 
î'Esterel, et au levant, jusqu'à la Bordiguerra dans 
ïa Ligurie. 

Cette place forme un carré à-peu-près régulier : 
d'un côté est le château ; de l'autre est une rano;ée 
de maisons dont les panneaux étoient jadis peints en 
couleur de marbre; une des principales est occupée 
par le tribunal et par les prisons. Trois rues s'étendent 
de là parallèlement vers la pointe du cap , et sont 
traversées au bout par plusieurs autres. 

L'église est à l'extrémité ; elle est assez bien bâtie, 



CHAPITRE LXIX. 583 

en croix grecque. Au-dessus d'une chapelle , en lit 
i'inscription suivante : 

PIO VI. PONT. MAX. 

VALENTIyE DELPHINATIS 

VITA FUNCTO, 

EJUS IN ITALIAM CINERES NAVI TRANSFERENTE , 

AC REPENTINO VENTORUM IMPETU AD HERCULIS PORTUM APPULSA, 

MONCŒ.CENSIS ECCLESIA 

DEBITUM OBSEQUIJ PIETATIS RELIGIONIS MONUMENTUM 

ACTO FUNERE 

POSUIT 

DUODECIMO KALENDAS FEBRUARIAS , 

ANNO DOMINI MDCCCII, 

GALLIARUM REIPUBLIC^ AN. X. 

Elle nous apprend que pendant qu'on transportoii 
en Italie la dépouiile du souverain pontife Fie VI , 
le navire qui étoit chargé de ce précieux dépôt fut 
forcé par la tempête d'entrer dans le port de Mo- 
naco , et que le cercueil fut déposé dans l'église. 

A l'extrémité de la ville, sur la pointe du rocher, 
est une terrasse d'où l'on découvre la mer dans une 
immense étendue : vue de cette élévation, lorsqu'à 
midi le soleil la couvre de ses feux, elle paroît étin- 
celante de diamans ; au clair de la lune , ce sont des 
topazes qui semblent resplendir à sa surface. Dans 
les gros temps, les pierres que les vagues poussent 
contre le rocher font un fracas épouvantable. Les 

004 



5^4 CHAPITRE LXIX. 

dauphins (i), qui bondissent souvent sur l'eau , 

ajoutent encore à ia majesté du coup-d'œil. 

Après bien des difficultés, M. Tamburini , an- 
cien valet -de -chambre du prince, nous fit voir le 
château. II est composé d'une suite de chambres 
bien peintes et somptueusement dorées. II y avoit 
salle des gardes , salle du dais , et un grand nombre 
d'appartemens ; on fait remarquer sur-tout celui 
dans lequel est mort le duc d'York : mais le tout 
est aujourd'hui dans le plus déplorable état. On peut 
regretter quelques fresques qui décoroient la cour , 
et qui paroissent d'un bon maître ; elles sont presque 
entièrement effacées. 

Le nom de Monaco est extrêmement ancien; on 
fait remonter l'origine de cette ville jusqu'à Her- 
cule (2) , qui en creusa le port et en établit les fonda- 
tions. Les anciens l'appeloient le Port ou la Citadelle 
d'Hercule (3) ; et elle reçut le nom de A4onœcus (4) 
£ solitaire j , ou parce qu'on pensoit qu'il avoit été 
donné à ce héros lorsqu'il y habita seul après avoir 

([) Doouphin, delphijius delphis , L. On trouve encore d'autres 
delphinaptères dans ces parages de la Méditerranée , teîs que le 
peismular ou senedctte , de/p/iiniis senedetta ; le ferès, delphinusfl-res , 
LacÉP. , dont on a pris une quantité considérable en 17S7, 
entre Fréjus et Saint-Tropez. 

(2) VlRGlL. ^i:. VI, 83 I ; LUCAN. Phars. I, 408. 

(3) Pprtiis Herculis Jllonœci , Arx Herculis A'Ionceci. 

(4) De fj.ôvoç i monos, solus , et de oiKoç,oikos, domuî. 



