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Full text of "De Tripoli à Tunis"

- ^ "T"?^1 



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in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/detripolitunisOObern 



Autour de la Méditerranée 

LES CÔTES BARBARESQUES 



De Tripoli à Tunis 



Autour de la Méditerranée 

comprendra 3 Séries : 

i" Série : LES CÔTES BARBARESQUES 

De Tripoli a Tunis (Tripolitaine et Tunisie , i volume. 
De Tunis a Alger (Tunisie et Algérie), i volume. 
DAlger a Tanger Algérie et Maroc), i volume. 

2' Série : LES CÔTES LATINES 

De Tanger a Port-Vendres (Espagne), i volume. 
De Port-Vendres a Vintimille (France), i volume. 
De Vintimille a Venise (Italie , i volume. 

3' Série : LES CÔTES ORIENTALES 

De Venise a Salonique (Autriche et Grèce), i volume. 

De Salonique a Jérusalem (Turquie d'Europe et d'Asie), i volume. 

De Jérusalem a Tripoli (Egypte), i volume. 



Chaque volume, avec 120 dessins inédits. Broché, 10 tr. 
Toile, 13 fr — Amateur, 17 fr. 



1981-92. — Cobbeil. Imprimerie Crête. 




PBùuriEau. dcl.. 



Autour de la Méditerranée 



LES CÔTES BARBARESQUES 



De Tripoli à Tunis 



MARIUS BERNARD 



120 ILLUSTRATIONS PAR A. CHAPON 

ET UNE CARTE ITINÉRAIRE DU VOYAGE 






? tfcr 







! ï l r aI JElNllï?? 1 



PARIS 

LIBRAIRIE RENOUARD 

HENRI LAURENS, ÉDITEUR 

6, RUE DE TOURNON, 6 




PT 



AVIS AU LECTEUR 



Nous ayons parcouru ta France en prenant comme guides les 
fleuves qui l'arrosent ' . Le succès que /tous ayons ainsi obtenu 
nous engage à étendre nos explorations, à étudier la Méditerranée 
en en suivant les côtes. Nous allons accomplir sur les rives poétiques 
de cette mer d'azur un long voyage qui, — tout en nous faisant 
faire avec nos voisins j>lus ample connaissance, — sera comme la 
visite d un immense musée oit l'histoire est écrite avec les débris 
des âges, comme une pérégrination à travers un passé dont les 
grands souvenirs flotteront partout dans la poussière qui s'élèvera 
sous nos pas. 

Géographes, historiens, voyageurs ou poètes, d'autres, en grand 
nombre, ont déjà parlé des pays que nous allons voir, mais ils 
tien ont tracé que des peintures èparses. Personne ne lésa encore 
décrits dans un tableau d' ensemble. Z ne série d'ouvrages qui, for- 
mant un tout, les comjtare entre eux, qui les rapproche les uns 
des autres comme les ont rapprochés la nature et les événements, 
nous semble cependant devoir conquérir les suffrages des lecteurs. 
C'est pourquoi nous n'hésitons pas à en entreprendre la publication. 

Autour de la Méditerranée! Tel est le titre général de la col- 
lection que commence ce volume. .. 

Et ce titre n'est-il pas, à lui seul, comme un kaléidoscope dans 
lequel l'imagination séduite voit passer tour à tour la Tripolilaine 

1. Les Fleuves de France, par Louis Barron, 4 vol. in-8°. 



VI AVIS AU LECTEUR. 

et la Tunisie avec leurs palmiers et leurs caravanes ; l'Algérie 
avec ses oasis et ses descris de sable; le Maroc avec ses mosquées 
farouches ; l'Espagne avec ses antiques cites mauresques, ses taureaux 
et ses mules empanachées' le midi rayonnant de notre chère 
France; l'Italie avec ses ruines, ses palais et ses églises, ses goljes 
et ses volcans, ses musiciens et ses gondoles ; la Dalmatie, le Mon- 
ténégro et les îles Ioniennes ; la Grèce avec son Parthénon et les 
grands faits de sa chronique ; la Turquie avec ses minarets, ses sul- 
tans et ses m) stères ; la S) fie avec son archipel, avec ses vieil/es 
gloires ; la Palestine avec ses couvents et son Calvaire, son Jour- 
dain et sa mer Morte ; l'Egypte, enfin, avec ses fellah et ses pyra- 
mides, ses Khédives et ses Pharaons ? 

Notre ouvrage comprendra neuf volumes qui paraîtront suc- 
cessivement, d'hiver en hiver. Chacun d'eux aura toutefois son 
individualité distincte. Les trois premiers peindront les Côtes bar- 
BAResques de Tripoli à Tunis, de Tunis à Alger et d'Alger à 
Tanger ; les trois suivants décriront les Côtes latines de Tanger 
à Port-Vendres, de Port-Vendres à Vintimille, et de Vintimille à 
Venise; les trois derniers, enfin, parcourront les Côtes orientales 
de Venise à Salonique, de Salonique à Jérusalem et de Jéru- 
salem à Tripoli où aura commencé et finira notre périple. 

Nous suivrons les côtes, avons-nous dit , mais nous ferons souvent 
l'école buissonnière. Toutes les fois qu'un chef-d'œuvre de l'art ou 
de la nature nous y appellera, nous nous en foncerons dans les 
terres ou nous gagnerons les îles ; nous nous livrerons beaucoup à 
la fantaisie et au hasard de nos courses et pourtant nous nous 
efforcerons dette aussi complet que possible . Productions du sol, 
industrie, beaux-arts, monuments, histoire, religion, lois, usages, 
costumes, nous toucherons à tout. Ce qui le plus intéresse 
I homme, c'est l'étude de l'homme lui-même; ce que le spectateur 
va chercher au théâtre, c'est l'acteur plus que les décors dans lesquels 
il se meut, et < est /homme, c'est l'acteur de la grande comédie 
humaine que nous tacherons surtout de /aire vivre au.r ) eux de 
nos latents. 

Votre publication ne sera pas uni' suite de guides. Elle répondra 

néanmoins à ce besoin de déplacement s qui est eut ré dans nos mœurs 



AVIS AU LECTEUR. Vil 

et qui, lorsque revient l'été, entraîne tout le inonde par les chemins 
faciles mais trop battus de nos montagnes, de nos plages et de nos 
villes d'eaux. Chaque année nous prendrons nos amis par la main, 
et, avec eux, nous accomplirons une partie de l'instructive , de 
l'attra ) aute promenade que nous entreprenons aujourd'hui. Chacun 
de nos volumes leur fournira comme le plan d'un voyage qu'ils 
pourront refaire en réalité après l'avoir fait avec /ions en imagi- 
nation, il leur donnera comme l'esquisse d'une excursion qu ils 
puniront aisément effectuer pendant le temps heureux consacré 
aux vacances ... Puissent ces compagnons de route nous venir très 
nombreux ! Puissent-ils ne pas regretter de nous avoir suivi ! 



DE 



TRIPOLI A TUNIS 



i 

TRIPOLI 

ARRIVÉE. HISTOIRE. DOUANE. — ARC DE TRIOMPHE. CON- 
SULAT. — Kl ES. FOURS. — MAISONS. — COMMERCE. — SOUK- 

EL-TURKI. — HABITANTS. — ESCLAVES. — TOUAREG. MONNAIES. 

— CHATEAU. FONCTIONNAIRES. 

Neuf heures du malin... La mer brasille. Aucune terre a l'ho- 
rizon niais, vers le sud, dans l'éblouissement du soleil, flam- 
boient des remparts crénelés qui semblent émerger des Ilots. 
Sur leur crête s'affleurent des maisons plaies qui, blanches 
ou badigeonnées de bleu et mouchetées de verl par quelques 
tr.'illis de fenêtres, se haussent pour regarder le large... Et, 
vigoureusement, les murailles étincelantes se détachent sur des 
palmiers dont la bande sombre forme le dernier plan du tableau. 

C'est peu. Lue harmonie puissante résulte cependant de la 
large simplicité des angles et des lignes, de l'éclat profond 
et radieux des masses dont l'ensemble compose ce paysage 
moghrabin. 

l'as de montagne, pas de colline au delà des dattiers. Derrière 
la ville, derrière ces arbres, comme derrière une île étroite 
perdue dans l'Océan, on sent l'immensité vide. 



DE TRIPOLI A TUNIS. 

C'est Tarabolos-el-Ghrarb, — Tripoli du couchant, — l'une des 
principales cités de ce Maghreb qui, d'après les géographes 
arabes, comprend la Tripolitaine et la Tunisie, Afrikiah ; l'Algérie, 
Maghreb Aousatli; enfin le Maroc, Maghreb Akssaï. 

Nous marchons toujours... Notre navire serpente entre des 
bouées qui indiquent des passes. La terre se montre ; les 
détails se dessinent. 

Des groupes de petites coupoles se serrent en troupeaux 
blanchissants. Dans une enceinte carrée s'arrondissent, contigus 
comme des œufs dans une boite, les douze dômes de la mosquée 
de Si-Hamouda où, — avec ce qui fut leur famille, — les derniers 
pachas dorment leur dernier sommeil. Comme des chandeliers 
géants, des minarets cylindriques se coiffent d'un éteignoir de 
faïence verte, se ceignent, en bobèche, d'un balcon grossière- 
ment découpé et dardent vers le ciel les cornes du croissant. 
Des drapeaux palpitent sur les terrasses. Nos trois couleurs 
flottent sur les murs azurés du consulat de France. 

Masse compacte de tourelles mystérieuses, de tours renfro- 
gnées, de prisons menaçantes, de minarets pointus, de demeures 
blanches comme des tombes et à peine percées, çà et là, de 
quelques lucarnes jalouses, une forteresse s'élève sur les roches 
marines, en avant des remparts qu'elle domine, rogue et lîère. Sur 
sa plate-forme bat le pavillon de Stamboul... Là demeure le pacha. 

A l'est, — sur le tuf friable d'une sorte de falaise jaunâtre, 
•creusée, rongée, fouillée par la mer, — s'étend un vaste 
caravansérail. Autour de ses arcades, à travers un fourmillement 
gris et fauve de bêtes et de gens, passent de gros points bruns 
qui sont des dromadaires, courent des choses rouges qui sont 
des voitures, voltigent, comme des frelons autour d'une ruche, 
de grands insectes blancs qui sont des cavaliers. 

Plus loin, toujours vers l'orient, continue la ligne des palmiers. 
Lt, aériens, doucement échevelés parles caresses de la brise, ils 
se dessinent finement sur le fond diamanté du ciel. Entre leur 
file verte et l'écume des vagues, des marabouts mettent leurs 
eubes el leurs hémisphères de neige... Puis c'est le tombeau 
des sultans Karamanli . 



TRIPOLI. * 

Propriété de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem — auquel, eu 
ioio, l'avait donnée Charles-Quint, — Tripoli tomba, en i55i, ait 
pouvoir des troupes de Soliman II et, pendant plus d'un siècle et, 
demi, appartint à la Porte. 

En i j 1 4 , Ahmed Karamànli, qu'on y avait envoyé comme 
gouverneur, pensa qu'il lui serait plus agréable d'y commander 
pour son propre compte et résolut de l'aire de la T.ripolitaine 
un Etat indépendant, c'est-à-dire qui ne dépendrait plus... que 
de lui-même. Comment y arriver.'... C'était bien simple! La vie 
humaine pèse si peu dans la balance que, d'une main criminelle, 
tiennent les faiseurs de coup d'Etat ! 

Il convia ses officiers à des réjouissances attrayantes, là-bas, 
dans le palais suspect ([iii sourcille sur la plage... Les aimées 
danseraient ! 

Et, toujours friands de leurs chorégraphies, — comme un 
seul Turc, — les Osmanlis répondirent à son invitation... 

Des gardes leur tenaient l'étrier, les débarrassaient de leur 
manteau, les désarmaient obséquieusement, au moment où ils 
descendaient de cheval, et, un à un, les faisaient entrer. Voûté, - 
bordé de cellules noires, un boyau long et sombre était censé 
les conduire jusqu'à l'appartement du maître... Il les condui- 
sait à l'autre inonde. 

A mesure qu'ils passaient, des sicaires bondissaient hors des 
antres où ils étaient cachés, les serraient au cou pour étouffer 
leurs protestations, les égorgeaient en un tour de main et 
escamotaient leur cadavre. 

A l'heure où devait s'ouvrir la réception, les invités arrivèrent 
si nombreux qu'on ne put les isoler les uns des autres. Ils 
traversèrent en niasse le corridor sanglant. On leur dit (pie 
leurs camarades étaient ailleurs... Et les tambours, — les dai- 
bou/îas, — ronflèrent. 

Les femmes déployaient leurs foulards et leurs grâces... 
Amenés sans bruit à la porte de la salle, les assassins s'abattirent 
tout à coup sur les officiers anéantis dans la contemplation d'un 
spectacle enivrant, — avant-goût des joies que promettaient à 
leur piété musulmane les houris paradisiaques. Une minute 



4 DE TRIPOLI A TUNIS. 

après, il n'y avait plus que des morts!... Et les aimées dansaient 
toujours. 

Le lendemain, ce fut la Saint-Barthélémy des soldats. La 
garnison turque s'évanouit comme s'étaient évanouis ses chefs 
<■(, à l'unanimité des suffrages, Ahmed Karamanli se nomma 
pacha souverain de la Tripolitaine. 

Le peuple épouvanté lui décerna le titre que l'humanité 
imbécile réserve aux plus sanguinaires de ses destructeurs : 
il l'appela Ahmed-el-Kebir, — - Ahmed le Grand. 

Jusqu'en i83j régna sa dynastie. En ces temps reculérs, la 
piraterie était l'occupation majeure des Tripolitains, comme des 
autres Barbaresques. La France venait de punir Alger de ses 
brigandages maritimes et ses conquêtes s'étendaient dans le 
nord de l'Afrique. Tous les croyants du Maghreb allaient-ils 
passer sous son joug?... Et, soi-disant fatigué de l'inconduite 
navale de ses sujets d'autrefois, le sultan envoya à Tarabolos 
une escadre qui devait la préserver de l'invasion des infidèles. 

Comme Ahmed avait fait à ses officiers, le capitan-pacha fil 
au dernier Karamanli. Il l'invita, avec ses ministres et sa garde, 
a une fête que, en son honneur, il donnerait à bord de la frégate 
amirale... On ne tua personne mais on prit tout ce monde, ainsi 
que dans une souricière. Et on débarqua un corps d'armée qui 
était caché dans les flancs des navires, comme les Grecs l'étaient 
dans ceux du cheval de Troie... Au nom du Divan, Mustapha- 
pacha reprit la Tripolitaine redevenue province ottomane. 

Après le tombeau des sultans, des tentes militaires éparpillent 
leurs cùnes sur un large espace ensoleillé. Puis se développe, nue 
et sablonneuse, la côte; de la Grande Syrte, — du golfe de la Sidre. 

A l'ouest île la ville, sur un rudiment de quai délabré, se 
dressent les très modestes bâtiments de la Santé, ceux de la 
Douane et un fort aquatique une, à demi-démantelé, un rempart 
réunit à la terre ferme. De cette forteresse part, — pour se 
diriger vers le large, comme une jetée créée par la nature, 
— un alignement de pierres blanches et rousses, de roches 
effritées. 



b DE TRIPOLI A TUNIS. 

■ — C'est recueil des Français, disent Italiens et Turcs, avec 
une outrecuidance puérile. S'ils ont l'audace de s'approcher... 
Sur ces cailloux protecteurs, leurs cuirassés briseront leurs 
éperons ! 

Vers l'occident s'étend la plage où vécut l'une des trois cités 
auxquelles l'ail allusion le nom de Tripoli : Sabrata que les 
Arabes appellent Zouara et que les marins connaissent sous la 
dénomination italienne de Tripoli Vecchio. Les deux autres étaient 
Leptis, qui loge encore des Bédouins dans ses ruines et Œa dont 
la place est occupée par la ville actuelle. 

Les eaux de la rade brillent, unies comme une glace. Armées 
pour la pèche des éponges, des sakolèves grecques y font luire 
au soleil leurs lianches d'acajou ; des karebs arabes s'y endorment 
lourdement; des cliêbeques aux trois voiles latines y inclinent 
leur mât de misaine et, comme les vieilles galères, y élèvent 
leur poupe; des clairons sonnent derrière les sabords d'une 
corvette pavoisée de l'étendard écarlate et des fez d'officiers se 
promènent au revers de ses bastingages. 

Autour de nous, pleines de gesticulations et de clameurs, se 
bousculent des embarcations montées par de grands nègres aux 
vestes rouges lacées dans b' dos, toutes soutachées d'or... 

Un canot nous emporte. Son pavillon traîne dans une mer 
d'une transparence si limpide qu'on voit, au fond, les coquillages 
et les crabes se traîner lentement par les algues vertes où le 
soleil se joue en rellets irisés. Des Arabes nous attendent sur 
le sable. 

Encore quelques coups d'aviron et, — le cœur gonflé de cette 
joie qu'on éprouve en abordant une terre inconnue, l'esprit 
éveillé par cette curiosité qui s'allume à l'aspect d'un pays 
nouveau, les yeux pleins de l'enchantement d'un spectacle sur 
lequel, enfin, se lève la toile, — nous mettons le pied sur les 
dalles branlantes du quai tripolitaiu. 

Halte-là! On ne débarque pas ainsi!... Le raïs-el-marsa, — le 

capitaine de port, — nous barre la route. De jolis employés en 
redingote noire mais en bonnet garance nous font entrer dans 



TRIPOLI. 7 

une maisonnette vide... Et, longtemps, gravement, comme si 
nous arrivions de la .Mecque sainte, ils tournent, ils retournent. 
ils étudient, ils flairent notre patente de santé. 

— Vraiment .' Ni peste, ni choléra à bord, ni en France. 1 ... Vous 
venez pourtant de Marseille!... Enfin, passe/! 

A côté de \a Santé, s'ouvre, — toute petite et, en partie, grillée, 
de bois, — la place de la Douane. Au milieu des ballots défaits et 
des caisses ouvertes qui s'y amoncellent en désordre, s'agitent, à 
grand tapage, des hammals très foncés. Demi-nus, des boucles 
d'argent aux oreilles, ils se mettent six pour rouler un baril, 
douze pour trimbaler une malle supendue à trois barres paral- 
lèles... Et ils suent, ils soufflent, ils geignent comme s'ils 
soulevaient le rocher de Sisyphe. Velus d'un sac percé de trois 
trous, un pour la tête et un pour chaque bras, d'autres les 
regardent, prêts à les relayer quand faibliront leurs forces 
combinées. Un beau Turc en burnous caresse sa longue mous- 
tache et, de temps à autre, fait, d'un grand coup de fouet, 
bondir ces portefaix qu'il traite comme des parias. Sordide et 
chassieux, un vieux Juif rampe dans la poussière et, tremblo- 
tant, y ramasse des éclats de bois et de débris d'emballage. 
Un élephanliasis ulcéré déforme ses jambes bouffies; ses pieds 
sont horriblement bossues de bourgeons charnus, sanguinolents 
el dans lesquels, mince comme un lil mais long comme un 
câble, se loge, en peloton, un dragonneau, un lilaire de Mé- 
dine, parasite hideux qu'il n'est pas facile de chasser de sa 
demeure vivante! 11 faut, lorsqu'il met le nez à la fenêtre, le 
saisir habilement entre les mors d'une allumette fendue comme 
une pince et, sans brusquer les choses, patiemment, enrouler 
chaque jour sur celte bûchette, comme sur une bobine, son 
corps qui se dévide et qui sort peu à peu. Nous avons vu des 
marins mettre quatre ou cinq semaines à expulser ainsi un de 
ces locataires incommodes... 

Sous les regards soupçonneux d'un jeune et riche commerçant 
sémitique qui, — une blouse blanche flottant sur son large pan- 
talon de calicot, — surveille le moindre de leurs mouvements, le 
plus insignifiant de leurs gestes, des Arabes venus de très loin, 



H DE TRIPOLI A TUNIS. 

à travers les déserts immenses, discutent avec les douaniers du 
pacha. Impassibles comme les soldats de toutes les gabelles, 
blindés contre les récriminations de leurs victimes, ceux-ci 
lardent les ballots, bouleversent les caisses, éventrent les paquets 
d'étoffes. Et la toile, les cotonnades imprimées se déploient et 
déferlent autour d'eux en flots bleus, rouges et blancs. Des 
caractères kouffiques sont, en lils d'or, brodés dans la lisière de 
ces tissus qui arrivent d'Angleterre ou d'Allemagne... La France 
n'introduit guère annuellement en Tripolitaine que pour deux 
millions de francs de produits... En maugréant, les chameliers 






... .«igi f f g i - 







TlllI'OM : Il IKU A M . 



replient leurs toiles et, sur leurs bêtes au pas lourd, elles pren- 
nent le chemin du Soudan, du Grand-Sud, où elles seront 
échangées contre on ne sait quelles denrées sauvages mais 
précieuses sorties du centre de l'Afrique. 

Au fond de l'étroite place dont il occupe tout un côté, un petit 
dock eonlienl une curieuse macédoine d'objets hétéroclites que 
vendent aux enchères des employés du fisc. Ce sont les dîmes 
prélevées en nature sur les marchandises pour lesquelles on a 
refusé de payer en espèces le huit pour cenl de leur valeur, — 
taux auquel la loi turque a lixé les droits d'entrée, — ou le un 
pour cenl qu'elle demande comme droits de sortie. 

Chacun est libre de satisfaire ainsi aux exigences du Trésor... 
Il y a quelque temps, un employé de consulat arrive d'Europe 















I 




III DE TRIPOLI A TUNIS. 

avec trois cents cartes de visite. Il trouve exorbitant et vexatoire 

l'impôt dont on vent frapper ces produits d'une civilisation 
avancée, il refuse de s'y soumettre et, sans rire, un grand chef 
appelé pour trancher le débat, lui en confisque vingt-quatre, 
le huit pour cent. 

— Gardez-les, lui dit le jeune homme, cela me dispensera, 
pendant vingt-quatre ans, d'aller vous faire les salamalecs — les 
salutations — du Beïram. 

Après le parvis officiel de la douane, sur le bord de la mer, une 
phuc bruyante et poudreuse grouille de Turcs, de Nègres et 
d'Arabes. Quelques maisons de bois y vacillent au soleil. Le 
rez-de-chaussée de ces baraques abrite des bureaux officiels 
meublés de divans larges el bas ou des cafés maures qui alignent 
au dehors leurs bancs écloppés et leurs tables boiteuses. Les 
fenêtres de leur étage unique s'ouvrent largement aux brises de 
la mer et laissent entrevoir des sortes de cercles où des officiers 
et îles Turcs considérables fument en silence de grands nar- 
ghilés communs, où ils se livrent à de somnolentes parties de 
dames ou de tarots, où ils sirotent lentement l'opale de leur 
eau aiguisée de raki... Liqueur essentiellement orientale que 
ce mastic de Chio, — ce rahi lion, — ■ préparé avec de la résine 
de lentisque, délices des buveurs levantins! 

A côté de ces masures pittoresques, — de ce coin de Syrie qui 
a dégringolé les Echelles pour tomber sur la côte d'Afrique, — ■ 
est installe un corps de garde. Armés d'un sabre-baïonnette et 
d'un chassepot dont la batterie est soigneusement enfermée dans 
une gaine de cuir, des factionnaires hautains stationnent devant 
son entrée. Coiffés du tarbouch national, vêtus de toile d'embal- 
lage, parés de galons et de chevrons postiches, décorés de 
grosses aiguillettes de laine jaune, d'autres soldats de Sa Ilau- 
tesse s'étendenl nonchalamment sur des nattes d'alfa. 

Entre ces cafés et ce poste, s'enfonce Bab-el-Bahar, la vieille 
porte qui, précédée d'une sorte de corridor montant, passe sous 
un double rempart et nous conduit dans la ville... Où aller.' Par 
mi commencer .' 



TIUP0I.1. 11 

— C'est moi, sidi! nous crie un grand diable dont la figure, 
ravagée par la petite vérole, grimace un sourire qu'il s'efforce de 
rendre avenant, un sourire farouche quoiqu'il fasse. C'est moi, 
Harbib le Tonkinois! Tu peux venir... Je suis Fiançais! 

Et comme, à cette déclaration imprévue, nous regardons, 
étonné, ce singulier compatriote : 

— Oui, Français d'Algérie! ajoute-t-il. Ma mère était des Ouled- 
Naïl mais mon père fut un soldat de France. D'ailleurs, — comme 
turco, — j'étais a Lang-Son et à Son-Thaï. 

— Bab! Et pourquoi n'es-tu [dus militaire? 

— Ah, voilà!... Aji ma'ia! — Viens avec moi! — fait-il brus- 
quement, comme pour couper court à des questions par trop 
indiscrètes. 

Quelque vaurien comme il en roule sur toutes ces cotes, ce 
tirailleur en rupture de ban! N'importe! Suivons-le. Il nous ser- 
vira toujours de tordjeman, — d'interprète, — et, à la fin de la 
journée, nous serons à ses yeux le plus généreux des voyageurs 
si nous lui donnons de quoi acheter une mesure de blé à... sa 
famille. Ne disons pas à sa femme ; ne prononçons pas ce mol 
devant lui ! Si dénué de préjugés qu'il puisse être, nous l'indis- 
poserions étrangement contre nous. 

Après la porte, commence, bordée d'échoppes en désordre, la 
rue Erba R'set, la principale de Tripoli. 

Quel est cet arc de triomphe dont les vieilles murailles s'élèvent, 
encore arrogantes, au milieu des boutiques qui les déshonorent ? 
Quel est ce monument dont la noble silhouette se profile, — 
muette et sombre comme un fantôme d'autrefois, — sur les 
minarets verts et sur les maisons blanches.'... Aucune inscription 
ne répond. La reconnaissance d'un fonctionnaire romain, qui 
s'enrichit, en occupant en Libye un poste analogue à celui de 
nos directeurs des douanes, le dédia à Trajan, disent les uns, à 
Marc-Aurèle et à son collègue .Elius. pensent les autres. 

11 n'a déjà plus <|iie la moitié de sa hauteur primitive. Autour 
de lui,, le temps a exhaussé le sol et, comme un vaisseau qui 
sombre, il disparait peu à peu dans le néant. 



12 



DE TiUl'ul.I A TUNIS. 



Quatre piliers disposés en carié, réunis deux à deux par un arc 
en plein-cintre et supportant la coupole dont les Arabes les ont 
affublés, telles sont ces ruines, belles encore dans la misère de 
leur décadence. Aucun cimenl n'en lie les grosses pierres; leur 
poids seul les unit. .Mutilés par des marteaux vandales, ou, peut- 
être, laissés inachevés par les ouvriers de Rome, des bas-reliefs 







\ représentent des (leurs el des guirlandes, des trophées et des 
ligures. Les arcades sont aujourd'hui murées et on a fini par 
faire de cette orgueilleuse bâtisse un immonde entrepôt de ton- 
neaux et de caisses vides. Vanitas vanitatum... 



Quittons Erba R'set et suivons, à gauche, cette rue longue el 
étroite. Les murailles sans fenêtres en sonl bizarrement peintes 








TRIPOLI : L A lie l>l UllOMPHE. 



14 DE TRIPOLI A TUNIS. 

d'un Lieu céleste sur lequel se reposent, avec plaisir, les yeux 
l'alignés de L'éclat du soleil. Jetés des maisons d'un côté aux 
maisons d'en l'ace, — comme des arcs-boulants destinés à les 
empêcher de tomber clans les bras les unes des autres, — de 
nombreux arceaux aux courbures déliées l'enjambent et la 
transforment en une sorte de tunnel à claire-voie. 

Il v a là quelques constructions à la mode européenne; il v a 
une auberge maltaise qui. à peu prés habitable, se pare du nom 
pompeux ùiHôtel transatlantique; il y a enfin, le consulat. 

Le consulat c'est le consulat par excellence, le protecteur 
chevaleresque de tous les chrétiens qui vivent ou qui passent à 
Tripoli, c'est le consulat de France. 

Habillés en zouaves, des cawas — des gardes — s'agitent 
pour calmer l'impatience des gens qui, avides de nouvelles, se 
pressent dans sa cour mauresque. Européens et indigènes vien- 
nent, en effet, se disputer les journaux et les lettres qu'on y 
distribue lorsque arrive le paquebot. 

Tortues, anguleuses, étranglées, les autres rues s'embrouillent 
à plaisir et forment un de ces labyrinthes ombreux, chers à tous 
les peuples de l'Islam africain. Les maisons en ont rarement plus 
d'un étage. Pauvres en tchafcnisirs, — en moueharabys, — elles 
sont en revanche, riches en grilles qui; solidement, en ferment 
les moindres ouvertures. Des colonnes torses s'accolent souvent 
à leurs angles. Quelques-unes sont à ciel ouvert; d'autres se sur- 
montent d'arches, comme celle du consulat ; d'autres, enfin, sont 
(•ouvertes «le tentes en loques, de planchers de bois vermoulus, 
de longues voûtes sombres. 

Ce quartier nauséabond, — à l'ouest, prés de Bab-el-Djedid, — 
c est le Imiti, le ghetto tripolitain. Des ruisseaux de vase corrom- 
pue y circulent dans des ruelles qui, pour la plupart, se ter- 
minent en impasses, en culs-de-sac ressemblant à des corridors 
de maisons malpropres, a des cours familières... Et on en ressort 
bien vite, comme si, involontairement mais indiscrètement, on 
s'était fourvoyé dans des demeures privées. 

Des gamins débraillés se roulaient par là comme chez eux ; 
vautrées à plal ventre ou largement assises sur les dalles, des 



TRIPOLI. «5 

Juives en pantalon blanc y caquetaient avec entrain et, sur des 
fourneaux d'alchimistes, y faisaient mijoter des choses puantes 
et indéfinissables. 

A chaque pas, s'offrent de petits tableaux, charmants de cou- 
leur locale mais devant lesquels il ne faut pas bayer trop long- 
temps : boutiques sourdes où des marabouts sommeillent dans 
l'ombre; intérieurs furtivement aperçus; coins que rafraîchit un 
bassin, — un impluvium, — dans le goût pompéien, et que trans- 
forment en salons de petites tables basses et îles coussins de 
soie épars sous les galeries ; mosquées hermétiques ; ma- 
sures qu'flarbib nous montre d'un coup d'œil et en doublant le pas . 

Les yeux lixes sous les pendeloques de nacre de leur calotte 
étoilée de sequins, le Iront largement pailleté d'or et les joues 
carminées, des femmes trônent là dedans, immobiles comme des 
idoles, et leur menton bleui de tatouages s'appuie sur leurs 
mains aux ongles rouges. Des colliers de piécettes, de coquil- 
lages, de corail, île grains aromatiques s'étagenl sur leur chemi- 
sette en tulle illusion. Drapées dans une sorte de large manteau 
rose, lamé d'or et frangé d'argent, d'autres se promènent dans 
la rue que brûle le soleil. Sur leurs bras nus, sur leurs chevilles 
brunes, sur leurs épaules basanées et sur leurs larges hanches 
sonne le cliquetis métallique îles anneaux, des amulettes, des 
boites à parfums... 

De distance en dislance, s'ouvrent des antres enfumés d'où, 
manœuvres par îles nègres plus noirs que nature, sortent de 
longs manches de pelles qui nous barrent le chemin. Des fours 
publics y clignotent dans les ténèbres. A deux pas de l'entrée 
dont il est séparé par un fossé où se tiennent des chauffeurs 
diaboliques, s'élève, dans ces taudis, un petit monument qui 
rappelle les fourneaux à boulets rouées de nos anciennes batte- 
ries et que coiffe une cheminée en hotte renversée : c'est le four 
lui-même. Et, de sa gueule embrasée, sortent les pains lavés à 
l'eau de safran, les graines torréfiées, les gâteaux baroques que, 
obstruant la rue de leur masse difforme, attendent des négresses 
affaissées sur le pavé enfariné ou, comme des cariatides de 
basalte, appuyées aux montants de la porte. 



11'. DE TRIPOLI A TUNIS. 

Reposons-nous un instant dans cette maison hospitalière, 
l'une des plus belles de Tripoli. Hantée par des djenoim, — des 
génies malfaisants, — les mahométans qui n'avaient plus le cou- 
rage d'y loger leurs pénates l'ont louée à des Européens sans 
préjugés. Bâtie sur le plan à peu près commun à toutes les mai- 
sons barbaresques, elle ressemble aux plus typiques d'Alger ou 
de Constantine. 

Abandonnés pour quelques mois, des nids d'hirondelles s'ac- 
crochent à ses arcades... Elles venaient du centre de l'Afrique 
quand, remontant vers le nord, elles sont arrivées ici, en février, 
les grandes voyageuses. C'était la première étape de leur migra- 
tion annuelle et, longtemps, elles s'y sont reposées. Puis, lorsque 
avril a reverdi nus plaines, lorsque les giroflées ont redoré nos 
vieilles murailles, lorsque le soleil de la Tripolitaine les a impor- 
tunées de ses rayons déjà trop chauds, elles ont rapporté à notre 
ciel la joie ailée de leur poésie printanière. 

Au milieu de la cour s'élève un grand vieil arbre dont le 
feuillage abrite, par milliers, des oiseaux si remuants qu'il sem- 
ble vivre et s'agiter lui-même, si babillards qu'à peine peut-on 
s'entendre parler dans l'étourdissement de leur ramage. Ceux-là 
sonl des philosophes, de bons petits moineaux sédentaires qui 
prennent le temps comme il est, les saisons comme elles vien- 
nent. Et, bravement, toujours insouciants et joyeux, ils suppor- 
tent ici les fureurs de la canicule comme, sans penser à nous 
quitter, leurs frères du Nord endurent les rigueurs de nos hivers 
dans les allées neigeuses des Tuileries et du Luxembourg. 

Juifs et .Maures, une centaine d'hommes sont assis à l'ombre 
de eel arbre. Ils trient des plumes d'autruche entassées autour 
d'eux, ils les battent avec îles palmes pour en secouer la poudre 
du désert, ils les classent en petits paquets, selon leur couleur 
et leur taille. Les plus grandes iront empanacher des chapeaux 
d'Anglaises ou de Parisiennes; les plus petites feront des bor- 
dures à leurs vêtements de décembre ou des boas flexibles dans 
lesquels s'emmitoufleront leur cou et leur menton frileux. D'au- 
Ires les fixent dans les bassins qui clapotent sous les arcades. 

Inutile de dire que l'eau employée ici provient d'une citerne. 



TIUPOI 



la 



G'esl île Veau mauresque, comme, entre autres souvenirs de 
leur passage, les Sarrasins ont laissé à la Provence L'habitude 
d'appeler l'eau de pluie, recueillie sur les toitures. 

A la hauteur du premier étage, règne, comme autour de 
cour, une galerie agré- 
mentée de suspensions 
qui y mettent leur fraî- 
cheur et leur ver- 
dure. On est allé, 
avec leur racine, arra- 
cher des capillaires aux 
puits de l'oasis; on les 
a al tachées aux lianes 
d'alearazas toujours 
suintants d'une humi- 
dité qui entretient leur 
vie et on les a ainsi sus- 
pendues aux arcades. 

Sur cette galerie 
donnent les chambres, 
longues pièces étroites 
qui ne prennent cl n 
jour que par la porte 
el que plafonnent des 
poutrelles peintes. 

Plus haut, s'étendent 
les terrasses où les in- 
digènes montent pour 
la prière du soir... tf.ipoli : i m: ru. 

Blancs, serrés, mame- 
lonnés de coupoles, hérissés de minarets et de mâts de pavillons 
les toits plats de la ville rayonnent autour de nous. Sans volets, 
des trous carrés percent irrégulièrement les murailles, en guise 
de fenêtres ; découpés dans des plaques de tôle, des bras sur- 
montent' toutes les cheminées et lèvent vers le ciel des mains 
aux doigts étendus. Au nord, le regard se perd dans l'horizon ma- 
il 




18 DE TRIPOLI A TUNIS. 

rin; au sud, il s'égare dans la muraille verte et mouvante des palmes. 

Des Arabes font sécher ici les plumes qu'il ne restera plus 
qu'à friser en Europe. 

Nous sommes chez des Anglais, chez de jeunes fils de cette 
Albion cosmopolite si essentiellement colonisatrice et commer- 
çante... Ils ont maison à Tripoli et à Benghazi, — les deux ports 
principaux du Bournou, du Soudan, du continent mystérieux. 
Dans quelques années, ils rentreront at home, après fortune 
faite. Ils achètent les peaux de chèvres, les peaux de bœufs de 
Fillali déjà teintes en rouge, la gomme, le séné, la cire, l'ivoire 
que des chameaux leur apportent d'Ouins, après un voyage de 
trois mois, la poudre d'or qui leur vient du Fezzan, enfin et sur- 
tout les plumes dont, plusieurs fois par an, ils expédient jusqu'à 
quatre ou cinq tonneaux,— quatre ou cinq mille kilos, — à la fois. 

Le commerce qu'ils font ainsi avec les caravanes est un 
commerce d'échanges, un trafic qui leur procure un double béné- 
fice. Ils achètent, par exemple, une grande plume blanche pour 
cinq francs, prix maximum des plumes les plus rares et les plus 
belles. Mais ce n'est pas en espèces qu'ils paient les caravaniers; 
ils leur donnent un objet de quincaillerie qui est censé valoir 
celte somme et qui, en réalité, ne leur coûte que trois francs. Ils 
revendront neuf francs la plume ainsi acquise... et, au total, ils 
auront gagné le deux cents pour cent. 

Non loin de celte demeure si habilement négociante, passe 
Souk-el-Turki, la rue la plus vivante, la plus gaie de Tarabolos. 
Insoucieux de leurs affaires, des marchands s'accroupissent dans 
les boutiques exhaussées qui la bordent de leurs alcôves conti- 
nues et causent de l'une à l'autre. Sur les larges auvents de plan- 
ches crevassées qui protègent contre le soleil leurs épices, leurs 
fruits et leur mercerie originale sont posées des traverses qui 
Vont d'un côté de la rue à l'autre. Et des vignes qui s'accrochent 
a ris barres font sur notre tête un riant plafond de verdure dans 
lequel, tranquillement, les araignées tendent leurs embûches 
aux moucherons. 

L'araignée est partout, ici. comme chez elle; elle est sacrée 



TRIPOLI. 19 

pour le musulman; ses travaux sont inviolables... Lors de son 
hégire, Mahomet se cacha, un jour, dans une grotte. Sans doute 
envoyée de Dieu, une araignée vint, de ses fils de soie, fermer 
cette retraite. 

— Il ne peut être ici, se dirent les ennemis qui poursuivaient 
l'époux de Khadidja. Personne n'est, depuis bien longtemps, 
entré dans cette caverne... Voyez cette toile. 
Et ils passèrent. Le prophète était sauvé! 

De fréquents arrosages rafraîchissent le sol de terre de Souk- 
cl-Turki. Dans son ombre verte s'ouvrent des calés décores de 
tableaux en clinquant, meublés de fourneaux et de bancs cou- 
verts de nattes, éclairés par le soleil qui leur arrive d'une cour 
postérieure et qui y allume de pittoresques effets de lumière, de 
bizarres éclairages à la Rembrandt. Vêtus à l'européenne mais 
coiffés à la turque, des officiers à la moustache tombante y sont 
assis, le chapelet aux doigts, le sabre à fourreau d'acier entre les 
jambes. Ils boivent, goutte à goutte, le café parfumé de girofle, 
de cannelle et de muscade; ils contemplent, méditatifs, les gens 
et les bêtes qui passent. 

Ce sont des chiens sauvages et des gazelles civilisées; de gros 
employés sanglés dans leur redingote sans revers; des bour- 
ricots minables; des Maures en larges gandouras rayées de 
bleu; d'autres qui laissent leur chemise flotter sur le pantalon, ce 
qui, ici, est une manière très commune et très reçue de porter ce 
vêtement intime. Ce sont des Négresses dont les oreilles s'allon- 
gent sous le poids d'une demi-douzaine d'anneaux alourdis de 
corail; des Nègres négligemment couverts d'une longue blouse 
qui, fendue comme une chasuble, laisse voir tout le profil de leur 
corps barbouillé de suie, ce qui ne les empêche pas de se 
mouvoir avec l'aisance insouciante d'hommes vêtus comme 
l'exigent les lois de la plus scrupuleuse décence. 

Le tambour sur le ventre, des sacs de cuir leur battant les 
cotes, quelques mendiants éthiopiens, que les zaptics — les 
agents de police — regardent de travers, promènent dans la foule 
le masque de coquillages et île peau brute dont les poils leur 
l'ont comme un hideux faux visage de guerriers japonais. 



20 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



Des chameaux arrivent d'une allure fatiguée. Sur la selle circu- 
laire qui, en couronne, ceint leur bosse pelée, se juchent, très 
haut, des Arabes plus fiers dans leurs haillons que des rajahs de 
l'Inde sous le baldaquin de leur éléphant de parade. 

Ces hommes, repoussants d'ophtalmies dont, effrontément, 
ils accusent le sable et la lumière 1 , ce sont des Juifs, les plus 
malpropres des indigènes barbaresques. 

Et, toujours, presque totale, cette absence de femmes qui 
donne leur cachet particulier aux villes musulmanes. A peine, 




MINARETS ET T E n n A f 



de loin en loin, en apparaît-il une, roulée, comme quelques 
hommes du pays, dans le barracan noir et brun, — dans une 
couverture à carreaux, — qu'elle jette sur sa tète et que, sévère- 
ment, elle serre sur son visage... Une bourgeoise de Tripoli qui 
s'oublierait jusqu'à montrer un œil serait déshonorée pour le 
reste de ses jours. 

La population du vilayet de Tripolitaine compte environ un 
million d'habitants. Ceux qui, placés sous l'autorité du raïs-el- 
baladia, — du capitaine du pays, — vivent dans la capitale, sont 
au nombre de vingt-cinq mille, de cinquante mille, de cent 
mille, peut-être. Le recensement, la statistique, l'état civil et 
autres préoccupations tracassières de nos gouvernements mé- 
thodiques ont toujours été les moindres soucis des adminis- 



TRIPOLI. 



21 



hâtions musulmanes. Cette population se compose d'Arabes, de 
Turcs, de Juifs, de Nègres et de Maltais. Trait d'union ethno- 




MENDIANT NEGRE, 



graphique entre les premiers et les Européens, ces derniers 
pullulent ici, comme sur toutes les côtes septentrionales de 
l'Afrique. Que feraient-ils? De quoi vivraient-ils sur les roches 
stériles où ils éclosent par milliers .' 



22 DE TRIPOLI A TUNIS. 

A travers le monde bariolé qui remplit Souk-el-Turki, passent 
des montagnards qui viennent vendre le gibier du Djebel- 
Ghàrian et courent des brocanteurs qui, un burnous dans une 
main, une paire de babouches ou un fusil dans l'autre, hurlent 
comme si on leur avait pris quelque chose... Marchands aux 
enchères, ceux-ci sautent, en criant, de rue en rue, de boutique 
en boutique. Et, fidèlement, leur mémoire cueille au passage les 
offres qu'on leur jette. Le soir venu, ils savent retrouver leur 
plus fort enchérisseur. Malheur au mauvais plaisant qui refuserait 
alors de tenir son marché ! 

Jamais les autorités mahométanes de Tripoli n'ont songé à 
fulminer le moindre anathème d'expulsion contre les congréga- 
tions chrétiennes... Et, note curieuse dans la multitude mécréante, 
des marianistes mettent parmi le blanc des turbans et des bur- 
nous la tache sombre de leurs chapeaux de paille noire et de 
leurs longues redingotes. Les braves gens ont un établissement 
ici comme, depuis longtemps déjà, ils en ont un à Sfax, un à 
Sousse et un à Tunis. Us rendent, dans leurs écoles gratuites, 
les précieux services, que, chez nous, rendent les frères de la 
doctrine chrétienne. Ils représentent la France en Tripolitaine ; 
ils 3' portent un peu de nos idées et de nos mœurs ; ils y sont, 
dans l'élément européen, nos meilleurs agents de propagande. 
Moins entreprenants, d'ailleurs, que les missionnaires dont le 
zèle menace quelquefois de nous créer des difficultés diplo- 
matiques au Japon ou en Chine, ils ne cherchent pas à convertir 
les indigènes. A quoi leur servirait de le tenter ? Notre religion 
n'a jamais fait et ne fera jamais un prosélyte sérieux dans le 
peuple de Mahomet. 

— C'est par les femmes, nous disait un prêtre d'Afrique, que, 
ailleurs, nous arrivons jusqu'aux hommes. Or la femme est 
invisible, inaccessible chez le musulman. Le levier indispensable 
de son influence occulte nous fait ici complètement défaut. 

Vers l'est de la ville, sous des voûtes qui se coupent en croix, 
s enfoncenl les souks, — les marchés couverts. Là, dans des 
niches carrées où règne un beau désordre, s'entassent les habits 



TRIPOLI. 23 

plus ou moins brodés, les tapis d'Ouargla ou du Soudan, les 
verroteries de Venise, les œufs d'autruche, les sparteries à 
dessins rouges et jaunes. Sous les arcades voisines travaillent 
des armuriers et des selliers. Dans des échoppes Iiardeuses, des 
joailliers judaïques pèsent, avec des graines de caroubes, les 
pierreries et les perles d'Orient qu'ont apportées les caravanes. 

On trouve de tout ici. On y trouve jusqu'à des nègres, heureux 
d'avoir été vendus par leurs rois cannibales à des trafiquants 
arabes qui les ont amenés. — ■ Un homme ? Trois cents francs. — 
Une femme? Cent cinquante. — ■ Un négrillon? Soixante el 
quinze... C'est le prix courant, au comptant et sans escompte. 

Ce commerce ne s'affiche cependant plus aussi ouvertement 
qu'autrefois; le bois (Cébène n'est plus mis en vente dans un 
bazar public. C'est ordinairement dans quelque jardin de l'oasis 
voisine que les traitants entreposent leur pacotille ; c'est là qu'on 
va la chercher. 

Les Européens ne peuvent guère se permettre la fantaisie 
orientale de ces sortes d'emplettes; leurs consuls s'y opposent. 
Et, le cas échéant, les autorités locales doivent prêter main- 
forte à ces fonctionnaires de qui, en vertu des capitations, leurs 
nationaux sont seuls justiciables. Le consulat de France est 
même regardé comme un lieu d'asile pour les esclaves. Ceux 
d'entre eux qui viennent y chercher un refuge sont libres, même 
s'ils appartiennent à des musulmans... 11 est bien rare qu'il ait 
à user de cette prérogative. 

Que ferait un noir de l'émancipation ainsi conquise ? Qui le 
reconduirait dans son pays accessible seulement aux longues 
files de chameaux? N'y retrouverait-il pas, d'ailleurs, ce sacrifice 
au diable, cette mort à laquelle le condamnaient les coutumes des 
guerres sauvages, à laquelle l'avait arraché une vente après tout 
bienfaisante ?... 

Les esclaves ne sont pas malheureux chez les musulmans. 
On les a vus souvent, pour être gaules encore, pleurer et sup- 
plier des maîtres qui les voulaient affranchir comme on a même 
vu, jadis, des captifs chrétiens rachetés par la Merci revenir en 
Afrique et. volontairement, y reprendre leur servage... Ils tra- 



24 DE TRIPOLI A TUNIS. 

vaillent à peu près quand et comme ils veulent; ils font partie 
de la famille à laquelle ils appartiennent ; bien traités, parfois 
aimés de leurs propriétaires, ils ont toujours, au moins, le toit 
et le couvert et, pour des êtres d'une race inférieure, cette 
douce servitude vaut mieux qu'une liberté précaire... Ce n'est 
pas tout. Les Arabes font oublier aux Nègres la grossièreté 
de leur fétichisme ; ils les convertissent à l'Islam en faisant 
miroiter à leurs yeux l'espérance d'une vie future dont les 
délices sensuelles séduisent leur esprit inculte mieux que les 
joies mystiques de notre paradis; ils les élèvent presque jus- 
qu'à eux; ils se les assimilent, enfin, et ils les rapprochent de 
la civilisation... Si paradoxale que cette assertion puisse paraî- 
tre, l'esclavage en Afrique perfectionne et moralise des infortunés 
qui, sans lui, grouilleraient toujours dans une barbarie téné- 
breuse. 

Si leur intelligence paresseuse pouvait les comprendre, les 
Nègres seraient peut-être les premiers adversaires des nobles 
utopies que caresse le cardinal de Tunis. La lutte prématurée 
entreprise par ce prélat trop généreux contre cet esclavage — 
que, d'ailleurs, admet l'Evangile — n'est-elle pas, de plus, la 
lutte contre l'islamisme lui-même qui autorise la vente et l'achat 
des idolâtres ? Vouloir abolir la traite au Soudan n'est-ce pas, 
pour une idée juste et féconde en théorie, fausse et inutile en 
réalité, chercher une vaine querelle à ces mahométans dont, 
puissance africaine, la France a tout intérêt à ménager les 
susceptibilités? Envoyer au delà du Sahara ces moines guerriers 
qu'on rassemble en Algérie ne serait-ce pas faire croire aux 
Arabes que nous voulons, à main armée, leur imposer notre 
foi ou, au moins, l'imposer aux peuplades qu'ils convertissent 
eux-mêmes? Ne serait-ce pas, enfin, pour un résultat douteux, 
nous préparer bien des embarras, bien des mécomptes?... Inter- 
rogeons tous ceux qui ont vécu eu Afrique ou en Amérique, 
tous ceux qui, voyageurs ou marins, planteurs ou militaires, ont 
VU les nègres de près et ont pu les apprécier à leur juste valeur. 
fous nous diront (pie les temps ne sonl pas encore venus. 
Laissons, en attendant, Turcs e1 Arabes traiter comme bon leur 



TRIPOLI. 25 

semble, leurs serviteurs à la chevelure crépue... Victimes du 
vice, de la misère, de l'ignorance, nous avons chez nous assez 
d'esclaves à affranchir, avant de nous occuper de ceux qui 
sortent du continent noir ! 

Dans la pénombre des souks se serre, en un perpétuel 
remous, un troupeau humain sur lequel, caractéristique,. flotte 
l'odeur musquée de l'Arabe. 

Voilà des enfants du désert, armés jusqu'aux dents, respirant 
toute la fierté d'une grande race libre. Voici des citadins 
plus humbles et pauvrement vêtus... Ne vous y trompez pas. 




l!N COi\ lil M II: (.11 K. 



Sous les apparences d'un dénûment calculé, ils dissimulent 
souvent une fortune que, — comme les Juifs, comme les Tunisiens 
de naguère, — ils doivent celer aux regards avides de leurs 
gouvernants. 

Ces hommes chaussés d'escarpins et couverts de deux burnous 
de fine laine, — un capuchon levé, l'autre rabattu, — viennent 
de Ghradamès... Musulmans intraitables, ils passent lentement, 
le dos légèrement arrondi ; ils égrènent un chapelet sans fin et, 
avec componction, ils baissent leur ligure d'ascète. Et, sournois, 
ils coulent vers nous de longs regards qui semblent chargés de 
haine, des regards très sombres dans lesquels couve comme le feu 
d'un ardent fanatisme... Moins terribles qu'ils n'en ont l'air, ce ne 
sont guère, pourtant, que des marchands pacifiques. Leur ville a 
disent-ils. été fondée par des israélites, au temps lointain des 



20 DE TRIPOLI A TUNIS. 

patriarches, et on serait lento de croire à cette origine biblique. 
Comme les Juifs ils ont la bosse du négoce. Nul ne sait, mieux 
qu'eux, organiser des caravanes qui. autrefois rivales de celles 
de Tripoli, vont porter au Soudan les produits de l'Europe; nul 
ne sait vivre en de meilleurs termes avec les bandits du désert; 
nul n'a, avec une diplomatie plus heureuse, installé et maintenu 
des comptoirs au centre de l'Afrique ; nul n'a su, plus habilement, 
conserver une indépendance relative et, — moyennant un simple 
tribut payé au pacha de Tripoli, — constituer une sorte de 
république religieuse et commerçante. 

Ces guerriers dont, à demi, un voile noir cache le noir visage 
et que, avec un vague sentiment de crainte, on regarde comme 
des énigmes vivantes, ce sont des Touareg, de mystérieux 
Imohags... Us portent un pantalon et une blouse d'étoffe bleue 
et blanche ; un flot s'ébouriffe sur leur haute cliachia écarlate. 
A leur flanc est suspendue une large épée à deux tranchants et 
dont la garde a la forme d'une croix; un anneau de cuir attache 
un poignard sur leur bras gauche. En guerre, un petit bouclier 
blanc, taillé dans une peau d'antilope les protège contre les 
balles; sur leurs épaules sont alors jetés en faisceaux de longs 
javelots au fer barbelé ; leur avantd>ras est cerclé d'un lourd 
bracelet de pierre sur lequel sont gravés un nom de femme et 
une devise d'amour, bijou meurtrier dont la pression brise les 
côtes et luxe les vertèbres des ennemis qu'ils serrent dans leurs 
bras secs et nerveux... Écoutez-les. lis parlent le tamaoq, ce 
dialecte barbare qui n'a rien de commun avec la langue arabe 
et dont l'origine se perd dans la nuit des âges... Tout en eux 
est singulier. Voyez-les écrire. L'un d'eux pose la pointe de son 
roseau au milieu de la feuille étalée sur la paume de sa main 
gauche et, partant de là, il trace, sur son papier qu'il fait tourner 
à mesure, une longue ligne qui s'enroule sur elle-même comme 
les spirales d'un colimaçon. L'autre commence comme nous mais, 
arrivé au bout de sa ligne, il retourne sa page, la tète en bas, 
et, sans interrompre la série de ses lettres, il fait sa seconde 
ligne parallèlement à la première, mais renversée; il retourne 
encore une fois sa feuille, passe à la troisième ligne comme il 



TRIPOLI. -27 

a passé à la seconde et ainsi de suite. Son écrit n'est pas en 
hélice, comme celui de son camarade; il est en zigzag, comme 
le ruban d'étain du carreau étincelant d'une machine électrique. 
Les caractères dont ils se sont servis sont aussi curieux que 
la manière dont ils les ont juxtaposés. Mélange de points, de 
traits verticaux, de croix, de triangles, de ronds, de signes pa- 
reils à des lettres grecques, ils proviennent, dit-on, de l'alphabet 
phénicien etils rappellent l'écriture idéologique du Céleste-Empire. 
Bien des fois la France a tenté de s'attacher les tribus vaga- 
bondes de ces Sahariens indomptables. Le maréchal Pélissier l'a 
essayé en i8j6; il a, en i863, conclu avec eux un traité demeuré 
lettre morte; le général Chanzy leur a fait des avances en 1876; 
on leur a montré nos expositions et le luxe de notre capitale ; on 
a voulu les prendre tantôt par la persuasion, tantôt par les 
menaces... Efforts stériles! Ils ne veulent pas de nous dans leurs 
déserts bien- aimes; ils n'y veulent de personne, pas même des 
Osmanlis dont, il y a quelques années, ils ont égorgé à Rhat la 
garnison entière!... 

Mais nous ne sommes que des intrus dans ces souks! Chacun 
nous dédaigne; sourdement, chacun nous est hostile. Trompés 
par leur costume, par leur physionomie européenne, ne cherchons 
même pas un regard sympathique chez les officiers turcs!... La 
religion creuse, entre tous ces hommes et nous, un abîme qu'il 
sera bien difficile de combler. 

Près des marchés se tord, ensoleillée et poudreuse, une rue 
dont chaque boutique est un atelier de bijouterie grossière; c'est 
la rue des Juifs... Au milieu de ces magasins bas et sombres, 
quatre planches forment, — pleines de charbon et de cendres, — 
une sorte de caisse sans fond; c'est la forge. Une outre couchée 
sur le sol s'ouvre à la manière d'un porte-monnaie; un homme 
écarte les lèvres de bois de sa large fente et les soulève, l'outre 
se gonfle; il les referme et les refoule vers le sol, l'outre se vide 
et par un bec de fer, clic active le feu qui pétille entre les pierres; 
c'est le soufflet... Accroupis autour de ce foyer primitif, le menton 
sur les genoux, les argentiers d'Israël chauffent, découpent, 



DE TRIPOLI a TUNIS. 



repoussent les métaux fallacieux tlonl ils font les larges boucles 
d'oreilles, les plaques de colliers, les bracelets pesants, les gros 




rlUPOLI : I. \ GIIAN DE MOSQl ÉE. 



ai ix de jambe, plats comme des coulants de serviettes... Et, 

pour en parer les femmes des tribus, des Arabes mettenl clans 
leur capuchon ces joyaux informes, encore poudreux de la résine 
odorante <lrs soudures. 



TKUMlLl. 



29 



Dos monnaies de tout pays sortent alors de leur escarcelle 
brodée, des sequins de Turquie, des bou-kouffa de Tunis, des 
douros d'Espagne, des écus de France, de vieux petits sultanis 




minces comme du papier et tranchants comme des couteaux, 
enfin et surtout des tJialers à l'effigie de Marie Thérèse. Curiosités 
numismatiques, ceux-ci ont envahi le nord-est de l'Afrique 
en 17495 époque où des traités de commerce furent conclus entre 
l'Autriche et la Régence de Tripoli. Ils sont, depuis lors, 



■iO DE TRIPOLI A TUNIS. 

demeurés les espèces les plus estimées des indigènes et, à 
leur usage, Vienne en frappe encore, de nos jours, au môme coin 
et au même millésime. 

Entre de hautes murailles austères, un jardin, que dessèchent 
la poussière et le soleil, enferme, près d'ici, ses cactus, ses 
palmiers et ses nicotianes jaunes, tristes arbustes des ruines. 
Sculptées en turbans ou en feuilles de lataniers peintes de rouge 
ou de vert, des stèles funéraires y languissent sur des tombes 
émaillées... Les turbans marquent la place où dort un homme; les 
feuilles indiquent celle où git une femme, une épouse de pacha. 
Sous une tonnelle treillagée, des soldats gardent la porte de cet 
enclos funèbre... C'est que, au milieu de ses sépulcres, s'élèvent 
— minarets et hautes murailles sans fenêtres, — les bâtiments 
enchevêtrés d'une sorte de bastille blanche. 11 y a là des mos- 
quées, de petites casernes, des logements inquiétants comme des 
in-pace, des cachots où, entre autres prévenus, on serre les 
parents des criminels et des débiteurs en fuite. Et les malheureux 
y demeurent jusqu'à ce qu'ils aient révélé la retraite des uns ou 
payé pour les autres... C'est le château que nous avons vu du large. 

Là-haut, derrière les ouvertures grillées qui ajourent sans 
ordre le front d'une grande bâtisse plate, meurent d'ennui les 
hanoums et les lellas, — colis vivants apportés, un jour, de 
Constantinople, avec des armes, des eunuques noirs et des 
bagages. C'est 1«' harem du pacha... Et, au-dessus de cette prison, 
1rs pigeons qui passent au ciel semblent voler plus vite et, sur la 
blancheur des murailles courent leurs ombres fugitives et bleuâtres. 

Là réside le mouckir, le vali, le gouverneur qui, envoyé par 
le padischah, le représente dans le pachalick de la Tripolitaine. 

A trois queues, ce haut dignitaire est secondé dans l'exercice 
de ses fonctions par vmfarik et par un liva qui commandent les 
troupes, par un capitan qui est à la tête de la marine, par un 
defterdav qui administre les finances, par un mollah qui préside 
les grands tribunaux, par un mouavin qui s'occupe des affaires 
étrangères, par un nazi) qui centralise le service des contribu- 
tions, enfin par une nuée d'effendis. 



TRIPOLI. 3i 

Nayés, kazas et villes, les divisions administratives du pays 
sont, placées sous l'autorité des mutasserif's, des caïmacans et de 
moudirs qui correspondent à nos préfets, à nos sous-préfet 
et à nos maires. 

Aux pieds du château passe une muraille crénelée... Au delà, 
glapissent, aigres, discordants comme le bruit confus d'une 
ménagerie immense, les plaintes de plusieurs centaines de 
chameaux qui grognent tous ensemble. 

Ouverte aujourd'hui mais fermée le vendredi, à l'heure des 
prières, — de peur que, pour envahir la ville, les chrétiens ne 
sortent tout à coup de terre et ne profitent de l'absence des 
soldats qui sont alors à la mosquée, — une porte, — Bab-el- 
Khrandaq, — ■ traverse ce rempart. 



II 

AUTOUR DE TRIPOLI 

MARCHÉ. ARARES. — CARAVANES. ARABAS. CAMP TURC. 

BENGHAZI. — CIMETIÈRE, OASIS. — TRIPOLITAINE. JARDINS. 

NÈGRES. CŒURS DE PALMIERS. — AUTRUCHES. — CAMPEMENT 

ARARE. DÉSERT. TUNISIE. DJERBAH. 

Bab-el-Khrandaq, — la porte de l'égout, — donne sur une 
grande place poudreuse, largement ouverte du côté de la mer. 
Sur ses trois autres côtés s'alignent à peu près des tentes jaunes 
que raient des bandes rouges et sur lesquelles s'appliquent des 
mains et des croissants découpés dans des étoffes de couleur; des 
fondouks où se remisent les bêtes de somme ; des galeries où 
glapissent de perpétuelles haroufes, — des disputes criardes... 
Et un mélomane qui semble accompagner les discussions, 
comme les musiciens du forum nourrissaient de leur bour- 
donnement le débit des orateurs, tire des sons plaintifs de sa 
double flûte de canne. 

Gens trop remuants et exilés, — mis à la sublime porte de la 
Turquie, — des Circassiens sanglés de leur cartouchière de cuir, 
des Stamboulis en cafetan sombre, des Albanais qui portent un 
arsenal à la ceinture, des Kurdes que coiffe un haut turban en 
pointe promènent leur ennui par ici et, sous leur longue mous- 
tache, abaissent avec morgue les coins de leur bouche dédai- 
gneuse. 

Là, le chapelet garni d'une patte de porc-épic qui, — noire et 



Al'TOl'K DE TRIPOLI. 



33 



desséchée comme la main d'une momie d'enfant, — doit, loin 
d'eux, écarter le mauvais œil, se rassemblent les Arabes du 

dehors. Ils sont maigres, ils sont de taille moyenne, mais ils sont 
beaux, sains et vigoureux. Aucune maladie ne semble les 
abâtardir, aucune infirmité ne les déforme. Passez un mois chez 
eux et vous n'y verrez peut-être pas un boiteux, pas un bancal, 
pas un bossu!... La liberté de leur costume, la simplicité de leur 
vie, les ablutions, l'abstention de certains aliments, la proscrip- 




TIU l'OI. I : l \ NÈGHE Dl SOUDAN. 



tion du vin et autres règles de ce code d'hygiène qu'on nomme 
le Ko ran leur valent peut-être ces immunités enviables... 
A moins, — ce qui est plus probable, — que la dureté de leur 
existence ne fasse chez eux une véritable sélection et, dès leur 
enfance, ne supprime les êtres souffreteux et malingres, les 
avortons scrofuleux et rachitiques dont notre philanthropie en- 
combre les hospices et la société. 

Ces belles tètes de .Nègres aux joues tailladées, à la barbe 
laineuse, aux petits yeux et aux grosses lèvres arrivent du Soudan. 
Ces noirs qui, vêtus de leur boubou, — de leur longue chemise 
blanche, — portent un sabre au col et, sur l'épaule, un lusil 



34 DE ÏUIPOLI A TUNIS. 

précieusement emmaillotté de chiffons viennent du Bournou. 
Nous sommes sur la place du marché, — la place du grand souk, 
— loute jaune de halles d'alfa, toute jonchée de provisions 
éparses, toute moutonnée de dromadaires accroupis sous leur 
hàt, en petits tas bruns et noirâtres... Et, du haut de leur tète de 
tortue qui, seule, semble vivre dans leur masse immobile, les 
pauvres bêles promènent autour d'elles le regard perdu de leurs 
gros yeux de verre embroussaillés de longs cils, de ces yeux 
dans lesquels se reflètent la profondeur lointaine des déserts 
parcourus, le vague et la mélancolie des larges horizons. Leurs 
lèvres tremblent à peine et, cependant, de leur foule s'élève un 
vacarme pareil à celui d'un marécage fantastique où coasseraient 
encore de monstrueux batraciens oubliés par l'époque tertiaire... 
Ils viennent de là-bas, ils viennent du Sud. Pendant des jours et 
des jours, ils ont vécu de cette autophagie dont la nature pré- 
voyante leur a ménagé les ressources et ils sont arrivés, la bosse 
à demi-fondue par les jeûnes longtemps endurés. D'autres 
errent, égarés, et gauchement, boitent sur trois pattes... Pour 
prévenir tout vagabondage, on leur a replié et attaché la qua- 
trième sous le ventre. 

Cinq ou six cents de ces quadrupèdes solennels se rangent sur 
un côté du marche. Les uns sont chargés de leurs tellis, — de 
leurs grands sacs carrés, — bourres de marchandises : tissus, 
poudre, colliers de verre, quincaillerie, objets de troc et 
d'échange. Les autres ne portent rien; ils remplaceront, au 
besoin, ceux des premiers qui succomberont en roule. 

Des marchands les moulent, le fusil sur le dos, le cou enguir- 
landé du collier de ces dattes dont la pulpe doit les nourrir, dont 
les noyaux doivent tromper la faim de leurs hèles. A leur selle ësl 
suspendu l'alcarazas qui demain sera vide. 

Autour d'eux circulent, grandis de toute l'importance de la 
mission qui leur est confiée, des Arabes chaussés de hautes bot- 
tines jaunes et coiffés de larges turbans. Ils ont des poudrières el 
des sacs de balles au côté, ils ont des pistolets a la ceinture et un 
tromblon a petite crosse sur la nuque... Ils défendront les autres 



AUTOUR DE TRIPOLI. 33 

dans les dangers qu'ils vont affronter ensemble. C'est une caravane. 

Tripoli a presque aujourd'hui, le monopole du commerce avec 
l'intérieur de l'Afrique. Six ou huit convois de mille à trois mille 
chameaux en partent chaque année pour le Soudan. Chacun d'eux 
est formé par des négociants arabes ou juifs qui s'associent pour 
confier leurs marchandises à un chef avec lequel, au retour, ils 
partagent les bénéfices mais qui a à sa charge tous les irais de 
transport. 

Et, sous le commandement de ce capitaine, — le kebir, — pilote 
du désert, la bande commerçante va partir pour les pays lointains. 

Chargé de deux cents kilogrammes, — poids moyen des fardeaux 
qu'on suspend à sa bosse, — un chameau fait, en général, un 
kilomètre en vingt minutes et marche dix heures par jour. Les 
caravanes niellent ainsi deux ou trois mois à atteindre le but de 
leur voyage. 

Elles partent de Tripoli vers la fin de l'été. Elles tournent les 
monts Ghârian que des dunes réunissent à l'Atlas et. qu'habitent 
des Troglodytes comme nous en verrons dans le sud tunisien. 
Elles jiassent à Djer-Boub, là-bas où, sous la ligure d'un bélier, 
les anciens adoraient Jupiter Ammon, là-bas où demeure le cheik 
redoutable des S'noussja... Et, par les pierres, par les collines 
nues dans les espaces nus, par les sables brûlants de l'antique 
Lybie, par les déserts où vivaient, les Garamantes et où, de loin 
en loin, blanchissent des ruines qu'y ont laissées les colons de 
Rome et de Carthage, elles suivent à peu près toutes la même 
direction' jusqu'aux oasis du Fezzan. 

Arrivées à Mourzouk, elles bifurquent, les unes à l'occident, 
les autres à l'orient, et elles se lancent vers des régions dont le 
nom figure à peine sur nos cartes; vers des pays où, despotes 
ensanglantés, régnent des sultans bizarres; vers des contrées de 
rêves, aussi vagues, aussi confuses pour nous que celles où se 
passent les contes dont se berçait notre enfance : « Il y avait, 
une ibis, dans un lointain royaume, un roi cl une reine... » 

Longtemps, dans l'immensité de la mer sans eau. elles vont 
par les oasis inhabitées, par les étapes où, dans les puits qui 
les devaient désaltérer, elles ne trouvent qu'un breuvage mortel, 



36 DE TRIPOLI A TUNIS. 

tantôt rouge comme le sang, tantôt blanc et épais comme le suc 
d'une plante vénéneuse. Elles vont par les dunes mouvantes, 
par les rocs calcinés et par les monts arides. Elles vont, brûlées 
par les feux du jour, roidies par les froids de la nuit, en proie aux 
ennuis d'un interminable voyage, troublées par les rivalités des 
marchands et par les mutineries des chameliers, en butte à des 
dangers de toute espèce, aux privations, à la faim, à la soif, à 
l'apparition des Touareg qui égorgent les hommes et qui, pour 
les vendre, emmènent ailleurs les bêtes et les choses. 

Le soleil se couche quelques fois pour elles dans une pourpre 
plus pompeuse que celle des autres soirs... Le lendemain, large 
el pâle, il monte, comme un soleil-fantôme, dans le ciel que 
des vapeurs jaunâtres et sinistres obscurcissent de leur ombre 
livide. Les serpents et les ouranes sortent de leurs tanières. 
Chargé d'une poussière impalpable, saturé de redoutables effluves 
un vent brûlant arrive par bouffées et fait courir dans le désert 
comme des plaintes, comme de longs soupirs d'agonie. C'est le 
guebli, le khramsjn, le vent terrible qui, sur le Sahara, va, pen- 
dant cinquante heures, exercer son empire de mort !... Et bientôt, 
continu, sans trêve, il souffle avec une telle violence qu'il ren- 
verse les cavaliers, qu'il fait, comme des fétus, voler les palmes 
el les os de chameaux, qu'il soulève le sable en hautes et lourdes 
vagues sous lesquelles il ensevelit parfois les dattiers des oasis. 

Les caravanes occidentales gagnent, en quinze ou vingt jours, 
Ghradamès, situé à cinq cent vingt kilomètres de Tripoli, puis 
lîhat, puis l'oasis algérienne d'In-Çalah. Du nord au sud, elles tra- 
versent alors le Sahara et, selon leur but, elles prennent l'une 
des trois routes qui s'ouvrent devant elles. Les unes vont à Aga- 
dès, vers le sud-est; tout droit dans le sud, les autres se dirigent 
sur l'IIaoussa, le pays des Nègres, et aboutissent à Soko et à 
Kano ; les troisièmes, enfin, franchissent le Touat et gagnent 
Tombouctou et le Haut-Sénégal. 

Les caravanes orientales choisissent, dès Mourzouk, le chemin 
qui doit les mener au centre de l'Afrique. Par la région des Teb- 
lious où tant d'ennemis les entourent que, sans lui demander 
ce qu'il est ni ce qu'il veut, elles tirent sur toul homme qui se 




t-K-f"/ 






rnipoLi : i n nègre du uni rnoi . 



38 DE TRIPOLI A TUNIS. 

présente, les unes vont au Bôurnou et au lac Tchad; les autres 
s'orientent vers le sud-esl et, à travers les monts rocheux e1 
boisés où rugissent les lions, elles arrivent au Soudan où elles 
se dispersent dans les villages noirs de l'Ouadaï, du Darfour 
et du Khordofan. 

Elles passent un an ou dix-huit mois chez les peuplades bar- 
bares qui vivent en ces lieux et elles repartent, chargées, — 
comme les caravanes qu'on voit passer au fond des légendes 
orientales, — de safran, de civette odorante, de pierres précieuses, 
de cornes de gazelles, de dents d'hippopotames pareilles à des 
pavés d'ivoire, de défenses d'éléphants grandes comme des hom- 
mes, de natron recueilli sur les lacs qui fument, de pépites de 
Tombouctou, d'encens, de myrrhe, de paillettes étincelantes de 
cet or que les Romains allaient déjà chercher aux sources du 
Sénégal, ainsi que sur les bords enchantés d'un Pactole africain. 

Et, un jour, un méhari, — un chameau coureur, — arrive à 
Tripoli, comme porté sur l'aile des vents... La caravane! 11 la 
précède, il l'annonce. 

En foule on court à la lisière de l'oasis... Rien encore!... Un 
petit nuage de poussière se lève cependant comme une brume 
rougeâtre, là-bas, dans les profondeurs lumineuses de l'horizon 
enflammé. Il grossit; il s'approche... C'est elle! 

Et, les étendards déployés, elle revient aux plaintes rauques des 
chameaux amaigris, au chant joyeux des flûtes, aux détonations 
de la fantasia. 

En un coin du grand soûl;, stationnent, en désordre, les bourri- 
cots de louage affublés de leur grosse selle de bois, — du bardait, 
encore un mot que les invasions musulmanes ont laissé autour 
t]\\ Fraxinet. Près d'eux attendent les fiacres du pays, — les ara- 
bas de place. 

\Jaraba tripolitain ne ressemble pas à celui que nous trouverons 
en Tunisie. C'est une caisse surmontée d'un baldaquin auquel 
flottent des rideaux rouges, perchée sur i\c\i\ roues cl arrondie 
par devant, ouverte par derrière, comme une lointaine parodie 
des chars qui sillonnaient jadis la campagne de Rome. 



AUTOUR DE TRIPOLI. 3'J 

Prenons-en un... Le conducteur saute sur son brancard, fait 
claquer son fouet et sa langue et, au galop, nous emporte dans la 
cohue d'un nouveau marché. 

Et, dans l'éclat éblouissant d'une lumière de feu, par la pous- 
sière qui nous étouffe et nous aveugle, sa machine effrénée bondit 
avec de terribles cabots, s'enfonce dans des ornières, donne de 
la bande comme une embarcation sous les rafales... Jamais nous 
n'arriverons entiers ! Essayons de la bourrique. 

Vingt, cinquante, cent âriiers auprès desquels ceux de la/«e du 
Cuire n'étaient que des enfants timides, nous envahissent, nous 
tiraillent, nous poussent vers leurs bêtes et les poussent vers 
nous. 

— Erri! Erri ! crie, d'une voix triomphante, celui qui a rem- 
porté la victoire. 

Et, le bonnet en arrière, le burnous flottant, la chemise 
remontant sur ses cuisses de bronze, il bondit près de nous à 
grandes enjambées. Sans pitié, son bâton pointu aiguillonne la 
croupe saignante de notre monture grise... Et, sautant et ruant, 
la ([iieue raide et les oreilles droites, celle-ci prend une course 
folle... Nous sommes lances! 

Une large plage se déploie devant nous. Le sable argenté semble 
poudré de cristal. Les indigènes venaient, autrefois, chercher ici 
de la poudre d'or... Après de nombreuses lunes d'un travail opi- 
niâtre, les plus heureux finissaient par en recueillir, dit-on, un 
niéCagale, — un paquet gros comme une noix. 

Au bord de la mer gisent des squelettes île navires, rejetés, 
désemparés, brisés parles lames. Des cavaliers arabes y galopent 
à tond de train. Suivies de négresses et. de loin, surveillées par 
des gardes, des Turques rêveuses y abritent, sous des ombrelles 
qui tamisent une lumière rose, leur tète que voile le yach-mach 
de soie blanche. Elles passent et, énervante, l'odeur du musc 
dont on les a imprégnées s'exhale des roses naturelles qu'elles 
tiennent a la main. 

En processions longues et lentes, des chameaux vont, sans 
bruit, porter de l'alfa aux usines du voisinage... Des Anglais, en 
effet, — toujours des Anglais. — on) élevé par là deux ou trois 



40 DE TRIPOLI A TUNIS. 

bâtiments prosaïques où, pour presser les balles de cette plante 
du désert, ils ont installé des machines à vapeur. Et, — ô poésie 
infortunée! — des Arabes en costume d'Abraham travaillent 
autour de ces mécaniques graisseuses!... Les indigènes livrent 
chaque année à ces industriels pour dix millions de francs de 
cette graminée dont la culture convient si bien à leur noble 
paresse... Rien à faire que couper et vendre! 

Plus loin que ces ateliers s'étend le camp des Turcs. Comme un 
couvercle conique sur la margelle d'un large puits, chaque tente 
y repose solidement sur une petite muraille circulaire blanchie à 
la chaux. Des hommes de corvée y font bouillir de grandes mar- 
mites... Et on songe à celles que, si volontiers, renversaient les 
janissaires. 

— Allah donne longue vie et gloire à notre sultan magnanime! 
crient des cavaliers alignés devant l'une de ces cuisines. 

On va leur distribuer la soupe et, comme chaque jour, ils 
acclament ainsi le padischah dont les largesses les nourrissent. 

Des maisonnettes ont, au milieu des tentes, été élevées pour 
les officiers; de petits jardins y ont été plantés, palissades de 
cactus... C'est un camp qui a pris racine; c'est une ville de toile, 
de bois et de pierres. 

Soldats de la ligne et du génie, artilleurs, chasseurs et dragons, 
il y a là un corps d'armée de quinze mille hommes qui envoie des 
détachements dans les postes du pays maisque la Turquie y a mis 
surtout pour tenir en respect ceux qui. Fiançais ou Italiens, mena- 
ceraient de lui prendre la Tripolitaine... Qui sait si celte préten- 
tion ne serait pas justifiée? Ce ne sont pas de vains soldats de 
parade, ces fiers guerriers à lamine farouche, à l'allure martiale! 
Ce ne seraient pas des adversaires à dédaigner, ces troupes mal 
payes, mal tenues, mais armées et disciplinées comme les nôtres... 
Elles ont fait leurs preuves à Plewna. 

Cachez-vous, par exemple, pour dessiner, ou pour prendre des 
noies autour de ce campement ou vous serez arrêté sur l'heure 
el l'intervention consulaire pourra, seule, vous faire rendre à la 
libellé... Italiennes de l'autre côté de la mer, mais cependant 



4-2 DE TRIPOLI A TUNIS. 

encore bien près de ses murailles; anglaises en Egypte; fran- 
çaises en Tunisie, trop de convoitises semblent entourer Tripoli 
et tout Européen y est suspect. La possession de ce pays est, 
pour le sultan, d'une utilité douteuse. Qu'importe?... Un homme 
possède une terre en friche, il ne s'en sert pas, il l'oublie... Qu'un 
voisin veuille s'en emparer! Le sentiment de la propriété se réveil- 
lera en lui; il mettra tout en œuvre pour défendre son bien. 

Au delà du camp, vers l'est, commence bientôt le désert qui 
sépare Tripoli du plateau de Barkah, — de la Cyrénaïque... Là- 
bas, à l'orient de la Grande Syrte, s'élève Benghazi. 

Les voyageurs qui, partis d'ici, veulent gagner cette ville à 
cheval mettent quinze jours à effectuer le long et pénible trajet 
qui doit les y conduire. Un paquebot turc les y transporte, par 
mer, en moins de quarante-huit heures. 

Des roches, des bas-fonds, des îlots plus ou moins sauvages, 

— tels que ceux de Falfelli où vivent quelques pécheurs misé- 
rables, — bordent la côte inbospitalière que jalonnent, de loin 
en loin, des villages en ruines : Lebida, Zeliina, Mesurata, 
Tabarga, Djerna, Karkora et autres bourgades barbares égarées 
dans les sables. 

Un vieux château — forteresse branlante qui sert, en 
même temps, de caserne à des troupes ottomanes et de palais 
à un pacha, — domine enfin de longues murailles blanches sur 
lesquelles se balancent des palmes... C'est Benghazi, — Bernik, 

— bâtie sur une langue de terre entre l'azur de la mer et la 
nappe étincelante d'une sebkhra cristallisée. 

Autour d'elle verdoient quelques jardins maraîchers, miroitent 
au soleil des marais endormis, s'étend, enfin, la mer jaunâtre 
des sables. 

Là, aux époques demi-fabuleuses, étaient les Hespérides, — 
les Euhesperidœ. Plus tard, trois siècles avant l'ère chrétienne, 
Ptolémée Philadelphe y jeta les fondements de Gyrène, — de la 
fière Bérénice. Capitale de la Pentapole, centre d'un pays qui, 
dit-on, fui riche cl fertile, cette cité devint bientôl l'une des 
heureuses rivales de l'Egypte H de Carthage... Qui le croirait 



AUTOUR DE TRIPOLI. i.S 

aujourd'hui? Les Arabes ont passé par là. Bérénice s'est écroulée, 
elle s'esl nivelée sous les pas de leurs chevaux et, dans le nom de 
la ville qu'ils ont élevée sur ses débris, à peine reste-t-il un sou- 
venir informe de celui qu'elle portait elle-même. 

Une vieille porte où veillent les prosaïques employés d'une 
suite d'octroi donne sur une longue rue, — la strada vella, — où 
les consuls étrangers habitent quelques demeures à physionomie 
chrétienne. Parallèle au rivage, elle conduit à la place principale. 

Des maisons blanches, des minarets aigus, des cafés où 
sommeillent des hommes plongés dans l'ivresse extatique du 
haschicli, des baraques lézardées entourent cet espace où errent 
des Arabes, où dormenl des chameaux. 

Espèces de cigognes au bec monstrueux et à la tête chauve, de 
gros oiseaux blancs et noirs s'y débattent, comme mutilés par un 
coup de fusil. Leur corps semble velu ; leurs ailes sont duvetées 
de plumes fines, floconneuses, impalpables. Ce sont des mara- 
bouts... Ils ont eu l'imprudence de se poser sur le sable et ils ne 
peuvent plus qu'à grand'peine reprendre leur essor. 

Sur cette place, une petite mosquée de S'noussya élève sou 
minaret cylindrique; Benghazi est, en effet l'un des boulevards 
du Senoussisme. 

Près de là, s'enfonce, dans l'obscurité odorante de ses voûtes 
poudreuses, le Souk-el-Lam où se centralise tout le petit com- 
merce du pays. Le grand commerce, — celui que Benghazi fait 
avec la Méditerranée, — se réduit à l'exportation de quelques 
ballots de laine brute, de quelques tonneaux d'épongés, de 
quelques quintaux de sels, de quelques troupeaux de moutons 
qui vont à Malte, de quelques chargements d'alfa qui partent 
pour l'Angleterre. 

Obscures et étroites, les ruelles qui se faufilent dans la ville 
sont encaissées entre des maisons semblables à celles de Tripoli, 
percées de petites portes bariolées d'arabesques ou de boutiques 
aux larges auvents de palmes. 

11 sciait aisé d'amener à Benghazi l'Oued Giah qui passe non 
loin de ses murs, mais les Arabes se méfient de ses ondes... 
Comme celles du Léthé dont ils ont oublié le nom mais dont 



U DE TRIPOLI A TUNIS. 

la tradition semble avoir, chez eux, gardé le souvenir, elles font, 
disent-ils, perdre la mémoire à tous ceux qui en "boivent. Et il 
n'y a pas d'eau ici. Ces rues sont propres, cependant, et, — - bien 
(pie la température moyenne de ses étés soit de 4a°, — Benghazi 
est l'un des points les plus sains des côtes barbarescjues. 

C'est le chef-lieu d'un villayet particulier qui n'appartient plus 
que géographiquement à la Tripolitaine et qui est placé sous 
l'autorité d'un pacha et de cinq caïmacans. Sa population varie 
entre six et douze mille âmes, y compris les esclaves dont le 
trafic jouit encore ici de toute sa liberté. Sa garnison se compose 




■ ?* 



BENGH iZI. 



de (rois cents à cinq cents soldais turcs plus déguenillés mais 
plus fiers que des mendiants de Castille. Sa colonie euro- 
péenne comprend, enfin, quelques Anglais, quelques Grecs, un 
religieux observant qui dessert une petite église maltaise, enfin 
les religieuses françaises qui ont établi dans ce pays infidèle une 
école et une ambulance. 

Au delà de Benghazi, Raz-el-Tin marque la limite entre la 
Cyrénaïque et la Marmarique, déserl qui appartient à l'Egypte et 
qui s'étend jusqu'à Alexandrie. 



Autour de Tripoli, comme autour de toutes les cités mu- 
sulmanes, flamboie au soleil un vaste cimetière où pleurent 
quelques palmiers, où se tordent quelques lentisqucs arbores- 



AUTOUR DE TRIPOLI. i-> 

cents niais dont aucun mur, dont aucune haie ne protège les 
abords. 

Serrés les uns contre les autres, de petits prismes de bâtisse 
semblables à des couvercles de cercueil et dont un cippe indique 
parfois la tète, jonchent, sans ordre, les pierres calcinées de ce 
champ dos morts, blanc comme un immense linceul. 

Des Maures arrivent en troupe. Secouée, ballotée, une civière 
drapée de rouge roule et tangue sur leurs épaules. Elle contient 




ISENCIIAZI : LA PLACE. 



un des leurs qui, son rôle joué, rentre dans la coulisse et que 
tous veulent porter en même temps. 

Sans fondation, simplement à plat sur le sol, les tumuli 
maçonnés qui forment les tombeaux ne gardent nullement contre 
les profanations des bêtes les morts enfouis à peine à une coudée 
de profondeur. Et, de toutes parts, — -terriers hideux, — baillent 
les trous noirs que les chiens des jardins ont, la nuit, creuses de 
leurs griffes faméliques; de toutes parts, blanchissent des 
fémurs décharnés, des crânes déterrés et ronges par les hyènes 
immondes. 



40 l)l<; TRIPOLI A TUNIS. 

Toutes les sépultures ne sont pas ainsi abandonnées. Assem- 
blées, par exemple, autour de l'une d'elles, des femmes en 
blanchissent pieusement les cailloux; de chapelets de jasmin, de 
colliers de tubéreuses dont l'arôme pénétrant se mêle à de 
fades émanations cadavériques, d'autres enguirlandent la porte 
d'un marabout enfantin, dans lequel, comme des vers luisants, 
clignotent les petites lampes qu'elles y ont allumées... 

Un tronçon de colonne s'élève quelque part dans cette plaine 
funéraire... C'est là que les zaptiès conduisent les condamnés, 
la que le bourreau leur tranche la tète et que, selon l'usage, il 
boit une gorgée de leur sang. Ce bloc de pierre désigne la place 
où s'exécutent les hautes œuvres de la justice. 

Et les chameaux grisâtres, les ànons qui ploient sous le faix, 
les Arabes dont le vaste chapeau bat les épaules de ses ailes 
éplorées, suivent, indifférents, la route qui traverse cette cité 
des morts. 

Au delà de la nécropole ensoleillée, — à l'ouest, à l'est, au 
midi de la ville qu'elle embrasse, — se développe l'oasis de 
Mechya, grand arc de verdure dont la mer forme la corde, île 
que la main capricieuse du hasard a jetée entre deux océans, 
— entre les flots mouvants de la Méditerranée et les flots 
endormis du Sahara. 

Etroite bande fertile, longue de huit kilomètres mais à peine 
large de deux ou de trois, cette oasis constitue, à elle seule, pres- 
que tout le villayet de Tripoli. 

Vaguement bornée, au sud, par des états nègres; à l'est, par 
l'Egypte; à l'ouest, par la Tunisie et par un coin de l'Algérie, la 
Tripolitaine, — où n'errent que des tribus fanatiques, turbulentes, 
peu connues des Turcs eux-mêmes ; où la population ne se 
groupe que dans quelques pauvres oasis gouvernées par de 
pauvres caïmacans, — comprend quatre divisions administratives : 
Tripoli, au nord; le Fezzan, au sud; Ghradamès, au sud-ouesl ; 
l'Oudjilah, au sud-est. 

Criblées de six mille puits ordinairement desséchés, d'autant 
de citernes habituellement vides, sillonnées de quelques lits de 



AUTOUR LE TRIPOLI. 47 

rivières hydrophobes, ces provinces ne feraient, à elles quatre, 
qu'une triste possession pour une puissance européenne. Elles 
serviraient de bien peu à la France qui n'en a cure ; elles ne 
seraient qu'une lourde charge pour cette Italie, dont, jalouse de 
notre puissance coloniale, l'ambition prématurée la convoite 
sourdement. 

Qu'en ferait, en effet, celle-ci ? Un centre de commerce avec 
l'intérieur? Un port où aboutiraient l'alfa du Sahara et les 
produits du Sud ? Mais, alfa et plumes, ivoires et pépites, 
Tripoli n'exporte pas pour plus de vingt millions de lianes par 
an ! Gela peut enrichir quelques particuliers; cela ne peut donner 
lieu à des transactions dont bénéficie une puissance entière. 1 1 est, 
d'ailleurs, probable que, — sous l'influence du clieik Si-el- 
Mahdi-ben-S'noussi, l'apôtre du panislamisme africain, — les 
caravaniers oublieraient le chemin de Tripoli, comme ils ont 
oublié la route de Laghouat, comme ils oublient celle de Biskra. 
Cette dernière oasis avait cent mille âmes avant l'occupation 
française; à peine, maintenant, en possède-t-elle dix mille. 

