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Full text of "Deux rédactions du roman des Sept sages de Rome"

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^ ^ 



SOCIETE 



DES 



ANCIENS TEXTES FRANÇAIS 



LES SEPT SAGES DE ROME 



Le Puy, lyp et lilh. de M.-P, Marchcssou, boulevard Saint-Laurent, ai 



Z^'^-Cl-t, 3S«^*^ '?/l4f.*.£ i^ 

DEUX RÉDACTIONS 



DU ROMAN DES 



SEPT SAGES 

DE ROME 



Gaston PARIS 




PARIS 

LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT & C" 
5G, RUE JACOB, S6 



M DCCC l,XXVl 



Publication proposée à la Société le 1 3 juillet 1 876. 

Approuvée par le Conseil le 9 novembre 187G, sur le rapport 
d'une commission composée de MM. Bonnardot, Michelant et 
Meyer. 

Commissaire responsable , 



M. A. DE MONTAIGLON. 




'-• ^la'.-' 



PRÉFACE 






o 



N connaît l'immense popularité du recueil de 
contes, renfermés dans un cadre romanesque, 
dont je publie ici deux versions françaises. Originaire 
de rinde ', ce livre, par des voies qui ne sont pas 
encore connues, parvint dans l'Europe occidentale dès 
le XII® siècle au plus tard, puisque le roman latin de 
Jean de Haute-Seille, Historia de Rege et Septem 
Sapientibus 2, a été composé avant la fin de ce siècle 
et traduit en vers français par Herbert au commence- 
ment du XIII* siècle ^. Mais le roman de Jean, appelé 
aussi Dolopathos, est une œuvre très-dififérènte du 
roman des Sept Sages proprement dit : c'est de ce 
dernier seulement que je m'occupe. 

Il se présente à nous dans les rédactions les plus 



1. Voyez le beau travail de M. D. Compareiti : Ricerche intorno 
al libro di Sindibdd. Milano, 1869, in-4". 

2. Johannis de Alta Silva Dolopathos herausgegebcn von 

H. Oesterley. Strasbourg, Trûbner, 1873. On attend de M. Stu- 
demund une nouvelle édition de ce livre curieux. 

3. Li romans de Dolopathos publié par MM. Ch. Brunet 

et A, de Montaiglon Paris, Jannet, i856. Cf. Romania, II, 481- 
5o3. 



II LES SEPT SAGES 

diverses : latines, françaises, italiennes, catalane, 
espagnole, anglaises, galloise, allemandes, hollan- 
daise, islandaise, suédoise, danoise, polonaise, russe, 
hongroise et arménienne '.Ce chaos, effrayant au pre- 
mier abord, se laisse sans peine éclaircir jusqu'à un 
certain point : on arrive facilement à reconnaître que 
la plupart de ces versions sont traduites de textes 
que nous possédons encore, et doivent par consé- 
quent être exclues des recherches. Mais quand on 
se trouve en présence des quelques versions qui ré- 
sistent à cette première élimination, on est singuliè- 
rement embarrassé. Faut-il les regarder comme re- 
présentant des versions orales distinctes? Proviennent- 
elles l'une de l'autre? Dans quel ordre? Autant de 
questions qu'on n'est pas encore en état de résoudre, 
et qu'il faudrait avoir résolues pour aborder la dernière 
et la plus intéressante : quel est le rapport des ver- 
sions occidentales avec les versions orientales ? Grâce 
aux recherches qui ont été faites jusqu'ici, on peut 
dire qu'il ne reste en présence que cinq rédactions ou 
groupes de rédactions : i° l'abrégé, fait au xiv® siècle, 
par un dominicain appelé Jean Petit (JoannesParvus), 
d'un livre perdu, appelé Liber de Septem Sapienti- 
bus 2 ; 2° la rédaction latine imprimée au xv® siècle sous 



1. Je laisse de côté tout le groupe oriental, étudié dans le mé- 
moire de M. Gomparetti. Ce groupe comprend la version grecque 
et une version espagnole, tandis que la version aménienne se 
rattache au nôtre. 

2. Cet abrégé a été réimprimé, d'après l'édition de 1476 de la 
Scala Celi de Jean Petit, par M. Gœdeke (Orient und Occident, 
t. III, p. 402-421). 



PRIiFACE 111 

ic nom d^Historia Septem Sapientum ; 3^ le poëmc 
français publié par M. de Keller *; 4*» le groupe de 
rédactions (une latine * et deux italiennes) que M. Mus- 
safia a fort justement réunies sous le titre de Versio 
Italica; b^ les rédactions françaises en prose, elles- 
mêmes imparfaitement classées, dont Leroux de Lincy 
a imprimé un texte en entier et un autre en frag- 
ment. Je ne prétends pas résoudre ici les questions 
soulevées plus haut et classer définitivement les 
versions occidentales du Roman des Sept Sages \ 
je me bornerai à rechercher les rapports des rédac- 
tions françaises entre elles et avec VHistoria Sepiem 
Sapientum. 



I 



Les rédactions françaises du Roman des Sept Sa- 
ges se divisent du premier coup d'œil en deux grou- 
pes, suivant qu'elles sont en vers ou en prose. Le 



1. Li Romans des Sept Sages herausgegeben von H. A. 

Keller. Tûbingen, Fues, i836. ~ J'ai trouvé dans un ms. de 
Chartres un long fragment de ce poème (environ la moitié), et je 
compte en proposer prochainement une nouvelle édition à la 
Société des Anciens Textes, 

2. Publiée par M. Mussafia dans ses Beitrcege :{ur Litteratur dev 
Sicbcn weisen Meister, Wien, Gerold, 1868. 



IV LES SEPT SAGES 

poëme, publié depuis longtemps, ne s*est conservé 
en entier que dans un seul manuscrit ■ ; les manus- 
crits qui contiennent des rédactions en prose sont au 
contraire très-nombreux. Ceux de Paris, qui ne sont 
pas moins de dix-neuf (quatorze à la Bibliothèque Na- 
tionale et cinq à l'Arsenal), ont été décrits par Leroux 
de Lincy en tête de son édition * ; j*ai pu y joindre, 
grâce à Tobligeance de M. Ruellens, le savant biblio- 
thécaire de Bruxelles, la notice de quatre manuscrits 
conservés en Belgique ^; enlSn, je dois à Tamitié de 
M. P. Meyer des renseignements suflBsants sur un 
ms. de Cambridge 4. Ce sont donc vingt-quatre ma- 
nuscrits qu'il s'agit, non pas de classer rigoureuse- 
ment (ce sera un travail assez long pour qui l'entre- 
prendra), mais de distribuer en groupes provisoires. 
J'ai été précédé dans cet essai par MM. Gœdeke et 
Mussafia, et le travail de ce dernier est sans repro- 
che ; mais il n'a pu savoir des mss. que ce qu'en dit 
Leroux de Lincy, dont les indications ne sont pas 



1. Voyez cependant la n. i de la page précédente. 

2. Essai sur les fables indiennes par A. Loiseleur Deslong- 
champs, suivi du Roman des Sept Sages de Rome en prose, pu- 
blié par Le Rou)c de Lincy. Paris, Techener, i838. 

3. Ce sont les n** 9245, 9433, 10171 et 11 190 de la Bibliothè- 
que royale de Bruxelles. M. Gœdeke et après lui M. Mussafia citent 
lems. de Bruxelles 7417; cette indication s'appuie sur une note de 
ReifFenberg CP/»7. Mousket, II, clxxxv) : le ms. 7417 de la Biblio- 
thèque de Bruxelles contient tout autre chose. Au reste, ce ms. 
rentrerait dans la classe à laquelle appartiennent déjà les quatre 
manuscrits conservés à Bruxelles ; c*est bien probablement Tun 
d'eux. 

4. Bibl. de l'Université, G g, I. i. 



PREFACE V 

toujours suffisantes et sont même parfois inexactes. 
Il est facile de les compléter à qui travaille à Paris " . 

Le ms. 5o36, dont on lira le texte plus loin, forme 
à lui tout seul, comme on l'a déjà remarqué, une 
classe à part des autres. Il s'en distingue par l'ordre 
dans lequel il donne les récits, ordre qui se rappro- 
che de celui de K (je désigne ainsi la version en vers 
publiée par M. de Keller), sans être absolument pa- 
reil. C'est ce que permet de constater la notice de 
Leroux de Lincy. Mais il n'indique pas ce qui fait 
le caractère tout particulier de la rédaction contenue 
dans ce manuscrit 2, c'est que cette rédaction est 
évidemment faite sur le texte en vers ^. Il suffit de 
la lire pour s'apercevoir qu'on a sous les yeux une 
mise en prose, faite avec négligence, d'un texte en 



2. Les mss. français de la Bibliothèque nationale ayant changé de 
numéros, je donne ici une concordance des numéros anciens, in- 
diqués par Leroux de Lincy et conservés par MM. Gœdeke et 
Mussafia, avec les nouveaux : 

Fr. 



Nouv. 


Ane. 


Nouv. 


Ane. 


9^ 


6767 


Fr. 3586 


10024 


189 


6849 


191G6 


S. G. 1672 


573 


7069 


20040 


S. G. 1659 


142 I 


73io 


22648 


U Val. 1 3 


1444 


7534 


22933 


La Val. 48 


2137 


7974 


244^1 


Comp. 62 


5o36 


9675^- 


25b45 


N. D. 2746/5 



2. Leroux de Lincy dit même, faute d*y avoir regardé d'assez 
près, que a cette rédaction est la même que celle du ms. 7974 
(act. 2137). ^ 

3. M. Gœdeke pose, au contraire, sans donner Tombre d'une 
preuve, cette version comme la source du texte en vers. 



VI I.ES SEPT SAGES 

vers. On y rencontre à chaque page des couples de 
vers rimes intacts ou presque intacts, et parfois 
même plusieurs de ces couples à la suite. Ainsi, 
p. 4 : « Et mauvaise est la nourriture puis qu'elle 
erre contre nature. Hellas! pour quoy fus je onc- 
ques née quant si malement suis démenée? Or suis 
je de si haut parage, et len me fait si grand ou- 
trage. » P. 9 : a Chacun doit son sens defifendre et 
a trestout le peuple apprendre; et qui plus a plus 
doit donner, et qui plus est fort plus doit porter. » 
P. 1 1 : « Puis que chatel vaut affiance, legiére en 
est la penitance. » Ib. : a Cellui doit bien la honte 
avoir qui la porchasse a son pouoir. » P. 12: « Ung 
homme nommé Ypocras, qui pire estoit que Satha- 
nas. » P. 14 : « On ne doit pas sa femme croire : 
elle a la coustume (et condition) au tonneirre qui 
admaine la grant orage qui en poy d'heure s'assou- 
age. Amour de femme n'a durée, ce sachiez, non 

plus que rousée. » P. 17 : « Lors dit le sage 

Mauquidas : Seigneurs, ne vous merveilliez pas; 
voix et avoir et ambleure vont moult souvent contre 

nature Ne vous merveilliez se je suis tel que me 

voyez. » P. 1 8 : a Car homme est fol de bas parage 
qui prent femme de hault lignage. » Ces exemples 
suffisent; on peut en relever de pareils dans tout le 
cours de l'ouvrage; on remarquera toujours, d'ail- 
leurs, comme pour ceux-ci, que la plupart se trou- 
vent dans des passages qui contiennent des réflexions 
morales de Tauteur ou de ses personnages. Le style 
vif, populaire et pittoresque qui caractérise ces pas- 
gages, les rendait difficiles à modifier^ tandis que le 



PRÉFACE VII 

récit proprement dit se laissait plus aisément trans- 
former et surtout abréger. — Si maintenant nous 
recherchons ces vers dans le texte de K, nous en 
retrouvons plusieurs (voy. v. 862-3 : Diex! tant tnar 
fui de haut parage Quant Von me fait si grant 
hontaige; — v. 1433-6 : Cil ki plus a plus doit 
donner, Lifors hom doit grans fais porter ; Ki set 
le sens sil doit aprendre. Environ lui au peuple en- 
tendre; — v. 1627-8 : Car cil doit bien la honte 
avoir Qui le porcache a son pooir; — v. 2021-2 : 
Vois et avoir et ambleure Si vont auques contre 
nature; — v. 2123-4 : Mais hom est fols de bas 
paraige Ki femme prent de grant linage). D'autres 
ne se retrouvent pas dans notre texte en vers, comme 
les quatre premiers de la p. 4, les deux de la p. 12, 
les six de la p. 14. Ajoutons que Tordre des récits 
n'est pas exactement le même dans D (notre ma- 
nuscrit, où l'ancien poème est dérimé) et dans K, 
et que la divergence atteint même souvent le fond 
de la narration. Il en résulte simplement ce fait que 
le poème des Sept Sages, qui a été très-populaire, a 
subi beaucoup d altérations et de remaniements, et 
a par conséquent existé dans des formes très-diffé- 
rentes. C'est ce qui ressort aussi de la comparaison 
du manuscrit de Chartres (voy. ci-dessus , p. m , 
n. 1 ) avec celui de Paris. D nous offre le reflet 
fidèle d^une récension du poëme qui ne nous est pas 
parvenue ; ainsi il n'est pas sans intérêt pour la cri- 
tique de ce texte, et c'est un des motifs qui m'ont 
engagé à le publier. Le récit tel qu'il le présente est 
d'ailleurs agréable, et, dans sa forme extrêmement 



VI JI LES SEPT SAGES 

abrégée et rajeunie, il a su garder quelque chose 
de la saveur étrange et de la grâce archaïque du 
vieux poëme dont il dérive. 

Une question que cette rédaction soulève est celle 
de la fidélité avec laquelle elle a suivi son original. Je 
ne parle pas des suppressions, mais des divergences 
et des additions qui se rencontrent au commence- 
ment et surtout à la fin. Le ms. K appelle Vespasien 
l'empereur auquel arrive la pénible aventure qui est 
le sujet du roman, et le fait régner à Constantinople, 
tandis que tous les autres textes le mettent à Rome et 
le nomment Dioclétien. Notre rédaction est d'accord 
avec K sur le lieu de la scène, mais elle se lance dans 
des fantaisies encore plus étranges en appelant son em- 
pereur, qui est en même temps roi de France, Marco- 
meris et en en faisant un fils de Priam. La rédaction 
en prose s'appuie-t-elle en ce point sur un texte en 
vers différent de K? Il est difficile de le dire, d'autant 
plus que le ms. de Chartres nous fait ici défaut ; mais 
je suis peu porté à le croire. Je pense plutôt que le 
rédacteur a voulu supprimer toute l'introduction de V, 
fort étrangère d'ailleurs au récit, et a substitué aux 
noms de son original les premiers qui lui sont venus 
à la tête. — S'il a abrégé au début,, il a beaucoup al- 
longé à la fin. Le dénouement bref et sec de V ne 
le satisfaisait pas ; il en a composé un autre, qui se 
divise en deux parties : i® combat judiciaire entre le 
jeune prince et le champion de l'impératrice; 2° ten- 
tative de rimpératrice pour échapper à la mort en 
abusant d'un a don » que Tempereur lui a accordé. 
Le premier de ces épisodes se retrouve dans d'autres 



PRÉFACE IX 

rédactions du roman (S, L) ; mais D ne le leur a 
pas emprunté : c'était un dénouement si conforme 
aux mœurs du temps et qui se trouve employé pour 
des cas analogues dans un si grand nombre de récits, 
qu'il se présentait naturellement à Tesprit; d'ailleurs, 
il est extrêmement différent dans D de ce qu'il est par 
exemple dans L (S est pareil, mais très-abrégé) : ici 
le prince combat lui-même, dans L il a un cham- 
pion ; ici le duel est interrompu par une trahison qui 
amène une bataille générale : cet épisode, évidemment 
imité de quelque chanson de geste, n'a aucun pen- 
dant dans L; le combat judiciaire est d'ailleurs pro- 
posé dans L par les barons de la cour, ici demandé 
par l'impératrice. — La seconde partie du dénoue- 
ment de D, curieuse bien qu'évidemment fort altérée, 
paraît devoir son origine à une réminiscence plus 
ou moins vague du rédacteur ; elle rappelle un conte 
populaire répandu chez divers peuples ', et dont elle 
représente peut-être, en certains traits, une ver- 
sion française très-ancienne; au moins l'expression 
ff toise », signifiant à la fois la mesure des bras éten- 
dus et ce qu'on peut entourer avec les bras, indique- 
t-elle une assez haute antiquité. Seulement dans le 
conte cette ruse ingénieuse est attribuée à une reine 
méconnue par son époux, et elle lui réussit, tandis 
que dans notre rédaction elle est présentée comme 
une nouvelle noirceur de la perfide impératrice, et 
elle est déjouée par la subtile distinction du prince. Il 



I. Voy. Grimm, Kindermccrchen, n" 94, et les rapprochements 
donnés en note. 



X LES SEPT SAGES 

ne serait pas impossible, après tout, que ce dénoue- 
ment eût déjà été ajouté à un texte en vers; cepen- 
dant il n^offre pas les traces de rimes qu^on peut re- 
lever ailleurs. 

Quoi qu'il en soit, les textes K et D, auxquels 
nous pouvons joindre C (le ms. de Chartres), nous 
offrent des variantes d'une seule et même rédaction, 
que nous appellerons dorénavant V, la rédaction en 
vers. Voyons maintenant dans quel rapport elle est 
avec les manuscrits en prose autres que D. 

Nous examinerons d'abord un premier groupe, re- 
présenté par les quatre manuscrits de la B. N. fr. 
189, 1444, 19166 et 24431. C'est le texte de ce 
groupe que Leroux de Lincy a publié (d'après le ms. 
19166). Si nous comparons cette rédaction à V, nous 
constatons que, tout en lui ressemblant beaucoup, 
elle en est parfaitement distincte. L'ordre des récits 
n'est pas exactement le même, du moins pour ceux de 
la reine; car ceux des Sages, comme dans V, se pré- 
sentent dans l'ordre suivant : Canis Medicus Puteus 
Tentamina Avis (les deux derniers contes de V, 
Vidua et Inclusa, manquent ici); mais dans V la 
reine raconte d'abord Arbor, puis Senescalcus, puis 
Aper, puis, dans un ordre qui varie dans chacun des 
manuscrits ', Ga\a, Rotna et Sapientes, et enfin 



1 . L*ordre est, dans K, Rotna Ga^a Sapientes, — dans C, Ga^a 
Roma SapienteSy — dans D, Sapientes Roma Ga^^a, Je crois l'ordre 
de C le meilleur; on remarquera que Roma est en second dans 
C D, Sapientes en troisième dans C K. 



PREFACE Xï 



Virgiliiis ; dans les ms. de notre groupe (que nous 
appelons L), Tordre est Arbor Aper Ga\a Senes- 
calcus Virgilius Sapientes ^, en sorte que les n°* j 
et 6 sont seuls identiques ; en outre, le conte 5 de V, 
Roma, est absent. La rédaction L n^a donc que onze 
des quatorze contes de V ; il lui manque, en outre, ce- 
lui que récite dans V le fils de Vtvcvptvtxxv^Vaticinium. 
Cependant cette rédaction n'est pas aussi mutilée 
qu'elle en a Tair : deux des contes qui lui manquent, 
Roma et Inclusa, sont remplacés par deux autres, 
Filia et A^orercj. Toutefois la narration reste boiteuse, 
puisque le septième sage n'a pas d^histoire à raconter. 
Il est impossible de ne ne pas remarquer l'étroite 
parenté qui unit L à la rédaction latine conservée en 
abrégé dans la Scala Celi d'après le Liber (perdu) 
de Septem Sapientibus. L'ordre des contes est abso- 
lument identique pour les récits de la reine, et n'offre 
pour ceux des sages qu'une légère variante (Tenta- 
mina Puteus au lieu de Puteus Tentamina) ; ce qui 
est plus important, les contes Roma et Inclusa man- 
quent également, et sont également remplacés par 
Filia et Noverca. Seulement le conte Vidua ne man- 
que pas, en sorte que chaque sage raconte son his- 
toire, et le jeune prince dit aussi la sienne à la fin du 
roman (Vaticinium). Si nous comparons S (la rédac- 
tion latine en question), L, et V dans les parties qui 
leur sont communes, nous trouvons aussi d'ordinaire 
un accord frappant entre les deux premières versions. 



I. Je conserve les titres latins dûs à M. Gœdeke. 



\\l LES SEPT SAGES 

D'abord la scène est à Constantinople dans V, à 
Rome dans S L, où l'empereur est également Dio- 
clétien; — dans ^r^orle possesseur du pin est un 
duc dans V, un bourgeois dans S L ; — dans Canis 
le combat du lévrier et du serpent a lieu dans une 
chambre d'après V, en plein air d'après S L ; — Hip- 
pocrate, dans Medicus, tue son neveu avant d'être 
malade dans 'S L, étant déjà atteint de la maladie 
qui doit l'emporter dans V -, — le roi et Tenfant de 
Sapientes s'appellent Hérode et Merlin dans S L, 
sont anonymes dans V, etc '. Nous pouvons donc 
regarder L comme appartenant à la même famille 
que S. Seulement il faut supposer que L n'a eu à sa 
disposition qu'une forme du Liber de Septetn Sa- 
pientibus ^ qui était tronquée vers la fin, et qui, en 
outre, avait interverti l'ordre des deux histoires Vidua 
et Noverca. En effet, S et L marchent d'accord jus- 
qu'à la sixième histoire de la reine, Sapientes. Dans 
S, le sixième sage raconte en réponse Vidua, la reine 
reprend l'avantage le lendemain en contant comme 
septième histoire Filia, et le septième sage réplique 
par Noverca. Le huitième jour arrive; le prince 
parle, et renvoie à sa belle-mère l'accusation dont elle 
l'a chargé. On décide de vider la querelle par cham- 
pions; le champion (ptigil) de l'impératrice est 



1. 11 y a quelques cas inverses, sur lesquels je .me propose de 
revenir à une autre occasion, mais que je laisse ici de côté. 

2. Je ne prétends pas dire par là que L soit traduit du latin, et 
que l'histoire des Sept Sages ait pénétré en Europe sous une 
forme latine. Je réserve ces questions. J'entends simplement que L 
représente une rédaction analogue à S, mais incomplète. 



PREFACE Xllï 

vaincu, et elle brûlée. Au retour, en attendant le re- 
pas, le fils conte la dernière histoire, Vaticintum. 
Dans L, en réponse â Sapientes, le sixième sage ra- 
conte Noperca et non Vidua; le lendemain l'impé- 
ratrice, comme dans S, raconte Filia, mais le sep- 
tième sage n'a pas d'histoire. Il se borne à annoncer 
que le prince parlera le lendemain, ce qui a lieu en 
effet. 11 accuse sa belle-mère : des chevaliers se pro- 
posent des deux parts pour décider par un combat 
singulier qui a raison des deux; le chevalier de Timpé- 
ratrice est vaincu, et elle est brûlée, après avoir avoué 
son crime : le prince ne raconte aucune histoire. Il 
' faut supposer que l'auteur de L a suppléé à ce qui 
manquait à sa source par un souvenir plus ou moins 
précis de la fin qu'il n'avait pas sous les yeux, mais 
qu'il avait lue ou entendu raconter auparavant. Mal- 
gré la perte de Vaticintum et de Vidua ^ malgré 
les différences, pour le reste, de son récit et de celui 
de S, ces deux récits offrent trop de ressemblances ' 
pour qu'on puisse regarder le second comme une 
invention pure, indépendante de l'autre. L est donc 
une variante de S, dans laquelle la fin est tronquée et 
refaite de souvenir. 
S'il fallait s'en rapporter à la notice de Leroux de 



I. Ainsi, dans S et dans L, Terapereur promet de ne^pas voir sa 
femme dans la nuit qui suit le septième jour, et tient sa promesse; — 
l 'impératrice a un songe symbolique qui lui prédit son sort; — 
l'enfant parle à ses gardiens avant de parler à son père ; — le pro- 
cès est vidé par le combat de deux champions, etc. — Aucun de 
ces traits ne se retrouve dans V (sauf le combat judiciaire dans 

D, qui, comme je l'ai dit, est tout à fait indépendant). 

b 



XIV LES SEPT SAGES 

Lincy, comme ont dû le faire MM. Gœdeke et Mus- 
safia, il existerait une forme de L plus complète, qui 
contiendrait Vaticinium, sinon Vidua, et qui serait 
ainsi intermédiaire entre S et le texte imprimé de L. 
Ce serait la rédaaion contenue dans le ms. de la 
B. N. îr. 22933. Mais quand on examine ce ms., 
on arrive à un résultat bien différent. Il suit fidèle- 
ment L jusqu au moment où le jeune prince va accu- 
ser sa marâtre. On lit à cet endroit dans L (p. 73) : 
« Il s*assiéent tuit, et li enfes commance sa parole et 
son dit. y» Ce dit, c^est Faccusation portée contre sa 
marâtre. Mais le ms. 22933 continue tout autrement : 
« Et li bamages s'asit, et li valleiz commença a comp- 
ter Tordenance de son feit. — Sire, il fu jadis uns ri- 
ches vavassors, » etc. C'est à dire qu'il a substitué à 
la fin de L celle du groupe A, dont je parlerai tout à 
rheure : les mots : // fu jadis uns riches vavassors 
commencent le récit Vaticinium dans A (publié en 
appendice par Leroux de Lincy*, voy. p. 98). Le ms. 
22933 ne quitte plus cette rédaction jusqu'à la fin. 
Ce ms. est donc un composé de L pour la partie la 
plus grande et de la fin de A. Nous verrons que des 
combinaisons de ce genre se présentent plus d*une 
fois dans les rédactions diverses de notre histoire. 
Nous en trouvons une autre dans le ms. de l'Arse- 
nal B. L. Fr. 245. Je ne puis m'expliquer la compo- 
sition de ce texte qu'en admettant que le copiste 
avait à sa disposition un ms. de L fort endommagé 
vers la fin. Le conte Filia y manquait. Je mets en 
regard, à l'endroit critique, le ms. 19166 (Leroux de 
Lincy, p. 68) et le nôtre : 



PREFACE XV 

19166 Ars. 245, f» 53 r». 

Se vos ainsint ne le festes comme Et si ainsy ne le faictes, ainsy vous 

vos dites, si vos en puisse ainsint en puist il advenir comme il fît au roy 

avenir comme il fist au preudomme Herodes, — Par foy, ce dist il, ce 

de ville de sa fille. — Gommant Ten n'aviendra ja. Et l'emperiére res- 

avint il? fait H emperéres. — Ge le pondit : Dieu vous en gart, Atant 

vos direi, fait ele. passèrent celle nuyt. Et quant ce fut 

(Suit rhistoire Filia.J au lendemain, l'empereur et sa 

Or pensez a vostre norreture, et femme furent levés, et les portes fu- 

gardez qu'i ne vos aviegne ainsint. — renl ouvertes, et le palais remply de 

Vos le verroiz bien, fet li emperéres, barons. L'empereur commande a ses 

qu'il en sera au matin. La nuit passa sergens qu'ilz tirent son filz hors de 

et li jorz vint. Li emperéres apella ses la geôle et Talent destruire. Et ilz 

sers : Alez, fait il, maintenant, et si ainsy le firent, et le tirèrent de la 

pendez mon fin. Gil font son comman- geôle et Penmainent. Et ainsy qu'ilz 

dément, et le traient de la jeole et Ten- Temmenoient, ilz rencontrent messire 

mainent. Estes vos qu'ils ancontrent Meroux, etc. 
mestre Meron, etc. 

La partie que j'ai imprimée en italique dans le 
texte emprunté au ms. de l'Arsenal paraît être de la 
fabrication du copiste, qui a remplacé l'histoire Filia, 
qui lui manquait, par une allusion à Sapientes ra- 
conté plus haut; peut-être cependant Ta-t-il suppri- 
mée parce qu'il la trouvait insipide, en quoi il n'avait 
pas tort. Mais ce qui est singulier, c'est que ce ms., 
une fois qu'il a rejoint L, le suit fidèlement jusqu'à la 
1. 2 de la p. 75 ; arrivé là, il le quitte et emprunte son 
dénouement à A. L'empereur adjure sa femme de 
dire la vérité, elle l'avoue, et le reste ressemble à ce 
qui termine A dans Leroux de Lincy, à partir de la 
dernière ligne de la p. 102; seulement la rédaction 
du ms. de l'Arsenal est plus délayée. 

Les deux mss. B. N. Fr. 22933 et Ars. 24b doi- 
vent donc être éliminés de nos recherches comparati- 
ves; ils se rattachent à L, et n'ont emprunté à A l'un 
que les dernières lignes, l'autre que les dernières pa- 



XV'I LES SEPT SAGES 

ges de son récit. Les quatre mss. déjà mentionnés et 
les deux derniers appartiennent donc au groupe L. Ce 
groupe, qui ressemble étroitement à S, se pose bien 
nettement en face de V. Il va sans dire que nous 
chercherions en vain dans L des traces des vers de K , 
comme nous en avons trouvé dans D ; il ne semble 
même pas qu'on puisse y trouver des traces de vers 
quelconques. Mais, à vrai dire, pour résoudre cette 
dernière question, il faudrait commencer par établir 
de L un texte critique, et c'est ce qui ne pourra se 
faire que par la comparaison méthodique non-seu- 
lement des mss. du groupe L, mais encore, comme 
on va le voir , de ceux bien plus nombreux du 
groupe A. 

Ce groupe A, — que j'appelle ainsi parce qu'il a 
servi de base au texte italien publié par M. A. d'An- 
coqa, — comprend à première vue les douze mss. 
suivants: B. N. Fr. 93, 142 1, 2187, 5586, 20040, 
22548, 25545, Brux. 9245, 9433, loiyr, 11 190, 
Cambr. Univ. Gg^ L i. On en a une idée suffi- 
sante par la^publication de Leroux de Lincy, qui 
a donné, d'après le ms. 2137, quelques variantes de 
la première partie et la seconde partie tout entière. 
Ce qui caractérise en effet la rédaction A, c'est de se 
diviser en deux parties très-distinctes, dont la première 
est textuellement d'accord avec L, et dont la seconde 
en diffère absolument. L'ordre même et le titre des 
récits rendent cette division saillante, comme le mon- 
tre la liste suivante : 





PREFACE 


XVII 






L A 








Introduction 




Nov. I 




Arbor 




I Sap. 




Canis 




Nov. 2 




Aper 




2 Sap, 




Medicus 




Nov. 3 




Ga^a 




3 Sap. 




Puteus 




Nov. 4 




Senescalcus 




4 Sap. 




Tentamina 




Nov. 5 




Virgilius 




6 Sap. 




Avis 




Nov. 6 




Sapientes 






L 




A 


7 Sj/7. 


Noverca 




Vidua 


A^oî'. 7 


Filia 




Roma 


7 Sap. 


+ 




Inclusa 


Filius 


+ 




Vaticinium 




Conclusion 




Conclusion 



La concordance entre L et A cesse en réalité un 
peu avant le récit du septième sage; elle s'arrête à la 
1. 19 de la p. 65 de Leroux de Lincy, après les 
mots : les portes furent ouvertes. Entre ces mots et 
les premiers de la seconde partie de A publiée par 
L. de Lincy, p. 79-103, il faut suppléer ceux-ci : 
« L'empereres commanda que Ton menast destruire 



XVIU LES SEPT SAGES 

son fil ))(ms. B. N. 2137). » A partir de cet endroit 
les deux rédactions sont absolument différentes. 

Nous avons donc, dans A, deux parties distinctes, 
A' et A*. A fait partie du groupe L, et le texte de L 
devra par conséquent être établi d'après les mss. de 
A aussi bien que d'après ceux de L. Mais qu^est-ce 
que le texte de A*? Une comparaison rapide suffit 
pour établir qu'ici, comme dans D, nous avons à 
faire à une mise en prose de V. Tandis que dans A, 
nous ne trouvons aucune coïncidence textuelle avec 
K, à peine avons-nous commencé A*, que nous remar- 
quons l'accord le plus fi-appant. On peut s'en assu- 
rer en comparant le conte Vidua dans A (p. 80 et ss.) 
et dans K (v. 368o et ss). Cet accord, qui est toujours 
intime sans être partout également étroit, se continue 
jusqu'à la fin. On ne peut songer à intervertir les rap- 
ports, c'est-à-dire à regarder la fin de K comme pro- 
venant de A* : d'abord par ce que plusieurs traits pro- 
presà K dans toute son étendue se remarquent dans A* 
et n'apparaissent pas dans A'; ensuite et surtout 
parce que A*, tout comme D, a conservé des groupes 
entiers de vers de l'original. Ces vers, comme ceux 
de D, se trouvent notamment dans les passages où 
les sages ou la reine se livrent à des réflexions et tirent 
la morale de leurs contes. Voici quelques passages 
qui mettront le fait sous les yeux du lecteur : 



PPÉrACE XIX 



K 



P. 86. Et pour celui Genus dit Pen jen- 2386 Pour ce[l] Genu8ditre[n] genvier 

vier un mois qui est devant février. Le mois qui est devant février. 

Ib. Et je ferai uns engins • merveilleus 2396 Et je ferai uns grans engins 

pour espoanter les Sarrazins. Por e^oenter Sarrazins. 

Ib, Et dessus fist faire un mireoir qui 2410 Desus fist faire un mireor 

fesplendissoit contre le jour. Icil Ge- Ki resplendit contre le jour, 

nus se leva un matin, et se vesti Cil sages se leva matin 

moult bien de cel engin, et puis Et se vesti en cel engin, 

monta en la tour de Cressant, qu Puis monta en la tour Croisant, 

moult estoit haute . Qui assés fu et haute et grant. 

p. 87. Lors dist uns hauz homs des 2422 Dist uns paiens : Li dex de sus 

paiens : Li diex des crestiens est an- Si est ennuit descendus jus 

nuit descenduz jus a terre pour sa Pour secorre sa gent en tierre : 

gent secourre. Mar avons acointiée Mar acointames ceste guerre, 

ceste guerre. 2434 Antressi serés vous, dans roi, 

Ib. Autresi fêtes vous, sire : vous me- Par celé foi que je vous doi. 

. nez une autretele riote ^ comme cil Vous menés autretel rihote 

qui joue a la pelote : quand il la Com cil qui j ue a le pelote : 

tient, tantost la giete a son compai- Quant il le tient, tantost le rue 

gnon. A ses compaignons en le rue. 

Il faut bien probablement expliquer ainsi la com- 
position de A : l'écrivain qui a fait le ms. d'où sont 
dérivés tous ceux de cette famille a eu à sa disposi- 
tion un texte de L incomplet, et, pour terminer le 
récit, il a puisé dans le poëme. Il n'est pas vraisem- 
blable, en effet, que cet écrivain ait eu sous les yeux 
une mise en prose de Y plus ancienne, analogue à 
D 4, et dans laquelle il aurait puisé au lieu de recou- 
rir directement à V. La seconde partie de A a été 



1. L. de L. un engin si m. 

2. L. de L. a vous. 

3. L. de L. note. 

4. 11 ne saurait être question de faire dériver A^ de D : la ré»- 
J action de D est beaucoup plus abrégée, et les vers conservés dans 
les deux textes avec leurs rimes ne sont pas les mêmes. 



XX LES SEPT SAGES 

accommodée par le rédacteur, en certains points, de 
façon à ne pas £aire trop disparate avec A' ; ce qui 
a dû se faire plutôt par quelqu'un qui travaillait di- 
rectement sur le texte en vers que par un copiste qui 
aurait eu devant lui un texte en prose tout rédigé. 

Il me reste à dire un mot de deux manuscrits du 
groupe A sur lesquels on n'a eu jusqu^à présent que 
des renseignements inexacts et auxquels on a accordé 
une importance qu'ils n'ont pas. Le ms. Ars. B. L. 
Fr. 246, auquel, d'après Leroux de Lincy, man- 
queraient les quatre histoires Avis, Sapientes, Vidua 
et Roma, a été rangé par M. Gœdeke, à cause de 
ce fait, dans une classe à part. Il faut la supprimer, 
du moment qu'on reconnaît que la lacune de ce ms. 
est purement matérielle : il lui manque un cahier, ar- 
raché ou perdu anciennement. Cette lacune n'est pas 
d'ailleurs exaaement telle que l'indique Leroux de 
Lincy : le troisième cahier (f* 24 v°) s'arrête au mi- 
lieu de Virgilius (Par Diu, sire, dient il, encore 
est ce noiens envers ce que nous savons; car nous 
avons songiet un si grant trésor; cf. L, p. 52, 
1. 24), et le cinquième (f* 25 r^) commence au milieu 
de Roma (Signour, dist il, la deffense n'est pas en 
moi, mais en Deu; cf. A, p. 86, 1. 16). Le qua- 
trième cahier, qui manque, comprenait donc la fin 
de Virgilius, Avis, Sapientes, Vidua, et le com- 
mencement de Roma. 

Le ms. Ars. B. L. Fr. 283 soulève des questions 
plus complexes, et on en a parlé avec plus d'inexac- 
titude encore. Leroux de Lincy dit quMl contient « le 
même nombre d'histoires » que le ms. 2137 (^^^- 



PREFACE XXI 

7974), c'est-à-dire que le type de la rédaction A.; ce 
seraient donc quinze histoires. Mais dans la liste 
numérotée qu'il en donne, il passe de 12 à 14, du 
sixième sage au septième, omettant par conséquent 
la septième histoire de la reine, Roma. M. Gœdeke a 
fondé sur cette omission de Roma la constitution d'une 
classe à part pour notre manuscrit ; M. Mussafia l'en 
a repris, et, se référant aux paroles expresses de Le- 
roux de Lincy, a attribué à une simple faute d'im- 
pression l'omission de Roma dans la liste des con- 
tes. En réalité, il en est tout autrement. Leroux de 
Lincy, par une négligence ou une distraction que je 
ne m'explique pas, a, dans les deux cas, dans sa no- 
tice comme dans sa liste, représenté ce curieux ma- 
nuscrit autrement qu'il n'est. Ce ms. suit fidèlement 
A jusqu'à la fin de Vidua, conté comme dans A par 
Jessé, mais ensuite, abandonnant A, il passe à L et 
le suit à partir de la p. 68, 1. 3 de l'imprimé. Il fait 
donc raconter par la reine, Fil ta au lieu de Roma 
que donne ici A; mais il n'est pas longtemps fi- 
dèle à L. Il le quitte, après ce récit, aux mots : Et 
vous verre^ bien que jo en ferai le matin (L, p. 69, 
1. 10 : Vos le verroi\ bien qu'il en sera au matin), 
et revient à A : Par foi, disi Vemperiêre, se vos 
Vocie\ vos fere^ que sages. Ore oies de le desloial, 
Dex le confonde! qui tant set de barat et d'engin, 
etc. (A, p. 88, 1. 2 : Or oei de la desloial, Die^ la 
confonde! qui tant set de barat et d'engin, etc.). 
L'accord se poursuit jusqu'à l'avant- dernière ligne 
de la p. 102', mais là, au lieu déterminer comme A 
par l'aveu de la dame et son supplice, le ms. revient 



XX JI LES SEPT SAGES 

à L : Et la dame respont : Sire, ne le créés mie; 
c'est un diable^ etc. (L, p. 74, 1. 14), et emprunte à 
ce texte le récit du dénouement, avec le combat sin- 
gulier qui manque dans A. Seulement, tandis que 
dans L, l'impératrice, une fois sur le bûcher, se borne 
à avouer son crime (L, p. 76), elle ajoute ici (après 
les mots : Jo voi bien que Dex est droiturier et que 
je suis alée. Sire empereur, jo ai eumout grant tort 
envers vostre Jil) : « Et sachiez que jo quidai alsi 
avoir fait faire a vostre fil com fist jadis une marras- 
tre a son fiUastre. — Comment fu ço ? fait li empe- 
réres. — Sire, et jo le vos dirai. Sire, il avint que 
uns chevaliers riches, etc. » Suit tout le conte No- 
verca, repris plus haut dans L (p. 65, 1. dern.) et 
introduit ici de cette façon singulière. Après l'avoir 
dit, l'impératrice ajoute : « Ore, sire, ensi quidoie 
jo avoir fait de vostre fil, car jo savoie bien se il fiist 
demorés en vie qu'il eust esté sires de Tempire de 
Romme après vos, et se jo l'eusse fait desfaire si eust 
estes oirs de la terre li enfes que jo eusse eu de vos, 
et por ce Tai je fait. — Par mon chief, fait li empe- 
réres, vos savés moût de malice, et bien vos estes 
meismes jugie. Et li fus estoit ja espris grans et fors, 
et li emperéres commande qu'ele soit ens jetée, et il 
salent icil qui costumier sont des gens destruyre, et 
prendent Pemperiére et le getérent el fu. Iluec ot sa 
desserte de sa grant traison. Li cors s'estent; tout fu 
fines-, la dame ait ce qu'ele a deservi. Ensi vont 
a maie fin cil qui traison porchaceni, et Diex lor 
otroit! Et li emperéres et ses fiex furent ensamble tant 
com il vesqui, Et après le père tint li fiex l'empire. 



PREFACE XXIII 

Et Dex nos consaut! Amen. » On voit que, pour ces 
dernières lignes, le rédacteur de notre ms. est re- 
venu au texte de A (p. io3). Son œuvre, au moins 
dans la dernière partie, est un travail de compilation 
où, ayant évidemment sous les yeux un ms. de L 
et un de A, il a tressé Pun des fils avec Tautre. Ce 
qu'il a de plus personnel est l'invention qui lui a 
permis de ne pas omettre Noverca, bien qu'il eût^ 
d'après A, substitué Vidua à ce conte -, il a au con- 
traire, avec L, préféré Filia à Roma, et il a tout à 
fait laissé perdre ce dernier récit. Je ne pense pas, 
bien que je ne l'aie pas vérifié exactement, qu'on 
trouve dans la première partie du ms. des traces 
d'une combinaison semblable. 

Ainsi nous avons classé vingt-et-un manuscrits : 
un, celui que je publie, forme une classe à part qui se 
rattache étroitement à V; quatre constituent la fa- 
mille L, texte qui diffère sensiblement de V et qui 
offre des ressemblances frappantes avec le texte la- 
tin S; treize constituent la familfe A, composée 
dans sa première partie d'un texte semblable à L, et 
dans sa seconde d'un texte tiré de V; enfin trois ma- 
nuscrits (B. N. 22933, Ars. 245 et Ars. 283) nous 
offrent une combinaison de L et de A, combinaison 
restreinte d'ailleurs aux dernières pages, simple dans 
le premier de ces manuscrits, plus compliquée dans le 
second et surtout dans le troisième. 

Il nous reste trois manuscrits à examiner, qui se 
distinguent à première vue de tous les autres et dont; 



XXIV LES SEPT SAGKS 

Leroux de Lincy a déjà fait une classe à part : ce 
sont les mss. B. N. fr. SyS, Ars. B. L. Fr. 232 et 
233. Ces manuscrits ont cela de commun qu'ils don- 
nent au roman le titre de Histoire de la maie (ou de 
la fausse) marrastre^ qu'ils appellent Tempereur Dio- 
cliseus et son fils Phiseus, qu'ils parlent dès le début 
de Marcus (ou Marques), fils de Caton, élevé avec le 
jeune prince, et surtout qu'ils contiennent six hbtoi- 
res qui leur sont propres en place de six qui leur man- 
quent. J^appelle cette rédaction M. Elle se rattache 
étroitement à A dans les parties qui leur sont commu- 
nes ' ; et comme A est le produit d'une combinaison 
qui n'a pu se faire deux fois, il résulte certainement 
de ce fait que M dérive de A. On ne peut, en efifet, 
admettre Tinverse : il faudrait que A, sMl dérivait de 
M, eût exclu toutes les histoires propres à M pour 
aller en reprendre à leur place quatre dans L et trois 
dans S. D'ailleurs, la date récente du plus ancien 
ms. de M, l'interpolation par laquelle on prépare la 
suite du roman connu sous le nom de Marques de 
Rome ^, le style même de cette rédaction ne permet- 



1. Il est Trai que pour plusieurs rtScits, qui sont semblables 
dans L et dans A, on pourrait en dire autant de L; mais M a en 
commun avec A Vidua^ Inclusa et Vaticinium, qui manquent 
dans L. 

2. 11 est a remarquer que les mss. qui contiennent Marques 
n'ont pas cette interpolation ; mais elle n*en doit pas moins s'être 
produite pour la première fois dans un ms. qui contenait Marques, 
Ce ms., aujourd'hui perdu, a servi de base à M. Notons d'ailleurs 
que tous les mss. qui contiennent Marques appartiennent au 
groupe A. 



PREFACE 



XXV 



tent guère de la faire remonter au-delà de la fin du 
xiii® siècle. Voici le tableau comparatif de M et de A : 







A M 








Introduction 




Nov. I 




Arbor 




I Sap. 




Canis 




Nov. 2 




Aper 




2 Sap. 




Medicus 




Nov, 3 




Ga^a 






A 




M 


3 Sap. 


Put eus 




.Avis 

m 


Nov, 4 


Senescalcus 


m 
• 
m 


••* Filius 


4 Sap. 


Tentamtna 


• 
• 
• 
• 
• 
• 
• 
• 
• 


. Vidua 

• 


Nov, 5 


Virgilius 


• 
• 
• 

.-••■ 


• Nutrix 


5 Sap. 


Avis ,.' ' 


• 

• 

• 
• 
• 
• 


An ténor 


Nov, 6 


Sapientes 


• 
• 
• 
• 
• 
• 

• 
• 


Spurius 


6 Sap, 


Vidua- ••' 




Cardamum 


Nov. 7 


Roma 




Assassinus 




• 


A M 




7 Sap, 




Inclusa 
Vattantum 
Conclusion 





Il manque donc à M six contes de A (Puteus, Se- 
nescalcus, Tentamina, Virgilius, Sapientes, Roma) 
qu'il a remplacés par six autres. Pourquoi? Le rédac- 
teur de M a-t-il trouvé les contes en question peu in- 
téressants et leur en a-t-il préféré d'autres ? Ou bien a- 
t-il travaillé d'après un manuscrit gravement mutilé 
et a-t-il complété le récit comme il a pu? Je le crois; 



XXVf LES SEPT SAGES 

car non-seuleinent les contes qu'il a insérés, sont loin 
de valoir les anciens et sont même extrêmement insi- 
gnifiants, mais on voit qu*il s'est donné de la peine 
pour se les procurer : Tun d^eux, l'exemple de[r\ ha- 
quesin qui Vomme occis t (Assassinus), n'est même pas 
un conte; c^est un extrait d*une chronique d'outre-mer 
quelconque, où on décrit les moyens employés par le 
Vieux de la Montagne pour dresser ses sicaires. Les 
autres contes peuvent bien être de Tinvention pure, 
excepté celui de Nutrix^ fort altéré et presque inintel- 
ligible, mais qui a sans doute un fonds traditionnel. Il 
ne £siut pas croire, conmie semble le faire M. Goedeke, 
que ces histoires, parce qu'elles ont pour la plupart 
leur scène en Orient, aient un rapport quelconque 
avec l'origine orientale du roman des Sept Sages ^ . 

Grâce aux recherches dont on vient de lire le som- 
maire, et qui sont, je pense, assurées dans leurs résul- 
tats essentiels, on peut classer ainsi les rédactions di- 
verses du roman des Sept Sages en français : 

V_ 
D 




I. M. Gœdeke, dans son tableau des rédactions des Sept Sages, 
appelle Filia la 4* histoire de la reine dans M. Outre que ce titre 



PREFACE XXVU 

On peut faire également rentrer dans cette classi- 
fication plusieurs rédactions anciennes en langues 
étrangères : j'ai déjà dit que Titalienne publiée par 
M. d'Ancona provenait d'un ms. du groupe A; il en 
est de même des deux versions en vers anglais, pu- 
bliées Tune par Weber ' , l'autre par M. Wright 2. La 
version catalane, que vient d'imprimer M. Mussafia, se 
rattache au contraire au groupe L ^. 

Grâce à cette première classification, nous nous 
trouvons donc en présence de quatre textes jusqu'à 
présent irréductibles l'un à l'autre : celui que nous a 
conservé en abrégé la Scala Celi (S), celui de L, celui 
de V et enfin le groupe de versions latines et italien- 
les que M. Mussafia a réunies sous la désignation 
commune de Versio Italica (I). La rédaction A, qui 
a une grande importance à cause de sa diffusion en 
France et hors de France, n'a aucune valeur pour 
l'étude des origines du roman des Sept Sages, puis- 
qu'elle n'est qu'une combinaison de L et de V. A 
plus forte raison en est-il ainsi des textes qui dérivent 
de cette version, et parmi lesquels il faut ranger 
VHistoria Septem Sapientum, comme il me reste à 
le démontrer. 



n'est pas exact, il a Tinconvénient de servir déjà à désigner une au- 
tre histoire, qui est dans L et S. Je pense que c'est une simple faute 
d'impression pour Filius, que je restitue. 

1 . Metrical Romances of ihe thirteenth, fourteenth and fifieenth 
centuries.,,, Edinburgh, 18 10, 3 vol. in-8*. 

2. The Seven Sapées.... printed for the Percy Society. London, 
1845, in-12; l'introduction, de 72 pages, a paru en 1846. 

3. Voy. sur la source de cette version Romania, VI, 298. 



XXVIII LES SEPT SAGES 



II 



VHistoria Septem Sapientum, étant écrite en 
latin et ayant été imprimée dès le xv« siècle, doit à ces 
deux circonstances d^avoir attiré particuUèrement Tat* 
tention des savants qui les premiers se sont occupés 
de ces recherches, et d'avoir été r^ardée comme la 
source des autres versions, écrites en langues vulgai- 
res et plus tardivement connues. Telle est notamment 
l'opinion que Loiseleur-Deslongchamps a adoptée, 
sans même la discuter, comme point de départ de 
son analyse comparative des divers textes du roman 
des Sept Sages '. Les savants qui depuis lui, no- 
tamment en Angleterre et en Italie, ont abordé le 
même sujet à l'occasion des rédactions qu'ils pu- 
bliaient, ne se softt pas écartés de ce système^. En 
Allemagne, M. de Keller n'a émis sur ce point au- 
cune opinion; M. Gœdeke, dans la classification trop 



1. En outre, Loiseleur a introduit dans la science une confusion 
qui y a longtemps régné, en attribuant VHistoria à Jean, Tauteur 
du Dolopathos, 

2. M. Comparetti aussi, dans son article si remarquable sur les 
Setie Savj publiés par M. d^Âncona, dit en passant que la plupart 
des versions occidentales dérivent de VHistoria. Je retrouve cette 
assertion dans le livre tout récent de M. B. ten Brink, Geschichte 
der englischen Liiieraiur, t. I, p. 223. 



PRÉFACE XXiX 

hâtive qu'il a donnée des rédactions occidentales, n'a 
pas laissé VHistoria au rang que lui avaient assigné 
les critiques antérieurs : il la confond parmi les dé- 
rivés de S, qu'il regarde comme l'œuvre primitive, 
mais il ne se prononce pas sur le rapport précis 
de H à S et aux autres versions; M. Mussafia, en 
redressant plusieurs erreurs de M. Gœdeke, a émis 
ridée qu'il était prématuré d'essayer de classer les 
rédactions occidentales des Sept Sages, et qu'il fallait 
se borner à constituer des groupes sans prétendre en 
déterminer les rapports. Seul, à ma connaissance, 
mon père, dans un mémoire imprimé il y a huit ans % 
a dégagé nettement les rédactions françaises an- 
ciennes de la dépendance où on les avait tenues 'à 
l'égard du texte latin. Les raisons qu'il donne pour 
regarder ce dernier comme provenant de la tradition 
orale ^ et pour l'attribuer à quelque écolier étranger, 
Anglais sans doute, de l'Université de Paris, ne me 
paraissent pas convaincantes, mais il est certainement 
dans le vrai en déclarant que les textes en prose 
publiés par Leroux de Lincy n'ont point pour source 



1. Voy. le Bibliophile Français, t. IV (1869), p. Ggetss. La 
même idée avait été indiquée dans des leçons faites quelques années 
auparavant. Voy. la Revue des Cours littéraires, t. II (1864-5), 
p. 160. 

2. Ou plutôt du souvenir des récits des jongleurs. Le texte latin 

me paraît suivre le français de trop près, dans plusieurs passages, 

pour provenir d'un simple souvenir de ce genre. Je doute, d'ailleurs, 

que les rédactions en prose aient été récitées sur les places et 

dans les rues. Bon pour le poème, qui a un caractère bien plus 

populaire. 

c 



XXX LES SEPT SAGES 

le texte latin de VHistoria. C'est ce que les obser- 
vations suivantes mettront, je pense, hors de doute 
pour le lecteur. 

Il n*y a, comme on vient de le voir, que trois grou- 
pes principaux de rédactions françaises. Y, L et A. 
Or H {VHistoria) ne peut être rapproché de L, puis- 
que L ne contient ni Vidua, ni Roma, ni Inclusa, ni 
Vaticinium, qui se trouvent dans H, et contient Filia 
et Noverca, que H ne connaît pas. Restent V et A : 
ces deux textes étant d^accord pour une partie, il faut 
la négliger*, mais partout où V diffère de A, H est 
d*accord avec A et non avec V. Ainsi, — sans parler 
de la scène du récit et du nom du héros >, — il s'agit, 
dans Arbor, d'un bourgeois dans A H, d^un duc 
dans V ; — Hippocrate tue son neveu étant malade 
dans y, avant d'être malade dans A H ; — l'enfant 
de Sapientes, anonyme dans V, s'appelle Merlin 
dans A H, etc ^. Or, la composition de A, dont la 



1 . Il est vrai que dans A, comme dans L et S, c'est Tempereur 
qui s'appelle Diocletien, son fils étant anonyme, tandis que dans 
H le fils s'appelle Diocletianus et le père Pontianus; mais c'est un 
changement fait par H, et, en tout cas, nous sommes loin du 
Vespasien de Y, du Marcomiser de D. 

2. Cf. ci-dessus, p. xii. Il faut cependant noter un cas inverse 
pour le deuxième conte, Canis. J'ai fait remarquer ci-dessus que 
dans S L le combat du chien et du lévrier se passe en plein air, 
tandis que dans V il a lieu dans une chambre. Or, dans H . bien 
qu'avec des circonstances différentes, c'est aussi dans l'intérieur 
(dans une salle, voy. ci -dessous, p. 76} que se livre la bataille. On 
ne doit voir là qu'une rencontre fortuite : H a modifié la donnée de 
son original par amour de la vraisemblance. — Une coïncidence 
plus embarrassante se remarque dans Medicus : le régime auquel 



PPKFACE XXXÎ 

seconde partie est empruntée à V, comme je Tai 
prouvé plus haut, s'est nécessairement faite en fran- 
çais : on ne peut donc songer à établir le rapport in- 
verse, à regarder A comme traduit de H, et ainsi, en 
indiquant la rédaction française à laquelle H ressem- 
ble le plus, j'ai par là même démontré invincible- 
ment que la rédaction latine était la traduction et 
non l'original de cette rédaction française ^ 

Ceci une fois admis, il n'est pas sans intérêt de 
voir comment le traducteur latin a procédé. C'est 
une étude d un autre genre que celle que j*ai poursui- 
vie jusqu'ici, et je ne ferai que l'aborder très-briève- 
ment. Elle ne mériterait guère d'être faite, vu le peu 
de valeur du travail de ce dernier rédacteur de notre 
vieux conte, sans le succès incomparable qu'il a ob- 
tenu. Elle peut se faire à l'aide de la traduction fran- 
çaise de VHistorta aussi bien que du texte latin, et 
c'est ce qui m'a fait penser qu'une édition de cette 
traduction ancienne ne serait pas mal vue du public, 
d'autant que VHistqria elle-même est beaucoup citée, 
mais en réalité fort peu connue. 



le neveu d'Hippocrate soumet le fils du roi de Hongrie consiste dans 
L Â (p. 27) en char de beuf^ dans H, comme dans V, en viande 
de bœuf et eau. Il n'est pas impossible que la rencontre soit for* 
tuite; on pourrait croire aussi qu'un ms. de A avait, comme V, 
cette addition : toutefois, ni les mss. que j'ai consultés, ni les imi- 
tations étrangères ne la connaissent. 

I . Il faut remarquer que Vidua et Vaticinium, qui se retrouvent 
dans S, ressemblent dans H à A et non à S. Vaticinium, dans H 
comme dans A (et V), est raconté avant la décision du procès, tan- 
dis que dans S le prince le raconte après le supplice de la ma- 
râtre. 



XXXIl LES SEPT SAGES 

En général, le traducteur a suivi assez fidèle- 
ment son modèle, si ce n'est qu'il l'a partout nota- 
blement allongé; sa plus importante intervention 
consiste dans Paddition d'un nouveau conte, dans la 
fusion de deux autres en un , et dans le changement 
de morale qu'il a fait subir à un quatrième. On 
peut, je crois, se rendre compte de la marche qu'il 
a suivie dans ce triple changement. L'histoire de la 
femme enfermée dans une tour et enlevée au moyen 
d'un souterrain (Inclusa) est placée par A (naturelle- 
ment d'accord avec V) dans la bouche d'un des sages, 
et sert à démontrer à l'empereur la malice des fem- 
mes. Le traducteur a trouvé, non sans raison, que 
ce conte se prêtait mieux à apprendre au souverain 
à se défier de ses amis en apparence les plus fidèles. 
Il paraît surtout avoir été frappé de la morale qu'en 
tire le sage, dans A, après l'avoir raconté : « Par 
la foi que je vous doi, sire emperiére, aussi ouvrez 
vous et de telle manière. Cette famé vous argue, 
que vous la créez mieulx que vostre veue '. » Or, 
l'empereur ayant vu sa femme ensanglantée et les 
vêtements en lambeaux , tandis que son fils n'a 
jusqu'à présent rien dit ni fait pour se défendre, le 
sage est mal venu à lui adresser ce reproche. Au 
contraire, il est très-bien à sa place dans la bouche 
de l'impératrice, où notre traducteur l'a mis avec 



I. Cest ici un des passages où A a conservé des vers intacts de 
V ; cf. K, V. 4592 et ss. : Autressi huvrés vous, dans roi, Par celé 
foi que je vous doi ; Celé femme forment t'argue : Tu le crois 
miex que ta veue. 



PRÉFACE XXXlll 

quelque développement (voyez ci-dessous p. 148). — 
Une fois cette substitution opérée, la reine se trouvait 
avoir huit contes, et les sept sages seulement six. 
Le traducteur a remédié à ce double inconvénient : 
il a réuni en une seule (Senescalcus-Rorha) deux 
des histoires de la marâtre, et il a ajouté à celles 
des sages un récit inconnu à son original, Atnatores, 
qu'il a puisé à une source que je ne saurais pas in- 
diquer. Ce récit, d'origine orientale, est au reste 
très-répandu dans la littérature du moyen âge, et une 
variante, fort différente d'ailleurs de la nôtre, se 
trouve même dans la version hébraïque du Sindibad, 
source de notre roman des Sept Sages. Il est 
inutile de dire que cette coïncidence est purement 
fortuite : le traducteur hébreu et le traducteur latin 
ont ajouté indépendamment ce conte à ceux que 
leur fournissaient les ouvrages qu'ils traduisaient; le 
traducteur hébreu a introduit trois autres narrations 
de son chef ' , le traducteur latin en a encore inséré 
une. C'est le conte qu'on peut appeler Amici, va- 
riante de l'ancienne légende àîAmis et Antile^, que 
la version latine a intercalé, assez mal à propos, 
dans Vaticinium. Cette histoire, racontée par le 
jeune prince quand tout le monde attend le dénoû- 



1. Voy. Comparetti, Ricerche^ etc., p. i5. 

2. La source de H n'est pas le poème français; ce n'est pas non 
plus le roman d*OUvier de Castille et Artus d*Algarbe, où se 
trouvent des aventures semblables. Le récit de H forme une 
version à part, qui pourrait n'être pas sans intérêt pour Tétude de 
la légende. 



XXXIV LES SEPT SAGES 

ment de ta querelle entre lui et sa marâtre, paraît 
déjà dans le français un peu déplacée et passablement 
longue; mais on ne peut qu'admirer la patience que 
l'empereur et sa cour mettent à entendre l'interminable 
épisode dont le traducteur l'a accrue. 

Les changements dans l'ordre des contes n'ont pas 
d'importance. Parmi les autres, voici les plus remar- 
quables. On y reconnaîtra généralement la même ten- 
dance, le besoin de motiver et de circonstancier le récit. 
Dès le début, le traducteur ajoute le petit discours de 
la première femme de l'empereur à son lit de mort 
(p. 57). — Les noms des sages (p, 58) sont modifiés 
en partie, sans qu'on sache pourquoi: Banciïlas (Bau- 
cillas) , Lentulus (Lentullesj , Malquedrac (Mal~ 
quidas) , Craton (Chaton/, Josephus (Jessê), sont 
restés, bien qu'ils ne soient pas dans le même ordre-, 
Anxille et Meros ont été remplacés par Cleophas et 
Joachim. — Le traducteur a voulu rendre plus claire 
!a prophétie lue par les sages et le jeune prince dans 
les étoiles (p. 64), et il n'a réussi qu'à l'embrouiller 
absolument. — Une invention plus ^nalheureuse en- 
core est d'avoir fait écrire par le jeune prince (p. 69) 
sa réponse indignée aux propositions de sa belle-mère. 
Le vieux roman ne paraît pas songer à l'existence de 
l'écriture. Il est clair que si le prince peut écrire, il n'a 
aucune raison de ne pas employer ce moyen pour 
se justifier devant son père, au lieu de risquer d'être 
pendu chaque matin d'une semaine. — Dans le conte 
Arbor, le rédacteur de H a inventé les merveilleuses 
vertus du pin qu'on abat, et les malédictions que sa 
destruction attire au propriétaire de la part des pau- 



PRÉFACE XXXV 

vres; il ajoute aussi la circonstance,fort peu appropriée 
à rintention du récit, que le jeune pin mourut quand 
on eut abattu le vieux '. — Dans Canis, il attribue au 
maître du chien, outre celui-ci, un faucon admirable, 
ce qui ne sert absolument de rien au récit ^. — Dans 
Aper, il a emprunté à plus d'un conte populaire son 
début banal en racontant que le roi avait promis sa 
fille à qui tuerait le sanglier, terrible habitant de la 
forêt. Ce changement en a amené d'autres : ainsi le 
jeune homme, qui n'est pas venu dans le bois pour 
cueillir des fruits, n'en a pas, comme dans A, dans 
son giron, et cueille ceux de Tarbre même pour les 
jeter au sanglier ^. — Dans Puteus, il est question 
des clefs enlevées par la femme sous le chevet de son 
mari 4^, dont A ne parle pas ; au lieu de dire qu'elle 
est malade, la femme feint d^avoir été mandée auprès 



1 . Ce Irait se retrouve dans S. 

2. Autre coïncidence : dans le Dolopathos aussi, le chevalier pos- 
sède un chien et un faucon ; à vrai dire, l*un de ces animaux de 
chasse appelait Tautre ; d'ailleurs, le récit de H et celui du Dolo- 
pathos sont absolument différents, même en ce qui touche le 
faucon : dans H, celui-ci joue un certain rôle dans le combat (voy. 
ci-dessous, p. 77); dans le livre de Jean de Haute-Seille, il 
n'en joue aucun, mais il est tué, ainsi que le bon cheval du père, 
par celui-ci en même temps que le chien : invention absurde, que 
H ne connaît aucunement. 

3. Ainsi H se rencontre avec la version, d'ailleurs fort différente, 
de V et de S : on comprend que cette circonstance n'a aucune portée. 

4. Il est aussi question de ces clefs dans le Dolopathos^ et on 
peut trouver invraisemblable une rencontre fortuite. Je croirais 
volontiers que notre traducteur avait lu ce conte dans la Disciplina 
Clericalis, où il figure, et que ce trait du récit de Pierre Alfonse 
lui était vaguement resté dans la mémoire. 



XXXVI LES SEPT SAGES 

de sa mère mourante; notre traducteur a voulu en- 
chérir sur son original en rapportant le testament hypo- 
crite qu'elle fait avant de se jeter dans le puits. — 
Pour le même motif, c'est-à-dire pour faire mieux 
ressortir la morale du récit, il montre, dans Ga^a, 
le fils acceptant sans hésiter le conseil de couper la 
tête de sop père, tandis que, dans A, il ressent d'abord 
de rhorreur pour cette aaion. — Je ne devine pas 
pourquoi, dans Avis, il a supprimé le maillet et le 
flambeau qui imitent le tonnerre et les éclairs, et n^a 
gardé que le sable et l'eau qui représentent la grêle 
et la pluie. — Dans Saptentes, conté par l'impéra- 
trice, celle-ci attribue assez naturellement à la femme 
de l'empereur Hérode le bon conseil qui doit aboutir 
à sa guérison ; la rencontre des sages avec Merlin est 
autrement décrite. — Les modifications apportées à 
Tentamina sont insignifiantes, — Dans Virgilius, 
nous en remarquons au contraire une qui pourrait 
paraître offrir la forme primitive du récit, si nous ne 
connaissions pas d'ailleurs la place qu'il faut assigner 
à H. Au a miroir » merveilleux que toutes les autres 
versions font construire par Virgile pour le salut des 
Romains, H substitue une tour garnie d'images re- 
présentant les provinces, etc. (voy. ci-dessous^ 
p. II 5). Or, cette description correspond beaucoup 
mieux que Tautre à l'ancienne légende de la Salvatio 
Romae (voy. G>mparetti, Virgilio nel medio evo, 
t. II, p. 69 et ss.). Mais c'est précisément parce que 
cette légende était très-répandue qu'elle s'est pré- 
sentée au souvenir du traducteur latin, qui l'a insérée 
dans le récit en place de la version que lui offrait son 



PRÉFACE XXX VU 

original. — Dans MedicuSy le rédacteur de H a 
fourni une nouvelle preuve de son instruction, en 
donnant au neveu d'Hippocrate, anonyme jusqu'à 
lui, le nom de Galien. — J'ai dit pourquoi H avait 
réuni Senescalcus et Roma; pour faire que Roma 
s'appliquât mieux à persuader l'empereur de ce que 
veut sa femme, le traducteur latin a supposé que les 
sages de Rome arrêtaient le roi assiégeant par leurs 
discours, tandis que A, d'accord avec V, raconte 
qu'ils défendaient matériellement la ville. — Le conte 
Amatores, ajouté par H, semble rapporté de mé- 
moire ; le rédacteur aura ajouté le dénouement, qui n'a 
aucun rapport avec la première partie et ne se trouve 
dans aucune variante de ce conte répandu, mais qui 
lui était nécessaire pour adapter le récit à son plan. 
— Le conte Inclusa ayant été mis dans la bouche de 
la reine, il a fallu en changer plusieurs circonstances, 
rendre l'amant plus noir, et insister sur la répugnance 
avec laquelle la reine lui cède. — Dans Vidua, les 
formes antérieures du roman avaient déjà ajouté au 
récit primitif, tel que nous le connaissons par Pétrone, 
la blessure portée par la veuve au cadavre de son 
mari : notre traduaeur a voulu enchérir encore, et il ra- 
conte qu'après lui avoir brisé les dents, elle lui a coupé 
les génitifs, raffinement puéril et barbare •, de même, 
le chevalier pour qui elle a commis ces actes odieux 
ne se contente pas, comme dans A, de réconduire : 
il la tue. — Quelques circonstances sans importance 
sont modifiées dans Vaticinium ; mais le changement 
le plus grave est, comme on l'a déjà vu, l'inter- 
polation diAmici. — Quant au dénouement de çç 



XXXVIII LES SEPT SAGES 

long drame à tiroirs, le traduaeur a cru le rendre plus 
intéressant et plus moral en ajoutant à la faute de 
rimpératrice envers son beau-fils un autre crime, son 
adultère habituel avec un ri baud habillé en femme. 
Le fonds de cette addition malencontreuse n'est pas 
' d'ailleurs de son invention : il la prise dans le roman 
de Merlin, en radoucissant toutefois un peu ; car ce 
n'est pas un seul ribaud que Merlin sait découvrir 
parmi les femmes de réponse de Jules-César, ce sont 
les douze chambrières de l'impératrice qui sont des 
hommes travestis '. — Notre traducteur a ainsi donné 
au jugement qui condamne Timpératrice un motif de 
plus; quant à Texécution, il se borne à l'indiquer; il 
ne la raconte pas, et termine par quelques mots sur 
la mort de l'empereur et l'heureux règne de son fils. 
Un des traits caractéristiques de ÏHistoria, c'est 
d'insister plus que ^original suivi par Fauteur sur la 
morale à tirer de chaque conte, et d'en présenter 
volontiers l'application sous une forme allégorique. 
Par là, cet ouvrage rappelle les Gesta Romanorum^ 
ce singulier recueil où des histoires de toute prove- 
nance sont munies d'une moralisation plus ou moins 



I . Voyez sur ce récit et les rapprochements auxquels il prête les 
articles de MM. Liebrecht et Benfey, Orient und Occident ^ t. I, 
p. 341 et ss. Cette histoire a passé, sous forme de nouvelle, dans 
le recueil de Nicolas de Troyes, le Grand Parangon des nouvelles 
nouvelles, où elle est la cxzrv* du second volume, le seul conservé : 
Mabille ne Pa pas admise dans le choix qu'il a publié dans la Biblio- 
thèque elzévirienne (1869); mais il l'avait imprimée dans une 
première publication, parue à Bruxelles et Paris en 1862 ; elle 
y porte le n* jlxii : c'est un extrait textuel du roman. 