CHAPITRE LXIX. 5S5 

vaincu tous ses ennemis , ou plutôt parce qu'on l'ho- 
noroit seul dans le temple qu'on lui avoit consa- 
cré , et qu'on n'y voyoit que sa seule image. 

Ce rocher a résisté au choc des vagues et a bravé 
les tempêtes : le surnom d'Hercule Monœcus s'est 
changé en celui de Monaco. On n'a rien de certain 
sur l'origine de la petite principauté dont cette ville 
fut le chef-lieu : la maison de Grimaldi la possédoit, 
à ce qu'il paroîî, dès le x.*" siècle; la chronologie 
de ses princes commence à Grimaldi IV, en 1218. 
Cette souveraineté étoit restée dans cette maison 
sous la protection de la France et de l'Espagne. A 

I l'époque de la révolution de France , les habitans de 
Monaco conçurent le projet de former une répu- 
blique; mais ceux de Nice y plantèrent l'étendard de 
ia liberté, et elle flit réunie au département des 
Alpes-Maritimes. 

Cet État étoit partagé en trois petits cantons : 
le principal étoit celui de Monaco ; Roquehrune venoit 
après. On trouve sur son territoire du charbon de 
.terre , qu'on pourra exploiter lorsque la grande route 
d'Italie sera terminée. Carnolet étoit la maison de 
plaisance du prince : c'est un séjour délicieux; les 
nombreux orangers qui y croissent sont plus grands , 
plus forts que par-tout ailleurs , et courbent sous le 
poids de leurs fruits dorés. 

Ce que Dupaty rapporte de cette principauté , est, 
comme tout ce qu'il raconte , plus amusant que vrai 



5S6 CHAPITRE LXIX. 

et solide. II est certain que les habitans de ce petit 
Etat vivoient assez heureusement, lis ne payoient 
presque point d'impôts : le prince retiroit tous les 
ans , pour ses droits seigneuriaux , les impositions , 
&c. , environ trente mille livres ; il venoit passer six 
mois dans sa ville et dans son château de plaisance à 
Carnolet , et il y dépensoit dans cet espace de temps 
cent cinquante mille livres. Il avoit une cour, des 
officiers civils et militaires, des o-entiîshommes , des 
gardes ; et chacun de ces offices valoit à celui qui le 
possédoit, une augmentation de revenu : quelque 
modiques que fussent les appointemens , c'étoit beau- 
coup pour un habitant du rocher de Monaco , qui ne 
peut vivre que du produit d'un petit domaine qu'il 
fait cultiver ; car il n'y a dans la place et ne peut y 
avoir ni commerce ni fabriques. Pendant son séjour , 
ie prince tenoit table ouverte; il donnoit des bals 
chaque dimanche : et il ne reste aujourd'hui d'autre 
plaisir aux habitans que de considérer sans cesse la 
vaste mer , et de regarder le passage des vaisseaux. Il 
y avoit une garnison entretenue par la France, qui 
avoit garanti au prince sa possession : cette garnison 
répandoit aussi quelque numéraire dans la place. 

En nous rendant le soir à Viîlefranche , nous nous 
arrêtâmes à Bedulieu, qui mérite bien son nom : le 
rivage est bordé de grottes qui sont de véritables 
nymphées. Nous voulions traverser à pied cette char- 
mante presqu'île : mais nous ne pûmes trouver le 



CHAPITRE LXIX. 587 

préposé de la santé , pour en obtenir la permission ; 
il fallut nous rembarquer et doubler ie phare de 
Villefranche. 

Rien de plus élégant que le port de cette ville et 
les édifices qui l'environnent; on croiroit voir un 
plan en relief des arsenaux de Toulon : les mêmes 
établissemens s'y retrouvent en petit, et par consé- 
quent sous une forme plus agréable. II y a un bassin 
très-beau, une darse oi\ les galères du roi de Sar- 
daigne étoient à l'abri sous un toit, une corderie , 
des ateliers de sculpture , de voilerie , des magasins , 
et un bagne pour les galériens. Le roi de Sardaigne 
y entretenoit deux frégates qui protégeoient le com- 
merce de Nice. Le port est actuellement abandonné. 
Les forts ont été construits par Emmanuel de Savoie , 
au commencement du dix-septième siècle. 

