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Full text of "Des cris dans la mêlée, 1914-1916"

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DES CRIS 
DANS LA MELEE 



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ŒUVRES DE JEAN AlCARD 



Collection in-18 jésus à 3 fr. 50 le volume 



ROMANS 

Le Pavé d'Amour, 1 roi. — Roi de Camargue, 1 vol. — L'Été 
à l'Ombre, 1 vol. — L'Ame d'un Enfant, 1 vol. — Notre- 
Dame d'Amour, i vol. — Diamant noir, 1 vol. — Fleur 
d'Abîme, 1 vol. — Melita, 1 vol. — L'Ibis bleu, 1 vol. — 
Tata, 1 vol. — Benjamine, 1 vol. — Maurin des Maures, 
1 vol. — L'illustre Maurin, 1 vol. 

POÉSIE 

Les jeunes Croyances, 1 vol. — Rébellions, Apaisements, 
1 vol. — Poèmes de Provence (cour, par l'Acad. fr.), 1 vol. — 
La Chanson de l'Enfant (cour, par l'Acad. fr.), 1 vol. — 
Miette et Noré (cour, par lAcad. fr. Prix Vilet), 1 vol. — La- 
martine (cour, par l'Ac. Prix du budg.), 1 vol. — Le Livre 
d'heures de l'Amour, 1 vol. — Visite en Hollande, 1 vol — 
Le Dieu dans l'Homme, 1 vol. — Au Bord du Désert, 1 vol. 
— Le Livre des Petits, i vol — Jésus, 1 vol. — Le Té- 
moin (Poème de France, 1914-1916), 1 vol. 

CRITIQUE 
La Vénus de Milo, 1 vol. — Alfred de Vigny, 1 vol . 

THÉÂTRE 

Au clair de la Lune (un acte en vers), 1 vol. — Pygmalion (un 
acte en vers), 1 vol. — Smilis (4 actes en prose, à la Comédie- 
Française), 1 vol. — Le Père Lebonnard (4 actes en vers repré- 
sentés à la Comédie-Française), 1 vol. — Don Juan, 1 vol. — 
Othello, le More de Venise (5 actes en vers représentés à la 
Comédie-Française). Portrait de Mounet-Sully, par Benjamin 
Constant, 1 vol. 4 fr. — La Légende du Coeur (5 arles en vers 
représentés au Théâtre Antique d'Orange et au Théâtre Sarab- 
Bernhardt), 1 vol. — Le Manteau du Roi (5 actes en vert 
représentés à la Porte-Sainl-Martin), 1 vol. — Théâtre, tome I. 
Thâtre, tome II. 



.78193 — Imprimerie Libcib, rue de Fleuras, 9, à Paris. 



HKoJ 



JEAN AICARD 

de lAcadéinie française 



DES CRIS 
DANS LA MÊLÉE 



— 1914-1916 



LIBRES PROPOS DE JEAN D'AURIOL. 



Y A BON LA France || Ces Demoiselles || Garros. 
Leurs Majestés les Pelples || Les Oreilles do Mur. 

La Poire pure || Amour prime tout. 

Les Trois Victoires Françaises || Masques plus vrais 

que les visages II Gallieni II Le Surboche. 

La paix des Choses || etc. 



L'UINITÉ MORALE FRANÇAISE PAR L'ÉCOLE. 



PARIS »^ 

ERNEST FLAM.MARION, ÉDITE 

26, RUE RACINE, 26 




Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous le» pays 



DÉDICACES 



AU DOCTEUR GASTINEL 

MÉDECIN EN CHEF DE LA MARINE 

QUI m'a donné une part 

DE CE DÉVOUEMENT ADMIRABLE 

QUI LE FAIT CHÉRIR 

DE NOS BLESSÉS 

ET A 

MADAME PAULIN BERTRAND 

QUI SE FIT PENDANT PLUSIEURS MOIS 

MA DÉVOUÉE INFIRMIÈRE 

CE LIVRE l 

EST DÉDIÉ 

EN HOMMAGE RECONNAISSANT 



A LÉON DE S^-VALERY 

Et à vous, mon cher confrère, qui vîntes m'apporter 
votre amitié lorsqu'un accident stupide me laissa pour 
mort sur une grand' route; à vous qui vous êtes fait 
mon secrétaire laborieux et attentif; à vous aussi je 
dois un remercîment ému. 

Je n oublierai jamais que la lecture de votre manus- 
crit : Hors la vie, a enchanté les heures lentes de ma 
convalescence; et f attends avec impatience l'heure où, 
la paix conclue, et les littérateurs étant rendus à leur 
art, ce manuscrit deviendra un beau livre applaudi. 

Jean Aicard 

La Garde [Var], 50 Juin 1916, 



DES CRIS DANS LA MÊLÉE 

(1914-1916) 



DES CRIS DANS LA MELEE 



Je dis à Jean d'Auriol : 

— La mêlée, elle est partout, excepté toute- 
fois sur les champs de bataille, puisque nous 
ne voyons plus de ces batailles rangées où 
deux armées aux prises finissaient par entrer 
l'une dans l'autre et par lutter corps à corps. 
La guerre de tranchées est un éternel face à 
face d'expectative, l'attente de l'usure, avec 
des intermèdes de violences et des mêlées épi- 
sodiques, énormes d'horreur, mais sans am- 
pleur. Et cependant, jamais pareil nombre de 
combattants ne se dressèrent à la fois les uns 
contre les autres, et c'est la mêlée quand même, 
cet inextricable enlacement de haines, de ran- 
cunes, d'attaques, de défenses, de révoltes, 
d'indignations, d'intérêts et d'idées. Et, à l'ar- 

1 



2 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

rière parmi les civils, ce sont des mêlées encore ; 
ici, celle des craintes, des désirs, des espéran- 
ces, des doutes, des confiances et des méfiances ; 
ailleurs la mêlée heureuse des partis étonnés 
de s'oublier, de se confondre, au moins pour 
un instant, dans la volonté de n'être à eux 
tous qu'une nation triomphante. — Au milieu 
de- tout cela, mon cher d'Auriol, les poètes 
écrivent encore, chantent encore, avec, parfois, 
le sentiment de n'être pas inutiles, de donner 
une expression vivante à quelques idées qui 
sommeillent dans certains cœurs et que la ma- 
gie du mot sait y réveiller ; mais parfois aussi 
ils doutent de l'efficacité de leur effort, et ils 
se disent : « J'ai cru prononcer des paroles 
gonflées de sens, mais que sont les paroles 
devant l'action ! » De la mêlée universelle sort 
une rumeur immense où nos voix se perdent. 
Les sons articulés qui sortent de nos lèvres et 
qui nous semblent former quelquefois d'utiles 
discours n'ont de sens que pour nous-mêmes. 
A peine lancés dans l'air ils ne sont plus que 
des sons confus, des clameurs vaines parmi 
tant d'autres, des cris perdus, des cris dans la 
mêlée. 

Mon ami Jean d'Auriol me regarda de tra- 
vers. 



DES CRIS DANS LA MÊLÉE. ^ 

— Il n'y a pas de cris perdus, me dit-il gra- 
vement. Rappelez-vous la jolie phrase que voici. 
Elle est de je ne sais qui : « J'ai jeté une parole 
en l'air et j'ai lancé une flèche au hasard, et 
longtemps après, j'ai retrouvé dans le cœur 
d'un ami la parole jetée au vent, et j'ai 
retrouvé, plantée au cœur d'un chêne, la 
flèche tirée au hasard ! » 

— Je me dis cela bien souvent, mais cela ne 
me rassure pas toujours sur les destinées des 
flèches et des paroles. 

— Il est clair que, dans la mêlée dont vous 
me parlez, on ne saurait se faire entendre 
comme aux jours de paix et de silence ; mais, 
dans la mêlée, nous avons des voisins, des 
frères de soufî'rance qui nous coudoient et ceux- 
là du moins nous entendent; et si notre cri est 
un cri d'espoir, il entre joyeusement en eux, et 
ils le répètent ; et leurs voisins à eux, les plus 
éloignés de nous, le recueillent à leur tour et à 
leur tour le propagent; et c'est ainsi que, d'onde 
en onde, le cri, qu'on croit perdu, court du 
premier qui l'a poussé jusqu'aux plus profonds 
lointains.... Et c'est même pour cela que l'ex- 
pression d'un simple découragement individuel 
est une faute grave, car ce qui est exprimé est 
multiplié à r infini. 



4 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

Je regardai avec étonnement mon Jean d'Au- 
riol. Je l'aime bien et je l'estime beaucoup, 
mais une extrême gravité n'est pas dans son 
habitude et je restai un instant immobile à 
l'examiner. 

— Je vois ce que vous pensez, me dit-il, vous 
me trouvez un peu trop philosophique ou lyri- 
que, parce qu'à l'ordinaire je vous semble plu- 
tôt un peu fruste, de bon sens un peu vulgaire, 
et peut-être incapable de voir les choses par le 
dedans. Détrompez-vous. Je crois, en effet, 
qu'il vaut mieux, le plus souvent, ne pas creu- 
ser les sujets, mais j'entends mettre quelque 
profondeur dans mes propos en apparence les 
plus communs. 

— Vous aurais-je blessé, mon ami Jean ? 

— Vous savez bien que non, puisque vous 
accordez que je ne suis pas trop béte; mais en 
admettant que j'aie été de tout temps fermé 
aux idées générales et profondes , encore 
devriez-vous vous être aperçu de l'heureux 
changement intellectuel et moral qui s'est 
opéré chez un grand nombre d'entre nous, par 
l'influence des souffrances publiques, depuis le 
début des hostilités. Des pacifistes à outrance 
sont devenus des défensifs outranciers, c'est 
entendu ; mais ce n'est rien que cela. Je con- 



DES CRIS DANS LA MELEE. 5 

nais de pauvres cerveaux d'ignorants qui se 
sont ouverts tout à coup aux plus hautes con- 
ceptions sociales, humaines, je dirai même 
transcendantes. Un paysan de mon village, qui 
n'avait jamais parlé qu'à son mulet et aux bêtes 
de sa porcherie, m'écrit : « Nous avons devant 
nous des brutes; ils ne savent pas ce que c'est 
que la France et la France c'est les braves gens 
qui veulent rester un peuple libre! » Bien 
entendu, l'orthographe n'y est pas, la phrase 
est moins cadencée, mais c'est le sens entier, 
à la forme près. J'ai reçu, ce matin, la visite 
d'un instituteur, venu du front, en congé. Je 
n'ai pas attaqué ce sujet intéressant delà trans- 
formation morale du citoyen français devenu sol- 
dat, il m'en a parlé le premier. « C'est, m'a-t-il 
« dit, une chose merveilleuse, inimaginable ! 
« Tous, et le plus ignare, savent là-bas, au front, 
a et même savent dire que l'Allemagne c'est la 
« bête féroce, la force laide, dégoûtante, mépri- 
« sable, et que la France c'est la force noble, 
« belle ; ils le disent comme ils peuvent, mais il 
« n'y a pas à s'y tromper : ils le savent et le pen- 
« sent, et pour cela ils sont prêts à mourir. » 

Jean d'Auriol parlait et je sentais l'émotion 
me gagner. Il reprit : 

— Ne croyez pas, ne croyez jamais inutiles les 



6 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

cris dans la mêlée! T^n^z^ mon instituteur me 
disait ce matin : « Nous, les anciens, il nous est 
« arrivé d'avoir des minutes d'ennui, après de 
« si longs mois passés dans les tranchées où l'on 
« attend plus souvent qu'on ne se bat, eh bien! 
« lorsqu 'arrivent parmi nous les plus jeunes, 
« les Marie-Louise de 1915, leur entrain nous 
(( ferait honte si nous ne l'imitions pas, et leur 
« jeunesse héroïque passe en nous, les vieux. ...» 
Continuons, croyez-moi, à pousser sans fatigue 
nos cris dans la mêlée ! 

— Jean d'Auriol, dis-je pour cacher mon 
émotion, rallumez votre pipe et passez-moi du 
feu! 



LIBRES PROPOS 

DE JEAN D'AURIOL 

Vous ne connaissez pas assez mon ami Jean 
d'Auriol. Il est célèbre dans mon département, le 
Var, pour l'indépendance de sa pensée, la fran- 
chise de ses discours, et le bon sens, qui me 
paraît sa qualité dominante. Avec un certain 
air de se moquer de tout, c'est bien l'homme 
qui attache le plus de prix aux vieilles qualités 
populaires françaises et il sait en parler avec 
le respect le plus parfait quand elles se présen- 
tent à lui, — mais c'est aussi le frondeur le 
plus déterminé qu'on puisse voir. Quand il a 
bien dit ce qu'il veut dire, et lorsqu'il sent qu'on 
n'a pas pour ses paroles et ses idées, ou ses 
sentiments, l'estime qu'il juge leur être due, il 
ajoute volontiers, d'un air détaché, ces mots, 
énigmatiques pour les étrangers : « Après tout, 
vous savez, moi je suis d'Auriol. »Et ces mots 
sont une allusion comique à une certaine 
aventure dont fut le héros son bisaïeul, avant 



8 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

la grande époque révolutionnaire. Ce bisaïeul 
de Jean s'appelait Jean comme lui, et, comme 
lui, il était de la jolie bourgade d'Auriol, en 
Provence, voisine de cette autre aimable petite 
ville qui s'appelle Roquevaire. Ce Jean d'Auriol 
d'avant la Révolution était boulanger; et, se 
trouvant un dimanche, pour un achat de farines, 
à Roquevaire, il se rendit, avec toute la popula- 
tion roquevairoise, à l'église, pour y entendre 
un fameux prédicateur. Ce prédicateur, qu'on 
disait fameux, endormit tout son auditoire, y 
compris Jean d'Auriol qui, renversé sur sa 
chaise, fît entendre, à deux ou trois reprises, 
un ronflement indiscret. Voyant son public 
endormi, le prédicant irrité lança tout à coup 
son bonnet dans l'auditoire, et, frappant en 
même temps sur le rebord de sa chaire sonore 
un coup de poing retentissant, capable de 
réveiller les morts, il s'écria d'une voix toni- 
truante : « Gens de Roquevaire, Roquevairois, 
vous serez tous damnés! » A ce cri, à ce bruit, 
tout le monde se réveilla, et, comme tout le 
monde, notre ami Jean, qui répliqua en ou- 
vrant l'œil et en étirant ses bras engourdis : 
« Oh! ioù , sioù d'Oourùou : m'en fouti! » 
c'est-à-dire : « Moi je suis d'Auriol... je m'en 
fiche. » 



LIBRES PROPOS DE JEAN D'AURIOL. 9 

L'expression être d'Auriol est devenue popu- 
laire chez nous, et elle signifie, à elle seule, les 
deux mots énergiques dont Jean d'Auriol la fît 
suivre. 

Eh bien, mon ami Jean, rarrière-petit-fils du 
héros légendaire, est venu me voir il y a deux 
jours : 

— Quoi de nouveau ? lui dis-je. 

— Il y a de nouveau, répliqua-t-il, que je 
ne suis plus d'Auriol. 

— Allons donc ! 

— Je ne suis plus d'Auriol ! 

— Et d'où êtes-vous donc? 

— Mon cher, me dit-il sans répondre, le 
moment n'est plus aux plaisanteries. La France 
se bat et saigne par mille et mille blessures 
pour défendre la cause de l'humanité, et je ne 
pense plus qu'à cela, en pleurant, moi que 
vous avez connu si jovial et si gouailleur. Cette 
Allemagne a pour idéal la force, et, par la force, 
l'asservissement des peuples et l'abaissement 
des individus. Elle a avoué, par la bouche de 
ses intellectuels, qu'à ses yeux les générosités 
sont des faiblesses coupables, et que, lorsque 
son intérêt est en jeu, elle ne reconnaît plus de 
lois. C'est-à-dire que les bandits de grand'route 
qui étaient autrefois pendus, écartelés, roués. 



10 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

seraient, aux yeux de rAllemagne, de petits 
saints idiots parce qu'ils furent souvent cheva- 
leresques. Non, non, ce n'est plus le temps de 
rire et d'être d'Auriol. L'Allemagne triomphante, 
ce serait le recrutement militaire fait par elle 
chez ses vaincus ; ce serait, partout, la dignité 
individuelle offensée, écrasée, niée; la gifle du 
sous-ofBcier et son coup de pied dans... les reins 
du soldat. Depuis que l'humanité évolue, elle 
va vers ce but : créer l'indépendance et la dignité 
de l'individu et sa fierté. La France a pris la 
tête de ce mouvement d'évolution et le monde 
suit. Voilà ce dont l'Allemagne ne veut pas, 
voilà ce qu'elle menace... ce que nous défen- 
dons, et pour nous et pour le monde. Tenez, un 
évêque, celui de Nice, vient de parler, dans une 
brochure, comme aurait dû parler le pape. J'ai 
lu la brochure. Elle dit fort bien ce que je viens 
de répéter; et, sauf que, pour moi, Jésus, fonda- 
teur historiquement de la loi de charité, n'est 
qu'un homme, génial par le cœur, et que, pour 
l'évêque, c'est un Dieu, — à part cela, je trouve 
que l'évêque a parlé selon la vérité profonde. 
La pensée moderne la plus indépendante pro- 
clame un espoir de fraternité dont la source 
pure est dans l'Évangile. 
— Prenez garde, mon ami, on va vous traiter 



LIBRES PROPOS DE JEAN D'AURIOL. H 

de réactionnaire et de clérical.... Quel besoin 
avez-vous d'établir cette filiation? 

— Je le fais par amour de la vérité d'abord, 
par amour de la justice; et puis parce que je 
voudrais qu'on formulât bien haut toutes les 
idées qui peuvent rapprocher les Français, ren- 
dre indissoluble l'union sacrée, l'union d'après 
la guerre, celle qui, après nous avoir sauvés, 
assurera seule notre sécurité, et, par ellcj l'ave- 
nir du monde chrétien. Je me déclare du parti 
de la sympathie humaine, de la bonté, de la 
charité, de la générosité, du droit des faibles, 
toutes conceptions chrétiennes à l'origine; et je 
me déclare chrétien de sentiment, moi qui suis 
anticlérical, libre penseur et même athée sous 
cette réserve que la création du monde n'est 
pas plus exphcable sans Dieu qu'avec Dieu. 

— Jean, mon ami, on va dire que vous êtes 
un affreux réactionnaire, un clérical formel sans 
le savoir, et un philosophe plein d'obscurité.... 

— Monsieur, me répondit, froidement irrité, 
mon vieil ami. Monsieur, je ne suis qu'un bon 
Français. Pourquoi me rappelez-vous ce que je 
voulais oublier, à savoir que je suis d'Auriol? 



NOTRE AMI BOULOT 

L'ANARCHISTE 

Mon ami Jean d'Auriol, un vieux, comme 
moi, lui si jovial en temps ordinaire, et passé 
maître en galégeade, est devenu, depuis le pre- 
mier jour de la guerre, non pas un triste, cer- 
tes, mais un grave, et il n'a plus toléré qu'on se 
permît, en sa présence, la moindre plaisan- 
terie. 

— Nos enfants souffrent et meurent, ré- 
pète-t-il à tout propos. Jamais le soleil ne vit 
à la fois dans le monde tant de souffrance im- 
méritées. En présence de la barbarie allemande, 
personne n'a plus le droit de rire. 

Or, il a, l'autre jour, donné chez lui, tout un 
après-midi, l'hospitalité à un nombreux groupe 
de blessés. Sur la terrasse de sa bastide, en 
face de la mer, il leur servit, à l'heure du goû- 
ter, quelques friandises, des fruits, des gâteaux, 
d'excellent vin de sa vigne, puis on causa, et 



NOTRE AMI BOULOT L'ANARCHISTE. 15 

les poilus, mis en verve, mais orientés, par le 
maître du logis, vers les pensées les plus sé- 
rieuses, celles qu'inspire la guerre, racontèrent, 
chacun à leur tour, quelque terrible scène de 
massacre, d'incendie, de viol et de pillage. 
Jean d'Auriol répéta sa phrase favorite : 

— c( Vous voyez bien que personne n'a le droit 
de rire en ce moment... »; mais ayant réfléchi 
qu'il ne fallait pas contrister ses hôtes, le brave 
homme ajouta, cette fois vivement : « Personne 
n'a le droit de rire..., sauf vous autres, bien 
entendu, sauf ceux qui sont en train de se 
battre, ou qui, comme vous, se sont battus en 
héros. » Cette phrase amena un sourire sur 
les visages pâlis. Une béquille s'agita allègre- 
ment. 

L'œil d'un soldat — dont l'autre œil dispa- 
raissait sous un épais bandeau blanc — lança 
un éclair narquois. Un sergent — qui portait 
en écharpe son bras droit, une main à jamais 
morte — se mit à rire bruyamment. Jean d'Au- 
riol sentit que son habituelle tristesse n'était 
plus de mise : 

— Oui, oui, vous riez, fît-il, je sais ce que 
c'est; c'est le rire de guerre qui a inspiré à 
M. Lavedan une page charmante et superbe. 
Oui, c'est vrai, la gaieté française est un des 



14 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

caractères du courage français ; elle le soutient 
et peut-être le crée; elle en fait partie inté- 
grante.... Au fait, pourquoi avez-vous ri, mon 
ami ? Car ce rire répondait évidemment à une 
pensée intérieure. Allez-y, mon gaillard, ajouta- 
t-il, nous sommes entre hommes! 

— C'est un rigolo, le sergent! fit une voix. 
Et toutes les figures s'épanouirent. 

Le sergent (un avocat, dans le civil) conta 
ceci : 

— « Il y avait, dans mon village, un anarchiste, 
pas très grand de taille, très large d'épaules, 
rondelet, velu et qu'on avait surnommé Boulot. 
Boulot était manœuvre et n'avait jamais pu 
s'élever à la dignité de maçon. Il était illettré, 
mais, au besoin, en épelant tout bas une ligne 
de journal, il parvenait à la comprendre. Dans 
le pays, où il était arrivé en chemineau, un 
beau soir, on ne savait d'où, il était renommé 
pour sa force physique. Cette espèce de petit 
ours portait seul sur son épaule des moellons 
que les hercules de foire n'auraient pas soulevés 
— et il eût aisément ployé et cassé entre ses 
doigts une pièce d'or de dix francs; mais, lors- 
que, les jours de paie, il en tenait une, Boulot 
lui réservait d'autres destinées. Naturellement, 
Boulot était antimilitariste. A ses yeux, les sol- 



NOTRE AMI BOULOT L'ANARCHISTE. 15 

dats étaient tous des brutes, avec ou sans ga- 
lons. « La guerre? il n'y a qu'à refuser de la 
faire, et il n'y en aura plus. » — « Mais si ton 
ennemi te la fait quand toi tu n'en veux pas? » 
— « Ne comprends-tu pas, bougre d'idiot, hur- 
lait Boulot, qu'il y a qu'à refuser de la faire... 
des deux côtés!... c'est bien simple! » 

« Tel était Boulot. Pour l'achever de peindre, 
disons qu'il avait un travers amusant. Cet ours 
avait toujours refusé de dire son âge. En cela, 
mais en cela seulement, il ressemblait à une 
jolie femme. Et c'était vouloir le faire enrager 
et s'attirer une méchante riposte, que de lui 
dire : « Quel âge as-tu, Boulot? » A cette ques- 
tion, il vous regardait d'un air furieux, et géné- 
ralement (car il ne variait guère ses invectives), 
on l'entendait grogner, comme le capitaine 
moco, arraisonné en mer par un Hollandais : 
« Ta maire a fa un pouarc! » 

« Et voilà, monsieur Jean d'Auriol, le sou- 
venir qui m'a fait rire. Un jour, on lisait le 
journal à Boulot; on dénonçait les infamies al- 
lemandes; on disait les reîtres esclaves char- 
geant en masses profondes; les officiers met- 
tant, devant leurs hommes armés, — non plus 
des ennemis, non plus des Français ou des 
Belges, mais plusieurs rangs épais de soldats 



16 DES CRIS DANS LAJMÊLÉE. 

allemands — qui sait, des punis peut-être ou 
des Alsaciens, misérables créatures destinées à 
faire de leurs cadavres amoncelés une muraille 
derrière laquelle, pour tirer, s'abriteraient leurs 
compatriotes. On décrivait ces premiers rangs 
de Teutons sans armes qui marchaient vers 
nous, Français, en se voilant les yeux de leurs 
bras repliés, pour ne pas voir leur destinée ! 

— Il y a ça sur le journal ? interrogea Boulot, 
tout rouge. 

— Oui, il y a ça! et aussi qu'on a trouvé 
des artilleurs allemands enchaînés, par le cou, 
à leurs pièces, avec des chaînes à cadenas. Les 
malheureux, traités en forçats par leurs chefs, 
se tordent comme étranglés par des serpents 
de fer, quand ils voient venir contre eux les 
baïonnettes ennemies ! 

c( Il y a ça? » criait Boulot. Il se saisit du 
journal et s'assura lentement de la fidélité du 
lecteur. Gela fait, il releva la tète. Maintenant 
il était tout pâle : 

— La France, elle a raison! dit-il simplement. 
Ah! c'est comme ça qu'ils se traitent entre eux? 
Ces Allemands sont des salops. Je vais m'en- 
gager. 

— Quel âge as-tu donc. Boulot? » 
Il se retourna, placide : 



NOTRE AMI BOULOT L'ANARCHISTE. 17 

— Il y a cinquante-neuf ans que je suis dans 
cette salope de vie, dit-il, mais je n'avais pas 
encore entendu parler d'abominations pareilles. 
Je vais m'engager; faites-en autant. 

Et il y alla. 



LA NOËL DES NOELS 

C'est une coutume invétérée chez nous, celle 
qui, pour la Noël, réunit autour du repas tradi- 
tionnel tous les membres d'une même famille. 
Les querelles, les haines même, font trêve le 
plus souvent. De très loin accourent les fils se 
rassembler autour des pères. Beaucoup n'obéis- 
sent plus à une pensée religieuse, mais seule- 
ment à une habitude ancestrale qu'ils ont 
trouvée douce et qu'ils perpétuent parce qu'elle 
leur donne des joies, celles du retour au pays 
natal, dans la maison antique où ils ont joué 
tout petits. Noël, c'est l'attendrissement du 
monde devant la naissance, devant la faiblesse 
et la grâce de l'enfance, devant la Maternité qui 
renouvelle sans fin l'espérance humaine. 

Noël, c'est année nouvelle, espoir nouveau, 
l'attente charmée, la foi dans un inconnu de 
douceur qui s'avance à travers les cruautés de 
l'hiver. Bientôt, si peu que ce soit, les jours 
vont croître ; la lumière est promise, elle vien- 
dra; les matins seront glorieux et les nuits 
plus douces : Noël ! 



LA NOËL DES NOELS. 19 

Je me rappelle toujours avec émotion nos 
crèches d'enfant, construites dans une chemi- 
née abandonnée, aménagée comme un théâtre. 
Les petits personnages de terre, coloriés, aux 
costumes pittoresques, sont tous en marche 
vers l'Étable de la Nativité. Les mages, les rois 
y vont aussi, mais il leur faut à ceux-là une 
Étoile pour guide. J'aime bien les pauvres gens, 
bergers, âniers, paysans, menuisiers, forge- 
rons, en habits de travail, qui, eux, se sont mis 
en marche sans autre guide que leur beau dé- 
sir; ils devinent le chemin; leur étoile est dans 
leur cœur; ils n'ont pas besoin d'un flambeau 
de miracle pour éclairer leur route, ils savent 
où ils vont et qu'ils seront aimés parce qu'ils 
aiment. 

La Noël de 1914 restera dans la mémoire 
humaine comme une des plus étonnantes fêtes 
du cœur et des plus miraculeuses. 

Songez donc ! Nous avons devant nous cette 
Allemagne monstrueuse, difficilement explica- 
ble à nos clairs cerveaux de Latins, et qui, soi- 
disant chrétienne, offense toutes les pitiés, 
toutes les bontés, toutes les charités évangéli- 
ques. Pays luthérien, dont le chef, au besoin, 
invoque gravement la vierge Marie, qui n'a 
pourtant rien à voir dans aucune de ses pen- 



20 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

sées. Ce kaiser rappelle un Hérode massacreur 
d'enfants ou un Néron incendiaire qui allume, 
en guise de torches, des hommes vivants, en- 
duits de poix.... Voyez ce qu'il fait de son propre 
peuple! 

Ce prince de rapine et de meurtre se réclame 
pourtant du Christ! Il est vrai qu'il a des rap- 
ports plus étroits avec Dieu le Père. Nous avons 
lu dans un journal allemand cette phrase stu- 
péfiante : « Dieu le père est particulièrement 
réservé à Sa Majesté l'Empereur! » — Il paraît 
qu'ils sont au mieux. Gela est très regrettable, 
car cela ne fait l'éloge ni de l'un ni de l'autre. 
Il faut s'en consoler en se persuadant qu'il s'agit 
d'un Sabaoth démodé, d'un dieu hors d'usage, 
celui-là même que Jésus vint terrasser pour 
mettre à sa place le Dieu paternel et souriant 
qu'il nommait son Père, et dont l'avènement 
réjouit la terre : Noël ! 

Donc, nous avons devant nous cette Allema- 
gne et cet empereur, une race barbare, proli- 
fique, innombrable, qui cherche vainement à 
masquer ses criminelles intentions, et qui, dé- 
bordant son territoire devenu trop étroit, ne 
veut que s'emparer du territoire et de tous les 
biens de ses voisins. 

Toute la nation française, aidée de ses alliés, 



LA NOËL DES NOELS. 21 

s'est portée au-devant de l'invasion des bar- 
bares. Nous sommes parvenus à les repousser 
vers nos frontières que nous n'avons pas encore 
reconquises; et, blottis dans nos tranchées, en 
face des leurs, nous attendons dans la dou- 
leur, — bien que sûrs du lendemain, — la déli- 
vrance. Voilà dans quelles conditions nous 
trouve la Noël de 1914. 

C'est-à-dire que la question de vie ou de mort 
se pose entre un peuple, chrétien de nom, mais 
en réalité aussi dur, plus dur que l'antique force 
païenne contre laquelle venait lutter l'Évan- 
gile, esprit de paix, de tendresse humaine, 
de charité, générateur de l'altruisme philoso- 
phique. 

C'est-à-dire que deux mille ans après la nais- 
sance de la pensée de douceur, du sentiment 
de bonté, tout nouveaux au temps d'Hérode, et 
qui, passant lentement du domaine religieux 
dans le domaine philosophique, semblaient hier 
à la veille de conquérir tous les cœurs, deux 
mille ans après le premier Noël tout est remis 
en question. Qui donc vaincra, de la Force bru- 
tale, de l'Appétit armé, du Soldat sans pitié, — 
ou de la tendresse, de la bonté, de la paix pro- 
mise au monde ? d'Hérode ou des Innocents ? de 
Néron ou de Marc-Aurèle et de Jésus ? 



22 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

En sorte qu'aux yeux du philosophe, cette 
Noël 1914 a toute la beauté de la première des 
Noëls. 

Eh bien! n'en doutez pas, Sabaoth, vieux 
Dieu réservé à l'usage exclusif de Sa Majesté 
Guillaume II — Sabaoth et Guillaume lui- 
même seront ensemble vaincus et dépossédés, 
parce que la puissance de l'évolution humaine 
le veut ainsi — et que cette puissance est une 
force aussi indéfinissable mais aussi inéluc- 
table, aussi impérieuse que la « volonté de 
l'espèce » chère à Schopenhauer. 

Dans les tranchées françaises — un beau 
dessin de Neumont apportera à nos chers sol- 
dats la plus consolante des visions : les enfants, 
cette année, enverront a,ux pères les cadeaux 
qui, d'ordinaire, leur étaient donnés par les 
pères. Et ces cadeaux seront distribués par les 
soins de l'intendance militaire, et il arrivera ceci 
d'extraordinaire que, par la permission officielle 
d'un gouvernement, un compliment en vers, 
lettre des enfants de la France, sera lu aux sol- 
dats sur le front! Voilà les grâces du cœur 
français, en opposition saisissante avec les sau- 
vageries prussiennes. On ne trouvera pas, dans 
l'histoire du monde, une autre vision pareille : 
les enfants d'une nation venant, en pleine ba- 



LA NOËL DES NOELS. 23 

taille, parler — aux deux millions d'hommes 
armés qui combattent pour eux — des dou- 
ceurs du foyer et de la nécessité de sauver 
les dieux lares. 

Vous sentez bien avec moi, n'est-ce pas, 
qu'elle est merveilleuse, cette Noël? 

Voici, .tenez, une lettre d'enfant que je viens 
de recevoir. Ne vous semble-t-clle pas adora- 
rable ? On souffre d'un doute sur le retour du 
cher combattant, mais on ne doute pas de la 
victoire finale. Écoutez : 

« Houilles, le 11 décembre 1914. 

(( Monsieur, 

« J'ai lu votre appel aux « Enfants de France » ; 
mon papa est mobilisé, nous pensons bien à 
lui, mais dans ses lettres, il nous dit de prier 
aussi pour ceux qui se battent, et comme nous 
voulons être obéissants, nous pensons à tous. 
Maman touche pour chacun de nous, car nous 
sommes trois, une allocation. C'est pourquoi 
nous vous envoyons chacun dix sous pour que 
nos soldats aient leur petit Noël, et, ce jour-là, 
nous ferons une plus grande prière. N'est-ce 
pas. Monsieur, que le bon Dieu voudra que nous 



24 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

soyons vainqueurs, et peut-être aussi que notre 
papa nous revienne? 

« Vous voulez bien que je vous embrasse? 
Ce sera pour tous les soldats de la part de Jean, 
Paulette et Simone. » 

En réponse à cette lettre, du fond des tran- 
chées françaises, un grand cri s'élève : « Noël! 
Noël! Oui, nous vaincrons, chers petits en- 
fants ! Nous vaincrons pour ne pas vous livrer 
aux païens. Nous vaincrons pour que vous 
soyez aimés. Nous vaincrons parce que la France 
a promis au monde la douce fraternité. Nous 
vaincrons parce que la victoire des barbares, 
qui empruntent à la science ses engins de des- 
truction et dont la dialectique n'est que vil 
mensonge, serait la ruine de ce qui ne peut 
pas périr! Contre l'Antéchiist, le petit Noël est 
debout. Noël! Noël! » 



LES ÉCOLES DE MUTILES 

— Je vous ai dit, l'autre jour, avoir reçu 
une lettre à laquelle manquait l'adresse de l'ex- 
péditeur, en sorte que je n'ai pu y répondre 
directement. Mon propos, répété par vous dans 
le journal La France, m'a valu plus d'une lettre 
intéressante, et à celles-là je désire répondre 
par votre intermédiaire. On me demande quel- 
ques éclaircissements sur les Écoles de Mutilés. 
Je vous les apporte. 

— Je vous écoute, mon cher d'Auriol. 

— D'abord,, le siège de V Association qui s'oc- 
cupe des Mutilés, se trouve à Paris, 63, avenue 
des Champs-Elysées. C'est là qu'on doit écrire si 
l'on a besoin de renseignements complémen- 
taires. Le premier de mes correspondants croyait 
que, dans ces écoles, on recommençait l'ins- 
truction générale des mutilés. « Je ne sais, 
(( disait-il, ni bien lire ni bien écrire et je suis 
« trop vieux pour apprendre, et j'ai peur d'avoir 
<( à m'enfermer dans une école comme un en- 
ce fant!... » Il ne s'agit pas de cela. Ce sont des 



26 DES CHIS DANS LA MÊLÉE. 

écoles où l'on donne aux mutilés des leçons 
spéciales^ afin qu'ils puissent, quelle que soit la 
mutilation qu'ils ont subie, employer encore 
leur force, leur adresse, et continuer à exercer, 
le mieux possible, le métier qui est le leur, qui 
fut leur gagne-pain jusqu'au moment de la 
guerre. 

« Il y a, par exemple, à Reuilly, aux portes 
mêmes de Paris, une maison pour les aveugles. 
La villa de Reuilly est une annexe des Quinze- 
Vingts , avec des jardins magnifiques. Dans ces 
jardins, on a savamment disposé des grillages 
en bordure des allées. A l'aide de leur bâton, 
les aveugles apprennent à se diriger, en se gui- 
dant sur les sinuosités des clôtures. 

« Et là le vannier, par exemple, retrouve 
son travail habituel. Il n'a pas à l'apprendre. Ce 
qu'il apprend, c'est à V exercer malgré son infir- 
mité nouvelle; il apprend u à se passer de ses 
yeux », à voir par le contact. Les aveugles ap- 
prennent aussi à lire, mais à lire l'écriture 
spéciale imprimée pour eux, en relief, mé- 
thode Braille. Les uns rempaillent des chaises. 
D'autres font du filet, de la dentelle, du ma- 
cramé^ — vous savez bien ? — le macramé est 
le filet artistique, cette guipure de ficelle, à 
franges, dont on recouvre, pour les préserver 



LES ÉCOLES DE MUTILÉS. 27 

des mouches, les chevaux. On en fait aussi, 
finement, des parures de femme. En retrou- 
vant leur besogne accoutumée, en se rendant 
compte de la réelle possibilité de la reprendre 
utilement, de gagner encore leur vie par le tra- 
vail, les aveugles se sentent revivre. L'espoir 
légitime entre dans leur cœur. Leurs yeux se 
sont éteints, mais il se fait en eux une faculté 
singulièrement aiguë de coordonner un monde 
nouveau de sensations qui leur rend intelligible, 
autrement que par le passé, le monde visible. 
Cette rénovation de leur être, cette adaptation 
à leur nouvel état, qui se ferait lentement s'ils 
étaient livrés à eux-mêmes, se fait assez rapi- 
dement quand ils reçoivent, tout préparés, les 
enseignements de l'expérience. C'est là une 
œuvre magnifique! Ainsi l'aveugle même ne 
doit pas désespérer; il verra d'autres lumières 
que celles du jour ou des lampes familiales. 
Les rehefs des choses lui parleront. Les in- 
flexions des voix éveilleront en lui des percep- 
tions plus étendues. Et, par-dessus tout, il se 
sentira aimé. Notre ami M. Herriot, maire de 
Lyon, a écrit là-dessus une admirable page.... 
« Et, pour les mutilés, il en ira de même 
que pour les aveugles; je veux dire que des 
moyens leur seront fournis (auxquels ils ne son- 



28 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

géraient pas s'ils étaient seuls) de s'aider eux- 
mêmes et de revivre normalement. On leur 
facilite ou la reprise de leur métier, ou bien 
l'apprentissage d'une profession compatible 
avec leur infirmité. 

« Le but essentiel de Vœuvre est donc la 
RÉÉDUCATION PROFESSIONNELLE. 

« Des ateliers ont été organisés par les soins 
de l'Œuvre. Le mutilé y peut apprendre à res- 
ter ou à devenir cordonnier, tailleur, ferblan- 
tier, menuisier, mécanicien. Les hommes qui 
ont déjà une certaine instruction peuvent suivre 
des cours de comptabilité ou de sténographie, 
de dactylographie, et d'autres encore. 

« Pendant toute la durée de la rééducation, 
les mutilés reçoivent sur les fonds de l'œuvre 
une allocation journalière de 3 fr. 50; cette 
allocation ne les prive en aucune façon de celle 
qui leur est versée par l'État et qui s'élève 
actuellement à 1 fr. 70 par jour. 

« Les hommes qui se trouvent à Paris sans 
famille sont logés, nourris et blanchis dans un 
établissement situé quai de la Râpée, n° 28. Ils 
sont mis à même de suivre leurs cours de réé- 
ducation ; mais, naturellement, ceux-là, étant 



LES ÉCOLES DE MUTILÉS. 29 

défrayés de tout, ne touchent pas l'allocation 
de 3 fr. 50.... C'est justice. 

(( Si, dans l'entourage du mutilé, se trouve 
une personne désireuse de lui venir en aide 
personnellement pour l'obtention d'un appareil 
perfectionné, elle peut s'adresser directement 
à l'CEuvre pour lui faire connaître son inten- 
tion, et l'CEuvre se fera un devoir de lui rem- 
bourser la moitié du prix qu'aura coûté l'appa- 
reil, à concurrence toutefois d'un maximum 
de 200 francs. 

— Voilà, conclut Jean d'Auriol, les rensei- 
gnements que je me suis procurés. 

— Fort bien, mon ami Jean, mais, comme 
j'ai reçu de mon côté une lettre me priant de 
donner sur les Écoles des mutilés des rensei- 
gnements définitifs, je m'inquiète de ne pas 
vous entendre parler des agriculteurs ?. . . 

— C'est, dit Jean d'Auriol, que je gardais 
cette question-là pour la fin. Oui, il existe, pour 
la rééducation des mutilés^ une école d'agriculture 
à Limonestj près de Lyon. Le métier d'agricul- 
teur est le premier de tous; il est à l'origine de 
tous les métiers. Il représente la vie essen- 
tielle de la nation. Oui, on a songé aux agri- 
culteurs. Comment eût-on pu les oublier! Une 



50 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

des personnes qui m'écrivent a vu une gravure 
anglaise représentant un cultivateur qui, am- 
puté des deux bras, apprend à se servir d'appa- 
reils spéciaux pour son travail habituel et pré- 
féré! Enfin, cette généreuse correspondante, 
car c'est une femme, s'adresse à moi pour que 
j'offre de sa part, à TŒuvre des Mutilés, le 
prêt d'une terre, bâtiments de ferme-école, lits 
de fer, tables, instruments agricoles; et cela, 
dans le cas où son désir serait réalisable, ferait 
une deuxième école de rééducation spéciale 
pour les travailleurs de la terre. Je vais com- 
muniquer cette offre généreuse à l'œuvre cen- 
trale. 

— Mais, Jean, mon ami, vous ne fumez pas 
aujourd'hui?... 

— Non; je n'ai ni faim, ni soif, ni envie de 
fumer quand je songe à tant de misères! et à 
tant de dévouements prêts à répondre à celui 
de nos martyrs ! 



LA PUCELLE D'ORLEANS 

— Bonjour, ami d'Auriol, m'apportez-vous 
un sujet d'article? un bon? 

— Peut-être. Connaissez-vous le projet des 
Anglais au sujet de Jeanne d'Arc ? 

— Ne veulent-ils pas lui élever une statue à 
Londres? 

— C'est cela même. Qu'en pensez-vous? 

— Je pense que c'est une idée très pure, 
très noble, et c'est par conséquent de la belle 
et bonne politique.... Honorer son ennemi, en 
pleine bataille, c'était le vieux jeu, le jeu cheva- 
leresque et qui mérite d'être regretté.... 

— Croyez-vous ? 

— Dame ! 

— Je dis, moi, qu'en changeant de méthode 
et en employant contre l'ennemi tous les 
moyens de destruction, de férocité, de trahison 
et d'infamie, les Allemands, en fin de compte, 
auront fait d'excellente besogne, parce qu'ils 
auront déshonoré la guerre.... 

— C'est un point de vue ; mais alors, si on 
ne consent pas à les combattre par des moyens 



Ô2 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

pareils aux leurs, on atteindra le but opposé : 
non seulement on court le risque de retarder 
la victoire des peuples loyaux, mais on sert la 
cause de la guerre considérée en elle-même, 
puisqu'on la réhabilite ? 

— C'est là, dit Jean d'Auriol, en allumant sa 
pipe de philosophe, ce qu'on appelle un cercle 
vicieux.... C'est étonnant, ce qu'on rencontre de 
cercles vicieux au cours d'une brève existence ! 

— Honorer son ennemi en pleine guerre, 
était donc très bien, repris-je, et d'ailleurs on 
se diminue en ravalant l'adversaire; mais je 
trouve tout simple que deux peuples ennemis 
rendent hommago réciproquement aux héros 
de leurs deux nations, le jour où elles ont 
reconnu avoir de beaux intérêts communs. 
L'estime réciproque est un fameux ciment pour 
les alliances internationales, aussi bien que 
pour les mariages d'amour. Les Anglais, jadis, 
croyaient avoir un droit sur la terre de France, 
et ils tâchaient de le faire triompher, lorsqu'une 
fille du peuple, une bergère, se révéla guer- 
rière et leur infligea de rudes leçons. Humiliés 
d'être vaincus par une femme, ils la crurent 
vraiment sorcière, comme le permettaient les 
superstitions de leur époque. Ils la brûlèrent, 
avec le secours de quelques moines et prêtres 



LA PUCELLE D'ORLÉANS. 35 

jaloux, dévoyés, intéressés et abominables. 
Aujourd'hui, la lumière s'est faite. Les procès 
de Jeanne sont publiés. Ils ont trouvé en Joseph 
Fabre, notamment, un historien précis, élo- 
quent et enthousiaste. Les Anglais ne croient 
plus aux sorciers; la France non plus. Alors on 
ne voit plus Jeanne d'Arc que comme une fille 
sublime, en qui s'est révélée l'idée de patrie, 
quand cette idée ne se formulait pas encore; 
et tous, sans distinction, Anglais et Français, 
nous honorons en Jeanne d'Arc la plus parfaite 
incarnation du patriotisme. 

Jean d'Auriol me considérait d'un œil nar- 
quois. Il fumait comme une cheminée d'usine. 
Il dégorgeait des nuages orageux. 

— Donc, me dit-il, vous trouvez heureuse 
l'idée des Anglais, celle d'élever sur une place 
de Londres, une statue à Jeanne d'Arc ? 

— Je trouve cela très beau, notre Jeanne 
représentant une idée générale : le devoir de 
défense et le droit d'autonomie des peuples. 

— Bon ! moi aussi !... Mais ne redoutez-vous 
pas un culte de Jeanne d'Arc comme un fait 
réactionnaire, Jeanne ayant été proclamée 
bienheureuse par l'Église romaine ? 

— Jean d'Auriol, lui dis-je, vous me tendez 
je ne sais quel piège?... 

3 




34 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

Il se mit à rire. 

— En effet, dit-il, et je suis de votre avis 
sur Jeanne d'Arc. Mais peut-être vais-je plus 
loin que vous dans le désir de voir le culte de 
cette admirable fille se propager, en France 
surtout. Je suis, il est vrai, une manière de 
mécréant. Je ne crois pas aux miracles, pas 
plus à ceux qui viennent du diable qu'aux 
autres, mais je constate que bien des gens y 
croient, — et, pourvu que ces personnes-là 
n'encombrent pas ou ne gênent pas la politique 
républicaine, je n'ai rien à leur reprocher. Li- 
berté de conscience ! Je vais plus loin, comme 
j'ai eu l'honneur de vous l'annoncer. C'est pré- 
cisément /jarce que « la question Jeanne d'Arc » 
a plusieurs faces, qu'elle me paraît propre à 
servir l'unité française, l'union sacrée, si vous 
préférez. Oui, je dis que, autour de cette mer- 
veilleuse allégorie, il est heureux qu'on puisse 
grouper tous les citoyens, sans exception, — 
chacun ayant des idées propres, diverses, con- 
tradictoires même, sur les origines du génie 
de la pauvre bergère, — mais tous étant d'ac- 
cord aujourd'hui pour voir qu'elle assure et 
vivifie les deux idées qui n'en font qu'une, à 
savoir : le devoir de défense et le droit d'auto- 
nomie des peuples. Et que notre Jeanne d'Arc 



LA PUCELLE D'ORLÉANS. 35 

ait conquis le cœur anglais, en territoire anglais, 
c'est là une magnifique conquête humaine de 
la France : la France a pour mission, humaine 
ou divine, comme on voudra, ce genre de con- 
quêtes-là. Une statue élevée à Jeanne d'Arc, 
sur une place de Londres, ce serait un des plus 
gentils camouflets qu'on puisse infliger à l'Alle- 
magne de Nietzche; car cette Jeanne (ne l'ou- 
bliez pas) n'aimait pas le sang versé et sa 
victoire fut et sera- celle de la Pitié armée et 
martyre!... 

Ayant dit, Jean d'Auriol, s'étant levé, frotta 
sur son fond de culotte une allumette de bois. 

Et comme je regardais sans plaisir ce geste 
dépourvu de grâce : 

« Ne vous frappez pas, me dit-il. Le roi 
Victor-Emmanuel, en grande tenue de prince 
et de général, eut un jour une entrevue mémo- 
rable avec Napoléon III, et, sous le regard un 
peu étonné de cet empereur, il fit le même 
geste, qui est, j'en conviens, sans noblesse. 
(( Pardonnez-moi, mon cousin, dit-il, ça n'est 
« pas très distingué... mais c'est bien com- 
« mode!... » 

Il n'y avait rien à répondre. Mon Jean 
d'Auriol est incorrigible. 



LES DEUX SOUS 

DE JEAN D'AURIOL 

Mon ami Jean d'Auriol est un homme à sur- 
prises. On lui accorde quelque bon sens, mais 
jusqu'ici il ne lui était pas arrivé de trouver à 
lui seul une idée à la fois ingénieuse, saisis- 
sante et pratique. Bref, ni l'imagination ni les 
combinaisons financières n'étaient dans ses 
moyens, ou, du moins, il n'y paraissait pas. 

Voici qu'il entre ce matin avec une pipe 
neuve entre les dents; et, sur les lèvres, sous 
le pli de la moustache, un petit air narquois 
que je lui connais bien, et qui, chez lui, an- 
nonce du nouveau, un nouveau dont il est 
satisfait. 

Il s'assied, s'installe en silence, allume sa 
pipe neuve, en tire et souffle trois ou quatre 
bouffées de plus en plus importantes; puis, croi- 
sant les jambes, renversé dans un fauteuil, il 
commence sans autre préambule : 

— Mon cher ami, vous qui aimez les bonnes 



LES DEUX SOUS DE JEAN D'AURIOL. 57 

idées, de quelque source qu'elles proviennent, 
vous devriez m aider, par votre plume, à en 
faire triompher une qui est excellente; je n'ou- 
blie pas que vous vous êtes donné une mission, 
dés le début de la guerre, le jour où vous avez 
publié votre « Allemagne au-dessous de tout » ; 
n'allez pas l'oublier vous-même. 

— Yous êtes bien aimable, mais vous êtes, 
grâce à moi, plus connu que moi des lecteurs 
de La France; et si vous écriviez vous-même 
un article aujourd'hui, à ma place, je crois.... 

— Non, fit-il, j'aime mieux parler. Voici 
mon idée : il y a en ce moment une crise for- 
midable de la monnaie de billon.... Eh bien, je 
propose de faire frapper pour 100 millions de 
pièces de 10 centimes par vingt séries.... 

Je regardai mon Jean d'Auriol d'un air ahuri. 
11 ne s'en formalisa point et poursuivit, tou- 
jours fumant : 

— ...Par vingt séries, c'est-à-dire que les 
pièces de 10 centimes, au lieu d'être toutes 
semblables, seraient frappées au moyen de 
vingt matrices représentant chacune.... 

— Quoi? 

— ... L'un des crimes allemands les plus sen- 
sationnels. Ça n'a l'air de rien..., attendez la 
suite; vous verrez que cela est gros de consé- 



?>8 DES CRIS DANS LÀ MÊLÉE. 

quences.... On choisirait donc 15, 20 ou '25 des 
crimes les plus connus parmi les actes divers 
de la barbarie allemande... Exemple : crimes 
en Angleterre : Lusitatiia, miss Gavell, zeppelins 
sur Londres^ etc. ; — crimes en France : destruc- 
tion de la cathédrale de Reims; zeppelins sur 
Paris; assassinats de civils; hôpitaux bombardés; 
civils chassés de Lille en troupeaux ; — crimes en 
Belgique : Louvain, Malines, populations emme- 
nées en esclavage^ femmes et enfants; soldats^ 
officiers crucifiés; mains d'enfants coupées (hélas ! 
on a le choix entre tant d'horreurs); — crimes 
en Russie : Russes brûlés vifs; hôpitaux^ pleins 
de malades^ incendiés^ et encore ceci, écoutez : 
les Allemands ont affamé pendant vingt-quatre 
heures des prisonniers russes nombreux; puis 
ils leur apportèrent une cuve énorme pleine de 
nourriture, qu'ils déposèrent au milieu du 
camp; et au moment où les malheiu'eux captifs 
s'élançaient vers ce repas inattendu, les Alle- 
mands lâchèrent contre eux plusieurs molosses 
qu'ils avaient pris soin d'affamer, et s'égayèrent 
en sauvages au spectacle de la lutte épouvan- 
table qui s'ensuivit.... 

— Et vous voulez perpétuer le soin- "i' <!»' 
pareilles abominations? 