PREFACE XXXIX 

mystique. L'affinité qui existe entre les deux livres 
a amené leur réunion matérielle : un grand nombre 
des manuscrits des Gesia ont inséré dans cette com- 
pilation VHistoria toute entière ; toutefois il ne 
faudrait pas en conclure que VHistoria est anté- 
rieure aux Gesta. Les plus anciens manuscrits des 
Gesta ne contiennent pas cette interpolation, tandis 
que le début de VHistoria paraît bien imité de 
celui qu'ont reçu presque toutes les histoires re- 
cueillies dans Iqs Gesta; elles commencent, sauf le 
nom de l'empereur qui varie, par la même formule 
qui se lit au début de notre rédaction latine : Pontia- 
nus regnavit S etc. Or, M. Oesterley a établi d'une 
façon extrêmement probable ^ que les Gesta Roma- 
norum ont été composés en Angleterre vers la fin 
du XIII® siècle. Le plus ancien manuscrit daté des 
Gesta qui contienne un extrait de VHistoria est de 
i377 (voy. Oesterley, p. 85) ^ : c'est donc avant cette 
date qu'il faut placer la composition de notre version 
latine; je pense qu'en la mettant vers i33o, nous ne 
serons pas éloignés de la vérité. 

Les manuscrits n'en sont pas nombreux : on en 
connaissait depuis longtemps deux , un à Paris 
(lat. 85o6), l'autre à Berlin 4; M. Oesterley en a si- 



1 . Je croirais même volontiers que le nom de Pontianus a été 
substitué à celui de Diocletianus parce que déjà une histoire des 
Gesta commençait par Diocletianus regnavit. 

2. Voyez les prolégomènes de son édition (Berlin, 1872). 

3. Un autre est de 1394 (p. 100); un autre est donné simple', 
ment comme du xiv* siècle (p. 89). 

4. Voy. Keller, Li romans ;^ etc., p. 3i. 



XL LES SEPT SAGES 

gnalé quatre autres, à Vienne (p. i32), à Munich 
(p. 174), à Colmar (p. 17 5) et à Rome (p. i85), 
réunis à des copies des Gesta Romanorum. Tous 
sont du XV* siècle. Il faut y joindre les extraits insé- 
rés dans un grand nombre de mss. des Gesta, comme 
on vient de le voir. 

UHîsioria, ayant pour base la rédaction française 
A, doit avoir été composée en France. On pourrait 
croire cependant que le traducteur a suivi une des deux 
versions anglaises en vers et a par conséquent tra- 
vaillé en Angleterre. Des raisons qu'il serait fastidieux 
de déduire rendent cette supposition inadmissible. On 
remarquera d'ailleurs que les mss. anglais des Gesta 
ne connaissent pas l'intercalation empruntée à VHis^ 
toria, et qu'on n'a pas signalé de mss. de V Ht s t or ta 
en Angleterre. On serait plus porté à chercher en Al- 
lemagne la patrie de notre traducteur ; mais avant les 
versions qui ont été faites de son ouvrage, l'Allema- 
gne ne possédait aucune rédaction des Sept Sages 
et n'a pu, par conséquent, lui fournir son original. 

Pour les éditions qu'a eues VHistoria au xv^ siè- 
cle, je renvoie aux ouvrages de bibliographie. La 
plus ancienne paraît être de 1472; il y en eut en- 
core quelques-unes dans les dernières années du 
xv° siècle, puis il n'y en eut plus ' . Mais ces éditions 



1. Il faut cependant joindre à ces éditions celles de la Calumnia 
novercalis, qui u'est que le nlême texte avec des changements de 
noms et la suppression de tout ce qui est chrétien. Le Ludus 
Astrei régis , du jurisconsulte allemand Modius, est un autre rifa- 
çimentOf traduit de la version allemande de VHistoria, 




PRÉFACE XLI 

n'en eurent pas moins une grande importance, à 
cause des. traductions qu'elles suscitèrent en diverses 
langues : la plus ancienne paraît être l'allemande, 
imprimée à Augsbourg en 1473 (voy. Brunet) ; vient 
ensuite la hollandaise, composée en 1479, imprimée 
en 1480 et encore aujourd'hui populaire sous une 
forme rajeunie '. La traduction française fut impri- 
mée pour la première fois à Genève en 1492 : c'est 
cette édition que j'ai reproduite. Des versions en 
anglais, en espagnol, en gallois, en islandais, en 
suédois, en danois, en polonais, en russe, en hon- 
grois, parurent successivement, faites directement ou 
indirectement sur la latine. La version arménienne, 
exécutée au xvii® siècle, a été faite sur le latin ou sur 
le français et a elle-même servi d'original à une tra- 
duaion russe moderne *. 

La traduction française est faite avec une grande 
fidélité et peut remplacer l'original pour la comparai- 
son des textes. La langue en est parfois embarras- 
sée et offre certaines particularités bizarres ^, mais 



1. Keller, Dyocletianus Lehen (Quedlinburg, 1841), p. 33. 

2. Voy. Tarticle de M. Lerch : Ueber eine armenische Bearbei- 
tung der sieben weisen Meister (Orient und Occident^ t. Il, p. 369). 
Ce texte, d'après l'analyse de M. Lerch, contient une petite intro- 
duction sur l'histoire antérieure de l'empereur (Phomianus) , que je 
n'ai pas retrouvée ailleurs. Il a été traduit en russe en 1 847 ; le tra- 
ducteur ignorait que cette histoire, d'après une version polonaise 
faite sur le latin, existait déjà en russe. 

3. Tel est l'emploi fréquent de la locution plût à Dieu, suivie du 
verbe à Tindicatif avec ne. D'autres traits encore font soupçonner 
dans le traducteur un étranger^ tout au moins un Suisse. Il y a eu 
vers la fin du xv» siècle, à Genève et dans le canton de Vaud, une 



XLll LES SEPT SAGEh 

en somme elle se laisse lire et n'a pas trop les alla- 
res pesantes qui alors marquaient presque toutes les 
traductions. Le traducteur n'a ajouté de son crû 
que sa courte préface et VEpilogacion des notables 
par laquelle il termine; il a aussi divisé Pouvrage 
en livres et chapitres, et a mis à chaque chapitre sa 
rubrique, ce qui paraissait à tous les auteurs de son 
temps un travail aussi méritoire que nécessaire. 
Je n^ai pas comparé tout du long sa version à 
Poriginal; il semble, à en juger par une phrase de 
sa préface, qu'il n'était pas bien sûr d'avoir toujours 
parfaitement rendu le latin, et il est possible en 
effet qu'il ait fait quelques contre-sens; mais en 
général, et dans les passages où je l'ai contrôlé, sa 
traduction est exacte de fait autant que d'inten- 
tion ». Je l'ai reproduite sans changement, en me bor- 
nant à corriger les fautes d'impression de loriginal : 
il faut y joindre les singulières fautes d'orthographe, 
attestant que lauteur ou l'imprimeur ne prononçait 
pas les consonnes finales dans le cours de la phrase, 
et que j'ai fait disparaître quand elles troublaient le 
sens en donnant de fausses formes aux noms et aux 
verbes. On les trouvera réunies à la fin du volume. 

J'espère avoir établi dans les pages qu'on vient 



activité de production assez curieuse, et intimement associée aux 
débuts de Timprimerie : c*est alors que le français de France 
s*est introduit comme langue littéraire. 

I. Il a supprimé à la fin^ je ne sais pourquoi, une phrase où il 
est parlé du dévouement des sages à leur élève, et il a ajouté la 
dernière phrase (p. 200), relative à la mort de celui-ci! 



PREFACE XLIII 

de lire la vraie relation des rédactions françaises 
des Sept Sages entre elles, ainsi que la composi- 
tion récente de VHistoria septem Sapientum et sa 
dépendance de la rédaction française A, elle-même 
issue de L et V combinés. Il resterait à rechercher 
les rapports de S, I, L et V : c'est un travail d'un 
autre genre, beaucoup plus délicat et plus com- 
pliqué, et que j'essaierai d'aborder dans une autre 
publication. Quel que soit le jugement des criti- 
ques sur le résultat de mes recherches, ils me sauront 
gré d'avoir mis sous leurs yeux deux nouveaux 
textes de cette histoire si souvent et si diversement 
contée. Ces textes offrent d'ailleurs au public une 
lecture facile, qui ne demande pas d'explications spé- 
ciales, et qui n'est pas dénuée d'agrément, sans par- 
ler de rintérêt qui s'attache aune œuvre si extraor- 
dinairement répandue. 



Paris, 3o avril 1877. 



SIGLES EMPLOYÉS POUR LES DIFFÉRENTES RÉDACTIONS. 



A — Rédaction en prose imprimée en partie par Leroux 
de Lincy, source de la version italienne publiée 
par M. d^Ancona et des versions anglaises. 

C — Ms. de Chartres, en vers. 

D — Rédaction dérimée, publiée ci-après. 

H — Historia Septem Sapientum, et traduction fran- 
çaise publiée ci-après. 

I — Versio Italica, 

K — Texte en vers, publié par Keller. 

L — Rédaction en prose, publiée par Leroux de Lincy 

M — Rédaction de la Maie Marastre. 

S — Liber de Septem Sapientibus, conservé en abrégé 
dans la Scala Celi, 

V — Rédaction en vers français, comprenant K, C 
et D. 



LES SEPT SAGES DE ROME 



^\/\i^ /\^.^v/\ /\^ 'v/^./'y 



Jadis après la destruction de Troye la grant fut par 
une nourrice saulvé Marcomeris filz de Priamus et frère 
de Paris, et fut par ladicte nourrice aporté à Romme et 
depuis en Constantinopole, et luy venu pn eage et en 
estât de discrecion obtint Tempire de Romme et de 
Constantinopole, et fut roy de France, et print par ma- 
riage la fille du roy de Cartage, qui moult estoit noble 
dame, sage et de bon gouvernement ; et durant leur ma- 
riage eulrent ung filz de belle venue; et lui estant de 
Péage de sept ans ou environ la dame alla de vie a très- 
pas; après le trespassement de laquelle ledit empreur et 
roy manda en Constantinopole ou il estoit les sept sages 
de Romme, c'est assavoir Bencilas, Lentulus, Cathon, 
Mauquidas, Gesse, Aussire, Meros. Ausquelz vu. sages 
il bailla sondit filz pour aprendre les vu. ars, lesquelz 
se submirent de lui aprendre tout, c'est assavoir : ledit 
Bencilas en vn. ans, ledit Lentulus en six ans, ledit 
Cathon en v. ans, ledit Mauquidas en quatre ans, ledit 
Gesse en m. ans, ledit Aussire en ii. ans et ledit Meros 
en ung an; et Teumenérent a Romme, et proffita moult 
es ars. Et ce pendant ledit Marcomeris son père se rema- 
ria a une dame felonnesse et de maie et mervilleuse vou- 
lenté, laquelle estant avec ledit empereur estoient souvent 
apportées nouvelles dudit filz et de son bon sens et cler- 



2 l.LS SEPT SAGES 

gie, qui ne plaisoit pas a la dame, et dès lors conceut 
hayne contre luy, tant pour le bien qu'elle en avoit oy 
dire que pour le plaisir que le père y prenoit. Et afin de 
luy nuyre en conspirant et machinant a la destruction 
ou deshonneur du filz, induit le père a le mander et faire 
venir en disant par faintise qu'il estoit entre ces clers 
comme une beste, et bien reclus, sans aprendre aucune 
noblesse de chevalerie ne de courtoisie, et que mieulx 
vauldroit s'il estoit a la court. Et tant en dit et pour- 
chassa la dame que Pempereur manda son filz et les vu. 
maistres. Et quant ilz en eulrcnt les nouvelles, si s'as- 
samblérent les vu. maistres en ung jardin pour adviser 
qu'ilz avoient a faire et pour examiner ^enfant sçavoir 
s'il estoit suffisant et bien aprins. Et ainsi qu'ilz par- 
loient ensamble en ce jardin, Bencillas regarda au ciel 
et vit en la lune qui estoit belle et clére et le ciel bien 
cler et purifié que sans faulte s'ilz aloient devers Pempe- 
reur Tenfant pourroit dire telle chose dont lui et eulx 
perderoient la vie. Et en telle vision et opinion furent 
concordans, et sur ces termes mandèrent Tenfant et le 
firent regarder au ciel pour sçavoir qu'il lui sambloit de 
la disposicion, lequel en dit autant que les maistres 
avoient fait, et oultre leur dist : « Ne voyez vous, » dit 
il, « en celle petite estoille qui tant est clére que se je me 
pouoie tenir de parler par vu. jours ne de touchier 
femme ne homme par acolemens ne baisiers, que je res- 
piteroie de mort et vous et moy? » A la paroUe et opi- 
nion duquel ilz se condescendirent, et sur ces termes 
partirent de Romme, et tindrent leur chemin vers Cons- 
tantinopole tant qu'ilz vindrent es forbours ou ilz se lo- 
gèrent, et la appointèrent que les vu. maistres demour- 
roient illec et Fenfant avec tous ses aultres gens s'en yroit 
en la ville devant l'empereur son père, et de lors en 
avant ne parleroit jusques a vu. jours ne n'acoleroit ne 
baiseroit homme ne femme. Et ainsi fut fait. Et quant 
les nouvelles furent par la cité de la venue et aproche- 



LES SEPT SAGES 5 

ment de Tenfant, l'empereur, chevaliers et bourgois mon- 
tèrent a cheval, si alérent les processions a rencontre, les 
rues furent tendues et couvertes et estramées de jonc et 
de pyment, et pos plains de carbons ardans et d'enchens 
pour mieulx flairer. Les menestreurs faisoient leur deb- 
voir, dames et damoiselles faisoient danses, et générale- 
ment chacun faisoit grant joye, qui puis fut convertie a 
graiit douleur ; car quant l'empereur vit et cognut son 
filz, il approche de lui pour l'acoler et baiser, mais le 
filz se tourna de l'autre part et le refusa, ne oncques ne 
parla, dont l'empereur et tous ceulx qui la estoient me- 
nèrent si grant doeul et desconfort que merveilles estoit. 
Et en ce point se trayt l'empereur en son palays et son 
filz après. Et lors vint avant l'emperiére, et dist que l'en 
lui baillast le filz, et elle se faisoit forte qu'elle lui diroit 
tant d'un et d'aultre qu'il ne se sçaroit deffendre qu'il ne 
parlast. A quoy l'empereur s'accorda. Adoncques l'em- 
periére emmena le filz en sa chambre et le fist seoir au- 
près d'elle sur une couche et fist reculer et aller hors de 
sa chambre dames et damoiselles et aultres gens qui la 
estoient; et lors elle, entreprise de concupiscence char- 
nelle et voulenté libidineuse pour la beaultè de l'enfant, 
lui commença a dire en telle manière : « Beau filz, » dist 
elle, « il a ung an que je suis avec le roy vostre père, 
mais de vérité n'oult il encores oncques ma compaignie, 
car je m'en suis tousjours gardée par sorcerie et par 
science que j'ay aprise, et je l'ay fait pour le bien, debon- 
naireté et cortoîsie que j'ay oy plusieurs fois dire et reci- 
ter de vostre personne, et pour ce desiroie et convoitoie 
la vostre amour sur toute riens, et si vous dy que je suis 
femme de hault parage et grandement héritée et enligna- 
gée. Je considère, » dist elle, « que vostre père est tout viel 
et canu et a trop vescu ; et pour ce se vous voulez je l'em- 
poysonneray et feray mourir, et puis vous me prendrez 
a femme et ainsi avrez et possiderez la terre et la sei- 
gaourie et serez au dessus dont vous estes au dessoubz. » 



4 LES SEPT SAGES 

Mais ce nonobstant Tcnfant de bonne voulenté ne parla 
oncques mot, combien qu'il fist samblant de grant mal- 
talent. Et quant la dame vit sa constance et fermeté et 
que pour chose qu'elle luy offrit il ne faisoit samblant 
d'esbahissement, adoncques elle, soy voyant escondite, se 
print a escrier conme femme esragée, et a derompre et 
deschirer son visage a ses deux mains en criant : « Aide^ 
vierge Marie, voelle moy garder d'estre deshonnourée et 
honnie! j> 

L'empereur oyant ceste clameur entra en la chambre 
a compaignie de pleuseurs gens, a rencontre duquel se 
drecha Fenfant en soy enclinant et humiliant; et lui 
voyant la dame ainsi sanglante et deschirce par le visage 
lui demanda que c'estoit et qui ce lui avoit fait. Laquelle 
respondit que son filz la vouloit efforcier et vergonder, 
et lui avoit monstre par signes que elle occisist l'empe- 
reur et que il la prendroit a femme. Disant oultre ladite 
dame a l'empereur : « Sire, » dist elle, « vous faisiez si 
grant loz de sa mère et disiez qu'elle estoit si courtoise et 
si vaillant, mais de vérité elle estoit putain prouvée; car 
oncques cestui vous n'engendrastes, et mauvaise est la 
nourreture puis qu'elle erre contre nature. Hellas! pour- 
quoy fus je oncques née, quant si malement suis déme- 
née? Or suis je de si hault parage,et l'en me fait si grant 
hontage. » En ces complaintes et lamentacions elle re- 
quist a l'empereur estre vengée et ceste honte reparée, et 
obtempérant a sa requeste l'empereur, pensant qu'elle dist 
vérité, comme esmeu et mal content, commanda son filz 
estre prins et mené en jugement sans estre de riens es- 
pargnié. Lequel enfant soy voyant en ce dangier com- 
mencha a plourer tendrement, mais pour mourir n'eust 
parlé. Et lui estant en jugement furent les juges en diffi- 
culté de le condempner sans le oyr, et demourérent de 
opinion de sourseoir 'le jugement jusques a l'endemain, 
espérant que ce pendant il parleroit, a laquelle opinion 
l'empereur mist son consentement. 



LLS SI£PT SAGES 



par 
la dame 
(arbor) 



L'endemain au plus matin remperiére s'adrecha de- Le premier 
vant son seigneur et le blasma fort du retardement du exemple 
jugement de l'enfant, et lui mist avant ung exemple ser- 
vant a son intencion, et dist en ceste manière : « Il fut, » 
dist elle, a jadis ung duc, grant et puissant seigneur, le- 
quel en la court d'un sien hostel avoit ung moult bel ar- 
bre nommé pin, le plus grant et le plus large qu'on 
peust trouver, et la dessoubz très volontiers et souvent se 
seoit le duc et y prenoit son esbatement, et pour ce le fist 
clorre de mur et garder chiérement, et a ce tiltre fut ap- 
pelle le pin royal. Une fois entre les aultres que le duc 
estoit la, il apparut sourdre de terre de la rachine du pin 
ung beau petit jeune pinel, et pour sa crescence fist le 
duc couper a cel endroit les branches du grant pin qui 
l'ombroioyent, tant qu'il en fist oster pluseurs chartées, 
et tellement que icellui grant pin commencha a décliner 
et mortifier, et en la fin le fist le duc couper et mettre en 
pièces. Ainsi surmonta et creust le jeune pinel, qui mist 
a néant le grant qui tant estoit bel et parcreu. Tout 
ainsi, » dist elle, a sera il de vous, sire empereur, car sans 
doubte vostre filz vous veult surmonter et porter cou- 
ronne en vostre vivant. » Et lors l'empereur tout cour- 
rouché et plain de ire ordonna de faire mourir son en- 
fant, et commanda a ses sergens qu'il feust mis a mort. 

Et sur ces termes vint et arriva Bencilas, premier 
maistre de l'enfant, car au département de luy et de ses 
maistres avoit esté appointé entre eulx que chascun jour 
jusques a vn. jours en vendroit ung a Constantinopole 
qui trouveroit occasion de respiter l'enfant de mort se 
l'en le vouloit mal mettre. Et ledit Bencilas doncques 
ainsi venu se adrecha devers l'empereur, mais il avoit 
paravant veu l'enfant, qui se enclina devers luy et lui 
joingny les mains ainsi comme en requérant ayde, au- 
quel Bencilas l'empereur compta comment le cas s'estoit 
porte de l'enfant et de la dame. A quoy Bencilas fespon- 
dit que ce ne devoit il pas croire, et que s'il faisoit mou- 



LES SEPT SAGES 



i 



I 



U 

responce 
Bcncillas 
contre 
la 
première 
adventurc 

(CANIS) 



rîr l'enfant, il lui en pourroit advenir ainsi comme il 
advint au chevalier qui a tort occist son lévrier, laquelle 
adventure Bencilas lui compta par tel moyen que Ten- 
fant fut respité jusques a Tendemain. Et lors dit Benci- 
las en ceste manière : « Il fut jadis a Romme ung cheva- 
lier moult riche et de hault parage qui avoit espousé une 
dame courtoise et sage, et s'entre aymoient loyalment, et 
toutesvoies en ix. ans qu'ilz avoient esté ensamble par 
mariage n'avoicnt eu nul enfant. Advint que au x* an la 
dame fut enchainte d'un filz dont elle enfanta, si y ouït 
grant joye démenée non pas seulement entre le père et la 
mère, mais generalment par toute Romme, car moult 
estoient le chevalier et la dame honnorez, chieris et ay- 
mez par leur bonté et vaillance. Hz firent l'enfant alaiter 
et nourrir et gouverner par trois femmes qui n'avoient 
aultre charge, et si chiérement et soingneusement estoit 
pensé que Ten ne pouoit plus. Il y avoit lors de cous- 
tume a Romme de faire une feste solennelle a Penthe- 
costes, laquelle en ceste saison fut faitte, et après midi 
que tous eulrent mengé ensamble et qu'ilz furent lyez» 
joyeulx et resbaudis, se advisérent pour eulx solacier et 
déduire qu'il y avoit ung ours en Postel du chevalier, et 
que il seroit bon de lui demander et requerre pour ha- 
bandonner a estre bethé et vené selon la coustume, la- 
quelle chose fut ainsi faitte et ottroye par le chevalier. 
Lequel chevalier et la dame sa femme avec toute la ba- 
ronnie de Romme s'en allèrent aux prez hors des murs 
de Romme et enchargèrent iceulx chevalier et dame 
trésespecialment aux trois nourrices la garde du petit 
enfant. Et pour ce aussi qu'il y avoit en l'ostel ung beau 
jeune lévrier de l'aage de cincq mois ou environ leur en- 
chargèrent qu'ilz le meissent hors et qu'il feust bien gardé. 
Et en ce point s'en allèrent a la chasse le chevalier et la 
dame et toutes les gens, si non les trois nourrices. 
Or est assavoir que l'ostel du chevalier estoit au plus près 
et joingnant des murs de Romme, a Tendroît ou se devoit 




LES SEPT SAGES 7 

faire la chasse, dedens lesquelz murs qui grans estoient 
et anciens avoit une serpente de mervilleuse force et 
grandeur qui pluseurs foiz par temps de vainnes ou de 
mouvemens de terre avoit este veue yssir de sa caverne. 
Le chevalier et la dame et tous leurs gens ainsi partis de 
Tostel pour aller a la chasse de Tours, demourérent les 
nJourrices pour Tenfant : Tune le baigna, Pautre le cou- 
cha et l'autre Palaitta. Hz misrent le bers sur une huche, 
Tenfant s'endormy; lors se esleva le hu et le cry de la 
chasse; les norriches, qui jeunes estoient, voyant que 
Penfant doulcement se dormoit, et d'aultre part le jeune 
lévrier qui couchié estoit sur ung lit en la chambre mes- 
mes ou Penfant estoit, se partirent et fermèrent Puys de 
laditte chambre et montèrent sur les murs qui près es- 
toient de Postel, comme dit est, pour voir Pesbatement 
de la chasse ; et ainsi que la huée et la noise se continuè- 
rent la serpent fut effrayée et yssit hors de son lieu, et 
ainsi que a son pouoir elle queroit son garant elle aper- 
çut une fenestre ouverte en la chambre ou Penfant estoit, 
et la se lancha ; et comme elle eust apperçu Penfant dor- 
mant en son bers, blanc comme fleur de lis, fist un sault 
-devers le bers, cuidant transgloutir et dévorer Penfant : 
mais le jeune lévrier, qui pas ne dormoit, se joingny 
promptement avec le serpent, et s'entreprindrent telle- 
ment que par leur bouteis et heurteis ilz abatirent le 
bers en my la chambre ce dessus dessoubz, mais Penfant 
qui dormoit n'en fut de riens malmis, car les cornes du 
bers qui hault estoient par la grâce de Dieu Pen gardè- 
rent. Tant se combatirent le lévrier et le serpent que en 
combatant le lévrier engoule le serpent par la teste, et si 
fort le tint et estraigny que le serpent fut vaincu et mou- 
rut en la place, et fut tout deschirè et mis par pièces par 
le bon lévrier, lequel quant il ouït ce fait s'en retourna 
couchier soubz le lit et demoura ainsi le bers versé et 
tumbè. Or advint que Pours fut bethé, si s'en retournè- 
rent les nourrices a Postel, et ainsi qu'elles entrèrent en 



8 LES SEPT SAGES 

la chambre virent les pièces du serpent et la place toute 
ensanglentée, et quant elles apperçurent le bers versé se 
cuidérent que ce feust Tenfant que le lévrier eust occis et 
depiechié. Les nourrices ne sceurent quel conseil pren- 
dre si non de fuyr et tout laisser, comme femmes forse- 
nées et hors du sens. Et ainsi qu'elles s'en aloient ren- 
contrèrent la dame qui s'en alloit droit a Postel, et leur 
demanda ou elles aloient et comment elles estoient si 
hardies d'avoir laissé Penfant tout seul. Adoncques elles 
lui crièrent mercy et lui comptèrent comme elles estoient 
alèes sur les murs veoir la chasse, et ce pendant le lévrier 
avoit meurdry et depiechié l'enfant, dont elles confes- 
soient estre dignes de mort; et sans plus mot dire la 
dame cheit toute pausmèe; et incontinent vint après le 
chevalier qui sceut les nouvelles ; et se il y eult grant 
plour et desconfort entre tous ceulx qui la estoient n'af- 
tiert a demander. Tantost s'en alla le chevalier en son 
hostel, entra en la chambre et vit le sang et les pièces du 
serpent, et cuidoit certainement que ce feust son enfant, 
comme récité lui avoit esté, ne les nourrices ne luy n'eul- 
rent oncques tant de constance ne de advis qu'ilz dre- 
chassent le bers et regardassent dedens. Et tandis que le 
seigneur estoit la saillit le lévrier contre luy pour lui 
faire feste, si le vit le chevalier tout sanglant, et adont il 
trait son espee qu'il avoit au costé, si couppa a son lévrier 
la teste, et puis se asseit sur ung lit en soy complaignant 
et lamentant de la maie adventure qu'il cuidoit estre ad- 
venue, mais ne demoura guères que l'enfant s'esveilla et 
commença a plourer. Le chevalier tantost se leva et sour- 
dit le bers, auquel l'enfant getta ung ris. Et lors tout 
ravy en joye appella ses gens et commanda l'enfant estre 
visité, qui fut trouvé sain et haitiè. Adoncques visitèrent 
les pièces de la beste, et trouvèrent par la teste et par la 
queue qui estoit trenchant comme ung raseur que c^es'^ 
toit le mauvais serpent. Et si cogneurent et apperceurent 
que le lévrier en avoit l'enfant granti de la mort, duquel 




LES SEPT SAGES 9 

lévrier le chevalier fut tant marry que s'il avoit occis ung 
homme, et en signe de ce se condempna en exil pour 
penitance. » Si dist doncques Bencilas a Tempereur que 
par cest exemple peult on veoir que trop grant hastiveté 
n'est pas bonne, car se le chevalier quant il vint en son 
hostel eust bien enquis du fait, il n'eust pas occis son lé- 
vrier ne n'eust pas pour ce perdu son pays par desconfort 
comme il fist. Et pour ce conseilloit Bencillas a l'empe- 
reur qu'il attendist et qu'il s'enquist du fait de son filz 
plus a plain ainçoys quil le condempnast ou feist mou- 
rir, auquel conseil l'empereur se accorda, et ainsi de- 
moura pour le jour. 

Mais l'endemain bien matin le tourna l'emperiére en 
lui disant que ce trompeur Bencillas l'avoit bien deceu 
et que de vérité lui et ses compaignons vouloient faire a 
l'empereur conme pieça ung homme fist de sa femme 
qui estoit la meilleur dame du pays et toutesvoies par 
convoitise il la fit putain prouvée. Laquelle adventure 
l'empereur voulut sçavoir, mais elle recusoit pour ce 
que elle lui allegoit Cathon qui en ensaignant son filz 
disoit que ce n'est que paîne perdue et moquerie de lire 
a ceulx qui riens n'entendent. Et toutesvoies elle ten- 
dant parvenir a sa maie conclusion lui voulut dire et 
compter en soy coulourant d'une auctorité qui dit que 
chascun doit son sens espendre et a trestout le peuple 
aprendre, et qui plus a plus doit donner, et qui plus est 
fort plus doit porter. Si print doncques a dire ainsi : « Il Le second 
ouït, » dist elle, « jadis en Egypte ung roy moult puis- ^^cemple 
sant, mais de si mauvais courage estoit quil commettoit j^ dame 
le pechié de sodomite, et fut dix ans et plus sans toucher (senecal- 
a femme, dont il devint si gras que le ventre lui aloit eus) 
jusques aux genoux, et si gros estoit comme ung tonnel, 
ne il ne pooit avoir santé pour médecines ne remèdes 
qu'il y meist; une fois entre les aultres lui dit ung cheva- 
lier de sa court qui son seneschal estoit et moult son • 
privé que sans faulte la maladie qu'il avoit ne lui venoit 



10 LES SEPT SAGES 

si non parce qu'il n'avoit point compaignie de femme, et 
sHl gesoit avec femme et eust sa compaignie, il seroit 
guery ains qu'il feust demy an. « Dea, » dist le roy, « je 
« sçay bien que vous dittes vray et que veritableipent 
a c'est Foccasion de ma maladie, mais ou est la femme 
« qui porroit soubz moy gésir? Certainement il n'en est 
a nulle qui durer y peust : ne voyez-vous comme je suis 
a gros et pesant? » a Ne vous doubtez, sire, » dist le 
seneschal : « se vous me voulez croire, ainçois qu'il soit 
a ung an serez aussi gresle que ung jeune damoisel. » 
Le roy se consenti. Adoncques le seneschal le fist tenir 
en une chambre jusques a xii. sepmaines, et ce pendant 
ne menga que pain d'orge et ne but que eaue, et tant en 
usa que le cueur lui esclarcy et le ventre lui agreslia et 
revint a sa nature comme ung aultre homme. Lors ap- 
pella son seneschal et lui dist en privé qu'il lui sambloit 
qu'il estoit assez en estât pour gésir avec femme et en 
faire son plaisir. A quoy le seneschal respondit que ja- 
més femme ne vouldroit de lui approcher s'elle n'estoit 
prinse par force ou se grant chevance ne lui estoit don- 
née, pour ce que les femmes le craignoient trop. Si dist 
le roy et pria son seneschal qu'il en eust une belle et bien 
vestue, quoy qu'il coustast, et il lui donroit cent mars 
d'argent et plus. Quant le seneschal oyt ce, si se advisa 
qu'il avoit une belle femme a espouse, et que bon seroit 
de gaignier cent mars d'argent pour gésir avec le roy 
une nuyt seulement. Si le dit a sa femme et que faire lui 
convenoit, dont la dame en plourant l'en escondy en di- 
sant que oncques elle ne lui avoit fait faulte ne des- 
loyaulté, ne femme n'avoit en son lignage qui telle faulte 
eust oncques faitte, et que encores ne commenceroit elle 
pas. Duquel contredit le seneschal fut moult mal content 
et despiteulx, en disant que elle yroit en la chambre du 
roy si tart que lui ne aultre ne la cognoistroit et si ma- 
tin la ramenroit que nul ne la verroit, et celéement se- 
roit la besongne bastie, si bien que le roy ne aultre si 



LES SEPT SAGES I l 

non eulx deux seulement n^en aroit cognoissance, et tant 
en fist et dist que en conclusion il convint que la dame 
maulgré soy consentit nonobstant quelconques excusa- 
cions ou contredis. Et celle nuyt coucha avec le roy qui 
en fit son bon. Quant vint le matin, le seneschal entra en 
la chambre du roy et dist qu'il estoit temps que la dame 
partist et qu'il avoit convenanche a ses amis de la leur 
ramener. A quoy le roy respondit que c'estoit pour 
néant, et qu'elle n'en partiroit jusques a trois moys, et si 
la mariroit en telle manière que toutes fois qu'il la man- 
deroit elle vendroit a son mandement. Adonc le senes- 
chal lui cria mercy et supplia qu'il lui voulsist garder son 
honneur et que de vérité elle estoit sa fiancée; mais 
riens ne valut, car le roy lui respondit : « Puis que chatel 
ce vault affiance, legiére en est la penitance. » Quant le 
seneschal entendit ce, si dit au roy cuidant le contenter 
et lui affirma comme elle estoit son espouse en disant : 
tf Sire, je suis vostre homme, et suis tenu par tous 
« moyens pourchasser vostre santé. Vous m'avez char- 
te gié de trouver femme, je n'en ay nulle aultre peu trou- 
ce ver convenable que la mienne ; Je vous suplie, rendez 
« la moi. » Le roy quant il oyt que c'estoit la femme de 
son seneschal fut si mal content que a merveilles, et 
moult mauldist et injuria son seneschal en lui repro- 
chant sa mauvaise et desordonnée convoitise, en lui di- 
sant par auctorité que cellui doit bien la honte avoir qui 
la pourchasse a son pouoir. Lors le bannyt le roy de sa 
terre et l'envoya en exil sans riens emporter, et demoura 
la dame avecques le roy, et fut sa femme et royne cou- 
ronnée. Tout ainsi, » dist l'emperiére, « sera il de vous, 
sire empereur, car certainement se vous n'ostez vostre en- 
fant, il vous anéantira et portera couronne en vostre vi- 
vant, et demourrez perdu et essillé comme fit le chevalier 
qui sa honte mesmes pourchassa. » Adont dist l'empe- 
reur que sans plus de delay son filz mourroit. 
Et tantost vint ung des autres sages nommé Ancille 



12 



LES SEPT SAGES 



qui vit que Ton admenoit Tenfant pour faire mourir, 
si se adrecha a Tempereur et haultement le salua et lui 
dist : a Sire, Penfant, Tenfant occiez! Je prie a Dieu 
qu'il vous advienne aultretelle douleur comme il advint 
a Ypocras. » « Et que lui advint il? » dit le roy. « Cer- 
tainement, » dist Ancille, « je ne le vous diray point se 
vous ne respitez Tenfant jusques a demain. » A quoy 
Tempereur se consenti. Et dist Ancille en ceste manière : 
Rcsponce a II fut jadis a Romme ung homme nommé Ypocras qui 
par Ancille pjj.g estoit que Sathanas, et toutesvoies estoit il tant sage 
.. _ et si bon phisicien que de toutes maladies il garissoit. En 

pl^j ce temps avoit un roy en Hongrie qui moult estoit large 
(MEDicus) et courtois. Il avoit ung âlz, jeune et beau damoisel, qui 
de maladie de fièvre ague estoit tenu tellement que nul 
ne pooit nul remède mettre; il ouït conseil d'envoyer a 
Romme quérir Ypocras. Les messagiers le trouvèrent 
malade et n'y peult aller, mais y envoya ung sien nepveu 
moult expert en phisique; lui allé en Hongrie visita 
Tenfant et entre aultres choses lui demanda en secret qui 
estoit son père. A quoy il respondi que selon le dit de sa 
mère le roy de Hongrie estoit son père. Lors ce nepveu 
d'Ypocras alla devers la royne et tout en privé lui de- 
manda qui estoit le père de l'enfant. A quoy moult 
yrèement elle respondit : « Sire, » dist elle, « qui vous 
« fait si osé ne si hardy de demander qui est le père de 
« mon filz ? Pensez vous donc qu'il soit d'aultre père 
« que du roy mon mary? » « Dame », dist il, « ce 
« sçavez vous, mais je vous dy que je suis venu par deçà 
« de loingtaine contrée pour aider a lui donner garison, 
« ce que moy ne aultre quelconques ne pouons bonne- 
<c ment faire sans sçavoir au certain de quelle generacion 
« il soit, pour cognoistre sa complexion, car chacun 
<c pays et contrée a sa nature, ainsi comme les escriptu- 
« res nous ensaignent.» Lors la mère, désirant sur toutes 
choses la santé de son enfant comme la chose du monde 
que plus naturellement aymoit, dist tout bas en l'oreille 



LES SEPT SAGES l3 



du médecin que véritablement il estoit filz du roy de 
Frise. Le médecin dont lui bailla a user char de beuf et 
pain bis moullié en eaue et aultres choses servans a ga- 
rison selon la nature du pays de Frise, et tant que Pen- 
fant recouvra santé, si fut payé et contenté le médecin, et 
s'en retourna a Romme devers Ypocras son oncle, qui lui 
demanda comment il avoit besongnié et se Penfant estoit 
gary et quel chose lui avoit donné a user. Lequel respon- 
dit que vrayement il estoit gary, et qu'il avoit usé de 
char de beuf et de pain bis trempé en eaue. « O dea », dist 
Ypocras, « tu en as fait comme s'il eust esté engendré 
« au pays de Frise ou d'un homme du pays de Frise : 
« comme se peult il faire? » « De vérité », dist son 
nepveu, « la royne me confessa en privé que le roy de 
a Frise l'avoit engendré. » Adoncques aperçut Ypocras la 
grant suffisance de son nepveu, dont il ne fut pas joyeulx, 
car il estoit envieulx et mal content que aucun venist 
après lui qui lui ostast la gloire de sa renommée, car il 
cognoissoit les natures de toutes terres et de toutes cho- 
ses. Lui estant en sa maladie vindrent devers lui gens 
d'église, nobles et aultres qui pour son sens l'amoient et 
prisoient et lui disoient qu'ilz se merveilloient que si 
longuement estoit malade qui les aultres garissoit de 
toutes maladies. Ausquelz il dist que en luy n'avoit point 
de resourse non plus qu'il aroît en ce qu'il leur monstre- 
roit par exemple. Lors fist un tonnel perchier en xnr. 
lieux et en chascun pertuys mettre de certaine pouldre 
pour estouper, et puis fist le tonnel emplir de eaue clére, 
et en chascun pertuis mettre de sertaine pouldre qui fist 
incontinent l'eaue sechier et glacSer, puis fist destouper 
les pertuis, mais oncques riens de l'eaue n'en yssit. Lors 
leur dist Ypocras : a Certainement, seigneurs, je me 
« moeurs, et cest oeuvre en est droit message, car par plu- 
« seurs jours j'ay mengié de celle pouldre plus qu'il n'a 
« eu en ces pertuis, et toutesvoyes je ne suis pourtant es- 
« tanchié ne serré. » Ces gens d'église, nobles et aultres 



14. I-ES SEPT iAOES 

qui la estoient venus tant pour le visiter ei reconforter 
comme aussi pour aucune chose aprendrc de ses ensai- 
gnemens ne peulreni riens sçavoir, car envieulx estoit et 
desdaigneux comme devant est touc'.iié, ne pour prière ou 
requeste qu'ilz lui feissent d'aucune chose leur ensai- 
gner ne leur dist si non : ^ Une fois Tan, ur.e lois le moys, 
« une fois la scpmainc et une fois le jour. :« Les assistens 
entendirent bien que ces parolles portoient en elles 
substance, mais ne sçavoient quelle, pour quoy de re^ 
chief lui prièrent qu'il leur en donnast entendement et 
cognoissance. Si leur dis: lors : « Une fois Tan seignier, 
a une fois le moys menger poisson, une fois la sepmaine 
« gésir avec femme et une fois le jour menger feroit vivre 
« Tomme en santé jusques a Teure de sa mort. > Ypocras 
qui félon estoit et traitre, lui estant près de sa tin et le 
sentant bien, se fist porter en ung jardin plain de moult 
bonnes herbes. Entre les aultres y en avoit une de grant 
valeur et qui rendoit grant odeur. Et pour esprouver son 
nepveu Tancharga quil allast cueillir de Terbe du jardin 
plus vertueuse et plus souef flairant : le nepveu comme 
débonnaire s'abaissa au plus près de son oncle pour 
cueillir Terbe, mais Ypocras sacha ungcoustel qu^il avoit 
muchié et le ferit au corps de son nepveu dont il chait 
tout mort. Puis fist il par son envie et felonnie ses livres 
depiechier et ardoir, pourtant seulement qu'il ne vouloit 
que après son temps homme de son sens demourast, et 
parce qu'il tua son nepveu fut il dampné pardurable- 
ment et que son sens ne voult ensaigner. Si croy, sire 
empereur, » dist Ancille, « que ainsi veulx tu faire de 
ton filz. Ne veulx tu que riens demeure de toy après ta 
mort? Se tu demeures seul Ten ne te prisera néant. On 
ne doit pas femme croire : elle a la coustume et condi- 
cion au tonneirre qui admaine la grant orage qui en poy 
d'heure s'assouage. Amour de femme n"a durée, ce sa- 
chiez, non plus que rousée. N'occiez pas, » dist il, « le 
valleton, se vous ne sçavez premièrement la pure vérité 



LES SEPT SAGES 



ir) 



du fait. » Geste chose ainsi entendue par Pempereur il 
fut d'accord que jusques a Pendemain la chose sourseist. 
L'endemain au matin Pempereur alla pour oyr messe 
en Peglise de saint Martin, et Pemperiére avecques lui, 
laquelle lui dist comme irée et courroucée que elle 
prioit Dieu que ainsi peust il prendre a Pempereur de 
croire ces cabuseurs de Romme comme il print a ung 
t;hanglier que ung enfant occist par grant adventure. 
L'empereur voulut sçavoir comment. Si lui dist Pempe- 
riére en ceste manière : « Il fut jadis en une forest ung 
senglier grant et merveilleux ; auprès de celle forest avoit 
une large campaigne ; emmy celle campaigne estoit ung 
arbre nommé aller, bel parcreu et plantureux, qui cha- 
cun an chargoit si fort que les branches en plaissoient : 
environ la Toussains estoit cest arbre en saison. Et en 
telle saison y repairoit le sanglier tressouvent et se re- 
paissoit des alies. Une fois entre les aultres vint des- 
soubz Parbre ung jeune compaignon pour cueillir des 
aillies; ainsi qu'il estoit la arriva le sengler, lequel quant 
il apperçut le jeune homme fist samblant de beste despi- 
teuse et commencha fort a bouffer et escumer. Le jeune 
homme ne sceut aultre conseil que de monter en Parbre. 
Quant il y fut monté, le senglier qui riens ne craignoit 
commencha a quérir des aillies, mais riens n'y trouva ; 
lors se courroucha comme beste enragée et se print a des- 
chirer et a despiecier l'arbre a ses déns et a ses piez. Le 
jeune homme estant en l'arbre ayant paour et frayeur 
de Parbre qu'il veoit dommagier, considérant en soy 
mesmes que se le senglier feust saoul et plain il s'en yroit, 
et que se le senglier le tenoit il estoit a la fin de ses 
jours, cueilli tantost et hastivement des aillies et les jetta 
au senglier. Le senglier laissa son emprise et se print a 
mengier, et plus s'efforchoit le jeune homme de jetter de 
tant plus s'efiForçoit le senglier de mengier, tant que le 
senglier fut saoul et plain, et ton^jours en jettant petit a 
petit descendoit le jeune homme de l'arbre, tant qu'il 



Le tiers 
exemple 

par 

la dame. 

(aper.) 



lO LES SEPT SAGES 

vint jusques a la desrainc branche qui assés prochaine 
estoît de terre, et adont le jeune homme lui tendit les 
aillies a la main, le scnglicr vint mcngier a sa main les 
aillics tout ainsi que une beste privcc feroit du pain en 
la main de son maistre. Le jeune homme lui mist Tautre 
main sur le dos et le commenche a gratcr. Le senglier 
qui saoul estoit se coucha quant il sentit que on le gra- 
toit. Le jeune homme tantost descendit a terre et coin- 
mencha a grater plus fort que devant, et plus fort gratoit 
de tant plus fort se restendoit le senglier. Adoncques 
sacqua le jeune homme ung coustel qu'il avoit, et droit 
au cuer du senglier l'appointa, et hurta tellement qu'il le 
tua et rendit mort. Ainsi, » dist elle, « sire empereur, te 
veullent tuer et deffaire ces sages de Romme qui par 
grant cautele, assavoir par blandices, par faintises et par 
flateries, te demainent et tu les crois. Saches qu'ilz veul- 
lent couronner ton filz en ton vivant et tousjours te vain- 
quent de paroUes, et toutes voies n'es tu pas encores si 
envielly qu'ilz te doient tenir pour ydiot et rassoté. Bon 
empereur, recoeuvre ton vasselage et repren ton courage ; 
tu souloies estre si vaillant homme : se tu veulx seignou- 
rir, abat maintenant l'orgueil de Romme. » Lors jura 
l'empereur et promist a la femme qu'il en seroit vengié 
et que plus n'y attendroit. Si fist venir les sergens, qui 
l'enfant saisirent et le menoient a la mort, quant ung 
des aultres sages vint, nommé Mauquidas, qui moult es- 
toit sage et bon clerc, et toutes voies estoit il boiteux, bo- 
chu et contrefait. 

Il print a dire a ceulx qui le menoient : a Seigneurs, 
entendez a moy : je vous prie que vous attendez ung peu 
tant que je aye parlé a l'empereur, car je lui pense a dire 
tellte chose qui servira pour délivrer l'enfant. » Les ser- 
gens ouïrent merveilles de ce qu'ilz oirent ainsi parler 
ung homme si deffiguré, et a bien pau ne le daignoient 
ilz regarder, car c'est grant merveille quant l'en voit ung 
homme difforme ou deffiguré qui de grant sens soit en- 



LES SEPT SAGES I7 

luminé. Lors pour celle cause leur dist le sage Mauqui- 
das : « Seigneurs, ne vous merveillez pas : voix et avoir 
et ambleure vont moult souvent contre nature. Vous 
verrez ung beau cheval qui pour mourir ne ambleroit, 
ne son dur trot ne laisseroit ; d'aultre part vous verrez 
ung meschant asne bien ambler. Vous verrez de bons et 
de notables clers qui n'ont point d'éloquence ne de par- 
ler plaisant : vous verrez ung bon musicien qui n'ara 
point de voix. Aussi verrez vous ung .bochu ou ung boi- 
teux qui doulce voix avra et mélodieuse et toutes voies 
n'en a il que faire ne ne lui vault néant plus que le 
braire. Vous aussi ung homme verrez libéral, large, 
courtois et débonnaire qui tousjours sera en povreté ne 
pour chose qu'il fâche ne porra monter ne parvenir a ri- 
chesse, et si verrez ung garchon, ung usurier, ung trom- 
peur et ung cabuseur qui tousjours truandera ne qui 
pour son avoir ja saoul ne sera. Ne vous merveillez, » 
dit Mauquidas aux sergens, « se je suis tel que me voyez. » 
Quant les sergens le oyrent ainsi parler si attendirent 
qu'il eust parlé a l'empereur qui assez près estoit de la; 
auquel il se adrecha et dist : « Sire empereur, se tu occis 
ton enfant, advenir t'en puist il ainsi qu'il advint a cellui 
qui se mist jus de ce dont il estoit dessus. » L'empereur 
voult sçavoir que ce fut, mais Mauquidas lui dist que 
riens ne lui en diroit s'il ne respitoit l'enfant jusques a 
l'endemain. Et si lui dist : « Vous sçavez, sire empereur, 
que je suis l'un des sept sages et l'un de ceulx a qui vous 
baillastes vostre filz a gouverner. Deux de mes compai- 
gnons l'ont ja gardé de mort par deux jours, et se je ne 
le puis pour ung jour respiter si diroient que je ne suis 
pas si bien de vous comme ilz sont, et vous debvez re- 
cognoistre comme mon père morut pour vous en souste- 
nant vostre guerre en une moult forte bataille, si m'en 
rendrez maintenant le guerredon, c'est assavoir que jus- 
ques a demain vous fespitez l'enfant. » Laquelle chose 
l'empereur lui accorda. Et lors lui dist Mauquidas l'a- 



i8 



LKS SEPT SAGES 



Responce 

par 

Mauquidas 

contre le 

111- exem- 

pli: 

(iMJÏEUS^ 



venture de ccllui qui se mist jus de ce dont il cstoit au 
dessus, en disant en ceste manière : « A Rome jadis es- 
toit un bourgois, preudz, vaillant ci courtois qui de- 
mouroit en une cstroite et petite rue, et pource que en 
riens ne pouoit eslargir son hostel le fist de pluseurs es- 
tages en hault. Il print par mariage une gentil femme 
du pays, car combien qu'il fcust riche si n'estoit il point 
assez fort d'amis, ce lui sambloit : pour ce s'en vouloit 
enforchier, dont il ne fist pas que trop sage, car homme 
est fol de bas parage qui prent femme de hault lignage. 
Ceste femme fist ung amy par amours aultre que son 
mary; une fois entre les aultres, elle mist terme a son 
amy de la venir veoir par nuyt, et y vint; elle estoit 
lors couchée emprès son mary qui dormoit, si se leva 
tout bellement et descendi en bas ou son amv Fatendoit : 
ainsi qu'ilz furent ensamble s'entre accollérent et baisè- 
rent et firent tout leur bon ; ce pendant le mary s'esveilla 
et quant il ne trouva sa femme si se leva et descendi en 
bas, et ainsi qu'il descendoit le degré fut oy parla femme 
et par son amy qui ne sceurent conseil ne remède trou- 
ver de eulx tapir ne muchier sinon d'issir a la rue, car 
comme dit est l'ostel estoit si estroit qu'il n'y avoit que 
le degré; quant le mary fut descendu, il trouva l'uis ou- 
vert et en la rue aperceut sa femme et son amy; tantost 
il ferma l'uys et les laissa dehors. En ce temps avoit 
telle coustume a Romme que quiconques estoit trouvé 
par les rues après coeuvrefeu sonné, pour tant qu^ilz 
feussent moins de trois, ilz estoient prins et livrez a 
justice, et l'endemain estoient batus par les quarrefours 
et infamés publiquement. Quant le compaignon amy 
de la bourgoise vit que le fait alloit ainsi, il se party 
pour le dangier d'estre trouvé et s'en ala a son hos- 
tel, et la dame demeure la. Le bourgois monta amont 
et ouvrit une fenestre sur la rue pour regarder le dé- 
mené. La dame estoit a l'uys et dist a son mary : 
« Sire , sire, vous ne sçavez pour quoy je me levay 



I 



LES SEPT SAGES I9 

<c d'emprez vous; Je ne vous enduroie a esveillier, et 
« de vérité tel mal m'est prins aux dens que j'en cui- 
tt doie esragier, et s'il me dure guères certainement il 
« n'y a remède que je ne muyre en brief, et vous faittes 
« mal de ainsi vous moquer de moy. » « Ha ! orde pu- 
ce tain, » dit le bourgois, « n'ay je veu vostre ribault et 
« cogneu toute vostre malice? James en cest hostel 
« vous n'entrerez ne avecques moy ne gerrez. » Quant 
elle voit que pour chose que elle dye n'y entrera, elle 
commencha a soy complaindre et dire a son mari : 
a Sire, » dist elle, « je vous commande a Dieu, car bon- 
ce nement m'avez nourrie le temps passé, dont je vous 
« remercy ; et si vous prie en charité que vous priez pour 
<c moy, car présentement je me mettray en ce puys et me 
« noyray sans remède : j'ayme plus chier ainsi faire que 
ce je ne feroie d'estre prinse par les gardes de la ville et 
a demain estre menée par les places publiques en in£a- 
« mie et a honte perpétuelle. » Lors print une grosse 
pierre qu'elle trouva et la jetta dedans ung puis qui près 
d'illec estoit. Il faisoit obscur, si cuida le bourgois de 
vérité que ce feust sa femme; lui souldainement effrayé 
moult fut angoisseulx et se tint pour deceu et pensa en 
lui mesmes que on lui mettra en sus qu'il l'avra meur- 
trie et noyée pour aucun courroulx, si descendi hastive- 
ment et ouvrit l'uys. La dame qui derrière l'uys estoit 
tapie, tout aussi tost que son mary fut yssu hors pour al- 
ler vers le puys, elle se lancha ens et ferma l'uys et se 
monta en hault aux fenestres et lui commencha a crier : 
ce Ha ! faulx traistre, or es tu hors et je suis ens. Tu peulx 
<e bien illec attendre jusques a tant que les guettes soient 
« venus, si seras demain fusté et mené par les rues. » 
ce Hellasî j> dist il, <e belle seur, vous est ores le cueur 
a si tost mué? Vous me soûliez tant aimer; n'oubliez 
ce pas maintenant vostre bonne vouUenté : mettez moy 
« ens, je vous en prie, et par ma foy je vous pardonne 
« tout. » Ce fut pour néant, et ainsi que ilz estoient en 



20 



LES SEPT SAGES 



Le IVe 
exemple 

par 
la dame 

(SAPIENTES) 



ce débat passèrent les guettes et le trouvèrent en la rue et 
lui demandèrent qui il estoit. Elle commencha a crier 
de son solier que de par le deablc c'estoit monsieur le 
culatier qui toutes les nuytz va par les rues, a II gou- 
« verne, » dist elle, a les putains de mon propre chastel, 
« et est envers moy faulx et desloyal. Menez le tantost a 
« la justice, et que il soit jugié selon la coutume sans 
« espargne. » Les guettes qui bien cognoissoient le 
bourgois, car il estoit moult notable homme, bien aymé 
et cogneu de toutes gens, dirent et prièrent a la dame 
qu'elle se voulsist déporter de son courroulx et mettre 
son seigneur dedens. Elle comme enragée et forsenée 
commencha a crier et dire aux guettes : « Faulx traistres, 
flc filz a putain, vous avez bien les cuers vains et lasches; 
a par la puissance Dieu, se vous ne le menez a la justice 
a je vous feray tous pendre. » Quant les guettes oyrent 
les menaches ilz doubtérent le dangier, si prindrent le 
bourgois et le menèrent devers la justice. L'endemain il 
fut jugié sans accepcion ne espargne, et fut batu et fusté 
par les quarrefours et places publiques selon la coustume 
sur ce establie. Le bourgois en ouït tel honte qu'il se 
adoula et sangmesla tant que le cueur lui creva en ven- 
tre, et en morut. Pour Dieu, sire empereur, » dit Mau- 
quîdas, « ne faittes pas ainsi : enquerez premièrement du 
fait et puis en jugiez selon droit. » Ainsi demoura Pen- 
fant pour ce jour. 

L'endemain au matin ainsi que Tempereur s'en aloit 
pour oyr messe en Peglise de saint Saulveur, s'en ala 
l'emperière avecques lui, et en alant lui dist et compta 
comme il ouït jadis a Rom me ung roy qui devint gras 
et pesant : oncques de trois ans n'avoit yssu hors de la 
cité de Romme ne de son palays. « Ung jour entre les 
aultres vindrent les barons devers lui et lui demandèrent 
pour quoy il sejournoit tant en ung lieu, et l'en blasmé- 
rent moult en lui disant que se il erroit et s'en aloit es- 
batre souvent il devendroit alesgre et sain. Il se accorda 



s 



LES SEPT SAGES . 21 

a leur dit et voulenté et voulut aller veoir ses villes et 
citez, et a celle fin monta sur un destrier a tresbelle 
compaignie. Mais quant il vint a la porte pour yssir hors 
de Romme, son cheval recula et ne voulut yssir. Il ala 
aux aultres portes sur aultres chevaulx et sans cheval, 
mais pour néant fut : il n^en pouoit yssir, et, qui plus 
estoit, aussitost qu'il venoit a ux portes pour yssir il per- 
doit la veue. Quant il se vit en ce point il retourna tout 
esbahy et courrouché, et manda les sept sages de Romme 
qui lors estoient, ausquelz il demanda et expressément 
commanda qu ilz luy sceussent a dire que ce pouoit estre 
et signifier qu'il ne pouoit de Romme yssir. Hz lui dirent 
que ce ne pouoient sçavoir sans premièrement veoir et 
estudier au cours de la lune et des estoilles, laquelle 
chose ilz ne pouoient lors faire pour ce que la lune n'es- 
toit pas en point, et pour ce demandèrent terme de xv. 
jours, lequel terme moult envys leur fut donné. Or avoit 
il en ce temps a Romme une coustume qui telle estoit 
que nul homme n'osoit par nuyt resver ne songier que 
l'endemain il ne le allast dire et révéler a son curé, le- 
quel curé prenoit de cellui qui ainsi avoit songié ung 
besant pour porter aux sept sages a Romme, lesquelz sa- 
ges exposoient lors la signification ou la vision d'iceulx 
songes. Entre les aultres estoit ung povre homme au 
pays qui songa une chose moult efifraée, et tantost le alla 
raconter a son curé. Le curé encharga le bon homme 
qu'il s'en allast a Romme et portast ung besant aux sept 
sages pour lui exposer son advision en la manière acous- 
tumée. Ainsi que le bon homme s'en alloit, il arriva auprès 
de Romme en une ville ou il vit en chemin une femme 
séant et ung petit bel enfant au plus près d'elle, lesquelz 
il salua; lors l'enfant en lui rendant son salut l'araisonna 
et dist : « Je sçay bien, » dist il, a compains, ou vous al- 
a lez. Certainement vous allez aux sept sages a Romme 
a porter ung besant pour avoir d'eulx l'exposicion d'une 
tt advision que vous avez par nuyt songée. Mais je vous 



22 LES SEPT SAGES 

a demande, » dist encores Penfant, « qui vous diroit la 
(c vraye exposicion de votre advision et vous laisseroit 
a vostre besant, vous en retourneriez vous en vostre 
a pays? » a Oyl vrayement, » dist le bon homme. 
Adoncques dist l'enfant : « Tu songoies que ta mai- 
«c son estoit arse, et que auprès de la estoit une belle 
a fontaine. Saches que ce qu'il te sambloit quêta mai- 
a son feust arse, c'est ta femme qui, depuis que tu partis 
a de ton pays, est morte, et la fontaine c'est ung trésor 
a qui est enfouy auplus près de ta maison. Et pour ce 
« je te conseille que sans aller plus avant tu t'en retour- 
a nés et recoeuvres le trésor et t'en donne bon temps. » 
Le bon homme respondit que l'enfant lui avoit dit vé- 
rité en son songier, mais ne creoit pas l'exposicion, pour* 
quoy il faigny, puisque si près de Romme estoit, il nere- 
tourneroit sans aller aourer saint Pierre et parler aux 
sept sages. Il alla et trouva les sept sages qui moult es- 
toient en grant penser de ce que le. roy leur avoit en- 
chargié, ausquelz il bailla ung besant et leur compta 
«on songe de sa maison arse et de la fontaine qui au plus 
près estoit. Les sages lui en rendirent exposicion de sa 
femme trespassée et du trésor enfouy tout ainsi que l'en- 
fant lui avoit exposé. Et lors leur respondi le bon 
homme que autant et plus encores lui en avoit dit ung 
enfant. Les sept sages esbahis et esmervillîez de ce que 
le bon homme disoit lui requirent que il les menast a 
l'enfant et ilz lui rendroient son besant et lui en donne- 
•roient aultres dix. Lequel bon homme les y mena et leur 
moustra l'enfant : l'un des vu. sages l'accoUa et baisa et 
lui demanda se il sçavoit dire ne ensaignier pourquoy le 
roy ne pouoit yssir hors de Romme, qui leur respondit 
que tantost leur diroit s'il leur plaisoit, et ilz lui pro- 
misrent cent besans se ilz le pouoient par lui sçavoir, 
lequel dit que ilz le menassent a Romme, et il leur en di- 
roit la vérité; tantost ilz le montèrent a cheval et l'em- 
menèrent avec eulx en l'ostel de l'un d'entre eulx. Quant 



I 



LES SEPT SAGES 23 

il fut la se assemblèrent entour lui et lui prièrent de 
exposer la cause de leur question, lequel leur dist en 
ceste manière : « Certainement, 7> dist il, a il y a enfouy 
« en terre dessoubz le lit ou le roy couche une chaudière 
« bouillant, du feu d'enfer esprise hideusement. Allez », 
dist il, « et le faittes remuer, et lors le roy pourra par- 
ce tout aller a son bandon. » Les sages joyeulx et conso- 
lez de ce qu'ils pourront dire au roy aucune chose mer- 
veilleuse et qui soit convenable a sa voulentè partirent 
tantost et s'en retournèrent devers lui et lui exposèrent 
que son empeschement tenoit a la chaudière qui des- 
soubz son lit estoit en terre enfouye. Adoncques firent 
fouyr en cellui lieu et véritablement trouvèrent la chau- 
dière hideuse et merveilleuse, en laquelle estoit vu. grans 
et horribles bouillons noirs comme tisons. Quant le roy 
les vit si se saigna et mervîUa et commencha a souspirer 
et penser en soy mesmes que c'estoit son enfer apparaillè, 
car plus hideuse chose n'avoit oncques esté veue. Si com- 
manda que tantost elle feust hors du lieu transportée et 
gettèe en quelque lieu tel que jamès ne fut veue. Les 
sages qui la estoient ne sceurent trouver le moyen 
comme ostèe peust estre. Le roy estant encor tout es- 
meu et courrouchié leur dist : a Comme doncques avez 
« vous eu cognoissance de ceste chose quant vous ne 
(c sçavez au surplus remédier? je voy bien qu'il ne vient 
« pas par vostre science ne advis. » Les sages qui remède 
n'y sçavoient et mentir n'en osoient lui confessèrent que 
de celle chose ilz avoient eu cognoissance par ung petit 
enfant. Lors fist le roy venir l'enfant par devant lui et 
lui demanda s'il pourroit trouver moyen que la chau- 
dière feust hors du lieu ou elle estoit, lequel respondit 
que ouil bien, «c Faittes vuydier », dist il, « tous ces 
ce genscy, car Je veul seul demeurer avecques vous. » Les 
gens vuydèrent, et demourèrent eulx deux seulement. 
Lors dist l'enfant au roy en ceste manière : « Sire, il y 
a a en vostre pays une coustume trop perverse et damp- 



24 LES SEPT SAGES 

« nable, c'est assavoir que nul homme n'ose songier ne 
a penser aucune chose dedens son lit qu'il ne porte ung 
a besant a vos sept sages, lesquelz par leur desordonnée 
« convoitise ont esté moyen d'icelle coustume mettre sus, 
a dont ilz ont fait en vostre pays xx. mill chetifz, par 
a quoy vous estiez pardurablement dampné se Dieu de sa 
a grâce n'y eust pourveu par l'oeuvre présente. Ne voyez 
a vous », dist il, <c en celle chaudière vu. grans merveil- 
a leux bouillons? faittes moy venir trois de vos meil- 
a leurs et plus privez serviteurs et qu'ilz admainent ung 
a de voz VII. sages, si lui faittes trancher la teste et getter 
a dedens la chauldiére,et lors verrez que ce pourra estre. » 
Ainsi fut fait comme l'enfant devisa, et tout incontinent 
l'un des bouillons s'acoisa et cessa. Et des aultres fut fait 
par samblable, et a chascun d'eulx a qui l'en trenchoit 
la teste ung des bouillons se perdoit,tant que plus n'y en 
eust. Et disoit l'enfant que c'estoit le dyable qui se con- 
tentoit des âmes d'iceulx sages qu'il emportoit. Et ce fait 
fut aisément et sans dangier ostée laditte chaudière et jet- 
tée en ung viel puys. Et lors alla le roy et hors et ens 
franchement et sans empeschement tout ainsi qu'il lui 
plaisoit et bon lui sembloit. Et pour tant », dit l'empe- 
riére a l'empereur, « vous ay je cest exemple trait avant 
de cellui qui si faulsement creoit et adjoustoit foy aux 
ditz et aux fais des traîtres losengiers, car il me semble, » 
dist elle, « que tout ainsi faittes vous. Et aussi véritable- 
ment vous en advendra il comme il fut advenu au roy se 
par le moyen du petit enfant n'y eust esté remédié. » 

Lors commanda l'empereur' que l'enfant sans mercy 
feust occis et mis a mort. Et ainsi eust esté fait se ne 
feust Lentulus,run des sept sages, qui diligamment sour- 
vint et descendi de son cheval et se agenouilla devant 
l'empereur en lui suppliant que l'enfant feust respité 
jusques a ce qu'il lui eust une chose ditte qu'il avoit en 
volenté de dire. L'empereur lui ottroya sa requeste pour 
tout le jour. Si commencha doncques Lentulus a parler 



V 



LES SEPT SAGES 



25 



et dist ainsi : « Il ouït jadis a Romme ung vavasseur ri- 
che et puissant, et avoit une vaillant femme espousée, et 
par mariage furent ensamble l'espace de xxx. ans. Si fut 
remarié a une belle jeune femme de grande lignie et de 
hault parage, en espérance de avoir enfans qui Teritage 
du riche vavasseur tenissent après sa mort. Il ayma 
moult sa femme et honnoura, mais elle ne le aymoit ne 
prisoit. Une fois entre les aultres, la jeune femme parla 
a sa mère et lui dist, en soy griefment complaignant : 
a Ma mère », dist elle, a je suis bien trahie et honnie 
a quant pour convoitise ay esté donnée a ung homme 
a viel et ancien ; pleust ores a Dieu qu'il feust mort, car 
« je n'ay avecques luy joye, plaisir ne déport. J'ay trop 
a bien de luy a boire, a menger, a vestir et a chausser, 
(c mais je n'en ay aultre soûlas. Et pour ce vrayement je 
« voeul faire ung amy , avec lequel je me pourray de- 
a duire et esbanoyer. » La mère qui moult sage et 
preude femme estoit la reprint durement de telle opi- 
nion en lui remonstrant quelle n'avoit oncques avec son 
seigneur fait telle offense et que trop de meschiefz lui en 
pourroient advenir, a O dea, ma mère », dist la fille, 
a quant mon père vous print et espousa il estoit un beau 
« jeune homme, et avez eu beau loisir de vous esbatre 
ce ensamble; ce n'est pas de mesmes certainement : je 
« veul avoir ung amy ou aultrement je ne voy tour 
« qu'il ne me convienne user ma jeunesse en desplaisir et 
a en tristesse. » La mère qui subtille fut et advisèe se 
advisa de dire a sa fille comme le vavasseur son mary 
estoit homme de gros corage, et que elle seroit en dan- 
ger se elle entreprenoit une telle chose sans bien cognois- 
tre premièrement la voulenté de luy. Et pour ce le con- 
venoit essayer; et a telle fin demanda la mère s'il y avoit 
chose en la maison du vavasseur qu'il aymast espécial- 
ment sur toutes aultres choses. A quoy la fille respondist 
que ouil, et qu'il y avoit une ente en leur jardin qu'il 
aymoit sur toutes riens, a Doncques », dist la mère, a je 



Responce 
par 

Lentulus 
contre 
le IVe 

exemple 

(tentami- 

na) 



2G LES SEPT SAGES 

a te conseille que aussitost que ton mary sera parti hors 
a de Postel toy mesmes couppe Pente. Et aussi quant il 
a sera retourné, met la devant lui dedens le feu. Et se il 
a te pardonne ce meffait, tu pourras penser de faire 
a amy. » Tout ainsi que la mère le devisa la fille Pen- 
treprist et acheva. Quant le vavasseur fut retourné de 
ses affaires ou il avoit esté, il trouva bon feu clérement 
ardant, si demanda qui si bonne bûche leur avoit en- 
voyée. La dame dit incontinent que c'estoit son ente de 
Saint Rieule. Lors sault sus le vavasseur moult aire et 
demanda qui estoit cellui si hardi qui son ente avoit 
couppée, en jurant grant serment qu'il lui touldroit vie 
ou membre. Elle respondit tantost que ce avoit elle fait, 
et se elle en devoit mourir si n'en pourroit il aultrement 
estre. Le vavasseur se refraignit et dist qu'il n'y avoit 
personne aultre que elle de qui il n'eust prins la ven- 
gance si eust Pente couppée; ainsi se passa pour telle 
heure. Vint la nuyt. Hz se allèrent couchier, et au lit en 
fut la paix faitte. L'endemain bien matin se leva la fille 
et vint devers sa mère et lui dist que ores estoit il temps 
d'avoir amy. Et lui compta la manière comment Pente 
avoit esté couppée, arseet bruUèeet la paix faitte. «Fille », 
« dist la mère, « ton mary est merveilleux homme et 
a dangereux et ne monstre pas son semblant ne son cou- 
a rage pour une fois : nous Pessairons encores ; si te de- 
« mande se il y a plus riens en son hostel dont il soit 
<c especialment amoureux. » Adont dist la fille : « Il est 
tt tant amoureux de nostre blanche levrière qu'il n'est 
<c homme tant feust son amy, s'il la faisoit braire ou 
« crier, a qui il ne courut sus. On ne le pourroit en ce 
« mondetant marri r que de faire desplaisir a sa levrière.» 
tt Or convient il », dit la mère, « que vous la tuez : ce 
« lui sera grand desconfort, et se vous pouez ce descon- 
« fort passer, lors pourrez vous faire ami sans jamés 
<c avoir doubte de vostre mary. » La fille s'en retourna 
en son hostel pourfaire exploit de la levrière, laquelle elle 



LES SEPT SAGES 27 

tua d'un coustel qu'elle lui bouta entre deux costes, La 
levriére getta ung brait, si demanda le seigneur qui ce lui 
avoit fait, a Je Pay tuée », dist la dame; « ne voyez vous 
a comme elle m'a ma robe honnye et ordie ? On ne feroit 
« riens céans ne lessive ne aultre chose qui ne feust hon- 
« ny etgasté par celle paillarde levriére; vous croyez plus 
a en elle que en Dieu, et si n'en ose l'en dire mot. » 
a Par Dieu le glorieux », dist le seigneur, a il n'a en 
a ce siècle homme ne femme si non vous que s'il avoit 
<c autant fait a ma levriére que je n'en prinse vengance. » 
Toutes voies combien que le seigneur n'en feust pas 
content, si se passa l'affaire jusques a l'endemain au ma- 
tin que elle retourna devers sa mère et lui compta 
comme l'affaire de la levriére s'estoit porté, et que temps 
estoit de faire amy, et lui sembloit que messire Guillaume 
le chappellain de la parroisse estoit le plus beau clerc qui 
feust en la contrée, si le vouloît aymer. La mère qui mar- 
rie fut de ce qu'elle veoit sa fille tant entalentèe de foloyer, 
lui pria pour Dieu que encores elle attendist jusques a la 
feste de la Toussains qui debvoit estre prochainement ve- 
nant, auquel jour le vavasseur avoit acoustumé de faire 
une grande feste a ses parens et amis. « Si te conseille », 
dist la mère, « que quant l'en sera assis a disner tu fâches 
« samblant de toy lever, et en toy levant tire la nappe et 
« fay tumber ce qui sera dessus la table ; ce sera ung ex- 
ce cez moult grant, et sans faulte se il te pardonne, je ne 
« te empescheray désormais que tu ne fâches plaînement 
« a ta voulenté. » La fille endura a la requeste de sa mère 
jusques a la ditte feste de Toussains, et tout ainsi que sa 
mère lui avoit conseillé elle fist tumber pos, pintes, ha- 
naps, escuelles, platz et toutes aultres choses qui dessus la. 
table estoient. Le seigneur voyant la manière moult des- 
plaisant lui dist que c'estoient ja trois mesprîsons, et tou- 
tes voies endura jusques après disner. Quant la feste fust 
passée et chascun se feust départi, le seigneur envoya qué- 
rir le barbier et dist a sa femme qu'il convenoit qu'elle 



28 LES SEFl' SAGES 

feust saignée. La dame respondit que non seroit, et que 
ja homme pour ce faire a elle ne toucheroit. Le seigneur 
sacqua son espée et jura grant serment que se elle ne len- 
duroit, il lui coupcroit le bras. « Ne me souvient-il pas 
« bien que vous couppastes mon ente et tuastes ma le- 
« vriére et si m'avez aujourduy fait grant deshonneur en 
« la présence de tous mes amis? Je sçay certainement que 
« ce vous fait le venin et le mauvais sang que vous avez 
« dedens le corps, et pour ce vrayement vous serez saî- 
« gnée, ou je vous coupperayle bras. » La dame qui fut 
espouvantée endura qu'elle feust saignée. Lors la saigna 
le barbier au bras destre et après le seigneur la fîst sai- 
gnier du senestre tant et si longuement qu'il la vit paus- 
mée et esvanouye entre les mains du barbier et d'iceulx 
qui la tenoient, et lors la fist estanchier et dist que encore 
y en demoroit il de mauvais sang, qu'il feroit traire une 
aultre fois. Quant ce fut fait, elle fut couchée en ung lit 
et manda sa mère a qui elle se complaignit piteusement 
de ce que son mary lui avoit reprochié Tente, la levriére 
et Tentreprinse du disner, et que pour ces causes il l'a- 
voit fait saigner de deux bras tant que a bien pou elle 
n'en estoît morte. « Haa! » dist la mère, « belle fille, je 
« te le disoie bien que s'il te pardonnoit ces trois choses, 
« tu pourroies bien faire à ta guise, mais a ce qu'il t'a 
« fait, tu peulx véritablement cognoistre que se tu eusses 
« fait amy il t'eust la teste trenchéc. » Et ainsi fut la 
mauvaise femme chastiée. Tout ainsi », dist Lentùlus, 
« deussiez vous faire, sire empereur, a ceste mauvaise 
emperiére, car certainement elle a trop de venin et de 
mauvais sang en son corps, et se elle vous aimast ne 
chierist, elle aimast ce qui de vous est, ne ja mal ne 
pourchassast a vostre enfant. » Et par le dit et entre- 
mise de Lentùlus fut l'enfant en celle manière respité 
pour ce jour. 

