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Full text of "Dictionnaire Des Sciences Philosophiques"

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1 




DICTIONNAIRE 



SCIENCES PHILOSOPHIQIIES 



Les n cms des Redacleurs seront publies dans la derniere livraison 
du Bicliormaire des Sciences PhUasaphiques , avec Tindioation de 
leur signature. 



Paris — Typ«gr«|»lii«'rjin<-k«>iicke, rue de% Poilrviiifi, 14. 



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DICTIONNAIRE ^ 


mmm philosophiiiis 


PAR L'NE SOCMrt J^^M 
nV. PROFESSEL'RR BT DR SAVANTS ^^^^| 


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DICTIONNAIRE 



DES 



mmm philosophiqies 



M 



MABLY (Gabriel-Bonnet db) naquit h Grenoble, le liii^ mars 1809, 
d'une famille bonorable. Son p^re faisait partie da {mrlemeni du Dau- 
phin6 y et il 6tait le fr^re atn6 de Condillac. C*est un curieux speclaclc , 
^'^Ame pour le temps qui nous le pr^ente, de voirces deux frires 
'^ des plus s^v^res traditions , engages lous deux dans les ordres 
duv.«cd . que leur origine non moins que leur ^tat et leur Education de- 
vait aUacber & la vieille foi politique et religieuse, se partager^ en quel- 
que sorr rceuvre de destruction et attaquer la soci6t^ , Tun dans ses 
cro«'ap - by I'autre dans ses institutions et ses souvenirs, 1 un par la pbi- 
Tautre par Tbisloire. Le m^me niveau oii Condillac fait descen- 

.? bumaine en regardant ses plus nobles facult^s comme un sim- 
^ongement on un 6cho int^rieur des sens, Mably Tadople pour 

.vCial : il vent que la vie se d^pouille de ce qui en fait le cbarme, 
\hv , itc 9 1'bonneur ; les affections et les scrupules du cocur^ les ambi- 
.. Je la pens^e, les 6Ians de Timagination ne sont a ses yeux que 
djs maladies ou des vices ; s'il ne dit pas, avec un pbilosophe contem- 
^ . . ain , que celui qui a construit la premiere paire de sabots m^rilait la 
mort, il r^duit toute la lAche de la civilisation k satisfaire nos besoins 
les plus grossiers, et, renfermant tons les bommes dans ce cercle 
b)rn6, il supprime la liberie , la propri^t^, Tindividu, pour Clever a 
leur place la communaut6 de Hgnorance et de la servitude. Mais ce 
n'est pas en un jour que Mably fut conduit k ce r^ultat. II ^tait un 
de ces esprits intraitables qui ne connaissent que les opinions extremes, 
parce quils ne vivent qn'avec leur propre pens^e, parce qu'au lieu de 
conBrmer leurs idees a la nature des cboses, ils exigent que les choses 
se conforment k leurs id^es ; mais c'6tait aussi une laborieuse intelli- 
gence , qui, avec le go<^t plut6t que Id sens de T^rudition, aspirait k 
^tre complete dans Terreur, et avait besoin de temps poor passer d'un 
pdle a un autre^ II fit ses bumanil^s et sa philosophie k Lyon , cbez les 
j&uitesy qui , par une singuli^re fortune , ont aussi compt^ parmi leurs 

IV. i 



2 MABLY. 

^l^ves Diderot y Hel villas , LamcUriey CoDdorcei, et rhomme dans 
lequel s'incarna toal entier I'espril da xviir sifecle, Voltaire. Aprtis 
avoir termini ses Eludes, Mably, par la protection du cardinal de 
TenciO) qui ^lait allic h sa famille, enlra au s^minaire de Saint-Sal- 
pice. C'etait 1^ que se formaient alors les eccl^siastiques qui , par lear 
naissancey leur position ou leur talent , pouvaient pr^tendre k T^pis- 
eopat. Mais les dignity de TEglise n'exerc^rent ancuDe sMoction ur 
le jetme stoinariftte. II s*arr6ta aa soas-diaconat, et^ c^dant k la xtna^ 
sion qai Tcntratnaity il coinmenga sa carri^re d*historien et de philo- 
sophe. Dans son premier ouvrage ^ intitul6 Parallele des Romainset des 
Franqain par rapport au gouvememeni (2 vol. in-12, Paris, 1742) , il 
prend la defense de la moDarchie absolue; il fonde la prosp6ril6 des 
Elats sur uoe autorit^ indc^pendaote des lois et tcmp^r6e seulement par 
les mo^urs; il lourne en derision les id^es lib6rales , qui commenQaient 
it gagoer les esprils, ct la thdorie constitutionncllc qui veut qu'un mo- 
narque aittoate Tautoril^ n^cessaire pour faire lebien etqu'il soil sans 
pouvoir pour le nml; enfm il ^15ve aux nues Tindustrie^ les arts, le 
commerce , le luxe , « qui , dit-il , distribue aux pauvres le saperflu des 
riches, unit les conditions ct entrctienl entre ellcs une circalation utile.* 
C'est juste I'oppos^des doctrines qu'il embrassa plus tard, et jamais on 
n'imaginerait an oontraste plus parfait. Aussi telle ^tait rbumiliation 
qae Mably, dans la saite, ressentaitde ce livre, que, le trouvant un jour 
chez un de ses amis, il s'en saisit et le mil en pitees. Cependant il lai 
dut un veritable succ^s, et il aurait pa aossi, s'ii Tavait voulu, lai 
devoir la fortune. Le cardinal de Tencin, poussiS k la coar par les in- 
trigues de sa soenr et la protection de Fleury, venait d'entrer aa mi- 
nistire ; mais, oonnaissant pea les afTaires et dou^ d'une mediocre fa- 
cility , il avait besoin d'une Eg6rie politique, d*une sorte de g^nie 
femilier qui lui soufllftt ft la fois les pens^cs et les paroles de son r61e. 
La faveur avec laqucUe venait d'etre accueilli le ParallHe des Romains 
et des Fran^ais et la bonne opinion de sa soeur^ madame de Tencin, lui 
flrent jeter les yeux sur le jeune abb6 son parent. Mably fut done 
cbarg6 d*une mission delicate, celle d'instruirey de dinger son sap6- 
rieur, tout en servant sous ses ordres. C*est lui qui r^igeait teas les 
rapports que le ministre devail presenter au roi, et jusqu'aax simples 
avis qu'il devait (^mettre dans le conseil ; car le cardinal , pdn^tre de 
son insuffisance, ne donnait rien aux hasards de la parole. Les affaires 
les plus importantes pass^rent ainsi sous ses yeux, ou plul6t par ses 
mains. Plusieurs fois m6me il y intervint directement, et toujours il y 
apporta une sagacit6, une justesse de raisonncment, un sens pratique 
qui nc laissaicnt gu6re dcviner en lui le rivcur que nous allons connal- 
tre. En voici une preuve entre plusieurs. En 1744, tandis que tons 
les ministres, y compris le mar^chal de Noailles, qui pr^sidait la sec- 
tion de la guerre, conseillaient ^ Louis XY de marcher avec son armfe 
sur le Rhin, Mably seul voulait qu'il se dirige&t vers les Pays-Bas, et 
il se trouva que son avis fut egalcment celui de Fr^ddric le Grand. Mais, 
au moment m6me oil la carri^re politique s'ouvrait devani lui sous les 
plus brillants auspices, il Tabandonna comme il avait fait d^jft de la 
carriire eccl<Ssiastique. A I'occasion d*un manage protestant qae le 
ministre cardinal et archev^jue voulait dissoudre, il ddfendit contre 



MABLY. 5 

m fanalisme avcogle la cause de la tolerance el de la raisoD. Ses pa- 
roles D*ayant pas 6l6 ^cout^es^ 11 quitla brusquement son proteclear 
pour ne plus le revoir, et, disant du m^me coup adieu £l toules les gran- 
deurs f il passa le reste de sa vie dans la retraite et dans T^lude. 