— Oui, répliqua gravement Jean d'Auriol, 



LES DEUX SOUS DE JEAN D'AURIOL. 39 

oui, pour la honte éternelle de l'Allemagne. 
Rien n'est plus cursif et plus durable qu'une 
pièce de deux sous et rien n'est plus populaire. 
Je veux faire circuler à travers le monde le 
spectacle de l'infamie allemande et la perpétuer 
à jamais.... Écoutez-moi. Sur l'avers de ma mé- 
daille de deux sous, la représentation d'un 
crime; sur le revers une brève inscription 
explicative.... Attendez donc!... Supposez qu'il 
y ait vingt pièces différentes. Tout le monde 
les voudra. Tous les collectionneurs, même les 
Boches, les rechercheront! Ce sera une collec- 
tion inouïe! Et chacun tiendra à posséder la 
collection entière, les vingt sujets. Gela fait 
deux francs.... Attendez donc... Supposez que 
sur la terre entière 50 millions de personnes 
désirent conserver cette collection, qui vaudra 
des prix fous après la guerre, cela ferait un 
impôt de 100 millions que la France prélèverait 
sur l'univers!... Je n'en doute pas, le monde 
entier s'arrachera ces médailles. 

— Vous m'émerveillez! 

— Que sera-ce quand vous m'aurez ouï jus- 
qu'au bout! Soyez patient.... Un kilo de billon 
en pièces de 10 centimes vaut 10 francs. Or, 
le cuivre pur vaut 4 francs le kilo. Donc l'État 
gagnerait 70 millions nets, car on pourrait 



40 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

prendre du laiton comme métal, qui vaut 
2 fr. 50 le kilo. 

— Vous savez tout! 

— Non, mais je sais cela.... Ces pièces de 
10 centimes auront cours comme les pièces de 
10 centimes vulgaires. Le bénéfice de 70 mil- 
lions pourra servir précisément à réparer une 
légère partie des maux causés par les crimes 
allemands; et, en tous cas, l'État aura trouvé 
le moyen de perpétuer sûrement, dans les 
siècles, la honte ainsi infligée aux Allemands.... 
On pourrait créer aussi le timbre-pilori^ mais 
l'État n'y aurait aucun bénéfice matériel.... 

— Et vous avez trouvé cela tout seul? Je 
suis vraiment émerveillé, car enfin rien n'est 
plus facilement' réalisable que votre idée, et ce 
serait là une utilisation extraordinaire de la 
monnaie de billon! Quel monument historique! 
Quelles représailles sûres, ingénieuses et « ar- 
tistes » ! Jean, mon ami, je vais écrire l'article : 
vous le signerez. 

— Jamais de la vie, dit Jean d'Auriol, l'hon- 
neur s'y oppose. Je viens tout simplement de 
vous réciter ou à peu près une lettre que j'ai 
reçue hier soir. L'auteur de la lettre, l'inven- 
teur de l'idée, est mon vieil ami le baron G. de 
Tromelin, officier de marine en retraite, lequel 



LES DEUX SOUS DE JEAN D'AURIOL. 4i 

est un mathématicien hors ligne; et si j'étais 
le gouvernement, je ferais appel dés aujour- 
d'hui à tous les médaillistes de France.... Seu- 
lement voilà.... il y a la diplomatie? alors?... 

Et Jean d'Auriol secoua, sur son ongle, sa 
pipe éteinte. 



SUPREME JUGEMENT 

— Vous avez ce matin, mon cher d'Auriol, 
une figure de magistrat, et je ne peux pas dire 
qu'elle soit aimable. Le petit sourire un peu 
narquois qu'on devine à l'ordinaire sous vos 
moustaches a disparu. Vous avez l'air de porter 
le diable en terre? 

— Et c'est un peu cela, déclara mon vieil 
ami Jean. C'est-à-dire que je comprends l'ex- 
pression dont vous venez de vous servir dans le 
sens qu'on lui donne généralement. Je la com- 
prends; cependant, en bonne justice, on de- 
vrait, à porter le diable en terre, prendre un 
extrême plaisir, puisque ce serait la fin de 
toutes les diableries.... mais je ne suis pas 
venu vous voir pour disputer sur des mots ou 
des locutions dont je me fiche comme de mes 
premières espadrilles. Excusez-moi d'avoir la 
figure peu aimable. Je suis, en eff'et, très 
troublé. 

Il tira de sa poche l'étui de sa pipe, car sa pipe 
a un étui bien qu'elle soit en simple bois de 
bruyère.... Il ouvrit l'étui, fit le geste d'y pren- 



SUPRÊME JUGEMENT. 43 

dre Tobjet précieux qu'il contenait; il te sou- 
leva, mais le remit en place aussitôt d'un air 
découragé. 

— Jean d'Auriol, lui dis-je, vous aviez l'air de 
contempler dans ce petit cercueil noir le menu 
cadavre d'une illusion regrettée.... 

— Ne plaisantez pas, fit-il en fourrant l'étui 
et la pipe dans la poche de son large veston. Ne 
plaisantez pas. J'ai passé une mauvaise nuit. 

— Et c'est pour une mauvaise nuit que notre 
vaillant d'Auriol se montre si abattu ? m'écriai- 
je. Voyons, mon ami, vous aurez mangé, hier 
soir, une pomme de terre mal cuite? 

— Il est indigne de vous, dit-il, d'attribuer à 
une cause purement matérielle un mauvais 
rêve. Ma théorie du mauvais rêve est celle-ci : 
un malaise physique provoque, il est vrai, du- 
rant le sommeil, une excitation cérébrale à ten- 
dance mélancolique; mais le sujet du rêve, le 
choix de l'image évoquée, ne viennent pas du 
malaise physique. Le subconscient profite de 
l'état morbide pour accourir des fonds de nous- 
mêmes ; et nos pensées les plus tristes, que 
nous refoulons en nous habituellement, se li- 
bèrent alors, viennent au-dessus des autres, les 
annihilent. Ce qui est endormi, durant notre 
sommeil physiologique, ce n'est que notre pou- 



44 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

voir de nous commander, de coordonner nos 
pensées, — mais elles gardent un sens ou au 
moins une indication de vérité. J'ai donc eu à 
subir cette nuit un mauvais rêve, ou, si vous 
voulez, un beau rêve, mais si terrifiant, si gonflé 
des réalités présentes, de toute la souffrance des 
peuples, — que vous m'en voyez encore ac- 
cablé.... Vous souriez?... Vous trouvez que je 
deviens lyrique ou ésotérique? Eh! mon ami, 
ce qui se passe dans l'univers, en ce misérable 
vingtième siècle, est fait pour légitimer toutes 
les exaltations individuelles. 

— Racontez- moi votre rêve ; vous serez 
exorcisé. 

— C'est possible, dit Jean d'Auriol, d'autant 
plus possible qu'en le racontant j'en diminuerai 
nécessairement l'intensité. Toutes mes paroles 
seront plus faibles que mes impressions. J'ai 
rêvé que j'assistais au suprême jugement. 

— Et c'est là tout?... Vous aurez revu, dans 
quelque livre illustré, une reproduction de la 
fameuse fresque de Michel-Ange, honneur de 
la Sixtine. 

— « Rien de cela, dit-il. Voici : Les hiais- 
Généraux du monde, des deux mondes, étaient 
assemblés dans la rade de Toulon. Les alliés — 
et l'Amérique. Toutes lés escadres, en bel ordre, 



SUPRÊME JUGEMENT. 45 

transformaient l'immense rade bleue, encadrée 
de vertes collines, en une formidable cité de 
fer et de feu, sous un radieux soleil. Tout à coup, 
chacun des grands cuirassés s'étantmis en mou- 
vement, ils se rapprochèrent les uns des autres 
jusqu'à se toucher, en silence, et quand ils 
furent flanc contre flanc, ils parurent former 
sur la mer une île vaste, une sorte de vaste 
arène flottante et unie, car tous les bordages 
s'étaient abaissés comme par enchantement. Au 
milieu, groupés en faisceau comme des arbres 
nus, s'élevaient des mâts gigantesques qui por- 
taient en plein ciel tous les pavillons des na- 
tions alliées. Au loin, sur les collines et les 
montagnes, les peuples s'entassaient, regar- 
daient, attendaient. Sous les mats, au milieu 
de l'île étrange, je vis tout à coup, comme s'ils 
y étaient venus pendant que mes yeux se por- 
taient ailleurs, des personnages assis : amiraux, 
généraux en uniformes brillants, et des civils 
en vêtements sombres. L'un d'eux fit un signe, 
et, en présence de ce tribunal et des peuples 
témoins, fut amené, entre un peloton de gen- 
darmes et de soldats anglais, russes, italiens, 
serbes, belges, français, — un malheureux que 
j'hésitai à reconnaître, mais que les foules as- 
semblées sur les rivages saluèrent de malédic- 



46 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

lions en le nommant à grands cris : « Guil- 
laume II! Guillaume II! » 

« Il ne paraissait pas comprendre ce qu'on 
lui voulait; sa main gauche, sa main difforme, 
serrait la poignée de son sabre, et les nom- 
breuses bagues dont cette main est ornée lan- 
çaient des feux rouges. 

« Un interrogatoire commença, que je n'en- 
tendais point, — mais que sans doute entendait 
la foule, car à chacune des accusations, elle 
criait un mot, un nom qui retentissait, gémi, 
hurlé par des millions de bouches : Belgique ! 
— Louvain! — Malines ! — Reims! — et enfin : 
Edith Gavell ! » Puis, devant l'accusé, défilèrent 
des mutilés, des vieillards aux pieds brûlés et 
saignants, — qu'on portait sur des civières; — 
des enfants aux mains coupées, qui tendaient 
vers lui leurs moignons rouges ; des jeunes filles 
violées et enceintes qui se voilaient la face 
avec leurs bras, et qui, sans qu'on pût les rete- 
nir, se précipitaient dans la mer, cherchant à 
fuir par la mort l'horreur des enfantements 
futurs.... 

« A chaque apparition de l'une des victimes, 
les foules hurlaient leur douleur maudissante. 
Lui, l'homme, paraissait insensible. A ses gestes, 
je compris qu'il parlait : « Qu'a-t-il dit? » de- 



SUPRÊME JUGEMENT. 47 

mandais-je à l'un de mes voisins. — « Il a dit 
simplement : « J'ai voulu que l'Allemagne fût 
« au-dessus de tout; et je persiste à croire que 
« j'avais pris le bon moyen. Je n'ai pas réussi, 
« je le regrette ! » Alors, des soldats et des gen- 
darmes, anglais, russes, italiens, serbes, belges, 
français, s'avancèrent, — et l'homme fut dé- 
gradé. On lui arracha ses insignes qu'on jeta à 
terre; aussitôt un soldat allemand s'avança et 
les foula aux pieds en criant — et ces mots je 
les entendis : « Traître à l'humanité! » et les 
foules répétèrent, millions et millions de voix 
fondues en une seule : « Traître à l'huma- 
nité! » Cet accord était tout nouveau, de toutes 
les nations du monde, même les Balkans, dans 
une pensée de justice. Le bien sortait enfin du 
mal, le plus grand bien du plus grand mal.... 
La vision changea d'aspect. Les navires-fan- 
tômes réapparurent, reprirent leur mouillage, 
chacun à son rang. Tous les pavillons palpi- 
taient dans l'air bleu, comme des fleurs de fête 
épanouies au bout de tiges sans nombre, hautes 
comme des tours de Babel.... Et je me réjoui- 
rais du présage qui est le sens de mon rêve, 
si je n'avais pas dans mon cœur tous les dé- 
sespoirs de toutes les victimes : Louvain ! 
Reims ! Miss Gavell ! » 



CES DEMOISELLES 

Quelles demoiselles? On ne s'attend pas, je 
suppose, à lire ici une histoire aimable ? Il s'agit 
de ces jeunes héros que les Allemands lour- 
dauds avaient surnommés « les demoiselles à 
pompon rouge ». Il s'agit de nos marins, plus 
particulièrement de ceux de Dixmude. Je me 
rappelle avec émotion une après-midi de 1914 
que j'ai passée au cinquième dépôt des Équi- 
pages de la Flotte, à Toulon. Je donnais une 
conférence devant ces « demoiselles ». Elles 
étaient plusieurs milliers. Un très long hangar 
nous abritait. La foule des marins le débordait, 
s'échelonnait au dehors sur je ne sais quels 
praticables. Il y avait des hommes, au-dessus 
de nos tètes, assis dans l'entrecroisement des 
charpentes. Et tout cela écoutait immobile; 
puis, vibrant, .s'agitait, acclamait la France, 
huait l'Allemagne. Pendant une pause, je vis 
venir à moi un lieutenant de vaisseau en tenue 
de campagne. — « Monsieur, me dit-il, un cer- 
tain nombre de nos marins partent avec moi 
dans un moment pour Paris (pour le front 
demain, j'espère), vous nous excuserez ; nous 



CES DEMOISELLES. 49 

VOUS laissons la plus grande partie de votre 
auditoire.... Avez-vous une commission pour 
Paris? » Je saluai ces hommes au départ avec 
une indicible émotion. Sans doute ils furent de 
ceux qui défilèrent quelques jours plus tard 
devant le général Pau ; le général dit aux offi- 
ciers qui l'entouraient : — « Saluez-les, Mes- 
sieurs, vous ne les reverrez plus! » On n'en 
revit guère, de ceux-là; ils allaient triompher 
sur l'Yser et mourir à Dixmude, refusant, dit- 
on, d'arracher de leur bonnet le pompon rouge, 
dansant comme une flamme sanglante, qui les 
désignait au tir des Allemands.... Ah! ces 
demoiselles! quelle page de l'histoire de France 
ils ont écrite là-bas, dans les Flandres! Gomme 
elles sont grandes et simples, ces figures ! 
quelle gloire est la leur et restera la nôtre ! 
Ils prétendent qu'ils ont eu, jusqu'ici, un rôle 
effacé ! que leur faut-il donc ? Dixmude en 
Belgique, Le Bouvet aux Dardanelles, le Gam- 
betta dans l'Adriatique, c'est pourtant quelque 
chose... mais eux, ils ne trouveront jamais que 
ce. soit assez d'héroïsme, ni, partant, assez de 
sacrifice et de gloire ! 

C'est dans le livre de Le Goffic qu'il faut 
lire tout ce qui, actuellement, peut être conté 
sur Dixmude.' Quelle épopée en raccourci! Un 

4 



50 DES CftIS DANS LA MÊLÉE. 

amiral les commande, l'amiral Ronarc'h. 11 croit 
mener sa brigade à Dunkerque. A Dunkerque, 
on leur annonce qu'ils vont continuer vers la 
Belgique, vers cette grande Belgique, si grande 
depuis qu'elle est écrasée. Alors, ces demoi- 
selles « trépignent de joie ! » Elles font sau- 
ter en l'air leurs bonnets à pompons rouges! 
A Gand, on les acclame. Là, ils font connais- 
sance avec les soldats anglais — à qui ils té- 
moignent sympathie et admiration. Les voilà 
en route vers la bataille et la mort. Durant les 
marches, les autos sont vides d'officiers; ceux- 
ci ont voulu souffrir, à pied, les mêmes fatigues 
que leurs hommes ; ils se feront tuer les pre- 
miers. « Il n'y a pas, dit Le Goffic, deux ma- 
nières d'apprendre aux autres à bien mourir. » 
Lorsqu'il faut se replier sur l'Yser, avec Dix- 
mude pour point terminus, les demoiselles, 
« pour s'épargner les durillons, marchent pieds 
nus, leurs souliers en bandoulière ! » A la tra- 
versée de Gand, elles sont acclamées de nou- 
veau, ce qui fait écrire à l'un de nos fusiliers 
marins : « La douce Belgique nous avait en- 
gagé son cœur : elle ne nous le retire pas, 
même quand nous semblons l'abandonner.... » 
Ils rencontrent une caravane de « réfugiés», ils 
leur crient : « Espère un peu : on reviendra! » 



CES DEMOISELLES. 51 

Les voici à Dixmude. Voici l'antique église con- 
sacrée à saint Nicolas et dans laquelle on admi- 
rait V Adoration des Mages, de Jordaëns. Elle 
contenait des merveilles. Elle allait devenir une 
cible pour les Allemands, sinistres futuristes 
qui ont juré de détruire les chefs-d'œuvres du 
passé pour installer sur leurs ruines le plus 
hideux des triomphes matériels. Nos demoi- 
'selles ont une mission définie. « Sans chaus- 
settes, sans caleçons, sous la pluie, dans la 
vase plus cruelle que les obus », ils vont pas- 
ser quatre semaines, barrer la route de Dun- 
kerque, sauver l'armée belge d'abord, puis per- 
mettre à nos armées du nord de se masser 
derrière l'Yser et d'étaler le choc de l'ennemi. 
11 y avait là 6000 marins et 5000 Belges contre 
trois corps d'armée allemands ! Et les Alle- 
mands, lorsqu'ils apprirent que les demoiselles 
n'étaient que 6000, pleurèrent de rage et d'hu- 
miliation. 

Dixmude fut broyée, et de nos fusiliers et de 
leurs officiers ^beaucoup tombèrent ; ce fut^ une 
hécatombe, mais leur sacrifice faisait plus que 
sauver l'honneur; il assurait les victoires fu- 
tures.... 

Je causais hier à Toulon avec un lieutenant 
de vaisseau qui me dit : a Nous allons bientôt 



52 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

partir à bord du grand cuirassé Provence^ pour 
la croisière de la Méditerranée. On y fera des 
exercices fatigants, de dures et longues veilles. 
On y mènera la vie rude et souvent peu gaie 
que vous savez. Mais il y aui:a des moments de 
calme et de répit. A quoi s'occupera-t-on alors? 
On s'ennuiera, et ce sera pire, pour Vétat mo- 
ral^ que les fatigues passées. Tous les anciens 
bateaux, gréés en temps de paix, possèdent' 
bibliothèques, cinémas, phonographes, stands 
de tir, foot-balls, etc. Les derniers venus, tels 
que France^ Paris, Jean- Bar t, ont été l'objet des 
plus touchantes faveurs. Ce qu'il nous faudrait, 
ce serait des collections de revues, Revue de Pa- 
ris^ Revue des Deux-Mondes, Revue des Revues, 
Mercure de France, Illustration, Rire, Vie Pari- 
sienne, Assiette au beurre, Chroniques, Humoris- 
teries diverses, que sais-je, moi! ma mémoire ne 
retrouve pas en ce moment tous les titres qui 
s'imposent; il faudrait des romans, les Verne, 
les Balzac; et les contemporains; et les pièces 
de théâtres!... N'y aurait-il pas aussi quelques 
« marraines » pour les marins ? » 

J'approuvais silencieusement. Je trouvais que 
mon interlocuteur plaidait bien la cause; mais 
je ne le connaissais pas. Quelqu'un le nomma : 
Cantener. Et, le soir, je cherchai ce nom dans 



CES DEMOISELLES. 55 

l'appendice du livre de Le Goffîc et je lus : « Le 
lieutenant de vaisseau Cantener, qui avait pris 
le commandement après la mort de son chef, 
s'était maintenu jusqu'à la nuit sur la route de 
Beerst, avec trois compagnies de fusiliers. Dans 
l'ombre, par les fossés pleins d'eau, les trous 
de vase où l'on enfonce jusqu'au ventre, il aura 
la joie — et la gloire — de ramener la presque 
totalité de ses hommes dans nos lignes, — non 
pas, comme on l'a dit, épuisés, sans armes, sans 
équipement, mais en formation de marche sur 
colonne par quatre, aussi calmes qu'à l'exercice, 
les blessés devant, et chaque compagnie proté- 
gée par une section d'arriére-garde.... » Je lus, 
— et il me sembla qu'il suffirait de faire con- 
naître aux auteurs et au public le vœu d'un 
défenseur *de Dixmude pour que ce vœu soit 
réalisé. Envoyons des livres et des revues au 
cuirassé Provence, à Toulon... Il ne- serait pas 
très français de refuser un cadeau... à ces de- 
moiselles, aux demoiselles à pompon rouge. 

« Capitaine, disait l'une d'elles, en pleine 
bataille, devant Dixmude, — capitaine, j'ai 
perdu ma baïonnette! —Fais comme moi, ré- 
pondit le chef, cogne avec ta tête/ » 

En conscience, peut-on refuser quelque chose 
à de pareils hommes? 



LES BETES PUANTES 

— Vous m'avez dit, l'autre jour, mon cher 
d'Auriol, que, selon vous, les moyens infâmes 
qu'emploient les Allemands, à la guerre, désho- 
norent la guerre elle-même et que, pour cette 
raison, il n'y avait pas aies trop déplorer. Vous 
n'étiez pas loin de vous en réjouir, si j'ai bonne 
mémoire ? 

— Ma foi, répliqua Jean d'Auriol, j'ai bien 
pu dire ça... on dit tant de bêtises!... Mais 
d'abord, passez -moi du feu, ma pipe '^^t 
éteinte. 

11 alluma sa pipe et reprit : 

— Oui, on dit beaucoup de bêtises, même 
quand on n'est pas dépourvu d'intelligence, 
et peut-être pourrait-on affirmer qu'on en dit 
surtout quand on est très intelligent. Et cela, 
qui semble paradoxal, s'explique parfaitement. 
Toutes les questions ont un grand nombre 
d'aspects différents; une grande intelligence 
les voit tous, mais successivement, et plus 
elle en aperçoit, plus elle a de chances d'er- 



LES BÊTES PUANTES. 55 

reur. La haute raison consiste à tout peser 
et à ne conclure qu'à bon escient, et c'est 
pourquoi le bon sens dame souvent le pion à 
l'esprit. Vous me parliez, l'autre jour, des abo- 
minables moyens de guerre employés par les 
Allemands et je vous ai dit : « Ils déshonorent 
la guerre, tant mieux ! » Ne voyez-là qu'une 
boutade, je vous prie. La question, mieux étu- 
diée, mérite une autre conclusion. 

— Vous l'entrevoyez, cette conclusion? 

— Je dis d'abord, avec vous, qu'il y eut 
jadis une manière noble de concevoir la guerre. 
On voulait faire triompher un intérêt, — soit; 
— ou une idée, — très bien; — et l'on se bat- 
tait à armes courtoises, lorsqu'on n'avait pu s'en- 
'tendre diplomatiquement. De la sorte on mas- 
quait la brutalité de la guerre avec"des procédés 
de gentilshommes. Et ces procédés n'étaient 
pas vains lorsqu'ils sauvegardaient quelque 
chose de juste et de bon. Le chevalier qui a fait 
sauter l'épée de son adversaire et qui, pou- 
vant le tuer, lui rend son arme, n'est pas seu- 
lement élégant. Matériellement fort," il pro- 
clame, par sa générosité, la subordination de 
la force à la justice. L'humble chasseur de bé- 
casses qui se croirait déshonoré en tirant le 
gibier posé à terre et immobile, et qui attend 



56 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

que l'oiseau envolé use de tous ses moyens 
de fuite et de défense, condamne hautement, 
à sa manière, l'abus de la force et de la vio- 
lence. Le guerrier sournois, traître, à qui tous 
les moyens de destruction semblent légitimes, 
ramène l'homme vers ses origines purement 
animales, l'avilit, le ravale; il n'arrivera pas à 
faire prendre en horreur la guerre, Vultima 
ratio^ hélas! qui restera un recours nécessaire 
contre une race agressive, — et il déshonore 
en lui non pas l'homme tout entier, mais sa 
seule race. Les procédés qu'il emploie peuvent 
être scientifiques ; le fait de les employer avec 
férocité, par traîtrise érigée en principe, lui 
donne littéralement physionomie de bête, et de 
bête puante lorsqu'il s'agit de gaz asphyxiants. 

« L'odeur de ces poisons, dégagés en nuage, 
me semble la buée naturelle sortie de lui-même, 
le brouillard de sa respiration, ce que le bon 
La Fontaine eût appelé ses « esprits animaux ». 
qui sont infects. 

— Tout cela est fort job, mon cher d'Auriol, 
mais prenez garde de parler en poète, de vous 
griser de mots et de ne pas conclure utilement. 
Vous savez bien qu'on se demande depuis assez 
longtemps en France s'il sera légitime et sur- 
tout s'il sera « français » de faire aux Allemands 



LES BÊTES PUANTES. 57 

la réponse du berger à la bergère, c'est-à- 
dire d'user envers eux de certains moyens 
de guerre qui leur sont propres et qui nous 
répugnent, à savoir : des gaz méphitiques. 
Odieux de la part de nos ennemis, comment 
ces moyens deviendraient -ils honorables de 
notre part? 

— Je n'ignore pas, dit Jean d'Auriol, que 
nous hésitons à faire la guerre avec des poisons, 
contre ces empoisonneurs, et cette hésitation 
est honorable, certes ! mais je dis qu'elle est 
absurde. Nous ne sommes plus en présence 
d'égaux; nous n'avons pas devant nous des 
semblables. Une éducation monstrueuse, systé- 
matique et toute-puissante a fait de tout un 
peuple une race de brutes et un danger uni- 
versel. Ce peuple proclame lui-même qu'il 
détruira, par tous les moyens les plus horri- 
bles, tout ce qui s'opposera à ses volontés de 
domination . Il viole les traités qu'il a sournoi- 
sement signés avec l'intention de n'en pas tenir 
compte. Il se met lui-même hors les lois, hors 
le droit des gens, hors l'humanité; ce n'est plus 
un peuple, c'est un prodigieux troupeau en furie 
de loups ou de tigres, de bêtes puantes ; il ne 
faut penser qu'aie détruire pour sauver V homme, 
Vidée, la loyauté, la pitié, la faculté de sympa- 



58 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

thie humaine. Si donc la bête puante secrète un 
venin qui, retourné contre elle, doit en venir à 
bout, n'hésitez pas, servez-lui sa propre exha- 
laison, son venin, son gaz asphyxiant — et 
qu'elle crève dans son terrier! 

Jean d'Aurjol s'était levé, tout pâle. Chose 
extraordinaire, il posa sa pipe sans ménage- 
ment sur la cheminée et l'y oublia. 11 arpentait 
la salle. 

— Si vous croyez, me dit-il, qu'on puisse 
avoir, de sang-froid, pareilles idées, vous vous 
trompez. Je m'étonne de les entendre sur mes 
lèvres, car je suis un pacifique, mais c'est la 
paix même, la 'paix future, le repos de nos 
enfants — qu'il s'agit de préparer! Tant qu'un 
peuple, théoricien de malheur, approbateur de 
honte, apologiste de crime, tiendra en suspens 
sur la France la menace de ses forces brutales, 
organisées par sa science sans idéal, — il n'y 
aura plus de sécurité sur la terre. Ces gens-là 
ne sont plus des êtres humains, sinon par leur 
aspect général ; ce sont des hybrides infernaux, 
des incarnations de cataclysmes. Certains peu- 
ples croient qu'il existe, sous terre, des géants 
endormis, qui parfois se réveillent et font trem- 
bler le globe quand ils s'étirent ou se retournent 
dans leur lit de ténèbres. L'effroyable Allemagne 



LES BÊTES PUANTES. 59 

ressemble à ces géants légendaires qui respi- 
rent par la bouche des volcans. Il faut en venir 
à bout par tous les moyens ! 

Et Jean d'Auriol essuya ses yeux pleins de 
larmes. 



UNE CONSULTATION 

(( Je vous prie, dit Jean d'Auriol, de faire une 
distinction facile entre la poésie et la politique 
et de ne jamais prendre un philosophe pour un 
clérical sous prétexte qu'il aime les belles lé- 
gendes. Vous rappelez- vous certain vers du 
débonnaire Béranger ? Le chansonnier popu- 
laire qui a célébré le « Dieu des bonnes gens >> 
aimait assez la liberté pour souhaiter qu'on pût 
aller « même à la messe ! » Et il osait implorer 
la pitié céleste en faveur des courtisanes qui 
s'imposent tant de peine pour, donner à beau- 
coup d'hommes un peu de joie incertaine. Cette 
philosophie de l'excellent homme, qui s'appa- 
rente dans mon esprit au fabuliste malicieux 
et tendre, ne déplaît pas à tout le monde. Elle 
ne me déplaît pa^, à moi, simple rêveur, qui, 
n'ayant jamais eu d'ambition politique, ai tou- 
jours essayé de voir, dans chacun des partis 
qui divisent la France, ce qu'il contient de 
justes et bonnes aspirations et surtout de sincé- 
rité. Lorsqu'on n'a pas besoin de suivre une 



UNE CONSULTATION. 61 

tactique d'arriviste, on se sent plus libre que 
d'autres qui se font les esclaves d'une préten- 
due liberté ; et il se peut alors qu'on soit mal 
compris, — mais rien n'est plus estimable que 
de rechercher et respecter la vérité partout, 
même chez des ennemis. Pour moi, j'ai de tout 
temps interdit à la politique de m'éloigner des 
êtres qui me sont sympathiques. Qu'ils ne pen- 
sent pas comme moi sur bien des sujets, cela 
ne modifie point mes sentiments à leur égard, 
et je leur sais gré' surtout de tolérer, à leur 
tour, que je ne pense point comme eux sur 
toutes choses. 

« Tout ceci est dit en manière de préambule, 
parce que, avant de vous conter une histoire 
ambiguë mais drôle, je ne saurais le faire sans 
le secours de quelques précautions oratoires, 
mon désir étant de n'offenser « aucune foi », 
ni politique ni religieuse. On peut même com- 
battre sans ofTenser. C'est la bonne façon fran- 
çaise et chevaleresque.... 

« ... Or donc, je commence... ou plutôt non, 
un mot de préface encore.... Un mot sur les 
légendes. Je vous disais, l'autre jour, combien 
je les aime. Tristes ou gaies, elles ajoutent un 
sens à ce qui, dit abstraitement, apparaîtrait 
un peu trop simple et nu. Et comme elles pré- 



62 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

sentent toujours une idée sous la forme colorée 
d'une histoire qui demeure invraisemblable, 
rinvraisemblance fait pardonner ce qu'elles 
peuvent contenir d'exagération oad'ironie. 

« ... Et puis, vous le savez, le rire désarme. 
Je commence donc cette fois... ou plutôt, non... 
pas encore. D'abord, je veux faire désirer un 
peu l'histoire promise, et aussi il me paraît 
nécessaire de, vous dire comment elle est par- 
venue jusqu'à moi; son origine ajoute quelque 
chose à son prix. 



« Dans un hôpital temporaire, des blesses, 
revenus les uns du front occidental, les autres 
des Dardanelles, — entourent un de leurs cama- 
rades, soldat comme eux, mais prêtre. L'ecclé- 
siastique, très malin, parle gravement, et les 
poilus rient aux éclats. Il a voulu les distraire, 
les amuser un instant, et il a inventé une his- 
toire qui semble égratigner un peu Sa Sainteté 
Benoit XV. D'ailleurs, le prêtre parle provençal, 
et, en provençal, Benoît se prononce Benoni, à 
quoi la déférence trouve son compte. 

« Vous savez que Benoît XV a plusieurs fois 
parlé, depuis le commencement de cette horri- 
ble guerre, en faveur de la paix. Seulement, il 



UNE CONSULTATION. 63 

a oublié de dire de quel côté, selon lui et selon 
Dieu, se trouvent la justice et le bon droit. De 
bons catholiques même lui reprochent de par- 
ler toujours en politicien, au lieu de se placer 
au' point de vue du surnaturel, ce qui serait 
proprement son rôle. 

« Les peuples fratricides s'égorgent. Gom- 
ment les juge le Dieu de l'Evangile représenté 
par le pape ? Dieu le sait ; le pape ne le dit pas, 
ce qui lui vaut maintes critiques. Au surplus, 
je ne mettrai pas mon index entre l'arbre et 
l'écorce, me rappelant que, pour avoir commis 
pareille imprudence, Milon de Grotone, tout 
athlète qu'il était, fut mangé par une béte.... 
Et maintenant voici, telle que la conta un poilu 
ecclésiastique à des poilus laïques, l'histoire 
que j'intitule : « Une consultation », 

« Le pape, voyant le monde à feu et à sang, 
et sa pensée sur cette guerre interprétée de 
plusieurs manières très opposées par les peu- 
ples et les partis, se décida à gagner le Para- 
dis, par des moyens à lui, qui demeurent 
secrets; il voulait interroger Dieu, face à face. 
Il fît part de son projet à l'un de ses familiers et 
lui dit : « Pour me tirer d'embarras, j'ai décidé 
d'aller au Paradis consulter Dieu, en personne. » 
— « En personne? dit le cardinal étonné, mais, 



64 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

Très Saint Père, à laquelle de ses trois per- 
sonnes avez-vous l'intention de vous adres- 
ser? — A celle, dit le pape, à celle qui a le 
plus d'expérience : je vais voirie Vieux ». 



« Gela fut prononcé sans irrévérence, car on 
ne saurait être plus vieux que Dieu, puisqu'il n'a 
pas eu de commencement. . — « C'est une bonne 
idée, Saint-Père, et je souhaite un bon voyage 
à Votre Sainteté. » Et Benoni, tout de blanc 
vêtu, la tiare en tête et son grand bâton pastoral 
en main, partit pour le ciel, où' les papes sont 
reçus à toute heure, sans même avoir à heurter 
au seuil. Le Saint-Père trouva Dieu le Père très 
occupé, attendu qu'il était en train de faire 
avec Abraham et les saints une immense partie 
de cartes. Quel jeu jouait-on? C'est un mystère. 
Combien la fiche? Je n'en sais rien. Je crois 
qu'on jouait l'honneur et que personne ne per- 
dait jamais, vu qu'on était en Paradis. Benoni, 
un moment, demeura silencieux, n'osant inter- 
rompre la partie divine. Enfin le Père Éternel, 
ayant murmuré : « Je manque d'atout », le pape 
profita de sa déconvenue pour se faire remar- 
quer : il toussa légèrement. Dieu se retourna 
sur son trône : — « Tiens! c'est Vous, Benoni? 



UNE CONSULTATION. 65 

qu'y a-t-il pour votre service? — Seigneur, 
commençaBenonijles hommes sont enguerre.... 
— Et c'est pour me dire ça que vous me déran- 
gez? je le sais, pardieu, bien, qu'ils sont en 
guerre! Peu ou prou, ils y sont toujours! Je leur 
ai donné une intelligence et un cœur et une 
certaine liberté : ce n'est pas ma faute s'ils ne 
s'en servent que pour le mal. Quoi qu'en dise 
un certain Guillaume, qui est, si j'ai bonne 
mémoire, un de leurs empereurs, il y a beau 
temps que j'ai renoncé à m'occuper de leurs 
affaires.... Tenez, adressez-vous à mon fils, 
c'est la plus belle âme que je connaisse. Il a 
toujours eu la manie de sauver les gens! Jus- 
qu'ici, cane lui a guère réussi, mais, ma foi de 
Dieu — on ne sait pas — ça pourra prendre 
à la fin ! il se passe tant de choses extraor- 
dinaires! Arrangez -ça avec mon fils... adieu, 
Benoni, laissez-nous. Messieurs, je joue trèfle. 
J'ai l'as et le roi... j'ai gagné, sans atout! Et 
ca, c'est un miracle ! » 



Benoni, un peu ennuyé, s'en alla, à travers 
les jardins du ciel, vers le palais de Dieu le Fils. 
Il rencontra quelques saints, à la promenade, 
qui lui sourirent en lui disant : « Courage, 

5 



66 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

Benoni, bonne chance! » car tout le Paradis, 
par un spécial télégraphe sans fil, apprend tout 
de suite, comme de juste, toutes les nouvelles 
qui le concernent. On savait donc que le pape 
venait prendre conseil de Dieu et le prier de 
regarder d'un peu plus près le conflit formi- 
dable qui bouleverse notre planète. Le pape 
salua au passage saint Rigobert, qui aime à rire ; 
saint Hygin, qui toujours se lamente ; saint 
Eucher, protecteur des poulaillers; saint Mel- 
lon, tout heureux d'avoir deux ailes; samt 
Papoul, qui serait « papo » s'il n'avait pas deux 
lettres de trop; — et enfin, apparut le palais de 
Jésus-GhrisX. — « Seigneur, dit le pape, je ne 
sais plus quel langage tenir aux hommes, en 
votre nom, pour les calmer; ils se massacrent 
entre eux. De grâce, descendez un instant avec 
moi sur la terre! » Le doux regard de Jésus 
s'attrista : — « Tu oses me demander de retour- 
ner là-bas, ô âme candide! s'écria-t-il. Tu as 
donc oublié mon histoire, toi dont le métier est 
de la savoir? Retourner sur la terre ! je sais trop 
et tu sais ce qui m'y attend ! ils m'ont insulté, 
craché au visage, cloué au gibet ! Non, non! je 
n'irai plus! on ne m'attrape pas deux fois! 
adresse-toi au Saint-Esprit. » 



UNE CONSULTATIO . 67 



Le pape, bien ennuyé, obéit en silence. 

Le Saint-Esprit, colombe divine, dormait, la 
tête sous l'aile, sur la plus haute branche de 
l'arbre de paix. Le pape l'éveilla en frappant 
dans ses mains, et lui exposa sa requête. 
— « Va voir saint Pierre! » s'écria le Saint- 
Esprit... Et comme le pape insistait : — « Moi ! 
redescendre sur la terre ! y penses-tu ! criait-il ; 
jamais de ma sainte vie! D'abord, en ce mo- 
ment, la chasse est ouverte ! ... et puis, en temps 
de guerre, vois-tu, on se méfie trop des pigeons- 
voyageurs. » 



Benoni, toujours plus ennuyé, alla voir le 
grand saint Pierre, dont il est le successeur 
glorieux, et le pria de descendre sur la terre, 
à Rome. Saint Pierre leva les yeux au ciel du 
ciel et dit doucement : — « A Rome? vraiment? 
tu veux que j'aille à Rome? eh bien, je n'irai 
pas, mon ami, pour cette raison, que, depuis 
que Rome a fondé le denier de Saint-Pierre, 
par tous les saints, je n'en ai jamais vu un cen- 
time ! » 



LE DRAPEAU BELGE 

C'est dimanche qu'on fêtera, dans toute la 
France, le drapeau belge. 

A Toulon, au théâtre, deux représentations 
seront données au profit des réfugiés belges, 
l'une en matinée, l'autre le soir. C'est notre 
chanteur populaire Mayol qui s'est chargé d'or- 
ganiser ces représentations. 

Ce Mayol est une force ; il ira bientôt courir 
les hôpitaux et les casernes de toute la France 
comme nous avons couru ensemble ceux du 
camp retranché de Toulon, portant, lui, la 
bonne chanson, — moi, la bonne parole. 

Une infirmière déclarait : « 11 opère des cures ; 
nous avons vu des malades, qui dépérissaient 
d'ennui, sourire enfin, et fredonner gaîment 
chaque matin les chansons qu'il leur avait 
apprises. » N'ai-je pas raison d'affirmer que cet 
homme-là est une force? Quelqu'un s'étonna, 
l'autre jour, devant moi, en ces termes : « Cela 
me paraît singulier, l'alliance de l'Académie 
française et du café-concert! » 



LE DRAPEAU BELGE. 69 

Cette guerre a fait bien d'autres rapproche- 
ments, et dont beaucoup mériteraient d'être 
durables. On s'est aimé pour se défendre; il 
faudra continuer. 



Croyez-vous, par exemple, qu'on ne conti- 
nuera pas à aimer, après la guerre, le drapeau 
belge avec la même ardeur qu'aujourd'hui? 
N'en doutez pas, un lien nouveau s'est créé 
entre nos deux nations, — un accord que rien 
ne saurait plus détruire. Comptez pour la fidé- 
lité sur le cœur de la France. Au fond, elle ne 
sait qu'aimer. Elle se juge mal, trop souvent, 
et aussi la juge-t-on mal, parce qu'elle a une 
« mauvaise tête », à la façon de ces gaillards 
qui veulent avant tout rester indépendants, — 
mais qui se donnent tout entiers et à jamais, 
le jour où on leur a rendu sciemment un ser- 
vice, un vrai! — Et quel service la Belgique a 
rendu à la France et, par ainsi, au monde! 
Voilà ce que je voudrais savoir dire, dimanche 
prochain, aux sept mille auditeurs qui salue- 
ront, à Toulon, la gloire belge! Qui donc le 
dira jamais d'une façon définitive, ineffaçable? 
Rappelez-vous ce cauchemar : l'Allemagne 
monstrueuse, qui a enrégimenté des assassins 



70 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

et des incendiaires, vient tenter la Belgique : 
(( Laisse-moi passer par tes villes et tes cam- 
pagnes; je respecterai tes trésors et tes monu- 
meùts et la vie de tes citoyens. Laisse-moi 
passer, au mépris des traités, qui sont des 
chiffons de papier. De tes frontières, je me pré- 
cipiterai sur la France pour la saccager et la 
réduire. Je marcherai sur Paris, j'y entrerai au 
pas de parade, et, le soir, pour fêter ma vic- 
toire, je ferai flamber dans la nuit comme des 
torches, le Louvre et Notre-Dame!... Laisse- 
moi passer! » Tandis que la diabolique nation 
tente la Belgique au cœur pur, la France frémit. 
Elle aimait trop sincèrement la paix! C'est 
pourquoi elle n'est pas prête à recevoir sur la 
pointe des baïonnettes les deux millions d'Alle- 
mands qui sont, eux, sous les armes. Mais la 
Belgique a répliqué : « Vous ne passerez pas î 
Je suis un pays neutre et libre, et loyal! » 
« Prends garde, petit peuple : je t'écraserai! » 
Alors, tous les drapeaux belges claquèrent dans 
le vent, au sommet de tous les monuments, de 
toutes les forteresses, et le canon tonna. Ils 
frémissaient, les drapeaux, comme d'indigna- 
tion; se relevaient d'eux-mêmes, comme par 
fierté, et ils parlèrent ainsi : « Le peuple belge, 
ce petit peuple, sera un grand peuple, fût-ce 



LE DRAPEAU BELGE. 71 

dans la ruine et dans la mort, par la grandeur et 
la simplicité de son sacrifice et de sa loyauté! » 



Furieux, l'Allemand se rua sur Liège, sur 
Louvain, sur Malines, sur Bruxelles. Et il arriva 
ceci de surprenant, de miraculeux, qu'ayant 
empêtré, le lourdaud, sa massive botte éperon- 
née dans les dentelles, il ne put s'en dégager 
vite! Il les déchirait pourtant, mais elles résis- 
taient, filet merveilleux, plus délicat que les 
fils de la Yierge, plus solide qu'un treillis 
d'acier! Et la marche du monstre fut entravée 
assez longtemps pour que, derrière le mur que 
lui opposaient les poitrines belges, la France 
put se préparer à la lutte. Enfin, le barrage 
héroïque fut franchi, et l'Allemagne, avec des 
« hoch » d'enthousiasme, roula vers Paris ! 
Frémissante de rage, elle se disposait à le 
traiter comme Malines et Louvain. Vous savez 
la suite : la feinte tranquille de Joffre, Mau- 
noury tombant sur von Kluck, la victoire de la 
Marne, Paris sauvé de l'offense! 

sainte Belgique! tes jardins refleuriront, 
toutes tes cités seront relevées, tes splendeurs 
te seront rendues et quand tu seras redevenue 



72 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

indépendante, en pleine gloire, nous pourrons 
dire avec orgueil : « La libre Belgique est pour- 
tant française! » L'Allemagne n'y comprendra 
jamais rien. Elle en est à croire que la brutalité 
peut conquérir les cœurs. 

grande Belgique ! le monde entier acclame 
ton rni et vénère ton drapeau. 



Y A BON, LA FRANCE! 

C'était une enfant du pays de Bohême, à 
moins qu'elle n'eût été volée ailleurs, n'im- 
porte où, par les bohémiens qu'elle suivait 
contre son gré et qui la maltraitaient. Elle 
aurait voulu fuir la roulotte détestée et gardée 
par de grands chiens féroces, mais elle eût été 
vite rattrapée ; elle ne se sentait protégée par 
rien et par personne; aucune autorité bienfai- 
sante ne s'étendait sur elle; c'était une petite 
esclave. Telle fut l'enfance d'une femme qui 
devint plus tard à Paris une actrice sans grand 
talent, mais qui, pour l'étrangeté de ses danses, 
connut un certain succès. Eh bien! elle racon- 
tait volontiers qu'un jour, comme elle avait une 
douzaine d'années, le chef de la bande d'out- 
laws qui l'opprimait et la battait annonça qu'ils 
allaient tous s'acheminer vers Paris. 

« A partir de ce moment-là, racontait volon- 
tiers la bohémienne devenue actrice, je me 
sentis consolée; j'avais toujours entendu dire 
qu'en France il n'y avait pas d'esclaves, que 



7i DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

c'était le pays de la liberté ; qu'il y avait de 
bonnes lois qui défendaient les faibles; et, pen- 
dant des mois, étape par étape, du fond de la 
Hongrie, je marchai, pieds nus, derrière la 
roulotte, en chantant, parce que j'allais vers la 
France ! . . . C'est bon, la France ! » . 

Ainsi parlait la petite bohémienne, et elle 
avait bien raison. Lorsque, Français ou non, on 
n'éprouve pas l'amour de la France, c'est qu'on 
oublie de la comparer. Si l'on ne regarde 
qu'elle, on aperçoit ses défauts et l'on se dit 
qu'elle pourrait être meilleure. Si on la com- 
pare aux autres pays, on voit par où elle peut 
leur servir d'exemple; et l'on reconnaît que, 
par dessus tout, elle cherche à fonder la vraie 
liberté, à devenir la protectrice des faibles, des 
déshérités, le chevalier du droit et de la justice, 
(c Y a bon, la France ! » 

J'ai raconté quelque part l'histoire de l'ami 
Boulot, l'anarchiste. Furieux contre l'idée de 
guerre, il ne voulait même pas admettre que 
la France n'est entrée dans le conflit actuel 
qu'à son « corps défendant ». a Les Allemands, 
disait-il, sont mes frères aussi bien que les 
Français » ; puis, un jour, tout à coup, il déclara 
qu'il allait s'engager, et il y alla en effet. 
« Pourquoi? — Parce que, disait-il > j'ai été ren- 



Y A :BOiN, LA FRANCE ! 75 

seigné sur les Allemands d'aujourd'hui. Les 
sujets du kaiser sont proprement les ennemis 
de l'humanité. L'humanité, c'est la France qui 
la défend contre un peuple d'esclaves cruels 
et enragés! Donc, il faut d'abord défendre la 
France! » Y a bon, la France! 

^/ous savez d'où vient cette expression : 
« Y a bon, la France? » C'est le mot que vont 
répétant les soldats de notre armée noire, les 
Sénégalais ; et il est lapidaire, car, en effet, 
c'est bon, la France! 

Ils sont touchants, ces hommes de race 
noire, dont le loyalisme est fait de recon- 
naissance pour la bonté française. 

Aussi, c'est avec une émotion étrange que, 
l'autre jour, allant à Saint-Raphaël, tout à coup, 
au moment où la route a côtoyé un des petits 
affluents de la rivière Argens, nous avons 
aperçu, barbotant dans l'eau, des centaines de 
noirs, la plupart tout nus, s'ébrouant et riant 
au soleil. On se serait cru transporté au Sénégal 
même. J'ignorais que, prés du centre d'aviation 
de Fréjus, tout un campement de Sénégalais 

s'étalât dans la vaste plaine 

Les tentes pointues, 

pareilles à des parasols à demi fermés et plantés 
enterre, s'avancent jusque sur l'immense plage 



70 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

de sable où sont venus s'installer des cantines 
et des marchands de bimbeloteries. La four- 
milière noire s'agite là, et s'y repose, en atten- 
dant d'aller au feu, aux Dardanelles sans 
doute. Une rumeur de gaieté s'élève du camp 
et répond aux sonorités de la mer.... Et si on 
interroge ces hommes, tous disent leur fierté 
d'être au service de la bonne France : « Y a bon, 
la France !» Y a bon, parce qu'elle colonise 
humainement, au rebours de l'Allemagne. 
L'Allemagne, elle, admet que la victoire doit 
être l'écrasement total et cruel des vaincus, 
leur asservissement sans phrase, la perte défi- 
nitive de leurs coutumes, de leurs dieux, de 
leur génie personnel. 

Le lendemain de notre arrivée à Saint - 
Raphaël, un bruit de pas innombrables et 
d'une régularité impressionnante frappait nos 
oreilles, nous poussait vers les fenêtres. Au 
bord de la mer un défilé surprenant nous 
apparut. Vu de haut, c'étaient des fascines de 
vertes bruyères encerclées d'une ceinture 
rouge-sang, qui marchaient en se balançant. 
On ne comprenait pas d'abord. 

Des Sénégalais revenaient des forêts, en cor- 
vée, et rapportaient sous les tentes ces lits de 
verdure fraîche. Et une phrase de Shakespeare 



Y A BON, LA FRANCE! 77 

nous revint en mémoire : « Macbeth sera vaincu 
quand les forêts se mettront en marche contre 
lui ! » 

... La race noire trouve, en France, des 
moyens d'émancipation que la libre Amérique 
réprouverait, et ceci nous remet en mémoire 
une anecdote significative : 

Un jeune sergent, un peu étourdi, interro- 
geait naguère, en « blaguant », à la légère, un 
de nos soldats noirs qui paraissait, comme ses 
camarades, très fier de porter l'uniforme fran- 
çais ; « Qu'est-ce que tu faisais, toi, dans le 
civil?... la traite des blanches, hein? » La 
figure du soldat noir devint grise — c'est-à- 
dire qu'il pâlissait; elle devint grise et prit une 
expression de tristesse et de dignité. — « Ce 
que je faisais, dit-il..., je faisais mon droit, à 
Paris! » 

Le sergent s'éloigna, confus. Il avait, un 
instant, représenté la légèreté française! Il sen- 
tait que, en certains cas, c'est une faute. La 
générosité française vaut mieux. Elle est 
aimée dans le monde, c'est elle qu'il faut 
défendre. « Y a bon, la France! » 



REPONSE 

A DE BONNES LETTRES 

Des lettres que je reçois en ce temps extra- 
ordinaire, je forme un dossier qui sera bon à 
relire. 

On me permettra, d'abord, de remercier ici 
ceux de mes lecteurs qui m'ont envoyé des 
paroles de sympathie, dans le moment où un 
accident, aussi cruel qu'absurde, est venu ar- 
rêter pour un temps ma collaboration au journal 
La France. 

Parmi les lettres que j'ai reçues dans cette 
circonstance, il en est de si louchantes, de si 
belles, qu'on se prend à ne pas regretter de 
souffrir un peu, puisqu'on y gagne si nom- 
breuses et si bonnes consolations. Des amis 
inconnus, et même vos vieux amis, ne sau- 
raient, — convenez-en — vous exprimer tout à 
coup, à propos de rien, leur affection en termes 
ardents. Ce n'est pas l'usage. Et puis, tant que 
vous êtes là, bien portant, ils ne savent pas 
toujours à quel point ils tiennent à vous ; mais 



RÉPONSE A DE BONNES LETTRES. 79 

s'il s'arrive que vous soyez frappé, quelque 
chose qui est nouveau s'éveille en eux; un élan 
de leur cœur trahit soudainement le plus pro- 
fond d'une affection, ce je ne sais quoi de plus 
qui serait resté caché, qui s'ignorait, peut-être; 
et je crois bien que, des deux côtés, on y a 
gagné effectivement. 

Un pauvre diable, très pauvre, qui, mobilisé 
dès le mois d'août, fut tout de suite gravement 
blessé et soigné à l'ambulance, puis dans nos 
hôpitaux, disait gaîment à ses camarades : 

« Sans cette maudite guerre, je n'aurais 
jamais couché dans de si bons lits! Et, puis, 
toutes ces jolies dames qui me soignent!... 
Jamais elles m'auraient regardé — avant/ » 

Mais celui-là ce n'est pas parce qu'il a souf- 
fert qu'on le plaint,qu'onraime,qu'on le soigne 
si bien, c'est parce qu'il fut un défenseur, et cet 
honneur-là n'est pas donné à tout le monde. 

Cependant, nous les écrivains, nous prenons 
part à la défense nationale, et, quoique sans 
péril, nous avons conscience de servir, à notre 
place; j'en ai la preuve bien vivante aujour- 
d'hui. Que de cœurs sont émus par une ligne 
heureusement trouvée, par un mot bien venu ! 

Combien cherchent dans nos articles l'ex- 
pression qui leur manque et qui éclaire parfois 



80 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

leur horizon, leur montre un motif d'espérer 
ou de croire, qu'ils n'apercevaient pas ! 

L'écrivain, lui, de son côté, sent parfois dé- 
faillir sa confiance en lui-même : « Est-il bien 
utile que je dise ceci ou cela? Ai-je raison, tout 
à fait raison de l'avoir dit? Ai-je été secourable 
à quelqu'un ou ai-je parlé dans le désert? » Il 
se pose ces questions ; et elles restent souvent 
sans réponse, — jusqu'au jour où un accident 
quelconque rend intéressant son personnage. 
Béni soit donc l'accident, puisqu'aussi bien le 
mal est fait; et prenons le droit de nous réjouir 
du « bon » qu'il amène. 