La ville a été bâtie dans le treizième par Charles II, 
roi de Sicile et comte de Provence, pour défendre 
ia côte des invasions des Sarrasins ; eile devoit être 
alors dans une situation plus élevée. Les maisons 
sont aujourd'hui placées en amphithéâtre au fond 
de ia rade, au pied de la montagne, qui ies met 
à l'abri du vent du nord. La température de Ville- 
franche est la plus douce qu'on puisse imaginer ; on 
la compare à celle de Napies : l'olivier y acquiert 
une beauté peu commune ; tous ies végétaux du 
midi y prospèrent; on pense même qu'il y viendroît 
des ananas, si l'on prenoit la peine d'en cultiver. 



5SS CHAPITRE LXIX. 

Honoré d'Urfé est mort dans cette ville : c'étoit la 
pairie d'Alexandre Vittorio Papacino , commandeur 
d'Antoni , célèbre ingénieur, dont M. de Baibo a 
donné récemment une élégante histoire (i). 

Nous mangeâmes à Viilefranche de l'espèce de 
mollusque qu'on appelle ^^«^^ à cause de sa forme. La 
7}ioule perce-pierre (2.) , c'est le nom que lui donnent 
3es naturalistes , est commune dans toutes les mers , 
et principalement dans la Méditerranée ; mais on ne 
la trouve nulle part en si grande quantité que sur 
îa côte depuis Nice jusqu'à Gènes. Ce ver perce les 
pierres calcaires, comme les pholades : le P. Poli, 
dans son magnifique ouvrage sur les testacées de 
ïa mer des Deux-Siciles , en a donné une savante 
anatomie (3), et il est curieux à observer. Mais ce 
n'est pas par goût pour l'helminthologie qu'on le 
recherche k Nice et sur les côtes environnantes ; 
c'est parce qu'on le regarde comme le plus délicat 
de tous les cocjuillages. On tire du fond de la mer 
des pierres qui en sont percées dans tous les sens; 
ce qui paroît étonnant , quand on considère la pe- 
titesse de l'animal, le peu d'épaisseur et la fragilité 



( I ) Mémoires de l'académie de Turin , ans 1 2 et i 3 , Littérature , 
p. 183. li y en a une notice dans le Mr-gasin encydopcdiqjie , 
ann. 1806, tome I,*^"" , page 205. 

(2) Myiilus Uthophagus. LaMARCK. 

(3) PI. LU. 



CHAPITRE LXIX. 589 

de sa coquille. Ces pierres ont le plus souvent une 
forme triangulaire, et pèsent de dix à quinze livres. 

Depuis Marseille jusqu'à Nice , nous avions sou- 
vent vu des matelots occupés à la pêche du corail ( 1 ) : 
ce sont ordinairement des Génois qui se livrent à 
ce métier ; le peuple des environs des côtes s'y 
adonne également, principalement à Marseille, à 
Nice et à Villefranche. Les coraillcurs , ou pêcheurs 
de corail, traînent avec leur bateau un grand filet 
appelé salaire, qu'un poids de plomb fait plonger 
au fond de la mer ; ce filet s'embarrasse dans ies 
branches du corail , qu'il entraîne quelquefois par 
morceaux , mais souvent entières et adhérant en- 
core à la portion de rocher qui s'est détachée : quel- 
quefois aussi ils commencent par briser avec des 
pieux armés de fer les masses de rocher où ils soup- 
çonnent du corail. Celui qui a trouvé un lieu oii 
cette substance marine abonde , dissimule sa joie et 
cache son bonheur à ses camarades , qui lui enle- 
veroient bientôt ce trésor sur lequel il fonde sa for- 
tune. Nous verrons , à notre retour à Marseille, com- 
ment on y façonne le corail. Quant aux éponges (2) , 
on ies détache avec des crochets. 