C'est alors qu'une revolution complete se Gt dans ses idees. II avail 
aim6, il avail d^fendu le pouvoir absolu } il se passionna pour la liberl6 
el les inslitutions democraliques. II alia les cbercher a leur source , 
dans les r^publiques grecque el romaine; il ne v6cul plus , pendanl an 
temps, qn'd Sparte^ a Alh^nes, k Rome, avec les Fabricius, les Mil- 
tiade, les Regulus, les Pbocion, les Lycurgue, les Epaminondas. On 
lui enlendail r^peler souvenl que chez les Lac6d6moniens il aurait ^16 
quelque chose. II savail par coeur, disenl ses biographes, Tbucydidey 
Plularque, X^nophon, Pialon, Tite-Live; en un mot, il se plongea 
dans Tantiquite, il se nourrit de ses doctrines, il s'enivra do ses sou- 
venirs. II y Irouva un talisman qui (it longtemps illusion sur son g6niey 
el auquel il doil la plus grande parlie de sa reputation : c est le Ian- 
gage alors si nouveau des gouvernemenls libres; ce sont les mots ma- 
giques de patrie, de citoyen, de souverainet6 du peuple, qui, ^ la fin 
du dernier si^cle, furent accueillis par la France avec des transports 
d'ivresse. Jusqu'ici rien de mieux. Mais quelle est, dans la pensee de 
Hably, la condition de cette liberty, de ces institutions, de ce patrio- 
tisme que nous admirons chez les anciens, et dont eux seuls nous 
offrenl Texemple? Cesl la pauvrete ^ sauvegarde de legaliie et des 
mftles verlus ; c'esl le m^pris des richesses et des plaisirs qui corrom- 
penl el enervent les Ames, qui font naftre r^goKsme et divisent TEtal, 
en plagant les uns dans la ddpendance absolue des autres. De li, chez 
Hably, un autre principe, ou, pour parler exaclement, toul un sysl^me 
^conomique qui peu a peu enveloppe et etouffe dans son esprit Tid^e 
de la liberty. Ce sysl^me , c'est que rien n est plus pernicieux k un 
peuple que les richesses , le luxe et les occupations qui naissent h leur 
suite ou qui onl pour but de les d^velopper, c'est-^-dire Tiiidustrie, le 
commerce el les arts ; c'esl que FEtat le mieux gouvern6 est celui 
qui poss^de r^alite dans la pauvrete. La, soil timidity, soit inconse- 
quence, s'esl arretee la politique de Rousseau ; mais Mably, tr^s-in- 
justemenl accuse par I'auteur du Contrai social, de lui avoir derobe 
ses idees, d'avoir pille ses ecrits sans retenue et sans bonle,Mably 
est alie plus loin : il a compris que I'egalite des biens ne pent exister 
qu'avec la communaute, el il adopta bardiment ce regime. C'est dans 
son Drwl public de I' Europe, fond6$ur les traites (2 vol. in-12, Amsl., 
VlhS} 3 vol. 1754) que ces doctrines nous apparaissenl pour la pre- 
miere fois. Le fond de ce livre avail ete compose, dans I'origine, pour 
Tinstruction parliculiere du cardinal de Tencin. C'est un sommaire de 
tons les traites conclus entre les puissances europeennes depuis la palx 
de Westphalie ; mais Tauteur y ajouta differenls morceaux ou ses vues 
nouvelies sur la politique el I'economie sociale se produisenl dans 
toute teor aatoce, aussi ne lui fulfil point permis de le faire imprimer 
en France. Ln4^rait public de I Europe ful suivi , k des intervalles tr^s- 
rapproches , des Olmrvations sur les Grecs { in-12 , Genfeve , 1749) ; 
des ObseAsatiom iur les Romains (in-12) ib., 1751); des EntrtH 
Hens d9 Phocwn sur le$ rapports ife Im -moraU et de la politiqMd 

1. 



1 MABLY. 

( 111-12 y Amst.^ 1763); des Observations sur VHistoire de France 
(2 vol. 10-12, Geneve y 1765 ), des Dautes proposes aux philosophes 
economistes sur Uordre naturel et essentiel des soci4t4s{2 vol. in-12y 
1768 ) ; da livre intitule De kt Ugislation, ou Principes des lois (2 vol. 
in-12, Amst., 1776); de V Etude de Vhistoire (in-12, 1778, im- 
prim6 dans le Cours aStudes de Condillac) ) des Principes de morale j 
10-12, Paris, 178&>, et, enfin, des Observations sur le gouvememerU^ 
et les lois des Etats^Unis d'Amerique (in-12, ib. , 1784). 

Dans tons ces Merits, doni Tan, les Principes de morale, fat censar^ 
par la Sorbonne, dont Tautre, les Observations sur I'Bistoire de 
France, faillil 6tre d6r6r6 aa parlement, on retroave les m6raes prin- 
cipes, mais sons des formes varices et appliqu^es k des sajets diffi6rents. 
Le plus achev^, sinon pour la forme, da moins pour la pens6e, est 
celui qui traite de la legislation. 

Ce furent \k les seuls ^v^nements qui remplirent, pendant quarante 
ans, la vie de Mably. Absorb^ tout en tier dans T^tude, au milieu d'un 
petit cercle d*6lite, il n*en sortit qu'une fois pour serendre en Pologne, 
quand ce malheureux pays vint lui demander, k lui et ^ J.-J. Rousseau, 
une constitution qui mlt fin k ses d^chirements. On lui avait ofTert de 
le nommer pr^pteur da Daaphin , fils de Louis XY; mais, aprte lui 
avoir entendu exposer son plan d'^ucation , on jagea prudent de re- 
noncer k ce projet. L'admiration qu'il avait pour le pass^ se changeait 
chez lui en irritation conlre le present, et ne lui inspirait que de sinis- 
tres predictions pour I'avenir. II annongait la mine prochaine de FAn- 
gleterre, parce que sa puissance est fondle sur Tindustrie et le com- 
merce. Dans la r^publique des Etats-Unis, qui venait ji peine d'etre 
fondle, il troovait d^j^ la decrepitude de la vieillesse, les elements de 
la corruption et de la mort. Enfin , pour la France , il n'entrevoyait 
aucun meilleur avenir ; il ne decouvrait dans son esprit aucun germe 
de revolution. Mais en m^me temps il appelait k grands cris la convo- 
cation des etats generaux , demontrait la necessite d'une assembiee 
nationale, et repoussait toutes les reformes de detail. « Tant pis, disait- 
il , si Ton fait quelque bien ; cela soutiendrait la vieille machine qu'il 
faut renverser. » II mourut en 1785, ^ge de soixante-quinze ans^ k la 
veille^ pour ainsi dire, de cette revolution dont il desesperait en la 
preparant, et qu'il empoisonnait d'avance par le germe fatal du so- 
cialisme. 

