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Full text of "Description géographique, historique, chronologique, politique, et physique de l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise, enrichie des cartes générales et particulieres de ces pays, de la carte générale et des cartes particulieres du Thibet, & de la Corée; & ornée d'un grand nombre de figures & de vignettes gravées en tailledouce"

DESCRIPTION 

"GÉOGRAPHIQUE, HISTORIQUE, 

CHRONOLOGIQUE, POLITIQ.UE, ET PHYSiaUE 

DE L'EMPIRE DE LA CHINE 

ET DE LA 

T ART A rTe "C H_LN OISE, 

ENRICHIE DES CARTES GÉNÉRALES ET PARTICULIERES 

de ces Pays , de la Carte générale & des Cartes particulières du Thibet, 
& de la Corée ; & ornée d'un grand nombre de Figures & de Vignet- 
tes gravées en Taille -douce. 

Tar k P. j. B. DU HALDE, de la Compagnie ^^ Jésus. 

Avec un AvertiiTement préliminaire , où l'on rend compte des principales améliora- 
tions qui ont été faites dans cette Nouvelle Edition. 

TOME QUATRIEME. 




A LA K AYE^ 
Chex HENRI SCHEURLEER. 

M. D C C. XXXVI. 



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JGTJ5 



TABLE 

DES ARTICLES 

CONTENUS DANS CE (QUATRIEME VOLUME. 

OBSERVATIONS géographiques fur la Tar tarie; tirées des Mémoire! 
envoyez par les Mijjîonaires ^ qui en ont drejjé la Carte y Page i 

Des Terres des Mantcheoux , 3 

Premier Gouvernement , . ibid. 

Deuxième Gouvernement , <J 

Troifieme Gouvernement , 1 3 

Des Terres des Mongols , ou Mongous, 21 

Obfervations hijîoriques fur la grande Tartarîe, tirées des Mémoires du Père 
Gerbillon , ^çj 

Mémoires géographiques fur les Terres occupées par les Princes Mongous , ran- 
gez fous quarante-neuf K\ , ou Etendarts , yi 
Remarques fur la langue des Tartares Mantcheoux, 77 
Voyage du Père Ferbiefl à la fuite de l'Empereur de la Chine dans la Tartarîe 
orientale en l'année i(S8i. 88 
Second Voyage du Père Verhiefi à la fuite de l'Empereur de la Chine dans la 
Tartarie occidentale en ï année 1683. 56 
Voyages en Tartarie du Père Gerbillon , 103 
Premier Voyage en l'année i68S- ibid. 
Second Voya<^e fait par ordre de l Empereur de la Chine en Tartarie par les Pè- 
res Gerbillon S Perdra en l'année i<589- iq6 
Troifieme Voyage du Père Gerbillon en Tartarie, fait à la fuite de f Empereur 
de la Chine en l'année 1691. 20Z 
Oiiatrieme Voyage du Père Gerbillon en Tartarie, fait à la fuite de l'Empereur 
de la Chine en l année 1692. nf^q 
Cinquième Voyage du Père Gerbillon en Tartarie, fait à la fuite de l'Empereur 
de la Chine en l'année i6y6. 386 
Sixième Voyage du Père Gerbillon en Tartarie , fait à la fuite de l'Empereur de 
la Chine en l'année 16^6. 414 

Septie- 



TABLES DES ARTICLES. 

Septième Foyage du Père Gerbiîlon à Ning hïa., fait à la fuite de î Empereur 
de la Chine en l'année 169J. 448 

Huitième Voyage du Père Gerbiîlon en Tartarie en Tannée i^pg. 485 

Obfervations géographiques fur le Royaume de Corée , tirées des Mémoires du Pè- 
re Régis. f 29 
Hiftoire abrégée de la Corée, f 38 
Relation fuccinte du Foyage du Capitaine Beerings dans la Sibérie, f<ît 
Obfervations géographiques ^ hifloriques fur la Carte du J'hibet, contenant les 
Terres du Grand Lama , 6f des pays voifms qui en dépendent , jufquà la four ce 
du Gange, tirées des Mémoires du Père Régis, 570 
Catalogue d'une partie des latitudes obfervées , ^ des longitudes qui réfultent dei 
viefures géométriques dont on s'ejlfervi pour drcjfer la Carte de ï Empire de 
la Chine , faite par les P. P. Miffionaires de la Compagnie de Jésus, fui- 
vant les ordres de VEmpereur Cang hi. 58? 



Fin de la Table des Articles de ce quatrième Volume, 




DESCRIP. 




DESCRIPTION 

DE LA CHINE 

E T 

DE LA TARTARIE CHINOISE. 

Obfervations Géographiques fur la Tartarie , tirées des 
Mémoires envoyez par les Mijfwnaires qui en ont drejfé 
la Carte. 



'EMPIRE de la Chine, outre les quinze Provinces qui le 
compofent, & dont nous avons parlé dans la première par- 
tie de cet ouvrage, renferme encore tous les pays qui font 
au-delà de la grande muraille , & qui dépendent mainte- 
nant du gouvernement des Tartares Mantcheoux , dont l'an- 
cien pays eft proprement la Tartarie orientale. C'eft là , où 
quelques-uns de nos Ecrivains ont placé les Royaumes de 
Niu ché &de Niu lan^ noms inconnus aux Tartares qui en ont été les ha- 
Tome IV. A bilans, 




Geo G s. 

SUR LA 

Tabtariî. 



Ob SE R V, 
G E OG R. 
SUR LA 

Tartarie, 

Difette de 
Cartes 
Géogra- 
phiques de 
ce Pays. 



Excellence 
de celles 
qu'on pu- 
blie ici. 



Méthode 
qu'on y a 
fuivie. 



Ordres de 
l'Empe- 
reur à ce 
fujet. 



Conduite 
du Géo- 
graphe en 
confcquen- 
ce. 



1 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

bitans , & qui ne font en ufage que chez quelques Géographes Chinois, 
qui n'en ont pu écrire que (ur le rapport des gens du Leao long ou Qitan 
tong, peu difpofez à donner des noms honorables à Ces voilins li fâcheux, 
& a louer un pays qu'ils ne pouvoient aimer. 

Ces Géographes mêmes n'en ont donne aucun détail : de forte que des 
terres fi valtes , & habitées par une Nation , qui a même dominé à la 
Chine vers le treizième fiecle, fous le nom de Kin tchao, ont été prefque 
inconnues, même à Peking par les pkis grands & les plus habiies des Chi- 
nois. Tel eit, ou leur mépris pour les étrangers, ou l'amour du repos 
domeftique. 

Aufli on peut dire avec vérité , que la carte qu'on donne de la Tartarie, 
même la plus voiilne de la Chine, non feulement eit nouvelle, mais en- 
core la première qui ait paru , foit à la Chine , foie en Europe , uù elle 
doit être encore mieux reçue par les Géographes, qui n'ont pu jufques à 
préfent peindre la plus grande partie de l'Alie, que fur des bruit» incer- 
tains , & fur des mémoires tout-à-fait indignes de l'attention du public. 

Mais pour ne pas donner dans l'inconvénient que nous venons de remar- 
quer fur les noms , nous avons cru devoir mettre fur notre carte , ceux 
dont on fe fert dans le pays. Ainfi les terres des Alantcheoux ont les noms 
Mantcheoux, celles des Mongous , les noms Mongous. De quelle utilité fe- 
roit-il à un voyageur, qui patcourroit la Tartarie, de fçavoir , par exem- 
ple, que le fleuve Saghaïien c{\. appelle par les Chinois Hé long kiang^ 
puifque ce n'eil pas avec eux qu'il a à traiter, & que les Tartares dont 
il a befoin, n'ont peut-être jamais entendu ce nom Chinois? 

AuiTi l'Lmpereur ordonna-t-il , dès qu'on commença à travailler à la 
carte, qu'on écrivît en Tartare les noms Tartares, & en Chinois les 
noms Chinois : parce qu'en effet on ne fçauroit écrire en Chinois les noms 
Tartares, non plus que les Européans, fans les défigurer , jufqu'à les ren- 
dre fouvent méconnoiffables : les Chinois avec tant de caractères , ne peu- 
vent exprimer tous les fons que les lettres Tartares & Européanes expri- 
înent fans peine : au lieu qu'en prenant les noms ainfi qu'ils font pronon- 
cez par les Nations différentes, on peut les écrire avec nos feules let- 
tres , de telle forte qu'ils feront entendus par quelque Chinois & quel- 
que Tartare que ce foit. 

Mais comme il y a parmi les Tartares deux langues comme générales, 
celle des Mantcheoux . & celle des Monj:^oh ou Mongous: de là vient qu'on 
ne trouvera écrits en caraftères Européans , que trois fortes de noms dans 
notre carte de Tartarie. Les noms Chinois dans les villes , qu'ils ont 
poffedées autrefois hors de la grande muraille , dans la Province de Leao 
long on Ouan long, & qui la plupart n'ont pas été changez. Les noms 
Mantcheoux pouv tous les lieux de l'ancien pays de cette Nation, & de 
quelques autres voifines peu confidérables. Enfin les noms Mongous, pour 
marquer les diflrifts des Princes Mongous, qui obéïlTent a l'Empereur, de 
qui ils reçoivent l'inveltiture , & certains avantages attachez au titre dont 
il les honore. 

On 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 5 

On voit par ce que nous venons de dire, qu'une partie de la Tartarie eft 
gouvernée par fes Princes , qui font les maîtres de cette nation , & de 
leurs terres, quoi qu'ils relèvent de l'Empereur: 8c que l'autre eft immé- 
diatement ibumiie à Sa Majefté, qui envoyé des Gouverneurs Se des Offi- 
ciers , comme dans les autres provmces de l'Empire. 

Cette première partie comprend toutes les terres, ou, comme ont parlé 
quelques-uns de nos écrivains, les Royaumes des Tartares Mongous: quoi- 
que ces pays, tout vaftes qu'ils font, foient fans villes ,fans forterefles , fans 
ponts, Se même fans prefqu' aucune commodité pour la vie civile. 

I. 

DES TERRES DES MANTCHEOUX. 

Cette partie eji d'tv'tfée en trois grands Gouvernemens , dont 
on verra la grandeur par la Carte même, 

PREMIER GOUVERNEMENT. 



O » s E R Vj 
G É O G K. 
S U R L A 

Tautarie. 
Du Gou- 
vernement 
de 1.1 Tar- 
tarie. 



LE premier eft celui de Chin yang que les Mantcheoux "appellent Mougckn. Gouver- 
Il renferme tout l'ancien Leao tong , Se eft terminé au Midi par la nemens 
grande muraille, qui commence à l' Eft de Pf/è/»g, par un grand boulevard rf" Man* 
bâti dans l'océan. Il eft renfermé à l'Eft, au Nord, 6c à l'Oùeft, par une "^"^0"==' 
palifladc plus propre à marquer fes limites, Sc à are ter les petits voleurs , 
qu'à en défendre l'entrée à une armée. Car elle n'eft faire que de pieux 
de bois de fept à huit pies de hauteur, fans être terraflëe par derrière, fans 
être défendue par un fofle, ni par le moindre ouvrage de fortification, mê- 
me à la Chinoife. Les portes ne valent pas mieux , & ne font gardées que 
par quelques foldats. 

Les Chinois n'ont pas laifle dans leurs livres géographiques, de donner Delà 
le nom de muraille à cette paliflade: 6c cette expreftion a donné lieu à la di- Grande 
verfité des fentimens fur la fituation de la province de Leao tong, placée Muj-ailîe. 
dans nos caites, tantôt en deçà, 6c tantôt en delà de la grande muraille , 
fuivant le fens que chaque auteur a donné aux mots Chinois. 

L'avantage qu'en tiroit le gouvernement fous les Empereurs étoit confi- 
dérable, eu égard à leurs vues politiques: car il n'étoit pas permis aux 
fujets de la province de Lcao tong de fortir de leur pays, ni d'entrer dans la 
Chine fans la permiffion des Mandarins. 

En deçà de cette paliflade, étoient alors plufieurs places de guerre , forti- 

A 2, fiées 



4 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Observ. fiées de leurs tours de briques 6c de leurs foflcz, qui font maintenant ou- 
Geogr. fout à fait détruites, ou à demi ruinées: elles font efteârivement inutiles 
Tartarie. ^'^^^ ^^ gouvernement des Mantcheoux , contre lefqucls elles avoient été bâ- 
ties par les Princes de la famille précédente. 
chin yan^ Chiii yang OU Mougden eil la capitale de tout le pays : lesTartares Marp- 
du^Pavs i'^^-'<''Ou>' ont pris foin de la faire bien rétablir, de l'orner de plufieurs édifices 
publics, & de la pourvoir de magafins d'armes, Sc de vivres. Ils la regar- 
dent comme la cour du Royaume que forme leur nation, de forte qu'après 
même leur entrée dans la Chine, ils y ontlaiiTc les mêmes tribunaux iou- 
verains qui ibnt à Peking^ excepté celui qu'on nomme Li pu. («) 
Ses Tribu- ^^^ tribunaux ne font compoiez que de leurs Tartares : tous les aétes s'y 
naux. dreflent en caraftéres, ôc en langage iV/^»/c/j(?o«. Ces tribunaux font en effet 

fouverains, non-leulement dans toute la province de Leao tong^ mais encore 
dans toutes les terres des Tartares immédiatement fournis à l'Empereur; ils 
décident de toutes les affaires de ces peuples avec la même autorité 5c dans 
la même forme, que les fouverains tribunaux de Peking^ £c ils jugent de 
tout ce qui leur eft raporté par les tribunaux inférieurs de la Chine. 
Sa Police. A Mougden efh auffi la demeure d'un Général Tartare, qui a dans la ville 
même fcs Lieutenans généraux, avec grand nombre de ibldats de la même 
nation : c'eil ce qui y a atiré un grand nombre de Chinois des autres pro- 
vinces, qui s'y font établis, ôc qui font prefque tout le commerce de la 
Tartarie. 
Ses Edifi- Non loin des portes de la ville, font deux magnifiques fépultures des prê- 
tes, mieis Empereurs de la famille régnante, qui prirent le titre d'Empereur, 
dès qu'ils commencèrent à dominer dans le Leao tong. L'une eft du grand 
père de l'Empereur, l'autre de fon bilayeul: toutes deux font bâties fuivant 
les régies & les deffcins de l'architetlure Chinoile : mais ce qui n'eft pas ail- 
leurs, elles, font fermées d'une muraille épaiffe, garnie de fes crénaux, Se 
un peu moins haute que celle de la ville. Plufieurs Mandarins Mantcheoux 
de toute forte de rang font dcilinez â en avoir foin, 6c à faire dans le tems 
marqué certaines cérémonies, qu'ils pratiquent avec le même ordre, & les 
mêmes témoignages de refpeét, que ii leurs maîtres vivoient encore. 
Delà Ville Le trifayeul de l'Empereur eit enterré à /»^f». Ce lieu reffemble plutôt 
^inden. à un gros bourg , qu'à une ville, ^ la fépulture royale n'eft que médiocre- 
ment bien bâtie ; c'eil à Inden que les Mantchcoux commencèrent à établir 
le fiége de leur Empire i'ur les peuples Chinois: les autres villes de cette 
province font peu confidérables, nullement peuplées, mal bâties, fans avoir 
d'autre défenfe qu'un mur, ou à demi ruiné, ou fait de terre batue, quoi- 
que quelques unes comme Y tcheoii^ & King tcheou foient très-bien fltuées , 
eu égard au commerce, Se que leur terroir abonde même en coton. 
Delà Ville ^^ ville de Fong hoang tching eil meilleure, beaucoup plus peuplée, & 
de Vong affez marchande, parce qu'elle eft comme la porte du Royaume de Corée : 

c'ea 

(<t) Ce tribunal efl le premier des fis tribunaux fouverains. Il propofe, il caffe les Offir 
ciers q^ui gouvernent le peuple» &c. 



iihing. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. f 

c'efl: par cette ville que les envoyez du Roy, aufll bien que les marchands 
fes fujets , doivent entrer dans l'Empire, ce qui y atire grand nombre de 
Chinois, qui ont bâti dans le fauxbourg de bonnes mailons, 2c qui font les 
corei'pondans des marchands de province. 

La principale marchandiie qui s'y débite ell une efpèce de papier fiiit 
de coton , il eft fort Se de durée, mais il n'ell ni bien blanc , ni fort 
tranfparent : il s'en fait cependant un grand commerce à Pdf/z^, où l'on 
s'en lèrt pour faire les chaflis des palais ëc des maifons tant foit peu conlî- 
dérables. 

Un Mandarin Mantcheou gouverne la ville fous le nom Hotongta. lia fous 
lui pliifieurs Mandarins de la nation : les uns pour gouverner les foldats de 
la garnifon, 6c les autres pour avoir foin des affaires dont les Coréens ont à 
traitter avec l'Empereur, ôc les iujets de l'Empire. 

La montagne Fong hoang chan donne le nom à la ville, & quoiqu'elle foit 
la plus célèbre du pays , nous fommes obligez de dire qu'elle n'a rien de 
particulier, ni dans la hauteur, ni dans fa figure, ni dans ce qu'elle produit. 
Les gens du pays ignorent entièrement ce qui lui a fait donner ce nom. 

Il y a aparence que le fameux oifeau /ok^ /joa«^ des Chinois n'ell; pas moins 
fabuleux que le phœnix des Arabes , & pour le dire une fois pour toutes , 
on ne peut gueres compter fur les noms Chinois, car les plus magnifiques 
ont été fouvent donnez à des villes très-miférables, même par leur fitua- 
tion , & à des montagnes également llériles 6c aftVeufes. 

Ces noms ont cependant donné occafion à plufieurs fiibles raportées 
dans les géographies Chinoifes: les auteurs, n'étant la plupart que de fim- 
ples particuliers , n'ont pu avoir des connoillances exaûes que d'un petit 
nombre de lieux, 6c ils ont été obligez de s'en raporter aux contes, 6c aux 
difcours populaires , qui le débitoient fur les raretez 6c fur les merveilles de 
chaque pays. 

Ces livres répandus enfuite par plufieurs éditions , on rempli les Chi- 
nois de fi fauflés idées fiir la géographie 6c fur l'hiiloire naturelle de leur 
Empire, que fi on les en croit, à peine y a-t-il un terroir de ville , qui ne 
fourniflc quelque chofe d'extraordinaire, £c de précieux: ainfi il n'ell pas 
furprenant que nos auteurs, qui ont écrit, ou fur ce qu'ils cntendoient 
dire à des gens d'ailleurs relpectables, ou fur les traductions, des ouvrages 
Chinois, ayent fait la nature beaucoup plus merveillcufe dans la Chine, que 
nous ne l'avons trouvée dans nos courfcs géographiques. Pouvoient-ils faire 
autrement.^ Doit-on fans preuve pofîtive rejetter ce qui eft communément 
reçu parmi les honnêtes gens.'' Ils ont dit alors ce que nous ferions nous- 
mêmes contraints de dire maintenant, fi nous n'avions pas examiné les cho- 
fes par nous-mêmes. 

Ainfi fans réfuter leurs relations, nous nous contenterons de communiquer 
ks remarques que nous avons faites fur les lieux, avec une égale indiflFércn- 
ce, ôc pour la cenfure de tant de perfonnes, qui fe font un mérite de ne 
rien croire : 6c pour le goût bizare des autres, qui n'eftiment ces forces 
d'ouvrages qu'autant qu'ils y trouvent du merveilleux, 

A j §ui. 



O B s E R V^ 
G É OG R, 
SUR LA 
TARTARrE,' 

Son Corn-; 
merce. 



Son Gûu^ 

verne- 
mcnt. 



Etimolo- 
gie de foii 
nom. 



Conjcflu- 
res à ce 
fujet. 



Defedluo; 
fité des 
Géogra- 
phies Chi- 
noifes. 



Inconvé- 
niens à cS 
fujet. 



Obsert. 

G ÉOG R. 

s U R L A 

Tartarie. 

Silence de 
l'Auteur 
fur les En- 
virons de 
ToKg hoang, 
& Pour- 
quoi. 



Terroir 
de Vong 



Sa Ferti- 
lité. 



Partie 
Orientale 
de Vong 
hoang. 



Veftices 
des Guer- 
res des 
Chinois 
avec les 
Coréens, 



6 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Suivant cette régie, nous ne dirons rien des montagnes voifines de Fong 
hoang ^ ni même des autres de cette province, parce qu'en effet elles n'ont 
rien de iingulicr, quoique nous n'ignorions pas ce qu'on en raporte dans les 
lieux fort éloignez, & qu'on n'oie répeter dans le voifinage: la fi tuât ion 
de toutes les montagnes tant foit peu célèbres eft dans la carte , & un 
coup d'ccil qu'on y jettera , les fera mieux connoître qu'un long dif- 
cours. 

Nous'ne nous arêterons pas non plus aux rivières de cette province, puif- 
qu'elles n'ont rien qui les diftingue de tant d'autres, dont nous donnons les 
noms dans chaque carte. Car le point de San tcha ho fi fameux dans la pro- 
vince, n'cft que le concours de trois rivières d'une largeur médiocre, qui 
après avoir arofé le pays , fe rèunilFent dans ce lieu , ôc fous ce nom 
commun fe déchargent dans la mer, ce qui fans doute n'cft pas une nou- 
veauté. 

Les terres de cette province , à parler en général , font très-bonnes : 
elles font fertiles en froment, en millet, en légumes , en coton , & nou- 
riffent de grands troupeaux de bœufs 6c de moutons, ce qu'on ne voit 
prefque point dans les provinces de la Chine, le ris y ell rare, mais en ré- 
compenie on y trouve une partie de nos fruits d'Europe, pommes, poires, 
noix, châtaignes, noizettes, qui croiflent en abondance dans toutes les 
forêts. 

Sa partie orientale , qui confine avec l'ancien pays des Mantcheoux, êc 
avec le Royaume de Corée, eft fort déierte, &z fur-tout fort marécageufe: 
ainfî on ne doit pas s'étonner de lire dans l'hiftoire Chinoife que fous la fa- 
mille l'ang tchao , l'Empereur fut obligé de faire une levée de vingt de nos 
grandes lieues, pour faire pafler fon armée dans la Corée, qu'il vouloit con- 
traindre à l'hommage que le Roi lui refufoit : car lorfqu'il a plu dans ces 
quartiers, ce qui y eft fort fréquent, l'eau s'imbibe fi généralement, 6c fi 
avant dans la terre, que les penchans des colines fur lefquels on tâche de 
faire route, ne font gueres moins marécageux que le bas des plaines. 

On voit encore dans plufieurs endroits de cette contrée, des ruines de 
bourgs & de villages détruits, dans les guerres des Chinois avec les Coréens: 
mais on n'y trouve nul monument de pierre, ni autre chofe qui puifle fer- 
vir ou de preuve, ou d'éclairciflement à cette partie de l'hiitoire. 

DEUXIEME GOUVERNEMENT. 



Du Gou- 
vernement 
de Kirin 
ou la ho 
tun. 



LE fécond grand gouvernement eft celui de Kirin ou la ho t/m:'A com- 
prend tout ce qui eft enfermé entre la palifiade orientale de la provin- 
ce de Lcao tong qui lui rerte à l'Oueft, entre l'océan oriental qui le termine 
à l'Eft , entre le Royaume de Corée qui eft au Sud, 6c le grand fleuve 
Saghalien ou la, dont l'embouchure eft un peu au-deflbus du f^. pai'alèle, 

dont 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 7 

dont il eft borné au Septentrion: ainfî fon étendue en latitude n'ert pas ^f'^^v. 
moindre de iz, dégrez. èc en comprend prefque zo. en longitude. sur la* 

Ce pays n'eft prefque point habité, il n'y a que trois villes tres-mal bà- Tartarie. 
ties ôc entourées d'une muraille de terre ; la principale eft fituée fur le fleu- Mauvais 
vc Songarl^ qui dan^ cet endroit s'apelle Kirin ou la^ dont elle tire fon nom, état de ce 
car cette dénomination A7?7« ou la hotun^ fignifie la ville du fleuve ^/rà : elle ^'^'i^- 
eft la demeure du Général d'armée M^«^t'/-'<?o«, qui a tous les droits deViceroi, ^^ '^ Ci. 
& qui commande à tous les Mandarins, aufli bien qu'à toutes les troupes. P'^'^'^- 

La féconde nommée Pedné^ ou Pétouné eft aufli fur le même fleuve Son- ^^ ^^ ^^^■ 
gari à 4}'.lieues de Kirin ou la ho turi , mais, prefqu'à fon N ord-Oueft : elle eft v'îie 
beaucoup moins confidérablc, Se n'eft prefqu'habitée que par des foldats ' 

Tartares Se des gens exilez, ibus le commandement d'un Lieutenant Gé- 
néral. 

La troifléme ville , que la famille régnante regarde comme fon an- Troifié- 
cienne patrie , eft fituee fur la rivière Hourka fïra , qui fe décharge au i"*^ }"?• 
Nord dans iS'owfrtri ou la: on l'apelle ordinairement Nin mita, quoiqu'elle ^ f "^"* 
dut être apellec iVi« ^«»W , car ces deux mots 1 artares iignihans lept nmiouta. 
chefs, expriment bien le commencement de leur Royaume, établi d'abord 
par les fept frcres du trifayel de l'Empereur , qui fçut les réunir dans cet 
endroit avec toutes leurs familles, & ié fixire obéir de gré ou de force de 
tout le refte de fa nation , laquelle alors étoit répandue dans les dcferts qui 
s'étendent jufqu'à la mer orientale , 6c fe partageoit en petits hameaux 
compofez de gens de même famille. 

Cette ville eft aujourd'hui la réfidcnce d'un Lieutenant Général Man- En ja Ré- 
tcheou^ de qui dépendent toutes les terres des Mrt»/^/:'^^;^ anciens & nou- fîdence du 
veaux, qui font aufîî nommez lia» hala tafe , de même que tous les villages ^^"^"^^^ 
des Yupitafi^ £c de quelques autres nations encore moins confidérables, qu'on tdieôu; 
trouve en defcendant vers l'embouchure du Sagbalien ou la , Sc]e long des 
bords de la mer. 

Comme c'eft dans ces vaftes régions que fe trouve la plus prccieufe des Son Corn; 
plantes, au fentiment des Chinois & des Tartares, & que ces îupi tafe font merce. 
obligez de payer un tribut de peaux de zibelines : le commerce de Nin goû- 
ta eit confidérable, 6c y atire grand nombre de Chinois des provinces les 
plus éloignées : leurs raaifons jointes, à celles des foldats, font des faux- 
bourgs au moins quatre fois plus grands que la ville. 

L'Empereur a même pris foin de £xire repeupler la campagne par les De fes 
Tartares 6c par les Chinois, qui fuivant les lois , doivent être condamnez principales 
à l'éxil pour certains crimes: auflî trouvâmes-nous des villages, quoique '^^"f^^^* 
nous fuflîons aiTez éloignez de Nin goûta ^ où nous prîmes des rafraichifle- 
mens. Ils ont de quoi vivre, 6c ils recueillent fur-tout grande quantité de 
millet, 6c d'une efpèce de grain que nous n'avons pas, nommé par les Chi- 
nois du pays Mai Je nii^ comme s'il tcnoit le milieu entre le froment 6c le 
ris: mais quoiqu'il en foit du nom, il eft bon à manger, 6c d'un grand ufa- 
ge dans ces pays froids: peut-être viendroit-il dans certains pays de l'Euro- 
pe, où les autres bleds ne fçauroient croître. 

L'a- 



O BSEU V. 
G É G K. 
S U K LA 

Tartarie. 

Le Ris & 
le Fro- 
ment peu 
communs 
dans ce 
Pays. 

De fon 

Climit. 



Du Froid 
& du 

Chaud 
qu'il y 
fait. 



De Tes 

A^itémens. 



Des Fleurs 
ijui y 

naiirent. 



8 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

L'avoine qu'on ne trouve prcfque point ailleurs, eft ici en abondance, 5c 
iert à nomir les chevaux , ce qui paroiflbit nouveau à nos compagnons 
Tartarcs élevez à Peking^ où les chevaux font nouris d'une efpèce de fè- 
ves noires , dont le débit eft grand dans toutes les provinces boréales de 
l'Empire. Le ris ^ le froncent n'y font pas communs, foit que la terre n'y 
foit pas propre, foit que ces nouveaux habitans trouvent mieux leur comp- 
te à avoir beaucoup de grains que d'en avoir moins, quoique d'une meilleu- 
re efpèce. 

Au refte il ne nous paroît pas aifc de dire pourquoi tant de pays, qui 
n'ont de hauteur que 45. 44. 4f . dégrez font fi différens des nôtres par ra- 
port aux faifons , ôc aux productions de la nature , qu'on ne peut pas même 
les comparer à nos provinces les plus féptcntrionales : mais du moins il eft 
aifé déjuger que la qualité d'un pays dépend encore plus des terres qui abon- 
dent plus ou moins en efprits de nitre , que de leur fituation pai" raport ait 
ciel. 

Le froid commence dans ces quartiers plutôt qu'à Paris, bien qu'on ne fc 
trouve à fa hauteur que près le cinquantième, on en fent déjà la violence 
au commencement de tèptembre : le huitième de ce mois nous trouvâmes à 
'tondon premier village des Tartares Ke tcbing ta fe ^ 6c nous fiâmes tous 
obligez de prendre des habits fourez de peaux d'agneaux , que nous ne 
quitâmes plus. On commença même à craindre que le fleuve Sagbalien ou- 
fo, quoique très-profond & très-large, ne vint à fe glacer, 6c que la glace 
n'arêtât nos barques : en effet , tous les matins les bords fe trouvoient pris â 
une certaine diftance, 6c les habitans afTuroient que dans peu de jours la na- 
vigation deviendroit dangereufe par le choc des quartiers de glace que ce 
fleuve charrieroit. 

Ce froid eil entretenu par les grandes forêts du pays, qui deviennent en- 
core plus fréquentes & plus épaifTes, à mefure qu'on avance vers les bords 
de la mer orientale : nous tûmes neuf jours à en traverfcr une, 6c nous étions 
obligez de faire ocuper par les ibldats Mantchcoux un certain nombre d'ar- 
bres, afin d'avoir un efpâce afTez vafle pour les obfervations des hauteurs 
méridiennes du fblcil. 

Quand on efl forti de ces bois, on ne laifTe pas de trouver de tems en tems 
des vallées couvertes d'une belle herbe, 6c arofées de ruifTeaux d'une bon- 
ne eau, dont les bords font femez de différentes efpèces de fleurs, mais 
toutes très-communes dans nos provinces, fl vous en exceptez les lys jau- 
nes qui font d'une très-belle couleur: nos Alantcheoux en fiiitoient beaucoup 
de cas. 

Ces lys, quant à la figure Se à la hauteur, ne font point diffère-.s de nos 
lys blancs, mais ils font d'une odeur beaucoup plus douce. Nous n'en fû- 
mes pas llirpris, puifque les rofes, que nous trouvions dans ces vallées, n'a- 
voient pas l'odeur des nôtres, & que nos tubereufcs tranfplantécs à Pcking 
y font devenues moins odoriférantes : les plus beaux lys jaunes v.e naiffent pas 
loin de la paliflade de Leao tong. Après en être fortis & avoir fait fèpt à huit 
de nos lieues, nous en trovâmes en quantité , entre le quarante-un &: le qua- 
rante 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 9 

rantc deuxième paralèle, dans une plaine, qui, fans être marécageufe , Observa 
ctoit un peu humide, 6c qui eft reftée inculte depuis l'entrée des Mmtcheoux : G £ o g r. 
elle eft arofée d'un côté d'une petite rivière, 6c bordée de l'autre d'une chaî- 1," '^Z' *■ , 
ne de petites colines. ''"^ ' 

Mais p'armi les plantes de tous ces pays, la plus précieufe, comme aufll Dn ci>$ 
la plus utile, qui atire dans ces déferts un grand nombre d'herboriftes, eft f^"S' 
la tameufe plante apellée par les Chinois Ginfeng, 6c parles Manicheoux , 
Orhota, c'eft-à-dire , la première ou la reine des plantes : elle eft également 
eftimée des uns 6c des autres, à caufe des bons effets qu'elle produit, foit 
dans les maladies confîdérables de plufleurs efpèces,roit dans les épuifemens 
de forces caufez par des travaux exceffifs de corps , ou d'efprit : auffi a-t-el- • 
le fait de tout tems la principale richefle de la Tartarie orientale: car quoi- 
qu'elle fe trouve de même dans la partie féptentrionale de la Corée , ce 
qu'il y en a fe confume dans le Royaume. 

On peut juger de ce qu'elle coûtoit autrefois , parce qu'elle fe vend en- De reft;-: 
core aujourd'hui à Peking: l'once de bon Gin feng coûte fept à huit onces n^c qu'on 
d'argent , quoiqu'il y ait un perpétuel commerce entre les Tartares 6c les ^^ ^*"^" 
Chinois^ qui fe fervent adroitement de ce flux 6c reflux continuel de Man- 
darins 6c de foldats obligez d'aller 6c de revenir , fuivant les diverfes com- 
miflions qu'ils ont pour Peking , ou pour Kir in ou la^ 6c Nin goûta ^ 6c qui 
paflent enfuite dans les terres qui produifent le Gin feng, ou en cachette, ou 
avec le confentement tacite des Gouverneurs. 

Mais l'année 1709. que nous fîmes la carte, l'Empereur fouhaitant que Récolte 
fes Mantcheoux profitaflent de ce gain préférablement aux Chinois, avoit extraordi-, 
donné ordre à dix mille de fes foldats, qui font au-delà de la grande muraille, cette Plan- 
d'aller ramaflèr eux-mêmes tout ce qu'ils pouroient trouver de Gz»y?«^, à te. 
condition que chacun en donneroit à Sa Majefté deux onces du meilleur, 6c 
que le refte feroit payé au poids d'argent fin. Par ce moyen on comptoic 
que l'Empereur en auroit cette année vingt mille livres Chinoifes, qui ne 
coûteroient guercs que la quatrième partie de ce qu'elles valent ici. 

Cette expédition nous fut utile , caries Commandans Mantcheoux, par- Delà ma-: 
tagez en différens quartiers avec leurs gens, fuivant l'ordre de l'Empereur, "'?''^ '^^'* 
qui avoit porté jul"ques-là fa prévoyance, vinrent les uns après les autres ^'''^' 
nous offrir une partie de leurs provifions, 6c nous obligèrent à accepter au 
moins quelques boeufs pour notre nouriture. 

Ces amitiez nous rendirent encore plus fenfîbles aux peines de ces batail- 
lons d'herboriftes; car ils fatiguent beaucoup en cette forte d'expédition: 
dès qu'ils commencent leurs recherches, ils (ont obligez de quiter leurs che- 
vaux, 6c leurs équipages, ils ne portent ni tente , ni lit, ni d'autre pro- 
vifion, qu'un fac de millet rôti au four. Ils pafFent la nuit couchez à terre 
fous un arbre , ou dans quelques miférables cabanes faites à la hâce de ' 
branches d'arbres. 

Les Officiers campez à une certaine diftance dans les lieux propres à faire Des dan- 
paître les bêtes, font examiner leur diligence par des gens qu'ils cnvoyent g^" dans 
leur porter quelques pièces de bœuf, ou de gibier: cc'qu'ils ont le plus a coite. 



Tome IF. B 



crain- 



O r; s E R V. 
GÉO G R. 
S U a L A 

Tartariï. 



Manière 
de la dif- 
tJnsuer, 



De Ton 

Ufage. 



Du Pjys 
api'eilc 
Kocl ka ta 



Des Envi- 
tons du 
Fleuve 



10 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

craindre, ce font les bêtes fauvages , 2c fur- tout les tigres, contre lefquelif' 
ils doivent inceffiimment être en garde: fi quelqu'un ne revient pas au û- 
gnal qui rapelle toute la troupe , on le lupofe ou dévoré par les bétes, 
ou égaré par ia faute ,6c après l'avoir cherche un ou deux jours, on con- 
tinue à faire une nouvelle répartition de quartiers, 6c à travailler avec la mé" 
me ardeur à la découverte commencée. 

Tant de peines. 6c de périls font comme inévitables, parce que cette plan- 
te ne croît que fur le penchant des montagnes couvertes de bois, fur le bord • 
des rivières profondes , 6c autour des rochers efcarpez. Si le feu prend à la 
forêt, 6v en confume quelque partie, elle n'y paroît que trois ou quatre ans 
après l'incendie: ce qui fembleroit prouver qu'elle ne peut foufrir la cha- 
leur : mais comme on n'en trouve point au-defliis de quarante-fept dégrcz 
de latitude, où le froid eft encore plus feulîble, on ne peut pas dire non 
plus qu'elle s'accommode des terres trop froides. 

On la diftingue aifément de toutes les herbes qui l'environnent, 6c fou- 
vent par un bouquet de fruit fort rond d'une couleur rouge porté fur une 
tige qui s'élève d'entre les branches. Telle étoit celle que nous examinâmes 
k Hofz ichun au quarante-deuziéme dégrc , ff. minutes, vingt- fîx fécon- 
des, à deux lieues de la Corée: c'eft le principal village des Tartares origi- 
nairement Kocl ka ta tfe^ mais maintenant confondus avec les Mautcheoux ^ 
dont ils parlent la langue, 6c habitent le pays: la plante qui étoit haute 
d'un pied 6c demi, n'avoit qu'un nœud, d'où naiflbient quatre branches , 
qui s'écartoient enfuite également l'une de l'autre, fans fortir fenfiblement 
d'une même plante : chaque plante avoit cinq feuilles , 6c l'on prétend 
qu'il y a toujours ce nombre, à moins qu'il n'ait été diminué par quelque 
accident. 

La racine feule fert dans l'ufage de la Médecine : elle a cela de particu- 
lier, qu'elle marque le nombre de fes années par les reftes des tiges qu'elle 
a pouflees, 6c qu'en faifant connoîti'e fon âge, elle fait croître fon prix : 
car les plus grofles 6c les plus fermes font les meilleures: mais tout ceci fe 
comprendra encore mieux par fa figure qui a été deffinée * fur le lieu mê- 
me par le perc Jartoux. 

Cette plante nous fut aportée avec trois autres par un des habitans de 
Hon tchun^ qui étoit allé les chercher à cinq ou fix lieues. C'eft là toute 
l'étendue du pays de ces Koel ka ta tfe: ce pays eil d'ailleurs affez agréable 
6c , ce qui efl rare parmi les Tartares, il eft afléz bien cultivé , foit que ce- 
la vienne de la nécefîité où ils fe trouvent à caulé de leur éloignement des 
Mcintchcoux : car les plus voifias font à quarante lieues, 6c le chemin qui y 
conduit eft très-difficile : foit qu'ils ayent profité de l'exemple des Coréens, 
dont les colines coupées par étages, font cultivées jufqu'au fommet avec un 
travail incroyable. 

Ce fut un fpeftacle nouveau pour nous, qui avions traverfé tant de fo- 
rêts , 6c côtoyé tant de montagnes alFreufes , de nous trouver fur le bord 

du 
* On la peut voir gravée dans le toue fécond à la page ï8o. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. n 

du fleuve nommé T'ou men ou la , qui d'un côté n'avoit que des bois , & des o p. s k n v. 
bêtes fauvages , 6c qui nous ofFroit de l'autre tout ce que l'art Sv le travail G i og r. 
produifent dans les Royaumes les mieux cultivez. Nous y voyions des villes l.^^ '\ ^ '^ 
entourées de leurs murailles ; 6c en plaçant nos inftrumens fur des hauteurs ' 

voifines, nous déterminâmes géométriquement la fituation des quatre qui 
ferment la Corée au Septentrion .-mais comme les Coréens quiétoient au-de- 
là du fleuve n'cntendoient ni les Tartares, ni les Chinois qui ctoient avec 
nous, nous ne pûmes fçavoir le nom de ces villes, que quand nous fûmes 
arivez à Hon tchun où font les interprètes, dont les Tartares fe fervent dans 
le commerce continuel, qu'ils ont avec les Coréens. 

On a mis fur la carte les noms des villes, tels qu'ils fe trouvent fur la car- Conduite 
te de l'Empereur, où ils font en Chinois, car ce Royaume depuis un tcms ^"'°? * 
immémorial dépend de l'Empire Chinois, dont les Coréens ont pris les ha- dan<'^?a 
bits, qu'ils portent encore aujourd'hui, 6c dont le confentement eft né- dercriptiori 
ceflaire pour que le Prince héritier puiflé prendre la qualité de Roy. dcsCartes.j 

Le 'tou men ou la, qui les divife des Tartares, fe jette dans l'océan oriental Cours du 
à dix lieues de Hon tchun. Comme ce point étoit important, nous fîmes ti- ^'""»''» 
rer une bafe de quarante-trois lys Chinois, jufqu'à une haute coliiie, qui "^ "' 
efl:prefqu'au bord de la mer, d'où l'onpouvoit voir deux des villes, que nous 
avions déjà fixez par les obfervations précédentes, 6c d'où l'on dilHnguoit 
l'embouchure du Ton men ou la : ainfi on peut s'afllirer d'avoir dans notre 
carte les limites juites du Royaume de Corée, du côte de la Tartarie, 6c fi 
nous y fuflîons entrez, comme on le propofa à l'Empereur, qui ne le jugea 
pas à propos, il n'y auroit plus rien à fouhaitcr fur la géographie. 

Ce que nous avons ajouté fur l'Orient 6c fur le dedans du Royaume, nous ~^ q ■ "^ 
l'avons établi fur les melures que l'Empereur fit prendre l'année fuivante par taie, 
un de fes envoyez fuivi d'un Mandarin du tribunal des mathématiques, qui 
prit hauteur dans la capitale nommée Chao ftcn , ou King kl tac 6c fur les 
cartes des Coréens, qui nous furent communiquées. 

Ainfi nous ne fçaurions répondre de la jultcfl"e de la pofition des villes De fa Mé. 
orientales , ni de plufieurs qui font au Midi : mais après tout la carte que '^"^'°"^'^« 
nous en donnons, fera incomparablement meilleure, que celles qui ont pa- 
ru jufques-ici, lefquelles n'ont été faites que fur des raports incertains, ou 
fur des traductions de quelques géographes Chinois, qui certainement n'ont 
pas même vu les limites du Royaume: encore moins ont-ils pris l'inftrument 
à la main pour en fixer quelques points, ce qui eft cependant abfolument né- 
ceflaire: car la géographie eft une fcience laborieufe, les fpécuktions du 
cabinet ne fuffifent point , 6c elle ne peut fe perfectionner que par àts 
ouvrages, 6c des oblervations pénibles, dont l'indolence des doiteurs Chi- 
nois ne s'accommode point, lis appellent la Corée, KaoUkoue: ^ItsMan- 
îcheoux lu -nomment Solgon^ Koiiron. he. ïxomTou men onla ., qui eft commun 
dans l'ufage, eft un nom Mantcheou, qui répond à rexpofition Chinoife 
Fan li kiang , c'.€it-à-dire , fleuve de dix mille lys ou ftades'Chinois , ce 
''^ ' qui 

" Koxe en Chinois 6c Koitron en Mautcheon fisntfierit Roy.uimc. 

B z 



Obser V. 

G É O G R. 
S (J R !■ A 

Taktarie. 



Du Fleuve 
Sut fond fi 



Situation 
de 1.1 ville 
de Four dan 
hopun. 



De la Ri- 
vière 
i'Oufouri 



De fes 
Poiffons & 
de l'ufage 
iingulier 
^u'on en 
fait, 



De? habi!- 
lemens dis 
iTartares. 



De leur 

Nouri- 

ture. 



Il DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

qui rcviendroic à mille de nos lieues, ce qu'on démontre être faux parla 
carte même. 

Sur le bord opofc aux Tartares, les Coréens avoient bâti une bonne mu- 
raille prefque femblable à celle du Nord de la Chine : elle eft détruite en- 
tièrement vers Hofi tchun, depuis que la Corée fut défolée par les Mantcheoux-, 
dont elle fut la première conquête, mais elle fubfille encore prefque entière 
en des endroits plus éloignez, vis-à-vis "defqucls nous pafTàmes. 

Après le l'ou men on la en avançant toujours dans l'ancien pays des Man- 
îcbcoux^ on trouve un fleuve nommé Sui fond pirci, dont nous primes au(îî 
l'embouchure dans l'océan oriental; il elt fort célèbre parmi ces Tartares, 
Se ne mérite gueres de l'être: on y voit des vertiges d'une ville appellée Fony- 
dan hotun^ qui peut-être partbit alors parmi eux pour une bonne place : el- 
le étoit fituée dans un terrain plein, afl'ez découvert, propre à la culture , 
& facile à être fortifié, mais ce devoit être bien peu de chofe, car l'en- 
ceinte en eft très-petite : elle ne confifte que dans une foible muraille de 
terre défendue d'un petit forte : les autres rivières de ce pays font beaucoup 
moins confîdérables que Sui fond f ira ^ 6c de-là vient apai-emment l'eftime 
que les anciens Mantcbeoux en font encore. 

La rivière à'Oufouri eft fans comparaifon plus belle par la netteté de fes 
eaux, êc par la longueur de fon cours: elle fe jette dans le Saghalien^ dont 
nous avons déjà parlé, mais elle apartient aux Tartares nommez par les 
Chinois Tu pi ta tfe, dont les villages ocupent les bords. Elle reçoit grand 
nombre de ruifleaux, ôc quelques grandes rivières, que nous n'avons pas 
oublié. 

Il faut qu'elle foit extraordinairement poiflbnneufe , puifqu'elle fournit 
des poiflbns à fes habitans , autant qu'il en faut pour fe faire des habits de 
leurs peaux, èc pour vivre de leur chair. Les Tartares fçavent pafler ces 
peaux , les teindre en trois ou quatre couleurs , les couper proprement , 8c 
les coudre d'une manière fi délicate, qu'on les croit d'abord coufues avec 
du fil de foye : ce n'eft qu'en défaifant quelques coutures , qu'on s'aper- 
çoit que ce filet n'eft qu'une courroye très-fine^ coupée d'une peau encore 
plus mince. 

La forme des habits eft la même que cellcdes Mantcbeoux , qui eft auffi- 
maintenant celle des Chinois de toutes les provinces. La feule différence 
qu'on y remarque, eft que l'habit long de delfous eft bordé ordinairement 
d'une bande de difi^érente couleur verte, ou rouge, fur un fond blanc, ou 
gris. Les femmes ont au bas de leur longs manteaux de defliis, des deniers 
de cuivre,, ou des petits grelots qui avertiflent de leur ai-ivée. Leurs che- 
veux partagez en plufieurs trèfles pendantes fur les épaules font chargez de 
petits miroirs, d'anneaux, 6c d'autres bagatelles, qu'elles regardent com- 
me autant de joyaux. 

La manière de vivre de ces Tartares n'eft pas moins incroyable. Ils 
pafl'cnt tout l'Eté à pêcher. Une partie du poiflbn eft deftinée à faire de 
l'huile pour la lampe: l'autre leur fert de nouriture journalière: enfin la 
troiliéme eft féchce au foleil fans être falée, car ils n'ont point de fcl, & 

four- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



13 



fournit les piovifions de l'Hiver. Les hommes ôc les bétcs s'en nouriffent, 
pendant que les rivières font gelées. 

Nous remarquions pourtant beaucoup de force 6c de vigueur dans la plu- 
part de ces pauvres gens: mais la chair des animaux à manger, qui font 
très-rares dans tout ce pays, eft d'un goût qui n'eft pas tolérable. Quoi- 
qu'on nous en eût averti , nous, avions peine à le crone. Nous fîmes cher- 
cher un petit cochon, c'ell ce qu'ils eitiment le plus, nous le fîmes aprê- 
ter à la manière ordinaire , mais dès que nous en eûmes goûté, nous fû- 
mes obhgès de le renvoyer: les valets mêmes, tout affiimez qu'ils étoient 
de viande, parce qu'ils ne vivoient depuis long-tems que de poiffon, n'en 
pouvoient foufFrirle mauvais goût. Les chiens de ce pays tirent les traîneaux 
lt»r les rivières glacées, & font fort eftimés. 

Nous rencontrâmes en retournant la dame d'0«/ô«n, qui venoit de Pe- 
king, où fon mari, le chef général de la nation, étoit mort: il y jouiflbit 
des honneurs 6c des prérogatives de garde du corps. Elle nous dit qu'elle 
avoit cent chiens pour fon traîneau. Un qui ell fait à la route va devant, 
ceux qui font atelez, le fuivent fans fe détourner, & s'arêtent en certains 
endroits, où on les remplace par d'autres pris dans la troupe venue à vuide. 
Elle nous protefta qu'elle avoit fait fouvent de fuite cent lys Chinois, c'eft- 
à-dire, dix de nos grandes lieues. 

Au lieu de nous aporter du thé , comme c'eft la coutume parmi les 
Chinois, 5c les autres Tartares , fes domeltiques nous aporterent fur un 
bandege de rotin affez propre , de petits morceaux d'èturgeons : cette 
dame, qui fçavoit le Chinois, avoit l'air ôc les manières bien différentes 
de;ces Tu pi ta tfe^ qui, généralement parlant, paroiflent être d'un génie 
paifible , mais pefant, fans politefle, fans teinture de lettres, & fans le 
moindre culte public de religion. Les idoles même de la Chine n'ont point 
encore pénétre jufques chez eux. Aparemment que les bonzes ne s'acom- 
modent pas d'un pays fi pauvre , 6c fi incommode , où Ton ne feme ni 
ris , ni froment, mais feulement un peu de tabac dans quelques arpens de 
terre qui font près de chaque village, fur les bords de la rivière. Un bois 
épais 6c prefque impénétrable couvre le refte des terres , 6c produit des 
'nuées de coufins, ôc d'autres femblables infeétes, qu'on ne dilîïpe qu'a force 
de fumée. 

Nous avons en Europe prefque tous les poifTons qu'on prend dans ces 
rivières , mais nous n'avons pas cette quantité d'èturgeons , qui Rut la 
principale pêche de cette nation. Si on l'en croit , l'éturgeon eft le roi 
des poiflons, il n'y a rien qui l'égale: ils en mangent certaines parties, fans 
même les montrer au feu, prétendant par ce moyen profiter de toutes les 
vertus qu'ils leur atribuent. 

Après l'éturgeon ils eftiment fort un poiflbn, que nous ne connoiflbns 
pas : il eft en effet un des meilleurs qu'on puifle manger : il a preique la 
longueur 6c la forme d'un petit thon, mais il eft d'une plus belle couleur: 
fa chair eft tout à fait rouge, c'eft ce qui le diftingue des autres : il eft rare, 
êc nous n'en pûmes jamais voir qu'une ou deux fois. 

B 3 Ces 



O « s E R V.' 
GÉOGR. 
S O R LA 

Tartarie," 

Goût (ié- 

teftable de 
lach^irdes 
animaux. 



De leurs 
Voiiurcî- 



Des Mar- 
ques de 
civilité 
qu'on re- 
çoit dans 
ce Pays. 

De la Re- 
ligion des 
Tartares. 



Abondan- 
ce d'Etur- 
geons , & 
de l'eftime 
qu'en fonc 
les Tarta- 
res. 

Efpèce de 
PoilTon in- 
connu etï 
Europe-, 



O n s I K V. 
GÉ o G R 

su R L A 

Tartarie. 

Pêche des 
Tartares. 



Du Pays 
de Ke 

tcheng ta 
tfe. 



De la Lan- 
gue des 
Tartares. 



Particula- 
rités des 
Ke tcheng 
talfc. 



De l'Ile 
Saghalien 
anga hâta. 



14 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Ces Tu pi ta îfe fe fervent ordinairement de dard pour prendre les grands 
poiflbns, &: de filets pour prendre les autres. Leurs barques font petites, ôc 
leurs cfquifs ne font faits que d'écorce d'arbre fi bien coufue, que l'eau ne 
peut y entrer. Leur langue paroît mêlée partie àe ccWt àt% Mantcheoux ^ 
qui font leurs voifins à l'Oueft, & au Sud, 8c partie de celle des he tcheng 
ta tfe, qu'ils ont au Nord, Se à l'Eft: car les chefs des villages, qui fans 
doute n'étoient pas fortis loin de leur diftrift, cntendoient en gros ce que 
difoient les uns 6c les autres. 

On ne doit pas donner à ces chefs le nom de Mandarins, puifqu'ils n'en 
ont ni le pouvoir, ni les marques, 6c que d'ailleurs ils font fi peu confîdcra- 
bles , que ce feroit en donner de faufles idées à ceux qui ont vu le train du 
moindre Mandarin de la Chine : auffi nous n'avons jamais entendu , ni 
Tarcare, ni Chinois donner à ce pays le nom de Royaume , dont quelques 
écrivains l'ont honoré. 

Il faut dire la même chofe du pays de Ke tcheng ta //?, quoiqu'il s'éten- 
de depuis Tandon , dont nous avons parlé , julqu'à l'océan , fuivant le 
cours de fleuve Saghalien ou la: ou dans un fi long efpàce, qui elf prefque 
de cent cinquante lieues , on ne trouve que des villages médiocres , pla- 
cez prefque tous fur l'un 6c l'autre bord de ce grand fleuve. 

Leur langue eft différente de celle des Mantcheoux , qui la nomment 
Fiatta : cette langue Fiatta eft aufll celle aparemment des Tartares , qui 
font depuis l'embouchure du Saghahen oiila^ jufqu'au ff-". paralèle, qui 
fert ici de limites féptentrionales à ;a Tartarie orientale foumife à l'Em- 
pereur. Ils ne fe font point rafer la tète fuivant la coutume préfente de 
l'Empire: ils ont les cheveux atachez par un nœud d'une efpèce de ruban, 
ou par une bourfe derrière la tête. Ils nous parurent plus ingénieux que les 
Tu pi ta tfe : ils répondoient clairement aux queilions que nous leurs fai- 
fions fur la géographie de leur pays , 6c ils étoient atentifs à nos opé- 
rations. 

Comme nous leur eûmes témoigné que nous refterions volontiers parmi 
eux, pour leur enfeignér la véritable doctrine, qui feule pouvoit les ren- 
dre heureux : ils nous firent réponfe qu'ils n'ofoient "pas efpérer une telle 
grâce , mais que fi quelqu'un de nous vouloit bien venir les inftruire , 
toute leur nation le regarderoit comme un homme defcendu du ciel. 

Ils nous aprirent les premiers, ce que nous ne fçavions pas , qu'il y avoit 
vis-à-vis l'embouchure du Saghalien oh la une grande lie habitée par des 
gens fcmblables à eux. Dans la fuite l'Empereur y a envoyé àziMantcheouXy 
qui y ont pafle fur les barques de ces Ke tcheng ta tfe lefquels demeurent au 
bord de la mer , 6c ont commerce avec les hab'itans de la partie occidentale 
de l'Ile. 

Si ces meflîeurs avoient également mefuré en parcourant la partie auftrale,' 
comme ils ont fiut en allant vers l'Orient, 6c revenant par le Septentrion au 
lieu d'où ils étoient partis, on auroit une parfaite connoiflance de cette Ile; 
mais ils ne nous ont aporté ni les noms des villages , ni les mefures du côté 
du Midi : ainfi nous n'avons tracé la partie auftrale que fur les raports de 

quel- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. ïf 

quelques habitans , 6c fur ce qu'au-delà du fi". on ne voit aucune terre Observ; 
ferme étendue le lone de la côte, ce qui toutefois dcvroit être, fi l'Ile Géogr. 
etoit plus longue. Tariarte. 

Elle ell apellée divcrfement par les gens du continent, fuivant les divers j^j^^^jj^^ ' 
villages de l'Ile , où ils ont accoutumé d'aller, mais le nom général qui ^g ,-^5 
lui conviendroit, feroit Saghalien anga hata^ Ile de l'embouchure du fleuve noms. 
noir, puifque c'eil par cette expreflion qu'ils s'accordent à la défigner. Le 
nom Huye que quelques gens de Pcking ontfuggéré, eil parfaitement in- 
connu ôc aux Tartares du continent, 6c aux habitans de l'Ile. 

Les Mantchcoux qui y ont été envoyez, n'ont apris que les noms des vil- jj^^^'" ^' 
lages par où ils ont pafle,6c le défaut de commodité les a obligez à revenir 
plutôt qu'ils n'auroient fouhaité. Ils difcnt que ces inlulaires ne nouriflent 
ni chevaux, ni autres bêtes de charge, qu'ils ont cependant en plufieurs 
endroits une efpèce de cerfs domelliques , qui tirent leurs traîneaux, Se qui 
fuivant la peinture qu'ils en ont fait, font femblables à ceux dont on fe fert 
dans la Norvège: ils n'ont point entendu parler de terre de lejfo icWe doit être 
en eiîct plus bafle vers le Sud de f . à 6.dégrez fuivant nos cartes, & les car- 
tes Portugaifes du Japon, d'oii cette Ile n'eft pas éloignée, nepafllmt apa- 
remment pas au-delà du 4f ■'. degré de latitude : ce que nous lailTons aux 
autres à déterminer au jufte. 

Mais ce que nous pouvons dire avec certitude, c'eft que rien n'efl: plus Çu Pays 
fabuleux que ce pays de JcJ/b, comme le nomment les Géographes Chinois, ^ '■'^''' 
qu'ils font d'une très-grande étendue, & qu'ils veulent être une partie de 
la Tartarie orientale, habitée par une nation belliqueufe & redoutable aux 
Japonois: car outre ce que nous avons déjà dit des bords de la mer, dont 
nous avons fixé plufieurs points, en déterminant l'embouchure de plufieurs 
rivières, les Mantcheoux Tupi ta t(e &C Ke tcheng ta tfe^ dont les terres font 
contigûes, 6c qui bâtent continuellement la campagne pendant le tems de 
leur chafle des martres zibelines, dans toutes les terres qui font à l'Eit 6c à 
l'Oùeft de leurs habitations , jufqu'auprès. du f f^. paralèle , pouroient-ils 
ne pas connoître des gens fi terribles, dont le corps eji tout velu ^ dont les 
wioufiaches font pendantes jufques fur la poitrine^ êc qui ont Vépée atacbée par la 
pointe derrière la tête: dont le pays , fuivant ces Géographes , devroit au 
moins commencer vers le 43=. degré, c'eft-à-dire, tout auprès àeHontchun^ 
où nous n'avons trouvé qu'un petit nombre de Xoelkatatfe, confondus 
maintenant, ainfi que nous l'avons déjà remarqué, avec les Mantcheoux, 
tant pour le lengage que pour les manières. 

C'eft pourquoi, fans examiner davantage fi les auteurs Chinois ont en- Les fentP 
tendu par Te tze, ce que nous connoiffbns fous le nom de lej^o , il fuffit de mens va- 
fçavoir que tout ce qu'ils ont dit de cette partie du continent ôc de fes habi- if|^,ua"[ofj 
tans n'a rien de réel, 6c qu'on doit s'en tenir à ce que les relations du Japon de ce Pays, 
nous ont apris de l'Ile àele^o , qui en doit être afiez voifine, 6c où fe reti- 
rèrent même quelques Chrétiens Japonois, qui y furent aflîiirez par l'illuAre 
père Jérôme des Anges, qu'on fit mourir l'an i6i}. à Tendo, à la tête d'u- 
ne troupe de fo. Martyrs. 

Au- 



O s s i R V. 

G ÉOC R. 
SUR LA 

Tartarie. 

Deferts de 
fes Envi- 
rons. 



Des Peu- 
ples appel- 
lés Jlan 
hala. 



De l'An- 
cienne vil- 
le de Fene- 
gué ho tu». 



Conjectu- 
res de 
l'Auteur 
fur les 
Monu- 
mens de 
ce l'ays. 



De la Ville 
de Pou tai 
eu la ho 
tun. 



id DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE; 

Au-defTus du Saghalien ou la occupé par les Ke tcheng ta tfe^W n'y a certai- 
nement que quelque villages de cette nation, tout le relie du pays eft dé- 
fert , Se n'eft fréquenté que par les chafleurs de zibelines. Il eft traverfé par 
une chaîne de montagnes fameufe dans ces quartiers, qu'on nomme Hinkan 
alin. Il y a aufli quelques riv-iéres aflez belles. Touhourou fira fe jette dans 
l'océan oriental, venant d'une autre chaîne de montagnes placée au f fe. dé- 
gré, qui marque les points du partage des eaux. Ainfi 0«(^' /;;>-« va vers la 
mer du Nord, Se apartient aux Mofcovites, tandis que .S';//»?/'^; />;>vï vient 
au Sud dans les terres de nos Tartares. 

Ceux qu'on apelle //i3« /j«/^ , font vrais Mantcheoux. Ce mot Ilan flgni- 
fie trois, &c Hala fignifie furnom ou nom commun d'une famille: ce qui 
fait comprendre qu'ils font compofez de trois familles : réunies enfin enfem- 
ble, après la conquête du refte de la nation, d'oîi ils étoient fort éloignez, 
parce qu'ils s'étoient mêlez avec les Tu pi ta tfe. 

L'Empereur leur à donné des terres près de Nin goûta le long de 
Hourha pira 6c du Songari oula, au bord defquels font à prefent prefque tous 
leurs villages. Leurs femmes , leurs enfans , leurs domeftiques font en- 
core habillés la plupart comme les Tu pi ta tfe : mais ce que n'ont pas 
ceux-ci , ils ont des chevaux ôc des bœufs , 5c font ordinairement une 
bonne récolte. 

On trouve encore dans ces quartiers quelques vertiges de villes, Feneguê 
Iwtun étoit fur le Hourha pim^ à cinq ou fix lieues du Nin goûta d'aujour- 
d'hui, ôc n'eft plus qu'un petit hameau. OMi hotun étoit fort par fon aflîet- 
te. On n'y peut venir que par une langue de terre, qui fait comme une le- 
vée au milieu des eaux. On y voit encore de grands efcaliers de pierre, & 
quelques autres reftes d'un palais, ce que Ton ne voit nulle part ailleurs, non 
pas même à Nin goûta. 

C'cft ce qui pouroit faire croire que tout ce qu'on trouve de monumens 
dans la Tartarie orientale, eft l'ouvrage, non des Mantcheoux d'aujour- 
d'hui : mais des Mantcheoux du douzième fiécle , qui fous le nom de Kin 
tcbao étoient les maîtres du Nord de la Chine, ëc avoient fait bâtir en di- 
vers endroits de leur pays, des places 6c des palais dont ils ne purent pas en- 
fuite profiter, parce qu'ils furent coupez par les Tartares Mongous ouA/i?«- 
|o/j., Se les Chinois joints enfemble: de forte que ce qui en refta dans cette 
horrible défaite, ne put fc fauver que parl'Occident de leur ancien pays, 
dans les lieux qu'occupent aujourd'hui les Tartares nommez Soion ta tfe^ 
qui fe difent originairement Mantcheoux. 

Suivant cette remarque, on doit penfer quePoutai oula hotun eft leur ou- 
vrage, il n'en refte qu'une piramide d'une hauteur médiocre 8c des ruines 
de murailles , hors defquelles font les maifons qu'habitent aujourd'hui les 
Mantcheoux. Elle eft à huit ou neuf lieues de Kirin ou la ho tun fur le Songa- 
ri, qui s'apelle en cet endroit là Pou tai ou la, dont elle a tiré fon nom, 8c 
peut être comptée la quatrième ville, ou plutôt la dernière, puifque dans 
tout ce gouvernement de Kirin ou la , il n'y en a que quatre dont celle-cy 

eft 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. i- 

cft» la moindre , parce qu'elle n'a pas une juridiftion égale à celle des O b s e u r. 
trois autres, mais d'ailleurs cft plus agréable, parce qu'elle ell fîtuée dans <^'£ogr. 
une plaine plus fertile & plus habitée. Tar iaf^e. 

Rien au refte n'efl: plus célèbre dans l'hiftoire des Mmtcheoux que le Son- _ p . * 
ga ri ou la, 6c la montagne d'où il fort, nommée en Tartare Chanyen alhi, 6c gon £,! /; 
enChinoisTcha»gpé chan, la montagne toujours blanche : d'où ils préten- ofi la, 
dent tirer leur origine, qu'ils mêlent de plufieurs circonilances fabuleufes. 
Car tel a toujours été le génie des nations illuftres , de trouver quelque cho- 
fede merveilleux dans leur premier commencement , 6c de fe prétendre def- 
cendus d'ayeuls prefqu'au-deflus de la condition humaine. 

Ce qu'il y a de vrai, c'ell que les Mantcheoux n'ont dans tout ce qu'ils Sa Déf- 
ont alors ocupé de terres, aucune rivière qui puifle fe comparer avec le ciiptioa. 
Son ga, ri ou la. Elle eft par-tout vafte 6c profonde, par- tout navigable 6c fé- 
conde en poiflbns, nullement dangéreufe , médiocrement rapide, même 
dans fon confluent avec le Saghalien ou la, ainfi que nous l'avons remarqué 
fur le lieu. 

La montagne qui lui donne naiflance eft aufli la plus fameufe de toute Si Source^ 
cette Tartarie orientale, elle s'élève de beaucoup au-defllis de toutes les 
autres 6c fe fait voir de fort loin. La moitié de cette montagne eft cou- 
verte de bois: l'autre eft découverte 6c n'eft que de tuf: ce qui la fait pa- 
roître blancheâtre en tout téms : ce n'eft donc point la neige qui la rend 
blanche, comme l'ont imaginé les Chinois, car il n'y en a jamais, au moins 
en Eté. 

Sur le fommet s'élèvent cinq rochers comme autant de troncs pyrami- 
daux extraordinairement hauts, fur lefquels les vapeurs 6c les broiiillards, 
qui font perpétuels dans le pays, venant à fe condenfer , diftilent enfuitc 
une eau dont ils font toujours humides. Ils enferment dans leur milieu un 
lac creufé fort profond d'où fort la belle fontaine qui forme le Son ga ri. Les 
Mantcheoux pour rendre cette montagne plus merveilleufe, difent ordinai- 
rement qu'elle produit trois grands fleuves, 7o« rnenou la que nous avons 
déjà décrit. Ta lou ou la, S>C Ci hou ou la, lefquels après avoir côtoyé les limi- 
tes de la Corée, fe réunilTent enfemble pour entrer dans la mer de ce Ro- 
yaume. 

Mais cela même n'eft pas exaârement vrai, comme on verra par la carte , 
8c on ne peut atribuer l'origine de tous ces fleuves au Tchangpe chan,(\\.\'en 
comprenant aufll les montagnes voifînes , qui de ce côté là féparent le Ro- 
yaume de Corée de l'ancien pays des Mantcheoux, lequel fait aujourd'hui 
partie du gouvernement de Kir in ou la. 




Tome IF, C TROT- 



tS DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE,. 

Obse R V. 

s U R LA 

Tartarib. 

TROISIEME GOUVERNEMENT. 



Du Gou- 
vernement 
appelle 
Tfitckar, 



De fes 

Hâbitaas. 



De fa Ca- 
pitale, 



5a Police. 



De la Ville 



LE troifiéme gouvernement eft celui de Tçitckar ville nouvelle^ bâtie 
par l'Empereur, pour aflurer fes frontières contre les Moicovites. II 
eil fitué près le Nonm ou la rivière confidérable qui iê jette dans le Son gari. 
Elle eft habitée par des Mantcbeoux , Salons , Cc fur tout par les anciens 
habitans du pays de l'çitcicar nommez Tagouri. 

Cette nation allez peu nombreufc s'cft îonmSQ-xœi. Mantcbeoux dès le tems 
du père de l'Empereur, dont elle implora la proteétion contre les Moico- 
vites, qui, avec des barques armées, pallant du. Saghalien ou la dans leSon ga ri 
OH la, couroient toutes les rivières qui entrent dans l'un 6c dans l'autre, Sc 
fe failoicnt craindre de toutes les diverfes nations Tartares placées fur les 
bords. 

Les T'agotiri font grands, robuftes,. acoutumez de tout tems à femer 6c 
à bâtir, quoiqu'ils fuflent toujours entourez de Tartares qui ne s'apliquent 
point à l'agriculture, & qui n'ont point de mailbns. La ville de l'çitcicar 
eft entourée d'une paliffade de gros pieux fort' ferrés 6c médiocrement hauts, 
mais aflez bien tcrralFez en dedans. 

Prcfque tous les foldats,qui la gardent font Tartares, mais les marchands, 
les artilans, & les gens de lervice font la plupart des Chinois, ou atircz par 
le commerce, ou exilez par la juftice. Les maifons des uns Sc des autres 
font hors du mur de bois qui ne renferme prefque que les tribunaux Se la 
maifon du Général Tartare. Elles ne font que de terre , rangées en rues , mé» 
diocrement larges, & toutes renfermées dans une féconde enceinte de terre. 

Du Général de Tçitcicar dépendent les nouvelles villes de Merguen hetun ^ 
& de Saghalien ou la bot un. Merguen eft à plus de 40. lieues de l'çitcicar: el- 
le eft beaucoup moins peuplée, ôc n'a qu'une enceinte. Le pays de l'une & 
de l'autre n'cft que médiocrement bon , car la terre eft labloneufê : mais 
celui de Saghalien ou la hotun eft fertile même en froment. C'eft une plaine 
le long dejcc beau fleuve, oii l'on a bâti plufîeurs villages. La ville eft prés 
du bord auftral, bâtie comme Tçitcicar, autant habitée ôc plus abondante 
en denrées. 

Sur le bord féptentrional, mais à 15. lys Chinois plus haut, font les ref- 
tes d'une ancienne ville, nommée Aykom, bâtie par les premiers Empe- 
reurs de la famille dernière l'ai ming. Car par une viciffitude furprenante des 
chofcs humaines les Tartares occidentaux ou Mongoux ta tfc, non feulement 
furent chaflez par les Chinois dont ils avoient été les maîtres tant d'années,, 
mais en furent encore ataquez dans leur propre pays avec tant de vigueur , 
qu'après s'être retirez bien avant, ils furent obligez à leur tour de faire des 
lignes, dont nous avons vu encore quelques reftcs,& bientôt après ne pou- 
vant plus foutenir des ennemis acharnez à leur perte, ils fe yirent contraints 

de 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. ip 

de pafler le Saghalien ou la^ Bc c'cft pour les arrêter au-delà, que la ville de O e s k r v. 
Aykom fut bâne ibus Tung lo. ^ ^'" '^ ^- 

Il p:uoît qu'elle te ibutint aflez. long-tems, puifque ce ne fut que vingt tartarib; 
ans après que les Tartares s'étant rétablis, & étant rentrez dans leur ancien p^^^ ■ 
pays, tentèrent de ie venger des Chinois, par des irruptions fubitcs fur leurs bâtie. 
terres, & par la défolation des provinces boréales: s'ils furent déHiirs, ou 
plutôt accablés par l'armée comme infinie de l'Empereur Sucnti^ ils ne 
laiflerent pas de fe maintenir dans leur pays, les Généraux Chinois n'ayant 
pas fçii ou voulu profiter d'une fi grande viâroire, pour les obliger à rcpaf- 
fer le Saghalien ou la ôc y rebâtir ./hikom. 

Ce nom eit connu également des Chinois 6c des Tartarcs : 6c pluficurs 
même à Peking le donnent à la nouvelle ville, quoiqu'elle ne foit pas bâtie Comment 
dans le même lieu: mais on doit l'apeller Saghalien ou la hotun: c'cll-à-dire, on doit la 
la ville du fleuve noir,puifqu'on la nomme ainfî dans tous les a£bes publics, nommer, 
•Se dans les ordres qu'on expédie aux Gouverneurs de ces quartiers. 

De cette ville dépend en effet tout ce que les Mantcheoux. pofledent fur ce Ses Dé- 
fleuve: il n'y a qu'un nombre afléz petit de villages, 6c une longue fuite ps"'!'"^^ 
de déferts trés-vaftes ^ pleins de bois, qui font un pays bon pour la chaffe *■"' 
des martres zibelines, dont les Mofcovites de Nipttbou fe feroient enfin ren- 
dus les maîtres, fi la ville de Tac fa , qu'ils avoient bâtie à quelques journées 
de l'ancien jîykom en remontant le Saghalien^ avoit fubfiilé : mais dans le 
traité de paix de 1689. il fut conclu qu'elle ieroit démolie, pour ôter par 
là tout ombrage 6c tout ilijet de querelles aux chafleurs des Tartares de ce 
pays. Ils font bonne garde , ils ont des vedettes fort avancées, ^ un nom- 
bre de barques armées fur le Saghalien ou la. 

Dans ce fleuve entrent quelques rivières telles que Songpira^ Corfin pira , ^^ 1? ^^i 
&c. qui font confidérables par la pêche des perles. Les pêcheurs n'y font pgries!^ 
pas beaucoup de façons. Comme l'eau dans ces petites rivières n'ell; pas 
grande, ils s'y jettent fans contrainte, 6c prenant au hazard tout ce qu'ils 
rencontrent d'huitres, ils reflautent fur le rivage. 

Ils difent qu'on n'en trouve point dans le fleuve même : mais c'efl: apa- 
remment qu'ils n'ont ofé plonger dans une eau fi profonde, comme nous 
l'avons apris de leurs Mandarins. Ils en pèchent aufîl dans d'autres petites 
rivières qui fe jettent dans Nonni ou la 6c dans Songari^ telles que font Arom^ 
Nemer, qu'on trouve fur le chemin de îf/toVar à Tl/^'gwfw : mais dans tou- 
tes celles qui font à l'Oueft de Saghalien ou la hotun ^ en remontant le fleuve 
vers les terres des Mofcovites, ils afllirent qu'ils n'ont jamais pu en trou- 
ver. 

Les perles ont ainfî leui*s limites, êc ne fe prodiguent point à toutes Edimequô 
fortes d'eaux: elles font fort louées par lesTaitares, ôc ne feroient apa- les Tarta- 
remment eftimées que médiocrement parnos connoifleurs,à caufe du défaut ^^' p^'iet' 
de couleur 6c de figure. L'Empereur en a des chapelets, chacun au nombre 
de cent 6c d'avantage, d'aflx;z grofles, & toutes femblables :,mais elles font 
choifîes entre mille : car tout ce qu'onien pêche depuis tant d'années, n'a- 
partient qu'à lui. 

C 2 Les 



to DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE; 

O B s ER V. Les peaux des zibelines de ce pays font aufll fort eftimées par les Tarta-^ 
Ge'ogr. res, fur tout parcequ'elles font de durée 6c d'un bonufage: mais quelle 
SUR LA peine ne coûtent-elles pas aux cha.CCcur s les Scions ta tfe\ Ils font originai- 
^'*^' ■ rement Tartares orientaux : ils fe difent defcendus de ceux qui fe fauverent 
tedes d ^^ ^^ défaite générale de leur nation l'an izo4.ainfI que nous avons déjà re- 
Pays. marqué. Ils font encore plus robuftes , plus adroits 6c plus braves que les 

habitans de ces quartiers. Leurs femmes montent à cheval , tirent de l'arc , 
6c vont à la charte des cerfs 6c d'autres bêtes fauves. 
De la Un grand nombre de ces Tartares demeure à préfent à Niergui : c'eft un 

CliafTe. alTez grand bourg peu éloigné de Tçitcicar 6c de Alerguen. Nous les vîmes 
partir le premier d'Oétobrc pour la chafle des martres zibelines , vêtus d'u- 
ne robe courte 6c étroite de peau de loup , ils avoient une calote de la 
même peau fur la tête, 6c l'arc fur le dos : ils menoient quelques chevaux 
chargez de facs de millet, 6c de leurs longs manteaux de peau de renard ou 
de tigre , dont ils [s'envelopent pour fe défendre du froid , fur-tout la nuit. 
Leurs chiens font faits à la chafle, ils fçavcnt grimper, ôc connoiflent les 
rufes des martres. 
Ardeur Ni la rigueur d'un Hiver qui gélc les plus grandes rivières, ni la rencon- 

des Tar- tre des tigres qu'il faut fouvent combatre, ni la mort de leurs compagnons, 
r'^Ch'^ir"'^ ne les empêchent pas de retourner chaque année à une entreprife fî pénible 
" ' 6c fi dangereufe qu'ils ne pouroient fans doute foutenir , fi elle ne faifoit 
toutes leurs richeflcs. Les plus belles peaux font pour l'Empereur , qui 
en donne un prix fixé pour un certain nombre. Les autres fe vendent aflcz 
chèrement , même dans le pays, 8c ne fe trouvent pas en grand nombre; 
parce qu'elles font d'abord achetées , partie par les Mandarins des lieux , ôc 
partie par les Marchands de Tçitcicar. 
Des Limi- Les limites de ce gouvernement du côté de l'Oueft êc de la Tartane des 
tes de ce Mofcovites , font deux rivières médiocres: l'une vient du Sud, au-deflbus du 
Gouver- cinquantième degré, fe jetter dans le Saghalicn ou la^ prefqu'au quatrième 
neinect. ^^gxé de longitude orientale, compté du méridien de Peking: elle s'apellc 
Ergoné ^ 6c n'eft diftinguée que parce qu'elle fert de bornes à l'Empire. De 
l'autre côté du fleuve, un peuNord-Ouefl de l'embouchure d'Ergoné^ vient 
uuili du Nord la petite rivière ./iigué Kerbetchi , dont k cours ell encore 
moins long. 

De là on compte encore cinquante lieues iufqu'àiV>/'/f^oa la premiéreville 
des Mofcovites, prefque fous le méridien àc Peking, fituèe auffi fur le bord 
Etimolo. boréal du même Saghaliett ou la, ôc ainfi apellèe de \a. rivière Nipchou , qui 
gie &; fi- dans cet endroit fe jette dans le fleuve. Elle eft bâtie, dit-on, à peu près 
tiution de comme Tçitcicar. Elle a fa garnifon compofée de foldats, la pliîpart Sibé- 
Si^ttho». y\^^^ 6c Tartares dépendans, mais commandée par des Officiers Mofcovites. 
Sa hauteur a été trouvée l'an 1689. par les PP. Thomas 6c Gerbillon de 
fi. dégrés 6C4f. minutes, 6c elle s'accorde fort bien avec celle que nous 
avons priiè à SaghaUen ou la hotim , 6c à trente-une lieues de cette ville, en 
remontant le fl-euve, jufques dans un lieu où font les gardes Tartares nom- 
més Ouloujfou 'iiiondan. 

Cç 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. zi 

Ce qui eft au-delà de Niptchott , des terres des Mofcovites , & du Saghalien 
çuUy vers fa fource, n'a été mis fur notre carte, que fur le raport des Mon- 
gous, qui ne demeurent pas loin des limites 6c des autres Tartares lefquels 
ont été bien aifes d'avoir une idée générale de la fituation de leur pays, par 
raport à celui qui ell hors des bornes de l'Empire. Ainfi pour avoir une 
connoiflance certaine 6c éxa£te de ces vaftes régions , il faut atendre que 
les Mofcovites en ayent donné des cartes dreffécs par des Mathématiciens 
envoyez exprés pour en faire la géographie: car celles qui ont paru jufques- 
ici, ne peuvent avoir été faites que fur des mémoires réglez par les jours de 
chemin, ou par l'eftime, ou fur des relations incertaines, puifque dans la 
defcription des limites de cet Empire & des pays voiilns, on remarque par 
tout des fautes confîdérables , & encore plus de confufion. 

IL 

DES TERRES DES MONGOLS 

o u 

M O N G O U s. 



O E s E R vi; 
G e'o G R. 

su R t A 

TartariE] 

Ufage 
qu'on a 
fait fur les 
Cartes, de 
ce Pays. 



IL faut parler maintenant de l'autre partie delà Tartarie orientale, la- DelaTar- 
quelle, ainfi que nous l'avons déjà remarqué, eft gouvernée iramédia- *"'5 
tement par fes Princes particuliers qui relèvent de l'Empereur. Elle apar- ^"^"^*'^« 
tient toute aux Tartares Mongols ou Mongous, que les Chinois apellent 'Tfao 
ta tfe^èc n'eft pas moins vafte que celle qui dépend des Gouverneurs Man- 
tcheeïix, puifqu'elle a plus de trois cens lieues en largeur de l'Eft à l'Oiieft,. 
fur la longueur d'environ deux cens du Nord au Sud, qui n'eit pas égale 
par tout comme on le verra dans la carte. 

Mais fous ce nom général de Mongous^ que de nations différentes ! Elles Des Uot^ 
s'étendent jufqu'à la mer Cafpiennc : tous cts peuples habitent fous des ten- g'^^ ou 
tes, vivent.de leurs troupeaux, vont d'un pâturage à un autre; mettent ^'"i"^". 
leuT habileté à fçavoir tirer de l'arc, à courir à cheval, 6c à donner la chaf- 
fe aux bêtes fauves. Ils ont cependant leurs limites. Et s'il leur eft permis 
d'errer dans cette étendue de terres déterminée par la coutume, ce feroit 
faire un a£te d'hoftilité que de fe placer au-delà. 

Leurs terres , à parla- en général , ne font pas de nature à être cultivées. De b \W, 
Il nous a paru que celles de Cortcbin^ Ohan ^ Naymann^ que nous avons ture du. 
traverfées deux fois dans notre retour de Péîouné 6c de Tçitcicar^ font les ^^^-'^ 
moins bonnes. Cortchin n'a que des plaines aflez ftérilcs : faute de bois, ils fe 
fervent de fiente de cheval 6c de vache, qu'ils font fécher pour faire boiiil- 
lir leurs marmites , 6c au défaut de fontaines ils creufent des puits. 

C 5, Nay.- 



O R s E R V. 

G e'og k. 

SUR LA 

Tartakie. 

De la Ville 
de Nr.y- 
mitin. 

S'tiiation 
du Pays de 
Tourme.U. 



Caitching 
par qui 

ocupé pre- 
fentement. 



Defçs 

Miaes. 



zz DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Naymann^ que quelques-unes de nos cartes françoifes nomment Royau- 
me de Nagmans, 6c Oban font deux pays beaucoup plus petits 8c meilleurs 
c[\.\iiCortchin, ils lont entremêlez de petites hauteurs qui nourillent des ar- 
brifleaux, fournilîent du bois à brûler, & entretiennent une abondante 
chafle lur-tout une multitude prefque incroyable de cailles qui voloient fans 
crainte, même entre les pieds de nos chevaux. 

Ces trois pays & celui de Tourmedé ^oii Tourbedé , qui les joint à l'Eftjfont 
à peu près l'emblablcs, c'eft-à-dire, fecs , fablonneux , nitreux , ôc fort 
froids : cependant ils ne laiflent pas de fournir a l'entretien d'un bon nom- 
bre de Princes Tartares. La icule mailon de Corîching avoit , quand nous 
paflames, 8 à p. de ces Princes, tous dillinguez par des titres de dignitez 
autant différentes entre elles, que le font nos rangs de Ducs , de Marquis, 
de Comtes, ôcc. Le nombre n'en eft pas fixé, puifqu'il dépend de la vo- 
lonté de l'Empereur , qui cil: à leur égard le grand Han {a) des Tartares, 
&C qui élevé les uns , ou abaifle les autres , fuivant les informations qu'il 
fait faire de leur bonne ou mauvaife conduite. 

Quand ils font fans titre ou fans gouvernement de foldats, on les nomme 
l'ai gui, ou, fuivant la prononciation Chinoife, Tai ki , ils ne laiflent pas 
d'être refpeâez par les Tartares de leur pays, comme les maîtres, car ces 
Tartares font en effet efclavcs de leurs maiions. 

Les terres de Cartching font fans comparaifon meilleures. Comme les 
Princes qui y dominent à préfent , font originairement Chinois , ôc qu'ils 
n'apartiennent à l'ancienne maifon que par alliance , ils y ont attiré un 
grand nombre de leurs compatriotes, qui y ont bâti beaucoup de villages, 
& qui ont par leur travail amélioré les terres voifines, dont ils tirent de quoi 
vivre & de quoi faire le commerce avec les autres Tartares, en leur vendant 
une partie de leur moifTon. 

On y trouve des mines, fur-tout d'un bel étain, & de grandes forêts de 
haute futaye, qui fournifîent une partie du bois à bâtir, dont on fe fert à 
Peking. C'eft par ce commerce que le trifayeul de la famille préfente s'en- 
richit, êc qu'ayant par les richeffes procuré à l'ancien maître de Cartching 
de grands avantages, il gagna tellement fon amitié, qu'il obtint fa fille 
en mariage, 6c devint héritier de tout ce qu'il pofTédoit. S'étant mis en- 
fuite fur le pied de Prince Tartare, il imita leurs manières. Se peu à peu il 
gagna le refte des fujets, & fe vit bien-tôt la maître de tout ce qu'avoic 
poffédé fon beau-pere. 

Pour fe le conlérver , il s'atacha aux Mantcheoux , qui tcntoient alors 
la conquête de la Chine, & les aida de fes biens Se de fes troupes, ne dou- 
tant pas du fuccès dans la confufîon oîi il fçavoit qu'étoit l'Empire Chi- 
nois, par le foulevement de deux fameux * rebelles. Sa récompenfe fut 
la pofleflion pacifique de tout le Cartching ^ une alliance de fa famille avec 

k 

(u) Nous écrivons Kan, mais les Tartares prononcent tous Han: ou plutôt ils ticnaeat 
comme le milieu entre la lettre K & la lettre H. 
* Ly &i Tcban;. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 2^ 

la nouvelle maifon Impériale Tfing tchao^ & la dignité de Tjlngvafig^ qui 
efl le plus grand titre d'honneur qu'un Empereur Chinois puifle donner 
à un Prince de l^i dépendance, 6c qu'on a traduit dans les relations, par le 
nom de Régulo du premier Ordre. 

Le Cartcbing n'a gucrcs plus de 42,. de nos grandes lieues, en le prenant 
Nord 6c Sud: mais il s'étend beaucoup plus de rEll àrOiiefl:, oij font 
en partie les lieux de chafTe de l'Empereur , 6c peu loin de là les belles 
mailbns de plaifance, où ce grand Prince paffe ordinairement tout l'Eté: 
car les chaleurs font dans tous ces quartiers là beaucoup plus tolérables qu'à 
Peking: quoiqu'on ne compte jul'qu'à Geho ^ où eft bâtie la plus belle, 
qu'environ 40. lieues en pafTant par Koupe keou, une des portes de la gran- 
de muraille, qui eft prefque au milieu du chemin qui y conduit. 

Au-delà de cette porte, après qu'on a paffe le pays de lachaffc, en allant 
vers le Nord, on trouve les terres des Princes * d'Onhiot 6c de Parin^ qui 
font alliez à la maifon Impériale depuis bien des années. Le pays de Parin 
eft le plus étendu, ^ eft affez femblable d'ailleurs à celui d'Onhioi^ qui 
n'eft que médiocrement bon. Il n'a auffi qu'un petit nombre de maifons 
bâties auprès du palais de la Princeffb fille de l'Empereur, où logent les 
gens qui l'ont fuivi. Nous en fûmes très-bien reçus: 6c il eft vrai que, 
même parmi les Tartares, les Princes ont dans leur air 6c dans leurs ma- 
nières, je ne fçai quoi, qui les fait diftinguer de leurs fujets. 

Ceux-ci ne ibnt traitez, ni ici, ni ailleurs, d'une manière trop dure: 6c 
s'ils ne fe nommoient point efclaves en parlant à leurs maîtres, on ne croi- 
roit pas qu'ils le fufient , tant ils ont d'accès auprès d'eux , 6c de facilité 
à en être écoutez fur les moindres affaires. Mais cette efpèce de familia- 
rité ne diminue en rien leur refpe£t: ils font perfuadez dès leur plus ten- 
dre enfance, ■qu'ils ne font nez que pour fervir, 6c leurs maîtres pour com- 
mander. 

Parin 6c Onhiot ont auffi plufieurs Princes. Le gendi'c de l'Empereur 
avoit alors le titre de Tftng vang, ou Régulo du premier ordre, 6c un des 
Princes d^ Onhiot ctXui àeKunvangy ou Régulo du lècond ordre. Sa merc 
avoit bâti un petit palais près d'une petite rivière nommée Sirgha ou Sibe: 
pour lui, il campoit ordinairement fur le bord, tantôt dans un endroit , 6c 
tantôt dans un autre. 

Mais parmi les nations Mongous ou Mongols dépendantes à préfent de 
l'Empereur , la plus nombreufe 6c la plus renommée eft celle des Kalka: 
car elle ocupe encore aujourd'hui plus de deux cens lieues de pays Eft- 
Oùeft, 6c les bords des plus belles rivières de cette Tartarie. 

Celle de Kalk0 pira dont ils ont pris le nom , eft maintenant prefque la 
moins fréquentée. Ils la font fortir d'une famcufe montagne nommée 
Suelki^ ou Siolki, éloignée de Parin de 84. lieues, 6c de Tçitckar de 64. 
Us prétendent qu'elle eft auffi la fource de plufieurs autres rivières : mais il 

n'y 



O B s r R vi 

G F.'o G R, 
su R L A 

Tartarie;- 

De fa Def- 
cription. 



Son Cli. 
mat. 



Terres des 
Princes 
à'Onhiot?^ 
de Pari». 



Des Pèi3- 
ples qui 
les habi- 
tent. 



Leurs 
Princes,' 



Des diffé- 
rentes Na- 
tions de 
Mongols. 

De la Ri- 
vière Kalk^- 

pira. 



* Quelques Tartares prononcent OniM, 



© « s I R V , 

G fc'o G R . 
S U R L A 

Tartarie. 
Son Cours, 



Be la Ri- 
vière ; 
Kerlon. 



Sa Def- 

cription. 



Vefliues 
de villes 
Air fes 
bords. 



Ré/idence 
At Ma» go 
fia». 



Z4 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

n'y en a aucune qui foit remarquable, ou par la longueur de fon cours, 
ou par l'abondance de les eaux. 

Le Kalka pira entre dans un aflez grand étang nommé Pouiy, qu'il tra- 
verfe, èc court en fortant directement vers le Nord, jufqu'à un lac en- 
core plus grand appelle Coulon ncr, dont nous allons parler. Ce qui mérite 
ici d'être obiervé, c'ell: qu'après la fortie de Pouir il change de nom 6c 
s'apelle Ourfon^ afin qu'on ne mette pas deux rivières où l'on n'en trouve 
qu'une: erreur fort commune même a Peking, où les Tartares, qui n'ont 
pas été fur les lieux, parlent peu exactement de ce quartier, aparemment à 
caufe de ces changemens de nom. 

Les rivières de Kerlon, de Toula ^ de Touy^ de Selingué^ qui n'ont pas 
une origine fi célèbre parmi la nation, font cependant bien plus habitées 
le long des bords: elles arofent des campagnes plus vaftes ôc plus fertiles 
en fourages. Leurs eaux d'ailleurs plus nettes & plus faines , abondent en- 
core en bons poiflbns, furtout en truites. 

Le Kerlon vient de l'Ouelt à l'Eft, fe jetter dans le grand lac de Couïm 
nor^ dont les eaux fe déchargent dans le grand fleuve Saghalicn ou /«, par 
un canal d'une nouvelle rivière, qui quittant le nom de Kerlon fans repren- 
dre celui de Kalka, ou d'Ourfon, quoiqu'elle foit compofèe des eaux de ces 
deux rivières, ell nommée Ergoné^ qui, comme nous l'avons dit , fert de 
ce côté là de limites à l'Empire Mantcheou. 

Comme on a marqué fur la carte la pofition & l'étendue du lac Coulon 
my, fins avoir égard aux géographies Chinoifes, aulfi bien que le cours de 
ces rivières, avec la différence des noms par raport au pays, nous n'en di- 
rons rien davantage : une plus longue defcription ne feroit peut-être 
qu'embaraflér une chofe très-claire dans la carte. 

Le Kerlon n'ell pas profond, il eft guéable prefque partout, d'un fond de 
fable, d'une bonne eau, de la largeur de 60. pieds ordinaires: ayant le 
long de fes bords les meilleurs pâturages de la Tartarie. On voit encore 
fur ion bord fèptentrional les reftes d'une grande ville, que nous n'avons 
pas oubliée dans la carte de l'Empereur, où nous avons marqué ces fortes 
de villes, par des petits qaarez fans couleur. 

Ces villes ne font point fort anciennes : car il paroît comme certain 
qu'elles ont été toutes bâties dans les terres des Mongols par les fucceffeurs 
Afongûus, du fameux Coblathun ou Cobeli^ comme prononcent les Tartares 
orientaux, ou Cs fi //', fuivant le nom donné à ce Prince par les Chinois, 
qui lé fervent du P. pour le B. qu'ils n'ont pas. 

Celui qui l'avoit précédé nommé Mango han, ou Mangeou, dont il eft fait 
mention dans la relation du Cordelier Rubrequis à S. Louis en l'année lif 5. 
n'étoit maître que du Nord de la Chine, & demeuroit prefque toujours 
hors de la grande muraille, dans un lieu de Tartarie nommé Kara coratiy 
ainfi que le raportc ce Religieux. Mais Coblai poufla fes conquêtes au Sud 
l'an 1260. 6c après des guerres tantôt continuées, tantôt fufpendues du- 
rant l'cfpâce de 19. ans, il demeura maître paifible de toute la Chine. 
Aufli dans les annales Chinoifes eft-il ccafc le premier Empereur de la fa- 
mille 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. ir 

mille Impériale, 6c l'ancêtre des Mongous connus fous le nom à'Tucn tchao OCâsER vi 
Tan IZ79. GÉ'.iGR. 

Ainii il eft très-nrobablc que ces villes n'ont été bâties qu'apics le com- i""^ ""^^ 
mencement du regnedc Coulai: c cit-a-dn-e, après 1 an iz6o. luivant le cal- ^ „ 
cul Chinois, qui eft en ceci conforme au notre. Rubrcquis parle de A'^r,-» res fur l'o- 
coran comme d'un village, £c on connoît d'ailleurs le génie de la nation, ngint: &Ia 
qui préfère l'ufage des tentes auxcommoditez de quelque maifon que ceioit. Situation 

Mais après avoir pris l'efprit Chinois 6c s'être civiliiez ibus la domination ^^ ^'"^* 
de Coèlaiy Prince auffi acompli que le font les Chinois, on peut fans dou- 
te fupoler que ne voulant pas paroître inférieurs à ceux qu'ils venoicnt de td^eouIlT 
vaincre, ils commencèrent à bàcir dans leur Tartarie un allez bon nombre eivilifenc 
de villes, dont on voit encore les ruines en plus de vingt endroiis difterens ^ & s'en- 
6c peut-être encore en d'autres dont nous n'avons pas connoiflance. ^''^^ ^^^^ 

Les Mongous d'alors auront donc foit ce que font les Mantcbcoux d'apré- ^'^^' 
fent, depuis l'heureux gouvernement de l'Empereur Cang bi, parla ma- ^K^^'d^"^ 
gnificence duquel on a bâti des villes dans la Tartarie la plus éloignée, & édifices 
de très- belles mailons de plaifance dans la plus voiflne, furtout à Gcho 6c à dans la 
Kara hotun^ dont le nom reffemble affez à Kar-a coran^&C lignifie ville noi- Tartarie. 
re. Mais la fîtuation eft entièrement différente: ainll l'époque des fonda- 
tions de ces villes Tartares doit être placée fur la fin du 13^ fiécle : 6c 
comme par une révolution furprenante, les Chinois devinrent à leur tour 
viétorieux fur la fin du liécle fuivant , 6c qu'elles furent détruites ou aban- 
données , il n'ell pas furprenant, ii dans une li petite durée elles n'ont pu 
élever des monumens magnifiques, capables d'éternifer leur mémoire. 

La ville qui étoit fur le Kalon étoit quarréc, 6c avoit de tour io. lys Ve'tigesJe 
Chinois, ou deux de nos lieues. On en voit encore les fondemens , de jes'borcl"^ 
grands pans de muraille, 6c deux piramides à demi ruinées. Son nom étoit du' Kerlon. 
Parahotun^ c'eft-à-dire, la ville du tigre : parce qu'on prétend qu'elle fut 
bâtie à l'occafion d'un cri de tigre, qu'on prit pour un bon augure. 

Il y a non loin de là un lieu nommé iTi^ra oujfon^oli eft un petit lac d'eau, f.on'^jg" 
6c une belle fontaine dans une plaine affez fertile, oii l'on rencontre des Kam mf- 
troupeaux de chèvres fauvages, des mules fauvages, 6cc. Sçavoir fi c'eft-là /»«. 
qu'étoit Kara corati^ la cour de Mango hayi, ou même de Kajon fou {a) fon 
prédécefléur,vcrs lequel fut envoyé le Dominicain de Lonjumeau, avec des 
préfcns magnifiques par S. Loiiis l'an 1149. c'eft ce qu'il n'efl pas facile 
de déterminer. Car d'un côté on ne voit pas qu'un fi grand Empereur de 
la Tartarie 6c de la Chine féptentrionale, pût demeurer ailleurs que dans 
les pays qui font au-defîbus du fleuve Saghalien ou la : tout ce qui eft au-delà 
ne peut être habité que par des fauvages : ce qui fans doute ne convient pas 
au maître de tant de nations, chargé du gouvernement du plus grand Em- 
pire du monde , 6c à une cour pleine non feulement d'Officiers capables 

d'ex- 

{a) Ce Kajou fou étant Telon l'Hiftoire Chinoife , le Tai tfou , ou ayeul fln premier 
Empereur des Xutn, doit être l'ayeul de Coblai , qu'elle nomme auffi Che tjou félon la 
coutume. 

Tome IF. D 



Obser V. 

GiOG R. 
s U R L A 

Tartakie, 



Situation 
du Kcrîon, 



LesTarta- 
res font 
fort expo. 
iés aux 
incurfions 
de leurs 
voiCns. 



Monu- 

mens trou- 
vés près 
de Kerlon. 



De !a Ri- 



Où elle fe 
joint avec 
Yor^on. 



16 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

d'expédier les afïairés, mais encore, fi l'on en croit la relation d'Ambaf- 
fadeurs des pays les plus éloignez, 8c de prifonniers de prelque toutes les 
nations du monde. Mais d'un autre côté la route de ces deux Ambaflades 
ne s'accorde pas avec la pofition des montagnes & de ces rivières, qui tou- 
tes, fuivant les obfervations , font au-deffbus du fo^. degré de latitude^, 
dans cette partie de la Tartarie. 

Le Kction n'eft, par exemple, qu'à 48.dégrez & tant déminâtes,. Se 
Kara oujfon eft à une hauteur encore moindre. Il feroit plus fiicile de fu- 
pofer que ces voyageurs, privez du fecours des Mathématiques & de labouf- 
lole dans une fi longue route vers l' Eft, ont infenfîblement décliné vers le 
Sud , au lieu , comme ils le lupoiént , de s'être élevez fi fort vers le Nord , 
jufqu'au foixantiéme. La Tartarie dailleurs, foit au Nord, foit en venant 
vers le Sud, même vers le 41^. où eft Kara hotun^ ne manque pas de bois 
à brûler, elle en manque feulement dans les plaines dont nous avons parlé ^ 
qui font fituées au-delTous du f o". 

Cependant il eft raporté que dans la tente ou dans l'apartement même de 
l'Empereur, il y avoit un brazier entretenu du bois de quelques épines, de 
racine d'abfinte , & de fiente de bœufs. Après tout, quand on ne fçau^ 
roit dire précifément où étoit cette cour, éc le village de Kara coran^ la 
chofe n'en feroit pas moins certaine. Car fi la géographie ancienne de nos 
Gaules fouffre tant de difficultés , même avec le fecours de tant de monu- 
mens anciens , 6c de tant de livres, on en doit encore trouver de plus gran- 
des dans des pays comme ceux-ci, & fur-tout dans la Tartarie , qui étant 
un pays tout ouvert 8c fans défenfe, devient toujours la proye du plus fort. 

C'eft fur le chemin de Tehang kia keoii vers le Kerlon , qu'on trouve une 
infcription finguliére, 8c peut-être l'unique dans le pays des Mongous^ à 
une lieue d'un endroit nommé Hoïoiifiai où eft un petit lac. On y trouve de 
gros morceaux de marbre blanc enfoncez en terre. Sur le plus élevé font 
quelques caraftéres Chinois, qui marquent que fous 2o«^ /<?, l'armée Chi- 
noife commandée par l'Empereur en perfonne , ariva jufques là le 14e.- 
May* fuivant notice calcul, d'où il paroît qu'il ne poufla pas les Mongous o^'û 
pourfuivoit, au-delà du Kerlon^ & qu'il fe contenta de les tenir loin de la 
grande muraille, 8c des vrais limites de la Chine. 

L'autre rivière apellée T'oula va de l'Eft à l'Oùeft : elle eft en bien des en- 
droits plus grofTe, plus rapide , plus profonde que le Kerlon : elle eft de plus 
bordée de bois 8c de très-belles prairies. Les montagnes qui font à fon 
nord , ont leur fommet couvert de gros fapins , 8c font un alfez bel efFct à 
la vue. Les Mongous de cette Tartarie en parlent avec admiration. 

La rivière de Toula fe joint à une autre nommée Orgon ou Otirhon, qui 
vient du Sud-Oùeft: après avoir coulé enfemble vers le Nord, 8c s'être en- 
flée de quelques autres, comme àe ScUngué pira^ elle fe jette enfin dans le 
plus grand des lacs de toute la Tartarie nommé Pai cal , qui apartient aux. 
Mofcovites. Le Selingué même n'apartient pas entièrement à nos Kalkas^. 

Les 
* En réduifant les lunes Chinoifes à nos mois, 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 27 

"Les Mofcovites font maîtres du bas de la rivière: ils ont b-lti fur le Orserv' 
bord opofé près des limites des deux Empires, une petite place qu'ils G^^^'^* 
nomment Selmgeskoi , ôc au delà de celle-ci, la ville dCErgouski ^ beau- tartakie, 
coup plus peuplée , ôc autant marchande que le peut être une ville de situation 
Tartarie. de là Ville 

En allant delà jufqu'à Toboîk, la capitale de la Sibérie & de la Tartarie à'hr^ouski. 
féptentrionale, on trouve de diflance en dillance des places & des villages , Commo- 
oii l'on peut loger aflez commodément, & ce n'efl: qu'en deçà du Selingtié ^1 •-^ Jans 
fur les terres de cet Empire, qu'on eft obligé d'habiter & de vivre à la ma- '"/^°y*- 
niére Tartarir, prefque jufques à l'entrée de la grande muraille. 

Le Touy pra roule des eaux auffi claires & auflî fiines que le Kerlon: il r)a Fleuve 
arofe des plaines auffi fertiles que celles qui font autour de T'oula , & après ■^""^ ^"''' 
avoir coulé affez loin, il fe perd dans la terre, près d'un petit lac fans en 
refortir , ôc fans reparoître nulle part. 

La nation des AW/é^^ a grand nombre de Princes, & eft comme divifée Divifion 
en cantons. Quelques-uns ont eu le nom de //'^«,c'ell-à-dire, d'Empereur: ,^ j " 
quoiqu'il foit certain qu'ils n'ont jamais été maîtres de toute la Tartarie , '^dkas, 
mais feulement des terres apartenantes à leur maifon & à quelques autres 
îout-à-fait voilînes 6c peu conlidérables. 

Avant la guerre , qui s'aluma en l'année 1688. entre les Tart;\res Ehiths 
«Se les Kalkas: ceux-ci avoient encore trois Princes qui prenoient le nom de 
Han. L'un deux nommé Chafa^ou han étoit le plus avancé vers l'Oilcll: il ckifafîou 
fut pris & tué par les Elutbs. Le fécond apcUé Toufi5lou han prit la fuite , '''^^ ^ " tué 
fans être fuivi de la plupart de ces gens, qui fe retirèrent dans les bois, que ^^^, " 
nous avons dit être au-delà de la rivière de Toula. Le troilléme qui fe nom- 
me Tche tchin han acoutumé à camper près de Kerlon, fe retira fuivant la 
rivière jufqu'à Coulon nor, & étoit prêt à paflér VErgone\ s'il fe voyoit for- 
cé d'entrer dans les terres foumifes aux Mantcheoux ^ dont il imploroit l'af- 
fiftance. 

Après la guerre Se la mort du Prince CaUan Roi des Elutbs, qui préten- pi-j^^g 
doit que les Kalkas Se leui-s Han avoient toujours relevé de la famille, l'Em- didia. 
pereur fe trouva le maître de ce qui reiloit de ces Princes Se des peuples de 
cette nation, mankcrez en partie par ce cruel ennemi. 

L'an 1601. Tche tchin han avec les Princes Kalkas de fa maifon , qui P^« "^'« 
avoient eu recours a ba Majelte , l avoient reconnu pour leur premier lou- ^^ih l'Em- 
verain à des conditions affez honorables, eu égard à l'état où ils fe trou- pcreur 
voient réduits. Le Han fut confirmé dans la dignité, à condition qu'elle pour fon 
nepaiferoit pas à fon fucceffeur. Se qu'il fe contenteroit de celui de T)ing fo^^'^ram. 
-vang, c'eft-à-dire, Régulo du premier ordre, ainfi que fon oncle-, qui dés 
le même jour fut revêtu de cette dignité par l'Empereur, qui tenoit les 
Etats de Kalka. Cinq autres furent faits P^i/e, c'eft-à-dire, Régulos du troi« 
fiéme ordre : un autre fut fait Cong, ce qui eft à peu près la même chofe 
que Comte. Deux furent faits Cbajfac, c'eft-à-dire, chefs d'étendards ou de 
baniéres. 

Pour entendre ceci ,. il faut fupofer que les Taitares, foit à Peking, foit desTma- 



D z ail- 



les en p!u-. 



28 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 



O BSEB. V. 
GÉ O G R. 
S U R. L A 

Tartaris. 

fleurs 
Corps , ou 
bauiéres. 

Les Tar- 
tares de 
Peking font 
f JUS huit 
baniéres. 

Baniéres 
des Mon- 



ailleurs, Mantcbeoux £c Mongous^ auflî bien que les Chinois, qui les ayant 
fuivi des le commencement de la conqucce de l'Empire, font, fi l'o-i ofe 
hazarder ce ten-n^:, Tartarilcs, le divilent en ditférens corps, & font ran- 
gez fous des baniéres. 

Ceux de Peking, comme nous le dirons dans la fuite , font fous huit ba- 
niéres, diltinguées par des couleurs qu'ont déterminées les lois de la nou- 
velle Monarchie. Les Mongous hors de la grande muraille étoient ces der- 
nières années rangez tous 49. baniéres , dont le dénombrement leroit ici 
ennuyeux & inutile, puifqu'il n'effc pas fixe, & qu'il croît à proportion du 
nombre des familles. 

Les baniéres des il /ow^o«j n'ont pas un nombre égal de Nurom^ c'efl-à- 
dire, de compagnies. Chaque Niiyoït cependant doit avoir cent cinquante 
familles. Ainii pour ne pas chercher ailleurs un exemple qui fiiffe. compren- 
dre ce que nous difons: dans le partage qui fut fait conféquemment à la ré- 
folution de l'alTemblée de idrji. le Han^ outre fi dignité, eut en propre le 
commandement de 27. Nuroiis, ou compagnies réunies fous la première 
baniérc des Kalkas. La féconde baniére avoit 2,1. compagnies recevans les 
ordres d'un Régulo du premier ordre. La troifiéme n'en avoit que iz. Pour 
ce qui eft des autres baniéres, quelques-imes en avoientplus, 5c quelques- 
autres moins. 

Les relies de la maifon ôc des fujets de Tonftou han fortis enfin de leurs^ 
bois, fe foumirent à l'Empereur: on les divifi en trois baniéres, fous trois 
Princes, dont l'un fut honoré du titre de Peï A',c'ell:-a-dire, Régulo du troi- 
fiéme ordre : l'autre de celui de Cong^ Comte : & le troifiéme fut tait ChaJfaCy 
commandant une baniére. 

Enfin le fils de Cbafacloii han tué par le Caldan, fevint auffi jetter entre les- 
bras de l'Empereur. Il n'étoit acompagné que de trois ou quatre des Offi- 
ciers de fon père: les autres , à ce qu'on dit, étoient d'intelligence avec 
l'ennemi, 6c s'étoient retirez fur les terres des £/«//^5, mais la pliipart fu- 
rent malTacrez ou faits efclaves. L'Empereur le reçut avec une bonté digne 
d'un grand Prince: quelques jours après il lui afllgna des terres aux environs 
4e Hou bon hotun petite ville hors la grande muraille, qui n'étant pas loin 
des portes nommées Cha bon kuofi 6c T'cbang kia keoii a afléz de commerce , 
pour pouvoir fournir de quoi fubfiiter à des Tartares. L'Empereur, pour 
le dédomager entièrement, iuivant les idées 6c le génie delà nation, lui 
fit part des troupeaux qu'il fait entretenir dans ces quartiers. Les troupeaux 
de l'Empereur font en allez grand nombre pour faire avoiier aux plus grands 
Princes Mongous ^o^ViC Sa Majellé les furpalîe autant en cette forte de richef- 
fes, qu'il^ll au-delTus d'eux par la dignité de grand Han qu'ils rcconnoiflent 
en fa pertonne. 

En effet les Officiers des bergers nous dirent, qu'on comptoit cent qua- 
tarcs n'ont tre-vingt-dix-mille moutons, partagez en zif. troupeaux, 6c gueres moins 
point d'ia- de bêtes à corne divifez en haires , dont chacune en a cent. Le nombre des 
fapierie haras 6c des étalons ell encore plus grand: auflî l'Empereur eft-il apa- 



Les Tonfion 
hun fe fou- 
mettent à 
l'Empe- 
reur, 

han, le 
fils, le 
fou m et à 
l'Eaipe- 
reur. 

Comment 
leçii par 
le i'rince. 



Les T.ir- 



d.ns leurs 
su.xces. 



reramcnt le Prince le plus riche du monde en chevaux 



êc le plus 
puif- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



t9 



puiffant en cavalerie: car les Tartares ne fçavent ce que c'eft qu'infan- 
terie. 

Outre ces terres deftinées aux troupeaux 8c aux haras de l'Empereur, il 
y en a une plus grande quantité le long de la grande muraille la plus voiline 
de Peking, qui apartiennent en propre à famaiion, & qui lui iont échues 
dans le partage qui fut tait au tems de la conquête de l'Empire. Ces ter- 
res font entre les mains des fermiers, dont les uns payent en denrées, ôc les 
autres en argent. Cet argent fe met dans les coffres du palais: car l'Empe- 
reur vit de Ion domaine, 8c laifle l'argent qui provient des revenus de l'E- 
tat, dans le tréfor public de la cour louveraine des finances, nommée Hou 
fou: cette cour elî chargée de payer les Officiers qui le fervent fur le pied 
de leurs Mandarinats. 

Ce grand nombre de troupeaux, de haras, de métairies fait prefque plus 
d'impreffion fur l'efprit de la nation Tartare , que toute la magnificence 
Chinoile de la cour de Pcking^ 8c fert beaucoup q, atacher à l'Empereur tous 
les Princes Mongous. 

Les Kalkas qui fe foumirent, profitèrent de fa libéralité dès la première 
année de leur Ibumiffion , Se jouiffant fous fx protcélion d'une profon- 
de paix, ils fe font entièrement rétablis. L'Empereur cependant n'a pas 
cru devoir laifler à ces Princes , ni aux autres fes anciens vaflaux , le 
pouvoir de faire mourir leurs fujets, ni même de les dépouiller de leurs 
biens. 

Ces deux cas 8c de mort 8c de confifcation générale, font réfervez au tri- 
bunal fouverain que Sa Majefté a établi à Peking^ apcUé Mongol chourgan^ 
tribunal des Y\/o«go«j. Ce tribtmal après avoir examiné l'afF-iire, fuivant les 
lois 8c les coutumes reçues parmi eux : en fait l'on raport £c en dit ion fen- 
timent, avec les mêmes formalitez q.u'ol)lèrvent les fix grands tribunaux 
fouverains fur les afl^aircs de la Chine. 

Les Kalkai ont parmi eux un de ces Lamas qu'on apelle Hou touclou , ^ 
qu'on regarde comme des Fo vivans, fuivant l'expreflion Chinoile Ho fo: il 
cil: d'ailleurs frère d'un des Han^ dont nous avons parlé. Avant la guerre il 
avoit conftruit un pagode magnifique, 8c à grands frais. Car il avoit fait ve- 
nir des ouvriers 8c des briques verniflées de jaune qu'on ne trouve qu'à Pe- 
king. Il fut détruit par le Caldan en l'année i688.0n en voit encore les rui- 
nes dans les plaines qui font au bord de Toula. Ces Tartares font perfuadez, 
que c'efl; ce qui a atiré la ruine ^entiére. [de l'armée, 8c de la maifon da 
Caldan. 

Ce Prince La7na, un des principaux auteurs de la guerre, loge mainte- 
nant dans des tentes. Il cft dans la plus grande , aflîs lur une efpèce 
■d'autel. Grands 8c petits lui font les mêmes honneurs qu'ils ont coutume de 
faire à Fo même : il ne rend le falut à perfonne, de quelque rang qu'il io'it^ 
Se quoique fujet aux miferes des autres hommes, il ne laillc pas d'écouter 
férieufement les flateries extravagantes, &i de recevoir les hommages de 
tant de gens qui le traitent de divinité. Les Tartares de cet Empire, de quel- 
-que nation qu'ils foient,en font infatuez jufqu'à la folie. Si on les en croit, 

D3 ec 



O B s E R 11-, 
G ioG R, 

s U R LA 

TarïariE, 

Revenus 
particu- 
liers de 
l'Empe- 
reur, 



Effets que 
font ces 
Revenus 
fur l'efprit 
des Peu- 
ples, 



Tribunal 
des Mo)i^ 
gous. . 



Autorité 
des Princes- 

Kalkas, 



Demeure 
du Prince 
L.ima. 

Uiagesob- 
fervés à 
fon égad. 



30 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 



lO BSER V 
GsOG R. 
SUR LA 

Tartarie 



voir des 
Etrangers 
occiden- 
taux. 



Préven- 
tion des 

'Mongous 
en fa fa 
veur. 



ce Lama, n'ignore rien : il difpofe abfolument des grâces £c du pouvoii- de 
Fo: il ell dcja rené au moins quatorze fois, & renaîtra encore, quand il 
aura rempli ibn tems. 

Il fut bien iurpris quand, ù l'occafion de notre carte , il vit des étrangers 
^"T'i^"" venus du grand Occident, qui, bien loin de l'honorer à la manière de tous 
ces peuples, ofoient même en prélence de plulieurs Princes Alongous, dont 
l'un étoit ion neveu & gendre de l'Empereur , lui reprocher une li folle 
idolâtrie, faire remarquer fon ignorance dans les queflions que la curiofîté 
lui faifoit fiirc fur .l'Europe, & le menacer des jugemens terribles de Dieu 
5c d'une peine éternelle. Il écouta tout froidement, & continua de rece- 
voir les adorations des lèigneuis Tartares qui étoient du voyage, comme 
s'il n'avoit rien entendu , ou comme s'il n'étoit point coupable de l'aveu- 
glement de ces adorateurs. 

Quoiqu'il en foit, la prévention qu'ont les Mongous en fa faveur, atire 
une foule de peuples à 7^i?«/)im, où il demeure depuis environ zo. ans: on 
diroit que c'ell une grande ville faite de tentes. Le fracas yeft plus grand 
qu'en aucun endroit de cette Tartarie. Les Mofcovites de Selingeskoi qui ne 
font pas loin, y font commerce. On y voit des bonzes de Vlncloftan^àu. Pe- 
gou^ du Thibet^ de la Chine, des Tai'tares de nations les plus éloignées, 
des Lamas en grand nombre 6c de tout rang. Car les Lamas qui font les 
Religieux 6c les Prêtres de la Tartarie, ont leurs différens dégrez,quoi qu'ils 
reconnoilTent tous pour chef le grand Lama qui habite à l'Oiieit de la Chi- 
ne fur la rivière de La fa^ («) qui eil aulîî le nom Chinois du lieu de fon 
pagode, que les Tartares voifins apellent ^«^a»/<>/i3 , donnant à tout ce pays 
le nom général de Thibet. 

Ce grand pontife de la religon payenne dans cet Orient, confère divers 
dégrez de pouvoir 6c de dignité à les Lamas ^ dont le plus éminent eft d'ê- 
tre Hou touiloH^ ou Fu vivant. Le nombre de ces grands parmi les Lamas eft 
aflez petit, 6c le Prince dont nous parlons, eft fans doute le plus célèbre 8c 
le plus honoré, fur-tout des Kalkas, dont il eft devenu l'oracle infaillible, 
depuis qu'il les a vengez des cruautez duCaldan, en engageant l'Empereur 
de la Chine à prendre leur défenfe. 

Les terres de ces Kalkas font féparées au Sud par de fimples monceaux de 
fable vers le 44^. degré du pays nommé Outchou Moutcbin, qui a aufïï un 
Prince avec titre de l/mg vang^ c'eft-à-dire, de Régulo du premier ordre, 
6c commande une des banières , compofées de vingt-quatre Nurous ou com- 
pagnies. Ces Tartares ne font pas moins entêtez du grand crédit du Hou- 
tûu&ou Lama. Le Prince Se fon peuple qui ont leurs Lamas particuliers, ne 
laiflent pas de s'en tenir aux décifions de l'oracle de Iben. 
y, , Les Lamas en Tartarie ne vivent pas en communauté, (^) ils ont en cer- 
x<iw""ti" Xains quartiers des efpèces de prébendes, qui confiftent en des terres 6c des 
Tattaric, trou- 



Dégrés 
que con 
fére ce 
grand 
Poatifc. 



Limites 
des Terres 

4cs Kalkas- 



{a) L«s Chinois nrmmer.t aufTi le pays Ltfa, Lamarifan. 
(i) A la Chine on en voif quelques conimunautez. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. jr 

troupeaux de ceux dont ils prennent la place, 6c dont ordinairement ils Oessrvj. 
ont été les difciples ou les compagnons. Ils prient cependant en com- <^eogk.' 

^""' .. • VIT Jri Jrr- • Tautarie;. 



Leur religion eft la dominante, à la réferve du feul pays de Hami^ qui 
n'eft pas infeâ;é de leur idolâtrie. Heureux, s'il n'avoit pas donné dans les tj^n '^''' 
erreurs de l'alcoran: mais Hami eft un fî petit pays, que les Lamas ont rai- ^ ' 



fon de fe glorifier d'être les do6teurs de la Tartarie, & de faire ibnner bien 
haut leur pouvoir, qui en effet eft aflez grand pour mériter d'être ménagé 
par l'Empereur même. 

Le pays de //rt»^;, & dans nos cartes, Royaume de /fowi, n'a que la vil- gjfyjtJQ^ 
le de ce nom, petite, mais pleine de mailbns. Se un petit nombre de villa- de h<îw», 
ges marquez ftir la carte. Quoiqu'il foit à quatre-vingt-dix lieues de la por- 
te de la grande muraille nommée Kia yu keou , 6c que le. terrain, n'y manque 
pas, il n'en a pas plus d'étendue, parce que tout cet efpâce n'eft qu'un 
terrain fec 6c fablonneux , le plus ilérile qui foit dans toute la Tartarie. 

C'eft ce que les Chinois apellent ordinairement Chamo^ quelquefois Kan cohïovt 
haiy comme qui diroit mer de fable. Les Tartares le nomment Cobi. Il eft Mer di 
toujours fans herbe 6c fans eau: il eft très-incommode aux voyageurs , 6c ■f''^^'' 
dangereux pour les chevaux, dont on perd prefque toujours quelques-uns 
en palfant ce défcrt : aufîi les Tartares de ces quartiers fe fervent beaucoup 
plus de chameaux , parce que ces animaux peuvent fe paffer de boire cinq 
a fix jours, 6c vivent de peu. Sans cela il leur feroit difficile de voyager 
vers rOiiefl. 

Ce Cc>bi n'eft pas renfermé tout entier dans cet intervalle de po. lieues, il Sa Def- 
a diverfes branches, qui comme autant de mauvaifes veines répandues çà 8c cription, 
là, partagent toutes ces terres en morceaux, les uns tout à fait fccs 6c ab- 
folument inhabitables , les autres affez fertiles 6c fuffifans à l'entretien de 
quelques Tartares. Le pays de Hami ne produit prei'que que des melons,, 
mais d'un goût exquis, 6c ce qu'ils ont par-deflus les nôtres, c'eft qu'ils 
eonfervent leur bonté, quand la laifon en eft paftée: on en fert à l'Empereur 
tout l'Hiver. 

Les peuples de Hami font grands, robuftes, bien vêtus, 6c logez propre- Naturel 
ment: ils fe font fournis à l'Empereur régnant, ne pouvant fouftVit le joug des Peu» 
des Tartares Eluths qui font à leur Oiieft, 6c qui prétendent avoir toujours pl^s de 
été leurs maîtres : c'eft ce qui donna occafion à la guerre, dont nous avons ■^'*""' 
parlé, qui finit en lôgo. par la défaite du Caldan Prince des Eluths .^ 6c qui 
a recommencé ces dernières années avec le Se vang raptan *: qui eft de la 
même famille, 6c que prefque tous les Eluths reconnoiflent pour le maître 
de la nation, par le droit que lui donne fa naiffance: car il prétend n'ê- 
tre éloigné que de neuf générations du grand Tamerlan,qui porta fes armes 
vers l'Occident, 6c defcendre, fi l'on veut remonter plus haut, des Princes . 
qui s'étant avancez vers l'Orient, ont conquis la Chine fur la fia du trei- 
zième fiécle. Se y ont régné fous le nom de tuen îchao. 

Mais 

* C'eft ainfi qu'on le nomme à Ptking. 



OSSEU V. 
C É O C K. 
s U B. L A 

Tarïarie. 

Caraflére 
de Tch.ï 
har Arbtan 
han. 



C«ire de 
vie des 
Tartares 
de Hami, 



Situation 
des Ortos 
sa tfe. 



De quelle 
manicte 
ils cher- 
chent à fe 
diftinguer 
les uns des 
autres. 

Leurs 
Mœurs. 



52. DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Mais quel qu'il foit par raport à fes ancêtres,;:^ Prince nomme par les 
fiens Tcha har Arbtan ban eft le plus fier, le jj^rins traitable,&: le plus puif- 
lant des Princes Tartares voilîns de l'Empire: il ell maître de Tourfan. C'efl: 
une ville allez bonne Se fameufe dans la Tartarie occidentale: elle n'eft c- 
loignee de Hami que de fix à leptijournéesjfi on ne craint pas de pafTer une 
bf anche du CoA/ : mais elle en eft à dix journées, quand on va par les coli- 
nes qui font au nord de Haml^ 5c qui l'ont plus commodes pour les voya- 
geurs. Il pofTéde encore quelques autres places, dont on a fait une carte, 
partie fur ce que nous avons apns à Ha,mi^ p.irtie fur le journal des envoyez 
de l'Empereur à ce Prince qui demeure fort loin fous des tentes ,& par.tie 
fur les mémoires des Généraux des armées impériales. 

On remarquera dans cette carte que les villes ne font point liées par des 
fuites de villages, 6c qu'ainfi allant de l'une à l'autre, on ne trouve point 
de maifon où l'on puiiié fe retirer chaque jour. Ce qui vient fans doute, 
& du génie des Tartares, qui la plupart aiment mieux une tente qu'une 
maifon , & de la nature des terres qui étant entrecoupées par les bran- 
ches du Cobi , ne font habitables qu'en certains quartiers. Mais enfia 
c'eft toujours un avantage de la Tartarie occidentale fur l'orientale, de 
trouver de tems en tems des villes, où il y ait dequoi fe pourvoir & fe rc- 
pofer: au lieu qu'en venant vers l'Orient, on n'en trouve aucune dans tout 
le pays des Mongous foumis à cet Empire. 

Ce genre de vie eft d'autant plus furprenant , qu'il y a quelques-unes de 
ces nations qui habitent auprès de la grande muraille, 6c qui ne peuvent 
ignorer les grands avantages qu'on retire de la fociété 5c du concours des 
peuples. Les' Mongous nommez Qrfes ta tfe font renfermez dans un grand 
circuit que fait le Hoang ho ou fleuve jaune , qui fortant de la Chine, non 
loin de la belle ville de Ning h'ia^ y rentre enfuite en coulant vers Prto /^ 
tchcoii: ainfi ils font bornez au Sud par la grande muraille, qui n'eft là que 
de terre batue , aufli bien que dans tout le Chenft^ 6c qui n'eft haute que 
d'environ quinze pieds : ils ont même eu au-delà de la grande muraille 
f.u- le Hoang ho une ville nommée 7o/^o,qui étoit allez grande, coinme il pa- 
roît par ce qui en rerte de veftiges : cependant ils n'en font ni plus habiles, ni 
plus portez à bâtir. 

Divifez en plufieurs petits Princes fous fix baniéres,ils n'aiment à fe dif- 
tinguer les uns des autres, que par la grandeur 6c par le nombre de leurs 
tentes, 6c par la multitude de leurs troupeaux: ils bornent leur ambition à 
conferver le rang que leui" ontlaiffe leurs ancêtres, & ne donnent du prix 
aux chofes, qu'à proportion de leur utilité , fans fe foncier de ce qui efl 
beau 6c précieux. 

Ils paroifîent toutefois contens & fans inquiétude, d'un beau naturel, d'u- 
TâC humeur gaïe, toujours difpofez à rire, nullement rêveurs, jamais mé- 
lancoliques. Quel fujet en efFet auroient-ils de l'être, n'ayant ordinairement 
ni voifins à ménager, ni ennemis à craindre, ni Grands à contenter, fans 
affaire difficile, fans occupation gênante, ne fe plaifans qu'à la ch.ifTe, à 
la pêche, 6c aux excercices du corps, aufqucls ils font fort adroits.'' 

Mais 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 35 

Mais on fe tromperoit, fî de ce caraftére commun à ces nations Tartares, o bser v. 
on concluoit que les Mongous n'ont pas un ei'prit capable des affaires & des G é o g r. 
fciences. Ceux qui le rendirent enfin, maîtres de la Chine l'an 1 164. au fen- ^ " "^ ^'^ 
timent même des Chinois, gouvernèrent avec une grande réputation d'ha- artarih. 
bileté & de droiture: & on voit encore en quelques endroits de la Chine , ?^j°"^î'^" 
des monumens de pierre partagez en deux colomnes, avec des inlcriptions numens ' 
éaites en caractères Chinois, & Mongous: ce qui paroit avoir été imité anciens. 
par \qs Mantcheoux ^ maîtres aujourd'hui de la Chine, puifque les aéles des 
tribunaux de l'Empire, ôcles infcriptions publiques , s'écrivent dans l'une 
ÔC l'autre langue. 

Les caraéléres Mongous de ces monumens anciens, font entièrement les Caraftérej 
mêmes que ceux des Mongous d'apréfent , mais ils font dilférens des Man- ^^^ ^."^" 
tcheoux, dont l'invention n'elt pas plus ancienne que la famille régnante. Ils de ces°Mo- 
n'ont fur-tout aucun raport avec les lettres Chinoifes, & ne font pas plus numens. 
difficiles à aprendre que les nôtres. On les écrit lur une elpèce de tablettes 
avec une pointe de ter. Ce qui fait que c'ell une chofe rare & précieufe 
parmi tous ces Mongous, d'avoir quelques livres faits à leur manière. 

L'Empereur, pour leur faire plaifir, en a fait traduire quelques-uns en Livres 
leur langue, qu'on imprime à Peking fur du papier. Le calendrier du tri- Chinois 
bunal des mathématiques qu'on leur diltribue chaque année, gravé en ca- i^-^'^'["" ^'^ 
raftéres Mongous , ell maintenant un des livres les plus ordinaires qui fe ■ 
trouvent parmi eux. 

Les Lamas font ceux qui en fçavent le plus , £c qui pouroient inftruire Occupa- 
les autres: mais ils trouvent mieux leur compte à parcourir les tentes. Se à ''°" °^^^' 
y réciter certaines prières, pour lefquelles on leur donne un certain falai- Lamas. 
re, ou à exercer la Médecine dont ils ié piquent, qu'à faire les maîtres 
d'école. De forte qu'on ne trouve que peu de Mongous qui içachcnt lire & 
écrire. 

Parmi les Lamas même, il n'y en a pas beaucoup qui entendent entière- ignorance 
ment leurs prières, Se les livres anciens de leur religion, parce que ceux-ci de h plû- 
font écrits dans une ancienne langue qu'on ne parle phis, & que celles-là part des 
f(9nt entremêlées de plulieurs termes, & de quelques phrafes de ces écrits '"'"'^• 
originaux. Ces prières récitées d'un ton grave & aflez harmonieux, font 
prelque tout leur culte religieux. On n'y voit ni viétime , ni facrifice. Les Manière 
Mongous fe mettent fouvent à genoux devant eux, & tirent le bonnet pour de k-ur 
recevoir l'ablblution de leurs fautes, ne fe levant point qu'ils n'ayent reçu ''^'^'''^i'® 
l'impofition dans mains. Ils font communément perfuadez que les Lamas ^ ^^ 
peuvent fiire tomber la grêle & la pluie, & des Mandarins témoins oculai- 
res nous ont raconté certains faits, qui ne prouvent que trop ce que nous 
avions entendu dire àPeking^quc parmi les Lamas la forcellerie elt en ufagc. 

Les Lamas Mongous ne croyent pas la métemplicofe, au moins fur l'arti- Ne cro- 
cle du changement des hommes en bêtes: auffi mangent-ils de la chair des V"'"^ p-" 
animaux, dont ils nouriflent de grands troupeaux, ôc de ceux que leurs tlrpplj'corg 
gens prennent à la chaflc, ce qui arive le plus fouvent: car fans ce fecours, ea entier. 
leurs moutons ne fuffiroient pas pour leur lublillance. 

Tome IF. E II 



34 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

O nsER V. Il y a dans la Tarcaiic une infinité d'animaux à chafTer: ceux même qui 
GÉoGR font communs dans l'Europe, font là prcfque innombrables. Cette quan- 
t" RTARiE ^^^^ furprenante de lièvres, de faifans , & de cerfs qu'on voit tous les Hi- 
' . ' vers à Peking, dont non feulement les boutiques des vivandiers font tou- 
mavix de jours pleines : mais dont on fait des monceaux dans plufieurs grandes rues , 
h Taria- peut faire connoitre la vérité de ce que j'avance, à tous ceux qui n'ont pas 
rie. parcouru la Tartarie. 

Lièvres: Les chèvres jaunes , nommées en Chinois Iloafig ya/ig^ ne vont prcfque 

Faifans: jamais dans les plaines qu'en troupes fort nombreufes. Leur poil eft vérita- 
blement jaune, mais il n'eft pas fi liflé que celui des chèvres ordinaires, auf- 
Chevres quelles celles-ci reflemblcnt d'ailleurs entièrement , par leur grandeur 6c 
^""4 ' ^^"1' figtitc- Leur défenfe eft dans la légèreté de leur courfe. Je ne fçai au-- 
yang. cun animal qui les égale. 

Mules fau- Les mules fauvages vont aufii par troupes, quoiqu'en' petit nombre: 
vages, ou nous les appelions ainfi, parce que c'eft-là le fens du nom Chinois Te lo tfe, 
2e lo tfs, j\4ais quand on confidere exactement cet animal, on s'aperçoit qu'il eft 
différent des mules domeftiques, même dans la figure extérieure. La chair 
eft auffi diff'érente, car elle eft d'un afTez bon goût, fie au fentiment de ces 
Tartares qui en mangent fouvent, elle eft auffi faine fie auffi nouriffiante que 
Sangiers. ^^.j^^ ^^^ fungliers, qui remplirent les bois ôc les valées , qu'on trouve au- 
delà de 'Toula ^ & dont on connoît les veftiges par de petites fofies qu'ils 
font pour chercher des racines: on n'a jamais pu, quelque foin qu'on ait 
pris , accoutumer ces mules à porter. 
Cha- Les chameaux & les chevaux fauvages font encore plus vers l'Oueft : on 

meaiix: en voit cependant quelquefois fur les terres des Kalkas^ qui font les plus 
Chevaux, yoifines de Hami. Les uns ôc les autres ont lu même figure que les domefti- 
ques. Les chameaux lauvages vont d'une fi grande vitefie, que les cha{^ 
leurs , quelque bien montez qu'ils foient , ne les atrapent que rarement à la 
portée de la flèche. Les chevaux fauvages vont en grande troupe, 6c quand 
ils rencontrent des chevaux domeftiques, ils les entraînent en les mettant 
au milieu d'eux, 6c les preflanc de tous cotez. 
}îan ta Le Han ta ban eft femblable à l'élan. L'Empereur eft allé quelquefois" à 

tiM. cette chafle que font ordinairement les Solons. Nous en avons vu de tuez 

qui pefoient plus que le plus' gros bœuf: on n'en trouve que dans peu de 
quartiers de la Tartarie, comme, par exemple, aux environs du mont 
Siiel ki: ce font des terres boueufes, où ils fe plaîfent 6c où il eft plus fa- 
cile de les tuer , parce qu'étant naturellement péfins , ils ont plus de 
peine à fe dépêtrer de la boue, pour pouvoir courir fur ceux qui leur tirent 
des flèches. 
cfjfulo» o\i j^e Choulon ou Chelafon eft un animal qui me paroît être une efpèce de 
çheUjon. Iq^^^ cervier. La peau du Chelafon eft fort eftimée à Pekirig^ on en fait des 
TahoH., c'cft-à-dire, des fur-touts dont on s'habille. Cet animal ell de la 
grandeur d'un loup: fon poil eft grand, doux, 6c fourni, tirant fur le gris 
blanc. Il y en a en quantité, principalement vers les limites des Mofcovites 
5c fur leurs terres , dont les fourrures fe vendent à cette cour. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. jf 

Les Lao heu ou tigres, qui infeftenc la Chine autant au moins que la Orsery. 
Tartarie, l'ont les plus fauvages de tous ces animaux. Leur feul cri infpire Géogr. 
une fccrette horreur, quand on n'y ell pas accoutumé. Ils font d'ailleurs l,""^ ^* 
dans cet Orient d'une grandeur & d'une agilité , qui les rend encore plus 
redoutables. Leur peau elt prefque toujours d'un roux fauve, coupé de lar- 'Yi^es"^^ 
ges bandes noires. On en voit cependant dans le tréfor des peaux du palais " ' ' 
quelques-unes, dont les bandes noires 6c même grizâtres font fur un fond af- 
lez blanc. 

Hors de la Cour , les grands Mandarins de guerre fe fervent de ces peaux, Ufag« de ' 
aufquelles ils laiflent la longueur de la queue £c la largeur de la tête, pour ccunira-'r 
parer les chaifes ouvertes, fur lefquelles on les porte dans les cérémonies : & 
dans cette cour les Princes en couvrent pendant l'Hiver les carreaux pour 
s'afleoir, qu'on porte toujours après eux. 

Tout fiers que font ces animaux, s'ils fe trouvent enfermez dans le cercle 
que l'Empereur fait faire par fes chaflèurs , qui pouflent devant eux tout ce 
qui fe trouve de bêtes fauves, ilsne laiflent pas de paroître étonnez de fe 
voir au milieu de tant de gens armez , 6c partagez en pelotons , ayant la lan- 
ce arêtée. 

Au lieu que les cerfs vont èc viennent repouflez d'un côté à l'autre, cher- ^^^^\ <^^ 
chant à s'échaper par le vuide des intervales: les tigres au contraire s'acrou- animal, 
piflént dans l'endroit où ils fe trouvent à la première vue de leurs ennemis , ôc 
fouffrent même afl'ez long-tems, fans s'émouvoir , l'aboyement des chiens 
qu'on envoyé fur eux, auiîî bien que quelques coups de flèches émouflees: 
mais enfin excités, ou par un excès de colère, ou par. la néceflité de fe fau- 
ver, ils s'élancent avec une rapidité incroyable, qu'on prendront pour un 
faut, & courent droit fur le peloton de chaflèurs qu'ils ont en vue: ceux-ci 
les reçoivent fur les pointes de leurs lances, qu'ils leur enfoncent dans le ven- 
tre au moment qu'ils fedreflent pour retomber fur quelqu'un d'eux. Les cho- 
fes font au relie fi bien difpofées, 6c les gens de l'Empereur tellement faits 
à cette forte de chafle, que dans une longue fuite d'années. Il n'arive pref- 
que point d'accident. 

Les Pao peuvent être apellez des léopards , à caufe de leurs peaux Les Pai>^ 
blancheâtres , parfemées de petites taches rouges 6c noires : ils ont ce- ou Léo- 
pendant k t-ête ôc les yeux du tigre, mais ils n'en ont ni la hauteur ni Z'"'"'^^' 
le cri. 

Les cerfs qui fe font multipliez comme à l'infini dans les bois 6c les dé- Diverfité 
ferts de la Tartarie, font diffèrens les uns des autres, foit par la couleur de de Cerfs ' 
leur poil, foit par la grandeur 6c par la figure de leur bois , félon les dif- dans ce 
férens quartiers de ces vaftes pays. Il y en a aufll de fcmblables à ceux qui '^' 
fe trouvent dans les divers Royaumes de l'Europe. 

La chafle du cerf, apellée Tchao Ion ou chafle d'appel du cerf, efc tout- De ia 
à-tait diverriflante. Le [eu Empereur y alloit le matin avant le lever du fo- Chafle de 
ieil, accompagné feulement de gens choifis. Qiielques Tartarcs prennent '^^ ^"^"i: 
<des tefliéres de cerf tout- à-fait refl^emblantes , 6c contrefont le cri dont ils " * 
speilent la biche. Des mâles & des plus grands la croyant déjà venue , ou 

E i en 



O n s E R V. 

GÉO G R. 
SUR t A 
TâR TARIE. 



Intrépidité 
forprenan 
te des 
Chevaux 
3'artares. 



Manège 
des Mon- 
gous à l'é- 
gard de 
ces Ani- 
maux. 



Les Mon- 
g»'.ts ai- 
ment les 
belles 
montures. 



Commer- 
re des 
Xalkas. 



De VAnv 
mal Tacl 



56 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

en chemin, ne manquent pas ordinairement de s'aprocher jufqu'à une cer- 
taine diftance lur les avenues. Ils s'arêtent là, comme pour examiner li h 
biche ell avivée à l'endroit où ils voyent les têtes de cert, Se donnent de la. 
tête à droit & à gauche avec une efpèce d'inquiétude. S'ils commencent mê- 
me à labourer la terre avec leurs bois , c'ell ligne qu'ils s'aprochent: en ef- 
fet ils fc jettent un moment après à travers les brolîailles , dont les challeurs 
font preique couverts : mais ceux-ci leur épargnent une p.u"tie du chemin ,. 
en tirant fur eux leurs fuiils dès qu'ils font à portée. 

On fera peut-être furpris de l'mtrcpidité des chevaux Tartares à la ren- 
contre de bêtes aulïï terribles , que le font ces grands tigres. Ce n'ell pas 
que les chevaux Tartares craignent moins la première vue des bêtes fauves, 
que ceux des autres nations ; mais ils s'y accoutument plus aifément, par- 
ce qu'ils font plus fouvent dans l'ocalîon, 6c leurs maîtres prennent foin de 
les former à cette forte de chalTe. 

Les MongoHS font d'ailleurs habiles à excercer leurs cheA^iux :aufîi en ont- 
ils une multitude de toute couleur, dont les noms pouroient faire une lifte 
trois ou quatre fois plus grande que celle de nosEcuyers. Ils fçavent les en- 
durcir au froid 6càla fatigue, de forte qu'à Peking même, on les laiflè tout 
le jour fans les faire paître jufqu'au foir. Ils ont une adrefle particulière pour 
les prendre en courant, avec le nœud coulant d'une corde qu'ils leur jet- 
tent, pour les aprivoifer en trés-peu de tems, ôc pour les drefler à la Tar- 
tare. Ils connoifrent leurs maladies, 6c fe fervent le plus fouvent de remè- 
des, dont nos chevaux ne s'accommoderoient pas mieux que de leur maniè- 
re de les nourir. Cependant l'avantage cft tout pour le cavalier, à qui il 
importe fi fort d'avoir un cheval fort, robufte, capable de fatigues, & qui 
vive de peu. 

On ne doute pas que ces qualitez ne paroiflcnt à bien des Européans, 
ainfi qu'à nos Mongous, préférables à la beauté 6c à la grandeur. On ne 
peut pas même dire que les chevaux de ces Tartares foient petits : ils font 
pliitôt médiocres, 6c dans ce nombre prefque infini, on en trouve toujours 
quelques-uns auffi gros 6c auffi beaux qu'on en ait en Europe. Tels font 
ceux qui font pour la perfonnc de l'Empereur, des Piinces, 6c des Grands 
de l'Empire. Car on fe pique fort à Peking d'être bien monté, 6c on n'y 
épargne pas l'argent. Un beau cheval, 6c même une mule, fe vend aflez 
ordinairement cinq à fix cens livres, 6c fouvent davantage. 

Les terres des Kalkas ne font pas riches en peaux de zibelines, mais 
feulement en peaux de petit gris, de renard, 6c d'un animal auffi pe- 
tit qu'une hermine , nommé Tael fi dont on fait à Peking des Teou 
pongy c'eft-à-dire, des manteaux, pour fe garantir du froid 6c de la 
neige. 

Cet animal ell une efpèce de rat de terre, fort commun dans certains 
quartiers des Kalkas. Les 'Tael pi fe tiennent fous la terre, où ils creufent une 
fuite d'autant de petites tanières qu'il y a de mâles dans leur troupe: un 
d'eux cft toujours au dehors, qui fait le guet, mais qui fuit dès qu'il aper- 
çoit quelqu'un, 6c fc précipite en terre auili-tôt qu'on &'aproche de lui. 

Us 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



37 



ïls n'échapent pas pour cela aux chafleurs: car ils n'ont pas plutôt rccon- Observ; 
nu le lieu, qu'ils l'entourent , & qu'ils ouvrent la terre en un ou deux en- G éogr. 
droits. Ils Y jettent, ou de la paille alumce , ou d'autres chofes capables V^ ^^ , 
d efrrayer ces annnaux, ce qui les obligeant a lortn- de leurs trous, on en 
prend à la fois un très-grand nombre; c'ell pourquoi ces peaux fe vendent 
à vil prix & dans le pays , & à Peking. 

Mais quoique les Mongom ayent toutes fortes d'animaux , la fourrure Habille- 
ordinaire dont ils font prefque tous habilez, eft celle de leurs moutons 6c ment dea 
de leurs agneaux. Ils mettent la laine en dedans, 6c la peau en dehors: ils ^"H'^^ 
fçavcnt affez bien la préparer, 6c la blanchir médiocrement. Ils fçavent 
aulîi pafler les peaux de cerfs , de daims, de chèvres fauvages, 6c d'autres 
lemblables, dont les plus riches s'habillent en quelques quartiers au Prin- 
tems , 6c dont plufieurs font des habits intérieurs. 

Après tout quelque foin qu'ils prennent , on les fent dès qu'ils apro- Les Mon* 
chent, ce qui leur a aparemment attiré des Chinois le nom de Tfao t,i tfc. gous fen- 
Leurs tentes même ont prefque toujours une odeur de brebis, à laquelle tentfort; 
on a de la peine à s'acommoder : ainli le meilleur parti qu'on puifle pren- j^fjli'don- 
dre, quand on eft tombé dans ce nouveau monde, où les peaux de bêtes neilenom 
fervent d'habits , 6c les maifons font portées fur des charettes , c'eft de <le Tfao t» 
faire renverfer fa tente, 6c la faire enfuite redreffer dans un lieu éloigné du '•^' 
premier de quelques pas , afin que l'air s'évapore infenfiblemcnt. 

Ces tentes font toutefois beaucoup plus incommodes que les tentes or- Lcemena 
dinaires des Mantcbeoiix ^ qui ne font que d'une toile fimple ou en double, des Mon^ 
à peu près comme celles de nos troupes. Pour ce qui eft de celles des Mon- &"'*'' 
gous y elles font rondes 6c couvertes d'un gros feutre, gris ou blanc, fou- 
tenues en dedans de treillis de bois , atachez par un bout autour de deux 
demi-cercles de même matière, qu'on rejoint enfcmble, & qui font la fu- 
perficie d'un cône tronqué : Car ils laifl'ent en haut vers la pointe une ou- 
verture ronde, qui donne fortie à la fumée d'un brafier placé au milieu: , 
tandis que le feu dure , elles font affez chaudes pour ne pas fouftrir du 
froid, mais elles fe réfroidiflent aufli aifément qu'elles s'échauffent, 6c ii on 
n'y prend garde, on le trouve l'Hiver gelé dans fon lit. 

Pour éviter cet inconvénient èc quelques autres, ou du moins pour les Conftruc* 
diminuer, les Mongotis ont foin que la porte des tentes foit très-étroite; tion de 
c'eft pourquoi ils la font fi petite 6c fi baffe qu'on ne peut y entrer fans fe '^"''^ ^^^'^ 
courber. Mais comment emboèter tant de pièces mobiles fi juite, qu'elles ^^'" 
ferment l'entrée à tous les eftbrts de la bize ? C'eft ce qui n'eft pas facile 
dans un pays qui en eil prefque plein , 6c où elle fe fait fentir plus Ibuvgnt 
6c ;plus longtems qu'ailleurs. Ces tentes font encore prefque imoins tolé- 
rables l'Eté à caufe de la chaleur, 6c fur-tout de l'humidité eaufée par les 
pluyes qui pénétrent en dedans, 6c de la boue qui fe fait au -dehors. 

Telle efl toutefois la force de l'éducation 6c des préjugés de l'enfance y Pf^f^^^ence 
qu'elles paroilTent généralement à toutes ces nations préférables aux mai- tunm*; 
fons Chinoifes, à caufe du feul plaifir qu'elles trouvent à chanr^er de de- donnenc 
meure, félonies différentes faifons. L'Hiver, par exemple, dans des lieu.K auxTenceîr 

F 2 bas ^"'' '*' 



O BSER V. 
G BU G R. 
S U El L A 

Tartakik. 

De leur 
Pcche. 



De l'Ani- 
mal Tur- 
t'ighé. 



L'Agricul- 
ture eft 
p.eu efli- 
mce chés 
ces Peu- 
ples. 