Après avoir parcouru Villefranche et visité ses 



(i) Coralliiim ruhrum. LamARCK. 
{2) Spongia ofidnalû. LA!VJ. 



ypo CHAPITRE LXIX. 

anciens établissemens , nous rentrâmes dans notre 
chaloupe : nous doublâmes la pointe de Montalban, 
qui défend à-Ia-fois Villefranche et Nice ; et une 
heure après, nous étions dans cette dernière ville, 
quoique le vent nous eût constamment contrariés. 



FIN DU TOME SECOND. 



\ 



59' 



TABLE 



DES 
CHAPITRES CONTENUS DANS CE VOLUME. 



(chapitre XXXV. Départ de Lyon. — Travaux 
Perrache. — LaMulatière. — Château d'OuIlins. 

— Saint-Genis. — Pierre-Bénite. — Chaponest. 

— Irigny. — Orpailleurs. — Navigation sur le 
Rhône. — M. Victorin Fabre. — Vernaison. 
— Givors. — Canal. — Loire. — Sainte-Colombe. 

— Terres cuites. — Ergastule. — Inscriptions de 
Silvanus Fortunatus et deCominia Severiana, p. i. 

CiiAP, XXXVL Allobroges. — Département de 
l'Isère. — Vienne. Sa fondation. — Venerhis. 

— Allobrox. — Les Cretois. — Bourguignons. 

— Réunion àla couronne. — Monumens antiques. 
— Musée. — Cabinet de M. Schneyder. — Dessins 
des monumens. — Mosaïque. — Pierres milliaires. 

— Tableaux. — Ecole de dessin. — Inscriptions. 

— Scenicî Asiatic'iaiû. — Bibliothèque 8. 

ChAP. XXXVII. Saint-Maurice. — Tombeaux de 

Jérôme de Villars; — d'Armand de Montmorin. 

— Inscription de Labenia. — La Gère. — Utilité 
de ses eaux. — Manufactures, draperies. — Dé- 
vidage de la soie. — Moulin à foulon. — Blan- 
chisserie. — Mines de plomb. — Pisay. — Cons- 
tructions en cailloux. .28. 



5p2 TABLE 

ChAP. XXXVIII. Inscriptions d'Avinnius Gaîlus. 

— Saint-Pierre. — Sarcophage de Julia Fœdula. 

— Epitaphesdu comte Girard; — de l'abbé Guil- 
laume; — de l'abbé Léonien. — MatresAugustce. 
— Inscriptions d'AIfius Apronianus ; — > de Virius 
Victor. — Masques antiques. — Plan de l'Aiguille. 

— L'Aiguille. — Arc de triomphe. — Colonnes. 

— Inscriptions frustes. — Temple d'Auguste. 

— Son inscription. — Clous qui attachoient les 
lettres. — Incertitude des inscriptions déterminées 
par ces clous. — Hôtel-de-ville. — Tableaux de 
JVl. Schneyder. — Inscription d'une Flamine. 
— Beau groupe de deux enfans. — Climat. — Poste 

aux ânes. — Jumarts 38, 

Chap. XXXIX. Départ de Vienne. — Château de 
Rossillon. — Côte-Rôtie. — Mont - Pilat. — 
Ampuis, — Sa fertilité. — Pierre milliaire. — 
Cordeion. — Condrieux. — Saint-Valiier. — 
Anecdote. — Trains. — Colombier. — Table du 
Roi. — Tournon. — Collège. — Bibliothèque. 

— Tain. — Taurobole. — Pierre milliaire. — 
Saint-Jean-de-MusoI. — Inscription des négo- 
cians du Rhône 50. 

ChAP. XL. Départ de Tain. — Poissons du Rhône. 

— Canal de dérivation. — Isère. — Se^alaiini. 

— Helvii. — Contrée. — Valence. — Son histoire, 
description. — Sources. — Découverte d'anti- 
quités. — Inscription tumuîaire. — Jupiter et 
Junon. — M. de Sucy. — Divers monumens. — 
Inscription tumuîaire. — Taurobole. — Divers 
monumens, vases grecs, fibule d'or, camée sur 
jaspe. — Cathédrale, — Chapelle de Pie VI. — 

Mosaïque. 



DES CHAPITRES. jp^ 

Mosaïque. — Chapelle de Marcieu^ — Sources. 

— Canaux. 7^. 