Les ideesde Hably formentun syst^me artistement lie, ou I'histoire, 
la morale et la politique conspirent k un m^me but et se reunissent 
sans se confondre. L'histoire, entre ses mains, est ce qu'elle est en- 
core aujourd'hui et ce qu'elle a toujours ete pour des esprits passionnes 
et systematiques : un ^moin suborne , un conseiller complaisant dont 
les depositions ou les avis sont accommodes aux desseins de ceux qui 
I'interrogent. Sa t^che est de montrer que les peuples les plus riches et 
les plus civilises en apparence ont toujours ete les moins heureux , ont 
toujours fini par etre la proie ou du despotisme, ou de Tanarchie, ou 
de laconquete; que le commerce, Tinduslrie, leluxe, les beaux-arts, 
sur lesquels nous fondons aujourd'hui notre bonhearet noire gioire, 
ne sont que des ministres de corruption et de servitude; que Tdge d'or 
d'une nation est celui oiii die n'a pas encore goAte k ces fruits empoi- 



MABLY. 5 

sonn6s de notre g^nie. Ainsi la Gr^ce, ainsi Rome n'ont ^t^ grandes, 
h^ro'iques et libres, qae dans le temps oh elles ^taieni pauvres, dans 
le temps ou elles m^prisaient les ricbesses ^t les frivolity qae les ri- 
chesses apportent avec elles. Sparte avec ses moeurs simples et austires, 
sa vie born^e^ sa rode discipline , voil& le plas baut degr^ de la per- 
fection politique. Atb^nes y qai aurait pu I'^aler sinon la surpasser, 
a 6X6 conduite i sa perte par P^riclte : car lui , le premier, developpa 
dans sa patrie, s^duite par one fausse gloire, le go(^t de la magnifi- 
cence et des aKs inotiles , tons ces raffinements de Tesprit qui font 
passer Tart de bien dire avant celui de bien faire. 

On devine les conclusions qu'am^nent ces paradoxes bistoriques et 
qui composent la morale de Mably. Pourquoi les ricbesses ont-cUes 
toujours eu cet effet de perdre les empires , d'avilir et de corrompre 
les nations? Parce que les ricbesses ne peuvent exister sans la mis^re; 
parce que les uns ne peuvent jouir du superflu que les autres nesoient 
priv^s du n^cessaire, et que rien n'est plus contraire & la nature, 
c'est-i-dire k la justice , qu'un tel partage. La nature nous a donn6 k 
tous les m^mes organes, les m^mes besoins, et, par consequent, lea 
m^mes droits aux moyens de les satisfaire. Eile a fait plus, elle a 
mesur^ ses presents aux besoins qu'elle nous a donnas ; elle a r6panda 
assez de biens sor la terre pour nous rendre tous ^galement beureux, 
si nous savons les partager. 

C'est encore moins par elle-m6me que par les consequences qu'elle 
amene dans I'ordre moral, que rin^galite des ricbesses parafl^tre a 
Mably un des plus grands fl6aux du genre humain. Elle ^teint dans nos 
coeurs les sentiments naturels qui nous rapprochent les uns des autres, 
tels que la bienveiliance et la piti^ : elle est I'origine de toutes les 
passions qui nous divisent et nous degradent, de Tambition , de Tava- 
rice, deTorgueily de Tenvie, de la haine; elle nous porte h nous 
tromper, k nous d^pouiller, k nous opprimer mutuellement -, elle fait 
des uns des tyrans, des autres des esclaves ; k tous elle 6te le bonbeur 
etie sentiment de la dignity humaine, lequel, selon Mably, n'existe 
pas sans I'^galite. 

Ce n'est pas encore tout : rin^galite des ricbesses , c'est-i-dire des 
produits de I'activite humaine, n'est elle-m6me que le r^soltat de Tin^- 
galite des facultes. Si Ton est decide isupprimer reflet, il faut done 
aussi supprimer la cause. Mably ne recule pas devant cette conse- 
quence : il soutient, comme on Ta fait depuis au proQt d'un sysl^me 
d*education , que tous les hommes naissent egaux par leurs facult^s 
comme par leurs besoins; qu'originairement ils poss^daient tous le 
m^me degr6 de force, d'intelligence, de sensibiliie, et que reducation 
seule est responsable des inegalites et des differences qu'ils nous pre- 
sentent aujourd*bui. L'education, telle qu'elle a ete pratiquee jusqu'2^ 
present , c*esl-a-dire la culture de I'esprit portee au point de deiruire 
notre egalite originelle, est done reellement un mal. Que nos idecs ne 
s'eievent pas au-dessus de nos besoins , et que nos besoins ne depas- 
sent pas la limite flxee par nos instincts : voila la premiere r^gle de la 
morale. Mais la fortune et rii\]telligence une fois renfermees dans leurs 
plus etroites limites , il reste encore le sentiment. V&me avilie , de- 
primte par taot le reste , peut se relever de ce c6te et trouver dans les 



6 MABLY. 

affections da coenr, dans de nobles et pars ddvoaements j nne partie de 
sa dignit6 et de sa force. Mably ne souffre pas pins cette cause d*in6- 
galit^ que les deux autres/Il voudrait abolir dans nos coeurs ramoor 
et le devoir, c'est-&-dire toas les principes du d^sint^ressement et da 
sacrifice , les deux religions qui partagent dans Thistoire les respects 
et Tadmiration da genre humain , le stolcisme et le chrislianisme. Ge 
qu'il met h la place de ces deax forces admirables de notre nature, ca 
n'est pas rinler^t, dans la plos large et la plas complete acception da 
mot ; ce n'est pas^ non plas^ la passion y mais la brut^e puissance da 
besoin. 

Cette morale deplorable est le seal appui sur lequel repose la poli- 
tique de Mably, ou, comme on dirail aujourd'hai, sa th^orie sociale. 
La voici en deux mots. Toutes les in^galit^s , de qaelque nature qu'ellea 
puissent 6tre,ont leur origine et leur fondement dans la propriety : car, 
si personne ne pouvait rien poss^der en propre , il n'y aurait ni ricbes, 
ni pauvres; nous serions delivr^s d*abord de rin^galit^ de fortune. 
Avec rin^galite de fortune disparaitrait la diversity d'^ducation , et 
celle-ci entratnerait apr^s elle les differences qu'on croit remarqner aa- 
jourd'hui enlre nos facuUes. L'abolition de la propri^ie, la communaut6 
des biens est done la premiere condition d'un bon gouvemement. C'est 
par ce moyen que nous retournerons aux lois de la nature, et qae nous 
rentrerons en possession de la dignity , de la paix , du bonbeur que nous 
avons perdus : car cet etat, qui doit ^Ire le but de lous nos efforts pour 
I'avenir, a d^jii exists dans le passe. En sorlant des mains de la nature, 
les homroes vivaient en commun des produits de la cbasse, de la p^che 
et des fruits que la lerre porte spontandment. On ne saurait convenir 
plus nalvement que le communisme est un retour vers I'^tat sauvage. 
Mais , par malheur, nous en sommes un peu eioign^s aujourd'bui , oa 
du moins nous rations avant les belles predications des successeurs de 
Mably. Que faul-il done que nous fassions pour franchir la distance 
qui nous en s^pare ? II faut 6tablir des lois qui reirecissent de plus en 
plus les liraites de la propriete; il faut atteindre par TimpAt ou aulre- 
ment tout ce qui n'est pas absolument n^cessaire h la vie ; il faut im- 
poser de telles charges ou de telles enlraves h la transmission et a la 
mutation des biens, qu'ils tinissent par passer tous entre les mains de 
TEtat; les testaments m^me scront abolis h une epoque un peu plus 
recuiee; on ruinera sysldmatiquement le credit public, un des plus 
grands fl^aux dc noire ordre social; le commerce, s'il ne succombe 
pas de lui-meme sous de pareilles mesures, sera severement interdit ; 
rindustrie p6rira faute d'alimenLs; il n*y aura plus ni capilalistes , ni 
artisans, ni fermiers, ni proprietaires ; chacon sera oblige de cultiver 
lui-m^me la terre qui le uourrit; et quant aux autres occupations sur 
lesquelles se fondonl notre conservation et notre bien-etre, au lieu 
d'etre choisies par le caprice, ou par regoTfsme, ou par la necessiie, 
ce sera la loi qui les distribuera entre tous pour le bien de tous. Les 
croyances el les idees seronl mises en rapport avec la nouvelle situa- 
tion des fortunes. On fermcra les musees, les IheAtres, les academies, 
line educalion parfaitement conforme, semblable k celle des jeunes 
Sparliales, el plus physique que morale, maintiendra lous les esprits 
au meme niveau. Une religion d'Etat, qa'il sera defenda de discater 