Aujourd'hui, j'ai feuilleté les lettres récem- 
ment arrivées dans ma solitude. J'en ai là une 
qui est datée : « Du front, 3 mars. » Oh ! celle- 
là, combien prenante! Le signataire m'envoie 
des vers qui exaltent la bravoure des Méridio- 
naux, contre lesquels on a réédité des plai- 
santeries faciles. La lettre dit eiipost-scriptum: 
« Tous les poilus de ma tranchée sont du Midi ; 
moi, je suis Marseillais, du 5^ dépôt de Tou- 
lon. )) Et une demi-douzaine de signatures 
accompagnent le nom de mon correspondant, 
au-dessous de cette note : « Écrit sous les obus^ 
vu, lu et approuvé par quelques braves du Midi, qui 
font tout leur devoir. » Voici la lettre : « Je 



RÉPONSE A DE BONNES LETTRES. 81 

VOUS envoie, avec l'approbation de mes cama- 
rades, un petit poème que j'ai composé dans 
les tranchées de première ligne.... Soyez sûr 
de vos enfants, maître! J'ai vu mourir bien des 
camarades, tous frappés à l'ennemi, mais je 
n'en ai jamais vu fuir! Si vous pouvez me 
faire parvenir un petit mot... il serait bien 
accueilli dans la tranchée. . . où vous êtes 
connu et aimé.... Tous les camarades se joi- 
gnent à moi pour vous serrer la main. Rece- 
vez, du champ de bataille, l'assurance de mon 
amitié. » 

Voilà. Je ne suis qu'un « vieux sentimental » 
mais je n'en rougis pas. Berthelot me disait un 
jour, lui, le physicien, le chimiste, le positi- 
viste : « C'est le sentiment qui mène le monde ! » 
Parbleu, on le verra bien, tout à l'heure, car 
c'est le sentiment qui donnera à nos armes ce 
supplément de force qui les rendra victo- 
rieuses.... Mais revenons à notre marin. 
« Soyez sûr de vos enfants ! )> me dit-il. Eh 
bien, ce mot-là prend le poète aux entrailles et 
l'emplit d'une douce et aimante fierté. 

Et des vers suivent. Dame! je ne dirai pas 
qu'ils sont d'une main très exercée à manier la 
lyre, mais je voudrais pouvoir manier la baïon- 
nette aussi bien! 

6 



82 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

Et pendant que là-bas dans les plaines de Woëvre 
On s*endormait brisé de fatigue et de fièvre, 
Pendant que le canon, chanteclair de la mort, 
, Crachait à plein gosier la raison du plus fort, 
On disait du Midi que nous étions des lâches ! 

Sans doute ce sont les meilleurs vers du 
morceau.... Et puis, songez donc! cela est écrit 
50WS le% obus/ 

Bravo! mon camarade ! Mais comme un poète 
ne saurait entendre les vers d'un confrère sans 
riposter aussitôt par des vers, en voici quel- 
ques-uns de ma façon, et que j'écrivais naguère 
à la gloire de vos camarades, les cols-bleus. 
C'est un simple couplet de chanson, que ré- 
pète partout le chanteur populaire Mayol : 

Les cols-bleus ont en habitude 
Tous les branle-bas. 
Tous les fiers combats. 
C'est eux les héros de Dixmude! 
Dans l'univers on parle d'eux; 
Us font peur à Guillaume Deux ; 
Le Bourget se souvient de leur charge héroïque ! 

Aux grands jours de la République, 
Sur le « Vengeur » c'est en héros qu'ils ont sombré ! 
L'héroïsme, c'est leur coutume ; 
Les trois couleurs, c'est leur costume, 
Aimé partout et partout honoré. 



LA VICTOIRE EST POUR NOUS 

Ils sont rares ceux qui ne croient pas que la 
victoire est déjà pour nous. Ils sont rares, mais 
il y en a. J'en connais. J'ai ramené quelques- 
uns d'entre eux à une vue plus juste des situa- 
tions; mais je parviens difficilement à m'expli- 
quer leur état d'esprit, tellement mes amis et 
moi nous en sommes éloignés, depuis le début 
même de la guerre. 

Il y a des gens qui sont disposés, par nature, 
à croire assurées les réalisations de ce qu'ils 
espèrent ; d'autres, tout au contraire, à consi- 
lérer comme certaines dans l'avenir les choses 
qu'ils redoutent. Évitons de leur ressembler. 
On a toujours, pour désespérer ou pour croire, 
de plus sages raisons qu'on doit rechercher, et 
qu'on trouve lorsqu'on descend au fond des 
choses et au fond de soi-même. 

— Il est certain, me disait, l'autre jour, un 
de mes amis, qu'à aucun moment (et c'est, je 
le vois, votre cas) je n'ai douté de la victoire 
des armes françaises, dans le conflit actuel. Et 



84 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

je reconnais qu'au début cette foi avait quelque 
chose de mystique, comme la foi en Dieu, au 
Bien, au Beau, à tout idéal.... 

— Voyons donc, je vous prie, pourquoi au- 
jourd'hui vous ne doutez pas du triomphe final 
des alliés ? 

— Eh ! parce que depuis l'aventure de la 
Marne, ils ont prouvé qu'ils sont de taille à 
ébranler le colosse germain. Or, depuis ce 
moment-là, ils n'ont pas cessé de se fortifier 
matériellement et moralement, de s'accroître 
en nombre, de fabriquer des armes, d'accu- 
muler des munitions, d'apprendre la guerre 
nouvelle et toutes les vertus qu'elle exige. 

— Et puis? 

— Au début de la guerre, c'est le choix de 
nos gouvernants qui désignait le général Joffre 
à notre confiance. Aujourd'hui, c'est directe- 
ment qu'on croit en lui, en sa science, en son 
sang-froid imperturbable, en sa maîtrise, en 
son pouvoir sur lui-même, et en sa modestie 
magnifique. 

— Qu'entendez-vous par sa modestie magni- 
.fique? 

— Voici. L'aventure de la Marne fut une 
victoire formidable, extraordinaire, qu'il a im- 
posée à nos armées ! Quand nos armées reçu- 



LA VICTOIRE EST POUR NOUS. 85 

laient .sur son ordre, c'était en frémissant 
d'impatience, de doute involontaire, d'affreuse 
inquiétude.... Tout à coup, à l'heure qu'il avait 
prévue, sur le terrain qu'il avait choisi d'avance, 
il donna l'ordre de prendre l'offensive contre 
un ennemi ivre d'orgueil, sûr de lui, — qu'il 
étonna et que, littéralement, il affola.... Rap- 
pelez-vous! Eh bien, au lendemain, de cette 
miraculeuse offensive, le mot de victoire ne fut 
pas prononcé par le généralissime. Ce n'est que 
plus tard, beaucoup plus tard, que ce mot su- 
prême fut écrit, et — si j'ai bonne mémoire — 
ce fut par l'Angleterre d'abord. Voilà ce que 
j'appelle la modestie de Joffre. 

« Désormais, quand les communiqués offi- 
ciels nous annoncent de petits avantages du 
côté des Français, nous pouvons être très sûrs, 
non seulement que ces avantages ont été réel- 
lement obtenus, mais, bien mieux, quon ne 
nous en explique pas toute Vimportance. Croyez- 
moi, la victoire est en marche. 

— Bravo! Allez toujours. 

— Ces déductions pourraient ne pas suffire 
aux pessimistes entêtés. Inconsciemment, beau- 
coup d'entre eux ayant une première fois an- 
noncé un triste avenir, ne veulent pas s'en 
dédire : « Je vous l'avais bien dit!... Vous voyez 



86 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

« que j'avais raison I w Pour un peu, dans un 
insuccès des nôtres, même grave, ils ne ver- 
raient que le triomphe personnel de leurs pré- 
visions! N'hésitez pas à leur démontrer qu'ils 
font, sans le vouloir, acte de mauvais Français. 
Vous verrez, que beaucoup d'entre eux s'en 
montreront étonnés et contrits. 

— Avez-vous tout dit? 

— Pas encore. Il me reste à parler des lettres 
que nous écrivent chaque jour, du front, nos sol- 
dats et leurs officiers. Ils nous content de vrais 
succès, de vraies victoires partielles, obtenus 
sur tous les points du territoire ; ils crient leur 
confiance, leur certitude; ils nous conjurent 
de croire avec eux. 

— Je reçois des lettres pareilles qui me sou- 
tiennent, me prouvent la légitimité de ma con- 
fiance et la nécessité de croire pour soutenir 
l'ardeur des combattants. L'un d'eux m'écrit : 
« Galvanisez les incroyants, s'il en est. » Il 
m'explique que notre foi en la victoire lui est 
un encouragement nécessaire; il s'écrie drô- 
lement : « Un peu moins de tricots! Un peu 
« plus de confiance! » 

— Je serais convaincu par vos paroles, si 
j'avais eu besoin de l'être.... Surtout, il ne 
faut pas crier à la défaite pour une tranchée 



LA VICTOIRE EST POUR NOUS. 87 

perdue , qu'on reprend du reste le lende- 
main! » 

« Dans une partie d'échecs entre deux ad- 
versaires habiles, voit-on que l'un des deux 
gagne jamais la partie sans perdre un seul 
pion ? A chaque pion perdu par le futur ga- 
gnant, va-t-on crier au désastre? Et quand l'un 
des deux lutteurs, ayant un certain nombre de 
coups à jouer, déclare tout à coup qu'il aban- 
donne, et que la partie est perdue pour lui, ne 
sait-on qu'elle le serait, en effet, de quelque 
manière qu'il consentît à la jouer jusqu'au 
bout? L'Allemagne a perdu. Elle le sait. Elle 
jouera jusqu'à la fin pour retarder l'heure fu- 
neste de l'humiliant aveu; — voilà tout. 

« Telles sont mes raisons positives de croire 
au triomphe des alliés. Nous pouvons, à pré- 
sent, tenir compte des raisons transcendantes, 
indéfinissables, impondérables. Tout devait être 
contre nous et tout est pour nous. La France, 
qu'on croyait légère, est devenue grave. Les 
longues préparations militaires de l'Allemagne 
n'ont pas assuré à cette nation enragée le suc- 
cès subit qu'elle en attendait. Sa théorie de la 
guerre inhumaine a soulevé de dégoût et 
d'indignation la conscience des peuples. Les 
dieux sont pour nous. La victoire de Samo- 



88 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

thrace tend au vent favorable son voile gon- 
flé et ses ailes ouvertes. Elle a retrouvé un 
visage et elle nous sourit, debout à la poupe 
du navire glorieux qui s*appelle Paris ou la 
France. » 



LA LUTTE POUR LA PAIX 

Quelque temps avant la guerre, je reçus, — 
d'un de mes plus chers amis, et je crus devoir 
décliner, — une affectueuse invitation à pren- 
dre une part active au Congrès d» la Paix. « Je 
sens, disais je, que l'heure n'est pas favorable 
à une démarche de cette nature. La même 
bonne pensée n'est pas raisonnable à toute 
heure. » Et Charles Richet m'écrivit qu'il me 
comprenait, mais me suppliait cependant de 
n'abandonner point la cause sacrée de la paix. 

La France même ne l'a jamais abandonnée, 
telle du moins que je la conçois. 

J'essaierai de la caractériser ici, aujourd'hui. 
L'heure s'y prête, puisque la guerre actuelle 
est décidément faite par les peuples contre l'Al- 
lemagne, en vue d'établir, sur les ruines de 
son odieux militarisme, la plus durable, la plus 
universelle des paix. 

Les railleurs qui harcèlent les pacifistes 
prennent le plus souvent pour thème Vimpos- 
sibilité d'une paix universelle. Ils affirment que 



DO DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

la lutte étant la loi de vie, rêver la paix est 
une sottise. 

Ce qui me parait assez sot, c'est de croire les 
pacifistes assez bêtes pour admettre qu'on pour- 
rait abolir par décret la haine, le meurtre, la 
guerre. Oui, l'histoire de Gain et d'Abel recom- 
mencera sans fin, mais les civilisations peuvent 
vouloir et elles peuvent obtenir que le nombre 
des Gain aille sans cesse décroissant; — et 
encore on peut arriver à considérer (sauf, tou- 
jours, le cas de légitime défense) le meurtre et 
la guerre comme des crimes. 

Ge désir-là, c'est tout le pacifisme raison- 
nable — et c'est vraiment, selon l'expression 
de Gharles Richet, la cause sacrée. 

Gette cause, elle est en train de se faire de 
si nombreux partisans qu'on peut la considérer 
comme bien près d'être gagnée. Et pourquoi? 
Parce que l'Allemagne s'est montrée assez féro- 
cement guerrière pour parvenir enfin à désho- 
norer la guerre. Ge n'est certes pas ce qu'elle 
a voulu ; elle y est arrivée pourtant. 

Lorsque Roland et Olivier se battent en duel 
dans une île du Rhône et qu'Olivier dit à son 
adversaire : « Vous voici bien fatigué ; reprenez 
haleine ; et, cette nuit, Roland, je vous éventerai 
de mon panache blanc, » — on voudrait être 



LA LUTTE POUR LA PAIX. 91 

l'un de ces deux chevaliers : ils honorent la 
guerre, ils la rendent belle, noble comme eux 
et ils l'immortalisent. 

Or, voici que, au vingtième siècle, la Guerre 
refuse d'étie chevaleresque — rejette au loin 
tout le brillant de son armure, se débarrasse de 
tout voile. La voici nue dans sa hideur. C'est 
une masse de chair tuxurieuse et saoule de vin. 
Par mille blessures aux lèvres sanguinolentes, 
ce corps hideux de la Bellone allemande souf- 
fre. Sa bouche tordue hurle. De ses yeux jail- 
lissent à la fois des éclairs de haine et de dou- 
leur, de courage et d'épouvante. Ce monstre, 
une hache au poing, coupe des mains d'enfant 
et aussitôt panse ces mutilés, afin qu'ils ne se 
vident pas de tout leur sang, afin qu'ils vivent 
pour attester sa puissance démoniaque. Quand 
il jette la hache, il prend la torche et brûle, 
dans leurs maisons, les mères et les vieillards; 
— dans leur église les prêtres, et dans les hô- 
pitaux les blessés. 

Et lorsque les martyrs'tendent vers les géné- 
raux allemands leurs mains suppliantes, ces 
chefs froidement répondent : « Que voulez- 
vous ! c'est la guerre ! » 

Ah! c'est la guerre? Alors, elle est bien 
maudite et à 'jamais déshonorée ! Et le monde 



92 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

entier pense que la guerre de défense contre 
une telle guerre, est un devoir incomparable! 
La défense acharnée est ici le plus grand des 
actes de pitié et d'amour ! Pour sauver l'huma- 
nité d'uhe humanité pareille, — aucun sacrifice 
ne coûtera aux pacifistes, ils l'ont fait bien 
voir. C'est eux les plus résolus à défendre 
l'avenir contre le monstre formidable, car la 
lutte qui se déroule aujourd'hui, c'est un duel 
entre la Paix elle-même et la Guerre en per- 
sonne. Et supposez la Paix triomphante, — que 
signifiera sa victoire? 

Ceci seulement : que toute guerre, à l'avenir, 
sauf le cas de légitime défense, sera, par tous 
les peuples libérés, qualifiée crime, et, comme 
telle, trouvera des juges et des châtiments. 
Avant tout, elle sera d'avance sous la réproba- 
tion du monde ! Et ce sera l'œuvre involontaire 
de l'Allemagne ; le monstre traître s'est trahi 
lui-même. La guerre s'est vaincue ! 

Elle a si bien, la douce Allemagne, le senti- 
ment d'être déjà sous la réprobation du monde, 
qu'elle cherche à justifier la guerre inhumai^ 
nement conduite. Sa théorie est que la guerre 
inhumaine est destinée à n'avoir qu'une brève 
durée, parce qu'en présence du démesuré dans 
l'horreur, l'ennemi se rendra plus tôt à merci, 



LA LUTTE POUR LA PAIX. 95 

et par conséquent souffrira moins. Cet infâme 
plaidoyer s'adresse à l'indignation universelle 
qu'on pressent et qu'on veut calmer. Il n'est 
qu'une hypocrisie de plus ; il ajoute au mé- 
pris que soulèvent les ingénieux théoriciens 
du crime, les stratèges du viol et de l'incendie, 
les généraux de l'assassinat, dignes serviteurs 
d'un empereur néronien. 

Leurs espérances étaient magnifiques. Ils 
doivent en rabattre ; et, s'ils ont cru que l'hor- 
reur qu'ils inspirent amènerait très vite la 
désespérance de l'adversaire, ils sont dé- 
trompés à cette heure. Loin de le pousser 
aux faiblesses, ils ont allumé en lui, avec 
leurs incendies, une inextinguible volonté de 
les abattre pour toujours, d'en finir à tout 
jamais avec le vol organisé, avec le meurtre 
savant, avec T'abomination orgueilleuse d'elle- 
même. 

L'horreur qu'ils inspirent? Elle s'est muée 
en farouche énergie au cœur des plus tendres. 

Devant le kaiser et son peuple, il n'y a plus 
le « vaincre ou mourir » classique; il y a la 
mort, toute seule, après jugement devant le 
tribunal des peuples assemblés. 



LEURS MAJESTÉS LES PEUPLES 

Mes grands-pères, dit Jean d'Auriol, m'ont 
conté souvent, quand j'apprenais l'histoire de 
France, que la Révolution française, pour cer- 
tains bourgeois paisibles et fidèles sujets du 
roi, fut un événement si contraire à toute l'ha- 
bitude de leur esprit, leur causa un si subit et 
si grand ébranlement, qu'ils en devinrent fous. 

Quelle sécurité auraient-ils désormais, les 
citoyens d'une nation qui portait la main sur 
la majesté royale, jusque-là considérée comme 
intangible ; sur la personne même d'un roi, par 
définition le plus respectable de tous les hom- 
mes, et d'ailleurs prince débonnaire? Un monde 
moral était bouleversé, chaviré, et s'écroulait 
sous leurs yeux. Une épouvante saisit de très 
braves gens devant tant de désordre. L'avenir 
leur sembla une menace qu'ils ne purent sup- 
porter. La grande angoisse s'empara de leurs 
âmes qui sombrèrent dans la démence. 

Depuis cette époque, un ordre nouveau s'est 
créé. Le chaos révolutionnaire ne se produisit 



LEURS MAJESTÉS LES PEUPLES. 95 

qu'en vue de rendre possible cet ordre nouveau. 
Les droits de V homme proclamés ne consacrent, 
si on les examine sans passion, en philosophe, 
que la dignité individuelle de chaque citoyen. 
Libéré des charges que faisait peser sur lui 
l'arbitraire, le charbonnier est vraiment maître 
dans sa cabane ; et tout homme est son propre roi . 

L'expansion des idées généreuses de la Révo- 
lution s'est étendue au monde entier. Dégagées 
des fautes, sans doute fatales, qui ont pu les 
obscurcir, ces idées, servies par un capitaine 
de fortune qui, vainqueur des rois, fit de ses 
soldats des rois, ont conquis l'univers. 

Les rois d'aujourd'hui sont les grands vas- 
saux de la Révolution. Ils peuvent rester rois, 
mais à condition de représenter la volonté d'une 
nation, de respecter ses libertés essentielles, 
d'incarner en un mot la dignité et les droits de 
tous les citoyens. Bref, le vieux monde n'ad- 
met plus de rois que constitutionnels. La mo- 
narchie s'est humanisée, et les princes, conver- 
tis par la pensée" nouvelle, sont devenus des 
représentants de peuples, des présidents libé- 
raux, de hauts gentilshommes démocrates. 

Donc, tout homme a acquis une conscience 
nouvelle de sa dignité. Il exige, il peut exiger 
qu'elle soit respectée. 



96 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

Ce que nous essayons de définir ici, c'est 
l'état moral plutôt que l'esprit politique des 
peuples actuels. Divisés par la politique, tous 
les partis ont pourtant un commun territoire 
d'idées morales (respect du droit des faibles, 
par exemple), et ces idées sont, au sens histo- 
rique du mot, révolutionnaires. 

C'est pourquoi elles pourraient être répudiées 
par les^sectaires de la monarchie ou de la reli- 
gion. Ceux-là pourtant ont dû reconnaître que 
le droit du plus humble fut inscrit pour jamais, 
il y a deux mille ans, dans l'Évangile; les sin- 
cères se sont rendus ; les autres ont dû suivre. 

Ce n'est certes pas toujours dans les faits et 
gestes du suffrage universel, signe delà royauté 
politique de chaque citoyen, qu'il faut chercher 
les plus belles manifestations de cet esprit 
nouveau; mais, par exemple, dans le prodigieux 
événement moral auquel nous assistons depuis 
la guerre, et qui n'est autre chose que l'union 
cordiale établie entre le dernier des soldats et 
le chef le plus élevé dans la hiérarchie mili- 
taire. Entre soldats et officiers, c'est un échange 
de bons sentiments. La morgue des chefs, 
cela n'existe plus chez nous. Le servage du 
soldat français est aboli. La nécessité de la 
défense commune fait de chacun un volontaire. 



LEURS MAJESTÉS LES PEUPLES. 97 

« Nos hommes nous aiment, m'écrit un officier; 
sur un signe, quelquefois sur un regard, ils 
comprennent et obéissent. » Voilà qui ressort 
de l'ordre nouveau. 

Contre cet ordre nouveau, contre la nouvelle 
aspiration du monde, quelque chose vient de 
s'élever tout à coup avec une force calculée et 
un appareil formidable, c'est le militarisme des 
Allemands. Il s'est trouvé un prince, un chré- 
tien de nom, pour dresser en face du christia- 
nisme une âme, la sienne, et un peuple, le 
sien, formé par lui, qui sont, âme et peuple, la 
négation même de toute la pensée révolution- 
naire et de toute la pensée évangélique ! 

Quelle aberration! C'est, en effet, vers la 
réalisation de cette double pensée que l'huma- 
nité entière court d'un élan irrésistible, comme 
un torrent sur une pente, et cette puissance 
d'un monde qui va vers ses destinées essen- 
tielles, est si positive, que nul barrage ne 
pourra l'empêcher d'aller où il va. La volonté 
de cet univers en route vers ses destinées ne 
saurait être arrêtée ; son poids et sa masse ne le 
permettent pas. Nicolas, George, Albert, sont 
chrétiens. D'autre part, la pensée la plus libre 
est à jamais christianisée. 

IEt voilà pourquoi et comment il se fait que 



98 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

certains, devant le crime allemand, éprouvent 
l'horreur du bourgeois de 93 mis en présence 
de la mort de Louis XVL La majesté des peu- 
ples se sent méconnue, insultée et martyrisée. 
Ce qui paraît être en péril, ce n'est plus un 
ordre antique représenté par un roi, c'est tout 
l'ordre moderne, garant des avenirs meilleurs, 
et menacé par la félonie d'un prince tellement 
incapable de concevoir les dieux nouveaux, 
Justice et Droit, — qu'il invoque toujours un 
très vieux dieu, ami des tortionnaires et des 
bourreaux. 



QUELLE NOCEl 

Un officier supérieur me répétait, naguère : 
« Vous n'imaginez pas de quel nombre d'es- 
pions nous sommes encore entourés, partout 
en France. Nos candeurs d'idéalistes ne peu- 
vent s'en faire une idée. Bien des gens, dont 
on ne se méfie pas, ont un intérêt quelconque 
à servir l'ennemi, et s'y emploient d'une ma- 
nière ou d'une autre. Nombre de fausses nou- 
velles viennent de là. Méfiez-vous! » 

Un autre de mes amis, cinq fois blessé et qui 
vient de recevoir la croix de la Légion d'Hon- 
neur pour sa belle conduite, m'écrit : « Tel 
jour, à telle heure, je fus, n'ayant que deux 
cents hommes, attaqué par un millier d'Alle- 
mands. Ils étaient conduits par deux espions 
que f avais eu le tort de ne pas faire fusiller deux 
heures auparavant. » 

Pourquoi- les avait-il épargnés, ces deux 
espions? Il ne le dit pas. On le devine. Je con- 
nais mon héros : « Scrupule, un dernier doute, 
un sentiment de pitié suprême »; et les bandits, 




100 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

échappant au juste châtiment, grâce à la bonté 
française, devaient bien rire dans leur barbe, 
eux, les fils d'une nation qui a jeté, par la voix 
de Nietzsche, l'anathème sur la pitié, considérée 
comme une faiblesse amoindrissante. 

Depuis quelque temps, je constate autour de 
nous, un prodigieux arrivage de mauvaises 
nouvelles. Où en est la source? Ne sont-elles 
pas trop invraisemblables pour être l'œuvre des 
espions? N'auraient-ils pas des inventions plus 
adroites? 

-A ceci, je réponds qu'au départ elles pou- 
vaient être vraisemblables. L'inquiétude popu- 
laire, le papotage des commères, les ont en 
route altérées et amplifiées jusqu'à la folie. 

Quelles sont ces nouvelles? Je vous le donne 
en mille. Un jour (ces exemples suffiront), on 
m'annonce avec désespoir que tous nos géné- 
raux ont les pieds gelés; le lendemain, que 
plusieurs régiments français — vous m'enten- 
dez bien? — ont passé à l'ennemi !... 

Cette dernière bourde eut particulièrement le 
don de m'exaspérer : .... « Vous ne sentez 
donc pas que notre pays tout entier a compris 
de quel sort abominable le menace l'Allemagne? 
Que ce peuple nous paraît ce qu'il est, le plus 
odieux des tyrans? Que la France est en pleine 



(JUELLE NOCE! 101 

révolte contre l'idée d'avoir à subir une heure 
l'injure d'être soumise au kaiser? Que les 
pierres même de nos chemins ont compris, et 
sont prêtes à se soulever sous le pied des bar- 
bares? Qu'il peut y avoir, sur deux millions de 
soldats français, un déserteur isolé, un neuras- 
thénique, un débilité, un faible, un inconscient, 
un irresponsable, — mais que tout le reste 
sait trop qu'il y aurait avantage à mourir 
plutôt que de se courber sous la botte prus- 
sienne? 

« N'en doutez pas : parmi nos vieillards inca- 
pables de résistance physique, pas un qui ne 
préférât mille fois la mort à la défaite de la 
France! » 

Après quoi, j'ajoutai : « Gomment avez-vous 
pu admettre une seconde que ces racontars 
fussent dignes de foi? Voyons, quelles sont vos 
sources? Qui vous a dit cela?)) Et je constate 
qu'on ne sait plus et ce sont des : on m'a dit] — 
tout le monde dit...^ etc. Ou bien : « La servante 
tient la nouvelle d'une marchande ambulante 
qui avait l'air d'une bien brave femme ! )) 

Ce qu'il y a de grave, c'est que mes interlocu- 
teurs sont des gens sensés, bons Français, qui, 
en temps ordinaire, sont incapables de croire 
ingénuement aux récits des portiers et des col- 



102 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

porteurs. Et les voilà propagateurs de nouvelles 
démoralisantes. 

J'ai pu remonter jusqu'à l'origine d'une de 
ces fausses nouvelles. Cette fois, les espions 
n'étaient pour rien dans l'affaire, comme vous 
allez le voir. L'histoire vaut d'être contée, parce 
qu'elle peut mettre ceux qui la connaîtront en 
état de défense contre eux-mêmes et contre 
l'émotivité trop facile de bien des femmes. 

— « Vous ne savez pas, ma chère? Pendant 
que nous pleurons sur les misères de nos sol- 
dats, ils font la noce! Oui, oui, la noce! c'est 
incroyable, n'est-ce pas? Quelle horreur! Qui 
jamais aurait pu deviner cela? Pas moi, bien 
sûr, ni vous! Cependant rien n'est plus certain. 
Ça n'est pas une de ces nouvelles qu'on prétend 
inventées par des espions. Celle-là est authen- 
tique : j'ai vu la lettre! 

— Quelle lettre? 

— Vingt autres personnes l'ont vue et en 
ont entendu la lecture avec moi. J'étais suffo- 
quée. Je n'ai rien trouvé à dire! Je suis sortie 
sur-le-champ pour venir décharger mon pauvre 
cœur auprès de vous!... C'est la mère elle- 
même qui a eu l'inconscience de nous lire cette 
lettre inimaginable ! 

— Quelle lettre? 



QUELLE NOCE! 103 

— Vous allez le savoir, mais laissez-moi 
d'abord, vous dis-je, me soulager. C'est de Tin- 
dignation que j'éprouve! J'en tremble toute, 
ma chère! Non, vraiment, je vous le répète, 
comment aurait-on pu imaginer que nos soldats, . 
sur le froLt, faisaient la noce ! Nous tricotions 
pour eux! nos yeux se remplissaient de larmes 
à l'idée des misères qu'ils ont à souffrir!... Je ne 
dis pas qu'ifs n'en souffrent point de très grandes 
en réalité, mais cela ne les empêche pas, dès 
qu'on leur accorde un temps de répit, de se 
très mal conduire! Il faut donc que les chefs 
tolèrent, près des tranchées, la présence de 
certaines créatures! Ah! ma chère, la France, 
quoiqu'on en dise n'est pas toute héroïque, et 
vous m'en voyez désespérée. Cette lettre est 
pour moi un trait de lumière qui éclaire l'abîme 
d'immoralité où nous a conduits la République ! 
— Quelle lettre? Quel abîme? Qu'a-t-elle 
fait encore d'inconvenant, cette pauvre Répu- 
blique? » 

Or, l'explication de toute cette histoire, la 
voici : 

.... Une mère, en effet, avait lu, dans son 
salon, à quelques amies, une lettre de son fils. 
Cette lettre disait sobrement : « Je ne m'étais 
pas déshabillé depuis plusieurs semaines. 



104 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

Éclopé, j'ai été envoyé à X..,. Là, enfin, j'ai pu 
coucher dans un lit : Quelle noce, mes amis! 
Quelle noce! » 

Il avait suffi d'une pudeur effarouchée pour 
soulever, autour de ce simple mot, l'histoire 
édifiante que vous venez de lire et que je vous 
affirme authentique. 



L'ETINCELLE SACREE 

Parmi les anecdotes qui, cette semaine, nous 
arrivent du front, il en est une de singulière- 
ment significative. Elle est simple et contient 
tous les éléments d'un très grand symbole. 

L'histoire du feu, c'est celle de la civilisation. 
Dans l'obscurité des temps préhistoriques, aper- 
cevez-vous cette étincelle redoutable que le feu 
du ciel communique tout à coup aux hautes 
herbes desséchées par les soleils d'été? Tout 
fuit devant elle, et cependant elle sera un jour 
la joie et la vie même du monde encore plongé 
dans la ténèbre. L'homme qui fuit devant cet 
ennemi, le feu, — en fera demain son esclave 
et son allié ; il lui demandera d'assouplir le fer, 
le fer dompteur de la terre, et devenu, par elle, 
nourricier; le fer à qui obéit la mort, le fer plus 
tard vainqueur, avec le feu, de l'eau et de 
l'air. 

En suivant ce long ruban de feu qui ondule 
dans la nuit, on pourrait suivre toute l'histoire 
du monde. 



106 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

Et, depuis le jour où un homme nu tira 
l'étincelle de deux morceaux de bois frottés 
l'un contre l'autre ou de deux cailloux heurtés, 
quel progrès jusqu'au jour où, chaudement 
vêtu contre les frimas, l'homme met dans sa 
poche la petite boîte de métal qui contient la 
même étincelle!... le doigt presse un bouton; la 
boîte s'ouvre; un petit disque de pierre tourne 
et, sous le choc léger du ressort, allume une 
flamme, née de l'étincelle. 

Il y avait une fois, dans la poche d'un soldat 
de France, une de ces petites boîtes miracu- 
leuses d'où, à volonté, il faisait jaillir de la 
flamme. Ce soldat était très content de pouvoir 
ainsi produire, quariS cela lui plaisait, le mi- 
racle du feu qui cuit les aliments, réchauffe les 
hommes qui souffrent de l'hiver, et réjouit leurs 
regards. Ce soldat vivait, avec ses camarades, 
dans une tranchée humide en face d'une autre 
tranchée non moins boueuse occupée par les 
ennemis. Ces ennemis, qu'on appelait les Alle- 
mands, — étaient redoutables par leur organi- 
sation militaire, mais plus encore par leur 
fourberie et leur habileté à s'approprier non- 
seulement les biens matériels mais les idées 
et les inventions de leurs voisins. 



L'ÉTINCELLE SACRÉE. 107 

Or, il arriva que, dans la tranchée allemande 
on manqua de feu; il est pénible d'avoir en 
main des fusils glacés, d'où s'élance une 
flamme, dont on ne peut pas se servir pour se 
réchauffer* les pieds ou allumer sa pipe! Les 
Boches décidèrent d'envoyer un des leurs en 
parlementaire dans la tranchée française; ils 
prièrent gentiment les Français de donner du 
bon feu à leurs ennemis. 

Voyez-vous combien — ainsi qu'il vous a été 
annoncé, — cette histoire est symbolique? 
C'est ici, en effet, un trait caractéristique du 
Teuton, excellent politique qui raisonne comme 
il suit : « Ces Français sont généreux, c'est-à- 
dire idiots. Jamais ces imbéciles ne refuseront 
une faveur à l'ennemi ; ils trouveront glorieux, 
au contraire, de la leur accorder. Ils savent que 
j'ai, moi, une tout autre mentalité ; et ils n'igno- 
rent pas que je les ai toujours trompés, parce 
que je suis plus intelligent et plus adroit 
qu'eux. N'importe, ces crétins-là continueront 
à faire les chevaleresques ! — Et ils me don- 
neront ce qu'ils ont de plus précieux, si j'ose 
le leur demander; ils auront même une cer- 
taine admiration pour mon... culot... qu'ils 
appelleront de la crânerie ! » 
Ayant ainsi raisonné, le parlementaire boche, 



108 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

agitant un chiffon blanc, se présenta devant 
les Français et leur demanda... du feu. 

— « Du feu? Gomment donc! Tiens, mon 
vieux! Tu m'as l'air très, très chic, toi. Tu as 
compris ce que c'est que la générosité française ! 
A la bonne heure! Je te confie mon briquet, 
notre briquet, mais tu me le rendras, hein, 
mon vieux? Nous n'avons que celui-là, qui est 
à moi, c'est-à-dire à nous tous. Tu le rappor- 
teras? sans faute, hein? » — Le Boche promit. 
On ne signa, il est vrai, aucun papier. En eût- 
on signé que cela n'eût rien changé à la valeur 
des engagements, n'est-ce pas? Le Boche s'en 
alla — et, naturellement, il ne revint plus. 
Et naturellement, les Français s'en éton- 
nèrent.... « Il avait une si bonne figure!... On 
ne pouvait vraiment pas lui refuser.... Nous 
ne faisons pas de la guerre inhumaine, nous 
autres! Bah! il reviendra... il va revenir! » — 
Eh non, triple Français, il ne reviendra pas, le 
plagiaire, le filou, le madré bandit! Il est en 
train de rire de ta sottise et tu ne reverras plus 
le joli briquet qui ne ratait jamais; qui, à tout 
coup, en s'ouvrant sous la pression légère de 
ton doigt, donnait sa flamme réjouissante.... Tu 
le savais pourtant bien qu'ils sont des fourbes, les 
horribles vainqueurs deMalines et de Louvain! 



L'ÉTINCELLE SACREE, 101) 

Ses camarades tant et tant blaguèrent le petit 
Français qu'enfin on l'irrita. Lui-même sincèrer 
ment se reconnut jobard.... Oui, on s'était payé 
sa tête!... kh\ mais non! ça ne se passerait 
pas comme ça!... Et il alla,* candide, vers la 
tranchée boche, réclamer son briquet. 

Avant de Taccueillir à coups de fusil ou même 
h coups de poing,' on le reçut avec d'épaisses 
railleries, pour démontrer que la France n'est 
pas la seule à savoir manier la fine ironie. 

— Ton briquet? tarteiflel Ton briquet? con- 
naissons pas! — Tu l'as assez vu ! — Et c'était 
des : <c Kiss! Kiss! » et des gestes méprisants 
et de gros rires. 

Le petit Français reconnut son voleur parmi 
les autres et lui reprocha sa mauvaise foi; ils 
se disputèrent et se prirent au collet, la grande 
Allemagne prétendant que la petite flamme, 
Tétincelle, était à elle, à elle seule, par droit 
de ruse et de force, par droit de conquête. 

Le Boche était un colosse et pesant ; sa poigne 
était dure et sa masse effrayante, mais le Fran- 
çais était souple, agile, nerveux et par-dessus 
tout indigné. Gela décuplait ses forces; c'était 
de nouveau, le duel de Goliath et de David. Le 
Boche avait le dessous. Gela ne pouvait convenir 
aux autres Boches; ils se mirent à chanter leur 



no DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

hymne national : « Allemagne ! Allemagne au- 
dessus de tout. » Dans la tranchée française on 
répondit par « la Marseillaise. » Des deux côtés 
on s'élança hors des trous. Les deux troupes se 
heurtèrent et les Boches n'aimant pas la baïon- 
nette, abandonnant leurs morts, allèrent se 
creuser un peu plus loin un nouveau terrier. 
Cependant ayant lâché son adversaire qu'une 
baïonnette avait transpercé, le propriétaire du 
briquet ne pensait qu'à son briquet. On s'était 
battu pour la petite flamme, pour l'étincelle. 
Était-elle perdue? Lequel des ennemis en fuite 
ou lequel des morts la détenait indûment? 
Il fallait savoir. On chercha. Et dans la tranchée 
humide, sous un cadavre allemand qu'on avait 
retourné pour chercher le trésor dérobé, on vit 
briller tout à coup la petite boîte de métal poli : 
ce fut un cri de joie. Le Français à qui elle 
appartenait la ramassa joyeux et glorieux.... 
Mais le mécanisme n'était-il pas brisé? la mèche 
n'était-elle pas humide et la flamme impossible 
à ranimer? Tous, attentifs, anxieux, entouraient 
l'homme; il pressa le bouton magique. La 
boite s'ouvrit, la flamme jaillit, ils crièrent : 
« Vive la France I » 



NOS BONS BRACONNIERS 

Au front, l'héroïsme de nos soldats est éton- 
nant et magnifique de tranquillité. Chacun 
d'eux a conservé les goûts particuHers à sa pro- 
fession, et, à l'occasion, il le fait bien -voir sous 
le feu. Le cuisinier, au milieu d'une grêle de 
balles, ne songe pas aux marmites des Boches, 
mais à celle où cuit la soupe de ses camarades ; 
les poètes font des vers — et les braconniers 
tendent des pièges. 

Vous avez lu certainement quelque part la 
jolie anecdote du braconnier-soldat qui, ayant 
pris, aux alentours de la tranchée, un lièvre, 
le mange en compagnie de camarades parmi 
lesquels est un magistrat, un procureur de la 
République, dont il ignore le titre. 

« De quoi? lui dit-il, le voyant peu empressé 
à prendre part au festin. Tu n'aimes pas le 
lièvre? T'es bien difficile? Tu ne peux pas dire 
qu'il soit mal apprêté ! En veux-tu, oui ou non ? » 

Dame ! le civet fleure bon. Cas de force ma- 
jeure! A la guerre comme à la guerre! Sévère 



112 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

par habitude aux braconniers, le magistrat n'a 
pu s'empêcher de laisser paraître quelque chose 
de sa secrète réprobation. En temps ordinaire, 
il eût sévi contre l'impudent braconnier, de- 
venu son frère d'armes! Aujourd'hui, après 
une hésitation, il finit par se régaler du gibier 
défendu... mais quand l'autre lui demande: 
(c T'es donc pas chasseur ? Quoi que tu faisais 
dans le civil? » jamais il n'ose avouer -sa pro- 
fession, pourtant honorable... il a même pour 
le braconnier bon enfant une reconnaissance 
qui, pour ne pas s'exprimer, n'en est pas moins 
grande, car enfin, comme on le dit chez nous, 
(( tous les bouches sont sœurs. » 

Elles sont sœurs surtout à la guerre. Tous 
frères devant le péril et la mort ! Ne cessons 
pas de le répéter : on s'est aimé pour se dé- 
fendre ; il faudra continuer. 

Cette menue aventure plaisante m'en rap- 
pelle d'autres qui ont aussi pour héros des bra- 
conniers. Notez que, chez nous, le mot bracon- 
nier s'applique indistinctement à tout homme 
passionné pour la chasse.... L'un d'eux conte 
ceci : « Nous étions en train de tirailler et de 
« descendre » des Boches. Les balles sifflaient 
autour de nous, et, sans avoir peur, on éprou- 
vait cependant, tout en faisant pour le mieux, 



NOS BONS BRACONNIERS. 115 

un peu d'une drôle d'inquiétude : « Celle-ci 
« est-elle pour moi?... Non, pas encore.... Bah! 
« on va s'en tirer.... Attention! » Et Ton tâ- 
chait d'ouvrir le bon œil.... Voilà-t-il pas qu'en 
cherchant à deviner, derrière un buisson, là- 
bas, sur la lisière d'un bois, si ce n'est pas un 
Boche embusqué, nous voyons arriver sur nous, 
quoi ? un lièvre affolé qui nous donne dans les 
jambes; et les balles pleuvaient toujours.... Eh 
bien, quand on est chasseur, braconnier sur- 
tout, il n'y a pas de guerre qui tienne! Et, tour- 
nant le dos aux Boches et aux balles, nous 
avons, sous le feu, à deux ou trois, couru der- 
rière le lièvre qui zigzaguait, et, à coups de 
crosse, ma foi, nous l'avons eu! Et puis, tout 
de suite, on s'est remis à son devoir. La chasse 
ne nous avait pas pris plus de deux minutes.... 
Y a pas grand mal à ça, n'est-ce pas? C'est pas 
une faute bien grave? » Cette humble façon 
d'être héroïque n'est-elle pas très jolie? 

L'anecdote est-elle parfaitement authentique? 
J*ai des raisons de le croire. 

Par ailleurs, j'ai reçu une lettre d'un brave 
garçon, d'un Toulonnais qui, blessé, a été, 
après guérison, envoyé à Toulon pour quel- 
ques jours, en convalescence. Retourné sur le 
front, il m'a écrit plusieurs fois. Dans une de 



114 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

ses lettres, il me dit : « Nous espérons tous que 
le jour approche où nous pourrons repousser 
complètement cette horde de bandits et d'as- 
sassins ayant pour chef ce Guillaume qui vou- 
drait imposer à l'Europe sa grandeur et sa bê- 
tise. En attendant, nous avons pour musique le 
grondement du canon et le sifflement des balles. 
Malgré cela, j'ai quelques distractions : il y 
aurait de jolis coups à tirer, car le lièvre et le 
sanglier n'est pas rare ici ; mais avant tout il 
faut penser à tirer un autre gibier. Tenez, l'au- 
tre jour, étant de faction en forêt, il m'a traversé 
une superbe biche qui, si ce n'était l'endroit 
où je me trouve et la nécessité de ne pas faire 
de bruit, je l'aurais ajustée volontiers; j'ai dû 
ne pas le faire.... Vous voyez qu'il y a tout de 
même, à la guerre, des moments pénibles! 
Enfin, si je retourne un jour dans nos bois des 
Maures, je me rattraperai sur la bécasse! je 
m'arrête car je ne sais plus que vous dire et ai 
déployé toute mon intelligence pour vous écrire 
ces quelques bêtises. » Et quelques jours plus 
tard, dans une nouvelle lettre : « Ily a ici beau- 
coup de petits becfigues dont nous goûterions 
volontiers, les copains et moi. Si vous pouviez 
m'envoyer quelques pièges avec des aludes 
fourmis ailées) pour les amorcer, vous nous 



NOS BONS BRACONNIERS. 115 

feriez à beaucoup un gros plaisir. » Mon gail- 
lard me mettait dans un embarras comparable 
à celui de M. le procureur de la République 
invité à manger un lièvre de contrebande — 
car enfin, l'Académie française et le vrai bra- 
connage cela ne peut guère lier partie décem- 
ment. 

Ma foi, je n'hésitai pas longtemps. Bien que 
je condamne la chasse aux rouges-gorges et à 
leurs congénères les becs-fins, je partis pour 
la ville et me rendis chez un marchand de 
cages et de pièges à fauves. 

— Voulez -vous me donner des pièges à 
prendre des petits oiseaux ? 

L'homme prit un visage sévère et répliqua 
sèchement : 

— Nous n'avons pas ça, Monsieur. 

— Cependant?... 

— Cependant?... 

La voix se fît plus revéche : 
' — Nous n'avons que des pièges à souris. 

— Ce n'est pas ce qu'il me faudrait. 

— Je regrette. 

— Je regrette bien davantage.... C'était pour 
les envoyer à de braves soldats qui sont là-bas 
dans les tranchées et qui se battent tous les 
jours.... Ça leur aurait donné un petit plaisir. 



116 DES CHIS DANS LA MÊLÉE. 

La physionomie du marchand s'éclaira d'un 
joli sourire. Peut-être m'avait-il pris jusque-là 
pour quelque inspecteur de police. Glacial et 
presque impoli tout à l'heure, il s'humanisait 
tout à coup, et, se penchant vers moi, il dit : 
« Oh! alors, si c'est ça, Monsieur, je'peux vous 
dire que les pièges à souris dont je vous par- 
lais, et les pièges à becs-fms... c'est les mêmes ! 
En voici. Et quant aux aludes, ça se vend se- 
crètement. . . dans tel endroit. » 

Nous avons expédié les pièges enveloppés 
dans des chaussettes et des tricots. 

Que celui de vous qui est sans péché nous 
jette la première pierre. 

Des soldats, qui, sous le feu, ont pareille 
liberté d'esprit, méritent bien qu'on risque pour 
eux un juste procès-verbal! 



LES OREILLES DU MUR 

Il y a des personnes qui parlent trop et d'au- 
tres qui ne parlent pas assez. 

— Je ne connais que les premières, dit Jean 
d'Auriol en riant, et moi en tête, qui parle 
beaucoup. Oui, en parlant peu, on parle encore 
trop, beaucoup trop! J'avais espéré que la pipe 
m'aiderait à me taire. Va te promener! quand 
je m'anime, je l'envoie au diable. Lorsque je 
fumais des pipes de terre, j'en cassais une par 
jour, parce que je parlais trop. J'ai adopté les 
pipes en bois afin de ne pas les casser. Je n'en 
suis pas devenu plus silencieux. Je les laisse 
éteindre; je fume en conséquence beaucoup 
d'allumettes, ce qui ne vaut rien ni pour la 
santé, ni pour la bourse. 

— Mais, Jean d'Auriol, comment « trop par- 
ler » fait-il casser des pipes ? 

— Parce qu'on s'anime, vous dis-je, on ges- 
ticule, on oublie la pipe, elle vous fait enrager 
à force de s'éteindre, et on finit par l'envoyer 
en l'air. Elle tombe et dame! si elle est en 
terre.... 



118 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

— Parlons sérieusement. J'ai reçu, il y a 
quinze jours environ, une lettre très touchante 
d'un lecteur de La France de Bordeaux. Il reve- 
nait du front, mutilé. Il me demandait certains 
renseignements de première importance pour 
lui, amputé d'un bras. Je réponds aussitôt. Et, 
au moment d'écrire son adresse, je m'aperçois 
qu'il ne la donne pas! Je cherche à déchiffrer 
le timbre de la poste sur l'enveloppe de sa 
lettre. Ce timbre est illisible. Je crois avoir 
deviné le mot « Rochefort », — mais en suppo- 
sant que j'aie déchiffré ce mot, un nom de 
ville constitue, dans la plupart des cas, une 
adresse insuffisante. Voilà donc un homme qui 
est en droit d'attendre de moi une réponse utile, 
et qui, par sa faute, ne l'aura pas, car ma lettre 
que j'ai expédiée à tout hasard — m'est reve- 
nue avec la mention : « Inconnu à Rochefort ». 
S'il lit l'article où je conterai cette mésaven- 
ture, je le prie instamment de me donner enfin 
son adresse. Mon correspondant n'a pas « assez 
parlé », au rebours de ces gens innombrables 
qui parlent trop. 

— Et que voulait-il savoir? 

— Il voulait savoir s'il est vrai que l'on a 
créé des écoles pour les mutilés, et ce qu'on 
leur apprend. 



LES OREILLES DU MUR. 419 

— On y fait leur éducation spéciale, c'est-à- 
dire qu'on leur enseigne, autant que possible, 
à se servir des moyens qui leur restent de 
reprendre un métier : J'aveugle à se passer de 
ses yeux, le manchot à se passer d'un bras. 
Chaque mutilé redeviendra assez adroit pour 
travailler encore et gagner sa vie. L'école lui 
évitera la peine d'inventer les « trucs », les 
mouvements nouveaux qui suppléent au sens 
ou au membre dont il est privé. En les lui en- 
seignant, on lui épargne des tâtonnements, des 
hésitations, des découragements cruels. 

— Eh bien, mon cher d'Auriol, je dirai cela 
dans La France^ et puisse mon correspondant, 
ne pas me croire néghgent. Ne pas répondre, 
par négligence, à une lettre comme la sienne, 
ce serait, une faute grave dont je ne veux pas 
être supposé coupable. Ceci réglé, dites-moi si 
vous n'approuvez pas la circulaire du ministre 
qui a recommandé à tous les citoyens de se 
méfier des oreilles du mur? 



— Les murs ont des oreilles, en effet, dit 
Jean d'Auriol, des oreilles et des yeux; et les 
plus dangereux de ces yeux et de ces oreilles 



120 DES CRIS DAxNS LA MÊLÉE. 

sont ceux qu'on ne voit pas. Vous rappelez-vous 
dans les Misérables, de Victor Hugo, certain con- 
ciliabule de bandits, dans une mansarde? Ils se 
croient seuls, mais, par un tout petit trou percé 
dans la cloison, l'œil du voisin les épie et 
son oreille les entend. Ils sont trahis! Qui de 
nous n'a aperçu dans la boiserie d'une porte 
d'hôtel, ou dans une cloison d'alcôve, un trou 
menu, percé à la vrille? C'est Vceil du mur, 
V oreille du murl Gela s'appelle un espion. De 
mon temps, au collège, toutes les portes des 
salles de classe ou d'étude avaient un trou, 
bouché par une rondelle sur pivot, qu'on sou- 
levait à volonté. Gela s'appelait et s'appelle 
encore un judas, c'est-à-dire un espion, un 
traître. Nous organisâmes une révolte contre 
un censeur qui abusait du judas et qui nous 
inondait de punitions dont nous ne pouvions 
nous rappeler le motif, la plupart du temps 
bien innocent! Notre indignation obtint gain, 
de cause : le censeur fut... déplacé. Eh bien, il 
y a partout, — dans tous les murs, dans toutes 
les haies de clôture, dans les voitures publi- 
ques, — des oreilles traîtresses qui nous écou- 
tent, des yeux traîtres qui nous regardent. 
Il faut y penser et ne pas prononcer imprudem- 
ment des paroles qui, dites à des amis, à de 



LES OREILLES DU MUR. 121 

bons Français, pourraient n'avoir rien de dan- 
gereux, — mais qui, entendues et répétées, 
interprétée/; par des Allemands (il y en a 
encore en France), peuvent causer à notre pa- 
trie, à nos amis, à nos frères, à nos enfants 
sur le front, les torts les plus graves. Chacun 
de nous doit se dire qu'en tQmps de guerre une 
indiscrétion peut coûter la vie à un homme ou 
à plusieurs. En 1870, une indiscrétion d'un par- 
ticulier, qui se crut en droit de trop parler, 
détermina un changement de plan chez l'en- 
nemi et nous coûta une défaite. Il avait ren- 
contré l'armée de Mac-Mahon sur sa route et 
avait écrit en Belgique ce qu'il avait vu! 

Un découragé qui donne, au hasard d'ail- 
leurs, les raisons de son découragement, 
réjouit les oreilles du mur, et c'est déjà trop! 
Tenez, je me rappelle une anecdote assez 
significative. Un de mes amis fut insulté parmi 
bravache à qui il envoya ses témoins. Marié, il 
se garda de prendre sa femme pour confidente. 
Il avait peur de ses jérémiades, de sa faiblesse, 
de son amour. Un faux ami — en réalité un 
ami du bravache — fut chargé d'efîrayer la 
pauvre femme, et, l'ayant trouvée seule au 
logis, commit la vilaine action, voulue et inté- 
ressée, de lui tout dire, ajoutant : a Je sais que 



122 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

votre mari n'a jamais touché une épée (c'était 
exact); il sera tué.... Empêchez ce duel. ». La 
brave femme, surmontant son inquiétude : 
« Vous êtes mal renseigné, dit-elle; mon mari 
ne s'est jamais vanté d'être un homme d'épée; 
il l'est pourtant, et j'en suis fâchée pour Vautre^ 
qui fera bien d'écrire son testament. Je veux, 
moi, que mon mari se batte! » 

Le bravache fît des excuses. Et qu'est-ce qui 
amena cette heureuse et juste fin d'une mé- 
chante aventure? C'est que la femme s'était 
méfiée instinctivement des oreilles du mur; 
cette heureuse méfiance lui inspira sa réponse ; 
elle parla à celui qu'elle croyait bienveillant 
comme si elle eût été sûre qu'un traître caché 
entendrait ses paroles. 