L'endemain au matin l'emperiére se trouva avecques 
l'empereur en l'église de saint Saulveur, et lui dist : « Sire 



•. 



LES SEPT SAGES 29 

empereur, )> dist elle, « jadis advînt que vu roys sarra- Le V« 
sins misrent siège entour la cité de Romme et la vouloîent exemple 
prendre et ardoir et mettre le pape et les cardinaulx et pa^^ 
toute la chrestienneté a destruction. En la cité de Romme ^^ ^^^^ 
avoit ung ancien homme sage, prudent et notable qui Ci^^-^O 
vint au conseil et dist oyant tous ceulx qui la estoienî : 
« Seigneurs, » dist il, « entendez ma raison : vous voyez 
<c comme sept roys sarrasins ont ceste cité assiégée, et 
« vous savez que en la sepmaine sont sept jours, et que 
ce en ceste cité sont vu. sages; soit enchargié aux sages 
a que ilz gardent la cité des adversaires, chascun d'eulx 
« ung jour en la sepmaine, et tellement y entendent par 
K leurs ars et par leurs sciences que les ennemis ne puis- 
oc sent a la cité meffaire, sur paine de prendre vengance 
« des sages pour leurs corps destruire ou cas que deffault 
« y aroit. » Les sages soubz umbre de ceste ordonnance 
qui ainsi fut establie gardèrent la cité chascun a son tour 
bien par l'espace de trois moys, tant que vivres appetiché- 
rent,et pour ce fut ordonné que Ten feroit une yssue sur 
les ennemis pour les combatre, si fut enchargié aux sages 
que sur laditte paine ilz advisassent voye et moyen par 
quoy les ennemis prensissent esbahissement contre ceulx 
de la cité quant ils yssiroient pour les assaillir. Les sages 
se assamblérent a celle fin, et advisérent que l'un d'eulx 
nommé Janus, auquel appartenoit faire le guet pour ce 
jour, seroit habillié d'un vestement fait de queues d'escu- 
reurs, et en sa teste avroit deux visières ou visagiéres 
grandes et lées, toutes semées de grands mireurs reflam- 
boyans contre le soleil, et en ses deux mains tendroit deux 
espées cléres et reluisans, et en ce point seroit sur le som- 
met de la plus haulte tour de Romme, et frapperoit les 
deux espées Tune contre laultre tant que le feu en sailli- 
roit ; et lui estant Tendemain en ce point yssiroient ceulx 
de Rommeenbataillecontreleurs ennemis, et feroient tant 
les sages par leur art et subtilité que la chose se porteroit 
bien. Ainsi comme il fut appointé et devisé fut fait. 



3o LES SEPT SAGES 

Quant les Sarrasins virent Janus au sommet de la haulte 
tour habillié comme dit est et frappant des deux espées 
Tune contre l'autre, se assamblérent les vu. roys sarrasins 
pour avoir conseil que ce pouoit estre de ceste merveille 
qu'ilz veoient, car ilz cuidoient certainement que ce feust 
le dieu des Romains qui les venist secourir, et comme îlz 
estoient en tel esbahissement yssirent a grant force les 
Romains sur l'ost des Sarrasins, et commencèrent a frap- 
per et a tuer et mettre par terre tout ce qu'ilz rencon- 
troient. Les Sarrazins espovantez et prins a despourveu 
se tournèrent en desordonnancc, en desarroy et en fuyte, 
tant qu'en la poursuite ilz furent tous mors ou prins par 
le barrât et Tengin des vu. sages; et samblablement, » 
dist Femperiére, <cte veulent, sire empereur, gaber et engi- 
gnier ces sages; tu joues avecques eulx tout aii-si que font 
ensamble petîs enfans qui dient Tun a l'autre : <c Je te le 
a donne, je le te retoutz. » Tu as la coustume au petit en- 
fant, quant il pleure et on lui baille la taitte, il se rapaise. 
Tu es samblable a ceulx qui jouent a la choule : quant 
l'un tient la pellotte, il la gette a son compaignon et puis 
trotte après et a moult de paine ainchois qu'il la puisse 
retenir ; n'est ce pas doncques grant folie quant il gette 
ce qu'il tient a ses mains et a tant de paine de courre 
après? Ainsi, » dist elle, a est il de toy, sire empereur : 
tu tiens maintenant ton filz et ne fais point de justice. 
Certainement les sages tendent par leur engin- a toy de- 
cepvoir et toy débouter et faire couronner ton filz en ton 
vivant, se tu n'en fais briefment justice. » 

L'empereur par cest enhortement se délibéra de faire 
mourir son filz et commanda a ses sergens que ainsi feust 
fait. Aussi adoncques vint diligament Cathon le sage, 
qui fit le petit livre de Cathonnet pour son enfant ensei^ 
gnier en bien, et salua l'empereur et lui dist : « Sire, se 
vous occiez vostre enfant sans ce que la vérité en soit 
sceue, prendre vous en puisse il ainsi qu'il fist a cellui qui 
sa pie occist de ce qu'elle lui dist, et si lui disoit vérité. » 



N 



LES SEIT SAGES 3l 

<r Et comme fut ce? » dist lempereur. « Il fist mal d'oc- 
cire Toisel qui vérité lui disoit; et toutes voies fault-il que 
pour passer vostre passage vous diez ». <c Sire, » dist Ca- 
thon, « voulentiers le vous diray ainsi que je le sçay par 
droite auctorité, mais que jusques a demain vous respilez Respoi^e 
le damoisel. » L'empereur lui accorda. Si dist ainsi Ca- P^^ 
thon : « Il fut jadis un chevalier qui avoit a femme une Cathon 
dame de hault parage, et combien qu'il fust hardy, preudz ^" 
et vaillant, toutesvoies la dame, condicionnée comme plu- ^^®"^P^ 
seurs femmes sont, qui ne leur chault ou elles s'abandon- 
nent fors ou leur cueur se lie, et souvent prennent pire 
que ceulx qu'îlz avoient par avant, se îiccointa d'un che- 
valier couart et meschant qui de riens n'estoit a compara- 
ger au chevalier mary de la dame. Or avoit ce chevalier 
mary fait son hostel en telle manière que pour tous logis 
il n'y avoit que une sale sans closture ne entre deux. En 
celle sale avoit une pie en cage qui si proprement et bien 
parloit comme se ce fust une femme. La cage fut de fer 
tout autour, et par dessus darz jointz,car pour riens le sei- 
gneur ne vouloist que elle eust mal ; car quelque chose 
que la dame feist en labsence de son seigneur la pie lui 
disoit quant il estoit retourné ; ne la dame n'osoit aller 
hors de Tostel qu'elle ne feust acompaignée de deux ou de 
trois varletz, et ainsi par ces deux moyens elle perdoit le 
déduit de son amy. Un jour advint que le seigneur alla 
dehors et mena ses varletz avecques soy, et la dame de- 
moura seule avec la pie a tout sa privée mesgnie. Ung de 
ses gens y avoit entre les aultres en qui elle se fioit moult, et 
rappela et lui dist ainsi : ce Tu scez, » dit elle, « la vie que 
<c mon seigneur me maîne par le moyen de notre pie, ne je 
« ne puis pour elle et pour son parler joyr de mon amy ne 
(c faire riens de mon vouloir; et pour tant je me suis advisée 
« que tu destruiras ceste maison a l'endroit dessus la cage 
c( de la pie et partuiseras le plancher qui cueuvre la cage 
« si menument que tu y feras nii" ou cent pertuis, et 
tt lors quant il sera nuyt tu prendras, » dist elle, ne de 



JE 



32 LES SEPT SAGES 

« l'eaue et de la gravelle l'un parmy l'autre, et la jetteras 
« par le trou de la couverture dessus la cage tant que par 
<c les pertuis la pie puist estre mouUie et tellement gou- 
<c vernée que la mort la puisse prendre. Et avec ce, » dist 
la dame, « tu avras ung maillot que tu roulleras au long 
« de la couverture comme si ce fust fouldre ou tounoirre, 
<c eta Tune main avras aussi une poingnie de chandeilles 
<c que tu traverseras de fois a aultre par celle descouver - 
a ture comme si ce fussent espars ou esclers. » Ainsi de- 
visa la dame que la pie seroit gouvernée pour destruire et 
faire mourir. A quoy le serviteur se consenti et par ma- 
nière que dit est le fit et accomply. Or avoit la dame 
mandé son amy, et il y vint, et quant ilz eulrent fait 
bonne chiére la dame fist faire ung lit en la sale assez près 
de la cage a la pie, et quant chascun fut retrait et que la 
dame et son amy furent demourez, elle alluma une lampe 
afin que la pie vit leur déduit, et puis se coucha toute 
nue et son amy emprès elle et firent ensamble tout leur 
bon plaisir. La pie voyant le demene commencha a crier 
et a dire : « Haï dame, vous ouvrez comme folle : ne voy 
<c je celle couverture menument remuer? en bonne foy je 
« le diray a mon seigneur. » Lors le vallet estoit en hault 
monté qui acomplit tout ce que devisé avoit esté de Teaue, 
de la gravelle, du maillot et des chandeilles, tant que la 
povre pie fut tellement mouillie et démenée qu'elle ne 
sçavoit de quel costé tourner ; trop bien cuida que ce feust 
orage de temps et tonnerre. Toute nuy t lui dura celle danse, 
et quant vint le jour le varlet se cessa et recouvrit la mai- 
son, et aussi Tami de la dame se leva et s'en alla, et la pie 
s'escria en hault et dist : « Haal sire Girard le filz 
« Thierry, vous avez basti ung mauvais plet envers mon 
« seigneur ; que ne l'attendez vous, qui si matin vous en 
a allez? » Ainsi parla la pie, et ne demora guères que le 
seigneur repaira et revint de la ou il estoit allé. La dame, 
qui moult sçavoit de barat, lui saillit au col, et fort le con- 
joy en lui disant que de la nuyt elle n'avoît peu dormir 



LES SEPT SAGES 33 

pour ce qu'elle ne le sentoit emprès elle. Le seigneur qui 
se donna mei veilles que la pie ne parloit a luy ainsi 
comme elle avoit acoustumé se tray devers elle et lui dist : 
Que faittes vous, ma doulce amie? vous soûliez a moy 
parler et mener joye quant je venoie de quelque lieu. i> 
HelasI D dist la pie, <x sire, il y a bien cause pour quoy : je 
suis tant batue de tempeste, de pluye, de gresle, d'es- 
clers et de tonnerre qui n*a cessé toute la nuyt passée 
que je cuidoie que ceste maison deust choir ; ne je ne 
sçay comme je ne suis pour ce morte ; mais toutesvoies 
ma dame n'en a point laissié a coucher avecques sire 
Girard le filz Thierry. » La dame qui la estoit présente 
commença fort a rire et dire a son mary : « Ha! mon sei- 
ce gneur, » dist elle, « n'avez vous oy ce dyable qui ainsi 
<c parle ? La devez vous croire? Vous sçavez que de cest an 
i( ne fist plus belle nuytie que celle de la nuyt passée, ne 
(T plus série. » Or estoit il ainsi escheut que celle nuyt es- 
toit la lune plaine et clére et avoit esté le temps plus bel que 
en toute la saison précédente. Lors cuide le seigneur que 
ores et aultres fois la pie ne lui ait apporté que bourdes 
et menterie, dont maintes noises et riôttes sourdoient con- 
tre la dame et la meschine de Tostel, si se courroucha a 
la pie et ouvrit la cage et lui cassa la teste tant qu'elle ma» 
rut en Teure. Et ce fait, tout marry de sa pie, se seist sUr 
ung bancq et regarda contremont et apperceut que la 
couverture a l'endroit de dessus la cage avoit esté rompue 
et refaitte nouvellement. Il fist tantost apporter une es- 
chielle et pense bien en soy mesmes qu'il est deceu. Il 
monta en hault et dessus la cage trouva le maillot et les 
pertuys et la cire du degout des chandeilles, et si trouva la 
cage toute moullie par dedens. Quant il apperceut la tri- 
cherie et qu'il fut iniformé et acertené de la mauvaistié de 
sa femme^ il trayt son espée, si la tua et la decouppa. Or 
a il fait Comme le leup qui pour ung dommage en fait 
deux. Ainsi, » dist Cathon, « te pourroit il advenir, sire 
empereur, se tu occioies ton enfant ainçois que plus avant 

3 



34 



LES SEPT SAGES. 



LcVI» 
exemple 

par 
la dame 

(gaza) 



en enquerusses la vérité. » Atant demoura la chose et 
fut Tenfant respité pour ce jour. 

L'endemain s'adrecha Temperiére devers l'empereur et 
luidist : « Sire, » dit elle, « oyez qu'il advint a ungpreu- 
domme qui pour advancher son enfant se fiit destruire. Il 
est vray que jadis a Romme estoit l'empereur Ottovien, le 
plus riche et le plus puissant d'or et d'argent qui fuit en 
son temps. 11 avoit une tour nommée la tour Cressant 
qu'il fist emplir de chevance et la bailla a garder a ung 
homme sage et riche. En la ville avoit ung aultre sage 
homme, mais de telle condition estoit que plus avoit 
plus despendoit, et se présentement eust deux marcz 
d'argent présentement les vouldroit avoir despensez 
en ung disner, tant qu'il vint a povreté. Une fois en- 
tre les aultres il appella ung sien filz, si lui dist et re- 
monstra la povreté et nécessité en quoy ilz estoient et que 
il leur convenoit par quelque engin avoir du trésor qui 
estoit en la tour. Non obstant que le filz reprenist son 
père et lui remonstra le dangier en quoy ilz se mettoient, 
neantmoins le père n'en fist compte, et s'en allèrent parmy 
vielz aulnoys et vielles espines qui en tour la tour estoient, 
et au pié d'icelle tour firent ung trou en la machonnerie 
tant qu'ilz vindrent a ung endroit ou estoient les besaos 
d'or, si s'en troussèrent et s'en allèrent en leur maison, 
La nuyt ensuivant en firent samblablement et pluseurs 
aultres nuyts après, tellement que le sage qui la tour 
avoit en garde s'en apperceut et trouva le pertuys. 11 n'en 
fist pas esclande, car il pensoit bien se nouvelles en es- 
toient jamès le larron n'y retourneroit. Mais en appella 
quatre sergens en qui il se fioit et leur fist faire une fosse 
dedens la tour au plus près du pertuys par ou les larrons 
entroient. La fust assis ung tonnel qu'il fist tout entour 
polir, de plomb boully et de terre, et le fist emplir de glu. 
La nuyt ensuivant vindrent le père et le filz ainsi qu'ilz 
avoient acoustumè pour avoir de l'or et de l'argent. Tout 
aussitost que le père fut entré ens, il chay dedens le ton- 



LES SEPT SAGES 35 

nel et y coula jusques aux asselles; quant il se senti en ce 
point, il appella son filz et lui dist : a Je suis, » dist il, 
« d€ceu : il n y a en moy point de remède; il fault necessaî- 
« renient que tu me couppes la teste de ton espée et la 
« jettes en tel lieu que jamais ne puist estre trouvée. Je 
<r sçay bien, d dist il, « que demain je seray trayné pair 
« les rues de Romme et devant mes- filles et parexis çt 
(c amis, et si sçay bien que quant je passeray par devant 
(c ma maison mes filles tes soeurs ne se pourront tenir dç 
(c crier et de pleurer, pour quoy est nécessité que demain 
« tu prennes une boise et ung coustel et ne cesses de coup- 
(( per et de doler, et se mes filles pleurent et la justice y 
(C va pour sçavoir la cause de leur pleur, si te frappe tan- 
ce tost du coustel a la cuisse et dy a la justice que tes 
(( seurs pleurent pour le horion que tu t'es donné et pour 
(C le mal que tu seuffres. » Et puis dist encores le père : 
« Tu prendras ce que tu as de chevance et l'emporteras 
(( au pays de Cartage ou tu as des parens et des amis, et 
« la vivras le demourant de ta vie. Se ainsi le fais tu es 
« gary^ ou si non tu seras honny. » Tout ainsi que le 
père le devisa il advint^ et aussi Tacomply son filz en son 
endroit, dont le père demoura mort et le filz en demoura 
riche et aise et getta la teste de son père dedens la privée. 
N'estoit ce pas bonne nourreture? » dist Temperiére; 
<c mate joye ait on de tel enfant pour qui il fault que k 
père meure vilainement I Et de vérité, » dist elle, «c se tu 
ne occis ton enfant, il te occira et en ton vivant sera cou- 
ronné. D A tant commande l'empereur saisir son filz et 
mettre a mort. 

Lors vint avant Jessé qui s'adrecha a l'empereur et lui Réponse 
dist : « Sîre, » dist il, « comment veulx tu occire ton en- par Jessé 
faut ainchois qu'il ait méfiait ou ainchois que la vérité de contre 
son meffait soit droitement cogneue? Chascun en crie ^ Vl» 
contre toy, et se tu le fais ainsi t'en puist il advenir comme exemple 
il fit a ung conte de Lorraine qui de son gré se occist (v»«>"a) 
pour tant seulement qu'il blessa sa femme. « L'empereur 



36 LES SEPT SAGES 

dist que cil estoit bien fol, se voulut oyr la manière com* 
ment. Gesse la lui compta moyennant que pour ce jour 
l'enfant seroit encores gardé de mort. Et lui dist en celle 
manière : ce II ouït jadis ung conte en Lorraine, sage, 
preudz et courtois. Il print a femme une jeune dame de 
bon et hault lignage qui tant estoit belle que plus ne 
pouoit. Hz se jouoient ensamble tressouvent comme deux 
enffans : le vouloir de Tun estoit cellui de l'autre, onc- 
ques deux personnes ne furent mieux assamblez par ma- 
riage. Ung jour entre les aultres estoit le conte en son 
liostel assis sur son banc et tenoit ung baston qu'il doloit 
d'uncoustel. La jeune dame, qui moult estoit legiére, en- 
voisiée et joyeuse, sault avant pour cuider prendre le 
baston en la main du conte son mary, mais le coustel fut 
au devant qui la blescha au pouchier tant que le sang en 
saillit. Quant elle vit son sang elle se pausma, et quant 
elle fut respirée si commencha a crier et a dire qu'elle es- 
toit morte et que jamais ne mengeroit. Le conte en print 
en soy tel courroux et tellement s'en doulousa que l'ende- 
main il en morut. Ses amis le firent enterrer a ung beau 
chimitiére nouvel que luy mesmes avoit (ait dédier hors 
de la ville au plus près des murs. La dame voiant et con- 
sidérant que par l'amour d'elle il avoit receu la mort s'en 
alla au chimitiére nouvel que son mary avait fait dédier 
sur la fosse ou il estoit enterré, et jura que jamès d'ilec ne 
partira, mais au plus près qu'elle pourra de lui vouldra le 
demourant de sa vie user; ne pour chose que ses parens 
et amis lui sceussent dire ou prier ne l'en peurent arriére 
remener, et pour ce lui firent la une logette pour soy re- 
traire et demourer, et le lieu appliquèrent et ordonnèrent 
si honnourablement comme a Testât d'elle appartenoit. 
Hz lui firent apporter pain, vin et viandes, et si ordonnè- 
rent gens pour demourer avec elle, mais pour néant fut, 
car elle ne voulut ne boire ne mengier ne avoir compai- 
gnîe, si non de Dieu seulement. Et pour ce a sa requeste 
fut laissie en ce point. Or advint que en ce point au pays 



LES SEPT SAGES Sy 

avoit ung roy que trois grans seigneurs guerrioient* Les 
gens de ce roy en une rencontre d'un estroit passage prin-» 
drentpar fortune et adventure de guerre les trois seigneurs 
et les admenérent au roy. Le roy promptement les ât pen^ 
dre aux fourches, au plus près de la ville ou le conte 
demeuroit en son vivant, et le jour mesmes que il 
mourut. En ce pays estoit ung chevalier qui sa terre et son 
héritage tenoit du roy sur tel moyen qu'il estoit tenu de 
garder jusques« certain temps ceulx qui aux fourches es-^ 
toient pendus. Et se par sa coulpe defiFaulteou neggligence 
aucun en estoit emblé ou perdu, il mesmes fourfaisoit sa 
terre et estoit pendu en lieu de cellui. Le chevalier qui a 
ce faire estoit subget se appliqua pour les garder la pre- 
mière nuyt tout armé sur son cheval, et estoit endroit le 
temps de saint Andrieu, qu'il est y ver et sont les nuytz 
longues et froides et ennuyeuses, et celle nuyt fut aultre 
mal temps de pluye, de nesge et de grésil. Il ouït en ce 
faisant si grant froit qu'il en perdit toute force et vigueur, 
et ne sçavoit que faire, car il ne pouoit la plus ester pour 
la froidure et si n'osoit les pendus laisser. Ainsi qu'il es- 
toit en ce point, il apperceut la clareté de chandeille et de 
feu au nouvel chimitiére qui assez près de la estoit et se 
pourpensa quil yroit pour soy chauffer, si brocha droit la 
son cheval et hurte a l'uys de la logette ; et la dame vint 
demander qui estoit cellui qui a telle heure venoit la hur- 
ter. <c Hellas! d dist il, « ma belle amye, je suis Hervieu 
ce le filz Guyon : je garde la sus ces trois pendus^ car je 
« tiens ma terre par tel convenant, mais vous voyez que 
a le temps est si mervilleux que nul ne peult durer hors, 
(( et vous prie que ung petit je me chauffe la dedens, et 
« je vous jure par ma foy que ja par moy vous n avrez 
(( honte ne vilanie. » La dame ouvrit l'uys et il atacha son 
cheval hors et entra ens et se chauffa. Quant il vit la dame 
son duel démener et qu'elle lui eust son affaire compté il 
lui print à dire : « A! dame, » dist il, « sur cette bière 
<c ne faittes vous riens : l'en ne peult le mort recouvrer, 



38 LES SEPT SAGES 

« tie Ten ne peult pour le mort aucune chose faire qui 
cr lui proffite si non prier pour luy. Vous estes belle et de 
« bon lignage : quant vous vouldrez entrer en mariage 
(T vous avrez assez plus riche et de plus hault parage que 
u cellui qui est mort. » « Hellas ! sire, » dist la dame, 
« jamais ne me mariray ne de ici je ne partira/, car mon 
c( mary mourut pour moy, et certes je lui en rendray le 
« reguerdon. » Le chevalier estoit moult aise a se chaufer 
et deviser avec la dame, et ainsi qu'il esloit la l'un des 
trois pendus fut despendu et emblé du gibet par ses pa- 
rens. Quant le chevalier se fut assez eschauffé, il partit et 
remonta sur son cheval et s en alla vers le gibbet, mais il 
n'y sceult si tost aller qu'il ne trouvast que l'un des pen- 
dus lui avoit esté toUu et emblé. Lors se print il a dou- 
louser et dementer qu'il fera : l'une fois dist qu'il s'en 
fuira, l'autre fois dist que non fera. Et ainsi qu'il estait 
en tel penser se advisa qu'il retourneroit a la dame qu'il 
avoit laissée au chimitiére pour sçavoir quel conseil il 
pourroit en elle trouver. Quant il fut retourné devers elle, 
il se doulousa de sa maie adventure qui lui estoit advenue 
tandis qu'il estoit avec elle, et disoit que sans faulte il lui 
convenoit guerpir le pays et laisser parens et amis, et s'en 
yroit demourer en estrange terre tant que jamès nouvelle 
ne seroit de luy, car comme il disoit il n'oseroit attendre 
la justice du roy. Quant la dame le vit en ce point, eUe 
lui dist en ceste manière : a Haa! sire, » dist elle, « vous 
n ne ferez pas ainsi, ce seroii grant dommage de laisser 
<Y vos amis et vostre héritage. Vous cheminerez bien loing 
<c ainçois que vous eussiez recouvré ce que vous perderiez. 
« Mais se vous croyez mon conseil, vous ne vous mou- 
ce verez et ne perdrez riens et si demourrez en paix, j» 11 
lui respondit que tresvolontiers il le fera et accomplira ce 
qu'elle vouldra. Lors elle lui dist : a Venez avant, » dist 
elle, <c vecy mon seigneur qui au jour de hier a esté 
« enfouy, il n'est encor de riens empiré : nous le deffouy- 
« rons et le mettrons aq gibbet au lieu du larron. » Tan- 




LES SEPT SAGES 3g 

tost ilz le deffouirent et le troussèrent sur le cheval du 

chevalier et le portèrent droit au gibet; quant ilz furent 

la le chevalier lui dist : « Par Dieu, dame, se je le pen* 

« doie je en devendroie trop couart. jd « Mon amy, » 

dist elle, <x ne vous soussiez : je le penderay pour l'amour 

« de vous. » Adoncques elle alla vers le gibet et trouva 

Teschielle a terre et elle mesmes la drecha et y monta 

pour pendre le corps de son mary, et de fait lui mist la 

bart au col et a laide du chevalier elle mesmes le pendit. 

Haal Dieu, quelle femme vecyl Salomon di$t bien : 

Quant femme fait samblant d'aymer, lors se doit on d'elle 

garder. Quant la dame eust ainsi pendu le corps de son 

mary, ellt descendi et vint au chevalier en lui demandant 

se elleavoit bien fait son plaisir ^ Il lui respondit que tout 

ce n'estoit riens, pour ce que cellui qui paravant y estoit 

pendu avoit eu les dens rompus d'un horion qui lui 

fut baillé quant il fut prins, et que se la justice du roy 

venoit la, il cognoistroit bien que ce ne seroit pas cellui. 

Lors saisi la dame une grosse pierre et remonta amont 

l'escbielle, et d'un seul coup brisa a son seigneur et 

mary toutes les dens. Et comme devant redescendi au 

chevalier et lui dist que pour les dens rompues n'aroit il 

point de reprinse. « Par ma foy, » dist le chevalier, 

« dame, il y aencores plus, car quant cellui qui est emblé 

« fut prins, il fut navré d'unespieu par le costé, et je sçay 

« bien se la justice vient que j'aroye reprinse pour tant 

ce que cestuy n*est pas ainsi. » « O dea, » dist la dame, 

« c'est du moins. Baillez moy, » dist elle, « vostre espée et 

fx je en aray tantost appointié. » Cil lui baille son espée^ 

elle remonte en hault au gibet et frappe son mary par le 

costé tant qu'elle luy fait l'espée oultre passer, et puis des- 

cendit et dist au chevalier que lors avoit elle accomply 

* tout son bon. « Voire, » dist il, a orde putain ; de Dieu 

<r soit il mauldit qui trop en sa femme croit et s'i fie. 

tf Allez, &ulse mauvaise traitresse, fuiez de cy : qui vous 

« jugeroit par droit et par raison, vous seriez af se et brii)" 



â 



40 LES SEPT SAGES 

« lée. » Elle ouït honte de ces nouvelles, si s'en alla et 
a tant la chose demoura. Sire empereufi » dist Gesse, 
tf cest exemple dis je pour vous : vous estes désormais 
viel et canu, vostre fils est vostre char et vostre sang, 
vous ne le devez pas occire pour chose que l'en puisse 
dire. » Par ce moyen l'enfant fut respité jusques a l'en- 
demain, 
l' L'emperiére s'en alla devers l'empereur et lui dist : 
^ic (c Entendez, sire empereur, » dist elle, « de ce Sathanas 
comme il a les femmes blasmées et accusées a son pouoir 
"^ et comme il en juge a sa voulenté contre droit et contre 
'"*) vérité^ car il n'est au monde si bon amour comme d'un 
preudomme et de sa preude femme. Il n'est riens qu'ilz 
ne dient l'un a l'autre. Quant le mari chiet en langueur 
ou qu'il devient mesel ou aultrement occupé par maladie 
ou aultre fortune, adonc sa femme demoure avecques lui 
et le sert et gouverne, et se le mary n'avoit riens elle 
querra son pain ainçois qu'elle le laisse mourir de fain. 
Certes ce ne fera pas l'enfant pour tant qu'il s'en puisse 
garder. Ne monte riens, par saint Amant, envers la 
femme amour d'enfant. Et pour ce en vérité se vous vou- 
lez ces bourdeurs croire, iiz vous deceveront et feront pais- 
tre. Et a ce propos je vous dy que jadis a Romme eust 
ung des plus sages hommes du monde nommé Virgile, qui 
fist de mervilleuses besongnes comme clers racontent. Il 
fist, » dist elle, « a Romme ung feu qui par art d'ingro- 
mance ardoit nuyt et jour incessamment ne nulle fois ne 
croissoit ne apetiçoit ; dont le peuple se mervilloit. Mais 
encores fist il plus, car il fist devant ce feu ung grant 
homme d'arain tenant a sa main ung arc tendu, la ilesche 
en l'oche, et avoit entour son col escript ce qui ensuit : 
« Se nul me fiert je trairay tost. » En ce point furent le 
feu et l'omme d'arain l'espace de quatre cens ans. Au chief 
de ces quatre cens ans vint a Romme ung evesque du 
pays de Cartage qui moult orguilleux estoit et de grant 
parage : il alla veoir Tomme et le feu et vit les lettres qui 



LES SEPT SAGES 4! 

escriptes estoient autour le col de l'image d arain, dont il 
tint pou de compte, et par son orgueil, contre le gré, con- 
seil et voulenté de ses gens et de tous les aultres qui la 
estoient, frappa d'ung baston Tymage au caignon, et aussi 
tost qu'il voult ferir Tare se desnoqua et la sajecte ferit 
droit parmy le feu. Adoncq soudainement se destraigny 
le feu tellement que oncques puis n'y fut homme qui en 
sceult quelque pou de chose rasambler ne trouver. Vir- 
gile, » dist l'emperiére, « fist encores a Romme de plus 
belles choses, car a la porte devers Constantinopole fist 
ung grant et mervilleux ymage d 'arain en fourme d'ung 
homme qui tenoit a sa main une pelote d'arain, laquelle 
pelote icelluy ymage gettoit chascun jour de samedi a 
heure de none a ung aultre ymage qui estoit samblable a 
l'autre porte de Romme opposite a celle devant ditte, et 
cest aultre ymage rëgettoit l'autre jour de samedi laditte 
pelote a cellui qui la lui avoit gettôe le samedi par devant; 
et chascune fois traversoient la ville de Romme par le get 
de la pelote. Encores, » dist elle, « fist Virgile ung aultre 
mireur a Romme qui de haulteur avoit mil piez. Ce nû- 
reur fut de si grant valeur et de si grant pris qu'il rendoit 
par nuyt telle clareté que sans aultre lumière quelconque 
l'en veoit par les rues de Romme aller de nuyt les gens a 
leurs affaires et besongnes : il ne leur failloit chandeilles, 
lanternes ne torches, ne nul aultre clarté. Quant aucune 
chose estoit perdue ou emblée, l'en alloit au mireur et taii- 
tost l'en avoit cognoissance des choses perdues ou embl^. 
Quant aussi aucun roy estrangier vouloit a Romme faire 
guerre, on le sçavoit tantost par le mireur et diligemment 
l'en envoyoit sur lui gens qui detruisoient lui et son pays. 
Tous les princes du monde avoient grant envie que par 
le moyen de ce mireur ceulx de Romme deussent ainsi 
obtenir leur seignourie. Entre les aultres roys et princes 
en avoit ung en Hongrie qui moult estoit large et cour- 
tois; il fist a lui venir quatre des plus sages de son pays et 
en qui plus il se fioit et leur expoisa sa voulenté en disant 



42 LES SEPT SAGES 

qu'il estoit trop mal content de si grande dignité que 
ceulx de Romme obtenoient seulement par le moyen de 
leur mireur. Car le roy ne vailloit pas un denier et n'es- 
toit qu'ung usurier convoiteulx d'or et d'argent qui de 
legier pourroit estre deceu. Les quatre sages lui respondi- 
rent que s'il vouloit croire leur conseil ilz feroient le mi- 
reur trébucher em bas de tant hault qu'il estoit. Il leur 
accorda de faire et acomplir ce qu'ilz vouldroient dire et 
deviser, et si leur promist de les faire riches a tousjours. 
Adonc ces quatre sages y allèrent et firent trousser et 
charger douze charettes d'or en tonneaulx, et le plus se- 
crètement qu'ilz peurent entrèrent dedens la ville de 
Romme. Quant ilz furent la a requoy ilz advisèrent par 
nuyt de faire une grande parfonde fosse en ung lieu des- 
tournè soubz ung olivier emprès ung aubespin, et la en- 
fouirent ung des tonneaulx; en trois aultres lieux en 
quarrefours et chemins passans enfouirent et enterrèrent 
trois aultres tonneaulx. Puis se tindrent ces quatre sages 
en la cité de Romme, et largement despendoient, et si 
baultement se gouvemoient que les Rommains s'en mer- 
vdlloient et tellement que les nouvelles en allèrent jus- 
ques a la cognoissance du roy de Romme. Le roy une 
fois les alla veoir ; si ouïrent moult grant joye quant ilz 
le virent : ilz se levèrent contre lui et lui firent la révé- 
rence, puis firent apporter le vin en une grande couppe d'or, 
si en douèrent au roy et a tous ceulx de sa compaignie qui 
la estoient ; cellui qui beuvoit le desrain voulut la couppe 
bailler, mais elle lui demoura par cen que nul de ces gens, 
c'est assavoir des quatre sages,ne la voulut reprendre : car ilz 
disoient que telle estoit leur coustume de laisser la couppe a 
cellui qui desrainement bevoit. Le roy de Romme s'en mer- 
veillaetleurdemandaou ilz prenoient le grant avoir qu'ilz 
despendoient; l'un desquatre sages respondit : « Sire, nous 
«r sçavons par songes les trésors enfouys, et les trayons hors 
<c de la terre et largement les despendons et distribuons. » 
c( Baulx seigneurs x>, dist le roy, « je vous prie demeurez 




LES SEPT SAGES 43 

(f avecques moy, car en ceste terre sont mervilleux trésors 
a que les Sarrasins y laissèrent en temps de guerre comme 
« Ten dit, et je suis le roy du pays, si est raison que j'en 
» aye ma part. » Hz lui accordèrent de demourer avec- 
ques lui l'espace de quinze jours et ce pendant ilz songe- 
roient et se faisoient fors que s'il y avoit aucuns trésors 
muchiez ilz le trouverroient. Par ung matin vint l'un de 
ces quatre sages devers le roy et lui dist qu'il avoit songié 
qu'il y avoit en ung certain lieu ung petit trésor, c*est 
assavoir ung tonnel plain d'or et d'argent et n*y en avoit 
plus y mais au moins ilz le prendroient en attendant de 
mieulx avoir. Le roy et les sages s'en alérent au lieu et y 
firent fouir; ilz trouvèrent le tonnel ainsi que dit avoit 
esté, et sans ce que les quatre sages y reclamassent au- 
cune chose le donnèrent entièrement au roy, pour le plus 
esbahir. Les aultres trois nuytz ensuivans les aultres 
trois sages songèrent chascun son tonnel. Quant vint a 
l'autre jour, tous ces quatre songes adveris, les quatre sages 
allèrent devers le roy et lui dirent qu'ilz avoient songié 
que soubz le mireur de Romme avoit ung mervilleux 
trésor tel que oncques Ottovien ne Nabugodonosor n'a- 
voient eu le pareil. Le roy grant désir avoit de tel trésor 
trouver, mais n'osoit consentir de fouyr dessoubz le mi- 
reur de paour que le pillier ne chait qui le soustenoit. 
Les quatre sages l'en asseurèrent et lui dirent qu'ilz ap- 
puyroient tellement le pillier qu'il n'aroit garde de trebu- 
chier. Il s*y accorda, si appuyèrent le pillier pour le roy 
décevoir, puis firent dessoubz fouir moult en parfont tel- 
lement que le pillier qui le mireur soustenoit perdit son 
fondement. Il estoit près du vespre, si disrent les sages au 
roy qu'il estoit temps de laisser oeuvre jusques a Tende- 
main et qu'il feist bien garder pour celle nuyt, car le 
trésor, ce disoient ilz, estoit bien près d'estre trouvé. 
Ainsi le fist le roy; chascun s'en alla a son repaire, mais 
les sages ne séjournèrent gaires, car diliganment ilz s'en 
fuyrcnt hors de la cité. Quant vint endroit l'eure de my- 



44 



LES SEPT SAGES 



Responce 

par Meras 

contre 

le Vil» 

exemple 

(inclusa) 



nuyt, le mireur torna et trébucha et tua bien mil person- 
nes, et puis que les nouvelles furent par la cité du trebu- 
chement du noble mireur, chascun y courut qui mieulx 
mieulx. Quant ilz virent le fait si coururent en Tostel des 
sages pour les destruire, mais pour néant fut, car allez 
s'en estoient. Doncques ceulx de la cité saisirent leur 
roy et moult durement le traittérent, car ilz firent fon- 
dre et bouillir plain bachin d'or et lui coulèrent parmi la 
bouche dedens le corps et lui dirent en ceste manière : 
« Or avoies, or convoitoies, et par la planté d'or mour- 
(f ras. » Ainsi », dist Temperière, « mourut ce roy par le 
barat et cautele de ces quatre sages ; et tout ainsi de vé- 
rité », dist elle, « vous veulent ces losengiers barater et dé- 
cevoir, se garde ne vous en prenez. » L'empereur esmeu 
par la paroUe de sa femme commanda son enfant a 
mourir. 

Adont vint Meros qui moult estoit sage et bien cm- 
parlé, et dist a l'empereur que se l'enfant faisoit occire 
que prendre lui en peust ainsi qu'il print a cellui qui 
mieulx creoit ce quil ouoit dire que ce qu'il veoit. L'em- 
pereur demanda comment, et il le dist par tel moyen que 
pour ce jour l'enfant seroit respité. <c II fut », dist il, 
« jadis ung chevalier qui moult fut a prisier qui par 
nuyt en son lit songa que une dame l'amoit de mervil- 
leuse amour mais ne sçavoit qui elle estoit ne en quelle 
terre elle demouroit, Celle dame resonga du chevalier 
en telle manière comme il avoit de elle songié. Il party 
de son pays et appareilla son erre et s'en alla par le pays, 
faignant a ses amis qu'il alloit en pellerinage. Il chevauça 
par pays bien trois sepmaines sans rien trouver qui l'a- 
drechast. Ung jour advint qu'il s'adrecba vers ung chastel 
dessus la mer : comme il descendit la si vit aux fenestres 
du chastel dedens une tour une dame plaisant et belle ; 
visiblement lui sembla que c'estoit celle pour laquelle il 
avoit songié, et pareillement sambla a la dame du cheva- 
lier, et de celle heure soudainement s'entreaymérent. Le 



i 



LES SEPT SAGES 45 

chevalier vint au chastel et trouva le seigneur qu'il salua 
et le chevalier lui samblablement, ensamble parlèrent et 
en conclusion le chevalier demoura avec le seigneur du 
chastel pour une guerre que ce seigneur avoit a démener. 
Tandis que le chevalier estoit la, il lui ennuyoit moult 
de ce qu'il ne pooit veoir ne parler a la dame qui dedens 
la tour estoit enfermée, car le seigneur la gardoit telle- 
ment que créature n'y parloit. Il y avoit en celle tour 
trois huys de fer dont le seigneur mesmes avoit les clefz, 
ne aultre que luy n'y entroit. Une fois entre les aultres 
le chevalier requist au seigneur du chastel qu'il lui voul- 
sist donner ung pou de terre emprès icelle tour pour faire 
une estable a ses chevaulx ; le seigneur lui ottroya, si fist 
le chevalier illec faire ung apentis droit joingnant la tour. 
Quant ce fut fait et les chevaulx y furent establiz, le 
chevalier manda ung machon qui moult estoit son privé 
auquel il descouvrit son affaire : le machon fist par dedens 
l'estable ung trou en la tour qui se refermoit si subtille- 
ment que nul ne pouoit illec appercevoir aucune infrac- 
tion ou violence. Quant ce fut fait, le chevalier tua et 
occist le machon afin qu'il ne Tencusast, dont il fit mal. 
Par ce trou alloit le chevalier veoir la dame qui femme 
estoit du seigneur du chastel, et la dame revenoit veoir 
le chevalier et tressouvent ainsi faisoient, et longuement 
démenèrent celle vie; une fois pria le chevalier au sei- 
gneur du chastel qu'il lui pleust mengier en son bostel 
avec s'amie qui nouvellement lui avoit esté admenée de 
son pays : le seigneur en fut content et lui accorda. Quant 
vint le jour et l'eure que le seigneur devoit aller disner 
en Tostel du chevallier, icellui seigneur alla premièrement 
veoir sa femme en la tour ou elle estoit, et quant il ouït 
assez esté la il s'en retourna et referma tous les huys. Aus- 
sitost qu'il s'en fut parti la dame se despouilla et vestit 
aultres habis que son seigneur n^avoit oncques veus et 
s'en alla par le trou de l'estable en l'ostel du chevalier, 
ainçoys que le seigneur y peust estre arrivé; quant le sei- 



46 LES SEPT SAGES 

gneur y fut allé il regarda moult celle femme et lui sam- 
bla visiblement que c'estoit la sienne, mais januis ne s'en 
doubtast pour ce que nagaires i'avoit laissée dedens sa 
tour enclose ou nul que lui, ce lui sambloit, ne pouoit 
entrer. La dame lui faisoit bonne chiére et le semonoit 
fort de boire et de mengier; quant le disner fut passé, le 
seigneur partit et s'en alla a la tour, mais ainçoys y fut la 
dame par le trou de Testable aux chevauU, qui diligam- 
ment se desvesti et revestit ses aultres robes que par de- 
vant elle avoit vestues et se coucha sur son lit faisant 
aamblant de dormir. Quant le seigneur vint la si dist a la 
dame qu'il avoit veu en Tostel du chevallier une dame 
qui a merveilles lui resambloit. La dame n'en fit pas 
grant compte, et dist a son seigneur que femmes s'entre- 
resamblent. Ung aultre jour après vint le chevalier devers 
le seigneur pour prendre congié, disant qu'il lui conve- 
noit aller en son pays, et que ses amis lavoient accordé 
a ceulx dont il estoit de guerre, mais ainçoys qu'il s'en 
allast vouloit sa mie espouser, en priant au seigneur que 
il lui pleust ce consentir et y estre présent. Le seigneur 
lui accorda et si lui donna deux sommiers chargiez d or 
et d'argent. Le chevalier l'en mercia. Celle nuyt fist son 
harnois apprester et mettre en une nef au rivage qui prez 
d'illec estoit. Le matin que les espousailles se dévoient 
faire se leva le seigneur d'emprès sa femme avecques la- 
quelle oncques puis ne coucha, si s'en alla a l'église quant 
il ouït les huys de la tour bien refermez. Aussitost qu'il 
fut parti, la dame changa aultres habis et par le trou yssit 
et s'en alla a l'ostel du chevalier son amy, et d'illec allè- 
rent a l'église ou le seigneur estoit : la espousérent ^ et le sei* 
gneur mesmes, selon la coustume du pays, la lui donna 
avec les deux sommiers chargez d'avoir. Après les espou- 
sailles si se misrent en mer ; ilz ouïrent bon vent et chin- 
glérent, et le seigneur demoura, qui s'en alla a sa tour 
mais ne trouva pas sa femme : par le poing donnée I'a- 
voit, par raisoti perdre la devoit. Le seigneur démena 




LES SEPT SAGES 47 

grant duel et non sans cause. Et aia$i », dist Meros, 
(K fut il par sa femme deceu et viUaé ; si ne s'i doit on pas 
trop fier. Par ma foj », dist oultre Meros, « sachiez, sire 
empereur, que demain vostre filz parlera, si pourrez oyr 
sa raison et sçavoir qui le tort avra« » L'empereur ^n ouït 
grant joye et jura que ceUui a qui la faulte sera il punira 
et en fera telle justice ccHXune il appartendra. L'endemain 
venoient gens de toutes pars pour oyr parler Tenfant, car 
ja en estoit grans nouvelles qu'il devoit parler. 

Atant vint l'enfant, qui de grant manière fut bel, et en i«e fils 
la présence de l'empereur son père oyant tous ceulx qui , ^^ 
la estoient s'escria en hault : ce Dieu, aide moy! » Adonc* <*™P«j^cur 
ques prestres et clers coururent sonner les cloches de la (vatici- 
grant joye qu'ilz ouïrent quant ilz oyrent l'enfant parler. dium) 
L'enfant dist oultre tout en ceste manière : « Dieu sauve 
et garde mon seigneur mon père et tout son barnage ! 
Sire », dist il a son père l'empereur, « a pou que vous 
ne m'avez fait mourir a desraison et grant tort. Vous 
vouliez faire comme fist ung homme qui jetta son filz en 
la mer pour ce que le filz lui dist que encoires sercnt il si 
grant seigneur que se il vouioit soufirir son père seroit 
tout joyeuix qu'il preinst de lui l'eaue a laver et sa mère 
de tenir la touaille pour essuyer. » L'empereur lui de- 
manda comme ce avoit esté. Et l'enfant lui dist en ceste 
manière : « Il fut jadis ung pescheur qui pour peschier 
s'en alla a la mer et mena avec soy ung sien filz ; lunsi 
qu'ilz furent bien avant en la mer vindrent oyseaulx sur 
leur vaissel qui hideusement commencèrent a crier. Le 
pescheur qni grant paour ouït demanda que ce pouoit 
estre; son filz qui le chant et le cry des oyseaulx entendoit 
respondit a son père : « Au son vrayement, « dist lit 
K ces oyseaulx dient et crient que je monteray en si hault 
<r honneur et seignourie que se je vous soufiOroie moy 
« bailler de l'eaue pour laver mes mains, et ma mère la 
« touaille pour les essuyer, vous en seriez tous deux bien 
« joyeuix. » Le pescheur en fut courrouchéet desplaisant, 



48 LES SEPT SAGES 

si print son enfant et le jetta en la mer cuidant qu'il 
feust neyé et pery, mais ainsi que fortune le mena, il 
trouva de bonne adventure ung fust qui tant le démena 
qu'il arriva en ung rochier ; la fut trois jours sans boire et 
sans mengier. Les oyseaulx vindrent sur luy et commen- 
cèrent a crier en leur langage qu'il ne se esmaye de riens 
et quededens brief temps il sera secouru. Par la passèrent 
marchans en une nef qui Tenfant aperceurent au rochier, 
si Taccueillirent avec eulx et l'en ont porté en leur pays. 
En icellui pays vint l'enfant a ung seneschal de grant 
auctorité qui grant paysavoit a gouverner. Il acheta l'en- 
fant grant chevance, il le vit bel et sage et gracieulx, tant 
que le seneschal le fist garde et gouverneur de son hostel 
et de ses choses, et nioult le chiery et ama le seneschal. 
En ce pays avoit ung roy grant seigneur qui moult estoit 
large, courtois et sage, mais tant lui mesadvenoit que 
trois corbeaulx incessamment par tout ou ilalloitet venoit 
crioient sur luy mervilleusement, feust au monstier ou 
au disner ou a soupper ou au coucher ou au lever, et gé- 
néralement partout ou il alloit ne cessoient de crier sur 
Juy ung cry terrible et hydeux. Le roy tout espouvanté 
et esbahy de telle chose et qui pourveoir n'y sçavoit fist 
crier par sa terre que s'il estoit aulcun qui la vérité du 
cry des oyseaulx lui deist et aller les en feist, il lui don- 
neroit sa fille en mariage et si le recognoistroit héritier et 
successeur en son royaulme. Et a celle fin fist assambler a 
jour nommé tous les gens d'église, nobles et aultres de 
son royaulme en nombre notable et leur exposa sa vou- 
lente telle que dit est. Entre les aultres estoit la le senes- 
chal et l'enfant qui se seoit a ses piez ; quant l'enfant vit 
que nul ne sçavoit que dire du cry des oiseaulx, il dlst en 
i'oraille de son maistre le seneschal que se le roy lui vou- 
loi tenir convenant, il lui en diroit toute la vérité. Donc- 
ques dist le seneschal a l'enfant : <c Par ma foy », dist il, 
« mon amy, tu ne seroies de riens creu, mais te tendroit 
« on pour fol et presumptueulx se tu entreprenoies la be- 



> 



LES SEPT SAGES 49 

« songne au devant de tant de sages clers et nobles per- 
ce sonnes qui sont cy presens. » « Par Dieu », dist l'en- 
fant, « il ne peult mal venir au roy ne a aultre de chose 
« que je die. » Lors se leva le seneschal en estant et dist 
au roy : « Sire, vecy ung enfant auquel se vous tenez 
« convenant il vous dira des oyseaulx la desconvenue et 
« les en fera tous aller ne jamès ne revendront, ne dessus 
V vous ne crieront, et se il ne dit chose vraye, il n'y a pas 
« grant dangier de le oyr. » Le roy Taccorda bonnement 
et adonc se leva l'enfant en estant et dist en ceste manière : 
« Sire, véritablement ces oyseaulx que vous voyez la sont 
a une corbe et deux corbeaulx. Voyez vous ce viel corbel 
« au costé destre? Il a tenue la corbe de per et compaîgnie 
a l'espace de xxx. ans en grant subjeccîon et iniquité ; 
« l'année derrain passée leva une grant chierté de vivres, 
a par quoy ce viel corbeil laissa la corbe et la bouta hors 
ce d'avecques lui ; la corbe en celle heure s'en alla devers 
« le jeune corbeil et cil la racueilli, chiery et ama. Or est 
« la chierté passée, si veult le viel corbel ravoir la corbe. 
« Le dessusdit jeune corbel ne le veult souffrir, mais en 
« demande le jugement de vous, sire roy, et de vostre 
a conseil ; et sachiez que quant vous en aurez donné ju- 
« gement chascun des oyseaulx s'en ira ne jamès plus ne 
a revendront. » Le roy assambla sur ce son conseil et la 
chose discutée, délibérée et conclute, rendi son jugement, 
c'est assavoir que le jeune corbel avroit la corbe, considéré 
qu'il l'avoit recueillie et nourrie par le temps de la chierté. 
Quant les oyseaulx oyrent le jugement, le viel corbel jet ta 
ung hideulx cry, comme tout forsené, et tantost s'envola 
et les aultres après, ne onques puis ne revindrent ne des- 
sus le roy ne crièrent. Le roy tint moult l'enfant a sage et 
lui donna sa fille a mariage avec grans possessions et si le 
fit le roy gouverneur du royaulme. Ainsi que le damoisel 
estoit en si grans honneurs et richesses, il lui souvint de 
son père qui povre estoit et bien avoit besoing d'ayde. La 
maison du père n'estoit pas loing : il appella ung de ses 



5o LES SEPT SAGES 

serviteurs en qui plus il se fioit ei lui dîst qu'il allast chielz 
le bon homme pescheur et lui deist que le jeune roy iroit 
avecques lui disner, mais ne feist riens appariller sinon 
seulement ung pouchin, car le Jeune roy y feroit porter 
tout ce qui mestier aroit. Le serviteur accomplit son mes- 
sage, si fut le paysant moult esbahy, et toutes voies fist il 
son hostel habillier et ung pouchin apparillier. Quant le 
jeune roy fut descendu en l'ostel de son père, tantost le 
bon homme joyeulx de la venue courut prendre le bachin 
et l'eaue pour laver et la bonne femme la touaille pour les 
mains du jeune roy essuyer; chascun d'eulx se penoit 
forment de le servir et complaire, mais le jeune roy leur 
filz ne voulut leur service prendre, ainçoisse fist servir par 
ses gens mesmes. Quant ilz ouïrent disné et fait bonne 
chiére, le jeune roy dist au bon homme son père : « Preiid- 
« homs », dist il, « vous ne sçavez qui je suis. Certaiiie- 
a ment je suis vostre filz, cellui que vous jettastes hors 
« du batel en la mer pour moy neyer pour tant seulement 
<( que je disoie que si puissant homme seroie que se je 
a vouloie endurer que je vous laissasse donner de leaue 
« pour laver mes mains et a ma mère la touaille tenir 
a pour les essuyer que vous en seriez tous deux liés et 
« joyeulx. Vous me cuidastes nyer, beau père, mais tout 
« vous est pardonné. » Le jeune roy donna a son père et 
a sa mère une cité a tout grant héritage et hault hon- 
neur. » Et par cest exemple dist le filz de l'empereur a 
son père en ceste manière : « Cuidiez-vous, sire empereur, 
se j avoie honneur et haultesse, que pour ce je vous ver- 
gondasse? Nennin, sire empereur, par ma foy, car le 
filz n'avra ja honneur la ou le père a deshonneur. Si le 
filz est riche et puissant et le père est mendiant, si 
dient les gens du pays : « Vêla le filz a ung chetifz, maul- 
« dit soit il et son avoir I » Vérité est, sire empereur », 
dist Tenfant, a que quant vous mandastes a Romme moy 
et mes maistres pour venir devers vous, nous regardâmes 
a la lune et aux estoilles et apperceusmes que se depuis que 



LES SEPT SAGES 5l 

je VOUS aroie veu je parloie ne homme ne femme araison- 
noie, baisoie ne accoloîe, nous mourrions moy et mes 
maîstres, ne riens n'est qui nous en eust garantis; vray 
est que ma dame s'entremist de moy faire parler et me 
dist qu elle vous empoisonneroit se je vouloie et me pren- 
droit a mary, laquelle chose par signes sans parler je lui 
contredis ne famés ne m*y feusse accordé. Quant elle ap- 
perçeut l'escondit, adoncques elle se deschira le visage a 
ses deux mains et imposa sur moy le mauvais cas. » L'em- 
pereur demanda a la dame s'il estoit ainsi ; elle confessa que 
ouil, mais elle disoit que c'estoit sans mal appensement et 
seulement pour essayer a faire parler l'enfant, et se Ten- 
fant vouloit dire et soustenir que ainsi ne feust, elle en 
offrit son gaige contre lui et l'enfant le sien contre elle, 
lesquelz deux gaiges l'empereur receut et jura que la vé- 
rité en seroit cogneue par bataille, et fist ses barons assam- 
bler qui jurèrent que loyaulment sans accepcion ou faveur 
ilz ayderont a sçavoir la vérité de la chose; et furent es- 
leus cent nobles et vaillans hommes pour le champ gar- 
der. Au jour qui fut mis pour combatre fut l'enfant 
adoubé, monté et armé bien honnourablement et souffi- 
samment ainsi que a son estât appartenoit, et en ce point 
fut admené en champ et enhorté par ses maistres de bien 
faire la besongne. Tous ceulx qui la estoient prioient 
pour lui que Dieu le gardast de vilanîe et deshonneur. 
D'aultre part estoit Temperiére pour laquelle ung sien 
nepveu nommé Frohart avoit empris le champ contre 
Tenfant, si vint avant monté, armé et habillé noblement 
et richement ; mais ou paravant avoit ce Frohart telle- 
ment ouvré et appointé avecques ung sien parent nommé 
Conras que cent hommes d'armes a cheval dont ledit 
Conras estoit le conducteur et gouverneur furent mis en 
ambusche en ung val auprès du lieu ou la bataille devoit 
estre, lesquelz cent hommes devoit ledit Frohart aider cl 
secourir se besoing en avoit. Et pour sçavoir et cognoistre 
du besoing envoyèrent un de leurs gens au lieu ou la ba- 



52 LES SEPT SAGES 

taille estoit, lequel avoit ung cor dont corner devoit en 
cas de nécessité. Frohart qui grant et fort estoit et plus 
haultdemi pié que le filz du roy s'avancha baudement con- 
tre l'enfant, et l'enfant contre lui vaillamment, et dure- 
ment a cheval s'entrerencontrérent, tellement qu'il leur 
convint les chevaulx guerpir, et mervilleuses vaillances et 
proesses firent a pié; mais en conclusion fut Frohart jette 
envers enmy le champ. Ainsi que l'enfant lui vouUoit la 
teste coupper, le traittre nommé Asse qui de lambusche 
estoit parti sonna son cor et tout aussi tost sailli Conras 
et Ffomont de Plantace et les aultres des cent qui en 
l'ambuche estoient, lesquelz de grant randonnée se vin- 
drent ferir dedens le champ tellement (jue quant Tenfant 
les vit venir il laissa Frohart son ennemi et recouvra son 
cheval sur lequel il monta et se mist a deffence et aussi fi- 
rent les gardes du champ. Ainsi que en ce débat estoient, 
les maistrcs de l'enfant qui le champ regardoient s'en par- 
tirent hastivement et s'en allèrent devers l'empereur en 
l'église de sainte Sophie la ou il aouroit pour ce qu'il ne 
vouloit pas estre au champ de sa femme et de son enfant, 
et lui dirent comme l'enfant avoit son ennemi vaincu, 
quant les traîtres se descouvrirent de Tambusche, et 
comme ilz s'estoient meslez et se combatoient contre l'en- 
fant et les gardes du champ. L'empereur fut souldaine- 
ment esmeu, tantost se fit armer, monta a cheval et hasti- 
vement s'en alla vers le champ la ou il trouva le débat et 
la meslée; il se frappa dedens vaillamment et de bon cou- 
rage, et le premier qu'il rencontra estoit cellui qui le cor 
sonna, auquel il donna tel coup de lance qu'il le mist a 
mort, et si fit trebuchier Conras jus de son cheval telle- 
ment que en cheant il se rompit le col ; puis fut assailli 
par Froymont et par ses gens, et en grand dangier estoit, 
quant l'enfant y sourvint qui de première encontrée fen- 
dit a Fromont la teste jusques aux dens et secourut son 
père l'empereur, dont l'empereur fut tarît lyè et joyeulx 
qu'il vint a son filz, l'accola et baisa et moult lui fist grant 



LES SEPT SAGES , 53 

joye en disant : « Beau filz, j ay vers vous moult mespris, 
mais sans faulte il vous sera amendé. » Lors sont de re- 
chief entrez en lestour et tant de vaillance firent que les 
traîstres desconfirent et furent tous morsouprins; entre 
ceulx qui furent prins estoit Frohart, qui le champ avoit 
entreprins, qui monté estoit sur ung cheval de pris et s*en 
alloit fuyant. Quant Frohart fut prins et saisy il fut ata- 
chié a la queue d'un destrier et traîné jusques au gibbet, 
la ou il fut pendu et estranglé. Incontinent fut fait et ap- 
parîllé ung grant feu pour la dame ardoir comme faulse 
et traîtresse. La fut la dame admenée toute nue en sa 
chemise, qui tant estoît belle dame que femme peust 
estre, ne l'en ne cuîde que nature fourmast plus belle 
créature. Elle estant devant le feu dist a l'empereur en 
ceste manière : « Sire empereur, » dist elle, « je vous 
ay le temps passé moult honnouré, amé et seroy, et vous 
m'en donnez mauvais guerredon; mais puisqu'il vous 
plaist que ainsi soit, je vous requier d'un don. » L'empe- 
reur bonnement lui accorda; lors elle demanda la plus 
chiére toise de terre qu'il eust pour estre arse avec elle. 
L'empereur qui nul mal n'y pensoit lui ottroya. Adonc- 
ques courut la dame embrachier l'empereur en disant que 
ce estoit il qui estoit la toise la plus chiére qu'il peust avoir, 
et que des lors en avant elle ne seroit pas arse sans luy. 
Quant l'empereur l'entendit, il fut tant courrouché qu'il 
ne sçavoît que faire ne que dire, car pour riens ne se 
voulsist desdire de chose qu'il eust accordée. L'enfant, qui 
plain de grant sens estoit, sailli avant et dist oyans tous : 
« Seigneurs )).dist*il,« vecyung droit dyable que de ceste 
femme ; pour Ditu ostez la moy ; car je dis et puis prou- 
ver par raison que mon père l'empereur est ame et os et 
char, ne encores n'est ce pas terre : cela peult on veoir et 
jugier a l'oeul; mais quant le corps sera trespassé, mis en 
terre et tourné en corrupcion et pourriture , adoncques 
sera il terre excepté les os qui encores ne le seront pas. » 
Les barons et tous ceulx qui la estoient se accordèrent ge- 



54 LES SEPT SAGES 

neralment au dit et opinion de lenfant, par ce qu*il leur 
sambloit que il disoit droit et raison. Lors fut la dame 
saisie et dedens le feu jettée, arse et bruye sans mercy ne 
dilacion aucune. 

Quant ces choses furent ainsi faittes et acomplies, l'em- 
pereur ama et chiery son enfant et ses maistres tout son 
vivant, et donna a chascun des maistres grans trésors et 
grans richesses, et retourna chascun en son pays et en son 
lieu. 



EXPLICIT DES SEPT SAGES DE ROMME. 



L'YSTOIRE DES SEPT SAGES 



LE PROLOGUE SUS LA TRANSLATION NOUVELLEMENT 
FAITE DE l'ySTOIRE DES SEPT SAGES DE ROMME, OU SE 
CONTIENT LA DIVISION DU LIVRE. 



Nous lisons au tiers livre des roys et au tiers chapitre 
que pour ce que Salomon se vit roy et gouverneur de 
peuple innumerable il se disposa a amer Dieu, et désira 
avoir sapience pour le bien conduyre. Pour quoy Dieu 
luy apparut en vision de nuyt et lui dit : « Demande moy 
ce que tu vouldras, et tu Tauras. » Salomon entre les 
aultres paroles dit ainsy : « Sire Dieu, je suis petit 
enfant, et j'ignore ma venue et mon entrage sus le gou- 
vernement de ton peuple innumerable; tu me donras 
donques, sy te plait, sapience moien laquelle je puisse 
cognoistre et discernir entre le bien et le mal et faire bon 
jugement sur ton peuple. » Pour quoy Dieu luy dit : 
a Or entens, Salomon ; pour ce que tu n'as pas demandé 
longuement vivre, ne habundance de richesse, ne ven- 
gance de tes enemis, mais sapience et sagece pour admi- 
nistrier et faire justice, tu as ce que tu demandes, et oultre 
tu auras habundance de richesse, je te prolongeray la 
vie, et ne fut jamais devant toy ne sera après en ces choses 



56 l'vstoire 

qui soit semblable a toy. » J^ay recité cecy volentiers du 
sage Salomon pour ce que cestuy livre suyvant est tout 
de sagesse, et a le bien entendre il n'y a que doctrines, 
biaulx exemples et enseignement pour choses semblables 
a instruyre toutes personnes a bonnes meurs, a entendre 
et comprendre les malices et faulces inductions des mau- 
vais, et pour donner audace, force et constance de ne nous 
esmouvoir de prime face et atemprer la chaleur de Pire 
et colérique immodérée^ a Pexemple de Pempereur qui 
escouta les ystoires et raisons a Pentendement opposite 
du vouloir de la royne sa femme et des sept sages. Et 
ausy bien s'y entent décorée la vertu de pacience, moien 
laquelle vérité a la fin se monstre de pluseurs faulces 
choses aux innocens imposéez. Et pour ce j'ay entencion 
de translater au plus près de l'entendement de celluy 
qu'a le latin composé, en contemplant aucune foys par 
vraysemblable interprétation la chose facilement faite 
selon la signification du terme posé en latin, qui plus 
signifie d'une chose en françoys reduyte pour estre bien 
entendable. La première chose sera la division du livre 
par parties, et chescune partie par chapitres, et epyloga- 
cion du contenu de chescun chapitre fait. La secunde 
sera la réduction et epylogacion de tout le livre, et sera 
la fin de l'euvre présente au plaisier de Dieu, noble 
occupacion de temps, doctrine a mains propos, et profit 
de chescun salutaire. Amen, 



••• 



• 



• : : 



DES SEPT SAGES 5j 



CY COMMENCE LA PREMIÈRE PARTIE DU LfVRE LAQUELLE 
CONTIENT SEPT CHAPITRES. 



Comme Dyoclecianus, le jeune fil\ de Poncianus rem- 
pereur, fut commis aux sept maistres et sages de 
Romme pour estre instruyt aux sciences après la mort 
de sa mère. Le premier chapitre. 



Poncianus l'empereur régna en la cité de Romme, 
grandement sage, lequel prist a femme la fille d'un roy, 
belle et sus toutes gracieuse, laquelle il ayma fort, et de 
laquelle il eust ung tresbeau filz auquel il mist nom 
Dyoclecian. Cestuy enfant creissoit fort et estoit de ches- 
cun aymé. Et quant il fut en Péage de sept ans, la royne 
sa mère fut malade jusques a la mort. Laquelle considé- 
rant que nullement ne pouvoit guérir transmit a l'empe- 
reur ung messagier hastivement pour la venir visiter. 
L'empereur vint a elle incontinant, puis luy dit la royne : 
« Mon seigneur, Je ne puis guérir de ceste maladie, pour 
quoy treshumblement je vous fais une petite demande 
laquelle vous me otroierez s'il vous plaist avant ma 
mort. » L'empereur respont : « Demande ce que tu 
vouldras, car de rien je ne te diray le contraire. » La 
royne dit : « Sire empereur, je sçay bien qu'après ma 
mort vous prendrés une aultre femme ainsy comme y 
sera bien expédient, pour quoy je demande et vous prie 
qu'elle n'ait aucune puissance sus mon enfant et le vos- 
tre, mais faites que soit norry loing d'elle affin qu'il 
puisse acquérir science et sapience pour luy mesme. » A 
cecy respont l'empereur et dit : « Ma dame et ma bien 



58 l'ystoire 

amée, j^acompliray par tout vostre volenté. » Cecy estre 
dit, elle se tourna contre la paroy et expira. 