MAGHIAVEL. T 

oa de eontredire, fera r^ner Tanit^ et la discipline parmi les cod- 
scienoei. « Le gouvernemeiit , dit Mably, doit 6tre intolerant ;» et celui 
qui a (jcrit ces mots est le mdme que nous avons \u tout k 1 heure sa- 
crifler son avenir poar d^fendre centre le cardinal de Tencin les droits 
de la toMrance. C'est que, si la conscience quelquefois Temporte sur 
DOS intdr^ , Tesprit de syst^e est enoore plus fort que la conscience. 
Nous 6D trouveroos une nouvelle preove dans la superbe indifference 
avec laqaelle Mably sacrifie k ses principes Timmense majority da 
genre humain. II comprend que la propriet6 one fois d^truite, le tra- 
vail a perdu ses plus puissants aiguillons. Yainement cherche-t-il i 
les rem placer par le patriotisme, Tamoor de la gloire, le plaisir qo'ap* 
porte avec lui le travail en commun , il ne n^ussit pas h se faire illu- 
sion: il sait bien, et il le dit dans sod livre au Gouvemement e$ 
des lois de la Pologne (in-12y Paris, 1781), que la servitude frappe 
les hommes et la terre de st^rilil^^ aussi laisse-t-il ^chapper cet aveu : 
« 11 vaut mieux ne compter qu'un million d*hommes beureux sur la 
terre enti^re, que d'y voir cetle multitude innoiiibrable de mis^rables 
et d'esclaves qui ne vit qu!k moiti^ dans Tabrutissement et la mis^re«» 
(Principes de legislation, liv. i, c. 3.) 

Qu'est-il besoin de faire la critique de ce syst^me ? Tout ce qu'oa 
peut lui reprocher ne se fait-il pas une loi de Tavouer ? 11 fait mieux 
que d*avouer, il d^montrc par une logique irresistible que le principe 
de la communauie, ou Tabolition de la propriety, n*est admissible 
qu'avec Tabolilion de la liberty , qu'avec la tyrannic des consciences^ 
Tabrulissement des esprils, la ruine de tons les senlimens eiev^s, uDe 
vie de mis^re et de privations au sein de Tignorance , le retour de la 
barbaric et de I'^tat sauvage. Le principe de Mably est au fond de 
toDS les syst^mes socialistes : car tous, par des vues et sous des formes 
diff^rentesy attaquentla propriety et sent falalement pouss^s aux m^mes 
consequences. 

Aux ouvrages de Mably que nous avons cites plus haut, il faut 
ajouter les Principes des negociations , in-12y la Haye , 1757; la Ma-^ 
niered'icrire Vhisioirs, in-12, Paris, 1782; ]es Droits et les devoirs 
du citoyen, et la suite des Observations sur I'llistoire de France, pu- 
blies apr^ sa mort. On a publie la Collection complete de ses oeuvres^ 
en 15 vol. in-8'*, Paris, 1794-1795. On trouve en tete de cette collec- 
tion VEloge historique de Mably, par Tabbe Brisard , couronne par 
FAcademie des Inscriptions, en 1787, avec une Notice de ses ouvrages 
par ordre cbronologique. 

MACHIAYEL, un de ces bommes rares qui, par leurs errenrs, 
oomme par leur genie , ont vivement agite et glorieusement servi Tes- 
prit humain, sans avoir eleve, k proprement parler, un monument 
philosophique, a, plus qu'aucun autre publiciste ou historien , occup^ 
les penseurs et les moralistes. Les uns en Tapprouvant , les autres en 
le combatlant, tous en Tadmirant, Tout eiudie avec ardeur, avec fruit. 
Son influence sur les hommes d'Elat, les Medicis, Richelieu,. Ma- 
zarin, Cromwell, Louis XIV, Frederic II, Napoleon, a ete moins 
etendue, moins profonde peut-etre que i'action qu'il a exercee sur les 
metapbysioieDS et ks publicistes qui s'appelient Uugnes GroUos> 



I 



B< 



MACHIAVFX. 

liobbes, Spinoza, Bossuet, J.-B. Vico, Montesquieu , J.-J. Roasseao, 
Herder, Jean Mailer, Fichte, Bentham. Kien n>^ done pins jusle que 
d'ouvrir a ce grand nom une place assuree dans I'histoire des sciences 
philosDphiqties. 

Machiavel est, en eflTet, du nombre des fondateurs de I'une de ces 
sciences, c'est-A-direde la ptailosophie bistorique et politique. Les pro- 
blames qui sonl lobjel deceltepbilosopbiefurenl, commeon sail, po- 
S^s et discul6a dfes le premier r^veil des lettres ; el I'un des cdlds les 
plus inl^ressants du xvr si&cle, c'est pr^cis^menl ta lutte soulevte par 
les \d6^s d'Elat el d'autorile, de liberie et de commandement , d'obeis- 
sance et de resistance, de pouvoir et de nationality. l)'un cAl^ , Ton voit 
tes d^fenseurs des princes; de I'nulre, les avocals des peoples; cntre 
les deox partis extremes, des mod^rateurs et des condlialeurs, diverges 
sortes &'«topUu» : mais, dans tons les camps, on apercoit qtielques 
esprits snp^rieurs, appliques 4 remonter auxorigines etauxraisonsde 
ces idees innportantes , ardenls ii analyser les elements de la cbose po- 
blique, les bases de la soci^t^ et du gouvernement , d^sireux enGn de 
d^convrir les rapports n^cessaires et naturels de I'individu an corps, da 
pnrliculier au pouvoir, du citoyen ik I'Elat. Lrs Tacult^ el les droits de 
i'homme, pris isoldment, doivenl-ils felre toujours subordonn6s nux 
devoirs du citoyen et aux exigences de cet filre p4n^rol et abstrait qui 
se nomme Etat? Lc bien priv6 est-il deslin^ h Mre sacriQ^ , de lout 
temps et de tout point , au bien commun et collectif? La personne bu- 
malDen'est-eliequ'unDiembre docile dcLvtle individuality a millei£tes, 
que repr^senle la nation ? Qui sera charg^ de ddlerminer la mesure de 
ces sacrifices? Quelle est la meilleure forme d'Etat el de gouverne- 
mcnt? Quelle est I'oi^anisation civile et politique la plus conforme anx 
besoins et ^ la destines de I'honime, aux va;ux d'un certain nombre 
d'hommes rdunis sur une m^me lilendue de terrain , sous I'empjre des 
mSraes mccurs el des m^mes lois? Quels sonl les droits inalienables, 
quels sonl les devoirs cerlaius des gouvernanls? A quelles conditions 
on Etat peut-il se conslituer, subsister, fleurir et se perfectionner? 
Que) est , enfin , te bat de ta vie sociale? Vnil^ comment I'examen fat 
introduit , d^ le commencement des lemps modernes , dans les ma- 
li6res politiqnes et bistoriques; et Machiavel conlHbua paissamment, 
tanlAt par d'audacieuses assertions, tunl6t par des observations pro- 
fondes ou fines , au dcvetoppemenl de eel esprit nouveau , instrument 
et cause des plus terribles revolutions. 