Les voyageurs du commerce musulman ne voudraient plus 
traverser un pays tombé, comme ses voisins, sous la domination 
chrétienne, sous l'autorité d'une nation antiesclavagiste et ils se 
porteraient vers la mer Rouge. 

Les Italiens feraient-ils une colonie de cette contrée déshéritée? 
On ne colonise pas le désert, et les parties habitables de la 
Tripolitaine nourrissent à peine ceux cpii les possèdent. En 
feraient-ils un point stratégique d'où, au besoin, ils fermeraient 
le boulevard de la Méditerranée'.' La Sicile est bien loin et 
Malte est au milieu! Cette conquête ne serait pour nos voisins 
d'outre-monts qu'une coûteuse satisfaction d'amour-propre, 
qu'une compensation insuffisante et puérile à la perte de cette 
Tunisie que nous ne leur avons pas laissé le temps de... 
protéger. Ils ne sont pas encore assez riches pour ajouter à leur 
jeune couronne l'ornement onéreux d'un fleuron inutile. 

Pour nous, mieux vaul conserver l'amitié de Conslantinople 
(pie la perdre en gagnant quelques arpents de sables improductifs. 
Les Russes qui, quoique vainqueurs, les ont. à leurs dépens. 



18 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



jugés sur les champs de bataille ont vu, dans les Turcs, des 
soldats qui marchent de pair avec les plus braves d'Europe et, 
ne serait-ce que par raison, un rapprochement se l'ait entre le 




THIIMM. I : UNE RUE DANS l\ VII. [.AGI, DE I. OASl> 



czar et le sultan... Depuis longtemps déjà, des liens d'amitié se 
sont noués entre Paris el Saint-Pétersbourg. Pourquoi, de ces 
sympathies internationales, ne résulterait-il |>as. entre la Rus- 
sie, la Turquie el la France, une triple alliance qui, au jour des 




S» " jïïb 



50 DE TRIPOLI A TUNIS. 

combats, vaudrait bien celle de l'Italie, de l'Autriche et de 

l'Allemagne ?... 

Seule raison d'être de Tripoli, l'oasis de Mechya est une 
véritable forêt de palmiers qui, les pieds dans l'eau souterraine 
et la tète au soleil, poussent, par milliers, à deux ou trois mètres 
l'un de l'autre et confondent, en haut, leurs panaches verts et 
jaunes... Arbres d'une poésie grandiose, mais arbres inhospi- 
taliers d'où ne tombe presque aucune ombre, dont aucun oiseau 
n'égaie le rude et austère feuillage! 

Des routes courenlets'entre-coupenl à travers ce bois africain... 
Tournons bride vers le sud. 

Construites en pisé, avec de la terre que, dans de petites 
caisses, on a moulées en cubes, de hautes et épaisses murailles, 
inclinées en talus et hérissées de cactus et d'aloès bleuâtres, 
bordent ces chemins creux où la poussière s'entasse, où le 
soleil fait rage. Maigres et jaunes comme des chacals, des chiens 
surgissent, exaspérés, sur la crête de ces remparts, aboient 
furieusement à notre tète, se terrent comme pour plonger sur 
nous, donnent les signes les plus frénétiques d'un accès de rage 
à effrayer M. Pasteur lui-même. 

Encapuchonnée dans son barracande laine blanche el chaussée 
de sandales, une matrone dévoilée nous suit d'un œil sinistre 
dans sa figure parcheminée de vieux moine ascétique. 

— Raia ! Roumi ! murmure-t-elle. 

Et, avec dégoût, die se détourne, comme si elle craignait 
d'être souillée par le frôlement impur de notre vile personne... 
Les femmes nous détestent et nous méprisent ici plus que ne 
lions détestent cl ne nous méprisent les hommes. Ce n'est pas 
par elles, en effet, que nous arriverons jamais à conquérir 
ceux-ci. 

— Eils de chien ! grognent, de leur côté, des Arabes qui passent 
en balançant une hache au 1er carré ou une faucille en forme de 
faux. 

El ce sont, a chaque pas. des obstacles qui embarrassenl notre 
marche... Couchés au lra\ ers d'une route, des Née-ces dédaignenl 



AUTOUK DE TRIPOLI. ."il 

de nous faire place. Se déranger pour un chrétien et pour un âne ! . . . 
Passe encore pour ce dernier. Mais pour l'infidèle qui le monte? 
Cela n'en vaut pas la peine!... Abandonnées dans le sable ardent, 
îles charognes infâmes bouchent un sentier que remplit la puan- 
teur de leur ventre tendu... Attention! Baissons la télé! 11 faut 
passer sous Vattouch d'un dromadaire, — sous le palanquin qui 
se balance à son roulis et qui porte, comme des reliques, quel- 
ques femmes invisibles... Gare doue! Blottissons-nous dans une 
embrasure de porte! En dolman bleu, en toque d'astrakan, un 
beau cavalier turc fait cabrer son cheval et cingle de son fouet un 
sous-verge qui rue et qui s'ébroue sous les coups. 

Et ne songeons pas à marcher! La terre brûle, comme brûlent 
les cendres autour du cratère du Vésuve. Le pied fourchu des 
chameaux et le sabot des ânes peuvent seuls supporter les ardeurs 
de ce sol incandescent. 

Ces chemins divisent l'oasis en jardins dévorés par le sable 
rouge que, pendant l'automne, le sirocco apporte du désert et 
pourtant étonnants de fraîcheur et de verdure. Sauf pendant 
quelques orages qui éclatent en mai et en octobre, c'est à peine, 
cependant, si Tripoli voit pleuvoir une fois en quatre années. 
C'esl vrai, mais une riche nappe d'eau sommeille sous celle partie 
favorisée de son territoire. Elle sourd au fond des puits d'où, 
au gémissement plaintif des poulies d'arrosage, la tirent dis 
bêtes de somme et, sous les palmiers, pousse un amas 
exubérant et sauvage de pêchers, de poiriers, d'orangers dont les 
fruits contiennent une pulpe sanguine, d'abricotiers, de carou- 
biers au feuillage sombre, de pruniers, d'amandiers, de grena- 
diers, de melons, de maïs et de sorgho. 

Des haies de palmes sèches ceignent, au milieu de ces arbres 
et de ces plantes, de curieuses réunions de tentes qui s'affaissent 
lamentablement sur le sol, de gourbis sans formes arrêtées, de 
buttes soudaniennes dont les dattiers ont fourni tous les maté- 
riaux : leurs stipes pour la charpente, leurs fibres pour les liens, 
les tiges et les spathes de leurs régimes pour le remplissage des 
parois, leurs feuilles pour les toitures. 

( )n dirait des copies de ce triste coin du Jardin d'acclimatation 



52 DK TRIPOLI A TUNIS. 

où, pour l'ébahissemenl îles lions bourgeois, on emprisonne, — 
entre les otaries et les girafes, — des tribus plus ou moins sau- 
vages, des êtres humains enlaidis à plaisir, à plaisir mis au ni- 
veau des hètes. 

Comme des sauvages livrés à eux-mêmes, vivent dans ces habi- 
tations, — avec leurs négrillons et leurs négresses, — des noirs 
•émancipés, des esclaves auxquels des maîtres maladroitement 
généreux ont, — déplorable service ! — rendu une liberté dont 
ils ne savent que faire. Demeurés â moitié musulmans, revenus à 
moitié aux pratiques superstitieuses de leur idolâtrie, ils errent 
ou se vautrent par là, aux trois quarts nus, la poitrine et le 
cou constellés de gris-gris qui les préservent de la fièvre, de 
la piqûre des serpents, du venin des scorpions, de la morsure 
des bêtes, de toutes les catastrophes qui menacent leur triste 
humanité. 

Dans certaines de leurs cabanes, plus enfumées, plus empestées, 
plus repoussantes encore que les autres, se tapissent de vieilles 
sorcières qui vendent des breuvages de mort et des philtres 
d'amour, des femmes médecins <|iii brûlent des papiers où sont 
tracés des mots cabalistiques et qui en l'ont boire les cendres aux 
patients qu'on leur amène, des pythonisses enivrées des vapeurs de 
benjoin. 

Ailleurs, des dômes de marabouts blanchissent dans les palmes; 
des minarets pointent dans la verdure; de petites mosquées aux 
multiples coupoles y élèvent, au milieu des cactus, leurs épaisses 
murailles que percent des meurtrières, (pie soutiennent des con- 
treforts. 

De loin en loin s'ouvre une boutique où se vendent des dalles 
dont on a enlevé les noyaux et (pie, sur des claies, on a fait sécher 
au soleil en pains jaunâtres et visqueux, où des cœurs de pal- 
miers se débitent par tranches. 

Espèce de trognon de chou qui pèse de cinq à dix kilogrammes, 
le cœur du palmier est la partie de son tronc d'où sortent les 
régimes, (.'est quelque chose comme un ananas fibreux dont la 
périphérie esl verdâtre, dont le centre est blanc, veine d'orangé. 
Et, comme certains fruits des tropiques, cela exhale une forte 



AUTOl'K DE TRIPOLI. 53 

odeur résineuse, cela a, en même temps, le goût de la dalle el 
celui de Camande fraîche. 

Quelques officiers se reposent dans de bien modestes cafés où 
trois Juifs font une musique endiablée, où se déhanchent deux 
danseuses. A l'ombre de celte chénopodiacée péruvienne que les 
savants appellent le Boussingaultia baselloides et que les igno- 
rants désignent sous le nom autrement descriptif de ponune de 
terre grimpante, des soldats promènent des cailloux blancs et noirs 







>sê£&s^. 



T B I PO L I : UNE M O S Q l É E 11 A \ S L O A SI S 



dans les cases d'un échiquier qu'ils ont trace sur le sable. Non 
loin d'eux s'élèvent de grandes bâtisses autour desquelles des clai- 
rons sonnent des airs arabes et qui sont des quartiers de cavalerie. 
A travers de véritables murailles, des portes aux battants déla- 
brés s'ouvrent quelquefois sur de vastes et tristes jardins. Bordes 
de ruisseaux ou de petits canaux de pierre, des sentiers irrégu- 
liers s'y insinuent dans un fouillis confus d'arbres et d'arbustes 
aux fleurs odorantes. Des rosiers, des jasmins et des chèvre- 
feuilles y tapissent des kiosques bardes de faïence verdâtre... 
C'est là que les riches Tripolitains envoient leurs épouses varier 
les ennuis du harem. 



•Vt DE TRIPOLI A TUNIS. 

11 y ;i de tout dans cet oasis : îles hameaux de .Nègres, des masures 
d'Arabes, «les maisons de Turcs. Les Juifs y possèdent le village 
d'Hamrous; des missionnaires français y ont même un établisse- 
ment. C'est comme une collection d'anthropologie; c'est comme 
le musée ethnographique du Trocadéro mis en vie et en action. 

* Dans certains enclos languissent des autruches captives. Comme 
on le fait au Cap, comme on a voulu le faire à Biskra, on essaye 
de cultiver ici ces malheureux volatiles, de les l'aire couver, — car, 
contrairement aux croyances vulgaires, ils couvent, comme de 
giandes poules qu'ils sont, — de mettre enfin en coupe réglée 
leur plumage qu'on récolte un peu avant l'époque de la mue. 

Idée malheureuse! Quel serviceaura-t-on rendu à la société le jour 
où, à vil prix, on lui donnera les objets de toilette, les ornements 
inutiles dont la rareté fait l'unique valeur?... Qu'un inventeur 
transforme le charbon en diamant ! Le diamant ne sera plus qu'un 
caillou aussi méprisé qu'un fond de verre. Qu'en or un alchimiste 
transmute le plomb ou le fer! L'orne sera plus qu'un vil métal... 
comme l'appellent déjà les poètes qui voudraient bien vivre dans 
son intimité. Que les éleveurs de Tripoli ou d'ailleurs nous livrent 
des plumes d'autruches qui ne coûteront pas plus cher que 
des queues de coqs! Dépréciées elles ne feront plus (pie des 
plumeaux pour les valets de chambre ou des panaches pour les 
bersaglieri... Que les machines ruinent, en Europe, certaines 
industries de luxe ; qu'elles diminuent, au moins, le nombre des 
ouvriers qui y perdent un temps précieux pour tous, c'est bien! 
Elles rendent des liras à celle Vénus de Milo qu'on appelle l'agri- 
culture; elles renvoient des travailleurs à la terre, la grande, l'in- 
dispensable nourrice. Mais, quand on ne voudra plus de leur 
butin, que feront ceux qui vivent de la chasse à l'autruche ? A quel 
labeur utile se livreront-ils dans la stérilité de leurs déserts? 
A quel négoce demanderont-ils l'existence? Ils ne travailleront 
pas, et, chez eux, la misère envenimera encore la haine d'une 
civilisation qu'ils maudissent déjà et qui leur aura pris leur gagne- 
pain... Qu'on Laisse donc les autruches au Sahara et leurs dépouillés 
aux caravanes ! 



AUTOUR DE TRIPOLI. oo 

Les palmiers font place à des bois d'oliviers dont les troncs 
verruqueux se tordent dans des champs d'alfa. Extraordinaires 
ici, les éclats cuivrés d'une fanfare guerrière éclatent à notre 
oreille... Une musique de cavalerie turque répète la marche du 
sultan. 

Quelques pas encore et les arbres cessent. Sur leur lisière se 
sont établis des Zlass et des Oughermmas de Tunisie, fractions 
des tribus dissidentes qui n'ont pas voulu reconnaître notre inter- 
vention dans les affaires de leur pays et qui ne veulent pas deman- 
der au beyVaman, — le pardon, — de leur révolte. Leur nombre 
diminue chaque jour. Ils comprennent, peu à peu, que la réalité 
de notre protectorat vaut encore mieux que la protection plato- 
nique des Turcs et, les uns après les autres, ils regagnent les 
landes natales, autour de Kaïrouan ou de Gabès. 

Près d'eux s'est établi un camp de nomades... Des tentes aux 
larges bandes brunâtres s'écrasent dans le sable chaud ;des loyers 
font, tout droit, monter vers le ciel la mince colonne de leur 
fumée bleuâtre; des chameaux claudicants vont et viennent dans 
la poussière ; des chevaux piaffent, ruent, mordillent les entraxes 
qui les retiennent au sol. 

Des femmes que la curiosité attire apparaissent sur la porte des 
tentes. Un simple barracan qu'agrafe sur leur épaule une 
cheville de bois les drape dans ses plis négligemment ajustés... 
Mais, par Mahomet! les étranges créatures!... Leur cheve- 
lure est partagée en petites tresses qui, coupées à la chien 
sur leur iront qu'elles cachent, tombent en frange épaisse 
jusqu'à leurs sourcils amincis par le rasoir en une ligne étroite 
et peints d'un noir foncé; des ornements de verre et de fer-blanc, 
des grains de porcelaine, des vertèbres de queues de gazelles, 
des morceaux île corail parent leur tête; comme les Indiennes de 
Ceylan, quelques-unes ont serti des pierreries dans les trous dont 
ou a percé leurs joues el leurs oreilles... In burnous, une chemise 
bleue, une ceinture sur laquelle est tracé un verset du {Coran for- 
ment le costume des hommes les plus notables. Les autres n'ont, 
comme les femmes, qu'une pièce d'étoffe dont ils se couvrent ainsi 
• pie les Romains se couvraient de leur toge. II en est qui n'ont 



50 



T1UPOI.I A TUNIS. 



rien du tout. Leur cheval est malade et, plus généreux que saint 
Martin qui ne donnait que la moitié du sien, ils ont jeté sur sa 
croupe le manteau dont ils se passent avec une sérénité adamique. 
Venus du Sud vers la fin d'avril, ils ont semé leur blé autour 
de Tripoli. Quatre ou cinq mois suffisent ici à l'évolution com- 
plète des céréales et, tranquillement, sans faire autre chose, 

— les profonds phi- 
losophes ! — ils re- 
gardent pousser les 
leurs. Quand elles se- 
ront mûres, ils les 
moissonneront, ils 
iront les enfermer 
dans les ksour des 
monts Ghàrian et on 
ne les reverra plus 
qu'au printemps pro- 
chain. 

Au delà de leurs 
tentes, court, de l'est 
à l'ouest, une bar- 
rière de petites dunes 
jaunes que quelques 
plantes épineuses li- 
vrent, comme une 
peau de panthère, de 
leurs touffes desséchées. Gravissons l'une d'elles... Plus rien! 
Plus rien qu'une immensité rouge, plus rien qu'une mer de 
sable qui, figée dans un morne sommeil, déroule jusqu'au sud les 
ondulations pétrifiées de sa nappe éblouissante!... l'as un oiseau 
dans l'air que le soleil remplit de son aveuglante lumière! Pas un 
arbre, pas \\\\c herbe dans la solitude silencieuse où lèvent passe 
sans bruit! Pas un nuage qui promène son ombre dans le vide 
infini!... Grandiose dans la profondeur de son inconnu, imposant 
el terrible dans sa majesté muette, c'esl le désert!... Et, là-bas, à 
l'horizon brûlant où, en vagues de mirage, ondulent et vibrent 




i \ m en. 



AUTOUR DE TRIPOLI. 57 

des flamboiements mystérieux, la main d'Allah semble, en carac- 
tères de flammes, avoir, pour nous EuropéenSj tracé ces mois 
pleins de colère ei de menaces : « Wec jilus ultra !,.. » 

Le jour baisse... A l'occident, le soleil élargi s'enfonce lente- 
ment clans les sables et, sur le ciel rouge, les palmiers sont noirs... 

Tournons au nord. De curieux passagers vont, avec nous, faire 
la première étape de notre voyage : Arabes roulés dans leur 
burnous; Nègres qui égayent l'équipage de leurs bouffonne- 




01 M-ES-SOl k. 



ries simiesques ; Juifs qui, sur leurs doigts crochus, suppu- 
tent déjà ce cpie va rapporter la tournée qu'ils entreprennent; 
Turcs du meilleur inonde qui, de suite, ont élu domicile en un coin 
du pont. Ceux-ci y ont étalé des tapis ; ils s'y sont, les pieds nus, 
accroupis au milieu de leurs alcarazas, de leurs pastèques entr'ou- 
vertes, de leurs bananes et de leurs narghilés et, — sans adresser 
la parole, sans répondre à personne, — ils demeureront là, ils y 
mangeront, ils y dormiront jusqu'à ce que le paquebot les dépose 
à Tunis, ii Malte ou à .Marseille. 

Notre Indice tourne et bourdonne depuis un quart d'heure à 
peine... Tripoli a déjà sombré. 

8 



58 DE TRIPOLI A TUNIS. 

Ce château dont les ruines s'écroulent là-bas, sur un îlot, au 
bout d'un petit cap, c'est Bordj-el-Biban, — le fort de la Porte. 
Jl marque la frontière occidentale de Tripoli... Nous entrons 
dans les eaux tunisiennes. 

A partir de ce point limitrophe la côte remonte à peu près 
directement vers le nord, jusqu'au cap Bon. Elle s'infléchit alors 
a angle droit pour courir de l'est à l'ouest, décrit une courbe 
dont la concavité forme le golfe de Tunis et prend enfin la 
direction générale de la côte algérienne qui la continue vers 
le couchant. 

Une chaîne de montagnes qui descend du nord-est au sud- 
ouest forme la crête, — ■ l'arête médiane, — de la Tunisie et la 
divise en deux bassins : le bassin nord-ouest qu'arrose la 
Medjerda et le bassin sud-est que n'arrose rien et qui constitue 
le Sahel tunisien. Ce Sahel n'est, à partir de Sl'ax, qu'un vaste 
désert parsemé d'oasis et de villages maritimes qui, comme Zarzis 
et Gabès, ne sont eux-mêmes que des oasis littorales. 

La chaîne des collines tunisiennes se courbe vers l'ouest, au 
sortir de la Régence, et pénètre en Algérie où, dans la province 
de Gonstantine, elle se bifurque en deux branches qui, bordant 
les hauts plateaux, courent parallèlement l'un à l'autre jusqu'aux 
rivages marocains de l'Atlantique. Elle forme ainsi la double 
chaîne de ces monts Atlas qui semblent compléter, au sud, le 
grand cercle dont les Apennins et les Alpes, les Sierras 
ibériques et les Pyrénées constituent la moitié septentrionale... 
Autour d'une partie de la Méditerranée, ce cercle de mon- 
tagnes enferme, comme dans un cirque colossal, les côtes occi- 
dentales de l'Italie, les côtes méridionales de la France, les 
côtes orientales de l'Espagne, enfin les côtes septentrionales de 
l'Afrique... 

Il v a quatorze heures que nous avons quitté la rade de Tripoli. 
C'esl le matin et, sur une mer de nacre, nous stoppons en vue 
d'une ligne de palmiers, vaporeuse et lointaine. 

Près de nous flotte le vieux ponton auquel, avant de continuer 
sa route, le paquebot confie, les jours de mauvais temps, ceux de 



AUTOUR DE TRIPOLI. 59 

ses passagers qui descendent ici... Et les infortunés \ attendent 
que le calme leur permette de gagner la côte. 

Notre arrivée a été signaler. Digne des vieux pirates, une 
embarcation nous arrive, toutes voiles dehors. Elle nous apporte 
un Arabe magnifique dans sa djoubba brodée et dans ses riches 
burnous. C'est un Tunisien d'origine algérienne, Si-Amôr-ben- 
Brahim, le premier du pays, celui qui y fait tout, qui y est tout, 
qui y commande à chacun, qui, lors du \\ juillet, pousse son 
amour pour nous jusqu'à organiser des fêtes indigènes compli- 
quées d'illuminations cl de mâts de cocagne. Bien avant le 
protectorat, son père était déjà ici vice-consul de France. 

Nous sommes devant Djerbah, devant File où, raconte le vieil 
Homère. Ulysse faillit laisser les compagnons de ses aventures... 
Qu'était donc ce lotos extraordinaire dont les délices leur tai- 
saient ainsi oublier l'Archipel, Ithaque et leurs épouses aux 
belles chaussures? On ne sait. La graine en est perdue... à 
moins que ce ne soit le jujubier, — comme permet de le sup- 
poser la description qu'en fait Polybe, — ou la vulgaire caroube, 
— comme l'insinuent timidement quelques érudits aux abois... 
Caroube ou jujube, il n'y avait pas de quoi alfoler ainsi, même 
des matelots à jeun depuis longtemps. Ce fruit enivrant ne serait- 
il pas, tout simplement, une de ces friandises imaginaires et 
symboliques confectionnées par le cerveau des poètes, comme 
ce nectar et cette ambroisie dont — et pour cause — liquoristes 
et pâtissiers ont toujours ignoré la céleste recette? 

Ces petites maisons blanches qui se mirent dans les eaux 
calmes, ces constructions en voûtes demi-cylindriques, presque 
sans fenêtres et pareilles à nos chapelles de campagne, sont les 
immeubles d'Oum-es-Souk, la capitale, le seul village de Djerbah. 
Là se tient le marché. 

Ailleurs les demeures sont éparpillées dans les enclos qui 
divisent l'île en une foule de petites propriétés particulières, 
Celles des Juifs se réunissent en deux groupes : hara k'bira et 
//(ira s' rira. — la grande et la petite hara. 

l'eu éloignée de la côte dont elle n'est séparée que par le 
canal d'El-Kantara facile à traverser à gué, celle terre plate est 



lit) DE TRIPOLI A TUNIS- 

habitée par dos gens de race berbère, par des mangeurs de 
choses immondes qui, dil-on, se nourrissent de chiens. Ghiaïtes, 
— sectaires hétérodoxes d'Ali, gendre de Mahomet, — ils n'en 
sont, — ou, plutôt, ils n'en étaient — pas moins des fanatiques 
du plus bel orient, Vers i85o s'amoncelaient encore chez eux, en 
pyramide blanchie, les crânes des Espagnols que, après la san- 
glante défaite du duc de Medina-Celi, avaient, trois siècles avant, 
l'ait décapiter Dragut le Sanguinaire, Piali-pacha et leur compa- 
gnon le féroce renégat italien Oulouch-Ali. 

Le bordj-rious, comme on appelait ce monument macabre, avait 
cinq mètres de hauteur sur trois mètres de côté. Cela n'a l'air de 
rien, n'est-ce pas.'... Eh bien, comptez à peu près et vous verrez 
que, pour l'édifier, il n'avait pas fallu moins de cinq ou six mille 
tètes. 

Aucune rivière ne parcourt Djerbah mais une nappe d'eau 
inépuisable s'étend sous son sol sablonneux. Elle est, grâce a 
cette humidité, d'une fécondité étonnante et ses habitants vivent 
largement des produits de leurs jardins et de leurs vergers, des 
fruits de leurs vignes, de l'huile de leurs oliviers énormes, de la 
vente de leurs chameaux qui jouissent d'une réputation univer- 
selle... dans le sud tunisien. Industriels et laborieux, ils se 
livrent, en outre, à la fabrication d'étoffes renommées, de haïks 
diaphanes, de couvertures célèbres sous le nom de djerbis, de 
bandes de lentes, de cotonnades rouges ou bleues, de burnous 
inusables, de tissus lamés de soie, tramés de laine et d'or. Leurs 
potiers fabriquent des jarres et des gargoulettes incomparables; 
leurs maiins. enfin, s'enrichissent relativement du produit île 
leur pèche. 

Les coquillages, — que d'ailleurs les Arabes méprisent en 
bloc — fourmillent sur leurs côtes; les murer dont, à l'époque 
romaine, ils tiraient celle pourpre qui se vendait au poids de l'or 
et qui avait illustré leurs teintureries, foisonnent dans leurs 
roches; les lorlues de nier dont les matelots exil aient une huile 
infecte mais qu'ils regardent comme un vulnéraire merveilleux, 
flottent par bandes sur leurs vagues; les poissons abondent dans 
leurs parages. .. A travers des bancs innombrables d'aiguilles au 



AUTOUR DE TIUPOL1. 



i,l 



long bec, les loups cl les dorades passent comme des fusées 
d'argent autour do notre coque; en une heure, nos hommes 
prennent tant de pageaux qu'ils en mangeront pendant deux 
jours, qu'ils en saleront îles barils, qu'ils en rejetteront des paniers 
entiers; en quatre coups de boulent in , l'un de nous réalise la 
plus pantagruélique des bouillabaisses; quelques sous aux 
bateliers qui nous assiègent el, sans autre amorce, nous hissons 
nous-môme les sars les plus larges, les méros les plus plantu- 
reux, les rascasses les plus monstrueuses. 



III 

GABÈS ET LES TROGLODYTES 

LA PLAGE. — OUED- GABÈS. — MER INTÉRIEURE. GABÈS. — ■ JOYEUX. 

OASIS. DJARRA. TEMPERATURE. CHOTT-EL-DJERID. 

ARABAS. — KETENA. — MARETH. MATMATA. — KSOUR. K.SAR- 

MÉDÉNINE. — TATAHOUINE. — DOUIRET. — TROGLODYTES. 

Une traversée de quatre heures nous conduit de Djerbah à 
Gabès... Nous sommes loin, très loin de la côte. Elle n'est, vers 
l'ouest, qu'une longue ligne rose frangée, par la mer, de cristal 
el d'argent. 

Le soleil se lève et nous commençons la véritable traversée qui, 
en embarcation, doit nous conduire à terre. Aucun point, aucun 
port de la côte tunisienne n'est accessible sans une partie de 
canotage qui n'est pas toujours exemple de péril. 

Poussés vers le large par l'Oued-Gabès <pii ne veut pas leur 
permettre d'obstruer son cours, repoussés vers la terre par la 
Méditerranée qui ne veul pas tolérer l'encombrement de son lit, 
les sables ballotés s'amoncellent en un long repli submergé à 
quelque distance du rivage. Ils formenl ainsi un bas-fond, une 
sorte de récif sous-marin, — une barre — où, furieuses de 
l'obstacle opposé à leur marche, se brisent, avec tumulte, les lames 
accourues de la grande mer. El cela constitue dans la rade de 
Gabès. l'une des plus mauvaises de la Tunisie, un danger presque 
perpétuel... 

La barre est franchie... Vers le nord, verdoyante d'alfa, se 



(.Ai; l : S ET LES TROGLODYTES. 6.'! 

déroule la grève qui sépare la mer d'une oasis sur laquelle, molle- 
ment, ondulent les (laitiers; vers le sud, c'esl le désert, semé de 
bouquets de palmiers qui balisent la place de certaines oasis 
secondaires, flottant sur des vagues de sable. Au milieu, en face 
de nous, des mâts de felouques balancent leurs antennes au- 
dessus de quelques hangars et de quelques maisonnettes 
Manches. 

Nous accostons... Une vaste plage vide, aveuglante de soleil; 
une longue estacade; une sorte de café de bois qui, perché sui- 
des pilotis, plane au-dessus des lames : c'est le port avec ses 
dépendances, le premier port du Djérid! 

Charriés jusque-là par un de ces petits chemins de fer qui 
roulent autour des usines et des carrières, des ballots d'alfa 
attendent, sur le rivage, les navires qui les transporteront en 
Europe... Comme à Tripoli, cette graminée pousse partout dans 
cette région déshéritée et constitue encore pour elle la maigre 
mais principale source 1 de ses revenus. 

Des enfants nus se battent sur le sable chaud. Disposées en 
carrés, des palissades de palmes y forment comme des cabanes 
sans toits et, à l'illusion de leur ombre imaginaire, dorment des 
travailleurs arabes, fatigues avant d'avoir rien fait... En voici, 
cependant, qui mettent en œuvre les tiges longues et rudes de 
l'alfa entassé autour d'eux. Ils en tressent des cordes, ils en 
trament des lilets grossiers destinés à revêtir les balles dont on 
chargera les dromadaires, ils en tissent des bandes larges comme 
la main... N'approchons pas! De leur ouvrage jaillissent des jets 
d'acier qui menacent nos jambes... Ce sont, longues comme des 
sabres, les aiguilles colossales avec lesquelles, — pour en faire 
des nattes, des confies, des hottes, des escourtins à presser les 
olives, — ■ ils cousent l'une à l'autre ces bandes juxtaposées. 

Près de l'estacade, — phénomène qui confond clans ce pays 
altéré, — débouche un torrent dont les eaux bondissent, sein 
tilleul .et chantent gaiement sur des galets polis... Hélas! Ce 
liquide trompeur est plus amer que celui de l'Océan. C'est 
l'< )ue,| Gabès. 



(il 



DE THIPOLI A TUNIS. 



Il sort du Djebel-el-Halouy et, fécondant les sables, il crée 
l'oasis qui verdoie dans le nord-ouest... Mais jamais il n'a eu à 
être navigable d'autres prétentions que celle dont l'avait gonflé 
le colonel Roudaire. 

C'est, en effet, entre son cours et celui de l'Oued-Melàh, à 
douze kilomètres vers le nord, que l'excellent homme hésitait 
pour en faire le canal qui, de la Méditerranée, devait conduire 
les navires jusqu'au cœur de l'Afrique. 

Hérodote dans ses Voyages, Scylax dans son Périple, Strabon 
dans sa Description du Monde, nous ne savons encore quels 
autres géographes indécis, — mêlant les mythes à la réalité, 




la tradition à l'observation directe, — parlent, sans en préciser la 
place, d'un immense lac qu'ils appellent la Tritonide. 

Tout ce qu'on sait de cette antique dépendance de l'humide 
royaume des Tritons, — de cette eau, que, depuis des temps 
presque fabuleux, le soleil a bue jusqu'à la dernière goutte, — 
c'est qu'elle dormait... quelque part dans le Sahara. M. Roudaire 
a cru en retrouver le fond sous les vastes nappes de sel du 
Chott-el-Djerid et du Ghott-Melghrir qui l'avoisine. El il a voulu 
y faire revenir les flots de la Petite-Syrte, en refaire une mer 
intérieure. 

Son projet est tombé dans l'eau... ou plutôt n'y tombera jamais. 
Il croyait ces deux chtOUt au-dessous du niveau delà mer. Des 

mensurations postérieures ont prouvé que, si celle hypothèse 



GABÈS ET LES TROGLODYTES. 



60 



est juste pour le Chott-Melghrir, le Chott-el-] >jerid, qui se trouve 
entre lui et le rivage, est, au contraire, à vingt mètres au-dessus 
delà Méditerranée... Il faudrait, pour atteindre le premier, creu- 
ser dans la vase mouvante du second, un canal de près de deux 
cents kilomètres ! 

Quels seraient les fruits de ce travail gigantesque? La fertili- 
sation problématique d'une région qui demeurerait peut-être aussi 
stérile que le rivage de la Tripolitaine? La production supposée 




OtEU-CAlli; 



de pluies qui ne tomberaient peut-être pas plus ici que sur les 
entes du golfe Arabique? La création, au sud de Biskra, d'une 
mer qui ne serait, peut-être, qu'une mer morte entre des rives 
mortes?... Un résultat si piètre compenserait-il les dépenses 
énormes qu'entraînerait la folie d'une pareille tentative?... 



Deux voilures de place, deux vieux phaétons disloqués venus, 
on ne sait- d'où ni comment, finir dans le désert les misères d une 
existence aventureuse, nous attendent au débarcadère... Pre- 
nons-en un. 

9 



66 DK TRIPOLI A TUNIS. 

Debout sur sou siège, le cocher arabe pousse, du fond de la 
gorge, les cris les plus discordants de sa langue rocailleuse. 
A coups redoublés, son fouet cingle les flancs haletants de sa 
maigre haridelle. La pauvre bête souffle, tire à casser les traits. 
La machine fait quelques tours de roue, cède sous le poids, s'en- 
fonce dans le sable et demeure paralysée... Nous ne sommes pas 
heureux avec les véhicules africains ! Allons à pied. Deux ou 
trois cents mètres nous séparent seuls de la ville française. 

La ville ! Quelle ronflante hyperbole ! Une très large rue, 
inondée de soleil, ruisselante de sables mouvants, bordée de 
misérables baraques en planches... Et c'est tout! Louches et 
malpropres, de tristes spécimens de ces commerçants interlopes 
qui sont le fléau de toute colonie nouvelle, vendent un peu de 
tout dans les magasins crevassés de ces masures ; deux bazars y 
font miroiter aux yeux naïfs des soldats et des Arabes, les tenta- 
lions de leur quincaillerie poudreuse ; trois cafés, soi-disant 
européens, y versent à leurs clients de fortune l'eau chaude, 
saumàtre, magnésienne qu'ils puisent dans le voisinage... Qu'on 
mette ce liquide en bouteilles et qu'on l'envoie en France!... 
Hunyadi-Janos n'aura qu'à se bien tenir s'il veut rester en selle. 

L'un des empoisonneurs qui, dans ces officines, exercent leur 
industrie coupable est, en même temps, empailleur-naturaliste. 
Dans un coin de sa cour, des gazelles pleurent la liberté et nous 
les consolons avec des pincées de tabac et des bouts de cigarettes 
■ — étranges friandises dont elles sont avides et dont, réfractaire 
nu toxique de la nicotine, leur estomac s'accommode à merveille. 
Des ouranes soufflent dans leurs caisses à jour. De tous côtés 
gisent sans vie ou, agonisantes, tremblent sur leurs pattes grêles 
des hirondelles de mer dont le plumage grisâtre est moucheté 
de sang, dont les ailes cassées traînent douloureusement sur les 
dalles... Un chasseur est allé, hier, les tuer, les blesser, les 
prendre au large où elles s'ébattaient dans l'azur et dans la 
lumière. Et, une à une, les mortes et les demi-mortes, le cafetier 
les ouvre, les vide, les saupoudre d'alun et de tan, les roule dans 
un linceul de papier gris, en fail des paquets qui partiront pour 
la France. Là-bas, leurs petits cadavres desséchés reprendront, 



GABÈS ET LES TROGLODYTES. (17 

tant bien que mal, 1rs apparences de la vie et orneront les coif- 
fures de nos femmes... O douce société qui protèges les bétes, 
pourquoi ta sensibilité larmoyante ne demande-t-elle pas l'expor- 
tation de la loi Grammont ? <) coquetterie féminine, que de crimes 
se commettent pour toi ! 

— ■ Pauvres oiseaux ! disons-nous à ce préparateur barbare. 
Pourquoi, au lieu de les achever de suite, laisser ainsi souffrir 
ceux qui respirent encore ? 

— Parce que, tant qu'ils vivent, ils se conservent assez bien, 
tandis qu'ensuite... Avec cette chaleur!... 

Au milieu de l'unique rue de Gabès-ville, s'aplatit une maison 
que précède une galerie de trois arcades. Sur sa porte se tiennent 
des spahis, dont, couverte du haïk blanc, la coiffure affecte la 
forme d'une haute toque au travers de laquelle, comme la jugulaire 
de cuivre sur le kolback des hussards, est jetée une tresse de 
corde. C'est le palais du général Allegro, gouverneur de l'Arad... 
On appelle Arad une confédération d'oasis qui, — au grand dé- 
sespoir de Menzel et de certaines autres bourgades souvent en 
bataille avec elle, — reconnaît pour capitale Gabès ou, plutôt, 
Djarra où sont les souks communs. 

Plus loin, dans des ruines qu'on blanchit chaque jour, s'affaisse 
une habitation du même style. Vêtus de la gandoura, — simple 
chemise légère, costume d'intérieur que les Européens adoptent 
volontiers dans ces pays brûlants, — un homme et une femme en 
sortent pour acheter des aubergines violettes à un bédouin noir. 

— ■ Ci* l'eommandant des voyous, nous dit l'un des petits 
Arabes que l'appât de quelques karroubes a attachés à nos pas. 

— Macach! Non! Ci* des joyaux! crie un autre qui a la pré- 
tention de parler beaucoup mieux le français. 

Ah ! des joj eux-, comme on appelle à présent ces soldats du 
bataillon d'Afrique qu'on appelait autrefois des zéphirs ! ... En 
voilà justement qui, punis, travaillent sous l'œil vigilant d'un 
tirailleur indigène. Singulier surveillant qu'on leur a donné là! 

Ces jours derniers un turco en avait ainsi une paire à garder. 
L'un d'eux prend la fuite. Il le couche enjoué. 



68 DE TRIPOLI A TUNIS. 

— Et si je le manque? se dit-il alors dans sa tôte d'Arabe. 
Il faudra le poursuivre et, pondant ce temps-là, c'est l'autre qui... 
Oh! une idée. 

Il se tourne vers le malheureux demeuré à son poste et lui 
brûle la cervelle a bout portant. De cette façon, il est sur... Et il 
jette son fusil, s'élance comme un tigre sur la trace du fuyard, 
le rejoint et rend à l'autorité militaire les deux condamnés qu'on 
avait confiés à sa vigilance... Seulement, il y avait un mort dans 
le nombre Tant pis ! Le compte y était, on n'avait rien à lui dire. 

Trois i)our l'Algérie et un pour la Tunisie, ces bataillons 
d'infanterie légère sont, avec des cadres d'honnêtes gens, formés 
par les conscrits qui ont subi quelque condamnation avant leur 
appel sous les drapeaux. 11 est parmi ces hommes des malheureux, 
il est vrai dont — tapage nocturne, délit de chasse ou île pèche, 
— les fautes antérieures ne sont que de bien excusables pecca- 
diles. Mais, confondus par une loi aveugle, avec l'écume des 
maisons de correction, avec la fleur vénéneuse des prisons cen- 
trales, ils ne tardent pas à se gangrener, à former, avec les 
autres, le corps le plus turbulent, le plus indiscipline que jamais 
officiers aient eu à commander ni à conduire. 

Au lieu de réunir ces hommes tarés, de faire de leurs com- 
pagnies des léproseries morales, ne vaudrait-il pas mieux les 
disperser dans les régiments de France? Ils y subiraient peut- 
être la contagion d\i bien. Ne vaudrait-il pas mieux encore se 
passer de leurs services, les déclarer indignes de l'uniforme?... 
Leur envoi en Afrique est, au surplus, de fort mauvaise politique. 
Les Arabes savent très bien d'où ils proviennent et ce qu'ils sont ; 
ils les méprisent autant qu'ils en redoutent le voisinage et quel- 
que chose du dégoût que ces soldats leur inspirent, rejaillit 
peut-être sur le reste de l'armée. 

La ville européenne est passée. Voici la ville indigène. Bordée, 
en guise de trottoirs, de levées de terre que, à noire approche, 
escaladent les (hameaux et les ânes, la rue qui la traverse courl 
entre des rocs blanchis à la chaux, des pans de bâtisse, des dé- 
combres, des bicoques désorientées, des boutiques en nids de rats. 



GABES ET LES TROGLODYTES. 



r,'.i 



Au pied des murs, des Arabes couchés se confondent avec la 
poussière grise. Dans une cour jonchée <le nattes, couverte d'un 
toil de palmes et largement ouverte sur la rue, des rêveurs 
fument des fleurs de cactus et un marabout y déclame un chapitre 
du livre sacré. 

Des curieux se serrent, en groupe pittoresque, autour d'un 
charmeur, — d'un psylle, — qui, de son sac de cuir, tire deux 
horribles vipères au dos brun, au ventre jaune. Longs de deux 
mètres, gros comme le poi- 
gnet, ce sont de ces naadjas- 
Imji-s, de ces bou-f tiras dont 
la morsure est mortelle en dix 
minutes. Et, — au roucoule- 
ment de la flûte en roseau que, 
de travers, il applique sur sa 
joue tendue comme le ventre 
d'une cornemuse, — les rep- 
tiles se lèvent sur la queue... 
Leurs côtes s'écartent, leur 
cou se gonfle, ils dardent le 
double aiguillon de leur langue 
noire et ils sifflent, ils se ba- 
lancent comme s'ils suivaient 
la musique. Puis, tout à coup, 

ils s'élancent, ils sautent à la tête du jongleur qui baisse le 
front, reçoit leur choc sur son turban, les saisit au vol et les ren- 
ferme. 

Les maisons cessent. Etincelantes au soleil, les eaux de I'( lued- 
Gabès, dont nous remontons la rive droite, sautillent et babillent 
sur les pierres, courent entre les herbes où, verdâtres, luisent 
des carapaces de tortues endormies. Plus haut, le torrent s'étale 
en une mare tranquille. Dépoitraillées, des négresses piétinent 
sur ses bords la laine qu'elles lavent ; derrière un rocher qui 
semblait devoir les dérober à toute vue, des femmes battent. 
avec de-larges pétioles de palmes, leur unique vêtement qu'elles 
ont plongé dans ses ondes. Et, surprises par notre apparition, 




i \ i il u; m 1:1 i; ve seispevts 



'0 DE TKIPOLI A TUNIS. 

elles lèvent les coudes, se détournent et se prosternent, pour 
nous cacher leur ligure. 

Pendant une demi-heure, — ■ à travers les driss, Valfa et les 
palmiers nains, — ■ nous suivons péniblement une route à peine 
tracée dans le sable que fait fumer le vent et dont les grains aigus 
nous piquent au visage. Des dattiers poudrés, des ruines enfa- 
rinées, des tentes brunes qui grisonnent dans des terrains 
vagues et autour desquelles errent des moutons à large queue... 
Et du soleil, partout du soleil ! 

De l'autre coté de Voueil, vers le nord, c'est l'oasis. Au 
sud, dans les poudroiements de la lumière, moutonnent des mon- 
ticules jaunâtres. Des bouquets de palme surmontent, en aigrettes, 
des dunes desséchées; des maisons grises rampent sur le sol; 
des minarets révèlent l'incognito de Ghenini, de Menzel, de 
Temoulbou, de Marap, d'El-Hamdou, de Sidi Bou'l Baba où 
s'élève la zaouïa de l'un des barbiers du prophète. 

11 reste, à peine, là-bas, quelques ruines très frustes de Tacape, 
— la Gabès romaine, — qui a disparu aujourd'hui et qui, naguère, 
était encore une grande ville..., disent les Edrissi et les El-Bekri. 
Il est vrai que, cousins des Mille et une Nuits, ces voyageurs 
avaient l'imagination bien féconde et bien grossissante! 

La carriole que nous avons prise à Gabès descend dans le lit 
de la rivière qui, entre le désert et les jardins, forme une limite 
si nettement tranchée... 

« Dans l'oasis de Tacape, nous dit Pline, l'olivier pousse sous 
le palmier, le figuier sous l'olivier, le grenadier sous le figuier, la 
vigne sous le grenadier, le blé sous la vigne, les légumes sous 
le blé, les plantes potagères sous les légumes. » 

Et cette énuinération descriptive semble écrite d'hier. L'une 
des plus belles, l'une des plus riches de la Tunisie, l'oasis de 
Gabès est, en eil'et, sur un sol de sable, un immense bois de 
palmiers dont — moins estimées cependant que celles de Gafsa 
ou de Nefta — les cent espèces de dattes sont encore, excellentes. 
C'est, sous le frisson des palmes, un bosquet touffu de bananiers 
et de trembles, de caroubiers et de jujubiers, d'arbres à fleurs et 



GAIiES ET LES TROGLODYTES. 71 

d'arbres à fruits où, par myriades, voltigent et bavardenl char- 
donnerets et fauvettes, merles et tourterelles, linottes et pinsons, 
moineaux et rossignols. Plus loin, attirée par une eau — mira- 
culeuse en ces parages, — s'ébat et se promène toute l'ornitho- 
logie tunisienne : outardes et grèbes, sarcelles et macreuses, 
hérons et courlis, demoiselles de Numidie et spatides, poules 
d'eau et cormorans, vanneaux et pluviers, flamands et grues, 
râles et canards. 

L'oasis est encore, sous l'ombrage protecteur des arbres, un 
fouillis serré de roses de Jéricho et de treilles extravagantes 
sous lesquelles poussent le cumin, la coriandre, le fenouil, 
la h'iba et le henné. Des pastèques démesurées arrondissent 
leurs larges flancs d'émeraude entre les thyms, les romarins, 
les asphodèles et les Ientisques où courent les reptiles, où, mornes 
et ternes, sommeillent les caméléons. 

Nul ne semble prendre soin de ces plantes ni de ces arbres qui 
viennent à la grâce d'Allah. 

Çà et là, cependant, quelques dromadaires à la tète d'autruche 
traînent dans le sable une charrue grossière; çà et là, quelques 
laboureurs au grand chapeau, au large tablier de cuir rouge, 
couchent les herbes folles sous le tranchant de leur faucille 
pareille à un cimeterre. 

A peu près ovale, cette oasis, type des oasis sahariennes, court 
de l'est à l'ouest et touche à la mer par un bout. Comme celle 
de Tripoli, elle est morcelée par des levées de terre que tapissent 
des plantes grimpantes et entre lesquelles circulent des chemins. 
Les eaux qu'un barrage détourne de l'Oued-Gabès ou celles qui 
sortent de terre à la température de 48 y serpentent en ruis- 
seaux limpides, l'as plus que dans les ondes du torrent le pro- 
meneur altéré ne peut y tremper ses lèvres. 

Au milieu de l'oasis se crevassent et croulent les blanches 
masures de Djarra. 

On pénètre dans ce village par une sorte de corridor bas et 
voûté où, sombre, s'ouvre une vaste salle. Les colonnes trapues 
qui soutiennent le plafond de cette sorte de pas-perdu et auxquelles 



DE TUIPOLI A TUNIS. 



servent de socles des chapiteaux à feuilles d'acanthe proviennent 
d'on ne sait quels monuments antiques. C'est la prison. 

A travers la bourgade, qui semble avoir été édifiée pour loger 
des pygmées, ondulent comme des chemins de termites, des 
ruelles très étroites et très obscures que couvrent des troncs de 
dattiers, des palmes et de la terre. Dans ces planchers noircis 
nichent des araignées venimeuses et pullulent des scorpions de 
la pire espèce, véritables écrevisses terrestres qui ont jusqu'à 

vingt centimètres de longueur. 
Toutes ces bêtes malfaisantes 
dorment pendant le jour. Ne 
les réveillons pas!... 

Et, le dos arrondi, la tête 
baissée pour ne pas heurter 
leurs demeures, nous nous en- 
fonçons lentement dans des 
couloirs étouffants comme des 
galeries de mines. Et nous 
avançons, les jambes écartées, 
les pieds ne se posant qu'avec 
hésitation sur les bords glis- 
sants du ruisseau dont l'eau 
fiAliiiS croupissante et profonde oc- 

cupe presque toute la largeur 
du chemin. Puis ce sont des rues à ciel ouvert, des boyaux brûlants, 
aveuglants... De loin en loin, dans de vastes pièces noires dont 
les poutres s'épontillent de slipes grossièrement équarris, des 
négresses, la tête sur une gargoulette qui leur fait comme un 
oreiller frais et humide, dorment à côté d'ânes qui rêvent, les 
oreilles basses. D'autres font tourner leur petit moulin et che- 
vrottent les modulations langoureuses de leurs cantilènes enfan- 
tines. Semés de perles rouges, Mois ou quatre larges anneaux de 
cuivre percent leurs oreilles; leur chevelure crépue, serrée 
laeheiiienl dans un foulard lamé d'or, se divise en mille tresses 
que terminent de gros sequins argentés. 

Au fond d'une cour noyée de soleil, des hommes en fête mangent 





10 



74 DE TRIPOLI A TUNIS 

le couscous servi dans le large plat de bois que couvre un chapeau 
tressé de pailles et de bandelettes de drap rouge. Les enfants et 
les femmes s'entassent dans un coin... Aux battements de la 
darbouka, au ramage de celte double flûte qui fait songer aux 
églogues, un danseur et une danseuse se font vis-à-vis, roulent 
des yeux blancs, se soufflent dans la figure, exécutent une panto- 
mime burlesque... Et des youyous aigus jaillissent du groupe 
des spectatrices surexcitées... On nous a vus, on murmure et un 
Arabe vient rageusement se mettre devant la porte qu'il ferme de 
toute la largeur de son burnous étendu. 

Dans le préau voisin, — plus sales, plus repoussants encore 
qu'à Tripoli, — grouillent des Juifs qui nous regardent d'un œil 
méfiant et terne, d'un œil clignotant et bordé de rouge... 

Cave cancm! La queue en panache, le museau pointu, les 
oreilles dressées comme des cornes, des bétes affreuses aboient 
furieusement après nous, s'étranglent à la laisse qui, seule, les 
empêche de nous dévorer, mordent, dans leur rage impuissante, 
tout ce qui se trouve à la portée de leurs dents aiguës. 

Et toujours le sable qui fait bouillir nos pieds ! Toujours les 
murs qui nous éblouissent comme des parois de fours chauffés à 
blanc! Toujours le soleil qui nous embrase le crâne, qui, pour 
longtemps, nous noircit les ongles ! Toujours une atmosphère de 
flammes irrespirables ! 

La température de l'été n'est, en moyenne, que de 3j° à Sousse, 
de 35° à Tunis. Elle varie ici entre 3o° et 5o°. Et c'est à l'ombre 
que le mercure monte à cette dernière hauteur... Or, on est 
presque toujours au soleil! 

Et on étouffe, et on sue... Les vêtements se collent sur le dos 
et on frissonne aux grosses gouttes de sueur que, comme des 
insectes, on sent courir entre ses omoplates. Bien heureux si, sur 
sa peau rubéfiée, on n'éprouve pas déjà les démangeaisons in- 
supportables de cet exanthème (pic nos matelots appellent le 
bourbouille, (pie nos soldats nomment ici la gale bédouine! Et 
cette température d'étuve s'exaspère encore lorsque souffle le 
simoun, le vent de feu qui, heureusement, n'arrive guère jusqu'à 
Gabès que douze fois par an. 



GABÈS ET LES TROGLODYTES. 73 

Il tombe, annuellement, i- millimètres de pluie à Tunis. 
Grâce aux bois d'oliviers, il en tombe encore i4 millimètres 
à Sousse. Gabès n'en reçoit d'un ciel trop parcimonieux que 
6 ou 7 pauvres millimètres. La terrasse d'une maison qui aurait 
dix mètres de côté, — et il n'y en a pas de cette largeur, — ne 
pourrait ainsi recueillir par an et déverser dans les citernes que 
six ou sept cents litres d'eau. Cela ne peut suffire aux besoins ali- 
mentaires d'une famille et, sans quelques misérables sources 
lointaines, la soif rendrait ces pays inhabitables. 

A Bordj-el-Hamma, — petit village situé à une quinzaine de 
kilomètres dans l'ouest de Gabès et où, en une heure et demie, 
nous conduit une assez bonne route tracée à travers les sables, 
— commence le Chott-el-Djerid... Et, parti de ce point, — tantôt 
sous le nom de Chott-el-Fedjedj, tantôt sous celui de Sebkhra- 
Pharaoun, — il déroule jusqu'au delà de Nefta, sur une longueur 
de plus de cent kilomètres, la nappe d'argent de ses flots de 
cristal, la surface de marbre de sa mer pétrifiée que les Arabes 
comparent à un tapis de camphre. 

Une eau épaisse et des sables détrempés remplissant une 
immense dépression de terrain ; comme, en hiver, la glace sur 
nos lacs, une épaisse couche de sel étendue, solide et flamboyante, 
sur cette mer de fange : tel est le cJwtt. 

Quelques chamserops, quelques tamaiix tachent d'un vert 
sombre le mélange de sel et de vase gluante qui forme ses bords 
marécageux. Des brindilles et des cailloux y sont épars sur 
lesquels l'eau a passé et que, — à la manière des pétrifications 
de Sainte-Allyre, — elle a recouverts d'une brillante couche 
d'incrustations. 

Certaines zones de la croûte saline sont assez épaisses, assez 
fortes pour supporter des poids considérables et on peut franchir 
le choit, de Debaheha à Tozzeur... Et ce voyage de quarante-cinq 
kilomètres est l'un des plus émouvants que puisse affronter 
le courage humain. 

Un guide prend la tète de la caravane. Hommes et bètes le 
suivent à la file. Us mettent le cap sur l'horizon vide où la blan- 



"0 DE TRIPOLI A TUNIS. 

cheur éclatante du ciel se confond avec la blancheur éblouissante 
du chott ; le plancher qui les porte, sonne sons le pas des 
chevaux... Et, lentement, ils vont par les espaces embrasés. 

Au loin ondoient des mirages incandescents et la réverbération 
du soleil est si violente sur ce sol de métal en fusion qu'elle les 
aveugle, qu'elle leur donne le vertige. Tantôt, cependant, leur 
œil endolori scrute le large fantastique. La tempête de sel ne 
va-t-elle pas accourir avec un coup de vent silencieux? Tantôt 
leur regard effrayé sonde la profondeur des trous qui se sont 
ouverts ça et là et où, comme une bête immonde, croupit une 
eau verdâtre, une eau où flotte, hideux, le fantôme de la mort 
qui les guette. 

Largement espacés, quelques fragments de troncs de palmiers, 
quelques pierres debout, quelques os de chameau fichés comme 
des bornes indiquent la route a suivie... Malheur à qui dévierait 
de leur ligne! Le sol s'ouvrirait sous ses pieds, puis, implacable, 
se refermerait sur sa tôte. Mille dromadaires fuient, une fois, 
engloutis de la sorte et, pour toujours, disparurent dans la vase. 
Une autre fois, le chemin lui-môme, ébranlé par le passage de la 
première moitié d'une caravane, s'effondra sous le poids du reste. 
Avec ceux qu'ils portaient, les chameaux s'enlisèrent dans les 
boues fluides et visqueuses et, peu à peu, ils sombrèrent comme 
des barques éventrées. 

Au milieu des périls de ce trajet aventureux s'ouvre, dans une 
sorte de petite île, un puits dont, bizarre dans tout le sel qui 
l'entoure, l'eau, amenée par la voie souterraine de quelque conduit 
Volcanique, est à peu près potable. On s'y repose un instant, et 
on repart... 

Vers le sud de Gabès, non moins étrange, non moins intéres- 
sante (pie celle des clihnil. lègue la légion des hsour et des 
Troglodytes. 

L'accès n'en est, par exemple, ni sans difficultés, ni sans 
dangers. Nous sommes encore bien près de la Tripolilaine pour 
jouir de [a sécurité que nous offrira le reste delà Tunisie... Bah! 
Suivons l'un des officiers les plus aimables et les plus distingués 







m 



78 DE TRIPOLI A TUNIS. 

de notre armée d'Afrique, — le capitaine Bichemin, du 4 P batail- 
lon d'infanterie légère, — et, sans crainte, enfonçons-nous avec 
lui dans l'intérieur du pays! Nul ne saurait être un compagnon de 
voyage plus intelligent ni plus rassurant, en même temps ; nul, 
plus savamment que lui, n'a encore étudié cette partie sauvage de 
la Régence ; nul n'en connaît mieux les routes, les oasis et les 
habitants; nul enfin ne pourrait être pour nous un guide plus 
complaisant ni mieux informé. 

Peinte de rouge vif, — couleur traditionnelle, — et escortée 
de deux spahis, une arabu nous emporte. 

Moins fatigante que le cheval, Varaba est le chariot, le landau, 
la chaise de poste, le sleeping-car de la Tunisie. On l'y rencontre 
sur toutes les routes. C'est une vulgaire charrette non suspendue 
et dont le plancher à claire-voie ne dépasse guère, en longueur, 
le diamètre de ses roues. Elle est capitonnée d'un matelas destiné 
à atténuer la brutalité des heurts et des cahots; elle est couverte 
d'une tente en cabane qui, selon l'heure, a la bonne intention de 
protéger les voyageurs contre la rage du soleil ou contre la rosée 
du soir. 

11 est cinq heures du matin quand nous quittons Gabès. Monté 
par un Arabe dont la figure est voilée comme celle d'un Targui, 
un chameau coureur nous dépasse à grands pas. C'est le courrier 
de Gafsa, la poste... Et il disparaît dans le nord-ouest, tandis que 
nous piquons vers le sud. 

A droite, à gauche, rien qu'un sable jaunâtre sur lequel la 
brise a tracé des ondulations qui le rident de petites vagues 
immobiles. Quelques tas de pierres, — des mechads, — marquent, 
de loin en loin, la place où a été commis un assassinat... 
A l'ouest blanchit le camp de Ras-el-Oued et s'affaissent les 
villages de Chenini et de Menzel; à l'est, — au delà de grandes 
dunes, — scintille, de temps à autre, la nappe de la mer qui 
étincelle aux premiers feux du jour. Une demi-heure de marche 
nous ((induit au petit poste de Mctrech où, avec un soin jaloux, 
des soldats gardent la source qui alimente Gabès. 

Laissons à droite, la petite oasis de Teboulhou, à gauche. 



GA.BÈS ET LES TROGLODYTES. 79 

celle de Menara que parent quelques dattiers et quelques 
oliviers grisâtres... Et, blanc, monotone, recommence le pays 
d'Arad, si plat et si vide que nous voyons déjà verdoyer 
les palmiers de Ketena... Nous avons cependant encore, avant de 
les atteindre, douze grands kilomètres à parcourir. 

Pas une maison, pas une tente, pas un arbre dans la plaine nue 
et fauve que l'Oued-Merzig sillonne de son lit raviné ! A peine 
quelques touffes clair semées de plantes à demi mortes; à peine 
quelques lauriers-roses dans des flaques empoisonnées, au fond 
des torrents que nous traversons à la course. 

A gauche se montre encore, par intervalles, le sourire bleu de 
la mer qui va disparaître; à droite, à quatre kilomètres de notre 
piste, apparaît l'étroite oasis d'El-Hamdou où, autour d'une 
source, quelques ruines romaines donnent sous quelques téré- 
binthes. Plus loin, passent du brun au violet les sommets du 
Djebel-el-Halouega... La route est passable et notre araba fde 
trois nœuds à l'heure, — cinq ou six kilomètres. 

Huit heures. Le soleil cuit; la plaine flambe; Ketena se 
rapproche... Sur le fond verdàtre d'un grand bois de palmiers se 
détachent, à gauche, son marabout, à droite, ses maisonnettes 
blanches et les murailles grises de ses ruines arabes. Nous 
y sommes. 

Large d'une dizaine de mètres, une mare limpide miroite à 
l'angle de l'oasis qui lui doit l'existence. Hélas ! L'eau en est 
chaude, magnésienne, horriblement purgative! 

Drôle, gracieux dans sa large chemise écarlate, un négrillon, 
— vrai porte-queue d'un roi maure de crèche, — sort de l'ombre 
d'un arbre — marabout, d'un lentisque géant tout fleuri des 
loques multicolores que la superstition y a attachées. Et, comme 
s'il devinait nos désirs, il nous présente une boite de fer-blanc, 
pleine d'une eau fraîche et douce... 11 a un chapelet au cou et, 
sur son petit crâne d'ébène, s'enroule un turban vert. 

— Isselmek, sidi! — Merci, seigneur! dit-il quand nous vou- 
lons mettre une pièce de monnaie dans sa jolie patte noire. 

Et, comme ce refus nous étonne : 



W DE TRIPOLI A TUNIS. 

— Lui marabout! Lui chéri/! fait, avec une gravité respectueuse, 

le cocher assis sur le brancard de noire chai- fainéant. 

Cher if -? C'est, en effet, ce que prétend la couleur de sa 
coiffure... Mais comment un uègre si pur peut-il descendre de 
Mahomet? 

Et, grâce au bidon bienfaisant ilu petit santon machiné, 
nous déjeunons gaiement avec les provisions que nous avons 
apportées de la ville. 

Notre route descend toujours vers le sud. Elle côtoie le bord 
de l'oasis qui, sur une étendue de trente hectares, déroule, sur 
notre droite, ses palmiers, ses oliviers, ses cultures que coupent 
des parapets couronnés de cactus. 

Ne nous arrêtons plus... Vingt et un kilomètres nous séparent 
encore de Mareth ; nous n'y serons pas avant midi et, à cette 
heure ardente, il n'est pas bon de courir les grands chemins 
tunisiens. 

L'oasis a disparu. Le pays est retombé dans sa désolation et 
y demeure, jusqu'à la large et fertile vallée de l'Oued-Zerkine, 
à quatre kilomètres de Ketena. 

11 y a eu du blé, ici, il y a eu de L'orge et, sur le fond jaune 
d'or des plaines moissonnées, les buissons épineux des jujubiers 
mettent leurs taches de verdure claire. Des oliviers s'éparpillent 
sur les bords d'une sebkhra qui, desséchée aujourd'hui, est pleine 
pendant une certaine partie de l'année ; d'autres poussent près 
d'un puits dont l'eau est presque potable et autour duquel gisent, 
informes, des vestiges nombreux de l'occupation latine. 

Voici l'oued!... Et, à grand fracas, nos roues bondissent sur 
ses galets qu'un flot passager balaie tous les deux ou trois ans, 
les jouis où, sur les collines d'où il vient, tombe du ciel un orage 
fortuit. 

La roule reprend sa monotonie. Tout buisson disparaît.... 
Des pierres, du sable, le désert ! Et, longtemps, nousallons ainsi. 

Devant nous, un peu sur la gauche, liai! enfin un bois de 
dattiers. Est-ce une illusion de ce mirage dont les fantas- 
magories nous précèdent depuis le lever du soleil? Non, c'est 
.Mareth. 



GABÈS ET LES TROGLODYTES. 



si 



Encore une oasis. A peu près carrée, elle occupe une quaran- 
taine d'hectares, celle-là, et elle se divise en une multitude de 
jardins presque tous enrichis d'un puits auquel on peut s'abreuver 

sans dégoût et sans crainte. 

Sur le bord de la route, autour d'un blanc marabout, se 
pressent, sans ordre, les masures du village qui donne son nom 
à cette ile de verdure. Alimenté par une petite source, le bassin 




1 1 M \l ES l>F li.I A n r. \ 



commun est, — large d'une quinzaine de mètres, — un réservoir 
empesté où des Nègres salissent de la laine, sous prétexte de la 
blanchir, où des Arabes se baignent, où des moutons s'abreuvent, 
où des dromadaires pataugent de leur large pied, où des femmes 
puisent l'eau qu'on boira dans leurs pauvres gourbis. 

Bien que soumises aux mêmes prescriptions que les autres 
musulmanes, ces dames sont dévoilées. Un turban épais ou 
une simple corde retiennent sur leur tête un voile blanc ou 
rouge ; d'énormes anneaux de métal ou de corne. — les ghrorsa, 
— ornent leurs oreilles : fendue sur le côté, serrée aux flancs 

11 



8-2 DE TRIPOLI A TUNIS. 

par une grande ceinture écarlate, rattachée sur les épaules pai- 
lles boucles et îles chaînettes d'argent, um- pièce d'étoffe 
leur sert, en même temps, de robe, de jupon et de chemise... 
Et les pans de ce vêtement primitif pleins îles herbes sèches 
qu'elles ont ramassées dans l'oasis, des légumes qu'elles ont 
épluchés dans la mare, elles vont... Les unes poussent une bour- 
rique à longs poils et traînent par la main un enfant vêtu d'un 
embryon de blouse ou, le plus souvent, nu et boueux comme un 
ver de terre; les autres, que, de loin, on dirait bossues, promènent 
sur le dos un nourrisson empaqueté dans un linge malpropre; 
celles-ci, — appuyées sur un long bâton de fenouil qu'elles 
lancent ainsi qu'un évêque lance sa crosse pastorale, — se 
courbent sous le poids d'une grande amphore dont le goulot 
évasé sert comme de coquetier à un vase plus petit ; celles-là 
geignent et ploient sous le fardeau que, passée sur leur Iront, 
relient une courroie de cuir... Vite ! Pas un foudouk, pas un 
abri pour l'Européen ici ! 

Sur la droite de la roule, vers le sud de l'oasis, s'élève le 
bordj, avec sa boite aux lettres dont, chaque jour, les courriers 
à cheval cueillent le contenu. Providence du chrétien égaré dans 
ces parages inhospitaliers, celle miniature de forteresse a été 
construite par le génie. Elle abrite les soldats qui voyagent 
isolément et les civils qui ont obtenu à Gabès l'autorisation de 
s'en faire ouvrir la porte... Sans celle permission il faut camper 
ou coucher dans Varaba .' Une nuit dans une voiture dételée, 
endormie en plein champ comme un navire en panne, est chose 
Fréquente pour qui voyage en Tunisie. Elle serait imprudente 
ici. Nous sommes heureusement avec un officier et l'Arabe qui 
veille a la porte du bordj nous en permet l'entrée. Il nous en 
ouvre même la plus belle chambre : une petite pièce toute blanche, 
meublée d'un lit de camp et d'une caisse retournée. 

A l'occident, au delà dessables, bleuil le Djebel-N'fouça, petite 
chaine de collines qui courl du nord au sud, — des chtout a la 
Tripolitaine. Le plateau de Matmata la couronne, vers le sud- 

OUeSl de M.llelh. 



GABES ET LES TROGLODYTES. 81} 

Quinze kilomètres? Le sentier est très suffisant; une mule 
peul nous conduire là-haut en deux heures. Mais le soleil esl 
bien chaud !... Qu'importe! El puis, le fauteuil des selles arabes 
nous reposera des fatigues de Varaba. En route donc ! 

Et, pendant une heure, — au trot dans le sable, au galop dans 
le steppe, — nous effarouchons le gibier que, dit Hérodote, 
prenaient à la course les antiques habitants de ces lieux, nous 
mettons en fuite les serpents et les lézards dont, faute de grives 
et faute de merles, ils faisaient, ajoute-t-il, leur ignoble 
nourriture. 

Voici le versant septentrional du plateau. Grimpons, mainte- 
nant !... Les pierres roulent sous les sabots de nos bêtes, le 
soleil s'exaspère et, par le lit desséché d'un oued d'ocre jaune, 
péniblement, nous gravissons une petite vallée du Djebel- 
Ouarifen, l'un des massifs du N'fouça. 

Une lumière crue calcine les rochers qui projettent des 
ombres très nettes, dures comme des taches d'encre ; le feuil- 
lage cendré de quelques oliviers maigres se fond dans le soleil. 
Derrière nous, l'oasis Hotte dans la vaste plaine, comme un 
radeau de verdure, et, très loin, à l'est, l'horizon se barre de la 
ligne brune des oliviers qui s'étendent jusqu'à Zarzis et 
qu'exploite la tribu des Acaras. 

Quatre heures. La vallée s'élargit ; dans la terre qui, descendue 
des hauteurs, s'y est entassée en une conclu' ('paisse, un ruisseau 
desséché se creuse un lit à pic. Une koubba, trois ou quatre 
gourbis, une ou deux masures grises, mais personne !... 
Approchons. 

Quelques sentiers sillonnent le terrain bossue de mamelons 
rougeâtres; de grands trous s'y ouvrent comme des réservoirs 
vides... Beni-Zelten ! 

— Beni-Zelten ? Qu'est cela ? 

I n grand village, sidi ! L'un de ceux qui, avec Dar- 
Kouinet, avec Hadéje, avec Toujane, occupent cette partie de la 
montagne... 

On nous a vus. Le bruit de notre arrivée a couru sous terre et, 
comme des morts levant la pierre du tombeau, des spectres 



84 DE THIPOU A TUNIS. 

sortent du sol, drapés dans le suaire de leur burnous... Ce sont 
des Matmati, des Troglodytes. 

Le terrain de cette vallée de Josaphat est un limon mélangé 
de gravier, une sorte de marne argileuse qui s'entaille aisément. 
Et, dans son épaisseur, ont été creusées les grottes qu'habitent 
ces êtres dont la bizarrerie locative faisait déjà l'étonnemcnt des 
anciens et a longtemps passé pour fabuleuse. 

Un bassin plus ou moins carré, — ■ perçant, comme un cratère, 
1 une des éminences que les alluvions ont formées, — constitue 
la cour centrale de ces demeures baroques. Un trou, pratiqué à 
quelques pas de ses bords et garni d'une marge de pierres, sert 
d'orifice au couloir souterrain, — au puits oblique, — qui 
nous conduit au fond d'une de ces cavités. Une petite tranchée 
à ciel ouvert et taillée en pente douce remplace quelquefois ce 
corridor de taupes. 

Descendons. Un chameau rumine dans un coin de notre 
réservoir que jonchent des débris, des détritus aux odeurs 
musquées. Dans la poussière traîne une vaisselle barbare, — 
quelque chose comme les vieilles marmites gauloises que nos 
musées mettent précieusement sous cloche ; des cailloux noircis 
servent de fourneau à une cuisine paléolithique; des enfants et 
des femmes disparaissent dans des trous, comme des lapins 
effarés... (Quelquefois tapissées ailleurs d'un revêtement de 
pierres, les parois de la cour qui consent à nous révéler 
ses arcanes sont simplement taillées au pic dans une terre 
grise et rouge que des fossiles antédiluviens sèment de 
points blanchâtres. Un peu au-dessus du fond, — pour les 
mettre à l'abri des orages qui, de très loin en très loin, versenl 
ici quelques seaux d'eau, — des portes cintrées sont percées 
dans ces murailles et donnent accès aux terriers, aux pièces de 
ces hypogées oit s'enterrent des vivants. 

Plus longues (pie larges, ces chambres sépulcrales sont taillées 
en voûte et leurs flancs s'élargissent comme ceux d'une barque. 
Un massif de terre qui sert de couche, d'autres qui remplacent 
les sièges, d'autres qui fonl l'office d'étagères ont été ménagés 
dans La masse; des lions v oui été pratiqués qui jouent le rôle 



GABÈS ET LES TROGLODYTES. 



8a 



d'armoires. Local et mobilier, tout esl ainsi d'un seul bloc... 

El là vivent des humains ! Celte grotte loge les hommes, celle-ci 
abrite les hèles; dans celle-là se conservent les dattes; dans 
cette autre se renferment les grains et l'huile. 

11 y a, parfois, autour des cours, deux étages de cavités. 
Les plus hautes servent alors de greniers et on arrive à leurs 
sortes par des saillies laissées dans les murailles et réguliè- 
rement espacées en diagonales, marches rudimentaires d'un 
escalier extérieur. 

Chaque famille a son réservoir, son habitation particulière; les 




CHEZ LES MATMATI : DNE HABITATION TIIO CI. I> 1 T E. 

riches seules possèdent deux ou trois trous qui communiquent 
entre eux par de petits tunnels... Et l'ensemble d'une centaine 
de logis pareils constitue le village de Beni-Zelten.... 

De petites veilleuses d'argile s'allument déjà, comme des lampes 
funéraires au fond de ces catacombes. Le jour haisse ; hâtons-nous 
de partir. La descente est heureusement, sinon plus facile, au 
moins plus rapide que la montée et, à huit heures, nous sommes 
de retour à Mareth. 



Nos spahis ont déniché des œufs, une poule, du lait, — tout 
ce que, avec des moutons, on peut se procurer ici. Le bois esl 



80 DE TRIPOLI A TUNIS. 

une chose de luxe dont il faut savoir se passer et ils ont, en 
plein air, préparé le repas du soir sur un l'eu de broussailles... 

La nuit es! profonde, silencieuse; le ciel est embrasé... Mais 
pourquoi les paquets de laine qui emmaillottent les pieds de notre 
lit? Pour empêcher les scorpions de le prendre d'assaut. 

Une femme a eu, il y a quelques jours, l'étourderie de coucher 
sur une natte... On l'a retrouvée, le lendemain, morte, enllée 
comme une paillasse. Les scorpions étaient venus ! Et, pour nous 
éviter ce désagrément... 

L'aube teinte le ciel dans lequel, une à une, reculent et 
s'éteignent les étoiles... Nous sommes en marche, à travers les 
pierres mortes d'un pavs inhabité. 

Le jour se lève quand nous traversons les petites oasis 
d'Aram, dans le caïdat des Hamerna. Des palmiers ; un bassin 
bourbeux où déjà on barbette; quelques puits; des murs que 
défendent, comme des bastions noirâtres, les tas nauséabonds 
d'un fumier séculaire et dans lesquels, grises et plates, se 
pressent les maisons en terre d'un village... C'est à peu près tout. 

Voici cependant les ruines d'une zaouïa et voilà un vaste 
cimetière où blanchissent de grandes koubbas, — mausolées de 
marabouts. C'est que, avant de retomber dans la barbarie, Aram 
a été longtemps un centre religieux. 

Jusqu'à dix ou quinze kilomètres, apparaît le pays inculte, 
dénudé, morne, inanimé que nous allons parcourir. Rien n'arrête 
notre vue et elle traverse le désert jusqu'au squelette sombre 
d'une vieille tour carrée, — la kasbah abandonnée de l'Oued- 
Mezessar. 

Et, par les ravins taillés, comme à l'emporte-pièce, dans le 
salile durci, par les creux sans arbres, par les dunes veloutées 
d'alfa, par les savanes où, au loin, bondissent les gazelles, par 
des landes de cailloux et de poussière, notre équipage, — comme 
une grande araignée rouge, — s'en va cahin-caha. 

De vagues replis semblent, à l'horizon, devoir nous fermer la 
route el une mélancolie grandiose Hotte dans les flamboiements 
île l'immense soleil qui n'éclaire que le vide, une poignante 
liislessr dorl dans cette nuil de lumière... 



<;aiies ET LES TROGLODYTES. N7 

Le terrain s'accidente; des collines ondulent devant nous; des 
perdreaux, des lièvres, des alouettes sortent des buissons qui, 
maintenant, poussent ça et là; nous approchons de l'oued... 
Le voici! Encaissé entre ses rives verticales, il esl sec comme, en 
Provence, un chemin d'été. Le r'dii\ — la mare, — qui l'avoisine 
est aussi assoiffé que lui-même et, pour désaltérer les hèles, nos 
spahis courent au galop jusqu'à la kasbah, à trois kilomètres d'ici. 

Huit heures... En marche! Nous avons fait dix-sept kilomètres 
depuis Mareth; nous en avons encore seize à faire [tour être 
à M'tameur. La route serpente en corniche sur les lianes du 
Tadjera. Puis ce sont des plateaux pierreux. Dans les bas-fonds 
verdoient des jujubiers, des fenouils, îles lentisques mais, autour 
de nous, la brise pleine sur l'alfa, sur le thym brûlé, sur les 
touffes jaunies de nous ne savons quelles plantes sèches. Quelques 
figuiers, quelques oliviers, quelques cases au pied de la mon- 
tagne... Et, au loin, la [daine rouge bout sous le soleil. 

Au delà d'un oued, sur un mamelon rocailleux au bas duquel 
s'éparpillent des palmiers, des jardins, des maisons basses et 
des gourbis se juche Ksar-M'tameur. Nous entrons dans la région 
des ksour. 

Agglomération étrange de bâtisses étranges, un ksar est, au 
sommet d'une colline tronquée, quelque chose comme une 
grande tour trapue, comme une vieille forteresse grise qui, en 
festons irréguliers, découpe sur le ciel la crête onduleuse de ses 
murailles que ne percent ni portes ni fenêtres. Il est formé de 
rorfas, — de petites constructions en voûtes demi-cylindriques, 
— qui, longues et étroites, ont, en moyenne, trois mètres de hau- 
teur, deux ou trois de largeur et cinq ou six de profondeur. 
Mélange de chaux et de cendres, le mortier qui sert à en élever 
les murailles noirâtres prend, en se desséchant, la consistance et 
la dureté de la pierre. Aucune autre ouverture que la porte ne 
laisse l'air et la lumière pénétrer dans leur cavité sombre. 

Et, pareilles à un grand carré de carton gris qu'on aurait 
recourbé en une tuile murée par les deux bouts, ces cabanes 
grossières, acculées les unes aux autres, tournent le dos au dehors 



H.S dk TRIPOLI A TUNIS. 

et s'ouvrent côte à côte sur une place centrale où bâille une 
citerne. Sur la première rangée de bâtisses, — sur le rez-de- 
chaussée du monument bizarre qu'elles forment, — s'aligne un 
premier étage d'autres r'orfas toujours contiguës et, comme des 
tonneaux clans un ehaix, placées sur les premières sans que les 
en sépare un plancher intermédiaire. Un deuxième étage sur- 
monte souvent le premier, un troisième couronne quelques fois 
le second et, vu de l'intérieur, leur ensemble prend l'aspect 
original d'un colombier gigantesque. Comme chez les Matmàti, 
un arrive aux portes supérieures par des pierres saillantes bâties 
dans les murs ou par des bâtons qu'on y a fichés comme des 
barres de poulaillers. 

Les r'orfas se serrent ainsi en groupes à peu près circulaires 
qui contiennent tous les greniers d'une fraction de tribu. Une 
porte unique donne accès à la cour commune et est fermée par 
une serrure colossale dont la clef est une barre de bois plus 
grosse que le bras et toute garnie de dents, comme le cylindre 
d'une boile a musique... Et, gravement, les khrammès qui. 
employés comme gardiens, ne se séparent jamais de cet attribut 
grotesque de leurs fonctions, le promènent suspendu â leur 
poignet par un bracelet de cuir, comme les chefs de Cros-Magnon 
ou de Solutré promenaient, sans doute, le fémur sculpté qui leur 
servait de bâton de commandement. 

Plusieurs de ces groupes soudés les uns aux autres, serrés 
comme les compartiments d'une grenade, forment le hsar. ()n ne 
pénètre dans sa masse compacte que par une ou deux baies â 
peine visibles du dehors et fermées par une double porte en 
bois de palmier. On n'arrive aux cours que par des couloirs 
tortueux, poudreux et voûtés. 

Aucune ressource, aucune industrie ici ! Les Touazzines aux- 
quels appartiennent les ksour de celle région sont essentiellement 
nomades. Ils n'y [aissenl que les gardes, — les porte-clefs, — 
qui, jour et nuit, guettenl les passants dans la plaine el ils vont 
vivre à la suite de leurs troupeaux. En été, ils apportent ici 
I orge qu ils mil récoltée ailleurs, l'y mettent en grenier, y passenl 
quelques jours el reprennent leur vol. 



GABES ET LES TROGLODYTES. 



89 



La route qui. de Ksar-M'tameur va à Ksar-Médénine se dirige 
vers le sud-est et fait un angle avec celle qui nous a amenés. 
Une traverse les réunit l'une à l'autre e1 forme, avec elles, un 
triangle où, à quinze cents mètres du ksar, s'élève le bordj con- 
struit par nos soldats et occupé par des joyeux, — seul endroit 
encore où l'Européen trouve un refuge. 









Repartis à quatre heures du soir, nous nous engageons bientôt 
dans des gorges rocheuses, dans un pays fantastique où, — 
villages plus sombres que des châteaux forts, bourgades plus 
farouches que les demeures d'un ogre, — des ksour couronnent, 
de loin en loin, les grands mornes arides. 

Au moyen de tabias, — de murs en pierres sèches, — les 
Arabes barrent les petits ravins qui sillonnent les lianes des 

12 



!)0 DE TRIPOLI A TUNIS. 

coteaux, y retiennenl ainsi un peu de terre el en forment comme 
des champs en escaliers où s'étagent quelques palmiers chétifs, 
quelques oliviers malingres, quelques figuiers rachitiques. 

Au bout de six kilomètres, — ■ vers six heures, — nous 
atteignons l'oasis que traverse l'Oued-Médénine. Comme tous ses 
congénères tunisiens, cette rivière honoraire ne contient que 
pendant les années pluvieuses une eau fugitive qui, après avoir 
arrosé les dattiers, va, un kilomètre plus bas, se perdre dans les 
sables. Des puits rafraîchissent heureusement en grand nombre 
ce verger africain et fournissent à ses habitants une boisson assez, 
peu chargée de magnésie pour que leur estomac ne proteste pas 
contre elle avec trop d'indignation. 

La route coupe le torrent et laisse, à droite, des masures de 
pierre et des baraques de planches où, marchands d'alcools 
toxiques et d'épiceries frelatées, tripotent une vingtaine de 
mercanti européens ; à gauche, des cantines, des jardins, des 
bicoques arabes. 

Un vaste cimetière éparpille, un peu plus loin, ses lumuli 
blanchâtres et, sur la hauteur qui le domine, noircit, dans le 
fond d'or du couchant, Ksar-Médenine, amas de constructions 
pareilles à celles de Ksar-M'lameur 

Au centre de leur réunion serrée s'ouvre une place à peu près 
triangulaire; un marché s'y lient autour d'une petite mosquée et 
d'une citerne banale. Quelques habitants sont ici à demeure ; 
quelques commerçants y vendent, dans des échoppes inima- 
ginables, des cordes, du cuir-, de l'épicerie, des harnais. Il y a 
des marchands de comestibles, des bouchers et jusqu'à des 
fabricants de bijoux sauvages... 

Le camp nous a offert, pour la nuit, une hospitalité cordiale. 
A cinq heures d\i matin, — en compagnie d'arabas qui, parties 
de Claliès bien avant nous, vont, à petites journées, ravitailler les 
postes perdus, — nous nous remettons en marc lie. 

Rien ' Toujours rien ! La vue se perd dans les plaines dé- 
sertes, dans la verdure monotone de l'alfa... Les montagnes 



GABES ET LES TROGLODYTES. !ll 

(|iii. à l'ouest, semblent nous suivre se rapprochent peu à peu. 

Il est neuf heures et nous avons fait vingt-trois kilomètres quand 
nous atteignons enfin le territoire un peu plus accidenté de 
Bir-él-Ahmeur. Voilà le village : un tout petit étang où des 
bergers et des chameliers abreuvent moutons et dromadaires, 
des restes* romains, la tour carrée d'une kashah, une redoute où 
campent les troupes de passage et un bordj tout semblable à 
celui de Mareth... 

Le tamarin de Bir-Touasi, au fond dune vallée ; le marabout de 
Sidi-Mosbah ; une petite chaîne de collines du haut de laquelle, 
jusqu'aux montagnes des Troglodytes de Tatahouine, apparaît la 
plaine de l'Oued-Fezzi... Et, vers onze heures, à neuf kilomètres 
de Bir-el-Ahmeur, nous faisons une courte halte au milieu des 
buissons de Bir-el-Boum. 

Des sables à présent, des dunes où s'enfoncent les roues!.,. 
Et, écrasé de chaleur, la tête baissée et ballottante sous le 
capuchon de laine blanche, affaissé à la mode arabe sur le 
matelas de Varaba, on s'en va, les paupières lourdes, le cerveau 
bourdonnant. 

A gauche, des collines d'alfa; de petites vallées où des palmiers 
et des tamarins ombragent les koubbas de Sidi-Embarek et île 
ïhalet ; des crêtes où sourcillent les ksour de Biouli, de Ghrou- 
m'rassen, de Thalet, de Maraptin.... Et nous nous engageons 
dans une vallée large de plusieurs kilomètres, verte et jaune de 
broussailles épineuses, sillonnée par le lit desséché de l'Oued- 
Tatahouine... Elle se rétrécit et, sur la roule cpii se rapproche de la 
montagne planent KsarDraghera et les ruines du vieux M'guebla, 

A leurs pieds, dans une vallée large qui, s'étrangle au milieu 
de sa longueur, se développe une grande oasis avec ses maisons 
en terrasse, ses jardins, ses champs de blé et d'orge; avec ses 
bassins et ses canaux d'irrigation; avec son village de Bagrah. 
Là, simple cour entourée d'un grossier péristyle et de chambres 
voûtées, — s'ouvre la zaouïa du muphti et u\\ cadi des Ougher- 
nias, tribu importante dont les douars errent entre M'tameur, 
le Dahar et la mer. 



!)2 



DE TItIPOI.l A TUNIS. 



Quelques membres de ce clan passent l'été ici. Les uns habitent 
la tente ou des bassins creusés dans le sol et fermés d'un 
plancher de palmes ; les autres plantent un poteau quelque part, 
y posent, comme un chapeau d'alfa, — un toit circulaire dont des 
perches soutiennent le bord, tendent, entre ces perches, des 
roseaux ou des nattes en feuilles de sorgho et se construisent 
ainsi des huttes dont le modèle semble 
avoir été apporté de l'Afrique centrale. 
A quelques kilomètres du foum, — de 
la bouche, — de cette vallée aboutit, sur 
sa droite, celle de l'Oued-Zentag. Venu 
du pic de Si-Salem-bou-Adjila, à vingt- 
deux kilomètres d'ici, ce torrent, aussi 
anhydre que les ruisseaux qu'il est censé 
recevoir, est, comme partout, ce que nos 
soldats appellent un Oued-Secco. Une ou 
deux fois par an, des averses douchent 
la calvitie incurable des montagnes voi- 
sines. De longues rigoles en amènent les 
eaux dans des citernes et ces réservoirs 
jouent, de leur mieux, le rôle dont Voued 
si' l'ail une perpétuelle sinécure. Ils ar- 
rosent, pour lui, les terres que, comme 
à Ksar-Médénine, des tabias soutiennent 

\ BAGRAH. 

dans les creux el dans les ravins. 

A quinze cents mètres du foum, au bas d'un escarpement 
rocheux, Ksar-Djélidat arrondit en deux cercles voisins ses 
r'orfas que gardent un Juif el trois Arabes. Un peu plus loin se 
perche, — sur un sommet isolé, presque inaccessible, — le ksar 
des Beni-Barka donl les r'orfas^ disposées, comme un cirque, en 
une enceinte continue et percée de deux portes, enferment, 
ainsi qu'un donjon, un pâté de bâtisses élevé sur une petite 
place où se lient l'un des marchés les plus importants de la 
contrée. 

fin lace de celle sorte de manoir féodal se dresse l\sai-< '.alofa , 

avec ses maisons, ses magasins et ses grottes; puis ce sonl Ksar- 




GABES ET LES TROGLODYTES. 93 

Krezer, Ksar-Turkel, Ksar-Kalâa et vingt autres hsour construits 
sur le même modèle. 

C'est clans cette région lointaine qu'est le poste militaire de 
Fouin-Tatahouine. Nos soldais y logent dans des baraques ou s'y 
terrent à la manière des autochtones... Profonde de deux ou trois 
mètres, une tranchée est pratiquée dans le sol et couverte d'un 
toit de branchages; cote à cote, de petites grottes sont creusées 
dans les parois de ce corridor... Et là dedans, sous terre, bien 
loin de tout, vivent de jeunes officiers qui, pour le service de la 
pairie, ont laissé le doux pays de France! 