L'empereur mena grant dueil de la mort de sa femme 
et par plusieurs jours la plora, et longuement monstra 
qu'il estoit triste de sa compagnie tellement qu'i ne vou- 
loit entendre a plus se marier. Et ung jour qu'i se repo- 
soit en son lyt commença a cogiter sur son filz moult 
affectueusement, disant en soy mesme en ceste manière : 
a Je n'ay que ung seul filz qui doit estre mon heretier. 
Bon sera qu'il apreigne science et doctrine au temps de 
la jeunesse affin que moien sapience yl puisse mieulx 
gouverner l'empire après mon decez. » Pour quoy tan- 
tost Fendemain au matin après qu*i fut levé il fit venir a 
soy les satrapas et hommes prudens de l'empire affin 
qu'i fut conseillié sur ses meditacions dites. Lesqiieux 
dirent d'ung acort : « Sire, a Romme sont sept sages qui 
surmontent tous maistres de sçavoir et toutes gens de 
lectres; bon nous semble qu'i soient demandés et que 
vostre filz leur soit délivré pour aprendre et estre norry 
en sciences et bonnes meurs. » L'empereur, estre ouye 
la volenté de ses conseilliers, envoya lectres par son on- 
cle aux sept sages affin que sans dilacion deussent a luy 
venir. Lesqueulx estre venus, l'empereur leur dit : « Mes 
chiers amis, sçavez vous pourquoy je vous ay mandés? » 
Les sages firent response en ceste manière : « Sire, nous 
le ignorons, mais sy vous plaist desclarés nous vostre 
volenté et a vostre plaisir nous vous obeyrons. » Aux- 
queulx l'empereur dit ainsi : a Je n'ay se non ung seul 
enfant, lequel je vous veulx délivrer pour le norrir et en- 
seigner, affin que par vostre doctrine après ma mort il 
puisse gouverner l'empire sagement. » Le premier des 
meistres et sages, qui avait nom Pancillas, dit en ceste 
manière : « Sire, bailliés moy vostre filz pour le instruyre 
et je l'enseigneray tellement que dedens sept ans il 
sçaura ce que je sçay, et tant que tous mes compagnons. » 
Le second maistre, qui avoit nom Lentulus, dit ainsy : 



DES SEPT SAGES ÔQ 

« Sire, il a long temps que je vous ay servi, et encores 
je n'ay point heu guerdon de vous : je ne demande aultre 
chouse senon vostre filz que vous le me délivrés pour 
Penseignier, et je luy feray sçavoir tant comme moy et 
tous mes compagnions dedens six ans. ». Le tiers mais- 
tre dit, qui avoit nom Craton : « Sire, j'ay esté pluseurs 
fois en péril de morir pour vous, et avec vous j'ay passé 
la mer, et jamais de vous n'ay heu guerdon : sy vous plait 
vous me rémunérez de cecy que vous me remectés vous- 
tre filz et commectés a mon régime, et je luy ferai tant 
aprendre en cinq ans, se a cecy se trouve disposé et ingé- 
nieux, qu'il sçaura autant comme je sçay et comme tous 
mes compagnions. » Le quart maistre se leva, qui avoit 
nom Malquedrac, qui estoit fort meigre, et dit : « Mon 
seigneur, remectez en vostre mémoire comment moy et 
tous mes prédécesseurs ont servi aux empereurs et n'ont 
point reçu de guerdon ; pour quoy je ne demande aultre 
chose senon que vous me commectés vostre filz pour le 
devoir aprendre et instruyre, et je luy feray sçavoir en 
quatre ans tant que je sçay et comme tous mes compa- 
gnions sçaivent. » Le v® dit, qui avoit nom Josephus : 
« Sire, je suis vieux et ay esté souventesfois demandé 
en conseil, et sçavez comment mes conseilz vous ont pro- 
fité, pour lesqueux je n'en ay heu encore profit ne uti- 
lité. Mais je ne demande plus rien senon que vous me 
délivrés vostre filz, et je mectray sy grant peyne a l'en- 
seigner que en trois ans profitera tellement qu'i sçaura 
comme je sais et mes compagnions. » Le sixiesme maistre 
vint, qui se nommoit Cleophas, et dit semblablement 
comme les aultres, promectant d'enseignier et instruyre 
le filz de l'empereur en deux ans grandement. Le sep- 
tiesme maistre se leva, qui se nommoit Joachim, lequel 
demanda le filz semblablement et promit de le instruyre 
en ung an de la science de tous yceulx sept maistres 
et sages qui s'estoient présentés commç dessus a estQ 
dit. 



00 L YSTOIRE 



Comment lejil^ de Vempereur, estre commis a tous les 
sept sages, fut norry et instruit et esperimenté en 
lieu solitaire hors de Romme, et de la façon de son 
esttide. Le second chapitre. 



L'empereur, quant les sept sages heurent parlé, res- 
pont et dit en ceste manière : a Mes amis, je vous ay a 
remercier grandement a tous vous et chescun de vous de 
ce que me demandés mon filz sy affectueusement pour 
le devoir norir, aprendre et enseignier; mais se je deli- 
vroie a l'ung et non a Tautre ce feroit dissencion entre 
vous, et entre moy et cellui a qui je le oultrevroie. 
Pour quoy a tous vous ensemble et chescun de vous je 
commectz et recommande mon filz pour le nourrir et 
enseignyer. » Les sept maistres ouyant cecy repceurent 
Tenfant en le remerciant humblement. Et vers la court 
romayne le menèrent. Quant ilz furent en chemin Pung 
des maistres nommé Craton dit a ses compagnyons : 
a Entendes quel est le conseil que je donne : se nous en- 
trepregnons dedens Romme instruyre Penfant, il y aura 
tant grant affluence d'ommes et de peuple qui iront et 
viendront, que l'enfant sera empechié en sa mémoire e^ 
en ses ymaginacions pour aprendre et discrètement rete- 
nir. Mais je m'avise que je sçay a trois lieues près de 
Romme ung beaul vergier de grant consolacion et bien 
fort délectable; pourquoy je conseille que nous y faisons 
faire une belle demourance bonne et seure de pierre et 
qu'elle soit toute quarrèe, et puis le logerons au mylieu, 
et en oultre que par les murs a l'entour nous faisons 
escripre les sept ars et sciences liberalles tellement qu'en 
tous les temps l'enfant puisse veoir clèrement sa leçon et 
la doctrine comme se on luy monstroit par livre. » Ces 
tuy conseil fut a chescun acceptable, et fut tout fait 



DÉS SEPT SAGES 6l 

comme dit est. Les maistres tous les jours aprirent l'en- 
fant assez diligentement l'espace de sept ans. Et au bout 
de ces sept ans les maistres en disputant entre soy vont 
dire que bon seroit de sçavoir esperimenter comme l'en- 
fant auroit profité et se de soy il cognoistroit quelque 
chose de science, et dirent tous d'ung acort : « Exami- 
nons nous nostre disciple comme aux sciences il aura 
profité. » Et fut conclus que bien seroit fait. Le premier 
maistre Pancillas dit : « Mais comment le porrons nous 
esperimenter? » L'autre maistre, nommé Craton, dit 
ainsy : « Mectons luy chescun de nous quant il dormira 
aux quatre boutz de son lit des feuUes d'une herbe verde 
qui se nomme edera, laquelle monte au lung des murs, 
et élevons sa couche, pour sçavoir se le cognoistra. Et 
puis quant il sera eveillié nous enquerrons se il en scet 
rien. » Et comme fu dit y fut fait. Quant l'enfant fut 
eveillié il leva les yeulx contre la traleyson et au plus 
hault de sa chambre et s'en esmerveilla grandement. Les 
maistres cecy voyant luy dirent : « Mon seigneur, pour 
quoy levés vous les yeulx en hault tant curieusement ? » 
Lequel leur respont et dit : « Ce n'est pas merveille se je 
regarde affectueusement, car moy dormant y fault ou 
que la traleyson et haulteur de la chambre se soit basséé, 
oti y fault que le font de la chambre soubz moy se soit 
eslevé. » Quant les sept maistres ouyrent la response di- 
rent entre eux : « Se cestuy enfant vit, y sera de luy quel- 
que grant chouse degne de mémoire, considéré le subtil 
jugement par luy fait sur ce que la couche fut eslevée. » 



62 L YSI OIRE 



Coviment Vempereur se remaria, et de la hayne que la 
royne prist contre cestuy/H^ pour le /aire morir. Le 
Ilh chapitre. 



Durant le temps que cestuy enfant estoit commis aux 
sept maistres sages dessuz nommez, les grans princes et 
nobles de Romme et de Tempire vindrent a l'empereur 
par bonne deliberacion entre eux prise et dirent en 
ceste manière : « Sire, vous n'avés que ung seul filz, et 
bien est possible qu*i peust morir et avant que vous. 
Pourquoy y nous semble qu'i seroit chouse utile et 
moult profitable que vous vous mariés et prenés femme 
affin que vous ne laissés l'empire sans héritier. D'aultre 
part vous estes assez puissant que se vous avés plusieurs 
enfants vous les pouez tous faire grans seigneurs. » 
L'empereur fut surpris incontinent d'avoir femme, et 
leur dit : « Puis que vostre conseil délibéré est tel que 
je me marie, serchés moy une jeune fille vierge belle, 
gracieuse et noble, et je feray ce que vous me conseil- 
liez. » Avoir heu le consentement de l'empereur, ilz 
serchérent et demandèrent dame de son estât et selon qu'i 
la demandoit. Et finablement trouvèrent une tresbelle 
dame fille du roy de Castille laquelle luy espousérent. 
Et aussy tost que l'empereur la vist il en fust tresamou- 
reux, et tellement que toute l'amour et douleur de sa 
première femme fut perdue et obliée. Lesqueux demoré- 
rent longuement sans avoir enfant, de quoy l'emperiére 
et royne estoit dolente et malcontente. Mais après qu'elle 
sceut que l'empereur avoit ung filz qui estoit commis a 
sept sages maistres pour le nourrir et aprendre pour 
estre empereur après son père, elle disoit ainsi en soy 
meismes : « Pleust a Dieu qu'i n'est mort et que j'eusse 
ung filz, affin qu'i fut héritier de l'empire. » Et sus 



\ 



DES SEPT SAGES 63 

cestui desplaisir ne faisoit que cogiter comment elle por- 
roit trouver manière de le faire morir. Advint que une 
nuyt entre les aultres l'empereur couchié avec sa femme 
dit ainsy : a Ma dame et ma treschiére joye, je te veulx 
ores desclarer les secretz de mon cuer. Pour quoy, ma 
dame et mon soûlas, tu dois sçavoir que n'est créature 
soulz les cieulx que j'ayme plus que toy, et par ainsy 
confie toy de moy et de mon amour. » La royne en sous- 
pirs et par admiracion respont et dit : « O mon seigneur, 
se ainsy est comme vous dites, je vous demande une 
petite requeste. » L'empereur dit : « Propose et demande 
ce que tu vouldras, et je te oultroie tout ce qu'a moy 
sera possible. » Auquel la royne dit : a Comme il s'a- 
pert je n'ay encores compceu enfant, de quoy je suis 
tresdesplaisante. Mais puis que vous avés ung seul filz 
qu'est avec les sept sages pour le ngrrir et aprendre, 
lequel je repute quasi comme myen, je vous prie que 
l'envoyez querre incontinent, affin que de sa présence je 
puisse estre consolée, puis que je n'en ay point qui soit 
myen propre. » L'empereur luy dit : « Y sont xvi ans 
passez que je ne le vis, pour quoy je te oultroie ce que tu 
demandes, et veulx qu'i se face. » 



Comment l* empereur manda aux maistres sur lapeyne 
de la vie qu'on amaine son fil:{ ung certain jour y et 
comment selon les cours des estoilles si parloit de sept 
jours il devoit morir, et l'entreprise des maistres pour 
luy saulver la vie. Le quart chapitre. 



Pour acomplyr la peticion importune de la femme de 
l'empereur, lectres furent faites, signées et scellées de 
l'empereur, et tantost envoyées aux sept maistres, conte- 
nant en effait que sur peyne de perdre la teste le filz fut 



G4 lVstoire 

amené a l'empereur son père a celle prochayne feste de 
la penthecoste. Lesqueux maistres, quant ilz lirent les 
lectres et cogneurent la volenté de l'empereur, quant 
y fut nuyt regardèrent les cours des estoilles et du 
fermement pour sçavoir et cognoistre sy seroit bon 
de faire partir Tenfant ou non et de se mectre en 
chemin selon la volonté de l'empereur. Lesqueux vi- 
rent clérement que si menoient Tenfant le jour assigné 
par l'empereur, que au premier mot qu'i diroit que de 
maie mort periroit, de quoy les maistres furent tristes et 
doulens. Puis après vont cognoistre en une estoille 
subtilement et virent que s'ilz ne menoient Tenfant au 
jour assigné a son père l'empereur, que tous auroient 
la teste coupée sans mercys avoir. Et alors dit Pun 
des maistres : « De deux maulx le moindre se doit 
eslire : il est meillieur que nous mourons tous que l'en- 
fant perdist la vie. Et affin que nous puissions sàulver la 
vie a l'enfant, mectons nous en chemin. » Et ainsy 
comme les maistres estoiént tristes et desoulez, le filz 
ysist de sa chambre et vit ses maistres tropt doulans et 
desconfortés, et demanda la cause de leur desplaisir. 
Lesqueulx dirent en ceste manière : « Sire, nous avons 
repceu les lectres de l'empereur vostre père contenans 
que soubz la peyne de la teste qu'a ceste penthecoste nous 
vous menons a luy. Pour quoy sus cecy nous avons 
regardé le fermement, la ou clérement nous avons veu 
que se nous vous présentons a vostre père au jour as- 
signé, au premier most qui sera proféré de vostre 
bouche, a mort treshonteuse vous serez députés et con- 
dampnés. » L'enfant dit ainsy : « Je voiis prie que je 
voie et cognoisse la constellacion du fermement au 
propos que vous dites. » Après qu'i le vit et entendit il 
vit clérement en une petite estoille que sy se pouvoit 
abstenir de parler de celluy jour assigné sept jours suy- 
vans il conserveroit sa vie. Et quant il eust tout cecy 
bien advisé il demanda ses maistres et leur monstra l'es- 



DES SEPT SAGES 65 

toîlle, et denunça tout ce que devoît estre en disant : 
« Mes treschiers amis, maintenant je voy clérement en 
Festoille que se je me abstiens de parler sept jours je 
saulveray ma vie. Or ainsy est que vous estes sept mais- 
tres les plus sages du munde, pour quoy peu de chose vous 
sera que chescun de vous responde ung jour pour moy, 
et par la prudente response entretenant la besoigne me 
porra saulver la vie, et le huytiesme jour suyvant je par- 
leray pour moy, et tous vous avec moy je saulveray. » 
Les maistres quant yl heurent veu et regardé discrète- 
ment Testoille ilz cogneurent d'ung acort que Penfant 
avoit dit la vérité de l'aventure, et puis dirent : « Benoit 
soit Dieu le creatour trespuissant, quant la sapience de 
nostre disciple nous surmonte ! » Alors vint Pancillas le 
premier maistre et dit : « Sire, le premier jour je vous 
saulveray la vie que vous ne mourrés point. » Lentulus le 
second maistre dit : « Sire, je vous saulveray la vie telle- 
ment que le secund jour vous ne mourrés point. » Le tiers 
et sequamment tous les aultres firent leur promesse de le 
saulver chescun ung jour comme dessus est estably. 



Comment le fil^ fut amené et repceu par l'empereur 
honnestement, qui ne parla point a son père, don il 
se merveillia grandement. Le v** chapitre. 



Après l'entreprise faite, et les promesses dessusdites, 
les maistres vestirent l'enfant de pulpre et ornarent 
moult noblement, puis montarent a cheval et bien acom- 
pagnyé avec Tenfant vindrent a l'empereur assez active- 
ment. Quand Tempereur entendit que son fils estoit en 
chemin il vient au devant en tresgrand appareil et en 
estât impérial. Les maistres entendans que l'empereur 
venoit dirent a l'enfant : a Sire, prenés bon courage d'a- 

5 



66 l'ystoire 

complir ce qu^est entrepris, et alons oultre sans nous es- 
bahyr, et tousjours nous adviserons et nous furnirons de 
ce qui vous sera mestier pour vous saulver la vie chescun 
de nous pour son jour comme dit est. » Uenfant dit : 
« Ce que vous dites me plait bien, mais souviegne vous 
de moy au temps de ma nécessité. r> Tous ces maistres a 
chief enclin chevalchérent jusques en la cité. Et Tenfant 
de loing venoit fort honnestement. Puis quant l'empe- 
reur fut près de son filz, yl Tembraça paternellement et 
le baisa cordialement et puis luy dit : a Mon biaulx 
filz, comme te va? yl a long temps que je ne te vis. » 
L'enfant lui enclina sa teste et ne respondit most, don le 
père se merveillia de ce qu'i ne luy parloit point. Tou- 
tefFois yl cogita et se pensa en soy qu'il avoit de doctrine 
de non parler quant il chevaulcheroit, pour quoy a Teure 
se contenta de luy. Puis, quant ylz furent descendus et le 
fit seoir près de luy, et le regardant amoureusement 
luy dit : « Dis moy, mon filz, comme as tu esté avec 
tes maistres? comme t'ont ylz instruys et apris? y sont 
passez pluseurs ans que je ne te vis. » L'enfant en- 
clina la teste contre son père et ne dit most. Le père 
dit : a Mon filz, dis moy pour quoy tu ne me parles. » 
Le filz ne fit aultrement senon comme y avoit fait par 
avant. 



Comment V enfant fut commis a la rojrne pour le faire 
parler^ et du malvais vouloir d'elle pour le faire 
pechier, et comme il se escusa par escript. Le vi* cha^ 
pitre. 



Quant la royne femme de l'empereur ouyt que l'en- 
fant estoit venus et qu'i ne parloit point, elle fut tres- 
joyeuse et dit : a Je veulx aler voir cestuy filz. » Et se 



DES SEPT SAGES 67 

orna et para avec deux de ses damoiselles ainsy 
comme mieulx elle peust et saillit hors. Puis l'empereur 
la fit seoir près de son filz, laquelle dit a son seigneur : 
a Est ce vostre filz, qu'a esté norry avec les sept sages? » 
L'empereur dit : a C'est mon filz, et ne parle point. » La 
royne dit : « Sire, délivrés moy vostre filz, et se jamais 
il parla, je le fairay parler. » L'empereur dit a l'enfant : 
a Liéve toy et va avec elle. » L'enfant se leva et s*enclina 
contre son père et fit manière comme se il eust parlé et 
dit : a Je suis près d'acomplir ta volenté. » Alors la dame 
le mena en sa chambre, commanda que chescun ala 
hors et puis se coucha et fit venir l'enfant près de soy et 
luy dit : a O Dyoclecian mon tresbien aymé, j'ai biaul- 
colp ouy parler de ta biaulté, don je suis fort joyeuse 
quant je vois de mes yeulx ce que mon ame désire et 
ayme. Car tu dois sçavoir que je t'ay fait venir par le 
commandement de ton père affin que je fusse consoulée 
de ta venue et de ta compagnye. Et en effait je te fais "sça- 
voir que pour l'amour de toy j'ai gardé ma virginité, 
affin que tu l'eussez. Parle a moy hardiement, et puis dor- 
mirons ensemble. » L'enfant ne luy respondit most qui 
fut. Alors la dame par manière d'adulation dit a l'en- 
fant : a O Dyoclecian tant biaux et tant bon, tu qui es la 
consolacion de mon ame, pour quoy ne me parles tu, ou 
pour quoy ne me montres tu quelque signe d'amour? Dis 
moy que je dois faire, car je suis toute preste d'acomplir 
ta volenté. » Cecy estre dit, la dame voyant que l'enfant 
n'en faisoit conte s'aproucha de luy et le vouloit baiser. 
Mais l'enfant torna la face d'aultre part et n'y voulsit 
consentir. Alors la royne par ardeur et courage d'amour 
luy dit : « O biaulx filz, pour quoy fais tu ainsy contre 
ma volenté? Advise et pense en ce que je dis; tu peux 
cognoistre que nul ne nous voit : dormons ensemble, et 
tu cognoistras bien comme je t'ay gardé ma virginité 
pour la grant amour que j'ay en toy. » Cecy non obstant 
tousjour l'enfant detornoit sa face d'aultre part pour luy 



68 l'ystoire 

donner entendre que ses manières luy desplaisoient. La 
dame voiant que Tenfant ainsy la deprisoit, pour le es- 
mouvoir a charnalité et le incliner a son vouloir, des- 
couvra son estomac et luy monstra ses mamelles. Et 
puys dit : « Voy tu cy mon corps ? et tel quHl est tout a 
ta volenté. Je te prie ne me desdire pas, mais consens a 
ma volenté; aultrement j'en seray dolente et mal m'en 
sera. » Cestuy enfant ne par signe, ne par manière ne luy 
monstra semblant d amour, mais faisoit de son pouvoir 
qu'i la peust éviter, et saillit hors de la chambre. Quant 
elle vit cecy elle dit : « O biaux filz et mon amour très- 
doux et amiable, sy ne te plait moy consentir 'ne de parler 
a moy a l'aventure pour quelque cause raisonnable, voicy 
encre et papier : se de bouche tu ne veulx parler, au 
moins escripz moy ta volenté, se je dois jamais me fier 
en ton amour ou non. » L enfant prist la plume etescript 
en ceste manière : a Ma dame veult que je viole le vergier 
et pomyer de mon père, mais se je le faisoie je ne sçay pas 
quel fruyt j'en auroie; touteffoy bien sçay que devant 
Dieu je pecheroie grandement, et avec cecy j'auroie la ma- 
lédiction de mon père, pour quoy , ma dame, ne me soli- 
citez plus a faire ung si grant mal comme vous ser- 
chès. » 



Comment Vemperery se dessira le visage et accusa le 
fil\ de l'empereur qu'il la voulait violer et du comman- 
dement/ait qu'i deut morir. Le septiesme chapitre. 



Quant la dame lisist celle cedule de Tenfant, elle la 
dessira atout les dens comme enragée. Et pour trouver 
occasion de vindicte a devoir deffaire et procurer la niort 
de Tenfant, furieusement elle fendit ses vestimens jus- 
ques bien bas et se escorcha le visage jusques a grant 



DES SEPT SAGES 69 

effusion de sang et mist par terre ses ornemens de teste, 
et puis cria a haulte voix en disant : « Aidés moy et me 
subvenés, tous vous les serviteurs de mon seigneur, 
avant que cestuy tresdesloyal garzon me efforce ne op- 
prime. » L'empereur qui la oyt crier amèrement vint 
incontinant en la chambre, et luy dit qu'elle vouloit ne 
demandoit. Et ainsy parlant a elle les serviteurs et che- 
valiers vindrent après luy. La royne par une grande 
fainte dit a l'empereur : a O mon seigneur, prenés pitié 
de moy! A devise cestuy ne fut jamais vostre filz,mais est 
ung ruffien et tresdesloyal ribaulx. Vous sçavez que 
pour bien et a la bone foy je l'amenay en ma chambre 
affin que je le excitasse a devoir parler, laquelle chose 
j'ay fait le mieulx que j'ay peu ne sceu. Et quant je me 
suis avisé a luy parler gracieusement, incontinant il m'a 
parlé et solicité de pechié et que je deusse habandonner 
mon corps au pechié charnel avec luy. Et quant je n*ay 
voulu consentir a luy, il se efforce de me opprimer et 
violer de son pouvoir. Mais en luy contredisant je y ay 
obvié tant que j'ay peu pour éviter escandre, et telle- 
ment que par injure il m'a ainsy désiré le visage et faite 
cette effusion de sang, et m'a débouché mes ornamens de 
teste comme vous veés. Et, se vous ne fussiez venus 
incontinant quant j'ay crié, par sa tresdesloyale volenté 
il m'eust violée et heut fait son plaisir de moy. » Quant 
l'empereur vit la royne sa femme ainsy ensanglentée et 
désirée de ses ornemens, et qu'il eust ouy ses plains et 
ses queremonies, fut bien courroucé et remply d'ire et 
grant fureur, comme bien le devoit estre et plus sy fut 
vérité ce que la femme demonstroit par chaleur inmo- 
derée, et au premier mouvement il commanda a ses 
satellites et archiers presens qu'i le menassent pendre au 
gibet. Mais quant les sages et satrapas entendirent le 
vouloir de l'empereur dirent en ceste manière : a Sire 
empereur, vous n'avés que ung filz seulement, pour quoy 
y n'est pas bon de le faire morir ainsy legièremç^lt. 



7.0 l'ystoire des sept sages 

Nous avons loy publique escripte contre les transgres- 
seurs de justice et offenseurs en tel cas. Et se ainsy est 
qu'i doige morir pour ses delictz, faites qu'i meure selon 
la loy de droit escripte affin que on ne dye : voyla 
l'empereur lequel sans jugement son seul filz fait morir 
par une colère et simple ire. » L'empereur s'avisa et 
cogneu que ces sages disoient pour le mieulx, pour 
quoy il renvoia sa sentence et commanda que son filz 
fut mis en prison jusques sa sentence fut donnée con- 
tre luy. 



CY COMMENCE LA SECONDE PARTIE DU LIVRE LAQUELLE 
CONTIENT XIIII CHAPITRES ET PARLE DES FIGURES, YS- 
TOIRES ET EXEMPLES, TANT POUR ESMOUVOIR l'eMPE- 
REUR QUE l'enfant DEUT MORIR, COMME PAR LE 
CONTRAIRE QU'l SEROIT MAL FAIT. 



La première narration de la royne pour faire morir 
V enfant a l'exemple dupyn quijut gasté pour saulver 
le petit pynel, avec V exposition de l'exemple. Le pre^ 
mier chapitre. 



La royne fut fort joyeuse quant elle cogneut Tempe- 
reur estre indigné contre son filz, mais elle fut tant plus 
mal contente quant yl ne fut exécuté et mis a mort a son 
premier commandement, et commença a plourer amère- 
ment et se desouler, ne se vouloit resjouyr par chose 
qu'on luy dit ne fit. Quant vint la nuyt, Tempereur en- 
tra en la chambre de la dame, laquelle il trouva plourant 
et lamentant amèrement et luy dit : a O ma dame tres- 
chiére et bien amée, pour quoy tourmentes tu ainsy ta 
\ie? diz le moy, car je le veulx sçavoir. » La dame dit : 
a Comment! ne sçavez vous pas bien que vostre filz 
mauldit et meschant m'a voulu ainsy deshonnorer, et 
que m'a tant ofîendu, pour quoy raisonnablement vous 
dites qu'il seroit mort et pendu, et je cognois qu'i vit et 
que vostre commandement n'est point acomply, don je 
suis plus confuse que jamais. » « Ne vous doubtez, » 
dit l'empereur, « car demain il sera mort par la voye de 
justice, car aultrement vostre honnour seroit tropt 



72 LYSTOIRE 

blecé. » A cecy respont la dame : « O mon seigneur, 
comme doit il encores tant vivre? Ainsy soit y qu'i vous 
en preigne comme il advint une foy d'un pin. » L'empe- 
reur désira sçavoir que ce vouloit dire, et luy dit : « Je 
te prie que tu me dies celluy exemple. > La dame dit : 
a Mon seigneur, je le vousdiray volentiers: escoutés dis- 
crètement. 
(arbor) (( En cette cité de Romme eut une foys ung bourgoys 
qu'avoit un tresbiaul vergier, au mylieu duquel avoit un 
biaul arbre noble et fructifferans qu'estoit nommé ung 
pin, lequel tous les ans portoit fruys virtueux et de telle 
efficace que quiconques malade en mangoit, supposé qu'il 
fut lépreux, il garissoit. Vint un jour que le bourgoys 
entra au vergier et visita cestuy biaul arbre et vit soub 
Tarbre une petite pincUe belle, laquelle cresoit et aug- 
mentoit grandement. Puis demanda son jardinier et luy 
dit : a Mon cher amis, je te prie que tu mectes toute dili- 
a gence de garder ceste pinelle, car j'entens d'elle planter 
c ung meillieur arbre que cestuy grant pin n'a esté. » 
Auquel le jardiner dit qu'i le feroit volentiers. Une aul- 
tre foy le dit bourgois entra au vergier pour visiter le 
pin et la pinelle, et lui sembla que la pinelle ne cressoit 
pas comme elle devoit et puis dit au jardiner : « Yl me 
ce semble que la pinelle ne vient pas grande tant ne sy 
a tost comme elle devroit ; je demande qu'est a dire. » A 
ce le jardiner respont et dit : « Ce n'est pas merveille, 
<c car cestuy grant arbre est tant large par dessus le petit 
«c pinel qu'i destorbe Taer et le seloil de le touchier, pour 
«,quoy bonnement ne peut croistre ne augmenter comme 
« vous désirés. » Alors le bourgois dit au jardiner : 
a Taille les branches au grant pin, lesquelles destorbent 
« au pynel de croistre. » Le jardiner fit le commandement 
du bourgois et seignour de Tarbre, tellement que le grant 
pin demeura quasi tout nudz et despoillié de sa verdeur. 
Après aucuns temps l'aultre foy cestuy bourgois entra au 
vergier pour visiter l'arbre et sçavoir comme le petit py- 



DES SEPT SAGES 78 

nel avoit profité, touteffoy il luy sembla qu'i n'estoit pas 
augmenté comme il devoit, et dit au jardiner : « Encoures 
a me semble que cestuy arbre ne profite pas comme bien 
« devroit ; dy moy que luy griesve. » Le jardinyer res- 
pont : « Comme me semble, ce fait le grant arbre qu*em- 
cc pecbe la pluie et le seloil de descendre et touchier le 
oc petit pynel, pourquoy il ne peust augmenter. » Le 
bourgoys dit : « Puis qu'ainsy est, taille du tout le vieux 
« arbre, car j'entens du petit pinel planter un meilleur 
(c que n'est. y> Quant le jardiner entendit la volenté de son 
meistre, luy obéissant coupa du tout le grant arbre, pour 
quoy tantost après le pynel, estre privé de Tumour et 
substance du grant, devint tout sec et fut perdu, telle- 
ment que le seigneur du vergier n'eust jamais ne bien ne 
consolation ne fruyt dudit arbre, mais luy en vint grant 
dommage. Et après voycy qu'en fut: car pour ce que les 
povres gens et meismement les malades avoient par avant 
des fruys de l'arbre medicines et gareysons, commencèrent 
mauldire celluy qu'avoit donné le conseil, faveur ne aide 
que l'arbre fut perdu et gasté, veu le bien que par avant 
chescun avoit de l'arbre. » 

L'emperery et royne, quant elle eust mis avant l'exemple 
du pin et du pynel a son intention, elle dit a l'empereur : 
« Mon seigneur, avés vous bien entendu cestuy exemple? » 
Lequel respont que ouy entièrement. <c Or entendes, » 
dit elle, « Fesposicion et qu'i veuet dire. Cestuy grant 
arbre fructueux c'est vostre personne tant noble et tant 
fructueuse, moien laquelle les malades et indigens ont 
aide, confort et consolacion, et toutes gens conseil salu- 
taire. Le petit pynel qu'est soubz l'arbre c'est vostre filz 
mauldit, qui commence venir grant et a apris doctrine et 
estude comme les ramyaulx et branches de vostre puis- 
sance porra couper et faire peryr et qu'i puisse acquérir 
pour luy seul l'onneur et lohange mondayne. Puis après 
il pence comment il porra destruyre vostre personne affîn 
qu'i puisse régner en seigneurie. Et voycy c^u'en es^ çt 



l'ystoire 



sera : car les povres, débiles et malades mauldient tous 
ceux qui ne destruysent vostre iilz quant ilz le peuvent 
faire. Pour quoy je conseille que durant le temps que vous 
estes en vostre puissance et santé que vous le destruysés 
afin que vous n'ayés les maledicions du monde. » L'em- 
pereur cognent par cestuy exemple que sa femme disoit 
vérité et luy dit : « Tu m'as donné bon exemple et bon 
conseil, pour quoy demain mon filz sera condampné a 
mort vile et deshonneste. » L'endemain l'emp ereu r se mist 
en la chaiére de la justice, et de fait sans aultre advis 
prendre condempna son filz a estre pendu, et commanda 
a ses saltellites et gens députés a ce faire qu*i fut mené au 
gibet publiquement a sons de trompètes. 



Des merveilles que le peuple se donna quant on menait 
au gibet le fil\ de V empereur et comme y l fut saulvé 
pour celluy jour par le premier sage a Vexemple 
d*ung chevalier qui a la parole de sa femme occist 
son bon lévrier qu'avoit combat u le dracon et saulvé 
la vie a son enfant. Le ii° chapitre. 



Quant y fut dit par la cité de Romme que le seul filz 
de l'empereur estoit condampné a morir et que les trom- 
pètes sonnèrent, incontinant se fit grant clamour et cris 
dépeuple incredible, disans : « Helas! helas! qu'est ce a 
dire? le filz de l'empereur se mène a la mort. » Et ainsy 
que Tentant se menoit en telle désolation, le premier sage 
et maistre de l'enfant nommé Pancillas tout a cheval le 
va racontrer au my du peuple. Et sy tost que le filz vit 
son maislre, yl le regarda au visage piteusement et en en- 
clinant la teste contre luy comme sy luy vouloit dire : 
(( Vous veez comment me va : ayez mémoire de moy et 
vous souvegne d'aler a mon père incontinant selon nostre 



DES SEPT SAGES 75 

entreprise. » Alors ledit sage vint a ceux qui le menoient 
et leur dit : « Je vous prie, ne vous hastés point de mener 
Tenfant, car j'espère au plaisir de Dieu de faire tellement 
que l'empereur révoquera sa sentence, et que Tenfant 
sera par mon moien délivré. » Cecy estre dit, tout le peu- 
ple a une voix crie et dit : « O maistre bien heureux, 
cours hactivement au palais de l'empereur et fais tant que 
tu saulves ton disciple. » Le maistre de Tenfant point son 
cheval de lesperon, et vint au palais et puis des deux ge- 
neulx treshumblement salua l'empereur. Auquel l'em- 
pereur dit par gr^nt ire : « Je prie Dieu que jamais bien 
ne te viegne. » Pancillas respont : « Sire, j'ay amerité 
aultre salutacîon que celle que vous me donnés. » L'em- 
pereur dit : « Tu as menty; et je te diray pour quoy; je 
commis mon lilz a toy et a tes compagnions bien parlant 
et de bonnes meurs plein, et ores est devenus muet qui 
ne parle point, et que pis est il a voulu efforcer et oppres- 
ser ma femme, pour quoy aujourduy il en prendra la 
mort, et vous semblablement serez occiz douloureuse- 
ment. » Le mestre dit et respont ; « Sire empereur, a ce 
que vous dites que l'enfant ne parle point, Dieu scet et 
qu'i nous soit tesmoing qu'il parloit bien en nostre com- 
pagnye. Et pour ce qu'i ne parle point a présent Dieu 
scet la cause pour quoy, et saches qu'il y a grant raison, 
laquelle vous sçaurés ung jour. Après quant vous dites 
qu'il a voulu oppresser vostre femme, pour vérité je vous 
affîe que cecy n'est point de croire, car de dix ans qu'il a 
esté en nostre compagnye jamais nous n'avons veu ne 
perceu qu'il fut enclin ne qu'i fit telle chose. Pour quoy, 
sire, je vous dis et denunce une chose a noter, que se 
vous faites morir vostre filz a la simple parole et relation 
de vostre femme, il vous advindra chose pire qu'il n'avint 
a ung chevalier qui occist un tresbon lévrier qu'il avoit 
pour la parole de sa femme, lequel lévrier avoit saulvé 
son enfant d estre mort. » L'empereur heut grant désir de 
sçavoir l'exemple de cestuy chevalier et de son bon le- 



76 l'ystoire 

vrier, et dit au maistre : « J'ay désir d'entendre cestuy 
exemple ; dis le moy. » « Sire empereur, » dit le sage, 
<r je ne le puis dire maintenant, car durant le temps que je 
parleroie l'enfant porroit estre exécuté et pendu, et alors 
pour néant je le raconteroie. Mais si vous plait ouyr ces- 
tuy exemple tresnotable, mandés querrevostrefilzjusques 
a demain, et quant j'auray dit ma raison faites de Ten- 
faut vostre volenté. » Incontinant l'empereur fit retour- 
ner Tenfant et mectre en ferme prison jusques le sageheut 
dit et narré son exemple, lequel dit en ceste manière : 
(cANis) (( Il fut ung noble et valeureux chevalier qui n'avoit 

que ung seul filz comme vous avés, mais yl estoit petit, 
et l'ayma tant qu'i luy ordonna trois norrices pour le 
garder, la première pour le nourrir, la seconde pour le 
tenir nectellet de son corps, la tierce pour le desduyre a 
dormir. Cestuy chevalier après son enfant a voit deux 
choses lesquelles yl amoit fort, c'est assavoir ung lévrier 
et ung faulcon. Cestuy lévrier estoit de ceste force et ver- 
tus que quant il prenoit la salvagine yl la tenoit ferme- 
ment jusques que son maistre fut venus. Et plus oultre 
quant le chevalier se mestoit en batalle et en faire guerre 
et yl n'estoit pas appareillé pour Teure ne pour dire qu'il 
eut du meilleur, quant le chevalier montoit a cheval, le 
lévrier prenoit le cheval par la queuhe a tout les dens et 
uloit fort, et ainsy par ses signes le chevalier estoit advisé 
et instruys quant yl estoit temps de besoignier ou de se 
retraire« Semblablement il amoit fort le falcon, car jamais 
ne voloit qu'il ne prist quelque proye. Cestuy chevalier 
amoit et serchoit fort les tornoyemens. Pour quoy ung jour 
yl fit crier ung tournoyement et unes belles joutes soubz 
son chastiaul, auquel pluseurs vindrent. Au jour et 
heure assigné le chevalier entra au tournoyement, et 
aussy y vint la dame sa femme et ses chambrières pour 
regarder Tesbatement. Et quant les norrices de Tenfant 
virent que chescun y alloit elles y vindrent comme les 
flultre3. Et laissèrent le petit filz du chevalier en sa cou- 



DES SEPT SAGES 77 

chète dedens une sale la ou estoient le lévrier qui se gisoit, 
et le faulcon qu'estoit en la perche. En ung partuys de 
cestuy chastiaul avoit ung serpent musse que nul ne sça- 
voit, lequel serpent quant yl sentît que n*y avoit personne 
en la place yl mist la teste hors du partuys, et quant yl ne 
vit que Tenfant couché en son brîcet yl vint vers luy pour 
le tuer. Le faulcon le vit premièrement et regarda le lé- 
vrier qui dormoit, pour quoy y fit sy grant bruyt a tout 
ses elles qui le reVeillia affin quU deffendit l'enfant. Le 
lévrier au son des elles du faulcon se reveilla, et quant yl 
vit le serpent près de Tenfant yl vint a luy et commencè- 
rent tous deux a desbatre l'ung contre l'autre tellement 
que le lévrier fut navré grandement jusques a grant effu- 
sion de sang tellement que la place et entour de la cou- 
chète de Tenfant estoit tout plain du sang du lévrier. 
Quant le lévrier se sentit ainsy navré, vint heurter sy im- 
pétueusement contre le serpent que de celluy assault le 
bricet de Tenfant tourna ce dessoubz dessus. Or estoit le 
bricet et couchète de l'enfant sy hault de quatre bons piez 
que la face de Tenfant ne fut point blecée ne ne toucha 
point a terre. Touteffoys de la baitaille le lévrier heut le 
meillieur, car le serpent demoura mort et occist, et puis 
le lévrier se retrait près de la paroy pour lechier ses 
playes. Tantost après cecy le tournoyement prist fin et 
vindrent premièrement les norrices au chastiaul. Et su- 
bitement elles virent grant effusion de sang en la place 
ou estoit Tenfant, et sa couche eversée, puis virent le 
lévrier ensanglanté; incontinant vont dire entre soy que 
le lévrier avoit occist ledit enfant, sans se prendre garde 
de l'enfant qu'estoit reversé, ne quoy il estoit devenu. 
Mais vont dire : « Fuyons et nous en alons, affin que le 
« seigneur comme culpables de la mort de son enfant ne 
« nous fasce morir. » Et ainsy toutes forsonnéez se mi- 
rent en fuyte, et en alant et criant comme desperéez ra- 
contrarent la dame et mère de Tenfant, laquelle leur dist ; 
« Pour quoy criez vous ainsy et vous desconfortez ? » Les 



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■♦ 

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» 

j. 



78 lNstoire 

norrices dirent en grans pleurs : « O ma dame, mal va 
« pour nous et pour vous ; vous sçavés le lévrier que nos- 
« tre maistre vostre mary ayme tant? Il a dévoré vostre 
(( filz, lequel segist près de la paroy tout plain de sang. » 
Incontinant la dame comme foursonnée et hors du sens 
tomba a terre et en grans pleurs et larmes va dire : a He- 
(( las ! helas ! doulante moy, que doy je faire? Maintenant 
t< je suis privée d'ung seul filz que J'avoye. » Le seigneur 
vint de Tesbatement, et quant il ouyt ainsy crier sa femme, 
tresdiligentement voulit sçavoir que c'estoit el pour quoy 
elle ainsy lamentoit. Laquelle luy dit : « O mon seigneur, 
(T il nous va tresmal, car vostre lévrier lequel vous aymés 
« tant vostre seul filz a occist, lequel tout saoul du sang 
« de vostre enfant se git la près de la muraille. » Le cheva- 
lier tout esmeu de cestuy affaire incontinant entra en la 
sale, et le lévrier comme il avoit de coustume se leva con- 
tre son maistre et luy fit feste comme sy le vouloit saluer. 
Lors le chevalier trait son espée et d'ung seul copt luy 
coupa la teste, puis s'avance et retourna la couchète de 
l'enfant comme elle devoit estre, et le trouva sain et sans 
estre blecé, et puis yl vit le serpent occist en la place, et 
cogneu par certains signes que le lévrier Tavoit mis a 
mort en deffendant Tenfant. Et puis quant il vit son lé- 
vrier mort^ en dessirant sa face et ses cheveux a grans cris 
et lamentacions commence dire : « Helas ! helas l comme 
c( mal va et que pour une parole de ma femme j'ay occiz 
« mon lévrier qu'estoit sy bon, qu'a saulvé la vie de mon 
« enfant et a occiz le serpent I O malheureux que je suis ! 
« Je me veulx deffaireî » Et prist une lance par destresse 
et la frascha en troys parties, puis s'en ala en la terre 
sainte ou yl fit tous les jours de sa vie pénitence en la- 
mentacions et grans pleurs. » 

Et puis dit le maistre a l'empereur : « Sire, avés vous 
bien entendu l'exemple que j'ay dit? » « Ouy entière- 
ment, » dit l'empereur. « Je vous fais serement, » dit le 
sage, ce que se vous faîtes morir vostre filz pour la parole 



DES SEPT SAGES 79 

de vostre femme y vous viendra pîz et plus grant douleur 
qu'il n'est venu au chevalier de son lévrier que tant amoit, 
auquel il coupa la teste sans cause a la seule parole de sa 
femme. » a En vérité-, » dit Tempereur, « tu m'as 
donné ung souverain exemple et bien a propos, pour quoy 
je te promôs que mon filz ne morrà point poiir cestuy 
jour. » a Se vous le faites, » dit Pancillas, a vous fai- 
rés tressagement, et vous remercie grandement quant pour 
amour de moy pour cestuy jour vous lui avés par- 
donné. » 

Et par aînsy nous povons contempler qu'après grant 
joye peust venir ^rant deul, et que pour petite parole se 
meut grant noise et se fait chose quelque foyz qui ne se 
peust jamais reparer, ou le pis git quant celluy ha do- 
mage qui devroit avoir guerdon, comme l'exemple mons- 
tre de la loyaulté du lévrier qu'avoit saulvé la vie a 
l'enfant du chevalier et pour celle euvre il en prist la 
mort, et ce fut pour la fureur et parole de la femme, 
laquelle afferma estre vérité ce qu'estoit messonge, dont le 
chevalier pour le desplaisir laissa et sa femme et son filz 
et son pais et ses biens et ses amis et parens et ala morir 
en estrange terre. Et cecy faisoit fort a propos de la 
femme de l'empereur, laquelle disoit pour vérité que le filz 
la vouloit violer et le contraire estoit vérité. 



Le second exemple que la rqyne donna du porc sengler 
qui fut occist par le pastoriaul pour ce qui sendor- 
mist se laissant gracter, appliquant que Vempereur 
se laissoit gouverner^ affin que Venfant morust. Le 
in« chapitre. 



Tresamérement ploura la royne quant elle sceut que 
le filz n'estoit pas mort et fit maies manières tellement 



8o lVstoire 

qu'elle se coucha aux ceindres du foyer et ne vôuloît seu- 
lement lever la teste. Quant l'empereur entendit la faczon 
de sa femme, incontinant vint en la chambre en grant 
propos de la resjouyr et lui dit : ce O ma dame tant bonne 
et tant noble, pour quoy faites vous si maie chiére? qui 
vous a ainsy déterminée ? » « O empereur, » dit elle, 
« pour quoy me fais tu ceste demande, quant tu scés bien 
le desplaisir et le despit que j'ay soustenus de ton filz 
mauldit ? Et tu m as promis qu'il en prendroit la mort, 
et i'entens qu'i vit encoures. Je te promès et te jure qu'i 
t*en adviendra tant de toy comme de ton filz comme une 
foys il advint d'ung porc sengler et d'ung pasteur. » « Je 
te prie, » dit l'empereur, « que pour ma consolation tu 
me dis cestuy exemple. » a L'aultre jour, » dit la royne, 
« je t'en dis ung bien a propos, mais je n*en ay rien veu 
mectre en effait, pourquoy a présent rien ne profiteroit de 
le dire. Touteffoys encoures je diray cestuy exemple tres- 
notable, auquel se bien tu considères tu en auras ung 
grant profit, i» Et puis commence dire en ceste manière : 
(aper) <k Ung jour fut ung empereur qu'avoit une grant fo- 
rest en laquelle se norrissoit ung gros et fiers senglier, qui 
se dit en françoys une hure, lequel estoit sy cruel qui 
navroit et mestoit a mort tous ceulx qui passoyent par la 
forest. De quoy l'empereur estoit triste et mal content, 
pour quoy yl fit crier par tout son empire que celluy qui 
occiroit et defiaroit le porc senglier qu*il auroit a femme 
une seule fille qu'il avoit et que après sa mort yl auroit le 
royalme. Mais après que la criée fut faite il ne se trouva 
personne qui se voulsit entremectre d'entrer au boys pour 
assallir ceste beste tant cruelle. En celluy temps estoit 
ung pastoriaul de berbis qui commença cogiter en soy 
meîsme et dire : « Se je povoie occirre le senglier, je ne 
oc m'avanceroye pas tant seulement, mais avec ce exaulce- 
« roie toute ma génération. » Et sur ce prist ung grant 
courage; atout son baston, que portoit aux champs quant 
il gardoit les brebis, entra en la forest, et sy tostque le sen- 



DES SEPT SAGES 8l 

glier le vit incontinant se tourna contre luy. Cestuy pas- 
toriaul de paour incontinant monta sus ung arbre, et la 
beste commença rongier celluy arbre tellement qu'i luy 
sembla que tantost l'arbre tomberoit. Touteffoys l'arbre 
estoit chargié de fruyt pour le senglier délectable, pour 
quoy cestuy homme fit tomber du fruyt largement, du- 
quel le senglier se saoula tellement qu'après qu'il eust 
assés mangié se mist a dormir. Cecy voyant le pastoriaul 
bellement descendit bas et tenant l'arbre a l'une des 
mains, a l'aultre se mist gracter et adoulcir le porc^ qui 
commença moult fort a dormir, pour quoy cecy voyant le 
pasteur prist son cutiaul et occist le porc et heust la fille 
de l'empereur a femme, et après sa mort fut roy et seigneur 
du pais comme yl estoit dit. » 

Puis après que la royne heut fine son ystoire elle dit a 
Tempereur : a O mon seigneur, par vostre foy, m'avés 
vous bien entendu en ce que j'ay dit? » a En vérité, 
ouy, 5) dit l'empereur, « et bien a plein. » a Or enten- 
des, » dit elle, « ce que veult dire. Geste hure et porc sen- 
glier sy fort et puissant qu'est en la forest représente et 
désigne vostre personne, a la quelle nul ne peust résister 
soit fort soyt sage. Et cestuy pastoriaul atout son baston 
signifie la personne de vostre malheureux filz et mauldit, 
lequel au baston de sa science vous commence a abuser 
et decepvoir; ainsy comme le pasteur applaudissoit au sen- 
glier en le gratant et le fit dormir et puis le occist a ^on 
ayse, semblablement les meistres de vostre filz par fallaces 
et faulces narrations vous abusent et vous délectent jus- 
ques a ce que vostre filz vous puisse occirre et faire morir 
affin que tantost après vous il puisse régner. » L'empe- 
reur esmeu d'une grant ire dît : « Ainsy ne soit qu'i m'en 
adviegne comme au senglier ne que ces maistres me fa- 
cent telle déception. Je te promectz qu'a cestuy jour mon 
filz sera pendu. » « Se vous le faites» » dit la dame, 
a vous ouvrerez sagement. » Alors l'empereur commanda 
pour la seconde foys que son filz fut pendu. 

6 



82 l'ystoire 



Comment lefil:{ de V empereur fut saulvé de morir pour 
cellujr jour par le moyen du second sage a V exemple 
du chevalier qui pour lepechié de sa femme fut honte 
quant elle luy ferma la porte, luy cuydant qu'elle fut 
tombée aupuys. Le rai« chapitre. 



Lentulus le secund sage et maistre de l'enfant vit le 
bruyt quî se faisoit pour mener pendre le filz de Tempe*- 
reur et moul hactivement vint au paylaix, et comme le 
premier salua l'empereur et dit en ceste manière : « O 
empereur, se vous faites morir vostre filz pour la parole 
de vostre femme, il vous adviendra pys qu'il avint a un 
chevalier qui fut mis au pylory injustement. » L*empé<- 
reur heut grant désir de sçavoir que ce vouloit dire, pour 
quoy joyeusement respont audit sage : a O bon homme et 
sage, dis moy comme la chose fut faite. » a Sire, » dit le 
maistre, « ge ne le diray point se vous ne relâchés vostre 
filz qu'i ne meure point maintenant, jusques au moins 
mon exemple vous soit dit et exposé. Et se vous n'estes 
bien content, alors vostre volenté soit faite. » L'empereur 
fut contens que Tenfant fut ramené, et puis le dit maistre 
raconta en ceste manière : 
(puTEus) tt En une cité avoit ung chevalier qu'avoit espousé une 
jeune damoiselle comme vous avés fait, laquelle il amoit 
merveilleusement et tellement que toutes les nuys de ses 
mains yl fermoit les portes et les clefz mestoit soubz sa 
teste au lyt. En celle cité estoit de covistume qu'après que 
une douche estoit sonnée de nuyt et quelcun se trouvoit 
par les charrieras, estoit pris par les gardes et encarc^rez 
toute celé nuyt, et le jour publiquement se mectoit au 
pylory en signe de reprouche et vituperacion. Advint que 
pour acomplir la concupiscence de la cher cestuy homme 
ne soufiisoit pas a ceste jeune dame a cause que le cheva* 



DES SEPT SAGES 83 

lier estoit ancien et cassé et la dame en la fleur de son 
eage, pourquoy la dame avoit ung ami pour amour. Et 
toutes les nuys quant le chevalier dormissoit elle prenoit 
les clefz et aloit vers son amy et puis tout bellement retor- 
noit près de son mary. Et après que pluseurs foys elle fit 
en ceste manière, advint une nuyt que le chevalier se re<^ 
veillia et ne trouva point près de luy sa femme, puis ser- 
che les clef soubz sa teste et ne les trouva point. Inconti- 
nant se leva et trouva la porte toute ouverte et puis la 
ferma seurement. Cecy estre fait, le chevalier monta en 
hault et regarda par la fenestre sur la place longuement. 
Et après que le pollet heut chanté trois foysf la dame vint 
de la ou estoit son amoureux, et ainsy qu'elle pensoit 
entrer en la maison elle fut fort triste de ce qu'elle la 
trouva sarrée, et en hurtant la cuydoit ouvrir, a laquelle 
dit le chevalier : « O faulce putain desloyale, j'ay bien es- 
(c perimenté maintenant comme souventefibys tu as laissé 
a mon lyt pour commectre pechié et adultère ; je te jure 
« et soie certayne que tu demourras en tel point jusques 
oc les gardes de la cité viengnent qui te prendront. )» La 
dame dit : « O mon seigneur et mon doulx espoux, vous 
« faites mal de me mectre sur crime duquel je suis inno- 
a cente ; sur mon ame je vous diray la vérité : ceste nuyt 
a quant vous fustes endormy j'ai esté demandée de la 
« servente de ma mère pour^aler a elle hactivement, et 
« quant je vous senty ainsy dulcement dormir, je ne ou- 
« saye vous reveîUier ne prendre congié de vous, et ainsy 
a je pris les clefz et alay a ma mère, laquelle est sy trefibrt 
<c malade que je doubte que demain ne la faille oindre et 
a donner ses sacrements. Touteffoy pour non vous oflfen- 
« dre je me suis hastée de retorner et Tay laissé en tres- 
« grant maladie. Dieu le scet. Pour quoy je vous prie, 
« laissez moy entrer ed la mayson avant que la douché 
a sonne. » « Certes, » respont le chevalier, <t tu n'en- 
« treras point, mais seras la jusques la douche sonne et 
« que tu seras prise^ )» a En vérité, » dit la dame, a et a 



84 l'ystoire 

a vous et a moy et a tous nous parens et amis ce sera un 
<c tresgrant deshonnour et reproudhe sy se fait comme 
a vous dites ; pour quoy en l'onnour de Dieu ouvrés moy 
<c la porte et que )e entre dedens. » « Advise mainte- 
ce nant, » dit le chevalier, « et te recorde combien de foys 
ce tu as laissé mon lyt pour aler commectre adultère; 
<L mieulx te vault, » dit il, « soustenir reprouche et effacer 
ce tes péchiez en cestuy monde qu^estre dampnée en en- 
à fert. » a O mon seigneur, » dit la dame, « en Tonnour 
a de celluy qui pour nous pendit en croix, ayés mercy de 
« moy. » Le chevalier respont : « Tu labeures en vain, 
ce car tu n'entreras point, mais actendras que la campane 
ii sonne et que tu soie trouvée et prise. » Alors ceste 
dame mal contente dit a son mary : « Tu scez bien que 
ce cy près de la porte a un puys, mais se tu ne me laissez 
ce entrer je me laisseray tomber dedens et seray morte, et 
ce je le feray avant que je soie scandalizée en ceste ma- 
ce niére devant mes amis. » a Pleut a Dieu, » dit le che- 
valier, a que tu ne fuz morte de long temps et avant 
ce que jamais tu entrasses en mon lyt. » Et ainsy en par- 
lant la lumière de la lune s'en ala. Et alors la femme dit : 
« O mon seigneur, puis qu'ainsy est, je me veulx noyer 
ce et me gecter en Taigue du puis; mais par avant je 
ce veulx faire mon testament, et dis premièrement que je 
(c donne et remectz a Dieu, a la vierge Marie, et a tous 
ce les saintz de paradis mon ame. Item je ordonne que 
a mon corps soit ensevelly en Tesglise de saint Piére. Les 
a aultres choses appartenans soient remises en vostre dis- 
« posicion et volenté. » Cecy estre dit elle vint au puys et 
prist une grosse pierre qu'elle trouva, tant pesant comme 
elle peut sortir de terre, et la leva et la gecta au puys en 
disant : « Maintenant je me voy noyer. » Et puis sans 
plus dire aultre chose elle se mussa près de la porte. Le 
chevalier ouyt le son et grant cop qui se donna au puys, 
et puis en plourant cria a haulte voix et dit : « O moy 
ce dolant I ma femme est noyée et tombée. » Et puis in- 



DES SEPT SAGES 85 

continant descend de la maison et court vers le puys. La 
dame qu*estoit près de la porte entra en la maison et puis 
ferma et serra la porte fort et seurement et puis monta sur 
les degrez et se mist a la fenestre. Entretant le chevalier 
se tient près du puys et pleuroit amèrement en disant :, 
(( O moy doulant ! maintenant je suis vesvé et privé de 
(L ma femme que j'amoye tant ; mauldite soit l'eure que 
(( )e serray la porte contre elle ! » Geste dame avoit grant 
joye de la melencolie de son mary, et en riant dit en ceste 
manière : «c O mauldit velliart, pour quoy a ceste heure de- 
a meure tu hors de ta mayson ? ne suis je pas assez souf- 
a fisante pour toy ? Que veult dire que toutes les nuys tu 
a vas a tes rybauldes et laisses mon lyt et ma compa- 
ct gnie ? » Quant le chevalier ouyt la voix de sa femme il 
fut tresjoyeux et dit : a Dieu soit loué et begnyt que tu 
a a'ez point morte ! mais, ma dame et bonne femme, 
« pour quoy me faitz tu ces reprouches ? car je t'ay voulu 
« chastoyer, et pour celle cause j avoye fermée la porte, 
(c sans cogiter ne entendre que tu te deusses mectre en 
(^ péril, mais quant j'ay ouy le son du puys je me suis 
<c pensé que tu t'estoye gectée dedens, pour quoy încon? 
<jc tinant je suis descendus pour toy aider et saulver. » A 
cecy la dame respont et dit : « Tu en as menty; je ne fis 
ce jamais telles choses que tu m'as mis sur moy, mais bien 
(i se monstre maintenant ce que dit le commun proverbe : 
^ celluy qui est mâcherez et culpable de quelque crime 
(c tousjours se perforce de maculer et accuser les aultres. 
a Et pour ce tu m'as mis sur ceste diffamacion de quoy 
« tu es dififamé et du cas de quoy souvent tu as usé. Ve- 
<( ritablement je te dis que tu actendras la hors jusques la 
« campane sonne ou jusques tant que les gardes te treu- 
« vent et qu'i te facent selon que ton cas requiert. » Le 
chevalier dit : « Helas I mais pour quoy me mes tu sur 
« telle diffamacion? Car je suis vieulx et ancien et ay 
« demoré tout le temps de ma vie en ceste cité, et jamais 
<c de tel cas je ne fus repris ne accusé, et pourtant ouvre 



86 l'ystoire 

(t moy afiin que tu ne faces ne moy ne toy esclandre. » 
Geste dame n'en avoit cure, mais luy dit : a Tu parles 
a pour néant ; mieux te vault en cestuy monde faire pe* 
(( nitence de tes péchiez qu'estre dampné en enfer; sovL" 
a viengne toy du dit du sage duquel se lyt ainsy : Dieu 
(c ha en hayne et n'ayme point ung povre orgueillieux et 
<£ ung riche messongier et ung velliard fol et assotty. Tu 
tt es riche et messongier; pour quoy m'as tu imposé sur 
tt mensonges? Tu es bien fol et assocté quant tu as heu la 
(c fleur de mon jouvent a ton plaisir et encores tu te mes 
a a courre après tes rybauldes, pour quoy c'est grant don 
«c de Dieu que tu soyes ycy ainsy pugny, affin que tu ne 
Ai soyez dampné en enfer. Et par ainsy fais de bon vou- 
(i loir de tes péchiez pénitence. ?> « O ma dame, » dit le 
chevalier, a je sçay que Dieu est misericors et ne requier 
a du pécheur se non contriction et emende, pour quoy 
« laisse moy entrer et volontairement je me veulx emen- 
ce der. » a Quel dyable, » respond elle, m t'a fait sy bon 
« prescheur ? Touteffois je te dis que tu n'entreras point. » 
Et ainsy que disoient ces paroles, on sonna la douche, 
don le chevalier dit : «t O ma dame, maintenant se sonne 
« la campane : laisse moy entrer en la maison af&n que je 
a ne soies ainsy confus et <iiffamé a tousjour mais. » 
(C Cestuy son de ceste douche, » dit elle, « prêtent le salut 
tt de ton ame, afiin que par bonne patience tu endures 
a pénitence. » Cecy disant, les gardes environnoient la 
cité et trouvarent le chevalier devant sa maison actendant 
qu'i peut entrer et luy dirent : « Biaulx amis, ce n'est pas 
(C bon signe que tu soie maintenant ycy et a ceste heure. » 
Sy tost que la dame ouyt les gardes va dire a haulte voix : 
« O mes amis, je vous prie que je soie vengée de cestuy 
a velliard mauldit. Vous sçavez de qui je siûs fille et mon 
« estât ; vous devés sçavoir que toutes les nuyts cestuy 
« mauldit rybault laisse mon lyt et va a ses ribauldes; 
« j'atendoie tousjour qu'il se emendast, tellement que je 
(C ne le vouloie revder a nul de mes amis, mais il ne m'a 



N 



DES SEPT SAGES 87 

<t riien valu, pour quoy je demande qu'i soit pugny 
<c comme celluy qu'est incorrigible. » Alors les gardes se- 
lon les estatuz de la cité le prirent et le menarent en pri- 
son ou il fut discipliné, et puis quant yl fut jour pour 
plus grant vitupère on le mist au pyloril. » 

Cestuy secund sage mist fin en son ystoire et dit a l'em- 
pereur : « Avés vous entendu ce que j'ay dit ? » « Ouy », 
dit il. « Véritablement », respond le sage, <c je vous dis 
<i que se pour la parole de vostre femme vous faisiez^ 
« morir vostre filz il vous adviendra pys qu'il n'avint a 
« celluy chevalier qui pour le crime de sa femme fut mal 
« tracté et dififamé. » « En vérité », dit l'empereur, <c celle 
«c femme fut fort desloyale et faulce, laquelle faulcement 
« fit a souffrir son mary, pour quoy je te dis que pour la 
it rayson de cestuy exemple mon filz ne mourra point 
u pour cestuy jour. » « Se vous le faites », dit le maistre, 
a vous ouvrerés sagement, puis en après vous vous en res** 
(t jouyrés grandement. Pour quoy je vous remercie, quant 
a vous m'avés ouy pacientement et que vous perdonnés 
a a vostre filz pour cestuy jour a ma prière. » Et cecy 
estre dit, il s'en ala, et Tenfant fut ramené. Ou se peut 
entendre la malice de la femme, laquelle prent vengance 
a elle posisible sans miséricorde, en mectant sur aultruy 
le pechié duquel est elle culpable. 



La tierce narration de la royne pour faire morir 
V enfant a l'exemple du père qui fut larron pour main- 
tenir ses enfans et puis pour les saulver il se fit cou-- 
per la teste. Le v® chapitre. 



La royne pleura amèrement quant elle entendit que le 
filz de l'empereur n'estoit point mort, et entra en $a cham- 
bre secrète et se dessira le visage et ses babillemens et 



88 L YSTOIRE 

puis cria a baulte voix : « Mauldit soit le jour que unques 
je nasquitz de mère, quant moy qui suis fiUe de sy 
grant roy suis ainsy confondue sans estre de mon affec* 
tion consolée! » Les damoiselles et servantes rappor- 
tarent a l'empereur la desolacion de la dame. Lequel 
vint a elle et la reconforte le mieux qu'il peut en disant : 
a O ma dame, ne faites point ces manières qu'a vous n*a- 
partiegnent de vostre estât, car c'est mal fait de ainsy 
crier et lamenter. » « O mon seigneur, » dit la royne, 
« pour l'amour que j ay a vous cestuy enfant me fait 
plus de douloir de la grant mesprisance qu'on me fait. 
Et vous devés bien entendre que sy ne fut pour la grant 
amour que j'ay a vous j'eusse trouvé manière de me faire 
mener a mon père et en mon pais, mais je n'en ay rien 
fait pour ce que je doubte que mal ne vous en advint se je 
m'en aloye. Car certes mon père est assez puissant de me 
tenir et maintenir en grant honnour et richesse et assez 
courageux de prendre vengance de ces grans mesprisan* 
ces qu'on m'a fait. » L'empereur respont et dit : « Jamais 
ne pense ne n'entreprend ce que tu dis, mais te prie que 
tu ne te doubtez de rien, car tant que je vivray je ne te 
fauldray rien. » a Mon seigneur, » dit la dame, « plaise 
a Dieu que vous puissiez vivre longuement; mais je 
doubte fort qu'i ne vous adviengne comme a un cheva* 
lier de son filz, lequel ne voulsit ensevelir seulement la 
teste de son père au cimitière nonobstant que le père prist 
mort pour saulver la vie a son dit filz. » « O ma dame », 
dit l'empereur, « je te prie que je sache cestuy exemple 
et comment fut fait que cestuy filz ne youlsit ensevelir 
la teste de son père et touteffoys le père estoit mort pour 
luy. » a Mon seigneur », dit la royne, a je le diray volen- 
tîer pour vostre salut. 

a En la cité de Homme estoit ung chevalier qu'avoit 
deux filles et ung filz. Celluy chevalier frequentoit volen- 
tier les tournoyemens et esbatemens d'abilitè, tellement 
qu'il dispendoit ce qu'il avoit en soy maintenir en ceste 



DES SEPT SAGES 89 

foçon et plaisirs mondains. En celluy temps estoit empe-» 
reur Octaviain» lequel estoit le plus puissant du monde 
tant en seignoyrie comme en trésor d*or et d'argent, tel* 
lement qull avoit une tour pleine d'or, pour laquelle tour 
garder il députa ung sage chevalier. Cestuy chevalier qui 
frequentoit ces tournoyemens a cause de sa folle despense 
vint en sy grant povreté, qu'i luy falloit vendre sa che- 
vance, pourquoy il demanda son filz et luy dit : a Mon 
« filz^ conseille moy que nous devons faire, car nostre 
« nécessité est sy grande qu'i nous fault vendre nostre. 
« chevance ou trouver quelque faczon de faire pour vivre 
« et nous entretenir. Et se je vens mon héritage, tu et 
« tes seurs serez hontez de povreté. » « Mon père, » dit le 
« filz, « se vous povez trouver remède aultre que de ven- 
« dre vostre héritage, ce seroit pour le meillieur, et je 
« vous aideray en tout et par tout de mon pouvoir. » J'ay 
« advisé, » se dit le père, <c ung bon remède : l'empereur 
« ha une tour pleyne d'or ; alons y de nuyt et portons 
«des instrumens pour la rompre et prendons de l'or 
« pour nostre nécessité. » <c En vérité, » dit le filz, a vous 
tt avez trouvé ung bon conseil ; mieux nous vault pren- 
« dre de Tor de l'empereur, veu qu'il en ha assez, et sub- 
« venir a nostre nécessité que de vendre nostre héritage. » 
Le père et le filz atout instrumens nécessaires vindrent 
de nuyt a la tour et firent tant que le mur fut rompu, et 
puis prirent de l'or tant que ilz pouvoient porter pour 
celle foys, duquel or il paya ses debtez et puis continua 
les esbatemens comme il avoit de coustume, pour quoy 
tantost y n'y heut plus que despendre. Cecy durant la 
garde de la tour en visitant le trésor trouva la tour rom- 
pue, don yl fut fort esmerveillié et espovanté, et le ra- 
conta a remp)ereur pour sa descharge, mais l'empereur 
n'en fut rien contens mais luy dit : « Pour quoy me dis 
«t tu telles nouvelles? ne scés tu pas que je t'ay commis 
« et recommandé mon trésor pour le garder? saches 
n que de la perte qui est je me pleins de toy. » La garde 



9P l'ystoire 

de cestuy trésor fut commus de ceste réponse et vint en 
la tour et devant le partuys qu'estoit fait posa un vas- 
siaul plein de pége et de gluz et aultre mixtion de cole, 
et le mist si subtilement que nul ne porroit entrer ne 
passer par ledit partuys qui ne tomba au vassiaul, et 
quant il seroit tombé jamais ne s'en porroit yssir. Incon- 
tinant après le chevalier consumit ce qu'il avoit, lequel 
avec son filz vint en la tour pour emporter au trésor 
comme par avant avoient fait. Et ainsy que le père aloit 
devant comme le mieux entendant la besoigne, inconti- 
nant il tomba au vassiaul plein de pége, de gluz et cole 
jusques au col, lequel quant il se sentit pris et atrapé in- 
continant dit a son filz : a O mon filz, ne t'approuche 
« point de moy, car se tu le fais tu seras atrappé et ne 
a te porras avoir. » « Ne plaise a Ûieu, » dit le filz, 
a que je vous laisse et que je ne vous aide ; car se vous 
a estes cy trouvez nous serons après tous pris et mors, et 
a se je ne suis assés fort pour vous aider, moien bon con-' 
tt seil que je prendray vous serés délivré. » « O mon 
a filz, » dit le père, « il n'y a aultre conseil pour vous 
ec saulver se non que tu prends ton cutiaul et me coupe 
«c la teste, afin que quant mon corps sera trouvé sans 
tf teste nul ne le cognoistra et ne saront de qui sera; 
(c et par ainsy tu et mes filles evaderés la confusion et 
tt honte du monde et aussy la mort » « Mon père, » dit 
le fîlz^ a vous avés donné tresbon conseil. Car verita- 
a blement sy vient a notice que vous soiez celluy, nul 
a de nous ne porroit évader la mort, pourquoy il est bien 
jK expédient que vostre teste soit coupée. » Dont inconti- 
nant le filz atout son glayve coupa la teste a son père 
et la gecta en une fosse et la l'enterra. Puis après tout le 
fait denunça a ses seurs, lesquelles doulereusement le 
plourarent par plusieurs jours et occultement. Après cecy 
la garde entra en la tour et trouva le corps sans teste, 
don grandement se merveillia et puis le denunça a l'em- 
pereur. Quant l'empereur entendit la façon, il commanda 



DES SEPT SAGES' 9I 

que lé corps fut estachiez et par ung cheval trainé par 
toutes les places de la cité, et qu'on se prist garde dilir 
gentement et secrètement se en le traynant personne 
ploreroit ou fairoit quelque desroi, et puis dit l'empe- 
reur : « S*yl y a quelcun qu'en meyne douleur, ce sera 
«t signe qu'il est de la maison, et alors entrés en la mai- 
<c son et prenés et amenés tous ceux de la maison et les 
(c traynés jusques aux forches et les pendes. » Les offi- 
ciers et ministres de l'empereur firent comme on Tavoit 
commandé. Et quant le corps passoit par devant la mai- 
son ou estoit le filz et les deux filles, subitement ces 
deux filles, voiant le corps de leur père ainsy vitupereu- 
sement trayner, par remort naturel commencèrent plou- 
rer et gémir amèrement. Le frère ouyant ces filles plourer 
et entendant le domage que pouvoit advenir incontinant 
se bleça et gasta le visage et se fit sangnyer largement. 
Incontinant que les satellites et ministres ouyrent les 
pleurs en celle maison, entrarent dedens et puis deman- 
dèrent curieusement la cause pour quoy elles plouroyent. 
Auxqueux le filz respont et dit : « Je me suis ainsy 
tt navré d'aventure, et quant mes seurs ont veu tomber 
ce mon sang ainsy habondamment comme vous veez, 
« elles ont ainsy crié et fait maie chière. » Lesdis offi- 
ciers pensèrent qu'il dit vérité, s'en alèrent et menarent 
le corps pendre au gibet ; ne jamais le filz ne le voulsit 
despendre ne mectre en cymitière sa teste. 

a O sire empereur, m'avés vous bien entendue? » « Ouy 
certes et bien a plein, » respont le roy. <c J'ay grant 
doubte, 1» dit la dame, « qu'il ne soit ainsy de vostre filz 
et de vous. Cestuy chevalier pour l'amour de son tilz se 
fit povre et commist larrecin et rompit la tour. Secun- 
dement yl se fit couper la teste affin que son filz n'en 
heut reprouche, puis après le filz gecta la teste de son 
père en une fosse et ne la ensevellit ne en esglise n'en cy- 
mitière : il soufifra que son corps fut pendu au gibet, et 
si ne le peust despendre de jour, au moins de nuyt yl le 



92 L YSTOIRE 

pouvoit faire. Semblablement et jour et nuyt vous labo-r 
rés affin que vous puissiés exaulcer vostre filz a honneurs 
et en richesses, mais sans nul faulte il laborera pour 
vostre confusion affin que en vostre lieu puisse régner, 
pour quoy je conseille que vous le faites morîr avant que 
par luy vous soufifriés mal et oultrage. » L'empereur dit 
a sa femme : « Tu m as dit cestuy exemple de celluy filz 
qui coupa la teste a son père et puis n'eust cure ne non 
fit devoir pour ensevellier sa teste; je te jure et te promès 
que mon filz ne me faira pas en telle manière. » Et puis •. 
incontinant commanda a ses satellites qu'i prissent son 
filz et qu*i le menassent pendre au gibet. Lesqueux se 
disposarent d acomplir le commandement de l'empereur. 