Bien que la vie de Machiavel soil tr^s-connue, il est indispensable 
ici den ruppeler les traits priocipaux , ceux qui servent i. expliquer ses 
ouvrages el ses doctrines, 

Nicolas Machiavel naquit k Florence, en 1469 , dans une des plus an- 
ciennes families de la Toscane. Sa jeunesse s'6coula active et studieuse, 
mais remplie aussi de plaisirs, durant I'^poque la plus heureuse da 
rtgne des M^dicis. De bonne heure, il se vil elev6 an posle de secre- 
taire d'Elat, et , pendant qualorze ans, il s'y signala surtout comme 
diploniate, et nomm^ment en France. La chute du gonfalonier Sode- 
rini ct le retour des M^icis entratn^rent, en 1512, la proscription de 
Machiavel. On ignore ndanmoins s'il avail pris part i la conjuration de 

■ "Ji; «> qu'on sail , c'esl qu'il snbil inutil?ment la torture, el qu'il 



MACHIAVEL. 9 

gagna la g^n^reuse svmpathie da cardinal Jean de MMIcis, depuis 
L^on X. La pauvret6 fat la saite de ce bannissement , mais la posl6rit6 
lab^nity parce qa'elle lai valat plasicurs chefs-d*oeavre. Retire malgr^ 
lai dans sa petite terre de San-Casciano , Machiavel chercha dans 
I'^tade des consolations et des encouragements, et passa plasiears an- 
n^es dans un commerce f£cond avec Platon et Arislote , avec Tite-Live 
et Tacite. Ses Digeaurs sur I'art de la guerre, tur la premiere Decade 
de Tite-Live; ses Hietoires de Florence; ses ComSdies; son trait6 da 
/Vtfice^ telles sont les priucipales productions ^closes dans cetle retraite 
illustre. Les qua1it6s et les m6rites les plas divers et les plus dislinga6s 
caract^risent le fond et la forme des oovrages de Machiavel ; et ceux 
m^me qui Ini refuscnt tour h tour les talents de politique , d'historien, 
de po^te ou de penseur , sont du moins forces de lui accorder le titre 
de grand ^crivain. II n'est pas on seal don propre aux auteurs da pre- 
mier ordre qui n'apparaisse dans les Merits de cet homme d'Etat,undes 
^l^ves les plus heureux des classiques anciens. Aassi sa reputation s*ac- 
crut-elle rapidement par toute Tltalie. Plasiears princes s empressirent 
de le consulter de nouveau dans les affaires les plus graves. Les H6di- 
cis eax-m^mes lui confident d*importantes missions et lo rappel^rent 
k Florence dans les derniers jours de mai 1527. II y expira subitement 
le 22 juin, Ag6 de cinquante-huit ans. 

Le plus c616bre des Merits de Machiavel , le traits da Prince, n'^tait 
pas destine k Timpression ; il ne fut da moins public que quatre ans 
apr^s la morl de I'auteur. Compost en forme de memoire , pour Laurent 
de M^dicis, il pr^sente de nombreuses traces d'adulation^ et manifesto 
bien clairement le d^sir qu'avait Machiavel de sortir de Tabaissement 
o(l il g^missait y et de rentrer k tout prix dans les affaires. Ces dispo- 
sitions sufBsent pour expliquer les faiblesses ou Ton voit tomber quel- 
quefois un caract^re si courageux et si inflexible. Cependant on forme- 
rait plusieurs volumes en r^unissant les Merits composes k diverses 
^poNqaes pour interpreter les intentions de Machiavel : selon les ans, le 
Prince est an systime complet d'irreiigion et de despotisme, le code 
d'une politique infernale^ le br^viaire des assassins couronnes, le cate- 
chisme des plus horribles ennemis du genre humain; selon d'autres, 
c'est une satire, ane charge , c'est le portrait du tyran habilement 
trace, pour inspirer la haine du despotisme et appeler les peuples k 
s'affranchir d'un joag odieux et lourd. Bacon pensait que Machiavel 
avait voula montrer ce que les gouvemants ont coutume de faire, non 
pas ce qu'ils doivent faire^ une triste image de la realite, non pas un 
tableau ideal ; la prudence politique , et non pas la sagesse d'Etat. Fre- 
deric II y en composant VAnti-Machiavel, affectait aassi de croire qae 
le Prince n'etait que le portrait de Cesar Borgia, monstre afiTreax, 
presenie en module aux souverains qui pretendent gouverner par eux- 
memes. Une lecture attentive etimpartiale instruit mieux : elleapprend 
que le Prince developpe une doable doctrine, Tune durable et perma- 
nente, Tautre passag^re et momentanee. La premiere est liberale et 
patriotiqne, la seconde est k Tusage du despotisms ; et celle-ci mdme 
est patriotique encore. En effet, si Machiavel recourt aux mains dures 
et siev^res, aux cruelles rigoears da tyran, c'est pour accabler les 
factions qoi dechirent sa patrie , cVst poar ramener I'ordre, la paix, 



iO MAGHIAVEL. 

lb bien commun et le d6ve]oiq)ement r^alier d^ ioutes les poimiioes 
particuli&res et publiqaes. On est sarpris que tant de critiques aieni 
refuse de reconnaltre que Machiavel accompagne toujours d'ane d^p- 
probatioD plus ou moins ^clalanle Texpos^ des principes pervers qu*il 
ad^veloppite. Touteo conseillant, pour certaines crises sociales, I'eoH 
ploi des remMes les plus violents, Tusage de moyens immoraoz, 
Tauteur du Prince ne cesse poortant pas de distingoer ce qui est moral 
de ce qui oe Test pas , ce qui est bien de ce qui est mal , ce qui 
est juste de ce qm est injnste. « Si les hommes ^talent meilleursy dit- 
plus dune fois, vous n'aoriei pas besoin de force ni de fraude. » 
Elles sonl de lui , ces paroles ^nergiques : « Vous ne poQvez pas appe- 
ler verlu ^gorger ses conciloyens, trahir ses amis, vivre sans foi , sans 
pili6, sans religion; cela pent faire acquerir Tempire^ mais nonde la 
gloire!» (Liv. i, c. 8.) 

On a cherch6 k soutenir que Machiavel d^mentait dans le Prince ce 
qu'il avait avanc^ dans ses Discours sur Tite-Live, C'est \k une erreur 
facile k rectifier pour qui veut lire de suite les deux ouvrages , sans 
prevention ni pr^ug^. Un m^me esprit anime le Prince et les Dii" 
cours. Dans les Discours, Tauteur montre comment un peuplenatu- 
rellement sain ct bien organist s'^l^ve et grandit par reflet de son 
amour pour la chose publique. Dans le Prince, on voit de quelle ma- 
niire un seul homme puissant suffit pour r^tablir, au milieu d'Ames 
deprav6es9 Tunite de pouvoir et la liberie civile. Dans les Discomta 
Machiavel propose comme module la vie politique de la r^publique ro- 
maine; dans le Prince , il appelle^ il instruit un caract^re hardi k s*d- 
riger en r^formateur de la nation. Comme il a pleine foi dans la verla 
des exempies, il parcourt I'histoire de Rome, et, k Taide des r6cits de 
Tite-Live , 11 essaye de prouver que la grandeur des Remains avait 
pour sources le libre mouvement des citoyens , la publicity de leurs 
actes et de leurs paroles, et surtout Tunit^ de la vie politique. Dans 
cestableaorsaisjssants, ^loquents, il insiste avec prelection sor la 
necessity de la liberty, et sur la valeur du sentiment populaire. La 
voix du peuple est la voix de Dieu; le tiers ^tat, lo stato civile, fait 
la force et Tavenir de TEtat, et garde mieux la chose publique que 
ne pourraient faire raristocratie et roligarchie : k chaque page des 
Discours, c>st le r^publicain, c*est le compatriote et le disciple de 
Dante y qn^on entend et qu'on admire. D'ou vient cependant, encore 
une fois , que Machiavel attend et prepare la venue d'un despote? 
C'est qu'il lui tardede remplacer la confusion par Tordre, etTesprit 
de parti par Tesprit public; c'est parce qu'il a reconnu que les temps 
de confusion civile ne peuvent cesser que par le bras d'un r^organisa* 
teur arm^, d'un restaurateur impitoyable, d'un instrument de fer et 
de feu; c*est pour cela qu*i] souhaite k Florence et k Iltalie un monarque 
absolu, un seul et unique maltre qui, dans Tint^r^t du bien commun, 
au profit de la patrie , n'h^ite point k user tour k tour de la force 
et de la ruse, k frapper comme k prot^ger, k marcher dans le mal 
comme dansle bien, chaque fois queTexige le but de TEtat, Tunit^. Un 
tel prince est, si Ton veut, un mal; mais c'est un mal n^cessaire, 
comme Test la guerre; c'est un mal passager, car Tordre r^tabli rendra 
k chacun la libre disposition de tooles ses faculty. Ce prince, au sur- 



HACHUVEL. il 

jlnB. doit imilar M<Asey Tb^sie, Bomalos, Cms, plotAl qu'AgiUiOGle 
oa G^ar Borgia. C^sar Borgia D*est v^ritablement k soivre qa'en oe 
qui regarde la cons^i^aence inflexible de sa volenti. Ce prince doit 
s'efforcerde se concilierla sympathie da peuple et son admiration , par 
de belles actions, pardesexemples de courage^ de vigueur, d'habiiet^ et 
d'intelligence. II doit secourir et ddfendre la verlu et le g^nie; il ne doit 
s^vir que contre ies factions qui minent le corps social , qui en sont lea 
plales etles maladies, et qui, A on ne lea arrdte, en caoseni la mort. 