Une antichambre, — une antigrotte, — meublée d'un banc et 
d'une table pliante, constitue le salon exigu de ces logements de 




LOGEMENT MILITAIRE A TATAHOUIXE. 



renards; un caveau qui lui fait suite et où se dresse un lit de 
campagne, — sur lequel tombent, en poussière et, quelquefois, 
en morceaux, les débris de la voûte qui s'effrite, — en forme la 
chambre; percée à travers le sol, une sorte de cheminée y amène, 
enfin, un peu d'air et de jour. 

Talahouine est notre poste le plus avancé. Il doit empêcher le 
retour des révoltes qui, après le traité du Bardo, éclatèrent en ces 
parages, sous l'influence tripolitaine. 

Couchons au camp. La franche affabilité des officiers nous y 
offre un asile si cordial! 



Vingt-trois kilomètres, -■ une simple promenade avec des 
mulets gracieusement offerts par le commandant du poste, — 
nous séparent seulement de Douiret, la capitale de ce pays 
primitif. 

La roule laisse bientôt le nouveau M'guebla derrière elle. 



94 DE TRIPOLI A TUNIS. 

M'guebla est un ksar habité, établi sur le plan de celui des Beni- 
Barka et entouré de grottes artificielles où les Arabes se logent 
pendant la saison chaude... Montante, sablonneuse, malaisée, à 
peine flanquée de quelques champs, la route suit l'Oued-Tatahouine 
pendant dix kilomètres. Ça et là, sur son parcours, gisent des 
débris romains : ruines de mausolées, pierres sillonnées d'ins- 
criptions illisibles, colonnes brisées, torses de statues mutilées 
parle temps et par les hommes, huttes faites de pierres antiques. 

Après Bir-Ouderna, elle s'éloigne des cailloux blanchissants 
de la rivière pour se rapprocher de la montagne et la côtoyer 
jusqu'à un col où un puits et des sentiers battus révèlent le 
voisinage des hommes. Où sont-ils? Regardez là-haut... 

Des trous noirs s'alignent horizontalement sur les flancs de la 
colline et, au-dessous, la pente se strie de longues traînées noi- 
râtres qui sont des détritus et des ordures... C'est là qu'ils 
nichent. L'ensemble de ces aires aériennes, — de ces abris sous 
roches, — est Ksar-Ayad. C'est leur village. 

En pente raide au versant de la colline, un sentier de traverse 
nous mène de l'autre côté du col. La terre est verdâtre, noirâtre 
comme les scories volcaniques; les rocs sont rouges, brûlés 
comme des rocs des premiers âges; c'est le monde avant l'homme, 
la terre avant les végétaux. Dans les fissures dorment des fossiles 
de coquilles antédiluviennes et cependant pareilles à celles qui 
rampent encore au fond des Syrtes. Loin de l'adoucir, quelques 
arbres moroses, quelques masures inhabitées rendent plus sau- 
vage, plus méchant l'aspect de cette région funèbre. 

Le sentier tourne. Devant nous se dresse un pic détaché de la 
montagne. Comme un nid de cigogne sur le cône d'un toit, les 
ruines d'un hsar se posent sur sa pointe. Sur ses flancs, — 
comme les trois couronnes de la tiare papale, — s'étagent, au 
grand soleil qui les frappe d'aplomb, trois longues rangées de 
trous obscurs, de maisons blanches, de petits minarets, de 
/coubbas, de murailles de citernes. Plus bas. grimpent des che- 
mins grisâtres, se superposent des tablas, se dispersent, en gros 
points Mânes, les lombes d'un cimetière. Plus lias, enfin, dans la 
plaine désolée où circule un <>iicrf, se cultivent quelques champs. 



GABÈS ET LES TROGLODYTES. 95 

C'esl Douiret. Les rangées de bâtisses el de trous dont se ceint 
la colline, sont les rues de ce village. Un chemin presque carros- 
sable nous conduit à la première. 

Le versant de la montagne a été coupe en étagères. Des 
maisonnettes plates, des cours closes de murs plus ou moins 
solides, des bâtisses en voûte ont été établies sur le bord des 
corniches données par ce travail. Entre les parois de la colline 
entaillée et ces rangées désordonnées de constructions irrégulières 
courent des corridors tantôt voûtés, tantôt coiffés de palmes, 
demeure, comme à Djarra, des plus venimeux annélides. Ce sont 
les rues. Dans les rochers friables qui forment l'un de leurs eûtes 
ont été, enfin, creusées des grottes qui s'appellent aussi des 
r'orfas comme les greniers du ksour auxquels elles semblent 
avoir servi de moules et dont elles ont les dimensions. 

Les maisons et les cours abritent les provisions, les chevaux, 
le bétail; les hommes se cachent dans les trous. Une porte carrée, 
fermée de planches mal jointes, encombrée de poteries, d'ordures. 
de cuisines enfantines, de bancs de pierre où se traînent des 
désœuvrés, donne dans ces r'orfas souterraines et, seule, y laisse 
pénétrer le jour et les personnes. 

Les parois de la grotte elle-même sont renflées à leur équa- 
teur de manière à donner à leur coupe des courbes ovoïdes; sa 
voûte est plate... Des nattes, des tapis de laine, des couvertures 
en poils de chèvre ou de chameau en résument le mobilier. Comme 
chez les Matmati, des enfoncements dans les côtés servent 
d'alcôves et d'armoires. Au fond, une petite ouverture donne dans 
une arrière-grotte, — le cellier. Deux r'orfas, enfin, communi- 
quent souvent entre elles. 

Les Troglodytes de ce pays-ci sont des Djebalia, des Djellidats 
ou des Oudernas. Outre Douiret, les premiers possèdent Che- 
nini et Guermessa, construits, fouillés de la même manière. Peu 
nomades, ils contient leurs troupeaux aux Oudernas du voisinage 
et ils vivent dans leurs tanières et dans leurs ruines où, — 
incapables d'exploiter le marbre ni le gypse qui foisonnent dans 
leur région montagneuse, — ils se livrent au négoce des grains 



96 DE TRIPOLI A TUNIS. 

et d<' la laine Connue les Mozabites d'Algérie, ils s'expatrient 
volontiers pour aller commercer et travailler clans les villes du 
nord, où, détail inattendu, ils ont la spécialité de la cuisine... Et, 
après de longues années de labeur, ils quittent, sans regret, les 
charmes d'une civilisation relative pour revenir vivre de leurs 
économies et mourir dans les cavernes natales. 

Les Djellidats et les Oudernas forment, au contraire, de nom- 
breuses tribus nomades qui, étrangères à foute industrie, à tout 
trafic, passent la plus grande partie de l'année entre la Tunisie et 
la Tripolitaine. Et là-bas, dans les plaines onduleuses de la Mokta, 
ils élèvent des moutons, des chameaux, des ânes, de petits 
chevaux très durs à la fatigue; ils cultivent des oliviers et des 
céréales; ils récoltent enfin quelques légumes. 

Leurs moyens d'existence ne se réduisent pas aux produits de 
ces occupations pacifiques. Ils vont encore^, de temps à autre, 
razzier en Tripolitaine les Nouaïls et les Touareg qui leur 
rendent la pareille et cpii viennent enlever dans leurs douars les 
troupeaux et les bêtes de somme... C'est là-bas, au fond des 
steppes brûlants, le struggle for life, — la lutte pour la vie, — 
dans toute la brutalité sanglante, dans toute la sauvagerie des 
époques primordiales. 

Bien qu'un peu mélangés de Nègres et d'Arabes, bien que, — 
sauf l'observation de certains kanouns, de certaines lois particu- 
lières, — ils vivent à la manière des musulmans dont ils ont 
accepté la religion, les Troglodytes descendent directement des 
hommes qui habitaient leur pays avant la conquête romaine; ils 
viennent de ces Gétules qui, croisés plus tard avec d'autres 
races antiques, ont, ailleurs, donné naissance aux Numides. Leur 
teint presque noir, leur crâne allonge, leur front bas, leur nez 
légèrement relevé, leurs lèvres épaisses et leur menton fuyant 
semblent perpétuer de nos jours le type des Troglodytes contem- 
porains de la pierre éclatée. On retrouve enfin dans leur idiome 
des traces d'une langue spéciale, — de celte langue qu'Hérodote 
comparai! au sifflement des oiseaux. 

De Ksar-Douiret la vue se perd dans les profondeurs d'un 
immense paysage donl les détails se fondent en un océan de 



GABÈS ET LES TROGLODYTES. 



:r, 



soleil. Au nord, se succèdent des montagnes sèches; à L'est, se 

hérissent les mornes rocailleux que couronnent les ksour • à 
l'ouest, des collines ravinées descendent vers le Bled-Dahar, — 
la plaine de sable qui, déserte, dort jusqu'à l'horizon; au sud, 




[> o i : i n e T : M u SI Cl K N s . 



enfin, déferlent, inanimés, d'autres monticules et d'autres vallées 
où ne pousse pas une herbe... Et, au loin, à quatre-vingt kilomè- 
tres disent les uns. à cent vingt soutiennent les autres, se déve- 
loppe, — occupée par les tribus belliqueuses et pillardes des 
Oughermas tunisiens et des Nouaïls tripolitains, — la frontière 
indécise qui sépare les États du bey des possessions africaines 

de la Sublime-Porte. 

13 



IV 

S FAX ET MEIID1A 

EN MER. — SFAX. PÈCHE DES ÉPONGES. — POULPES. MAREE. 

STRADA REALE. BAB-EL-DI VAN. — CAFES. — RUES. — CIMETIÈRE. 

— CITERNES. — KERKENNAH. — PÊCHERIES. — MEHDIA. — TISSE- 
RANDS. PRISON. BORD.J. PRISE DE MEHDIA ET DE KAI- 

ROUAN. — SIDI-DJABEUR. 

- Roh' bel a' fia ou Allah yousselek a la khe'tr ! Pars avec la 
paix et que Dieu te fasse arriver avec le bien! 

Pousse!... Kt la côte de Gabès disparaît à l'ouest. C'est le soir; 
nous sommes au large... Le soleil descend clans \\\\ ciel qui res- 
plendit comme une tente de drap d'or. 11 grossit et, sans peine, 
l'œil supporte la rougeur de braise de son éclat qui s'éteint... 
Il se déforme, il s'allonge comme un ballon dont la queue plonge- 
rait dans la mer. Il baisse toujours; il a, maintenant, l'air d'une 
porte mauresque ouverte sur un Alhambra de flammes, d'une 
porte dont peu à peu, les jambages se submergent... Son arceau 
s'arrondit encore un instant sur l'horizon où il ne met plus que 
comme la bouche d'une fournaise, puis tout sombre dans les Ilots 
(jiii passent rapidement du rouge au violet, du violet au bleu, du 
bleu au noir... Les étoiles scintillent déjà et, sur le calme de la 
mer phosphorescente, le navire qui nous emporte trace un sillage 
lumineux. A l'est monte la lune Pauvre Phœbé! Elle pour- 
suivait Phœbusl Trop lard!... 11 a disparu, quand elle arrive; il 
a, sur su ji alcôve, tiré les courtines mouvantes des vagues et sa 



SFAX ET MEHDIA. 9!) 

grosse face rondo grimace un désappointement pleurnicheur... 
Et cela fait sourire les constellations dont les mille petits yeux 
d'éscarboucles pétillent de malice. 

Comme de sombres récifs les îles Surkennis passent au large... 

Un voyage de six heures à travers les ondes assoupies de la 
Petite Syrte et nous stoppons, au milieu de la nuit. La tempéra- 
ture a été torride pendant cette traversée. Le thermomètre mar- 
quait b'9 dans la chambre de chauffe! Malheureux mécaniciens ! 
Chauffeurs infortunés !.. . Demi-nus, — avec les pelles rougies, 
avec les ringards incandescents, — ils alimentaient pourtant le 
monstre de fer et d'acier dont les gueules infernales grondaient 
dans les flancs du paquebot. Fondus de sueurs, brisés de fatigue, 
ils se reposent, ils dorment, maintenant que le bâtiment dort 
lui-même sur les eaux noires et tranquilles... Pourquoi né pas 
faire comme eux, en attendant le jour ? Impossible! Les cabines 
sont inhabitables; on s'y asphyxie; aucun souffle n'y pénètre par 
les portes ni par les hublots ouverts comme des gueules de pois- 
sons échoués sur la plage... Et on va, sur le pont, attendre le lever 
de l'aurore, en conversations somnolentes avec des silhouettes 
d'interlocuteurs dont le cigare pique les ténèbres d'une pointe 
de feu. 

La solitude de la mer s'élargit enfin ; fraîche et radieuse l'aube 
se colore... Le soleil fuit toujours la lune qui, dépitée, s'était 
décidée à l'aller rejoindre dans son humide demeure et il reparaît 
dans un ciel de lapis-lazuli, sur une mer de turquoise. Alourdie 
de sommeil, la houle ondule mollement, sans déchirures et, sur 
les hanches noires du navire, ses reflets miroitent lentement en 
moire de lumière. 

Entre le bleu du ciel et le bleu de la mer, entre des mame- 
lons de sable qui rougissent aux premiers baisers du jour, 
s'étendent, — comme une ville sous une housse blanche, — 
des remparts qu'on dirait bâtis de la veille, des maisons qui 
semblent avoir les pieds dans les vagues, des tours, des cré- 
neaux, des dômes roses que surmonte le croissant... C'est St'ax, 
— le Sfakès des Arabes, — avec ses 40 000 indigènes. 



100 DE TRIPOLI A TUNIS. 

Vers te sud, jaune et désert, court un rivage très plat que ter- 
mine un cap dont les arbres renversent dans des eaux invisibles 
leur spectre lumineux; vers le nord, se déroule un autre rivage 
avec des campagnes, de petits loris, de petites tours carrées, — 
miradores d'où les jardiniers veillent sur leurs cultures — avec 
des palmiers et des maisons blanches... Toujours des palmiers et 
toujours des maisons blanches!... Un chameau sous un palmier 
près d'une maison blanche, c'est toute la Tunisie. Et, — coupée par- 
le marabout de Sidi-Mansour où, chaque année, les Nègres de 
Sfax cidèlirent des fêtes extravagantes, — la file des arbres suit 
longtemps la côte, pâlit, s'amincit, se perd à l'horizon. 

Débarque... ou, plutôt, embarque pour la terrre!... Dans la 
lumière liquide, de la rade, passent, leurs voiles ouvertes à une 
brise insensible, les karebs qui convoient nos passagers de pont. 
Et ilslouvoienl à travers les sakolèves, à l'étambot pointu et à la 
grande étrave ; à travers les bovos italiens au mât incliné sur 
l'avant, à la toile serrée sur leurs longues antennes; à travers les 
laudes spéciales aux pêcheurs de Sfax et des îles voisines; à 
travers les sconnas arabes, trop petites pour que leur corne de 
goélettes ait le droit de battre pavillon; à travers les chitiah au 
grand mât barré de vergues comme celui d'un brick, à l'artimon 
gréé comme le mât d'une tartane. 

Toutes ces barques se livrent, en temps et lieu, à la pèche des 
éponges. Sfax exporte, par an, pour un million de francs de ces 
zoophytes. 

Les éponges recueillies sur ce point des côtes sont cependant 
moins estimées que les Kerkenni, moins que les Djerbi, — que 
celles des K eike uiia h ou de Djerbali. — moins surtout que celles 
de Zarzis que leur finesse prédestine aux toilettes les plus cha- 
touilleuses. 

Gomme celle du corail à la Calle, la récolte de ce produit sous- 
marin se fait ici d'une façon déplorablemenl imprévoyante... ( )n at- 
tache, à une forte amarre, un filel dispose en une poche dont l'orifice 
est maintenu béant par un Lourd demi-cerceau de fer : c'est le 
gangava. < m jette cet engin à la mer. — on le manille, et, à 



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102 DE TRIPOLI A TUNIS. 

force de rames, on le remorque sur le fond qu'il drague bruta- 
lement. Et, pour en emplir son ventre conique, sa gloutonnerie 
ravageuse en arrache toutes les éponges qu'il rencontre, les 
bonnes et les mauvaises, les grosses et les petites, les vieilles 
qui seront inutiles et celles qui étaient l'espoir des campagnes 
futures. Plus sages, mieux avisés, quelques pêcheurs les prennent 
simplement à la fuuane, — au trident. Ainsi que les chercheurs 
d'oursins sur les côtes de Provence, ces derniers facilitaient 
autrefois leur travail en aspergeant la mer avec de l'huile... 
Phénomène qui, — de tout temps connu des marins, — étonna 
si Fortement naguère notre science officielle, ce liquide placide a 
la propriété conciliante de calmer, pour un instant, le clapotis 
des lames, comme il apaiserait le remue-ménage d'une tempête, 
si on le projetait en assez grande quantité. Et les pécheurs 
scrutaient le fond à travers les gouttes d'huile qui, sur la mer 
artificiellement aplanie, s'étalaient en larges plaques; ils interro- 
geaient les roches, ils choisissaient leurs prises. Un Français a 
eu l'idée ingénieuse et économique de remplacer ce procédé, 
encore assez coûteux, par l'usage d'un appareil des plus simples. 
C'est le specchio, le bouquiérê, cylindre de bois fermé par une 
vitre, baquet à fond de verre. Il suffit, pour voir dans l'eau sans 
être gêné par ses rides, de faire flotter cette machine le long de 
la barque et de regarder à travers sa glace... D'autres pêcheurs, 
enfin, vont prendre leurs éponges, comme de hardis plongeurs 
vont chercher les perles au fond de l'océan Indien. 

Quand elles ne s'adonnent pas à cette cueillette aquatique, les 
sa/iolèves attachent en palangre, — en chapelet à une longue 
corde d'alfa, — deux cents ou trois cents pots de terre rouge, légè- 
rement étranglés au-dessous de leur orifice mais, sauf ce détail, 
en tout pareils à des œufs d'autruche qu'on aurait mangés à la 
coque. Elles immergent, comme un câble télégraphique, cet 
appareil primitif mais rusé et elles le laissent au fond, sous la 
garde de deux flotteurs de liège qui, empanachés d'arroche ou 
<le myrte, en marquent les deux bouts. 

Les poulpes fourmillent dans ces parages et sont quelquefois 



SI \\ ET MEHDIA. 103 

très embarrassés pour y trouver un logement. Leurs explo- 
rations vagabondes découvrent bientôt les trous de ces poteries 
captieuses. Ils y plongent le regard scrutateur de leurs gros 
yeux humains, ils y introduisent et y promènent leurs tentacules 
tentés, trouvent le local confortable et, finalement, y entrent 
61 s'y installent comme chez eux. 

Le lendemain, enchantés de leur nouvelle demeure, ils s'y 
pelotonnent en sybarites; ils songent à contracter un bail indé- 
finiment renouvelable... Qu'est ceci? Leur maison se soulève! 
Elle monte, elle sort de l'eau, elle tombe dans une barque où 
l'ont précédée des maisons pareilles, où d'autres la suivent... 
Les pêcheurs baient leurs palangres !... Les poulpes délogent; 
ils protestent contre cette trahison. Les yeux leur sortent litté- 
ralement de la tète; la rage gonfle leur cœur de céphalopodes ; de 
leurs huit pattes à ventouses qui se nouent, se dénouent et cinglent 
l'air comme les fouets des Euménides, ils gesticulent à tort el a 
travers... Colère vaine! Indignation superflue! Lu mousse leur 
retourne le capuchon, leur met la tète à l'envers et, vaincus, 
aplatis, ils tombent en masses flasques et inertes... Adieu, les 
grands fonds aux transparences glauques ! Adieu. 1rs sables 
blancs où glissent les cypris ! Adieu, les petits palais de lumière 
bleue et d'algue verte au flanc moussu des roches marines!... 

On les suspend à des cordages, ils se recoquillent au soleil 
et, quelques jours après, ils ne sont plus que d'informes pelotes 
de rognures de cuir, que des paquets coriaces de bitord gou- 
dronné... Ils partent alors pour le Levant où, comme nous 
faisons du stock-fish, on les soumet à des macérations prolongées 
qui les ramollissent jusqu'à la consistance du caoutchouc, — 
ce dont s'accommodent les estomacs robustes des Hellènes, 
grands amateurs de ce plat de carême qui, plus que tout 
autre, mérite le nom de plat de résistance. Sfax expédie an- 
nuellement jusqu'à 4° °°o francs de pieuvres ainsi momifiées. 

Une demi-heure de canotage à la voile... La côte s'avance, avec 
ses chantiers de construction, avec les débris de la Toprana, - — 
de cette batterie rasante que, en 1 88 1 , nos marins enlevèrent en 
un tour de main. 



104 



DE Tlill'OLl A TUNIS. 



La cime des plantes marines émerge des flots tout pailletés 
d'argent ; de petites vagues s'y déchirent et y écument avec des 
frissons qui, de loin, nous faisaient croire à des flottilles innom- 
brables de nous ne savions quels oiseaux aquatiques. La plage 
est à sec!... Poules et chèvres, ânes et chameaux errent sur 
l'algue humide, jonchée d'épongés dédaignées, ou pataugent 




i F A X : UN C SI M F. I; C * \ T N T * Fi 1. t . 



dans des flaques, au milieu des bateaux couchés sur le liane, au 
milieu des barques que soutiennent des épontilles... La marée se 
l'ail, en effet, sentir dans ce recoin «le la Méditerranée comme sur 
les cotes de l'Atlantique et y atteint jusqu'à une amplitude de 
deux mètres... Nous accostons au momenl du jusant. 

Au delà du quai encombré de ballots, de Bédouins, de droma- 
daires, s'ensable, irrégulière et ouverte par les deux bouts, une 
place que bordent, au nord et au sud, des baraques, des bâtisses 
demeurées franchemenl arabes, des maisons qui, — bossuées de 



S FAX ET M KHI MA. 



lu.-. 



moucharabys vitres et peints de vert ou de blanc, — ont cepen- 
dant percé des fenêtres à travers leurs murailles et ont revêtu 
ainsi une apparence semi-européenne. 

Plus grande que ses voisines, l'une cle celles-ci a orné sa 
façade d'une galerie qui découpe ses arcades à la hauteur du 
premier étage : c'est le cercle où se réunissent les officiers de 
imlic corps d'occupation. Des spahis astiquent des harnais rouges 
ou montent la garde devant la porte d'une autre : c'est le loge- 
ment du commandant de nos troupes. 







I \ 1 l'OUÏ F. DE JAHD1N . 



Une large rue que. nous ne savons pourquoi, on appelle encore 
t\ui\ nom italien, — la strada renie, — part de cette place et 
aboutit aux remparts qui entourenl seulement la ville arabe. C'est 
la grande artère du r'bat, — du quartier franc. 

Près de là s'élèvent une petite église catholique, un couvent 
de religieuses et cette maison de Saint-Joseph de la Rédemption 
dont, modestes mais précieux auxiliaires de notre armée, les 
saintes et courageuses filles, — venues de la Capelette. prés de 
Marseille, — nous ont, de bien longtemps, précédés en Tunisie. 
Elles ont ouvert ici, comme sur d'autres points de la cote, une 
école qui a rendu et qui rend encore d'inappréciables services 

14 



100 DE TRIPOLI A TUNIS. 

à la population chrétienne et même à la population israélite. 

Point de départ de ruelles pavoisées, comme celles de Santa 
Lucia, de linges et de haillons de toutes couleurs, cette rue 
est peuplée de cales italiens, d'hôtelleries soi-disant françaises, 
de buvettes d'une nationalité mal définie, de bazars juifs que 
surmontent des enseignes grecques et où, vendus seulement au 
triple de leur valeur, s'entassent les produits les plus divers de 
l'industrie européenne. 

Une pittoresque animation y règne du matin au soir, sauf à 
l'heure inviolable de la sieste. 

— Barra ! Darek! Darek ! Gare ! Gare ! 

Et, tiraillés, battus, bousculés les chameaux nourris aux tour- 
teaux de marc d'olives, — les plus forts de Tunisie, — -y naviguent 
à travers une foule bariolée et glapissante d'Arabes, de Francs 
et de Juifs... Leur tête, leurs aines, leurs aisselles sont souvent 
horriblement maculées d'une couche de goudron qui doit leur 
faire une armure contre l'aiguillon des œstres; leurs flancs sont 
labourés d'arabesques cicatricielles. Quand leur maître a besoin 
de s'en faire un bout de corde, il leur coupe, n'importe où, une 
touffe de poils et leur pelage est largement moucheté de vides 
qui y font comme des plaques de gale. 

Avec la gravité burlesque de masques qui se prendraient au 
sérieux, des hommes de la campagne, la matraque à la main, y 
promènent de longues chemises trouées comme des drapeaux au 
retour de la bataille, des burnous héréditaires et dont les coins 
noués ensemble sont relevés par un mouchoir de couleur passé 
dans la ceinture, de prodigieux couvre-chefs qui ballottent sur leur 
dos. Véritables enseignes de chapeliers que ces coiffures exorbi- 
tantes, avec leur énorme calotte cylindrique, avec leurs vastes 
ailes soutenues par des balancines et doublées d'étoffe rouge ou 
d'appliques de drap ou de cuir ! 

— ■ Al barbouch! Al barbouch ! crie, à pleine gorge, un mar- 
chand d'escargots qui aiguillonne jusqu'au sang une bourrique 
pelée. 

Pourquoi les naseaux de ce quadrupède sont-ils ouverts sur 
toute leur longueur ? Pour empêcher le pauvre rossignol d'Arcadie 



SFAX ET MEHDIA. 1U7 

de chanter ses joies et ses amours '.' Il n'en braie pas moins. Pour 
faciliter sa respiration? Peut-être. L'Arabe a, d'ailleurs, pour les 
animaux, la cruauté facile et comme inconsciente des enfants. 
Les baudets à narines et à oreilles fendues, les moulons à queue 
coupée, les chats et les chiens essorillés pullulent autour de lui. 
Et si on lui demande pourquoi il a détérioré ainsi ces créatures 
domestiques : 

— Nous souffrons bien, nous! répond-il. Tu veux qu'elles 
soient plus heureuses que leurs maîtres ? 

Arrivés du désert, des bandits inoffensifs portent en bandou- 
lière un long et mince fusil dont la crosse maigre est raccommodée 
avec de la ficelle, au cou un vieux sabre dont la poignée et le 
fourreau de bois sont fourrés de chiffons, à la ceinture un pistolet 
rouillé et un poignard en faucille, — tout un fourniment de bachi- 
bouzouk. 

Des Maures en djoubba rouge, rayée de jaune, bordée et brodée 
de soie améthyste ouémeraude, lèvent fièrement leur front bombé 
sur lequel s'évase largement un turban à la couleur du prophète... 
Portée par des muphtis ou par de vulgaires marchands, par d'hum- 
bles portefaix ou par d'orgueilleux fonctionnaires, la coiffure verte 
foisonne par ici. Tous les Sfakiotes sont donc des chorfa, — des 
descendants de Mahomet? Allah, non! Mais le pèlerinage de la 
Mecque confère aux Jiadjis, — à ceux qui l'ont accompli. — le 
droit d'arborer cette distinction et de la transmettre à leurs héri- 
tiers... Les croyants de Sfax font, paraît-il, volontiers ce pieux et 
cholérique voyage. 

— El ma ! El ma ! A l'eau ! A l'eau ! hurlent les guerbadjis, — 
les Auvergnats du cru. 

Et, affublés de leur carapace de cuir, ils s'en vont tout en avant, 
poussés parle poids des deux grandes amphores dont sont char- 
gées leurs omoplates ou ployant sous le faix d'outrés qui, la panse 
fluctuante et les poils ruisselants, ressemblent à des bêtes 
noyées. 

Et dans ce monde, en même temps solennel et drolatique, magis- 
tral et bouffon, courent, comme des rats dégoûts, des chacheras 
— des gamins, — jolis comme des tilles. Emmêlé dans les lils 



ION 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



bleus du gland de leur chachia, - de leur calotte rouge, 
- un sachet de cuir contient un verset du Koran ; une che- 
mise aux larges manches couvre leur buste ; un pantalon blanc 
Hotte, sous leur ceinture écarlate, avec l'ampleur d'une jupe de 
femme... 



Lastrada reale est, au bout, comme fermée par le rempart qui 
découpe ses créneaux sur le ciel et que, flanquée de tours, traverse 
Bab-el-Divan, — la porte du Divan. C'est par cette entrée, — la porte 
des concombres, des sfakous renommés auxquels la ville doit son 
nom, — que le quartier franc communique avec le quartier arabe. 




SFAX: LES REMPARTS. 

Un boucher étale à sa gauche les quartiers de mouton qui 
tachent en rose la blancheur des murailles; une tente dont les 
haillons lumineux planent sur toute la largeur d'une rue transver- 
sale, ombrage, à sa droite, le café le plus pittoresque du monde 
musulman. 

Des cavités pratiquées tranquillement dans le rempart servent 
d'armoires aux ustensiles du kawadji, — du cafetier. Plaqué de 
briques bleues e1 blanches, un fourneau fume en plein vent. 

l'n garçon indolent l'ait tourner la manivelle du moulin cylin- 
drique qu'il tient entre ses genoux ; l'oreille fleurie de tubéreuses, 
un autre met dans de petites cafetières à long manche àvw\ 
cuillerées de café et deux cuillerées de sucre, j verse «le l'eau 
bouillante et, un instant, fait écumer au feu ; un troisième enlin, 
les paupières légèrement brillantées d'antimoine, vient uoncha- 



SFAX ET MEIIIHA. 



il 11) 



Iamment offrir de la braise aux cigarettes ou verser le contenu 
des cafetières dans les tasses tic faïence bariolée... Et, quand 
le mare s'est précipité au fond de son liquide bourbeux, les con- 
sommateurs le dégustent lentement. Des musiciens s'alignent sur 
les tapis coloriés d'une petite estrade. De leur phrase mélodique, 
monotone comme le chant d'un oiseau nocturne, le violon et la 
darbouka bercent la somnolence 
des buveurs et, les jambes croi- 
sées, accroupis sur les bancs qui 
se rangent dans la rue comme dans 
une église, ils s'assoupissent dans 
les éblouissements de la lumière 
diffuse, dans le bourdonnement 
continu des mouilles On leur 
passe sous le nez de petits plats 
de cuivre où fument des pastilles 
du sérail et, silencieux, engourdis, 
ils s'endorment en rêvant du passé. 
de l'avenir... de rien du tout. 

La porte des sfakous est double, 
comme toutes les portes de villes 
fortifiées. Chez nous, pratiquées 
aux deux bouts d'une sorte de cou- 
loir, les deux ouvertures se cor- 
respondent; en Tunisie, elles sont 
perpendiculaires l'une à l'autre. 
L'ouverture extérieure donne sur 

une petite cour ménagée dans un bastion; l'intérieure est prati- 
quée dans l'une des parois latérales de cette salle des pas perdus... 

Des ferblantiers et des parfumeurs ont élu domicile sous les 
voûtes de celle-ci ; un cafetier s'y tapit dans une lanière, étend ses 
nattes d'alfa sur le pavé et paie des musiciens qui, pour arrêter 
les passants, exécutent une sorte d'air mécanique. Seul, secouant 
ses longues oreilles, un âne atlachédans leur voisinage les écoute 
malgré' lui. 
I ,es murs aveuglants d'une petite mosquée grossièrement bâtie, 




110 DE TRIPOLI A TUNIS. 

naïvement ornée de colonnettes peintes, se lèvent (lésant nous. 
Nous sommes dans la ville arabe. 

Des ruelles étroites; des maisons basses, retentissantes du gla- 
pissement de femmes invisibles; de petites portes vertes, décou- 
pées en fer à cheval, encadrées d'arabescpies de pierre, bardées 
de clous à grosse tête, précédées parfois d'une dépression de ter- 
rain qui indique, — aujourd'hui affaissée sur son corps disparu, 
— la place où fut enterré un des anciens maîtres du logis; îles 
lucarnes solidement grillées; des minarets aux angles empâtes, 
arrondis parle temps, semblant avoir été bâtis avec des mottes de 
terre qu'on aurait blanchies à la chaux; des murailles sur les- 
quelles, solidiliées, des stalactites de plâtre pleurent comme des 
larmes de cire sur une bougie; des murs ébréchés et montrant 
les caisses vides qui y jouent le rôle de pierres de taille; des 
voûtes qui, à demi effondrées, avaient été construites avec de 
petits pots de terre employés comme les Romains employaient 
quelquefois les amphores, comme nous employons nous-mêmes 
les briques creuses... Tel est, à première vue, l'aspect de cette 
ville. 

Et des rues inclinées, glissantes, sinueuses, serpentent là dedans 
pleines de grognements de chameaux; pleines d'hommes assis 
dans des niches, comme des santons de pierre ; pleines de joueurs 
de dames étendus sur des paillassons étalés au pied des murs. Tour 
a tour, elles passent sous des planchers ténébreux, sous des arca- 
des transversales, sous des tentes éplorées, sous les rayons pesants 
d'un soleil implacable. Des boyaux s'embrouillent à travers les 
maisons, bouchés par un dromadaire accroupi ou par un âne chargé 
de deux couffes de figues; des impasses s'y enchevêtrent où ne 
s'ouvre pas une porte et que ferment, au bout, de petits magasins 
au-dessus desquels se superposent, en gradins, des terrasses et 
des murs blancs. 

Des hommes demi-nus, des vieilles dépenaillées, des Négresses 
plantureuses el criardes assiègent des fours enfumés; des éta- 
gères, des petits bancs à jour, des lits aux colonnettes tordues, 
des coffres sculptes, peints, ruisselants de dorure s'amoncellenl 
dan- de- boutiques papillotantes; une foule bruyante grouille 



SFAX ET M EH MA. 111 

dans les souks; "plus doux qu'en Algérie, quelques Aïssaoua crienl 
èl se démènent sans conviction dans un marabout devant lequel 
leurs coreligionnaires passent indifférents; par leurs portes lar- 
gement ouvertes, des mosquées laissent, entre leurs colonnes, la 
vue planer sur les rangs serrés de deux mille turbans rouges. 
blancs ou verts. Là s'agenouillent les deux mille marchands qui, 
à l'heure de la prière, ferment leurs magasins et viennent écouter 
et marmotter des versets du kitab. 

Le long des remparts démantelés, — ■ restes de murs dont a 
soigneusement blanchi le tour des trous, des brèches et des fentes, 
— des couloirs étranglés et poudreux se glissent dans la chaleur 
et le silence. 

La gorge ridée, de vieilles femmes, à la peau de parchemin jauni. 
s'y affaissent sur de petites portes et tendent aux passants une main 
sèche et osseuse ; des bijoux sauvages y brillent sur des bras nus. 
teintés de ces reflets d'or mat que prennent au soleil les marbres 
des ruines; des matrones dont les formes opulentes ballonnent 
la draperie serrée sur leurs larges hanches y circulent, hardies et 
parlant très haut; repliées dans un étroit corridor, les pieds contre 
une muraille, la tête contre l'autre, déjeunes filles y sont couchées 
au travers de leurs portes et, bêtes humaines, regardent immo- 
biles et muettes... 

Nulle expression dans la placidité ovine de leur physionomie ; 
nulle vie dans les traits figés de leur figure dure et impassible ! 
Une lourde et rude chevelure d'un noir bleuâtre encadre leur 
visage violemment enluminé, visage qu'aucun de nos peintres n'a 
su ou n'a voulu reproduire. Tous semblent avoir reculé devant 
la réalité. Ils n'ont représenté qu'une femme arabe toute de con- 
vention, créée d'après les modèles de la rue Monge ou de Mont- 
martre. La coquetterie barbare, la beauté déconcertante et cepen- 
dant réelle de ces êtres d'une autre race nous étonne plus qu'elle 
ne nous attire. Elle s'éloigne trop des types adoptés par notre 
esthétique. 

Aucun artiste n'a eu le courage réaliste de nous montrer ces 
mains aux ongles maculés de henné, aux doigts qui semblent avoir 



11-2 



DE THIPOLI A TUNIS. 



été trempés dans l'encre, à la paume couleur de brique, au dos 
couvert par l'épingle d'ivoire d'hiéroglyphes si sériés qu'ils font 
comme des mitaines bleuâtres. Aucun n'a peint l'étrangeté de ces 
pieds teints de noir, de ces sourcils qui se rejoignent. Aucun n'a 
donné dans toute leur vérité brutale ces tatouages qui ceignent le 
Iront d'un mince diadème indélébile, cette croix ou cette étoile 
qui bleuissent au-dessus de l'espace intersourcilière, ces petites 
rosaces ou ces croix grecques en abîme dans le champ mordoré 
des joues, ces lignes qui partent du milieu de la lèvre inférieure 
pour s'étaler eu éventail surla saillie du menton. Aucun n'a rendu 











UN CIMETIERE A01EE. 



l'éclat fixe ël sauvage de ces grands yeux qui, rehaussés d'alqui- 
foux, tiennent la moitié de la l'ace et dont le regard tantôl étin- 
celle, tantôt, profond et vague, semble noyé dans les vapeurs 
(\\\n rêve. 

Ce que nous disons de la figure peut se dire des palmiers, des 
villages, du ciel, de la terre, de toute la nature africaine. L'Algé- 
rie seule a été étudiée, jusqu'à présent, mais aucun paysagiste 
n'a produit autre chose qu'une Algérie fictive, imaginaire. La 
Tunisie sera-t-elle mieux comprise.' Bien raies sont encore 
ceux qui en <>nt exploré le champ pourtant si vaste, qui onl sondé 
sa mine inépuisable >\<- couleur et de lumière!... Il est si facile 
de photographier sans cesse les arbres de Fontainebleau, si 







S $ £ 



H '« DE TRIPOLI A TUNIS. 

commode de tirer de perpétuelles éditions des paysages prosaï- 
ques de Barbizon ou de Marlotte! 

Autour de la ville, — côtoyant les remparts que, rondes ou 
carrées, des tours flanquent de cinquante en cinquante mètres, 
— court un chemin dont le sable durci est à peu prés praticable 
aux voitures. 

Par là. dans la terre aride, s'étend un vaste cimetière qui 
fourmille de lombes. Simples bâtis blanchissants que des maçons 
paresseux construisirent avec un pétiole de palme en guise de 
truelle, ces sépulcres ne sont qu'une sorte de cercueil en 
maçonnerie, ouvert d'une fente longitudinale dans laquelle 
végètent quelques plantes sauvages. Un trou y est creusé qui se 
remplit lorsque, comme des gouttes de sueur, tombent quelques 
larmes de pluie et les oiseaux du ciel viennent alors y boire. 
Courbe sur sa tranche extérieure, une pierre, pareille au segment 
triangulaire d'une petite meule, est ordinairement placée de 
champ sur la tête de ces monuments d'une modestie extrême... 
On ne détruit jamais les tombeaux, le nombre s'en accroîl 
chaque jour et ils finissent par s'étendre en immenses champs de 
pierres à travers lesquels chacun circule avec la même tranquillité 
qu'à travers des champs de ruines centenaires. 

C'est au pied de ces remparts qu£, en juillet 1881, nos troupes 
rencontrèrent et défirent les Xïehedbas, les Metellits, les Zlass el 
les Souassi soulevés par les Turcs el conduits par Ali-ben- 
Kkalifa. Les vaincus s'enfuirent vers la Tripolitaine ou nous 
axons déjà rencontré quelques-uns de ceux qui y sont encore. 

Au nord des remparts, — au delà des vastes espaces de sable 
blanc où, dit-on, se pressaienl autrefois les arbres d'une forêt 
que brûlèrent les Vandales, — s'affaissent el flambent dans la 

lumière des gourbis de palmes, des dénies de marabouts, des 

dattiers, des amas de murailles qui forment des villages. 

De temps a autre, passent des chameaux, des cavaliers, des 
paysans qui sortent par Bab-el-Djebli, — la porte des champs, 
— opposée a Bab-el-Divan par laquelle nous sommes entres en 
ville. Le poignard à La ceinture, le fusil sur l'épaule, des proprié- 



S FAX ET MKIIIWA. lia 

taires vont, à cheval, garder contre les chacals, les maraudeurs 
et les nomades, les jardins où, entre <\<'^. haies de cactus, ils 
récollent leurs dalles, leurs pêches, leur raisin, leurs amandes, 
leurs pistaches et ces figues dont l'alcool mélangé à de l'essence 
d'anis constitue une sorte de ra/ci analogue à celui du Levant. 

Hus loin se creusent les citernes de la Nasria. Elles occupent 
un enclos de deux hectares dont le sol, — revêtu, comme une 
terrasse, d'une maçonnerie imperméable, — est percé de cinq ou 
six cents ouvertures, bouches de petits réservoirs souterrains 
qui peinent contenir, chacun, (h' quinze mille à vingt mille litres 
d'eau. Là s'emmagasinent les pluies... quand il en tombe. 

Si nombreux que soient ces trous prévoyants, ils ne peuvent 
cependanl faire lace aux besoins de la ville et un Maure généreux 
a, de ses deniers, fait établir les Fesguias, a l'ouest. ( m appelle 
ainsi une petite vallée dont on a bouché les fissures, dont on a, 
en partie, maçonné les parois. Des barrages successifs la divisent 
en réservoirs dans lesquels le liquide qui s'y recueille laisse dé- 
poser son limon. Elle constitue ainsi de véritables citernes à 
demi naturelles. 

Dans de grossières et lourdes barques, des Bédouins arrivent, 
en même temps que nous, à bord du paquebot qui va nous 
emporter. Ils ont en sautoir, dans une fonte de cuir rouge, des 
poignards et de grands pistolets a la longue crosse courbe. Ils 
résistent, mais, prudemment, on les désarme au moment où ils 
liassent la coupée. Cet arsenal ne leur sera rendu qu'à l'arrivée... 
Le choix d'une lionne place dans quelque coin du navire, le 
partage d'une tranche île pastèque pourraient, sans cette précau- 
tion, amener des rixes sanguinaires. Des femmes les accom- 
pagnent. Les jeunes promènent autour d'elles de grands regards 
effarés et se serrent comme des brebis à l'approche d'un danger 
inconnu; déjà exténuées de mal de mer, les vieilles vacillent en 
touchant le pont et s'assoient où elles tombent, comme si, 
flageolantes, leurs jambes se dérobaient sous elles. En riant, 
les malelols les poussent ou les portent ailleurs, — ballots inertes 



116 DE TRIPOLI A TUNIS. 

mais plaintifs, — et, hommes, femmes, enfants, se tassent vers le 
beaupré avec leur précieux semdouk, — ce coffre de bois peint 
ipii est leur inséparable compagnon de route, — avec leurs 
couffins de provisions excentriques, leurs alcarazas humides, 
leurs pots de miel, leurs marmites de couscous, leurs melons, 
leurs lambeaux de rôti de suite étales sur des nattes d'alfa, sur 
des tapis usés. Et comme un amas de chiffons qu'on aurait balayés 
dans un coin, ils se pressent en un tas de guenilles blanchâtres 
dans lesquelles vivent et se meuvent des figures noires, des yeux 
étincelants, des dents de chat sauvage, des mains tatouées, des 
tètes dont un voile qui glisse découvre les sequins d'or et les 
foulards voyants. 

— La pauvre jolie petite fille ! dit un passager français. 

Et il caresse la joue brune, veloutée comme une pêche, d'une 
enfant qui lève sur lui ses beaux yeux de gazelle étonnée. 

— Khramsa! gronde la mère qui dirige vers lui ses doigts 
réunis en faisceau. Khramsa! Cinq! répète-t-elle pour écarter 
Vain, — le mauvais œil, — que le roumi a jeté à sa progéniture. 

Songez donc! 11 suffit de regarder un petit Arabe pour lui 
porter malheur. 

Où vont ces voyageurs sauvages? Seconder les Khrammès, ces 
agriculteurs sédentaires qui se louent aux propriétaires du sol et 
qui touchent, comme salaire de leur travail, le cinquième de la 
récolte dont, depuis l'ensemencement, ils sont tenus de suivre 
toutes les phases. Us vont moissonner dans les campagnes du 
nord, comme, en hiver, ils iront collaborer à la cueillette des 
olives. 

Felouques et mahonnes balancent pesamment leurs antennes 
quigémissent, elles se poussent, se heurtent, roulenl el tanguent le 
long du bord. Elles hissent leurs derniers ballots; les m oui' el 
flouka, -- les patrons, ■ — s'agitent et crient... Embarque! 
Embarque ! 

La nuit s'approche... Au nord bleuissent, el-Cherghi et el- 
Rharbi, les deux îles Kerkennah, — les Carcàni, comme les 
appellent les marins de Marseille. 



SFAX ET MEHDIA. 



117 



Les alcyons tournoient autour de leurs palmiers qui semblent 
pousser dans les vagues. Occupé par des pêcheries, le chenal qui 
les sépare de la terre ferme est impraticable aux navires et nous 
les doublons pour remonter leur côte orientale, pour suivre une 
route tracée par des bouées qui, semblables à de gigantesques 
bouteilles, balancent sur les flots leur goulot noir et rouge. 

Montées par des matelots par des pécheurs funèbres dans leur 




LES K E T. K E N \ A H : IN PECHEUR. 



caban à capuchon ou dans leur chemise de drap noir galonnée 
de blanc, des loudes et des balancelles remorquent des 
chapelets de barques. Elles pèchent... Et, du haut de leur tillac, 
les patrons inquiets surveillent le large d'où, pour fondre sur 
eux, accourent trop souvent, comme des oiseaux de proie, les 
Grecs et les Siciliens qui les pillent à coups de fusil. 

Près de la côte, des lignes noirâtres décrivent, à fleur d'eau, 
des sinuosités arrondies ou anguleuses. Ce sont des canards et 
des hasors. 

Très usités en Provence, les canards sont, disposés en rond, 



,lls DE TKII'OLl A TUNIS. 

des filets flottants sur lesquels tombent et se prennent les mulets 
(|iii bondissent pour franchir le cercle infernal dans lequel on les 
a enfermés. 

Les luisitrs sont des claies de palmes fichées dans les hauts 
fonds et disposées en cher/ias, — en palissades compliquées, — 
dans lesquelles on pousse les poissons comme dans les 
madragues. 

Ainsi que les Djerbiens, les Kerkenniens s'enrichissaient jadis 
en recueillant dans leurs récifs les murex dont on tirait la pourpre... 
La chimie et les révolutions ont, depuis longtemps, ruiné celle 
industrie royale. 

Ni eau, ni terre, le sol plat de ces îles, qui servirent de refuge 
a Annibal et a Marins, est ymc vaste mosaïque de petites oasi>. 
d'étangs aux bords dénudes et changeants, de sbakhr' maré- 
cageuses, de plaines miroitantes de sel, de landes incultes ou 
se promènent les hérons, de lambeaux de terrain ou poussent 
péniblement des caroubiers, des oliviers et des vignes. 

Sous l'autorité d'un cheik qui relève du khalifa de Sfax 
quatre mille Berbères aquatiques peuplent les Kerkennah et y vi- 
vent dans les bordjs de Mou-Amlah, d'El-Attaya, d'El-Abessya... 

Le jour parait... Cette haute tour qui surgit, là-bas. dans les 
brumes argentées du matin, c'est Lella-Khadidja. Elle domine 
u\\ cap, — le ras Capoudiah, — qui sépare le golfe d'Hamamel 
de la Petite-Syrie... A sept heures, nous sommes en vue île 
Mehdia. 

Encore une ville blanche ! Un dirait un immense goéland qui, 
étendanl des ailes verdâtres, arriverait à nous en rasant la surface 
radieuse des Ilots... 

Des barques démâtées dorment sur le sable; crêtée d'un vieux 
mur, une petite l'alaise soutient la roule qui longe la plage; 
méditatifs comme des sphinx de bronze, des Arabes s'accroupissent 
sur des pans de ruines ci regardent le large; d'autres entrent 
dans les vagues et \ l'ont leurs ablutions, le visage vers la 
Mecque. 

Mehdia qui, au x e siècle, lut fondée sur les restes d'une ville 



S I A \ ET MKIIU1A. 119 

romaine et qu'habitenl aujourd'hui dix mille âmes tranquillement 
mécréantes, laisse la terre ferme aux jardins, aux palmiers, aux 
oliviers dont elle vil et se presse sur une presqu'île dont elle 
occupe la base... Ce n'est qu'un grand village arabe : ruelles 
sans pavé; maisons réduites au strict nécessaire el dont la 
porte unique est souvent doublée, a l'extérieur, d'une gracieuse 
portière en filet ; boutiques où se vendent des poteries bizar- 
res et aux poulies desquelles i queue de thon se suspend 

en amulette; marchands de couffes et de dattes qui abritent 
leurs misérables étalages sons des lentes lacérées; cafés 
dont la voûte hémisphérique se perce en pomme d'arrosoir, 
dont le sol est jonché de l'algue sèche qu'y a poussée le vent 
de mer. 

Sous des arceaux enfumés, dans des taudis en coin h ce s cl 'outres, 
d'alcarazas, de pastèques pléthoriques, de melons anémiés, se 
terrent des tisserands... Habitués à être assis par terre et forcés 
de l'être comme nous, ils oui tourné la difficulté en creusant dans 
lé sol un trou dans lequel ils se blotissent. Ils on! ainsi à la 
portée de la main tous les objets épais autour d'eux. Et, avec 
des navettes d'os qui semblent dater de l'âge de la pierre, sur 
un métier dont les montants sont des troncs de palmier, dont les 
traverses grossières sont reliées par des lanières de peau, ils 
lissent les burnous épais, les manteaux bruns des femmes, les 
longues ceintures jaunes et rouges que ter-mine une cordelière. 
Près d'eux, un aide enroule les (ils el la laine sur des dévidoirs 
en roseaux ; un autre tresse des cordons de soie dont il a attaché 
le bout au gros orteil de son pied nu. 

Près. du rivage s'élève un grand bâtiment blanc, ('.'est le bordj, 
— la forteresse, — qui avait, autrefois, la prétention de défendre 
Mehdia et qui ne sert plus guère aujourd'hui que de lieu de 
détention. 

t'n passage voûté la traverse de part en part. Un cafetier 
occupe, selon l'usage, les niches creusées dans les parois de ce 
tunnel et les humeurs de cale y écoulent avec un sourire 
complaisant les hâbleries d'un tirailleur, enfant du pays qui, 



120 DE TRIPOLI A TUNIS. 

devenu à peu près soldat français, leur raconte, avec les 
allures gouailleuses et débraillées d'un caporal faubourien, les 
péripéties de la campagne merveilleuse qu'il a faite en imagi- 
nation. 

La vieille et lourde porte de la prison met, sur ce corridor, 
son seuil formé d'une colonne antique que les passants usent du 
frottement de leurs sandales. Des fonctionnaires du bey feuillet- 
tent sous ses arceaux un gros livre d'écrou qui est, en même 
temps, un grand livre de comptes. Des gardes s'y tiennent qui ne 
diffèrent de leurs captifs ni par le costume, ni parla mine. 

Dentelées de créneaux délabrés, quatre murailles entourent le 
petit préau qui forme le cœur de ce monument rébarbatif; des 
cellules donnent sur cette cour ; une citerne y ouvre la bouche 
au ras du sol; des décombres s'y entassent dans les coins; de 
vieux boulets de pierre y roulent, tombés on ne sait d'où, peut- 
être lancés, il y a trois cents ans, par les basilics et par les cou- 
leuvrines de don Garcia de Toledo et de don Juan de Véga. 

Et les prisonniers errent comme des âmes qui n'auraient pas 
une obole pour passer le Styx... Les uns s'abandonnent et gisent 
sur les gravats; les autres s'accroupissent sur des pierres, laissent, 
sur leurs genoux, pendre leurs mains tatouées de croissants 
emmanchés d'une croix et fixent devant eux des regards que 
ternit un morne découragement. 

— Maktoub Rabbi! Dieu l'avait écrit! soupirent les plus 
résignes. 

Et, tristement accotés aux murailles, ils tricotent des calottes 
blanches. 

— Un prince! se disent-ils tous à votre vue. 
Et ils s'agitent, ils accourent, ils vous entourent, ils réclament, 
ils prient, ils supplient, ils implorent la liberté... Pauvres gens! 
Ils devaient payer au gouvernement, les uns le Kanoun, qui est 
une taxe sur les arbres, les autres 1' tchour\ qui est une dîme 
sur les céréales, ceux-ci la Mechia, qui est un droit sur les 
charrues, ceux-là la Médjba, qui est une impôt de capitation ou 
la M'radjas qui grève les jardins maraîchers. .. Le simoun a soufflé, 
les sauterelles sont venues, ils n'ont pul s'acquitter de leur dette 



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il '"' 




16 



\12 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



et, coupables de pauvreté, ils demeureront ici jusqu'à ce que, 

pour eux, leurs parents aient satisfait aux exigences du fisc. 

Leur misère vous touche-t-elle ? Voulez-vous voir la reconnais- 
sance se manifester de la façon la plus bruyante et la plus 
expansive? Vous avez à la poche la clef d'argent <pii ouvrira leur 
cachot. Vingt-cinq francs pour le plus criminel et les portes 
s'élargiront devant lui... 11 tombera alors à vos pieds, il baisera 
les pans de votre habit, puis il se lèvera, il secouera son burnous, 
il s'envolera comme un oiseau dont on a oublié de fermer la 
(âge et, à lire-d'ailes, il fuira vers ses campagnes lointaines, il 
fuira tant que, derrière lui, blanchiront les murs de la citadelle 
maudite. 

Au fond du préau, derrière trois arcades isolées, — seul reste 
d'une galerie dont le plafond a disparu, — des hommes nous 
regardent à travers des judas grillés... C'est la cage des bêtes 
féroces! Ceux-là ont commis de véritables crimes. Ils attendent 
leur départ pour le bagne de Tunis ou la liberté définitive que, 
par la main du bourreau, leur donnera la mort, la grande libé- 
ral i iec. 

Grossièrement taillée en gradins, une maçonnerie accolée 
à un mur conduit de la cour à la caserne qui la flanque, 
entassement irrégulier de salles dont les portes et les fenêtres 
s'ouvrent à tous les vents, de casemates que des meurtrières 
éclairent à travers des murailles épaisses, de corridors étroits. 
d'escaliers dont les marches sont des débris sculptés arrachés à 
des monuments d'autrefois. L'édifice est couronné de terrasses 
branlantes que couvre unf épaissi' couche de poussière. La 
luise râle avec de petits sifflements aigus sur les jusquiames et 
sur les belladones qui s'y dessèchent dans les crevasses; des 
boulets inutiles y traînent au pied des parapets disjoints; des 
canons en retrait d'emploi y gisent sur le liane, comme des cada- 
vres de bronze ; des lézards gris s'y étirent au soleil... Et, l'âme 
;illi ■istée de la vétusté, Aw deuil de toutes ces choses, de l'abandon 
désolé dans lequel elles finissent, on laisse son regard se perdre, 
songeur, sur les terrasses voisines où errent des femmes dra- 
pées comme des spectres; sur la ville qui se déroule mollement, 



S FAX ET MEHDIA I-JH 

blanche et mélancolique comme un champ de neige; sur des cam- 
pagnes inconnues; sur l'immensité bleue de la mer qui sommeille... 

Cette forteresse fut, — toujours en i SS i , — le siège el le prétexte 
de batailles tragi-comiques entre les Arabes des tribus qui accou- 
raient pour défendre ceux de Mehdia et les Arabes de Mendia qui 
ne voulaient pas être défendus, (les derniers avaient eu gain de 
cause lorsque, disent les gens du pays que ce souvenir amuse 
encore, apparut notre Hotte. Compagnies de fusiliers, obusiers de 
montagnes, chaloupes armées en guerre, tout était prêt pour le 
débarquement... Un bateau se détachail cependant de la côte et 
voguait vers l'amiral. Il portail un Européen. 

— Oh ! du canot! lit le factionnaire de la coupée. 
Le canot ne répondit pas. On le laissa venir. 

Parlementaire ? demanda-t-on au brave ho ni me qui le montait. 
- Moi'.' Pas plus! répondit-il. Eh! je suis de -Marseille!... 
Seulement il y a quarante ans que je fais ici les peaux et éponges 
et je n'ai jamais vu de cuirassé. Alors... 

— Oh! du canot! hélait encore la sentinelle. 
Une nouvelle barque arrivait à force de rames. 

— Votre patente.' cria d'en lias son passager. Je suis le raïs, le 
capitaine de la Santé. 

I "n coi h m créa nt! Un agent sanitaire !... Cela ne poux ait se passer 
ainsi! Et, tout de même, on envoya a terre les matelots qui 
devaient prendre possession des forts. Les Mehdiotes les atten- 
daient sur la plage... avec des poulets, du couscous et des 
dalles. Ils axaient peur, les pauvres! Ils voulaient attendrir nos 
hommes. Il n'en Faut pas tant pour toucher le cœur de Mathurin ! '. . . 
Et, dans ce combat de comédie, les éclats de rire remplacèrent 
ceux de la fusillade. 

Si la marine était en gaieté, l'armée éprouvait, en même temps, 
une déception aussi réjouissante. Elle marchait sur Kaïrouan, le 
foyer de l'insurrection, le sanctuaire inviolé de l'Islam tunisien !... 
On allait moissonner des lauriers!... ( >n ne moissonna que des 
lauriers-roses. 

Vingt mille hommes, commandés par six généraux et par 



124 DE TRIPOLI A TUNIS. 

quatre mille caporaux ou brigadiers, arrivaient, tambour battant... 
On ne pouvait cependant canonner une ville sainte sans lui avoir 
fait au moins les sommations qu'on ne refuse pas à de simples 
grévistes. Un officier fut envoyé en avant. 

Personne! Rien qu'un gros turban qui se montrait timidement 
dans une embrasure et qui, à son approche, plongea comme 
le chapeau de Polichinelle derrière la rampe de son théâtre. 

— Cordon, s'il vous plaît! cria le cavalier en frappant du 
pommeau de sa cravache la porte qui s'ouvrit aussitôt. 

— Cebah el-keir, y a sidi cajitain! Bonjour, monsieur le capi- 
taine! dit un Arabe qui se présenta, la main sur le cœur, le sourire 
sur les lèvres. Ou Allah ikemmel mouradek ! Et que Dieu accom- 
plisse tes souhaits!... que demandes-tu? 

— ■ Les clefs de la ville. 

— Ou rass habakl Par la tête de ton père!... Nous allions 
justement te les offrir. 

Et, derrière ce concierge d'une politesse ineffable, apparut le 
gouverneur suivi de son escorte. Il venait au-devant de nos 
bataillons; ils n'eurent qu'à le suivre... Et Kaïrouan peut encore 
se vanter de n'avoir jamais subi le siège des chrétiens. 

Voilà, cependant, comme on écrit l'histoire, àMehdia! 

Le chemin qui suit la plage traverse bientôt la place de Tunis, 
vaste carré de sable où se prélassent des dromadaires, où se 
rangent une petite mosquée à la porte largement ourlée d'émail 
vert et bleu, un minaret mal d'aplomb, des masures disloquées, 
des cafés dans des cabanes. Il sort ensuite de la ville et nous 
conduit vers l'extrémité du cap qui se renfle, là-bas, en un mon- 
ticule couvert de tombes et de débris, couronné par une kasbah 
el par le marabout de Sidi-Djabeur. 

Et ce ne sont, en route, que fragments de maçonnerie énormes, 
restes du vieux port d'Africa définitivement démantelé par Charles- 
Quint; ce ne sont que pans de bâtisses alignés sur la plage, que 
blocs de béton, que murailles fendues, que hautes portes ne 
s'ouvrant plus que sur le \ ii I <■, que décombres dans lesquels 
gisent des fûts de marbre et des chapiteaux sculptés qui déjà 



SFAX ET MEHDIA. 



125 



étaient des ruines à l'époque où les chevaliers de Malle les 
employèrent comme de vulgaires matériaux de construction. 

En un coin du rivage dort, à demi comblée par les moellons de 
ses jetées détruites, une petite darse à laquelle aboutit encore le 
chenal qui, taillé dans le roc-, y conduisait jadis les galions et les 
galères. De puissantes chaînes dont on retrouve les traces la 
fermaient en temps de guerre; des tours dont la mer sape les 
derniers vestiges la défendaient contre les navires ennemis. 

Sec et blanc, le terrain de la colline dénudée cpii fait au cap 
comme une tète de crocodile est. dirait un géologue, un conglo- 




llllll'll : INIi ENTRÉE DE MOSQUÉE. 



mérat de pierres, de coquillages, d'ossements humains et de 
fossiles, débris de la vie préhistorique confondus avec les débris 
des générations qui vivaient hier et qui, déjà, sont aussi loin dans 
la nuit du passé que les bélemnites et les ammonites auxquelles 
se mêlent leurs cendres... 11 n'y a plus de temps pour les êtres 
entrés dans cette éternité qui ne connaît pas de mesure, dans cet 
infini où ne sont plus ni veille ni lendemain. Ce monticule n'est 
qu'un vaste ossuaire sur lequel plane la solitude du néant... Pas 
une couronne sur ces tombes! Pas une Heur qui y exhale le triste 
parfum du souvenir! Sur elles est retombé le linceul de cet oubli 
qui est comme une seconde mort... 

Un grain se prépare. Frangés d'argent, de gros nuages aux 
teintes funéraires ont monté dans le ciel obscurci; la mer qui 
clapote aux souffles d'une brise soudaine s'est assombrie comme 



126 DE TRIPOLI A TUNIS. 

une nier de Bretagne et ces promesses fallacieuses d'une pluie 
qui ne tombera pas jettent un voile de deuil sur ce paysage 
funèbre... Le vent pleure sur les touffes jaunâtres des herbes qui 
meurent entre de gros cailloux polis comme des crânes, entre 
des fémurs et des humérus rongés parles bêtes; il gémit sur les 
pierres dressées, sur les stèles en turban qui fontautour de nous 
comme un peuple de nains difformes, comme une légion de pyg- 
inées pétrifiés; il se plaint a l'angle des ruines mélancoliques... 
Et, le cœur oppressé, on entend la voix lointaine de ceux qui ne 
sont plus mais dont la mémoire est partout, de ceux qu'on a aimes 
et qui, les premiers, sont partis pour le pays de tous les morts. 

Au bout de la presqu'île blanchissent, au niveau du sol. des 
voûtes qui résonnent sous les pas. Des ouvertures carrées en 
percent le dos arrondi et les pierres que nous y poussons du 
pied tombent lentement pour aller réveiller, en dessous, des cla- 
potis sinistres, des bruits qui, longtemps, roulent dans le vide. Si 
l'œil plonge dans ces antres, s'il s'habitue à leur obscurité, vague- 
ment il y aperçoit des murailles souterraines que traversent de 
glandes portes donnant sur d'autres ténèbres, vaguement il y dé- 
couvre des soupiraux qui, béants, donnent sur d'autres profondeurs. 

Ce sont, creusées par les Phéniciens, les citernes à deux étages 
d'Africa, de Turris Annibalis, de la grande ville qui existait ici 
cl que le temps a effacée du monde... Toujours l'image de la 
destruction et de la mort ! 

Et. tout a coup, comme pour nous rappeler à la vie. éclate le 
rire de cristal de deux écoliers qui. — donnant la main à une 
toute jeune sieur en robe mi-partie comme celle des orphelines 
d'Amsterdam, — nous suivent a travers les tombes et s'amusent 
de notre costume d'Europe. 

Des rochers, de nouveaux morceaux de murailles bordent le 
rivage septentrional (\n cap ; des femmes en bleu y lavent dans les 
vagues qui, le grain passé, ont retrouvé leur azur... 

Des chameliers crient derrière leurs bêtes; des gamins multi- 
colores, — de petits Mustapha et de petites Aicba, de petites 
Fatma, et de petits M'bammed. courent par les ruelles en vols 
de perruches babillardes... Nous sommes rentrés en ville. 



Y 
ED-DJEM ET M ON ASTI R 

DE MEHDIA A ED-DJEM. — VUTOUR DE MEHDIA, SIDI-AHMED. — 

ED-DJEM. AMPHITHEATRE. ANTIQUITES. — CUISINE ARABE. 

— KN MER. — OLIVIERS. — MONASTIR. — ÎLOTS. — SOUKS. — RI ES. 

PRISON. DE MONASTIR A SOUSSE. 

- Combien de temps pour parcourir les trente-cinq kilo- 
mètres qu'il y a d'ici à Ed-Djem '.' 

— Avec de bons mulets, trois heures... /// cha lllah ! S'il plaît 
a Dieu. 

— Et avec une voiture? 

— Cinq ou six... Tu ne pourrais pas. le soir, être revenu à 
Medhia. Les pistes sont si mauvaises! 

— Prenons des mulets. 

Quatre heures du matin... Tout est bleuet or. Le firmament est 
encore poudre d'étoiles. Les astres sont certainement plus 
nombreux au ciel d'Afrique qu'au ciel de France... Et, gaiement, 
nous trottons dans la poussière. 

Hassan, — le digne Métellil qui nous accompagne, — s'est 
contenté de jeter un vieux burnous sur le dos de sa bête dont 
ses jambes nues serrent les flancs nerveux, dont, aplaties et 
crevées, ses larges babouches battent le ventre maigre, zébré 
des longues cicatrices qu'y a tracées le fer rouge. Un chapeau 
démesuré ombrage sa tète; comme un sceptre, sa main droite 
lient un bâton auquel, pour en faire un aiguillon au triple dard, 



128 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



il a attaché des folioles de palmes, rigides et acérées comme des 
stylets d'acier. A son côté sont, avec la vieille djebirah obliga- 
toire, suspendues quelques provisions très prudentes et une 
bouteille de café noir... On a l'habitude de prendre cette boisson 
à une assez haute température et c'est la seule que, pendant ces 
voyages, la chaleur ne rende pas écœurante. Nous serons trop 
heureux d'y recourir quand l'air chaud séchera notre langue, 
quand la poussière bridera notre gorge. Inutile de dire qu'un 
fusil inoffensif danse sur le dos de notre guide. 

Notre propre monture est harnachée comme si elle devait porter 
la respectable personne d'un caïd ou d'un khalifa. Ses œillères 



S^Vs SÊfa 




EN COUTE. 



sont timbrées d'un croissant de laine rouge; sur son poitrail 
sautillent et tintent des amulettes de métal. Drapée d'écarlate et 
très suffisamment rembourrée, sa selle a un petit dossier et, 
devant, un énorme bourrelet sur lequel on s'accoude pendant 
les fatigues de la route, sur lequel on écrit, sur lequel on 
dessine aussi commodément que sur le pupitre d'un cabinet. De 
courtes étrivières soutiennent de larges étriers dans lesquels 
le pied s'emboîte... Et, sans lassitude, sans préoccupation, on 
chevauche là-dessus comme on se balancerait dans un fauteuil 
berceur. 

Le burnous dont la blancheur doit repousser les rayons du 
soleil Hotte sur nos épaules, mais à cet accessoire si utile se 
réduit noire travestissement indigène. 



ED-DJEM KT M0NAST1R. 



129 



— Se couvrir tient frais, disent les Arabes qui s'emmitouflent 
en été mieux que nous en hiver. 

Faites un peu comme eux quand vous irez en Afrique. Habillez- 
vous de flanelle et prenez le burnous; ne portez que du linge 
non empesé ; remplacez la cravate par un cordon de soie ; ayez 
la barbe et les cheveux très courts [Sali' lia ct-lali fifa, être rase 
donne la santé, affirme un adage tunisien) ; coilïez-vous d'un 
casque à large couvre-nuque; protégez vos yeux avec des lunettes 




la r R i e r. E . 



qui, foncées et garnies de toile métallique, vous défendront 
contre la poussière et la lumière et vous donneront, en même 
temps, une agréable illusion d'ombre et de fraîcheur; armez- 
vous enfin d'un parasol. Et, ainsi équipé, vous pourrez, sans 
crainte, affronter les espaces les plus embrasés, braver les soleils 
les plus ardents... 



Un beau militaire européen passe au grand trot, escorté de 
deux cavaliers indigènes qui caracolent, le fusil au travers de la 
selle. (Test un simple préposé des douanes franco-beyliekales !... 
Il lait un détour pour aller inspecter la cote. 



17 



130 DE TRIPOLI A TUNIS. 

Et par les jardins où de charmantes petites villas mauresques 
entr'ouvrent leurs fenêtres vertes, par les campagnes où des 
bosquets de palmiers balancent leur éventail sur de blanches 
maisonnettes, le long des marabouts que gardent des cactus 
menaçants, nous trottons toujours. 

Nous nous enfonçons, maintenant, dans les oliviers qui font à 
Medhia une ceinture large de quatre à cinq kilomètres. Hommes 
et femmes, des gueux en haillons errent déjà parmi les troncs 
rugueux. Ils semblent se livrer à des occupations champêtres... 
Mais, nulle part, aucune trace de leur travail ! 

Les arbres alternent avec des champs arides, avec des terrains 
sablonneux où bleuit le romarin, où frissonne l'alfa, où, en larges 
hémisphères aplatis, les jujubiers buissonneux étalent leurs 
épines et leur verdure tendre. Jamais, en labourant, l'Arabe ne 
se donne la peine d'arracher ces arbrisseaux parasites! Sa charrue 
les tourne. Convaincus du crime de receler des reptiles venimeux, 
quelques-uns de ceux-ci ont, pourtant, été condamnés aux 
flammes. Et, sous le fouillis charbonné de leurs brindilles mortes, 
le sol noir se jonche d'escargots que la calcination a blanchis et 
qui, plus que jamais, méritent leur nom conchyliologique d'Iielix 
candidissima.. . 

— Ach namallah! entonne Hassan dune voix chevrotante, 
Ach namallah ! Galbi achag!.. Ld-a-assmar! Ach namallah ! 
N'dih lessoulah, Rabbi'dla ! Tant pisl Mon cœur aime sa belle 
figure brune. Tant pis !.. Que les marabouts me pardonnent et 
ipie Dieu me le ramène!.. 

Et rien ne peut traduire le charme langoureux, rien ne peut 
rendre la grâce sauvage de ces rapsodies entendues dans le 
pays qui les a créées. Ce sont comme les berceuses des vieilles 
grand'mères; ce sont comme les ballades sans air bien défini 
et que, peut-être par atavisme, les très anciens matelots de 
Provence chantent quelquefois dans leurs barques, par le calme 
sonore de leurs beaux soirs d'été ; ce sont, en même temps, des 
chansons d'enfants et des chansons de vieillards. Elles symbo- 
lisent ainsi les hommes qui les disent. Le peuple arabe, — le 
Vrai, non celui des villes, niais celui qui \il sous la tente, — 



ED-DJEM ET MONASTIR. 131 

n'est-il pas un peuple très vieux et, par bien des cotés, demeuré 
tout enfant? N'est-il pas, si on veut, retombé dans l'enfance des 
peuples ? Nous avons progressé, nous avons tout bouleversé 
autour de nous, nous ne sommes plus l'humanité d'il y a mille 
ans, nous sommes des hommes nouveaux, nous sommes jeunes... 
Lui a vécu sans changer, il a vieilli dans sa foi, dans ses mœurs, 
dans son costume. Sa civilisation a, un instant, il est vrai, éclairé 
et ébloui le monde mais l'éclat s'en est bien vite éteint. Et il est 
retombé dans ses habitudes premières, il est revenu à la simplicité 
des antiques patriarches, à la touchante naïveté des premiers 
âges... 

Et, lentement, nos mulets, déjà paresseux, gravissent une 
pente douce dont le sol argileux et sec résonne sous leurs pas. 
La nappe encore sombre de la mer et la kasbah de Medhia, — 
près de laquelle, vers le nord, blanchit la nappe de sel de la 
Sebkhra M'ta-Moknine, — apparaissent derrière les arbres qui 
s'éloignent. Devant nous, monotone, s'étend l'immense plaine 
jaunâtre que nous allons traverser dans la direction du sud- 
ouest... 

Les constellations palissent et s'éteignent; tout se teinte de 
rose; notre ombre se forme tout à coup et s'allonge sur notre 
droite ; une haleine chaude caresse notre visage. A l'horizon, 
comme dans une poussière de cendres rousses, monte un gros 
disque de fer rougi. C'est le soleil. 

Hassan met pied à terre, et, sur son burnous étendu, se tourne 
vers l'orient : 

— Le hamdoullaï eurbeu el alamina, maliki lioum (Uni iaka, 
naboudou aaLlioum al dallim hamdoullaïn. imin! 

Et, ce disant, il se tient debout, les mains à la hauteur des 
épaules et ouvertes vers la Mecque; il baisse la tète, joint les 
doigts et laisse retomber ses liras; il s'agenouille, assis sur ses 
talons; il se prosterne et touche la terre d'un front qui s'humilie; 
il se lève enfin et se passe les mains sur la ligure... Amin! Sa 
prière est dite et il se remet en selle. 

Cette piété des musulmans nous étonne, mais moins que notre 
indifférence religieuse ne les étonne eux-mêmes. Elle fait plus 



[32 DE TRIPOLI A TUNIS. 

que les étonner, elle diminue la confiance qu'ils pourraient avoir 
en nous. 

Un négociant arabe cherchait, un jour, un employé qui lui 
servît d'interprète : 

— Qu'es-tu? demanda-t-il à celui qui se présenta. 

— Chrétien. 

— Et tu vas à la messe? 

— Oh! non, dit, en riant, le Français qui crut lui faire 
plaisir. 

— C'est bien... Je ne veux pas de toi. 

Les sons traversent la limpidité de l'atmosphère aussi nettement 
que la lumière traverse un bloc de cristal et, parcourant la 
solitude sans y rencontrer aucun obstacle, des bruits lointains, 
des chants d'oiseaux, des bêlements de brebis invisibles nous 
arrivent en vibrations d'une précision, d'une netteté saisissantes. 
Autour de nous, toute ronde comme la plaine mer, s'étend 
maintenant l'immensité plate, la lande africaine tigrée de juju- 
biers, verdàtre d'alfa, blanchâtre d'efflorescences salines... C'est 
le steppe, à peine animé, de loin en loin, par les battements 
d'ailes d'une alouette, par le passage de quelques Arabes qui, 
!-omnolents, s'en vont, la gargoulette obligatoire attachée au flanc 
ravagé de leur chameau. 

Hassan prétend raccourcir le chemin. Il dédaigne les sentiers 
battus et, par le calme majestueux des espaces enflammés, dans 
le large repos des solitudes silencieuses, nous marchons après 
lui, baigné, pénétré de chaleur et de lumière, ces deux principes 
de toute vie. 

Rien! Et on s'identifie à cette nature embrasée; on sent son 
âme se dilater dans ce vide qu'aucune barrière n'enserre et qui 
semble sans fin ; on est envahi jusqu'au fond de l'être par 
l'imposante et mâle poésie de ces paysages effrayants dans leur 
nudité sublime... On ne sait plus où on est, ni d'où on vient, ni 
où on va. On écoute, distrait, la grande harmonie du désert 
silencieux. L'esprit flotte dans un indéterminé, dans un 
vague voluptueux semblable à celui <lu premier sommeil. C'est 



KD-DJEM ET MONASTIR. 



133 



une trêve aux banalités de la vie ; c'est un rêve qui, pour un 
instant, vous affranchit de toutes les conventions sociales, de 
toutes les mesquineries de l'existence. El, involontairement, on 
s'attache à ces pays grandioses, patrie entrevue dans l'élargisse- 
ment fugitif d'un songe de grandeur et de liberté. Vus une fois, 
on veut les revoir encore, on veut y revenir comme le fumeur 
d'opium, comme le mangeur de haschich reviennent à leur 
ivresse. Et, si on savait les traverser pour jamais, on en 
quitterait les solitudes émouvantes 
avec plus de regrets au cœur, avec 
plus de larmes aux paupières qu'on 
ne quitterait la ville la plus animée 
et la plus luxueuse de l'Europe... 

— Ouallah! Ou Rabbi ! Bellah 
el ad'him ! crie Hassan qui, malgré 
sa piété, jure comme un païen. 

Et, nous réveillant en sursaut, 
brusquement il saisit et secoue 
notre mulet par la bride. Le pauvre 
animal que nous laissions marcher 
à l'aventure a voulu gravir l'un de 
ces mamelons qui bossuent le sol, 
empanachés de jujubiers, et son pied 

s'est enfoncé dans le vide. Il a marché sur une ville de rats! C'est 
avec les défilais du terrain qu'ils ont fouillé pour y creuser leur 
demeure que ces rongeurs ont élevé ces boursouflures. Quelques- 
unes d'entre elles se sont éboulées en partie et leur tranche 
ressemble à celle d'un tronc d'arbre qu'auraient percé et évidé 
en tous sens des termites gigantesques. 

Plaies saignantes de la terre qui se fend et qui s'entrouvre 
sous les feux du ciel, la plaine se ravine ensuite de larges et 
profondes crevasses. Rougeàtres, taillées comme à l'emporte- 
pièce, elles s'entre-croisent ainsi que les mailles d'un filet ensan- 
glanté. Et, à chaque pas, notre monture pointe les oreilles. 
s'arrête et hésite au bord d'une de ces fissures. 




P B M M E ARABE. 



134 DE TRIPOLI A TUNIS. 

— N'aie pas peur! dit Hassan. Elli kteb Ihou Rabbi tslatsin, 
ma imoutchi fi achrin! Celui que Dieu a écrit pour qu'il vive cent 
uns, ne mourra pas à vingt. 

C'est possible, mais mieux vaut encore la piste de chacun que 
ces raccourcis périlleux ! 

Voici un bois, un véritable bois de cactus arborescents. Des 
Arabes ont accroché des loques aux branches verruqueuses de 
ces arbres fantasques et, à leur ombre problématique, se vautrent 
des enfants et des femmes. Ça et là s'éparpillent des chameaux. 
Déjà écrasés de chaleur, des moutons se serrent en masses 
haletantes, cachent leur tête et semblent se concerter comme 
des conspirateurs qui se chuchoteraient de graves confidences. 
Une chèvre gît la gorge horriblement ouverte, et le boucher 
qui vient de la tuer essuie son couteau sanglant au tronc cre- 
vassé d'un figuier barbare. Nous sommes au marabout de 
Sidi-Alïmed. 

Encadré de troncs de palmiers abattus, un r'dir d'eau verdàtre 
croupit tout près de là. Une famille en voyage s'y est arrêtée et, 
comme dans l'Arad, les bêtes y boivent, les hommes s'y lavent, 
les femmes y puisent l'eau nécessaire à leur ménage errant. 
Tatoués de bleu, des enfants nous poursuivent avec des perdreaux 
en vie et se battent pour les kanoubes données en échange de 
ces heureux volatiles auxquels, plus loin, nous rendons la 
liberté... faute d'un cuisinier et de sa broche. 

Ici passe la route, route tunisienne, il est vrai, mais encore 
préférable aux républiques souterraines de la gent trotte-menu et 
aux fondrières sournoises. 

Et, au pas, dans les cailloux et dans le sable, nous la suivons. 
Notre passage effarouche les huppes et les alouettes casquées; 
il trouble les moutons, les vaches et les chèvres qui errent 
dans ce pays vague; il stupéfie une fille des tribus qui, très brune 
sous m, n gros turban noir, nous regarde longtemps du haut de 
son dromadaire. 

— Es salamou! répond Hassan au salut amical des cavaliers qui 
passent, armés jusqu'aux dents. 



ED-DJEM ET MONASTIR. 135 

Et ces rencontres éveillent une sorte d'inquiétude qui ne manque 
pas de charme. 

Le pays s'accidente et s'anime. De loin en loin, le long d'un sen- 
tier s'en vont, lourdes et lentes, de petites caravanes harrassées : 
ânes et chevaux, femmes et chameaux, toutes les bêtes de somme 
ensemble. Et les hommes suivent, les mains sur le bâton mis 
comme un joug au travers de la nuque. 

Au loin s'estompent des montagnes légères; quelques tentes 
qui fument dentellent l'horizon; un berger pousse devant lui un 
troupeau blanchâtre qui se meut lentement, pareil à un morceau 
de terrain qui se mettrait en marche. 

Quelques oueds, quelques torrents desséchés, sillonnent notre 
route et, là-bas, dans le creux d'un ravin, s'épanouit, chaud et 
vivant, le sourire des lauriers-roses. 

Mieux que l'épi grisâtre de l'alfa et que. le pâle calice du cactus, 
mieux que le régime poudreux du dattier et que le gigantesque 
lampadaire de l'agave, la fleur aux tendres carnations de cet 
arbuste poétique est la fleur symbolique du Maghreb. Comme les 
sons, les odeurs ont souvent le pouvoir d'évoquer, avec la netteté 
d'une vision, certains souvenirs du passé. Et, lorsque les lauriers- 
roses s'épanouissent et répandent leurs arômes pénétrants dans 
les vallons de cette Ligurie qu'un cataclysme semble, aux épo- 
ques sans histoire, avoir violemment séparée de l'Afrique, nous 
ne pouvons les respirer sans revoir les pays d'Islam, leur ciel en 
feu, leurs marabouts étincelants, leurs torrents de sable, sans 
retrouver l'émouvante et sublime tristesse des paysages africains, 
la fraîcheur des oasis, le charme des villes algériennes... Et, 
dans l'éloquence de son langage muet, une fleur bien connue 
raconte tant de choses à la mémoire de qui l'interroge et l'écoute ! 

Nous devions, prétendait Hassan, arriver à sept heures. 11 en 
est dix et nous marchons encore. Qu'importe ? On est si bien en 
route et, sur le sol moelleux, l'allure languissante de nos bêles 
berce si doucement les longues rêveries! 

— Ed-Djein! La Ruine! s'écrie cependant notre guide qui 
nous a devancé et qui se retourne, le bras étendu vers l'ouest. 



136 DE TRIPOLI A TUNIS. 

Erri! Notre mulet trotte, gravit une dernière éminence et, avec 
la soudaineté d'un changement à vue, nous apparaît, — colossal 
sur la plaine qu'il écrase, immense sur le fond blanchissant du 
ciel dont il semble remplir l'espace, — ■ un fantôme de pierres 
grises, étonnant, effrayant dans l'imposante majesté de sa masse 
éternellement immobile... Les siècles se sont amoncelés sur son 
front sourcilleux ; comme des fleuves évanouis, les générations 
ont coule à ses pieds; tout s'est éteint, tout s'est effacé autour de 
lui et, seul, il demeure, monument d'un passé grandiose et ter- 
rible, témoin impénétrable des âges disparus. Contemporain des 
Antonins, selon les uns, bâti, d'après les autres, par Gordien le 
Vieux, au m' siècle de notre ère, seul il marque encore la place 
où s'éleva Thysdrus, la grande et opulente cité dont l'histoire a 
à peine gardé un souvenir incertain. 

Dans la vaste plaine jaune, des détails qu'on n'avait pas vus 
d'abord, — tant est puissante et exclusive l'impression de cette 
résurrection des temps antiques, — se dessinent bientôt en avant 
de l'amphithéâtre dont ils cachent la base : des oliviers, des pal- 
miers, des cactus qui font comme une oasis clairsemée, une 
petite mosquée, un misérable village de misérables masures, 
des maisonnettes effondrées, des taudis en terre. 

On nous a vus. Des Arabes accourent, en guenilles; ils parlent 
tous à la fois, ils crient, ils se poussent, ils se battent. L'arrivée 
d'un voyageur, d'un curieux qu'ils vont guider est pour eux une si 
rare aubaine! 

Des ruines plus ou moins récentes, des clôtures et des portes 
délabrées, des pans de murailles construites avec des pierres 
arrachées au colosse en encombrent les abords semés de débris 
de poteries et de fragments de briques. 

Haut encore de trente-cinq mètres, ce qui reste de cet amphi- 
théâtre, — le plus grand «lu inonde, après celui de Pouzzole et 
après le Colisée, — a environ un demi-kilomètre de tour et oc- 
cupe, par conséquent, une superficie beaucoup plus étendue 
que celle du Panthéon. 

l'ail d'énormes blocs d'un grès liés friable et qui, sous un autre 



■;■ 

. i 'lia û 




IS 



138 DE TRIPOLI A TUNIS. 

climat, n'eût peut-être pas eu une durée aussi longue, il est divisé 
en trois étages que ceignent des rangées de colonnes entre les- 
quelles s'ouvrent les cent-quatre-vingt-douze arcades qui donnent 
dans les galeries. Les colonnes du premier et du troisième étage 
sont d'ordre composite ; celles de l'étage intermédiaire sont 
d'ordre corinthien, comme devaient l'être celles du quatrième 
qui a complètement disparu. Les moellons qui formaient cette 
dernière assise ont, dit-on, servi de munitions de guerre à la 
Berbère Damiab.-el-Kab.ina, — Damiah la prétresse. 

En 689, en effet, lorsque l'Ifrikia fut envahie par les musul- 
mans, ses habitants, — aujourd'hui disciples de Mahomet et 
presque totalement assimilés à la race conquérante dont les sépare 
cependant encore une inimitié sourde, — résistèrent à leurs pré- 
dications et à leurs armes. Une femme, — une sorte de Velléda 
enflammée de patriotisme, — s'était mise à leur tête et, enfermée 
avec ses compagnons dans l'amphithéâtre, elle se défendit en 
faisant pleuvoir sur ses assaillants les pierres de sa forteresse. Sa 
résistance fut même si longue que les soldats des Khalifes suppo- 
sèrent qu'elle recevait des vivres et des renforts par une voie 
mystérieuse. Les Arabes montrent même encore l'ouverture du 
souterrain par lequel, disent-ils, elle communiquait avec Mehdia. 
Bouché aujourd'hui à quelques pas de son entrée, ce corridor 
n'était probablement qu'un canal. Les jours de naumachies, il 
devait conduire dans l'arène l'eau de quelque montagne aujour- 
d'hui desséchée. 

Déjà découronné ainsi, l'amphithéâtre reçut mille ans plus 
tard, une large blessure qui emporta un grand tiers de son en- 
ceinte. Plus barbare, plus destructrice que le temps, la main de 
l'homme s'attaquait à l'œuvre de l'homme. Des Arabes révoltés 
avaient, en effet, trouvé un refuge à Ed-Djem et, — pour les 
en chasser, pour les empêcher de s'en faire désormais une cita- 
delle, — Mohammed-bey y lit pratiquer l'immense brèche par 
laquelle nous entrons. 

C'est tout un pénible voyage que l'ascension de ces pierres 
croulantes!... Les gradins intérieurs n'existent plus et, sans les 
herbes sèches auxquelles on se cramponne, sans l'aide des Arabes 



ED-DJEM ET M0.NAST1K. 139 

(|iii grimpent en avant, agiles comme des chats el qui nous tendent 
une main secourable, sans ceux qui nous poussent, qui nous 
lussent vers les hauteurs, il nous serait presque impossible de 
gravir ces amas de moellons, ces éboulis de cailloux, de plâtras 
et de gravats. 

Des voûtes grondent et semblent prêtes à s'effondrer sous 
notre poids; des pans de planchers que rien ne paraît soutenir 
s'avancent en étagères sur des villes menaçants; des crevasses, 
des trous tantôt sombres comme la nuit, tantôt lumineux à 
donner le vertige s'ouvrent devant nous; des blocs oscillent 
sous nos pieds... Vont-ils nous entraîner avec eux dans les 
bonds désordonnés, dans la poussière, dans l'écroulement d'une 
catastrophe?... Ni vipères heureusement, ni scorpions à la piqûre 
mortelle! Les ruines écartent ces animaux, disent les Arabes; 
elles leur font peur. Et, lorsqu'un habitant d'Ed-Djem s'éloigne 
des génies qui protègent ces murailles, il ne manque jamais, en 
guise de talisman, de coudre dans un coin de son burnous un 
fragment de pierre ramasse dans les débris. 

Voici enfin le faite! Le soleil se concentre dans l'arène, et 
elle flambe là-bas comme un cratère de flammes livides. Les 
décombres entassés en ont exhaussé le sol et on devine plutôt 
qu'on ne voit autour d'elle les murs du podium, les soupiraux des 
fosses souterraines, les bouches des vomitoires. Des herbes 
l'ont envahie, des orties colossales y verdissent dans les angles. 

Lugubres, le silence et la mort planent sur les cavées où quatre- 
vingt-dix mille spectateurs acclamaient autrefois le rétiaire victo- 
rieux, sur les précinctions, d'où, le pouce retourné, ils vouaient au 
trépas le myrmidon vaincu... Là-bas où rugissaient les lions, où 
miaulaient les panthères, errent maintenant des chameaux inof- 
fensifs, courent des lézards, rampent des reptiles. Déshonoré, 
l'amphithéâtre où si souvent ruissela le sang humain porte 
comme la peine des crimes odieux dont jadis fut souillée son 
enceinte. 