Paralèle 
des r« pi ta 
tfs avec les 
Mongous. 



De la Mé- 
decine de 
ces Peu- 
ples. 



De la raci- 
ne de 



58 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

bas, ou dans des coins de colines, ou à l'abri de quelque montagne : l'Eté 
fur le bord d'un lac, ou d'une mare d'eau, ou le long des ruifleaux ôc des 
rivières. 

*La pcche qu'ils font n'ell pas fort conlîdérable : les rivières du pays des 
Mongous ne font nullement comparables à celles des' Alantcheoux 8c des Tupi 
tatfe. S'ils prennent quelquefois des éturgcons, ainfi qu'ils l'aflurent, dans 
le Youla , c'elf que ces poiiTons montent jufques-là du grand lac Paical , 
avec lequel cette rivière communique, êcfi l'on trouve dans rO«"/o« quel- 
ques efpéces de poilTons des rivières plus orientales, comme eft celui qu'on 
appelle "Tcha tchi y, c'eft que VOurfon fe décharge dans le fleuve Sagbalien ou 
la dans lequel elle fe jette. 

On voit cependant dans ce même quartier à'Omfon un animal amphibie 
nommé T'iirhighé^ d'une efpèce qui aproche de la loutre, mais la chair en 
eft tendre, de bon goût, & gueres moins délicate que celle du chevreiiil. 
Je ne içache pas qu'il y ait ailleurs que dans le voilinage des lacs Pouir ôc 
Coulun^ qui font joints par la rivière à'Ourfon. 

Pour ce qui eft des plantes, nous avons déjà dit que les Tartares de ce 
pays ne cultivoient point les terres, de forte que l'agriculture qui nous pa- 
roît avec raifon fi néceflaire, eft négligée & même regardée comme inuti- 
le par tant de nations. Quand nous leur demandions pourquoi ils ne culti- 
voient pas au moins quelques petits jardins, pour y trouver des légumes : 
ils ne manquoient pas de nous répondre que les herbes font pour les ani- 
maux, & la chair des animaux pour les hommes. Cette réponfe leur paroif- 
foit aparemment fans réplique, fie mettre tout le bon fens de leur côté. 

L'éducation a aufïï fa part dans ces fortes de jugemens, comme il paroît 
par la diverfité des fentimcns qu'on remarque parmi les fages de différentes 
nations. Comme donc les Yu pi ta tfe qui négligent de nourir des trou- 
peaux, trouvent dans la pêche de beaux poiflbns de leur rivière, dequoi fe 
vêtir, le nourir , s'éclairer la nuit , ficc. Les Mongous auiîi, fans fe foncier 
ni du labourage, ni du jardinage, le contentent de leurs troupeaux. Ils fe 
font des habits de leur peau, des tentes de leur poil, Se leur boiffon du lait 
diftillè par un alambic , qui ne les enivre pas moins que notre eau-de vie. 

Il rciteroit à dire ce qu'il y a de fingulier dans les plantes mèdecinales 
que produilént les terres des Mongous: mais il faudroit pour cela avoir fait 
des recherches, que le travail de la géographie n'a pas permis de faire. 
Nous avons d'ailleurs remarqué que les Lamas qui font les principaux Mé- 
decins, ne fe fervent que de fimples les plus ordinaires dans toute forte de 
pays, Se des drogues qui font en ufage dans k Chine. La feule qui foit fin- 
guliére fie qui el\ fort ertimée, s'apelle à Pcking^ Kalka fe touen c^ue nous 
nommons la racine de Kalka. Elle eft d'un goût aromatique, & les Méde- 
cins de l'Empereur l'employent avec fuccès dans les foiblelTes d'eftomac,ôc 
pour guérir la diflénterie. 



OBSER- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE: 59 

o B s E R t; 



Tartarïe; 



OBSERVATIONS HISTORIQUES 

SUR 

LA GRANDE TARTARIE; 

Tirées des . Mémoires du P. Gerhillon. 



] 



E comprens ici fous le nom de la grande Tartane, toute cette partie 
de notre continent, laquelle fe trouve entre la mer orientale qui eft au 
nord du Japon, la mer glaciale, la Mofcovie, la mer Calpienne, 
ia Perfe , le Mogol , le Royaume d'Arracan proche de Bengale , celui 
d'Ava, l'Empire de la Chine, 6c le Royaume de Corée: de forte que la 
grande Tartarie elt bornée à l'Occident par la Mofcovie, la mer Cafpien- 
ne, & un coin de la Perfe: au Sud par le même coin de la Perfe, le Mo- 
gol, le Royaume d'Arracan ôcd^Ava, la Chine, 6c la Corée: à l'Orient 
pai" la mer orientale, 6c au Nord par la mer glaciale. 

Toute cette vafte étendue de pays partagée autrefois entre une infinité 
de Princes , eft aujourd'hui prefque toute réunie fous la domination de 
l'Empereur de la Chine, où Ibus celle des Czars de Mofcovie. Il n'y a 
que le pays à'ïusbek^ une partie de celui des Calmucs ou Calmaks^ \eTbtbet ^ 
6c quelques petits États qui font dans les montagnes vers le Royaume 
d'.y^^'l^ , ôc à l'Occident de la province de Se tcbuen ^qui ne foicnt pomt alTu- 
jetties à l'un ou à l'autre de ces deux Empires. 

Les Mofcovites fe font rendus maitres de toute la partie féptentrionale,. 
jufques vers le fo*. degré de latitude à l'occident du méridien de Peking, 
& jufques vers le f f«. degré à l'orient du même méridien, x^utrefois tous 
ces vailes pays étoient fous la dommation des Empereurs Tartares de ia fa- 
mille qu'on apelle à la Chine Tmen dont la Monarchie fut fondée par le fa- 
meux Z/«^^«^-'î», qui félon l'hiftoire delà Chine, réunit le premier fous fa 
domination tous les Tartares de ces vaftes pays, qui étoient auparavant di- 
vifez en une infinité de hordes , qu'ils apelloient en leur langue Ayman, 
Chaque Ayman n'étoit qu'une famille, pour ainfi dire, dans laquelle étoient 
compris les efclaves, que chacun avoit fait dans les guerres qu'ils avoient 
les uns contre les autres. 

Il eft vrai que plufieurs fiécles auparavant, il y avoit eu parmi les Taita- 
Tes Les plus voifins de la Chine quelques unes de ces hordes , qui en ayanc 

fub»^ 



Bornes d* 
la grande 
Tartane, 



La Tar- 
tarie eft 
réunie 
fous l'Eni" 
pereur de 
la Chine. 



Les Mof- 
covires ie 
rendent 
Maîtres de 
la Partie 
fépten- 
trionaleJ 

réunit les 
Tartares 
fous fa 
Domina^ 
tion. 



O BS ER V. 
HISTOR, 
SUR LA 

Tartarie. 

Les Tar- 
tares fe 
rendent 
redouta- 
bles aux 
Chinois. 



Un Roi 
Tartare 
demande 
en mariage 
one Impé- 
trice de la 
Chine. 

Comment 
l'Hiiloire 
Chinoife 
nomme les 
Princes de 
Tartane. 

L'Empe- 
reur Voit ti 
fe rend 
redoutable 
aux Tar- 
tares. 

Les Tar- 
tares fe 

rendent 
Miîires 
delaProv. 
fie Leao 
tong. 

Etabli (Tcnt 
leur Mo- 
narchie. 



Cette Mo- 
narchie ell 

détruite 



40 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

fubjugué plufieurs autres, étoient devenues fort puiflantes, Scavoient mê- 
me poufl'é leurs conquêtes jufqu'àla Chine, dont ils ont long-tems occupe 
la province de Chanfi 6c une partie de celle de Cbenfi. 

Dès le commencement de la Monarchie des i/(î«,c'efl:-à-dire, il y a plus 
de i8oo. ans, l'un de ces Princes Tartarcs des plus voifins de la Chine s'é- 
toit rendu redoutable aux Chinois : il faifoit de continuelles irruptions fur 
les terres de l'Empire, lorfqu'on manquoit à lui envoyer les fommes d'ar- 
gent 6c la quantité de pièces de foye, que les Chinois s'étoient obligez de 
lui fournir chaque année, pour n'en être point inquiétez. Ces Princes ou 
Rois Tartares envoyoient même fouvent demander en mariage des filles des 
Empereurs Chinois, fie ils les demandoient avec beaucoup de hauteur, juf- 
ques à menacer de les venir chercher eux-mêmes les armes à la main , lî on 
ne les leur ucordoit de bonne grâce. 

On lit dans l'hiftoire qu'à la mort du fondateur de la Monarchie des 
Han^ le Roy Tartare eut l'audace de faire des propolltions de mariage à 
l'Impératrice qui étoit veuve, 6c qui gouvernoit l'Empire en qualité de 
régente. Une pareille propofition fut regardée des Chinois comme une in- 
fulte, mais ils dilîîmulerent par politique, 6c même, de peur d'iriter ce 
Prince , ils lui acorderent une PrincelTe du iang impérial. 

L'hiftoire Chinoife nomme ces Rois Tartares leurs voifins Tchcn yii ^ ou 
Tan yu^ car ces deux noms fe prononcent de la même manière : c'étoit pro- 
prement un nom de dignité , • comme qui diroit Souverain ou Roy , 6c non 
pas un nom de pays, bien qu'il ait été donné par nos géographes à cette 
partie de la Tartarie qui eft à l'Oueft ou au Nord-Oueft de la Chine, Se 
qui eft juftement le lieu où régnoient ces Princes Tartares. 

Ils ne furent pas long-tems redoutez des Chinois. L'Empereur Vou ti de 
la même famille des //^«, qui régnoit environ lio ans avant la naifiance 
de J. C. vainquit ?^ défit tant de fois ces Tartares, 6c les repoufla fi avant 
dans leurs déferts, qu'ils furent plus de 1100. ans fans ofer reparoître dans 
l'Empire. 

Ce ne fut qu'au commencement du diziéme fiéclc, que les Tartares qui 
étoient au nord de la Chine, 6c que l'hiiloire Chinoife apelle Si tan, fe 
rendirent maîtres de la province de Lcao tong, qu'ils rentrèrent dans les pro- 
vinces féptcntrionalcs de la Chine, 6c en fondèrent la Monarchie, que la 
même hiftoire apelle Tai leao , du nom de la province de Leao tong, qui 
leur avoit donné entrée dans l'Empire. 

Cette Monarchie dura environ 2.00. ans ; pendant ce tems-là ils fubjugue- 
rcnt plufieurs autres hordes de Tartares, 6c une bonne partie des provinces 
féptentrionales de la Chine : ils obligèrent même des Empereurs de leur 
payer un tribut confidérable en argent 6c en pièces de foye, pour fe rédi- 
mer de leurs courfes 6c de leurs vexations. 

La Monarchie des Lcao fut enfin détruite par les Tartai'es orientaux, 
c'eft-à-dire, par ceux qui demeurent à l'orient du méridien de Pfyèz»g, ôc 
au Nord-Eft de la Chine : ils étoient fujcts des Lcao : mais un Prince d'un 
Ayman nommé Jghouta ayant reçu un fanglant aftront du dernier Empereur 

dés 



ET DE LA TARTARÎE CHINOISE. 



4ï 



des Leao^ jwit les armes pour s'en venger, & s'étant mis à la tête de tous les 
^yman fes voifins, il conquit pas à pas le pays des Ze<ïo, s'empara de la Mo- 
narchie, 6c fit leur Empereur priibnnier. 

Ce fut cet Ajouta qui fonda la Monarchie des Kin^ vers le commence- 
ment du douzième ficelé , durant lequel ils pofl'éderent près de la moitié 
de la Chine, julqu'au commencement du treizième, que Zinghiskan le plus 
grand conquérant qui fût peut-être dans le monde, ayant déjà réuni tous 
les Tartares occidentaux fous fa domination, & pouffe fes conquêtes juf- 
qu'au delà de la Perfe , vint ataquer les Tartares de Kin dans les pro- 
vinces féptentrionales £c occidentales de la Chine, où ils règnoient, les 
en chafla 6c s'en rendit le maître : il ne vécut pas aflcz long-tems pour fub- 
juguer tout l'Empire de la Chine. 

Ce fut fon petit fils Houhilai que nos hilloriens apellent Coublai , êc 
que l'hiftoire Chinoife nomvae Hou pi /zï,qui,à l'Empire de tonte la Tar- 
tarie orientale 6c occidentale que fon grand-pere Zinghiskan avoit entière- 
ment réunie fous fa domination , ajouta encore l'Empire entier de la Chine 
qu'il acheva de conquérir : 6c ce fut pour la première fois que ce Exmeux 
Empire, qui depuis près de 4000. ans avoit été gouverné par des fouverains 
du pays même, quoique de différentes familles , fe vit entièrement foumis 
au joug des étrangers. 

Mais cette Monarchie étoit trop vafte pour fubfifter long-tems. La do- 
mination des Tartares ne dura gueres que 100. ans, foit que les mœurs 
Chinoifes euflént amolli leur courage, foit que le gouvernement fe fût affbi- 
bli par la non-chalance des derniers Empereurs. 

Vers le milieu du quatorzième fiècle les Tartares furent chaflez de îa 
Chine par la fameux Houg vou fondateur de la dynaftie l'ai ming qui a été la 
dernière des Chinois, 6c ils furent pouflez avec tant de vigueur par le qua- 
trième fils de ce Hong 'vm nommé Tung lo, qu'ils furent obligez de fe reti- 
rer jufques vers le cinquantième degré de latitude au-delà du défert , 6c 
d'abandonner tout le pays qui eft immédiatement au-delà de la grande mu- 
raille. Ils avoient bâti une infinité de villes 6c de bourgades, qui furent 
toutes brûlées ou détruites par Tung lo. On voit encore les relies 6c les verti- 
ges de quantité de ces villes.- 

Cet Empereur les alla même chercher jufqu'à trois fois au-delà du dé- 
fert, à plus de 200. lieues au nord de la grande muraille pour achever de 
les exterminer. Il ne put pourtant pas en venir à bout, 6c étant mort au 
retour de fa troizième expédition , fes fucceficurs laifferent les Tartares en 
repos au-delà du défert, d'où ils fe répandirent de côté 6c d'autre: les prin- 
cipaux Princes du fang de Zinghiskan occupèrent chacun avec leurs gens 
un pays particulier, 6c formèrent des hordes différentes, qui toutes devin- 
rent autant de petites fouvcrainetez. 

Mais pour parler de la grande Tartarie , dans l'état où elle fe trouve à 
préfent, on peut la confidèrer comme partagée entre plufieurs diverfes na- 
tions qui occupent chacune leur pays, 6c qui ont leurs coutumes, leur 
langue . 6c leur religion différentes. 

Tome IF. F La 



O « s E K tJ 
H IS TOR. 
S U R L A 

TartaeisJ 

Aghouta 
fonde la 
Monarchie 
des Km. 



Houbilai 
écend les 
Limites de 
li Tartarie 
Orientale. 



Sa Domi- 
nation ne 
dure pas 
longtems. 

Les Tar- 
tares font 
chafles de 
la Chine. 



Ils font 

pourfuivis 
par î"«»^/o. 



Divifion 

de la 
Tartarie. 



O BSER V. 
HIS rOR.. 
S UR L A 

Tartarie. 

Première 

nation de 

Tartarie 

appellée 

Man- 

tcheoux. 

Leur Re- 
ligion. 



Situation 
de leur 
Fays. 



Son éten- 
due de 
l'Orient à 
l'Occi- 
dent. 

Ses Villes. 



Son Air. 



Situation 
l'articulié- 
re des 
Tartares. 



Divifion 

Particuliè- 
re de ce 
P.'. y s. 



4i DESCRIPTION DE L'EMPIRE DELA CHINE, 

La première qui eft devenue U plus confidcrable, parce qu'elle eft au «^ 
jourd'iiui maîtrefîe de l'Empire de la Chine, 6c que la plus grande partie 
des autres Tartares font fous la domination, cil ccilc àz^ M.intcheo!ix ^cmc 
les Mofcovites apcllent Bogdoyes , dont le chcF elt l'Empereur qui régne 
jourd'hui à la Chine. 

Ils peuvent palTcr pour gentils, quoiqu'ils n'ayent ni temples, ni idoles, 
& qu'ils n'adorent proprement, ainil qu'ils s'expriment, que l'Empereur 
du ciel auquel ils font des facrifices : mais ils rendent à leurs ancêtres un 
culte mêle de fuperftitions , & depuis qu'ils font à la Chine, quelques- 
uns d'entre eux adorent l'idole -Fo, Se d'autres idoles révérées dans l'Empire: 
mais ils font beaucoup plus atachez à leur encieane religion, qu'ils regar- 
dent comme le fondement de leur Empire 6c la fource de leurs profpéricez. 

Leur pays eft lîtué au nord de la province de Leao toag la plus orientale 
de la Chine, 8c s'étend du Midi au Septentrion, depuis le4i , degré de 
latitude lcptentrionale,jufques vers le f 5^. degré : 6c de l'Occident à l'Orient 
environ depuis le 104''. degré de longitude julqu'à la mer orientale. Il elt 
borné au Nord par la grande rivière que les Mofcovites apellent ï'amoui ou 
Amour ^ les Chinois, Helong kiang^ !^\q5 Mantcbeoux ^ Sughalien ou la: au 
Midi pai" la province de Leao tong 6c la Corée: à l'Orient par la mer orien- 
tale: 6c à l'Occident par le pays des Mongotis. 

Ce pays eft fort étendu de l'Orient à l'Occident, mais il n'a jamais été 
gueres habité, 6c l'eft aujourd'hui encore moins depuis que l'Empereur a 
attiré à Peking une partie des peuples qui y demeuroient. Il y a pourtant 
des villes 6c des bourgades fermées de murailles. On y compte auflî plu- 
fieurs villages 6c hameaux, dont les habitans cultivent la terre. 

Ses villes les plus confidérables font Ou la aighou 6c Ningouta^ où l'Em- 
pereur entretient garnifon. Il y a des Gouverneurs 6c d'autres Officiers de 
guerre £c de juftice: c'eft-là qu'on envoyé les criminels en exil , 6c c'eft 
le moyen dont on fe fert pour repeupler le pays des .Mantcheoux ^ qui fe font 
rendus maîtres de la Chine. 

L'air y eft fort froid : le pays eft rempli de montagnes 6c de forêts , & 
ne paroît gueres différer du Canada, de la manière que s'en expliquent ceux 
qui en font. J'ai entretenu tant de gens qui y ont demeuré la plus grande 
partie de leur vie, 6c qui y ont fait de fréquentes excurfions: leur témoi- 
gnage eft d'ailleurs fi conforme, que je ne puis raisonnablement douter de la 
vérité de ce qu'ils en raportent. 

Ces Tartares n'habitent gueres que le long' des rivières fur le bord def- 
quelles ils bâtiflént des cabannes, 6c paffent leur vie à la chaftc 6c à la pê- 
che: l'une 6c l'autre y font fort abondantes, auffi en tirent-ils toute leur 
fubftftance , principalement ceux qui font le plus à l'Orient , dont les 
mœurs ont quelque chofe de groffier 6c de fauvage. 

Les Mantchtoux ne laiffent pas de divifer ce pays en plufîeurs provinces, 
La plus occidentale eil; celle de 5'o/o«,que les Mofcovites appellent Dauvré, 
quoique Dauvré foit plutôt le nom de la nation que du pays. Cette provin- 
ce commence proprement à l'eudroit où la rivière àHErgoné fc joint au fleu- 
ve 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



45 



•ve de Saghalien ou h: 6c s'étend en defcendant vers l'Orient le long de ce 
fleuve, plus de If o. lieues jufques vers iVi«^i?«/«. 

Le Gouverneur de cette province m'a dit qu'il n'y aVoit pas plus de dix 
mille familles dans toute la province. Ils font grands chaflcurs Se fort adroits 
à tirer de l'arc, auflî payent-ils leur tribut à l'Empereur en peaux de zibe- 
lines; chaque chef de tamille en paye une, deux, trois par année, félon qu'ils 
font taxez, eu égard au nombre de gens capables de porter les armes 6c d'al- 
ler à la chafle. 

Il n'y a dans tout le pays qu'une bourgade nommée Merghen ou Merghin^ 
encore eft-ce l'Empereur qui l'a fait bâtir, 6c il y tient une petite garni- 
fon. Dans tout le relie ce ne font que des cabannes que chacun fe bâtir ibi- 
même. Les Moicovites avoient élevé une forterefle dans cette province , 
qu'ils avoient apellée ^lùazin, 6c que lesTartares nommoient Tac/a du nom 
d'une petite rivière où elle étoit bâtie, dans l'endroit par où cette rivière 
fe décharge dans le fleuve Saghalien ou la. 

C'efl: cette forterefle qui a donné occafion à la guerre que les Mofcovites 
ont fait à l'Empereur de la Chine. Les Moicovites y tenoient une forte gar- 
nifon, 6c empêchoient les Chinois d'aller à la chaffe des martres zibelines 
dans tous les environs , où il y en a de fort belles 6c en quantité : mais enfin 
cette forterelTc a été rafée, 6c le pays entièrement cédé à l'Empereur de la 
Chine, par le traité de paix fait à Nipîchou. 

Depuis le lieu où étoit la forterefle d'Tacfa jufqu'à l'embouchure du fleu- 
ve Saghalien ou la, dans la mer orientale, il y a bien quatre cens lieues, 
ainfi que me l'a afîuré le Gouverneur général de tout ce pays-là, qui en a 
fait le chemin en barque, par ordre de l'Empereur. 

On compte ifo. lieues depuis Tacfa jufqu'à Ningouta ,de Ningouta on va 
jufques à une nation qui fe fert de chiens pour voiturer les fardeaux , com- 
me nous nous feryons de chevaux 6c de bœufs, 6c que les Manicheoux, dont 
le pays s'étend jufqu'aux terres de cette nation, n'appellent pas autrement 
que la nation qui fe fert de chiens 

Cette nation s'étend le long du même fleuve environ loo. lieues , quoi- 
qu'elle ne foit pas fort nombreufe, n'y ayant que çà Sclà de petits hameaux, 
fltuez d'ordinaire à l'embouchure de quelque petite rivière qui lé jette dans 
le Saghalien ou la. 

Le relie de la rivière jufqu'à la mer , ell ocupé par une autre nation 
nommée Fiattou ou Fiatta^qiù a une langue toute différente: cette nation 
eft fort fu'ouchc, 6c félon qu'on me l'a dépeinte, elle reflcmble alTez aux 
Iroquois. Les langues de ces deux nations différentes entr'ellcs, font auflî 
fort difî'érentes de celle dts Afantcheoax. Ils ne vivent que du poiflbn qu'ils 
pèchent en abondance, 6c ils fe couvrent des peaux de ces poifTons: ce qui 
leur a tait donner le nom de 21i fi, qui fignifie en Chinois peau de poiflbn: 
ils n'ont aucune idée de l'agriculture, ils fe logent dans des huttes 6<^ des 
cabannes: ils n'ont ni Roi, ni fouvcrain. Chaque bourgade fe cboifît un 
chef, auquel elle obéit à peu prés comme font les S-.u!"agcs en Canada. Ils 
ont de petites barques qu'ils font d'écorce d'arbres , ou bien de tronc d'ar- 
bres qu'ils creufent, 

F 2, Ceux 



O BSI R T. 
H I S ï O R. 
S U R L A 

Tautakie; 

Nombre 
de les 
Habitans. 



Merghen 
ouMorghin 
par qm 
bâtie. 



Origine de 
la guerre 
entre les 
Mofcovi- 
tes & les 
Chinois, 



Voiture de 
Chien dans 
ce Pays, 



Etendue 
de la Rff 
rion de 
Chien, 

Situition 
dciFiaiiûK, 



Leurs 

Mœurs. 



Ponlieur 
de ces 

l'eupies. 



O B s E R V. 
H 15 T O R. 
SU R L A 

Tartarie. 



Ce Pays 

cftun vafte 
défère. 



Situation 
des Bout- 
chari, 6c 
leur ocu- 
pation 
pendant 
l'Hiver. 

Situation 
de la Ri- 

viére 
Tchikiri , 
ou Zia. 



Ce que 
ceft que 
l'aninial 
Oren. 



Seconde 
Nation de 
Tartarie 
appellée 
Mongous 
ou Si ta 
ife. 

Leur éten- 
due. 



44 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Ceux qui font à l'cmbouchûrc de la rivière, voyent de tcms en tems des 
barques qui viennent des Iles : il y en a une grande quantité vers cette em- 
bouchure, qui n'a pas plus de trois lieues de largeur: cette rivière elt par- 
tout très-profonde, & navigable, quand elle n'eil pas glacée: de grands 
vaifleaux pouroient la remonter juiques à Niptchou^ c'ell-à-dire, environ 
cinq cens lieues. 

Je demandai au Gouverneur de ce pays-là , s'il n'y avoit point d'habita- 
tions vers la mer orientale: il me répondit qu'il n'y avoit vu que de gran- 
des forêts, & que ceux qui habitent le long de la rivière, ne connoiflbient 
point d'autre nation. Ainfi tout ce valle pays qui eft à l'Orient de la riviérs 
nommée Son ga ri par les Tartarcs, 6c par les Mofcovites Singale, n'ell 
qu'un vafte défert plein de montagnes 6c de forêts. 

Ceux qui habitent le long de la rivière de Songa ri^ font des Mantcheoua 
que les Mofcovites apellent Doutchari. Ce font eux qui tous les Hivers vont 
chafler les zibelines dans ces vaftes forêts, qu'on voit de côté 6c d'autre du 
Saghalien ou la, 6c ils reviennent palTer l'Eté dans leurs habitations, dont 
la plupart font aux environs de Ningotita. . 

Au nord du Saghalien ou la, à loo. lieues environ au- dofîbus d'2^(^, 
fe voit une rivière confidérable que les Mantcheoux apellent Tchikiri , 6c 
les Mofcovites Zia: cette rivière a bien demie lieue de largeur vers l'en- 
droit où elle fe jette dans le Saghalien ou la: pour la remonter jufqu'à fa 
fource, il faut, dit-on, deux mois, mais il ne faut pas if. jours pour la 
defcendre : elle a fon cours fort rapide en defcendant du Nord-Eft au Sud- 
Oiieft, 6c prend fa fource dans cette chaîne de montagnes, qui a été dé- 
terminée pour fervir de limites entre les terres apart«nantes à l'Empereur de 
la Chine, 6c celles qui apartiennent aux Czars de Mofcovie. 

Les Mantcheoux apellent les peuples qui habitent aux environs de cette 
rivière Orotchon, d'un animal nommé Oron. C'efl: une efpèce de petit cerf 
que les habitans aprivoifent, 6c dont ils fe fervent comme de bête de char- 
ge, foit pour tirer leurs traîneaux, foit pour porter leur bagage. J'en ai 
vu dans la ménagerie de l'Emipereur, auflibien que des élans ou alées qui 
font en quantité dans ce pays-là, 6c dans la province de Solon. C'efl: auH 
environs de la rivière de Tchikiri que font les belles zibelines. On y trouve 
pareillement des hermines grifes 6c des renards noirs. Les Mofcovites en 
tiroient quantité de belles peaux, quand ils étoient maîtres âCYacfa. 

La féconde nation de la Tartarie, qui a toujours été la plus nombreufe 
6c la plus étendue , eft celle des Mongom qu'on apelle quelquefois à la 
Chine Si ta tfe, c'eft-à-dire, Tartares occidentaux, 8c par dérifion Tfao 
ta tfe, c'eft-à-dire, Tartares puans, parce que ordinairement ils font de 
mauvaife odeur. 

Cette nation comprend les Kalmucs ou Eluths, les Kalkas 6c ceux qu'on 
apelle fimplemcnt Mongous, qui demeurent aux environs de la grande mu- 
raille. Leur pays s'étend de l'Occident à l'Orient, depuis la mer Cafpien- 
ne jiifqu'aux Tartares orientaux dont nous venons de parler, c'eft-à-dire, 
jufqu'à 2. ou 3. dégrez de longitude au-delà du méridien de Peking, 6c 

du 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



4f 



du Midi au Nord depuis la grande muraille de la Chine, jufques vers le 
fOf. degré de latitude. 

Ils parlent tous la même langue, qu'on apcUe fimplement langue Mon- 
golie. A la vérité ils ont quelques dialeéles différens , mais ils s'entendent 
tous fort bien, 6c qui fçait la langue des uns, ie fait entendre de tous les 
autres. Ils n'ont aulîi tous qu'une même religion, qui eft celle du Thibet, 
c'eft-à-dire , qu'ils adorent l'idole Fo , qu'ils apellcnt en leur langue 
Foueheki: ils croyent la tranfmigration des âmes, & ils ont pour les prê- 
tres de leurs idoles apellez Lamas ^unG fi profonde vénération, que non feu- 
lement ils leur obéiflént aveuglément, mais encore qu'ils leur donnent ce 
qu'ils ont de meilleur. 

La pliipart de ces prêtres font fort ignorans: mais pour être eftimez ha- 
biles parmi ces peuples, il fuffit d'entendre un peu la langue du Thibet 6c 
d'en connoître les cara6téres,afin d'être en état de lire les livres facrez qui 
font écrits en cette langue. 

On ajoute que la plupart des Lamas fe plongent dans la débauche , 
fur-tout avec les femmes, dont ils abufent impunément. Néanmoins les 
Princes du pays fe laiflent gouverner par leurs confeils, ils écoutent leurs 
avis avec refpeét, Se l'honneur qu'ils leur rendent, va jufqu'à leur céder 
la première place dans les aflemblées de cérémonie. 

Tous les Mongous vivent aulîî de la même manière, errans çà ^ là avec 
leurs troupeaux, ôc demeurans campez dans les lieux où ils font commodé- 
ment, ôc oii ils trouvent le meilleur fouragc. En Eté ils fe placent ordi- 
nairement dans des lieux découverts près de quelque rivière ou de quelque 
étang, & s'il n'y en a point, aux environs de quelque puits: en Hiver 
ils cherchent les montagnes 6c les colines , ou du moins ils s'établiflent 
derrière quelque hauteur, oii ils foient à couvert du vent de Nord, qui 
eft en ce pays-là extrêmement froid : la neige fuppléc à l'eau qui leur 
manque. 

Chaque fouverain demeure dans fon pays, fans qu'il foit permis ni à lui , 
ni à fes fujets d'aller dans les terres des autres : mais dans l'étendue des ter- 
res qui leur apartiennent, ils campent où ils veulent. Ils font naturelle- 
ment fales & mal propres dans leurs tentes, dans leurs habits, Ôc dans tou- 
tes leurs manières qui font tout-à-fait grofliéres £c impolies. Ils vivent au 
milieu des ordures de leurs beftiaux , dont la fiente leur tient lieu de bois 
pour faire du feu: car il n'y en a point dans les lieux qu'ils habitent. Ils 
font bons cavaliers, habiles chafTeurs, adroits à tirer de l'arc à pied 6c à 
cheval : en général leur vie eft très-malheureufe. 

Ennemis du travail , ils aiment mieux fe contenter de la nouriture 
qu'ils tirent de leurs troupeaux, que de fe donner la peine atachée à la 
culture de la terre , qui eft aflez bonne en plufieurs endroits. Durant 
l'Eté ils ne vivent que du laitage de leurs beftiaux , ufant indifféremment 
de lait de vache, de cavalle, de brebis, de chèvres, & de chameaux: 
leur boiflbn ordinaire eft de l'eau cuite avec des feuilles de thé, mais du 
plus greffier Se du plus vil qui foit dans toute la Chine. Us y mêlent du 

F \ beu<^ 



O B s E R r^ 

H 1 s T O R. 
S U R L A 

Tartarie,' 

Leur Lan- 
gue. 

Leur Re-; 
ligion. 

Aveugle- 
ment de 
ces Peu- 
ples. 

Leurs 
PiêcresJ 



Débatî- 

ches parmâ 
les Lamasi 



Mœurs deâ 

AIongoHS-, 



Défenfes a 
ces Peu- 
ples de 
fortir de 
leurPayi^ 

Leur 

adreffc; 



Sont ama^ 
teurs du 
repos. 

Leur 

nouritur?] 



/ 



4t5 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

heure, de la crêmc, 2c du lait, plus ou moins, félon qu'ils font plus ou 
moins à leur aifc. 

Ils font aufli une efpèce d'eau-de-vie avec du lait aigre, principalement 
decavalle, qu'ils font dilliler après l'avoir fait fermenter. Les riches mê- 
lent de la viande de mouton fermentée avec ce lait aigre, 6c enfuite ils le 
diftilent: cette eau-de-vie ell forte 6c nouriflante; leurs délices eft de s'en- 
ivrer de cette liqueur : ils prennent aulTi beaucoup de tabac. Ils ont com- 
munément un bon naturel 8c de la droiture. 

Quoique la poligamic ne foit plus défendue parmi eux, ils n'ont ordinai- 
rement qu'une femme. Ils brûlent les corps de leurs morts , 8c vont en- 
terrer les cendres fur quelque hauteur : ils font un amas de pierres fur la 
folle, 8c fur ces monceaux de pierres, ils plantent quantité de petits éten- 
darts. 

Ils font fort dévots dans leur faufle fe£lc , 8c prefque tous portent des 
chapelets au col, fur lefquels ils récitent leurs prières. S'ils avoient embraf- 
fé la vraie religion, je crois qu'ils feroient de fervens chrétiens : quoique 
pourtant, à dire vrai, ils font tellement entêtez de leurs Lamas 8c de leurs 
erreurs, qu'il y a peu d'aparence qu'on pût les convertir à la foi, à moins 
que Dieu ne fit un de ces miracles de la grâce, par lefquels fa main toute 
puiflante içait changer les pierres en enfans d'Abraham. 

II n'y a gueres de Prince A/o«go« qui n'ait quelque pagode dans fes Etats, 
quoiqu'il n'y ait pas une feule maifon. J'ai vu le refte d'un de ces temples 
à plus de 2fo. lieues de Peking: les tuiles verniflees ou plutôt émaillées de 
Fourberies couleur jaune, avoient été aportées de Peking^ 8c des ouvriers venus ex- 
près de la Chine avoient travaillé à fa conftruftion. C'étoit un de ces four- 
bes de Lamas ^\e(\\ie\ fe difoit un Fo vivant, 8c le faifoit adorer en cette qua- 
lité, qui l'avoit fait bâtir dans les Etats du Roi des Kalkas fon frère. 

Qiioique les Tartares Mongous n'ayent qu'une même langue, une même 
religion, 8c une même façon de vivre, on les peut divifer en trois fortes de 
peuples, ic&vo\\-\çs Kalmiics^ les Kalkas, èz les Mongous. 

Les Kalmi'.cs qu'on apelle ici 8c chez eux-mêmes Eluths , ocupent le 
pays qui eil entre la mer Ca^ienne 8c la montagne à' Altaï, de l'Occident 
à l'Orient: 8c du Septentrion au Midi, entre les Mofcovites 8c les Tartares 
Tusbeks, qu'ils apellent Hajfack pourouk, avec lefquels ils font continuelle- 
ment en guerre: ils fe font étendus jufqu'au Thibet,ainfi que je dirai plus 
bas. 

Les Elutbs font à préfent de trois fortes : quoiqu'ils foicnt tous originai- 
res de la même famille, ce font comme trois branches qui font forties du 
même tronc. 

La première forte eft de ceux qui font maintenant les plus nombreux 8c 
les plus puiflivns: ils vont tous les ans camper durant l'Hiver fur les bords 
de la mer Calpicnne aflez près à' Jflracan, où ils font un grand commerce: 
Ce font les 'plus occidentaux, 8c ils ocupent les terres qui fe trouvent en- 
tre la Mofcovie, Samarcand, Kaskar, Se autres pays des Tartares i«yj^,èy, 
ils s'étendent à l'Orient jufqu'ù une grande chaîne de montagnes que je 

crois 



OïSKR V. 
H ISTO R. 
S U K LA 

Tart*rib. 

Compofi- 
tion de 
leur Eau 
de vie. 

X-ifages des 
T.utares 
de brûler 
les Corps 
des morts. 

Leur Su- 
perlution. 



Leurs Pa- 
godes. 



d'un de 
leurs Frê- 
tres. 

Comment 
on peut 
divifer les 
Mengous. 

Situation 
des Kal- 

tHUS 1 OU 

Eluths. 



Les Eluths 
lofit de 
plulkurs 
fortes. 
La pre- 
miérç. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 47 

crois être la continuation du Caucafe. Les EInths font auffi plus connus en Oeser v, 
Europe Tous \e nom de Kahmcs , qu'ils ne le lont en ce pays-ci, oii on les kistok, 
apelle les Eluths A^oitki. Ils iont ahez des autres Eluths plus orientaux , & i!'^ ••* 
iis entretiennent entre eux quelque commerce. artarih. 

Les féconds Eluths^ que les Mofcovites apellent aufll Kalmucs^ font ceux La fecoB- 
qui habitent depuis cette chaîne de montagnes, dont je viens de parler, '''^• 
jufques à une autre chaîne de hautes montagnes, dont la plus confidérable 
s'apelle ^//^/: c'elt de cette montagne que fortent plufieurs grandes riviè- 
res, dont les principales font VOby &C Vlrtis. Le Roy des Eluths tenoit or- Sources de 
dinairement fa cour vers la iource de cette dernière rivière : ces peuples é- ^'Ph ^ 'l^î 
toient nombreux, puiflans, &; ocupoient une vaile étendue de pays depuis ' ^'''"■ 
les terres des Mofcovites, julqu'au pays des Tartares Itijbeks: mais ils s'af- 
foiblirent 6c fe ruinèrent eux-mêmes par leurs diviiions Ôc par leurs guerres 
intellines. 

Cependant leur dernier Roy nommé Caïdan PojoSlou /m«, après avoir rèu- CaUatt ^ 
ni lous fa domination tout ce qui relloit de ce grand peuple, a détruit de ^"i"^^".'* 
nos jours 1 Lmpire des A«/y('^^ qui etoit puiilant en i artane, ce a même oie l'Empire 
déclarer la guerre à l'Empereur de la Chine. Il ne penfoit à rien moins qu'à Az.%Kalka:\ 
la conquête de cet Empire, 6c peut-être auroit-il rèuffi dans fon projet, lî 
fon neveu ne fe fût pas féparé de lui avec plus de la moitié de ibs gens: 6c 
s'il eût eu affaire à un Prince moins vigilant Se moins brave que n'étoit 
l'Empereur Cang hi: mais il a été entièrement défait lui & fon armée, en- 
forte qu'il ne relte à prèfent des Eluths que le neveu de Caldan , qui s'étant 
retiré d'auprès de fon oncle avec ceux de fa fuite, Se s'étant toujours main- 
tenu en bonne intelligence avec l'Empereur de la Chine, cft préfentement 
paifible pofleiTeur de fes Etats, qui font aux environs de la fource de Vlrt'is, 
Comme dans le journal qui fuit, des voyages fliits en Tartarie, on parle 
beaucoup des Eluths £c du Caldan leur Roy : il ell à propos pour un plus 
grand éclaircifTement d'entrer dans quelque détail de l'origine, 6c des der- 
nières guerres de ces peuples. 

Il n'y a gueres plus de 80. ans que tous les Eluths de ce pays-là n'avoient Guerre 
qu'un chef ou Roy apellé Otchirtou Tcbe tchinghan ^dont il efl: fait mention "^'^i'" ^ 
dans plufieurs relations, ôc particulièrement dans celle du père Avril. Le £/^,^^/"' 
Prince d^Jblay fon frère s'étant révolté contre lui , fut défait dans un com- 
bat 6c obligé de fe retirer bien loin vers la Sibérie. Il y avoit fous ce Roy 
plufieurs petits Princes de fa maifon qui s'apellent 'Taikis., Se que les Mofco- 
vites nomment Taicha 6c Taicbi: chacun de ces Tai^i^ étant maître de fes 
gens, fe gouvernoit à fa fantaifie 6c ne rendoit au Roy leur fouverain qu'u- 
ne obéiflance aparente, ne lui payant de tribut qu'autant qu'il le jugeoit à 
propos. 

L'un de ces T'aikis nommé Patorou hum ètoit fort riche, Se s'étoit aquis 
beaucoup de réputation parmi les fiens , particuliément ;dans la guerre du 
Thibet ^ dont je parlerai plus bas; il laifla en mourant plufieurs enfans: ce 
fut l'aîné apellé Ontchofi qui lui fuccéda. 

Dans le tems qu'il fiiiloit la guerre aux Tartares Haffdks Pourouies ou Supcrfîi^ 

Tuf- fions ds? 



O ? s E R V. 
K 1 S T OR. 
S U R L A 
TaRTARIE. 

M»ngom 
au fujet 
de la pe- 
tite vérole. 



Confor- 
mité des 
ufages des 
Mcngous 
avec ceux 
desjuifs 
J'ur le ma- 
sage. 



Cntchon 
Efclave 
depuis piu- 
fieurs an- 
nées re- 
vient dans 
les Etats. 



Eft malTa- 
cré par 
Jbn frère 
Sen^hé, 



Stnghè à 
Ion tour 
cil tué. 



4S DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

l'iifbeks, il tomba malade de la petite vérole dans fon camp, 6c comme ,^ 
par une fuperftition aufli ridicule que barbare, les Mongous ont coutume 
d'abandonner ceux qui font ataquez de ce mal , les gens d'Ontchon fe retirè- 
rent fur le champ, ÔC laiflerent le Prince feul dans fa tente, fans qu'il reftât 
unfeul domeftique pour le fervir. 

Les Tartares Mahométans qui étoicnt poftcz vis-à-vis des Eluths , les 
ayant vus décamper, ne manquèrent pas de venir le lendemain dans le camp 
abandonné, 6c ayant trouvé le malade, ils en prirent tant de foin qu'ils le 
guérirent. 

Comme ce Prince ne jugea pas à propos de découvrir qui il étoit, on le 
garda comme un fimple eiclave pendant trois ans. Cependant Senghé fécond 
Hls de Patorou hum Taiki ne doutant point que fon frère aîné ne fût mort , é- 
poufa fa femme , félon la coutume des Mongous^ qui eft en cela femblable à 
celle des Juifs. 

Au bout des trois ans Ontchon fe fit connoître aux Tartares de Hajfack 
pour ce qu'il étoit, & leur ayant promis avec ferment que s'ils le ren- 
voyoient en fon pays, il ne leur feroit plus la guerre: il recouvra fa li- 
berté, 6c on lui donna cent hommes pour lui fervir d'cfcorte , jufques fur 
lès terres. 

Ontchon étant arivé fur la frontière de fes Etats, dépêcha un Courier à 
fon frère Senghé pour l'informer de fes avantures 6c de fon retour : celui-ci 
furpris d'une nouvelle fi peu atendue, alla auflitôt chez la femme de fon 
frère qui étoit devenue la iîenne, pour fçavoir à quoi elle fe détermineroit 
daiis une pareille conjonélure. Cette femme qui avoit agi de bonne foi, lui 
répondit qu'elle ne l' avoit époufé , que dans la perfuafion que fon premier 
mari n'étoit plus en vie: mais que puifqu'il étoit vivant, elle ne pouvoit fê 
difpenfer de fe réunir avec lui. 

Senghé également pafllonné pour la femme ^ pour les Etats de fon frè- 
re , dont il étoit en pofleflîon, 6c qu'il vouloit retenir, fit partir des gens 
de confiance comme pour aller au-devant du Prince ôc lui faire honneur, 
mais en eftet pour le furprendre ôc le maflacrer lui 6c toute fa fuite , félon 
les ordres fécrets qu'il leur avoit donnez : la chofe ayant été exécutée, il fit 
publier qu'on avoit défait un parti de Hajfaks puroutes ^ fans parler de fon 
frère. 

Cependant ce crime ne fut pas long-tems fins être divulgué. Un de fes 
autres frères qui étoit de la même mcre qu'O^/c^o;/, 6c un de fes neveux , 
fils de ce même Ontchon^ fe liguèrent pour tirer vengeance du meurtrier du 
Prince. Ils raflemblerent les anciens domeftiques de ce Prince, 6c ils pri- 
rent fi bien leurs mefures qu'ils tuèrent Senghé^ 6c remirent le fils d'0«- 
tchou en pofleflîon des Etats de fon père. 

Çaldan troifiéme fils du Patonrou hum Taiki Bc frère de Senghé de même 
lit, s'ctoit fait Lama dès fi jeuneflc, 6c avoit été élevé auprès du grand 
Lama, comme un de fes principaux difciplcs : il ccoit venu enfuite s'établir 
à la cour de Otchirtoii tche tchïn han qui le confidcroit fort. Lorfqu'il aprit 
ces nouvelles il demanda permilîion au grand Lama du Thibetfon maître de 

quit- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



4> 



quiter l'habit &: la profeflion de Lama, pour venger la mort de Ton frère 
Senghé. 

Cette permiffion lui fut acordée : 6c aufîkôt il forma un corps d'armée 
des anciens domeftiques de Senghé 6c des troupes que lui acorda Otcbirtou, 
6c avec ce fecours il fe laifit des meurtriers de l'on frère : après les avoir fait 
mourir, il ie rendit maître de tous les biens de fes frères 6c des Etats de 
Senghé. Il époufa la principale femme de ce Prince, qui étoit fille d'Oichir- 
ton Roy des Eluths, 8c fes forces augmentant chaque jour, il fe vit en état 
de difputer le Royaume à fon beau-pere Otcbirîou, auquel il étoit redevable 
de la fortune prélènte. 

Une querelle que leurs gens eurent enfemble, fut le prétexte dont il fe 
fervit pour lui déclarer la guerre: il entra avec fes troupes dans le pays 
d'Otchirtou qui vint au-devant de fon ennemi à la tête de fes gens; la bataille 
fc donna proche un grand lac nommé Kizaipuu. Caldan remporta la viéloi- 
re, fit fon beau père prilbnnier, 6c le fit égorger pour s'aflurer la conquê- 
te de fes Etats. Par là il devint le chef de tous les Eluths. 

Le grand Lama récompenfa fes cruautez 6c la perfidie dont il avoit ufé 
envers un Roy fon beau-pere 6c fon bienfaiteur, en lui donnant le nom de 
Han, qui fignifie Roy ou Empereur, 6c c'eft de ce mot qu'on apelie les 
Princes Tartares Kan, qui eft le même, 6c qui s'écrit de la même manière 
en Tartare que Han : furquoi il eft bon de remarquer qu'en Europe on chan- 
ge // en isT dans la plupart des mots, fur-tout lorfque la lettre cil: initiale , 
on dit donc ici Han pour ce qu'on apelie Kan en Europe: on nomme ici 
Hami une petite ville des Tartares Tufbeks, la plus voifine de la grande mu- 
raille, au lieu qu'en Europe on l'apelle Kami: on dit Houblai pour Coublai, 
Halhas pour Kalkas, 6c ainfî de plufieurs autres. 

Depuis ce tems-là le Caldan jouit tranquilement de fes conquêtes : il 
n'eut de guerre qu'avec les Hajfaks pouroutes ennemis irréconciliables des E- 
luths, jufqu'à l'année i688. qu'il entra à main armée dans le pays des Kal~ 
kas: il trouva ces peuples aflfoiblis par leurs diffenfions domeîliques, il les 
défit dans une bataille, 6c profitant de la fupériorité de fes armes, il ne 
ceffii de les pourfuivre qu'après leur entière défaite. 

Si l'intérêt commun eiit pij les réunir , les Eluths n'auroient jamais 
entrepris de lès combatre. La première fois que j'allai du côté de la 
Mofcovie pour y traiter de la paix, je vis les trilles relies de ces mal- 
heureux Kalkas, qui fuyoicnt de toutes parts pour fc dérober à la , fureur 
des Eluths. 

Maintenant que le Caldan a été détruit à fon tour par l'Empereur de la 
Chine, il n'y a plus dans ces valles contrées que lo ou iiooo. fimilles 
à' Eluths., à la tête defquels eft un neveu de Caldan., fils aîné de Singhé. Ce 
Prince nommé Tfe vang raptan fe retira d'auprès de fon oncle, dès le com- 
mencement de cette dernière guerre: voici lefujet de fa retriiite 6c de fon 
mécontentement. 

Une Princefle fille d'Otchirtou lui avoit été promifc en mariage : elle 
^\uta.u Caldan, 6c il l'enleva. Non content d'avoir fait cette injuftice à 

Tome IV. G fon 



O B s E » fj 
H I s T OR.. 
SO R L A 

Tautarie; 



Bataille de 



Caldan 
obtient le 
nom de 
Roi. 



Entre dsns 
le Pays des 
Ktilkas. 



Eft défait 
par l'Em- 
pereur de 
la Chine. 

Tfe van£ 
mptan ion 
Neveu le 
retire. 

A quelle 
occafian. 



ObS ER V. 
Hl S TO R. 
S U R L A 

Tartarie. 



Troifiéme 

Efpèce 

Û'tluthi. 



Font la 
Conquête 
du Royau- 
me de 
Thibet. 

Ce Royau- 
me parqui 
gouverné 
autrefois. 



Change de 

Ciouver- 

menc. 

De quelle 
manière. 



Des P fin. 
ces Eluihi, 



fo DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

fon neveu , il atenta encore fur fa vie , Se il apofta des aflaflins , qui 
ayant ordre de le tuer, manquèrent leur coup, 8c lui crevèrent fimplemenc 
un œil. 

Ce Prince vit paifiblement dans fes Etats , il commence à faire labourer 
la terre, 6c il y eil forcé par la diminution de fes troupeaux, qui ne fuffi- 
fent plus pour l'entretien de les peuples. Il eft toujours en guerre avec les 
Ttifbeks : le pays de Touroufan ôc d'Tarkian lui ell fournis. Il y a peu d'an- 
nées que la ville à'2''arkian voulut fecoiicr le joUg Se fe révolta contre lui : il 
l'afliégea aulîl-tôt & s'en rendit le maître, & après l'avoir ficagée , il lui 
ôta tous les moyens de fe fouftraire déformais à ion obéiflance. 

La troifiéme efpèce d'Eluths eft de ceux qui ocupent tout le pays qui eft 
entre une des extrémitez de la province de Chmfi^ une partie de la provins 
ce de Se tchuen^ & le Roy.aume de Tlnbet^ où le Roy 6c le chef de ces E- 
Itiths nommé Daki ban fait fa réfidence ordinaire: ce font ces Eluthsy 
qui, aidez du fecours des autres Eîutbs^&c principalement de Patoiirou hum 
Taiki, ont conquis dans ce ilécle, le Royaume de Thibet, Se l'ont donné au 
grand Lama : car il n'y a pas plus de 60. ans que le Thibet qu'on apelle in- 
différemment T'oubet, Thibet, êc Tangout, étok gouverné par un Roy naturel 
du pays nommé Tfan/pa han^ que les Chinois apellent dans leur hifloire 
Tfafi pou. 

Ce Prince étoit autrefois très-puiflant. Se il eft probable que c'étoit le 
fameux Préte-Jean fi célèbre dans l'hifloire; bien que le grand Lama, qu'on 
nomme ici Dalai Lama demeurât dès-lors dans Poutala, que nos voya- 
geurs ont apellé indifféremment Betala ^ Lajfa, Se Barantola, il n'é- 
toit pourtant pas fouverain temporel du pays : c'étoit 7]a» pa qui ré- 
gnoit alors , èc qui perdit la couronne de la manière que je vais ra- 
conter. 

Les Mongoiis, qui révèrent le Dalai Lama comme une divinité fur terre, 
jugèrent que Tfanpa ne le traitoit pas affez honorablement. Se que c'étoit 
à eux à venger fa dignité du mépris qu'on en faifoit : le Roy de cette troi- 
fiéme efpèce âiEluîhs dont nous parlons, joignit à fes gens ceux que Patou- ' 
rou hum Taïki lui amena ; il ataqua enfuite le Roy de Thibet, le défit en ba- 
taille rangée, le fit prifonnier. Se l'ayant fait mourir, il donna le Royaume 
de Thibet au grand Lama. Il fe tint même honoré defe dire fon vaflâl, Sc 
pour lui afflirer cette conquête, il fixa fa demeure auprès de PoutaJa : ce 
Roy s'apelloit Couchi han grand-pere de celui qui régne aujourd'hui, qu'on 
apcUc Dalai han. 

Les autres Princes de fa famille, qui s'étoient joints à lui dans cette guer- 
re, s'en retournèrent en leur pays , qui cfl à l'orient du Thibet, Se qui 
s'étend depuis le Thibet jufqu'auprès de la grande muraille de la Chine, vers 
l'endroit où eil la ville de Si ning. Ces Princes Eluths font connus à la Chi- 
né fous le nom de Taikis de Coconor,du nom d'un grand lac qui eft dans les 
terres qu'ils ocupent. Ils font au nombre de huit qui ont chacun leur pays,, 
oc leurs gens à part , indépendans les uns des autres : ils ne fe liguent en- 
tre eux que pour leur confervation réciproque. 

H? 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. yt 

Ils étoient tous vaflaux de Dalaihan^ ou plutôt du grand X^îw^ : mais Observ. 
l'Empereur ayant détruit les Eluths du Ca/dan^ fit inviter ces huit Taikis de "' « to»- 
le venir trouver. Celui qui tenoit parmi eux le premier rang , le rendit au- tartaiue. 
près de l'Empereur, il en fut reçu favorablement, aulîi le fit-il fon vaflal, g^ ^^^^ 
Ôc il reçut de la Majefté le titre & les fceaux de T'/in vang , c'eft-à-dire, de mettent à 
Régulo du premier ordre : quelques-autres des huit Princes le contente- l'tmpe- 
rent d'envoyer des députez à l'Empereur, pour lui rendre leurs hommages. '■^"'■* 

L'Empereur ne veut pas aflujettir par la force des armes ce qui refte des 
Princes de ces deux maifons des Elutbs^ il amie mieux les ativer par la dou- 
ceur en les traittant bien, en leur envoyant iouvent des préiéns qu'on apelle 
ici des récompenfcs,ce qui les engage à envoyer pareillement leurs préiéns, 
aufquels on donne le nom de tributs. 

Il y a liberté entière à tous ces Eluths de venir commercer à la Chine ,8c ,?l"'^ '/ . 
• r t^ n , ■ " ■> ■ ji j • 1 r • -^ lioerté de 

julqu a Fekmg même; on n exige d eux aucun droit, on leur rournit même commer- 

tout ce qui elt nécellaire pour leur fubfiftance pendant 80. jours, qui eft le cer à u 

tems qu'on leur accorde pour leur commerce; ce tems expiré, s'ils veu- -Cdine. 

lent relier plus long- tems, à eux permis, mais on ne leur fournit plus rien. 

On en ufe de même avec les Tartares Mahométans qui trafiquent à la Les Tar-. 
Chine; on permet le commerce à tous ceux qui voyagent par terre, & qui [^^'■".^la- 
viennent a la Chine par les provinces de 1 Occident; la vue qu on a, c eit g^t lamè- 
d'engager peu à peu ces peuples à le foumettre à l'Empereur, par l'efpé- me liberté, 
rance d'un riche négoce ,& par les avantages qu'ils peuvent tirer de fa pro- 
teftion, La faveur de l'Empereur les alTure contre les entreprifes des Prin- 
ces voifins, qui n'oferoient inquiéter ceux que S. M. protège, de crainte 
d'attirer contre eux les armes viélorieufes , qui depuis la défaite du Caldan , 
îont plus redoutées quejamais dans toute la Tartarie. 

Il faut dire un mot duThibet qui apartient au grand Lama: quoique le j '^^l'^",' 
Dalai ban demeure près de Poutala au cœur des Etats de Thibet, il ne lé xhibet ^ 
mêle en aucune forte du gouvernement de ce Royaume: il ie contente de 
régner fur les Eluths qui errent çà 6c là félon leur coutume, dans les terres 
où il y a de meilleurs pâturages. 

Pour ce qui ell du grand L«»?«, comme les affaires temporelles ne font Son Cou-; 
point de fon reflbrt, il établit un Vice-Régent qui gouverne en fon nom & verne. 
fous fon autorité. Ce Vice -Régent, qu'on apelle Tipa^ porte l'habit des ™^'^'' 
Lamas quoiqu'il foit marié. L'Empereur de la Chine durant la guerre qu'il 
faifoit au Caldan^ conféra au Tipa la dignité de Vang ou de Regulo, pour 
l'attacher à fes intérêts. Il fçavoit que le Tipa & les Lamas apuyoient fé- 
crettement le Caldan^ èc étoient en état de traverfer fon entrepriié. D'ail- 
leurs s'ils fe fulFent joints aux AIoKgous, &c qu'en même tems ils eulTent fait 
un point de religion de faire la guerre à l'Empereur, on auroit eu de la pei- 
ne à foutenir le choc de tant d'ennemis. 

A la vérité le Tipa n'ofa fe déclarer ouvertement contre l'Empefeur de Mécon-' 
la Chine: mais il ne kiflbit pas de favorifer allez publiquement le Ca/iaw. tcntement 
Auiîi depuis la ruine de celui ci , l'Empereur n'a gueres ménagé le tipa, del'Empc- 
ni même le grand Lama, 11 leur a fait parler en maître, en leur fignifiant q^j^^^^ ^^^ 

G i les ' ' ' 



yi DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE. 

O ES E R V. les fatisfaûions qu'il cxigeoit de ceux des Lamas ^ qui avoient pris ouvcrce- 
HisTOR. ment le parti du Caldan , fie les menaçant d'envoyer fon armée julques à 
TVvRTAïuE. Po^'^^l'^^f s'ils n'éxécutoient pas ponclucllement ce qu'il leur prefcrivoit. 

Le Tipa Se les Larmis ont tâché d'adoucir l'Empereur: néanmoins ils ne fe 
p'^^l^s^de ^^'^^ P^^ preflez de lui remettre les gens qu'il demandoit, & ils lui ont fait à 
ce Pays. diverlcs fois de très-humbles remontrances, aufquelles l'Empereur ne s'elt 
Particula- P^^ rendu. 

rites à ce Cependant il n'eft pas croyable que S. M. entreprenne de porter la guer- 
fujer. rc dans le Thibet: la Chine en cil trop éloignée, 6c les chemins font trop 

difficiles pour y conduire une ai-mée : d'ailleurs l'Empereur aime à mainte- 
nir fes fujets en paix, 6c fon génie ne le porte à la guerre, qu'autant qu'il- 
y eft forcé par l'mtérêt de la gloire, ou par le bien de fes Etats. 
Demeure -^^ relie Poutala cil le nom de la montagne, fur laquelle on a bâti le pa- 
du Graud lais , ou, fi l'on veut, le pagode où réfide le grand Lama. Au bas de la mon- 
Lam». tagne on voit couler une afiez grande rivière nommée Kaltjou mouren. 
, Mouren fignifie rivière en langue yl/o«go//e. C'eft, dit-on, un lieu qui a un 
très-bel alpe<5t. Au milieu de la montagne eft le pagode qui a fept étages. 
Le grand Lama loge dans l'anartement le plus élevé. 
Mœuisdes ^ ^^^^ *^^ '^ montagne iont les refl.es de la ville, oij Tjaiipa tcnoit fa 
Peuple'sdu cour: elle a été entièrement détruite par Coiicihan Roi des Eluths. Tous les 
Tliibet. peuples du Thibet habitent dans de petites villes, dans des bourgades ou 

villages, & vivent de la culture de la terre. 
Sources J'ai apris d'un ancien Préfident du tribunal des rits de Pekingy qui a été 

d'où l'au- autrefois Ambafiadeur vers le grand Lam.a^ tout ce quejedisici du Thi- 
c-'^Qu'il^d'^ bet, & ce qu'il m'a dit, s'accorde parfaitement avec ce que m'en ont ra-, 
du Thibet. porté plu fieurs autres Mandarins, qui y ont été envoyez plufieurs fois ces 
dernières années. 

Ce Préfident m'a afilu-é qu'il n'y avoit pas plus de 400. lieues depuis 5"/- 
nlng jufqu'à Poutala, 6c qu'il avoit fait le voyage en 46. jours durant l'Hi- 
ver, ne faifant gueres plus de 8. ou 9. lieues par jour: il m'a ajouté qu'il 
avoit trouvé des habitations prelque partout. Il employa 2.0. jours à aller 
jufqu'à un lieu nommé 7/2«^ fou bai par les Chinois. C'ell un lac ou plutôt 
ce ibnt trois lacs fi près les uns des autres qu'il n'en font qu'un. 
Sonrce du C'eil-là qu'eit la fource du fleuve jaune apellé en Chinois //ortw^ Z^*, qui 
Fleuve dans cet endroit n'ell qu'une petite rivière d'une eau fort claire. Elle prend 
jicttnj ht. d'abord ibn cours vers le Sud, entre des montagnes dont elle reçoit les eaux, 
6c après s'être groffie de celles des ruifléaux, 6c des petites rivières qui cou- 
lent de tout le pays de Cocunor^eWe entre dans la Chine proche de Ho tcheow: 
c'cil le nom d'une ville de la province de Chen fi, fur les^ confins de la 
province de Se tchuen, fîtuées au Sud-Ouefl de Si ning^ 

c^„ „- Ce fleuve entre dans la Chine par un paflage fort étroit que forment deux 

son en- , f >i n- ^11 

iree dans rochers énormes , tellement elcarpez , qu ils parodient coupez a plomb 

k Chine, exprès, pour donner palTage à cette rivière: elle eft déjà grofle en cet en- 
droit, ^ en même tems fort trouble, à caufe des terres labloneufes que fes 
eaux entraînent. • 

AufS 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



n 



Auffi les Chinois difent-ils que leur fameux Empereur nommé 2?/, qui 
délivra laChine de cette grande inondation fi célèbre dans l'hilloire, en ré- 
glant le cours des rivières, ôc en leur £ùfant un lit, lit couper ces deux 
rochers qui n'en faifoient qu'un, pour donner paffage à ce fleuve. Au relie 
Bo tchcou ne feroit éloigné de la fource.du Hoatig ho que de dix journées, 
s'il couloit en droite ligne, ôc s'il ne faifoit pas plufieurs détours. 

Ce même Mandarin m'a dit que dans le pays de Coconor il avoit pafle une 
rivicre nommée Altang kol: c'ell-à-dirc en langue Afo«^o//(7, rivière d'or: 
elle n'a gueres plus de trois pieds de profondeur, & elle va le jetter dans 
les lacs de T'fing fou hai. Cette rivière a beaucoup d'or mêlé avec fon fable. 
Les Tartares du pays s'ocupent à en tirer pendant l'Eté. C'eil un des prin- 
cipaux revenus des Princes de Coconor: ils envoyent leurs gens à cette riche 
pêche, qui ell d'autant plus aifée , que les eaux de la rivière font fort 
bafles. Il y a tel pêcheur qui pendant quatre mois que dure la pêche, prend 
fix , fept , huit, jufqu'à dix onces d'or, quelquefois davantage, Iclon 
qu'il a plus d'adrelîe ou plus de bonheur. 

Cependant ces pêcheurs ne font autre chofe que de prendre le fable au 
fond de la rivière: ils le lavent un peu, 6c retenant ce qui paroît de l'or, 
ils jettent le relie, 6c fondent l'or dans des creufets. Cet or paflè pour 
être très-bon, toutefois ils ne le vendent que lix poids d'argent. Il y a de 
l'aparence qu'il vient des montagnes voiiînes , où cette petite rivière 
prend fa fource; c'eft ce qu'on pouroit découvrir aifément, fi ces peuples 
avoient l'art de creufer des mines. Il y a auflî quantité d'or dans d'autres 
rivières qui coulent dans les Etats du grand Lama , ôc l'on en tranlportc 
beaucoup à la Chine. 

Ce Mandarin m'ajouta que depuis Si »z»g jufqu'aux frontières du Royau- 
me de Thibet, les terres vont toujours en s'èlevant d'une manière fenfible, 
ôc qu'ordinairement les montagnes qu'on grimpe en allant,- lefquelles font 
en grand nombre, ont beaucoup plus d'élévation fur le terrain qui cil à 
l'Orient du côté de la Chine, que fur celui qui ell à l'Occident du côté du 
Thibet. 

A la vérité il faut que ces petites montagnes, où la petite rivière d'^^/- 
tang kol prend fa fource, foient extrêmement élevées au-deflùs du niveau de 
la mer, puifque cette rivière qui ell aflez rapide va fe jetter dans les lacs 
de Tfmg fou hai ^ ôc que le Fleuve Hoang ho qui fort de ces lacs, a environ 
cent lieues d'un cours fort rapide, jufqu'à fon emholichûre dans la mer 
orientale de la Chine: auffi ce pays ell-il fort froid, eu égard à fa latitude : 
quand on commence à entrer dans le Thibet, le terrain va en baitlant, 6c 
le climat y ell auffi beaucoup plus tempéré, 

Durant le voyage de ce Mandarin, les gens du pays lui fournirent par- 
tout des chevaux pour lui ôc pour fes gens, des chameaux pour porter 
fon bagage, ôc tout ce qui étoit néceflaire pour le nourir lui ôc toute fa 
fuite. C'ell ainfi qu'ils en ufent à l'égard des Envoyez de l'Empereur. Ils 
lui donnoient dix moutons ôc un bœuf pour cinq jours: auffi l'Empereur 
deflfraye-t-il de même les Envoyés du grand Lcirna 6c des Princes de Coconor^ 
lorfqu'ils viennent à Peking. 

Cl U 



O B s E E Ti 
H I S.T O R. 
S U R LA 

TartarieJ 



Etimolo- 
gie à' Al'^ 
tang kol. 



Pêche 
dOr. 



Manière 
de faire 
cette pê- 
che. 



Situation 
des Terres 
de ce Pays, 



RecéptiGt» 
des En- 
voyés de 

l'Empe- 
reur dans 
ce Pays. 



O » s E II V. 
BI S TOU. 
t U R L A 

. Tart*rie. 

Seconde 
erpèce de 
Mongous, 



Situation 
du de'ert 
de Chamo. 



Son éten- 
due. 



Retraite 
des Katht 
après avoir 
été chaires 
de la Chi- 
ne. 



Comment 
gouvernés 
d'abord. 



Leur nom- 
bre avant 
leur def- 
ttuflion. 



f4 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Ln féconde ei'pèce de Mongous font les Kalkas: leurs Etats font immédia» 
tement à l'orient des Eluths : leur pays's'étend de l'Orient à l'Occident, 
depuis le mont Jltai jufqu'à la province de Solon^ & du Nord au Sud de- 
puis le fo''. & le f i*". degré, jufqu'à l'extrémité méridionale du grand défert 
appelle Chamo ^ qui étoit cenfé être à eux, parce qu'en effet il y avoit plu- 
fieurs de leurs gens qui y campoicnt particulièrement durant l'Hiver qu'ils 
ont moins befoin d'eau : elle ell rare dans ce dciert : on y trouve quelques 
puits qu'on a creufez exprès, mais d'ordinaire l'eau en eft mauvaife. 

Ce défert tourne autour de la Chine. Il eft plus affreux & plus éten- 
du du Nord au Sud vers l'Occident, que vers l'Orient. Je l'ai paflë qua- 
tre fois prefque toujours en des endroits différens, & j'en ai parcouru la 
plus grande partie. Il n'a gucres plus de loo. lieues à fon extrémité 
orientale , depuis les montagnes qui font au-delà de la grande muraille : 
je n'y comprens pas les montagnes qui font immédiatement au nord de 
la grande muraille, qu'on ne peut pas regarder comme une partie du dé- 
fert , bien qu'elles ne foient gueres habitées, car le terroir en eft bon, il 
eft rempli de bons pâturages, de bois, de fontaines 8c de petites rivières 
qui fourniflent de bonnes eaux & en abondance. Je n'y comprends pas 
non plus le pays qui eft au-delà de la rivière de Kerlon^ où il y a pareille- 
ment de bons pâturages, 6c des eaux en afl'ez grande abondance, quoiqu'il 
n'y ait, fur-tout à préfent , que très-peu d'habitans du côté de l'Occi- 
dent. 

Le défert eft beaucoup plus étendu du Nord au Sud, Se a plus de loo. 
lieues de profondeur: il eft en quelques endroits dénué de toutes chofes, 
fans arbres , fans pâturages, & fans eau, fi l'on en excepte quelques étangs 
êc quelques marais, où les pluyes fe ramafTent, 6c d'affez méchans puits qui 
font encore fort rares. 

Les Kalkas -étoient principalement établis le long des rivières de Se- 
lengué, à'Orkon ou Orhon^ de Toula ^ 6c de Kerlon^ parce qu'en ces en- 
droits là fe trouvent d'excellens pâturages , 6c des eaux en abondance. 
C'eft-là que s'étoient retirez ces Kalkas, lorfqu'ils furent chaflez de la Chi- 
ne par Bong vou, fondateur de la dynaftie de Tai ming: leurs Princes def- 
cendent pareillement de Zinghiskan ou de fes frères. 

Au commencement il n'y avoit parmi eux qu'un Prince qui portât le 
titre de Roi ou àe Han, encore payoit-il tribut, auûî bien que tous les 
autres Kalkas, à celui des Princes Mongous, qui defcendoit par la branche 
aînée de l'Empereur Co^W^i , petit ^\=>àt Zingjoiskan nommé Tchahar han, 
dont je perlerai plus bas : mais ces Kalkas s'ètant fort multipliez, 6c les Princes 
defcendans de ce Coublai , qui ne portoient que le nom de Taiki étant en 
grand nombre, ceux qui fe trouvèrent les plus puiflàns, fe rendirent peu 
a peu indépendans les uns des autres, 6c de leur Roi même, auquel ils ne 
rendoicnt plus qu'un léger hommage. 

On aflùre qu'avant leur déftruéVion , qui eft affez récente , il y avoit 
environ fix cens mille familles de ces Kalkas, qui étoient divifées en fept 
étendards, lefquels av oient chacun leur chef, 6c Ibus eux plufieurs centai- 
nes 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. ff 

ncs de Taikis. Trois de ces fept chefs avoient obtenu du grand Lama le Observa 
nom deHafi: mais la plupart des Taikis agifToient en fouverains fur leurs histoh. 
terres. Se ne rcndoient aucune déférence ù ccsHan. que celle de leur ce- l""^ *■* 
der la première place dans les ailemblees qu ils tenoient entre eux, lorf- 
qu'il furvenoit quelque différend, ou quelque affaire importante à traiter, 
ie regardant comme membres d'une même nation confédérée-, qui fe dé- 
voient un fecours réciproque les uns aux autres. 

Cependant comme Ics'Princes qui étoient les plus puiflans , oprimoient DifTen- 
les plus foibles, la divifîon fe mettoit fouvent parmi eux, mais aufîi ils fe tions fr*-: 
réconcilioient ailëment par l'entremife de leurs Lamas y aufquels ils fe laif- l^"^",^'^' 
fuient gouverner, ôc fur- tout par celle du gx^wà. Lama deThibet, pour *"" ^"^' 
qui ils avoient une déférence aveugle. 

Le plus ancien de ces trois Han s'apelloit Tchafaktou : il ocupoit le Réfidencé 
pays qui eft immédiatement à l'orient du mont Altai^ fes Etats n'étant du premier 
féparez de ceux des Eluths que par cette fameufe montagne que les Mongom ^* ^""^ 
regardent comme la plus confidérable de toute la Tartarie. Ils s'étendoient 
jufques vers les rivières de Selengid^ d'Orhon^ 8c de 7'oula. 

Le fécond de ces Han , nommé Touchetoa ou Touchektou han étoit le ^'^ ^^'■ 
plus puifTant de tous les Princes Kalkas. Son pays s'étendoit le long de ces '^ ' 
trois rivières, jufques vers le mont Kentey d'oii la rivière de l'oula, ôc celle 
de Kerlon prennent leur lource. 

Le troifiéme nommé Tcbetehing han^ étoit établi vers la fource de la ri- Du Troi- 
viére de Kerlon : fes gens s'étendoient le long de cette rivière , jufqu'à ion fiéme. 
embouchure dans le lac Dalai ou Coulon^&C encore au-delà, jufqu'aux fron- 
tières de la province de Selon. Ces deux derniers Princes n'ont porté le 
nom de Han que depuis 40. ou fo. ans: le premier le portoit long-tems 
auparavant. 

Comme on parle fouvent dans les voyages fuivans de guerres qu'ils ont Les Kalh43 
eu, foit entre eux, foit avec le CaUan Roy des Eluths, qui a le plus con- c^Jerres 
tribué à la ruine des Kalkas : on ne fera pas fâché de fçavoir ce qui y a don- civiles 
né lieu. avec les 

Avant ces gueres ces Kalkas étoient fi puifTans , qu'ils donnoient de l'in- £''«'^*« 
quiétude même à l'Empereur de la Chine. Ils étoient très-riches en trou- Leur 
peaux: leurs campagnes étoient couvertes de chevaux, 6c ils en vendoient P'iiff'^fce 
environ cent mille tous les ans à Peking : quand on les achetoit indifférera- ou^j^gj 
ment & fans les examiner, ils ne coûtoient chacun que fept ou huit écus: ^ 
mais quand on les vouloit choifir, on avoit un cheval de bonne taille pour 
quinze écus: au lieu que depuis leur delf ruétion , durant le tems que l'Em- 
pereur faiioit la guerre au Roy des Eluths, un cheval médiocre, pourvu 
qu'il fût un peu gras , valoit jufqu'à quatre cens livres & d'avantage. 

Voici donc ce qui a donné ocafion à cette guerre. Un Taiki ou Prince Origine de 
Kalka nommé Lopzang hum Taiki ^ que j'ai vu depuis à l'alTemblée des Etats ^^J"^"^^^ 
de Tartarie, ataqua, je ne fçai pour quelle raifon, le premier de ces trois 
Han, nommé Chafahou han, le battit, &C le fît prifonnier, & après l'avoir 
fait mourir, s'empara de fes biens ôc d'une partie de les gens: le relie prit 

la 



OrsEnv. 

K l s T OR. 
S ') B LA. 

Tartarii. 



Schirme 
fingulier. 



Ambaiïa- 
«ie vers 
le grand 
Lama -de . 

.Thibet, 

Effet de 
cette Am- 
balTade. 
Tckafaliou 
han im- 
plore le 
iecours de 
J'Empe- 
leur de la 
Chine. 



DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

la fuite avec les cnfans de Chafalîou han: ils fe retirèrent auprès du fécond 
liait Touche ton. 

Celui-ci lie içavoir incontinent ce qui venoit d'ariver à tous les chefs des 
ctendiuds £c aux principaux Taikis, les invitant de fe joindre à lui pour fai- 
re la guerre à l'ufurpateur des Etats de Chafacîou. Ils s'aflemblerent aufli-tôt, 
ôc ayant joint l'ulurpateur, ils le défirent, èc fe rendirent maîtres de fa per- 
fonrie, ians néanmoins tremper leurs mains dansfonfang: ils le contentè- 
rent de l'envoyer au grand Lrt»;«, pour en faire telle juilice qu'il lui plai- 
roit: ils prièrent en même tems ce Pontife de donner au fils aîné de Chafa- 
itoti han la même dignité qu'avoit fon père. 

Cette demande fut acordée, le fils fut rétabli dans les Etats du père, mais 
on ne lui rellitua ni lés gens , ni fes troupeaux dont Toutchetou han s'étoit 
faifi par les avis de fon frère, qui gouvernoit abfolument ce Prince. On 
avoit pour lui toute la déférence imaginable, parce qu'il étoit Z<??«rt, & 
qu'il pallbit pour un des Fo vivans qui font en grand nombre dans la Tarta- 
rie, & qui impofent aulîi facilement à ces Mongous groflîers 6c peu éclairez, 
que Mahomet impola autrefois aux paftres de l'Arabie , pour le les aflu- 
jettir. 

Ce Lama^ nommé Tfmg tchung tumha houtouEloUy avoit été huit ans difci- 
ple du grand Lama de Thibet ; pendant ce tems-là il avoit apris la langue 
Içavante du Thibet, & il s'étoit rendu fi habile à cette école qu'il voulut 
faire un fchiimc, en fe faifant reconnoître desfiens, comme indépendant 
de celui qui avoit été fon maître, 8c prétendant être avec autant de raifon 
un Fo vivant que l'autre: il avoit fi bien trompé ces Kalkas, qu'il s'en fai- 
foit adorer comme une divinité : fon frère même, quoique Roy des Kalkas, 
alloit régulièrement à certains jours lui rendre les mêmes adorations, qu'on 
a coutume de rendre aux idoles : il lui cédoit le pas en toute ocafion, & le 
laiflbit le maître ablblu de fon Etat. C'eft proprement ce Latna qui par fon 
orgueil , & par fa mauvaifc conduite , a été caufe de la deftru6tion de fa fa- 
mille, 8c de l'Empire des Kalkas. 

Tcbafatlou han voyant qu'on lui refufoit de lui reftituer fes biens, ainfî 
qu'il avoit été arête à l'aflemblée des Etats des Kalkas^ envoya des Ambaf- 
fadeurs au grand Lama de Thibet pour s'en plaindre, 8c pour le prier d'in- 
terpofer fon autorité auprès de Touchctoii han 8c du Lama ion frère, afin de 
lui fiiire rendre fes biens qu'ils avoient indignement ufurpez. Le Dalai La- 
ma dépêcha un de fes principaux Lamas ÀTouchetou ban^ 8c au Latua fon 
ancien difciple , pour terminer le différend : cet Envoyé s'étant laifle 
gagner aux prcléns qu'on lui fit, fe contenta des belles promefles qu'on lui 
donna, fans en procurer l'exécution. 

TchafaÈlou han^ n'eipérant plus de jufticedcce côté là, envoya fon fé- 
cond fils à l'Empereur de la Chine, pour le fupiicr de prendre en main fes 
intérêts, ^ de lui fiiire reftituer fes biens. Sur quoi il eil à remarquer que 
tous les Princes Kalkas^ pour avoir la liberté du commerce de la Chine, 
rendoient une cfpèce d'hommage a l'Empereur: cet hommage confiftoit 
à lui envoyer un chameau, 8c neuf chevaux blancs, par forme de tribut: 

ils 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. j-; 

•ils ne s'aquitoient pas fort régulièrement de ce devoir, 6c ils s'en difpen- Orserv- 

foient quand ils le jugeoient à' propos. h i s t o «., 

L'Empereur fît partir un Ambafladeur vers Datai Z,flw«, pour l'engager à *" "'^ ^ '^ 
envoyer au tems qu'il lui marquoit, une peribnne de confidération dans le ^^*'*'"^' 

pays des Kalkas^oi il promettoit d'y envoyer en même tems un Grand de fa ^ '-'"P^- 

cour, afin de difpofer ces Princes à un acommodement, 2c de prévenir la po"e 'rà^'^' 

guerre qui alloit s'alumer. Média- 

Cependant Tchafa^iou hm mourut, fon fils aîné qui s'étoit lié avec CaUan ^'°"' 

Roi des £/«//:'^, dont ilctoit voifin, luifiiccéda, 6c fut fait /:/^î«: il prei- Mort de 

la âuffi-tôt la reilitution de fes biens. Les Envoyez de l'Empereur de la Chi- '^^^«î*t'oii^ 
ne ôc du Dalai Lama s'étant rendus auprès de Touchetou han & du Lama fon * 
frère, on convoqua une féconde fois les Etats des Princes Kalkas. 

L'Envoyé de l'Empereur étoit le premier préfident du tribunal des Particula-i 

Mongous, qui eft à peu près du même ordre que les fix iuprêmes tribunaux "^^.^ ^^. 'a 

de Peking. Cet Envoyé s'apelloit ^r^»z : j'ai apris de lui-même, &: de plu- d'e^FÊ""" 

fleurs autres Mandarins qui l'acompagnerent dans le voyage, les particula- percur?' 
rites de cette négociation. 

L'Envoyé du Dalai Lama étoit un des plus confidérables de fa cour, 6c Différend 

dans l'aflemblée perfonne ne luidifputa lepas, parce qu'il repréfentoit la *", fujetdu 

perfonne du Dalai Lama : il n'y eut que le frère de Touchetou ban , qui é- ^.^p'"°' 
tant auffi Lama 6c fe difant Fo vivant, prétendoit être égal à ce Pontife", 6c 
vouloit être traitté avec la même diftinétion. 

Le Roi des Eluths avoit aufli fes Envoyez qui affifterent à ces Etats, ^^ufe da 

pour y foutcnir les intérêts de fon ami 6c de fon alié. Ceux-ci fe récrièrent f^'^^'<^^- 

en vain contre la prétention du Z<î>«(î À^sï/;^^, qu'ils regardoient comme un hNé-'o^-"* 

fltentat énorme contre le refpeét dû à leur Pontife commun, qui devoit dation, 
préfider à l'aflemblée par fon légat: ce Lama ne voulant point céder: les 
Envoyez Elutbs fe retirèrent fort mécontens. 

Enfin pour éviter une broiiillerie plus grande que celle qu'on étoit venu Fin de ce; 

terminer, l'Envoyé an Dalai Lama fut obligé de conlentir o^ç.\ç. Lama <i'fférc"<ï' 
frère du Roi des Kalkas fiit affis vis-à-vis de lui: cette conteilation une fois 
iînie, les affaires furent bientôt réglées dans les Etats: Touchetou han ic le 
Lama fon frère promirent folemnellement d'exécuter de bonne foi ce qu'on 
verioit de régler: après quoi les Etats fe féparerent. Mais au lieu de te- 
nir leur parole, ils continuèrent leurs délais ordinaires fous difrcrens pré- 
textes. 

Cependant le Roi des Eluths choqué du peu de confidération qu'on avoit Conduite 



eu pour fes Envoyez , 6c de l'aifront qu'on avoit fait au Dalai Lama^ en la du Roi des 
peribnne de fon légat, preflc d'ailleurs par ChafaElon han de hâter la reftitu- ^^"'^' ^^ 
tion de les biens, dont on lui retenoit toujours la meilleure partie, envoya calion° " 



un Ambafladeur à Touchetou han 6c au Lama fon frère, pour l'exhorter à la 
reftitution qu'ils a.voient promis de faire, 6c fur- tout pour fe plaindre de ce 
que ce Lama Kalka avoit difputé le pas au légat du Dalai Lama^ qui avoit 
été leur maître commun. 
Le Latna Kalka ne put retenir fa colère, il ehai-gea de fersTAmbafla- 9'^'S'"= 
^<iWe iy^- H deur, j^ dehors. 



OesER V. 

» ISTOR. 
sua LA 

Taf.tarii. 



Le Roi des 
Eluths dif- 



{-8 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

dcur, 6c renvoya quelques-uns de fes gens au Roi des £/«//6x avec des let- 
tres injurieufes , èc menaçantes , à l'inftant il fe mit avec fon frcre à 
la tête d'un gros de troupes pour furprendre ChafaSlou han. Ce Prince, qui 
ne s'attcndoit à rien moins , ne put échapcr à la fureur de ibn ennemi : 
il tomba entre les mains du Lama qui le fit noyer : il fit mourir pareille- 
ment un des plus confidérables T'aikis^ dont il retenoit les biens: enluite il 
entra fur les terres du Roi des Eluths ,^ i'urpric un des frères de ce Prince: 
lui ayant fiit trancher la tcce, il la fit planter fur une pique, 6c l'expofa 
ainfi au milieu de la campagne; en même tems il renvoya quelques-uns des 
domelliques de ce malheureux Prince au Roi des Eluths^ avec une lettre 
pleine d'invcftives Se de menaces. 

Le Roi des Ehiîbs outre de dépit, diffimula fon reflentiment, jufqu'à ce 
qu'il fût en état de le faire éclater. Cependant il alfembla fes gens, 6c fur 
îimuie fon la fin de l'Hiver fuivant, au commencement de l'année i688. il s'aprocha 
relTenti- des terres de Toucheîou han. he Lama^ qui s'y étoit attendu, demanda du 
ment. fecours à tous les antres Princes Kalkas , leur faifant entendre qu'il n'avoit 

pris, 6c fait mourir Chafaclou han^ que parce qu'il s'étoit ligué avec le Roi 
des Eluths^ pour faire la guerre à tous les autres Kalkas. La plupart de ces 
Princes fe trouvèrent au rendez-vous fur la frontière des Etats de Touchetou 
ban avec des troupes confidérables. 

Le Roi des Eluths s'étant avancé, vit bien que ceferoit une témérité 
d'en venir aux mains avec une armée beaucoup plus forte que la fîenne,c'eft 
pourquoi il ne fongea qu'à fe camper avantageufement , fe flatant que la 
divifion fe mettroit bientôt dans l'armée des halkas: c'ert ce qui ariva , 
ainfi qu'il l'avoit prévu. Le chef d'un des plus nombreux étendards décam- 
pa le premier pendant la nuit avec tous fes gens, 'fchetchhig han fuivit peu 
après fon exemple, enfin tous les autres prirent le parti de la retraitte, 6c 
laifTerent Touchetou ban 6c le Lama fon frère avec les feules troupes de leur 
étendard. 

Le Roi des Eluths n'eut pas plutôt avis de ce qui fe pafibit, que, fans 
perdre de tems, il vint fondre fur les troupes ennemies: ce fut moins une 
bataille qu'une déroute : car ils ne firent aucune réfiftance. Touchetou ban 
avec fa famille, êc le Lama fon frère avec fes difciples , eurent bien de la 
peine à échaper des mains du vainqueur : il leur falut abandonner pi'ef- 
quc tout le bagage 8c la plus grande partie de leur armée ôc de leurs trou- 
peaux. 

Le Roi à'Eluth fit paffer au fil de l'épce tout ce qui tomba fous fa main 
de Kalkas de la hmiWe àc Touchetou han ^ il pénétra jufqu'à fon camp, 6c 
jufqu'au lieu où le Lama fon frcre avoir fixé fa demeure : il brûla tout ce 
qu'il ne put emporter , 6c ruina de fond en comble deux beaux temples que 
le Lama avoit fait bâtir à grands frais. Enfuite il envoya battre la campa- 
gne par fes gens, 6c leur donna ordre de faire main baffe, fur tout ce qui fe 
trouveroit de Kalkas qui fuyoient de toutes parts. 

Nous trouvâmes grand nombre de ces fuyards dans le défert de Chamo , 
lorfque nous le paflames au premier voyage que je fis en Tartarie en l'année 

1(588, 



Se Campe 
avanta- 
geufe- 
meut. 



î>ict fes 
ennemis 
en dérou- 
te. 



Fait paffer 
un grand 
nombre 
de Kalhis 
au fil de 
l'Epce. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. fp 

1688. & c'eft ce qui nous empêcha d'achever ce voyage ôc d'aller jufqu'à Obsrrv, 
Sekngha^ qui en étoit le terme, parce qu'il falloir traverfer le pays où le histor. 
Roi des Elutbs étoit campé avec les troupes viélorieufes. s u r l * 

Toucbetou ban 6c le Lama fon frère le retirèrent juiqu'à l'extrémité méri- 
dionale du défert, fort près des terres qui apartiennent à l'Empereur delà ^l^^xH^ch*- 
Chine: ce fut de-là qu'ils envoyèrent prier Sa Majeité de les prendre fous la io:i ha». ' 
proteétion , & de les défendre d'un ennemi , dont ils exagéroient l'ambition 
de la cruauté. 

L'Empereur dépêcha un de fes Officiers au Roi dCEIuth^ pour fçavoir ^"^^^ ^r . 
de lui le fujet de cette guerre. Ce Prince répondit refpeétueufement à l'Em- g^ute 
pereur, qu'il avoit entrepris, & qu'il étoit réfolu de continuer la guerre , guerre. 
pour venger la mort de fon frère: qu'il ne croyoit pas qu'aucun Prince vou- 
lût donner retraitte à un aufli méchant homme qu'etoit le La?na Kalka: 
que c'étoit lui qui étoit le principal auteur des cruautez qu'on avoit exer- 
cées : que par cette raifbn il étoit réfolu de le pourfuivre quelque part qu'il 
fe retirât : qu'au refte l'Empereur étoit également intcrefle à cette ven- 
geance, puifqu'il avoit hautement violé les promefles qu'il avoit jurées aux 
Ambafladeurs de Sa Majefté, pendant la tenue des Etats , 6c qu'il avoit lî 
peu déféré à fa médiation. 

Le Lama vit bien que s'il étoit abandonné de l'Empereur , il ne pouroit ^^ ^'""'^ 
manquer de tomber entre les mains de fon ennemi , fur-tout le Da/ai La-ma vairàl de 
lui étant tout-à-fait contraire : ainfi pour s'aflurer une proteétion qui étoit l'Empe- 
fon unique reflburce, il offrit à l'Empereur de fc faire, à perpétuité fon reur- 
vaffal, avec fon frère, fa famille, ôcfesfujets, &: d'engager même tous les 
autres Kalkas à fuivre fon exemple. Pendant que cette affaire fe négocioit, 
plufieurs des autres Princes Kalkas recherchèrent la proteétion de l'Empe- 
reuraux mêmes conditions d'êtrefes vaffaux. Ils furent reçus favorablement. 

Ce fut cette même année qu'ariva la mort de Tchetcbing ban : fa veuve ^^°''^ f^ 
fupplia pareillement l'Empereur de recevoir fon fils au nombre de fes vaf- J^„'" '"'' 
faux, & de lui donner lui-même l'inveftiture ôc le nom de Han. On eut 
d'abord quelque peine à lui accorder ce nom, parce qu'on prétendoit qu'il 
n'y avoit que l'Empereur qui eût droit de le porter, ôc qu'il étoit incom- 
patible avec la qualité de vaffil. Cependant cette femme ambitieufe per- 
fiftant à vouloir que fon fils ne fût point privé d'une dignité, dont ion mari P^ft'{"'*- 
étoit en poflcflion,repréfenta qu'il ne devenoit pas de pire condition qu'au- fujet 
paravant , parce qu'il fe foumettoit à l'Empereur: on eut égard à cette 
raifon , Se on lui accorda le nom de Han , à condition néanmoins que 
ce titre finiroit avec lui , ôc qu'il ne pafferoit point aux defcendans de 
fon fils. 

L'Empereur fut quelque tems fans recevoir Toucbetou han, 8c \t Lama Suite de la 
fon frère dans fes terres; Ôc fans paroître le protéger ouvertement, il fe deVEm-'^ 
contenta d'abord d'exhorter plufieurs fois le Roi des Elutbs^ à lui facrifier pereur. 
fes reffentimens, ôc à ne pouflér pas plus loin une vengeance qui devoit 
être fatisfaite, par l'état déplorable où il avoit réduit ces malheureux Prin- 
ces, ôc leurs fujets, 

H Z Mais 



O 8S 6R V. 

H I S T O K . 
SUR LA 

Tartarie. 

Opiniâtre- 
té Roi des 
FAuths à 
pou rfu ivre 
fes cntre- 
prifes. 

Les Prin- 
ces Kalkas 
font reçus 
Ibus la 
jiroteflion 
de l'Em- 
pereur. 

Le Roi 

des Eluths 
avance fur 
les Fron- 
tières de 
la Chine. 



Comfpi ra- 
tion contre 
Ci Roi. 



L'Empe- 
reur (le \i 
Chine lui 
«ppole des 
Troupes. 



Bataille- à 
cette oc- 
casion, 



60 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Mais le Roi d'Elath ne voulut entendre à aucun accommodement : il ré- 
pondit encore une fois, que l'Empereur étoit lui-même mtéreflc à punir 
des perlidcs, qui avoient rompu lans raifon un traittc dont il écoit le ga- 
rant, au ni bien que le Dalai Lama : il ajoûcoit néanmoins que lî Sa Majef- 
té vouloit remettre le Lama Kalka entre les mains du Dalai Lama leur com- 
mun maître, ôc le chef de leur religion, pour le juger, qu'en ce cas il pro- 
mettoit de mettre les armes bas, 6c de celîer toute hoftilité. 

L'Empereur croyant qu'il étoit de la grandeur de ne pas abandonner des 
Princes dépouillez de leurs Etats, qui étoient venus chercher chez lui un 
azile: d'ailleurs n'ayant plus rien à craindre de la part des Mofcovites,avec 
lefqucls il venoit de conclure la paix à A^i/)/i7^û«, il prit les Vx'iïïCt^ Kalkas 
fous la protection, & leur marqua un lieu dans fes terres de Tartarie, pour 
s'y établir & y vivre à leur manière : c'eft ce qui donna accafion à la guer- 
re qui s'aluma entre l'Einpereur 6c le Roi des Eluths. 

Celui-ci vers la fin de Juillet de l'année 1690. vint à la tête de quelques 
troupes peu nombreuies, mais fort aguerries, jufques fur les frontières de 
l'Empiie: il tua ou fit efclaves tout ce qu'il trouva de AWto campez le 
long de la rivière de ifer/ow , qu'il avoit fuivi pour la commodité des fou- 
rages : & il alla chercher.les meurtriers de fon frère, jufques dans le lieu mê=>- 
me où l'Empereur leur avoit donné une retraitte. 

Au premier bruit de la marche de ce Prince, l'Empereur raiTcmbla toutes 
les troupes des Mongous^ qui lui furent aiïlijettis dès le commencement de 
la Monarchie, & qui s'étant campez prefque immédiatement au dehors de 
la grande muraille, font comme les gardes avancées de l'Empire: il joig- 
nit à ces Mongous quelques foldats Manuheeux, qui fervoient d'efcorte au 
préfident du tribunal de la milice , 8c à celui du tribunal des Mongous, 
qu'il avoit envoyez fur les frontières , pour obfervcr les mouvemcns des 
Eluths. 

Ces deux prèfidens fongérent à furprendre le Roi à'Eluth dans fon camp,. 
5c ils y réuflîrent: ils l'amuferent fous prétexte d'un traité de paix, 6c 
lorfqu'il étoit moins que jamais fur la défiance, ils l'ataquerent pendant 
la nuit, mais ils furent repoufiez avec vigueur. Se pouriliivis jufques fur 
les terres de l'Empire, oh ils gagnèrent les montagnes qui les mirent en 
fureté. 

L'Empereur ayant apris cette nouvelle, fit partir en diligence une grofle 
armée de PfX'/»5 , pour aller à la rencontre des £/«r/.7^. Il avoit deifein de la 
commander en perfonne, 6c il m'avoit fait avertir de le fuivre: mais fur les. 
remontrances de fon confeil , 6c des Grands de l'Empire , il changea de réfo- 
lution: il en donna le commandement à fon frère aîné qu'il établit Généra- 
lilllme, êcil le fit acompagner par laîné de fes enfans, avec les principaux 
de Ion confcit 

L'armée marcha droit au Roi à'Eluth, qui l'atendoit de pied-ferme envi- 
ron à 80. lieues de Peking. Ce Prince s'etoit campé avantageufement, & 
quoiqu'il manquât d'artillerie, dont l'armée Impériale étoit bien fournie, 
& qu'il neût que très- peu de troupes, il ne laifia pas avec des forces fi iné- 
gales d'accepter le combat. P'a^- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



ôr 



D'abord fon avant-gnrde fut dcfolée par le canon ennemi : c'eft ce qui 
Pobligea à changer de pofte pour la mettre hors d'infulte: & comme il s'é- 
toit placé derrière un grand marais, qui l'cmpcchoit d'être invelH par l'ar- 
mée de l'Empereur, il le défendit avec une bravoure incroyable julqu'à la 
nuit, oî). chacun fe retira dans ion camp. L'oncle maternel de l'Emperelir 
de la Chine, qui exerçoit la charge de grand maître d'artillerie, fut tué 
d'un coup de moufquet iur la fin de la bataille, lorfqu'il donnoit l'es ordres 
pour retirer le canon. 

Les jours iliivans le palîercnt en négociations de part £c d'autre: enfin 
on permit au Roi des EliUhs de fe retirer avec les fiens : mais on lui fit jurer 
auparavant devant fon /o, qu'il ne reviendroit jamais iur les terres de l'Em- 
pereur, ni de fcsyafîaux. Dans fa retraite, une partie de fon armée périt de 
faim ôc de mifére. 

Cette difgrace fut fuivie d'une autre : fon neveu "ffe- "vang raptan qu'il avoijp 
lailfé dans ion pays pour le garder, l'abandonna, £c fe rctu'a fort loin avec 
tous ceux qui volurent le fuivre. Ce fut un coup mortel pour le Roi d'£- 
hith: il fut trois ou quatre ans à rétablir fon armée, que les malheurs de 
cette campagne avoient extrêmement diminuée. 

Cependant lorfque l'armée de l'Empereur & les Généraux qui la com- 
mandoient , furent de retour à Peking , on commença par initruire leur 
procès, quoiqu'ils euflent eu l'avantage du combat: c'eit une loi parmi les 
Mantcheoux établie dès la fondation de la Monarchie, qu'un Gén.éral qui li- 
vre bataille, 6c ne remporte pas une viéloire complette,. ell cenfé coupa- 
ble, & doit être puni. 

Si l'Empereur avoit laifTé agir le confeil fuivant la rigueur des lois , fon 
frerc aiiroit été dépoiiillé de la dignité de Fang *, ôc les autres Grands de 
l'Emph-e qui avoient été de fon confeil, auroient du moins perdu leurs 
charges. On avoit même délibéré fi on ne les renfermeroit pas dans une é- 
troite prifon: mais l'Empereur déclara que la faute étant légère, elle ne 
méritoit qu'un léger châtiment. 

Ainfi. le Régulo Généraliflime, 6c quelques autres-Officiers Généraux , 
qui font à peu prés ce que nous apellons Ducs, Comtes, Marquis, furent 
condamnez à perdre trois années du revenu de leur dignité, & les autres 
furent abaiflez de cinq dégrez. 

L'Empereur honora extraordinairement la mémoire de fon oncle , qui 
avoit été tué dans cette aélion. Il conferva à fon fils aîné les charges & lès 
dignitez, entr'autres celle de chef d'un des étendards, jugeant qu'elles ne 
dévoient pas fortir de la famille d'un homme, qui avoit fi. généreufement 
facrifié fa vie pour le bien de l'Etat. 

Sa Majefté récompenfa pareillement le* parens de ceux qui étoicnt morts 
dans le combat, ou qui y avoient été blcfiez. Enfin tous ceux qui s'y é- 
toient dilfinguez, eurent des récompenfes proportionnées à leur mérite. 
L'année fuivante, S. M. alla tenir les Etats dans la Tartarie. Ce fut alors 

H \ que 

* Prince Régulo.- 



O B s E R ri 

H I s TO R. 

SUR LA 

Tartarie^ 



Surpenfio!» 
d'armes, 
& retraite 
du Roi des 

Elidhs. 



Procès de3 
Généraux' 
de ces 
Troupesj 



IndulgcHî 
ce de 
l'Empe- 
reur à ce 
luiet. 



Jiigemenî 
détinitif 
de cette 
Affaire, 

Récom- 
penfes 
accordées 
aux prin- 
cipaux 
Officiers 
de cette 
armée. 

Hommage 
rendu à 
l'Empe- 
reur par les. 



O BSER V. 
H I S T O R, 

3 U R L A 

Tartarie. 

Conduite 
du Roi des 
Eluths en 
cette occa- 
fion. 

Sa Lettre 
au Prince 
de Cort- 
(hin. 



Conduite 
du Roi de 
Cortchin 
dans ces 
circonftan- 
ccs. 



L'Empe- 
reur en- 
treprenil 
d'extermi- 
ner les 
Eluths. 

Fait entrer 
trois ar- 
mées dans 
laTartarie. 

S'en em- 
pare. 



Etend fa 
domina- 



61 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

que tous les Princes Kalkas fe firent fes vafîaux d'un commun concert , & 
lui rendirent un hommage Iblemnel. 

Le Roi des Elntbs demeura julques en l'année 1694. '^'^"^ le pays qui ap- 
partenoit autrefois à Chafaiîou ban Se à Touchetoii ban : après avoir rétabli 
l'on armée, il parcourut les bords du fleuve de Kcrlon^ enlevant tout ce 
qu'il y trouvoit de Kalkas., il s'avança même jufques iur les frontières du 
pays de Cortchin,, d'oii il envoya foUiciter le principal Prince de fe joindre 
à lui contre les Mantcbeoux. 

„ N'eft-il pas indigne, lui écrivoit-il, que nous devenions les efclavcs 
de ceux dont nous avons été les maîtres: nous fommes Mongous., nous 
fuivons une même loi : nous devons donc unir nos forces pour réconquérir 
un Empire, qui efl l'héritage de nos ancêtres & le notre: je veux bien 
partager la gloire & le fruit de mes conquêtes, avec ceux qui en auront 
partagé le péril: mais auffi s'il arive, ce que je ne puis me perfuader, 
que quelques-uns des Princes Mongous l'oient aflez lâches pour vouloir être 
toujours affervis aux Mantcbeoux nos ennemis communs , qu'ils s'aten- 
dent à éprouver les premiers efforts de mes armes. Leur ruine entière fe- 
ra le prélude de la conquête de la Chine. „ 

Le Roi de Cortchin donna en cette occafion une preuve de la fidélité 
qu'il avoit jurée à l'Empereur: il lui envoya la lettre du Roi d'E/uth. Elle 
donna quelques inquiétude au Prince, car quoiqu'il fçût bien que les Eluths 
étoient trop foibles pour ofer l'ataquer, il craignoit néanmoins la réunion 
des Princes Mongous capable de jetter la terreur dans l'Empire: leur ancien- 
ne animofité contre les Mantcbeoux, &c la protection fécrette que le Dalai 
Lama donnoit au Roi des Eluths ., dont il fouhaittoit l'élévation, pouvoient 
facilement réunir tous ces Tartares dans un même dclléin, de fe délivrer de 
l'afflijettiflcment où ils étoient. * 

Ce furent ces confidérations qui déterminèrent l'Empereur à fiùre un 
nouvel effort pour exterminer les Eluths , ou les contraindre par la force de 
fes armes à une paix durable £c folide. 

Ce fut dans cette vue qu'en 1696. il fit entrer trois armées dans la Tarta- 
rie, afin d'enveloper les Eluths de toutes parts. Il marcha lui-même en per- 
fonne à la tête de la plus nombreufe, acompagné de plufieurs de fes enfans. 
Se des principaux Princes de fon fang. Une de fes armées remporta une vic- 
toire complette, tandis que celle de l'Empereur jettoit par-tout l'épou- 
vante. 

Enfin cette année là 6c la fuivante il acheva de détruire, de foumettre , 
ou de difliper tous ces Tartares. La mort de leur Roi qui ariva en 1697. 
lorfque l'Empereur alloit le chercher dans le fond de fa retraite, ache- 
va de ruiner tout à fait cette nation: de forte que ces refles infortunez 
d'Eluths furent obligez ou de venir implorer la clémence de l'Empe- 
reur, ou de fe retirer auprès de Tjè vang rapt an, le feul Prince des Eluths 
qui reftoit. 

Cette guerre ayant été ainfî terminée à la gloire de l'Empereur, il efl de- 
venu le maître abfolu de tout l'Empire des Kalkas 2c des Eluths, 6c a éten- 
du 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



<^3 



du fa domination dans la Tartarie, jufques aux terres qu'ocupent les Mof- 
covites, qui ne font la plupart que des forêts 5c des montagnes incultes ôc 
inhabitées. 

J'ai dit jufqu'ici qu'il y avoit principalement trois efpèces de Mongous, 
dont le pays eft joint à la grande muraille. Après avoir parle de deux 
efpèces, il reite à parler de la troiùéme Prefque tous les Princes de ces 
MoHgous font de la race de Zinghiikan auffi bien que les Kalkas : ôc le titre 
d'Empereur des Mo)igous elt demeuré au principal de tous les Princes , 
qui s'appelloit Tchabar han^ ôc qui defcendoit par la branche aînée de 
l'Empereur Coubiai: les autres Etats Mongous^ les Ehiths même lui payè- 
rent tribut jufques vers le commencement du XVI. ficelé, que le fonda- 
teur de la Monarchie des Mantcheoux fut appelle par les fujets même de 
Tchabar ban^ qui par fes débauches ôc fa cruauté, avoit rendu fa domination 
odieule ôc infuportable. 

Le Prince des Mongous devenu le vaflal de VE^m^extm àts Mantcheoux, 
fut obligé de quiter le nom de Han pour prendre celui de Vang, que cet 
Empereur lui donna. Enfuite ce même Empereur s'étant rendu maître 
d'une partie de la province de Leao tong, voiiine des plus puiflans Princes 
des Mongous , s'allia avec eux par les mariages de les entans , ôc par ce 
moyen il afTujettit une partie de ces Prmccs: enfin il acrut tellement fes 
Etats, dont hérita fon fils, grand-peie de l'Empereur qui régne aujour- 
d'hui à la Chine, que celui-ci, foit par fa douceur, foit par la terreur 
de fes armes , a fournis tous les Mongous qui environnent la grande mu- 
raille. 

Leur pays s'étend de l'Orient à l'Occident , depuis la province de 
Leao tong ôc le pays des Mantcheoux , jufques vers la ville de Ning hia , 
dans la province de Cbcn ft, entre la grande muraille de la Chine, ôc le 
délert de Chamo. Ils font divifez, en 49. étendards, qui ont chacun un de 
leurs Princes pour chef. 

Les Mantcheoux après avoir fait la conquête de la Chine, conférèrent 
aux plus puiflans de ces Princes des dignitez de Vang, de Pei lé, de Pcizé, 
de Cong, ôcc. ils aflîgnereat un revenu fixe à chacun des chefs de ces éten- 
dards, ils réglèrent les limites de leurs terres, ôc ils établirent des lois, 
fuivant lefquelles on les gouverne encore aujourd'hui. 

Il y a un grand tribunal à Peking, où leurs affaires font jugées en der- 
nier reflbrt,ôc où l'on apelle des jugemens rendus par leurs Princes mêmes. 
Ils font obligez de comparoître à ce tribunal, lorfqu'ils y font citez, Prin- 
ces ou autres. On a mis les Kalkas fur le même pied, depuis qu'ils font 
vaflaux de l'Empereur. 

La troifiéme nation de la Tartarie eft celle des Tartares Mahométans, 
dont les plus confidcrables font les 2usbeks, qui font plus connus en Euro- 
pe qu'à la Chine même: ils s'étendent de l'Occident à l'Orient, depuis 
la Perfe ôc la mer Calpienne , jufqu'aux pays des Eluths : ôc du côté le 
plus méridional , ils s'étendent juiques aflez proche de la Chine : mais 
ceux-ci ont été aflujettis la plupart par le "dernier Roi des Eluths, qui s'é- 

tcit 



O B s E R rj 
H I s T O B.. 
SUR LA 

Tartarie,' 

tion juf- 
qu'aux 
terres des 
Mofcovi- 
tes. 

Troifiéme 
efpèce de 



Devien- 
nent vaf- 
faux de 
l'Emp. des 
Man- 
tcheoux, 



Etendu* 
de leur 
Pays. 



Les Ma»* 
tcheoux 
leurcoiifo 
rent des 
dignité»'. 

Ont un 

Tribunal 
à Pekisg, 



Des Tart«3 
res Mabo; 
mécans. 



On s E n V. 
ri I 1 T OR. 

SLR LA 
TaR TARIB. 

Viciilltudc 
lians leurs 
Affilies. 



Le Prince 
de Hami 
envoyé 
des Am- 
balTadeurs 
;» la Chine. 



Diflance 
de la Chi- 
ne à Hami. 



Climat de 
ce Pays. 
Sa Ferti- 
lité. 



Sa LaQ> 
§ue. 



Quatrième 
Elpècc de 
Mongous, 



64 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

toit rendu maître d'î'^ïr/è^îw, de tourfan, & de Hami^ que nos géographes 
appellent Cami. 

Apres la dct'aite du Roi des Eluths, ceux de Hami, qui font les plus 
voilins de la Chine, fe mirent fous la protection de l'Empereur. Ceux de 
Tomjan 6c d'Tarkan vauloient les imiter, & cette cour étoit difpofée à les 
recevoir: mais Tfe vang raptan prévint l'exécution de leur defléin par fa 
préfcncc, 6c il s'aïTûra de leur fidélité. Ceux d'Jàr^'a;/ s'étant liguez avec 
les Princes Tusbeks leurs voifins, ctoient prêts à fecoiier fa domination: 
niais Raptan fe rendit en diligence chez ces rebelles, 6c les força de rentrer 
lous fon obéiflance. Comme je n'ai pas voyagé moi-même dans ce pays là, 
je me contenterai de niporter en peu de mots ce que j'en ai apris des fei- 
gneurs, que le Prince de Hami envoya à l'Empereur de la Chine. 

Le premier de ces Envoyez étoit un des fils du Prince même de Hami: 
le fécond étoit lui de fes Officiers, qui avoit fouvent parcouru le pays qui 
eft entre la province de Cbcn yî 6c la mer Cafpienne. Il me dit même qu'il 
avoit ùtc À Bochara, ou, comme ils difent dans le pays, Bobara. Il em- 
ploya cinq mois à y aller depuis Hami: mais outre que fa marche fut len- 
te, il s'aréta en plufieurs endroits, 8c il fit un grand détour, prenant fa 
route par les terres des Ehiths du Prince Raptan , qui efl beaucoup au Nord- 
Oiiell: de Hami, èc de là par le Turqttejian. Il me dit que ce chemin étoit 
fur, qu'on n'avoit point a craindre les voleurs, 6c qu'on y voyageoit com- 
modément. Il y a un chemin plus droit 6c plus court, mais moins fur Se 
plus difficile. 

On va depuis la Chine à Hamï environ en 2.0. jours: il y a plus de 100. 
lieues de Hami à Tourfan, èc on le fait en fept joure de caravanne. Ce che- 
min ell plein de rochers, 6c l'on n'y trouve prefque ni eau, ni fourage. 
Il y a 23. journées de Tourfan jusqu'à, ^cfou, dix journées à'Jcfou jufqu'à 
Tarcan: 6c delà jufqu'à Bochara, il n'y a gueres plus d'un mois de chemin. 
On paflé à Kaskar: le refte du chemin ell ocupé par des Tartares nom- 
mez Pcuroutes 6c Hajfaks : ce font de grands voleurs , qui pillent indiffé- 
remment ceux qu'ils trouvent, fuflent-ils même Envoyez de quelque Prin- 
ce: ainfi cette route eft dangereuié, à moins qu'on n'ait une bonne efcorte. 
Se par cette raifon elle eft peu fréquentée. 

Le pays clt fort chaud en Eté , il y croît quantité de bons fioiits , fur- 
tout des melons 6c des raifins. Ces Tartares font Mahométans: autrefois 
ils faifoient un grand commerce à la Chine, 6c l'on y voyoit venir toutes 
les années de nombreufes caravannes. La guerre a inteiTompu pendant 
quelques années ce commerce. Peut-être cette route le rétablira-t-elle peu 
à peu par la liberté t:^ l'exemption des droits, que l'Empereur a acordée 
à quiconque voudroit venir par terre commercer à la Chine. La langue 
de ces Tartares, qui eft aparemment la même que celle des Tusbtks, eft 
différente de la langue Mongolie.: mais celle-ci eft prefqu'entendue par tout, 
à caufe du grand commerce que ces peuples ont enfemble. 

Il ne refte plus à parler que de la quatrième nation de cette partie de la 
Tartaric, qui eft fous la domination des Mofcovitcs. C'eft k partie la plus 

vafte, 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 6f 

vafte, puifqu'elle s'étend de l'Occident à l'Orient, depuis la Mofcovie Oeshjv; 

jufqu'à la mer orientale: & du Septentrion au Midi, depuis la mer gla- histor, 

ciale jufqu'au fo«. degré de latitude féptentrionale vers la partie occiden- t^rt^^,^' 

taie, & jufqu'au ff. degré vers la partie la plus orientale : mais on n'en . 

j- •' ^ 1 ,- r . ,i_ lî j '/- r 11 ^ Situation 

peut dire autre choie, finon que c elt un valtc deiert: ii 1 on en excepte jç 1^^^ 

quelques endroits de hSiùérie, qui font raifonnablement peuplez, le r elle l'ays. 

ell prefque entièrement dépourvu d'habitans. 

Je n'ai parcouru qu'une partie des frontières de ces vafles pays : tout ce 
que je vais raporter, je l'ai apris de plufieurs Mofcovitcs , & de plulîeurs 
Tai-tares qui y ont demeuré, & qui y ont fait divers voyages: fur-tout 
d'un Mofcovite qui s'étoit établi à Peking^èc qui y étoit petit Mandarin. 

Ce Mofcovite avoit été fait prifonnier par les. Matitcheoux à la prife Source o« 
à'Tacfa, 6c n'ayant plus dequoi fubfifter dans fa patrie, il accepta volontiers l'Auteur 
les offres qu'on lui fit de demeurer à Pékin?. H a parcouru la meilleure par- ^"."f ," , 

■ J ^ ,T ' o ,■^ ^r ■ J ■ c ■ \ qu il du de 

tie de ces valtes contrées: ce outre qu il a rait deux ou trois rois le voyage ^e Pays, 
de Tobolk lieu de fa nailFance à Mofcouy il eft allé de ToMk à Sckngha, de là 
à Niptcbou^ oii il a demeuré un an, de Niptchou à Tacfa^ oii il a palTé 
huit années, s'ocupant tantôt à la chaffe, tantôt à reciieillir le tribut que 
les peuples payent chaque année au Czar, Se qui confille dans ces belles 
êc précieufes fourures , qui font le principal commerce des Mofcovitcs. 
Voici donc en fubftance ce qu'il ma raconté : le récit qu'il m'a fait, m'a 
été confirmé par le témoignage de plufieurs autres perfonnes également 
inftruites. 

r'. Cette nation n'efl: gueres éloignée que de jcJo. lieues de Mofcou. Le Sadirtance 
chemin fe fait aifément fur un traîneau en vingt jours, lorfque la terre eft avec Mol'-, 
couverte de neiges : mais il n'eft prefque point praticable en tté, à caufe '^^'^- 
des boues, des eaux, 6c des marais: aufli le commerce qui ell fort grand, 
fe fait il toujours en Hiver. 

z\ Tobolk^ ou, comme parlent les Mofcovitcs, Tc/Z-oZ/^oi ell Une grande Y^ç.fololk 
ville fort marchande: c'ell là capitale de la Sibérie, 6c la grande étape de capitale de 
toutes les fourures. La campagne aux environs produit toutes fortes de Sibérie. 
grains, de légumes, 6c de fruits. Elle ell gouvernée par quatre Officiers 
Mofcovitcs. Chacun d'eux a fon département 6c fa juiidiélion réglée: ils 
changent tous les trois ans: tout ce que les Mofcovitcs polledent dans la 
Tartarie au-delà des fleuves Irtis 6c Oby^ ell du rcfibrt de Tobolk. Il y a dans 
■ cette ville une grofle garnifon de Mofcovites 6c de Sibériens , qui font à la 
folde du Czar. 

La ville de T'oholk ell à peu près de la grandeur d'Orléans, elle ell fituée Sa grau- 
fur une haute montagne, au pied de laquelle coule le grand fleuve /?/«, 6c deur , &' 
la petite rivière de T'oholk. dont la ville a tiré fon nom, 6c qui fe iette ^^ ^""*' 
en cet endroit-la dans l Irtis. On compte environ cent Jieues de Tobolky 
jufqu'à l'endroit oi^i V Irtis fe jette dans VOby : mais il n'y en a pas la moi- 
tié lorfqu'on va en droiture, h' Irtis a beaucoup de tours, 6c de détours, 6c 
il faut quinze ou vingt jours pour faire ces cent lieues, en remontant la 
rivière. 

Tome IV. I Ce 



non. 



Obser. V, 

HISTO R. 
S U R L A 

Tartarie. 

Des Peu- 
ples qui 
kabitenc 
dedans & 
aux envi- 
virons. 

Situation 
deSelingha. 



Du Lac 

Paikal. 



Delà Ville 
à'irkouts- 



De la Ville 
»le Genif- 
fce. 



Diftance 
de Kitis- 
koit à 
l'cmbou. 
chure de 
h Kiih. 



66 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Ce font les Sibériens , la plupart Mahométans, qui habitent aux envi- 
rons de Tol>ûlk,&: entre les rivières d'/rtis ècd'Ohy. Ceux qui font entre l'O- 
I>y & la Genijfée fe nomment par les Molcovites Ofiiaki &c Tongouffey. Les 
ÙJiiakis ibnc proche de ÏOby 6c fur la petite rivière de Kietjàc les Tongoufey 
fopt aux environs de la Gemmée. 

V. Il faut beaucoup moms de tems ^ouv zWcr de S elingha ^ Tobolk^ que 
pour venir de Toholk à Selingué ou Selingba. Selingué eft proprement une ri- 
vière, fur les bords de laquelle les Molcovites ont bâti une bourgade dans 
le pays des Kalkas , environ à Zfo. lieues au Nord-Oueft de la Chine, 8c 
ils ont donné à cette bourgade le nom de la rivière. C'ell là que fe dévoient 
tenir les cenfèrences de la paix en i(îS8. entre les Plénipotentiaires de l'Em- 
pereur de la Chine, Se ceux du Czar de Mofcovie. 

Le lac nommé Paikal en ell éloigné au Sud de quatre petites journées. 
C'eft le plus grand lac de Tartarie, Se un des plus grands qui foient dans le 
monde. On met trois jours à aller de Selingba a ce lac oij la rivière fe jette. 
On palîè à une petite bourgade qui s'apelle Oudé, 6c qui eft encore lur la 
rivière à une journée du lac: enluite on paflé ce lac en un jour, car dans 
cet endroit là il n'ell p.is fort large. Puis on entre dans une autre rivière 
nommée Angara qui fort du lac, 6c a un cours très-rapide vers le Nord. 

Environ à dix lieues du lac, en defccndant la rivière, on trouve une au- 
tre bourgade qu'on apcUe Irkoutskije, du nom d'une petite rivière, qui fe 
jette en cet endroit dans la rivière d' Angara. 'DeX-x en dix ou douze jours on 
le rend à Geni(Jca: c'elt un village bâti par les Mofcovites, fur une rivière 
de ce nom. On continue de defcendre la rivière d'^«_g;^riî, dont le cours, 
comme je l'ai déjà dit, eil extrêmement rapide, ÔC où il y a quantité de 
roches, entre lefquellcs néanmoins les barques peuvent paffer, pourvu qu'el- 
les foient conduites par les gens du pays. Environ une demie lieue au fud 
de k ville de Geniffce : la rivière d'Anga^-a fe jette dans celle de Genijfce: en 
cet endroit elle a bien une lieue de largeur. 

Lorfqu'on t'X arivé à la ville, on quitte cette grande rivière qui a tou- 
jours fon cours vers le Nord, jufqu'à ce quelle le décharge dans la mer gla- 
ciale. On pafle d'abord une montagne, ôc on fait environ huit ou dix lieues 
par terre, après quoi on fe rembarque fur une petite rivière nommée Kïste^ 
qui eft guéable & d'un cours afléz tranquile , enlbrte que les barques d'une 
médiocre grandeur peuvent dcfcendre 6c monter cette rivière prefque avec 
une égale facilité. Elles vont à la rame avec affez de viteiTe, 6c on n'em- 
ployé gueres que dix jours à aller jufqu'à une ville ou bourgade nommée 
Kietskoie^ du nom de la rivière. 

De cette bourgade jufqu'à l'embouchure de la Kilte dans VOby^ il n'y a 
qu'une journée de chemin, on defcend enfuite VOby^ jufques au lieu oii 
VIrtis vient s'y joiiidre, 6c on y employé d'ordinaire quinze ou vingt jours, 
puis on remonte la rivière d'Irtis jufqu'à Tobolk. 

On ne peut faire commodément ce voyage que durant l'Eté , lorfque les 
rivières font navigables, parce que le chemin de terre eft plein de monta- 
gnes 6c de forêts, 6c qu'il ell peu habité. Ce n'ell prefque que fur le bord 

des 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



ûr 



des rivières qu'il y a des habitations. Depuis Kitskoie en dcfcendant l'O- 
by , après fcpt ou huit jours de navigation , ou trouve la ville de Na- 
liim , & quand on navige encore autant de jours, on trouve celle de Fonr- 



4^ Le lac Paykal a près de loo. lieues de longueur du Sud-Oiiefl au 
Nord-Eft, mais il n'en a gueres plus de lo. de largeur: il eft fort profond 
ôc fort poiflbnneux : des montagnes l'environnent prcfque de tous cotez, 
les terres qui font au fud de ces montagnes, font bonnes & capables de 
culture. Aufli font-elles cultivées en plulieurs endroits par les Mofoovites. 
Les gens du pays ne fçavent ce que c'ell que de labourer les terres. Le 
froment^ l'avoine y viennent fort bien. 

Les peuples qui habitent aux environs de ce lac font apellez Tongoiiffe par 
les Mofoovites, ôc Orotchon par Its Tartares. Les Orotchon font proprement 
fur les rivières qui coulent vers l'Orient. Il y a e'ncore d'autres peuples que 
les Mongoîis apellent Bratte; : ce font des Mongous Kalkas qui habitent au 
nord de la rivière de Selingué. 

Outre les Sibériens, on trouve vers le Midi entre Vlrtls & VOby d'autres 
peuples qui s'apellent Vouhoulks: ils habitent aux environs de la rivière de 
Socïia^ qui va fe jetter dans la rivière de 'Tobolk^ environ à huit journées 
au-deflus de la ville du même nom. Les Mofoovites ont bâti vers la foitfce 
de Sociva une petite bourgade nommée. Pialing^ à vingt journées de cne- 
min de "Toholk^ pour gouverner dé là les Vouhoulles^ Sc leur faire payer le 
tribut en fourures. 

Les bords de la rivière de Lena^ qui eft beaucoup à l'orient de la riviè- 
re Geniffce , font habitez par un autre peuple que les Mofcovites nom- 
ment 7'ako. Ils y ont auffi bâti une ville ou bourgade, qu'ils ont apellée 
lacouskoie du nom de ces peuples : c'eft delà qu'ils les gouvernent. La chaf- 
fe &; la pêche font toute leur ocupation. La langue de cette nation ell diffé- 
rente de celle des peuples qui habitent aux environs de la Gw/'/J^à', de l'O- 
ùy^ & de VIr/is. ^ 

De Selïngba on peut aller en vingt jours par terre ■XNiptchou dans un p.ays 
fort découvert. Il étoit habité par des Kalkas dans les lieux propres aux pâ- 
turages, & la plupart de ces Kalkas s'ètoient Ibumis aux ^■]o^covices. Mais 
comme ils ètoient fujets à le révolter, £c qu'ils pilloient même les caravan- 
ces, des Mofcovites , ceux-ci les ont preique entièrement ext-ermincz. 

Les lieux garnis de bois font habitez par des peuples que les Mofcovites 
apellent TongouJJc^èc les Mantcbeoux nonimtnt Or otcho?i . Les Orotchon dont 
j'ai déjà parlé, s'ocupent continuellement de la chafîb & de la pêche. Ils 
chaffentaux zibelines, aux hermines, aux renards noirs, Se aux élans :&c'cft 
de la chair de ces animaux qu'ils fe nouriffent. Ceux qui font établis aux 
environs de la rivière de Saghalien ou la que les Mofcovites apellent Szilka^ 
jufqu'au lieu oii la rivière d'Ergon va s'y décharger, payent auffi tribut aux 
Mofcovites. Ils fe font des cabannes qu'ils couvrent de peaux d'élans & de 
rennes, que les Mantcheoux appellent Oron. 

Cette rivière à'Ergon, qui a été déterminée par .le traitté de Niptchou , 

I i pour 



89EK ».' 
HISTOR, 
SU R L A 

Tartarie^ 

Grandeur 
du Lac 



Peuples 
qui habi- 
tent les 
etivironj 
de ce Lac' 

Sitiiatioa 
de Vau- 
houV.es. 



De la vil!e 
de Yacous'^ 
koie. 



Difîance 
de Seitngha 
à Kiptchou, 



Des Tan- 

gonjfet on 
Orotchcin. 

Leur oio- 
panon. 

Leur nou- 

riturc. 



Bornes en- 
tre la 



6i DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

OBSEir. pour fervir de bornes de ce côté là entre l'Empire de la Chine 6c celui 
H I s T o a. cle Mofcovie , fort du lac de Da/ai , 6c va fe décharger dans le Saghalien oh 
Tar TARIE. ''^5 ^P'"^^ environ cent lieues de cours: elle ell par tout navigable , 6c en 
Chine &1 * Quelques endroits on peut la pafler à gué. 

Mofcovie! De l'embouchure de cette rivière en remontant jufqu'à iVi/)/^^(î«, il n'y 
a que huit ou dix journées de chemin : de-là à Tac/a, on ne met que deux 
ou trois jours en defcendant la rivière. Les Mofcovites apellent la bourgade 
àeNiptchou^Nerzinskoi. Elle s'elt beaucoup augmentée depuis le traité de 
paix, qui y fut conclu en i68y. ic par la quantité de Mofcovites qui ont 
abandonné Tacfa pour venir s'y établir, 6c parce que c'eil delà que partent 
les caravannes de Mofcovites qui viennent z'.Pekrng. 

Tout le pays qui eil au nord de Saghalien ou la^ jufqu'à la mer glaciale, 
entre le méridien de Peking 6c la mer oriÊntale, n'eft qu'un défert entière- 
ment inhabité. Les Mofcovites nous dirent qu'ils avoient parcouru tout ce 
pays fans y trouver d'habitans , à la réferve d'un feul endroit , fur les 
bords d'une rivière nommée Oudi, olj quelques chafleurs s'étoient établis , 
6c oii ils ont mis une colonie d'environ cent hommes, pour tirer le pro- 
fit de la chaflc de ces peuples : car on y trouve de très-belles fourures. 

Les Moicovites nous ajoutèrent qu'ils avoient parcouru les cotes de la 
nier glaciale 6c orientale, que par tout ils avoient trouvé la mer, excepté 
dans un endroit îvers le Nord-Elt, où il y a une chaîne de montagnes qui 
s'avancent fort avant dans la mer. Ils né purent aller jufqu'à l'extrémité de 
ces montagnes qui l'ont inaccclîibles. 

Si notre continent tient à celui de l'Amérique, ce ne peut être que par 
cet endroit: mais qu'il y tienne ou non, il e(t certain qu'il n'en peut être 
gueres éloigné : car s'il eil vrai que notre continent s'étende de ce côté là 
fix ou fept cens lieues au-delà du méridien de Peking , comme l'afllircnt 
ceux qui ont parcouru ce pays-là, 6c comme les deux cartes que les Pléni- 
potentiaires Mofcovites nous montrèrent, en font foi: 6c d'ailleurs fi on 
fait réflexion combien il faut de dégrez pour une aufli grande étendue de 
pays, fur les paralcies qui Ibnt entre le yo^ 6c le 8o"=. degré de latitude , 
qui eft celle du coin de la Tartarie , on n'aura pas de peine à conclure 
Mauvais Je peu de difiance qu'il doit y avoir entre les deux continens de ce côté là. 

crat lie la Quoiqu'il en foit, il ell certain que cette Tartarie orientale n'eft euercs 
Tartane /^ '„ ,,,- ',> , .t.-, , ■ n r i j" • 

Oiientaie. qu un valte deiert, ce que la partie leptentrionale, qui ell lous la domina- 
tion des Mofcovites n'eft pas à beaucoup près fi habitée que le Canada. 
Aufli les Mofcovites n'en tirent -ils d'autre revenu que des fourures , 6c 
des dents d'un certain poiflon, qui font plus belles, plus blanches, 6c plus 
précicufes que l'ivoire. Ils en font un grand commerce à Pc/^/Vz^, mais il 
n'y a gueres que des peuples comme les Mofcovites, pauvres, endurcis 
au froid 6c à la fatigue, qui puiflént fe donner tant de peine avec fi. peu de 
"" .^T' pi'ofit. 

Pa7s^* ^ ^"^ multitude des fourures leur vient de Sibérie, du pays qui eft aux en- 
virons de VJitiSy de l'OZ-y, 6c de la Geniffce, 6c non pas de ces vaftes pays , 
qui font à l'orient de la Genijfce jufqu'à la mer , où il n'y a que très-peu 
d'habitans qui font fort pauvres, 6c qui mènent une vie raiférable. Leur plus 

grand 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 6s> 

grand malheur eft de n'avoir aucune connoiflance du vrai Dieu: il paroît Ou sert: 
même qu'ils n'ont aucune religion. h i s to h.. 

Il ell vrai-iemblable que les Mormin ont eu autrefois quelque connoiffim- ly ^ •- '^ 
ce du l^nnltianiime, cc qu il y a même eu parmi eux beaucoup de Chre- . 

tiens du tems de Zingbiskan ennemi implacable dciMahomet & de fcs liiccef- |.e°s"nn 'lc° 
feurs. C'ell fur quoi je me luis entretenu avec un Prince i\/o«^o« , frère d'un chriltia- 
cte ces Rcgulos, dont les Etats font afl'ez près de la grande muraille: il ni 'me des 
fçait très-bien la langue des Mantcheoux que je parlois aufll , 6c comme il ^^'"i'i"- 
elt plus inllruit de l'hiiloire de fes ancêtres qu'aucun des autres Mongous 
que je connufle: je lui demandai depuis quand \ç.s Alongous avoicnt tant de 
vénération pour les Lamas ^ fur-tout pour le grand Lania de Thibet,&: de- 
puis quand ces Lamas avoicnt introduit chez les Mongous la religion de Fo. 

Il me répondit que c'étoit depuis l'Empereur Cuublai, qu'il me nomma Introduc- 
Houbilai: qu'alors il vint des Latfias dans le pays des Mongous ^ qui y apor- "on de la 
tcrent leur religion: mais que ces Lamas étoient bien diftérens de ceux J^'^''8'on 
d'aujourd'hui, que c'étoient des hommes fçavans, d'une vie irreprocha- le'^i'ays^"^ 
ble, des faintsqui faifoient grand nombre de prodiges. Il y a de l'aparcnce 
que ces hommes qu'il apelloit Lamas, étoient des religieux Chrétiens qui 
vinrent de la Syrie & de l'Arménie, leiquels étoient alors fujets à cet Em- 
pereur, 6c qui prêchèrent la religion Chrétienne aux yl/o«^c«j, de même 
qu'aux Chinois: mais que dans la fuite la communication de ce pays avec la 
Chine 6c laTartarie, ayant été rompue par le démembrement de cc grand 
Empire, les bonzes de la Chine mêlèrent leurs fupcrilitions aux coutumes 
des Chrétiens, 6c que permettant la débauche 6c le libertinage aux Tarta- 
res,« gens groffiers ôc charnels, ils introduifirent peu à peu la religion dei^o 
parmi les Mongous. 

Cela efl: d'autant plus croyable , qu'on trouve chez ces Lamas, beau- Conformî- 
coup de cérémonies 6c d'ufagcs fcmblables aux ufiges 6c aux cérémonies fé de )a 
qui s'obfervent parmi les Chrétiens. Ils ont l'eau-benîte 6c le chant du 3^^''|'°" 
chœur, ils prient pour les morts. Leur habillement eft femblable à celui g,vec le'" ■ 
dont on peint les Apôtres :ils portent la mitre 6c le chapeau comme les Eve- Chiiftia- 
ques, fans parler de leur grand Lama, qui efl: à peu près parmi eux , ce "ifme. 
qu'eft le fouverain pontifie parmi les Chrétiens. 

Les Mongous font bonnes gens, 6c fort dévots dans leur religion : mais ils Naturel 
font tellement attaches à leurs Lamas quoique fort ignorans, 6c la plupart '^^^ ^^'"^ 
d'une vie très-déréglée, qu'il n'y a prefque pas d'efpérance de les conver- ^°"'' 
tir à la vraie foi. Au premier voyage que je fis en Tartarie, j'eus la pen- 
fée d'ouvrir une miflîon parmi ces peuples, 6c de confacrer le refl:e de mes 
jours à leur prêcher l'Evangile: mais je trouvai daps leurs efprits 6c dans 
leurs cœurs fi peu de difpofition à recevoir la divine femence, que je ne 
crûs pas qu'il fût de la prudence d'abandonner la Chine, où je voyois une 
moifibn fi abondante à récueillir. 

Ce n'efl: pas que ces âmes étant rachetées du fang de J. C. aufiî bien que 
celles des peuples les plus polis, elles ne doivent également avoir part à la 
charité des hommes Apoftoliques: mais je fuis periuadé que le moyen Le 

I 3 plus 



70 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CH INE, 

plus efficace détendre le Chriftianifme dans ces contrées , c'eft d'y envoyer 

.o . w„. de la Chine même des ouvriers Evangéliques, lorfqu'il y en aura en allez 

DR LA grand nombre pour les partager avec les pays voillns. Il y a dcja quelques 

-.,,..«■» ^hictiens dans la partie orientale, je veux dire, dans lepays des Mantcheoux^ 

Li ils font allez de Peking,è<: nous efpérons d'y établir bientôt des Miffion- 



O « $ I p V 

H I s TOR. 



TaUVRIE 



ou 

naires. 



En fmiflant ces remarques, il ne me refte plu§ qu'à dire un mot de la 
G^nde grande muraille, qui fépare h Chine de la Tartarie. Comme je l'ai par- 
Muuille, couru prefque toute entière, & que je l'ai pafTé prefque par toutes le portes 
les plus fameufes, j'en puis parler avec connoiiïancc C'ell à la vérité un 
des ouvrages le plus extraordinaire Se le plus lurprenant qui Te foit jamais 
fait dans le monde : mais il tant avouer que ceux qui en ont parle dans leurs 
relations, ont beaucoup exagéré, s'imaginant fiins doute qu'elle étoit par 
tout de même qu'ils l'avoieat vue en quelques endroits les plus proches de 
PekiKg, ou en certains paflages les plus importans. Dans ces endroits là elle 
ell très-forte, bien bâtie, fort haute, 6c fort maffive, ainfi qu'on le poura 
voir plus en détail dans le journal de mes voyages, oii j'en ai fiit une dcf- 
cription exacte en chacun des endroits par où j'ai pafTé. 
Si fonf- Généralement parlant, depuis la mer orientale, où ed; h fmieufe porte 

trudion. apellée Cbarig hai i^o^», jufques vers le commencement de la province de Chan 
fi^ elle elt toute bâtie de pierres fie de briques, avec des tours quarées fie 
"fortes , aflèz près les unes des autres pour fe défendre : fie dans les paflages 
les plus importans , il y a des forterefles très-bien bâties. Cette étendue 
peut être d'aivn-on deux cens lieues, fans y comprendre plufieurs pan^ de 
murailles aflez longues , qui font des doubles fie quelquefois des triples en- 
ceintes, pour fermer les paflages les plus confidérables. 

Depuis le commencement de la province de Chan fi^ jufqu'à l'autre 
extrémité, qui eil à l'Occident, cette muraille n'efl: plus que de terre, ou 
plutôt c'elb une terralle qui s'ell démentie en bien des endroits, fie que j'ai 
paflé-fic repafle plufieurs fois à cheval. Il ed vrai que de diflrance en dif- 
tance on trouve des tours, qui en quelques endroits font encore de pierre 
ou de brique, mais la plupart ne font que de terre. En récompenfe tout le 
long de cette muraille au-dedans de la Chine, il y a de quatre en quatre 
lieues des forterefles, où du tems de la dynaftie T'ai mng^ il y avoit de gref- 
fes garnifons pour défendre le pays des incuriions des Tartares. 

A préfent il y a à la vérité garnifon dans chacune de ces forterefl'es : mais 
de"fes^°"' dans la plupart, ces garniibns font fort petites, fie toutes de foldats Chi- 
Tou"; rcu nois : il n'y en a que quelques-unes des plus confidérables, comme font 
r.-nfidcri- Foiien fou ^' T'ai tong f'vu y Tu lin, A''i}ig hia , Sicing tcbcou , Si ning, fie So 
blés. tcbeou^ où il y ait un corps nombreux de troupes: mais outre ces forteref- 

les, les montagnes qui font derrière cette muraille en dedans la Chine dé- 
fendent aflez le pays de l'invafion des Tartares. Ceux qui fouhaittent un 
plus grand détail , le trouveront dans le journal des voyages ; ce qu'on a 
dit jufqu'ici, fuffit pour donner une connoifllince générale de la Tartarie, 
telle que le mérite un pavs fi vafle fie fi peuplé. 

ME- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 71 

Mém. oso. 

MONGOU*. 

MÉMOIRE GEOGRAPHiaUE 

SVR LES TERRES OCCVTÉES TJR LES TRINCES 

Mongous, rangez fous quarante-nettf Ki 
ou Etendards^ 



LE S Târtares Mongous n'habitent que fous des tentes : ils les tranfpor- Demeure 
tent tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, félon la différence des ^ Mœurs 
faifons, Se le befoin de leurs troupeaux : l'Eté fur le bord des rivières ôc ^^'"^' 
l'Hiver au bas des montagnes. 

Ainfi ils ne font fixez ennui endroit des terres, dont par un droit hérédi- 
taire ils prétendent être fouverains : maintenant ils relèvent de l'Empereur 
de la Chine, qui les gratifie chaque année d'une certaine fomme, mais 
beaucoup moindre que celle qu'il donne aux Princes Mantcbeenx de Pe- 
kïng. 

Cette vie errante que mènent les Mongous , n'a permis de défîgner Pourquoi 
fur la carte le lieu de leurs habitations, que par les rivières, les lacs, °" n'a pas 
les montagnes , près defquels il campent ordinairement en plus grand j^ur^de- 
nombre. 0n voit dans quelques-uns de ces petits pays des vertiges de meure Tut 
Villes ruinées depuis plufieurs fiécles : on en a marqué les noms fur la la Carie, 
carte. 

Ces pays font bornez au Midi par la grande muraille de la Chine. On Pof'es qui 
trouve exaftement marqué fur la carte, les quatre principales portes pa-r où ^^'■^^"' 
l'on entre dans la Tartarie : elles fe nomment Hi fong keou^ Kou pe keoi/j trée delà 
Tchang kia hou , 6c Cha kou keou. Keou fignifie en Chinois , gorge de mon- Tattarie 
tagnes. l=î°s '» 

C'ell: en fe plaçant à chacune de ces quatre portes qu'on peut trouver ai- 
fément fur la carte les terres des Princes Mongous partagez en 4p. Ki ou 
baniéres. 



Chine. 



I. 

En fortant de Hi fong keou^ & en allant au Septentrion, on entre prefque 
dabord dans le pays de Carichin^ de Ohan^ de Naymann^ de Corîchin : £c à 
l'Eft de celui-ci, on trouve je ■çvj^diC Toumet. 

\°. Le pays de Cartcbin eft diviié en deux diftriéls, ou, comme on parle Divifîoa 
à Pekingftn deux baniéres ou étendards fous deux Princes. Le point le plus du Pays dé 

remar- cartchin. 



MéM cÉo. 

su R t E 
PATS DES 
MONGOUS. 

Sa Ctua- 
tion. 

Son éten- 
due. 

Divifion 
du Pays de 
Corichin. 

Sa fitua- 
tion. 



Son éren- 
due. 

Situation 
du Pays de 



Sitriotion 
du Pays de 
Ohan, 



Divifion 
duP.iys de 
Toumet. 

Sa Situa- 
tion. 

Son éten- 
due. 



-i DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

plus remarquable marque fur la carte eft Tchahan Subarhan Hotun. Hotun en 
langue Mantcheoii fignifie ville. Subarhan fignifie piramide à plufieurs étages : 
cette piramide lubmle encore. 

La latitude ellde4i. dcgrez ^5. minutes, 6c la longitude de 2. dégrez 
4f . minutes Eft. 

Le pays s'étend jufqu'à Hi fong keou, porte de la grande muraille dans 
la province de Pe tcbe H. Latit. 40. dég. 2.6. min. Longit. i. dég. j-j-. 
min. Eft du méridien de Peking. 

2'. Le pays de Cortchin eft divifé en dix étendards, en y comprenant 
les pays de Tourbedé 5c de l'chalei , la principale demeure des Tartarcs. Cor- 
tchin eft le long de la rivière Koricilcr. 

Latit. 46. dég. 17. min. Longit. 4. dég. 20. min. Eft. 

Le pays s'étend jufqu'à la rivière Sira mouren. 

Latit. 43. dcg. 37. min. Longit, f. dég. o. Eft. 

Le point principal du Tourbedé eft Haitaban pira. Pira fignifie rivière. 

Latit. 47. dég. if. min. Longit. 6. dég. 30. min. Eit. 

Les Tartares Tchalci font auprès du fleuve marqué fur la carte Nonni ou /.?. 
Ou la fignifie fleuve. 

Latit. 46. dèg. }o. min. Longit. 7. dég. 4f. min. Eft. 

Ainfi le Cortchin a Nord 6c Sud près de quatre dégrez, car il s'étend en- 
core fix lieues au Nord de la rivière Haitahan. Il eft moins large que long, 
n'ayant pas plus de 3. dèg. 2f . min. de l'Eft à l'Oiieft. 

3°. Le pays de Naymann ne fournit qu'aune baniére: il commence dès 
qu'on a palîe au Sud la rivière Sira, mouren. La hauteur prife fur le lieu 
donne. 

Latit. 43. dég. 37. min. Longit. f. dég. 0. Eft. 

Le principal point Nord fur la carte, eft Topirtala. 

Latit. 43. dèg. If. min. Longit. 4. dég. 4f. min. Eft. 

4°. Le p.ays de Ohan eft principalement habité fur la rivière Narconi pira^ 
oîi fe jettent quelques ruiiTeaux, comme Cbaca col ^ ou Tchahan col. Le 
village fe nomme auffi Chaca col cajan. Cajan en XzngViQ Maatcheou fignifie 
village. 

Latit. 42. dèg. if. min. Long. 4. dég. 0. Eft. 

Les reftes d'une ville nomiT)èe Orpan, ou Kurban fubarhan hotun , fur la 
petite xWiévc Noutchoucou ou Nuîchaka , font au deilbus du 41. dég. if. 
min. Noutchoiicou le jette dans la rivière Talin ho. 

f°. Le pays de Tomnet divile entre deux Princes à baniére, eft iur-tout 
habité au-delà de la rivière marquée iur la carte par Subarhan. 

Latit. 41. dèg. 20. min. Longit. 3. dèg. 50. min. Eft. 

On voit les reftes d'une ville qu'on nomme Modun hotun. 

Latit. 41. dèg. 28. min. Longit. 3. dég. 40. min. Eft. 
. Ce pays s'étend au Sud jufqu'à la grande muraille : à l'Eft jufqu'à la pa- 
lifiade ou barière de pieux qui enferme le Leao tong: au Nord julqu'à Hal- 
ha ou Hara pablcb.im. * 



IL 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE; 



II. 



75 



En fortant par la porte de Kou pe keou, on entre dans des terres qui ont 
été autrefois partie de Certchin, Se partie ôCOnhiot. Ce font maintenant des 
lieux où l'Empereur prend le divertiflement de la chafle.Ony voit plufîeurs 
belles maiibns où il paflc les chaleurs de l'Eté. 

En allant enfuite vers le Nord, on trouve les pays d'0«/j;'o/ , de Ketchi- 
Sen, de Pari» , de Charot, àcOutchoumoutchin^ de Aroucortchin^ ^d'Aba- 
hanar. 

i'. Le pays d'Onhiot eft divifé en deux étendards de Princes Tartares fur 
la rivière Inkin. 

Latit. 41. dcg. 30. min. Longit. 2. dég. o, Eft. 

a». Le pays de Parin divifé en deux étendards , a fes principales habita- 
tions fur la rivière Hara mouren, qui fe jette dans la rivière Sira mouren. La 
hauteur prife près l'habitation du Régulo donne. 

Latit. 42. dég. j6. min. Longit. 2. dèg. 14. min. Eft. 

^°. Le pays de Keuhiêîen ou Kefiëlen eft auffi divifé en deux étendards. 
La principale habitation eft fur la petite rivière qui vient du Sud-Oueft fe 
jetter dans le Sira mouren. 

Latit. 4?. dég. o. o. Longit. i. dég. 10. min. Eft. 

4*. Le pays deOutchoumoutchin ou Out/tmou/m a deux étendards, fur-tout 
le long de Houlacor ou Houlgourpira. 

Latit. 44. dég. 4f. min. Longit. i. dég. 10. min. Eft, 

f°. Le pays de Charot eft divifé en deux étendards de Tartares , qui ha- 
bitent principalement vers l'endroit où la rivière Lohanpira fe jette dans le 
Sir* mouren. 

Latit. 43. dèg. 30. min. Longit. 4. dèg. 20. min. Eft. 

6'. Le pays a Aroucortchin ne fournit qu'une baniére fur la rivière Arou' 
tondoukn. 

Latit. 4f. dèg. 30. min. Longit. 3. dég. fo. min. Eft. 

7°. Le pays d'Abahanar divifé en deux étendards , 6c fur - tout habité 
aux environs du lac nommé T'aal nor. Nor en langue Mongou fignifie lac. 

Latit. 43. dèg. 30. min. Longit. o. 28. min. Eft. 

IIL 



MÉM.Géo.' 
SUR LE 
l'AÏS DEI 
MoNOOUSà 



Divifion 
& Situa- 
tion. 

D'Onhitt. 



De Parini 



De Keti 
thiâîen. 



De Out- 
choumout' 
chin. 

De Chitrot. 



cortcbtn, 
nar. 



En fortant de la porte de Tchang kia keou , à l'Oùeft de Kotipe keou.^ on 
entre dans des terres conquifes par l'Empereur, Se qui relèvent immédiate- 
ment de lui. Ces terres de même que celles qui font depuis Kou pe keou juf- 
qu'à Hi fong keou^ le long de la grande muraille, font ocupées par les fer- 
miers de l'Empereur, des Princes, 8c de plufieurs feigneurs Tartares. 

On y trouve aufli des Tartares Mongous de diffèrens pays, ou qui ont été 
faits prifonniers, ou qui fe font foumis volontairement. Ils font diftribuez 
en trois étendards , que gouvernent des Officiers choilis par l'Empereur. 

^ome IV. K Ainfî 



PAYS DES 
MONGOUS 

Divifion 
& Situa 



74 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Mém. céo, Ainfi ils ne font point compris dans les 49. Ki ou baniéres de Mongous, quî 
SUR. t E font autant de Princes ou de petits fouverains. 