Comment V enfant fut saulvépour celluy jour par le tiers 
malstre a V exemple de la pique qui pour dire vérité 
fut morte par lafaulceté et messonge de la femme 
qui s'estoit meffaite vers son mary. Le vi° chapitre. 



Craton le tiers maistre de Tenfant ouyt le cris qui se 
faisoit par la cité et le desconfort que le peuple menoit en 
disant : a Helas ! helas ! voyés vous le seul filz de l'empe- 
-reur? on le meyne au gibet pour morir honteusement », 
Et prestement monté sus son cheval vint au racontre. Et 
quant l'enfant le vit il enclina sa teste contre luy quasi 
si vQuloit dire :.a Ayez de moy mémoire, car il en est 
temps a ceste heure. » Pour quoy la voix du peuple com- 
mune fut de recommander Tenfant a son maistre en 
disant: «c O bon maistre et sage personne, despechez vous 
et saulvés vostre disciple, et faites révoquer la sentence 
contre luy donnée. » Cestuy maistre point de Tesperon 
son cheval et se lassa fort jusques il fut au palaixde l'em- 
pereur. Et quant il fut devant l'empereur il le salua très- 



DES SEPT SAGES gS 

honorablement. Auquel Tempereur dit : « Jamais bien ne 
te soit ! » « Helas I pour quoy ? d dit le sage; « je pensoie 
qu'a ma venue je fusse honnoré de vous et de grans 
dons rémunéré et non pas avoir de vous dedignations. » 
« Ainsy comme tu as mérité, }> dit l'empereur, « si te 
soit et t'en adviengne. }> ce Seigneur, d dit le sage, » quoy 
ày je mérité d'avoir ?» « Certes, » respont l'empereur, 
« tu as mérité la mort tresdeshonneste; car avons sages 
je vous commis et delivray mon filz bien parlant et bien 
moriginé en tout pour estre instruis, et vous le m'avés 
rendu muet et ung fauk ribault, pour quoy aujourdui il 
en prendra la mort, et puis tous vous de mort treshonteuse 
serés confondus. » Le sage dit : a Mon seigneur, tant 
que vous dites qu'il est muet et sans parler, cecy je remès 
a Dieu qui fait parler les muetz et ouyr les sours. Tou- 
chant ce que vous dites qu'il a voulu oppresser vostre 
femme et violer je sçauray tresvolontiers se personne l'a 
veu ne cogneu, car il n'est malice sur la mauvaitié et 
malice de la femme, comme je vouldroie bien prouver. 
Car véritablement les femmes sont pleynes de messonges 
et principalement quant elles serchent vengeance sur 
quelque despit qu'elles ont; mais comme l'entendes vous 
que a la simple parole de vostre femme vous voulés faire 
morir vostre filz? Saches de vray que se vous le faites 
qu'i vous en adviendra comme fit a ung noble homme de 
sa femme et d'une pique laquelle il amoit merveillieuse- 
ment. » « Je te prie, » dit l'empereur, a dis moy com- 
ment les femmes sont pleynes de malices et messonges. » 
tf Je n'en fairay rien, » dit le sage, a se vous ne mandés 
qu'on retorne vostre filz et qu'i ne meure point pour 
cestuy jour, et cecy estre fait je vous desclareray l'exem- 
ple tout a loisir et a vostre plaisir. » Alors l'empereur fit 
remener son filz et mectre en prison. Et puis le maistre 
commença son exemple raconter en ceste manière : 

<c Une foys fut ung homme en une cité qu'avoit une (avis) 
pique laquelle ^yl amoit tellement et sy fort que tous les 



94 l'ystoire 

jours il luy apreignoit a parler latin et ebrieu. Et quant 
elle fut perfaitement aprise, tout ce qu'elle veoit et ouyoit 
dire elle le recitoit a son maistre. Cestuy citoyen avoit a 
femme une fort belle et jeune damoiselle comme vous 
avés, laquelle yl amoit fort et par le contraire elle ne lay- 
moit point pour ce qu^a son appétit charnel ne satisfaisoit 
tousjours quant elle vouloit, pour quoy avec son mary 
elle avoit a son playsir ung biaul jeune filz fort plaisant 
et gracieux, et toutesfoys que son mary alayt hors de la 
cité a ses besoignes elle mandoit et faisoit venir le jouven- 
ceaul, et tout ce qui faisoient et disoient la pique racon- 
toit tout a retour a son maistre. Et se publia l'affaire tel- 
lement par la cité que ceste femme fut diffamée du pechié 
d'adultéré et fornication. Le mary souvent avoit nouvelle 
du mauvais gouvernement de sa femme laquelle souvent 
repreignoit et de bonnes paroles l'arguoit ; et sur cecy sa 
femme luy dit : « Tu croys et adjoutes foy a la mauldite 
« pique, pour quoy saches que tant qu'elle vivra tousjour 
<( entre nous sera desbat. » « Entens, » dit le mary : « la 
cr pique ne sçaroit mentir, mais tout ainsy qu'elle voit et 
« ouyt dire elle raconte, pour quoy je la crois plus tost 
« que je ne fais toy. » Advient ung jour que le mary s'en 
ala hors du pais loing pour ses marchiandises, et inconti- 
nant sa femme manda querre son ami par amour lequel 
ne vint pas tantost jusques entre le jour et la nuyt, affin 
qu'i ne fut veu ne cogneu de personne; et quant il sonna 
a la porte elle luy ouvra, et luy fit reffus d'entrer ; elle luy 
dit : a Entrés hardiement, car nul ne vous a veu. » « Je 
<( doubte, » dit l'amoureux, ce que la pique mauldite ne 
(c nous accuse et decelle npstre fait, car ja par elle nous 
Jt deux sommes tous diffamés. » a Entrés hardiement, yf 
dit elle, « car ceste nuyt je me vengeray de la pique. » Et 
quant il aloit par la sale ou estoit l'oysaul, l'amoureux 
aloit en doubte et disoit : « O m'amye et dame treschiére, 
a je doubte fort la pique. » Et alors la femme luy res- 
pont : « O gros fol, pour la obscurité de la nuyt la pique 



DES SEPT SAGES gS 

« ne te peut veoir. » Alors la pique respont : « Se je ne 
a voys, j'entends bien ta parole, et cognois bien que tu 
« fais grant injure a mon seigneur et maistre ; car quant 
tt il n'est en la maison tu dors tousjour avec ma dame, 
a Je te promés que je luy diray tout sy tost qu'i sera ve- 
(c nus. y* Le jeune iilz dit a la femme : a Ne t'ay je pas 
a bien dit que par ceste pique nous sommes confus?» « Ne 
ce te doubte point, » dit la femme, ce car en ceste nuy t nous 
a serons vengiez de ceste pique. » Or sus cecy le compai- 
gnyon entra et cefle nuyt coucha avec la dame. Quant 
vint sus le jour la femme se leva et puis fit mectre Tes- 
chielle au dessus de la maison a Tendroit de la pique et 
la elle et sa chambrière firent ung partuys et par celluy 
partuys gectérent du sablon, de Tareyne et des petites 
pierres et de Teau assez largement, et tellement qu'a peu 
de fait la pique fusse morte. Quant vint le matin l'amou- 
reux par ung aultre lieu s'en ala hors de la maison. Puis 
sy tost que le maistre fut venus de sus les champs, comme 
yl avoit de coustume visita son oyseaul et luy dit : a O 
a ma pique et oysellet bien aymé, dis moy comme il t'est 
« advenu et comme il t*a esté le temps que j'ay esté de- 
a hors. » La pique respont et dit : <c O mon seigneur et 
<c maistre, je vous diray les nouvelles que j'ay veuz et 
« ouyz. Vostre femme incontinant que vous alastes hors 
« mist en la maison de nuyt ung homme lequel je redar- 
« guay et reprenoye du mal et de la injure qu'i vous fai- 
te soit, et luy promis que quant vous sériés venus que je 
« vous rediroye tout. Et cecy non obstant vostre femme 
« le mist en sa chambre et dormit celle nuyt avec elle* 
« Ainsy je vous dis comme en vostre absence y m'est ad- 
« venu ; et vous dis et jure plus oultre que jamais ne m'a- 
« vint sy mal comme durant le temps de celle nuyt, tel- 
« lement qu'a peu de fait je ne fus morte; car grelle, 
a nage et pluye toute celle nuyt me tombarent sur, telle- 
ce ment que quasi je fus evanie. » Quant la dame ouyt ces 
paroles elle dit a son mary : a O sire, tu adjoustes foy a 



g6 " l'ystoire 

tt ta pique et ne considères pas a ce qu'elle dit, que celle 
a nuyt tomba grelle, nage et pluye, et yl est vérité que de 
« toute Tannée ne fut nuyt plus clére ne seréne, pour 
« quoy c'est grant folie a toy d'y adjouter foy, et pour 
a tant d'ycy en avant ne la croire plus. » Le mary ala 
prendre informacion des voisins pour sçavoir quel temps 
fit celle nuyt en celle cité» et s'il estoit tombé ne grelle ne 
nage ne pieu. Lesqueux respondirent d'une voix et meis* 
mement ceulx qui voilliérent et furent aux champs et par 
les charriéres toute celle nuyt, mais il n*avoient mémoire 
que de l'année fit plus belle ne plus sereyne nuyt que celle. 
Le mary vint en sa maison et dit a sa femme : « Certes 
«c je t'ay trouvé en vérité, car celle nuyt fut sereyne et 
a clére, comme j'ay perceu de tes voisins. » Alors la femme 
exaulcée respont : a O mon biaul sire, assez ouvertement 
d tu peux appercepvoir que la pique est menteresse, la- 
a quelle par ses messonges au temps passé elle a semmé 
a et mis discorde entre nous. Et avec cecy par ses mes- 
a songes je suis diffamée par toute la cité, d Alors le mary 
vint a sa pique et luy dit : & Ne scés tu pas bien que de 
<t mes propres mains tous les jours je te pensoie et don- 
« noie a mangier ? et tu as diz et semez par tes messonges 
<c entre moy et ma femme desbat et discors tellement que 
u par la cité elle en est diffamée. » « Dieu scet, » se dit la 
pique, (c que je ne saroie mentir, et que je n'ay raporté 
« senon ce que j'ay veu et ouy et sentu. » « Tu as menty, » 
dit le mary ; a ne m'as tu pas dit que celle nuyt grelle, nage 
tt et pluye tomba tellement qu'a peu de fait tu en perdis 
tt la vie, qui ne fut point vérité? Pour quoy de cy en 
tt avant tu ne diras plus messonges ne ne mectras desbas 
« ne discors entre moy et ma femme. » Et cecy disant i 
prist la pique et luy rompit le col. Quant la femme vit la 
pique morte elle fut moult joyeuse et dit : tt O mon sire, 
tt vous avés tresbien fait, et de maintenant nous pouvons 
« vivre en bonne paix. » Après qu'il eust occist la pique, 
il regarda eu hault et vit au dessus du lieu ou estoit la pi- 



DES SEPT SAGES 97 

que Teschielle eslevée et en hault trouva le vassiaul ou 
estoit l'aiguë et les petites pierres et Tareyne de quoy la 
pique avoit fait relacion. Et quant il cogneu le barast 
et déception de sa femme quasi qu'i ne tomba paulmé 
du desplaisir et en criant va dire : « O moy malheureux 
(c et doulans que je suis, qui pour la parole de ma femme 
a mon oyselet, mon bien et toute ma consolacion, ay 
a perdu et ay occist ceste bestelette innocente, laquelle 
a par tout et de tout me disoit la pure vérité. » Et incon- 
tinant de la grant douleur qu'il eust il prist sa lance et la 
frascha en trois pièces. Et puis s'en ala oultre mer en la 
terre sainte, lequel jamais ne retourna. » 

Estre racontée l'ystoire yl dit a Tempereur : « Mon sei- 
gneur, avés vous bien entendu ce que j'ay dit? » « Ouy 
et bien a plein, » dit l'empereur. Le sage dit : « A vostre 
advis ne fut pas bien mauldite celle femme laquelle pro- 
cura la mort de la pique par ses faulcetez et messonges? » 
a En vérité, » dit l'empereur, « celle femme fut bien 
pleyne de grans maledicions ; y me prent grant pitié de 
la pique qui perdit ainsy la vie pour vérité dire. Sans faulte 
tu m'as donné ung tresbon exemple, et te promest que 
mon filz ne prendra point mort pour ccstuy jour. » Le 
maistre bien joyeux dit : a Sire, se vous le faites vous 
ouvrerés sagement et tout bien en viendra. Et vous rens 
grâces et loange de mon pouvoir quant a ma requeste 
vous avés donné la vie a vostre filz pour cestuy jour. A 
Dieu soiez, auquel je vous recommande. y> 



gS l'ystoire 



La quarte recitacion de la royne pour faire morir l'en- 
fant a l'exemple des sept sages qu'avaient adveuglé 
l'empereur qui recouvra la veue après que les sept 
sages furent mors. Le vu® chapitre. 



Grans gemissemens fit la femme de l'empereur quant 
elle sceut que l'enfant n'estoit point mort, et tellement 
mena son doul qu'i fut sceu et ouy par tout k palaix en 
disant : « O doulente moyl mauldit soit le jour que ja- 
mais je fus faite emperiére! pleust a Dieu que je ne fus 
morte quant oncques je fus amenée en cestuy pays! » 
L'empereur fut mal content du bruyt que* ceste dame 
menoit, et pour révoquer ses douleurs incontinant entra 
dans la chambre et tant qu*i pouvoit y la consoloit. La- 
quelle luy dit : « O mon seigneur, n'entendes vous pas 
que je suis sy triste et tant doulereuse qu'i ne se peut 
dire ne penser, quant je considère que je suis vostre 
femme, et en vostre compagnie je suis ainsy vitupérée et 
confuse par vostre filz mauldit et desloyal, comme vous 
m'avés trouvé dessirée et ensanglentée, et vous me pro- 
mites que vous le fériés morir et je voy qu*i vit encores ? 
pour quoy ne me doi ge bien plaindre et doulôir ? » « Cer'-^ 
tes, T> dit l'empereur, <c je te veulx bien complaire et faire 
justice ; mais ce que j'ay retardé a esté a cause de l'exemple 
du sage maistre. 7> «c O mon seigneur, » dit la dame, 
a vous dites que pour ung most vous avés retardé de 
faire justice. Toutesfçys je vous dis et jure que pour tout 
le monde vous ne deviez laisser de faire justice. J*ay grant 
pour qu'i ne vous adviengne avec vous maistres ainsy 
comme yl advint en ung temps a ung empereur avec ses 
sept sages. » « Je te prie, » dit l'empereur, « raconte moy 
celluy exemple. » « Mais pour quoy, » dit elle, « doy je 
laborer en vain ? car hier je vous narray ung bon exem- 



V 



DES SEPT SAGES 99 

pie et rien ne vallust; et tout ce que je vous dis pour 
vostre profit les maistres de vostre filz le changent et • 
entreprétent tout a vostre destruction, et en cestuy exem- 
ple que je diray clérement je le vous demonstreray. » « O 
ma dame bien amée, je te prie, dis moy cestuy exemple 
affin que par celluy je me puisse mieux garder; car non 
obstant que j'ay différé la sentence contre mon filz je ne 
luy ay point pardonné. Et doys entendre que ce qui se 
diffère en temps pour cela y ne se amorte pas du tout. » 
« Volontiers, » dit elle, « je le diray a vostre utilité. » 
Puis commence narrer en ceste manière : 

a Sept sages une foys furent en la cité de Romme par (sapientes) 
lesqueux tout Tempire se gouvernoit ; touteffoys en celluy 
temps l'empereur ne fasoit rien sans leur conseil et bonne 
deliberacion. Puis après, quant ces sept saiges cogneureiit 
que l'empereur estoit du tout a eux incliné et qu'i ne fai- 
soit rien ne ordonqoit sans eux, alors par pratiques et sub- 
tilités firent que dedens le palaix l'empereur veoit fort 
biaul et clérement, mais quant yl estoit hors du palaix yi 
n'y veoit rien et estoit aveugle. Et firent cecy affin que de 
tout l'empire puissent mieux jouyr a leur volenté et acqué- 
rir honnour et chevance. Et quant cestuy experiment fut 
acoustumé et fréquenté, ylz ne le peurent changier. Pour 
quoy l'empereur demeura en tel estât par pluseurs ans. Puis 
après ces sept sages vont ordonner que se quelcun songoit 
quelque chose qu'i vint a eux atout une somme d*or ou 
d'argent et ylz luy diroient la significacion de son songe et 
qu'i vouldroit dire. Et firent tellement qu'i faisoient plus 
de gain que l'empereur. Advint ung jour que l'empereur 
estoit assis près de la royne a sa: table et se commença 
fort a pleinUre et a gémir et se troubler l'entendement, 
pour quoy la royne diligentement enscruta pour sçavoir 
la cause du desplaisir de l'empereur. Lequel luy dit : « Ne 
tt m'est il pas chose bien griesve et tropt desplaisante que 
ce dehors de mon palaix j'ay desja esté long temps adveu- 
a gle, et a cecy je n'ai point de remède ne personne qui 



^*!a 



100 L YSTOiRE 

a m'en donne espérance? » « O mon seigneur, » dit la 
dame, « escoutés et retenés mon conseil, et jamais ne vous 
« en repentirés. Vous avés en vostre court sept sages par 
« lesqueux tout l'empire se gouverne. Et se vous advisés 
« discrètement vous trouvères qu'i sont cause de ce que 
« vous estez adveugle. Pour quoy ylz sont dignez de mo- 
« rir de mort treshonteuse. Or entendes donc mon con- 
« seil. Mandés les querre, et quant yl seront venus espo- 
« sez leur vostre maladie et espliqués vostre desplaisir. 
« Et leur donnés menace que sans nulle faute ilz morront 
« de maie et douloureuse mort sy ne vous treuvent re- 
« méde, et si ne le font q^e vous leur tiendrés promesse. » 
Cestuy conseil fut fort agréable a l'empereur, don yl fit 
venir devant luy les sept maistres. Lesqueux estre venus 
y leur exposa comme il estoit adveugle en leur priant qu'i 
trouvassent remède a son cas sus la peyne de mort. L/un 
des sages pour les aultres va dire : « O mon seigneur, 
« vous nous demandés une chose fort difficile. Mais puis 
a que yl vous plait qu'ainsy se face, donnés nous sy vous 
« plait Tespace de dix jours^ et le disiesme au plaisir de 
<t Dieu nous vous fairons response. » Auxqueux l'em- 
pereur oultroya ce qu'ilz demandoient. Durant cestuy 
terme . ces sept sages et maistres entre eux serchoient et 
tractoient comme il porroient oster les ténèbres de la vi- 
sion de l'empereur et faire qu'i peut veoîr comme par 
avant ; mais ylz ne savoient trouver manière que se peust 
faire. Et sus ce furent tristes et doulans, et disoient entre 
eux : a Se nous ne mectons a cecy remède, nous serons 
a tous mors. » Ylz aloient et venoient par l'empire pour 
trouver quelque consolacion et remède a la prospérité de 
Temp/sreur. Advint qu'i passèrent par une cité et au my- 
lieu trouvarent les enfans jouans et se esbatans ensemble. 
Cecy faisant ung homme vint par derrière et dit aux sa- 
ges : « Mes treschiers maistres, j'ay fait ung songe ceste 
« nuyt et ay veu pluseurs choses; dites moy sy vous plait 
a qu'i veult dire, et je vous présente l'or qu'est acoutumè 



• • , • • • 

• • r • » 



DES SEPT SAGES 101 

a de VOUS donner pour telle chose i voy le cy et le pre- 
« nés. » L*un de ces enfans qu'avoit bien entendu ce que 
celluy homme avoit dit s'aprouche et luy dit : a Ne luy 
« donne pas celluy or que tu portes, mais donne le moy, 
a et je te esposeray et entrepreteray ton songe. » Alors 
cestuy homme dit son songe en ceste manière : a Y m'es- 
« toit ad vis que je veyoie au mylieu de mon vergier une 
a fontayne fort sortissant en sy grant nombre de rus- 
« siaulx qui ont tout emply d'eaux mon vergier. » L'en- 
fant luy dit : « Prens ung fosseur, et la ou tu vis sortir 
a la fontayne terraille la terre, et la tu trouveras si grant 
« trésor que tu et tous les tiens en serés riches et 
a joyeux. » Cestuy homme fit comme l'enfant luy avoit 
dit et trouva le trésor selon qu'il avoit enterpreté son 
songe. Pour quoy incontinant vint présenter a l'enfant 
le nombre d'or qu'estoit acoustumé de donner, mais y le 
refusa et ne demanda se non que celluy homme priast 
pour luy. Les sages et maistres furent esbays de la sagece 
de cestuy enfant ^ lesqueux après ceste enterpretacion 
luy vont dire: « O bon enfant, dis nous s'yl te plait com- 
te ment tu te nomme? » L'enfant respont : « J'ay nom 
« Mellin. » < Treschier et bien amé », dirent les sages, 
(c nous veons clérement que tu es plein de grant prudence, 
(c Nous te proposons ung cas duquel nous vouldrions de 
a toy estre en formé et certifié, sy te plait. » « Propo- 
<( ses vostre cas, » dit l'enfant. Les sages dirent ainsy : 
a L'empereur nostre tresredoubté seigneur le temps qu'i 
« demeure au palaix voit biaul et cler sans empêchement 
« quelcunques, mais sy tost qu'il est dehors yl est adveu- 
a gle tellement qu'i n'y voit rien. Se maintenant tu scés 
a trouver remède, nous fairons que lempereur te donra 
a des biens treslargement, et auras sa grâce et des hon- 
« nours sans nulle doubte. » « Je sçay tout que cecy veult 
tt dire, » respont l'enfant, <c car je sçay la cause dont cecy 
a vint, et sçay le remède qui se doit mectre. » « Or vien 
c( avec nous maintenant », dient les sages, a et luy fais 



102 L YSTOIRE 

(c subvension, et tu seras guerdonné a souffisance. » 
tt Je suis tout prest » , se dit Tenfant. Quant ylz furent 
devant l'empereur, vont dire en ceste manière. « Voy- 
« cy ung enfant, sire empereur, que nous vous avons 
« amené, qu'açomplira , sy Dieu plait , vostre désir. » 
a Mes amis, » dit l'empereur, « prenés vous charge de 
« tout ce qu'il me faira? » « Ouy certes, » respondent les 
sages, « car nous avons esperimenté sa prudence et sa- 
«c gesse. » L'empereur se torne contre l'enfant et luy dit : 
tt Es tu pour toy entremectre et scés tu assez pour enten- 
tt dre la cause que je suis adveugle et pour y remédier ? » 
« Sire, » dit l'enfant, a entrés en vostre chambre secrète, 
« et la près de vostre lyt je vous diray et monstreray qu'i 
« vous fault faire. » Sy tost qu'i furent près du lyt, l'en- 
fant dit aux serviteurs : a Mectés incontinent ces lys en 
tt pièces, et vous verres instrumens et choses merveillieu- 
« *ses. » Quant tout ce fut fait soubz les lys virent une 
fontayne pleyne de fumiére laquelle avoit sept bulles, de 
quoy l'empereur quant vit cecy fut fort esmerveillié, au- 
quel l'enfant dit : « Sire, vous veez ceste fontayne la- 
« quelle s'elle n'est destainte avec ses bulles jamais vous ne 
<t recouvrerés la veuhp. » « Mon amis », dit l'empereur, 
a comme la porrons nous destaindre ?» « Sire, » dit l'en- 
fant, tt jamais se non par une manière. » L'empereur 
dit : a Déclare nous la manière, et sy est possible je le 
a fairay affin que je puisse recouvrer le veoir hors du pa- 
a laix comme je fais dedens. » « Sire, » dit l'enfant, « ces 
« sept sages lesqueux et vous et vostre royaulme jusques 
« maintenant ont gouverné faulcement et desloyalement, 
« ce sont ceux qui vous ont adveugle hors du palaix affin 
<i qu'i puissent mieux rançonner vous subgietz sans ce 
<c que vous y prisses garde ; mais ilz n*y scévent mectre 
a remède maintenant, pour quoy entendes a mon conseil, 
a et ceste fontayne destendra. Faites décapiter le premier 
« maistre, et tantost vous verres desteindre la première 
<c bulle, et ainsy en suyvant selon que tous les maistres 



\ 



DES SEPT SAGES I03 

ce VOUS flairés décapiter semblablement les bulles destein- 
« dront Tune après lautre et deffauldront avec la fon- 
« tayne, et puis tantost vous recouvrerés la veuhe. » 
Laquelle chose estre faite par le commandement de l'em- 
pereur, incontinant la fontayne avec ses bulles fut perdue 
et non plus veuhe. Et Tempereur vit aussy bien hors du' 
palaix comme il faisoit dedens^ pour quoy après il exaulça 
cestuy enfant en honnours et luy donna pluseurs biens. » 
Puis dit la royne : a Sire, avés vous mis en mémoire 
ce que j'ay dit? » « Ouy en vérité », dit l'empereur, « tu 
as dit et raconté ung bon et royal exemple. » a Par 
ceste manière », dit la dame, a entendent de faire vous 
sages par leurs narracions et exemples affin que vos- 
tre filz ait le gouvernement sus vous, qu'a Dieu ne 
plaise. Vous devés entendre que ceste fontayne signifie 
vostre filz, de laquelle sortissent les sept bulles^ c'est assa- 
voir les sept sages, lesquelles ne se peuvent destruyre jus* 
ques les sept sages soient décapité. Et cecy estre fait, ceste 
fontayne, c'est a dire vostre filz avec toutes ses cavilla- 
cions, deffauldront ; mais affin que vostre filz ne soit sub- 
venus de ses maistres faîtes le pendre premièrement, et 
puis après tous les sept sages, et par ainsy tresbien et hon- 
norablement vous porrés gouverner Tempire. » Sur ce 
l'empereur commanda que son filz fut pendu. 



Comment l'enfant fut saulvé de morir pour celluyjour 

par le quart maistre a V exemple de la fille laquelle 

vouloit commestre adultère avec le prestre dont elle 

fut ckastiée par la diminucion de son sang et prU" 

dence de son marjr. Le vm® chapitre. 



Les satellites et ministres de la justice, firent grant noise 
pour accomplir le commandement de l'empereur. Et 



104 LYSTOIRE 

ainsy que menoient l'enfant par la cité grant bruyt et 
clamour en lit le peuple , dont les nouvelles tantost 
vindrent assavoir au quart maistre qui se nommoit Mal- 
quedrac, lequel hactîvement monta sus son destrier et vint 
au palais, et en alant il racontra le filz de Tenipereur 
qu'on menoit pendre, qui enclina la teste contre son mais- 
tre en se recommandant a luy par signe. Puis cestuy sage 
salua l'empereur tresreverentement , auquel l'empereur 
dit : <c Mauldit soie, tu, faulx veiliart que tu es! car vous 
avés perverti mon filz, lequel parloit bien et estoit en tout 
virtueux, et vous l'avés fait muet et rybaul, tellement 
que s'y est parforcé de violer ma femme, pour quoy il en 
prendra la mort et tous vous aussy. » « O sire, » dit le 
maistre, a je ne vous ay pas deservi que vous fassiés de 
moy ce que vous dites. Dieu scet pour quoy vostre filz ne 
parle point, mais soies seur qu'en brief temps vous co- 
gnoistrés que la chose va aultrement que vous n'en pen- 
sés, mais encort n'est pas Teure. Et tant que vous dites 
qu'il a voulu opprimer vostre femme, celles paroles ne 
sont point auctentiques ne de value ne prouvées ne telles 
que par les lengages d'une seule personne vous doigiez 
faire morir vostre filz; et soiez seur que se par la parole 
de vostre femme vous jugiez vostre filz a mort il vous en 
prendra et adviendra pis que ne fit une foys a ung vieux 
bon homme de sa femme comme je le prouverai bien. » 
« Vien ça, » dit l'empereur, « penses tu faire, velliard 
que tu es, de moy ainsy comme ung jour firent sept sages 
a l'empereur qu'estoit par celluy temps? » « Sire,.» dit le 
sage, « a cecy je vous respons que la faulte et pechié d'ung 
ou de vingt ne doit point redonder au détriment et dom- 
mage des aultres : de tous les estas du monde yl en y a 
des bons et des mauvais ; mais je vous dis ung most pour 
chose certayne qu'i vous adviendra mal se aujourduy 
vous faites morir vostre filz pour la parole de vostre 
femme, laquelle chose je vouldroie prouver par ung no- 
table exemple. » « O maistre, » dit l'empereur, « raconte 




DES SEPT SAGES 105 

ta volenté pour notre instruction et doctrine. » Auquel 
le maistfe respont et dit : « Je le fairay volentiers se 
vous faites retourner vostre filz ; et quant il sera retour- 
né et que j auray raconté mon exemple faites après ce 
qui vous plaira; aultrement je me tairay. » Incontinant 
on fit retourner l'enfant et puis dit le maistre son ystoire 
en ceste manière : 

« Une foyz fut ung bon homme vieux et juste, lequel (tenta- 
vesquist longement sans femme et sans lignye. Après ^^^^^ 
grans temps vindrent a luy ses amis luy conseilliant 
qu^i se mariast et qu'i prinst femme, lequel après plu- 
seurs conseils donnés et instances faites s'y acorda. Au 
quel il donnarent une tresbelle dame et jeune, qu'estoit 
fille du préfet de Romme le plus riche qui fut. Et sy tost 
qu'i la vit il fut adveuglé de son amour pour elle et la 
commence tresfort aymer. Puis quant ensemble heurent 
demoré ung temps et qu*i n'avoient point d'enfans, ung 
jour de matin quant elle aloit a Pesglise elle racontra au 
chemin sa mère qui la salua doulcement comme yl ap- 
pértenoit et luy dit : « O ma fille treschiére, comme te 
<( va de mariage, et comme te plait ton bon mary ? » « O 
a ma mère, » dit la fille, <c tresmal m'en va. Car vous 
« m'avés donné ung ancien velliard qui me desplait en 
« tout et par tout; pleut a Dieu que je ne fus morte a 
a Teure qu'on le me donna, car j'aymeroie autant dor- 
« mir, boyre, mangier avec ung porceau comme avec luy; 
a pour quoy je ne le puis plus endurer ne ne me sçay 
a plus contenir, mais je veulx aymer ung aultre. » La 
mère luy dit : a A Dieu ne plaise que tu le face; advise 
« bien a cecy, car je te dis que par le temps que j'ay de- 
a lîoré avec ton père jamais je ne m'entremis de faire 
a relie chose. » a O ma mère, » dit la fille, « ce ne fut pas 
a merveillede vous, car en celluy temps tous deux estoiès 
a jeunes^Remblès et Tung avoit et prenoit plaisir avec 
« l'aulrfe. Mais moy je ne puis avoir aucuns plaisirs 
a corporelx avec luy, car yl est froit et immovable au lyt 



I o6 l'ystoire 

« avec moi. » La mère voiant qu'elle ne povoit révoquer 
sa fille elle luy dit : a Puis qu'ainsy est que tu veulx 
« aymer, dis moy celluy auquel tu es inclinée. » La fille 
dit : « Je veulx aymer ung prestre. » « Mieux te vaul- 
« droyt, » dit la mère, « et a moins de pechié estre amie 
« d'ung chevalier ou d'ung homme d'armes que d*ung 
a prestre. » « Non, ma mère, » dit la fille, « vous avés 
« tort, et voicy la raison : se je me donne a aymer ung 
« chevalier ou ung homme d'armes, tantost il sera saoul 
<c et actedié de moy et soubz luy tantost je seray confun- 
» due, dont après il me mespriseroit ; mais y n'est pas 
a ainsy d'ung prestre, car il a aussy bien a garder mon 
« honnour comme le sien; d'aultre part les spirituelx 
sont plus loyaulx a leurs amis que les aultres séculiers. » 
a Entens et retiens mon conseil, » dit la mère, « et y 
« t'en viendra tout bien. Les anciens sont volontiers 
<c cruelx : essaye le premièrement, et se sans avoir peyne 
a tu le peux évader, alors ayme le prestre. » La fille dit : 
« Ma mère, je ne puis tant actendre. » « Je te prie, » dit 
la mère, « soubz la confiance de Dieu et de ma bene- 
tt diction atens jusques tu l'aye essayé. » a Or ça, » dit 
la fille, a pour vous obéir et soubz vostre bénédiction 
a je me abstiendray jusques j'ay fait la preuve. Mais, ma 
a mère, dites moy comment je le doy prouver et esperi- 
ft menter. » La mère dit : « Tu scès qu'il a en son vergier 
a ung arbre lequel yl ayme fort; taille le quant il sera 
tt aie a la chace, et a son retour fais le feu du boys de cel- 
te luy arbre, et si te pardonne tu peux aymer seurement 
« le prestre. » Après le conseil de sa mère la fille vint en 
la maison de son mary, a laquelle le mary dit : « Ou as tu 
« tant demorè? » Elle respont : « A Tesglise j'ay esté, la 
<c ou j'ay racontré ma mère, avec laquelle j'ay parlé. » Et 
ainsy elle dissimula gracieusement. Après digner le mary 
ala a la chace, et la dame commanda au jardinier qu*i 
coupast ung arbre de nouveau planté, lequel son mary 
aimoit fort, en disant : « Y fait ung grant vent, et mon 



DES SEPT SAGES 1 07 

a mary tout froit viendra de la chace : bon luy sera qu'i 
a treuve du feu pour se chaufer. i> Le jardinier dit : « Ma 
a dame, certes je ne fairay pas cecy que vous dites, car 
« je sçay que mon seigneur mon maistre ayme plus ccst 
a arbre qu'i ne fait tous les aultres du vergier. Je vous 
tt ayderay bien a cuillyr du boys superflus, mais cestuy 
« arbre je ne couperay point. » La dame par grant courage 
osta la cugnye de la main du jardinier, et de ses mains 
coupa Parbre, et le boys fit porter par le jardinier en la 
maison avec l'aultre superflus. Le soir vint le sire de la 
chace, qu'avoit grant froit. La dame fit faire bon feu et 
ala au devant de luy et luy appresta la selle pour se seoir 
sus et pour se eschauffer. Quant le seigneur heut un petit 
esté et quU sentit la oudeur de Tarbre demanda son jar- 
dinier en disant : « Selon la oudeur que je sens y me sem- 
« ble que ce soit le nouveaux arbres plantez qui brûle 
a maintenant. » « Monseigneur, » dit le jardinier, « vous 
a dites vérité : cestuy arbre a coupé ma dame ma mais- 
a tresse. » Le seigneur respont : « Ainsy ne soit que mon 
« nouveaux arbre soit coupé de personne de mon hostel. » 
Incontinant la femme dit : « Il va ainsy, mon seigneur : 
« j'ai cecy fait, car j'ay veu le temps froit et que vous es- 
« tiés enfroidy, pour quoy j'ay ordonné faire le feu de 
« celle plante pour vostre consolacion. » Cestuy cheva- 
lier regarda sa femme des yeulx transversiers, et puis dit : 
« O femme mauvaise, de Dieu soie tu mauldite ! Comme 
« as tu esté si ousée de couper celluy arbre que j'avoie 
« tant chier et lequel as bien cogneu et bien sceu que 
« treschiérement je le tenoye? » Alors ceste dame com- 
mença a plorer et se plaindre en disant : « O mon sei- 
« gneur, j'ay cecy fait pour vostre grant bien et profit, et 
« vous le prenés a sy grant desplaisîr î O malheureuse 
« moy ! o doulente moy ! » Mais quant le chevalier vit les 
larmes de s)a femme partir des yeulx si habundamment et 
qu'il oyt ses plaintes, il fut commus et heut pitié d'elle et 
puis dit : « Ne pleure plus et te prens garde de cy en 



I08 L YSTOIRE 

oc avant que tu ne me faces desplaisir en ce que j'ayme. » 
Quant vint lendemain et qu'elle aloit le matin a l'esglise, 
elle racontra sa mère et se saluarent d'ung acort. Alors la 
fille dit a la mère : a O ma mère bien amée, maintenant 
a je veux aymer le prestre, car j'ay essayé mon seigneur 
a mon mary comme vous avés conseillié, mais a peu de 
a lermes que j'ay gecté yl m'a tout pardonné. » « O ma 
a fille, » dit la niére, « puis que les anciens dissimulent une 
a foy, a l'aultre foy yl doublent la peyne, pour quoy je 
« conseille que tu le prouve encour une foy. » « Je ne 
a puis, » dit la fille, « pas tant actendre. Car je suis tant 
« iFrappée de l'amour de cestuy prestre qu'i ne se porroit 
a dire ne expliquer, pour quoy vous deussiés prendre pi- 
« lié de moy et non pas me donner dilacion et conseillier 
« que plus j'actende. » La mère dit : « Par l'amour filiale 
a que j'ay en toy, essaye le encoures une foy, et pour la 
a bénédiction de ton père obtenir; et se tu passes sans in- 
« crepation et redargution, au nom de Dieu ayme le pres- 
« tre. » a En vérité, » dit la fille, « c'est une griesve 
oc peyne a moy tant actendre. Touteffoys pour la benedi- 
« cion de mon père je le prouveray encoures une foyz, 
« mais dites moy comment je dois faire. » La mère dit : 
« Je te diray comment. Tu scés qu'il a ung petit chien 
« lequel il ayme fort, pour ce qu'il chace bien et qu'i 
a garde sa couche. En sa présence prens le chien et le 
a giecte contre le mur de sy grant courage et sy acertes 
« que tu le fasses morir, et se alors tu peux éviter, 
« ayme hardiement le prestre comment j'ay dit. » La 
fille dit : oc Je fairay tout selon vostre conseil, car y n'est 
tt fille vivant au monde qui plus désire la benedicion 
« de son père et de sa mère que je fais. » Et en disant a 
Dieu a sa mère elle vint en la maison de son mary ou elle 
passa celluy jour a grant importunitè de courage jusques 
jfut vespre. Quant y fut nuyt, le lyt couvert de purpre et 
de soye fut apresté, et le chevalier l'aultre foyz se seoit 
près du feu. Le chien que le seigneur aymoit, selon la 




DES SEPi SAGRS 1 OQ 

coustume, monta sur le lyt, lequel elle prist par les deux 
pies et puis par ung courage furieux contre le mur le gecta 
sy rudement comme elle peut, tellement qu'elle luy rom- 
pit le cerviaul de la teste. Le chevalier cecy voyant fort 
indigné contre elle et grandement corroucé luy va dire : « O 
tt faulce et cruelle femme, entre toutes desloyale, comme 
« a peu soustenir ta nature de faire ung tel oultrage a 
« ung petit chien sy deliqué, plaisant, et a moytant amia- 
« ble, et tu Tas excervellé! » Geste femme commence 
plourer et lamenter en disant : « Sire, n'avés vous pas veu 
« nostre lyt sy précieux et bien adorné ? et celluy chien te- 
« noit de la fange et Ta tout souillé et deturpé. » Le 
sire respont : « Tu scés bien et as bien cogneu que j'ay 
« mieux aymé le chien que le lyt. » Quant elle ouyt cecy 
elle ploura plus fort en disant : « O doulente moy ! a la 
« malheure fus je onques née! Tout ce que je fais pour 
a le meillieur on le prent tout pour le piz. » Le chevalier 
ne pouvoit souffrir les pleurs de sa femme, pour ce qu'i 
lamoit; et luy dit : « Ne pleure plus, car je te perdonne; 
« mais garde toy de cy en avant de plus tant me desplaire : 
a je te le conseille. » Et sur ce alérent dormir. Le matin 
quant elle fut levée elle s'en ala a l'esglise ou elle trouva 
sa mère et après qu'elle fut saluée elle dit : « O ma mère, 
ce maintenant je veulx aymer le prestre, car desja deux 
ce foys j'ay prouvé mon mari, et yl m'a tousjour supporté en 
a mes offenses. » « O ma fille, » dit la mère, « y n'est cru- 
tt délité sus la mauvatié d'ung homme veilliard ; je con- 
cc seille que tu l'essaie encour une foy. » La fille dit : « Vous 
a laborés en vain . Se vous sçaviés comme et quante foys je 
oc soustiens doulours pour l'amour de cestuy prestre, vous 
ce moy fairiés aide a accomplir mon désir quant vous 
c( m'aymeriés. » « Escoute moy, » dit la mère, « ceste foy, 
« et jamais je ne t'empesche. Tu scés bien que tu es alec- 
« tée du lac de mes mamelles, et quant je t'enfantay je 
a souffriz grans douleurs et oppressions incredibles pour 
a toy; par toutes ces passions je te ammonète que tu ne 



é 



110 l'ystoire 



<( me dédies de ma demande. Et fais veul a Dieu que ja- 
« mais je ne te empecheray ne ne toy devieray de ton 
c( vouloir. » La fille fort contrainte dit : « Non obstant 
« que de vous croire me soit tresgriéve peyne et grant 
« desplaisir de me abstenir si long temps de l'amour du 
a prestre, touteffoys pour les monicions et adjuracions 
a que vous m'avés faites, et pource que vous avés voué de 
« non jamais a moy contredire, dites moy maintenant 
c( comme et en quoy je le dois essayer, et je le fairay en- 
ce coures une foyz. » La mère dit : « Entens, ma fille : je 
a sçay que ceste dimenche venant yl nous doit tous inviter 
« et donner a digner, la ou sera ton père et moy et les plus 
« nobles de toute la cité. Alors que tu seras a table et 
oc que les viandes seront posées, mest ung clos en la tuaille 
a secrètement, et puis fais semblant que tu as oblié ton 
(c cutiaul et dis ainsy : Advisés comme j'ay courte me- 
(( moire, j'ay laissé mon cutiaul en ma chambre ; et puis 
« te liéve subitement, et en tirant oultre fais que toutes 
« les viandes tombent a terre ; et alors se tu peux éviter 
a ceste offense sans peyne, je fais veul a Dieu que de cy 
« en avant je ne t'empescheray de faire ton plaisir. » La 
fille dit : « Je le fairay sans faillir. » Et sus ce chescune 
personne s'en ala en son mengnage. Tantost vint le jour 
de la feste, et fut fait et apresté cestuy digner, ou furent 
les dessus nommez comme la mère avoit dit. Les tables 
furent mises, les viandes furent posées, les gens furent as- 
siz, et fut la fille assise sus une chaiére a l'opposite des 
aultres en lieu d'apparessance. Et quant la table fut bien 
parée et assortie de viandes et aultres choses nécessaires 
comme yl appertenoit, la fille, dame de la maison, a 
haulte voix va dire : « Sainte Marie ! que j'ay peu de me- 
tt moire ! j'ay laissé mon cutiaul en ma chambre, lequel 
« me fault avoir. » Et puis se leva impétueusement, et 
tira la tuaille, et tombarent a terre toutes les viandes et 
vaselle qu'estoient sus la table. Entre les aultres ie che- 
valier fut le plus corroucé et mal content en son courage, 

V 



DES SEPT SAGES I 1 1 

mais ilz dissimula pour la vergoigne quHl eut de sa femme. 
Et puis fit aporter une aultre mappe blanche et necte et 
d aultres viandes, et puis a toute joyeuseté et bon visage 
yl sollicita tous les assistens de boyre, mangier et faire 
grant chiére, tellement que par luy ylz furent tous con- 
soulés. Après digner les hommes et femmes le remarcia- 
rent, et puis chescun s'en ala en son repaire. Quant vint 
le matin le chevalier ala a la messe, laquelle estre oye s*en 
ala au barbier et luy dit : « Maistre, estes vous rien espers 
a de faire seignées et de minuer le sang de toutes les vey- 
« nés que je vous diray? » a Sire, » dit le barbier, « j'en 
« suis bien et bon ouvrier de traire sang de toutes les vey- 
« nés que vous me serés nommer du corps humain. » Le 
chevalier dit : « De ce suis je bien contens ; je voy de- 
« vant, viens après moy en ma maison. » Quant yl fut 
en la maison, il entra en la chambre et ala près du lyt ou 
estoit encores la dame couchée, a laquelle yl dit : « Liéve 
a toy hactivement. » « Pour quoy? » dit la dame; « en- 
« coures ne sont pas neuf heures. » Luy respont : « Y te 
a fault lever a ceste heure, car tu as besoing de minuer le 
« sang et de te saignier aux deux bras. » « O mon sei- 
« gneur, » dit la dame, « que voulés vous faire? car on- 
ce ques je ne fus saignée ne minuée de sang, mais com- 
te ment se doit ce faire ? » « Tu dis vérité, » dit le mary, 
« et pour celle cause es tu toute folle. Ne te souvient y 
« pas que tu me fys premièrement, quant tu me coupas 
« mon arbre que j 'a voie tant chier ? secundement que tu 
« me occist mon petit chien ? et tiercement hyer publi- 
« quement devant les gens estans a table tu me hontas et 
« visiblement me fis grant vergoigne. Et se je actendoie 
« la quarte, perpétuellement de toy je seroie confus. Et 
« j'ay advisé que cecy vient de la imperfection de ton 
« sang, pour quoy je veulx faire yssir hors la corruption 
« qu'i est, affin que plus n'a moy n'a toy ne faces honte 
« ne vergoigne. » Alors fit faire ung bon feu, et elle plou- 
roit et les mains levoit contre le ciel en luy disant : « O 



112 l'ySTOIRE 



« mon seigneur, prcnés pitié de moy ; ayés miséricorde 
a de moy. » « Ne demande, » dit le seigneur, a a personne 
a miséricorde. Car par la miséricorde que Dieu a fait, se 
« incontinant tu n'estens le bras, je verray du sang qui est 
oc au plus près du cueur. Advise toy et considère quans 
a maulx tu m*as fais. » Elle estendit le bras contre le feu. 
Puis dit le seigneur au barbier : a Fier fort et parfon- 
a dément, aultrement tu recepvras ung copt de poingn. » 
Le barbier frappa la veyne tellement que le sang yssit 
habondamment et ne permist point que on lestancha 
jusques yl vit qu'elle mua couleur. Cecy estre fait, le che- 
valier dit : a Lye celluy bras, et ouvre la veyne de laul- 
« tre. » Elle cria et dit : a O mon seigneur, ayez pitié 
oc de moy, aultrement vous veez bien que je meurs. » 
a Tu devoye, » dit le chevalier, a bien cogiter avant que 
oc tu me feisses ces trois sy grandes injures. » Alors elle 
estendit Taultre bras senestre, et fit yssir de sang large- 
ment et jusques autant qu'elle mua plus fort couleur, 
puis dit le chevalier au barbier : oc Lye maintenant le 
a bras. » Puis dit a sa femme : oc Va maintenant en ton 
a lyt, et estude de t emmender de cy en avaht ; aultre- 
oc ment je te fairay saillir le sang de ton cueur. » Cecy 
estre fait, le chevalier guerdonna le barbier et puis s'en 
ala. La dame fut prise par la chambrière pour la mener 
tout bellement soubz le bras jusques a son lyt, mais ce 
fut a grant peyne, car a peu de fait qu'elle ne fut morte. 
Quant elle fut au lyt bien débilitée, elle dit comme elle 
peut a la chambrière : oc Va incontinent a ma mère et luy 
oc dis qu'elle viegne a moy avant que je meure. » Quant 
la mère sceut, elle vint prestement a la fille, laquelle dit 
a sa mère quant elle l'entendit : ce O ma doulce et chiére 
a mère, je suis quasi morte, car j'ay tant perdu de mon 
« sang que je croy qu'i m'en fauldra morir. » a Ne te dis 
oc je pas, » respont la mère, « que les hommes vieux sont 
a grandement cruaulx et fort subtilz pour ce vengier 
oc des injures que on leur fait ? mais dis moy maintenant 




DES SEPT SAGES 1 I 3 

a se tu veulx estre amoureuse du prestre.» La fille, qu'es- 
toit de son premier propos bien refroydée, dit a sa mère : 
a Le dyable puisse confondre le prestre ! ne m'en parlés 
tt plus, car jamais aultre n'aymeray que mon mary. » 

Ainsy le maistre mist fin a son exemple et dit a l'empe- 
reur : « O sire, avés vous ouy et entendu ce que j ay 
dit? » L'empereur dit : a Ouy, très a plein, et entre tou- 
tes les narracions que j'ay ouy, ceste cy est tresbonne. Et 
advlse bien que ceste jeune femme fit trois grans maulx a 
son mary, et ne doubte point que se yl eut actendu le 
quart qu'i se fut trouvé malvenus et confus. » « Je vous 
conseille a cestuy propos, » dit le maistre, a que de cy en 
avant vous vous gardés de vostre femme affin que par 
elle mal et inconveniens ne vous adviegne. Car je vous 
affie que se par ses paroles vous faites morir vostre seul 
filz vous cognoistrés après le barast de la matière, don 
après vous vous repentirés tous les jours de vostre vie. » 
« En vérité, » dit l'empereur, <c mon filz ne prendra point 
mort pour cestuy jour. » « Grâces et marcys, » dit le 
maistre, « quant yl vous plait pardonner la mort a 
vostre filz pour amour de moy a l'exemple que j'ay narré.» 



La v* narration de la rqyne pour faire morir Venfant a 
l'exemple de la tour de Romme ou estoient les jrma- 
ges donnans signes des provinces qui se rebelloient 
contre les Romains, laquelle tour tomba par la concu- 
piscence de V empereur qu'en prist la mort en beuvant 
l'or fondu. Le ix® chapitre. 



Plus que jamais fut dolente la royne quant elle enten- 
dit que le filz de l'empereur n'estoit pas mort. Et par une 
couverte mavaitié elle vestit de ses roubes les plus pré- 
cieuses, puis fit apresler le charriot, feingnant et dissimu- 

8 



J 14 LYSTOIRE 

lant qu'elle s'en veuloit aler en son pais, veu qu elle a voit 
esté tant souventefFoys demosquée et mesprisée aux pro- 
messes de son mary et qu'elle n'en avoit point de ven- 
gance. Quant les officiers de la justice cogneurent l'entre- 
prise, ylz le dirent a l'empereur, comment la royne esto^V 
disposée de s'en aler en son pais. Et si tost que l'empefeur 
le sceut yl vint a elle et luy dit : « O ma dame, que veulx 
tu faire? je suis bien depceu en toy, car je me fioye et 
avoye ferme créance que pour la grant amour que j'avoie 
en toy que tu ne dévoie serchier au monde aultre conso- 
lacion que d'estre en ma compagnie. » « Tu dis vray, » 
respont elle, a et c'est la cause principale pour quoy je 
m'en voys, car j'ayme mîeulx ouyr ta confusion et ta 
mort que de la veoir; car sans nulle doubte je cognois 
que tu prens sy grant plaisir de ouyr ces maistres qu'i 
t'en prendra comment une foys fit a Octoviain l'empereur 
et grant César de Romme, qui fut sy convoiteux que les 
nobles de l'empire Tenterrarent tout vif et luy emplirent 
la gorge d'or fondu. » a O ma chiére dame, » dit l'empe- 
reur, ce laisse ton entreprise, car tu ne le peux faire sans 
nostre deshonnoeur et grant vitupère. » Elle respont : 
a Yl est bien vérité que la culpe n'est pas vostre, mais 
comment l'entendes vous? ne m'avés vous pas promis 
pluseurs foys que vostre filz prendroit la mort, et yl vit 
encores ! pour quoy jamais je ne adjouteray foy en parole 
que vous diés. » L'empereur dit : « Ma dame, n'apartient 
yl pas a l'empereur pour faire son devoir qu'i dispute et 
examine le cas qu'on luy mest devant avant qu'i face au- 
cune exequucion ? et spécialement au cas de mon filz uni- 
que, contre lequel ne fault pas aînsy de subit donner sen- 
tence pour morir. Pour quoy je te prie que tu me dis 
quelque chose moiei laquelle je me puisse gouverner a 
honnour et salut, car c'est une chose tresmal advenant a 
ung empereur et roy de jugier folement et sans vraye oc- 
casion. » « Volentiers, » dit la dame : < je vous veulx 
narrer ung notable exemple a celle fin que vous ne soiez 



^ 



DES SEPT SAGES 1 \0 

plus tant convoileux d'ouyr et exaulcer ces maistres. r> 
Puisconmença a narrer en ceste manière : 

« Octoviain César, grant empereur de Romme, régna (virgilius) 
long temps et fut tresriche et convoiteux, et sus tout il 
aymoit d'avoir de Tor. En son temps les Romains firent 
pluseurs guerres et maulx a maintes nacions, tellement 
que pluseurs royaulmes se commurent contre les Ro- 
mains. En celluy temps estoit a Romme maistre Virgile 
qui sourmontoit en sciences tous les sachans. Les Ro- 
mains le prièrent que par son art et sa science il com- 
posa quelque chose moien laquelle il fussent assortis 
contre leurs ennemis. Cestuy Virgile par son art fit faire 
une tour et en Tault de la tour il fit faire tant d'ymages 
comme il avoit au monde de provinces. Et au mylieu 
fit une ymage laquelle tenoit une pomme d'or en sa 
main, et chescune des aultres ymages tenoit en sa main 
une clochète, et estoit tornée contre la province, c'est as- 
savoir celle laquelle luy estoit assignée. Et quanteffoys 
aucune province se vouloit rebeller contre les Romains, 
celle ymage se retornoit et la clouchète sonnoit et puis 
après toutes les aultres ymages a tout leur clouchètes 
sonnoient. Quant les Romains entendoient l'affaire, ilz 
se mectoient en armes et de tout leur pouvoir faisoient 
qu'il avoient dominacion sus celle province, tellement 
que province du monde ne pouvoit secrètement rien 
entreprendre contre les Romains; car par avant il en es- 
toient advertis et sus ce se mectoient en point. Puis 
après, » dit la dame, « cestuy maistre Virgile fit faire a 
Romme pour la consolacion des pouvres ung feu qui 
tous jours alumoit et chauffoyt. Et près de cestuy feu 
fit venir et sortir deux fontaynes : l'une estoit chaude, 
ou les povres se baignoyent, et l'aultre froide, de la- 
quelle ilz bevoyent. Et entre le feu et les fontaynes fit 
une ymage laquelle se tenoit droite et avoit escript au 
front : « Celluy qui cy me frappera De moy vengier 
« tantost sera. » Et en ce lieu l'ymage demora pluseurs 



1 16 lVstoire 

ans. Ung jour vint ung clerc lequel cogitoit entre soy, 
après qu'i lyt celle escripture, quelle vengance celle 
ymage porroit prendre de celluy qui la frapperoit, et 
disoît : a Je crois que se quelcun te donnoit sy grant 
a copt que tu tombasses a terre, que soubz tes piez il 
« trouveroit ung grant trésor, et pour tant que tu ne 
a tombes et que le trésor ne se treuve cecy est mis en 
a escript. » Et puis cestuy clerc convoiteux de ce qu'i 
pensoit donna sy grant copt a Fyniage qu'elle tomba, et 
încontinant le feu fut desteinct et perdus et les deux 
fontaynes fallirent, et n'y trouva point de trésor. Quant 
leis povres virent que tout fut perdu vont dire d'une 
voix : a Mauldit soit éternellement Qui pour sa 
a faulce convoitise L'ymage destruyt faulcement Qu'a 
« nous estoit sy fort propice. » Après cecy furent 
trois roys qu'estoient fort opprimés des Romains, les- 
queux se mirent ensemble et délibérèrent par conseil 
comme ilz se porroient vengier des Romains lours grans 
adversaires, et dirent aucuns de eux : « Nous labo- 
« rons en vain, car durant le temps que celle tour sera 
« a Romme ou sont ces ymages nous ne porrons venir 
« a bout encontre eux. » Puis a cecy se levèrent quatre 
chevaliers et dient en ceste manière aux roys : « Nous 
a avons cogité et advisé et heu conseil comme nous 
a porrons destruyre la tour et les ymages, et pour cecy 
« faire nous nous mectrons en dangier de morir, se vous 
a voulés faire et supporter la despense nécessaire. » Les 
roys demandèrent quelle despense fauldroit faire. Hz 
respondirent : « Il nous fauldroit avoir quatre ton- 
neaulx pleins d'or. j> « Prenès de l'or ce que vous dites, » 
respondirent les roys, « et acomplissez vostre entre- 
ce prise. » Les quatre chevaliers prirent ces quatre ton- 
neaulx d'or et vont contre Romme. Puis vont espan- 
chier et couvrir l'un des tonneaulx de nuyt en terre 
devant l'une des portes de Romme, l'aultre devant la 
secunde, l'aultre devant la tierce, et l'aultre devant la 



DES SEPT SAGES I I 7 

quarte porte. Cecy estre fait, le matin entrarent en la cité, 
puis a heure deuhe et convenable, que l'empereur aloit 
a Pesbat, la ou estoit habondance de gens, se vindrent a 
luy présenter en luy faisant la révérence comme il apper- 
tenoit. Quant Pempereur les vit ainsy d'une sorte, il leurs 
dit : a Don estes vous et de quel estât? et quelles scien- 
ce ces avés vous? » Ils respondirent : « Sire, nous som- 
« mes d'ung pais bien long d'ycy, et nostre science est 
a que nous sommes dyvins, et sy parfais qu'i n'est rien 
« perdu ne musse que nous ne trouvons moien les son- 
ce ges qui se fairont. Et nous avons ouy parler de vostre 
« haulte seigniorie et grande preudomye, pour quoy 
(( nous sommes venus a vous pour sçavoir se vous avés 
« rien mestier de nous ne de nostre science. » « Ger- 
ce tes,» dit l'empereur, « je vous mectray en euvre, et prou- 
« veray cella que vous sçavés; et se Je vous trouve certains 
a et véritables, vous aurés beaucopt de biens et d'onnours 
a de ma part. » « Sire, » respondent ces chevaliers, «pour 
« nostre guerdon nous ne demandons senon la moitié 
a de ce que nous trouverons. » « J'en suis contens, » dit 
l'empereur. Puis sus ceste matière il heurent pluseurs 
lengages ensemble. Quant vint sus la nuyt que l'empe- 
reur se disposoit d'aler dormir, l'un des quatre dit : 
a Sire, sy vous plait, le plus ancien de nous quatre son- 
« géra ceste nuyt, et puis le tiers jour nous vous denun- 
« cerons le songe. t> L'empereur dit : « Je suis contens; 
a aies avec la bénédiction de Dieu. » Sur ces paroles 
il s'en alérent joyeusement, fort contens de leur appoin- 
tement, et passèrent toute celle nuyt en grant joye et 
trufferies soubz l'espérance de obtenir a leur propos ce 
pour quoy il estoient allé celle part. Le tier jour au 
matin vindrent a l'empereur, et dit le premier : « Sire 
« empereur, sy vous plait aler avec nous a la porte de 
a la cité la bien près, je vous monstreray de l'or sy 
« largement qu'on en porra emplir ung tonneaul 
tt qu'est la posé de long temps. » a J'en suis contens, » 



I ! 8 lVstoire 

dit l'empereur, « et tresvolentiers je veux sçavoir se 
« vous dites vérité. » Quant ylz furent au lieu, il des- 
couvrarent l'or qu'estoit la posé par eux. L'empereur 
cecy voiant fut tresjoyeux de celluy or, auxqueux il 
laissa leur part. Le second dit : « Sire empereur, je 
songeray ceste nuyt. » L'empereur dit : « Je prie a Dieu 
qu'i te doint bien songier et a proffit. t> Le lendemain 
il alérent en la secunde porte et trouvarent le secund 
tonneaul d'or, duquel il eust sa part comme du premier. 
Semblablement fit le tier et le quart, de quoy l'empe- 
reur fut merveillieusement joyeux en disant : « Jamais 
a ne furent veu ne cogneu divins sy seurs ne sy verita- 
« blés comme ces quatre sont. » Cecy estre fait, ces 
hommes d'une voix dient a l'empereur : « Sire, vous 
a avés veu comme l'un après l'autre a veu et fait son 
« songe, lesqueux sont estes prouvés véritables. Mais 
« sy vous plait ceste nuyt songerons tous ensemble, et 
a nous entendons vous révéler une grande multitude 
oc et quantité d'or et de trésor. » L'empereur dit : 
<t Dieu vous doint bien songier, qu'a moy et a vous 
a soit profitable. » Le matin après vindrent tous quatre 
a l'empereur faisans chiére lye et Joyeuse manière et luy 
dirent : « Sire, nous vous aportons et denunçons bon- 
« nés nouvelles ; car ceste nuyt en nostres songes nous 
<c sont esté révélés sy grans et innumerables trésors que 
oc se vous permectés qu'on les serche vous serés sy tres- 
a riche et puissant qu'en ce monde n'aura point a 
il vous semblable. » L'empereur joyeux des nouvelles 
dit : oc Mais ou devés vous trouver sy grant trésor? » Il 
respondirent : a Soubz le fundement de la tour ou sont 
(c les ymages. » « Ja a Dieu ne plaise, » dit l'empereur, 
« que je face demollyr et abatre la tour ou sont les yma- 
« ges pour avoir de l'or; car par les signes et revela- 
« cions desdites ymages nous sommes advisez et pourveu 
« contre nostres ennemis. » « O sire, » dient les dyvins, 
a ne nous avés vous pas trouvé en vérité et fidélité? » 



DES SEPT SAGES 1 I9 

a Ouy certes, » dit Tempereur. « Or entendes, » font 
ilz : « nous trouverons le trésor de nostres propres 
« mains sans gaster ne la tour ne les ymages. Et est chose 
<c expédient que cecy se face par nous et de nuyt pour 
« obvier a la murmuracion et bruyt du peuple, affin 
(c que vous ne tombez en leur indignacion et sembla- 
« blement pour ce qu'i ne preignent et emportent le 
a trésor quant y seroit révélé et descouvert. » « Au 
« nom de Dieu et soubz la sainte benedicion, aies et 
(( faites vostre entreprise, et demain le matin Je vien- 
« dray a vous. » Cecy estre dit, tresjoyeux s'en alérent 
a leurs logis. Celle nuyt furent mis en la tour et tres- 
hactivement rompirent le fondement de la tour. Et puis 
bien matin montèrent sus leurs destriers et grans cour- 
siers, et legiérement et a grant joye s'en alérent en leur 
pais; mais avant qu'i fussent hors des confins de Romme 
la tour tomba. L'endemain que la tour fut tombée et 
qu'i vint assavoir aux senatours de Romme, grant bruyt 
et grans pleurs se firent par Romme, et meismement 
des sénateurs et aultres sages et grans seigneurs. Incon- 
tinant vindrent les sages satrapas a l'empereur et luy 
dient : « O sire, que veult dire que nostre tour est tom- 
« bée, par laquelle nous avions revelacions pour nous 
« garder de nostres ennemis? » « Y sont venus, » dit 
l'empereur, « quatre trompeurs qui se disoient divins, 
« et qu'i n'estoit trésor celé qu'i ne trouvassent. Et 
« vont dire et affermer que soubz le fondement de la 
« tour avoit ung tresgrant trésor, lequel trésor ilz sça- 
« roient trouver et prendre sans faire domage a la tour 
(( ne aux ymages. Je les ay creuz, et en ceste faczon ilz 
« m'ont depceu. » Les sages dirent a l'empereur : 
<c Vous avés tant désiré l'or et les trésors que par vostre 
« convoitise nous sommes destruys, mais vostre cupi- 
« dite vous tournera sus. » Et après peu de conseil ilz 
prirent cestuy empereur et le menarent au lieu dedens 
Romme nommé Capitoille, ou en fait justice des mal- 



1 20 l'ySTOIRE 



N 



faitears, et la firent fondre une bonne quantité d^or, et 
puis tout buylliant luy mirent en la gorge et par sus le 
dos en disant : « D'avoir de Tor as heu grant soif, Pour 
« tant de Tor maintenant boy. » Et puis tout vif Tense- 
vellirent. Avant qu'i fut long temps les ennemis vin- 
drent contre les Romains, lesqueux par guerre furent 
destruys. 

« O mon seigneur, » dit la royne, « m'avés vous bien 
entendue? » a Ouy, » fait il, « et bien a plein. » « La 
tour et les ymages, » dit elle, « c'est vostre corps avec 
vostres cinq sens naturelz : le temps que vous vives 
nul ne ouse molester vostre peuple. Vostre filz cecy 
voyant avec ses maistres a trouvé comme par faulces 
narracions il vous porra destruyre, car vous estes tropt 
convoiteux de les ouyr, tellement qu'i rompront le fon- 
dement de vostre tour et tomberont les ymages qui sont 
les sens naturel. Et puis quant ilz vous sentiront ainsy 
assocté ilz vous occirront et vostre filz obtiendra vostre 
royaulme. » « En vérité, » dit Tempereur, « tu m'as re- 
cité ung bon exemple, don je te jure qu'on ne me faira 
pas ainsy comme se dit de la tour, car mon filz aujour- 
duy prendra la mort. » « Se ainsy vous le faites, » dit la 
dame, « vous vivres joyeusement et a honnour seure- 
ment. » 



Comment r enfant fut saulvé de morir pour cellujr jour 
par le w'^ maistre a V exemple d'Ypocras qui fit morir 
Galliein son nepveux, pour la faute duquel Ypocras ne 
se sceut guérir mais morist parfaulte de secourt. Le 
x° chapitre. 