Si le. premier sentiment qu'on éprouve à sa vue est un senti- 
ment d'étonnement, d'admiration involontaire, le second est un 
sentiment de compassion et de pitié profonde pour ceux qui 



HO DE TRIPOLI A TUNIS. 

y sont morts aux applaudissements féroces d'une foule plus bar- 
bare que ceux qu'elle flétrissait de ce nom... Le piédestal de la 
grandeur romaine n'est qu'un hideux entassement de trésors ravis 
à main armée, d'hommes écrasés pendant qu'ils défendaient leurs 
autels, leurs enfants et leur patrie. A Rome, à Nîmes, à Pouzzoles 
ce que disent surtout les géants de pierre qui, — comme celui-ci, 
— ouvrent encore au ciel leur gueule monstrueuse, c'est l'infamie 
de ce peuple-roi pour lequel nous professons un culte irraisonné, 
une vénération stupidement classique. Son caractère, en effet, 
n'était plus, sous les empereurs, que le détestable alliage d'un 
égoïsme impitoyable, d'une basse et cruelle envie, d'un orgueil 
colossal, d'une paresse criminelle que n'arrivait pas à servir le 
reste du monde réduit en esclavage. Ses conquêtes n'avaient 
môme pas, — comme l'eurent, plus tard, celles des Arabes, — 
l'excuse du fanatisme religieux. 11 n'imposait ses dieux à personne ; 
il adoptait, au contraire, les divinités conquises et il leur élevait 
des temples ... Ce qu'il lui fallait, ce qu'il demandait à ses armes, 
c'étaient des vivres et des fêtes... Panem! Et, des champs de la 
Gaule, des plaines de la Lybie arrivaient l'or que les princes 
distribuaient à la multitude avilie et corrompue par une oisiveté 
vicieuse, le pain qu'ils lui jetaient en pâture... Circenses ! Et, 
pétri avec du sang et des larmes, le ciment romain liait les blocs 
de roches que, mourant à la peine, les vaincus roulaient sous le 
fouet des mastigophores. Et les amphithéâtres s'élevaient et, clans 
leur enceinte grondante, s'entr'égorgeaient, condamnés à ses 
plaisirs sanguinaires, les Germains et les Bretons, les Scythes et 
les Ibères, les Cantabres et les Thraces... On peut avoir à célébrer 
quelquefois le génie et la puissance de Rome; on a, plus souvent 
à en flétrir la mémoire. 

Plus personnelle, plus mélancolique, une autre impression se 
dégage de cette immense tombe, de ce prodigieux cadavre de 
pierres. C'est le sentiment du néant, de la vanité des choses 
humaines. Comme celle d<'s individus, la vie des nations n'est 
qu'une minute dans l'éternité. Le peuple romain élevait jusqu'au 
milieu (lu déserl îles ares de triomphe, des temples e! des villes... 
Il a passé, pourtant comme toutes les civilisations ont passé 



KD-DJEM ET M ON ASTI lî. 



1-41 



sur cette terre d'Afrique, comme nous y passerons nous-mêmes. 
A quoi lui ont servi sa valeur militaire et son intelligence, sa stra- 
tégie et ses machines, ses routes et ses cités? A quoi nous servi- 
ront les conquêtes de nos soldats et celles de notre science, nus 
chemins de fer et nos télégraphes?... Le vraiment sage serait-il cet 
Arabe dont la tente dure plus longtemps que les monuments les 
plus orgueilleux? Serait-ce ce Bédouin qui, satisfait du peu 




SSS 1 *^ ".;-_>' 



EN TUNISIE. 



qu'Allah lui envoie, s'assoupit aux cantilènes de ses femmes et 
s'endort sans souci à l'ombre chaude de sa maison de toile? 



Des fouilles ont été pratiquées autour de l'amphithéâtre. Elles 
ont mis à jour des caves, des canaux, des débris de colonnes. 
Plus loin, à Djebel-Aïoun, s'éparpillent, jonchés de marbre el de 
débris d'amphores, les restes d'une cité anonyme, d'une de ces 
villes qui, comme s'il n'avait pas été fait pour les Européens, 
n'ont pu prendre racine sur le sol africain. On ne peut faire un 
pas dans ces parages aujourd'hui presque abandonnés sans 



142 DE TRIPOLI A TUNIS. 

y retrouver les traces des vainqueurs de Cartilage. Les cara- 
vanes du Soudan en rencontrent, nous l'avons dit, jusque dans 
l'extrême Sud. La Tunisie, — surtout dans le triangle compris 
entre Tunis, le Keff et, Ghardimaou, — est le paradis des archéo- 
logues. Tombeaux puniques ou latins, véritables catacombes, 
caveaux ou citernes, aqueducs ou substructions de temples, fon- 
dements de villes ou hypogées d'amphithéâtre, il y a, dans toute cette 
terre, de véritables richesses enfouies. Un Français qui a acheté 
une propriété près de Mehdia, nous disait y avoir, en trois mois, 
recueilli plus de deux mille médailles phéniciennes, romaines ou 
byzantines ! Trésors sans doute enterrés par des Arabes qui redou- 
taient la rapacité des anciens khalifes et qui sont morts sans révé- 
ler leurs cachettes, il a, en certains endroits, découvert des mon- 
naies antiques étrangement associées à des pièces tunisiennes qui 
dataient à peine d'un ou de deux siècles et à des écus de Louis XV. 
C'est en creusant un canal d'irrigation que le brave homme a 
rendu tout cela à la lumière. Bien que simple colon, il en soup- 
çonne cependant le prix et volontiers il poursuivrait ses recherches, 
maisle gouvernement beyliekal s'oppose à toute espèce de fouilles 
privées... Ce qui est sous terre lui appartient, dit-il, et il l'exhu- 
mera quelque jour pour en enrichir les musées de Tunis et ceux 
des puissances amies. 

Midi. Les rayons du soleil tombent d'aplomb dans la cuve 
bouillonnante des arènes et traversent de leurs pointes de feu 
notre parasol et notre casque; il serait imprudent de les affronter 
davantage. 

Allons demander un instant de repos et un semblant de fraî- 
cheur au cafetier qui, — ■ comme des couteliers, des barbiers el des 
forgerons, — s'est installé sous l'une des arcades du cirque, au 
milieu des boutiques, des cactus et des gourbis qui s'y adossent. 

Les Arabes nous envahissent de nouveau. Les karroubes qu'ils 
^entent dans nos poches les attirent comme l'odeur du miel attire 
les mouches et, en nuée, ils nous offrent maintenant des frag- 
ments de sculptures, des morceaux de mosaïque, des éclats de 
gargoulettes, des monnaies aussi authentiques que celles des 



ED-DJEM ET MONASTIR. 143 

brocanteurs qui orront dans les recoins du Capitule ou autour des 
Thermes deCaracalla... 11 y a. parla, dans quelque caveau enfumé, 
les creusets primitifs et les moules de terre sigillaire qui servent 
à la fabrication de ces médailles. La place n'est plus tenable! 

Au milieu des bicoques indisciplinées qui constituent le village 
d'Ed-Djem s'étend, jonchée d'une poussière éblouissante, jon- 
chée d'ordures el de paille, une sorte de place où picorent îles 
poules étiques. Près de là, sur une déclivité du terrain, s'élève 
le bordj, le misérable fondouk dont les arcades intérieures vont 
nous donner asile... 

— Haloufl Porc! fait, en grimaçant, une sorcière qui s'ap- 
proche el se détourne pour cracher avec dégoût. 

— Eh bien, Hassan! Est-ce ainsi qu'on pratique l'hospitalité 
dans la tribu des ruines? 

Mais le muletier nous montre en souriant le lambeau de jambon 
rougeâtre que nous avons apporte de Mehdia... Ce n'est pas à 
nous, c'est à cet aliment réputé immonde que s'adresse l'injure 
de la vieille musulmane. 

Et, comme pour nous faire revenir sur la mauvaise opinion que 
nous pourrions avoir de ses administrés, le clieik, prévenu de 
tous nos faits et gestes, nous envoie du lait, des galettes d'orge 
faites au beurre et cuites dans un plat, des gâteaux poudreux et 
un peu de son inévitable couscous. 

La cuisine arabe ne se réduit cependant pas à la masse étouf- 
fante et incendiaire de ce mets national. Chez un riche citadin, 
chez un caïd de grande tente, un repas peut être aussi compli- 
qué que chez nous. 

Lin potage, par exemple, ouvre la cérémonie : bouillon de 
poule ou de tète de mouton, semoule, vermicelle, soupe de mie 
de pain ou de boulettes de pâte parfumées au citron ou à la 
cannelle. 

Du poisson salé ou sec, des hachis de viande confits dans 
de l'huile et mélangés à du beurre el à du blé torréfié et concasse. 
peuvent représenter les hors-d'œuvre. 

Les entrées sont de poulet fricassé aux pois, de viande farcie 



144 DE TRIPOLI A TUMS. 

de légumes, de mouton aux œufs ou aux tomates, le tout abomi- 
nablement épicé. 

Du mouton, de la volaille, des brochettes de viande forment 
les matériaux du rôti. 

Le dessert, enfin, comporte des gâteaux de semoule au miel, à 
la cannelle, au citron, aux amandes ou au beurre; des pâtisseries 
à l'huile et au miel; des gâteaux feuilletés nageant dans du miel 
fondu; des fruits, des sorbets et des dattes. 

Des boissons parfumées avec des essences de fleurs, du lait et 
surtout de l'eau arrosent ces festins sur lesquels on distille goutte 
à goutte la première des nombreuses tasses de café qui seront 
hues ensuite. 

Un homme du peuple se contente de moins. Trois sous lui 
suffisent pour faire face aux dépenses d'un dîner dont se déclarent 
satisfaites les modestes exigences de son estomac : une karroube 
de galette, une karroube de viande, une karroube de fruits, enfin 
une karroube de café... soient, en tout, quatre karroubes, — 
quinze ou seize centimes ! 

Et, dans un coin de muraille, le capuchon sur les yeux, les 
babouches pour coussin et les orteils en liberté, il s'endort, heu- 
reux et content. 

Une longue et lourde sieste dans une cellule étouffante, avec, 
un sac de paille en guise d'oreiller, une natte pour matelas, notre 
burnous pour couverture... Et en route pour le bord de la 
mer !... 

Les collines reculent dans des vapeurs violacées; quelques 
nuages d'argent bruni traversent le ciel d'or pâle; adouci, le 
feuillage triste des oliviers moutonne en masses plus moelleuses; 
les marabouts silencieux revêtent des blancheurs de suaires; des 
(leurs blanches qui se fondaient dans la lumière blanche du jour, 
constellent maintenant le fond assombri du steppe comme des 
larmes constellent des tentures funèbres ; des grillets à la tête 
énorme chantent au bord de leur trou ; les souris, les geckos, les 
chouettes sortent des tombeaux é ventres qui s'exhaussent et s'élar- 
gissent dans l'ombre... El dans le deuil du crépuscule fugitif, une 



KD-DJEM ET MO.NASTIR. 



145 



tristesse envahit et oppresse le cœur. Les morts tiennent trop 
de place ! 

La nuit est noire quand nous rentrons à Mehdia. 

Les paquebots qui remontent la côte ne passent ici qu'une fois 
par semaine. Une sorte de felouque maltaise va heureusemenl 
appareiller. Nous ne scions pas à son bord aussi commodément 




l \ M M; I \ . 



que dans un salon transatlantique, mais nous n'y ferons qu'une 
traversée de quelques milles. 

La brise est fraîche; elle vient de l'est; la mer moutonne ; le 
bateau s'incline sous les risées, il vole comme un goéland et, en 
moins d'une heure, nous doublons le ras Dimas, — l'ancien cap 
Thapsus. 

Calme plat, maintenant! A peine un souffle qui, presque insen- 
sible, gonfle nos voiles et qui, sur la mer paresseuse, nous pousse 
doucement, vent arrière. 

Le soleil fait danser comme des flammes légères sur l'eau qui 
semble fumer; une couche de vapeurs chaudes vibre sur l'horizon 

19 



14*> DE THIPOLI A TUNIS. 

et, là-bas, très lointaine vers le sud, rougit, splendide dans son 
aridité, une côte calcinée de lumière... Aucun son autour de nous 
que le bruissement de Fonde déchirée parl'étrave, que le clapotis 
des petites lames qui, en longs replis d'azur, courent aux lianes 
bariolés île notre barque. 

L'un des deux hommes qui composent l'équipage sommeille, 
la main droite sur l'écoute, la main gauche sur la barre ; le second 
s'est endormi à l'avant, à l'ombre rougeâtre de la voile... Et on 
s'en va. mollement balances par les longues houles qui viennent 
du large... Et c'est une de ces heures pleines, comme celles i\u 
désert, d'un charme amollissant et. en môme temps, d'une tris- 
tesse douce e1 rêveuse, la tristesse d'une absence volontaire, 
d'un rxil passager. 

Au nord s'estompent les îlots de Kourriat. Les petits dômes de 
Teboulba, de Lemta, de Bamba, blanchissent tour à tour sur l'ho- 
rizon du sud. Vers l'ouest, apparaît bientôt un rivage qui se déve- 
loppe en deux longues bandes horizontales et parallèles. Jaune et 
sablonneuse, la bande inférieure est formée par l'ondulation lan- 
guissante des dunes; verte et noirâtre, la bande supérieure l'est 
par des têtes de palmiers. Et, de l'une à l'autre, les troncs de ces 
arbres jettent des hachures sombres sur lesquelles brochent des 
maisons aux fenêtres peintes. 

Puis ce sont les oliviers, des oliviers énormes qui, en un 
fouillis grisâtre, en un bois désordonné, poussent à l'aventure. 
L'Arabe ne s'en occupe que pour les bâtonner avec fureur le jour 
de la cueillette, que pour y secouer alors, avec une frénésie 
incroyable, de longues gaules qui en effarouchent les feuilles et 
les fruits, qui en mettent les rameaux en une lamentable capilo- 
tade... S'il tirait, au moins, un bon parti d'une récolte faite avec 
des procédés aussi dévastateurs! Non. Il triture ses olives de si 
défectueuse manière que des usines européennes trouvent encore 
le moyen de faire fort une en ('puisant par le sulfure de carbone les 
résidus qu'il rejette. 

( les arbres malt raités, toujours généreux cependant, forment, de 
Sl'ax à Sousse, une véritable forêt que nulle borne ne partage en 
propriétés particulières mais dont, selon sa fortune, chacun 



ED-DJEM ET MONASTIR. H7 

exploite une houeza, — un nombre de pieds plus ou moinsconsi- 
dérable. L'opulente famille des Si-Hamza, par exemple, en possède 
plusieurs milliers sur celte cote. 

Si-Hamza ? Nous avons déjà entendu ce nom quelque pari... En 
effet, dans le Sud-Oranais, vers le pays de Bou-Amema. Rappro- 
chement de noms qui symbolise à lui seul le caractère des deux 
peuples musulmans que nous avons à diriger. Si-Hamza c'est ici 
la placidité épicière de fort tièdes croyants, de marchands crain- 
tifs et pacifiques; là-bas, c'est le turbulent fanatisme de marabouts 
intransigeants, de caïds belliqueux et farouches. 

Voguons toujours. Au delà des oliviers resplendissent, ceints 
de cactus et d'agaves, de hauts remparts que dépassent seulement 
les minarets et les coupoles de la gracieuse ville de Monastir. 

Ce nom, disent des antiquaires de bonne composition, vient de 
celui de Ruspina... Ruspina? Monastir.' Mon Dieu, oui ! En chan- 
geant... C'est égal, voilà deux vocables qui ne semblent liés que 
par une libation bien nébuleuse ! C'est pourquoi quelques esprits 
inquiets préfèrent trouver l'origine du second dans un monastère 
qui aurait existé par là, il y a longtemps, vers le w" ou le v e siècle, 
à l'époque où l'Ifrikia était, en même temps, grecque et chrétienne. 
Pourquoi pas? Mais si ce moutier a jamais vu le jour, les Sarrasins 
l'ont si bien replongé dans la nuit qu'il n'a laissé aucune trace sur 
le sol ni dans l'histoire. 

La brise est morte... Quelques coups d'aviron et nous entrons 
dans une petite anse, sorte de port naturel que ferment, comme 
une digue, trois ilôts arides, trois blocs de sable durci — qui, 
longs, à peine, de deux ou trois cents mètres, alignent bout à 
bout leur masse d'ocre jaune. 

Djezirat-Abou-'l-Fadel-el-Ghradamsi, l'ilot du nord, touche 
presque à la pointe rocailleuse qui forme la corne méridionale du 
golfe d'IIamamet. Il possédait autrefois une grande pêcherie de 
thons qui lui a laisse son nom populaire de Tonara; il ne porte 
plus aujourd'hui que les ruines pittoresques d'un petit marabout. 

Djezirat-el-Hammam, l'îlot du sud, garde les restes d'une 
citerne et d'un établissement de bains carthaginois. 



148 DE TRIPOLI A TUNIS. 

Djezirat-el-Oustania, enfin, l'îlot du Milieu ou îlot de la Qua- 
rantaine, est, comme la moitié d'un pain de munition, taillée en 
une petite falaise verticale dans laquelle, à diverses hauteurs, 
se creusent, en bouches de four, des grottes qui, faites de 
main d'homme, semblent avoir été hahitées autrefois. Par qui ? 
On l'ignore. L'ensemble de ces cavités donne à ce côté de l'île 
l'aspect d'un pigeonnier. De là, sans doute, le nom d'îles des 
Pigeons décerné à ces petits mornes par des voyageurs qui, pas 
plus que les habitants du pays, n'y ont jamais vu se poser un seul 
de ces granivores. 

A l'ouest de cette crique, — au delà d'une large plage où 
s'ébattent, comme les plongeurs d'Aden, des baigneurs bronzés 
que ne gênent les règlements d'aucune police, où s'affaissent 
quelques gourbis de loques et de palmes, où craquent au 
soleil des barques au nez extravagant, — s'élèvent les fortifi- 
cations de la ville : une kasbah, des bastions sabordés, des 
remparts qui se plient et se replient en angles sortants et ren- 
trants, comme ceux d'un château de cartes. 

Rien de plus africain, de plus barbaresque que ces hautes 
murailles sur leur piédestal de roches arrondies par les flots et 
blanchies par les hommes! Leur partie moyenne, — celle que, 
d'en bas ni d'en haut, ne peut atteindre le badigeon, — montre de 
grosses pierres jaunâtres qui semblent pouvoir résister à des 
boulets. 

Des tourelles élincelanles, pavoisées tic rouge ; un minaret 
dentelé, écaillé de faïences qui reluisent au soleil ; le nadoui\ 
— ■ la tour de veille, — tout rond, tout blanc, couronné par une 
plate-forme festonnée qui porte une lanterne aux lignes indécises ; 
des bouquets de palmes vertes dans le ciel bleu, immobiles 
dépassenl les créneaux éblouissants. Par les embrasures arron- 
dies, des c.iiioiis lèvent leurs gueules noires, comme s'ils allaient 
aboyer au soleil. 

Deux murs intérieurs courent des remparts de l'est aux rem- 
parts de l'ouest cl, de leurs grosses pierres brunes que ne revêl 
plus aucun crépi, divisent la ville en trois quartiers séparés les 



ED-DJEM ET MONASTIK. 



149 



uns des autres. Ils en font, ou plutôt ils en faisaient, une sorte de 
forteresse à compartiments, quelque chose comme un navire 
cuirasse à cloisons étanches, à l'époque où Torghoud-reïs, - 
Dragut l'écumeur, — déployait sur son château sa bannière 
rouge et blanche semée du croissant bleu... Une porte forcée, une 
muraille battue en brèche, l'ennemi n'était pas pour cela le maître 
de la place. Les assiégés se barricadaient clans le compartiment 
voisin et le siè<>'e était à recommencer... 




K^ 



M N A S T I T. 



Une place sablonneuse qu'ombragent des palmiers, un grand 
marabout religieusement clos mais plein de psalmodies et de 
ronflements de tambours, une vieille porte aux pierres disjointes 
et dont on ferme encore le soir les battants vermoulus, et nous 
sommes dans l'enceinte de cette ville méfiante comme un nicl de 
pirates. 



La première rue où le hasard nous conduit est moins une rue 
qu'un long corridor sombre, voûté, tout papillotant des foulards 
suspendus en frange à l'auvent relevé de ses petites boutiques. 
C'est le sou/i dont ne saurait se passer une ville tunisienne. Des 



150 DE TRIPOLI A TUNIS. 

tisserands pareils à ceux de Mehdia fabriquent dans tous les 
caveaux de la ville des couvertures bariolées et des étoiles de 
laine. Et, sous le spécieux prétexte de vendre ces tissus à des 
chalands imaginaires, des commerçants honoraires vivent ici, 
dans la perpétuelle nonchalance d'un/àr niente qui rendrait des 
points à celui des lazzaroni les plus invétérés du Pausilippe. 

Une planche (pie tapisse la fraîcheur d'une natte est placée sur 
le seuil de leur échoppe; un petit tabouret que rembourre un 
coussin rouge y joue le rôle d'oreiller et, du matin jusqu'au 
soir, ils sont là, étendus sur le dos. Et, lentement, ils poussent 
la fumée de leurs cigarettes aux toiles d'araignées qui lambrissent 
les voûtes; ils dégustent du café; ils allongent, de temps à autre, 
une main fatiguée pour prendre au passage et vider à demi la 
boite de fer-blanc qu'un gamin promène, pleine d'eau claire. 

Une longue rue fait suite à ce couloir soi-disant industriel et 
aboutit à une petite place où des cafés maures reçoivent sur leurs 
bancs et sur leurs trottoirs les paresseux qui n'ont même pas la 
pudeur de simuler un commerce. Les maisons qui bordent celte 
voie sont plus liantes, plus grandes que celles que nous avons 
vues jusqu'ici. L'intérieur, que ronge la poussière de l'abandon, 
en est souvent décoré avec un luxe véritable... La course devait 
au temps de Mami-reïs rapporter à ces honnêtes forbans plus 
qu'un négoce pour lequel ils ne manifestent aujourd'hui qu'une 
bien tiède vocation. 

Presque personne dans les ruelles voisines inondées de soleil, 
jonchées d'une poussière brûlante, embarrassées, ça et là, de 
décombres qui tombenl eu pondre! A peine un chameau qui passe 
sans bruit; un Arabe endormi dans une ligne d'ombre; une 
femme roulée, avec l'enfant qu'elle porte en paquet sur le dos, 
dans une épaisse couverture brune rayée et frangée de noir; un 
âne chargé de hottes de roseaux qu'il traîne sur le sol comme les 
ailes d'un grand oiseau malade; un homme qui, en turban de 
calicot, secoue majestueusement l'ampleur de sa djoubba foncée 
dont les bords et les poches se galonnenl de blanc... Des 
muezzins hissent sur des minarets leurs petits pavillons groseille 



ED-DJEM KT MONASTIR. 151 

estampillés du croissant et de l'étoile blanche. Le goût immodéré 
• le pirater et de courre sus aux navires chrétiens n'était pas 
incompatible avec une piété fervente, au contraire, et Monastir 
enferme encore dans les casiers de ses murailles treize mosquées 
et treize zaouïas. Sa population n'est cependant cpie de 8000 à 
10000 âmes... Il y a aussi une trentaine de Français qui, natu- 
rellement, se déchirent les uns les autres, qui s'y noircissent 
mutuellement des vilenies les plus malpropres. 

— Que voulez-vous, nous disait l'un d'eux, il n'y a en Tunisie que 
des Algériens qui oui fini de bien faire en Algérie et chacun sait 
qu'il n'y a en Algérie que des Français qui ont fini </<• bien faire 
en France. 

Assertion outrée mais malheureusement trop vraie encore 
maigre, inutile de le dire, de très nombreuses, de très honorables 
exceptions. 

Voici ce qu'on pourrait appeler le quartier officiel de Monastir. 
Sous la voûte d'un passage ombreux une vieille porte aux grandes 
ferrures rouillées ouvre la maison du cadi, juge et chef de la 
police. Dans sa cour aux dalles brûlantes, entre les murailles à 
créneaux d'une sorte de petite redoute blanche qui sert décaisse 
à fleurs, poussent des pêchers auxquels grimpent des citrouilles. 
A coté, c'est la demeure du caïd, — du gouverneur, comme on 
dit en Tunisie. Fuis, c'est l'habitation îles spahis. Puis, enfin, au 
delà de la voûte, dans une rue solitaire, le tribunal et la prison 
élèvent leurs grands murs mouchetés de plantes sèches, percés 
de lucarnes et de fenêtres grillées. 

Au bas de ces murailles moroses se ferment deux ou trois petites 
portes basses, les portes des cellules. Des pierres de taille en 
encadrent les panneaux bardés de fer; de formidables verrous les 
garnissent; une chaîne y est scellée qui, tendue au travers du 
trottoir, va se cadenasser sur un taquet hàti dans le pavé et 
empêche les complices des captifs de les enfoncer du dehors; 
uni' ouverture carrée. — sorte de grille de confessionnal, — 
est, enfin, pratiquée à leur partie inférieure et permet aux hôtes 
involontaires de ces lieux de communiquer avec leurs visiteurs... 
Une pauvre vieille femme, — une mère, sans doute. — est, dans 



152 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



la rue, accroupie contre une de ces chatières et sa petite main 
ridée et tremblante fait, à travers les barreaux, passer des frian- 
dises au jeune prisonnier dont la figure brune y encadre un 
sourire attendri. Il n'est, en aucun pays du monde, ni crime ni 
délit pour le cœur maternel! Et il y a quelque chose de touchant 
dans le spectacle de ces deux êtres que séparent les grilles d'un 
cachot mais que réunit le plus inépuisable, le plus saint des amours. 
Les reclus recevaient autrefois par ce trou la nourriture que 




: 



: * 



[TOUB DE MOS.ISTI1 



leur apportaient leurs parents et leurs amis. L'autorité ne prenait 
(pie leur logement à sa charge... Tant pis s'ils n'avaient ni amis, 
ni parents !... C'est encore ainsi que nous avons vu les choses se 
passer au Maroc; ce n'est plus ainsi qu'elles se passent en 
Tunisie. Les détenus de toute espèce ont, comme chacun, béné- 
ficié du protectorat; l'incarcération ne se complique plus pour 
eux d'un abandon possible, du danger de mourir d'inanition. 
Le champ des morts disperse au nord de la ville ses tombes 
rouges ou blanches; ses jardinets funèbres sur lesquels quelques 
g] auds arbres laissent tomber une ombre opaque ; sa porte isolée 




: 



E \ T II F. «OMSIin El S O U SS E . 



20 



154 DE TRIPOLI A TUNIS. 

qui, comme une arcade d'aqueduc disparu, s'élève au milieu des 
sépultures; ses marabouts d'albâtre; sa mignonne mosquée; ses 
cactus sous lesquels, Heurs vivantes, jouent de petites filles aux 
robes de vermillon; ses chameaux qui rêvent près d'un puits en 
ruines; ses palmiers qu'un pinceau délicat semble avoir amou- 
reusement tracés sur la tapisserie uniforme des remparts ou sur 
le fond lumineux du ciel. 

Par une route aussi belle que nos plus belles routes nationales, 
une promenade de deux ou trois heures va nous conduire à 
Sousse. Un cabriolet à deux chevaux et dont la capote est soi- 
gneusement levée nous attend sur la place, hors de la porte 
occidentale. 

Encore un lieu bien délicieusement africain que cette place 
elle-même! Les murailles que dominent des terrasses, des mina- 
rets et des palmiers forment une rayonnante toile de fond à la 
simplicité du décor et, bien aisément, on a, devant eux, comme 
une vision confuse mais éclatante don ne sait quels défilés musul- 
mans, de quels sultans de Fez, de Bagdad, de n'importe où, 
revenant vainqueurs de quelque guerre sainte et, les drapeaux 
flottants, passant sous l'ogive mauresque au sourd piétinement 
des chevaux, au tintement des timbales drapées de rouge, aux 
accents triomphants des musiques barbares... 

La route monte entre les oliviers où chantent les cigales; elle 
descend entre des jardins pleins de figuiers poudrés, d'abrico- 
tiers, de grenadiers, de mûriers, d'amandiers grisâtres ; elle court 
longtemps entre des cactus et des aloès ; elle laisse, à droite, à 
gauche, de blanches maisons qui éparpillent dans la verdure leurs 
terrasses, leurs créneaux ou leurs dômes aplatis; elle se lance 
enfin dans la plaine. 

Le spectacle change. Le repli de terrain qui forme le cap, dont 
l'extrémité porte Monastir, n'est plus, à notre gauche, qu'une 
sorte de falaise rougeâtre ; à droite, au delà «les dunes jaunes. 
reparait le liseré bleu de la mer, le golfe de Sousse ; en face, 
émeraude sombre sertie dans l'argent d'une sebkhra. une oasis fait 



ED-DJKM ET MONASTIR. 153 

une large tache el des dattiers plus hauts que les autres s'en 
élancent qui mettent au <i<l comme de grandes étoiles vertes. 

Ouelques-uns de ces arbres se présentent sous un aspect bien 
imprévu. Leur stipe est annelé de deux ou de trois profonds 
étranglements ; deux ou trois collerettes de palmes y for- 
ment, plus haut, comme des nervures de parasols dépouillés 
de leur toile el superposés sur leur tronc, comme sur un manche 
unique ; un bouquet de feuilles s'épanouit enfin à leur extrémité... 
Ils ont simplement, autant de fois qu'ils sont étrangles, subi la 
décapitation qui doit donner lieu à l'hémorragie de celte sève 
dont la fermentation produit le lakmi, — le vin de palmier. 
Pratiquée aussi près que possible du sommet, cette décollation 
y laisse les feuilles les plus basses qui souvent persistent encore 
quand de la surface de section jaillit une nouvelle tige... Et ainsi 
s'explique l'étrange anomalie de ces végétaux phénomènes. 

L'oasis est passée. Plus que le fond plat, argenté, crevassé de 
la sebkhra, du vaste étang desséché ! Plus que, au loin, des collines 
devant lesquelles se jouent les illusions du mirage! Des arbres 
qui n'existent pas se reflètent dans des lacs irréels mais d'un azur 
admirable; des Styx d'une eau transparente et lumineuse, des 
Phlégétons silencieux roulent des flammes transparentes, ondulent 
à grandes houles, passent très vite au pied de falaises sur- 
chauffées... Et des haleines fiévreuses, des émanations embrasées 
semblent nous arriver de ces fleuves fantastiques. 

Voici enfin les landes ; voici des oliviers dans lesquels blanchit 
un village; voici de nouvelles dunes sur lesquelles se balancent 
d'autres palmiers... Voici encore la mer! 

Des jardins ; un rivage où clapotent doucement de petites 
vagues mourantes; de hideux plésiosaures qui, de près, ne sont 
plus que des chameaux à la baignade ; des arabas qui prennent 
des bains de roues parce que leur conducteur ne se donne 
pas la peine d'en dételer le cheval qui a besoin de prendre un 
bain de pattes; des barques échouées; des remparts; des 
tonneaux et des Juives... Nous sommes à Sousse. 



VI 

K. M ROUAN 

DE SOUSSE A KAIROUAN. SIDI-EL-HAN I . KAIROUAN. REMPARTS. 

— HISTOIRE. ZANKAT-TOUILA. ROUTIQL'ES. HALLE. 

SOUK. ■ — ■ FONTAINE BAROUTA. RIES. — ■ INTÉRIEURS. — DJAMA- 

TlATA-BIBAN. PLACE BAR-TUNIS. CONTEUR. TIRAILLEURS. 

A quelques pas de Bab-el-Bahr, dans le sable d'un jardin 
hérissé de plantes féroces, stationne, sur des rails étroits, un 
wagon réduit à sa plus simple expression et rappellant, en petit, 
ceux qui en France transportent les matériaux. C'est la plate-forme, 
la voiture du chemin de fer élémentaire sur lequel nous allons 
parcourir les soixante kilomètres qui séparent Sousse de Kaïrouan. 
Traîné par deux chevaux qui remplacent la locomotive de l'avenir, 
ce véhicule primitif constituée lui seul tout le train... Ceux qui n'y 
trouvent pas de place, remettent leur voyage au lendemain. 
Quatre montants de fer l'abritent d'une toiture de bois d\n\ 
pendent des rideaux de toile à voile. Seize personnes en lin 
peuvent s'asseoir sur ses bancs à deux faces. 

Complet!.. Et c'est, là-dessus, un entassement odorant et 
confus de melons d'eau et de tirailleurs tunisiens, de gargoulettes 
suintantes et d'Arabes poudreux, de bagages sans nom et 
d'israélites aux yeux rouges. 

Entre ces colis el ces voyageurs, comme pour les caler, comme 
pour les empêcher de se casser en route, s'enfoncent des burnous 
roulés en boule, des sacs de paille, des haïks en paquets, des 



158 DE TIÏIPOLI A TUNIS. 

couvertures en ballots. A notre droite, empêtré clans trois ou 
quatre manteaux, un vieux marabout égrène son chapelet; à notre 
gauche une Juive sordide gémit et allaite un nourrisson qui 
pleure comme s'il était né sur les rives de l'Euphrate, et qui, 
avec rage, enfonce son petit nez de proie, dans le sein maternel ; 
en face, sourient les yeux sombres d'une jeune femme empaquetée 
dans son voile noir. 

— Khradoudja!... lui dit, de temps à autre et d'une voix très 
dure, une vieille duègne qui l'accompagne et qui, sans raison, 
éprouve le besoin de la rappeler à l'ordre. 

Midi ! Le soleil est de feu ; tout est blanc dans l'aveuglement 
de la poussière blanche. Et, lentement, le long des remparts, 
nous montons jusqu'à Bab-el-Ghrarbi... Vers l'ouest, maintenant! 
Et, pendant quatre lieues, sur un terrain sablonneux, gris et sec, 
nous courons, ventre à terre, à travers les cactus, à travers les 
caroubiers au tronc noueux, à travers les oliviers dont les pieds 
grisâtres se tordent, se crevassent, se fendent comme s'ils 
craquaient à la chaleur du jour. Par les campagnes calcinées, de 
loin en loin, blanchit un henchir, — une ferme, — que des figuiers 
de Barbarie enserrent de leur rempart d'épines. Autour, quelques 
bœufs, quelques paysans dans des restes de burnous. 

A gauche apparaît M'saken, la petite ville sacrée ; à droite, sur 
îles pentes nues, s'étagcnt Ilammam-Soussa et les deux Kala, la 
grande et la petite, — Kala K'bira et Kala S'rira. Au nord, à 
l'horizon, pareil à un nuage chaud et vaporeux bleuit le mont 
Zaghouan. 

.Nos compagnons de route s'épaulent les uns les autres ; leurs 
paupières s'alourdissent; ils s'endorment... Sous son masque, 
Khradoudja grignotte des graines de melon. 

A l'ouest, verdit cependant un bouquet d'arbres. C'est l'Oued- 
Laya, la première station... Une femme dévoilée surgit au revers 
d'une haie de cactus. Un bandeau rouge ceint le lambeau de toile 
grisâtre qu'elle a noué sur sa tête et qui flotte sur ses épaules ; 
le soleil brûle ses bras nus ; une ceinture de cordes serre 
lâchement sur ses hanches la robe bleue dont la fente latérale 



KA1R0UAN. 159 

s'entrouvre sur sa jambe nerveuse et sur son flanc cambré... 
Elle traîne les chevaux de relais. Et on repart. 

Sur le fond violacé des montagnes lointaines se peignent des 
marabouts et le dôme de F'guira F'tima. Et, au triple galop, nous 
volons par les espaces plats, nus, chauffés à blanc ; par les sables 
stériles où se blottissent les lefaa, où courent les ouranes ; par 
les vastes plaines jaunes qu'a rasées la moisson. Çà et là, comme 
des rochers isolés, se lèvent de petites masses brunes qui changenl 
de forme selon les caprices de la roule... Ce sont, de loin, de 
gigantesques points d'interrogation, des sphinx, des lions 
accroupis, des casques du temps d'Okhba, des tètes de femmes 
que surmontent les pointes d'une coiffure hiératique... Ce ne 
sont, de près, que des moitiés d'arceaux, des pans de murs, des 
fragments de ruines romaines. 

De tous côtés voltigent des tourterelles aux ailes roses, 
s'enlèvent des huppes au plumage noir et blanc, sautillent, 
effrontées, des alouettes qui chantent jusque sous les pieds «les 
chevaux. Comme des tanières de serpents, des trous s'ouvrent 
entre les rails et, effarées, des chouettes en sortent qui, d'une 
aile précipitée, vont, à quelques pas de là, se poser sur la plus 
haute cime d'un buisson. Et leur grosse tête de côté, le nez sur 
le menton, — ainsi que des gens qui pincent les lèvres, — elles 
nous regardent de leurs yeux ronds et clignotants, avec des 
mines fâchées. 

— Qu'est-ce que c'est que ce monsieur Decauville qui vient 
ainsi troubler le repos des petites chouettes croyantes? 

Des jujubiers, puis de l'alfa qui éparpille sur le sable ses 
touffes chevelues, et nous nous arrêtons au haut d'une éminence. 
Nous devons nous y croiser avec la plate-forme qui est partie de 
Kaïrouan au moment où nous partions nous-mêmes de Sousse. 
11 y a trois heures que nous roulons; nous sommes à mi-chemin. 

L'air est lourd, la chaleur est étouffante. Khradoudja elle-même 
ne peut plus y tenir et laisse tomber son voile... Vingt ans à 
peine et jolie comme les femmes arabes savent l'être. 

Gravissons à la course le monticule qui s'élève à notre gauche. 



160 DE TRIPOLI A TUNIS. 

A nos pieds se déroule et flamboie un de ces paysages africains dont 
on n'oublie jamais l'impression grandiose et profonde. Quelques 
poignées d'alfa mouchettent, autour de nous, la terre morte, 
jaune, sèche comme la peau d'une momie égyptienne... Et, vers 
le sud. au delà de ces dunes de sable durci, au delà de ces 
ondulations que semble avoir roussies un incendie énorme, le 
fond d'un lac salé, desséché aujourd'hui, étend au soleil le miroir 
éblouissant de sa nappe immobile. Quelques apparences d'îlots 
en tachent l'argent qui étincelle. Vaguement, des montagnes 
rougeâtres le bordent à l'horizon lointain. C'est la Sebkhra Sidi- 
el-Hani... Pas un gourbi, pas un être vivant, pas un arbre autour 
de sa vaste et morne solitude! Seul, sur son fond lumineux, un 
chameau égaré prolile et grandit sa silhouette sombre. 

En route encore !... Le terrain ondule à grands replis ; quelques 
lignes brunes marquent, au loin, des oasis plus ou moins 
imaginaires; le mirage fait scintiller au large un étang chimé- 
rique ; à l'ouest, dans les poudroiements de la lumière, bleuissent 
les flancs transparents du Djebel-Seldja et du Djebel-Gourine. 

Aucune culture n'est possible dans ce sol argileux, saturé de 
sel et, sur le paysage vide, planent une désolation saisissante et 
farouche, une uniformité de sensations qui surprend l'esprit plus 
qu'elle ne le fatigue. 

Au nord, dans les espaces déserts, tourbillonne en trombe une 
poussière livide. De gros nuages noirs ont rapidement monté 
sur l'horizon et, avec la netteté d'une cassure, des éclairs y tracent 
de longs sillons de feu. De larges gouttes de pluie s'écrasent 
autour de nous... Hélas! l'orage se dissipe; il fuit, emporté par 
un \ eut dont nous n'avons pas senti les caresses. 

— Je vais nous montrer si vous ('-[es ici pour vous rafraîchir, 
rici le soleil. 

Et, de plus belle, il nous crible de ses flèches de feu, et l'air 
qui nous arrive a la l'ace est toujours plus embrasé. 

Sur la terre nue. de grands ronds laissés par des tentes indiquenl 
que, par là, ont campé des nomades. Plus loin, des fagots de 
jujubier ceignent d'un rempart épineux les maisons de toile d un 



KAIROUAN. 



161 



douar de passage... C'est, sans doute, en prévision des services 
qu'elles leur rendent ainsi que, dans leurs labours, les Arabes 
ménagent ces broussailles. 

Vêtues de bleu ou de rouge, de petites filles tatouées fixent 
sur nous l'étonnement de leurs grands yeux sauvages ; des chiens 
et des chevaux vaguent autour du camp ; îles chameaux <|iii 
broutaient de l'alfa le long de notre roule lèvent leur long col à 
notre approche et, ennuyés, détalent d'un trot lourd, en secouant 
leur bosse. 

l'ius loin c'est, ainsi que sur la route d'Ed-Djem, un bois de 




RO III DE h VI ROI A.\. 



cactus isolés les uns des autres, comme les arbres de nos vergers. 
Et, debqut sur un pied unique, ils tordent en blanches épileptiques 
leurs épaisses séries de feuilles menaçantes, ils gesticulent en 
végétaux extravagants. 

Une baraque où un eu/on vend de l'absinthe; une autre où 
logent six turcos indigènes et deux spahis autochtones qui, au 
nom de la France, représentent la garnison protectrice; un 
nouveau douar; une ('curie d'où on nous amène des chevaux 
frais : c'est le relais de Sidi-el-Hani... Et Khradoudja roule une 
cigarette entre ses doigts jaunis, tandis que le petit Juif hurle 
comme un chevreau arraché à sa mère. 

En route toujours ! Le paysage ne change guère. Il y a quelques 
plantes cependant, mais, comme parfois chez nous aux croix des 

-21 



102 DE TRIPOLI A TUNIS. 

cimetières, les colimaçons revêtent d'une blanche mosaïque leurs 
tiges dépouillées et les engainent d'un fourreau de coquilles 
pareil à celui de certains poignards de nègres... 

Personne et, tout à coup, jaillit du sol une fourmilière 
d'enfants. 

— Ya, sidi, sourdi, sourdi! karroub\ sidi! Holà, seigneurs, 
des sous, des sous! Une harroube! 

Et, les yeux brillants, la tète nue, les oreilles écartées, ils 
courent à perdre haleine. La chemise des garçons leur remonte 
jusqu'aux aiselles, la robe des lilles s'ouvre comme des ailes 
sur leur corps de statuettes de bronze et ils courent toujours, 
ils courent jusqu'à ce que quelque chose tombe de la plate-forme 
lancée avec la rapidité d'un express ou que, épuisés, ils tombent 
eux-mêmes dans la poussière. 

Voici l'Oued-Zeroud , la dernière station, et Khradoudja 
s'oublie jusqu'à nous offrir du melon et des cigarettes. Puis, 
derrière une longue vague de terrain desséché, déferle enfin la 
verdure d'une mer dalla. 

Au delà, dans une immense plaine poudreuse et légèrement 
excavée, au milieu d'un vaste désert, sous un ciel de plomb où ne 
flotte pas un nuage, une longue ligne blanche se festonne de 
tours et de dômes. 

C'est Kaïrouan, la ville sainte, la métropole religieuse du 
Maghreb; d'est Kaïrouan, la vieille résidence des khalifes, 
l'ancienne capitale de l'Afrique mahométane; c'est Kaïrouan 
dont, jadis, les fidèles ne foulaient que pieds nus le sol sanctifié 
et où ne pouvait demeurer quiconque n'était pas de .Mahomet. 

Il v a une dizaine d'années, un chrétien n'obtenait la permis- 
sion d'y entrer «pie s'il était porteur d'un amar-bey^ — d'une 
autorisation spéciale émanée du pouvoir suprême. Il ne lui était, 
en aucun cas. permis d'y passer la nuit. S'il avait enfreint celle 
défense, les marabouts défunts se seraient levés de leurs tombes 
ei auraient purgé la ville de sa présence sacrilège... Quant à 
I israélite, malheur sur lui si. sous un déguisement trompeur, il 
en franchissait les murailles ! Reconnu, il n'en sortait pas vivant 



KAIROUAN. L63 

et son cadavre mutilé était, sur une claie de palmes, — les palmes 
du martyre, — traîne à la voirie où il pourrissait au soleil, avec 
des charognes d'ânes et de chameaux, où les vautours au cou 
déplumé et sanglant lui donnaient seuls une horrible sépulture. 

Comme l'industrie de sa race trafiquante et tripoteuse a, 
cependant, toujours été indispensable a la paresse de l'Arabe, 
comme son usure a toujours été pour l'imprévoyance musulmane 
[\n mal nécessaire, on lui permettait quelquefois cependant de 
s'approcher des remparts, mais il devait s'arrêter à deux kilo- 
mètres au nord-ouest, au petit caravansérail de Dar-el-Aman, — 
la maison du pardon. Là seulement, au confluent de l'Oued- 
Merkelil et de l'Oued-Zeroud dont il ne pouvait franchir les 
sables arides, on daignait, pour quelques heures, non oublier, 
mais lui pardonner son infamie... 

L'apparition de la ville sacrée s'évanouit. Nous nous enf oie. 

dans les joncs, les arroches, les tamaris d'Aïn-Kazezia. A travers 
la verdure se meuvent «les blancheurs bizarres... C'est une légion 
île Nègres en calottes et en robes de neige, une vision du 
Soudan. 

Kaïrouan reparait, tout près maintenant. Sur ses murs crénelés 
se lèvent et étincellent au soleil la lanterne de ses minarets; le 
dos de ses dômes arrondis en hémisphères, en œufs ou en poires; 
la courbe de ses coupoles lisses ou largement cannelées. Et, à 
sa vue, une tristesse oppresse le cœur. Aucune idée souriante ne 
vient égayer l'esprit devant cette ville anachorète. Nul autre 
lieu que celui qu'elle occupe n'aurait pu être mieux choisi pour 
une cité qui ne fut qu'un vaste monastère; nul n'aurait été 
mieux approprié à l'austérité de la prière, à la sévérité des médi 
talions, à l'abstraction des croyants dans la contemplation d'un 
Dieu dont l'infini de ce désert est le temple grandiose, temple 
qui, cependant, ne peut le contenir dans son immensité. 

Près de la voie, sur la droite, doit, dans une enceinte de murs 
lias et" flancs, un monument carré, percé' d'une porte en fer a 
cheval sur chacune de ses façades. La grande coupole qui le 
surmonte repose sur une sorte de large socle octogonal à travers 



[64 DE TRIPOLI A TUNIS. 

lequel s'ouvrent des fenêtres carrées comme les sabords d'un 
vaisseau. C'est la petite mosquée de Sidi-Sahad-Gervel. Son dôme 
n'est pas uni, mais, comme presque tous ceux qui bossuent 
Kaïrouan, il est cannelé en eûtes saillantes, à la manière des 
cantaloups. Une longue tige de fer, à laquelle sont embrochées 
trois boules de grandeur inégale, y élève un croissant qu'elle 
traverse de sa pointe, ce qui le fait ressembler au trident des 
bouviers de la Camargue. 

Près de ce temple suburbain s'étend, ('(datant comme une mare 
de soleil, un large enclos dalle de pierres grises. Dessus de la 
M'sallat-Darbat-Tamar et voûte d'une grande citerne, cel espace 
nu sert, en même temps, de lieu de prière aux dévots qui veulent 
s'isoler et de lieu de réunion aux convois funèbres qui vont déposer 
les restes d'un trépassé au milieu îles lombes qui, innombrables, 
s'éparpillent autour de la ville. 

Vers le nord, enfin, à quelques pas de la M'sallat, s'entassent 
les Dra-el-Guemel, monticules noirâtres qui portaient jadis une 
poudrière et que, pour cette raison, on appelle encore les collines 
des poudres. 

Résultat du dépûl séculaire des immondices de la ville, ces 
éminences grises ont aujourd'hui cessé de s'accroître, mais des 
amas qui leur ressemblent et qui ont la même origine poussent 
tous les jouis un peu plus loin cl y fermentent à leur aise. (Test, 
entre eux et les portes, un continuel va-et-vient de chameaux qui 
y charrient des détritus de toute sorte. Voilà qui est certes d'une 
déplorable hygiène, mais où conduire les égouts d'une agglomé- 
ration qui n'a pas de champs à fumer, qui n'a, a sa portée, ni mer, 
ni rivière, ni lac ? 

Quelques palmiers à droite et à gauche, et nous entrons dans 
l'épaisseur d'un véritable rempart, dans l'hostilité d'un fourré 
inextricable de cactus sombres et rébarbatifs. El la voie y courl 
comme dans une tranchée de verdure. 

Ce sont les cactus du liacli-.Muphii. — de loul le monde. - 
comme, pour parler du domaine public, on disait en France, le 
domaine <ln roi. Le figuier de Barbarie, dont les haies méchantes 
entourenl tous les lieux habités, est. avec le palmier, l'un des 



KAIROUAN. 



Iti; 



végétaux les plus utiles de ces ingrates régions. Pendanl les 
derniers mois de l'été, l'Arabe se nourrit avec délices des fadeurs 
pâteuses de son fruit à la pulpe rougeâtre ; pendanl l'année 
entière, à grands coups de sabre, il taille dans ses buissons 
luisants le repas des chameaux. Et, dans ses épaisses raquettes 




MIIiOlAN : FEU ME ARABE. 



au suc vert et gluant, la sobriété légendaire de ces bétes trouve à 
manger el à boire. 

Voici enfin la station d'arrivée !... Khradoudja se retourne avec 
un sourire, laisse retomber sur son visage le drap noir de sa 
cagoule et, à petits pas, traînant paresseusement ses pantoufles 
jaunes, elle su dirige vers la ville... 



Ilifi DE TRIPOLI A TUNIS. 

Devanl nous, à l'ouest, file une sorti' de rue que flanquent 
quelques maisons éparses, que longe le marché aux bestiaux. Au 
bout de sa poussière, Bab-Djellalin, — la porte des Peaussiers, 
— s'ouvre à travers les murailles. 

Blanches, unies, sans fossés, flanquées, de distance en distance. 
de tours carrées qui, sans les dépasser, s'y accolent par une de 
leurs laces, celles-ci élèvent à huit ou dix mètres leurs créneaux 
arrondis. Etroits, délabrés, dépourvus de toute espèce de parapet 
et roides comme des échelles, des escaliers bâtis contre la face 
intérieure de ces remparts permettent d'atteindre les terrasses qui 
dominent les portes, de se promener sur les chemins de ronde. 

Une maison arabe, — ancienne écurie tant bien que mal arrangée 
en hôtellerie européenne, — nous donne devanl ces murs une 
hospitalité très suffisante. Elle est tenue par un Provençal, l'un 
des cinquante chrétiens qui se noient dans les vingt-deux mille 
crovants dont la ville est peuplée aujourd'hui. Ses fortifications, 
qui se déployaient alors sur seize kilomètres de tour, renfer- 
maient, dit-on, cinq cent mille habitants au temps des Aghlabites. 

Les Aghlabites? Quels sont ces princes dont le nom s'écoulera 
encore de notre plume? Pourquoi cette grande ville dans ces 
steppes inhospitaliers. 1 ... l T n mot d'histoire est ici nécessaire. 

Chacun sait que, de la famille des Haschem, — l'une des plus 
illustres de la tribu des Koreïschites, issue elle-même d'Ismaël, 
tils du patriarche Abraham, — naquit, entre 5-n et 5j8 de notre 
ère, un entant que son père décora du nom de Mohammed, — le 
glorifié. (Que Dieu l'aide et le garde! L'excellent homme avait 
loi dans la prédestination des noms et les événements confir- 
mèrent sa croyance. 

Plus connu die/, nous sous l'appellation défigurée de Mahomet, 
(■<■ tils -qui. aujourd'hui, est, en effet, glorifié comme fondateur 
et comme premier chef de l'Islam — mourul vers 632 et oui suc- 
cessivement pour khalifes. pour lieutenants el pour succes- 
seurs. — sim beau-père Abou-Bekr, son cousin Omar, son secré- 
taire Othman, son gendre Ali. enfin divers membres de la famille 

des ( (iiuniades. 



KAIROUAN. 167 

C'est à l'ordre tic ces derniers que les musulmans marchèrent 
sur le Maghreb. Leurs premières campagnes, en 647 et en 665, 
ne furent que des incursions dévastatrices. En 666, Mohawiah- 
ben-Khodeïdj-el-Kendi vint jusqu'à Sousse, mais recula ensuite 
sur la Tripolitaine. En 668, Okhba-ben-Nafi-el-Fehri fit enfin la 
conquête définitive de L'Ifrikia et en devint Youali, — le gouver- 
neur gênerai. En 6^5, il songea à bâtir une ville qui fut le boule- 
vard du Croissant dans le pays conquis. 

Cette cité devait, pensait-il, s'élever sur un sol vierge, loin de 
la mer, loin des centres habités, loin des lieux corrompus par le 
commerce, par les richesses qu'il apporte, par les fourberies qu'il 
inspire. Comme un monastère dans sa solitude, elle devait être 
séparée du reste du momie par des déserts et par des savanes. 
I ne discussion surgit alors entre ses compagnons et lui au 
sujet de l'endroit où elle serait construite. Okhba, qui, dans ces 
différends, savait mettre Allah de son côté, leva tout à coup la lèle 
et sembla prêter l'oreille. 

— Entendez-vous ? dit-il a ses officiers. 

— Quoi? demandèrent, ébahis, ceux-ci qui n'entendaient rien. 

- La voix de Dieu... Écoutez-la !... Okhba, dit-elle, Okhba, 
mon ami, brandis l'étendard du prophète ! Marche en récitanl le 
tekbir et arrête-toi au dernier mot. La place où tu seras est celle 
que j'ai choisie. 

Et, priant à haute voix, il marcha comme au hasard... Tout a 
coup, il planta le drapeau dans le sable... C'était là!... Cela ne 
pouvait mieux tomber; c'était là aussi qu'il avait été d'avis de 
poser la première pierre de la capitale future. 

Les bêtes infestaient la région. 11 pria encore, il cria, il 
ordonna à son armée entière de prier et de crier avec lui... El, 
au bout de trois jours, on vit, effrayés par les clameurs que pous- 
saient des milliers de voix, s'en aller en une exode pareille à la 
sortie de l'arche de Noé, tous les animaux du pays; on vit, mar- 
chant et sautant, volant et rampant, déménager ensemble les 
sangliers et les gerboises, les perdreaux et les najas; les chacals 
et [es gazelles, les abeilles et les couleuvres; les renards et les 
pies-grièches, les cantharides et les lézards; les porcs-épies et 



168 DE TRIPOLI A TUNIS. 

les onces, les alouettes et les tarentules; les hérissons et les 
lièvres, les tourterelles et lesjeckos; les tortues et les tiques, les 
huppes et les vipères; les lynx et les fourmis ailées, les ramiers 
et les caméléons; les hyènes et les scarabées, les cailles et les 
cafards; les lions et les scorpions, les pigeons et les pythons; les 
panthères et les sauterelles, les gangas et les poux; les lapins et 
les puces, les outardes et les vers, toutes bêtes plus ou moins 
féroces qui n'allèrent pas bien loin et dont la descendance habite 
encore la Tunisie. 

L'édification de la première mosquée fut plus facile encore que 
l'expulsion de cette ménagerie. Les pierres se détachèrent elles- 
mêmes des montagnes septentrionales, volèrent à la file comme 
des bataillons de grues et se superposèrent en murailles autour 
du pavillon d'Okhba devenu le premier mihrab... C'était un heu = 
reux temps bien fertile en miracles ! 

Et Youali reprit vers l'Occident sa marche conquérante. 

— L'épée est la clef du paradis, avait dit Mahomet. 

Kairouan était fondée. Vers 807, à la voix d'Ibrahim-ben-el- 
Arleb, créateur de la dynastie des Aghlabites, la première qui 
régna en Afrique, elle se séparait de l'Egypte et devenait le siège 
d'un gouvernement qui, khalifal de nom mais indépendant de fait, 
s'étendait de la Cyrénaïque à l'Océan, de Benghazi à Mogador. 
Elle atteignit l'apogée de sa splendeur sous les khalifes fati- 
mites et sous les khalifes zeyrites, mais elle commença à déchoir 
au xm e siècle, lorsque les Almohades eurent transporté au 
Maroc le siège du pouvoir... 

Et maintenant entrons; traversons la porte Djellalin, la porte 
méridionale «le la ville. 

Entre <\\^\>x rangées de masures blanches, une cohue mouvante 
de gens en turban el en djoubba, en burnous el en haïk, en 
chemise el en bonnet rouge s'agite comme une fourmilière en 
débandade, lue ligne de maisons irrégulières, presque sans 
fenêtres el couronnées de terrasses sur lesquelles apparaissent 
des êtres qui, tout blancs, se fondenl dans Le blanc du ciel, 
double el dépasse ces bicoques. Les petites louis carrées des 



KA1R0UAN. 



169 



minarets blanchis élèvent de tous côtés le pain de sucre de leurs 
lanternes coniques... Nous sommes dans la Zankat-Touila, la 
grande avenue de la cité, «elle qui la coupe du sud au nord. 

Sous des tentes éplorées, sous de larges paillassons . l'alfa que 
soutiennent des bâtons fichés à tort el à travers, sous des planches 
pourries plantées en visières de casquettes, dans les murailles 




h M ROUAN : UN POTIEH. 



étincelantes, sous des auvents à deux versants qui forment au- 
dessus de leur porte comme de petits toits à pignon sur rue. des 
magasins <pie remplissent des marchands flegmatiques el des 
marchandises en désordre garnissent la zankat dans toute sa lon- 
gueur. -C'est comme un marché perpétuel, comme une foire sans 
lin. Devant les boutiques, au milieu des fruits el des légumes, 
se vautrent dans la poussière des maraîchers qu'ombragent des 



L70 DE TRIPOLI A TUNIS. 

chapeaux énormes, de ces chapeaux auxquels on ne peul s'habi- 
tuer et qui, en tous lieux, nous poursuivent comme un cauchemar 
grotesque... A côté d'eux, le mortier d'airain entre les jambes, 
des Nègres pilent, avec le petit bout d'une massue d'Hercule, on 
ne sait quoi de verdâtre ; des cafetiers distribuent leurs lasses 
puériles ; des barbiers en plein vent tondent en citrouilles des 
têtes luisantes et bleuâtres; des bouchers pantelants dépècent 
des viandes blanches <■! roses. 

Adossés aux espaces qui séparent les portes, des hommes 
sommeillent dans la posture favorite des Arabes, ces philosophes 
dont le sans-gêne n'est jamais embarrassé par la recherche d'un 
siège. D'autres y prennent leur café., accroupis entre deux pots 
de basilic qui voyagent avec eux. 

Au bord du trottoir, enfin, se rangent des tables sur lesquelles, 
les jambes repliées, des épiciers burlesques trônent, comme des 
poussahs, entre leurs plats et leurs disques de bois. Et leurs 
pâtes sucrées, leurs confitures au miel attirent toutes les 
mouches, toutes les guêpes du voisinage. A une karroube le 
verre, des tonneaux versent la hnr verdâtre. — - l'eau-de-vie de 
ligues que n'a pas songé à prohiber le Koran. De loin en loin, — 
compliqués de jets d'eau filiformes et de poupées de fer-blanc 
qui tournent et qui, de leurs petits pieds, sonnent des carillons 
tentateurs sur les verres rangés autour d'elles, — des comptoirs, 
bariolés d'or cl de peintures, offrent aux passants leurs gargou- 
lettes d'eau fraîche, leur jus de grenade et aussi, hélas! leur 
absinthe mécréante. 

Entre ces triples haies de commerçants el de boutiques 
burlesques, circule, sans qu'un seul costume de roumi lâche sa 
blancheur uniforme, la foule lente el digne des promeneurs et 
des acheteurs désœuvrés... Marcher vite, si on est à pied. 
galoper s;uis motif, si on es1 à cheval, sont des marques d'une 
légèreté que réprouve la dignité musulmane. Manger, siffler, 
fumer dans les rues son l des actes d'une inconvenance suprême. 
El l'Arabe de la plus humble condition connaît el respecte ces 
règles d'une politesse qui en remontrerai! a la nôtre. 

Les citadins portenl ici le turban blanc, la djoubba immaculée, 



KAIROUAN. 171 

et le fin burnous négligemment jeté eu paquet sur l'épaule. Les 
habitants de la tente se convient du manteau brun et ceignent 
d'un turban de cordes noires qui leur tombe sur les yeux leur 
tête que, rarement, encapuchonné le haïk. L'oreille droite ornée 
d'un anneau d'argent, les pasteurs venus des montagnes s'en 
vont, le fusil à pierre sur le dos, la main balançant par sa dra- 
gonne de cuir la matraque que termine en boule une grosse tête 
ferrée, lu vieux sabre pend à leur liane et, plus vaniteux que 
Diogène, ils se drapent dans des burnous si uses, si rapiécés, si 
décatis qu'ils Unissent par ressembler à des peaux de mouton sur 
lesquelles on aurait marché longtemps. Vêtus de toile, quelques 
tirailleurs indigènes se sanglent de leur large ceinture bleue el 
serrent leurs mollets dans des guêtres blanches. 

Efféminé, un jeune Maure, gras et rose comme une Juive, 
s'avance d'un pas traînant, la poitrine épanouie clans une longue 
et large blouse de soie écrue. Sa tête se renverse, orgueilleuse. 
comme entraînée par l'énorme Ilot de soie bleue qui orne --a 
chachia... C'esl un lils de caïd ! Deux fois millionnaire, il possède 
harem et jardin, chevaux et voitures. Et on se détourne à peine 
sur son chemin. 

In marabout du désert arrive, la ligure brûlée par le soleil, 
ses cheveux noirs flottant en longues boucles sous son modeste 
turban de toile... Et chacun baise son épaule ou un pan de son 
burnous en guenilles. 

— Allah i/' aouel o'mrek! Que Dieu le lasse vivre longtemps ! 
lui dil l'un. 

— Allah iajà'l el-baraka firassek! Que Dieu bénisse la tête! 
fait un autre. 

— Allah ierli am oualdik! Que Dieu soit miséricordieux poin- 
tes parents ! souhaite un troisième. 

Et ceux qui ne se jugent même pas dignes de baiser ses 
misérables loques s'arrêtent devant lui el portent respectueuse- 
ment la main à leur front, à leur bouche et à leur cœur. 

— Tii es mon maître, dit le premier geste. 

— .Mes lèvres te louent, ajoute le second. 

— Et je t'aime, signifie le dernier... 



1"2 DE TRIPOLI A TUNIS. 

Et toujours pas de femmes!.. A peine une pauvre vieille folie 
demi-nue, courbée comme une sorcière chevauchant le bouleau 
cabalistique. Et elle court avec un glapissement prolonge que 
les battements précipites de sa main sur sa bouche entr'ouverte 
transforment en un toulouil aigu, en un joujou strident. A peine, 
près de son père, une excpiise toute petite fille qui, — la Impie 
frangée d'or, la ligure déjà peinte comme celle d'une jolie poupée 
d'émail, les jeux déjà avivés de koïi'l, — s'assoit sur la table 
dune boutique, immobile et muette comme un charmant objet 
d'étagère... 

Une bousculade se produit. Des chameaux cheminent en file 
paresseuse, chargés de fagots de thuya, — de branches biscornues, 
rouges comme des os sanglants. On se gare, on se pousse, on crie 
un peu et, la caravane passée, on reprend le sérieux obligatoire. 

L'une des plus larges constructions de celte rue est, ainsi qu'un 
meuble sur ses pieds, posée sur de fortes colonnes romaines, 
sur des piliers trapus dont la tête s'évase en chapiteaux aux 
feuilles d'acanthe usées par le temps. Un homme peut à peine 

«le urer debout dans l'entrepont sombre et graisseux qui 

s'enfonce entre cette bâtisse et le sol. C'est là que se tient, là 
que s'entasse le marche aux grains et à l'huile. 

Derrière cette halle réduite, se croisent, sous leurs liantes 
voûtes noircies, quatre ou cinq passages étroits, pleins de mou- 
vement, de cris, de tètes en turban, de capuchons levés, de bras 
maigres qui agitent des burnous mis aux enchères, d'acheteurs 
si pressés les uns contre les autres qu'ils se meuvent en bine. 
que la circulation esl presque impossible dans leur masse odo- 
rante. Des boutiques contiguës se creusent en niches dans les 
parois de ces couloirs obscurs et regorgent de quincailleries, de 
bimbeloteries, d'objets extraordinaires. Ce sonl les souks, faillie 
reproduction, comme ceux que nous avons vus déjà, de l'im- 
mense bazar que, en détail, nous parcourrons à Tunis... 

Mais que fait le chameau qui, là-haut, passe et repasse derrière 
la fenêtre de celle maison? Il travaille... Au-dessous de lui 
l'ouvre, en effet, — pour descendre, très bas, plus bas que le 



KAIROUAN. 



173 



terrain salé sur lequel est bâti Kaïrouan, — le puits Barouta, le 
seul qui donne ici un liquide à peu pies potable. Et, pour faciliter 
la distribution des eaux qu'y puisent ses gros cordages dalla et 
ses godets de poterie, on a installé à un premier étage la noria 
grossière que le malheureux ruminant l'ail tourner du malin au 
soir et à laquelle il arrive par un plan incliné construit à son 
intention. In abreuvoir établi au pied de cette habitation bien- 




KF^ 3 



faisante est le rendez-Vous perpétuel des croyants qui viennent 
y faire leurs ablutions, de tous les animaux du pays qui viennent 
s'y désaltérer. 

Si nous ne craignons de souiller notre burnous à la suie qui 
en tapisse les murs, si nous ne redoutons d'être asphyxié par la 
fumée épaisse cpii Hotte sous son toit de broussailles noircies, 
traversons à la hâte la longue rue où, — au bruit assourdissant 
des marteaux tombant et retombant sur la tôle, au grincemenl aigu 
des limes e1 des scies. — forgent, rassemblés, tous les cyclopes 
de la région et ésarons-nous dans le labyrinthe de la ville. 



174 DE TRIPOLI A TUNIS. 

Des maisons de briques crépies de blanc, presque toutes 
coupées au-dessus t]u premier étage comme si, effleurant les 
remparts, un ouragan de boulets avait, sauf les minarets et les 
dômes, rasé tout ce qui en dépassait la crête; des fûts antiques 
couchés dans les seuils, encastrés dans les angles ; des ruelles 
étranglées; des culs-de-sac envahis par les décombres; des 
impasses ; de longs couloirs voûtés s'insinuant sous les habitations 
qui se rejoignent ; des séries d'arcades jetées entre les maisons... 
Voilà Kaïrouan. 

Pas un arbre, pas une plante qui nielle la gaieté de sa noie 
verte dans le blanc des murailles, du sol, du firmament lui- 
même! Plus de boutiques ici. Pas de fenêtres mais seule- 
ment quelques lucarnes que quadrillent des grillages serres 
qu'enferment des moucharabys soupçonneux ; de petites portes 
rongées de vieillesse, quelquefois blanchies à la chaux, souvent 
bardées de fer, toujours armées de puissantes ferrures. 

Et presque personne! Un Arabe assis dans un coin d'ombre 
bleue: une négresse dont la face de goudron tache la blancheur 
des murailles; un Maure dont la chachia pique un point écarlate 
dans quelque carrefour ensoleillé... Et c'est tout. Si le quartier 
que nous avons vu le premier déborde de inonde et d'animation, 
celui-ci est vide comme le désert, silencieux comme la tombe... 
Et des cris qui n'ont rien d'humain, des hurlements prolongés 
comme des clameurs de goules et de striges, percent tout à coup 
l'assoupissement de ces lieux funéraires. Ils soi lent d'une maison 
dont le propriétaire vient de rendre a Allah son unie musulmane... 
Et, à pleine tête, dans le ton le plus aigu du fausset le plus 

perçant, s'égratignant les unes les autres, les fem s de la 

famille se lamentent en commun. Peurs amies vonl accourir au 
tapage. < >n se taira un instant; on les écoulera, l'une après 
l'autre, dire, d'une voix larmoyante, les qualités et les vertus du 
trépassé et, leur oraison Unie, elles joindront leurs glapissements 
a ceux de la douleur générale qui éclatera avec une nouvelle 
fureur. Épouvantés de ce vacarme, les enfants croironl voir passer 
dans la maison tous les fantômes de la nuit el ils ajouteront leurs 
beuglements de terreur à cet ensemble discordant de pleins et 



KAIROUAN. 17."'. 

de vociférations. Comme les lamies antiques, des femmes voilées 
de noir surgiront au parapet tics terrasses voisines, plongeront 
de longs regards curieux dans la cour mortuaire et exhaleront en 
faux-bourdon des plaintes de condoléance... Et, nuit et jour, ce 
concert lugubre retentira jusqu'à ce que le défunt ait quitté sa 
demeure. 

L'Arabe rebâtit; il ne répare jamais ce qui s'écroule, ce que 
renverse la main d'Allah... Et la moitié de Kaïrouan tombe en 
ruines. Sauf quelques habitations de caïds ou de khalij'as, Imites 
les maisons de la Tunisie se ressemblent, comme se ressemblent 
les mœurs et le costume de ceux qui y vivent. En voir une, c'esl 
les voir toutes. Visitons celle-ci. celle d'un riche propriétaire, 
d'un des gros turbans de l'endroit. 

— Ach koun and el bab ? Oui frappe a la porte.' demande, 
du dedans, une voix féminine. 

— Rh'alLi! Mule khrafich ! Ouvre! N'aie pas peur! Khrada 
h'abibi. C'est mon ami, répond notre compagnon, le maître de 
ct-ans. 

Et, à regrets, l'huis bâille en grinçant. Personne dans le corridor 
mais des aiguilles, des bobines de soie, un métier sur lequel 
se tend une étoffe dorée s'y éparpillent en désordre... Une 
femme était là; elle s'est évanouie à notre approche. 

Une porte intérieure qui, comme à l'entrée des villes, ne 
correspond pas avec celle du dehors, — de sorte qu'un passant 
ne peut plonger ses regards au delà du vestibule, — donne 
sur une petite cour dont le sol est revêtu de grandes dalles de 
marbre et de briques vernissées qui se relèvent en soubassement 
cont re les murailles. 

A ses parois se suspendent, percées en écumoires, des 
marmites à couscous dans lesquelles verdoient de gros plants de 
basilic. Plus bas s'y accolent des caisses de maçonnerie d'où 
s'élancent des géraniums rouges, des jasmins grimpants, des 
vignes et des courges dont les larges feuilles se balancent à des 
ficelles tendues sur nos têtes. 

Une galerie dont, soutenues par des pilastres latéraux, les 



L76 



DE THll'ùl.l A TUNIS. 



deux arcades retombent sur une colonne médiane met une ombre 
opaquesurun côté de ce patio frais et humide. Autour, s'ouvrent 
la bouche de la citerne indispensable, la margelle du puits dont 
l'eau saumâtre ne sert qu'aux soins de propreté, l'escalier <|iii 
descend à la cave, celui qui monte au premier étage abandonne 
aux domestiques, celui enfin qui conduit aux terrasses. Dans 




h a i r. o v a \ : i \ épicier. 

cette cour aussi donnent les fenêtres et les portes. De fortes 
grilles de cuivre défendenl les premières; des tentures, qui, dia- 
phanes, semblent venir de quelque marquise de Pompadourfermenl 
les secondes. ( )rd i lia i re nient écartés, de lourds ballants aux petits 
panneaux embrouillés el aux cadenas formidables comme des 
serrures de prison, barricadent cependant quelquefois celles-ci. 
In double encadrement, — L'un de marbre sculpte ou de pienc. 
ciselées et peintes d'ocre jaune, l'autre de faïence céladon aux 



KAIROUAN. 



177 



dessins noirs, — borde ces ouvertures. L'entrée de la chambre 
principale est surmontée d'un fronton étroit divisé en cinq petits 
compartiments. Deux triangles qui se superposent en sens inverse 
pour former une éloile à six pointes. — l'anneau de Salomon, — 
remplissent le compartiment du milieu et les deux comparti- 
ments extrêmes; une espèce de cyprès orne les deux autres. 

Parallèle à la cour, la chambre elle-même est une pièce longue 
et étroite au milieu de laquelle s'ouvre largement la rot/m, — l'al- 
côve, — que flanquent des cabinets 
noirs. Des boiseries et des rideaux 
en transforment les deux bouts en 
alcôves secondaires, — les roukouns. 
(/est dans l'ombre de ces réduits que 
se réfugient les femmes lorsque leur 
seigneur et maître éprouve le besoin 
d'un repos solitaire. 

Des bandes épaisses de ces cé- 
lèbres moquettes coloriées que. tapies 
dans leurs maisons comme des arai- 
gnées dans leur trou, tissent ici des 
ouvrières invisibles, couvrent en par- 
tie le sol revêtu de Iniques émaillées. 

Le plafond est une vraie mer- 
veille. Quatre poutres, fixées en relief 
dans les angles qu il forme avec les 

murs, lui font un cadre que, plus courtes et perpendiculaires aux 
premières, deux autres poulies divisent en trois caissons très pro- 
fonds, en trois cavités dont le vide représente comme le moule d'une 
pyramide à trois ou quatre gradins. Et, sur toutes les faces, sur 
toutes les tranches de cette boiserie compliquée se déploie une 
richesse inouïe d'arabesques multicolores, de raiesjaunes et rouges 
qui s'entre-croisent en tous sens pour border des carreaux ou des 
losanges bleus ou verts, de lignes en festons trilobés, de rosaces 
qui sont des chefs-d'œuvre de patience, de fonds plus travailles 
que les dessins d'un châle de l'Inde, d'ornements plus riches que 
les miniatures d'un vieux Koran. 

23 




178 DE TRIPOLI A TUNIS. 

L'âge a adouci l'éclat des couleurs, le temps qui les a éteints 
a revêtu tous les tons d'une patine moelleuse;, les ors ont bruni 
et se sont légèrement enfumés, les blancs ont pris le chaud reflet 
de l'ivoire jauni, les roses ont la teinte caressante de la chair 
animée, les rouges ont la profondeur des fonds sombres et mats 
des fresques pompéiennes. Et, de l'harmonie de ces coloris 
atténues résulte un velouté, un charme dans lequel le regard se 
perd avec une volupté véritable. 

Un lustre de cuivre se balance au milieu de la pièce. Des 
patères de bois découpé, des étagères délicalemenl ciselées, des 
tableaux en clinquant, de vieilles petites glaces au cadre rococo 
en décorent les murs. Dans les niches s'y rangent les tasses de 
porcelaine, les brûle-parfums de cuivre, les coffrets à toilette, les 
rebha de métal repoussé qui renferment les bijoux, les kanouïta 
où se cachent les fards et les poudres intimes. 

Le mobilier se réduit à des guéridons de marqueterie et à de 
grands coffres bariolés, chargés de plateaux de métal, d'aiguières 
élégantes, de lampes à pétrole et de pendules en simili-bronze. 

— Ces curiosités te déplaisent? nous dit le propriétaire en 
nous montrant ces luminaires et ces horloges. Est-ce que, en 
France, vous ne mettez pas dans vos salons des cruches et des 
pots dont ne voudraient pas nos négresses? Ce sont nos bibelots 
exotiques, nos souvenirs de voyages. 

Des colonnettes peintes, enchâssées dans ses angles extérieurs 
dont elles n'occupent que le tiers moyen, flanquent la rotba de 
leur petit chapiteau rehaussé de croissants et de volutes qui 
forment comme la bouche et les yeux de mascarons grimaçants. 
Une boiserie découpée en arcade pointue, richement taillée à 
jour et garnie de rideaux fleuris d'argent et d'or, en ferme la 
partie supérieure. Les parois en sont tapissées de briques enjo- 
livées de dessins ilonl la juxtaposition produit îles arceaux mau- 
resques encadrant des vases et des fleurs imaginaires et une 
longue étagère, ajourée el appliquée sur un fond de glace, leur 
fait une sorte de corniche que chargent des objets de toilette. 
Des vêtements de salin broché, de soie légère et de mousseline 
transparente s'y accrochenl ;» de petits champignons dores. Et, 



KAIROUAN. 179 

de leurs plis qui semblent avoir gardé l'empreinte gracieuse clés 
formes qu'ils ont vêtues, se dégagent, délicates et musquées, 
des émanations qui imprègnent l'air d'un vague parfum de Heurs, 
d'une subtile odeur de femme. 

Du plafond de cette alcôve, historié comme celui de la chambre 
elle-même, pend une grande lanterne de couleur. Trois fenêtres 
étroites, contiguës et percées dans la muraille du fond se ferment 
de lames de pierre qui, découpées en dentelles et doublées de 
verres jaunes et rouges, forment comme des vitraux par lesquels 
ne passe qu'un jour affaibli, plein de caresses et de mystères. 

Un lit de planches que portent des pieds tournés, occupe tonte 
l'étendue de ce sanctuaire. Un traversin garnit trois de ses côtés; 
des oreillers, des couvertures polychromes y errent avec de 
tous petits coussins brodes d'or et destinés à soutenir la nuque, 
les coudes, les poignets, les reins ou les épaules, à faciliter au 
sommeil les poses les pins abandonnées, à permettre à la sieste 
les postures les plus capricieuses. 

— Et tu n'as pas vu les femmes! nous dit, en sortant, notre 
ami qui, à demi francisé par un long séjour à l'esplanade des 
Invalides, ne craint pas d'aborder ce sujet scabreux. 

— En effet. 

— Mais elles t'ont vu, elles, par les lucarnes entr'ouvertes, 
par les portes entre-bâillées... Ce soir, elles me décriront, jus- 
qu'au moindre détail, ton costume, ta tournure, ton visage. 
Ta venue est pour elles un événement dont longtemps elles 
parleront. 

Très de cette maison s'élève la façade de la Djama-TIata- 
Bihan, la mosquée des Trois-Portes. Elle renferme le tombeau 
de Mohammed-Keïroun, mais il est inutile d'en voir l'intérieur. 
Tout l'intérêt qu'elle offre se concentre dans les trois entrées qui 
lui valent son nom et qui, séparées seulement l'une de l'autre 
par des pilastres, encadrent leur plein-cintre de voussoirs et d'ar- 
chivoltes arlistemeut ciselés. L'entablement qui les surmonte 
porte, taillées dans la pierre, quatre ou cinq lignes de caractères 
en relief qui forment de pieuses maximes. 



180 



1)K TRIPOLI A ÏUXIS. 



Au boni de la Zankat-Touila, s'ouvre la porte septentrionale 
de Kaïrouan, — Bab-Tunis, — qui donne sur la place du même 
nom. 

Du soleil; de la poussière; sous l'éblouissante splendeur 
d'un vaste ciel qui flambe, une multitude mouvante d'hommes 
et de bétes : au delà, une sorte d'avenue aboutissant au 
vide et pleine de chevaux qui se cabrent, de chameaux qui 
grognent, «le moutons qui, les cornes basses, se laissent, avec 




k A I H 1 A \ : UN K A U C O N N I E II . 



résignation, pétrir le dos par des acheteurs défiants... Les 
remparts dressent leur barrière aveuglante sur l'un des côtés de 
cette place. Près de la porte, en blanc sur blanc, un petit minarel 
gaufre ses quatre faces du relief de ses inscriptions prédicantes. 
Une levée de terre el de gravats fait, au pied des murailles, une 
banquette sur laquelle, en boxes d'écurie, s'alignent des boutiques 
dont la porte occupe toute la façade, l'es planches disjointes, 
hérissées, en chevelure jaune, des plantes qui y avaient pousse 
an printemps, en forment la toiture. Dans leurs lianes pou- 
dreux s'amoncellent des légumes el des couffes d'alfa pleines 



KAIROUAN. 



18 11 



des produits les plus incompréhensibles de l'épicerie indigène. 
Quelques-unes d'entre elles sont occupées par des armuriers 
<|ui réparent, qui fabriquent encore, de longs fusils à pierre: 
d'autres abritent des teinturiers et, devant elles, stationnent les 
chameaux qui vont partir pour les douars et qui, avec leurs pro- 
digieuses charges de laine bleue ou rouge, ont l'air de mons- 
trueuses bêles à bon Dieu. 

Sur les trois autres cotés se rangent, dans un désordre pitto- 
resque, de petites maisons n'ouvrant au dehors que des lucarnes 
clignotantes, — de véritables jouis de souffrance. 







KUIlOlïVN : 10 MAI'. Cil K. 



Et il y a, dans ces masures, des calés d'où sortent des chants 
nasillards et. tristes comme les plaintes du vent, de vagues modu- 
lations exhalées par des flûtes de canne. Il y a des fondouks dont la 
terrasse porte des kiosques grossiers, ouverts à tonds les brises 
désirées mais endormies au loin. Il y a des trous de chiffonniers 
où se vendent des haillons, des harnachements lépreux, des 
oignons, de grandes poteries qu'on dirait extraites d'une fouille. 
tant elles ont, dans toute sa pureté, conservé la tradition do 
l'amphore romaine. Plus loin, ce sont des magasins de tabac 
de clous, de ferrailles, d'on ne sait quels outils barbaresques. 11 y 
a aussi de grandes huttes dont des piliers de bois brut sou- 
tiennent l'auvent disloqué auquel des nattes et des serpillières 



1N-2 DE TRIPOLI A TUNIS. 

en lambeaux suspendent leurs tentures flottantes. Et, élans 
l'ombre chaude de ces galeries misérables, boivent des Bédouins 
accroupis en rond tandis qu'une gazelle apprivoisée ronge un 
coin de leur tapis de paille, qu'un chien égratigné hurle devant 
un chat qui se roule en oursin, qu'un chef au vaste turban de- 
meure gravement immobile et taciturne, un faucon sur le poing, 
un autre sur l'épaule. Kl le burnous de cet homme est plus maculé 
de blanc qu'un rocher d'île à guano, nobles souillures dont il se 
pare comme d'une preuve de l'intimité dans laquelle il vit avec ses 
élèves ailés. 11 y a encore des ateliers, noirs comme des antres 
de magiciens, tout retentissants du bruit des marteaux sur les 
pieds des chevaux et des ânes qu'on chausse de fers plus minces 
que du carton, dont on fait les ongles avec une sorte de hache 
carrée au talon recourbé en serpette... Un ouvrier sort de l'une 
de ces baraques, enfonce, d'un petit coup de maillet, une lancette 
triangulaire dans les quatre veines des bourriquets qu'on suppose 
malades, et rentre en essuyant son outil à sa chemise. Et, 
tremblant sur leurs pattes, les naseaux horriblement serrés 
entre deux bâtons, les pauvres bêles laissent, sans pro- 
lester par la ruade la plus inoffensive, jaillir leur sang qui, en 
minces (ilets, va, autour d'elles, faire avec la poussière une argile 
rougeâtre. 

Ailleurs s'écrasent de petites tentes à deux versants, sous les- 
quelles des Arabes, venus du dehors, vendent avec nonchalance 
des vases de toutes formes, des poteries maladroites, des peaux 
de mouton desséchées au soleil. Des cordiers reculent pour 
tordre en cordes épaisses le chanvre qui les ceint et leur fait 
des abdomens d'hydropiques. Des fripiers étalent dans la pous- 
sière leurs défroques «le rencontre... Et, à travers ces honnêtes 
marchands, trottent des ânes qui portent un homme sur la queue; 
passent îles cavaliers fièrement renversés sur le haut dossier de 
leur selle que couvre un tapis muge; galope un chameau sur 
lequel a grimpe'' un gamin qui, à la grande colère du maître, mais 
a la plus grande joie de ses petits camarades, h' lance a l'aven- 
ture; se vautre, les fers en l'air, un jeune baudet charge d'une 

infortunée vaisselle donl le fracas se mêle aux éclats de rire 



KAIROUAN. 183 

des passants que ce spectacle l'ait, pour une seconde, sortir de 
leur gravité composée. 

Un repli de terrain règne, en marche d'escalier, au travers de 
la place et ils sont là deux ou trois cents qui, assis côte à côte et 
sages comme des écoliers qu'on amuse, prêtent une oreille 
attentive au conteur qui se démène devant eux et dont le tambour 
souligne chaque lambeau de phrase. 

— Et, comme Ahmed chevauchait par la plaine — panpan-pan- 
pan... il rencontra Mustapha le voleur... panpan-pan-pan... qui 
lui prit... panpan-pan-pan... 

Et il continue en montrant sur lui-même, d'un grand geste 
emphatique, son manteau, ses babouches, sa coiffure : 

— ... qui lui prit ou'l bournous ,... ou's s'batt's,... ou t toulban,... 
panpan-pan-pan... et qui le laissa nu comme une grenouille. 

Et un murmure d'indignation bourdonne sur l'auditoire... S'il 
était là, Mustapha le voleur n'en mènerait pas large! 

Mais on se lève, on court; le pauvre narrateur est abandonné... 
Là-bas, détonnent les tebouls, ronflent les darboukas, glapissent 
les hautbois, carillonne le chapeau chinois d'une nouba, — d'une 
musique, — ■ qui passe... Les tirailleurs! 

Et, fiers comme leurs aînés d'Algérie, ils vont, les petits turcos 
tunisiens, le fusil sur l'épaule, le turban blanc sur l'oreille... Fils 
d'une race intelligente, perfectible, c'étaient hier des vagabonds 
qui se traînaient clans tous les taudis de Kaïrouan; ce sont aujour- 
d'hui de braves, d'excellents soldats dont la discipline, l'allure 
dégagée et la coquetterie martiale pourraient servir d'exemple à 
plus d'un de nos fantassins... Ils s'enfoncent sous l'arcade 
blanche et noire de la vieille porte en fer à cheval et, dans la 
sonorité des voûtes, leur musique naïve et sauvage fait comme 
un bruit affaibli de bataille que les détonations des grands 
tambours ponctuent sourdement comme des coups de canon 
lointains... 

Rentrons en ville. Devant nous s'étend la grande artère que 
nous avons parcourue déjà; à droite, se glisse, le long des rem- 



184 DE TRIPOLI A TUNIS. 

parts, la rue étroite qu'habitent ces aimées dont, anomalie 
étrange, la cité sainte a le monopole de fournir la Tunisie; à 
gauche, s'enfonce une ruelle où s'ouvre la kasbah que gardent 
des factionnaires en burnous. 

Dans la petite fenêtre aux angles arrondis d'une des mai- 
sonnettes qui font face à la vieille forteresse, s'encadre, sou- 
riant, un gracieux visage, doré dans l'or du foulard qui ceint la 
chevelure noire... 

— Khradoudja !... dit une matrone qui a suivi la direction de 
notre regard et qui, s'éloignanl un peu de sa porte, lève des 
yeux courroucés sur la lucarne coupable. 

Tu rideau aux fleurettes rouges est brusquement retombé et, 
revue par hasard, la voyageuse de la plate-forme a disparu 
comme un enfant pris en faute. 

Au bout de cette rue s'élève une sorte de rempart long de 
cent mètres, épais de six et soutenu par des contreforts... (Test la 
grande mosquée, l'un des sanctuaires les plus vénérés de l'Islam. 



VII 

K Al ROUAN 

DJAMA-KEBIR. — MUEZZIN. — BASSIN DES AGHLABITES. SIDI-SAHAB- 

EL-BELOUI. LE TOMBEAU. SIDI AMOR-ABBADA. FAUBOURG 

DES ZLASS. DJAMA-SIDI-BEN-AISSA. LE SOIR. LA NUIT. 

CORTÈGE NUPTIAL. — CHANTEURS. 

Le soleil brûle dans les rues solitaires; chacun se cache, 
chacun dort... La vie est interrompue de dix heures à quatre 
heures, ce qui raccourcit singulièrement la journée tunisienne. 
A peine, sur les vingt-quatre dont, comme partout, elle se com- 
pose, l'Arabe consacre-t-il six heures au travail. Et quel travail!... 
Il est vrai que le brave homme a ou se donne si peu à faire! 

Et personne pour nous ouvrir l'une des vingt portes de la 
Djama-Kebir ! Des gamins qui sortent de l'école trainenl leurs 
livres et leurs planchettes le long des murailles surchauffées. 

— Faïn el ou/cil ? leur dit le Kaïrouanais qui nous accompagne. 
< >ù esi le gardien ? 

— Hena krib. Là, à côté. 

— Cou/ l'hou iji? Dites-lui de venir... 

Dérangé dans sa sieste, un vieux Maure nous arrive, boudeur 
el renfrogné. Et c'est pour un roumi qu'on le dérange!... Nous 
avons beau les protéger, les gens d'ici ne nous aiment guère. 
Nous ne sommes pas encore à 'l'unis où notre présence est 
acceptée comme un bienfait. Les fidèles de la ville sainte ne 
nous supportent qu'à contre-cœur. Si, ne pouvant faire autrement, 



IH<; DE TRIPOLI A TUNIS. 

ils permettent à nos regards de profaner Leurs sanctuaires, ils 
en demandent pardon à Mahomet et à Ions ses marabouts... 