En temps de guerre, la méfiance, plus que 
jamais, est un devoir préventif. 



LA JOURNEE DES MORTS 

On a eu la journée du 75, on a eu la jour- 
née du drapeau belge et d'autres encore. Yoici 
le Jour des Morts ^ journée traditionnelle qui 
vient sans être appelée et qui emprunte aux 
circonstances, en cette année 1915, une gran- 
deur sans pareille. Que de tombes, de deuils, 
de sang, de larmes, sur le sol de France ! Com- 
bien sont morts de nos frères, de nos fils, ceux- 
là précisément que leurs jeunes forces dési- 
gnaient pour la vie et que la guerre à choisis 
pour la mort. Précisément meurent, en ce mo- 
ment formidable, ceux qui devaient vivre! Ils 
meurent, pour la défense des vieux qui déjà 
penchent vers la tombe et des enfants qui 
demain vont naître et seront la France, immor- 
telle grâce aux héros qui pour elle ont dit : 
« Allons mourir! » D'un bout à l'autre de notre 
France, un grand frisson douloureux va cou- 
rir, et, dans cette journée des Morts, tous nous 
nous sentirons troublés d'une reconnaissance 
infinie ; et, dans le silence, nous entendrons 
crier notre douleur de les avoir perdus, mêlée 



[U DES CRIS DANS LA MELEE. 

à l'espoir que leur grand sacrifice sauvera la vie 
de la France, assurera la survie de la Justice. 
Gomme elle est mystérieuse, la Mort, celle qui 
fut nommée la reine des épouvantements et 
que toute notre jeunesse française affronte 
sans épouvante. Mystère de la mort, qui ne 
s'étonne et ne frémit pas devant toi! La vie 
déconcerte l'intelligence, mais elle apporte des 
douleurs connues, définies, qu'on prend en 
habitude, et aussi des joies, la joie dans la 
lumière. La mort, c'est l'inconnu dans la 

nuit Oh ! cette minute extraordinaire où 

ce qui se mouvait librement s'immobilise, où 
ce qui regardait ne voit plus, où ce qui par- 
lait se tait! On appelle,... et l'être cher ne 
répond plus; ce que nous éprouvons, par lui, 
lui est devenu étranger; il ne paraît plus 
savoir que nous l'aimons. Son amour pour 
nous n'a plus un signe d'adieu; sa face pâle 
n'exprime plus rien qui nous montre un regret; 
cette paix qui se lit aux lignes de son visage, 
nous ne la reconnaissons pas. Comme cet être 
est changé, dans l'immobilité suprême ! il va 
bientôt se dissoudre; et, lui disparu, c'est 
avec peine que nous retrouverons dans notre 
mémoire ses traits familiers, bien aimés ! Il est 
perdu pour nous, dans une région où nous ne 



LA JOURNÉE DES MORTS. 125 

pénétrerons qu'après lui être devenus sem- 
blables ; nous sommes dans ce monde de l'ap- 
parence ; ili ne nous appartient plus, il est à 
l'infini ! 

En deuil moi-même d'un être qui fut la 
meilleure partie de moi, une protection quand 
j'étais enfant et même toujours, — l'essence de 
ma vie intérieure, j'agitais ces pensées lorsque 
le Comité des obsèques militaires, de Toulon, 
vint me prier de prendre la parole le 2 no- 
vembre en l'honneur des simples soldats tom- 
bés pour la patrie, ensevelis dans le cimetière 
de Lagoubran. C'est là que reposent ceux de 
nos marins qui périrent dans ^'explosion du 
cuirassé Liberté. 

Ces simples soldats, blessés revenus du 
front, ont achevé de mourir dans nos hôpitaux 
toulonnais. Au début de la guerre il arrivait 
que leurs funérailles étaient peu ou n'étaient 
pas accompagnées. Le corbillard, recouvert 
du drapeau de PVance, passait morne et presque 
solitaire dans nos rues et sur nos boulevards. 
De bons citoyens s'émurent, réunirent un co- 
mité de pitié, firent appel à la population ; et 
maintenant, le simple soldat le plus ignoré a 
des amis qui le suivent jusqu'au seuil de son 
« dernier gîte ». Et, au nom de ce comité, au 



126 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

nom du cœur de la France, je les saluerai 
demain, ces humbles, qui sont les plus sacri- 
fiés des combattants puisqu'ils n'ont pas vu, 
en tombant, la Gloire inscrire leurs noms sur 
la page d'airain de l'histoire. 

Je ne sais qui a dit : « Il n'y a point d'hé- 
roïsme, point de dévouement, dans une cave! » 
Il faut entendre par là qu'on se dévoue toujours 
un peu pour être admiré par des témoins. Eh! 
bien non, le propre du dévouement parfait c'est 
de rester inconnu, de se savoir, de se vouloir in- 
connu. Je connais un exemple particulièrement 
frappant de ce dévouement. Le fils d'un général 
s'est engagé au début de la guerre. Sa vaillante 
mère habite non loin demasolitudeetm'aconté, 
de son fils, mort à l'ennemi, ce trait touchant. 
Avant d'aller au feu, il jeta loin de lui la mé- 
daille qui portait son nom. Il ne voulait pas, 
mort, être reconnu pour le fils du général. Dé- 
cidé à partager l'ordinaire des camarades, il 
avait distribué aux moins riches l'argent de sa 
bourse. Il ne voulait être qu'un « simple sol- 
dat », mort pour la patrie, non pas pour sou- 
tenir l'éclat d'un nom. Il y a là une pureté de 
dévouement qu'on peut dire incomparable. Ce 
sont ces dévouements-là qui font croire à la 
renaissance possible par la victoire. 



GARROS 

« La capture de Garros par les Allemands 
cause une naturelle émotion ». Voilà ce que 
je lis ce soir dans un journal, le seul qui m'ar- 
rive à cette heure tardive, loin de la ville; et 
j'ai beau chercher dans la feuille que froisse 
mon anxieuse impatience, je n'y trouve aucun 
renseignement complémentaire. Garros, le lieu- 
tenant Garros, est prisonnier; c'est tout ce que 
je saurai aujourd'hui. 

Il y a quelques semaines, j'ai reçu une lettre 
venant de Saigon et signée : Garros. Elle était 
de son père. « Vous avez, me disait-il, pris la 
parole l'année dernière, devant le monument 
élevé par Saint-Raphaël, en mémoire de cet 
exploit : le survol de la Méditerranée. Je serais 
heureux d'avoir votre discours, car je garde 
jalousement tout ce qui intéresse mon héros ». 

Je n'ai pu satisfaire encore le désir touchant 
du père de notre héros; je ne sais même plus si 
mon discours fut publié; je me rappelle seule- 
ment qu'il fut prononcé sur la plage de Fréjus, 



128 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

devant MM. les officiers du centre d'aviation 
maritime et MM. les maires de Saint-Raphaël 
et de Fréjus, au milieu d'une foule enthou- 
siaste, colorée, frémissante et ardente sous le 
soleil de la merveilleuse riviera française. Au 
premier rang des auditeurs, se tenait, entourée 
d'hommages, Mme la duchesse de Mecklem- 
bourg. De mon discours je ne me rappelle 
aucun mot que je puisse citer avec exactitude, 
sinon celui-ci : « L'avion français, dont Garros 
est l'un des maîtres infaiUibles, est une chose 
ailée, héroïque — et narquoise. » 

Nous nous étions dit que Garros nous arrive- 
rait par la voie des airs et qu'il viendrait 
joyeusement atterrir au pied de son monument. 
Nos yeux le cjierchaient donc en plein ciel. 11 
trouva sans doute que l'arrivée d'un homme- 
oiseau en automobile aurait quelque chose de 
plus modeste. Et pendant que nos regards 
fouillaient là-haut les profondeurs bleues, il 
roulait dans les sables de la plage, en simple 
chauffeur d'auto. La cérémonie terminée, il 
m'emmena dans sa voiture ; et, en attendant 
l'heure du banquet, ce jeune homme, pas très 
grand, comme un peu timide! fît halte chez 
moi. Je le pressai de me conter son survol de 
la Méditerranée.... « Eh bien! me dit-il, je suis 



GARROS. 129 

parti sans savoir si j'arriverais, et — j'arrivai. » 
Je ne pus d'abord tirer autre chose de ce 
nouveau msiis victorieux Icare. Je dus invo- 
quer gentiment, affectueusement, mes droits. 
N'étais-je pas l'auteur de l'inscription coulée 
dans le bronze qui décore le monument? Et 
puis, le cœur des poètes s'accroît d'enthou- 
siasme quand les héros de l'action les prennent 
pour confidents de leurs émotions. Et, un jour, 
ces émotions passent par la voix des poètes qui 
émeut et élève à son tour le cœur des foules. 
— Je dis cela et j'eus cause gagnée. Garros me 
conta sa belle aventure. 

Mais d'abord : — « Je sais, lui dis-je, par 
nos officiers du centre d'aviation, qu'ils consi- 
déraient votre entreprise comme aussi folle- 
ment que glorieusement téméraire. Je sais 
aussi quelles furent vos dernières paroles au 
moment de vous élancer au-dessus de la mer. » 
Le jeune homme sourit. Quel avait été son 
adieu à la terre de France? Voici. L'avion est 
prêt à prendre essor. L'appareil n'a pas de 
flotteurs, l'homme-oiseau ayant voulu sacrifier 
la sécurité à la légèreté et à la vitesse. Il 
prend place sur son siège de pilote : — « Adieu, 
Messieurs ! » 
Et comme une gentille petite cousine était 



130 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

venue assister à son départ, il la menaça du 
doigt en disant : « Sois sage ! » Et c'est en 
jetant ce mot, qu'il s'envola. Savez-vous rien 
de plus français, de plus simplement joli? — 
Ailé, héroïque et narquois, notre Garros! 

— Voyons, lui dis-je, vous avez quitté le 
sol : que pensez vous? 

— Je pense que mon survol doit durer cinq 
heures. J'ai de l'essence pour sept. Je porte 
deux montres en bracelets. L'une marque 
l'heure exacte et l'autre midi, au moment de 
mon départ; celle-ci me dira, sans m'obliger 
à un calcul, le nombre d'heures écoulé. Dans 
un ciel radieux et par-dessus la mer, je m'élève 
piquant droit sur Bizerte, Tout va bien; me 
voici à la hauteur et à quelques milles de la 
Sardaigne. 

« A ce moment, quelque chose se brisa dans 
mon appareil. A de certains signes, j'en eus la 
très nette perception : qu'allais-je faire ? Je 
décidai de me rapprocher de la Sardaigne pour 
atterrir si ma situation empirait et* si je pouvais 
me soutenir jusque-là. Je me disais d'ailleurs : 
peut-être vais-je pouvoir reprendre, avec quel- 
que raison de confiance, ma direction pre- 
mière? Voilà donc la Sardaigne qui se rap- 
proche, — et le salut, en cas de descente 



GARROS. 131 

forcée. Dois-je atterrir tout de suite ou tenter 
d'accomplir J a traversée de France en Afrique? 
Atterrir, c'est l'échec consenti. Poursuivre ma 
route, c'est, maintenant, la mort probable; c'est 
l'échec, mais sans mon consentement... je choi- 
sis ce dernier parti.... 

— En héros, dis-je. 

— Ma foi, non! se récria Garros, car voici 
ce qui se passa. La résolution étant prise par 
moi de poursuivre sur l'Afrique, je savais 
qu'elle était irrévocable. Je n'avais plus à la 
discuter. Et, avec elle, je sentis s'établir en 
moi la certitude absolue de la non-réussite : 
j'allais donc mourir. Et c'est alors seulement 
qu'une véritable détresse m'envahit; ce fut 
comme une faiblesse dans tous mes membres, 
la complète défaillance, la mort par avance. 
Et je songeais : «C'est idiot! Si je m'abandonne 
ainsi, la défaite devient plus que certaine! — 
qu'elle le soit, c'est entendu, mais qui sait? 
avec une chance peut-être d'échapper, si je 
fais tout pour réussir. » Et je me demandai 
ce qu'il fallait faire pour bien faire. Je conclus 
que je devais m'élever très haut afin de brûler 
moins d'essence et de rencontrer à ma marche 
une résistance moindre ; ce fut ce que j'exécu- 
tai. Alors revint en moi non pas la foi dans le 



132 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

succès, mais l'allégresse que donne l'effort 
loyalement tenté. 

— Le paysage? 

— J'ai du bleu au-dessus de moi ; au-dessous, 
des nuages blancs à perte de vue. Dans ces 
nuages, de temps en temps s'ouvre un trou; 
au fond de ce trou, du bleu : la mer. A quelle 
distance suis-je, en ce moment, de la côte afri- 
caine? je l'ignore. Mon détour vers la Sardaigne 
m'a coûté un temps précieux ; j'avais de l'es- 
sence pour sept heures. Mon essence s'épuise, 
je la mesure au temps écoulé depuis mon 
départ, je n'en ai plus que pour une heure — 
puis pour une demi-heure.... Et toujours, par 
les crevasses des nuages sous mes pieds, j'aper- 
çois le bleu implacable de la Méditerranée.... 
Tout à coup, au fond d'une de ces crevasses, 
sur le bleu, j'aperçois une raie noire, mince, 
courte.... comme un porte plume posé sur un 
tapis bleu : un torpilleur! 

« Je me sentis sauvé; je pensai qu'on venait 
à ma rencontre ; je descendis pour « me faire 
voir » ; et quand le torpilleur, m'ayant aperçu, 
eut viré de bord, cap pour cap, je m'élançai 
joyeux vers la côte, — et, peu de temps après, 
j'atterrissais, n'ayant plus qu'une infime quan- 
tité d'essence.... C'est tout... ah! non! i'ou- 



GARROS. 133 

bliais!... quand je visitai mon appareil, je trou- 
vai une pièce brisée dont une moitié était 
tombée à laSiier... l'autre moitié avait tenu par 
miracle ! » 

Garros se tut. Un moment j'admirai en silence 
(( mon héros ». C'était l'heure d'aller au ban- 
quet. J'eus à porter un toast à Garros. Je parlai 
des beautés de l'aviation, j'exaltai les aviateurs 
qui auraient un jour à servir en temps de 
guerre. Garros répondit, toujours simple, sou- 
riant, avec un charme étonnant d'extrême jeu- 
nesse, gamine et sans prétention. Et il trouva 
un mot que je vais citer, non pas pour m'en 
glorifier, mais pour mettre en lumière l'es- 
prit et la modestie d'un Garros. Il était très 
ému, ému aux larmes : « Je suifs très troublé, 
murmurait-il, et je ne sais comment répon- 
dre. Pardonnez-moi si je ne puis m'exprimer 
mieux : ... Jamais je ne suis monté si haut! » 

Il mêlait ainsi l'abstrait au concret, d'une 
façon délicieuse, avec la suprême courtoisie 
d'un prince français de la bravoure. 



MON VILLAGE 

Il est très doux d'être d'un village. Les con- 
citoyens d'une petite cité se connaissent tous 
ou presque tous. Je n'ignore pas que les com- 
mérages y sont parfois cruels et même dange- 
reux; qu'il y a, au village, des haines particuliè- 
rement aveugles, notamment quand la politique 
s'en mêle.; que les rivalités de petits commer- 
çants y sont parfois féroces; qu'il faut, quand 
on est d'un parti, ne pas fréquenter le cabaret 
où se réunissent ceux du parti adverse; — et, 
malgré tout cela, je dis qu'il est doux d'être d'un 
village, surtout si ce village n'a qu'un boulan- 
ger, qu'un boucher, qu'une épicerie, qu'un 
forgeron ; la vie alors y devient facile ; on n'a 
aucun moyen d'exciter les jalousies de métier; 
on est un client de tout repos, et l'on peut 
n'avoir pas plus de sujets de mécontentement 
au village que dans sa propre famille. Pour 
moi, je me suis toujours félicité d'être d'un 
village. J'y trouve des mains tendues qui sont 
rudes et bonnes; j'y rencontre d'atfertueuses 



MON VILLAGE. 135 

familiarités, inconnues des grandes villes. Au 
village natal, tel important personnage n'est 
que mos^ieu Pierre ou mossieu Jean; le mot 
mossieu indique une déférence gentille, et le 
prénom signifie qu'on est considéré comme un 
parent. On désigne son village en disant : 
« Chez nous )). C'est la patrie intime. L'autre 
est à tous et c'est un avantage, — mais celle-ci 
est à quelques-uns seulement et c'est un 
charme. 



Et puis, il y a le dialecte, le patois local. Cer- 
tains n'aiment pas ce mot : le patois; ils le trou- 
vent injurieux. Je ne partage pas leur senti- 
ment. Le patois de mon village m'est infiniment 
cher; d'abord, il sait dire un million de choses 
intraduisibles en tout autre langage, et qui ont 
aidé à la formation de mon intelligence; je 
leur en suis resté reconnaissant. Et encore nos 
patois n'ont jamais servi à exprimer des idées 
philosophiques ou compliquées ; ce ne sont 
certes point des moyens d'analyse ; ce sont des 
onomatopées primitives; ils ne rendent bien 
que le concret, les images, les bruits de la na- 
ture, le relief des objets; ils sont pittoresques, 
pas davantage, et c'est pourquoi ils nous enchan- 



136 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

tent. Us sont nourris de la sève des forêts, de 
la lumière du ciel; tel terme patois, transporté 
dans la langue française, l'enrichit ou l'enri- 
chirait d'une perle. Et si nos mères ont parlé, 
à côté de nos berceaux, le patois de notre vil- 
lage, alors il nous devient impossible de n'être 
pas attendri, charmé, séduit, dès que les sono- 
rités familières viennent à frapper notre oreille. 

Les marchandes d'herbes d'Athènes recon- 
naissaient, dit-on, à leur accent, un client pour 
être de telle ou telle bourgade du pays hellène. 
Je n'en suis pas surpris. Je connais des villages 
séparés du mien seulement par quatre ou cinq 
lieues et où sont employées journellement, 
avec un accent tout spécial, des locutions igno- 
rées des gens de « chez nous ». 

Je suis donc partisan de la survie des dia- 
lectes, à condition qu'on ne veuille pas, en les 
unifiant, les amener à disparaître, à se fondre 
dans une langue rivale de la langue nationale. 

Toutes ces réflexions me sont venues à 
l'esprit, l'autre jour, quand j'ai reçu pour la 
première fois un journal modeste, intéressant, 
émouvant même, qui s'imprime dans une bour- 
gade de mon département du Var, sous ce 
titre : La Feuille Pierre feitcaine. Cette feuille, 
écrite et illustrée à Pierrefeu, est adressée gra- 



MON VILLAGE. 157 

tuitemenl aux Pierrefeucains qui sont sur 
le front. Lês fondateurs ont adopté cette admi- 
rable idée, (qui appartient à M. Larteret, insti- 
tuteur à Saint-Seine-l'Abbaye, Gôte-d'Or), d'en- 
voyer à ceux de leurs amis qui se battent pour 
la défense de la grande patrie, des nouvelles 
de la petite. — « Que font-ils, que disent-ils, 
là-bas, dans mon village?. .. Qui sait si la viande 
a renchéri? si les raisins mûrissent? » Le Pier- 
refeucain s'interroge ainsi et la feuille de son 
village apportera la réponse. Elle lui en ap- 
portera bien d'aulres : « J'ai dansé, l'année 
dernière, avec Toinette ou Mariette, dans la 
salle Verte, sur la Grand'Place, d'où le regard 
domine toute la vaste plaine.... Que fait Mariette 
ou Toinette, en ce moment? » Et le petit journal 
raconte que la belle fille est rêveuse, qu'elle 
n'a pas cessé de songer à son beau danseur de 
l'an passé qui, maintenant se bat pour la 
France. Et, çà et là, le journal s'égaie d'une 
phrase ou même d'une page en bon et franc 
provençal. Et, bien sûr, lorsque dans la tran- 
chée, là-bas, La Feuille Pierrefeucaine arrive, 
les cent poilus de Pierrefeu la commentent allè- 
grement, répriment peut-être une douce envie 
de la baiser comme une lettre d'amour, parce 
qu'elle dit ce qui se passe dans « mon village », 



138 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

chez le barbier et chez le boulanger, dans cette 
petite grande famille que forment les gens de 
« chez nous. » 

Et comme ils en viennent naturellement à 
penser que Pierrefeu est en France, c'est d'un 
cœur plus ardent, d'un courage plus ferme, 
qu'ils se battront demain contre l'horrible 
soldat allemand; car, voyez-vous, ce que cha- 
cun défend, dans la grande patrie, c'est son 
village, sa maison, c'est Mariette ou Toinette. 



Et voilà pourquoi, bonne petite feuille de 
Pierrefeu, tu mérites d'être louée; et voilà 
pourquoi j'aimerais que chaque province eût sa 
gazette, mi-partie français et patois, qui s'en- 
volerait chaque semaine vers nos tranchées, 
portant à nos défenseurs le souvenir et même 
le gros baiser de Toinette. 



BLEU ET NOIR 

Bleu, c'est le ciel de notre Midi, tout rayon- 
nant, et miré dans la Méditerranée pareille à un 
miroir concassé, mouvant, dont les mille fa- 
cettes multiplient le soleil. Noir, c'est l'horizon 
de l'âme moderne, qui, au moment où elle 
rêvait paix et progrès intellectuel, se voit re- 
poussée vers les nuits primitives par un peuple 
féroce, armé des puissances scientifiques de 
l'industrie, et par un prince invraisemblable à 
force d'être antihumain. 

Jamais cette opposition du bleu clair et du 
noir profond ne m'est mieux apparue ni plus 
cruellement que ces jours-ci, au cours d'un 
petit voyage qui m'a conduit, convalescent, de 
Toulon à Saint-Raphaël. 

Nous avons dû nous arrêter d'heure en heure 
dans plusieurs bourgades, posées pittoresque- 
ment au bord de la grand'route, le long de la 
vallée de l'Aille, et sur les flancs des Maures, 
ces collines chargées de pinèdes et de châtai- 
gneraies. 



140 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

D'une de ces petites cités à l'autre, la route 
était un véritable enchantement des regards ; et, 
par les yeux, une paix physique pénétrait dans 
nos cœurs, jusqu'à la halte nouvelle où nous 
retrouvions, chez les amis qui nous y atten- 
daient, les terribles préoccupations de la 
guerre, les inquiétudes, les deuils.... On se 
quittait, et la voiture emportait de nouveau les 
voyageurs à travers les sites charmants, beaux 
de couleur, de lumière, tous différents, tantôt 
plaine, tantôt montagne, tantôt grève étince- 
lante et chantante ; car, dans le Var, les plages 
verdoyantes semblent des jardins suspendus 
en terrasse au-dessus de l'eau, ou parfois des- 
cendant jusqu'aux vagues bleues qui les bai- 
gnent et les caressent. Oui, jamais plus saisis- 
sant ne m'apparut le contraste entre l'inno- 
cence de la nature, qui comporte indifférence à 
nos agitations, — et la tourmente des- cœurs 
humains. Les forêts vivent étrangères à nos 
passions et nous les sentons pourtant frater- 
nelles, très près des sources perdues de notre 
vie initiale. Un grand repos moral nous gagne 
sous leurs ombrages. Les arbres sont des vivants 
sans malice et sans haine, et la lutte pour la 
vie n'est pas pour eux une occasion de proclamer 
leur droit de tuer; ils n'en éprouvent Miunn 



BLEU ET NOIR. 141 

orgueil; ils n'en font pas, à la façon d'un 
Bernhardi, une règle vénérable et choisie par 
eux; ils la subissent innocemment... en sorte 
qu'ils ne transmettent à la conscience humaine 
qu'un sentiment de résignation et de confiance. 
Ce sentiment s'emparait de nous chaque fois 
que, quittant un village, nous rentrions dans 
les libres paysages. Paysages incomparables 
d'ailleurs. Nature sauvage qui a les aspects 
d'une nature de luxe. Routes forestières qui 
semblent l'œuvre d'un architecte de parcs et 
jardins, chênes-lièges antiques, rugueux comme 
des caïmans, et qui, dépouillés par places de 
leur écorce, sont d'un rouge ardent qui flambe 
au soleil. Azur des vagues à tout moment 
entrevu à travers les pieds innombrables des 
pins sonores.... Et puis, c'est la rentrée dans 
un village .... « — Ah ! mon ami , cette guerre ! . . . 
je n'ai plus de nouvelles de mon fils depuis des 
mois.... » — « Moi, mon mari a été tué dès les 
premiers jours de la guerre. » — « Moi, mon 
frère ! » Et la vision de la consolante nature dis- 
paraît, chacune de ces douleurs devient la 
nôtre. On lui répond, puis on interroge, et, alors, 
en dépit de l'immense tristesse, on sent par- 
tout, toujours, l'espoir tenace, invincible. Le 
peuple des civils douloureux n'admet pas la 



142 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

défaite finale, il la sent impossible, il croit à la 
France nécessaire, car c'est elle V humaine par 
excellence. Non, le retour aux sauvageries 
primitives est un rêve démoniaque qui ne se 
réalisera pas!... 

Au milieu de notre voyage, un arrêt en 
pleine forêt, loin de toute agglomération, nous 
a conduits dans une maison isolée où j'ai vu et 
entendu une chose inoubliable. 

Nous nous arrêtions pour demander un verre 
d'eau, un fruit s'il était possible. Nous trou- 
vâmes là un homme qui vit en solitaire, culti- 
vant un carré de vignes où se dressent quelques 
pommiers et quelques pêchers. Il nous accueillit 
sur son seuil devant une table rustique, avec 
simplicité, nous offrit du vin et des fruits... 
refusa tout salaire et nous dit : « — Quelles 
nouvelles de la guerre ? » 

Ce qui nous frappait en lui c'était son grand 
air de sérénité. 11 semblait paisible, à la façon 
de la nature qui l'entourait.... 

— Et, lui dîmes-nous, vous vivez tout seul 
ainsi, toujours? 

Sans perdre son calme sourire, il répliqua : 
— Oh! non, j'avais un fils qui vivait avec moi. 
La guerre me Ta pris, mais il reviendra; voyez- 
vous, Monsieur, c'est un enfant si doux! si 



BLEU ET NOIR. 145 

bon! si brave! Il ne nous a jamais donné 
que de l'agrément, à sa pauvre mère et à moi. 
C'est un jeune homme comme il y en a peu. 
Je ne crois pas qu'on me le tue... je ne le 
crois pas.... Cependant, c'est possible... et 
alors.... » 

Il n'achevait pas. Ses yeux se levèrent sur 
les arbres, regardèrent le ciel sans affectation, 
s'y perdirent un moment, — puis revinrent se 
poser sur nous. 

— « Voyez-vous, Monsieur, si cet enfant 
était tué, je ne ferais pas comme d'autres pères, 
qui s'engagent, tout vieux qu'ils sont, pour 
venger le mort; non, je n'irais pas me faire tuer 
à mon tour; je ferais autrement.... » 

De nouveau ses yeux se détachèrent des 
nôtres, se levèrent vers de vagues horizons plus 
lointains que ceux qui nous entouraient. 

Après un silence, il reprit, d'une voix un peu 
basse, comme pour une confidence : 

— « Il doit y avoir un moyen de l'approcher, 
ce monstre... oui, il doit y avoir un moyen.... 
Un homme n'est pas toujours si bien gardé 
qu'on ne puisse l'approcher. . . je m'arrangerai .... 
Je suis pourtant un homme paisible, mais je 
m'arrangerai pour réussir et je vous assure que 
j'y parviendrai.... C'est une résolution que j'ai 



144 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

prise.... Voulez- vous emporter ces pêches-ci? 
Vous me ferez grand plaisir. » 

Voilà donc ce qui se pensait au fond des bois 
sauvages et tranquilles. L'homme avait toujours 
son paisible sourire, à peine un peu triste. 

Il nous tendit une main rude que nous prîmes 
en le remerciant de son hospitalité. 

— « Vous pouvez être sûr que si mon fils est 
tué, c'est moi, Monsieur, qui tuerai cet empe- 
reur Guillaume, le maudit du monde. » 

La simplicité de l'accent avec lequel furent 
dits ces mots avait quelque chose de solennel 
comme le désespoir muet de la terre elle-même. 
Nous sentîmes notre gorge se serrer et venir les 
larmes. Nous partîmes sans pouvoir répondre 
un seul mot à cette âme qui attendait sa dé- 
tresse. 



LES DEUX RACES 

Il y avait une fois deux jeunes hommes qui 
étaient frères. Cela se passait dans les temps 
les plus lointains, puisque leur père et leur 
mère étaient les premiers êtres humains qui 
eussent paru sur la terre. 

Le père racontait parfois à ses fils ses aven- 
tures, qui étaient extraordinaires. 

(( Pétri de limon, il avait été animé par le 
soufîle du Dieu créateur. Puis, une compagne, 
tirée de sa propre chair, lui fut donnée. Tous 
deux restèrent alors livrés à eux-mêmes, dans 
un magnifique jardin dont ils pouvaient, à leur 
gré, respirer toutes les fleurs et cueillir tous 
les fruits. Un seul des arbres du jardin mer- 
veilleux leur était pourtant interdit; ils ne 
surent jamais pourquoi.... Ils mangèrent du 
fruit défendu et de cela ils furent sévèrement 
punis : ils furent chassés du paradis et condam- 
nés à une vie de travaux pénibles, de maladies 
et de douleur.... » Adam ne s'expliquait et ne 
s'expliqua jamais cette condamnation. Il se 

iO 



146 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

plaignait amèrement de Dieu et à Dieu lui- 
même. 

— « Pourquoi m'a-t-il tenté et fait tenter par 
son démon et par la femme ? Puisque l'avenir 
lui appartient comme le présent, il connaissait 
par avance ma destinée. Il me l'a donc impo- 
sée ! » Et Adam ne trouvait pas que cela fût 
juste. Ses deux fils écoutaient ces propos, mais 
chacun d'eux en jugeait différemment. Abel 
plaignait son père mais il se disait qu'on a tort 
de condamner ce qu'on ne saurait comprendre. 
Gain sentait son cœur s'enfler de colère chaque 
fois que, devant lui, était prononcé le nom du 
Seigneur. 



Quand à la tendre Eva, elle n'agitait pas les 
problèmes. Elle se faisait de naturelles parures 
avec des fleurettes et mirait son charmant 
visage, ou souriant ou en larmes, dans l'eau 
des sources. Gela ne l'empêchait pas d'aimer 
ses enfants et d'y penser quelquefois. La femme 
et l'homme, étaient encore si imparfaits! Eve 
préférait Abel parce qu'il était beau. Le père 
préférait Gain qui était velu, fort et révolté. 

Gain pourtant accomplissait ses devoirs reli- 
gieux, mais jamais avec bonne Cfrâce. D'ailleurs 



LES DEUX RACES. 147 

il trichait, s'efforçant de tromper Dieu. Q-uand 
il brûlait, sur l'autel de pierre, la chair des vic- 
times innocentes, il en détournait avec soin 
une partie pour en faire sa nourriture. Il se 
repaissait volontiers de chair. L'odeur du sang 
lui donnait soif; il ne rêvait que pièges; il orga- 
nisait des trahisons compliquées contre tout ce 
qui vivait, inventant mille ruses pour s'emparer 
des quadrupèdes errants dans les bois, et des 
oiseaux du ciel. Il aimait à les voir souffrir et se 
débattre entre ses doigts épais. Quand il tortu- 
rait de la vie pantelante, il éprouvait comme 
une satisfaction de vengeance. Il lui semblait 
confusément qu'il faisait souffrir Dieu lui-même 
et il se sentait réjoui. 

Abel, lui aussi, trichait Dieu, mais c'était di- 
vinement ! Au lieu d'égorger sur l'autel les 
timides colombes que lui livrait son père ou 
son frère, il les baisait doucement sur les ailes 
et sur le bec, puis leur rendait la liberté en leur 
disant : « Retournez à Dieu, colombes!... On 
m'a dit qu'il veut vos souffrances et votre mort 
et que l'odeur de vos entrailles brûlées lui est 
douce, mais je n'en crois rien. Il est juste et 
bon; et quand il ne nous parait ni bon ni juste 
c'est, sûrement, que nous le comprenons mal. » 



Ii8 DES CRIS DANS LA MP.LÉE. 



Lorsqu'il avait ainsi prié, dans le secret de 
son cœur, Abel allumait sur l'autel de petits 
bûchers de branchettes odoriférantes, de feuil- 
lages aromatiques, dont la flamme s'élevait 
toute droite vers le ciel ; et la fumée qui fusait 
à l'extrémité de la flamme était aussi bleue que 
le ciel lui-même. Gain, de loin, l'apercevait et 
songeait : « Les fumées de mes sacrifices à moi 
rampent noires et lourdes sur la terre; on dirait 
que le souffle de Dieu les refuse et les repousse, 
tandis que celles des sacrifices d'Abel montent 
toutes droites et couleur de ciel. Dieu certaine- 
ment préfère Abel ; je suis donc la victime 
d'une grande injustice ». Et la jalousie rongeait 
son cœur. Et il se demandait sourdement si, en 
frappant Abel, avec une pierre ou une lourde 
branche, il ne le réduirait pas à n'être plus 
qu'un corps inerte, comme une de ces bêtes 
qu'il assommait pour son plaisir ; car aucun 
homme encore n'était mort sur la terre et les 
premiers humains ignoraient si leur mort était 
possible. Gain rêvait, et, dans son rêve, il 
inventait la mort de l'homme, celle de son 
frère. 



LES DEUX RACES. 149 



Gain était trapu, large d'épaules ; il avait des 
bras noueux et très longs; le cou très court; la 
tête massive, carrée; le front fuyant, les mâ- 
choires épaisses, les dents aiguës. Il marchait 
avec un balancement sans légèreté. Quand il 
regardait Abel, il s'étonnait de ne se trouver 
aucune ressemblance avec son frère. Abel était 
svelte; tous ses mouvements étaient aussi doux 
que fermes. Sa chair était lisse et blanche : 
Eve disait qu'il ressemblait à l'ange que Dieu 
avait placé à la sortie du paradis terrestre, armé 
d'un glaive flamboyant afin que la rentrée dans 
le paradis ne fût pas possible aux hommes. Cette 
ressemblance d'Abel avec un ange de Dieu 
importunait Gain. Il admirait Abel malgré lui, 
et c'était sa grande souffrance. 

« Les anges sont immortels, pensait-il. Nous 
verrons bien si mon frère est de leur race î » 

Et il attendit Abel, un soir, à la sortie d'un 
bois où le bien-aimé de Dieu était allé rendre 
visite à un nid de colombes. Gain, au moment 
où Abel passait devant lui sans le voir, leva la 
branche pesante dont il avait armé son bras 
aussi pesant qu'elle, et, il la laissa retomber 



150 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

sur le front d'Abel qui s'affaissa sans un cri, 
mais en murmurant de sa voix douce : « Oh ! 
mon frère! » Dans le même instant, une voix 
retentit dans le ciel; elle disait : « Gain, qu'as- 
tu fait de ton frère? » 

Et cette histoire est éternelle. Et ce cri, 
j'imagine que Guillaume II doit l'entendre dans 
les ténèbres de son cœur, jaloux de ses vic- 
times. Mais, comme Gain, il se dit : « Je peux, 
à ma volonté, faire mourir ce que Dieu voudrait 
voir vivre; il y a donc, au-dessus du monde, 
deux tout-puissants : Dieu et moi ! » 

Et il semble ignorer que les fins inéluctables 
de l'humanité s'appellent évolution et civilisa- 
tion par l'amour, et que le triomphe est réservé 
à la race d'Abel. 



AMOUR PRIME TOUT 

Le jour même où Bismarck, pour légitimer 
son agression de 1870, lançait sa fameuse pa- 
role : « La force prime le droit », cette formule 
de noire magie déterminait la future résistance 
4u monde aux ambitions de l'Allemagne. Posi- 
tivement, Bismarck sera l'auteur de la défaite 
des Teutons. Cette formule, forgée par le chan- 
celier de fer, est une lame empoisonnée qui, 
d'elle-même, s'est magiquement retournée con- 
tre l'Allemagne, et l'a blessée en pleine chair. 
L'Allemagne s'agite et parade comme cette 
Gamargo romantique, célébrée par Théophile 
Gautier, « qui danse un poignard dans le cœur », 
mais elle mourra pour avoir brandi la formule 
funeste, contraire à toutes les aspirations des 
peuples; et cette Allemagne vaincue par la 
force n'aura pas même le droit de protester. 
Elle a, d'avance, accepté son destin. 

En résumé, que rêve l'humanité? Un peu de 
bonheur, d'amour, de douce paix. Les hommes 
cherchent à s'installer le plus commodément 



152 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

qu'ils le peuvent sur ce globe où tant de forces 
obscures leur sont ennemies. Par l'intelligence, 
ils ont eu raison, en eux et autour d'eux, de la 
brute. L'homme est parvenu, en effet, à domi- 
ner toutes les bêtes et tous les éléments qui, 
de par la nature sans cœur, sont plus forts que 
lui. Les puissances brutes le rencontrent par- 
tout, armé de son adresse, de son intelligence, 
de son ingéniosité, puis de son génie, et enfin 
de sa bonté. 

Ce qui a fait la grandeur humaine, lentement 
mais magnifiquement accrue de jour en jour, 
depuis les origines, c'est, en réalité, la révolte 
de la raison et du cœur contre les forces élê- 
mentales. La grandeur de l'homme, c'est qu'il 
est L'idée-force contre le fait-force. 

Or, que proclame la formule du sinistre chan 
celier? Que le fait prime l'idée — et c'est le 
contraire qui est vrai : l'idée parvient toujours 
à dominer le fait, parce qu'elle crée tôt ou tard 
des faits humains dominateurs des faits élé- 
mentaux, parce qu'elle est incessamment géné- 
ratrice de puissances morales supérieures aux 
forces de la nature physique, à la Force comme 
l'entend l'Allemagne. 

Dire à l'humanité : la force yiimt le droit, 
c'était donc bien déterminer tôt ou tard la ré- 



AMOUR PRIME TOUT. 1.^5 

volte universelle, dans un monde qui aime et 
qui espère, qui sent et qui pense. Nous assis- 
tons dès aujourd'hui à ce spectacle merveil- 
leux : l'hum.anité entière se comprenant me- 
nacée dans ses destinées idéalistes, et se levant 
contre l'absurdité réaliste d'un peuple qui pré- 
tend contraindre l'âme et l'esprit humains à 
s'écraser devant lui parce qu'il est brutal ! 

Bismarck a des commentateurs en Teutonie, 
et des disciples; Maximilien Harden, par 
exemple. Que dit ce violent? 11 dit : « De- 
mandez au hêtre qui lui a donné le droit d'éle- 
ver sa cîme plus haut que le pin et le sapin, 
le bouleau et le palmier. Citez-le devant l'aréo- 
page que président les mâchoires édentées et 
pendantes. Dans le feuillage du hêtre retentira 
comme une tempête ce cri : « Mon droit, c'est 
ma force! » Ainsi, parla voix de leur coryphée, 
les intellectuels allemands osent se réclamer 
d'un phénomène brut; ils osent dire : « Nous 
nous comportons comme des végétaux; les 
végétaux, comme les bêtes, ont tous les droits 
que leur donne la force. » 

Jamais on ne vit plus parfaite aberration ! 

Et remarquons en passant que, même parmi 
les végétaux, comme parmi les bêtes, il existe 
des races bienfaisantes et des races nocives ; et 



154 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

que l'homme traite différemment l'hyène et le 
chien. Un article très curieux d'un inspecteur 
des forêts — M. de la Roussière — fait obser- 
ver au polémiste allemand que, dans la forêt, 
le vrai représentant de la force, c'est le chêne 
(robur); et celui-là, étant vraiment fort, 
« n'étouffe » personne autour de lui. Il est bon ! 
et sous son ombre les autres essences, surtout 
les timides, les moins robustes, tel le hêtre 
précisément, s'installent comme elles veulent. » 
Quand au hêtre — et ceci est plaisant — « il 
ne tient pas solidement au sol et les grands 
vents le mettent à bas! » Maximilien Harden 
a mal choisi son arbre! et il y a des arbres 
bienveillants à leur congénères! mais on ne 
peut pas tout savoir, même lorsqu'on est Alle- 
mand.... Laissons cela; l'erreur du fameux po- 
lémiste ne change rien au sens de son article : 
« un végétal, un arbre et un peuple ont, 
selon lui, tous les droits que leur confère leur 
force physique ». Eh bien, non; il y a beau 
temps que les hommes, pour leur vraie gloire, 
ont inventé des forces qui n'existent pas dans 
la nature, autour d'eux; qui sont nées d'eux, et 
qui se nomment : la justice (c'est-à-dire le droit 
des faibles), la compassion et la bonté, la sym- 
pathie humaine. Et ces idées et ces sentiments. 



AMOUR PRIME TOUT. 155 

en des temps où ils ne disposaient d'aucune 
arme, ont fait crouler des empires. Ce n'est pas 
par le glaive que l'Évangile a triomphé des 
lions, des tigres et des Césars, dans le cirque 
de Rome, c'est parce qu'il servait la loi d'évo- 
lution, la loi incoercible, grâce à laquelle 
l'homme des cavernes est devenu l'homme des 
cités. 

Le flottement des morales inventées par 
l'homme, leur diversité, leur imperfection, leur 
impuissance à se donner un fondement en 
dehors de la volonté des moralistes, perdent 
toute valeur d'objection si on les met en face 
de l'universel désir dont elles témoignent. 
Elles signifient que l'homme n'accepte plus 
pour modèles les hêtres ni les loups, ni les 
tigres, ni les Allemands! 

La grandeur d'un peuple n'est pas seulement 
dans l'organisation de ses forces et l'adminis- 
tration de ses richesses (kultur); elle est sur- 
tout dans ses puissances idéalistes, dans les 
efforts qu'il tente pour réaliser plus de justice, 
plus de bonté, plus de compassion. Et c'est à 
ces puissances-là, à ces puissances idéalistes 
seules, qu'est promis le monde. 

Sans doute, nous avons vu les formes reli- 
gieuses du christianisme perdre de leur ma- 



150 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

jesté et de leur influence, mais le christianisme 
essentiel n'a pas cessé de gagner des cœurs. Il 
est l'âme des civilisations modernes. Je ne 
crois pas beaucoup qu'il importe à un Dieu 
(si ce n'est a celui de S. M. Guillaume) d'être 
appelé Dieu des armées ou même tout simple- 
ment Dieu. Il lui suffît d'être appelé, même 
par des philosophes. Amour ou Charité. Or, 
sous ces 'noms, le Christ est adoré par l'uni- 
vers; il le dirige; il s'accommode même des 
socialismes exaspérés; il est compris et aimé 
dans tous les pays, sauf à Berlin. Et ne dites 
pas que ce miracle : la victoire initiale de 
l'Évangile sur la force, — ne se peut recom- 
mencer. Qu'est-ce, au bout du compte, que le 
Fils de l'homme? c'est un vaincu de la terre] et 
c'est le signe légué au monde par ce vaincu^ 
qui triomphe encore inscrit à jamais dans les 
pierres du Cotisée romain et au faîte de la 
Colonne trajane! 

Et enfin, instruit par l'histoire, l'idéal chré- 
tien, obéissant à la loi de défense, en présence 
d'une force brute qui s'arme des engins inven- 
tés par la science sans cœur ni âme, s'est armé 
à son tour, parce qu'il ne faut pas que révolu- 
tion humaine soit arrêtée par la démence d'un 
peuple. Le Droit, comme le Christ fustigateur, 



AMOUR PRIME TOUT. 1;>7 

vS'est donné des forces matérielles; le cœur et 
l'âme à leur tour ont forgé des épées, et, face 
aux ennemis, ils ont crié comme Jeanne d'Arc : 
« Boutons-les dehors! » car — remarquez-le 
bien — notre sainte Jeanne, c'est l'esprit même 
du Christ, c'est le Christ à cheval et armé pour 
la défense de l'amour! 

De deux lutteurs égaux, celui qui combat 
pour l'amour et le droit sera fatalement le vain- 
queur. Amour est la force suprême détermi- 
nante : Amour prime tout. 



MASQUES PLUS VRAIS 

QUE LES VISAGES 

Je viens de recevoir une lettre d'ami dont 
voici le sens : « Vous injuriez les Allemands. 
Pourquoi ? Soyez sûr que Guillaume est très 
renseigné sur la façon dont on parle de lui en 
France. Il lit Donnay et Richepin; il vous lit. 
Un journal allemand disait l'autre jour : « Des 
« membres de l'Académie française excitent 
« leurs lecteurs contre l'Allemagne à Paris et 
if à Bordeaux. » 

« Croyez-vous que vous convertirez Guil- 
laume aux idées d'humanité, de bonté? 

« Non! Alors? vous l'exaspérez inutilement. 
Je suis persuadé que le cri d'indignation sou- 
levé en France par le bombardement de Reims 
et l'écroulement de la cathédrale, a été cause 
de l'acharnement que le délicieux kaiser a mis 
et met encore à frapper de nouveau sur les 
ruines. Pourquoi vos cris de réprobation? Le 
silence serait plus fier et peut-être plus habile. » 



MASQUES PLUS VRAIS QUE LES VISAGES. 159 

En d'autres termes, ne parlons plus des Alle- 
mands! « Ne résistons pas au mal, » comme 
disait ingénument le grand Tolstoï. Mais ce 
n'est pas pour les Allemands que nous écri- 
vons. Nous n'avons pas à nous préoccuper de 
leur rage. Nous écrivons pour que nos défen- 
seurs sachent bien que nous n'ignorons pas la 
qualité de l'ennemi qu'ils ont devant eux. Tout 
est là. La plume aussi est une arme, et la con- 
damnation prononcée par les poètes porte quel- 
quefois très loin, dans le présent et l'avenir, le 
déshonneur des princes et des conquérants. 
C'est pourquoi sous le couteau de l'escarpe, 
nous crierons : « A l'assassin ! » jusqu'à épuise- 
ment de soufiQe vital. 

Or, en voici bien d'une autre ! J'ai écrit un 
petit poème en l'honneur d'un héros de qua- 
torze ans dont vous connaissez l'hisloire : les 
Allemands font prisonniers un garde-voie qui 
leur demande à boire ; un enfant qui passe va 
chercher dans un cabaret une chope de bière, 
et quand il la présente au Français, l'un des 
soldats bavarois la brise d'un coup de crosse ; 
l'enfant s'éloigne en courant... et revient bien- 
tôt avec une autre chope de bière ; alors un 
capitaine prussien, irrité, veut contraindre l'en- 
fant, qui se nomme, dit-on, Emile Desjardins, à 



160 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

fusiller le Français. Le petit Emile, comme s'il 
acceptait l'ordre abominable, prend le fusil 
qu'on lui met entre les mains et... fusille le 
capitaine ! 

Un ami me reproche d'avoir fait du prisonnier 
français un soldat blessé et d'avoir transformé 
la chope de bière en verre d'eau. 11 n'y a, dans 
ma version, qu'une erreur, grave mais répa- 
rable. Nous l'avons tous commise, paraît-il, y 
compris le ministre qui a ouvert dans nos écoles 
une souscription en l'honneur du petit Desprès, 
— c'est-à-dire d'Emile Desjardins. 

Mais le reste! Direz-vous qu'il importe aux 
Allemands de n'être pas accusés, dans ce cas 
particulier, d'avoir voulu contraindre l'enfant à 
fusiller un blessé? Quel souci de l'exactitude, ô 
bons Français, mes amis! Je dis, moi, que, 
même dans le cas où cette histoire n'eût pas 
été vraie, on aurait eu le droit de l'écrire! Un 
conte symbolique, une allégorie, ne sont pas 
des réalités, mais proclament des vérités; un 
conte destiné à flétrir les Allemands, pourrait 
être plus vrai qu'une histoire authentique, s'il 
ramassait dans un seul fait imaginaire toute 
l'ignominie d'un grand nombre de faits réels. 
Je suis persuadé que le diable n'existe pas tel 
qu'on le dépeint, non plus que les ogres, mais 



MASQUES PLUS VRAIS QUE LES VISAGES. 161 

les dépeindre comme dans les contes, c'est 
faire entendre, même aux plus petits enfants, 
que la méchanceté, la perfidie, la cruauté, le 
crime, — en un mot que le mal pour le mal 
existe et qu'il faut s'en défier et se défendre. 

Le mal est une abstraction. Des cornes^ c'est 
concret, cela se voit. Prêter au mal une forme 
de diable, ce n'est pas mentir... c'est faire com- 
prendre aux naïfs qu'il existe des êtres à forme 
humaine qui sont des monstres. 

Quand le génie populaire veut marquer à 
jamais ses admirations ou ses haines, il trans- 
forme un petit fait en légende. Il crée un sym- 
bole. Un symbole est une image irréelle qui 
rend plus sensible une vérité profonde. L'es- 
prit populaire excelle dans ces créations. A 
côté des évangiles, il y a les évangiles apo- 
cryphes que la tradition orale nous a apportés 
et qui, plus peut-être que les formules du caté- 
chisme, ont servi à propager dans le monde la 
morale chrétienne. 

Une de ces traditions nous montre un pauvre 
pâtre, au berceau de Jésus, prêt à tirer de sa 
flûte rustique un chant naïf, en l'honneur du 
petit enfant divin, — lorsqu'on annonce le cor- 
tège des rois mages. Le berger, confus, intimidé, 
se retire dans un coin de l'étable légendaire, 

11 



162 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

— mais la mère de Celui qui vient proclamer 
sur la terre le droit des faibles, des humbles, 
des déshérités, la vierge Marie, avant d'ac- 
cueillir l'hommage des rois, dit au pauvre ber- 
ger : « Approchez-vous, brave homme; tous, 
ici, nous vous écoutons. » Le berger obéit; il 
oublie la présence des puissants de ce monde 
pour ne voir que l'invisible royauté des cœurs 
doux et bons; — et les rois eux-mêmes Técou- 
tent, charmés. Que cela soit « arrivé » ou non, 
qu'importe ! Gela met en pleine lumière ce qui 
est arrivé réellement : le règne de l'idéal évan- 
gélique, bienveillance, charité, bonté. 

Dans un autre ordre d'idées, rappelez-vous 
la légende de Guillaume Tell. Est-elle assez 
populaire, cette histoire qui n'est, dit-on, qu'un 
simple conte ! Gessler, représentant de l'Au- 
triche dans le canton d'Uri, veut contraindre la 
libre Suisse à abdiquer ses fiertés devant l'or- 
gueil de son empereur, Albert I". Ge que Gess- 
ler imagine pour humilier l'Helvétie est tout 
à fait digne des Allemands d'aujourd'hui : il 
fait planter en terre une longue perche au faîte 
de laquelle il a accroché son chapeau. Tous 
ceux qui passent devant la perche doivent la 
saluer. Guillaume Tell s'y refuse — et comme 
il est habile archer, Gessler, cruellement, lui 



MASQUES PLUS VllAIS gUE LES VISAGES. 163 

dit : « On va placer sur la tête de ton jeune fils, 
une pomme que tu devras tenter d'abattre d'un 
coup d^ flèche. Allons, que ta main ne tremble 
pas ! Tu peux tuer ton enfant, et c'est ce ris- 
que-là qui sera ton châtiment! » Guillaume ne 
tremble pas ; il abat la pomme. — « Et si tu 
avais tué ton fils? » ricane Gessler. — « En ce 
cas, je t'aurais tué toi-même! » réplique hardi- 
ment Guillaume. Pour cette audacieuse ré- 
ponse, il se voit chargé de chaînes et emmené 
sur une embarcation, mais une tempête provi- 
dentielle bouleverse les eaux du lac. Guillaume 
Tell, délivré de ses entraves, s'enfuit et parvient 
à tuer Gessler, — tout comme, voici quelques 
mois à peine, le jeune Emile Desjardins ou 
Emile Després tua le barbare officier prussien. 

Ah ! comme il sera grand ! et comme je l'en- 
vie, même anonyme, le poète qui inventera de 
toutes pièces une vivante histoire où seront 
mises en pleine lumière d'immortalité, la 
cruauté et la fourberie de l'atroce Allemagne ! 
Qu'on nous donne un conte propre à exciter, 
au cœur des petits enfants de France, le mépris 
et la haine du Teuton perfide, espion, calcula- 
teur, fusilleur d'enfants et de femmes. Plus le 
conte sera invraisemble à force d'horreur, mieux 
il représentera la vérité ! 



LA MAIN GAUCHE 



Mon ami Jean d'Auriol est entré hier, en coup 
de vent, dans mon cabinet de travail... Je ne 
vous ai peut-être pas assez dit que Jean d'Auriol 
est un lettré, d'ailleurs licencié en droit, n'ayant 
jamais plaidé comme avocat, et en même temps 
un rustique, ne reculant pas devant une expres- 
sion « du gros grain » et salée; c'est un homme 
qui porte en lui, à mon avis, un joli bon sens 
populaire et l'intelligence sympathique des 
braves gens et des plus humbles. 