Chap. XLI. Départ de Valence. — Sàint-Péray. — 
Château-neuf. — Mont-Chavate. ■ — La Voûte. 
— ^La Paillasse. — Pierre milliaire. — Livron, — 
Pont de marbre. — La Drôme. — Lauriol. — 
Montelimart. — Tripoli. — Basaltes, i ...,,.. . pj. 

Chap. XLIL A cunum , Ancone. — Lit du Rhône. 
— Rochemaure. — Le Theil. — Vivarais. — Ba- 
salte. — Viviers. — Inscriptions. — Alaric. — 
Colonnes milliaires • 100. 

Chap, XLIII. Bourg-Saint-Andéoî. — Monument 
mithriaque. — Fontaine de Tourne. — Tom^ 
beau de S. Andéol. — Inscriptions diverses. ... 116. 

Chap. XLIV. Pont du Saint-Esprit. — S. Benezet. 

— Fratres Pontijîces, — Ville du Saint-Esprit . . 124. 
Chap. XLV. Tricastini. — Château - Doria. — 

— Territoire d'Orange. *— Mûriers. — Oliviers. 

— Cavares. — Arausio , Orange. — Son histoire. 

— Rues. — Antiquités. — Arc de triomphe ; — 

— description ; —bas-reliefs, trophées, inscrip- 
tions; — opinions diverses; — réparations à faire. 

— Arbalétriers , Bravade, — Tour de l'Arc. — 
Théâtre. — Forteresse. — Vue magnifique. — 
Divers monumens. — Mosaïques. — Inscriptions 
d'un taurobole; — de Géniinia ; — tumulaires. 

— Productions. — Commerce I2q, 

Chap. XLVI. Départ d'Orange. — Contrée — Pro- 
ductions. — Courtezon. — Avignon, — Rem- 
parts. — Promenade. — Ville, — Son histoire. — 
Monumens détruits. — Bibliothèque, — Musée. 

— Cabinet d'antiquités de M. Calvet, médecin. 
— Cabinet de tableaux de M. Calvet. — Château 
d'Avignon. — Papes Avignonnois, — Glacière, — - 

Tome II„ P p 



5^4 TABLE 

Fonderie de canons. — Etablissemens de bienfai- 
sance. — Athénée. — Proclamation des jeux de 
la Fête-Dieu à Aix. — Climat d'Avignon, vents. 

— Juifs. — Commerce, imprimerie, industrie., ijp. 
ChAP. XLVII. Route d'Aix. — Durance. — Va- 

riolites. — Pont. — Salyes. — Saint-Andiol. — 

— Orgon. — Canal. — Montagne percée. — Ma- 
lemort. — Merindol. — Lambesc. — Horloge. 

— Antiquités» — ■ Inscriptions. — Divinité gau- 
loise. — Saint-Cannat 1 82. 

ChAP. XLVIII. Arrivée à Aix. — Cours. — Com- 
mencement des jeux. — Cours de la Trinité. — 
Course , danse , usage singulier. — Maison de 
M. de Saint-Vincens. — Collection d'inscriptions. 

— Tivoli 192. 

Chap. XLIX. Maison de campagne de M.'"'^ de 

Saint-Vincens. — Thomassin de Mazaugues. — 
Salyes. — Aquœ Sextiœ , Aix. — Son histoire. 

— Raymond - Bérenger. — Gai saber. — Eaux 
thermales. — Bains. — Autel de Priape. — Ca- 
binet de M. de Saint-Vincens. — Epitaphe de son 
père. — Urne étrusque représentant la mort d'É- 
téocle et de Polynice. — Vase grec peint. — Sceaux 
du moyen âge. — Bustes, — Inscription grecque , 
avec une figure de Psyché. — Topographie de la 
Provence. — Médaillons du roi René et de Jean 
de Maiheron. — Bas-reliefs. — Tessère de gladia- 
teur. — Tessère à placerdans les fondations, &c.. . 213, 

Chap. L. Municipalité. — Mosaïques. — Scène 
de comédie. — Thésée tue le Minotaure. — 
Entelle et Darès. — Bas-reliefs. — Sarcophage, 
antique. — Enfantement de Léda. — Mausolée 
du marquis d'Argens. — Inscription deGeminius. 
'^ Horloge mécanique 23S; 



DES CHAPITRES. 595 

Chap. LI. Ville d'Aix, — Hôtel de M. d'AIbertas. 