— El amar? grogne Voukil. 

Et nous exhibons deux choses : une pièce blanche qu'il re- 
pousse avec le geste d'une personne froissée élans sa dignité et 
un petit papier devant lequel il s'incline. Tracé, à notre inten- 
tion, par la propre main An caïd de Kaïrouan, ce gribouillage 
hermétique est le Sésame ouvre-toi de tous les verrous sacrés. 
C'est iw\c autorisation qu'il serait presque impossible d'obtenir 
en aucune autre ville de Tunisie. 

Une première porte; quatre marches pour descendre en un 
large vestibule tapisse de nattes; une nouvelle porte aux boi- 
series caduques... et devant nous, — triste, désolée comme un 
vieux cimetière, — s'ouvre la grande cour de la mosquée. 

C'est un vaste carré long. Le pavé gondole en est fait de 
pierres tumulaires qui remontent à l'époque romaine et qu'ont 
polies le frottement séculaire des babouches... De gros taons 
bourdonnent sur les herbes mortes qui, entre ces dalles dis- 
jointes, se tordent aux flammes du soleil. Quelques-uns 
de ces moellons s'enfoncent, cèdent sous le poids du temps; 
d'autres ont disparu et, à leur place, s'ouvrent des carrés noirs 
entre lesquels on marche avec appréhension. Ils donnent dans 
les profondeurs sinistres des citernes dont les eaux lugubres 
dorment sous celte pallie de l'édilice. Çà e| là blanchissent sans 
Ordre, le cube massif d'illl large cadran solaire et des hases de 

colonnes antiques. Percées de part en pari, rayées de cannelures 

profondes par les cordes qui, pendant des siècles, y ont i'ail 

passer les seaux de cuir cousus en forme de cornes, celles-ci 
servenl de margelles aux bouches des réservoirs souterrains. 
Là s'ouvre enfin un puits qui. par un canal miraculeux troué 
dans [es entrailles île la terre, reçoil les eaux du Zem-Zem, — la 
source sacrée qui est a la Mecque... Voilà un aqueduc qui 
laisse bien loin derrière lui les plus orgueilleux de Rome et 
de Cartilage' 

Sur les quatre côtés de rcll ur se développent, comme dans 



KA1R0UAN. 187 

un immense cloître, de hautes galeries de colonnes aux chapi- 
teaux feuillus. Le mur, — ■ l'entablement, — est, au-dessus d'elles. 
revêtu d'un assemblage barbare de pierres dont les bas-reliefs 
ont décoré jadis des autels de Jupiter, des temples de Vénus. 
Certaines portions de ces galeries sont doubles; la plupart de 
leurs colonnes sont géminées. Les architectes de ce sanctuaire 
conquéranl semblent avoir été embarrassés de leurs richesses. 

Au milieu de la colonnade septentrionale se dresse, — haut 
d'une cinquantaine de inities, — le minaret d'Okhba, le plus 
grand de Kaïrouan. C'est, toute blanche et solidement assise sur 
une base plus large que le faite, une tour carrée, à peine percée 
d'une porte et, ça et là, d'une lucarne. Des créneaux ronds, 
fenêtres d'une sorte de meurtrière, en couronnent la plate-forme 
d'où s'élève, plus petite, une nouvelle tour embellie de fausses 
portes. Une troisième tour, ajourée d'ouvertures à la turque, 
domine enfin celle-ci et se coiffe d'une calotte à côtes qui, en 
aigrette, porte les boules et le croissant. 

lue impression de grandeur sévère, menaçante comme le 
fut la force brutale des hordes de Mahomet, se dégage de cet 
édifice, beau dans son ensemble mais négligé dans ses détails. 
Ceux qui l'ont élevé à la gloire de leur Dieu semblent n'avoir 
pas eu le temps ou avoir dédaigné de descendre jusqu'aux minu- 
ties de l'architecture... Et, — dans la solitude de ce monu- 
ment d'un fanatisme qui s'assoupit, qui meurt sans abdiquer, 
— aucun bruit que le grondement de quelque lourde porte 
fermée par un desservant invisible, aucun être vivant que les 
hirondelles qui tournoient dans le ciel en feu! On regarde le 
vide, on écoute le silence... Et, dans l'ombre des galeries, passent 
les spectres guerriers des vieux khalifes miramolins; sous les 
voûtes sonores roule le cri de guerre de ces Sarrasins qui, 
au x c siècle, partaient d'ici pour entraîner à leur suite les 
Musulmans de Fez et d'Espagne et qui, — pendant que les lettres, 
les sciences et les arts florissaient clans leurs propres écoles, — 
venaient mettre à feu et à sang les moutiers de nos côtes et de 
nos îles ; au revers des colonnes, enchaînés et gémissants, se 



1S8 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



traînent les captifs que les galères mécréantes venaient enlever 
jusqu'au fond îles golfes de Provence... L'apparition s'efface et de 
ces péristyles que laissent tomber en ruines l'incurie et le fata- 
lisme musulmans, de ces dalles sur lesquelles semblent llolter 
de fades émanations de sépulcres, s'exhale la tristesse des choses 
qui s'en vont. 




La mosquée proprement dite s'ouvre au milieu de la galerie 
méridionale, eu face du minaret. C'est comme une sombre foret 

de pierre. Des centaines de co- 
lonnes en sont les troncs réguliers 
et polis; jetés de l'une à l'autre, en 
un fouillis inextricable, des arceaux 
forment sa voûte de ramures; ses 
fruits sont de grands lustres faits 
de cerceaux inégaux qui se sus- 
pendent les uns au-dessus des autres 
pour dessiner de vastes cônes à 
jour; ses Heurs sont les veilleuses 
de verre et les petites pyramides 
lumineuses qui s'accrochent aux 
barres de fer ou de bois, placées en 
tirants entre tous les chapiteaux. 
Une obscurité mystérieuse rem- 
plit les profondeurs de ce temple; sur nos têtes, elle se condense 
entre les arcades serrées el à peine distingue-t-on les poulies 
noircies el le plancher qu'elles supportent. 

Dans un coin ténébreux s'agenouille un Arabe abîmé en des 
contemplations absorbantes, anéanti en de profondes médita- 
tions. Au fond du vaisseau erre lentement un iman à la physio- 
nomie immobile comme celle d'un fantôme... Les nattes e1 les 
lapis «-pais étouffenl le bruit des pieds nus; les conversations 
s'abaissent, par instinct, au diapason assourdi de respectueux 
murmures; une sorte de frisson sacré tombe des murailles où 
les louanges d'Allah s'inscrivent en hiéroglyphes d'or, où, rouges, 
se peignent des maximes qui semblent tracées avec le sang 



KAIHOUAN : l \ MUEZZIN. 



190 DE TRIPOLI A TUNIS. 

qu'elles ont fait couler au temps des propagandes belliqueuses. 
Un silence religieux règne dans le demi-jour de la pieuse 
enceinte qu'habite l'idée d'un Dieu inconnu, d'un Dieu îles 
combats qui inspire plus de crainte que d'amour, d'un Dieu 
imposant et redoutable dans la majesté de son isolement, incom- 
préhensible dans l'immensité de sa solitude. 

Nous voyons, dans nos oraisons comme dans nos églises, un 
Dieu le Père qui trône sur des nuages bleus et qui livre sa 
« barbe florie » à tous les vents du ciel; un Dieu le Fils cloué au 

ffibet du Golgotha et dont les muscles se tordent dans des sour- 
ie o 

frances que partagent nos nerfs et notre cœur; un Esprit-Saint 
<|iii. sur nous, étend ses ailes immaculées... Allah n'a jamais 
revêtu aucune de ces formes qui prêtent à notre divinité quelque 
chose d'humain, quelque chose de vivant, aucune de ces appa- 
rences qui en fixent l'idée errante, qui la font descendre jusqu'à 
nous. L'Islam défend, comme un acte d'idolâtrie, la représenta- 
lion de la ligure animée et, jamais, il n'a essayé de donner un 
corps à son Dieu... Et, resté dans les nébulosités de l'intelli- 
gence, ce Dieu est demeuré une abstraction qui ne tombe sous 
aucun sens. C'est une essence idéale qui est partout et qui n'est 
nulle part; c'est un être insaisissable dont, sans le décrire, la 
langue humaine ne peut qu'énumérer les qualités, que célébrer 
la puissance, la bonté, la clémence, la miséricorde; c'est une 
entité absolue dont l'imagination ne peut avoir qu'une perception 
lointaine d indéfinissable. El, en s'efforçant de se le figurer 
quand même, l'esprit des Mahométans s'égare dans un Océan de 
pensées flottantes et indécises comme les mirages brouillés de 
leurs déserts incommensurables, de leurs horizons infinis. 

Grande comme une de nos plus grandes églises, la mosquée 
de Sidi-Okhba est un bâtiment carré, sans abside ni transept. Les 
colonne-, qui la peuplent se rangent en longues séries qui, du 
nord au sud et (le l'est à l'ouest, se coupent à angle droil el for- 
nienl ainsi dix-sept galeries parallèles et de longueur comme de 
largeur égales. La galerie moyenne, — celle qui part de la porte 
principale, — ■ esl seule un peu plus haute que les autres, et re- 
présente une sorte de nef qui, très étroite, sérail flanquée de 



KAIROUAN. 191 

vastes bas côtés. Son plafond se rehausse de splendides rosaces et 
elle aboutit au mihrab qui, par exception, se creuse dans la 
muraille méridionale. Dans toutes les mosquées situées à l'occi- 
dent de la mer Rouge c'est, en effet, à l'est que doit être cette 
niche, afin que les fidèles prosternés devant elle aient le visage 
tourné vers la Mecque. 

I >n évalue à quatre ou cinq cents le nombre des colonnes de la 
Djama-Kebir, mais il est impossible de le préciser. Celui qui 
tenterait de compter ces pierres saintes, commettrait un sacri- 
lège et il serait frappé d'aveuglement... Ce n'est pas le seul miracle 
dont elles soient capables. Il en est deux, par exemple, — une 
rouge et une blanche — qui, rapprochées comme les jambages 
d'une porte, ne laissent passer entre elles aucun homme en état 
(!<• péché; il en est qui suent tous les vendredis; il en est qui 
sont encore moites du sang qui s'écoula île leurs tronçons quand, 
pour les transporter ici, on les arracha à leur socle primitif. Les 
fûts ont été, par mille ouvriers divers, taillés dans l'onyx, dans 
le calcaire, dans le porphyre, dans le granit, dans des brèches de 
toutes les couleurs, dans ce marbre de Numidie qui, taché de 
safran, était tant estimé des Romains. Presque tous dissemblables, 
presque tous surmontés de chapiteaux qui n'ont pas été taillés 
pour eux et dont on les a coillés au hasard, ils viennent d'Ed- 
Djem, de Sousse, de Carthage, de Sicile, de Constantinople, 
d'Egypte, de tous les monuments anciens dans lesquels ont puisé 
les Arabes qui construisaient les mosquées comme ils faisaient 
des adeptes au prophète, à grands coups de sabre el de masses 
d'armes. 

Construit par Okhba, le mirhab est, avec un vieux pan de 
mur conservé en relique, tout ce qui reste île la construction 
qui, connue à l'appel d'un Orphée invisible, s'éleva mira- 
culeusement ici après l'expulsion des hèles. C'est, — comme 
dans toutes les mosquées où il correspond à nos autels, — ■ une 
suite d'abside minuscule creusée, au rez du sol, dans le mur du 
fond; c\'St, en voûte de foui-, une niche semblant toujours 
attendre l'image qui ne l'habitera jamais. 11 est encadré au dehors 
et tapissé au dedans de ces faïences miroitantes dont, résultat 



111:2 HE TRIPOLI A TUNIS- 

d'un secret perdu, les reflets d'or et de nacre excitent l'émulation 

et l'uni le désespoir de nos céramistes. 

Placé à la gauche du mihrab, le mimbar est la chaire sacrée 
où. les jouis de prières, monte Viman, un Koran ouvert dans 
une main, clans l'autre un bâton pastoral que terminent une boule 
et un croissant d'or. Vieux de plus de huit siècles et apporté, 
dit-on, de Bagdad, ce meuble ne peut mieux être comparé qu'à 
un coffre en triangle rectangle, qu'à la caisse d'emballage, dressée 
sur un de ses côtés, d'un énorme piano à queue. Des gradins 
établis sur son hypoténuse conduisent à la petite plate-forme 
qui, entourée d'une balustrade, couronne son sommet tronqué. 
Ses parois résultent de la juxtaposition, en mosaïque, de petits 
panneaux de bois de cèdre d'un pied de long et d'une main de; 
larwe. Ciselées, gravées, é\ idées, ajourées avec une minutie 
étonnante, avec un ail inimitable, ces planchettes précieuses sont, 
hélas ! raccommodées aujourd'hui avec des pattes de fer-blanc, 
avec «les clous de travers. 

A côte du mimbar qui le sépare du mihvab est, enfin, le 
marsouin. C'est \\w espèce de salle découverte constituée par le 
mur même de la mosquée et par trois cloisons de bois qui ne 

itenl pas jusqu'au plafond et que percent des ouvertures 

grillées. Cela rappelle, en même temps, le chœur isolé de 
certaines de nos églises cl le retrait claustral où, pour assister 
aux offices, se cachent les religieuses de nos couvents. Dans 
cette' sorte de loge qui communiquait directement avec leur 
palais, disparu comme un palais de légende, se tenaient, sans 
/■lie vus de personne, les khalifes qui venaient assister // la 
messe arabe, dil notre compagnon. 11 ne sait quel autre nom 
donner aux prières musulmanes. 

l'n cabinet qui dépend du maesoura garde, dans ce que les 
mites ont laisse d'un vieux coffre, des lambeaux de cottes de 
maille, deux salues mangés de rouille, \\t\ arinel d'airain, un 

casque sarrasin surn te de la mortaise où se fichait le panache 

cl muni d'une visière cintrée en tuile, enfin une salade contem- 
poraine de Charles-Quint. D'où viennent ces reliefs de guerriers 
d'autrefois? Quelle histoire de batailles racontent-ils? 



K A 11, OU AN. 



193 



indifférente. Parlez à l'un 



— Oh, ilit l'oukil, cela a toujours été ici. Cela a deux cents ans. 
trois cents ans quatre mille ans. peut-être! 

Les années et les siècles se confondent dans l'esprit insouciant 
des Arabes. 

— Quand je suis né? nous dit l'un d'eux. Parla, vers l'époque 
ou les Francissa prirent Alger... à inoins que ce ne soit Constan- 
tine. Mais qu'est-ce que cela te fait ? La curiosité est un bien 
grand défaut et c'est l'un des vôtres. 

Leur histoire leur est encore plu? 
des Kaïrouanais les plus instruits 
d'Okhba, d'Omar ou des Aghla- 
bites. Il vous écoutera comme si 
vous l'entreteniez de Glovis, de 
Pépin d'Héristal ou des .Mérovin- 
giens. Et, quand vous aurez fini : 

— Enta ta-rafl Tu en sais plus 
que moi! vous dira-t-il avec un 
sourire légèrement moqueur. 

Ht il s'occupera d'autre chose 




K A I K V A N 



POU TE DE LA GRANDE 
M S Q I) É E . 



11 est près de midi et, cloche 
vivante qui, — à quatre heures du 
matin, au milieu du jour, à quatre 

heures, à sept heures et à neuf heures du soir, — appelle les 
croyants à la prière, le muezzin va chanter. 

Carrée et sans ornements, la petite porte du minaret que nous 
escaladons avec lui est flanquée d'inscriptions latines gravées 
dans les moellons qui ont servi à l'édification des murailles. 
L'une d'elles est sens dessus dessous; Trajan a les jambes en l'air. 
Des débris des siècl s écoulés, des décombres romains, des 
Irises, des portions de corniches encore bossuées de postes et 
de palmettes, d'oves et d'entrelacs, forment les marches et les 
dalles de la tour. 

Kaïrouan s'étend à nos pieds... Au nord et à l'est, passent les 
remparts avec les lésions de leurs créneaux, avec leurs bastions 
rangés comme des factionnaires, avec Bab-el-Khroukhra, — la 



194 DE TRIPOLI A TUNIS. 

porte des Pêchers. A l'ouest et au sud, se déroule sur un terrain 
plat, aveuglante au soleil et comme fouillée dans un bloc de 
plâtre, la masse confuse de la ville avec ses terrasses, avec les 
trous d'ombre de ses cours, avec ses innombrables petites 
coupoles, avec ses minarets qui, sans saillies, sans ornements, 
sans corniches, atteindraient à peine au deuxième ou au troisième 
étage de nos maisons. Au couchant, s'étendent des plaines 
piquées de marabouts et s'estompent des collines bleuâtres. 
Au levant et au septentrion, au delà de la cité lumineuse, l'œil 
effrayé s'égare dans des plateaux déserts, dans des steppes vides, 
qui, — jaunes près des murs, grisâtres plus loin, violacés 
ensuite, — vont se perdre et se fondre dans la ligne vaporeuse 
qui limite un horizon indécis. 

Midi! Le muezzin élève et déploie dans le soleil l'étendard 
écarlate d'Okhba... El. sur toutes les mosquées, sur toutes les 
tours, montent des drapeaux qui palpitent comme un vol de 
papillons rouges s'enlevanl tout à coup sur une [daine blanche. 
11 chante et, sur la ville entière, traînant et mourant au dernier 
mot, planent et se répondent les paroles sacrées : 

— La il Allah il Allah ! La il Allah il Allah ! La il Allah il 

lllah! — Mohammed raçoul Allah! — Aaïou es sallat ! Aïaou 

al fallait! Aïaou es sa/la/.' Aïaou al fallah ! — La il lllah il 

Allah! Allah on ekbeui! Dieu seul est Dieu! Mahomet est son 

prophète! Venezàla prière ! Dieu seid est Dieu! Dieu est grand ! 

Une brèche à travers les remparts; une forêt de cactus; un 
cimetière désordonné où, plus chaud, l'air pèse, chargé de plus 
lourds effluves ; une plaine brûlée, — la plaine d'El-Belouïa, — 
et, a cinq ou six cents mètres au nord des murailles, nous 
découvrons la Fesguia, le célèbre bassin creusé par Ahmed 
l'Aghlabite el restauré depuis peu. 

C'est, au milieu de levées de terre brune, \\\\ réservoir 
circulaire d'une centaine «le mètres de diamètre et dont les para- 
pets arrondis sont soutenus par <lc petits contreforts. Il reçoit le 
trop-plein d'un canal souterrain qui, long de soixante kilomètres, 
amène à la citerne publique ouverte derrière la grande mosquée, 



KA1R0UAN. 195 

l'eau qu'il va prendre, à l'ouest, dans les lianes du Djebel- 
Chercherra et qui, malheureusement, se charge de sel en route el 
n'esl presque plus potable à son arrivée... On voit partout en 
France des bassins de cette taille et cependant on ne saurait dire 
le joyeux étonnement qu'on éprouve devant eette masse d'eau 
limpide qui, bouillonnante, vit dans la mort du désert. Les 
anciens voyageurs arabes regardaient cette miniature de lac 
comme une des huitièmes merveilles du monde ; les khalifes 
l'avaient entourée d'un jardin et avaient construit a son centre 
un petit pavillon octogone qu'ils gagnaient en barque et ou ils 
se donnaient une idée des délices aquatiques promises aux élus 
de .Mahomet. Aujourd'hui encore, on y célèbre des l'êtes nau- 
tiques ! 

Des hommes se baignent dans un bassin de inoindre étendue. 
contigu a celui-ci; des Nègres et des femmes foulent sous leurs 
pieds nus la laine lavée dans la longue mare fangeuse qui en est 
comme une dépendance fortuite. 

A l'horizon rapproché des chameaux passent en une longue, 
en une interminable file qui semble s'avancer tout d'une pièce. 
On ne dislingue pas le mouvement des pattes et, se pro- 
filant en noir sur le ciel lumineux, leur troupeau a l'air de ces 
silhouettes qui, dans la Marche à l'étoile, glissent sur les fonds 
éclairés du Chat .Noir. Us vont à l'abreuvoir qui s'élève vers 
l'ouest. Allons-y comme eux, à travers les terrains secs et chauds, 
a travers les détritus calcinés qui nous en séparent. 

Gel abreuvoir est un corps de bâtisse derrière lequel, oasis 
minuscule, se pressent les palmiers d'un jardin. Son plan 
représenterait assez bien un oiseau au vol : le corps est un 
réservoir fermé; les ailes étendues sont, de chaque coté, une 
petite galerie couverte et exhaussée au-dessus du sol; la queue 
est un bassin autour duquel, conduits par des Arabes aux grands 
chapeaux, se pressent des chameaux el des ânes qui se faufilent 
sous leur ventre crotte. 

Asseyons-nous a l'ombre i\t~> arcades hospitalières. En grains 
de corail, de jolies bestioles rouges tombent autour «le nous. 



196 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



Là-bas, u\\ gracieux monument enferme dans le remparl 
irrégulier de ses murailles blanches ses petits bâtiments aux 
fenêtres grillées, ses coupoles éclatantes, son minaret chatoyanl 
d'azur et d'émeraude, ses terrasses d'où montent des mâts de 
pavillons... 

C'est la mosquée de Sidi-Sahab-el-Belouï. 

Autour d'elle, dans la verdure sombre des cactus, blanchissent 
et s'éparpillent de modestes tumuli et, grands à peine comme des 
nielles a chien, des turbé, — des réductions de marabouts 
funéraires. La foule des morts se presse autour de Kaïrouan... 
Pour leur ouvrir son paradis. Dieu reconstituera plus volontiers 







KimouAN : LA MOI IA 11 E s un- S A 11 A II . 



les restes (le ceux qui se seront fondus dans cette terre que les 
débris de ceux qui se seront disloqués ailleurs. 

Sidi-Sahab est moins une mosquée qu'une zaouïa, — un 

Collège des hautes éludes, ('/est une sorte de faculté de théologie 

musulmane qui, — université rivale de celle de Cordoue, il y a 
environ dix siècles, ^s'efforce encore de maintenir la prépon- 
dérance religieuse de Kaïrouan. Ses élèves sont des hommes de 
vingt-cinq a i renie ans qui, sans préoccupation d'avenir, viennent 
v consolider leur lui. v perfectionner leur vertu. Ils n'y apprennent 
ni belles-lettres, ni chimie, ni mathématiques, ni médecine... 
1-e temps n'esl plus où, vestales de la science, les Arabes 
empochaient sa flamme de s'éteindre dans les ténèbres du moyen 
âge; le temps n'est plus où, traduisant les versions syriaques, ils 



KAIROUAN. 



197 



conservaient pour nous les travaux des Grecs; le temps n'est 
plus où professaient les Rharzès el les Avicenne, les Albucasis 
et les Avenzoar, pères nourriciers de notre art de guérir. Le 
Koran, — substance unique, pour eux, compendium de toul savoir 
humain, — occupe seul les veilles de leurs descendants. Ils 
le lisent, ils l'interrogent, ils le transcrivent, ils l'apprennent 
par cœur, ils le tournent, ils le retournent sous toutes ses faces, 
ils le fouillent, le pressurent, le tenaillent, le torturent pour lui 
l'aire dire toul ce qu'ils veulent. 

La srrande entrée de la zaouïa donne sur une première cour 




KA1ROOAN : ONE R l I . 



aux arcades surbaissées, aux murs percés de fenêtres carrées. 
Dans l'un des côtés de ce préau s'enfonce la voûte d'un corridor 
où gisent des domestiques noirs. Elle conduit à une cour 
intérieure entourée de cellules qui, par de vieilles petites portes 
branlantes, s'ouvrent sous sa galerie aux colonnes droites, 
spirales ou cannelées, aux chapiteaux variés comme les fûts... 
Les cellules des étudiants. 

Ils -ont là, accroupis sur des nattes, accotés aux murailles, 
étendus sur les dalles, et. - l'écritoire de cuivre à la ceinture, le 
pupitre devant eux, — ils feuillettent de vieux, de très vieux 
grimoires... Puis, à l'encre, ils copient sur de larges tablettes de 

bois les passages qu'ils veulent en retenir. 

.Notre arrivée les distrait. Lentement, l'un après l'autre, ils se 



I!>8 DE TRIPOLI A TUNIS. 

lèvent, ils rejettent leur burnous sur L'épaule <'t ils s'approchent, 
nous fonl asseoir, nous offrent de l'eau fraîche et s'assoient avec 
nous. Tout les intéresse, tout les amuse dans noire costume et 
dans ses accessoires. Ils veulent savoir la provenance, le prix 
de tout. 

- Tselts-mia- francs, une simple bague! Eh bien! s'écrie l'un, 
si j'avais trois cents francs à gaspiller j'aimerais mieux en acheter 
\u\c femme! 

Et, grands enfants, tous rient de leurs belles dents blanches. 

— Et celle-ci? dit un autre en prenant une alliance. 
Moins cher, mais regarde. 

D'abord très étonnes de la voir se diviser en deux, ils (''coulent 
nos explications avec une attention profonde... Et, quand ils ont 
compris le sens de cet anneau emblématique, ils sont pris tout à 
coup d'un rire inextinguible... Les maillons d'une chaîne? Un 
signe d'esclavage?... Non! On n'a pas idée de cela dans le mariage 
musulman. 

Chef-d'œuvre de l'art sarrasin, ce séminaire tunisien est une 
succession de murailles tapissées, en liant, de guipures de stuc, 
en lias, de panneaux faïences; de portes d'un travail admirable; 
de galeries aux gracieuses colonnades; de cours et de salles aux 
parois émaillées de vert, de bleu, de rose et d'or... 

I n escalier de ipielques marelles commence dans la cour des 
études et aboutit à une petite salle dont le plafond s'arrondit en 
un dôme élégant, ceint de fenêtres aux vitraux coloriés. Deux 
portes s'y couronnent de merveilleuses sculpl lires taillées dans un 
marbre chaud à l'œil, brillant et translucide comme la porcelaine, 

doux coin la pâte tendre. L'une d'elles donne sur une sorte de 

péristyle qui, pavé de faïence el bordé de sièges de marbre, 
iiune ;ï 1 1 1 1 . ■ salle étincelante d'arabesques el où, en chœur, de 
nouveaux élèves déclament et chantent le Koran. L'autre donne 
" i es a un cloître magnifique, aux parois splendidement laie née es. 
au faite richement tendu de dentelles de stuc... C'est la que 
s'ouvre, en lin. le saint des saints, la salle du tombeau de monsei- 
gneur le compagnon. 



K A Ili OU AN. 199 

Pavé de mosaïques à peine visibles ça et là, le sol de cette 
kouba vénérée est jonché de tapis de Turquie. Le revétemenl 
îles murs y l'orme comme cinq /eues différentes : En lias, de unes 
nattes de palmier; plus haut, divisée eu compartiments aux 
ilessius variés, une tapisserie de porcelaine bleuâtre; plus haut 
encore, des panneaux de bois sculptés, rehausses d'or; plus haut 
toujours, de grands cartouches d'azur aux maximes étincelantes; 
plus haut enfin, îles rosaces de plâtre blanc noyées dans des 
fleurs fantaisistes et dans des feuilles imaginaires. 

Au-dessus des murs se rangent en rond huit petites arcades. 
Quatre d'entre elles surmontent les parois de la pièce et encadrent 
un fond plat, troue d'une fenêtre a vitrail. Intermédiaires à celles- 
ci, les quatre autres enjambent les angles des murailles et ourlent 
un fond en cul-de-four revêtu de Iniques luisantes. Leur ensemble 
l'ait comme une base octogonale au dôme peint à la fresque qui, 
— bordé, au lias, de briques vertes et de lucarnes coloriées, — 
>e développe au-dessus d'elles et laisse pendre sur la salle un 
lustre de Venise. 

Au milieu du sanctuaire et louchant au mur du fond, des 
barreaux de bois, peints de vert, se rangent en carré, comme une 
clôture de tombe. Plus longs que les autres, les barreaux des 
angles soutiennent un cadre horizontal auquel se suspendent 
des boules d'or, — des oeufs d'autruche enjolivés de glands de 
soie, des cierges dorés, peints, mouchetés de clinquant. 

Dans cette barrière, entre quatre colonnettes de marbre 
surmontées de croissants et de mains d'or, gît un tsabout, — 
un sarcophage, — invisible sous un drap mortuaire de velours 
noir brodé de gros caractères d'argent et couvert, aux pieds, de 
vieux brocard sablé d'or, à la tête, d'un voile de soie verte. 

Sur ce catafalque s'inclinent, en faisceau, des étendards de satin 
et de drap d'or dont la hampe se plante obliquement dans la 
muraille, dont le croissant est cravaté de longues cordelières 
auxquelles de petits triangles dures sont enfilés de champ. Ce 
sont de'S ex-voto et des offrandes propitiatoires que des géné- 
raux, des caïds et des cheiks apportèrent de fort loin, en grande 
cavalcade, au bruit des coups de fusil, aux batteries des tambours. 



200 UE TRIPOLI A TUNIS. 

Et loul cela impressionne connue si c'était arrangé de la veille. 
On dirait un cercueil qui, sous un porche, attendrait son départ 
pour le Père-Lachaise... 

Là, depuis douze siècles, cependant, Sidi-Sahab serre dans sa 
main de squelette le sachet vert qui contient trois poils de la 
barbe de Mahomet, du prophète dont il fut le compagnon. Celui 
qui l'ut son barbier est enterré près de là. 

Une longue prière récitée pendant quarante samedis consé- 
cutifs devant cette tombe illustre ne confère pas le titre envié 
d'/.7 Hadj, — ne remplace pas le grand pèlerinage, — mais y 
supplée en partie pour ceux qui ne peuvent aller à la Mecque. 
Les femmes elles-mêmes, — ces èlres incomplets et impurs que 
l'Islam déclare indignes d'entrer dans la plupart des mosquées, 

— ont trouvé grâce devant ce saint et, de temps à autre, elles 
viennent le visiter, en longues et noires théories. 

A l'ouesl des remparts s'étend le grand faubourg des Zlass où 
s'élèvent les six coupoles de la mosquée de Sidi-Amor-Abbada, 

— Djam ' Amor-Abbed\ comme disent les gens du pays, — l'une 
des premières de Kaïrouan. Elle a, il y a seulement une cinquan- 
taine d'années, été construite par un saint et riche forgeron qui 
l'éleva à sa propre gloire, disent les uns, à la glorification, pré- 
tendent les autres, d'un marabout qui végétait dans le voisinage, 
à L'époque dis grandes chevauchées sarrasines à travers toutes 
les Kspagnes, à travers la terre de Fiance, jusqu'à Poitiers... 
exclusiA ement. 

Elle a la forme d'un carré long, coupé aux deux tiers de sa 
longueur par une sorte de transept. Sa décoration n'a rien du 
luxe poétique de Sidi-Sahab. Pas de faïences, pas d'arabesques! 
Pour lapis, rien que de pauvres nattes! Pour lustre, rien qu'un 
grand cadre île bois chargé de petits verres de couleur. 

Lue humidité sépulcrale- tombe des murailles nues; tristement 
la voix résonne suus les voûtes déjà délabrées; le vent passe a 

travers les broderies à jour des coupoles et il pleure là-haut, il se 
plaint dans un idiome incompréhensible... C'est un vent étranger 

el dont la VOix serre le cirlir. le vent de Kaïrouan . .. 



202 DE TRIPOLI A TUNIS. 

La partie de la nef qui correspond à nos absides est fermer de 
portes vertes et rouges, pareilles aux iconostases de l'Orient. 
Des tètes de clous dessinent sur leurs battants des ligures 
bizarres; des mains y sont peintes en blanc, pour en éloigner le 
mauvais œil, l'œil des profanes. Et ces mains deviennent des 
choses extraordinaires : un rond emmanché d'une poignée cpii 
ressemble à l'hermine de Bretagne et surmonté de trois fuseaux 
disposes comme les cordes de la Ivre, tandis que clés volutes qui 
représentent le pouce et le petit doigt forment les montants de 
cet instrument. 

— Ouvre-toi, Sésame ! dit encore le billet du caïd. 

VA les mains s'écartent devant nous. 

Le dôme du tabernacle est cerclé d'un bandeau où, sur cinq 
lignes, s'inscrivent des citations du livre divin. Flanquée de grands 
chandeliers de bois, une caisse longue de quatre à cinq mètres 
s'élève sous son hémisphère. Elle contient Sidi-Amor. 

Sculpté, peint, bariolé île dorures, ce coffre funéraire disparaît 
en pailie sous une housse verte illustrée de croissants, d'arcades 
pointues, de mains encore plus problématiques que celles des 
portes Sut- son couvercle se dresse de champ, maintenu par des 
haubans de 1er. un énorme tableau où, en or sur fond rouge, se 
grave l'histoire du bienheureux. 

Cachée dans son liaïk funèbre, une femme s'est, sans bruit, 
glissée derrière nous. Lentement, elle fait le tour du sarcophage 
et, a chaque pas, elle le louche avec respect du plat de sa main 
droite qu'elle baise ensuite en bredouillant des prières... Elle 
vient d'avoir une querelle avec son mari et Sidi-Amor, a, parait- 
il, raccommodante spécialité de rétablir le calme dans les exis- 
tences troublées par les orages de la vie conjugale. 

Aux pieds du cercueil roulent des boulets et des bombes. 
Toujours l'idée de la guerre unie a celle de Dieu et de ses saints 
chez ce peuple aujourd'hui si pacifique mais dont les aïeux 
maniaienl si volontiers la hache d'armes et le cimeterre! 

De-, râteliers soutiennent des fourreaux de sabres, - des four- 
reaux de bois, lourds et massifs, dont les parois sont épaisses 
comme des Iniques dont la cavité admet le poing fermé... Les 



KAÏROUAN. -203 

sabres du marabout! Les Lames que logeaient ces gaines formi- 
dables devaient peser plusieurs dizaines de livres et, pour peu 
qu'elles eussent été trempées à Tolède, les paladins assez forts 
pour les manier n'avaient pas grand mérite à pourfendre d'un 
coup le cavalier et le cheval. 

L'une d'elles est en plomb el elle porte une inscription qui, 
dans l'obscurité îles images pythiques, a prédil l'entrée des 
Français à Kaïrouan !. .. Il est vrai que cette prophétie a été, dit-on, 
gravée sur cette arme fatidique le jour même où rougeoyèrent au 
loin les pantalons garance. Le chef de la maison était alors un 
Français renégat, un aventurier de la plus curieuse espèce. Suc- 
cessivement saint de la dernière heure chez les Mormons d'Amé- 
rique et moine à la Grande-Chartreuse, cet homme avait fini par 
devenir iman de la mosquée des Salues! Personne a Kaïrouan ne 
se doutait de son origine chrétienne; il l'avait presque oubliée 
lui-même lorsque, à travers les déserts, lui arriva la sonnerie de 
nos trompettes... La voix île la patrie! 11 se souvint alors qu'il 
était Français et Normand, il s'enferma dans la mosquée, gravi 
cette prédiction à la hâte el se précipita dans la rue pour la mon- 
trer à chacun. Il n'y avait qu'à se rendre. Sidi-Amor-Abbada 
l'avait écrit!... Et nous avons vu comment on reçut nos soldais. 

Dans un coin est un tuyau de bois peint, long et gros comme un 
essieu do charrette, terminé par un bouquin plus volumineux 
qu'une tète d'enfant... La pipe d\\ marabout ! Quel est le géant qui 
maniait ces sabres et ce cliibouij et dont le cadavre remplit un 
cercueil de cinq mètres? Un homme comme les autres, sans doute, 
mais dont ses dévots ont grossi les prétendues reliques. Ainsi les 
Egyptiens peignaient des Sésostris démesurés au milieu de 
soldats qui ne leur arrivaient pas aux genoux et de vaincus qui 
n'atteignaient pas leurs chevilles ; ainsi les Romains représen- 
taient des Bacchus et des Apollon dont le large pied eût écrasé 
d'un coup une douzaine des pygmées qui, autour d'eux, figuraient 
les mortels suppliants. 

Un cercueil voisin et orné aussi d'un tableau bavard, mais de 
dimensions beaucoup moindres, contient le nègre d'Amor, la 
sombre dépouille d'un anthropoïde canonisé à la musulmane pour 



204 DE TRIPOLI A TUNIS. 

avoir, pendant toute sa vie, été la propriété d'un sidi gigantesque.. . 
Qu'on dise encore que l'esclavage n'a pas de glorieuses compen- 
sations chez les bons disciples de Mahomet ! 

A quelques pas de la mosquée, dans une ruelle déserte, s'ouvre 
un petit enclos où s'entassent des décombres. Semblable à nos 
oratoires de campagne, un massif tic maçonnerie s'y creuse en 
une niche étroite. Nouveau stylite, c'est dans cette cavité exiguë 
que, — réduisant, par un miracle, sa taille à des proportions 
humaines, — Amor-Abbada s'assit un jour comme un fakir. Il n'en 
descendit plus et y passa, en anachorète aérien, le reste de sa vie. 

Au milieu de la cour, leurs pattes mordant le gravois, gisent, 
étonnées, trois grosses ancres de vaisseaux de ligne... D'où 
viennent-elles.' Gomment les a-l-on apportées? Pourquoi sont- 
elles la? 

— Sidi-Amor-Abbada (Qu'Allah l'exalte!! alla une fois en 
France comme toubib, — comme médecin, — nous dit le gardien 
de ces ruines. Un émir, — un prince, — de ce pays infidèle lui 
demanda la santé de sa fille malade. 

— Je la lui rendrai, s'il plaît à Dieu, répondit le thaumaturge, 
mais à condition que tu me donneras trois ancres de ton arsenal. 

— Qu'eu feras-tu ? 

— Je leur ordonnerai d'aller à Kaïrouan, pour le prouver 
l'omnipotence de l'incréé. 

Le chrétien s'engagea au paiement de ces étranges honoraires 
et la petite princesse guérit. Amor-Abbada lit un signe... Les 
ancres bondirent comme îles béliers et atteignirent la mer. Elles 
flottèrent comme des houes de palmiers et elles arrivèrent à 
Porto-Farina. Elles s'enlevèrent comme des oiseaux et elles vin- 
rent s'abattre ici. 

— Et à quelle époque se passaient ces choses surprenantes? 

— Rabb i ia rafl Dieu le sait! 

La partie nomade de la grande tribu des Zlass, — la plus nom- 
breuse, — vit sous la tente, dans les vastes solitudes qui dorment 
au sud de Kaïrouan. La partie sédentaire' en habite le faubourg 



KAIROUAN. 



205 



dans lequel nous venons d'entrer el qui est bâti sur la marge 
de son territoire. 

Un assemblage de petites maisons sans boutiques, sans toiture, 
sans étages, sans fenêtres, plus mystérieuses encore que celles 
qu'enferment les remparts; îles murs unis, crayeux, éblouissants 
de soleil; des ruelles irrégulières; des bandes d'ombre qui, au 
pied des murailles, sur la poussière brûlante, se projettent avec 




K AI KO U AN : l'IIl LES RIES. 



la netteté du burin ; des femmes et des enfants effrayés à notre 
vue; un silence à faire croire que toute vie est étouffée, que tout 
le monde est cuit clans ces habitations ardentes, telle est cette 
banlieue. 

Et toujours des mosquées : Djama-Ismaïl-ben-Obeid-el-Ansai i. 
Djama-Zeïtoun, Djama-el-bey, Djama-Sidi-Abd-el-Kader-el-Ted- 
jini, Djama-Si-Mohammed-el-Ouani, Djama-Barouta, Djama-Abd- 
el-Melék, Djama-Si-Moulaï-Tayeb ! lit toujours des zaouïas, pauvres 
comme des savants, mais drapées dans la misère de leurs mu- 
railles blanches avec la fierté d'un muphti dans son burnous de 



206 DE TRIPOLI A TUNIS. 

laine : Zaouïa-Sidi-Hadid-el-Khrangani, Zaouïa-Sidi-Adid-el- 
Khraoulani,Zaouïa-Sidi-Abd-el-Kader-el-Djilani, Zaouïa-Sidi-ben- 
Salera et tanl d'autres qu'un volume ne suffirait pas à décrire!... 
Kaïrouan, en effet, possède encore vingt-six mosquées et cin- 
quante zaouïas, sans compter les marabouts qui, le vendredi, 
pavoisent de drapeaux de soie leur petite porte verte et ronge. 

Voici la dernière djama, près de Bab-Djellalin, notre point 
de départ, Djama-Sidi-ben-Aïssa. 

Une porte aux boiseries blanchies par Le temps, un corridor 
lambrissé de toiles d'araignées, une cour poudreuse ; puis, sous 
une galerie lézardée, une salle en décrépitude surmontée d'un 
dôme et toute papillotante de lustres de verre et de cerceaux 
garnis de veilleuses, toute tapissée d'œufs, d'instruments de mu- 
sique, de boules bleues, de miroirs sphériques, de petits tableaux 
qui représentent la jument al-Borak, le soulier de Mahomet, la 
main protectrice, le sceau du sultan, le monogramme du bev... 
C'est là que la secte possédée des Aïssaoua se livre aux pratiques 
hystériques de sa dévotion insensée. 

Deux femmes jonchent les dalles malpropres. Elles se sou- 
lèvent paresseusement... Un l'oumi? Et, vivement, elles se dé- 
tournent, ramènent le voile sur leur face, collent leur nez au sol 
et, — comme des bêtes qui se croient invisibles parce qu'elles 
ont mis la tête dans un trou, — elles demeurent sans mouve- 
ment, le dos arrondi, en tas de linge sale et de mousseline 
froissée. 

Le soleil descend; l'horizon poudroie. La blanche crudité îles 
dessins se fond doucement dans les vapeurs légères, dans la 
limpidité cristalline d'un crépuscule fugitif. Les montagnes loin- 
taines se baignent de; teintes violettes; des reflets roses colorent, 
un instant, les minarets et les coupoles; la ville s'éclabousse 
d'or... l'uis, rapidement, toul se glace d'indigo, tout s'assombrit 
.m rayonnement clignotanl des premières étoiles, tout s'efface 
dans une nuil bleue, une nuit aux clartés incertaines et qui tombe 
comme un rideau de gaze. 

C'est l'heure du repas (lu soir. Notre modeste couvert est 



KAIROUAN. 207 

dressé en plein air, au pied des remparts, dans l'angle d'un 
bastion où s'accroche une grande lanterne fumeuse. 

Sur noire petite table valsent, — les poings sur les hanches, 
les jupes ballonnées, — des gargoulettes semblables à des de- 
moiselles dont la taille serait si fine qu'elle aurait fini par dispa- 
raître. C'est, en effet, par leurs anses arrondies et percées en 
tuyaux que passe pour tomber dans leur ventre, l'eau versée 
dans le goulot séparé de ces récipients bizarres... Dans un plat 
étincellent des fragments d'un cristal inappréciable. touchants 
bienfaits d'une civilisation prévenante! C'est de la glace! De la 
glace (pie la plate-forme a apportée de Sousse ! De la glace après 
des journées dans une atmosphère chauffée, — à l'ombre, — jus- 
qu'à quarante-huit degrés centigrades ! 

La large roule, — ■ nous pourrions presque dire le boulevard 
extérieur, — où nous sommes court au revers des remparts qui 
la borde d'un côté. De l'autre se rangent, capricieusement 
éclairés, une fondouk à porte crénelée et devant lequel se re- 
posent des Arabes voyageurs; des calés sombres, au fond des- 
quels rougissent des fourneaux; des boutiques étroites; des 
murs blancs aux petites fenêtres treillissées... Vers le nord, celle 
route s'enfonce dans la nuil du désert; vers le sud, — comme 
pour la clore, — un minaret et un retour du rempart se pei- 
gnent en noir sur le ciel étoile. 

Des coups secs tintent sur la vitre de notre fanal... Des cailloux .' 
Des gamins qui nous prennent pour cible a leurs espiègleries?... 
Non ! Les enfants de Kaïrouan professent trop la crainte du 
chrétien, ce qui, pour eux. est le commencement de la sagesse. 
Voici, d'ailleurs, les coupables! Ce sont de gros scarabées, — 
des rhinocéros. Attirés par la lumière, ils arrivent de très loin, 
ronflant comme des balles; ils se heurtent aux carreaux et tom- 
bent étourdis. Le sol en est jonché; il en pleul sur la table. Et, 
renversés sur le dos, ceux-ci égratignent l'air de leurs petites 
grilles luisantes, travaillent de la corne, font des efforts déses- 
pères pour se remettre sur pattes... Venons à leur aide du bout 
d'un couteau charitable. Ils s'enlèvent, tournoient en bourdon- 
nant, nous frappent au front, — peut-être pour nous donner un 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



baiser de reconnaissance, — retrouvent enfin leur boussole et, 
épouvantés de tout ce qui leur est arrivé ici, disparaissent dans 
les ténèbres... 

l'ne haleine chaude et humide caresse notre oreille. C'est un 
honnête bœuf qui, en passant, vient par- dessus notre épaule, 
voir quelle salade verdit dans notre assiette. 
— Amschiî Allez-vous-en! 

Et la bonne bête baisse timidement les cornes et s'éloigne, 
confuse de son indiscrétion. 

Une respiration rauque souffle sur 
notre tète. Ce n'est pas un mufle 
bleuâtre, cette fois, ce sont de grosses 
lèvres pendantes et baveuses qui 
effleurent notre calotte, — les lèvres 
d'un chameau. Il a dévié de son che- 
min et il s'arrête sur nous, comme 
devant un obstacle imprévu. Et, 
ahuri, poussé par son conducteur 
< 1 1 1 i le manœuvre comme une barque, 
il se retourne tout d'une pièce et, 
plaintif, va se buter ailleurs. 

Le sabre sous la cuisse, la cara- 

4 h K I V. V A \ . 

bine à l'épaule, caracolent des ca- 
valiers du maghzen. De temps à autre, pittoresques et somno- 
lentes, passent de petites caravanes. Juché sur l'arrière-train d'un 
bourriquet aux oreilles pendantes, un Arabe ouvre la marche et 
sa flûte pleure des sons funèbres. Puis viennent des chameaux 
dont la tète et les pattes apparaisse ni seules sous la montagne 
d'alfa ou de broussailles qui leur fait comme une grosse carapace; 
des dromadaires en enfance qui, ne portant rien, s'en vont tout 
de travers el allongent le cou sous le ventre des chamelles où 
ils cherchent une mamelle insaisissable: de jeunes hommes <|ui. 
en chemise brune el en turban blanc, chevauchenl gravement des 
baudets grands comme des chiens; ^\c<. chameliers qui, assis sur 
la croupe de leur bête, embrassent sa bosse «le leurs jambes nues; 
des vieillards qui se respectent trop pour jamais aller à pied et 




KAIR01 AN. 



'200 



qui suivent à cheval, le chapeau et le fusil sur Le dos; des femmes 
enfin, de malheureuses créatures déformées, chargées comme des 
mules et courbées sousle faix... C'est une famille qui revient de là- 
bas, des plateaux, de la Sobra-ed-Fatnassa, de l'Oued-Boghral, 
de quelque part où elle se livrait à on ne sait quelle culture 
vague et d'où elle rapporte on ne sait quelles récoltes indéfinies. 
L'heure s'avance. Les cafetiers d'en face étendent autour de 



nous des tapis et des nattes, v d 



■nt des lianes lars - es comme 




.i:C"^\- J. 



des tables, y plantent, sur des pieux, des fanaux grands comme 
des réverbères... Des burnous, des djoubbas, des turbans arri- 
vent. Les citadins viennent, hors des murs, respirer la fraîcheur 
du soir. On se groupe, on s'agenouille, on s'asseoit, on s'ac- 
croupit, on se couche... D'un bout à l'autre, la rue est pleine 
d'une foule immobile d'où s'élèvent des murmures voilés, des 
conversations assourdies... On cause, on dort, on prend du café, 
on fume, on joue aux cartes avec des tarots, on fait errer de 
petites molettes de bois sur des échiquiers dont les noirs sont 
représentés par des creux, on fredonne, on fait discrètement une 

27 



216 DE TRIPOLI A TUNIS. 

musique enfantine et le blanc des manteaux, le carmin des 
chlamydes, le vermillon des coiffures chatoient à la lumière des 
falots dont la flamme vacille aux brises de la nuit, et fait miroiter 
les vitres. 

— Al gloub ! Al gloub! crient de petits marchands. 

Et ils colportent des graines de melon et de citrouille torré- 
lii-i-s, friandises puériles qui remplacent ici nos berlingots et 
nos oublies. 

— Yasmin! Jasmin! Al mesk! glapissent d'autres qui nous 
mettent sous le nez buis bouquets de jasmin turc et de tubé- 
reuses. Karroub ! Kai roub !.. 

Et on se seul isolé, connue perdu, dans ce monde exotique... 
N'être qu'à cinq ou six cents lieues de Paris, el cependant être si 
loin !.. 

Adossé au rempart, les yeux levés en extase, la tête renversée 
el oscillant à la mesure, un homme gratte une guitare faite d'une 
écaillede tortue. Et, d'une voix gutturale, chevrotante, traînant sur 
les finales, il chante son chanta la lune qui vient de se lever: 

— Anaïna sallem, ia gamar ! ■ — Sallem alla ghraïabina. — 
Ghramet m'noum thendeur fi, ommiah. ■ — El mesk oui ambr' rihat 
/iiitin miah. — la saad mai liazha ou gbrdem chfetha. — N'zadet 
fi omrou tsementàcli en sana... belle lune, salue pour moi 
l'absente que j'aime. Elle se réveille maintenant, elle regarde sa 
mère et les parfums du musc cl de l'ambre s'exhalent de sa 
bouche. Oh! si j'avais le bonheur de pouvoir baiser sa lèvre, 
je reviendrais à mes dix-huit ans... 

El il sourit comme si, dans les notes de cristal qui s'égrènent 
sous ses doigts distraits, il entendait le rire perlé de l'absente 
qu'il rêve; comme si. devant ses yeux ravis, elle passait en une 
vision nuageuse el flottante. 

Neuf heures. La voix des muezzins s'élève, comme une voix 
venue d'un autre monde et, sur la nuit calme, elle fait planer une 
mélancolie indicible... Les pipes s'éteignent, lestasses se vident, 
les turbans se rajustent, les burnous se déploient et, à grands 
pas, on va à la mosquée. 



KAIROUAN. C -H 

.Minuit. Kaïrouan s'est transformé; ses rues silencieuses sonl 
un pays d'ombres et de fantômes... Les maisons sont des mauso- 
lées; farouches à la lumière spectrale de la lune, les minarets 
sont des apparitions d'autrefois; la blancheur des marabouts en- 
dormis jette des clartés phosphorescentes; comme des entrées 
de catacombes, les impasses ne sont plus que de grands trous 
noirs dans des murailles blanches. 

Quelques hommes glissent sans bruit, roulés dans leur man- 
teau comme dans un linceul et, à leur vue. on se croit le jouel 
d'une hallucination maladive .Manifestation mystérieuse d'une 
vie impénétrable, ça et là bourdonnent les soupirs d'une musique 
qui semble très lointaine et les grondements des ben-daïrs, — des 
tam-tams religieux. — dont on étouffe le son... Et on croit ouïr 
comme une harmonie chimérique de fées et de djenoun. Quels 
rites s'accomplissent dans celle mosquée ténébreuse? «Miellés 
cérémonies inconnues se célèbrent dans cette maison dont la 
porte verrouillée laisse filtrer des filets de lumière rouge.'... 

In cortège étrange traverse une ruelle subitement illuminée. 
Des négresses dont la face noire est fendue d'un large rire blanc 
lèvent etfont ronfler de grands tambours de basque; des enfants 
balancent de petites pyramide-, de bois dans lesquelles brùlenl 
des chandelles et qui, percées à jour, sont des lanternes pareilles 
a celles des mosquées; îles mulets et des chevaux dont des 
hommes à pied tiennent la bride rouge, s'avancent à la file. Des 
matelas sont entassés sur le liât du premier; le second porte une 
armoire peinte; le troisième esl chargé d'étoffes; le quatrième 
balance, posé en équilibre au travers de son dos, un long coffre 
doré que couvre une housse de gaze; le cinquième fait sonner 
des poteries et des casseroles; le sixième ferme la marche ave< 
un berceau drapé dans les plis traînants d'une mousseline a fleurs 
d'or... C'esl un trousseau de mariage. De la maison de la future 
épouse, il s'achemine en grande pompe vers celle du futur époux. 

Une- escorte du même genre accompagnera demain la fiancée 
elle-même, soutenue, comme si elle défaillait, par deux amies 
qui, tout le long du chemin, prétendront l'encourager de leurs 



212 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



joujous aigus... Pauvre enfant! Elle aura bien le droit, sinon 
de s'évanouir, au inoins d'être perplexe. Comment la trouvera 
son mari? 11 ne sait d'elle que son regard et que ses mains. 

C'est, en effet, presque sans avoir vu sa fiancée qu'un homme 
se marie ici. Son père arrange la chose; sa mère ou ses sœurs 
lui l'ont de celle qu'on lui destine un portrait aussi ressemblant 




que possible et, sur la toi de leurs descriptions, il l'épouse, les 
veux fermés. 

I>es chants criards remplissent une maison dont, gardée par 
une négresse hargneuse el par un chien furieux, la petite porte est 
cependant ouverte. C'est un cale à danses et à musique, 

Un couloir délabré, un escalier périlleux el, là-haut, entre de 
grands parapets bleus, une terrasse pareille à une masure dont 
un ouragan aurait emporté le toit... Quelques labiés, des Arabes 
et. au fond, sur une banquette, une jeune femme el une vieille 
flanquées de musiciens. La jeune fixe un instant sur nous ses 
grands yeux stupéfaits, puis, tout à coup, — dans le froufrou de 
ses larges pantalons de soie, — ■ elle s'enfuit, elle va se blottir 
dans un cabinet voisin. 



KAIROIA.N. 213 

Les instrumentistes nous regardent, se consultent et, — • avec 
un bruyant accompagnement de darboukas^ avec des variations 
et des ritournelles indigènes, — • ils jouenl la Marseillaise! Gela 
vaut quelques remerciements, n'est-ce pas? 

Ne leur parle pas, nous dit le Tunisien qui nous escorte. 
C'est leur métier. 

Comme en Chine, comme dans l'ancienne Rome, — s'ils font 
de leurs talents une profession lucrative, — - les danseurs, les 
conteurs, les chanteurs, les musiciens forment chez les musul- 
mans une caste méprisée. 

L'orchestre change d'air. Un vieillard, dont la barbe de huit 
jours met une sorte de moisissure sur le parchemin raccorni de 
son menton et de ses joues, grimace comme si <>n arrachait sa 
dernière molaire. Et. du trou noir de sa bouche édentée, sort 
nous ne savons quel macabre refrain d'amour: 

— Oualla, oualla Zehra; oualla khroumrij a zi/ia!... 

Et, en un tutti glapissant, les autres reprennent en chœur... 

— Khradoudja!... gronde la vieille restée sur son banc. 

Et, comme une souris dans son trou, la fugitive se renfonce 
dans la cachette blanche d'où elle nous regardait curieuse. Même 
aimée, une fdle de Kairouan ne doit pas montrer son visage à un 
infidèle. La liberté d'un voyage en plate-forme pouvait seule 
excuser une pareille dérogation aux règles les plus élémentaires 
des convenances musulmanes. 



VIII 

SOUSSE 

PLACE DE LA MARINE. VUE DE SOl'SSE. RUES. ALMEES. 

PORTE DE TERRE. LE (( MAHSOULAT ». LA PLAGE. — - LE SOIH. 

HAMMAM-SOUSSA. ENFIDA. BIR-LOUHIT. FOÎSDOTJK. BIR- 

VRBAIN. GOLFE DE TUNIS. 

Près cl 1 1 hangar-terminus qui sert de gare au wagon par le- 
quel nous revenons de Kaïrouan, se mêlent des bicoques <le 
bois cl des maisonnettes de briques; vacillent des habitations 
arabes dont les loits servent de promenoir à des chèvres cita- 
dines et des constructions récentes, — embryon de ce qui sera 
un jour une ville européenne; s'élèvent les baraques de La 
Compagnie transatlantique et une halle de style byzantin. 

Au delà, entre des remparts et la mer, une petite place publique 
sert comme de parvis à une grande porte qui découpe, dans de 
blanches murailles, le fer à cheval de ses moellons alternative- 
ment blancs et noirs. Quand les matériaux ne peuvent le leur 
donner, les Tunisiens imitent par la peinture ce genre de déco- 
ration qu'ils affectionnent. Deux pierres de la même couleur sont 
habituellement contiguës et font comme une tache en un poinl 
de l'arceau. Cette erreur es) volontaire. La perfection est un 
attribut de Dieu; l'homme ne peut y aspirer... Et, dans la crainte 
puérilement prétentieuse de l'atteindre en leurs œuvres et 
d'attirer sur elles la jalousie et la colère du ciel, les architectes 
musulmans y commettent d'ordinaire une faute préméditée. 



"ilti DE TRIPOLI A TUNIS. 

Des pilotis verts de mousse portent, près de là, des estaeades 
qui, tant bien cpie mal, plutôt mal que bien, jouent le rôle de 
quais. Allons au bout de la jetée qui les termine et retournons- 
nous vers le couchant. 

Sur une pente légèrement inclinée. — au milieu de dunes, de 
lombes et de koubbas, au milieu de villas arabes nichées dans le 
gris des oliviers et, avec leurs murailles, affectant l'allure de 
petits châteaux loris, — se disposent en carré des remparts 
sarrasins. Découpée, sans mâchicoulis ni meurtrières, de cré- 
neaux en fer à repasser, leur longue ligne se flanque, comme à 
Ivaïrouan, de tours et de bastions. .. Le canon ne gronde plus sur 
ces murailles, depuis le jour où les commotions d'une salve 
imprudente en tirent tomber une partie. 

De petits dûmes el des maisons donl la terrasse dépasse à 
peine la crête de ces murs, se pressent, parquées comme 
un troupeau, dans leur enceinte éblouissante. De leur masse 
compacte s'élèvent et montent dans le ciel bleu des tours rondes 
que coiffent des cônes tronqués, des panaches de palmes 
ondoyantes, des minarets cylindriques tout blancs ou faïences 
de vert. 

C'est Sousse, la capitale du Sahel tunisien, le chef-lieu de la 
province romaine de la Byzacène, C'esl l'ancienne Hadrumète. 
Celle kasbah qui. au-dessus de ses fenêtres grillagées, déploie 
ensemble Le pavillon de fiance et celui de Tunis s'élève où se 
dressait jadis l'acropole phénicienne. 

Aucune cité d'Afrique n'a plus que celle-ci un aspect poéti- 
quemenl oriental. C'esl comme la réalisation des rêves dont la 
naïveté flotte dans l'imagination des peintres indigènes lorsque 
leur pinceau enfantin représente Stamboul ou la Mecque. 

Les paquebots mouillent ici très loin de la terre, comme ils 
le font devant toutes les villes marines de la Tunisie. 

Aucun autre poil sur ces côtes que juin, juillet et août, 
disait André Doria à Charles-Quint. 

(/est toujours vrai, et, trop souvent, les tempêtes rendent la 
inabordable, trop souvent les bateaux brûlent des escales. 



|)la: 



SOUSSE. 



-217 



Tel voyageur, parti de Tunis pour Sousse ou pour Monastir, 
va parfois faire une excursion forcée à Tripoli ou à Malte et revient 
bredouille à son point de départ; telles marchandises sont, jus- 
qu'à trois fois, promenées le long de ers rivages sans qu'une 
accalmie permette de les jeter à leurs destinataires... Le besoin 
d'un port de mer se l'ail plus vivement sentir à Sousse, à .Monastir, 
à Sfax et à Gabès que sur les bords parisiens de la Seine. 

La rade est aujourd'hui unie comme une glace. Des embarca- 
tions glissent, manœuvrées par des rameurs dont un bonnet 



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S l S S E : 1NE l'ORTt. 



et une chemise forment tout l'accoutrement; le Turco passe 
monté par des tirailleurs indigènes étrangement parés d'un col 
de matelot; des chalands et des mahonnes chargent de dattes, 
de savon et de peaux brutes des navires maltais ou arabes; des 
barriques vides que des bâtiments ont confiées à la mer et qu'on 
repêchera à leur arrivée sur le sable flottent à l'aventure; re- 
morqués par des chaloupes, de longs chapelets de tonneaux 
nagent, pleins de cette huile dont Sousse est comme une source 
intarissable et qu'on mesure au sas, à Youiba, au m'tal et au 
caf/i... 

Le sas vaut à peu près trois litres, Youiba douze sas, le nital 

28 



218 



DE TIUPOI.I A TUNIS. 



un ouiba et quatre sas, te caffi de seize à trente-deux ouibas. 
Quelque amour qu'on ail pour la couleur locale et pour les 
vieilles coutumes, on ne peut que souhaiter de voir la rigidité 
de notre système métrique mettre bon ordre à la confusion de 
toutes ces mesures par trop indépendantes. 

Un désordre analogue règne ici dans le compte des années. 
Notre ère date de Jésus-Christ, l'ère musulmane date de l'hégire, 
l'ère mosaïque date de la création du monde... Or, ces trois 
points de départ dans la supputation du temps sont officielle- 
ment en usage en Tunisie. L'établissement du protectorat, par 
exemple, a eu lieu en 1881, en 1298 et en 564 1 !... Il ne manque 
plus (pie l'ère républicaine. 

Une autre place s'étend derrière la porte de Mer et envoie, 
vers le sud, \\\w rue très vivante, liés bruyante, peuplée de ma- 
gasins isiaélites qui se parent d'affiches françaises, infestée de 
buvettes hybrides. Des cafés maures y prêtent l'ombre restreinte 
de leurs auvents et de leurs petites arcades aux rêveries des 
indigènes qui, un pied nu dans la main, s'alignent sur leurs 
bancs extérieurs et mettent une heure à boire une tasse grande 
comme la moitié d'une coquille d'œuf ; des bouges français y sont 
tenus par- quelques-uns de ces déclassés qui, de Tanger à Tripoli, 
font naufrage et faillite sur tous les points îles côtes barba- 
resques; dans des tavernes italiennes barbouillées de fresques 
hurlantes et empestéesde fromage, «les Napolitains et des Siciliens 
braillent a l'unisson des chants hachico-patriotiques. 

Dans des fondouks, — enclos de quatre murs en ruine, — 
s'entassent, pêle-mêle, des ballots éventrés ; des ânes qui, les 
quatre fers en l'air, se vautrent avec désespoir pour écraser une 
mouche; des chameaux qui, sous leur housse de sparterie raide 
comme une chasuble, les regardent avec dédain ; des murailles 
écroulées; des Arabes juchés sur des bornes ou lassés dans 
l'ombre des portes... 

Fuis h' marché encombre la voie de ses légumes amoncelés 
en désordre; de ses grappes de raisin poisseuses, suanl le sucre 
ci dont la monstruosité l'ail croire aux merveilles bibliques de 



SOUSSE. 219 

la Terre promise; de ses pastèques que, avec des dis furieux, 
avec des gesticulations incohérentes, on met lune après l'autre 
aux enchères; de ses perdreaux vivants, à cinquante centimes le 
couple; de ses volailles gloussantes que, attachées par les pattes, 
on promène en paquets palpitants... 

Une religieuse passe, la tête baissée, un bon sourire sur les 
lèvres... A sa poitrine est attaché un ruban rouge, le ruban de 
la Légion d'honneur! Chapeau bas! Saluez jusqu'à terre ! C'est la 
sœur Joséphine... Elle a quatre-vingts ans aujourd'hui ; elle 
avait trente ans quand elle est venue à Sousse. Et, depuis un 
demi-siècle, elle instruit, elle soigne, elle console ici tous ceux 
qui souillent et qui pleurent, Italiens et Français, musulmans et 
catholiques... Sainte charité chrétienne, seule tu peux soutenir 
l'abnégation de semblables existences! Morale sublime de 
l'Evangile, seule tu peux inspirer ces dévouements qu'ignorent 
le Ivoran et le Talmud ' 

Vers le nord monte une autre rue qui tourne bientôt a gauche. 
Elle court alors entre des maisons basses où. — semblables, dans 
buis costumes éclatants, à des vases de Heurs sur le bord d'un 
balcon, — de jeunes Juives accoudent leurs bras nus au parapet 
des terrasses. Elle se glisse sous une longue voûte aux nervures 
bizarres. Elle s'étrangle enfin, en un corridor long et tortueux 
qui rampe vers le haut de la ville... Jusqu'à mi-jambe, on s'y 
enlise dans une poussière torride, dans des détritus qu'a sèches 
le soleil, qu'a pulvérisés le pied des passants. Produit d'une 
fermentation écœurante, des émanations fades, indéfinissables, 
s'élèvent de ce sol embrasé. Effrayés, des rats qui se pro- 
menaient ici comme chez eux, grimpent aux murailles, n'y trou- 
vent aucun trou, se rejettent en arrière avec des sauts périlleux 
de clowns à quatre pattes et s'enfuient, affolés. 

Creusé de grandes niches, perce parles poternes qui donnenl 
accès a ses bastions, le rempart, aveuglant de blancheur et de 
lumière, borde le côté extérieur de cette rue. Sur l'autre côté 
s'alignent maintenant des maisons irrégulières, fermées, silen- 
cieuses. 



220 DE TRIPOLI A TUNIS. 

Plus haut, des Européens en joie, des Arabes dont le burnous 
drape une indifférence mal jouée errent au milieu de repaires 
cosmopolites, peuplés de la plus triste façon... Ces quartiers sont 
moins sûrs que les rues franchement indigènes, que les ruelles 
les plus solitaires de Kaïrouan... Marchons vite! 

Notre chemin fait un coude et, du nord au sud, il court vers 
la kasbah. Des soldats du corps d'occupation occupent surtout 
ces parages où traînent lourdement des relents épais de ver- 
mouth et d'absinthe. Sur les comptoirs de zinc carillonnent les 
verres et les bouteilles; des brasseries baroques se sont éta- 
blies dans des marabouts abandonnés et, sous leurs voûtes 
blanches, aux accords faux et pressés de pianos à manivelle, tour- 
noient, avec des cliquetis d'éperons et de fourreaux d'acier, des 
militaires qui valsent avec des fdles d'auberge. 

Des venelles se détachent de celte artère interlope et s'insi- 
nuent au cœur de la ville, entre les maisons qu'habitent les 
naturels. 

Là-haut, sur une terrasse, étincellent des bijoux, chatoient des 
foulards lamés d'or, brillent les sequins d'une coiffure, sourit 
une ligure enluminée de noir et de rouge. C'est comme une 
enseigne vivante... Ici l'on danse. 

Au fond dune cour que des vignes lambrissent de verdure, 
s'ouvre, en effet, une longue salle avec des bancs contre les mu- 
railles, avec une large table eu guise d'estrade. Des musiciens 
sont assis parterre, entre de grands chandeliers de fer-blanc et 
des bougeoirs gigantesques qui s'allument le soir. 

Sur la table, les jambes repliées dans leurs mains jointes, les 
joues et les lèvres peintes comme celles des simulacres 
d'un musée (irévin, se rangent des femmes, immobiles, plus 
étincelantes que des divinités hindoues : Ilalima, la douce; Yas- 
mina, la confiante; Aïcha, la vivante; Nedjma, l'étoile; Djemila, la 
belle; Zina, la jolie. 

Joyaux barbares, des boucles d'oreilles démesurées, de larges 
bracelets à jour, des bagues grossières, des plastrons de sultanis, 
des colliers d'anneaux découpes à l'emporte-pièce dans des 
feuilles d'or parent leur épidémie colon''. 



SOUSSE. 



221 



Serré par une foula, — jupe sans plis et pareille au pagne 
des statues égyptiennes, leur pantalon broche s'arrête aux 
genoux et laisse à nu leurs jambes cerclées ù la cheville de 
khrolkhrals d'argent, lourds et massifs comme îles manilles de 
forçats. 

Légèrement étoilée d'hiéroglyphes, leur poitrine brunit dans 
la large échancrure de leur petit gilet doré. Constellée de pié- 
cettes, une chachia à gland d'or coiffe les unes tandis qu'une raie 
de côté divise en deux masses inégales 
leur chevelure lustrée, si noire el tran- 
chant si bien avec l'éclal artificiel de 
leur peau, que, de loin, on croit voir 
comme de larges trous dans leur crâne. 
In mouchoir lame s'enroule en turban 
sur la tête des autres ou se replie en 
bandeau sur leur front qu'il cache jus- 
qu'aux yeux. Au-dessus îles sourcils — 
que réunit en un seul arc une grosse 
ligne de peinture épaisse. — bleuit enfin 
Youchema mystique, ce tatouage qui 
reproduit la croix et dont le sens e1 
l'origine se perdent dans la nuit des 
temps... 

Un musicien pose sur ses genoux sa 
darbouka, — son tambourin d'argile au almle. 

ventre rebondi. — et, pour la tendre en 

la chauffant, il promène lentement sa main sur la peau qui ferme 
un seul de ses orifices; un autre souffle sur les cordes de sa 
cithare la fumée de la cigarette qu'il tient entre le pouce et 
l'index, le bout embrasé hors des doigts ; une mandoline prélude 
de son chant grêle, de ses trilles de grillet et bientôt éclate la 
cacophonie discordante du hautbois, de la guitare, du violon 
manœuvré comme un violoncelle, de la cornemuse, du petit tam- 
bour de. basque au cercle incrusté de nacre et garni de crotales 
de cuivre. 

Pins, d'une voix désespérée, l'un des musiciens entonne une 




■lïï 1»E THII'OI.I A TUNIS. 

mélopée aigre et traînante el les femmes qui chantent dunez l'ac- 
compagnent detremolos à l'unisson, sans parties distinctes. Elles 
ne connaissent que le ton donné à leur voix par l'âge on par la 
nature et leurs ensembles l'ont ainsi songer au chœur des théâtres 
antiques... Ce n'est pas seulement dans les ruines, c'est en tout 
que nous retrouvons ici les souvenirs du vieux monde. 

Et la salle se remplit d'un vacarme de charivari, d'un tintamarre 
dont peuvent donner une faible idée les concerts nocturnes que 
les chats exécutent parfois dans les rues désertes. 

Une aimée se lève... Chacun a vu, chacun peut encore voir en 
France, et, avec raison, y trouver grotesques les contorsions in- 
vraisemblables el la gymnastique désordonnée qui constituent la 
danse tunisienne, celle chorégraphie gastrique qu'on a ridiculisée 
d'un nom si trivial... Et, cependant, elle a encore ici ralliait d'une 
curiosité étrange. Toute chose doit être vue dans son milieu, tout 
tableau doit être mis dans son cadre... 

Un instant, la danseuse est immobile. Le gland de sa calotte 
caresse son oreille et sur sa taille mince brille l'or de sa cein- 
ture brodée. Puis, attachées à son pouce et à son index qui se 
rapprochent, comme si (die voulait pincer îles mouches au vol, 
sonnent des cymbales minuscules el. peu à peu. elle imprime à 
son buste un balancement lent el cadence. 

I.es cymbales tombent et dans ses mains ondoient des 
foulards dont elle saisit bientôt le bout avec ses dents, pour les 
rejeter sur ses épaules. Ses bras s'étendent alors convulsés 
comme si elle repoussait une attaque ; ses coudes se replient 
sur ses veux, dans un brusque mouvement effarouché. 

Fuis ce sont des bonds rhvlhmiques, des courses à grands pas, 
des marches heurtées, des claudications, des déhanchements. 
des sauts IlexiMes. des pirouelles gracieuses... Et ses liras qui 

maintenant s'arrondissent font, comme des ailes d'or, voltiger 
les foulards chatoyants. 

Secouée de frissons nerveux, elle s'arrête enfin, les coudes aux 
lianes, les reins cambrés, les épaules effacées, les lèvres entr'ou- 
vertes, el elle demeure haletante. 

Kl. tout à coup, — les pieds rives au sol, le busle si droit que, 



SOUSSE. 223 

sans le laisser tomber, elle peut tenir un alcarazas sur la trie, — 
elle lève les yeux au eiel et la vraie danse commence... Seul 
son torse y prend part et il va. il vient, il tourne dans tous les 
sens; son ventre se creuse, se gonfle, monte, descend comme 
un ventre en délire; son estomac se contracte, s'arrondit en 
une boule aussi dure que s'il avait un pavé à digérer; ses flancs 
se tordent comme si, galvanisés par un poison tétanique ses 
intestins en révolte se livraient à des spasmes éperdus ; ils 
palpitent comme s'ils renfermaient des serpents qui se bat- 
traient, se pelotonneraient, se dérouleraient pour s'enlacer 
encore... 

La danse est la pantomime du caractère des peuples. Nous 
verrons les cachuchas et les boléros de Malaga dire, dans toute 
son ardeur, la vivacité andalouse ; nous verrons les saltarelles de 
Venise et les tarentelles de Naples refléter, en même temps, la 
chaleur et la légèreté italiennes ; nous avons vu nous-môme 
les chicas et les bamboulas d'Amérique exprimer les passions 
bestiales et les joies puériles des .Nègres; les attitudes hiératiques 
des bayadères de l'Inde et des ballerines de Java marier les 
idées religieuses à des idées profanes; la danse de guerre du 
Canada représenter les mœurs belliqueuses des Peaux-Rouges... 
Ici c'est comme l'incarnation des basses rêveries dans lesquelles 
se complaît le sybaritisme musulman, c'est une mimique dont 
l'inconvenance choqua si bien nos ancêtres eux-mêmes qu'ils 
donnèrent le nom de « danse moresque » aux ébats < boutés des 
sorcières, aux sarabandes du sabbat. 

La principale des rues de Sousse part de la />o/ie de Mer et 
partage la ville en deux moitiés. A demi-européenne dans sa par- 
lie inférieure, coupée de ruelles baptisées par des généraux 
français, elle traverse les souks cl devient ensuite exclusivement 
indigène. 

Comme presque partout, quatre murailles blanches que. seule, 
perce une porte constituent les maisons. 

— Aouinéî crie, dans leur solitude, un marchand ambulant qui 
promène sur sa tête des étolfes rayées. 

Des coups retentissent. Personne! Des esprits frappeurs han- 



-- 4 DE TKIPOt.I A TUNIS. 

tent-ils ces lieux déserts ? Le brocanteur a entendu comme nous. 
Il s'arrête, il parlemente avec une interlocutrice invisible. La 
porte qui l'a appelé ainsi s'entr'ouvre avec précautions: il s'y 
glisse comme un voleur; elle se referme. 

Le quart de ces constructions tombe en ruines. Des terrasses se 
sont effondrées; des figuiers tordent leurs bras noueux, comme 
pour se dégager de leurs décombres d'où s'élèvent de furieux 
amas de ronces, d'où jaillit parfois la gerbe d'un palmier. 

Dans des boutiques voûtées, plus sombres que des caves, des 
tisserands — dont les Israélites achètent, à vil prix, les produits 
qu'ils revendent très cher, — fabriquent ces tissus que Sousse 
exporte en si grande quantité; des cordonniers y taillent et y 
cousent, en babouches ou en bottes, le maroquin jaune ou rouge; 
des brodeurs y chamarrent d'or les toilettes des femmes et les 
harnachements des chevaux. 

Ailleurs, dans une sorte de caverne où tout est blanchi d'une 
neige légère, un chameau l'ail, au moyen de grossières roues 
dentées, tourner, dans un réservoir de bois une meule horizon- 
tale. Celle-ci est percée d'un trou en entonnoir dans lequel, par 
un lice qu'elle secoue ingénieusement elle-même, tombe le grain 
que contient, estampillée de mains rouges, une caisse accrochée 
à la muraille. C'est un moulin à farine. 

Des femmes glissent qui, — drapées dans de grands voiles de 
crêpe noir rejetés en capuchon sur leur tête et étroitement serrés 
sur leur visage, — ont l'air de porter leur propre deuil. La face 
découverte, l'une d'elles hasarde quelques fois sur le seuil de sa 
demeure ses grands yeux effarés et les gros anneaux d'or de ses 
oreilles... Elle nous aperçoit et sa porte retombe avec un claque- 
ment de colère qui, dans son corridor, résonne et se prolonge un 
instant comme le grognement d'un boule-dogue. 

Derrière l'ombre d'un couloir, dans une cour blanche et inon- 
dée de soleil, nous entrevoyons cependant des ménagères qui, 
pour laver leur linge ou pour faire leur cuisine, se prosternent 
sur de larges plais de bois. Et, sans embarras, celles-ci se 
retournent et nous regardent avec un éclat de rire... Elles 
sont d'Israël. 



SOUSSE. 



225 



Nous approchons du liant de la ville. Derrière nous — par de 
furtives échappées entre des angles de murailles mollement 
arrondis, apparaissent, étagées, des terrasses sur lesquelles, 




BOUSSl : l \ E BOUTIQUE. 



emmanchés d'une perche, se dressent, en guise de mains 
protectrices, de vieux gants roumis bourrés d'étoupe. De petits 
dômes et' de grands palmiers surgissent de leurs gradins blan- 
chissants, et plus loin bleuit la mer où de petites lames d'argent 

miroitent comme des écailles sur le dos d'un boa... Mais atten- 

29 



226 DE TRIPOLI A TUNIS. 

tion ! Un chameau chargé d'outrés huileuses. — des outres faites 
d'une peau de bœuf, — ■ a failli nous étouffer entre le mur et 
leur masse fluctuante. 

Voici la grande porte de la kasbah. Des pierres alternativement 
rouges et jaunes, cette fois, en forment l'arc et les montants. 

A travers le rempart occidental, passe, peinte comme les autres, 
la porte de Terre surmontée d'un moueharaby que coiffe un petit 
dôme où se déploie l'étendard des beys. Des soldats et des Arabes 
dorment à l'ombre de sa voûte. Vn sarcophage antique y est bâti 
dans la muraille et porte, sur le flanc, deux sortes de mamelons. 
— deux bouts de tuyaux. — ■ auxquels les passants collent leurs 
lèvres. C'est un réservoir. Ceux qui ont soif peuvent s'y abreuver 
comme le font les matelots qui tettent au charnier des navires, 
fontaines YYallace de la Tunisie, des plaques de pierres, scellées 
dans les murs des maisons, ferment des caisses à eau et, munies 
de becs de biberon, jouent le même rôle dans la ville. A la porte 
de certaines boutiques charitables se balancent môme une tasse 
el une outre de cuir ouverte en coulisse, comme une grande 
bourse... Puisez, buvez, et ne remerciez pas le marchand qui 
vous désaltère. 11 lui suffit d'espérer que son verre d'eau lui sera 
rendue au centuple. 

Entre les deux entrées de la porte de Terre s'enferme une 
sorti' de préau où, en foule serrée et mouvante, s'entassent 
et grouillent des turbans blancs sur des figures noires, des gan- 
douras très larges sur des épaules maigres, des burnous en 
haillons sur des membres tannés; où crient des paysans à mines 
de bandits; où grognent et braient des chameaux dont le petit 
bâl île l>uis s'entr'ouvre comme des élytres pour écarter la charge 
de leurs côtes haletantes, des ânes ployant sous leurs confies 
de sparterie que remplissent l'émeraude des piments, l'or des 
raisins, le corail des tomates. 

Dans le brouhaha de celle cohue poudreuse, des papiers à la 
main, circulent à grand'peine, des Maures fort bien mis. Ils 
réclament le mahsoulat^ — le droit d'octroi qui représente le quart 
de la valeur des marchandises introduites el donl ils oui affermé 



SOUS SE. 227 

les revenus. Et ils comptent; ils appellent; ils s'agitent; ils 
empochent; ils soulèvent des réclamations qui se formulent en 
cris étourdissants, en protestations frénétiques ; ils arrêtent par 
leur capuchon qui craque des maraîchers qui discutent avec des 
clameurs étourdissantes, qui, pour cause ne retrouvent par leur 
reçu et qui, finalement paient en glapissani de douleur, comme 
des coqs qu'on plumerait tout vifs. 

L'un après l'autre, les paysans entrent en ville, niais ils 
défendent leurs karroubes avec une telle opiniâtreté que, pour 
un qui obtient la permission de passer outre, quatre arrivent du 
dehors avec leurs bétes de somme. Et, de minute en minute, la 
multitude se l'ait plus bruyante, plus étouffante, plus compacte. 
On se faufile péniblement à travers ce Ilot hurlant d'où s'élève 
une violente odeur de fauves ; on est brutalement repousse 
contre le mur par le panier d'un mulet qu'on bouscule; on 
-m saute au cri déchirant d'un chameau couché et dont on a la 
tête à la hauteur de l'oreille; on glisse sur des grappes perdues; 
on est piétiné par les sabots d'un âne ou par les sandales d'un 
Bédouin et on atteint enfin la porte extérieure. 

Un chemin longe le revers des remparts. Au pied de ces 
murailles blanchissent, comme l'écume au pied d'une falaise, des 
gens des tribus venus on ne sait d'où ni pourquoi, des ber- 
gers qui mettent en vente de petits tas de laine, des marchands 
de citrouilles ou de melons d'eau qui, pour se soustraire au susdit 
mahsoulat, s'arrêtent aux barrières. Vue nouvelle mer de burnous 
roule par ici et s'augmente sans cesse; du nord et du sud, 
arrivent les habitants des jardins, — de la campagne restreinte 
qui entoure les villes tunisiennes. 

Bordée d'aloès, de cactus dont on pêche les fruits avec une 
couronne de fer emmanchée d'un roseau, la route court d'abord 
en plaine, vers le midi. Puis, coupée par une pente brusque, elle 
semble s'arrêter au bord d'un vide d'où surgissent des chameaux 
étonnés 1 . Et leur silhouette apocalyptique se découpe sur les 
collines de M'saken qui poudroient au loin dans une brume de 
feu... D'autres troupes arrivent du nord : dromadaires pareils. 



228 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



avec leur charge, à des meules de paille qui se mettraient en 
locomotion sur des pattes difformes et boueuses; ânes pelés; 
paysans aux chapeaux en parasol; hommesen blanc et femmes en 
noir. Et comme des oiseaux de nuit prêts à prendre leur vol, 
celles-ci écartent, de temps à autre, et referment aussitôt un voile 
qui laisse entrevoir des vestes rouges et des foulards dont la bor- 
dure de sequins s'applique sur leur front en diadème d'or. Chefs 
en costume des grands jours, des cavaliers passent avec cette 
coiffure originale qui, — sans bords et coin crie de petites plumes 
d'autruches, — leur donne l'aspect de hussards extraordinaires. 







-oisse : LA M si; mi. 



avec leur selle et leurs vêtements chamarrés, avec leur cartou- 
chière de métal repoussé el leur djebirah pailletée d'argent. 

Des Juives se promènent d'un pas de tortues fatiguées; des 
Femmes arabes s'en vont, traînant la jambe; la veste blanche parée 
de galons postiches, la chemise et la figure défaites, le large pan- 
talon de coutil leur tombant sur les talons, le front ruisselanl sous 
le casque rejeté en arrière, des officiers français tiennent, d'une, 
main découragée, leur cravate el leur col donl ils n'ont pu sup- 
porter la gône tandis que, de l'autre, mollement, sans conviction, 
ils sïvenieni avec un petit pavillon de palmes; des maquignons 
braillards courent et vendent pour vingt-cinq lianes un cheval 
vole dans quelque douar de la plaine ou, pour dix francs, une 
mule récalcitrante qu'ils remorquent à grands cris... 



SOUSSE. 



229 



Une musique guerrière mêle les accents moqueurs de ses 
polkas et de ses quadrilles à la voix âpre des Arabes, aux lamen- 
tations îles chameaux. C'est la fanfare des zouaves qui, avec des 
spahis et tics tirailleurs, habitent le camp établi sur le plateau qui 
couronne la ville. 

Les tentes ont déjà ici fait place à d'élégantes baraques; aux 
baraques succéderont des maisons; comme à l'époque romaine, 
ce castrum deviendra une ville... Et, après des siècles, cette 
ville sera à son tour un amas de ruines que fouillera la curio- 
sité des archéologues de 
l'avenir. 

Plus loin, des buvettes 
où chante une ribeaudaille 
en pantalons bleus ou 
garances assemblent au 
milieu des oliviers leurs 
planches mal jointes ; de 
petits Robinsons vacillants 
se juchent dans la ver- 
dure des caroubiers ; un 
humble cube de maçon- 
nerie blanchit comme une 

tombe et rappelle le nom des postes tunisiens où la maladie a 
décimé nos bataillons. 




Au nord-est de Sousse, s'étend le tapis d'un rivage dont le 
sable blanc est si fin qu'il s'écoule entre les doigts comme une 
eau qui ne mouillerait pas. Des insectes inanimés lui t'ont une 
longue bordure rouge... Ce sont de ces sauterelles dévastatrices 
qui exercent leurs ravages dans les champs. Un vent bienfaisant 
les a portées à la mer et, grande justicière de leurs méfaits 
faméliques, la mer a jeté leurs cadavres à la terre vengée... De 
grosses barques maltaises, à la ceinture bariolée, au grand nez 
aplati comme l'étrave des gondoles vénitiennes, gisent par là, au 
milieu des agaves. Et, près d'elles, de beaux enfants aux mollets 
bronzes dorment sur des filets qui sentent la marine. 



230 DE TRIPOLI A TUNIS. 

Ce rivage est l'un des points les plus gracieux des côtes afri- 
caines. Des cabines y tournent le dos au soleil couchant et, à 
leur ombre, à la fraîcheur salée de la mer, se réunit le dessus du 
panier — le gratin — de la société européenne de Sousse. Là 
s'échangent les petites nouvelles de ce petit monde; là se chu- 
chotent les questions curieuses que soulève l'apparition d'un 
nouveau venu. Spécimen levantin. Sousse est une ville arabe dont 
la moitié de la population est formée de Juifs, de Maltais, de 
mercanti chrétiens sans nationalité distincte et «pie le négoce y 
a, depuis fort longtemps, attirés. 

A quelques mètres du rivage, se perchent, sur des pilotis, des 
cabanes «le bain réservées aux filles de Sion... Voyez-les venir! 
A petits pas, le ventre en avant, la tète conique sous le voile qui 
les enveloppe, elles arrivent, comme des œufs d'autruche qui 
marcheraient sur leur pointe. Une planche réunit leurs baraques 
a la plage e1 elles y posenl en hésitant un pied jaune ou rouge, — 
le petit pied, à demi-chaussé, sur lequel, en équilibre instable, 
doit se soutenir la niasse pesante de leur rotondité... Non, celle-ci 
n'aura jamais la hardiesse de passer ! Elle tente dix fois l'aventure 
cl. découragée enfin, elle recule, s'affaisse dans le sable, s'y 
ci l'use un large trou et, roulée dans sa soie et dans sa mousseline, 
elle attend, résignée, le retour de ses compagnes plus auda- 
cieuses. 

Quelques-uns de ces établissements sont précèdes d'une plate- 
forme dont une tente pavoisée protège les tables contre les der- 
niers rayons du soleil... Et rien ne peut dire le charme de l'heure 
que, dans l'air pur et vivifiant du large, le front fouetté par la brise 
(pie parfument les arômes de l'algue, on passe sur ce balcon 
marin, après les brûlantes journées de l'été. 

Dans l'écume frémissante se roulenl de petits Arabes noirs qui, 
sur leur crâne luisant, secouent la mèche de Mahomet; des 
Italiennes crient et tournent en rond; des Juives empêtrées 
dans des costumes ridicules sortent des flots, monstrueuses 
sirènes, et leur regard étonné demande ce qui fait rire. 

Sous nos pieds se poursuivent et brisent les vagues qui, 
dans celte langue pareille en tous pays, — celle langue si 



SOUSSE. 231 

chère à ceux dont elle a caressé l'oreille au temps de leur 
enfance, -- chantent leur chant monotone, leur mélodie ber- 
ceuse. 