Enfin, si je le fais intervenir volontiers, 
c'est que je trouve souvent plus de sel et de 
saveur dans sa façon de s'exprimer que dans la 
mienne. 

— « Quel bon vent vous amène, lui ai-je dit 
hier, mon. vieux Jean d'Auriol? » 

Il alluma sa pipe sans façon, s'assit dans un 
fauteuil de paille (il aime les sièges durs) et 
répliqua : 

— Voilà. Savez-vous pourquoi Polichinelle a 



LA MAIN GAUCHE. 165 

deux bosses? ou plutôt comment est venue à 
l'esprit de ceux qui ont créé ce personnage de 
la comédie italienne, l'idée de lui prêter deux 
bosses, qu'il n'a, comme vous savez, jamais 
rendues. 

— Allez, mon ami d'Auriol, je vous écoute. 

— Pulcinella ou Polichinelle est Napolitain, 
spirituel, narquois, malicieux et voleur. Il avait, 
au début de sa carrière, un pantalon large, que 
débordait, à la taille, la chemise serrée et bouf- 
fante. Et les objets qu'il dérobait, il les mettait 
dans son sein, id est dans sa chemise, ce qui, 
peu à peu, lui constitua par devant une bosse 
permanente. Quand cette bosse de devant fut 
devenue partie intégrante de son personnage, 
on le gratifia d'une seconde bosse par derrière 
pour accuser son caractère de malin critique, 
car chacun sait que les bossus regagnent en 
vivacité d'esprit ce qu'ils ont perdu en beauté 
physique, par besoin ou de se défendre, ou de 
se donner des avantages compensatoires. 

— Compensatoire, ô Jean d'Auriol, est dou- 
teux!... 

— Fichez-moi la paix avec vos scrupules 
académiques, s'écria d'Auriol, en projetant au 
loin une énorme bouffée de sa pipe. D'ailleurs, 
vous me reprendrez sur d'autres vocables, car 



1GG DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

eelui-là est français quoique aussi lourd qu'un 
mot allemand! 

— Revenons à Polichinelle!... 

— N'y revenons pas, au contraire, je passe 
sans transition à lord Byron. Pourquoi ce poète 
romantique était-il d'humeur sarcastique? Parce 
qu'il était pied-bot. Il eût voulu être Antinoiis ; 
il en avait laissé échapper l'occasion dans le 
ventre de sa mère. Gela l'avait mis en mélan- 
colie d'abord et en fureur conséquemment. 

— Conséquemment?... Hum! 

— Oui, mon ami, sa 'fureur fut la consé- 
quence de sa mélancolie, ou (si vous voulez un 
style noble), sa mélancolie engendra sa fureur. 
Elle engendra autre chose qui lui fut plus utile, 
à savoir le désir quotidien d'être aimé et ad- 
miré des femmes. Il fit donc, parce qu'il était 
pied-bot, beaucoup de malheureuses que sédui- 
sit son génie exaspéré par son infirmité; — et 
celte tare, quand il eut épuisé la coupe des plai- 
sirs, le poussa à mourir en beauté, si bien qu'il 
alla finir sur les rivages de la Grèce, au moment 
011 ce pays, si beau dans l'histoire, tenta de 
reconquérir son indépendance. 

— Et alors? 

— Et alors, on pourrait prouver par beau- 
coup d'autres exemples que les bossus et les 



LA :MAIN gauche. 167 

pieds-buls, humiliés à tort par une infirmité 
qui, n'étant que regrettable, devrait être dédai- 
gnée par eux, — s'en préoccupent toujours, au 
contraire, et cherchent d'autant plus à dominer 
dans le monde, qu'ils ont moins apparence de 
triomphateurs. On ne sauraii imaginer, deviner, 
concevoir la quantité de coups de bâton qu'a 
valus au commissaire de police, à Guignol et à 
sa femme, la bosse de .Polichinelle ! Au fond, 
et toujours, quand Polichinelle cogne, c'est 
qu'il se venge. C.Q.F.D. 

— C'est entendu. Après? 

— Après? Connaissez- vous Mlle Z..., artiste 
dramatique? 

— Je la connais. Talent de premier ordre. 

— Elle a donné à Berlin des représentations 
théâtrales, et elle a été présentée au kaiser. 
Elle a vu sa main gauche. Demandez-lui-en des 
nouvelles. 

— Tout le monde sait que son bras et sa 
main gauche sont atrophiés.... 

— Tout le monde le sait, mais peu de per- 
sonnes les ont vus. C'est la vue qui en est sug- 
gestive. Cette main, il paraît qu'on ne peut la 
regarder sans un sentiment des plus pénibles. 
Toute petite, comme avortée, elle apparaît 
comme celle d'un autre^ d'un nain malade, tou- 



168 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

jours appuyée qu'elle est sur la poignée de 
Tépée impériale. Elle fait avec la stature du 
prince, avec son allure de haute arrogance, 
avec sa moustache forcenée, et, enfin, avec son 
autre main, qui n'est pas difforme, un contraste 
effrayant et qui explique tout. Elle dit : « Je 
suis la tare héréditaire, le signe évident de la 
déchéance d'une race. » Elle dit : « Celui que 
je déshonore ainsi physiquement ne pense qu'à 
moi; il me hait et je suis part de lui-même! 
aussi, voyez, je ne quitte pas la poignée de sa 
redoutable épée ; c'est là qu'il me place tou- 
jours, d'instinct, comme une menace. Et là, je 
dis : Prenez garde, tous! Je suis débile jusqu'à 
l'impuissance, et, cependant, je suis toute puis- 
sante, par la volonté du souverain qui me com- 
mande, que j'humilie et que j'inspire! Regardez 
bien! il rougit de moi et il me surcharge de 
joyaux qui ne parviennent pas à me masquer, 
et qui plutôt me dénoncent. Imaginez donc, si 
vous le pouvez, un Jupiter Tonnant, boiteux 
comme un Yulcain. Impossible, n'est-ce pas ? 
Et pourtant, c'est bien cela ; cet empereur omni- 
potent ne peut rien demander, aucun geste 
noble et fort, à sa main gauche. C'est la droite 
seule qui agira, mais il faut qu'elle fasse oublier 
l'autre; il faut que ce Jupiter-là soit si tonnant 



LA MAIN GAUCHE. 169 

et si étonnant qu'on ne pense plus 'au vilain 
membre dont les fées Carabosse le dotèrent. 
Et c'est pourquoi il enrage, et sa rage est de- 
venue redoutable. Il est pénible d'être un si 
grand prince et d'être estropié. Un pauvre 
bougre, d'esprit sain, s'accommode d'une infir- 
mité pareille, l'accepte avec simplicité et éner- 
gie, mais ce mauvais bougre-là, malade, méga- 
lomane, ah! mes enfants! il vous fera voir ce 
qu'on fait à cause de la main gauche, et ce 
qu'elle conseille à la main droite, car enfin il 
faut montrer ce qu'on est et ce qu'on vaut, 
lorsqu'on a Dieu pour copain et la certitude 
d'asservir un jour l'Europe. Alors, on devient 
quoi? le plus grand criminel de tous les siè- 
cles. Ah! mon ami! quel argument contre le 
pouvoir personnel ! Car enfin, en république, 
quand on veut changer de gouvernants on en 
change.... On en change rarement pour ne pas 
abuser de la liberté, mais tout de même, on en 
chanae, comme de chemise, à volonté. » 
Et Jean d'Auriol ralluma sa pipe éteinte. 



LE ROUGE-GORGE 

C'est un admirable petit être que tout le 
monde connaît, mais certainement sans se 
rendre compte de toutes ses qualités symbo- 
liques. 

Je l'ai aimé dés mon enfance; il fut un com- 
pagnon de mes jeux. Adolescent, je le retrouvai 
dans le livre de Michelet, YOiseau, et dés lors 
je rêvai d'être son poète. Cette ambition n'ayant 
rien de démesuré, je peux dire que je crois 
l'avoir réalisée. J'ai consacré au rouge-gorge 
plusieurs petits poèmes qui sont aimés des éco- 
liers, et qui leur ont appris que ce charmant 
oiseau, bien français, est à la fois un cœur vail- 
lant et une âme tendre. Oui, je le connais très 
particulièrement; oui, nous sommes des amis 
(le toujours; il a quelquefois frappé à ma vitre, 
aux soirs d'automne noirs, menaçants, lorsqu'il 
pressentait une nuit-d'orage. Je sais qu'il compte- 
sur la générosité de l'homme, sur l'hospitalité 
du plus pauvre bûcheron. Un rouge-gorge à qui 
j'ai donné asile, se sent chez lui très vite, car 



LE ROUGE-GORGE. 17! 

je connais des moyens sûrs déplaire à ce petit 
Sylvain. Et, au bout d'une heure de libre capti- 
vité dans mon cabinet de travail, l'hôte mignon 
finit par venir picorer sur mon papier blanc les 
vivantes lettres noires, à mesure qu'elles nais- 
sent sous ma plume, assez pareilles à des mou- 
cherons ou à des fourmis ailées.... 

Je vous répète que c'est une admirable créa- 
ture que le rouge-gorge. Son plastron rougeâ- 
tre, orangé, dit bien son caractère : c'est un 
être énergique et délicat, toujours prêt à se 
battre, — attaque et défense — et toujours prêt 
à se donner. Quel mystère! Pourquoi cet oiseau 
mignon est-il né duelliste? et pourquoi, en 
même temps, tout plein d'une tendresse vrai- 
ment « humaine »? A peine voit^il rougeoyer 
fleur ou fruit, sanglante arbouse ou rose pour- 
pre, qu'il vole au combat! Croyant rencontrer 
un de ses congénères il s'élance, brûlant de se 
mesurer avec lui. Pourquoi? Au temps des 
amours, sous les yeux de la dame désirée, on 
comprendrait. Il ne ferait qu'imiter toutes les 
autres créatures, mais c'est en toute saison 
qu'il s'offre au combat. Pourquoi? goût de la 
solitude? fierté? désir de prendre à toute heure 
une conscience nouvelle de sa force ? Je ne 
sais. Le vaillant se précipite; il faut que l'un 



172 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

des deux adversaires s'avoue vaincu, soit mis 
en fuite ; et ce fuyard tout à l'heure attaquera 
superbement un autre de ses congénères : 
« Voyons si, sur toi, j'aurai la victoire! » 

Je n'approuve ni ne désapprouve en ceci le 
rouge-gorge ; ses raisons m'échappent, voilà 
tout, mais je suis sur qu'elles sont nobles, 
comme celles d'un don Quichotte. 

Vous savez que c'est pour avoir voulu alléger 
les souffrances du Christ, détacher avec son 
bec une épine de la couronne affreuse au front 
du Crucifié, que le rouge-gorge est resté mar- 
qué d'une goutte du sang divin, comme d'une 
décoration sacrée. D'autres oiseaux ont essayé 
de lui dérober cette gloire, mais elle n'est qu'à 
lui ; et nul, désormais, ne la lui conteste. 

Je ne sais pas ce que pensent les Allemande 
du rouge-gorge. L'Allemagne d'autrefois, la 
sentimentale en laquelle nous avons cru, 
devrait lui sourire, mais l'Allemagne de 
Nietzsche ne doit avoir que mépris pour l'oi- 
seau sacré, dont l'idéal guerrier est comme 
nimbé de générosité et de tendresse. 

Notre alliée l'Angleterre a très bien vu 1 ame 
du rouge-gorge et elle la vénère. En Angle- 
terre, le rouge-gorge s'appelle Robin; il est 
célèbre pour avoir eu pitié de deux pauvres 



LE ROUGE-GORGE. 173 

enfants perdus dans les bois, qu'il recouvrit 
pieusement, après leur mort, de feuilles tom- 
bées, qu'avec son petit bec il arrangea douce- 
ment sur eux. 

Rien de mieux observé. Le rouge-gorge, au 
fond des forêts les plus solitaires, dès qu'il 
aperçoit une créature humaine, court à elle. 
Ici encore je dirai : « Pourquoi? » A-t-il faim ? 
Quelquefois; et alors il accepte la miette tom- 
bée du rustique repas d'un chasseur ou d'un 
bûcheron, mais souvent il ne manifeste aucun 
désir de prendre part au festin ; il s'approche 
pourtant et vous regarde. Son œil, perle de jais, 
profond, est d'une douceur infinie. La petite 
tète se penche, se tourne et se détourne, car 
lorsqu'un de ses yeux vous a vu, l'autre, à son 
tour, veut vous voir. Si vos gestes sont calmes 
et s'accordent aux siens, il viendra jusqu'à vos 
pieds ou tout prés de votre main.... Qu'est-ce 
donc ? Que veut-il ? Oh ! presque rien : un ins- 
tant, il veut être aimé de vous! Mystère ! Et c'est 
pour cet indélébile trait de son caractère que 
Robin est partout adoré des enfants. 

Or, écoutez. Un de nos confrères journa- 
listes, mobilisé, envoie du front des croquis 
de guerre à son journal. Et il conte ceci : un 
rouge-gorge est venu rendre visite à sa compa- 



174 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

gnie, dans une tranchée. Pendant que crépitaient 
les fusillades, il est venu, parmi les soldats de 
France, regarder, s'informer, et faire ses petites 
mines de tendre appel. Et les soldats de France 
se sont appelés l'un l'autre : « Viens donc 
voir! qu'il est gentil!... C'est qu'il n'a pas 
peur ». Et tous oubliaient la bataille pour 
admirer cet inconcevable mystère d'amour : le 
rouge-gorge/ Leur tendresse française compre- 
nait la tendresse humaine du petit être ailé au 
cœur saignant, aux yeux doux... Je trouve, 
moi, ce tableau incomparable, et d'une signifi- 
cation transcendante. Tous les soldats admi- 
raient et aimaient si bien, qu'à la fin, n'y 
tenant plus, l'un d'eux se détacha « pour allei^ 
prévenir l'officier \ » Et il criait : « Mon capitaine, 
un rouge-gorge! » 

Je voudrais bien savoir ce que, de cette très 
simple et véridique histoire, pense l'aigle idiot 
que Guillaume II porte sur son casque? Il 
n'en pense rien. D'autres genres d'oiseaux atti- 
rent son admiration. La mésange, par exemple, 
qui me paraît assez bien représenter l'âme alle- 
mande moderne. Cette fauvette de romance, 
au nom angélique et trompeur, a pour habitude 
de se percher, sournoisement, au-dessus d'un 



LE ROUGE-GORGE. 175 

oiseau, rossignol ou pinson, qui, la tête sous 
l'aile, dort avec confiance; et, brusquement 
d'un coup de son bec acéré, la perfide perce le 
crâne du kamarade et lui mange la cervelle.... 

— Allemagne/ Allemagne au-dessus de tout! 



LA MESANGE 

Quand j'ai pensé pour la première fois à faire 
de la mésange l'oiseau symbolique de l'Alle- 
magne, je voyais dans cette idée une trou- 
vaille. Ce que je savais de la mésange, je ne 
l'ai pas appris dans les livres; je l'ai étudié 
« sur nature ». J'ai possédé, dans mon adoles- 
cence, des oiseaux en cage; on m'offrit une 
mésange ; elle assassinait. A plusieurs reprises, 
je trouvai des morts, le crâne percé et san- 
glant, gisants au fond de la volière. Je soupçon- 
nai la mésange, tout en me disant : « C'est im- 
possible ! un oiseau d'aspect si pacifique, qui 
compose des lieds comme un petit Gœthe, qui 
est musicien comme Schumann, elle assassine- 
rait! quand les abreuvoirs et les mangeoires 
sont si bien garnis autour d'elle ! c'est impos- 
sible ! » Je l'épiai. Je lavis dans l'exercice de 
ses hideuses fonctions de bourreau. Lorsqu'un 
des hôtes de la volière se trouvait perché sur 
l'un des barreaux inférieurs, elle allait prendre 
place juste au-dessus de lui, d'un air innocent; 



LA MÉSANGE. 177 

et brusquement, d'un coup de son bec aigu, elle 
lui perçait le crâne et lui mangeait la cervelle. 
On a vu une seule mésange venir ainsi à bout 
de toute une volière. 

La mésange est une manière de monstre, 
('/est une race perverse. Pour des raisons que 
je dirai tout à l'heure, j'ai voulu avoir sur la 
mésange des renseignements ^complémentaires. 
Vvais-je lu ce qu'en pense Toussenel? peut- 
utre? En tout cas, je l'avais oublié-; j'ouvris donc 
V Esprit des bêtes, Ornithologie passionnelle, tome 
second.... Ah! mes amis! Quelle surprise et 
quelle âpre joie! L'ennemi y était dévoilé, son 
infamie proclamée, sa fourberie traînée au jour! 
Écoutez plutôt : « C'est le seul des oiseaux 
chanteurs », — ô Allemagne de Wagner! — 
« qui soit infecté du vice d'infanticide et de 
cannibalisme, le seul qui donne sur la charogne, 
le seul qui ait les pieds prenants, le seul qui 
thésaurise ! Ajoutez à cela qu'elle fait plus d'une 
ponte par an, malgré sa fécondité prodigieuse; 
qu'elle grimpe, qu'elle marche et qu'il. ne lui 
manque plus que de savoir plonger )> — ô Alle- 
magne des sous-marins ! — « pour jouir de la 
faculté de locomotion omnimode. Dites-moi 
maintenant dans quelle catégorie de mangeurs 
vous classeriez une échenilleuse qui adore le 

1-2 



178 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

suif, le chènevis » — ô Allemagne du pain KK ! 
— « le mollusque, l'abeille, la semence de 
charme... et la cervelle de rouge-gorge! Assu- 
rément, conclut Toussenel, jamais espèce n'a 
mieux mérité que celle-ci le titre d'ambiguë ! » 

Selon notre auteur, la mésange — ô Werther! 
ô Charlotte! — « est l'emblème de tous les 
essors subversifs qui peuvent dériver de 
l'égoïsme familial, affection légitime en son 
essence, mais atroce en ses subversions, qui 
sont, au premier rang : la peur de la misère, 
l'avarice, la rapacité, etc. » 

Ainsi, au début, vous avez l'Allemagne sen- 
timentale, celle qui s'attendrit sur le Roi des 
Aulnes et qui pleure adorablement sur les fian- 
cées mortes. Dans le principe, cette Allemagne 
maternelle thésaurise vertueusement et s'a- 
donne pour ses petits à l'honorable fabrication 
des andouilles et des confitures. Elle emplit ses 
greniers et ses coffres... mais, dit Toussenel, 
qui trésor a guerre a, et, en même temps que 
la mésange « est devenue riche, elle a été 
portée à considérer tous ses voisins... comme 
autant d'ennemis. Elle a été en proie à une 
inquiétude dévorante qui ne l'a laissée en repos 
ni le jour, ni la nuit. Les flâneurs les plus inno- 
cents et les plus pacifiques qui vivent au jour 



LA MÉSANGE. 179 

le jour, ne songeant qu'à aimer, ont cessé d'être 
pour elle, comme par le passé, d'aimables com- 
pagnons de plaisir. La peur d'être dépouillée 
par eux du fruit de ses épargnes lui a fait dé- 
couvrir dans leur troupe joyeuse une bande de 
brigands avides en quête de son magot. Puis 
elle a commencé par n'y plus voir que rouge et, 
dans sa rage aveugle, elle s'est ruée sur les 
espèces les plus inoffensives.... Alors, elle s'est 
mise à dépouiller les morts!... elle s'est enivrée 
de leur cervelle; et la soif du meurtre étant 
venue s'ajouter à l'autre, pour lui brûler le 
sang, elle s'est habituée au carnage, achevant 
tout ce qui souffrait, attaquant tout ce qui 
était faible, pénétrant dans le domicile de 
ses sœurs, pour massacrer leurs petits au ber- 
ceau. » 

Voilà. Et le pénétrant psychologue s'écrie : 
« Il n'y a parmi les oiseaux que ceux du diable : 
les Mésanges, les Corbeaux, les Pies voleuses ; 
et ceux du bon Dieu : les Rouges-gorges, les 
Hirondelles et les Bergeronnettes. Il y a aussi, 
dans le monde, des nations de proie, rapaces 
et avides, douées au plus haut degré du génie 
de l'industrie et du commerce anarchique ! elles 
ont semé bien des misères, versé bien du sang 
sur la face du globe; et leur cupidité sans frein 



180 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

a largement motivé les anathèmes de l'Église et 
les imprécations des âmes charitables ! » 

Voici maintenant, cher lecteur, les raisons 
qui m'ont fait rechercher ces renseignements 
sur la mésange. Mon article intitulé Le Rouge- 
Gorge a éveillé une émotion singulière. On m'a 
adressé de divers côtés un grand nombre de 
lettres qui parlent avec affection du vaillant 
petit oiseau symbolique. Même un homme 
d'État des plus considérables a pris la peine de 
m'écrirô pour être renseigné sur les origines de 
la légende. Et enfin, un artiste m'a annoncé 
son intention de conférer au Rouge-gorge une 
médaille symbolique qui sera certainement un 
des souvenirs les plus attendrissants de l'époque 
farouche que nous traversons (1). Or, cet ar- 
tiste, séduit par les apparences trompeuses de 
la mésange et ne connaissant rien de son carac- 
tère et de ses mœurs, m'a avoué qu'il était prêt 
à lui donner, dans son œuvre, le rôle qui ap- 
partient au seul Rouge-gorge. Halte-là, j'ai dé- 
noncé la traîtresse ! et j'en appelle à Toussenel. 

Glorifions le Rouge-gorge. Toussenel le 
nomme un des consolateurs du pauvre. Le 
rouge-gorge, dit-il, est plus vaillant et plus 

(1) M. Augis, joaillier à Lyon, a réalisé son gracieux 

projet. 



LA MÉSANGE. ixi 

généreux que le faucon! La couleur orangée 
de sa poitrine est celle de l'enthousiasme qui 
pousse en avant les chercheurs de vérités nou- 
velles. Il est remblême du dévouement et de 
la charité sociale; il arrive le premier à la 
charge contre l'infâme (l'oiseau de nuit), et 
meurt le premier en l'atlaquant, parce qu'il « a 
le besoin de jeter bas toutes les tyrannies! » 11 
se bat et meurt pour « la concorde et la li- 
berté ». Enfin, c'est l'oiseau favori de la Lor- 
raine ! Tous les héros de cette province « ont 
été élevés à l'école du Rouge-gorge. L'héroïsme 
implique, en même temps que le déploiement 
d'un courage surhumain, la grandeur du but 
collectif.... Jeanne d'Arc était du pays des 
Rouges-gorges ! . . . » 

Le chant du rouge-gorge est une fine et déli- 
cieuse mélodie; son appel de guerre un cli- 
quetis d'épées empruntées aux panoplies de la 
reine Mab. 

La mésange siffle comme la vipère. 



ILS " FAISAIENT LUMIÈRE " 
La mort du <( Gambetta » 

J'ai eu l'honneur insigne de rendre aux ma- 
rins du Bouvet j un solenneL hommage. 

Le public de Toulon était rassemblé dans le 
grand théâtre municipal; les autorités civiles 
et militaires étaient présentes. La musique des 
équipages de la flotte avait pris place à l'or- 
chestre. Sur la scène, seuls, des fusiliers ma- 
rins, clairons et tambours. 

Le poète, placé hors du cadre de la scène, 
n'était plus qu'une voix. Il lut un Hommage au 
Bouvet] et lorsque, par intervalles, il interrom- 
pait sa lecture, les clairons, appuyés par les 
tambours, faisaient entendre des sonneries en 
rapport direct avec le mouvement des strophes 
c'est-à-dire de l'escadre en route vers les Dar- 
danelles. Au départ, ce fut le branle-bas du 
matin] plus tard, le salut aux couleurs] puis le 
branle-bas de combat] — enfin les honneurs fu- 
nèbres^ lorsque le poète eut montré les femmes 



ILS " FAISAIENT LUMIÈRE ". 183 

grecques jetant, — du rivage, — des fleurs sur 
les eaux qui viennent d'engloutir le Bouvet. 
Beaucoup d'entre les marins du Bouvet appar- 
tenaient à des familles toulonnaises, et ce ne 
fut pas là une représentation de notre deuil, 
mais bien notre deuil même. Les marins, sur 
la scène, se détournaient pour cacher leurs 
larmes. « L'émotion de nos marins et soldats, 
m'écrivit le lendemain l'amiral gouverneur de 
Toulon, doit être une douce récompense pour 
le poète » ; et lés commandants du Gaulois et 
du Suffren qui ont conservé à la France leurs 
bateaux blessés, ont donné au poète une inou- 
bliable marque de leur sympathie.... 



Gomme elle est grande, notre marine fran- 
çaise ! Grande parce qu'elle est la plus matérielle 
des forces, animée du plus pur esprit ! 

De temps en temps, du sol de France, du 
flanc de nos villes maritimes, un fragment 
vivant se détache ; et, petite île flottante que 
gouverne l'âme de la patrie, il s'en va sur tou- 
tes les mers du monde porter notre pavillon, 
c'est-à-dire nos idéals de liberté et de justice. 
Ce morceau de la patrie, cet îlot qui la porte 



18i DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

avec lui tout entière, c'est le Navire, et partout 
où il se trouve, se trouve la France. 

Quand plusieurs de nos bateaux se rassem- 
blent dans quelque rade,. ils forment comme 
une miraculeuse cité qui étonne le regard et 
confond l'imagination. Sur des espaces d'eau 
qui étaient, hier encore, de libres déserts, voici 
que tout à coup se sont élevés de prodigieux 
édifices, chargés de peuple; ce sont des palais 
de rêve, tels, ceux que transportait la lampe 
d'Aladin. Chacun de ces édifices est même, à 
lui seul, une cité véritable où se rencontre, 
accumulé, tout ce qui est utile à la vie. Leurs 
superstructures se découpent, massives, sur 
le ciel ; leurs tours, d'aspect trapu, sont mena- 
çantes ; des fumées s'échappent d'eux, attes- 
tant que l'âme du feu leur est soumise. Mus 
par le feu, ces mondes en abrégé ont pour 
grand ennemi le feu lui-même. Une étincelle 
peut transformer en volcans leurs soutes qui 
regorgent d'explosifs. Ceux qui vivent dans les 
flancs et sur le pont des bateaux de guerre 
sont les familiers du péril et de la mort. Ils 
les voient tous les jours face à face, les mé- 
prisent et les oublient. Le cœur des marins 
n'est pas héroïque, non ; il est l'héroïsme 
même, sans phrase, coutumier et souriani ; il 



II.S •' FAISAIENT LUMIÈRE ". is , 

n'apparaît point par accès; il est continu, quo- 
tidien. C'est une habitude. Pour le marin, les 
temps de paix n'existent pas. Mrnie ou lemps 
de paix il est en état de lutte. 

Que de fois, dès l'enfance, j'ai poussé un cri 
de surprise heureuse, en voyant, de ma fenêtre, 
le matin, sur la vaste mer bleue où, la veille 
encore, rien ne remuait qu'elle-même, — notre 
escadre, archipel magnifique, s'étaler en bon 
ordre, pavois au vent. Elles étaient venues dans 
la nuit, les nefs formidables, sur l'eau bruis- 
sante qui absorbait le murmure des sillages; et 
c'était la France flottante qui, amoureusement, 
s'était rapprochée du continent maternel, France 
prolongée dans les espaces, à volonté, à l'in- 
fini ! spectacle grandiose ; réunion de chefs- 
d'œuvre du génie humain ; conquête des eaux, 
domination des éléments, asservissement de la 
mer sous la puissance du feu et du fer ; défense 
mobile, toujours en alerte, protectrice attentive 
des plus beaux idéal s humains. 



Un jour, — souvenez-vous! — le spectacle 
dépassa tout ce que peut rêver de plus somp- 
tueusement beau, l'imagination des hommes. 
Ce jour-là, l'escadre russe rendait visite à la 



186 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

France. Ces navires, îlots glorieux détachés du 
flanc de la lointaine Russie, entraient dans la 
rade de Toulon. Sur toutes ces îles, sur tous 
ces édifices voyageurs, un peuple de marins 
s'agitait en ordre, saluant, acclamant la France. 
Ils passaient devant l'escadre française qui ren- 
dait les saluts et les acclamations, dans la 
fumée guerrière des canons paisibles. Sur la 
splendide rade, la Russie évoluait. Elle entrait 
chez nous. On eût dit une Babylone errante 
dont les mouvements ondulés, savants et sûrs, 
changeaient par miracle la forme des rues sil- 
lonnées de petites embarcations pavoisées: rues 
liquides, toutes bleues et comme pavées de pla- 
ques de soleil miroitantes! Quel moment! Je 
me rappelle le flot des larmes joyeuses montant 
des cœurs aux yeux. Les miennes m'étouffaient. 
Mes confrères parisiens gouaillaient un peu. 
L'esprit boule vardier*' régnait alors en maître 
absolu : « Ah ! ces méridionaux ! où nous trou- 
vons sujet de verser un pleur, ils pleurent à 
torrents 1 » Paris n'admettait pas encore que 
les grandes émotions fussent « de bon goût » ; 
et puis il doutait : — « Qu'adviendra-t-il de 
tout ceci? en sortira-t-il une vraie alliance, aux 
jours où elle sera nécessaire? » Nous répon- 
dions : — « Croyez à la signification utile de 



Il,S '* FAISAIENT LUMIÈRE ". 1X7 

l'événemeiit présent. » Il me paraissait digne 
d'une joie éperdue,... je me disais : 

« Pour la première fois depuis 1870, la France 
n'est plus toute seule] » je me rappelais le mot 
de Michelet : « l'Allemagne craquera, pressée 
entre la Russie et l'Angleterre. » Et un espoir 
immense nous traversait le cœur. Nous atten- 
dions l'Angleterre.... Elle est venue. Aimons-la 
bien! Aimons toujours davantage notre marine 
et celle des Alliés.... Sous quelle protection 
combattent nos patients héros des tranchées ? 
Sous la protection des escadres qui ferment les 
horizons à l'Allemagne prudente, insolente et 
infâme. 

Non, ce printemps de 1915 ne fera pas pous- 
ser sur notre continent assez de fleurs, si nous 
voulons, selon l'usage des femmes grecques et 
de nos Bretonnes, jeter des fleurs en hommage 
funèbre sur les eaux mortelles qui ont englouti 
le Bouvet et le Gambetta. 



Le Gambetta ! je le vois, silhouette noire, sur 
le bleu moins sombre de l'espace, fendant, par 
une nuit printaniére, les eaux adriatiques, et 
marchant à ses destinées. Le torpilleur sournois 



188 , DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

le surveille, le suit. La guerre de guet-apeiis, 
de traquenards, vise en secret ce morceau de 
France.... La torpille, monstre des mers mo^ 
dernes, s'élance et l'atteint.... Tout sommeille 
à bord, sept à huit cents hommes. Tout à coup, 
le tonnerre formidable de l'explosion a retenti. 
Flancs crevés, le grand bateau s'incline.... Que 
ceux qui le peuvent se sauvent! J'ai sous les 
yeux une lettre d'un matelot rescapé, fils d'un 
de mes voisins ; il écrit : « Aussitôt des cris 
furent poussés de toutes parts. Plus de lumière; 
on tâtonnait pour sortir de la batterie où l'on 
dormait. Une minute après, une seconde déto- 
nation. Heureusement pour moi, je me trouvais 
tout près de l'échelle où est mon poste de cou- 
chage... Aussitôt, quelques officiers se trouvaient 
là., et, avec des lanternes électriques, ils 
nous faisaient lumièrel... Je réussis à monter 
l'échelle.... Le bateau allait couler... je me 
lance à l'eau.... » 

On s'est interrogé sur l'attitude des officiers 
du Gambetta. Pouvaient-ils se sauver? devaient- 
ils tenter du moins de conserver leur vie à la 
patrie qui avait besoin d'eux? — Se sauver, s'ils 
le peuvent, en pareil cas, sans doute les offi- 
ciers le doivent. Mais le peuvent-ils, tant que 
reste à bord un seul homme de l'équipage? Or, 



ILS ' FAISAIENT LUMIÈRE ". IXîi 

sur le Gambetta, l'équipage presque entier allait 
périr... Alors, que font les officiers accourus? 
une chose simple et sublime, que je n'ai vue 
encore signalée nulle part : ils éclairent la mar- 
che des hommes qui se pressent, tâtonnant au 
pied dés échelles, et ils « leur font lumière \ » 
Faire lumière, c'est le provenrahsme qui signifie 
éclairer] et, dans cette occasion, ce mot prend 
une grandeur digne des chefs glorieux. Ne 
vous semble-t-il pas les entendre dire à leurs 
hommes: — « Par ici, mes amis! attention! et 
vivement! » Songent-ils à eux? non. Us font 
lumière... et le bateau coule. 

Maintenant, quand on nous dira : « Que fai- 
saient-ils, les officiers du Gambetta, pendant 
que s'engloutissait ce morceau de France? » 
nous répondrons : « Ils faisaient lumière ». 

Et cette lumiére-là, l'horrible Allemagne ne 
peut ni l'allumer ni l'éteindre. 



POUR L'AVENIR 

Comme l'arbre tient à la terre par ses ra- 
cines, nous sommes rattachés à la vie par 
d'innombrables liens — qui sont nos projets, 
nos désirs, et les existences des êtres que nous 
aimons. Le temps se charge de couper nos rai- 
sons de vivre. Nos amis les mieux aimés une 
fois disparus, nous nous apercevons que nos 
activités s'alimentaient du sentiment que nous 
avions de leur présence. Ils étaient les témoins, 
tantôt réjouis, tantôt attristés, de nos efforts, 
de nos luttes, de nos défaites et de nos succès. 
Les satisfactions qui leur venaient de nous 
accroissaient les nôtres et nous poussaient à 
de nouvelles espérances. Eux partis, nous nous 
sentons véritablement diminués, moins ardents 
à vivre. Nous nous apercevons que notre vie la 
plus « quotidienne », la plus baiiale, prenait 
plus de force que nous ne pensions — dans la 
sève d'amitié, dans un touchant et inconscient 
altruisme. 

En ce moment précis de notre histoire, 



POUR L'AVENIR. \\n 

voyez, regardez en vous; vous connaîtrez com- 
bien il est vrai que nous vivons pour les autres 
et par les autres. Par une blessure ouverte, le 
sang de la France coule et coule en ruisseaux. 
Parents, amis, jeunes, vieux, combien en avez- 
vous perdus, depuis le début de la guerre! Des 
deuils innombrables nous accablent. Chacun de 
ces êtres que nous pleurons représentait de 
grandes espérances disparues avec eux. Nous 
voyons tout à coup que ces êtres, diversement 
aimés par nous, étaient les appuis de nos cœurs, 
et, à différents degrés, autant de raisons de 
vivre encore, de travailler encore, de vouloir 
et de lutter. Il nous semble par moment que 
le monde entier chancelle sur ses bases. Les 
colonnes du temple sont ébranlées. Un vent 
d'horreur en secoue l'architecture, comme il 
secoue, en mer, un navire dont on entend les 
membrures craquer. Les choses, les idées qui 
nous semblaient les plus solides, celles qui 
nous inspiraient le plus de sécurité, nous appa- 
raissent précaires, instables, vacillantes. On 
croirait que l'humanité tout entière est atteinte 
de démence. Demandez à ces millions de 
combattants s'ils ne préfèrent pas la paix à la 
guerre! Tous maudiront l'horreur des tueries et 
tous se ruent aux carnages avec emportement. 



192 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

Et tant de jeunesse périt, que ceux qui restent 
loin des champs de bataille sentent fuir hors 
d'eux-mêmes leur naturel désir de durer. La 
lîiort de tant d'êtres diminue tous les survi- 
vants. L'un d'eux, et des plus actifs, m'écrit : 
(( Nous perdons le goût de vivre. » Oui, et 
c'est qu'on meurt trop. Cependant, on vit 
encore et, malgré tout, malgré soi, on veut 
vivre encore. Des racines innombrables sont 
coupées sous l'arbre ; mais une lui reste, tenace, 
par laquelle il revit de la base au faite. Et 
quelle est cette racine? L'obscure volonté d'as- 
surer l'avenir à ceux qui viendront après nous. 
Pour la mère et le père, rien de plus simple 
que de vouloir heureux leurs enfants, — mais 
tel qui n'en a pas encore ou n'en eut jamais, 
éprouve obscurément ce sentiment de mater- 
nité ou de paternité qui protège les avenirs 
inconnus. 

Le jeune soldat de dix-huit ans qui prononce 
le mot France et meurt pour son pays, sert les 
lendemains de sa patrie, c'est-à-dire les enfants 
nés ou à naître ; il obéit ainsi à une loi plus 
impérieuse que tous les raisonnements, et que 
la nature nous impose. 

Une légende consacre cette pensée. La voici; 
mais dites-vous bien que les légendes sont des 



POUR L'AVENIR. 193 

images naïves destinées à faire entendre, même 
aux enfants, — les idées abstraites, les plus 
hautes. 

Un jour, comme il errait par la campagne, 
Jésus s'arrêta au bord d'un champ dans lequel 
un pauvre homme était en train de se cons- 
truire une cabane de planches et de feuillages. 
— « Homme, lui dit-il, que fais-tu là? — Vous 
le voyez bien, passant, je construis une cabane 
où je pourrai dormir à l'abri du vent et de la 
pluie. — Mais, dit Jésus, cette cabane ne durera 
pas longtemps. Le vent et la pluie mêmes la 
détruiront. — Elle durera autant que moi, et 
cela me suffît, dit l'homme. — Homme, dit 
Jésus, c'est là une pensée inhumaine. Quand 
on prend la peine de se construire un asile, il 
le faut établir de telle sorte qu'il serve, après 
nous, à d'autres hommes. Faute de prendre ce 
soin en vue des hommes futurs, jamais nous 
ne ferions rien de grand. Ceux qui ne sont pas 
nés encore seront nous encore. Attends, je vais 
t'apprendre à bâtir une demeure de pieri*e. » 
Et Jésus, qui avait été charpentier, se fit maçon 
pour un jour; et l'homme, ayant compris, lui 
rendit grâce quand Jésus le quitta pour porter 
ailleurs le sens d'humanité, le Verbe. 

Aujourd'hui, en 1915, par quoi tenons-nous 

13 



194 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

à la vie encore? Par le désir de ne la quitter 
que lorsque nous aurons vu assurés les avenirs 
de l'idée française ou du sentiment français. 
Et qu'est-ce que le sentiment français? Rien 
autre que le plus général, le plus simple, le plus 
rationnel et le plus religieux des sentiments, à 
savoir le désir de léguer à l'avenir un peu plus 
de paix, de sécurité, de justice et d'amour. Ce 
désir, instinctif au cœur des pères et des mères, 
devenu conscient et raisonné au cœur de tous, 
c'est la patrie française, c'est le pays paternel 
désigné par un féminin qui signifie maternité. 
C'est l'essence même du socialisme et, en même 
temps, du christianisme initial, dépouillé des 
superstitions et des erreurs. Oui, c'est pour 
mourir rassurés sur l'avenir du monde que nous 
voulons vivre encore un peu, jusqu'à voir 
l'aube naissante d'un « demain » que nous ne 
verrons pas. Mille de nos racines sont coupées, 
mais nous tenons encore à la terre par cette 
suprême espérance. Et c'est elle qui permet à 
la France de supporter sans défaillance l'abo- 
minable épreuve, la plus grande des cata- 
strophes qui aient été provoquées par l'homme 
depuis que l'humanité s'est mise en marche 
vers son but ignoré et beau. 



DE BONNES HISTOIRES 

Sous la surveillance d'un civil, une demi- 
douzaine de convalescents sont à la promenade 
par les routes qui traversent la chaîne des 
Maures, dans le Var. Le pays est incomparable. 
Sa beauté lui vient de la sauvagerie des végé- 
tations. Ce ne sont que forêts de pins d'Alep, 
de pins maritimes, de chênes-lièges. Les châ- 
taigneraies çà et là font, sur le flanc des col- 
lines vues de loin, de larges taches d'une 
verdure plus claire. Par endroits, on rencontre 
des vignes chères aux perdreaux: un chaume 
qui atteste la présence et le travail de l'homme 
parmi ces bois livrés à eux-mêmes. 

Dans ces solitudes si peu troublées, nos 
blessés, retour du front, jouissent d'une grande 
paix et s'entretiennent des choses de la guerre 
comme si elles leur étaient devenues très étran- 
gères. « Était-ce bien moi qui étais naguère au 
milieu de l'enfer des tranchées, dans le bruit 
des canons et des mitrailleuses? » Ainsi s'inter- 
roge chacun d'eux, et ils causent gaiement. 

— « Il nous en est arrivé une bien bonne, 
dit l'un; figurez-vous que nous allions à plu- 



196 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

sieurs, la nuit, faire une reconnaissance.... 
Nous étions dans un petit bois, nous avancions 
sans parler, tous du Midi, et ce silence nous 
était difficile, mais enfin il était commandé et 
nécessaire. Nous avions toutes les raisons du 
monde pour ne pas faire de bruit; nous espé- 
rions approcher de la tranchée ennemie assez 
pour voir s'ils y étaient nombreux, les Boches. 
Nous aUions donc comme des ombres. Un cra- 
quement de feuilles nous faisait passer un petit 
frisson... quand tout à coup, parmi nous qui 
marchions un peu séparés les uns des autres, 
un bruit singulier éclate, suivi d'un grand juron 
en provençal : « Gouquin dé sort î » Qu'est-ce 
que c'est? On s'arrête; on se rapproche... Devi- 
nez ce que c'était? Je vous le donne en mille, 
en cent, en trois? Qu'est-ce que c'était? Non, 
vous ne pouvez pas deviner. Un homme, un 
tambour boche, qui s'était écarté dans ce petit 
bois, je ne sais pourquoi ; et il était là avec son 
tambour, — pourquoi avec son tambour? — mais 
enfin il était là et nous avait reconnus pour 
des Français.... Tout le monde sait que la caisse 
des tambours boches est plate comme une ga- 
lette. Se voyant sur le point d'être pris, notre 
Allemand n'avait rien trouvé de mieux que de 
crever son tambour sur la tête de l'un des 



DE BONNES HISTOIRES. 197 

nôtres, « plouf! » qui restait là, stupide, avec 
ce collier autour du cou : « Gouquin dé sort!... » 
Vous voyez donc, mes amis, que, parmi ces 
féroces Allemands, il y en a qui comprennent 
la plaisanterie, ou, si vous préférez, la galé- 
geade. Elle est bonne, celle-là, hein! et si vous 
réfléchissez que ce tambour, que nous fîmes 
prisonnier, naturellement, portait des lunettes 
d'or, vous la trouverez encore plus drôle. » 

On riait. Un autre riposta : « J'en ai vu une 
meilleure. Mon ami Maurin, Marins, le fils d'un 
Maurin des Maures dont vous avez peut-être 
entendu parler, vit (j'étais là) venir vers sa 
tranchée une compagnie de perdreaux. Ce Mau- 
rin, digne fils de son père, est chasseur dans 
l'âme. Il tire dans le tas, un perdreau tombe et, 
tranquillement Marins va chercher son gibier.... 
La tranchée boche aussitôt se met à tirailler; 
Maurin ne s'en soucie pas plus que des pre- 
mières espadrilles qu'il a chaussées pour aller 
à l'école... Seulement deux balles l'atteignent, 
lui traversent les cuisses; il tombe.... Il faut 
aller le ramasser, lui, maintenant. Nous creu- 
sons dans sa direction une espèce de petite 
tranchée, et, le ventre contre terre, deux de 
nous rampent lentement dans ce sillon, qu'ils 
ouvrent et prolongent devant eux. Les balles 



198 DES CRIS DANS LA MÏ^LÉE. 

sifflent, écorchent la terre, font sauter les 
cailloux autour de nous.... Nous arrivons 
enfin.... « Marins! » Mais le camarade est éva- 
noui. On le réveille avec un peu d'aïguarden; 
et comme nous commençons à le traîner vers 
la tranchée française, voilà qu'il résiste en nous 
criant à voiœ basse : « Et mon perdreau ! 
n. de D ! » — C'est vrai, nous avions oublié le 
perdreau.... Nous retournâmes le chercher — 
et Marins en a mangé une aile.... Que dites- 
vous de celle-là ? » 

L'héroïsme de Marins impressionnait- les au- 
diteurs. Plus que le comique de l'anecdote, ils 
sentaient la grandeur du soldat. C'est pourquoi 
tous se recueillirent un moment. 

Et, pendant qu'ils se taisaient ainsi, sur la 
route, semblable à une avenue de parc, bordée 
et ombragée par des pins et des chênes-lièges 
centenaires, ils virent arriver une troupe 
d'hommes au teint clair, blonds pour la plu- 
part, vêtus de treillis, et qui tous portaient sur 
l'épaule un pic ou une pioche. 

— Tiens! des prisonniers allemands! 
Ils marchaient sous la garde de soldats français. 
Seul, un d'eux, un gradé, portait l'uniforme bava- 
rois. Tous les autres avaient de grands chapeaux 
de jonc, pour s'abriter contre le soleil de France. 



DE BONNES HISTOIRES. 199 

Ils passèrent, muets, devant le groupe de 
nos convalescents. Ils étaient une centaine ; 
leur piétinement de troupeau était flou dans la 
poussière. Ils passèrent, leurs gardiens salués 
et rendant le salut... et l'escouade de ces pri- 
sonniers, employés à débroussailler les forêts 
des Maures, s'éloigna vers son baraquement.... 

Alors, un des convalescents dit avec gravité : 
« C'est drôle, je hais ces Boches; ils m'ont mal 
arrangé et je leur ai fait le plus grand mal pos- 
sible... eh bien, à les voir comme ça, dans leur 
costume d'ouvriers, je n'ai vu que des hommes 
à plaindre et je n'ai plus senti ma haine.... » 

— « Je comprends ça, dit un autre; moi, 
là-bas, au front, il m'est arrivé plusieurs fois, 
d'en tenir un au bout de mon fusil, mais un qui 
ne me voyait pas pour se défendre, qui ne se 
méfiait pas ou qui, même, était sans arme. 
Eh bien, dans ces occasions-là, je n'ai jamais 
pu tirer dessus. Je sais bien que c'est une faute 
de soldat, mais je l'ai commise. C'est bête, 
c'est comme ça. » 

— « Mon vieux, cette bêtise-là, c'est notre 
faiblesse et notre force ; c'est le germe des paix 
futures; c'est l'espoir du monde, qui nous aime 
pour ça; vois-tu, c'est la France. » 



LA POESIE PATRIOTIQUE 

Ce fut de^ tout temps ma conviction que la 
poésie, je veux dire l'idée et le sentiment expri- 
més en langue rythmée et rimée, a, sur les 
publics populaires, une extraordinaire puis- 
sance; qu'est-ce après tout que la Marseillaise'^ 
un cri poétique ; l'élan rythmé de l'unanimité 
patriotique. La phraséologie du temps où elle 
fut écrite n'a rien de réaliste; la Marseillaise 
enlève parce qu'elle surélève, même par le pom- 
peux suranné des vocables. 

Les poètes, naguère encore, dédaignaient les 
sujets généraux, nationaux; ils ne se souciaient 
pas, ou paraissaient ne se point soucier, de la 
pensée collective; chacun d'eux, et ils sont 
légion, ne nous contait, le plus souvent, que ses 
peines personnelles, ses joies et chagrins 
d'amour, ses mélancolies, ses sensations sur- 
tout; les rimeurs affirmaient que la poésie est 
un art réservé à une élite orgueilleuse ; et ne pas 
penser ainsi avec eux, c'était un peu se vouer 
au dédain des purs esthètes, qui haussaient les 



LA POÉSIE PATHIOTIQUE. 201 

épaules lorsqu'on leur répétait le conseil du 
grand et généreux Sully-Prudhomme : 

Laisse à travers ton luth souffler le vent des âmes, 

Et tes vers flotteront comme des oriflammes, 

Et comme des tambours rouleront dans les cœurs. 

Aujourd'hui, tous, nous avons ajouté à notre 
lyre, selon le mot de Victor Hugo, une corde 
d'airain. Le mot patrie a repris tout son sens; 
les stylistes ne craignent pas de reconnaître 
que France rime, sans déshonneur, à espérance. 
Partout où passent la douleur et la mort, — 
hélas! banales pourtant, — il n'y a plus de 
banalité ! Tout se grandit à la hauteur de l'hé- 
roïsme de nos défenseurs. 

Pour ma part, j'ai donné, la semaine der- 
nière, au Grand-Théâtre de Toulon, une confé- 
rence au profit des œuvres de guerre. Confé- 
rence, est-ce le mot propre? Disons plutôt que 
j'ai lu, en les commentant, une série de poèmes 
rangés sous ce titre : la Guerre infâme. Infâme, 
c'est bien, n'est-ce pas, la guerre telle que la 
font les Allemands. J'ai dit nos douleurs, nos 
espoirs, notre foi indéfectible, les crimes de 
l'ennemi, les nouvelles vertus françaises; et, 
trois heures durant, plus de deux mille audi- 
teurs ont écouté des vers auxquels ils ont 



202 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

répondu par des cris de sympathie généreuse. 
Loin de rebuter les auditeurs, la forme poé- 
tique dans laquelle je présentais les émotions 
de nos soldats, de nos frères liéroïqu-es, leur 
paraissait évidemment la forme nécessaire. En 
surélevant le sentiment, elle le rendait plus 
semblable à celui qu'ils portaient dans le secret 
de leur cœur. A de certaines heures, il y a du 
sublime au fond de nous tous; mais une sorte 
de pudeur l'empêche de s'avouer; on crain- 
drait, d'ailleurs, de paraître un peu gauche en 
le montrant ; on a peur du contraste entre ce 
que; par occasion, on éprouve de grand, et la 
nécessité d'être simple ou même vulgaire, que 
nous impose la vie ; mais si le cri poétique ose se 
faire entendre autour de nous, et nous appelle, 
tout change ; on consent alors à montrer quel- 
que élévation. Voyez le moment où, dans une 
salle de théâtre, retentissent les premières me- 
sures du chant national. Les spectateurs sont 
transfigurés ; un frisson passe ; les larmes mouil- 
lent les yeux. On se croirait dans une église. 
Ces hommes communient entre eux dans le 
même amour d'une même chose idéale et plus 
vraie qu'une réalité physique. Le souffle de la 
poésie vient de passer sur la foule. Le lyrisme 
longtemps méconnu vient d'avoir sa revanche. 



LA POÉSIE PATRIOTIQUE. . 20:^ 

J'avais, pour ma conférence du Grand-Théâtre 
de Toulon, groupé sur la scène des enfants et 
des jeunes gens d'un côté; de l'autre, une 
France et une Alsace allégoriques, entourées 
des nations alliées. Le poète lut sa Lettre aux 
Ecoliers. De temps à autre, l'un d'eux sortait du 
rang et donnait la réplique. Cette figuration 
poétique, répondant aux réalités de l'heure, 
provoqua beaucoup d'émotion. 

A ce moment retentirent des sonneries de 
clairons lointaines, de lointains bruits de guerre ; 
et une jeune fille et une jeune femme nous 
dirent avec talent : V Alsace retrouvée. Je sen- 
tais, devant nous, un public livré, sans critique, 
aux douceurs d'aimer les avenirs promis à l'hé- 
roïsme, au dévouement et à la patience de la 
France. 

Enfin, hommage fut rendu aux marins du 
Bouvet. Voici comment : 

L'amiral préfet maritime, gouverneur de Tou- 
lon, avait bien voulu mettre à la disposition de 
notre œuvre la musique des équipages de la 
flotte — qui prit place à l'orchestre ; et un 
certain nombre de marins, plus douze clairons 
et tambours, se groupèrent sur la scène. 

Ce fut la troisième et dernière partie de la 
conférence. Le poète se plaça de façon à ne 



204 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

pas être un personnage sur le théâtre, mais 
seulement une voix dans l'espace. Dès que fut 
annoncé le titre du poème : « La mort du Bou- 
vet » les clairons sonnèrent le branle-bas du 
matin. La voix du poète impersonnel récita les 
strophes qui montraient l'escadre des Alliés en 
route vers les Dardanelles.... Lorsque, dans le 
poème, elle salua du large les rivages hellènes, 
les clairons sonnèrent pour les couleurs.... 
Yoici l'escadre dans le détroit.... Le Bouvet 
rencontre la mine fatale; les vedettes accou- 
rent, recueillent blessés et morts qu'on trans- 
porte à bord des navires-hôpitaux; alors, sur la 
scène, les clairons sonnent, les tambours rou- 
lent; ce sont les honneurs funèbres. Dans le 
poème, les femmes grecques allument des 
feux, brûlent des encens qui fument vers ce 
ciel impassible qui a vu le vol d'Icare; elles 
jettent des fleurs dans ces flots bleus qui ont 
vu la gloire de Salamine. Les tambours, sur la 
scène, battent aux champs.... 