Le lendemain l'empereur commanda que son filz fut 
mené au gibet; et ainsy que grand bruyt s'en faisoit par 



DES SEPT SAGES 121 

la cité le cinquiesme maistre nommé Josephus vint au 
secour, et après que Tenfant par signe se recommanda a 
luy il vint a Pempereur et le salua. L'empereur le mes- 
prisa fort et le menaça de le faire morir. Le maistre dit : 
« Sire, je n^ai pas amerité la mort, et n'est pas vostre 
honnour d'avoir^mesprisé ma salutacion. Et que vous 
voulés dire que vostre jfilz soit esté mal enseignié par 
nous, en brief temps vous cognoistrés tout le contraire. 
Et tant qu'i touche qu'i ne parle point pour le présent, 
c'est par sa grant sagèce, mais je sçay bien quant sera 
temps qu'i parlera, car il n'est point muet, mais il est sy 
prudent que se scet bien taiser jusques soit heure, et 
vous le cognoistrés en brief temps. Et quant vous dites 
qu'il a voulu opprimer vostre femme, jamais je ne le 
croiroie, que ung filz sy prudent et sy^ bien moriginé 
jamais deignast ne ousat actempter a une si griesve et 
deshonneste vitupère. Mais se a la parole de vostre 
femme vous le faites morir. Dieu et le monde s'en ven- 
gera, et ne porrés éviter que mal ne vous adviegne, 
ainsy comme advint a Ypocras, qui occist Galliein, du- 
quel la mort fut bien vengée. » « En vérité, » dit l'em- 
pereur, « je sçaray volentîers l'ystoire de laquelle tu 
parles. » « Je n'en fairay rien, » dit le maistre, a car ma 
narracion ne vauldroit rien, la ou vous voulés faire 
morir vostre jfilz ; mais voicy que vous fairés : mandés 
querre l'enfant et qu'i ne meure point pour cestuy jour, 
et quant je auray dit après faites vostre plaisir. » L'em- 
pereur fit retourner l'enfant en prison, puis le maistre 
dit en ceste manière : 

<c Une foys fut ung grant et souverain medicin qu'a- (mcoicus) 
voit nom Ypocras, si expers et tant subtil que en sa science 
n'avoit homme qui le passa. Cestuy Ypocras avoit ung 
nepveux nommé Galliein, lequel il ayma fort. Galliein 
estoit homme ingénieux et plein de grans sens, lequel 
incontinant retenoit la science et la pratique de son on- 
cle. Et quant Ypocras aperceust que çfts.tuy Galliein. 



122 l'ySTOIRE 



profitoit sy fort, il luy cela sa science, et ne vouloit plus 
tant luy monstrer les secrest de medicine, et se doubtoit 
qu^en sa science ne le passast et qu'il eut plus grant 
bruyt que luy a cause du grant entendement qu'il avoit. 
Quant Galliein perceut que son oncle luy celoit sa 
science, il prist d'aultre part sy grant peyne et telle dili- 
gence qu'en brief temps il fui parfait medicin. Ypocras 
sceut le bruyt qu'avoit Galliein, don il fut mal contens, 
et luy portoit une grant envie couverte. Ung temps après 
le roy d'Ongrie tramist ses messagiers a Ypocras, qu'i 
deust venir a luy pour guérir son filz qu'estcit fort dé- 
bilité. Ypocras se excusa d'y aler, mais pour ce qu'i sça- 
voit son nepveux estre sage et expers il escript au roy 
son excuse et lui tramist Galliein. Quant Galliein fut 
venus il fut du roy treshonnorablement repceu, mais le 
roy fut esmerveillié pour quoy Ypocras n'estoit venus. 
Mais Galliein l'excusa luy disant que yl estoit occupé 
en certain étude pour sciences haultes et ardues, pour 
quoy il n'estoit peu venir et puis dit : « Sire, je suis 
tt tramis ycy par luy, et au plaisir de Di eu je vous ren- 
« dray saing et bien guéri vostrc filz. » Ces paroles et 
convenances furent fort plaisantes au roy. Puis visita 
Galliein l'enfant et vit son urine et sentit ses veynes; 
après il prist la royne a part et luy dit : « Ma dame, 
« pour la gareyson de vostre filz et pour vostre consola- 
« cion y m'est de nécessité de sçavoir de vous aucunes 
a choses, pour quoy sy vous plait vous me orrez pa- 
ie ciemment et ne prendrés point a mal ce que je vous 
« diray. Et, sy vous plait, que je sache lequel est père 
a naturel de vostre filz. » « Mais comme l'entendes 
a vous? » dit la royne, « ne quel pensez vous qui soit 
a père se non le roy mon treschier seigneur? i* « Certes, 
« ma dame, le roy n'est point le père, » respont Gal- 
liein. La royne dit : < Se je sçavoye que vous tenissiez 
« pour chose certaine ce que vous dites, je vous fairoie 
«c couper la teste de sus les espales. » Et il luy respon- 



DES SEPT SAGES !23 

dist : <£ Et je vous dis que cestuy roy n'est point le père 
« de cestuy filz ; mais je ne suis pas venus cy pour dire 
a que je perde la teste ne que je soie ainsy guerdonné 
a comme vous dites. A Dieu vous dis. » Quant la royne 
vit que Galliein s'en vouloit aler, revoca ses paroles et 
luy dit : « O mon bon maistre, se vous vouliés tenir se- 
« crest le cas et que je ne soye scandalizée envers vous, 
a je vous desclareray mon secrest que ne soit revellé. » 
a Ma treschiére dame, ja a Dieu ne plaise que de moy 
a soit jamais revellé, car a moy ne a aultre prudent me- 
« dicin n'appartient de le faire ne de le dire a homme 
a du monde. Pour quoy dites le moy hardiement, et je 
« vous jure que je vous seray secrest, et puis vous ren- 
oc dray guéri vostre filz entièrement. » « En vérité, » dit 
la royne, « se vous le faites vous aurés de moy bon 
(c guerdon tellement que vous serés trescontent. Or 
a m'entendes et je vous diray comme va par fortune, 
oc Ung jour vint ung roy de Bourgoigne avec le roy mon 
a seigneur, lequel long temps conversa avec moy, telle- 
a ment que je conceup de luy cestuy enfant. » a Ne 
a doublés point, » fait il, « car j'ay bien cogneu la ve- 
a rite. » Puis tantost fit mangier a l'enfant de la cher de 
beuf et luy fit boire de l'eau, puis tantost fut guéri. 
Quant le roy sceut que le filz fut guery, il guerdonna le 
medicin souflîsamment, et plus oultre il eust des dons 
de la royne secrètement assez et largement. Puis s'en 
vint en son pais, et tantost fut interrogué par Ypocras se 
il avoit guéri l'enfant, qui luy dit que ouy. Ypocras 
demanda comment il avoit fait. L'aultre respont : a Je 
a luy ay donné mangier de cher de beuf et boire de 
tt l'eau, et il est guéri. » a Yi fault donc, » dit Ypocras. 
tt que sa mère soit rybaulde et que le filz soit conceu en 
« adultère. » « Ainsy est y, » dit Galliein. « C'est sage- 
« ment ouvré », respont Ypocras. ToutefFoyz nonob- 
stant la grant science et bonne renommée de Ypocras, 
faulce envie le comprist sy fort qu'i perdit cognoissance 



124 LTSrOOEE 

de botine jnsdcc poar ▼enîr s TOifïctc:. gcére de coose 
dcsoiadoiu et cogna cotmxient îl Le porroît âîrc nBorîr 
flsms Élire bm^t. Et soxibz ombre et couiexzr de bi e n 
nng foar il prîst tmg cutfaul bien aTÏÏrârTTr et ic mist 
sonbz sa roabe et proposa âûre monr sca nep^cnx aâEn 
qu'après sa mort il ae le sarmonujt en r en ommé e d*es- 
tre tant on plos sachant que Inv. et pois le ht rtmr en 
ODg Tergîer disant : « Mon nepren Galïîeîn. fe sens une 
«r herbe de tresgrant Taloe qn'est fort odorant: endîne 
tOT et la serche, et la me monstre. •> CAUîein fit son 
commandement. Pais loi dit : •< Eocoores en ir a vl une 
« aultre beanlcopt mellienr: encline tor et la sercfae. » 
Galliein se mist a genenx et se mîst a serchier. Et ainsr 
qu'i serchoit distinctement, Ypocras Inr conpa la gorge 
et occist son neprenx Galliein. pnis bmla ses lirrcs affin 
qu'i n'en fut mémoire. Tantost après Ypocras fnt zr.i" 
lade tresacertes d'une maladie qni se dit meneyson, 
qu'est ung flus de rentre; luv estre sv débilité fit tout ce 
qu'i peut et sceut, mais rien ne luy valut. Quant ses dis- 
ciples le sceurent, vindrent a luv et serchérent tous les 
remèdes que pcurent ne sceurent, mais rien ne luv pro- 
fitojt ce qu'i faisoient. Quant Ypocras cogneust qu'i nV 
avoit remède, affin que on cogneust sa science plus am- 
plement et qu'il avoit £ait aux aultres pluseurs secours 
et que en fin ne se sçavoit aider ne garir, il demanda ses 
disciples et escoliers et en lieu apparessant leur fit poser 
ung grant tonneau 1 lequel fit remplir de belle eau 
clére. Quant ce fut fait il leur dit : « Faites aux deux 
u fons cent partuys. » Et puis a ung petit de mixtions et 
touchemens d'aucunes herbes a l'entour des cent partuys 
le fit laisser. Après cecy il fit la venir pluseurs grans meis- 
trcs et gens de bonne importance, et devant tous fit oster 
et destoupcr les cent partuys, et rien de Peau ne sortit 
hors. Et puis dit : « Mes seigneurs et mes amis, regardés 
tt et advisés comment la vengance de Dieu est tombée 
« sus moy : vous veez, » fait il, « manifestement qu'i sont 



DES SEPT SAGES 125 

(c fais cent partuys en celluy tonneaul plein d'eau clére, 
« et y n'en sortit pas seulement une goucte dehors 
<f comme y s'appart : saches que c'est par la vertu d'une 
« herbe; et pour moy estanchier la maladie et flus de 
« ventre que j'ay ne moy ne vous n'avons fait chose qui 
c( me vaille ne profite qu'i ne me faille morir. Mais, 
« mes treschiers amis, saches que se Galliein mon nep- 
(( veux vesquist, il m'eust guéri perfaitement; touteffoys 
« je l'ay occist de mes mains, dont grandement je me 
« respens. Et croys fermement que pour celle cause 
« Dieu prent de moy vengance, et sens qu'i me fault 
« morir. » Cecy estre dit, Ypocras torna la face contre 
le mur et expira. » 

Et par ainsy le maistre fit fin en sa narracion et dit a 
l'empereur s'y l'avoit bien entendu. « Tresbien a plein 
je l'ay entendu, mais helas! quel bien fut esté si Galliein 
heut vescu ? ce fut esté double bien, l'un au regard de 
luy, l'autre au regard de Ypotçras qui fut esté guéris. 
Pour quoy par la justice de Dieu medicîhe ne luy va- 
lut qu'i ne morut. » « Pour celle cause, » dit le mais- 
tre, « je vous affie qu'il adviendra pis se par la simple 
parole de vostre femme vous faites morir vostre filz le- 
quel vous est tresnecessaire en vostre ancienneté. Con- 
sidérés que vous estes vieux et avés ja la femme se- 
cunde. Et quant vous en auriés la tierce, ouy la quarte, 
vous n'aurés point de filz qui vous souviegne a vostre 
besoing. » Cecy estre dit, l'empereur respont : « En 
vérité mon filz ne prendra point mort pour le présent. » 
« Vous fairés sagement » dit le maistre; « a Dieu soiez, 
et vous mercye grandement quant aujourduy pour 
amour de moy vous avés pardonné a vostre filz et qu'i 
n'est point mort. » a En vérité, » dit l'empereur, « j'en- 
tens mieux maintenant que par avant que les femmes 
sunt malicieuses et plaines de cautéles, pour quoy j'en- 
tens de saulver mon filz, non pas tant pour ta requeste 
comme pour moy meismes. » 



I 26 L YSTOIRE 



La vi« narration de la royne pour faire morir Venfant 
a V exemple du seneschal du rojr qui par convoitise fit 
dormir sa femme avec le rojr^ et comme ledit roy fut 
confus et destruys par les abus de sept sages qu*es~ 
toient a Rome par le temps. Le vi« chapitre. 



A Teure que la royne actendoit nouvelle que le filz 
de l'empereur ne fut pendu et elle sceut qu'on Pavoit 
torné en preson, elle devînt comme folle, toute pleine 
de impacience, et fit sy maie manière que tous ceux qui 
la virent s'ent donnoyent grant merveille ; et puis vin- 
drent les serviteurs a l'empereur en disant : « Sire, 
l'emperiére nostre dame et royne se tormente a la mort 
se vous n'y secoures briefment. » Incontinant l'empe- 
reur vint a elle et dit : « Pour quoy meynes tu telle 
tristesse et te monstre sy fort impaciente ? » « O mon 
seigneur, » dit la dame, « mais comment pensés vous 
que je me puisse contenir que Je n'enrage, qui suis 
seule fille d'ung sy grant et noble roy, et suis vostre 
femme, et en vostre compagnye j'ay heu et soustenu 
sy grant oultrage ? et le pis est car tous les jours vous 
me promectés emende et vengance et vous n'en faites 
rien? » « Que veulx tu que je face? y> dit l'empereur. 
« Tu laboures de jour en jour que je face morir mon 
filz, et les sages ses maistres labourent qu'i ne meure 
point. Et ainsy mon filz entre ces deux oppinions de- 
meure. Et s'il est vérité ce que tu dis, yl ne me vient 
point a notice. » « O mon seigneur, » dit la dame, 
« c'est ce qui plus me tormente; car vous adjoutés plus 
de foy a ce que ces maistres dient que vous ne faites a 
moy. Et pour tant y vous en prendra comme fit une 
foyz a ung roy de son seneschal. » « Je te prie », dit 
l'empereur, a que tu me diez celluy exemple : a l'aven- 



DES SEPT SAGES I27 

ture y me porroit esmouvoir que plus tost je fairay mo- 
rir mon filz. » La dame dit : « Tresvolentîers, en vous 
priant affectueusement que vous le retenés bien et a 
plein. » Et puis commença dire en ceste manière : 

« Une foyz fut ung roy qu'estoit enflé merveillieuse- (senescal- 
ment et contreffays tellement que les femmes en avoient 
grant abhomination. Cestuy roy avoit délibéré dealer a 
Romme pour leur faire guerre mortelle, et d'emporter 
les corps de saint Pierre et saint Pol. Ainsy qu'i se dis- 
posoit, yl demanda son seheschal venir a luy, lequel yl 
aymoit fort et qu'avoit esté son secrétaire, et luy dit : « Je 
« te prie, trouve moy une belle femme et corpulente, 
« laquelle dorme cette nuyt entre mes bras. » « O mon 
a seigneur, » dit le seneschal, « ne cognoissés vous 
a point vostre maladie? j'ay grant paour que je n'en 
a treuve point de telle senon moyennant grant argent. » 
a Pense tu, » dit le roy, « que je laisse pour argent de 
« ravoir ? ne scés tu pas bien que j'ay or et argent et 
a aultres richesses en grant habundance ? pour quoy ne 
a demeure point pour argent, ouy se tu luy dévoyez 
tt donner mille florins. » Le seneschal oyant cecy fut 
tantost surpris de grande convoitise, qu'avoit une belle 
femme, chaste et loyale, en mariage, et va a elle, puis 
luy dit : « O ma treschiére et bien aimée, le roy mon 
« seigneur désire avoir une femme belle et gracieuse, 
a comme qu'i soit, et quoy qu'elle couste; car yl est 
a contens de luy plus tost donner mille florins que ce 
a qu'i faille a l'avoir, et m'en a donné la charge de la 
« trouver. Pour quoy je conseille que vous gaignés ces- 
« tuy argent, et y sera pour vous. » « Mon mary, » dit 
la dame, « puis qu'i ne seroit enflé et difforme, encou- 
a res j'auroye en abhominacion la offence et le pechié 
« que je fairoye contre Dieu. » « Ne te chaille, » dit le 
seneschal, « je consens et conseille que tu le face, et 
a plus oultre je le te commande, et te jure et promest 
d que se tu ne fais mon commandement que jamais avec 



1 28 l'ystoire 

« moy tu n^auras ne bon jour ne bonne durée. » Geste 
femme heut paour des menaces de son mary, tellement 
qu^elle y donna son consentement. Pour quoy le senes- 
chai vint au roy et luy dit : « Sire, j^ay trouvé une belle 
« et gracieuse femme entre toutes, mais elle m^a dit 
« qu^elle ne prendroit pas moings de mille florins, la- 
« quelle viendra quant la nu3rt commencera et s^en ira 
« quant le jour viendra, aflîn qu^elle ne soit veuhe ne 
« cogneue de personne. » « J'en suis contens, » dit le 
roy. Puis sy tost qu'i fut nuyt, le seneschal mena sa 
femme en la chambre du roy et la fit couchier. Puis 
ferma la porte et s'en ala, et ne dormit point celle nujrt, 
mais vint bien matin en la chambre et dit au roy : 
« Sire, y sera tantost jour ; bon sera que vous tenés pro- 
« messe, et que ceste femme s'en aile commen yl a esté 
a dit. » Le roy respont : « Je te dis que ceste femme me 
« plait sy fort que je ne la puis sy tost habandonner. » 
De cecy fut mal contens le seneschal, et tout triste s'en 
ala, puis tantost après retorne, et dit : « Mon seigneur, 
« yl est Pabbe : le jour se monstre ; j'ay pour : envoyés 
« ceste femme hors, affin qu'elle ne soit hontée, car ainsy 
« je luy ay promis. » « Certes, » dit le roy, « elle ne s'en 
« ira encoures; clos la porte et t'en va. » Le seneschal 
plus doulant que jamais s'en ala, et ne faisoit senon aler 
et retourner triste et marry, jusques fut biaux jour et cler. 
Puis tome en la chambre et dit : « Seigneur, yl est grant 
« jour, et je doubte fort que ceste femme ne soit hontée 
« et confuse ; faites qu'elle s'en aile. » Auquel le roy 
dit . « En vérité je n'en fairay rien, car la compagnie de 
« ceste femme me plait sy fort qu'i ne se porroit dire. » 
Le seneschal tout forcené ne sceut que faire, mais par 
une desplaisance violente dit au roy : « O mon seigneur, 
« laissés aler ceste femme et ne la detenés plus, car c'est 
« ma propre femme espousée. » « Ouvre moy la fenes- 
« tre, » dit le roy. Quant ce fut fait, le roy vit le biaul 
jour et cogneu que c'estoit la femme de son seneschal, 



DES SEPT SAGES 12g 

puis luy dit : « O desloyal et faulce personne, rybaulx 
« deshonneste, pour quoy as tu donné consentement que 
« ta femme pour sy peu d'argent soit hontée et enver- 
« goignye et moy non sachant l'as amené? Pour quoy, 
« sus la peine de mon indignacion, va hors de mon 
« royaulme tellement que jamais ne soie veu, ne jamais 
« ne te monstre devant moy, car la première foyz que en 
« ma présence te trouveras je te fairay morir de mort 
« honteuse.» Cecy estre dit, le seneschal incontinant s'en 
ala hors du royaulme, ne jamais plus ne se trouva. Et 
le temps que le roy vesquist, tint avec soy la femme du 
seneschal, a laquelle fit des honnours et donna pluseurs 
biens. Mais sy tost que le seneschal s'en fut allé il se (Roma) 
mist en armes trespuissament pour combattre les Ro- 
mains, lesqueux il asie^a soubz condicion que jamais ne 
les habandonneroit jusques il eust les corps de saint 
Pierre et saint Pol, don il furent tenus sy de près qu'il 
estoient contens de luy délivrer lesdis corps saints et 
qu'i s'en ala. En celluy temps estoient a Romme sept 
sages comme vous les avés, par le conseil desqueux toute 
la cité de Romme se gouvernoit. Alors vindrent les Ro- 
mains a ces sages, en disant : « Que devons nous faire? 
car il nous fauldra rendre la cité ou délivrer les corps 
de saint Pierre et saint Pol appostres. » Le premier des 
sept sages dit : « Je me offre de defifendre la cité par ma 
« sapience et de garder seurement les corps saints pour 
« cestuy jour ». Le secund dit qu'i la garderoit pour le 
secund jour, et semblablement les aultres, ainsy comme 
ces sept sages ont promis de garder ton filz de morir 
chescun ung jour. Tantost après celluy roy fit contre la 
cité grans assaulx. Incontinant le premier sage après 
qu'il heust audience ver le roy parla si prudentement 
de la paix qu'i fut content pour celluy jour et cessa de 
faire des assaulx. Le secund dit semblablement, et puis 
le tiers jusques au derrier, car a cause qu'il estoit entre- 
tenus, il juraque le jour après qu'il entreroit en la cité 



i3o l'ystoire 

ou que tous prendroient la mon. Pour quoy les Ro- 
mains vindrent au derrier maistre en luj disant le 
propos du roy, affin qu^i puissent évader pour celluj 
jour la fureur du roy, le priant tresacertes quH les saul- 
vast comme ses compagnions avoient £ait par avant. 
« Ne vous chaille, » dit cestuy sage, « ne vous donnés 
« point paour, car demain je £Eiiray une chose par ma 
« sapience que le roy prendra la fuyte avec toutes ses 
« gens d'armes. » Et sur cecy le jour suyvant cestuy 
maistre se vestit d'une merveillieuse roube, laquelle fut 
ornée par les bouts de plumes de pavons avec pluseurs 
galliez et sonailles, avec pluseurs plumes de aultres 
oyseaux de diverses couleurs. Puis prist deux glaves 
bien polys et luysans, et monta sus la plus haulte tour 
de Romme de la panie ou estoit assiégée la cité, telle- 
ment que tous le povoient veoir facilement; après se 
commença mouvoir d'une partie et d'aultre, et tenoit les 
deux glaves en sa gorge, lesqueux reluysoient merveil- 
lieusement. Ceux de l'armée furent merveillieux de la 
vision et vindrent le monstrer au roy en disant : « O 
«c sire, regardés la grant merveille qu'est sus la tour. » 
« En vérité, » dit le roy, « c'est une chose de grant ad- 
« miracion, et ne sçay que ce peut estre. » Les gens 
d'armes dient : « Nous créons que c'est le dieu des 
(c cristîens qu'est descendu des cieulx, lequel par ces 
« deux glaves reluysans qu'i tient nous faira tous morir 
« se nous demorons yci guère. » Le roy heut grant 
paour de celle exposicion, et dit : a Que devons nous 
« faire ? il n'y a donques que une voie a prendre, c'est 
« assavoir que nous nous en alons et tantost, affin que 
« leur dieu ne se venge de nous. » Alors le roy et tou- 
tes son armée s'en fuyrent nonobstant qu'i n'estoit point 
de nécessité, mais pour ce qu'i furent depceu et abusez 
du sage maistre ilz s'en alérent. Quant les Romains 
virent que le roy s'en fuyoit, ilz prirent tous grant cou- 
rage et en armes le suyvant tellement le persecutarent 



DES SEPT SAGES l3l 

que luy et la plus grant partie de ses chevaliers furent 
occis et mis a mort. Et ainsy par la cautéle et abuse- 
ment du maistre le roy fu vaincus a tout son exercite. 

a O mon seigneur, » dit la royne, a m'avés vous bien 
entendue? * « Ouy certes», dit l'empereur. « N'avés 
vous pas veu comment le roy premièrement se confioit 
du tout en son seneschal, et ce nonobstant il fut si des- 
loyal quU luy mena sa propre femme pour la honter et 
deshonnorer pour sa faulce convotise, don il fut bangny 
du royaulme? Semblablement je vous dis que vostre 
filz pour la grant convoitise qu'il a d'avoir l'empire il 
entent vous confondre et destruyre du tout. Pour quoy, 
tant que vous estes en puissance, vengés vous de luy et 
en faites comme le roy fit du seneschal ; au moings se 
vous ne le voulés faire morir deffendés lui vostre 
royaulme et le banizés, a celle fin que vous puissiez 
vivre en pais et sans doubte en vostre pais. Puis après 
vous avés ouy comment le roy mist le siège devant 
Romme, et comment par ces sept sages yl fut depceu et 
abusé tellement qu'i fut confus avec ses gens et mors 
honteusement. Soyés seur que semblablement vous fai- 
ront ces sept sages, lesqueux vous decepvront par leurs 
cautelles, et vous fairont morir affin que vostre filz plus 
tost puisse régner. » L'empereur adjousta foy a celle 
ystoire et heut paour qu'i ne luy mesdit^^pour quoy il 
dit a sa femme. « Ne te doubte point de cecy, car de*- 
main je fairay morir mon filz, » et sus ce demanda ses 
officiers et leur commanda que le jour suyvant l'enfant 
fut pendu. 



i32 L'YSTOIRE 



Comment V enfant fut saulvé de morir pour celluy 
jour par le vi« maistre a l'exemple de la jeune femme 
laquelle fit occirre a son mary les trois chevaliers 
de l'empereur, laquelle le decella et trahyt, don 
après furent mors par justice honteusement. Le 
xii° chapitre. 



Grant bruyt se fit par Romme quant le filz de l'em- 
pereur se menoit pendre au gibet, don tous estoient 
scandalizés et malcontens et courroient après pour 
vebir la fin de la chose sy piteuse. Et sy tost que Cleo- 
phas le vi* maistre le sceut, diligentement vint a Pempe- 
reur et le salua. Mais Pempereur ne le prist point en gré, 
mais par grant indignacion le menaça de le faire morîr 
avec son filz, luy reprouchant qu'il avoient fait son filz 
muet et faulx rybaul et qu'il avoit entrepris de violer 
sa femme, a Sire », dit le maistre, « je n'ay point amerité 
la mort en gouvernant vostre filz, mais ay bien amerité 
grant salaire et bon guerdon; car il n'est point muet, 
comme vous orrés d'ycy a trois jours se vous le laissés 
vivre ; mais je vous notifie que se par la parole de vostre 
femme vous, le faites morir je seray bien troublé et 
esbays de vostre prudence et sagèce, et vous adviendra 
comme uneffoyz a ung chevalier, lequel pour adjouster 
foy aux paroles de sa femme fut lyé et treyné a la 
queuhe d'un cheval par toute la cité jusques au gibet. » 
« Je te prie, » dit l'empereur, a raconte moy celluy 
exemple, a celle fin que je me puisse garder d'ung tel 
dangier. » a Je ne le diray point », fait le maistre, « se 
vous ne faites retorner l'enfant et qu'i ne meure point 
pour cestuy jour. » Incontinant l'enfant fut retourné et 
puis le maistre devant chescun dit en ceste manière : 
(amatores) a Une foyz fut ung empereur qu'avoit trois cheva- 



DES SEPT SAGES I 33 

liers, lesqueux il avoit chiers sus tous. Et en celluy 
temps en la cité de Romme avoit ung chevalier ancien 
et fort vieux, lequel prist a femme une jeune damoiselle 
tresbelle, laquelle il aymoit et tenoit moult chiérement 
ainsy comment vous aymés Pemperiére vostre femme. 
Geste dame chantoit mélodieusement, bien et doulce- 
ment, tellement que par son doulx chanter elle faisoit 
venir pluseurs hommes en la maison de son mary et 
estoit désirée et solicitée des pluseurs. Advint ung jour 
qu^elle estoit sus les loges et galeries de la maison de la 
part du chemin publique, et vit ceulx qui passoient : 
pour se monstrer et faire regarder, elle chanta sy doul- 
çement que tous prenoient grant plaisir de la ouyr. 
D'aventure a Peure par la passa ung chevalier de la 
court de l'empereur, et escoutant celle doulce voix il 
lève ses yeux sus elle et la regarda affectueusement, tel- 
lement que subitement il fut surpris de son amour et 
entra en la maison. Puis la commence soliciter d'amours 
en disant : « Quoy vous porroye Je donner et vous 
« dormes une nuyt avec moy ? » Elle respont sans grant 
deliberacion : a Sire, vous me donrés cent florins. » 
« Or me dites,» fait le chevalier, « quant je viendray, et 
a alors je vous donray ces florins. » Elle dit : « Sy tost 
a que j'auray la opportunité du temps, je le vous fairay 
a sçavoir. » Le jour suyvant ceste femme en celluy lieu 
se mist a chanter comme par avant, et a celle heure ung 
chevalier passa par la rue, qu'estoit de la court de l'em- 
pereur, qui fut surpris de son amour, et lequel pour 
dormir avec elle luy promist cent florins, auquel elle 
promist faire sçavoir le temps qu'i viendroit ver elle. 
Le tiers jour suyvant ung aultre chevalier passa par 
devant la maison et fut fais et promis comme aux aul- 
tres qu'avoient tous convenus donner cent florins. 
Chescun de ces trois chevaliers sans sçavoir l'un de 
l'aultre parlèrent a la dame secrètement comme dit est. 
Mais ceste dame pleyne de cautelle et grant malice vint 



1 34 l'ystoire 

a son mary et luy dit : « Sire, je vous ay a dire aucune 
« chose en secrest, et vous prie que vous me créez, et 
« se vous le faites nostre povreté sera fort supportée. » 
« O ma dame, » dit le mary, « tresvolentiers ton secrest 
« tiendray celé, et de mon pouvoir je fairay ce que tu 
« consei nieras. » « Je vous dis, » fait elle, « que trois. 
« chevaliers de la court de Tempereur sont venus a moy 
« Pun après Taultre et sans sçavoir Pun de l'autre, et 
<c chescun de eux m'a présenté cent florins. Que vous. 
« semblet il que je doyje faire sans estre cogneue ne de-;: 
« celée? et ne vous semblet y pas que cent florins de; 
« chescun nous facent grant secours, tant pour nous- 
« habillier comme pour nostre vivre? » « Certes ouy, », 
dit le mary, « pourtant j'acompliray tout ce que tu con-, 
« seillieras. » Elle respont : « Je donne cestuy conseil 
(( que je les fairay venir Pung après Paultre. Et quant 
« Pun sera entré en la maison atout les cent florins, 
« vous serés derrier la porte atout vostre glayve bien, 
« tranchant, et le mectrés a mort, et par ainsy sans estre . 
« cogneue charnellement les cent florins seront nos- 
« très. » « O ma femme treschiére et bien amée, j'ay 
« grant paour que ung sy grant mal ne se puisse pas 
« bien celer, pour quoy nous en porrions estre pugnys 
« et morir honteusement. » « Ne vous doublés, » dit 
elle, « je commenceray ceste euvre et vous la mectrez a 
« execucion seurement, et ne veuilles point avoir de. 
«- crainte. » Quant le chevalier vit le grant courage de 
sa femme, laquelle vouloit faire Peuvre toute seule et 
qu'elle n'en faisoit poin de doubte, il prist courage 
d'acomplyr ce qui fut entrepris. Incontinant la dame fit 
venir l'un des chevaliers et a telle heure, lequel ne se 
oblia pas, mais vint en la maison et frappa a la porte. 
La dame luy dit : « Avés vous aporté cent florins? » Le 
chevalier respont que ouy et que sont tous contens. Elle 
ouvra la porte : quant il fut dedens le mary frappe 
desus et le occist. Puis semblablement fut fait au se- 



DES SEPT SAGES I 35 

cund chevalier, puis au tiers, et les corps de ces hommes 
furent retraist en une chambre secrète. Et puis dit le 
chevalier multrier : « O ma femme, se ces corps sont 
« trouvés en nostre maison, nous serons mis a mort 
a treshonteuse, et il est impossible qu'on ne face pour- 
ce suyte et inquisicion par la court de l'empereur pour 
« sçavoir que ces chevaliers sont devenus. » « Sire, » 
dit la femme, a j'ay commencé cestuy affaire : je le 
« mectray a bonne fin; ne vous doubtés de rien. » Geste 
femme avoit ung frère qu'estoit champion et garde de 
la cité, lequel fut demandé par elle secrètement quand 
yl aloit de nuyt avec ses compagnions; et ainsy qu'i 
passoit elle le prist a part et luy dit : « O mon treschier 
<c frère, je t'ayadire aucun grant secrest lequel tu tiendras 
ce soubz confession. » Quant il fut en la maison le mary 
le repceust gracieusement. Et puis quant il eust fait 
ung petit de coUacion la dame sa seur luy dit : « O 
« mon frère treschier, voycy la cause pour quoy je vous 
<c ay demandé ; c'est pour avoir de vous conseil et aide.» 
« Djrs moy hardiement », fait le frère, « ton cas, et je te 
« aideray de tout ce que je porray, et te fie de moy.» 
« Mon frère, » dit elle, « hier entra céans par bonne 
« amitié ung chevalier, mais après aucunes paroles in- 
« jurieuses il tomba en debast avec mon mary, lequel 
« quant plus n'en pouvoit soustenir, ilz se mirent a se 
« frapper tellement que celluy chevalier fut occist par 
« mon mary, et est mort en une chambre près de nous. 
« Pour quoy, mon frère, il n'est vivant au monde au- 
« quel nous ayons si grant confiance comme en vous, 
« et se cestuy corps mors se treuve en nostre maison 
« nous serons mors et defFais. » Et ceste femme ne fit 
mencion senon de l'un de ces chevaliers mors. « Je te 
« diray », fait le frère : « met le en un sac et jeleporteray 
<t en la mer, tellement que jamais n'en sera nouvelle. » 
Ceste femme fut tresjoyeuse de ces paroles, et mist le 
corps du premier chevalier dedens le sac, et son frère 



1 36 l'ystoire 

le charga et legiérement le porta jusques a la mer et le 
gecta dedens. Puis retorne a la maison et dit : «c Ma 
« seur, donne moy boire de bon vin, car j^ay bien faite 
<c la besoigne. » Elle le remarcya grandement. Puis 
entra en la chambre ou estoient les corps de deux auU 
très mors, puis par une plainte fainte et de grant admi^ 
racion va dire : <c O mon frère, en vérité le corps que 
« vous avés gecté en la mer est retorné. » Don son 
frère le champion fut merveillieux et puis dit de grant 
courage : « Remest le au sac, et j'essayeray si retomera 
« ou sy ressucitera. » Et ainsy il porta le corps au se- 
cund chevalier, pensant que ce fut le premier, et le 
porta jusquez a la rive de la mer, et puis luy mist une 
pierre bien peyssante au col, et le gecta ens. Puis tome 
a sa seur et luy dit : « Maintenant donne moy boire de 
« bon vin, car je l'ay fait tomber sy parfont que jamais 
« ne retornera. » « Dieu en soit loué, » dit elle. Puis tan- 
tost ceste femme entra en la chambre, et se mist a fain- 
dre plus fort que par avant et dit en se merveilliant : 
« Je voye Dieu que cestuy chevalier n'estoit pas mort. 
« O moy dolente I que doy je faire ne dire ? cestuy 
ce homme est retorné et est en la chambre. » Le cham- 
pion fut plus esbays que jamais, et tout plein d'amira- 
cion va dire : « Sainte Marie ! que veult ce dire ? s'il est 
« ainsy comme tu dis, ce n'est pas un homme mais est 
e ung dyable. Je Tay gecté en la mer premièrement, je 
« luy ay pendu une pierre au col secundement, et main- 
ce tenant il est ressucité ! Donne le moy pour la tierce 
« foy, et le mest au sac, et j'essaieray sy retornera. » La 
femme luy charga le corps du tiers chevalier, cuydant 
le champion qu'i fut le premier, et le porta hors de la 
cité en une petite forest ou il fit grant feu et puis mist 
dedens celluy corps pour le brûler. Et quant il estoit 
quasi reduyt en cendres il eust nécessité de se purgier 
et ala ung petit loing du feu ; et a celluy movement 
la arriva ung chevalier qui venoit en la cité pour jous- 



DES SEPT SAGES I Sy 

ter le jour suyvant, et faisoit grant froit ; lequel pour se 
eschauffer s'aprocha, et, car encores n'estoit pas jour, 
quant il vit le feu il descendit du cheval et s'eschaufFa. 
Le champion cuyda que ce fut tousjour celluy qu^il 
avoit tant porté et luy dit : « Quel es tu? » Celluy res- 
pont : a Je suis noble et chevalier. » L'aultre respont : 
« Tu es ung dyable, non pas chevalier; car premiére- 
« ment je t'ay gecté en la mer, secundement la pierre 
« au col je te fis noyer, tiercement je t'ay fait brûler en 
a cestuy] feu, et pensoyes que tu fusses tout en cendres 
« reduys, et je voy que tu es ycy vif a tout ton cheval. » 
Puis sans dire aultre chose il mist le chevalier au feu 
et son cheval. Et vint en la maison de sa seur et luy dit : 
« Maintenant donne moy boire du meillieur vin, car 
a depuis que j'ay mist au feu cestuy homme il se trouva 
« vif a tout son cheval, lesqueux j'ay mis au feu pour 
« la secunde foy, tellement que tu en seras asseurée. » 
Et luy raconta tout ce qu'il avoit fait, don la femme 
percent bien que son frère avoit occist ung aultre che- 
valier. Alors elle le festaya le mieux qu'elle peut. Et 
après qu'il eust bien beu il s'en ala. Après peu de temps 
heut desbat entre cestuy chevalier et sa femme tellement 
que le mary luy donna une bonne buffe, don elle fut 
fort indignée et mal contente. Puis après devant plu" 
seurs se commence pleindre de son mary et le mauldire; 
et ainsy comment la ire de la femme monte elle ne 
laisse rien a dire tant soit chose dangereuse, ceste femme 
par reprouche va dire : «c O mauldit homme et misera- 
it ble, tu me veulx occirre et mectre a mort, comme tu 
a as occist et multri les trois chevaliers de l'empereur. » 
Quant les gens ouyrent les paroles de ceste femme, 
incontinant on mist la main sus tous deux et furent 
mis en prison. Et quant la femme fut devant l'empe- 
reur elle recogneust tout l'affaire comment son mary 
occist lesdis trois chevaliers et comment il en avoyent 
heu trois cent florins. Puis après que leur procès fut 



l38 LYSTOIRE 

fait, formé et conclus, par sentence de juge ilz furent 
condampnés a estre treynés a la queuhe des chevaulx 
comme traistres et multrîer par la cité et puis estre 
pendus au gibet, ou ilz furent incontinant menez. » 

Et par ainsy le maistre mist fin en sa narracion. Et 
dit a Fempereur : « Sire, avés vous bien entendu ce que 
faj dit? » « Ouy en vérité, » dit Tempereur ; « je con- 
fesse devant Dieu que ceste femme fut la pire et plus 
cruelle de toutes les aultres, et laquelle fut bien digne de 
prendre mort a grant vitupère, quant elle solicita et que 
ainsy compellit son mary a faire homicide et puis le 
trahit. » « En vérité, » fait le maistre, « vous devés 
craindre et doubter qu^i vous adviendra pis qu^a ceux se 
par les persuasions de vostre femme, laquelle conseille 
la mort de vostre seul filz, vous mectés en effait ce 
qu-elle désire. » Le roy respont : « Mon filz ne mourra 
point pour cestuy jour, et de ce ne te doubte point. » Le 
maistre trescontens et joyeux le remercya humblement 
et après le congié pris s'en ala. 



La VIP et derrière narracion de la royne pour faire 
morir V enfant a l'exemple du roy qui fut abusé par 
les paroles de son seneschal, lequel seneschal luy osta 
sa femme, car il creustplus aux paroles qu'a ses yeux 
qui cognoissoient la vérité. Le xiii° chapitre. 



Plus fort que jamais se lamenta la royne et plus se 
desoula quant elle sceut que le filz de Pempereur n'es- 
toit point encoures pendu et occiz, et furibonde, comme 
toute hors du sens, court la ou estoit l'empereur et a 
grans cris et clameurs immodérés dit en ceste manière : 
« O moy misérable ! o moy dolente! que faîray je? helas! 
hclas! que dois je devenir, se non que je me feray morir 



DES SEPT SAGES 1X9 

et moy occirray moy meisme veu que je suis ainsy mes- 
prisée et demosquée? » « Ainsy ne soit », dit l'empereur, 
« que tu faces ce que tu dis : ne cogitez plus en ces me- 
lencolies, car j'espère a Taide de Dieu qu'en briefs jours 
tout cecy se expédiera et finira en bien. » « Mon sei- 
gneur, » dit la dame, » la fin sera mavaise, et ne peut 
estre bonne : car ta confusion et la myenne s'y trouve- 
ront et en viendront. » « Ne me ditez point cecy, » fait 
l'empereur, « car tropt me desplait que tu prenostiques 
mon adversité. » « Il sera ainsy comme je dis, » respont 
la dame, « car y se faira de toy et de ton filz comme 
une foyz advint a ung roy et a ung seneschal. » « Je te 
prie, » dit l'empereur, « que tu me dies celluy exem- 
ple. » La royne dit : « Je le diray volentiers; mais je me 
doubte que tu ne veulles plus entendre ne adjouter foy 
a mes paroles. Car demain le septiesme maistre te par- 
lera et ton filz de morir saulvera ainsy comme ont fait 
ses compagnions. Et le jour suyvant ton filz parlera, et 
puis prendras sy grant delectacion et plaisir en ses pa- 
roUes que l'amour qu'est entre nous deux fauldra et 
sera tout anichillé. » L'empereur dit : « Y me semble 
qu'i soit impossible a moy que je ne t'ayme tousjour, 
se non que par expérience je soie enformé de chose par 
laquelle mon amour soit révoqué. » « O mon seigneur, » 
dit la royne, « sy vous plait je vous raconteray ung 
exemple par lequel vous vous porrés garder de pluseurs 
dangiers et grans perylz pour le temps advenir, et spécia- 
lement de vostre filz faulx et mauldit qui entent de me 
destruyre et deffaire par ses maistres. » « Raconte, » dit 
l'empereur, « ton exemple et te despeche. » Alors la 
royne commence narrer et dire en ceste manière : 

a Au temps passé estoit ung roy lequel ayma sa (inclusa) 
femme merveillieusement et tellement qu'i la fit logier 
en ung chastiaul moult fort, ou i la gardoit enclose et 
portoit tousjour avec soy les clés du dit chastiaul. De 
ceste prison et faczon de faire estoit fort désolée et des- 



140 l'ystoire 

plaisante ceste dame. Advint qu'en ung pais bien loing 
de celluy avoit ung chevalier noble et tresvalereux, le- 
quel songa une nuyt en ceste manière qu'i luy sembloit 
qu'i veoit une royne tresbelle et bien moriginée de la- 
quelle il desiroit avoir Pamour, et luy fut advis que si la 
veoit en voillant qu'i la cognostroit, don il porroit avoir 
biaucopt de biens et de secours. Celle meisme nuyt vînt 
une vision en dormant a la royne dudit chevalier 
comme avoit esté du chevalier a elle, sans ce qu'en ef- 
fait il se fussent jamais veu ne cogneu ne qu'il en fut ne 
voix ne famé. Quant cestuy chevalier fut reveillié il 
cogita en ceste vision, puis se disposa d'aler par le 
monde et non cesser jusques il vit de ses yeux celle don 
il avoit heue la vision de nuyt. Puis prist serviteurs, 
chevaulx, or et argent pour la despense et se mist aler 
par le monde, et fut en pluseurs royaulmes jusques il 
arriva au royaulme ou estoit celle dame enclose. Et 
quant il fut en celle cité ou elle estoit il sesjourna par 
aucuns temps. Advint que ung jour entre les aultres il 
aloit esbatant près du chastiaul et ne sçavoit rien de la 
royne qu'estoit la enclose. Et a celle heure la royne 
estoit assise sus une fenestre pour veoir les gens qui 
passoient par les chemins et sy tost qu'elle vit le cheva- 
lier elle cogneut qu'il estoit celluy lequel elle avoit veu 
en dormant. Et d'aventure aussy le chevalier tourna ses 
yeux contre la fenestre ou estoit la royne assise, et sy 
tost qu'i la vit il changa couleur et luy vint en cognois- 
sance que c'estoit celle qu'i serchoit et demandoit. Puis 
commença chanter et dire balades d'amours, dont la 
royne fut tantost frappée de son amour. De celle heure 
le chevalier tous les jours aloit par celluy lieu, désirant 
veoir la royne et cognoistre sy seroit possible qu'i peut 
venir ver elle, au moins qu'i luy peut dire sa pensée. La 
royne cogneut bien que le chevalier serchoit de luy par- 
ler, pour quoy elle escript une lettre laquelle elle fit 
tomber en lieu qu'i l'eust. Et après qu'i la lit et cogneust 



DES SEPT SAGES I4I 

la volenté de la royne, il se mist a faire fais d^armes et 
jeux d'abilitez et aultres euvres valereuses, tellement 
que le roy le sceut et le fit venir parler a luy et luy dit : 
« O chevalier noble et valereux, j'ay ouy dire biaulcopt 
a de biens de vous : se vous nous voulés servir nous 
« vous donrons bons, gages et par nostre moien vous 
a aurés en nostre court des biens et honneurs large- 
« ment. » « O roy magnifique, » dit le chevalier, « je 
« suis vostre serviteur et désire de Testre. Et pleut a 
« Dieu que vostre plaisir fust que je fusse de vostre 
« court, car d'estre rémunéré je n'en fait point de 
a double. Mais quant ainsy seroit qu'i vous plairoit me 
« retenir je vouldroie de vous optenir une chose entre 
« les aultres. » a Demande, » dit le roy, « hardiement 
a ce que tu veulx. » Le chevalier dit : « O sire roy, puis 
« que vous me retenés en vostre service, je vous prie 
a que je soie vostre chevalier familier et secrétaire. Et 
a pour la consolacion de tous deux bon me sembleroit 
« que ma mansion fut près des murailles de vostre 
« chastiaul afïin que quant vous auriés de moy affaire 
a je fusse près de vous pour plus tost et mieux acom- 
« plyr vostre vouloir. » « Ainsy qu'i te semblera de 
a meillieur, » dit le roy, a se fais et ordonne, car j'en 
tt suis contens. » Incontinant cestuy chevalier mist grant 
nombre de ouvriers et près des murailles du chastiaul 
fit son habitacion a son plaisir; et entre les aultres cho- 
ses il prist ung charpentier secrètement qui luy fit soubz 
terre les passages et secrest pour povoir entrer au chas- 
tiaul sans ce que nul s'en prist garde, et cestuy secrest 
estre fait, afïin qu'i ne fut trahy ne decellé par l'ouvrier 
qu'avoit ce fait, il le fit morir. Puis après entra ver la 
royne et la salua en révérence et raconta ses visions, et 
après pluseurs manières et paroles il luy parla d'amours 
charnel pour en avoir son plaisir, laquelle fit ce qu'i 
demandoit après aucunes deffenses gracieuses. Cecy es- 
tre, fait la royne cogita entre soy et disoit : « Se cecy 



142 LYSTOIRE 

<c dure, tant plus ferons de péchiez et offenses : se je le 
« denunce au roy, il faira morir le chevalier de maie 
<f mort, et a Taventure qu^i me damagera ou refusera sa 
u compagnie, pour quoy mieulx vaut que je me abs- 
u tiegne de ceste folie. » Puis après quant y plaisoit au 
chevalier il entroit par le partuys secrest ver la royne et 
en faisoit a son plaisir. La royne entre les aultres choses 
donna au chevalier ung aneaul d^or moult précieux que 
le roy luy avoit donné quant il la espousa. Cestuy che- 
valier avoit tousjours le pris aux joustes et habilitez et 
vaillances qui se faisoient, pour quoy il estoit fort en 
la grâce du roy, tellement qu^i le fit son seneschal en 
tout son royaulme. Ung jour vint que le roy ala a la 
chace et le fit sçavoir au seneschal, qui fut avec luy: 
quant ung jour furent entrez en une forest et que quasy 
tout le jour avoient fait poursuyte après les salvagines 
et que près d^une fontayne le roy se reposa, en celluy 
lieu le seneschal s'endormit, lequel portoit en son doy 
Faneaul dessusdit, lequel fut veu et bien advisé par le 
roy, et cognent que c'estoit celluy qu'il avoit donné a 
la royne, mais il ne le pouvoit croire a cause que nul 
ne parloit ne visitoit la royne senon luy mesmes qui 
portoit les clés du chastiaul ou elle estoit enclose. Quant 
le chevalier se reveillia, il cognent que le roy facile- 
ment avoit veu et cogneu Paneaul, pour quoy il fit fort 
le malade et dit au roy : « O sire, je vous dis en con - 
« fession une maladie que j'ay, que se incontinant je 
« n'y mes remède selon la doctrine que j'ay des medî- 
« cins, je seray homme perdus. Pour quoy donnés moy 
« licence, sy vous plait, qu'on m'en porte en ma habi- 
« tacion. » Le roy luy dit : « Fais ton plaisir, et t'en 
a vas a l'eure que tu vouldras. » Le chevalier fit par 
manière qu'i fut bien tost en son hostel et par son se- 
crest vint a la royne, et luy rendit l'aneaul et raconta 
comme le roy l'avoit veu et peu cognoistre en son doy. 
Et puis la ammonesta et treffort advisa que se le roi de- 



DES SEPT SAGES 14$ 

mandoit son aneaul qu'elle luy montrast celluy. Et 
puis retorna en sa maison. Tantost après le roy vint a 
laroyne, laquelle luy fit amoureuse chiére. Puis tan- 
tost après le roy dit : a Ma dame, dites moy ou est Pa- 
« neaul que je vous donnay quant je vous espousay ? 
a J'ay grant désir de le veoir. » Elle respont : « O mon 
^ seigneur, pour quoy le désirés vous maintenant veoir 
« plus que une aultre foy? » « Se vous ne le me mons- 
« très incontinant, » fait le roy, « mal vous viendra. » 
La royne se leva incontinant et ouvra son coufifre et 
dedens prist l'aneaul voyant le roy et le luy présenta. 
Quant il le vit il fut tout confus et puis dit : « O sainte 
« Marie, que Taneaul du chevalier ressemble cestuy, 
« que j'ay veu en son doy n'a guères! car en vérité je 
« pensoie que ce fut cestuy, pour quoy je t'ay demandé 
« sy subitement mon aneaul et sy furieusement. Pour 
« quoy de ceste maie suspicion je me rens culpable. » 
Car la force de la tour ou elle estoit enclose Pavoit dep- 
ceu, car jamais il n'eut creu que homme fut entré 
leans senon luy. A cecy la royne respont ainsy : o O 
« mon seigneur, ce n'est pas merveille que ung aneaulx 
« ressemble ung l'aultre, car les ouvriers font peu de 
i< ouvrages qu'i n'en facent pluseurs semblables. Tou- 
« teffoyz Dieu le vous pardoint qu'avés heu sus moy 
« maie suspicion, considéré que vous sçavés la force de 
« ceste tour ou je suis enclose et de laquelle nul ne 
« porte les clés senon vous. » Tantost après le chevalier 
fit aprester ung banquest pour faire ung repas solemp- 
nel. Et dit au roy : « Sire, j'avoye en mon pais une 
« dame et amie pour amour laquelle m'est venue veoir 
« et visiter. Et pour la festoyer j'ay fait aprester ung 
« biaul banquest, don je voudroie supplier a vostre 
« royale majesté qu'elle se disposa me faire honnour 
<c d'y estre, et prendre le repas de compagnye avec 
« elle. » Le roy luy dit : « Je te fairay volontiers ces- 
t< tuy honnour et ung plus grant. » De cecy le cheva- 



Ï44 L^YSTOIRE 

lier fut tresjoyeux et tantost par ses conduys fais soubz 
terre vint a la royne et luy dit : « O ma dame, y fault 
a que vous venés par mes secretz en ma maison cestuy 
« jour, et je vous habillieray a la faczon de mon pais 
« et orneray précieusement. Et prendrés vostre recreacion 
i< en la présence du roy vostre mary, et luy diray, et vous 
« Tavoyerés, que vous estes ma dame pour amour qu'es- 
<c tes venue de mon pais me visiter, a La dame fiit asseis 
esbaye comment seurement cecy se porroit faire, mais l'a- 
mour qu'elle avoit au chevalier et la confiance de ses sub- 
tivitez luy fit perdre crainte et luy bailla courage d'acom- 
plier tout ce qu'i vouldroit et luy dit : « Mon amis et 
« noble chevalier, je me fie que vous sçavés la despartie 
(c de vostre entreprise : je suis contente de faire tout ce que 
« vous vouldrés. » Quant le digner fut prest et que le roy 
yssit hors du chastiaulx pour venir en la maison du che- 
valier, la royne prestement vint leans par soubz terre et 
la se vestit en la manière dessus dite. Incontinant le roy 
entra leans et la dame luy vint au devant et le salua com- 
ment appertenoit. Et la distance de la maison et du chas- 
tiaul estoit assez longue, pour quoy toute suspicion ces- 
soit que ce fut la royne. Et quant le roy la vit il dit au 
chevalier : « Qu'est ceste femme sy tresbelle et gra- 
« cieuse ? » « C'est m'amye et ma dame pour amour, d 
fait le chevalier, « qu'est maintenant venue de mon pais 
« moy visiter, et est celle que j'ay plus aymée du monde 
« et a bonne pièce que nostres amours commencèrent. » 
Incontinant pour soy digner le roy fut assis, et puis fit 
seoir la royne près de luy. Les esperist du roy furent com- 
mus et son entendement luy raportoit que c'estôit la 
royne: mais la raison luy estoit contraire, qu'il estoit im- 
possible que la royne peut la venir, considéré la force de 
la tour ou i Tavoit laissée enclose, de laquelle il portoît 
les clés. Touteffoy il disoit ainsyensoy meisme. « O sainte 
<c Marie, que ceste femme ressemble la royne ma 
« femme î » Et sus cecy la force de la tour le decepvoit 



DES SEPT SAGES 14b 

tellement qu'i creoit plus aux paroles du chevalier qu'i 
ne faisoit a ses propres yeulx qui veoient la vérité. La 
royne commença parler doulcement au roy et le solicitoit 
a mangier. Sy tost que le roy l'oyt parler il dit entre soy : 
oc O nostre dame de paradis, comme ceste femme ressem- 
« ble la royne de parole, 4e manière et de faczon de dire, 
« du visage, des mains, de tout le corps ! » Touteffoyz la 
force de la tour ja dite tousjour le decepvoit. Quant le 
digner fut fine le chevalier pria la dame qu'elle voulsit 
chanter pour lamour du roy. Laquelle commença chan- 
ter et dire chanczons d'amorètes. Le roy sy tost qu'i 
Toyt et sentit sa voix, il cogita en disant : « C'est ma 
« femme. Mais comment peut y estre vérité? car j'ai les 
(( clés de la tour trefibrte ou je l'ay laissée enclose. » Pour 
quoy tousjour la force de celle tour le decepvoit, dont 
tout a long du digner il eust regrest et grant suspicion. 
Finallement quant le roy ne peut cecy endurer il fit lever 
la table et dit qu'il avoit aucune chose a expédier de né- 
cessité, car puis qu'il estoit assis il n'estoit pas en repos. 
Mais encores le chevalier luy dit : <c Sire, se le temps 
« vous dure, advisez vous de quelque consolacion et pas- 
ce sons ycy le temps a joye pour une pièce. » Plus oultre 
la royne dit : « Sire, se nostre compagnye vous plait, dis- 
(c pousés et ,nous vous fairons tous les plaisirs que nous 
(c porrons. A l'aventure que la royne, » fait elle, « ait 
a asés soûlas, pour quoy vous povés ycy demorer ung es- 
<( pace, car nous avons grant bonnour et consolacion de 
« vostre présence. » c( Levés la table du tout, » dit le roy, 
<( car je ne porroye plus demorer. • Le chevalier fit le 
commandement du roy et leva la table. Le roy les sa- 
luans ala au chastiaul hactivement pour sçavoir se la 
royne y estoit ou non. Mais la royne fut plus tost mon- 
tée au chastiaul et desabilliée et mise en son premier estre, 
laquelle il trouva aux habis qu'i l'avoit laissée. Et ainsy 
qu'i la vit il s'avança et la baisa amoureusement et luy 
dit : « Ma dame, aujourduy je me suis digne avec 

lO 



146 l'ystoire 

« mon chevalier et avec sa dame pour amour, laquelle 
<c est belle et honnorable a merveilles, et vous jure que 
<c onques jour de ma vie ne de mes deux yeulx je ne vis 
« deux créatures sy bien se ressemblant comme vous et 
a elle, car vous diriés en toutes choses que c'est une 
(( meisme personne. Et saches plus oultre que j'ay esté 
« tant stimulé et fatigué de divers pensemens, et ay heu 
« tant de cogitacions et suspicions que vous ne fussiés 
« celle, que je ne me sçavoye contenir ne faire bonne ma- 
w niére hors et quasi que je fusse yssus, du sens se je ne 
« fusse venus incontinant ver vous a scavoir se vous 
a estiés celle ou non. » « O mon seigneur, » dit la royne, 
(' comme povés vous cogiter ne penser ce que vous dites, 
« quant vous sçavés bien que le chastiaulx est clos tout 
« alentour et n'y a lieu pour y pouvoir entrer senon par 
« une seule porte de la quelle vous portés les clés? don 
« n'est il pas possible que je y puisse aler ne venir. Mais 
« vous ne vous devés pas donner sy grant merveille, car 
« pluseurs gens sont qui se ressemblent, pour quoy on 
•c ne doit point prendre occasion de maie suspicion, ainsy 
« comme vous avés fait de l'aneaul que le chevalier 
(c pourtoit : vous disiés que c'estoit le vostre. » « Vous 
« dites vray, » dit le roy, « et pour tant j'ay fally et mal 
« fait. » Après ung peu de temps le chevalier vint au roy 
et luy dit : « Sire, je vous ai servi long temps, dont ray- 
« son m'amoneste que je m'en torne en mon pais. Pour 
« quoy, sire, en guerdon de tous mes gages et salaires je 
a ne vous demande que ung seul don, c'est assavoir qu*i 
« vous plaise en face de sainte mère esglise et devant le 
« prestre me donner de vostre main et fiancer m'amie et 
« dame pour amour, et que par vostre moien je l'espôuse 
« pour ma femme pour vivre plus justement, veu que 
c( pour ceste cause elle m'est venue querre en cestuy es- 
« trange pais; et je prendray cecy pour grant honnour et 
(c remuneracion incomparable, affin qu'en mon pais se 
a- die pour vérité l'onnour que vous m'avés fait. » « Mon 



DES SEPT SAGES I47 

(r chevalier, » dit le roy, « je te oultroie ta demande, et 
« suis contens de le faire cestuy honneur et ung plus 
« grant. » Le chevalier ordonna le jour pour espouser 
la royoe et vint le roy a Tesglise; le prestre fut revestus 
et prest pour acomplyr le mariage ; la royne fut des- 
cendue du chastiaul par les secrest ja dis et fut vestue pré- 
cieusement en la faczôn de son pais, et prist deux cheva- 
liers pour la mener honnorablement, lesqueux cuidoient 
que ce fut une femme estrange. Quant ilz furent a la 
porte de l'esglise le prestre dit : « Qu'est celluy qui doit 
« promectre et donner ceste femme a cestuy chevalier? » 
Le roy respont et dit : « Je suis celluy qui la donra et 
« promectra a mon chevalier. » Puis prist la dame par la 
main et luy dit : « Ma bien amée, vous ressemblés fort a 
« la royne, pour quoy je vous ayme plus. Secundement 
<( pour ce que quant vous serés femme de mon chevalier, 
« vous serés de ma maison. » Et puis prist la main de la 
royne et la main du chevalier et les promist en mariage. 
Après le prestre selon la coustume les espousa et fit les 
solempnitez appartenans. Cecy estre fait, le chevalier dit 
au roy : « Sire roy, le navile est appresté. pour tirer en 
« mon pais, et tout est prest, et le bon vent est sus mer. 
<( Je vous prie que vous me faites cestuy honnour qu'i 
c( vous plaise acompagnyer ma femme jusques a la rive 
<( de la mer, affin que les nautoniers et patrons voyent 
(( Tonnour que vous me faites, pour le raconter en mon 
« pais; et plus oultre qu'i vous plaise la endoctriner 
« comment elle me doit aymer et chier tenir sus tous 
« aultres, et aussy vous Taviserés comment elle doit estre 
<( virtueuse et de bon gouvernement, afïin que de vous 
« tousjour luy souviegne. » Le roy fit tout ce que le che- 
valier dit et acompaigna le chevalier et la royne a grant 
multitude de peuple jusques a la mer, car le chevalier 
estoit fort aymé du roy et de toute sa court, dont il es- 
toient tous mal contens de son despartement. Quant il 
furent près de la navile, le roy dit a la royne : « Entens 



148 l'ystoîie 

» moy, ma doulce et bien amée, et retiens mon conseil, 
tf et tout bien t*en Tiendra. Vorcj ton mari, lequel tu es 
« tenue d'aymer sus tous les aultres Tivans, et cecy Dieu 
" l'a commandé; et puis soyes luy en tout et par tout 
*k fiable et loyale et obéissant, b Cecy estre dit, i la déli- 
vra au chevalier en disant : « Aies tous deux en la garde 
• de Dieu, qui vous sault et gard de mavaise fortune 
<c et adventure, et vous donne ma bénédiction, qui vous 
" soit profitable : amen, b Le chevalier et la royne s'en- 
cllnarent vers le roy, humblement le commandant a 
Dieu, se mirent sur la mer. Les voilles furent tendues 
devant le vent fort profitable pour estre incontinant bien 
bng. Le roy ne se bougea du lieu jusques il ne les peust 
plusveoir. Et puis s'en vint au chastiaul. Et quant il 
ne trouva pas la royne il fut tout commus et plus esbays 
que ne se porroit dire. Puis commence environner le 
chastiaul pour scavoir que la royne estoit devenue. 
Quant il fut a l'endroit de la maison du chevalier, il 
trouva la fosse que le chevalier avoit faite. Cecy voyant 
il ploura amèrement en disant : ce O moy malheureux ! 
« helas! moy doulant! cestuy chevalier auquel tant me 
(c confyoie m'a osté ma femme et visiblement lenmeyne. 
« N'estoie je pas bien sot et fol que je avoie plus de 
« créance en ses paroles qu'en mes propres yeulx? » 

Ainsy mist fin en sa narracion lemperiére, et puis dit 
a l'empereur : « Mon seigneur, avés vous bien ouy et re- 
tenus ce que j'ay dit ?» « Ouy entièrement », dit l'empe- 
reur. » Elle respont : « Advisés comment celluy roy se 
confioit du chevalier, et touteffoyz il le depceut et luy 
emmena sa femme que tant aymoit : semblablement sera 
de vous qui vous confiés de ces sept sages qui travaillient 
pour moy confondre et destruyre, qui je suis vostre 
femme, et vous créés plus en leurs paroles que vous ne 
faites en ce que vous avés veu de vous propres yeulx ; car 
je vous monstray comme vostre tilz me dessira mes babil- 
lîemens par grant violence : cecy vous Tavés veu et bien 



DES SEPT SAGES I49 

entendu. Et aussy semblablement vous devés bien enten- 
dre que ces sages travaillient de préserver vostre filz 
mauldit en sa malice. Pour quoy vous avés bien a re- 
doubter qu*i ne vous en preigne comme au roy dont je 
vous ay raconté l'ystoire. » o O ma femme », dit Tempereur, 
« ne te doubte point, car je croit plus tost ce que je voy de 
mes yeulx que je ne fais en leurs paroles. Pour quoy je 
te dis que demain justice sera faite de mon filz. d 



Comment Venfant fut saulvé de morir par le moien de 
Joachim le vu® maistre a V exemple de la femme la- 
quelle rompist les dens et le visage, coupa les oreilles 
et osta les génitifs a son mary quant il fut mort, 
lequel estoit mort pour l'amour d'elle. Le xiin® cha- 
pitre. 