On le voit done , le Prine$ et Ies Diseours ne se contredisent pas. Aa 
fond, dans Tun et I'autreoavrage, Machiavel expose la m6me doctrine, 
celleqoi lui est personnelle etnatarelle, et que font Plater ses plaintes 
fr^uentes sur Tabaissement de sa patrie. II y a deux mani^res, selon 
lui , de vaincre et de gouverner : Tune emploie ies lois , Tautre la 
force : Tune convient aux hommes, Tautre aux brutes : mais chaqoe 
fois que la premiere ne sufGt pas, il faut bien se servir de la seconde. JLa 
prince doit savoir tirer parti de la nature animate, comme de la nature 
bumaine. En presence de la nature animale, qu'il se montre lui-m6me 
animal, lion et renard : renardpour connaitre Ies pi^es, lion pour ^pou- 
iranter Ies loups ! Traiter Ies m^chants comme Ies gens de bien, c*est se 
preparer de erodles deceptions. Tous lesmoyens sont permis, lorsqu'ils 
servent k sauver TEtat , la vie et la propriety publiques. La n^cessit^ 
politique est la loi supreme > le salut de TEtat est le premier et le der- 
nier besoin de Thomme ; le d^fenseur de TEtat est done autoris^ k dis- 
poser de tout ce qui peut sauver TEtat. 

C'est ce droit supreme et absolu de TEtat qui est la conviction la plus 
forte de Machiavel , et ses principaux Merits n'ont d*autre but que de 
r^pandre et d'aiiermir cette conviction parmi Ies Italiens. L*Elat , sa 
centralisation et son onit^, sa puissance souveraine et son ind^pendanoe 
complete, voili Ies notions que Machiavel ne cesse d'dchurer, comme 
il dit, de VexpMerice des aneiens, et d'observations modemes. 

Sur quoi fonde-t-il la doctrine de Tunit^ publique? La condition da 
progr^s, c'est rharmonie; point d'harmonie, point de suite sans vaxiM^ 
sans accord, sans un centre fixe et immuable. Une seuleet mAmepea* 
s^e, une seuleel m6me volenti, un seul et mime sentiment, telle est la 
base de lordre, comme Tordre est le fondement de la prospdrit^. Tool 
ce qui existe ensemble dans Ies limites d'un m^me pays, toutesies in- 
dividualil^s doivent aboutir k la communaut^. La commonaut^ est le 
terme et la fin de tout d^veloppcment particulier et priv^. Toute vie in- 
dividuelle, toute sphere personnelle n'est qu'un element de la vie g^n^ 
rale, qu'un rayon du cercle commun, qu'un membre , enfin , de TEtat. 
Tous Ies membres , sous peine de d^p^rir, doivent ob^ssance et assis- 
tance ao coDur qui Ies anime, a la t^le qui Ies gouverne : un seul chef , 
par consequent ; un seul fondateur, un seul directeur, un aeul souv6-> 
rain. Hom^re I'a dit : « Qu'un seul hommesoit le maitre lo Le bien com- 
man, c'est-&-dire le bien de chaque particulier, sera le r6suUat infaillible 
de cette organisation ^nergique. II y aura plus : la marche solide de 
TElat se reproduira dans la vie de chaque citoyen, TEtat sera le module 
du citoyen , de m^me que la dur^e de I'Elat depend de la grandeur des 
citoyens. Que chaque sojet soit un Etat en petit , et TElat sera un ci- 
toyen en grand. 



li MACHIAVEL. 

YoWk pourquoi Machiavel veut qae le dtoyen d^veloppe touies ses 
faculty et sesressources, avec toute la vigueur doDt il se trouvecapable, 
et s'^l^ve k la plus haote puissance possible ; voili pourquoi il consi- 
d^re le besoin , la n^essit^ , comme la \6rilable 6coIe de la civilisatioQ 
et de laf^licit^ publique. Travailler,souffrir, lutter, bravertous les gen- 
res de difTicnlt^s et d'orages, c'est I^ ce qui forme rhomme et le pr^ 
pare aux solides victoires. La dignity humaineconsiste dans le courage, 
dans la puissance du sacrifice, dans rimpnissance k d^sesp^rer de sol 
ou d'aotrui. II vaut mieux se repentir d'avoir agi, que de n'avoir point 
agi. L'action , voili ce qui bonore rbomme; Tinertie, roisivet^ le d6- 
grade etTenerve. Le deslin favorise les fortes volenti et kscaractires 
intr^pides ; et si Rome a ^l^ immortelle, c'est parce qo'eDe aen le g^nie 
de ractioD, et si les Sybarites sont m^pris^s , c'est paroe qn'ils n'ont 
sn que jouir. Chez Machiavel^ Thomme se coofond avec le citoyen , et 
le citoyen n'est vraiment tel , qu'en se concentrant tout entier dans la 
vie active, dans la vie publique. 

Mais est-il possible d'absorber ainsi Thomme dans le citoyen ? Un 
progr^ semblable, pourparler avec Machiavel, n'est-il pasau-dessus on 
en dehors de la nature humaine ? L'instinct du progr^, r^pond I'exil^ de 
San-Casciano,est un fait manifeste. La nature a cr^ leshommesdemar 
ni^requ'ilsd^sirent tout sansjpouvoir tout alteindre. Led^ir, qui n*est 
jamais entiirement satisfail , entretient une continuelle tendance k de 
nouveaux efforts, a des conqu^tes plus brlllanles. De \k le mouvement 
moral et politique, de 1^ ce magni^que d^ploiement de forces et de ta- 
lents , de \k cette ardente Emulation , de \k enfin Vaccroissement du 
biencommun et de la chose publique. Les lois et les moBurs naissent de 
ce m^me mouvement, qui les rend indispensables. Les lois am6liorent 
rhomme, de m6me que la pauvret^ le rend industrieux et laboricux. 
Les bonnes moeurs ont besoin des lois pour durer, et les lois les meil- 
leures ont besoin des moeurs pour ^tre s^rieusement observe. La loi 
est le nerf et Vkme des existences libres et grandes. Un Etat qui veut 
subsister aura soin de m^ler heureusement toutes les puissances de la 
nation , de les unir sagement par le lien des m6mes lois , des m^mes 
moeurs, et de faire en sorte que les dilT^rentes formes degouvernement, 
ailleurs successives et hostiles, se p^n^trent les unes desautres et con- 
sUluent un ensemble harmonieux. Et de tout cela rdsnltera , suivant 
Machiavel , un perfectionnement tel que les individus se trouveront, 
pour ainsi dire,^gaux et identifies a 1 'Etat, aussi grands, aussi d^ 
voo^s que TEtat, et non moins durables que lui, ni moinsimmortels. 