— Urne d'albâtre. — Tableaux de M. Sallier. 

— Livres rares. — Cecco d'AscoIi. — Fables 
d'Ysopet et d'Amonet. — Dodecheron de Jean 
de Meung. — Poésies de Jérôme Aléandre, Sec. 

— Cabinet de M. Magnan ; torse, buste gé- 
miné, modèles du Puget, camée 257. 

Chap. LU. Saint-Sauveur. — Clocher. — Portail. 

— Portes. — Baptistère. — Tombeau de S. Mitre. 

— Sarcophages antiques. — Lion qui dévore un 
enfant. — Tombeaux de Charles 111, — de Gas- 
par de Vins, — de Peiresc. — Epitaphe d'Adju- 
tor. — Inscription de S. Basile. — Bizarre ins- 
cription de Suzanne Laugier. — Promenade au 
Tholonet 265. 

Chap. LUI. Des anciens mausolées. — Tombeaux 
des comtes de Provence, — d'Alphonse IL — In- 
humation de Raymond-Bérenger. — Bouclier.— 
Béatrix son épouse , Béatrix leur fille. — Juge- 
ment dernier. — Statue de Charles IL — Tom- 
beaux de Charles III, — de Blanche d'Anjou, — 
du baron de Vins 284. 

Chap, LIV. Pompes et processions chez les anciens; 

— dans le culte chrétien. — La Fête-Dieu. — Les 
cérémonies d'un même culte modifiées selon les 
lieux et les temps. — Procession d'Aix instituée par 
le roi René. Mystères; la Passade, le Guet , cos- 
tumes , la Renommée , chevaliers du Croissant , 
le duc et la duchesse d'Urbin, Momus, Mercure» 
la Nuit , Proserpine , Pluton , /?û^C(25je/o^ , Car- 
cistes, le jeu du chat, Pluton, Proserpine, le petit 
jeu des diables ou VArmetto , le grand jeu des 
diables et le roi Hérode , Neptune , Amphitrite , 
joueurs de palet, Faunes, Satyres, Pan, Sirènes, 

P-p a 



59<^ TABLE 

char deBacchus, les Chevaux fri/x ,Va\h5, Diane , 
Apollon , la reine de Saba , Saturne, Cybèlê ^ 
les Dansàires , les petits D an s dires ^ le grand char, 
Jupiter , Junon , Vénus , Cupidon , ïes Ris, ies 
Plaisirs, les Grâces, les Parques, Procession, la 
Belle-Etoile, îes Tirassovns, les Apôtres, S. Chris- 
tophe , les lanciers , les bâtonniers , le roi de 
la Basoche, le lieutenant du prince d'Amour, 
l'abbé de la Jeunesse , la Mort , jeu des mo- 
mons, Balthasar Roman. — Observations sur l'ori- 
gine et le but de cette fête 399. 

Chap. LV. Cabinet de minéralogie deM.de Fons- 
Colombe le père; — d'entomologie de M. de Fons- 
Colombe le fils. — Hôtel bâti par le Puget. — 
Torse. — Place des Prêcheurs. — Fontaine. — 
Eglise de Sainte-Madeleine. — Annonciation attri- 
buée à Albert Durer. — Inscription arabe. — Ins- 
criptions arabes typographiées. -^ Calvaire singu- 
lier. — Vers du roi René. — Tombeau d'un bou^ 
cher. — Le roi René ; son goût pour les lettres eî les 
arts. — La peinturé favofisée en Provence. — Ta- 
bleau du roi René peint par lui-même. Le buisson 
ardent. — Ce prince et son épouse figurés dans l'in- 
térieur des volets ; l'Annonciation à l'extérieur. 
— Le passage de la mer Rouge, sur un sarcophage 
chrétien 531. 