L'endemain assés matin l'empereur commanda que 
son filz fut pendu au gibet. Alors fut grans cris et grant 
noyse par la cité de la mort du filz de l'empereur et plus 
que par avant n'avoit esté. Mais sy tost que Joachim le 
septiesme maistre entendit le bruyt qui se faisoit du filz 
de lempereur que on menoit pendre, hactivement se de- 
vance et vint diligemment jusques il trouva les satellites 
et officiers exécuteurs de la justice, et leur dit : « Mes 
seigneurs et treschiers amis, ne vous hastés point, mais 
retardés vostre entreprise, car aujourduy moien Taide 
de Dieu j entens délivrer Tenfant qu*i ne prendra point 
mort. » Puis vint hactivement a l'empereur et le salua 
comme appertenoit, auquel l'empereur par grant indi- 
gnacion respont : « Jamais bien ne te viegne ; car je vous 
commis et recommanday mon filz pour aprendre hon- 
nour et science et vous le m'avés rendu muet et faulx 
rybaulx, pour quoy tous perirés avec luy. » « O sire em- 



â 



1 5o l'ystoire 

pereur, » dit le maistrc, <( le temps s'aprouche et est sy 
brief que ce sera demain a heure de tierce que tu verras 
ton filz bien parlant, sage, discret, vérité disant ; et cecy 
je vous promest soubz la peyne de la mort la plus hon- 
teuse que se porroit donner. » « Helas ! » dit l'empe- 
reur, « se je povoye ouyr mon filz parler, je seroie con- 
tent de non plus vivre. » « Sire, » dit le maistre, « vous 
verres et oirés tout ce que j'ay dit, et cognoistrés la vérité 
de luy et de la royne. Mais il fauldroit le mander querre, 
et que ne fut point pendu; car aultrement, se par les pa* 
rôles de vostre femme vous le faites morir, y vous advien- 
droit pis qu'i ne fit a ung chevalier lequel morut pour 
ung petit de sang de sa femme, dont elle fut ingrate et 
mescoignoissante. » « En vérité, » dit Tempereur, « je 
vouldroie bien ouyr celluy exemple. » « Faites retourner 
l'enfant, » dit le maistre, « et je vous diray l'ung des 
biaulx exemples que oncques vous fut dit ne raconté, et 
bien profitable, moyennant lequel vous vous pourrés 
garder de la infidélité et faulceté de toutes femmes. » 
« Or ça, » dit l'empereur, « je fairay tourner l'enfant et 
ne morra point, soubz la confiance que demain je le dois 
ouyr parler comme vous avés promis. » « Je vous en fais 
seur, » dit le maistre. Puis commence dire et raconter en 
ceste manière : 
(viDUA) <c Un chevalier fut une foyz, qui avoit une tresbelle 
femme laquelle il aymoit tendrement, et tellement qu'i 
ne la pouvoit habandonner ne laisser de veuhe. Advint 
ung jour qu'i se batoient en jouant aux dex. Le chevalier 
a l'aventure tcnoit ung cousteaul en sa main, et en gec- 
tant le dez subitement en racontrant le cousteaul elle se 
fit ung petit saignier. Et quant le chevalier vit le sang 
de sa femme il fut sy mal content et en prist sy grant 
desplaisir qu'i tomba a terre tout espaulmé et quasy tran- 
sys. Sa femme luy gecta de Teau sus le visage pour le re- 
venir. Lequel après qu'i fut ung peu revenu, ainsy com- 
ment il peut parler, va dire habilement : « Envoyezquerre 



DES SEPT SAGES 1 5 I 

(( le prestrc, et qu*i m'aporte mes sacramens, car je meurs 
« pour ce que ma femme a perdu de son sang. » Le cha-' 
pellain vint hactivement, et sy tost qui Teut administré 
il va morir, dont se fit grant pleur et se mena deul prin- 
cipalement au lieu de la mort ausy subite de chestuy che- 
valier. La dame sus tous mena , grant deul et tellement 
ploura sus sa tombe qu'i n estoit personne qui l'en peut 
oster. Et quant on la reprenoit et qu'on luy disoit que 
c'estoit mal fait elle respondoit qu'elle avoit voé a Dieu 
de non jamais s'en' aler de celluy lieu, mais pour l'amour 
de son mary elle fairoit comme la torterelle en cas de vi- 
duité et que la elle prendroit fin. Ses amis luy dirent : 
« Ma dame, que vault cecy a l'ame de vostre mary, ne 
« vostre demorer ycy ? Le meillieur est que vous aies en 
« vostre maison, puis que vous faites prier pour son 
« ame et faites aux povres des aumosnes largement, et 
« mieux sera et plus honnorable que de vous tenir ycy. » 
« O mavais conseilliers, » fait-elle, <c ne me faites pas se- 
cr parer de mon mary ne de son amour, qui m*a tant 
« aymé que pour ung petit de sang que je perdis il en est 
» mort. En vérité je ne me separeray jamais de luy. » 
Les amis voyant le grant courage de ceste femme preste- 
ment firent faire sus la tombe une petite habitacion, et ce 
qu'estoit a elle nécessaire y laissèrent, et puis s'en alérent 
affin que quant elle se trouveroit ainsy seule elle fut con- 
trainte de venir a la compagnye des gens. Alors estoit en 
celluy lieu de coustume que quant un malfaicteur estoit 
pendu l'oflScier a ce député avec ses gens d'armes le veil- 
loit toute la nuyt suyvant; et se d'aventure on 
roboit le pendu celluy officier perdoit sa chevance, 
et sa vie estoit a la disposicion du roy de celluy 
royaulme. Advint que le jour que le chevalier fut 
mors justice se fit d'un malfaicteur qui fut pendu, dont 
il faillioit que cestuy officier voilla celle nuyt. Et estoit 
le temps qu'i faisoit grant froit; luy aloit et venoit pour 
se eschauffer. Le cymitiére ou estoit sevcUy le chevaleri 



i52 l'ystoire 

estoit celle par et hors de la cité, ou estoit la dame 
en la petite habitacion faite comme dessus est dit. 
Ainsy que le chevalier chevaulchoit il vit la clarté du 
feu en la maisonnète de la femme du chevalier, et vint la, 
puis frappa a la porte. La dame dit : « Quoy est ce qu'a 
« ceste heure urte a la porte ou est la povre femme vesve 
» bien desoulée ? >> a Je suis le visconte et officier de la 
« justice », fait il, « qui suis tout engellé de froit, tellement 
« que se vous ne me ouvrés pour moy eschaufifer Je 
« mourray de mal froit. » « Je me doute », dit la dame, 
« se je te laisse entrer que tu ne me dies quelque foie pa- 
« rôle qui me desplaise. » « Je vous promest », dit l'of- 
ficier, « que je ne vous diray ne fairay desplaisir en ma- 
« niére qui soit. » Elle lui ouvry et s'eschaufFa. Et quant 
il fut reschaufifé et bien a droit, il luy dit : « O ma dame, 
(c je diray ung raost de vostre licence, et qu'i ne vous des- 
« plaise. » Elle respont : « Dites vostre volenté. » « O ma 
(c dame, » fait yl, « que vous estes belle et gracieuse, jeune 
« et riche I ne seroit y mieux fait a vous d'estre en vostre 
« maison et faire des aumosnes que de vous consumer ycy 
c( en pleurs et melencolies? » a En vérité, » dit elle, « se 
« j'eusse pensé que tu me solicitasses de telles paroles, je 
<( ne t'eusse pas mis céans. Car je te dis, ainsy comme je 
(( Tay raconté a pluseurs, que mon mary m'a si chier te- 
« nue et tant aymée que pour ung petit de sang qui 
« me sortit de mon doy il en est mort. » Quant le cheva- 
lier visconte et officier entendit la volenté de ceste vesve, 
luy disant a Dieu la laissa et s*en ala ver le gibet de la 
justice. Et vit que du temps qu'i demoura avec celle 
femme que les amis du pendu estoient venus et l'avoient 
dépendu et emporté, don il fut triste et doulant et puis 
dit : « O moy malheureux ! que doy je faire ? tous mes 
« biens sont confisqués et perdus, et ma vie est a la dis- 
« posicion du roy. » Et ainsy il aloit et se pourmenoit et 
pensoit et ne sçavoit que faire. A la fin il cogita de retor- 
ner a la vesve pour avoir conseil et consolacion en son 



i 



DES SEPT SAGES 1 53 

affaire, puis vint frapper a la porte. La dame demanda 
que c'estoit; il respont qu'il estoit celluy qui s'estoit 
chaufé avec elle et luy dit : « O ma dame, ouvrés moy, 
« je vous en prie, car je vous ay a dire quelque chose de 
« mon affaire et me conseillier par vous. » Elle lui ou- 
vry la porte. Quant il fut dedens, il dit ainsy : « O ma 
« treschiére et bien amée, je vous prie, conseilliés moy que 
!<*' « je dois faire : vous sçavés la coustume et usance du 

« royaulme, que quant on a pendu par justice quelcun 
a et y se pert, qu'on Tenporte, que le visconte et officier 
« comme je suis a perdus ses biens, et sa vie est a la dis- 
« posicion du roy ou pour le faire morir ou luy perdon- 
« ner. Or est ainsy que a l'eure que j'ay cy esté on a 
« roubé le corps du pendu, pour quoy en l'onnour de 
<( Dieu conseillés moy que je doys faire. » « En vérité n, 
dit elle, « j'ay compassion de toy, car j'entens bien que 
« tes biens sont perdus et ta vie est en l'arbitrage du roy. 
« Je te veulx conseillier, et se tu me croys, ta vie sera 
« saulve et ne perdras nulz de tes biens. » « Pour celle 
« cause, » dit l'officier, « suis je venus a vous pour avoir 
(i conseil et remède. » « Or me respont, » dit la vesve, 
« ne seroies tu pas contens de me prendre pour ta 
(c femme? » « Pleut a Dieu, » fait il, « que vous n'en es- 
« tes contente! mais je me double que vous ne vous 
(( vouldrés pas tant humilier, de me prendre en mariage 
« considéré ma povreté et vostre grant estât. » « Ne vous 
« doubtés, » dit elle, « car j'en suis contente. » « Et je 
« consens en vous », fait il, « ores et tous les jours de 
« ma vie. » « Voycy qui se faira, » dit elle: <c vous sçavés 
« que hyer mon mary fut sevelly, qui pour mon amour 
« morust. Ostés le du sepulchre et le portés au gibet, et 
« le mestés au lieu de celluy qu'estoit pendu. » « O ma 
« dame, le bon conseil que vous donnés I » fait il. Et 
ainsy ilz ouvrèrent le sepulchre et le mirent hors. Et puis 
dit l'officier : « O ma dame, je me doubte d'une chose, 
« car le larron qu'estoit pendu avoit perdus deux de ses 



i54 l'ystoire 

c( dens de la partie dessus, et se on le visite je seray con- 
« fus. » Or prent, » dit la dame, a une pierre et luy abas 
« les deux dens du lieu ou elles faillioient au pendu. » 
« O ma dame, perdonnés moy : car quant vostre mary 
« cstoit en vie, il estoit mon compagnyon et bon amis, 
« pour quoy il me seroit chose trop griesve qu'en son 
ce corps mort je faisse ceste injure ». La dame dit : « Se tu 
« ne le veulx faire, je le fairay pour amour de toy. » Et 
lors elle prist une pierre et luy fit tomber deux de ses 
dens, puis dist : « Or le prent maintenant et le porte 
« pendre au gibet. » « Encoures, » fait il, « j ay paour de 
« le pendre ; car celluy larron qu'estoit pendu avoit une 
« playe au visage, et puis n*avoit nulles oreilles, pour 
« quoy se on le visitoit je seroie confondus. » Elle res- 
« pont a cecy : « Prens un glasve et le navre au vi- 
« sage, et puis luy coupe les oreilles. » Il respont : « O ma 
« dame, a Dieu ne plaise de moy ceste chose que je face 
« après la mort cecy a celluy que j'ay tant aymé en sa vie ! 
« pour quoy je ne le saroie blecer. » « Or me donne ton 
i< cousteaul, » fait elle, « et je le fairay pour l'amour de 
« toy. » Elle prist le glasve et luy donna sy grant copt au 
visage qu'elle luy fit une grant playe, et puis luy coupa 
les deux oreilles. Et puis dit : « Or le va pendre seurement.)> 
« O ma dame, » fait il, « encoures je doubte de le pendre 
« en ceste faczon, car celluy larron pendu estoit châtré 
« des deux coillions, pour quoy se je pendoie cestuy et 
« on le visitoit, toute nostre labour seroit perdue et je 
« demourroyc chargic et confus. » « En vérité, » dit elle, 
« je ne vis onques homme sy paoureux : pour faire tout a 
« seurté se prens urg bon cousteaul et luy coupe les 
« coillions. » « O ma dame, » fait il, « perdonnés moy : 
« jamais je ne le fairoyc. Vous sçavcs que ung homme 
« châtre ne vault rien, mais est fort diffamé. » « Et je le 
« fairay pour lamour de toy. » Elle prist le cousteaul et 
les luy coupa. « Or maintenant tu le peux pendre seure- 
« ment, comme celluy qu'est bien deiurpé et desmen- 



DES SKPT SAGES l55 

« blé. » Cecy estre fait, tout deux le portarent au gibet 
et fut pendu. Et par ce moien l'officier fut hors de tout 
dangier. « Or entens, » dit elle, « mon chîer amis tu voys 
« et cognoys que tu es délivré de tous dangiérs par mon 
« conseil et aide. Maintenant tu me dois espouser en face 
« de sainte esglise. » L'officier respont : « J'ay fait veu a 
« Dieu que toy vivant je n'espouseray point d'aultre 
« femme, laquelle chose je observeray ; mais affin que tu 
« ne m'empêchez, je désire fort la fin de tes jours. En- 
« tens moy, putain rybaulde, faulce desloyale, femme la 
« plus détestable de toutes celles du monde : lequel te 
« doit espouser ne prendre a femme? tu avoyes ton bon 
« mary qu'estoit chevalier et tant honnorable personne, 
« lequel morut pour ung petit de sang qu'i te vit issir 
« de ton doy, tant chiére te tenoit. Et quant il a esté 
« mors, tu l'as défiguré et si villeynement navré; tu luy 
« as rompus les dens, tu l'as navré en la face, tu luy as 
« coupé les oreilles et tresinhumainement luy as coupé 
« les génitifs et osté l'onnour de virilité ; quel est Tomme 
« tant dyabolique qu'i te prist a femme? Mais affin 
« que tu ne trompes ne confondes jamais aultre, prens 
« maintenant ton guerdon selon tes dessertes et que tu as 
« amerité. » Et cecy disant il prist son espée et trespuis- 
samment luy coupa la teste. » 

Puis mist fin le maistre en sa narracion, et dit a 
l'empereur : « Sire, m'avés vous bien entendu? » « Ouy, 
fort a plein, » dit l'empereur, « car j'ay bien retenus que 
ceste femme fut la plus desloyale du monde. Et sur tout 
l'officier fit vaillement de la occirre, affin que nul n'y fut 
plus trompé. » Puis dit au maistre : « En vérité, se je 
povoye veoir et ouyr que mon filz parle, de ma vie je ne 
tiendroye plus conte. » « Sire empereur, » fait le mais- 
tre, « soyez seur que demain vous verres et orrés vostre 
filz parler sagement et haultement devant tous les sages 
et satrapas de l'empire, et vous monstrera et desclarera 
la vérité du différant qu'est heu entre la roync qu'a pour- 



i56 l'ystoire 

chacé sa mort et nous qui avons laboré pour différer qu'i 
ne fut pas pendu ajouduy. » Puis le maistre disant a 
Dieu a Tempereur s'en ala ver les aultres ses compagnions 
pour terminer leur entreprise, et monstrer que Tenfant 
avoit esté bien instruyt, et après qu'il cstoit virtueux et 
eux dignes d'estre rémunérez. 



DES SEPT SAGES 167 



ÇY APRÈS s'eNSUYT LA TIERCE PARTIE DU LIVRE, ET 
CONTIENT SIX CHAPITRES DES MATIÈRES EN CEULX 
CONTINUES ; ET PARLE COMMENT LE FILZ DE l'eMPE- 
REUR PARLA ET FIT l'eXPERIENCE DE LA FAULCETÉ 
DE LA ROYNE, PUIS d' AUCUNS EXEMPLES, ET LA FIN 
DU JUGEMENT DONNÉ CONTRE LA DITE ROYNE. 



Comment ^enfant/ut amené devant Vempereur a grant 
triumphe, qui parla et rendit la royne confuse, car 
on trouva l'une de ses chambrières questoit homme, 
don honteusement fut resprise par l'empereur. Le 
premier chapitre. 



Les sept maistres et sages dessus nommez se mirent 
ensemble pour avoir deliberacion comment ne en quel 
estai ilz presenteroient Tenfant a l'empereur son père et 
qu'i diroit et fairoit premièrement; car le temps estoît 
venus qu'i povoit parler seurement a cause de la planète 
qu avoit fait son cours. Et alérent ver luy en la prison, 
lequel leur dit : « Seigneurs et maistres, advisés du meil- 
lieur ; car tant qu'i me touche je fairay ce que vous con- 
seillierés. Et vous fais sçavoir que vous ne prenés soing 
ne paour que je dois respondre ne dire, car je parleray 
au plaisir de Dieu tellement que tout sera a nostre 
honnour et gloire. » De cecy furent tresjoyeux les mais- 
tres. Et a Teure qu'i se devoit représenter devant l'em- 
pereur et parler il le firent vestir de pourpre et d'aultres 
draps précieux, puis alant par le chemin deux des mais- 
tres alérent devant, les deux furent a son costel destre 



i58 l'ystoire 

et senestre, et les auitres trois se mirent derrier. Et tout 
devant furent vingt et quatie instruys a mener, jouer et 
sonner de tous diverses instrumeus a toute mélodie et 
honnour, triumphe et Jubilacion, et vindrent contre le 
palaix. Quant l'empereur ouyt la mélodie, demanda que 
c'estoit, auquel fut respondu que c*estoit son filz qui ve- 
noit parler a luy, et pour se monstrer innocent devant 
luy et tous les sages de Romme de ce dont la royne Tacu- 
soit. « O les bonnes nouvelles, a fait l'empereur, « que 
vous me dites! plaise a Dieu que je puisse veoir mon filz 
parlant ! » Quant l'enfant fut au palaix et l'empereur sceut 
sa venue, il vont au devant, et le premier most qu'i dit 
a son père fut cestuy : « Honnour et joye et salut vous 
soit, mon père et seigneur révérend î » Quant l'empereur 
ouyt la voix de son filz, tous les esperiz de son corps furent 
commus et sy fort resjouyz qu'i tomba a terre tout evan- 
ny. Le filz tantost le leva moult doulcement ; puis fu- 
rent assis en lieu bien apparessant. Et ainsy que Tenfant 
parloit, la multitude du peuple et le bruyt qu'i se faisoit 
pour veoir et ouyr l'enfant estoit sy grant que nul ne 
pouvoit rien entendre. L'empereur voyant qu'i n'y avoit 
point d'audience pour faire retorner le peuple, il com- 
manda a ses trésoriers qu'on espancha argent et monoye 
par les charriéres hors du lieu, affin que pour convoi- 
tise et nécessité d'avoir argent le peuple sallit hors, affin 
que l'enfant fut mieux entendus en ce qu'i voloit dire. 
Mais cecy ne fit pas assez, car mieux aymoient ouyr et 
veoir l'affaire que recuillir et avoir argent, dont y fut 
fait commandement de par l'empereur que silence se fit 
sub la peyne de perdre la vie. Pour quoy chescun se tint 
quoy, et fut faite silence tellement que tous povoyent 
ouyr et entendre ce que l'enfant disoit. Le filz de Tempe, 
reur bien atempréement fit révérence a son père, et puis 
dit ainsy : « Mon père et seigneur révérend, avant que 
je die rien je vous prie que l'cmperière et tous ceux qui 
sont ses privés et de sa chambre soient cy pre^cns. » In- 



DES SEPT SAGES 169 

continant la royne heut de commandement de par l'em- 
pereur qu'elle et tous ceux de sa chambre deussent venir 
présentement. Et ainsy qu'i fut dit y fut fait, et y vint la 
royne a grant paour. L'enfant les fît mectre appart et tenir 
droites devant tout le peuple, affin que chescun les peut 
veoir et ouyr. Puis dit Tenfant : <c Mon père, regardés par 
ordre ces damoiselles, et sus tout advisés celle chambrière 
vestue de draps vers, et Je croy que vous sçavés bien que 
c'est celle laquelle la royne ayme le mieulx, et que plus 
souvent fréquente en sa compagnie : faites la devestir 
toute nue devant chescun, et chescun cognoistra quelle 
elle est. » « O mon fîlz, » dit l'empereur, a ce seroit ver- 
goigne de faire devestir toute nue devant tous nous une 
femme. » « Mon père, » dit le filz, « se elle est femme ce 
sera ma vergoigne; se elle ne l'est pas la confusion sera 
sus elle. » Par le commandement de l'empereur elle fut 
devestue et devant chescun se monstra que ce fut ung 
homme jeune, bien norrys, de quoy chescun se mer- 
veillia. « Regardés, » dit le filz, « chier père, com- 
ment cestuy rybault commectoit adultère en vostre cham- 
bre, et vous deshonnoroit et deturpoit vostre lyt, et vous 
ne sçaviez pas la cause pour quoy la royne l'aymoit 
plus que point des aultres )\. L'empereur tout esmeu et 
quasy hors du sens commanda sans plus que la royne et 
son ribault fussent brûlés et mis au feu. « Mon père, » 
dit le filz, « ne doncz encores point de sentence sus elle 
jusqucs elle soit vaincue et la vérité prouvée des cas et 
crimes de quoy elle m'a accusé faulcement, et qu'i soit 
prouvé comment elle ha menty »..(( Mon filz bien aymé, » 
dit l'empereur, « en ta puissance je commest et remest 
tout le jugement. » Le filz respont : « Se elle se treuve 
menteresse et que faulcement je soye esté accusé, la loy 
est escripte qui la condempnera. lit ainsy ce ne sera pas 
ne vous ne moy mais sera son meffait. Mon père, » fait 
il, « quant vous me envoyastes querre a sa postuiacion, 
moy et mes maistres vysmes une 'constellacion aux estoil- 



i6o lWstoire 

les, que ee de sept jours je disoie motz je devoye morir 
honteusement, pour quoy je me suis tenuz de parler du- 
rant ce temps. Tant qu'i touche que la royne a dit que 
je l'ay voulu opprimer et violer, elle ment faulcement; 
mais il est bien vérité qu'elle m*a sollicité et instigué de 
paroles en pluseurs manières qu'avec elle je me deusse 
mefifaire; et quant elle vit que a morir je n'y consentisse 
selon ma volenté et certains signe que je faisoîe, alors elle 
me donna encre, plume et papier pour escripre la causé 
pour quoy je ne parloye a elle et ne luy vouloye consen-r 
tir. Et quant elle lyt mon escripture, que plus tost vou- 
lisse morir que faire ce qu'elle vouloit, subitement elle 
dessira ses habilliemens et fit le bruyt que vous sçavés et 
m'acusa de ce dont je suis tout innocent. » L'empereur, 
ces paroles estre dites, regarda de travers la royne et luy 
dit : « O faulce femme et misérable créature, tu n'avoyes 
pas souffisance pour accomplir ta charnalité et luxure de 
moy ne de ton rybaul, mais vouloyes encores mon filz 
pour pis faire ! » Elle tomba a terre en demandant pour 
Dieu miséricorde et pardon. « O mauldite femme», dit 
l'empereur, « tu n'ez digne de l'avoir en façon quelcun- 
ques. Car tu as amerité la mort en trois manières : l'une 
pour ce que avec moy et soubz moy tu as commis adul- 
tère ; l'aultre car tu as solicité mon filz a sy grant pechié 
et n'a pas tenus a toy, car tu as fait ton pouvoir et car tu 
l'as accusé de crime et cas mortelx ; tiercement car tous 
les jours m'as solicité que je le deusse faire morir, pour 
quoy la loy et le droit ne disposeront point aultrement 
que par sentence ne te faille morir. » Le filz dit plus oul- 
tre : « Mon père, vous sçavés que tous les jours je fus 
mené pour estre' pendu au gibet pour le crime qu'elle 
m'avoit imposé, mais Dieu m'a préservé a l'aide de mes 
maistres. O mon père, mectés le cas que je régnasse pour 
vous en la seigniorie comment la royne vous disoit, ce 
n'estoit ne ne seroit senon pour vous relever de peyne et 
aultres pensemens, non pas pour usurper la dignité et 




DES SEPT SAGES l6l 

majesté impériale. Et a Dieu ne plaise que je me mesle 
de l'empire a aultre intencion senon pour vous obéir et 
vous mectre hors de pensemens et peyne, et que tout se 
face de vostre commandement et a vostre plaisir, et que 
tousjour je vous tiegne comment mon treschier père et 
redoubté seigneur, vous obéissant comment je doy^ et a 
celluy qu*est cause que j'ay estre au monde^ don jamais 
je n'ay heu ne auray le vouloir de vous oster la seignyo- 
rie. Mais quant vous plaira me donner charge de rien 
faire , je le acompliray loyaulment de mon pouvoir , a 
l'exemple de celluy qui fut gecté en la mer pour ce qu*i 
s'estoit dit seigneur advenir ; touteffoyz a l'aide de Dieu 
tout fut a la gloire et honnour du père. Et vous cognois- 
trés que jamais je ne seray a vostre domaige, et mes euvres 
redonderont a vostre profit et grant honnour. » « O mon 
filz », dit l'empereur, « Dieu soit loé quant il a permis 
que je suis ton père, veu que je te cognoys de bon vou- 
loir, de belles manières, bien apris et a toutes euvres d'on- 
nour incliné et disposé. » 



Pource que le secund chapitre contient longues narra- 
dons et diverses matières, jr se divise par les par- 
celles suyvans desclarées. 



La première parcelle parle comment le filz de l'empereur narra a 
la requeste de son père Tystoire de Alexandre, filz d'un chevalier, 
qui pour la interpretacion du chant d*un rouseignol fut gecté 
. en la mer par son père. 



Cestuy second chapitre de la tierce partie du livre est 
long et contient pluseurs et diverses belles matières, ys- 
toires et narracions adventureuses, merveillieuses, cor- 
diales, amoureuses, compassionables, miraculeuses, et en 

II 



1 62 lVstoire 

fin pour bon exemple fructueuses, lesquelles sont par pe« 
tites parcelles déclarées, non pas qu'i soient chapitres 
mais membres et parties d'un seul chapitre, pour ce que 
ce n'est que une narracion en la présence de l'empereur 
par son filz en jugement a sa postulacion dite. Et pour 
retorner a nostre ystoire , Tempereur fut joyeux et fort 
contens quant il vit et ouyt son filz beaul, sage, morîr 
giné et bien apris, mais tant plus yl fut courroucé et 
desplaisant de la royne sa femme, laquelle il aymoit sy 
loyaulment, et elle luy estoit desloyale tant au regard de 
son corps comment de ce qu'elle vouloit faire morir son 
filz sans cause ne raison. Et pour plus oultre experimea^ 
ter la prudence de son filz et avoir occupacion de temps 
joyeuse a révoquer sa melencolie, il dit a l'enfant : « Mon 
filz, je te prie que tu me raconte aucune ystoire par Ul-t 
quelle je soye mieux enformé de ta prudence et que mon 
esperit se resjoye. )> « Mon père, » dit le filz, « pour ce 
que les paroles sont perdues la ou ne se donne audience^ 
faites donques faire silence au peuple. Et je diray quel- 
que chose a propos, fructueuse, satiffaysant a vostre vo- 
lenté soubz la confiance que quant j'auray achevé que 
justice se face de moy et de la royne selon que le droit 
dispose. » Alors silence fut mis du commandement de 
l'empereur, puis l'enfant commence dire en ceste ma- 
nière : 

« Ung chevalier fut une foyz qui n'avoit que ung seul 
nium)" ^^^ nommé Alexandre, lequel le père aymoit naturale- 
ment et singulièrement en sa jeunesse, ainsy comme vous 
m'amès qui suis vostre filz tout seul. Cestuy filz fut com- 
mis a ung vailliant maistre bien sachant et virtueux et 
loing de son pais pour estre apris en sciences et ensei- 
gnyè en bonnes meurs. Il fut ingénieux de nature et par 
ainsy tantost fust bien apris, et ainsy qu'i cressoit d'eage 
il augmentoit en science et vertus, tellement qu'i ne se 
pouvoit dire plus. Quant il eut demoré sept ans son père 
désira le veoir et le fit venir a luy ainsy comme vous avés 



\ 



DES SEPT SAGES l63 

fait de moy. Le filz comme obéissant fit le commande- 
ment de son père, et fut repceu a grant joye, don le père 
prist grant consolacion en ce qu'il estoit beaul filz, bien 
corpulant, de belles manières, et instruys en science a 
merveilles. Ung jour advint que le père et la mère es- 
toient assis a table, lesqueux cestuy filz servoit, et la 
près d'une fenestre eut ung oyseaulx beaul et amoreux 
^i se nomme rousseignol, lequel chantoit moult doul- 
Ciment, tellement que tous en furent merveillieux. Et 
dît le père : « O Dieu de paradis, comment cestuy oyse- 
«' let chante doulcement! O que bien adventureux seroit 
«'celluy qu'entendroît ce qu'i dit et qui le seroit înter - 
r^ prêter I » Auquel le filz respont : a Mon père, je sçaroye 
4^ bien entrepreter ce qu'i dit, mais Je doubte qu'i ne 
«c:^ vous desplaise. » « O mon filz », dit le père, « dis ar- 
€ diement Tentrepretacion, et tu verras bien que ja n'en 
k seras offensé. Car je ne porroye penser ne coghoistre 
«r qu'i t'en deut mal venir. » Alors le filz fut plus hardis 
et va dire : « Cestuy rousseignoul a dit en son chant que 
<c je viendray tel maîstre et sy grant seigneur que de ches- 
« cun je seray redoubtè et honnourè, meismement de 
« mon père qui humblement me présentera l'eaue pour 
a laver mes mains, et ma mère en révérence tiendra la 
<c tùaille pour les paner. » « Tu ne verras ja le jour », 
dit le père, a que jamais par nous se face ce que tu dis, 
« ne que sus nous tu obtiegnes telle dignité. » Et ainsy 
cestuy père remply de fureur et de mavaise volentè, 
quant il fut nuyt, yl prist son filz et l'emmena près de la 
mer et puis le gecta dedens, en disant : « Voycy le entre- 
« prêteur des chants des oysiaux. Or vas morir, car tu 
<r ne viendras jamais sy grant maistre qu'i se face ce que 
(< tu dis. » 



1 64 l'tstoire 



La If parcelle parle comment cestuy 6Iz fut saulvé cfestre noyé, et 
comment il enterpreta les cris des corbiaux au roi de Egjpte, des- 
qaeox le roi estoit fort actedié. 



Cestuy filz estre en la mer, a cause qu'il estoit fort et 
courageux, et qu'i sçavoit nagîer, et aussy par le vouloir 
de Dieu, il vint arriver oultre celluy bras de mer, et la il 
demora jusques le quart jour sans mangier, dont il fut 
fort débilité. Le v* jour passoit par la une nef. Et Tenfant 
cria a haulte voir : « Aide et secours pour l'onnour de 
« Dieu ! » Don les nautoniers vindrent a terre et mirent mis 
le navile cestuy filz qui leur sembla moult biau et tresgra- 
cieux. Et le menarent en ung pais bien loing et estrange. 
Et la il le vendirent a ung duc lequel prist grant plaisir 
a cestuy filz tant a raison de sa personne honneste comme 
pour sa science et belles manières. Advint un jour que le 
roy fit ung conseil gênerai et manda venir a luy tous les 
seigneurs et une partie des nobles de son royaume et les 
aultres satrapas et sages. Cestuy duc qu'avoit acheté l'en- 
fant entre les aultres fut mandé, lequel considérant la 
prudence de luy délibéra de le mener avec soy pour veoir 
et ouyr ce qui seroit proposé pour en dire son advis ou en 
publiq ou en appart. Quant tous furent congregués le roy 
proposant dit ainsy : « Mes bons et loyaulx subgietz et 
« amis, voulés vous sçavoir la cause pour quoy je vous 
« ay mandé? » Hz dirent tous que ouy, car il estoient pretz 
et appareilliés a faire le possible et son commandement. 
« Entendes bien », dit le roy: « s'il y a homme qui sache 
« desclarer et entrepreter ce que je diray, par la foy que 
« je doys a ma coronne, s'il est a marier je luy donray 
« en mariage ma fille , et s'il est marié je le recompense- 
« ray haultement; et celluy qu'aura ma fille sera au 
« royaulme mon collateraulx et tel comme moy le temps 
« de ma vie, et après ma mort sera roy et seigneur de 



i 



DES SEPT SAGES " l65 

9. mon royaulme entièrement. Or entendes le itiistére du 
« conseil. Y sont trois corbiaux lesqueux touisjours me 
« vont après sans moy habandonner ou que je aille, vou- 
« lans et tousjour terriblement crians a voix horribles et 
« furieuses, tellement que j'en suis sy for actedié que 
«f mieux me vauldrôit morir que plus Vivre sy duroit. 
'<« Pour quoy s'yl y a nul de vous qui me sache dire la 
'« cause de ceste infestacîon et querelle, et entrepreter 
-^( que ce veult dire, et tant faire qui s*en aillient et qu'i 
'^ me laissent, en vérité je luy acompliray ce que j'ay 
'^ dit. » Cecy estre dit, les sages et seigneurs se mirent a 
^^art et cogi tarent l'ung de ceste partie Taultre de Taiiltre ; 
'%iais y n'y cust personne qu'en sceut rien dire, pour quoy 
4è roy se deut resjouyr ne faire que ces corbiaux le lais- 
Bessent. L'enfant prist a part son seigneur qu'eatoit duc et 
-luy dit : « Mon seigneur, pensés vous que le roy tiegne 
-# promesse, qui luy dîroit le vray jugement de ces cor- 
a biaux? » « Pense que ouy », fait le duc, » et se tu y 
« pensez profiter, je le fairay volentiers sçavoir au roy. » 
ce Je vous promest^ » dit l'enfant, « sub ma vie que je luy 
« exposeray que ce veult dire. » Le duc vint au roy et 
luy dit : « Sire, il a ycy ung biaul enfant fort sage et bien 
« apris, qu'est content d'acomplyr vostre désir en tout 
« et par tout, se vous luy tenés promesse de ce que vous 
« avés dit. » « Par la coronne que je porte ne par la foy 
« que je doys a mon royaulme , je acompliray tout ce 
« que j'ay dit et promis. >/ Alors l'enfant fut amené de- 
vant le roy, auquel le roy parla premièrement et luy dit : 
<c O mon enfant, seras tu respondre et remédier a la dif- 
« iiculté de ma demande? » « Ouy entièrement, » dit 
l'enfant. « A vostre correction et selon que je l'entens vos- 
« tre question est telle que vous désirés sçavoir pour quoy 
« ces corbiaux vous vont ainsy après et crient si horri- 
« blement sans vous habandonner. Et a cecy je vous res- 
« pont et dis que une foyz ces deux corbiaux que vous 
« veez, qui sont plus gros, sont père et mère de celluy pe- 



i66 l'ystoire . 

« tit, et au temps qu'i fut parduyt il estoit grant chierté 
« de tous biens et maie famine, tellement que pluseurs 
« hommes et femmes, bestes et oyseaux, furent mors de 
<c fain. Et alors le petit estoit au nyd : la mère le laissa 
« et l'abandonna et ala a son adventure pour se paistre, 
« et ne retorna point ver son petit; le père bien doulant 
(( demouraet ne le voulsit habandonner, mais le mieux 
« qu'i peut et sceut norrist le petit, et ce fut a grant soing 
« et merveilleuse peyne jusques il peut vouler. Quant la 
a famine fut passée, la mère retourna et vouloit frequen-r 
« ter le petit corbelet et prendre plaisit avec luy comme 
a mère ; le masle et père qui Tavoit norryz la reboutoit et 
<i ne vouloit permectre que la mère fut près du petit, et 
« disoit en son langage qu'elle lavoit laissé et haban- 
« donné en sa grande nécessité^ et que par ainsy elle ne 
« deyoit point estre en sa compagnye. La mère aleguoit 
« qu'elle avoit heu et soutenus les peynes, pensemens et 
« douleurs comment mère de luy, pour quoy on ne luy 
« devoit ne pou voit contredire ne deffendre sa compa- 
« gnye, mais plus près devoit estre que le père. Pour 
« quoy, sire roy, )> fait Tenfant, « ces corbiaux vont après 
« vous et vous demandent comme au souverain seigneur 
« du pais jugement, et que vous donnés sus leur cas vos- 
« tre sentence avec lequel doit demorer le petit et jeune 
« corbiaux, ou avec la mère ou avec le père. Et c'est la 
« cause de leurs clamours et grant poursuyte qu'i vous 
« font. Pour quoy, sire, donnés maintenant vostre sen- 
« tence et pronuncès lequel doit avoir le jeune corbelet, 
« ou le père ou la mère, et vous verres qu'i cesseront. » 
« Le roy dit : « Puis que la mère laissa et babandonna le 
« petit en sa nécessité, la rayson veult qu'elle ne soit 
« point en sa compagnye, nonobstant qu'elle dit qu'elle 
« ha les pensemens et douleurs de mère; je dys telles 
« douleurs tornent en joye quant on voit sus terre son 
<( fruyt en vie. Et pour ce que le masle son père est heu 
« cause de sa generacion et puis qu a grand détriment et 



DES SEPT SAGES 167 

« destruction de son corps il lui a survenu en sa neces- 
« site, je donne la sentence que le jeune corbiaux de- 
a meure en la compagnye du père et non pas de la 
^< mère. » Si tost que le roy heut donné sa sentence ces 
corbiaux montèrent hault en Taer et s'en alérent par ma- 
nière que jamais ne furent veu en tout le royaulme. 



I^ III* parcelle parle comment Alexandre fut en la grâce du roi 

• d'Egipte et luy fiit promise sa fille, puis comment II ala servir 

Fempereur ou il fut exaulcé, et de Loys son compagnion filz du 

roy de France, lesqueux toutellement se ressembloient et ay- 

moient. 



Le roy fut consoulè des corbiaux qui s'en alérent et 
esbays de la prudence de Alexandre, lequel il prist par la 
main et dit : « Mon enfant, quel nom as tu ? » « Je suis 
ic appelle Alexandre, » fait l'enfant. « Je veux, » dit le 
« roy, que tu soiez myen et de ma court, et que jamais tu 
« ne dies que aultre soit ton père se non moy, et que tu 
« me nommez pour ton père en quelque lieu que tu 
ff soyez, veu que ma fille doit estre ta femme espousée et 
« que tu dois estre mon successeur en tout mon royaulme. » 
L'enfant Alexandre demeura avec le roy et fut aymé 
de chescun spécialement pour ce qu'il aymoit et serchoît 
les esbatemens, tournoyemens, joutes, jeux d'abilitè et 
toute industrie corporelle. Et tellement en prouesses per- 
sévéra qu'i surmonta en honneur et victoire tous ceux de 
Egipte et ne trouva homme au royaulme ne dehors qui le 
vainquit. Et plus oultre il respondoit a toutes questions 
et demandes, et faisoit merveillieuses entrepretacions sus 
ce que on luy proposoit. En celluy temps estoit empereur (a"»^"*) 
Titus, qui surmontoit tous les roys et seigneurs du 
monde tant en générosité comme en curialitè, habon- 
dance de biens, de sages, de biaulx fais, de sciences et 



1 68 L YSTOIRE 

toutes excellences et largèces, tellement que voix et famé 
estoient en bruyt de ses fais par tout le monde, par telle 
manière que qui vouloit profiter en meurs, en sciences, et 
quasy veoir tout le monde^ qui vint a la court de cestuy 
empereur. Quant Alexandre entendit cestuy bruyt il dit 
au roy : <c Sire roy et père honnorable, vous sçavés que 
« voix et famé labourent publiquement de la excellence 
a de l'empereur, pour quoy c'est chouse trefifort délectable 
« de le veoir et d'estre en sa court. Et par ainsy s'yl estoît 
^c de vostre plaisir me donner licence, jeyroye volentiers 
« a la court pour aprendre et y avoir cognoissance et ac- 
u quérir bruyt et honneur. » <c En vérité, » dit le roy, 
u il me plait bien, mais je veux que tu portes bonne 
(( somme d'or et d'argent pour te survenir et aussy pour 
« mon honneur. Mais y me semble expédient que tu 
a doige espouser ma fille et faire les nopces avant que tu 
« y ailles. » « O mon père, » dit l'enfant, a pardonnes 
a moy pour maintenant jusques je soie retorné, et alors a 
« plus grant honnour et mérite je l'espouseray. » « Puis- 
ce que tu le veux, » dit le roy, < il me plait que ainsy se 
« face. » Alexandre se mist en point a noble et bonne com- 
pagnye, et prist des finances pour ses nécessitez a soufii- 
sance. Puis disant a Dieu au roy s'en ala jusques a la court 
de Tempereur. Et quant il fut en estât, humblement le 
salua. L'empereur se leva de son siège royal, et quant il 
le vit sy honnorable et de belle representacion, il le baisa, 
puis luy dit : « Mon filz, don es tu, et qu'est la cause 
« pour quoy tu es ycy venus? » « Je suis, » fait Alexan- 
dre, « filz du roy de Egipte et son successeur advenir et 
« heretier ; et suis maintenant venus visiter vostre majesté, 
a se elle me vouldroit retenir en son service. » Cecy pleut 
fort a l'empereur, et le commist tantost au seneschal pour 
le logier. Et incontinant après aucunes interrogacions et 
informacions prises de ses vertus, il le fit son escuyer 
pour porter les viandes sus table devant. Le seneschal le 
loga treshonnestement et le pourveust de tapisseries et 



V 



DES SEPT SAGES 169 

aultres ornemens appertenans a son estât. Alexandre se 
gouverna si sagement et virtueusement que chescun 
l'ayma et honnora. Bien tost après le filz du roy de 
France vint a la court de l'empereur pour veoir, ouyr, 
apprendre et servir comment Alexandre avoit fait. L'cm- 
pefeur le repceut honnorablement et luy fit ung grant 
tdenvenant. Et puis luy demanda quel estoit son nom et 
sôh parentage. Lequel respont : « Je suis filz au roy de 
or France et suis appelle Loys, vostre humble serviteur. » 
<t Je te retiens de ma court, » dit l'empereur, a et pour ce 
« que j'ay constitué Alexandre mon escuyer pour aporter 
« \les viandes sur table, je te fais mon botoillier pour ser* 
(f vir de vins, affin que tous deux tousjour ensemble soy^ 
« en ma présence quant je seray a table, pour avoir mon 
« plaisir en vous regardant plus souvent. » Puis le com- 
mist au seneschal affin qu'i le logast honnorablement. 
Lequel seneschal le loga avec Alexandre pour ce que tous 
deux estoient gracieux a regarder et qu'i plaisoient a 
l'empereur. Ces deux seigneurs estoient sy ressemblans 
i'ung laultre tant de corpulence comme de eage, du vi- 
sage, de manières, de humilité et aultres condicions qu'a 
grant peyne se pouvoient y cognoistre que on ne prist 
bien souvent l'ung pour l'aultre, senon tant qu'i n'estoient 
pas tousjour vestus de meismes, et que Alexandre estoit 
plus grant en sciences et plus prest en ses fais et plus ro- 
buste de force que n'estoit pas Loys, qu'estoit ung petit 
femenyn et plus blasve du visage ; et tant seulement en 
cecy estoient différant. Et ainsy que se ressembloient 
aussy ilz s'amoient Tung l'autre si cordialement et sy per- 
faitement que ce n'estoit que une volenté, ung courage, 
ung meisme désir et vouloir. L'empereur alors n'avoit 
que une fille nommée Florentine, laquelle il aymoit sy 
fort que plus ne se porroit dire, pour ce qu'elle estoit 
belle, gracieuse, de belles meurs et virtueusé, et aussy car 
elle estoit seule et devoit succéder a l'empire, a laquelle il 
avoit député et ordonné court séparée de la sienne, pour- 



1 70 l'ystoire 

veuhe de famillie nécessaire. Â laquelle l'empereur en si- 
gne d'amour singulière envoyoit tous les jours de ses 
viandes et les luy portoit Alexandre; pour laquelle chose 
il estoit fort aymé d'elle, car moult fort luy sembloit 
biaux et gracieux et tressage. Advint ung jour que Ale-^ 
xandre fut occupé en aucune chose nécessairement a 
Teure qu'i failloit servir l'empereur ; et quant l'empereur 
fut assys et n'y heut personne qui se mist faire l'office 
d'Alexandre, Loys le fit et se mist servir l'empereur pour 
luy. Quant l'empereur voulsit envoyer a sa fille de ses 
viandes, et Loys estoit la a geneux comme il avoit acous-^' 
tumé, il dit a Loys qu'i portast celle viande a sa fille, cuy^ 
dant que ce fut Alexandre. Loys fit le commandement de 
l'empereur et entra en la chambre de la fille, laquelle il 
salua comment appertenoit, et puis mist les viandes de* 
vant elle, et jamais ne l'avoit veuhe jusques celle {oyz\ 
mais tantost elle cognent bien que ce n'estoit pas Alexan^ 
dre et luy dit : <( Mon filz, comment as tu nom et a qui 
<( es tu filz ? » Luy respont : « Ma dame, je suis filz du 
« roy de France et me nomme Loys. » La dame dit : 
(c Tu soies le bien venus; or t'en torne a la bonne 
c( heure. » Loys s'enclina et s'en ala. Puis incontinant vint 
a la table Alexandre, qui perfit son office comment bien le 
sçavoit faire. 



La IIH* parcelle parle comment Loys fut malade de Tamour qu'il 
eut en Florentine et comment par dons et joyaux Alexandre por- 
cura la santé de Loys qu'après acomplit son courage. 

Quant le digner fut achevé, incontinant Loys ala sur 
la couche et commença estre malade tresacertes. Et sy 
tost que Alexandre le sceut il vînt a luy et dit : « O mon 
« compagnyon très chieret bien aymé, comment te va ? 
« que as tu? qui te deubt? dys moy ta nécessité. » « En 
(c yçiiic, » dit Loys, « je nesçay en quoy j'ay prise ceste 



DES SEPT SAGES I7I 

c( maladie, mais je me sens sy fort malade que je me 
f( doubte que je n en puisse saillir, mais qu'i me fauldra 
K.monr. » « O mon compagnion, » dit Alexandre, « j'en- 
çfi'tens la cause de ta maladie : tu as aujourduy porté a la 
« dame fille de TempereUr le présent de son père, et puis 
« tu as pris tropt grant plaisir a la regarder et contem- 
n |)ler sa doulce face, dont ton cueur en est frappé et es 
<l;ainsy troublé et mal disposé. » <( O Alexandre, » dit 
JU^S) « tous les medicins du monde ne porroient ne sçar 
« roient mieux dire ne jugier la vérité que tu Tas dite, 
cc^çar y va ainsy comment tu Tas dit et non aultrement, 
<(':4ont je croy que la vision de ceste dame sera cause de 
%jpia mort. » << Or entens », dit Alexandre, <c puis que 
<li j'entens que c'est, resjouy toy et je te aideray de mon 
a , pouvoir. » Incontinant Alexandre entreprist de faire 
que la dame deut aymer son compagnyon Loys, ala hac- 
tîy^ment en la cité et acheta ung drapt précieux de ses 
propres deniers tout brodé de marguerites et pierres pre^ 
çieuses pour donner a la dame, cognoissant que nature 
féminine ^t encline a prendre et avoir belles chouses et 
nouvelles, et que après les dons pris a peu de peyne on en 
ha ce qu'on demande, et de cecy rien ne sçavoit Loys ; et 
puis le présenta a la fille disant que de bon cueur Loys le 
luy donnoit. « O Alexandre, » dit elle, <c ou as tu peu 
« trouver une sy belle pièce de drapt et si précieusement 
<( décorée comme cestuy est ? » « O ma dame, » fait Alexan- 
dre, « Loys qui le vous donne est filz d'ung trespuis- 
« sant roy, lequel ha heu désir de donner quelque chose 
« de bonne estrayne, en désirant vostre amour et vostre 
« grâce. Et saches pour vérité dire que pour ung seul 
« regard que vous a veuhe, maintenant il se gist au lyt 
« malade jusques a la mort. Pour quoy se pour vous ay- 
« mer vous le laissés morir, vous en aurés grant pechié 
« et fairés sy mal que jamais en vostre vie vous n aurés 
« honneur. » « O Alexandre, » dit elle, « me vouldroie 
« tu conseiller que je perde ma virginité en ceste faczon? 



172 LTSTOIRE 



m A Dieu ne plaise que je le face ne que yt consente a tn 
« paroles. Et saches de certain que tu n'j gaignycm ^ 
« de m'avoir raporté tdles nonveUes. Or t'en va : ne me 
« parle jamais de telle matière. » Alexandre sans iC|riK 
quer la salua et s'en ala. Et puis ccMisidera que rien n'eft 
plus variable ne muable que le cuenr de la femme, et ne 
se esbayt rien de ceste respcmse, mais vint en la cité et 
acheta et fit orner une belle coronne a merveilles, plus ri- 
che au double que n'estoit le drapt précieux ja donné. 
Puis entra en la chambre de la dame et en r everenoat 
grant humilité de la part de Loys luy présenta cettajr 
joyau moult précieux. Quant la dame advisa le don dk 
y prist plaisir. Et puis regarde Alexandre en la foce et lu^ 
dit : c Je me merveille de toy, qui est venus céans ttti\ 
« de foyz, et jamais tu ne me dis que je fisse pour toy oe 
« que tu veulx que je face pour Loys. » « O ma dame,^ 
respont Alexandre, « je ne suis pcMnt si chault du cas, 
a pour quoy jamais ne m*advint que mon cueur fut aînay 
(« navré comment celluy de mon compagnyon est. Et 
a vous scavés que c'est raison que quant on ha ung loyal 
« compagnyon que on le doit servir a son besoing, et se 
« monstrer amis en cas de nécessité. Pour quoy, ma 
« dame, considérés que les femmes sont piteuses et ont 
a compassion naturellement de ceux qui sont ainsy mal 
« dispousez. Et pensés que mon compagnyon pour vos- 
« tre regard a esté navré : faites donques que vostre béni- 
« gnité et doulceur le- Tende guéri, a£Qn aussy que sa 
« mort ne vous soit reprouchée au temps advenir. » Elle 
comme mal contente dit a Alexandre : « Vas ton chemin, 
« car maintenant de moy tu n'auras point de response. » 
Adonc la salua en grant révérence et s'en ala. Et cc^ta 
que puis qu'elle prenoit plaisir aux dons, que par faulte 
de donner la chose ne demourroit pas a parfaire. Puis 
s'ent vint en la cité et acheta une centure tresriche et pré- 
cieuse, plus vailliant trois foys que le premier dont, et 
puis de la part de Loys humblement la luy présenta. Et 



DES SEPT SAGES Iji 

quant la dame vit celle centure sy plaisante elle dit a 
Alexandre : (c Fais venir Loys trois heures en la nuyt en 
« ma chambre, et il trouvera la porte ouverte. » Et quant 
Alexandre ouyt la volenté de la fille, il fut tresjoyeux, 
puis vint a son compagnyon et luy dit : <c O mon frère 
« et loyal compagnyon, resjouy toy et te consoule, car 
^ j'ay fait que la dame est toute tienne, et faira ce que tu 
4) vouldras ; et sommes d'arrest que ceste nuyt je te mey- 
Uroeray a sa chambre ». Loys ouyant Alexandre com- 
ment celluy qui se reveille d'un grief sompne fut quasi 
Ji0$uscité, et peu a peu pour la grant joye qui luy fut 
denuncée il fut guéri toutellement. La nuyt après a 
i!heure assignée Alexandre mena son compagnyon Loys a 
la porte de la fille de l'empereur et le fit entrer dedens, la 
ou toute la nuyt il fut avec elle en soûlas et joye inesti- 
mable. Cecy estre fait, elle fut sy frappée de lamour de 
Loys que des deux ce n'estoit que ung vouloir, que une 
pensée et une affection d'estre ensemble et persévérer en 
leurs amours. Et pour ce qu'amour ne se peust pas tous- 
jour celer, et a cause que Loys souvent frequentoit la 
chambre de la fille, les chevaliers de la court se prirent 
garde que Lojrs faisoit son plaisir de la fille de l'empereur, 
et se engendra une envie entre eux secrète, dont après fi- 
rent entreprise ou de le prendre et détenir ou de le oc- 
cirre. Et cecy sceut Alexandre, lequel se tenoit armé avec 
ses gens secrètement, et avoit regard pour obvier a leur 
entreprise, lesqueux pour la paour d'Alexandre laissèrent 
leur entreprise, et ne fut point occupé Loys de aler vers 
la fille comment il avoit acoustumé. Et cecy durant 
Alexandre se mist en pluseurs dangiers pour servir son 
compagnyon et le garder d'estre offensé, lesquelles choses 
sceut la fille, don fort se tenoit a Alexandre obligée et te- 
nue de luy faire plaisir et de son pouvoir maintenir. 



174 



l'ystoire 



La V* parcelle parle comment Alexandre ^en ala en Egipte quant 
le roy fut mort et la griesve despartie de luy de Loys et de Flp? 
rentine. 



En brief temps vindrent nouvelles a Alexandre que lé 
roy de Egipte estoit mort, dont il estoit exorté de s'erî 
aler affin qu'i prist possession de son royaulme et qu'ît 
espousast sa femme promise, la fille du roy* Cecy fut de^ 
nuncé a la fille de l'empereur et a Loys son compagnioci^ 
par Alexandre, comment y failloit qu*i s'en alast in-^ 
continant. Et de ces nouvelles furent tristes et doulanâ^ 
Florentine et Loys, car soubz Tombre d'Alexandre il:^ 
pouvoient mieux et plus seurement continuer leurs esba-^' 
temens. Puis vint a l'empereur et dit : « Sire empereur,* 
«mon seigneur révérend, j'ay lectres et nouvelles que 
« mon père est mort, pour quoy y m'en fault aler hacti-^ 
« vement pour prendre possession de mon royaulme, don 
(c je demande licence de vous. Et pour les biens et hon- 
« neurs que j'ay repceu je me offre et présente, tant la 
« personne comme les biens, a vous servir et obéir. Et 
« quant vostre impériale majesté prendroit desplaisir d'a- 
ce bandonner vostre service, je perdroye plus tost le 
<c royaulme que de vous désobéir. » L'empereur respont 
et dit : ce Alexandre, saches que je suis desplaisant de ton 
« despartement, pour ce que j'ay bien pris en gré ton 
(( service, et aussy tous ceux de mon hostel sont tousjour 
« esté contens de toy. Mais pour ce qu'i n'apartient pas 
(( aux empereurs empecbier le bien ne l'avancement de ses 
(( serviteurs, mais est chouse convenable de les exaulcer 
« et advoyer, pour quoy nous commandons a nostre tre* 
« sorier qu'i te donne et délivre de nostre trésor tant qu'i 
« t'em plaira de prendre, et pour te subvenir en ton 
« voyage; et t'en va a la garde de Dieu et avec ma bene- 
« diction que je te donne. » Alexandre après prist congié 



DES SEPT SAGES fyS 

des seigneurs et serviteurs de la court de l'empereur, don 
les pluseurs menarent grant deul de son despartement, car 
de tous il estoit prisié et bien aymé. Et entre les desplai- 
sans furent Loys et Florentine, lesqueux Facompagnya- 
rent sur les champs bien sept milliers loing et tousjour 
vouloyent aler oultre, car il ne sçavoient habandonner. 
Mais quant Alexandre se arresta, et dit que il ne passe- 
roient plus oultre, tous deux de douleur tombarent a terre 
çu ilz firent jgrant pleurs et lamentacions. Alexandre les 
leya de terre doulcement et a belles paroles les consoula 
W mieux qu'i peut, et puis leur dit a part : « O Loys, 
a mon loyal compagnion, je t'avise et t amoneste sur tout 
« d'une chose, que tu cèles et tiegnes secrest tant comme 
c< se porra faire le cas de toy et de ma dame Florentine, 
« et soyes sages et subtil et te prens garde en tes passages 
et en manière de faire. Car je scay que ung autre sera 
« mis en mon lieu pour servir l'empereur, lequel te por- 
(1 tera grant envie de ce que tu seras en la grâce du sei- 
« gneur, dont il se prendra garde quant tu iras soit jour 
« soit nuyt. » n O Alexandre, » dit Loys, ce de tout mon 
c( pouvoir je me garderay tant et le mieux que je porray. 
« Mais las! helasi comme me tiendray je seur quant tu 
<K seras tant loing de moy? Mais au moins d'une chose je 
« te prie, que tu veuUes garder cestuy aneaul que je te 
« donne pour amour de moy ; au moins quant tu le ver- 
« ras y te souviendra. » « Cestuy aneaul, » dit Alexan- 
dre, « je prendray et pour l'amour de toy le garderay, 
« non obstant que sans aneaulx bien me souviendra de 
« toy, et n'as garde que je te oblie. Et a Dieu soyés, au- 
(( quel je vous recommande. » Tous deux se vont embra- 
cer par le col et baiser doulcement en plourant. Puis s'en 
tornarent, et Alexandre prist chemin et courage de se 
trouver en peu de temps au royaulme de Egipte son 
pais. 



1 76 L'ySTOItE 



La VI* parcelle parle comment Gui û\z du roi d*Espaigiie heot 
Toflice d'Alexandre, et du champ de bataille contre Loys qui fiit 
accusé qu'i tenoit Florentine. 



Tantost après a la court de Tempereur vint Guy filz du 
roi d'Espaigne, lequel fut repceu de l'empereur afTectuen^ 
sèment et constitué en l'office de Alexandre. Et le loga 
en la chambre que Alexandre avoit tenue avec Loys, qui 
fort luy despleut, et y se fut volentiers opposé, mais aul- 
tre chose n en peut faire. Cestuy Guy estoit sage et caulx, 
et valereux de la personne, et se aperceut tantost qui 
desplaisoit a Loys qu'i fut logié en sa chambre, pour 
quoy il luy commença tenir Tueil sus et prendre garde en 
son gouvernement pour luy porter dommage et faire con- 
traire. Loys entendit l'entreprise ti courage de Guy, pour 
quoy il laissa d'aler vers la damoiselle grant espace. Mais 
force d'amour le compellit de fréquenter, et ne s'en peut 
pas abstenir. Guy secrètement se mist a expérimenter les 
alées et venues de Loys sus ce que le cueur luy disoit qu'i 
la tenoit et en faisoii son plaisir, et ne cessa jusques il 
cogneut que c'estoic vérité et qu'i ne pouvoit estre aultre- 
ment et que tout estoit fait par le conseil et moien d'Ale- 
xandre. Advint ung jour qu en la grant sale du palaix 
l'empereur commença parler d'Alexandre et le exaulça 
fort, disant qu'il estoit sage, prudent, loyal, et digne de 
grant los. Quant Guy l'eut escouté il s'avance et dit : 
a Sire empereur, celluy Alexandre ne se doit point sy 
« fort exaulcer ne louer comme vous dites, actendu et 
« considéré qu*il a esté traitre et faulx en vostre court 
<c long temps. » L'empereur fut fort esbays et luy dit : 
« Desclare moy incontinant comme tu Tentens. » « Vous 
<c n'avés que une seule fille, » dit Guy, « laquelle doit 
a succéder a vostre royaulme. Et Loys est celluy qui Ta 
« violé et pluseurs jours cognue moyennant l'aide et ad- 



s 



DES SEPT SAGES 1 77 

« jutoîre d'Alexandre, lequel Loys va a elle toutes les 
« nuys, au moins quant il luy plait. » Uempereur fut 
tout commus de ces paroles. Et ainsy qu*i cogitoit en ces- 
tuy desplaisir Loys passa par la sale a l'aventure, lequel 
fut demandé, et puis luy dit l'empereur : « Escoute qu'i 
« se dit de toy : s'yl est vérité, de mort honteuse je te fai- 
« ray morir. » « Sire, dites moy que c'est. » Guy respont 
et dit : « Je denunce et fais relacion a l'empereur mon re- 
a doubté seigneur que tu as violé sa fille et que tous les 
« jours qu'i te plait tu vas a elle a la confusion impériale 
« commectre adultère. Et cecy en champ de bataille je 
« veulx contre toy maintenir et prouver. » Loys dit : 
« De cestuy crime je suis innocens, et liéve le gage que tu 
« as mis, et en deffendant mon innocence contre ta faul- 
« ceté je te fairay desdire par ta gorge que tu as menti. » 
L'empereur selon que droit dispose leur ordonna jour 
pour bataillier. Cecy estre fait, Loys vint a la fille et luy 
dit tout ce qu'estoit dit, fait et ordonné. « Maintenant, » 
fait Loys, « ma dame, donnés moy bon conseil ou je 
« prendray la mort. Vous sçavés que je n'ay ousé conlre- 
« dire ou gaige mis pour faire champ de bataille ; aultre- 
« ment se je me fusse taissé j'eusse quasy confessé le cas, 
« et heusse esté réputé culpable. Je avise que Guy est fort 
<( et plus puissant de la personne que je ne suis et mieux 
« instruys aux armes, et ne sçay a lui semblable se non 
(( Alexandre, et je suis biaucopt plus débile. Pour quoy se 
« je me trouve en armes devant luy je sceray mors et vous 
« après pour cestuy cas hontée et confuse. » Florentine 
fut mal contente de cestuy affaire, mais pour ce que le 
temps estoit brief, elle dit : « Loys, fais ce que je te diray : 
puis que ainsy de toi meisme te défie, va ver mon père 
et luy dis que tu as repceu lectres patentes comme ton 
père est malade jusques a la mort et désire fort te veoir 
avant qu'i défaille, affin qu'en sa vie il dispose de son 
royaulme. Et demande licence d'y aler et qu'i la te 
donne pour l'amour de ton père pour le visiter, et qu'i 



« 
« 



12 



178 l'ystoire 

« prolonge le jour du champ de bataille que tu puisses 
« alç;r et venir. Et sy tost que tu auras liceacç, chevau- 
« ches hactivemçnt jusques tu trouves le roy Alexandre^ 
« et parlp a luy secrètement et luy dis com^i^t Ï^S^rp 
« va^ et le prie que sus tout il npu^ subvienga^ €a çest^ 
« grande nécessité. » Cestuy conseil pleut fort a Ix)y^ et 
ât comme la fille avoit dit, et qugnt il eust licence et ^ue 
le jour de bataille fut remist a ung jour plus loing, il s'eo 
ala et ne cessa, tant de JQivr quant de nuyt il deut chemi- 
ner, jusques il fut ^n Egipte. 

Lfi VII* parcelle parle comment Loys ala ^n £gipte demander se^ 
court a Alexandre, qui se mist en chemin pour combattre Guy 
et Loys demeura en Egipte. 

Loys a grapt huste sercha ou se tenoit le roy Alexan- 
dre, puis l(^y fit sçavoir sa venue secrètement. Etsy tost 
que Alexandre sceut sa venue, il fut fort joyeux et luy 
prist merveille de la cause pour quoy il venoit, puis se- 
crètement s^ ârent chiére^ et demanda pour quoy il estoit 
venus principalement. Loys dit ainsy : « O sire et loyal 
« amis, ma vie et mil mort aujourduy sont en ta puis- 
er s^nce, et en peuic disposer a ton plaisir. Car ainsy 
« comme tu me dis derrièretaent y m'est advenus, que 
« quapt ung aultre seroit en ton lieiu au service de Tem- 
« pereur, que je seroie perdu se je n'estoie bien sage et 
« c^ulx ; touteffoyz je Tay fait comme je me ^uis peu 
« abstenir, mais incontinent Guy le filz du roy d'Espa» 
« gne cognoissant mon cas a mis des espiez et s'est tant 
« pris garde qu'il a cogneu la vérité de mon affiûre et 
« ma accusé ver l'empereur d'avoir violé sa fille, telle- 
« ment que d'aujourduy en huyt jours suyvantz le terme 
« est assigné de champ de bataille entre luy et moy, et 
<( m'est force d'y estre sub la peyne du crime confesser 
« et de la mort. Et conjme vous avès bien aperceu, cestuy 



DES SEPT SAGES I79 

(( Guy est ung homme vailliant en armes, et je suis de- 
ce bile. Pour quoy Florentine m'a conseillié de venir a 
« vous pour vous faire sçavoir ceste angoisse et pour 
(c avoir de vous conseil, aide et confort, espérant que 
« vous estes sy fort nostre cordial amis que vous ne nous 
« laisserés pas en desconfort. » Alexandre dit : « Est il 
(( nul qui sache ta venue ycy pour ceste matière senon 
« Florentine?» « Nenny certes, » dit Loys, « car j'ay 
« pris licence de l'empereur pour aler visiter mon père, 
« lequel j'ay dit estre malade. » « Et comment t*a dit 
« Florentine, » dit Alexandre, « que par moy tu porras 
« estre subvenus? » Loys respont : « O mon amis loyal 
« et confiable, elle a considéré comme vous sçavés que 
c( nous summes fort semblables, et se vous venés en mon 
« lieu pour faire le champ de bataille nul ne se prendra 
<( garde que vous soies aultre que moy se non la seule 
C( Fiwentine. Etsy vous semble de bon et qu'i soit possi- 
<c ble cecy faire pour nous, quant le champt de bataille 
«c seroit tenus vous torneriés ycy et je m'en iroye a la 
« court de l'empereur. » « Et quant sera le jour de ba- 
« taillier? » dit Alexandre. « D'icy a viii jours, » respont 
« Loys, « comment j'ay dit. » « Sans faulte, » dit Alexan* 
« dre, « se je ne me mestoie en chemin de cestuy jour Je 
« ne seroie pas a temps au terme assigné. Or advisons 
(C comment nous fairons. Demain tous mes nobles sub- 
«jectz de mon royaulme viendront ycy pour festoyer, 
« car par moy il sont tous invité aux nopces de moy et 
« de ma femme, et n'y a rien qui ne soit prest, et se y fie 
« chescun. Et se Je le desloigne et contremande tout est 
« perdus, et sera ung grant esclandre. Et se je voys pour 
« tenir le champs de bataille pour toy il sera pis, car on 
« dira que tu t'en es fuy pour ce que tu es culpable : tu 
ce seras infamé, en dangier de mort, et la fille de l'cmpc- 
« reur deshonnorée et confuse. Sus cecy quoy te semble 
« y qu'on face?» Quant Loys entendit la difficulté de 
l'affaire, il tomba en terre tout experdus ; la il gemissoit 



1 8o l'ystoire 

et plouroit en disant : « Angoisses et dooleurs moy sont 
tf de toutes parties. » Alexandre ne peut endurer le grant 
desconfort que Loys menoit, mais luy dit : « Mon chier 
tt amis, resjouy toy et toy liéve, car je ne fabandonneray 
« point en ta nécessité, se je devoye perdre et la femme et le 
« royaulme. Or entens que j*ay pensé : puis que nous 
« sûmes ainsy semblables, et je ne suis pas encores guère 
« cogneu en cestuy pais, je te asseure que les seigneurs, 
n princes et barons du pais l^érement te prendront 
" pour moy ; pour quoy tu demorras ycy et demain tu 
« espouseras ma femme et tiendras la feste comme se j'es- 
« toie ycy en ton lieu, et tu seras discret de non te tropt 
« habandonner a converser, et tu auras homme secrest 
« qui te monstrera l'estre du chastiaul et la faczon de 
« faire pour ce que tu es du tout nouveaux. Et quant 
« viendra a Teure de dormir avec la royne, tu me seras 
u loyal et fiable. Et incontinant je monteray a cheval 
« pour aler tenir ta journée. Et sy plait a Dieu que je soie 
« victorieux je torneray secrètement ycy et tu t'en iras en 
« ton lieu semblablement. » Cecv estre dit d'Alexandre, 
s'en ala tenir la journée du champ de bataille. Et Loys 
demeura en Egipte, continuant la volenté d'Alexandre, 
a célébrer lesdites nopces selon l'entreprise dessus recitée. 



La VllI' parcelle parle comment Loys espousa la femme d'Alexan- 
dre, et Alexandre gaigna le champ de bataille contre Guy auquel 
il coupa la teste. 



Le jour suivant Loys fut au lieu d'Alexandre et en fiice 
de saincte esglise yl espousa sa femme, et fut fait le con- 
vive et repas royaulx et glorieux comment Alexandre Fa- 
voit entrepris. Il visita les princes et seigneurs, auxqueux 
se monstra vertueux et plaisant, tellement que chescun se 
tenoit contens. Quant vint la nuyt il se coucha avec les- 
pouse et se mist assez près d'elle, puis prist son cspée 




DES SEPT SAGES l8l 

toute nue et la mist entre luy et elle tellement que la 
chers de l'un ne touchoit point la cher de Tautre/de 
quoy elle se merveilla grandement sans en dire most. Et 
en telle faczon persévéra le temps que Alexandre fut 
dehors. Alexandre vint a l'empereur au jour assigné pour 
bataillier contre Guy, et dit : « O mon seigneur, puis que 
« j'ay laissé mon père fort malade, touteffoys Je suis ve- 
« nus et ay tout laissé pour deffendre mon honnour. » 
(f Tu as bien fait, » dit l'empereur : « maintenant se 
« monstrera le sort de fortune pour acomplyr justice. » 
Quant Florentine sceut la venue d'Alexandre elle le 
manda venir a soy. Et quant elle le vit elle fut tres- 
joyeuse. Et s'avance sus luy et le prist par le col et le 
baisa moult tendrement en disant : « Loé soit Dieu et be- 
« noite soit l'eure que je te voy devant mes yeulx au 
«( temps de nécessité! Mais dis moy, ou as tu laissé Loys? » 
Alexandre raconta a la demoiselle tout ce qu'estoit fait et 
toute l'entreprise comment i l'avoit laissé en son pais 
comme roy a devoir espouserlaroyne, puis la saluant en- 
tra en la chambre de Loys. Et n'y heu personne excepté 
Florentine qui ne creust que ce fut Loys sans avoir au- 
cune suspicion. L'endemain avant que le champ de ba- 
taille commença Alexandre se trouva devant l'empereur 
et présent Guy parla en ceste manière : '< Sire empereur, 
« voycy Guy qui m'a accusé de crime envers vous, et a 
« dit et affermé que j'ay violé et cogneu charnellement 
a vostre fille. Je dis, j'afferme et jure par Dieu et par les 
« saints que vostre fille jamais ne fut par moy cognue et 
« qu'il en ha menti de ce qu'i vous en a dit de moy, et 
« cecy aujourduy je le luy fairay desdire par sa gorge. » 
Guy respont et dit : « Par Dieu ne par ses saints je dis et 
« jure que tu as violé et cogneu la fille de l'empereur, et 
« cecy je le prouveray par la vengance que je prendray 
« aujourduy de toy et sus ton corps. » Cecy estre dit 
tous deux montarent a cheval et de commencement se tou- 
charcnt asprement et se tindrent longement sans guère 



i8a l'ystoire 

avaatagier l'un sus 1 aultre. Subitement Alexandre doubla 
son courage, se confiant de son bon droit, et vint contrç 
Guy sy impétueusement a tout son espée que par force 
violentement en soy reduyte il luy coupa la teste, la- 
quelle incontinant yl envoya a Florentine fille de l'empe- 
reur, laquelle fut joyeuse merveillieusement et prit celle 
teste et la fit porter devant jusques a l'empereur son père 
et dit : « Mon père treshonorable, voycy la teste de cdlluy, 
« qui faulcement et mavaisement vous et moy a dif- 
« hmé. » Incontinant l'empereur fit venir a soy Alexan-f 
dre, lequel il cuydoit estre Loys, et luy dit : a O Lqyç^ 
« mon treschier et bien aymé, aujourduy tu as defTeadq 
a ton bonnour et celluy de ma fille moult valeureuse^** 
c< ment. Pour quoy d'ycy en avant tu me seras plus chier 
«c que jamais, et celluy qui plus de tel cas te diffamera 
<c sera en ma maie grâce perpétuellement. » Alexandrie 
respont : « Sire, nostre seigneur préserve tousjour le^ 
« siens et ceux qui ont en luy bonne espérance, et poui: 
« rinnocent souventefibyz prent vengance. Mais, sire, je 
te vous le supplie, puis que )*ay laissé mon père bien ma- 
<c lade, qu'i vous plaise me donner licence pour le visi- 
V ter, et quant il sera hors de dangier je torneray a vous 
tf incontinant. » « J'en suis content, » dit Tempereur, 
(( soubz condicion que tu retourne, car je veulx que tu 
« soye de ma court et en mon service. » 



La 1X« parcelle parle comment Alexandre s'en tourna en Egipte ou 
Loys Tatendoit, et comment Tempereur morut, et heut Loys 
a femme Florentine, puis fut roy de France, et Alexandre devint 
ladre par poysons a luy donnéez par sa femme. 