En s'écartaiit de Tchafig kia keou, 6c allant vers le Nord , on trouve le? 
pays des Princes Mongous j deHoaUbit, deSonhiot, d'Abahai^ ScdcTouin- 

m. oiiua- fchcufe. 

tTon.""" I'- Le pays de Haotchit efl divifé en deux étendards, près la rivière 

De mot- l'cbif^i^' ou Tchirinpira. 

fhit. Latit. 44. dég. 6. min. Longft. o. 4f. min. 10. fec. Eft. 

DeSonhiot. 2.,. Le pays de Sonhiot eft divilé en deux étendards: la principale habita- 
tion eft près d'un lac, où la hauteur fut priiè. 
Latit. 41. dég. 2p. min. 7. fécondes. Longit. i. dég. 28. min. Oiieft. 
p'Abahai. 5'. Le pays d'jibahai eft diviic en deux baniéres de Tartares, qui campent 
aux bords de quelques lacs ou de quelques mares d'eau. Souretou boutcbin eft 
. le plus méridional. 

Latit. 44, dég. Longit. i. dég. 31. min. Giieft. 
De Touint- 4'- Le pays de 'Touintcboufe n'a qu'une baniére de Tartares vers la montag- 
çhonfe, ne Orgon alin. Alin en langue Mantcbeou fignifie montagne. 

Latit. 41. dég. 41. min. Longit. 4. dég. 20. min. Oiieft. 

IV. 

En fortant de la porte de Cba hou keou^ on entre dans des terres qui apar- 
' tiennent à l'Empereur. La ville nommée fur la carte Houbou hoîun ou Kou- 
kou botun , eft fur-tout remarquable. Sa latitude eft de 40. dég. 49. min. 
6c fa longitude de 4. dég. 48. min. Oiieft. 

C'eft là qu'habitent les Coufayng ou chefs de deux baniéres de Tartares y 
qu'on nomme auffi Totimet. Ces Tartares viennent en partie de ceux qui 
furent faits autrefois prifonniers par les Mantcheoux , lorfque fortant du Leao 
tong ils firent irruption fur les terres des Mongoiis , fie font mêlez en partie 
de plufleurs autres Tartares venus d'autres pays. C'eft l'Empereur qui nom- 
me leurs chefs. 

Après qu'on eft forti des terres dépendantes de iïôtf^(?»^o/«», on entre 
dans les pays des Princes Mongotts de Kalka îargar^ de Maomingan, d'Outaty 
d'Oiios ou OrtoHS. 
Situation I'- Le pays de Kalka iargar eft arofé de la petite rivière nommée Aipaha 

d'j l'aysde mouren. Il n'y a qu'une baniére. La principale demeure a de latit. 41. dég, 
Kalki tar. ^^ y^\Y\. longit. f. dég. ff. min. Oiieft. 
^'"^' t'. Le pays de Maomingan ne fournit auflî qu'une baniére. 

He Mao- Latit. 41. dég. if. min. longit. 6. dég. 9. min. Oiieft. 
Tiwigan. ^o j^ç p^y^ d'Ourat divifé en trois étendards, eft principalement habité 

D Ourat. Je jopg Je 1^ rivière Condolen, par la hauteur qui y fut prife. 

Latit. 49. dég. fz. min. longit. 6. dég. jo. min. Oiieft. 
D'Oms. 4'- •"-■e pays d'Ortos ou Ortous eft au fud du fleuve Hoang ho qui l'enve- 

lope de trois cotez , êc eft borné par la partie de la grande muraille tirée 
du point de fortie de ce fleuve en Tartane, au point de fa rentrée dans la 

Chine. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. -jf 

Chine. Il eft partagé entre fix Princes ou fix étendards de Mongous. Le Mém. géo^i 
point principal du pays a de latit. 99. dég. 30. min, longit. 7. dég. 10. «"R i-h 

^"1- MoNGOWS. 

Les détours que fait le Hoang ho en s'avançant peu a peu vers le Nord , 
ont été marquez lur différentes hauteurs prilés en le lliivant, au lieu marqué 
fur la carte Kouré modo qui a de latitude ^i. dég. 4. min. 43. fec. Ces pays 
font fans habitation & n'ont rien de confîdérable, 

DES r ART ARES K A L K A S. 

OUtre ces 4p. baniéres ou étendards gouvernez par autant de Princes 
Mongous^ il y a encore au Nord Se au Nord-Oiiejft de Peking plu- 
fieurs autres Princes Tartares diftinguez de ces Mongous par le nom com- 
mun de Kalkas. „ . 

Ce nom eft pris de la rivière Kalka. On les nomme à Peking^ Kaïka ^^^^'^ 
tafe, ôc Kalka Mongou. Ils s'étendent de l'Eft àl'Oiieft, jufqu'à tt. dé- n^m iCa^ 
grez, mais ils ne s'élèvent du Sud au Nord que de f . dégrez ôc demi. Voici ka$. 
les lieux principaux qu'ils habitent le plus ordinairement. 

Le long du /Tdi/l-î /)/><*. Latitude audeffous de 48. dég. longit. 1.4.3.4. &étoi°due 
dég. Eft. ^ ^ desPeuples 

Auprès du Poz«V «or. latit. 48. dég. longit. i. dég. 29. min. qui por- 

Le long du Kerlonpra entre le 48. Sc le 47. de latit. Se les 4. f. 6. dég. ^ent ce 
de longitude Oiieft. ' 

Le long du 'ïoula fira au-deffus de 47. dég. de latit. 6c de longit. p. 6c 
10. dég. Oiieft. 

Le long de Hara pra. Latit. 4p. dég. 10. min. longit. 10. dég. if. 
min. Oùeft. 

lutlon^à^ç. Sclingué pira, Latit. 49. dég. vj. min. longit. 11. dég. z6. 
min. Oiieft. 

Le long d'/fe« //r^. Latit. 49. dég. 13. min. longit. 10. dég. 32. min. 
OUeft. 

Le long de fouy fira & Cara oujir. Latit. 46. dég. 29. min. 20. kc. 
longit. If. dég. 16. min. Oiieft. 

Le long d' Iroii pira. Latit. 46. dég. long. if. dég. 3f. min. Oiieft. 

Le long de Pataric fira. Latit. 46. dég. longit. 16. dég. 32. min. 
OUeft. 

Le long de Tegouric pira. Latit. 4f. dég. 25. min. 4f. itc. longit. 19. 
dég. 30. min. Oùeft. 

La ville de Hami, oîi font des Mahométans qui ocupent ce petit pays, 
& qui obciflent à l'Empereur, comme les Kalka tafe leurs voifins. Latit. 
42. dég. f5. min. longit. 22. dég. 23. min. 

\ 



75 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Xar.Coc. 

DES T A RT A R E s COCONOR 

o u 
H O H O N O R. 



Etimolo- 
gie du 
nom de 
Cocontr ta 
fu 

Situation 
& étendue 
des Peu- 
pies qui 
le portent. 



AL'Oiicft font les Tartares Cocomr ta fe, Coconor Mongous. Ce nom 
eft pris d'un lac que les Mongous appellent Nor , 6c les Mantcheoux 
Omo. Les principaux feigneurs de ces Tartares habitent aux environs de 
ce lac , qui eft un des plus grands de Tartarie , & que les géographes 
CJiinois nomment Si hai ^ c'eft-à-dire, la mer occidentale. Il a erj 
effet plus de vingt grandes lieues de longueur, & plus de dix de largeur. 
Il eft fitué entre les paralèles. Latit. 57. 6c 55. dég. long. 16. & 17, 

On a marqué fur la carte les montagnes , les rivières , & les lieux qu'ha.- 
bitent principalement ceux qui font foumis à l'Empereur, Les autres s'é- 
tendent plus à rOiieft en allant vers Lafa. 

Tous ces Princes fe difcnt de la maifon du principal Prince des Tartares 
Eluths qui habite les bords de la rivière Ilin pira, 6c qui eft connu à Peking 
fous le nom de Tfe vang raptan ou Rabdan. Ainfi le nom de Coconor n'eft 
proprement qu'un nom de pays ocupc par une famille de Princes Eluths , 
êc maintenant fubdivifé en plufieurs branches. Les chefs ont été honorez 
par l'Empereur des titres de Tftng vang, de Ku» vang^ deCong, de Pey lé: 
c'eft-à-dire, de Régulo, de Prince, de Duc, de Comte, tels que les ont 
les Princes Mantcheoux de Peking. 






RE- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 77 

Langlb 

TCHEOUXl 

REMARQUES 

SUR LJ LANGUE DES" TARTARES 
MANTCHEOUX. 

DEPUIS que la famille Tartare maintenant régnante, ocupe le trône 
de la Chine, on parle à la cour la langue des Tartares Mantcheoux, de 
même que la Chinoiie: deux préfidens, l'un Tartare & l'autre Chinois „ m- 
font à la tête de chaque cour fouveraine, & tous les actes publics émanez Langueoti 
de ces premiers tribunaux, 6c du confeil fuprême de l'Empereur, le dref- écrit les 
fent en l'une Ôc l'autre langue. Artes 

Cependant cette langue , quoique fans comparaifon plus aifée à aprendre P"°""? 
que la langue Chinoife, qui ell la dominante dans tout l'Empire, couroît 
rifque d'être tout-à-fait abolie, fans les précautions que prirent les Tarta- 
res après la conquête de la Chine. 

Jaloux de conferver leur langue qu'ils mettoient beaucoup au-deflus de Eftimcque 
celle des Chinois , ils virent bien qu'elle s'apauvriroit infenfiblement , Se ;^^ .1"" 

1, r j • V r ■ 1A A* i> 11- 1 tares iW<^»- 

que même elle le perdroit tout-a-rait, plutôt par 1 oubh des termes, que nheoux ' 

par le mélange de la langue Chinoife avec la leur, car ces deux langues ne font de 

peuvent nullement s'allier enferable. Les vieux Tartares mouroient peu à '^^^ L.aa- 

peu à la Chine, & leurs enfans aprenoient plus aifément la langue du pays ^'^^' 

conquis, que celle de leurs pères, parce que les mères Se les domelliques c- 

toient prefque tous Chinois. 

Pour parer à cet inconvénient, fous le premier Empereur Chun tchi qui Tradue- 
ne régna que dix-fept ans, on commença à traduire les livres claffiques de ]|v"es Chi'- 
la Chine, Se à faire des diétionnaires de mots , rangez félon l'ordre alphabé- nois en 
tique: mais comme les explications Se les caractères étoient en Chinois, Sc Tartare. 
que la langue Chinoife ne pouvoit rendre les fons ni les mots de la langue 
Tartare, ce travail fut alTez inutile. 

C'eft pour cette raifon que l'Empereur Cang hi^ dès le commencement Tnbnnaî 
de fon régne, érigea un tribunal de tout ce qu'il y avoit à Peking de plus p^^^' ^^ 
habiles gens dans les deux langues Tartare Se Chinoife. Il fit travailler les Traduc- 
uns à la verfion de l'hiftoirc 6c des livres clafîlques qui n'étoient pas ache- tions.. 
vés : les autres aux traduétions des pièces d'éloquence : Se le plus grand 
nombre à compofer un tréfor de la langue Tartare. 

Cet ouvrage s'exécuta avec une diligence extraordinaire. S'il furvenoit Trefor de- 
quelque doute, on interrogeoit les vieillards des huit baniéres Tartares : ^i xartaii"*^ 

K 3 à'il 



-8 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Langue s'il croit ncceflaire d'une plus grande recherche, on coiifultoit ceux qui a- 

desTart. rivoient nouvellement du tond de leur pays. On propolbit des récompenfes 

^l* "" ' à ceux qui dctcrrcroicnt quelques vieux mots , quelques anciennes expref- 

lions propres à être placées dans le tréfor. On affectoit enfuite de s'en lervir 

pour les aprendre à ceux qui les avoient oubliées, ou plutôt qui n'en av oient 

jamais eu connoiflance. 

DifpoCtion Lorfque tous ces mots furent raflemblez , & qu'on crût qu'il n'y en 

rie cet manquoit que très-peu qui pouroient fc mettre dans un fuplément : on les 

Ouvrage diltribua par clafles. 

^"JJs"' La première clalfc parle du ciel: la féconde du tcras : la troifiéme de la 

Claiies. terre: la quatrième de l'Empereur, du gouvernemeut des iVlandarins, des 
cérémonies, des coutumes, de la mufique, des livres, de la guerre, delà 
chaflé, de l'homme, des terres, desfoyes, des toiles, des habits, des inf- 
trumens, du travail, des ouvriers, des barques, du boire, du manger, des 
grains, des herbes, des oifeaux, des animaux domeftiques 6c fauvages , 
despoiflbns, des vers , &c. 
Divifion Chacune de ces clafles eft divifée en chapitres 6c en articles. Tous les 

de cliaque ^nots ainfi rangez & écrits en lettres majufcules , on met fous chacun en 
* ^' plus petits caraétéres, la définition, l'explication, 8c l'ufage du mot. Les 
explications font nettes, élégantes, d'un llile aifé, Sc c'cft en les imitant 
qu'on aprend à bien écrire. 
De rutili- Comme ce livre eft écrit en langue Sc en caraftéres Tartares, il n'eft 
té de cet d'aucune utilité pour les commençans , & ne peut lervir qu'à ceux qui 
uvrage. fç-^^hant déjà la langue, veulent s'y perfcélionner, ou compofer quelque 
ouvrage. 
Son But. Le deflein principal a été d'avoir une efpèce d'aflbrtiment de toute la 

langue, de ibrte qu'elle ne puifle périr, tandis que le diftionnaire fubfifte- 
ra. On laifié aux defcendans le foin d'y faire des additions , s'ils viennent à 
découvrir quelque chofe nouvelle qui n'ait point de nom. 
Ccmpaai- Ce qu'il y a de fingulier dans la langue Tartare, comparée avec la langue 
fon ne la Françoilc, c'eft que les Tartares ont des verbes différcns autant de fois que 
Langue les fubftantifs régis par le verbe, font différens entre eux: par exemple, 
F^nco'^e fi l'on fe fert du verbe, faire il fiiut le changer prefque autant de fois que 
change le fubftantif qui fuit ce verbe, nous ditbns, faire nm niaifon^ faire un 
ouvrage^ des vers: faire 'un tableau, une fiatue : faire un perfonnage, faire le 
modefte, faire croire , ^c. Cela eft commode 6c charge moins la mémoire, 
mais c'eit ce que les Tartares ne peuvent fouffrir. Si le même verbe leur 
éclvapi dans le difcours familier, on le pardonne: mais on ne le pafTe jamais 
dans la compofition, ni même dans les écritures ordinaires. 
Délic^telTe Le retour du même mot dans deux lignes voifines, ne leur eft pas plus 
de cette fuportable: il forme par raport à eux une monotonie qui leur choque l'o- 
Langue. xnWc. C'eft pour cette raifon qu'ils fe mettent à rire, lorfqu'on leur lit un 
de nos livres, parce qu'on entend très-fouvent, que, qu^ils, qu''eux, quand, 
(juoi, quelquefois . i^c. La fréquente répétition de ces pronoms leur déplaît 
infiniment. On a beau leur dire que c'eft le génie de notre langue, ils ne 

peu- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



79 



peuvent s'y accoutumer. LesTartarcs s'en pafTent & n'en ont nul befoin : 
le ieul arangcmcnt des termes y iuplce, fans qu'il y ait jamais ni obfcu- 
rité, ni équivoque: aufli n'ont-ils point de jeux démets, ni de fades allu- 
mions. 

Une autre fingularité de la langue Tartare , eft la quantité de termes 
qu'elle a pour abréger. Elle n'a pas befoin de ces périphrafes , ni de ces 
circonlocutions. qui ibfpendent le difcours 6c qui le glacent: des' mots aiTez 
courts expriment nettement , ce que fans leur fscoin-s on ne pouroit di- 
re que par un long circuit de paroles: c'eil ce qui fe voit aifément, quand 
il s'agit de parler des animaux domelciques ou fauvages, volatiles ou aquati- 
ques. Si l'on en veut faire une defcription exaéle en notre langue, à com- 
bien de périphrafes ne faut-il point avoir recours par la dizette des termes 
qui fignifient ce qu'on veut exprimer. 

Il n'en ell pas de même chez les Tartares , & un feul exemple le fera 
comprendre. Je choifis celui du chien, c'cil: celui de tous les animaux domefti- 
ques qui fournit le moins de termes dans leur langue ,& ils en ont cependant 
beaucoup plus que nous. Outre les noms communs de grands & petits 
chiens, de mâtins, de lévriers, de barbets, ôcc. Ils en ont qui marquent 
leur âge , leur poil , leurs qualitez bonnes ou mauvaifes. En voici des 
exemples. 

Veut-on dire qu'un chien a k poil des oreilles & de la queue fort long 
Se bien fourni? Le mot Taiha fuint: qu'il a le mufeau long 6c gros, la 
queue de même, les oreilles grandes, les lèvres pendantes? Le feul mot 
Tolo dit tout cela. Que lî ce chien s'acouple avec une chienne ordinaire, 
qui n'ait aucune de ces qualitez , le petit qui en naîtra s'appelle Pcfcri. 
Si quelque chien que ce foit, mâle ou femelle, a audeflus' des fourcils, 
deux flocons de poil blond ou jaune, on n'a qu'à dire Tourbe. S'il eft mar- 
queté comme le léopard, c'eft Couri : s'il n'a que le mufeau marqueté, 
oC le refte d'une couleur uniforme, c'eft Palta: s'il a le col tou: blanc , 
c'eft Tchacott: s'il a quelques poils au-defliis de la tête tombant en arriére, 
c'eft Kalia: z'ïl a une prunelle de l'œil moitié blanche & moitié bleue, 
c'eft Tchikiri: s'il a la taille bafte, les jambes courtes, le corps épais , la 
tête levée , c'eft Capari , Sec. Indagon eft le nom générique du chien , 
Nieguen celui de la femelle: leiu's petits s'apellent Niaha^ jufqu'à l*âge de 
fept mois, êc delà jufqu'à onze mois A^o«^«ct/. A i^î. mois ils prennent le 
nom générique à^ Indagon. Il en eft de même pour leurs bonnes ôc mauvai- 
fes qualitez, un feul mot en explique deux ou trois. 

On ne finiroit point fî l'on parloir des autres animaux: des chevaux, pu* 
exemple:' les Tartares, par une efpèce de prédilcftion pour cet animal qui 
leur eft lî utile, ont multiplié les noms en fa faveur, 8c ils en ont vingt fois 
plus pour lui que pour le chien. Non-feulement ils ont des noms propres 
pour fes diflPéi-entes couleurs, fon âge , fes qualitez : ils en ont encore pour 
les différens mouvcnens qu'il fe donne: fi étant ataché il ne peut demeurer 
en repos: s'il fe détache & court en toute liberté: s'il cherche compagnie: 
s'il eft épouvanté de k chute du cavalier, ou de la rencontre fubite d'une 

bèce- 



L A NG ITB 
DES TaRT* 

Ma n- 

TCHEOUX; 

Son Abon. 
dance. 



Exemples 
de cette 
fécondué. 



Premier 
exemple 
pris du 
Chien, 



Du C6«' 

Vil. 



Langue 
PES Tart. 
M A N- 
TCHEOUX. 

De l'avan- 
tage ou 
défavanta-i 
ge de fon 
abondan- 
ce. 



Manières 

diverfcs de 
former les 
caraftéres 
Tatar:s. 

Première 
Manière. 



Seconde 
Manière. 



Troifiérae 
Manière. 



Bo DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

bête fauvagc: s'il eft monté, de combien de pas il marche, combien de 
fecoufles différentes il tait éprouver au cavalier. Pour tout cela 6c pour 
beaucoup d'autres choies , les Tartares ont des mots uniquement deftinés à 
les exprimer. 

Cette abondance eft-elle bonne? Eft-elle mauvaife ou inutile? C'eft ce 
qui n'elt pas aifé de décider. Ce qu'il y a de certain, c'eft que fi elle char- 
ge la mémoire de ceux qui l'aprennent, fur-tout dans un âge avancé, elle 
kur fait beaucoup d'honneur dans la converfation , ôc eft abfolument né- 
ceffaire dans la compofition. 

Du refte on ne voit pas d'où ils ont pu tirer cette multitude étonnante 
de noms 6c de termes pour exprimer ce qu'ils veulent : ce ne peut être de 
leurs voifins: ils ont à l'Occident les Tartares Afo«gw/y, 6c dans les deux 
langues il n'y a gueres que fept à huit mots femblables : on ne peut dire mê- 
me à qui ils apartiennent originairement. A l'Orient fe trouvent quelques 
petites nations jufqû'à la mer qui vivent en fauvages, 8c dont ils n'enten- 
dent point la langue, non plus que de ceux qui font au Nord. Au Midi ils 
ont les Curécns, dont la langue 6c les lettres, qui font Chinoifes, ne reflem- 
blent en rien à la langue 6c aux caraéléres des Tartares. 

Quoiqu'ils n'ayent qu'une ibrtc de caraftéres , ils les. écrivent cependant 
de quatre façons. La première, eft quand on écrit avecrefpeét, c'eft-à- 
dire, en .caraéléres femblables à ceux qui Je gravent fur la pierre 6c fur le 
bois , ce qui demande beaucoup de tems. Un écrivain ne fait pas plus de 
vingt ou vingt-cinq lignes en un jour, fur-tout lorfqu'elles doivent paroître 
devant l'Empereur. Si un coup de pinceau d'une main trop pefante, forme 
le trait plus large ou plus greffier qu'il ne doit être: fi par le défaut du 
papier il n'eft pas net : fi les mots font prefiez 6c inégaux : u on en a oublié 
un feul : dans tous ces cas 6c dans d'autres femblables, il faut recommencer. 
Il n'eft pas permis d'ufer de renvoi, n'y de fupléer à la marge: ce feroit 
manquer de refpcél au Prince. Auffi ceux qui préfident à l'ouvrage, ne re- 
çoivent point la feiiille,où ils ont remarqué un feul de ces défauts. Il n'eft 
pas plus permis de commencer une ligne par un demi mot, qui n'aura pu 
être dans la ligne précédente : il faut tellement prendre fes précautions, 6c 
fi bien mefurer fon efpâce, que cet inconvénient n'arive pas. 

La féconde façon d'écrire eft fort belle 6c peu différente de la première," 
6c cependant donne beaucoup moins de peine. Il n'eft pas néceflaire de 
former à traits doubles les finales de chaque mot, ni de retoucher ce qu'on 
a fait, ou parce que le trait eft plus maigre dans un endroit que dans un 
autre, ou parce qu'il eft un peu baveux. 

La troifiéme fiçon d'écrire eft plus différente de la féconde, que celle- 
ci ne l'eft de la première, c'eft l'écriture courante: elle va vite, 6c l'on 
a bien-tôt rempli la page 6c le revers. Comme le pinceau retient mieux la 
liqueur que nos plumes, on perd moins de tems à l'imbiber d'encre : & 
quand on difte ù l'écrivain, on voit fon pinceau courir fur le papier d'un 
pnouvement très-rapide, 6c fans qu'il s'arête le moindre inftant. C'eft le 
caradcrc le plus d'ufage pour écrire les regiftres des tribunaux, les procès, 

2C 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



81 



& les autres chofes ordinaires. Ces trois manières d'écrire font également li- 
iibles , mais moins belles les unes que les autres. 

La quatrième Eiçon eft la plus grofîiére de toutes, mais c'eft auilî la plus 
abrégée 5c la plus commode pour ceux qui compoiént, ou qui font la mi- 
nute ou l'extrait d'un livre. Pour mieux entendre ce que je dis, il faut fca- 
voir que dans l'écriture Tartare, il y a toujours un maitre trait qui tornbe 
perpendiculairement de la tête du mot jufqu'à la fin, & qu'à gauche de ce 
trait, on ajoute comme les dents d'une Icie qui font les voyelles a e ioy 
diilinguées: l'une de l'autre par des points qui fe mettent à la droite de cette 
perpendiculaire. Si l'on met un point à l'opofite d'une dent , c'eft la voyel- 
le e: fi on l'omet c'eil la voyelle a: fi l'on met un point à gauche du mot 
prés de la dent, ce point pour lors tient lieu de la lettre ;z 6c il faut lire ne : s'il 
y avoit un point opofé à droite, il faudroit lire na. De plus fi à la droite du 
mot au lieu d'un point on voit uno, c'eft figne que la voyelle eft afpirée,ôc 
il fiutlire ba /.;?,enrafpirant, comme il fe pratique dans la langue Efpagnole. 

Or un homme qui veut s'exprimer poliment en Tartare , ne trouve pas 
daboid le mot qu'il cherche: il rêve, il fe frotte le front , il s'échauffe l'i- 
magination, 6c quand une fois il s'eft mis en humeur, il voudroit répandre 
fa peniée fur le papier fans prefque l'écrire. 

11 forme doi:c la tête du caraélére, 6c tire la perpendiculaire jufqu'en bas: 
c'eft beaucoup s'il met un ou deux points : il continue de même jufqu'à ce 
qu'il ait exprimé fa penfée: fi une autre penféc la fuit de prés, il ne fe don- 
ne pas le tems de relire : il continue fes lignes, jufqu'à ce qu'il arive à une 
traniition difficile. Alors il s'arrête tout court, il relit fes perpendiculaires. 
Se y ajoute quelques traits dans les endroits, où un autre que lui ne pou- 
roit deviner ce qu'il a écrit. 

Si en relifant, il voit qu'il ait omis un mot, il l'ajoute à côté, en fai- 
fant un figne à l'endroit où il devoir être placé, s'il y en a un de trop, ou 
s'il eft mal placé , il ne l'eftùce pas , il l'envelope d'un trait ovale. Enfin fi 
on lui fait remarquer, ou s'il juge lui-même que le mot eft bon: il ajoute 
à côté deux 0. Ce figne le fait revivre, 6c avertit le leéteur de cette ré- 
furredtion. 

Cette quatrième fiçon d'écrire nclaiffe pas d'être lifible, quand on eft 
au fait de la matière qui fe traitte, S^ qu'on a quelque habileté dans la lan- 
gue. Celui qui tient le pinceau jette fur le papier ce qu'il penfe, ou ce qu'on 
lui diète, fans y chercher que la vérité ôc l'exactitude. Après quoi c'eft à 
lui à travailler 6c à compofer l'ouvrage. 

Quoique pendant ce tems-là d'autres s'entretiennent enfemble , fon tra- 
vail n'en elf point interrompu : il n'entend même rien de ce qui fe dit : on eft 
acoutumé des la jeuneffe à cette aplication. Il compofe donc tranquilement 
au milieu du bruit, 6c cherche des exprefTions dignes de la réputation qu'il 
s'eft aquilé. Ainfi il rêve, il cherche de nouveaux tours, iléxamine fcru- 
puleulement les termes, l'expreflîon, la brièveté , la netteté, l'ordre du 
difcours jufqu'à ce qu'il foit content: cardans la langue Tartare, comme 
dans les autres langues, il n'y a rien qu'on ne puifie dire d'un ftile poli, 
clair, 6c net. 

Tome IV. L Quoi» 



L A NGuS 
DES TarT, 

Man- 

TCHEOOS. 

Quatrième 
Manière. 



Renvois 

diinsl'écrjr 

ture. 



Attention 
linguliére 
des Tar- 
tarei pen- 
dant qu'ils 
écrivent. 



82 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Langue Quoiqu'on fe ferve communément du pinceau pour écrire, il y a cepen- 
DEs Tf.RT. dant des Tartarcs qui employent une efpèce de piume faite de biimbou, £c 
M AN- taillée à peu près comme les plumes d'Europe. Mais parce que le papier de 
TCHEoiix. j^ (^^hine eft lans alun 6c fort mince, le pinceau Chinois ell: plus commode 
Des Inf- qm, j^ plume. 

pour^écri- Si cependant on veut écrire avec la plume , ou qu'on s'en ferve pour pein- 
re. dre àla Chinoife des fleurs, des arbres, des montagnes, &c. il faut aupa- 

ravant pafler par defîus le papier, de l'eau dans laquelle on ait fait dilToudre 
un peu d'alun, pour empêcher que l'encre ne pénétre. 
Les carac- Les caraéléres Tarcares font de telle nature, qu'étant renverfez, on les 
téres Tar- lit également, c'eil-à-dire, que fi un Tartare vous préfente un livre ou- 
tares peu- y^j-j. ^^^^ j^ j^.j^j ordinaire, & ii vous le liiez lentement, lui qui ne voit les 
UiT de lettres qu'à rebours, lira plus vite que vous, 6c: vous préviendra lorfque 
tous (ens. vous héfitcrez. Delà vient qu'on ne içauroit écrire en Tartare, que ceux 
qui fe trouvent dans la mêmefalle, 6c dont la vue peut s'étendre julques 
fur récriture, en quelque lens que ce foit, ne puifîent lire ce que vous écri- 
vez , fur-tout fi ce font de grandes lettres. 
Préven- I^ "Y point ^^ Tartare qui ne préfère fa langue naturelle à celles de tou- 

lion des tes les autres nations , 6c qui ne la regarde com.me la plus belle 6c la plus 
Tartares abondante qui foit au monde. C'eft une prévention générale oii font tous 
en faveur j^^ peuples: chacun penfe bien de foi, de fon pays, de fa langue, de fon 
Lan^uî. mérite: 6c dans la perfualion oîi l'on ell que les autres nations n'ont pas les 
mêmes avantages, on leur donne fans façon le nom de barbares. Le P.Par- 




acompagnoit l'Empereur en Taxtarie. 
Exemple Ce Prince qui avoit alors ^y^ ans , s'étoit perfuadé qu'on ne pouvoit 
ptis du bien rendre le fcns de fa langue naturelle, 6c encore moins la majefté de 
Prince aî- ^q^, j^iie^ en aucune de ces langues barbares, ( ainfî apeiloit-il les langues 
rlui^- d'Europe, faute de les connoître. ) Il en voulut faire l'épreuve , 6c pour 
reur.' s'en convaincre , dit le P. Parrenin , il me fit venir un jour dans fa 

tente. 
Son entre. J'ai à écrire au P. Suarez, me dit-il, pour lui recommander ime affaire 
îien avec importante, mais comme il n'entend point le Tartare , je vous diéte- 
Parrenin à ^^i ^^ l'-^^ 1'^' '^ ^^^ mander, 6c vous le traduirez en latin, qui eft, comme 
ce fujet. vous me l'avez dit , une langue commune en Europe à tous les gens de 
lettres. 

Rien de plus aifc, lui répondis-je en prenant la plume, car le papier 
étoit déjà préparé fur la table. Le Prince commença dabord par une longue 
période qu'il n'acheva pas tout-à-fait, 6c me dit de traduire. Je le priai 
dédire tout de fuite ce qu'il vouloit mander, après quoi je le mettrois en 
latin. Il le fit en fouriant, comme s'il eût cm que je cherchois à éluder la 
difficulté. 
La tjaduction fut bien-tôt faite. Je lui demandai quelle fufcription il vou- 
loit 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 85 

loit que je mifle à la lettre: mettez celle-ci, me répondit-il, paroles du Langue 
fils aîné de l'Empereur à Sou lin *. Je le fis, & lui préfentai la. lettre, af- besTart. 
feftant de ne la pas relire. tchToux, 

Que fçais-je, me dit-il, ce que vous avez écrit? E(l-ce ma penfée? Efh- ' 

ce la votre? N'avez vous rien oublié, changé, ou ajouté? N'ell-ce pas 
quelque pièce que la mémoire vous a fournie? Car j'ai remarqué qu'en é- 
crivant, vous n'avez taie aucune rature, 6c que vous ne tranicriviez pas 
comme nous faifons nous autres. 

Une fi petite lettre, lui dis-jc, ne demande pas qu'on fe donne tant de 
peine, la première main l'uffit quand on fçait la langue. 

Bon, me dit-il, vous voulez me prouver que vous fçavez le latin, 5c 
moi je veux m'afl'urer que votre traduétion clb fidèle. Dites-moi donc en 
Chinois ce que je vous ai diélé en Tartare, & que vous dites avoir mis en 
latin. Je le fis aulli-tôt, & il en tut lurpris. 

Cela n'eft pas mal, ajoûta-t-il, Se il la réponle qui viendra ell conforme 
à ce que vous venez de dire, je ierai détrompé, mais il faut que le Père me 
réponde en Chinois; car s'il répondoit en langue Européane, vous pouriez 
me donner une réponiè de votre fiiçon. Je l'allurai qu'il leroic obéi, & que 
la réponfe feroit conforme à fa lettre. 

Je vous avoue, répliqua le Prince, que je vous ai fait apeller plutôt dans Son Seti^ 
le delîein d'éprouver ce que vous fçavez faire, que par le befoin que j'eufle timent 
d'écrire à P(?(éi«^. Quand je confidere vos livres d'Europe, je trouve que la ["'' '" 
couverture en elt bien travaillée, 6c que les figures en font bien gravées, d^Kuro^ei 
inais les caractères me déplaifent fort: ils font petits, 6c en petit nombre, 
mal dillinguez les uns des autres, 6c font une efpèce de chaîne, dont les 
anneaux font un peu tortillez : ou plutôt ils font femblables aux verti- 
ges, que les mouclies laiilent fur les tables de vernis couvertes de pouffiére. 
Comment peut-on avec cela expiùmer tant de penfées 6c d'aélions différen- 
tes, tant de chofes mortes 6c vivantes? Au contraire, nos caractères, 6c 
même ceux des Chinois, font beaux, nets, bien dillinguez. Ils font en 
grand nombre, 6c l'on peut choîfir : ils fe préfentent bien au leéleur 6c ré- 
joiiiflènt la vue. Enfin notre langue eft ferme 6c majeilueufe, les mots fra- 
pent agréablement l'oreille, au lieu que quand vous parlez les uns avec les 
autres, je n'entends qu'un gazouillement perpétuel, allez femblable au jar- 
gon de la province de Fo kien. 

Ce Prince ne trouve pas mauvais qu'on le contredite, chofe affez rare par- Défenfé 
mi les perfonnes de fon rang: ainfî je faifis l'ocafion qu'il me préfentoit de 
défendre nos langues Européancs. Je commençai cependant Iclon la cou- p^aoes' 
tume du pays, par avouer qu'il avoit raifon: ce mot plnît aux Princes o- 
rientaux, ils le favourent avec plaifir, 6c les difpofe à écouter les raifons 
par lefquclles on leur prouve inicnfiblemcnt qu'ils ont tort. Ces ménage- 
mens ne font pas moins en ufage dans les cours d'Occident , car il me 

femble 

* C'eft le nom Chinois du P. Suarez. 

L i 



des Lan- 
gues Euro- 



Ses dé- 
fauts. 

Paralcle 
de cette 
Langue 
avec la 
Chinoife. 



"84 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

1, A N G u E femble que par tout c'cll un mauvais métier que celui de difputer avec les 

iche'oux. J'accordai donc au Prince que la langue Tartare écoit aflez majeftueufe; 
E-cellcn- <iu'ellc étoit propre à décrire les hauts faits de guerre, à loiier les Grands, 
ce de la à faire des pièces férieulés, à comnolèr l'hilloire: qu'elle ne manquoit pas 
Langue de termes îc d'expreflîons pour toutes les chofes dont leurs ancêtres avoient 
ÎTartare. connoiiTance, mais auffi qu'on devoit prendre garde de ne pas trop fe pré- 
venir en faveur de fa langue. Vous préferez votre langue, lui dis-je, à cel- 
le des Chinois, & je crois que vous avez raifon: mais les Chinois de leur 
côté qui fçavent les deux langues n'en conviennent pas : & effectivement 
on ne peut nier qu'il n'y ait des défauts dans la langue Tartare. 

Ces dernières paroles avancées par un étranger le furprirent: mais fans 
lui donner le tems de m'interrompre,. je lui fis im petit détail de ce que j'y 
avois remarqué de défcélueux. 

Vous convenez, lui dis-je, que les Chinois avec tant de milliers de ca- 
raétéres, ne peuvent exprimer les fons, les paroles, les termes de votre lan- 
gue fans les défigurer , de manière qu'un mot Tartare n'eil plus recon- 
noiflable ;ni intelligible, dès qu'il efl; écrit en Chinois: ôc delà vous con- 
cluez avec raifon que vos lettres font meilleures que les lettres Chinoifes , 
quoiqu'en plus petit nombre, parce qu'elles expriment fort bien les mots 
Chinois. Mais la même raifon devroit vous faire convenir que les caraété- 
res d'Europe valent mieux que les caraétéres Tartares , quoiqu'en plus pe- 
tit nombre, puifque par leur moyen nous pouvons exprimer aifément les 
mots Tartares ôc Chinois, & beaucoup d'autres encore que vous ne fçau- 
riez bien écrire. 

Le raifonnement que vous faites , ajoûtai-je, fur la beauté des caraété- 
res , prouve peu ou rien du tout. Ceux qui ont inventé les caraétèrcs 
Européans, n'ont pas prétendu faire des peintures propres à réjoiiir la 
vue: ils ont voulu feulement fiiire des fignes pour repréfenter leurs penfées, 
& exprimer tous les fons que la bouche peut former: £c c'eft le deflèin 
qu'ont ;eu toutes les nations , lorfqu'elles ont inventé l'écriture. Or plus 
ces fignes ibnt fimples, & leur nombre petit, pourvu qu'il fuffife, plus 
font-ils admirables ôc aifcz à aprendre. L'abondance en ce point eft un 
défaut, £c c'eft par-là que la langue Chinoiie elt plus pauvre que la votre, 
Se la votre l'eil; plus que les langues d'Europe. 

Je ne conviens pas, dit le Prince, que nous ne puifllons-avec les caraété- 
res Tartares écrire les mots des langues étrangères: n'écrivons nous pas la 
la Langue langue des Mongous^ la langue Corm/w, \% Chinoife^ celle du 'ïhihett &c. 
avec^îc's^ Ce n'eft pas alTez, lui repondis -je, il faudroit écrire la notre. Eflaycz : 
par exemple , fi vous pourez écrire ces mots , pendre^ platine^ griffon y 
friand. Il ne le put, parce que dans la langue Tartare on ne peut joindre 
'deux confonnes , de fiiite : il faut placer entre deux une voyelle, & écrire ; 
prendre .y pdatinc^ gerifon^ feriand. 

Je lui fis remarquer que l'alphabet Tartare, quoiqu'en beaucoup de cho- 
fes femblable au noue, ne laiffoit pas d'être défeûueux. Il vous manque y 

lui 



But des 
Caractères 
d'une 
Langue. 



împoffibi- 
litéd'écr.re 



caradéres 
Tartares. 



Défeftuo- 

fitédel'Al 
plu :et 
Tartare. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



sr 



lui dis-je, deux lettres initiales, le B. èc le D. vous ne pouvez commen- 
cer aucun mot par ces lettres, 5c vous leur fubllituez le P. & le T. par 
exemple, au lieu d'écrire BcJIia , Deus ^ vous écrivez Pé/^/^ , T^eus. Delà 
vient qu'il y a une infinité de Tons Européans que vous ne pouvez écrire, 
quoique vous puifliez les prononcer: d'où je conclus que notre alphabet 
l'emporte fur le votre. 

D'ailleurs, pourfuivis-ie, vous prononcez & écrivez la voyelle e tou- 
jours ouverte: vous ne prononcez Ve muet qu'à la fin de quelques mots qui 
finiflent par », mais vous n'avez aucun figne qui le fafle connoitre. Je fçai 
que ces défauts fe trouvent dans la langue Chinoife, 6c que comme vous 
avez la lettre r qu'ils n'ont pas, votre langue ell au-deflus de la leur, quand 
il s'agit d'exprimer les noms étrangers. 

Le Prince ne goùtoit pas trop ce difcours , il me dit cependant de con- 
tinuer mes remarques : je paflai donc de l'alphabet à la langue Tartare en 
général: je dis qu'elle n'étoit pas commode pour le ilile concis 6c coupé , 
que plufieurs mots étoient trop longs, 8c que je croyois que c'étoit une 
des raifons qui la rendoit inutile pourlapoéfie; que je n'avois pas vu de 
doéteurs Tartares faire des vers , ni même traduire autrement qu'en profe 
les vers Chinois. C'eft fans doute, ajoûtai-je, parce que la rime 6c la me- 
fure fi faciles en Chinois, ne font pas praticables dans votre langue. Vous 
faites fouvent 6c bien des vers Chinois, que vous écrivez fur les éventails , 
ou que vous donnez à vos amis. Oferois-je vous demander fi vous en avez 
fait en Tartare? 

Je ne l'ai pas tenté, dit le Prince, 6c je ne fçache pas qu'on ait fait fur 
cela des régies : mais qui vous a dit qu'il y avoit au monde des poëtes cC 
des vers ? Avouez que ce n'eft qu'à la Chine que vous l'avez apris. 

Cela ell fi peu vrai, lui dis-je, que j'ctois prévenu qvi'on ne pouroit 
faire des vers dans une langue qui n'a que des monofilabes : je me trompois 
de même que vous vous trompez. Je vais vous réciter des vers en deux lan- 
gues, 6c quoi-que vous ne puilliez en comprendre le fens, vous remarque- 
rez aifément la ccfure 6c la rime. 

Cette expérience faite, j'ajoutai qu'il y avoit peu de tranfitions dans la 
langue Tartare: qu'elles étoient trcs-fines ôc difficiles à atraper: que c'étoit 
l'éciieil où échoùoient les plus habiles gens: qu'on en voyoit quelquefois 
demeurer afiez long-tems le pinceau en l'air, pour pafler d'une phrafe à 
l'autre , èc qu'après avoir rêvé , ils étoient obligez deffacer ce qu'ils 
avoient écrit : que quand on leur en demandoit la railon, ils n'en aportoient 
point d'autre que celle-ci : cela- forme mal, cela cfi dur, cela ne fe peut dire , 
il fa-ut une autre liaifon ^ i^c^ 

Le Prince ne put nier que cet inconvénient ne fe trouvât dans fa langue, 
mais il me dit que cette difficulté ne fe rencontroit pas dans le difcours , 6c 
qu'on parloit fans héfiter. 

Il feroit bien étrange, lui repliquai-je-qu'un homme, qui raconte un fiic 
ou une hiftoire, après trois ou quatre périodes, s'arrêtât la bouche ouver- 
te fans pouvoir continuer fon difcours: on le croiroit frapé d'une apople- 

L 3 ;xie-' 



Langue 
desTart. 

Man- 

TCHEOUX. 



De h ProS 

nonciatioo 
de l'e. 



Incommo^ 
dite de la- 
Langue 
TattarCo 



Dizeîte de 
tranli- 
tions danG- 
la Langue- 
Tartare, 



U DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Langue xie fubite. Mais remarquez que ceux qui ne poflëdcnt pas la langue dans fa 
cts Tart. perfedion comme vous,trainent d'ordmairc les finales, Scajoûtent h moc 
^fi^ô.,^ Tala^ qui ne fienifierien: fi dans un entretien ils ne répètent que deux ou 
trois tois ce mot mutile, ils croyent qu on doit leur en tenir compte. Je 
vois que ceux mêmes qui viennent récemment du fond de la Tartarie , 
Inconvé- l'emplovent aufli fréquemment que les autres , ce qui prouve qu'en effet les 
nient de tranfitions font en petit nombre: fie parce que dans la compolition un peu 
voirL* plus élégante, on n'oie rifquer le moc Tala, fur-tout depuis que l'Empe- 
Lmguedu reur votre pcre l'a décrié en évitant de s'en lervir, les auteurs fe trouvent 
^'^ys« fort à l'étroit, quand il s'agit de paffer d'une matière à l'autre. 

Le Prince me répliqua en fouriant, que la partie n'étoit pas égale entre 
nous deux, parce que j'étois dans fon pays, & que lui n'etoit jamais allé 
en Europe. Si j'y avois fiit un voyage, dit-il agréablement, j'en ferois 
revenu chargé de tous les défauts de votre langue, Ôc j'aurois de quoi vous 
confondre. 

Vous n'auriez pas été aufîî chiu'gé que vous le penfez , lui répondis-je, 
on y a fbin du langage, il n'efl pas abandonné au caprice du public : il y a, 
de même que pour les fciences & les beaux arts, une académie établie pour 
réformer & perfectionner la langue. 

Arrêtez-là, dit le Prince, s'il y a des réformateurs pour votre langue, 
elle doit avoir des défauts, & beaucoup. Je me fuis mal expliqué, lui dis-je, 
on ne l'a pas tant établie pour reformer notre langue, que pour la contenir 
dans fes limites : en cela elle reflemble a vos grands fleuves : quoiqu'ils roulent 
majeftueufement leurs eaux, vous ne lailTez pas de commettre des Officiers 
pour y veiller, de peur qu'ils ne débordent, ou ne s'enflent par le mélange 
des eaux étrangères, & ne deviennent moins pures & moins utiles. 

Mais, pourluivit le Prince, votre langue n'a-t-elle rien emprunté des 
autres? Ne s'y ell-il point introduit des termes 6c des exprcffions des 
Royaumes voifins ? S'ell-elle toujours confervée dans la pureté de fon 
origine? 

Je lui répondis qu'au commencement , les différens Royaumes d'Eu- 
rope étant gouvernez par un même Prince, le commerce réciproque des 
différentes nations avoit introduit des mots communs, fur- tout dans les 
fciences & les arts, félon le langage des nations qui les avoient inventé les 
premières. 

Ces paroles furent un fujet de triomphe pour le Régulo : il s'écria qu'il 
avoit l'avantage. Nous n'avons pris , dit-il , que fort peu de mots des 
MongouSy 6c encore moins des Chinois: 6c le peu que nous en avons pris, 
nous les avons dépciléz, en leur donnant une terminaifon Tartare. Mais 
vous autres, vous vous êtes enrichis des dépoiiilles de vos voifins. Vous 
avez bonne grâce après cela de venir chicaner la langue Tartare fur des 
bagatelles. 

Je ne m'étendrai pas, dit le P. Parrenin, fur la manière dont il me falut 
mettre ce Prince au fait de la différence qu'il y a entre les langues vivantes 
& les langues mortes , car il n'avoit jamais oiii parler de ces dernières : il 

fuffin 



ET DE LA TARTARÏE CHINOISE. 



'87 



fufEt de dire que notre difpute dura, jurqu'à ce qu'il eût reçu la réponiè Lancîub 
que lui fit le P. Suarez. Il en fut content, & il commença à avoir meil- des Tart. 
leure opinion .des langues d'Europe, c'eft-à-dire, qu'il les plaça immé- tchequ" 
diatement au-deflbus de la fienne, encore vouloit-il mettre la Chinoife en- "' 

trc deux : mais je proteftai fortement contre cette injuftice , alléguant 
là multitude des équivoques qui fe trouvent dans la langue Chinoife. Hé 
bien, je vous l'abandonne, dit-il en riant, les Chinois qui n'aiment pas à 
être contredits fur cet article, fçauront bien fe défendre. 

Ainfi finit l'entretien que le P. Parrenin eiit avec le fils aîné de l'Em.pe- 
reur fur la langue Tartare, & il fuffit, ce me femble, avec ce que j'ai dic 
auparavant, pour faire connoître le génie de cette langue. 




VOYAGES 



Voyage de 
l'Empe- 
reur de Ja 
Chine en 
Tarcaric. 



VOYAGES 

DU PERE VERBIEST 

A LA SUITE 

DE L'EMPEREUR DE LA CHINE 

DANS LA 

TARTARIE ORIENTALE. 

Premier Foyage en l^ Année idSx. 

'EMPEREUR de la Chine fit un voyage dans la Tartarie 

orientale , au commencement de l'année 1682. après avoir 

apaifé par la mort de trois Rois rebelles, une révolte qui 

s'étoit formée dans quelques provinces de l'Empire. L'un 

de ces Princes révoltez fut étranglé dans la province dont il 

s'étoit rendu le maître. 

Le fécond ayant été conduit à Peking avec les principaux chefs de fa 

fa£tion 5 fut mis en pièces à la vue de toute la cour : les plus confidérables 

d'entre les Mandarins prêtant eux-mêmes la main à cette trifte exécution, 

pour venger la mort de leurs parens, qu'il avoit fait cruellement mourir. 

Le troifiéme qui étoit le plus confidérable , & comme le chef de la 
révolte, avoit par une mort volontaire prévenu le fuplice qu'il méritoit, 6c 
avoit ainfi terminé une guerre qui duroit depuis fept ans. 

La paix ayant été par là rétablie dans l'Empire, 6c toutes les provinces 
joiiiffant paifiblement de leur ancienne liberté, l'Empereur partit le 23, 
Mars pour aller dans la province de Leao tong, pays de les ancêtres, dans le 
deflein d'y vifiter leurs fépulchres , 6c après les avoir honorez avec les 
cérémonies ordinaires , de pourfuivre fon chemin dans la Tartarie orien- 
tale. Ce voyage fut d'environ onze cens mille pas, depuis Pfi(7«^ jufqu'au 
terme. 

L'Em- 




ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 89 

L'Empereur menoit avec lui fon fils aîné, jeune Prince, alors âgé de Voyagcs 
dix ans. Les trois premières Reines furent du voyage qu'elles firent chacune en 
fur un char doré: les principaux Régulos qui compoient cet Empire en fu- Tartame. 
rent auffi, avec tous les Grands de la cour, & les plus confidérables Man- jr^^'' '^f' 
darins de tous les ordres: ils avoienttous une fort grande l'uite & un nom- jj-u'^'pe^,. 
breux équipage, ce qui faiibit à l'Empereur un cortège de plus de foixante- d.int fon 
dix mille perlonncs. Voyage. 

Il voulut que je l'acompagnafîe dans ce voyage, 6c que je fufle toujours Le Père 
auprès de fa perfonne , afin de faire en fa préfence les obfervations néceflai- Verbieft 
rcs pour connoître la difpofition du ciel, l'élévation du pôle, la déclinai- f^^j,! hç 
fon de chaque pays , 6c pour mefurcr par les inllrumens de matématiques l'Empe- 
la hauteur des montagnes 6c la diftance des lieux. Il étoit bien-aife pareille- reur « 
ment de s'inftruire fur ce qui regarde les météores, 6c fur beaucoup d'autres l'uurquoi. 
matières de philique 6c de matématique. 

Ainfi il donna ordre à un Officier , de faire porter fur des chevaux, les 
iriftrumens dontj'aurois befoin, 6c il me recommanda au Prince fon oncle , 
qui eft auflî fon beau-pere, 6c la féconde perfonne de l'Etat: on l'apelle 
d'un nom Chinois, qui fignifie aflbciè à l'Empire: il le chargea de me faire 
donner tout ce qui feroit néceflaire pour le voyage : ce que ce Prince fie 
avec une bonté toute particulière, me faifant toujours loger dans fa tente, 
6c manger à fa table. 

L'Empereur avoir ordonné qu'on me donnât dix chevaux de fon écurie, 
afin que j'en pufle changer aifement, 6c parmi ceux-là, il y en avoit qu'il 
avoit monté lui-même, ce qui eft une fort grande diftnidtion. Dans le voya- 
ge on marcha toujours vers l'Orùent d'Eté. 

De Pi?^i»^ jufqu'à la province de Le^o /6«g, le chemin, qui eft d'environ Route de 
500. miles, eft allés uni: dans la province même de Leao îongy il eft de 400. f^^^"i J^'- 
miles : mais beaucoup plus inégal à caufe des montagnes : depuis la frontière pfo\in(-e 
de cette province jufqu'à quatre cens miles au-delà, il eft fort difficile, étant de Leao 
coupé tantôt par des montagnes extrêmement efcarpées , tantôt par des va- tong. 
lées d'une profondeur extraordinaire , 6c par des plaines déiertes , où l'on fait 
deux ou trois jours de marche fans rien trouver. Les montagnes de ce pays 
font couvertes du côté de l'Orient de grands chênes 6c de vieilles forêts, 
qui n'ont point été coupées depuis plufieurs fiécles. 

Tout le pays qui eft au-delà delà province de Leao tong eft fort défert : on Mauvais 
n'y voit de tous cotez que montagnes , que valées , que cavernes de tigres, état de ce 
d'ours, 6c d'autres bêtes farouches : on n'y trouve prefque point de mai- P'/** 
fons, mais feulement de méchantes chaumines fur le bord des fleuves 6c des 
torrens. Toutes les villes 6c les bourgades que j'ai vues à\ns\c Leao tong, 
& qui font en alTez grand nombre , font entièrement ruinées. On n'y 
voit par-tout que de vieilles mafures, avec des monceaux de pierre 6c de 
brique. 

Dans l'enceinte de ces villes il y a quelques maifons bâties depuis peu, Architec 
mais fans aucun ordre: les unes (ont faites de terre, les autres des reftes des '"["^ '^^ 
anciens bâtimens, la plupart couvertes de paille, très-peu de brique. Il ne -^^ 
Tome IF. M refte 



VoYACES 

E N 
TAllfAKiE. 



Defctip- 
lion de !a 
ville tie 
Chi» yang. 

Sa fitua- 
tion. 

Situjtion 
<lc la ville 
à'OuLi. 

Nouveau 
cheiTiin à 
cette Qca- 
llon. 



Commo- 
dité de ce 
chemin. 



Nouveau 

chemin 
pour :e- 
retour. 



Ordre de 
k Marche. 



■Précau- 
tions pour 
les Piovi- 
li'jns. 



90 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

relie pas muintenant le moindre veftige de quantité de bourgs & de villages- 
qui fubliltoient avant la guerre. Car le petit Roi des Tartares qui commen- 
ça à l'alunicr, n'ayant dabord qu'une fort petice armée, fit prendre les armes- 
aux habicans de ces lieux là: Se il les fit détruire enluite, pour ôter atix 
ibldats l'el'pérance de retourner jamais dans leur terre natale. 

La capitale de Leao tong, cju'on nomme Chinyang^ elt une ville aflez bel- 
le & allez entière :il y a même encore un rcile d'un ancien palais. Elle eft,. 
autant que je l'ai pu remarquer par pluficurs obièrvations, à 41. dégrez 
f6. minutes , c'ell-à-dire , deux dégrez au-defllis de Peking^ quoique juf- 
ques-a-prélént, 6c les Européans & les Chinois ne lui ayent donné que 41. 
dégrez. Il n'y a dans cette ville aucune dcciinailon de l'aimant, comme je 
l'ai remarqué par pluficurs obfervations réitérées. La ville d'0«/^, qui é-' 
toifprefquc le terme de notre voyage, elt à 43. dégrez, environ fo. mi- 
nutes. La boLiflble y décline du Midi à l'Occident , d'un degré 40. mi- 
nutes. 

Mais reprenons la fiaite de notre voyage. Depuis Pe,(7«j jufqu'à cette ex- 
trémité de l'Orient on fit un nouveau chemin, par lequel l'Empereur pou- 
voir marcher commodément à cheval, & les Reines fur leurs chars. Ce 
chemin eil large d'environ dix pieds, le plus droit, Sc le plus uni qu'on 
l'ait pu faire. Il s'étend jufqu'à prés de iioo. miles. On avoit fait des 
deux cotez une efpéce de petite levée haute d'un pied, toujours égale 6c 
parfaitement paraléle l'une à l'autre. 

Ce chemin étoit aulîi net, fur-tout quand le tems étoit beau, que l'aire 
où les laboureurs bâtent le bled dans les campagnes, aufii y avoit-iî des gens 
qui n'etoient ocupez qu'à le nettoyer. Les Chrétiens n'ont pas tant de foin 
de balayer les rues Se les places publiques oii le Saint Sacrement doit pafler 
dans les procclîîons, que ces infidèles en ont de nettoyer les chemins par où 
doivent pafl^er leurs Rois Se leurs Reines , toutes les fois qu'ils Ibrtent de 
leur palais. 

On fit pour le retour un chemin fcmblable au premier. On avoit aplani 
les montagnes autant qu'on l'avoit pu: on avoit drelTé des ponts fur les tor- 
rens, 6c pour les orner, on avoit tendu des deux cotez une efpèce de nat- 
tes, fur lefquelles étoient peintes diverfes figures d'animaux, qui faifoient 
le même effet que les tapifieries qu'on tend dans les rues aux proceffions. 

L'Empereur ne faivoit preique jamais ce chemin, chaffiint prefque tou- 
jours: 6c lors même qu'il joignoit les Reines, il le cotoyoit feulement, de 
peur que le grand nombre de chevaux qui étoient à fa iùite ne le gâtaflént : 
il marchoit ordinairement à la tête de cette efpèce d'armée. 

Les Reines le fuivoient immédiatement fur leurs chars, avec leur train 
6c leurs équipasses. Elles laiflbienc néanmoins quelque intervale entre lui 
6c elles: enfuite marchoient les Régulos, les Grands de la cour, 6c les Man- 
darins, chacun félon fon rang. Une infinité de valets, 6c d'autres gens à 
cheval fiiilbient l' arriére-garde. 

Comme il n'y avoit point de ville fur toute la route, qui pût ni loger une 
fi grande multitude de gens, ni leur foiu-nir des vivres, 6c que d'ailleurs on 

devoiù 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. pt 

devoit faire une grande partie du voyage par des lieux peu habitez, on fut Voyaoeî 
obliec de faire porter tout ce qui étoit néccllairc pour le voyage, & même ^ *■■ ^ 
des vivres pour plus de trois mois. 

C'elL pourquoi l'on cnvoyot devant, par les chemins qu'on avoit fxit à 
côte de celui de l'Empereur, une infinité de chariots, de chameaux, de 
chevaux, & de mulets pour porter le bagage." Outre cela l'Empereur, les 
Rcgulos, & prefque tous les Grands de la cour faifoicnt fuivre un grand 
nombre de chevaux de main, pour en changer de tems en tems. Je ne com- 
pte pomt les troupeaux de bœuFs, de moutons, & d'autre bétail qu'on é- 
toic obligé de mener. 

Qi^ioiqùe cette grandemultitudc d'hommes, de chevaux, Se de troupeaux [j".™'/^'r?r 
allât par un chemin allez éloigné de celui de l'Empereur, elle excitoit ce- route, 
pendant une h horrible poufficrc, que nous marchions envelopez d'un nuage 
fi épais, que nous avions de la peine à diftinguer de if. ou 20. pas ceux 
qui marchoient devant nous. 

La marche étoit fi bien réglée, que cette armée campoit tous les foirs E'ts'^ifude 
fur le bord de quelque fleuve ou de quelque torrent. C'eit pourquoi on fai- l,,]"^^ ^ 
foit partir de grand matin les tentes & le bagage néceflaire, & les Mare- les c-.mpe-i 
chaux des logis étant arivcz les premiers, marquoient le lieu le plus propre mens. 
pour la tente de l'Empereur, pour celles des Reines, des Regulos, des 
Grands de la cour, & des Mandarins, félon la dignité d'un chacun, 6c lé- 
felon le rang qu'ils tiennent dans la milice Chinoife, qui eit diyifée en huit 
ordres, ou en huit étendards. 

Dans l'efpace de trois mois nous fîmes environ 1000. miles en avançant 
vers l'Orient d'Eté, & autant au retour. Enfin nous arivâmes à Chan bai, Arivée à 
qui eft un fort fitué entre la mer méridionale & les montagnes du Nord. Chon hé, 
C'cft là oii commence cette muraille célèbre qui fépare la Province de Leao 
tong, de celle de Pc tche /i,d'oii elle s'étencf^ort loin du côté du Nord, par 
delTus les plus hautes montagnes. 

Quand nous fûmes entrez dans cette province, l'Empereur, les Régu- j^^ns 'a 
los, & les Grands de la cour quittèrent le grand chemin dont nous avons ^\ ^"^^^ 
parlé, pour prendre celui des montagnes du Nord, qui s'étendent fans inter- tovg, 
ruption vers l'Orient d'Eté. On y pafia quelques jours à la chafle, qui fe 
fit de cette forte. 

L'Empereur choifit trois^mille hommes de fes gardes du corps, armez L'Empe- 
de flèches Se de javelots. Il les difpcrfa de côté & d'autre, de forte qu'ils o- ''^"'' \^^1^ 
cupoient un grand circuit autour des montagnes qu'ils environ.noient de pâ^r^jcu-^ ^ 
toutes parts. Ce qui faifoit comme une efpèce de cercle dont le diamètre jidre : 
étoit au moins de 5000. pas. Enfuite venant à s'aprocher d'un pas égal, faDcfcrip: 
fans quiier leur rang, quelque obflacle qu'ils trouvallcnt dans leur chemin, ''°^' 
car l'Empereur avoit mêlé parmi eux des Capitaines, & même des Grands de 
la cour pour y maintenir l'ordre, ils rcduifoient ce grand cercle à un autre 
beaucoup moindre qui avoit environ 300. pas dediamétre: ainfi toutes les bê- 
tes qui avoientété enfermées dans le premier, fe trouvoient prifes dans celui- 
ci, comme dans un filet, parce que chacun mettant pied à terre, ils fc fer-* 

M z roicnt 



Voyages 

EN 

Tartarie. 



Capture 
confidéra- 
rable de 

Gibier. 



Arivée à 
Chin yang 
Capitale 
de la Pro- 
vince. 



Séjour 
qu'y fait 
j'Erape- 



Arivéc à 
Jf.tr in. 



çz DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

roicnt fi étroitement les uns contre les autres, qu'ils ne laiflbient aucune if- 
lue par où elles puflcnt s'enfuir. 

Alors on les pourfuivoit fi vivement dans ce petit efpâce , que ces pau- 
vres animaux epuifez à force de courir , venoicnt tomber aux pieds des 
chaflcurs, & fe laiflbient prendre fans peine. Je vis prendre de cette maniè- 
re deux ou trois cens lièvres en moins d'un jour, fans compter une infinité 
de loups £c de renards. J'ai vu la même chofe plufieurs fois dans la Tartarie 
qui eit au-delà de la province de Leao tong^ oii je me fouviens d'avoir vu 
entr'autres plus de mille cerfs enfermez dans ces fortes d'enceintes, qui ve- 
noient i"e jetter entre les mains des challeurs, ne trouvant point de chemin 
pour fe fauver. On tua aufii des ours, des fangliers, ôc plus de 6ô. tigres: 
mais pour ces fortes de chaflcs on s'y prend d'une autre manière, ôc l'on fe 
fert d'autres armes. 

L'Empereur voulut que je me trouvafie à toutes ces différentes chafTes, 
£c il recommanda à fon beau-perc d'une manière fort obligeante d'avoir un 
foin particulier de moi, 6c de prendre garde que je ne fuITe expofé à aucun 
danger dans la chafiè des tigres, & des autres bêtes féroces. J'étois là le 
feul de tous les Mandarins qui fût fans armes, & alTez près de l'Empereur. 
Quoique je me fufie un peu fait à la fatigue, depuis le tems que nous étions 
en voyage, je me trouvois fi las tous les foirs en arivant à ma tente, que je 
ne pouvois me foutenir , 6c je me ferois difpenfè plufieurs fois de fuivre 
l'Empereur, fi mes amis ne m'avoient confeillé le contraire, ôc fi je n'avois 
craint qu'il ne le trouvât mauvais, au cas qu'il s'en fût aperçu. 

Après avoir fait environ 400. miles en chafiant toujours de cette maniè- 
re, nous arivâmes enfin à Chin yang, ville capitale delà province, où nous 
demeurâmes quatre jours. Les habitans de Corée vinrent préfenter à l'Em- 
pereur un veau marin qu'ils avoient pris. L'Empereur me le fit voir, 6c me 
demanda fi dans nos livres d'Europe, il ètoit parlé de ce poiflbn. Je lui dis 
que nous avions un livre dans notre bibliotéque de Peking , qui en expliquoit 
la nature, 6c dans lequel il y en avoit même une figure: il me témoigna de 
l'emprefl^ement pour- le voir , & dépêcha aufli-tôt à nos Pères de Peking un 
Courier, qui me l'aporta en peu de jours. L'Empereur prit plaifir à voir 
que ce qui étoit marqué de ce poifTon dans ce livre, étoit conforme à 
ce qu'il voyoit : il le fit porter kPeking, pour y être confervé foigneufe- 
ment. 

Pendant le féjour que nous fîmes en cette ville, l'Empereur alla vifitcr 
avec les Reines les tombeaux de fes ancêtres, qui n'en font pas fort éloi- 
gnez, d'où il les renvoyai Chin yangy pour continuer fon voyage vers la 
Tartarie orientale. 

Après plufieurs jours de marche 8c de cbafie il ariva à Kirin, qui cfl: éloi- 
gné de Chinyang de 400. miles. Cette ville efl bâtie le long du grand fleuve 
Songari , qui prend fa fource au mont Chan pé^ diftant delà de 400. miles 
vers le Midi. Cette montagne fi fameufe dans l'Orient pour avoir été l'an- 
cienne demeure de nos Tartares, eft, dit-on, toujours couverte de nei- 
ges, d'où elle a pris fon nom : car Chanpé fignifie montagne blanche. 

D'à- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. pj 

D'abord que l'Empereur l'aperçut, il dcl'cendic de cheval, il fe mit ù Voyages 
genoux iur le rivage, &C s'inclina trois fois jul'qu'à terre pour la faluer. En- ^ "^ 
iuiteil fe fit porter Iur un trône éclatant d'or, & fit ainfi fon entrée dans la T^Rtarie.' 
ville. Tout le peuple acourut en foule au-devant de lui, en témoignant par L'Empe- 
fes larmes la joyc qu'il avoit de le voir. fonVntrée 

Ce Prince prit beaucoup de plaifir à ces témoignages d'affeûion , 6c publique, 
pour donner des marques de la bienveillance, il voulut bien fe faire voir à 
tout le monde, 6c défendit à fes gardes d'empêcher le peuple de l'aprocher, 
comme ils font a Pcking. 

On fait en cette ville des bai'qucs d'une manière particulière. Les habi- 
tans en tiennent toujours un grand nombre de prêtes pour repoufTer lea 
Mofcovites, qui viennent fouvent fur cette rivière leur difputer la pêche 
des perles. L'Empereur s'y repoia deux jours , après lefquels il defcendic 
fur le fleuve avec quelques feigneurs, acompagné de plus de cent bateaux Privée à 
jufqucs à la ville d'Or//a, qui ell la plus belle de tout le pays, &; qui étoit ""' 
:'Utrefois le fiége de l'Empire des Tartares. 

Un peu au-deflbus de cette ville, qui eft à plus de ;i. miles de Kirifi,h ri- Pêche d'à: 
viére eil pleine d'un certain poiflbnqui reflemble affcsà la plie d'Europe :& "^ Efpèca 
c'étoit principalement pour y prendre le divertiflementdela pêche que l'Em- '^^ ^'^^* 
pereur étoit allé à 0»/« : mais les pluies furvcnant tout-à-coup, groffirent 
tellement la rivière, que tous les filets furent rompus &c emportez par le dé- 
bordement des eaux. L'Empereur cependant demeura cinq ou fix jours à 
Ou/a: mais voyant que les pluies ne difcontinuoient poirtt, il fut obhgé de 
revenir à Kirhi, fans avoir pris le plaifir de la pêche. 

Comme nous remontions la rivière, la barque où j'ètois avec le beau-pC" 
re de l'Empereur, fut tellem.ent endommagée par l'agitation des vagues, 
que nous fûmes contraints de mettre pied à terre , & de monter fur une 
charette tirée par un boeuf, qui nous rendit fort tard à Kirm, lans que la 
pluye eût difcontinué durant tout le chemin. 

_ Le foir comme on entretenoit l'Empereur de cette avanture, il dit en Retour 2 
riant: le foijfon s'ell moqué de nous. Enfin après avoir féjourné deux jours Leaotong, 
à Kirifiy les pluies commencèrent à diminuer, & nous reprîmes la route 
de Leao tong. Je ne puis exprimer les peines & les fatigues qu'il nous falut jv"'?'^?^ 
efluyer durant tout le cours de ce voyage, marchant par des chemins que route. 
les eaux avoient gâtez, 6c rendu prefque impraticables. Nous allions fans 
cefle par des montagnes ou par des valées : &c l'on ne pouvoit paflèr qu'a- 
vec un extrême danger, les torrens bc les rivières qui étoient grolfies par 
des ravines qui y couloient de toutes parts. Les ponts étoient ou renverfez 
par la violence des courans , ou tout couverts par le débordement des eaux, 
II s'étoit fait en plufieurs endroits de grands amas d'eau , Se une fange dont 
il étoit prefque impoffible de fe tirer. Les chevaux,, les chameaux, 6c les- 
autres bêtes de fomme qui portoient le bagage, ne pouvoient avancer: il» 
demeuroient embourbez dans les marais, ou mouroient de langueur fur les 
chemins: les hommes n'ètoient pas moins incommodez : 6c tout s'affoi- 
bliflbit faute de vivres ôc de rafraîchiflemens nécellaires pour un fi grand 

M 5 Yoya.» 



EN 

Taktaku. 

Incom- 
modiié 
des che- 
mins. 



Des Pontf 



Plaintes 
des Offi- 
ciers à 
cette oca- 
£on. 



^4 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

voyage. Quantité de cavaliers étoient obligez ou de traîner eux-mêmes à 
pied leurs chevaux qui n'en pouvoient plus, ou de s'arêter au milieu des 
campagnes pour leur taire prendre haleine. 

Qiioique les Maréchaux des logis Scies Fouriers n'épargnaflent ni les tra- 
vailleurs, ni le bois, qu'on coupoit de tous cotez, pour remplir de falci- 
nes ces mauvais paiTagcs: néanmoins après que les chevaux fie les chariots, 
qui prcnoient le devant dès le grand matin , étoient une fois partez , il 
étoit impoflible de palier après eux. L'Empereur même avec Ton fils , & 
tous les grands ieigneurs de la cour, furent obligez plus d'une fois de tra- 
verfer à pied les boues & les marécages-, craignant de s'expofer à un plus 
grand danger, s'ils eulîent voulu partér à cheval. 

Quand il fe rencontroit des ponts, ou de ces fortes de défilez, toute l'ar- 
mée s'arrêtoit, & dès que l'Empereur étoit parte avec quelques-uns des 
plus confidérables, le reite de la multitude venoit en foule, 6c chacun vou- 
lant pafler des premiers, plufieurs fc renverfoient dans l'eau : d'autres pre- 
nant des chemins de détour encore plus dangereux, tomboient dans des 
fondrières, & des bourbiers, dont ils ne pouvoient plus fe retirer. 

Enfin il y eut tant à fouffrir fur tous les chemins de la Tartaric orientale, 
que les vieux Officiers, qui fuivoient la cour depuis plus de trente ans, di- 
foient qu'ils n'avoient jamais tant foufFert dans aucun voyage Ce fut dans 
ces ocafions que l'Empereur me donna plus d'une fois des marques d'une 
bienveillance particulière. 

Le premier jour que nous nous mîmes en chemin pour le retour, nous 
fûmes arêtez fur le loir par un torrent fi gros £c fi rapide, qu'il étoit im- 
poflible de le palfcr à gué. 

L'Empereur ayant trouvé par hazard une petite barque, qui ne pouvoit 
tenir que quatre perlbnnes au plus, parta le premier avec fon fils, 6c quel- 
ques-uns des principaux Régulos enluite. Tous les autres Princes, Seig- 
neurs, Se Mandarins, avec le reite de l'armée attendoient cependant fur le 
bord avec impatience le retour de la barque, pour fe rendre au plutôt de 
l'autre côté du torrent , parce que la nuit aprochoit , Se que les tentes 
étoient déjà paflees depuis long-tems. Mais l'Empereur étant revenu à nous 
fur une petite barque toute femblable à la première, demanda tout haut oii 
j'étois, Se fon beau-pere m'ayant préfenté à lui, y«'z7 wow/e, ajouta l'Em- 
pereur, (^ qii'il paff'c avec nous. Ainfi nous fûmes les fculs qui part'àmes avec 
l'Empereur, Se tout le refl:e demeura fur le bord, où il faUu relier la nuit à 
découvert. 

La même chofe ariva le lendemain prefque de la même manière. L'Em- 
pereur fe trouva fiir le midi au bord d'un torrent auin enflé Se auflî rapide 
que le premier: il donna ordre qu'on fe fervît jufqu'au foir des barques pour 
parter les tentes, les balots, Se le refte du bagage: il voulut enfuite que je 
paflarte fcul avec lui, Se avec peu de fcs gens, ayant laiflc de l'autre bord 
ce qu'il y avoit de grands feigneurs, qui furent obligez d'y pafler la nuit. 
Le beau-pere de l'Empereur même lui ayant demandé s'il ne pafieroit pas 
iivec moi, puifque je logeois dans fa tente, Se que je mangeois à fa table : 

ce 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



!>r 



ce Prince lui répondit qu'il demeurât, 6c qu'il me feroit donner lui-même Votages- 
tout ce qui me ieroit néccflaire. ^ n 

Lorique nous fûmes paiïez , l'Empereur s'aflit fur le bord de l'eau, & me "^^^taris, 
fît affcoir à Ton cote, as'ec les deux fils des deux Régulos occidentaux, £c 
le premier Colao de Tarcarie, qu'il dillinguoitdans toutes les ocafions. 

Comme la nuit étoit belle, 8c que le ciel étoit ierein, il voulut que je 
lui nommalFe en langage Chinois de Européan , les conllellations qui pa- 
roilîbient alors l'ur l'horizon , 6c il nommoit lui-même le premier celles 
qu'il connoiiîbit déjà. Enfuite dépliant une petite carte que je lui avois 
prélbntée quelques années auparavant, il fe mit à chercher quelle heure il 
étoit de la nuit par l'étoiledu méridien, le faifant un plailir de montrer à 
.tout le monde, ce qu'il avoit d'habileté dans les fciences. 

Ces marques de bienveillance, 6c d'autres femblables qu'il me donnoit 
aflez fouvent , jufqu'à m'envoyer à manger de fa table, ces marques, dis-je, 
étoient II publiques 6c fi extraordinaires, que deux oncles de l'Empereur , 
qui portent le titre d'affbciez à l'Empire, étant de retour à Peking , di- 
foient que quand l'Empereur avoit quelque chagrin, ou qu'il paroiflbit un 
peu trille, il reprenoit (agayeté ordinaire dès qu'il me voyoit. 

Je fuis arivé en parfaite lanté à Peking le neuvième jour de Juin fort tard, î^etour ^ 
quoique plufieurs foient demeurés malades en chemin,, ou foient revenus du- * "'^' 
voyage blefles 6c eftropiez. 




.SECOND' 



Raifons 
qui ont 
porté ■ 
l'Empe- 
reur à en- 
treprendre 
ce voyage* 

Première 
Raifon. 



SECOND VOYAGE 

DU PERE VERBIEST 

A LA SUITE 

DE L'EMPEREUR DE LA CHINE 

DANS LA 

TARTARIE OCCIDENTALE. 

VAn \6%i. 

'EMPEREUR de la Chine a fait cette année, qui 
eft la trentième de fon âge, un voyage dans la Tartarie 
occidentale , avec la Reine fon ayeule, qu'on apelle la 
Reine mcre. Il partit le fiziéme de Juillet, acompagné 
de plus de foixante mille hommes, & de cent mille che- 
vaux. Il voulut abfolument que je le fuivifle avec un des 
deux Pères qui font à la cour de Peking^ dont il me laifTa 
le chois. Je pris le Père Philippe Grimaldi, parce qu'il 
eft le plus connu, & qu'il fçait parfùtement bien les matématiques. 

Plufieurs raifons ont porté l'Empereur à entreprendre ce Voyage. La 
première étoit pour entretenir fa milice pendant la paix , auffi bien que 
pendant la guerre dans un continuel exercice: & c'eft pour cette raifon 
qu'après avoir établi une paix folide dans toutes les parties de ce vafte 
Empire, il a rapellé de chaque province fes meilleures troupes à P^;è/'«g;, 
& qu'il a réfolu dans fon confeil de faire tous les ans trois expéditions fem- 
blables en diverfes faii'ons, pour leur aprendre, en pourfuivant les cerfs , 
les fanglicrs, les ours, & les tigres, à vaincre les ennemis de l'Empire: 
ou du moins pour empêcher que le luxe de la Chine , & un trop long re- 
pos n'amoliflent leur courage, 6c ne les fafTent dégénérer de leur première 
valeur. 

En 




ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



i>7 



En efFet, ces fortes de chafles ont plus l'air d'une expédition militaire, 
que d'une partie de divertiflement : car, comme je l'ai déjà remarqué , 
î'Empereur menoit à fa fuite cent mille chevaux, Se plus de foixantc mille 
•hommes, tous armez de flèches 8c de cimeterres, divifez par compagnies, 
& marchant en ordre de bataille après leurs enfeignes, au bruit des tam- 
bours &c des trompettes. Pendant leurs chafles ils inveftiflbient les monta- 
gnes Se les forêts entières, comme fi c'eût été des villes qu'ils enflent voulu 
aflîéger, fuivant en cela la manière dechaflerdes Tartares orientaux, de 
laquelle j'ai parlé dans ma dernière lettre. 

Cette armée avoitfon avant-garde, fon arriére-garde, 6c fon corps de 
bataille , fon aile droite 6c fon aile gauche , commandées par autant de 
chefs ScdeRégulos. Il a falu, durant plus de foixante-dix jours qu'elle a été 
en marche, conduire toutes les munitions de l'armée, fur des chariots 
fur des chameaux, fur des chevaux, èc fur des mulets, par des chemins 
très-difficiles. Car dans toute laTartarie occidentale *, on ne trouve que 
montagnes, que rochers, & que valées. Il n'y a ni villes, ni bourgs, ni 
villages , ni même aucune maifon. 

Ses habitans logent fous des tentes dreflees de tous cotez dans les cam- 
pagnes. Ils font la plupart pafteurs, £c tranfportent leurs tentes d'une va- 
lée à l'autre, félon que les pâturages font meilleurs: là ils font paître des 
bœufs, des chevaux, & des chameaux: ils ne nounflent point de pour- 
ceaux , ni de ces autres animaux qu'on nourit ailleurs dans les villages , 
comme des poules Se des oyes : mais feulement de ceux qu'une terre inculte 
peut entretenir des herbes qu'elle produit d'elle même: ils paflent leur vie 
ou à la chafl'e, ou à ne rien faire: 8c comme ils ne fement ni ne cultivent 
point la terre, auflî ils ne font aucune récolte: ils vivent de lait, de fro- 
mage, 8c de chair, 8c ont une efpèce de vin aflez femblable à notre eau- 
de-vie, dont ils font leurs délices, 8c dont ils s'enivrent fouvent. Enfin 
ils ne fongent depuis le matin jufqu'au foir qu'à boire 8c à manger, comme 
les bêtes qu'ils nourifTent. 

Ils ne laifi^ent pas d'avoir leurs prêtres, qu'ils apellent Lamas ^ pour lef- 
quels ils ont une vénération finguliére: en quoi ils différent des Tartares 
orientaux, dont la plupart n'ont prefque aucune aparence de religion. Au 
relie, les uns 8c les autres font efclavcs, & dépendent en tout des volontez 
de leurs maîtres, dont ils fuivent aveuglément la religion Se les mœurs: 
femblables encore en ce point à leurs troupeaux, qui vont où on les mené, 
2c non pas où il fiiut aller. 

Cette partie de la Tartaric efl: fituée au-delà de cette prodigieufe mu- 
raille de la Chine, environ mille lys Chinois, c'efl:-à-dirc, plus de trois 
cens miles d'Europe : 8c s'étend de l'Orient d'Eté vers le Septentrion. 
L'Empereur alloit à cheval à la tête de fon armée par ces lieux déferts, 
par des montagnes efc arp ées , 8c éloignées du grand chemin, expofè tout 
le jour aux ardeurs du foleil, à la pluie, 8c aux injures de l'air. 

Plu- 

* Je l'arelk occidentale, non par raport à la Chine, qui eft à fon égard vers l'Occident, 
mais par raport à la Tartatie orientale. 

l'orne JF. N 



VoVAGEt 
E N 

TartaribJ 
Chafles 
extraordi- 
naires de 
la Chine. 



Ordre & 

difpofition 
des Voya- 
geurs. 



ParticuU- 
rjtés des 
Tartaies 
occiden- 
taux. 



Leur nou^ 

titure. 



Ont d«! 

Prêtres a- 

pellés 

Lamas, 



Situation 
de la Tar^ 
tarie occi- 
dentale. 



Voyages 

E N 

Taiuarie. 



Second 
motif de 
ce voyage. 



En quel 
équipage 
l'Empe- 
reur paroît 
dans cette 
Partie de la 
.Tartahe. 



Les Tar- 
tares oc- 
cidentaux 
font de 
tout tems 
ennemis 
des Chi- 
nois. 



Eloge de 
la grande 
miirailie. 



Sa hau- 
teur. 



î)8 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Plufieurs de ceux qui fe font trouvez aux dernières guerres, m'ont afluré 
qu'ils n'avoicnt pas tant foufFcrt pendant ce tems là, que pendant cette 
chafle; de forte que l'Empereur, dont le principal but ctoit de tenir fes 
troupes en haleine, a parfaitement réufli dans ce qu'il prétendoit. 

La féconde raifon qu'il a eu d'entreprendre ce voyage, a été de contenir 
les Taitares occidentaux dans leur devoir , & de prévenir les pernicieux 
dedéins, qu'ils pouroient former contre l'Etat. 

C'ell; pour cela qu'il eft entré dans leur pays avec une fî grofle armée, 6c de 
fi grands préparatifs de guerre, car il a fait conduire plufieurs pièces d'artil- 
lerie, pour en faire de tems en tems la décharge dans les valées , & par le 
bruit 6c le feu qui fort de la gueule des dragons, qui leur fervent d'ornement, 
jetter par tout l'épouvante fur la route. 

Outre cet atirail,il a voulu encore être acompagné de toutes les marques 
de grandeur, qui l'environnent à la cour de P(?X'/»^, de cette multitude de 
tambours, de trompettes, de timbales, ôc d'autres inftrumens de mufique, 
qui forment des concerts pendant qu'il eil à table, £c au bruit defquels il 
entre dans fon palais, 6c en fort. 11 a fait marcher tout cela avec lui, pour 
étonner par cette pompe extérieure ces peuples barbares, 6c leur imprimer 
la crainte 6c le refpeét dûs à la Majellé Impériale. 

Car l'Empire de la Chine n'a point eu de tout tems d'ennemis plus à 
craindre que ces Tartares occidentaux, qui commençant depuis l'orient de 
la Chine, l'entourent d'une multitude prefque infinie de peuples, 6c la 
tiennent comme afficgée du côté du Septentrion Bc de l'Occident. Et c'eft 
pour fe mettre à couvert de leurs incurfions, qu'un ancien Empereur Chi- 
nois fit bâtir cette grande muraille, qui fépare la Chine de leurs terres. Je 
l'ai paffée quatre fois dans les provinces de Pe tche U 6c de Chanfi^ Se l'ai 
confidéré de fort près. Je puis dire fans exagération , que rien n'cfl com- 
parable à cet ouvrage: tout ce que la renommée en publie parmi les Euro- 
péans, eft bien au-delFous de ce que j'en ai vu moi-même. 

Deux choies me la font particulièrement admirer. La première eft, que 
dans cette longue étendue de l'Orient à l'Occident, elle pafl'e en plufieurs 
endroits, non-lèulement par de vaftes campagnes, mais encore par delTus 
des montagnes très-hautes, fur lefquelles elle s'élève peu à peu: elle eft 
fortifiée par intervales de grofles. tours, qui ne font éloignées les unes des 
autres que de deux traits d'arbalète. 

A notre retour j'eus la curiofité d'en mefurer la hauteur en un endroit, 
par le moyen d'un inftrument, 8c je trouvai qu'elle avoit en ce lieu là 1057, 
pieds géométriques au-deffus de rhoriion:de forte qu'on ne comprend pas, 
comment on a pu élever cet énorme boulevart jufqu'à la hauteur oii nous le 
voyons, dans des lieux îtc?, 8c pleins de montagnes, où l'on a été obligé 
d'aporter de fort loin avec des travaux incroyables l'eau , la brique, le ci- 
ment , 6c tous les matériaux néceflaires pour la conftnaclion d'un fi grand 
ouvrage. 

La féconde chofe qui m'a furpris, eft que cette muraille n'eft pas 
continuée fur une même ligne, mais recourbée en divers lieux fuivant 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. pp 

la difpofîtion des montagnes: de telle manière, qu'au lieu d'tm mur, l'on Voyagu 
peut dire qu'il y en a trois , qui entourent toute cette grande partie de la ^ ^ 
Chine. Tartarie. 

Après tout, le Monarque qui de nos jours a réuni les Chinois 6c les Tar- l'ul'î'ance 
tares ious une même domination, a fait quelque chofe de plus avantageux '^".^ ''^ 
pour la i'ûreté de la Chme, que l'Empereur Chinois qui a biti cette longue 
muraille: car après avoir réduit les Tartarcs occidentaux , partie pai" adref- 
fe, partie par la force de ies armes, il les a obligez d'aller demeurer à trois 
cens miles au-delà de la muraille de la Chine : & dans cet endroit il leur a 
diftribué des terres 6c des pâturages; pendant qu'il a donné leur pays, aux 
autres Tartarcs fes fiijets, qui y ont à préient leurs habitations. Cependant 
ces Tartarcs occidentaux font il puifRuis, que s'ils agilToient de concert, ils 
pouroient encore fe rendre maîtres de toute la Chine , 6c de la Tartarie 
orientale, de l'aveu même des Tartarcs orientaux. 

J'ai dit que le Monarque Tartare qui a conquis la Chine ufa d'adrelFe Fourberie 
pour fubjuguer les Tartarcs occidentaux : car un de fes premiers foins fut ''"^f^tres 
d'engager les Latnas dans fes intérêts par fes Ubéralitez royales , 6c par des ^"'"'' 
démonllrations d'une affeftion finguliére. Comme ces Lamas ont un grand 
crédit fur tous ceux de fcur nation : ils leur perfuaderent aifément de fc 
foumettre à la domination d'un fi grand Prince, 6c c'eft en confidération 
de ce fervicc rendu à l'Etat, que l'Empereur regardoit ces Lamas d'un ceil 
favorable, qu'il leur faifoit des largefles, 6c qu'il s'en fervoit pour mainte^ 
nir les Tartarcs dans l'obéiflance : quoique dans le fond il n'eût que du 
mépris pour leurs perfonnes, 6c qu'il les regardât comme des gens gref- 
fiers, qui n'ont nulle teinture des fciences , ni des beaux arts. C'étoit 
par un ménagement de politique qu'il déguifoit ainfi fes véritables fen- 
timens, en leur donnant ces marques extérieures d'ellime 6c de bienveil- 
lance. 

Il a divifé cette vafte étendue de pays en 48. provinces qui lui font fou- Divilînn 
mifes 6c tributaires. Delà vient que l'Empereur qui régne dans la Chine, occid '^' 
6c dans l'une 6c l'autre Tartarie, peut avec juftice être apellé le plus grand 
6c le plus puifl'ant Monarque de l'Afie , ayant tant de vaiires Etats fous lui, 
fans qu'ils Ibient coupez par les terres d'aucun Prince étranger : 6c lui feul 
étant comme l'ame, qui donne le mouvement à tous les membres d'un fi 
grand corps. 

Depuis qu'il s'eft chargé du gouvernement, il n'en a jamais confié le Conduit* 
foin à aucun des Colao, ni des Grands de fa cour: il n'a jamais même foufFert ^^ 'Em- 
que les eunuques du palais, ni aucun de fes pages ou des jeunes feigncurs ,?5"^^'' ^ 
qui ont été élevez auprès de lui, difpofaflent de rien au-dedans de fa mai- ceue^Pa'r- 
fon, 6c réglaflent d'eux-mêmes aucune chofe. Ce qui paroîtra bien ex- tie de la 
traordinaire, fur-tout fi l'on examine de quelle manière fes prédécefleurs '^^"* 
avoient acoutumé d'en ufer. 

Il châtie avec une équité admirable les grands auffi bien que les petits : il Son exâc- 
les prive de leurs charges , 6c les fait deicendre du rang qu'ils tiennent , lâ^jy^i^-*"* 
proportionnant toujours la peine à la griévetéde leur faute, Il prend lui-mê- ' " '" ' 

N 2 me . 



ïoo DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 



Voyages 

EN 

TARTA8.IB. 



Faveur où 
font les 
Znmas, 



me connoiflance des affaires qui fe traitent au confeil royal , & dans les' au->' 
très tribunaux, jufqu'à le faire rendre un compte exact des jugemens qu'on 
y a portez. En un mot il difpofe Se ordonne de tout par lui-même: Se c'eft 
à caufe de l'autorité abfolue qu'il s'ell ainfi aquife,que les plus grands feig- 
neurs de la cour, Sc les peribnnes les plus qualifiées de l'Empire, même les 
Princes du fang , ne paroiflent jamais en fa préfence qu'avec un profond refpeét. 
Au relie les Lamas ou prêtres Tartares, dont nous avons parlé, ne font 
pas leulement confîdérez du peuple, mais auffi des feigneurs Se des princi- 
paux de leur nation , qui par des raifons politiques leur témoignent beau- 
coup d'amitié, c'eft ce qui nous fait craindre que la religion Chrétienne 
ne trouve pas une entrée fi facile dans laTartaric occidentale. Ils ont encore 
beaucoup de pouvoir fur l'efprit de la Reine mère, qui ell de leur pays , Se 
qui a prefentement jo. ans. Ils lui ont fouvent dit que la feéle, dont elle 
fait profeflion, n'avoit point d'ennemis plus déclarez que nous: c'eft une 
efpèce de miracle, ou du moins une proteûion toute particulière de Dieu, 
que nonobrtant fon éloignement du Chriftianilme , l'Empereur qui a beau- 
coup d'égards 6c de refpeét pour elle, n'ait pas laifle jufques ici de nous 
combler d'honneurs Se de grâces. Se d'avoir beaucoup plus de confîdération 
pour nous que pour les Lamas. 

Durant le voyage, comme les Princes 8c les premiers Ofïiciers de l'armée 
alloient fouvent chez la Reine pour lui faire leur cour. Se que nous fiâmes 
avertis d'y aller auffi, nous confultâmes auparavant une perfonne de la cour, 
qui nous aime Se qui parle pour nous à l'Empereur dans nos affaires. Ce 
Seigneur étant entré dans la tente du Prince, lui dit ce qui fe paffoit. Se 
fortant auffi-tôt: L^ Empereur, nous dit-il, m'a fait entendre, ^ qu'il n'eft fa: 
nécejfaire que vous alliez chez la Reine comme les autres: ce qui nous fit conï- 
prendre que cette Princeffe ne nous étoit pas favorable. 

La troifiéme raifon que l'Empereur a eue de faire ce voyage, eft fâ fanté r 
car il a reconnu par une affez longue expérience , que quand il eft trop 
'ccVoyage. long-tems à Peking fans fortir , il ne manque guercs d'être ataqué de di- 
verfes maladies , qu'il évite par le moyen de ces longues courfes : tout le 
tems qu'elles durent , il ne voit point de femmes : Se ce qui eft bien 
plus furprenant , il n'en paroît aucune dans toute cette grande armée , ex- 
cepté celles qui font à la fuite de la Reine mère : encore eft -ce une chofe 
nouvelle qu'elle ait acompagné l'Empereur cette année, cela ne s'étant ja- 
mais pratiqué qu'une feule fois, lorfqu'il mena les trois Reines avec lui , 
jufqu'à la ville capitale de la province de.i,e<«o /o«^, pour vifiter les fépul- 
cres de fes ancêtres. 
Froi<J ex- L'Empereur Se la Reine mère prétendoient encore par ce voyage, éviter 
ceffif dans ^gs chaleurs exceffives qu'on fent à Peking en Eté pendant les jours canicu- 
ce Pays. ]aii-es. Car dans cet endroit de la Tartarie il régne au mois de Juillet Sc 
d'Août un vent fi froid, principalement durant la nuit, qu'on eft obligé 
de prendre de gros habits 8c des fourures. 
Conjefta- La raifon qu'on peut , aporter d'un froid fi extraordinaire, eft que cet- 
Tei à ce te région eft fort élevée 5c pleine de montagnes. Il y en a une entr'autres , 
^"i^f" fus 



Les Mif- 
fionnaires 
ne vont 
point chés 
la Reine 
mère. 

Conjeâu- 
les à ce 
fujer. 

Troifiéme 
motif de 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



101 



fur laquelle nous avons toujours monté durant cinq ou fix jours de marche. 
L'Empereur ayant voulu içavoir de combien elle i'urpafToit les campagnes 
de Peking éloignées delà d'environ trois cens miles : à notre retour après 
avoir meibré la hauteur de plus de cent montagnes, qui font lur la route , 
nous trouvâmes qu'elle avoit trois mille pas géométriques d'élévation au- 
defliis de la mer la plus proche de Peking. 

Le falpêtre, dont ces contrées font pleines, peut encore contribuer à ce 
grand froid, qui elt 11 violent, qu'en creufant la terre à trois ou quatre pieds 
de profondeur, on en tiroit des mottes toutes gelées, & des morceaux de 
glace. 

Plufieurs Régulos de la Tartarie occidentale venoient de trois cens & 
même de cinq cens miles avec leurs cnfanspour laluer l'Empereur. Ces 
Princes, qui ne fçavent la plupart que leur langue naturelle, fort différen- 
te de celle qu'on parle dans la Tartarie orientale, nous marquoient des yeux 
6c du geile une bonté toute particulière. Il s'en trouvoit parmi eux , qui 
avoient tait le voyage de Peking^onx voir la cour, £c qui étoient venus dans 
notre églife. 

Un ou deux jours avant que d'ariver à la montagne, qui étoit le terme 
de notre voyage, nous rencontrâmes un Régulo fort âgé, qui revenoit de 
chez l'Empereur: nous ayant aperçu , il s'arêta avec toute fa fuite, & 
fit demander par fon interprète, lequel de nous s'apelloit Nan hoai gin : 
un de nos valets ayant fait figne que c'étoit moi , ce Prince m'aborda avec 
beaucoup de civilité, Se me dit qu'il y avoit long-tems qu'il fçavoit moa 
nom , ôc qu'il défiroit de me connoître : il parla au Père Grimaldi avec les 
mêmes marques d'afïeêlion. 

L'accueil favorable qu'il nous fit en cette rencontre, nous donne quel- 
que lieu d'efpérer que notre religion poura trouver une entrée facile chez 
ces Princes, particulièrement fi on a foin de s'infinuer dans leur efprit par 
le moyen des matèmatiques. Que fi on a deffein de pénétrer quelque jour 
dans leur pays , le plus fur pour plufieurs raifons que je n'ai pas le loifir 
d'expliquer ici, feroit de commencer d'abord par les autres Tartares plus 
éloignez , qui ne font pas foumis à cet Empire- delà on pafieroit à ceux- 
ci, en avançant peu à peu vers la Chine. 

Durant tout le voyage l'Empereur continua de nous donner des marques 
finguliéres de fa bienveillance, nous faifant des faveurs à la vue de fon ar- 
mée , qu'il ne fiifoit à perfonne. 

Un jour qu'il nous rencontra dans une grande valée, oi^i nous mefurions 
la hauteur & la dillance de quelques montagnes : il s'arrêta avec toute la 
cour, & nous apellant de fort loin, il nous demanda en langue Chinoife 
Hao mo , c'efl-a-diie , vous pertez-vous bien ? Enfuite il nous fit plufieurs 
queftions en langue Tartare, fur la hauteur de ces montagnes , aufquelles 
je répondis auflî dans la même langue. Après cela fe tournant vers les fei- 
gneurs qui l'environnoicnt, il leur parla de nous en des termes fort obli- 
geans, comme je l'apris le foir même du Prince fon oncle, qui étoit alors 
a. fes côtés. 

N ?. B 



VOTAGlï 

EN 
TARTARrt^ 



Abondan-, 
ce de fal- 
pêtre dans 
ce pays. 

Les Réga.; 

los vien- 
nent faluei 
l'Empe- 
reur. 



Idée favo-' 
rable qu'ils 
ont des 
MiffioD- 
naires^ 



Conjefliji 
resduPerç 
Verbicft 
à cette 
occafion,; 



Bienveiî- 
bnce de 
rtmpe- 
rcur pour 
les rrènies 
Miffion- 
naires. 



Voyages 

EN 

Tartarie. 



Semblable 
Bienveil- 
lance delà 
part .du fils 
aîné de 
l'Empe- 
reur. 



Paralèle 
de ce 
voyage 
avec le 
précédent. 



loz DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Il nous témoigna encore fon affection, faifant fouvent porter des mets de 
fa table dans notre tente, voulant même en de certaines rencontres, que 
nous mangeallîons dans la fîenne : 6c toutes les fois qu'il nous faifoit cet 
honneur, il avoit égard à nos jours d'abflinence ôc de jeûne, nous envo- 
yant feulement des mets dont nous puflîons ufer. 

Le fils aîné de l'Empereur à l'exemple de fon père, nous marquoit aufll 
beaucoup de bonté,: ayant été contraint de s'arrêter durant plus de dix 
jours, à caufe d'une chute de cheval, dont il fut blefle à l'épaule droite , 
& une partie de l'armée dans laquelle nous étions, l'ayant attendu, pendant 
que l'Empereur avec l'autre concinuoit fa chafle : il ne manqua pas durant 
ce tems-là de nous envoyer tous les jours, 6c même fouvent deux fois le 
jour, des viandes de fa table. 

Au relie nous regardons toutes ces faveurs de la Maifon roiale, comme 
les effets d'une providence particulière , qui veille fur nous 6c fur le Chrif- 
tianiime : nous avons d'autant plus de fujet d'en remercier Dieu, que l'af- 
feftion de l'Empereur ne fe montre pas toujours fi confiante envers les 
Grands de l'Empire, 6c même envers les Princes du fang. 

Pour ce qui regarde les autres particularitez de notre voyage, elles font 
Semblables à ce qui ariva l'année paffée au voyage de la Tartarie orientale, 
quaj'ai décrit dans ma dernière lettre, c'efl-à-dire, que nous nous fommes 
fervis des chevaux de l'Empereur, 6c de fes litières, que nous avons logé 
dans les tentes, 6c mangé à la table du Prince fon oncle, auquel il nous 
avoit particulièrement recommandez. 

Durant plus de 6oo. miles que nous avons fait en allant 6c en revenant, 
car nous ne fommes pas retournez par la même route , il a fait faire un 
grand chemin à travers les montagnes 6c les valées pour la commodité de 
la Reine mère, qui alloit en chaife, il a fait encore jetter une infinité de 
ponts fur les torrens, couper des rochers, 6c des pointes de montagnes, 
avec des peines 6c des dépenfes incroyables. 



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VOYAGES 



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VOYAGES 

EN TARTARIE 

DU PERE GERBILLON, 

MISSIONNAIRE FRANÇOIS, 

f 

DE LA COMPAGNIE DE JESUS, 

A LA CHINE. 

Premier vo'yage en l'année 1688, 

fE S Mofcovites s'étant avancez peu à peu jufques aux fron- 
tières de la Chine, bâtirent un fort fur ce grand fleuve que 
les Tartares nomment Saghalien ou la, ôc les Chinois Talong 
kiang. Les Mofcovites apellerent ce fort Alhafin , 6c les 
Tartares 6c les Chinois Yacj'a, du nom d'une petite jùviére, 
qui fe jette en ce lieu là dans le grand fleuve.. 
L'Empereur de la Chine envoya des troupes qui prirent & raferent ce 
fort. Les Mofcovites le rétablirent un an après : mais ils y forent affiégez 
une féconde fois: & voyant que cette guerre pouroit avoir de fâcheufes 
fuites pour eux, ils prièrent l'Empereur de la Chine de vouloir bien la ter- 
miner , & de marquer un lieu pour la conférence de la paix. 

Ce Prince reçut avec plaifir les propofitions qu'ils lui firent , Se leur 
promit d'envoyer quelques-uns de fes fujets vers la rivière de Sekngué pour 
traiter avec eux. Ce fut au commencement de l'an 1688. qu'il confia cette 
négociation à deux grands feigneurs de fa cour. Le premier étoit le Prince 

So 




VoYAfiaa 

E N 

Tartarî:;^ 

Les Mof- 
covites 
bStilTent 
un Fort fur 
les Fron- 
tières delà 
Ch-ne. 

Ce même 
Fort eft 
razé parles 
Chinois. 

Les Mof- 
covites de- 

niandenî 
le t>ai«< 



VOYAGIS 
EN 

Tartarib. 

Plénipo- 
tentiaires 
Chinois 
xioniEnés 
à ce fujet. 

Jéfuites 
nommés 
à la fuite. 

Reçoivent 
de: prefens 
à ce fujet. 



Les Pléni- 
potentiai- 
res pren- 
nent congé 
de l'Empe- 
reur. 

Relation 
de leur 
Marche. 



Lee Mif- 
fionnaires 
ne pren- 
nent point 
congé de 
l'Empe- 
reur. 



Ils en re- 
çoivent 
des pre- 
fems. 



Î04 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

So fan Capitaine des gardes du corps Se Miniftre d'Etat : le fécond Tong laoyé 
chef d'un étendart Impérial, & oncle maternel de l'Empereur. Il les fie 
acompagner par plulieurs Mandarins de divers ordres : il nous fit l'honneur 
en même cems de nous nommer le Fere Thomas Pereyra Jéfuite Portugais, 
& moi pour être du voyage, afin que, fi dans les conférences les Mofco- 
vites vouloient s'expliquer en latin, ou en quelque autre langue de l'Euro- 
pe, nous puffions fervir d'interprètes. 

Comme l'Eiripereur voulut donner quelque gratification aux principaux 
Mandarins avant leur départ, on lui en préfenta les noms le cinquième de 
Msv. Voyant que nos noms n'étoient point fur la lifte, il dit à fes Officiers 
qu'on avoit oublié les noms des Pères, 6c qu'il vouloit qu'ils fuflent traitez 
comme les Mandarins du fécond 6c du troifiéme ordre. Il nous fit donner 
le même jour plufieurs pièces de foyc , il nous fit encore quelque tems 
après des préfens , 6c ordonna que nous irions de compagnie avec "Tong 
laoyé fon oncle, que nous mangerions à fa table, 6c que nous ferions aflls 
auprès de lui dans les conférences. 

Les deux Plénipotentiaires ayant eu leur audience de congé de l'Empe- 
reur le ip. de Mai 1688. ils partirent le lendemain matin. 

Le vingt-neuf nous allâmes au palais pour prendre congé de l'Empereur: 
les deux Ambafladeurs, 6c les principaux Mandarins qui étoient du voya- 
ge, eurent audiance de Sa Majefté. Elle retint quelque tems en particu- 
lier KioH kieou *, So fan^ 6c Ma laoyé. Elle rentra enfuite dans l'intérieur 
du palais, ôc leur envoya quelque tems après à chacun un cheval, ôc une 
épée avec le cordon jaune. Je vis donner un arc à chacun des deux Am- 
baffkdeurs: un arc 6c un quatrième cheval pour un autre Mandarin: c'é- 
tait pour Pa laoyé ^ Prèfident du tribunal , lequel a vue fur les étrangers 
qui viennent à la Chine par terre : c'eft un des quatre premiers Envoyez 
qui avoient pris les devans. Il envoya encore deux veftes longues des plus 
riches brocards de la Chine, ornées de dragons en broderie & de boutons 
d'or, c'étoit pour So fan laoyé 6c pour Kiou kieou. 

Pour nous, nous ne vîmes point l'Empereur, parce qu'il ne nous fit 
point apeller: nous parlâmes leulement à. Tcbao laoyé , lorfque l'Empereur 
fe fut retiré , 6c nous lui dîmes que nous venions prendre congé de Sa 
Majefté, 6c recevoir fes derniers ordres: il alla auflltôt en rendre compte à 
l'Empereur: qui nous fit dire qu'il nous fouhaitoit un heureux voyage, 
6c qu'il nous recommandoit d'avoir foin de notre fanté, 6c de ne pas pren- 
dre trop de fatigues. Il ajouta que Sa Majeité vouloit encore nous faire 
quelque prèfent. 

En cftet , le même Tchao vint après dîner nous aporter à chacun une 
vefte longue des plus beaux brocards de la Chine, avec les dragons, mais 
fans broderie. Il n'y a que l'Empereur 6c les Princes du fang qui puif- 
fent porter de cette forte d'étoffe, à moins que Sa Majefté n'en fafte pré- 
lent. 



» Km kkiu lignifie l'oncle materne!, 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



lOf 



fcnt, 6c ce préfent eft regardé comme une Flweur extraordinaire. II nous 
donna aulli une veile courte de martre zibeline doublée de beau latin, l'u- 
ne Se l'autre velte avoit des boutons d'or : c'étoientdcs habits de Sa Ma- 
jellé même. 

Le 30^. nous partîmes à f . heures du matin , §c nous vînmes jufques 
devant la maifon de So fan laoyé, que nous trouvâmes Ibrtant de chez lui 
acompagné de grand nombre de Mandarins, de fes parens, & de fes amis, 
qui venoient le conduire avec toute ia iuite, laquelle étoit très-nombreufe. 
Après lui marchoit un grand étendard de damas ou de brocard jaune, fur 
lequel paroilîbient des dragons de l'Empire peints en or , avec d'autres 
ornemens. Il y avoit aufli plulieurs autres petits étendards de la même 
manière, 6c grand nombre de cavaliers tous habillez de Ibye. Proche de la 
porte de la ville, par laquelle nous Ibrtîmes, qui s'apellc Te tcbin miim^ 
nous trouvâmes Hiou kieo:i , qui ctoit pareillement acompagné de plu- 
fieurs Mandarins, de fes parens, & de Tes amis, avec une fuite de cava- 
liers, 6c des étendards femblables à ceux de So fan laoyc. 

A la fortie de la porte, nous trouvâmes toute la cavalerie qui ctoit ran- 
gée en haye des deux cotez fous leurs étendards. Il y avoit mille cavaliers 
6c 60. ou 70. Mandarins: huit petites pièces de canons de bronze, chacune 
portée fur un cheval, 6c l'afiFCit fur un autre; les deux Ambafladeurs y ran- 
gèrent auffi leur cavalerie, tous les valets de la fuite furent pollez derrière, 
hors du grand chemin, que l'on lailFa vuidc, pour donner paflage au fils 
aîné de l'Empereur, qui vint peu de tems après, 6c pafla au milieu des deux 
rangs de cavaliers. Il étoit monté fur un petit cheval blanc, dont la felle 
étoit d'étoffe jaune : les rênes de la bride étoient des cordons de foye jau- 
ne: il n'étoit acompagné que de fcpt ou huit Mandarins , qui font des 
Oiîiciers des gardes du Roi , 6c qui font l'office de gardes de la manche; 
ce font tous des Mandarins confidérables. 

Un Mandarin marchoit devant le Prince: c'ètoit un jeune homme fort 
bien fait 6c de belle taille, il étoit vêtu fort fimplement d'une vefte longue 
de foye violette, que couvroit une autre velle plus courte de foie noire; il 
portoit au col une efpèce de chapelet fort long, fait à peu près comme les 
nôtres: celui que portoit le Prince avoit de gros grains de corail à chaque 
dizain, à la place où nous mettons la croix étoient quatre cordons, un à 
chaque bout, 6c à chacun des deux eôtez: il y a â ces cordons de petits 
grains, quelquefois des perles, ou ducrillal, 6cc. Le gros de la fuite du 
Prince ne pafîii pas par le grand chemin , mais à coté derrière la cavale- 
rie qui étoit rangée en haye, aparemment pour ne pas augmenter la pouf- 
fîére. 

Le Prince alla à près d'une lieue de Peking: il s'arêta fous une tente qu'on 
lui avoit dreflee, mais qui n'avoit rien de magnifique. Il étoit ailîs fur un 
couffin de fimple foye, pofé fur un tapis de laine. Les Mandarins de fa fui- 
te étoient debout derrière lui. Qiiand les Mandarins de l'Ambafiade 6c les 
chefs des étendards furent arivez nous aprochâmcs tous de fa tente, 6c nous 

Tome IF. O nous 



VovAâËS 
E N 

Tartarxe.' 



Départ des 

À mua lia. 
deurs. 



Ordre de 
la Marche, 



Portrait 5î 

habille- 
ment du 
Prince ]iét 
ritier. 



Il arive 

dans fa 
Tente. 



105 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

VoYA-GEs nous rangeâmes des deux cotez. Kiou kieou à la gauche du Prince, qui eft la 
EN place la plus honorable, & immédiatement auprès de lui 7l/rt/<7oj)f. Sofanfe 
Tartarie. j^^-j ^ j.^ droite: tous s'alîirent en même tems chacun fur Ion careau, qu'ils 
Ordre de placèrent eux-mêmes fur des tapis de laine préparez pour cela: ils fe mirent 
fa Cour. à l'entrée de la tente du Prince, qui étoit ouverte de tous cotez. Tous 

les Alandarins de l'AmbaOade, au nombre d'environ 60. ou 70. fe range- 

i-ent aufli en deux files de chaque côté, 6c un peu derrière les Ambaffiideurs. 

Nous fûmes placez à la première file du côté de Kiou kieou^ après 6. ou 7. 

des plus grands Mandarins ; les fimples cavaliers qui étoicnt au nombre de 

mille, ne quiterent point leur étendard. 

Le Prince Quelque tems après qu'on fe fut allîs , on aporta le thé Tartare : on en 

prend le donna d'abord au Prince : fon thé étoit porté dans un gr.and vafe d'or, 6c 

Thé dans q^ \q ]yj yerfa dans une coupe que l'on lui préfenta à genoux : quand il eut 

a tente. ^^^ ^^ ^^ donna aux Ambafliideurs, 6c eniuite à tous les autres, à chacun 

Ceremo- fdon le rane oij il étoit placé. Tous avant que de boire 6c après avoir bii , 

mes à cette .. *^ '.-1 \ ../-* 

occalion. inclinèrent la técc par relpcct, après quoi le Prince fe leva, 6c nous nous 

prodernâmes tous neuf fois jufqu'à terre, le vifage tourné du côté du pa- 
lais, pour remercier l'Empereur de l'honneur qu'il nous avoit fait, d'en- 
voyer fon propre fils pour nous acompagner. Le Prince dit quelques paro- 
les aux Ambailadeurs d'un air riant, 6c qui tèmoigno^eat beaucoup de fran- 
chilè. Les deux Ambalîlideurs s'aprocherent de lui , 6c fe mirent à genoux : 
le Prince leur prit la main, puis il monta à cheval 6c s'en retourna: nous le 
fuivîmes à pied jufqu'au grand chemin, où nous remontâmes à cheval 6c 
pourfuivîmes notre route. 
Arivéedes Nous allâmes toujours droit au Nord jufqu'à une ville que l'on nomme 
AnibalTa- <J'cha ho^ qui eil â cinquante lys de Pckhig: nous paflâmes un fort beau pont 
2chi h ^^ marbre, avant que d'aprocher des murailles de cette ville, 6c un autre 
tout femblable après les avoir paffées. Chacun de ces ponts a de longueur 
60. pas géométriques, 6c 6. ou 7. de largeur: les parapets 6c le pave font 
faits de grandes pierres de marbre brut. Un peu après avoir paile cette vil- 
le, nous allâmes au Nord-Nord-Oiieil; environ 30. lys, enfuite nous reprî- 
mes le Nord que nous fuivîmes encore pendant 10. ou 12. lys: puis nous 
rabatîmes un peu â l'Oiiell: pendant 8. ou 10. lys, jufqu'au camp que l'on 
avoit placé au pied des montagnes, près d'un fort bâti dans une gorge de 
ces montagnes, pour en fermer le paflage. Les murailles de ce fort s'é- 
tendent de côté 6c d'autre jufques fur les montagnes, qui d'ailleurs font fi 
efcarpées, qu'elles paroiflcnt inacccfiibles. 
Sont coT,- Tous les Mandarins des villes voifines vinrent rendre leurs refpefbs aux 
pliniencés Ambailadeurs : ils étoient revêtus de leurs habits de cérémonie, 6c ils fe mi- 
dans tou- YQ^^^ ^ genoux fur le grand chemin, pour préfenter leur papier de vifite. 
îesde'eiir Nous arivâmes au camp â deux heures après midi. Lu tente de Kiou kieou 
pilFa-e. étoit à la tète du camp : on l'avoit entourée d'une efpèce de petit mur d'un 
pied 6c demi de terre i'éclie. Nous eûmes chacun une tente le Père Pereira 6c 
moi fort près de celle àe Kiou kieou ^ où nous trouvâmes toutes nos hai'des 
langces. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



Î07 



Il fit grand chaud pendant tout le jour, le pays que nous avons pafle eft 
fort beau 6c bien cultivé, julquà ij-. lys du lieu où nous campâmes: car 
alors la terre commence à être labloncufe & remplie de pierres: à meiure 
qu'on aproche des montagnes, la terre devient plus ingrate: les montagnes 
auprès dclquellcs nous campâmes, font extrêmement elcarpées, & ii Itéri- 
Ics, que l'on n'y voit pas un iail arbre : auffi les apelle-t-on en Chmois, les 
pauvres montagnes, parce qu'elles ne produiicnt rien d'utile, ni d'agréable. 
Elles ibnt au Nord un quart Nord-Oiieil de Peking^ elles s'enchaînent 
avec d'autres montagnes, qui s'étendent à l'Ell: & à rOiieft de cette ville, 
laquelle en ell environnée prelque de toutes parts , excepté au Sud & au 
Sud-Ell: depuis Pcking nous côtoyâmes ces montagnes à la diftance d'en- 
viron 5foo. pas géométriques du côté de rGiieft, & d'environ 6000. pas 
à l'Eil , jufqu'à ce que nous commençâmes à nous en aprocher peu à 
peu, lorfque nous tournâmes du côté de l'OiieiL 

Le lieu oij nous campâmes s'apelle Nan keoii^ c'eft- à-dire, la bouche 
ou l'entrée des murailles du côté du Sud : nous fîmes ce jour là en tout pf. 
lys. 

Le 51. nous fîmes feulement 7f. lys pour ne pas trop fatiguer l'équipa- 
ge: car il falloit tenir un chemin plein de pierres ic de cailloux , dans des 
gorges de montagnes qui ne font prefque que des rochers fort efcarpez : 
nous commençâmes 'par pafler une forterefle qui ferme l'entrée des monta- 
gnes. 

Les murailles de cette forterefle ont environ ^f. pieds de hauteur, 8c 5. 
ou 7. de largeur. Elles font conltruites de pierres de taille à la hauteur 
de quatre pieds ^ enfuite de gros cailloux 6c de pierres de roche jufqu'aux 
créneaux qui font de brique. 

La muraille n'a cette hauteur 8c cette largeur que dans la gorge des mon- 
tagnes: car lorfqu'elle va s'étendant de côté 8c d'autre juiques furies ro- 
chers qui font fi efcarpez, que des chèvres auroient peine à y grimper, el- 
le n'eit plus ni fi haute, ni îi large: auffi y eftelle entièrement inutile, 8c 
qui pouroit grimper fur le fommet de ces rochers, n'auroit gueres de peine 
à la franchir. 

Il y a par tout des tours aflcz près l'une de l'autre de dillance en diftan- 
ce, toutes de pierres, ou de briques, bz de figure quarrée; au bas de la 
forterefle ell un bourg aflez gros nommé Nan keoii tcbing. 

Qiiand nous fûmes fortis de ce bourg, nous fîmes environ fo. lys, tou- 
jours entre deux montagnes efcarpées, 8c dans un chemin que j'aurois cru 
impraticable, fi je n'y avois vu pafl^er tout notre monde: nous tournions 
continuellement à travers ces rochers , pour fuivre le grand chemin que 
l'on a ouvert, 8c pavé de grandes roches dans les endroits les plus difficiles. 
Nous côtoyâmes à droit 8c à gauche une grande muraille garnie de 
tours, qui va de côté 8c d'autre le long de ces rochers efcarpez : il nous 
faloit monter, defcendre, 8c tourner lans cefle : nous en paflaraes f. ou 6. 
diffiérentes, car il y en de diftance en diitance dans les gorges des montag- 
nes: £c il y a de l'aparance que comme le paffiage eft plus aifé dans ces dé- 

O 2. filez. 



Voyage» 

E N 

Tartarib. 

Qu^ilités 
des Terres 
du Pays. 



Ils cam- 
pent à Uan 
keo». 

Dificultés 
de la tou- 



Conftruc- 
tion de 
quelques 
Forte- 
refies. 



Poiirfui- 
vent leur 
rcjute juf- 
qu'à Nan 
hou tching^ 



Monta- 
gnes , 8i 
Rochers 
fort fré- 
quensdans 
ce Pays. 



ïoS DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

yoTAGEs filez, OU plutôt que comme c'eft l'unique paflage qu'il y ait de ce côté là, on ( 

_^^ y a fait différentes enceintes, qui vont jufques lur les pointes de rochers 

ARTAKi . jnacccnibles : pour monter le long de ces murailles, on a pratiqué des ef- » 

caliers de côté & d'autre, dans l'épaifleur même du mur. 
DesBourgs II y a plufieurs endroits oij cette muraille eft conftruite de bonnes pierres 
& de leur Je taille, S.-C où elle eft fort épaide & haute à proportion. A toutes les por- 
tion^ '^^ °" trouve des bourgs femblables à celui qui eft à la première entrée: un 

de ces bourgs pouroit pafler pour une petite ville. La porte par laquelle 
on y entre, reftémble aflcz à im arc de triomphe. Elle ell toute de marbre, 
Se a environ 30. pieds d'épaifléur, avec des figures en demi relief jufqu'à la 
voûte. 
Leur Ufa- Tous ces bourgs qui font ainfi placez dans le détroit de ces montagnes , 
**• font autant dç places d'armes £c de fortereftes propres à arêter les Tartares | 

occidentaux, qui voudroient pénétrer dans l'Empire: outre qu'ils font fer- 
mez de bonnes murailles garnies de tours à une certaine diftance, il y a 
toujours à l'entrée 6c à la fortie deux ou trois portes, entre lefquelles fe 
trouvent des places d'armes. Les batans de ces portes font couverts de la- 
mes de fer, ou plutôt ils l'étoicnt autrefois: car à préfent ils en font à 
moitié dégarnis, èc le bois en eft prefque pouri : de même les murailles 
en quelques endroits tombent en ruine, fans qu'on longe à les réparer. La 
plus grande partie néanmoins eil dans fon entier & ne le dément point. 

Qiiand nous eûmes paflé quatre ou cinq de ces bourgs Se autant d'en- 
ceintes différentes, nous commençâmes à defcendre dans une plaine qui 
s'ouvre infenfiblement, les montagnes s'écartant peu à peu les unes des au- 
tres. Alors nous découvrîmes une grande enceinte qui va joindre la grande 
muraille: toutes celles que je viens de décrire, ne font à proprement par- 
ler, que des retranchemens. 

Cette grande enceinte s'étend à l'Eft 8c à l'Oiieft, le long des montag- 
nes: fans aucune interruption: car elle defcend jufques dans des précipices, 
êc monte jufques fur la cime de rochers inaccefîibles : de forte que l'on peut 
dire que cet ouvrage n'eft pas de grande utilité pour la défenfe de l'Empi- 
re, dont l'entrée eft affez défendue de ce côté là par ces chaînes de mon- 
tagnes, à travers lefquelles on ne peut pafTer que par des défilez, où deux 
ou trois cens hommes arrêteroient la plus nombreufe armée, -fie lui empé- 
cheroient le pafTage. 
Les Tar Q^ioiquc les montagnes qui font des deux cotez de ces forterefTcs paroif- 

tares M.'n- ^^nt inabordables, Se que les Chinois croyant qu'il eft impoflible de les paf- 
tcheotixpe^ fer, négligent quelques fois de les garder: cependant les TzvtArcs Afafi- 
réiicnt ichcoiix font entrez une fois par les montagnes qui font à l'orient de ces 
l'ays '^'^ forterefles, ayant amufé les troupes Chinoifes qui étoient en grand nombre 
à la garde de ces fortereffes, par lefquelles feules ils croy oient qu'il fût 
pol'fifcle de pafler. 
Conduire Ces Tartares laiflerent leur bagage Scieur camp, vis-à-vis de ces forte- 
qu'ils car- rcflcs , faifant femblant de les vouloir traverfer, Se cependant ils fe coule- 
dent clans rcnt une nuit à travers les montacnesvoifuies, Se vinrent fe faifir d'une vil- 
cette a ca^ ^ ■^ , 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. lo^r 

le, quiefl: immédiatement au-deçà de ces montagnes, nommée Tchangping Voyages 
tcheoH. ^ ^ 

Ce qui m'a paru incompréhenfible, c'eft comment on a pu tranfporter Taktaiue. 
des pierres & des briques, 6c bâtir lur ces pointes de rochers eicarpcz dans 
des endroits, oii nos architc£tes les plus hardis n'cntrcprendroient pas d'é- 
lever le momdrc bâtiment. Ces montagnes dans l'endroit où nous les paf- 
fâmes, font pleines de fources 6c de fontaines : j'admirai l'induftrie labo- 
rieufe des Chinois , à ne pas perdre un pouce de terre qui puifle être cul- 
tivée. 

Outre que ces gorges de montagnes font pleines de noyers, 6c d'autres Fenilité 
arbres fruitiers , il y a encore des jardins remplis de toutes fortes de grains Ju l'ays. 
6c de légumes lemez dans tous les fonds , entre les pierres 6c les rochers , 
dans les lieux où il y a tant foit peu de terre, que l'eau des fontaines fer- 
tilife: ils ont coupé 6c difpofc en amphitéâtre les montagnes, 6c quoi- 
qu'elles foient extrêmement efcarpées, elles ne laifl'ent pas d'être enfemen- 
cées par tout où il y a un peu de bonne terre: les arbres, qui lont dans les 
fonds , (ont la plupart des noyers , on y trouve aufli quelques abrico- 
tiers, 6c quelques pruniers: mais ces montagnes font toutes chauves fur 
leur ibmmet qui eft de roche, 6c l'on n'y voit pas même un buiflbn : nous 
fûmes toujours rafraîchis par un petit vent de Nord dans ce paflage. 

Après avoir marché environ 4f . lys entre ces montagnes, comme nous 
defcendions dans la plaine, nous trouvâmes une terre prefque toute lablon- 
neufe 6c ftérile, Se nous vînmes camper à 30. lys de la ibrtic des montagnes, 
fur le bord d'un ruifieau, au milieu de la valée, qui a en cet endroit trois- 
ou quatre lieues de largeur. 

Sur notre route nous vîmes des deux cotez au pied des montagnes de SesFortifi- 
petits forts 6c des tours: les uns font de briques, les autres font fimple- '^'"°'^'" 
ment de terre. Ces tours 6c ces fortins font éloignez de 7. à 8co. pas géo- 
métriques les uns des autres: on trouve aufli deux ou trois forts plus grands; 
aparemment qu'ils ont éré bâtis pour empêcher les Tartarcs de pénétrer 
facilement julques à Pekhig^ au cas qu'ils eufTent pafTé pai" furprife la pre- 
mière enceinte de la grande muraille. 

Au refte ce pays a toujours été ocupé par les Chinois, ainfî qu'on le Ce Pays 
voit par les lettres Chinoifes taillées dans la pierre, au-dcflus des portes P^"^ ^"^^ 
qui font à l'entrée des plus grands forts, lefquels font encore aujourd'hui "^ ' 
peuplés de Chinois: pour ce qui eft des petits forts 6c des tours, il n'y a 
perfonne qui les garde à préfent. Tandis que nous fûmes dans les montag- 
nes nous allâmes prefque toujours au Nord en tournoyant : mais après en 
être fortis, nous dn-igeâmcs notre courfe à l'Oùeft. 

Sur le foir nous allâmes vifiter So fan laoyé dans flx tente : comme c'eft le Les Mif- 
meilleur ami que nous ayons à k cour, il nous reçut avec beaucoup d'hon- fionnaires 
nétcté,6cil s'entretint avec nousfortlong-tems: il nous montra une lunette yj„";"^yf' 
d'aproche que l'Empereur lui avoit envoyée le jour précédent, enluifai- 
fant dire que c'étoit une des cinq meilleures qu'il eût, 6c qu'il la lui pré- 
toit pour le voyage, à condition qu'il la lui rendroit au retour» 

O ? Le 



Vc Y GIS 

h M 
TiiRTARlE. 

Les Am- 
bilTadeurs 

arivest 
dans les 
villes de 
Hoai l.iy , 
& de Ton 
mou. 

Leur Dcf- 
cription. 

Stérilité de 
leur ter- 
roir. 



Canipe- 
merit'piès 
de Ton 
mcH, 



Les Am- 

bafladi.urs 
arivent à 
Pao ngat!. 

Defcrif)- 
lion de 
cette ville 



iiD DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Le premier jour de Juin nous fîmes feulement ff. lys, toujours dans la 
même valéc iS: côtoyant les mêmes montagnes, à 4. ou foo. pas de dillance 
du côté du Nord, & environ à iooo. du côté du Sud: nous allâmes pref- 
que toujours droit à l'OUeit, ôc nous ne commençâmes à prendre un peu 
du Nord que vers les if. derniers lys que nous pafl'âmes dans deux petites 
villes, la première nommée Hoai lay, à zo. lys du lieu où nous avions cam- 
pe; Se la lecoude nommée îTra «w/, à 30. lys de la première. 'Elles font 
toutes deux environnées de murailles de briques, avec des tours de diftance 
cn.diftance: nous trouvâmes aulîi d'autres petits forts & des tours éloignées 
à la même diltance que le jour précédent. Ils font à 4. ou f 00. pas des 
montagnes, & il y en a de part ik d'autre au Nord & au Sud: les forts ont 
été revêtus de briques: mais avec le tems la brique a été enlevée, 6c main- 
tenant ils ne font plus que de terre. 

Il y a proche Boal tay une petite rivière fur laquelle on trouve un fort 
beau pont de pierre, à pluiîeurs arcades: nous la palfâmes pourtant à gué. 
Toute cette campagne clt téche ôc llérile, a la réferve de quelques pièces 
de terres qui font autour de ces deux petites villes, 6c qui étant arofées par 
de petits ruilleaux qu'on fait couler dans les champs, portent de fort beaux 
grains 6c des légumes en quantité : les montagnes font toujours fort hautes, 
6c tout-à-fait iteriles de côté S:<. d'autre: nous eûmes tout le jour un grand 
vent d'EIl qui nous garantit de la chaleur. 

Nous campâmes à 4. ou f . lys au nord de ton mou fur une petite hau- 
teur: le camp s'étendoit jufques auprès de cette ville, le long d'un petit 
ruiffeau; on nous dit qu'on ne faifoit que de petites journées, pour ne pas 
ruiner d'abord l'équipage, 6c fur tout les chevaux qui font fort maigres, 
6c qu'on nourit alfez, mal. On fe contente , quand on eft campé , de 
les envoyer dans des pâturages qui ne font pas fort gras dans cette con- 
trée. 

Quelque petites que fuflent les journées on ne laifloit pas de fe lever dés 
deux heures du matin, 6c de partir avant cinq heures. Tout ce pays a tou- 
jours été 6c cit encore ocupé par les Chinois , comme le protivent les 
lettres Chinoifes taillées dans la pierre^ au-deflus des portes de ces deux 
villes: nous eûmes un peu de pluye lur le foir, mais elle ne dura pas. 

Le deuziéme nous partîmes à cinq heures du matin, félon notre coutu- 
me, 6c nous fîmes ce jour-là 70. lys: nous côtoyâmes toujours les montag- 
nes qui font au Nord, nous palî'âmes par une ville nommée Pao ngan^ qui 
cft plus grande 6c plus peuplée que toutes celles par où nous avons pafTé de- 
puis la fortie des montagnes. 

Cette ville a deux enceintes de murailles toutes de brique: le terroir d'a- 
lentour eil le meilleur 6c le plus gras que nous ayons trouvé dans toute cet- 
te valée, les grains 6c les légumes y font très-beaux, quoique la terre foit 
* un peu féche. Les Chinois ont trouvé le fécret d'arofer leurs champs, en y 
faifant couler par des canaux l'eau des fontaines qui font aux environs ; ou 
des puits qu'ils ont creufez , ils tirent l'eau de ces puits à force de bras. 

Nous 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. m 

Nous paflames par deux ou trois autres petits bourgs moins confidcrables. Voyages 
Un de CCS bourgs ell fort peuplé: nous trouvâmes fur le chemin des forts Se ••■■>' 
des tours à la même dillance que les deux jours précédens, mais il n'y en a TMirARin. 
proprement que du côté du Nord, èc fort peu le lona; des montagnes qui ['-^ ^'^ '^^ 
lontauSud. , . '"'' 

A dix lys de Pao.ngan finit cette grande valée, qui fur la fin va en s'é- Fin de la 
trcciflant peu à peu: elle cil toute environnée de montagnes de part 6c d'au- S^,^^^^ 
ue, Se il n'y a qu'un paflligc de 3. ou 400. piis pour en fortir. Ce palfage ^^^' 
ci\ tout marécageux, je ne fçais fi c'efb pour cette raifon qu'on nous fit 
tourner autour d'une montagne extrêmement haute, à laquelle aboutit la 
valée dont je parle. 

Cette valée a environ ifo. lys de longueur, & 18. ou zo. de largeur 
dans les endroits oii elle en a le plus: mais ordinairement elle n'en a pas plus 
de 10. 6c beaucoup moins au commencement 6c à la fin: il ne paroit aucun 
paflage dans les montagnes qui l'environnent dans fa longueur: celui qui eft 
du coté de Pcking ell fermé, comme je l'ai dit , par les forterelles Se les 
pans de muraille: celui qui clt au Nord-Oueil, lequel s'avance vers la Tar- 
tane, ell étroit 6c difficile: il feroit aifé de le fermer en fxilant une forterefl'e 
à la tête du paflage. A la vérité il y en a une, mais elle n'ell que de terre 
6c à demi rurnée. On voit un pagode fur un rocher efcarpé qui couronne 
cette haute montagne, par laquelle fe termine toute la valée. Je vis des 
murailles Sc des muilons, fur la cime de ce rocher. 

En tournant autour de cette montagne, nous trouvâmes un hameau ha- Peuplade 
bité par des Chinois, qui ont taillé les montagnes en amphitéâtres dans '}^:5''^'' 
les endroits ou il y a de la terre propre a être cultivée: après avoir paile 
ce hameau nous montâmes encore une coline, 6c enfuite nous defcendimes 
dans une petite valée qui ell derrière cette haute montagne, 6c qui n'ell 
proprement qu'une gorge de montagnes : car elle n'a pas deux cens pas de 
largeur: nous y trouvâmes deux belles fontaines, qui rendent cette petite 
langue de terre fertile, auffi ell-elle pleine de laules 6c d'arbres fruitiers. J'y 
vis quantité d'abricoties 6c de noyers. 

Il y avoit là un village bien peuplé, 6c dans les campagnes de beaux grains 
^ des légumes en abondance: nous palTàmes au travers de ce village, èc 
nous fuivîmcs la valée, le long de laquelle il y a un ruiffeau qui vient des 
montagnes placées au côté du Sud: nous tournâmes premièrement à Campe- 
rOiieft, 6c enfuite au Sud-Oiiell, 6c prefque jufques au Sud. Nousvînmes niemiurla 
camper dans une petite plaine , le long d'une petite rivière nommée Tang ''S'^^^'l 
ha: la plus grande partie de cette plaine eft cultivée: Se quoiqu'on ne vou- ' 

lût point faire de dégâts dans la campagne, le camp ne lailTa pas de s'éten- 
dre fort loin, il fit grand chaud tout ce jour-lâ 6e vers les trois heures 
après midi le tems fe couvrit. 

Lorfque nous fiâmes arivez au camp, une troupe de Mandarins vinrent Lçg Am- 
faluer les AmbafTadeurs : tous ceux des bourgs 6c des villes, proche defquel- balfadeurs 
les nous avons pafle, ne manquèrent pas de venir fur le chemin au-devant f^ont com- 
d'eux , revêtus de leurs habits de cérémonie, fe mettant à genoux quand ils P'™'^'^^^' 



Voyages 

h N 
Tau TARIF. 



Arivce à 
Siien hça 
fou. 



Dercrip- 
tion de 
cette ville. 



Bonté de 
fon Ter- 
roir. 



x\t DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

paflbient pour leur fiiire leurs complimcns, & préfcnter leurs papiers de vi- 
fite: c'eit un papier en forme de livret apellé Cheou pu;n^ que les petits 
Mandarins ont coutume de préicnter aux grands Mandarins. 

Le treizicmc nous fîmes 6f . lys prefqiie toujours au Nord , jufques à 
Sucn boa fou., qui ell éloigne un peu plus de p. lys du lieu oii nous avions 
campé ; nous p;dîames d'abord dans un détroit de montagnes, en fuivant la 
rivière de l'arig ho : ce détroit eil fort étroit & raboteux : il y a des endroits 
où il ne fçauroit paffer huit ou dix hommes de front. 

Après avoir pafle au-delà de ces montagnes , nous marchâmes quelque 
tems lur des hauteurs & des colines qui iont en grand nombre, ôc dont 
une partie eft cultivée, après quoi nous dcfcendîmes dans une grande plai- 
ne, dont le terroir elt excellent. Nous ne découvrions plus de lî hautes, 
ni de fi affreufes montagnes : ce n'étoit de côté 6c d'autre que des colines. 

Au bout de cette plaine nous trouvâmes la ville de Suen hoa fou qui efl; 
afl'ez grande ôc fort peuplée : il y a un double faux-bourg qui elt fermé de 
murailles toutes de briques, & défendues par des tours afléz près l'une de 
l'autre: nous pailames au travers d'une rue aulli large que le font plufieurs 
des grandes rues de Peking., 6c qui va d'un bout de la ville à l'autre: cette 
rue ell pleine d'ares de triomphe de bois qui ne font pas éloignez de plus 
de If .ou 20. pas les uns des autres : il y a trois portes à l'entrée 6c à la fortie 
de la ville, entre lefquellcs font des places d'armes. Les murailles ont plus 
de trente pieds de hauteur , 8c les batans des portes font couverts de lames 
de fer armées de clous, dont la tête eil: grolTe comme un œuf. Le faux- 
bourg, qui etl: au Nord a une rue fort longue 6c fort large. Des arbres 
plantez en allées des deux cotez de la rue lui donnent un grand agrément : 
toute la campagne aux environs efl cultivée, 6c le terroir en eft bon: elle 
efl peu éloignée de la petite rivière de l'ang ho. 

Après avoir pafle la ville, nous tournâmes d'abord un peu à l'Eft, puis 
au Nord pour paflcr fur des colines qui conduifent dans une autre plaine, 
6c lorfque nous fûmes fur ces colines, nous nous aperçûmes que les hau- 
tes montagnes que nous avions auparavant perdues de vue, continuoient 
au Nord 6c au Nord-Ell.Je vis des tours bâties fur les fommets de ces mon- 
tagnes, mais je ne vis pas qu'il y eût des murailles entre ces tours: nous 
avons aufii trouvé fur le chemin des forts 6c des tours comme les jours pré- 
cédens. Il y avoit dans la plupart quatre ou cinq foldats de garde. Nous 
avons depuis reconnu en aprochant de plus près, que c'étoit la grande mu- 
raille qui continuoit le long de ces montagnes. 

Nous campâmes fur les bords d'une petite rivière, que je crois toujours 
être le Tang ho: elle pa(lc à loo.ou ifo.pas des montagnes qui font auSud- 
Oiieft, 6c à zooo. pas de celles qui font au Nord : nous eûmes toute la 
matinée un vent de Nord fort grand :1e froid étoit fi piquant, que je fus 
obligé de prendre deux cafaques de drap pour m'en garantir : fur les dix 
heures il tomba quelques goûtes de pluie qui abatirent un peu le vent, après 
quoi le tems devint ferein. 

On 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. rr^ 

On envoya de Suen boa fou des rafraîchiflemens nux Ambafladeurs, £c Vor nGta 
àe la glace qui n'étoic pas trop de iaifon , vu le tcms qu'il hiiioii. Sucn boa ^ ^ 
fou elt & a toujours été peuplée do Chinois, comme il le paroit pir les "^i*^*^'*- 
inl'criptions gravées fur les arcs de triomphe, & par les autres bâtimens ^nvoye 
qui lont conihuits à la Chinoile : elle eil du rellbrt de la province de t,aichif- 
Pe tche li. femens 

Le 4^ nous fîmes ff. lis au Nord-Nord- Oueft , tout compenfé: en »"'' im- 
partant de notre camp, nous vînmes droit au Nord, prenant même un peu ''^"■»''*^"f*' 
de l'Ert pour reprendre le grand chemm , qui étoit à 7. ou 800. pas du ReflfTtdc 
lieu oîi on avoit drefle nos tentes: puis nous luivîmes ce grand chemin qui ""^^' ^' 
va au Nord-Oueft J Nord. Environ 50. lys enfuite il tourne au Nord ; 
Nord-Ouell £c au Nord, en s'aprochant toujonrs des montagnes qui font 
du côté de l'Ell, jufqu'à une petite ville que l'on nomme Hia peu, laquel- 
le ell à demie lieue de la porte par où l'on fort de la Chine, pour entrer 
dans la véritable Tartarie: car quoique la grande muraille s'étende jufqu'à 
dix lieues de Pekwg, 6c qu'il y ait plufieurs enceintes & pluficurs fortcref- 
fes qui ferment les montagnes qu'on y trouve, ainfi que je l'ai dit: cepen- 
dant tout le pays qui eft depuis ces montagnes jufqu'à cette porte delà gran- 
de muraille, qu'on voit un peu au-delà de Hia pou, ell encore de la Chi- 
ne , & aparticnt à la province de Pe tche li. Mauvais 

Nous vîmes la grande muraille le long des montagnes qui font au Nord état de !a 
Se à l'Ell, montant jufques fur la cime des plus hautes, & dcfcendant en- grande 
fuite dans les valées avec des tours de diflance en diltance. Il eft vrai que Muraille, 
cette muraille ell fort peu de chofe en comparaifon de celle qui ferme l'en- 
trée des premières montagnes que nous avons paflees: car celle-ci ell un 
fimple mur, qui a peu d'élévation 6c d'épaifléur : il tombe même en ruine 
en quelques endroits, fans qu'on fe mette en peine de le relever , ni de ré- 
tablir les tours, dont une partie n'eft plus que de terre. 

Les forts 6c les tours continuent toujours dans la valée le long du grand 
chemin, dans la même diftance à peu près qu'auparavant: nous trouvions 
à chaque tour 6c à chaque fort quatre gardes avec un petit étendard : ils n'y é- 
toient venus, félon les aparences, qu'à caufe que nous y de\'ions pafler : car 
la plupart n'avoient pas la mine fort guerrière. 

De Suen boa fou à Hia pou on compte 60. lys, ce n'eft prefque qu'une va- Dift^nce 
lee: car a la iortie de ùucn boa fou on monte une coline , de laquelle on 
defcond dans cette valée , dont le terroir quoique fablonneux 6c un peu 1' 
pierreux eft prefque tout cultivé : cette valée n'a pas plus d'une lieue de 
largeur: elle eft environnée de colines, 6c au-delà on voit de hautes monta- 
gnes, fur lefquelles s'étend la grande muraille: je ne la vis pas pour-lors 
lur les montagnes qui font au Sud ^ au Sud-Oueft : parce que nous en 
étions trop éloignez, 8c qu'elle m'étoit cachée par plufieurs rangs de co- 
lines. 

Ce ne fut que quand nous aprochàmes de Hia pou , où fe termine la va- 
lée, que je découvris que la grande muraille défendue de fes tours, s'éten- 

Tome iF. P doit 



de Suen he» 
fou à Ht» 



Voyages 

EN 

Ta&TAR[£. 



Arivée à 
nia fou. 

Defcrip- 
tion de 
Cette vil!e. 



Campe- 
ment à u- 
ne porte 
de la 
grande 
Muraille. 



X14 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

doit auffi à l'Oueft , & delà au Sud-Oueft 8c au Sud: mais elle n'eft pas 
là plus confidcrable que celle de l'autre cote, de forte qu'elle ne peut fervir 
qu'à empêcher les bêtes de Tartarie d'entrer à la Chine: car pour les hom- 
mes s'ils avoicnt une fois grimpé fur ces montagnes , ils n'auroient gue- 
res de peine à la pafler , ou à la renverfer: outre que n'y ayant point 
de ramparts du côté de la Chine, de deflus lefquels on la puifle défendre, 
elle ne fert pas plus à fermer l'entrée de l'Empu'e , qu'à empêcher d'eu 
forcir. 

Nous alâmes diner à Hia pou chez un riche marchand de là ,. qui 
avoit préparé un fellin à Kioit kicou^ dont il étoit connu. Hia pou eil: une 
petite ville au pied des montagnes, qui terminent l'Empire de la Chine de 
ce côté là: elle ell environnée de murailles épailîes de briques, de trente- 
cinq à quarante pieds de hauteur; elle a deux portes, entre lefquelles elle 
a une place d'armes: elle ell fort peuplée, 6c comme c'eft une des portes 
de la Chine, on y fait un gros commerce. On nie dit qu'une partie des 
caravannes de Mores qui viennent des Tusbeks 8c de la Perle, entroient par 
là, bc que c'étoit là aufiî que trafiquoicnt une partie des Tartares d'Ouelt: 
c'eft pourquoi on y a établi une doiiane. 

En fortant de cette ville, nous vînmes au Nord, tirant un peu à l'Eil 
pour pader la grande muraille , par une porte qui efb placée entre deux 
montagnes d'un roc efcarpé. La muraille, qui ocupe la gorge de ces deux 
montagnes , elt fort élevée 8c fort épaific. Il y a au milieu une grande 
porte, qu'on apelle Tchang kia keon, dont les batans qui la ferment font 
couverts de lames de fer armées de gros clouds. Nous trouvâmes à cette 
porte une garde nombreufe : c'cft là proprement que nous entrâmes en 
Tartarie. 

Nous vînmes camper à ii. ou if. lys de la porte, en fuivant une pe- 
' tite valéc, qui tourne entre deux chaînes de montagnes, la plupart de 
rochers efcarpez, le long d'une petite rivière, qui n'eli: proprement qu'un 
ruilTeau. Notre camp s'étenJoit dans cette valéejulqu'à f. ou 600. pas de 
la porte de la grande muraille. On nous aporta le loir quantité de rafraichif- 
femens de Hia pou. 

Il fit très-grand froid la nuit 8c le matin, tandis qu'un petit vent de 
Nord foufHa. Le vent de Sud caufa l'après-diner une grande chaleur. 

Le f . nous fîmes f o. lys : la route fut au Nord tant foit peu vers l'Oueft 
tout compenfé: nous marchâmes toujours dans une valée fort étroite: nous 
fîmes d'abord environ 2f. lys au Nord-Eft, là le grand chemin fe coupe- 
en deux, l'un à droite qui continue au Nord-Eil, Se l'autre à gauche, 
prefque à ang'.e droit qui va au Nord-Ouefl. Nous prîmes celui-ci , qui eft 
dans une petite valée, 8c qui eft peu batu. 

Les montagnes ne font plus là fi hautes, Se reffemblent prefque à des 
colines. Cette valée fe termine auflî par une colinc , ilir laquelle nous 
campâmes auprès de plufieurs fontaines, dont l'eau eft très-bonne èc très- 
iraîche *. Nous ne trouvâmes fur toute notre route que quelques hut- 
tes 

* Ce lieu ;".ipe!!e Hj.'.î/; ». 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. ilf 

tes de teiTc habitées encore par des Chinois, qui fe font établis en cet Vov^gis 
endroit, pour cultiver ce qu'il y a de bonne terre, avec quelques tentes de "* 
Tartares de l'Ouell. Nous vîmes auiîi quelques lépulcres de ces Tartarcs, ''^''^'^^^ • 
qui confillent en de petits étendards de toile peinte , qu'ils plantent fur le 
lieu où il y a quelques-uns de leurs gens enterrez. Les montagnes n'y font 
plus fi fauvages, ni fi remplies de roches, ce font des pcloufes, où il y a 
de bons pâturages pour les beiliaux : mais on n'y voit pas un feul ar- 
bre. 

11 faifoit n froid le matin, que nos Ambaffiideurs furent obligez de 
fe vêtir d'une double fourure : mais fur les huit heures le foleil s'étant 
élevé, ils les quiterent pour reprendre leurs habits d'Eté: le vent étoit 
Nord le matin, Se vers le midi il devint Sud, 6c dura ainli tout le relie du 
jour. 

Le 6. nous fîmes environ f o.lys, Se vînmes camper dans une valée nom- Cnmpe.; 
méc Aalin keoii^ nous grimpâmes d'abord , en alant droit au Nord, line ment dans 
aflez haute montagne qui eil immédiatement au-deflùs de la coline où nous j^tJ/^^ \^^^ 
avions campé: cette montagne eft rude à monter pour les chariots, parce 
qu'il y a des endroits roides & pierreux. 

Lorfque nous fiâmes fur le fonimet, nous trouvâmes que le grand chc- Qx^'it" 
min le fourchoit en trois autres chemins, nous prîmes celui qui eft le plus ^ *^ ' 
à gauche ôc qui va au Nord-Oueft, un peu davantage vers l'Oueft: nous 
marchâmes enfuite toujours fur des hauts 6c des bas , 6c nous defcendîmcs 
par une pente douce 6c prefque infenfible. Tout le pays que nous vîmes, 
paroît fort bon , 6c plein de beaux pâturages. Il y a de l'aparence que pour 
être fertile, il ne lui manqueroit que d'être cultivé : on trouve dans les 
bas de petits ruifl'caux qui arofent les terres. 

J'étois furpris qu'un fi beau pays filt défert: lious ne vîmes qu'en un feul 
endroit trois ou quatre miférables tentes de Tartares 7l/i9«^(?.7.f, auprès desquel- 
les paifToit un troupeau de vaches. 11 eft vrai que durant tout le jour nous 
ne vîmes pas un feul arbre; mais il eft probable que fi on y en plantoit, ils 
y vicndroient fort bien. 