Une vieille batterie et le maraboul de Sidi-bou-Djaffeur s'élèvent, 
là-bas, sur la gauche ; à droite, très loin, Monastir dont le cap 
se fond dans la lumière semble (lotler, bleuâtre comme ces ban- 
quises qui flottent aux parages de Terre-Neuve; en face, vers 
l'ouest, la transparence de la grande mer passe insensiblement 
des clartés tlu rivage au bleu foncé du large. In paquebot part 
pour la France... Pour la France? Et ces mots qui respirent une 
mélancolie si profonde quand on les prononce à l'extrême 
Orient ou à l'Occident extrême n'éveillent ici que des idées sou- 
riantes. Marseille est si près!... Et on laisse sa pensée s'embar- 
quer sur des navires imaginaires et s'en aller plus loin encore, 
vers l'inconnu, vers le pays où le soleil se lève.... L'imagination 
n'est jamais satisfaite ; la soif de connaître est insatiable. On 
contemplait la mer des bords de la Provence et on se disait avec 
envie : « Là-bas, c'est la Tunisie, l'Afrique ensoleillée ! » On est 
en Tunisie et on regarde l'horizon en songeant : « Là-bas. c'est la 
Syrie, c'est la magie de l'Orient... » 

Le soleil décline. Un calme délicieux se répand sur la nature 
recueillie. Diaphane, transparente, la blancheur des maisons se 
dissout dans la blancheur du ciel et bientôt, dans la poésie 
grandiose des décors africains, le couchant déploie ses féeries 
chaque jour plus nouvelles... Très bleu au zénith, le firmament 
s'embrase à l'horizon de larges clartés d'or rouge et, sur son fond 
éclatant comme sur le fond doré d'une vieille peinture, se déta- 
chent, avec une netteté vigoureuse, la silhouette assombrie d'une 
porte de remparts sous laquelle une lanterne s'allume comme 
une lampe dans un sanctuaire, d'un marabout encore rose, 
d'une colline déjà noire que festonnent des maisons et des 
palmes. 

Aux premières heures de la nuit c'est au sud-est de la ville 
(pion se rassemble, au bord de la mer, sur la route de Monastir. 
De grands fanaux brûlent çà et là; des hommes se promènent 
en burnous; des officiers indigènes errent en se tenant par 



232 DI-: T1UP0LI A TUNIS. 

la main. De grosses Juives se pressent en troupeaux et, dans 
L'ombre, éclatent les couleurs de leurs draperies, l'argent de 
leurs foulards, l'or de leurs coiffures pareilles aux hennins 
d'autrefois ; des Françaises passent, dégagées et sémillantes, dont 
le costume fait plaisir à voir dans ce monde de carnaval. 

Cinq heures du matin. Les quatre chevaux de la carrossa, - — 
du vieux landau cpie nous avons frété, — piaffent de front, comme 
ceux d'un quadrige. La branche de basilic à la chachia, un cocher 
déluré tient les rênes. 

— Ouacli igoulo lekP Comment t'appelles-tu? 

— R'Iiali-ben-R'hali. 

— Eh bien, R'hali, haïja nemchou! En route! 

Le cimetière, les remparts que caresse le soleil levant, des bois 
d'oliviers... et Sousse disparait. A l'ouest les deux Kala s'étagent 
en amphithéâtre; à l'est étincelle le golfe. Près de nous, un 
minaret — d'une si éclatante blancheur que ni neige ni albâtre ne 
peuvent lui être compares — surgit d'une agglomération con- 
fuse de tombeaux et de masures qui se blottissent dans un bois 
de palmiers. 

— Ali ! 

— Commandi. signor ! 

— -/sut hinVnk el moudha elli . . . 

— Questa piccola cittàP Hammam-Soussa. 

Inutile de s'évertuer à parler l'arabe sur les côtes septentrio- 
nales de la Tunisie ! La moitié des indigènes s'y expriment en un 
italien d'une pureté florentine... 

La route monte. Les oliviers finissent : l'aridité règne en maî- 
tresse dans les champs moissonnés; la chaleur se réveille et 
Tofla, — petite fille, — la chienne d'Ali, que nous avons adoptée 
comme compagne de voyage, laisse déjà pendre sa langue rouge et 
sèche... Fi ouost ec si/'! Nous sommes an cœur de L'été. 

Au sonunei de la pente (pie nous avons gravie s'entrecoupent 
des chemins (pie murent, inabordables, des remparts de cactus 
et, autour d'un marabout, se pressent une su île de caravansérail et 
des baraques de planches. C'est Sidi-bou- Ali... Devant nous s'étend 




30 



23i DE TRIPOLI A TUMS. 

une vaste plaine verdàtre. Plus loin. Hergla rayonne clans une 
mer de lumière. Plus loin encore, fin de l'Atlas et roi d'un peuple 
<le collines, le pic de Zaghouan, — l'ancien Baal-Jovis, — lève 
sa tiare argentée que ceignent des nuages de gaze. 

Marchons. A l'ouest, derrière des plaines jaunes, dort, profond 
de deux ou trois mètres, le lacKelbia. Mulets, anguilles et barbeaux 
l'ourmillenl dans ses eaux douces et, au coucher du soleil, les 
oiseaux viennent s'y abreuver par myriades, mais pas un arbre 
sur ses bords !... Ce n'est pas dans les grands chtout du sud, 
comme le voulait le commandant Roudaire, c'est ici, affirme le 
docteur lionne, qu'il faut placer le lac Triton. 

Plus loin miroitent des flaques de sel : la Sebkhra Djiribah 
commence. Nous allons la côtoyer pendant de longues heures. 

Encore un marabout, encore des lombes, simples amas de 
pierres brutes, celle l'ois... (l'est Sidi-Soïa. Des Nègres et des 
Arabes trottent avec des chevaux qu'ils tiennent par la bride et, 
a la rage de la canicule, ils foulent sur des aires values le blé 
qui esl encore la principale richesse cl n pays. Le temps n'es! plus, 
cependant, où le gouverneur de la Byzacène envoyait à Auguste 
quatre cents épis issus d'un grain unique. A-t-il jamais existé '.' 
Ces bons vieux écrivains de Rome on! été si souvent des (lascons 
prématurés ou de naïfs couleurs de légendes '. 

En route, toujours ! A gauche, jusqu'à l'horizon, brûlent des 
espaces rouges que remplit le soleil ; à droite, flambe, comme 
illimitée, la nappe de sel de la sebkhra. Kl le mirage y l'ail flotter 
des navires à voile cpii sont des marabouts déformés par la réfrac- 
tion, «les barques qui sont des buissons desséchés, des îles, — 
de vraies Iles. — don! rien n'explique l'apparilion étonnante, 
des caps qui semblent planer sur une eau dont les séparent les 
vibrations éclatantes d'une bande de ciel. 

La mer se rapproche. Par bouffées, ses fraîches et odorantes 
effluves nous arrivent comme des caresses amies. A droite, au 
delà des ébl nu i sse m en i s de la sebkhra, apparail b' bordj Baba- 
Selloum; a gauche, sur un mamelon fauve lâche de vert, au delà 
de ees tentes brunes que les khrammès onl barricadées de brous- 



SOUSSE. 23b 

sailles, noircissent les maisons berbères et la tour deTakrouna; en 
face enfin, — vers le nord. — se détachent sur un rideau de verdure 
deux énormes constructions dont les toits rouges semblent avoir 
été empruntés à quelque dock maritime. C'est Dar-el-bey, le 
centre de l'Enfida. 

dette célèbre propriété, l'une des plus vastes du inonde occupe 
cent vingt mille hectares et est, en grande partie, louée par méditas, 
— par lots, — à des Arabes qui y vivent au nombre de quinze mille 
et qui l'exploitent à leur guise... Obscurs comme des cryptes, ses 
cliaix où le froid nous saisit ainsi que dans les profondeurs 
humides d'une cave souterraine peuvent, dans leurs foudres et 
leurs citernes, loger jusqu'à vingt mille hectolitres, — deux mil- 
lions de litres, — de vin. 

Autour d'un large terrain vague où errent des chameaux, où 
chevauchent, en casque et en hottes, les gentlemen-farmers, 
intendants de l'exploitation, où une vieille fontaine pleure sous 
de jeunes eucalyptus, se dispersent des cabanes couvertes de 
planches ou de chaume, des masures de terre blanchie, des 
échoppes arabes. C'est Enfidaville!... Là vivent, employés par la 
Compagnie, vingt Français et trois cents Siciliens qui font de 
ce coin de terre l'un des repaires les inoins rassurants de la 
Tunisie. 

La chaleur est atroce. La sieste est impossible dans l'étuve 
qu'un aubergiste nous a donnée pour cabine; les chevaux ont eu 
deux heures de repos... Repartons! 

Le pays ondule; le blé et les vignes l'ont place aux jujubiers... 
El plus de route !... Une piste sans bordure, sinueuse, sablonneuse, 
tantôt large comme la place Vendôme, tantôt étroite comme un 
sentier et, — a travers les plantes sauvages, à travers les lauriers- 
roses, on s'en va, tout droit devant soi. 

Çà et là verdit un jardin isolé où s'élèvent un henchir aux 
petites maisons grises, une koubba, des pans de mur dorés par le 
temps. — ruines d'un Aphrodisium, d'un Suffetula quelconque... 
A gauche, très loin, le Djebel-Zriba étage trois ou quatre plans 



236 DE TKIPOLl A TUNIS. 

de croupes gracieusement arrondies ; à droite, très loin aussi. 
le golfe d'Hamamet barre le pays de sa ligne d'azur. 

Courbés sur leur bête, deux cavaliers nous dépassent à franc 
ctrier et leurs burnous volent au vent... Ce sont les coureurs de la 
poste. Ils ont pris à Dar-el-bey, les lettres venues de Sousse et 
ils les portent à Hamamet d'où elles partiront immédiatement 
pour Tunis... Elles franchiront ainsi en quelques heures le trajet 
que nous mettons trois jours à parcourir. 

Oued-Bagrà, Oued-Serraoud, Oued-baba-Alimed, de larges 
torrents desséchés coupent notre roule. 

— ) <i, r'jtil ! Allez, les hommes! crie à ses chevaux Ali pour 
qui les bêtes ne sont que des humains punis par Allah, la, 
r'jall 

Et, avec d'effrayantes embardées, notre équipage descend, 
comme une avalanche, dans le lit sablonneux des rivières, soulève 
des nuages de poussière tousse et, de l'élan, remonte sur l'autre 
rive... 

Toujours des ruines ! l'n pont dont les arches se sont effondrées 
mais qui élève encore 1res haut ses piles sur lesquelles passèrent 
les cohortes romaines; un autre qui, pavé de dalles glissantes. 
remonte au temps des Aghabites; des voûtes à Heur de terre, 
percées de soupiraux d'où sortent des figuiers; des marches 
de pierre où nos roues bondissent ; des traces de rues bordées 
de pans de murs; une tour en grand appareil, — le mausolée 
circulaire de Ksai-Menai a. — qui, haute de dix mètres sur un 
diamètre de quatorze, rappelle le tombeau de Cecilia Metella, sur 
la voie Appienne. 

Le jour baisse; une lumière adoucie baigne la nature qui 
s'endort... Le long lùsil rayant leur burnous, deux voyageurs 
nous escortent avec une obstination qui sérail inquiétante si nous 
n'étions en Tunisie, si nous ne savions que leur moukala est, 
pour eux, un accessoire indispensable : 

- El f ares bla selah kif et' l'ir bla jenah. Le cavalier sans 
arme est comme l'oiseau sans ailes. 

Au nord, blafarde dans la nuit qui tombe, blanchit enfin une 
longue muraille. 



mm 







ï.iH DE TRIPOLI A TUNIS. 

— Fdok! dit gaiement Ali qui nous la montre du fouet. 
C'est, en effet, le fondouk de Bir-Loubit, le terme de notre 

longue ('-tape. 

Comme les caravansérails d'Algérie, ce fondouk est, — loin de 
tout centre, isolé dans le désert comme une île, — un grand 
bâtiment carré dont les murs uniformes n'ouvrent aucune fenêtre 
au dehors, dans lequel, ainsi que dans une forteresse, on ne 
pénètre que par une seule porte. Des troupeaux qui s'en sont 
rapprochés pour la nuit errent dans la lande sombre. 

— Ya rjal! Zil Zi ! crie Ali triomphant. 

Les chevaux donnent un dernier coup de collier, sortent du 
sable, mordent de leurs seize fers la pierre qui étincelle, escala- 
dent l'émmenee qui porte le fondouk, se cabrent devant les bancs 
où sommeillent des Arabes, s'ébrouent devant la vieille porte et 
s'engouffrent sous sa voûte. 

— Ihla ou sahla! Sois le bienvenu ! dit le maître de céans en 
se portant la main au front... 

Les quatre corps «le bâtisse sans étage qui forment [e fondouk, 
se rangent en carré autour d'une vaste cour qu'une construction 
transversale divise en deux compartiments inégaux. Sous la 
voûte et dans le vestibule a ciel ouvert qui traversent le bâtiment 
antérieur s'ouvrent des trous noirs, des réduits étroits. Dans un 
magasin à auvent, grand comme une armoire et éclairé de lan- 
ternes fumeuses, trône un marchand d'épiceries ; dans les grandes 
niches d'une sorte d'étable, un cafetier a installé ses nattes et son 
fourneau. Un escalier conduit enfin aux deux ou trois chambres 
que, pour les passagers de distinction, on a édifiées sur une 
terrasse. 

Autour du pavé irrégulier de la première cour où, les jambes 
repliées, des ( liameaux dorment déjà en masses informes, de 
petites cellules toujours ouvertes abritent les autres bêles et les 
hôtes de peu d i mp< > ri a mit . Sous les arcades massives de la 
seconde sont des greniers, des écuries, des remises. 

Les <|eux cavaliers qui nous escortaient arrivent après nous ; ce 
sont deux honnêtes marchands. Ils redoutaient la solitude des 



SOUSSE. i:S f J 

steppes et, tacitement, ils s'étaient mis sous notre protection. 
On peut à peu près se loger ici, mais mangearia niacach, dit le 
fondoukdji. Et nous réalisons à peine, chez l'épicier de la porte, 
une melokcïii. — une salade, — abominable: fïral, t'matich ou' 
felfel, — oignon, tomate et concombre. 

— Allah iquenneh! Bon appétit ! nous dit avec un sourire 
légèrement ironique l'Arabe qui, [tour compléter noire couvert, 
nous apporte une gargoulette et une chandelle fichée dans une 
bouteille. 

— Allah iquenna ko u m ! Dieu vous rassasie! nous dit aussi le 
plus âgé de nos camarades de route. 

Ceux-ci ont pris place près de nous, sur le massif de maçonnerie 
dont la natte sert, en même temps, de table et de siège, el tandis 
que le plus jeune lient de la main gauche une bougie jaunâtre 
qui pleure sur ses doigts, ils plongent la spatule dans le couscous 
dont la masse fume devant eux. 

— Amdoullah! Dieu vous bénisse! 
Les écuelles sont vides... 

Nous avons la plus belle chambre de la maison : des murs 
soigneusement blanchis; une voûte dont les nervures se feston- 
nent des dentelures capricieuses que forment, en se croisant, les 
briques des arêtes; une lourde petite porte fermée par i\\\ gros 
verrou de bois qui joue verticalement et que maintient en place 
un déclic automatique ; une fenêtre solidement grillée ; pour 
mobilier, enfin, une chaise et un étroit lit de camp sur lequel sont 
jetés trois ou quatre tapis... 

Et les aboiements des chiens, les coassements, — extraordi- 
naires en ces lieux, — de grenouilles innombrables, les hurle- 
ments des chacals, les holements des chouettes bercent notre 
sommeil interrompu, d'heure en heure, par l'arrivée bruyante 
d'une bande d'Arabes, par les rêves de Tofla dépaysée, par 
rentrée d'une voiture qui vient de Tunis, par le départ d'une petite; 
caravane, par les protestations des dromadaires qui trouvent qu'on 
s'en va trop tôt. 

Voici enfin le jour, frais, joyeux, limpide comme le sourire 



âiO 



DE IMPOLI A TL'MS. 



d'un enfant à son réveil ! Sous notre fenêtre, clans un enclos de 
cactus, est un jardin toufl'u. Une mare y loge, sous des arbres, les 
batraciens dont la mélodie nous a étonnés cette nuit; des hommes 
y balancent des seaux de cuir sur les bords d'un puits ombragé ; 
à grands flots intermittents, de l'eau y tombe dans un large 
bassin; des femmes y remplissent leurs amphores. A l'Orient, 
où, derniers voiles de la nuit, se traînent encore quelques 
bruines paresseuses, scintille la nier qui frissonne et se dorent les 
maisons d'IIamamet... Et tout cela fait un de ces tableaux gracieux 

<pii mettent la joie au cœur. 
Chacun est dehors ; des 
Arabes prosternés prient vers 
le soleil levant; un Juif en 
calotte blanche lit des ver- 
sels de la Bible dans un 
vieux petit livre de parche- 
min ; les chevaux hennissent ; 
les alouettes montent en 
chantant dans le ciel d'un 
bleu pâle... De toute pari 
s'élève L'hymne de la vie à la 
nature qui s'éveille. 




Ali est prêt; notre équipage s'enlève... Des gerboises traînent 
leur queue à travers l'alfa et courent comme des poissons a tra- 
vers l'algue; des tortues dont le dos brille au soleil se liaient 
lentement vers leurs petites affaires; un lièvre détale... Ne crai- 
gnons rien! Il a passe à gauche. S'il eùl passé à droite, noire 
voyage ne se lût pas terminé sans une catastrophe. 

lit nous nous enfonçons dans les taillis de thuyas au noir feuil- 
lage... A gauche, se lèvent des montagnes bleues qui dépendent 
du massif du Zaghouan ; à droite, fuient les crêtes du capiton. 
- — du Ras-Addar, — dont nous allons couper la base. 

Des gourbis sous les branches; une halte d'Arabes a l'ombre 
opaque d'un grand caroubier plusieurs fois séculaire avec un 
petit puits, des chameaux qui allongent le cou vers les feuilles de 



SOUSSE. 



.'il 



l'arbre, des Anes qui broutent, des hommes qui rompent la galette 
des voyageurs; plus loin, tics bois tout roses de lauriers et 
toujours des caroubiers, toujours des thuyas, — de ces citres 
dont la fastuosité romaine faisait des tables qu'elle pavait jusqu'à 
trois cent mille francs. 

Voici enfin une roule, une vraie route, — la route beylickale 




4Ï3g? 



\ E BOI I \ \lj ERE. 



d'Hamamet et de Nebeul... De loin en loin, des figuiers de Bar- 
barie, entourent un henchir ou un abreuvoir; de loin en loin, se 
lèvent, — blocs informes, — des ruines de monuments qui ont 
dû être gigantesques, des tours à demi renversées el qui, avec 
leurs larges brèches, rappellent nos donjons de l'époque féodale. 
Sur un plateau s'éparpillent, larges de trois à quatre mètres, 
des enclos de pierres grises, de petites enceintes dont les mu- 

31 



242 DE TRIPOLI A TUNIS. 

raillesbasses s'en vont tristement en débris. Des arbres y poussent, 
rabougris et noueux; des bouquets de palmiers y l'ont llotter leur 
ombre. C'est Bir-Arbaïn, c'est le cimetière de quarante martyrs 
tombés dans ou ne sait quelle guerre sainte, dans on ne sait quelle 
pieuse bataille des vieux temps. Des tombes récentes les entourent; 
les trépassés d'hier viennent dormir près des morts vénérés 
d'autrefois. 

Les oliviers recommencent. Brich, Belli, Aïn-Tebouriiouk, 
Niaroun pressent autour du minaret pastoral le blanc troupeau de 
leurs maisons plates. Puis apparaît Gorombalia, horrible petit 
village européen où des colons polyglottes boivent de l'absinthe 
frelatée et s'accoudent en grognant sur les tables graisseuses de 
leurs tavernes. 

Au loin, derrière des champs dorés que tigrent des oliviers 
très verts, miroitent heureusement les reflets magiques du mirage 
et, sur leur argent fluide, nagent dans la lumière les mosquées 
de Soliman. 

Le paysage s'élargit tout à coup vers le nord; le miroir de la 
mer se déploie dans toute sa splendeur... Le ciel, les flots, les 
montagnes, tout est bleu. 

A droite, s'arrondissent, au loin, les croupes du Djebel-abd-er- 
Rhaman, du Djebel-Kourbès, du pays des Beni-el-Kaoli ; à gauche, 
sous nos pieds, s'étend la plage d'Hammam-el-Life et, comme un 
vol de mi mettes sur un rocher, se posent sur une éminence les 
maisons étincelantes de Rhadès qui nous cachent Tunis; plus 
haut, le Djebel-Ressas se cuirasse de ses roches plombées et le 
Djebel-bou-Gorneïn dresse la mitre de sa cime aux deux cornes. 

En face, rougit, au delà d'un golfe, une sorte de l'alaise abrupte, 
calcinée par le soleil, écorchée par les vents du large. Des maisons 
échelonnent leurs cultes d'albâtre sur ses lianes rocailleux; quel- 
ques dattiers y l'ont des taches vertes; le farouche village: de 
Bou-Saïd boude dans la sauvagerie de son fanatisme musul- 
man. A ses pieds, des monticules arides se; couvrent, en croûtes 
grisâtres, des ruines de ce qui l'ut Carthage. Au-dessus de ces 
débris informes, une cathédrale, blanche comme une mosquée, 



SOUSSE. 243 

élève ses tours etsa coupole. La maison des missionnaires d'Afrique 
range, à côté d'elle, ses arcades mauresques; un couvent de 
religieuses s'y enferme dans l'austérité de ses hautes murailles; 
une modeste chapelle nous y parle enfin de saint Louis. Plus près, 
entre Rhadès et Carthage, s'étend, comme pour les réunir, 
l'ancienne Taenia, le ruban de sable cpie couvre R'halq' l'ved, — 
la petite ville de la Goulette dont le golfe sert de port à la capitale 
de la Régence. Tunis, en effet, n'est pas sur la mer, mais sur la 
rive occidentale d'un lac salé dont la Goulette occupe la rive 
orientale. A peu près circulaire et large de dix kilomètres, cette 
nappe d'eau communique par trois ouvertures avec la Méditerranée 
dont la sépare l'étroite bande de terre que nous voyons d'ici. 
A midi, nous sommes à Hammam-el-Lif. 



IX 

LA GOULETTE 

HAMMAM-EL-LIF. — RHADÈS. — SUR LA PLAGE. — LA NUIT. — LA 

GOULETTK. LA FLOTTE TUNISIENNE. FORÇATS. - — COMMERCE. 

— PLACE AHMED-DEY. KASRA1I. CHEMIN DE FER. LA MALKA. 

— CARTHAGE. HISTOIRE. RUINES. SAINT-LOUIS. SUR LE 

LAC. 

Hammam-el-Lif, — la Mamélife, comme, avec un sans-gêne dé- 
daigneux, l'appelle un auteur célèbre qui a entrevu ce pays dans 
son itinéraire de Paris à Jérusalem, — n'est guère qu'un village 
presque inhabité. Il s'écroule au fond du golfe de Tunis, au 
pied du Djebel-bou-Gorneïn dont, vu de près, le profil perd 
singulièrement de son aspect grandiose. Les Tunisiens s'enor- 
gueillissent cependant de cette bourgade et en parlent comme 
d'une rivale future de Dieppe, de Vichy, de toutes les stations 
hydrauliques à la fois. Ils appuient la prétention de ces plaisanteries 
thermales e1 maritimes sur le voisinage de la mer et d'une source 
mi né raie. 

En attendant rlammam-el-Lifn'est, dans une chaude saisonnière, 
que la débandade d'une petite gare, tête de ligne du tronçon 
du chemin de fer qui vient de Tunis; d'une grande maison 
garnie, vide en été, déserte en hiver ; de deux cafés ai européens, 
ni arabes, installés dans des baraques chancelantes ; de quelques 
marabouts qui, désolés, oui fermé leurs droites portes rouges ; 



LA GOULETTE. 



d'un restaurant dont les plantes grimpantes dissimulent heureu- 
sement la misérable charpente de bois ; d'une dar-el-bej ; enfin 
d'\[\i établissement balnéaire encore inachevé. 

La dar-el-bey, ■ — ■ ancien palais de pacha, — est, mi-italien, 
mi-mauresque, un vaste bâtiment aux trois quarts abandonné... 
Pourquoi le laisser tomber en morceaux ?... 11 serait si gracieu- 
sement, si franchement tunisien au soleil, avec son architec- 
ture hybride, sa porte pointue, son petit avant-corps crénelé, 
ses inscriptions, ses fenêtres vertes 
dans des grilles ventrues ! 

Un large corridor aux niches tapis- 
sées de faïence conduit à sa cour cen- 
trale ([lie décore une grande vasque 
de marbre, qu'entourent de charmantes 
galeries sous lesquelles débouchent les 
escaliers. Ne montez pas! Vous trébu- 
cheriez sur des marches ravinées, vous 
vmis perdriez dans un labyrinthe de 
couloirs sonores, embrouillés comme 
un écheveau de fil entre les pattes d'un 
singe, dans un dédale de pièces que 
des fenêtres étroites éclairent à travers 
des murailles de forteresses, dans des boyaux obscurs où vous 
entendriez des bruits incompréhensibles, des craquements 
inexplicables... Et vous vous croiriez égaré dans quelque 
demeure hantée, dans quelque manoir où se cacheraient les qua- 
rante voleurs d'Ali-Baba. 

Suive/, cependant les détours de cette allée ténébreuse. 

— Alloumetl ? vous demande le nègre qui vous guide et dont 
la face noire se fond dans le noir qui vous entoure. 

Si vous n'avez pas d'allumettes, rebroussez chemin ; si vous en 
avez, fiât lux! Et, à tâtons, — le long des murs en moiteur, sur des 
dalles qui glissent, sur des moellons qui basculent comme des 
trébuchets, — vous allez, par une atmosphère étouffante, hésitant 
a chaque pas. comme si des soupiraux s'entr'ouvraient devant 
vous. Vous atteignez ainsi une petite salle. In peu de jour y 




h ni m \ M-t i.-i. 1 1 : 

LE CONCIERGE DES BAINS 



246 DE TRIPOLI A TUNIS. 

tombe par dos trous pratiqués dans son dôme ; sons une galerie 
s'y étendent des planches et des nattes pour les baigneurs qui 
peuvent facilement s'y donner l'illusion macabre d'être des sujets 
déposés dans les caveaux d'un amphithéâtre et attendant leur 
tour d'aller éparpiller leurs membres sur les tables de dissection. 

A côté, dans un réduit où la respiration devient un travail 
horriblement laborieux, bouillonne la petite piscine où arrive — 
à la température de 5o°, — l'eau purgative, bicarbonatée, chlorurée, 
sulfureuse, lithinée, arséniatée, ferrugineuse et surtout empestée 
qui sort de la montagne. C'est le hammam qui donne son nom à 
celle station balnéothéra pique. Hammam-el-lif, — le bain du nez... 
Mais pourquoi plutôt du nez que de tout autre accessoire de la 
bête humaine ? 

Quant à l'établissement thermal, il ressemblera tout simple- 
ment, dans un temps très lointain, à celui d'Aix, de la Bour- 
boule, de Cauterets et autres pays aux eaux miraculeuses. 

La plage n'est, au delà d'un plateau désert, qu'une bande de 
sable où le soleil fait craquer quelques cabines, où une sorte de 
caserne de douaniers loge des familles maltaises qui, en costume 
de bain, y vivent dans une promiscuité digne des Soudaniens de 
Tripoli. 

Ali et Tof'la nous attendent sur la carrossa... La mer, d'un 
cote, des collines rocailleuses de l'autre ; une grande route à 
travers des bois d'oliviers semés île petites fermes... Et, en moins 
d'une heure, nous atteignons le fondouk Choucha où nous 
prenons, à droite, un chemin qui se dirige vers le nord. Toujours 
des oliviers ; puis le pittoresque village de Rhadès avec ses 
jardins, avec son minaret qui étincelle et. péniblement, nous 
entrons dans les sables de la'Lenia... 

t'n pont de bateaux sur l'ancienne bouche du lac; une espèce 
d'ile où, — au milieu de palmiers, de petits jardins, de construc- 
tions militaires, — s'élève le /.a/a/,, — le bagne bevlickal, — un 
bac qui, à la terreur de Tof'la et au grand étonnement d'Ali, nous 
transporte, chevaux et voiture, au delà de la nouvelle bout lie ; 
une petite kasbah circulaire où le boy rend quelquefois la justice 



LA GOULETTË. 247 

cl près de laquelle s'élèvent les deux colonnes du ^il)cl : quelques 
maisons éventrées par un Haussmann africain ; un pont tournant 
sur une sorte de canal et nous sommes à la Goulette. 

La nuit esl tombée quand nous arrivons et comme à Sousse, 
c'est sur la plage qu'on vit ici après le coucher du soleil. 

Là s'alignent des baraques où on donne à boire, des maisonnettes 
où on donne à manger, des cales où des Nègres l'ont une musique 
étourdissante, des terrasses où, sous des loils de jonc, des 
Européens, heureux de respirer enfin, s'assoient autour de 
tables chargées de boissons multicolores. 

Entre ces constructions hâtives et les vagues qui murmurent et 
se pâment sur le rivage, errent, — ■ discrètement éclairés par les 
grands fanaux que portent, comme à Kaïrouan, des pieux fichés 
en terre. — tout un monde jaune, rouge, vert et blanc, toute une 
foule papillotante de Juives et de Juifs. Les femmes ont laisse'' au 
logis la gène du grand voile et ce ne sont partout que caleçons 
blancs, que coiffures d'or, que blouses légères, tombant à peine 
au-dessous tles tailles. 

Des cuisiniers ambulants se sont accroupis derrière une large 
planche que supportent deux pierres et que couvrent des comes- 
tibles à prix réduit; à leur droite, brûle, enfoncé dans le sable, un 
fourneau portatif; à leur gauche, blanchissent et verdoient des 
paniers d'œufs et de salade. 

Gomme les autres, deux vieux petits Israélites voûtés et branlant 
le chef — rajel ou zouja, le mari et la femme. Philémon et 
Baucis — ■ leur achètent les éléments d'un souper frugal, et ils 
vont s'asseoir au bord des flots. 

Des groupes se forment; de toutes les familles assises en rond 
s'exhalent, dans la nuit, des musiques grêles comme des rires 
d'enfants ou ronflantes comme des sommeils de gros hommes 
repus. 

— - M'raïed fani,ya tofla, — Elbek dur banil Je vais mourir, 
mademoiselle, et mon cœur encore palpite pour vous ! bêle sur la 
guitare un Isaac pelotonné derrière une Rébecca de quatorze 
ans qui baisse se longs yeux. 



2 '.8 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



Et toute la tribu se tait et l'écoute. 

Toujours comme à Sousse, niais sur une plus grande échelle, 
des établissements de bains auxquels conduisent des passerelles 
s'élèvent au large, sur des pilotis invisibles dans la nuit, et 
semblent planer sur la mer calme. On s'y désaltère et on y dîne. 

Des lanternes illuminent leur plate-forme au fond de laquelle 
joue un orchestre italien... Et les darboukas des établissements 
voisins où dansent et chantent des aimées Israélites couvrent de 
leur tapage ses mélodies frétillantes ou langoureuses. Au delà de 
la barrière, l'œil se perd dans la profondeur bleuâtre des ombres 
marines piquées de mille feux. En haut, scintille le sable d'or 




I. \ G OUI I III. 



des étoiles et blanchit la bande phosphorescente de la voie lactée ; 
en bas. rougissent les Canaux des navires au mouillage et tremble 
le sillage de la lune ; de tous côtés, comme des épées flam- 
boyantes, s'enfoncent dans les eaux les reflets onduleux des 
lanternes qui voguent sur des barques... Et, sous nos planches, 
dans l'épaisseur des ténèbres, éclatent des rires et des cris de 
baigneuses nocturnes. 

On fait plus que manger en ces hôtelleries aquatiques, on y 
loge à la nuit, dans des cabines donl le plancher à claire-voie 
laisse monter jusqu'au sommeil de leurs locataires la fraîcheur, 
les parfums, la plainte monotone des vagues... 



Large d'une vingtaine <b' mètres, défendue par deux bastions, 



LA GOELETTE. 



249 



flanquée d'une baraque où flotte le pavillon ictérique de la >Saritt : , 
une troisième coupée, — ■ la Goletta, la petite gueule, — traverse 
la tligue naturelle delà Tutiia. Elle donne passage aux navires qui, 
grâce à leur faible tirant d'eau, peuvent entrer dans le lac, à ceux 
qui transportent à terre les passagers des paquebots forcés de 
stopper à un grand kilomètre au large. Près d'elle s'enfonce le 




..l/ 8 "! ^&^SHF" PIS: 





la collette: le canal. 



canal qui servait autrefois de port aux embarcations de la floU< 
tunisienne. 



Cette flotte se composait, il y a quarante ou cinquante ans, 
d'une frégate que Louis-Philippe avait offerte au bey de l'époque. 
Ce souverain, cependant peu prodigue, avait poussé la générosité 
jusqu'à joindre à ce présent \m capitaine de vaisseau chargé de 
le faire manœuvrer. Pour sauvegarder l'amour-propre de ses 

3-2 



250 DE TRIPOLI A TUNIS. 

officiers de mer, le gouvernement tunisien y avait malheureuse- 
ment embarqué, en même temps, un capitan-paclia. 

— Avec deux capitaines, dit sagement un vieux proverbe 
maritime, la barque va à terre. 

Et cela m- manqua pas d'arriver... Consterné de ce désastre, le 
bey voulait au moins savoir comment il s'était produit... (Vêlait la 
ruine totale de sa marine ! 

— Capitan dormir, disait l'amiral indigène, oscrivan escrivir, 
pilota macacli sabir... ou bastimento perdir. 

Jamais, ou n'en put tirer autre chose... Et, depuis ce jour 
néfaste, la puissance tunisienne ne posséda plus d'escadre. Deux 
croiseurs désemparés qui habitaient Sfax au moment de l'occu- 
pation, — VEssed et le Bèchir, — servirent seuls de prétexte au 
maintien de ses officiers de vaisseau... Ils avaient, par de bons et 
de loyaux services, acquis des droits imprescriptibles ! 

Le port ne sert plus aujourd'hui (pu 1 de refuge a des barques 
italiennes; à des mahonnes qui arborent la flamme verte et rouge 
de Tunis ; a des farelles et à des paranzellcs qui. largement 
ceintes de couleurs éclatantes, enjolivées de saints naïfs et 
d'arabesques enfantines, hissent le pavillon timbré de la croix 
de Malte ; à des speronares bariolés de dragons, d'œils de jonques 
chinoises, de têtes de maures et de nymphes, d'anges et d'amours, 
de saintes Vierges et de Vénus. Et ceux-ci coiffent leur haute 
étrave et leur gouvernail démesure de perruques en peau de 
mouton ; ils suspendent à leur gros mât tronqué des voiles où se 
peignent des séraphins, des poissons el des cavaliers ; ils y 
hissent des filets qui sèchent, déployés en larges triangles de 
■dentelle roiigeàlre. 

Les jours où arrive le courrier de France, une multitude gla- 
pissante d'Européens et d'indigènes se bouscule, — au milieu des 
malles, des valises ci des caisses. — sur le vieux petit quai de 
•ce vieux petit port. Des maiins arabes dont, roulé en maigre 
turban, un mouchoir serre le grand bonnet de laine blanche s'y 
disputent alors avec des hommes appartenant a celle curieuse 
variété de l'espèce humaine qu'on désigne en Algérie sous le 



LA GOULETTË. 231 

nom générique d'jaouleds... El ils vocifèrent, ils se poussent, ils 
se tiraillent, ils se battent au milieu des colis en déroute; ils se 
les arrachent comme dos épaves que la providence d'Allah aurait 
jetées sur leurs côtes. 

Autour d'eux, musardent, désœuvrés, des soldats tunisiens, 
badauds el encombrants comme les fantassins de tous pays; les 
larges manches de leurs chemises flottant sur leurs bras nus, des 
gamins boutonnent sur leurs épaules un gilet qu'orne, à la place 
du cœur, un gousset découpé en croissant; des musulmans très 
notables, — les descendants les plus purs des Maures andalous! — 
se drapent, avec une emphase bouffonne dans Yhabaya, cette vaste 
chemise de laine groseille, pèche, prune ou abricot que, à l'in- 
verse des nôtres, ils portent par-dessus tous leurs vêtements... 
Et, — plus volumineux, sous son casque de toile, qu'un capi- 
taine de pompiers sous son heaume de cuivre, — l'agent com- 
mercial de la compagnie à laquelle appartient le navire arrivé 
brandit, comme un sabre, son parasol blanc, — insigne de sa 
dignité. — et, de la voix et du geste, gourmande les travailleurs 
polyglottes dont il a le difficile commandement... In fonction- 
naire qui croit remplir un sacerdoce, résiste aux prières lar- 
moyantes d'une jeune femme à laquelle, pour la noyer, on arrache 
une pauvre petite plante que, — souvenir du village natal, — 
elle apportait d'Europe. La malheureuse! Sans la vigilance de 
cet inflexible cerbère, elle allait infecter de phylloxéra toutes les 
vignes de la Tunisie ! 

Accouplés, tles vauriens patibulaires traînent leur chaîne et 
feignent de balayer. Ils sont vêtus de grosses vestes de drap 
brun, de vieux burnous en lambeaux, de guenilles sans couleur 
ni forme. Khroumirs récalcitrants, voleurs vulgaires, Arabes pil- 
lards, détrousseurs de caravanes amenés du sud, ravageurs de 
mer dragués dans les parages de Kerkennah et porteurs de tètes 
de bandits maritimes pareilles à celles que l'imagination prête 
aux gredins qui montaient autrefois les chébèques des corsaires, 
ce sont-les forçats du pays... lit, surveillant du coin de l'œil la 
matraque des gardes-cliiourme, marmottant on ne sait quelles 
prières, ils tendent à tout venant des mains noires et sèches 




252 DE TRIPOLI A TUNIS. 

dans lesquelles tombe parfois une karroube ou une pincée de 
tabac. 

Venus directement de Marseille ou ayant déjà passé par les 



escales d'Algérie, trois paquebots transatlantiques mouillent à la 
Goulette chaque semaine; deux autres y viennent de Tripoli par 
la côte ou par Malte. Chaque lundi voit, en outre, arriver un 
bâtiment des Transports maritimes et un courrier qui réunit Tunis 
à l'Italie. 

Transportées des navires à Tunis par des bateaux plats qui 
traversent le lac ou transbordées sur des mahonnes, puis voitu- 
rées en chemin de fer, les marchandises sont, à la Goulette, 
l'objet d'un transitdans lequel la France occupe le premier rang. 
La moitié de l'importation est entre uns mains. Nous envoyons 
aux Tunisiens trois t'ois plus que l'Angleterre, quatre fois plus 
<pie l'Italie... 

C'est seulement ainsi et non par des impôts directs, c'est en 
ouvrant de nouveaux débouchés à son industrie et a son négoce, 
que les colonies el les pays de protectorat doivent enrichir leur 
métropole. Que des droits frappent les produits étrangers mais 
que les noires entrent en franchise! Et nous accentuerons encore 
notre prépondérance commerciale. 

Au grand désespoir des Algériens, justement jaloux de cette 
faveur, les douanes françaises laissent passer librement les dén- 
ués tunisiennes el cependant, si nous l'emportons dans le com- 
merce d'importation, l'étranger l'emporte dans le commerce 
inverse. L'Italie, par exemple, tire de la Tunisie quatre luis plus 
que nous. El il y a lieu (le s'en féliciter encore. .Nous gardons 
notre argent el c'est avec les lires italiennes (pie les Tunisiens 
payent nos produits; elles ne fonl que traverser Tunis pour 
arriver en France. Cette exportation s'augmente chaque jour. 
Elle était, par exemple, de quatorze millions en 1889, elle a été 
de vingt-cinq millions en 1890! 

(lue le liey acliève d'abolir la laxe de sortie donl sonl grevés 
les produits de ses sujels el cpii, pal l'ois, l'ail reculer les acheteurs 

et celte forme de commerce s'étendra encore. Nous aurons ainsi 



LA GOULETTE. 



253 



amélioré les affaires du pays, comme nous en avons déjà amé- 
liore l'administration et la justice. 

Deux plaideurs se présentaient-ils autrefois à la barre de cer- 
tains cadis? Celui qui apportait un pain de sucre ou une cou fie 
de dattes avait gain de cause contre celui qui se présentait les 
mains vides. 

Un cultivateur récoltait-il deux ou trois cents keffiz de blé? 

— Cinquante te suffisent, lui disait-on. 

Et on confisquait le reste. 

Un Arabe de la plaine avait-il un beau cheval, un étalon de 
race ? On le mandait à Tunis. 




1. A GOELETTE: SUR LES II E M P A II T S . 



— Combien ta bête? lui disait un général. 

— Elle n'est pas à vendre. 

— Tu sors de la question. Combien ? 

— Mille piastres, gémissait le propriétaire résigné. 

— En voilà cent! Que tes gens amènent l'animal! Et en atten- 
dant, nous te gai-dons en otage. 

Des esclaves grecs entraient-ils au Bardo sans sou ni maille. 1 
S'ils savaient plaire, ils étaient bientôt vingt fois millionnaires. 

Un nouveau caïd, — <|ui, d'ailleurs, avait acheté sa charge, — 
était-il envoyé dans une tribu.' Vile, il y faisait une tournée et, 
outre les droits réguliers, il prélevait sur elle l'haqq-es-sabats, — 
le prix des savates qu'il usait en parcourant son territoire el qui 
s'élevait parfois jusqu'à cent mille francs... 



2oi DE TRIPOLI A TUNIS. 

Les temps sont bien changés et, — avec une satisfaction qu'elle 
ne cherche pas à dissimuler, — la population indigène a vu nos 
représentants porter la lumière dans les ténèbres de son gouver- 
nement, l'aire régner la justice dans sa justice, réprimer les exac- 
tions dont elle était la victime tremblante, chasser les parasites 
qui s'engraissaient de son sang. Elle a vu ses impôts diminués, 
ses contributions mieux administrées; elle verra bientôt sa for- 
tune s'accroître avec la nôtre, son bien-être s'accroître avec sa 
fortune. Elle aura des routes, des puits, des ponts, des phares, 
des chemins de fer, des télégraphes. Elle jouira, — sans qu'on 
les lui ait imposés par les armes, — de tous les bienfaits d'une 
civilisation maintenant en avance sur la sienne. L'autonomie dont 
elle a plus que les apparences, lui enlèvera tout prétexte à une 
révolte à laquelle elle ne songe guère et qui serait dirigée moins 
contre nous que contre le bey, notre allié et son souverain légi- 
time. Elle nous sera unie enfin, non par les liens d'une gratitude 
qu'il ne faut attendre de personne, mais par ceux de l'intérêt 
commun... Et l'expédition qu'on appelait une déplorable aven- 
ture nous aura, — par une sorte d'association tout amicale 
entre les Tunisiens et nous, par une conquête toute pacifique, — 
donné la plus calme, la plus productive, la meilleure de nos 
dépendances. Les bénéfices que nous en retirerons, les avantages 
dont elle jouira elle-même prouveront que, — lorsqu'il s'agit de 
pays habités par des êtres intelligents et placés à notre niveau 
sur l'échelle de l'humanité, — le protectorat est encore le meilleur 
des modes de colonisation. Pour ceux qui voudraient assimiler 
la Tunisie a l'Algérie, il est cependant moins sur que l'annexion 
pure et simple. La Tunisie peut encore échapper à notre tutelle, 
disent-ils; elle peut encore obéir aux instigations des puissances 
rivales. Dans tous les discours qu'ils lui adressent à l'occasion 
dis fêtes officielles, les consuls d'Angleterre et d'Allemagne 
ne manquent guère, il est vrai, de faire miroiter aux veux du 
he\ l'espoir de recouvrer l'indépendance, la possibilité de faire, 
sans nous, le bonheur de son peuple. Les Italiens, de leur 
côté, protestenl encore de leur mieux contre notre immixtion 
dans les affaires de la Tunisie; ils conservent leur poste et leur 



LA GOULETTE. 2oo 

chambre de commerce; ils tâchent d'attirer el d'endoctriner les 
jeunes indigènes dans les collèges que nous avons la générosité 
exagérée de leur laisser ouvrir; ils saisissent le moindre pré- 
texte, — une expulsion de capucins gallophobes, par exemple, — 
pour se mêler de nos affaires... Qu'importe! Ce ne sont là que 
des animosités qui s'éteindront à la longue et dont sauront avoir 
raison l'honnêteté, l'habileté, l'énergie de nos fondés «le pouvoir 
auprès du bey. Kl le jour n'est pas loin où rien ne prévaudra 
contre nous. .. 

Revenons à la Goulette. Elevé sur un terre-plein et haut à 
peine de deux mètres, un rempart règne comme une arête sur 
la langue de terre qui sépare le port d'avec le large. Ses embra- 
sures démantelées laissent passer la gueule noire de vieux 
canons inoffensifs gardés par des artilleurs indigènes qui tri- 
cotent placidement, à l'ombre d'un écran de toile orienté comme 
la tente île nos tailleurs de pierre. In pantalon de canonnier 
français, une veste de zouave, un fez timbre d'une plaque de 
cuivre aux armes beylikales et doublé d'un bonnet dont le bord 
apparent le souligne d'un étroit liséré blanc : lel est l'uniforme 
de ces guerriers pacifiques. 

Au bout de ce rempart, s'effrite, roussie par le soleil, une très 
ancienne forteresse. A ses pieds, wn petit pont tournant enjambe 
le canal et, à la file, des chameaux le traversent qui se rengor- 
gent, le museau en l'air, ou qui grognent dans leur muselière 
d'alfa. 

Là commence, pour se diriger vers le nord, la place Ahmed- 
Bey, espèce de large boulevard qui, — avec ses galeries et les 
fenêtres de ses hautes maisons à l'européenne, — constitue 
la principale avenue île la Goulette. Des peupliers biscornus y 
répandent la fraîcheur de leur ombre; des cafés comme les 
nôtres y mettent la gaieté de leurs tables en plein air, de leurs 
tentes rayées <|iii claquent à la brise. Ce n'est plus la Tunisie. 
Provençale, italienne, arabe, la Goulette est un pays sabir, un 
pays hybride comme la langue qu'on y parle et que les vieux 
Moghrabins prennent pour le français le plus pur. 



-2M". DE TRIPOLI A TUNIS. 

— De quelle nation est donc cet homme? disait l'un d'eux en 
montrant un Ponantais à un capitaine de la Canebière. 11 me 
demande du son, du son... Qu'estai- du son.' 

— Du race, répond le .Marseillais dans l'idiome des fêlibres. 

— Ah! du race? Je le pensais bien qu'il n'était pas de 
France !... 

Mais quelle joyeuse animation autour de nous! De toute pari 
retentissent les appels des marins, les cris des fruitiers ambu- 
lants, les disputes hurlantes des Napolitains et des Maures... Où 
est le silence morne tics déserts ? Où est le recueillement 
religieux de Kaïrouan ? Braillard comme savent l'être les Arabes 
quand ils ne se renferment pas dans un mutisme systématique, un 
poissonnier traîne dans la poussière la queue de deux énormes 
méros qu'il lient par leurs ouïes sanglantes. Un autre promène 
dans le tintamarre de la foule un paquet de mulets qu'il a enfilés 
par la bouche, les offre à chacun, les secoue comme un panier à 
salade, les fait tournoyer sur sa tête et menace d'en fouetter la 
joue d'un Sicilien qui, dédaigneusement, lui en a offert un prix 
dérisoire, Un troisième a couché sur sa main un paquet d'aiguilles 
qui balancent leur long bec d'un côté, leur queue effilée de l'autre, 
l'n quatrième porte, ainsi qu'une corbeille sacrée, un panier de 
crevettes longues comme la main, grosses comme les deux pouces 
réunis et récrimine contre une Maltaise qui, pour les déprécier, a 
ose les comparera des djérads, — a de misérables sauterelles. Et, 
à grands cri*, 'les maraîchers poussent devant eux des bourri- 
(|iiets et des chameaux accablés de tristesse. 

Des hammals, — îles portefaix, — ploient sous le tonneau ou sous 
l'énorme coujffe dont leur dos esl chargé. Une calotte tricolée à 
jour, un mouchoir roulé en corde, un bonnet crasseux, au flot 
ébouriffé, leur servent de coiffure; les uns jettent sur leur 
djoubba un caban de laine blanche ou sont vêtus d'une longue 
ei épaisse chemise brune ;' les autres s'emmaillottenl dans une 
jupe sans plis. — une fouta de femme. Leur poignet es) serré 
dans un bracelet de cuir; leur taille esl ceinte d'une sangle 
brodée ou d'i large ceinture de peau que boucle un fer- 
moir de cuivre découpé en poisson aplati. Cette image écarte 



I.A (iOULIiTTE. 



257 



encore le mauvais œil et, — comme jadis dans les catacombes où 
elle était l'emblème du Christ, — elle est partout ici peinte sur 
les murailles, tantôt simple, tantôt formée de trois poissons qui 
s'enlacent en une sorte d'étoile. 

Souvent coiffés du turban de corde des Arabes, des Maures 




.* GOULK'I'TE: 1 ACTIONNAIRES. 



citadins, — résultat de toutes les races qui, tour à tour, ont 
envahi ou habité le nord de l'Afrique, — -traînent en savates leurs 
babouches jaunes et flânent, toujours inoccupés. Leurs tempes 
sont épilées ; leur moustache aux bouts tombants est, dans sa 
partie "moyenne, coupée en brosse et découvre leur lèvre; leur 
barbe légèrement taillée en pointe est rasée avec un tel soin 
sous le menton et sur la partie antérieure des joues qu'elle 

33 



258 DE TRIPOLI A TUNIS. 

leur fait comme un bandeau odontalgique ; à leur chachia enfin 
se balance l'énorme gland de soie sans lequel un Tunisien se 
croirait déshonore... 

Des Nègres rient et gesticulent, débraillés dans des friperies d'un 
pittoresque désopilant, fagotés de défroques d'une drôlerie indes- 
criptible, drapés dans des accoutrements de mardi-gras... Une vraie 
descente de la Gourtille. Des Koulouglis, — fils de Turcs et de 
Maures, — se promènent avec des hommes qui, — Musulmans, 
Maltais, Provençaux, Espagnols et Juifs, tout ensemble, — n'ap- 
partiennent à aucune nationalité distincte. Des galons blancs cou- 
rant sur toutes les coutures de leur épaisse gandoura velue, des 
matelots arabes s'en vont avec des matelots maltais qui, affublés 
d'une grosse veste à capuchon, parlent à peu près leur langue et, en 
eux, retrouvent des frères. Une escadre française vient, enfin, de 
mouiller au large et ses hommes mettent dans ce monde bigarré 
leur large col bleu et leur joie toujours et partout exubérante. 

Conduites par de grands noirs en livrées écarlates, en cafetans 
bleu de ciel brodés d'or, en vestes sombres soutachées d'argent, 
des voitures passent, pleines d,e croix et d'épaulettes... L'état- 
major de notre (lotte va, à la Marsa, rendre visite au bey et en 
rapporter des Nichams. 

Charmant tout cela !... Mais l'endroit est inhabitable. Les 
cousins, que les arbres voient, chaque nuit, éclore par milliards, 
n'attendent pas, pour effectuer leurs sorties belliqueuses, que la 
une ait brandi le croissant de son cimeterre au ciel de Mahomet 
Ils fondent sur nous en bataillons serrés, comme si, bons mous- 
tiques musulmans, ils avaient juré de débarrasser l'Afrique de la 
présence du roumi. 

Marchons. Au fond d'une petite cour ouverte de toute sa 
largeur, se décrépit un vieux monument très barbaresque et dont 
les murs grisâtres portent comme des dents branlantes des 
créneaux ébréchés. Des soldats et des officiers en calotte rouge 
en gardent l'entrée en fer à cheval, la porte séculaire dont les 
battants, bordés de clous énormes, ne s'ouvrent en grondant 
que pour laisser passer des galériens. C'est une kasbah, — 
comme partout, — une sorte de forteresse qui sert d'arsenal 



LA GOULETTE. 259 

et que, de l'autre côté, un cimetière entoure de ses lombes. 

Enfonçons-nous au hasard dans les rues latérales. Il y a peu à 
voir... l'ius encore que la place Ahmed-Bey, la Goulette entière a 
le même aspect italien, le même faux air napolitain. Partout bru- 
nissent au soleil des plats de pomi cToro • — ■ de tomates — écrasées 
en coulis; partout, — en gros échcveaux jaunâtres, — des macaroni 
se suspendent à des séchoirs; partout des yeux noirs de femmes à 
la peau très brune brillent dans l'ombre de taudis charbonnés... 
Sommes-nous déjà à Portici ou à Torre dell'Annunziata ? 

Seuls quelques Ahazverus, — quelques Juifs errant par les rues, 
— seules quelques Juives, vautrées, avec leurs enfants, derrière 
les barreaux d'un balcon cpii en prend l'air d'une grande cage de 
faisans dorés, donnent la note tunisienne aux maisons qui. - 
pour être transplantées sur cette terre où elles poussent comme 
chez elles, ■ — semblent avoir été arrachées aux pieds <\u 
Vésuve. 

Au bout de la Grande-Place s'élève la gare du petit chemin de 
1er qui, en passant par la Marsa, va île la Goulette à Tunis. C'est 
une sorte de halle précédée d'une véranda sous laquelle bâillent 
les guichets. Affiches, machines, billets, employés, tout arrive de 
Rome... Nous sommes dans le pays del re Umberto. 

Al Labour el behr, — le vapeur de terre, comme les Arabes 
appellent le train pour le distinguer du paquebot, al babour el 
bahr, le vapeur de mer, — suit, pour aller de l'extrémité orientale 
à l'extrémité occidentale de son principal diamètre, la rive 
septentrionale d'El-Bahira... 

Les voitures de première classe sont à moitié vides ; découvertes 
comme les tramways de Marseille, celles de troisième classe sont 
bourrées de promeneurs indigènes, de Juives aux bonnets 
étincelants et aux figures poupines, de Maltaises, de Siciliennes, 
de Napolitaines... Les yeux de velours semblent avoir été ras- 
semblés ici pour les opérations d'un concours de beauté... Et 
dans un charmant embarras serait l'heureux comité chargé de 
décerner la pomme !... 

// babour siffle et mule... L'n quart d'heure de vacarme et il 



260 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



nous dépose sur le quai de la pelile station de la Malka-San- 
Luigi. 

A l'est se renfle un repli de terrain aride où, roulée dans sa 
robe bleue et défendue par un chien maigre, une bergère garde 
ses noirs moutons au milieu des buissons épineux. Au delà de ce 
seuil hérissé, — au deuxième plan, — un ravin sépare deux 
collines qui portent des couvents et une église. Terrasses de 
petites maisons grisâtres, quelques lignes horizontales dépassent 
à peine des haies formidables, des falaises, des cascades de 




L \ GOl LETTE : Cl M ETI ÈRE. 



cactus et d'aloès. C'est le village qui donne à la gare la première 
moitié de son nom. 

Nos pieds entrent dans des gravats brûlants el très anciens; 
des portes se ferment devant nous ; des entants nous regardent, 
méfiants. Au bourdonnement des mouches, un boucher est 
accroupi dans la poussière, sur le seuil de sa pelilt- boutique. Il 
dispense à des femmes agenouillées autour de lui le mouton (pie 
son tranchoir carré dépèce avec fureur. Assis cote à côte, dix- 
huit chiens «les deux sexes, - - la gueule ouverte, le ventre 
ballant de faim, les yeux pétillants d'une convoitise suraiguë, — 
sont tant préoccupés de ce qu'il fait qu'ils oublient d'aboyer après 
nous. comme il dédaigne lui-même de nous répondre... 
Passons ! 

Au milieu du village se creuse une vaste fosse dans laquelle, 



LA (iOLLETTK. 



261 



contiguës et parallèles entre elles, se rangent quatorze longues 
constructions dont, percée de trous, la voûte est au niveau du sol 
supérieur. Elles étaient jadis souterraines mais on les a, 
pour ainsi dire, dégagées de leur gangue. Des sentiers en 
pente douce y conduisent ; un écroulement a ouvert au milieu 
d'elles un vide dont on a fait comme une petite place publique; 
on a, à travers leurs parois, percé des portes et des fenêtres ; 
on en a l'ait enfin des maisons et des écuries où, dans le fumier 
«■t la paille, vivent bêles et gens... Ce sont des citernes anté- 
rieures à l'époque romaine. 

Gravissons cette hauteur et arrêtons-nous. 




1.4 MALKv : CITERNES IN TIQUES. 



— Passant, va dire à ton maître cpie tu as vu Marins assis sur 
les ruines... 

Tout est mort, tout est vide autour de nous... Et cependant, 
indécis comme clans un songe, des palmiers, des colonnes, des 
monuments sortent des roches grises... Le murmure d'une foule 
invisible gronde comme celui d'une mer lointaine ; le pays se 
peuple ; le désert vit. 



Quelle est cette cité populeuse ? Dans quel monde enchanté la 
folle du logis nous a-t-elle transporté d'un coup de sa baguette 
magique ?... 

A droite, — vers le sud, — derrière une épaisse muraille; der- 



26-2 DE TRIPOLI A TUNIS. 

rière des rues et des maisons à six étages; derrière les bâtiments 
majestueux, les portiques et les pylônes d'une agora ; derrière des 
temples et des thermes, se pressent des vaisseaux. Leurs mâts 
s'emmêlent, comme les troncs d'une foret sans feuilles, dans deux 
ports qui communiquent entre eux et que des jetées défendent 
contre l'envahissement tumultueux des vagues. Carré, bordé d'en- 
trepôts, le premier est encombré de navires marchands; circulaire 
et protégé par une forteresse qui s'élève, comme un donjon, au 
milieu de ses eaux tranquilles, l'autre est réservé aux bâtiments 
de combat... Plus loin miroite le golfe où voguent les galères; â 
l'horizon vaporeux s'estompent le promontoire d'Apollon, le cap 
Hermanus, les monts Zeugitanes et les monts Zuchares. 

A nos pieds, cette maison est celle où naquit Hannibal. 
Le temple qui couronne cette éminence, — là bas, au delà 
d'un cirque, au delà d'une place d'armes où étincellent des 
casques et des cuirasses, — c'est le temple d'Eschmoun, le soleil 
bienfaisant. 

A gauche, — vers le nord, — derrière un théâtre et une basi- 
lique ; derrière des bains et des galeries ; derrière des temples à 
la Mémoire, à Didon divinisée, à Baal-Moloch, le soleil dévorant 
comme celui du désert, — se découpent, sur l'acier du ciel, les 
arcades élancées d'un aqueduc rougeâtre et sourcillent des 
sanctuaires redoutables... 

Nous sommes à Byrsa, au cœur de Khart-Hadaeh, de l'antique 
Carthage. 

Un double rempart que traversent les portes de Furne, de 
Thapsus et de Sévesle décrit un triangle irrégulier dont ce 
quartier sacré occupe le sommet, dont la mer baigne la base. Il 
sedéploie sur trente kilomètres; il enferme la riche métropole où 
vivent six cent mille hommes. Massives, de grosses louis le 
flanquent ; des voûtes divisent en étages l'espace compris entre 
les deux murs qui le forment. Dans ses écuries barrissent les 
éléphants de guerre; au premier étage — où les a conduits un 
plan incliné, — piaffent les chevaux des auxiliaires numides; 
plus haut, s'emmagasinent les harnais et les armures; plus haut 
encore se logent les soldais mercenaires; plus haut, enfin, sur les 



LA GOULETTE. 263 

terrasses, veillent les défenseurs salariés de la patrie punique. 

Autour île ces fortifications prodigieuses court une route ceinte 
d'une nouvelle muraille que longe, à l'extérieur, un chemin de 
ronde défendu lui-même par des fossés et par des palissades. 

Au delà, — ■ toujours au nord, — s'élève la colline qui cache 
Utique et Kamark. Des puits, au fond desquels s'ouvrent des 
caveaux qui habitent des cercueils, se creusent dans ses flancs. 
C'est la montagne des sépultures... A ses pieds s'étendent les 
villas et les jardins de l'immense faubourg de Megara... 

Ecoutons! Des sonneries éclatantes déchirent l'air alourdi de 
soleil; le peuple escorte les suffètes et des acclamations roulent 
dans la cité fantôme... Pourquoi ce bruit et ces fanfares? Pour- 
quoi ces joyeuses clameurs ? Cartilage a vaincu Massinissa, son 
ennemi noir et farouche ; Cartilage est en fête. 

Et de rouges clartés se plaquent, sanglantes, aux fûts trapus des 
puissantes colonnades. Blafardes, fantastiques, des illuminations 
polychromes s'enroulent aux tours embrasées, s'allument au 
fronton des temples. La fumée des sacrifices monte lentement 
dans le ciel obscurci. Les prêtresses infâmes chantent et dansent 
devant les autels d'Astarté l'Impudique. Des cris d'enfants, de 
longs cris de douleur et de désespoir, s'étouffent et meurent aux 
lianes incandescents des divinités monstrueuses, des idoles au 
front d'airain... 

Delenda est Carthago !... Un roulement sourd, prolongé, ébranle 
le sol qui gronde comme aux frémissements précurseurs d'un 
tremblement de terre; des nuages de poussière flottent au loin en 
vapeurs menaçantes ; des chars de guerre grincent sur leurs 
essieux... Les balistes, les catapultes romaines!... 

Et l'incendie déroule son linceul de flammes sur la patrie d'Ha- 
milcar; les sanctuaires flambent; l'épouse d'Hasdrubal jette dans la 
fournaise ses fils qu'elle a poignardés et s'y précipite elle-même; 
les monuments de la grandeur phénicienne vacillent et s'effon- 
drent ; Scipion triomphant fait rouler les débris de Cartilage sous 
les pieds" de son cheval; Rome n'a plus de rivale ! 

De nouvelles tours, de nouveaux temples s'élèvent. La foule 
rugit à présent dans l'amphithéâtre où, sous la dent des lions de 



2G4 DE TRIPOLI A TUNIS. 

Libye, se déchirent en lambeaux les membres des chrétiens ; les 
(lamines font fumer l'encens sur les autels de Jupiter et de Mer- 
cure ; sur le forum qui a remplacé l'agora, les fds de Romulus 
révent de conquêtes qui leur ouvriront le continent mystérieux 
dont ils tiennent la clef. Comme le Phénix égyptien, Carthage 
renaît de ses cendres; une ville romaine a remplacé la métropole 
dont elle a gardé le nom... 

Mais des nuages noirs s'amoncellent au large et, de l'Occident 
accourt l'ouragan des barbares de Genséric, vengeurs inconscient 
des premiers Carthaginois... 

Une fois encore la cité d'Elisa resplendit au soleil. Elle n'est 
plus punique ni romaine ni vandale; elle est grecque, elle est 
byzantine, maintenant. Va-t-elle reconquérir ses richesses et sa 
grandeur passées?... 

Delenda est Carthago .'... Le vieux Caton semble avoir prononcé 
contre elle un anathème éternellement implacable et, sortie de 
l'Orient, la tempête rouge de l'Islam s'abat sur elle et la déracine. 

Après la mort de leurchef, Hassan le Gassanide, les musulmans 
tentent cependant de la reconstruire : 

— Montjoye-Saint-Denis ! 

Et Louis IX, l'un des fléaux dont la main de Dieu a battu celte 
terre condamnée, arrive à la rescousse... 

Tout tombe, tout s'écroule et, pour jamais, celte fois tout 
sombre dans la nuit... Carthage a disparu de la lace du monde. 

La vision s'est évanouie... Grands papillons sur une prairie 
d'azur, les felouques, les balancelles, les mahonnes à la double 
voile en ciseaux voltigent sur les Ilots pailletés où passaient les 
trirèmes; là-haut où flamboyaient les temples lamés d'or, là-haut 
où trôna Esculape, s'élève la chapelle de Saint-Louis; là-bas, dans 
celle plaine où défilèrent tour à tour, les phalanges de Carthage, 
les légions de Rome, les houles des Vandales, les soldats de 
.Mahomet et les chevaliers de France, ondulent des champs d'orge 
et sifflent des locomotives. Plus loin, i\<^ villas mauresques se 
cachenl dans les arbres; au bord de la mer, à la place du temple 
d'Apollon et de la Basilique, verdoient le jardin de Mustapha-ben- 




^ip = 



34 



266 DE TRIPOLI A TUNIS. 

Istnaïl et du général Ahmed Zarrouch; sur la Tanin, là où se 
pressaient les forts et les casernes, se blottissent sons les palmes 
les poétiques demeures d'été du Uhasnadar , de l'agha, de 
Khrereddin ; aux pieds du Djebel-Khraoui, là où se déroulait le 
faubourg de Megara, entre la mer et la Sebkhra-er-Rouan, 
s'étendent les bosquets et le palais de la Marsa au-dessus desquels 
planent le phare et le village Sidi-bou-Saïd ; au sud de Byrsa 
enfin, là où se creusait le Côthon, — le port de guerre, — 
s'éparpillent les maisons et les figuiers du Khram, — ces figuiers 
dont les fruits délicieux contribuèrent à la perte de Cartilage. 
Caton en avait, — ■ dernier et irrésistible aigu ment, — caché dans 
les plis de sa toge quand il monta à la tribune aux harangues. Et 
c'est en les montrant tout à coup à la gourmandise des vieux 
sénateurs qu'il s'écria pour la première l'ois : 
— Del end a est Carthago ! 

Et plus rien d'un passé englouti dans les abîmes du néant, noyé 
dans l'océan ténébreux des âges! Plus rien de la ville punique 
ensevelie !... Plus que des dépressions de terrain qui, comme le 
sol affaissé sur une sépulture, marquent vaguement la place de ses 
ports comblés! Plus rien de la colonie romaine!... Plus que, çà 
et là, des voûtes de souterrains qui mamelonnent le sol comme 
si, sans se briser, elles étaient tombées du haut de colonnes 
disparues! Plus que des pierres renversées, des trous béants, des 
soupiraux sinistres, — ouvertures de citernes, de caves et de tom- 
beaux où grouillent les reptiles ! Plus que des pans de murailles, 
des débris informes qui blanchissent sous les feux du ciel ! Plus 
que «les ruines de ruines! Plus que de vagues vestiges dans 
lesquels on recueilli' à peine quelques fragments de marbre, de 
mosaïque ou de verre irisé, dans lesquels ou déterre à peine 
quelques monnaies, quelques tessons, quelques pierres de fronde, 
<[iielc|nes lampes funéraires ! 

Par les champs voisins, des archéologues dont la lionne 
volonté est doublée d'une imagination féconde et d'une loi 
robuste croient seuls, en des blocs bouleversés, reconnaître 
le, restes d'un amphithéâtre. 



LA GOULETTE. 267 

Plus près de la mer cependant, — semblables à une mosquée, 
avec leur double rangée de voûtes, leurs portes et leurs coupoles 
— blanchissent îles bâtiments fraîchement recrépis. Successive- 
ment restaurées par les Romains, les Grecs, les Arabes et les 
Français, ce sontles citernes carthaginoises de Bordj-Djedid. C'est 
là que, réparé en 1860, aboutit l'aqueduc qui va, comme jadis, 
demander au Djouggar et au Zaghouan ces eaux auxquelles les 
Romains avaient élevé un temple dont leur source baigne encore 
les ruines. 

Ces bâtisses couvrent un grand bassin qu'un couloir voûté 
ceint en chemin de ronde, que des murs divisent en dix-sept 
compartiments qui communiquent entre eux par des portes sub- 
mergées... 

La vieille citerne est la ruine caractéristique de la Tunisie. 
L'eau de source y était donc, il y a vingt siècles, aussi rare 
qu'aujourd'hui ? D'où lui venait alors cette fécondité qui en faisait, 
dit-on. le grenier et le cellier de Rome? 

Au sommet d'une colline voisine, sur un emplacement cédé par 
le bey Ahmed, se perche, — espèce de marabout gothique, — une 
chapelle construite par ordre de Louis-Philippe... Il y a six cents 
ans à peine, saint Louis eut, dirent des historiens très profanes, 
à régler avec l'Afrique une certaine histoire de dette israélite... 
Une affaire du même genre a amené la chute d'Alger ; une autre 
s ■ cache sous les motifs de notre occupation de la Tunisie, occu- 
pation qu'il n'a tenu qu'à nous de transformer en conquête. Il 
faut bien souvent chercher le Juif dans les calamités qui se sont 
abattues sur les musulmans ! Quoi qu'il en soit, le noble fds de la 
reine Blanche éprouva tout à coup le désir de « chrestienner 
El-Mostancer, roy de Thunes », et son peuple de mécréants. Mal 
lui en prit... Il avait à peine, pour commencer, fait renverser défi- 
nitivement le « chastel de Carthage » que « ledit roy de Thunes » 
faisait, à titre de représailles, couper le col à tous les catholiques 
qui, pour lors, habitaient ses États... Et, comme cette exécution 
en masse ne sembla pas ébranler la pieuse résolution du « roy 
Loys le neufviesme », El-Mostancer appela à son secours les 



208 DE TRIPOLI A TUNIS. 

sables du désert. Et, avec des machines diaboliques qui faisaient 
le simoun, il eut la félonie de les souffler sur l'armée française !... 
Cela ne suffisait pas. 11 combattit encore les croisés par la faim 
et par la soif et Mahomet leur envoya la peste. Tant et si mal 
que le « paoure » saint roi finit par en mourir. C'est là qu'il 
rendit... ou qu'il aurait pu rendre l'âme. Telle, en effet, n'est 
pas l'opinion des Arabes. Touchés, prétendent-ils, par la 
grâce d'Allah, Louis IX s'est converti ; il a embrassé l'islamisme ! 
Il a pris le nom de Sidi-bou-Saïd, — le seigneur Père du bon- 
heur, — il est mort marabout et il a voulu être enseveli dans 
le village encore placé sous son vocable... Chacun peut y voir 
sa tombe. 

Autour de sa chapelle, — statues, chapiteaux, inscriptions 
bas-reliefs, vases et mosaïques, ■ — des débris anciens se ras- 
semblent dans an jardin. Longue maison dans le goût indi- 
gène, là s'élève aussi le couvent des pères blancs de Mgr La- 
vigerie, de ces moines africains qui chaussent les babouches, 
se drapent dans le burnous et coiffent la chachia musulmane. 

De magnifiques fresques représentent, au parloir de ce monas- 
tère, le débarquement de saint Louis, ses batailles el son trépas 
sur un lit de cendres. 

Dans une salle voisine, les religieux ont réuni en musée des 
lampes, des terres cuites, des débris de charpente, des objets de 
bronze ou d'ivoire... A huit mètres au-dessous des ruines latines 
que la terre cl le sable avaient recouvertes elles-mêmes, ils ont, 
dans des sépulcres carthaginois, découvert dis poteries dont les 
Kabyles semblent avoir- conservé les formes bizarres; îles navires 
d'argile pareils aux balaneelles d'aujourd'hui; des amphores 
ventrues ; des lambeaux d'étoffes grossières ; des lames dont la 
croûte de rouille retient des fragments du fourreau de bois qui 
les enfermait jadis ; des œufs d'autruelie peints en ligures humaines 
et, — usage que les Africains du Nord ont gardé jusqu'à nos 
jours, — destinés à orner le plafond des temples et des maisons ; 
des monnaies a tête de cheval. Ils y ont surtout trouvé de petits 
pains de marbre ovales. Les uns portent l'équerre et le marteau 




A SIUI-BOL'-SAID. 



270 DE TRIPOLI A TUNIS. 

qui constituent maintenant les attributs maçonniques ; les autres 
sont ornés d'une croix, emblème religieux venu Je l'Egypte et de 
l'Asie ; d'autres encore montrent une main pareille à la main 
superstitieuse des musulmans; sur d'autres enfin, — écrits avec 
ces caractères puniques qui ressemblent en même temps aux 
caractères arabes et aux caractères cunéiformes, — ■ se gravent 
des vœux à la « grande déesse Thanit, face de Baal-Ilammon » ou à 
Baal-llainmon lui-même, « le maître des maîtres ». 

Dans une vitrine dort un pauvre petit squelette trouvé dans 
l'une de ces tombes, — un élégant squelette de femme. 

— Les restes de Salammbô, nous dit en souriant l'excellent 
père qui nous montre ces richesses. 

Salammbô ! C'est presque, en effet, d'elle seide, c'est de cette 
incarnation vivante d'une civilisation disparue qu'on rêve invo- 
lontairement lorsqu'on évoque l'ombre de ceux qui vécurent en 
ces lieux... La puissance créatrice de l'érudition, de l'imagina- 
tion, du génie d'un écrivain a, pour peindre Cartilage, fait plus 
que tous les collectionneurs, que tous les voyageurs, que tous 
les historiens ensemble. Vaste synthèse d'où jaillit une résur- 
rection, son œuvre a rendu la vie à un cadavre dont l'analyse 
stérile des archéologues ne savait que disséquer, qu'étiqueter 
les lambeaux, que les enfouir dans des musées plus froids, plus 
inanimés que des nécropoles. 

Plat comme un chaland, un petit bateau à vapeur qui fait le 
service du lac, va nous transporter en une heure de la Goulette 
à Tunis... 

Vers le nord, gris d'oliviers, ondulent les coteaux du Belvé- 
dère et de l'Ariadne ; vers le sud, se reflètent dans les eaux les 
montagnes violettes et chaudes au pied desquelles blanchissent 
Rhadès et le marabout de Sidi-Fatallah, propice aux musulmanes 
qui aspirent aux joies de la maternité; vers l'ouest, enfin, entre 
des rochers roux et des mamelons hémisphériques qui portent 
de petites forteresses, des dômes verts et des minarets d'albâtre 
se leveni sur Tunis la Blanche. 

Autour de nous, lavées de bleu clair avec, ça et là, des touches 



2""2 DE TRIPOLI A TUNIS. 

d'outremer et de turquoise, dorment, — dans les miroitements 
d'un calme que des risées passagères gauffrent par instants de 
frissons assombris, — les eaux de la mer en miniature. 

Des nuées de canards s'abattent sur des îlots très plats qui 
semblent y nager comme des taches de verdure brune; des 
pigeons, des goélands, des cormorans, des grèbes les effleurent 
an vol : perchés sur un pied, des flamants s'y rangent en 
longues files de gros points blancs et immobiles... Ceux-ci 
nous regardent venir, puis, soudain effarouchés, ils déploient, 
comme des oiseaux blessés, de grandes ailes dont le dessous 
est teint de sang, et, lourdement, ils s'enlèvent tous ensemble... 
Et, — traînant en fines rayures noires leurs pattes grêles sem- 
blables à des lambeaux de filets auxquels ils auraient échappé, 
— ils barrent le ciel d'une ligne rose qui s'éloigne, se raccourcit, 
disparaît dans la lumière. 

Sur ces ondes perfides qui ont englouti, cousues dans des 
sacs de cuir, tant de malheureuses que des maris jaloux préten- 
daient avoir exilées aux Kerkennah, se poussent de fond les 
lanchas maltaises ou arabes et les sandales qui, pavoisées du 
pavillon rouge, déploient à la brise le triangle de leur voile 
latine et le trapèze de leur livarde. 

Le chemin qu'elles suivent de préférence est balisé de poteaux 
que surmontent des croix, îles triangles, des carrés ou des cer- 
cles. Ces signaux indiquent le chenal que drague dans la vase 
la Compagnie des Batignolles et qui doit, un jour, amener les 
navires jusqu'à Tunis, devenu port de mer. 

Un petit fort carré couvre de ses vieilles murailles grises l'îlot 
de Schikly... Les eaux qui s'épaississent prennent la teinte verte 
et jaune «le l'absinthe; elles se moirent de plaques transparentes, 
irisées comme des feuilles de mica. Nous sommes près de la 
ville et le lac est le réceplacl e de ses khvaildaqs, — de ses égouts. 

Il n'est plus, sur la côte, qu'un cloaque nauséabond... 

Comment expliquer, dans un pareil voisinage, la salubrité dont, 
avec raison, s'enorgueillit Tunis? El-Bahira, ne reçoit aucune 
rivière ; l'é\ apbration y esl très active sous L'influence du soleil et, 



LA GOt'LETTE. 273 

par suite, l'eau en est si salée que, pour ainsi dire, elle confit, 
dit-on, les détritus qu'on y jette, qu'elle y empêche ainsi la for- 
mation des vihrioniens. la pullulation de toute espèce de bacté- 
rie... II y a une explication plus scientifique à eette anomalie 
apparente. La plupart des maladies miasmatiques, en ell'et, — la 
fièvre typhoïde, en particulier, — viennent plutôt de ce qu'on 
boit que de ee qu'on respire, et il est plus juste d'attribuer l'im- 
munité dont jouissent les Tunisiens à l'eau du Zaghouan dont ils 
font presque exclusivement usage et qui, amenée par un aqueduc 
fermé, leur fournit une boisson à laquelle est inconnu le bacille 
d'Eberth... 



:i.'i 



X 

TUNIS 

AVENUE DE LA MARINE. RUE DE FRANCE. MENDIANTS. — JOUR- 
NAUX. BAU-EL-BAIIR. — QUARTIERS. ■ — PLACE DE LA BOURSE. 

RUES. ÉCOLES. — QUARTIER ARABE. FEMMES. — - QUAR- 
TIER JUIF. COSTUMES DES JUIVES. h'lRA. JUIFS. 

Non loin du débarcadère où accostent les bateaux à vapeur de 
la Goulette, commence l'avenue de la Marine qui va, de l'est à 
l'ouest, d'El-Bahira à la principale porte du Tunis tunisien. 

Bordée, près du lac. de jardins désordonnés, d'entrepôts, de 
terrains vagues, cette promenade se pare bientôt de maisons 
qui blanchissent et cpii rougeoient gaiement dans la verdure; 
elle s'étale ensuite en une place, — la place de la Marine, — 
ornée d'une fontaine municipale et jalonnée de bâtons qui 
promettent de l'ombre aux générations de l'avenir; elle traverse 
enfin le quartier Franc. 

De vastes maisons, de larges .artères... Nous ne sommes plus 
en Tunisie ! Nous avons brusquement été transportés dans une 
des plus belles, une des plus régulières de nos grandes villes de 
France... Fort bien, mais, bêlas! plus que dans le désert, nous 
sommes ici brûlés par le soleil qui tombe dans ces rues sans ombre, 
plus que dans les sables de Tripoli, notre visage y est, de lias 
en haut, calciné par les flammes qui montent du sol comme (Van 
accumulateur de calorique... Et, casqué de Manc, vêtu de flanelle, 
on compatit aux souffrances des soldats qui passent en képi de 



TUMS. 2".> 

drap et en pantalon de coutil. On ne pourrait mieux habiller des 
malfaiteurs que, pour s'en défaire, on voudrait exposer aux 
insolations et aux maladies d'entrailles. 

La musique joue presque chaque soir sur la place de la Ma- 
rine. Toute la population européenne s'y réunit alors et quelques 
turbans mettent seuls leur tache blanche dans sa foule prosaïque, 
quelques Juives de bon ton s'y traînent seules d'un pas lourd 
et alangui au milieu des Maltaises et des Italiennes qui jouent de 
la prunelle et de l'éventail. Et, tandis que les derniers refrains de 
nos calés-concerts battent des ailes dans les colonnes de carton 
d'un alcazar échafaudéà la hâte, des aimées dansent dans les éta- 
blissements du voisinage aux ronflements de cette darbouka dont 
la cadence monotone est indispensable à leurs gambades et ù 
leurs contorsions. 

Toujours bien étranges, toujours bien étonnants sont ces lieux 
de plaisir indigènes. Sous les branches rougeâtres des ricins arbo- 
rescents, sous leurs larges feuilles immobiles, luisantes et comme 
découpées dans des plaques de métal, sous les petits eucalyptus 
dont, à la lumière, la verdure se lave de teintes transparentes et 
légères, se rangent des spectateurs plus curieux à voir que le 
spectacle lui-même: Juifs en costumes malpropres; Marocains 
étonnés, la djebirali et le poignard au flanc; Nègres aux yeux éme- 
rillonnés ; gros Maures somnolents dans leur graisse paresseuse. 

Indifférents à ce qui arrive sur l'estrade, les uns mangent les 
bananes, les œufs, les rougets frits que leur a vendus un cui- 
sinier installe à la porte avec son fourneau, ses grils et ses poêles. 
Pendant des heures entières, les autres demeurent sans parler, 
sans bouger, comme hypnotisés par la musique. Les danseuses 
accompagnent leur chorégraphie de chants d'amour ou de guerre 
et, quoi qu'elles fassent, quoi qu'elles disent, ces hommes res 
tent, en apparence, impassibles et froids. Toute leur vie s'es! 
réfugiée, s'est concentrée dans leurs yeux. De jeunes marchands 
aux sourires blêmes offrent à chacun des fleurs d'oranger ou de 
jasmin séparées de leur tige et, en pommes d'arrosoir, piquées 
sur des lils de 1er qu'on a réunis en gros pinceaux très lâches. 
Avec une nonchalance souveraine, des Arabes en riches bur- 



270 DE TRIPOLI A TUNIS. 

nous agitent leur pavillon de palme et boivent du café ou de 
la limonade... Et c'est partout avec une sympathie curieuse 
qu'on regarde ceux-ci. Tout intéresse en eux : la douceur de leur 
regard, la blancheur étincelante de leurs dents, la politesse 
timide qui donne comme un charme enfantin à leur mâle visage, 
le timbre en même temps caressant et âpre de leur voix, leurs 
«estes délicats comme des gestes de femmes. Voyez avec quelle 
légèreté gracieuse, le petit doigt soulevé, celui-ci porte sa tasse 
à ses lèvres! Voyez avec quelle négligence élégante sa main in- 
telligente et fine lient la cigarette parfumée à l'ambre! Son bur- 
nous s'entr'ouvre cependant et, sur sa poitrine brillent la médaille 
militaire et l'étoile de la Légion d'honneur... Quelque oflicier de 
spahis, sans doute, quelque brave qui a noblement et vaillamment 
conquis cette croix dont il rehausse le prestige... 

L'avenue de la Marine prend, de suite après la place, le nom 
de nie de Fiance et n'est plus flanquée que de hautes construc- 
tions dont la fierté déplacée ouvre maladroitement au soleil les 
larges fenêtres qui, de leurs appartements, font des fours cré- 
matoires. Là s'élèvent la cathédrale, de grands hôtels à façade 
banale, la résidence générale pavoisée de nos couleurs, le bâti- 
ment de la poste... 

Bien que pavé par le gouvernement tunisien, bien que se ser- 
vant de ti mines aux armes du bev, le service qui occupe ce 
dernier édifice est, depuis 1848, fait par des employés français 
qui dépendent de Paris. Comme celle de la douane, comme celle 
des travaux publics, des mines, des finances, des ponts et chaus- 
sées el de la marine, la direction en est toute entre nos mains... 

La. s'ouvre enfin l'avenue de la gare française. C'est ainsi que, 
pour la distinguer de la gare d'où parlent les trains de la Gou- 
lelle. on appelle la tète de ligne du chemin de fer qui gagne le 
Tell algérien, le seul dont jouisse encore la Tunisie. On ne peut, 
en effet, compter la voie qui passe a la Marsa, ni le tronçon 
d'Ilamniani-el-Lif, ni la petite ligne du liardo, dont les rails 
dévorés de rouille sont réservés au bey. 

De grands cafés animent la rue de France. Pleins de respect 



278 nE TRIPOLI A TUNIS. 

el de prévenances intéressées pour celte soif chronique qui, 
comme les accès réguliers d'une lièvre intermittente, fait, plu- 
sieurs fois par jour, haleter nos officiers, les cafetiers leur réser- 
vent des laides, des portions de galerie, des salles entières. El, 
à heure fixe, tirailleurs et zouaves, spahis et chasseurs d'Afrique, 
ils sont tous là, s'abreuvant d'absinthe rafraîchie à la glace arti- 
ficielle et, clans le cliquetis des sabres, parlant quelquefois île la 
Tunisie, le plus souvent du pays regretté. 

Dans des couffins d'alfa, de pauvres marchands en burnous 
viennent humblement leur offrir les produits les plus modestes 
de l'industrie indigène ; tics brocanteurs promènent autour de 
leurs tables les sabretaches brodées, les tromblons et les 
sabres au fourreau de métal ; de petits décrotteurs veulent 
absolument les cirer « à la glace de Paris » ; leurs dents blanches 
brillant dans un rictus rougeâtre, des .Nègres dansent devant eux 
avec des grâces d'ours de bateleurs. 

De nombreux Marocains traversent l'Algérie et viennent vendre 
leurs services aux Tunisiens qui les emploient comme gardiens. 
I ne longue chemise blanche, un turban de mousseline très lâche 
et dont un pan cache le rouge de leur chacJùa, les distinguent 
des autres musulmans. Un poignard courbe que soutient un 
cordon écarlate jeté en sautoir sur leur épaule l'ait, sur leur 
hanche, comme une grosse virgule d'or. Une barbe très noire 
termine en pointe leur figure maigre, et bronzée. Tous les cafés 
confient à l'un d'eux les fonctions de chasseur... Et, prenant son 
titre au pied de la lettre, le bon jeune homme passe son temps à 
chasser les vagabonds qui rôdent autour des bouts de cigare, les 
jolis petits .Maures dont la gourmandise guette les morceaux de 
sucre... Et il murmure, il se lient à quatre pour ne pas bousculer 
les Juifs qui, un paquet de chemises sur la tête, harcèlent les 
buveurs avec les mouchoirs et les chaussettes en boîtes dont ils 
lonl le commerce ambulant. Hélas! Il n'est plus à Fez ni à 
Mogador! Ici le Juif est presque un homme comme les autres. 

Quelques mendiants timides tendent, de loin, une main 
décharnée, bien peu nombreux, cependant, grâce, peut-être, aux 



TUNIS. 270 

œuvres de charité donl Tunis aurait le droit d'être fière et qui, 
presque toutes, existaient avant le protectorat. 

Fondés parle bey Mohammed-es-Sadok, entretenus par des legs 
pieux, l'hôpital et l'hospice Sadiki, par exemple, ouvrent leurs 
portes aux indigènes ; dû à Mgr Lavigerie, l'hôpital Saint-Louis 
reçoit les Européens ; l'hôpital italien est réservé aux indigents 
venus de la péninsule ; la Société française de bienfaisance, la 
crèche, les petites Sœurs des pauvres, les fdles de Saint-Vincent- 
de-Paul, les religieuses du Bon-Secours, les dames de charité 
prodiguent à tous leurs soins et leurs aumônes, sans distinction 
de nationalité ni de culte. 

Mais si les mendiants ne se montrent qu'avec une discrétion 
louable, il n'en est pas ainsi des petits marchands de journaux 
français. Ils fourmillent. Et, comme leurs congénères de Ménil- 
montant, ils allèchent l'acheteur en annonçant à grands cris les 
scandales et les honteuses polémiques dont on leur a confié la 
vente. 

Les Français depuis longtemps établis dans la Régence n'ont, 
en effet, vu en nos généraux et en nos administrateurs que des 
intrus qui devaient les empêcher de faire danser en rond les 
boukoufas et les piastres ; ils n'y ont vu que des indiscrets qui 
allaient passer au filtre de l'honnêteté, l'eau trouble dans 
laquelle ils faisaient des pèches si fructueuses. De nouveaux 
venus qu'on ne s'est pas empressé d'élever aux plus liantes 
fonctions du protectorat ont joint leurs murmures au concert de 
leurs gémissements. I (es folliculaires faméliques sont arrivés alors 
qui, pour y mettre leur pot-au-feu, ont souillé sur les tisons de 
ces colères sourdes. Et, dans les colonnes des papiers malsains 
qu'ils déposent le long de la voie publique, ce ne sont que récri- 
minations contre des taxes trop fuites, des employés trop faibles, 
des fonctionnaires incapables, des inspecteurs concussionnaires, 
des contrôleurs arabophiles, des impôts qui les traînent à la fail- 
lite et à la ruine. Ce ne sont que perpétuelles disputes, que querelles 
d'Allemand cherchées à l'autorité, qu'injures au gouvernement, 
qu'insultes à la résidence, que plaintes contre la commission mu- 



280 



lii: TRIPOLI A TUNIS. 



uicipale, qu'invectives virulentes contre nos consuls, que protes- 
tations contre certains actes de notre armée elle-même, dont 
l'honneur n'échappe pas toujours à l'infamie de leurs attaques ; 
ce ne sont que fureurs contre tout et contre tous. 