Alexandre salua l'empereur et s'en tourna en Egipte, 
et quant Loys sceut sa venue il en fut tresjoyeux et luy 
dit : (c O mon amis treschier, dys moy si te plaitcom- 
« ment va nostre atfaire. » Alexandre luy dit : « Loys, 



DES SEPt SAGES l8^3 

<f ittoft ïoyal ânrtfe^ tome a remperéùf et fais gtâtit chïéf é 
<f 'pàtir dcftrx choses, l'ufie pour de que jamais tù de fus 
at èy fort efi gï'ace de Fempereuf eômment tii eis a l'euï-e, 
(if'rauhfe ciaf j'ay Vidforicusettïetit cbupé la testé a Guy 
ft'iXfù «cfvertâife. » te O ftloit tôfdîal' âiltlis, » dît Loys, 
i itt n'cfst pasf la première fdyz qxre tû m'tfs saiilvé lëf 
rf 'vfe, mais plusetlrs foys, don ttÉ mérites je rie pufîs re-» 
^ compenser ne pouf le presetit fdrtîûrierer; mais Diieur 
«e-feut laissant soit celluy qui te gùerdonrié, et a Dîéiï je' 
^'ie recommande. » Et âînsy Loy^' tbUfria au service de 
l'fetopereur. De totft cecy tiul ne sceùt tTotivelfes iénxiti 
Eoys. Quant vint la nuy t, Alexandre se coucha âvéC là 
foyne sa femme et luy commença parler et Taproucher 
doulcement pour la baiser et acoler comment a mary et 
kmme appaiPTient. Mais ceste d»me ix*m fut rfkti eoit- 
téfïte, mais luy rfît :' ce Com'nrtettt f enteriV tu?- fe SÇây qtfé ja 
« longtemps et pluseurs nuys tu as couché avec moy et 
«jamais ung seul signe d*amour tu ne me monstras. » 
é Pfâw qwoy dis^ tu cecy? » ftiit Aleifaridré. <^ Pouf quby ! » 
dît «*ïe; (t rfesÇ iï pa^ Vi^ay qfû6' t^îrtMfeB fcfe ft^fô tù- a« 
« «fiu fo# éSpée ntie étitrô f<3y 6jf Aioy, éH tôlteiftent c[ue 
(f |aifi4li^ taf (thei* Ae to«k:hi^ la miéririe' jûsqùes mtfiilte- 
* n'tfritv »• Qùtfrit le roy Aleifân<*rè dhtéffd* eé^ p)StcA^ îl 
é^fieùt la p'reudomfe et boMtf foy cfe Loys cfûi à'estoit 
g*r* de rapt'ouchftr. Et puis dit : <t Msc- bi^J aymée, je te 
é- p'Foi^^Sf q«'i tf a: pas esté fait pour mal, mais pouf ftfire 
^ prdtfvé de preudomîe et loyale ammïr. A' Nbri? obstànt 
éigi^ elfe cogîfoîÇ en soy et- disOit : «' Jam'afeJ je rib me sùb- 
*^ rtfeetf ay st l^\ mais uttg jouf bier^ brief m'ett' vertge- 
ff rây. yr Tatttost ctàte femmle prisf a mépriser A-lé^attdï'e 
ef tf ayméf ià¥jg chevalier dfe ta couï^t, tellement qu'i voAt 
é!itrepi*eridre* de dontter des poysons^ â Alexandt<é- po^ lé 
ftlîfé mbrir, ef de fait lûy firent- mangier'du venyrt, mais a 
ciEWIsé qni'il éstoit fobuste et? de forte rtatu^eyl- nes^mbrut 
point mais celle- poyson se convertît en uû^' horrible k- 
pfe et lad^rle, et fût en peu de jmur lepreto éi mésétftfie. 



184 l'ystoire 

Les satrapas, seigneurs, piinces et sages du royaulme. 
vont cogiter comment la royne l^avoit degecté de sa corn* 
pagnye et furent d*ung acort et conclusion qui ne falloit 
point que ung homme ladre régnât sus le peuple et qui 
n abitast point avec la royne, car il ne pouvoit engendrer 
enfant qui fut sain pour succéder au royaulme. Et atosy 
par la deliberacion de tout le royaulme il fut degecté et 
expelly de la seignyorie. L'empereur Titus, père de Flo- 
rentine, morust tantost après, et Loys Tespousa et fut 
empereur. Puis tantost morust le roy de France, et Loys 
fut roy et empereur tout en ung temps, lequel regnoit 
glorieusement. 



La X* parcelle parle comme Alexandre ladre vint a Fempereur 
qui fut cogneu de lui a l'enseigne de Taneau qu*i luy avoit pre- 
mier donné. 



Quand Alexandre se vit ainsy frappé de maladie il 
prist pacience et remist tout son cas a Dieu. Puis tantost 
après il eut nouvelles comment Loys son premier compa- 
gnyon estoit empereur et roy de France pacifique, ré- 
gnant en grant exaltacion. Pour quoy il va dire ainsy en 
soi meismes : « Maintenant mon compagnyon Loys est 
« roi de France et empereur : je ne puis mieux faire se- 
rt non aler ver luy pour moy faire du bien. Et je ne crois 
a pas qui me faille, car pour luy je me suis mis ea 
« grans dangiers et ay tout laissé et habandonné pour 
a le souvenir. » Et de fait il se partit du royaulme 
de Egipte de nuyt a piez , a tout ung petit baston en 
sa main, avec les cliquâtes que les ladres sonnent quant 
il demandent Taumosnc, et vint jusques au palaix de 
Tempereur. Ainsy qu'i fut devant la porte il se mist 
avec les aultres ladres, et a l'eure que l'empereur sal- 
loit hors tous les ladres ensemble se mirent a sonner 
leurs cliquâtes, et Alexandre fit comment les aultres. 



V 



DES SEPT SAGES l85 

Quant il vit que on ne luy donnast point 1 aumosne, il 
attendit Jusques l'empereur fut assis a table pour repais- 
tfe, et vint a la porte et sonne pour luy ouvrir. Le por- 
tier demanda que c'estoit. « Je suis ung povre et « moult 
desprisé, » dit Alexandre. « Mais je te prie en Tonnour 
a de Dieu que tu ne considère pas ma face laide et 
détestable mais pour bien et pour charité fais moy ung 
ff message a l'empereur. » « Et que diray je> » dit le por- 
tier. Alexandre respont : « Dis luy qu'il y a a sa porte 
« ung ladre moult horrible de visage, qui le prie en Ton- 
« nour de Dieu que pour l'amour du roy Alexandre il 
(c luy veuUe faire 1 aumosne et permectre que sus la terre 
(( en sa présence il preigne sa recreacion. » « Je suis fort 
« esbays, » fait le portier, « de cestuy message et de 
« toy qui demandes a l'empereur qu'i face chose fort 
« derraysonnable et hors de toute honnesteté; car la 
« sale ou il prent sa recreacion est pleyne de satrapas, 
« grans princes et seigneurs, et se d'aventure il te 
« veoyent pour la abhominacion de toy il ne porroient 
« ne boire ne mangîer. Mais pour ce que tu me prie sy 
« fort en l'onnour de Dieu, je fairay ton message, puis 
« te fairay sçavoir tout ce qui sera commandé. » Ces- 
tuy portier ala a l'empereur et fit le message du ladre 
comment il avoit dit. Si tost que l'empereur ouyt nom- 
mer Alexandre le roy de Egipte, dit au portier : <c Fais 
« venir ycy celluy homme, comment qu'i soit lait et 
« détestable, et luy ordonne son lieu devant moy affin 
« qu'en ma présence il preigne sa recreacion. » Le por- 
tier fit le commandement de l'empereur, et fut mis au 
mylieu de la sale en pleyne vision de chescun et luy mi- 
nistra pain, vim et pitance selon le jour. Et ainsy que de 
bon appétit il mangoit dit a ung des serviteurs : « Mon 
« amis, je te prie, fais un message de ma part a l'empe- 
« reur et luy dis que je le prie qu'en l'onnour de Dieu et 
« pour l'amour du roy Alexandre il me tramecte boire en 
« sa propre taxe en laquelle il boit. » Le serviteur resi- 



1 86 l'tstoiie 

pont : « Pour ronnoor de Dieu je £ûray ton message, 
« mais je me double fort qo*il ne k faira pas ce que tu 
«r demandes arer ; car il est bien a croire que se une foyz 
« tu avoye tenu la coupe ou il boit, jamais ne la tien- 
« droit ne voudroit veoir après. » Touteffoy le serriteur 
fit son message; et incontinant que l'empereor ooyt 
nommer Alexandre roj de Egipte, yl luy envoya ta 
coupe pleyne du meillieur Tim qui fut présent. Quant 
Alexandre heut repceu le vin il le versa en la sienne 
coupe, puis prist Taneaul que Loys, alors son compa- 
gnyon, luy avoit donné et le mist dedens la coupe de 
Fempereur et luy renvoya. Sy tost que l'empereur vit 
Faneanl il le cognent et sceut que c*cstoît celluy qu'il 
avoit donné a Alexandre a 1 eure qu'i se despartit de luy. 
Et commence cogiter et dire en soy meisme. « Ou le roy 
« Alexandre est mort, ou mervdllieusefflent cestuy 
H aneanlx est venus en la main de cestuy ladre. » Puis 
Tempereur commanda a celluy ladre qu*i ne s'en alast au- 
cunement jusques il eut parlé a luy, et par cecy il n'eust 
nul remort ne cognoissance que ce fut Alexandre. Le di- 
gner estre célébré, l'empereur prist le ladre appart et le 
pria affectueusement qu'i luy dit la manière comment 
eestuy aneaulx estoit venus en sa main. « Mon sctgneur, » 
dit Alexandre, « cognoissés vous bien l'aneau? » 
« Ouy, » dit l'empereur. « Et ne sçavés vous pas bien a 
« qui vous le donnastes la derrière foyz? » « Je Siçay 
« bien, » dit l'empereur, « a qui Je le donnay. * « Ne 
<i vous souvient y, » fait Alexandre, « que vous luy dites 
« qui le gardast bien pour amour de vous, et affin! qu'il 
« en heut mémoire? Certes, sire, je suis Alexandre, ta qtfi 
« vous le donnâtes. » L'empereur tomba a ferre, quAnt il 
cogneut Alexandre en tel point, du grant desplaisir qui le 
toucha au cueur, puis dessira ses roubes royales el crom- 
mence plourer et gémir par grant deul et tristesse en di- 
sant : « O Alexandre, mon loyal eompagniott", qui es la 
(< moitié çje ma vie, ma ferme espérance, consolacion en* 



DES SEPT SAGES t%^ 

« tiére, repos de mon ame, helas! dis moy comment ton 
«t corps tant délectable, tant noble, tant pur^ tant destre 
<x et amiable est maintenant tant infet, tant horrible et 
« tant défiguré. » «Je vous diray^ monseigneur , comment 
« ee va. Quant par vostre Ibyaulté et preudomie voua 
«mites entre vous et la royne ma femme vostre espée 
(c nue et ne la touchâtes point, quant je fus retourné 
« comme vous sçavés et je Tay voulu aprouchier, elle ha 
(K heu despit de moy et s'est mise a aymer uag chevalier 
« de ma court. Et puis pour plus seurement acomplyr leur 
« plaisk et le faire durer, il m*ont empoysoané et donné 
« boire du venin ; et celle poyson s*est' convertit en kpre 
n ccmime vous veez, qui suis desny mort. Et puis ont 
a tfouvé faczoft de aae expeUir du coyarulme. » Quant 
Âlesandi^ heut dit^ Pempereur Loys le baisa en la bou- 
che en disant i « Q mon frère Alexandre, j'ay gjfant pitié 
« €k tejjç tt sttts tresdesplaisant de ton inconvénient. He- 
(t las! je prendroîe volentiers la moct ea gcé pour te gue- 
« sir, se je sçavoie comment ; mais pour le présent re- 
ff jouys toy et porte ton desplaisir paciefl^tement jusques 
« nous ayons le jugement des phisiciens et medicins, s'il 
(c est possible de ia& donner aide et garyson; car su3 ce JQ 
tt Meulx tout employer et faire le possibk. » 



La XI* parcelle parle comme l'empereur occist ses deux fils pour 
laver dateur sang Alexandre qu'en fut guéri entièrement 



L'empereur fit logier Alexandre comme lépreux en une 
bonne chambre et le assortit de toutes choses a sa maladie 
nécessaires. Puis envoya par toutes les parties du monde 
querre phisiciens et medicins et toutes gens expers a curer 
et mundifier maladie de lèpre et mesellerie. Et dedans 
ung moyz furent ver luy trente bien expers, auxqueux 
Tcmpereur dit : « Mes treschîers amis, j*ay ung singulier 
« ami qu est surpris de ladrerie ; se vous sçavés au mondç 



1 88 l'ystoire 

« chose possible qui le puisse guérir, ne laissez ne pour or 
« ne pour argent ne chose quelle qu'elle soit que vous y 
« employés tout a faire vostre devoir, et vous serés de 
« moy rémunérés treslafgement. » Les medicins res- 
pondent : (* Sire, nous le fairons de bon vouloir, et saches 
« qu'i n'est rien profitable a guérir ceste maladie que nous 
« ne trouvons et de quoy nous ne soyons pourveu. » 
Puis après qu'i virent cestuy homme et le visitarent de 
point en point, et qu'i cogneurent la cause de la maladie, 
et comment elle estoit enracinée , par resolucion et 
tous d'ung propos vont dire et affermer que la maladie 
estoit incurable par industrie et medicine humaine, et que 
se Dieu aultrement ne le permectoit on ne le porroit gué- 
rir, de quoy l'empereur fut tresdesplaisant et moult dou- 
lant, et quant par voye de nature il ne le peut subvenir il 
se torna a prier Dieu et le invoquer en adjutoire. Puis fit 
convoquer toutes gens d'esglise, de religion et de devo- 
cion, les povres et aultres de tous estas, qu'i se disposas- 
sent a prier Dieu pour cestuy ladre qu'i luy pleut faire 
grâce de le guérir. Et avec cecy il fit commander jeunes 
et abstinences en son empire pour avoir aide, confort et 
consolaciori de son intencion qu'estoit de veoir guérir 
Alexandre. Semblablement la emperiére se humilia et fit 
jeunes et abstinences et fil a Dieu dévotes oreysons pour 
la santé de cestuy homme. Une nuyt entre les aultres que 
Alexandre faisoit sa devocion une voix vînt et luy dit : 
« Se l'empereur prent deux filz bessons, portés d'une ven- 
« trée, lesqueux la royne luy a enfanté et desqueux il est 
« père, et que de ses mains il les mecte a mort et qu'i lave 
a ton corps de leur sang, tu seras guéri et ta cher resti- 
« tuée sainne et necte comment la cher de ces en fans. » 
Alexandre fut merveillieux de ceste voix et cogita en soy 
qu'i ne le failloit pas révéler pour ce que c'estoit chose a 
faire tropt difficile et répugnant a nature que ung homme 
deust occirre de ses mains ses propres enfans pour aul- 
truy guérir. Touteffbyz jour et nuyt l'empereur prioit 



DES SEPT SAGES fSg 

Dieu pour la santé d'Alexandre. Et enfin la voix vint de 
nuyt a luy et dit : « Que cries tu tant et pries, veu qu'il est 
(c révélé a Alexandre comment on le peut guérir? » In- 
continant l'empereur vint a Alexandre et puis dit : « O 
« mon amis, le meillieur qui soit, Dieu soit loé ! car ja- 
« mais il ne oblie les siens ne ceux qui ont espérance en 
« luy, et y m'a esté dit par une voix divine qu'i t'a esté re- 
« vêlé comment tu dois estre guéri. Pour quoy, mon 
« frère, dis moy qu'i fault faire pour moy resjouyr, et s'yl 
« y a rien que par moy se puisse faire je le fairay entiére- 
« ment. » « Sire, » dit Alexandre, « je ne vous ouseray 
« dire la faczon ne la manière comment je dois estre guéri 
« selon qu'i m'a esté dit et révélé; car c'est quasy euvre 
« contre nature, et pour tant je me passe de le dire, car 
« de m'y fier il est impossible. » « O Alexandre, » dit 
l'empereur, « fie toy en moy; car je fairay de bon vouloir 
« tout ce qu'a moy sera possible de faire pour te guérir, et 
« ainsy ne me cèle rien. » « J'ay heu revelacion de Dieu, » 
fait Alexandre, « que se tu veux occirre de tes mains tes 
« deux petis filz et que je soie baignyé en leur sang je se- 
« ray guéri et mundifiè, et je ne l'ay ousé dire pour ce 
« que cecy faire est fort répugnant a nature et a toute 
« rayson, que le père doige occirre de ses mains ses deux 
<( propres filz pour aultruy guérir. » « Ne diz point, » 
fait l'empereur, « pour la santé d'aultruy, car tu ne m'es 
« pas estrange^ mais es ung aultre moy. Et pour tant se 
u j'avoie dix enfans je ne leur pardonneroie pas pour ton 
« salut. » Cecy estre dit, l'empereur se prist garde que la 
royne alast hors avec ses damoiselles et chambrières, et 
quand il vit Teure a luy propice, il entra en la chambre 
ou estoient les deux petis filz et les trouva qui dormoient, 
puis prist son cutiaul et tous deux occist et leur coupa la 
gorge, et leur sang mist en ung bacin a cecy propice; et 
puis lava et baigna Alexandre dedens cestuy sang. Et su- 
bitement tant par la vertu de cestuy sang comme par le 
vouloir de Dieu Alexandre fut guéri et mundifié entière- 



1^0 l'ystoire 

ment comment se jamais n'eut esté kpreux. Et sy tost 
que ce fut fait l'empereur recogneut la face et semblance 
d'Alexandre, et puis le baisa doulcement en disant : « O 
<c mon bon Alexandre, maintenant je te recognoys en la 
« vision première et en celle ou j'ay souvent pris plaisir 
« et consolacion; je loe Dieu quant j'ay heu ces deux filz 
« par lesqueux tu es guéri. » Et de la mort de ces deux 
enfans nul ne sçavoit encores nouvelles, senon l'empereur 
et Alexandre. 



La XII« parcelle parle comment le mistére de la gareyson de 
Alexandre fut révélé et raconté et la mort des enfans qui furent 
après miraculeusement resuscitez, puis la pugnicion de la Royne 
de Eglpte et comment Alexandre fut remarié a la seur de l'em- 
pereur et restitué en son royaulme de Egipte. 



Si tost que l'empereur cognent que Alexandre fut guéri 
entièrement il luy dit ainsy : « Voycy qu'i fault faire : 
a je te ordonneray une honneste compagnye et iras loing 
<( decydix milliers, comme d'une journée; le jour après tu 
« me envoyeras ton message qui me dira devant chescun 
« comment tu me viens visiter. Et alors en grant so- 
ft lennité je te iray racontrer, et demourras avec moy jus- 
« ques nous ayons disposé de ton royaulme. » « Cestuy 
« conseil, » fait Alexandre, « me plaît bien. » Et ainsy fut 
fait comment il a esté dit. L'endemain vient le messa- 
gier a l'empereur en disant que Alexandre roi de Egipte 
venoit. La roync sus tous fut joyeuse des nouvelles et dit 
a l'empereur : « O mon seigneur, n'avons nous pas occa- 
« sion et raison de faire et mener grant joye pour l'ave- 
« nement du roy Alexandre, veu qu'il a long temps que 
« ne Pavons veu? Et pour tant sy vous plait, vous irés 
a au devant de luy et demanderés des plus apparessans 
« de vostre court. Et puis^ je iray après vous avec mes 
« damoiselles. » Et encoures elle ne scavoit rien de la 



t>ES SEPT SâGëS 191 

mort des enfans. L'empereur a grant et noble eompagnye 
et aussy la royne racontrarent Alexandre, et fut repceu 
amoureusement et a grant exaltacion et joye et fut ac- 
Compagnyé jusques au palaix. Et puis a leur digner Ale- 
xandre fut assys près de la royne, laquelle luy fit la meil- 
lîeurchiére qu'elle peut, de quoy l'empereur fut tresjoyeux 
et puis dit : « O Florentine, m'amour et mon espouse, 
<K fais chiére'sus tout et te resjoye de ce que tu es disposée 
Ai a liesse de Tavenement du roy Alexandre nostre grant 
« et chier ami. » a En vérité, » dit elle, « son avènement 
a est bien de value et mérite que chescun se resjoye. Et 
ce ainsy par bonne raison j'en suis consoulée. Et vous ne 
«le devés pas estre moings que moy, car pour son pour- 
(V chast et moien vous avés esté en ceste dignité, lequel 
(c. pluseurs foyz vous a saulvé la vie. » A cecy l'empereur 
respont : « Je te prie, mon bien et mon amour et ma 
« belle Florentine, que tu me veuilles bien escouter et 
« retenir mes paroles. N'as tu pas veu l'homme lépreux sy 
« difforme de visage lequel fut devant nous en la sale, qui 
« me demanda boire pour l'amour d'Alexandre roi de 
« Egipte? » « Ouy, » fait elle, a j'en ay bonne mémoire, 
« et ne vis jamais face d'omme plus horrible. » « Or, 
ft ma dame », dit il, (c je vous demande et me respondés : 
« posé le cas que ce fut esté le roy Alexandre et qu'i ne 
« se peut guérir aucunement senon qu'on le baignast au 
« sang de vostres deux filz et qu'on le lavast, vouldriés 
« vous que leur sang fut espanchiépour le baignyer, affin 
« que par ce moien il fut guéri perfaitement comme tu 
ce le voys maintenant? » La dame dit : « O mon seigneur, 
« pour quoy me proposés vous maintenant telles paroles ; 
« car pour vérité je vous dis que se j'avoye dix filz je les 
(c vouldroie tous occirre de mes mains et aprester de leur 
« sang le bain pour le laver avant que je endurasse et 
<c souffrysse qu'i deraeurast en tel dangier : car je porroye 
« concepvoîr et avoir des enfans : mais de recouvrer ung 
« tel ami, s'il estoit ainsy par maladie perdu, a moy se- 



igïi LYSTOIRE 

« roit impossible. » L'empereur fut consoulé du courage 
et de la oppinion de la royne, pour quoy il luy dit plus 
oultre : « Ma dame, puis que ainsy est que plus tost con- 
tt sentiriés a la mort de vous en fans que la lèpre et la- 
« drerie d'Alexandre, saches l'aventure et la fortune de 
« l'affaire. Et maintenant je vous dis la pure vérité que 
« l'omme leproux que vous vites ycy présent estoit Ale- 
« xandre qu'est cy avec nous, lequel a esté guéri par la 
« manière que j'ay proposé; et pour cecy acomplyr nois- 
« très deux fiJz sont occist et mors. » Les esperis de la 
royne furent commus de ces nouvelles et moult fort 
troublés, non obstant qu'elle avoit dit que plus tost con* 
sentiroit a la mort de ses enfans que ce que Alexandre 
demeurast ainsy lépreux. Les norrices commencèrent 
faire grans cris quant elles oyrent les nouvelles, et cou- 
rent en la chambre des enfans, puis incontinant par plii- 
seurs se firent pleurs de la mort des deux filz de l'em- 
pereur. Et ainsy tost que la chambre fut ouverte, les 
norrices ouyrent chanter les enfans qui disoient « Ave 
(( Maria gratta plena, » Cecy fut raporté a l'empereur 
comment les enfans estoient en vie, puis se trouva que la 
ou estoit faite la playe, au col, avoit ung cercle d'or. 
Quant les enfans furent ainsy trouvé et visités, joye et 
jubilacion inestimable se fit et mena par chescun en la 
cour de l'empereur et telle qu'on ne le sçaroit dire ne 
cogiter. Et la chescun se mist a rendre grâces et los a 
Dieu tout puissant de celluy biaul miracle tant évident. 
Puis quant grant solempnité et feste fut faite par aucuns 
jours l'empereur a tout son armée vint en Egipte avec 
Alexandre. Puis fit prendre la royne et le rybault cheva- 
lier qui l'avoient empoysonné, et touz les fit brûler. Et 
puis l'empereur avoit une seur laquelle il donna a femme 
a Alexandre, et fut roy de Egipte pacifique. Après cecy 
l'empereur s'en torna en son domeyne. 



DES SEPT SAGES I qS 



L,a XIU* parcelle parle comment Alexandre vint visiter son père 
et sa mère ou fut prouvé ce qu*il avoit dit du chant du roissî- 
gnoil. 



Prudentement et noblement se gouverna Alexandre 
en son royaulme de Egipte, car il estoit aymé et re- 
lloubté, et surmonta ses ennemis, et luy estant en gloire 
Qt grant puissance et en grant paix de tous coustez il 
cogita et remembra fort son père qui Tavoit gecté en la 
mer, lequel estoit bien loing de luy. Puis se mîst en 
point selon son estât et envoya ung messagier en son 
pais, et heut charge de dire a son père et a sa mère que le 
roy de Egipte ung tel jour viendroit en leur hostel pour 
boire et mangier avec eux. Quant le messagier heut fait 
le commandement du roy il fut repceu par eux honnora- 
blement et a tous dons honhestes selon leur estas le tra- 
mirent, disant que pour le roy il fairoient tout a leur 
possible et que n'avoient rien qui ne fut a son comman- 
dement, et qu'i ne porroient desservir ung tel honnour 
que le roy leur vouloit faire de prendre sa recreacîon en 
leur maison.* Le messagier raconta au roy le bon vou- 
loir d'eux, et de tout il fut bien joyeux. Le roy au jour 
assigné a bonne et noble compagnye vint arriver en la 
maison de son père, lequel ne aussy la mère n'avoient 
mémoire que ce fut leur filz, car il pensoient qu'i fut 
mort depuis le commencement qu'il fut gecté en la mer. 
Quant le roy approucha l'os tel le chevalier, son père vint 
au devant ; quant il fut près il descendit a piez et salua 
le roy tout enclin jusques a terre. Le roy le leva et le fit 
remonter a cheval, et puis main a main ensemble che. 
vauchérent jusques a la porte, la ou la mère vint faire la 
révérence bien humblement, laquelle le roy leva et puis 
l'embraça et baisa doulcement. Et puis dit la mère : 
(c Sire roy tresreverend, vous nous avès fait grant hon- 
« nour duquel nous sûmes bien indignes, et vous vous 

i3 



194 LYSTOIRE 

« estes fort humilié de venir ycy en personne. » Quant 
tout fut prest pour digner, le père prist le bacin ou estoit 
leau pour laver les mains au roy ; d'aultre coustel fut la 
mère laquelle tenoit la tuaille pour luy essuyer les mains 
en disant humblement : « Sire, tout est prest, pour 
« quoy prenés de l'eau aux mains. » Le roy cecy voyant 
commence subrire, et dit a soy meisme : « Maintenant 
<c le chant du roussignoil est iiccomply, et voycy mon 
(c père et ma mère qui voluntairement l'ont aconiplv 
« ainsy comme je le dis, se je leur laissoye faire. » Puià 
leur dit : « Vostre ancienneté est vénérable et est digne 
« d'onnoqr, pour quoy vous me ne donrès pas de 
« l'eau. » A cecy dit le chevalier : « Helas ! sire, nous 
a n'en sûmes pas digne de la vous présenter ; pour quo;f' 
« recepvès nostre service, et nous faites cestu/ honnour 
« sy vous plait ! » a N'ay je pas dit, » fait le roy, « que vous 
« estes excusez de cecy pour vostre ancienneté? » Quant 
le roy heut pris siège a la table, il prist sa mère et la mist 
de la partie destre, puis prist son père et le fit seoir a la 
partie senestre. Puis luy firent la meîllieur chiére qu'i 
sceurent. Tantost après digner le roy entra en une cham- 
bre et la fit venir son père et sa mère et fit issir hors tous 
les aultres. Puis quant il furent leur trois il dit en ceste 
manière : ce Mes bons amis, avès vous point d'enfans, 
« ung ou pluseurs? » « Non, sire, ne filz ne fille. » <r Et 
« en avès point heu du temps passé en vostre mariage? » 
c( Ouy, » dit le père, « une foyz nous heumes ung filz, 
<c mais il est mort. » « De quelle mort? » fait le roy. <r De 
a mort naturelle/» dit le père. « Or entendes, » fait le 
roy : <c se je vous monstre qu'i soit mort d'aultre mort que 
« vous ne dites, vous serès menteurs prouvés : advisés 
« bien que vous dites. » « Sire roy, » dît le chevalier, 
i( pour quoy demandés vous sy curieusement de nostre 
« filz? » « Non sans cause, » fait le roy, « et pour tant 
« je veux sçavoîr de quelle mort il morust. Et se vous 
« ne me le dites, je vous fairay^morir tous deux. «Tous 



DES SEPT SAGES I95 

^ux a cestuy most tombarçDt a terre en demandant mi- 
j^lçorde. Le roy les leva, puis leur dit : <c Je ne suis 
f: pa3 venus mangier de yostre pain en vostre maison 
i^.f>o.ur vous estre traître : dites moy donques 1^ vérité 
^^afiia que vous saulvés vostre vie, car y m'est venu a 
ftt notice que vous lavés occist; et sy vient que la justice 
($,le sache, tous deux en prendrés la mort. » « Sire; » faiç 
1^.. chevalier, « faites moy grâce que je ne meure pour 
5j(.(:estuy cas, et je vous diray la vérité. » « Je le veux, » 
j^y le roy ; <c ne te donne plus de paour. » Le chevalier 
^t : c( O sire, nous avions ung seul filz^ bien sage et bien 
> apris, et quant une foyz il nous servissoit a table, sus 
(j. la fenestre vint un roussignoil chantant moult doulce- 
« ment, et celluy chant nostre filz commença interpréter 
.f^ et desclarer : Cestuy oyseaux a dit en son langage que 
«^ j^ devoye venir sy grant seigneur que vous prendri& a 
(( honnour se je vouloye permectre que me donnassiez de 
<c l'eau aux mains et que ma mère tint la tuaille. Quant 
« je ouy cecy, » fait le chevalier, <c je fus tout corroucé 
« que mon filz me surmontait, pour quoy je le gectai en 
« Ja mer une nuyt. » « Or entendes; », dit Je roy : « quel 
a mal vous fut venus> se vostre filz fut esté sy grant sei- 
« !gneur comme il disoit? vous devés bien sçavoir que ce 
(t fut esté vostre honnour et vostre grant avancement. ^>. 
(( O sire, )» fait le périe^ « j6 ne usoye pas alors de devoir 
« ne de raison, mais de fureur et faulce volenté. » « Ce 
(^ fut, » dit le roy, « grant folie a vous de vouloir empe- 
« chier la volenté de Dieu a la exaltacion de vostre filz. 
a Saches maintenant que je suis vostre filz, lequel fut 
(c gecté en la mer, mais Dieu par sa sainte pitié et mise- 
«. ricorde me préserva d'estre mort et a permis que je suis 
(T en cestuy honnour royal député. » Après cecy tant de 
paour comme de joye tous deux tombarent a terre comme 
transys. Mais le roy les leva amiablement et les recon- 
forta en disant : « N'ayez paour, mais vous resjoysez et 
«faites bonne chiére; car pour cecy vous n'en aurés 



I QÔ l'ySTOIRE 

4 

c( point de peyne, mais sera mon exaltacion vostr^ 
« grande et noble gloire et profit perpétuellement. » Puis 
les baisa tous deux. La mère de grant joye commencé 
plourer, a laquelle dit le roy : « Ne plourés point, ma 
ce mère, mais vous consolés, car vous serés tousjour pluç 
« honnorée en royaulme tant que vous vivres. » Tantost 
après il les mena avec soy en son royaulme ou leur 
temps de leur vie firent leur mansion avec le roy, leur, 
observant honnour et gloire mondaine selon qu'il çstoient 
père et mère du roy redoubté et pacifique, lesqueux fini^ 
rent leurs jours en joye et félicité selon le court de 
nature. 



S*ensuyt Vexposicion de ceste narracion au propos du 
fil:{ de V empereur de Romme. Le tiers chapitre. 



« L'avés vous bien entendu? » dit le filz de l'empereur 
a son père. « Ouy entièrement, » fait il. « Or, mon père », 
fait Ih filz, « se Dieu m*a donné sapience et intelligence 
plus que aux aultres, ce ne se doit pi^s entendre qu'i soit 
en diminucion ne détriment de vostre honnour ou de 
vostre puissance et faculté, mais est mieux pour les con- 
server et maintenir, comme vous avés veu de celluy filz 
Alexandre qui fut gecté par son père mavaisement en la 
mer; car se il avoit enterpreté le chant du roussignoil 
qu'i devoit estre grant seigneur, c'estoit a l'onnour et pro- 
fit de son père et non pas a sa destruction, desqueux la fin 
fut honnorable. Et ainsy comment par fortune il ne fut 
point mort en la mer puis qu'i fut gecté dedens, ainsy je 
n'ay point pris mort non obstant vostre sentence donnée 
aucune foyz contre moy en la promocion de la royne 
vostre femme. Et comment je vous ay dit, celluy Alexan- 
dre fut préservé et fut roi de Egipte pour sa science, ainsy 



DES SEPT SAGES l()7 

f ay esté préservé de mort par la sapience de mes maistres, 
par les biaux exemples que vous ont raconté. La poyson et 
venyn qui luy fut donné pour le faire morir, ce sont les 
fâulces paroles et accusacions que la royne m'a mis sus. 
Et aînsy comment Alexandre fut lépreux par la poyson 
qui fut convertie, ainsy j'ay esté vitupéré grandement, 
quant on me menoit au gibet parmy la cité. Puis a la fin 
qu'i fut guéri entièrement, don sy grant joye se fit par 
tout, ainsy est il maintenant quant vous estes enformé de 
la vérité : vous cognôissés le grant bien que vous est 
quant je suis vif et entendant, et que j'ay heu bonne pa- 
cience. Puis après comme l'empereur prist vengance de 
la royne de Egipte et de son rybaul qui vouloient faire 
morir Alexandre innocent, je pense que vous mectrés le 
cas de la royne en terme de justice tellement qu'elle sera 
pugnye et son rybaul selon qu'il ont amerité. En après 
comment le père et la mère furent repceu en honnour et 
gloire par leur filz, ainsy de ceste heure vous n'avés occa- 
sion de prendre soing ne pensement de rien senon de 
fruyr et gaudyr de vostre honnour impériale et faire 
bonne chiére sans prendre melencolie de chose que vous 
adviengne. » Quant le filz heut achevé , l'empereur co- 
gnent la vérité de tout l'affaire et dit a son filz : « O mon 
enfant, pour faire brief je te resigne mon empire et le te 
oultroye, car je suis amplement enformé par ces belles ys- 
toires que ce sera pour mon mieux que je te donne la 
charge de tout et que je vive deshormais en repos, veu 
que je suis vieux et ay mieux mestier de repos que de 
rnoy mesler des charges et pensementz survenans a la 
seîgnyorie. » « Mon chier père, » dit le filz, « vous me 
pardon nerès, car il ne se faira pas comme vous dites, mais 
tant que vous vivres vous aurés sus moy et sus chescun 
l'auctorité de commander et serés obey en vos comman- 
demens. Et tant qu'i touche les labeurs et les aultres ne- 
gociacions, je suis contens de les soustenir et d'y estre 
preux et diligent. » 



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198 l'ystoïre 



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jî 



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Le jugement de la rqyne et de sa damoiselle 
qu'estait homme. Le IIII^ chapitre. 



Le filz de l'empereur fut loé de sa narracion et de Téx - 
posîcion et aussy de l'onnour qui faisoit a son père; niàîs 
pour mectre fin en toute Tystoire il va dire devant tous : 



pour mectre hn en toute 1 ystoire 

« Puis qu'ainsy est que j'ay esté accusé de sy grant enor- 
mité et en dangier d'estre pendu pluseurs foyz, et que 
tout le contraire s'est prouvéj affin que justice ayt son 
lieu par manière que les aultres y preignent advis, 'je 
vous prie, mon père, et toute vostre court, que sentence 
se donne maintenant affin que Dieu soit content et le 
i monde. » L'empereur fit venir en jugement la royne avec 

ses damoiselles et spécialement fit mectre près d'elle son 
rybaul qu'estoit en habit de femme. Puis furent assis les 
juges et accesseurs de la justice qu'estoient desja informés 
de la confession d'elle et aussi de la notoriété du rybaul 
pour quoy se constoit de son adultère; d'aultre part les 
grandes presumpcions de la innocence du filz lesquelles 
faisoîent pour luy : premièrement car il n'estoit pas d'eage 
pour estre ainsy fervant en luxure; secundement car il 
avoit esté nourry avec les sages pleins de bonnes meurs et 
sans compagnye de jeunes filles, pour quoy il n'avoîl 
point l'occasion d'estre lubrique en charnalitè; tiercc- 
flient car selon son eage il estoit fort sage et bon clers, 
et volentiers science et luxure n'abitent pas ensemble, car 
leurs actentes sont contrarieuses; quartement car volen- 
tiers adultère ne se commest pas sans avoir langages pre.- 
cedans, et se ainsy estoit que l'enfant ne parloit point, 
pour cause on ne pouvoit pas présumer qu^i fut vérité ce 
que la royne disoit; quintement car nature aborrisoit 
que le filz deut habiter avec la femme de son père, ac- 
tendu que qui use de tel pechié ha en luy malice, et ma- 




DES SEPT SAGES IQQ 

lice ne s'entent pas sans discrétion et jugement d'entende- 
ment; sextement car Tenfant n'avoit pas conversé avec 
la royne tant de temps qu'i fut esmeu au pechié, car il 
fault premièrement cognoistre que aymer; puis après 
car la femme se prouva adultère par le rybaul qu'elle te- 
noit, et par ainsy son témoignage ne valloit rien comme 
reprouvée de droit et infâme; item paraultre raison, car 
çlie le confessa de sa volenté sans se desdire et persévéra, 
ï^oùr quoy aultre chose ne restoit a faire senon donner 
sentence. Pour quôy le filz dit ainsy : « O mon père, 
puis que vous estes empereur et seigneur souverain de 
tout le monde, vostre majesté requiert et veult que sans 
décliner a destre ne a senestre on rende et donne a ches- 
"tùh ce qu'est sien, qu'on vive honnestement, qu'on ne 
jblèce point le droit d'aultruy, qu'on contente et observe 
là décision de la loy escripte. Pour quoy aujourduy je 
iïemande justice de la faulce accusacion et imposicion 
crimînéle par la royne sus ma personne faite, moien la- 
quelle sept foyz j'ay esté envoyé d'estre pendu. Et aussy 
pour ce qu'elle a violé vostre lyt elle s'est mefiFaite de 
son corps sans cause; elle vous a mené trahyson cou- 
verte, elle vous a menty en son sachant, elle a blecé vos- 
tre honnour et le myen. Pour quoy de tout cecy je de- 
mande justice et vous prie que sentence soit donnée. » 
Incontinant que la royne ouyt la peticion de l'enfant 
elle se gecta en terre en demendant miséricorde et par- 
don a l'empereur. Mais rien ne luy profita sa demande, 
carie filz vouloit que sentence s'en donnast. Les juges 
assignarent les parties a ouyr droit. Et puis vont dire 
par la bouche de Tun : a Ses euvres la condampnent, sa 
confession, la notoriété de son rybaul, la innocence des 
faulx accus. Pour quoy nous donnons sentence contre la 
royne que par ses démérites et grant pechié nous la pre- 
nons et déposons de tout honnour duquel elle estoit 
avec l'empereur en possession, et estre séparée de toute 
aliance et devoir de mariage, don l'empereur est d'elle 



200 l'ystoire 

séparé et desobligié comme personne desjointe, remise a 
soy meisme et telle réputée; nous ordonnons que publi- 
quement elle soit traynée a la queuhe d^ung cheval par les 
ruez de la cité et puis menée au lieu de la justice et la 
mise en ung feu toute vive et brûlée jusques son coqp^ 
soit reduyt en cendres. Contre son rybaul nous don*: 
nons sentence qu^en lieu publique on luy coupe tous-tcT' 
jours quU porra vivre ung membre de son corps. » Las 
sentences estre données, furent incontinant executéesr et; 
furent de tout le peuple comme justement données afK: 
prouvées. Ung temps après l'empereur morust, et Dy^) 
clecian son filz régna en grant prospérité, prudencenat- 
sagèce, lequel tousjour fut acompagnyé de sages gens et* 
amateurs de justice, tellement qu'i fut tenus et réputé très»: 
singuliers a bien gouverner Tempire, par manière quq 
pluseurs de ses successeurs prirent riegle et manière de 
bien vivre a l'exemple de luy. Et avec ce qu'il eut bruyt 
de grant prudence et de faire bonne et souverayne jus- 
tice, avec ce il fut le plus grant trésorier qui se vit ja- 
mais en celluy temps. Mais a cause que tout homme 
qu'est né est débiteur de la mort et que tous vivans fault 
morir, après qu'i régna en mondanité glorieusemens, il 
morust comme les aultres en voye de saulvement. 



La epylogacion et narracion des notables qui se peuvent 
comprendre en ce livre a chescun profitables. Le F" 
chapitre. 



Affin que les lyseurs et escouteurs de l'euvre présente 
puissent plus facilement raporter fruyt et doctrine a 
corregier les vices, augmenter les vertus et avoir occupa- 
cions de temps honneste, nous povons noter deux chou- 
ses générales, l'une au regard de l'omme, l'aultre au re- 



DES SEPT SAGES 201 

gard de la femme. La première est de contempler comme 
Poncianus Pempereur, père de Tenfant souvent nommé, 
fat ung homme fort legier a croire ce qu'on luy disoit, 
car incontinant que sa femme luy dit que son filz Pavoit 
voulu violer i la creust ; quant aussy il fut adverti par 
les'sages qu*i ne le devoit pas ainsy legiérement croire, il 
corregoit sa volenté a cause des ystoires qu'on luy ra- 
contoit; mais le point principal de mon notable est qu'il 
estoit vieux et avoit pris jeune femme, qu'est mal adve- 
nant a cours de nature pour en avoir fin honnorable. 
Gar Pomme vieux qui prent jeune femme, puis que le 
sang frès et cher nouvelle le resjoye d'une part, il se 
gjriesve de l'aultre; car volentiers desvient]jaleux et ha 
soing que sa femme ne luy fasse faulte, car il scet bien 
qu'i n'est point souffisant pour elle, et se mest a la bien 
norrir et a son aise pour maintenir son amour, et c'est 
ce qui la fait lubrique et rompre la bride de bonne con- 
tenance, et consequemment c'est ce qui la fait désirer 
hommes de son eage, pour quoy elle se mefiFait. Puis se 
mest a la bien vestir et orner affin qu'elle ne désire d'a- 
voir habilliemens ne ornemens senon de son mary, car 
s'elle n'estoit bien parée elle trouveroit qui luy en don- 
roit; et c'est ce qui la fait soliciter par les jeunes com- 
pagnions, et pour quoy souvent on treuve occasion d'aler 
et venir et souventefFoyz se mal gouverner. Encores 
l'omme vieux qu'a espousé jeune femme se mest oultre 
nécessité a dancer ou faire euvres de homme viguereux., 
don il se détermine et bien souvent ses jours anticipe. 
Puis oultre il se met en pratique de user de viandes 
chauldes pour satîfFaire a nature et contenter sa femme, 
et use a ce propos de medicines qui le font morîr avant 
qu'i soit temps, don la jeune est plus souvent de sa mort 
joyeuse, qu'est mal advenant. Et sus ce nous povons 
noter que pour paour de desplaire a sa femme il estoit 
contens que son filz deut morir, et ce non obstant elle 
estoit pourveuhe d'ung jeune filz de son eage pour lubri- 



202 l'ySTOIKE 



quer a son plaisir. L'aultre chose générale au regard de 
la femme est a noter : la femme a mal adonnée est de 
grief corregîée et a bien affaire a Temenderet faire qu'^elle 
persévère virtueuse, comme de la femme de Pempereur 
laquelle par ystoires, par menaces, par pleurs, par faitl- 
tes et aultres manières elle n'avoit ne se donnoît con- 
science de faire morir le filz de son mary. Car elle sercliôit 
après la mort du filz celle du père pour mieux lubriquêr 
a sa guise. Et par la teneur de toutes les ystoires en cçfe- 
tuy livre escriptes tousjour le piez treuve la ou romjçie 
vieux ha pris jeune femme ; et ainsy en ce que ceux çjtii 
sont esté enclin de croire leur femme que tousjour il leur 
a mesdit. Je ne dis pas que bien souvent ne soit bon pt 
profitable, bien séant et honnorable de croire sa femme, 
mais c'est en chose de verisemblable presumption et 
après quant la chouse n'est pas trop doubteuse. 

Pour avoir epylogacion et recapitulacion spéciale sus 
Teuvre présente et entendre les vices principaux pour 
les éviter et les choses virtueuses pour les exerciter, nous 
avons a noter que cestuy livre est divisé en trois parties 
comme la table le dit, et contient la première partie sept 
chapitres. Le premier nous enseigne que on doit faire 
apprendre doctrine a ses enfans au commencement et 
les commectre a gens sachans et virtueux. Le II® mons- 
tre que mémoire locale profite. Le III* monstre que 
courage de se marier est tantost venus et que c'est iin 
mavais arc que d'avoir marrestre. Le II II* parle de la 
pronostique des influences des estoilles. Le V* de obser- 
ver silence. Le VI* touche la lubricité et immodérée 
audace de la femme. Le VII* contient que la femme scet 
bien faindre quant elle serche vengance. 

La secunde partie contient XI III chapitres et ne 
parle senon des ystoires que la femme disoit a l'empe- 
reur pour fairç morir l'enfant et les exemples que les 



DES SEPT SAGES 2o3 






iskgés maistres racontoient pour le garder d'estre pendu. 
iLe premier chapitre donne exemple que pour saulver 
et horrir le petit le grant a esté deffait. Le II* monstre 
*c}ùe pour legiérement croire on fait chose irrécupérable 
et' de grant dommage. Le III* enseigne que pour souffrir 
tfôpt son aise on en pert la vie. Lé II II* monstre que 
qtiiVeult aultruy pugnyr se doit tenir bien seurement 
'dti'i ne luy mesdie. Le V* enseigne que on doit despen- 
att selon ce que on ha et que tel fait pour le meillieur 
^ffifî ne se peut pas saulver. Le VI* monstre que pour 
'vérité dire on en pert bien la vie et qu'on actribùe 
'Hiëssonge a celluy qu'a dit vérité. Le VII* enseigne que 
tonte et preudomie occupent les biens que on est di- 
'^tie d'avoir et qu'a la fin souvent les malfaiteurs se treu- 
' vent pugnys. Le VIII* monstre que pour oster les occa- 
sions on ne fait pas les péchiez que on a entrepris de 
faire, et comme souvent pacience ameyne a la fin ven- 
gance. Le IX* enseigne que par convoitise d'avarice pour 
dix qu'on veult avoir d'aultre part s'ent perdent cent, 
et que tel prent a veoîr l'or plaisir qu'en le touchant 
ha desplaisir. Le X* monstre que souvent on se defifait 
par envie de ce que on a bien mestier pour se saulver 
la vie. Le XI* enseigne que par avarice on pert honnour 
et fault on en son entreprise. Le XII* monstre que sou- 
vent la femme ayme plus -avoir argent que la personne 
de celluy qu'elle dit qu'elle ayme, et n'y a secrest que 
pour despit ne decelle. Le XIII* enseigne que bien fol 
est celluy qui plus croist parole que ses yeulx, et que 
souvent force depçoit celluy qui se fie. Le XI III* mons- 
tre que la femme tantost ayme et tantost oblie et pour 
venir a son intencion ne luy chault qu'elle face. 

La tierce partie contient six chapitres. Le premier 
monstre que du bien on se doit resjouyr et que chescun 
' n'est pas tel que son habit le monstre. Le secund cha- 
pitre contient XIII parcelles. La première parle de l'en^ 



204 L YSTOIRE 

trepretacion du chant du roussignoil et du rnavais cou- 
rage qui plus tost consent a mal faire que de vouloir le 
bien de son enfant. La II* de fortune, et que tout ce 
qu^on isiit ne vient pas la ou on le désire. La III* mons- 
tre que fortune fait d^ung petit compagnyon ung grant 
seigneur, et que a la fin ha du bien qui a premier y tire. 
La IIII* enseigne que on est bien malade pour aymer 
tropt, et que la femme qui volentier prent legierement 
se vent. La V* monstre que qui bien ayme tart oblie, et 
que de deux amis desplait la despanie. La VI* enseigne 
que tel loyaulment raporte le deshonnour de son mais- 
tre qu'en la fin en haie domage. La VII* monstre que 
qui ha mestier de aide y fault bien qu'i preuve ses amis. 
La VIII* enseigne qu^en choses semblablez on est pour 
peu depceu, et que loyaulté se doit tenir par celluy 
auquel on se fie. La IX* monstre que pour aymer par 
amour ung devient bien grant seigneur. La X* enseigne 
que despit de femme pourchace mort de homme et que 
tous ceux qui sont empoysonné n^en meurent pas puis 
qu^i tombent en maladie, et aussy que chose donnée 
conserve mémoire. La XI* monstre que qui bien ayme 
ne laisse rien a faire pour son ami saulver. La XII* en- 
seigne que Dieu fait miracle la ou bonne foy reigne et 
c'omme qui fait ce qu^i ne doit qu'i luy advint ce qu'i 
ne vouldroit, et qu'a bonne raison tout service a tout 
guerdon. La XIII* parcelle monstre que ce qu'est dis- 
posé d'avoir estre sy ne se monstre pas tantost a présent 
le temps advenir le desclare, et que telle chose se pro- 
pose foiblement que une foy faite se treuve bien forte 
et puisant. Le tier chapitre monstre que ung bon ou- 
vrier scet bien a profit dispouser ses pièces. Le IIII* 
enseigne que pechié ameyne meschief, et que tel pour 
ung bien d'amour en soustient après cent douleurs. 
Le V* chapitre, qu'est cestuy, le contenus du livre avec 
la table reduyt. Le VI* et derrier nous monstre que 
on ne peut faire euvre parfaite que tousjour on n'y 



DES SEPT SAGES 20Î) 

treuve a dire. Et ce qui n'est ycy contenus plus a 
plein est en la table mise au commencement pour tout 
comprendre facilement. 



Sy Jînist le présent livre des sept 

sages de Romme. Imprimé a Ge- 

nève Van MCCCC LXXXXII 

le xxiiii jour de may, 

Deo gratias. 



2o8 - VARIANTES 

6i, 5 profiter — i5 eueîflier — 19 dire. 

63, 16 et est. 

64, 9 moctz. 

65, 8 saaloe — 10 r^arder — iifatwianque — 22 i\z 

66, I dacomply — 2 esbabys — 3 saalue — 10 baisaz 

67, I repara — 9 parler — 10 dacomply — 14 ooyr — 26 dacomply — 

34 gardes. 

68, i5 fiez. 

69, 10 adui&t — 30 obaier — 24 crier. 

72, I blacer — 9 tresbiaulx — 3o ou — 34 despoillier. 

73, 12 priuer — i3 deuient — i5 aient — 17 mesment — 25 ouyr — 

28 indignes. 

74, 9 mi» — 26 pantillas — 27 racontre. 

75, 12 pantillas — 16 pleins — 17 elforce — 21 pint. 

76, 3i chastiaulx — 33 uienL 

77, 6 aient — 25 chastiaaix. 

78, 3 deuorer — 8 priue — 1 2 sanloer — 2 1 blecer. 

79, 7 pantillas — 1 3 qail. 

80, 28 crie — 42 poaoir. 

81, 3 rogier — 5 chargier, et p. — 8 mangier — 3i qui nen a. 

82, 5 tombe — 1 1 qui il. 

83, 2 amis — 4 amis — 8 clef — 1 7 laissée — 24 demande. 

84, 21 alaz — 22 noyez — 29 dispocion — 33 se manque. 

85, 25 qui — 27 ce cecy t. 

87, 24 p. duquelle est c. 

88, 16 essez. 

89, 27 continuaz — 3i esmerueillier — 35 1. te g. 

90, 5 uassiaulx — 11 uassîaulx — i4atrapper — i5 porra — 21 saalue. 

cutiaulx — 23 seront. 

91, 23 crier — 29 s. d. a. v. 

92, 14 dacomply — 16 que. 

93, 5 se t, — 10 morigne. 

94, I ebriee — 16 sur manque. 

95, 9 O — 19 oyseaulx. 

96, 2 5 servie — 26 sentuz — 3o mectra. 

97, i3 raconter. 

99, 1 1 narre — 26 nient — 32 enserata. 

100, 34 Mais tr. — 36 ueulx. 

loi, 9 uont — 35 nient. 

102, 3 uon — 10 assez manque — 19 esmerueillier — 3i raisonner 

io3, 7 ilz — 10 ouyr. 

104, 2 cl. se f. — 14 deserir — 21 leu 1. — 25 prouueras. 

io5, 12 conseil, f. y sacorda — i5 par. 

106, 12 il la a. — 21 essayée — 26 la — 35 nouueaux. 



VARIANTES 2O9 

107, 2 chaufc — 14 ester— 16 sont, brûlent — 24 telle. 

[08, 3 noux, essayef — 6 conseillier — 8 dissimulens — 27 fassies. 

[09, 4 ceruiaulx — 29 scanes. 

10, 4 tresgrisne — 6 admiracions — 7 nouez — i5 oblier — 16 cutiaulx 

— 23 mengnagne — 32 cutiaulx. 

11, 6 dlgnez — 10 seigneur. 

12, 4 qui cest — 5 quant — 7 fiert — i3 aye. 

1 3, 6 ouyr — 8 ouyr. 

14, I soy ^ 2 demosquee — 19 fondus — 34 urayz. 
i5, 14 prouince — 17 tourne. 

16, 4 ce que le — 21 on — 26 mections — 33 rommen. 

17, 3 on — II ouyr — 37 tonneaulx. 

18, 34 pouueu. 

19, I ouyr. 
120, 9 ouyr. 

12 1, 24 uouldrat — 3i tn manque. 

22, 16 esmerueillier — 3i pense. 

[23, 20 concepu — 22 chers — 23 de leaux — 28 guérir, ouyr— 3o chers 

— 3i leaux, guérir. 

124, 4 cutiaulx — 5 moriz — 27 tonneaux, remply, eaux — 33 leaux. 

2 5, I tonneaulx, deaux cler — 3 vertut — 4 escanchier — 6 ne v. -r 

8 guérir — 16 quel mal f. — 2 5 ouyr. 

[27, 17 q. ie le. 1. 

[28, 35 biaulx — 36 cognou. 

29, 24 oppostres. 

i3o, II bout — 29 y luy a. 

;3i, 4 ouyr — 18 ouyr. 

;32, 9 scandalizees — 21 ie se s. 

33, 18 solicite. 

34, 10 semblent — 11 et ne ne v. — 25 mectray. 
i35, i3 treschiere. 

36, i5 uim, tombe. 

37, 29 tes mes v. — 3o multrier. 

[39, 4 brief — 17 on — 22 ne manque — 27 péril — 32 passez — 34 

chastiaulx — 35 chastiaulx. 

[40, 4 moriginer — 20 chastiaulx. 

[41, 18 Que avant pour — 20 chastiaulx — 25 chastiaulx — 29 chastiaulx. 

[42, I feront — 8 aneaulx — 19 laneaulx — 23 chastiaulx — 34 laneaulx. 

[43, 16 aneaulx — 3i uisite. 

[44, 21 16 chastiaulx — chastiaulx — 34 clef. 

[45, 21 aduise — 25 est — 3i chastiaulx — 33 chastiaulx. 

[46, 1 5 per — 1 6 clef — 2 1 laneaulx . 

[47, 6 chastiaulx. 

[48, 14 chastiaulx — 1 7 chastiaulx. 

H 



2IO VARIANTES 

redouble — 3i rybaulx. 
17 . exemple — 34 de leaux. 

malfaicteurs. 

raale. 

frappe — 7 treschier — 3i o»te, porte — 3a meste. 

mors que ie f. 

Le o. ~ 12 amoye— 19 génitif. 

laborer. 

cestuit— ib fat, 
18 rybaulx — 37 j. ma s. 

beaulx — 14 remoque -^ 29 maoes. 

ouyr — 20 appareiiiier. 

actedier — 22 biaulx. 

pronuncer. 

baissa. 

f. qui. 

donne. 

réplique — 12 ioyaux '- i3 fesse — 26 estre — 27 guérir. 

guérir — 1 5 on. 

congier. 

prisier — 24 aneaulx — 26 aneaulx. 

logier. 

mentir — 36 uisite. 

accuser. 

conseillier — 16 soie — 28 et y se fie — 32 fuyr. 

aie — 23 lesdis — 28 sainct. 

p. la cbers — 19 espouse — 29 mentir — 33 deux manque. 

il manque — 19 le i. — 22 seraz. 

tenus. 

laneaulx — 35 alexander. 

tenus — 9 laneaulx — 1 1 renuoyst — 12 laneaulx — 33 denier. 

uim. 

et m. — 6 vouloy — 9 leurs — 10 plaisirs — 19 resiouyr — 34 
guérir •— a3 assortir — 33 amis 
8 enraciner — 25 porte — 28 guérir — 39 restitue — 36 crie, prie, 
que — 6 guérir. 

baissa — i3 guérir — 23 il la. 

ouyr — 25 espancbier — 26 guérir — 3i laue — 34 amis. 
qui — 6 guérir — 10 troublée — 17 chante — 28 rybaulx. 

lembrace. 

digne — 4 essuyez — 6 leaux — i5 nostre — 27 ouyr — 3o ie 
second mort manque. 

leaux — 19 ouyr — 3o la s. 

ouyr — 5 1 preseruer du r. 



149» 


4 


i5o, 


17 


i5i, 


33 


i52. 


10 


i53. 


I 


154, 


7 


i55. 


6 


i56, 


I 


i58, 


6 


160, 


18 


162, 


6 


164, 


25 


i65, 


5 


166, 


28 


168, 


26 


169, 


26 


i7>, 


28 


173, 


5 


173, 


12 


174, 


33 


175, 


3 


176, 


II 


177, 


25 


178, 


29 


»79. 


2 


180, 


18 


181, 


2 


182, 


II 


i83, 


20 


184, 


i3 


i85, 


3 


186, 


8 


187, 


2 


188, 


8 


189, 


4 


190, 


1 


191, 


19 


192, 


4 


193, 


32 


194, 


3 


195, 


18 


iq6. 


16 



H 



VARIANTES 



21 1 



197, 


i3 


198, 


14 


199» 


I 


200, 


6 


201, 


5 


202, 


3 


2o3, 


2 



204, 



rybaulx — 16 rybaulx — 33 obcyr 

rybaulx — rybaulx — 28 et Tnanque. 

sentens — aultre chose] adultère —• décline — 3 1 ribaulx. 

rybaulx — 1 3 acompagny er. — j . mais e — sS raporte. 

aduertir — 25 le second et manque — 27 dance — 32 medicine. 

corregier — 26 marie — 28 p«mo6tique — 29 obserue. 

saulue — 7 ueulx — 10 Bâolu« ~ 18 par manque --22 saulue — 

22 pert— 32 chapitre, 
uint — 7 ayme — 16 ayme — aa amis saulue — 25 a tous — 

29 tr. et b. f. p. 



ERRATA 



Page. Ligne. 
5, 35 porte lise^ porté. 

35 retournèrent — retournèrent 
25 espee — espée. 

28 guéres — guères. 

manchette, senecalcus lise^ senescalcus. 
19 jamés lise^ jamès. 

19 quil — qu'il. 

10 auplus — au plus. 

— qu'elle 



6, 

7, 

7, 

9. 
10, 

14, 
22, 

25, 
26, 

3i, 
3i, 
3i. 
42, 
44. 



19 quelle 

36 pourfaire 

2 fault-il 

19 darz 

20 vouloist 
36 Baulx 
12 cautelc 



pour faire, 
fault il. 
•d'aez. 
voulsist. 
Beaulx. 
cautéle. 



212 



ERRATA 



4*. 

47, 
49, 

49, 
53, 
55, 
6o, 

73, 
8i, 
83. 
88, 

94, 
io3, 
io5, 
106, 
116, 
129, 
144. 
146, 

159, 
i5i, 
i5i, 
155, 
166, 
167, 
170, 
i85, 
i85, 
186, 



20 quil — quil 

manchette, vaticidium lise^ tatkinium. 



32 

27 
16 

«9 
II 

26 

21 

8 

33 

14 

9 
I 

12 

14 

i3 

36 

16 



aarez 

cnidiez-Toas 

scroy 

sagece 

oaltrerroie 

veuet 

la quelle 

clef 



lise\ arrez. 

— cnidiez vous. 

— senry. 

— sagèce. 

— oaltreyroie. 

— vcult 

— laquelle. 

— clés. 



mettes en manchette (gaza). 



remède 

alayt — 

décapiter — 

An quel — 

amis — 
éternellement — 

jaraque — 

cbastiaulx — 



lise^ remède. 

— kloyt. 

— décapiter. 

— Auquel. 

— amies, 
éternellement, 
jura que. 
chastiaul. 

10 hors et quasi que je fusse yssus, du sens se, lise^ lors, et quasi 

que je fusse yssus du sens, se. 
3i rybaulx — rybaul. 

18 fait-elle — fait elle. 

36 chevaleri — chevalier. 

3 mon chier amis ta lise^ mon chier amis : ta. 

11 plaisit lise^ plaisir. 

29 en manchette amicus, lise^ amici. 
3 1 chieret lise^ chier et. 

4 et t moult — et moult. 

7 détestable — détestable. 

8 vim — vin 



TABLE DES MATIÈRES 



PREFACE I 

Les sept sages de Romme i 

(arbor) 5 

(CANIS) (5 

(SENESCALCUS) 9 

(HEDICUS) 13 

(aper) 1 5 

(PUTEUS) l8 

(SAPIENTES) 20 

(TENTAHINA) 25 

(roha) 29 

(AVIS) 3 l 

(gaza) 3 {. 

(vidua) 3Ô 

(virgilius) 40 

(inclusa) 44 

(vaticinium) 47 

VYstoire des sept sages 35 

LE PROLOGUE SUR LA TRANSLATION KOUVELl.EMEKT FAITE DE l'YS- 
TOIRE DES SEPT SAGES DE ROMME, OU SE CONTIENT LA DIVISION DU 

LIVRE 55 

CY COMMENCE LA PREMIERE PARTIE DU LIVRE LAQUELLE CONTIENT 

SEPT CHAPITRES , , , . , , i . ^7 



W 

r 



214 TABLE DES MATIÈRES 

Comme Dyoclecianus, le jeune fil\ de Poncianus Vempereur, 
fut commis aux sept maistres et sages de Romme pour estre 
instruyt aux sciences après la mort de sa mère. Le premier 
chapitre 57 

Comment le fil\ de l'empereur, estre commis a tous les sept 
sages, fut norry et instruit et esperimenté en lieu solitaire 
hors de Romme, et de la façên de son estude. Le second 
chapitre 60 

Comment l'empereur se remaria^ et de la hayne que la royne 
prist contre cestuy fili pour le faire morir. Le m» chapitre», tt2 

Comment Vempereur manda aux maistres sur la peyne de la vie 
qu'on amaine son fil\ ung certain jour, et comment selon les 
cours des estoilles si parloit de sept jours il devait morir, et 
l'entreprise des maistres pour luy saulver la vie. Le quart 
chapitre 63 

Comment le fil\fut amené et repceu par l'empereur honneste- 
ment, qui ne pjrla point a son père, dont il se merveUla 
grandement. Le v* chapitre 65 

Comment l'enfant fut commis a la royne pour le faire parler, 
et du malvais vouloir d'elle pour le faire pechier, et comme 
il se excusa par escript. Le yi* chapitre 66 

Comment l'emperery se dessira le visage et accusa le fil\ de 
l'empereur qu'il la vouloit violer, et du commandement fait 
qu'i deut morir. Le septiesme chapitre 68 

CT COMMENCE LA SECONDE PARTIE DU LIVRE LAQUELLE CONTIENT 
ZIIII CHAPITRES ET PARLE DES FIGURES, YSTOIRES ET EXEMPLES, TANT 
POUR ESMOUVOIR l'eMPEREUR QUE L'eNFANT DEUT MORIR, COMME PAR 
LE CONTRAIRE QU'l SEROIT MAL FAIT J2 

La première narration de la royne pour faire morir l'enfant 
a l'exemple dupyn qui fut gastépour saulver le petit pynel, 
avec l'exposition de l'exemple. Le premier chapitre 71 

Des merveilles que le peuple se donna quant on menait au gi- 
bet le fil\ de l'empereur, et comme yl fut saulvé pour celluy 
jour par le premier sage a l'exemple [d'ung chevalier quia la 
parole de sa femme occist son bon lévrier qu'avait combattu 
le dracon et saulvé la vie a son enfant. Le ii« chapitre 74 

Le second exemple que la royne donna du porc sengler qui fut 
occist par le pastoriaul pour ce qu'i s'endormist se laissant 
gracier, appliquant que l'empereur se lessoit gouverner, 
affin que l'enfant morust. Le iii« chapitre 79 

Comment lefil^ de Vempereur fut saulvé de morir pour celluy 
jour par le moyen du second sage a l'exemple du chevalier 
qui pour le pechié de sa femme fut honte quant elle luy 



TABLE DES MATIÈRES 2l5 

ferma la porte, lui cuydant qu'elle fut tombée au puys. Le 

iiip chapitre.., 82 

La tierce narration de la royne pour faire morir l'enfant a 
l'exemple du père qui fut larron pour maintenir ses enfants 
et puis pour les saulver il se fit couper la teste. Le y" cha- 
pitre 87 

Comment l'enfant fut saulvé pour celluyjour par le tiers mais- 
tre a l'exemple de la pique qui pour dire vérité fut morte par 
la faulceté et mensonge de la femme qui s'estait m^aite vers 
son mary. Le Yi* chapitre « 93 

La quarte recitation de la royne pour faire morir l'enfant a 
l'exemple des sept sages qu'avoient adveuglé l'empereur, qui 
recouvra la veue après que les sept sages furent mors. Le vu* 
chapitre .^ 98 

Comment l'et{fant fut saulvé de morir pour celluy jour par le 
quart maistre a l'exemple de la fille laquelle vouloit commes- 
tre adultère avec le prestre dont elle fut chastiée par la dimi- 
nucion de son sang et prudence de son mary. Le yiii" chapitre. io3 

La v« narration de la royne pour faire morir l'enfant a l'exem- 
ple de la tour de Romme ou estaient lesymages donnans signes 
des provinces qui se rebelloient contre les Romains, laquelle 
tour tomba par la concupiscence de l'empereur qu'en prist la 
mort en beuvant l'or fondu. Le u« chapitre 1 1 3 

Comment l'enfant fut saulvé de morir pour celluy jour par le v« 
maistre a l'exemple d' Ypocras qui fit morir Galliein son nep- 
veux, pour la faute duquel Ypocras ne se sceut guérir mais 
morist parfaulte de secourt. Le x« chapitre 120 

La vi« narration de la royne pour faire morir l'enfant a l'exem- 
ple du seneschal du roy qui par convoitise fit dormir sa femme 
avec le roy, et comme ledit roy fut confus et destruys par les 
abus de sept sages qu'estaient a Rome par le temps. Le yi« cha- 
pitre 126 

Comment l'enfant fut saulvé de morir pour celluy jour par le 
yi« maistre a l'exemple de la jeune femme laquelle fit occirre a 
son mary les trais chevaliers de l'empereur, laquelle le decella 
et trahyt, don après furent mars par justice honteusement. 
Le xn« chapitre 1 1 32 

La VII* et derrière narracian de de la royne pour faire morir 
l'enfant a l'exemple du roy qui fut abusé par les paroles de 
son seneschal, lequel seneschal luy osta sa femme, car il creust 
plus aux paroles qu'a ses yeux qui cognoissoient la vérité. Le 
xm« chapitre i38 

Comment l'enfant fut saulvé de morir par le moien de Joachim 
le VII* maistre a l'exemple de la femme laquelle rampist les 



2l6 TABLE DES MATIÈRES 

dents et le visage, coupa les oreilles et osta les génitifs a son 

mary quand il fut mort, lequel estoit mort pour l'amour d'elle. 

Le xiiii* chapitre 149 

Cr APRÈS S'CNSUYT LA TIERCE PARTIE DU LIVRE , ET CONTIENT SIX 
CHAPITRES DES MATIERES EN CEULX CONTINUES ', ET PARLE COMMENT 
LE FILZ DE l'empereur PARLA ET FIT L'BXPERIBNCE DE LA FAUL- 
CETÉ DE LA ROTNE, PUIS D'AUCUNS EXEMPLES, ET LA FIN DU JUGE- 
MENT DONNÉ CONTRE LA DITE BOTNE \bj 

Comment l'enfant fut amené devant l'empereur a grant triumphe, 
qui parla et rendit la royne confuse, car on trouva l'une de 
ses chambrières qu'est oit homme, dont honteusement fut res- 
prise par l'empereur. Le premier chapitre \bj 

Pource que le secund chapitre contient longues narracions et 
diverses matières, y se divise par les parcelles suyvans des- 
clarèes 161 

La première parcelle parle comment le filz de l'empereur narra a la 
requeste de son père Tystoire de Alexandre, fils d'un chevalier, 
qui pour la interprétation du chant d'un rouseignol fut gecté en 
la mer par son père 161 

La II* parcelle parle comment cestuy filz fut saulvé d'estre noyé, et 
comment il enterpreta les cris des corbiaux au roi de Egypte, Ides- 
queux le roy estoit fort actedié 1 64 

La III* parcelle parle comment Alexandre fut en la grâce du roi 
d'Egipte et luy fut promise sa fille, puis comment il ala servir 
l'empereur ou il fut exaulcè, et de Loys son compagnion filz du 
roy ne France, lesqueux toutellement se ressembloient et ay- 
moient 167 

La IIII* parcelle parle comment Loys fut malade de l'amour qu'il 
eut en Florentine et comment par dons et joyaux Alexandre pro- 
cura la santé de Loys qu'après acomplit son courage 1 70 

La V* parcelle parle comment Alexandre s'en ala en Egipte quant 
le roy fut mort, et la griesve despartie de luy de Loj-s et de Flo- 
rentine 1 74 

La VI* parcelle parle comment Guy filz du roi d'Espaigne heut 
l'office d'Alexandre, et du champ de bataille contre Loys qui fut 
accusé qu'i tenoit Florentine 176 

La VII* parcelle parle comment Loys ala en Egipte demander se- 
court a Alexandre, qni se mist en chemin pour combattre Guy et 
Loys demeura en Egipte ...r..j.., 178 

La VIII* parcelle parle comment Loys espousa la femme d'Alexan- 
dre, et Alexandre gaigna le éhamp de bataille contre Guy auquel 
il coupa la teste 

La IX* parcelle parle comment Alexandre s'en tourna en Egipte ou