Lorique nous ariv âmes vers la valée où nous devions camper, un Offi- "^f*^"' . 
cier de l'Empereur vint au devant de nos Ambafiadeurs, ^ leur préfenta vent les'' 
quatre cens bœufs 6c plufieurs troupeaux de moutons, jufqu'au nombre de Ambaiïà» 
6300. que Sa Majelcé avoit donné ordre de nous fournir dans cette plaine , deurs. 
qui eft deftinée à nourirfes troupeaux. 

Nous campâmes le long du ruifleau qui palîe au milieu de la valée de 
NalJn hou : cette valée 6c toute les colines voifines font remplies de bons 
pâturages. Le foir tous les Mandarins s'allémblerent à la tente d'un des 
Ambafladeurs, 6c nous remerciâmes tous enfemblc l'Empereur de la provi- 
fion qu'il nous avoit envoyée, en baiflant neuf fois la tête jufqu'à terre fé- 
lon la coutume. 

Il n'a pas fait aujourd'hui fi froid le matin qu'hier: 6c l'aprcs midi, un 
bon vent du Sud-Oiicft nous a garanti de la chaleur. 

Le 7. nous fîmes 70. lys, mais la plus grande partie en tournant autour de 

P i dif" 



Voyages 

EN 
T.AKTAR1E. 



CcPayseft 
habité en 
partie par 
les Mon- 

Leur 

Chiufage. 



Defcrip • 
lion de 
leurs ten- 

tC5. 



Leur nou- 
mute. 



ii6 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

différentes colines: nous alâmes d'abord au Nord environ lo. ou iz. lysj 
enfuite un peu au Nord-Eft, puis au Nord-Ouefl:,&: enfin près de la moi- 
tié du chemin ou à l'Oueft, ou à l'Oueft-Nord-Ouell, quelquefois mê- 
me nous prîmes un peu du Sud. Nous alâmes prefque toujours montant ou 
deicendant de petites hauteurs, & nous ne vîmes pas un arbre dans le che- 
min, ni un morceau de terre cultivée : ce ne font que des peloufes, ou des 
prairies pleines de bons pâturages. 

Nous trouvâmes quelques tentas <\c Mongous^ 6c nous en rencontrâmes 
pluficurs , qui menoient de petites charettes à deux roues fort légères, mais 
auffi fort fragiles, il y en avoit de traînées par des chevaux, SiC d'autres 
par des boeufs. Il n'y avoit proche de ces tentes de Mongous que des vaches 
& des chevaux, & comme il n'y a point de bois dans le pays, ils ne brûlent 
que de la fiente de vaches ou de chevaux deffcchée au foleil. Une partie 
des colines que nous paffâmes étoicnt encore pleines de pierres affez grofles, 
qui fortoient à demi de terre : nous trouvâmes plufieurs chemins alFez ba- 
tus. Il y eut tout le jour une pluie froide, avec un vent de Nord qui nous 
incommoda beaucoup : nous campâmes le long d'un ruiffeau fur une petite 
hauteur, proche de trois ou quatre tentes de Mongous. On voyoit dans la 
valée, qui eft au pied de cette coline, un aflcz grand nombre de ces ten- 
tes, qui faifoient une efpèce de village ou de hameau. J'eus la curiofité 
d'en aler voir une, 6c d'y entrer pour mieux fçavoir comment elles font 
conftruitcs. 

C'eft une efpèce de cage faite de bâtons aflez déliez toute ronde , 6c 
grande de i j. ou 14. pieds de diamètre. Il y en a de plus grandes & de plus 
petites : mais la plupart de celles que j'ai vues font de cette grandeur. Elles 
ont 8. ou 9. pieds de hauteur au milieu. Le toit de ces tentes commence 
environ à quatre pieds déterre, & fe termine en pointe comme les toits 
d'une tour ronde ou d'un colombier : ces tentes font couvertes de dif- 
férens morceaux d'étoffe, faite d'une laine foulée fans étretiffue: quand 
ils font du feu dans la tente, ils ôtent le morceau de cette étoffe, qui efl 
au-deffus du lieu oîi le feu eft alumè, ainfi que je le remarquai dans la tente 
où j'entrai, & où il y avoit du feu. Je vis fur ce feu trois ou quatre mor- 
ceaux de je ne fçais quelle viande qui faifoit horreur: il n'y avoit pour tout 
meuble qu'un méchant lit de trois ou quatre planches, avec un morceau de 
cette même étoffe, dont ils couvrent leurs tentes, qui fervoit de matelas ^. 
de couverture: un banc fur lequel il y avoit deux femmes affifes qui fai- 
foient horreur, tant elles avoient le vifage hideux : une méchante armoire. 
Se quelque efpèce d'écuellcs de bois. 

Ces Mongous ne vivent que de laitage ^ de la chair de leurs beftiaux , 
qu'ils mangent prefque toute crue. L'argent n'a point de cours parmi eux, 
mais ils troquent leurs chevaux, leurs vaches & leurs moutons pom'de la 
toile, 6c pour des étoffes d'une laine fort grolîîére, dont ils iè fervent pour 
couvrir leurs tentes 6c leurs lits. Les hommes ôc les femmes font habillez 
comme les Tartares M<î«/f /;m<x , mais plus pauvrement, 6c moins propre- 
ment 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



i\7 



ment; ils ne portent point de vcftes courtes au-deflus de la longue vefte: 
ils ne fçavent point cultiver la terre, aullî ne mangent-ils ni pain ni ris. On 
m'aafluré qu'ils ne vivoient pas long-tems, &: qu'on voyoit parmi eux peu 
de vieillards. 

Leur vénération envers leurs Lamas efl au-delTus de toute exprefllon. 
Ces Lamas font vctus de rouge & de jaune : nous en avons rencontré plu- 
iieurs fur le chemin, depuis que nous avons paflc la grande muraille: ce 
font bien les plus difformes pcrl'onnages qu'on puiffe vou". Il y en a préfcn- 
tement un très-grand nombre à Peking^ où ils viennent tous les jours en 
foule, parce qu'ils y font bien traitez de l'Empereur. La politique porte ce 
Prince à les ménager , à caufe de l'aicendant qu'ils ont fur l'efprit des Tar- 
tares Mongous. 

Quand ils font à Peking^ ils quitent aufîî-tôt leurs haillons, 6c s'acoutu- 
ment aifément à être bien vêtus & à faire bonne chère. On dit qu'ils achè- 
tent les plus beUes femmes qu'ils trouvent, fous prétexte de les m'arier 
à leurs efclaves : ils les achètent jufqu'à deux cens Sc deux cens cin- 
quante écus chacune. Sur le foir le tems redevint ferein: mais il étoit fort 
froid. 

Le 8. nous fîmes cent lys, toujours à l'Oueft, prenant même quelque- 
fois un peu de Sud. Nos Ambaffadeurs firent une partie du chemin en 
chaffant , croyant trouver du gibier: mais leur chaflé ne fut pas heureufe, 
on ne vit que quelques lièvres qu'ils ne purent atteindre: nous marchâmes 
une partie du tems en montant & defcendant de petites hauteurs: mais no- 
tre équipage marcha toujours dans une grande plaine fort unie, ôc pleine 
de- bons pâturages: nous paiTâmes plufîeurs ruilfeaux, & nous ne vîmes 
dans toute la plaine £c fur toutes les colines d'alentour qu'un arbre. C'elt 
le feul que nous ayons vu depuis quatre jours. 

Nous eûmes toujours un très-beau chemin, d'une terre égale & unie , 
mais qui n'étoit cultivée que vers le lieu oii nous campâmes le long d'un 
ruiffeau, à une petite demie lieue d'un hameau, oii des Chinois exilez de 
leur patrie fe font établis. Ils y ont bâti quelques chaumines de terre Se de 
pierre, dans un lieu où il y avoit anciennement une ville, ou du moins une 
grofle bourgade, dont il refte encore des ruines: nous y vîmes entr' autres 
chofes plufieurs petites meules de pierre, femblables à celles dont les Chi- 
nois fe fervent pour moudre leur fltrine, ôc pour faire leur huile: 6c de plus 
une figure de lion de pierre taillée à la manière Chinoife. 

Les Chinois qui fe font établis dans cet endroit, cultivent quelques mor- 
ceaux de terre aux environs : ce qui fait voir que fl on vouloit cultiver les 
colines 8c les plaines de cette contrée, on le pouroit aifément, & il y a a- 
parence qu'elles feroient très-fertiles. On nous a dit que les grands froids 
empêcheroient les grains de mûrir: mais l'épreuve qu'en ont fait les Chi- 
nois, montre le contraire : à la vérité ce climat eft fort froid: quoique 
nous ne foyons pas encore au 42,^. degré de latitude, il a fait cette nuit une 
gelée blanche, dont toute la terre étoit couverte le matin. 

Le refte du jour fut beau 2c l'air tempéré, un petit vent de Nord mo- 

P 5 déroit 



Voyages 

F. N 

Tartarii. 



Leur a- 
veugle- 
mcrt à l'é- 
gard de 
leurs Ptê. 
très ou 
Lamas, 



Conduite 
des Lamas 
à Piking. 



Qualité du- 
Climat. 



Tartarib, 



ïi8 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

déroit l'ardeur du foleil : nous avons vu encore pkifieurs tentes de Alongous 
en difterens endroits : 6. ou 7. dans un lieu: 8. ou y. dans un autre. 

Le 9. nous fîmes po. lys prefque toujours à l'Ouelt : nous marchâmes 

d'abord le long du ruilTeau auprès duquel nous avions campé, 6c fuivant 

un grand chemin qui ell fore batu , nous montâmes une petite montagne, 

ik nous pafîames eniuite plulîeurs colines, tantôt en montant, tantôt en 

delcendant , quelquefois alant entre deux colines. Nous rencontrâmes fur 

la première colinc zj*. ou 30. petites charettcs, traînées chacune par un 

bœuf: après avoir pafî'è ces hauteurs nous travenâmes une plaine d'environ 

une lieue 6c demie de longueur, puis nous montâmes une autre coiine , de 

laquelle nous dcfcendîmes dans une valfe plaine qui a pour le moins cinq 

ou iix lieues de diamètre : elle cil traverfée de plufîeurs petits ruiflcaux , ou 

du moins d'un qui ierpente beaucoup dans la plaine, car je ne i'çais, li ce 

n'ert pas le même. 

_ .. . Vers le milieu de la plaine qui s'apelleA'irï//// keou fe voit un pagode que 

ron'^d'wi l'Empereur de la Chine y a fait bâtir en faveur des grands Lam.is^-xhn qu'ils 

Pagode puiflènt le repoler quand ils vont de leur pays à Peking. Ce pagode ell pe- 

patticulier. ^{^^^ niais c'eit un des plus jolis 6c des mieux ornez que j'aye vu : il eft tout 

lambrifle, doré, peint, 6c vernific, ce qui le rend fort agréable. Il y a 

au-deflus du veitibule une chambre aflez grande, qui cil faite exprès pour 

loger les grands Lamas ^ quand ils y viennent. 

Qiioique le bâtiment ne foit pas conlldérable, il a dû coûter cher, car 
il a fiilu aporter les matériaux de bien loin : il y a à côte un méchant pe- 
tit bâtiment où logent quatre ou cinq Lamas. Nous alâmes nous repoler 
dans ce pagode trois ou quatre heures avec un des Ambaflâdeurs, qui fe 
divertit pendant ce tems-là à tirer des moineaux avec une iarbacane, il en 
tua environ quarante. Autour du pagode font plufieurs tentes de Alongous , 
auflî bien qu'en divers endroits de lu plaine. On trouve aulîà dans cette plai- 
ne quelques morceaux dç terre cultivée par des Chinois qui y ont fixé leur 
demeure. Ils n'y fement pas du bled, mais du mil. 

Nous alâmes camper le foir à vingt lys à l'Oueft de ce pagode: il fit 
affez froid avant le lever du foleil, mais dés qu'il fut un peu haut, la cha- 
leur fe fit vivement fentir, n'y ayant prefque point eu de vent, fi ce n'ell 
vers le foir qu'il fit un peu de vent Sud-Ouell. On ne voit pas un arbre 
dans toute cette plaine, ni fur les colines qui l'environnent de toutes parts, 
excepté vers le Nord où il y a un aflez grand efpâce de campagnes qui s'é- 
tendent à perte de vue. 

Le 10. nous ne fîmes que fo. lys tout au plus, toujours à l'Ouefl , 
prenant tant foit peu du Nord: nous marchâmes encore plus de 30. lys 
dans la plaine d'hier: enfuite nous palTâraes quelques colines, 6c fîmes le 
refte du chemin en montant 6c defcendant de petites hauteurs , ou mar- 
chant dans des valées aflez étroites, dans la plupart dofquelles nous trouvâ- 
mes de petits naideaux. Nous fûmes obligez de camper fur le dernier de 
Campe- ces ruifleaux, parce qu'on nous dit que nous ne trouverions de l'e.au que 
meut à fort loin de-là. On apelle ce lieu Sannechan. Le pays où nous avons paffé 

Sftnnechan. çft 



Peines & 
embaras 
pour fa 
conllruc- 
tiou. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. u^ 

eft défert , fans arbres , & fans aucune habitation : le tenis fut tempéré 
tout le jour: un bon vent d'Ouell modcroit la chaleur, mais il fut couvert 
depuis midi. Le foir tous les Mandarins de laluitc des Ambafladeurs s'af- 
femblerent proche la tente de Rica k'iccu: 6c tirèrent de l'arc en prélence 
des Ambafladeurs. 

Le II. nous ne fîmes que 40. lys, à caufe de la pluye qui avoit duré 
toute la nuit, ^ qui continua le matin jufqu'à neuf heures. Ce fut à cette 
heure-là que nous partîmes: nous marchâmes toujours à l'Ouell, prenant 
même quelque-fois un peu du Sud; mais ce n'étoit ordinairement qu'en 
tournant autour de quelques montagnes. Le pays que nous travcrfâmes efb 
fort inégal, plein de colines & de hauteurs: il y a même quelques mon- 
tagnes afléz élevées, mais nous les laiflâmes à côté: le grand chemin que 
nous fuivîmes, fut prefque toujours dans des valces ou de petites plaines : 
nous ne vîmes ce jour-là ni arbre, ni maifon, ni terre cultivée: nous cam- 
pâmes dans une petite plaine nommée Lotoheye^ où il y a un ruifléau 6c de 
bons pâturages. 

V^ers les 3. à 4. heures il paflà un grand orage un peu au Nord de notre 
camp, dont nous ne fûmes pas incommodez: nous reçûmes feulement quel- 
ques grains d'une aflcz groflé grêle, mais nous entendîmes de grands coups 
de tonnerre pendant plus d'une heure : au relie nous eûmes afléz beau 
tems pendant le chemin , fans pluye, 6c fans foleil: avec un vent d'Ouell 
modéré. 

Nos gens virent quelques chèvres jaunes : c'efl: un animal que nous n'a- 
vons pas en Europe, au moins je crois que ce que les Chinois apellent chè- 
vres jaunes, a afléz de raport aux gazelles : il y en a dans ce pays une gran- 
de quantité: elles vont par troupes de 1000. 6c de zooo. mais elles font ex- 
trêmement fauvages : car du plus loin qu'elles aperçoivent des hommes , 
elles fuyent à toutes jambes : on ne les prend qu'en faifant une grande en- 
ceinte pour les enfermer. Nos Ambafllideurs voulurent fe donner le plaifir 
de cette chaflé en chemin faifant: mais ils n'y réuflirent pas. 

Le 12. nous fîmes 70. lys, dont plus de la moitié fut en tournoyant 
autour des montagnes, que nous trouvâmes à environ 50. lys du lieu où- 
nous avions campé: nous fuivîmes toujours un chemin afléz frayé: le peu 
de chemin que nous fîmes droit à la route, fut au Nord-Ouefl: 6c je 
n'eilime pas que la route prife en droiture à ce romb vaille plus de 40. lys. 
Le ruifléau iur lequel nous avions campé , coule aufli le long de ce che- 
min, 6c ferpentc perpétuellement dans les valées qui font entre ces mon- 
tagnes : au moins je crois que c'cll le même , car je n'ai pu tout à 
f^tit m'en afiurcr: nous le paflamcs plus de dix ou douze fois, parce qu'il 
Goupoit le grand chemin: ce ruifléau s'apelle Imatou: nous campâmes en- 
core fur fon rivage. 

Dans les montagnes, entre lefquelles nous paflames , dont une bonne par- 
tieefl: de roches efcarpées, il y a aflez bon nombre d'arbrifléaux ; nous en 
trouvâmes aufll quelques-uns dans les valées, mais je n'en vis pas un feul 
d'une grandeur médiocre, ils étoicnt tous forts petits: nous ne vîmes point 



VorAGES- 
EN 

Tartarie. 



Abondan- 
ce de 
Chèvres 
jaunes. 



Qualités 
du Paya* 



îio DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

VoY.nsEs de terres cultivées, mais beaucoup de petites prairies le long du ruifleau 

EN pleines d'exccUens pâturages. 

Tartarib. j^ç tcms rut fort doux toute la matinée: lorfque nous entrâmes dans les 
'lempéra- dernières montagnes, nous y trouvâmes un vent de Nord-Ouell; affez fort, 
ar^e e on g^ ^^^^.^ j^ midi, lorique nous commencions à camper, nous eûmes quel- 
ques goûtes de pluye, enfuite il fit fort chaud, puis il s'éleva un aflez grand 
vent d'Ouell-Nord-Oucll; qui tempera la chaleur. 
Campe- Le 13. nous fimcs 60. lys tout au plus, &c nous campâmes dans une 

^,'''"/'/.*; plaine nommée Horhohol : la plus crande partie de notre route fut droit à 
1 (Juclt, mais nous pnmes allez long-tems un peu du bud en tournoyant 
dans les montagnes. Durant les dix ou iz. premiers lys que nous fîmes, 
nous prîmes aufli un peu du Nord, de forte que tout compenfé, Se dé- 
duifant tous les détours que nous prîmes, il ne faut compter q'ie fo. lys 
à rOuell: nous fuivîmes le ruifleau lur lequel nous avions campé jufqu'au 
bout de la plaine, le long de laquelle il s'étend. Cette plaine elt environ de 
2f. lys , enfuite nous entrâmes dans les montagnes , fuivant toujours le 
grand chemin fort frayé. 
Dizette Ces montagnes font les plus agréables que nous ayons vues : il y a defTus 

d'eau dars 6c dans les valées , qu'elles forment, quantité d'arbrilTeaux , ^ d'arbres 
ce canton, j'mie médiocre grandeur: mais il y manque de l'eau, 6c nous n'en trou- 
vâmes point tout le tems que nous marchâmes: nous y vîmes fur la fin plu» 
fieurs morceaux de terre cultivée: nous trouvâmes, un peu avant que d'y 
entrer, une fortcrefl'e de terre, qui ell à préfent prefque entièrement ruinée, 
auffi n'y avoit-il perfonne qui y demeurât. Je remarquai feulement qu'aux 
environs il y avoit quelques terres labourées. 
Ses Habi- Après avoir fait environ Zf. ou 30. lys entre ces montagnes, nous en- 
tans, trames dans une autre plaine qui elt affez agré.ible, ôc dans laquelle fer- 
pente un gros ru'fléau , que je crois être celui-là même au bord duquel 
nous avions campé le jour précédent. Il coule toujours à l'Ouelt. Il y a 
dans cette plaine plufieurs arbres, quelques maifons.de terre, où des Chi- 
nois efclaves des Tartares & envoyez pour peupler le pays, fe font éta- 
blis. Se labourent les terres. Il y a aufli quelques tentes de Mongous ^ &: un 
méchant pagode de terre. Quelques endroits de cette plaine font cultivez : 
d'autres fourniflcnt de bons pâturages, d'autres font fecs 6c ilériles. Notre 
camp s'étendoit dans la plus grande partie de la plaine. 

Le tems fut fort beau & fort doux tout le jour, quoique fur les quatre 
heures il fît gr.md vent & qu'il tambât quelques goûtes de pluie: mais aufli- 
tôt le tems redevint ferein. Ce fut le vent de Sud-Oueft qui régna prefque 
tout de jour. 
Teriitoire Le 14. nous fîmes fo. lys toujours à l'Oueft, prenant tant foit peu du 
de Houhou Nord, & nous vînmes camper à dix lys de ^tiei boa tchin ou Houhou hotun 
hotun. gp, Tartarie. Nous marchâmes toujours dans une grande plaine large d'en- 
viron trois ou quatre lieues, & qui s'étend à perte de vue au Sud-Oueft 
&: au Sud. Elle a des montagnes afléz hautes au Nord & au Nord-Oueft, 
l'ur lefqucUes il paroît des bois entiers : au Sud-Etl Se à l'Eft , elle n'a 

que 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. m 

que des colines : cette plaine eft cultivée en plufieurs endroits : Se il VovAGts 
y a çà 8c là des hameaux compofez chacun de 7. ou 8. petites maifons ^n 
de terre. Tartarie.' 

Après avoir fait environ 40. lys dans cette plaine, nous paflames auprès Tour de 
d'une tour bâtie depuis 400. ans , à ce qu'on nous alfura. Elle eft en- 4po. ans 
core aflez entière, au toit près qui tombe en ruine: elle commence aufli '',^""^'"' 
un peu à fe démentir par le bas. C'eft un oétogône régulier à huit étages, 
dont chacun a pour le moins onze pieds de hauteur. Le premier en a plus 
de quinze, fans compter le couronnement, de forte que tout l'édifice eft 
bien haut de cent pieds. 

Cette tour eft toute de brique auffi blanche que la pierre, Se bien ma- Sa Def- 
çonnée: elle eft embellie de divers orncmens, qui font aufli de maçonnerie cription, 
de brique , & d'une ibrte de plâtre apliqué lur la brique. C'eft une ar- 
chiteélure toute différente de la notre: mais quoiqu'elle foit un peu groflié- 
re, elle ne laifle pas d'avoir fa grâce, 6c de plaire à la vue. Le premier 
étage eft rond, 6c fait en efpèce de coupe ornée de fèiii liages: les autres 
étages font chacun à huit faces: il y a deux ftatues en demi bas relief , de 
grandeur à peu près naturelle à chaque face : mais elles font mal faites. 
On monte par une échelle au premier étage, 6c c'eft là que commence l'ef- 
calier. 

Il y a eu aparemment une ville ou une grofle bourgade dans cet endroit : Conjedn- 
car il refte un grand enclos de murailles de terre, qui font à la vérité plus fc^ » ce 
qu'à demi éboulées: mais elles paroifl"ent encore afl^z , pour faire juger '^'^J"' 
que cette tour a été bâtie par les Tartares d'Oueft, pendant qu'ils reg- 
noient à la Chine fous la famille à'Tuen. Le même ruifleau fous lequel nous 
avions campé le jour précédent, traverfe encore toute cette plaine, fe grof- 
filTant infenfiblement de plufieurs fources. 

Il fit ce jour là fort froid le matin avant le lever du foleil, 6c depuis les Variation 
huit heures jufques vers deux heures après midi , il fit fort chaud: car 1" ^"^"^^^ 
il n'y avoit qu'un petit vent de Sud : vers les deux heures après midi , " ^ *" ? 
il s'éleva un vent de Nord qui rafraîchit l'an- , 6c le tcms fe couvrit 
un peu. 

Je trouvai ce jour-là la hauteur méridienne du foleil dans notre camp de 
•yi. dcgrez zo. minutes à peu près. 

Lorlque nous arivâmes proche du lieu où nous devions camper, les Les Am- 
Mandarins de ^uei hoa tchin ou Hou boa hotim vinrent au devant de nos j'^'^^''^"''? 
Ambafladeurs. Peu après ariva une troupe de Z-^w^ij; à cheval, la plupart & compli- 
vétus d'étofi"e de foye jaune, avec de grandes écharpes rouges qui leur en- mentéspar 
velopoient le corps. Il y en avoit parmi eux un jeune alfez bien fait de I*-'' M^'^* 
vifage, les joues fort potelées, 6c d'un teint fi blanc 6c fi délicat, que je °^""^* 
doutai fi ce n'étoit pas une femme. C'étoit le principal de la troupe, il 
étoit diftingué par un chapeau de je ne fçais quelle matière, qui étoit tout Et les 
doré , 6c fe terminoit en pointe : les bords en étoient fort larges. Un t»»ias. 
autre de ces Lamas avoit un chapeau doré , mais plus petit 6c tout plat par 
le haut. 

Tome IV. Q^ • . Ces 



VôYAcrs 

EN 

Tartarie, 

l'artieula- 
rités de 
cette Cé- 
rémonie. 



Les Lamai 
prennent 
congé des 
AmbafTa- 
deiirs. 

Defcrip- 
lion de la 
ville de 
^ueï hou 
tihin. 



Ses Faux- 
bourgs. 



Son Gou- 
verne- 
ment. 



Les Am- 

haiT.ideuis 
vont & 
font reçiis 
au Princi- 
pe 1 Pago- 
de. 

Lnmorta- 
lité atri- 
buée à \\\\ 
Lamas , 
furnommé 
£i vivant. 



m DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Ces deux Lamas ne defcendirent pas de cheval comme les autres , lorf- 
qu'ils aprochercnt des Ambafladeun, qui firent drefler au pliitôt des ten- 
tes pour les recevoir. Lorfque les AmbaOàdeurs mirent pied à terre, tous les 
Lamas ^ qui étoient au nombre de douze ou quinze, s'aprocherent d'eux , 
8c leur chef qui étoit le jeune homme dont j'ai parlé, ayant auffi mis pied 
à terre, fe mit à genoux pour demander fi l'Empereur ctoit en bonne fan- 
té: enluite il fe leva, Se tous s'allèrent aflcoir enfemblc fous leurs tentes. 

On donna du thé Tartare à tous ces Lamas, & après un entretien aflèz 
court, leur chef fe levant , prit congé des Ambaflâdeurs, qui le conduifi- 
rent hors de la tente, ôc demeurèrent debout , jufqu'à ce qu'il fiât monté 
à cheval: ce qu'il fit à trois pas d'eux, étant aidé de deux ou trois Z«- 
masy qui le foutenoient comme par refpeft. Il reprit- enfuite le chemin de 
^ei hoa tchin, fuivi de la plus grande partie des Lamas, qui étoient ve- 
nus avec lui. Quelques-uns de ces Lamas demeurèrent avec les Ambafla- 
deurs. Le if. iwus ne fîmes que lo. lys à l'Oueil: Nord-Oueft, 8c nous 
campâmes auprès" des murailles de {a) ^lei boa tchin. C'eft une petite ville 
qu'on dit avoir été autrefois fort marchande, & d'un grand abord, pendant 
que les TartaiTs d'Ouell étoient les maîtres de la Chine: à préfent c'eil 
fort peu de chofe : les murailles bâties de briques font aflèz entières par de- 
hors: inais il n'y a plus de remparts au dedans : il n'y a même rien de re- 
marquable dans la ville, que les ^igoàçs ^\t% Lamas . On en voit pluficurs 
bien bâtis, plus beaux & plus ornez que la plupart de ceux que j'ai vus 
à la Chine. Prefquc toutes les autres maifons ne font que des huttes de 
terres. 

Les maifons des fauxbourgs font un peu mieux bâties que celles de la 
ville, & il y a un peu plus de monde. Les Tartares d'Oueil Se les Chinois 
font pêle-mêle dans ce quartier. L'Empereur de la Chine y a fes Officiers 
qui gouvernent en fon nom. Tout ce qu'il y a de pays depuis la Chine juf- 
ques là, lui eft foumis: mais il n'en eft gueres plus riche, car ce n'efl: qu'un 
défert, au moins par tout où nous avons paiî'é, ainfi que je l'ai marqué en 
détail. On dit qu'il n'y a que deux bonnes journées : c'eft-à-dire, environ 
dix-huit lieues d'ici, jufqu'à l'entrée de la province de Chanfi, avec la- 
quelle la ville de ^^a /:'i';^/J:'/» fait fon principal commerce, qui n'ell pas 
confidcrable. 

Nos Ambafladeurs étant entrez dans la ville, allèrent droit au principal 
pagode. Plufieurs Lamas les vinrent recevoir, £c les conduifirent au travers 
d'une cour quarréc, aflez grande, 6c bien carelée, dans le pagode oij é- 
toit un de leurs chefs. C'eft un de ceux que ces fourbes difcnt ne mourir ja- 
mais: ils aflurent que lorfque fon ame fe iépare de ion corps, elle rentre 
immédiatement dans celui d'un jeune enfant. Auffi apelle-t- on communé- 
ment en Chinois ces La^nas Ho fo, c'eft-à-dire, Fo vivant. 

On ne Içauroit croire la vénération que les Tartares ont pour ces irapof- 

teurs 

(«) ^<ti hjii tchin en Chinoif , 8c en la langue des Tartares d'Oueft Hoh h»u houtun. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 123. 

tcurs qu'ils adorent comme des Dieux lur terre. Je fus témoin du refpe£t Voyages 
que lui rendirent nos Ambufladeurs Se une partie de leur fuite paticuliére- •= n 
ment les Mongous. ^' i^i -r^e. 

Le prétendu refflifcité ctoit un jeune homçie d'environ vingt-cinq ans, J"^q"'^_ù 
ayant le vifage ixjrt long, & une pliifionomie ailcz plate: il ctoit fur une "^jo^^"'^'' 
eltrade dans le fona du pagode, ailis fur deux grands couffins l'un de bro- qu'on a 
card, & l'autre de fatin jaune. Un grand manteau des plus beaux damas p'jur lui. 
de la Chine de couleur jaune, lui couvroit le corps depuis la tète juf- Oan^quel. 
qu'aux pieds, enforte qu'on ne lui voyoit que la tête qui étoit toute dccou- !^ fi'uarion 
verte, lés cheveux ccoient frilez,, ion manteau étoit bordé d'une erpcec de !•' ''a^'^^- 
galon de foye de uifterentes couleurs, large de trois à quatre doigts , à peu dcs'peu"" 
près comme le l'ont nos chapes d'églife, aufquelles le manteau de ce Lamas pies. 
ne reflembloit pas mal. 

Toute la civilité qu'il fit aux Ambafladcurs, fut de fe lever quand ils 
parurent dans le pagode: il demeura ainfi tout le tems qu'il reçut leurs 
refpeéts, ou pliîtôc leurs adorations. Voici comme fe paffa cette cérémo- 
nie. 

Les Ambafladcurs jettcrent d'abordieurs bonnets à terre, à cinq ou fîx pas Défnil de 
du Lama , puis ils le pioilernerent trois fois , frapant la terre du front: après "f'^. '•'éié: 
cette adoration ils allèrent l'un après l'autre fe mettre à genoux à fes pieds. '""'"^• 
Le X«w^ leur mit les mains lur la tête, & leur fit toucher l'on chapelet: b^l^^' 
après quoi les Ambafl'adeurs fe retirèrent, ôc l'adorèrent une féconde fois, arivent'"'^ 
comme ils avoient fait auparavant: puis ils allèrent s'affeoir fur des ellrades dans le 
préparées de côté ôc d'autre. Pagode on 

Le Dieu prétendu s'étant alîis le premier , les Ambaffadeurs prirent leurs ^f^^ '* ■^"" 
places, l'un à la droite 8c l'autre à la gauche: quelques autres Mandarins ''^"'^f' 
des plus conlidérables fe placèrent après eux. Quand ils furent affis , les ? ", * ^ ^'" 
gens de leur fuite vinrent pareillement à l'adoration, 6c reçurent l'impofî- 
tion des mains ôc du chapelet, nuis il n'y en eut pas beaucoup qui eurent 
cette dévotion. ^ . 

Cependant on aporta du thé Tartare dans de grands coquemars d'ar- Qn fert le 
gent: il y en avoit un particulier pour le prétendu immortel, porté par Thé. 
un Lama^ qui lui en verfa dans une coupe de porcekiiie fine, qu'il prit 
lui-même de delîus un piédeftal d'argent, où elle étoit pofée proche de lui. 
Le mouvement qu'il fe donna alors, lui fit découvrir fon manteau , & 
je remarquai qu'il avoit les bras nuds jufqu'aux épaules , & qu'il n'avoit 
point d'autre habillement fous ion manteau que des écharpes rouges 6c jau- 
nes, dont fon corps étoit envclopé : il fut toujours fervi le premier. 

Les Ambaffadeurs le faluerent par une inclination de tête, 8c avant que 
de boire le thé, ôc après l'avoir bû félon la coutume des Tartares: il ne fit 
pas le n\oindre gefte pour répondre à leur civilité : peu après on aporta la q /■ . . 
colation: on fervit premièrement une table devant cette idole vivante, ^ Colation. 
on en mitenfuite une devant chacun des Ambaffadeurs ÔC des Mandarins qui 
les acompagnoient : on nous fit auffi le même honneur. 

Il y avoit fur ces tables des plats de quelques méchans fruits fecs, ^ une Entrée de 

0^1 efpèce Table. 



Voyages 

EN 

TAB.TARIE. 



Services 

fubfc- 

quens. 



De VApé- 
tit dis 
Convives. 



On Der- 
fert. 



Dcfcrlp. 
tion du 
Pigode. 



ii4 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, . 

efpèce de gâteaux longs 6c déliez comme des brins de paille, faits avec de 
la farine 6c de l'huile, qui faiiîifoient l'odorat de fort loin. Après cette co- 
lation, à laquelle nous n'eûmes garde de toucher, mais dont nos Tartarcs 
6c leurs gens s'acommoderciit fort bien, on raporta une féconde fois du 
thé. 

Peu après on raporta les mêmes tables chargées de viandes 8c de ris : il y 
avoit l'ur chaque table un grand plat plein de viande de bœuf ôc de mouton 
à demi cuite, une porcelame de ris fort blanc 6c fort propre , une autre por- 
celaine pleine de bouillon: du Ici détrempé dans de l'eau 6c du vinaigre: de 
femblables mets furent iervis aux gens des Ambaffadeurs qui étoient affis 
derrière nous. Ce qui me furprit , ce fut de voir des Mandarins illuf- 
tres dévorer cette viande à derrii cuite, froide, 6c fi dure, qu'en ayant por- 
té un morceau à la bouche pour en goûter, il me falut la rejetter fur le 
champ. 

Mais perfonne ne fit fi bien fan perfonnage que deux Tartares Ka!kas ^qui 
' étoient iurvenus pendant qu'on étoit à table: ayant fait l'adoration, 6c re- 
çu l'inipofition des mains de l'idole vivante, ils donnèrent fur un de ces 
plats de viande avec unapétit furprenant,6c prenant chacun un morceau de 
viande d'une main, 6c leur 'couteau de l'autre, ils ne faiibient que couper 
de groflès tranches, particulièrement de graifle, les tremper dans l'eau fi;- 
lèe , 6c les avaler. 

Après qu'on eut delTervi, on aporta encore du thé , puis on s'entretint 
quelque tems: l'idole vivante garda fort bien fa gravité. Je ne crois pas que 
pendant tout le tems que nous fûmes là, il dit plus de cmq ou fix paroles, 
encore n'étoit-ce que tout bas, 6c pour répondre à quelques queftions que 
lui firent les Ambalfadeurs : il ne lailfa pas de tourner les yeux de divers co- 
tez, 6c de regarder attentivement tantôt l'un , tantôt l'autre, 6c même de 
fourire quelquefois. 

C'étoit un autre Lama lequel étoit affis près d'un des AmbAfiadeurs, qui 
foutcnoit la converiation: aparemmcnt que c'étoit le fupcrieur : car tous 
les ^utYcs^Lamas qui iervoient à table indifféremment avec les valets, pré- 
noienc fes ordres. 

Après une courte converfation, les Ambafladeurs fc levèrent, £c allè- 
rent autour du pagode, pour en examiner les peintures, qui font fort grof- 
fiéres à la manière des Chinois. Ce pagode a environ quarante-cinq pieds 
en quarrc, Se dans le milieu, il y a un qtiarré oblong de io. pieds, à peu 
prés fur ii. ou 13. de largeur, dont le lambris eft fort élevé. Cet endroit 
cil bien éclairé. 

Autour de ce quarré oblong font d'autres petits quarrez, dont le lambris 
cft fort bas 6c fort greffier. Il y a cinq rangs de colomnes, qui font inter- 
rompus dans le quarré oblong. Le lambris, les murailles , 6c les colomnes 
ibat peintes fimplement 6c fans dorure. Il n'y a aucune fiatue comme dans 
les autres pagodes: on y voit feulement des figures de divinitez peintes fur 
les murailles. 

Dans le fond du pagode cfl un trône ou efpèce d'autel, fur^lequel eft pla- 
cée 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



[if 



céc l'idole vivante, ayant au-deflUs de fa tête un dais d'étoffe de loye jau- 
ne, 6c c'ell-là qu'il reçoit l'adoration du peuple : à les cotez font pïufieurs 
lampes, nous n'en vîmes qu'une qui fïit alumée. 

Au ibrtir du pagode nous montâmes en haut, 6c nous trouvâmes une 
méchante galerie qui tourne autour de ce qiiarré oblong : on voit auffi des 
chambres autour de la galerie: dans une de ces chambres étoit un enfant 
de fept à huit ans , vêtu 6c affis comme l'idole vivante, il avoit à fcs co- 
tez une lampe alumée : c'cll aparemment cet enfant qu'on delline un 
jour à être le fucceffcur de l'idole : car ces fourbes ont toujours quel- 
qu'un prêt à être fubltitué en la place de l'autre , en cas qu'il vienne à 
mourir. 

Ils repaiflent l'efprlt groflier des Tartares de cette extravagante opinion , 
que l'idole reirufcice, 6c reparoit dans le corps d'un jeune homme, où fon 
ame a paflc. C'ell ce qui leur infpire une li grande vénération pour leurs 
Lamas, que non feulement ils obéiiiént aveuglément à tout ce qu'ils ordon- 
nent, mais encore qu'ils leur donnent tout ce qu'ils ont de meilleur C'eft 
pour cela que quelques Mongous de la fuite des Ambafladeurs, rendirent à 
cet enfant les mêmes adorations qu'à l'autre Lama. Je ne fçais pas fi les 
Ambafladeurs l'adorèrent pareillement , car je n'entrai dans la chambre 
qu'après eux. Cet enfant ne fit pas le moindre mouvement , 6c ne dit pas 
un leul mot. • 

Sur le devant du pagode, au-deflus du veftibule, on trouve une falle 
fort propre avec un trône à la façon des Tartares, auprès duquel il y avoit 
une fort belle table d'un vernis très-fin, femée de nacres de perles: fur cet- 
te table étoit une coupe pofée fur un piédellal d'argent, avec un crachoir 
auffi d'argent : c'ell la chambre du prétendu immortel. Nous trouvâmes 
auffi dans une autre petite chambre fort mal propre, un Lama qui chantoit 
fes prières, écrites iur des feuilles de gros papier noir. 

Quand notre curiofité fut latisfaite, nos Ambaffadeurs prirent congé de 
ce fourbe, qui demeura aflîs , 6c ne leur fit pas la moindre civilité: après 
quoi ils allèrent dans un autre pagode viliter une autre idole vivante qui 
étoit venue au-devant d'eux le jour précédent ; pour ce qui ell de nous , 
nous retournâmes dans notre camp. 

Je trouvai la hauteur méridienne du foleil femblablc à celle du jour d'au- 
paravant, c'eft-à-dire, de yz. dégrez 20. minutes. 

Le matin le tems fut ferein 6c allez chaud, il le couvrit après midi, 6c il 
fit grand tonnerre avec un peu de pluie, 6c un grand vent du Sud-Elt qui 
dura peu. 

Le 16. nous féjournâmes au camp de ^iiei hoa tMii, où l'on acheva de 
fliire les provinons nécellaires pour le relie du voyage: il fit chaud tout le 
matin, le tems fe couvrit vers le midi : il fit un grand tonnerre, 6c il tomba 
une grolTe pluie qui ne dura pas long-tems: enfuite je vis cinq vagabonds 
Indiens, qui entrèrent dans la tente du P. Pereirâ: nous ne pûmes en tirer 
rien de raifonnable : ils fe difoient de l'Indoullan 6c gentils: ils étoicnt ha- 
billez, à peu près comme des hermites , avec un grand manteau de toile de 

0.5 '^«^^ 



Voyages 

E N 

Tariarie. 

Fouiheries 
des Prêires 
ou Lamas. 



Erf.nt 
defliné à' 
être f« vi- 
liant. 



Ciambre 
particuliè- 
re du pré- 
tenJu Im- 
mortel, 



Les Am- 

balTadeurs 

prennent 

cunsé. 



Séjour 

dins le- 
Camp» 



Voyages 

EN 

Tartarie. 



Hauteur 

■rnéndien- 

ne. 



Les Piè- 
tres ou 
Lamas font 
peu conû- 
dérés (les 
perfonnes 
de bon 
fens. 

Fonde- 
ment de 
leur pré- 
tendue im- 
Biottalité. 



Vie com- 
mode de 
ces Prêtres, 



116 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

couleur ifabelle déjà vieille, 6c un capuchon qui s'élevoit un peu audeflus 
de leur tète. 

Le 17. nous féjourniimes dans le même lieu, parce que les provifîons 
iVctoient pa^ encore faites. On diftribua de la paît de l'Empereai du millet 
à tous ceux qui font du voyage : on prie aulîi 400. cavaliers des Tartares 
d'Oueft, pour venir avec nous julques fur les frontières du Royaume de 
Halha ou Kalka^ où ils dévoient camper par troupes. Je trouvai la hau- 
teur méridienne prife avec toute l'exaélitude dont je fuis capable, de jz. 
dégrez 6c prés de 30. minutes, c'ell-à-dire, entre 2f. ôc 30. 

Il fit fort chaud tout le marin :à midi il s'cleva un vent du côté du Sud- 
Oucll, & fur les trois heures il en fouffla un trés-violent de l'Eil, il fut 
mêlé de quelques coups de tonnerre: le vent modéra la chaleur, 6cle ciel 
fut couvert de teras en tems. 

L'un des chefs des Ambafladeurs nous parlant des Lamas^ nous fit con- 
noître le peu de cas qu'il faifoit de ces fourbes; il nous ajouta que s'il avoit 
été à l'adoration de ce prétendu immortel , c'etoit uniquement par com- 
plaifance pour l'autre Ambafladeur qui l'avoit fouhaitté , aportant pour 
raifon que fon père avoit adoré ce même Lama dans un autre corps. 

Il nous conta enfuitc que celui des Lamas qui étoit venu au devant d'eux 
le jour de leur arivée, lui avoit avoué ingénument qu'il ne fçavoit pas 
comment il avoit pu vivre dans un autre corps que celui qu'il a maintenant: 
qu'il n'en avoit point d'autre preuve, que le témoignage des autres Lamas 
qui l'en aflliroient: qu'au furplus il ne fe fouvenoit de rien de ce qu'on di- 
foit qui lui étoit arivé, pendant les autres vies dont on lui parloit. 

Comme l' Ambafladeur lui demanda de qui les Lamas pouvoient fçavoir 
qu'il eût déjà vécu 6c reffufcité plufieurs fois, il répondit qu'ils le fça- 
voient du grand Lama, c'eft-à-dire, de leur fouverain pontife , qu'ils ado- 
rent comme uncvraie divinité: qu'aulTitôt après la mort du Lama, il leur 
avoit dit que ce La'ûia avoit repris une nouvelle vie en un endroit de la pro- 
vince de Chenfiyèc que fon ame étoit paflee dans le corps- d'un enfant qu'il 
leur marquoit, &c en même tems il leur donna ordre de l'aller chercher, 6c 
de le mener dans leur pagode. 

Le même Ambafladeur nous ajouta que le grand-pere de l'Empereurrég- 
nant, voyant qu'après avoir conquis la province de Leao tong, les Tartares 
d'Oueft refufoient de fe foumettre à fa domination, 6c craignant qu'ils ne 
méditaflent quelque projet contre l'Empire , il envoya un AmbafTiideur , 
avec des préfens au grand Lama: que celui-ci reçut avec diftinétion l'Am- 
balTadeur, 6c qu'il reconnut pour Empereur le maître qui l'avoit envoyé: 
qu'enfin depuis ce tems-là les Tartares d'Oueft s'étoient mis au nombre des 
vaflaux de l'Empereur. 

Un chrétien de cette bourgade de ^ei hoa tchin nous a raporté qu'il n'y 
avoit aucun de ces Lamas qui n'entretînt une ou deux femmes : ils font la 
plupart Chinois , au moins les plus confidérables d'entr'eux : ils font le 
meilleur trafic de tout le pays : ils font venus vendre des chevaux , des cha- 
meaux, 6c des brebis jufques dans notre camp: j'en vis venir trois, qui fi- 
rent 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. \vf 

rent préfent de quatre chameaux & de trois chevaux au premier Ambafla- Votaghs 
deur : ces préfens furent fans doute bien payez : du moins leur fit-on beau- _ ^'^ 
coup de carefîes. Le premier de ces Lamas fut placé près de l'Ambafladeur ai^tarie. 
fur le même tapis: honneur qu'il ne feroit pas même aux plus grands Man- 
darins. 

Le 18. nous fîmes 60. lys au Nord-Nord -Oueft, 6c nous allâmes cam- Campe- 
pcr dans une plaine nommée Kouendottlen le long d'un petit ruifleau p, qui ^^^J^/^L^^ 
traverfe la plaine. Nous marchâmes toujours dans les montagnes, nous y i(„^ 
(buffrîmes beaucoup, fur-tout en defcendant la première montagne qui ell 
fort cfcarpée: en montant, le chemin ell plus tolérable, mais la defcente 
cft très-roide, 6c il faut pafTer à travers les rochers, ou fur des morceaux de 
roche inégaux qui fortent à demi de terre : toutes les charettes de l'équipa- 
ge ne laifferent pas d'y pafler, mais plufieurs verferent,. cc quelques-unes 
le rompirent. 

Quand nous fûmes au bas de la montagne, nous marchâmes quelque tems 
dans une valée où il y a de fort bonne eau, Bc oii l'on voit quelques tentes 
de Mongotis difperfées çà ôc là : enfuitc nous fîmes le refte du chemin , ou 
entre des colines, ou en les montant & les defcendant: il y a quelques ar- 
bres 6c beaucoup' de buiflbns : dans les premières montagnes qui font les plus 
efcarpées, les^ endroits qui ne font pas de roche, étoient revêtus d'une a- 
grêable verdure : mais toutes les colines qui fuiverrt le pays que l'on décou- 
vre, font fort inégales ôc llériles. Le commencement de la plainede Kouen- Qualités 
doulen où nous campâmes, ell auflî fort fec : mais aux environs du mifleau delaplaiit© 
il y a de bons pâturages. Nos gens firent un puits proche de ce ruifTcau ,, l^^]^^'^'^ 
d'où l'on tira de l'eau fort fraîche. 

Le tems fut couvert depuis les fcpt heures jufqu'à dix, 6c il fit un peu de 
pluie: le refte de la journée il fit affez chaud: nous eûmes un peu de vent 
d'Oueft vers les deux heures après midi, qui rendit la chaleur plus fupor- 
table. 

Je. fus furpris de voir que les chameaux de notre équipage fe fuflent fi bien 
rétablis, pendant les trois jours que nous demeurâmes proche de ^<« hoa^ 
tcbin : il eft vrai qu'on avoit changé les plus maigres Se ceux qui ètoienC 
blcfléz, avec d'autres que les Mongous nous amenèrent, moyennant quelque' 
argent qu'on leur donna de retour. 

Le 19. nous fèjournâmcs dans'notrc camp de Koucndoukn^ pour attendre j,,^. 
une partie du train qui n'avoit pu ariver, à caufe de la difficulté des che- Camp de- 
mins, 6c donner le loifir à ceux qui avoient perdu des chameaux, 6c des Knmndon^ 
chevaux, de les envoyer chercher. L'un des Amb.uTadeurs avoir perdu 3f. '«"• 
chevaux pour fa part pendant une feule nuit, mais ils fe retrouvèrent: il 
n'en fut pas de même de quelques autres qui furent abfolumeut perdus pour 
leurs maîtres. 

Ce jour-là même on aflembla tous Icî Mandaiins qui étoient du voyage,. \^lx^^^' 
pour délibérer avec eux de quelle manière, on dcvoit marcher jufqu'au lieu ^ée fe 
où réfide l'Empereur qu'on apelle Halhahan, ou comme difent les Chinois partage ew 
& les Tartares orientaux Kalkakan. Il fut conclu qu'on fe partagcroit en "'"*^^"' 

"«'* pourquoi;. 



Voyages 

EN 
TaR TAJIB, 



Premier 
Campe- 
ment, & 
dsfcrip- 
tion ttu 
]ica. 



Ou fiit 
lever & on 
prend du 
Gibier. 



Mm»ais 
eut du 
Pays. 



Ti8 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

trois bandes , qui prendroient chacune un chemin différent , pour mar- 
cher plus coramodcment, £c trouver plus facilement des lieux propres 
H camper, où il y eût de l'eau 6c des pâturages luffifamment pour tout le 
inonde. 

Il Ht ce jour-là fort beau tems tout le matin, avec un vent dcSud-Ouefl: 
ftflez, fort qui tempéra la chaleur: vers le midi le tems fe brouilla, 6c il fit 
a diverfes repriles un peu de pluie jufqu'au foir. 

Le zo. les Ambadadeurs fe dirent adieu pour un mois de tems, pendant 
lequel ils dévoient marcher féparément par des chemins diffcrens. Notre 
troupe qui fuivoit un des deux premiers Ambadadeurs prit droit au Nord : 
les deux autres prirent plus à l'Eil , chacun ayant fes guides. Ils furent 
obligez de fe féparcr ainh, pour la commodité des eaux & des fourages. 

Nous fimes ce jour-là 60. lys .nous en fîmes d'abord vingt-cinq ou tren- 
te droit au Nord, enfuite douze ou quinze au Nord-Nord-Ouell, & puis 
le relie au Nord, êc nous tournâmes pendant cinq ou fix lys au Nord- 
Nord-Eft, un peu avant que d'ariver au lieu où nous campâmes. 

C'ctoit dans une grande plaine à perte de vue: on ne voyoit de petites 
hauteurs qu'au Nord- Eli : un ruilTeau coule dans cette plaine, dont l'eau eft 
extrêmement fraîche, parce que la terre qui l'environne eft fort nîtreufe: le 
falpécre paroît même au-defTus de la terre , qui eft à moitié blanche 6c 
extrêmement falce : ce qui en rend les pâturages excellens pour les belliaux; 
aufTi nos chameaux 6c nos chevaux les dévoroient-ils avec avidité. 

Nous ne pafTâmes durant tout notre chemin que deux ou trois petites 
hauteurs, que l'on monte & defcend infenfiblement: tout le relie étoit de 
belles plaines toutes couvertes d'herbages , aufquelles il ne manquoit 
qu'un peu de culture. Nous ne vîmes durant le chemin que deux ou trois 
tentes de Mongous. placées dans une plaine, où il y a un ruilTcau 6c de bons 
pâturages : nous n'aperçûmes ni arbre , ni buiflbn. 

Nous fîmes lever pluiicurs levreaux en chemin faifant, 8c les lévriers de 
notre Ambafiadeur en prirent deuH proche du lieu où nous campâmes. Il y 
avoit aulîî fur le bord du ruilTcau plufieurs oyes fauvages, que les Chinois 
aTpeWent Hoang yia, c'ell-à-dire, canard jaune, parce qu'ils ont une partie 
de leurs plumes jaunes: nous en avons fouvent trouvé (ur les bords des ruif- 
feaux que nous avons pafléz : Se les chadeurs des Ambafladeurs en ont tué 
quelques-uns de tems en tems avec des fufils. 

Il fit tout le jour un tems fort beau 6c fort doux, un grand vent de Sud- 
Ouell ayant tempéré l'ardeur du foleil, 6c élevé des nuages qui couvrirent 
le ciel prefque depuis midi jufqu'au foir fans pluie : il y eut quelques coups 
de tonnerre. La pluie commença à l'entrée de la nuit avec un grand vent de 
Nord, Se dura prefque toute la nuit. 

Le 2.1. nous fîmes 80. lys, environ fo. au Nord, 8c50.au Nord-Ouefl; 
le pays que nous traverfâmes eft' toujours défert, ians arbres, fans habita- 
tions, fanscu'cure: la plupart des terres font féches Se labloneufes: nous 
fîmes lever une grande quantité de lièvres: de plus de trente que nous vî- 
mes, on n'en tua que quatre à coups de flèches; les ]\é\-ncrs de Kloii kieou 

qui 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. rip 

qui font mauvais coureurs , ne purent atraper que ceux qui avoient été Voyages 
bleflez : nous vîmes aufli quantité de perdrix 2v de ces oyes fauvages jaunes, e n 
qui font fur les bords des ruiffeaux. Takiakib.' 

Le pays eft toujours un peu inégal, ayant cl &c là de petites hauteurs, on reçoit 
mais on ne voit plus de montagnes : nous campâmes le long d'un ruifleau : les reipecu 
ôc à peine fûmes-nous arivez, qu'un de ces petits Rois qu'on apelle Régu- des Régu- 
los, 6c qui fe font faits tributaires de l'Empereur de la Chine, vint avec '°'* 
fon fils rendre vifite, & làire coimplimcni à Kiou kieou: il n'avoit que dix Defcrip- 
ou douze perfonnes à fa fuite: je n'en aperçus qu'un qui eût un peu bon [l"" cout' 
air, £c qui fût vêtu d'étoffe de foye: tous les autres faiibient pitié. Le Ré- 
gu\o defcendit de cheval par refped, aifez loin du lieu où étoit KioH kieoity 
& y remonta de même: la vifite fut affez courte: Kiou kieou ne le condui- 
fit que jufqu'à la fortie de fa tente. Le Régulo alla enfuite du côté del'Eft, 
chercher So fan laoyé à 50. ou 40. lys de nous. 

Il fit un fort beau tems & fort doux tout le jour : les nuages dont le ciel 
étoit couvert le matin, fe dilîipcrent vers les huit à neuf heures , & un 
vent de Nord-Ouefl, fort frais régna tout le jour, qui empêcha la cha- 
leur. 

Le zi. nous féjournâmes pour atendre une partie de nos gens reliez 
derrière pour faire chercher leurs chevaux, qui s'étoient perdus pendant la 
nuit. 

Ce même Prince Mongou qui étoit venu voir Kiou kieou le jour précé- Un Pr. 
dent, revint encore ce jour-là le vifiter dans fa tente, & lui aporta un pré- Mongou 
fent de viande, de bœuf, de mouton, 6c de lait, le tout dans des facs de p^'L'*^^ 
peaux, qui n'étoient ni tannées, nipaflces: mais feulement fcchées au fo- ''^ ^"'' 
leil. Rien de plus dégoûtant que cette viande qui faifoit bondir le cœur, Mais pea 
6c qui étoit capable d'ôtcr l'apétit aux perfonnes les plus affamées. apétiffans.' 

Cependant on ne laiffa pas de fervir ce régal dès le foir, non pas, à la vé- 
rité, fur la table de Kiou kieou ^ mais à fes gens, qui, conjointement avec 
les Mongotis, mangèrent fort gayement cette viande à demi cuite, lans pain, 
fans ris, 6c fans fel. Peut-être étoit-elle lalée. Le Prince n'avoit pas un 
plus grand équipage que le jour précédent, 6c il fut reçu de la même ma- 
nière, fans grande cérémonie. 

Je pris de là ocafion de m'informer de la puifTance 6c des richeffcs de ces PuiflancB 
jîetits Rois. Kiou kieou me dit que celui-là, 6c la plupart de ceux qui ^ Richef- 
font tributaires de l'Empereur de la Chine, pouvoient avoir environ deux ^" '^^ *^^5 
ou trois mille fujets, répandus çà 6c là dans ces défei-ts, quatre ou cinq °^^' 
familles dans un endroit, 6c fept ou huit dans un autre, 6cc. que la richefle 
de l'un confiftoit en trois cens chevaux, des bœufs, des vaches, 6c des 
moutons à proportion, 6c fur-tout dans les cinq mille taëls que l'Empereur 
lui donne tous les ans ; il m'ajouta que ces Princes ne portoient le nom de 
Régulo, que depuis qu'ils s'étoient faits valTaux de l'Empereur, qui leur 
avoit donné cette qualité : qu'au refte ils s'étoient foumis à cette famille 
Impériale des Tartares orientaux, avant qu'ils eulTent conquis l'Empire 
de la Chine , 6c lorfqu'ils étoient feulement maîtres de la province de 

Tome IF. R Leap 



Voyages 

EN 

Tartarib 



Climat ?c 



130 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE; 

Lcao ton": il nous dit de plus que ces Mongoiis s'étendoient le long de la 
crrandc muraille, depuis la province de Leao tofig, jufqu'à celle de Chen fi: 
ils ont au Nord 1°. les Kalkas, dont le fouverain poite le titre d'Empe- 
reur 6c qui a ious lui piulicurs autres Princes Tartarcs, qui ne font que 
de vrais pallre's: enluite plus vers l'Ouell:, le Royaume à'Eluth: 6c au Sud- 
Oucil le Thibel. 

Le tems fut couvert tout le jour: il plut à diverfes reprifes depuis midi 
qualité du jufqu'au foir & une partie de la nuit : le tems étoit fi froid , que la plû- 
^*y'' "part de nos gens étoicnt vêtus de leurs foururcs comme en Hiver: je crois 

que la rajfon pourquoi le froid eft fi grand, £c que le pays ell inculte dans 
toute cette l'artarie , c'cit en partie parceque ces terres font toutes plei- 
nes de nître, de falpètre, èc de fable: c'eft par la mêrne raifon qu'il fiit 
Conjeé^ii- ^ grand froid à Peking , qui ne pafle guercs 40. dégrez délévation de 
res a ce ^^j^ . ^,^^. ^^ ^^^ ^^^^ ^^5 Jjj.^ ^^g ^^^j^^ vienne des neiges qui font dans les 

'* montagnes, vu que dans cette Tartarie il ne paroît point de montagnes , ni 

de forêts au Nord, d'où viennent ces vents froids ôc glaçans. 

Le 23. nous fîmes environ fo. lys au Nord-Oueft : prefque tout le 
chemin, quelquefois un peu plus vers le Nord , toujours dans un pays 
. inégal, & tout-à-f;it inculte, plein de fable £c de falpètre, mais fans mon- 
tagnes, fi ce n'ell: proche de la valée où nous campâmes, des deux cotez 
de hiquelle il y en a quelques-unes, mais peu confidérables. Cette valée efi: 
arofée d'un ruiffeau, dont l'eau eft fort claire 8c fort bonne à boire: elle 
a auffi de très-bons pâturages. Nous fuivîmes toujours un chemin un peu 
frayé. 
KtoukieoH Un parent d'un de ces petits Rois vint faluer JT/'oa ^/>o«, qui ne lui fit 
ell faUié pas d'autre compliment, que de lui envoyer dire qu'il remontât à cheval, 
par un pa- loj-fqu'ji pen vit defcendre allez loin de lui. Se de lui demander comment 
Rcgulos. il *^ portoit, lorfqu'il fc fut aproché de fa perfonne, après quoi il le con- 
gédia. Nous trouvâmes fur le chemin des marchands Mongons qui alloient 
vendre des chameaux 6c des chevaux à ^nei hoa tchin: nous fîmes encore 
lever ce jour-là beaucoup de lièvres, tant en fortant de notre camp le ma- 
tin, qu'en aprochant du lieu où nous campâmes à midi: on en prit quel- 
ques-uns. 

Il fit un tems fort beau 6c fort doux tput le jour , quoiqu'il tombât 
quelques goûtes de pluye depuis midi, S^ qu'il fît grand vent, mais cela 
ne dura pas , 6c ne fit que rafraîchir l'air , qui de froid qu'il avoit été 
avant le lever du foleil, ctoit devenu fort chaud, quand le foleil fut un peu 
plus haut. 

Le 24. nous ne fîmes qu'environ 20. lys au Nord, prenant même un 
peu de l'Ert, pour atendre encore des gens de la fuite, qui ayant été obli- 
gez de s'arêter pour rechercher leurs chevaux, n'avoicnt encore pu nous 
rejoindre: nous ne fîmes qu'achever de parcourir la plaine où nous avions 
campé, pader entre de petites montagnes fort pierreules, 6c entre lefquel- 
les il y a quelques bUidbns 6c quelques arbrideaux , 6c entrer dans une au- 
tre plaine plus grande où nous vînmes camper fur les bords d'un ruifl'eau, 

que 



Son indi- 
férence 
pour Qctte 
yilJte. 



Retarsîe- 
ment. Par- 
c]ui & 
comment 
occafion- 
nc. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. i^r 

que je crois être le même que celui du jour précédent : nous fîmes encore Voyages 
lever autour de ce ruifleau quantité de lièvres, de perdrix, & d'oyes iauva- i=n 
ges jaunes, 6c quelques canards. On y trouva aulîi des œufs de failans, Tahiarib.' 
dont on nous fervit une omelette qui étoit fort délicate. Le terroir étoit Gibier dq 
plein de fable Sc de falpêtre, Se peu propre à être cultivé, excepté aux ''^^' 
environs du ruifleau oii il y a de fort gras pâturages. 

Il fit extrêmement froid toute la nuit & le matin avant le lever du folcil, 
quoiqu'il ne fit point de vent, èc que le ciel fût fort pur ôc fort ferein ; 
après le lever du foleil il s'éleva un grand vent de Nord-Oueft, qui fit que 
le tems fut tempéré. 

Le zf . nous fîmes environ fo. lys au Nord-Oueft : après avoir pafle la 
plaine oii nous avions campé, nous entrâmes dans un pays plus inégal que 
nous n'en avions trouvé: ce n'étoit prelque que des hauts 6c des bas ; une 
partie de ces colines étoient pleines de genêts, le reilie étoit rempli de 
pierres 6c de morceaux de cailloux, 6c de rochers qui fortoient de terre, 
6c qui rendoient le chemin difficile 6c défagréable : nous vîmes fur ces hau- 
teurs quelques dains 6c quelque chèvres jaunes: nous campâmes dans une 
petite plaine qui eft toute environnée de ces colines, au travers de laquelle 
il pafle un petit ruifleau , dont J'eau n'eil pas fort courante, mais qui ne 
laifFe pas d'être bonne à boire, en la tirant d'un petit puits que l'on avoit 
fait près du ruifleau , félon notre coutume , pour avoir l'eau plus nette 
6c plus fraîche. 

Nous prîmes en chemin un petit chevreau ou dain, qui étoit tellement ChalTe fin^ 
endormi, qu'il ne s'éveilla pas au bruit que faifoit notre cavalerie : de forte sul'ére, 
qu'il fut prefque foulé aux pieds des chevaux. Le Père Pereira, qui l'aper- 
çut le premier, en ayant averti Kiou kkou, à côté de qui nous marchions: 
on fit mettre pied à terre à un valet qui le prit à la main avant qu'il s'é- 
veillât : après l'avoir confidéré on le fit lâcher, parce qu'il étoit encore 
jeune: dès qu'il fut libre, il fe mit à courir avec une grande vitefle du 
côté où nous avions vu fuir fa mère: nous vîmes aufli fur le chemin quel- 
ques lièvres 6c quelques perdrix, mais pas en fi grande quantité que les 
jours précédens. 

Le tems fut fort beau tout le jour avec un grand vent de Nord-Ouefl:, 
qui tempéra la chaleur. 

Le i6. nous fîmes 8o. lys au Nord-Nord-Oucft: le pa3's que nous tra- Continua- 
verfâmes étoit plus égal, 6c prefque toujours plat: ce font de grandes tiondctiés 
campagnes à perte de vue, mais également llérilcs 6c incultes, fans qu'il ^'"' 
y paroiflè un buiflbn: ce font prefque tous fables, ou plutôt, c'ell une 
terre fablonneufe, laquelle ne laifle pas de produire des herbes çà 6c là, 
mais qui ne peuvent fervir de pâturages aux belliaux : aux endroits où 
l'herbe étoit grande 6c épaifle il y avoit quantité de lièvres: nous en fîmes 
partir plus de cinquante : dans les lieux les plus découverts on trouvoit des 
perdrix, nous en vîmes auflî partirquantité, particulièrement un peu avant 
(que d'ariver au lieu où nous campâmes, qui fut le long d'un ruifleau , le- 
quel ti-averfe une grande plaine prefque à perte de vue de tous cotez, fi 

R i ce 



Voyages 

EN 

Tahiakie. 

D-S Ani- 
inaux du 
canton. 



Commpn- 
cemeiit de 
l'Empire 
de Kalka. 



Qualités 
du Pays. 



Premier 
Campe- 
ment. 



Dans un 
Pays in- 
culte. 



i^i DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

ce n'eft un peu à l'Oueft, où l'on découvre quelques montagnes, mais forr 
éloignées. 

Toutes ces campagnes font pleines de crottes de ces chèvres jaunes, 6c 
de duins: nous vîmes cinq ou fix de ces derniers. On nous die qu'il y avoic 
beaucoup de loups qui luivent ces troupeaux de chèvres jaunes: les char- 
tiers de A7(?« j^iew/ , qui, ayant pris les devants, avoient campé dans la plai- 
ne, nous dirent qu'ils en avoient oui hurler plufieurs pendant la nuit, 6c 
nous trouvâmes en chemin la dépouille de quelques-unes de ca chèvres jau- 
nes, qui, aparemment, avoient été dévorées par les loups: je vis les cor- 
nes de deux , elles font lemblables à celles des gazelles. 

Il n'y a pas une goûte d'eau dans tout le chemin, depuis le lieu d'oii 
nous partîmes jufqu'a celui où nous campâmes. Il y avoit proche du ruif- 
feau cinq ou fix tentes de Tartares Kalkas, aufquels apartient le pays: il pa- 
roiffbit que plufieurs de ces Tartares avoient campé le long de ce ruifîeau ;caï' 
la terre étoit pleine de fiente de leurs beftiaux , 6c de poil de chameaux. 
C'ell proprement là que commence l'Empire de Kalka , & que finit le pays 
des Mongous foumis à l'Empereur de la Chine. 

Le tems fut couvert prefque tout le jour , fort doux, 6c fans vent juf- 
qu'a midi: après midi il s'éleva un vent d'Eft , qui tourna enfuite au Sud 
oc delà à l'Ouell, 6c qui amena un peu de pluie fur le foir. 

Le 27. nous fîmes 80. lys, dont cinquante environ furent droit au Nord^ 
6c le relie au Nord-Nord- Oueft : tout le pays que nous traverfâmes n'eft 
prefque que fable mouvant, excepté dans de petites montagnes que nous 
pafsâmes après avoir fait environ zf . lys. Ces montagnes font pleines de 
pierres 6c de roches un peu couvertes de terre : elles ne font ni hautes ni lon- 
gues, ce ne font la plupart que de petites élévations les unes fur les autres: 
nous vîmes encore quantité de lièvres 6c de perdrix : nous trouvâmes aufîî, 
proche de la, plaine où nous campâmes, une petite chèvre j,aune, qui fut 
prife par un lévrier. 

Nous fûmes obligez de camper fur des fables mouvans, parmi îefqucls il 
ne laiflbit pas d'y avoir quelques herbes qui fcrvirent de pâturage aux che- 
vaux , mais il n'y avoit ni ruiircau ni fontaine : de forte qu'on fut contraint 
de faire creufer des puits dans le fable pour avoir de l'eau. On en creula 
quantité, afin de pouvoir donner à boire aux beftiaux qui étoient en très- 
grand nombre. 

Il fit un tems fort beau tout le jour, le ciel fut un peu couvert pendant 
quelques heures, 6c il y eut totijours un vent de Nord-Nord-Oueft qui ra- 
fraîchit l'air. 

Le z8. nous fîmes 60. lys, dont la moitié fut au Nord-Oueft, 6c le ref- 
te à l'Oueft: tout le pays que nous trouvâmes étoit toujours également fté- 
rile 6c inculte : ce n'étoit que fable partout, mais non pas mouvant: nous 
paffâmes environ vers la moitié du chemin eru:re de petites montagnes par 
des fentiers difiîciles: cnfuitc nous entrâmes dans une plaine, qui n'eft aufli 
que de fable, &c nous vînmes camper au pied des hauteurs qui terminent 
cette plaine: il n'y avoit point d'eau, 6c il falut, comme le jour précé^- 
dent, creufer des puits, dont l'eau fe trouva bonne. 

Nous 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



155 



Nous rencontrâmes fur le chemin plufieurs troupes de Tartares Kalkas Votagbs 
qui amenoient des chameaux , des chevaux, & des moutons pour les ven- ^^ 
dre ou les troquer: on troquoit du thé &; du tabac de la valeur d'environ '^^'^'^^^'^^ 
quinze lois contre un mouton: nous vîmes quelques buiffons entre les mon- r^'égocede 
tagnes, mais il n'y avoit pas un arbre dans toute la campagne. -Kj/ia, 

Lorlque nous fumes arivez au camp, nous allâmes nous repofer fur une Aparen- 
pctite cminence voifine, en atendant que nos tentes fuflent venues: je trou- ces de 
vai que ce qui paroiflbit être des morceaux de roches fur cette éminence». "î°"'^g"^ 
étoit une efpèce de pierre de fable jaune ôc brillant comme de l'or; je ne ' 
pus pas bien juger fi c'étoit efFeâivement de l'or : mais je crois qu'il y en 
avoit de mêlé, car il étoit extrêmement brillant. Il y avoit auffi beaucoup 
de falpètre 

Il fit extrêmement chaud tout le foir jufques vers les quatre heures , qu'il 
s'éleva un vent -d'orage, lequel renveria une tente de Kiou kïeou^ qui lui 
fervoit de falle, ôc la mienne auffi deux fois de fuite: après quoi il y eut 
toujours un peu de vent jufqu'à la nuit. 

Le 2p. nous ne fîmes que zo. lys au Nord- Ouefl tout compenfé: nous Abondan- 
paflames entre ces petites montagnes , au pied defquelles nous avions cam- "«^^TalSii- 
pé , où tout eft plein de pierres de talc. Les valées qui font entre ces 
hauteurs font toutes de fable mouvant, & ce paflagc eft fort difficile, prin- 
cipalement . pour les charettes : nous entrâmes enfuite dans une grande 
plaine, qui étoit toute d'un fable ferme, 6c où il ne laiflbit pas d'y avoir 
de l'herbe : nous campâmes vers le lieu de cette plaine où il y avoit eu 
un camp de Tartares AtKalkay ôc où nous trouvâfiies plufieurs puits tous 
faits. 

Le tems fut variable tout le jour, tantôt couvert, tantôt ferein. Il fit ds 
grands coups de vent, 6c il tomba quelques goûtes de pluye: ce fut le vent 
de Nord qui régna prefque tout le jour , ÔC lorfqu'il cefToit,!! faifoit grand 
chaud. 

Le 30. nous fîmes f^. lys, dont les vingt premiers furent droit au Nord, P.^ys ^<^^ 
le relie au Nord-Nord-Oueft, toujours dans des plaines, lefquelles ne font "'^' 
. réparées que par quelques hauteurs peu confidérables: ce n'elt partout que 
fable ferme, 6c en quelques endroits mêlé d'un peu de terre. Le pays eft 
toujours plus ftérile 6c plus défert : car on ne trouve pas même de bons pâtu- 
rages pour les beftiaux: nous ne vîmes qu'un feul arbre : ôc à 40. lys envi- 
ron d'où nous étions partis, nous trouvâmes quelques puits où il y avoit 
un peu d'eau , ôc un peu d'herbe aux environs : nous vîmes auflî dans ces 
campagnes plufieurs bandes de dains ôc de perdrix , fur-tout proche le lieu 
où nous campâmes qui fut au pied de quelques hauteurs qui terminent la 
plaine , où nous trouvâmes un peu d'eau : mais qui n'étoit ni courante ,^ ni 
fuffifante pour notre monde, quand elle n'eût pas été plein» de limon: de 
forte qu'il falut faire des puits comme les jours précédens, qui nous four- 
nirent de l'eau fuffifamment pour nous ôc pour les beftiaux, lelquels étoient 
en grand nombre: le feul Kiou kieou en avoit plus de cinq cens: fçavoir 
plu» de 400. chevaux, ôc près de 120. chameaux, 

R i m 



VùrkGls 

EN 

Tartarie. 

Mules fau- 
yages. 



Gibier du 
Pays. 



Campe- 
ment dans 
lin Canton 
peu fertile. 



i}4 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

11 fie tout le jour grand chaud, n'y ayant eu prefque point de vent quoi- 
que le tems tue fcrein. 

Nos gens virent une mule fauvage dans la plaine, au bout de laquelle 
nous campâmes: ils dilent qu'il y en a plufîcurs dans ce pays-là, Se dans la 
Tartarie occidentale : Kiou kieon qui en a vu , nous dit qu'elles font parfaite- 
ment femblables aux mules domclliques ôc de la même grandeur, mais d'u- 
ne couleur jaunâtre: elles courent extrêmement vite: comme nous étions 
éloignez de la troupe le P. Pereira &; moi , nous ne la vîmes pas. 

Le premier jour de Juillet nous fîmes 6f. lys au Nord-Oueft, toujours 
dans de grandes plaines, où l'on trouve çà Se là de petites éminences: le 
pays toujours plus défert & plus itérile: ce n'ell prefque par-tout que fable 
brûlé, quelquefois ferme, & quelquefois mouvant , fans arbres, fans eau, 
êc fans pâturages. 

Prefque à la fortie de notre camp nous trouvâmes beaucoup de ces pier- 
res de roche 6c de ce fable condenfé plein de pailletés jaunes & brillantes 
comme de l'or. Nous vîmes quantité de dains dans ces plaines, 6c nos gens 
en tuèrent trois: ils en auroient tué davantage, fi l'on n'avoit apréhendé 
de trop fatiguer les chevaux en courant : il y a auffi un grand nombre de 
perdrix , & nous en vîmes fur- tout de grofles compagnies entre des hau- 
teurs , à la fortie defquelles nous campâmes dans une petite plaine qui n'efl: 
que f;ble, ce qui rendoit la chaleur iniîiportable. Nous n'avions d'eau que 
celle que nous tirions des puits comme les jours précédens, & elle fe trou- 
va fort bonne. Comme il n'y avoit point de pâturages , les beftiaux fouffri- 
rent beaucoup. • 

Il fit une grande chaleur tout le jour, car il ne faifoitde vent que par 
intervale. Le foir nous eûmes un grand orage. Se un autre vers minuit avec 
pluye & tonnerre. 

Le 2. nous fîmes 6o. lys au Nord-Oueft: nous paffâmes d'abord entre 
ces petites montagnes, au pied defquelles nous avions campé, où nous vî- 
mes quelques arbres çà & là dans les valons, quoique les montagnes foient 
toutes chauves, Se pleines de pierres £c déroches: enfuite nous entrâmes 
dans une autre plaine à perte de vue, qui eft également déferte 6c ftérile, 
toute de fible, partie mouvant 6c partie ferme. 

On trouve feulement à l'entrée de cette plaine un petit efpâce rempli 
d'une efpèce d'arbrifléaux, dont la feuille 6c les branches font aflez fembla- 
bles à nos belvédères. N^us vîmes entre ces arbrifléaux quantité de traces 
de mules fauvages: nous vîmes auilî quelques dains 6c quelques perdrix du- 
rant le chemin , mais pas en fi grand nombre que les autres jours : nous cam- 
pâmes dans cette même plaine iiar les fables, fans qu'il y eût de pâturages 
pour les beftiaux, qui furent obligez de fe contenter de quelques feuilles de 
ces arbrifléaux: on eut auffi bien de la peine à trouver de l'eau, 6c on en 
trouva peu. 

11 fit beau tems tout le jour: un bon vent de Nord-Oueft tempéra la 
chileur, qui, fans cela, auroit été infuportable parmi ces fables. 

Le 3. nous fîmes quatre-vingts lys : environ quarante au Nord-Nord- 

Ouell, 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. i?f 

Oucft, 6c le refte au Nord-Oueft : après avoir traverfé le reftc de la plaine Voyages 
où nous avions campé, qui ctoic encore d'environ trente lys, nous pafla- ' "^ 
mes de petites montagnes, au pied defquelles il y avoit quelques puits tous Taktarie, 
faits, de l'e.iu, & de l'herbe ça 6c là. Il s'y trouva tant de perdrix, que Abondan- 
je n'en ai jamais vu une fl grande quantité enlémble : nous en vîmes partir '^^ ^^ 
des volées femblables à celles des étourneaux : nous traverlâmes enfuite une ^'°'"' 
autre plaine, qui a près de fo. lys de longueur, au bout de laquelle nous 
paffâmes une petite hauteur, 6c nous vînmes camper dans un {tond , qui 
n'eft que fable comme tout le refte du chemin. Comme il n'y avoit point 
d'herbe , il falut que les beftiaux broutaflent les feuilles des arbrifleaux 
dont je viens de parler. On creula trois ou quatre pieds dans le fable, avant 
que de trouver de l'eau. Tout ce pays que nous avons traverfé, eft toujours 
plus défert 6c plus incuit;;: ce ne font que fables brûlez. 

Il fit fort chaud tout le matin: il s'éleva fur le midi un grand vent 
d'Oueft-Sud-Oueft qui rafraîchit un peu l'air, mais qui n'empêcha pas 
qu'il ne fît fort chaud dans les tentes': fur le foir le vent le tourna au Nord, 
& fut fort violent prefque toute la nuit. 

Le 4. nous fîmes cinquante lys au Nord-Oueft, environ trente-cinq Contiiîuaî 
dans la même plaine, où nous avions campé, qui n'eft pas %ale, mais "'^'^ ^^ <^^ 
mêlée de petites hauteurs: le refte entre de petites montagnes, dans une j'^y^'"'^^'' 
valée où il y a quelques arbriffeaux : quoique ce ne fût partout que fa- 
bles , tantôt mouvans , 6c tantôt fermes: le pays eft également défert 6c 
incuite, fans pâturages 6c fans eau: nous trouvâmes pourtant quelques pe- 
tits puits tous faits, où il y avoit de l'eau: nous campâmes à la fortie de 
ces montagnes dans un lieu où il ne fe trouva que de l'eau qui étoit fauma- 
che, auffi y avoit-il beaucoup de falpêtre dans ce valon. On en alla cher- 
cher à deux ou trois lys plus avant, où on en trouva de tolcrablc : nous vî- 
mes encore en chemin quelques dains ôc quelques perdrix. 

On nous dit qu'aux environs du lieu où nous étions, il y avoit des Tar- 
tares de Kalka campez , 6c en effet il en vint quelques-uns avec des cha- 
meaux 6c des chevaux pour les vendre à nos gens 

Il fit un tems affez tempéré tout le jour, le ciel fut prefque toujours 
couvert , 6c il régna un petit vent de Nord qui étoit fort froid le matin. 

Le f . nous fîmes quarante-cinq lys au Nord-Oueft: un peu après être 
fortis de notre camp, nous trouvâmes quelques tentes de ces Tart ares de 
Kalka répandus çà & là , 6c leurs troupeaux de vaches, de chevaux, de 
moutons, 6c de chiwneaux aux environs. Il ne fe peut rien imaginer de plus 
miférable que leurs tentes beaucoup plus baffes, plus petites, 6c plus pau- pgû^rç.é 
vres que celles des Mongous qui font proche de la Chine. Ils font auiTi plus des Tarta* 
mal propres 6c plus hideux dans leurs perfonnes, quoiqu'ils parlent la mê- res de 
me langue : leurs enfans vont tous nuds, 6c pour eux , ils n'ont que de -K"''"». 
méchantes veftes de toile doublée d'une fourure de peau de mouton. Plu- 
fieurs n'ont pour habits que des peaux de mouton , qui ne font ni paifées ni 
courroyées, mais feulement féchées au foleil. ' Continaa^ 

Nous marchâmes toujours dans une plaine un peu intgale, qui va tantôt ,jon de ' 

en déferts. 



Ta?, TARIE 



Diiette 



ïjS DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

yoTACEs en montant, 6c tantôt en defcendant, mais d'une manière imperceptible : 
le pays efl; également défert & inculte , tout le terrain étant de fable. Nous 
campâmes dans cette plaine, au-delà d'une petite hauteur que nous defcen- 
dimcs prcfque infenhblement : il y avoit aux environs quelque peu de bon- 
ne herbe çà èc là dans les fables, que nos chevaux mangèrent avec avidité, 
quoiqu'elle fût fort féche : mais il y avoit cinq ou fix jours qu'ils n'avoienc 
point trouvé de fi bons fourages, Se n'avoient vécu que de feuilles d'arbrif- 
fcaux. Il n'y avoit point d'eau dans ce lieu-là, £c comme nous en avions 
d^cau"^ été avertis , nous n'étions partis qu'à deux heures après midi, afin de faire 
boire les belliaux auparavant & de faire manger tout l'équipage. 

Il fit un tems fort beau 6c fort tempéré tout le jour : un grand vent de 
Nord-Ouefl: modéra la chaleur, qui fe faifoit fentir vivement dans les ten- 
tes. 

Le 6. nous décampâmes vers les quatre heures du matin, 6c nous fîmes 
cinquante lys au Nord-Nord-Oueft dans la même plaine que le jour d'au- 
paravant, où le terrain eft tout femblable. Nous vînmes camper au-delà 
d'une petite coline dans un lieu où il y avoit de l'eau : nous y trouvâmes une 
partie de nos gens qui y étoient venus dès la veille, 6c qui nous avoient 
préparé des puits en quantité : mais nous ne trouvâmes point de fourages 
propres pour les beftiaux: on ne put faire que de petites journées, parce 
que les chevaux étoient extrêmement fatiguez : il en mourut tous les jours 
quelques-uns de pure laflitude, ou plutôt de faim 6c de foif. 

Il fit fort froid le matin, le tems étant couvert, 6c faifant un grand vent 
àe Nord-Nord-Oueft, qui fur les neuf à dix heures vint au Nord-Oueft , 
6c diffipa tous les nuages , de forte que le tems fut beau ôc tempéré tout le 
rcfte de la journée. 

Le 7. nous fîmes foixante-dix lys : quarante au Nord-Oueft, 6c trente au 
Nord-Nord-Oueft, le pays toujours inégal, 6c femblable" à celui des jours 
précédens, tout de fable , inculte 6c ftérile, fans arbres 6c fans pâturages. 
Nous trouvâmes feulement une petite fontaine, après avoir fait quarante 
lys : nous vînmes camper dans une valée", qui eft prefque toute environ- 
née de colines, 6c au-delà de laquelle on nous dit qu'il y avoit un camp de 
Tartares de Kalka. 

Il fit fort chaud depuis les huit heures jufques vers les onze heures, qu'il 
s'éleva un grand vent d'Oueft-Nord-Oueft qui tempéra la chaleur. Le tems 
au refte fut ferein. Nous vîmes encore une bande de dains 6c quelques liè- 
vres. Le ibir il fit un orage, 6c plut afTez long-tems ai^ commencement de 
la nuit. 
KioH kieou Pluficurs Lama S ^ 6c autres Tartares du pays vinrent vifiter Kiou kieoti. 
cil vifité Le 8. nous fîmes quatre-vingt lys, environ la moitié auNord-Nord- 

par plu- Oueft, 6c le refte au Nord dans un pays toujours de fable, également dé- 
fert, inculte 6c inégal, {ans arbres, fms pâturages. Nous campâmes au-delà 
de quelques petites montagnes, entre lefquelles nous tournoyâmes quatre 
à cinq lys à l'entrée d'une grande plaine, proche d'un lieu où il y avoit 2,f . 
ou 30. tentes des Tartai'es du pays, toutes fort mifèrables; nous en trou- 

.vâmes 



fleurs La- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



nj 



vâmes quelques-uns qui venoient camper dans ces montagnes, où ils com- 
mencèrent à drefler leurs tentes. Ils le réfugioient du côté du Nord, 
pour éviter le Roi à' Elut b^ qui étoit entré dans leur pays avec une grofle 
armée. 

J'avois peine à comprendre comment ils pouvoient nourir la quantité de 
chameaux, de chevaux, de vaches & de moutons qu'ils avoient, dans un 
pays où il ne paroillbit aucun tburage: & comment ils pouvoient eux-mê- 
mes demeurer au milieu de ces fables brûlans, lur lefquels leurs enfims, 6c 
une partie des femmes marchoient pieds nuds. Les enfans avoient la peau à 
demi brûlée du folcil : néanmoins les hommes paroiflbient vigoureux £c 
difpos. Il en vint un grand nombre dans notre camp vifiter Kiou kieou, 6c 
faire leur commerce : c'ell-à-dire, troquer leurs beitiaux avec de la toile, 
du tabac, 6c du thé. 

Quelques-unes des principales femmes de leur habitation vinrent préfen- 
ter à Kiou kieoti de leur thé, qui étoit dans des vafcs fort mal-propos: les 
hommes lui firent aufli préfent de deux ou trois mputons, pour lefquels il 
leur fit donner du tabac, 6cc. Les femmes font vêtues modeftement : elles 
ont une robe qui leur prend depuis le col jufqu'aux pieds: leur coeffure 
eil ridicule, elle confiile dans un bonnet, à peu près femblablc à celui des 
hommes. Qiiand on voit leur vilage hideux, 8c les boucles de cheveux 
qu'elles kiflent tomber fur leurs oreilles, on les prendroit pour de vraies 
mégères : la plupart de ces femmes vinrent dans notre camp faire leur pe- 
tit commerce, troquant leurs beiliaux pour de la toile, dufel, du tabac, 
6c du thé: nos gens changèrent la pliipart de leurs chevaux 6c de leurs cha- 
meaux, qui ctoient las 6c maigres, contre d'autres tous frais, en donnant 
quelque chofede retour à ces Tartares, qui ne veulent point prendre d'ar- 
gent, mais feulement de la toile, 6cc. 

Il fit tout le jour un tems fort ferein, mais extrêmement chaud , car 
il ne fit de vent que par intervale. Il y avoit la une fontaine de bonne 
eau. 

Le 9. nous féjournâmes dans notre camp pour atendre ceux qui étoient 
derrière, 6c marcher enfuitc du côté par où venoient les deux autres trou- 
pes, afin de nous réunir 6c de délibérer fur ce que nous aurions à faire dans 
la conjonélure prcfente. Le Roi d'£/«/Z', a ce que nous aprîmes, étoit en- 
tré dans le pays de Kalka avec lequel il étoit en guerre : 6c la terreur de fes 
armes avoit mis tous les Tartares en fuite. Le grand Lama^ frère de l'Em- 
pereur de Kalka , s'étoit même fauve jul'ques vers les frontières Je la 
Chine. 

Ces nouvelles nous furent confirmées l'après dinée par des gens de Sofa» 
laojé qu'il cnvoyoità Kiou kieou pour lui en donner avis, 6c pour le prier de 
l'atendre au lieu où il fe trouveroit, en cas qu'il y eût de l'eau 6c du fou- 
rage fuffifimment pour toute leur fuite quand ils fcroient réunis : ou de le 
venir trouver, afin de délibérer tous cnfemble fur ce qu'ils auroient à fai- 
re: il ajoûtoit qu'il avoit dépêché un Courier à Peking^ pour informer 
l'Empereur de ce qui fe paflbit, 6c lui demander fes ordres. Comme il n'y 

"Tom. IF. S avoit 



Votages 



Tartaki».' 



Et par 

quelques 

Tartares, 



Mauvais 
état de 
leur fitua- 
tion & de 
leurs per- 
fonnes. 

Habille- 
ment de 
leurs 
Femmes. 



Leur mé- 
pris pour 
l'argent. 



Guerres 

cntreles 
Tartarci 
& les E: 
luths. 



Conduite 
des illuf- 
tres Voya- 
geurs à ce 
fujct. 



Voyages 

E N 

Tartarie. 



Les Am- 

halTideurs 
fe rafle m - 
blent. . 



Beufs (au- 

vages de 
Tartarie, 



Mauvais 
Pays. 



158 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

avoit ni aflez d'eau , ni alTez de fourages au lieu oh. nous étions , 6c que 
nos guides nous afluroient que nous avions encore fept ou huit journées à 
faire avant que d'en trouver. Kiou kieuu rétblut d'aller trouver So fan laoyé ^ 
6c lui renvoya l'es gens iur le champ pour l'en avertir, 6c le prier de l'a- 
tendrc. 

Il fit fort chaud tout le jour, n'y ayant eu que fort peu de vent de Nord- 
Ouclt : il tomba pourtant quelques goûtes de pluie fur le foir, mais qui ne 
dura pas. 

Le 10. nous retournâmes fur nos pas pour nous réunir enfcmble : nous 
ne partîmes qu'à une heure après midi, afin de faire boire tous les belliaux, 
ÔC de donner le tems à l'équipage de manger , parce qu'on avoit réfolu 
d'aller camper le loir dans un lieu où l'on Içavoit qu'il n'y avoit point d'eau. 
Nous finies donc fo. lys en retournant iur nos pas par le même chemin 
que nous avions tenus deux jours auparavant: nous fîmes 40. lys au Sud- 
Sud-Eil, 6c 10. droit au Sud , £c nous campâmes dans une des plaines 
où nous avions palfé. Kiou kicou envoya un de les gens , qui elt Mongou , 
pour prendre langue , avec ordre d'aller chercher le Préiident du tribu- 
nal de Lym fayuen qui étoit allé devant nous , 6c de venir enfuite nous 
rejoindre Iur le chemin : on lui donna pour guide un Lama. 

Il fit extrêmement chaud jufques vers les trois ou quatre heures que le 
tems fe couvrit, 6c il fit fort doux tout le foir. Je vis fur le chemin un 
beuf fauvage de Tartarie aprivoifc : il n'elt pas fi haut, ni fi gros que les 
beufs ordinaires : il a les jambes fort courtes , le poil grand comme les 
chameaux, mais en plus grande quantité : il étoit tout noir 6c avoit une 
felle fur le dos , un homme le menoit en leflé , 6c il marchoit fort lente- 
ment 6c fort pelarament : il avoit été donné en échange de deux chevaux. 

Le II. nous fîmes 6o. l\s : 30. droit au Sud-Sud-Eil, toujours en re- 
tournant fur nos pas, 6c fuivant le même chemin que nous avions fait , 6c 
nous vînmes camper proche d'une fontaine que nous avions trouvée en che- 
min. Nous rejoignîmes un détachement de nos gens qui ctoient reliez der- 
rière, 6c qui ayant içû notre contre-marche nous atendirent là. 

Il fit afiéz grand chaud tout le jour , quoique la plupart du tems le ciel 
fût couvert, 6c qu'il lit un vent de Nord-Eit d'heure à autre. 

Le II. nous fîmes 100. lys: 60. à l'Ellôc 40. au Nord-Eil: nous fûmes 
obligez de frire toute cette traitte, quoique les chevaux 6c les chameaux 
fulfcnt extrêmement fatiguez, parce qu'il n'y avoit point d'eau plus près fur 
la route quenous devions nécefiaircment tenir pour aller trouver So fan laoyé. 

Le pays que nous travcrrâmcs étoit toujours femblable: fi ce n'cft qu'il 
y avoit encore plus de fable mouvant: le terrain toujours ilérile 6c incapable 
de culture. On n'y découvre ni arbres, ni buiiîbns : il ne laiiîé pas d'y 
avoir des dains, àzs lièvres, i>!i des perdrix, mais peu en comparaifon des 
autres heux ou nous avons pafle ; nous campâmes dans un endroit où il n'y 
avoit point du tout de fourage: on trouva quelques puits tous faits, ôc on 
en fit d'autres, dont l'eau étoit aficz fraîche. 

Il fit extrcmcment chaud la plus grande partie du jour; il fit peu de vent 

juf^ 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



ï0 



jufques vers les deux heures : qu'il s'éleva un vent variable : il tomba quel- 
ques goûtes de pluie, mais qui ne dura pas. 

Le I j. nous fimes 4f. lys à l'Elt , prenant quelquefois tant foit peu du 
Sud: le pays toujours feniblable. Nous vînmes cauipcr dans une petite 
plaine toute environnée de hauteurs, où nous trouvâmes un camp de Tar- 
tares de halka^ qui étoient venus le réfugier là depuu quelques jours. C'é- 
toit un Prince de ce pays-là, frère de l'Empereur même tîe Kalka , avec 
toute fa maifon; il y avoit envu'on une trentaine de tentes aflcz pitoyables : 
la fienne même n'étoit gueres plus propre, mais feulement un peu plus gran- 
de : toutes les autres tentes étoient de fes gens , ou plutôt de lés elclaves: il 
avoit des troupeaux de moutons, de vaches, de chevaux, de chameaux en 
aflez grande quantité. 

Qiioique tout ion train fût de la dernière gueuferie, il fut néanmoins af- 
fez fier pour ne pas venir vifiter en perfonne Kiou kieou^ fe contentant d'y 
envoyer un de i'es gens ; 6c de lui laire dire, que comme il étoit fils d'un 
Empereur, il ne pouvoir lui céder le pas , & qu'il étoit obligé de garder 
fon rang. Kiou kieou ne laifla pas de l'aller voir dans fa tente & d'y faire un 
repas , qui fut aparemment fort mauvais & fort mal propre. Car après 
les Cafres du Cap de Bonne-Efpérance , je n'ai point vu de nation plus 
fale que ces Tartares. 

Ce Prince avoua ingénument que l'irruption du Roy à'EIuth fur les ter- 
res de Kalka^ l'avoit obligé de s'enfuir avec tant de précipitation, & qu'il 
avoit marche fept à huit jours de i'uite. Le foir je m'informai d'un de ces 
Tartares de A'^Z/ti? , qui eH au iérvice d'un parent de Kiou kieou ^ comment 
ils vivoient dans un fi mauvais pays. Il nous dit que durant tout l'Eté ils ne 
vivoient que du lait de leurs belliaux, 6c de thé de la Chine: il ajouta 
qu'ils fe nourifibient de toute forte de lait, aufii-bien de cavales, 6c de 
chameaux , que de vaches 6c de brebis , ^ que durant l'Hiver, comme les 
beiliaux ne donnent pas de lait fufiifamment, ils mengeoient de la chtiir à 
demi grillée iur du feu, qu'ils font des excrémens féchez des mêmes bef- 
tinux : comme il fait extrêmement froid durant l'Hiver, ils ne fortent point 
de leurs tentes , au milieu dcfquelles ils font toujours grand feu. Pour 
leurs beftiaux , ils leslaifTent paître à leur gré, 6c ils n'en prennent d'autre 
foin que celui d'aller tirer leur lait, ou d'en choifir quelques-uns pour les 
manger, quand ils en ont befoin. 

Ces Tartares ne font pas aparemment fort vaillans : car les caravanes des 
marchands Mores qui viennent à la Chine , pafTant dans leur pays, les 
pillent 6c les enlèvent impunément , pour les venir vendre eux 6c leurs 
beftiaux à Peking^ oxx ils font auffi trafic de cette forte de marchandife. Ce 
Kalka même à qui je parlai avoit été ainfî enlevé par les Mores, 6c vendu 
à Pcking. 

Le tems fut aflcz doux l'après-dinte, mais il fit fort chaud le matin: 
nous eûmes quelques goûtes de pluie fur les trois heures. 

Le 14. au matin le frère de l'Empereur de Kalka envoya vifiter Kiou kieou 
par un de fes parens, qui eft auffi Prince: il avoit une vefte de foye bordée 

S z de 



Voyages 

EN 
TaRTARUp 

Azile de 
Tartares 
de Kalka. 



Point 
d'honneur 
a (Tés Cn- 
gulier fur 
le Céré- 
monial. 



Meurs des 

Tartares 

Kalka, 



Leurnou- 
titure. 



Leur noH- 

clulance. 



Kieu liieett 
ell vifité 
par ces 
Xalhas, 



i^^D DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

VoTAGïj de je ne fçais quelle peau qui ne paioiffbit pas trop belle ; la vefte étoit bien 
Tàr" fale 6c fort antique : il portoit un bonnet fouré de zibeline, qui étoit auffi 
déjà bien pafle : ion vilagc étoit rouge £c Ion air décontenancé : il n'étoit 
acompagné que de quatre ou cinq de fcs gens, qui étoient tous hideux & 
mal propres. Nous ne partîmes qu'à midi, afin de donner le loifir à nos 
gens de troquer leurs chevaux, 6c leurs chameaux les plus fatiguez, 
avec d'autres tous frais de ces Tartares , qui ne veulent point recevoir 
d'argent, mais feulement, comme je l'ai dit, de la toile, du thé, du tabac, 
6c du fel. 
Diiettc Nous ne fîmes que 28. lys au Nord-Ell, 6c nous eûmes une grofle pluie 

""' fur le dos tout le chemin, qui eil toujours femblable au précédent: nous 
campâmes dans un lieu où il n'y avoit point d'eau: mais ou il y avoit quel- 
que peu de fourages pour les beltiaux. 

Il avoit fait un très-grand vent d'Ouell tout le matin, 6c il plut prefquc 
toute l'après-midi. 

Le If. nous fîmes 58. lys: 20. droit à l'Eft, jufqu'à ce que nous ren- 
contrâmes le chemin qu'avoit fait une troupe de nos gens qui y avoit paffé. 
Nous fuivîmes alors ce chemin, 6c fîmes environ dix lys au Nord, 6c huit 
à l'Ell-Nord-Ell:: le pays toujours auflî mauvais 6c également défert 6c in- 
culte. Nous campâmes dans une plaine au pied d'un rocher, où nous trou- 
vâmes des puits tous faits, aparamment par cette troupe de nos gens qui 
y avoit campé auparavant. 

Il fit fort froid tout le matin, le tems fe couvrit, Se il fit un grand vent 
de Nord fur les onze heures: il plut un peu le relie de la journée , mais il 
xhu k'ieou £1 toujours grand vend de Nord-Eil. 

cm'ès"" ^^ jour-là même le domeftique que Kioii kieou avoit envoyé , lorfque 
d"un Man- nous commençâmes à retourner fur nos pas, ariva en notre camp avec un 
<i«in. Tartare du pays, qui lui avoit fervi de guide: il aporta une lettre du Pré- 

fident de Lhn fayuen, qu'il avoit trouvé à une journée de ce même lieu, 
d'où nous avions retourné en ariére. Ce Mandarin mandoit à Kiou kieeu^ 
qu'il l'atendoit dans un lieu où il y avoit de l'eau, 6c du fourage en abon- 
dance: qu'au refte cette guerre du Roi à'E'.tcth^ avec celui de A^i^/zC-i? , n'a- 
voit rien de commun avec eux, qu'ils n'étoient ni les uns ni les autres 
ennemis de l'Empereur de la Chine, 6c que cela ne devoit pas les empê- 
cher d'avancer, 5c de fe rendre au plutôt au lieu deiliné pour les confé- 
rences de la paix : le domeftique de Kiou kieou ajouta que So fan laoyé a\ec 
fa fuite, 6c Ma laoyé avec la fîenne continuoient leur chemin, ce qui fit 
connoître à Kiou kieou ^ que leur réfolution de retourner iur leurs pas avoit 
été un peu précipitée, 6c qu'il avoit inutilement fatigué, &C preique mis à 
bout fon équipage. 
Le? Arn- Nous trouvâmes fur le chemin encore une troupe de Tartares de Kalka^ 
TL-ncon- <iyi S entavoient avec toute leur famille. 

trent des Le 16. Nous fîmes jfi. lys au Nord-Nord-Oueft, le pays toujours éga- 
îîi*^*'^ lemcnt mauvais. Nous trouvâmes en chemin plufieurs troupes de Tartares 
dcK^M-^- ^'' ^'^^^* quLfuyoient avec leur famille 6c leurs troupeaux: ils étoient tel- 
le ment 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 141 

Icmcnt effrayez de l'irruption du Roi à'Elutb , qu'ils ne fçavoient ce qu'é- Voyage» 
toient devenus ni leur Empereur, ni leur Lama ion frerc; ils difoicnt leu- ^"^ 
Icment qu'ils avoient pris tous deux la fuite. Tartakzb. 

Nous vînmes camper dans un lieu le plus incommode que nous ayons Campc- 
cncore trouvé: car non-feulement il n'y avoit point de fouragcs, mais Tentturt 
encore on n'y trouva que de l'eau falce dans les puits que l'on fit, 6c tout ''^'^^^"'*" 
le lable étoit plein de falpctre. 

Il fit fort chaud jufques vers les trois heures après midi, qu'il s'éleva un 
aflez grand vent de Nord-Ouelt, qui rendit la chaleur plus fuportable le 
i"efte du jour. 

Le 17. Nous fîmes fo. lys, à peu près la moitié au Nord, 8c la moitié 
au Nord-Nord-Oueft: le pays toujours de même, tout de fable, ftcrilc 6c 
brûlé, fi ce n'elt un peu vers le lieu où nous campâmes, où il y avoit du 
fourage, auquel les belHaux n'auroient pas voulu toucher dans un autre 
pays: car ce n'étoit que de l'herbe à demi féche, il n'y avoit point d'eau, 
6c comme nous en avions été avertis, on avoit fait bori'e les belliaux avant 
que de marcher ce jour là. 

Le 18. nous fîmes 78. lys: |0. au Nord-Nord-Oueft, 6c le refte droit 
à l'Eft. Nous trouvâmes fur le chemin deux petits camps de Tartares, tou- 
jours également fales 6c hideux à voir : ils n'avoient que peu d'eau fort 
mauvaife, quoiqu'ils eufTent creufé des puits très-profonds : nous ne laifsà- 
mes pas d'en faire boire à une partie de nos chevaux. 

Après avoir fait environ fo. lys, nous trouvâmes deux puits afiez pro- Continua- 
fonds au milieu d'une grande plaine: l'eau en étoit fraîche, mais trouble 'ion de 
6c blanchcâtre , 6c je fus incommodé d'en avoir bû : ces puits étoicnt ^'^^^ '^'^'^" 
crcufez dans un fable plein de mines de cuivre 6c d'étain : nous trouvâmes ^^ ^' 
iur tout le chemin une très-grande quantité de belliaux mon s, 6c fur tout 
de chevaux : ils étoient aparemment morts de foif, n'y ayant point d'autre 
eau que celle qu'on tire des puits qu'il faut fiiirc bien profonds, encore n'y 
trouve- 1- on que peu d'eau. 

Le pays ne m'avoit pas encore paru fi miférable èc fi ftérile que ce jour- 
là, ce n'étoit par tout que fables brûlez, qui échauffoient tellement l'air 
par la réverbération du foleil, que la chaleur étoit infuportable, quoiqu'il 
fit un grand vent tout le jour. Ce vent luivit le foleil de puis l'Orient juf- 
qu'au couchant, fe rangeant toujours du côté que le foleil touinoit: nous 
vînmes camper au pied d'une hauteur où nous trouvâmes de bonne eau, 
en creufant des puits de trois ou quatre pieds. Il y avoit auflî dans le voi- 
finage un camp de Tartares femblables aux autres, c'ell-à-dirc, très-dif- 
formes. 

Peu après que nous fûmes arivez dans notre camp , un Officier que ^'''''» *'«» 
K'toii kicoii avoit envoyé depuis fept ou huit jours à So fan laoyé , pour le '^'^^oyeun 
prier de l'atendre , retourna acompagné d'un autre Officier 6c de plu- Janlaeyi! 
ficurs cavaliers que celui-ci envoyoit à ion tour au devant de Kion kieouy 
pour lui dire qu'il l'atendoit : qu'il avoir déjà joint A/iî /«<?>'£■' 6c fa fuite, 
& que le Préfident du Lim fayuen , nommé Pa laoyé.) qui avoit pris les de- 

S 3 vans^ 



Î41 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Voyages vans, l'ctoit auflî venu joindre, étant revenu fur fes pas environ dix ou 
SN douze lieues pour cet effet: nous apruncs en même tems que nous n'étions 

Tartaris. ^^y.^ douze lieues du heu où campoit Ho fan laojé^ que nous y trouverions 
du fourage & de l'eau iuffiiamment pour tout notre monde, ce qui nous 
confola un peu , dans l'elpérance de nous remettre de la Fatigue extrême 
que notre équipage avoit louffert dans ces horriiilei dcferts. 
Rencontre Le 19. nous fimes quatre-vingts lys; foixunte au Nord-Eft, & le refte 
àeJart<irM ^,j jyTQ.j • j-^^s la première moitié du chemin, nou trouvâmes çà Se là 
Eiiifs!^ "^ ^^^ endroits où il y avoit d'afiéz bons fourages, mais point d'eau, k ter- 
rain toujours de fabl , Sc le pays toujours inégal. Après avoir fait près de 
foixante-dix lys, nou;; trouvâmes deux petites troupes de l'artares de Kal- 
kii fugitifs, campez dans une petite valée , où Us avoient un puits dont 
l'eau etoit fort mauvailé: ce qui nous obligea d'avancer encore environ dix 
lys, où l'on nous aflura qu'il y avoit de l'eau iuffifamment pour tout notre 
train: nous ne découvrîmes cependant qu'un puits: mais il donna de l'eau 
en abondance: elle fentoit un peu la fange, mais elle étoit fraîche: le fou- 
rage d'alentour avoit été confommé par ces Tartares fugitifs, qui avoient 
campé dans le même lieu: nous trouvâmes proche de ce puits une pauvre 
femme malade, dénuée de tout fecours, 6c aux environs plulieurs beftiaux 
qui étoient morts. 

Il fit allez frais tout le matin, le tems fut couvert jufqu'à midi : il tomba 
même quelques goûtes de pluie, & il fit tout le jour un grand vent d'Ouell, 
qui n'empêcha pas qu'il ne fit fort chaud l'après-dinée. 

Sur le loir il vint encore des gens dé So fan laoyé^ nous donner avis que le 
Préfident du Lym fayuen avoit envoyé un Mandarin fur notre route pour 
reconnoître les chemins , 6c pour aprendre en quel état font les affaires 
dans le lieu où réfidcnt l'Empereur de Kalka, éc \c Lama ion frère: que 
ce Mandarin avoit été pris par des Tartares à'E/ut/j, £c mené aufiitôt à 
leur Roi : que le Prince avoit d'abord traité afTez rudement le Mandarin , 
voulant l'obliger à ne lui parler qu'à genoux, mais que le Mandarin avoit 
refuie génércufement de le faire, difant qu'il n'étoit point fon vafîiil , mais 
Officier de l'Empereur de la Chine: que fur cette réponfe on ne le prelTa pas 
davantage. 
-, , . Ils nous ajoutèrent que le P..oi d'Eluih lui avoit demandé quel étoit le 

pris & me- deflein qui 1 avoit amené avec toute cette loldatelque dans le pays , ce s il 
né au Rui ne venoit pas au fecours des Kalkas: que le Mandarin lui avoit répondu , 
aHuth. qu'à fon départ de Peking on n'avoit nulle connoilîance de la guerre qu'il 
faifoit aux Kalkas^ 6c qu'on venoit uniquement pour traiter de la paix avec 
les Mofcovites, Sc non pas le mêler des affaires du Roi de Kalka^ avec le- 
quel on n'étoit point en liaiibn : que le Roi d' Eluth fatisfait de cette répon- 
fe lui avoit rendu la liberté, en lui faifant prélent de deux cens moutons , 
de dix chevaux, 6c d'un chameau: cette nouvelle caufa beaucoup de joie 
à Kiou kieoii ^ parce que cette guerre l'inquiétoit, ne fçachant s'il pouvoit 
fûremenc continuer Ion voyage. Ces gens nous aprirent aufîî, qu'il étoit 

faux 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 145 

faux que les Mofcovites fe fuflent unis avec le Roi àCEhith, contre celui de Voyages 
Kalka. E N 

Le 20. nous fîmes trente lys au Nord: nous trouvâmes un peu plus de T**''''*'^"' 
fourage çà & là, mais à demi fec. Sofinlaoyé, j\'hIaoyé, èc Pa laoye\ a- {"^ f ""' 
compagnez de toute leur fuite, vinrent au-devant de Kiou kieou jufqu'à une fg réunif- 
bonne licue de leur camp: après les civilitez ordinaires, nous allâmes cam- fent. 
pcr dans le même lieu, Se So fan laoyé traitta Kiou kieou &c fes Officiers 
dans fa tente, avec beaucoup de délicateflc Se de propreté : il nous fie 
l'honneur au Père Pereira & à moi de nous dilHnguer des autres Mandarins, 
en nous faifant fervir une table particulière proche de celle des quatre Ani- Camre- 
bafladeurs, fous la même tente. Le lieu où So fan /«oj^'' ètoit campé s'ap- ment' à 
pelle Naratîc. Narati*. 

Le matin vers les quatre heures Se demie nous eûmes une groffe pluie, & 
un grand vent de Nord en partant de notre camp : le vent fc tourna enl'ui- 
te au Nord-Oueft, 6c dura tout le refte du jour, mais le tems fut toujours 
ferein depuis les fix heures du matin juiqu'au loir. 

Le il. nous féjournâmes dans notre camp, pour y atendre le retour du 
Mandarin qu'on avoit envoyé vers le Roi d'E/utb, èc la rcponfe de l'Em- 
pereur, auquel on avoit fait fçavoir ce qui fe palîbit. Il fit tout le jour un 
grand vent de Nord-Oueft: du refte le tems fut ferein: Ala laoyé nous vint 
vifiter dans la tente du P. Pereira: le loir nous allâmes rendre vifite à. So 
fan laoyé ^ qui nous reçut avec bonté : il difputa plus de deux heures fur la 
religion avec le P. Pereira. Lui 6c tous les autres Mandarins firent pa- 
roître allez d'ignorance, 6c donnèrent à juger qu'uniquement ocupez de 
leur fortune, ils ne penfoient gueres qu'aux chofes de la terre. 

Le iz. au matin deux Mandarins du palais envoyez par l'Empereur ari- Les Am- 
vercnt au camp 6c aporterent une dépêche de Sa Maielié, qui ayant apris 'laueurs 
I ^ ' ■ 1 ' 1 T-. ■ j> T-7 7 • o j r- ,/ •' 1 reçoivent 

que la guerre ctoit alumee entre les Rois d Elutb 6c de kalka ^ ordon- jes En- 

noit à les Amballadeurs de revenir avec tout leur train fur les frontières de voyés de 
la Tartarie qui lui eft foumifc, en cas néamoins qu'ils n'culTent pas encore l'tnip. 
pallé les terres de Kalka ^ -h. font les armées : de plus il leur ordonnoit d'en- 
voyer une lettre aux AmbalTiideurs Plénipotentiaires de Mofcovie à Sdengha^ 
pour les informer du '.ujet de leur retraite, ou pour les invitera venir lur 
les fioniièies de ion Empire, ou à chercher quelqu'autre moyen de confé- 
rer cnfemble fur la paix. 

Suivant ces ordres, les quatre AmbatTadcurs après avoir tenu confeil avec „ , 
les deux Envoyez de Sa Majellé , réfolurcnt de retourner inceflamment ^e rcrour- 
jufqu'aux limites de la Tartarie dépeiidarte de la Chine. Ils n'étoient pas ner l'ur 
fâchez de s'épargner la peine d'aller plus avant, dans un pays aufli détefta- 's"" P^'^ 
ble que celui-ci. Tous les chevaux de leur équipage étoient extrêmement 
fatiguez, 6c l'on m^nquoit des provifîons nccefl'aires pour achever le voya- 
ge jufqu'auprès de Sclengha^ ainfi qu'il avoit été ordonné quand nous partî- 
mes de Peking : il n'y avoit aucune efpérance d'en pouvoir recouvrer dans 
un pays qui étoit abandonné de tous fes habitans : c'eft cependant fur quoi 
on avoit compté: car on ne doutoit point qu'on ne trouvât toutes fortes 

de. 



Î44 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Voy;^ges de beftiaux à acheter ou à échanger chez les Kalkas: c'eft pourquoi chacun 
sN s'ctoit pourvu de toile, de thé, de tabac, £c de pièces de ibye , qui font 

Tartarie. jgj marchandiies que recherchent ces peuples: mais comme ils avoicnt tous 
pris la fuite, 6c que les Elutbs pilloient &: ravageoient tout ce qui tomboic 
l'ous leurs mains, on fe voyoit privé de ce fecours, cnforte qu'on eût beau- 
coup foutfert, s'il eût falu continuer le voyage juiqu':iu terme. 
£^-rivcnt Nos Ambaffiideurs avant que de fc mettre en route pour le retour, ccri- 

aux Aai- virent une grande lettre aux Ambaffiideurs Moicovitcs, qu'ils nous firent 
bafTsiieurs traduire en latin. Ils remontoient d'abord jufqu'à l'origine de la guerre 
Aloituvj- qy'jis avoicnt enfemble, & enfuite ils entroient dans le détail des iujets 

qu'ils avoient de le plaindre: c'eil à peu prés ainfi qu'elle étoit conçue. 

Contenu j» Ceux qui habitent les confins des terres fujettes aux grands Ducs de 

de leur „ Mofcovie, Ibnt entrez dans les terres d'I'acfa ôc de Nipchoii, qui apar- 

'^^f"^' „ tiennent à l'Empereur notre maître : ils y ont exercé plufieurs violcn- 

„ ces, pillant, volant, & maltraitant nos chaffeurs: quand ils le furent 

„ emparez du pays de Hcgunniouma & d'autres terres , on en écrivit de la 

„ Chine plufieurs lettres en Mofcovie, aufquelles on ne daigna pas faire 

„ de réponfe. 

O'i-'îned!; » L'Empereur notre maître envoya en l'an 1686. quelques-uns de fes 

1.1 guerre „ gens aux Officiers Mofcovites, qui commandoient en ces quartiers-là, 

en 16S6, j^ pour traiter amiablement avec eux de cette affaire. Mais un certain A- 

entre les ^^ lexis. Gouverneur d'2«y?<î, fans avoir égard aux principes de cette que- 

Ics Mofco- 5? ^'^^^ » P""'"^ auflîtôt les armes contre toute forte de droit ik: de raifon : c'eft 

vitcs. „ ce qui obligea un des Généraux de l'Empereur d'aflléger 3^ç/â: il s'en 

„ rendit maître. 

„ Mais Sa Majefté Impériale perfuadée que les grands Ducs de Mofco- 
„ vie n'aprouveroient pas la conduite du Gouverneur, défendit de tuer au- 
„ cun Mofcovite: bien plus, elle ordonna qu'on fournît à ceux de la gar- 
„ nifon, qui voudroient retourner en leur pays, toutes les chofes néceffai- 
„ res pour les y conduire, & qu'on amenât à Pek'nig ceux qui ne voudroient 
„ pas s'en retourner, leur promettant de les entretenir félon leur qualité: 
„ de forte que de plus de mille Ibidats Mofcovites qui s'étoient trouvez dans 
„ Tacfa^ lorfqu'on le prit, il n'y en eut pas un auquel il fut fait le moin- 
„ dre mal: au contraire, on donna des chevaux à ceux qui n'en avoient 
„ point, 6c des moufquets à ceux qui étoient défarraez : 0/1 pourvut de 
„ vivres ceux qui en manquoient, 6c en les renvoyant, on leur dit que no- 
„ tre Empereur ne lé plaifoit point à ces fortes de qucrèlcs : mais qu'il dé- 
„ firoit que tous les peuples du monde puflent jouir d'une paix profonde, 
„ chacun fur fes propres terres. De forte qu'Alexis même étoit furpris de 
„ la clémence de Sa Majellé Impériale, 6c ne put retenir les larmes, en 
„ lui témoignant fi reconnoifî'ance. 

„ Cependant il revint l'Automne de la même année dans cette fortereffe 
„ que nous avions ruinée: non content de la rétablir, il coupa le chemin à 
„ nos chalTeurs, ?:C leur enleva quantité de peaux dont ils étoient chargez : 
„ il fit plus, il vint avec des gens de guerre dans le pays à'Houmari^ & 

„ ayant 



ET DE LA TARTARîE CHINOISE. 14^ 

^ ayant drcflc une embufcade à 40. de nos gens qui avoient été envoyez Voyages 
„ pour vifiter CCS terres, illesataqua, 6c enleva un nommé À''ci;o«/ir)'. C'elt ^'^ 
„ ce qui obligea les Généraux de nos troupes, de retourner à J"^!;/;?, 6c de T*'^'^'*'*'*- 
„ l'alîiéger une féconde t'ois, dans le ieul deiléin de le ikilir de l'ingrat &C 
yy perfide Alexis, pour le confondre & le punir. 

„ Lorfqu'ils étoient fur le point de prendre la fortcrcfTe, qu'ils avoient Longues 
„ réduite à la dernière extrémité, vous autres Ambalilideurs plénipoten- ramcula- 
„ tiaires, vous nous envoyâtes Nicepburc^ acompagné de plu lieurs autres f'^.'^*^'-"® 
„ de vos gens, pour nous avertir que vous veniez, traiter de la paix. Sa "^^^* 
„ Majelté Impériale eut h bonté de ne pas permettre qu'on répandît le 
„ fang de vos Ibldats :. Elle envoya auiîitôt l'Interprète même de Nicc' 
,, phore , nommé Ivoh , avec quelques autres de la fuite , acorapagnez 
5, de quelques-un^ de fes Officiers, qui avoient ordre de courir jour 6c nuit 
„ pour faire lever le fiége à'iacfa^ en atendant votre arivée. 

„ Vous nous uvc^ depuis envoyé cette année un autre de vos Officiers 
„ nommé Eltienne, pour nous demander en qucllieu nous voulions nous 
j, aflembler pour traiter de la paix. Notre Empereur conlidérant que vous 
„ étiez venus de fort loin, éc que vous aviez dii foutfrir de grandes incom- 
„ moditez durant un fi long 6c fi pénible voyage, 6c loiiant d'ailleurs la 
„ pieufe intention des Czars vos maîtres, comme étant conforme à la rai- 
„ Ion, nous a envoyé ordre d'aller directement julqu'à la rivière qui coule 
„ le long des terres de Sclengha , où vous êtes à préfcnt : elle nous a ordon- 
„ né de faire tout ce qui dépendroit de nous^ pour féconder les favorables 
yy intentions de vos maîtres. 

„ En coniéquence de ces ordres, nous fommes venus jufques bien avant 
„ dans les terres de Kalka^ où nous avons trouvé la guerre alumée entre le 
„ Roi de ce pays 6c celui à'Eluth : &c comme nous n'avions pas entrepris 
„ ce voyage en leur confidération, mais feulement pour vous joindre: nous 
„ n'avons amené que peu de troupes, félon la prière que nous en a fait le , . 

„ fieur Ellienne votre Envoyé: cependant fi nous pénétrons plus avant 
„ avec le. peu de monde qui nous acompagné, lorique nous aurons gagné 
„ le lieu où les armées des Kalkas èc des Eluths font campées, l'un des deux 
„ partis pouroit fe réfugier auprès de nous, 6c alors il ne nous feroit pas ai- 
„ lé de déterminer ce que nou» aurions à faire: 6c d'ailleurs comme nous 
„ n'avons aucun ordre de l'Empereur notre maître, par raport à ces dé- 
„ mêlez des Kalkas 6c des Eluths, il ne feroit pas à propos que nous y en- 
„ traffions de notre propre mouvement : c'eft pourquoi nous avons pris le 
„ parti de retourner vers nos frontières, où nous nous arêterons: 6c ce- 
„ pendant nous vous dépêchons cet expiés pour vous en donner avis , 
j, afin que fi vous avez quelques propofitions à nous faire, ou quelque ré- 
j, folution à prendre fur cette affiiire, vous nous l'écriviez : que fi ce chemin 
„ qui cft entre nous ne fe peut fiire pour le préfent,t\iitcs nous fçavoir, en 
„ quel tems, ôc en quel lieu nous pourons nous aiîémbler: car nous aten- 
„ dons fur cela votre réponfe. 

„ 11 ne nous refte plus qu'à vous informer d'un autre .article, fçavoir, 

tome IF. T %, que 



Voyages 

EN 

Tartarie. 



Soufcrip- 
tion de 
cette Ictre. 



Les Anib. 

envoyent 
un Mém. 
à i'Emp. 



Î45 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

„ que quand nous envoyâmes l'Interprète de Nicephore 6c fes gens , con- 
,, jointcment avec nos Officiers, pour faire lever le ficgc d'I^f/^, nos fol- 
„ dats en fc retirant firent fçavoir au Gouverneur de la place nommé Pay- 
„ dun^ qu'ils abundonnoicnt le ficge , pircequc les Grands Ducs de Mol- 
„ covic envoyoient des Amballadeurs pour traiter de la paix, & ils averti- 
„ rcnt de ne point permettre qu'on cultivât les terres qui font autour 
„ d'iacfa, ni qu'on fit aucune infulte à nos chafTeurs, ce que ledit Gou- 
„ verneur 6c fes gens promirent d'exécuter pontluellement. 

„ On a envoyé un de nos Généraux avec des troupes, pour voir s'ils 
„ ont tenu leur parole, ou s'ils ont fuivi l'exemple du perfide Alexis: que 
j, fi ledit Paydtin 6c les liens, qui ne font pas gens d'une grande confidcra- 
„ tion ont manque à leur parole, s'ils ont labouré 6c enlémencé les terres 
„ des environs d'Tacfa^ fans doute que nos ioldats couperont leurs grains, 
5, mais en cas que cela arive, ne croyez pas que nous ayons changé de ré- 
„ folution fur la paix, ni que nous ayons envoyé des foldats pour vous com- 
„ batre. 

„ Voilà les raifons qui nous ont porté à vous écrire cette lettre, que 
,^ nous vous envoyons par trois de nos Officiefs, acompagnez de quelques 
„ autres de nos gens. 

La foufcription de la lettre étoit en ces termes. 

Les Envoyez du très-fage Empereur, Grands de fon palais , Songolou 
fon capitaine des gardes du corps , 6c confeillerd'Etat: Tsk^ ^«i? ^^«^, Cong 
(a) du premier ordre, Chef d'un étendard impérial, 6c oncle de Sa Majeflé 
Impériale: Arnhi Préiîdent du tribunal des affaires étrangères : Ma laoyé 
grand enfeigne d'un étendard impérial, 6c les autres, envoyent cette let- 
tre aux Ambafladeurs 6c grands Plénipotentiaires de leurs Majeftés les Czars 
de Mo fcovie, 0/:o/«zVs lieutenant de Briinfcoye, Théodore- Aie xie-viez, Golcwin^- 
èc fes compagnons. 

Nos Amballadeurs envoyèrent en même tcms un mémoire à l'Empe- 
reur , dans lequel ils lui rendoient compte de ce qu'ils avoient fait , 6c 
qu'en exécution de fes ordres , ils alloicnt retourner fur les limites de 
l'Empire. 

Le 25. l'un des Mandarins du palais qui avoit aporté les ordres de l'Em- 
pereur, partit le matin en porte, pour porter à Sa Majeilé le mémoire des 
Ambaffadeurs :1e foir les trois Mandarins députez aux Ambafladeurs de Mof- 
covie, partirent auffi acompagnez d'environ trente perfonnes, avec ordre 
de nous venir trouver au plus tard dans un mois, au lieu où nous devions 
les atendre. 

Le même jour le Mandarin qui avoit été dépêché pour reconnoître le 
chemin, 6c qui avoit été arête par les gens du Roi à'Eluth^ retourna dans 
notre camp, 6c raporta que ce Prince n'avoit guefes avec lui que quatre à 

cinq. 



(<i) Cong ert la première dignité de l'Empire après celle des Régulos^ & revieru à celle 
de nos Ducs &Taifs. 



ET DE LA TARTARIECHINOISE. 147 

cinq mille chevaux: qu'il avoit pillé le pays où le Roi de Kalka tenoit fa Voyabes 
cour, 6c brûlé le pagode du grand Lama^ toutes les tentes ôc les autres ^^ 
choies qu'il n' avoit pu emporter: que le reite de les troupes étoient dilper- '«•ta'^'e. 
fées pour pillçr de tous cotez : que le Roi de Kalka & le lama fon frcre^ 
s'étoienc lauvez au premier bruit de la venue du Roi d'Elufh, ôc qu'on ne 
fçavoit oi^i ils s'étoient retirez l'un ôc l'autre. 

Le Z4. nous décampâmes pour retourner fur nos pas: nous prîmes la Retour- 
route qu'avoit tenu So fan laoyéj comme étant la moins incommode 6c la nent Inr 
plus courte des quatre qu'on avoit prife en venant. Car il fe trouva qu'il leurs pas. 
n'avoit fait que cent dix lieues depuis Hou hou hotun, 6c qu'il n'avoit ja- 
mais manqué d'eau en creulant des puits, 6c qu'il avoit même trouvé plus 
de fourage que les autres. Nous fîmes ce jour-là 60. lys au Sud-Sud-Elt. 
Le pays toujours de iable. Nous campâmes proche d'une fontaine qui avoit 
de l'eau en abondance, mais afléz mauvaife, de forte que les AmbaiTadeurs 
en envoyèrent chercher pour leurs tables allez loin de là, où l'on fçavoit 
qu'il y en avoit de meilleure. 

Il fit fort chaud jufques vers les trois heures après midi, qu'il s'éleva un 
vent de Nord-Oueil médiocre. 

Le if . nous fîmes 77. lys , prefque droit au Sud , prenant tant foit 
peu de r Eli. Le fécond des Mandarins du palais, qui étoit venu aporter 
les ordres de l'Empereur, partit dés le matin pour s'en retourner en pof- 
te. Le pays que nous traversâmes n'étoit que iable , mais afléz égal : 
nous trouvâmes des puits tout faits avec de l'eau fort fraîche, mais peu 
bonne. 

Il fit extrêmement chaud tout le jour, n'y ayant eu que fort peu de 
vent. 

Le i(î. nous fîmes ^7. lys au Sud-Sud-Eft : le pays étoit femblable à ce- 
lui que nous avions quité , mais plus inégal : car nous marchâmes pref- 
que toujours entre des hauts 6c des bas: nous vîmes beaucoup d'ardoilé,6c 
de très-beau marbre blanc qui fortoit de terre : il y en avoit même des 
morceaux détachez qui montroient aflez qu'il devoit y avoir de belles carié- 
res de ce marbre : l'on creufa des puits où il y avoit d'aflcz bonne eau. 

Il fit fort chaud tout le jour, 6c fur le loir un grand orage avec de la q^^„ç jj 
grêle, dont les grains étoient gros comme des œufs de pigeon, mais il Grêle con- 
en tomba peu, beaucoup de pluie, 6c grand vent qui changea du Sud à fidérable. 
l'Orient, 6c de l'Orient revint à l'Occident. 

Le 27. nous fîmes encore 60. lys au Sud-Sud-Eft, tenant toujours la Cariéres 
route qu'avoit pris Sofan laoyéen venant : nous trouvâmes des cariéres d'ar- d'ardoife 
doife 6c de marbre blanc, 6c nous campâmes entre des hauteurs où il y ?"" '^1,'"^'"' 
avoit des marcs d'eau 6c des puits tout faits que l'on ne fit que nettoyer: ''^ ^"^' 
nous vîmes fur tout le chemin quantité de chevaux, 6c d'autres beftiaux 
qui étoient morts. 

Il fit fort beau tout le jour, 6c le tems fut aflez doux. 

Le 18. nous fîmes fo. lys au Sud: nous nous arètâmes dans un lieu où 
il y avoit de l'eau : ce que l'on connut a quelques anciens puits : l'on en 

T i creufa 



Voyages 

E N 
TaR TARIE. 



Ordres de 
l'Empe- 
reur au fu- 
jet lie U 
Guerre. 



Campe- 
ment dés- 
agréable. 



R( ntc du 

premier 

JQjr 

d'Août. 



148 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

creufa de nouveaux: on fît boire les beftiaux & manger l'équipage: enfuitc 
nous allâmes camper à 20. lys au-delà dans une grande plaine où il y avoic 
du fourage paffiible , mais point d'eau. Le pays ctoit aujourd'hui plus 
plat & plus égal que les deux joujs précédens, mais lemblable pour tout 
le refte. 

Ce jour-là, peu de tems après être partis de notre camp, un Mandarin 
que So fan laoyé avoit envoyé à l'Empereur pour l'avertir de la guerre qui 
étoit entre les Royaumes de Kaika &c d'Elutlu nous vint rejoindre, & a- 
porta les ordres de Sa Majellé, fur lefquels les quatre AmbafTadeurs tin-, 
rent confeil, 6<; réfolurent de continuer leur route jufqu'aux confins de la ■ 
Tartarie fujette à l'Empereur, ne jugeant pas pefllble d'aller jufqu'au lieu 
où font les AmbafTadeurs de Molcovie , vu l'état où étoit leur équipage, 
prefque tous les chevaux étant extrêmement haraflez. 

Il fit fort chaud tout le jour, il n'y eut qu'un petit vent de Nord-Oueft, 
Se le folcil fut fort aixlenc 

Le 2.9. nous fîmes 40. lys au Sud-Sud-Efly prefque toujours dans des 
fables mouvans où il y avoit quelque fourage : le pays fort plat &c fort 
égal : nous vînmes camper au-delà de quelques petites hauteurs qui font 
pleines de ces grands huilions 6c de ces arbrifleaux , dont la feuille cil aflêz 
femblable à celle de nos belvédères, mais plus dure, proche d'une fontaine 
qui coule le long de la plaine, autour de laquelle il y avoit un peu de bon 
fourage : l'eau n'étoit pas fort bonne à boire: ce jour-là je commençai à 
m'en trouver m.al. 

Le tems fut fercin tout le jour, mais allez frais, l'air étant fort rafraîchi 
par un bon vent de Nord-Ouell. 

Le 50. nous fîmes 10. lys au Sud-Sud-Eft, toujours dans une plaine,, 
dans laquelle nous campâmes en un lieu où il y avoit quelque fourage , 
mais pomt d'eau. Je me trouvai toujours incommodé, avec un grand dé- 
goût de toutes chofes. 

Il fit tout le jour un très-grand chaud, n'y ayant prefque point eu de 
vent, qu'un peu le foir.. 

Le 3 1 . nous fîmes 3^ . lys au Sud dans la même plaine, qui efl toute de 
fables mouvans, 6c nous vînmes camper à l'extrémité de cette plaine, en 
un lieu où il y avoit des puits tout faits & de l'eau fuffifamment, mais mé- 
chante à boire: depuis les dix ou onze heures du matin jufqu'au foir il fit 
un vent d'Oueft très-violent, qui faiioit voler jufques dans nos tentes des 
tourbillons de ces fables mouvans, au milieu defquels nous étions campez. 
Qiielque effort que nous fifilons pour les bien fermer, le fable pénétroit 
partout,. 6c nous en étions tout coaverts: avec cela la chaleur étoit grande. 
Je me trouvai encore ce jour-là plus mal,, & je continuai 1» diète que j'a- 
vois gardée les deux jours précédens. 

Le premier jour d'Août nous fîmes 30. lys au Sud-Eft dans un pays plus 
inégal que les deux jours précédens: mais toujours de fables mouvans: il 
fit fort chaud jufques vers les trois heures après midi que nous partîmes, 6c 
aufli-tôt il vint un grand orage qiii nous mouilla, beaucoup pendant une 

bonne. 



ET DE LA TARTARÎE CHINOISE. 149 

Sonne partie du chemin. L'orage commença au Sud-E(l, 6c pafla enfuite Voyagi? 
au Sud 6c à VOuell: nous campâmes au pied de quelques hauteurs où il y ^^ 
avoit des puits 6c de l'eau, mais ailcz mauvaifc. 

Il plut horriblement toute la nuit, avec un grand vent de Nord la plupart 
du tcms ; je pris ce jour-là un peu de cangis^ c'eft-à-dire du ris cuit avec de 
l'eau, mais je me fentis plus incommode qu'auparavant, 6c il me prit un 
grand débordement de bile. 

Le z. nous iejournâmes dans le même lieu, 6c la pluie continua prefque ^^ ^^^' 
tout le jour par intervale , venant toujours du Nord. Je me trouvai un jQ^,f^ 
peu mieux, mais toujours incommodé de la bile: tous les efforts que je fai- 
Ibis pour m'en délivrer ctoient inutiles. 

Le 3. nous. limez 30. lys au Sud-Eit: nous trouvâmes prefque fur tout J^," ""O'- 
le chemin du fourage entre les labiés : nous campâmes entre de petites hau- "^"*^' 
teurs, où il y avoit d'aflez bonne eau 6c du fourage en quantité. Sur le foir ^" ^"""^ 
un Taiki ou Prince du faiig des Rois de Kalkav'ml vifiter nos Ambafiadeurs, fon viiités 
il n'étoit gueres moins hideux que les autres Tartares àc Kalka: mais il par un 
étoit vêtu un peu plus proprement , ayant une vefte de foye bordée d'ar- ^'«'*'- 
gent en quelques endroits, ce qui ne lui féyoit pas trop bien: nos Ambaf-' So^Habi^• 
fadeurs le reçurent cependant avec honneur, 6c lui firent un grand repas : le'nent. 
il leur fit préfent de quelques bœufs 6c de quelques moutons : 6c eux lui 
donnèrent quelques pièces de foye: il avoit douze ou quinze perfonnes à fa g^ Cour,- 
fuite, dont trois ou quatre avoient des veftes de taffetas verd : tous les au- 
tres étoicnt vêtus d'une fimple toile fort groffiére, doublée de peaux de 
moutons. 

Il fit tout le jour affez froid, le tems ayant été couvert une bonne partie 
de la matinée, qu'il fouffloit un grand vent de Nord. Je me trouvai ce jour- 
lâ fur le foir plus incommodé que les jours d'auparavant. 

Le 4. nous fîmes 40. lys au Sud-Sud-Elf , dans un pays à peu prés fem- Le qua-- 
blable à celui des jours précédens , 6c nous campâmes au pied d'un tas -.^^^^^ 
de petites montagnes ou hauteurs, entre lefquelles il fe trouva de bonne 
eau dans des puits déjà faits, 6c que l'on ne fit qiie raccommoder 6c net- 
toyer. 

Il fit fort froid tout le jour, principalement le matin que le tems fbt 
couvert: le froid fut caufe par un grand vent de Nord, qui régna depuis 
le matin jui'qu'au foir: je me trouvai un peu mieux ce jour-là, 6c je com- 
mençai à prendre un peu de noiuùture. 

Le f . nous fîmes 4f. lys au Sud-Sud-Efl à peu" près, dans un pays pref- Le cin- 
que femblable à celui du jour précédent, fi ce n'ell qu'il étoit confidéra- S"'^'"^ 
blement plus élevé: car nous- montâmes beaucoup 6c dcfcendîmes peu: nos 
gens firent prefque tout ce chemin en chafiànt des lièvres, dont cette cam- Abond.m;' 
pagne eft pleine : nous en fimcs partir plus de fo. ou 60. 6c un fèul lé- " ^^ ^^" 
vrier , qui n'étoit pas trop bon, ne laifîa pas d'en prendre cinq : on en tua 
quelques autres à coups d' flèches: il y a aufïï des perdrix , 6c il ne s'efl 
prefque pafîe aucun jour depuis que nous retournons en arriére, que nous 
s'en ayons vii plufieurs compagnies. 

T 3, Nou3' 



E N 
TaR VARIE. 



I.c fi/ié- 
nit jour. 



Nouveaux 
Ordres de 
rtimpe- 
reur. 



Septième 
jour. 



Le Gr.ind 
Lama en- 
voyé com- 
plimenter 
les Ambaf- 
fadeurs. 

Huitième 
jour. 

Ou laoyé 
rejoint les 
Ambair.1. 
deurs. 



ifo DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Nous vînmes camper dans un petit valon , tout entouré de petites hau- 
teurs; auili y avoic-il une grande mare d'eau formée par les pluies, qui.é- 
toient tombées ces derniers jours: il y avoit de plus une petite tource, 6c 
il le trouva de bonne eau dans les puits que l'on fit aux environs. 

Il fit ailcz froid le matin, enruite l'an- devint tempéré, dés que le foleil 
fut un peu haut: le vend de Nord qui ibuffloit, modéra ion ardeur. 

Le 6. nous fîmes fo. lys à l'Eft-Sud-Ell: : la plupart du chemin fut de 
fables mouvans, parmi leiqucls il y avoit de méchantes herbes aflez hautes, 
d'où nous fîmes partir grand nombre de lièvres : de forte que l'on alla 
une bonne partie du chemin en chaflant: nous campâmes dans un lieu oii 
il ne fe trouva que peu d'eau de puits, 6c afléz mauvaile. 

Vers les deux heures le même Mandarin , qui avoit aporté les ordres de 
Sa Majefté à nos Ambafliideurs , 6c qui avoit reporte leur mémoire , ariva 
en notre camp avec de nouveaux ordres, qui ne fe divulguèrent pas. Nous 
figûmes feulement que Sa Majellé devoit fortir de Peking le 1 1. de ce mois 
pour venir chafl'er en Tartarie , 6c qu'il devoit fortir par une porte de la 
grande muraille apellée Koii pe kcou , qui eft à l'Orient du lieu où nous al- 
lions camper le lendemain, 6c atendre la réponfe des Mofcovites :nous fçû- 
mes aufîî qu'il avoit envoyé le 4. un .Régiilo avec des troupes à Hou hou ho- 
/'««,pour s'aprocher des frontières du Roiaume de Kalka^éc un ou deux au- 
tres en d'autres endroits avec des troupes fur les mêmes frontières afin 
de voir à quoi devoit aboutir cette guerre, qui ell entre le Roi d'Eliah 6c 
celui de Kalka. 

Il fit fort chaud tout le jour, fur tout après midi, n'y ayant eu que fort 
peu de vent. 

Le 7. nous fîmes 30. lys: nous en fîmes d'abord cinq ou fix au Sud tout 
droit, eniùite nous vînmes le relie du tems environ au Sud-Ell, 6cprefque 
toujours dans des fables mouvans, beaucoup plus incommodes que ceux 
que nous avions trouvez julques-la , parcequc les chevaux y enfonçoient 
beaucoup : de forte qu'ils tatiguerent plus que fi nous enflions fait une grande 
iournée. Le tems fut aflèz doux le matin, mais après midi 6c le foir il fit 
très-grand chaud. 

Le grand Lama de Kalka ^ frère du Roi de ce pays envoya de fes gens en 
notre camp faluer nos Ambafiadeurs: il n'ètoit qu'à p. lys de nous avec 
environ mille hommes qui l'avoient fuivi dans fii fuite, tant il avoit peur des 
Tartares à'Eluth. 

Le 8. nousfîmvS40. lys à rEfl-Sud-Efl: : le pays toujours femblable, 6c 
en partie de fables mouvans, mais pas '^x difficiles que le jour précèdent: 
nos gens vinrent aufli toujours en chalFant les lièvres, qui font en grande 
quantité au milieu des herbes qui croilîènt dans ces tables. 

Ou laoyé fécond Préfident * du tribunal des affaires étrangères , qui é- 
toit demeuré fur les frontières des Mongous fournis à l'Empereur de la Chi- 



ne 



* Zyw fa-jiien. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



'fi 



Sa Def- 
cription. 



ne avec les foldats Alongous ^vlnx. trois lieues au-devant de nos Ambaiïiideurs Voyaces 
avec un Taiki^ ou parent d'un Rcgulo Motigoa : lorfquc nous fûmes arivcz * ** 
au Heu où nous devions camper, qui fcrt jultemcnc de limites aux Alongous^ artarik. 
iiiicts de l'Empereur, 6c au Roiaume de à'«/X\-î, il régala les Ambafladeurs Leur don- 
& prel'que toute leur fuite à la manière Tartare: il nous obligea d'être aufli ',,„(( jç. 
du fcllin, Se nous fit beaucoup d'honneur, nous plaçant auprès des Am- pas. 
balTadcurs. 

Ce felHn confiiloit en deux plats de chair mal hachée & peu cuite, en 
un grand plat dans lequel il y avoit prefque un mouton entier, coupé en 
plulieurs pièces pour chacun des Ambaffiideurs, 6c pour les autres un plat 
a deux, la chair à demi cuite félon la coutume des Tartares: ce mouton 
fut fervi aux Ambafladeurs dans des plats de cuivre, ^ aux autres dans de 
petites auges, aflez femblables à celles où l'oirdonne à manger aux pour- 
ceaux en Europe: il y avoit encore du ris, du lait aigre, 6c de méchant 
bouillon mêlé avec de la viande de mouton coupée par tranches, 6c du thé 
Tartare en abondance. 

C'eft en quoi confiila tout le feflin, fur lequel les Tartares, 6c particu- 
lièrement les Mongous^ 6c tous les domeftiques des Mandarms,» la plupart 
Chinois, donnèrent avec grand apétit , fans rien laifîér de ce qui fut fer- 
vi : il n'y avoit point d'autres tables que des nates étendues fur le fable ^ 
fous une tente : ces nates fcrvoient tout à la fois de nape 6c de fervieftes. 

Le Taiki fut des conviez, 6c fit parfaitement bien fon devoir; il fit fer- 
vir de fon thé qu'on avoit aporté dans un grand broc de cuivre : irmis il 
étoit beaucoup moins bon que celui du fécond Préfident : on donna aufli 
une forte de vin qui devoit être bien mauvais : à la referve de quelques Mon- 
gous^ perfonne n'ofa en goûter. 

Après le repas les Ambafllideurs dépêchèrent trois ou quatre Mongotis 
pour aller au devant des Mandarins, députez vers les Mofcovites, afin de 
les ramener ici en diligence. 

Le même jour je pris la hauteur méridienne des limites, que je trouvai 
de foixante-deux dégrez cinquante-cinq minutes, ou de foixante-trois dé- 
grez: car je n'en pus juger qu'à ces cinq minutes près: d'où il fuit que la 
hauteur du pôle eft de quarante- trois dégrez douze minutes. 

Il fit fort chaud tout le jour: vers le loir un petit vent d'Ouefl; rafraîchit 
l'air. Ce jour-là même il pafla ici un Mandarin du palais que l'Empereur 
envoyoit au Roi d'Eluth^ pour fçavoir quelles étoient fes prétentions dans 
cette guerre : 6c cependant Sa Majefté avoit ordonné à tous les Régulos- 
Mongous fes fujets, depuis la province de Leao tong^ jufques vers la fin de la 
grande muraille, de fe mettre fous les armes, d'alfcmbler leurs gens, 6c de 
fe camper chacun fur les frontières de fes terres : il a lui-même envoyé des 
Régulos de fa fuite avec des troupes camper au-delà des principaux détroits 
d-es montagnes, le long defquels -règne la grande muraille , afin d'être en 
état de s'opofer aux entreprifes du Roi à'Eluth, en cas qu'il voulût s'avan- 
cer du côté de la Chme. 

Le p. nous féjournâmes dans notre camp : je pris encore la hauteur Neuvième^.- 



Les Pléni- 
potentiai- 
res en- 
voyei\tdes 
Députés 
aux Mof- 
covites. 



L'Empe- 
reur en- 
voyé un 
Mandarin 
au Roi 



•Voyages 

E N 

Tartarie. 



Diziéme 
jour. 



Oniiéme. 

Quelques 
Lamas ari- 
vcnt au 
Camp. 



Do'Jzié- 
pcjour. 



Chîlîe co- 
pieufe. 



Dïpofi- 
•îion des 
ChalTeurj. 



if2 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

méridienne du foleil , que je trouvai de Ibixante-deux dégrez 6c quarante 
minutes à peu près, 5c par conféquent la hauteur du pôle ell de quarante- 
deux dégrez cinquante-une mmute. Le tems fut couvert une partie de la 
matinée, & il fie aflcz frais tout le jour, lèvent d'Oueft ayant -été aflez 
fort, 6v ilu' le foir il fit une grofle pluie. 

Le lo. nous fcjournâmes encore: le tems fut couvert prefque tout le 
jour avec un vent de Nord-Oucil afiez violent: nous reçûmes ce jour-là 
des nouvelles de nos pères de Peking qui nous coniolerent. 

Le II. nous féjournàmes toujours dans le même camp. Les quatre Ta 
gin {a) envoyèrent le fécond préfident du tribunal des étrangers fau-e com- 
pliment de leur part au grand Lama de Kalka^ qui n'étoit qu'à fix ou fept 
lieues de nous:- un de ces deux Lamas de Hou hou bot un .y que les Tartares 
d'Oueft adorent comme un immortel, ariva en notre camp: il alloit voir 
le grand Lama de Kalka , que tous les Lamas des Mongous révèrent comme 
leur fupériein*. Ils le croyent le premier Lama après celui de Thibet ^ qui eft 
leur fouverain pontife. 

Aufil-tôt que ce prétendu immortel fut arivé , nos Ta gm ne manquèrent 
pas de lui aller rendre vifite : comme nous ne les y acompagnâmes pas, je 
ne puis dire s'ils l'adorèrent, ainfi que je leur avois vu faire à Houbou hotun: 
ui comment ils furent reçus. 

Il fit tout le jour grand vent d'Oueft, 6c le tems fut couvert par inter- 
vale, mais il ne tomba que peu de pluie. 

Le II. au matin nos T'a gin allèrent acompagner leLa-ma^ qui partoit 
pour fe rendre au lieu oii eft le grand Lama des Kalkas : quoique cette idole 
ne fût point fortie de fa tente, & ne les eût pas même envoyé vifiter "de fa 
part. Après fon départ, ils allèrent à la chade du lièvre avec trois ou qua- 
tre cens hommes de leur fuite: nous les fuivîmes , &c nous eûmes le plaifir 
de voir prendre ou tuer cent cinquante-fept lièvres en moins de trois heu- 
res, dans trois enceintes qu'ils firent de leurs gens tous à pied, l'arc 6c la 
flèche en main. Il'n'y avoir que les Ambafladeurs, 6c 'quelques-uns des prin- 
cipaux Officiers qui étoient a cheval, 6c qui couroient çà 6c là dans l'en- 
ceinte, tirant leurs flèches fur les lièvres qui étoient enfermez. 

On fit d'abord l'enceinte afiez grande, les tireurs étant à quelques pas les 
uns des autres , enfuite tous s'avancèrent vers le centre, 6c on relîei-ra l'en- 
ceinte peu à peu, pour ne laifler échaper aucun des lièvres qui y feroient 
enfermez : derrière la première enceinte, marchoient les valets , les uns 
avec de gros bâtons, les autres avec des chiens, quelques-uns, mais peu, 
avec des fufils ou des moufquets: cette chafle fe fit en des fables mouvans, 
où il y a de grofles touffes d'une plante, dont la figure 6c la feuille eft af- 
fez femblable à nos belvédères , quoiqu'elle? ne foient ni fi belles , ni fi 
agréables à la vue. 