Cette rage de critique à outrance, cette jalousie à l' encontre de 
qui remplit une charge publique, ce besoin de renverser ce qui 
existe pour mettre à sa place une chose dont on ne voudra plus 
le lendemain , ne sont pas les moindres de nos défauts dits 
politiques et ce sont les premières ordures que nous avons jetées 
sur la terre de Tunis. Et, poussées 
sur ce fumier, des feuilles vénéneu- 
ses donnent aux indigènes le triste 
et dangereux spectacle de nos mé- 
contentements incurables, de nos dis- 
sensions continuelles. Quel respect 
peuvent-ils avoir pour les Français qui 
doivent contribuer à les gouverner si, 
par-dessus leurs minarets et leurs 
dômes, nous leur crions à tue-tôte que 
ces hommes ne sont qu'un ramassis de 
voleurs el d'incapables?... La liberté 
de la presse n'est pas un article d'ex- 
portation. 

Des fiacres, excellents et larges lan- 
daus conduits par des Italiens ou par 
des indigènes; des voitures maltaises aux panneaux illustrés 
de fleurs et de figures; des baribos, comme disent les Arabes 
qui ne peuvent prononcer omnibus; des tramways découverts 
el dont les rideaux rouges sont timbrés du croissant, parcourent 
la rue de France et la remplissent d'une poudreuse, mais joviale 
animation. 

El de temps à autre, passent, en grinçant, des tonneaux d'arro- 
sage prolongés par un tuyau de cuir que, au moyen d'une corde, 
secoue, comme la queue de la Tarasque, un homme qui arrose 
avec entrain la chaussée, les roues des véhicules, les jambes 
des promeneurs. 




TUNIS. 



281 



Au bout de L'avenue se dresse Bab-el-Bahr, — la porte de Mer, 
— seul souvenir des remparts qui, avec leurs bastions, entourent 
encore le reste de la ville, mais qui ont disparu du côté du quar- 
tier franc. Aucun mortier n'en relie les pierres qui viennent de 
Carthage ; le tympan de sa grande arcade porte une longue ins- 
cription arabe : sa corniche se couronne de créneaux taillés comme 
les cippes funéraires des Romains; ses lourds battants, qui ne se 
ferment plus, sont enfin bardés de lames de fer qui s'imbriquent 
comme celles d'une armure. 

Une foule mouvante et ba- 
riolée anime de son mouvement 
perpétuel le carrefour qui pré- 
cède cette porte. Vandalisée par 
de noirs ingénieurs, par des 
architectes avides <pii n'ont pas 
compris que la moitié des tou- 
ristes v venaient seulement 
pour voir ses vieilles rues, Al- 
ger s'en va, Alger s'en est allé. 
C'est ici, maintenant, qu'il faut 
se hâter de venir, si. dans tout 
son éclat, on veut voir encore la 
couleur barbaresque. 

(lomme des gens qui sortiraient du bain, des Maures passent, 
débraillés dans le vaste peignoir de calicot qui cache leur costume. 
Dans un huit-ressorts reluisant un prince du Bardo ou delà Marsa 
s'épanouit dans sadjoubba de soie écrue brodée de soie jaunâtre, 
ton sur ton ; négligemment, il joue avec son bouquet, son lorgnon 
ou son éventail, etil s'arrête pour causer, en un excellent fiançais, 
avec un de ses jeunes compatriotes vêtu à l'européenne mais 
coiffé de la chachia à écusson d'or que portent les élèves des écoles 
gouvernementales. Venu de l'intérieur, un caïd fait, sans daigner 
le regarder, déballer à un Juif cauteleux, qui est allé les chercher 
dans sa boutique, les pièces de velours violet ou cramoisi qu'il 
destine à ses femmes. Des fonctionnaires se sanglent dans 
notre costume, mais demeurent fidèles à cette calotte rouge qu'ils 

36 




A LA PORTE D UN IONDOIK. 



282 DE TRIPOLI A TUNIS. 

regardent comme l'insigne de leur nationalité. Des chameaux aux 
mouvements onctueux protestent en cris aigres contre les bous- 
culades qu'ils reçoivent de toute part et, la tête haute, la lèvre 
tombante, avec un suprême dédain ils promènent sur l'humanité 
qui s'agite autour d'eux le regard ennuyé de leur gros yeux 
mi-clos. Des Arabes de la campagne affectent tics airs féroces. 
Des Israélites vont à leurs affaires. Arrivés de Marseille par le 
dernier paquebot, des commis voyageurs colportent, leurs échan- 
tillons pernicieux d'amers ou de vermouth. Des cochers hurlent 
et jurent en trois ou quatre langues. Des Juives déploient leurs 
accoutrements saugrenus. De petits ânes fatalistes semblent se 
dire que c'était écrit et, aiguillonnés par de grands diables 
crasseux, laissent, avec résignation, tomber leurs longues oreilles 
flasques. Des Bédouins courent, le burnous rejeté sur l'épaule. 
La tête sous leur chapeau invraisemblable, les pieds dans de 
larges étriers guillochés; des cavaliers en djoubba rouge se 
renversent sur le haut dossier de leur selle, le fusil en verrouil 
sur le dos. le sabre sous la cuisse, et, plus fiers que des khalifes, 
veulent que chacun fasse place à leur mule harnachée comme un 
pur sang. Laids, mais toujours en joie, des Nègres montrent sur 
leurs joues les cicatrices dont les ont marqués ceux qui les 
amenèrent captifs. A l'instigation des consuls de France el 
d'Angleterre, Achmet-bey a pourtant, depuis 1 846, aboli l'esclavage 
en Tunisie. Pourquoi les prognathes stigmatisés de la sorte 
sont-ils encore si nombreux.' 

Tunis a grossièrement la forme d'un ovale très allonge dont 
le grand axe va du nord au sud. Le quartier Franc est situe à l'est ; 
a l'ouest, sur la hauteur, se dresse la Kasbah, demeure de 
l'armée e1 château fort des beys... La ville est divisée en trois 
quartiers par deux rues qui, parties de la porte de France, se 
dirigent d'abord directement, l'une vers le nord, l'autre vers le 
sud. puis se recourbent pour gagner, à travers les maisons, les 
remparts occidentaux. La première de ces voies esl la rue îles 
Maltais, qui change bientôl son nom pour celui de Bab-Souika, 
la deuxième esl la rue Bab-Djezirah. 



TUNIS. 283 

Chacun de ces quartiers est place sous l'autorité particulière 
d'un cheik. Le quartier d'Al-Djezirah, au sud de la rue de ce 
nom, n'est guère habité que par des Arabes pauvres, des maqui- 
gnons et des bouchers qu'y attire le voisinage du marché aux 
chevaux et du marché aux moutons. Le quartier septentrional, — 
Bab-Soùika, — semble réservé aux Arabes et aux Nègres. Le 
quartier central, enfin, — Al-Medina, — appartient aux fonction- 
naires musulmans, aux riches, aux notables, aux principales 
mosquées. C'est comme le cœur de la cité, la Médina — la ville, 
■ — par excellence. 

Européennes ou indigènes, ijo ooo personnes peuplent ces di- 
verses fractions de Tunis cpii contient ainsi la dixième partie de 
la population totale de la Régence. Après, en effet, avoir eu 
20 ooo ooo d'habitants sous la domination romaine, cet Etat, grand 
comme le quart de la France, n'en possède plus aujourd'hui 
qu'un million et demi... Les Francs sont, à Tunis, au nombre de 
3oooo: 5ooo Français et a5 000 étrangers de nationalités diverses; 
les indigènes y sont au nombre de 120000: 80 000 musulmans et 
4o 000 israélites. 

Interrompue seulement, comme nous l'avons dit, du côté de 
l'avenue de France, une double muraille entoure la ville et lui 
fait comme deux ceintures, tangentes à la Kasbah qui leursert «le 
fermoir unique. L'enceinte extérieure embrasse la cité entière à 
l'exception du quartier européen ; l'enceinte intérieure, — qui, 
construite en terre et facile à renverser, tombe maintenant 
presque partout sous la pioche des démolisseurs, — se confond 
avec les maisons qui lui sont adossées et, comme le rempart par- 
ticulier qui défendait les donjons du moyen âge, elle n'entoure 
que la Médina. 

Au revers de Bab-el-Bahr s'ouvre, vestibule de la ville indi- 
gène, la petite place de la Louise. 

Des gens y traitenl leurs affaires en plein vent; des .Maures y 
vendent de petits pains ronds el jaunes méthodiquement alignés 
sur une planche saupoudrée de farine; des confiseurs forains y 
posent en équilibre sur un pied unique leur éventaire, sur lequel, 



284 



UK THIPOLI A TUNIS. 



pour chasser mouches et guêpes, ils agitent une longue queue 
de feuilles de palmier; des fruitiers y étalent leurs melons et 
leur jasmin, leurs choux et leurs tubéreuses; des débitants d'eau 
fraîche y font tinter huis lasses de cuivre et y promènent leurs 
grandes gargoulettes que ferme un bouchon de paille... Et un Bar- 
baresque à mine de forban, les reins ceints d'une corde qui, cent 
fois, fait le tour de son corps, lave son violon dans une fontaine, 
achète un bouquet dont il enfonce la queue sous son turban en 

poils de chameau, chante, crie, 
mime la danse du ventre, se livre 
à des excentricités qui, à Paris, 
causeraient un attroupement à 
émouvoir la préfecture de police, 
niais qu'ici personne ne regarde. 
Accroupis derrière de petites ta- 
bles basses que chargent des 
piles de monnaie, des Juifs chan- 
gent les bou-mia, les bou-kliram- 
sin, les bou-kouffa d'or en boa- 
tlasta, en noiis-franks ou en 
nous-rials d'argent; les pièces 
d'argent en karroubtines cjui va- 
lent huit centimes et en kar- 
roubes qui en valent quatre... 
Imposée par le protectorat, une 
monnaie basée sur le système décimal el française, d'un côté, 
tunisienne de l'autre, a aussi cours en Tunisie. 

De la place de la Bourse montent vers l'ouest des rues sinueuses 
et glissantes mais qui, avec leurs boutiques de Juifs francisés, 
ont encore une certaine physionomie européenne. 

Quelques pas de plus, el toul change. Le roumi a disparu ; 
nous sommes en pleine ville mahomélane.. . Tracés en fiançais et 
en arabe sur des plaques bleues, les noms inscrits à tous les car- 
refours rappellent seuls la présence de notre armée dans la 
Régence. 

Faite d'émanations de musc, de benjoin et de fleurs se mêlant 








rosis : on épicier. 



TUNIS. 



285 



à on ne sait quelles exhalaisons d'ordures fermentées, à quels 
relents dont le soleil transforme la fadeur en effluves indéfinis- 
sables, l'atmosphère alourdie se sature de ces parfums insi- 
nuants, de ces arômes qui pénètrent el engourdissent, de ces 
senteurs capiteuses et molles qui, comme une griserie énervante, 
se traînent dans tous les pays maures... 

Sillonnées d'un ruisseau que borde, à pic, une marge de 
pierres cubiques, ces rues, — obscures ou ruisselantes de soleil, 




U\E S E K V A \ T E . 



pleines d'ombres violettes ou de surprenants effets de jour, — 
offrent, à chaque pas, des sujets qui, pour donner, sans arrange- 
ment, des tableaux pleins de charme exotique, n'ont qu'à être. 
tels quels, transportés sur la toile... 

Des ceps rugueux se tordent et grimpent le long des façades 
blanches; leurs rameaux s'étendent sur la rue en treilles épaisses 
ou retombent en panaches de pampres, en girandoles de feuil- 
lage, en cascatelles de verdure. Et les insectes bourdonnent 
autour de leurs lourdes grappes... Des Juives aux longs regards, 
aux lèvres empourprées, sourient derrière les barreaux bombés 
de leurs fenêtres sans treillis; fagotées de blanc, d'autres se 



286 DE TRIPOLI A TUNIS. 

dandinent, lentes et lourdes comme des galioles hollandaises aux 
hanches rebondies, balancées par la houle... Rangés comme les 
ustensiles de nos cuisines, des rasoirs, des pinces, des ciseaux 
s'accrochent aux planches bariolées dont les barbiers tapissent 
leur boutique... Des Soudaniennes difformes posent de larges 
couffins sur une épaisse couverture repliée sur leur tête ou, — 
semblables alors à des champignons fantastiques, à des champi- 
gnons de féerie, — y retournent de vastes plats de bois hémi- 
sphériques dans lesquels elles ont attaché du linge mouillé... 
De noires servantes de hammams, coiffées d'un bandeau noir, 
circulent, demi-nues, autour de grands fourneaux qui mettent de 
rouges lueurs dans l'ombre de voûtes enfumées, qui éclairent, 
dans des coins, des nudités d'ivoire ou des torses d'ébène. 
D'autres, au contraire, passent qui serrent prétentieusement leur 
voile sur leur face de gorille, comme si son exhibition pou- 
vait effaroucher la jalousie de leurs sombres époux. 

Des maisons s'entr'ouvrent et, dans le poudroiement mystérieux 
d'une lumière bleuâtre, apparaissent des intérieurs fugitifs. De- 
bout derrière une sorte de pétrin à moitié fermé par un couvercle 
à claire-voie, des femmes lavent dans des cours. Autour d'elles 
ruisselle l'eau de savon et elles y font clapoter les semelles de bois 
de leurs kobs-kobs, — comme on appelle les socques dans celle 
langue arabe qui, sur la trame de sa mâle rudesse, brode si 
volontiers les oripeaux puérils de l'harmonie imitative... Des 
marchands d'eau crient et poussent leurs ànons chargés de deux 
coujfes coniques que remplissent deux amphores ou deux 
cruches de fer-blanc... Les cheveux coupés en calotte, les habits 
déchirés, des enfants courent, piaulent, rasent le sol comme des 
vols de martinets à la (liasse des moucherons... Des jardiniers 
aux chansons glapissantes suivent leurs petites charrettes, que 
traînenl péniblement des bourriques lamentables... Cravatés du 
Nicham dont les brillants d'argent scintillent sur leur jabol mal 
empesé, de vieux messieurs liés dignes, — hauts fonctionnaires 
à haute cliachia, — ouvrent, pour laisser voir un gilet blanc 
el aw grosse chaîne de montre, leur redingote noire façon- 
née en tunique... Des ménagères reviennent de la fontaine, 



TUNIS. 287 

la gargoulette en équilibre sur la paume de leur main levée à la 
hauteur de l'épaule. 

De loin en loin — pleine de poussière, de bruit et de cris, — 
— ■ s'ouvre le préau ensoleillé d'un fondouk que garde un Maro- 
cain, l'u fon look de ville est une espèce de caravansérail où à 
l'heure du marché, s'entassent, dans des décombres, Arabes, ânes 
et chameaux; c'est une hôtellerie où les gens du dehors trou- 
vent, en même temps, leur logement, leurs écuries, leurs bou- 
tiques à couscous et leurs cafés... Les commerçants européens 
se serraient dans des maisons pareilles et dont une porte unique 
fermait la cour commune, à l'époque où ils avaient encore besoin 
de se sentir les coudes. 

Des murmures cadencés sortent d'une maison blanche. 

— Alif, Ba, Ta, Tsa, Djim, H'a, Dral, Rha, Zin... A, b, c... 
C'est une école. Les élèves lisent l'alphabet. 

Plus loin, ce sont des psalmodies monotones. Des enfants se 
balancent d'avant en arrière, — une planchette à la main, en 
guise de livre, — et, tous ensemble, ils débitent quelque chose. 
Encore une école! 

— Ouahacl, Zoitj, Tsaltsa, trha, Khramsa, Setta, S'ba, Tsma- 
nia, Tsaa, Ach'ra... Un, deux, trois, quatre... 

On apprend à compter ici. Toujours une école, une école 
koranique et gratuite. 

Ces établissements pullulent à Tunis. Des maisons d'instruc- 
tion secondaire ouvrent, en outre, leurs portes aux jeunes Tuni- 
siens. — ■ et ils sont nombreux, — qui ne se contentent pas de 
renseignement primaire des tolba. Tel est le collège Alaouï qui, 
fondé en 1884 par Ali-Bey et régenté par des Français, consti- 
tue une véritable école normale d'où sortent des instituteurs 
auxquels on a appris gratuitement l'histoire, la géographie, les 
mathématiques, notre langue et la leur. Tel est encore le collège 
Sadiki crée par Kheïr-ed-Din, ministre de Mohammed-es-Sadok, 
avec les biens confisqués à son prédécesseur, Si-Mustapha- 
Khasnadar. Celui-ci est dirigé par des Arabes, a des annexes 
dans diverses villes de la Régence et reçoit des élèves, pension- 



288 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



naires ou demi-pensionnaires auxquels, en 1881, on apprenait 
déjà le français. C'est sur cette branche de l'enseignement que, 
avec raison, on insiste surtout aujourd'hui... Pas plus en Tunisie 
qu'en Algérie, nous ne demandons aux indigènes une assimila- 
tion dont la poursuite chimérique serait une utopie irréalisable; 
nous ne cherchons qu'à les rapprocher de la France. Gardons- 
nous, dans ce but, d'apprendre à parler comme eux, mais appre- 
nons-leur à parler comme nous... Les Allemands défendent le 
français en Alsace. 

Ces écoles sont pour les musulmans. Les petits Juifs ont le 

m -K JiB'' 




TDNIS : l M: MAISON AT. AISE. 

collège anglais de la London's .lors Societj et l'école israélite 
allemande; les enfants européens ont l'école des frères, le 
collège italien, enfin et surtout le collège Saint-Charles que fré- 
quentent même déjeunes indigènes dont la calotte jure agréable- 
ment avec la casquette de ses élèves en promenade. 

Des pensionnats anglais, allemands, français ou italiens, congré- 
ganistes ou laïques, reçoivent les Européennes el les Juives. 
Quant aux jeunes mahométanes, on les laisse, de parti pris, dans 
l'ignorance la plus complète. Si les teinturiers tunisiens font de 
bonnes affaires, ce n'esl certes pas en bleuissant les bas de 
leurs compagnes qui, au surplus, n'en usent guère. 

Voici les ruelles désertes du quartier arabe avec leurs petites 



TUNIS. 



28! I 



portes rouges ou vertes, cintrées en fer à cheval, timbrées de la 
main protectrice, bardées de clous dont les grosses tètes 
forment des dessins capricieux, garnies d'anneaux fixés à des 
armatures taillées en croissants ou repoussées en hémisphères; 
avec leurs maisons cachottières comme l'existence intime de 




Ttxis : poniitr. u eau. 



ceux qui les habitent. L'architecture d'un peuple ou d'une 
époque est la formule de ses croyances, l'expression de ses 
mœurs, le symbole de ses usages. 

Coiffées d'auvents massifs el plafonnés en caissons, de rares 
ouvertures percent les façades. Et elles sont soigneusement 

défendues par un grillage de bois aux mailles si serrées 

37 



290 DE TRIPOLI A TUNIS. 

qu'elles ne pourraient donner passage à une main de femme. 
D'autres sont, en outre, doublées extérieurement d'une cage de 
1er, plaie ou ventrue. D'autres, enfin, sont emprisonnées dans 
des moucharabys de briques brutes ou blanchies à la chaux, — 
espèces de balcons fermés, à peine ajourés d'une lucarne par 
laquelle on peut entrevoir les deux bouts de la rue, quand les 
moucharabys voisins ne s'y opposent pas. 

Triste existence que celle des recluses dont la vie uniforme 
s'écoule entre ces murailles de cloître! Les soins d'un ménage 
primitif, le blanchiment de leurs murs, le lavage perpétuel de 
leurs parquets de faïence occupent à peu près la journée des 
pauvres dont le plaisir principal semble consister en d'intermi- 
nables conversations autour du moulin à farine. Voyez-les 
par cette porte qu'elles ont oublié de clore. Elles sont là une 
dizaine, accroupies dans un coin de leur cour en un amas papil- 
lotant d'étoffes multicolores, en groupe pittoresque et bavard. 
Le cône de leur meule est posé à plat sur le disque où il écrase 
le grain ; somnolente, l'une d'elles en tourne la poignée et 
chevrote une mélopée traînante et nasillarde; lentement, pares- 
seusement, une de ses voisines fait, de temps à autre, couler 
une poignée de blé dans l'ouverture en entonnoir qui traverse 
sa pierre; les autres fument, rient, babillent comme un concilia- 
bule de pies. Parler de tout et même de rien, n'est-ce pas, en tous 
lieux, la plus grande joie de la meilleure moitié de notre espèce? 

Aucune occupation plus ou moins sérieuse ne remplit le temps 
des riches. Leurs domesticpies travaillent pour elles; les Juifs 
brodent pour elles les vêtements chamarrés; elles ne savent ni 
lire, ni écrire; elles ne songent ni au ménage, ni à la couture. 
Qu'elles soient belles! Cest tout ce qu'on leur demande. 

— Zin er-rajel ji aklhou ou a'klh' el m'ra fi h'oussn ha. La 
beauté de l'homme est dans son esprit; l'esprit de la femme est 
dans sa beauté, dit un proverbe arabe. 

Et les combinaisons de leurs atours dorés, les soins méticu- 
leux d'une toilette compliquée, L'emploi des fards et des mouches 
comblent seuls le vide de leurs journées monotones. 



TUNIS. 291 

De rares incidents rompent cependant quelquefois l'unifor- 
mité de cette vie végétative... C'est la visite d'une voisine qui 
vient rêver et s'endormir aux vapeurs du tabac parfumé, aux 
plaintes de la darbouka; c'est une représentation à domicile de 
cet infâme Karagheuz qui, librement, colporte encore ici ses 
plaisanteries abominables et ses spectacles dévergondés; c'est 
l'arrivée d'une marchande qui, pendant des heures entières, étale 
sous leurs yeux charmés ses bijoux, ses costumes brochés et 
ses coiffures constellées de sultanis; ce sont surtout de sourdes 
rivalités, des explosions de jalousie subite entre épouses du 
même seigneur et maître. Il est bien rare, il est vrai, que, usant 
de la loi religieuse qui en autorise quatre, un riche Tunisien ait 
plus de trois femmes, — deux blanches et une noire achetée à 
Tripoli. Mais ce nombre est plus que suffisant pour entretenir 
au harem des querelles qui en animent la captivité. Les autres 
habitants n'accusent jamais plus d'une ou de deux compagnes. 
Agir autrement serait faire aveu d'opulence et cet aveu n'était 
pas sans danger à l'époque où le gouvernement était toujours 
disposé à prélever sur ses sujets les impôts les plus imprévus, 
les taxes les plus arbitraires... Ils ajoutent seulement à la mes- 
quinerie de ce sérail officiel des servantes qu'ils peuvent toujours 
désavouer et que Mahomet leur permet de prendre en aussi grand 
nombre qu'il pourront en nourrir. Et la zizanie s'élève entre 
toutes ces dames aussi bien et peut-être mieux que si la loi avait 
consacré la présence des dernières dans le logis commun. 

Toute sortie n'est pourtant pas interdite aux Tunisiennes. 
Entre cinq heures et six heures, il n'est pas rare de les voir, 
énigmes ambulantes, traîner sur le pavé des rues leurs babou- 
ches aux quartiers repliés. Deux a deux, trois à trois, elles s'en 
vont alors, drapées, encapuchonnées dans le haïk blanc ou rayé 
de brun. Les unes serrent leur front dans un foulard de crêpe noir 
qui descend jusqu'aux sourcils; jusqu'à la racine du nez, elles 
couvrent leur face d'un lambeau de la même étoile sinistre 
étroitement attaché sur la nuque... Et leurs yeux brillent, étran- 
gement vivants, entre ce bandeau et ce masque qui dessinent 
leurs traits comme un suaire noué sur la figure d'un cadavre. Les 



202 DE TRIPOLI A TUNIS. 

autres, plus réservées encore et toujours suivies d'une domes- 
tique, jettent sur leur tète le liajar, — large pièce de soie noire 
bordée de broderies sombres, — cpii leur tombe jusqu'aux ge- 
noux et qui leur fait comme un poêle de pleureuses funéraires. 
La partie de cette draperie lugubre qui correspond au visage 
est percée d'un trou carré que grille une épaisse étamine à tra- 
vers laquelle elles peuvent voir sans être vues. Et, en hésitant 
comme si elles marchaient entre des œufs, les coudes aux flancs, 
les avant-bras tendus pour effacer les plis de cette sorte de fe- 
nêtre, elles vont, écartant les bords de leur linceul qui s'étale 
comme les ailes entr'ouvertes d'une chauve-souris gigantesque... 
Les visites, le bain en commun, les longues explorations des 
souks, les stations au cimetière, les flâneries dans les nus sont 
le but ordinaire, le prétexte de ces promenades silencieuses et 
embarrassées. 

Les jours de leurs plus grandes fêtes sont les jours où, cro- 
quant à jolies dents des gâteaux de circonstance, elles fiancent 
la fille, la sœur, la petite parente qui approche de sa dixième 
année. Ce sont surtout les jours de mariage. 

La future épouse a douze ans. Loin du regard indiscret des 
hommes — qui, d'ailleurs, ne cherchent pas à voir et qui, dans 
la cour, fument sans penser à elles — les femmes de la famille 
sont réunies autour de sa petite personne. Et on lui noircit les sour 
cils,o n lui rougit les joues, on lui avive les lèvres, on lui bleuit les 
paupières, on lui colle des mouches aux coins de la bouche et 
dis yeux, on l'habille, on l'attife, on la pare comme une madone 
andalouse, on l'assoit sur une estrade comme une idole sur son 
trône, on jette enfin un voile sur sa tète comme, chez nous, on 
couvre les statues devant lesquelles vont discourir des ministres 
en voyage. Le futur est introduit... La toile tombe et, dans la 
pose hiératique d'une [ sis de granit, la future apparaît, muette, 
les yeux baissés, raide comme un mannequin dans un atelier de 
peintre. Puis a lieu la cérémonie nuptiale, cérémonie très som- 
maire, simple engagement mutuel que prennent les futurs en 
la présence de deux témoins et en l'absence de toute espèce, 
de prêtre. A grand renfort de tambours et de youyous ^ les femmes 



TUNIS. 293 

conduisent alors la nouvelle mariée à la maison qui va èlre la 
sienne, elles reviennent chez sa mère et la fête commence. 

Les zalabias, — les beignets à l'huile, — précèdent les gâteaux 
au miel plaqués de feuilles d'or et parfumés d'essences ; les 
sfeniis de couscous frits suivent les gâteaux au miel, puis ce sont 
des boules de nougat rose, du raatloukoum de Stamboul, des 
fleurs d'oranger cristallisées dans du sucre, des pâtisseries de 
toutes formes, carrées, ovales, annulaires, coniques, glacées de 
blanc, mouchetées de feuillesd'or, sablées de rouge et de bleu... Et 
on s'abreuve de café, de sirop de violettes, de jus d'oranges. 
Les danses succèdent enfin à cette dînette enfantine, digne festin 
nuptial d'une grande poupée vivante... 

Et, surexcitées parle rhylhme monotone d'une musique qui les 
enivre, elles poussent leurs folies chorégraphiques jusqu'à 
des défaillances qui les laissent haletantes, brisées, rompues, la 
figure décomposée par une nuit de fatigues et de veille. 

Par une espèce de souk où se niellent, dans des soupentes 
nauséabondes, des bouchers et des épiciers juifs au turban noir 
ou bleu roulé en une mince corde, nous sommes sortis des rues 
arabes. 

Quel est le souterrain auquel conduit cet escalier délabré?... 
Des tapis épais s'y étendent entre des colonnes au fût sali de 
jaune, au chapiteau barbouillé d'azur; des tableaux de clinquant 
y miroitent aux murailles; des inscriptions hébraïques s'y peignent 
dans de grossiers cartouches de bois; une large galette symbo- 
lique y est clouée à une arcade; des hommes s'y prosternent sui- 
des bancs de maçonnerie tapissés de nattes... (Test une syna- 
gogue. 

En cafetan couleur de ciel, un très vieux rabbin à barbe de 
patriarche est juché dans une chaire disloquée et lit quelque chose 
dans un antique manuscrit. Un autre, très jeune, vient au-devant 
de nous, l'air inspiré, une flamme mystique dans le velours noir 
de ses grands yeux maladifs. Une espèce de soutane l'enveloppe 
et sur ses omoplates passe une large bande de drap gris dont les 
bouts retombent devant ses épaules comme l'étole de nos offi- 



294 DE TRIPOLI A TUNIS. 

ciants... Avec vénération, il baise puis il ouvre les petites portes 
peinturlurées d'une petite armoire et, — comme s'il espérait, par 
cette pieuse profanation, nous ramener à Jéhovah, — il nous 
montre le rouleau cl n livre de la loi et nous ne savons quels 
accessoires de son culte. 

Nous sommes, en effet, dans le hara, au bas d'Es-Souika; nous 
sommes dans la partie de la ville où gîtent les Juifs. Ce quartier 
ressemble à celui des Arabes mais avec plus de mouvement, plus 
d'animation, plus de bruit. Jeunes filles au front embroussaillé 
d'or, épouses aux épais bandeaux plus noirs que l'aile des cor- 
neilles, vieilles à la rare chevelure grise, les femmes se montrent 
ici. Elles s'y montrent môme trop et on demeure souvent inter- 
loqué devant ces tenues extraordinaires, devant ces déshabillés 
dont, avec une placidité sereine et inconsciente, elles étalent 
sur leurs portes la coupe et les tissus excentriques. I ne courte 
chemise de mousseline aux larges manches de tulle et une sorte 
de caleçon, l'ont tous les frais de ces toilettes immodestes. Ce 
dernier vêtement s'élargit cependant aujourd'hui et les élégantes 
le remplacent volontiers par une espèce de pantalon de zouave. 
C'est le dernier cri du jour. Comme en Europe, les modes fémi- 
nines exercent à Tunis leur gracieuse tyrannie. Le bout des 
pieds nus, jaunes de benne, s'engage dans îles babouches 
d'enfants; les cheveux s'enroulent en une longue queue qui 
tombe sur le dos à la mode chinoise et qui se termine par 
un large triangle de carton recouvert de soie brodée. Cinq 
rubans de couleur sont, côte à côte, cousus à la base de cet 
ornement bizarre et flottent sur les reins. 

( le costume — que portent aussi les .Mauresques, — est, dit-on, 
celui donl se paraient les femmes de l'Ancien Testament... Nous 
ne savons sur quel document antique ci authentique repose cette 
affirmation étonnante, niais on a grand'peine à se figurer 
l'austère Rébecca ou la chaste Rachel dans ci' travesti de bal 
masqué. 

Tunis a trois dimanches. Le vendredi est consacré à Mahomet, 
mais les Arabes ne se niellent jamais en grands liais et on ne 



TUNIS. 295 

s'apercevrait guère de leur fête si, sur les mosquées ne (luttaient 
alors des pavillons rouges illustrés de l'anneau de Salomon. Le 
dimanche appartient au Christ et il remplit les rues du quartier 
Franc d'Européennes en falbalas et d'Italiens mélomanes. Le 
samedi, enfin, est à Moïse, et c'est ce jour-là qu'il faut voir les 
dames d'Israël ! 

Sur la camisole légère se pose alors le farmla, — espèce de 
gilet largement échancré et dont les manches rudimentaires 
ne forment que de petits ailerons sur 1rs épaules. Le velours 
cramoisi, le satin blanc ou le damas broche de ce vêlement, qu'on 
dirait taillé dans une chasuble, disparaissent si bien sous les 
galons et sous les arabesques d'or ou d'argent qu'il prend l'air 
d'une cuirasse; les métaux précieux y sont en une telle profusion 
qu'il se vend au poids, comme certains bijoux, comme cer- 
taines pièces d'orfèvrerie... Sur cette veste radieuse se met, 
comme une housse, la soria, simple blouse de soie légère et 
de couleur voyante, assez translucide pour laisser entrevoir 
les richesses qu'elle couvre, assez courte pour en révéler au 
moins le bord. Le pantalon, alors surchargé de dorures el 
retenu par une coulisse que ferme une barrette d'or agrémentée 
de quatre glands de soie, se rétrécit, à partir du genou, pour 
ne plus former qu'une guêtre encroûtée de broderies. Des mules 
pailletées, mais toujours trop courtes s'accrochent aux orteils 
et laissent leurs talons porter à faux. Un turban noir, étroit et 
plat retient, en même temps, sur leur nuque, une pièce de 
mousseline flottante et sur la tète, la koufjia conique, -taillée 
dans du drap d'or, brodée d'or, cousue d'or... D'énormes bijoux, 
de grandes perles, de gros diamants, une large chaîne plate 
et portée en baudrier complètent enfin cet accoutrement fan- 
tasque sur lequel tombe le choussari, — le grand voile de laine 
blanche qui en éteint l'eblouissement. 

Et, — note dominante de la symphonie de couleurs que font les 
bigarrures diaprées du monde de Tunis, — elles s'en vont ainsi 
par la ville, les reins creux, le clos ballonné, la poitrine exubérante. 

— Voyez, mesdames et messieurs, je n'ai que vingt ans et je 
pèse deux cents livres ! 



290 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



Et ce spectacle qui coûterait quinze centimes à Neuilly est ici 
complètement gratuit. 



Si dans leur jeunesse, en effet, on admire chez les Juives l'ovale 
parlait tic leur visage, la blancheur de leur teint mat et velouté, 
l'arête pure de leur nez légèrement aquilin, la fierté de leur profil 
busqué, la finesse de leurs mains de race et l'élégance de leur 
taille, l'époque du mariage marque 
pour elle la fin de la beauté... 

Trois mois avant cette catastrophe, 
elles se soumettent à un engraissement 
méthodique qui les transforme, qui les 
défigure. 

Simple graine de fenugrec qu'on 
trouve chez tous les épiciers de Tunisie 
et dont la mercuriale du pays accuse 
une vente quotidienne de mille à douze 
cents rottolo-attaris, — cinq à six cents 
kilogrammes, — la h'Lba est le facteur 
principal de cet embonpoint qu'une co- 
quetterie- dévoyée exagère jusqu'à une 
difformité repoussante. Cette graine — 
qui, modérément employée pourrait 
peut-être rendre quelques services chez 
nous, — s'apprête de diverses façons. 
Le plus souvent, on en pile chaque soir deux cuillerées à 
soupe et on les fait, pendant toute la nuit, macérer dans un 
demi-litre d'eau ; le matin, à jeun, on boit cette eau et on mange 
une poignée de raisin sec Mélangée à du miel et nu sucre, la 
pâte qui reste au fond du pot, forme une sorte de confiture qu'on 
avale dans la journée... D'autres fois, on l'ail griller la Ji'lba, on 
la pulvérise, on la pétrit, à parties égales, avec de l'huile et du 
miel ei on prend, chaque jour, quatre cuillerées à soupe de celle 
confection horriblement amère... D'autres fois, enfin, on se 
contente «le s'administrer, malin el soir, une cuillerée à soupe 
de graine jetée telle quelle dans un verre d'eau. 




JIM VE EN COSTUME 

d'intéri ei n. 



TUNIS. 



2!>7 



A cela ne se réduit pas le régime à suivre, mais que ne ferait-on 
pas pour être belle !... On va encore, dans les abattoirs, chercher 
de ces grosses boules de poils agglutinés qu'on trouve souvent 
clans l'estomac des veaux et qu'on appelle des égagrophiles et on 
en mange un morceau Ions les jours. Après chaque repas, on se 
gave, en outre, d'un plat de couscous sins sauce, ni viande, et on 
l'arrose d'aulant d'eau que possible. Puis s'efforçant de ne penser 




TUNIS : DANS LE QUAIi'llMl JUIF. 

à rien, d'oublier surtout son prochain mariage, on partage son 
temps entre une inaction absolue et le sommeil dans un lieu 
sombre... Et après un trimestre de ce genre de vie, la plus 
mince, la plus éthérée des jeunes filles est atteinte d'un élé- 
phantiasis général, d'une adipose incohérente qui en l'ait une 
monstruosité semblable à ces clowns, qui, les vêtements bourrés 
de laine, tombent et roulent sur le sable des cirques. Sa face 
ferait de dépit maigrir la pleine lune ; ses hanches défient les 
comparaisons les plus paradoxales... L'asperge est devenue une 

citrouille ! 

38 



208 DE TRIPOLI A TUNIS. 

La situation des Juifs à Tunis est encore à peu près ce qu'elle 
était, il y aune trentaine d'années; leur organisation particulière 
y fait encore de leur communauté comme un petit Etat dans le 
grand. 

Ils se partagent en deux clans: les Toimsis, — vieux tunisiens, 
— et les Gournis ou Juifs du Grana, — Juifs Livournais descen- 
dants de ceux cpie l'inquisition a chassés d'Europe. 

Divisée en corporations de métiers que président des amins 
nommés à l'élection, chacune de ces catégories a son grand 
rabbin, sa synagogue et son conseil qui, formé de prêtres et de 
notables, a, jusqu'à la mort exclusivement, le droit de haute et de 
basse justice. Tounsis et Gournis relèvent tous ensemble du caïd 
des Juifs, dignitaire qui, toujours pris parmi les premiers, sert 
d'intermédiaire entre ses coreligionnaires et le bey auprès du- 
quel il remplit, par tradition, les fonctions de receveur général. 

Plus que les mahométans, les israélites méritent en Afrique 
la dénomination d'indigènes; ils se targuent eux-mêmes d'y être 
venus, pour la première fois, à l'époque de Psammetichus ou au 
moins de Ptolémée Soter. Ils sont, avec les Maures numides, 
.avec les Berbères, les plus vieux habitants de la Régence. Quand 
les Arabes y entrèrent, ils tentèrent en vain de les convertir à 
l'Islam; fidèles à Moïse ils gardèrent leurs mœurs et leur foi et 
la haine religieuse que déjà ils inspiraient aux musulmans ne fit 
«pie s'envenimer el s'accroître. Elle devint monstrueuse au 
xiii siècle, lorsque Abdallah-Metamer-Billah, qui régnait abusa 
Tunis, voulut leur faire expier le mal l'ait à ses frères en Allah 
par les croisades dont ils étaient pourtant bien innocents. 

Il leur a été, jusqu'à nos jours, défendu de loger hors de leurs 
fondouks situés au-delà des murs. Ils ne pouvaient porter ni le cos- 
tume des croyants ni celui des chrétiens el ils se souviennent 
encore «les décrets prohibitoires et des vexations de toutes sortes 
auxquels les mit naguère en butte leur tentative de remplacer 
par noire chapeau le turban noir qui leur élail imposé. 
Seuls ils payaient le karadj, impôt qui élail censé exigé de 
tout non-musulman résidant a Tunis; ils étaient, sur les marchés, 

SOtimis à de triples laxes; ils avaient fondé une caisse commune 



TUNIS. 20!> 

dans laquelle les rabbins puisaient pour payer les impôts de tous, 
mais, pour peu que cet argent se lit attendre, il leur était directe- 
ment réclame par les collecteurs du bey (|iii, à grands coups de 
bâton, leur en écrivaient la demande et même le reçu sur les 
épaules ; surchargés de corvées, ils bâtissaient pour les maîtres 
du pays ; ils leur servaient inoins que gratuitement d'hommes de 
peine; ils lavaient leurs maisons, ils allaient jeter au lac leurs 
immondices. Quand la pluie changeait les rues en torrents, les 
Maures qui ne voulaient pas souiller leurs belles pantoufles, pre- 
naient au collet le premier d'entre eux qui passait, sautaient sur 
son dos et, jusqu'à leur porte, en luisaient leur monture. C'étaient 
encore eux qui étranglaient les condamnés et qui traînaient leurs 
cadavres sur la claie... 

Leur sobriété, leur moralité, leur monogamie, leur esprit 
de famille, leur patriotisme survivant à la perte de la pa- 
trie, leurs préceptes religieux, — règles d'hygiène auxquels ils 
devaient une longévité dont ne jouissaient pas leurs adversaires. 
— tout donnait cependant à leur race une vitalité qui leur permit 
de résister aux avanies, aux persécutions. Ils se soutenaient ; ils 
se créaient des fonds de prévoyance en n'achetant leur viande 
qu'aux rabbins qui, des bénéfices de ce commerce conforme aux 
rites mosaïques, alimentaient la caisse commune dont nous 
avons parlé ; ils se servaient de cet argent pour nourrir leurs 
pauvres, pour entretenir leurs synagogues et leurs écoles, pour 
racheter les esclavesde leur foi ; ils s'étaient coalisés, enfin, pour 
créer cette hazzaka qui existe encore, cette taxe bizarre qui les 
fait copropriétaires des immeubles que les mahométans possèdent 
dans leur quartier et (pie, pour cette raison, ils ne peuvent louer 
qu'à eux seuls. Acquéreurs habituels des prises maritimes que, 
en détail, ils revendaient très cher à ceux mêmes qui les avaient 
faites; adjudicataires delà pèche, des douanes, de certains impôts 
que. moyennant une redevance, ils prélevaient à leur bénéfice, 
ils avaient fini par obtenir de la fortune une partie des avan- 
tages .civils que leur refusait la loi. Grâce à leur habileté, ils par- 
venaient enfin à se faire employer dans le service lucratif d< s 
fonds de l'État, à remplir auprès du bey les fonctions de cais- 



300 DE TRIPOLI A TUNIS. 

siers, de chefs de la dette, de directeurs du rabba ou impôt 

en nature. 

Ce n'étaient là, toutefois, que des correctifs encore insuffi- 
sants à la misère de leur condition. Cela ne les empêchait 
pas de ne trouver presque aucune protection auprès de l'auto- 
rité qui les utilisait ainsi; cela ne les empêchait pas d'être, à 
chaque instant, persécutés ou dépouillés; d'être, de temps à autre, 
massacrés sans raison; d'être, sous prétexte de blasphèmes, brûlés 
tout vifs, avec des chemises goudronnées. 

En i8j5, Mohammed-bey abolit pour eux la corvée, la surtaxe 

du karàdj et autres impôts exorbitants. Le 20 moharrein 1274 

10 septembre i85n) il promulga enfin le « Pacte fondamental », 

espèce de constitution qui, au moins en apparence, leur donna 

toute égalité avec les mahométans. 

Plus tard, grâce à notre consul qui les couvrait de son influence 
protectrice, Mohammed-es-Sa do k améliora encore leur situation. 

Ils s'habillent à présent comme ils veulenl et ils en profitent 
pour se parer des teintes les plus tendres, pour déployer sur 
leurs vêtements toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, pour jeter 
négligemment sur leurs épaules de riches burnous blancs ou 
bleus, pour usurper jusqu'au turban vert des chorfa. Ils habitent 
où bon leur semble ; ils nous copient en tout : ils envoient leurs 
filles dans nos écoles religieuses où, avouons-le, elles remportent 
tous les prix ; ils paient toute chose comme les autres... On ne 
les asssomme même plus! 

Le Tunisien les regarde cependant toujours comme des étran- 
gers et la réprobation dont il les poursuit est toujours vivace dans 
son cœur. S'il s'abaisse jusqu'à donner la main à l'un d'eux, c'est 
la gauche que, en signe de mépris, il tend à ce ben-djifa, — à 
ce fils île cadavre. 

-Un sultan, dit-il, eût, un jour, la bonne idée de faire massacrer 
tous les mâlesde la nation hébraïque. Mais les femmes allèrent, la 
nuit, pleurer sur leurs tombeaux, et, plus tard elles mettaient au 
inonde les petits israélites de qui descend la génération actuelle... 

De là celte appellation à ses yeux infamante... 

Tâchons d'effacer celle haine héréditaire; employons toutnotre 




I l \ [S : BAB-SODIKJ 



302 DE TRIPOLI A TUNIS. 

pouvoir à obtenir l'assimilation complète des Juifs avec les autres 
indigènes... 

Résultat d'une mesquine rivalité commerciale, d'une répulsion 
instinctive mais blâmable et que nos aïeux nous ont transmise 
comme une infirmité, expression d'une envie inavouable, l'anti- 
sémitisme est un sentiment gothique en opposition flagrante avec 
toutes les idées modernes, en contradiction criante avec les 
trois mots de la devise que la république a inscrits au fronton 
de nos monuments. Traqués; maltraités; pilles tour à tour 
par les Romains, par les chrétiens et par les musulmans ; 
habitués à courber la tète sous la réprobation universelle, les 
Juifs sont, il est vrai, devenus rusés, fourbes et menteurs. I!s ont, 
pour se venger, pris les armes des faibles. La peur leur a fait 
cacher les richesses auxquelles ils demandaient des consolations 
et ils sont devenus rapaces et avares. Et, après de longs siècles 
d'humiliations et de terreurs, ces défauts qui sont l'œuvre des 
préjugés, de l'aveugle et stupide fanatisme de nos ancêtres, 
sont entrés dans leur sang, dans leur nature... Pouvons-nous leur 
en vouloir '.' 

Ils ont gardé leur religion ; il y a toujours eu entre eux une 
cohésion admirable ; Jérusalem est demeurée leur capitale morale 
et leur patriotisme platonique a toujours relié les membres de 
leur peuple dispersé ; ils se tendent la main à travers les 
mers et les continents; ils constituent comme une vaste franc- 
maconnerie... Ces moyens sont-ils illicites.' Ces voies sont-elles 
coupables? 

Qu'ils soient donc libres d'adorer Adonaï ou le veau d'or, de 
s'entr'aider, de travailler, de s'enrichir à leur guise! Que les 
Juifs de Tunisie soient Tunisiens comme ceux de France sont 
Fiançais! Que partout ils soient les égaux de leurs compatriotes !... 
Mais sachons nous en tenir là. N'exagérons pas notre philanthro- 
pie, ne nous appuyons pas sur des considérations d'origine qui 
se perdent dans la nuit des temps ni sur des spéculations qui 
n'ont plus rien à faire avec l'organisation des peuples pour 
avoir (\<'u\ poids et deux mesures, pour accorder aux indi- 
gènes Israélites d'Afrique ce que nous refusons aux indigènes 



TUNIS. 303 

musulmans ! Si. ■ — ce qui n'est à souhaiter ni pour elle, ni pour 
nous, — la Tunisie est jamais française, si, un jour, nous y 
sommes les maîtres absolus, n'y commettons pas l'injustice que 
nous avons commise en Algérie et qui, en excitant la jalousie des 
Arabes, a failli, en 1 8- 1 , nous faire perdre tout le fruit de nos 
conquêtes africaines. 



XI 

T U N I S 

SOUKS. ENCAN". — SOUK DES PARFUMS. ■ — SOUK DES ÉPICIERS. 

LES TROIS MARABOUTS. DJAMA.-ZEITOUN. HABBOUS. JUS- 
TICE TUNISIENNE. MOSQUÉES. ■ — LES TUNISIENS. — SOUK DES 

SELLIERS. VUE GENERALE DE TUNIS. — HUE B AB-DJ EZIRAH. 

BAHMENARA. 

— Par ici, maintenant! nous dit, pour la douzième fois, le 
yaouled que nous avons pris pour guide et cpii nous fait remonter 
la rue de l'Église. 

Depuis que nous avons mis les pieds dans la ville, depuis qu'il 
s'est, d'office, constitué notre gardien et notre conducteur, tous 
ses efforts tendent a nous entraîner vers un quartier ou il semble 
avoir à gagner quelque chose. Suivons-le enfin. 

Et, vite, se retournant de temps a autre pour s'assurer cpie 
nous sommes toujours derrière lui, il marche, il court, comme 
s'il redoutait de nous voir nous arrêter encore devant quelque 
cour entr'ouverte, devant quelque mosquée ou quelque syna- 
gogue. 

Encastrées à l'angle de deux maisons qui se font face, deux 

eol îettes, peintes, — en mirlitons, — de spirales vertes et 

rouges, soutiennent un arceau de pierres blanchies et flanquent 
l'ouverture béante d'une sorte de large corridor d'où s'exhalenl 

de violentes odeurs de cuir, de Meurs et d'essences. I ne foule 

s'\ agite, confuse dans l'ombre transparente. 







TUNIS : LE SOIR DUS Pà R F D 1 



39 



306 DE TRIPOLI A TUNIS. 

C'est un souk, c'est l'un des passages de cet immense bazar 
dont l'ensemble remplit tout ce quartier et où se réunissent 
prescpie toutes les boutiques de Tunis, où s'exerce tout le petit 
commerce de la ville, le seul, à peu près, qui soit encore entre 
les mains des musulmans. Le grand négoce, en effet, appartient 
aux Italiens, aux Prussiens, à quelques Français et surtout aux 
Juifs du Grana... Ces derniers sont si efficacement soutenus par 
leurs frères d'Allemagne ! Qu'un de ces consuls teutons qui ne 
se contentent pas d'être des agents diplomatiques, mais qui jouent 
encore le rôle d'agents commerciaux, recommande l'un d'eux, 
qu'il l'appuie de sa garantie morale et il lui sera aussitôt ouvert 
un crédit presque illimité! II recevra, à prix réduit et sans avoir 
aies payer de suite, des marchandises qui, de qualité inférieure, 
ont cependant aussi bonne apparence (pie les nôtres et grâce aux- 
quelles il fera à chacun une concurrence victorieuse... 

Que, sur un terrain légèrement incliné, on se ligure le passage 
des Panoramas avec la galerie Feydeau, la galerie de la Bourse, la 
galerie Montmartre, la galerie des Variétés et les couloirs sans nom 
qui vont de l'une de ces galeries à l'autre ; qu'on y ajoute le boule- 
vard Montmartre rétréci et couvert, le passage Jouffroy avec ses 
enfoncements et ses sinuosités, le passage Verdeau et les rues 
avoisinantes transformées en corridors; que, se coupant, s'abou- 
chant, montant, descendant, divergeant en tous sens on multiplie 
dix fois ces passages, ces galeries et ces impasses; qu'on fasse 
• le leur ensemble comme les mailles irrégulières d'un filet em- 
brouillé et on aura, en petit, une idée du labyrinthe compliqué que 
forment les souks, la grande curiosité, le quartier typique de Tunis. 

Pas de dalles ici, mais un pavé de galets glissants, polis par le 
frottement perpétuel des pieds nus el des sandales; pas de toi- 
tures vitrées mais, très bas et comme reposant sur le linteau des 
poiles. des lentes en loques, des plafonds de bois crevassés, des 
voûtes de (lierres percées de trous carrés pareils à des bouches 
de citernes el souvent bouchés par des claies qu'on y hisse et 
qu'on y applique au moyen d'une poulie el d'une corde. 

De chaque côté de ces allées couvertes se rangent, comme les 



UNIS. 307 

casiers d'une étagère, de petites boutiques exhaussées au-dessus 
du sol, de véritables alcôves, des niches arrondies que séparent 
une simple cloison ou une colonne bariolée. 

Une obscurité lumineuse, une vapeur bleuâtre flottent dans ce 
dédale. Les fentes des planchers, les déchirures des tentes lais- 
sent, ça et là, le jour titrer en minces lames. Par quelques sou- 
piraux ouverts tombent îles piliers de soleil que rendent visibles 
les atomes qu'ils dorent. Et les hommes qui passent sous ces trous 
reçoivent comme une douche de lumière, apparaissent un instant 
vivement éclairés et rentrent aussitôt dans l'ombre. Un rayon qui 
pénètre par une crevasse accroche à une chamarrure des paillettes 
qui éclatent comme des étincelles électriques; un autre allume 
une flamme rouge sur un objet de cuir, sur un foulard suspendu 
à une muraille. Des portions de voûtes se sont effondrées et, 
de loin en loin, une clarté intense, une chaleur d'incendie inon- 
dent les allées qu'elles ne protègent plus; ailleurs régnent, au 
contraire, une fraîcheur délicieuse, une température de cave. 

Des volets qui se relèvent en marquises ou qui se replienl contre 
les murs défendent les magasins pendant la nuit. Aucun vitrage, 
aucune devanture ne les ferment maintenant, mais, accrochés à 
tort et à travers, des sabres et des étoiles légères, des cierges el 
des vêtements brodés les encadrent d'un étalage flottant, rappe- 
lant ceux des cabanons qui remplissent le bazar du Temple. Elevé 
à la hauteur d'un banc, leur seuil est tapisse d'une natte de spar- 
terie et là s'asseoient les acheteurs qui ne pénètrent jamais dans 
[ échoppe où tout s'empile, où tout se mêle en un fouillis confus. 
A peine le propriétaire du lieu peut-il s'y faire lui-même une 
petite place, derrière le tabouret qui lui sert, en même temps, de 
comptoir, d'établi, de table pour le repas ou pour le café; à peine 
trouve-t-il à se loger à côté du coffre de cuir vert, qui, constellé 
de clous à tète dorée, renferme, dans des sébiles de cuivre, ses 
karroubes. ses piastres et ses sequins. Attachée au plafond, une 
coule se balance sur sa tête, comme celle qu'on met parfois sui- 
te lit des blessés; elle lui sert à se soulever quand sa journée 
est finie... Et, nu-pieds mais souvent revêtus de riches costumes, 
des Maures gras et roses, parfumés de benjoin et de musc, vivent 



308 DE TRIPOLI A TUNIS. 

ainsi au milieu de leurs marchandises que l'exiguïté de la boutique 
leur permet d'atteindre de la main. Au fond du local s'ouvre quel- 
quefois, par une petite porte, une cour minuscule que remplit, 
éclatante, une lumière venue on ne sait d'où et où s'entassent 
des couvertures et des poteries, des armes et des caisses res- 
plendissantes de couleurs et de dorures. 

Et vous n'avez pas fait un pas dans ce quartier général du bibelot 
et du brocantage que, criant comme Archimède à la sortie de son 
bain révélateur, un enfant se précipite sur votre personne. 

- — Chbuf\ CIiou/l Regarde! répète-t-il, en vous entraînant vers 
une boutique. 

Celui qui vous accompagnait s'efface respectueusement devant 
lui, comme devant un maître, et se met derrière vous. Un nouveau 
cicérone surgit qui s'empare de votre droite. Un quatrième sur- 
vient qui, marchant à reculons comme un thuriféraire, vous 
précède et vous assourdit de ses offres. D'autres veulent vous 
arracher à ces gardes du corps... Ils forment le carré autour de 
vous; ils les repoussent à grands cris et, étourdi, tiraillé, vous 
n'avez qu'un moyen de vous débarrasser d'eux-mêmes. C'est de 
vous liver à l'un d'eux. 

— Viens! s'écrie celui-ci avec élan. 

Et il vous traîne vers un magasin dont le titulaire, — un Mus- 
tapha, un Berbouchi, un exploiteur quelconque de votre curiosité, 
— lui donnera le vingt-cinq pour cent des piastres «pie vous 
laisserez chez lui... Ne craignez rien ! 11 n'y perdra pas; c'est vous 
qui ferez les frais de ce courtage et il saura en majorer le prix de 
ce que vous achèterez chez lui, — prix qui sera, d'ailleurs, le triple 
ou le quadruple de celui auquel il vous le laissera si vous n'êtes 
pas novice dans les bazars barbaresques. 

Ne vous débattez plus!... Nous êtes pris comme une mouche 
dans une toile d'araignée. Le marchand vous lient; vous lui 
appartenez, vous êtes sa chose. Les autres vous regardent et 
ricanent mais aucun ne cherche à lui ravir sa conquête. 

R'odoua, rodoua, demain, demain, .le repasserai..., avant de 
partir, dites-VOUS en détresse. 



TUNIS. 



ao!» 



Avant de partir! Domain! Mais c'est aujourd'hui, c'est sur 
l'heure qu'il faut s'exécuter ! 
— Tcli abb nechrobou el kaoua? Veux-tu prendre le café? 




TINIS : DANS LES SOUkS 



— Non. ///</, Allai Merci, merci, mon ami. 
Inutile! On ne vous écoute pas. 

■ — irt, kouadji, zoudj fenadjell Holà, cafetier, deux tasses. 
Fissa, fissa\ Vite, vite! 

Et, de force, Mustapha vous installe au bord de sa souricière. 



310 DE TRIPOLI A TUNIS. 

Le cafetier voisin, — complice appelé à l'aide, — ■ accourt et, 
avec un .sourire où pointe une moquerie, il dépose devant vous 
son plateau de cuivre chargé de ses cafetières et de ses coquetiers 
en filigrane. 

— ■ Mark' abat Qu'elle soit la bienvenue! soupirez-vous, si 
vous connaissez cette formule obligatoire de la politesse arabe. 

Et, comme un condamné, vous tirez une cigarette de son étui 
de papier rouge ou vert. 

— la, ouled, j'ib a afin ! Holà! garçon, apporte du feu! 
commande votre homme qui a toutes les prévenances. 

Sous vos yeux bientôt ahuris, passent cependant, en sarabande, 
les nattes du M'zab, les étoffes de Brousse, les soieries d'Orient 
fabriquées à Lyon, les blanches gargoulettes moulées en poissons 
ou en poules, les poteries jaunes que semble avoir décorées en 
noir un vague souvenir de l'art étrusque, les vieux yatagans, 
les longs fusils à la crosse mouchetée de corail, les poignards à la 
lame damasquinée, les lourds coupe-têtes en forme de faucilles, 
les /lissas hideux comme des couteaux de boucher, les petites 
tables, les étagères, les coffrets, les cadres de bois dur incrusté 
de nacre, le bric-à-brac ramassé dans tous les coins de l'Islam. 

Enervé par les boniments que vous avez subis, ébloui par le 
feu d'artifice des couleurs qui ont détonné devant vos yeux, vous 
vous levez, vous vous échappez enfin... 

Hélas! Votre guide est chargé d'un tapis et d'un tambour que 
vous avez achetés sans savoir pourquoi ni comment. 

Voici des boutiques qui, par extraordinaire, sont de plain- 
pied avec la rue. Elles vous semblent curieuses et vous vous 
arrêtez devant l'une d'elles. Imprudent ! L'industriel qui y était 
blolli se lève, comme ces diables qui jaillissent d'une boîte, 
pousses par un ressort. Il effectue une sortie bruyante, il fond 
sur vous, il jette sur votre bras ses doigts recourbés en grappin 
d'abordage et, comme ses ancêtres remorquaient dans leur port 
les galères chrétiennes, il vous tire jusqu'au fond de son antre... 
El il vous l'ait si bonne grâce, le scélérat ; il vous sourit si 
doucement que vraiment vous n'avez pas le cœur de vous fâcher. 



TUNIS. 311 

Vous voilà encore sur la sellette, derrière une table de marque- 
terie, cette fois, dans une arrière-boutique éclairée par un trou 
pratiqué dans sa voûte... Un nouveau café fume déjà devant 
vous. Et c'est une nouvelle débandade de tapis, de costumes en 
velours brodé d'or, de brûle-parfums, de lanternes, de cuirs 
gaufrés comme des cuirs de Cordoue, de poteries émaillées 
comme des vases d'Ispahan. Votre pirate est bon prince... 

— ■ Netlakou, au revoir, dit-il en vous serrant cordialement 
la main. 

Et il vous rend la liberté. Encore une fois, hélas !... Notre 
yaouled a jeté le tapis sur son épaule, le tambour sous son bras 
gauche et il a maintenant entre les mains une caisse enjolivée 
d'arabesques et sous le bras droit le paquet volumineux d'une 
tenture dont vous serez bien embarrassé... Qu'il vous suive de très 
près, au moins! Qu'on voie bien que tout cela est à vous! Et. 
peut-être, vous laissera-t-on tranquillement achever votre visite. 

Une foule musquée encombre les passages ; des groupes 
flegmatiques d'hommes debout ou couchés obstruent la circu- 
lation avec une indifférence superbe. Ils sont chez eux ! 

— Enta krechin bezef l Tu n'es qu'un grossier personnage ! 
crie un gros Maure essoufflé. 

— Halouf! Kelb ! K'Ixid!... Iaoudi ! Porc! Chien! Kabyle!... 
Juif! glapit un Arabe. 

— Bar cal Barca! Assez! Assez! soufile le premier qui 
suffoque. 

Et on murmure autour d'eux. C'est vrai, le Bédouin a monté 
trop haut ou, si on veut, est descendu trop bas dans la gamme 
de ses injures. 

Passons! Ce n'est rien, c'est une simple dispute entre ces hommes 
d'un calme si trompeur. 

Adossé à un mur, un vieil aveugle qui a un pain de trop le 
met bravement aux enchères et crie comme s'il avait à vendre 
une rareté inestimable. 

Harassé de chaleur, un Arabe a déposé sur un banc son turban 
et sa chachia; sa calotte blanche suit ces premières pièces de sa 



312 DE TRIPOLI A TUNIS. 

coiffure ; un à un, ses vêtements suivent la calotte... Et il finit 
par se promener avec, pour tout costume, un étroit lambeau de 
toile sur le dos. 

Perchée comme une chouette sur l'escalier d'une mosquée, au 
fond d'une voûte sombre, une vieille insensée adresse aux passants 
cpii la regardent avec respect un discours dont elle entrecoupe 
les incohérences de hurlements prolongés et sinistres. Et, appuyé 
sur sa faucille emmanchée d'une longue hampe que couvrent des 
fanfreluches, un marabout qui passe interrompt ses psalmodies 
pour la contempler en hochant la tète. 

— Est-elle heureuse! semble-t-il se dire. Maboul! Polie ! Ah! 
(pie son sort est digne d'envie ! 

Des burnous en paquet sur les épaules et des tapis plies sur 
la tête, des Arabes affairés lèvent leurs bras noirs chargés de 
colliers, de chapelets, de bijoux, de ceintures d'or. Et, criant 
à pleine gorge, haletants, les yeux enflammés, ils se faufilent à 
travers la foule. 

— Avbal Arhaî Quatre! Quatre! hurlent-ils d'une voix 
étranglée, d'une voix dont les efforts gonflent les veines de leur 
cou nerveux et suant... 

Leur ton baisse, plaintif comme s'il allait mourir. Ils vont 
céder leur marchandise à un acheteur qui, de loin, leur a l'ait un 
signe... Mais, tout à coup, galvanisés par une surenchère, ils 
repartent de plus belle. 

— Khramsa ! Khramsa ! Cinq ! Cinq !.. 

Et ils sonl dix, vingt, cinquante qui vont ainsi, beuglant et se 
démenant, jusqu'à ce qu'ils perdent tout espoir de voir la dernière 
offre couverte. 

Chez les mahométaiis comme chez les Israélites, chaque corps 
de métier forme ici une corporation placée sous la juridiction 
d'un iimiii. — d'un prévôt, — et occupe un souk particulier... 

(n Maure secoue sur notre dos un flacon de porcelaine au 
loue- col e1 y fait, en fine pluie, tomber des gouttelettes d'essence. 
Ainsi que dans une de ces églises mondaines où l'odeur de 
l'encens se mêle harmonieusement à l'arôme des fleurs, aux 



TUNIS. 



313 



émanations délicates du cuir de Russie el des sachets d'iris, une 
atmosphère de parfums nous enveloppe et nous pénètre. Et, 
comme l'ouïe perçoit le son de tel ou de tel instrument dans 
l'ensemhle d'un orchestre, de temps à autre ici, l'odorat distingue 
les effluves concentrés du jasmin, du géranium ou de l'oranger... 

Et on songe aux captives langoureuses des harems ; on voit 
passer les odalisques au pas traînant, aux gestes lents et mous; 
on voit les pachas fatigués 
s'endormir sur les divans. la 
tête et les membres alour- 
dis... Nous venons d'entrer 
dans le souk-el-* lltariu, le 
souk des parfumeurs. Partout, 
en minces filets bleuâtres, fu- 
ment les pastilles du sérail; 
partout se rangent et scintil- 
lent côte à côte, dans leur 
lit de coton, les longs petits 
flacons de cristal doré et [ail- 
les à facettes dans lesquels 
est emprisonnée l'âme des 
roses qu'on recueille dans les 
environs de Tunis. 

Le souk-el-JLttarin envoie 
bientôt, à gauche, une branche 

qui s'enfonce entre des boutiques bleues et la galerie extérieure 
de la grande mosquée; à droite, une autre branche, — le souk-el- 
Bladjia où, innombrables, s'ouvrent les ateliers des fabricants 
de babouches. 

Plus loin, s'en détache le souk-el-chachia où de grandes et 
lourdes mécaniques aux grosses vis de bois, à peu près pa- 
reilles à des pressoirs à vin, apprêtent les bonnets rouges el 
en font des cylindres plus ou moins hauts, des pots à fleurs 
renversés, des calottes hémisphériques, des cônes tronqués aux 
angles carrés ou arrondis, selon qu'ils sont destinés aux Touareg, 
aux Arabes, aux Egyptiens, aux Algériens, aux Tunisiens 




314 DE TRIPOLI A TUIN'IS. 

musulmans ou juifs. Los commerçants de ce passage reçoivent 
ces objets de Tebourba. Ils leur arrivent à demi fabriqués et ils 
les peignent eux-mêmes avec des tètes de chardons, les mettent 
ainsi à la forme, les ornent de glands bleus et en vendent ou en 
expédient chaque année pour deux ou trois cent mille francs. 

L'n peu plus loin le souk des tissus bifurque avec celui des 
parfums. On dirait, sans sa voûte sombre, une de nos rues de 
village tendues de draperies pour le passage d'une procession. 
Toutes les boutiques s'y pavoisent d'étoffes qu'on mesure et qu'on 
débite au pik-arbi long de cinquante centimètres ou au pik-turki 
long de soixante, selon qu'elles ont été fabriquées à Tunis ou 
à l'étranger; toutes se tapissent de vestes aux lourdes broderies, 
de vêtements incrustés d'arabesques d'or, de portières en 
velours bleu sur lesquelles s'appliquent de fausses portes décou- 
pées dans du drap rouge, de gazes aériennes étoilées comme 
la nuit, de voiles diaphanes, de rideaux lamés d'argent et de soie, 
de mousselines fleuries, de foulards éclatants et diaprés comme 
des ailes de papillons brésiliens. 

Au souk-el-Attarin fait à peu près suite le souk-el-Belat, — le 
soukdes <'[)iciers, — aux senteurs fortes et bizarres. Ici se trouvent 
la cire coulée dans des pots de terre jaune ; les confies de 
charbon; la chaux à blanchir les murailles ; la semoule en gros 
grains; le d/'aho, — espèce de millet, — ■ dont on fabrique des 
plats barbares et des nougats extraordinaires; le café en grains 
ou en poudre ; le cumin pour parfumer, pour colorer les ragoûts ; 
les aulx; les oignons; les dattes pressées, écrasées, agglutinées 
dans de petits sacs en une sorte de fromage qu'on détaille par 
morceaux; le raisin sec: les noisettes; les amandes; les pistaches; 
la kefta qui ressemble à de la pâte de coing ; les graines de 
courge torréfiées; les fèves grillées; les arachides enfin, — -ces 
kakawettes chères aux yaouleds de tout âge. Ici se trouvent 
surtout les épiées embrasées sur lesquelles règne ce piment 
rouge dont la poudre violente constitue le J'clfcl... On fait de ce 
jelfel une sauce qu'on appelle la margha et on arrose de cette 
margha le couscous qui en devient un plat inabordable, une pâte 
infernale dont vous ne pouvez prendre une cuillerée sans que 



TUNIS. 315 

votre bouche soit en feu, sans que votre front s'emperle de sueur, 
sans que des milliers d'épingles s'enfoncent dans votre cuir 
chevelu. Si Dante avait connu ce condiment furibond, il en eût 
fait servir aux membres d'un de ses cercles de damnés. 

Les teinturiers achètent ici le sulfate de cuivre efflorescent, 
les bois colorants, l'écorce des pins et celle des petits chênes qui 
servent à tanner les peaux, la racine delentisque et les calices de 
grenadier qui les teignent en rouge, l'écorce de grenade et les 
petites grenades sèches qui les font vertes, jaunes ou brunes... 
Les coquettes y envoient chercher les boules de savon rouge ou 
vert; le t'vel, espèce de talc, qui, venu du Maroc, se chauffe, se 
pulvérise, s'additionne de quelques gouttes de parfum et forme 
une pommade avec laquelle on se lave la tête dans les hammams; 
le :iit. graine oléagineuse qui ressemble à la pistache et qui l'ail 
luire les cheveux; le kohl qui, préparé avec de l'antimoine, donne 
aux yeux leur éclat sauvage ; le souak, écorce de racine de noyer, 
qui blanchit les dents ; la lilba qui dénature les charmes ; [erusma 
épilatoire ; le henné vendu en feuilles concassées ou en une 
poudre verdàtre qui, — simplement délayée dans de l'eau et, pen- 
dant une nuit, appliquée en cataplasme, — donne aux cheveux, 
aux pieds et aux mains une étrange teinte d'acajou... Les malades 
s'y procurent ce même henné qui leur rend de véritables ser- 
vices contre les dermatoses, les gerçures, les plaies et les escha- 
res; le nitrate d'argent qu'ils appellent \in excrément du diable; 
les capitules de pyrèthre qu'ils emploient comme vomitif; les 
tètes de pavot; la graisse et la moelle d'autruche, souveraine, 
disent-ils, contre les douleurs et les fractures; la poudre de 
momie égyptienne, médicament qu'on trouve moins ridicule qu'il 
n'en a l'air, si on tient compte du n aphte et des baumes dont 
sont encore imprégnés ces cadavres millénaires ; le séné, le t/uua 
le thafega, le khebel, le zat/tur, le bonzouz-doumi, le m'rista, le 
nounek'ha, Voukei'z-sidna-moussa et autres simples d'une pharma- 
copéehermétiqu<v^' très ingrédients inconnus de nos thei a peu tes... 

Puis, plus large, c'est le souk-Ettrouk, avec son plafond de 
bois, ses portes flanquées de petites colonnes, ses étalages de 
costumes anciens, ses boutiques frémissantes du bourdonnement 



:U6 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



des rouets, du ronflement des dévidoirs. Des tailleurs turcs 
accroupis devant des tables liasses y brodent de soie aux couleurs 
tendres les vastes djoubba dans lesquelles, paresseuses, s'en- 
dormiront les longues siestes des croyants, ces sages qui s'éva- 
dent de la vie dans le sommeil et dans le rêve; ils chamarrent 
les vestes qui, bardées de dormes, s'arrondiront, comme des cor- 
selets de cétoine, sur les larges épaules des Juives ; ils taillent les 




I l \ 1 .- : UOSQt ÉE DE L <>I. I VI Eli. 

vêtements qui, tissés d'or et de lumière, noieront dans leurs plis 
soyeux les habitantes ennuyées des harems... Abomination! L'un 
d'eux s'applique, de tout son talent, à tracer dans le dos d'un 
gilel mauresque, non un croissant, ni un soleil, mais une sorte 
de long triangle ajouré... La tour Eiffel!... 

Jonché «le nattes, un corridor étroit aboutit à une cour voûtée 
où, derrière des grilles, gisent trois longs coffres de bois peint. 
I>es cierges à cinq branches en éventail. — mains aux doigts 
étendus, — brûlent sur le couvercle de ces caisses... Elles con- 



TUNIS. 



317 



tiennent trois saints, — trois morabetJis, — le père et ses deux 
fils. Devant eux, entre des colonnes bariolées, des Maures s'en- 
dorment dans une demi-obscurité sépulcrale; d'autres égrènent 
leur chapelet en ânonnant des prières « au bon, au puissant, au 
miséricordieux »; d'autres 
boivent ou jouent aux dames. 
C'est le café des trois mara- 
bouts. Au fond de ce mau- 
solée qu'habitent des vi- 
vants et des morts, des 
figuiers se tordent dans une 
nouvelle cour d'où un esca- 
lier disloqué conduit à un 
grand carré plein de soleil 
et de mouches, d'orties et 
de décombres. Là était la 
maison des susdits bienheu- 
reux, lieu vénéré où nul n'a 
le droit de rebâtir quelque 
chose.. 

Le souk-Ettrouk conti- 
nue. A droite s'en séparent 
le souk-Esser-madjia et le 
souk-el-Ouzar où se vendent 
les sacs; à gauche, le souk- 
kebalbia et le souk-el-IIari- 
ria, pour les costumes de 
femmes et pour les soieries. 

Voici maintenant le souk- 
el-kefa, pour les couver- 
tures, le souk-el-bej , pour les meubles et les tissus, le souk-Bran- 
sia et le souk-Bernousia pour les haïks et les burnous, le souk- 
Tkarkia pour la laine et les foulards lamés, le souk-sidi-ben-Ziad 
et le souk-Eliamani pour les pantoufles de cuir jaune ou rouge. 

Plus loin, étroit et sombre mais étincelant d'argent et de dorures 
c'est le souk-el-Berka. Là. il y a cinquante ans à peine, se vendaient 




UNE MOSQUÉE. 



318 DE TRIPOLI A TUNIS. 

publiquement les esclaves dont le commerce ne se l'ail plus qu'en 
secret ; là se tiennent aujourd'hui les orfèvres. Blafards comme 
îles plantes poussées à l'ombre, la face souvent bouffie et livide, 
des Israélites y fabriquent les gros bijoux dont se parent les 
femmes, y transforment cinq militais, — vingt grammes, — d'or 
en bracelets qui en pèsent cinquante et qu'ils garantissent pur de 
tout alliage, y spéculent sur les produits de l'industrie des autres, 
s'y livrent enfin à ces travaux aussi lucratifs que peu fatigants 
dont leur habileté sournoise a pris la spécialité. 

A côté, dans le souk-Sorra, se logent les joailliers et les mar- 
chands qui centralisent le commerce des diamants et dis perles. 
Dans une sorte de petite chapelle défendue par des grilles, des 
Juifs y poinçonnent des bijoux et les mettent aux enchères 

Puis, à droite, à gauche, partout ce sont le souk-Essrairia où 
se font les tamis et les tambours, les vans etles ben-daïrs, — ces 
tambourins sonores dont les battements surexcitent les pieuses 
fureurs des aïssoua ; — le souk-Kebabdjia, où s'installent les coute- 
liers; le souk-Chaharin, où se vendent les armes; le souk des 
forgerons; le souk du cuivre (pie remplit le tapage assourdissant 
des chaudronniers; le souk des teinturiers où errent des hommes 
dont les bras nus sont bleus ou rouges, où d'autres, armés d'un 
pinceau, illustrent d'arabesques des étoiles tendues devant eux; 
le souk des libraires ; le souk-el-houaffia où sont les bonnetiers; 
et vingt autres dont, — heureusement pour nos lecteurs, — le 
nom s'est échappé de. notre mémoire. 

Ici on mange... Propriétaires d'un bouillon Duval réduit à sa 
plus simple expression, des bouchers ont, sur le seuil de leur 
porte, construit un fourneau massif qui l'obstrue aux trois quarts 
nu. plus simplement, oui allume'' devant leur boutique un brasero 
de chimiste. I u Nègre vient - , pour eux, de brosser, à tour de bras, 
trois têtes de mouton qu'il a savonnées de toutes ses forces et, 
dans un grand plat de fer, elles font grimacer sur des charbons 

ardents, leur pauvre museau rôti. In aide de cuisine active le 

foyer à l'aide d'un petit pavillon de palmes et, sans conviction, 
d'un geste fatigué, il chasse les mouches qui tourbillonnent. On 
trouve encore ici, enfilés àdes fibres de dattier ou à desbrins de jonc, 



TUNIS. JM9 

des morceaux de viande grillés en brochettes flexibles. Sur une 
planche que porte, en équilibre, leur main droite élevée a la 
hauteur de leur tête, îles boulangers promènent des galettes 
huileuses; des marchands d'eau pure dispensent la boisson; des 
débitants de ligues de Barbarie fournissent le dessert; des calés 
enfin offrent à chacun l'abri hospitalier de leurs petites galeries 
aux arcades d'azur et, comme siège, les bancs de pierre qui 
s'adossent aux murs de leurs boutiques. 

Ailleurs, dans la rue des Itachachins. c'est, plein de coiffures 
et de vêtements d'or, le souk-Erba, — le souk des revendeurs. 
En voile blanc, en masque noir et en pantoufles jaunes, certaines 
femmes viennent ici se procurer à vil prix, les costumes dont 
elles se pareront. Elles sont là. par douzaines, assises sur des 
marches d'escaliers et elles palpent de leurs mains brunes les 
étoffes usées que leur prônent les marchands. (Test leur soufc... 
C'est aussi celui d'un ramassis de vagabonds qui s'y pressent 
en une foule très périlleuse, dit-on, pour la bourse des visi- 
teurs. 

Du milieu des tentes, du milieu des voûtes et des planchers qui 
couvrent ce marché immense, jaillit, pour s'élancer vers le ciel 
comme une invocation silencieuse au Dieu de Mahomet, le mi- 
naret octogone de Sidi-ben-Arous ; sur le mouvement et sur le 
bruit qui le remplissent planent, recueillies et austères, les hautes 
galeries aux piliers de pierres brutes et les tourelles pointues de 
la Djama-Zeïtoun. 

Asile de la prière, du travail intellectuel, de la science, d'une 
partie de la justice musulmane, ce temple est le" premier de Tunis, 
le premier de la Tunisie après celui de Kaj' rouan. 

— Ici, les infidèles seront humiliés jusqu'à la fin des siècles, 
avait dit Allah au khalife Othoman, en lui parlant de cette der- 
nière ville. 

Et pour montrer aux Arabes la toute-puissance de notre volonté 
et de nos armes, nous en avons ouvert les mosquées. C'était 
assez. Toutes les autres demeurent closes pour nous. Un firman 
du bey pourrait seul nous y introduire. A quoi bon le solliciter? 



320 



DE TRIPOLI A TUNIS. 






A quoi bon froisser les préjuges inoffensifs de ceux qui s'y réu- 
nissent? Qu'y trouverions-nous que nous n'ayons déjà trouvé 
ailleurs? 

Les jours de fête, —le vendredi, par exemple, — l'enceinte de 

la Djama-Zeitoun n'est pas assez grande pour contenir les khalifas 

et les portefaix, les soldats et les généraux qui, au milieu des 

colonnes enlevées aux ruines de Carthage, 

||\ viennent s'y prosterner et s'y confondre 

dans la promiscuité de leur religion éga- 

litaire. Aucune distinction de places ! Ni 

bancs particuliers, ni chaises réservées 

ici ! Tous les croyants se valent devant 

Dieu. 

Lorsque les fidèles sont absents, des 
étudiants s'accroupissent sur les dalles et 
entourent des mokkadems qui, en feuille- 
tant de vieux gros livres puisés dans la 
bibliothèque commune, leur commentent 
les commentaires qu'ont inspirés à un com- 
mentateur de la loi ceux d'un commenta- 
teur de Sidi-Khalil, le prince des com- 
mentateurs du Koran. 

De cette mosquée dépend, en effet, une 
medersa, — sorte de séminaire ou plutôt 
d'université religieuse où, sous la direc- 
tion du cheik-ul-lsltnn . — espèce d'arche- 
vêque, de cardinal musulman, — cent 
vingt maîtres annoncent la bonne nou- 
velle à six cents élèves tolba, — six cents futurs professeurs, — 
entretenus sur des revenus de Jiabbous. 




TUNIS : LN MINARET. 



Un appelle habbous ou oukaj's des sortes de biens de mainmorte 
qui sont, en général, le résultat de successions tombées en déshé- 
rence ou de legs pieux faits par des particuliers en faveur de con- 
grégations religieuses, de bonnes œuvres, de mosquées, quelque- 
fois même en faveur des villes saintes de la Mecque ou de Médine. 







il 



322 DE TRIPOLI A TUNIS. 

Administrés, dans leur ensemble, par la commission de la 
djemaia, ces biens sont inaliénables. Depuis quelque temps, 
cependant, ils peuvent être cédés mais seulement à e/izel, c'est- 
à-dire moyennant une redevance fixe et perpétuelle payée en 
m'sakat, — en espèces, — ou en m'rassa, — en nature, — et, 
dans ce dernier cas, représentant la moitié des produits du bien. 
h'enzel est une sorte de contrat en vertu duquel s'effectue une 
location définitive qui ne peut être rompue par la djemaia que si 
les clauses de la convention ne sont pas observées par le locataire. 
Le rachat de cette redevance, — autrement dit l'achat définitif 
d'un habbous, — ne peut être effectué que si les membres compé- 
tents de la justice indigène l'autorisent d'une manière toute 
spéciale et si l'acheteur paie le bien au double de sa valeur 
d'estimation. La djemaia doit immédiatement faire le remploi de 
la somme ainsi versée. Quatre millions d'hectares de terres cul- 
tivables, — le tiers des terres de cette nature que possède la 
Tunisie, — se sont, par la suite des temps, transformés en 
habbous convoités par les Européens qui tentent de tourner la loi 

pour en devenir les maîtres définitifs Espérons que, quoique 

mal exploités aujourd'hui, ils ne seront pas plus ou moins bruta- 
lement confisqués, comme ils l'ont été en Algérie où, avec une 
désinvolture toute révolutionnaire, nous les avons souvent traités 
comme des biens de clergé et pour ainsi dire, convertis en biens 
nationaux. 

C'est enfin à la Djama-Zeïtoun que se tient le tribunal de Chara, 
le tribunal religieux. 

Secondée par les cadis qui remplissent les fonctions de nos 
juges de paix, la justice indigène comprend cinq tribunaux avec 
leurs adonis et leurs oukils, — leurs notaires et leurs avocats. 

Le tribunal que nous venons de nommer a la préséance. Présidé 
par le cheik-ul-Islam, il se compose d'une chambre malékite et 
d'une chambre hanéfite. Avec le Koran pour code, il connaît des 
successions, des divorces, des affaires de famille. Il est, en même 
temps, compétent en matière immobilière pour les contestations 
qui s'élèvent entre Tunisiens et même entre Tunisiens et Euro- 



TUNIS. 323 

péens, à la condition, dans ce dernier cas, que ses jugements 
soient revêtus de la sanction de notre tribunal. 11 est, pour les 
Juifs, remplacé par un tribunal rabbinique qui juge d'après la 
Bible. 

Au-dessous du Chara se place le tribunal civil de YOuzara. 
Celui-ci s'occupe de l'administration générale de la Régence et 
comprend trois sections : celle des affaires d'Etat, celle des 
affaires civiles et celle des affaires pénales. 

De YOuzara relève le tribunal de l'Or/' qui, présidé par le 
cheik-el-Medina. juge entre les patrons et les ouvriers. 

Le quatrième tribunal est celui de la Driba. présidé par le 
ferik z le général, — qui avec les fonctionnaires et le commissaire 
central que nous y avons installés, — est ebargé de l'ordre à Tunis. 
C'est un véritable tribunal de police correctionnelle. 

Le cinquième enfin, est celui des Amiris, espèce de tribunal de 
commerce, qui rend ses sentences dans le souk aux chachias. 

Les anciens tribunaux consulaires ont, avec les capitations, été 
abolis en 1884. Les étrangers, considérés en Tunisie comme en 
terre française, ne relèvent plus judiciairement de leurs consuls 
mais seulement de nos juges. Nous avons, en effet, dans la Régence 
des juges de paix et un tribunal dont les magistrats, — payés, 
comme les contrôleurs, sur les fonds tunisiens, — règlent les 
contestations qui s'élèvent entre Européens ou, comme le chara, 
celles qui surgissent entre Européens et indigènes. Les juges de 
paix, dont les fonctions sont souvent dévolues aux vices-consuls 
que nous maintenons encore sur le littoral, siègent dans les villes 
secondaires. Le tribunal est un tribunal de première instance qui 
siège à Tunis et qui relève de la cour d'appel d'Alger. Le bey ne 
juge presque plus, ne condamne plus lui-même. Il ne lui reste 
que la prérogative de prononcer les sentences. 

Vers le nord de la Djama-Zeitoun, s'élève une autre mosquée 
lieu d'asile auquel le pacha lui-même ne peut, quel que soit 
leur crime, arracher les coupables qui s'y enferment. Abri 
illusoire! Si les zaptiès ne peuvent y entrer, les fuyards ne peu- 
vent en sortir sans tomber dans leurs mains. Et, comme ils ne 



324 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



trouvent rien à manger sous sa coupole blanche, la faim qui 
chasse les loups du bois les chasse bientôt eux-mêmes de leur 
refuge. 

Malékites pour les Maures, hanéfites pour les descendants des 
Turcs et pour le bey, ehaféïtes pour les uns, hanélabites pour les 
autres, Tunis possède une cinquantaine de mosquées. Dans tous 
ses quartiers pullulent, en outre, les zaouias, les koubbas, les 
santons, les tombeaux de marabouts et autres lieux de chapelets, 
autres lieux de prières. 

Les juifs ont ici sept ou huit synagogues, les protestants deux 
temples, les schismatiques grecs une église. Les catholiques 
possèdent la cathédrale, sur l'avenue de la Marine, diverses 
chapelles congréganistes dans le quartier franc, enfin l'église de 
Sainte-Croix, — la plus ancienne, — à l'angle de la rue de l'Eglise 
et de la rue Sidi-Mourdjani. La porte de cette chapelle a, d'ail- 
leurs, tout simplement l'air d'une porte de maison arabe qu'on 
aurait sanctifiée de quelques pieuses sculptures ; le corridor 
auquel elle donne accès aboutit à une cour mauresque où, — entre 
deux colonnes, au fond d'une galerie, — s'enfonce une grotte de 
Lourdes, toute dépaysée dans ce décor musulman. Et c'est sur 
un côté de ce patio composite que s'ouvre l'église elle-même. 

Les chrétiens n'ont pas, comme on le croit, toujours été détestés 
en Tunisie. Mahomet reconnaît jusqu'à un certain point la valeur 
de leur religion et pour que l'un d'eux soit admis aux joies égril- 
lardes de son paradis, il suffit que, à l'article de la mort, il 
prononce du fond du cœur, la phrase sacramentelle : « Sallat 
Allah il llluh on Mohammed raçoul lllah ». Celte profession de 
foi rachète l'infidélité de toute sa vie, le lave de toutes ses erreurs. 
Avis a ceux qui préféreraient la société sémillante des houris 
toujours jeunes à celle de nos vieilles filles trépassées dans la vertu 
finale!... Cela ne suffirait pas à un Hébreu par exemple! Le 
malheureux aurait beau bredouiller mille fois les paroles sacrées, 
la porte du fifdoits, — du jardin îles délices, — ■ lui demeurerait 
obstinément close. 

Depuis i65i, — depuis le dey el-IIadj-Mohamincd-Laz, — les 
disciples du Christ sont complètement libres ici et ils peuvent en 



326 DE TRIPOLI A TUNIS. 

toute sécurité se livrer aux pratiques de leur culte, même aux 
plus extérieures. Les maîtres du pays se sont, comme à Tripoli, 
toujours montrés pour eux d'une admirable, d'une exemplaire 
tolérance. 

Il est juste de dire que les caractères vont en s'adoucissant à 
mesure qu'on va de l'ouest à l'est sur la côte septentrionale de 
l'Afrique. Grâce à une religion qui prohibe le vin, l'ivrognerie, 
— ■ cette mère hideuse de la folie et de la moitié des crimes dont 
ailleurs on se souille, — est prescpie totalement inconnue ici ; 
grâce au climat et à une sobriété qui diminuent les besoins et qui 
laissent aux indigènes la faculté d'être paresseux à leur aise, ils 
peuvent se contenter de peu; la vie retirée et cachée des riches, 
l'absence de ces femmes dont le luxe excite les désirs ne font pas 
passer sous leurs yeux ces spectacles qui, si souvent chez nous, 
allument les passions, attisent l'envie, arment le bras des crimi- 
nels. Et, transition entre la férocité marocaine et la mollesse des 
fellahs d'Egypte, les Tunisiens sont les plus doux, les plus accom- 
modants, les plus pacifiques, les plus faciles parmi les disciples 
de Mahomet. 

— Les Algériens sont des hommes, mais les Tunisiens sont 
des femmes, prétend un dicton africain. 