Nous n'avons plus devant nous les planches, 
le plateau d'un théâtre; nous croyons voir le 
pont d'un des bateaux de notre escadre. Subi- 
tement, la musique des équipages de la flotte 
attaque la Marseillaise. La salle entière est de- 
bout, d'un élan. Et comme le poète n'est plus 



LA POÉSIE PATRIOTIQUE. 206 

pour rien dans cet effet de réalité idéalisée, il 
peut dire que cela est aussi beau que simple. Sur 
la scène, après leur sonnerie finale, on a vu les 
clairons se détourner, essayant de' dissimuler 
leurs larmes. C'est ainsi que Toulon, directement 
frappé dans ses affections de famille par la dis- 
parition du Bouvet, a rendu un solennel hom- 
mage à ses morts héroïques ; et je dis que les 
« moyens de la poésie » ont quelque chose de 
vraiment sacré. Il l'a bien compris, le marin 
qui, ce matin, m'envoie copie d'une lettre 
écrite par son fils échappé à la catastrophe du 
fJon-Gambetta. Cette lettre, il me l'envoie parce 
qu'il sait que la plus belle mission du poète 
c'est de glorifier l'héroïsme et de le siis(M*ter 
en le glorifiant. 

Le vrai lyrisme, c'est, dans la voix d'un seul, 
l'âme de tout un peuple. 



LES TROIS VICTOIRES 

. FRANÇAISES 

L'Allemagne, virtuellement, est vaincue. 
Nous avons remporté sur elle trois formidables 
victoires. 

La première : nous lui fîmes croire, sans 
avoir voulu la jeter dans cette erreur, que nous 
avions poussé la classique légèreté française 
jusqu'à l'inconsistance, jusqu'à la déliques- 
cence. Indiscipline sur toute la ligne. En poli- 
tique, en littérature, en art, absence totale 
d'unité. Notre armée nationale ne pouvait que 
reproduire les vices de la nation civile. Il faut 
avouer que jamais nous ne fîmes le moindre 
effort pour donner à penser au monde que nous 
étions, au fond, des croyants et des enthou- 
siastes. Nous jugeant affaiblis au point d'être 
incapables d'une résistance sérieuse, ces vail- 
lants Teutons choisirent leur moment, et, par 
millions, tombèrent sur cette méprisable France, 
à travers la chère Belgique qu'ils ont traitée 



LES TROIS VICTOIRES FRANÇAISES. 207 

comme, selon eux, un grand peuple doit en 
en traiter un petit : égorgement, incendies, 
viols, assassinats, — en passant. 

La France, diplomate sans le savoir ni l'avoir 
voulu, remporta donc sur la diplomatie alle- 
mande une première, incontestée et merveil- 
leuse victoire, lorsqu'elle accueillit avec un 
héroïsme narquois et sublime, l'ours allemand. 
« Tu me croyais décadente? Je suis renaissante. 
Immorale? J'ai toutes les vertus! Faible? Je 
suis forte! Désunie? Je proclame l'union sa- 
crée ! » Elle a fait danser l'ours au chant de la 
Marseillaise. 

Deuxième victoire : celle de la Marne. Celle- 
ci, l'admirable Joffre la voulut, la prépara, com- 
bina, — toujours en silence, — selon sa ma- 
nière. Il attira l'ours sur un terrain à sa conve- 
nance ; la bête y rencontra deux chasseurs im- 
prévus, Maunoury et Galliéni; et quand Tours 
essoufflé eut renoncé à venir bouleverser la 
ruche du monde, bourdonnante d'activité et 
toute pleine du miel des esprits, qui s'appelle 
Paris; quand la brute allemande se fut retirée 
dans les champignonnières et les cavernes 
repérées depuis longtemps par sa prudence, 
Joffre l'y emprisonna et lui passa un anneau 
dans le nez. 



208 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

Soyez sûrs que l'anneau est en place ; on le 
rive à cette heure. On tient l'ours par le mufle. 
Le généralissime, quand le temps sera venu, 
tirera hors du terrier le fauve honteux, en 
halant sur la chaîne. Hoch ! Ce sera un beau 
spectacle; et nous le verrons, et nous assis- 
terons à la suprême danse de l'ours. 

La troisième victoire est le couronnement 
des deux autres ; et c'est elle qui amènera le 
triomphe définitif, parce qu'elle l'a rendu dési- 
rable au monde entier. Elle consiste en ceci, 
que nous avons pu, avec des enquêtes bien 
conduites, nettes et probantes, déshonorer la 
culture allemande. C'est la revanche (complète 
dès aujourd'hui, celle-là !) de notre France, que 
l'Allemagne prétendait corrompue, contre la 
corruption masquée de science, et qui est la 
pire des corruptions; contre la félonie, l'hy- 
pocrisie, la fourberie, l'ignominie, la bassesse, 
la cruauté, la férocité, la rapine, la luxure, 
l'ivrognerie, l'infamie enfin (les vocables man- 
quent) du peuple honteux qui ose se réclamer 
de Kant et de Gœthe et qui a droit seulement 
à la gloire de son Nietzsche. Nietzsche, méga- 
lomane, épileptique, mourut de rage orgueil- 
leuse, par impuissance de concevoir la bonté 
chrétienne et la générosité française ! 



LES TROIS VICTOIRES FRANÇAISES. 209 

Et aujourd'hui il n'est pas un peuple au 
monde qui ne traite les marins allemands de 
pirates, les soldats allemands de barbares et 
Guillaume II de bandit couronné. 

11 s'ensuit qu'avec raison le monde entier 
se sent menacé dans la noblesse de ses aspira- 
tions et dans la sécurité de ses demeures, dans 
la paix de ses foyers, dans la jouissance des 
quelques pauvres biens que l'homme est par- 
venu à se créer sur la terre, en dominant la 
m*atiére, en soumettant les éléments, et en fai- 
sant, des choses du cœur, des affections fami 
liales, la raison de ses efforts et la fin même de 
ses travaux. 

Le monde se comprend menacé par une 
nation très une, qui, avec l'approbation de ses 
intellectuels, proclame que la guerre sans pitié, 
l'incendie, l'assassinat, le viol et la cruauté, 
ses moyens de conquête, sont l'expression d'une 
culture qu'elle comipte lui imposer. Ainsi me- 
nacé, le monde se défendra; il se défend. L'Al- 
lemagne a même les neutres contre elle. Elle est 
pressée sous le mépris du monde. Elle périra. 

Le simple bon sens des peuples est contre 
elle. La sagesse des nations est contre elle. Elle 
l'a offensée et bravée. Elle n'échappera pas à la 
ruine qui est imminente. 

u 



210 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

J'ai entendu le grand historien Michelet dire 
un jour : « Si le mal l'emportait sur le bien, le 
monde finirait. » Rien de plus clair. Les forces 
malignes sont destructives de toute vie. Tout 
organisme ne consent à persister, à se perpé- 
tuer, que parce qu'il éprouve des satisfactions 
qui compensent les peines. Or, le monde évolué 
que nous sommes, ne goûte ses meilleures 
joies, celles qui doMient envie de durer, il ne 
trouve ses raisons de vivre que dans une haute 
moralité ,dont l'Allemagne est la négation 
effrénée. L'Allemagne elle-même s'est con- 
damnée à mort. La vie veut vivre. L'instinct de 
conservation du monde vomira ce poison : 
l'Allemagne. 



OHEÎ GUILLAUME! 

J'ai reçu de Paris la lettre que voici : 
« Mon cher ami, enfin, nous avons vu les 
zeppelins sur Paris. 11 était temps. On finissait 
par ne plus y croire. Eh bien! ils existent. Il 
m'a été donné d'en regarder un . 11 a passé au- 
dessus de ma tête et j'ai souhaité de le voir 
incendié et qu'il me coiflat de sa vaste carcasse, 
non que j'eusse le désir d'être tué, — car je tiens 
à la vie — mais pour qu'il fût anéanti. Oui, je 
tiens encore à la vie, bien que j'aie ton âge 
avancé, mon vieux (mille excuses), et sais-tu 
pourquoi j'y tiens? Pour voir la fin de la guerre 
infâme, pour aucune autre raison, je te jure. 
J'ai assez de bien des choses, mais le spectacle 
de l'héroïsme de notre France est si merveil- 
leux, si enlevant, générateur de tant d'énergies 
inattendues, de tant de vertus incroyables, que 
moi, l'ancien sceptique, je tiens à me remplir 
le cœur et les yeux de ces visions réconfor- 
tantes, et je veux pousser un jour, avec le 
monde entier, le cri de triomphe, le cri de 



212 DES CRIS DANS LA MELEE. 

délivrance, le cri du droit sauvé, du bon sens 
vengé, de la charité et de la saine raison triom- 
phantes . 

(( Donc, j'ai vu un zeppelin survoler Paris. 
Quel dommage que tu n'aies pas été à mes 
côtés, sur le toit de ma maison, quand cette 
noire forme monstrueuse naviguait au-dessus 
de la Seine, comme un navire paradoxal. 

« D'abord, nous fûmes réveillés, vers une 
heure un quart, par des sonneries de trompe 
et de clairon. Impression bizarre. Je pensai 
aussitôt à la trompette de Josaphat. J'ouvris ma 
fenêtre : Paris s'éteignait. Les fenêtres éclai- 
rées des maisons d'en face devinrent brusque- 
ment noires. Dans l'avenue, sur les trottoirs, 
des passants attardés crièrent d'un ton gouail- 
leur : « Voici les barbares . » Une voix à l'accent 
faubourien s'exclama : v Ohé! Guillaume ». Et 
une autre : « Empereur d'assassins! » C'était 
déjà bien. Je plongeai mes regards dans une 
vaste étendue de ciel, et tout à coup, j'aperçus, 
sous un fin cône lumineux de nos projecteurs 
électriques, la silhouette noire, l'immense dra- 
gon volant, porteur de bombes incendiaires, 
bête apocalyptique par sa forme, mais, tout de 
même, quoi! en baudruche! Et je pensai au 
mot héroïque de nos chers aviateurs : « S'il le 



OHÉ! GUILLAUME! 213 

faut, nous entrerons dedans! » Cette masse 
noire, cette immense tache errante, déshonneur 
du ciel, tantôt ici, tantôt là, effaçait les étoiles, 
telle une nuée chargée d'orage. « Pourvu, 
pensai-je, que cela ne tue ni enfant, ni femme, 
•que cela ne détruise aucun de nos édifices 
glorieux ! » 

« Mais je ne sais pourquoi cette pensée ne 
fit que traverser mon esprit. J'admettais bien 
que cette forme très laide pût tenter quelque 
chose contre notre magnifique Paris: je n'ad- 
mettais pas qu'elle put réussir. Pourquoi? Je 
l'ignore. Que veux-tu? toute l'Allemagne me 
paraît aujourd'hui dégonflée de son orgueil et 
de ses forces essentielles. Toute la puissance 
allemande perd de son gaz qui s'échappe en 
sifflant et qui empeste l'air. 

« ... Le zeppelin s'en allait, lâchant ses 
crottes puantes, car, paraît-il, leurs bombes 
sentent mauvais. 

« Ah ! les sales êtres que ces Boches ! Le triste 
sire que leur Guillaume!... Et ma foi, mon 
cher, faut-il te dire toute ma pensée? Je trouve 
que ces Allemands odieux sont surtout stupides. 
Oui, odieux, mais bêtes, et bêtes surtout d'être 
odieux! Yoyons! voilà des gens qui veulent 
terroriser tout le monde et, en l'espèce, Paris. 



214 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

D'abord, ils devraient savoir que, à Paris, ça 
ne prend pas, d'avoir peur. Et si ça pouvait 
prendre, encore faudrait-il des raisons un peu 
valables! Mais ça? un zeppelin? Non!... Cepen- 
dant, veux-tu un aveu? Eh bien, en ce qui me 
concerne, j'ai souvent tremblé quand un auto- 
bus passait à mon côté, au bord du trottoir, en 
me frôlant. Alors, oui, j'avais peur; peur aussi 
en taxi-auto, cjuand tous les autres taxis croisent 
autour de vous et devant vous, et qu'on dérape 
brusquement dans le macadam! Peur, oui, moi, 
d'être un piéton, dans le Paris d'avant la 
guerre, mais il n'y a plus d'autobus, en ce 
moment, dans Paris; les rues sont dégagées; 
on respire. Paris connaît, aujourd'hui, une 
parfaite sécurité. Pour que leurs zeppelins nous 
donnassent (pardon) quelque inquiétude, il en 
faudrait, sur Paris, une centaine, et encore! 
Songe à la superficie de la capitale! au petit 
espace que peut couvrir la course d'un diri- 
geable. C'est enfantin. 

(( Les midinettes qui traversent la rue de la 
Paix, en se troussant d'un doigt léger, quand le 
pavé de bois est glissant de boue gluante, ont 
appris à se moquer un peu de la mort. La tra- 
versée de Paris à pied est une école d'héroïsme. 
On voit bien que Guillaume ignore ça, l'imbé- 



OIIÉ! GUILLAUME! 215 

cile ! Il n'est jamais venu à Paris, c'est son 
excuse; et il n'y viendra jamais, et pour cause. 
La vois-tu, la magnifique sottise de ces gens 
odieux ! En vérité, on a autant de chances de 
recevoir une bombe de zeppelin que de gagner 
le gros lot à la loterie. Ils ne peuvent faire que 
peu de mal, et quand bien même ils incendie- 
raient quelques maisons, en quoi cela change- 
rait-il les résultats de la guerre? Ces gens-là, 
je te dis, sont des idiots . Ils veulent soulever la 
terreur, et ils ne soulèvent que l'indignation du 
monde entier. Eh bien , ils ne s'en aperçoivent 
pas; ils ne voient pas qu'elle est une force 
redoutable déchaînée par eux contre eux- 
mêmes. Ah! oui, les idiots! les formidables 
crétins ! Ils sont vraiment sans bornes. Et cet 
empereur? est-il assez invraisemblable! Crois-tu 
que vraiment il existe, celui-là? J'ai vu un 
zeppelin, mais je ne l'ai pas vu, lui. Crois-tu 
qu'il soit possible qu'il y ait vraiment sur terre, 
en Europe, à si peu de distance de Paris, du 
Paris de Voltaire, un imbécile qui, successeur 
du grand Frédéric, se prétende l'ami particu- 
lier, le kamàrad du bon Dieu, et qui appelle 
bon un Dieu voleur, violeur de femmes et 
assassin, car, conseiller le vol, le viol et l'as- 
sassinat à tout son peuple, par le canal 'de 



216 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

son eifipereur, lorsqu'on est Dieu, autant dire 
spiritualiste, c'est se rendre coupable de tous 
ces crimes. Un zeppelin ne vient pas survoler 
Paris contre la volonté de Guillaume, l'inspiré 
de Dieu... Ohé! Guillaume!... La lâcheté, l'in- 
famie d'envoyer, du haut de l'air, sur des cita- 
dins sans armes, sur des enfants endormis, 
des bombes incendiaires, quelle idée divine! 
Je t'assure qu'on a oublié jusqu'ici de qualifier 
comme elle le mérite la sottise des Teutons, 
peuple et empereur. Elle est kolossale, haute 
comme la pyramide de Ghéops ! Et je m'écrase 
devant elle dans un ahurissement qui est 
inexprimable. 

« Les Académies ont répondu au manifeste des 
intellectuels allemands pour leur déclarer qu'ils 
sont odieux. Mais elles ont oublié de leur don- 
ner à entendre qu'ils sont plus bêtes que cela 
n'est permis... dans notre Paris du moins. » 

Ici se termine la lettre de mon vieux cama- 
rade. 



HlPl HIPI HIPI HURRAH! 

J'ai assisté, voici quelques jours, à un inou- 
bliable spectacle. 

Il y a trois ans, la ville de Nice élevait a la 
Reine Victoria, sur le point le plus haut d'une 
large avenue qui monte vers Cimiez, un monu- 
ment commémoratif, œuvre du jeune sculpteur 
Louis Maubert. Cela se fit, comme on pense, 
avec grande solennité. 

D'ordinaire, on ne fête point les anniversaires 
d'une solennité pareille; mais les circonstances 
commandent les actes, et la ville de Nice a 
pensé qu'à l'heure où les soldats de la Grande- 
Bretagne combattent et meurent à côté des 
nôtres, sur le sol de France, il est bon d'ap- 
porter un hommage populaire à la reine Vic- 
toria. Cet hommage, les fleurs et les palmes de 
la Riviera française signifieraient l'affection de 
la France pour le peuple britannique et ses sou- 
verains actuels. Cette commémoration devien- 
drait la fête même de l'Entente cordiale, — de 
l'alliance. 



218 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

La manifestation fut vraiment grandiose. 

Ligue antigermanique; Anciens combattants 
de 70; Union franco-anglaise.... Nombreuses 
étaient les délégations. 

En tête du cortège, les autorités civiles et 
militaires. Les chasseurs alpins formaient la 
haie. Quand le cortège avait passé, la foule se 
repliait et marchait à la suite. 

On arriva ainsi devant le monument : quatre 
villes, gracieusement, tendent à la reine des 
gerbes fleuries : Nice, Cannes, Grasse et Men- 
ton. Maubert est aussi l'auteur du monument 
d'Alphonse Karr à Saint-Raphaël, et je ne pou- 
vais m'empêcher de penser, devant celui de la 
reine Victoria, que toutes ces fleurs, oflertes 
par les villes sculptées dans le marbre, sont un 
peu l'œuvre d'Alphonse Karr, poète et jardi- 
nier, qui créa à Nice le charmant commerce 
des fleurs coupées. 

A gauche du monument, adossé à un terrain 
déclive et verdoyant, se massaient, militaire- 
ment immobiles, les officiers anglais, écossais, 
irlandais; à droite et dans la même attitude, 
des officiers français. 

Au premier rang, en chef de file, se tenait, 
très grand et de belle allure, le duc de Teck, 
frère de S. M. Mary, reine d'Angleterre, impé- 



HIP! HIP! HIP! HURRAIIÎ 219 

ratrice des Indes. La duchesse de Teck était 
présente, apportant à cette assemblée grave le 
charme d'une grâce accueillante. 

La ville de Nice — et je suis fier d'un tel 
honneur — m'avait prié de prononcer les 
seules paroles qui furent apportées devant le 
monument. Madame Moreno, l'impeccable ar- 
tiste, voulut bien dire mon poème : Vive V An- 
gleterre! Ce cri et celui de Vive la France! furent 
répétés par la foule. « Hip! hip! hurrah! ». La 
minute fut profondément émouvante. 

Et très émouvant aussi pour lé poète, l'instant 
où il prononça les paroles suivantes : 

Anglais! le globe est bleu; c'est une sphère d'eau; 
Et l'eau sans borne est votre empire libre et beau, 
Et votre bouclier couvre l'orbe du monde... 
Entre la France et vous la haine fut profonde.... 

Quand s'acheva ce dernier vers, je perçus 
comme un frisson d'inquiétude dans une partie 
de mon auditoire (la française); les Anglais 
restèrent impassibles; vivement, très vivement, 
je passai au vers suivant, pour le souligner avec 
lenteur : 

Mais ce triste vallon est comblé par nos morts! 

Alors, je crus entendre le soupir de soulage- 



220 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

ment de ceux qui avaient craint une trop 
grande hardiesse du poète; les têtes de l'im- 
mense public ondulèrent; on eût dit d'un 
souffle de vent salubre passant sur des pins 
sonores. 

Et nous fraternisons, même dans le remords 
(Kipling l'a dit) d'avoir, à Rouen, brûlé Jeanne, 
La guerrière d'amour, la sainte paysanne; 
Et celle dont le nom se prononce à genoux, 
Fait ce prodige encor : votre entente avec nous! 

L'effet du nom de Jeanne d'Arc fut immense. 
La foule n'hésita plus. Le poète avait dit la 
parole qui traduisait le sentiment de deux 
peuples alliés, et qui n'affrontait le souvenir 
d'un passé de haine que pour le faire fondre au 
feu ardent des sympathies nouvelles. 

J'étais donc très fier d'avoir répondu au sen- 
timent de la foule. Malheureusement dans les 
premières strophes du poème, j'avais omis de 
donner un particulier souvenir à l'Irlande; non 
par oubli, mais parce que, ayant à improviser 
mon discours, qui me fut demandé presque à 
la dernière heure, j'avais effacé par mégarde, 
en « recopiant », ce nom, d'ailleurs prestigieux : 
Irlande. 

A ce sujet, un Irlandais au nom très illustre, 



HIP! HIPl HIP! HURRAH! 221 

le comte O'Connell, qui signe : « Médaillé de la 
guerre de 70 », m'a écrit hier une lettre de gé- 
néreux reproche. Je la résume : 

« En 1870, le chiffre des volontaires irlandais 
fut si élevé que le gouvernement français en 
forma une légion spéciale. M. le colonel 
Massu, commandant de l'état de siège au 
Havre, souhaita la bienvenue aux Irlandais au 
nom de l'armée française. La municipalité était 
représentée par M. Félix Faure, adjoint au 
maire. M. P.-J. Smyth, membre du Parlement 
(et vieil ami de M. O'Connell) s'exprima ainsi : 
Nous voulons nous séparer de la honteuse indiffé- 
rence de l'Europe. Nous sommes Irlandais, amis 
de la France, et nous sommes pour vous et avec 
vous JUSQU'A LA MORT. Aujourd'hui (191 4-1915), 
il y a dans la nouvelle armée de lord Kitchener 
50 pour 100 de la population irlandaise née en 
Angleterre Grande-Bretagne, tandis qu'il n'y a 
que 7 pour 100 de la population anglaise. » 
Je restitue ici les trois vers qui furent omis : 

Salut, noble Angleterre, à jamais libre et grande 1 
Ecosse! honneur fidèle à tes clans de légende! 
Fidélité toujours et partout à l'Irlande. 

Semperet ubique fidelis, c'est la devise de la 
célèbre brigade irlandaise. « Irlande, m'écrit le 



222 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

comte O'Gonnell, aimant passionnément la 
France, unie à elle par d'innombrables alliances 
historiques, a toujours et partout suivi la for- 
tune des armées françaises. L'amour vrai se 
traduit par des services. » 

Fidélité toujours et partout à l'Irlande' 



LA GRANDE PATRIE 

Avez-vous lu le manifeste superbe des flamin- 
gants ? Les flamingants de Belgique sont les 
Flamands qui voudraient le rester, le rester 
purement jusqu'à ne point admettre que la 
langue française soit la langue officielle de leur 
pays. Rien de plus honorable que ce désir. La 
question, en tout temps, est de savoir s'il est 
réalisable et si le sentiment' n'est pas ici en 
contradiction formelle avec les possibilités. Du 
moins la théorie des flamingants est elle actuel- 
lement en désaccord avec les plus hauts intérêts 

de la Belgique. 

Cet amour de la langue qu'ont parlée nos 
mères fait partie intégrante de notre amour 
pour la petite patrie. Les antipatriotes, qui sont 
des idéologues forcenés, oublient que le patrio- 
tisme, en son essence, n'est pas une idée; 
c'est un sentiment, le plus simple, le plus natu- 
rel, le plus impérieux des sentiments. Il est lié 
à l'amour que nous avons pour nos mères. Il 
commence à celui qu'on éprouve pour l'habitat, 



'224 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

et sans doute rhomme primitif a aimé son ter- 
rier, son gîte, sa caverne. Là il avait ses sou- 
venirs ; les parois de la roche s'imprégnaient à 
la longue de son humanité ; il y traçait des 
signes, d'abord grossiers, qui fixaient certains 
de ses souvenirs ; et ainsi son rocher finissait 
par devenir un peu de lui-même, comme 
aujourd'hui le logis retient un peu de l'âme de 
l'habitant qui l'a orné selon son esprit, son âme 
et son cœur. Aux alentours du « chez nous », 
le sentier familier, la rue connue, les maisons 
des voisins, les usages du groupe, et leur lan- 
gage et l'accent particulier avec lequel ils le 
parlent, tout cela nous est cher parce que 
nous sentons que cela est encore nous. Si le 
groupe vient à connaître la nécessité de se 
défendre contre un cataclysme, un cyclone, 
contre une épidémie, contre l'incendie ou les 
malfaiteurs, nous savons, même si nous n'y 
songeons point habituellement, qu'il nous 
défendra en se protégeant. Loin de son village, 
tel brave homme de France se trouvera comme 
perdu, esseulé, fût-ce en France, ^t si dans 
une cité française où l'accent est tout différent 
du nôtre, nous rencontrons, par hasard, un 
inconnu, qu'à son dialecte nous reconnaissons 
pour un homme de notre province, aussitôt une 



LA GRANDE PATRIE. 225 

joie nous vient au cœur. Cet inconnu nous 
semble un ami; un lien est entre nous. Nous 
voilà en confiance, fût-ce à la légère ; et rien 
jamais n'empêchera un exilé de tressaillir lors- 
que, enterre étrangère, il reconnaît, il retrouve 
sa patrie dans les intonations et le langage d'un 
passant. 

Tant qu'il existera des hommes, semblable 
émotion restera émotion incoercible, douce, 
digne d'être honorée, et si naturelle que nul 
raisonnement n'empêchera jamais qu'elle soit. 
Voilà le patriotisme initial; il ne reconnaît 
que la petite patrie. Quand plusieurs groupes, 
cités, provinces, se sont soudés, ont fait 
alliance, se sont donné des usages et des lois 
identiques, ont adopté une langue commune, 
parce qu'ils ont des intérêts communs, le pa- 
triotisme n'apparaît plus que comme une idée 
politique; il s'impose à la réflexion avant de 
s'imposer au cœur, mais le cœur finit par sen- 
tir que la protection de la. nation par elle-même 
fait seule la sécurité de la province, de la cité, 
du village ; et c'est pourquoi le félibre Félix 
Gras a écrit cette formule qui est aujourd'hui 
celle de tous les félibres : « J'aime mon village 
plus, que ton village; j'aime ma province plus 
que ta province; j'aime la France plus que 



15 



^i-26 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

tout I » Pourquoi l'enfant aime-t-il sa mère plus 
que tout? Parce qu'elle est sa protection, et cela 
n'abaisse nullement l'amour filial ; cela l'expli- 
que. « La France plus que tout! » Ah! comme 
il faut l'aimer! comme on la sent maternelle à 
tous ses fils! Gomme cet amour finit par devenir 
un passionné sentiment lorsqu'on sait, lorsqu'on 
voit que, sans l'idée française, l'homme serait 
partout diminué, non seulement sur notre ter- 
ritoire mais sur toute la surface du globe. Avec 
tous ses défauts, qu'il aime trop à proclamer, 
le Français est, en effet, un magnifique propa- 
gateur de libertés, un inventeur d'idées, en 
science, en art; un protecteur de faiblesse, un 
créateur de justice, un émancipateur vers qui 
les peuples lèvent un regard d'espérance. 

Eh bien, et les flamingants? Les flamingants 
faisaient, chez eux, la guerre à la langue fran- 
çaise, par amour pour la flamande. Le gouver- 
nement allemand a voulu profiter de cette dis- 
position d'esprit des flamingants pour se les 
rendre favorables « en leur accordant des 
faveurs linguistiques » que nul d'entre eux n'a- 
vait sollicitées. Les politiciens d'Allemagne 
comprenaient fort bien que le langage est la 
patrie môme; que les mots dans leur racine 
rattachent l'âme d'un peuple à ses plus pro- 



LA GRANDE PATRIE. 227 

fondes origines; et ils espéraient (sauf à repren- 
dre plus tard l'autorisation donnée) que per- 
mettre le flamand aux vieux Flamands, ce serait 
les séduire par là, les détacher de l'esprit mo- 
derne de la Belgique, qui est « esprit de 
France ». Oh! oui, esprit de France! Loyauté 
belge et loyauté française sont même chose ; et 
même chose sont l'héroïsme français et l'hé- 
roïsme belge. La Belgique, solidaire de la 
France par les traités violés, la Belgique mar- 
tyrisée par les affreux Germains, s'est sentie 
Outragée par les propositions des reîtres. Les 
flamingants se sont indignés quand l'ennemi a 
pu croire que leur âme était capable de se pré- 
férer à l'âme wallonne et de se séparer d'elle en 
face de la persécution. Belgique avant tout ï 
s'écrièrent-ils, comme nos provinces disent : 
« France avant tout ! » Et ils rédigèrent leur 
manifeste. Et ce manifeste est signé par le 
grand député flamand, Frans van Gauwelaert et 
par plusieurs autres députés et littérateurs. Ils 
disent qu'ils désapprouvent énergiquement, 
dans les circonstances présentes, toute discus- 
sion entre les partisans de la langue française ' 
et ceux de la langue flamande. Ils affirment 
solennellement leur fidéhté au roi et au pays 
et que le mouvement flamand n'est pas une 



228 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

école dti défaillance au devoir, mais une école 
d'honneur, de sacrifice et d'amour de la liberté. 
« Entre les Allemands et nous, s'écrient les 
flamingants, coule le ruisseau de sang versé 
par notre jeunesse combattante et par des mil- 
liers de civils innocents. Au cas où un seul 
flamingant s'abaisserait à faire cause commune 
avec les Allemands, il commettrait un crime de 
haute trahison, tout aussi bien vis-à-vis du 
mouvement flamand que vis-à-vis de la Bel- 
gique. » 

Bravo, les Flandres ! c'est ainsi qu'on fait 
les grandes patries ! 



LA " POIRE " PURE 

Une ferme voisine de ma bastide est habitée 
par un couple de travailleurs qui a deux fil- 
lettes. Les mignonnes nous font quelquefois 
une visite que je qualifierai de majestueuse. 
L'une a cinq ans, l'autre en a quatre. Elles sont 
trop petites pour leur âge, en sorte que leur 
démarche assurée, leurs moindres gestes, pren- 
nent, de l'exiguïté de leur taille, je ne sais 
quoi de très drôle. La plus jeune suit l'aînée 
avec une fidélité sans défaillance. C'est, on le 
sent, sa protection, sa Providence, et elle lui a 
donné toute sa confiance. 

Quand elles arrivent, je les fais asseoir très 
cérémonieusement, après leur avoir tiré mon 
bonnet plusieurs fois, en m'inclinant devant 
elles. Les deux petites personnes regardent ces 
saints extraordinaires sans paraître étonnées, ni 
amusées, comme elles regardent les arbres du 
jardin ou les nuées du ciel.... Il est évident 
qu'elles acceptent la vie telle qu'elle est, qu'elles 
ne discutent pas avec elle, et mes révérences, 



230 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

que je voudrais plaisantes, font pour elles sim- 
plement partie du spectacle de la vie, comme 
le balancement des branches de l'arbre ou la 
course du nuage.... 

— Bonjour, mesdemoiselles, quelles nou- 
velles aujourd'hui ? 

Elles ne répondent rien ; elles me regardent 
sans trop de familiarité, mais sans sauvagerie, 
avec le calme de la confiance parfaite. 

Leur mère pour elles répond : 

— 11 y a du nouveau, monsieur ; elles savent 
une chanson que, depuis quelques jours, on ap- 
prend à nos petits, dans les écoles. 

Je demande à entendre la chanson. L'aînée 
se lève, fait deux pas vers moi; sa sœur la suit 
comme pour ne pas perdre sa protection, et se 
tient debout derrière^ elle ; toutes deux me 
regardent sans crainte mais sans sourire. Je 
suis persuadé que la vie leur semble une chose 
très grave. 

La chanteuse attaque la première note. Sa 
voix est fine, fine, ténue comme un fil de la 
vierge. Vous savez qu'on ne parvient jamais à 
comprendre les paroles chantées, même quand 
elles le sont par une grande diva; je suis donc 
devenu très attentif et voici ce que j'entends, 
sur l'air de la Marseillaise : 



LA " POIRE » PURE. 



La poire pure rayonne. 



231 



Et les couplets se succèdent, mais aucun sens 
ne s'en dégage pour moi. quand tout à coup 
ce vers m' arrive distinctement : 

Les Aulrichiens sont en déroute. 

Cela ne m'apprend rien de nouveau, sinon 
que la chanson est un hymne guerrier... ah! 
mais oui! La poire pure.'.., c'est « la çiloire 
pure » qu'il faut entendre. Tout s'explique. 
Depuis ce temps j'ai appelé mes deux chan- 
teuses : les poires pures. Je trouve que 1 epi- 
théte rachète complètement la trivialité du mot 
poire et restitue à la sottise des êtres de can- 
deur ou d'innocence — l'honneur auquel ils 
ont droit. Poirrs, soit, parce que ce sont de 
pauvres créatures humaines, mais pures parce 
que ce sont, en quelque manière, des anges. 

Ne sentez-vous pas qu'à partir d'un certain 
â-e il est un peu absurde de rester une poire 
pure, c'est-à-dire un de ces êtres qui ne sau- 
raient croire à une action qu'ils ne voudraient 
pas commettre? une de ces créatures sans ma- 
lice, totalement incapables de défense, de mé- 
fiance, de divination ou de pénétration psycho- 



232 DES CRIS DANS LA MÈLÈE. 

logique du mal ? Elles sont si bonnes, si 
bonnes, qu'on peut tout leur faire sans risques; 
chacun sait cela et en profite. On sait qu'elles 
excuseront toujours par un point les pires 
fautes, les pires coupables. Leur bienveillance 
est infinie, l'élévation de leurs sentiments est 
indiscutable, mais leur défaite dans la vie est 
assurée : « la poire pure rayonne », ô Tolstoï! 

On se demandera où je veux en venir avec 
ce portrait, d'ailleurs rigoureusement exact, de 
deux fillettes innocentes qui chantent un hymne 
guerrier? A ceci, qu'elles symbolisent quelque 
chose de l'âme française populaire. Et quoi 
donc? Une ingénue et dangereuse confiance 
dans la bonté des hommes ; une parfaite igno- 
rance des perfidies du Malin. 

Rappelez-vous ce dialogue d'un officier fran- 
çais avec un officier allemand prisonnier : 

— Vos soldats, dit à l'Allemand le Français, 
commettent en France des atrocités. Prenez 
garde que nous vous rendions la pareille? 

L'officier allemand, loin de se déconcerter, 
se prit à sourire : 

— Oh ! fit-il, nous ne craignons pas cela de 
vous : noblesse oblige! 

Ce mot a tous les caractères sataniques réu- 
nis. Noblesse oblige, c'est-à-dire : « Vous êtes, 



LA ' POIRE " PURE. 



■233 



VOUS Français, des poires pures — oh! d'une 
telle pureté que nous pouvons étrç sans 
crainte; vous ne répondrez jamais à nos abo- 
minations que par les générosités qui vous sont 
naturelles. Nous savons que votre bon cœur 
l'emportera toujours sur les solides raisons que 
vous auriez de vous montrer durs envers nous; 
nous savons que votre bonté de cœur est, selon 
Vous, une noblesse; et c'est bien, en effet, 
même à nos yeux, une noblesse véritable, mais 
que nous n'avons pas et que nous ne voulons 
pas avoir. Nous sacrifions et sacrifierons tou- 
jours tout à nos intérêts, nous autres. Nous 
sommes la raison scientifiquement calculatrice, 
et nous prenons en pitié vos sentiments che- 
valeresques. Vous ne voudrez pas vous dé- 
mentir. Gela vous serait d'ailleurs impossible. 
Vous resterez des poires pures : Noblesse 

oblige! » 

Tel est le discours contenu en puissance dans 
le mot bref de l'officier allemand, mais les Bo- 
ches se trompent s'ils croient pouvoir être fé- 
roces avec impunité. Est-ce à dire qu'il faut 
souhaiter que les bons Français tirent ven- 
geance, après la victoire, des cruautés alle- 
mandes? (Eil pour œil, dent pour dent? Non, 
PS, car il est bien vrai que noblesse oblige ; 



cert^^s 



254 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

mais il y a d'autres lois que la loi de Lynch, et 
laFrance fera justice sans 'cesser d'être la noble 
France. C'est même là qu'est sa noblesse véri 
table, nationale : vouloir par-dessus tout la jus- 
tice. La France trouvera le moyen de punir le 
crime, de châtier pirates et bandits; elle y par 
viendra en restant digne d'elle-même. L'idéal 
français n'est pas une bonté niaise, c'est une 
loyauté justicière. 

Et si, par hasard, ô Allemands, vous entendez 
chanter, en ce moment, par des écoliers de 
France : « La poire pure rayonne », soyez sûrs 
que vos oreilles vous trompent. C'est la gloire 
pure, qu'il faut entendre. 



ALLEMANDS ET VANDALES 

A voir les Allemands se ruer sur de beaux 
pays qu'ils dévastent, à les voir massacrer les 
populations inoffensives, incendier les plus ma- 
gnifiques monuments, 07i ne comprend pas et 
l'on s'écrie tous les jours : « Ah ! les Vandales ! » 
(h'oit-on vraiment que ce soit là un jugement 
sévère et conforme à la justice? Il n'en est rien; 
on fait injure aux Vandales : les Allemands 
sont pires. Faux civilisés et faux barbares, ils 
-ont monstrueux. 

Les Vandales étaient des sauvages vrais, des 
appétits, en quête de proie, obéissant en aveu- 
-;les aux lois naturelles qui veulent qu'ayant 
faim on mange, fût-ce son semblable. On ne 
reproche pas à des bandes de loups affamés 
d'être cruels parce qu'ils attaquent troupeaux 
et berger. On se défend contre eux sans haine 
et sans mépris. 

On n'est pas un criminel parce qu'on est un 
loup, un lion ou un tigre, et qu'on dévore vi- 
vantes de très innocentes gazelles. 



'236 DES CRIS DANS LA MELEE. 

Le crime sans nom des x\llemands, c'est 
d'avoir une kulture ; c'est d'être des conscients 
raisonnants et hypocrites. 

C'est d'employer à leur œuvre de mort 
et de ruine des engins perfectionnés par une 
science dont ils ont ravi les secrets aux races 
qui sont seules dignes de les détenir, parce 
qu'elles ont le culte de la Justice et du 
Droit. 

C'est d'être des chrétiens et d'agir au rebours 
du suave conseil évangélique, en osant se 
réclamer de Dieu le Père ! 

Leur crime, c'est d'être des philosophes et 
de faire parler au banditisme le langage sacré 
de la sagesse ! c'est de mettre leur dialectique 
au service du pire mensonge. Leur mensonge 
est tel qu'ils nous font la plus impardonnable 
des offenses en nous croyant assez sots pour 
en être dupes. 

Le crime des Allemands, ce n'est pas d'être 
un peuple abruti par une discipline automa- 
tique, c'est d'avoir des intellectuels qui ont 
voulu et forgé cette discipline, qui l'admirent 
et qui la défendent. 

On ne peut que pardonner aux Vandales, 
hordes ignorantes que la faim rend furieuses. 
On ne pardonne pas à la nation qui orpanisp 



ALLEMANDS ET VANDALES. '^''"^ 

savamment le meurtre, le vol, le viol, rincen- 
die, la dévastation. 

Que dit l'Allemagne intellectuelle? Ceci 
textuellement : «^Le hêtre dans la forêt étouffe 
tout, autour de lui, pour vivre et s'élever par- 
dessus les autres végétaux. Il a raison. Sa 
force, c'est son droit. » Et encore : « Le tigre 
dans la jungle égorge les proies dont il a 
besoin pour vivre. La force, c'est son droit. 
C'est sa force qui fait de lui le roi légitime de 
de la jungle. » 

Il est vrai que l'homme a pu légitimement 
autrefois vivre à la façon du hêtre, et régner à 
la façon du tigre; mais il y a beau temps qu'il 
n^estplus un végétal ni une brute des forêts. Il 
a sans doute marché — dans les temps préhis- 
toriques — à quatre pattes. Il s'est, depuis, mis 
debout ; il a levé les yeux vers les astres. En 
.e réclamant des fatalités impérieuses de l'ins- 
tinct, la honteuse Allemagne nous donne le 
spectacle d'une intellectualité à quatre pattes 
et qui plonge dans des chairs crues une gueule 
rouge de sang. 

Or, comme il existe une conscience humaine 
universelle, l'Allemagne, qui le sait bien, a eu 
peur tout à coup de la réprobation du monde. 
Alors, toujours intellectuelle et philosophante, 



238 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

cette Bête d'Apocalypse a osé dire : « On me 
reproche bien injustement ma férocité à la 
guerre. Faut-il que le monde soit injuste, 
jaloux et méchant! J'ai fusillé, c'est vrai, des 
prêtres, des enfants et des femmes. J'ai quel- 
quefois mis mes soldats à l'abri des balles der- 
rière un troupeau de femmes, d'enfants et de 
vieillards français et belges, comptant bien, 
avec sagacité, que l'ennemi naïf ne voudrait pas 
tirer sur les siens. J'ai incendié des villages 
entiers, usines, châteaux et chaumières. J'ai, 
sans raisons militaires et même sans aucune 
autre raison avouable, bombardé et fait crouler 
de précieux monuments, des chefs-d'œuvre 
d'architecture, des bibliothèques, des musées 
et des cathédrales. Et l'on a crié au Vandale ! 
On a eu tort ! Je ne suis pas le Vandale igno- 
rant. Je suis l'Allemagne consciente, sublime, 
et toutes ces horreurs, je les ai commises par 
humanité! Vous ne comprenez pas? Vous allez 
comprendre : j'ai réfléchi et j'ai pensé, dans ma 
sagesse, que plus la guerre que j'apporte sera 
horrible, et plus tôt les populations lassées, 
terrorisées, sentiront, vaincues par l'excès 
brusque de leurs souffrances, qu'il faut faire la 
paix à tout prix. Obtenir rapidement la victoire, 
c'est mettre rapidement un terme aux angoisses 



ALLEMANDS ET VANDALES. 259 

de mon ennemi. Vous voyez bien que je suis 
•une race de pitié, de douceur, de délicatesse, 
de tendresse, une race chrétienne enfin, et 
digne des respects du monde civilisé. « 

Vous savez tous, lecteurs de France, que, 
accusée de férocité, l'Allemagne intellectuelle a 
plaidé ainsi sa cause. Ces choses épaisses ont 
été dites. L'Allemagne a pu croire que l'uni- 
vers imbécile, le tribunal universel de l'opi- 
nion, admettrait la pureté, la sainteté secrètes, de 
ses intentions! L'Allemagne parlant ainsi vou- 
lait se donner les attitudes d'un ange suave tis- 
sant un voile d'innocence avec des fils de la 
Vierge! Le monde a ri; il n'a vu qu'un ours 
maniant des poutres et s'efPorçant de jongler 
avec! Non, ce ne sont pas là d'ingénus bar- 
bares, d'excusables Vandales; ce sont des civi- 
lisés coupables, dont les invraisemblables ruses 
sont dévoilées. Toutes les abominations qu'ils 
commettent ont été préméditées, et nous con- 
naissons le vrai, l'unique mobile de l'efTroyable 
agresseur. Que personne, donc, ne dise plus : 
« Il est impossible de comprendre leur rage de 
destruction. Apparemment, ils ont perdu la 
tète! Quand ils subissent une déconvenue, il 
faut croire que leur orgueil s'affole, et alors, 
ils se vengent, sans raisonner, sur les gens et 



240 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

sur le's choses. Ce sont des impulsifs et des 
inconscients, » Ne répétez jamais plus ces 
choses. Tous leurs actes sont raisonnes point 
par point, et voulus. Ce sont de faux barbares, 
si le mot « barbare » veut dire non cultivé. Ce 
sont de vrais cultivés au contraire : vous savez 
bien que certains jardiniers (tel Nietzsche) ont 
pour idéal de produire des monstres. 

Le fond de leur pensée, le voici : 

« Nous sommes un peuple prolifique. Nous 
avons besoin de terres nouvelles pour nous y 
installer et y vivre. La Belgique et la France 
sont sous notre main. Elles seront à nous bien- 
tôt, mais à quoi nous serviront-elles si, une 
fois allemandes, elles continuent à être encom- 
brées de Français et de Belges? Détruisons les 
indigènes! Nous ne pouvons le faire qu'à la 
faveur de la guerre... Vite! des pastilles incen- 
diaires! vite, des prétextes à tout fusiller. Fai- 
sons place nette pour demain! Drutschiand 
iXher ailes! » 

Et tournant vers le tribunal universel leur 
visage d'hypocrisie, ils vont répétant : « Nous 
vous paraissons cruels? Quelle erreur! Com- 
bien de fois faudra-t-il vous dire que si nous 
menons une guerre d'atrocités, ce n'est qu'afin 
de rendre plus vite à nos vaincus les douceurs 



ALLEMANDS ET VANDALES. 241 

de la paix?... Dieu, qui nous juge, ne s'y 
trompe pas! Si nous sommes horribles, c'est 
par bonté d'âme ! » 

Le maire de Lyon, M. Herriot, a écrit récem- 
ment : « Il faut, chaque jour davantage, par des 
enquêtes, par des témoignantes irrécusables, 
établir que cette guerre, c'est le grand crime 
allemand, afin qu'après les heures d'indignation 
et de colère, resplendisse l'aube de justice. » 

Mais, en attendant, n'essayez pas de ramener 
au calme d'un juge de profession les victinies 
du crime allemand : leur fureur est utile; leur 
colère est sacrée. 



16 



L'OREILLER DU BLESSE 

C'est une œuvre entre toutes bien touchante. 
« Elle a pour but de munir les formations sani- 
taires d'oreillers mesurant 0",50 sur O^jSB. Ces 
oreillers sont garnis de charpie de laine désin- 
fectée, puis recouverts d'une taie blanche facile 
à enlever et à laver. En moins de six semaines, 
il en a été expédié plus de trois mille à Nantes, 
Rennes, Tours, etc. Les fonds ont été produits 
par des quêtes faites dans les écoles de Nantes et 
du département de la Loire -Inférieure; la 
charpie a été faite en classe; c'est en classe 
également que les taies d'oreiller ont été cou- 
sues. » 

Cette œuvre a été fondée par M°* Buffet, 
née de Boisguilbert, femme de M. Buffet, con- 
seiller général de la Loire-Inférieure, et par 
M"" Einholtz, directrice d'école, place des 
Garennes, à Nantes. 

Il semble qu'il suffise de signaler cette fon- 
dation pour faire affluer les secours dans la 



L'OREILLER DU BLESSE. 243 

caisse, aujourd'hui peu riche, de la Société qui 
porte ce titre suggestif : U Oreiller du blessé. 



Oui de nous ne se rappelle une mauvaise nuit 
passée, par exemple, dans un wagon de 3^ classe, 
entre deux voisins qu'on s'efforçait de ne point 
gêner, et qui avaient, eux, pris la précaution 
de se munir d'un oreiller. Même installé dans 
un coin du wagon, et n'ayant par conséquent 
qu'un seul voisin, rappelez-vous le malaise 
qu'on éprouvait à ne trouver contre l'angle de 
la voiture qu'un appui dur et glissant. 

Rappelez-vous enfin la plainte évangélique : 
(( Il n'avait pas même une pierre où reposer sa 
tête ! » On dirait que cette absence d'un oreiller, 
fût-il plus rude ^ que la roche, a été consi- 
dérée par l'Évangile comme le symbole par 
excellence d'une grande, de la plus grande 
misère! Et si, au lieu de la souffrance d'un 
voyageur jeune et bien portant, cette absence 
d'appui se trouve être la torture d'un. malade, 
d'un blessé de la guerre, qui cherche, dans la 
fièvre, à garantir des secousses de son train 
sanitaire, un membre brisé et saignant, alors ^ 



'244 DES CHIS DANS LA MÊLÉE. 

imaginez le supplice! et la pitié vous prendra 
aux entrailles. Songez à la lenteur des trains, à 
la longueur interminable de la route, et des 
heures . Le blessé, à toute seconde, se retourne, 
s'agite, cherchant une attitude meilleure, celle 
qui pourrait assoupir ses douleurs. Il ne la 
trouve point, il ne pourra pas la trouver tant 
qu'il n'aura pas à sa disposition l'oreiller du 
blessé, « garni de charpie de laine, faite en 
classe » et « recouvert d'une taie blanche, facile 
à enlever et à laver ». 

Pourquoi répétons-nous volontiers ces mots : 
« faite en classe »? Parce que l'oreiller du 
blessé nous paraît devoir être par excellence 
le cadeau des enfants à nos soldats. Pour- 
quoi encore ? Parce que l'enfance est l'âge des 
sommeils heureux, des sommeils bercés et pro- 
tégés. Nul mieux qu'un enfant ne saura com- 
prendre le besoin de protection de ces vaillants 
qui, une fois mutilés, redeviennent eux-mêmes 
enfants tout à coup et qui appellent leur mère . 
Nul, mieux que l'enfant, ne comprend le 
charme du petit lit qui se presse contre le lit 
maternel, comme une frêle embarcation contre 
un bateau secourable ; nul ne sent mieux la 
bienveillance des rideaux qui abritent les rêves; 
nul mieux que l'enfant ne conçoit la douceur 



L'OREILLER DU BLESSÉ. 2 5:. 

des couvertures blanches et des oreillers bien 
blancs. 

Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête, 
Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi, 
Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête. 
Cher petit oreiller, que Ion dort bien sur toi ! 

L'œuvre de V Oreiller du blessé a son siège à 
Nantes. Il n'y a qu'à écrire à M""^' Buffet et 
Einholtz, à Nantes, pour avoir d'elles, s'il en 
est besoin, des renseignements complémen- 
taires. Il faut les aider dans leur œuvre si 
bienfaisante; si profondément utile, si émou- 
vante. 

Je suis persuadé que si les instituteurs et les 
institutrices expliquent aux enfants l'œuvre de 
VOreiller du blessé^ tous les écoliers donneront 
avec élan leur petit sou ou leurs gros sous, afin 
de procurer à nos soldats blessés un peu de 
repos, le coussin rêvé qui endort les douleurs 
lancinantes. 

Tenez, lisez cette lettre. Elle émane du mé- 
decin en chef du train sanitaire 3 bis, de l'Est : 

« M. le D"" Ferry Wilczek remercie de son 
gracieux envoi Madame la Présidente de l'œuvre 
VOreiller du blessé. Il croit s'acquitter en partie 
de sa dette de reconnaissance en disant à 
Madame la Présidente toute la joie qu'il ressent, 



246 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

quand un blessé souffre en route et qu'ayant 
fixé le membre endolori par un ou deux cous- 
sins, il s'entend dire que toute souffrance a 
disparu. C'est désormais grâce à vous et à vos 
collègues, Madame, que ces mots seront dits, 
et le sourire du blessé sera pour vous. » 

Petits enfants, chers écoliers, vous voudrez 
qu'il s'adresse à vous aussi, ce sourire recon- 
naissant du blessé. Un cadeau (rien n'est plus 
certain) prend un sens particulier, une valeur 
spéciale selon la main qui le donne. Lorsqu'ils 
sauront que l'oreiller secourable qu'on leur 
apportera dans les trains sanitaires, est un 
cadeau de l'enfance française, que la charpie 
dont il a été rembourré a été faite dans les 
écoles, nos chers blessés lui trouveront une 
tiédeur suave de duvet. Il aura, le coussin 
donné par l'enfance, une vertu de talisman, un 
pouvoir magique. Lorsqu'un soldat endolori 
posera sur lui son front, le coussin lui dira 
quelles mains l'ont préparé et offert ; il contera 
à ce pauvre héros les souvenirs de sa propre 
enfance ; il lui dira, comme aux jours où il 
était au berceau : « Dors, petit, ta mère veille 
sur toi; ta mère, c'est la France, et c'est aussi, 
par un délicieux prodige, l'enfance qui, pour 
toi, s'est faite maternelle. » 



LETTRE OUVERTE 

A UN INCONNU 

Mon ami, vous m'écrivez en ennemi déter- 
miné, parce que vous n'aimez pas la guerre 
(moi non plus) et vous trouvez, dites-vous, que 
celle dont nous souffrons est mal conduite puis- 
qu'elle dure ! Vous ne consentez pas à rendre 
hommage au généralissime parce qu'il n'a pas 
refoulé, après la victoire de la Marne, les Alle- 
mands en Allemagne. La guerre âe tranchées 
vous indigne ; vous regrettez les beaux corps à 
corps que, d'ailleurs, vous condamnez, l'huma- 
nité ayant, selon vous, mieux à faire que « du 
viol, du vol, de l'entr'égorgement » à la façon 
des malades qui font de la fièvre paludéenne 
ou de la tuberculose. Et comme, de toutes mes 
forces, je m'emploie, par la plume et par la pa- 
role, à consoler ceux qui se désolent sans profit 
pour personne et à montrer à ceux qui se déses- 
pèrent les subhmes raisons d'espérer qui se 
multiplient chaque jour, vous ne trouvez rien 
de mieux que de m'injurier un peu, même 
beaucoup, même énormément, — et, ce fai- 



us DES CHIS DANS LA MÊLÉl::. 

sant, vous, pacifiste, vous vous comportez en 
batailleur; vous, humanitaire, vous m'adressez 
des paroles de haine ; vous, humanitaire fran- 
çais, vous vous mettez en état de violence et 
de guerre contre la France qui combat pour la 
paix. 