Cette 



{a) Ta gin, fignifie grand Officier, ou Envoyé de l'Empereur. Ta, lignifie grand , & 
■Çin, l)omtî)c. 



ET DE LA TARTARIË CHINOISE. ij-j. 

Cette chafle eft aflcz divertiflante. On voit ces pauvres bêtes courir çâ 6c Votages ' 
là autour de l'enceinte pour trouver une ill'uc, 8c enlliite tenter de pafler en 
au travers, non feulement d'une grêle de flèches, qu'on leur tire dès qu'ils Tariarie; 
font à portée, mais même au travers des jambes des hommes, de forte qu'on De. ail de 
en culbute quelquefois à coups de pieds; on en voit d'autres qui traînent ^'^"'^ '■'^'^'^'• 
une flèche qu'ils ont piquée dans le corps, d'autres qui courent à trois pâ- 
tes, en ayant une de rompue. 

Pendant que nous étions à cette chaffe, le préfident du tribunal des é- Ordres de 
trangcrs qui étoit demeuré au camp, parce qu'il fc trouvoit incommodé de l'lî"nrs- 
puis deux ou trois jours, envoya donner avis aux trois autres Ta gin y qu'il "■'""■ 
vcnoit de recevoir un ordre de l'Empereur, qui l'obligeoit inceflaminent de 
fe rendre auprès de Sa Majefté, dans le lieu oià il va chailcr: la charte finit 
auflîtôt, parceque les trois Ta gin retournèrent au camp pour voir le prHI- 
dcnt, 6c pour conférer avec lui avant fon départ. Il partit fur le foir, quoi- 
qu'il ne fût pas fort bien remis de fon incommodité: mais l'Empereur eft 
tellement redouté des Mandarins, qu'il faut qu'ils foient bien malades, pour 
ofer différer tant foit peu l'exécution de fes ordres. 

Il fit tout le jour un aflez grand vent d'Oueft, de forte que la chaleur 
fut médiocre. 

Le 13. nous féjournâmes encore dans notre camp: tout le jour fut ex- Le treî. 
trêmement chaud, excepté vers le foir qu'il fit un peu de vent d'Eft. Pref- ïiéme 
que tous les foldats Se les Officiers de la fuite des Ambafladeurs, achevèrent ^°^^' 
d'ariver ce jour-là, ils étoient demeurez derrière, 6c venoient par pelotons 
les uns après les autres, pour ne fe point incommoder, 6c pour trouver 
plus commodément de l'eau. 

Le 14. fur les trois heures après midi, nous décampâmes pour nous avan- Leqiiator- 
cer du côté du Sud-Eft, 6c nous aprocher ainfi plus près du lieu où l'Em- ziéme. 
pereur venoit chafler, en atendant la réponfe des Mofcovites, èc les ordres 
de Sa Majefté, parceque dans le lieu oii nous étions, le fourage manquoit 
déjà aux beftiaux, 6c qu'il n'y avoit point d'autre eau que celle des puits , 
que nos gens avoient été obligez de creuiér. 

Nous fîmes ce jour-là if . lys feulement à l'Eft-Sud-Eft, ce que nos gens 
firent toujours en chaflant les lièvres , dont toutes ces campagnes font 
pleines, auftl en tua-t-on beaucoup: c'ètoient toujours des fables mouvans: Abondan-i 
il y avoit du fourage paflablement aux environs du lieu où nous campâmes, '^^. ''* 
£c de l'eau qui étoit allez bonne dans les puits que l'on fit. Gibier. 

Le tems fut affez tempéré tout le jour par un bon vent d'Oueft. 
Ce jour- là le dégoût me reprit plus fortement encore que jamais \ pour 
avoir pris d'un méchant bouillon contre mon gré, faute d'autre chofe qui 
pût m'aider à avaler un peu de ris. La fièvre me prit même en chemin, 
me dura le refte du jour, 6c toute la nuit, mais l'accès ne fut pas cohA- 
dérablc. 

Le If. nous fîmes 5f. lys à l'Eft, toujours en chaflant le lièvre dans les Le qyjn. 
fables mouvans: il y en avoit une quantité prodigieufc: nous vîmes auflî zéme. 
des perdrix 6c quelques dains : nous campâmes dans la plaine en un lieu où 
Tome IF. V il 



îf4 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Voyages il n'y avoit point d'enu, aufll avoit-on eu foin d'abreuver les beftiaux avant 

EN que de partir. Il y avoit en rccompenfe du fourage aflcz bon & en quantité. 

Tartarie. J'eus encore la fièvre tout le jour, 6c je me trouvai plus mal que je n'avois 

été depuis le commencement du voyage. Sur le foir je pris un peu de thé- 

riaque avec du thé, dont je me trouvai bien. 

11 fit tout le jour un tems aflez tempéré, avec un grand vent de Sud qui 

prenoit un peu de rOueft: le ciel fut aufli un peu couvert la plus grande 

partie de la journée. 

Le feizié- Le i6. nous fîmes 40. lys à l'Eft, toujours en chafTant comme les jours 

me: Pays précédens, mais il n'y eut qu'une partie du chemin de fables mouvans, le 

iacultc. j-efi-e ^^jojj- de fibles fermes, toujours fans découvrir ni arbre, ni buiflbn ,. 

mais quantité de lièvres Se de perdrix, 6c quelques dains: nous vîmes aufli 

des veitiges de plufieurs troupeaux de chèvres jaunes: ces derniers jours 

nous avons toujours marché dans une grande plaine, mais fort inégale, fans 

néanmoins apercevoir aucune montagne ou hauteur confidérablc de côté ni 

d'autre. 

Je me trouvai le mntin fans fièvre, 6c beaucoup mieux que le jour pré- 
cédent. Je continuai à prendre un peu de ihénaquc avec du thé, ce qui 
acheva de me remettre: ayant fait enîbite quatre lieues fans avoir rien pris 
autre choie, 6c pendant une très-grande chaleur, je ne m'en fentis point 
incommodé. 

Ce }our-\à.\\ vint z So fan laoyé plufieurs chevaux chargez de rafraîchie- 
femens, 6c fur-tout de fruits de Peking : il nous fit goûter d'un melon d'eau ,. 
qui n'étoit que médiocrement bon, mais il y avoit des pêches auffi belles Se 
aufli grofles que les plus belles que nous ayons en France, Se j'en mangeai- 
une qui me parut d'un très-bon goût, excepté qu'elle n'étoit pas tout-à- 
fait mûre. 
p. fe^tjé. Le 17. nos Ta gin fe féparerent encore, &c So fan Jaoyé partit de grand 
me jour, matin avec Ala laoyé , pour faire en une journée ce que nous ne devions 
faire qu'en deux, 6c nous devancer d'un jour. Nous ne partîmes que fur le 
foir, 6c ne fîmes que 20. lys prefquc toujours au Sud, prenant tant foit. 
peu de l'Eit: tout le chemin fe fit en chaflant le lièvre dans les fables mou- 
vans: nous campâmes en un lieu, proche duquel il fe trouva deux petits 
puits, qui nous fournirent de fort bonne eau. 

Il fit tout le jour très-grand chaud, parce qu'il n'y eut pas de vent, 6c 
que le folcil fut toujours très-ardent: le tems commença à fe couvrir un peu 
a l'entrée de la nuit. 

Je ne me trouvai pas fi bien ce jour-là que le précédent : le dégoût 
que je fentois toujours , étoit acorapagné d'une grande foiblefle d'ef- 
îomac. 
Dixhuitié- Le 18. nous décampâmes dès les quatre heures du matin, & nous fîmes 
me jour, ce jour-là 40. lys au Sud-Eft: le chemin fembable aux jours précédens, 
toujous fables mouvans 6c pleins de lièvres: nous vînmes camper au même 
lieu ou étoit encore Sofan laoyé ^ qui n'en partit que l'après-midi. 

W 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. ifj- 

Il fit tout le jour un tems fort frais, avec un vent de Sud : il plut un peu Voyages 
l'après-midi à diverfes reprifes. ^ ^ 

J'apris ce jour^là que le Roi lïEluth s'avançoit avec fon armée vers l'Eft, *^'f^'^"' 
du côté de la province de .yo/o»: il avoit pris la marche le Ions d'une petite !t?.,'^?'. . 
nvicre, qui n elt qu a lo. ou iz. lieues de 1 endroit d ou nous lomrnes rc- vanceavec 
tournez, & fur le bord de laquelle nos AmbafTadeurs avoient réiblu d'aller fes troupes 
camper, avant que nous enflions reçu les ordres de l'Empereur. Je fçus ^'^'^ '* 
aufli que Sa Majellé avoit envoyé beaucoup de troupes fur ces frontières , j'°ca/"" 
& qu'un des plus puifTans Régulos, qui lui font fournis, s'avançoit de ce 
côté-là à la tête de dix mille chevaux , pour être en état de s'opofcr au 
Roi à'Eluihj en cas qu'il voulût faire quelque entreprife fur les terres de 
l'Empire. 

Il y avoit dans tous les environs de notre camp une très-grande quantité Abondan- 
de perdrix: mais il faut remarquer que ces perdrix, qui fe trouvent parmi ^'^.'J^l'cr; 
les labiés & dans ces déferts de Tartarie, quoiqu'aflez femblables aux nôtres 
pour la grofleur & la figure, leur font de beaucoup inférieures pour le 
goût, auflî nos gens en faifoient fi peu de cas, qu'ils de daignoient pas mê- 
me les chafler. 

. Le ip. nous décampâmes fur les trois heures après midi, après avoir fait Ledixneor 
boire tous les beftiaux, parce que nous ne devions point trouver d'eau au ^^^^^ 
lieu où nous allions camper: nous fîmes 40.1ys à l'Eft toujours dans des fables ^°^^' 
mouvans , mais pleins de grandes herbes, parmi lefquelles il y avoit une in- 
finité des lièvres, auffi vint-on toujours en chaflant. Un peu après être for- 
tis de notre camp, nous vîmes palîèr devant nous des nuées de perdrix, plus 
nombreufes que ne font les grandes bandes d'étourneaux en France. Il y 
en avoit à milliers : elles alloient par volées de plufieurs centaines tou- 
tes du côté du Sud, où aparemment elles alloient chercher quelque fon- 
taine. 

Le matin il plut à diverfes reprifes, 6c le tems fut prefque tout le jour 
couvert, mais extrêmement chaud, 8c fans aucun vent. Je me trouvai ce 
iour-là encore plus mal qu'à l'ordinaire, mais le foir je fus confidcrablemenc 
foulage. Le lieu où nous campâmes étoit plein de fourage allez bon, qiioi- 
qu'il crût dans des fables mouvans. 

Le Z.O. nous fîmes So. lys, partie au Sud-Eft Scie refteauSud: nous Le vin"- 
nous arêtâmes à mi-chemin, en un lieu où nous trouvâmes deux petits tiéme, 
puits pleins d'eau fraîche: nous avions dcflbin de ne pas aller plus loin ce 
jour-là : mais la difficulté de pouvoir abreuver tous les beftiaux avec l'eau 
de ces deux petits puits, ou d'en faire de nouveaux , qu'il auroit falu creu- 
fer bien avant en terre: le manque de fourage, &; fur- tout l'envie d'ariver 
au plutôt au lieu où nous devions trouver de l'eau de fource, 6c atendre la 
réponfe des Mofcovites , nous déterminèrent à faire encore autant de che- 
min que nous en avions déjà fait. Le matin nous marchâmes prefque tou- 
jours dans des fables mouvans pleins de lièvres : mais l'après-midi c'étoit 
prefque tout fable ferme couvert d'herbes, qui pouvoient fervir de fourage, ^^"J'j'/ri- 
il ne laiffbit pas d'y avoir quantité de lièvres parmi ces herbes: nous vî- favorable, 

V z mes 



15:6 DESCRIPTION DE L'EiMPIRE DE LA CHINE^ 



VoTAGîs mes encore le matin 8c le foir pluficurs grandes compagnies de perdrix. 
^'^ Enfin nous vînmes camper près de cette iburce dont yai parlé: l'eau en 

T--.RTAIUE. ^j.^-j. t^i-ès-fraîchc & axccUentc à boire: c'elt la plus claire 6c la meilleure 

Excellente ^^g ^^^^^ ayons trouvé durant tout ce voyage: nous trouvâmes So fan laoyé 



campé fur éminence au-deffiis de la fource, avec toute fa fuite. Pour nous, 
nous campâmes dans une petite valée. Nous étions environnez de hauteurs 
de toutes parts excepté au Nord-Elt, qui ell une plaine à perte de vue. II 
y avoit dans cette valée 8c fur une partie du penchant des colines qui l'en- 
vironnent , des herbes fort hautes,^ où il fc trou voit quantité de lièvres 8c 
de perdrix. 

A notre arivée un petit Officier du tribunal de Lymfayuen aporta des or- 

^rd"'^d"'^ dres de l'Empereur à So fan laojc, pour le charger de difpoier les polies fur 

l'Empe- ï°"s ^^s chemins de la Tartarie occidentale, afin que Sa Majellé pût en- 

xeur. voyer promptcment les ordres à tous les Régulos 8c aux autres Mandarins, 

qui font fous les armes, 8c campez en difféxens endroits des frontières de 

l'Empire, 8c recevoir pareillement de leurs nouvelles. 

Il fit tout le jour une chaleur violente fms aucun vent : cependant je 
me trouvai bien mieux que je n'avois fait depuis trois fcmaines. Il fit de 
grands tonnerres ôc une grande pluie au commencement de la nuit. 

Le zi au matin nous vîmes venir en notre camp une infinité de perdrix y 

^'",?^' la plupart d'une efpèce particulière, qui ne font pas fi délicates à manger 

jour. ^^^ ^^s ordinaires : leur chair eil plus noirâtre : les Chinois les apellent Cba 

/('/, c'eft-à-dire poules de fable , aparemment parce qu'elles fe plailent dans 

les fables oii il y a des herbes: il y en avoit auffi de femblables aux nôtres, 

j, "^ > mais en moindre quantité, qui venoient par volées de plulîeurs centaines 

duneelpe- , . , , ^ i ^'J i n "^ ' ■ '■ 

ce paracu- pour boire a la fource, auprès de laquelle nous étions campez: qui auroit 

hère. eu de bons tireurs 8c de bons chiens , auroit fait belle chafle , mais nos 

gens n'avoient ni l'un, ni l'autre. 

Nous féjournâmes, 8c il fit tout le jour affez frais, le tems ayant prcf- 
que toujours éré couvert avec un vent de Nord-Oueft médiocre: il plut 
aullî un peu à diverfes reprifes. 

Le vin't- ^^ ^^' "°"^ féjournâmes encore: le tems fut allez frais tout le jour avec 

deuzéme ^^ même vent que le joiu" précédent : il ariva ce jour-là des députez de. 

jour, deux Régulos de Peking^ qui font campez à douze ou quinze lieues d'ici. 

Ils envoyoicnt complimenter nos deux premiers Ta gin , qui étoient Icura 
alliez. 

Ce jour-là étant allé voir le Médecin que l'Empereur a envoyé avec nous, 
pour prendre foin des malades: je lui dis l'état où j'étois,8c je lui deman- 
oai une médecine pour purger la bile dont je me fentois acablé : il m'en 
ordonna quatre petites au lieu d'une bonne, 8c pour les préparer, il donna 
deux pincées de cinq ou fix fortes de fîmples , racines. Se poudres, pour 
en faire la décoftion, 8c en prendre plein une petite tafle de porcelaine ,. 
c'ell-à-dire, la valeur d'un petit verre le foir en me couchant , 8c autant 
le matin : j'en pris le foir même, elle était aflez amere, mais elle. n'a- 

voin. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. ly; 

voit pas le même dcboire que les médecines d'Europe: elle ne m'empêcha Voyages 
point de dormir. . km 

Le i]. nous continuâmes à l'éjourner; le tems fut tout le jour fcrein &: TAUTARig; 
aflez frais, parce qu'il fit un bon vent de Nord-Ouell. Je pris encore le Vingt- 
matin &; le loir médecine, l'effet qu'elle produiiit fut que j'eus plus de dé- "■°''"^'ii° 



goût, que je me tro"uvai plus affoibli, 6c plus échauffé qu'auparavant. 

Le 24. nous continuâmes à féjourner : le tems fut fcmblable au jour pré- J^'"§'^" 
cèdent, excepté qu'il fit un peu plus chaud: je me lentis encore le matin 



affez mal, mais enfuite un peu foulage 

Le 2f. un des Mandarins de Lym fayuen , qui étoit allé trouver l'Em- Vingt- 
pereur avec le préfident de;ce tribunal , retourna ici , Se aporta des ordres '^'"'l' 
de Sa Majeiléy qui permettoient à tous les Mandarins, cavaliers & autres 
de la fuite des quatre T'a gm de retourner à Peking^ à la réferve des feuls T'a 
gin^ à qui il étoit ordonné de demeurer au lieu où nousfommes, juiqu'à ^p*^"^" ^^ 
ce qu'ils euffent reçu la réponfe des Mofcovitcs. Sa Majefté marquoit ex- 
preffément que nous demeurafllons aulîî pour traduire cette réponfe. Ces 
ordres cauferent bien de la joyc à tous ceux qui avoient permiffion de s'en 
retourner: car on étoit extrêmement fatigué, & prelque tous les équipa- 
ges étoient ruinez. 

Il fit tout le jour affez frais, le tems ayant prcfque toujours été couvert 
avec un vent de Sud-Ouell. Je me fentis beaucoup mieux de la médecine 
que j'avois prife les jours d'auparavant. 

Le z5. tous ceux de nos gens qui avoient pcrmifllon de s'en retourner Vingt- 
chez eux,, décampèrent, ÔC prirent le chemui de Peking : nous reliâmes 'îz.'émeç:- 
feuls avec Kiou kieou, So fan laoyé. Ma laoyé Sc Ou laoyé. 

Le tems fut couvert & pluvieux tout le jour: le vent fut de Sud-Ouell. 
Je me trouvai confidérablement mieux. 

Le 2.J. nous décampâmes pour nous avancer plus près des lieux où l'Em- Vingt- 
pereur chaffoit, 6c potu- 'avoir plus commodément du fourage. Nous fî- fi^pt' 
mes fo. lys à l'Efl, 6c nous prîmes mêmes fur la fin du chemin un peu du 
Nord: nous marchâmes toujours dans une grande plaine, un peu plus é- 
gale que les précédentes: le terrain toujours de fable, mais ferme, porte 
beaucoup d'herbes, parmi lefqueiles il y avoit quantité de lièvres: c'eft 
pourquoi nos gens vinrent toujours en chsffant : nous fîmes auffi partir plur 
ueurs perdrix. Nos deux premiers Ambaffadcurs avoient des oifeaux de 
proye , mais aparemment qu'ils ne voloient pas la perdrix ,, car on ne les 
lâcha que fur des alouettes, 6c d'autres petits animaux fcmblables. 

Nous trouvâmes fur le chemin plufieurs petits camps de Mongoiis, èc le Camps dé- 
Taiki ou Prince Mongaii qui étoit venu vîfiter nos Ambaffadcurs le jour Mw^ous. 
qu'ils arîverent aux limites de l'Empire: ils étoient campez fur la route 
que nous tenions. Le Tciiki nous donna à diner dans fon camp qui n'étoit I^epas àt^ 
pas fort grand, 6c aux environs duquel il y avoit peu de troupeaux. Le "^'"*'* 
repas confifta en viandes demi cuites de mouton, 6c de chèvre jaune que je 
trouvai d'affez bon goût : il ne lui manquoit que d'être plus cuite ,, 6c 
nous eufîîons fouhaite un peu de ris : le thé Tartare lae fut pas épargné. 

V ?, hG^. 



VtiY AG55 
£ N 

TarTarib. 



Vinçt- 

Iniitiéme 

jour. 



Diverti fTe- 
ment delà 
Chafle. 



ijS DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Les viandes furent ferv-ies fous une petite tente qui nous mettoit à l'abri 
du foleil, mais à platte terre, dans de mcchans baflîns de cuivre très-mal 
propres: aufli le repas fut-il plus pour les valets, que pour les maîtres. La 
tente de ce Taiki n'étoit pas non plus fort propre, cC ne différoit de celles 
des autres Mongous, qu'en ce qu'elle étoit un peu plus grande. Se que cette 
étoffe groHiére dont elle ctoïc couverte, n'étoit pas noircie de fumée, ni 
déchirée comme les autres. 11 y avoit devant la porte de fa tente pour tou- 
te garde une pique plantée, au haut de laquelle étoit une touffe de poil de 
vache noire : c'eil a cette pique que s'atache l'étendart des gens que le 
Taiki commande. 

Nous campâmes dans un lieu où il n'y avoit ni ruifîeau, ni fontaine: 
mais on trouva aifément de l'eau en creufant des puits de deux pieds de pro- 
fondeur: l'eau n'en étoit pas fort froide, î^ elle avoit un très-mauvais goût : 
nous trouvâmes aux environs de notre camp d'affez bon fourage & en 
quantité. 

Il fit extrêmement froid le matin jufques vers les fcpt heures : enfuite le 
tems fut ferein & le foleil fort ardent, mais il ne lailla pas d'être afîez frais 
à caufe d'un afîez grand vent de Nord qui foufHa tout le jour. 

Le 28. nous léjournâmes dans notre camp, & nous vîmes le matin une 
quantité prodigieufe de ces perdrix , que les Chinois apellent Cha ki: 
nous vîmes aufli des canards cc des oyes fauvages fur des mares d'eau, qui 
étoient aux environs de notre camp. 

Le tems fut comme le jour précédent, excepté qu'il fut plus clair & 
plus chaud, n'y ayant eu qu'un petit vent d'Ell : le dégoût me reprit de 
nouveau. 

Nos Ta gin partirent le foir pour aller à la chalTe des chèvres jaunes avec 
le Taiki^ qui ctoit campé affez près de nous. Celui-ci avoit envoyé fes 
gens pour chercher où il y en avoit , dans le defîein de les enfermer pendant 
la nuit dans une enceinte, afin que nos Ta gin euffent le divertifTement de 
les chaflér durant le jour. 



Gouver- 
nement 
des Tarta- 
res Mon- 
gous de h 
.Chine. 



tartar 



'apris ce jour-là du fécond prcCiâcnt àe Lytnfayaen, que tous les Tar- 
ares d'Oueff qui s'apellent en leur langue, Mongous, d'où eft fans dou- 



te venu le mot de Mogol^ & qui font fujets de l'Empereur de la Chine, 
font gouvernez par vingt-quatre Régules^ lefquels ocupent toute cette é- 
tendue de la Tartarie, qui tourne à l'entour de la grande muraille de la 
Chine, depuis la province de Leao tong^ jufques vers le milieu de la pro- 
vince de Chen ft: mais qui ne s'étendent pas fort loin au-delà de la grande 
muraille. Du côté de Hou hou hotun par où nous pafTàmes en revenant, il 
n'y a pas plus de cinquante ou foixante lieues depuis la dernière porte de la 
grande muraille, jufqu'aux frontières du Royaume de AT,»//^^, 6c depuis les 
limites par où nous fommes revenus, qui bornent aufïï les mêmes terres de 
Kalkii^ il n'y a gueres que cinquante ou foixante lieues jufqu'à la grande 
muraille en ligne droite. Nord & Sud. 

Le même nous dit que tous ces Mongous font divifez en quarante- neuf é- 
tendards, fous lefquels l'Empereur les peut faire afTembler quand il le juge 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



ifp 



à propos, comme il a fait à l'ocafion de l;i guerre qui cil entre Iti Rois 
à' Elut b & de Kalka, qui ne lui Ibnt point iliiets ni l'un ni l'autre. 

Eniin il nous ajouta que ce Taiki que nous trouvâmes hier en chemin ctoit 
campé là pur ordre de l'Empereur, & qu'il commandoit mille cavaliers 
campez par pelotons iur toute cette frontière, pour obierver ce qui le pai- 
Ib , & être en état de s'anémblcr au premier ordre. 

Le 29. nos gens retournèrent de la chafle vers midi, &; raporterent plu- 
lîeurs chèvres jaunes, & un loup qu'ils avoient tué dans la même enceinte 
oii ils avoient enferme les chèvres jaunes. Ce loup étoit à peu prés iémbla- 
blc à ceux que nous avons en France, fî ce n'elt que je lui trouvai le poil 
un peu moins grand, & tirant un peu plus fur le blanc : il avoit la gueule 
fort affilée & prefque iémblablc à celle d'un lévrier. 

Qiioiqu'il n'y ait ni bois ni buiflbns en ce pays , il ne laillé pas de s'y 
trouver des loups qui fuivent ordinairement les troupeaux de chèvres jau- 
nes dont ils le nounlfent: j'ai vu pluiieurs de ces chèvres jaunes, & je crois 
que c'elt un animal particulier de ces contrées: car ce n'eft ni gazelle, ni 
dain, ni chevreuil : les mâles ont des cornes qui n'ont gueres plus d'un pied 
de longueur, 6c environ un pouce de diamettre à la racine: ces cornes ont 
des neuds de diitance en diltance. 

Ces chèvres lont de la grollcur de nos dains, 6c ont le poil à peu prés 
femblable , mais elles ont les jambes plus élevées 6c plus déliées : auili cou- 
rent-elles extrêmement vite 6c fort long-tems fans fc lailér : il n'y a ni 
chien, ni lévrier qui puilTe Icsfuiyre: elles rclTcmblent alfez par la tête à 
nos moutons: la chair en ell tendre, 6c d'afléz bon goût: mais les Tar- 
tares 6c les Chinois ne fçavent pas l'aflaiionner. Ces animaux vont par gran- 
des troupes cniémble dans ces plaines défertes , où il n'y a ni arbres ni 
builTons : c'ell-la qu'elles fe plaifent , car on n'en trouve point dans les 
bois: elles ne courent jamais pluiieurs de front, mais elles vont à la file 
6c l'une après l'autre : elles font extrêmement timides, 6c dés qu'elles aper- 
çoivent quelqu'un , elles courent fans celfe jufqu'â ce qu'elles l'ayenc 
perdu de vue: elles ne fautent point, mais elles courent toujours en droite 
ligne. 

Il fit fort chaud ce jour-là jufques vers le foir que le tems fe couvrit,. 
& qu'il s'éleva un vent de Sud. Je ne me trouvai p.is bien tout le jour, 
étant toujours incommodé de l'eftomac, 6c ayant toujours un grand dé- 
goût. 

Le jo. nous demeurâmes tout le jour dans le même camp: le tems fut 
couvert 6c pluvieux le matin , 6c l'après midi il fit fort chaud : ce ne fut 
que vers le foir qu'il s'éleva un alfez grand vent de Sud-Ell. 

Le ^i. un Courier dépêché à l'Empereur par le Mandarin, que Sa 
Majefté avoit envoyé au Roi à' Elut/y, pafla par notre camp. Il alloit por- 
ter la nouvelle , que le Roi âCEInth avoit été obligé de s'en retourner 
promptement dans fon pays, fur ce qu'il avoit apris que les Mahométans 
Tartares fes voifins, y avoient fait une irruption, 6c qu'ils y faifoient les 
mêmes dégâts qu'il étoit venu faire dans le Royaume de Kalka: ce Man- 

dariD 



VOTAGES 

£ N 

Taktakie, 



Le virgt- 
neuf. 

Animaux 
particuliers 
du canton. - 



Defcrip- 
tion des 
Chèvres 
jaunes. 



Letrentié.» 
me jour. 

Le trentsv 
un. 



VûïAGES 
EN 

Tartakie, 



Le pre- 
mier ^ le 
fécond 
jojr de 
Septem- 
bre. 

Le troifié- 

me. 



Le qua- 
trième. 



Propreté 
remarqua- 
ble d'un 
Lama. 



Le fizic- 
ine. 

Le feptié- 
£11 e. 



i<5o DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

daiin n'avoit pu le voir, parce qu'il n'étoic arivc qu'après fon départ. II 
ne put nen nous aprendrc de ceux de nos gens , qu'on avoit députez vers 
les Plénipotentiau'es de Moicovie. 

11 fit aiîèz chaud tout le matin, mais le tems fut couvert depuis midi 
avec un v,ent de Sud-Ouell, 6c nous eûmes de la pluie une partie de la foi- 
rée £v de la nuit. 

Le premier & le fécond jour de Septembre le tems fut couvert Sk plu- 
vieux tout le jour: nous ne fortîmes point de notre camp. 

Le 3. So [an laoyé donna un repas aux autres -Ta gin^ Se à tous les Man- 
darins & Officiers qui étoicnt encore dans notre camp en petit nombre: il 
nous y invita aulli, Se il voulut même manger lui feul avec nous à une mê- 
me table: Kiou kieou. Ma laoyé 6c Ou laoyé furent fervis à une autre table 
près de la fienne: je n'avois pomt encore vu fervir les viandes fl bien ni li 
proprement préparées depuis que nous fommes en voyage. Enfuite ils allè- 
rent à la chaffe au lièvre, & ils en tuèrent quantité en très-peu de tems: 
au retour So fan laoyé nous en envoya quatre en prèfent : il nous a toujours 
traité durant le voyage avec une diilinftion particulière: ôc en toute o- 
cafion il parloit de nous en des termes pleins d'cilime, fur-tout en préfen- 
ce des plus confidérables Mandarins qui nous cormoilToient moins : ce qui 
nous atiroit beaucoup d'honnêtetez de leur part. 

Le tems fut ferein tout le jour avec un vent d'Eft aflez frais jufqucs vers 
le foir que nous eûmes un orage acompagné de tonnerre, d'un grand vent, 
& d'une groflè pluie. 

Le 4. il pafîii eu notre camp un Officier du palais de l'Empereur, qui 
alloit en poile faire compliment de la part de Sa Majcfté au grand Lama 
de Kalka. Il ramenoit avec lui le Lama qui étoit venu faluer Sa Majcfté de 
la part du grand Lavia de Kalka. Ce Lama député étoit un homme bien 
fait de corps & de vifage, ayant le teint naturellement auffi blanc que les 
Européans , mais un peu hâlé du foleil : il avoit auffi l'air plus dé- 
gagé, & paroillbit avoir plus d'efprit qu'aucun autre Kalka que j'eufîe vu : 
ïl étoit vêtu à leur mode d'une velle de foye rouge, mais déjà bien vieille 
êc bien ialie de graille: auffi ces Meffieurs ne le fervent-ils point d'autre 
ferviettc pour efliiyer la graifle de leurs doigts & de leur bouche, que de 
leurs propes habits. Celui-ci ne fit pas de façon, après avoir humé un 
bouillon gras, de s'effuyer la bouche avec la manche de fa vefte. 

Il fit allez frais ce jour-là 6c le fuivant, que régna un grand vent de Sud- 
Oueft. 

Le 6. le tems fe couvrit après midi , 6c redevint ferein au coucher du 
foleil : la nuit fut fort froide. 

Le 7. il vint un courier de l'Empereur , qui ordonnoit à nos Ta gin 
d'envoyer des chameaux chargez de ris au-devant des députez qui étoient 
allez porter leur lettre aux Plénipotentiaires de Mofcovie, afin qu'ils n'en 
manquaffiînt pas fur la route. Ce courier raporta auffi que Sa Majcfté étoit 
allée du côté de l'Eft pour la chafle du cerf à l'apeau, à laquelle elle prend 
un plaifjr particulier. 

Je 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



l<5il 



Je vis tirer du fel pnr nos domcftiques proche de nos tentes: ils ne firent 
que creufer environ un pied en terre, & ils trouvèrent une efpèce de mine 
de Tel mêle avec du fable: pour le purifier ils mirent ce lel mêlé de fable 
daiis un baffin, ils y jetterent de l'eau, le fel fondit, 6c le fable demeura au 
fond: alors ils mirent cette eau dans un autre vafe pour la cuire, ou la laif- 
fcr defiecher par le foleil. Il y avoit déjà plufieurs jours qu'on m'avoit aflli- 
rc qu'il y avoit beaucoup de fel en manière de mine parmi les fables de ce 
pays, èc que les Alongous le tiroient ainfi, ou plus aifément encore dans les 
marais d'eaux de pluie qui s'amafient dans les fonds, &: qui étant delléchés 
par la chaleur du foleil, lailîent une croûte de très-pur & de très-beau fel, 
quelquefois de l'épaifleur d'un ou de deux pieds environ, ôc qu'ils le coupent 
la p r morceaux 

Deux ou trois Mongous conduifîrent au camp un pauvre Chinois efclave 
d'un Mandarin, qui étant demeuré derrière afin de ramener des chevaux 
la, >z qui ne pouvoient prefque plus fe trgîner, s'ètoit égaré dans le pays de 
Kalk^i : par bonheur il rencontra ces Mmgous aufquels il fe fit connoître 
comme il put : car il ne fçftvoit pas leur langue: il y avoit déjà trois jours 
que d'autres Mongous en avoient amené un autre qu'ils avoient retiré d'entre 
les ma;ns d' in Tartare de Kalka:cûn\- ci l'avoit pareillement enlevé d'entre 
les mains d'un autre Tartare de Kalka^ lequel l'avoit fait fon efclave, l'ayant 
trouvé écarté du gros de nos gens, lorfqu'il aloit chercher des chevaux per- 
dus. Il lui avoit pris tout ce qu'il avoit, & même vingt taëls qui aparte- 
noient à fon maître, 6c il l'avoit dépouillé de fes habits. 

Peu de tems après un aune Tartare de Kalka enleva à celui-ci tout ce 
qu''il avoit, tentes, troupeaux, habits, femme 6c enfans, 6c ce Chinois 
même, lequel ayant vu des Tartares Mongous qu'il reconnut à leur bonnet, 
femblable à celui qu'on porte à la Chine, les reclama, 6c leur fit entendre 
qui il étoit. Ils obligèrent ce Kalka de le leur mètre entre les mains, 6c de 
lui rendre l'argent qu'il lui avoit pris , mais non pas fes habits qui étoient 
déjà diifipez. 

Le tems fut ferein tout le jour, mais fort frais, à caufe d'un grand vent 
de Sud-Ouelt. 

Le 8. au matin il ariva un courier dépêché par ceux de nos gens, qu'on 
avoit envoyé porter la lettre aux Plénipotentiaires de Mofcovie à Sekngba, 
Ce Courier étoit porteur d'une lettre, par laquelle ils donnoient avis à nos 
Ita gin qu'ils étoient déjà proche des limites de cet Empire, 6c qu'ils ai'ive- 
roient ici au plutôt, avec la réponfe des Plénipotentiaires de JVIofcovie, 
dont ils étoient chargez : on envoya auffi-tôt ce même courier avec un pe- 
tit Ofiicier du tribunal de Lym fayucn à l'Empereur, pour lui en donner 
avis, 6c recevoir fes ordres. 

Le tems fut fort ferein tout le jour, froid le matin avant le foleil levé, 
cnfuitc aflez chaud vers le midi, 6c vers le foir aflez frais, parce qu'il s'éle- 
va fur les deux heures un vent d'Ouell médiocre. 

Le foir le Mandarin que l'Empereur avoit envoyé faire compliment au 
grand Lama Aq Kalka ^ repaffa en notre camp, retournant vers Sa Majefté: 

J'orne iV. X il 



VovaGe» 

E N 

Tartaris. 

Mme de 
fel. 

Prépara- 
tion de ce 
même lel. 



Huitie'me 
jour. 

Képonfe 
des Am- 
balTadeurs 
Mofcovi- 
tes. 



îSt DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Voyages il nous dit, qu'entre les autres difcours que lui avoit tenu ce I,^»^^ , iîlui 
EN avoit parlé des religions de la Chine, aprouvant fur-tout celle des bonzes 

Tartarie. q^j adorent l'idole fo : qu'il lui avoit aufll parlé de la religion chrétien- 
ne , fous le nom de religion des Européans , & de la loi du Dieu du 
ciel , qui dk. le nom ordniaire fous lequel elle eft connue à la Chine : 
mais qu'il en avoit parlé avec mépris, difant que cette religion ne con- 
noifToit que le feigneur du ciel, 6c qu'elle ne reconnoiiîbit point d'efprits 
ou d'êtres fpirituels: en quoi il montroit aflez combien il étoit peu inllruit 
de notre religion : auffi le P. Pereira ne manqua-t-il pas de relever fon igno- 
rance en prefence de nos Ta gin &c des Mandarins du palais. Ce JVIundarin 
avoit eu ordre de l'Empereur de faire les proilernemens ou révérences acou- 
tumées au Lama, après qu'il lui auroit parlé. 

Sur le foir trois des principaux Officiers qui avoient été envoyez aux 
Plénipotentiaires Mofcovites à Selengha pour leur porter la lettre de nos 
quatre Ta gin, ariverent en notre camp, étant venus en pofte d'environ qua- 
rante lieues d'ici , où ils avoient laifle le refte de nos gens : ils aporterent 
la réponfc des Plénipotentiaires Mofcovites: elle étoit écrite en Mofco- 
vitc , avec une traduftion latine. On nous apella auffi-tôt pour l'inter- 
préter , 6c pour la traduire en Chinois , ce que nous fîmes pendant une 
partie de la riuit. Dès que la traduction fut finie, nous l'allâmes porter 
a nos Ta gin, qui paflerent le relie de la nuit avec nous à traduire eux-mê- 
mes cette lettre du Chinois en Tartare , pour l'envoyer en diligence à 
l'Empereur. 
,- mt»3ire Cette lettre étoit bien écrite ôc pleine de bon fens: il paroiffoit aflez que 
<ie cette Celui qui l'avoit faite étoit un homme habile 6c entendu dans les affaires: 
R.épo-n:e. cai" répondant en un mot à toutes les plaintes qu'avoieni fait les Ta gin, il 
difoit qu'il ne faloit pas s'amufer à des bagatelles, 6c renouveller les ancien- 
nes querelles , ou en fufciter de nouvelles , mais traiter ferieufement de l'af- 
faire efl'entielle, qui ctoit de régler les limites des deux Empires, 6c faire 
une paix 6cune alliance éternelle entre les deux nations: que lui de fon côté 
étoit réfolu, conformément aux ordres qu'il avoit des Czars fes maîtres, de 
ne rien omettre pour achever cette grands affaire, 6c procurer une bonne 
paix, 6c que puifqu'ils ne pouvoient s'affembler cette année pour en traiter 
dans des conférences réglées, il atendroit encore cet Hiver fur les frontiè- 
res des terres apartenantes à fes maitres : que cependant il les prioit de lui 
faire fçavoir inceffaramciit en quel lieu, & en quel tems ils pouroient s'af- 
fembler pour tenir ces conférences, éc que pour fçavoir plus précifément 
leurs intentions 6c faire connoître les iieanes, il leur enverroit au plutôt des 
députez avec des lettres pour eux, 6v qu'il les prioit de recevoir 6c de trai- 
ter ces députez avec honneur, comme des gens de fa compagnie, 6c de les 
dépêcher inccffamment, leur faifant donner de bons guides jufqucs fur les 
frontières des terres fujettcs à leur Empire, comme aufli de leur fournir les 
vivres 6c les voitures ncceffaires. 

Les Officiers qui aporterent cette lettre, nous dirent que cet Ambaffadeur 
ivoit l'air d'un grand feigneur, qu'il les avoit bien traitez 6c avec dilHnc- 

tion ; . 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



ï(îj 



tion: ils fe plaignoient pourtant de certaines véritez qu'il leur avoit dites, 
èc ruilloient avec nos Ta gin de ces Plénipotentiaires & de leur iuitc, trai- 
tant les Moicovkes de petites gens, 6c peu inflruits dans les mœurs polies, 
&: honnêtes; je ne doute point que les Molcovites de leur côté ne fé Ibient 
divertis pareillement aux dépe,,s des Chinois ôc des Tartares. 

Il fît froid tout le jour, quoique le tems fût ferein, parce qu'il y avoit 
un grand vent de Nord-Oueit qui dura jufqu'au foir. 

Le 10. les Officiers qui étoient venus de iS'£'/e«^/^« le jour d'auparavant, 
quoique extrêmement fatiguez, partirent en poile, pour aller eux-mêmes 
porter à l'Empereur la rcponfe des Mofcovites, & lui rendre compte de ce 
qui s'étoit palTé dans cette entrevue. 

Il fit encore plus froid que le jour précédent, car outre le même vent 
qui régna toujours, le tems fut couvert prefque tout le jour, de forte que 
tout le monde étoit vêtu de fourures dans notre camp. 

Le 1 1. nous décampâmes &c fîmes 30. lys à l'Eft: nos gens vinrent tou- 
jours en chalîant le lièvre: le pays toujours fable en partie mouvant, 6c en 
partie ferme mêlé d'un peu déterre: le terrain inégal, mais fans hauteur 
contîdérable; il y avoit du fourage, mais les eaux étoient toujours mau- 
vaifes. 

Le tems fut froid tout le jour, quoique fort ferein: le vent femblable à 
celui du jour précédent. 

Le 12. il pafTk le matin dans notre camp ^ aux environs, une quan- 
tité incroyable de ces perdrix de fable , dont j'ai déjà parlé : elles paf- 
foient par bandes aufîi nombreufes, que le font les volées d'étourneaux en 
Europe. 

Il fit grand froid le matin, mais comme il n'y eut point de vent tout le 
jour ,1e tems fut tempéré depuis huit à neuf heures jufqu'au foir: le ciel 
prefque toujours couvert depuis midi. 

Le Courier [qu'on avoit envoyé à l'Empereur , pour lui donner avis du 
retour de ceux qui avoient été dépêchez vers les Ambafladeurs de Mofco- 
vie, revint en notre camp, mais fans aporter aucun ordre de Sa Majef- 
té. Nos Ta gin furent à la chafTe des chèvres jaunes, 8c en tuèrent plu- 
fieurs. 

Le II. le tems fut couvert prefque tout le jour 6c allez tempéré, fans 
vent jufques vers le coucher du Ibleil, qu'il fit un petit orage mêlé de ton- 
nerre, de vent 6c de pluie: mais peu confidérable, enfuitc le tems fe dé- 
couvrit, &il s'éleva un grand vent de Sud-Oueft, qui dura une partie de 
lanuit. 

Le 14.au matin il fit fort froid avec une gelée blanche, le tems fut ferein 
tout lejour 6c afTez froid, d'un vent de Sud-Oueft, qui dura jufques vei-s 
le coucher du foleil. 

Le If. vers le foir un Courier de l'Empereur ariva en notre camp, ^ 
BOUS aporta un ordre de SaMajefté, de nous rendre incefTamment auprès 
de lui , dans le lieu où il étoit encore à la chaflé: l'ordre portoit que So fan 
lao)é vînt en pofte: aparemment que l'Empereur qui aime 6c eftime beau- 

X i coup 



Voyages 

F N 

Tartaris, 



Le diiié- 
me jour. 



Le oniic- 
nie. 



Le doa- 

iiéme. 



Le trciic. 



Le quator- 
ïe. 



Lequinïc. 



reur, 



Climat de 



r6+ DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

"KoTAGEs coup ce feigneur , vouloit lui donner en cela une marque de confîdération 
^^ èc d'afFeâion, parce que So fan laoyé avoir témoigné à cet Officier de la 

Taktarie. (^j^jf^jjjj.g jj; l'Eitipcreur, qui avoit paffc 8c repaffe en notre camp, allant: 
ôc revenant de viliter le grand Lama âe Kalka de la part de SaMajefté, 
qu'il fouhaitteroit fort de voir apellcr le cerf, n'ayant jamais vu cette 

No ivcaux chade, à. laquelle l'Empereur prend tant de plaifir, qu'il y pafle les jours 

Ordres de entiers: en quoi cet adroit feigneur prétendoit fans doute flater la paffion 

mnpc- de Sa iMajellé. 

L'Empereur laifioit à Kiou kieou^à. Ma laoyé, &C à nous la liberté de venir 
à notre loi{Tr,& ordonhoit à Ou laoyé de demeurer au lieu où nous étions, 
avec les autres Officiers de fon tribunal, pour avoir la vue fur les Mongous^ 
qui font campez fur les frontières, £c tenir la main à ce que les ordres de la 
cour fe portallent en diligence par tout ce pays-là. 

Le même jour quclques-unS' de ceux qui avoient été députez vers les 
Ambafladeurs Mofcovites, 6c qui n'avoient pu fuivre les premiers vcqus, 
ariverent en notre camp: l'un des plus confidérables 6c des plus intelligens 
d'entr'eux, proche parent de So fan laoyé, me dit que le climat, où Se' 

Stîtniha'^'' isngha efl fitué, e 11: fort doux, 6c à peu près auffi chaud que Peking: que 
les terres y font fort bonnes , 6c fort grafles : qu'elles portent de beaux 
bleds , 6c de bons fouragcs: que les«eaux y font bonnes : qu'il y a beau- 
coup de montagnes, 6c des bois en quantité: qu'il y a auprès de la ville 
une fort grande rivière, fur laquelle les Mofcovites ont environ dix-huit 
à vingt barques ; que les maifons de Sdcngha font toutes de bots , mais bierr 
bâties: que les Mofcovites les avoient bien traitez. Il jugeoit qu'il pou- 
voir y avoir du lieu où nous étions campez , jufqu'à Sclciigha, environ 
i.foo. ou ifpo. lys, que depuis le lieu où ils s'étoient féparez de nous, 
lorfqu'on les envoya porter la lettre, jufqu'au lieu où le Roi de Kalka te- 
noit fa cour, il y avoit f4o. ou ffo. lys: qu'ils avoient prefque toujoursi 
marché droit au Nord jufques-li,. 6c depuis là même jnCqu'à Sekngba,Ci ce 
n'eft qu'ils avoient fouvent tournoyé à l'entour des montagnes. 

Le tems fut fort ferein tout le jour , 6c aifez chaud, ayant fait peu de 
vent, quoiqu'il fît fort frais le matin. 

^ r ; ;é, Le \6. nous partîmes à la pointe du jour tous enfemble, 6c après avoir 

jne jyiir. marché quelque peu de tems de compagnie avec So fan laoyé, il prit les 
devants avec les chevaux de pofte qu'il avoit pour lui 6c poiu" fon équipa-^ 
ge. Il en avoit près de if. ou 30. Nous fimes ce jour-là cent lys droit à 
l'Ell: , le pays toujours fables , la plupart fermes, mais ftériles. Nous 
fîmes feulcrnent partir quantité de perdrix 6c de lièvres, ^ quelques cailles: 
les faucons de Kiou kieou prirent quatre ou cinq de ces dernières. 

Nous carnpâmes dans des fables mouvans, fur une petite hauteur, au 
bas de laquelle il y avoit de l'eau courante, inais falée, 6c l'on n'en put 
trouver qui fût douce, quoiqu'on creulat des puits en pludeurs endroits: 
auffi tous les lieux bas d'alentour, aufîi bien que tout le pays que nous^ 
avions traverfé ce jour-là même.,, étoietit pleins de fel, 6c la furface des . 
Ikble&étoit toute blanche. . 



ET DE LA TARTARIJÊ CHINOISE. i6f 

Il fit fort frais tout le lour, quoique le tems fût trcs-fercin, mais il s'é- V..vagis' 
leva un vent d'Ell médiocre avec le lolcil, qui tint toujours l'air frais. '^^ 

Le 17. nous fîmes 80. lys, toujours droit à l'Elt , fuivant la même ^^^''^^ • 
plaine, qui ctoit pourtant beaucoup plus inégale: nous trouvâmes même J"^ ..,"^' 
pluiieurs petites cohnes : nous campâmes proche d une petite pranic pleine jour. 
de bons fourages, aux environs de laquelle il y avoit pluiieurs marais d'eau. 
11 y avoit plus de trois mois que nous n'avions campe fi agréablement, ni ^^'"P^" 
ii commodément. L eau ctoit boime, mais peu fraîche: nous fîmes en- voiable,- 
core partir fur le chemin quantité de perdrix de iables, 6c de lièvres: on 
prit &c on tua quelques-uns de ces derniers: les faucons prirent aufli quel- 
ques cailles, qui font toutes femblables à celles de France , fie d'un goût 
auflî délicat. 

Il fit aflez frais tout le matin, mais l'après-midi il fit un peu plus chaud; 
le vent d'Ell: qui avoit régné le matin , ayant prcfque entièrement cefle 
vers le midi, le tems fe couvrit vers le loir. 

Le 18. nous fîmes cent lys au Sud-Eft: le pays que nous traversâmes Le dis^ 
étoit un peu plus agréable que le précédent : il étoit fcmé de colines 6c ''uiiiéme. 
de grandes mares d'eau, la plupart falée 6c remplie de falpêtre : le terroii' 
commençoit auffi à être meilleur, le fable étant plus mêlé de terre, 6c portant Payj p^{^^. 
des herbes fort hautes en plufieurs endroits. Nous vîmes aufii plufieurs pe- blemeé 
tits camps de Mangom,. &C nous trouvâmes iur le chemin quelques petits' ''O"* 
morceaux de terres cultivées, où ces Taitares avoient moiflonné du mil- 
let : nous ne vîmes plus tant de lièvres , mais toujours beaucoup de per-' 
drix -fie de cailles dans les endroits où les herbes étoient hautes : nous 
aperçûmes deux arbres , ce qui ne nous étoit pas arivé depuis long- 
tems. Il ne fe trouva pas d'eau qui fût bonne à boire dans le lieu où nous 
campâmes. 

Le foir un l'hûriatnha ou Grand du palais de l'Empereur, qui eft Alon- ,,• ,• . 
gûu de nation , mais établi a la cour de Fekmg , vint voir Kiou kieoii , oC en invué à^ 
l'invita à venir dîner le lendemain dans fon camp, qui n'écoit qu'à douze ou d:ncr chéS' 
quinze lys de là: il y étoit campé depuis près de deux mois, ayant été en- "." ^^''" 
voyé par l'Empereur fur cette frontière, pour ne pas perdre de vue les *''"'"'"'• 
Mongous de ce pays-là, que Sa Majcfté avoit fait mettre fous les armes, 
à l'ocafion de la guerre qui efl entïc les Rois à'E/uth 6c de Kalka. 

11 plut tout, le jour : vers le coucher du foleil le tems fe découvrit 
un peu. 

Le ip. nous fîmes foixantc lys au Sud-Eft: nous vînmes diner chez ce Ledixneu- 
T'horiamba: le repas fut à l'ordinaire des Taitares, peu magnifique : il con-- vieme. 
fifioit en viande de mouton, 6c en une oyc mal cuite: aufli y mangeai-jc rj-^ | ,, 
bien peu: ce que j'y goûtai de plus paflable , fut d'une forte de légumes repas dû 
iàlez, 6c préparez avec de la moutarde: l'on me dit que c'etoit de la feuil- Theriami/ai' 
le 6c de la racine de moutarde même: 6c un bouillon fait avec du jus de 
mouton, que l'on ne fervit qu'après le repas par manière de thé. 

Le pays que nous traveriâmes étoit encore meilleur que le jour précé^' 
dentale terrain pjus mêlé de terre avec le fable, 6c k fourage meilleur:- 

X- 3:; ' noiis- 



i(î5 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

A'ovAGEs nous crouvâmes auflî plufieurs morceaux de terres cultivées, £c nous vîmes 

»N çà & là de petits camps de Moiigotis. 

Tariakis. Après avoir hiit vingt-cinq ou trente lys , nous pafTâmes des montagnes 
qui s'étendent de p.irt fie d'autre au Nord-Eft & au Sud-Ouell, & qui vont 
aparemmcnt le terminer du côté du Sud-Ouell aux montagnes, fur lefquel- 
Ics ell bâtie la grande muraille. Ces montagnes font en partie de fable, mê- 
lé d'un peu de terre, £c couvertes d'herbes, mais vers le fommec ce n'eft 
que pierres 8c que roches. 

Après les avoir paflees, nous defcendimes dans une grande plaine aflez 
unie, vers le milieu de laquelle nous campâmes près d'un petit camp de 
Alongous : nous trouvâmes de bonne eau dans leurs puits : il y avoit auilî 
plufieurs marcs d'eau dans cette plaine , 6c quantité de très-bons .foura- 
ges. 

Il fit un afiez grand brouillard le matin jufques vers les huit à neuf heu- 
res: enfuite le tems fut ferein, fans vent, & allez chaud , jufques vers les 
deux heures après midi : alors il s'éleva un affcz grand vent d'Ouell qui a- 
mena des nuages, & même un peu de pluie, mais qui ne dura pas , Scie 
tems redevint ferein comme auparavant. 
Le ving- Le zo. nous fîmes cent lys: foixante au Sud-Eft, 6c quarante à l'Efl 
tiémejour. Sud-Ell: après avoir traverfé le refte de la plaine qui a bien quatre-vingt 
lys pour le moins de diamètre, & qui eft toute environnée de montagnes, 
excepté au Nord, où elle s'étend à perte de vue, nous entrâmes dans des 
montagnes qui fe touchent prefque les unes les autres , n'y ayant que de 
petites valées entre deux- chaînes de ces montagnes , ou de petites plaines 
qui en font toutes environnées: ces montagnes ne font ni grofies, ni hau- 
tes: ce ne font prefque que des hauteurs qui fe terminent en pointe, liées 
les unes avec les autres: elles font toutes chauves vers la cime, mais couver- 
tes de bons fourages, 6c pleines de petits arbriffeaux depuis le milieu juf- 
qu'au bas: j'y vis quelques abricotiers fauvages, mais fort petits. 

Les plaines & les valées font remplies de très-bons fourages, il y a auflî 
quantité de petits faules. Aulîi l'Empereur a-t-il pris pour lui ou donné 
aux Princes & aux Grands Tartares ou Tartariiez de fa cour, toutes les ter- 
res qui font dans ce quartier là, 6c toutes celles qui s'étendent fort loin vers 
l'Orient, toujours dans ces montagnes. Ils y ont des efclaves Chinois 6c des 
Mongous , qui font ou leurs efclaves ou leurs vafTaux , qui nourifTent leurs 
haras 6c leurs troupeaux, chacun dans le terrain qui lui apartient. 

Après avoir fait quarante lys dans ces montagnes, nous vînmes camper 
proche d'un petit camp de Mongous, qui aparticnnent au frère aîné du 
Roi, 6c nous vîmes un grand haras de chevaux 6c plufieurs troupeaux de 
beufs, de vaches , 6c de moutons qui font auflî à lui: l'Empereur lui a 
Eaucxcel- ^jonné ces terres qui font fort bonnes, mais peu cultivées : car il n'y a que 
quelques morceaux oià ces Tartares fement du millet , à l'exemple des 
Chinois. Nous trouvâmes de très-bonne eau à boire, dans les puits que 
ces- AIofig<ii{S avoient proche de leur camp. 

Le 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. i6j 

Le tems fut fort froid le matin, la terre étoit couverte d'une gelée blan- Vovagïs 
che: le relie du jour le tems fut ferein 6c moins froid. en 

Le 11 . nous fîmes Ibixante lys à l'Eft-Sud-Eit, partie par des montagnes '^^'^■^'^'"^' 
femblubles a celles du jour précédent, 6c partie dans une grande plaine qui Le vmgt- 
en cil toute environnée, vers le milieu de laquelle paffc un njincau, qu'on dit [ô"ùr "* 
être le bras d'une grofle rivière nommée Lan ho. La plaine eft afl'ez Itérile 
jufqu'à ce'ruiifeau, ce n'ell proprement qu'une peloulé, mais au-delà en 
avançant au Sud-Éft, le terroir eft fort bon fur tout lorfqu'on aproche 
des montagnes qui font au-delà , on y trouve quantité d'excellcns pâtu- 
rages. 11 y a aufli dans cette plaine plufîeurs petits camps de Aîongous. 

Au Nord-Oueil de la plaine on voit deux tours bâties fur une hauteur. 
Nous vînmes camper au bout de la plaine 6c au pied des montagnes pro- 
che d'un camp de ces Mongcus qui aparticnnent à l'Empereur, 6c qui ont 
foin des troupeaux, 6c des haras, qu'il fait nourir en cet endroit. 

Il fît fort froid le matin, 6c il tomba une greffe gelée blanche. Le tems 
fut ferein le relie du jour 6cafre7. frais, parce qu'il fouffioit un vent d'Oueft. 

Le foir on nous aporta un panier d'un petit fruit nommé Otilana par pu fmit 
ceux du pays: il eft prefque femblable à nos cerifcs aigres, à la réferve apellé 
qu'il eft un peu plus pâteux, êc il aide admirablement bien à la digeftion : ontana, 
Kiou kicou 6c Ma laoyé en avoient envoyé chercher exprès pour le P. Pereira 
qui le trouvoit extrêmement incommodé, 6c dans un dégoût univerfel, de 
lorte qu'il ne pouvoit prendre aucune nouriture:il lui fembloit que ce fruit 
lui feroit du bien, comme il ariva en efl-et : car quoiqu'il fût déjà prefque 
pouri, ou à demi iéché, il ne laifTa pas d'en manger avec apétit, 6c il s'en 
trouva beaucoup mieux : le lendemain j'en mangeai auffi, il me fit du bien : 
quand il eft dans fa maturité., il a le goût fort agréable : il croît fur de pe- 
tites plantes dans les valées , 6c au pied des montagnes de cet endroit de la 
Tartarie parmi de grandes herbes. 

Le 2i. nous fîmes 70. lys: huit au Sud-Eft, 6c le refte en tournant au- Le vingt-' 
tour de plulieurs montagnes : depuis le Sud-Eft jufqu'au Nord-Eft, nous deuziéme 
marchâmes toujours entre des montagnes qui font fort agréables à la vue, jo"''- 
auffi-bien que les valces , 6c les petites plaines qu'elles forment. On y voit 
par-tout des arbriflcaux, des armes 6c des buiffbns, qui font comme autant 
de petits bofquets : les valons font remplis de petits roziers, de poiriers fau- 
vages , 6c d'autres arbres : il y a grand nombre d'abricotiers fur le pen- 
chant des montagnes : des coudriers 6c des aulnes fe trouvent particulière- 
ment fur le bord des ruilTeaux qui ferpentent fous les arbres. 

Le long de ces valées nous trouvâmes trois ou quatre ruifieaux, dont 
l'un paflbit au milieu d'une plaine aiïez vafte,. & au-delà de laquelle il 
y en a une autre moins grande, mais dont les pâturages font excellens. 
Nous y vîmes quantité de beftiaux , de chèvres, de beufs ôc de mou- 
tons, 6c des tentes de Alongous en plus grand nombre que j'en aie encore 
vu. On nous dit que tout ce pays, ces troupeaux, ^ ces gens apartenoienc 
à deux Princes du fang ; il y avoit dans cette efpèce de camp des Chinois 6c 

des- 



lôS DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

V^TAGEs des Chinoifes efclaves de ces Princes, qui font chargez du foiri de leurs 
EN troupeaux. 

Tartarii. Nous campâmes un peu au-delà de cette dernière plaine proche d'un pe- 
tit ruiffeau, dont l'eau étoit tort claire 6c fort bonne , dans un valon où il 
fc trouvoit çà 6c là des arbre.;, des buiflbns, 6c de bons fourages. Aîa laoye 
avoir fait pêcher dans un des .ruifieaux que nous trouvâmes iur le chemin, 
& envoya de petits poifibns au P. Pereira , qui les mangea avec apétit. 
Nous marchâmes toujours dans un chemin fort frayé. 

Jl fît fort chaud depuis le matin jufques vers deux heures après midi : en- 
fuite le tems fut couvert le reilc du jour, 6c il tomba même un peudepluie, 
mais qui ne fut pas de durée. 

Le rinet- Lezj. nous times 70. lys prefque toujours à l'Eft; nous prîmes cepen- 

troifiéme. ^^^^ de tems en tems un peu du Nord en tournant autour de quelques hau- 
teurs; le pays étoit à peu près femblable à celui du jour précédent, fi ce 
n'ell que nous ne trouvâmes point de camp , ni d'habitation de Mongous. 
Nous'pafsâmes deux petites rivières à gué , l'eau en étoit belle 6c clai- 
re: nous trouvâmes aulli pl'ufîeurs petits ruilleaux: ces rivières viennent, 
dit-on, du mont Petcha qui eic au Nord-Ert de ce pays: elles coulent au 
Sud-Ouell alîèz long-tems, 6c enfuite elles retournent à l'Ell, 6c fe vont 
jetter dans la mer orientale. 

Nous fuivîmes toujours le grand chemin , que l'Empereur avec fa fuite 
a fait en pafTant par ce pays , lorfqu'il efl: allé à la chalTe du cerf, après 
avoir achevé celle des chèvres jaunes. Nous campâmes le long de la derniè- 
re de ces deux rivières dans un lieu fort agréable : nous avions pour point de 
vue des montagnes dans le lointain qui étoit au Sud-Eil:,au Sud, 6c au Sud- 
> Ouefl, toutes chargées d'arbres, 6c une afîèz grande plaine peu égale, 
mais fort diverfifièe d'arbriflèaux 6c de buiflbns. C'efl au milieu de cette 
plaine que coule la rivière, de même qu'un gros ruifTeau qui vient s'y 
jetter. 

Il fit un tems fort tempéré tout le jour, le matin le tems fut ferein avec 
un vent d'Eit qui fe tourna au Sud, 6c enfuite à l'Ouell: : l'après-midi le 
tems fut couvert jufqu'au foir, 6c il y eut de la pluie 6c du tonnerre à diver- 
fes reprifes. 

Le 24. nous fîmes 50. lys à l'Eft-Sud-Efl : la moitié du chemin fut de 

, . , même que les deux jours prècédens: après quoi nous defcendîmes dans un 
Le vingt- j/.T, ■'v'^r» i^j-1 /-'j'-n 

.quatrième, détroit de montagnes ou nous fîmes les quinze derniers lys. Ce dctroit eft 

fort étroit, 6c le chemin fort difficile, particuhérement pour les bètes de 
charge. Il y a un ruillèau qui. coule dans le fond, dont l'eau efi: très-claire 
& très-bonne: des deux cctez ce font des montagnes affez hautes 6c fort 
roides, la plupart couvertes de bois dehautefutaye : fur le fommet il y a quel- 
ques pins: fur le penchant ce .font des coudriers 6c d'autres arbrifTeaux :on en 
voit qui ne font qu'à demi couvertes de bois d'aulnes difperfez çà 6c là, 6c 
d'autres qui ont de gros rochers fur leur fommet : ce qui fait un fpeftacle 
aflez divertiffant. 

Ce 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 169 

Ce détroit va un peu en tournant, tantôt vers le Sud, &: tantôt vers Voyages 
rOuell: mais il court plus ordinairement à l'Eit Sud-Eft, Se au Sud-Eil. ^'^ 
Nous campâmes dans ce détroit même, les uns fur le penchant d'une mon- ^^'^r^i'iE, 
tagne, les autres dans la valée qui commence un peu a s'élargir après quin- 
ze lys: la nuit nos gens furent à la chalTe au cerf, ils en virent quelques- 
uns 6c tirèrent defllis, mais ils les manquèrent. On dit qu'il y en a quantité 
dans ces montagnes: nous luivïmes toujours le chemin que l'Empereur a- 
voit fait en ce pays-là, où il n'avoit pafTé que depuis un mois. 

Il plut une partie de la nuit & le lendemain jufqu'à midi, après quoi le 
tems le découvrit, 6c fut afléz tempéré jufqu'au coucher du foleil: la nuit 
fut fort froide. 

Le 2f . nous fîmes 40. lys à l'Eft Sud-Eft, toujours dans le même d'é- ^^ ^''^o^' 
troit de montagnes qui va en s'élargiilant peu à peu. Le ruiiîeau qui def- *^""^" 
cend dans la valée , fe grolîît infcnfiblemcnt des eaux de pluiieurs fontai- /^rb^jf. 
ncs, £c d'autres petits ruifîéaux qui coulent des montagnes. Les chemins leaux qui 
font- moins difficiles à mefure que la valée s'élargit : tout y eft plein d'ex- portent les 
cellens fourages : il y a quantité de roliers fauvagcs 6c de ces petits arbrif- o*'"""^* 
féaux qui portent les Oulanas: ils n'ont pas plus d'un pied 6c demi de haut, 
6c n'ont qu'une feule branche, mais toute pleine de fruits. Ceux que nous 
trouvâmes en chemin étoient dépouillez de leurs fruits, qui avoient été en- 
levez par les gens de la fuite de l'Empereur. Nous ouïmes en chemin des 
cris de cerfs, 6c nous en aperçûmes quelques-uns. 

Un peu après avoir campé fur une des montagnes qui font au Nord, nous Gibier du 
aperçûmes une bande de vraies perdrix, 6c une autre de faifans : nous cam- Canton, 
pâmes encore dans une valée de ce détroit, mais qui a près de demie lieue 
de largeur en cet endroit, 6c au milieu de laquelle un gros ruifleau roule 
fes eaux avec rapidité. La valée eft remplie de bons fourages. On trouve 
au pied des montagnes quantité d'oulaniers, 6c on nous en aporta plufieurs 
chargez de fruits. J'allai moi-même fur le foir me promener fur les petites 
hauteurs qui font au pied des montagnes où il y avoit quantité de ces 
Oulanas: mais la plus grande partie avoit été flétrie ou brûlée par la gelée. 

Il fit extrêmement froid la nuit 6c le matin, une grofle gelée avoit glacé 
l'eau dormante dans la valée : le refte du jour il fit un tems aflcz. tempéré; 
il plut au commencement de la nuit. 

Le z5. nous fîmes fo. lys: trente à l'Eft-Sud-Eft, 6c vingt à l'Eft, en 
marchant toujours dans la même valée : le pays étoit encore plus agréable Le vin^t- 
que les jours précédens : la valée étoit plus large, 6c en quelques endroits fiziéine!' 
elle étoit garnie d'une fi grande quantité d'arbres, qu'on l'eût prife pour 
un verger. Les fourages ttoient bons, furtout dans les endroits lefquels 
n'avoient pas été foulez par la marche de l'Empereur, qui a fait ce chemin 
au commencement de ce mois. Il fe trouva au milieu des grandes herbes, 
qui font le long de la rivière, une très-grande quantité de tailans : nos Ta 
gin^ avec leur iùitc, vinrent toujours enchadant, 6c en tuèrent quelques- 
uns: les faucons àe Kiou kieoit en prirent un grand nombre ; ils font fem- 
blables à ceux de France 6c d'un goût aulîî délicat. 

Tome IV. \ Après 



Voyages 

E N 

Tartame. 



Campe- 
ment favo- 
rable. 



Le vingt- 
feptiême. 



Abondan- 
ce de bois 
a DÂcir, 



ijo DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Après avoir fait les trente lys, nous quitâmes cette valée qui commence 
às'étrécir, £c nous prîmes au Nord-Elt en montant une haute montagne 
toute couverte de bois, de chênes , de pins, d'aulnes, de coudriers, vk:c. 
Après avoir defcendu cette montagne en tournant tantôt au Nord 6c tantôt 
au Nord-Elt, nous entrâmes dans une autre valée à peu près fcmblable à la 
première, 6c nous fîmes environ quinze lys à l'Elt. Cette valee abonde 
aulîl en faifins. 

Du fommet de la montagne que nous montâmes, on voit une forêt , ou 
un labirinthe de pointes de montagnes fans nombre , qui font femblables à 
celles dont j'ai parlé ci-devant: nous campâmes dans un lieu fort agréable 
èc rempli de fourages , proche d'un gros ruiffeau qui vient du Sud , où 
aboutit une autre valée. 

Le tems fut tout le jour aflez beau , 8c fort tempéré avec un vent de Sud- 
Oueft. 

Le zj. nous fîmes à peu près i^o. lys pour ariver au camp de l'Empe- 
reur: nous marchâmes d'abord prefque droit à l'Eft, 6c fimes près de So. 
lys à ce rumb, prenant tantôt un peu du Nord, 6c tantôt un peu du Sud , 
pour fuivre la valée qui tourne de tems en tems autour des montagnes: elle 
n'eft pas également large par tout, mais ordinairement elle a près de deux 
lieues de largeur, 6c quelquefois davantage: elle eft pour le moins aufli a- 
gréable que les autres, 6c les montagnes offrent encore un fpectacle plus 
agréable à la viîe, 6c plus diverfifié de rochers , fur lefquels il y a çà 6c là 
de petits bofquets formez , tantôt par des pins, tantôt par des aulnes, des 
chênes, 6c d'autres arbres, dont quelques unes de ces montagnes font tou- 
tes couvertes. Toute la valée efl arolèe de gros ruifleaux qui viennent de 
ces montagnes, 6c qui forment une petite rivière: il y a aulîl beaucoup de 
faiians dans tous ces endroits : 6c fi l'Empereur qui s'cil réiervé ce quartier 
de la Tartarie pour la chafle , permetoit d'en cultiver les terres, elles fe- 
roient fans doute très-fertiles. 

Après avoir fait ces 8o. lys à l'Eft, nous trouvâmes que la valée s'élar- 
giflbit confidérablement, 6c qu'elle formoit une plaine de plus d'une lieue 
de diamètre. Nous traversâmes cette plaine en tournant vers leNord-Oueil, 
6c nous pafsâmes la rivière : nous vîmes fur fes bords quantité de grofles piè- 
ces de bois propres à bâtir, la plupart defapin: on les fait defcendre fur 
cette rivière dans le tems qu'elle eft le plus fournie d'eau jufques vers la mer 
du Japon: puis on les tranfporte dans une autre rivière, & en les faifant 
floteriur l'eau, on les conduit jufqu'à une journée de Peking. C'eif ce qui 
fait que le bois à bâtir n'y eft pas cher, quoiqu'il s'en fifle une grofle con- 
fommation , parceque les charpentes des maifons font extrêmement four- 
nies. 

Outre la commodité qu'on a de faire floter le bois jufqu'aux environs de 
Pckhig, il ne coûte aux marchands que la peine de le faire couper 6c rouler 
dans la rivière, qui eft fort proche des montagnes, parce que l'Empereur 
danne liberté entière à quiconque d'abatre de ce bois. 

Après avoir traverfé cette plaine, nous fuivîmes un grand chemin j^ qui 

me- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 171 

menoit droit au quartier général de l'armée Impériale: nous fîmes bien vingt- Voyages 
cinq lys fur ce chemin, allant prefque au Nord-Nord-Ell, nous trouva- ^*' 
mes beaucoup de monde qui alloit &c vcnoit , 6c entr%itres, une partie delà '^**-'''*'^'"' 
fauconnerie de l'Empereur , au nombre de vingt-cinq ou trente faucons: 
chaque faucon étoit gouverné par un Officier particulier : nous traverfâ- 
mes le camp de l'armée Impériale, qui ocupoit trois quarts de lieue dans ^«n^P de 
l'étendue d'une valée qu'on apelle Puto. Le gros de ce camp étoit de 1^'"1^^, 
cavalerie, compofée des détachemens de toutes les brigades ou étendards. ' ^ ^' 

A l'entrée du camp étoit une ligne de tentes qui ocupoient toute la lar- Defrrip- 
geur de la valée , Se qui étoient tellement ferrées, qu'elles formoient une non de ce 
ci'pèce de muraille qui empêchoit le palîage : ce n'étoit qu'au milieu qu'il Camp, 
y avoit une ouverture qui tenoit lieu de porte, 6c qui étoit gardée par des 
foldats. Chaque brigade étoit campée l'une proche de l'autre, toutes fur 
une même ligne, formant chacune un grand quarré, compofé des tentes 
des foldats , placées de la manière que je viens de dire. 

Au dedans de l'enclos étoient les tentes des Officiers 5c de leurs domef- 
tiques , chacun félon fon rang , dans un grand ordre avec leurs étendards. 
Chaque quartier avoit une ou deux ouvertures qui lui fervoient de portes. ' 
De l'autre côté de la valée 6c aux environs du camp paiflbient des bef- 
tiaux : c'étoit là auffi qu'étoient les tentes des vivandiers , des bouchers, 
ècc. 

Au bout de cette longue file fe trouvoient les tentes qui apartenoient 
aux Grands de la cour , 6c aux Officiers de la maifon de l'Empereur, le- 
quel avoit fon quartier dans l'extrémité du camp au Nord-Nord-Efl ; la 
tente de fon fils y étoit encore: pour lui il avoit décampé dès le matin de 
ce jour-là même : il étoit allé dans une autre valée plus commode pour la 
chafle du cerf, dont il fait fes délices: il n'avoit mené à fa fuite qu'une 
partie de fa maifon: les Grands de fa cour l'avoient fuivi à petit train, 6c 
avoient laifle le gros de leurs équipages au quartier général , de crainte 
qu'une fuite plus nombreufe n'épouvantât les cerfs. 

Comme nous ne trouvâmes point Sa Majefté au quartier général , nous 
prîmes le chemin qu'il avoit tenu , 8c nous fîmes encore pour le moins 
vingt-cinq lys, en tournant dans différens détroits de montagnes. Au pied 
d'une de ces montagnes, nous trouvâmes le camp Impérial dans une efpéce 
de cu-de-fac , formé par des montagnes femblables à celles dont j'ai parlé. 
Il pouvoit bien y avoir mille ou douze cens tentes dans ce petit camp dé- Quartier 
taché, à la tête defquelles, dans le fond du cu-de-fac, étoient placées les reuj "^^ 
tentes de Sa Majerté, qui étoient fermées de trois enceintes. 

La première étoit compofée des tentes de fes gardes, qui formoient une 
efpèce de muraille: la féconde enceinte étoit faite de petites cordes ata- 
chées à des piquets difpofez en lozangc, à peu près comme des filets de ^^ O'^'- 
pêcheurs : la troifiéme 6c la plus intérieure avoit. une tenture dé grofle toile "^P^^*^"' 
jaune. 

Cette troifiéme enceinte avoit la forme d'un quaré , dont chaque côté 
étoit long d'environ fo. pieds géométriques, 6c haut de fix àfeptpieds: 

Y z elle 



VOYAGIS 
EN 

Takiarie. 

Dercrip- 
tion ùe la 
tente Im- 
périale. 



Pâffion de 
l'Empe- 
reur pour 
là chalTe 
du cerf. 



171 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DELA CHINE, 

elle n'avoit qu'une feule porte à deux batans : les deux autres enceintes 
avoient chacune trois portes, l'une au Sud, la féconde à l'Ell, 6c la troi- 
ficme à rOueil. ♦ 

Entre la première 6c la féconde enceinte, étoienc placées les cuifines & 
les tentes des moindres Officiers de Sa Majeilé : entre la féconde 6c la troi- 
fiéme, il n'y avoit que les tentes des Officiers plus immédiats, comme font 
les Officiers des Gardes, 6c les Gentilshommes de la chambre, au milieu 
de la troifiéme enceinte ctoit placée la tente quifert de chambre à l'Empe- 
reur: elle étoit de la même forme que les autres tentes des Tartares, c'eft- 
à-dire, toute ronde, 6c à peu près femblable à une grande cage de bois. 
Elle étoit couverte d'étoffes de la Chine affez groflléres : le defTus étoit re- 
vêtu d'une toile aflez blanche,* 6c on voyoit fur le fommet une efpèce de 
couronne en broderie d'or: cette tente étoit un peu plus propre 6c plus 
grande que toutes les tentes ordinaires. 

Il y avoit encore plufieurs autres tentes , pour ceux de fes enfans qui 
l'acompagnoient en ce voyage. Toutes les portes des enceintes avoient 
leurs gardes , diftinguées des deux cotez des enceintes qui forment le pa- 
lais, £c au-deffous du côté du Nord, étoient placées les tentes des Grands 
de la cour 6c des Officiers de la couronne, chacun félon fon rang: elles ne 
confiftoient qu'en de petits pavillons, parce qu'ils avoient laifl'é leurs gran- 
des tentes au quartier général. 

Les deux Princes du lang qui acompagnerent Sa Majefté dans ce voyage, 
avoient leur quartier à part allez proche de celui de l'Empereur: ils font 
tous deux Régulos du premier ordre: l'un eft fon frère aîné, 6c l'autre eft 
de cette branche de la famille Impériale qui régneroit préfentement, fi l'on 
avoit eu égard au droit de la naiflance. 

Lorfque nous arivâmes au camp, l'Empereur n' étoit pas encore revenu 
des bois, 011 il étoit allé apeller le cerf dés le grand matin : il fe plaît tel- 
lement à cette chafle, qu'il y paffe les journées entières, partant deux heu- 
res avant le jour, 6c ne revenant que deux heures après le folcil couché, 
6c quelquefois plus tard : il fe fait aporter à manger dans les bois , 6c on y 
dreîfe un lit pour y prendre un peu de repos vers le midi. Il y va ordinai- 
rement avec peu de fuite, ne menant avec lui que les Officiers de fon pa- 
lais, qui font les fonctions de Gentilshommes de fa chambre, 6c quelques 
Officiers de fes Gardes. 

Comme nos tentes n'étoient pas encore arivées, nous allâmes defcendre 
chez le père de Tchao laoyé^ qui nous reçut avec civilité, 6c avec de grands 
témoignages d'affection : il nous régala affez proprement pour un Tartare: 
enfuitc nous remontâmes à cheval pour aller atendre Sa Majeilé fur le 
chemin, à fon retour de la chaiic: nous trouvâmes quantité de Grands de 
la cour, qui l'atendoient auffi à cheval à la tète du camp. La plupart nous 
firent civilité, car il y en a peu qui ne nous connoiffent, 6c qui ne fçachcnt 
les bontez dont Sa Majefté nous honore. 

Nous avançâmes plus loin pour joindre Kiou kkou 6c Ma laoyé , qui 

avoient 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



Ï7Î 



avoient pris les devants: nous trouvâmes les deux Princes dufang, qui 
ctoient venus atcndre Sa Majcftc fur le chemin : ils n'étoient acompagnez 
que de quelques-uns de leurs premiers Officiex-s , parce que les gardes poiees 
à toutes les avenues, ne laiilcnt pafler perfonne du côté où eft allé l'Empe- 
reur. Nous nous arêtâmes auprès de ces deux Princes, & ayant mis pied à 
terre, nous eûmes l'honneur de les laluer; ils nous reçurent avec bonté: 
le frère aîné du Roi, qu'on apelle le grand Régulo, ell un grand homme 
bienfait, affable, & populaire: il s'entretint ailez iong-tems fort familiè- 
rement avec des Officiers de la garde de l'Empereur : fon vêtement étoit 
lîmple, de même que celui de l'autre Prince qui s'apellc Hetouvan: tous 
deux étoient montez fur des chevaux de peu d'aparence, Se dont les har- 
nois étoient fort communs, de forte que rien ne les dillinguoit à l'extérieur 
des autres Mandarins. 

A l'entrée de la nuit un des Officiers de la fuite de Sa Majefté, vint dire 
qu'on envoyât deux chameaux en diligence , pour raporter les cerfs que 
l'Empereur avoit tuez, ce qui nous fit croire que Sa Majellé revenoit: 
c'eft pourquoi nous nous avançâmes le P. Pereira et moi , & nous joignî- 
mes Ktou k'ieou &c Ma laoyé , avec lefquels nous atendîmes fur le chemin, 
jufqu'à ce que Sa Majefté parût. 

Auffitôt que nous l'aperçûmes , ou plutôt que nous ouïmes le bruit 
que faifojent les chevaux de fa fuite, car la nuit étoit fort obfcure, 6c il 
n'y avoit point de lumière, nous mîmes pied à terre, ôc tenant chacun 
notre cheval par la bride, nous nous mîmes à genoux fur le bord du che- 
min : lorfque Sa Majefté fut près de nous , il s'arêta, ôc demanda qui nous 
étions: Kiou kicoii nous nomma, après quoi Sa Majell:é demanda fi nous 
nous portions bien, 6c elle ajouta fort obligeamment que nous avions bien 
fatigué. Elle nous dit- de remontera cheval, 6c de la fuivre, ce que nous 
fîmes: il n'y avoit pas plus de cent perfonnes à fa fuite: im de fes enfans de 
dix ou onze ans marchoit immédiatement après lui, ayant un petit arc 6c 
un petit carquois plein de flèches; l'Empereur portoit auffi lui-même fon 
arc 6c Ion carquois à la ceinture. 

Un peu après que nous fûmes remontez à cheval , il apella T'cJmo lavyé ^ 
Se lui ordonna de nous dire de fa part qu'il avoit apris des nouvelles du P. 
Grimaldi: qu'il n'avoit pu prendre le chemin de Perfe, pour aller delà par 
terre en Mofcovie: 6c qu'il avoit pris la route de Portugal. En arivant 
afTez proche du camp, on vint avec des lanternes au-devant de Sa Majef- 
té : Elle entra dans Ion camp, 6c fe fit aporter à manger : nous nous re- 
tirâmes dans la tente de Tchao laojéy où nous pallaraes la nuit , parceque 
nos tentes n'étoient pas arivées. 

Il fit un très-beau tems tout le jour, 6c affez tempéré depuis les huit à 
neuf heures du matin: car auparavant il avoit fait grand froid auffi bien 
que toute la nuit, 6c il avoit gelc à glace. 

Le 28. nous féjournames dans le même camp, où une partie de notre 
bagage ariva, le refte étant demeuré à dix lys du quartier général , avec 
le gros de l'équipage de Ktou kieou, L'Empereur pafla à fon ordinaire tout 

Y 5 Iç 



VOYACES 
E N 

Tartarie. 



Portrait du 

grand 

Régulo. 



Les Mif- 
lionnaires 
fe préfen- 
tcnt à 
l'Empe- 
reur. 



Le vingt- 
huitième. 



Voyages 

EN 

Tartarie. 



Le vingt- 
neuviéine. 

Campe- 
niciu f,i- 
vorable. 



Dercrip- 
tion de li 
ville de 
Selengha, 



174 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

le jour dans les bois, Se ne revint que plus de deux heures après le coucher 
du Ibleil. 

11 fit aulll très-beau rems ce jour-là, excepté qu'il ne fit pas fi froid la 
nuit & le matin. 

Le tç. Sa Majeflc étant partie à fon ordinaire deux heures avant le le- 
ver du Ibleil, pour aller à la chafie, ordonna qu'on allât camper dans un 
autre détroit de montagnes apellées Sirga taie, lieu fort commode pour la 
chafle: nous fimes pour nous y rendre cinquante lys, trente à l'Eil: Nord- 
Elt, 6c vingt au Sud Sud-Ouefi:: & nous marchâmes dans des valées fem- 
blables aux précédentes. 

Après avoir fait les trente premiers lys, nous nous repofâmes près d'une 
très-belle fontaine, qui, dès fa fource, forme un afiez gros ruifleau rem- 
pli de petits poiffons. L^n de nos gens en pécha bien ime vingtaine, avec 
une méchante hgne. En partant de-là pour nous rendre au camp de l'Em- 
rcur , nous rencontrâmes Ion fils aîné , qui alloit dans les bois apeller le 
cerf: il n'avoit que vingt-cinq ou trente perfonnes à fa fuite: il étoit cam- 
pé peu loin de là , 6c la tente étoit prefque toute femblable à celle de 
l'Empereur : mais elle n'étoit environnée que d'une enceinte de petites 
tentes. 

Un peu après être arivez au camp, nous demendâmes des nouvelles de la 
fanté de Sa JVIaiellé, 6c qu'elles étoient fes intentions touchant ce que nous 
avions à faire. Sa Majefté nous fit dire , que n'ayant plus d'affaire pour le 
préfent auprès de fa perfonne , 6c ayant déjà ftiit un fi long voyage, il nous 
pcrmettoit de retourner à Peking : mais que quand les Plénipotentiaires de 
Mofcovic feroient arivez, il verroit quel parti il y auroit à prendre. Il nous 
fit faire enfuite plufieurs queftions fur notre voyage, 6c le P. Pereira lui 
ayant fait fçavoir , que des feize chevaux qu'il avoir eu la bonté de nous 
faire fournir^ par le tribunal du Ping pou, il en manquoit fept, qui étoient 
morts ou perdus: il eut la bonté de répondre qu'il fuffifoit que nous ren- 
diflions au Ping pou ceux qui relloient, avec les chameaux qu'il nous avoit 
fait fournir. 

Ce jour-là nous dinâmes avec Kiou kieou dans la tente du frère du dernier 
Régulo de Ca«/(?«, qui fut étranglé par arrêt du tribunal des Régulos de 
Peking, pour caufe de rébellion : l'Empereur convaincu qu'il n'avoit eu 
aucune part à cette révolte, à eu toujours de la confidération pour lui , il 
s'upelle Tchang gué fou. Ces deux derniers mots , Gué fou , marquent la di- 
gnité de ceux qui ont époufé des filles des Empereurs de la Chine. 

Ces Régulos vont immédiatement après les Princes du fang. Celui dont 
je parle, qui eil fort vieux, efl marié avec une des fœurs du père de l'Em- 
pereur régnant : fa table étoit très-bien fervic , 6c mieux qu'aucune table 
ordinaire que j'aie vue des autres Grands de la cour , ibit Tartares , foit 
Chinois. 
J'apris ce jour-là même d'un des Officiers qui avoit été envoyé par nos 
» Ambaffixdeurs vers les Plénipotentiaires de Mofcovie, que Selengha étoit fur 
le bord d'une grande rivière, qui a quatre à cinq lys de largeur, 6c fur 

la- 



ET DE LA TARTx^RIE CHINOISE. lyf 

laquelle les JMofcovitcs ont d'afiez grandes barques : il me dit que cette Vor^r.ts 
ville n'ctoit fermée que de grofles paliiliides : qu'elle étoit compolëe de * '*•' 
deux à trois cens mailbns, toutes de bois; que le pays étoit fort bon , &: '^*'^'*'^'*- 
beaucoup plus tempéré que cette partie de la 'l'artarie ou nous étions , 
quoiqu'il foit plus vers le Nord : qu'il y avoit plus de quinze cens Ivs du 
lieu où ils s'étoicnt léparcz de nous, juiqu' 3. Selengha: qu'ils avoient tou- 
jours marché vers le Nord, prenant un peu de l'Oucft: que les Mofcovi- 
tes les avoient traitez fort honorablement : qu'ils avoient avance encore 
plus de deux cens lys au-delà de Sekngha, pour aller gagner une petite for- 
rerelîe, où étoient les Plénipotentiaires : que le chef de cette ambafllide 
6c fes deux collègues paroiflbicnt gens de qualité, qu'ils leur avoient offert 
de beaux prélens de peaux de zibelines , d'hermines, & d'autres chofes de 
cette nature: mais qu'ils n'avoient pas voulu les accepter, quoique les Mof- 
covites les preflaffent fort de ne les pas refufer : qu'enfin on ne les avoit re- 
tenus que trois jours, pour ne pas retarder leur départ contre leur gré. 

Le tems fut couvert tout le jour de gros nuages, & il plut preique tou- 
jours, depuis midi jufqu'au foir: il plut aulli une partie de la nuit, pen- 
dant laquelle il régna un vent de Sud-Ouefb. 

Le jo. nous partîmes du camp de l'Empereur , après avoir été prendre Letremié- 
congé des deux Princes du iung. Le fécond de ces Princes avoit envoyé le ^^ J°"''' 
matin un de fes Officiers au P. Pereira, pour lui demander des nouvelles de Les Mif- 
fa fanté : ils nous reçurent tous deux avec bonté, particulièrement //c^oz/- *''^""=''''" 
i-afi, qui nous fit afleoir près de fa perfonne, & nous fit préfenter du thé. camp' 
Il le ieroit volontiers entretenu quelque tems avec nous, li nous ne nous en pour re- 
fuffions excufez , fur ce que nous étions preflez de partir. ' tourner à. 

Nous allâmes auffi prendre congé de quelques autres Grands de la cour : ^^^'''S* 
puis nous fîmes environ foixante-dix lys : quarante prefque droit à l'Oueft, 
& trente au Sud-Ouell : nous vînmes camper à dix lys plus avant que le 
quartier général : nous prîmes pour cela un chemin de travcrfe au milieu 
des montagnes, qui eft beaucoupiplus court que celui que nous avions fuivi 
en venant. 

Le tems fut couvert tout le matin jufqu'à midi : il fe découvrit enfuite, 
mais il fit un grand vent de Sud-Oucft qui dura julqu'à la nuit. 

Le premier jour d'Octobre nous fîmes cent dix lys: les trente premiers Premier 
au Sud, prenant tant foit peu de l'Oueit, les vingt fuivans au Sud Sud- jour d'Oc- 
Oueit, enfuite trente au Sud-Ouefl, S<. là nous quitàmes le droit chemin ^° '^" 
pour nous rendre à une métairie de Kiou kieou, où il avoit envoyé une par- 
tie des chevaux de nos domeftiqucs dont nous avions befoin : nous tournâ- 
mes donc droit à l'Oueft, 6c nous fîmes environ dix lys dans un petit va- 
Ion, qui eil borné d'un côté par de hautes montagnes, 6c de l'autre par des 
colines iemées à'Oiilanas. 

Il y en a de différentes fortes : ceux qui font d'un rouge plus pâle font Abondan- 
les meilleurs, 6c ne diff"érent prefque en rien pour le goût de nos cerifes ai- ce d'o«ia« 
grès: il y en a d'autres qui font extrêmement doux , d'autres plus aigres : "*^' 
nous en cueillîmes, 6c en mangeâmes à difcrction : enfuite nous trouvâmes 

une: 



lyS DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

VoYACïs une peuplade que nous laiffâmcs au Nord , & nous fîmes dix lys au Sud , 

EN montant 6c delcendant une montagne, & différentes petites hauteurs, puis 

Tartarie. j^i^ij^ fîmes encore dix lys au Sud-Oucll , partie en tournant dans imc va- 
Jcc, partie en montant & defcendant des hauteurs: après quoi nous entrâ- 
mes dans une plaine toute cultivée qui apartient à Kio!{ kteou , aufli-bien 
que les environs. 

Au bout de cette plaine eft ime grande métairie bâtie de terre Se de bois, 
6v couverte de paille : il y a un grand enclos de murailles de terre environ- 
nées de hautes paliilades de bois de lapin, pour mettre la nuit les beltiaux 
à couvert des tigres, dont il y a grande quantité dans les bois qui font fur 
les montagnes des environs. 
Peuplades Nous rencontrâmes iur tout le chemin de diftance en diftance différentes 
de Chi- peuplades de Chinois efclaves des i?6^«/oy, des Princes, 6c d'autres Grands 
^ de la cour, à qui l'Empereiu" a donné ces terres en partage: elles font la 

plupart bien Cultivées, & très-fertiles en millet Se en fcveroles, dont on 
nourit les chevaux : comme il fait extrêmement froid en ce pays pendant 
l'Hiver, Se que la terre eft gelée pendant huit ou neuf mois : elle ne peut 
porter ni bled, ni ris : on y leme c(. on moillonne le millet Se les féveroles en 
trois ou quatre mois de l'Eté; 

Les Chinois ont bâti des maifons de ten-e 6c de bois au pied des monta- 
gnes; leur efclavage efl bien plus tolérable que celui de Peking^oii ils font 
continuellement ibus les yeux de leurs maîtres. Ici perfonne ne les inquiè- 
te: ils n'ont que le loin de cultiver les terres qu'on leur confie, Sc de nou- 
rit les beftiaux , c'ell-à-dire , les chevaux , les beufs , les moutons, les 
pourceaux, les oves, les canards, 6c les poules, afin d'en fournira leurs 
maîtres , principalement lorfqu'ils viennent à la chafTe avec l'Empereur. 
Ils ont chacun leurs petits jardins où ils fement des herbages, 6c des légu- 
mes qui y croiflént en abondance: il y en a même qui produifcnt d'cxcel- 
lens melons d'eau. 

La même rivière, qui fe forme des mifTcaux dont j'ai par-lé ci-devant, 
coule le long de la grande valée dans laquelle eft le grand chemin de Pe- 
khig^ Se fe grollit des mifîeaux qui viennent des montagnes voifines: cette 
valée eft ordinairement de la largeur d'environ trois lys, elle s'étrecit ex- 
trêmement en quelques endroits, où il n'y a que des pafTages fort étroits, 
environnez de part Se d'autre de rochers fort efcarpez , dont le fommet elî 
couvert de grands pins, qui font un agréable fpcétacle. 
Abon.lan- Je puis dire fans exagération, que je n'ai gueres vu de plus beaux payfa- 
ccdcGi- ges; la rivière étoit prefque par-tout couverte de grofles pièces de bois de 
'^'^' lapin que l'on laiffe floter, ou dont on fait de gros trains pour les conduire 

à Peking: elle eft prefque par-tout très-rapide, quoiqu'elle lèrpente de tel- 
le forte que nous la paflâmes fîx fois à gué en moins d'une demie lieue : nous 
vîmes dans tous ces endroits grande quantité de faifans. 

Le tems fut couvert prelque tout le matin que dura un grand vent de 
Sud-Oucft: l'après-midi il le découvrit, 6c le foir il fut fort lèrein 5c fans 
le moindre foufle de vent. 

Le 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. ijy 

Le 2. nous fîmes 20. lys au Sud-Sud-Eft pour aljer rejoindre le grand VoY'fits 
chemin que nous avions laiflc le jour d'auparavant : la valce dans laquelle r n 
nous fîmes ces vingt lys j ell prefque toute cultivée: on y trouve d'elpâce Tartarie. 
en efpâce des métairies, & quantité de chevaux qui paiflbnt. Nous y vîmes Le Deu- 
aulTi beaucoup de faifans: les uns par bandes, les autres épars çà ëc là: nous ^"^''^^ 
pafsâmcs £c repafsâmes la rivière, Se nous tournoyâmes quelque tems dans ■'""'' 
une valée plus étroite; après quoi nous entrâmes dans une plame fort agréa- 
ble, nommée P or hot un, qui ell toute bien cultivée, ôc femée de métai- piaine de 
ries, de hameaux , èc de vilagcs. Il y en a un entr'autres fort grand vers Poro houm^ 
la fin de la plaine au Sud, 6c l'on y compte quatre ou cinq pagodes, les au- 
tres vilages Sc hameaux ont au moins chacun le leur: les muifons ne font 
toutes que de bois, de rofeaux, 8c de boue. Se couvertes de paille, mais 
les pagodes font ou tous, ou en partie de briques, ÔC couverts de tuiles, 
avec des enjolivemens à la manière Chinoife. 

On feme dans cette plaine 6c dans les valées, qui font depuis là jufqu'à 
la grande muraille de la Chine, quantité de grains de Turquie, de millet, 
èc d'autres petits grains: nous vîmes du lin 6c du chanvre dans quelques en- 
droits. Ces peuples font des efpéces de petits gâteaux avec de la farine de 
bled d'Inde , dont ils fe nouriflent. Ils en font de même un breuvage qu'ils 
apellent Tchaomien, en délayant cette farine dans l'eau: on ufe de ce breu- I5reuvage 
vage particulièrement en Eté , parce qu'il elt rafraîchiflànt. Les Grands *P^"é 
mêmts de la cour en prennent lorfqu'ils font en voyage , en y mêlant un ■'■'"'"'"'"''-* 
peu de fucre: l'eau devient par là beaucoup plus fraîcHe, 6c perd fa cru- 
dité. • 

Ce fut dans cette plaine de Poro hottin, que nous rejoignîmes le grand 
chemin, 6c nous fîmes encore quatre vingt lys, la plupart du tems auSud, 
6c au Sud-Oucft, mais nous tournoyâmes beaucoup dans les montagnes : 
après avoir paffè cette plaine, nous entrâmes dans une valcc fort étroite, 
6c environnée de part 6c d'autre de rochers efcarpez qui forment des préci- 
pices: ces rochers ne laiflént pas de porter de grands fapins, 6c d'autres 
bois. La rivière nommée Tfou ho ferpente entre les rochers de telle ma- Rivière 
niére, que nous la traversâmes dix-huit fois à gué en moins de quarante 3/«« /■". 
lys: malgré fes tours 6c détours, elle ne laifle pas d'être par-tout fort ra- 
pide. 

L'Empereur y a fait conftruire quelques méchans ponts de bois pour y 
pafler avec fa fuite, lorfque la rivière le trouve plus grolTe 6c moins guca- 
ble, comme il arive après des pluies confidcrables: mais comme ces ponts 
font peu folides , 6c que d'ailleurs ils embarafTent les pièces de bois qu'on 
fait flotcr fur la rivière, ou bien ils fe dctruifent d'eux-mêmes, ou les mar- 
chands de bois les rompent, de forte que dans tous ces paffages nous n'en 
trouvâmes qu'un feul qui fût entier. 

Nous trouvâmes auffi dans ces valées étroites beaucoup de vignes fauva- 
ges,ôc quoique la plus grande partie eût été dépouillée par les pa(T'ms,nous 
ne laifsâmcs pas de ramaifer encore quelques grapcs de raifm noir qui ètoit 
mûr, m lis un peu aigre : nous nous en contentâmes, faute de meilleurs 
fruits. 

J'orne IV. Z • Après 



178 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

VoTfAGts Après avoir paHe la rivicre nous entrâmes dans un alTcz grand vilagc 
e"n qui en eft proche poiJr y atendre nos chevaux & notre bagage, qui avoieni, 

Tamarii:-. plis un autre chemin un peu plus long, afin d'éviter les h-équcns paflages 
de la rivière: ils n'ariverent que fort tard: nous nous logeâmes comme 
nous pûmes dans une méchante hôtellerie, où il ne le trouva ni pain, ni 
vin, ni viande. 

11 fit tout le jour un tems fort beau Se fort ferein : il fit froid la. nuit £c 
le matin, la terre étoit toute couverte de gelée blanche: le reile du jour 
l'air fut afiez tempéré : après midi il y eut un grand vent de Sud-Oueit 
jufqu'aufoir: je crois que la route que nous avons faite depuis que nous ibm- 
mes entrez à Poto hotim au Sud-Ouell, eit de cinquante lys, en retranchant 
les détours que nous fûmes obligez de prendre. 

Le trcifié- Le j. nous fîmes 90. lys, partie au Sud-Sud-Ouefl: , partie au Sud- 

™^' Oueft, 6c rabatant vingt lys à caufe des détours que nous fûmes obligez de 

firendre dans les montagnes, j'eilime que notre route fut de foixante-dix 
ys: trente au Sud-Sud-Oueft, ôc quarante au Sud- Ouelh Nous palTàmes 
encore deux autres rivières, celle de Lan ho après trente lys de chemin, 8c 
trente lys après celle de Tao ho^ toutes deux à gué. Elles vont fe joindre 
du côté de l'Orient à celle de I tfou bo. 

La plupart des montagnes, entre leiquelles nous pafTâmes, ne font, ni fî 
hautes, ni fi afi-reufes que celles des jours précèdens, & font moins cou- 
vertes de grands bois, particulièrement de pins: nous en montâmes 6c dcf- 
cendîmes deux, l'une immédiatement après le paflage à.' I tfou ho qui eft fort 
haute, £c l'autre beaucoup moins haute, à quatre-vingt lys de là, qu'on 
trouve après avoir pafie un gros vilage nommé Gan kia ton : nous avions 
defiein de pafièr la nuit dans ce vilage, mais toutes les mailbns logeables 
étoient ocupées par les gens qui ont foin des chevaux de l'Empereur : c'efl: 
ce qui nous obligea de paflèr encore cette petite montagne : nous gagn.î- 
mcs un petit hameau, 6c nous logeâmes dans une hôtellerie un peu plus fpa- 
cicufe que la dernière , mais également miierable 6c deftituèe de toutes chofes. 
"Fruits ?i Les chemins qu'on a pratiquez dans ces montagnes font aflez commodes, 

Giber du parce qu'ils ont été faits par ordre de l'Empereur, qui y paffe 6c repafle 
Qiiton. ^^1^^ jç^ ^^^ allant à la cliafle: de forte que les chailès roulantes des femmes 
paflènt aifément lorfqu'il en mené à fa fuite: nous trouvâmes encore fur ce 
chemin de la vigne fauvage, dont nous cueillîmes quelques raifins y plu- 
fieurs fiùfans, 6c des poires fauvages , femblables à nos poires de bois , 6c 
de même goût. 

Le tems reflembla à celui du jour précédent , &C ce fut le même vent 
qui régna. 

Le 4. nous fîmes 70. lys: nous grimpâmes d'abord une montagne qui 

Le qua- n'eft pas fort élevée au-deffiis de l'horifon du pays d'où nous venions , mais 

triéme. j,^ defcente eft incomparablement plus longue , 6c le pays va toujours en 

baifiant confidérablement jufqu'à Ko» pe keou^ qui eft une des portes de la 

grande muraille de la Chine: de forte que je ne doute pas que 1 horifon de 

l'chtréc de la Chine de ce côté-là > ne foit pour le moins defept à huit 

cens 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. ijcj 

cens pas géométriques au-deflbus de l'horifon de Gan kia ton, qui n'en eft Voyaoïi 



EN 



<ju'à quatre-vingt lieues. 

L'on avoit déjà allure que le mont Pe tcha, qui eft à fept ou huit jour- J'^>^f *'''*•'. 
nées au Nord de Sirgaiaye^ où nous avons quitc l'Empereiir étoit élevé f'^\t''"° 
au-defliis de l'horifon de la Chine de neuf lys, ce qui me paroifToit extraor- pf tch.:. 
dinaire, vu que cette montagne n'ell pas fort élevée au-defllis du pays d'a- 
lentour; mais depuis que j'ai moi-même traverle une partie de ce pays, 5c 
que j'ai remarqué qu'il baille continuellement du Nord au Sud, c'eft-à- 
dire, de la Tartarie vers la Chine, ce que l'on juge par la rapidité dont 
coulent les rivières qui prennent leur fource dans la montagne de Pe tcba: 
depuis, dis-jc, que j'ai vu cela de mes propres yeux, je n'ai pas de peine ^^ ^^ '.* 
à croire que le mont P(? /(T/^iî , 6c toute la Tartarie occidentale, au moins ^*'',^'"'^ . 
celle que j'ai parcourue, ne foit beaucoup plus élevée que la Chine, & le par n-' 
c'eft fims doute une des raifons qui rend ce pays fî froid, quoiqu'il foit purt à la 
dans une élévation de pôle fort tempérée : car fon climat elt à la même ^^ine. 
hauteur que celui de France. 

Ce qui peut y contribuer encore, c'eft d'un côté la grande quantité de D'où pro^ 
fel 6c de felpétre mêlé avec le fable qui fc trouve dans toutes les terres du y'*^",^ !^ 
Royaume de KaJka, &c de Mengous founais à l'Empereur de la Chine: Se p°ys. * 
d'un autre côté la multitude prodigieufe de montagnes toutes couvertes 
de bois, & pleines de fources & de fontaines; à quoi l'on peut ajouter cet 
efpâce immenfe de terres défertes ôc incultes, qui font depuis la mer fép- 
tentrionale jufqu'à la Chine. Cette vafte étendue de pays n'étant culti- 
vée ni habitée que par quelques pauvres chafleurs 6c Tartares, qui errent 
çà 6c là. 

Quoiqu'il en foit, il y a un mois entier qu'il n'a prefque pas manqué un 
jour de geler la nuit 6c le matin, 6c fouvent à glace, lorfque le ciel a été 
découvert, ainlî que je l'ai marqué dans ce journal, 6c encore aujourd'hui 
la nuit 6c le matin il a gelé fi fort au lieu d'où nous Ibmmes partis, que 
non-feulement l'eau dormante étoit glacée d'un doigt d'épaiffeur, mais en- 
core que la boue étoit fortement prife. 

Au contraire à Koti pc keou on nous a dit, que non-feulement il n'étoit 
pas encore tombé de gelée blanche, mais même qu'ordinairement il n'en 
tombok jamais avant la miOétobre; cette différence fi fenfible dans des 
lieux il peu éloignez les uns des autres, ne peut venir que de ce que les 
horifons de ces lieux font de différente élévation. 

Nous marchâmes prefque toujours dans des détroits de montagnes, ou 
dans des valées étroites, qui ne laifTent pas d'être cultivées par-tout où il 
y a un peu de terre découverte. On rencontre fur le chemin des hameaux 
ôc des maifons, lefquelles, pour la plupart, fervent de cabarets: les Chi- 
nois les y ont bâties, à caufe du profit qu'ils en retirent pendant que l'Em- 
pereur y eft à la chaffe dans ces montagnes : car durant ce tems là c'eft un 
flux 6c reflux perpétuel de monde qui va 6c vient, ou de Pcking au camp 
de l'Empereur, ou de fon camp à Pek'ing. 

Notre route ordinaire fut au Sud-Oueft, au Sud, Se au Sud-Sud-Oueft: 

Z z mais 



i8o DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

yoTAGEs mais comme nous tournoyâmes beaucoup à l'entour des montagnes- qui 

*^ font en partie fort efcarpées, mais moins couvertes de grands bois, lorl- 

Tartarie. qy.çjj^ aproche de la grande muraille, parce qu'on les a coupez, j'eftime 

que notre route a été de cinquante lys au Sud-Oueft. 

Parficula- En aprochant de Kou pe keou nous découvrîmes la grande muraille: elle 

ntés de la s'étend le long des montagnes à l'Orient & à l'Occident, à peu près de 

8""^fj même que je l'ai remarqué à notre fortie de la Chine au commencement de 

ce voyage. La muraille s'élève jufqucs fur les pointes des rochers les plus 

efcarpez, 6c eft flanquée de tours quarées alîéz près les unes des autres, 

pour pouvoir lé défendre mutuellement. 

Cette muraille, ainfi que je l'ai vîi dans quelques endroits, où il y a des 
brèches allez confidérables, eil: faite de deux parois qui n'ont pas chacune 
plus d'un pied & demi d'épaiffèur: l'entre-deux eil rempli déterre", qui 
s'élève jufqu'au parapet: la muraille, de même que les tours, a quantité 
de créneaux: elle elt bâtie de gros quartiers de pierre jufqu'à fix ou fept 
pieds de terre, en quelques endroits plus, en d'autres moins: le refle eft 
de brique : le mortier qui en fait la liaifon paroît fort bon: elle n'a pas ordi- 
nairement plus de dix-huit, ou vingt à vingt-cinq pieds géométriques de 
hauteur , mais les tours n'en ont gfieres moins de quarante : leur bafe peut être 
de douze à quinze pieds géométriques en quaré, puis elles s'étréciflent in- 
fenlîblement jufqu'au fommet. 

On a pratiqué des dègrez de pierre ou de brique dans le terre-plain, qui 
eft entre les parapets pour monter & defcendre plus facilement : mais cette 
muraille, ainfi que je l'ai déjà obfervé, eft de peu d'utilité fur ces monta- 
gnes inacceflibles. 

D'ailleurs de ce côté-ci , il y a plus de foixante ou quatre-vingt lieues 
de détroits de montagnes du Nord au Sud, où fe trouvent plufieurs pafla- 
ges fi difficiles, que deux ou trois cens hommes peuvent en empêcher l'en- 
trée aux armées les plus nombreufes : auflî y a-t-il beaucoup moins de forts 
avancez, d'enceintes, & de fortereflés que de l'autre côté, par où nous 
pafsâmes en entrant dans la Tartarie. Seulement avant la porte qui eft à la 
fortie de ce détroit des montagnes, fe trouvent quelques toin-s détachées 
Se fituèes fur des hauteurs, à fept ou huit cens pas de la grande muraille. 
Son mau- Il y a de plus, deux aîles ou pans de muraille fortifiez de tours d'efpâce 
va.s etar. en efpâce : mais ces deux pans de muraille Se leurs tours tombent en ruine 
en plufieurs endroits, fans qu'on fe mette en peine d'en réparer les brèches. 
On s'eft contenté de rétablir à neuf le pan de la grande muraille qui eft dans 
la valèe , laquelle n'a pas plus de cent pas géométriques. Une petite riviè- 
re coule au pied, mais elle fe pafie à gué. Là même font deux petites por- 
tes fort baflés, l'une qui communique à une petite fortereflc, qui eft du 
côté de l'Eft atenant la grande muraille, à laquelle elle fert de défenfe: l'au- 



tre porte communique au fauxbourg de Kou pe keou^ qui forme ime cfpéce 
de forterefle: elle eft environnée de murailles Se de tours conmie l'autre, & 

C à la 

Nous 



a deux ou trois places d'armes, avec autant de portes à l'entrée & à la 
fortie. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. iSr 

Nous ne vîmes ni gardes, ni foldats à aucune de ces portes: h plupart Voyages 
ne font pas même en état d'être fermées, 6c paroiflént ne l'avoir pas été ^n 
depuis long-tems: il eil vrai que tout cela devient maintenant inutile: il Tartarie, 
ne lailTe pas d'y avoir encore plulieurs enceintes de muraille en quelques en- 
droits: 5c je remarquai que du coté de l'Occident, il yen avoit double 
rang fur deux difterentes chaînes de montagnes, qui vcnoient fe reunir fort 
près de la valée par oii nous rentrâmes dans la Chine. 

Quoique Kûii pe hou ne foit pas conli,dérable , nous ne lailTâmes pas Fruits de 
d'y trouver d'ailcz bons fruits , de gros railîns violets , des pêches fort P" ''* 
belles & des poires : on y féme de bon bled dans les terres des environs ; en- 
fin nous nous trouvions dans un pays tout différent, Sc l'on peut dire que 
noUs pallions d'une extrémité à l'autre. 

Le tems fut ferein 6c tempéré. 

Le f. nous fîmes cent lys, partie au Sud-Oueft, & partie à l'Eft-Sud Le cin^ 
Sud-Oueft. Nous marchâmes premièrement dans une valée aflez étroite, quiémc 
entre des montagnes moins hautes que les précédentes, & fur lefquelles il Jour« 
n'y avoit point de bois. Après avoir fait environ vingt lys: la valée s'élar- 
git confidérablement,- 6c forme trois plaines l'une après l'autre. 

La première vajulqu'à une forterelle nommée Chehia^ dont les murail- Fortere(rc 
les 6c les tours commencent à fé démentir: elles font bâties de pierres dechehia,^ 
de taille jufqu'à deux pieds hors de terre. Le relie qui a environ vingt pieds 
de hauteur cil de brique. La féconde plaine a environ trente ou quarante 
lys de longueur, 6c la troifiéme va Juiqu'à Ml y un bien: c'ell une petite vil- Ville a- . 
le oii nous nous arêtâmes quelques heures pour faire repaître nos chevaux: pellée a^; 
nous y louâmes une chaife, S^ des porteurs pour le P. Pereira , qui étoit ^'"' ' 
fi incommodé, qu'il ne pouvoit prefque plus ié remuer, ni fuporter le che- 
val. Toutes ces plaines font fort bien cultivées 6c pleines de vilages, 6c de 
hameaux. Nous trouvâmes de bons fruits 6c de bons poiflbns à Mi y un bien. 

Le tems fut tout le jour très-tempéré: il fe brouilla un peu fur les lo. 
heures du matin , avec un grand vent de Sud , mais il fe découvrit fur le 
foir. 

Le même jour nous partîmes à l'entrée de la nuit , pour nous avan- 
cer plus près de Peking^ afin d'y pouvoir ariver le lendemam de bonne 
heure, 6c nous fîmes cinquante lys, tantôt à l'Ouell, tantôt au Sud-Sud- 
Oueft, tantôt au Sud-Ouell. La pluie qui furvint, nous empêcha de paf- 
fer outre. La campagne s'èlargidoit beaucoup, 6c l'on ne voyoit preique 
plus de montagnes du côté de l'Efl: celles de l'Ouell fe reculoient confi- 
dérablement: tout étoit plein de vilages 6c de hameaux, dont les maifons 
ne font que de terre 6c de bois, 6c couvertes de paille. 

Le 6. nous fîmes quatre-vingt-dix lys en partie au Sud , 6c en partie au Le Sizié- 
Sud-Sud-Oueft, 6c au Sud-Oucfl, J'elHme la route au Sud-Sud-Oueft de me jour. 
quatre-vingt-cinq lys ou environ. La campagne paroiflbit plus belle 6c plus 
remplie de hameaux, à mefure que nous aprochions de Peking, où nous 
arivâmes le P. Pereira 6c moi, lui fort fatigué 6c bienfoible, 6c moi en 
aflez bonne {ànté ; je fis près de douze ou quinze lys dans la feule ville des 

Z 2 Tar- 



Voyages 

EN 

Tartarie. 

Le quin- 
zième. 



Le qua- 
trième de 
Novem- 
bre. 

Le onziè- 
me. 

Le quator- 
zième. 



Le quin- 
zième. 

Cérémo- 
nie du Pan 
tchao. 



Le vingt- 
cinq. 



Le neuf de 
Décembre. 



i8i DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Tartares avant que d'ariver en notre maifon où nous fûmes reçiis de nos Pè- 
res avec beaucoup de joie ôc de charité. 

Le If. l'Empereur retourna à Peking: nous allâmes le même jour au pa- 
lais demander des nouvelles de la iantc. Il nous fit l'honneur de nous en- 
voyer du thé, préparé a la manière Tartare, comme il le boit lui-même. 
Kiou kieoii envoya aulli le même jour demander des nouvelles de la fanté du 
P. Pereira ôc de la mienne. 

Le 4. de Novembre l'Empei-eur partit acompagné de toute fa cour, pour 
aller au tombeau de fon ayeule, 6c lui rendre les devoirs, ce qu'il avoit fait 
plufieurs fois en notre abléncc. 

Le II. l'Empereur retourna à Peking. Vers ce tems-là je baptifai trois 
perfonnes, deux adultes, & un enfant. 

Le 14. il acheva la cérémonie qui concernoit fon ayeule (^), c'eft-à-di- 
re, qu'il mit fon nom & fon doge dans le lieu oià fe mettent les noms des 
Empereurs, des Princes Se des Mandarins, qui ont pafle pour gens d'un 
mérite, & d'une vertu extraordinaire. L'Empereur y alla lui-même rendre 
les devoirs acoutumez : c'ell-à-dire , courber la tête jufqu'à terre, à 
tous les noms qui font dans le temple, & particulièrement à celui de fon 
ayeule. 

Le If. il y eut Pan tchao en aélion de grâces, de ce que l'ayeule de l'Em- 
pereur avoit été placée dans la falle des héros : ce Pan tchao confifte en une 
déclaration que fait l'Empereur qu'il pardonne à tels 6c tels coupables , 
qu'il les délivre de priion , 6c qu'il f;rit telles 6c telles largefles à les Of- 
ficiers. 

Dans ce Pan tchao l'Empereur commanda qu'on fît donner des pièces de 
foye à tous les Mandarins de la cour, aux Tfong toii^ c'eft-à-dire, aux Gou- 
verneurs généraux, aux Vicerois, 6c aux Officiers généraux de fes trou- 
pes qui font dans les provinces: il acorda un pardon général aux coupables, 
dont les crimes ne font pas atroces, 6c diminua le fuplice de ceux-ci: mais 
il excepta de cette grâce les Mandarins: ne voulant pas que dans l'adminif- 
tration de leurs charges, ils priflént ocafion de faire des fautes 6c des injuf- 
tices, dans l'efpérance d'obtenir ce pardon, qui fe donne en beaucoup d'o- 
cafions, comme quand il arive quelque fécherefle extraordinaire , quand 
l'Empereur ou fa mère font dungereulement malades , quand il furvient des 
tremblcmens de terres confidérables. 

Le if . l'Empereur alla demeurer pour quelques jours dans fon parc, oij 
il fe divertit à la chaffe: il y fit venir trois des huit étendards qui compo- 
fent toute la milice Tartare, pour leur faire faire l'exercice. Ce parc eiî à 
un quart de lieue de Peking. Il eft fermé de murailles, 6c a dix-huit lieues 
de circuit. 

Le p. nous allâmes dès le matin à notre fépulture , pour affifter à la cé- 

ré- 



' ( .« ) Cette cérémonie s'apelle Lou miao , c'eft-à-dire , entrer dans le lieu où l'on doit 
demeurer. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. iS{ 

rérnonie que l'Empereur avoit ordonnée au tribunal des rits de faire en fon Voyages' 
nom, en l'honneur du P. Ferdinand Verbieil. C'eft un honneur que l'Em- ^^ 
pereur ne fait qu'a des gens d'un mérite fort extraordinaire. Voici com- ^^tariî^ 
ment la cirémonie fe palia. 

L'Empereur avoit ordonné quelque tems après l'enterrement du Pcre, Cérémo. 
que le tribunal des rits délibérât fur les honneurs que l'on devoit rendre à l'honneur 
la mémoire d'un homme qui avoit rendu des fervices importans à l'Em- du P. Ve^J 
pire. bieft. 

Dans le mémorial que le tribunal préfenta peu de jours aprèsàfa Majellé, 
il répondit que fon fentiment étoit qu'on fît la cérémonie , qui ne fe fait 
que pour des peribnnes d'un mérite rare, & qu'on fournît 7fo. tuëls, qu'ils 
tu-eroient du tréfor de Sa Majellé pour les frais de la fépulture èc du tom- 
beau qu'on lui drefleroit ; que lur ce tombeau on gravcroit un éloge., com- 
pote par Sa iVlajeilé. 

L'Empereur aprouva la réfolution du tribunal, 6c ajouta plufieurs chofes 
en l'honneur du Père: après quoi l'argent fut délivré entre les mains du 
P. Thomas Pereira , afin qu'il prît le foin de faire élever un maufolce au 
défu.nt. 

Mais comme l'Empereur nous envoya prefque dans le même tems le P. 
Pereira ôc moi en Tartarie, l'exécution de cette cérémonie fut différée 
jufqu'après notre retour : tout ayant été diipofé , le P. Pereira fit avertir 
les Officiers du tribunal des rits, qu'ils pouroient la faire quand il leur plai- 
roit: ils répondirent que nous n'avions qu'à marquer le jour. Enfuite les fix 
grands Officiers du tribunal , trois Tartares & trois Chiiiois allèrent à la 
maifon de plaifance de l'Empereur, où il étoit pour-lors, 6c lui demandè- 
rent lequel d'entr'eux il lui plaiibit de nommer pour reprélenter fa perfonne 
en cette ocafion, & faire Tu tfi (a) de fa part. 

L'Empereur choîfit le premier affeffeur Tartare , nommé Si laoyéy qui 
eft la troifiéme perfonne du tribunal, Se ordonna qu'il fût acompagné de 
dix autres moindres Officiers du même tribunal: ils partirent dès le matin 
au jour marqué. 

Sept cavaliers marchoient à la tête de ces Officiers, deux port oient des Ordre Je 
étendards, deux des écriteaux en lettres d'or, deux des maffues. Se le lép- laMarcbe, 
tiéme portoit l'éloge que l'Empereur avoit fait du Père: il étoit écrit fur 
un grand rouleau , envélopé d'un morceau de foye jaune , & le tout ata- 
ché fur le dos du cavalier: iùivoit Si laoyé acompagné de dix moindres Of- 
ficiers du tribunal, tous a cheval, 

. Nous allâmes les recevoir à la porte du lieu oià eft notre fépulture : & 
quand la dépêche de l'Empereur pafla devant nous , nous nous agenoiiillâ- 
mes par reipcft, & nous entrâmes après les Mandarins, que nous condui- 
sîmes à l'endroit où le Père eft enterré. 

On avoit bâti immédiatement fur la fofle du Père un maufolée qui con- Son Maoj 

fiftoit folée. 

(<) C'eft ainfi que s'apeile cette cérémonie faite au nom de i'Erppereur. 



VovAGgS 

ï N 

Tartaris. 



Le vingt- 
unième. 

Le vingt- 

fcpt. 



Le Dix- 

îiuit de 
Janvier. ■ 

Le vingt: 
dernier 
jour de 
l'année 
Cliinoire. 



184 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

fiftoit en un quaré oblong de maçonnerie de brique fortfimple, d'envi- 
ron huit pieds de long i'ur cinq de large, èc quatre de haut, arondi en 
voûte par deflus. Il y avoit au-devant une grande pierre de marbre blanc, 
ornée de dragons taillez, en demi relief Tur le haut, avec une bordure tout 
autour de la pierre également travaillée : le milieu étoit peint de noir, 6c 
on y devoit écrire en Tartare &: en Chinois l'éloge que l'Empereur a fait 
du Père, avec une petite épitaphe latine; cette pièce de marbre qui pou- 
voit avoir neuf a dix pieds de long, trois ou quatre de large, & plus d'un 
d'épaifieur, étoit élevée perpendiculairement lur une tortue aufÙ de mar- 
bre blanc, qui lui fert de piédellal. 

Au-devant de ce maulolée, on avoit élevé une tente, fous laquelle il y 
avoit trois tables, une de chaque côté , 6c une au milieu, toutes trois 
couvertes de tapis, èc celles des cotez chargées de fruits. Sur celle du mi- 
lieu il n'y avoit que des fleurs. Le tribunal des rits avoit envoyé vingt 
laëls, qui font plus de izo. livres, pour la depenfe des fruits. 

Si laoyé le mit à genoux, de même que tous les afîiltans, 6c y demeurè- 
rent tout le tems qu'un des Officiers du tribunal lifoit l'éloge, que l'Em- 
pereur avoit fait du Père, écrit en langue Tartare fur du papier jaune. 
Cette lettre fut écoutée dans un grand filence. 

Dés qu'elle fut finie, nous remerciâmes l'Empereur par neuf proflerna- 
tions. Après quoi Si laoyé s'en retourna avec tous les Officiers de fon tri- 
bunal , fans vouloir accepter le dîner qu'on lui avoit préparé. Les Manda- 
rins du tribunal des matématiques , ôc les principaux chrétiens qui avoient 
affifté à la cérémonie, relièrent, ôc furent traittez avant que de s'en retour- 
ner chez eux. 

Le même jour l'Empereur étant revenu de fa maifon de plaifance, nous 
allumes au palais pour demander des nouvelles de fa fanté, ^ pour le re- 
mercier de l'honneur qu'il avoit fait au P.Verbiell : comme il repo- 
foit quand nous arivâmes, nous fûmes obligez d'y retourner le lendemain. 

Le 2.1. l'Empereur alla en cérémonie au temple du ciel, pour lui facri- 
fier, fuivant la coutume, le jour du foUlice. 

Le 27. l'Empereur partit avec la cour, pour aller à la chafle dans les 
montagnes qui font proche de la grande muraille : il n'y devoit paflèr que 
dix ou douze jours à chafler, 8c de là fe rendre au lieu de la fépulture de 
fon ayeule, pour y faire la cérémonie de l'anniverfaire de ia mort. 

Le 18. l'Empereur ariva à Peking: on nous dit qu'il avoit tué fix tigres 
dans le tems de ia chaflè. 

Le 20. qui étoit le dernier jour de l'année Chinoife, l'Empereur nous 
envoya à chacun un cerf, des faifans, 6c de très-beaux poiflbns venus de 
Leao tong: il a coutume de faire tous les ans un femblable prefent au com- 
mencement de la nouvelle année Chinoife. Quelques Princes du fang 6c 
plufieurs Mandarins nous avoient auffi envoyé les jours précèdens de la ve- 
nailon, des volailles, 6cc. Nous leur avions fait nos prélens félon l'ufage 
qui s'obfervc généralement dans tout l'Empire, où les parens ôc les amis ne 

man- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. iRf 

manquent pas de fe faire des préfens les uns aux autres, £c de fe vifiter au Voyaoe? 
commenccmemt de la nouvelle année. •■• '^ 

Il y a deux fortes de vifites, l'une entre les amis qui demeurent proche TAnTAms. 
les uns des autres: elle fe fait le dernier jour de l'année après que Icfoleil efl 
couché : on s'aflémble & on fe rend mutuellement le falut en fe prollernant 
jufqu'à terre, ce qui s'apelle l'fu fui. L'autre vifite fe rend avec les mêmes 
cérémonies, ou le premier jour de l'année, ou les jours fuivans: plutôt on 
s'aquite de ce devoir, & plus on marque de refpeét Sc de conlidération 
pour les perfonnes aufqucUes on le rend. 

Au relie, ce dernier jour de l'année Chinoife, la nuit fuivante, 6c les 9;"^";^*' 
dix-huit premiers jours de l'année font comme le carnaval des Chinois, & ^"^^^^ 
le tems de leurs grandes fêtes de réjouiflance: on ne fonge alors qu'à fe di- 
vertir 6c à faire bonne chère: les plus pauvres gens font les dernieis efforts 
pour acheter, louer, ou du moins emprunter des habits neufs pour eux, 
pour leurs femmes, 6c leurs enfans, 6c pour avoir de quoi fe régaler eux 
& leuis parcns 6c amis, qui viennent les vifiter en ce cems-là. Non- feule- 
ment ils dépenfent fouvent tout ce qu'ils ont gagné pendant le cours 
de l'année, mais on m'a affuré qu'ils vendoicnt jufqu'à leurs propres en- 
fans, 6c qu'ils s'engageoient eux-mêmes , pour avoir de quoi célébrer cet- 
te fête. 

Le 21. premier jour de l'année Chinoife, la vingt-huItiémc du régne de Le vîngt- 
l'Empereur C««^ /:?/, fe pafla prefque tout à recevoir, 6c à rendre les vifi- unième; 
tes 6c les faluts acoutumez: on commença par aller au palais dès le matin f^uJ."!]" 
après que l'Empereur fut revenu du 'tai miao ou fale de fes ancêtres, où Vannée 
il alla dès la pointe du jour, fuivant la coutume : il reçut aflîs fur fon trône Chinoife. 
les refpeéls 6c les hommages que les Princes 6c les Mandarins lui rendirent 
vêtus de leurs habits de cérémonie. 

Il avoit commencé lui-même à rendre fes refpefts à la Reine mère, qui 
les reçoit afiîfe fur fon trône: les plus grands Mandarins fuivent l'Empereur 
lorfqu'il va faire cette cérémonie à l'apartement de la Reine merc. Nous 
fîmes aulîî le même falut à l'Empereur, 6c le remerciâmes du prêtent qu'il 
nous avoit envoyé : mais nous ne fîmes pas cette cérémonie en fa préiènce, 
ce fut feulement en préfcnce d'un Mandarin de fa chambre , qui enfuite 
nous fit donner du thé de la part de Sa Majcfté. 

Le z6. nous allâmes prendre congé de l'Empereur qui devoit partir le Le vingt? 
lendemain pour aller dans les provinces du Sud. Sa Majellé nous fit deman- fiziéme. 
der les noms de ceux de nos Pères, qui demeuroicnt dans les lieux de fon 
pafTage 6c elle ajoijta qu'elle les verroit volontiers, 6c même qu'elle vifite- 
roit leurs églifcs : il recommanda en même tems à T^cbao laoyé de ne pas ou- 
blier de porter quelque chofe pour leur donner. 

N.OUS voulûmes dès l'heure même remercier Sa Majefté de cette infignc 
bienveillance : mais elle nous fit dire qu'il n'étoit pas à propos de faire les 
remercimcns avant que d'avoir reçu le bienfait, 6c qu'il fcroit afiez tems à 
fon retour. 

Le zj. Sa Majeflé partit acompagné de peu de monde, tant pour aller [ ç vinn- 

ïï'omc IF. A a plus fe?t. " ' 



Voyages 

E N 

Tartarie. 

Le vingt- 
neuf. 

L'Emp: 
fait des 
QuelHons 
à un Mif- 
f}onnairc. 



Deux 
Mandarins 
promet- 
tent de vi- 
fiter l'é- 
gliie des 
Miffion: 



Le pre- 
mier jour 
de Mars. 



Le viiixt. 



Le P. In- 

torcetta 
reçoit un 
bon ac- 
cueil de 
XEnip: 



i8(î DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE,, 

plus vite, que pooi- ne pas fouler le peuple par une efcorte nombreufe: Ion 
fils aîné éc Ion tVere aîné l'acoinpagnerenc : tous les autres Prînces demeurè- 
rent à Pçking. 

Le ly. nous reçûmes une lettre du P. JofcphOcha Efpagnol, qui de- 
meure à 'Tfi na/i foii^ capitale de la province de C/x'î!/; to>ig, par laquelle il 
nous prioit de remercier l'Empereur du favorable accueil qu'il lui avoit fait 
en conlîdénuion des Pères qui ibnt à la cour. Ce Père étant allé au-devanc 
de Sa Majellé à une lieue de T/i nan^ l'Empereur l'apella dés qu'il l'aper- 
çut, 6c l'ayant fait avancer, il le prit par le braî gauche, le fit marcher 
prés de fa perfonne, lui demanda fon nom, & lui fit plufieurs quellions .- 
enfuite Sa Majellé le mit entre les mains de deux des Mandarins de la cham- 
bre, dont l'un clt celui qui a foin de toutes nos affaires auprès de l'Empe- 
reur. 

Ces deux Mandarins entretinrent familièrement le Miflionnairc jufqu'à 
"l'entrée de la ville, après quoi ils lui dirent qu'ils iroient le voir dans fon é- 
glife après s'écrc un peu rcpoiéz: ils y vinrent en effet: ils fe prollernerent 
dans l'cgliie devant le grand autel , bâtant de la tête contre terre, ce qui 
cft la plus grande marque de vénération qu'on donne à la Chine : ils lui di- 
rent que l'Empereur qui les avoit envoyez, leur avoit ordonné d'en ufer 
ainlî: après quoi ils donnèrent au Père vingt taëls de la part de Sa Majefté,. 
& ne voulurent rien accepter des bagatelles que le Miffionaire avoit prépa- 
rées pour offrir à l'Empereur: ils lui firent encore différentes queftions fur 
le tcms de l'on entrée à la Chine, fur fon pays, s'il étoit venu à Pcking^ 
puis l'avertirent d'informer les Pères de la cour du bon accueil que Sa Ma- 
jellé lui avoit fxit en leur confidération. 

Le premier jour de Mars le P. Vallat Jéfuite François, âgé de foixante- 
quinze ans, ari va dans notre mailbn de Peking^ après avoir vifîté les églifes 
de la province de Pe tcbe U pendant quatre mois entiers de l'Hiver: il bap- 
tiia dans cette couriè apoltolique près de fcpt cens perfonnes, la plupart 
adultes. 

Le zo. nous reçûmes des lettres du P. Profper Intorcetta du iS. de Fé- 
vrier dernier, par lefquelles il nous donnoit avis de l'honneur fingulier que 
lui avoit fait l'Empereur ce jour-là même, lorfqu'il étoit allé au-devant de 
Sa Majellé environ à trois lieues de Hang tcheou. Ce Père marquoit dans fes 
lettres, que s'étant mis dans une petite barque en un lieu par où la barque 
impériale devoit paflèr, il s'agenouilla fur la proue au moment que l'Em- 
pereur parut: que Sa. Majellé l'ayant aperçu, fît demander qui étoit dans 
cette petite barque, & que comme on lui eût répondu que c'étoit le Père 
Européan qui demcuroit dans l'églifc que les chrétiens ont à Hmg tcheou^ il 
ordonna qu'on fît aprocher la barque du Miirionnaire & qu'on l'atachât à la 
fienne, qu'enluite l'ayant fait venir en fa préfence, il lui demanda ion nom, 
fon âge, combien il y avoit qu'il demeuroit à la Chine, s'il avoit fait quel- 
que voyage à la cour, s'il fçavoit les lettres Chinoifes, en quel lieu il avoit 
demeuré, depuis combien de tems il avoit reçu des lettres des Pères de Pe- 
king^ en quel lieu de la ville étoit fon églife ,. & enfin û le P. Fontaney 
CI oit à Nan king.. Le 



ET DE LA TAR'TARIE CHINOISE. 187 

Le Père ayant fatisfaic à toutes ces demandes, il lui fit donner trois baf- Voyages 
fins remplis de fruits aportez, àePekifig, lui dilant d'en manger, qu'ils é- en 
toient bons, ôc qu'on auroit de la peine à en trouver de iemblables dans ces a^i*"^» 
quartiers du Sud. Eniliite le Pcre ayant demandé permiflion à l'Empereur 
de l'aller atendre fur la porte de fon eglifc,par devant laquelle il devoit pal- 
fer, Sa JVlajefté lui répondit qu'il le prclsât s'il vouloit y arivcr àtems, 
pai-ce qu'il avoit deflein défaire diligence: le Pcre y ariva avant l'Empe- 
reur, qui l'ayant remarqué à fon pallage, lui founr, en lui faifant un li- 
gne de tête plein de boncé. . 

Le premier jour d'Avril nous reçûmes une féconde lettre du P. Intorcet- mfj./'jouf 
ta, qui nous taifoit Je détail des honneurs que Sa Majellc avoit continué d'Aval. 
de lui faire pendant fon fciour de Hang tcheou. 

Premièrement, dit-il, il envoya Jlr^ao /^oj/ avec deux autres Mandarins ^^^j^ Qf. 
de fon palais à la maiibn du P. Millionnaire, avec ordre de Exire l'adora- ficiers de 
tion acoutumée dans l'églife ; elle confiile à lé mètre â genoux , &à baif- la Cour 
fer plufieurs fois la tête iufqu'à terre: ce que firent ces trois Officiers de fontlado- 
1 Empereur: après cette cérémonie ils donnèrent au P. vingt tacls a ar- l'éjiifedes 
gent que l'Empereur lui envoyoit pour marque de fa bienveillance : la Ion- MÎffion: 
gue converfation qu'ils curent enfuite avec le Père, fut fuivie de la colation, 
à la fin de laquelle il leur montra quelques curiolitez qu'il avoit préparées 
pour les offrir à Sa Majcfté. 

Secondement, il alla le même jour au palais, où il remercia l'Empereur ^^^^^'uu 
de l'honneur qu'il lui avoit fait & lui préfenta les curiofitez: l'Empereur petit pté- 
les ayant confidérées, garda feulement une boule de criilal , difant qu'il fentdcs 
l'acceptoit uniquement pour épargner à ce bon vieillard le chagrin qu'il Mifllonn: 
auroit, s'il ne recevoit rien de lui. 

Troifiémement , le jour que l'Empereur ^M-ùtàc Hangtcbcou^ le Père Bienveil- 
fongea à acompagner ce Prince félon la coutume, & il mena avec lui le P. hnce de 
Laurifice Italien , qui ne faifoit que d'ariver de Song kiang oii il fait fa ré- l'Emp.- 
fidence, pour fe trouver fur le chemin de Sa Majelté: s'étant tenus tous f'!?."'[ '"_ 
deux devant la porte de l'églilé de Hang tcheou lorfque l'Empereur pafla, ce 
Prince s'arêta. Se demanda qui étoit ce nouveau Millionnaire, & d'oii il é- 
toit venu: quand on l'eut futisfait fur ces demandes, il pourluivit fon che- 
min, & envoya dire incontinent après aux deux Pcres de le rendre incef- 
famcnt au lieu où il allo^t s'embarquer. 

Ils obéirent êc fe rangèrent dans leur barque au lieu par où l'Empereur 
devoit pafier: ils furent d'abord aperçus de T'chao laoyé qui les cherchoit 
des yeux, Se qui en avertit l'Empereur. Sa Majellé mit aufli-tôt la tête à 
une fenêtre, Sc leur fit figne de la main de s'aprocher, ce qu'ils firent*: 
l'Empereur entretint familièrement le P. Laurifice, Se lui fit donner vingt 
taëls : enfuite ayant demandé au P. Intorcetta jufqu'où il prétcndoit l'a- 
compagner , 5c le P. ayant répondu qu'il avoit rélblu de fuivre Sa Majef- 
tè iufqu'à Sou tcheou: \ç. ne veux point, dit l'Empereur, que vous preniez 
cette peine: à l'âge où vous êtes il faut vous épargner une pareille fatigue, 
& ménager votre faute : il le renvoya comblé d'honneurs Sv de bienfaits à la 

Aa i vue 



i88 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

VovACEs vûad'un grand peuple qui ctoit préfent: ce qui ne peut manquer de pro 

^'* duirc de bons eftccs par raporc à la religion. 

Tartarie. p^^^ ^^ ^^^- ^jj. ^^ p Laurifice il luivit l'Empereur , 8c ce Prince lui 
L'Emp: ^-^^ qiVû dcvoit vivre rranquile,6c s'alTurer que Ion repos ne leroit pas trou- 
Froteftion blé dans fon églife. Qiiand il fe Icpara de la barqile impériale, Sa Majeflé 
aux Mil- lui fit crier la même chofe à haute voix, afin que tous les Mandarins de la 
Jion; province qui étoient préfens l'entendifîent , 6c connuflent que ce Millionnaire 

étoit fous fa protcâiion. 
Afie de L'Empereur en fortant de Han^ tcheoti ordonna au l'fong ton de la provins 

JiiHicc fait ce d'aller reprendre le fceau impérial d'entre les mains du Viceroi de la mê- 
parlEmp: me province, & de le dépofleder fur le champ de fa charge ; le Tftan kun 
6c le Viceroi s'étoient acufez réciproquement l'un l'autre, 6c Sa Majelté 
avoit envoyé deux Mandarins de la cour pour les juger : ces deux Man- 
darins trouvèrent le Viceroi coupable , 6c le condamnèrent à être étran- 
glé. 

L'affaire fut renvoyée à trois des tribunaux fouverains de Peking pour en 

délibérer: ils confirmèrent la fentence des deux Mandarins, 6c changèrent 

feulement le genre de mort : car ils condamnèrent le Viceroi à avoir la tête 

tranchée : fuplice qui eft plus infamant à la Chine que d'être étranglé , 

parce que les Chinois fouhaitent avec paffion que leurs corps fe confervent 

en entier après leur mort. 

L« replié- Le 7. nous allâmes au-devant de l'Empereur qui revint ce jour-là à Pe~ 

Tiie jour. kir,g. Nous nous avançâmes jufqu'au parc de Sa Majefté, où nous eûmes 

r «. \Ar l'honneur de le faluer à fon paflage: dès qu'il nous aperçut, il envoya vers 

J-.C5 Mil- ^ . .,. 11,- ,• -NT i'" > n /r J 

(ionr vout l'ious Tcbao laoye qui etoit proche de la perionne. JNous dîmes a ce Mandarin 
fjluer que nous étions venus pour nous informer de la fanté de Sa Majefté, 6c en 

!Emp: rnême tems pour la remercier des faveurs dont elle avoit comblé les Pères 
qu'elle avoit trouvé fur fx route. 

Ce Mandarin porta notre compliment à l'Empereur, 6c revint nous dire 
de nous trouver le lendemain au palais à midi : nous faluâmes plufieurs des 
Grands de la fuite de Sa Majefté , qui étoient de notre connoiflance plus 
particulière, cntr'autres Kiou kieou, oncle maternel de l'Empereur, S>c S» 
(an laoyé, grand oncle maternel du Prince héritier. Tous deux nous té- 
moignèrent qu'ils nous étoient fort obligez des préfens que les Pères Ga- 
biani 6c de Fontancy leur avoient fait à Nan king de quelques curiofitez 
d'Europe. 
L h =té- -^^ ^' '^^"^ noMS rendîmes au palais à midi , 6c après avoir atendu fort 
ir.c. ' ' long-tems dans un vcftibule où l'Empereur reçoit d'ordinaire les mémo- 
riaux des tribunaux : on vint enfin recevoir nos remercimens des honneurs 
que Sa Majefté avoit faits dans ce voyage à nos Pères , 6c aux Pères de 
Saint François, qui fe font préfentez devant lui fur fa route. 
Le dou- ^^ ^^' ^'^^^^ ^^°y^ ^'"^ ^^ 1^ V^^^ '^^ l'Empereur en notre maifon: il 

iic.-ne. aporta un verre objeétif pour faire une lunette de foixante pieds de long. 
Les Mif- ^^'^'^ "" oculaire proportionné que le P.' -de Fontaney avoit préfenté à Sa 
taoa: loac Majefté à fon paflage à Nan king^èc il nous chargea de faire faire les tubes, 

& 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. i8p 

êc tout ce qui étoit néccflaiie pour monter cette lunette: de plus il aporta Voyacis 
un aiholabe d'une invention nouvelle, que le même P. de Fontaney avoit ^'^ 
aulîi offert à Sa Majcllé ; cet altrolabc, qui clt très fimple, krt à trou- '^'^'^■^*'^'^' 
ver toutes les éclipres de lune & de iolcil, l'année, le jour & le mois, d'u- ^^.^"^S^s de 
ne manière facile & er) un moment; SaMajefté nous fît dire de mettre par in^rumens 
écrit la manière de s'en lervir. de Maté- 

Tchao laoyé nous dit enluite beaucoup de chofcs avantageufes du P. de matiques. 
Fontaney, & nous témoigna que l'Empereur avoit grande idée de fon ha- 
bileté dans les matématiques. Sa Majellé lui ayant fait demander fi l'é- 
toile de Canopus fc pouvoit voir à Nan king^-lt Père avoit répondu ingé- 
nument qu'il ne le croyoit pas: cependant après quelques réflexions. Se 
ayant fait le calcul ,il trouva qu'elle y pouvoit paroître fur l'horifon vers le 
mois de Février, de Mars, èc d'Avril, & il en fit aufll-tôt donner avis à 
l'Empereur, lequel alla fur le foir à l'obiervatoirc de Nan king pour obfer- 
ver cette étoile, & il la vit effeétivement. 

Le même Tchao laoyé nous conta diverfes avantures qui étoient arivées Avantu- 
à l'Empereur pendant fon voyage , dont nous avions déjà oiti parler, 6c f" ""^^^ 
qui marquoicnt la plijpart combien Sa Majeftè s'étoit rendue populaire, 6c ^eur peif-* 
la joye que le peuple avoit marquée de voir ion fouverain. dant fon 

Il y eut entr'autres un bon vieillard de la province de Chan tong , qui voyage, 
ayant crié au milieu de la foule: Ou eft V Empereur, que je le voye, Sa Ma- 
jeftè s'arêta, 6c fit avancer ce bon payfan, qui s'étant aproché aflcz près 
du Prince, lui demanda tout franchement: elt-ce vous qui êtes le feigneur 
Empereur? & Sa Majefté ayant répondu que oiii , le paylan après l'avoir 
un peu confidéré, lui dit: vous êtes encore jeune, j'en fuis bien aife, &; 
enfuite ayant monté fur un méchant cheval qu'il avoit, prit la bride du 
cheval de l'Empereur, dilant que puifqu'il n'avoit rien à offrir d Sa Ma- 
jeftè, au moins il vouloit mener fon«cheval par la bride. 

L'Empereur devant paffer près d'un vilage qui eft entre les montagnes Pf^rens ^ 
delà province de Chan tong, les pay fans n'ayant rien à lui offrir, allèrent quede^J" 
àlachaffe, 6c ayant tué un fanglier, ils le chargèrent fur leurs épaules, Payfans 
puis s'aprochant de Sa Majeftè, nous avons fçû, lui dirent-ils naïvement, font à 
que notre fouverain devoit paffer fur nos terres, & dans la dizctte où nous ''^"^P' 
nous trouvons , nous fommes allez à la chaffe , où nous avons été affez 
heureux que de tuer ce fanglier que nous vous préfentons. 

D'autres payfans lui aportoient de petits pains tout noirs , les uns dans 
unfac, les autres fur le pan de leur vefte: quelques-uns brûloient des par- 
fums devant fon cheval : tous s'emprcffoient à voir Sa Majeftè, qui bien 
loin de les faire éloigner, ordonnoit qu'on laiisât aprocher tout le monde. 
Ses queftions rouloient ordinairement fur l'équité d^s Mandarins : il s'in- 
formoit du peuple, fi le Mandarin qui les gouvernoit, étoit jullc Se mo- 
déré, 6c s'il ne les oprimoit pas par d'injuftes vexations. 

Cette affabilité de l'Empereur à l'égard des peuples : l'indul-gencc qu'il 
eut de leur remettre une partie des tributs qu'ils dévoient payer cette année- 
là: enfin fon atention à examiner les déportemens des Mandarins, lui on? 

Aa 3 gagné 



4î>o DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

•VoTAGES gagné le cœur de fes fujets, 8c affuré à fon nom l'immortalité dans l'elprit 
^f*. des Chinois, qui n'avoient jamais vu leur Empereur le familiarifer ainfî 
Tarïarie. ^^,g^ ç^^^^ g^ entrer avec tant de bonté dans leurs belbins. 

Un piètre des idoles s'étant préienté devant Sa Majefté, èc ayant dit à 
haute voix qu'il étoit devin , 6c qu'il fçavoit prédire les chofes à venir, 
l'Empereur î'arêtant lui fit cette queition : dis-moi pourquoi je fuis venu 
faire ce voyage. Le bonze répondit, que Sa Majellé étoit venu fe prome- 
ner : furquoi l'Empereur, qui ne goûtoit pas cette réponfe, lui ajouta: 
Tu te trompes, je fuis venu vifitcr les provinces, pour voir comment 
elles font gouvernées , & de quelle manière les Mandarins traitent mon 
peuple. 
Devin ré- Enfuite il fit figne à un de fes gens de fe difpofer à donner quelques coups 
compenfé de foiiet à ce prétendu devin, puis il lui fit cette autre queftion : efl-ce 
par i'£m- aujourd'hui un jour heureux ou malheureux? le bonze répondit que c'é- 
pereurdu- ^^-^^ ^^^ j^^^. heureux. Enfin, lui dit l'Empereur, puifque tu fçais pré- 
jc fin*' u- dire l'avenir, dis-moi ce que j'ai deflein de faire prefentemcnt : le bonze 
liérc." fut embarafie, & après avoir héfité quelque tems, il répondit qu'il n'en 
fcavoit rien : fur quoi Sa Majefté fit figne à celui qui avoit le fouet en main 
ôc le bras levé , de lui en donner quelques coups , ce qui s'exécuta à l'heu- 
re même, acompagnant ce châtiment de reproches, fur le métier infâme 
qu'il faifoit de tromper un peuple trop crédule. Le Gan îchajfe'é.^ ou grand 
juge criminel de la province le fit aufli-tôt fiifir, 6c vouloit le condamner à 
mort, pour avoir eu la hardiefle d'en impofer â l'Empereur: mais Sa Ma- 
jefté lui acorda fix grâce, en difant, que ce châtiment qu'il venoit de re- 
cevoir fuffifoit pour le rendre fage. 

Dans les grandes villes le peuple venoit en foule à la porte du palais , cha- 
cim vouloit offrir quelque chofe à l'Empereur: il n'y avoit pas jufqu'aux 
plus pauvres qui préfentoicnt les un^ du ris, les autres des fruits, 6cc. & 
comme Sa Majeiié ne vouloit rien recevoir pour ne pas les obliger à faire 
des frais, ils fe mettoient à pleurer, & le forçoient par leurs larmes à pren- 
dre des bagatelles, pour ne les point atrifter : ils s'en retournoient contcns, 
n'eût-il pris que quelques grains de ris. 