Chap. LVI. Départ d'Aix. — Albertas. — LePin, 
— Septème. — La Vista. — Bastides. -^ Dé- 
faut d'ombrage. — Aspect de la mer. — Mar- 
monteî. — Les héritages. — Marseille. — Porte 
d'Aix. — Grand cours. — La Cannebière, — 
Dactyliothèque du général Cervoni. — Procession, 
rues pavoisées , portiques, reposoirs, jardiniers, 
bouchers, le bœuf, personnages de l'ancien et du 



DES CHAPITRES. 597 

nouveau Testament, Saints et Saintes, marguil- 
lage, bénédiction sur le port. — Goût des Pro- 
vençaux pour ces cérémonies 367. 

Chap. LVJI. Sortie du port. — Notre-Dame. — 
Château d'If. — Port-Miou. — Poissons. — Cassis. 

— La Ciotat. — Bandol. — Route par terre. — 
Cuges. — Vaux d'OIiouIIes. — OliouIIes. — Jar- 
dins, bastides 379» 

Ckap. LVIII. Toulon. — Situation. — Histoire. 

— Activité des travaux. — Signaux. — Arsenal, 
porte. — Chantiers. — Construction. — Bassin. 

— Port impérial. — Dommages causés par les 
Anglois. — Plongeurs napolitains. — Mâture. 

— Ateliers ; filature , voilerie, corderie , serru- 
rerie, fonderie, tonnellerie, boulangerie, menui- 
serie , sculpture. — Magasins. — Salle d'armes. 

— Salle des modèles 386. 

ChAP. LIX. Le bagne. — Visite aux forçats. — Vols 

qu'ils commettent. — Commissaire du bagne. 

— La chaîne, les galères. — Habitation, nourri- 
ture, traitement des galériens. — Argousins. — 
Travaux des galériens, punition, évasion. — Ga- 
îères, école du crime. — Nécessité d'améliorer 
le sort des galériens. — Moyens pris par les com- 
missaires.. 403* 

Chap. LX. Promenade dans la rade. — Descrip- 
tion d'un vaisseau <îe guerre. — Escadre angloise 
observée du cap Cepé. — Visite au fort laMalgue. 

— Dîner sur le Bucentaure. — Manœuvre de l'a- 
bordage. — Fontaines. — Cours. — Poissonnerie. 

— Champ de bataille. — Quais, — Caryatides 
du Puget. — Port marchand. — Cabotage. — 
Commerce. — Manufactures. — Productions 
du pays. — Établissemens publics. — Histoire 



59^ TABLE 

naturelle , Jardin de botanique , minéralogie. — 

Environs de Toulon ^ia, 

Chap. LXI. De la marine. — Départ pour Hyères. 

— L'Anguille. — Port marchand de Toulon ; 
rade, — Cap Cepé. — Lazaret ; peste. — Les 
Sablettcs, — Fort Balaguay — Fort des Vignettes, 

— Les Deux-Frères. — Escambebariou. — Quar- 
querane. — Plan d'Hyères. — Hyères. — Histoire. 

— Situation. — Climat. — Manière de vivre. 

— Jardins d'orangers de M, Filie, — de M. Beau- 
regard. — Commerce des oranges. — Jardins 
potagers. — Vue. — Notre-Dame de l'Assomp- 
tion. — Paysans Toulonnois. — Paysans des en- 
virons d'Hyères. -^ Le Gapeau. — Marais. — 
Salines. — lies d'Hyères : Porquerolles, Port- 
cros, île du Levant 434. 

Chap, LXIL Départ d'Hyères. — Comoni. — Bor- 
moni. — Montagne de Laverne. — Minéraux, — 
Plantes, — Château de la Molle. — Les Maures. 

— Château Frainet, — Les Sarrasins en Provence, 

— Cogolin. — Heraclea Caccabaria , Saint- 
Tropez. — Commerce. — Pêche , thon , ma- 
drague 457. 