L*immorlaIit6, la dur6e des nations , la continuity du genre bumain 
a aussi occup<$ I'auteur des Discours et du Prince; et cette grave ques- 
tion , il Ta r^lue dans le sens de Jordano Bruno et de J.-B. Vice , k 
d*autres ^gards encore ses disciples et ses imitateurs. L'histoire de I'hu- 
mnnit^, Thisloire des peuples , ne suit, k ses yeux, qu'une marche pa- 
reille k celledes corps terrestres et celestes, une marche eirculaire. Les 
choses de ce monde n'ont point de permanence ; elles sont entratn^es par 
un flux et reflux sans fin, par un va-et-vient sans lerme : rien n'est 
vieux, rien n Vst neuf ; le fond pcrsisle, les formes varient et se renou- 
vellent. Le d^sordre succ^de k Tordre , I'ordre au d6sordre, le bien au 
mal, le mal au bieu, I'activit^ k Toisivet^, I'oisivet^ k ractivit^ , en un 



MACHIAVEL. IS 

moi, le moavemeni au repos et le repos aa moavement. Toujonrs on 
excks appelle on excte contraire^ toojonrs une exlr^mit^ confine k one 
autre extr6mit^. Plas un people possdde de sources d*^nergie ei de 
priDcipes de grandeur, plus il r^p^te frdquemment ces allerualives el 
ces retours. II p^rit, il disparatt, d^ qu'il perd la force de r^agir con- 
tre I'excis ou il a ^t^ pr^pit^. 

11 restait encore i Machiavel, k la fois anatomiste des Etals et leor 
l^gislaleur , k d^crire les moyens de se mainteuir le plus loin possible 
des mouvements extremes , ou de s*en d^ager pour mieux avancer. 
Comment un Etat menac^ de decadence peut-il se relever et renlrer 
dans les voles du progr^? en aspirant sans cesse k revenir a son prin- 
dpe. Se renooveler en retoumant k son point de depart, k son dessein 
primitif et idM, k son tigne .* c*est la ]*unique condition de dur^e poor 
les nations^ aussi bien que pour les individus. Comme tout ^tre et toute 
instilutioncontiennent qnelquesgermesde puissance et debien, de pros- 
p^ril^ et de gloire, il ne s*agit poor cbaque institution , poor chaqoe 
lire, que de d^velopper ces germes , de le^ faire delator et de les f(icon- 
der ; que de les rajeunir et de les raviver, lorsqulls commencent k s'^- 
puiser ou k s*obscurcir. 

Tels sont, k notre sens, les traits distinctifs de la th^rie de Machia- 
vel sor TEtat et ses rapports avec rindivido, sor le d^veloppement de 
I'homme social et sur les enseignements que la politique doit tirer de 
I'bistoire. Nous les avons puisis dans T^lude comparative des Diseour$ 
et du Prince, ainsi que dans I'examen de la pol^miqoe donl le Prince, 
Aks le xvi« si^cle, a et^ le sojet. Cette poi^mique ou paraissent d*abord 
les noms c^lfebres de Geotillet, de Possevin, de Campanella, de Gaspard 
Scioppius, a mis en lumiere un dernier service rendu par le secretaire 
de Florence aux sciences morales et politiques. Elle a constats un pro- 
gr^ de Tesprit moderne, accompli par le g^nie de Machiavel, je veox 
dire T^mancipation des etudes politiques. Durant le moyen ^e, ces 
Etudes avaient 6t^ envisag^es comme une branche dc la tb6ol(^ie , 
comme un simple coroUaire du dogme, Iribulaire et justiciable del'E- 
glise. A dater des travaux de Macbiavel, elles furent consid^r^es, mal- 
gr6 les reclamations de ieurs anciens juges, comme une partie distincte 
et libre de la science bumaine, comme un ordre de connaissances laK- 
ques et s^culi^res. Macbiavel en avait appeie, dans tousses jogements, 
non pas k Taotorite ni k la tradition, mais k I'expenence et ao raison- 
nement. II etait alie plos loin encore ; il n'avait pas seolement s^par^ 
la religion et la politiqoe, TEgliscet TEtat, en renfermant TEglisedans 
les choses divines eten constituant TElat maltre unique des cboses ter- 
restres^mais il avait distingu6 jusqu'a Texces la politique et la mo- 
rale f ce qui intdresse une situation passag^re et ce qui importe k la 
nature eternelle de Tbomme. 11 avait revendiqu^ pour Tesprit bumaln 
le droit de construire un syst^me d'Etat, une doctrine politiqoe, ind6- 
pendamment de TEglise et de I'^cole, lelles qoe ces deux aotorites se 
prononcaient de son temps. Enfin , qooiqu'il eAt le tort , sev^rement 
expi6, de trop detacher la politique de la morale, Macbiavel eat le 
grand m^rite uexiger que Ton conc^dAt aux sciences politiques un do- 
maine k part, propre k elles seules, distinct et ind6pendant. Machiavd, 
sans annoncer express^ment un si grand 4essein, a accompli, poor lea 



44 MACKINTOSH. 

0cieDoe8 historiqnes et politiqaeg, ce qne Galilte, Bacon , Descartes et 
Leibnitz ont effecta^dans Fint^rtt des sciences exp^rimentales, exactas 
et sp^alatives. C'est k ce titre sortout que son nom m^rile d'Mre in- 
scrit dans les annales de laphilosophie. C. Ba. 

HAGRINTOSH (sir James) , un des deniiers membres de T^le 
6cossaise , esprit distinga6 par I'aDiversalit^ de ses connaissances, par 
rheureuse dart^ d'an langage k la fois rapide et ^l^ant , publiciste, 
jorisconsolte I orientaliste, hislorieny moraliste, philosopbeen6n, est 
Jk6 vers 1766 y dans 1e comt^ dlnvemess, et mort k Londres en 1839L 

II venait d'entrer dans 1e barreaa lorsque la revolution francaise 
telata ; il en embrassa la cause avec Fox contre Burk^ dans un livre 
Eloquent, Vindidof gallica. Cette Difensedupeuple frangais lui valut, 
de la part de TAssemblte l^slative , le Utre de eitoyen frangais , 
et dans le parli wrhig un sucote extraordinafre et nn brillant accaeil. 
La Terreur changea ses opinions^ lai dicta des jugements tr^s-s<(vires 
sur oette m^me revolution et le rapprocha des torys. Pitt lui offrit une 
cbairede droit k Lincoln's-] nn. Plus tard, il fut nommejugeau tribu- 
nal {recorder) de Bombay. Pendant les dix ann^es pass^es dans cette 
colonic^ Mackintosh 7 fonda une society savante^ acquit une Erudition 
asiatique tr^s-remarquable et concourut k faire mieux connaitre la 

!>bilosopbie indienne. De retoor de Flnde^ en 1811, il entra au par- 
ement comme depute du comt^ de Nairn ^ et devint nn des membres 
les plus consid^res de cette opposition energiqoe qni combattit lord 
Gastlereagh^ pour op^rer une reforme parlementaire et remancipation 
religieuse. 

En histoire, il estle disciple de Robertson etde Hnme^ c'est-&-dire 
hislorien philosopbe et liberal. Deux onvrages cnrienx attestent cette 
excellente tendance : le premier est une oonrte HiHoire dAngleterre, 
le dernier une consciencieuse Histoire de la revolution de 1688 y puisne 
anx archives d'Angleterre et de France ^ mais publi6e seulement apr^s 
la mort de Tauteuri en 183b. 

Mackintosh a laiss^ quelqnes traces bonorables dans Thistoire de la 
philosophies particuli^rement comme collaborateur de \a Revue d'E dim- 
bourg et de V Encyclop^die britannique. II a fourni au c616bre recueil 
d'Ecosse un grand nombre de morceaux fort recherch^s, parmi lesquels 
on cilera longlemps plusicurs arlicles critiques sur Dugald Stewart : 
morceaux recneillis et traduits en frangais, par M. L. Simon, sons le 
titre de Melanges phiiosophiques. 