Il est bien rare qu'un véritable crime puisse leur être attribué. 
In méfait se commet-il à Tunis ou autour de ses murailles? Les 
zaptiès entrent en chasse et, quand ils ne reviennent pas bre- 
douilles, ils arrêtent par bandes des vagabonds maltais ou napoli- 
tains que, selon l'expression populaire, ils mettent au chaud, 
comme nos gardiens de la paix mettent leurs captifs nu frais. Des 
fermes sont-elles rançonnées? Des meurtres épouvantent-ils la cam- 
pagne ? Lancés aux trousses des coupables, les spahis de YOdjeac 
ou les gendarmes maures ramènent, liés par les poings à l'arçon 
de leur selle, des bandits siciliens ou calabrais que la misère à 
chassés de leur pays et qui prennent possession de la Tunisie à 
leur manière. « Sans domicile, sans argent et sans souliers », 
comme disent les rapports des agents qui ont à s'occuper quelque- 
fois de Leurs peccadilles, lesj aouleds errenl cependant volontiers 



TUNIS. 327 

à l'heure où rôdent les chiens, à l'heure où pleurent les chats; 
bien volontiers, sous les yeux bienveillants de la police mixte, 
ils passent la nuit sur le seuil des portes, sur les tables vides des 
marchands, sous les draps qui protègent les étalages et cepen- 
dant on n'a peut-être jamais eu une arrestation nocturne à leur 
reprocher... A peine, de temps à autre, le larcin d'un pantalon on 
d'une chemise péchés par une fenêtre qu'avait négligé de fermer 
un dormeur trop confiant, à peine quelque melon dérobé à une 
boutique... Il n'y a là de quoi effrayer personne. Un promeneur 
attardé est plus en sûreté ici que sur le boulevard de Clichy ou 
de la Chapelle. Sauf dans le sud, — entre Sfax et Tripoli, où errent 
des tribus presque aussi insoumises aujourd'hui qu'à l'époque où 
les beys les menaçaient seuls de leurs colères impuissantes, — 
l'Européen qui voyage en Tunisie a certainement moins à craindre 
des Arabes que n'a à redouter des Français le passant égaré sur 
nos routes. Le Bédouin est maraudeur, chapardeur, comme disent 
nos soldats, voleur, si on veut... II est bien rarement assassin. 

Et le protectorat n'est pour rien dans la sécurité dont on 
jouil ici; elle découle des mœurs du pays elles-mêmes. 

■ — Quand on construisait le chemin de fer de la Medjerda, nous 
disait un ancien entrepreneur, j'allais faire les payements sur les 
chantiers et, seul, à cheval, je partais de Tunis toutes les semaines 
avec quinze ou vingt mille francs dans ma sacoche. Les Arabes 
le savaient; les Khroumirs dont je traversais le territoire l'igno- 
raient d'autant moins que presque tous nos ouvriers étaient pris 
parmi eux... Pendant un an j'ai accompli ce voyage; on n'a pas 
fait mine de m'arrêter une seule fois! 

— Très longtemps avant l'arrivée de notre armée, nous raconte 
un autre Français, négociant établi depuis quarante ans sur la 
côte, j'ai eu bien souvent à faire, toujours à cheval, le trajet de 
Mehdia à Sousse, à Monastir ou à Kaïrouan. Je partais sans 
escorte, sans guide, sans vivres. Partout j'étais reçu comme un 
ami, comme un parent. Je ne pouvais traverser un douar sans y 
prendre part à la difja, — au festin, — ■ qu'on donnait en mon 
honneur. 

— Il ne sera pas dit, s'écriaient clieiks et caïds, qu'un étranger 



328 DE TRIPOLI A TUNIS. 

aura passé chez nous sans y recevoir le couscous de l'hospitalité! 
11 n'était souvent pas fameux ce couscous! .Mais un plat est 
toujours bon quand c'est le cœur qui l'offre. Et j'acceptais, pour 
ne pas mortifier ces pauvres gens. 

— Selam alekl faisaient, en portant la main à leur cœur et à 
leur bouche, les cavaliers et les bergers que je rencontrais sur 
ma route. 

— jélehoum selam! 

Et je passais en paix. Mon fusil n'a jamais tiré que des perdreaux 
et des lièvres... 

Voyez-vous, ajoutait le brave homme, ne regardons pas les 
indigènes comme des ennemis mais bien comme des alliés, comme 
des amis, comme des protégés dans l'acception la plus pater- 
nelle du mot ; ne les traitons pas avec la brutalité conquérante 
dont font stupidement parade les colons d'Algérie qui, volontiers, 
feraient des Arabes ce que les Américains font des Peaux-Rouges; 
acceptons cette familiarité amicale qui est dans leurs coutumes; 
n'ayons jamais avec eux de ces discussions religieuses dont ils 
ont une horreur profonde; comme Bonaparte eut le bon esprit de 
le faire en Egypte, respectons ou feignons au moins de respecter 
leurs mosquées et leurs petits marabouts; ne touchons pas au 
voile de leurs femmes; ne froissons ni leurs croyances ni leurs 
habitudes et nous trouverons en eux les meilleures gens du 
monde. 

Au delà de la Djama-Zeitoun, s'étend le souk-el-Mestaff, — le 
souk des selliers, avec ses harnachements d'une éblouissante 
richesse, avec ses fontes et ses djebirahs pailletées, avec les four- 
reaux de cuir rouge qui cachent les dorures somptueuses des 
selles, qui, quelquefois aussi en dissimulent la misère, comme ces 
housses menteuses que les ménages pauvres jettent sur leurs 
meubles fatigués. 

Scellé dans le pavé, un cercueil s'y prélasse au beau milieu du 
passage. Là dort encore un marabout. 

Le souk-el-Mestaff déborde du quartier commerçant que 
nous venons de parcourir et envahit la petite place dont les 




42 



330 DE TRIPOLI A TUNIS. 

maisons en ruine s'écroulent entre lui et les remparts. Une porte 
de ville s'ouvre sur ce délicieux carrefour, à travers les fortili- 
cations délabrées, une fontaine où viennent se désaltérer les 
Arabes qui arrivent de la campagne, où les apprentis selliers 
viennent remplir leurs boites d'eau, y murmure à l'ombre fraîche 
d'un mûrier centenaire. Autour de son aire où passent des cha- 
meaux, où des fabricants de gaufres annoncent leurs friandises 
d'une voix traînante et nasillarde, où trottinent des ânes en 
troupes, se rangent des masures branlantes. Couvertes de 
plantes sèches, ces maisons se réduisent à des boutiques con- 
tiguës où l'or des broderies splendides scintille étrangement 
dans les débris et dans la poussière. 

Par les décombres qui roulent sous la pioche des démolisseurs, 
escaladons ce reste de remparts. Il nous conduit sur une terrasse. 
Sous les flamboiements du soleil, sous un ciel inondé d'une 
lumière radieuse, tout est, autour de nous, d'une blancheur litté- 
ralement éblouissante, d'une blancheur qu'on voudrait contempler 
à travers des verres noircis. Prodigues envers Tunis des épithètes 
les plus caressantes, les plus flatteuses, les plus hyperboliques, 
les plus menteuses quelquefois, les poètes arabes l'ont appeler 
la Glorieuse, la Verdoyante, la Florissante, l'Odorante, la Bien- 
Gardée, enfin et surtout, la Blanche... Jamais qualification ne fut 
mieux justifiée que la dernière. 

Toute la ville se déroule sous nos yeux. Derrière nous la 
kasbah festonne ses murailles; élève, très haut, les mâts que 
l'étendard des beys pavoise les jouis de grandes fêles; arrondit 
le dôme de sa petite mosquée de Yaya-bou-Zacharia, la plus vieille 
de Tunis; ouvre ses cours où nos zouaves se promènent autour 
des canons de cuivre qui étincellent sur leurs affûts. Au nord 
bleuissent les croupes de Djebel-Ainar. Au sud scintille la Sebkhra- 
es-Sedjoumi. Devant nous, boursouflés, gondolés de toutes parts, 
s'échelonnent des toits plats et ondulent des voûtes que percent 
de petits Irons carrés. C'est le dessus des souks. Et des touffes de 
jusquiame et de belladones brûlées y font çà et là des taches ver- 
dàtres, quand elles ne sont par blanchies à la chaux comme les 
murailles auxquelles elles tiennent. 



TUNIS. 331 

Plus loin, hérissée de minarets pointus et faïences d'émeraude, 
bossuée de dômes qui ressemblent à de grands oignons verts, 
s'étend une mer de terrasses. Souvent couvertes, comme celles 
des souks, de voûtes sur Lesquelles les maisons empiètent pour se 
rejoindre, les rues y tracent à peine quelques crevasses d'ombre; 
quelquefois remplis par la verdure d'un arbre, les ouvertures des 
cours y bâillent comme des citernes. Plus loin encore, toujours 
vers l'est, dort le lac El-Bahira, puis blanchit la Goulette, puis 
enfin resplendit la mer bleue, moirée d'argent par des souffles 
qui n'arrivent pas jusqu'à nous. 

Sortons de la ville. Une large rue noyée de lumière part de la 
porte des Selliers et se dirige vers le sud. 

Des maisons blanches et basses la bordent des deux côtés; 
quelques misérables boutiques s'y ouvrent de loin en loin; quel- 
ques petites mosquées s'y recueillent dans un silence de tombes; 
des Maures et des Arabes y passent lentement dans la pous- 
sière, s'y couchent dans tous les coins où semble tomber un peu 
d'ombre. A peine un spahis indigène nous rappelle-t-il, de temps 
à autre, que nous ne sommes pas dans une ville où jamais Euro- 
péen n'ait mis les pieds. En plein soleil ou dans des échoppes 
louches, des fripiers entassent un fouillis poudreux d'antiquailles 
parmi lesquelles, — sabres rouilles ou ustensiles bizarres, 
tableaux sur verre ou boiseries très anciennes, — un fureteur de 
vieilleries ferait de précieuses trouvailles, de ces découvertes 
qui incitent une joie futile mais si vive au cœur de ceux que la 
collection a frappés de sa douce manie. 

Encore un cale au bout de cette avenue brûlante... A l'ombre 
d'un vieil arbre sur des cubes de maçonnerie tapissés de 
nattes, — comme partout, comme toujours, — des hommes s'y 
accroupissent, au milieu des basilics dont la tète méticuleusement 
taillée s'arrondit en une grosse boule verte, à côté des poissons 
rouges dont le mutisme et la lenteur plaisent à leur nonchalance 
silencieuse. Et, comme perdus dans des méditations de chartreux, 
ils laissent leurs regards éteints se reposer sur le cimetière de 
Ben-Ayeb qui, de l'autre côté de la route, éparpille ses sépulcres 



332 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



sous les cactus et sous les agaves... Frères, il faut mourir!.. Sous 
les galeries, d'autres se plongent dans les délices prohibées par 
le bey de ce kij)\ — de ce haschich, ■ — qu'ils reçoivent en contre- 
bande de l'Algérie où nous en permettons la vente. Gomme on le 
fait de l'opium dans l'Extrême-Orient, il semble que nous voulons, 
dans nos possessions africaines, nous faire un allié de ce poison 
lentement mais sûrement mortel. 

Près de ce café, Bab-Menara met dans les remparts son arcade 
élégante. Et, exception à la règle, les murailles vierges de blan- 




UE RUE. 



chissage montrent ici leurs pierres brunes et leurs iniques rou- 
geàtres et rompent agréablement la monotonie des blancheurs 
dans lesquelles on vit en Tunisie. Cette porte donne sur une 
rue d'un caractère ravissant d'originalité, — la rue des charrons 
et des forgerons agricoles, ("est. — plus haut, plus large, cou- 
vert de planches plus disloquées el plus noires, — comme un 
passage de souk dont chaque boutique est un atelier barbouillé 
de suie, encombré de ferrailles. Le foyer brûle par terre, au 
milieu du local et, à côté, sont, à plat, posés sur h; sol deux 
énormes soufflets qu'un homme actionne au moyen de deux tiges 
de bois qu'il manœuvre comme les aiguilleurs de chemin de fer 



TUNIS. 333 

manœuvrent les poignées qui l'ont tourner les disques. On 
fabrique là-dedans les pièges à chacal, les colliers de fer, les 
faux, les faucilles, les serpettes aux formes menaçantes, on y 
fait surtout d'étranges machines à dépiquer le blé. Ce sont de 
longues et larges planches carrées, relevées d'un bout à la 
manière des traîneaux dont les Canadiens se servent pour glisser 
sur les pentes de neige. La face inférieure en est hérissée de 
fragments de silex gros comme des pierres à fusil. On attache 
un cheval à ces sortes de râpes gigantesques, un homme y monte 
et, debout comme sur un char antique, il les lance et les fait 
tourner en rond sur les aires où le blé est étendu. 

L'avenue que nous suivons depuis la kasbah tourne vers l'est, 
devient la rue Bab-Djedid et descend entre la Médina et les 
petites maisons plates, les modestes minarets, les boutiques 
dévorées de mouches du quartier de Bab-Djezirah dont elle prend 
bientôt le nom. 

Des Maltais commencent à se mêler aux indigènes; des 
tramwaj s sonnent de l'olifant ; îles acacias ombragent les trottoirs. 

Plus bas des fondouks s'ouvrenl a côté d'établissements de pho- 
tographes; des barbiers italiens suspendent leur plat de cuivre 
contre les bananes d'un fruitier musulman; dans leur devanture 
vitrée, des modistes étalent des chapeaux parisiens près du 
nougat blanc et rose, près des blocs de sucre colorés d'un con- 
fiseur autochtone; des libraires rangent leurs livres et leurs 
journaux illustrés en face des balais, des paquets de cordes, des 
gargoulettes, des régimes de dattes dont un épicier tunisien 
enguirlande son auvent et tapisse l'envers de ses portes appli- 
quées contre le mur; la foule augmente; des chapeaux et des 
vestes se mêlent aux turbans et aux burnous... Nous sommes 
revenus à la porte de France. 



XII 

LES PALAIS DE TUNIS 

CAFÉ. CORTÈGE DU BEY. DAR-EL-BEY. POPULATION TUNI- 
SIENNE. HISTOIRE. — GOUVERNEMENT. RUE DES MALTAIS. 

AQUEDUC. BARDO. ARMÉE. SELAM. SALLES DU 

BARDO. — k'sAR-SAID. ROUTE DE LA MARSA. LA MARSA. 

PALAIS. 

Dans le haut de la ville s'étend une petite place plantée d'euca- 
lyptus dépenaillés, de lauriers-roses dépaysés et poudreux. Sur 
deux de ses côtés s'alignent les galeries des deux grands bâti- 
ments grisâtres et moroses où se loge, avec ses employés et ses 
bureaux, Mohammed-el-Djellouli, ministre de la plume, garde 
îles sceaux tunisiens. Des cafetiers en occupent les magasins 
destinés par Khereddin aux marchands qui ne sont pas venus... 
Ils préfèrent l'ombre des souks. 

— • Ya, kawadji ! Ouad kawa... ou macach sucar! Eh! cafetier! 
I 11 café... et sans sucre! 

Hélas! son breuvage est plus écœurant que le plus savant des 
sirops élaborés dans une officine d'apothicaire! Qui a fait courir 
le bruit que les .Arabes prennent le café... naturel... Et vous aurez 
beau insister : 

— M'tamech souci ' ! Bla sokkor! Attirai Sans sucre! Amer! 
On vous apportera toujours le brouet nauséeux qui vous pour- 
suit depuis que vous avez mis le pied sur la terre africaine. 

— Tiens, yaouled, avale cela! 



LES PALAIS DE TUNIS. 333 

Et le premier négrillon qui passe vous débarrasse de cet émé- 
tique noirâtre. 

Sur le troisième côté de cette place s'élève la kasbah, res- 
taurée et occupée par nos troupes. 

Des fantassins beylickaux montent la garde devant le monu- 
ment qui se dresse au midi. Sur sa porte, des officiers cachetés 
du fez, flanqués d'un grand salue courbe, vêtus de la tunique 
noire et du pantalon rouge à bande d'or, garnissent des bancs et 
chevauchent des chaises; sur sa terrasse flotte l'étendard zébré 
horizontalement de vert, de bleu et de rouge. C'est la dar-el- 
bcv, — ed-dar-el-k'bira, la grande maison; c'est la résidence offi- 
cielle du prince qui n'y passe cependant que le rhamadan. Le 
samedi, il vient, en outre, y donner des signatures et y rece- 
voir les ambassadeurs étrangers. 

Des soldats français errent au milieu des soldats tunisiens ; 
roulés dans leur burnous, des Arabes se blottissent à l'ombre ché- 
tive des arbustes, se couchent dans les feuilles mortes cl dans 
la poussière ; la foule grouille devant le palais dont les fac- 
tionnaires ont grand'peine à dégager les accès. 

D'autres officiers arrivent, le hausse-col au menton, Luis, ce 
sont des capitaines pacifiques, des colonels de garde nationale, 
des généraux à barbe blanche, avec leur gros bonnet et leur 
large nicham. A leur ceinturon d'or pend un cimeterre à garde 
de poignard. 

— Ouech alek :' Ouecli enta? Comment vas-tu? Comment toi- 
même .' 

Et chacun se touche la main, chacun se baise le bout des 
doigts... 

Mais une rumeur gronde sur la place. On se lève, on s'agite, on 
court. Au tournant de la route qui vient de l'ouest et qui passe 
devant la dar-el-k'biva, deux spahis débouchent, drapés dans les 
plis de leur manteau bleu. 

Les mousquetons battant les dos, les sabres au clair, les 
écussons d'or brillant sur l'écarlate des chachias, un peloton de 
cavalerie les suit de près... Dans le cliquetis des étriers et des 



33fi DE TRIPOLI A TUNIS. 

armes, dans la poussière qui tourbillonne, il arrive avec un bruit 
d'orage et, au galop, il descend, comme s'il n'y avait personne, 
à travers la cohue qui se pousse et se culbute. 

Il précède un vaste landau à huit ressorts que, — au galop 
toujours, — traînent, au claquement des fouets, au carillon des 
grelots, six mules montées à la Daumont par des conducteurs en 
livrée mauresque bleu de ciel et soutachée d'or. Deux cochers 
vêtus du même costume s'inclinent sur le siège de cet équipage 
comme s'ils retenaient un attelage emporté... Sur ses panneaux 
se peignent les armes bevlickales. 

Puis ce sont des coupés largement écussonnés du même blason 
et conduits par des hommes en caban d'azur brodé d'argent... 
Puis, pêle-mêle, accourt une suite pittoresque : un mameluk 
dont les deux baudriers jaunes soutiennent, l'un une giberne re- 
poussée, l'autre un mousquet qui, la crosse en l'air, y est accroché 
par sa batterie; un secrétaire en redingote militaire; des Arabes 
en burnous; des officiers étoiles. Un nouveau piquet suit cette 
bruyante cavalcade; deux autres spahis ferment la marche. 

Brusquement, le landau s'arrête devant le palais. Dans la 
sonorité des corridors, résonnent, sourds et saccadés, les roule- 
ments des tambours qui battent aux champs... Soutenu par les 
princes qui ont sauté hors de leur voiture, un beau vieillard 
descend lentement de la sienne et le grand cordon du Nicham 
coupe sa poitrine d'une large diagonale rouge et verte. 

Les officiers saluent de la main; les cavaliers saluent du sabre 
et, dans les acclamations des spectateurs, passent, cent fois 
répétés, les cris : El bej! El bej ! 

C'est lui, en effet, c'est Ali-bey, pacha-possesseur du royaume 
de Tunis. 

Gros, essoufflé, empêtré dans des bottes de mousquetaire, le 
premier cocher quitte son siège et distribue des poignées de 
main aux officiers qui se pressent autour de lui. Il a le grade de 
colonel!... Pourquoi pas? Nous mêlions bien un capitaine de 
vaisseau à l'arrière de l'embarcation qui porte un roi; nous 
plaçons bien un ingénieur en chef sur la plate-forme de la loco- 
motive qui traîne un président de république. 



LES PALAIS DE TUNIS. 



3.17 



Affublés de leur haute selle de cuir rouge, les chevaux des 
Arabes mordillent les petits arbres auxquels on les a attachés; 
ceux de l'escorte piaffent, s'impatientent et ruent aux coups de 
fourreaux de saine que leur donnent sous le ventre les cavaliers 
<|iii. lourdement, rôdent autour d'eux. Et, pendant une heure, 
c'est, devant la dar-el-bej comme devant une ruche, un va-et- 
vient bourdonnant de plaideurs, de fonctionnaires, de sollici- 
teurs, de soldats et de plaignants qui, au nom de Dieu, vont im- 
plorer la justice du bey lui-même... 

Le secrétaire de Son Altesse répa- 
rait. Il jette sur le dos de sa mule 
un double cartable de cuir jaune et 
rouge disposé en besace et bourré 
de papiers d'Etat; il enfourche sa 
bête et, les jambes écartées sur les 
actes, sur les secrets du gouverne- 
ment, il attend. 

L'audience est finie. Les tambours 
battent; les clairons sonnent; les 
petits fantassins à ligure de bronze 
présentent les armes... Le bey re- 
monte dans son équipage; il repart 
pour la Marsa. 

Le burnous flottant, à grands cris 

A TUNIS. 

et à toutes jambes, les Arabes qui en 

perdent les babouches courent aux portières comme emportés par 

un coup de vent; les cavaliers reprennent le galop; les chevaux 

des spahis se cabrent et s'élancent... Tout disparait dans le 

soleil. 




. >:-, 



Un large corridor nous conduit à la cour centrale de la dar-el- 
hey. Un vitrage couvre cet espace; une galerie le ceint de ses 
arcades aux pierres noires et blanches, de ses colonnes encore 
apportées de Carthage. 

— Voici nos chambres, nous dit avec orgueil, un gros capi- 
taine en tunique de toile, notre cicérone. 

43 



338 DE TRIPOLI A TUNIS: 

II tient à bien nous faire sentir que, avec ses camarades, les 
officiers de service, il est l'un des commensaux du bey et il nous 
montre d'étroites et modestes pièces que des soupiraux éclairent 
d'un jour parcimonieux, que meublent très succinctement une 
chaise et un lit de fer... Engageons-nous dans le labyrinthe du 
palais. 

Surmontées de lucarnes et encadrées de pilastres, de petites 
portes s'écartent devant nous. Elles sont percées à travers des 
murailles dont l'épaisseur est égale à la largeur de leurs battants 
de cèdre, de sorte que ceux-ci disparaissent quand ils sont ouverts 
ou plutôt qu'ils forment comme des panneaux sur la tranche des 
murs. 

Partout maintenant des salles plafonnées d'arabesques en nids 
de guêpe; partout, — comme à la mosquée de Sidi-Sahab, a 
Ivaïrouan, comme dans toutes les riches demeures, — des mo- 
saïques de faïence qui couvrent la partie inférieure des murailles. 
Des entrelacs, des fleurs, des ornements taillés au couteau dans 
le plâtre, en tapissent la partie supérieure et la revêtent de 
guipures de stuc, de dentelles aussi légères que celles de Venise, 
de plumetis qu'on dirait brodés par une main de femme. Partout 
de petites fenêtres en ogive que ferment des lames de pierre 
ajourées, doublées de verres de couleur; partout des bas-reliefs 
antiques et des colonnettes d'onyx ou de marbre; partout, hélas! 
d'ignobles pendules de fabrication française ou allemande. 

Voici la salle à manger. Les parois sont plaquées de marbre 
noir et blanc; le plafond se lambrisse d'une curieuse mosaïque 
faite de morceaux de miroir; des fauteuils s'alignent contre une 
longue table à tapis vert. 

Voilà le salon du baise-main. Un trône, — grand fauteuil doré, 

— s'y prélasse entre des rideaux cramoisis frangés de cannetilles. 

Ici c'est la salle d'audience dont, toujours magnifique, la voûte 

a été fouillée sous Hamouda-pacha, il y a quatre ou cinq siècles. 

Là, c'est la chambre du conseil. Le dôme est doublé de lames 

d'or. 

— D'or vrai, affirme le capitaine dont la fierté nationale insiste 
sur cette richesse byzantine. 



LES PALAIS DE TUNIS. 339 

Dans la pièce voisine, deux coffrés-forts contiennent les 
insignes du Nicham-Itfikhar, cet ordre <|ue le bey n'accorde plus 
aux Fiançais que sur la proposition du ministre résident et qui 
est devenu pour eux une sorte d'ordre colonial, au même titre 
que la croix d'Annam ou que celle du Cambodge. 

Comme toutes les maisons de Tunis, la dar-el-bey est couronnée 
de terrasses... Gardons-nous de nous y aventurer! Tout cela 
vacille, caduc, sous l'apparente jeunesse de la chaux dont on ne 
se lasse pas de le maquiller. Ces voûtes plates peuvent s'effon- 
drer, ces planchers peuvent s'entr'ouvrir, ces rebords de murailles 
peuvent s'écrouler sous nos pieds. 

La dar-el-bej est le siège de l'administration centrale du pays. 
Combinaison assez compliquée d'autorité militaire et d'adminis- 
tration coloniale, de protectorat el de gouvernement indigène, 
cette administration est comme une grande machine musulmane 
dont les gros rouages sont chrétiens, comme un monument arabe 
dont la charpente a été remplacée par une armature française. 

La population tunisienne se divise en fractions de villes et 
en villages pour les habitants sédentaires, ou en douars 
pour les nomades. Chacune de ces divisions est placée sous la 
direction d'un clicih. dont la charge correspond à peu près à celle 
«le nos maires. Les fractions de villes se groupent, naturellement, 
en villes entières administrées par une municipalité qui com- 
prend un président indigène, un vice-président français et un 
conseil composé de chrétiens, de musulmans et même d'israélites. 
Les villages et les douars se réunissent en tribus. 

Villes et tribus ont à leur tète un khalifa, — lieutenant de 
caïd, — correspondant à nos sous-préfets et elles se groupent, à 
leur tour, en soixante-neuf amals, outans ou caïdats commandés 
par des caïds qu'on pourrait assimiler à des préfets. 

Assistés par des cadis, les caïds font exécuter par les khalifas 
qui les transmettent aux clieiks les ordres qu'ils reçoivent direc- 
tement du premier ministre. Ils exercent la basse justice. Ils 
centralisent la collection des impôts. Ils ont, à côté d'eux, — 
chargés de surveiller leurs actes, — des contrôleurs civils 



340 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



français qui représentent notre résident général, correspondent 
avec lui et remplissent, en outre, pour nos nationaux, les fonc- 
tions de notaires et souvent celles de vice-consuls de France. 

Au-dessus des caïds et des ministres, au sommet de la hiérarchie, 
plane enfin le successeur des rois de Thunes, Son Altesse Ali-bey, 
flanqué de son frère Sidi-Tayeh, bey du camp, c'est-à-dire 
héritier présomptif... L'hérédité, en effet, ne transmet pas la 

couronne au fils aîné du prince 
qui disparaît, mais à l'aîné de 
sa famille, quel que soit son 
degré de parente avec lui. 

Autour d'Ali-bey se presse 
la pléiade de ses parents, des 
vingt-trois princes qui, comme 
lui, ont droit au titre de hey; 
qui habitent les palais de la 
Marsa, de la Mohammedieh, de 
la Manouba, de Sidi-bou-Saïd, 
du Bardo; qui, enfin, émargent 
au budget et jouissent d'une 
liste civile. 

Quelle fut la population pri- 
mitive de l'antique Lybie, cette 
population dont les monuments 
mégalithiques se retrouvent encore dans ses steppes? On l'ignore. 
A peine peut-on affirmer qu'elle s'est continuée par les Numides 
et que ceux-ci ont donné naissance aux Berbères actuels. Les pre- 
miers conquérants connus de cette région si souvent conquise 
furent les Gélules, les hommes de celle tribu d'Afarik dont le 
nom s'est étendu à tout le continent africain. Plus tard, une co- 
lonie phénicienne y fonda un emporium qui devint Carthage, 
— Kairt Ago, la ville de la mer, ■ — et qui ne larda pas à do- 
miner Le paj s. Les Romains remplacèrent les Carthaginois. Appe- 
lés d'Espagne par les indigènes, les Vandales conduits par Gen- 
séric remplacèrent les Romains. Commandés par Bélisaire, les 




TUNIS : IN S l' A II I l> l M A H Z E N . 



LES PALAIS DE TUNIS. 



3 il 



Grecs remplacèrent les Vandales. Les Arabes remplacèrent enfin 
les Grecs. 

La dynastie des Arlébites, celle des Fatimites, celle des Zirides 
et celle des Almohaves détinrent successivement le pouvoir, de 
l'an 800 à l'an 1229. 

Les Hafsides régnaient, à leur tour, depuis trois siècles et 




T l N 1 S : IN MUSICIEN. 



demi lorsque Baba-Arroudj et Kheïr-Eddin, — les hardis fonda- 
teurs du beylick d'Alger, — s'emparèrent de la Tunisie. Ils ne 
s'y maintinrent pas longtemps. Fatigué de leurs pirateries, 
Charles-Quint les en chassa bientôt, mais ne conserva pas le 
pays qui tomba au pouvoir des Osmanlis. Maures et indigènes 
détestaient cependant Baba-Tourki, — compère le Turc, — et, 
tout en ayant toujours l'air de régir Tunis au nom de la Sublime- 
Porte, les beys s'affranchirent peu à peu de sa tutelle. 



342 DE TRIPOLI A TUNIS. 

Ali-bey est le représentant actuel de la famille des Hassénides, 
arbre dynastique dont, — admirable matière à mettre en tragédie, 
— les racines ont été arrosées de larmes et de sang... 

C'était en i(xp. Du fruit de ses courses et de ses pillages, la 
Cité de lafélicité vivait heureuse sous le gouvernement patriarcal 
de son vieux bey Ibrahim-ech-Cliérif, quand un chébec arriva 
à la Goulette avec cent chrétiens, pêcheurs de corail, qu'il amenait 
en esclavage. 

Parmi eux était un jeune Corse. Ibrahim le trouva beau 
et voulut qu'il figurât dans sa part de prise, — la part du lion. 
Avec le baptême musulman, on imposa à ce marin le nom d'Ali- 
et-Turki. Il disparut pour quelque temps dans les mystères du 
sérail, mais, un beau matin, on l'en vit, sans étonnement, ressortir 
sous le cafetan des Aglias. Il prit alors pour femme une indigène 
qui lui donna deux enfants: Ilassen et Mohammed. 

En 1705, le sire Ibrahim partit en guerre contre les .Algériens, 
mais il fut pris et Ali-et-Turki en profita pour faire élever son 
propre fils aine à la triple dignité île bey, de dey et de pacha... 11 
poussa la précaution jusqu'à faire poignarder son ancien maître, 
le jour où celui-ci reconquit la liberté. 

Le fils d'un chrétien devint ainsi le prince incontesté des 
croyants de la Tunisie. Il ne manquait qu'une chose à son 
bonheur : unhéritier. Négresses ni Arabes, Turques ni Mauresques 
n'avaient pu lui en donner un et, résigné à cette infortune, il 
avait désigné comme devant lui succéder le jeune Ali, fils de son 
frère Mohammed, lorsqu'un nouveau chébec vint mettre le 
désordre dans ces arrangements de famille. Entre autres captives, 
cette barque portait, en effet, une Génoise de treize ans, déjà 
belle comme le jour. Et à sa vue, Ilassen-ben-Ali sentit le sang 
paternel, le sang chrétien, battre dans ses altères. 

— Reynaud, je l'aime, dit-il à l'esclave toulonnais dont il avait 
fait son ami intime. 

— ■ Oui ? Eh bien, épouse-la! lue de plus, une de moins... 

— Tu as raison... 

Et, au boni de deux ans, il avait deux enfants, Mohammed et 
Ali. 11 oublia alors ce qu'il avait déjà fait pour son neveu et il 



LES PALAIS DE TUNIS. 343 

désigna le premier de ses fils comme devant le remplacer un jour. 
Le trône avait ainsi deux titulaires en perspective : Ali-ben- 
Mohammed et Mohammed-ben-Hassen. 

Furieux de cette compétition imprévue, le premier trouva que 
le plus simple et le plus sûr était de régner tout de suite. 11 se 
révolta, s'allia à des Arabes indépendants, s'unit au dey d'Alger et, 
finalement, eut recours au procédé le plus expéditif... Le poignard 
avait ilonné le pouvoir à Hassen, le poignard le lui nia... 
Ali-ben-Mohammed devait voir plus tard ce qu'il ferait de son 
jeune cousin. 

Celui-ci ne lui donna pas le temps de voir. Dès qu'il eut vingt 
ans, il le fit tout simplement étrangler lui-même. Ote-toi de là 
que je m'y mette !... 11 était là depuis trois ans quand son cadet 
Ali-ben-Hassen voulut goûter à son tour aux délices du divan 
beylickal. 

Et Mohammed-ben-Hassen disparut comme avaient disparu 
Ali-ben-Mohammed et Ilassen-ben-Ali. Il laissait un enfant, 
Mahmoud-ben-Mohammed, mais ce petit prince était trop inno- 
cent encore pour porter ombrage à personne. 

Ali-ben-Hassen régna donc et eut deux fils : Hamoud et 
Othman. Il mourut bientôt et laissa le trône à l'aîné des deux. 

Devenu grand, Mahmoud-ben-Mohammed eût été bien aise de 
s'asseoir à la place qu'avait occupée son père, mais il attendit. 
Hamoud mourut cependant, on ne sait comme, et son frère 
Othman ceignit le cimeterre. Mahmoud s'emporta, cette fois. 
Attendre encore ? Non ! On abusait de sa patience, à la fin... Il 
en appela au lacet de soie enjolivé de glands d'or et de cou- 
lants de corail et Othman alla régner au séjour des célestes 
houris. 

Ceci arrivait en 1814. C'était la tin du drame. A Mahmoud-pacha 
succéda son fils Hussein-bey; à Hussein-bey succéda Mustapha- 
bey, son frère ; à Mustapha-bey succéda Ahmed-pacha, son fils ; 
à Ahmed-pacha succéda Mohammed-bey, son cousin ; à Moham- 
med-bey succéda son frère Mohammed- es-Sadok; à Mohammed- 
es-Sadok succédaenfin, en 1884, le secondfrèrede Mohammed-bey, 
Ali, actuellement au pouvoir. 



344 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



Six ministres assistent le bey : le ministre de l'intérieur, le 
ministre de la plume, le ministre de la guerre, le ministre des 
finances, le ministre des travaux publics, enfin le ministre des 
affaires étrangères. Les deux premiers sont tunisiens. Les quatre 
autres sont français. 

Le ministre de la guerre est, en effet, le général qui commande 
notre corps d'occupation ; le ministre des finances est notre 
directeur de l'administration financière ; le ministre des travaux 
publics est notre directeur des affaires de ce nom, enfin le ministre 
des affaires étrangères est notre résident général. 

Les puissances qui ont à s'adresser au bey doivent passer par 




TUNIS : SOUS LES PORTES. 



le canal de ce dernier. Véritable vice-roi, il dicte au prince 
nominal les décrets que celui-ci semble promulguer de lui-même 
et son autorité se dissimule sous les apparences de simples indi- 
cations, de simples conseils qu'il sait donner selon les circons- 
tances. 

La plupart des ministères ont leur siège à la dar-el-bej . Là 
sont aussi installés le conseil sanitaire de la Régence, les 
archives, les bureaux de l'agriculture, l'administration centrale 
de l'année tunisienne. 

Là siège enfin le service des finances dirigé par des Français 
que secondent des indigènes chargés du secrétariat, de la rédac- 
tion, de la comptabilité et du timbre. Le bit-el-mel, — le domaine 
public, ■ — n'existe plus que pour la forme ; la commission 
financière qui, constituée par des étrangers, nous créa de si 



LES PALAIS DE TUNIS. 



345 



sérieux obstacles au début de l'occupation a été abolie et ce 
service centralise presque à lui seul toute l'administration des 
deniers de l'Etat. Il régit la dette convertie, les douanes organisées 
comme en France, le domaine, les contributions, les impôts, enfin 
les monopoles du tabac, du sel, du charbon, des matériaux de 
construction et îles pêcheries. 

C'est encore à la dar-el-hey qu'un tribunal mixte applique la loi 
du i" juillet 1880 et règle les propriétés foncières. 11 en établit 




TUNIS : RUINES DE LAQIEDIC DE CARTH1GE. 

la "délimitation, il les immatricule, il en remplace enfin les titres 
actuels par des titres réguliers. Et tout cela est extraordinaire- 
ment difficile chez un peuple où les droits de propriété ne sont 
établis que sur la notoriété pure et simple ; où les seules pièces 
qui les constatent quelquefois sont des adelas, actes tracés sur de 
longues bandes de papier qui s'enroulent comme les papyrus 
antiques et qui, souvent aussi difficiles à déchiffrer que ceux 
d'Herculanum, ont été rédigés par le roseau fantaisiste de braves 
hommes de loi fort peu méticuleux. 



Prise sur la place de France, une voiture nous emporte par la 

Al 



346 DE TRIPOLI A TUNIS. 

rue des Maltais, rue à maisons européennes mais où errent chats 
et poules, où se pressent Arabes et Maures... 

Cette voie qui s'en détache sur la droite, c'est la rue Bab-el- 
Khadra. La grande mosquée de Sidi-Mahrez y élève sa blanche 
coupole tigrée, sablée d'hirondelles qui s'y posent comme des 
mouches sur un fromage. Au bout s'arrondit l'arceau de Bab-el- 
Khadra, — la porte de la Verdure, — la porte par laquelle passe 
la verduresse de presque tous les légumes qui entrent à Tunis. 
Au dehors, s'étend un cimetière. 

Le dos tourné, accroupies dans leurs costumes éclatants, des 
femmes prient dans ce champ des morts; elles s'affaissent sur 
des tumuli que marquent des turbans de marbre, au milieu des 
buissons desséchés et des broussailles poudreuses. Dans un coin, 
une misérable koubba couvre les restes des derniers Abencerages, 
de ces princes romantiques qui, pleurant Grenade, vinrent se 
réfugiera Tunis. 

La rue des Maltais devient, plus loin, la rue Bab-Souika. Les 
maisons chrétiennes, les demeures hybrides des Juifs font place 
à de petites cases blanches, à des boutiques de bardes et d'outils 
rouilles, à des échoppes bourrées de loques, à de sombres taudis 
où forgent des armuriers farouches, à des cours où des maré- 
chaux ferrent des chevaux blancs qui ont la queue et les pattes 
roses, à des magasins où des bourreliers gonflent de paille les 
selles énormes qui surchargeront les bètes de somme. 

Etranges et moqueurs à travers ces maçonneries informes, à 
travers ce bric-à-brac barbait', les tramways sifflent, courent et, 
de leurs petites roues de fer, frôlent les jambes bronzées que 
laissent à la traîne les Arabes couchés au bord des trottoirs. 

Des mendiants en manteaux de Diogène psalmodient sous l'ar- 
cade pittoresque de Bab-Saadoun ; étendus sur les nattes de leurs 
bancs de pierre, des soldats, la chachia sur les sourcils, soulèvent 
une tète nonchalante et nous suivent d'un œil ennuyé... 

Les blanches murailles de l'unis sont derrière nous. Des 
masures à arcades ; des cafés maures qui abritent sous un 
bellombra leurs cloisons de planches branlantes et leurs 
vérandas de roseaux où pendent des liserons flétris; une guin- 



LES PALAIS DE TUNIS. 347 

guette européenne tenue, comme partout, par un vieux chasseur 
d'Afrique qui, — incapable de rien faire d'utile quand a sonné 
pour lui la dernière retraite, — n'a pu quitter le pays du 
mazagran et de l'absinthe ; une espèce de caravansérail ; un fort 
aux grosses tours démantelées ; la kachlat-et-tobjia, — la 
caserne des artilleurs... Et nous sommes dans la campagne qui, 
entrecoupée de cactus, verte de jardinage, jaune de moissons, 
s'étend, au sud, jusqu'à la seb/chra, au nord jusqu'aux collines 
d'oliviers grisâtres derrière lesquelles coule la Medjerda. 

Toute droite, la route court entre des chardons à tète bleue, des 
broussailles de genêts et de lentisques, des arbousiers enfarinés, 
des agaves menaçants, des oliviers sauvages... 

Quelque chose se remue, de temps à autre, au bruit de nos 
chevaux ; on dirait un tas de poussière se bossuant et se sou- 
levant au soleil. C'est un Arabe. Il méprise les coins d'ombre que 
les buissons offrent à sa tète et, tranquille, il sommeille sous le 
ciel embrasé. 

Les ruines d'un aqueduc profilent devant nous les piliers 
élancés de leurs hautes arches rougeàtres. Celui que nous avons 
restauré et qui, de nouveau, conduit aux citernes de Carthage les 
eaux du Djouggar et celles du Zaghouan a été creusé par Hadrien 
mais, ■ — sauf près du Zaghouan où il suit des arceaux, — il che- 
mine sous terre. Bâti ou, peut-être seulement restauré par 
Charles-Quint, celui-ci, presque partout ruiné aujourd'hui, 
amenait jadis les mêmes eaux à Tunis. 

La route passe sous ses arcades... Tout est plat, sec, brûlé 
autour de nous, mais, au loin, verdoient des vignes et des 
cactus et des koubbas mamelonnent le pays de leurs gros dômes 
de plâtre. 

Des paysans passent à cheval, armés comme s'ils allaient à la 
conquête de quelque pays mécréant; la djebirah battant leur liane, 
des cavaliers galopent; des officiers du bey caracolent sur leurs 
harnachements de velours cramoisi. Attelé de trois chevaux de 
front, un antique carrosse nous dépasse dans un nuage de 
poussière. Un grand diable noir qui roule des yeux blancs est 
assis sur le siège, à côté du cocher ; deux janissaires d'escorte 



348 



DK TRIPOLI A TUNIS. 



trottent, les cuisses collées aux portières... Et on entrevoit, au 
passage, des bijoux, des coiffures d'or, de grands yeux noirs qui 
s'éteignent soudain sous de lourdes paupières bleuâtres, sous 
des voiles tirés brusquement, sous des stores subitement abaissés. 
Ce sont les femmes d'un harem en promenade, les épouses de 
quelque villégiateur dont elles vont égayer la maison de campagne. 
Dans la plaine, entre des fossés, entre des 
murs sans créneaux, mais dont la crête se 
hérisse de canons, apparaît enfin, — avec 
sa cour octogone ; avec les fenêtres grillées 
de ses palais, de ses casernes, de son hôtel 
des monnaies et de ses prisons; avec ses 
bâtisses couronnées de toits plats ou de tui- 
les rouges, — un vaste château fort dont la 
moitié tombe en ruine. Devant sa porte s'é- 
tend une petite place où, entre des palmiers, 
de jolis canons étincellent sur leurs affûts 
à roues... C'est le Bardo où selon l'usage, 
le bey ne réside plus depuis qu'y est mort 
son prédécesseur, Mohammed-es-Sadok. 

Paresseux, des soldats se lèvent pour nous 
en interdire l'entrée. Voici Yamar ! Et la 
porte s'ouvre. Oh ! pas n'est besoin d'appar- 
tenir au corps diplomatique pour avoir ce 
laisser-passer ! Une modeste pièce blanche 
donnée au capitaine qui fait visiter la dar- 
el-bey, et cela suflit. 

Une cour ensoleillée brûle entre des 
murailles incandescentes. Sur le seuil des portes, dans les cor- 
ridors, partout, gisent des soldats beylickaux. Quelques-uns gro- 
gnent ri saluent le nouvel officier dont l'espoir d'un bacchich a 
bien vite fait notre guide. 




TUNIS: tS SOLDAT 
DU BEY. 



L'armée illusoire que, comme fiche de consolation, nous avons 
laissée au bey et qui forme sa garde, comprend les ambas, les 
hanéfias et les zouavuas. Les ambas ou ouanebs correspondent à 



LKS PALAIS DE TUNIS. 



349 



nos gendarmes ; les hané/îas, auxquels se joignent les irréguliers 
du Maghzen, constituent la cavalerie : coiffés de la chachia que 
timbre une grosse étoile de cuivre, velus du pantalon de notre 
ligue et de la veste mauresque, les zouaouas forment l'infan- 
terie. Il y a cent ans, déjà, on donnait à ces derniers le nom de 
zouaves. De là, plutôt que de la tribu kabyle des Zouaouas vient, 




f£ 






'-/C" 



F S C 4 1. 1 E II DES LIONS Al' BIT. DO. 



sans doute, le nom de nos plus anciennes troupes algériennes. 
L'état-major de cette année comprend des chaouchs, — sergents; 
des balouk-amins, — sergents-fourriers ; des bac/i-chaouchs, — 
sergents-majors ; des klassi-s'rirs, — sous-lieutenants ; des 
klassi-k'birs, — lieutenants ; des m'bachis, — capitaines ; des 
boum-bachis, — commandants ; des kaïmacans, — lieutenants- 
colonels ; des émirs-alaî, — colonels ; enfin, et surtout, des liouas 
et des fariks, — généraux de brigade et de division, dignitaires 
in partibus qui, comme les colonels aux Etats-Unis, foisonnent 



350 DE TRIPOLI A TUNIS. 

dans cette armée d'opéra-comique. Tous ne sont pas soldats, il 
est vrai. 

Jadis, lorsque le bey était content de quelqu'un, civil ou 
militaire, il le faisait, en un quart d'heure, caporal, capitaine, 
général. Les fonctionnaires étaient, en outre, assimilés aux offi- 
ciers et il fallait n'être qu'un employé bien subalterne pour être 
simple colonel !... Tous avaient les mêmes droits, les mêmes 
décorations. les mêmes honneurs, le même costume, tous enfin 
se partageaient le gâteau dont le peuple broyait la farine. 

Un serviteur du gouvernement ne peut plus aujourd'hui être 
élevé au généralat qu'avec la permission de la Fiance. 

Notre armée d'occupation comprend elle-même des gendarmes 
départementaux secondés par des ambas qui leur servent d'inter- 
prètes ; le 4 e régiment de zouaves dont le dépôt est à Tunis; 
le 4 r régiment de chasseurs d'Afrique dont le dépôt est à la 
Manouba ; le 4° régiment de tirailleurs dont le dépôt est à 
Sousse; le 4 e régiment de spahis dont le dépôt est à Sfax; enfin 
le 4° bataillon d'infanterie légère d'Afrique dont le dépôt est à 
Gafsa. 

Encadrés dans des sous-officiers et des officiers français ou 
algériens, les tirailleurs et les spahis, — créés spécialement pour 
le service de la Tunisie, — se composent surtout de soldats indi- 
gènes recrutés par les soins de nos officiers de renseignements. 
On appelle ainsi des officiers dont les fonctions correspondent 
à peu près à celles de nos chefs de bureaux arabes d'Algérie 
Chargés du recensement approximatif de la population; du soin 
de tenir les autorités militaires au courant de tout ce qui inté- 
resse l'ordre public; de l'exploration et de l'étude du pays, ils 
ell'ectuent, en outre, et soi-disant pour le gouvernement tunisien, 
les opérations du tirage au sort. Ils ne font en cela qu'appliquer 
la loi de conscription que, avant 1881, Mohammed-bey édicta à 
L'instigation du général Campenon, envoyé en mission auprès de 
lui. Tirailleurs et spahis comprennent, de plus, une partie des 
soldais et drs officiers que possédait le bey et que nous avons 
transformés lors de l'installation du protectorat... Et, des klassi- 
s'rirs aux m' hachis, les derniers ne se plaignent certes pas du 



LES PALAIS DE TUNIS. 3,ji 

nouvel état de choses. Une mesure d'huile et quinze ou vingt 
piastres de soixante centimes qu'on était censé leur donner, 
constituaient autrefois leur solde mensuelle. Ils sont maintenant 
payés comme nos officiers et, habitués à vivre de peu, ils se 
trouvent si riches que des sous-lieutenants achètent des jardins 
sur leurs économies!... Des jardins où ils iront, sous les pal- 
miers, vivre d'une retraite sûre ! Quel rêve d'or! 

Une longue avenue fait suite à la cour dans laquelle nous 
venons d'entrer. Des constructions plus ou moins sérieuses la 
bordent d'un côté ; de Faillie ce sont des maisons liasses, des 
boutiques pareilles à celles des souks, mais vides et abandonnées 
à la poussière et aux ordures, des écuries voûtées où cohabitent 
ânes, chèvres et (joules. Au bout s'élève une grande maison dont, 
treillagées de vert, les fenêtres sont closes comme celles d'un 
monastère. Dans son large corridor aux parois miroitantes de 
faïences verdàtres se promènent des soldats et, sur un large 
banc, s'accroupissent, avachis comme des outres à demi-pleines, 
deux énormes nègres bouffis, — deux gardiens de sérail. Là 
demeure Tayeb-bey. 

L'avenue des Boutiques fait un coude sur la gauche, passe sous 
une sorte de tunnel, traverse une autre cour dont les liantes 
murailles sont percées d'ouvertures qui donnent sur des ruines ou 
sur le bleu du ciel, s'insinue sous une voûte et aboutit enfin à la 
cour des Lions. 

Au fond de ce nouveau préau, s'alignent, sur une rangée 
d'arceaux trapus, les colonnes d'une galerie. Un escalier y con- 
duit, bordé de parapets taillés en gradins sur lesquels, — quatre 
de chaque côté, — s'étirent et bâillent des lions de marbre 
apportés de Venise. 

Et toujours des militaires lazzaroni qui se roulent sur les 
marches, comme si la position sociale la plus enviable pour un 
homme était la position horizontale. 

— Mieux vaut être assis que debout, couché qu'assis et mort 
que couché, dit la paresse philosophique des Arabes. 

J'ignore si ces figurants de mise en scène guerrière partagent 



352 DE TRIPOLI A TUNIS. 

jusqu'au bout cette opinion outrée de la sagesse musulmane, mais, 
à coup sûr, ils en prisent fort le deuxième terme et ils le mettent 
en perpétuelle pratique. 

Il est trois heures, l'heure du selam, — du salut. Le bey n'est 
pas au Bardo, mais Sa Hautesse hante quand même le désert de 
cette demeure délaissée. Et, flanqué de trois vieux musiciens, 
escorté de quelques officiers et de quelques Arabes, un homme 
très digne monte lentement l'escalier des Lions. 

Sur sa chachia resplendit un large écusson armorié; des galons 
d'or courent sur toutes les coutures de son costume écarlate. Il a 
un visage presque européen, une bonne mine paterne, et cependant 
on évite de le frôler quanti il vient à Tunis; chacun s'écarte de 
lui s'il entre dans un cale ou dans une mosquée... C'est le bour- 
reau. Depuis vingt ans, il exécute les hautes œuvres de la justice 
beylickale et des centaines de tètes ont roulé sous le cimeterre 
étincelant suspendu à sa ceinture. 

La salle de justice a largement ouvert ses deux battants 
sculptés. C'est une longue pièce qu'entourent des colonnes et des 
bancs de marine garnis de coussins rouges. Au fond, derrière 
une balustrade, s'élève, très liant, le trône d'or où venait s'asseoir 
Mohammed-es-Sadok (pie, — debout et accoudés aux appuis de 
son siège, — ■ flanquaient ses deux frères, Ali et Tayeb. 

Les ministres se rangeaient autour île la salle. Les bras croisés, 
le bourreau s'adossait à une colonne de marbre. Le coupable 
-était introduit. \Ji\ cadi lisait l'acte d'accusation pur et simple et le 
bey écoutait sans parler. 11 jugeait en son for intérieur. 

Au dernier mot de la lecture, il regardait la porte ou il clignait 
de l'œil, en coupant l'air d'un geste horizontal de sa main droite. 

Dans le premier cas, l'accusé était élargi; dans le second, le 
bourreau le garrottait et, séance tenante, le conduisait hors 
du Bardo. Les parents du malheureux l'attendaient. Ils graissaient 
plus ou moins largement la patte sanglante (h; l'exécuteur et ils 
accompagnaient le condamné qui faisait quelques pas sur la place, 
puis s'agenouillait pour tendre la nuque au glaive de la loi. 

La famille avait-elle été généreuse ? Sa tête vidait d'un seul coup. 




45 



334 DE TRIPOLI A TUNIS. 

S'était-elle montrée avare? Pratiquée avec une maladresse voulue, 
la décollation devenait un hideux, un épouvantable supplice. 
On le savait, on empruntait, on s'arrangeait pour épargner aux 
siens les tortures de cette boucherie et les piastres qu'il gagnait 
de la sorte étaient les petits bénéfices du brave homme qui, 
tranquillement, s'appuie aujourd'hui à ce chambranle. 

Machinalement, de la voix monotone d'un chantre qui débite une 
antienne mille ibis rabâchée, il invoque Dieu et Mahomet pour 
que, là haut, ils placent à côté des khalifes d'autrefois, au milieu 
des pieux et des vaillants, le feu bey Mohammed-es-Sadok.... 
ALtah ier hani hou ! Qu'Allah lui fasse miséricorde ! 

Puis il salue et il remercie l'Altesse régnante, Ali, « bacha-bej , 
maître de l'empire d'Afrique, possesseur du royaume de Tunis, 
iiHnicliir. illustre et magnifique seigneur, prince des nations, issu 
de sang royal, brillant des marques les plus éclatantes et des 
vertus les plus sublimes... C'est lui qui donne la vie au peuple. 
Et le peuple est content! C'est lui qui donne l'argent et le pain 
aux soldats.... Et les soldats sont contents! » 

Et rien de bizarre, rien de lugubre comme ces louanges pro- 
noncées par cet homme de sang devant ce trône vide, devant cette 
salle déserte que, — vision fantastique, — peuplent l'ombre des 
ministres muets, le fantôme impitoyable de ces souverains dont 
un geste tranchait des existences, le spectre tremblant et livide 
de ceux qu'on menait à la mort. 

Le bourreau a fini et sur les petites timbales, sur le grand 
tambour drapé de rouge, sur la flûte criarde, les trois vieux qui 
l'ont suivi exécutent une musique de nécromanciens, une musique 
pareille à celle que les prêtres de jadis devaient exécuter devant 
le sanctuaire clos de leurs divinités barbares. La salle de justice 
se referme. Chacun s'en va. 

lue quatrième cour range ses arcades blanches et noires 
derrière la galerie du selam. Elle conduit à la salle du divan, 
semblable à une petite église avec sa voûte de pierres, ses tran- 
septs garnis de larges sophas, son abside où, sous un baldaquin 
frangé d'or, s'élève un troue de velours vert. 



LES PALAIS DE TUNIS. 355 

A côté c'est le harem que n'habiteront plus les odalisques. 
Enseveli dans une atmosphère navrante de solitude et d'ennui, il 
a reçu les collections du musée Alaouï; il ne loge plus que des 
pierres mortes, que des mosaïques tristes comme des fleurs dans 
le tombeau d'un herbier, que des corniches dont les larmiers 
pleurent le grand air et le soleil, que des statues momifiées. 

Haute comme une cathédrale, une large salle des pas perdus 
s'entoure ici d'une galerie de marbre et se plafonne d'arabesques 
d'une richesse inouïe; une vaste pièce revêtue de faïence et cons- 
truite sur le plan des chambres tunisiennes, s'y couvre de trois dômes 
tapissés d'un stuc merveilleusement travaillé; dans ce salon 
luxueux, sous un plancher pareil à un immense parapluie d'or, 
les pachas fumaient sur les divans de soie ; sous ces deux coupoles 
rondes, sous cette longue voûte plate et ovale que lambrisse un 
immense soleil, étincelle la nef grandiose où se donnaient les 
fêtes, où s'exécutaient les danses que le bey et sa favorite regar- 
daient du haut d'une tribune, que contemplaient, d'une autre, 
les femmes du sérail. 

Autour d'une cinquième cour dont les fines arcades s'ornent 
puérilement de cages dorées et de Heurs de papier dans des 
suspensions de fil de fer, s'embrouillent des appartements et des 
corridors aussi compliqués que ceux de la dar-el-bej. 

La salle d'audience se pare d'un trône de velours bleu que 
surmonte un gros écusson beylickal; celle des ministres s'en- 
orgueillit de ses potiches, de ses divans à dossier droit, de ses 
bonshommes naïvement enluminés, de son trône de velours 
jaune; celle des fêtes est fière de ses portraits en pieds de bey 
laurés et chamarrés d'or, de ses grands turcs coiffés du fez à 
aigrette, île ses Louis-Philippe, de ses Napoléon, de ses lithogra- 
phies qui représentent toutes les batailles de notre premier 
empire, de ses baromètres à cadran, de son trône de velours 
rouge adossé à une tenture armoriée, enfin de ses douze pen- 
dules posées sur douze consoles... Mais où les possesseurs de ce; 
royaume ont-ils pu concevoir un amour aussi immodéré de l'hor- 
logerie parisienne ? Leurs troupes inoffensives auraient-elles, 
avec les hordes teutonnes, fait la campagne de France? 



356 



DE TRIPOLI A TUNIS. 



Dans le cabinet voisin, des armoires de fer, dont seul le maître 
a les clefs, gardent les habits, les insignes et les armes de son 
prédécesseur... Et, de temps à autre, il vient, devant ces reliques, 
rêver sur la vanité des grandeurs humaines. 

Derrière le moueharaby de la pièce consacrée aux conférences, 
se prélasse, en face du modeste fauteuil où s'asseyait un ministre, 
le trône azuré d'où le grand justicier pouvait, tout en causant des 
affaires du pays, voir étrangler les Juifs et voir pendre les Turcs, 
gens de peu auxquels on refusait les honneurs du sabre. 

La salle du baise-main se décore d'un trône de velours cra- 



: 



' • ttt; 




TUNIS: UNE \1LLA. 



moisi... Il y a, dans ce Bardo, presque autant de trônes que de 
pendules. Mieux vaut être assis que debout, nous le savons. 

Et mieux valait encore être couché qu'assis dans ces pièces 
intimes où les sièges d'apparat font place à des divans moelleux 
et profonds, où les accoudoirs des fenêtres closes sont percés de 
soupiraux grillés qui, pour les distraire, permettaient aux habi- 
tantes du logis d'entrevoir obliquement un peu de ce qui se 
passait au dehors. 



Non loin du Bardo, dan s un jardin à demi abandonné, roucoulent 
des tourterelles. Coiffé d'un fronton en accent circonflexe, là 
s'élève K'sar-Saïd, l'une des maisons de plaisance, l'une des rési- 
dences favorites des beys. 

— On ne passe pas !.... 



LES PALAIS DE TUNIS. 



357 



Mais la sentinelle qui vent ainsi nous arrêter se ravise tout à 
eoup et regarde une horloge... Cinq heures ! Son temps de faction 
est fini, alors? Et on n'est pas venu la relever!... Et, haussant 
l'épaule sur laquelle, la crosse en l'air, il jette son fusil qu'il 
prend par le canon, le brave militaire s'en va à la caserne... 
Cela ne le regarde plus. Gardera qui voudra la porte de K'sar- 
Saïd. 

Toujours des revêtements de faïence, des colonnes de marbre, 
des colonnettes d'onyx, des glaces, des ten- 
tures, des pendules sur des gaines dorées. 

Voici la pièce principale, la chambre du 
seigneur de l'endroit. Des miroirs, des mo- 
saïques, des arabesques d'or en décorent les 
murs et la voûte; des psychés y multiplient 
les grâces de celles qui l'habitent quelque- 
fois. Des rideaux v ferment les retraits où 
ces dames viennent procéder à leur toilette 
ou chercher le repos; des divans, des fau- 
teuils à deux places y enfoncent leurs pieds 
dans l'épaisseur des tapis; dans deux grandes 
alcôves dorées, de somptueux baldaquins y 
surmontent de larges conciles tendues de 
satin chatoyant. 

Hélas ! Les pachas n'ont pas toujours été 

1 ' J «hue. 

heureux dans ce temple de leurs multiples 

amours, dans ce Ivsar-Saïd, — la maison du bonheur! — C'est la 
que, le i3 mai 1881, le général Bréart fît signer à Mohamined- 
es-Sadok la reconnaissance de notre protectorat. 

Revenons à Tunis. Au cœur du quartier Franc s'élève la petite 
gare du chemin de fer de la Goulette. Sous le vitrage de sa 
véranda, les yaouleds effrontés, les enfants juifs âpres déjà au 
gain de la moindre karroube, crient, tourbillonnent, piétinent 
les orteils noirs et nus des marchands de pain qui se tassent aux 
pieds des murs. 

En route!... Un vaste champ dallé de larges pierres et uni au 
soleil comme le sol d'une église disparue... C'est le cimetière 




358 DE TKIPOLI A TUNIS. 

hébreux. Voilées de leur choussari comme d'un suaire, dos Juives 
qui, debout, baissent leur tête pointue y lèvent, immobiles et 
silencieuses, vivantes statues de cénotaphes. 

Les bords d'El-Bahira... Une grande plage sablonneuse que 
mouchettent, comme les hauts plateaux d'Algérie, les touffes de 
cendres, régulièrement espacées, de YAtriplex halimus; une 
marge de fange détrempée, comme celle qui borde la terre ferme 
en l'ace de Venise ; au large, des hommes (|iii pèchent dans la 
vase des bas-fonds et qui semblent marcher sur les eaux 
endormies. 

Errante et vague, court, le long de la voie, une route blanchâtre 
où liassent des équipages qui viennent de laMarsa, des troupeaux 
dînions qui trottent dans des nuages de poussière, de petites 
caravanes qui s'en vont lentement, loqueteuses et grisâtres. 

Des paysans promènent leur grossière charrue à travers des 
piliers d'aqueducs, d'énormes pans de mur, des blocs sans 
l'orme, des ruines qui trouent la terre comme les ossements 
gigantesques de quelque cadavre monstrueux. 

Les jardins commencent, gardés par de vieux cactus dont les 
pieds crevasses se tordent comme les tronçons d'un horrible 
reptile, — hydres végétaux tirant aux passants les mille langues 
épineuses et charnues de leurs tètes invisibles. Des palmiers, des 
oliviers, des vignes, du mais, du sorgho verdoient entre les 
fourrés de leurs haies impénétrables. 

Partout, des masures lépreuses se cachent à l'ombre de petits 
pins parasols; des tentes brunes pointent çà et là comme des 
verrues colossales et, relevés par des arcs-boutants, leurs bords 
laissent entrevoir tous les détails malpropres des ménages 
misérables qu'elles abritent. Partout, — comme, chez, nous, ces 
croix de roseau que laissent les rogations, — des cornes de 
bœuf se fichent sur des hampes plantées en terre et repré- 
sentent le croissant. Dans tous les jardins se déroulent et grincent 
les cordages des d'ious, ces puits grossiers mais pittoresques 
dont, sous un toit de palmes, un chameau llegmalique tire, du 
matin au soir, le large seau de cuir en l'orme île bourse, — Il 
guerba. 



LES PALAIS DE TUNIS. 35'.» 

Des gamins nous regardent, nus comme au jour de leur 

naissance; des hommes se drapent dans leur burnous troué, 
plus fiers que des rois de théâtre dans leur manteau de pourpre; 
la face découverte, les bras chargés d'anneaux de corne ou de 
cuivre, la poitrine constellée de broches énormes, des femmes 
apparaissent qui, de loin, ressemblent, — avec leur robe rouge 
et le buisson de leur grosse chevelure, — ■ à ces coquelicots 
dont les enfants retournent et lient les pétales pour en faire 
de petites poupées dont leurs noires étamines forment la tète 
hirsute. 

Arrêtons-nous à la Marsa... (Test comme une immense et 
joyeuse oasis de palais et de jardins. 

Des dômes et des terrasses escaladent des monticules qui se 
hérissent d'agaves ; des coupoles éclatent de blancheur dans la 
verdure des bananiers et des palmes; des cyprès profilent leur 
pointe noire sur le blanc de grands murs crénelés ; des dattiers 
se peignent nettement sur des façades éblouissantes; des drapeaux 
flottent sur des massifs verdoyants. 

Voici la place, avec son café européen, — le café deCarthage; — 
avec son café juif fanfreluche île couleurs et de dorures ; avec, en 
plein vent, son grand café arabe où, — dans l'ombre glauque 
qu'y laissent tomber ses bellombras et son toit de planches 
bleues, — des gens en blanc et en rouge écoutent des guitares 
tandis qu'un dromadaire fait grincer une vieille noria aux cla- 
potis monotones. 

Ruisselante de fraîcheur, de couleurs, de lumière et de vie, 
une grande rue part de cette place et se dirige vers le sud. Des 
cafetiers, des maraîchers, des confiseurs encombrent les trottoirs 
de leurs bancs, de leurs nattes, de leurs tas de melons, de 
leurs friandises teintes. Des désœuvrés s'y assoient en file, 
comme s'ils attendaient l'arrivée d'un cortège. 

Des Maures, des Arabes passent avec des soldats du bey. 
Innom'brables, des Juifs, en longues djoubbas groseille rayées de 
vermillon et largement brodées de vert, se promènent par 
groupes. C'est le jour du sabbat. El leurs femmes qui étalent les 



360 DE TRIPOLI A TUNIS. 

toilettes les plus brillantes, les plus extraordinaires circulent 
comme des troupeaux de dindes parées de plumes de paon. 
Voyez-les venir. 

Les jambes écartées, elles arrivent, côte à côte, en longues 
lignes cpii occupent toute la largeur de la route. Leurs mains 
balancent le mouchoir lamé qu'elles tiennent par un coin, à la 
manière des danseuses et leurs courtes blouses boudantes font 
comme des mosaïques de rouge et de bleu, de violet et de vert, 
de jaune et d'orangé. D'autres s'éloignent et, — sur la rangée 
onduleuse de leurs hanches que serre le caleçon blanc, — 
étincellent les triangles pailletés d'or qui se suspendent à la 
tresse finale de leur chevelure emprisonnée dans des foulards 
tramés d'argent et de soie. 

Cette grande maison jaune, avec ses moucharabys verts, 
avec ses pavillons aux fenêtres treillissées, c'est le palais du 
bev. Devant sa porte où veillent quatre sentinelles s'étend une 
large cour d'honneur. Des artilleurs y gardent des canons de 
bronze et, au fond, s'élève une caserne dont le fronton, rehaussé 
d'énormes armoiries, se découpe en chapeau de gendarme, comme 
celui de K'sar-Saïd. L'art italien n'est pas étranger à toutes ces 
constructions panachées. 

Traversez cette cour, — c'est toléré, — mais ne levez pas les 
yeux vers les moucharabys ou l'un des factionnaires qui, ça et là, 
se tiennent sur des rondelles de bois, comme des soldats-jouets, 
viendra vous rappeler au respect des habitudes locales. 

Derrière ces grilles, en effet, — sous la garde de douze 
nègres et au milieu de cinquante servantes de couleur, — 
vivent les deux femmes du bey et celles de deux de ses (ils, Sidi- 
Hassen et Sidi-Mustapha. 

Le clairon sonne. La cour se remplit de soldats qui, en grande 
tenue ou en vêtements de toile, se rangent aux commande- 
ments en français que, d'une voix gutturale, leur jettent des 
officiers en tarbouch. Ils forment le carré; au milieu d'eux se 
groupent en cercle les musiciens dont le costume vermillon se 
rehausse de brandebourgs, de bandes et de galons jaunes. 



LES PALAIS DE TUNIS. 



361 



La grille extérieure s'ouvre. Deux spahis entrent, le fusil sur 
la cuisse. Ils précédent des mules qui, harnachées d'argent, 
traînent un grand panier carré dont le cocher trône sur un 
siège de carrosse comme nous n'en voyons plus qu'à l'Hippo- 




L ,1 M A R S A : D1SS LES J A I\ 1) 1 N S . 



drome. Quatre officiers dont on n'aperçoit que les grosses 

chachias et les décorations étincelantes se font tout petits sur les 

bancs latéraux de cette voiture. Au fond, les bras étendus sur le 

dossier, se prélasse, lourdement secoué par le galop de son 

attelage, un vieillard majestueux que revêt, comme une toge 

antique, une large djoubba de moire safranée. 

46 



362 DE TRIPOLI A TUNIS. 

Les soldats présentent les armes, les tambours battent, la 
grosse caisse résonne, le chapeau chinois agite ses grelots et ses 
queues de cheval... C'est encore Ali-bey. 

Mais la nuit va se faire, le ciel s'étoile d'or et un dernier train 
nous ramène à Tunis. 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



A 

Abreuvoirs 1 95 

Adelas 345 

Africa. . . 124 

Alfa 40 

Ali-el-Turki 342 

Allah 190 

Aimées 222 

Amphithéâtre d'Ed-Djem. . . . 130 

Antiquités 141 

Antisémitisme 304 

Appel des muezzin* 194 

Aqueduc de Carthage 347 

Arabas tri poli tains 38 

— tunisiens 38 

Arabes à Tripoli 33 

— Tunis 271» 

Arabesques 177 

Are de triomphe à Tripoli ... 11 

Armée française 350 

— tunisienne 348 

Arrivée à Tripoli 1 

Autour de Mehdia 128 

Autruches 54 

Avenue de la Marine, à Tunis. . 274 

B 

Bab-Djédid 333 

— Djellalin 160 



Bab-Djézirah 333 

— el-Bahr 281 

— ed-Divan 108 

— Menara 332 

— Saadoun 340 

— Tunis 180 

Bagrali 91 

Bains à Hammam-el-Lif. . . . 240 

— à Sousse 230 

Bardo 348 

Barques à Tripoli 

Bassin des Aghlabites 194 

Bataillon d'Afrique 67 

Beautés juives 290 

Benghazi 43 

— (De Tripoli à) . . . . 42 

Beni-Zelten 85 

Bey 336 

Bibelots tunisiens 310 

Bijoutiers à Tripoli 27 

Bir-Arbaïn 242 

— Loubit 238 

Bled-Dahar 91 

Bordj de Mareth 82 

Bordj de Mehdia 122 

Bordj-Bious 60 

Bourreau 332 

Boutiques à Kaïrouan 170 

— Sousse 224 

— des souks 307 

Byrsa 262 



364 



INDEX ALPHABETIQUE. 



C 

Cactus 165 

Café 334 

— maureàSfax 108 

Camp turc 40 

Campement arabe à Tripoli. . . 55 

Cap Bon 2i0 

Caravanes 34 

Carthage 202 

— (État actuel de). . . . 264 

— (Ruines de) 266 

Chambre de fondouk 230 

— tunisienne 177 

Chameaux 34 

Chant arabe 210 

Chanteurs 213 

Charmeur de serpents 69 

Château de Tripoli 30 

Chemin de fer de la Goulette. . 232 

Cheïks et Caïds 339 

Chott-ed-Djérid 75 

Cieeroni ùessouks 308 

Cimetière à Monastir 152 

Sfax 114 

— Tripoli 44 

Citernes à Sfax 115 

Cœurs de palmier 52 

Colonnes de la grande mosquée 

à Kaïrouan 19) 

Commerce à Benghazi 43 

— la Goulette .... 232 

— Tripoli 8 

Condition des Juifs 302 

Consulat à Tripoli 14 

Conteur 183 

Cortège du bey 335 

— nuptial 211 

Costume des Juives 293 

— — Tunisiennes. . . 291 
Cour de la Djama-Kebir, à Kaï- 
rouan 180 

Criminels 326 

Cuisine arabe 143 

Culture des ksaiir 89 



Daminh-el-Kahina. 



138 



Dans les ruines 140 

Danse tunisienne 222 

Dar-el-Bey à Hammam-el-Lif. . 245 

— à Tunis 337 

Désert 56 

Dispute 311 

Djama-Kebir 185 

— Sidi-ben-Aïssa 206 

— Tlata-Biban 179 

— Zeïtoun 319 

Djarra 71 

Djemaia des oukafs 322 

Djerbah 60 

Douane à Tripoli 7 

Douiret 95 

Dra-el-Guemel 164 

Droits de douane à Tripoli. . . 8 



E 



Ecoles 287 

Ed-Djem 135 

Églises à Tunis 324 

Encan 312 

Enfida 235 

Environs de Sfax 114 

Epiceries mauresques 311 

Éponges 100 

Eiba-IVset 12 

Ères tunisiennes 218 

Esclavage 23 

Esclaves à Tripoli 23 

Étudiants 197 

Exactions 253 

Exilés à Tripoli 32 



Femmes à Mareth 81 

— à Sfax 1 1 1 

— à Tunis 290 

Fiacres à Gabès 65 

Flamants roses 272 

Flotte tunisienne 249 

Fonctionnaires à Tripoli .... 30 

Fondouk 238 

Fontaine Barouta 173 

Forçats 251 



Fours publics IS 

Friandises tunisiennes 293 

Fripiers 181 



INDEX ALPHABÉTIQUE 

Juifs . . . 



365 



Gabès 

— indigène 

Géographie 

Golfe de Tunis 

Goulette (La) 

Gouvernement 

Grades de l'armée tunisienne. 
Grande Syrie 



H 



Habbous 

Habitants de Tripoli. . . . 
Habitations de Troglodytes. 

Hadrumète 

Halle à Kaïrouan 

Hamamet 

Hammam- el-Lif 

— Soussa 

Histoire de Cartilage . . . 

— de Kaïrouan . . . 

— de Tripoli 

— de Tunis 

H'iba 

Huttes à Tripoli 



Ilots de Monastir 

Impôts 

Intérieur à Kaïrouan ... 

— à Tripoli .... 

— à Tunis 

— de la Djama-Kebir 
Interprète à. Tripoli .... 



Jardins à Tripoli 
Journaux à Tunis. 



66 

68 

58 

242 

249 

344 

348 

4 



320 

20 

84 

216 

172 

240 

244 

232 

263 

166 

3 

340 

296 

51 



147 

120 
174 

15 
286 
188 

11 



50 

279 



267 

— à Kaïrouan 162 

Juives à la Marsa 359 

Jujubiers 130 

Justice 322 



Kaïrouan 102 

Karamanli-paclia 3 

Kasbah de la Goulette 258 

— de Monastir 148 

Kelbia (Lac) 234 

Kcrkennalï { iij 

Ketena 79 

Khramsyn 30 

Koubba de Sidi-Sahab 196 

Kourriat 146 

94 

92 

90 

237 

87 

236 



K'sar-Ayad . . . 

— Djelidat. . 

— Médenine. 

— Mènera . . 

— M'tameur . 

— Saïd. . . . 



Lac de Tunis 243 

Large (Au) 145 

Lauriers-roses 135 

Lotos 59 



M 



Maboul 312 

Wacsoura 192 

Mahsoulat 227 

Maisons à Sousse 223 

— à Tripoli 16 

— des ksour 87 

Malka (la) 260 

Marabout 171 

Marabouts (Les trois) 316 

Marchands à Kaïrouan 170 

— à Sfax 106 

— aux souks 308 

Marché à Sousse 218 



366 



INDEX ALPHABETIQUE. 



Marché à Tripoli 34 

Maréchal-ferrant 182 

Marée à Sfax 104 

Mareth 80 

Mariage à Tunis 292 

— musulman 211 

Marianistes à Tripoli 22 

Marocains à Tunis 275 

Marsa(la) 339 

Malmata 82 

Maures 237 

.Mauvais œil 116 

Mehdia 118 

— (De) à Ed-Djem 127 

Mendiants 278 

Mer (En) 98 

— intérieure 04 

Mesures tunisiennes 217 

Mihrab 191 

Mimbar 192 

Minarel d'Okhba 187 

Monastir 147 

— (De à Sousse 154 

Monnaies à Tripoli 29 

Mosquée à Sfax 100 

Mosquées à Kaïrouan 203 

— à Tunis 322 

Moucharabys 290 

M'saken 227 

Muezzin 193 

Mulet 127 

Musée de Garthage 2G8 

Musiciens 221 



Nègres à Tripoli. . 

Norias 

Nuil a la l. uni. -Ile . 
— à Kaïrouan. . 



358 

2iS 
211 



Oasis <l \ ! a m 80 

— de Gabès 03 

— di' Tripoli 40 

Œuvres de bienfaisance. . . . 279 

Officiers tunisiens 335 



Oliviers 140 

Origine des Juifs tunisiens. . . 298 

Oued-Gabès 03 

— Lava 158 

— Zeroud 102 

Oukil 185 

P 

Pacte fondamental 300 

Palais de la Marsa 360 

Palmiers à Tripoli 2 

Paquebots 232 

Passants à Kaïrouan 208 

Paysans à Sfax 100 

Pêcheries de Kerkennah. ... 117 

Pécheurs à la Houlette 250 

Piété musulmane 131 

Place Ahmed-bey 255 

— de la Bourse à Tunis. . . 283 

— — Marine — ... 27.'! 

— — Mer a Sfax 104 

— — — à Sousse ... 212 

— — — à Tripoli ... 10 
Plage à Galiés 02 

— à Sousse 229 

— a Tripoli 30 

Plate-forme de Kaïrouan. . . . 130 

Plumes d'autruche 18 

Poissons à Djerbah 00 

Population tunisienne 283 

Port de la Goulette 250 

Porte de Terre à Sousse 220 

Portes 170 

Poulpes 102 

Prédécesseurs d'Ali-bey .... 343 

Prière arabe 131 

Prise de Mehdia 123 

- de Kaïrouan 124 

Prison à Monastir 151 

Prisonniers 120 

Protectorat 254 



Quartier arabe à Tunis 288 

— juif — 294 

Quartiers de Tunis 282 



INDEX ALPHABETIQUE. 



367 



Rabbins 204 

RaJe de Sl'ax 100 

— de Tripoli 6 

R'dir 134 

Région des ksour 76 

Remparts de Kaï rouan 160 

Repas à Kaïrouan 207 

Restaurants des souks 318 

Retour des caravanes ils 

Rhadès 246 

Route à Sousse 227 

— de la Marsa 337 

— des caravanes 33 

Rue de France à Tunis 276 

— des Maltais 346 

Rues à Djarra 72 

— à Kaïrouan 171 

— à Monastir 150 

— à Sl'ax lt(l 

— à Sousse 219 

— à Tunis 284 

— à Tripoli 14 



Sabres de Sidi-Amor-Abbada. . 203 

Saint Louis 26" 

Salammbô 270 

Salles de la Dar-el-bey 338 

— du Bardo 354 

Sunle à Tripoli 

Sarcophage de Sidi-Amor-Ab- 
bada ... 202 

Schikly 272 

SebUbra de Monastir I.'i.'i 

— de Sidi-el- Hani. . . . loi 

Sécurité en Tunisie 327 

Selam 352 

Services publics 344 

Sl'ax 99 

Sidi-Amed 134 

— Amor-Abbada 200 

— --Bou-Djaffeur 231 

— Djabeur 124 

— el-Hani 161 

— Okhba 167 



Sidi-Sahab-el-Beloui 196 

— Sahad-Gervel 164 

Soir à Kaïrouan 209 

— à Sousse 231 

— à Tunis 273 

— en route 141- 

Soldats tunisiens 348 

— turcs 53 

Sorcières noires 52 

Souk à Kaïrouan 172 

— à Monastir 9 

— à Tripoli 23 

— des chachias 313 

— — épiciers 314 

— — orfèvres 317 

— — parfums 313 

— — perles 318 

— — revendeurs 319 

— — selliers 328 

— — tissus 317 

Souks 304 

Sousse (De) à Kaïrouan 156 

Specchio '02 

Steppes 132 

Stradi reale,\ Sfax 105 

Surkennis 99 

j Sur la plage 247 



Taenia -i'' 1 

Tatahouine 93 

Tatouages 112 

Tayeb-bey 351 

Température à Gabès 74 

Terrasses 225 

Tirailleurs tunisiens 183 

Tisserands 119 

Toilette de route 129 

Tombeau de Sidi-Sahab 199 

Tombeaux à Tripoli feS 

Toprana 103 

Touareg 26 

Tribunaux fiançais 323 

Tripoli 2 

Tripolilains 46 

Troglodytes 96 

Tunisiens 326 

Turcs et Maures 'lit 



368 



INDEX ALPHABÉTIQUE. 



Végétation à Tripoli 51 

Véhicules tunisiens 280 

Vexations (juifs) 299 

Vie des femmes tunisiennes. . . 290 

Village d"Ed-Djem 143 

Voyageurs indigènes. 57 

VuedeSousse 216 



Vue générale de Tripoli .... 2 

— de Tunis 330 

— des souks de Tunis. 306 



Zankat-Touïla 169 

Zaouïa 196 

Zlass 20i 



TABLE DES GRAVURES 



Frontispice : Carie-itinéraire du voyage. 

Tripoli : Mosquée de Si-Hamouda :; 

— La douane ■ . a 

— La rade 9 

Barbier 12 

Tripoli : L'arc de triomphe 13 

— Une rue 17 

— ■ Minarets et terrasses 20 

— Un mendiant nègre 21 

— Un coin du marché 25 

— ■ La grande mosquée 28 

— L'avenue de Bab-el-Khrandaq 29 

— Un nègre du Soudan 33 

— Un nègre du Bournou 37 

— Le camp des Turcs 41 

Benghazi 44 

— La place 45 

Tripoli : Une me dans un village de l'oasis 48 

— Une entrée de l'oasis 49 

— Une mosquée dans l'oasis S3 

En mer 50 

Djerbah : Oum-es-Souk 57 

Gabès 04 

Gabès : Oued-Gabès 05 

— Un charmeur de serpents 69 

A Gabès 72 

Gabès : Autour de Djarra 73 

— Dans l'oasis 77 

— Femmes de Djarra 81 

Chez les Matmati : Une habitation troglodyte 85 

Un ksar.- 89 

A Bagrah. 02 

Logement militaire à Tatahouine 95 

Douiret : Mu siciens 97 

Sfax ICI 

Al 



370 TABLE DES GRAVURES. 

Sfax : Un commerçant notable 104 

— Une porte de jardin 105 

— Les remparts 10S 

— Dans la rue 109 

Un cimetière arabe 112 

Sfax : Dans les jardins 113 

Les Kerkennah : Un pécheur 117 

Mehdia 121 

Mehdia : Une entrée de mosquée 125 

En route 128 

La prière 129 

Femme arabe 133 

Ed-Djem 137 

En Tunisie 141 

Mehdia : Un marin 145 

Monastir : La kasbah 149 

Autour de Monastir 152 

Entre Monastir et Sousse 153 

Entre Sousse et Kairouan : Une tente 157 

Sur la roule de Kairouan 161 

Kairouan : Femme arabe 165 

— Un potier 169 

— Boutiques 173 

— Un épicier 176 

— Au puits • . . 177 

Un fauconnier 180 

Au marché 181 

Un muezzin 188 

Mosquée de Sidi-Okhba 189 

— Porte de la grande mosquée 193 

La zaouïa de Sidi-Sahab 196 

Une rue 197 

— Sidi-Amor-Abbada : La mosquée des Sabres 201 

— Par les rues -05 

— A la fontaine 208 

— Au café 209 

A Kairouan 212 

Sousse 215 

Sousse : Une porte 217 

Aimée 221 

Sousse : Une boutique 225 

— La kasbah 228 

— Une koubba 229 

A Hammam-Soussa 233 

Sousse : Les courriers de la poste 237 

Autour de Bir-Loubit 240 

Hammam el-Lif: Une boulangère 241 

— Le concierge des bains 245 

A la Goulette 248 

— Le canal 249 



TABLE DES GRAVURES. 371 

La Goulette : Sur les remparts -j , :! 

— Factionnaires 257 

— Cimetière 260 

La Malka : Citernes antiques oui 

Citernes carthaginoises 265 

A Sidi-Bou-Saïd 269 

La Goulette : La plaee Ahmed-Bey 271 

Tunis : Un coin de rue 277 

A Tunis 280 

Tunis : A la porte d'un fondouk 281 

— Un épicier 2S4 

— Une servante 285 

— Maison arabe 28S 

— Porteur d'eau 280 

Juive en costume d'intérieur 2% 

Tunis : Dans le quartier juif 207 

— Bab-Souïka 301 

— Le souk des parfums 305 

— Dans les souks 300 

— Une sortie des souks 313 

— Mosquée de l'olivier 310 

— Une mosquée 317 

— Un minaret 320 

— Mosquée de Sidi-Mahrez 321 

— Au souk des selliers 325 

Vue de Tunis 320 

Tunis : Une rue 332 

A Tunis 337 

Tunis : Un spahi du Maghzen 340 

— Un musicien 341 

— Sous les portes 344 

— Ruines de l'aqueduc de Carthage 345 

— Un soldat du bey 348 

Escalier des Lions au Bardo 349 

Le Bardo 353 

Tunis : Une villa 356 

Maure 357 

La Marsa : Dans les jardins 36t 



TABLE DES MATIERES 



Avis au lecteur v 

I. — Tripoli. —Arrivée. — Histoire. — Douane. —Arc de triomphe — 
Consulat. — Hues. — Fours. — Maisons. — Commerce. — Souk- 
el-Turki. — Habitants. — Esclaves. — Touareg. — Monnaies. — 
Château. — Fonctionnaires 1 

II. — Autour de Tripoli. — Marché. — Arabes. — Caravanes. — Arabas. 

— Camp turc. — Benghazi. — Cimetière. — Oasis. — Tripoli- 
tain e. — Jardins. — Nègres. — Cœurs de palmiers. — Autruches. 

— Campement arabe. — Désert. — Tunisie. — Djerbah .... 32 

III. — Gabès et les troglodytes. — La plage. — Oued-Gabès. — Mer 
intérieure. — Gabès. — Joyeux. — Oasis. — Djarra. — Tempé- 
rature. — Chott-ed-Djérid. — Arabas. — Ketena. — Mareth. — 
Mal mata. — Ksour. — Ksar-Médénine. — Tatahouine. — Douiiet. 

— Troglodytes 62 

IV. — Sfax et Meudia. — En mer. — Sfax. — Pèche des éponges. — 
Poulpes. — Marée. — Strada reale. — Bab-ed-Divan. — Cafés. 
■ — Rues. — Cimetière. — Citernes. — Kerkennah. — Pêcheries. 

— Mehdia. — Tisserands. — Prison. — Bordj. — Prise de Mehdia 

et de Kaïrouan. — Sidi-Djabeur 98 

V. — Ed-Djem et Monastir. — De Mehdia a Ed-Djem. — Autour de 
Mehdia. — Sidi-Ahmed. — Ed-Djem. — Amphithéâtre. — Anti- 
quités. — Cuisine arabe. — En mer. — Oliviers. — Monastir. 

— Ilots. — Souks. — Rues. — Prison. — De Monastir à Sousse. 127 

VI. — Kaïrouan. — De Sousse à Kaïrouan. — Sidi-el-Hani. — Kaïrouan. 

— Remparts. — Histoire. — Zankat-Touila. — Boutiques. — 
Halle — Souk. — Fontaine Barouta. — Rues. — Intérieurs. — 
Djama-Tlata-Biban. — Place Bab-Tunis. — Conteur. — Ti- 
railleurs 156 

VU. — Kaïrouan. — Djema-Kebir. — Muezzin. — Bassin des Aghlabites. 
. — Sidi-Sahab-el-Beloui. — Le tombeau. — Sidi-Amor-Abbada. 

— Faubourg des Zlass. — Djama-Sidi-ben-Aissa. — Le soir. — 

La nuit. — Cortège nuptial. — Chanteurs 185 



374 TABLE DES MATIÈRES. 

VIII. — Sousse. — Place de la Marine. — Vue de Sousse. — Rues. — 
Aimées. — Porte déterre. — Le «Mahsoulat ». — La plage.— Le 
soir. — Hammam-Soussa. — Enlida. — Bir-Loubit. — Fondouk. 

— Bir-Arbaïn. — Golfe de Tunis 214 

IX. — La Goulette.. — Hammam-el-Lif. — Rhadès. — Sur la plage. — 
La nuit. — La Goulette. — La flotte tunisienne. — Forçats. — 
Commerce. — Place Ahmed-Bey. — Kasbah. — Chemin de fer. 

— La Malka. — Carthage. — Histoire. — Ruines. — Saint-Louis. 

— Sur le lac 244 

X. — Tunis. — Avenue de la Marine. — Rue de France. — Mendiants. 

— Journaux. — Bab-el-Bahr. — Quartiers. — Place de la Bourse. 

— Rues. — Écoles. — Quartier arabe. — Femmes. — Quartier 
juif. — Costumes des juives. — H'iba. — Juifs 274 

XL — Tunis. — Souks. — Encan. - Souk des parfums. — Souk des 
épiciers. — Les trois marabouts. — Djama-Zeitoun. — Habbous. 

— Justice tunisienne. — Mosquées. — Caractère tunisien. — 
Souk des selliers. — Vue générale. — Rue Bab-Djezirah. — Bab- 
Menara 304 

XII. — Les palais de Tunis. — Café. — Cortège du bey. — Dar-el-Bey. — 
Population tunisienne. — Histoire. — Gouvernement. — Rue 
des Maltais. — Aqueduc. — Bardo. — Armée. — Selam. — 
Salles du Bardo. — K'sar-Saîd. — Route de la Marsa. — La 
Marsa. — Palais 334 



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2 38 De Tripoli a Tunis 

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