Chap. LXIIL Golfe de Grimaud , j/^w^y Sambra- 
cîtanus. — Saint-Maxime. — Les Yssambres. — 
Saint- Raffau. — Forum Julii, Fréjus. — Mois- 
sons précoces. — Histoire. — Ancien port. — 
Lagunes. — Église baptistère. — Monumens. — 
Phare. — Porte Dorée. — Murs. — Conserve 
d'eau. — Magasins voûtés. — Aqueducs, — 
Cirque. — Panthéon. — Manque d'eau. — Insa- 
lubrité du pays. — Fièvres. — Anchois. — Cannes. 

— Antiquités. — Inscriptions. — Arrivée de 
Bonaparte à Fréjus 474* 



DES CHAPITRES. 5^9 

Chap. LXIV. Voie romaine. — L'Estereî. — La 
Fée Esterelle. — Plantes. — Serpentine. — Bri- 
gands. — Roquebrune. — LeMuy. — Les Adrets. 

— Borne milliaire. — Porphyre. — Incendie des 
forêts , ébranchage. — La Napoule. — Cannes. 

— Zosîera. — Ile Sainte-Marguerit(; ; prisonniers 
d'état. — Ile Saint- Honorât. — Monumens 
chrétiens. ; — Inscriptions 495» 

Chap. LXV. Antibes. — Histoire. — Port. — Tours. 

— Inscriptions. — Le jeune danseur Septentrio. 

— Borysthène , cheval d'Hadrien. — Dolle , 
sculpteur. — Aqueduc. — Costume. — Poissons. . 508. 

Chap. LXVI. Embouchure du Var. — Nice. — 
Histoire. — Situation. — Intérieur, — Rues. — 
Maisons. —Malpropreté. — Ustensiles singuliers. 

— Eglises. — Fours. — Boucheries. — Place 
Victor, — Place Impériale. — Cours. — Statue 
de Catherine Séguiran. — Terrasse. — Aspect de 
ia mer. — Chemin sur le rocher. — Montagne 
Montboron. — Fort Montalban. — Môle. — 
Port. — Clous. — Forçats. — Voûtes. — Costumes 
des Niçards et des Niçardes. — Château. — Ins- 
truction. — Arts. — Bibliothèque publique. — 
Éditions rares. — Excursion. — Eglise Saint- 
Etienne. — Maison Cesoli. — Couvent de Saint- 
Barthélemi. — Inscriptions romaines. — Aloés. 

— Palmiers 520. 

Chap. LXVII. Cimiez. — Mortier. — Cemenelioti. 

— Amphithéâtre ; dimensions. — Eglise Notre- 
Dame. — Mosaïque en cailloux. — Caïman. — 
Les temples furent les premiers cabinets d'histoire 
naturelle, ^ Briques antiques. — Constructions 
antiques. — Capitole. — Aqueduc. — Fouilles, 
«— Temple d'Apollon. — Inscriptions romaines. 



6co TABLE DES CHAPITRES. 

— Salonine. — Saint-Pont. — Monastère. — 
Inscription romaine de Basilla. — Divinité ligu- 
rienne. — Mercure. — Sarcophages c^^, 

Chap. LXVIII. Campagne de Nice. — Maisons , 
jardins, fermes. — Culture, orangers, oliviers, 
vignes. — Engrais ; commerce d'excrémens. — 
Climat. — Mœurs. — Ancienne noblesse. — 
Clergé. — Marchands , commerce. — Plaisirs, 
amusemens du peuple , festins. — Denrées. — 
Animaux. — Plantes. — Langage. J50. 

Chap. LXIX. Menton. — Rade. — Citrons.— Port 
de Monaco. — La Malgue. — Tour de Pertinax. — 
La Turbie. — Trophée d'Auguste. — Inscriptions. 
— Albâtre, — Monaco. — Épitaphe de Pie VL — 
Château. — Histoire de cette principauté. — Ro- 
quebrune. — Carnolet. — Moyens d'existence.— 
Villefranche. — Port. — Chantiers. — Bâtimens. — 
Dattes. — Pêche du corail. — Retour à Nice. . . 574. 



FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES 
DU TOME SECOND. 



IMPRIME 

Par les soins de J. J. MARCEL, Directeur général 
de l'Imprimerie impériale. Membre de la Légion 
4'honneur, 



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