Le Z2. nous acompagnârnes le convoi d'un Régulo, qui nous avoit té- 
Le vingt- nioigné beaucoup d'amitié pendant fa vie , 6c 'qui étoit mort depuis envi- 
deuzieme ^.^^ ^^^ mois: on l'avoit gardé pendant tout ce tems là dans fa maifon, ex- 
•'°**^' pofè dans une grande fale , où tous les autres Régulos, Princes, & Grands 

de la cour avoient été le pleurer, félon la coutume qui s'obfcive dans tout 
Convoi l'Empire. On le tranfportoit ce jour-là avec une pompe funèbre fort mag- 
d'iin Ré- nifique dans la maifon deplaifance, qui eft proche de cette ville, pour y 
^ être mis en dépôt environ deux mois, jufqu'à ce qu'on le portât à fa fépul- 

lure. 
Sa Def. Le fils aîné de l'Empereur fut envoyé par Sa Majefté, pour affifter de fa 

cripiion. part à cette cérémonie ; il étoit fuivi 6c environné de tous les autres Régu- 
los 6c des Princes du fang Impérial: un nombre prodigieux de Mandarins 
fermoit le convoi. Il y avoit des chameaux chargez de tentes 6c de meu- 
bles 



ET DE LA TARTARÎE CHINOISE. 



ipr 



bics de toutes fortes, des chevaux de main, les uns fêliez magnifiquement, Vovace»- 
les luures portant des malcs de velours garnies d'or ou de cuivre doré, îk ^^ 
de pierreries : les autres fans fclle: chaque cheval étoit conduit par un pal- '^'^'*"'*'^'ï" 
frenier vétu'de deiiil: il y avoit auili des joueurs d'inllrumens de guerre, 
des porteurs de lances £c d'étendards, avec les dragons de l'Empire en bro- 
derie d'or. Le corps du Régulo étoit porté fous un dais, par un grand 
nombre de porteurs, tous vctus de tafetas verd, tacheté de points blancs: 
c'cit ainfi que font habillez les porteurs des Regulos.Les enlans du quatriè- 
me Régulo, acompagnez des plus proches parens, & environnez d'une <Trof- 
fe troupe de Mandarins ôc d'Olîîcieis de leurs mailbns , m;n-choient immé- 
diatement devant le corps à pied^ pleurant le long du chemin fuivant la. 
coutume: les femmes, les filles, les belles-filles, & les autres proches pa- 
rentes du Régulo fuivoient immédiatement le corps dans leurs chaifcs, pleu- 
rant aufli de même: enfuite venoit le fils aine du Roi avec les autres Rc^u- 
los, qui tous n'avoient point de houpe fur leur bonnet, ce qui eil une 
marque de deuil : le feul fils aîné de l'Empereur avoit fon bonnet avec la 
houpe à l'ordinaire: on jettoit fur le chemin quantité de papier blanc, cou- 
pé en forme de monnoye : c'eil un ufage introduit parles bonzes, qui' 
perfuadent au peuple que ce papier fe convertit en argent, & que le défunt 
s'en fert pour fes befoins. 

Lorfqu'on fut avivé au lieu où le corps devoit fc mettre en dépôt, on 
le pofa dans une efpéce de fale fiiite de nates fuivant l'ufage , & l'on ran- 
gea tout l'apareil: le fils aîné du Roi s'avança , fuivi des autres Régulos & 
des grands JVLmdarins : on pleura d'abord pendant un peu de tems, puis 
on fit les trois libations acoutumées, après quoi, les enfans du mort foute- 
nus fous les deux bras par leurs Officiers, comme s'ils n'avoient pas la force 
de fe ioutenir eux-mêmes, vinrent remercier le fils aîné de l'Empereur, ou 
plutôt l'Empereur en fa perfonne: on les conduifit enfuite jufqu'au bas 
d'une terraffe , fur laquelle étoit élevée cette fale de nate : ils pouflbient 
toujours des cris lugubres, pour montrer qu'ils étoient bons fils: mais il y a 
d'ordinaire plus de cérémonie que de réalité dans ces marques extérieures 
de douleur. 

Le 2.6. nous reçiimes des lettres des PP. de Fontaney & Gabiani ,. qui Le vingts 
nous faifoient pareillement le détail des honneurs que Sa JMajefté Impériale f'^"^™^ 
leur avoit fait à iVi3;« ^w^ fie à Hafigîcheou, jufqu'où ils allèrent la condui- ^°"'^" 
re: elle envoya des Grands de fa cour fe profterner dans leurs églifes ; elle £^'^'^"^^1 
leur fi^t préfent d'argent & de fruits à diverfes reprifes , 6c elle accepta une queTEmp; 
partie des petites curiofitez qu'ils lui offrirent. Lorfqu'ils étoient prêts de fe fait aux 
retirer', il les fit entrer dans fa barque, & jufques dans fon cabinet, oii il Miflîonn; 
les entretint familièrement pendant une demie heure, en préfence des Man- 
darins de la province, à qui il n'étoit pas même permis d'aprocher de la 
barque impériale. 

Ce fut pendant ce rems-là que vint un grand Officier de guerre de la- 
province de //o/^ quang. Sa Majefté le fit aprocher, & lui donna en pré- 
fence des Pères fes ordres pour bien gouverner & difcipliner fes troupes : en- 

fuJEs 



ipi DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

VoYAGEj fuite après l'avoir congédié , Sa Majeflé demanda aux Pères s'ils jugeoicnc 

£>• qu'il eût parlé jufle. 
TAiTARiï. Le P. de Fontaney raporte une autre avanture dont il fut témoin, 6c où 
l'Empereur fît paroître fon difcernement 6c fa pénétration. Un Chinois 
s'étoïc jette à corps perdu dans le canal, 6c s'avançant à la nage vers la bar- 
que impériale, avec un placet au cou qu'il vouloit préfenter à SaMajeilé, il 
le mit'à crier de toutes fes forces, demandant juûice à l'Empereur contre 
un de fes ennemis, £c exagérant en termes très-vifs le tort qu'il lui avoit 
fait. Enfin il conclut par dire que fon ennemi étoit le premier homme du 
monde en fait de méchanceté. 
Bon mot L'Empereur qui rioit en lui-même de voir que la pafîlon cmportoit ce 
■erêur'"* nialheurcux juiqu'àlui fermer les yeux fur le danger auquel il s'expofoit 
en préfence de toute la cour, chargea un de fes gens de lui demander s'il 
ne connoiflbit pas aufli celui qui étoit le fécond du monde le plus mé- 
chant. 
Le vingt- Le 2.7. nous nous rendîmes à la maifon deplaifancc de l'Empereur, nom- 
feptiémc j^^g l'chang tchun yuen, pour nous informer de fa fanté : Tcbao laoyé nous 
■ inlinua qu'il feroit bon que nous nous ofFriflions de nous-mêmes, pour faire 

lï'on- s'o- dcore cette année le voyage de Tartarie, 6c terminer enfin le différend qui 
frcnt pour dt entre cet Empire 6c les Mofcovites. 

un voyage Auflitôt nous priâmes Tcbao laoyé de vouloir bien dire à Sa Majefté, que 
en Tart: comme nous ne nous fentions pas fort capables de lui rendre fervice en cette 
forte d'affaire, nous n'avions ofé jufqu'à préient lui demander les ordres : 
mais qu'ayant apris que Sa Majellé renvoyoit les mêmes AmbafTadeurs 
qu'elle avoit dépêchez l'année précédente, nous les acompagnerions vo- 
lontiers , fi elle jugeoit que notre fervice pût être de quelque utilité au 
bien de l'Empire. Tcbao laoyé porta cette parole à l'Empereur, qui nous 
envoya ordre au P. Pereira & à moi de faire une féconde fois ce voyage. 
Le vinp-t- ^^ ^î' ^^ ^^^ ^^ ariva en cette cour un Envoyé des Plénipotentiaires de 
troifiéme Molcovie, qui étoient à Sekngha. La lettre qu'il aporta, étoit adrelTée aux 
de Mai. Miniilres de l'Empereur. Elle contenoit en fubllance , que Sa Majefté 
Les Pléni- nommât un lieu fur les frontières des deux Empires, pour y tenir les con- 
potcnt: de férences de la paix ; qu'elle y envoyât ies députez, cc qu'elle fit fçavoirlc 
. lo.c: en- auquel ils s'y rendroient, afin qu'eux de leur côté s'y rendirent pa- 

Dépuié à reniement, avec une iuite égale a celle que meneroient ies députez de Sa 
)a Com de Majcilé Chinoife. 11 demandoit aufli que les conférences de la paix fe fif- 
feAi/jj. Ççy^^ ielon l'ufage acoutumé en femblable rencontre, 6c il finifToit en priant 
que l'on fît au plutôt une réponfe pofitive. 

Ce député étoit acompagné d'environ foixante-dix perfonnes. Dès qu'il 
eut délivré fa lettre, on envoya chercher les Pères Thomas 6c Pereira pour 
k traduire: il y en avoit une copie en latin: les Pères firent cette traduc- 
tion en langue Chinoife 6c Tartare dans le tribunal des Colao^ qui eft dans 
l'intérieur du palais, 6c ils y employèrent toute la nuit. Avant qu'ils com- 
mençaflent la traduéljon , l'Empereur leur avoit envoyé demander par Tcbao 

Jaojé 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. ipj 

laoyê quelle étoit la fubftance de cette lettre, ^ les Pères lui en avoient Voyages 

rendu compte fur le champ, en préfence du Coiao qui étoit lu. ^"^ , 

Le 14. l'Empereur envoya ordre félon la coutume au tribunal des maté- Tartarie; 

matiques, de déterminer le jour du départ de fcs Envoyez, voulant qu'on Ol'^'^" ^^ 

choisît un des jours qui font depuis le zi. de cette quatrième lune, juf- lour'iît'é- 

qu'au z6. c'elt-à-dire , depuis le 8. de Juin jufqu'au 13.' Le tribunal fit part des 

déterminer le 15. de Juin pour le jour du départ. Ambaffùd; 

Le même jour fur le foir, on envoya encore apeller les Pères au tribunal ^ 
desColao, pour y traduire dil Chinois en latin, la réponfe que les Minif- 

s de l'Empereur dévoient faire ce jour-là même aux Plénipotenti 



très de 1 Empereur dévoient tau-c ce jour-ia mcmc aux Plénipotentiaires de 
Mofcovie. Le Colao Tartare fit & écrivit lui-même cette réponfe en Tar- ^" '''^• 
tare, en prélence des Pères. Les deux chefs de l'ambafTiide qui (ont les [és"auui-" 
mêmes que l'année paflee, ctoient aufli préfens , fiC comme il furvint quel- iMinaî des 
que difficulté, dont il faloit demander l'cclaircilTement à l'Empereur, a- CnUio. 
vant que de traduire la lettre, 6c qu'il étoit déjà fort tard, on remit au 
lendemain la traduction. So fan Jaoyé avertit le P. Pereira de ne pas ou- 
blier cette année de porter des inilrumens de matématiques, propres à fai- 
re les obfervations des latitudes, longitudes, &cc. 

Le 2f. les Pères retournèrent au palais, traduire la réponfe que l'on a- 
voit fait à la lettre des Plénipotentiaires Mofcovites : cette réponfe portoit 
que Sa Majefté avoit déterminé Niptcbou^ qui eft au Nord-Oueft d'I^r/^ 
pour le lieu des conférences , & qu'il féroit partir fes députez le i?. de Juin jjeu'sj'du 
pour s'y rendre en diligence; qu'au relie, comme ils partoient avec inten- j.ur des 
tion de faire une paix lincere & durable, ils ne meneroient avec eux qu'au- Conféren- 
tant de monde préciféraent qu'il en feroit néccffiiire pour la fureté de leurs '^^^' 
perfonnes. 

Le f. l'Envoyé Mofcovite vint en notre maifon nous rendre vifite, avec Le cinq: 
une partie de fa fuite, après en avoir obtenu la permiflion de l'Empereur : de Juin. 
il étoit conduit par un Mandarin fubalterne du tribunal de Lyin fayuen ^ qui 
lui donna le pas par tout. Cet Envoyé étoit un homme bien fait de fa per- 
fonne, & qui dans le peu de tems qu'il a été en cette cour, s'eil fait la 
réputation d'un homme de tête : il étoit vêtu allez fimplcment, auflî bien L'Envoyé 
que ceux de fa fuite. Nous l'allâmes recevoir à la porte, & nous le condui- de Mofc. 
sîmes à l'églife, où il fe proflerna diverfes fois à la manière des Mofcovi- ''^"^.^'li^ 
tes, avec beaucoup de modeltie Se de refpeèt, pour honorer les images qui ^"'^ ' 
étoient fur nos autels: enfuite nous le menâmes dans notre maifon, où 
l'on lui fit voir ce qu'il y avoit de curieux : enfin on lui prcfenta la cola- ç. . 
tion, &: il en ufa toujours avec nous civilement, & répondit avec beau- tion. 
coup d'efprit 8c de jugement: à toutes les quellions que nous lui fîmes. g, conver- 

II nous afiura que l'Empereur avoit repris fur les Turcs toute la Hon- ration. 
grie ; que le Roi de Pologne s'étoit rendu maître de Caminiek : que les 
Grands Ducs de Molcovie avoient hufîî pris quatre places, 8c que la 
Moldavie 8c la Valachie avoient fccoué le joug de l'Empire Ottoman. 
Nous jugeâmes que cet Envoyé étoit HoUandois ou Anglois : car il n'a- 
voit rien de la prononciation Mofcovite , ôc il fcavoit lire les lettres 

Tome IF. Bb ^ Eu- 



194 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Voyages Européanes, au moins lui vis-je lire très-aifément des mots François. La 

_ ^"^ plupart des gens de fa fuite fçavoient la langue Mongolie^ fur- tout, un de 

lès valets la parloit fort bien, & entendoit quelques mots de latin. Lorfque 

nous le conduifions à la porte, il voulut faire un préfent à notre églife de 

deux ou trois peaux de zibeline, 6c d'environ vingt-cinq ou trente écus ,. 

mais nous nous excusâmes d'accepter ce préfent. 

Les Mif- Le P. Pereira alla enfuite au palais , ainfi qu'il en avoit eu ordre, pour 

fionn:ré- rendre compte de ce qui s'étoit paffe dans cette entrevue avec les Mofco- 

o ^e°"ent ^"^^^^ '■ l'Empereur témoigna être fatisfait de la manière dont nous en avions 

font vifite ^^^^1 ^ permit que les Percs Suarez & Bouvet allalFcnt leur rendre la vifîte 

à l'En- qu'ils nous avoient faite, fi ces Percs le vouloient bien. Mais Sa Majef- 

.voyé, té dit'pofitivement qu'il ne faloit pas que nous y allaflîons le P; Pereii-a ni 

moi. 
Queflioiis Le même jour après midi, l'Empereur envoya 7f^<^o /«oy/ chez nous ; il 
que Tchao Hous fit différentes queitions fur divcrfes chofes d'Europe , 6c particuliére- 
hoyéh\i ment fur les Hollandois: il nous demanda enfuite de quoi particulièrement 
fur huro- jgj. E^ropéans reprenoient les Chmois ; nous lui répondîmes qu'ils pafibient 
en Europe pour des gens d'efprit, mais en même tems fort mous, 8c fort ha- 
Idée que ^^^^^ ^ tromper dans le commerce : puis ayant demandé quel fentiment nous 
les Europ: avions des Mantchcoiix : je pris ocafion de lui dire l'eftime que j'avois oiii 
ont des faire à la cour de France des grandes qualitez de l'Empereur , Se de la fa- 
hinois gcfle avec laquelle il gouverne fon Empire, 6c fui--tout du foin qu'il a d'en- 
durcir les fujets à la fatigue, 6c de leur en donner l'exemple lui-même. 
T'chao laoyê parut prendre aflèz de plaifir à cet entretien, il reçut volon- 
tiers quelques petites peintures fixités fur du talc , que le P. Bouvet lui 
donna. 
Vifite des ^^ même jour fur le foir les Pères Suarez 6c Bouvet, allèrent au nom de 
Miffion- nous tous rendre vifite à l'Envoyé, qui les reçut aufii avec toute forte de 
naires cliés civilité. Quand les Pères furent de retour, on lui envoya un préfent de 
t.nvoye. q^e]q^es pièces de foye, de vin, 6c de raifin: il refufa les pièces de foye , 
6c il n'accepta le vin qu'avec peine: il donna à chacun des deux valets qui 
le portoient, une peau de mai'tre zibeline. 
Les PP. Le 8. les PP. Pereira 6c Thomas furent apellez au tribunal des Colao ^ 

foiuapci- pour y traduire une lettre que les deux chefs de l'ambaffade , deftincz à 

Jes au tii- aller traiter de la paix, avoient été obligez d'écrire aux Plénipotentiaires 
puni! (les 1 At r • r 3 ' ■°' -^ j i ' ■ j' 

C(,;jj de Mo'.covie, parce que cet Envoyé qui etoit venu de leur part, avoit dé- 

claré qu'il nepouvoit s'en retourner fins porter une lettre dcPslàng pour fes 
maîtres : cettre lettre que les Pères traduifirent,ne portoit autre chofe, fi- 
non , que Sa Majefté avoit déterminé Niptchou pour y tenir les conféren- 
ces de la paix , 6c qu'eux partiroient le 13. de ce mois, pour s'^y rendre en 
diligence, ainfi que Sa Majefté leur en avoit déjà fait donner avis, parla, 
lettre que les Miniftres leur avoient écrite. 
Sontadmis Le 10. Nous allâmes au palais le P. Pereira, le P. Thomas, lé P. Bou- 
à l'Au- vet , 6c moi , 6c nous fûmes admis à l'audiance de l'Empereur , dans le 
ohnce de lieu le plus intérieur de fon palais. Sa Majefté nous fit aprocher de fa. 
* ^™^- per.- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



rpf- 



perfonne, & nous parla avec beaucoup de bonté , après quoi elle nous fît Voyages 
donnera diner dans un falon voifin de fa chambre, Cependant notre re- ^"^ 

pas, elle nous envoya faire plufieurs quellions, particulièrement fur la gran- '^'^'^■^'^'^'^• 
de léchereflè de cette année. 

Le 1 1. on nous aporta de la part de l'Empereur au P. Pereira & à moi Les PP. 

à chacun une felle,ou étoient brodez les dragons de l'Empire: l'après-diné f^Ç^'vent 

• nous allâmes remercier Sa Majeilé de cette faveut, & nous lui expliqua- deV£nf "'^ 
mes les caufes de la féchereflc Se de la pluie , ainfi qu'elle nous l'avoit or- ^ "'^' 
donné le jour d'auparavant, à l'ocaflon de la grande fécherefîe que la pro- 
vince de Pcking &C quelques autres fouftVent cette année. 

Le 12. nous prîmes congé de Sa Majeilé , Se nous reçûmes fes derniers Prennent 

ordres: il nous fit dire, que comme il nous connoiflbit pariaitement , il *-"nsé de 
n'avoit rien à nous recommander, 6c qu'il ne doutoit point'que nous n'euf- ^' 
iions la capacité 6c l'afFeftion à fon fervice nécefFaires, pour aider fes Am- 
bafîadeurs à terminer l'affaire importante dont ils étoient chargez. 




Bb z 



SECOND 



Départ des 

Ambaiïa- 

deiirs. 



W « •♦■ * * * * -V » « * * * » %' -t- « « « -5 * ■$■ ^ * ^% -5- .ç * ^- y 4F 

SECOND VOYAGE 

FAIT PAR 

ORDRE DE L'EMPEREUR 

EN TARTARIE 

PAR LES PERES 

GERBILLON ET PEREIRA, 

MISSIONNAIRES DE LA COMPAGNIE 
DE JÉSUS, 

A LA CHINE. 

E^ l'année i6%^. 

E i^. de Juin i68p. nous partîmes de Peking: nous fîmes 
ce jour là po. lys au Nord-Eft, fuivant le chemin de Mi 
yim bien. En fortant de la ville avec les Ambafladeurs, nous 
trouvâmes toute la cavalerie qui devoit les acompagner , 
rangée en haye des deux cotez du grand chemin avec leurs 
Officiers à leur tête. On me dit qu'il y avoit près de deux 
mille hommes. Les Mandarins ctoient choîfis des huit étendards de la milice 




ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 197 

de Peking : ils 'avoient chacun leur étendard de foye avec les armes de cha- Voyages 
que étendard. ^'* 

Le tems fut aflez frais le matin, & il fut prefquc toujours couvert : vers '■'^ ■>*»"' 
le midi il fit fort chaud, & il y eut enfuite un peu de pîuie à diverfes repri- 
fes, le foir le tems redevint ferein. 

Le 14. nous fîmes po. lys au Nord-Eft, à peu près quarante jufqu'à 
Mi yiin bien, où nous allâmes, & cinquante au-delà, prefque toujours en- 
vironnez de montagnes qui vont s'aprochant infeniîblement du côté de 
l'Efl & de rOueft: nous campâmes en un lieu apellé T'iao yii tai-^ c'eft-à- Campe- 
. dire, lieu où l'on pèche du poiffbn. La terre commence à être- pleine de ment à 
pierres Se de cailloux à mefure qu'on s'aproche des montagnes, quoiqu'il y ^"î" y»''»»- 
ait plufieurs endroits de fort bonne terre & fort bien cultivée. 

Le tems fut inconftant: le matin nous eûmes quelques goûtes de pluie: 
après midi le tems fut ferein & fort chaud fans aucun foufle de vent. 

Le If. nous fîmes fo. lys, encore à peu près au Nord-Eft, & nous 
vînmes camper dans une petite plaine toute de fable & de petites roches au 
pied de la grande muraille. Après l'avoir paflee le long d'une petite rivière 
qui coule dans cette; valée,ôc qui pafle au pied de la grande muraille, on 
trouve un bourg avec une méchante fortereffe mal entretenue, fans prefque 
de garnifon , elle s'apelle Koii p keou en Chinois , 6c en Tartare Moltojo ^^ j^^^ ^ 
ton ka. Nous marchâmes prefque toujours dans les montagnes, ^ il nous keou. 
faloit continuellement monter & décendre : mais ces montagnes n'étoient 
pas fort hautes ni fort rudes : deux lieues avant que d'ariver à Kou pe keou 
nous marchâmes toujours à la vue de la grande muraille que nous avionsdé- 
couverte du côté de l'Ouell dès le jour précédent. 

Le tems fut couvert prefque tout le jour, avec un vent de Sud afTez fort 
6c très-chaud. 

Le 16. nous fîmes 80. lys prefque toujours au Nord, qui fe réduifcnt à 
foixante à caufe des détours : nous tournoyâmes cependant de tems en tems 
dans les valées, êc nous vînmes camper dans un lieu nommé Lang cbariy Campe- 
à quatre ou cinq lys au-delà de Nganiakiatun , qui eft préfentement un gros ^/"'j ^^^ 
vilage : nous marchâmes toujours entre de hautes montagnes fort elcar- 
pces, 5c nous trouvâmes fouvent des palîages très-étroits:, nous traversâ- 
mes plufieurs fois la petite rivière de Lan ho, qui coule le long de ces va- 
lées du Nord-Oueft au Sud-Eft: elle étoit fort baffe à caufe de la grande 
féchereflè : nous campâmes fur fcs bords. 

Le tems fut fort inconftant tout le jour , prefque toujours couvert de 
nuées, & menaçant de pluie, fans qu'il eh tombât une goûte. 

Le 17. nous fîmes 60. lys au Nord, en tournoyant pourtant de tems en 
tems entre les montagnes: nous pafsâmes plufieurs fois la rivière de Lan ho y 
ôc nous vînmes camper fur ies bords en un lieu nommé T'fé tfiangyin, où jnjl^-f„.^ 
la valée eft un peu plus large: le pays eft femblable à celui d'hier. 

Le tems fut fort ferein avec un vent de Sud, qui n'empêcha pas qu'il ne 
fît fort chaud. 

Le 18. nous fîmes fo. lys au Nord, prenant de tems en tems un peu 

Bb 3 «^- 



Î98 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

VôTAGEs de rOueft, nous pafsâmes & repafsâmes encore plufieurs fois la rivière de 
EN Lan bo^ &c nous vînmes camper encore fur fes bords en un lieu nommé 
Tart*rie. £iit(;htao yng: nous pafsâmes plufieurs détroits de montagnes, 6c de tems en 
A Eutchtao j-ems des valces qui s'élai'giflent , Se qui font cultivées avec des hameaux çà 
^"^- Se là. 

Le tems fut fercin tout le matin avec un grand vent de Nord fort froid ; 
l'après-dîné le ciel fut couvert. Se il tomba même quelques goûtes de 
pluie, enfuite le tems redevint ferein. 

Le 19. nous fîmes 60. lys au Nord, prenant quelquefois un peu de 
_ rOuell: nous pafsâmes Se- repafsâmes encore plufieurs fois la petite rivière 

ment à ^^ Lan ho, Sc nous vînmes camper fur fes bords en une valce nommée en 
s«» i4 Chinois San ta oyng. Cette valéc eft un peu plus large que la pliipai-t des 
o'Ung- précédentes : nous y trouvâmes d'excellent fourages: avant que d'y ariver 

nous pafsâmes une montagne, au nord de laquelle le pays eil confidérable- 
ment plus bas qu'au fud , à ce qu'il me parut: cependant il faut qu'il re- 
monte immédiatement après: caria petite rivière de Lan ho, court la du 
Nord au Sud. 

Il fit fort froid le matin avant le lever du foleil, 6c fort chaud enfuite: 
le tems fut ferein tout le jour. 

Le 20. nous fîmes fo. lys au Nord, toujours dans des montagnes fèm- 
blables aux précédentes, fi ce n'eft que celles-ci font chargées de pins, de 
même que celles d'hier , au lieu que les autres font chargées de diverfes 
fortes de bois , comme de chênes. Sec. Les valées que nous traversâmes 
font toutes pleines de bons fourages, arofées de petits ruiflêaux, Se de la 
h'Rivîére^ rivière de Lanbo, ou de celle éeCotirkh-, qui coule aufli du Nord vers 
àeCourliir. Ic Sud, èc vers le Sud-Oueft. Cette rivière prend fa fource au mont Pe 
tcha. Se après avoir couru affez long-tems au Sud-Oueil Se au Sud, elle 
va fe jetter dans le Lan ho, à l'entour de ces montagnes. 
Animaux Nous campâmes fur les bords de la rivière de Courkir, qui eft par-tout 
du Can- guéable aufli-bien que celle de Lan ho , Se nous la palTàmes Se repafsâmes 
ton. plufieurs fois en chemin faifant. Il y a quantité de cerfs , de chevreuils, de 

tigres. Se d'autres femblables animaux de chafle dans ces montagnes: nous 
vîmes plufieurs chevreuils, aufquels nos Ambafiadeurs donnèrent la chafle 
avec leurs gens. Se ils en tuèrent deux: on trouve aufli quantité de faifans 
6c de cailles dans ces valées. 
Tempéra- H fit fi froid le matin avec un vent de Nord Ci piquant, que plufieurs 
tiire de de nos gens prirent des fourures. Se quoique j'eufle deux veftes de drap l'u- 
î'2"'- ne fur l'autre par-defliis mon habit d'Eté, je ne laiflbis pas de reflentir un 

grand froid : vers le midi il fit fort chaud, le vent de Nord ayant fait pla- 
ce au vent de Sud. Le tems fut toujours aflez ferein, quoique le foleil fût 
de tems en tems couvert de quelques nuages. 
Abondan- Nous campâmes fur les bords du Coiirkir, dans une valée qui a environ 
ce de Fou- trois quarts de lieue de largeur pleine de fourages. 

rages. Le 21. nous fîmes encore 60. lys au Nord, remontant prefque toujours 

le 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. rpp 

le long de la rivière de Courkir, (ur les bords de laquelle nous campâmes en- Voyagm 
core en un lieu où le pays commence à être plus découvert, mais auffi plus ^n 
ilérilc & moins agréable. Les montagnes que l'on voit à perte de vue au Tai^tasis, 
Nord, au Nord-Oucll, 6c au Nord-Elt, ne Ibnt plus couvertes de bois, ç,, 
mais preique toutes chauves: le fourage n'eil plus li bon ni fi abondant: ment à la 
nous campâmes à la Iburce du Courkir : cette rivière ell tort poiflbnneu- fource du 
ie , &c nos gens y prirent quantité de poiflbns , mais qui n'ctoient pas trop Ci^rkir. 
bonsT 

Il fît encore afTez froid le matin, mais pas tant que le jour précédent, 6c 
un peu après le lever du foleil, il commença à faire chaud, le vent de Sud 
régna tout le jour, 6c la chaleur fut grande. 

Le zi. nous fîmes 6o, lys au Nord- Nord- Oucfl, dans un pays tout à 
fait découvert 6c aflèz uni : nous avions de petites montagnes ou colines à 
droite 6c à gauche auffi fort découvertes : il n'y avoit que quelques arbres 
çà 6c là. La campagne étoit la pliipart pleine de bons fourages: elle étoit 
pourtant fort défcrte: nous vînmes camper fur les bords d'une petite riviè- 
re nommée Ifiiar qui prend fa fburce au mont Pe tcha^ 6c qui après avoif Sxirl'/jîMr; 
coulé quelque tems à l'Ouell, 6c au Sud-Oueil, va iè perdre dans la rivié- Source de 
re de Lan ho,, laquelle prend aufli fa Iburce au mont Pe tcha^ ôc qui après '^^^}^ ^'" 
avoir coulé premièrement à l'Oueft, enfuite au Sud-Oueil, puis au Sud, ^'^'^^* 
retourne enfin à l'Eil, 6c au Sud-Ell, 6c va fe jetter dans la mer orientale, 
s'étant groflie de pluiîeurs autres petites rivières 6c ruiflèaux : nous trou- 
vâmes proche de cette rivière une fource dans la prairie , dont l'eau étoit 
excellente, 6c fort fraîche: le lieu oîi nous campâmes s'apelle l'ourghen f^toufht^ 
Jfkar. Iskar. "^ 

Comme nous étions arîvez au camp de bonne heure, je pris la hauteur du Hauteur 
foleil à midi, 6c je la trouvai de foixante-dix dégrez trente minutes envi- mérid: du 
son. Le foleil étoit de tems en tems couvert, c'eft ce qui fît que je ne pus ^°''=''' 
bien être afTuré de cette hauteur. 

Le tems fut aflèz incertain tout le jour, tantôt fei'ein, tantôt couvert ,, 
avec un grand vent de Sud. 

Le 1]. nous fèjournâmes dans notre camp d'i/z^^r, pour atendre que tous Lieu & 
les Mandarins 6c les Ibldats de la fuite qui n'avoient pu marcher tous en- ^»iions de 
femble, tant que nous étions dans les détroits des montagnes, fuflènt ari- '"•'J'^'"* 
vez, afin de voir fî rien ne manquoit, £c pour régler de quelle manière on 
marcheroit le relie de notre route. 

Ce jour-là le fils d'un des plus puilTans Réguïos de ces Mongous^ qui font Les Am- 
Taffaux de l'Empereur de la Chine, vint rendre vifîte à nos Ambafladeurs balT. font 
acompagné de trois T^i^w. Ce font des Princes, fîls ou parens d'autres Ré' c'^'^Pj'- 
gulos. Les terres qui lui apartiennent font alfez proches du lieu où nous é- p,f ]g fjjg. 
tions campez, 6c le lieu où il tient fa cour n'en efl; qu'à vingt ou trente d'un Ré- 
lieues environ à l'Orient. Comme c'eft un des plus puillàns Régulos , on dit g"!'^ ^'^ 
qu'il eft auflî un peu plus civilifé que les autres Mongous de ces quartiers. Il ^'"^" 
demeure dans un lieu fixe où il y a des maiibns bâties, ce qui efl fort fin- 
gulier parmi les Tartares. 

No3. 



Voyages 

EN 

Taktarie. 

Pêche a- 
bondantc. 



Campe- 
ment à 

Oaftoukoit- 
ré. 

Incommo- 
dité de la 
route. 



OsfeaUKdu 
canton. 



AcciMent 
<dans le 
Camp. 



ioo DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Nos gens prirent une très-grande quantité dcpoiflbns, petits 6c gros, 
la plupart dans cette petite rivière. 

Le tems fut femblable à celui du jour d'auparavant. 

Le 2,4. nous fîmes 70. lys au Nord, & au Nord-Nord-Oueft, dans un 
pays femblable au précédent, toujours affez découvert, ayant de tems en 
tems des colines, où il n'y a que quelques arbres ôc des builFons; nous vîn- 
mes camper fur les bords d'une petite rivière qui couk avec beaucoup de 
rapidité du Nord vers le Sud, prenant un peu de l'Ouelt: nous trouvâmes 
en cet endroit de très-bons fourages ôc en quantité : nous campâmes en un 
lieu nommé Oiifloukouré. 

Il plut ce jour-là après midi allez long-tems. 

Le zf . nous fîmes 7f. lys, tantôt au Nord , tantôt à i'Eft, Scie plus 
fouvent au Nord-Ell: nous tournoyâmes ainfi pour éviter, autant qu'il fe 
pouvoit, les fables mouvans, dont le pays elc plein. Ce font les vents qui 
amalfent ces fables en forme de colines, il faut à tous mcmens les monter 
& les décendre, ce qui rend les chemins extrêmement difficiles, fur-tout 

Eour les chariots: nous vînmes camper à l'cntour d'un grand étang, qui a 
ien trois ou quatre lieues de tour. 

Il faut que cet étang foit formé de pluîîeurs fources d'eau , car il ne ta- 
rit jamais, bien qu'il foit peu profond: l'eau en ell fort claire 6c bonne à 
boire, le fond elî de vafe: il ne laide pas d'y avoir du poiifon qui eft fort 
gras 6c de fort bon goût: nos gens qui péchèrent, en prirent quatre d'un 
coup de filet. 

Il n'y a dans cet étang, ni joncs, ni rofeaux, ni herbes: nous y vîmes 
quantité d'oyes fauvages, de canards, 6c de cienes: So fan laoyé qui fit 
mettre fur l'eau une barque que le Roi lui a donnée*, laquelle fe démonte ^ 
fe porte fur un chameau , tua quatre ou cinq de ces cignes, 6c quelques 
oyes fauvages: les uns 6c les autres n'avoient aucune plume à leurs aîles, ^ 
par conféquent ne pouvoient voler. On dit que ces oifeaux mettent bas leurs 
plumes en cette failbn. 

A peine étions-nous campez fur les bords de cet étang, que le feu prit à 
des herbes féches, dont la campagne étoit couverte: comme il fiiibit un 
vent d'Oueft extrêmement violent, le feu s'étendit en un moment dans 
toute la campagne, 6c obligea une partie de nos gens à décamper, 6c tous 
à prendre la réfolution de ne plus camper dans un lieu plein de paille ainfi 
féche. 

Le tems fut extrêmement froid le matin, 6c obligea Klou kieon à fe vêtir 
d'une double four lire, enfuite il fut allez tempéré quand le foleil fut un peu 
haut : il fut prefque toujoiu-s fercin , quelquefois un peu couvert, avec 
un très-grand vent d'Oueft. 

Le i5. nous ne fîmes que 38. lys au Nord , 6c fouvent au Nord- 
Oucft pour éviter ces colines de fable qui le trouvent en ce pays : nous ne 
pûmes faire que cette petite journée pour atendre les chariots de l'équipa- 
ge, dont la plupart étoient demeurez derrière, parce qu'ils ne pouvoient 
avancer dans les fables: nous campâmes dans une grande plaine toute envi- 
ron- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. ioi 

ronnée de ces colines de fable. Comme il n'y avoit là ni rivière, ni étanrr, v oyages 
nous fûmes obligez de creufer des puits, dont l'eau ctoit extrêmement £« 
fraîche. On trouva dans plufieurs de gros morceaux de glace, mais l'eau ^ '^Rtaius 
de la plûpai-t avoit un goût de vafe: il y avoit pourtant à deux lys de notre 
camp une fontaine, dont l'eau étoit fort bonne & fort fraîche. 

Le tems fut fcrein tout le jour avec un grand vent d'Ouell: , comme le 
joiu- précédent. 

Le 27. nous fîmes 60. lys au Nord, dans un pays plus découvert que les 
jours précédens: nous pafsâmes encore beaucoup de labiés mouvans, parti- 
culièrement douze ou quinze lys avant que d'ariver au lieu où nous campâ- 
mes: ce fut dans une plaine , proche d'un étang d'eau douce , qui a bien 
trois lieiies de tour: cet étang fe nomme en langue Mo;igolle '7"«/m« N:r. *-'™P^- 
A l'occident de l'étang fe voit une petite montagne couverte de rochers, die"ré'-'°' 
au devant de laquelle il y a un pagode tout ruiné , dont il ne reite que trois tangr.i^4» 
murailles qui ont des crevafles de toutes parts. N.r, 

On voit au fud de ce pagode les relies d'une petite maifon qui y a été Vertiges 
bâtie, & au nord fe trouve un antre, où l'on voit les relies d'une chapel- ^^ ™'''" 
le, fur les parois de laquelle il y a encore quelques figiu'es d'idoles. Il y 
avoit auffi dans cette efpèce de chapelle deux vieux cofres rompus pleins de 
papiers écrits en langue Mongolie, èc en deux autres langues que je ne 
connois pas. Je pris avec moi quelques-uns de ces papiers écrits en trois dif- 
férentes ibrtes de caraétéres. Ce font aparament des prières tirées des livres 
facrez des Lamas : ils étoient la plupart écrits fur des morceaux de papier 
fort longs £c étroits. 

Sur le devant de cet antre, au dehors, il y a une grande pierre de marbre 
l>lanc, haute d'environ dix ou douze pieds, & large de quatre, avec des 
dragons en fculpture, qui font le commencement de la plaque de marbre, 
qui a environ un pied d'épalifeur : il y a fur le devant de cette plaque beau- 
coup de lettres Chinoifes gravées, que l'on lit encore fort bien: ces lettres 
font foi que c'eft un Hiojse'é (a) du tribunal des Colao , qui a bâti ce pa- 
gode en l'honneur de Fo, au tems du régne des Tartares il/o//go/,'; dans la 
Chine, lorfqu'ils poflcdoient paifiblement l'Empire, & toute cette Tarta- 
rie: il marque le nom de l'Empereur qui régnoit alors : j'aurois bien voulu ' 
prendre une copie de cet écriteau , mais il ne me fut pas poflible. 

Apres- avoir vifité les ruines de ce pagode, qui a vue fur une vafte plaine Lnc confî- 
de quinze ou vingt lieues de tour, & toute environnée de colines, excepté dcrable. 
du côté de l'Occident, par où cette plaine communique avec une autre 
plaine, nous allâmes voir un grand lac, qui a environ quinze ou feize lieues 
de tour, lequel n'ell éloigné du pagode que d'environ demie lieue, & du 
lieu où nous étions campez d'environ une lieue: ce lac s'apelle en langue c „ n ™ 
Mongolie T'aal Ncr: l'eau en eft un peu faléc: on m'a affuré qu'il y avoit ^rfafitaa- 
quatre petites rivières qui venoient s'y perdre. lion. 

L'eau 

^ (a) Hiojfe'é, ce font ceux du tiibuinl des Colao, qui font iniméJijicTieiit audeiTous 
des Co'ao. 

Tome IV. C c 



Voyages 

EN 

Tartaiue. 
Qualués 
de fon eau. 

Oifeaux 
aquatiques 
de ce Lac. 



Pêche èx- 
iraordi- 
n.u're_ dans 
ce Lac. 



Particula- 
ritésde cet- 
te Pèche. 



Campe- 
menî à 
CourcoH ri. 



Avantages 
du lieu. 



ioi DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

L'eau de ce lac cil fort bafle fur les bords du côté du Sud, où nous fû- 
mes, mais on dit qu'elle eft fort profonde vers le milieu du lac : il n'y pa- 
roît ni rofeaux, ni joncs, ni herbes , le fond eft de table ; on y voyoit quan- 
tité de cignes, d'oyes fauvages, de canards, & d'autres iortes d'oileaux 
aquatiques: ce lac eft fi poilibnneux, qu'en trois coups d'un grand filet 
que l'Empereur avoir donné à nos Ambalfadeurs pour fe divertira la pèche, 
nous prîmes fans aucune exagération, plus de vingt mille poiflbns, tous 
de la même forte, de toutes grandeurs au deflbus d'un pied, car je n'en vis 
point qui pafsât cette grandeur. 

Ce poilîbn a l'écaillé de la carpe, mais il eft beaucoup plus maigre: quoi- 
qu'il y eût plus de cinquante ou foixante perfonnes qui trainaflent le filet, 
ils avoient oien de la peine à l'amener iur le bord, qui devint tout noir 
de ces poiflbns : les uns les piquoient avec une efpèce de fourchette à 
plufieurs dents, faites exprès pour cela, la plupart les prenoient avec la 
main. 

Il y avoit encore un autre filet beaucoup moindre, apartenant à Sofan lao- 
yéj avec lequel on en prit à proportion du grand. Je crois qu'en trois coups 
de ces deux filets, on prit au moins trente mille poiflbns. 11 y en eut fufti- 
faraent pour contenter fix ou fcpt mille perlonnes qui compofoient la fui- 
te de nos Ambafladcurs, & on ne cefla de pêcher que lorfqu'il n'y eut plus 
perfonne qui voulût ou qui pût s'en charger, quoiqu'une multitude prodi- 
gieufe de gens du camp fuflc acourus, les uns avec des lacs, d'autres avec 
des charettes, quelques-uns avec des chameaux, plufieurs avec des chevaux, 
pour en fiiire leur provifion 8c la porter au camp. 

Ce qu'il y a de furprenant, c'eft que l'on ne pécha pas à plus de deux, 
pieds &c demi d'eau de profondeur. Il n'y a nul doute que dans les lieux ou 
l'eau eft profonde, on n'en trouve beaucoup davantage, & de très-grand, 
car à melûre qu'on avança plus loin dans le lac , on y trouva le poiflbn plus 
gros S>: en plus grande quantité. Ils étoient tous d'une même efpèce. J'en 
vis deux qui avoient fur les oûies une efpèce de loupe, femblable à un amas 
d'œufs de poiflon: il n'y eut perfonne qui n'avouât que jamais il n'avoiten- 
tendu parler d'une pèche fi prodigieufe. 

Le tcms fut froid le matin , & fort ferein tout le jour prefque fans 
vent. 

Le 28. nous fîmes cinquante-trois lys droit auNord-Eft, prenant tant 
foit peu plus de l'Eft, toujours dans une plaine extrêmement unie, dont la 
terre eft fablonneufe & aflez féche : nous pufsâmes deux fois une petite ri- 
vière qui a fon cours au Nord-Eft, vers le Sud-Oueft, èc qui va fe déchar- 
ger dans le lac de 'Taal Nor, à ce qu'on m'afllira : nous vînmes camper fur 
les bords d'une autre petite rivière nommée Courcouri^ qui a fon cours du 
Nord vers le Sud, & du Nord-Eft vers le Sud-Oueft, en ferpentant ex- 
trêmement dans la plaine : cette rivière avoit fort peu d'eau, ôc étoit guéa- 
ble par tout: l'eau en eft claire Sc bonne à boire, fon fond eft de fable, el- 
le coule entre de belles prairies pleines des meilleurs fouragcs ^ de forte que 

ÏIOO 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



20Î 



nos gens y campèrent commodément avec leur équipage : elle prend fa. 
Tource dans les montagnes qui font au Nord-Elt de la plaine. 

En partant de notre camp le matin, tous les Mandarins de la fuite s'af- 
femblerent auprès des deux chefs, fie tous enfemble nous remerciâmes l'Em- 
pereur par neuf batemens de tète félon la coutume , de la provilion de 
beufs, de moutons, de chevaux, de chameaux, de ris, 6cc. que Sa Ma- 
je(lé<ivoit fait conduire jufqu'ici par deux Mandarins, qui s'en retournè- 
rent à Pekitig rendre compte de leur commillion. 

Ces deux Mandarins avoient montré le jour précédent une partie de ces 
rafraîchiflemens à nos Ambafladcurs: nous vîmes deux cens beufs, Se trois 
raille moutons: on me dit qu'on en conduifoit par un autre chemin encore 
autant , avec trois mille chevaux , & mille chameaux chargez de ris , 
& qu'ils nous viendroicnt trouver à Niptcbcu ou fur la route , félon le 
befoin qu'on en pouroit avoir. Le lieu oij nous campâmes s'apelle Ohoitlong. 

Il fit un tems fort Icrein tout le jour Scfort chaud, n'y ayant eu que très- 
peu de vent d'Oucil. 

Le zp. nous fîmes foixante lys au Ncrd-Nord-Eft, partie dans la plaine 
où nous avions campé, enfuite nous pafsâmes trois petites colincs de fables 
mouvans l'une après l'autre, entre lelquelles font deux plaines, où il y a de 
bons fourages, & quelques rcfervoirs d'eau, formez par des fourccs qui 
fortent de terre. 

Apres avoir paflc la troifîcme coline, nous entrâmes dans une plaine plus 
vafte & plus agréable que les deux précédentes : elle eft pleine de bons fou- 
rages , &: arofée d'un ruifieau qui coule du Sud au Nord , & du Sud- 
Ouefl au Nord-Eft: l'eau en eft claire & fort faine: il ne manque que du 
bois en cet endroit pour en rendre le féjour fort commode. Ce ruifleau 
s'apelle T'cbikir : nous campâmes fur fes bords, en un lieu nommé Tchikir 
fskien^ c'crt-à-dire fource de Tchikir. 

Le tems fut chaud le matin, julqu'à ce qu'il s'éleva un vent de Sud- 
Ouefl qui le rafraîchit, ôc couvrit le ciel de nuages : l'après-midi il y eut 
de la pluie avec du tonnerre, & un vent Sud-Ouell fort violent, la pluie 
le fit tomber fur le foir : le tems redevint ferein, mais la pluie recommença 
la nuit. 

Le p. nous féjournâmcs dans notre camp de Tchikir fekien., à caufe de la 
pluie qui tomba toute la matinée, après midi le tems redevint ferein, mais 
la pluie & le tonnerre recommencèrent fur le foir avec un vent d'Oueft &; 
de Nord-Oueft. 

Le premier de Juillet nous fîmes 6(5. lys: au commencement nous allâ- 
mes au Nord-Nord-Ell: enfuite au Nord-Eif puis au Nord : après 4f. 
ou fo. lys , nous entrâmes dans des gorges de montagnes, qui font plus 
hautes que les précédentes, & prefque toutes chauves: il y a feulement 
quelques arbres Se quelques buifibns çà ôc là: au pied de ces montagnes 
nous pafsâmes Se repafsâmes pluficurs fois le Tchikir .^ qui ferpcnte dans ces 
plaines : fon cours ne laiffc pas d'être rapide : ce qui fait von- que les terres 
vont en s'abaiflant confidérablement quand on avance du côté dli Nord : de- 
Ce i puis 



VOVAGES 
f.N 

Tartakie 



Provifioii 
cuvoyée 
parl'limp; 



C.impe- 
mciu à 
Obotihng, 



A la fource 
de Tchikir 
felcien. 



Rapidité 
de fon 
Cours, 



yOYAGtS 
EN 

Tartarie. 



Fertilité du 
Canton. 



Abondan- 
ce de 
Chèvres 
jaunes. 



Catipem. 

à Chari- 



Abondan- 
ce de 

gibier. 



Z04 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DELA CHINE, 

puis que nous fûmes entrez dans ces montagnes , nous ne fîmes que tour- 
noyer depuis l'Eit-Nord-Efl jufqu'au Nord-Oueft, ainfi j'eltime que 
notre route n'a pas été de plus de cinquante-cinq lys au Nord-Nord- 
Ouell. 

Les plaines qui font arofées de la petite rivière de Tchikîr ^ font tou- 
jours pleines de bons fourages. Nous campâmes dans une valée qui s'a- 
pelle HapcbeU poulom , fur les bords du T'cbikir^ dont les eaux font tou- 
jours fort baffes j ôc qui ne peut paffer en cet endroit là que pour un ruif- 
feau. 

Le tems fut fort froid tout le matin, prefquc toujours couvert, excepté 
vers le midi. Sur les trois heures nous eûmes de la pluie, enfuite le tems re- 
devint lerein. 

Le z. nous fîmes foixante-huit lys au Nord , prenant quelquefois un 
peu de l'Efl: , £c quelquefois un peu de l'Ouefl: , mais prefque toujours 
droit au Nord , 8c dans une grande plaine qui a plus de cinq ou fix lieues 
Eft-Oueft , Se qui s'étend à perte de vue Nord 8c Sud. La petite ri- 
vière T'cbikk ferpente dans cette plaine, mais fon eau diminue beaucoup: 
cette plaine étoit remplie de chèvres jaunes , nos gens en pourfuivirenc 
plufieurs ,8c en tuèrent quelques-unes : nous vînmes camper fur les bords 
du Tchikir, dans un lieu 011 li ctoit prefque entièrement défféché. 

Le tems fut fort froid avant le lever du folell , 8c fort frais tout le jour r 
vers le midi il fit un petit orage avec un grand vent de Nord, 8c un peu de 
pluie qui abatit le vent : enfuite le tems fut ferein. 

Le 5. nous fîmes foixante-dix lys: quarante au Nord dans une grande 
plaine, après quoi nous entrâmes dans des hauteurs de fables mouvans, 8c 
nous tournâmes prefqu'à l'Oueft, 8c nous vînmes toujours à ce rumb dans 
la plaine, laquelle elb au-delà de ces fables, qui n'ont que trois ou quatre 
lys d'étendue en cet endroit: nous campâmes dans cette plaine en un lieu 
apellé Cbaripourytim *, 8c fur les bords du Tcbikir ^ qui a pluî d'eau en 
cet endroit que dans le lieu où nous avions campé le jour précédent: il y- 
avoit aux environs de notre camp du fourage allez paffable. 

Nous trouvâmes fur les chemins quantité de chèvres jaunes, qui cou- 
roient avec une viteffe étonnante : nos gens vinrent toujours en leur don- 
nant la chafle, aullî bien qu'aux lièvres qu'ils trouvèrent dans les broffailles: 
il y en a en quantité parmi ces hauts Se ces bas de f;bles mouvans, dont je 
viens de parler, 8c dans de grandes herbes qui font dans la plaine où nous 
campâmes: auiîl en prit-on plufieurs: il y a auffi des perdrix de fable, 8c 
quelques perdrix véritables. 

Le tems fut fort froid avant le lever du foleil, mais auffi-tôt que cet 
aftre fut un peu élevé fur l'horifon , il fit une grande chaleur qui dura 
tout le jour, n'y ayant point eu de vent: fur le foir le ciel fe couvrit. 

Le 4. nous fîmes foixante- trois lys au Nord-Nord-Oucll, un pieu plus 

vers 



C'efl-à-dire , il y a du bois à briller. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. lof 

vers rOueft, prefque toujours dans un pays plat 6c aflez uni, en partie de Voyage» 
fables mouvans, fort découvert & fans arbres, nous vînmes encore cam- en 
per iur les bords du Tcbikir^ qui a là fort peu d'eau en une plaine apellcc J'*'^''^'^'»- 
(Junegiict, c elt-a-dire, heu ou il y a du rourage ce de leau. à q^„j. 

Il fit une grande pluie tout le matin jufques vers les deux heures après g'nt, 
midi à diveribs reprifes, &; tout le jour grand vent de Nord julques fur le Etimolo- 
foir, que le tcms devint ferein Se prefque fans vent. gie de ce 

Le f . nous fîmes foixante-dix-neuf lys au Nord , prenant quelquefois '^"'^' 
tant foit peu de l'Oueft : après avoir fait (quelques' lys dans la plaine où 
nous étions (campez , nous pafsâmes une petite hauteur , enfuite nous 
entrâmes dans une grande plaine fort ftcrile , n'étant prefque que de fa- 
ble/, mêlé d'un peu de mauvaife terre , aulll n'y avoit-il dans toute cette 
plaine aucun fourage , mais feulement quelques touffes d'une cfpèce de 
petites plantes, que les feuls chameaux peuvent manger: nous campâmes 
fur une petite hauteur qui eft un peu à l'ouell de cette plaine, proche d'une 
fontaine qui eft dans un creux, fur le penchant de la hauteur. Ce lieu s'ap- 
pelle en langue Mongolie Tezipoulac. L'eau de cette fontaine étoit fort bon- . 
ne à boire. /Ij"*''"'^ 

Il fit fort froid le matin 6c tout le jour fort frais, quoique le teras fût 
ferein, mais un grand vent de Nord tempéroit l'ardeur du foleil. 

Le 6. nous fîmes foixante-neuf lys, encore prefque droit au Nord , pre- 
nant quelquefois un peu de l'Eft: le pays que nous trouvâmes eft aullî fté- 
rile, 6c auffi plat que celui du jour précédent. Nous trouvâmes en che- 
min faifant beaucoup de chèvres jaunes, ?:<. de lièvres, ausqucls on donna la 
chafle: nous campâmes enfuite dans un lieu nommé Sour bouton poulac ^ où A Sour 
il y a une fource d'eau bonne à boire, 6c un peu de fourages aux environs, h"'*'»'* 
On me dit qu'il y avoit un peu à l'Eft un petit étang d'eau , aftez bonne ^'"*''^' 
pour abreuver les beftiaux. 

Le matin le tems fut toujours couvert avec un peu de vent de Nord 
fort froid, il fit auflî un peu de pluie: après raidi le tems fut fort ferein 6c 
fort tranquile. 

Le 7. nous fimes quatre-vingt-fix lys : après avoir ^it un peu de chemin 
au Nord, nous entrâmes dans de petites montagnes, fur lefquelles nous 
fîmes environ vingt lys, après quoi nous continuâmes notre route au Nord , 
prefque toujours dans un pays uni, à la rèferve de deux petites hauteurs, 
enfuite nous entrâmes encore dans un détroit de colines , iliivant un ruif- 
feau qui étoit à fcc prefque -par tout : puis détournant à l'Oueft , nous 
vînmes camper fur le bord de ce ruiifeau , en un lieu apellé en langue 
Mongolie Houlaftaie^ où il y avoit de l'eau bonne à boire, 6c aux en- a Hovâ 
virons duquel il y avoit du fourage paflable pour tous les beftiaux : on iajlaie. 
trouva aufli du bois à brûler : les bords du ruifleau étoient couverts d'ar- 
bres. 

Le tems fut pluvieux prefque tout le jour, 6c fur le foir il fit un gros 
orage, mêlé de tonnerre 6c de grêle, mais fans vent, enfuite dequoi le 
tenw redevint ferein» 

Ce 3 Le 



Voyages 

E N 

Tartarie. 

A Tonne- 

dadou 

Hohijfuk'm. 



Hauteur 
niéridicu- 
ne du 
fokil. 



Les Am- 
baf. font 
corn- 
plimentes 
par lin 
Tiiiki. 

Portrait 
de ce Taihi. 



Fait des 
préfens 
aux Ain- 
balTadeurs. 



to6 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Le 8. nous fîmes trente lys au Nord, prenant quelquefois un peu de 
rOuefl dans un pays plus inégal que le jour précédent, mais toujours auflî 
Ilérilc : nous vînmes camper en un lieu nommé Tonucdadou Nohajfukin^ 
fur les bords d'un ruifleau qui s'apellc Oughcstchm\ èc qui ne coule pas 
fort loin. Il y avoit de l'eau fuffifament , du fourage aux environs, Sc 
aflez près une lource d'eau très-bonne à boire. Cet endroit eft déjà au-delà 
des limites de cette partie de la Tartarie, qui eft fujette à l'Enipereur : il 
n'eft pourtant pas encore proprement de l'Empire dtKalka^ mais c'eft com- 
me un lieu neutre entre les deux Empires, on apcUe ces limites Cai-oii. 

Je pris hauteur méridienne du foleil que je trouvai de foixaate-cinq dégrez 
£c demi, ou de foixante-fix dègrez: car je ne pus pas bien reconnoître la- 
quelle des deux ctoit la plus jullc, parce que le tems ctoit couvert, ôc que 
le foleil ne i"e découvroit qu'un moment à différentes reprifes , de forte que 
je ne m'aflure pas trop de la juftefle de cette hauteur. 

Le tems fut extrêmement pluvieux tout le jour, & acompagné d'un 
grand vent de Nord, qui nous poulTant la pluie au vifage avec violence, 
nous incommoda beaucoup , £c nous empêcha de faire une. plus longue 
journée, il fit auffi de grands éclats de tonnerre. 
. Le p. nous fîmes 41. lys au Nord-Nord-Oueft dans un pays aflez inégal 
au commencement, & enfuite plus uni: comme il avoit beaucoup plu les 
jours précédens, il y avoit prefque par-tout de bons fourages: nous cam- 
pâmes au-delà des limites véritables des deux Empires proche d'une petite 
rivière nommée l'chono. 

En y arivant, un l'aiki ou Prince du fang des Rois de ^«//C'<ï, vint au- 
devant de nos Ambaffirdeurs. Lorfqu'il fut proche de nous, on mit pied à 
terre de part Se d'autre, & ce Taiki s'ètant avancé, fe mit à genoux pour 
demander des nouvelles de la faute de l'Empereur ; enfuite s'étant levé, il 
falua nos Ambafladeurs en leur touchant les deux mains avec les Hennés, 
après quoi il remonta à cheval, & s'en retourna. 

Ce Prince paroiflbit âgé, il étoit fort blanc de vifage, mais du refte 
il avoit la fiiionomie plate : il avoit peu de fuite avec lui, excepté trois 
ou quatre perfonnes qui étoient fes enfans, ou fes proches parens, lefquels 
avoient chacun une veftc de foye, auffi-bien que lui: tout le relie ctoit mi- 
férablcment vêtu, 6c faifoit une pitoyable figure. 

Sur le ion- il envoya à nos Ambaffadeurs trois chevau.x, trois chameaux, 
fix beufs , & cent cinquante moutons : on accepta feulement les beufs 
& les moutons qu'on paya au double en pièces de foye & de toile , en 
thé 6c en tabac, qui font les feules chofes que cesTartares recherchent, ne 
fçachant ce que c'eft qu'argent ou que curiofitez. 

On nous dit que ce Prince a\'oit été obligé d'abandonner les terres qui 
font plus au Nord, par la crainte des Mofcovites, avec lefquels les Tarta- 
rcs de Kalka ne font plus en bonne intelligence: 6c on ajouta qu'il avoit 
également peur desTartaresd'£/«//.', qui ravagèrent l'année pallèe IcRoyau- 
nic de Kalka^ 6c contraignirent le Roi de le retirer fur les terres de l'Em- 
pereur de la Chine, où il eft encore. 

Ce 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 207 

CeTaïki a, dit-on, environ mille hommes qui font ("es fujets, ou plutôt Voyages 
feselclavcs, lefquels étoient campez aux environs de notre camp: ils font ^^ 
extrêmement pauvres, & mènent une des plus miférables vies qu'on puifle *' '^*'^'^' 
imaginer: pendant l'Eté ils vivent du laitage de leurs beftiaux, '.chameaux, ^"i^]-^,^?*^ 
chevaux, vaches, brebis, Se chèvres: ils y mêlent un peu de méchant 
thé qu'on leur aporte de la Chine , £c que l'on échange avec leurs bef- ^^^urs. 
tiaux. L ' J 

Pendant l'Hiver, que les beftiaux n'ont point de lait, ils ne vivent pref- tiulter^"" 
que que de ce méchant thé, dont ils prennent environ deux petites écuel- 
Ices par jour, à quoi ils ajoutent un petit morceau de chair environ de la 
grofléur d'un œuf: cette chair eft d'ordinaire deflechée au foleil ou au feu : 
toute forte de chair leur eft bonne de quelque animal que ce foit , lauvage 
ou domeftique: ils font auffi avec du lait aigre une efpèce d'eau-de-vie qui 
eft extrêmement forte, 5c de très-mauvais goût, dont les Princes Tartares, 
6c ceux qui font les plus riches, 6c les plus confidérables parmi eux, font 
leurs délices, s'enivrant perpétuellement. 

Ils ont une velle longue, la pliipart de toile, laquelle en Hiver eft fou- Lear hs- 
rce de peaux de mouton, ou de quelque autre animal, Sc fouvent ils ne billement. 
font couverts que d'une vefte purement de peau, foit en Eté, foit en Hi- 
ver: avec cela ils mènent une vie extrêmement fainéante: car toute l'an- Leu^ocgi 
née ils ne font rien que nourir leurs troupeaux , dont ils ont fort peu de panons. " 
foin: ils les laillent jour & nuit paître dans la campagne. En Automne 
ils vont quelquefois à la chaflé des chèvres jaunes dans les campagnes dé- 
couvertes, ou d'autres animaux dans les bois: tout le refte du tems ils le 
paflént dans leurs miférables tentes, 6c vivent dans une continuelle oifiveté, 
fans jeu, ians livre, £c fans autre ocupation que celle de boire de leur eau- 
de-vie, quand ils en ont, 6c de dormir. 

Le tems fut fort inconftant tout le jour: tantôt il fut pluvieux, 6c tan- 
tôt ferein: nous fçûmes que Iç tonnerre étoit tombé la veille en ce lieu là, 
il y avoit tué un homme & deux beufs. 

Le 10. nous féjournâmes : la plupart des Officiers de la fuite ayant prié Conimcr- 
les Ambaffadeurs de leur acorder ce jour-là pour fe pourvoir de beufs 6c ce en 
de moutons, ôc pour changer ceux de leurs chameaux 6c de leurs chevaux échanges 
qui étoient fatiguez, avec d'autres plus frais, en vendant aux Tartares quel- ^^p 
ques pièces de Ibye, du thé, ou du tabac. Nos Ambaffadeurs réfolurent 
aufli de lailfer leurs chevaux 6c leurs chameaux, qui étoient le moins en 
état de fervir pour s'engraiffer en ce lieu- là , où il y a de bonne eau 6c 
de bons fourages en quantité, afin qu'ils pulfent être de meilleur fer viee 
au retour. 

Le tems fut prefque tout le jour ferein, avec un vent de Sud, 8c de Sud- 
Oueft qui fe tint aflez frais. 

Le II. nous fîmes fi. lys droit au Nord dans un pays fort uni, 6c fort 
commode pour la marche : il y a par-tout du fou.ra^e, qui à la vérité n'eft 
pas des meilleurs, à caufe de la fécherefle qui a régne cette année dans cette 
partie de k Tartaric, de même que dans les provinces féptenîrjonales delà 

Chine, 



Voyages 

EN 

Tartaris, 

Campe, 
ment à 
Tchortchi 
keboiir, 

Hîuteur 
méridicn- 
iie du 
foldl. 



Campe- 
ment à 

Holoflai 
foulac. 



ChalTe gé- 
néwle. 



Particula- 
rités de 
cette 

Chaffc. 



io8 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Chine. Ce n'efl: que depuis le commencement de ce mois qu'il eft tombé 
de la pluie, &c que l'heibe a commencé à poufler. 

Nous campâmes en un lieu nommé Tclmîcbi kebour^ ou il y a un petit 
étang, que je crois n'être qu'un réfcrvoir d'eau de pluie. Il y a aufli une 
efpcce de fontaine, mais l'eau en eft puante, 6c ne fe peut boire crue, fi 
elle n'eft un peu ralîife. On y ouvrit quelques puits, dont l'eau ctoit fort 
bonne. 

Ce jour-lvi je pris la hauteur méridienne du foleil étant arivé au camp, 
je la trouvai de ioixante-cinq dcgrcz & quinze ou trente minutes: car je 
la pris avec deux quarts de cercle: avec le plus grand, je trouvai la hau- 
teur de foixante-cinq dégrez quinze minutes, il a un pied de rayon: Se 
avec le plus petit, je la trouvai de foixante-cinq dégrez trente miniues. 

Le tems fut fort ferein &: fort chaud tout le jour, n'y ayant eu qu'un 
très-petit vend de Sud-Eft. 

Le 12. nous fîmes 78. lys droit au Nord, dans un pays tout- à- ftit dé- 
couvert, partie uni 6c partie inégal: la terre y eil prelque par-tout mêlée 
de fable ferme , qui rend le chemin aifé : on ne laiflé pas d'y trouver çà 6c 
là quelques endroits où il y a un peu de fourage. Après avoir fait un peu 
plus de quarante lys , nous pafsâmes entre deux mares d'eau oii l'on avoit 
réfolu de camper, mais l'eau fe trouva li mauvaife, que nos Ambafladeurs 
prirent fur le champ la réfolution de continuer leur route, 6c nous vîn- 
mes camper en un lieu nommé Holojîai poulac^ iur de petites hauteurs, 
au bas defquelles il y a une fontaine de très-bonne eau, très-fraîche, 6c 
très - abondante : elle arofe une valée qui eft au pied de ces hauteurs , 
laquelle étoit pleine de fourages , les meilleurs que nous ayons encore 
trouvez. 

Le tems fut encore fort chaud jufques'vers deux heures après midi qu'il 
s'éleva un petit vent de Sud: fur le foir le ciel fe couvrit de nuages. 

Le IT,. nous fîmes 33. lys au Nord, dans un pays aflcz fembkble à celui 
du jour précédent, toujours inégal 6c plein de petites hauteurs. Le terroir 
étoit meilleur, 6c il y avoit prefque par-tout du fourage paflable: nous vîn- 
mes toujours en chailant: nos Ambafladeurs ayant fait étendre toute la ca- 
valerie des huit étendai"ds chacun en fon rang, leurs Officiers à la tête, for- 
mèrent un grand croiflant, dans lequel on enferma peu à peu le gibier, juf- 
qu'à ce qu'étant arivé au lieu où l'on devoit camper , on acheva de for- 
mer l'enceinte, l'étréciflant peu à peu on fit le cercle entier, dans lequel 
fe trouvèrent enfermez quantité de lièvres 6c de chèvres jaunes, outre ce 
qu'on en avoit tué en chemin, lorfque ces animaux vouloient fortir de l'en- 
ceinte. 

Quand l'enceinte fut tout à fait fermée , on mit pied à terre , te 
quelques cavaliers courant çà 5c là au dedans pour chaiïbr le gibier, on le 
tuoit à mefure qu'il vouloit fortir: il ne lailTa pas de s'échaper quantité de 
chèvres jaunes au travers des flèches qu'on leur tiroit lans cefle: la plupart 
des grandes échaperent ainfi à la courfe, en quoi elles excellent, n'y ayant 
point de chevaux qui puiflent les fuivrc de près : on en tua cinquante ou 

foixante, 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. io^ 

foixante, la plupart n'étoient que des chèvres de cette année: on tua auf- Voy^gis 
fi deux jeunes loups, qui le trouvèrent enfermez avec les chèvres jaunes, à km 
la i'uite defquelles il ne manque gueres de s'en trouver. Tariasiib, 

Outre cela on tua quantité de lièvres 6c une petite mule fauvage, que les Uefcnn- 
iV/o«^o«j apellent en leur langue 7ir/:?/'^;ry ; elle étoit iemblable à un poulain "°" ^ ""^ 
de mule qui n'a que quelques mois, les oreilles grandes , les jambes hautes, ^""^ '*'^" 
èc le corps délié, la tête longue: ces fortes de mules multiplient par elles- 
mêmes: fon poil étoit d'un gris cendré , fes ongles, fes pieds étoieut tout 
d'une venue comme celles des mules, c'étoit une femelle, elle avoit été 
tuée en voulant fortir de l'enceinte à la fuite de fa mère, & de pluficurs au- 
tres mules fauvages qu'on avoit voulu enfermer au commencement, mais 
qui s'échaperent toutes à la courfe , (car elles courent auffi vite que les 
chèvres jaunes) avant que l'enceinte fût ferrée de près: nos Ambafladeurs 
firent diilribuer toutes les chèvres jaunes aux foldats des huit étendards ; en- 
fuite nous vînmes en notre camp, qui étoit placé proche une fontaine de 
très-bonne eau, en un lieu nommé Houston. 

Le tems fut un peu couvert le matin, enfuite prefque toujours ferein, il 
eût été extrêmement chaud fans un vent de Sud qui s'éleva vers le midi,& 
qui dura le relie du jour. 

Le 14. nous fîmes 68. lys au Nord, dans un pays tout femblable au jour Afondan- 
Çrécédent, inégal. Se plein de hauts & de bas, & couvert par- tout de bons ce t'e fhe- 
fburages; nous vîmes une quantité prodigieuié de chèvres jaunes: il yen J^^j^ '^"" 
avoit plufieurs miliers aflcmblez dans un fond : nos gens ne leur donnèrent 
paslachafle, parce qu'elles étoient trop éloignées, & que la journée étoit 
grande: on auroit trop fatigué les chevaux: nous vînmes camper en un 
lieu nommé Erdi'tii Tolohoei, où il y avoit deux petits réfervoirs d'eau qui Campe- 
n'étoient aparament que de l'eau de pluie ramaflée : mais comme il avoit '"^""^ ^ 
beaucoup plû peu de jours auparavant, il y avoit de l'eau plus que lufifa- Tolohoei. 
ment pour abreuver les belliaux de notre équipage: on fit quelques puits au 
pied de la hauteur où nous étions campez, d'où l'on aporta de l'eau en no- 
tre camp pour notre ufage. 

En arivant en ce lieu un 7'aiki Kalka^ qui demeuroit allez loin vers l'Eft, Un Taikl 
vint rendre vifite à nos Ambafladeurs, aufquels il vouloit faire prêtent de ^^'''^■-' 
chevaux, de beufs , de brebis, &c. mais nos Ambafladeurs ne voulurent ""-'"t ren- 
nen accepter. Ce Taiki avoit un peu meilleur air que les autres que nous aux Amb. 
avions vus auparavant: il étoit vêtu de tafetas rouge, 6c fes gens avoient son IrbiU 
tous des veftes de couleur verte, les unes de foie, 6c les autres de toile. lemeiu. ' 

Peu de tems après que nous fûmes arivez au camp, quelques cavaliers 
aporterent une petite mule fauvage: elle étoit encore vivante, & n'avoit 
été bleflee qu'à un des pieds de devant : comme j'eus le loifir de confidérer 
cet animal à mon aife,je reconnus qu'il étoit tel que je l'ai décrit ci-devant: 
c'étoit encore une femelle à peu près de même poil que l'autre. 

Le tems fut ferein & fort chaud tout le jour, n'y ayant eu que très-peu 
de vent de Sud qui s'éleva vers le midi. 

Le IJ-. nous fîmes 6i. lys, la moitié environ au Nord, 5c le relie au 

Tome IF. Dd Nord- 



Voyages 

EN 

Tartarie. 

Abondan- 
ce de 
chèvres 
jaunes. 

Campe- 
ment à 
Ktdon, 



DefTein 

d'envoyer 
des Dépu- 
tés aux 
An^hair. 
Mofc. 



Camp: 
Kerlon. 



Source & 
cours de 
cette ri- 

vxre. 



Hauteur 
méridien- 
ne du 
foleil. 



210 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Nord-Nord-Oueft, dans un pays à peu près femblable au précédent, tou- 
jours plein de chèvres jaunes : nous en vîmes pluficurs miliers dans une plai- 
ne, au bout de laquelle il y a une grande mare d'eau. Nos AmbafTadeurs 
voulurent faire une enceinte pour les enfermer , mais elles s'échaperent la 
plupart à la courle, Sc l'on n'en tua que peu. Nous campâmes en un lieu 
nommé Kedoii , o\x Kondou proche d'une mare d'eau, qu'on nous dit être 
de fontaine, mais elie n'étoit ni fraîche ni claire, elle n'avoit pourtant au- 
cun mauvais goût. 

Le tems fut alTez frais le matin , parce que le foleil fut en partie couvert 
èc qu'il fit un bon vent de Nord-Oueil julques fur les huit heures du ma- 
tin: enfuite il fit fort chaud jufques vers le foir que le foleil fut de nouveau 
couvert de nuées , avec un petit vent d'Oueft : il plut une bonne partie de 
la nuit. 

Ce jour-là les Ambaffiideurs ayant déclaré qu'ils vouloient envoyer quel- 
ques Officiers aux Plénipotentiaires Mofcovites pour leur faire compliment, 
Se les avertir de leur arivée, prefque tous les Officiers vinrent demander avec 
inftance d'être chargez de cette commiffion: ils faifoient cette demande à 
genoux , quelques-uns même mirent le bonnet bas , & fraperent de la tête 
contre terre, ce qui efl: la dernière humiliation parmi les Tartares : ils pré- 
tendoicnt par-là s'atircr de la diftinétion: 6c fe faire connoître plus parti- 
culièrement de l'Empereur. 

Le i6. nous fîmes 49. lys au Nord, dans un pays à peu près femblable 
au précédent, toujours fort découvert 8c plein de bons fourages, mais tou- 
jours fans arbres, fans buiflbns. Se fans montagnes confidérables : nous 
"trouvâmes à moitié chemin à peu près une petite mare d'eau, & nous vîn- 
mes camper au-delà de la rivière de Kerlon fur fes bords, dans un lieu plein 
d'excellens fourages , qui avoient déjà plus d'un pied de hauteur , fur les 
bords de la rivière. 

Kerlon efl une rivière médiocre : elle prend fa fource dans une montagne 
nommée Kentei^ qui eft à cent foixante-dix ou cent qu.itre-vingt lieues ^de 
l'endroit où nous la pafsâmes du côté de l'Occident, 6c un peu au Nord: 
elle n'a pas plus de quinze pas géométriques de largeur , Se trois pieds de 
profondeur dans l'endroit où nous la traversâmes : elle a fon cours de l'Oc- 
cident à l'Orient , prenant tantôt un peu du Sud , Se tantôt un peu du 
Nord: nous pafsâmes à vingt-cinq ou trente lieues de l'endroit où elle va fe 
jetter dans un grand lac apellé Coulon par les Tartares , Se Dalai par les 
Mofcovites: fon fond eft de vafe, elle eft fort poifîbnneufe. Se nos gens y 
prirent quantité de bons Se de gros poiffbns, avec les filets que l'Empereur 
adonné à nos Ambafladeurs: il y avoit beaucoup de carpes de différentes 
grandeurs, mais fur-tout d'une efpèce de poiflbn blanc, dont la chair eft 
fort grafle Se fort délicate. 

Ce jour-là je pris la hauteur méridiennedu foleil que je trouvai defoixan- 
te trois dégrez quinze minutes, au plus grand de mes deux quarts de cer- 
cle, 6c de foixante-trois dcgrez trente minutes au plus petit. 

Le 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. in 

Le tems fut aflez frais tout le jour, quoique fort ferein, parce qu'il fit 
toujours un bon vent de Nord qui tempéra la chaleur. 

Le 17. nous fîmes 88. lys, prefque toujours droit au Nord, dans un 
pays au commencement aflez inégal & plein de hauts Se de bas: enfuite plus 
uni dans de grandes plaines, paflant néanmoins de tems en tems quelques 
petites hauteurs : la fin étoit encore inégale, mais il y avoit par-tout de bons 
tburages déjà fort hauts. 

Le terrain devient lènfiblement meilleur 6c moins mêlé de fable, quoi- 
qu'il n'y ait ni arbres , ni buifl"ons : fur la fin nous prîmes un peu de l'Ouefl, 
oc au commencement nous avions pris un peu de l'Ell : nous ne trouvâmes 
point d'eau jufqu'au lieu où nous campâmes, nommé Tchiraki, 0x1 il y avoit 
une grande mare d'eau bonne pour les beftiaux : on creufa des puits pour 
notre ufage, & on en tira d'alTez bonne eau 6c bien fraîche, elle étoit feu- 
lement un peu douceâtre. 

Le tems fut prefque toujours fort ferein , le foleil fut de tems en tems 
couvert de quelques petites nuées: l'air fut aflez tempéré, particulièrement 
après midi, le petit vent de Nord qui avoit commencé à foufîer s'étant un 
peu fortifié. 

Le 18 nous fîmes foixante-dix-fept lys toujours au Nord, en prenant tant 
foit peu de l'Eil: le pays eft à peu près femblable à celui que nous tînmes 
le jour précédent, nous vîmes en chemin faifant deux petits lacs ou mares 
d'eau, dont le plus grand étoit du côté de l'Eft:, au pied d'une petite chaî- 
ne de colines: l'autre étoit fur notre route , & aflez près du lieu où nous 
campâmes fur les bords d'un troifiéme lac, où il y avoit des oifeaux de ri- 
vière, & auprès une fource d'eau auflî fraîche, que fi elle eût été à la glace, 
ÔC d'ailleurs très-nette, très-bonne, & très-claire. 

En partant de notre camp , un 'jTaiki Kalka acompagné de quatre ou 
cinq de fes frères vint faluer nos Ambafladeurs, & leur offrit des chevaux , 
des chameaux, & des moutons, qui ne furent pas acceptez. Quand ils ap- 
prochèrent de nos Ambafladeurs, on mit pied à terre de part 6c d'autre : 
ces cinq ou fix Princes fe mirent d'abord à genoux, pour demander des nou- 
velles de la fanté de l'Empereur: cnfiite ils donnèrent les mains l'un après 
l'autre à nos Ambafladeurs, & après un entretien aflez court, on remonta 
à cheval: lorfqu'ils eurent fait quelques pas, nos Ambafladeurs les prièrent 
de ne pas prendre la peine de les conduire plus loin: le foir il vint encore 
deux autres Taikis faluer nos Ambafladeurs : la peur qu'ils ont des Mofcovi- 
tes les a obligez de fe retirer au-delà du Kerlon. 

Le tems fut fort frais le matin, jufqu'à ce que le foleil fût un peu haut, y 
ayant eu jufques-là un petit vent de Nord,eniùite il fit fort chaud jufqu'a- 
près midi que le tems fe couvrit : fur le foir il y eut du tonnerre 2c un peu 
de pluie. 

Le lieu où nous campâmes s'apelle Houtouhaydou. 

Le 19. nous fîmes quatre-vingt-douze lys prefque toujours droit au 
Nord-Nord-Efl:, prenant quelquefois plus du Nord, dans un pays toujours 
femblable au précédent, un peu moins inégal, par-tout plein de très-bons 

Dd i fou- 



VoYAcr.8 

E N 
T/» RI, 'RIE, 



Campe- 
ment à 
Tchirakï, 



Un Tiiiki 
Kalka rend 
vifite aux 
Ambafl": 

Cérémo- 
nial à ce 
iujet. 



Ca ppe- 
inirnt à 
Ho lieu 
i/ayLu. 



Voyages 

E M 

Tartaris, 

Animaux 
duCanton. 



Campe- 
ment à 
Oiodou 
Nor, 



Incommo- 
dité des 
mouche- 
rons. 



Canipe. 
ment à 
houUftchi- 
foulai;. 



zii DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

fourages: après avoir fait environ 60. lys, nous trouvâmes un étang, fur 
lequel il paroiflbit des canards: nous vîmes aulli certains animaux que les 
A'IongoHS apellent "Tarbiki : ils font des trous en terre dans lefquels ils fe reti- 
rent : ils ne vivent que d'herbes, ôc ne ibrtent point de leurs trous l'Hiver, 
ils y vivent de l'herbe qu'ils y ont amafiee pendant l'Eté : leur poil eft à peu 
près de la couleur de celui des loups, mais moms grand 6c plus doux: ils 
ibnt au refte de la groflcur 6c de la figure des loutres. On dit que leur chair 
ell fort délicate à manger; nous trouvâmes auflî grande quantité de cailles, 
& les oifeaux de nos Ambafladeurs en prirent plulieurs. 

Le tems fut fort ferein & fort frais, à caufe d'un vent de Nord-Oueft af- 
fez fort, qui foufla tout le jour. 

Nous vînmes camper en un lieu nommé Obodou Nor, proche d'un grand 
étang, & le long d'une groflè fontaine qui forme un petit ruifleau, lequel 
va fe rendre dans cet étang : l'eau de cette fontaine étoit excellente à boire 
6c très-fraîche, il vint encore deux l'aik.ls de Kalka laluer nos Ambafla- 
deurs: ils demeurent au-delà du Kerloti. 

Le 20. nous fîmes cinquante- cinq lys, environ la moitié au Nord-Nord- 
Eft, 6c le refte au Nord, le pays femblable au jour précédent, toujours 
plein de bons fourages: nous vîmes plufieurs petits étangs ou mares d'eau 
ilir le chemin, 6c un peu avant que d'ariver au lieu où nous campâmes qui 
s'apelle Olon Nor, 6c qui eft proche d'un aflez grand étang : nous pafsâmes 
auprès d'une fontaine qui forme un petit ruifleau, 6c arofe une grande plai- 
ne: nous commençâmes ce jour-là à trouver des moucherons fur le che- 
min: comme les herbes font hautes, elles font toutes pleines de ces infec- 
tes, qui nous tourmentèrent cruellement, jufqu'à ce qu'il s'élevât un vent 
de Sud qui fit peu à peu cefler la perfécution. 

Le tems fut aflcz chaud le matin, quoique le foleil fût de tems en tems 
couvert de nuées. Il plut une bonne partie de l'après-midi , enfuite le ciel 
redevint ferein. 

Le il. nous fîmes foixante-onze lys au Nord. Les 20. derniers furent au 
Nord-Nord-Eft:le pays étoit plus inégal que les jours précédens,6c le ter- 
rain meilleur, excepte en quelques endroits 011 la terre eft mêlée de fable: 
les fourages par tout en abondance 6c déjà fort crûs, mais pleins de mouche- 
rons, dont la perfécution fut cruelle: nous vîmes encore plufieurs petit» 
étangs, entr'autres un afi'ez grand à vingt lys du lieu où nous campâmes, 
fur lequel il y avoit beaucoup de canards fauvages: notre campement fe fit 
fur des hauteurs, en un lieu nommé Hoideotcbipoulac^ fur les bords d'un pe- 
tit ruifleau, dont l'eau étoit très- fraîche 6c très-bonne: ce ruifleau coule 
entre de petites montagnes qui font toutes pleines de bons fourages, mais 
fans aucun arbre ni buiflbn. 

Le matin il fit un brouillard fort épais 6c froid, que le foleil diflîpa peu 
après fon lever: le refte de la journée il fit fort chaud , le foleil étant très- 
ardent, il ne fit prefque point de vent, 6c le ciel étoit très- pur. 

Le 22. nous fîmes Ibixante-quatorze lys droit au Nord, dans un pays un 
peu plus inégal, excepté les vingt derniers lys que nous fîmes dans une gran- 
de 



ET DE LA TARTx\RIE CHINOISE. 215 

de Se vafte plaine, qui étoit bornée au Nord par des montagnes plus hautes Voyages' 
que les précédentes: cette plaine étoit remplie d'eau de pluie dans les en- *n 
droits les plus bas: nous pafsâmcs aulîi un afléz gros ruilîéau vers le milieu ^ar taris. 
de notre chemin. Le terroir paroît toujours meilleur Se rempli de bons fou- 
rages : nous jugeâmes tous que fi l'on lemoit dans ces terres du bled j*ou au- 
moins des petits grains, ils y croîtroient fort bien. 

Nous vînmes camper fur une hauteur, en détournant un peu àl'Oueft, Campe- 
à un lys environ d'une petite rivière nommée Portcbi^ qui n'a pas plus de r"^"t près 
quinze ou vingt pas géométriques de largeur: nous la trouvâmes tellement ''^^ ^l' 
enflée par les pluies qui étoient tombées depuis peu en abondance , que Portchi, 
faute de gué nous ne la pûmes paflér, ni camper l'ur fes bords dans la plai- 
ne, parce qu'il y avoit de l'eau en plufieurs endroits: cette rivière prend fi. 
fource dans des montagnes, qui font à l'Eft-Sud-Eft, du lieu où nous cam- ^* fourcèi 
pâmes: elle a un cours très-rapide à l'Oueft-Nord-Oueft, Se va fe jetter 
dans le grand fleuve de SaghaHen , lequel pafle à Niptchou. L'eau de cette „ y a a 
petite rivière efl fort claire Sc bonne à boire, fon fond ell de fable, elle cfl: fbnVau. 
bordée prefque par tout de grands faules, qui en rendent la vue fort agréa- 
ble: nous fûmes étrangerAent perfécutez des moucherons, dont tout le pays ^'"^°"'; 
étoit plein, non-obftant qu'il fît un grand vent d'Ell, qui tourna peu à ^nnî-'h?." 
peu au bud-Eit. rons. 

Il plut un peu le matin avant le jour, à la pluie fuccéda un grand vent 
d'Eft, qui rendoit l'air fî froid, qu'une partie de nos gens étant vêtus de 
fourure, Sc quelques-uns de double fourure, fê plaignoient encore du froid, 
mais le foleil étant un peu haut, Se le vent tourné au Sud-Eft, il fît afléa 
chaud tout le jour. 

Sur lefoir une partie de nos genspafla, ayant trouvé un endroit guéa= 
ble. 

Le 23. nous ne fîmes ce jour-là que huit lys, nous dccaippâmes de grand 
matin pour venir pafler la rivière, mais l'ayant trouvée coniidérablemcnt 
enflée depuis le foir d'auparavant, nous fûmes contraints d'aller chercher un 
autre gué que celui où une partie de nos gens avoit pafle. On en trouva Yi\S'\c\i\ïé' 
un au Sud. Les chameaux euflent pu pafTer fans mouiller prefque leurs pourpafTeV 
charges , fi l'entrée Se la fortie de ce gué n'euflent. été extrêmement diffici- une Ri- 
les, parce qu'il faloit décendre Se monter tout d'un coup dans une boue viére. 
grafle, où plufieurs chameaux ^ chevaux demeuroient embourbez, fans 
s'en pouvoir tirer qu'après avoir été déchargez , Se avec le fecours de beau- 
coup de monde. 

On ne laifla pas de faire pafler la plus grande partie de ceux qui n'étoieni: 
chargez que de chofes qu'on ne craignoit pas qui fuflcnt mouillées, on fe 
fervit des deux barques que l'Empereur a donné à nos Ambafladeurs, pour 
pafler le refte des charges qu'on ne vouloit point expofer à l'eau. Les che- 
vaux paflérent aufli la plupart fans nager, les brebis à la nage: les gens de 
l'équipage. Se fur- tout les nouveaux yV/^K^f/^foax, c'eft-à-dire, ceux des 
Tartares qui font nez dans la véritable Tartarie, dont l'Empereur régnant 
eft originaire, fiitiguerent beaucoup ce jour-là: car ils paflérent plusieurs. 

D d j heures ■ 



Voyages 

£ N 

Tartarie. 



Campe- 
ment fa- 
vorable. 



Paiticula- 
rné des 
Kats du 
Pays. 



Petire 
guerre. 



Campe- 
ment fur 
)a Rivière 
Sundé, 

Son cours 



114 DESCRIPTION ^^ L'EMPIRE DE LA CHINE, 

heures dans la rivière, 6c nous ne campâmes qu'à une demie lieue au-delà 
julqu'où la rivière cft débordée, 6c inonde cette valle plaine à l'Orient Se 
à l'Occident, beaucoup davantage au Nord de la rivière qu'au Sud.: il fe 
noya deux perlonnes au paflage de la rivière qui tombèrent de cheval, 6c 
qui ne Içavoient pas nager. 

Il fit fort froid le matin, Se tout le jour aflez frais , le tems ayant pref- 
que toujours été couvert avec un vent de Nord-Nord- Oueft , & de la 
pluie de tems en tems : le ciel devint ferein vers le coucher du loleil. 

Le 24. nou3fimes84. lys droit au Nord, toujours dans la même plaine, 
qui ell prelque par tout fort unie & pleine de bons fourages : elle eft aro- 
fce de plulîcurs iources 6c de petits ruifleaux : il y a aufli quelques étangs : 
on ne voyoit que cailles 6c que trous de Tarbikis: ces animaux font leurs 
trous en terre dans un lieu un peu élevé, 6c oii les herbes font plus épaifles 
6c plus hautes. Les Mungous le fervent de leur peau pour en faire des bon- 
nets , 6c des bordures a leurs vefles. 

Je fis alors réflexion à une chofe que je n'avois pas remarquée, quoique 
je l'eufTe vue dès l'année .précédente dans le pays des Mongous fujets de 
l'Empereur, 6c cette année en plufieurs autres endroits: c'elt que les rats 
de ce pays font un allez gros am.is d'herbes à l'entrée de leur trou, pour 
s'en nourir durant l'Hiver. On voyoit dans toute la campagnb une mfiuité 
de ces provifions de rats: cet amas d'herbes que nous vîmes alors, étoic 
d'herbes fraîchement coupées. 

Sur le chemin un Officier de notre avant-garde que les Tartares apellent 
Capchan^ amena à nos AmbalTudeurs une troupe de quatorze Tartares de 
Kalka qu'ils avoient trouvez en chemin: ces Tartares étoient des coureurs 
qui venoient de piller fur les terres des Mofcovites: ils dirent qu'ils avoient 
tué im Tartare de Solon fujet des Mofcovites , 6c enlevé quelques fem- 
mes 6c quelques enfans, qu'ils avoient enfuite abandonnez, fe contentant 
d'emmener une douzaine de chevaux qu'ils avoient pris proche d'une peu- 
plade des Mofcovites : ces gens vinrent avec nous jufqu'à notre camp, d'où 
on les renvoya avec un paflc-port de nos Ambafladeurs. 

Le tems fut ferein tout le jour, 6c néanmoins fort frais, quoiqu'il fit un 
grand iolcil : mais un petit vent de Nord qui foufla toujours, en modéroit 
l'ardeur, 6c nous garantit de la perfécution des moucherons, dont tout ce 
pays ell rempli. 

Nous vînmes camper au bord d'une petite rivière nommée Sundé ^ qui 
prend fa fource aux montagnes qui font à l'Eft ÔC à l'Elf-Sud-Eft de ce 
lieu, 6c a fon cours à l'Oueft 6c à l'Oueft-Nord-Oueft pendant quelques 
journées de chemin, après quoi elle va le jetter dans \cSaghalien: le cours de 
cette petite rivière eft fort rapide, quoiqu'elle fafle beaucoup de tours ôc 
de détours dans la plaine. 

Le 2f . nous fîmes 80. lys qui peuvent fe réduire à foixante-dix: les qua- 
rante premiers toujours au Nord, 6c le relfe en tournant dans des mon- 
tagnes depuis le Nord-Ell jufqu'au Nord-Oueft : après avoir palTé une 
petite hauteur ou coline, qui étoit un peu au Nord du lieu où nous avions 

cam- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. zi^ 

campé, nous pafsâmes encore une petite rivière nommée Jo/zî^g/j/jonvi!, un Voyages' 
peu plus grofl'e que la précédente: auill le palîagc en étoit-il plus ditlîcile, sn 
parce qu'il fe trouve beaucoup de bouc graflé à l'entrée &: à k Ibrtie ; cette T^rtarie; 
rivière a Ton cours de même que la précédente. Rivière 

Peu après qu'on l'a traverfée, la plaine va en s'étréciffant, Se l'on entre Ji"a^^' 
dans les montagnes qui ne font d'abord couvertes que d'herbes : mais environ 
trente lys au-delà de la rivière , elles iont toutes remplies de bois: on voit 
quelques pins fur leur cime, les autres arbres Ibnt prefque tous d'une mê- 
me elpèce: je n'en ai point vu de femblables en Europe: ils ne croiflenf a i^ 
que jufqu'à une médiocre hauteur, les Chinois les apellent Hoa chu, ils apellés 
refTemblent alTez à notre bois de tremble, & ont comme lui l'écorce blan- ■H"" «W, 
che, dont les Chinois fe fervent pour faire des gaines de couteaux, & d'au- 
tres ouvrages femblables. 

Apres avoir fait cinquante lys depuis le lieu d'où nous avions décampé, 
nous traversâmes un petit bois fort épais, & dont le paffage étoit difficile 
pour les bêtes de charge : la fortie l'étoit encore plus , parce qu'on ne 
trouvoit que des fondrières, dont les ciievaux, 6c fur-tout les chameaux 
chargez, ne fe pouvoient tirer qu'avec beaucoup de peine: plu fleurs y de- 
meurèrent embourbez, èc il falut les décharger, 6c les aider à fortir de la 
fan^e. 

Ce bois n'a pas plus de demie lieue de largeur dans l'endroit où nous le 
pafsâmes : nous continuâmes notre route entre les montagnes qui ne font 
pas fort élevées, 6c dont les unes font prefque toutes chargées de bois, les 
autres en partie, elles le font moins, à mefure qu'on avance vers le Nord. 
Les gorges de ces montagnes , &C même les penchans font remplis de 
fources 6c de petits ruifleaux: il y a quantité de partages dificiles à caufe 
des boucs 6c des fondrières que ces eaux forment en plufieurs endroits. 

Du refte on trouvoit fur toute la route de bons fouragcs , les herbes 
étoient hautes en plufieurs endroits de plus d'un pied 5c demi, 6c je crois 
que fi on femoit des grains dans ces terres, ils y croîtroient fort bien, car 
elles paroiflent excellentes: nous vînmes camper fur des colines qui font Campc- 
découvertes en un lieu nommé Houlangheou , le long d'un ruifieau de ce ment à 
nom, qui coule dans le fond de ces colines vers le Nord, à huit ou dix Houlang* 
lys :.u Sud, d'une petite rivière un peu plus grande que les deux précé- ^^'"'' 
dentés : nous devions aller camper au-delà de la rivière, mais on avoir trou- 
vé ju(ques-là tant de mauvais pas, 8c les bêtes de charge étoient fi fatiguées,- 
qu'on jugea à propos de ne pas s'avancer davantage. 

Le tems fut tout le jour fort ferein 6c fort chaud, n'ayant prefque point 
fait de vent: nous trouvâmes toujours beaucoup de moucherons jufqu'à ce 
bois que nous pafsâmes, mais au-delà il y en avoir beaucoup moins, 6c 
ils ne nous incommodèrent pas beaucoup le refte du chemin. 

Le z<5. nous ne fîmes que 47. lys qu'on peut réduire à 40. parce que le 
chemin étoit très-difficile 6c plein de fondrières &c de boue graflé, outre 
que nous employâmes beaucoup de tems à pafler deux rivières, la première 
étoit peu large, peu profonde , 6c feulement à dix lys du lieu où nous 

avions 



Voyages 

EN 

Tartarie. 



RiTicrc 

Cuentou, 



încommo- 
dité au 
paflage 
de cette 
liviére. 



Et pendant 
quelques 
jours de 
cMmin 



ti6 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

avions campé*, mais l'entrée 6cla fortie étoient pleines de fondrières, d'où 
les chevaux £c les chameaux n'euflent pu fc tirer, fi nos Ambafladeurs à 
force de taire couper de l'herbe qui étoit fort haute fur les bords de la ri- 
vière, & d'en mettre des fagots l'un fur l'autre à l'entrée 6c à la fortie, n'euf- 
fent rendu le chemin praticable: ils demeurèrent en perfonne fur le rivage 
plus de deux heures pour faire filer plus promptement 6c avec plus d'ordre 
le bagage. 

Après le paflage de cette rivière nous continuâmes notre route en fuivant 
fon cours , qui va avec beaucoup de rapidité au Nord 6c au Nord-Nord- 
Eft fe jettcr dans la rivière nommée Ouentoii: nous la pafs^mes au-deflus du 
lieu où l'autre rivière fe jette à un gué où elle a plus de cent pas géométri- 
ques de largeur: ^Ue n'a pas cinq pieds d'eau de profondeur à ce gué, 6c 
les chevaux de taille médiocre pouvoient la pafl^er fans nager : mais ce 
gué eft ii peu large, 6c l'eau court avec tant de rapidité en cet endroit, 
qu'elle eût entraîné les chevaux 6c les chameaux chargez, fi l'on n'eût pas 
pris lés précautions. 

Nos Ambafladeurs fe donnèrent toute forte de foins pour faire pafler tout 
avec ordre 6c en fureté, mais dans la multitude on ne put empêcher qu'il 
n'y eût plufieurs chameaux, 6c chevaux chargez ou non chargez, 6c plu- 
fieurs hommes entraînez par le courant dans des lieux où l'eau eft fort 
profonde : comme il ne manquoit pas de monde fur le rivage pour les 
lecourir, on fauva la plupart des hommes en leur tendant des perches 6c les 
ramenant au rivage. A l'égard des chameaux 6c des chevaux qui venoient 
la plupart d'eux-mêmes proche du bord, on les failoit monter après les 
avoir déchargez : avec tous ces foins, il ne laifla pas de fe noyer quatre hom- 
mes, 6c environ trente chevaux, 6c fept ou huit chameaux que le courant 
de l'eau entraîna. 

Le chemin qui eft entre ces deux rivières eft d'environ trente lys, en 
tournoyant entre des montagnes qui font aflez hautes 6c efcarpées en plu- 
fieurs endroits , ce qui empêcha qu'on ne pût marcher fur ces hauteurs : de 
forte que l'on fut obh'gé de fuivre les valées qui étoient prefque p.ir-tout 
pleines de fange 6c de fondrières: on eut fur -tout bien de la peine à 
pafler un petit ruifteau qui étoit environ à nii-chcmin : enfin nous n'a- 
vions encore point fait de journée fi dangereufe ni fi pénible pour l'équi- 
page. 

Nous vînmes camper à lo. lys environ au-delà du paflage de la rivière 
dans une prairie qui eft fur les bords du côté du Nord : notre route fut ce 
iour-là du Nord au Nord-Oueft, de forte que la prenant au Nord-Nord- 
Oueft, il ne faut pas compter plus de 40. lys droit à ce rumb. 

On nous dit que cette rivière étoit fort poiflonneufe, 6c qu'elle abondoit 
fur-tout en une cfpèce de gros poiflbn qui eft d'un goût exquis. Les Mof- 
covitcs viennent fouvent à la pêche de ce poiflbn dans cette rivière, S^ 
amènent leurs bcftiaux pour les engraifler dans les prairies qui font fur fon 
rivage, où les fourages font admirables. 

Le 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



217 



Le tcms fut couvert, & l'on fut menacé de pluie tout le jour, fans qu'il 
fit le moindre vent. 

Les gens que nos Ambafladeurs avoient envoyé faire compliment aux 
Plénipotentiaires de Molcovie, avoient laifTé iur ce chemin un papier ata- 
ché à une grande perche, qu'ils avoient élevée fur une hauteur avec un 
Cgnal. Ils marquoient qu'ils avoient paflc par cet endroit le vingt-quatre 
de ce mois: qu'il y avoit quantité de cerfs, de renards, de zibelines, & 
d'hermines: mais la dificulté des chemins ôta l'envie à nos Ambafladeurs 
de les faire chaflcr: il y avoit même biendel'aparence que le fracas de notre 
avant-garde les av oit mis en fuite. 

Le 17. nous léjournâmes dans notre camp, pour donner le loifir de paf- 
fer la rivière à ceux qui étoient demeurez en ariére. Un des députez que 
nos Ambafladeurs avoient envoyé à Niptchou , pour y porter la nouvelle de 
notre arivée, retourna au camp , & nous raporta qu'étar.t arivés le if. 
proche de Niptchou, ils ne purent parler au Gouverneur de la place que 
le 26. qu'ils"furent reçus hors de fi maifon , & traitez avec toutes fortes 
de civilitcz : que lorfqu'il demanda des nouvelles de la fantc de nos Ambaf- 
fadeurs, il fit une profonde révérence, inclinant la tête jufqu'a terre: qu'en- 
fuite il dit à nos gens que les Plénipotentiaires des Grands Ducs les maîtres 
n'étoient pas encore arivés à Niptchou: qu'il leur asoit envoyé un courier 
pour les avertir de la venue de nos Ambafladeurs, & qu'il efperoit qu'ils ne 
tarderoient pas à fe rendre: nous fçûmcs aufll par le raport de ce même dé- 
puté que Ma laoyé avec toute la loldatefque qu'il devoit amener à'^ygou, 
ôc les barques chargées de provifîons , etoient arivées le 2f. à la vue de 
Niptchou. 

Nos Ambafladeurs ayant fçû que le chemin qui nous refl:oit à faire d'ici 
à Niptchou étoit plein de boue Se de fondrières , firent partir fur le champ 
un détachement de cinq ou fix cens hommes pour mettre ces chemins en 
état, en y jettant des herbes, 6c des branches d'arbres, afin que les animaux 
chargez y puflent pafler fans enfoncer dans la boue. 

Le tems fut pluvieux toute la nuit, ôc une grande partie du jour avec un 
vent de Nord-Efl:. 

Le 28. nous fîmes feulement trentc-fix lys, tant à caufe de la dificulté 
du chemin plein de boue 8c de fondrières, d'où les bêtes de charge n'euf- 
fent jamais pii fe tirer, fi l'on n'eût acommodé les endroits les plus difi- 
ciles avec des branches d'arbres, des feuillages, 6c des herbes. Nous mar- 
châmes toujours dans des montagnes , ne failant prefque que monter 6c 
décendre, ôc la plupart du chemin dans de grands bois fort épais, ôc cou- 
vert de cette efpéce d'arbres de Hoa chu dont j'ai parlé : il n'y a ni ronces, 
ni épines, ni petits arbres, de forte qu'il feroit aifé 8c agréable de marcher 
dans ce bois, s'il n'y avoit point de boue. On y trouve par-tout des four- 
ces, ôc tout y ell: plein d'arbres fruitiers: nous y cueillîmes quelques fraifes 
femblables à celles d'Europe pour la figure ôc pour le goût. 

Des gens de nos Ambafl~adeurs qui avoient été à la chafle dans ces mon- 
tagnes où ils avoient tué quelques cerfs, raporterent qu'ils avoient vu beau- 

T'ome IV. Ec coup 



VOVAGEÎ 
E N 

Tartarib. 



Les Dé- 

piités à 

font de 
rerour au 
Camp. 

Sr.ccès ■ 
de leur 
voyage. 



Précau- 
tions des 
Ambafl": 
pour ari- 
ver facile- 
ment à 



Arbres 
apeî'és 
Hea chu. 



An i Taux 
duCanton. 



2i8 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

VoYAcns coup de vcftiges d'ours : on dit auflî qu'il y avoit dans ce bois quelques 

^** Tarcarcs errans, prefquc tous l'auvages. Notre route fut prelquc toujours au 

jARTAaiB. j^Q,.^^ quoique nous tournaflions tantôt un peu vers l'Eft , &: tantôt un 

peu vers l'Oueft: nous vînmes camper fur des hauteurs au-delà d'un gros 

ruifTeau nommé Telengon. ■ 

Peu de tems après que nous fûmes arivés en ce camp, les Officiers que 
nos Arabafladeurs avoient envoyez ■kNiptchoti pour avertir les Plénipotentiai- 
res de Mofcovie de leur arivée, nous vmrent joindre : ils fe louèrent extrê- 
mement de la civilité du Gouverneur àe Nijifcbou^èc du bon traitement qu'il 
leur avoit fait. 

Le tems fut encore pluvieux tout le jour, quoiqu'il eût déjà plu toute la 
nuit précédente. 

Le 29. nous fcjournâmcs dans le camp de Telengon, en atendant qu'on 
eût acommodé les chemins, qui ctoient aufli mauvais que les jours précé- 
dens, au raport de ceux qu'on avoit envoyé pour les viliter. 
UnDéputé Ce jour-là fur le foir un Mofcovitc, député du Gouverneur de Niptcheu^ 
àeNiptchou vint faire compliment à nos Ambaffadeurs: ce député étoit fuivi de dix au- 
rlimenter' '""^ Mofcovites , tous petites gens qui avoient l'air groilîer 6c un peu barba- 
les Am- re: ils étoient vêtus d'un gros drap, à la rcferve de leur chef qui étoit un 
bjfiTadeurs. peu plus propre: fon Interprète étoit un Tartare à'E!uth peu mtelligent , 
& qui perdit d'abord h. tramontane , ne s'étant aparament jamais vu. en 
11 belle compagnie. 
Céréno- Qq député fit fon compliment debout, Se fe couvrit après avoir fait la 
fi'fec* '■^ révérence à la mode de fon pays, 8c avoir demandé des nouvelles de la fanté 
de nos Ambaffadeurs: enfuite on le fit affèoir lui Se fa fuite: on lui fit plu- 
fieurs quelHons: il demanda en quel lieu nos Ambaffadeiu-s vouloient cam- 
per, afin qu'ils préparaflent le camp. Se il fit entendre que leurs Plénipo- 
tentiaires ne tarderoicnt pas à ariver,, on leur fit enfuite boij-e du thé, après 
quoi on les congédia. 

Le tems fut encore couvert Se pluvieux la plus grande partie du jour: 
fur le foir il commença à fe tourner au beau. 

Le 30. nous fîmes 41. lys, toujours dans les montagnes Se dans les bois, 
tantôt au Nord, tantôt au Nord-Nord-Eft Se au Nord-Eft, ainfi j'eftime 
que notre route fe peut réduire à trente lys au Nord-Nord-Ell: nous pafsâ- 
mes plufieurs petits ruiflèaux: tous ces bois font encore pleins de fources, 
de boue. Se de fondrières : mais comme on avoit acommodé les chemins 
à loifir. Se que nos Ambafl'adeurs empêchèrent que les gens de cheval ne 
les rompiffcnt, afin que les bêtes décharge y paliaffent plus facilement, 
on eut moins de peine que le jour précèdent: nous cueillîmes encore des 
fraifes dans ces bois , qui font tous remplis de fraifiers. 
VeOiges Ces bois font en partie dcHoa dm, femblables au bois de frêne fi ce n'efl 

de mai- pas du frêne même, Se en partie de fipins: il y en a de fort beaux Se en 
foni. quantité. Nous trouvâmes auffi fur notre chemin quelques maifons en deux 

ou trois endroits, fi l'on peut donner ce nom à de méchantes hutes faites de 
troncs de fapins, couchez les] uns fur les autres fort ûmplement Se fans aucu- 
ne 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 2îp 

•ne charpente. Nous ne vîmes peint de Mofcovitcs dans ces maifons: nos Votages 
gens nous dirent, qu'aufli-tôt qu'ils avoient apris notre marche, ils s'étoicnt f-n 
retirez à Niptchon: dans l'un de ces petits hameaux il y avoit une chapelle Tartarib, 
de bois, mais un peu plus proprement bâtie que les maifons : on la recon- 
noifloit par la croix qui étoit au-deffiis. 

Aux environs de ces maifons on trouve des terres cultivées: nous y vî- Fertilité ^lu 
mes quantité de très-beau 'égle, &; d'autres menus grains: ils labourent les ^anron. 
coteaux £c font paître leurs beltiaux dans les prairies qui font au bas de ces 
coteaux le long d'un ruiflcau; ils font pour cela de grands enclos dans les 
prairies , afin que les beftiaux ne gâtent point les terres cultivées : on 
apelle cet endroit ^-^jer^Aw: nous campâmes au-delà du fécond hameau fur 
des colines , au bas deiquelles coule un ruifîeau qui eft auflî nomme Jycr- ^J^^'- ^ 
ggn, d'où ces hameaux ont pris le nom. Ce ruifîeau tout petit qu'il eft, ne ï""^""* 
laifle pas d'être poiflbnncux. 

Le tems fut le matin fercin & calme, mais il fie fort chaud le refte du 
jour. Je fis réflexion que quoique l'air fût fereih le matin, on ne fentoit pas 
ce froid piquant que nous avions toujours fenti jufques-Iâ fur la route tou- 
tes les fois que le ciel étoit découvert , il ne failoit même aucune fraî- 
cheur. 

Le 51. nous fîmes 44. lys, partie au Nord-Nord-Eft, partie au Nord- 
Eft, èc partie droit à i'Eft: de forte que réduiiant le tout à l'Eft Nord- 
Eft, je n'eftime pas que la route ait valu plus de trente-fix lys. Le pays 
étoit toujours plein de montagnes, mais un peu plus découvertes, aumoins 
n'entrâmes-nous point dans les bois , mais nous traversâmes trois gros ruif- 
feaux: nous pafsâmes feulement un petit bofquct de pins qui eft fur le bord 
du Saghalicn , une demie lieue de Niptchou : ce fleuve n'a pas en cet endroit 
plus d'un lys de largeur. On dit qu'il eft par-tout aflcz profond: nous vî- 
mes dans ce bouquet de bois des piles de bois de fipins que les Mofcovites 
avoient faites pour les tranfpoiter à Niptcbnu fur la rivière. 

Ma laoyé l'un des députez de l'Empereur aux conférences de la paix , le Les Ara- 
Tfian kun ou Général des troupes de l'Empereur à jiygou^ & dans tout le j?aff'adeurs 
pays qui eft au Nord à'Onla^ deux Cou [ai tchin^ ou chefs des huit éten- -."j'I^^jj^é"' 
dards de l'Empire, Se plufieiirs autres Mandarins confidérables vinrent à par plu- 
plus d'une lieue au devant de nos Ambafîadeurs : on mit-là pied à terre, ii^urs 
parce que les Mandarins voulurent demander des nouvelles de la fanté de Sj^"'^' 
l'Empereur, ce qui ne fe peut faire qu'à deux genoux. '■'^'^^* 

Lorfque nous fumes un peu plus avancez, nous trouvâmes fur le chemin Fonflion 
une autre troupe des Mandarins qui font reléguez à Oula^ -^Jgou-, Ningouta^ ^^^ O®" 
Se autres lieux femblables de laTartarie orientale, lefquels étoient venus fur [^^"^^ ^^^' 
des barques en qualité defimples foldats,car c'eft à cette malheureufe condi- 
tion qu'ils font réduits dans cet exil, oii on les employé aux plus pénibles 
fonftions ; on les envoyé dans les forêts abatre du bois pour le fervice de 
l'Empereur, Sc.on leur fait tirer les barques : ils avoient tous des habits lu- 
gubres & négligez, la plupart avoient la barbe blanche ou grife. Les Ambi 
Nous arivâmes enfin vis-à-vis de Niptchou: nous trouvâmes toutes les nnvent 

E e i bar- P' " Je 

KiptcheH, 



^OTAGES 

IN 
TaR TARIE. 



Nombre 
des perfon- 
nés de la 
fuite des 
Ambaff: 



■phintesdu 
Gouver- 
neur de 



2io DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

barques fur lefquelles écoit venue la foldatefque & les vivres d'Oula Sc d'^- 
gOH^ rangées les unes auprès des autres le long du bord, du côré où nous 
devions camper: les tentes des foldats 6c des Officiers étoient auffi rangées 
par ordre, chacune félon fon étendard, 6c placées fur le bord de la rivière: 
chaque barque avoit mis fes banderoUes 6c fon étendard par honneur pour 
les chefs de l'Ambaflade : auprès des barques il y avoit cent autres barques 
médiocrement grandes en forme de galère, elles vont à la voile & à la ra- 
me: mais ordinairement on les fait tirer avec une corde par des gens qui 
marchent le long du bord. 

On me dit qu'il y avoit quinze cens foldats venus fur ces barques & qu'en 
comptant tout leur équipage, il pouvoit bien y avoir trois mille hommes : 
de forte que cela, joint avec les quatorze cens foldats qui étoient venus avec 
nous par terre, fans y comprendre les Mandarins, les gardes des deux chefs 
de l'Ambaflade, leur maifon qui étoit fort nombreufe. Se la quantité pro- 
digieufe de gens de fervice qui compofoient l'équipage , le tout pouvoit 
bien monter à neuf ou dix mille hommes. Il y avoit plus de trois à quatre 
mille chameaux, &C pour !e moins quinze mille chevaux : le feul So fan lao- 
yé avoit plus de trois cens chameaux, cinq cens chevaux, 6c cent domefti- 
ques pour le fervice de fa perfonne: Kiou kieou n'avoit gueres moins de trois 
cens chevaux, 6c environ cent trente chameaux, 6c quatre-vingt domelU- 
ques: les autres Mandarins à proportion. 

Nous fçûmes que l'arivée de nos barques 6c de la milice qu'elles por- 
toient, avoit un peu furpris le Gouverneur de JSiptcbou^ parce qu'il n'a- 
voit pas été averti de leur arivée: il dit même aux Officiers que les deux 
chefs de l'AmbafTadc avoient envoyé d'abord pour faire compliment aux 
Plénipotentiaires Mofcovites , qu'il avoit lieu de fe plaindre de la maniè- 
re dont les gens qui étoient venus par eau en avoient ufé: ils fe font com- 
portez, dit-il, comme s'ils venoienc, non pour traiter de la paix > mais 
pour fiiire la guerre, 6c ravager le pays: ils fe font placez autour de la for- 
terefle, 6c non-feulement ils ne lui ont fait donner aucun avis de leur arivée 
ni de leur dellein: mais encore quand on leur a demandé qu'elle étoit leur 
intention , ils ont répondu qu'ils n'avoient pas de compte â rendre : 6c 
qu'ils iroicnt où bon leur fcmbleroit. 

Il fe plaignit de plus, que les gens qui menoient les chevaux de l'équi- 
page de ces barques, avoient gâté leur moiflbn fur la route, qu'ils avoient 
pris des fu'jcts des Mofcovites , 6c les avoient voulu obliger à leur dire en 
quel endroit on pouroit trouver desTartares de la province de Solon, qui fc 
font fournis aux Mofcovites , 6c contre lefquels on içait que nos gens ont 
une forte paffion de vengeance. 

Le Gouverneur fe loiia au contraire extrêmement de la civilité des chefs 
de l'Ambaflade, qui étoient venus par terre, 6c qui avoient eu la bonté de 
le faire avertir de leur arivée, ainfî qu'il fe pratique par-tout: comme les deux 
chefs de l'Ambaflade trouvèrent que le procédé de leurs gens, qui étoient 
venus par eau, étoit exprcflcment contraire aux intentions' de Sa Majefl:é, 
& que d'ailleurs ils foupçonnerent que cela pouroic bien avoir donné oca- 

Con 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. zii 

fion aux Plénipotentiaires de Mofcovie de s'éloigner de Niptchou^ ou du Votagis 
moins au cas qu'ils fuflent en quelque lieu voifin de la forterefle, de cacher '^^ 
leur arivée julqu'à ce qu'ils fuflent mieux informez de l'intention de nos **-tari£. 
gens, & du nombre de leurs troupes: ils firent avertir les chefs de ceux qui 
étoient venus par eau, de fe retirer plus loin de la forterefle, & de ne don- 
ner à l'avenir aucun iujet de plainte aux Mofcovites,ce qui s'exécuta ponc- 
tuellement. 

Comme on avoit envoyé dés la veille un Meretchaing ou maréchal de Dcfcrip- 
camp, avec d'autres Officiers, pour marquer les logemens dans la plaine, c°D,p^"' ' 
qui eft fur le bord du fleuve de S aghaUen, on txm^W^ à s'y camper, chacun 
fe rangeant fous l'étendard dont il ctoit détaché, 6c chaque détachement 
formant une efpccc de grand cercle, fait avec les tentes des foldats : ces ten- 
tes n'étoient pas tout-à-fait rangées l'une contre l'autre , mais il y avoit 
après chaque tente autant d'efpâce vuide qu'en ocupe une tente, afin de 
rendre le cercle plus étendu. Ces efpâces vuides étoient traverftz par trois 
cercles, l'un à la hauteur des defllis des tentes, le fécond vers le milieu, 6c 
le troifîéme plus bas: les cordes étoient toutes enfilées dans les tentes des 
foldats mêmes, afin que ni les bcftiaux, ni même les hommes ne puflent 
entrer dant ce cercle lans permifllon. Il y avoit feulement un afll;z grand ef- 
pâce vuide qui fervoit de porte, placé vis-à-vis de la tente de l'Officier qui 
commandoitJe détachement. Cette tente étoit placée au dedans du cercle, 
avec l'étendara^àu-devant , aufli bien que celle des autres Officiers fupé- 
rieurs. 

Les moindres Officiers & tous les autres Mandarins qui étoient rangez 
fous l'étendard auquel apartient ce détachement, & qui n'étoient point Of- 
ficiers de guerre, étoient placez au dehors du cercle, mais tout auprès, ^"^"'"^^ 
Les chefs de iwtre Ambaflade étoient même placez chacun au milieu du ^j^i-^^m- 
cercle, formé par le détachement de l'éteiulard dont ils étoient, avec cette balTaJe. 
difl^érence, qu'à la porte du cercle ils avoicnt quatre petites pièces de cam- 
pagne, deux de chaque côté, deux étendards de brocard, avec les dragons 
dorez de l'Empire, & fix lances au-devant de leur tente. Toutes les nuits p^jj^g j^ 
on raontoit la garde proche les étendards, 6c tous les jours proche la porte Camp. 
du cercle qu'ils apellent ^laran. 

Pour nous, en r'rivant nous allâmes avec les chefs de l' Ambaflade, Scies 
principaux Officiers de leur fuite, décendre proche la barque de Lang lao- 
yé coufaitchin le plus confidérable des chefs des troupes : il s'étoit placé 
dans un lieu dont la vue étoit fort agréable, vis-à-vis la forterefle de Nip- Sitratron 
tchou^ qui eft admirablement bien fituée dans le fond d'une grande baye, ^^ '\^^'"" 

?|ue le confluent de deux rivières forme. L'une fe nomme NiptcboUy d'où la '^)mc:L«.* 
brtereflè a pris fon nom , 6c fe jette dans le fleuve. 

La forterefle a à l'Orient des montagnes médiocrement hautes, mais au- 
delà de la portée du canon: à l'Occident, des colines fort agréables , di- 
verfifiées de bois 6c de terres cultivées: au Nord, une grande campagne qui 
paroît à perte de viie : 6c au Sud, elle a cette grande bayCj^ qui a près d'un 
quart de lieue de largeur. 

Ee 5 Noœ 



Voyages 

E M 

Tartarie. 



Les Anib: 
font com- 
plimentes 
de 11 part 
du Gou- 
verneur. 



Fanfares 
Chinoifes 
& Mofco- 
vites à 
cette oca- 
fion. 



Les Amb: 
écrivent 
aux Plé- 
nipoi: 

Contenu 
de la 
Lettre. 



Les Amb: 
reçoivent 
des préfcns 
du Czar èi 
du Gou- 
verneur. 



Sont com- 
plimentes 
de la paît 
des Pléni- 
potentiai- 
res. 



izi DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Nous dinvlmcs fous un pavillon de verdure, que le Mandarin avoit fait 
drellcr fur le bord de cette rivière, Hi barque joignoic le pavillon. Lui 6c 
les autres chefs des barques donnèrent plulieurs oifcaux de proye qu'ils a- 
voient pris en chemin, aux deux chefs de l'Ambafiade, qui trouvèrent ce 
lieu fi commode ëc lî agréable, qu'ils réfolurent fur le champ d'y venir tous 
les jours tenir leurs cenfcrenccs: en effet ils y demeurèrent ce jour-là juf- 
qu'àlanuit: pour nous, après avoir diné, nous revînmes en notre camp: 
cependant le Gouverneur de Nipcbou envoya deux Officiers complimenter 
nos Ambafladeurs fur leur arivée. 

Comme ce jour-là étoit celui de la pleine lune, les timbales des barques 
fonnerent fur le foir, & chacun mit un fanal au haut de fon mât. Les 
Mofcovites d^ la fortercffe pour répondre au fon des timbales Chinoifes, 
fonnerent de leurs trompettes: il y en avoit trois ou quatre qui jouèrent 
fort agréablement à plulieurs reprilès: cela augmenta le fcupçon que nous 
avions, que les Plénipotentiaires n'étoient pas loin de Nlpçbon: car il n'é- 
toit pas yrai-femblable qu'un homine comine le Gouverneur particulier de 
Niptcbou^ eût trois ou quatre bonnes trompettes à fa fuite. 

Le tems fut ferein le matin, fur le foir il fe couvrit, 6c menaça de pluie. 
Il y eut feulement du tonnerre ; il fit chaud tout le jour. 

Le premier d'Aoiît nos Ainbafladeurs ayant réfolu d'écrire une lettre aux 
Plénipotentiaires de Mofcovie, pour preifer leur arivée, ^■f'du moins en 
fçavoir précifément le jour, nous envoyèrent inviter de venir traduire la 
lettre en latin, ce que nous fîmes. Elle ne contenoit rien autre chofe, fi- 
non, qu'étant venus avec toute la diligence poffible fuivant leurs défirs, 
ils et oient furpris de n'aprendre aucune nouvelle certaine de leur arivée: 
que s'ils ne hâtoient leur marche, ils fe verroient contraints de pafler la ri- 
vière, pour aller camper dans un lieu plus étendu êc plus commode que 
celui où ils étoient, ^ où le foûrage étoit prêt de leur manquer: ils ajoû- 
toicnt qu'ils n'avoient pas voulu pafler cette rivière, pour ne pas leur don- 
ner des foupçons peu favorables au deflein qu'ils avoient de conclure la paix. 
Cette lettre fut envoyée au Gouverneur de Niptchou^tn le priant de la faire 
tenir aux Plénipotentiaires en toute diligence. 

Ce jour-là le Gouverneur de Nïpîchoti envoya un préfent de dix beufs & 
de quinze moutons fort gras, il fit dire que ces dix beufs venoient du 
Czar leur maître , & qu'il offroit les quinze moutons en fon nom. Nos 
Ambafladcurs donnèrent à chacun des trois perfonnes qui offrirent ces pré- 
fens, une pièce de fatin, & ils donnèrent de la toile & du tabac aux bate- 
liers qui les avoient amenez. 

Il ht le matin un gros broiiillard, qui étant en partie remonté, rendit le 
tems incertain tout le jour, & l'on fut fouvent menacé de pluie, il ne plut 
pas pourtant, mais il fit l'après midi fort chaud. 

Le 2. il ariva un Envoyé des Plénipotentiaires Mofcovites en notre 
camp, qui venoit complimenter les chefs de l'Ambaflade: c'étoit un jeune 
homme de vingt-trois ans aflez bien fait , qui paroiffoit bien élevé Se fça- 
voir fon monde : il étoit vêtu honnêtement, mais fimplemcnt, ayant feule- 
ment 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. zz^ 

ment beaucoup de perles fur le devant de fon bonnet: nos Ambafladeurs le Voyas-es" 
firent afleoir allez, proche d'eux ; il avoit dix hommes à laluite £c un Inter- -. ^*' 
prête: tous ces gens-là avoient l'air aOez farouche, & paroidbient peu po- *'^T*»ia? 
lis; ils étoient vêtus de drap de diverfes couleurs: ils fe tinrent toujours de- 
bout 6c découverts derrière l'Envoyé par refpeét. . 

L'Envoyé parla toujours aflls & couvert d'une manière fort pofée pour Cérémo- 
un jeune homme: il ne s'échauffa point, quoiqu'on lui fît des demandes un "'^' * "^^ 
peu embaraflantes fur la caufe du retardement des Plénipotentiaires, lef- ^^^^^' 
quels, félon ce qu' avoient dit fes gens à Peking, étoient partis de Selengha- 
au commencement de Février, pour fe rendre à Niptchai^. Ce jeune homme 
répartit à tout fort froidement , fans paroître embarafle. 

Enfuite il fît à fon tour quelques qucftions à nos Ambafladcurs : il leur Audience 
demanda en premier lieu, s'ils venoient pour fiiirc la guerre, ne lui paroif- & Entre- 
fant pas probable qu'on amenât un fl grand nombre de foldats , & qu'on fe *'^"' ^ 
comportât de la manière qu'^avoit fait la troupe qui étoit venue par eau ,. fj^"^ °''^' 
quand on venoit avec une intention fîncére de traiter de la paix : il fe Cérémo- 
plaignit en particulier que deux de leurs gens avoient été tuez proche "i;»' à ce 
àiTacfa ^ dans le tcms que nos barques y avoient paflê, paroifTant foup- '^"J^'^" 
çonner que nos foldats avoient été les auteurs du meurtre, ce que L'on nia 
fortement. 

Il demanda enfuite pourquoi le dernier Envoyé des Plénipotenriairts- 
des Mofcovites à Peking^ n'étoit pas encore de retour, vu qu'il étoit parti 
avant nous: on lui dit fur cet article qu'il étoit chargé de beaucoup de 
marchandifes, qui venoient fur les charettes que l'Empereur lui avoit fait 
Éburnh* , 6c que par cette raifon fa marche ne pouvoit être que très- 
lente. On le rafsura aufli le mieux qu'on put fnr le foupçon où il paroif- 
foit être , qu'on n'eût quelqu'autre intention que celle de traiter de la 
paix. 

Il infifla fort fur un autre article, fçavoir, que les conférences fe rinflene 
«vec un nombre de gens égal de part & d'autre. Se il marqua en même 
tems que les Plénipotentiaires des Czars n'ctoient acompagnez que de cinq: 
cens hommes de guerre , 6c qu'ils ne s'écoient pas fait fuivre d'un plus 
grand nombre , parce qu'ils ne venoient que pour traiter de la paix , 6c 
lans aucune intention de faire la guerre : enfin on fît tout ce qu'on puc 
pour le bien perfuader que l'on ne fongeoit aufli de notre part qu'à con- 
clure une paix ferme 6c folide. Il paioit ajouter foi à ce qu'on lui difoit, 6c 
fit efpéi-er que les Plénipotentiaires arivcroient inceflament, ce qui réjouit 
un peu nos Amballadeurs , qui avoient paru chagrins des dificultez que cet 
Envoyé avoit faites. 

On lui fit préfenter du thé à la Taitare, 6c l'on fit affeoir près de lui un Prérensré- 
jeune Mandarin, à qui on fit aufli préfenter du thc, aparunent afin que «proquss.- 
le jeune Mandarin buvant le thé à genoux, & après s'être prollernc juf- 
qu'à terre fuivant la coutume des Tartares , l'Envoyé Mofcovite en fît 
autant: mais il fe contenta de regarder froidement le Mandarin faire la ct- 
*aiité devants 6c après avoir bû: pour lui y il but fon thé fans faire le 



Voyages 

EN 

Tartarie. 
Cérémo- 
nial de 
cette en- 
• irevûe. 



Hauteur 
méridien- 
ne du 
folcil. 



Les Amb: 
font com- 
plimentés 
de nou- 

TCUl. 



ii4 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE,- 

moindre gefte: eniliite on fit aporter du vin, il fe leva alors, puis fe dé- 
couvrant, & faifant la révérence à nos Ambafladeurs, il but à leur fanté 
debout: après quoi il fe remit fur Ion fiége, 6c but encore deux ou trois 
coups aflis: puis il fe leva, & leur fit une féconde révérence tête nue pour 
les remercier. 

Il fe retira acompagné de deux Mandarins, qui le rcconduifirent jufqu'au 
bout de la rivière, où ils avoienc été le prendre pour le mener à l'audiance 
de nos Ambafladeurs: il témoigna en retournant à ces deux Mandarins, 
qu'il avoit beaucoup de joie des bonnes difpolitions qu'il avoit trouvées en 
nous. 

Le tems fut pluvieux le matin, enfuite étant devenu alTez ferein , il fit 
chaud le refle du jour : fur le foir le tems fe couvrit derechef, ôc il y eut 
encore de la pluie. 

Le 4. je pris la hauteur méridienne du foleil , que ]e trouvai de f f . dégrcz 
^ If. minutes, environ au plus grand quart de nonante èc avec le demi 
cercle de Monfeigneur le Duc du Maine: comme cette hauteur fut prife 
avec plus de précaution, 6c que ces deux inftrumens fe trouvèrent parfaite- 
ment conformes, je la crois aflez julle: cette hauteur donne fi. dégrez 
46. minutes pour hauteur de pôle. 

Le tems fut ferein 6c chaud tout le jour, y ayant feulement eu un petit 
vent de Sud-Eft. 

Le f. le tems fut couvert tout le jour , 6c il plut prefque continuelle- 
ment depuis midi jufqu'au foir : il n'y eut prefque point de vent toute la 
nuit fuivante. 

Le 6. le tems fut encore couvert 6c pluvieux prefque tout le jour, avec 
un petit vent de Nord-Ouefl:. 

Le 7. Il vint encore un Envoyé du chef des Plénipotentiaires de Mof- 
covie, faire compliment de leur part à nos Ambafladeurs: on nous dit que 
e'étoit un fécretaire du chef de ces Plénipotentiaires: ce fécretairc dit po- 
fitivement que fon maître n'ariveroit que dans neuf jours , quoiqu'il fût 
affez proche d'ici, parce qu'il avoit été obligé de s'arêter pour atendre 
fon monde, qui n'avoit pu marcher que lentement, à caufe delà dificulté 
des chemins: il demanda encore des nouvelles de l'Envoyé des Plénipoten- 
tiaires à Ptk'mg^ témoignant que fon maître atendoit fon retour avec im- 
patience. 

Nos AmbafTadeurs offrirent d'envoyer de leur part un homme au-devant 
de lui, fi le Gouverneur àc Niptchou vouloit auffi y en envoyer un autre, 
& leur fournir des chevaux de poûe pour prefTer fon arivée: ils réfolurcnt 
d'envoyer deux Officiers au-devant du chef des Plénipotentiaires Mofcovites 
pour lui faire compliment de leur part, 6c ils en firent donner avis au Gou- 
verneur de Niptchou. 

Le tems fut couvert le matin , 6c fur les dix heures il devint ferein, avec 
«n aflèz grand vent de Nord-Oueil: le tems fut aflez tempéré tout le jour: 
ia xiyiére Cûfla.conûdérablement. 

Le 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. zzf 

Le 8. je pris encore la hauteur méridienne du foleil avec mes deux quarts Voyages 
de cercle, Se le demi cercle de Monfeigneur leDuc du Maine, ce que je fis en 
à loilir & avec beaucoup dcibin: je la trouvai de cinqu:inte-quatrc dcgrcz T/.rtarie, 
quinze minutes environ : elle lut prcfque toute femblablc dans tous les trois Hauteur 
inllrumcns à quelques minutes près: & je fuis fort fur que le foleil ctoit au "'^'■''^'^°" 
vrai midi: car je le vis palier deux fois râlant le filet de la lunette de ion fokil. 
bord fupérieur, fans monter ni dccendre lenfiblcmcnt : cette hauteur mé- 
ridienne donne pour la hauteur de pôle àcNiptcbou cinquante-un dégrés qua- 
quarante-neuf minutes. 

Le tems fut ferein cC chaud tout le jour, prefque fans vent. 
Le p. le tems fut encore chaud 6c en partie ferein, & en partie couvert: 
il plut un peu à l'entrée de la nuit. 

Le 10. un Envoyé du Plénipotentiaire de Mofcovie aporta la rcponfe à Les Arr.b: 
la lettre que nos Ambaffadeurs lui avoient écrite; cette réponfe commen- ''^Ç-^'^^"' 
çoit par un compliment, fur l'inquiétude qu'ils avoient fait paroître dans de^s°pié. 
leur lettre, de ce qu'il tardoit tant à les joindre: il s'excufoit de ce retar- nipot: 
dément , fur ce que fon Envoyé à Pekin^ avoit fait entendre qu'ils n'arive- 
roicnt pas fi-tôt, & que la lettre qu'eux-mêmes lui avoient écrite de Pe- Contenu 
kim. marquoit qu'ils ariveroient feulement au mois d'Août: que c'eft ce - "rl^ 
qui 1 avoit engage a le moms preller pour s épargner la fatigue du voyage: 
qu'au relie il alloit hâter fa marche le plus qu'il poiuroit pour les tirer d'in- 
quiétude, £c afin de pourvoir à ce que leurs chevaux & leurs autres belliaux 
euflent des fourages: que cependant ils ne pouvoient ignorer que ce n'é- 
toit point la coutume en aucun lieu du monde, que ceux qui entrent dans 
les terres d'autrui pour y venir traiter de la paix , s'avançaflent jufques 
fous une forterefi'e, £c qu'ainfi il les prioit de s'éloigner un peu, 6c de lui 
céder le lieu oii ils ctoient campez, afin de s'y camper lui-même, puif- 
qu'il étoit bien jufte qu'il fût plus près de la forterefie qu'eux, ajoutant que 
s'ils vouloient s'éloigner un peu plus loin, ils ne manqueroient certaine- 
ment point de fourages. Il leur promettoit enfuite qu'avec la grâce de 
Dieu-, s'il n'intervenoit aucun obllacle à ce qu'ils traitafierït d'une paix 
éternelle dans des conférences réglées, il ariveroit à Niptchou le vingt-uniè- 
me Août. 

Nous traduisîmes fidèlement cette réponfe, qui n'agréa pas fort à nos Effet que 
Ambaffadeurs: ils délibérèrent affi-tôt fur ce qu'ils avoient à faire, ocré- c«"e ré- 
folurent d'envoyer quelques-uns de leurs gens au Plénipotentiaire de Mofco- fiuudanT" 
, vie, pour le preffer de venir au plutôt traiter d'affaires , 6c lui faire bien l'efprit 
connoître la fincérité de leurs intentions. Mais l'Envoyé de ce Plénipoten- des Arab: 
tiaire tâcha d'éluder cette réfolution, en les priant d'atendre encore quel- 
ques jours, afin qu'ils allaffent enfemble. 

Le tems fut fort froid tout le jour pour lifailon, de forte que la plupart 
des Mandarins fe vêtirent de leurs fourures; un vent de Nord-Oueft afléz 
fort caufa ce froid. 

Le 1 1 . le tems fut un peu plus tempéré 6c fort ferein , prefque fans vent : 
le Gouverneur de Niptchau envoya encore aux deux chefs de l'Ambaflade 
dix vaches. 

Tome IF. Ff Le 



216 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Voyages Le il. trois pcrits Mandarins furent envoyer au Plénipotentiaire Mof- 
EN covite: ils allèrent l'ur de petites barques acompagnez de quelques foldats. 

Tarïarif. Lg Gouverneur de Niptchou envoya encore à nos T'agia des légumes, 6c un 
Les Amb: préfent de plulîeurs lortes de patillerie fort grofliére Se de farine noirâtre, 
dépêchent ^^^^. j^ très-méchant vin. 

dar'ins v'e^s' Le tems fut ferein & fort tempéré prefqiic tout le jour: l'aprcs-midi 
les Pléiiip: il y eut un petit orage qui ne fit que pafl'er. 

Le 15. le tems fut inconilant, tantôt ferein, tantôt couvert : il s'éleva 
le matin un grand brouillard. 

Le 14. le matin, brouillard froid, le refle du jour fut ferein &: tem- 
péré. 

Le I f . le Gouverneur de Nipichou envoya donner avis à nos Ambafla- 
deurs que les leurs ariveroient dans un ou deux jours , 6c qu'une partie 
de leurs gens 6c de leur équipage les avoit devancé, 6c étoit à Niptcbmt. 

Le tems fut forfferein 6c fort tempéré tout le jour: il fit un peu chaud 
vers le midi. 
Leur re- ^^ ^^' ces trois petits Mandarins que nos Ambafladeurs avoient envoyé 

tour & • au-devant du Plénipotentiaire Mofcovite pour le complimenter iur fon ari- 
Rérult.n vée, retournèrent en notre camp fort fatisfaits de la manière dont ils avoient 
de leur ^j-^ reçus: ils raporterent feulement qu'il leur avoit parlé d'éloigner un 
tion"'"'^' P'-'^^ notre camp de la forterefTe de Niptchou^ mais qu'ils avoient répondu, 
félon qu'ils en avoient ordre, que nous ne décamperions point, parce qu'il 
n'y avoit point d'autre lieu propre à former leur camp : que lorfqu'il feroit 
arivé, il pouroit lui-même faire vifiterle terrain, 6c que fi les gens fça- 
voient quelque autre endroit commode, ils n'avoient qu'à nous le montrer, 
6c que nous changerions auflî-tôt de camp, à quoi il ne répliqua rien. Il 
fe plaignit feulement que fes Interprètes Mongous étoient fort peu intelli- 
gens , 6c il pria que pour traiter d'aflFaircs , on n'usât que de la langue 
latine. 
^, . Le même jour il vint un députéde cePlénipoteritiairevers nos Tagin^fowx 

des Plé- ^'^'Ji' f^ii'^ ^"*^i compliment, 6c leur demander de quelle manière ils défi- 
nipot: roient que fe fit leur entrevue, 6c combien ils vouloient que chacun amenât 

de monde aux conférences; à quoi nos Tagin répondirent, qu'ils laiflbient 
cela à fa liberté. Ce député parut fe troubler dans fon difcours, 6c nos gens 
furent peu fatisfaits de fes manières un peu brufques 6c fauvages; ils réfo- 
lurcnt même de faire avertir le Plénipotentiaire Mofcovite, de ne leur en- 
voyer plus à l'avenir de femblablcs gens. 

Le tems fut toujours fort ferein, froid le matin, 6c chaud vers le milieu 
du jour. 

Le 17. le tems fut ferein tout le jour, un peu froid le matin, enfuite 
tempéré : nos T'agin firent décendre plus bas celles de nos barques qui 
étoient au-deffus de Niptchou^ 6c proche defquelles auroit dû pafTer le Plé- 
nipotentiaire avec toute fa fuite. 
._, , Le 18. le Plénipotentiaire Mofcovite ariva z Niptchoii avec une paitic 
ridrifootià de fa fuite, ils venoient tous fur des jangades, fur quelques-unes defquelles 

y'qKhou. • il 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



iZ7 



il y avoit des tentes: auOi-tôc qu'il fut arivé, il envoya en donner avis à 
nos Ambafladeurs par un des Gentilshommes de la fuite , 6c leur faire compli- 
ment de fa part. (Je Gentilhomme dit auffi , que les conférences ne pou- 
roient commencer que dans deux ou trois jours, parce que tout leur monde 
n'étoit pas encore arivé. 

Nos Tagin firent des plaintes du dernier député qu'on leur avoit envoyé, 
6c chargèrent ce Gentilhomme d'avertir fon maître , qu'à l'avenir il n'en- 
voyât pas de ces fortes de gens qui ne feroient que broiiiUer les affaires: en- 
fuite ils envoyèrent eux-mêmes deux Officiers de confidération pour com- 
plimenter aufli le Plénipotentiaire Mofcovite fur fon arivée : nos gens 
furent extrêmement contens de la civilité avec laquelle il les reçut Se leur 
parla. 

Le tems fut couvert le matin , 6c il plut à diverfes reprifes : vers le foir 
l'air redevint ferein : tout le jour fut afléz tempéré. 

Le 19. tout le jour le pafla en allées 6c venues de la part de nos Ambaf- 
fadeurs ?^ du Plénipotentiaire de Mofcovie pour déterminer le jour, le lieu, 
le tems, 6c la manière dont ils fe pouroient affembler, 6c conférer enfcm- 
ble de leurs affaires. 

Le tems fut froid le matin, enfuite aflez tempéré jufqu'après midi, qu'il 
s'éleva un grand vent de Nord-Eil qui rendit l'air froid : la nuit il tomba 
de la pluie en abondance. 

Le 10. le jour fe pafla encore en allées 6c venues comme le précédent, 
pour traiter des préliminaires, 6c enfin on convint de part 6c d'autre que la 
première conférence fe feroit le vingt-deux : que nos Ambafladeurs pafl'e- 
roienC la rivière acoinpagnez de quarante des Mandarins de leur fuite , 6c 
de fept cens foixante foldats , dont cinq cens demeureroient avec leurs ar- 
mes rangez en bataille fur le rivage, au lieu même où demeureroient nos 
barques: que cet endroit ieroit aufli également diftant du lieu des conféren- 
ces 6c de la forterefle : que les deux cens foixante autres foldats fuivroient 
les Ambafl~adeurs jufqu'au lieu des conférences, 6c qu'ils demeureroient de- 
bout derrière eux à une certaine diftance: que les Mofcovites fe rangeroient 
aufli en bataille devant la forterefle au nombre de cinq cens hommes , armez 
à égale diftance, 8c que le Plénipotentiaire Mofcovite feroit fuivi de qua- 
rante OflRcicrs de fa fuite, 6c de deux cens foixante foldats, qui demeure- 
roient aufli debout à égale diflance que ceux de nos Ambafladeurs: que 
ces deux cens foixante foldats de part 6c d'autre ne portcroient point d'au- 
tres armes que l'èpée, 6c qu'afîn qu'il n'y eût point de fupercherie, 6c qu'on 
ne portât point d'armes cachées, nos gens vifiteroient les foldats Mofco- 
vites, 6c les Mofcovites vifiteroient auflî nos foldats: que nous poferions 
une garde de dix hommes du côté de nos barques : afin que tout fût égal : 
que les Ambafladeurs s'affembleroient chacun fous leurs tentes , lefquelles 
feroient mifes l'une contre l'autre, comme fi les deux n'en faifoient qu'une, 
6c qu'ils feroient alTis fous ces tentes vig-à-vis l'un de l'autre,, fans aucune 
fupèriorité de part ni d'autre. 

Nous n'aidâmes pas peu à rafTurer l'efprit, de quelques-uns de nos Am- 

Ff z bafla- 



VOYAGES 
EN 

Tartariej 



Compli- 
ments ré- 
ciproques. 



Préparatifs 
pour le 
jour, le 
lieu, &c; 
des confé- 
rences. 



RéAiItat 
de ces 
préparatifs,' 



Règlement 
en conlé- 
quence. 



Utilité (îe 
la Média- 



2z8 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Voyages bafladcurs, qui traitant pour la première fois de ces fortes d'affaires, man- 
^^ quoient d'expérience, ëc avoient de la peine à fe fier à la bonne foi des 

Tar TARIE. ]yiofj,Qyij.es^ upréhendanc toujours qu'on ne leur drefsât quelque embûche, 
tion des Nous leur expliquâmes ce que c'étoit que le droit des gens, & nous leur 
julrès."' fîmes entendre que le Plénipotentiaire n'avoit fuit de la dificulté au com- 
mencement, que parce qu'il avoit lui-même peine à cron-c ,' qu'on vint 
avec un auffi grand apareil de guerre, lorlqu'on n'avoit d'autre intention 
que de traiter de la paix. 

Le tems fut encore froid prefque tout le jour, il plut même après midi, 
mais il ne tomba que quelques goûtes d'eau : le vent ne fut pas fi grand 
Fonflions que le jour d'auparavant. 

des Mare- Le 21. des maréchaux de camp allèrent de la part de nos Ambafladeurs 
chaux de yj^j^ei- \ç terrain où fe dévoient tenir les conférences , 6c marquer les lieux 
^' de part & d'autre où chacun devoir fe placer, & où les foldats dévoient 
être rangez: on drefla auffi les tentes deftinées aux Ambalfadeurs. 

Le tems fut froid tout le jour, & il fit un très-grand vent de Nord- 
Oueft , le ciel prefque toujours couvert. 

Le 21. dès la pointe du jour on fit paffer huit cens foldats avec leurs 
Officiers , dont trois cens dévoient être rangez proche de la tence de 
nos Ambaffiideurs, & cinq cens dévoient relier avec nos barques à égale 
diftance du lieu des conférences Sc de la fortereffie , (uivant les conven- 
tions faites le jour précédent : nous pafsâmes auffi avec les maréchaux de 
camp pour aller atendre nos Ambafladcurs de l'autre coté : lorfque tout 
Incident étoit prêt , un incident qui furvint, penfa tout gâter, 
qui caufe Le Plénipotentiaire Mofcovite étoit feulement demeuré d'acord, que les 
du trouble cinq cens foldats débarquez demeurcroient dans les barques mêmes, 6c lès 
quiét'udc"" ë^"^ ^"^ ayant raportc qu'ils étoient rangez fur le bord Se plus avancez du 
côté du lieu où fe dévoient tenir les conférences, que l'on ne l'avoit déter- 
miné, il envoya demander la raifon de ce changement: nos Ambafladcurs, 
qui n'avoient jamais fait de négociations de paix avec une autre nation, ôc 
qui n'avoient nulle connoiffiance du droit des gens, ne fe fioient pas trop 
aux Mofcovites : ils craignoient qu'on ne leur tendît quelque piège , 6c 
ils vouloient mettre leurs perfonnes en fureté , ne fçachant pas que le ca- 
raûére d'Ambaffiideur rend inviolable 6c facrée la perfonne de celui qui en 
eft revêtu , à les plus grands ennemis même. 
MéCures Ainfî ils nous firent prier d'aller trouver les Plénipotentiaires Mof- 

prifes en covites , &C d'obtenir d'eux la permiffion de laillèr leurs foldats en ba- 
conié taille fur le rivage , ce que les Plénipotentiaires Mofcovites nous acor- 

qucncc. jjerent , après que nous leur eûmes repréfenté que nos Ambaffiadeurs 
n'ayant aucune connoiffiance ni des coutumes des autres nations, ni du 
droit des gens , 6c n'ayant jamais fait aucun traité femblable à celui-ci , 
on devoit fe prêter à leur peu d'expérience , fi on ne vouloit s'expofer 
à rompre la négociation, avant même qu'elle fût commencée. Les Plé- 
nipotentiaires Mofcovites voulurent cependant qu'on leur promît qu'il ne 

paffie- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. ^ip 

palTeroit pas davantage de foldats,&; qu'on n'en mettroit point d'autres en Voyages 
bataille. en 

Avec tout cela nous eûmes bien de la pei:ne à déterminer nos Ambafla- "r^"^'""'*' 
dcurs à palîer la rivière, à caufe des défiances que leur infpiroit particulié- ^" ^J'^'' 
rement le Général des troupes de l'Empereur dans la Tartarie orientale , au [feu des 
qui avoit été fouvent trompé , lorfqu'il avoit eu aftaire aux Mofcovites : conféren- 
mais nous leur aportâmes tant de raiions , qu'enfin ils le laiflerent periua- ces, 
dcr, & le déterminèrent à paflcr la rivière, &c à entrer en conférence. 

Ils vinrent Tuivis des Officiers de leur fuite, tous revêtus de leurs habits Ç" 'î"^' 
de cérémonie, qui étoient des veftes de brocard d'or & de foye, où l'on ^l"'!-"^^^' 
voyoit les dragons de l'Empire: ils avoient préparé leurs étendards 6c leuis 
lances ornées; mais quand ils furent avertis de la pompe avec laquelle ve- 
noient l£s Plénipotentiaires de Mofcovie, ils prirent le parti de marcher 
fimplemenr, & lans autre marque de leur dignité, qu'un grand parafol de 
foye qu'on portoit devant chacun d'eux. 