Laissez-moi vous dire, mon ami, mon frère 
français, que le plus intelligent, le mieux doué 
et même le plus instruit des hommes ne peut 
pas tout juger. Il faudrait pour disserter de 
toutes choses et décider sur toutes choses (et 
plus que jamais de nos jours où les branches 
de la connaissance se sont multipliées à l'infini), 
il faudrait un savoir encyclopédique qu'un seul 
homme est incapable de posséder; le temps de 
plusieurs existences ne pourrait pas sutïire à 
tout apprendre, ni même seulement à tout 
effleurer. 

Or, d'après le style de votre lettre, on voit 
tout de suite que vous n'avez pas poussé très 
loin vos études, et il paraît bien évident que la 
tactique et la stratégie militaires vous sont des 
sciences inconnues. Je me hâte de vous dire, 
mon ami, que je n'y entends pas grand'chose 
non plus. Je no vous apporte que des raisons 
de sentiment et de sens commun, et si je les 
crois bonnes, excellentes même, contre les 



vôtres, — c'est que les vôtres sont découra- 
geantes, et les miennes vivifiantes. 

Que les miennes soient vivifiantes, pourquoi 
puis-je me permettre de l'affirmer? D'abord parce 
qu'elles me réconfortent moi-même, ensuite 
parce que je reçois d'autres lettres que la vôtre, 
plus douces, et à tout instant, des lettres d'in- 
connus, soldats et officiers, qui combattent et 
meurent dans ces tranchées que je maudis avec 
vous ; — et ils m'écrivent : « Redites-nous sou- 
vent de ces bonnes paroles qui nous prouvent 
que, derrière nous, sur le sol de la France resté 
vierge de la souillure allemande, — on pense 
à nos efforts, à nos misères, et qu'on croit, 
comme nous, invinciblement à la victoire finale. 
Vos espérances, si fermement exprimées, nous 
soutiennent en doublant les nôtres. » 

Voilà ce qu'ils répètent à l'envi; et comme 
c'est surtout pour eux que j'écris, vous me per- 
mettrez, mon ami, de penser que mes paroles 
sont allées heureusement à leur adresse et que, 
lorsque vous y répondez par des cris de haine, 
vous allez à rencontre même de ce que vous 
désirez avec moi : la paix du monde assurée 
par les armées de la Justice, du Droit et de 
la Liberté. 

— u Mais, iiisistez-vous, qu'est-ce qui vous 



250 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

permet de croire à la victoire finale et aux 
mérites de nos généraux? 

— D'abord, ô mon ami, je crois à la fin, 
heureuse pour nous, des hostilités, parce que 
la foi est une force mystérieuse qui naît et 
s'impose à nous, malgré nous. Cette force est 
créée en nous par des raisons insaisissables, 
mais réelles qui, probablement, si on parvenait 
à les formuler, entraîneraient l'adhésion des 
esprits positifs. Elles sont de ces impondérables 
qui, sans échapper à notre intuition, échap- 
pent à notre analyse, mais qui agissent souve- 
rainement — et d'autant plus souverainement 
peut-être qu'ils sont hors de notre prise. 

A la certitude que je sens impérieuse en moi, 
je donne librement, et après réflexion, mon 
adhésion complète, parce que je sais, je vois, 
que cette certitude se communique de proche 
en proche et devient la source d'utiles efforts. 
Rappelez-vous ceci : Qui, d'avance, se croit 
battu, est battu d'avance. 

Quant aux mérites de nos chefs d'armées, 
les résultats qu'ils ont déjà obtenus plaident 
assez pour eux, si on ne fait pas abstraction, 
comme vous, des perfides et puissantes prépa- 
rations de l'ennemi. Nos chefs, je les vois ap- 
prouvés, loués, porteurs pairs, par l'^« hommes 



LETTRE OUVERTE A UN INCONNU. 251 

de métier, et mon incompétence, plus prudente 
que la vôtre, accepte ces jugements que le bon 
sens ratifie.... Il faut songer, pour être juste, 
que nous manquions de préparation à la guerre, 
et cela précisément parce que vos coreligion- 
naires politiques, aveuglés par un humanita- 
risme qui fut longtemps celui des poètes, ne 
pouvaient pas croire à la perfidie teutonne, à la 
barbarie teutonne, à la trahison des prétendus 
humanitaires d'Allemagne. 

D'ailleurs, j'aime mieux m'en tenir, pour 
justifier ma confiance dans le généralissime par 
exemple, aux raisons impondérables : Il y a 
quelque temps, un officier supérieur, qui venait 
d'assister à une entrevue du général Joffreavec 
divers généraux, n'a pu s'empêcher de dire : 
« Pour qu'un homme qui porte le fardeau de 
tant de responsabilités garde ce calme absolu, 
cette sérénité parfaite, — il faut qu'il soit bien 
définitivement sûr du résultat final, c'est-à-dire 
de la victoire de son pays ! » Nous serions à la 
fois absurdes et criminels si nous n'avions pas 
confiance. J'entends bien, mon ami, que vous 
êtes pressé. Soyez plus raisonnable. Sachez 
attendre, et ne répandez pas, je vous en sup- 
phe, les impressions que vous m'avez com- 
muniquées. Ce serait tirer sur vos troupes, 



i.'D DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

VOUS qui détestez, me dites-vous, la trahison 
... Oui, sur vos troupes, car fussiez-vous 
anarchiste et le plus exaspéré des anarchistes, . 
considérez bien que vous n'avez de salut, vous 
et les vôtres, que celui de la France. Avec elle 
et en elle, vous serez sauvé ou perdu. — Ce sont 
les partis les plus avancés qui sont le plus 
menacés par l'Allemagne féodale, par l'Alle- 
magne de ce kaiser qui, de ses sujets, a fait 
des esclaves grâce à la discipline d'acier qui 
courbe sous lui le militarisme prussien. En Al- 
lemagne, le soldat dans le rang reçoit sans 
sourciller le coup de pied au derrière ou le coup 
de cravache en travers de la figure. Vaincu avec 
la France, vous deviendriez ce militaire-là. Ne 
l'oubliez pas. 

Si vous êtes, mon ami, l'ennemi déterminé 
de ce noble empereur, soyez confiant, afin de 
la mériter, dans la victoire française qui vous 
permettra de penser librement, d'être ce que 
vous êtes, quoi que vous soyez. 

Plus vous aimez la paix et la liberté, plus 
vous devez applaudir à la résistance française, 
compter sur la victoire et espérer dans le génie 
de la France. Vous aurez, demain, toute lati- 
tude pour être un ingrat à votre aise, quand 
la France sera de nouveau la France paisible. 



LA PETITE FLEUR ROUGE 

J'ai reçu, d'une maman, une bien délicieuse 
et très judicieuse lettre. 

Délicieuse lettre, jugez-en : la mère me parle 
de son fils; il a 19 ans, il s'est engagé comme 
matelot. Elle me dit : « Il y a six mois, il avait 
l'air d'un grand bébé à moustache ; depuis 
qu'il a enfilé la vareuse et coiffé le bonnet, il 
a pris l'air trop sérieux d'un capitaine sur qui 
pèse la lourde responsabilité de son navire. Et 
de l'Adriatique il nous écrit des lettres enthou- 
siastes et désolées : enthousiaste de ce que ses 
yeux s'ouvrent sur la vie et sur le monde dans 
un décor de féerie, — et désolées de se sentir 
encore inutile. Pensez donc, Monsieur! il vou- 
drait bien sauver aussi un peu la patrie, ce gar- 
çon! » N'ai-je pas raison de la trouver déli- 
cieuse, cette lettre? Quelle allègre façon, quelle 
manière élégante et naturelle de parler du 
jeune marin, sans allusion aucune aux périls 
qu'il peut courir! Le bébé à moustache a pris 



254 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

pour de bon l'air d'un capitaine et il veut sau- 
ver un peu sa patrie : cela suffit ; la mère fran- 
çaise est fîère de son garçon. Elle ajoute : 
« Merci encore, merci pour le « col-bleu », 
grand col d'enfant, symbole de la touchante et 
proverbiale naïveté du marin; merci pour le 
pompon rouge, petite fleur d'héroïsme poussée 
sur le bonnet bleu, crânement. Merci ». 

Et maintenant que vous savez pourquoi j'ap- 
pelle délicieuse la lettre de cette maman, 
— vous allez voir pourquoi je la trouve judi- 
cieuse. 

Le fils de cette vaillante Française venait, au 
moment où a éclaté la guerre de se présenter à 
l'Ecole Navale et d'être déclaré admissible. 

Jusqu'à ce moment-là on avait annoncé qu'on 
prendrait à Navale 150 de nos jeunes gens : on 
décida de n'en prendre qu'une centaine. Notre 
jeune admissible, avec le numéro 105 ou 106, 
après l'oral, se trouva éliminé. Premier désa- 
vantage pour lui, du fait de la déclaration de 
guerre. 

On pensait que nos jeunes gens seraient pris 
sans oral, comme à Saint-Gyr et à Polytech- 
nique, comme à l'Ecole de Santé militaire. Il 
n'en fut rien. Les élèves complètement reçus 



LA PETITE FLEUR ROUGE. 255 

furent incorporés en qualité de simples mate- 
lots mais ils font partie officiellement de l'Ecole 
Navale. Quant aux autres, on leur a permis 
seulement de s'engager dans la flotte. « Pour- 
quoi, implore la mère de notre jeune col-bleu, 
n'avoir pas fait, à ce moment-là, une distinc- 
tion entre les admissibles ayant assez bien 
passé l'oral, et ceux qui n'avaient pas réussi 
à l'écrit ? Et notez que parmi ceux-ci plusieurs 
avaient échoué précédemment deux ou trois 
fois. Et maintenant, quand il va falloir statuer 
sur l'avenir de ces enfants, ne fera-t-on rien 
de plus pour ceux qui vraiment avaient fait 
quelque chose ?... Parlez pour nos enfants, 
Monsieur. » 

Certes, les dieux ont eu leurs raisons, sans 
doute excellentes, et je ne suis pas dans le 
conseil des dieux; mais — les choses étant 
comme il vient d'être dit — il semblerait juste 
que la réclamation de cette courageuse maman 
fût entendue. Elle n'appelle aucune faveur ; 
elle demande un peu de justice distributive, 
et je dis que ses observations, si gentiment 
présentées, sont judicieuses. 

La postulante voudrait qu'on prît à Navale 
les jeunes gens qui se trouvent dans la même 
situation que son fils. Elle voudrait que leur 



256 DES CRIS DANS LA MELEE. 

avenir fût fixé cette année, quand on devrait 
leur faire passer un examen de circonstance en 
tenant compte des notes antérieures et de l'in- 
terruption des études; elle voudrait qu'on ne 
les laissât pas dans une démoralisante incerti- 
tude au sujet de leur avenir, et que, au con- 
traire, on leur donnât « ardeur et courage dans 
ce beau métier d'officier de marine qu'ils sau- 
ront alors sûrement devoir être un jour le 
leur.... Je vous assure, Monsieur, qu'il serait 
dommage que certains, que je connais, n'en- 
trassent pas dans la carrière.... — Votre fils, 
par exemple. Madame? — Mais certainement, 
, Monsieur! » 

Voilà, transmises au public, les observations 
d'une mère qui sait réclamer sans se plaindre. 
Je souhaite vivement que ces considérations 
paraissent convaincantes à quelques-uns de 
mes puissants confrères, à Maurice Barrés, par 
exemple, qui n'a jamais eu un talent plus sûr, 
plus pénétrant, plus efficace que depuis l'heure 
où les cris de la patrie offensée passent par sa 
voix comme ils passaient par celle de l'admi- 
rable M. de Mun. 

... Le voyez-vous, dans l'Adriatique, sur un 
de nos bateaux de France, le gentil col-bleu, le 
grand bébé à moustache, qui a pris des airs de 



LA PETITE FLEUR ROUGE. 2o7 

capitaine, depuis qu'il a coiffé le bonnet bleu? Il 
a dix-neuf ans ; et s'il était né 55 jours plus tard, 
« serait encore sur les bancs du lycée ! » Mais 
il est là-bas; il écrit à sa maman des lettres 
enthousiastes à la fois et désolées; il aime tant la 
mer et notre marine française ! il se voyait 
aspirant, avec la casquette où brille la petite 
ancre dorée ! il est simple matelot et ne le 
regrette pas, au contraire! il sacrifiera bien des 
choses, même sa vie, à la douce France, — mais, 
sans le dire, il pense que son sacrifice mérite- 
rait qu'on ne le privât point du titre officiel 
d'élève de Navale, qu'il croyait tenir, qu'il 
tenait, dont la guerre le prive — que la guerre 
au contraire aurait pu lui conférer plus tôt... 11 
jalouse Saint-Gyr et Polytechnique. . . . Et je pense 
qu'il a bien raison, — et je plaide pour lui. 

De grâce. Monsieur le ministre de la marine, 
examinez ce cas intéressant. Ne pouvez-vous 
rien, dites, pour le petit matelot, qui, hier, 
admissible à Navale, a été refusé avec le numéro 
105 ou 106, parce qu'on a reçu seulement 
100 élèves au lieu de 150, à cause de la guerre? 
mais regardez-le donc. Monsieur le ministre ; 
ses yeux brillent d'un espoir sublime ; son 
grand col bleu de marin rappelle encore le 
large col d'enfant qu'arrangeait sa vaillante 

17 



258 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

mère sur ses épaules d'écolier; — et, sur sa 
fîère jeune tête frémit le pompon des marins 
de Dixmude, la petite Oeur rougp, — rouge 
comme la crête du coq gaulois, rouge comme 
le sang généreux de cette adolescence fran- 
çaise, qui est prête à tous les sacrifices pour 
nous donner la victoire du droit, de la justice 
et de l'amour : « rouge petite fleur d'héroïsme 
poussée sur le bonnet bleu, crânement. » 



FENETRE D'HOPITAL 

Lorsque j'étais un petit écolier, j'habitais, 
pendant les vacances, une maison de campagne 
aux environs de Toulon. Par toutes les fenê- 
tres qui s'ouvraient au midi, on voyait, res- 
plendissante, la rade de Toulon, par delà la 
ville et l'arsenal; — et, par dessus les collines 
en presqu'île qui ferment la rade, on aperce- 
vait la pleine mer, azur et or incandescents. 
C'est sur ce tableau que s'ouvrirent mes yeux 
d'enfant; cet horizon m'apprit la beauté. 

Je fus naguère, soixante ans plus tard, 
accueilli d'urgence dans un hôpital de la ma- 
rine; — j'y suis arrivé sans voir les chemins, 
et quand, le lendemain matin, on a ouvert la 
fenêtre de ma chambre, j'ai retrouvé, dans ce 
cadre étroit, l'infini spectacle qui charma mes 
premiers regards d'enfant. Impression à la fois 
triste et douce. La vie finissante reliée à la vie 
commençante. Le retour au point de départ. 
Le cercle qui se ferme. Mais que de change- 
ments dans les détails du tableau! La ville et 



260 DES CRIS DANS LA MKLEE. 

l'arsenal n'ont plus les mêmes aspects. Tout 
vit, même les murs des cités, tout meurt, 
renaît, se transforme. Et, au changement qui 
s'est opéré dans ce qui me semblait immuable, 
je sens mieux encore la fuite de la vie.... 

Qu'elle est vaste, par le tableau qu'elle 
enserre, cette haute fenêtre étroite! Elle 
s'ouvre sur des jardins en terrasse, tout 
neufs, aux plantes encore adolescentes. Au 
bord d'un terre-plein qui porte des buissons de 
roses, se dresse un jeune marronnier. Il a, cet 
arbrisseau, l'air gauche des enfants parvenus à 
l'âge ingrat. Ses trois maîtresses branches sont 
trop épaisses, ses feuilles trop larges par rap- 
port au tronc, qui est frêle. Il porte à sa cime 
deux thyrses en fleurs qui semblent lourds 
pour sa taille. Il a l'air d'un jouvenceau qui 
veut « faire l'homme ». Pourtant, demain, je le 
verrai tenir tête à un coup de vent effroyable. 
Secoué, comme arraché, perdant ses fleurs, il 
résistera! Il résistera d'une façon vraiment sur- 
prenante. Il a des souplesses de roseau en 
révolte. On sent qu'il ne veut pas céder à 
l'orage. Courbé à moitié vers le sol, il se 
relève d'un coup, sous la pluie cinglante, et se 
rejette en arrière dès que le vent, comme à 
bout d(' force, le lâche un instant. Je me sens 



FENÊTRE D'HOPITAL. i<>l 

plein d'admiration pour le petit arbuste.... 
• C'est un Marie-Louise; et je me sens tout ému. 
En cette saison, les orages durent peu. Voici 
le calme revenu avec le soir. Le malade, qui 
était assis, renverse sa tête sur l'oreiller. Alors, 
je ne vois plus que du ciel, quelques nuages 
en flocons, très hauts, traversés par le vol 
tournoyant des martinets et des hirondelles, 
qui rôdent, gracieux, éveillant des rêves de 
douce paix, de nids gazouillants et pleins d'at- 
tente. Et cependant ces oiseaux sont de petites 
tombes vivantes, des monstres en maraude, en 
quête de proies! Ce n'est pas pour la joie de 
nager haut dans l'espace et la lumière qu'ils 
tournoient ainsi sans repos, — c'est pour 
« faire la guerre », la guerre aux faibles! Et 
plus haut qu'eux, alors, monte dans le ciel le 
regard du malade. Ne révéleras-tu jamais ton 
secret aux hommes, ciel mystérieux, si cruel et 
si beau ? A cette question, un sot attend une 
réponse. '< Un sot attend une réponse ! » Qui a 
dit cela?, Henri Heine — -et tout ramène tou- 
jours ma pensée à la guerre, à l'horrible Alle- 
magne que son lîls Heine n'aimait pas. Ne l'ai- 
mait-il pas? En sommes-nous sûrs? Nietzsche, 
lui aussi, prétendait ne point l'aimer; mais son 
antipathie pour son. pays doit rester suspecte, 



'262 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

puisque son pays tout entier est devenu son 
élève et n'agit que selon sa philosophie 
féroce.... 

La nuit s'est faite. L'extinction des feux 
sonne dans les casernes toutes voisines. Les 
notes très mélancoliques des clairons montent 
vers les étoiles... et la sonnerie se prolonge, 
s'agrémente de variations ; — et cela veut dire 
(on me l'a expliqué) que demain matin il y 
aura un départ de soldats pour le front.... La 
sonnerie conte cela aux étoiles ; elle est triste 
et vaillante ; comment serait-elle gaie? Elle le 
deviendra quand elle pourra dire : « Dormez, 
c'est l'heure; mais la victoire est acquise. Sur 
vos lits, il y aura, ce soir, des lauriers. Dormez 
dans la joie et la gloire. » 

Hélas! l'heure joyeuse n'est pas encore arri- 
vée! La nuit est longue au malade.... Enfin, le 
jour se fait.... « Comme c'est beau, la lumière! » 
Je pense aux paroles de Gœthe mourant : 
« Encore plus de lumière », disait-il. et l'on 
assure qu'il paillait symboliquement. C'est le 
cri d'un Latin. Napoléon disait de Gœthe : 
c( C'est un homme ! » Que penserait-il, cet 
homme, de l'Allemagne actuelle, celle de 
Guillaume, de Bismarck, de Nietzsche? de cette 
Allemagne qui n'aime pas le feu pour sa clarté 



FENÊTRE D'HOPITAL. 263 

mais pour ses fumées puantes et homicides? 

Ce qu'il penserait, nous le savon-s car c'est 
lui, Gœthe, qui a écrit : « Les Prussiens 
sont nés cruels; la civilisation les rendra fé- 
roces... ». 

Par ma fenêtre ouverte, voici que dans ma 
chambre entre tout à coup la diane, claire 
comme les cuivres qui la sonnent et où se mire 
le soleil levant.... La diane sonne. La vie 
recommence aujourd'hui, toute pareille à celle 
d'hier. Quel est ce bruit de mer roulant des 
galets vers la plage, pour les reprendre aussitôt 
en les entraînant dans son mouvement de 
recul? La mer est trop loin d'ici pour être 
entendue. Ce bruit régulier, pareil à celui des 
plages caillouteuses, qu'est-ce donc? C'est le 
bruit des mitrailleuses : dans les gorges de la 
haute colline, au-dessus de l'hôpital, nos sol- 
dats s'exercent. On tire sans relâche. L'écho 
des vallées répercute le crépitement des 
balles.... La guerre! la guerre! l'abominable 
guerre allemande, l'admirable défense fran- 
çaise, la vision des batailles, des douleurs, des 
héroïsmes, des calamités, des sublimités, entre 
par ma fenêtre avec le bruit de marée que font 
au loin les mitrailleuses et les fusils.... Quand 
te tairas-tu, marée infernale? Quand ne te ver- 



'^64 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

rai-je plus en rêve, marée de sang? Oh! la 
France aimante, la France libre et fîère, la 
France humaine, sauvez la France, l'espoir du 
monde, canons, fusils, mitrailleuses, engins 
maudits que la légitimité des droits défendus 
rend sacrés ! . . . 



FAUTES D'ORTHOGRAPHE 

Parmi les lettres que veulent bien m'écrire 
mes lecteurs, j'en ai reçu une, cette semaine, 
dont je vous dirai tout à l'heure le sens général, 
mais, de cette lettre je veux d'abord souligner 
certaine phrase et y répondre. La voici : « Un 
enfant du peuple vous a écrit une lettre sans 
orthographe, que vous devez bien mépriser ! . . . » 
Ah! cher lecteur, je jugerais digne de peu d'es- 
time l'homme qui mépriserait une lettre parce 
qu'elle n'est pas d'une orthographe irrépro- 
chable. L'orthographe, l'art d'écrire les mots 
correctement, ou, s'il se peut, d'une manière 
qui rattache le mot à ses racines, peut fort 
bien être ignorée d'un honnête homme, d'un 
brave cœur, d'un homme d'esprit et même 
d'un homme de génie. J'imagine qu'un physi- 
cien peut faire des découvertes qui accroissent 
le trésor des connaissances et écrire, par exem- 
ple, filosofie avec des /", au lieu de ph. Cela n'a 
qu'une importance relative, à telles enseignes 
qu'une société s'est fondée pour la réforme ra- 



266 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

tionnelle de l'ancienne orthographe. Cette So- 
ciété pense qu'il faut se contenter d'écrire les 
mots avec le moins de lettres possible, pourvu 
que l'écriture reproduise le son; ainsi : filozofie 
aura raison contre philosophie. Pour moi, il est 
vrai, j'aime mieux l'ancienne orthographe, primo 
par habitude, secundo et surtout parce qu'il 
plaît aux écrivains de retrouver dans l'ortho- 
graphe les traces du passé des mots. Je crois 
aussi que la langue écrite selon les vieilles 
formes est une partie respectable de l'héritage 
d'une race, mais je sacrifierais volontiers mes 
préférences en cette matière, et bien d'autres 
choses encore, si ce sacrifice devait aider la 
marche du progrés intellectuel et moral de la 
nation, accroître le bien-être des malheureux; 
si, en un mot, le salut d'un peuple en dépen- 
dait. En vérité, il n'en est rien. Qu'il sache 
mettre l'orthographe ou non, un homme est ce 
qu'il est, bon ou pervers, honnête ou non. Sa 
connaissance de l'arithmétique même ne le mo- 
difie pas en bien, c'est quelquefois le contraire; 
et la vanité de savoir, comme toute autre vanité, 
est un danger moral. Ce qui fait l'homme, ce 
n'est ni la fortune, ni même la science, c'est sa 
faculté d'aimer, d'avoir pitié et de se dévouer à 
l'occasion ; c'est, en un mot, les qualités du cœur. 



FAUTES D'ORTHOGRAPHE. 267 



J'ai eu un grand'père (il avait douze ans en 
1789), qui parlait le patois de Provence, et fai- 
sait, en parlant français, des fautes qui équi- 
valaient à des fautes d'orthographe. C'était 
bien le plus charmant, le plus aimant, le plus 
noble des roturiers; et il est resté, dans mon 
souvenir, à une place- que n'atteindront jamais 
bien des « gros savants ». Je crois bien que 
ma grand' mère ne savait pas lire ; cela n'ôtait 
rien (c'était peut-être tout au contraire) à ses 
qualités d'esprit et de cœur. Pour régler les 
notes de son boulanger, elle se livrait à des cal- 
culs de bonne femme, et, à la vérité, je me vois 
souvent réduit à faire comme elle. 

Le grand Tolstoï, que j'ai aimé à la folie, et 
que j'aime encore, mais plus raisonnablement, 
allait jusqu'à croire que les ignorants valent 
mieux que les savants. Je n'en suis plus aussi 
sur que par le passé, mais c'est, ma foi, très 
possible. 

Un sage hindou contemporain a écrit qu'il 
méprisait la science occidentale. Savez-vous 
pourquoi? 11 dit à peu prés : « Elle est mépri- 
sable et n'atteindra pas des résultats vraiment 



268 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

grands, parce qu'elle ne se propose pour but 
que la satisfaction de connaître. Si un savant 
d'Europe découvrait demain que les galets de 
la mer *peu vent se transformer en pains, tous 
les savants s'épuiseraient en cris d'admiration, 
mais ils ne commenceraient pas par se réjouir 
à l'idée que ces pains offriraient aux pauvres 
une nourriture imprévue et gratuite ! » Ce sage 
hindou ne savait peut-être pas que, chez nous, 
la science, représentée par un Pasteur qui a 
d'innombrables disciples, se préoccupe par- 
dessus tout d'améliorer le sort de la pauvre 
humanité. Ce n'est pas de science pure que 
peut se nourrir l'humanité, mais d'amour, de 
fraternité, de justice.... On ne nous dit pas si 
Jésus écrivait bien Thébreu. Toujours est-il 
qu'il ne lui est pas venu à l'esprit d'écrire lui- 
même les Évangiles, résumés en ces mots 
éternels : « Aimez-vous les uns les autres » ; il 
s'est contenté d'en proclamer la beauté évangé- 
lique et de la faire luire sur le monde.... J'en- 
tends bien que sa fameuse fraternité n'est pas 
réalisée!... mais c'est un idéal — quelque chose 
comme une étoile peut-être inaccessible qui, 
pourtant, du fond des infinis, éclaire un peu la 
marche humaine.... 



l-AUTES D'ORTHOGRAPHE. 269 



Voilà pour la question de l'orthographe. 
J'arrive au sens général de la lettre loyale que 
j'ai reçue, d'un inconnu, cette semaine. Le 
-eus général en est celui-ci : « Gomment 
pouvez-vous croire au triomphe futur de la 
justice, puisque, à travers les siècles, on la voit 
toujours offensée et vaincue? » Suit l'énumé- 
ration des grandes victimes : Jeanne d'Arc, 
Etienne Dolet, Urbain Grandier, et tant d'au- 
tres.... Et, de nos jours, combien d'abomina- 
tions politiques ! que de voleurs ! que de 
concussionnaires! et par-dessus toutes ces in- 
famies, les horreurs effroyables de la guerre 
allemande ! — Conclusion : « Il faut désespé- 
rer de la justice ! » 

Eh bien, non î nego consequentiam^ comme 
dirait un pédant : je repousse la conclusion. 
Toutes ces abominations, comment un honnête 
cœur ne serait-il pas de ceux qui en souffrent, 
de ceux qu'elles indignent et tourmentent sans 
cesse? — il ne saurait les oublier, il les maudit, 
— mais, pour en diminuer le nombre dans 
l'avenir, il faut voir — au-dessus — la belle 
Étoile, l'Espérance. Le désir, l'espoir quand 



270 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

même, servent à amener les réalisations, au 
moins partielles, des beaux rêves humains. 
Notre République n'est pas sans reproches, 
certes, mais elle vaut mieux qu'un Guillaume, 
et, toute imparfaite qu'elle est, elle a permis 
quelques progrès sociaux, notamment dans 
l'ordre judiciaire ; elle est la promesse d'une 
liberté plus parfaite, mieux comprise et mieux 
pratiquée, plus voisine de la raison saine et de 
la justice vraie. A vingt ans, déjà contristé, 
j'écrivais cette ligne : 

Ah! comme il faut vouloir, pour garder l'espérance! 

Ayons cette volonté. Elle est le gage de la 
future victoire sur les injustices sociales, 
comme elle est le gage d'un autre triomphe : 
celui de la France humaine sur l'Allemagne 
féroce. 



LE SOURIRE DE NOTRE MIDI 

— Ne souHrez-vous pas singulièrement, mon 
ami, lorsque, au réveil, l'esprit oppressé par 
les songes des nuits mauvaises, moins affreux 
que les réalités de l'heure présente, vous voyez 
tout à coup entrer dans votre chambre, par la 
fenêtre grande ouverte, tout le bleu du ciel de 
Nice ou de Saint-Raphaël? La mer le reflète, 
cet azur débordant de soleil. Dans le cadre de 
votre fenêtre, il n'y a que du bleu souriant. La 
terre a disparu. En bas, comme en haut, ce 
n'est que gaieté physique. Et pendant qu'ici 
tout est joie pour les yeux, là-bas, au Nord, on 
souffre, on crie, on meurt — et comment! Les 
Flandres sont sous la boue et le sang. La Bel- 
gique pleure dans les bras de la France. Gom- 
ment pouvez-vous accepter l'indifférence des 
choses autour de vous ? 

— Je ne vois plus rien, me répondit-il, plus 
rien avec mes yeux ; je ne regarde plus que dans 
mon cœur, où se répètent, en images, tous les 
tableaux de la uuerre monstrueuse, et. en 



272 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

échos, tous les cris des combattants, des blessés 
qu'on opère et de ceux qui, tout seuls, dans la 
nuit, couchés parmi les morts, appellent leur 
mère (même ceux qui n'en ont plus), comme si, 
soudainement, ils étaient redevenus les petits 
enfants qui voudraient être bercés. 

La nuit venait, triste infiniment ; une noire 
bise s'était levée, chassant les nuages de mau- 
vais aspect qui nous avaient caché les derniers 
rayons du soleil. En cet instant, nous étions 
d'accord, la nature et nous. 

Le vieil ami avec lequel je causais a passé 
une partie de son existence dans les exils, aux 
colonies. 

— Oui, j'ai passé, me dit-il, ma vie entière à 
regretter la France. Ah! qu'elle apparaît belle 
et douce à ceux qui l'ont perdue ou qui crai- 
gnent de la perdre ! Gomme, alors, elle se ré- 
vèle, s'explique soudainement à eux! Comme 
les comparaisons avec les climats d'exil lui sont 
favorables ! ... mon ami ! songez à aimer mieux 
ceux qui vous sont chers! Songez-y pendant 
qu'ils sont à vous, pendant qu'ils vivent! Leur 
mort, ou simplement leur absence, vous mon- 
trera en eux des mérites nouveaux, ceux par où, 
à votre insu, ils vous attachaient le plus impé- 
rieusement à eux. Soyez-leur juste de leur 



I.E SOURIRH; de notre midi. 273 

vivant; et, de même, aimez votre patrie, sans 
attendre qu'on menace de vous la voler par la 
force des armes ou qu'elle disparaisse à vos 
regards dans le lointain, quand un steamer 
vous emportera vers des terres auxquelles n'est 
pas mêlée la poussière de vos ancêtres. C'est 
cette poussière-là qui, chez vous, vous parlait 
dans le bruissement du blé qui lève ou de la 
forêt qui reprend sa frondaison de printemps. 
Je suis, vous le savez, un vieux Provençal 
joyeux, et un vieux dur-à-cuir, et j'ai i)u long- 
temps me croire rebelle à toute sentimentalité. 
Or, l'âge a fait de moi un podagre. Je ne sors 
plus; je vis avec mes livres dans le passé, avec 
les journaux dans le présent. L'autre matin, 
impatienté par la persistance du beau temps 
qui opposait son indilTèrence à la cruauté de la 
guerre, appelé cependant au dehors par la dou- 
ceur d'une splendide journée d'hiver, j'ai fait, 
en automobile, une très longue promenade. 

(( Je me suis fait conduire d'abord dans ces 
routes sinueuses qui épousent les contours de 
nos collines et conduisent dans des vallées ro- 
cailleuses; puis, au retour, je voulus suivre, le 
long de la mer, les plages qui ondulent, gra- 
cieusement frangées d'écume. Étais-je simple- 
ment poussé par le désir du malade qui veut 

18 



274 DES CRIS DANS LA MELEE. 

profiter d'un beau jour ou par l'inquiétude du 
philosophe qui veut étudier ses impressions, 
descendre au fond de lui-même, se confronter 
avec une nature qui lui parle de joie tandis 
qu'il souffre? — Je ne sais, je suis sorti.... Ah! 
mon ami! ces vallées, ces collines rocheuses 
sont celles où j'ai passé ma petite enfance, 
parmi les oliviers gris et bleutés. Sur ces 
pentes, le travail de nos aïeux, utilisant les 
pierres innombrables, a patiemment élevé des 
gradins qui vont de la base des collines jus- 
qu'au sommet. Chacune de ces marches spa- 
cieuses, chargée de terre végétale, porte les 
oliviers et la vigne, et les câpriers en touffe 
aux fentes des blocs de calcaire. 

« Toutes ces choses, remises sous mes yeux, 
me rapportaient mes impressions d'enfance, du 
temps où, tout petit, plus près de la terre, on 
n'a pas à se baisser beaucoup pour l'interroger 
et jouer avec elle ; le front de l'enfant n'arrive 
pas au niveau des hauts fenouils odorants ; ses 
regards ne s'élèvent pas au-dessus des kermès 
au feuillage aigu et dur, que broutent nos 
chèvres sarrazines; je voyais tout cela; et tout 
mon passé, tout le temps où mes pères-grands 
vivaient encore, revenait en moi et me ramenait 
à eux. J'avais lu le matin ce mot d'un Allemand 



lp: sourire de notre midi. nb 

à un Provençal de notre Ligurie : « Vous pos- 
« sédez le joyau de la France, la plus belle des 
« provinces françaises, mais vous ne savez pas 
« en tirer parti ; nous saurons l'exploiter, nous 
« autres, quand elle sera allemande ! » 

— Et, vieil enfant, adossé aux coussins de 
ma voiture, je me surpris à dire tout bas, du 
ton qui aurait pu en effet être celui d'un enfant : 
« Ils veulent nous la prendre ! Ils veulent nous 
« la prendre! » Oui, elle est si belle, qu'ils vou- 
draient nous la dérober! Le regret nostalgique 
que Gœthe prête à Mignon n'est pas seulement 
la rêverie du poète, c'est la convoitise d'un 
peuple ! La province où fleurit le citronnier porte 
une si riche parure qu'elle a, plus que d'autres, 
excité, coquette attirante, le désir des bru- 
taux.... Ils voudraient nous la prendre!... Au 
retour de ma promenade, nous suivîmes les 
dentelures de la côte, les sinuosités des petits 
golfes où les basses falaises, rouge et or, s'écrou- 
lent dans l'écume argentée des vagues azurées 
au-dessus desquelles pendent les branches des 
pins toujours verts et comme transparents. Et 
toute la mer et tout le ciel bleu, l'espace déli- 
vré de la culture, qui est le rappel des pénibles 
travaux humains, tout l'horizon joyeux, étince- 
lant, papillottant de soleil, s'engouffra dans mon 



276 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

cœur plein d'ombre, où s'agitait la vision des 
champs de bataille sur lesquels les enfants de 
la France donnent leur vie, pour nous garder 
les beautés de notre sol et de nos idéals; — et, 
vieux comme je suis, ô mon ami, parce que la 
mer était trop belle et le ciel trop souriant, je 
fondis en larmes, j'éclatai en sanglots; et je 
revins cacher, dans la sohtude de ma biblio- 
thèque, ma honte de n'être qu'un vieillard qui 
pleure! » 

Je me levai et tombai dans les bras de mon 
vieil ami. 



LE SURBOCHE 

— Vous n'ignorez pas qu'il y a deux morales. 

— J'en connais un bien plus grand nombre, 
me répondit un arriviste d'avant la guerre. 

L'esprit d'arrivisme, n'en doutez pas, fut une 
des formes de l'invasion allemande ; car il y 
eut, avant celle des armées de Guillaume, une 
sournoise et audacieuse invasion allemande, 
avec Nietzsche pour général. Sournoise, parce 
qu'elle dissimulait la portée de son dessein qui 
était la préparation de l'invasion armée ; auda- 
cieuse, parce qu'elle déployait un drapeau d'or- 
gueil. Le fourbe Nietzsche s'avançait au pas de 
parade, reniant, semblait-il, sa patrie, feignant 
de la blâmer pour en mieux imposer l'esprit, 
et annonçant à l'univers un surhomme qui, — 
nous le voyons aujourd'hui — n'était que le 
surhoche! 

Pendant longtemps, toutes les fois que nous 
avions une occasion de rendre hommage, en 
poète ou en romancier, à l'esprit de bonté, au 



278 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

sacrifice, au dévouement, à ridéal enfin qui, 
depuis vingt siècles, fait l'espoir, la fierté, l'en- 
chantement et la grandeur du monde, — beau- 
coup nous répondaient par des sarcasmes, des 
précisions expérimentales, des ironies spiri- 
tuelles et un parfait dédain. Et l'on nous citait 
Nietzsche, le maître éblouissant, le conculcateur 
de la pitié, l'inventeur de l'orgueil, l'apôtre de 
l'individualisme effréné : « Il faut développer 
ton moi^ à tout prix, en toute liberté, dans le 
sens de tes dispositions naturelles. Que rien 
ne t'arrête; méfie-toi surtout des sottes com- 
passions; c'est elles qui te seraient la plus 
grande entrave. Sois dominateur. L'humanité 
est une tourbe vile. Sois grand au-dessus d'elle, 
sans tenir compte de ses gémissements. La vie 
superbe et périlleuse, voilà ce que tu dois re- 
chercher. Elle te mènera à être un surhomme, 
c'est-à-dire un homme au-dessus de tous les 
autres hommes — et cette gloire sera pour toi 
le bonheur suprême! » 

Nous connaissons déjà ce discours. La Lé- 
gende sacrée, où tout se trouve, nous montre 
Jésus, sur le toit d'une maison, tenté par un 
diable, vraiment naïf en la circonstance : 
« Écoute-moi, suis-moi, et le royaume de la 
terre t'appartiendra ! » mais les yeux divins 



LE SURBOCHE. 279 

du Fils de l'Homme regardent ailleurs. Un idéal 
matériel est une conception trop grossière pour 
attirer, fût-ce un instant, son attention. Et le 
diable en est pour sa courte honte. 

Nietzsche n'a rien inventé. Son surhomme au 
théâtre s'appelle parfois don Juan. Ce person- 
nage sans pitié, extravagant d'orgueil, se rend 
un jour à un rendez-vous galant, dans une ca- 
lèche à quatre chevaux. Les chevaux sont 
lancés au grand galop. Tout à coup le cocher 
les retient parce qu'il voit un vieux, un pauvre 
vieux, qui traverse la route, et qui infaillible- 
ment sera renversé s'ils ne sont pas arrêtés. 
Et dans ce vieillard un peu sourd et inattentif, 
don Juan a reconnu son propre père. Mais il 
est, lui, le prototype du surhomme; il court à 
son plaisir, à sa passion, et n'accepte pas de 
retard! Il crie à son cocher : « Plus vite donc, 
au contraire! imbécile! » Et il passe, en effet, 
sur le corps sanglant du vieil homme. A la 
bonne heure! voilà un admirablç héros, et un 
idéal bien servi. 

Le danger de l'idée nietzschéenne, l'aperce- 
vez-vous clairement? Il faut le voir en ceci 
qu'elle a exalté et fortifié matériellement la col- 
lectivité allemande, c'est-à-dire une nation, 
une race, faites 'pour la produire, l'appliquer 



280 DES CRIS DANS" LA MÊLÉE. 

et en tirer toutes les conséquences utiles, — 
tandis qu'elle affaiblissait et désagrégeait, chez 
l'ennemi, c'est-à-dire en France, 1 ame indivi- 
duelle coupée de sa base, comme on "peut le 
dire aujourd'hui sans risquer d'être incom- 
pris. 

Gela vous semble singulier? que ce qui for- 
tifie les uns affaiblisse les autres? Réfléchissez 
cependant que la malignité, qui est la force 
propre des démons légendaires, c'est l'affai- 
blissement et la déchéance des héros. 

Dans l'idéal militaire et politique de l'Alle- 
magne tel que l'ont foraïuié ses intellectuels^ 
on retrouve tous les caractères, sans excep- 
tion, de la pensée nietzschéenne, — mais au 
profit de la nation, considérée comme une 
individualité. L'Allemagne ne demande pas à 
chacun de ses enfants le don libre de soi, le 
don touchant et magnifique. Non. Ses gouver- 
nants se sont emparés des âmes individuelles, 
par des procédés pédagogiques ; ils les ont 
amalgamées pour ainsi dire, en ont fait comme 
un bloc plastique où chaque âme, noyée dans 
les autres, n'a plus de désir, de volonté, que 
ceux d'une masse compacte et redoutable, uni- 
quement pénétrée du génie funeste de ses édu- 
cateurs, des Bismarck et des Nietzsche; c'est 



LE SURBOCHE. '281 

là ce que leurs philosophes appellent, lorgani- 
sation de l'Allemagne. 

Pendant que s'opérait cette création, cette 
unification monstrueuse, dans laquelle se noient 
dignité et liberté individuelles, — la morale 
de Nietzsche ne parvenait qu'à détacher du 
groupe français quelques esprits, en assez 
grand nombre pourtant pour qu'on sentît que 
l'idéal latin perdait, çà et là, chez nous, du 
terrain. Les traîtres éducateurs allemands en- 
vahissaient le domaine de la pensée française. 
Beaucoup de nos jeunes gens parlaient, avec 
insolence, du droit qu'on a de « vivre sa vie », 
serait-ce en foulant aux pieds le voisin. Pendant 
ce temps, au nom des mêmes principes, un 
peuple, unifié au rebours de l'esprit d'unité 
humaine, proclamait son droit d'-établir sa puis- 
sance et sa gloire sur les autres peuples écra- 
sés. Ce peuple monstrueux, cestleSurboche. 

Il croyait les âmes de France corrompues. Il 
a pu s'apercevoir de son erreur. Devant le péril 
qu'il fait courir à la liberté individuelle et à la 
dignité humaine, chères à tout Français, il a vu, 
il voit encore chacune des individualités fran- 
çaises, dans un même élan, se donner volon- 
tairement à toutes les autres ; il a vu l'amour 
nécessaire se créer subitement et resplendir en 



^82 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

nous. Et cet amour est une puissance impon- 
dérable, dont aucun mécanisme, si savant 
soit-il, dont aucun matérialisme n'aura rai- 
son. Il a, lui aussi, ses armes matérielles, sa 
science et son expérience, mais par-dessus il a 
cette puissance, — d'être la Destinée même 
de l'Homme. 

Quant au surhomme, on connaît sa fin. C'est 
celle de don Juan, c'est celle de Nietzsche. Ce 
sera demain celle du surboche. 




LA RENAISSANCE 

PAR LA VICTOIRE 

—r Le renaissance par la victoire, j'y crois, 
dit Jean d'Auriol, je veux dire que je la crois 
possible. 

— Le seul fait d'être vainqueur n'assure 
donc pas, selon vous, le progrès moral d'un 
peuple? 

— Assurément non, dit Jean d'Auriol. Le 
succès de ses armes inspire toujours au vain- 
queur un grand orgueil, mais ce sentiment-là, 
dont il faut se méfier, peut l'enivrer et lui 
faire oublier les sagesses nécessaires. Savoir 
user de la victoire est autrement difficile que 
vaincre. Voyez ce que fut la vie de Napoléon. 
Pour ce génie des batailles, la guerre était un 
jeu où il paraissait gagner à coup sur. La na- 
tion française, incarnée en lui, se croyait deve- 
nue la maîtresse du monde. Ni lui ni elle ne 
surent s'arrêter à temps dans la victoire : ils 
[)réparaient contre eux, comme à plaisir, des 



284 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

haines et des revanches. Et, malgré cette leçon, 
l'Allemagne, victorieuse en 1870, s'est perdue 
par la conquête. Sans doute elle a paru de- 
venir grande par l'unité, mais elle n'a songé 
qu'à se constituer une grandeur matérielle, à 
devenir une incarnation de la force brutale et 
de la guerre sans merci. C'était là une néces- 
sité imposée par la qualité de sa victoire qui 
était une victoire de conquête, puisqu'elle lui 
donnait notre Alsace et notre Lorraine. Sa re- 
naissance, son progrès politique entraînaient 
des germes de mort, la vouaient aux œuvres 
de guerre, — et mettaient l'Europe sur l'éternel 
qui-vive. — Toute autre sera notre situation 
au lendemain de notre triomphe : nous et nos 
alliés, — vous le savez, n'est-ce pas ? — nous 
ne songeons dés aujourd'hui qu'à établir la paix 
sur des bases durables, c'est-à-dire à écarter 
des conditions de la paix tout ce qui paraîtra 
devoir contenir des germes de représailles légi- 
times. Tout va tendre à réaliser de la justice, 
à établir des droits, à mettre les traités et la 
foi jurée hors de L'atteinte des bandits.... 

— Gela est facile à dire ! 

— Sans doute, mon cher ami. Et comme je 
ne suis pas un utopiste aveugle, je sais bien 
que l'humanité de demain ne va point devenir 



LA RENAISSANCE PAR LA VICTOIRE. 285 

par miracle une humanité sans tache, sans 
erreur, angélique! non, — mais... voyez ce qui 
arrive pour chaque citoyen de France, depuis 
la Révolution et la refonte de nos Godes . Les 
aspirations des révolutionnaires proclamant la 
liberté, l'égalité, la fraternité, n'ont pas fait de 
nous de vrais libéraux, des égaux, des frères, — 
mais il n'en est pas moins réel que chacun de 
nous a évolué, dans la mesure du possible hu- 
main, vers des vertus sociales qui s'affirmeront 
mieux encore quelque jour. La liberté indivi- 
duelle, l'égalité devant la loi, la mutualité fra- 
ternelle, trouvent des défenseurs aujourd'hui 
qu'elles n'avaient pas hier. Les droits de cha- 
cun sont protégés, et tout au moins reconnus. 
Demain les droits des nationalités, et des moin- 
dres, seront de même reconnus par toutes. Cela 
ne veut pas dire qu'il n'y aura pas quelques 
coups de canif donnés dans les contrats, mais le 
principe sera établi ; et y manquer sera d'avance 
reconnu par la fédération des peuples comme 
une faute passible d'un châtiment. C'est pour- 
quoi il faut que soit réduite à l'impuissance la 
nation qui a osé définir les traités par ce mot 
désormais inscrit dans l'histoire : « chiffons de 
papier ». 

— Alors, selon vous, le progrès politique 



286 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

apporté au monde par la victoire des Alliés 
sera un progrès moral ? 

— Je n'en doute pas ! Et c'est chose curieuse 
de penser que l'immoralité féroce de l'Alle- 
magne aura provoqué, par réaction, l'entrée 
de la morale la plus haute dans les rapports 
internationaux et, en même temps, au cœur 
même de chaque nation. 

— Vous allez loin ! 

— Mais non; vous savez bien que je suis 
idéaliste d'espérance mais rationaliste en cri- 
tique. 

— Exemple? 

— Exemple? Voici. Je crois que la morale a 
son fondement dans la commune aspiration 
de toutes les races qui tendent (c'est leur des- 
tinée impérieuse) à unifier leur vie. Pour s'uni- 
fier, elles se soumettent à des règles, règles 
provisoirement variables dans leurs détails, 
mais qui toutes affirment la même orientation. 

— Cela, c'est votre idéalisme; il est même 
un peu mystique. 

— Je n'en disconviens pas, il l'est d'abord; 
et c'est pourquoi je cherche à Vétayer, après 
coup, sur quelque raisonnement valable. 

— Voyons donc. 

— Eh bien, pour ceux qui cherchent à la 



LA RENAISSANCE PAR LA VICTOIRE. 287 

morale un fondement, sans lequel ils ne sau- 
raient l'admettre comme un impératif qui les 
oblige malgré eux, voici ce que je trouve. 
Quelle est la plus haute règle de la morale, 
par conséquent la plus difficile à imposer et à 
suivre'^ — C'est la loi du sacrifice. L'instinct na- 
turel veille à ma conservation, tandis que la loi 
morale, en certains cas, commande le dévoue- 
ment. Ce dévouement, par quel moyen parvien- 
drai-je à le faire accepter comme un devoir, si je 
ne peux invoquer les sanctions divines? D'une 
façon très simple, en montrant qu'il est, dans 
certains cas, d'une nécessité si évidente pour 
le salut de la race, qu'on ne s'y peut dérober et 
qu'on l'accepte sans résistance, et même qu'on 
y vole, qu'on s'y rue d'instinct. Eh bien, la 
guerre actuelle nous a apporté la révélation 
subite, éblouissante, de cette nécessité. En 1914, 
avant le mois d'août, toutes les vertus qui 
tiennent du renoncement semblaient mises en 
oubli. Si quelqu'un en évoquait le souvenir, 
celui-là soulevait des railleries joyeuses ou de 
graves négations. Être réahste en littérature, 
c'était proclamer la veulerie humaine comme la 
seule réalité. Au mois d'août de la même année, 
tout fut changé brusquement. Chacun se sentit 
l'étoffe d'un héros et le fit bien voir. On se 



288 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

passe de confort, on est endurant, on meurt 
avec un sourire, on est le dévouement quoti- 
dien; on retrouve les mots Pairie et France.... 
Ne voyez-vous pas bien apparaître le fonde- 
ment de ces vertus, c'est-à-dire de lapins haute 
morale^ de la plus difficile à suivre? Où est-il? 
Dans la nécessité de défendre la collectivité 
qui est notre protection, la source de notre bien- 
être. Sans cette morale du dévouement, on n'a 
devant soi que la mort de la race. Donc la mo- 
rale la plus mystique se révèle comme, la plus 
rationnelle. Q. E. D. 



GALLIENI 

Qu'un sous-marin, protégé par l'invisibilité, 
vienne sans être aperçu torpiller un navire, 
fùt-re un cuirassé prêt à la bataille, un tel 
acte change délinitivement la face du monde 
moral. La guerre a bien perdu toute beauté; 
tout y est coup de Jarnac; et si les Germains 
triomphaient, c'en serait fait de toute noblesse 
humaine. Qu'un magnifique soldat tel que lord 
Kitchener soit tué par un moyen purement per- 
iide, cela est monstrueux. 

Il était déjà lamentable qu'un soldat tel que 
notre Gallieni put succomber, en pleine acti- 
vité, frappé par une perfidie de la mort; mais 
là, du moins, nous n'avions à maudire que les 
cruautés imbéciles et sournoises de la nature, 
et non plus l'imbécillité cruelle de l'espèce 
humaine. 

Chère et grande figure, pour nous, Gallieni, 
comme l'était pour nos amis anglais celle de 
lord Kitchener. Tous deux étaient des soldats 

19 



290 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

organisateurs, à l'esprit net, aux décisions ra- 
pides, au coup d'œil divinateur. 

J'avais eu l'honneur de faire la connaissance 
du général Gallieni, voici de longues années, 
lorsqu'il résidait à Lyon. Ce fut à un banquet 
offert au poète de passage, par la Chanson 
Française^ que préside Camille Roy. Tout de 
suite, je fus conquis par la simplicité affable du 
grand général ; et la sympathie qu'il inspirait 
d'abord, on la lui gardait fidèlement. Sur ce 
terrain-là comme sur tous les autres, c'était.un 
conquérant. 

Je le retrouvais souvent en Provence. Et s'il 
est permis de donner aujourd'hui un sourire 
au souvenir des heures de repos qu'il venait 
goûter dans notre séduisant Saint-Raphaël, je 
dirai que, là, sur an des plus beaux rivages 
du monde, il fut le ministre le plus illustre 
d'un roi de fantaisie, le roi de Vile d'or. 

Au-dessous des hauts rochers du Dramont, 
que couronne un sémaphore, une petite île, 
roussie par le soleil, dort sur l'azur des eaux. 
Notre ami L... y a fait construire une tour; et, 
comme l'île n'appartient qu'à lui, il y régne : il 
est le roi de Vile d'or. Il y reçoit ses sujets les 
plus notables ; il y nomme des fonctionnaires ; 
et le général Gallieni fut son ministre de la 



GALLIENI. 291 

guerre, bien avant que nos gouvernants lui 
fissent faire à Paris, « un métier qui n'était pas 
le sien ». 