Les deux cens foixante foldats Mofcovites qui dévoient être proche du A"''^^ ^^^ 
lieu de la conférence, félon qu'on en étoic convenu , vinrent en bataille MoTc-"' 
avec des tambours, des fifres, 6c des muzettes , ayant leurs Officiers à leur au mime 
tête: le Plénipotentiaire vint enfuite à cheval , iuivi de fes Gentilshommes 'ieu- 
6c d'autres Officiers. 11 avoit cinq trompettes 6c une timbale, 6c quatre ou En quel 
cinq muzettes, qui fe mêlant au fon des fifres 6c des tambours, faifoitnt une équipage. 
mélodie afiez agréable; ce Plénipotentiaire avoit pour collègue le Gouver- 
neur de Niptchou^ 6c de toutes les terres des Grands Ducs qui font de ce cô- 
té-ci, 6c un autre Mofcovite Officier de la chancellerie, qui avoit auffi le ti- 
tre de Chancelier de l'AmbalTade. 

Le chef de l'Ambaflade s'apelloit Theodoro ^lexieviez GoIo'Vvin , Grand ^°'".<*" 
Pannetier des Grands Ducs, Lieutenant Général de Branxi , 6c fils du desPlénip: 
Gouverneur Général de la Sibérie Samoiede, 6c de tout le pays, qui depuis 
Tobolsk jufqu'à la mer orientale, eft fournis à la couronne de Mofcovie; il 
étoit fuperbement vêtu, ayant fur une vefte de brocard d'or un manteau ou 
cafaque auffi de brocard d'or, doublé de "martre zibeline, la plus noire 6c Def^fjp. 
la plus belle que j'aye vue, 6c qui vaudroit aflurcment plus de mille écus à non de la 
Peking: c'étoit un gros homme de taille un peu 'bafle 6c fort replet, mais fale d'^f- 
au relie de bonne mine, 6c qui fçavoit tenir fon rang fans affeftation : il avoit f^'nbléc. 
fait préparer fa tente d'une manière fort propre; elle étoit ornée de plu- 
fieurs tapis de Turquie, 6c il avoit devant foi u.:e table avec deux tapis de 
Perfe, dont l'un étoit d'or 6c de foye; fur cette table étoient les papiers, 
fon écritoire, 6c une horloge aflez propre ; nos AmbalTadeurs étoient tout 
fimplemcnt 6c fans façon fous une tente de toile aflis fur un grand banc, fans 
autre ornement que le couffin que les Tartares portent toujours avec eux, 
s'alTéiant à terre a la façon des Orientaux. 

Du côté des Mofcovites il n'y avoit que les trois, dont j'ai parlé, qui 
fulTent affis; les deux premiers dans des fauteiiils, 6c le dernier fur un banc : 
tous les autres étoient debout derrière leurs chefs. De notre côté, outre 
les fept Tagin^ qui avoient tous le titre d'Ambafladeur 6c voix délibcrativc 

J'f 3 dans 



VOYAGtS 
EN 

Tartarie, 



Commen- 
cement des 
conféren- 
ces. 



Sujet prin- 
cipal des 
conféren- 
ces. 



Source du 

Fleuve 
Saghalien 
tu la. 

Son éti-- 
mologie. 



Efl; propo- 
fé p.u les 
Mofcipour 
réparation 
des deux 
Empires. 



Ptopofi- 

tions des 
Chinois. 



150 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

dans les aff.iircs, Icfqucls étoicnt affis vis-à-vis les Plénipotentiaires Mofco- 
vites, il n'y avoit que le Père £c moi qu'on fit aiTcoir à côté de nos Ara- 
balîadeurs dans l'elpâcc qui étoit entr'eux Se les Molcovites : quatre maré- 
chaux de camp étoient aulîi aflis derrière les AmbafTadeurs ; tous les autres 
Officiers 6c Mandarins étoient debout. 

Dès que tout le monde eut pris fa place, ce qui fe fît avec toute forte 
d'égalité, car on avoit mis pied à terre de part &: d'autre, on s'étoit aflis, 
&: on s'étoit faluc en même tems : les Mofcovites cxpoferent leur comraif- 
fion par la bouche d'un de leurs Gentilshommes de l'Ambaflade, qui étoit 
Polonoisde nation, Se qui avoit étudié en philoibphie & en théologie à Cra- 
covie: il s'expliquoit aiiément Sc aflez clairement en latin. Après avoir 
expofé leurs commiflîons, ils prièrent nos Ambafladeurs d'expofer la leur 
à leur tour , ôc de commencer à parler d'affaires : ils s'en excuferent, vou- 
lant obliger les Mofcovites à s'expliquer les premiers. 

Après bien des cérémonies qui fe firent civilement de part Se d'autre , 
pour fe déférer l'avantage Sc l'honneur de parler le premier : enfin le Plé- 
nipotentiaire de Mofcovie demanda à nos Tagin s'ils avoient plein pouvoir 
de traiter de la paix Se des limites , Se il offrit en même tems de montrer 
Jes fîens, écrits dans des patentes en bonne forme: nos T'agin refuferent de 
les voir. Se s'en raporterent à leur parole. On convint que l'on ne parle- 
roit point de tout le pafle , ni des affaires de moindre conféquence, juf- 
qu'à ce qu'on eût déterminé les bornes qu'on devoit mettre entre les 
deux Empires, ce qui étoit le feul point d'importance qu'on avoit à trai- 
ter. 

Saghalien ou la ainfî apellé par lesTartares,c'eft:-à-dire, le fleuve noir, 8c 
par les Mofcovites Onon amour .^ efl un fleuve qui prend fa fourcc dans les 
montagnes, qui font entre Selengha Se Niptchou^^ qui a fon cours de l'Occi- 
dent à l'Orient, portant de grands bateaux dans refpâce de plus de cinq cens 
lieues jufqu' à la mer orientale, où il va fe décharger à la hauteur d'environ 
5-3. ou f4. dégrez, après s'être grofîi de plufieurs autres rivières; on m'a 
affuré qu'il avoit prés de quatre ou cinq lieues de largeur vers fon embou- 
chure. 

Le Plénipotentiaire de Mofcovie propofa que ce fleuve fit la féparation 
des deux Empires, en forte que tout ce qui feroit au nord du fleuve, apar- 
tînt à la couronne de Mofcovie: tout ce qui efl au iud du même fleuve 
apartînt à l'Empire de la Chine: nos Ambafladeurs n'avoient garde de con- 
fcntir à cette propofition , ayant des villes Se des terres afléz peuplées 
qui font au nord de ce fleuve. Se fur-tout la chaffe des zibelines étant dans 
les montagnes qui font au-delà du fleuve. 

C'eft pourquoi ils firent une propofition exorbitante , Se demandèrent 
beaucoup plus qu'ils ne prétendoient obtenir. Ils propoferent donc que les 
Mofcovites fé retiraffent jufqu'au-delà de Selengha, laiffant cette place, cel- 
le de Niptchou, d'Tacfa, "Se toutes leurs dépendances à leur Empire, auquel 
ils difoient qu'elles avoient autrefois toutes apartenu , ou p.iyé le tribut, 
parce que du tems que les Tartares occidentaux au regard de la Chine, s'é- 

toient 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. zjr 

toient rendus maîtres de cet Empire, tous les autres Tartares qui habitent Voyages 
ce pays-là, leur payoient aufli le tribut: mais les Molcovites ne manque- ^^ , 
rentpas de réfuter les raifons qu'ils aportoient, pour'prouver que ces terres ^'^^'"^'^f 
leur apartenoient de droit pliàtot qu'aux Molcovites. 

Enfin comme il étoit prefque nuit lorfque cette conteftation s'éleva, 8c Fin de la 
que l'un èc l'autre parti fe défendoit de faire d'autres propofitions, chacun première 
voulant laifler faire les avances à fon compétiteur, la première conférence ^^^f^-^»- 
finit, '& après avoir conclu qu'on en commenceroit une autre le lendemain, 
6c qu'elle fe feroit de la même manière que la première : les Ambafladeurs 
fe donnèrent mutuellement la main, fe firent compliment, Se fe féparerent 
fort contens les uns des autres. 

Le tems fut fort ferein 6c fort chaud tout le jour. 

Le Z5. le Plénipotentiaire Mofcovite envoya demander des nouvelles de Seconde 
la fanté de nos AmbaOadeurs, 6c les fit inviter de venir à la féconde confé- conféren- 
rence: nous y allâmes auffitôt, 6c après que chacun eut pris la place dans '^^' 
le même ordre que le jour précédent, on fut encore aflez long-tems à fe 
prier l'un l'autre de parler le premier, 6c de faire les propofitions. 

Les Mofcovites dn-ent que puifque nos Ambaffadeurs redcmandoient des 
terres qu'ils prétendoient leur apartenir, c'étoit à eux à marquer quelles 
étoient ces terres, qu'au relie leur première propofîtion n'étoit pas rece- 
vable. 

Nos Ambafladeurs aflîgnerent d'autres bornes, 6c fe réduifirent à de- Nlptchois 
mander que les Mofcovites ne pafTaflent pas Niptchou , ajoutant qu'ils ^^^'^"j^j°^^ 
leur laiflbient cette place, pour pouvoir de là venir trafiquer à la Chine. ['^""gs. 

Les Mofcovites bien loin de confentir aune pareille propofition, répon- Grabuge 
dirent en riant, qu'ils étoient fort obligez à nos Ambafladeurs de ce qu'ils de part & 
vouloient bien ne les pas chailer de cette place, 6c les y laifler dormir en d'autre à 
repos : ils leur dirent enfuite de faire quelqu' autre propofition plus raifon- '^^ ^"J^^- 
nable, 6c à laquelle ils pufl'ent donner les mains: mais nos Ambafliideurs 
perfiflierent dans leur demande, 6c les Mofcovites s'étant obfl:inez de leur 
côté à ne rien offrir, la conférence fe termina plus froidement que la pré- 
cédente. Nos Ambrifladeurs piquez de la raillerie des Mofcovites, envoyè- 
rent chercher leurs tentes, comme ne voulant plus rentrer en conférence 
avec des gens dont ils fe croyoient maltraitez, 6c dcfquels ils efpéroient peu 
de fatisfa£tion. 

Le tems fut pluvietix prefque tout le jour. 

Le z^. tout le jour fe pafla en délibération: nous fçiimes que nos Am- Nouyelles 
bafllideurs avoient fait la propofition d'abandonner Sclengba 6c Niptchou P/opoll- 
aux Mofcovites, 6c qu'ils s'étoient fervis pour cela d'un Interprète Mon- ''"'"(fç! 
gou, paroiflant ne fe pas- fier entièrement à nous, peut-être parce que le chinois! 
Plénipotentiaire de Mofcovie nous marquoit de la confiance, 6c qu'il avoic 
peine à fe fervir d'un Interprète Mongou , quoiqu'il en eût deux avec 
lui, ou plutôt comme nos Ambafladeurs entendoient 6c parloient la plu- 
part la langue Mongolie , ils aimoient bien mieux s'expliquer par eux- 
mêmes. 

A}'anr. 



VOTAGES 

E N 

T'artarie, 



Député 
MolV : vers 
les Amb: 
Chinois. 

A quelle 
ocalion. 



Demandes 
des Mof- 
covites. 



Refus des 
Chinois. 



Nouvelles 
Propofi- 
lions des 
Chinois. 



iji DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Ayant donc apris la propofition qu'ils avoient faite le jour précédent, 
nous leur rendîmes un peu d'ei'pérance, en- les aflurant que nous ne dou- 
tions pas que les Molcovites ne cedafll-nt Tacfa^ Se une partie des terres qui 
font entre cette place & celle de Niptchou : cela leur fît recommencer leurs 
délibérations, Sc nous y ayant apellez, nous nous ofrîmcs à aller vers les 
Plénipotentiaires Mofcovites, fous prétexe de nous éclaircir fur ce qui s'é- 
toit dit la veille; ils réfolurent de nous y envoyer le lendemain, £c de fe dé- 
clarer abfolument fur les dernières bornes qu'ils vouloient mettre entre 
les deux Empires, félon les ordres exprés qu'ils en avoient de l'Empereur. 

Il plut tout le jour 6c toute la nuit. 

Le zf. au matin lorlque nos Ambafladeurs étoient fur le point de nous 
envoyer à Nipcbou ,il ariva un député des Mofcovites, qui venoit deman- 
der à nos Tagin^ qu'en cas qu'ils ne voulufl'ent pas faire d'autres propofi- 
tions, ils donnafient des lettres déclaratives de ce qui s'étoit pafl'é dans les 
deux conférences, Se des propofitions qu'on y avoit faites de part 6c d'au- 
tre, en ofrant d'en donner auffi de leur part , afin que chacun en pût faire 
un fidèle raport à fon maître. 

Nos Ambaffadeurs qui avoient eux-mêmes fait cette propofition fur la 
fin de la dernière conférence, répondirent que les Mofcovites leur envoyaf- 
fent premièrement ces lettres déclaratives, £c qu'cnfuite ils leur en enver- 
roient de pareilles : mais le député Mofcovite vouloit qu'on fit encore une 
conférence, dans laquelle, fi Ton ne convenoit pas de part 6c d'autre, on fe 
donneroit mutuellement ces lettres, aufquelles chacun mettroit publique- 
ment fon fçeau, à quoi nos Ambafladeurs réfuicrent de confentir. 

Peu après que ce député fut retourné , nous allâmes vers les Plénipoten- 
tiaires Mofcovites comme de nous-mêmes, 8c ious prétexte de nous éclair- 
cir de ce qui s'étoit pafle dans la dernière conférence, où nous n'avions 
pas affifté. Les Mofcovites, qui défiroient autant la paix que nous, témoi- 
gneretit être fort aifes de notre arivée : nous leur déclarâmes d'abord que 
s'ils n' avoient envie de céder la forterefle (ï Tac/a, avec le pays qui eft aux 
environs, qu'il étoit inutile de fe fatiguer davantage, parce que nous fçft- 
vions certainement que nos Ambafladeurs avoient ordre exprès de ne faire 
aucun traité fans cette condition : qu'au refte pour ce qui étoit du pays de- 
puis lacfa jufqu'à Niptchou^ 6c du côté du nord du fleuve Saghalien, nous 
ne fçavions pas précifément jufqu'où nos gens pouroient fe retrancher, mais 
qu'ils pouvoient voir eux-mêmes en quel lieu entre ces deux places d'Tacfa 
ce de Niptchott^ ils voudroient mettre les bornes des deux Empires, & que 
nous ne doutions pas que nos Ambafladeurs, par le défir qu'ils avoient de la 
paix , ne fiflent tout ce qu'ils pouroient de leur part pour y parvenir. 

Le Plénipotentiaire Mofcovite répondit, que puifque cela étoit ainfi, il 
prioit nos Ambafladeurs de lui faire fçavoir leur dernière rèfolution : nous 
alktmes raporter cette réponfe. 

11 plut encore tout le jour 6c toute la nuit fuivante. 

Le i6. un député des Plénipotentiaires Mofcovites vint trouver nos Am- 

baf- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 233 

bafiadeurs pour fçavoir leur dernière rcfolution : on lui montra fur une gran- Voyages 
de carte qu'avoic un de nos 'Tagin^ les bornes qu'on prétendoit mettre entre ^ ^ 
les deux Empires: ces bornes ctoient d'un coté un ruilleau ou une petite ri- TAïUARiEi 
viére nommée Kerbcîchi^ qui prend fa Iburce proche d'une grande chaîne KerbetM 
de montagnes qui s'étend depuis là jufqu'à la mer orientale, 5c qui ell au ellpropolé 
nord de Saghalien ou la, dans lequel cette petite rivière vient fe décharger P^''.'^'. 
à trente ou quarante lieues de Niptchou^dx. on afligna le Ibmmtt de ces mon- pou" Bor- 
tagncs pour bornes des deux Empires: en forte que tout le pays qui s'étend ncs d'un 
du haut de ces montagnes vers le midi, apartiendroit à l'Empire de la Chi- côté. 
ne : & tout le pays qui s'étendoit vers le nord de l'autre côté des mêmes 
montagnes, demeureroit aux Molcovites, aufli-bien que celui qui s'éten- 
doit vers rOuell, au-delà de cette même rivière de Kerbetchi. 

De l'autre côté, c'ell-à-dire, au midi du fleuve Saghalien ou la, on af- La Rivière 
fîgna pour bornes la rivière (ÏErgoné, qui prenant fa fource d'un grand lac ^ ^'-''ione ^ 
qui elt au Sud- Ell de Niptcbou , à ibixante-dix ou quatre- vingt lieues, nes'd'un' 
vient auffi fe dégorger dans le fleuve Saghalien ou la: nos Ambaflàdeurs vou- autre côté. 
loient donc que tout le pays qui eft à l'Ell: &c au Sud de cette rivière à'Er- 
gow' leur apartînt, 6c que ce qui eft au-delà apartînt tellement aux Mofco- 
vites, qu'ils n'habitaflènt cependant que le pays qui eft entre le fleuve Sag- 
halien ou la, èc une chaîne de montagnes qui le trouve au fud de ce fleuve à 
peu de dilïance , 6c qu'ils n'avançailènt pas plus avant dans les terres qui 
aparticnnent aux Tartares de Kalka, dont la plupart fe font aflujétis depuis 
peu à l'Empereur de la Chine. 

Peu de tems après le départ de cet envoyé Mofcovite , nous allâmes auf- 
fi vers les Plénipotentiaires Molcovites pour leur expliquer encore cette 
dernière réfolution de nos Ambaflàdeurs , 6c leur demander la leur. Il fur- Nouvel 
vint une difliculté touchant le pays de Kalka, où nos Ambaflàdeurs préten- incident 
doient qu'on raettroic aufli des bornes, afin que les Mofcovites ne pudènt aodiietdu 
pas s'y étendre, parce que le Roy de Kafka s'ètoit tout récemment rendu tri- xV/A-a. 
butaire de l'Empire de la Chine. Les Mofcovites, au contraire, qui pré- 
tendoient avoir été oftenfez par les Tartares de Kalka , ne vouloient point 
que nos gens fe mêlaflènt de leurs affaires, ni qu'ils parlallènt de mettre des 
bornes dans un pays qui ne leur apartenoit pas : ainlî ils répondirent , que 
quand il feroit vrai que le Roy de Kalka lé fût fournis à l'Empire de la 
Chine, il n'avoit pu y foumettre fon pays, dont le Roy d'Elulh l'avoit dé- 
pouillé depuis un an, 2c l'avoit forcé de fe retirer fur les terres de l'Empe- 
reur de la Chine. 

Nous revînmes donc vers nos Ambaffiidcûrs pour èclaircir cette dificul- Nouvelles 
tè; ils confentirent aifément à ce que les Molcovites dèliroient fçavoir, 
qu'on ne traiteroit pas de cette afl'aire fur laquelle ils n'avoicnt aucune com- 
miflion , mais ils ajoutèrent , que qu.ind la paix du Roy de Kalka fe- 
roit terminée avec le Roy à'Elutb, on verroit qu'elle rèiolution il y auroit 
à prendre. 

Nous allâmes le même jour raporrc.r cette réponfe aux Mofcovites, qui 
nous propoferent une autre diflcultè : nous avons, dirent-ils, une peuplade 

Tome IF. G 2 ' * • au- 



dificukés. 



134 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Voyages au-delà dc la rivière à'Ergoné ^ qu'abfolument nous ne voulons pas perdre: 
EN vos Ambafladem-s eux-mêmes n'ont demandé que Tacfa. Cette réponfe nous 
Tartarie. obligea dc retourner encore vers nos Ambafladeurs, afin de fçavoir leur fen- 
timent, fans quoi nous ne pouvions tirer une rcponle pofitive des Plénipo- 
tentiaires Molcovites. 

Il plut ce jour-là prefque tout le jour , ôc la rivière groffie de ces pluies, 
déborda 6c inonda prdque tout notre camp. 

Le z-r. nos AmbafTadeurs ayant conlénti que les Mofcovites démoliflent 
les maii'ons qu'ils avoient bâties à l'orient de la rivière d'Ergoné, èc qu'ils 
les tranfportairent au-delà à l'occident : nous allâmes dès le matin porter 
cette dernière réfolution aux Plénipotentiaires Mofcovites , Scieur deman- 
der pofitivement la leur: après que nous leur eûmes bien expliqué l'inten- 
tion de nos Ambafladeurs, ils nous répondirent qu'ils alloient aufli de leur 
côté marquer fur leur carte les bornes qu'ils prètendoicnt mettre entre les 
deux Empires, ôc qu'au relie c'étoit leurs dernières rèfolutions , dont ils ne 
fe dèpartiroient jamais, 5c qu'ils ne céderoient pas un pouce de terre au- 
delà. 
Plaintes Après cet exorde,le chef des Plénipotentiaires nous marqua ces bornes un 

des Chi- peu au-delà d'J^ç/?ï, en forte que cette place 6c tout ce qui eft à fon oc- 
nois. au cident leur demeureroit : aulîl-tôt que nous les eûmes entendus , nous 

fujet Jes nous levâmes pour nous retirer, en leur reiirochant qu'ils avoient abufè de 
Mole: , f. . - , ' 1 ' / ' r ' .1 , ' 

notre bonne toi, puilquc leur ayant déclare fort nettement, que s ils ne- 

toient pas dans la réfolution de ccder Tac/a 6c les terres des environs, il n'é- 
toit pas befoin de traiter davantage, ce qu'ils n'avoient pas laifle de f;ure: 
6c qu'ils avoient amufé nos Ambafladeurs, en leur faifant efpérer qu'ils leur 
céderoient cette place: qu'il étoit maintenant dificile qu'on pût fe fier à 
eux, ni continuer les négociations. 
Confeil Je Nous revînmes incontinent porter cette réponfe: nos 2lî^/« l'ayant en- 
guerre à tendue, tinrent aufll-tôt confeil, où ils firent entrer tous les Officiers de 
cttteoca- guerre, généraux 6c particuliers. Il fut rèfolu dans ce confeil général , 
fion, q^jg ,.,Q^,5 paflcrions tous la rivière, 6c que poftant nos troupes de telle ma- 

nière que la forterefle de Niptchou demeurât comme bloquée , on ramafle- 
roit tous les Tartares qui,mécontens de la rigueur avec laquelle les Mofco- 
vites les traitoient , cherchoient à fecouer leur joug, 6c à pafler dans le 
Sa réVii- P'^'''^i "^^ l'Empereur. On donna donc les ordres pour faire pafler nos trou- 
tioa. pes cette nuit-!à même de l'autre côté de la rivière, 6c onenv^oyaen dili- 

gence cent hommes fur des barques vers l'acfa , afin que fe joignant à 
quatre ou cinq cens hommes qu'on avoit laiflèz près de cette place, ils 
coupaflent. toutes les moiflxms, 6c ne laiflliflent plus rien entrer dans la for- 
terefle. 

Les Mofcovites s'étant aperçus que tout notre camp étoit en mouve- 
ment, jugèrent bien qu'il n'y avoit pas à efpérer qu'on confentît à leur pro- 
pofition : c'eft pourquoi ils envoyèrent leur Interprète ce foir-là même , 
pour cflayer de renouer la négociation, fous prétexte de venir faire des pro- 
tcftations, qu'ils avoient toujours une fîncére intention de travailler à la 

paix 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. zjj- 

paix, & de demander que l'on fe donnât l'un 8c l'autre une déclaration par 
écrit 6c en bonne forme de ce qui s'étoit paffe à leurs -conférences. L'In- 
tcrpréte fit entrevoir que l'intention de les iT)aîtrcs étoit de céder lac- 
fa : mais il dilbit que parce que nous leur demandions trop, ils n'offroient 
rien. 

Nos Ambafladeurs répondirent que pour des déclarations ils ne s'en met- 
toicnt pas en peine: 6c que comme ils avoient déclaré leur dernière volon- 
té, ils n'avoiej.t plus rie:i à ajouter: qu'au refte, fi les Plcnip.Hcntiaires 
Ivîolcovites vouloient s'y rendre, ih avoient toujours la même iiii ination 
pour la paix: mais qu'ils ne pouvoient pas atendrc davantage, 8c q^'ainfi fi 
l'on avoit quelque réponfe à leur donner , il faloit qu'elle vint ccu.- nuit- 
là mêm.e. 

L'Interprète preflli beaucoup qu'on nous renvoyât le lendemain vers les 
Plénipotcatiaires Molcovites; mais nos Ambafiadcurs répondirent qu'inu- 
tilement nous envoycroient-ils, puifqu'il.; n'avoient rien de nouveau à leur 
faire fça\ oir : fiir quoi ce députe promit qu'il reviendroit le lendemain a- 
portcr la dei niérc rcfolution de It,: maîtres. 

Après le départ de ce député nos Ambafiadcurs tinrent de nor.veau con- 
feil, èc ils nous ordonneren: d'y afliller : ils étoient demeurez d'acord de 
paflér la rivière, 8c de dépêcher à 2 «r/à pour faire couper les grains, par- 
ce que les Plénipotentiaires Molcovites leur avoient ôté toute efpérance de 
paix: mais cet Interprète étant venu ce foir-là déclarer que (es maîtres é- 
toient encore prêts de rentrer en négociation , 6c nous ayant fait efpérer 
qu'ils abandonncroient lac fa ^ nos Arabafiudeurs étoient incertains du parti 
qu'ils dévoient prendre, craignant d'un côté que ce changement des Mof- 
covites ne fût une feinte pour gagner du tenis, 8c prévenir nos defleins : 8c 
d'un autre côté apréhendant que s'ils palfoient la rivière, il ne fe fît quel- 
que afte d'hoftilité qui achevât de ruiner toutes les elpérances de la paix,6c 
qu'enfuite l'Empereur ne trouvât mauvais qu'ils cuflént rompu la négocia- 
tion. 

Dans cette irréfolution ils cherchoicnt à s'afiurer de notre fufragc , ^ tâ- 
choient de nous faire entrer dans leur Icntiment: mais nous refusâmes de 
leur donner fur cela aucun conieil. Nous leur répondîmes que noire pro- 
feflîon ne nous permettoit pas de nous mêler de ces fortes d'afi^aires: que 
d'ailleurs ils étoient en plus grand nombre, plus éclairez, ôc plus expéri- 
mentei'. que nous, 6c qu'il leur étoit aifé de ic déterminer au parti le plus 
fage : comme ils prefléntirent que non- feulement nous ne déiéfpérions pas 
d'une prochaine paix : mais même que nous panchions plus à croire qu'elle 
fe feroit véritablement , ils envoyèrent un contre-ordre à ceux qu'ils a- 
voient dépéchez pour couper les grains à'Tacfa: mais il étoit trop tard, 
on ne put les ateindre : ils continuèrent cependant toute la nuit à faire paf- 
fer la rivière à nos troupes. • 

Le tcms fut aficz ferein tout le jour. 

Le 28. au matin les députez Mofcovites revinrent à nos Ambafiadcurs , 
8c ofi^rirent de la part de leurs Plénipotentiaires de céder ï'acfa à l'Empire 

GcT z de 



Voyages 

TARTARIEi 



Nouveau' 
Confeil de 
guerre. 



Refolution 
contraire 
à la pre- 
mière. 

Propofi- 

tions des 
Mo^c: de 
céder Yitcfa 
à la Chine, 



ijô DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Voyages de la Chine, à condition pourtant qu'il fcroit raie , & qu'on ne le rebuiroit 
ï^ N pjus . iij furent pareillement d'acord que la rivière d'Ergoné fervi'oit de 

Tartakie. j^qj-j^çj m,-^ deux Empires: mais ils prétendoicnt que la peuplade qu'ils a- 
voient à l'orient de cette rivière, leur demeurât: en un mot ils confen- 
toient prefque à tout ce qu'il y avoit de plus cfientiel dans les propofitions 
que nos Ambaffadeurs avoient faites avant de fe léparer. Ils demandèrent 
enfuite avec inilance qu'on nous envoyât vers leurs maîtres, pour mettre la 
dernière main à cet ouvrage, mais ils furent refufez. 

Comme pendant cet entretien nos troupes commencèrent à paroître de 
l'autre coté de la rivière fur le haut des montagnes , au bas defquelles 
ctoient placez le bourg 6c la fortereiTe de Niptcboii , nos Ambafladeurs 
avertirent les députez de la réiolution qu'ils avoient prife de pafler la riviè- 
re, non pas à delTein de faire aucun aète d'hoftilité, mais feulement pour 
être plus commodément , puiiqu'ils ne pouvoient plus demeurer dans un 
camp inondé , & aux environs duquel il n'y avoit plus de faurages. Ils 
ajoutèrent que 11 les Plénipotentiaires Mofcovites vouloient enfin confen- 
tir aux conditions qu'ils avoient propolèes, 6c le leur faire fçavoir au plu- 
tôt , qu'ils atendroient encore une heure ou deux fans palier la rivière , 
finon qu'ils iroient de l'autre côté atendre la réponfe proche de Niptchou. 
Les Chi- -^-"^^ députez Mofcovites s'en étant retournez, nous atendîmcs leur re- 
nois paf- ^^^^^' P'^^ '^^ deux heures: mais comme perfonne ne paroifToit, nos Ambaf- 
fent h fadeurs s'embarquèrent & nous avec eux: nous pafsâmcs la rivière à trois 
^^\^^u * li^Lies au-deflbus de la forterefie , où nos troupes avoient prefque toutes 
•^'/" ""• pafl'é. On avoit ordonné que le quartier général des troupes feroit à l'en- 
droit même du paflage dans une petite valèe & fur le penchant des mon- 
tagnes: que les barques fe rangeroient des deux cotez de la rivière, &: que 
les foldats fe camperoient fur fes bords auprès des barques: la plupart du 
bagage demeura de l'autre côté avec une garde fufifante pour la défendre 
de toute iniulte : cependant on avoit fait avancer toutes les troupes juf- 
qu'à la vile de Niptchou^ & on les avoit placées par efcadrons 6c par pelo- 
tons, enforte qu'elles ocupoient tout l'eipâce qui eft entre les deux rivières 
de Saghaliciî ou la,&C de Niptchou , 6c qu'elles ôtoient aux Mofcovites toute 
communication de ce côté-là. 
Les Mofc; Dès qu'ils s'aperçiîrent du pafTIige de nos troupes , ils ramaflerent leur 
font leurs monde èc leurs troupeaux aux environs de la fortereflb , & ils placèrent 
diligences des corps de garde avancez, pour obferver le mouvement de nos ioldats. 
ter"l'inful'- Auffi-tôt que nous fûmes paflez de l'autre côté de la rivière, nous mon- 
te des tâmes à cheval avec nos AmbaOadeurs, &c nous avançâmes jufqu'au pied 
C:hinois. des montagnes, à un bon quart de lieue de la forterefie de Niptchou: nous 
trouvâmes l'ur le chemin plulieurs efcadi'ons de nos troupes en bataille, la 
cuirafie fur le dos. 

A peine fûmes-nous parvenus à la vue de la fortereffe de' Niptchou, que 
nous aperçûmes les députez des Plénipotentiaires Mofcovites, qui ne nous 
ayant plus trouvez dans notre premier camp oii ils étoient allez nous cher- 
cher, venoient droit à nous : ils aportoient la véiblution de nos Plènipo- 

£ea- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. ij; 

tentiaires , qui conl'entoicnt prefque à tout ce que nos Ambafladeurs a- Voyages 
voient fouhaité pour les bornes des deux Empires: il ne reltoit que quel- en 
qucs difîcultcz peu confidcrables, 6c les députez Mofcovites demandoient Takiariî. 
que pour les terminer, ils nous envoyaiicnt vers leurs maîtres. 

C'cll à quoi nos AmbaOadeurs eurent beaucoup de peine à confentir: ils 
ne pouvoient fe fier à des gens dont ils croyoient avoir été trompez , 6c ils 
criiignoient qu'on ne cherchât àlesamuler, entraînant la négociation en 
longueur, pour avoir le loiiir de le précautionner, ou même qu'on ne nous 
retînt dans la fortereflc. 

Ce ne fut donc qu'à force de prières qu'ils me laiflerent aller feul, fans Préparatifs 
autre fuite que de quelques domeltiques, 6c fans vouloir permettre que le de guerre 
P. Pereira m'acompagnât. Je vis en entrant dans la bourgade que les Mof- '^^ '^""^ 
covites avoient placé dans la rue quinze pièces de campagne: le calibre en ^ 
étoit petit, mais elles étoient la plupart fort longues, 6c toutes de bronze, 
auffi bien qu'un mortier que je vis dans la rue. J'achevai là de convenir avec 
les Plénipotentiaires des bornes qu'on poferoit entre les deux Empires, 6c 
des autres principales conditions de la paix : de forte que je la tins entière- 
ment conclue: je retournai porter cette agréable nouvelle à nos Ambafla- 
deurs , qui atendoient mon retour avec crainte 6c impatience : tout le 
monde eut beaucoup de joye d'aprendre l'heureux fuccés de la négocia- 
tion. 

Ce même jour plufieurs troupes de Mongous ou de Tartares de Kalka^ qui Des Tar- 
s' étoient faits vaflaux des Mofcovites, dont ils étoient maltraitez, envoyé- ^^J'^u 
rent des députez a nos Ambaliadeurs pour leur tan-e içavou^ qu ilsdelnoient pofent de 
fe foumettre à l'Empereur de la Chine, 6c fe retirer fur fes terres: ils les fefoume- 
prioicnt de les recevoir, 6c de les aider à pafler la rivière: ils étoient afiem- 'J^ ^ 
blcz au nombre de plus de mille avec toutes leurs familles 6c leurs troupeaux, i, rhine 
£c les jouis lliivans leur nombre groflît confidérablement. 

Nos Ambafladeurs ne voulurent rien leur promettre pour ne pas aporter Conduite 
d'obftacle à la paix: mais ils leur firent efpérer, que fi les Mofcovites ne ^". '^n;'!^: 
confentoient pas aux articles qu'ils avoient propofez, ils les recevroient fyjèt ^*^' 
avec joye dans leur parti. 

Le tems fut ferein tout le jour 6c aflx'Z chaud depuis midi jufqu'au foir: 
nos Ambafladeurs commencèrent à reconnoîtrc la faute qu'ils avoient faite 
de ne nous pas donner aflcz de crédit dans le commencement de la négocia- 
tion, 6c depuis ce jour-là ils nous honorèrent de toute leur confiance. 

Le 2p. les Plénipotentiaires Mofcovites envoyèrent des députez à nos Nouvelles 
Ambafladeurs pour leur faire plufieurs demandes, dont ils prétendoient fai- *"^'^^"!V i 
re autant d'articles de paix : les plus confidcrables étoient. panades * 

Premièrement, que dans les lettres qu'on écriroit ci-après aux Grands Mofc: 
Ducs leurs maîtres, on y mcttroit leurs titres, ou tout au long, ou du Premiers. 
moins en abrégé, 6c qu'on ne mettroit dans ces lettres aucuns termes qui 
marquaflcnt de la fupériorité ou de rinfcriorité dans les Empereurs de l'un 
&de l'autre Empire. 
z% Que li l'on s'envoyoit mutuellement des Ambafladeurs pour fc faire SccoîJde, 

9g i part 



Voyages 

E N 

Tartakie. 



Troizié- 
me Pro- 

pofition. 



Réponres 
des Am- 

bafTadeurs 
Chinois. 



Les Mofc: 
deman- 
dent un 
état des 
Articles du 
Traité, 



La Minute 
du Traité 
eft conui- 
niquéeaiix 
Mufc; 

DificiiUé 
dans l'cx- 
pofition de 
ce Traité. 



jjS DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

part l'un à l'autre des principaux cvénemens des deux Empires, ces Am- 
bafladcurs leroicnt traitez avec toute lorte d'honneurs : nu'on ne les oblige- 
roit à aucune bafleflb; qu'ils rendroicnt les letti^s de leui.; maîtres en main 
propre à l'Empereur, vers lequel ils feroient envoyez : oC qu'ils auroient li- 
berté entière dans les lieux où ils fe trouvcroient, & à la conr même. 

3°. Qiie le commerce feroit libre des deux cotez , 6c que ijs fujets de l'un 
& de l'autre Empire pouroient , avec la permiflîon des Gouverneurs, fous 
la juridiction delquels ils le trouveroient, aller librement où bon leur fcm- 
blcroit, ôc faire leur commerce des terres d'un Empire dans celles de l'au- 
tre. 

A la première & à la féconde demande nos Ambafladeurs répondirent, 
que comme ils n'avoient point aporté d'inftruclion iur cela de leur maître, 
êc que d'ailleurs comme on n'avoit jamais envoyé d'Ambaffaieurs de laChi- 
ne en aucun autre Royaume, ils ne pouvoient rien déterminer: qu'il ne 
leur apartenoit pas non plus de régler le llile des letu-es de leur E:-.:!pereur , 
mais qu'ils pouvoient aflùrer en général que les fujets des Grands Ducs, ôc 
à plus forte raifon les Ambafladeurs, feroient toujours r^çus a/ec diiluiftion: 
& ils acorderent fans peine la troifiéme demande, mais ils faiibient difîcul- 
té de confentir qu'on la mît par écrit dans le traité de paix, dilunt, que 
comme c'étoit une affaire de peu de conféquence, il ne leur feroit pas hono- 
rable de la mêler avec les réglemens des limites, qui étoit proprement l'af- 
faire qu'ils étoient venus traiter. 

Enfin ces députez Mofcovites prièrent nos Ambafl"adeuTS de faire mettre 
par écrit les articles dont on étoit convenu, & de dreffer le traité de paix , 
comme ils prétendoient qu'il devoit être; ils demandoient qu'en fui te on le 
leur communiquât , afin qu'après l'avoir vu , ils puflent donner pareillement 
le leur , ce qu'on leur promit. 

Le tems fut fcrein tout le jour & chaud l'après-midi, la nuit il fit du ton- 
nerre te un orage. 

Le p. tout le jour fut employé à drefler la minute du traité de paix, 6c 
nous pafl'âmes la nuit à le traduire en latin. 

Le tems fut ferein Se tempéré tout le jour. 

Le 31. nous portâmes [cette traduftion latine des articles de la paix aux 
Plénipotentiaires, & après que nous la leur eiimcs lue, ils en demandèrent 
copie, ce que nous leur acordâmes, & ils promirent d'y rendre inceffara- 
ment leur réponfe. 

Le tems fut fcrein &z tempéré tout le jour. 

Le premier jour de Septembre les Plénipotentiaires Mofcovites envoyè- 
rent demander à nos Ambafladeurs l'explication d'un article, dans lequel on 
avoit inféré quelque chofe, dont on ne leur avoit point parlé: car on avoit 
écrit que les limites des deux Empires fe fixeroient à une chaîne de monta- 
gnes qui s'étend depuis la fource de la petite rivière de Kcrbetchi au Nord- 
Efl:, iufqu'à la mer orientale & boréale, 6c qui finit par une langue de mon- 
tagnes qui entre jufqucs dans la mer. 

Cette chaîne de montagnes s'apelle Nojfé: fur quoi il efl: à remarquer, 

que 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. ijp 

que les montagnes qui font à la fource du Kerbetchi^ forment deux chaînes Voyages 
de hautes roches , dont les unes s'étendent prelque droit à l'Eft, 8c cou- ^^^ 
rent à peu près en ligne paralclc au fleuve Onon ou Saghalien ou /^,&c'étoit Tartabie, 
celles-là que les Mofcovitcs prétendoient devoir taire les limites des deux 
Empires. 

L'autre chaîne s'étend au Nord-Ell, Sc c'étoit celle où nos gens vou- 
loient établir les bornes de leur Empire. Or entre ces deux chaînes de mon- 
tagnes, il y a une vafle étendue de pays, & plufieurs rivières, dont laprin- 
cipale ell; apellée Oiidi^ fur les bords de laquelle les Mofcovites ont plufieurs 
colonies : c'eil en ces endroits que le trouvent les plus précieufes zibelines, 
les renards noirs, & autres fburures. 

C'ell aufli au bord de la mer qui ell entre ces deux montagnes, qu'ils pè- 
chent ces grands poiflbns, dont les dents ibnt plus belles 6c plus dures 
que l'ivoire , & dont les Tartares font un grand cas : ils en forment des 
anneaux qu'ils mettent au pouce droit, pour ne fe pas bleflér en tirant de 
l'arc. 

Nos Ambafladeurs répondirent, qu'ils prétendoient que ceferoit la chaî- Réponfes 
ne de montagnes nommée Nojfé^ qui marqueroit les bornes: lur quoi les des Amb: 
députez Mofcovites fe retirèrent, nous difant, qu'ils ne croyoient pas que 
leurs Plénipotentiaires y donnafient jamais leur confentement. 

Le z. les Mofcovites n'envoyant point de nouvelles, nos Ambafladeurs 
fe trouvèrent embaraflez , & virent bien que pour vouloir plus qu'ils n'a- 
voient ordre de demander, ils fe mettoient en rifque de rompre la négocia- 
tion, 6c de ne rien conclure. Ils tinrent confeil , 8c nous y apellerent. 

Nous leur répondîmes nettement que fans nous mêler de cette affaire, & Ambaras 
fans leur donner aucun avis, nous ne croyions pas que les Mofcovites leur des Chi- 
acordaiTent ce qu'ils avoient demandé, vu qu'on n'avoit point du tout fiiit '^°'^" 
mention de ce Nojfé , quand on étoit convenu des bornes des deux Empi- 
res, 8c nous ajoutâmes qu'ils ne fçavoient peut-être pas quelle étendue de 
pays il y avoit jufqu'à cette montagne de NoJfé: ils furent fort furpris lorf- 
que nous leur aprîraes qu'il y avoit plus de mille lieues en droiture depuis 
Pcking jufqu'à ces montagnes de Noffé ^ ce qui eil très-vrai félon la carte 
des Mofcovites que nous avions vue: car ces montagnes y font marquées 
dans le lieu où elles entrent dans la mer prefqu'au 8o. degré de latitude fép- 
lentrionale. 

Cela leur fit prendre le parti de nous demander fi nous voulions bien aller 
vers ces Plénipotentiaires, pour tâcher de renouer la négociation, êc de 
faire enforte que cette étendue de pays fe partageât entre les deux couron- 
nes: ce qu'il y avoit de délagrcable, c'ell qu'ils prétendoient qu'ancien- 
nement czi terres leur avoient toutes apertenues,ôc ils le difoient d'un ton à 
faire croire qu'ils en étoicnt periuadez. 

Comme on étoit fur le point de nous faire partir, on vint avertir nos 
Ambafladeurs, qu'il venoit un cavalier Mofcovite acompagné de quelques 
Tartares, qui aportoit un papier. Cela fit furfeoir notre départ, jufqu'à 
ce qu'on eût vu de quoi il s'agiflbit. 

Oc 



Voyages 

IN 

Tartarie. 

Protell.î- 
tion des 
Mofcovi- 
tcs. 



Efet que 
cette pro- 
telhtion 
fait fur les 
Chinois, 



Les Mid: 
vont au 
Camp des 
Mofc: 
porter co- 
pie du 
Traiié. 
Trouvent 
en chemin 
qu'on 
avoit for- 
tifié Nip- 
tchûu. 

Les Mofc: 
communi- 
quent !e 
Traité de 
paix fui- 
vant leurs 
préten- 

IlOIiS. 



243 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Ce papier étoic une proteftation fore bien faite &C fort éloquente, que 
les Plénipotentiaires faifoient ànos Amballadeurs de la finccrité avec laquel- 
le ils avoient procédé dans cette négociation: l'intention qu'ils avoicnt té- 
moignée de conclure la paix, en cédant tout ce qu'ils pouvoicnt: qu'au 
reftc comme on leur dcmandoit des pays aufqiiels on n'avoit jamais marqué 
avoir de prétention dans toutes les lettres qu'on avoit écrites à leur Empe- 
reur ou à fcs iVIiniltres de la part de l'Empereur de la Chine, ils prenoient 
Dieu à témoin qu'ils n'avoient aucun pouvoir, non-feulement de difpofer , 
mais même de traiter de ces pays, qu'ainfi ils ne pouvoient en aucune ma- 
nière écouter une pareille propofition: mais que pour faire voir encore da- 
vantage la fincérité de leur inclination à la paix, ils étoient prêts de con- 
fentir qu'on laifsât ces terres en neutralité pour en traiter dans la fuite, 
quand onjauroit pris fur cela les inltruétions 6c les ordres néceffaires: que fi 
nos Ambafladeurs perfilloient dans leur demande, ils proteftoient à la face 
du ciel & de la terre, qu'ils ne feroient point relponfables des maux que 
cauferoit une guerre à laquelle ils s'eflForçoient de mettre fin, ni du fang 
qui s'y répandroit : que de leur part ils etoient réfolus à ne point ataquer 
nos gens, quand bien même la paix ne fe conclueroit pas; mais qu'ils fe 
défendroient de leur mieux s'ils étoient ataquez, 6c qu'ils comptoient fur 
la protcétion de Dieu , qui connoifîbit la droiture de leurs intentions. 

Cette proteltation écrite en latin, 6c dont nous expliquâmes le fens, fit 
fur nos Ambafladeurs tout l'effet que les Mofcovites euflent pu défirer. Ils 
étoient déjà fort ébranlez, comme je l'ai fait remarquer : ainll ils répondirent 
avec douceur qu'ils avoient aulTi-bien que les Mofcovites la plus forte in- 
clination pour la paix, à laquelle ils vouloient aporter de leur part toutes les 
facilitez imaginables : mais que comme il fe iraiioit tard , ils fe réfervoient à 
nous envoyer le lendemain pour faire fçavoir leurs intentions aux Plénipo- 
tentiaires Mofcovites. 

Le tems fut encore fcrein Si tempéré tout le jour. 

Le j. nous allâmes porter cet article des limites modifié, de telle forte 
que les Plénipotentiaires Mofcovites en demeurèrent fatisi:aits: on convint 
que l'article qui concerne la partie des terres qui efl entre ces deux chaînes 
de montagnes demeureroit indécis, jufqu'à ce qu'on en eût informé les 
deux Empereurs, 6c connu leur réfoïution. 

En allant à la bourgade deNiptchou^ nous trouvâmes que les Mofcovi- 
tes l'avoient fortifiée, en l'environnant d'une efpèce d'cftacade formée des 
poutres dont ils avoient fait les jangades, fur lefquelles le train des Plénipo- 
tentiaires étoit venu: cette eftacade étoit principalement faite pour em- 
pêcher les Tartarcs d'entrer à cheval dans la bourgade. 

Le tems fut fcrein 6c tempéré tout le jour. 

Le 4. les Plénipotentiaires Mofcovites envoyèrent le projet des articles 
de paix, félon qu'ils l'avoient conçu: on convint prefque de tout: nous 
en prîmes une copie que nous traduisîmes toute la nuit : mais auparavant 
nous allâmes encore demander un éclairciflcment fur quelques dificultez 
que nos Ambafladeurs ne vouloient pas pafler, La principale confiltoit en 

ce 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



241 



ce que les Mofcovites vouloient qu'on écrivît dans le traité de paix , que 
la forterefle (ÏTacfa ne l'eroit jamais rebâtie, à quoi nos gens retiiioient de 
confentir, quoiqu'ils n'euffent aucun deflein de la rétablir. 

Le tems tut inconltant pendant tout le jour, & il plut un peu le foir. 

Le f . nous allâmes encore trouver les Plénipotentiaires Molcovites, pour 
leur porter le traité de paix, félon que nos AmbafTadeurs l'avoient proje- 
té. Il y eut du débat fur quelques paroles que les Mofcovites demandoient 
que l'on ajoutât, ou que l'on retranchât, fur quoi il falut confulter de 
nouveau nos Ambafladeurs : comme il ne s'agiflbit que de quelques for- 
malitez ôc de chofes de peu de conféquence , ils donnèrent les mains à 
tout, afin de finir, 6c de fonger au retour, parce que la faifon étoit déjà 
avancée. 

Le tems fut ferein tout le jour. 

Le 6. nous achevâmes enfin de régler de part Se d'autre la formule du 
traité de paix: nous le drefsâmes l'Interprète des Mofcovites Se moi, fé- 
lon la penfée de nos Ambafladeurs, 8c nous convînmes de la manière dont 
il feroit figné , fcellé , 6c juré par les Ambafladeurs des deux partis. 

Le tems fut fort ferein tout le jour. 

Le 7. nous filmes prefquc depuis le grand matin jufqu'au foir avec les 
Plénipotentiaires Mofcovites, Sc leur Interprète, pour écrire les deux ex- 
emplaires latins du traité de paix , parce qu'il falut encore difputer le 
terrain, 6c pafler une partie de la journée en allées 6c venues, pour convenir 
de quelques formalitez, fur lefqucUes les Mofcovites formoient à tout pro- 
pos des chicanes. 

Enfin nous achevâmes de mettre au net ces deux exemplaires latins du 
traité de paix, conçus prefque dans les mêmes termes: toute la différence 
confiil:oit,en ce que dans l'exemplaire que je dreflai pour nos Ambafladeurs, 
l'Empereur de la Chine étoit nommé avant les grands Ducs de Mofcovie, 
& nos Ambafladeurs avant leurs Plénipotentiaires: au lieu que dans l'exem- 
plaire des Mofcovites, ils avoient mis leurs grands Ducs en premier lieu ,6c 
s'étoient mis eux-mêmes avant nos Ambafl'adeurs. 

Voici une traduétion fidèle de l'exemplaire que nous fîmes de notre 
part, Sc que nos Ambafladeurs donnèrent aux Plénipotentiaires Mofco- 
vites. 



f. N 

Tariarir, 



Les MilT: 
portent 
aux Mofc: 
une nou- 
velle co- 
pie du 
Traité. 



Minute 
ultérieure 
du Traité. 



Différence 
entre les 
deux co- 
pies. 



%^Wà 



^ 



Wïï^ 



'èfO 



Tome IV. 



Hh 



PAR. 



r4î DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 



VoYACES 
EN 

Tartariï, 



PAR ORDRE 



D U 



TRÈS-GRAND EMPEREUR. 



Traité de 
Paix entre 
la Ch:ne 
& la Mof. 
coïic. 



Article I. 



SOng hotou, capitaine des Officiers de la garde du corps, Confeiller 
d'Etat Se Gratid du palais. 

l'ong que A'^w^, Grand du palais, Cong du premier ordre, fcigneur d'un des 
étendards de l'Empire, & oncle de l'Empereur. 

Lang tan, feigneur d'un des étendards de l'Empire. 

Lang îartcba, feigneur d'un des étendarts de l'Empire. 

Sapjb, Général des camps 8c armées de l'Empereur fur le fleuve Saghalien 
eu la, &; Gouverneur général des pays circonvoifins. 

Ma la, grand Enfeigne d'un étendard de l'Empire. 

Wenta , fécond Préfident du tribunal des affaires étrangères & autres. 

S'étant aflemblez proche le bourg de Nipchou l'an vingt-huitième de 
Cang hi, durant la feptiéme lune, avec les grands Ambaffadeurs Plénipo- 
tentiaires, l'heodore JHesioviez Golo-win , Okolnitz, Se lieutenant de Branki 
& fes compagnons, afin de réprimer l'infolence de certaines canailles, qui 
faifint des courfes hors des limites de leurs terres pour y chaffer, pillent, 
tuent , 6c excitent des troubles Se des brouilleries , comme auÂî pour 
déterminer clairement Se diftinftement des bornes entre les deux Empires 
de la Chine 6c de la Mofcovie, 6c enfin pour établir une paix 6c une intel- 
ligence éternelle: nous fommes convenus par un acord mutuel des articles 
fuivans. 

1°. La rivière nommée Kerhetchi , qui eft la plus proche de la rivière 
Chôma , apellée en Tartare Ourouon , 6c qui fe décharge dans le fleuve 
Saghalicn o«/^,fervira de bornes aux deux Empires, 6c cette longue chaîne 
de montagnes, qui eft au-deffous de la fource de ladite rivière de Kerbetclj'i, 
6c qui s'étend jufqu'à la mer orientale , fervira auilî de bornes entre les 
deux Empires: enforte que toutes les rivières, ruiffeaux grands ou petits 
qui coulent de la partie méridionale de ces montagnes , 6c vont fe jeter 
dans le fleuve de Saghalicn ou la, ^ toutes les terres 6c pays qui font au fud 
du fommet defdites montagnes, apartiendront à l'Empire de la Chine, 6c 
que toutes les terres, pays, rivières 6c ruiffeaux qui font de l'autre côté 
du fommet des autres montagnes s'ctendant vers le nord j demeureront à 

l'Em- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 245 

l'Empire de Mofcovie, avec cette claufe néanmoins que tout le pays qui Votageî 
cft immédiatement entre ladite chaîne de montagnes & la rivière nommée - * "* 
Oudi, demeurera indécis, jul'qu'à ce que les AmbaHudeurs des deux partis '^«tarib. 
étant retournez dans leur pays , ayent pris les uiformations 6c les connoif- 
fances néceffaires pour traiter de cet article, après quoi on décidera l'afFaire, 
ou par des Amballadeurs, ou par lettres. 

De plus, la rivicre nommée Ergoné, qui fe décharge aufll dans le fleuve 
Saghalien oula, fervira de bornes entre les deux Empires: cnfortc que tou- 
tes les terres &C pays qui font au fud de ladite rivière d'Ergo/'ic apartiendront 
à l'Empereur de la Chine: £c tout ce qui eit au nord demeurera à l'Em- 
pire de Mofcovie. Toutes les maifons 8c habitations qui ibnt préfentemcnc 
au fud de ladite rivière à'Ergoné à l'embouchure de la rivière de Merit- 
/tf«, feront tranfportées de l'autre côté lur le bord léptentrional de VErgoné. 

z\ La fortercfle bâtie par les JVlofcovites dans le Ucu nommé 7acfa^ icra Article II, 
entièrement démolie, & tous les fujets de l'Empire de Aiofcovie qui de- 
meurent dans ladite forterefle , feront ramenez avec tous leurs eflfets fur 
les terres apartenantes à la couronne de Mofcovie. 

Les chafleurs des deux Empires ne pouront, pour quelque caufe que ce 
foit, pafîér au-delà de ces bornes ainfi déterminées. 

Que s'il arive qu'une ou deux perfonnes de petite conféquence faflent 
quelques excurfions au-delà des limites, foit pour chafler, foit pour voler 
ou piller, on les prendra aufll-tôt, ôc on les mènera aux Gouverneurs 6c 
aux Officiers établis fur les frontières des deux Empires, 8c lefdits Gou- 
verneurs informez de la qualité du crime, les puniront comme ils le méri- 
teront. 

Que fi des gens aflemblez jufqu'au, nombre de dix ou de quinze vont en 
armes chafîér ou piller fur les terres qui font au-delà de leurs limites, ou 
s'ils tuent quelques fujets ddi'autre couronne, on en informera les Empe- 
reurs des deux Empires, 8c tous ceux qui feront trouvez coupables de ce 
crime, iéront punis de mort, 8c on ne fufcitera point de guerre pour quel- 
que excès que ce puifle être de peribnnes particulières, beaucoup moins 
agira-t-on par voye de fait en répandant du fmg. 

3°. Tout ce qui s'eft pafle jufqu'à préfent, de quelque nature qu'il puifle Arudelli; 
être, fera enfeveli dans un éternel oubli. 

4°. Depuis le jour que cette paix éternelle entre les deux Empires aura Ar.icIelV, 
été jurée, on ne recevra plus aucun transfuge ou délérteur de part ni d'au- 
tre: mais fi quelque fujet d'un des deux Empires s'enfuit dans les terres de 
l'autre, il fera aulfl-tôt pris 8c renvoyé. 

f\ Tous les fujets de la couronne de Mofcovie, qui font préfentement Article V. 
dans l'Empire de la Chine, 8c tous ceux de la couronne de la Chine qui 
font préicntement dans l'Empire de Mofcovie, demeureront dans l'état où 
ils font. 

6°. Ayant égard au préfent traité de paix 8c d'union réciproque entre les Article VI, 
deux couronnes, toutes fortes de perfonnes de quelque condition qu'elles 
puiflcnt être, pouront aller 8c venir réciproquement, avec toute ibrte de 

Hh z liber- 



i44 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Voyages liberté, des terres iujettes à l'un des deux Empires dans celles de l'autre, 
•^ "^ pourvu qu'ils ayent des patentes par lefquelles il conlle qu'ils viennent avec 
Tartarib. pei-mifTion : £c il leur fera permis de vendre èc d'acheter tout ce qu'ils juge- 
ront à propos, ôc de faire un commerce réciproque. 

Tous les différends furvenus fur les frontières des deux couronnes étant 
ainfi terminez, 8c ayant établi une paix fincére , 6c une éternelle union 
entre les deux nations, il n'y aura plus aucun fujet de trouble, fi l'on ob- 
ferve exaftement les articles ci- deflus mentionnez du prefent traité, qui fe- 
ront mis par écrit. 

Les grands Ambafiadeurs des deux couronnes fe donneront récipoque- 
ment chacun deux exemplaires dudit traité, fcellé de leur fceau: & enfin 
ce préfent traité, avec tous fes articles, fera gravé en langue Tartare , 
Chinoife, Mofcovite, 8c Latine, fur des pierres qui feront pofées aux bor- 
- nés établies entre les deux Empires, pour y fervir d'un monument éternel, 
de la bonne intelligence qui doit régner entr'eux. 

Différence L'exemplaire du traité fait par les Mofcovites étoit le même en fubf- 

cics deux ' • 

éxemplai- tance , feulement ils fe nommoient les premiers , 6c détailloient tous les 

res de ce titres des Czars que je ne mets pas ici, parce que perfonne ne les ignore. 
Traité. Auili-tôt que nous eûmes achevé l'un £c l'autre d'écrire les exemplaires 

Les Mofc: de ce traité, qui dévoient être fignez, fcellez, 6c échangez ce jour-là 
fe rendent j^^nfie, félon qu'on en étoit convenu, les Ambafiadeurs ôc Plénipotentiaires 
réch^n^e^ Mofcovites fe mirent en marche pour fe rendre au lieu de l'afiTemblée, qui 
des éxem- étoit une tente tendue proche de la bourgade de Niptchoti. 
plaires. JSTos Ambafladeurs vinrent à la tête de la plus grande partie de leur ca- 

Les Chi- yalerie, environnez de tous les Ofiîciers Se Mandarins de leur fuite, tous 
iiois s'y revêtus de leurs habits de cérémonie: c'étoient des veftes de brocard d'or 
auffi^"^ £c de foye, avec les dragons de l'Empire: ils étoient efcortez par plus de 
quinze cens chevaux, ayant leurs étendards grands Se petits déployez : il n'y 
manquoit que de bonnes trompettes Se des timbales, 
Cérémo- Les Plénipotentiaires Mofcovites de leur part vinrent auffi précédez d'en- 
rul a ce yi^on deux ou trois cens foldats d'infanterie, dont les tambours, fifres 8c 
"' ' haut-bois, mêlez avec les trompettes, les timbales, ?^ les muzettes de la 

cavalerie faifoient un concert fort agréable, car ils s'acordoient parfaite- 
ment bien. 

Les Plénipotentiaires Mofcovites mirent les premiers pied à terre , 8c 
pour faire les honneurs de leur pays, ils vinrent quelques pas au-devant de 
nos Ambafiadeurs, 8c les invitèrent d'entrer les premiers, difant que latente 
leur apartenoit : ils fe placèrent vis-à-vis les uns des autres fur des bancs cou- 
verts de tapis de Turquie, ayant une table feulement entr'eux : nous fûmes 
aufll afils fur un banc au haut bout de la table, tout le relie de la fuite 
grands 8c petits demeurèrent debout. 
On fait Apres s'être fait les civilitez ordinaires, nous commençâmes à lire àhau- 

Jerture du te voix le traité de paix dans les exemplaires mêmes qui dévoient être fignez 
ifAité. g^ fcellez. Je lus d'abord" le notre à haute voix, 8c enfuite je le donnai à 
l'Interprète des Mofcovites, qui. le lut encore une fois à haute voix , pen- 
dant 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 24^ 

dant que je lilbis le fien tout bas , pour voir s'il ctoit conforme aux articles Voyages 
dont nous étions convenus. _ ^ ** . 

Après cette lecture, chacun de fon côté figna & fcella les deux éxemplai- *R^'*Rie. 
res qu'il devoit donner à l'autre partie, Içavoir , nos gens un en Tartare,6c ''ellfigaé. 
un en latin: 6c les Mofcovites, un en Mofcovite, Se un autre en latin. Il 
n'y eut que les exemplaires latins qui furent tous deux Icellez des fceaux de 
l'une 6c de l'autre nation: après quoi les Ambafladeurs s'étant levez tous 
cnfemble, 6c tenant chacun les exemplaires du traité de paix ,*ils jurèrent l'obfe'Jva-^ 
au nom de leurs maîtres de l'obferver fidèlement, prenant Dieu tout-puif- tion. 
fant , iéigneur abfolu de toutes choies , à témoin de la finccrité de leur 
intention. 

Nos AmbalTadeurs avoient eu ordre exprès de l'Empereur de jurer la paix 
par le Dieu des chrétiens, croyant avec raiibn , que rien ne pouvoit avoir 
plus de force fur l'efprit des Mofcovites , pour leur faire obièrver inviolable- 
ment le traité de paix, que de fçavoir qu'elle avoit été jurée au nom du- 
vrai Dieu. Nos Ambaiïadeurs avoient compoie une formule de jurement 
que je raporterai ici fidèlement traduite, pour mieux faire connoitre leur 
génie. Voici comme il étoit conçu. 

La guerre que fe font faits les habitans des frontières des deux Empires Formule 
de la Chine 6c de la Mofcovie, 6c les combats que fe font donnez les deux du jure- 
partis avec effufion de fang, troublant la paix 6c le repos des peuples, étant P?,9' '^" 
' ., .X ,"',. . , ^"^ , . , • /T. • j 1 . Chinois 

entièrement contraires a la divine volonté du ciel , qui elt amie de la tran- j^^j (-ette 

quilité publique: Nous, grands Ambafladeurs des deux Empires, avons ocafion. 
été envoyez pour déterminer les bornes des deux Etats, 6c établir une paix 
folide 8c éternelle entre les deux nations: ce que nous avons heureufement 
exécuté dans les conférences que nous avons tenues la vingt-huitième année 
àeCanghi, pendant la feptiéme lune, proche de la bourgade de Nipfc/jou, 
ayant marqué très-diftinftement , 6c mis par écrit les noms des pays 6c des 
lieux où fe touchent les deux Empires, établi des bornes à l'un 6c à 1,'autre, 
6c réglé la manière dont on traitera à l'avenir les affaires qui pouroient fur- 
venir, 6c ayant réciproquement reçu l'un de l'autre un écrit autentique, 
dans lequel eft contenu le traité de paix, 6c étant convenus de faire graver 
ledit traité avec tous les articles fur des pierres qui feront miles fur les lieux 
que nous avons marquez, pour être les bornes des deux Empires , afin que 
tous ceux qui pafleront par ces endroits, en puiflent être pleinement infor- 
mez, 6c que cette paix avec toutes fes conditions, foit inviolablement gar- 
dée à jamais. 

Que fi quelqu'un avoit feulement la penfée ou le defTein féeret de tranf- 
grefTer ces articles de paix, ou fi manquant de parole 6c de foi, il venoit :i 
les violer par quelque intérêt particulier, ou formoit le deffein d'exciter de 
nouveaux troubles, 6c de rallumer le feu delà guerre, nous prions le fei- 
gneur fouverain de toutes choies, qui connoît le fond des cœurs, de ne 
pas permettre que tels gens vivent jufqu'à un âge parfait , tnais qu'il les 
punifle par une mort avancée. 

Ils avoient deffein de lire cette formule de jurement à genoux devant une Manière 

Hh ^ image dont cetta 



246 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Voyages image du Dieu des chrétiens, Sc de l'adorer en fc profternant jufqu'à terre 

EN félon leur coutume, & enluite de brûler ladite formule lignée de leur main , 

Tartarie. g^ cachetée du iceau des troupes de l'Empereur: mais les Mofcovites à qui 

formule de nous proposâmes la choie de la part de nos Ambaffadeurs, craignant pcut- 

fuMue"' être qu'il ne s'y glifsât quelque iuperltition, ou du moins ne voulant pas 

s'aflremdre à d'autres coutumes qu'aux leurs, dirent que chacun jureroit à 

fa manière. Cela fut caulb que nos Amballadeurs laifl'ant là leur formule, fe 

contentèrent de faire le même jurement que les Mofcovites. 

Fcliuige La paix étant ainfi jurée, on fit les échanges: le chef des Mofcovites 

des éxem- donna les deux exemplaires qu'il avoit préparez au chef de nos Ambafla- 

plaues de Jeurs, Sc cclui-ci lui donna en même tems les deux nôtres: après quoi ils 

„, , * s'eoibraflerent l'un l'autre au bruit des trompettes, des timbales, des haut- 

riesTce bois, des tambours & des fifres. 

fujec. Le chef des Plénipotentiaires Mofcovites fit enfuite fervir la colation à 

Les Mofc- nos Ambafladeurs : elle confiitoit en deux fortes de confitures, l'une d'é- 
font fer- corce de limon, & l'autre d'une efpèce de gelée ou cotignac avec du fu- 
vir une cre fort blanc 6c fort fin, ôc deux ou trois Ibrtes de vins: on s'entretint 
colation. gj,-,j- jufqu'à une heure de nuit fermée, 6c on p^fCi. le tems à fe faire des ci- 
vilitez réciproques fur l'amitié qu'ils venoient d'établir entre les deux Em- 
pires. 
Démo'i- O" convint que l'on feroit inceflliment partir des gens de part Se d'autre 

lion d'rd*. pour 2iïf/^ , afin d'y publier la paix, ôc d'exécuter l'article par lequel il 
/d arêtée. avoit été conclu, que cette forterefie feroit démolie, 6c qucles habitans fe- 
roient tranfportez avec tous leurs effets jufques fur les terres des grands Ducs 
de Mofcovie: qu'on en enverroit de même vers la peuplade bâtie à l'orient 
de la rivière à'Ergonéy pour en faire auûi démolir les maifons, &iles tranG- 
porter de l'autre côté de la rivière. 

Le chef des Plénipotentiaires fit élargir â notre prière deux Tartares de 
Soloii^ qui étoient depuis long-tems prifonniers dans la forterefle de Nip- 
tchoii^ ôc il pria nos Ambaffadeurs de vouloir bien demeurer encore quel- 
ques jours dans leur camp avant que de partir, afin qu'ils fc pûflent voir, 
s'entretenir, 6c goûter les fruits de l'amitié qu'ils venoient de contracter; 
nos Ambaffadeurs lui acordcrent encore un jour, après quoi on fe fépai'a, 
On fc fé- g^ chacun monta à cheval. 

^*'^' Les Plénipotentiaires Mofcovites acompagnerent nos Ambafladeurs juf- 

, qu'à l'extrémité de la bourgade, Se les firent enluite reconduire aux flam- 

nies^du'' beaux jufques fur le bord de la rivière, où nos barques nous atendoient. 
départ. Après que nous eûmes pafl'è la rivière, nous fûmes obligez d'atendre à l'au- 
tre bord affcz long-tems, jufqu'à ce que tout le monde Zc une partie de 
nos chevaux fuffent auffi paffez : ce qui ne fc fit qu'avec bien du tems ôC 
beaucoup de peine, parce qu'il étoit nuit , Se qu'il faloit faire pafTerles 
chevaux à la nage. 

Enfin nous ne nous rendîmes à notre camp qui étoit à deux lieues au-def- 
fus de Nipîchou qu'après minuit, extrêmement laffez 6c fatiguez, moi par- 

ticu- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 247 

ticuliéremcnt qui n'avois rien pris de la journée, Se qui depuis huit à dix Voyagïs 
jours n'avois pas eu le loifir de me rcpofer ni de manger qu'à la hâte, & kn 
comme à la dérobée, parce que nous étions ocupez jour & nuit à aller 6c Tartakib. 
revenir, ou à traduire les papiers qui fe faifoient de part & d'autre, ou à 
traiter avec les Ambalîadeurs de l'un & de l'autre parti. 

Mais il faut avouer que Dieu nous a protégez particulièrement dans cet- Les Mif- 
te ocafion , & qu'il a tellement difpoié les choies , que fans que nous fo- fionn: 
yons entrez dans une grande négociation qui eût été peu fortable à notre s'atribuent 
état, nous avons fi bien ménagé cette affaire, & fi bien renoué la négocia- jg "tt^* 
tion, prefque entièrement rompue deux ou trois fois, qu'enfin cette paix néfocia- 
s'eft heurcufement conclue, de manière qu'il n'y avoit perfonne depuis les tion. 
Ambafladeurs jufqu'aux derniers foldats, qui ne publiât hautement que le 
fuccès nous en étoit dû, & que fans nous, jamais cette paix ne fe feroit 
faite. 

En effet les efprits étoient fi pleins de défiance les uns des autres, les gé- Par quelles 
nies, les mœurs, & les coutumes des deux nations fi différentes, qu'ils euf- '^^"''"S' 
fent dificilement pu convenir enfemble, fi à force de remontrances 6c de 
prières, nous ne les euffions rendus capables les uns 6c les autres de nefe point 
obrtiner à ne rien céder. Auffi le chef des Plénipotentiaires Mofcovites 
nous promit-il de rendre témoignage aux grands Ducs fes maîtres, des 
bons ofices que nous leur avions rendus, nous faifant efpérer qu'en vue de 
ce fervice,il protégeroit&favoriferoit notre Compagnie dans fon Empire. 

D'ailleurs les chefs de nos AmbafTadeurs nous ont rendu la même juftice: L'Empe- 
car ayant envoyé deux de leurs Ofîîciers à l'Empereur, pour lui rendre [nformé 
compte de ce qui s'étoit pafTé dans le cours de cette négociation, ils leur de leurs 
ordonnèrent de dire à Sa Majellé , que fans nous une affairé fi importan- bons oifi- 
te n'auroit jamais été terminée, 6c qu'ils nous étoient redevables du fuc- '^^^' 
ces , loiiant le difcernement de Sa Majefté d'avoir fçû fi bien choîfir Ion 
monde, 6c de leur avoir ordonné de nous croire 6c de fe fier entièrement à 
nous. 

Le tems fut inconfiant, partie ferein , partie couvert, 6c il plut même 
un peu. 

Le 8. au matin le chef des Plénipotentiaires Mofcovites envoya fliluer Les Fié- 
nos AmbafTadeurs, 6c en même tems leur faire un préfent d'une horloge nipo'-" 
fonnante, de trois montres, de deux vafes de vermeil doré, d'une lunette [j " -f ^ 
d'aprochc de quatre pieds environ, d'un miroir d'un peu plus d'un pied aux Amb; 
de haut , 5c de quelques fourures. Le tout bien elfimé, ne pouvoit pas Chinois, 
monter à plus de cinq ou fix cens écus, encore avoit-il tellement difpofé 
les chofes,que tout ce qu'il y avoit de confidcrable étoit prefque tout pour 
le premier des deux chefs de l'Ambafiade: le fécond chef, oncle de l'Em- j^^con- 
pereur, qui avoit un rang 6c un pouvoir égal à l'autre, en parut extrê- tentemens 
mement offenfè : mais nous racommodâmes la chofe le mieux qu'il nous à cette 
fut poffible, en faifant enforte que le tout fût préfenté à nos AmbafTadeurs ocafion* 
en commun ; ils acceptèrent le préfent après quelques dificultez y 6c ils 
réfolurent entr'eux de ne s'en rien aproprier , mais de l'offrir à l'Empereur. 

Le 



Z48 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE; 

Voyages Le chef des Plénipotentiaires nous fit aufll inviter à l'aller voir: nous 
r-N nous rendîmes chez lui vers le midi, il nous traita familièrement ôc avec 

Tarj-aru. beaucoup de civilité, il nous entretint des nouvelles qu'il Içavoit d'Europe 
Les pré- g^ jj ^qqs réitéra qu'il agiroit fortement auprès des grands Ducs fes mai- 
deJlinés"'^ très, afin qu'ils reconnuflcnt dans la perfonne de nos Pères qui font à Mos- 
pourrEm- ^ott^ les bons ofices que nous avions rendus à la nation , tant à la cour de 
pereur. Peking^ que dans la préfente négociation. 

Préfensdes Pendant que nous étions avec eux, les Envoyez de nos Ambafladeurs vin- 
Chinois rent aulli offrir des préfens à ce chef des Plénipotentiaires: ils confiftoient 
rour les gj^ j^ji^g ^-j.jjg j,j^ broderie d'or avec les dragons de l'Empire, en deux petites 
tafles d'or cizelc, & fort proprement travaillées , Ôc en une très-grande 
quantité des plus belles pièces de foye de la Chine, de fatin, de damas, de 
brocard d'or & de foye : de forte que ce préfent avoit bien plus d'apa- 
rence, 8c étoit en effet plus riche que celui que les Plénipotentiaires Mof- 
covites avoient envoyé. Il y avoit aufli cent pièces de toile pour les valets 
de ce Plénipotentiaire, & cent autres pièces pour ceux qui avoient fervi 
d'Interprètes en langue Mongolie , dix pièces de foye pour l'Interprète 
latin, & pour un écrivain qui i'avoit fouvent acompagné : après quoi nos 
gens allèrent encore porter des pièces de foye au Gouverneur de Niptchou , 
& quelques-unes au Chancelier de l'AmbafTade. 
Les Mif. Lorfque nous fûmes fur le point de prendre congé des Plénipotentiaires , 
iionn:^ leur chef nous donna quelques peaux de zibelines &: de xoulonnes , fem- 
lés de " " blables à celles qu'il nous avoit déjà envoyées auparavant avec quelques her- 
préfcns. mines , mais le tout étoit peu confidérable. Les curiofitez d'Europe que je 
lui avois données ne valoient gueres moins que fon prèient : nous embrafsâ- 
mes le Plénip-otentiaire en nous féparant, enfuite nous allâmes voir le Gou- 
verneur de Niptchou , quj^ nous donna aufli à chacun deux aflèz belles zibe- 
lines, & le Chancelier de l'Ambaffade nous obligea à toute force d'en re- 
cevoir chacun une. 

Nous vifitâmes auffi un colonel Allemand, bon catholique , 6c fort ami 

de nos Pères : il étoit malade, & il dèfiroit fort fe confeflér : mais comme 

nous n'entendions pas l'Allemand, & qu'il ne fçavoit aucune des langues 

que nous parlions, il falut lui donner l'abfolution comme à un homme, qui 

étant dans un preiTant danger de mort, ne peut fe confeflér que par figne. 

Le tems fut ferein tout le jour. 

Départ des Le p. nous partîmes dès le matin pour reprendre la route de Peking: 

Amba.T: comme nous retournâmes par le même chemin que nous étions venus, je 

pour s en j^g parlerai que des chofes dont je n'ai rien dit. 

"^ "'"■"'''■ Lorfque nous fûmes arivez à la première couchée, deux Officiers Mof- 
covites vinrent fur le foir avec peu de fuite complimenter nos Ambafladeurs 
de la part des Plénipotentiaires, & leur faire cxcufe fur ce qu'ils ne ve- 
noient pas plus de monde, 6c qu'ils n'alloient pas plus loin, n'ofant s'en- 
gager dans le voifinage des Tartares de Kalka qui s'étoient révoltez. 

Le tems fut couvert prefque tout le jour 6c fort froid, il tomba même 
quelque peu de neige, mais l'air devint ierein fur le foir. 

Le 



retourner.! 



Ils paflent 
la rivière 
à'Ouentm. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. Z4P 

Le 10. nous continuâmes notic route dans un chemin différent de celui Voyages 
par lequel nous étions venus, pour éviter les boues 6c les fondrières, dont £n 
les bois font remplis : nous fîmes un grand tour, prenant d'abord prefqu'à Tartaeib» 
l'Oueft, puis fuivant le cours de la rivière Saghalieti ou la^ & marchant au- 
dcflus des montagnes qui en font voiilnes, nous continuâmes la même route 
le II. iufqu'à ce que nous eûmes traverié la rivière d'Ouentou, que nous 
trouvâmes beaucoup plus baiîc que lorfque nous l'avions paflee la première 
fois : il ne laiffii pas de ié noyer trois ou quatre perlbnnes au pallage qui 
tombèrent de cheval, & qui furent entraînez par le courant de l'eau, qui cft 
extrêmement rapide. Cette rivière à'Ouentou fe va décharger dans le iicuve 
Saghalien ou la, è. trois ou quatre lys du lieu oîi nous la palsâmes. 

Le tems fut extrêmement froid le lo. au matin, èc il gela à glace; le ii, 
le tems fut froid feulement le matin , & enfuite tempéré. 

Le II. le tems fut lerein avec un grand vent de Midi, qui amena des nuées 
fur le foir. 

Le 13. le tems fut couvert prefque tout le jour, nous eûmes quelques 
goûtes de pluie, avec un vent de Midi. 

Le 14. il fit un brouillard très-épais qui dura jufqu'à midi, & qui rendit 
l'air froid & humide, enluite il devint lerein fie chaud pendant le relte du 
jour. Nos chevaux 6c tout l'équipage fatigua extrêmement ce jour-là: les 
chemins étoicnt très-mauvais, plems de boue fie de fondrières, d'où les bê- 
tes de charge avoient peine à le tirer : nous repafsâmes aiiement la rivière. Fanent 
de Portchiy parce qu'elle étoit beaucoup moins profonde, que lorfque nous '^'^^-^ ^? 
la pafsâmes en venant. ionc t. 

Le If. le tems fut inconftant tout le jour, avec un grand vent de Nord- 
Oueft, fie quelques goûtes de pluie. 

Le 16. le tems fut toujours ferein, avec un grand vent de Nord fort 
froid. 

Le 17. le tems fut ferein tout le jour, le matin grand froid avec glace, 
enluite quand le foleil fut un peu élevé fur l'h^rifon, le tems redevint tem- 
péré. 

Le iS. le tems fut ferein 6c tempéré , mais avec un grand vent de Sud 
qui amafla des nuées, 6c fit tomber la nuit fuivante quelques goûtes de 
pluie. 

Le ip. le tems fut couvert 6c tempère tout le jour, prefque calme vers le 
midi : le vent de Midi fe changea en vent de Nord, 6c fe fortifia jufqu'au 
foir, de telle forte qu'à l'entrée de la nuit il devint violent. 

Le 20. le tems fut ferein tout le jour avec un grand vent , tantôt de 
Nord-Oueft, tantôt d'Oueft. 

Le 21. nous pafsâmes la rivière de Kerlou, un peu plus bas que nous ne Celle de 
l'avions paflee : comme elle étoit groflîe des pluies, le gué étoit afléz di- ■^'"'''"'■ 
ficile, fie à peine les chevaux les plus hauts la purent- ils pafler fins nager, 
de forte qu'il falut qu'une, partie de notre monde la traversât fur des cha- 
meaux. 

Le tems fut afTcz ferein tout le jour, mais il fît un grand vent d'Oueft, 
qui fe tourna fur le foir au Nord-Eft. 

Tome IF. li Qua- 



2p DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA. CHINE, 

Voyages Quatre faikis ou Princes Kalkas, parens de "fche Tching han vinrent au- 
BN devant de nos Ambafladeurs , & les laluerent de la part de leur Empereur, 
Tartarib. qyj s'étoit tait l'année précédente tributaire ou vaflal de l'Empereur de la 
Les Anib: Chine: il s'étoit mis fous fa proteftion pour fe défendre, 6c des Mofcovites 
font corn- ^y| s'étoient emparez d'une partie de fon pays, & du Roy d'£/«?/;, qui 
par"quatre avoit chaffe les deux autres Empereurs de fa famille. Ces Taikis donnèrent 
■UWàs. auflî au nom de l'oncle de leur Empereur quatre cens quatre-vingt-dix mou- 
tons, & dix-neuf beufs pour nos foldats, & offrirent à nos Ambaffadcurs 
des chevaux, mais ils les refuferent, Se ils fe contentèrent d'accepter ce 
qui étoit pour les foldats, en leur rendant ert échange la valeur de ces bcufs 
Se de ces moutons en pièces de loye, de toile, en thé, 6cc. 

Qz^'Iaikis eurent bien delà joye d'aprendre que la paix étoit conclue avec 
les Mofcovites : £c que ceux-ci avoient donné toutes fortes de fatisfaftionà 
l'Empereur: ils efpéroient d'obtenir par la médiation de Sa Majellé, un 
bon acommodemcnt pour eux-mêmes avec les Mofcovites. 

Le iz. le tems fut en partie ferein, & en partie couvert, avec un vent 
de Nord-Oueit très-violent ôc très-froid tout le jour; nous vînmes toujours 
en chaflant aux chèvres jaunes, qui font en quantité dans ce pays: nos gens 
en tuèrent plulieurs, & deux loups qui les fuivoient. 

Le- 23. le tems fut fort froid le matin à caufe d'un petit vent de Nord- 
Oueft, mais le foleil ayant pris le deflus, il fut tempéré le relie du jour: le 
.vent devint Oueft Se fort médiocre, toujours ferein. 11 vint encore des T'ai- 
kis Kalkas faluer nos Ambafladcurs. 

Le 24. le tems fut ferein 6c tempéré tout le jour, il fe couvrit feulement 
fur le foir: pluiîeurs Tnikis on Princes Kalkas vinrent conduire nos Ambaf- 
fadcurs. 
'>ar l'Em- ^^ ^5"- ^^ x.tm5 fut fercin &: tempéré tout le jour, êc prefque fans vent : 
percur quelques heures après que nous fûmes campez , cet Empereur de Kalka dont 
Kalka, . j'ai parlé, & qui fe nomme 'Tche tching han, vint en perfonne acompagné 
de plufieurs l'aikis ou Prince» de fa maifon, & fuivi d'environ trente per- 
fonnes, rendre vifite à nos Ambafladeurs ; comme ils avoient été avertis de 
fon arivée, ils s'étoient afièmblez dans la tente de Kiou kieou pour l'y rece- 
voir. Tous fes gens & même fes Tmkis mirent pied à terre en entrant dans 
le ^tcaran, c'cil-à-dire, dans le cercle des tentes,- qui elt formé par les 
foldats de chaque étendard : pour lui il s'avança à cheval jufques vers le mi- 
lieu de ce }^uara». Se mit enfuite pied à terre. 
. Nos Amb-iifadeurs qui l'avoient envové recevoir dès l'entrée du ^uarau . 

miTcê a^^erent en perfonne au-devant de lui, a l'endroit où il mit pied à terre. Ils 
fjjtt. le placèrent feul au haut bout de la tente, ôc eux fe rangèrent tous d'un 

côté: \c%Taikis àc cet Empereur furent afiis de l'autre côté, vis-à-vis de 
nos Amb.ill'idcurs: nous étions audî affis a côté d'eux, avec un affcz bon 
nombre de Mandarins de la fuite de nos Ambaffiideurs. 
g f, „^, Ce prétendu Empereur étoit un jeune homme qui paroilToit avoir un peu 

trsit, W pl"s de vingt ans, pafniblement bien fiit de vifige pour un Tartare Kalka,. 
fon lubii- donc lu ngurc efl communément très-hideufc. Il étoit véta aulîi bien que 

l£jr..c;jt. ' les- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



Zfl 



lesTaikis, d'une vcfte de brocard de foye 6c d'or de la Chine, bordée de 
peaux noires: les botes étoient de fatin , il étoit couvert d'un bonnet de 
fourure, d'une eipêce de renard blanc un peu cendré. Il parla tort peu du- 
rant cette vifite, 6c ne mangea preique rien de la colation qu'on lui fervit , 
mais les gens donnèrent delFus à merveille, 6c le gardèrent bien de rien 
Jaifler: ils remplirent des relies une ei'pèce de grande bourlc, qu'ils portent 
toujours pendue à leur ceinture. 

Les Officiers de ce Han parlèrent avec nos Ambafladeurs des affaires de 
leur Empire, ils déplorèrent le milerable état, 6c s'étendirent fur les mal- 
heurs des deux Empereurs de cette famille, qui ont été chaffez de leurs ter- 
res par le Prince d'Eluth, 6c obligez de chercher un aille jufques furies ter- 
res de l'Empereur de la Chine, abandonnez prefque de tous leurs fujets, 
après avoir perdu leurs troupeaux, qui font toutes leurs richeffes. 

Les Taikis qui étoient leurs vaflaux fe font aulîi débandez : les uns fe font 
faits vaflaux des Mofcovites , les autres de l'Empereur de la Chine, de forte 
que ces deux Empereurs dépouillez par un Prince Tartare, dont l'armée 
n'étoit que de fept à huit mille chevaux, à ce qu'on m'a allure, ont été 
forcez pareillement de fe faire tributaires de la Chine. 

Le troifiéme qui étoit le père de celui qui vint viliter nos x\mbaffadeurs, 
6c qui tenoit fa chétivc cour à 70. ou 80. lieues au-deffus de l'endroit où 
nous avions palTé la rivière de Ketion , le long de cette rivière là même 
du côté de l'Occident, n'eut pas plutôt apris la déroute des deux autres 
Han de fa maifon, qu'il s'enfuit vers l'Orient, 6c le vint réfugier à une 
journée ou deux du chemin de l'endroit oii nous étions campez: il envoya 
en même tems de les gens à l'Empereur de la Chine, pour implorer fa pro- 
tection, 6c fe faire fon vaffal : mais étant mort peu de tems après, fon fils en- 
voya auflîtôt à Peking en donner avis à l'Empereur , 6c demander l'invellitu- 
re de la dignité d'Empereur que fon père avoit. 

Cette grâce lui fut acordée fans peine. Sa Majefté Chinoife envoya au 
mois de Février dernier ce même Ou laoyé^ fécond Préfident du tribunal 
des affaires étrangères, pour lui donner l'invelliture: au refte cet Empe- 
reur eft réduit à une telle indigence, que n'ayant que peu de choie à offrir 
à nos Ambaffadeurs, il n'eut pas honte de leur prèlenter à chacun un cha- 
meau, un cheval, 6c un beuf , qu'ils ne voulurent pas accepter, 6c cin- 
quante moutons pour les foldats, ce qui ne fuffifoit pas même pour un repas : 
il pria nos Ambaffadeurs d'employer leur crédit auprès de l'Empereur leur 
maître, 6c de l'engager à ménager leur paix, tant avec les Mofcovites, 
qu'avec le Roi d'Eluth, afin qu'il pût un peu rétablir fes affaires, qui n'é- 
toient pas en fort bon état. 

Nos Ambafladeurs lui promirent d'en parler à leur Empereur: mais ils 
l'exhortèrent enfuite lui 6c fes gens à établir quelque ordre parmi eux : car 
il n'y a ni punition, ni récompenfe: chacun vit à fa mode, fans vouloir 
s'affujctir a aucune loi: les plus forts opriment les plus foibles, tous vo- 
lent impunément oii ils peuvent, 6c ne gardent parole à perfonne: il n'eft 
pas poffible, lui dirent-ils, que vous ne vous détruifiez les uns les autres, 

Il i ou 



VOYAÔES 
£ N 

Tartarib. 



Mauvaii 
état de f* 
fiuiation 
6c de celle 
de fon 
Royaume. 

Les Taikh 
fe révol- 
tent. 



L'Empe- 

ieur de 
U Cliinc 
d_:ine 
l'hivciH- 
ture à un 
Han. 



Moeurs fin- 



des 



VCYASES 
EN 

Tartarie. 

Les Taikis 
le foule- 
vent con- 
tre leur 
fouTerain. 



Mort âc 

rinipéra- 

Uice. 



Son origi- 
ne. 



Les Amb: 
lont a- 
compa- 
gnés quel- 
que te-ii» 
p:.T Iche 
iching han. 

Dificultcs 
de la route 
jilus grati- 
des en re- 
loiirnant 
q'i'en al- 
lanr. 



2fi DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

ou que vous ne foyez bientôt détruits par vos voifins, qui ne font pas d'hu- 
meur à loufFrir ces défordres. • 

En effet la plùpaitdes Taikis qui l'ont de la maifon de ce prétendu Empe- 
reur, & qui l'ont tous les vafiaux, fe font loulbaitsà Ion obcilîance: les unsfe 
font fournis auxMofcovites, Se les autres le font rendus indépendans : il n'y 
en a gueres qui ne ioient plus riches que lui. La vifite achevée, la tente de 
KioH kieou^ demeura fi infcftée de la puanteur de ces Kalkas qui y avoient 
été alîîs quelque tems , que nos Amballadeurs furent obligez de s'en éloi- 
gner, 6c d'aller prendre le grand air. 

Le 26. So fan laoyé ^ Ou laoyé prirent la pofle pour fe rendre en diligen- 
ce auprès de Sa iVIajeilé, qui devoit partir le ii. de ce mois, pour venir à 
la chaffe du cerf dans les montagnes qui font au-delà de la grande muraille, 
dans le lieu même où nous l'ailàmes trouver l'année palTee : l'Empereur 
avoit ordonné avant notre départ, qu'en cas que l'affaire que nous allions 
traiter, réufsît, ces deux Amballadeurs prilîcnt la polie, lorfque nous ari- 
verions proche des limites de l'Empire. 

Ce Prmce eil lorti fort tard cette année pour la chafl'c contre fa coutume, 
à caufe de la mort de l'Impératrice, qui mourut d'une faullc couche le 
vingt-quatre d'Août: le deiiil à duré vingt-fept jours félon Tufage. Cette 
Princeflé étoit fille du frère de Kiou kiecu ^ 6c coufine germaine de l'Empe- 
reur qui l'aimoit tendrement, elle ne fut déclarée Impératrice qu'un peu 
avant la mort, quoiqu'auparavant elle en eiit prefque tous les honneurs, Se 
qu'elle fût la première des trois Reines. 

Qiielqucs-uns difent que l'Empereur ne l'avoit point voulu nommer Im- 
pératrice, quoiqu'il eût fouvent été fôllicité d'en nommer une par fon 
ayeulc, quand elle vivoit, Se tout récemment cette année par tous les tribu- 
naux fouvcrains de Pekiag^ à l'ocafion de laféchereflé, parce que Sa Ma- 
jcflé craignoit que cette qualité ne la fit mourir: la regardant comme fa- 
tale à la perfonne qui en étoit revêtue: car les deux précédentes Impéra- 
trices qu'il avoit aufii beaucoup aimées, étoient mortes en couche l'une 
après l'autre. 

Cette Impératrice étoit nièce àe Kioii kicou ^ comme je l'ai dit : on lui 
cacha cette trille nouvelle jufqu'à ce qu'il fût arivé à Peking, ou au camp 
de l'Empereur, vers lequel nous allions prendre notre route. 

tche tching han vint encore acompagner nos AmbalTadeurs à cheval pen- 
dant un peu de chemin, & peu après qu'il s'en fut retourné, nous nous 
féparâmes Sc demeurâmes avec Kiou kieoii feul. 

Qiioique nous ayons toujours tenu le même chemin par lequel nous 
étions allez, nos équipages ont beaucoup plus foulfert en retournant qu'en 
allant, parce qu'outre que les chameaux & les chevaux n'ayant point été 
nnuris de bons pâturages, pendant que nous avons été proche de Niptcbou^ 
ctoient extrêmement maigres & fins force, fur-tout les chameaux qui ne 
peuvent vivre dans un lieu où il n'y a point de falpétre, qui les engrailTe Sc 
leur donne de la force. 

Depuis le paiTage de la petite rivière de PortcJïi, nous n'avons prefque 

pju^. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 2^3 

plus trouvé de bons pâturages, ôc beaucoup moins d'eau: la plupart des Vcyagîs 
marcs d'eau que nous avions trouvées en allant , s'étoient léchées faute de ^ ^ 
pluie, les herbes étoient auili toutes lèches, de iorte que Ton fut obligé ^^^'^R""- 
de laiOér en chemin une infinité de chameaux & de chevaux, parce qu'ils 'j^J^'^''^ 
ne pouvoient plus marcher, les Kalkas en ont auiH volé pluiieurs : ils étoient p^'iuraoes, 
toutes les nuits aux aguets, pour fe faifir de ceux qui s'égaroient du lieu 
où on les gardoit: c'ell pourquoi nos Ambafladeurs ont fait dillribuer aux 
cavaliers &c aux Officiers, tous les chevaux que l'Empereur avoit envoyé, 
pour s'en fervir en cas de beibin : & tout ce qui reftoit de ioye, de toile 
& de thé, &c. pour les changer avec les Tartares de ce pays, contre des 
chameaux & des chevaux qu'ils amenoient tous les jours en grand nombre 
dans notre camp, à condition néanmoins que chacun rendroit à Pck'mg les 
chevaux, chameaux, pièces de ibye, toiles, en effets ou en argent, lelon 
la coutume. 

Vers le loir il fit du tonnerre ôc un peu de pluie, mais la nuit il plut 
beaucoup. 

Le ir/. le tems fut fort ferein, êc fort tempéré, un peu après midi il 
s'éleva un vent de Nord qui rendit l'air un peu plus frais. 

Nous rentrâmes ce jour-là dans les terres apartenantes à l'Empire de la Rentrée 
Chine, & nous palsâmes ce qu'on apcUe Qow^, où nous reprimes les gens, 'tanslEm- 
les chevaux, & les chameaux que nous y avions laifléz. Nous les trouva- Çif^ ^'^ '* 
mes en trés-bon état: ces terres étant très- propres pour engraiilér les bcf- 
tiaux. 

Un 7"^;!'/' de /TcïMi:? vint encore l^iluer Kioukicou^ il étoit acompagné de kiou kieon 

deux ou trois autres Taikis Monvous^ qui avoient ordre de l'Empereur de '^,'î''" '? 

, j • . ' ■ Ti • j viiitc d un 

convoyer avec leurs gens des vivres pour notre équipage. 11 y avoit un des j;,^^- ^g 

"ïaikis qui étoit Cueioti, c'eft-à-dire, marié avec la fille d'un Régulo de Kalka. 

Peking: c'étoit un homme fort bien fait, 6c fort bien vêtu : un autre étoit 

le fils de Carchiani'vara, l'un des plus puHIans de tous les Régulos Alongous 

fujets à l'Empereur, & le plus voifin de Pf,è/»_g, car fcs terres s'étendent 

julqu'à Kou pe keou. 

Le 28. le tems fut un peu froid le matin : une gelée blanche étant 
tombée fur la terre, quoique le vent qui étoit fort petit, vint du côté 
du Sud. 

Sur le foir en arivant au lieu où nous campâmes, il vint un Lama faluer En reçoit 
Kiou kieou^ il fe dilbit Envoyé d'un des premiers Lamas ^ qui a été le mai- une autre 
tre du grand Lama^ frère du principal de ces trois Empereurs de A'iî//èiî, duni^wo, 
dont j'ai parlé plus haut dans le journal de l'année pallce. Il venoit com- 
plimenter de fa part Kiou kicoii, & faire fes excufes de ce qu'il ne venoit pas 
lui-même en perfonne, alléguant qu'il étoit fort cafTé de vieillcflè. 

Ce Lama, député paroiflbit avoir un refpeét infini pour fon maître, mais AvecqueU 
il ne fut pas heureux : (îrar on ne lui fit pas les carelTes aufquelles il s'atendoit '^ ""lifé- 
& Kiou kicou ne voulut pas recevoir je ne fçai quel petit paquet d'une cep- ^^"'■*' 
taine poudre, que je crils être de la cendre de quelque choie qui avoit fervi 
au grand Lama, ou peut-être même de fes excrcmens pulvérifcz, dont les 

li ^ Mofi- 



2f4 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

VûïAGEs Mongof.s font fi granu ms, qu'ils les portent pendus à leur cou dans de pc- 
EN tits lâchcts, comme des r<'liques fort précicufes 6c capables de les préferver 

Tartarie. de tous malheurs, & de ics guérir de toutes fortes de maladies: il portoit 
cette poudre enfermée dans un petit paquet de papier fort blanc , lequel 
ttoit proprement env'elopé dans une grande écharpe de tafetas blanc : 
J\iou kieou lui dit, que ce n'ctoit pas la coutume des Tartares Mantcheoux ^ 
d'ulèr de ces fortes de chofes, «Se qu'ainfî il n'ofoit pas recevoir Ion préfcnt. 
I! le coa- H congédia enluitc ce Layna, fans lui faire aucune dcmonllration de cour- 
eéaic. toilîe, & fans lui offrir même un veiTe d'eau. Ayant fçû depuis que ce 
Layva défiroit d'avon- un peu de ris, parce qu'étant cafle de vicillelfe, il 
•avoit de la peine à manger de la viande, il lui en fit donner libéralement & 
en quantité. 
Scntimcni Cc Lama difoit,quc quoique fon grand Lama eût été maître de Tchemit- 
àectLama zHn l'amha Houtouktou^ frère de Toucbetou ban, fon difciple étoit devenu 
au (ujctde pj^^ habile que lui, parce qu'il avoit eu,diibit-il,radrcfre de fe faire ref- 
Ta^na" pcéler & adorer de plus de monde : mais il ne remarquoit pas que cette pré- 
tendue habileté n'étoit qu'un grand fond d'orgueil, qui avoit enfin caufc 
la ruine de fa famille, «k la décadence de l'Empire de Kalka. 

Le 50. le tems fut prefque tout le jour ferein & tempéré , avec un 
grand vent le matin, il venoit du Nord-Oueft : il cefla au lever du foleil : 
peu après il s'éleva du Sud-Eft, & enfin après midi il fe remit au Nord- 
Oueft, 6c continua fort violemment le refte du jour, fans cependant qu'il 
fit froid. 

Le premier jour d'Oftobre le tems fut tout le jour fort ferein êc fort 

tempéré, & même chaud le milieu du jour, n'ayant fait que très- peu de 

vent de Nord qui changea au Sud, 6c peu de tems après revint au Nord. 

Campe- Nous campâmes dans la plaine à'Ounéguei fur le bord du ruilTeau ou peti- 

mcnt d.ins -j-g rivière de 'Tchikir^ au même endroit où nous avions campé le 4. dejuil- 

^àOHrJ^uet ^^^ ^" venant : il fit toute la nuit un grand vent de Sud-Eft, jufqu'à la poin- 

' te du jour qu'il ceffh. 

Le 2. le tems fut affez ferein le matin, mais vers les fept à huit heures il 
s'éleva un grand vent d'Oueft, qui augmenta encore après midi, & le ciel 
fe couvrit 6c menaça de pluie, mais les nuées fe diffiperent le foir, quoique 
le vent durât prelque toute la nuit. Nous campâmes encore ce jour-là fur 
le bord de 2l-M';V, qui avoit de l'eau courante en cet endroit dans une gran- 
de plaine nommée Charipouritun. 

Le 3. le tems fut ferein tout le jour 6c un peu froid, un petit vent de 
Nord s'étant élevé dès le matin, 6c s'étant enfuite augmenté 6c tourné au 
Nord-Oueft 6c delà à l'Oueft, toujours fort grand, mais vers le coucher 
du foleil il s'abatit prefque tout-à-fait: nous trouvâmes lur le chemin plu- 
fieurs tentes de Alongons ^ qui étoient venus-là depuis notre paflage pour y 
profiter des pâturages. 

• Le 4. le tems fut ferein tout le jour 6c froid, ayant fait un grand vent de 
Nord-Oueft qui dura jufqu'à la nuit, 6c alors le froid devint fort piquant, 
èc s'augmenta tellement cette nuit-là , que tout fe geloit dans nos ten- 
tes: 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. zff 

tes: nous campâmes dans les monragncs que nous avions paflecs le premier Voyages 
Juillet. f^»^ 

Le f. le tems fut ferein tout le jour &; fort froid, le vent de Nord-Oued Tariarie. 
ayant toujours été fort grand , depuis que le foleil fut un peu haut : aupa- 
ravant le froid étoit ii violent, que non-feulemeni les ruillcaux 6c la terre 
étoient gelez, mais encore notre propre foutle fe geloit en iortant de la 
bouche, 6c fe prenoit à la barbe, où plufieurs portoient de petits mor- ^ 
ccaux de glace qui s'y étoient amalTez : nous vînmes camper au-delà de la ment près 
fource du J'cbikir dans une plaine, oî^i il y avoit une fontaine d'e.iu bonne h fource 
à boire, une elpèce de petit étang fervit à abreuver les beftiaux : allez pro- Ju Tchihr, 
che on voyoit entre des hauteurs quelques petits pins épars çà 6c là. 

Le 6. il fît tout le jour un vent d'Ouell extrêmement violent 6c allez 
froid ; ce vent commença deux heures avant le jour 6c vint d'abord du Sud , 
mais peu après il fe tourna à l'Oueft, nous quitâmes le chemin par oii nous 
étions venus environ dix lys avant que de camper: nous pafsâmes 6c repayâ- 
mes une petite rivière, fur les bords de laquelle nous avions campé le tZ. de 
Juin: là nous laifsâmes à rOuell notre ancien chemin, tenant la route du 
mont Petcha : depuis le lieu où nous avions campé le iS.Juin jufqu'au lieu où 
nous campâmes, nous fîmes feulement environ dix lys prefque droit au Sud, 
prenant tant loit peu del'Eil:: lèvent continua la nuit avec la même violence. 

Le 7-11 fit tout le jour un fort grand vent de Nord-Ouell 6c d'Oueft fore 
froid : le matin il neigea deux heures avant le jour; le tems fut couvert pref- 
que tout le jour. 

Nous fîmes 6o. lys, quarante au Sud-Eft ,Sc vingt prefque à l'Eft: nous 
entrâmes dans les montagnes, dont la plupart font découvertes 6c ailes fté- 
riles: quelques unes font couvertes de bois, ce font la plupart des pins. 
Les valées 6c les gorges de ces montagnes font pleines de bons pâturages, 
lefquels étoient encore verds, ce qui elt une marque qu'il n'y a pas fait ii 
froid que dans les lieux où nous avons palTé depuis notre départ, où tous les 
pâturages étoient jaunis 6c deffechez par la gelée: en effet nous vîmes qu'il 
■ n'avoit pas neigé dans la plupart de ces gorges de montagnes où nous paf- 
sâmes , ni même fur les montagnes voifines, julques vers le lieu où nous 
campâmes, qui fut dans une valée arofée d'un ruiiîeau, à vingt lys de l'en- 
trée de ces montagnes. 

Qiiand nous fûmes arivez au camp , il vint un Courier envoyé par So' ^^ reçoit 
fan /<îo)'(?,qui'rendoit compte à Kiou kkoti^. de l.i manière qu'il avoit été re- (ie^5°'/-f» 
çû de l'Empereur, 6c de la fatisfaflrion que Sa Majefté avoit témoignée du Uo^i. 
l'uccés de leur négociation: le même Sofan lao)é nous écrivit auffi un billet 
par lequel il nmis faifoit fçavoir, qu'il avoit fait connoître à l'Empereur, 
combien nous avions contribué à faire conclure la paix aux conditions que Sa 
Majefté avoit défirées, 6c il ajouta que Sa Majefté nous avoit beaucoup loué. 

Le 8. le tems fut encore ferein tout le jour, avec un vent aufiî violent 
que les jours paflez, venant toujours du côté dcl'Oueftj 6c prenant un peu 
du Sud. 

Nous fîmes ce jour-là feulement 42. lys, à ppu près entre l'Eft & leSud- 
Eftj.toujours dans les montagnes,. en fuivant une yalée qui efl arofée d'un 

gros 



zf6 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Voyages gros vuiflcau dont l'eau eft excellente à boire 6c fort claire. Les montagnes 
' >" qui font de pan 6c d'autre de cette valée font la plupart aflez efcarpées,6c 

Tautaius. en partie couvertes d'arbres, en partie de rochers. Cette valée s'élargit en 
quelques endroits ôc forme des plaines alTez agréables, dont le terroir pa- 
roit Don & propre à être cultive : il n'y en a cependant qu'une petite par- 
tic qui le foit. 11 y a par-tout dans cette valée de bons pâturages. 
Camp'é- Sur la fin du chemin nous tournâmes tout court vers le Sud Oueft, ôc 

ment fa- nprés avoir fait un ou deux lys à ce rumb, nous vînmes camper au-delà d'u- 
vorabx. j^g petite rivière, dans hquelle nos gens péchèrent une bonne quantité de 
petits poiflbns afléz iembiables à celui que nous apellons des vandoifes : cet- 
te rivière ne peut gueres paflcr que pour un bon ruifleau , au moins en l'état 
que nous la vîmes : car elle ctoit fort baiïb & aflez peu large : elle a ion cours 
du Sud-Oueft auNord-Eil, ferpentant Sc tournoyant beaucoup, & coulant ' 
avec allez de rapidité. 

Le p. le teins menaça le matin de pluie ou de neige : car le vent d'Oueft: 
qui avoit continué d'être fort violent toute la nuit , s'étant abatu au lever 
du foleil, il s'éleva peu après un vent de Sud aflez grand, qui amena des 
nuages: mais le vent de Nord-Oueil: ayant recommencé peu après avec la 
même violence que les jours précédcns, diflipa aufll-tôt toutes ces nuées , 
& augmenta le froid qui avoit été aflez modéré les deux jours précédens: 
le vent dura tout le jour avec beaucoup de violence. 

Nous fîmes 69. lys prefque droit au Sud, prenant cependant quelquefois 
un peu de l'Eft dans les détours des montagnes: les trente premiers nous 
luivîmes une valée femblable à peu près à celle du jour précédent, fi ce n'ed 
qu'elle étoit un peu plus agréable 6c plus cultivée en quelques endroits par 
ce de ^"' ^"^^ MongoHS^ qu'elle ctoit aroice d'un gros ruifleau, qu'elle étoit diverfifiée 
Gibier. d'arbres, £c pleine de perdrix: nous en faifions partir à tous momens,aui- 
fi-bien que des cailles 6c des faifans: les oifcaux de proye de Â7w; X'/Voa en 
prirent quelques-uns. 

Après avoir lait fo. lys environ, nous tournâmes un peu vers l'Efl:, ^ 
nous fuivîmes une autre valée arolee aufll d'un ruifleau, mais qui étoit à fec 
en plufieurs endroits: nous vînmes camper proche d'un autre ruifleau où il 
y avoit de fort bons four.iges aux environs des montagnes, iembiables à peu 
près à celles du jour précédent. 

Le 10. le tems fut ierein tout le jour, avec un vent d'Ouefl; Se de Nord- 

Oueft allez violent: nous fîmes 70. lys, quarante jufqu'au pied du mont 

PeUha, que les Mongoiis apellent en leur langue, Hamar laùaba». Se le refl:e 

à pafler ce lieu de Pelcha, qui n'ell: pas une fimplc montagne, mais un amas 

de plufieurs montagnes, dont quelques-unes font fort hautes 6c couvertes de 

pins, les autres font en partie découvertes, £c moins hautes. 

tréme- "' ^^ ^^^^ ^^ fameux parmi les Tartares qui le regardent comme un des 

ment plus élevez qui foit au monde, parce qu'il fort delà plufieurs rivières, qui 

froid. ont leur cours du côté de l'Orient 6c de l'Occident, du Nord 6c du Midi : 

Conjedu- c'cit peut-être à caufe de cette grande élévation qu'il y fait extrêmement 

iu\et '^^ fi'oid. On dit qu'il y a de la glace en tout tems : il y en avoit de l'épaifleur 

d'un 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. ly^ 

d'un doigt, que nous vîmes dans trois petits rcfervoirs d'eau qui fe trouvent VoyACB* 
dans un valon entre deux des plus balles montagnes, 6c dans des ruiflcaux en 
qui coulent le long du penchant de la montagne du côté du Nord. Tartakih. 

La plupart des arbres de ces montagnes étoient morts 6c deflçchez, tant Stérilitéde 
les fapins que les autres fortes de bois, ce que les uns atribuent à la grande ""^ ^-3"'°"' 
fécherefle qu'il a fait cette année dans tout le pays : d'autres au grand froid 
des années paflees: la montagne n'ell: point rude à monter du côté du Nord 
par où nous la pafsâmes , mais elle l'elL beaucoup du côté du Sud par où 
nous la décendîmes: l'Empereur y a fait faire un grand chemin exprès pour 
les chaifes roulantes des Reines, qui l'y ont fuivi quelquefois. 

Après avoir décendu cette montagne nous vînmes camper à fept ou huit Abondai»- 
lys du pied dans une gorge de montagnes proche d'un gros ruilîéau , qui ce de F»i- 
prend la fource au mont Petchu: tout étoit plein-là de faifans 6c de che- f^ns- 
vreuils. 

J'ertime que la route peut avoir environ fo. lys au Sud-Oueft, rabatant 
le relie à caufe des détours que nous fîmes dans les montagnes 8c dans les 
valées , le froid ne fut pas fort grand , 6c l'après-midi le tems fut fort tem- 
péré au lieu où nous campâmes. 

Le II. le tems fut ferem , tempéré, ôc aflez calme: nous fîmes d'abord 
6o. lys fuivant toujours la valée où nous avions campé, 6c allant à peu près 
au Sud-Eft. Cette valée eft toujours arofée du même ruilTeau qui le groffit 
de plufieurs autres : les montagnes qui font des deux cotez ne font pas la 
plupart fort couvertes de bois ni extrêmement hautes: mais aflez efcarpées : 
cette valée étoit pleine de faifans, 6c les oifeaux de proye de Kiou kieou vin- 
rent toujours leur donnant la chafle, 6c en privent plufieurs: il y avoit aufli 
des lièvres en quelques endroits. 

Nous pafsâmes proche de plufieurs fources d'eau chaude, fort célèbres Bains d'cac 
parmi les Tartares, qui y viennent prendre les bains, 6c en boire lorfqu'ils chaude. 
ont quelque maladie; nous mîmes pied à terre, 6c j'examinai ces fources 
qui font en grand nombre au milieu de la valée : elles forment un allez gros 
iiiiflèau, je mis la main dans plufieurs, mais je fus obligé de la retirer bien 
vîte, étant impoflible de l'y îaiflèr plus d'un inftant fans fe brûler. 

Cette eau étoit extrêmement claire 6c nette, il y avoit feulement quel- 
ques fofles creufées 6c couvertes de branches d'arbres pour y prendre les 
bains. 

Lorfque nous eûmes fait 6o. lys dans cette valée, nous tournâmes à Kieultie»». 

rOueft, entrant dans un autre détroit de montaenes qui croife le premier: f^ÇO'* 1» 
• ^ r" r ■ ^ 1 ^ 11 j 'i nouvelle 

comme nous y entrions , on aporta a Kiou kicou la nouvelle de la mort <je jj mort 

de l'Impératrice fa nièce: elle étoit morte le 24. d'Août d'une faulTe dcllmpér; 

couche. fa ni<5ce. 

L'Empereur qui fut fort touché de fa maladie la déclara /^^»g i&eca ou Eftimeque 

Impératrice le jour de fa mort. Il y avoit long-tems qu'elle en avoit tous '^""P- *^'"* 

les honneurs, mais fans avoir d'autre titre que celui de Reine, que portent <.e„e 

également les trois premières femmes de l'Empereur. SaMajefté aimoit fort Prinq 
cette Princefle, mais iln'avoit pas voulu )ufques-là la déclarer Impératrice , 

Tome IF. Kk comme 



2y8 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

yoYAGïs comme je l'ai déjà dit, quoiqu'il eût été plufîeurs fois foliicité d'en nom- 

^^ mer une, les unsdifoient que c'étoit par fuperiTiition qu'il ne la nommoit 

Tartarie. ^^^ craignant que ce nom ne fût final à celle qui le portcroit, parce qu'il 

lui en étoit déjà mort deux : les autres s'imaginoient que c'étok pour la 

mortifier, parce qu'il la connoilToit un peu ficre. 

Qiioiqu'il en foit, elle a eu à fa mort & après, non-feulement les hon- 
neurs, mais encore le titre d'Impératrice: trille confolation pour des per- 
fonnes qui n'ont aucune efpérance après cette vie. L'Empereur a auflî fait 
fonpere Cong du premier ordre: cette dignité eft immédiatement après cel- 
le des Princes du iang Royal, entre lefquels il y en a même plufieurs qui 
n'ont que cette dignité, & plufieurs aufll qui ne l'ont pas, Se quivoudroient 
bien l'avoir. Ils font du fang Royal, mais ils n'ont point encore ménté de 
porter le titre de Prince, ôc de recevoir la penfion qui eil atachée à ce 
titre. 
Cérémo- Aufli-tôt que Kim kieoti eut apris cette nouvelle que nous fçavions il y a 
me des un mois, il fe mit à pleurer 6c à loupirer à haute voix, félon la coutume 
Chinois à Jes Chinois & des Tartares, enfuite il continua fa route avec nous jufqu'à 
la mort de j^ première polte, qui n'ètoit pas bien loin de l'entrée de (fctte valée. 
ches/"^"' Quand il y fut arive, il prit auflt-tôt la pofte pour fe rendre ce jour-là 
même auprès de Sa Majelté, que nous Içûmes n'être qu'à foixante lys de 
nous: pour nous autres nous campâmes proche de cette pofte fur le bord 
d'un gros ruiiîeau de fort belle eau. 

Nous finies ce jour-là en tout 60. lys au Sud-Eft, & le relie à l'Oueft. 
Le II. le tems fut ferein 6c en partie couvert, avec un petit vent de 
Sud : le matin il fit froid , mais enfuite l'air fut afiez tempéré. 

Nous fîmes d'abord dix lys environ à l'Oueft, jufqu'à une petite plaine oii 
le fils aîné du Roy ttoit venu camper pour aller a l'apel du cerf: cette plai- 
ne eft au pied d'une montagne, que les gens du pays apcllent îIîjt? : nous 
tournâmes enfuite droit au Sud , 6c nous finies à ce rumb cinquante lys 
jufqu'au camp de l'Empereur. 
yrîfti kimt Sa Majefté qui avoit reçu Kioii kieou le jour précédent, avec de grands 
a Audi-n- témoignages de bonté, lui dit obligeamment, qu'il n'ignoroit pus les fati- 
ce de gués que nous avions efl'uyées, & que nous avions beaucoup fouftcrt dans 

lEmpc- ^g voyage: qu'il étoit fort fatisfait du fuccès delà négociation: & qu'il 
vouloit même donner des marques de fon contentement au pafî'.ige des trou- 
pes: en effet il avoit ordonné qu'on diftribuât à nos Officiers & aux fol- 
dats des beufs, des moutons, de la chair des cerfs qu'il avoit tuez à lachaf- 
fe, du vin, du bcure & des chevaux pour tous ceux qui en manquoient: ce ■ 
qui fut exécuté ponétuellement. 
Réception L'Empereur revenant le foir, les Officiers des troupes de la fuite de nos 
que iRm- Ambafiadeurs, À';W kieou à leur téte,fe rangèrent avec nous fur le chemin où 
a'"^"rou-'' ^^ dcv-oit palier. Sa Majefté ne pouvant diftinguer les pcrfonnes , parce 
nés de -qu'il étoit nuit cloie, demanda qui nous étions. A'/wa/tm^ ayant répondu 
rAmbaf. au nom de tous, Sa Majefté demanda fi tout le monde fe portoit bien : après 
^^'•^- quoi nous allâmes le remercier, en Eiifant les neuf inclinations acoutumées 

vis- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. ifp 

vis-à-vis de la porte de fa tente: il envoya plufleurs plats de fa table aux Of' Votases 
ficiers 6c aux Mandarins de l'Ambaflade. ^a is" 

Nous allâmes enluite le P. Pereira & moi en particulier demander des 
nouvelles de la fanté de l'Empereur, 6c recevoir ies ordres fur ce que nous ^^"Py"'* 
avions à faire: comme il ctoit fort tard, 6c que Sa Majefté devoit aller le qj,',i f^jj 
lendemain avant le jour à l'apel du cerf, nous ne pûmes le voir, mais il jux Mif- 
nous fît dire publiquement qu'il fe portoit bien, qu'il fçavoit que nous fionnaircs. 
avions beaucoup foufïert, èc que c'étoit par nos foins 6c notre diligence quç 
la négociation de la paix avoit réuffi: qu'au relie nous allaflions nous repo- 
{er i Peking, conjointement avec A'iw^ kieou, qui devoit partir le jour iui- 
vant 6c prendre les devans, laiflant le commandement des troupes au Lieu- 
tenant général des armées de l'Empereur. 

Le 1 5. le tems fut ferein èc tempéré tout le jour. 

Nous primes la route de Pekmgzvec Kiou kieou: nous fîmes environ 90. J^"e„neM 
lys prefque droit au Sud, enfuite nous tournâmes toujours à l'Oueft: nous ^ peking, ' 
fîmes environ dix lys à cette route, 6c nous allâmes coucher dans un vil- 
lage qui apartient à un des Régulas de Pekhig. Comme nous tînmes pref- 
que toujours le même chemin que nous avions fait l'année précédente, il 
feroit inutile de repéter ce que j'en ai déjà dit , de même que de tout le ref- 
te de notre route jufqu'à Peking. 

Le 14. le tems fut encore fort tempéré tout le jour, il fit feulement un 
peu froid le matin, ôc chaud fur le midi , l'air fut rranquilc 6c ferein juf- 
qu'au foir qu'il fe couvrit , mais la nuit tous ces nuages fe diffiperent ôc 
fe changèrent en une gelée blanche. 

Le If. le tems fut encore ferein, ^ tempéré tout le jour, mais il y eut 
du vent de Sud-Oueft vers le midi proche de Ngan tftang îun. 

Au reile tout ce pays depuis le mor\t Peîcha^ n'a fait cette année prefque Stérilité du 
aucune récolte, à caufe de la fécherefle qui a été fi grande, qu'elle a p'-ef- Pays en 
que tari toutes les rivières. Il y a plus d'un an qu'il n'cil: pas tombé afl'ezde ^^""^ ^"' 
pluie pour pénétrer jufqu'à deux pouces en terre. 

Le 16. le tems fut ferein tout le jour 6c aflez tempéré, il fit un grand Entrée 
broiiillard le matin: nous pafsâmes la grande muraille, ^ nous entrâmes ^^"^ '^ 
dans la Chine par Kou pe keow. nous vînmes coucher à une petite fortercfl'e '°^' 
qui eft à 40. lys de Che hia. 

Le 17. le tems fut couvert une partie du jour, enfuite il redevint ferein, 
Se fut toujours tempéré. 

Le 18. nous arivâmes heureufement à Peking., le tems fut tempéré 6c Arivée à 
ferein tout le jour, avec aflez peu de vent. Ptk'mg. 

Le zi . enfin le tems fe mit à la pluie, 8c il plut tout le jour. 

Le 12. l'Empereur revint à Pel/'w^: nous allâmes le faluer au palais. Sa Les Mif- 
Majefté avoit ordonné à un des Eunuques de fa chambre de nous atendre fionnaires 
avec T'chao laoyé^ qui étoit fort incommodé, 6c de nous dire quand nous a- j^Empe- 
riverions que Sa Majefté fçavoit bien que nous avions travaillé heureufe- reur à 
ment à la négociation de la paix , pour la faire conclure au gré de fcs Peking^ 
défirs, ôc qu'il vouloit être informé par nous-mêmes des particularitez , êc 

Kk a des 



yorAGES 

SN 

Tartarie. 

Sont régj- 
lés de 
Thé Tar- 
tarc. 



L"Emp: 
êm \es 
Oblations 
devant le 
corps de 
rinipératr.- 



Altération 
dans l'em- 
bonpoint 
dïTEm- 
percur. 

A quoi 
acnbuée. 



L'Empe- 
reur fait 
des Quef- 
tions aux 
Miffionn: 



Réfolu- 
tion ref- 
peflieufe 

duMiffion: 



Les Nî.ifî": 
pré cnteiit 
a l'-trap: 
des peaux 
de K^nard 



qu 



z6o DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

des principales dificukez que nous y avions trouvées : nous répondîmes que 
nous avions fimplement fuivi les ordres de Sa Majellé, 6c tâché de remplir 
notre devoir. 

Enfuitc on nous donna par fon ordre du thé Tartare, 6c il nous fit dire 

l'il nous avoit auiîî deltine à chacun une portion de la chair des cerfs qu'il 
avoit tuez à la chafle: fur quoi il faut remarquer que c'ell la coutume des 
Tartarcs de fécher au folcil la viande de toutes lortes d'animaux, afin de la 
garantir de la pouriture, 6c c'eit: de cette forte de viande principalement 
<jue parmi eux fe nourifient en campagne les gens du commun. 

Le 2,4. l'Empereur alla faire les oblations ordinaires qu'on fait aux morts, 
devant le corps de l'Impératrice défunte ^ qui étoic en dépôt dans une mai- 
fon de plaifance hors de la ville. 

Le 4. de Novembre nous allâmes au palais, demander des nouvelles de la 
fànté de l'Empereur parce que nos Pères avoient remai^qué qu'il avoit perdu 
de fon embonpoint, lorlqu'ils étoient allés peu de jours auparavant lui pré- 
fenter un mémoire, fur l'éclipfe de lune qui devoit ariver ce mois-là. Sa 
Majeilé reçût fort bien notre compliment, 6c nous fit entrer dans ce même 
falon, où nous avions déjà paru deux fois en fa préfence: là on vint nous 
dire de fa part, que s'il paroillbit quelque changement fur fon vifage,il n'en 
faloit pas être furpris, qu'il y avoit eu cette année une grande fecherefic, 
& que par conféquent le peuple devoit beaucoup fouffrir : que la mifcre de 
fon peuple ne pouvoit pas manquer de lui caufer du chagrin: enfuite 
l'Eunuque qui nous aporta cette réponfe, dit que Sa Majelté avoit apris 
aue j'étois aifez avancé dans la langue Tartare, 6c il me demanda ce qui en 
«toit. 

Je répondis qu'en effet j'avois commencé à l'aprendre, 6c comme on 
m'interrogea en dét.iil, je fus obligé de repondre toujours en Tartare, ce 
que l'on raporc.i aulîitôt à Sa Majcllé, qui nous envoya fur le champ un 
bandege couvert de viandes de fa table : ces viandes étoient dans des por- 
celaines très-fines, jaunes en dehors, 6c blanches en dedans. On me dit 
que Sa Majeilé vouloir que je le remercialîe en langue Tartare, ce que je 
fis le moins mal qu'il me fut pofîible. 

Après qu'on lui eût rendu ma rcponfe, il renvoya ime troifiéme fois de- 
mander quelles fortes délivres j'avois lii, fi je les entendois aifément, 6c fi 
j'étois celui qui s'étoit offert d'aller à Oula , pour y aprendre plus facilement 
le Tartare. Je répondis que fi Sa Majefté jugcoit à propos de m'y envoyer, 
j'étois prêt d'y aller, 6c en quelque lieu du monde qu'il lui plairoit. Après 
que nous eûmes goûté de ce que l'Empereur nous avoit envoyé, on nou» 
dit en nous congédiant que Sa Majefté nous cnvoyeroic iaceflament de la 
chair de cerf, qu'il nous avoit fait garder de fa challe. 

Le 17. nous allâmes au palais pour demander fi Sa Majefté defiroit que 
nous la fuiviffions, lorsqu'elle iroit aux obleques de l'Impératrice. On nous 
fit répon le qu'il n'étoit pas nécefiaire. Nous lui préfentâmcs quatre peaux 
de renard noir, que l'Ambafiadeur Plénipotentiaire de Mofcovienous avoir 
danuées. Sa Majefté les reçut agréablement : ce font les plus précieufes &c 

' ks 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



z6i 



les plus chères fourures qui fe^voyent ici, 6c il n'efl: permis à perfonne d'en 
porter, à moins qu'elles n'aycnt été données par l'Empereur. Sa Majcfté 
nous fit préfent en même tems de deux paniers remplis de viande de cerfs 
defféchée, qu'il avoit tuez dans fa dernière chafle. 

Le il. l'Empereur fuivi de toute fa cour, alla aux obféqucs de l'Impé- 
ratrice, qui fe firent au lieu qu'il a choifi pour fa fépulture, 6c où l'on a 
déjà enterré deux Impératrices fes femmes , qui font mortes l'une après 
l'autre, & enfuite fa grand-mere. Ce Prince a témoigné une afliftion ex- 
traordinaire de la mort de cette dernière Impératrice: il alloit une ou deux 
fois pleurer auprès de fon corps, & y dcmeuroit pjufieurs heures: outre ce- 
la tous les Grands de la cour y alloient par fon ordre tour à tour, 6c à toute 
heure. 

Peu après la mort de cette PrincefTe, il envoya à fon père tout ce qu'elle 
avoit de bijoux. Ayant fçu que quatre des Gentilshommes de la chambre 
qui font toujours en fa préfence, étoient à manger enfemble 6c à fe diver- 
tir , dans le tems qu'il étoit le plus afligé de la perte de l'Impératrice : il 
les fit châtier à la manière des Tartarcs, 6c non content de les chafler de 
fa préfence, il punit encore leurs pères, en les privant de leurs charges, 6c 
en les obligeant à faire de grands frais pour nourir à leurs dépens des Eunu- 
ques. C'eil une infaraie, diibit-il, que mes domeftiques que je traite avec 
trop de bonté 6c d'honneur, fafTent paroîtix fi peu de lénfibilité de mon a- 
fluxion, 6c qu'ils fe réjouiflent, tandis que je fuis acablè de douleur. 

Le 1 1. Décembre vers les cinq heures ôc demie du matin, on commen- 
ça à apercevoir de deflus la tour de matématiques de Peking^ une comète 
au Sud-Eft. On re vit qu'environ dix à douze pieds de fa queue, laquelle 
paroiflbit large d'environ un pied. Elle fe terminoit prefque immédiatement 
au-deflbus des trois étoiles, qui font un petit triangle ilocele, dans le repli 
de la queue de l'hidre. Delà elle s'étendolt vers le centaure, 6c paflbit fur 
les deux étoiles de l'épaule droite: comme le refte de la comète étoit enco- 
re caché dans les rayons du foleil , on ne put pas en voir La tête, ni juger 
de fa véritable grandeur. 

Le 12. la comète parut encore, 6c l'on remarqua que fon mouvement 1» 
portoit vers le Sud-Oueft. 

Le 15. j'allai l'obferver fiir l'une des tours de notre églife vers les fix 
heures, il paroifToit comme deffus l'horifon environ deux braflesde là queue, 
laquelle fembloit avoir environ un pied de large. 

Le 14. j'obfervai encore la comète, 6c je remarquai qu'elle s?avançoit fort 
vite vers le Sud-Oueft, 6c s'éloignoit notablement: elle paroiflbit moins 
éclairée, 6c commençoit à s'éfacer: on a meluré ion mouvement à l'ob- 
fervatoire de Peking. On a trouvé qu'elle avançoit vers le Sud-Oueft d'un 
degré 6c demi environ en 24, heures. 

Ce jour-là même l'Empereur retourna à Peking^ après avoir chafle à l'oi- 
feau en revenant des obféques de l'Impératrice: nous allâmes au palais nous 
informer félon la cojutume de fa fanté : il nous fit l'honneur de nous faire 
auffî dem;inder comment nous aous portions j 6c il nous fit faire quelques 

KJc 3 quef- 



Voyage* 

EN 

Tartarib. 

L'F.mper: 
va aux 
Oiféques 
de rimp: 



Officiers 
punis pour 
Icnr ina- 
ten'ion à 
la mort <<e 
llmpératr: 



Aparition 
d'une Co"! 
niétc à 
Peking, 



Obfer- 
vation & 
cours de 
certe Go« 
aiéte. 

Mcfure do 
Ion mou> 
vcment.. 



Curioiifé 
de rEmp:: 
à ce fujeei 



Vov*GlS 

I: N 

Tautarie. 



L'Emp; 
fait don- 
ner du 
Thé Tar- 
tare aux 
Miffionn: 

Les MifT: 
font grati- 
fiés de 
l'Emp: de 
plufieurs 
pièces d'é- 
lofv.'. 



L'Einpc- 

leur fc fait 
expliquer 
l'ufage des 
inftrunieiis 
de Maîc- 
maiiques. 



Manufac- 
tures Im- 
périales. 



Déft-auD- 
ii\t des 
inftruTnens 
de Maté- 
matiques 
faits à 
ftking. 



i6i DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

queftions touchant la comète, fur laquelle le tribunal des matématiques ve- 
noit de donner un mémoire. 

Le I f . la comece ne parut prefque plus , à caufe des vapeurs qui étoieitt 
à l'horiibn, ôc parce qu'elle étoit déjà fort éloignée : on l'obfcrva encore 
quatre ou cinq jours à l'obfervatoire, d'où on ne diltinguoic qu'a peine la 
lueur de ia queue, tant elle devenoit foible. On n'a point vu fa tête qui é- 
toit encore dans les rayons du foleil, lorique fa queue a tout-à-fait dilparu. 

Le 31. l'Empereur retourna ici de l'on parc, nommé en Chinois i7^ 
tpée , où il étoit allé depuis douze ou quinze jours prendre le divertilTe- 
ment de la chaflé : ce parc eft plein de cerfs, de chevreuils, de lièvres, de 
faifans. Sec. 

Le premier jour de l'année 1690. nous allâmes dès le matin au palais de- 
mander félon la coutume des nouvelles de la fanté de l'Empereur, qui nous 
fit donner du thé Tartarc, dont il ufe lui-même. Il nous fit faire diveries 
queftions fur quelques remèdes, & entr'au très fur les cautères, s'informant 
comment on les apliquoit en Europe, en quelle partie du corps. Se pour 
quelle forte de maladie. 

Le f . nous fûmes apellez au palais le P. Pereira 6c moi de la part du 
tribunal du grand-maître de la maifon de l'Empereur, qu'on nomme en 
Tartare Poyamban^ pour recevoir ce que Sa Majefté avoit ordonné qu'on 
nous donnât en conlidèration des quatre peaux de renard noir que nous lui 
avions offertes. Ce don de l'Empereur fut de dix pièces de foye, fatin Se 
damas , que les Officiers des magalins du palais nous mirent entre les mains. 
Nous allâmes aulFitôt en remercier l'Empereur avec les cérémonies a- 
coutumèes. 

Le 10. un des Gentilshommes delà charnbrc de l'Empereur vint chez 
nous de la part de Sa Majelté, pour nous dire de nous rendre au palais le 
lendemain, afin de lui expliquer l'ufage des inftrumens de matématiques, 
que nos Pères lui ont donné en divers tems, ou qu'ils lui ont fait faire à 
l'imitation de ceux d'Europe. On nous ajouta que l'intention de Sa Majef- 
té étoit que je parlafle en Tartare, Se que lorfque je ne pourois pas bien 
m'expliquer en cette langue , le P. Pereira parleroit en Chinois. On nous 
permettoit aufil d'amener un des trois autres Pères à notre chois. 

Le If. nous allâmes au palais les Pères Pereira, Thomas, Se moi, félon 
l'ordre que l'on nous en avoit donné. Nous fûmes introduits dans l'un des 
apartemcns de l'Empereur, nommé Tang fm tien, dans lequel travaillent 
une partie des plus habiles ouvriers, peintres, tourneurs, orfèvres, ouvriers 
en cuivre, Sec. Là on nous fit voir les inftrumens de matématiques, que Sa 
Majefté avoit fait placer dans des boètes ou layettes de carton aflez propres. 
Se faites exprès. Il n'y avoit pas d'inftrumens fort confidérables: tout con- 
fiftoit en quelques compas de proportion, prefque tous imparfaits, plufieurs 
compas ordinaires grands Se petits de plufieurs fortes, quelques équerres 8c 
règles géométriques , un cercle divifè d'environ un demi pied de diamètre 
avec fcs pinnulcs. Le tout fait aflez grofiièrement. Se bien éloigné de la 
propreté. Se de la jufteflc dont étoient faits les inftrumens que nous avons 

a- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. zS^ 

aportez,ainfi que les gens de l'Empereur qui les avoient vus quand nous ari- Voyages 
vâmcs, en convinrent eux-mêmes. Sa Majeftc nous fit dire que nous cxa- bn 
minaffions bien tous les ufages de ces inllrumens , afin de les lui expliquer Taki^rie. 
clairement. Il ajouta que nous aportaflions le lendemain matin les autres 
inllrumens que nous avions en notre maifon, propres à mefiirer les éléva- 
tions Se les diilances des lieux , & à prendre les diilances des étoiles. 

Le i6. nous revînmes au même apartement, & l'on envoya chercher le P. Defcrip. 
Suarcs : cet apartement confille en un corps de logis à deux ailes. Le corps V°'^ '^^ 
de logis qui ell tourné droit au Sud , eft compofé d'une l'aie avec deux nie,^rdê 
grands cabinets, un de chaque côté: l'ur le devant da la fale il y a une ga- rtmp: 
lerie d'environ quinze pieds de large, qui n'eil: ibutenue que par de grofics Première 
colomnes de bois, avec une charpenterie peinte, & enrichie de Iculpture chambre, 
ôc de dorure , mais fans plat-fond , pavée de grands careaux de brique 
qu'on a foin de froter ôc de rendre aufli clairs que le marbre. La fale n'eft 
pas fort magnifique: elle a une ellrade au milieu élevée d'environ un pied 
de terre, fur laquelle il y a un tapis de pied , affez femblable à nos tapis de 
Turquie, mais fort commun, ce font de grands dragons qu'on voit l'ur ce 
tapis. Le trône de l'Empereur qui n'cll proprement qu'une grande chaife à 
bras de bois doré, ell: au fond de cette eltrade: le lambris de la fale eft doré 
6c peint, mais d'une manière afles commune: au milieu du lambris eft un dra- 
gon en Iculpture , qui tient un globe pendu à fa gueule. Des deux cotez 
de la fale on voit de grandes chambres qui peuvent avoir chacune trente 
pieds en quaré : celle qui eft à gauche en entrant étoit pleine d'ouvriers,, 
c'eft-à-dire, de peintres, de graveurs, de vcrnifleurs: il y avoit aufli beau- 
coup de livres dans des armoires fort fimples. 

L'autre chambre eft celle où l'Empereur s'arêtc d'ordinaire , quand il Seconde- 
vient dans cet apartement : elle eft pourtant extrêmement fimple, fans chambre, 
peinture, f^ns dorure, 6c fans tapilTerie: il n'y a que du papier blanc collé 
fur les murailles : fur le devant du côté du Sud , il y a une ellrade haute d'en- 
viron un pied & demi, qui va d'un bout de la chambre à l'autre: cette 
eftrade n'eft couverte que de tapis de laine blanche fort commune. Au mi- 
lieu il y a un matelas couvert de fatin noir, fur lequel s'aflied l'Empereur, , 
6c une efpéce de chevet pour s'apuyer. A côté on voit une petite table de 
la hauteur d'environ un pied d'im bois vernifte affèz propre, fur laquelle eft 
l'écritoire de fa Majefté avec quelques livres, une calTblette, & des paf- 
tilles en poudre fur un petit taboin-et. Cette caffblette étoit faite d'un mé- 
lange de métaux eftimés à la Chine, quoique ce ne foit la plupart que du- 
cuivre: mais cette eipèce de cuivre eft fort ancien ôc fort rare. Il y avoit 
proche du lieu oîi Sa Majefté pafloit, quelques-uns des fruits de cire que 
nous lui préfentâmes à notre arivée à Peking. 

Cette chambre étoit ornée d'une armoire pleine de livres Chinois,. ÔC de O'-nemcns 
plufieurs tables chargées de bijoux êc de raretez, de toute forte de petites de cette 
coupes d'agathé de diverfes couleurs, de porphire, 6c de femblables pier- chambre.. 
res prccieufes, de petits ouvrages d'ambre, jufqu'à des noix percées à jour 
avec beaucoup d'adrcfle : j'y vis auflî la plupart des cachets de Sa Ma- 
jefté, qui font dans un petit cofre de damas jaune fort propre: il y en a. 

de- 



t64 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

V. ïAGis de coûtes les Riçons, & de toutes les grofTeurs : les uns d'agathe, les autres 
**> de porphirc , quelques-uns de jalpe, quelques-autres de criftal de roche: 
Tamaris, tous ne l'ont compofez que de lettres, Se fur la plupart, il n'y a que des 
caraftcres Chinois. J'en vis feulement un grand qui étoit dans les deux lan- 
gues: voici les mots qui étoient écrits en Tartare, Ontcbo Coro Tchc Tchen- 
ticacoujabonny pa7-peii^ c'eft-à-dire, le joyau ou le fceau des aftioiis gran- 
des, étendues ÔC ians bornes: fur quelques-uns il y avoit aulîi une elpèce 
de cartouche fermé par deux dragons, qui renfermoient la lettre du fceau. 
Des rfiver- Dans cette même falé on voyoit un atelier d'ouvriers, qui ne font ocu- 
fes eirèces pez qu'à travailler en carton: ils font ces fortes d'ouvrages avec une pro- 
d'Ouvricrs prêté qui furprcnd. Ce jour-là Sa Majeflé nous envoya plufieurs mets de 
v"'l/ t"^*' t^ble, il nous fit enfuite apellcr en fa préfence dans l'apartement où nous 
le vîmes la première fois qu'il nous donna audience. Ce lieu s'apcUe Kien 
tfmg kong^ & clt femblable à celui du Tangtfm tien^ mais la difpolition en 
ell néanmoins plus propre: aufli ell-ce celui où Sa Majellé fait fon féjour 
ordinaire : il etoit dans une chambre qui efl; à droite de la fale. Cette 
chambre eil remplie de livres, placez 6c rangez dans des armoires, qui ne 
Les M(r- ^'^^^ couvertes que d'un crêpe violet. L'Empereur nous demanda en en- 
lom l'ntro. trant fi nous nous portions bien: 6c après que nous l'eûmes remercié de 
diiits «u- cet honneur, en nous prorternant jufqu'à terre félon la coutume, il s'a- 
près de drefTa à moi, 6c me demanda fi j'avois beaucoup apris de Tartare, 6c fi 
xcuT''^' j'entendois les livres écrits en cette langue: je lui répondis en Tartare 
même, que j'avois apris un peu de cette langue, 6c que j'entendois pafia- 
blcment les livres d'hiltoire, que j'avois lus: Sa Maj elle fe tourna vers fes 
gens: il parle bien, dit-elle, il a l'accent bon. 
Premier Enfuite il nous fit avancer proche de fa perfonne, 5c il commença par 

Entretien mc demander l'explication d'un demi cercle que Monfeigneur le Duc du 
'^'^'^«"m M^i"^ ^ut la bonté de nous donner lorfque nous partîmes de France, 8c 
'*^*^ ■ • que je préfentai ce jour-la à Sa Majellc. Je lui en expliquai les divers ufa- 
ges: il voulut fçavoir jufqu'à la manière de divifer les dégrés en minutes, 
6c par les cercles concentriques 6c les tranfverfales: il admira 6c loua fort 
la julkfie de cet inflrument, 6c il témoigna vouloir connoître les lettres 6c 
les nombres Européans, afin de pouvoir s'en fervir lui-même. Après quoi 
il prit fes compas de proportion , dont il fe fit expliquer quelque chofe, ôc 
après nous avoir entretenu près d'une heure, méfurant lui-même avec nous 
les dillances de ces élévations, marchant 6c agifiant aufiî familièrement que 
pouroit faire un père avec fes enfans: il nous renvoya , en nous ordon- 
nant de revenir le lendemain. 
Second Le 17. Sa Majefté nous fit apeller de fort bonne heure au palais : nous 

hnireticn. demeurâmes en fa préfence plus de deux heures à lui expliquer différentes 
pratiques de géométrie : il nous parla toujours avec beaucoup de bonté ^ 
de fiimiliarité : il fe fit répéter l'ufage de plufieurs inftrumens que le P. 
Verbiefl: lui avoit autrefois fait faire. Je lui parlai toujours en Tartare, mais 
je ne voulus pas entreprendre de faire des explications de matématiques : 
je m'en excufai auprès de Sa Majefté, fur ce que je ne fçavois pas aflez bien 

h 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



Z6f 



la langue, ni Chinoife, ni Tal'tarc, pour pouvoir parler à propos , fur-tout 
en matière de i'ciences , ne fçachant pas même les termes Chinois ni Tar- 
tares qui lui conviennent: mais je lui dis que quand nous aurions bien apris 
le T«rtare, le P. Bouvet & moi , nous pourions lui hure des leçons de 
matématiques ou de philofophie d'une manière fort claire Se fort nette , 
parce que la langue Tartare furpalfe de beaucoup la langue Chinoife , en 
ce que celle-ci n'a ni conjugaifons, ni déclinaifons, ni particules pour lier 
les difcours, au lieu que dans celle-là elles fout fort communes. 

L'Empereur parut prendre plaifir à ce difcours, & fe tournant du côté 
de ceux qui Tenvironnoient : cela efl vrai, leur dit-il, 6c ce défaut rend la 
langue Chinoife beaucoup plus dificile que la Tartare. Comme nous étions 
fur le point de nous retirer, VEmpercur ordonnz i l'chao laoyé , qui étoit 
préfent, de fe faire expliquer clairement ce que nous avions à lui dire, par- 
ce qu'il avoit fouvent de la peine à entendre notre langage. 

Le i8. nous retournâmes encore tous les quati'C au palais, où l'on expli- 
qua quelques pratiques- de géométrie à Tcbao laoyé. Sur le foir Sa Majeilc 
nous envoya plufieurs mets de fa table, & entr'autrcs un fort beau poiflbn 
venu de Leao tong de très-excellent goût: il étoit de la même efpece que 
ceux que nous péchâmes dans la rivière de Kerlon^ lorfque nous allions à 
Niptchoii: comme Sa Majeftè étoit foin ocupée ce jour-là, elle nous ren- 
voya de meilleure heure à la maifon. 

Le 19. étant allez comme les jours précèdens au palais , Sa Majeflé 
vint dans l'apartcment à'Tang tftn tien , oh. nous étions ; il s'aréta d'a- 
bord à faire glifler quelques-uns de fes gens fur la neige qu'on avoit prépa- 
rée exprès; enfuite il alla à l'atelier des peintres, 6c enfin il vint dans la 
chambre où nous étions : il fut avec nous aflez long-tems , 6c fe fit expliquer, 
comme auparavant, des pratiques de géométrie, 6c les ufages d'un aftrola- 
be que le P.Verbiefl lui avoit fait faire: il paroiflbit fe faire un honneur au- 
près de nous , 6c auprès de fes gens même d'entendre ces fciences , 6c de 
comprendre ce qu'on lui expliquoit. 

Le 10. l'Empereur vint encore à Tmig tfin tien^bi. y demeura plus de trois 
heures avec nous, il nous avoit envoyé des mets defarable,entr'autres d'u- 
ne efpèce de crème aigre qui eft fort eftimée parmi les Tartares, 6c il eut 
la bonté de nous faire dire , que fçachant qu'elle étoit de notre goiît , il n'a- 
voit pas mangé celle qu'on lui avoit fervie,6c qu'il nous l'avoit réfervée. Ce 
jour-là Sa Majeftè nous témoigna encore plus de bonté, 6c fe familiarifa 
davantage avec nous que les précèdens. Il me fit beaucoup de queftiohs, 
6c me dit des chofes fort obligeantes : il parut furpris de ce qu'en fi peu de 
temsj'ètois fi fort avancé dans la langue Tartare, fur-tt)ut demeurant dans 
une maifon où il n'y a perfonne qui parle cette langue. 

Sur ce que je lui dis que le dernier voyage en Tartarie m'avoit beaucoup 

fervi, il me répliqua, que quand il y auroit Heu d'en faire quelqu'autre, il 

fe ferviroit de moi. Enfiiite après avoir encore pris avec nous plufieurs dif- 

lances 6c élévations, il me demanda quelles étoient les connoiflances du P. 

•Tome IV. Ll Beu- 



VoYACBI 

EN 

Tartarie; 



Différence 
de la Lan- 
gue Tarta- 
re avec la 
Chinoife. 



Troifîémc 
Enuetien. 



L'Empe- 
reur s'in- 
forme des 
talents du 
P. Bouvet, 



VOTAGlS 
EN 

Tartarie. 



Queftion 
de l'Empe- 
reur fur la 
manière la 
plus com- 
mode d'a- 
prendre le 
Tartarc. 



Décifion 
de l'Empe- 
reur. 



Les MiH": 
font intro- 
duits chés 
les chets 
du Tiihu- 
nal As 
I'âyar/ibj/2. 

Se perfec- 
tionnent 
dans h 
Lani;ue 
Tart'ire.. 



i66 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Bouvet: je lui répondis qu'il avoit fait les mêmes progrès que moi dans la 
langue Tartare , & qu'il fçavoit de même les matématiques , ôc les autres 
fciences d'Europe. 

Le zi. Sa Majeflé fit feulement apeller les Pères Thomas ôc Pcreira, 
lorfque nous i'ortions aftuellement du palais, pour fe faire répéter une ex- 
plication, &c il fit dire qu'il n'étoit pas néccflaire que le P. Suarez revint 
davantage. 

Le zi. les deux Pères furent encore apellez comme le jour précédent , & 
l'Empereur n'ayant pas pu bien entendre une pratique de géométrie 
qu'ils lui expliquèrent, il les renvoya de bonne heure. Peu après il nous en- 
voya ordre de délibérer entre nous le P. Bouvet & moi, lequel feroit le plus 
à propos pour nous perfeéTionner au plutôt dans la langue Tartare, ou de 
venir tous les jours au tribunal du Poyamban * : ou bien de voyager dans 
les pays des Mautcheoux. Je répondis, que nous n'avions pas à délibérer, 
puilque Sa Majefté étoit bien plus éclairée que nous, êc qu'elle connoifloit 
mieux le moyen d'aprendre plus facilement cette langue : que d'ailleurs 
comme nous ne l'aprenions que pour lui complaire , il nous étoit indifé- 
rent de quelle manière nous l'apriffions, pourvu que Sa Majefté fût fa- 
tisfaite: qu'ainfi je la fupliois de nous marquer fes intentions, & que nous 
étions prêts de faire ce qu'il lui plairoit. 

L'Empereur nous envoya dire au même moment, que la faifon d'Hiver 
n'étant pas propre à voyager, nous irions tous les jours au tribunal de 
Poyamban^ où il y aiu'oit des gens habiles avec qui nous pourions nous ex- 
ercer tant qu'il nous plairoit: que nous prendrions nos repas avec les chefs 
du tribunal, & qu'après que le froid feroit paflè, il nous feroit faire un 
voyage dans la Tartarie orientale. 