Le roi de Vile d'Or me nomma un jour, par 
politesse, ministre de l'instruction publique, et 
c'est ainsi qu'il me fut permis d'appeler, durant 
quelques instants, le général Gallieni, mon cher 
collègue. Le roi presque aussitôt me fit redeman- 
der : « Je suis désolé ! me dit-il gravement ; le 
ministre que vous remplaciez tient à son titre 
plus que je ne pensais, et il refuse de vous 
céder son portefeuille ! — Vous êtes un roi 
singulièrement débonnaire, dis-je au prince, 
mais vous ne trouverez jamais en moi, Ma- 
jesté, qu'obéissance parfaite et dévouement ab- 
solu. Je vous donne. Sire, ma démission... puis- 
que je ne peux faire autrement. Je regrette 
seulement de ne pas rester le collègue du 
général Gallieni. » Le roi me félicita, et je ren- 
trai, comme tant d'autres ministres, dans les 
rangs des simples citoyens. 

Le général possédait à Saint-Raphaël une 
villa où je lui rendis quelquefois visite.... 
Vastes salles pleines de souvenirs coloniaux, 
qui sont des trophées. 

La villa se dresse parmi les vignes, dans les 
sables de la plaine que domine la ville de Fréjus. 



2i)2 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

Depuis le commencement de la guerre, j'ai 
passé bien souvent devant cette villa du géné- 
ral; je ne le fis jamais sans envoyer un salut 
du cœur à celui qu'on nomme désormais le 
sauveur de Paris. 

Un rayon de célébrité touchait le front de 
Gallieni, dont on connaissait surtout l'œuvre 
accomplie à Madagascar. La victoire de la 
Marne l'avait jeté brusquement dans l'orbe 
même du soleil de gloire. 

C'est qu'elle a, cette victoire, qui fut long- 
temps ignorée, une beauté de légende; et lé- 
gendaire deviendra, par elle, le nom de Gal- 
lieni. 

Lorsqu'Attila, à la tête de ses hordes, me- 
nace Paris, Geneviève surgit et déclare : « Il 
reculera ». Attila recule. 

Lorsqu'Attila, à la tête de ses hordes, marche 
contre Athènes, la statue de Pallas lui apparaît 
d'abord, au faîte du Parthénon. Le roi barbare 
arrête son cheval, regarde la lance dont la 
déesse est armée.... Cette lance d'or, frappée 
d'un rayon d'aurore, resplendit soudainement 
en éclairs — et Attila recule. Les hordes, 
comme vaincues par la Beauté, rebroussent 
chemin. La civilisation a vaincu la barba- 
rie. 



GALLIENI. 29Ô 

Miracle? Si Ton veut. Les dieux ne consen- 
tent jamais à la régression définitive de l'hu- 
manité en marche vers eux. 

Le jour où Tes armées allemandes, enroule 
contre Paris, tout à coup se décidèrent à lais- 
ser de côté la capitale confiée à Gallieni, ce 
jour-là, le généralissime eut, dans l'organisa- 
teur de Madagascar, un lieutenant inspiré, 
prompt à assumer la responsabilité d'un mou- 
vement qu'il jugeait nécessaire.... Le général 
Bonnal a écrit : « Gallieni eut un éclair de 
génie ». 

A ce moment-là, dans son épée étincelante, 
on peut reconnaître la lumière qui fit flamber 
sur Athènes la lance de Pallas, — et l'Alle- 
magne rebroussa chemin. 

Ces légendes, cette vision, me hantaient 
l'autre jour, quand s'ouvrit sous nos yeux le 
wagon scellé dans lequel le général Gallieni 
venait de faire son dernier voyage, de Paris à 
Saint-Raphaël. 

Quand la porte glissa, je ne vis, dans un 
éblouissement, qu'un drapeau de soie, les trois 
couleurs, sous des roses. Le soleil s'engouffra 
dans les phs de la soie illuminée et frisson- 
nante, alluma Tor des décorations, et je crus 



29i DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

voir une épée s'élever flamboyante. Et cétail 
bien, sur tous ces insignes, sur l'étendard et 
l'épée, la lumière — la même — dont est fait 
le nimbe d'une Geneviève, et qui rend redou- 
table à tous les barbares, la lance immortelle 
de la Pallas Athènè. 



LA PAIX DES CHOSES 

Il y a des heures, en ce temps à la fois su- 
blime et douloureux, où l'on ne peut porter ses 
propres douleurs, physiques et morales, qui 
s'ajoutent comme une surcharge trop lourde à 
l'inquiétude que donnent les événements. Alors, 
si on en a la liberté, il faut demander aux 
choses de la nature un instant de demi-oubli 
et de paix. C'est ce que j'ai dû faire, il y a 
deux jours, à une date qui était pour moi un 
cruel anniversaire. 

Je suis allé voir dans mon voisinage, du haut 
des rochers de Solliés-le-Vieux, près de Tou- 
lon, une vaste étendue de plaines fertiles, et 
les collines verdoyantes qui élèvent dans la 
lumière leurs beaux contours, et dévalent vers 
la mer d'un bleu céleste. A nos pieds, Solliés- 
Pont, verger du Yar, nous invitait à suivre les 
bords du Gapeau, les grands platanes, les 
ormeaux séculaires, les grasses prairies qu'on 
dirait normandes. Le contraste est extrême, de 



296 DES CRIS DANS LA MELEE. 

la route toute blanche avec les bords ombreux, 
verts et fleuris, de la rivière. Sur cette route, 
une ruine étrange nous arrête un instant. Deux 
petites tours carrées, établies sur le rocher, se 
profilent sur le ciel très clair. Ruines singu- 
lières d'être blanches et roses, sous des touffes 
de valérianes et de genêts. Ce sont des den- 
telles, à travers lesquelles on voit le ciel. De la 
route, la grille de fer poudreuse permet de devi- 
ner, à quelques pas, sous la construction, une 
sorte de caveau, envahi de ronces, un cippe au 
milieu, comme un autel dédié aux morts in- 
connus.... Nous passons. De hauts peupliers 
antiques, des platanes gigantesques apparais- 
sent. L'eau du Gapeau leur donne une magni- 
fique jeunesse. Ils abritent Belgentier, son joli 
pont, ses tanneries, ses jardins. Plus loin, dans 
les nléandres d'une vallée aux végétations si 
abondantes qu'elle en est assombrie, voici les 
deux Mont-Rieux, le jeune et le vieux; le vieux, 
avec ses vestiges du xii" siècle, perdus dans les 
feuillages, sa sauvagerie émouvante, son si- 
lence prestigieux, fond éternel sur lequel les 
bruits, à peine perceptibles, de l'eau et des 
nids, font courir comme une broderie éphémère 
et mélancolique. Ici, des moines jadis vinrent 
chercher, plus païens peut-être qu'ils ne pen- 



LA PAIX DES CHOSES. 29i 

saient, la paix des choses qu'ils confondaient 
avec la paix de Dieu. Celle-ci serait justice, 
l'autre est indifférence, mais toutes deux ont le 
charme aimable de la vie mêlé au charme in- 
quiétant de la mort. 

Nous avions emporte le livre d'Edouard 
Schuré, V Alsace française , car en ces temps 
douloureux le désir du repos ne va pas sans 
remords, et nous voulions donner à la France 
d'Alsace une pensée fidèle, du fond même de 
notre France méridionale; mais l'émotion qui 
nous venait de cette nature occupée d'elle 
seule ne nous permit pas d'abord d'ouvrir le 
livre.... Et nous voilà parcourant une route nou- 
vellement créée, délicieuse, qui livre à l'admira- 
tion des touristes et des gens du pays toute 
cette vallée, jusque-là inconnue, de Mont-Rieux- 
le-Vieux à Signes. De hautes pentes s'élèvent à 
droite et à gauche de la route jolie, aussi ondu- 
lante qu'un ruban léger qui flotte à la brise. 
Et à nos pieds, toujours, l'eau murmurante 
sous des enlacements de branches et de lianes. 
Une fraîcheur suave circule. Une perdrix rap- 
pelle.... La voici sur la route, suivie, entourée 
d'un grouillement de poussins à peine éclos. 
La pauvre mère se tapit dans les herbes rares, 
auxmargesdelaroute. Elle s'est trop aventurée 



298 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

sur ce cliemiii que bordent d'infranchissables 
parapets. Elle pourrait s'envoler, mais elle reste 
là héroïquement, pour défendre la nichée.... 
Nous prenons un de ses petits, le temps d'une 
furtive caresse sur les plumes naissantes, et 
nous le rendons à la mère efTarée qui disparaît 
enfin, suivie de sa bande, dans la brousse re- 
trouvée.... Pendant ce temps, là-bas, à Ver- 
dun, le canon, incessamment, tonne. La paix 
des choses et des plus humbles êtres donne 
aux hommes sa leçon perdue — mais qui se 
retrouvera. 

Aux approches de Signes, des permission- 
naires rencontrés se promènent paresseuse- 
ment, accompagnés déjeunes filles souriantes; 
des enfants se couronnent de feuillage. C'est 
le lundi de la Pentecôte. Nous sommes à 400 mè- 
tres d'altitude. La fraîcheur exquise nous en- 
veloppe. Saluons ici la Provence heureuse, la 
Tempe du Yar. 

C'est Signes, son maire attentif, qui ont créé 
la route nouvelle que nous venons d'admirer 
et qui est une des plus ravissantes qu'on puisse 
voir. 

Signes ; les rues antiques, queiques-aiu-.> 
pareilles aux rues algériennes, si étroites que 
le soleil n'y pénètre guère. C'est un Eden de 



LA PAIX DES CHOSES. 299 

fraîcheur et d'o^Tibre, de douceur apaisante. 
Nous entrons dans une maison qui, tout de 
suite, nous est hospitalière. Là, comme par- 
tout, on nous parle du << fils » aujourd'hui 
soldat. 11 est au feu, quelque part, là-bas. 
La mère nous tend une photographie, celle 
d'un solide et beau jeune homme. Et elle 
nous dit avec une grave fierté : « C'est mon 
petit perdreau à moi ! )> Elle espère l'heure 
où la Grande Main des Destinées le lui ren- 
dra.... 

Et r Alsace française? Dominé par les émo- 
tions de la journée, par la puissance des spec- 
tacles que nous offrait le pays, — nous n'avons 
rouvert le livre que le soir, « à la maison ». Au- 
cun livre ne dit mieux, d'une façon si décisive, 
les raisons historiques qui font que l'Alsace est 
française et doit rentrer dans le concert de nos 
provinces. Quand on a lu Edouard Schuré, 
Alsacien, on sait de quel amour l'Alsace chérit 
l'idéal français, celui de son choix. Elle est 
fille de l'âme et de l'esprit de France. Il est 
temps qu'elle nous revienne. Elle va nous re- 
venir; et cette assurance, à mesure que je reli- 
sais le précieux livre, se mêlait en moi indici- 
blement au sentiment de force renouvelée que 



500 DES GRIS DANS LA MÊLÉE. 

venait de m'inspirer en pleine nature, la paix 
des choses.... 



charme et paix des choses, eurythmie, 
soulïle calme! vous ne sauriez être un men- 
songe. Vous êtes l'espoir et le gage d'une 
paix humaine, qui viendra, douce et magni- 
fique, soiis un Arc triomphal. 



L'UNITÉ MORALE FRANÇAISE 
PAR L'ÉCOLE 



Etre moral, cela ne veut pas dire 
être exempt de faute; cela veut dire 
savoir eu quoi on a failli, et avoir 
la volonté de se relever. 



Dans la pauvre humanité instructive une 
lucide volonté de justice et d'amour s'accroit 
sans cesse ^ aussi puissante ^ plus puissante que 
les énergies aveugles de V instinct. 



PREMIÈRE LETTRE OUVERTE 

A M. FERDINAND BUISSON 

Peu de temps avant cette guerre infernale, 
j'ai publié un essai sur la Morale à V Ecole. Il 
vous intéressa sans réserves, si bien que vous 
m'engageâtes vivement à devenir l'apôtre actif 
de mes idées sur le sujet en question ; vous 
m'offriez de constituer un comité qui eût orga- 
nisé mes conférences; il semblait que j'eusse 
trouvé quelqu'une de ces formules maîtresses, 
qui imposent la conviction — et, ma foi, je ne 
reçus pas sans fierté des éloges que soutenaient 
tant de marques de votre sincérité prête à l'ac- 
tion. 

Que disais-je donc, en cet essai qui fut d'ail- 
leurs publié d'abord par le Temps, puis envoyé, 
sous forme de brochure, aux instituteurs de 
France? 

Je disais que c'était folie ou absurdité de 
chercher, avec une vaine obstination, un fonde- 
ment rationnel à la morale; que le mieux-être 
d'une société dépend de sa fidélité aux lois mo- 



5(U DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

raies qu'elle se donne ; que la vie morale ne fait 
pas seulement meilleure l'existence, mais qu'elle 
fait la vie même; qu'il est aussi absurde de se 
refuser à accepter la vivifiante morale, préten- 
due sans fondement, qu'il le serait de se refuser 
à prendre de la nourriture tant que la philoso- 
phie rationnelle n'a pas trouvé les raisons de la 
vie physique \ Bref, les morales, pour la société, 
tirent leur valeur impérative de notre nécessité 
d'être. Pour vivre, il faut manger; et pour vivre 
en société, il faut êlre nourri de morale. 

Le point principal de mon travail, et j'y re- 
venais sous diverses formes, était celui-ci : il 
ne faut pas chercher le fondement rationnel 
de la morale ailleurs que dans la nécessité où 
nous nous trouvons d'avoir une morale si nous 
voulons vivre en -tant que société. 

Toutes ces belles idées n'étaient, pour beau- 
coup, que viande creuse et vaines déclamations. 
Pendant que je recevais vos louanges, j'enten- 
dais crépiter autour de moi les objections iro- 
niques. 

Hélas! vous savez combien, ivres de l'orgueil 
de tout comprendre, de raisonner et. d'être li- 
bres, certains esprits s'affranchissent volontiers 
des idées simples. On éprouve tant de satisfac- 
tion à dresser son intelligence contre toutes les 



L'UNITÉ MORALE FRANÇAISE. 305 

autres, contre celle des vivants et contre celle 
des morts! Il y a eu des maîtres contradictoires 
pour tout dire. On leur tient tête à tous, et l'on 
se sent plus grand que tous. Ni dieu, ni maître. 
Et, cette devise ayant été pensée et adoptée, on 
tâche, en maître et en dieu, d'imposer aux igno- 
rants la vérité négative qu'on possède! Voilà le 
péril qui nous menaçait à l'intérieur; le néant 
faisait des prosélytes; Nietzsche ricanait là- 
bas; et Sa Majesté Guillaume, qui trouvait ce 
philosophe bon pour l'Allemagne, nous dénon- 
çait comme anti-moraux, anarchistes et déca- 
dents, sans ignorer que nos erreurs venaient de 
ce que nous raisonnions à l'allemande! L'hon- 
neur? où est le fondement de l'honneur? le dé- 
vouement? duperie! le respect du mystère? 
// 71 y a pas de mystère {sic). Bref, nous étions 
atteints par la kultur. 

Trois lignes supprimées par La Censure. 

Sur tous les terrains, on rencontrait la néga- 
tion sans profondeur du Méphisto de Goethe. Je 
me rappelle avoir lu à un comédien une pièce 
de théâtre où se trouvait cette réplique d'un 
gentilhomme à sa femme : u Vous êtes vrai- 
ment une âme exquise ». — « Otez cela! s'écria 

20 



506 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

mon auditeur, ce mot âme n'est plus tolérable 
dans le langage français moderne; vous met- 
trez : nature ». 

Théâtre ou roman (c'étaient là des signes) 
étaient blagués à souhait quand ils montraient 
et affirmaient la beauté du sacrifice. « Le sa- 
crifice, ça n'existe pas! soyez donc réaliste ». Et 
toujours le refrain : « Où est le fondement de 
telle ou telle idée que vous trouvez morale?... 
Je veux vivre ma vie, développer mou moi, j'ai 
droit au bonheur; le sacrifice, métier de dupe!... 
ce qui m'importe à moi, c'est moi-même!... » 
Vous savez bien que cette antienne retentissait 
à toute heure autour de nous. 

La guerre éclata; et, avant le miracle de la 
victoire de la Marne, il y eut le miracle de 
Y union sacrée. 

Du soir au lendemain ce qui était désuni fut 
uni; mais ce n'est pas tout; on aurait pu s'unir 
de fait pour la défense sans s'unir... d'âme (oh! 
pardon!) Nullement; on se retrouva unanimes 
pour affirmer l'existence et la beauté de tout 
ce qu'on niait la veille. Pas de citoyen qui ne 
fût un convaincu, un enthousiaste et un héros. 
« Je meurs pour toi; tu meurs pour moi; nous 
mourons avec joie les uns pour les autres. » 
Corneille triomphe! et c'est un spectacle ex- 



! l NITK MORALE FRANÇAISE. ".07 

traordinaire, aussi sublime qu'inattendu, dont 
il faut tirer, de différentes manières, tout le pro- 
fit moral possible. 

Et je dis : d'où vient que ces vertus transcen- 
dantes, niées ou raillées la veille, sont devenues 
soudainement les maîtresses, les reines de 
l'beure, celles en qui l'on croit, celles qu'on 
admire; ... bien plus, — et ceci est décisif — 
celles qu on pratique? 

C'est qu'elles sont apparues comme le salut, 
le seul moyen d'assurer la vie de tous, la résis- 
tance et la victoire. Ah! certes, on n'en a plus 
cherché le fondement! on n'en a plus raisonné ! 
on a couru à la conclusion : « Ces vertus, il nous 
les faut pour vivre : donc elles sont des vertus; 
elles sont ou elles seront; il faut qu'elles soient. 
Rien n'est plus sacré. » Et les rationalistes ne 
se sont pas fait faute de répéter ce mot mysté- 
rieux : sacré. Et tout fut dit. La France avait, 
d'un coup, retrouvé l'unité et la foi morales, 
par subite révélation. 

Eh bien, de quel autre fondement rationnel 
a-t-elle besoin, la morale? Si celui-là ne suffi- 
sait pas, c'est que les admirateurs de nos héros 
ne seraient que des simulateurs intéressés, exci- 
tant, par l'éloge menteur, les dévouements dont 
ils bénéficient? Soit. Ma;is ceux qui meurent 



508 DES GRIS DANS LA MÊLÉE. 

par centaines de mille pour nous, pour l'avenir, 
pour la beauté française, — nierez-vous qu'ils 
ont à jamais montré à leurs enfants, à nos éco- 
liers, le fondement tant cherché de la morale 
essentielle? 

Que si, après la guerre, la France partielle, 
celle qui, avant, se montrait légère assez pour 
paraître corrompue et faire croire à la corrup- 
tion du pays tout entier, — si cette Prance 
sceptique, gouailleuse, jouisseuse, reprenait ses 
errements, et se reprenait, comme jadis, à nier 
les vertus dont elle profite à cette heure ; si 
par là, elle révélait qu'elle n'a montré que par 
politique de l'admiration pour nos héros, afin 
de les susciter parce qu'elle en avait besoin, — 
soyez sûr qu'une vague populaire d'indignation 
légitime se soulèverait des profondeurs; que la 
révolte des âmes arriverait à être une révolution 
de fait, et que nos erreurs revivantes d'avant 
la guerre seraient balayées par un vent sa- 
lubre. 

Cela est d'autant plus probable que les moins 
éclairés de ceux qui combattent ont aujourd'hui 
pris, comme par miracle (d'innombrables lettres 
le prouvent) une intelligence nouvelle, une 
nouvelle conscience. La nécessité des vertus 
qu'ils pratiquent, au prix de tant de souffrances, 



L'UNITÉ MORALE FRANÇAISE. 309 

leur est définitivement apparue. Après avoir 
défendu la France contre l'étranger, ils sont 
prêts à la protéger, — si besoin est, — contre 
elle-même! 

Quelque chose me dit qu'on a jadis nommé 
révélation la simple affirmation par les faits et 
le bon sens, d'une vérité morale essentielle. 



DEUXIEME LETTRE OUVERTE 

A M. FERDINAND BUISSON 

J'ai montré que l'unité morale française s'est 
brusquement reconstituée, dans les faits et 
dans les conclusions que les esprits tirent des 
faits. Si elle ne s'était affirmée, à l'heure où l'in- 
tensité du péril l'a imposée, que pour dispa- 
raître avec les dangers qui en ont fait voir la 
nécessité, ce serait donc que la nation légère 
ne profiterait d'aucune expérience, abdiquerait 
la maîtrise d'elle-même et se résignerait à tenir 
la conduite de l'enfant sans réflexion, qui court 
à clochepied sur le parapet d'un pont d'où il 
est déjà tombé une fois dans la rivière. 

Je dis que la nation a reconnu la nécessité 
sans appel (où elle se trouve, à peine de mort) 
de reconstituer son unité morale ; qu'elle y est 
parvenue au moment psychologique et qu'il 
s'agit aujourd'hui de maintenir cette unité, de 
la fixer, d'en faire l'armature inébranlable du 
corps social. 

Tout le monde se rend compte de cette obli- 



L'UNITÉ MORALE FRANÇAISE. 3H 

gation où nous sommes, vis-à-vis de nous- 
mêmes, d'être, dans l'avenir, sans défaillance, 
ce que nous fûmes et sommes encore à l'heure 
héroïque. 

J'entends bien que l'héroïsme n'est pas et ne 
peut être un état permanent de Tindividu, mais 
la morale n'est pas cela non plus. Elle est la foi 
irréductible dans les principes qui font l'hon- 
nête homme courant — et le disposent par 
avance à savoir se conduire en héros, le jour 
où il faudra que l'honnêteté, s'élevant à la 
hauteur des circonstances les plus redoutables, 
monte jusqu'à être l'oubli de soi pour le bien 
de toute la race; héroïsme national où l'on ne 
doit voir que le prolongement de l'amour des 
parents assurant la protection des jeunes. 

Plaçons-nous dans le proche avenir. La guerre 
est finie, l'ouragan est passé. Les grandes eaux 
reprennent un ni veaupaisible. Les surexcitations 
des écrits et l'élan de résistance des âmes sont 
tombes avec la violence des bouleversements. 
Durant la tempête, on pensait en conséquence 
des impressions nouvelles qu'elle soulevait; 
allons-nous nous retrouver les gens de la veille, 
avec une reprise des mêmes errements, des 
mêmes mollesses, des mêmes philosophismes? 

C'est ce qu'il ne faut pas. Et que devons-nous 



312 DES CRIS DAxNS LA MÊLÉE. 

combattre d'abord? Les façons de raisonner qui 
conduisaient à des conclusions contraires à ce 
que l'expérience a, depuis hier, dénoncé comme 
nocif. Je ne vois pas ce que le rationalisme peut 
opposer à raffîrmation qui s'écrit ici. Le siècle 
s'est réclamé de Veorpérimentalisme. Tant pis 
ou plutôt tant mieux pour lui s'il aboutissait 
hier au sot réalisme, et si la plus récente et la 
plus formidable des expériences établit aujour- 
d'hui la nécessité, la légitimité, le triomphe de 
l'idéalisme. Il faut un idéal, il faut une morale, 
il faut qu'ils deviennent des principes toujours 
présents, toujours visibles, toujours directeurs. 
Ennemi de la France et du monde, ennemi des 
vivants et des morts, tout ce qui trouble les 
principes moraux, tout ce qui ose en chercher le 
fondement ailleurs que dans une nécessité prou- 
vée parune telle expérience ! J'ai toujours trouvé 
admirable cette obstination des raisonneurs, 
servants d'une raison qui se heurte à la dérai- 
son, ces raisonneurs théoriques qui cherchent 
la raison d'être de ce qui est, de ce qui ne con- 
sent pas à nous donner de raisons! Combien 
m'apparaissent-ils illogiques! Rationahstes, po- 
sitivistes, réalistes, ils cherchent, en quintes- 
senciant des abstractions, le fondement abstrait 
de lois évidemment nécessaires! Cette néces- 



L'UNITÉ MORALE FRANÇAISE. 313 

ité évidente, comme concrète, est d'ordre po- 
sitif, — et ils demandent autre chose!... Quoi, 
en somme? Tout simplement la valeur méta- 
physique des lois morales, — recherche diamé- 
tralement contraire à la qualité de leur philoso- 
pliisme^ qui, logiquement, ne devrait tenir 
compte que des faits. Au fond, ils ne se rap- 
pellent pas que la nécessité des lois morales 
est un des phénomènes de la vie expérimentale, 
tandis que le fondement initial de ces lois 
demeure perdu aux régions de l'inconnaissable ; 
ils ne voient pas que chercher à prouver l'exis- 
tence de Dieu, ou rechercher la valeur absolue, 
purement spirituelle mais impérative, de la 
morale, c'est même chose, et raisonnablement 
interdite aux positivistes. Pourquoi donc s'em- 
barrassent-ils de vouloir démontrer comme 
existant ce qu'ils ont ou nié une fois pour toutes, 
ou négligé comme placé hors de leur portée? Il 
faut considérer la recherche du fondement de 
la morale comme une intrusion illogique du 
rationalisme dans les régions métaphysiques. 
Laissons la métaphysique au spiritualisme pur. 
Nous arriverons à un pur spiritualisme par les 
voies que nous désigne l'expérience. 

Donc, nous savons que la morale est néces- 
saire; nous en connaissons les lois essentielles. 



ÔU DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

universelles, et celles plus particulièrement chè- 
res à notre race. Elles sont les mêmes pour les 
hommes de nos différentes religions et de nos 
différentes « pensées ». Qu'ils se réunissent tous, 
en bataillon sacré, sur le terrain commun Les 
régies de la morale commune, il ne nous res- 
tera dés lors qu'à les proclamer tous ensemble, 
à les exalter, à les enseigner (oui, les mêmes!) 
dans nos écoles différentes, aussi bien laïques 
que religieuses. Avons-nous, qui que nous 
soyons, une autre façon que nos adversaires po- 
litiques de nourrir nos enfants? Ne mangeons- 
nous pas, les uns et les autres, le même fro- 
ment? 

Reconnaître que, pour une nation, la morale 
doit être une, et en imposer partout le même 
enseignement, voilà toute la solution du pro- 
blème. 

« Sauvons la morale! le trésor des .siècles! 
l'âme des civilisations! » Ce fut le cri qu'Alfred 
de Vigny, le poète transcendant et visionnaire, 
attribue à Julien l'Apostat, fondateur d'écoles. 



TROISIÈME LETTRE OUVERTE 

A M. FERDINAND BUISSON 

Comment sauver la morale? Un seul moyen : 
l'école. L'école seule peut d'abord la formuler, 
ensuite l'enseigner, la propager, la vivifier, la 
faire passer dans l'âme de l'avenir qui nous est 
déjà présent sous cette forme : l'enfance. Sau- 
ver la morale, l'école vraiment le pourra-t-elle ? 
Il faut répéter éternellement au mot de Spen- 
cer : « Si nous nous emparions véritablement 
de l'âme enfantine, nous renouvellerions le 
monde. » 

Mais si l'école a tant de puissance, comment 
se fait-il qu'avant la guerre nous n'ayons pas 
aperçu dans la France adulte, préparée depuis 
tant d'années par nos écoles, les vertus que 
commande la morale ou seulement la foi dans 
ces vertus et l'admiration pour elles? N'appro- 
fondissons pas trop, mais sachons nous dire que 
les conclusions individuelles des auteurs sco- 
laires sur les idées essentielles ne concordaient 
guère. Les livres destinés aux enfants révèlent, 



316 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

d'une façon éclatante, par la diversité de leurs 
tendances, la décoordination la plus complète 
des méthodes d'enseignement, l'altération pro- 
fonde de la 'substance même de l'enseignement 
moral. Chacun professe non la morale, mais sa 
morale. Pour l'un de nos auteurs, la patrie 
était un mot désuet, et il rayait de son livre tout 
ce qui pouvait pousser aux sentiments patrio- 
tiques ; pour cet autre, le mot « élévation d'âme » 
semblait affirmer l'immortalité du moi. Vite, 
cherchons autre chose, et, si nous ne trouvons 
rien, tenons-nous-en là! Un troisième pensait 
que le mot « charité » (amour) a un caractère 
religieux; il n'en parlait donc jamais.... Vous 
vous rappelez la modification illustre apportée 
à une fable de La Fontaine par un de ces édu- 
cateurs attentifs à ne nourrir l'enfance que de 
réalités bien nettes : 

Petit poisson deviendra grand 
Pourvu que Von lui prête vie. 

La Fontaine avait écrit (le misérable!) : 
« pourvu que Dieu lui prête vie. » Dieu, c'était 
dire la puissance mystérieuse, quelle qu'elle 
soit, qui fait la vie, — mais il ne vous échappera 
pas qu'au temps aboli dont je parle il était 
devenu dangereux d'affirmer que nous ne som- 



L'UNITÉ MORALE FRANÇAISE. 317 

mes pas libres (quoique très savants) de prolon- 
ger notre existence quand il plaît à la destinée 
[deo ignoto) d'y couper court. 

On a pu voir, dans une de nos écoles, ce pré- 
cepte lapidaire donné en exemple d'écriture : 

Une bonne action est celle qui m'est utile; 

et les petits enfants, de leur mieux, avec cette 
application admirative qui leur fait tirer la 
langue, la recopiaient des centaines de fois sur 
leur malheureux cahier. Morale sommaire, celle 
de l'égoisme audacieux et inconscient! A de 
telles erreurs, la nation doit dire énergique- 
ment : « Vous ne passerez plus ! » Y aura-t-il 
donc une morale d'État? Eh! pourquoi non, 
puisqu'il y en a une en temps de guerre et de 
mort? Osez la formuler en temps de paix, de 
vie et d'espérance, — pour l'enfance, pour 
l'avenir inconnu. 

Ainsi on n'enseignait pas la morale une^ belle 
d'unité, ferme par l'unité, — non, ce qu'on en- 
seignait, c'était la désagrégation des morales, 
les incertitudes individuelles! 

Or, ce qu'on n'a pas le droit d'enseigner aux 
enfants, — c'est précisément l'incertitude; 
mieux leur vaudraient les fables merveilleuses 



318 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

qui, on l'oublie trop, sont représentatives de 
vérités. 

Modifiez les morales pour votre compte, ô 
penseurs, car — c'est entendu — vous êtes des 
hommes libres! grisez-vous de doutes, ô spécu- 
lateurs profonds et poètes romantiques! noyez- 
vous dans vos tristesses d'orgueil et de déses- 
pérance... mais ne versez pas votre alcool, 
vos poisons, à lenfance! Le lait blanc et pur 
des idées simples, voilà la nourriture que vous 
leur devez, celle qui refera le pays sain et fort. 

Avant la guerre, l'enseignement moral dans 
les écoles s'était perdu, se cherchait, s'interro- 
geait, s'abandonnait, se contredisait à l'inflni. 
Le résultat de tous ces « alambicages », de tou- 
tes ces tergiversations, de toutes ces spécula- 
tions — devenait funeste et ridicule. Par pitié 
pour nous-mêmes, reconnaissons nos faules et 
n'y retombons pas ! 

Sauvez la morale! je répète ce cri du poète. 
Et vous la sauverez par l'école, mais seulement 
le jour où les maîtres auront juré sur l'autel 
restauré de la patrie, de ne plus raisonner de 
l'irraisonnable ; quand les partis auront juré 
également de ne pas repousser les vérités écla- 
tantes d'ordre moral, dès qu'elles sont présen- 
tées par des adversaires politiques: quand tous 



L'UNITÉ MOHALE FRANÇAISE. 319 

les éducateurs s'affirmeront comme les servi- 
teurs fervents, héroïques, de l'idée une, ce 
qu'ils sont aujourd'hui dans les tranchées, ces 
tombeaux d'attente d'où sortira la France res- 
suscitée; quand nous aurons, pour la Patrie, 
abjuré l'orgueil naïf de penser là où il ne faut 
qu'aimer, — de parler lorsqu'il ne faut qu'agir, 
— de nous montrer habiles en sophismes, quand 
la simple réalité nous crie : « Aimez les écoliers 
et servez leur avenir. Pour cela, soyez unis; le 
salut n'est pas ailleurs. » 

Beaucoup de mal sort de trop de raisonne- 
ments sur les problèmes insolubles. La qua- 
drature du cercle mène au cabanon ceux qui la 
poursuivent. 

L'unité morale chez les maîtres, dans les 
écoles normales, voilà la vérité et la vie. Il existe 
sûrement des moyens pratiques de la réaliser; 
il y faut des surmaîtres initiateurs, apôtres de 
l'idée, voyants du vrai, disciples des réalités 
qui nous ont donné leurs leçons définitives, et 
incapables d'en laisser atténuer en eux le sens 
impératif. 

J'imagine qu'en présence de la solennité de 
l'aventure que nous aurons courue, ces paroles 
ne permettront plus aux sceptiques, hier ré- 
gnants, de sourire. J'imagine aussi que les 



320 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

instituteurs s'engageront, pour leur service 
nouveau, aussi impérieux que le service mili- 
taire, avec les mêmes ardeurs qui les ont pous- 
sés aux héroïsmes des batailles. 

Et je ne vois plus devant moi que la vieille 
objection : « Nous n'avons pas le droit de nous 
emparer de l'âme des enfants! » Scrupule in- 
sensé! Quoi, nous n'avons pas le droit de nour- 
rir l'enfance du lait essentiel de la vie? nous 
n'avons pas le droit de lui dire : « C'est ceci et 
non cela qui est bon? » folie, folie et crime! 
Ce droit, nous l'avons toujours eu; et aujour- 
d'hui nous l'avons acheté assez cher sur le sol 
de France, détrempé de sang français, du sang 
de tous, laïques ou non, magistrats, avocats, 
littérateurs, paysans, poètes, médecins, ouvriers, 
prêtres et professeurs. Cette guerre nous a en- 
seigné pour jamais les vérités essentielles. Si, 
sous prétexte de respecter les libertés de l'en- 
fance (!), la République lui refusait le pain de 
vie, elle décréterait sa mort dans la honte. Sa 
gloire, ce sera au contraire l'École fondée sur 
la morale retrouvée, unifiée, affirmée, vécue. 
La victoire par les armes aura sauvé la civili- 
sation, à la seule condition que l'École pour- 
suive et consacre le vœu des morts de la 
guerre. 



L'UNITÉ MORALE FRANÇAISE. 321 

A l'Allemagne du plus gros des Krupp, quand 
la France aura répondu par la victoire du plus 
-spirituel des canons — le 75 — alors elle devra, 
notre France, répondre à l'Allemagne de Nietzs- 
che et de Guillaume, à cette Allemagne qui a 
su, sous la volonté éducatrice de ces deux 
monstres, devenir un peuple de bandits orga- 
nisé tout entier en vue de l'hégémonie féroce, 
animale, démoniaque. En face de cette organi- 
sation, née d'une foi sinistre dans les puis- 
sances du mal, elle aura, notre France, à s'or- 
ganiser sur la base immuable d'une foi définitive 
dans ces puissances du bien auxquelles elle 
devra déjà la victoire des armes. 

Rester unis sur le terrain commun d'une 
même morale, à l'heure où prêtres et institu- 
teurs, libres penseurs et fidèles de toutes les 
croyances, goûteront les joies de la paix triom- 
phante, — pourquoi et comment cela serait-il 
plus difficile qu'à l'heure où ces mêmes fils de 
la France tombaient côte à côte, dans le sang 
les uns des autres? 



21 



QUATRIEME ET DERNIERE 
LETTRE OUVERTE 

A M. FERDINAND BUISSON 

L'enseignement moral n'est pas. Il faut 1° qu'il 
soit; 2° qu'on l'affranchisse de la politique. Pour 
obtenir ce double progrès nécessaire, la Répu- 
blique n'a qu'à le vouloir ; et comment ne le 
voudrait-elle pas, aujourd'hui qu'elle est bruta- 
lement éclairée sur la nécessité de se défendre 
avant tout en tant que France ? Elle sait que le 
jour où elle a cherché le salut général, elle l'a 
trouvé seulement dans la morale transcendante, 
qui a transformé tout à coup en héros les citoyens 
de toutes les conditions. 

Donc, — tous les partis en sont convaincus, 
— point de salut hors d'une morale précise. Ils 
ne failliront point à leur devoir, qui est de créer 
à l'école un enseignement moral libéré de toute 
politique. 

En vue de ce résultat, une première réforme 
s'impose : ne faire dépendre la nomination des 



L'UNITÉ MORALE FRANÇAISE. 323 

instituteurs que de leurs chefs naturels, inspec- 
teurs et directeurs de l'Enseignement, suffi- 
samment responsables vis-à-vis de l'État. L'ins- 
tituteur doit n'être qu'instituteur. N'est digne 
de ce titre que celui qui s'engage librement à 
donner aux écoliers la nourriture morale qu'il 
a reçue lui-même dans les écoles normales; 
aucune autre. 11 n'a pas plus le droit d'en mo- 
difier les éléments qu'il n'est en son pouvoir de 
changer quelque chose aux règles de l'arith- 
métique.... Le boulanger vend son pain sous 
le contrôle des administrations municipales, 
protectrices de la santé publique. 

La morale n'est pas, et ne peut pas accepter 
d'être la vassale de la politique. La politique la 
plus noble n'est autre chose que la vie de lutte 
et d'essais des nations en perpétuel travail de 
progrés. Elle remet sans cesse en question 
toutes les idées pour en tirer un incessant de- 
venir, une amélioration toujours espérée. Or la 
valeur et la puissance des principes moraux est 
dans la fixité. Les législateurs eux-mêmes ne 
peuvent rien contre eux. 

Tout flottement des règles morales est un af- 
faiblissement de la force d'une nation, une rup- 
ture de son unité profonde. Soumettre la morale 
aux caprices, aux variations, aux inventions des 



324 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

hommes politiques, est une erreur mortelle, 
d'autant plus dangereuse qu'il existe, à côté de 
l'autre, une politique sans noblesse, attentive à 
poursuivre, non pas l'intérêt général et élevé 
du pays, mais la satisfaction de quelques faux 
prophètes en quête de suffrages lucratifs, et 
qui, pour les obtenir, servent les appétits les 
moins avouables. La morale la plus élémen- 
taire étant la condamnation de ces habiles, leur 
livrer le contrôle des catéchismes de morale 
rationnelle serait proprement préparer la cor- 
ruption de l'enfance, — le plus grave de tous 
les crimes. 

Que veulent les partis? Perpétuer leurs riva- 
lités jusqu'à ce que soit réalisée la domination 
de l'un d'eux sur tous les autres. 

Que demandera morale? L'union de tous les 
partis sur les principes essentiels de Thonnê- 
teté. 

La morale veut faire d'honnêtes gens : c'est 
tout. Une nation ferme et une dans ses prin- 
cipes généraux de morale serait toujours, à toute 
heure, prête à faire face aux attaques du dehors, 
et n'aurait jamais à improviser ses vertus pas 
plus que son armement. 

Nous sommes dans la seconde héroïque ; les 
yeux voient des lumières qu'ils nej percevaient 



L'UNITÉ MORALE FRANÇAISE. 325 

pas ; aidons-nous de ces clartés, elles sont révé- 
latrices. 

La France au-dessus de tout, tel est le premier 
article de notre code moral. Ceci s'entend de 
tout autre façon que le mot des Germains, qui 
veulent fonder sur la force l'hégémonie de l'Al- 
lemagne au-dessus de tout. 

France au-dessus de tout, c'est-à-dire (et ce 
principe est de sens commun) la défense natio- 
nale doit être le premier souci des Français de 
tous les partis, puisque la défaite nationale se- 
rait l'effondrement de tous les partis sans excep- 
tion. Et la vie de la France importe d'autant 
plus qu'elle est, par excellence, la nation géné- 
ratrice d'idées, provocatrice d'évolution, la na- 
tion des générosités et des charités, le champion 
du droit, l'espoir du monde. 

J'imagine une sorte de congres, présidé par 
des hommes tels que les Lavisse, les Boutroux 
et les Branly, une assemblée choisie parmi les 
notables des deux enseignements, parmi les 
hauts représentants, philosophes ou religieux, 
des sciences, des arts, de la politique. Ils ne 
seront pas réunis pour rédiger un code de mo- 
rale, puisque nous admettons que ce code est 
tout prêt, n'étant que l'ensemble des lois mo- 
rales courantes reconnues par tous. . . . Que cher- 



320 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

cheradonc cette assemblée? quelle sera sa fonc- 
tion? quel but se proposera-t-elle? 

En somme, elle représentera, avec le consen- 
tement et l'appui des pouvoirs publics, la volonté 
française de faire, en dehors et au-dessus de la 
politique, une France « honnête homme ». 

Avant tout, cette assemblée écartera toute 
discussion sur la valeur respective des doctrines 
de chacun, l'essence même de son programme 
étant la recherche des moyens d'union. Discu- 
ter pour prouver chacun l'excellence de notre 
foi ou de notre pensée, tenter de convertir ou 
de convaincre, c'est lutter; et, ici, en vue d'un 
grand résultat déterminé, il s'agit de s'accorder. 
Les uns et les autres doivent se dire : « Ayons 
les yeux non plus sur ce qui nous sépare, mais 
sur ce qui nous rapproche, et gela existe, la 
guerre nous l'a prouvé. » 

Les premières des qualités qu'on demandera 
à cette assemblée seront l'esprit d'acceptation 
des nécessités, c'est-à-dire des lois étabhes, et la 
tolérance qui permet aux sectaires les plus dé- 
terminés de reconnaître l'honnêteté chez 1ns 
hommes d'un parti adverse. 

Les philosophes indépendants devront se dire : 
« Il y a chez les religieux, dont toute la morale 
n'est pas hi nAirp, des principes de morale dont 



L'UNITÉ MORALE FRANÇAISE. 3i7 

la pureté ne saurait être surpassée et que nous 
adoptons sans réserves )>. Les esprits religieux 
devront se dire : « Le meilleur de la morale laï- 
que n'est autre chose que notre morale. Com- 
ment cela cesserait-il d'être excellent le jour 
où cela serait accepté, servi, pratiqué par des 
hommes. non religieux mais de bonne foi? » 

Nous touchons au vif de la question. Les uns 
et les autres vont se trouver en présence d'une 
loi de neutralité scolaire qui ne peut être élu- 
dée. Les religieux devront, en conséquence, 
s'interdire tout blâme dirigé contre une morale 
affranchie de sanctions, et cependant conforme 
à la morale religieuse si puissante sur les 
croyants : les autres, les philosophes, devront 
s'interdire toute incursion dans les régions mé- 
taphysiques ou mystiques, c'est-à-dire toute 
recherche de l'absolu en morale. 

Pareille attitude, pareil effort de tolérance, 
seraient-ils impossibles à des hommes d'élite 
qui se seront réunis en vue de fonder la gran- 
deur de leur pays sur l'éducation de l'enfance? 
Non; la tolérance leur sera facile : ils se rap- 
pelleront que, pendant une effroyable guerre, 
il est arrivé que même des hommes de passion 
,et sans culture, gens de partis adverses, enne- 
mis entre eux la veille, ont su imposer silence 



328 DES CRIS DANS LA MÊLÉE. 

à leurs rancunes politiques, et côte à côte, main 
dans la main, tomber et mourir pour l'unique 
France mise au-dessus de leurs intérêts direc- 
tement personnels. 

Nous en appelons à tous les partis pour que 
soit accepté par eux, d'un commun accord rai- 
sonné, le livre unique, le catéchisme de la 
morale française. L'enseignement dans les éco- 
les deviendra alors comme l'impérissable ciment 
de l'unité morale nécessaire. 

Celui qui écrit ces lignes n'a pas qualité pour 
parler au nom de la France, — mais il sait que 
la France même parle par son entremise. Tous 
ceux qui, à l'heure de miracle où nous sommes, 
prêteront comme lui l'oreille à tous les bruits 
venus des horizons, entendront des voix, les 
voix salvatrices, répéter éperdument . « Sau- 
vez LA MORALE, LE TRÉSOR DES SIÈGI.ES! G'esT 
ELLE l'avenir DE LA FrANGE ET DU MONDE ! » 



DISCOURS 

PRONONCÉ AU NOM 

DE LA VILLE DE TOULON 
PAR M. JEAN AICARD 

LE 14 JUILLET 1916 



Les Sociétés défilent devant le monument Albert V% 
y déposent fleurs et couronnes, et vont se masser sur 
les côtés, où la police contient difficilement la foule. 

M. Micholet, Maire de Toulon, après une brève et 
émouvante allocution, donne la parole à M. Jean 
Aicard. 



Mes chers Concitoyens 



La Ville de Toulon m'a offert le très grand 
honneur de rendre ici, en son nom, un solennel 
hommage à ceux de ses enfants qui sont morts 
pour la France, et aux vivants héroïques qui 
combattent pour elle chaque jour, sans repos et 
sans défaillance. La date historique du 14 Juillet 
ne sera pas fêtée autrement, sur toute l'étendue 
du territoire français, que par un salut de la pa- 
trie à ses défenseurs vivants et à ceux qui sont 
morts pour elle, à ceux de 70 comme à ceux de 
1914-1916. 

^ Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie 
Ont droit qu'à leur tombeau la foule vienne et prie. 

En apparence, historiquement, il y a deux 
France : celle de Jeanne d'Arc, l'humble pas- 
tresse, qui voyait en ses rois l'incarnation de la 
patrie, — et la France moderne qui renversa 
l'ancien ordre de choses, pour donner aux petits 



332 DISCOURS 

et aux faibles des droits qui leur avaient été 
annoncés, depuis des siècles, par le plus doux 
et le plus grand des réformateurs. En réalité, 
ces deux France n'en sont qu'une seule, tou- 
jours fidèle à elle-même. Et si la France des 
rois suscita Jeanne d'Arc, la France moderne a 
simplement mis sur le front de l'héroïque 
paysanne la couronne d'une royauté conquise 
par son martyre. 

Elle est faite de laurier d'or, cette couronne 
symbolique; et c'est une feuille de ce laurier 
que Toulon apporte aujourd'hui au pied du mo- 
nument érigé en l'honneur de ceux de ses 
enfants qui tombèrent devant l'ennemi. 

Le trait le plus caractéristique peut-être de 
l'heure où nous sommes, c'est que notre Jeanne 
d'Arc soit devenue, même pour l'Anglais, un 
symbole du Droit armé de l'Épée. 

Il faut être physiquement fort pour se défen- 
dre; c'est la condition absolue de l'existence. 
Croire que la justice s'impose par elle-même et 
la laisser sans armes, c'est là une idée mystique, 
sans valeur au regard de l'expérience, et nous 
avons été bien prés de payer cher cette erreur 
généreuse. Le bon droit, heureusement, la 
bonté de notre cause, la beauté de l'idéal fran- 
çais, ont un don d'attirance qui agit sur les 



PRONONCÉ AU NOM DE LA VILLE DE TOULON. 333 

races prédestinées; et quand elles ont vu la 
France décidément menacée de mort, la Bel- 
gique saisie à la gorge par un bandit royal et 
par son peuple d'esclaves, — Russie, Serbie, 
Angleterre, Italie, ont tiré Tépée flamboyante, 
le glaive de justice dont les éclairs promettent 
la mort à la brutale force allemande. 

Gloire donc à nos fils, à nos frères, tombés 
pour la cause immortelle de l'idéal français, 
humain par excellence, si humain qu'il attire 
à lui tous les hommes dignes du nom d'homme. 

A notre idéal, le tsar de toutes les Russies 
avait donné un gage : ce fut la création du 
Congrès de La Haye. Cette assemblée a fait sou- 
rire les sceptiques. Ils jugent encore qu'elle fut 
inutile parce que les délibérations formulées 
par elle, signées par l'Allemagne, n'ont pas pu 
empêcher la nation sans honneur de manquer 
à la foi jurée.... 

Mais ce n'est point ainsi qu'il faut raisonner. 

L'engagement pris par les nations loyales les 
a servies deux fois; d'abord parce que, gardé 
par elles, il les a rapprochées et les tient unies, 
— puis parce que, en le trahissant, la nation 
parjure s'est désignée elle-même à l'animadver- 
sion du monde. Il est loin d'être inutile à la 
vérité, le « chiffon de papier », puisque c'est 



334 DISCOURS 

lui qui fait la condamnation des traîtres; puis- 
qu'il met dans un jour éclatant leur honte ren- 
due indiscutable, et puisqu'enfîn il légitime la 
mort morale qui les attend. 

Telle fut la rayonnante utilité du Congrès de 
La Haye, imaginé par le tsar Nicolas, dont la 
conception fut conforme à l'idéal français; car 
les Alliés défendent plus et mieux que leur ter- 
ritoire ou que l'empire des mers : ils défendent 
l'avenir moral de l'univers, l'idéal de France! 

Est-il pays au monde où soient plus respec- 
tées qu'en Angleterre la liberté et la dignité 
individuelles? Aucun, en vérité; à tel point que 
la noble Angleterre n'a pas voulu jusqu'à pré- 
sent porter atteinte aux droits des étrangers 
suspects qui pullulent chez elle. C'est encore là 
un de ces scrupules touchants qui mettent en 
péril un instant le droit même qu'on veut dé- 
fendre, — mais combien un tel scrupule fait 
éclater la beauté humaine de l'idéal anglais, 
frère du nôtre! 

Quant à l'Italie, elle fut la mère du Droit. 

Le Droit, la Rome guerrière ne le reconnais- 
sait qu'à ses citoyens, mais ce droit élémentaire, 
ses armes en portaient au loin l'idée, et il reste 
comme le fondement, caché sous la terre, fruste 
mais inébranlable, sur lequel s'est établi le 



PRONONCE AU NOM DE LA VILLE DE TOULON. 335 

magnifique édifice du droit humain universel; 
et c'est pour défendre le Droit, d'origine latine, 
que vos fils souffrent et meurent à côté des 
nôtres, ô grande Russie; Belgique! Serbie! 
vieille Angleterre! Italie éternelle! 

Nous reprochons à notre soleil provençal de 
ne pas se voiler aux heures de deuil que nous 
traversons. Il est trop joyeusement clair, en 
effet, à de certains jours, et en désaccord bles- 
sant avec les sombres visions qui sont dans nos 
cœurs; mais demain, mais tout à l'heure, il 
n'aura pas assez de splendeur pour éclairer dans 
le ciel l'orgueil des pavillons de France! Et, ce 
jour-là, qui sera celui de la victoire dos Alliés 
sur l'horrible Allemagne, ce jour-là, avec nos 
voix, — ce seront nos morts, ce seront les héros 
du « Bouvet », ceux du « Gambetta », ceux de 
Dixmude, des Dardanelles, et tous ceux qui, en 
ce moment même, tombent dans les tranchées 
d'Alsace, de la Somme et de la Meuse, — ce 
sont nos morts qui crieront avec nos voix : Vive 
l'immortelle France, champion sacré des libertés 
du monde! 



TABLE DES MATIÈRES 



Des cris dans la mêlée • . 1 

L'bres propos de Jean d'Auriol 7 

Notre ami Boulot l'anarchifete 12 

La Noël des Noëls 18 

Les écolf^s de mutilés 25 

La pucelle d'Orléans 31 

Les deux sous de Jean d'Auriol 36 

Suprême jugement 42 

Ces demoiselles 48 

Les bêles puantes 54 

Une consultation 60 

Le drapeau belge 68 

Y a bon, la France! 73 

Réponse à de bonnes lettres 78 

La victoire est pour nous 83 

La lutte pour la paix 89 

Leurs Majestés le-s peuples 94 

Quelle noce ! 99 

L'étincelle sacrée 105 

Nos bons braconniers 111 

Les oreilles du mur 117 

La journée des morts 123 

Garros 127 

Mon village 134 

Bleu et noir 139 

Les deux races 145 

Amour prime tout . 151 

Masques plus vrais que les visages 158 

La main gauche 164 

Le rouge-gorge 170 

La mésange 176 

'•)9 



558 TABLE DES MATIÈRES. 

Ils '• faisaient lumière ". La mort du Gambetta.. . . 182 

Pour l'avenir '90 

De bonnes histoires '^^ 

La poésie patriotique 200 

Les trois victoires françaises 206 

Ohé! Guillaume! 211 

Hip! Hip! Hip! Hurrah! 217 

La grande Patrie 223 

La " Poire " pure • 229 

Allemands et vandales 235 

L'oreiller du blessé 242 

Lettre ouverte à un inconnu 247 

La petite fleur rouge 253 

Fenêtre d'hôpital • 259 

Fautes d'orthographe 265 

Le sourire de notre Midi 271 

Le surboche 277 

La renaissance par la victoire 283 

Gallieni 289 

La paix des choses • • 295 



L'UNITÉ MORALE FRANÇAISE 
PAR L'ÉCOLE 

Première lettre ouverte à M. Ferdinand Buisson. . . 303 

Deuxième lettre ouverte à M. Ferdinand Buisson . . 310 

Troisième lettre ouverte à M. Ferdinand Buisson . . 315 
Quatrième et dernière lettre ouverte à M. Ferdinand 

Buisson ^22 

Discours prononcé le 14 juillet lOlPrau nom de la 

Ville de Toulon 329 



78 193. — Imprimerie Laiiure, 9, ruo de Fletinis, à Paris. 





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