Le Z3. nous allâmes le P. Bouvet 6c moi au palais pour remercier l'Em- 
pereur de cette faveur. Sa Majefté nous fit dire, qu'il feroit tems de la re- 
mercier quand nous fçaurions parfaitement la langue Tartare, & peu après 
il nous admit en fa préfence 6c fit plufieurs queftions particulièrement au P. 
Bouvet, qu'il n'avoit pas vu les jours prccédens. 

Le foir 'Tchao laoyé ^ qui dès la veille avoit porté les ordres de l'Empereur 
aux chefs du tribunal de Poyamban^ nous y conduifit lui-même, &: nous 
préfenta aux grands-maîtres & au premier maître d'hôtel. Ces Mcflleurs 
nous reçurent civilement, 6c nous marquèrent une chambre vis-à-vis de la 
file oij ils s'aflcmblent eux-mêmes pour y venir. Dès le lendemain un 
d'eux vint en pcrfonne donner les ordres pour la faire préparer. 

Le 14. nous commençâmes à aller à ce tribunal, où on nous donna deux 
petits Mandarins Târtares naturels, pour aprcndre avec eux la langue, avec 
ordre de faire tout ce que nous fouhaiterions. On en aflîgna encore un plus 
confidérable, ôc fort habile dans les deux langues, pour venir une fois tous 

les 



* C'cft le trihunal des grands maîtres, S; maîtres d'hôtel du palais ,. où toutes ks affai» 
res fe traitent en Tartare. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 167 

les jours nous expliquer les difîcultez fur lefquelles les autres n'auroient Voyaok 
pu nous fatisfaire entièrement , fie poiir nous aprendre la finelîe de la lan- * ^ 
pue. Tartarii, 

Il fe trouva que l'un d'eux avoitété Mandarin de la doiianc à Ningpo dans 
le teras que nous y arivâmes. Il fut bien étonné de nous voir dans un état 
différent de celui où nous avions paru à fon tribunal; mais comme il nous 
avoit bien traitez, il nous reconnut fans peine, fie nous ne manquâmes pas 
aufli de le remercier du traitement favorable qu'il nous avoit fait en ce tems- 
là fans nous connoître. 

Le 2.7. l'Empereur ayant envoyé des fruits fie des confitures de fa table aux Marques 
Pères Pereira 6c Thomas , qui continuoient d'aller au palais pour faire des '^.^ t^onté 
explications de matématiques, il nous en envoya de même dans le tribu- enve^'^M 
nal oix nous étions, ce qui étoit une nouvelle preuve de la bonté finguliére Miffionn: 
dont il nous honoroit. 

Le 29. l'Empereur nous envoya encore des confitures féches de fa table, 
que nous diftribuâmes aux chefs du tribunal. Peu de jours après Sa Majef- 
té envoya aufîl en notre maifon des cerfs, des faifans , des poiffons, des 
oranges pour le commencement de la nouvelle année, fie nous allâmes la 
remercier. 

Le neuvième premier jour de l'année Chinoife nous allâmes rendre nos ^.'^''énio- 
refpefts à l'Empereur félon la coutume, nous trouvâmes les Mandarins de nouvelle 
tous les tribunaux , fie les Officiers des troupes affemblez dans la troifiéme année en- 
cour en entrant du côté du Midi, qui eft la plus grande de toutes, fie nous vers rEm- 
fûmes préfens aux trois génuflexions, acompagnées de neuf batemens de P*^"^^"'"- 
tête, qu'ils firent tousenfemble, le vifage tourné vers le dedans du palais: 
cette cérémonie fe fit avec beaucoup d'ordre. Chaque Mandarin fe rangea 
d'abord chacun félon fa dignité: ils étoient au nombre de plufieurs milles, 
tous revêtus de leurs habits de cérémonie, qui ont aiTez bon air pendant 
l'Hiver, à caufe des riches fourures dont ils font couverts, fie de leur brocard 
d'or fie d'argent qui ne laiflè pas de briller , quoique les fils d'or ne foient 
que delà foye, couverte d'une feuille d'or ou d'argent. 

Tous ces Mandarins étant ainfî debout* rangez en ordre, un Officier du 
tribunal des cérémonies cria à haute voix, à genoux: à cette fommation ils 
fe mirent à genoux tous enfemble : enfuite il cria trois fois , frapez de la, 
tête contre terre ^ ce qui fut incontinent exécuté : tous frapoient en méme- 
tems de la tête à chaque fois qu'on le répétoit: après quoi le même dit, Z?- 
vez-vous^ fie tous s'étant levez debout, on répéta encore deux-fois de fuite 
la même cérémonie: de forte qu'il y eut trois génuflexions fie neuf bate- 
mens de tête : refpeft qui ne fe rend à la Chine qu'au feul Empereur , fie 
que tous depuis fon propre frère aîné, jufqu'au moindre Mandarin lui ren- 
dent exaétement dans d'autres ocafîons : les foldats fie les ouvriers du palais Excellence 
qui ont reçu quelque gratification de Sa Maji^ilè , demandent permiffion de cette 
de le remercier, fie font les neuf batemens de tête à la porte du palais. Le cérémo- 
peuple fie les fimples foldats ne font prefque jamais admis à faire cette céré- ^'^' 
monic : fie on eftime les gens bien honorez quand l'Empereur reçoit d'eux 

Ll z cette 



VOTAÊES 
TAB.T*aIE. 



ffécîution 
& exaâi- 
»ude rcqui- 
fes en 
cette oca- 
fion. 

Particula- 
rités de 
ectte céré- 
monie. 



Apar.eil 
de cette 
cérémo- 
nie. 



Vcflii:;<"s 
de la Utc 



a68 DESCRIPTION D.E L'EMPIRE DE LA CHINE, 

cette forte de rcfpefl:: mais fur- tout c'efl une faveur fînguliére, quand Sa. 
Majefté admet quelqu'un à la faire en fa préfence: ce qui ne fe fait gueres 
que la première fois qu'on a l'honneur devoir l'Empereur, ou en quelque 
ocafîon confidérable, 6c que par des perfonnes d'un rang diltingué. 

En effet, lorfque les Mandarins vont de cinq en cinq jours au palais pour 
y rendre leurs relpefts à Sa Majelté, quoiqu'ils le faiî'ent toujours en habits 
de cérémonie, &C avec les mêmes formalitcz , l'Empereur ne s'y trouve 
prefque jamais en perfonne, & ils ne le font que devant fon trône: il n'y 
étoit pas même ce premier jour de l'année, lorfque nous vîmes tous les 
Mandarins des tribunaux & des Officiers de guerre s'aquiter de ce de- 
voir. 

Au refle cette cérémonie fe fait avec beaucoup de précaution 6c d'exac- 
titude: car il y a là des cenfeurs qui examinent toutes chofes, 6c c'ell une 
faute qui ne demeure pas impunie, que de manquer de gravité dans cet- 
te ocalion , ou de s'aquiter de ce devoir légèrement 6c par manière d'a- 
quit. 

Comme Sa Majefté étoit allée dès le matin, félon la coutume, honorer 
fes ancêtres dans le grand palais qui eft deftiné à cette cérémonie, une par- 
tie de l'équipage qui l'avoir acompagné , étoit encore rangée dans cette 
troiliéme cour, èc dans la quatrième. Dans la troifiéme il y avoit quatre 
éléphans afl'ez fuperbement enharnachez,8c beaucoup plus magnifiquement 
que ne le font ceux que nous avons vu à la cour du Roi de Siam : quoique 
ces éléphans ne fulfcnt pas li beaux, ils étoient chargez de grofl'es chaînes 
d'argent, ou au moins de cuivre doré, ornées de quantité de pierreries, ils 
avoient les pieds bien enchaînez l'un à l'autre, de peur de quelque acci- 
dent. Ils portoient chacun une cfpèce de trône, qui avoit la forme d'une 
petite tour: mais ces trônes n'étoient pas fort magnifiques. Déplus il y 
avoit encore quatre autres trônes , portez chacun par certain nombre 
d'hommes, 6c c'étoit fur l'un de ceux-ci que l'Empereur avoit été porté au 
palais de fcs ancêtres. 

En entrant dans la quatrième cour, nous y vîmes deux longues files d'é- 
tendards de di6Fèrentes formes j 6ode diverfes couleurs, de lances avec des 
toufes de ce poil rouge, que les Tartares mettent fur leur bonnet en Eté,. 
6c différentes autres marques de dignité qu'on porte devant l'Empereur, 

3uand il marche en cérémonie: ces deux files s'ctcndoient jufqu'au bas du 
égré de la grande fale , dans laquelle l'Empereur donne quelquefois au- 
dience: ces gens qui portoient ces marques de la dignité Impériale, avoient 
auffi des habits de cérémonie, mais fort communs, 6c qui ne font diftin- 
guez que par leur couleur bigarrée. 

Au-dedans de CCS files, il y avoit quelques-uns des chevaux de l'Empe- 
reur , allez bien inharnachez , 6c conduits par des eftaficrs. Dans la fa- 
le les Régules, les Princes du l'ang, 6c tous les Grands de l'Empire étoient. 
rangez chacun fclon fon rang, 6c y atendoient l'Empereur pour lui rendre 
leurs rcfpeéts. 
Après avoir travcrfè cette cour, nous entnimcs dans la cinquième, au 

fond, 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 169 

fond de laquelle il y a une grande plate-forme, environnée de trois rangs Voyages 
de baluftrades de marbre blanc l'un fur l'autre. Sur cette plate-forme étoit "^^ 
autrefois une fale Impériale , apellce la f;le de la concorde : c'étoit-là '^'^^a'^'^' 
qu'étoit le plus fupcrbe trône de l'Empereur, 5c où Sa Majeilé recevoir les ^'^ '' *^*^"'- 
refpeéts des Grands & de tous les Officiers de la cour. On y voit encore 
deux petits quarez de pierres rangez de diftance en dillance, qui détermi- 
nent jufqu'où les Mandarins de chaque ordre doivent s'avancer. Cette ialc 
fut brûlée il y a quelques années. Qîjoiqu'il y ait long-tems qu'on a affigné 
un milion; de taéls * pour la rétablir, on n'a pas encore commencé à le 
faire, parce qu'on n'a pu trouver des bois de lagrofleur dont étoient les prc- 
cédens,^ Se il faut les faire venir de trois ou quatre cens lieues. 

Sur quoi je remarquerai en paffant que les Chinois font tellement atachcz Attache-'' 
à leurs anciens ufâges, que rien n'eit capable de les faire changer. lisent, "^^"^ ^^^ 
par exemple, de très-beau marbre blanc qui ne leur vient que de douze ou poù?°ieurs 
quinze lieues de Peking : ils en tirent même des mafles d'une grandeur énor- anciens 
me, pour l'ornement de leurs fépulchrcs, 6c il y en a de très-grandes ôc'de Ufages. , 
trés-grolTes colomnes dans quelques cours du palais, cependant ils ne lé fer- 
vent nullement de ces marbres pour bâtir leurs mailons, ni même pour le 
pave des laies du palais: ils y employent de grands careaux de brique, lef- 
quels à la vérité font fi bien frotez 5c fi luifans, que'je les pris pourdu mar- 
bre la première fois que je les vis. 

Toutes les colomnes des bâtimens du palais font feulement de bois, fans Conflruc- 
ctrc relevées par d'autres ornemens que par le vernis : ils ne font aufîî des |'°" ^^ ^'^ 
voûtes que fous les portes ôc fous les ponts: toutes les murailles font de bri- 
ques: les portes font couvertes de vernis verd qui elt fort agréable à la vue: 
les toits font pareillement de brique, qu'ils enduifent d'un vernis jaune: les 
murailles en dehors font crépies en couleur rouge,, ou de brique polie 6c 
fort égale: 8c en dedans elles font fimplement tapiffées de papier blanc, 
que les Chinois fçavent coller avec beaucoup d'adrefle. 

Après avoir traverfé cette cinquième cour, qui eft extrêmement vafte, 
nous entrâmes dans la fiziérae, qui ell celle des cuifines, oià tous les Hias 
ou gardes du corps 8c autres Officiers de la maifon de l'Empereur, c'eft-à- 
dire, ceux qui palîént proprement pour fes domeftiques , atendoient Sa 
Majefté , afin de l'acompagner lorlqu'elle iroit recevoir les refpeéts des 
Princes Se des Grands de l'Empire: nous demeurâmes à la porte de cette 
fiziéme cour, atendant que l'Empereur eût donné fon audience de céré-» 
monie. 

Lorfqu'il en fortit pour aller dans lu fale de la quatrième, où étoient les L'Emp: 
Régulos 8c les Grands titulaires de l'Empire , nous allâmes l'atendre dans donne fon 
la cinquième cour: après les audiences finies, il retourna, non pas par la 5e"c'é'é^^ 
porte du milieu par laquelle il étoit venu, mais par celle d'une des ailes, 8c nionic. ' 
pafla fort proche du lieu où nous étions debout. Sa Majeftc étoit vétuc 

d'une 

*" C'elt-à-dirc , environ huit miiions de livres monnoye d« France. 

Ll 3, 



170 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

VovACEi d'une vefte de zibeline fort noire, 6c avoit un bonnet de cérémonie, qui 
^^ n'eft diftingué des autres que par une efpéce de pointe d'or, au haut de la- 
TàRTARiK. qu^jUe il y a une grofle perle en forme de poire , 6c au bas, d'autres per- 
Son HaW- i^j toutes rondes. Tous les Mandarins portent auili au fommet de leurs bon- 
lement. ^cts de cérémonie, chacun une pierre précieul'e. Les petits Mandarins du 
neuf ou huitième rang, n'ont que des pointes d'or: depuis le feptiéme or- 
dre jufqu'au quatrième, ce n'eft que du criftal de roche taillé. Le quatriè- 
me a une pierre bieue,6c depuis le troifiéme jufqu'au premier, elle eft rou- 
ge toute taillée en facettes. Il n'y a que l'Empereur 6c le Prince héritier, 
qui portent une perle au lommet du bonnet. 

Après que l'Empereur fut rentré, nous le fuivîmes jufqu'à la porte qui 
cft au bout de la iéptiéme cour. Nous le fîmes avertir que nous étions ve- 
nus pour lui rendre auffi nos refpeéts: cependant nous fuivîmes un Taiki ou 
Prince Mongou^ petit-fils de l'ayeul de l'Empereur, 6c déjà dcftinc pour ê- 
ire fon gendre, qui étoit aufli venu là pour lui rendre fes hommages , ce 
qu''on lui fit faire au milieu de la cour, ayant le vifage tourné du côté du 
Nord, où étoit alors l'Empereur. Sa Majefté envoya à ce Prince un grand 
Les Mil!: plat d'or, rempli de viandes de fa table: il envoya auffi un autre plat tout 

lont intro- fgrnblable à deux de fes Hias ou gardes , qu'il confidére le plus. Enfuite 

dans au- ,, , . , ^ i. ° tii-v r ^- ^ 

près de Tordre vmt de nous mener a 1 apartement a lang fin tien , ou nous avions 

î'Enip; coutume de nous rendre tous les jours. 

Delà nous allâmes à la porte des deux frères de l'Empereur, qui font les 
deux premiers Régulos , à celle des enfans du quatrième Règulo mort 
l'année dernière, à celle de So fan laoyé , 6c des deux Kioii kieott pour les 
falucr: car la coutume eft de fc préfenter feulement à la porte. Il eft rare 
qu'on fe voye ce iour-là. 

Le frère aîné 6c les trois Régulos nous envoyèrent chacun un de leurs 
Gentilshommes pour nous remercier , s'excufant fur la fatigue qu'ils a- 
voient eu à effuyer tout le matin , foit en acompagnant l'Empereur à la 
falc de fes ancêtres, foit en atendant fort long-tems dans le (^) palais: 
l'Officier que le frcre-aînc de l'Empereur nous envoya, nous obligea d'en- 
ti-er dans la fale où ce Prince donne audience, 6c d'y prendre du thé : de 
forte que nous ne pûmes nous en défendre, comme nous avions fait chez 
les autres. 
Les Mi(T: Le 13. nous fûmes apellez le P. Bouvet 6c moi dans Tapartement d'Tang 
font apel- fm tien , pour y donner le modèle d'un des chandeliers , dont les chan- 
lésdansl'a- ^^\q^ {-g mouchent d'elles-mêmes. L'Empereur qui vint nous y trouver, 
^^r<w'^fin ""'^^ demanda en Tartare comment alloit notre étude de cette langue: je 
tk'n. lui répondis de même en Tartare, que Sa Majefté nous ayant donné le mo- 

yen le plus propre pour la bien aprendre, nous tâchions d'en profiter. • 

Alors ce Prince le tournant vers les gens qui l'environnoient : ils ont pro- 
fité en effet, dit-il, leur langage eft meilleur 6c plus intelligible. Sur ce 

que 

(4) L'édifice pris en gcuéral s'apclle palais. Le lieu où fe fait la cérémonie eft une 
grande fale. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. iji 

que j'ajoutai que la plus grande dificulté que nous avions, étoit de prendre Voyages 
le ton Se l'accent Tartare, parce que nous étions trop acoutumés à l'ac- en 
cent des langues Européannes. Vous avez railbn, répondit l'Empereur , Tartarie. 
l'accent fera dificile à changer: il nous demanda enfuite fi nous croyons que ^ '^"^P^ 
la philofophie fe pût mettre en Tartare: nous répondîmes que nous el'pc- fi^jl'î'hilo- 
rions y rcuilir quand nous fçaurions bien la langue: que même nous en fophie fc 
avions fait l'épreuve, & que nous avions bien fait entendre notre penfée à reutmctre 
ceux qui nous enfeignoient la langue. ^'^ '^ *'^'*" 

L'Empereur ayant connu par cet entretien, que nous en avions fait par 
écrit une ébauche ,&.que cet écrit étoit dans le tribunal où nous étudions, 
il ordonna à un de fcs eiuiuquesde fa préfence de l'aller chercher avec moi : 
quand je l'eus aporté, il nous fit aprocher près de la perfonne, prit no- 
tre papier qui étoit lur la digellion , lur la fanguification , fur la nutri- „ , 
tion, 6c fur la circulation du lang: il n'étoit pas encore achevé, mais nous ^ preuves 
avions fait tracer des figures, pour rendre la matière plus intelligible. 11 les qu'il ert 
confidéra fort, fur-tout celles de l'ellomach , duccciu", desvifceres, des poffibled'y 
veines, &: les compara avec celles d'un livre Ciiinois qu'il fe fit aporter, ^^^^^- 
£c qui traite de ces matières, & il y trouva beaucoup de raport. Il lut 
enfuite notre écrit d'un bout à l'autre , & en loua la doétrine, qu'il dit être 
fort fubtile: après quoi il nous exhorta fort à ne rien omettre pour nous 
perfeâionner dans la langue. Il répéta plufieurs fois que la philofophie 
étoit une chofe extrêmement néceliaire , puis il continua fes explications 
de géométrie pratique avec le P. Thomas. 

Après plus de deux heures d'entretien, Tchao laoyé lui préfenta de ma Piéfens 
part un compas d'environ quatre pouces de longueur , acompagné de trois queTEmp: 
ou quatre pièces qui fe mettent à une des jambes, que Sa Majelté avoit pa- j^i^^o^^n- 
ru fouhaiter. Il l'accepta , ôc m'en fit donner un fort grand ^ fort bon , 
avec toutes fes pièces. Se une mefure d'une bradé Chinoife ilir un cordon 
de foye, divifée en pouces 6c en lignes, le tout dans une boète ou étui, 
revêtu de brocard Se de tafetas jaune en dedans Se en dehors. 

Les jours fuivans nous recommençâmes à aller au palais comme aupara- 
vant. 

Le 17. Tchao laoyé Se un eunuque de la préfence, furent chargez par Pr^c^u- 
l'Empereur de dire aux Pcres Pereira &: Thomas, qui l'atendoient félon leur ^'g"'/]|^^" 
coutume dans l'apartement à'I'ang fin tien , que nous devions être fur nos chine en 
gardes en parlant de nos fciences, 6c de ce qui nous regardoit , fur-tout a- parlant de 
vec les Chinois 6c les Mongous^ qui ne nous voyent pas volontiers dans ce îJ'î'iences. 
pays-ci, parce qu'ils ont leurs bonzes Se leurs Lamas, aufquels ils font très- 
atachez : que Sa Majefté nous connoiflbit parfaitement : qu'elle- fe fioit 
tout-à-fait à nous, Se nous traitoit comme fes plus intimes domefliques r 
qu'ayant fait examiner notre conduite , non feulement à la cour, où il a- 
voit fait exprès demeurer des gens dans notre maifon pour nous y obferver , 
mais encore dans les provinces, où il avoit envoyé des pcrfonncs afidécs 
exprès, pour s'informer de quelle manière nos Percs s'y comportoient, il 
n' avoit pas trouvé la moindre chofe à redire dans notre conduite: que c'é- 

tcic: 



xjî. DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Yoï^oEs loit pour cette raifon qu'il nous traitoit avec tant de familiarité, nous fai- 

''^ fant venir tous les jours en f;x préfence : que non-obftant cela, il nous faloit 

Tariaivie. Aj,j.g trcs-réfcrvez au dehors: qu'en fa préfence il n'y avoit nul danger que 

nous parlafTiçns à coeur ouvert , puifqu'il nous connoiflbit à fond. 

,, -, , Il y a trois fortes de nations dans mon Empire, ajoûta-t-il, \t% Mant- 

aux MitT: cheoux vous aiment 6c vous eftiment aufli bien que moi, mais les Chinois 6c 

d'ccre lur les Mongous ne fçauroient vous fouffrir. Vous fçavez ce qui ariva au P. 

leurs gar- Adam fur la fin de fes jours, 6c au P. Verbieil dans fa jeunelle: il faut tou- 

'*^^' jours craindre qu'il ne fe trouve des impolleurs femblables à Tang quang fien. 

Ainfi il elt bon d'être fur fes gardes. 

Enfin il nous fit dire de ne rien traduire de nos fciences dans le tribu- 
nal où nous étions, mais feulement dans notre maifon : que cet avis qu'il 
nous faiioit donner n'étoit qu'une précaution, 6c que nous ne devions pas 
craindre d'y avoir donné ocafion par quelque faute, ou par quelque indif- 
crétion, puifqu'il étoit tout-à-fait content de nous. 

Nous ne pûmes deviner quelle raifon portoit Sa Majefté à nous faire don- 
ner cet avis, car il vint incontinent après trouver les Percs avec un air auffi 
riant , 6c auflî ouvert que jamais , 6c demeura fort long-tems avec eux. 
Nous jugeâmes feulement que comme ce Prince eft grand politique, il ne 
fouhaitoit pas que nous nous filïïons de fête de ce qu'il fe familiarifoit il 
fort avec nous, de peur que fes bontez ne donnaflent lieu à quelques mur- 
mures contre fa perfonnc, du moins qu'elles n'cxcitaflent de la jaloufie con- 
tre nous: quoiqu'il en foit, les Pères le remercièrent de cet avis , comme 
d'un témoignage débouté vrayement paternelle. 
'Arivéc ^^ 21 • il ariva en cette ville une caravane de Tartares Eluths êc deMo- 

d'unc Ca- res, qui font voifins de ces Elutb's, 6c qui venoient y trafiquer: il y avoit 
raranne - parmi eux deux Mofcovites 6c un Lithuanien, qui nous vint voir deux fois: 
^ '^m'*' ^ il nous aprit qu'un Envoyé des Plénipotentiaires de Mofcovie qui venoit 
Pciii„„^ en cette cour, acompagné de cent hommes, par la route de Kalka, avoit 
été malfacré lui 6c ICs fiens par les Tartares de Kalka^ qui les ayant féparez 
les uns des autres, fous prétexte de vouloir faire quelque trafic avec eux , 
les avoient enfuite tous mis à mort. 
L'Emp- ^^ ^'^' l'Empereur alla à fa maifon de plaiiance, 6c delà à fon parc des 

fait des cerfs, oij il fit en préfence des Grands de fa cour une bonne partie des pra- 
pratiques tiques de géométrie que nous lui avions aprifes : puis il nous envoya ordre 
de Géo- (Je travailler à remettre quelque chofe de la philofophie par écrit, 6c il nous 
nicuie. infinua qu'il n'y avoit qu'à achever ce que nous avions commencé, mais 
qu'il faloit que ce fût dans notre maifon, 6c fans le communiquer à per- 
fonne. 

Le cinquième de Mars l'Empereur retourna à Peking. 
Sa Mai- ^'^ 7" ^^ ^'^^^ envoya ordre de venir le lendemain, avec ce que nous a- 

demantlc vions écrit en Tartarc , 6c d'aporter aufli quelques propofitions d'Euclide 
dcliPhilo- expliquées en Tarture: comme nous ne fçû mes fon intention que le foi r , 
fophie en nous ne pûmes préparer que la première, Se mettre au net ce que nous a- 
• vions fait de la nutrition. . 

Le 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. t-/^ 

Le 8. étant allez le P. Bouvet Se moi avec les Pères Pereira ôc Thomas VorAa«s 
dans l'apartcmcnt d'Tang fi tien. Sa Majefté y vint dès le matin, & de- en 
meura deux heures avec nous : il lut ce que nous avions décrit en lettres Tartauie. 
Tartares, Sc fe fit expliquer la première propofition du premier livre d'Eu- Se fait ex- 
clide: après en avoir bien compris l'explication que nous lui fîmes, il l'é- P''T^^!' '* 
crivit lui-même de la propre main, fuivant ce que nous lui diétions, cori- Propcfi- 
geant feulement les termes & le langage: il fit paroître beaucoup de fatis- non d'Fa- 
faétion de notre travail, 6c nous dit qu'il faloit continuer à le faire chaque '^'"'^ '>* 
jour de la même forte. Sa Majefté nous donna ce jour-là à chacun deux '^'^"^ "^^ 
pièces de fitin noir, ôc vingt-cinq tacls: non pas, dit-il, qu'il prétendoit 
par-là récompenlèr la peine que nous px'enions pour lui, mais parce qu'il 
avoit remarqué que nous étions mal vêtus. 

Le 9. nous filmes apellez dans l'apartement de Kien tfin cong, où nous fî- De la h- 
mes l'explication de la féconde propofition: comme elle eft un peu plus condePxo-; 
embaraflée 6c plus dificile que la première. Sa Majelté eut plus de peine à poTition, 
la comprendre: il différa julqu'au lendemain à la mettre au net, afin de fe 
la faire répéter encore une fois. 

Le 10. nous lui fîmes cette explication , £c après la lui avoir bien fait 
comprendre, nous la lui diétâmes, & il l'écrivit de fa main, comme la pre- 
\ miére, corigeant le langage, comme il avoit déjà fait. 

"ïchao laoyé lui repréienta que les lix premiers livres à'Eudide traduits en Eucîide 
Chinois, avec l'explication de Clavius par le P. Ricci, avoient aufii été de- '^''^^ 'f , 
puis quelques années traduits en Tartare par un homme habile que Sa Ma- QavTu's eft 
jeilé avoit nommé elle-même : & qu'encore que cette tradiici:ion ne fiit pas traduit eu 
jufte ni aifée à entendre, elle ne laiiîeroit pas de nous aider beaucoup à pré- Taïute. 
parer les explications d'Euclide, 6cà les rendre plus intelligibles, iur-tout 
fi on faifoit venir le traduéteur , pour nous aider 6c pour les écrire en 
Tartare, ce qui épargneroit à Sa Majefté la peine de les écrire elle-même. 
L'Empereur goûta fort cette propofition, 6c ordonna qu'on nous mît en- 
tre les mains la tniduâion Tartare, 6c qu'on fît venir le traduéleur. 

Le 1 1 . l'Empereur ayant été fort fatisfait de la clarté 6c de la netteté 
avec laquelle nous lui avions expliqué, 6c mis par écrit la troifiéme propo- 
fition, ordonna qu'outre le traduéteur qui nous avoit aidé le jour précé- 
dent, on fit encore venir tous les jours le plus habile des trois maîtres qu'on 
nous avoit donné au tribunal du Poyamhan , afin de nous aider à préparer 
nos explications, 6c de continuer à nous exercer dans la langue, 6c il vou- 
lut qu'on nous mît dans une chambre particulière proche de cet aparte- 
ment, où nous ne fuiîions interrompus de perlbnne. 

Les II. 6c i^. nous continuâmes nos explications avec une égale fatis- 
faction de Sa Majefté. 

Le 14. l'Empereur partit de Peking pour aller à la fépulture de fon ayeii- 
le , 6c de là à des bains d'eau chaude qui en font proche : il ordonna enr par- 
tant que nous continuafllons notre travail dans l'apartement qu'il nous avoit 
marqué, comme s'il étoit préfent. 

Le 12. l'Empereur étant retourné à Peking^ il vint dès le foir même à 
Tome IF, Mm l'apar» 



274 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

VoTACEs l'aparteraent de Yangfin tien où nous étions: d'auffi loin qu'il nous aperçut, 
EN il nous demanda à haute voix fi nous nous portions bien, enfuite étant en- 
Tartarie. {-j.^ j.jj^5 la chambre, il propol'a quelques doutes iur des opérations de nom- 
bre , & dit qu'il ne vouloit pas ce jour-là entreprendre de voir ce que 
nous avions préparé des élémens de géométrie, parce qu'il ctoit trop tard. 
L'Emr: ^^ ^5' l'Empereur étant encore venu à l'aparteraent à'Tangftntien^ é- 

fait l'é- prouva avec nous un cercle divifé d'un pied de diamètre, qu'il avoit fait 
preuve de f'^^ij-e pendant fon abfence pour meiurer des hauteurs & des dilîances médio- 
plufieurs cercle avoit aulli un quaré fféométrique divifé en dedans , afin de 

de Matera: n avou" pas beioin de recourir auxnnus pour rcloudre les triangles. 11 éprou- 
va enfuite dans la cour de cet aparterpcnt un grand demi cercle, que le feu. 
P. Verbielt avoit autrefois fait faire , 6c que Sa Majellé avoit fait racom- 
moder depuis peu & mettre fur un bon genou, fait à l'imitation de celui 
du demi cercle que j'avois préfenté à Sa Majefté, 6c il fuputa fur le champ 
cette opération fur fon Souan pan («) fi vite, que le P. Thomas fut plus 
long que lui à le iuputer par nos chifres. 

Le Z4. l'Empereur étant venu dés le matin dans l'aparteraent oii nous 
étions, recommença à lé faire expliquer les élémens d'Euclide, 2c ce jour- 
là nous lui expliquâmes quatre des propofitions que nous avions préparées , 
qu'il témoigna entendre parfaitement bien. Comme il nous marqua l'em- 
prclTement qu'il avoit de içavoir au plutôt ce qu'il y avoit de plus necefîai- 
re dans les élémens, pour entendre la géométrie pratique : nous lui repré- 
iéntàmes que s'il vouloit , nous choifirions feulement les propolitions les 
plus néceflaircs, 6c les plus utiles d'Euclide, 8c que fans nous atacher à fui- 
vre la manière de démontrer qui eft dans la traduàion Chinoife, nous pou- 
rions abréger confidérablcment cet ouvrage, êc démontrer plus parfaitement 
les plus néccfiaires 6c les plus belles. Sa Majefté agréa cette pfopofition, 6c 
nous réfolûmes de iuivre l'ordre des élémens de géométrie du P. Pardics , 
tâchant de rendre fcs démonftrations encore plus aifées à entendre. 

Le if . nous continuâmes à expliquer à l'Empereur les propofitions que 
nous avions préparées pendant fon abfence. 
LesMid: Le i5. nous commençâmes l'explication des élémens du P. Pardies: 6c 
f.inr à comme ils commencent par des définitions, l'Empereur s'apliqua fort à 
rEmp: examiner fi ces définitions étoicnt juftes 6c en bon langage: il corigea guel- 
don^'d"' ques mots de fa main en lettres rouges, Se dit devant fes gens, qu'il ne faloit 
Elem; du pas regarder ce livre comme un livre ordinaire, ni faire peu de cas de l'ou- 
P. Pardief. vrage auquel nous travaillions, que pour lui H l'cflimcit infiniment. 




Tho- 



(a") Souan pan eft un inflrument h'\x de gros grains de chapelet enfilé dins une petite 
broche de bois, dans laquelle ces grains coulent ai;é vient, & dont les Chinois fe lervent 
P> iir faire leurs comptes, à peu près coniiTie nous fail'ons les nôtres avec des jetons ,, ce 
qu'ils font avec une prûinpti'.udc. admirable. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. lyf 

Thomas, qu'il trouva par hazard dans un coin, ôc il forrit aufli-tôt, or- Voyagm 
donnant qu'on nous menât l'après-midi à fa maiibn de plaif*nce pour y "^ 
faire notre explication, ce qui s'exécuta, quoiqu'il plût à vcife tout le '^*'^'r*»"« 
jour. 

Après que nous eûmes achevé notre explication, Se qu'il eut fait encore L'Emp: 
avec nous une épreuve de Ton petit cercle divifc, il ordonna à celui des permet 
eunuques qui font en fa préfcncc, & qui a le plus d'cfprit ôc le plus de part ^^'^' 
dans les bonnes grâces , de nous faire voir l'apartement qui efl le plus pro- vii'hcnt"' 
pre £c le plus agréable de toute cette maifon de plaifancc, ce que l'on nous ud apar- 
dit être une faveur fort fpéciale, parce que ce n'eft pas la coutume de laif- tcmcnt 
fer entrer qui que ce foit dans ces lieux intérieurs, qui font rélcrvea à laper- '"teneur, 
fonne feule de l'Empereur. 

Cet apartement eft propre, mais fans avoir rien de grand ni de magnifi- l'articula- 
que: il y a de petites folitudes fort agréables, de petits bofqucts d'une for- ad! te-''^ 
te de bambous fort propres, des baffins 6c des réfervoirs d'eau vive, mais ment, 
tous petits ôc revêtus feulement de pierres fans aucunes richefles: ce qui vient 
en partie de ce que les Chinois n'ont nulle idée de ce que nous apellons bâ- 
timens 6c architecture, ôc en partie de ce que l'Empereur afteète de faire 
voir, qu'il ne veut pas difliper les finances de l'Empire pour fes divertifle- 
mcns particuliers. 

Sur quoi je ne puis m'empêcher de remarquer en paflant,que foit nature], Economie 
foit afteélation, l'Empereur eft extrêmement réfervé par raport à fa dépen- de l'Emp: 
fe particulière, ôc aux gratifications qu'il fait, quoiqu'il foit fans contredit '^"^ ^" 
le plus riche Prince du monde : mais il faut avouer qu'en ce qui concerne '^^^^^ "' 
les dépenfes publiques, Ôc l'exécution de ce qu'il entreprend pow le bien 
de l'Etat, il n'épargne rien ôc ne plaint pas la dépenle, quelque grande 
qu'elle foit: il elt aulH fort libéral à diminuer les tributs du peuple, lorf- 
qu'il s'en préfente l'ocafion , comme lorfqu'il va voyager dans quelques 
provinces, ou lorfqu'on a fouffert de la dizette des vivres. 

Avant que de fortir d'auprès de l'Empereur, il nous dit qu'il alloit le L'Emp.- 
lendemain à fa maifon de plaifance de 'ïcbang tchun yuen^ qui eft à deux ordonne 
lieues ôc demie de Peking du côté du couchant , ôc il ordonna que nous al- ^"'',,^'^' 
laflions le trouver là de deux jours l'un, pour continuer l'explication des trouvera 
élémens de géométrie: il nous fit dire encore que ce jour-là même il avoit h maifon 
eu intention de pêcher dans le lac, ôc de nous donner le poiflbn qu'il pren- de plaifan^; 
droit, mais que la pluie l'en avoit empêché. -- ce. 

Le 18. l'Empereur alla dès le matin à fa maifon de plaifancc. 

Le tç. nous allâmes, félon l'ordre de Sa Majefté, à la maifon de plai- 
fance nommée 'Tchang tchun yuen^ qui veut dire, jai'din du Printems per- 
pétuel, du Printems de longue durée. 

Nous entrâmes d'abord jufques dans l'endroit le plus intérieur de cette Les Miff- 
maifon, ôc peu après que nous fûmes arivez, Sa Majefté nous envoya plu- vont à la 
fieurs mets de fa table, tous dans des porcelaines très fines ôc jaunes par de- "13'!°" ^ 
hors, telles qu'il n'y a que l'Empereur qui puifle s'en fervir. Enfuite il de^'j-Emp? 
nous fi.t venir dans l'apartement oij il étoit logé , qui eft le plus gai ôc le 

Mm i plus 



i7<J DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE,," 

yoYAGEs plus agréable de toute cette maifon, quoiqu'il ne foit ni riche ni magnifî* 
'N que. Il cft fitué entre deux grands baffins d'eau , l'un au Midi, ôcl'autre. 
Tartabii ^^ Nord: l'un &C l'autre environnez prel'que de toutes parts de petites hau- 
teurs faites à h main, avec la terre qu'on à tirée pour creufer les baflins -: 
toutes ces hauteurs lont plantées d'abricotiers,' de pêchers, ôc d'autres ar- 
bres de cette nature: ce qui rend cette viie affez divertiflante, quand les- 
arbres font couverts de verdure. 
Grâce Tpé- Notre explication achevée, l'Empereur novis fit conduire dans tout cet 
cialç que apartement. Il y a une petite galerie du côté du Nord, immédiatement 
[eur^faft'^'^ fur le bord du baflln d'eau qui eft de ce côté-là, dont la vue ell fort agréa- 
ble: on nous fit voir quelques autres chambres, dans lefquelles l'Empereur 
couche l'Hiver &C l'Eté: cela fut regardé comme une faveur iînguliére : 
ceux qui aprochent de plus près de Sa Majcfté ne vont jamais julqucs-.là: 
tout y étoit fort modelle, mais d'une propreté extrême a la manière des' 
cônnite\a Chinois : ils font confifter la beauté de leurs maifons de plaifance Se des jar- 
beauté des dins, dans une grande propreté , & dans certains morceaux de rocailles ex- 
maifonsde traordinaires, tels qu'on en voit dans les déferts les plus faus'ages: mais fur- 
plaifance ^q^. jj^ aiment à avoir pluiieurs petits cabinets, ôc plufieurs petits parter- 
nois'"'^'' ^'^^ fermez par des hayes de verdure qui forment de petites allées : c'ell-là 
le génie de la nation. 

Les gens riches parmi «ux ne laifTent pa^ de faire de la dépcnfe en ces for- 
tes de bagatelles : ils achèteront bien plus cher un morceau de quelque vieille 
roche qui ait quelque chofe de groteique ou d'extraordinaire, comme, par 
exemple, fi elle a plufieurs cavités, ou fi elle cil: percée à jour, qu'ils ne 
feroient#n bloc de jafpe, ou quelque belle ftatue de marbre. S'ils n'emplo- 
yent point de marbre dans leurs batimens, ce n'eft pas qu'ils en manquent : 
les montagnes voifines de Peking Aont pleines de très-beau marbre blanc , 
qu'ils n'employent gueres que pour l'ornement de leurs fépulcres. 

Le 31. nous allâmes encore faire notre explicaxion à l'Empereur à fa mai-> 

fon de plaifance de Tchang tcbun yuen: & après l'avoir faite. Sa Majefic 

nous fit l'honneur de nous envoyer plufieurs mets de fa table, qu'il nous fit 

manger dans fon ap.artçment même, &: tout proche de la iale où il man- 

L'Empj geoit en même tems lui-même: après quoi il voulut que je lui montraflé 

fleraandcà l'ufage des logaritmcs qu'il avoit nouvellement fait tranicrire en chifres 

être inf- .Chinois: il encrcyoit d'abord l'ufage difiçile £v embarailé , puis ayant 

l'ui'a'ge'^dcs compris fans peine comment fe faifoit la multiplication par le moyen de ces 

Logaut- logantmes, il témoigna de l'eftime pour cette invention, & du plaifir d'en 

™"* fçavoi-r l'ulage. 

"Lc premier jour d'Avril nous allâmes comme les jours prccédens faire 
notre explication de géométrie à rEmpcrcur dans fa mailon de plaifance. 
1! nous eiwoy.a- félon fa coutume des mets de fa table, ^x nous fit manger 
dans fon propre apartement: de plus", il nous fit prélent de difterentes cho- 
fcs qui lui étoient venues tout récemment du côté du Sud, 6c nous traita 
avec fa bonté ordinaire : je lui expliquai l'ufage des logaritmes dans la 
divifîcn. 

Le 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 277 

Le f . étant aile faire notre explication de géométrie à l'Empereur com- Voyages 
me les jours précédens, &c ayant commence par expliquer dittérentes pra- ^'^ 
tiques iics logaritmes , Sa Majcilc nous fit dire après le dîner, qu'il vou- Tartarie. 
loit nous faire goûter du vin qu'on lui avoit envoyé des provinces méridio- J"" ,'''• 
nalcs: il nous fit demander combien nous avions acoutumé d'en boire dans i^s'iu'i vin 
notre maifon, £* comment nous le buvions : après quoi il nous fît donner de l'Emp: 
une coupe d'un très-beau criilal faite en forme de calice, Se gravée de di- 
férentes figures avec la pointe du diamant: il nous demanda à qupi cette 
coupe fervoir , £c ayant été obligez de répondre que c'étoit à boire, il 
nous répondit en riant, que puilque cela ctoit ainli , il faloit que nous bul- 
fions chacun une des coupes pleines devin: nous nous en excusâmes, & 
nous en fûmes quitcs pour bone chacun une de ces petites taflés, dont les 
Chinois fe fervent pour le vin, qui ne tiennent pas la moitié d'un de nos 
verres médiocres: Sa Majcflé nous fît l'honneur de nous donner de fa main 
cette petite taflé de vin qu'il avoit auparavant fait remplir, & quand nous 
eûmes achevé de la boire, il nous demanda fl nous en voulions encore, de 
quoi nous le remerciâmes, ôc enfuite nous commençâmes notre explication 
de géométrie. 

Ce même jour-là, cinquième d'Avril, nous eûmes avis par un exprès' ^^^'écu- 
dépêché àc Tft nan fou ^ capitale de la province de Chan tong^ qucleGou- iés"chré-^ 
verneur d'une petite ville de cette province avoit fufcité une pcriécution tiens de la 
aux Chrétiens de ce lieu-là, & que nonobflant la lettre que le P. Pereira Province 
lui avoit écrite pour le fuplier de relâcher des Chrétiens qu'il tenoit en pri- ^^ ^^'"^ 
fon, 6c de ne les point traiter comme des feétateurs d'une faufle loi, puif'- "'"^' 
que l'Empereur avoit déclaré par une dépêche publique, qu'on ne devoit 
pas traiter ainfi la loi chrétienne: ce Gouverneur fans déférer à la prière du 
Père, ni refpeéter la dépêche de l'Empereur enfermée dans la lettre, avoit 
déchiré fur le champ la lettre, & fait donner vingt coups de fouet à celui 
qui l'avoit aportée, quoiqu'il ne fût pas du refîbrt de fon gouvernement , 
&S autant à celui qui l'avoit introduit: qu'enfuite il avoit envoyé reprendre 
6c mettre enprifon ceux des Chrétiens qu'il avoit relâchez pour de l'argent, 
£c qu'il avoit fait citer à fon tribunal le P. Valat , pour le punir de ce qu'il 
avoit prêché la loi chrétienne dans fon diflriél. On ajoûtoit qu'il avoit 
protefté que, quand, il devroit perdre fon Mandarinat, il vouloit pouffer 
le Père à bout. 

Aufiltôt que nous eûmes apris cette nouvelle, nous en fîmes part à 't^hao Conduite 
îdoyé, qui fe chargea d'en avertir l'Empereur, 6c de lui repréfenter que ''" ^^'^' 
s'il n'avoit la bonté de nous protéger 6c de faire quelque chofe en faveur de ù^afion, 
notre religion, nos Pères 6c nos Chrétiens feroient toujours expofez à de 
fcmblables infultes, parce que la défenfe d'embrafTer la religion chrétienne 
dans la Chine fubfiftoit encore, nonobflant la bienveillance dont l'Empe- 
reur nous honoroit. 

Le 7. nous allâmes à la maifon de plaifance de l'Empereur pour faire L'Empieij 
notre explication acoutumée. 11 nous reçut avec fa bonté ordinaire, 6c nié"^^'^^ 
nous envoya à manger des mets de fa table comme les jours précédens. 

Mm 5 Tchae 



A'OYAGES 

IN 
TaR 1 ARIE. 

Sa condui- 
te -A cet 



L'Emp: 
revient à 
Pekinj. 

Continue 
à fc faire 
expliquer 
des propo- 
fitions de 
Géomé- 
trie. 



Fait des . 
dcmonf- 
trations de 
quelques 
figures. 



178 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

l'cbao laoyé l'avertit de l'infulte qu'on avoit faite aux Chrétiens de Chan 
long. Sa Majertc après avoir lu les lettres qu'on avoit écrites à ce fujet, 
nous lît due que nous ne fiflions point de bruit de cette affaire, & qu'elle y 
metroit ordre. 

Tchao laoyé lui avoit dit de notre part que nos Pères qui font dans les 
provinces, étoient tous les purs expolez à de pareilles «infultes, & que 
n'étant venus en ce pays-ci que pour y prêcher la religion du vrai Dieu, 
nous étions fenlîbles à ce qui la touchoit, plus qu'à toute autre choie du 
monde. 

Le«8. l'Empereur envoya quérir les Pères Pereira 6c Thomas, & il fit 
faire à celui-ci des calculs de mel'urage: pendant qu'il travailloit à part. Sa 
Majclté écrivit un billet en Tartare qu'il voulut montrer au P. Pereira, 
mais le Père lui ayant témoigné qu'il n'étoit pas aflez exercé à la lecture 
de cette langue, l'Empereur lui dit le contenu de fa lettre: fçavoir, qu'il 
avoit donne fes ordres fur l'affaire des Chrétiens de Chan tong^ dont nous 
lui avions fait parler la veille: après que les Pères l'eurent remercié de cette 
faveur, 6c qu'ils eurent achevé leur calcul 6c leur mefurage, il les congédia, 
en leur disant qu'il n'étoit pas néceffaire de revenir le lendemain, parce qu'il 
devoit aller le jour fuivant à Pf^/>2g. . 

Le 10. l'Empereur revint à Pe/è/«^, pour honorer, félon la coutume, les 
Empereurs les prédéceffeurs: après la cérémonie il dépêcha les affaires de ce 
jour-là, 6c vint dans l'apartement 011 nous étions. Il demeura plus de deux 
heures avec nous, tant à fc faire expliquer les propofitions de géométrie 
que nous lui avions préparées, qu'a faire faire des calculs de triangle par 
les tables des logaritmes, qu'on venoit de mettre en chifres Chinois par 
fon ordre : il prit beaucoup de plaifîr à voir l'avantage qu'il retiroit de 
ce qu'il avoit déjà apris des élémens de géométrie , pour lui faciUter l'in- 
telligence des pratiques de géométrie , dont il avoit demandé l'expli- 
cation. 

Le II. nous commençâmes à aller comme auparavant à la maifon de plai- 
fance de l'Empereur, nous lui fîmes notre explication acoutumée, 6c il 
nous traita avec fa bonté ordinaire , témoignant beaucoup d'impatience 
d'entendre au plutôt ce qu'il y a de plus néceffaire S:<. de plus utile dans les 
élémens de géométrie, 6c parlant déjà de nous faire mettre la philofophie 
en Tartare. 

Le 14. nous continuâmes à aller à la maifon de plaifance de l'Empereur, 
en qui nous trouvâmes plus d'ardeur que jamais pour aprcndre les élémens 
de géométrie : il nous dit d'abord qu'il avoit lu l'explication que nous 
lui avions préparée, 6c pour nous montrer qu'il la comprenoit, il nous fit 
en gros les démonllrations fur les figures que nous avions tracées, enfuite il 
relut devant nous notre explication, qu'il entendoit effeftivement fort bien, 
puis il nous fit beaucoup de queilions fur notre voyage, 6c ilir les lieux où 
nous avions paffé en venant à la Chine. 

Après s'être ainfi entretenu familièrement avec nous pendant affez de 
tcms, il recommença à fe faire expliquer les raifons d'une pratique de géo- 



ET DELA TARTARIE CHINOISE. 27P 

métrie que le P. Thomas lui avoit enfeignée, ôc fur !a fin il fit faire encore Voyages 
un calcul de la mellire d'un monceau de grains, qu'il fit mefurer enluite ^^ 
devant nous , pour voir fi le calcul & la melurc priles fur le compas de pro- '^'■^■""*-''^' 
portion, donnoit en effet la même quarititc qu'il s'en trouvoit dans la me- 
lure actuelle. 

Ce jour-là avant que nous paiullîons en fa préfcncc, il demanda à Tchao 
laoyc fi nous n'avions point eu de nouvelles de l'aftaire àcClJan tong, Sc 'tchao 
laoyé \ui répondit qu'il ne le croyoït pas, parce q;.ic nous ne lui en avions 
point parlé. 

Peu de jours après nous fçûmes que le Vice-Roi delà province avoit fait Les Chté- 
relàcher tous les priibnniers chrétiens, 8c que le Tcbi bien n'avoit pas fait li^"^ ''^ 
fouetter comme on l'avoit mandé, celui qui lui avoit porté la lettre du P. ,ont"éli> 
Pereira, mais qu'il l'avoit iéulemcnt retenu environ quinze jours en pri- gis, 
fon, fous prétexte de s'informer fi la lettre qu'il avoit aportée n'étoit point 
fupofce. 

Le zz. un domeftiquc du Vice-Roi de la province de Chan tong vint trou- 
ver le P. Pereira de la part de fon maître, pour lui demander ce qu'il défiroit 
qu'on fit potu" acommoder cette affaire. 

Le 23. étant allez félon la coutume à la maifon de plaifance de l'Empe- Ordres de 
rcur, Sa Majellé fous prétexte de nous foire examiner un calcul qu'il avoit ''Empe- 
fait, inféra dans le papier le mémorial fécret que le Vice- Roi de Cban tong [^"Jj* " 
avoit envoyé fur l'afiaire des Chrétiens. Il y avoit ajouté la fentence , qui 
portoit que l'acuiatcur fcroit puni comme calomniateur, ou comme un dé- 
lateur malicieux. Comme nous vîmes qu'on ne puniffoit nullement le Man- 
daria, nous témoignâmes que cela ne remédieroit point au mal. Enfuite 
l'Empereur nous ayant fait demander fl nous étions contens, aparemmenc 
parce que nous n'avions pas eu d'empreffement à le remercier de cette fa- 
veur, qu'il prétendoit être fort grande, nous répondîmes hardiment que 
nous n'étions pas trop fitisfaits, Se que fi Sa Majeflé qui fçavoit que l'éta- 
bljflcraent de notre religion ctoit uniquement ce qui nous avoit amené dans 
fon Empire, & ce qui nous retenoit a fa cour, vouloir bien faire quelque 
choie de plus, nous nous fentirions infiniment plus obligez à fa bonté, que 
de toutes les careffcs ^ des marques de bienveillance dont elle nous com- 
bloit chaque jour. 

Cette réponle ne lui fut pas agréable: il nous fit dire qu'il croyoit en 
avoir afTez tviit pour notre honneur, auquel il ne vouloit pas qu'on donnât 
la moindre ateinte: qu'il favorilbit nos compagnons qui font dans les pro- 
vinces pour l'amour de nous, 6c des fervices que nous lui rendions: mais 
qu'il ne prétendoit point défendre & apuyer les Chrétiens Chinois, qui fe 
prévaloient de notre crédit, 6c qui croyoient être en droit de faire tout ce 
qu'il leur plaifbit. 

Le 26. jour de la naifTance de l'Empereur, nous allâmes tous enfemble 
rendre nos refpefts à Sa Majefté, qui par une faveur particulière les reçut 
en fa préfencc: il nous fit encore quelques queftions de géométrie , 6c nous 
ordonna de revenir le lendemain faire notre explication ordinaire , après 
quoi il nous fit donner du thé tel qu'il le boit. 

Le 



tSo DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Voyages Lc troifiéme jour de May l'Empereur revint à Peking^ ôc dès ce jour- là 
'n même il fc rendit à l'apartement à'I'ang fin tien ^ pour y entendre notre 
Tartaris. explication des clémens d'Euclidc: nous continuâmes les jours fuivans, & 
il y aportoit beaucoup d'aplication. Il ne le paflbit prefque point d'ex- 
plication qu'il ne nous dît quelque choie d'obligeant lur les Iciences d'Eu- 
rope. 
J,'Emp: De crainte que nous ne fuflions interrompus dans le lieu où l'on nous 

continue à avoit placez, Sc que la chaleur qui étoit grande ne nous incommodât, il 
fAvorifer nous Ht mettre dans le lieu le plus frais 6c le plus intérieur de cet aparte- 
lesMiilioi,: j^^ç^j^^ g^ Yon nous dit que c'ctoit le lieu même où l'Empereur fc retiroit 
quand il l'habitoit, & que perfonne n'y étoit introduit, pas même pour le 
voir, lans un ordre exprès de Sa Majeilé. L'Empereur continua aulll de 
nous envoyer de tems en tems des mets de fa table, 6c fouvent après avoir 
achevé nos explications, il nous faifoit plufieurs queflions fur les mœurs 6c 
les coutumes de l'Europe, 6c fur les qualitez des pays qui y font : le tout 
avec une familiarité qui furprenoit ceux de fa cour. 
Arivéc de l-c ^f- une troupe de Mofcovites, au nombre de quatre- vingt ou quatre- 
Mofcov. vingt-dix ariverent en cette cour: ils nportoient une lettre des.Ambafladeurs 
• à la Cour plénipotentiaires de Mofcovie, avec lefquels nous avions conclu la paix en- 
de Ptking. ^^,^ j^^ deux Empires. Cette lettre marquoit l'exaètitude qu'on avoit eue à 
exécuter le point le plus important de ce traité, qui étoit la démolition de 
la fortereflé diTacfa: que les ordres avoient aulli été donnez de faire tranf- 
Sujet de porter la peuplade des Mofcovites, qui étoit à l'Ell de la rivière d'Ergoiié, 
leur voya- auffi-tôt que l'Hiver leroit paflc. On demandoit enfuite que félon les articles 
^°* du traité de paix, l'on renvoyât au Gouverneur de Niptcheu quelques trou- 

pes de Tartares de Kalka , qui s'étant faits tributaires de l'Empire de Mof- 
covie, étoient depuis peu paflez fur les terres de la domination de l'Empire 
de la Chine. 

L'Empereur venant ce jour-là entendre notre explication, nous mit lui- 
même entre les mains la verlion latine de cette lettre, 6c nous en demanda 
l'interprétation, que nous lui fîmes de vive voix, après quoi Sa Majefté 
nous témoigna qu'elle étoit contente des Mofcovites. Elle nous ajouta que 
félon les aparenccs, ceux-ci ne venoient que pour trafiquer, 6c qu'ils avoient 
amené foixante charettes chargées de pelleteries. 
Nouvelle Le vingt-deuxième de Juin l'Empereur qui depuis le commencement du 
faveur que j^ois avoit demeuré à Ynîai^ maifon de plaifance fituée le long du lac dont 
les MilT: j,^j parlé, alla en fon autre maifon de plaifance de Tchang îchunyuen^ 6c 
de l'Erap: no^s ordonna de nous y rendre de deux jours l'un. Tout le tems qu'il fut à 
7'ntai^ nous y allâmes tous les jours, 6c une fois Sa Majefté nous fit don- 
ner une grande quantité de poiffbns qu'il avoit péchez lui-même dans l'é- 
tang de fon jardin, ce qui pafla pour une faveur finguliére. 
Le Roi Le vingt-quatre de Juillet on aprit que le Roi d'EIutb s'étoit avancé 

à'Htu:h avec une armée de vingt ou trente mille hommes vers les Etats des Mongous^ 
s'avance q^,j j^j^j vaffaux de cet Empire: l'Empereur réfolut fur le champ de ren- 
Etats "ea forcer les troupes qui font dans ces quartiers-là, compofées la plupart de 

MongoHs. • Mcti'- 



' ET DE LA TARTARIE CHINOISE. iSi 

Mongous, commandées par leurs Régulos 6c leurs l'aikis : l'Empereur leur Voyagea 
avoit déjà ordonne de fe tenir fous les armes, pour oblbrver les mouvcmens ^ n 
des Eluîhs, qui fous prétexte d'en vouloir feulement aux Kalkas, ainfi qu'ils '^^taris^ 
l'avoient protellé , pouroient bien piller aufli les Mongous lujets de cet Em- 9°",^^''^ 
pire, fî on ne le mettoit en état de leur faire tête: &C c'eit pour cela que à^cette"^' 
l'Empereur y avoit envoyé il y a deux mois un Grand de fa cour avec ocafîon, 
quelques troupes, pour traiter avec le Roi d'Eluth, &c terminer le différend 
qu'il Avoit avec les Kalkas^ qui fe font faits depuis peu vaffimx de cet Em- 
pire. 

Le zf. l'Empereur ayant fait publier la nuit précédente qu'il avoit dcG- L'Emp: 
fein d'envoyei- un gros corps de troupes au devant des Elutbs, èc qu'il ii-oit ^?^^^ ^* 
lui-même en perfonne de ce côté-là dans un mois , en chaffant félon la d'aiier & U 
coutume : tous les Régulos , les Grands de la cour , les Mandarins d'ar- tète de fc$ 
mes, 6c même la plupart des Mandarins Tartares, ou Chinois tartarifez, troupes au 
demandèrent avec empreflement d'être envoyez à cette guerre. C'efi; ce %''^l^ ^^^ 
qu'ils ont acoutumé de faire lorfqu'il y a quelque néceflité, 6c quoiqu'il " ' 
y en ait peu qui fafTent volontiers ces fortes de voyages, à caufe de la fati- 
gue 6c des dépenfes qu'il leur faut faire pour leur équipage : cependant l'u- 
lage 6c la crainte de perdre leurs charges, les obligent de s'offrir à l'Empe- 
reur pour ces fortes d'expéditions. 

Le 30. étant allez au palais, nous trouvâmes l'Empereur de retour de fa L'Emp? 
maifon de plaifance de tchang tchun yuen. Il me fit dire que fon intention é- ordonne 
toit que nous le fuivilùous en Tartarie le P. Pereira oc moi , 6c que nous V^} ^il^ 
irions encore avec fon oncle maternel , comme nous avions fait dans les en Taita, 
deux voyages précédens. Il nous fit donner huit chevaux pour les domefli- rie, 
ques qui dévoient nous acorapagner, 6c trois chameaux pour porter notre 
bagage. ^ 

Ce même jour TEmpefetir ayant apris que les foldats qui dévoient partir 
pour aller contre les Tartares d'£/?^/A, ne trouvoient de chevaux à acheter 
qu'à un prix excefîîf, leur donna pouvoir de prendre tous ceux qui fe trou- 
veroient hors de la ville des Tartaixs, en payant vingt taëls pour les che- 
vaux qui feroientgras, 6c douze pour ceux qui feroient maigres. 

Cette permiffion donna lieu à de grands défordres, principalement dans Défordre 
la ville des Chinois : on y enleva impunément , non feulement les chevaux ^ l'ocafiou 
qui fe trouvoient dans les rues 6c dans les maifons des particuliers, foit Man- jç rgj^p- 
darins, foit marchands, ou autres, mais encore les mules 6c les chameaux, ca Tartan 
On obligeoit les perfonnes les plus graves, 6c les Mandarins les plus confi- 
dérablcs qui fe trouvoient dans les rues, à mettre pied à terre: on alla juf- 
ques dans la maifon du premier Colao Chinois, auquel on enleva tout ce 
qui fe trouva de chevaux, de mules, 6c de chameaux: on prit aufîî delà 
ocafion d'enlever beaucoup d'armes, deharnois, & d'autres chofes qui é- 
toient d'ufage aux foldats. 

Comme le défordre étoit fort grand , les principaux Mandarins Chinois, Remon- ' 
entr' autres le premier Colao, repréfenterent à l'Empereur les fuites dange- tranccs à 
feufes que pouroit avoir une femblable licence. L'Empereur qui ne préten- ^*^ ^"J^'= 

Terne IK Nn doit 



VoyASEs 

EN 

Xariarie. 



Préparatifs 
de celte 
Armée. 

SaMaj: eft 
fupliée de- 
ne point 
aller à 
l'armée. 



L'Emp: 
défère à la 
prière de 
fes fujets. 

Départ des 
Xxoupes. 



Cérémo- 
nie à ce 
fujet. 

Départ des 
Généraux. 



AffemWée 
de la Cour 
à cette 
ocafiou. 



aSi DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

doit pas que fes ordres fuflent exécutez de la forte, commanda fur le champ 
qu'oa reltituât tout ce qui avoit été pris, excepté les chevaux qu'il obli- 
gea de payer félon la taxe qu'il y avoit mife; il défendit pareillement qu'on 
palTiit outre, 6c il fit punir ceux qui avoient fait quelque violence: ce qui 
apaifa incontinent le tumulte. 

Le 31. l'Empereur fit dire aux tribunaux, que dans la nécefîité où il 
ctoit de chevaux pour faire fon voyage, ceux des Mandarins qui n'allant 
pas à l'armée, lui fourniroient quelques chevaux, rendroient ujn grand fer- 
vice à l'Etat : il fit auffi publier que tous ceux qui voudroient fervir à l'ar- 
mée à leurs frais, y feroient bien reçus, 6c qu'on auroit enfuite égard à 
leur mérite dans la diftribution des charges. 

Le fécond jour d'Aoiit l'Empereur fit diflribuer quatre à cinq cens raille 
taëls aux foldats qui dévoient partir pour l'armée , mais on ne donna rien 
aux Officiers. 

Le 4. les Princes dufang, les Ofiîciers delà couronne, 6c les chefs de 
tous les tribunaux fuprêmes de l'Empire, prefentercnt à l'Empereur une re- 
quête, pour le fuplier de ne pas aller en perfonne, à l'armée, & même de 
ne pas fortir de Peking dans les circonftances préfentes : ils aportoient pour 
raifon, que fon départ pourroit caufer du trouble 6c de la frayeur parmi 
le peuple, fur-tout dans les provinces du Sud, oii l'on s'imagineroit que 
tout étoit perdu , fi on fçavoit que Sa Majellé étoit fortie de fa capitale. 

L'Empereur déféra à cette requête, 6c confentit à différer fon départ de 
quelques jours. Il nomma fon frère aîné pour Généralifîime de toute l'armée, 
& il acorda à fon fils aîné âgé de dix-neuf ans, la grâce qu'ilavoit demandée 
d'abord d'être de cette expédition. 

Le f . les troupes deftinées pour compofer l'armée de Tartarie, com- 
mencèrent à défiler, 6c continuèrent le 6. le 7. 6c le 8. Plufîeurs Régules 
£c Princes du fang partirent avec les Officiers 6c foldats de leurs maifons. 

Le p. le fils aîné 6c le frère aîné de l'Empereur Généraliffime de l'armée, 
furent traitez par Sa Majellé dans le palais, fuivant la coutume des Tarta- 
res, qui elt de régaler leurs proches, lorfqu'ils doivent faire quelque long- 
voyage, 6c fur-tout lorfqu'ils vont à l'armée. 

Le 10. le frère £c le fils aîné de l'Empereur partirent avec le refle des 
troupes , pour fe trouver au rendez-vous de l'armée. Sa Majefté leur fit 
l'honneur de les acompagner avec le Prince héritier de l'Empire, ôc deux 
autres de fes enfans: nous y allâmes auffi le P. Pereira 6c moi, parce qu'on 
nous avoit .averti que nous devions le faire. 

Nous vîmes ce jour-là toute la cour affemblée, qui étoit à la fuite de 
l'Empereur. Le cortège étoit fort nombreux, car il étoit compofé de tous 
les Régtilos, des Princes du fang, des Grands de l'Empire, ôc des autres 
Officiers de la maifon de l'Empereur: mais quoique cette fuite eût quelque 
chofc de grand 6c de majeftueux, cependant comme il n'y avoit ni trom- 
pettes, ni timbales, ni aucune autre marque de magnificence, elle avoit je 
ne fçni quoi de trille £c de lugubre. 

Devant la perfonne de l'Empereur marchoient huit ou dix chevaux de 

main. 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



zSj 



main ] cnharhachcz afîez modeftement , plufieurs des Hias ou gardes du 
corps environnoient Sa Majefté 6c fes enfans : marchoient enfuite une dou- 
zaine de domeftiqucs qui fuivoient par tout immédiatement l'Empereur : 
puis vcnoicnt dix Officiers, dont les fondions font femblables à celles de 
nos gardes de la manche : ils portoient chacun fur l'épaule une grande lan- 
ce ou pertuifanne, dont le bois étoit vernifle de rouge, tacheté d'or: pro- 
che du fer de la lance pendoit une queue de tigre : ils étoient fuivis d'un ef- 
cadron de Hias ou gardes du corps, qui font tous Mandarins de diflPérens 
ordres : après quoi venoient les Officiers de la couronne 6c les autres Grands 
de l'Empire: la marche étoit terminée par une grofTe troupe- d'Officiers 
de la maifon de Sa Majefté , à la tête defquels marchoient deux grands 
étendards à fond de fatin jaune, avec les dragons de l'Empire peints deffus 
en or. 

Toutes les rues par oîi devoit pafler l'Empereur, étoient netoyées 6c 
arofées : on en avoit fait retirer tout le monde, 6c fermé toutes les portes, 
les boutiques, 6c les rues de traverfe: des fantaffins rangés de côté êc d'au- 
tre de ces rues, ayant chacun une épée au côté 6c un fouet à la main, fai- 
foient retirer le peuple: c'eft ce qui fc pratique toutes les fois que l'Empe- 
reur ou le Prince héritier paflent dans les rues de Peking : 6c bien plus en- 
core, lorfque les Reines ou quelques Princeffes y doivent pafler : car quoi- 
qu'elles foient traînées dans des chaifes fermées, on bouche encore toutes 
les rues de traverfe avec des nates. 

Lorfque l'Empereur fut arivé hors du fauxbourg delà ville, il trouva 
les troupes rangée» de côté 6c d'autre dans le grand chemin : il en fit la 
revue acompagné feulement du Prince héritier, àc de deux ou trois autres 
perfpnnes : tout le refte de la fuite ayant fait halte , pour ne pas exciter 
trop de pouflîére dans le grand chemin. Quand l'Empereur eut examiné les 
troupes , il s'arêta un moment à parler à fon frère, à fon fils, 6c enfuite 
aux Officiers généraux, qui avoient tous mis pied à terre, 6c qui lui par- 
lèrent à genoux: il n'y eut que fon fils 6c fon frère qui demeurent à cheval, 
après quoi il s'en revint au palais. 

Le iz. on eut avis que le Roi à'Eluth s'étoit mis en marche avec fon ar- 
mée pour fe tetircr fur fes terres : Sa Majefté réfolut auffi-tôt de partir le 
dix -huit de ce mois pour aller à la chafle dans les montagnes de Tartarie , 
qui font au-delà de la grande muraille , où nous le trouvâmes les deux an- 
nées dernières en retournant de notre voyage. 

Le 1 3. l'Empereur nous fit dire que fçachant certainement que lesMof- 
covites ne fe joignoient point au Roi à'Èluth pour faire la guerre aux Kal- 
kaSjUmG. que le bruit en avoit couru, il étoit inutilejque nous l'acompagnaf- 
fions en Tartarie , où il alloit fimplement pour chafler. 

Le I f . un député du Roi à'Eluth ariva en cette cour : c'étoit une perfon- 
ne conudérable 6c du confeil de ce Prince: il venoit, difoit-on, rendre rai- 
fon à l'Empereur de ce que les foldats de fon maître avoient batu un parti 
de fes fujets & fait plufieurs prifonniers: il allégua pour excufe, que cet 
afte d'hoftilité s'étoit fait à l'infçû du Roi à'Eluth : qu'il les avoit rendus 

Nn z auffi- 



VoYAGBi 

E N 

Tartari»; 



SaMarchg; 



L'Enîpî 
fait la rc-] 
vue dcsj 
troupes. 



Retraite 
du Roi 
à'tlutb- 



Les Miffa 
ne vont 
point en 
Tart: à la 
fuite de 
l'Emp: 

A rivée 
d'un Ea^ 
voyé à'Ey 
iHih à la 
cour de 



yorAGtS 
EN 

7'artarie. 

Eft traité 
dans le 

fakis de 
i:inp: 



Départ de 
V£njp: 



Eclipfc de 
Soleil à 



Retour du 
Prince hé- 
ririer à 



Viôoire 
c\e VAr- 



a84 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE; 

auffi-tôt qu'il eut apris qu'on les detnandoit de la part de l'Empereur: d'au* 
très dilbient qu'il venoit traiter d'un acomraodement: ce qu'il y a de cer- 
tain, c'ell qu'on eut beaucoup de juye à la cour de la venue de cet Envoyé. 

Le 17. l'Empereur régala l'Envoyé d'E/a/ô dans une fale du palais, où 
il donne audience aux Ambaflâdeurs étrangers, & il voulut affilier en per- 
fonne au feftin. On dit que cet Officier mangea peu , & fut toujours fort 
grave. Il paroiflbit un homme de tête. 

Ce même jour au foir un courier raporta que le Roy d'Eluth ne fe reti- 
roit pas dans Ton pays comme on l'avoit crû : mais qu'il s'avançoit vers l'O- 
rient, qu'il côtoyoit toujours les limites de cet Empire, & donnoit la chaf- 
iè aux Kalkas, dont la plupart s'étoient retirez de ce côté-là. SaMajefté 
nous fit dire ce jour-là, que l'un de nous deux, ou le P. Bouvet ou moi , 
nous n'avions qu'à continuer d'aller de trois jours l'un au palais pour y pré- 
parer des leçons de géométrie que nous lui expliquerions à fon retour. 

Le 18. dés la pointe du jour l'Empereur partit pour aller à la chafle en 
Tartarie. Il ordonna avant fon départ que l'on fît marcher le refte des fol- 
dats qui avoient eu ordre de partir le treize. Se qui depuis avoient été arê- 
tez par un contre -ordre , fur l'avis qui étoit venu de la retraite du Roi 
à'Eluth. 

Le troifîéme de Septembre nous obfervâmes une éclipfe de foleil le P; 
Bouvet ôc moi: elle commença. à fîx heures quarante-fept minutes, & en- 
viron quarante ou cinquante fécondes, ôc finit à huit heures dix minutes ^ 
Se environ trente fécondes: elle fut d'environ trois doigts. 

Le même jour l'Impératrice douairière, acotnpagnéc des Reînps femmes 
de l'Empereur, alla au-devant de l'Empereur, qui s'étant trouvé incom- 
modé revenoit à Peking. Nous partîmes auffi les Pères Thomas, Bouvet, 6c 
moi dans le deffein d'aller à fa rencontre : mais nous trouvâmes en chemin 
le Prince héritier que l'Empereur avoit renvoyé à Peking, pour diffiper les 
faux bruits qu'on auroit pu femer au fujet de fa maladie. « 

Nous revînmes avec ce Prince, parce que la marche de l'Empereur étwt 
très-lente, 6c qu'il ne devoit ariver que vers le 8. ou p. du mois. Le Prince 
héritier n'étoit acompagné que de dix ou douze Officiers, de quelques eu- 
nuques , & d'une troupe de valets : fix gardes marchoient un peu derrière 
lui, portant chacun une lance, de laquelle pendoit une queue de tigre. 
Lorfque nous commençâmes à entrer dans le fauxbourg, nous trouvâmes 
toutes les rues arofées, les maifons & les boutiques fermées, pas une amc 
dans les rues par où le Prince devoit paffer, excepté les foldats de Peking^ 
dont la charge eft de garder les rues toutes les nuits, de les faire netoyer,6c 
de fermer les maifons par oh. l'Empereur, le Prince héritier de l'Empire, & 
les femmes du palais doivent paffer. Ils étoient rangez en haye, ayant, com- 
me |c l'ai déjà dit, l'épée au côté & un foiiet à la main : ce font eux qui 
mont.-nt la garde tous les jours dans toutes les rues de Peking, pour empê* 
cher {<'. dcibrdre. 

Le 4. on publia ici que l'armée de l'Empereur, commandée par fon fre-- 

r*^, avait lemportç I» viftoji'e fur l'armée d'£/«/i^. trC mémorial que 

- - ■ -- ^^ 



re aiu^ 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. iBf 

ce Généralifllme avoit envoyé à Sa Majefté , portoit, que le premier de VorAGHj 
Septembre ayant Içû que l'armée à'Eluth étoit proche, il s'étoit mis en en 
chemin le lendemain dès la pointe du jour pour l'aller reconnoître , que vers TARTARin, 
le midi il commença à apercevoir l'armée ennemie, & qu'aufli-tôt ayant mee Chi- 
rângé toutes les troupes en bataille, il s'avança en bon ordre : en forte que j"°' £/,"/^j, 
vers les deux heures les deux armées fe trouvèrent en préfence. 

L'armée âCEluth s'étoit mis en bataille proche d'unruifleau au pied d'une Détail de 
montagne, & s'étoit fait une efpèce de retranchement de fes chameaux ; "^^^ ^*^° 
dans cette difpofitioQ , les £/M?^i atendirent nos gens, ôc acceptèrent la ba- 
taille. On fit d'abord plufieurs décharges de canon 8c de moufqucterie , en- 
fuite la mêlée fut grande, & l'armée ennemie fut défaite, avec une perte 
confidérable de foldats. Les marécages leur facilitèrent la retraite, & ils re- 
tournèrent en bon ordre dans leur camp. Le Généralifllme ajoûtoit, qu'il ne 
fçavoit pas encore fi le Roi dCEluth avoit péri dans ce combat, qu'il le 
feroit fçavoir dans .la fuite avec les autres particularitez de la bataille, dont 
il ne mandoit alors le fucccs qu'en gros, poui* ne pas différer à inftruire Sa 
Majefté de cette agréable nouvelle. 

Le 8. ayant apris que l'Empereur aprochoit de la ville, nous partîmes Les MifT: 
pour aller au-devant de Sa Majefté, nous nous avançâmes ce jour-là juf- devanr'd^ 
qu'à huit lieues de Peking^ d'où étant partis vers les trois heures après mi- i-fimp: 
nuit, à deflein de joindre l'Empereur à quatre lieues du lieu oii nous avions 
couché, nous aprîmes en chemin que Sa Majefté s'étoit embarquée la nuic' . 
même fur une petite barque, pour gagner un village qui eft à cinq lieues de- 
Pekhig, d'oii il devoit fe rendre en chaife à la ville. 

Nous prîmes auflî-tôt notre route vers le lieu où l'Empereur devoit qui- 
ter la rivière: & y étant arivez environ deux heures avant lui, nous l'aten- 
dîmes à l'endroit^ où il devoit décendre, 6c nous nous rangeâmes proche- 
des Grands de la cour qui y atendoient auflî Sa Majefté. 

Aufll-tôt que la bai'que aborda, l'Empereur qui nous aperçût, nous en^ 
voya un de ces jeunes hommes qui font en fa préfence, 6c qui font l'ofice 
de Gentilshommes de la chambre, pour nous demander ce que nous fouhai- 
tions. Nous fîmes notre compliment fur la maladie de Sa Majefté, en mar» 
quant .l'inquiétude que nous en avions eue, ce qui lui fut raportc inconti- 
nent. 

Nous avions fçû deux jours auparavant que Sa Majefté s'étoit informée Curiofité 
des chefs de l'apartement d'2mg tfin tien^ où Sa Majefté vient entendre nos* <^e ',.Emp^ 
explications, u nous avions témoigné de la fenfibilité fur fa maladie, Scjfi '^'i^^'"'^," 
nous avions demandé fouvent de fes nouvelles; à quoi ces Meffieurs avoienc Mjiilonn: 
répondu obligeamment, que nous étions venus exaétement tous les jours, prennent 
ôc que de plus nous avions envoyé trois ou quatre fois le jour de nos gens , delà fanté. 
pour nous informer de la fantc de Sa Majefté. 

Le ïp. Sa Majefté fe trouvant beaucoup mieux, nous fit l'honneur de 
nous apeller en fa préfence, 6c fon vifage avoit d^ja prefque repris fa pre- 
mière couleur, mais il étoit devenu fort maigre. 

Le i4. l'Empereur alla à fa maifon de plailance de Tchmg ichun yuen-^ 

Nn ? pour • 



zS6 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE; 

VoïAGBs pour y reprendre des forces, èc rétablir fa fanté : fon fils aîné étoit retour- 

»n né peu de jours auparavant de l'armée. 

Tartame. Le 2.8. "ceux qui ont foin d'oblerver le ciel à la tour des matématiques, 

Découver- découvrirent une nouvelle étoile dans le col du fagittaire : ils n'en avertirent 

te faite à la que dcux jours après , voulant auparavant s'en bien aflurer. 

Chine d'il- j^g p. nous l'obfervâmes nous-mêmes : elle paroiflbit fort diftinétement, 

kéto'ile^'' comme une étoile de la quatrième grandeur : elle étoit femblable à celles 

dans le que nous apellons fixes. 

ciel. Le premier d'Oélobre nous obfervâtnes encore la. nouvelle étoile, mais 

Obferva- nous ne pûmes prendre fa hauteur à caufe des vapeurs qui en déroboicnt 

tion de prefque la vue. 

cette étoi: j^g ^ j^^^jg obfervâmes la nouvelle étoile, & nous remarquâmes qu'elle 
diminuoit confidérablement à la vue. 




£Ul* k'ieou 

cft tué à la ^ . „ 

bataille en- au-devarit deux Grands de^l' Empire, 6c de fes Hias^onr faire honneur au 
Ch'"& défunt: le P. Pereira 6c moi qui avions des obligations particulières à ce 
les Éluths. feigncur, nous partîmes pour aller à fa rencontre, 6c nous le trouvâmes à 
fept lieues de Peking (a). 

Ses cendres étoient enfermées dans un petit coffre, couvert du plus beau 
Convoi de brocard d'or qui fe faffe à la Chine. Ce coffre étoit placé dans une chaifc 
fes cen- fermée 8c toute couverte de fatin noir: elle étoit portée par huit hommes: 
dtcs, devant marchoient dix cavaliers, portant chacun une lance ornée de hou- 

pes rouges 6c d'une banderoUc de fatin jaune, avec une bordure rouge ou 
étoient peints les dragons de l'Empire. C'étoit la marque de la charge du 
chef d'un des huit étendards de l'Empire : enfuite venoicnt huit chevaux 
de main deux à deux proprement enharnachcz : ils étoient fuivis d'un autre 
cheval feul avec une lelle, dont il n'y a que l'Empereur qui çuiffe fe fcrvir, 
£c ceux à qui il en fait préfcnt, 6c il n'en donne gueres qu'a fes enfans: je 
n'ai vu qu'un feul des plus grands feigneurs de l'Empire, cC des plus favori- 
fez de l'Empereur qui en eût. Les enfans 6c les neveux du défunt environ- 
noient la chaife où étoient portées les cendres : ils étoient à cheval 6c vê- 
tus de deuil: huit domeftiques acompagnoient la chaife à pied: à quelques 
pas de diftance fuivoient quelques-uns des plus proches parens, 6c les deux 
Grands envoyez par l'Empereur. 

Lorfque nous arivâmes affcz proche nous mîmes pied à terre, 6c nous 
arêtant au milieu du chemin, nous lui rendîmes les devoirs acoutumez,qui 
confiftent à fe profterner quatre fois jufqu'à terre. Les enfans 6c les neveux 
du défunt mirent aufli pied à terre, 6c nous allâmes leur donner la main, 

qui 

(4) Je disks cendres: ctr la coutume des Tartares eft de brûler les corps & d'en con- 
ferirer les 03 8c les cendres : quoiqu'il y ait à préfent plulieurs Tartares qui ne les brûlenS 
point, perfonne ne manque de le faire, lorfque ce font des gens morts à la guerre ou ea 
voyage hors de la Chine, & les Chiaois mêmes en ufcnt quelquefois aiiifi, 



t 

ET ,Ï>E LA TARTARÏE CHINOISE. 2S7 

qui eft le falut ordinaire : enfuitc nous remontâmes tous à cheval , & nous Voyages 
nous joignîmes au convoi. en 

Lorlque nous tûmes arivez à trois quarts de lieue du lieu où l'on devoit Tartarm. 
camper, parut une grofle troupe de parens du défunt, tous vêtus de deuil. Convoi du 
Les enfans & les neveux avec tous leurs domeftiques, vêtus de deuil, mi- ^^"''• 
rent pied à terre, Se commencèrent à pleurer autour de la chaife où étoient 
les cendres: ils marchèrent enfuite à pied , toujours en pleurant julqu'envi- 
ron à un demi quart de lieue, que les deux Grands envoyez de l'Empereur 
les firent remonter à cheval. On continua la marche, durant laquelle pLu- 
fieurs perfonnes de qualité , parens ou amis du défunt, vinrent par troupis 
lui rendre leurs devoirs. 

Lorfqu'on fut arivé à un quart de lieue de l'endroic où le convoi devoit 
camper ce jour-là, le fils aîné de l'Empereur, acompagné du quatrième Cérémo- 
fils de Sa Majefté, envoyez tous deux pour faire honneur au défunt, paru- "'«^ cette 
rent avec une nombreufe fuite de perfonnes de la première diftinction de la "'■"°"" 
cour: tout le monde mit pied à terre :auffi-tôt que les enfans de l'Empereur 
furent décendus de cheval on fit doubler le pas aux porteurs de la chaife 
jufqu'à ce que l'on fût arivé proche des Princes , devant lefquels on pofa 
la chaife à terre: ils pleurèrent là quelque tems, ôc toute leur fuite, altec- 
tant de faire paroître beaucoup de tnltefle: après quoi ils remontèrent à 
cheval, èc s'eloignant un peu du grand chemin, ils vinrent toujours fui- 
vant le convoi, jufqu'à ce qu'on fût arivé au lieu où étoient dreflees les 
tentes: on rangea devant la tente du 'défunt les lances êc les chevaux de 
main, 6c après avoir tiré le coffre où étoient les cendres, on le mit fur une 
eftrade dans le milieu de la tente : au-devant on plaça une petite table. 
Les deux Princes ariverent auflî-tôt, Scl'aîné entrant dans la tente, 6c fe 
mettant à genoux devant le coffre où repofoient les cendres, il éleva trois 
fois une petite tafTe de vin jufqu'au-defTus de fa tête , 6c verfa enfuite le 
vin dans une grande tafTe d'argent qui étoit fur la table , fe proHernant 
chaque fois jufqu'à terre. 

Cette cérémonie achevée, les Princes fortirent , 6c après avoir reçu les 
remercimens acoutumez des enfans 6c des neveux du défunt, ils remon- 
tèrent à cheval 6c s'en retournèrent à Peking. Pour nous autres, nous nous 
retirâmes dans une méchante chaumine qui étoit proche, où nous pafsâmes 
la nuit. 

Le 9, dès la pointe du jour le convoi partit : comme on devoit ce jour- 
là entrer dans la ville, une troupe de domeltiques acompagna les cendres, 
pleurant 8c fe relevant tour à tour: tous les Officiers de fon étendard, 8c 
une grande quantité des feigneurs les plus qualifiés de la cour vinrent les 
uns après les autres rendre leurs devoirs à ce feigneur, qui étoit générale- 
ment eflimé 6c aimé , 6c qui avoit la réputation d'un homme droit ^ 
bicnfaifant : entr'autres un des plus confidérables Princes du fang Régule 
du fécond ordre 6c gendre du défunt, vint jufqu'à trois lieues de la ville, 
& après lui avoir rendu les honneurs acoutumez, l'açompagna jufqu'à k 
maifon, 

A 



VuyAGts 

EN 

Tartarie. 



Entrée des 
cendres & 
du Convoi 
dans la 
ville. 



-Particula- 
rité à cette 
. ocafion. 



iL'Emp; 
demande 
& reçoit 
des Propo- 
fitions de 
Séoraét. 



288 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE; 

A mefure qu'on aprochoit de la ville le convoi groflîiïbit par la multitu- 
de des gens de qualité qui i"e fuccedoient les uns aux autres. Lorfqu'on en- 
tra dans la ville, un des domertiques du défunt lui offrit par trois fois une 
taflc de vin qu'il répandit à terre, fe profternant autant de fois, ce qu'il fit 
au moment que les cendres du défunt paflbient fous les portes de la ville: les 
rues où devoit palier le convoi étoient nctoyées & bordées de foldatefque à 
pied, comme il fe pratique quand l'Empereur, le Prince héritier, ou les 
Princefles du palais maixhent dans Peking. 

. Long-tems avant que d'ariver dans la maifon du défunt, deux groiTcs 
taupes de domelliques: fçavoir, ceux de fa maifon 6c ceux de fon frère, 
tous vêtus de deuil, vinrent fe joindre au convoi: 6c d'aulïï loin qu'ils le 
virent, ils fe mirent à pleurer, & à jetter de grands cris, aufquels ceux qui 
acompagnoient les cendres, répondirent par des pleurs ôc des cris redou- 
blez; ce qui véritablement atendriflbit les fpeâ:ateurs, 6c tiroit les larmes 
des yeux. Enarivant à l'hôtel du défunt, il fe trouva encore beaucoop de 
perfonnes de qualité qui l'y atendoient. 

Toute la fuperilition que je remarquai en cette ocafion^ fut que l'on 
brûla du papier à chaque porte par où paflbient les cendres: on alumoit ce 
papier lorfqu'elles étoient fur le point de pafler dans toutes les cours de la 
maifon. On avoit drefl"é de grands pavillons de nates, qui faifoient comme 
autant de grandes fales , félon la coutume du pays. Il y avoit dans quel- 
ques-uns de ces pavillons quantité de lanternes & de tables, fur lefquelles 
on a coutume de pofcr des fruits 6c des odeurs que l'on offre au défunt: on 
plaça le coffre qui renfermoit les cendres, fous un dais de fatin noir, enri- 
chi de crépines ôc de pan'emens d'or, fermé à côté par deux courtines. 

Le fils aîné de l'Empereur acompagné d'un defes petits frères , que l'Em- 
pereur avoit établi fils adoptif de l'Impératrice défunte , nièce de Kiou 
kieouj parce qu'elle n'avoit point d'enfant mâle, ces deux Princes, dis-je, fc 
trouvèrent encore à la maifon du défunt, & y firent les mêmes cérémonies 

u'ils avoient fait le jour précédent dans la tente. Les enfans 8c les neveux 

e Kiou kieou remercièrent les Princes à genoux, fe profternant jufqu'à terre 
après avoir ôté leur bonnet. Nous prîmes enfuite congé des parens du dé- 
,funt que nous connoiflîons , Se nous retournâmes en notre maifon. 

Le 18. l'Empereur envoya demander les propofitions de géométrie que 
nous avions préparées. On lui en porta dix-huit qui étoient mifes au net , 
& on lui dit de notre part qu'il y en avoit encore environ autant de faites 
qui n'étoient point tranfcrites : après les avoir examinées , il en parut con- 
tent, 6c il dit qu'il les trouvoit fort claires, ôc qu'il n'avoit nulle peine à 
les comprendre. 

Le 2p. SaMajeflé recomnjença les explications de géométrie: le P. Bou- 
vet fut apellé avec le P. Antoine Thomas. Sa Majefte fe fit expliquer qua- 
tre propofitions, dont il témoigna être fort fatisfait : 6c il déclara que dé- 
formais il vouloit continuer à entendre tous les jours nos explications coib- 
;me il faifoit avarvt fon voyage. 

l^t jo. comme c'étoit mon jour d'aller au palais, je fus apellé avec le P.' 

Thomas 



1 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



z8p 



Thomas dans la chambre de l'Empereur: nous fûmes près de deux heures 
avec lui. Il tournoie lui même les feiiillcts, à mefure que je lui lifois l'expli- 
cation Tartare : puis il fc fit expliquer la manière de déterminer l'ombre d'un 
ililc. 

Le premier jour de Novembre ayant été apcllez dans kchambre de l'Em- 
pereur pour lui faire nos explications acoutumées , il nous fit afleoir pro- 
che de fa perfonnc, fur la même eftrade oii il étoit affis lui-même, & nous 
traita avec beaucoup de bonté. Nous voulûmes nous excufer de cet hon- 
neur qu'il fait à peine à fes enfans, mais il nous le commanda abfolument. 

Le 3. après avoir fait à S. M. notre explication acoutumée, il nous 
envoya dire que comme nous venions tous les jours au palais pour fon fervi- 
cc , & que l'Hiver aprochoit , il craignoit que nous ne louffriilions du 
froid, ÔC que pour prévenir cette incommodité, il vouloit donner à cha- 
cun de nous une longue vefte fourée,de même qu'aux Pères Gabiani ôcSua- 
rez, qui demeurent en notre maifon, 8c pour qui il avoit de l'eftimc : 8c 
afin que ces habits nous fuflent propres, on nous obligea d'envoyer le len- 
demain un de nos habits, afin de les faire fcrvir de modèle à ceux que Sa 
Majefté vouloit nous donner. 

Le p. l'Empereur ayant déclaré qu'il vouloit aller à la maifon de fon 
oncle maternel, qu'on devoit porter a fa fépulture le lendemain, les Grands 
de l'Empire 8c le frère même du défunt, firent des remontrances à Sa Ma- 
jefté, pour la fuplier de ne pas prendre cette peine, fur quoi l'Empereur 
dit qu'il enverroit fes enfans à fa place 

Le 10. nous afîîftàmcs à ^enterrement de Kiou kieoii: le convoi étoit fort 
nombreux: le fils aîné de l'Empereur, 8c deux autres de fes enfans, deux 
autres Régulos , plufieurs Princes du fang Impérial, S<. la plupart des Grands 
de l'Empire acompagncrent les cendres de ce feigneur jufqu'à fa fépulture , 
qui eft environ à une lieue 8c demie de la ville. Sa Majefté avoit fait va- 
quer les tribunaux pour faire honneur au défunt, 8c afin que tous les Grands 
du palais 8c les autres Officiers de fa maifon qui ne feroient pas de garde , 
puflent affifter à l'enterrement , les Minilfrcs d'Etàr,les chefs des coursfou- 
veraines de Pcking, les chefs des étendards, 8c les autres Grands de l'Em- 



VOTAGES 

EV 

Tartarie^ 

Se fait ex-; 
p'iquer la ; 
manière 
de déter- 
miner 
l'ombre 
d'un ftilcj 

L'Emp: 
fait prefent 
d'habits 
aux Miir. 




los 8c des autres Grands de l'Empire, firent les cérémonies ordinaires de- 
vant le tombeau du père 8c de la mère de Kiou kieou, qui le font également 
de l'Empereur, 8c par conféquent ayeuls de Sa Majefté, après quoi chacun 
fe retira. 

Le 10. nous fûmes apcllez au tribunal des Colao, pour traduire du Tar- 
tare en latin une lettre qu'on envoyoit au Gouverneur de Niptchou. Cette 
lettre étoit écrite au nom du feigneur Song ho tou , qui étoit le chef des Plé- 
nipotentiaires qui traitèrent de la paix avec les Mofcovites. Il leur donnoit 
avis des hoftilitez que le Roi êCEluîh avoit fait cette année fur les terres 

Tomt IF. Oo de 



Enferrc- 
raent de 
Kiou kiecHi 



Vacation 
des Tribu- 
naux à 
cette oca-i 
fion. 



Ariïéeàla 

fépulture. 



Soag ho ion 
écrit au 
Gouver», 
de JVi^- 
tchoti. 



yoYAers 

EN 

Tarïarie, 
A quelle 



Les MifT: 
leçoivenc 
des habits 
del'Emp: 

En quoi 

COllflf- 

toient ces 
kabits. 



Le P. Sua- 
rez va à 
Canton de 
la part de 
l'Èrap: 



Motifs de 
ce voyage. 



190 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

de cet Empire, delà viéloire qu'on avoit remportée fur lui, & de fa promp- 
te retraite, après avoir promis avec ferment de ne plus faire d'aclcs d'holti- 
lité ; la lettre ajoûtoit que comme on avoit cependant oili dire ici que le 
Roi à'Eli'.th avoit envoyé demander du fecours aux Mofcovites, on fe cro- 
yoit oblige de les avertir de ne fe pas lailfer furprendré aux artifices de ce 
Prince, pour n'être pas envelopez dans fa ruine. On me mit une copie de 
cette lettre en Tartare entre les mains, Se l'ayant traduite en latin dans no- 
tre maifon, je la portai le lendemain aux Colao. 

Le ij-. l'Empereur nous donna à chacun un habit complet, compofé i\ 
d'une vcfte longue de fatin violet doublée de peaux d'agneau, avec un tour 
de col & des paremens de manches de zibelines. z\ D'une vefte de deflbus 
toute de zibelines, doublée de latin noir. Il y avoit plus de cinquante peaux 
de zibilines à chacune de ces deux dernières veftes, qui pouvoient valoir 
deux cens écus, en comptant que chaque peau valoit qu.ure ccus, qui ell 
à peu près le prix que lès médiocres zibelmes fe vendent à Peking. y. Um 
bonnet auffi de zibelines teintes en noir. Nous remerciâmes Sa JVJajefté a- 
vec les cérémonies acoutumées. 

Le 18. Sa Majellé partit pour aller à fa maifon de plaifancc apcllée Hal 
tfee, il y a beaucoup de dains, de cerfs, 6c d'autres bètes fauves. 

Le treizième de Décembre Sa Majellè retourna à la ville , 6c recom- 
mença dès ce jour-là les explications de géométrie avec nous: il nous fit ' 
afleoir à fes cotez fur la même ellrade où il étoit aflls, comme il a-voit 
commencé de faire depuis plus de fix femaines. 

Le 21. l'Empereur nous fit dire qu'ayant deflein d'envoyer quelqu'un à 
Canton^ pour y acheter quelques initrumens de matématiqucs 6c d'autres 
curiofitez d'Europe, il défiroit que nous y envoyafllons aufli quelques-uns 
de nos domelHqucs : ou que fi nous jugions plus a propos que quelqu'un de 
nous y allât en perfonne,. nous dèlibéraûions entre nous fur celui qu'il fe- 
roit à propos d'y envoyer. 

Le Z2. nous répondîmes à Sa Majeflé que nous étions prêts d'aller par 
tout où il s'agiroit de fon fervice ,6c que nous le fupliyions de choifîr lui- 
même celui qu'elle jugeroit le plus propre à faire le voyage. Sur cela l'Empe- 
reur nomma le P. Suarez, ajoutant qu'il ne pouvoit éloigner le P.Thomas, 6c 
le P. Bouvet, ni moi, parce que nous étions actuellement ocupez près de; 
fa perfonne. Il ordonna donc que ce Père, acompagné d'un petit Manda- 
rin de fa maifon, fit le voyage avec les gens, 6c aux dépens du fils de fon 
oncle maternel , qui ayant fuccédé à la charge de chef des étendards de 
l'Empire qu'avoit fon père, envoyoit chercher fa femme 6c le rcfte de fa 
maifon qu'il avoit laifle à Canton^ où il faifoit la fondion de Lieutenant- 
général des armées de l'Empereur. 

Le petit Mandarin fut chargé d'acheter fous la direction du P. Suarez y, 
des inftrumens 6c diverfes curiofitez d'Europe, 6c cela dans un grand fe- 
cret: l'Empereur ne voulant point faire d'éclat pour un achat fi peu confi- 
dérable: de plus, il fît dire au P. Suarez que comme Sa Majefté atendoit 



l'égard des 
Généraux 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. z^i 

le retour du P. Grimaldi, il eût à déclarer que le principal motif de fon Votages 
voyage à Canton^ étoit de ramener ce Père a la cour. t ^"^ 

Le 25-.' le P. Suarez prit congé de l'Empereur: je n'ai' rien à vous re- ^rtarie; 
commander, lui dit ce Prince, je connois votre zèle: 6c je fç ai que vous pfP^''"-«^" 
êtes religieux : c'ell: pourquoi je fuis lûr que vous vous comporterez tou- f^j Com- 
jours avec prudence Se fagclîe : il le chargea cnfuite de lui acheter quelque miflîons. 
bon fufil, & des inilrumens de matématiques venus d'Europe. 

Le fécond de Janvier mil fix cens quatre-vingt onze, l'Empereur partit Ufagc des 
pour aller à la chafTe dans les montagnes qui font proche de la fépulture de ^^"'"■^ * 
fon ayeule, où il devoit fe rendre le dix-neuf, pour y achever la cérémo- 
nie du deuil ,qui fimifoit vers ce tems-là,car ilyavoittrois ans qu'elle étoit d'armée 
décédée. Sa Majcllé termina à loiiir avant que départir, le procès qu'on l'elfe 
avoir intenté à les deux frères 6c aux Officiers- généraux qui fe font trou- po^n^ j "^ 
vez à la bataille du mois de Septembre contre les Eluths^c^xt c'cft la coutu- leurs en- 
me parmi les Tartares de faire le procès aux Généraux d'armée qui n'ont treprifes, 
point réuffi dans la guerre. Qiroique l'armée de l'Empereur eût eu l'avan- 
tage, & que Roi dCEliith eût pris la fuite, on ne laifla pas d'être mal con- 
tent de ce qu'on n'avoit pas pris ou tué ce Prince, 6c défait entièrement 
fes troupes. 

A la vérité la chofe étoit aifée à faire, vu l'inégalité des deux armées : 
car celle de l'Empereur étoit du moins quatre ou cinq fois plus nombreufe 
que celle du Roi 'd'EIutb. On en rejettoit la faute fur le frère aîné de l'Em- 

})ereur ; qui étoit Généraliflime de l'armée: mais on n'en devoit pas être 
urpris, ce Prince ne s'étoit jamais trouvé à aucune guerre, 6c il manquoit 
d'expérience; d'ailleurs il craignoit de trop expofer les troupes de l'Empe- 
reur, dont la déroute auroit pu avoir de fâcheules fuites: c'eft ce qui le 
porta à fe retirer avec un peu de précipitation , Iprfqu'il vit que les Eluths 
faifoient tête 6c fe défendoient courageutement: énforte que lî ceux-ci euf- 
fent fçû profiter de la conjor,éture préiéntc, l'armée de l'Empereur auroit 
couru grand rii'que d'être défaite. 

Quoiqu'il en foit, Sa Majcfté, pour témoigner le peu de fatisfaftion Interroga^ 
qu'elle avoit des Officiers-généraux de l'armée, 6c principalement de fon toire des 
frère aîné, non feulement les laifîa camper dans les montagnes de Tartarie ^^"^'■^"^« 
près de trois mois après la retraite des Eluths^ ne leur laiffimt que quatre 
ou cinq cens chevaux, S>i faifmt revenir le relie de l'armée, mais encore 
lorfque fon frère aîné i-etourna à Pclàng^ il ne lui permit d'entrer dans la 
ville, qu'après l'avoir fait interroger jundiquement fur fa conduite. 

Le frère aîné de l'Empereur répondit qu'il avoit donné bataille à l'armée ] g*- ^. 
du Roi âCElutb, aufli-tôt-qu'il l'avoit rencontré, mais que l'armée enne- raliffime. 
mie s'étant portée dans un lieu avantageux, 6c ayant devant foi un maré- 
cage, il n'avoit pas jugé à propos d'cxpofer l'armée Impériale: que cepen- 
dant tout l'avantage du combat lui étoit demeuré, 6c qu'enfin le Roi d'£- 
hith avoit pris la fuite: qu'au relie s'il y avoit eu de fa faute, on ne devoit 
s'en prendre qu'à lui, puifqu'il étoit Gcnéraliffime, 6c que fi on le jugeoit 
coupable, il fe foumettoit au châtiment qu'il plairoit à Sa Majeflé de lui 
impofer. 

Oo 1 Si 



yoVAGES 
EN 

Tajitarie. 



Il eft con- 
danné à 
être cr. fer- 
mé. 



Sa peine 
cft com- 
Kuée, 



Sentence 
(léfiliitivc 
de riimp: 



25»4 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Si les Officiers - généraux cuiTcnt pris le parti d'excufcr, comme ils le 
pouvoient, leur Genéraliffime, peut-être que l'affaire en feroit demeurée 
là; mais chacun voulant fcjuftincr, trois ou quatre des Grands de l'Em- 
pire qui fervoient de confeil au frère aîné de l'Empereur, préfenterent une 
requête, où reiettant fur lui toute la faute, ils l'acufoient de lâcheté, ôc 
de s'être amufe à chaffer , & à jouer des inllrumens, au lieu de veiller à 
la conduite de l'aimée, fur quoi ils prenoient à témoin le fils aîné de l'Em- 
pereur: on l'interrogea à fon tour, mais il répondit qu'il ne lui convcnoit 
-pas d'être l'acufateur de fon oncle. Se qu'il n'avoit rien à dire. 

Le frère aîné de l'Empereur fe voyant acufé par les Grands de l'Em- 
pire, fe défendit le mieux qu'il put: il fit voir qu'il n'étoit pas feul coupa- 
ble, & que ceux dont on avoit formé fon confeil, 6c qui fe plaignoient 
de lui , auroicnt dû lui propoier de pourfuivre les ennemis , s'ils ju- 
geoicnt à propos de le faire : que néanmoins perfonne ne lui avoit rien re- 
préfenté de femblablc , 6c que du refte ils n'avoient pas fait paroître plus 
de bravoure que lui , puifque pas un d'eux n'avoit reçu la moindre blef- 
furc. 

Le tribunal de Tçong gin fou , à qui il aparticnt de juger les affaires des 
Régulos, des Princes du fang, 6c des Officiers de la couronne, 8c dont un 
des principaux Régulos eft le chef, voyant que les témoigruges ne s'acoi- 
doient point, jugea que l'on enfermeroit le Genéraliffime dans le tribunal 
de 'Tçongginfou, 6c qu'on mettroit les Grands en prifon, où l'on inflruiroit 
leur procès. 

L'E/npercur, au lieu de déférer à cette fcntencc, répondit que la faute 
ne méritoit pas une fi rude punition, 6c il ordonna qu'après que le Gené- 
raliffime 6c les autres Officiers-généraux auroient achevé de donner leur ré- 
ponfe , on les laiffât entrer dans la ville 6c aller chacun chez eux : feulement 
le Genéraliffime s'étant préfenté au palais, S<. ayant demandé permiffion de 
faluer l'Empereur, Sa Majcflé refufa de l'admettre en fa prefence, 6c le 
renvoya dans fon hôtel. 

Les jours fuivans le tribunal examina cette affaire. Se il décida que le 
Généralifîime feroit privé de fa qualité deRégulo, 6c que les quatre Grands 
qui lui fervoient de confeil, de même que les Officiers -généraux per- 
droient leurs charges. L'Empereur différa long-tems de répondre fur cette 
fentence , 6c cependant on fit mettre en prifon tous les Officiers qui avoient 
eu foin de l'artillerie, parce que le jour de la bataille ils avoient abandonné 
la plus groffe pièce de canon, qui auroit pu être encloùée par les ennemis, 
fi la penfée leur en fût venue. 

Enfin Sa Majefté devant partir le deuziémc Janvier , elle termina la 
veille cette affaire :fes deux frères 6cles autres Grands 6c Officiers-généraux 
qui avoient des dignitez titulaires de Cong , qui refîemblent à celles de 
nos Ducs Se Pairs , furent condamnez à perdre trois années de leurs re- 
venus : les deux Régulos à perdre aufll trois compagnies de leurs gardes ; les 
autres Grands 6c Officiers -généraux qui n'avoient que de fimples charges, 
furent abaiffcz de quatre dégrez, ce qui les fit décendre de deux ordres, 

en- 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. zp; 

enforte que ceux qui étoient Mandarins du premier ordre le devinrent du Voyagea 
troifîéme. On leur laifTa cependant leurs charges, ceux qui étoient du con- ^^ 
feil d'Etat de l'Empire en furent tirez, Se les Officiers qui avoient aban- ^'^'^t*'^"» 
donné le canon , furent condamnez chacun à cent coups de fouet, après 
quoi ils dévoient être mis hors de prifon. 

Le plus confidérable de ceux-ci a été long-tems un des principaux Gen- Punitiotn 
tilshommes de la chambre de l'Empereur, & étoit aétuellement Gouver- "3"' n'iin-: 
neur de quelaucs-uns de fes enfans. On l'avoit principalement chargé du po"f de 
foin de l'artillerie : après avoir foufert le châtiment ordonné par l'arêt, il tache d'in- 
né laiiTa pas d'être remis auprès des enfans de l'Empereur comme aupara- f^^'e chés 
vant: fur quoi il eft à remarquer que parmi les Tartares, qui font tous ef- ^"Tatt. 
claves de leur Empereur, ce n'en: pas un déshonneur d'être châtié de la 
forte par ordre de Sa Majefté. Il arive quelquefois que les premiers Manda- 
rins reçoivent des fouflets, 6c des coups de pied & de fouet en préfence de 
l'Empereur, fans être dépouillez de leurs emplois. On ne fçait ce que c'elt 
parmi les Tartai-es de fe reprocher ces fortes de châtimens, qu'ils oublient 
bien-tôt, pourvu qu'ils ne perdent pas leurs charges. 

Le zi. l'Empereur retourna avec l'Impératrice doiiairiére, 6c les Reines L'Emp: 
qui étoient parties le quatorze pour l'aller trouver au lieu de la fépulture ^^'°"^"^ 
Impériale, afin d'y affilier aux cérémonies de la fin du deiiil: comme nous apres^la" 
nous étions rendus tous au palais pour nous informer de la fanté de Sa Ma- cérémonie 
jefté, elle nous prévint, en nous envoyant un des eunuques de la chambre, ^^ '^ '^.'^ 
6c nous fit dire qu'elle vouloit nous faire part de fa chaffe; 6c en effet le fou- ' 

même on nous aporta de fi part douze faifans 6c fix lièvres. 

Le ij. nos explications de géométrie recommencèrent à l'ordinaire. 

Le 14. notre explication achevée l'Empereur me demanda la hauteur S'infarme 
du Pôlcde NipcboUf 6c des autres principaux Ueux de la Tartarie quej'a- ^'^ '•! ^au- 
vois parcourus dans mes deux voyages. Il me dit à cette ocafion, qu'il Pùle de 
avoit envoyé cette année des gens du côtéde l'Orient vers l'embouchure du isUptchm. 
fleuve Saghalien ou la, 6c qu'ils avoient raporté qu'au-delà de cette embou- 
chure, ils avoient trouvé la mer encore glacée au mois de Juillet , 6c que 
le pays y étoit tout-à-fait défert. 

Le if. l'Empereur nous envoya fix cerfs, trente faifans, douze gros Les MiflV 
poiflbns, 6c douze queues de cerfs, qui eft le grand régal des Tartares: il reçoivent 
a coutume depuis long-tcms d'envoyer tous les ans à chacun de nous, un ''"^.'^ ^"^^ 
peu avant le commencement de la nouvelle année, un cerf, cinq faifans , dela°"êdi 
deux poiflbns, 6c deux queues de cerfs: cette année, quoique le P. Suarez de la "pan* 
fût abfcnt, il ne iaifla pas d'envoyer fa part. de l'hmp: 

Le z6. nous allâmes tous au palais remercier l'Empereur. Il nous fit mon- Perles du 
trer ce jour-là une partie de fes perles: la plus belle avoit ièpc fuen * de "^*^'°'' ^'= 
diamètre, 6c étoit prefque toute ronde d'une aflez belle e.xu. On nous dit ^'^'"P"= 
qu'il y avoit long-tems qu'elle étoit dans letréfor: il y en avoit une autre 

qui 

• Sept fuen Chinois font huit lignes du pied de Paris. 

Oo 5 



VOYAOES 
EN 

Tartarie. 



unie 
plus 



Perle du 
trefor 
roy.lI de 
Perfe : là 

valeur. 



Talent fin' 
gulicr d'un 
Javaii pour 
lainufique. 



iP4 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

qui avojt {cptfue/i 8c demi, mais elle étoit prefque toute plate & peu 
d'un côté où elle avoit une grande veine, outre que fon euu étoit bien 
matce: nous en vîmes encore une cinquantaine d'autres moins grofles, tou- 
tes d'une eau fort matte, en tirant fur la couleur d'ctain poli. Jl y en avoit 
d'autres parfaitement rondes de trois ou quatre lignes de diamètre : elles 
venoient de la Tartarie orientale, où on les pêche dans des rivières qui font 
au fud du fleuve Saghalicn ou la^ & qui fe jettent dans la mer orientale au 
nord du Japon. Les Tartares ne fçavent pas les pêcher dans la mer, où il 
cft vraifcrablable qu'il y en a de plus grofles que dans ces rivières. 

Après avoir vu ces perles nous fûmes apellez le P. Thomas Se moi pour 
faire l'explication de géométrie. Sa Majeilé nous demanda d'abord fi nous 
avions vu quelque part de plus grolîes perles: je lui parlai de celle dont Ta- 
vernier donne la figure dans fa relation de Perfe, & qu'il dit avoir coûté 
au Roi de Perfe un million quatre cens mille livres : l'Empereur pai'ut 
étonné que les perles fulfent eltimces li chères en ce pays- là. 

Enfuite il nous parla d'un jeune Javan, que l'Ambafladeur de Hollan- 
de qui vint ici il y a quatre ou cinq ans , donna au P. Grimaldi , qui le lui 
demanda : l'Empereur avoit paru fouhaiter qu'il rclfât à Peking , parce 
qu'il jouoit parfaitement bien de la harpe, & qu'il avoit l'oreille fi bon- 
ne, que dès qu'il avoit entendu un air iur quelqu'autre inftrument, il le 
jouoit auffi-tôt fur fa harpe. Il y a deux ans que l'Empereur l'avoit mis par- 
mi fes muficiens , pour aprendrc les chanfons Chinoiiès 6c Tartares, ôc 
pour enfeigner de jeunes eunuques à jouer de la harpe: comme cet enfant 
étoit d'un bon naturel, 8c d'ailleurs habile, il s'étoit fait aimer de tous ceux qui 



Queftion 
de l'Emp: 
auMiffion: 
fur la ma- 
nière de 
toucher le 
i)ouls. 




larpe : il l'avoit cependant laiffé chez nous fans lui rien donner jufqu'a pre- 
fent : mais étant tombé malade depuis près de quatre mois , Sa iVlajellé a 
envoyé tous fes Médecins le vifiter: cependant les remèdes qu'ils lui ont 
donné, ne l'ont pas empêché de devenir hidropique. Comme il étoit déf- 
efpéré. des Médecins , Sa Majefté nous témoigna le regret qu'elle avoit de 
le perdre. 

A l'ocafion du malade, il nous demanda fi nous avions le pouls femblable 
au leur, & fi on le touchoit en Europe comme à la Chine : pour s'en mieux 
aflurer, il voulut lui-même me tàter le pouls aux deux bras. Se il me don- 
na enfuite le fien à tâter: après quoi nous fîmes notre explication de géo- 
métrie: quand elle fut achevée, j'ouvris une carte de l'Afie, où je lui fis 
voir que la Tart.irie y étoit inconnue & mal marquée: je lui montrai les 
chemins que tenoient les Mofcovites pour venir ici, 8c à ce iujet je lui dis, 
que depuis peu quatre de nos Pères écoient venus à Mofcou , dans le defléin 
de venir par terre à Peking^ mais que les Mofcovites leur avoient refufé le 
paflage, peut-être parce qu'alors ils étoient encore en guerre avec cet Em- 
pire, ce qui les avoit obligé de prendre une autre route. Sa Majcllé nous 
dit, que (ans doute à préfent que la paix étoit faite, ils les laifferoient paf- 
fcr : je lui ajoutai que notre P. Général nous avoit écrit, qu'il défiroit tort 

que 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. zpf 

que ce chemin de terre fût ouvert, afin de pouvoir envoyer de nos Pcrcs Voyage? 
plus promptcment, & fans courir les dangers de k mer. L'Empereur qui ^n 
m'écouta atentivement, parut aprouver cette penfce. Tmiiarie. 

Le 27, ayant achevé d'expliquer la géométrie pratique avec les dcmonf- Ariîeur de 
trations, l'Empereur déclara qu'il vouloit recommencer à lire les élémens l'Emp: 
de géométrie que nous lui avions expliquez en langue Tartare : & comme f^'^V '^" 
il les fait traduire en Chinois , il dit qu'on lui aportcroit tous les jours- céoiiic^tr-^ 
quelques propofitions de la tradu£tion , qu'il la reverroit avec nous & la 
corigeroit lui-même: 6c qu'après avoir corigé la verflon Chinoiié,ii rever- 
roit encore le texte Tartare: que cependant nous continuerions à venir 
tour à toin- au palais le P. Bouvet 6c moi. 

LezS. dernier jour de l'année Chinoile, l'Empereur qui avoit entière- Cé-émo- 
ment quité les relies du deiiil qu'il avoit gardé jufques-là, après avoir fait i^'es du 
préparer des réjouiflances pour le commencement de la nouvelle année , jo""'^^ 
traita le foir les Grands de fa cour 6c leur donna la comédie, lorfqu'ils l'année ù la 
vinrent, fuivant la coutume, lui faire les complimens de la fin de l'année, Qiine. 
qu'ils apellent Tfe nien^ c'elt-à-dire, l'adieu de l'année : ces complimens 
eonfillent en trois génuflexions 6c en neuf batemens de tête ordinaires. 
Ce Prince fe fouvint de nous en cette ocafîon, 6c nous envoya deux tables 
de douze plats de viandes, 6c vingt-deux plats de fruit. Quoique ces vian- 
des 6c ces fruits foient ordinairement mal préparez, au moins félon le goût 
des Européans, on ne laifle pas d'en faire beaucoup de cas, parce que c'eft 
un honneur fingulier. L'Empei-eur avoit coutume d'apeller autrefois nos 
Percs à ces feitins folcmnels, mais lui ayant fait repréfenter que la modeftie 
de notre profeffion ne s'acorde pas avec ces aflèmblées de réjouiflance, il 
a pris l'habitude de nous envoyer en notre maifon une part du feftin , ce 
qu'il ne fait à perfonne : nous reçûmes cette marque de la bienveillance 
Impériale, avec les fentimens de refpeét, 6c les remercimens acoutumez. 

Le 2p. premier jour de l'année Chinoife nous allâmes dès le matin au 
palais pour faluer l'Empereiu-, qui entroit ce jour-là dans la trentième an- 
née de Ion régne: on nous aporta de fa part du thé Tartare, 6c il nous fit 
dire, que donnant encore ce jour là un fellin aux Grands 6c aux principaux 
Mandarins de fa cour, il nous enverroit encore trois tables femblables à ccl- 
ks du jour précédent, dont nous le remerciâmes félon la coutume. 

Le jo. nous allâmes faluer les Régulos de notre connoillance: les trois 
fils d'un Règulo qui mourut il y a deux ans, 6c qui étoit fort de nos amis, 
nous voulurent voir, 6c nous traitèrent avec beaucoup de bonté. 

Le cinquième de Février l'Empereur partit d'ici pour aller à fa maiibn Divcrriffe^ 
de plaifance de l'cbang tchun yucn où il avoit fait préparer les divertillemens ™^"^"* '''* 
de la nouvelle année Chinoife, qui eonfillent en comédies, petits jeux, S^ 
fur-tout en des illuminations d'une infinité de lanternes faites de corne, de 
papier, 6c de foye de diverfes couleurs, 6c peintes avec des figures 6c des 
payfages. On y fait aufîi des feux de joye. Sa Majefté ordonna en partant, 
que nous allafîions de deux jours l'un la voir,, comme nous avions fait l'Eté 
précédent. 



nouvel! 
année. 



VoTAClB» 

IN 
TARTARt». 

Les Mifl": 
font réga- 
lés par 
l'Emp: 



Habit de 
cérémonie 
de l'Emp: 



Qualité 
des che- 
vaux de 
l'Emp: 



Les MifT: 
font trai- 
tés par 
l'Emp: 



Incident 
funeftc à 
cette oca- 
fion. 



Ufagf s des 
Chinois 
pour la 
table. 



196 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE^ 

Le feptiéme nous allâmes dès le matin à la maifon de plaifance de l'Em- 
pereur , 6c après notre explication de matcmatique , il nous envoya à 
manger de fa table: il y avoit entr'autres chofes deux grands plats de poif- 
fon, dont l'un étoit une grande truite faumonnée, & l'autre étoit un mor- 
ceau d'un grand poiiîbn qu'ils apellent Tching boangyu^ qui paflc pour être 
le meilleur qui fe mange à Peking. Ce poiflbn a en effet la chair fort délica- 
te, vu fa grofleur, car il péfe plus de deux cens livres : le morceau que 
l'Empereur nous envoya étoit de douze à quinze livres. 

Le 1 1. étant allez à la maifon de plaifance de l'Empereur, nous le trou- 
vâmes en habit de cérémonie. Cet habit confiltoit en deux veftes, fur lef- 
quelles il y avoit quantité de dragons en broderie d'or : la velle longue 
étoit d'un fond jaune, tirant un peu fur la feuille morte: celle de delFus 
étoit d'un fond de fatin violet, l'une 6c l'autre doublée de peaux d'hermine 
blanche comme neige ôc fort fine: ce Prince nous envoya encore un régal 
d'excellent poifforu II nous ordonna de venir tous le jour fuivant à la cour, 
6cil nous fit envoyer des chevaux de fon écurie. En retournant nous trouvâ- 
mes en chemin le Prince héritier, qui nous fit l'honneur de nous demander 
des nouvelles de notre fanté ; il avoit au col une efpéce de chapelet de groflcs 
perles, qui paroiffoient la plijpart fort rondes. 

Le iz. nous allâmes à la maifon de plaifance de l'Empereur fur des che- 
vaux de fon écurie , qu'on noiTS avoit amenez par fon ordre. C'étoient de 
petits chevaux de la province de Se tchuen pleins de feu , 6c qui marchent 
tort vite fans fatiguer le cavalier. Parmi ces chevaux il y en avoit un de la 
Corée qui étoit un peu plus haut que les autres, mais qui avoit aufïï beau- 
coup plus de feu 6c qui marchoit bien plus vite. 

Dès que nous fûmes arivez, Sa Majefté nous fit conduire dans la fale 
où il loge ordinairement, Se où nous lui avions fait nos explications l'Eté 
paffé. On nous y fit afleoir fur des petits carcaux , 6c peu après on nous 
aporta une table chargée de viandes froides, de fruits, de confitures, 6c 
de pièces de patifferie. L'Empereur ordonna qu'on nous fervît deux de ces 
tables, mais les eunuques ne nous en fci-virent qu'une, 6c il nous dirent 
pour excufe , qu'en aportant la féconde , elle étoit tombée en chemin 
6c s'étoit fracaffée : ils nous firent prier par un de leurs chefs , qui eft fort 
de nos amis, de leur pardonner cette faute , 6c de ne pas leur en faire 
une affaire auprès de l'Êmperenr , aparament qu'ils avoient oublié de pré- 
parer cette table à tems. Après que nous eûmes goûté de ces mets, ( car 
nous ne fîmes qu'y toucher, ) nous en envoyâmes une partie aux chefs de 
l'apartement du palais où nous faifions nos explications, 6c on porta le rcf- 
te à nos domeftiques, qui étoient demeurez à la porte. 

Peu de tems après que nous eûmes mangé, on vint mettre le couvert pour 
l'Empereur, 6c pour douze ou quinze Grands de la cour qu'il régaloit ce 
jour-là. Le couvert de l'Empereur fut mis au milieu du fonds de la fale fur 
une grande table quarée vemiffée de rouge, avec des dragons 5c d'autres pe- 
tits ornemcns peints en or: les Tartarcs ni les Chinois ne fe fervent ni de 
napes , ni de ferviettes : on mit feulement à cette table un tour de fatiq 

jaune, 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. ^p; 

jaune, avec des dragons & autres ornemens en broderie d'or : fur le devant Vovagès 
pendoient deux autres morceaux de fatin , dont le bout étoit enrichi d'or- e n 
têveriCj avec quelques pierres de couleur fort fimple, 6c qui ne peuvent pas '^a'^tarie; 
être miles au nombre des pierreries, car elles n'ont aucun éclat. 

Aux deux cotez de la fale dans le même endroit oii nous avions mangé , Décora- 
on rangea des tables fur lefquelles on mit le couvert pour les Grands : ces l"i" '* "" 
tables n'étoient hautes que d'un pied ou environ: car ils dévoient être affis '^ '"' 
à terre fur de fimples couffins. Les mets confilloient en des morceaux de 
différentes viandes froides, arangées en efpèce de piramide, 6c en des ge- 
lées faites de racines ou de légumes mêlez avec de la Marine : les mets qui 
étoicnt fur la table de l'Empereur étoient ornez de fleurs de différentes for- 
tes *: dans un coin de la fale on avoit fait un retranchement avec un para- 
vent, & ce fut-là que fe mirent les muficiens 6c les joiieurs d'inllrumens , 
qui font bien éloignez de la perfc6lion 6c de la délicateflê des nôtres, quoi- 
que les Chinois falTent un grand cas de la mufique, 6c qu'ils aiment à tou- 
cher des inflrumens. 

Nous vîmes auffi de jeunes eunuques âgez d'environ dix ou douze ans , Rivcrtiiïc- 
habillez en comédiens, qui dévoient faire divers tours de foupleflê durant îe'^f"fljn^^* 
le fellin, pour le divcrtllFement des conviez. J'en vis deux fe renverfer la 
tête en ariére , la faire toucher prefqu'à leurs talons , fe relever enfuite 
d'eux-mêmes fans avoir changé de place, 6c fans avoir remué ni pieds ni 
mains. 

Sur le foir on nous mena fur un traîneau voiries feux d'artifice qui é- Feuxd'ar- 
toient préparez vis-à-vis de l'apartement des Reines. Outre l'Empereur 6c fes ^'^^^° 
enfans, il y eut encore une vingtaine des plus grands feigneurs de la cour 
qui aflifterent à ce fpcftacle, 6c ce fut proche d'eux que nous fûmes pla*- 
cez: je ne vis rien en tous ces feux d'artifice qui fiit extraordinaire, à la 
réferve de quelques lumières qui s'alument les unes les autres , 6c dont la 
clarté aproche beaucoup de celle des plus éclatantes planettes, ce qui fe 
fait avec du camphre, du refle il n'y avoit rien qui ne fût bien au-deffous 
de nos feux d'artifice : ce n'étoient que pluie ôc jets de feu, 6c des fufées 
qui s'alumoient les unes les autres. 

La première fufée partit immédiatement de devant l'Empereur, 6c on Particula- 
nous dit qu'il y avoit mis le feu. En s'alumant elle partit comme un trait , p'.^' ^ '^^ 
8c alla alumer un des feux d'artifice qui en étoit éloigné d'environ trente "'^*' 
ou quarante pas. De celui-là il fortit une autre fufée qui alla alumer un 
autre feu, 6c de celui-ci il en partit une troilléme, 6c tous les feux qui 
étoient difpofez en différens endroits , furent ainfi alumez les uns par les 
autres, fans que perfonne y touchât. Je remarquai encore que leurs fufées 
n'étoient pas atachôes à des baguettes comme les nôtres: ces feux durèrent 
environ trois quarts-d'heure ou une heure au plus: outre cela il y avoit 

par* 

* On a foin d'en garder tout l'Hiver pour l'Empereur, & il y en a ordinairement dans 
de grands vafes de porceIsin,es, ou dans des caifTes de bois verniffées qui ornent fa cham- 
bre : c'en eft la plus belle décoration , car tout le refte y eft d'une grande fimplicité. 

Tome IF. Pp 



VOYAGÏS 

t N 

Tartarie, 



L'Emp: 
fait mètre 
]a Philofo- 
phieen 
T«rtare. 



Les Mid: 
font l'ana- 
toniied'un 
tigre. 



Particula- 
ritez à cet- 
te ocalion. 



L'Emp; 
fait enter- 
rer hono- 
rablement 
na lion. 

Facultés 
«le h chair 
& des os 
<tu tigre. 



zp8 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

par-tout un grand nombre de lanternes alumées autour de tous les aparte- 
mens, excepté de celui des femmes. 

Le 10. nous allâmes à la maifon de plaifance de l'Empereur, 8c nous lui 
expliquâmes quelques dificultcz,dont il voulut être éclairci fur des calculs, 
de même que les ufages d'une régie 6c d'une fphére, que l'un des Grands de 
la cour lui avoir donnée: il nous fît diner dans la propre chambre, tandis 
qu'il dînoit lui-même dans un apartement voifin, d'où il nous envoya des 
mets de fa table dans de la vaiflelle d'or 6c d'argent : après quoi il nous or- 
donna de mettre la philofophie en Tartare, lans nous arêter à la traduc- 
tion Chinoifc de celle que le P. Verbieft lui offrit un peu avant fa mort. 

Il nous abandonna le chois de l'arangement des matières , fouhaitant 
que nous compofaflîons cette philofophie iuivant notre' idée , ainfi que nous 
avions fait la géométrie ôc les élémens d'Euclide. Il témoigna allez par-là, 
combien il étoit content de notre ouvrage: il ordonna de plus qu'outre les 
deux Mandarins aufquels nous dièlions , Se les deux écrivains qui tranfcri- 
voient au net ce que nous avions diclé, l'on nous donnât encore deux autres 
écrivains pour travailler fous nous. 

Ce même jour Sa Majefté ayant fçu que nous délirions faire l'anatomic 
d'un des tigres de ce pays-ci, qui font plus grands, & fort différens de ceux 
que l'on voit en Europe, il nous en envoya un, 6c nous fît dire que leur 
coutume étoit d'enterrer les os 6c la tête de ces animaux : il nous ajoijta 
même, qu'en enterrant ces os, ils avoient foin de tourner la têtedu côté du 
Nord. On allure que ce n'eit point par fuperftition qu'ils obfervent cet 
ufage, mais par une efpèce de crainte refpeètueufe qu'ils ont pour ces ani- 
maux, qui pendant leur vie fe rendent redoutables, non-feulement aux au- 
tres animaux, mais encore aux hommes mêmes. 

En éfet les Portugais de Macao ayant fait préfent d'un lion à l'Empe- 
reur, par le dernier Ambafladeur Portugais qui ell venu en cette cour, 6c 
le lion étant mort peu de tems après qu'il fut à Peking, Sa Majeflé le fît 
enterrer honorablement , 6c fît mettre un beau marbre fur fon tombeau avec 
une épitaphe, comme on fait aux Mandarins de confîdération. 

On dit que le ventre de ces tigres eft un excellent remède pour ceux qui 
ont du dégoût de toutes fortes de viandes, 6c on leur atribue beaucoup 
d'autres vertus. Les os qui font aux jointures des genoux des jambes de de- 
vant, fervent, dit-on , à fortifîer ceux qui ont les jambes foibles : les os 
de l'cpine du dos font aufll médecinaux,6c les Tartares, de même que les 
Chinois , trouvent la chair de cet animal excellente au goût : en éfet plu- 
ficurs pcrfonnes vinrent nous demander les uns de la chair, les autres des os 
de ce tigre, avant même que nous euflîons commencé à le diffequer. Ce 
que nous trouvâmes de particulier, c'eft qu'il avoit qu-antité de petits vers 
vougeâtres dans le gôzicr 6c dans l'ellomach : il avoit pour le moins un 
doigt de grailfe entre la peau 6c la chair. 

Le 2f. l'Empereur retourna en fon palais de Pekingy après avoir pafTé 
trois ou quatre jours dans fon parc des dains nommé Hai tfe'é. 

Le 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 



2P9 



Le i8. qui étoic le premier jour de la féconde lune Chinoife, il y eutune 
éclipie de loleil de plus de quatre doigts. Comme j'étois au palais, je ne pas 
l'oblerver exaétemenc , nous préparâmes les initrumens ncceflaires à l'Em- 
pereur pour l'oblerver: 6c il î'obierva en éfec avec les Grands de la cour, 
auiquels il voulut donner des preuves du fruit qu'il avoit tiré de fes études. 

Le tribunal des matématiques , après avoir obfervé cette éclipfe, con- 
fulta le livre nommé Chen chou, où elt marqué ce qu'il faut faire, ce qui 
doit ariver, & ce qui elt à cramdre par raport aux éclipi'es, aux comètes, 
ôc aux autres phénomènes célertes, & il trouva dans le livre qu'en une pa- 
reille ocallon il y avoit un; méchant homme fur le trône, ôc qu'il faloit l'en 
retirer pour y en fubftituer un meilleur. 

Le préfident Tartare du tribunal ne voulut pas qu'on inférât cette re- 
marque dans le mémorial qui devoir , félon la coutume , fe préfenter à 
l'Empereur fur cette éclipie. Son lieutenant difputa long-tems avec lui , 
Se pretendoit au contraire qu'on devoir y iniérer ce qui étoit dans le livre : 
que c'eft l'ordre du tribunal , ôc qu'en le fuivant , on ne pouvoit défaprou- 
ver leur conduite. 

Le premier jour de Mars l'Empereur ayant fçu que nous commencions 
notre carême, & que nous ne mangions plus de viande, ordonna qu'on ne 
nous fervît déformais que des viandes de carême & des fruits : dès le jour mê- 
me on nous aporta de dix ou douze fortes des meilleurs fruits qui foient à 
Piking^ quoique ce ne foit pas la coutume au palais de fervir des fruits à au- 
cun de ceux qui ont bouche à cour. 

Le 2. il partit d'ici un corps de huit ou dix mille cavaliers éfcârifs , qui 
faifoit quarante ou cinquante mille hommes, en comptant les valets que les 
Tartares font fervir de foldats au befoin : ils ont foin d'inftruire leurs gens 
à tirer de l'arc dès leur jeuneflè, afin de leur pouvoir procurer des places de 
cavalier ou au moins de fantaiîin, en quoi ils trouvent leur compte, parce- 
qu'ils profitent de la paye de leurs gens, 6c s'il y en a même quelques-uns 
qui falîent des a6lions de valeur, c'ell le maître qui en reçoit la récom- 
penfe. 

Ces troupes étoient envoyées du côté de Koukoii hoîun^ ville dans la Tar- 
tarie occidentale, pour obferver delà les mouvemens du Roi à'Eluth^ qui 
faifoit des courfcs de ce côté là , ôc qui pilloit les Tartares de Kalka , 6c les 
Mongous fujets de cet Empire. 

Le 10. l'Empereur nous fit dire que puifque nous prenions la peine d'al- 
ler tous les jours au palais, il n'étoit pas julle que nous entretinffions pour 
cela des chevaux à nos dépens , 6c que déformais il nous feroit envoyer des 
chevaux de fon écurie , ce qui s'exécuta dès le lendemain marin qu'on 
commença à nous amener à chacun un de ces petits chevaux de la provin- 
ce de Se tchuen, qui marchent extrêmement vite, avec un homme à cheval , 
pour nous fuivre, 6c ramener les chevaux à l'écurie de l'Empereur, après 
que nous nous en ferions fervis. 

Le If .l'Empereur aprit que la plupart des foldats de Peking étoient char- 
gez de dettes, 6c que la meilleure partie de leur paye s'employoit à payer 

Pp 2 les 



V0YAGS9 
EN 

Tartarie. 

F.clipfe lie 
foleil. 



Particula- 
rités à foa 
ocailon, 



Ufagc 
pour la 
guerre. 



Ordre de 
l'Emp : au 
fujet des 



Votas ES 

EN 

Tartarie. 
dettes de 
fes Militai- 
les. 



Et des Of- 
ficiers de la 
miifon. 



Requête 
à I* même 
ocafion 
des Cava- 
liers clcla- 

TCÏ. 



Su-cès fu- 
nefte de 
eette re- 
quête. 



Hequcte 
des Offi- 
cier;, de la 
•Bilice à 
cette oca- 



joo DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

les intérêts de l'argent qu'ils avoient emprunté, 11 donna ordre qu'on exa- 
minât toutes les dettes des foldats , des gardes , & de la gendarmerie au 
nombre de z 3. dans chaque iV/«ro« ou compagnie, 5c des fimples cavaliers, 
en y comprenant les lérgens pu Maréchaux des logis. On trouva que les 
dettes montoient à plus de iéize millions de livres. Sa Majefté ordonna que 
l'on payât de l'argent de fon tréibr toutes ces dettes , èc qu'à l'avenir lorf- 
que quelques i'oldats ou Officiers auroient befoin d'argent pour de vérita- 
bles beloins, on leur avançât autant qu'il iéroit jugé ncceflaue, 5c que peu 
à peu on le reprendroit fur leur paye, eniorte qu'en dix ans ils pullént a- 
quitcr toute la dette qu'ils auroient faite. 

Sa Majefté fit auili payer une partie des dettes de ceux des Officiers de 
fa mailon, qui ont acoutumé de le fuivre, quand il fait quelque voyage. 
Il y eut ordre de donner jufqu'à huit cens livres à chacun de fes Hias^ Se 
quatre cens aux autres petits Officiers qui n'ont point de rang ; le tout ne 
monta pas à quatre cens mille livres , parce que les Grands qui firent la re- 
cherche de ces dettes, ne mirent fur le rôle que ceux qu'ils jugèrent n'être 
pas en état de les payer. Ils avoient d'abord marqué indiféremment toutes 
les dettes, mais la friponnerie de quelques-uns qui en ;feignirent de fauflés, 
en fit même retrancher de véritables : l'Empereur voulut qu'on prît fur fon 
tréfor le fond deftiné à payer ces dettes, difant qu'il nétoit pas julle d'em- 
ployer les deniers de l'Empire à payer les dettes contradlées au fervice de fa 
perlonne. 

Le zp. les cavaliers qui n'avoient point eu de part à la diftribution de 
l'Empereur, parce qu'étant efclaves, ils ne pouvaient contraéler de det- 
tes , s'alîémblerent au nombre de trois à quatre mille au palais, pour de- 
mander à Sa Majefté qu'elle leur fit auffi quelque diftribution: comme il 
ne fe trouva perfonne qui voulût fe charger de la requête qu'ils avoient 
préparée, ils demeurèrent long-tems dans la grande cour du palais, à ge- 
noux, la tête découverte en pofture de fuplians : enfuite ayant fçu que 
l'Empereur étoit allé fe promener au jardin qui eft derrière fon palais, tous 
enfemble ils environnèrent ce jardin, 5c fe mirent à demander à haute voix 
que l'on leur donnât quelque récompenfe, puifqu'ils étoient auffi bien ibl- 
dats que les autres. L'Empereur fit femblant de ne les point entendre: fur 
quoi quelques-uns des plus hardis p.aflérentla première portedu jardin malgré 
les gardes qui s'opofoicnt à leur pafTage. L'En^pereur ayant été averti de leur 
infolence, fit faifir les huit plus avancez, qui étoient comme les chefs. Se 
fur-tout celui qui étoit chargé de la requête, 5c ayant ordonné qu'on chaf- 
fàt les autres à coups de fouet 5c de bâton, toute cette multitude fut in- 
continent diifipée. L'Empereur envoya les huit foldats qu'il avoit faitpren- 
dre, au iribunal des crimes , avec ordre qu'on leur fit inceflament leur 
procès. 

Le 30. les principaux Officiers de la. milice préfenterent une requête à 
l'E.mpcrcur, pour lui demander pardon de ce qu'ils n'avoient pas fçu pré- 
venir le deflein de leurs efclaves, fe foumettant à tel châtiment qu'il plai- 
roit à Sa Majefté d'ordonner pour cette faute : 5c le même jour dès le ma- 
tin-, 



ET DE LA TARTARIE CHINOISE. 301 

tin , le chef de ces efclavcs, c'eft-à-dire, celui qui fe trouva charge de la 
requête, fut condamné à avoir la tête coupée, Tes fcpt compagnons étoienc 
aulîi condamnez au même châtiment, mais l'Empereur rellraignit la fen- 
tence au icul chef. Se fon maitre qui étoit un Hia de Sa Majelté, fut en- 
voyé en exil à yîygou en Tartarie: les fept autres furent feulement condam- 
nez à po'-tcr la Gangue * pendant trois mois à une des portes de la ville, 6c à 
cent coups de fouet chacun. 

Le 31. TEmpcrcur partit de fon palais, pour aller paffer le Printems en 
fa mailbn de plailance de Tchang îcbun yuen, ëc ordonna que nous y allaf- 
lions de quatre en quatre jours, Se que cependant nous continuaffions d'al- 
ler au palais tous les jours comme auparavant, pour y travailler à mettre no- 
tre philofophie en Tartare, 6c à lui préparer des explication». 

Le onzième A.vx'\\ l'Empereur commença àfe faire expliquer la première 
leçon de philofophie. C'étoit une efpèce de petite préface, dans laquelle 
nous faifions voir quelle ell la fin de cette fcience: pourquoi on la divife en 
logique, phifique, & morale, fie ce qu'elle traite dans chacune. L'Em- 
pereur témoigna être fort content de ce commencement, fie nous exhorta 
à ne nous point prefler, voulant que nous fiflions les chofcs à loifir, fie dit 
qu'il ne fe mettoit point en peine que cet ouvrage durât long-tems, pour- 
vu qu'il fût bien fait 6c bien clair. Sa Majefté afeéla , ce femble, de nous 
montrer ce jour-là un air plus gai qu'à l'ordinaire. 

Le 20. L'Empereur revint à Pci(7>/^, afin de faire le lendemain la céré- 
monie de la création des Doéleurs , dont l'examen s'étoit fait il y avoit 
déjà quelques mois : peu de tems après qu'il fut entré au palais , il nous fit 
venir en la prefence, fie nous fit afieoir à fes cotez fur la même eftrade où 
il ctoit aflîs : il nous montra un calcul qu'il avoit fait de l'efpâce contenu 
dans une lunule. Enfuite fe tournant tout-à-coup de mon côté, il me dit 
de le fuivre dans le voyage qu'il devoit fltire le mois fuivant en Tartarie, 
afin de l'aider dans les mefures de géométrie qu'il vouloit faire : fie comme je 
le remerciai de l'honneur qu'il me faifoit en décendant de deflus l'eftradeoù 
j'étois , fie touchant du front jufqu'à terre,. fuivant la coutume, il parut fort 
content delà joye que je témoignois avoir de l'acompagner dans ce voyage. 

Le 21. dès le matin l'Empereur fit publiquement la cérémonie de nom- 
mer les Doâeurs qui avoient été trouvez dignes de ce rang, fie le même 
jour il retourna à fa maifon de plaifance. 

Le troifiéme de May l'Empereur me fit fçavoir que pour le voyage que je 
devois faire avec lui, il me fei-oit fournir toutes chofes du dedans de fa mai- 
fon, chevaux, tentes, chameaux, pour porter mon bagage. 

Le 7. Sa Majefté revmt à Peking pour fe difpofer au voyage. 



Voyages 

E N 

Tariarib, 



L'Fmp: fd' 

fiit expli- 
quer h 
première 
leçon de 
Philofo- 
phie. 



L'Emp: fe 
prépare à 
la ciéition 
des Doc- 
teurs. 



Création 
des Doc- 
teurs. 



On peut voir ce que c'ell que cette punition tome II. pages 157. & 158. 



Pp. 3 



TROK 



â>-%.^-â,^,ékâ:â,ê,§,â,M,â,SkMâ,-&&ê,â,Ê,§^:È,-È, t.l-t, %,§,§,%. 




TROISIEME VOYAGE 

DU PERE GERBILLON 

EN TARTARIE, 

FAIT A LA 

SUITE DE L'EMPEREUR 

DE LA CHINE. 



En l' 



année i 



(5^1. 



Départ de 

l'Empc- 

reuf. 



Sa fuite. 



E neuvième de May avant la pointe du jour, l'Empereur fui- 
vi de la plus grande partie de fa cour , partit de Peking pour 
aller tenir les Etats de la Tartarie: outre les Officiers & les 
troupes de fa maifon, & la plupart des Grands de TErapire, 
les principaux Princes du fang , les Régulos , les Ducs, 
6cc. paitirent en même tems avec beaucoup de troupes, Se 
pru-ent une autre route pour fe rendre au lieu de ralTemblée. J'allai atcn- 
dre l'Empereur dans une des cours du palais, avec le P. Bouvet: aufîî- 
tôt qu'il nous aperçut, il nous envoya demander où étoit le P. Pereira, 
& il m'ordonna de marcher avec les gens de fa maifon, qui le fuivent im- 
médiatement. 




ET DE LA TARTARIE CHINOISE. ^5 . 

A la fortic de la ville nous trouvâmes les trompettes, les hautbois, les Voyagïs 
tambours, & tous ceux qui portent les marques de la dignité Impériale, sn 
rangez en haye des deux cotez du grand chemin , 6c un peu au-delà les ^'^tarie. 
troupes de la maifon de Sa Majefté. L'Empereur alla dîner à un village ^,^g ^ 
qui eft à deux lieues de Peking^ nommé Ouang king: il me fit l'honneur de Quungkmi. 
m'envoyer un plat de viande de fa table avec du ris, de la crème, 6c du 
thé Tartare de fa bouche , 6c il ordonna que je mangeafle avec les pre- 
miers Officiers de fes gardes , voulant qu'on me fît afleoir immédiate- 
ment au deflbus de ceux du premier rang, 6c à la tête de ceux du fécond 
rang. 

Ce jour-là nous fîmes 80. lys , 6c nous vînmes coucher à un bourg ^ ^""^ 
nommé A^/>o» lang chan, où nous arivâmes vers le midi. L'Empereur donna ^""ï^ '"*' 
ordre que j'eufle l'entrée libre dans le lieu où il logeroit, 6c que pendant 
tout le jour je dcmeurafle proche de fon apartement. Peu après qu'il fut 
arivé , il m'envoya faire plufieurs queftions touchant les livres de maté- 
matiquc que j'avois aportez, 6c qu'il voulut voir: il me fit dire qu'il vou- 
loit revoir pendant ce voyage la géométrie pratique, que nous lui expli- 
quâmes l'année paflec , 6c à laquelle, difoit-il, il ne s'étoit pas afléz apli- 
qué , parce qu'il avoit alors trop d'affaires fur les bras au fujet des Eluths. 
11 envoya fur le champ un des eunuques de fa chambre à Pcking^ pour lui 
aporter cette géométrie pratique, que nous lui avions mis en Tartare, avec 
les élémens de géométrie. 

Le foir l'Empereur m'envoya encore à manger de fa table de la même L'Emp? 
manière qu'il avoit fait le matin, 6c après le fouper il me fit apeller en fa contimio 
préfence, où m'ayant fait aflèoir auprès de lui comme il faifoit à Peking^ il yg^ \^|j' 
me fit plufieurs queftions lur la géométrie, 6c il expliqua devant moi plu- géométrie 
fieurs propofitions qu'il avoit déjà vues , pour s'en rafraîchir la mé- pratique. 
moire. 

Le 10. nous partîmes à la petite pointe du jour. L'Empereur alla dîner , 
à un village nomme No chan^ à vingt lys du lieu où il avoit couché: ou- ^./^^^^ 
tre ce qu'il avoit afiigné pour ma nouriture , il m'envoya encore à manger 
de fa table, de la même manière que le jour précédent. Il avoit ordonné 
la veille qu'un de fes Hias ^ qui eft Turc d'origine, quoiqu'il foit né à Pe- 
king^ 6c qu'il a fait capitaine des Moicovites qui font à fon fervice, me 
fuivît par tout où j'irois, 6c qu'il tâchât d'aprendrc quelques mots de la 
langue latine , 6c fur-tout à lire les caraètércs de cette langue. Ce Hia 
Içait en partie la langue des Mofcovites, 6c a été des deux voyages que nous 
avons faits pour traiter de la paix entre les deux Empires. 

Ce jour- là l'Empereur fortant après dîner, 6c paflant proche de nous, 
demanda à ce Hia ce qu'il avoit déjà apris, 6c voulut voir l'alphabet que je 
lui avois écrit. Nous fîmes ce jour-là 60. lys, 6c nous allâmes coucher à L'p,^p. 
Mi yun bien. Dès que nous y fûfnes ariver, Sa Majefté m'envoya faire plu- fait des 
ficurs queftions fur les étoiles, 6c principalement fur le mouvement de l'é- quellions 
toile polaire vers le pôle. Je lui fis voir les cartes du P. Pardies, fur Icf- aux Mif- 
quclles j'avois fait mettre les noms des conllellations , 6c des étoiles en 1^3 étoiles. 
Chinois. 

Sur 



504 DESCRIPTION DE L'EMPIRE DE LA CHINE, 

Voyac.es Sur le foir après m'avoir encore envoyé à manger de fa table, il me fit 
EN venir en fa préfencc, & revit avec moi plus de dix propofitions de trigono- 
Tarïarie. mL'tiie^ dont je lui expliquai les démonltrations qu'il entendit bien: je fus 
une bonne heure avec lui, toujours aflis à fon cote. Incontinent après que 
je l'eus quité, il m'envoya une demie porcelaine de vin de la bouche, or- 
donnant qu'on me le fît boire entièrement, ce que je ne fis pourtant pas : 
<x le lendemain il m'envoya demander fi je m'étois rellenti du vin qu'il m'a- 
vojt fait boire la veille. 
^]fg ^ Le II. nous partîmes à la pointe du jour, comme les précédens, nous 

chm durâmes à un village nommé Chin choan à trente lys de Ali yùn, & nous 

choan. couchâmes dans un bourg nommé Che hia, nous fîmes en tout 60. lys. Un 
peu après que nous fûmes arivez, l'Empereur m'envoya demander de com- 
bien la hauteur du pôle étoit plus grande qu'à Peking^ &: quel changement 
il y avoit à faire dans le calcul de l'ombre méridienne: enfuite il lortit de 
i"a chambre, & vint dans la cour tirer fur des moineaux 5c fur des pigeons, 
avec une arbalète &; une farbacane. 
J'étois dans cette cour où je lui vis prendre ce divertiflement: il tira trois 
inemi^é pigeons de fuite avec l'arbalète: il me demanda fi je fçavois titer de l'arc, 
c'ivcif.fle- fie lui ayant répondu que non, &C que nous n'aprenions point en Europe 
ment de cet exercice: délivrai, dit-il, ils ne le fervent que d'armes à feu; il ren- 
'*"■■ tra enfuite dans fa chambre, Se alla rcpofer, comme il a acoutumé défaire 

tous les jours fiu' le midi durant les chaleurs. 

Le