Dans la sepli^me edition de VEncyclopidie britannique a pani une 
Histoire de laphilosophie morale, destinee k continuer, dans cette m^me 
collection , la precieuse Histoire des sciences metaphysiques de Dugald 
Stewart. Le travail de Mackintosh fut traduit en frangais, vers 1834, 
par M. Poret (in-S**, Paris, chez Levrault). 

Ce travail, auquel le nom de Mackintosh demeure attache , offre plus 
d*unelacune, k la verite, etplus d'uue conclusion trop systematique. II 
n'est ni complet, ni impartial. La morale de Tantiquite et cello du moyen 
Age y sont traitees avec une f&cheuse precipitation. L'AIIemagne, quoique 
parfaitement connoe de Tauteur, est touta fait laissfe de c^te. Toutes les 
^les morales sont redoites k deox^ Tteole inulhehielle et recole smtir 



MACKINTOSH. fB 

meniale. Les partisans de la premiere sont n^lig^ et mtaie sacrifl^ 
anx partisans de la seconde, c'est-i-direaux amis de Mackintosh. Ainsi, 
Ferguson y Price, Reid^ Butler ^ Dugald Stewart, sont presqne nass^ 
sous silence} tandis que Shaftesbury, Hotcfaeson, Hume, Adam Smith, 
Hartley sont traiMs avec complaisance. En d^pit de oes pr^jug6s et de 
ces omissions, cette histdre est dune incontestable utilit6, non-seule- 
ment parce qu'elle achdve le mouvement de la philosophic ^cossaise , 
mais parce qu'elle initie le lectcur du continent aux details tout indi- 
genes de la philosophie morale dans la Grande-Bretagne. On y trouve 
le tableau le plus exact des plus r^centes tcntativcs de cette philosophie. 
Au surplus , si Tauteur laisse en dehors de son plan beaucoup d'hommes 
qui ont servi la morale modeme, il fait aussi revivre bien des noms tom- 
b^s dans Toubli. A la sagadt^ qui choisit dans chaqne sysl^me le trait 
leplns caract^ristique, il unit des principes g6n6reux, opposds aux 
doctrines de rint6r6t et de F^giffsme , aux 6garements d'un Hobbes on 
d'un Bentham. 

Yoici ces prindpes, tels que Mackintosh lui-mftme les expose en 
passant en revue les systemes da xtu'' et du xtiii« si^le. L'approbation 
Inorale n'est pas une op6rati<m de rintclligence, c'est une Amotion, un 
sentiment (a feeling). L*utilit^ , en g6n6ral , est le criterium de la mo- 
rality de not actioiis. Cependant la conscience est un sentiment ind^pen- 
dant de rutnit4; die r^sulte de la combinaison simple et indissoluble de 
difr<6rents A6ments , des sentiments personnels et des sentiments so- 
daux ; elle est dou6e de la faculty de prononcer que certaines actions 
sont des devoirs, certaines dispositions des vertns , et nous oblige mora- 
kment de cultiver les unes et d*accompIir les autres. Notre bonheur 
depend de l'ob6issance pr^t^e k la conscience par la volontA. Cette ob^is- 
sance , cette approbation morale , tour k tour volontaire et involontaire, 
n'est pas Teffet du raisonnement ou de la reflexion. Elle a pour origine 
etpour appui le plaisir que toute affection bienveillante produit en nous; 
et elle devient la source de toutes ces Amotions, de tons ces d6sirs qui 
d6terminent notre volont6, parce qu*ils sontrelatifs au besoin d'etre 
heureux. La sympathie, telle est la veritable cause de notre bonheur; 
et de m^me que le voen de notre bonheur est inseparable de notre exis- 
tence, la disposition k c^der constamment k la sympatbie s'associe k 
tons nos'actes , a toutes nos volont^s. La loi de la conscience se confond 
dnsi avec celle de la sympathie ; Tune et 1 autre dominent notre na- 
ture active et morale, nos affections personnclles et nos affections 
sociales , nos plaisirs et nos peines. La conscience refuse son approba- 
tion k tout ce qui est contraire k la sympathie , et intervient par conse- 
quent entre toute passion ^goiste et ce qui est verilablement utile. 
L'utilite g^n^rale n*est don(^ le signe de la moraliie des actions que 
parce qu*elle s'accorde avec les prescriptions de la conscience et les 
mspirations de la sympathie , c'est- ji-dire avec la veritable constitution 
de i*homme. 

II est inutile de montrer le vague de cette throne ingenieuse. L'appro- 
bation morale, supposant onjugement, estun fait inlellectoel autaot 

2u'un sentiment ; la raison y a sa part, aussi bien que la sensibility, 
elle-ci ne saurait donner un caract^re d'obligation k tout devoir d^sa- 
gr^able et difficile ^ elleie pent condoire k Tid^e de loi souveraine, da 



46 MAGROBE. 

droil absolu. Le devoir perdant sa natare imperative, la liberie el le 
merite sont profond^meDt ^branI6s. L'utilil^ ne peat pas davaotage Stre 
admise comme caract^re distinctif des bonnes actions, parce qa'elle ne 
pent point prendre la place de la jostice , seule r^gle des intentions ver- 
tueuses. Ainsi quelque g^^eux , quelque aimable que soit ce dernier 
essai de T^cole sentimentale, 11 n'en est pas moins tres-insuffisant. 

C. Bs. 

MACROBE [Ambrosius Aurelitts Theodosius Macrobius] , person- 
nage consulaire et philologue c^l^bre du temps de Tempereor Tbeo- 
dose le Jeune, n'appartient a Thistoire de la philosophic que par quel- 
ques pages de ses Saturnales, grande compilation litt^raire sous forme 
de dialogue, ct par son Commeniaire sur le Songe de Scipian. Le sep- 
ti^me livre des Saturnalia, imit^ ou traduit en partie des Questions 
symposiaques de Plutarque, traite de la question de savoir ^afui et com"' 
ment il est permis de philosopher dans un repas. Ce n'est qu'une dis- 
cussion ei^ganle et agr^able. Le Commentaire sur le Songe de Seipion 
a une tout autre importance. La belle fiction qui lerminait les dialo- 
gues de Cic6ron sur la RSpublique est jnstement admir^e, et comme 
imitation du cel^bre r^it de Her TArm^nien dans la R^blique de 
Platon, et comme r^sumd Eloquent des croyances derantiqnit^ palenne 
relalivement i une autre vie et au sort que les hommesy doivent atlen- 
dre , selon le m^rile de leurs actions ici-bas. Macrobe , qui Tinlerpr^te 
en philosophe et non en grammairien , montre d'abord , avec beauconp 
de finesse, la difference qu'il y a entre les deux ouvrages de Platon et 
de Cic^ron sur la Republique. Puis il defend le droit qu*ont les pbilo- 
sophes de presenter quelquefois sous forme fabuleose les plus sublimes 
theories; puis, comme .la fable de Cic6ron est un songe, il cherche 
a quelle esp^e de songes il la faut rapporter; enfin il entre dans 
Tcxamcn m^mede Touvrage, ou, reocontrant tour k tour des questions 
de math^matiques, d astronomic, de morale, etc., il suit Tauteur dans 
ces discussions si diverses , avec une grande abondance de savoiry et 
quelquefois une remarquable subtilit^ de raisonnement. II y a done peu 
de sciences dont I'histoire n*ait k tirer quelque profit d'un tel commen- 
taire. Mais rhistorien de la philosophic nest pas celui qui y trouvera 
le plus grand nombre de documents k recueilUr^ il y remarquera ce- 
pendant (liv. ii , c. 13 et suiv. ) Tanalyse assez claire des opinions de 
Platon et d'Aristote sur la nature de T^me, et (liv. i, c. 13] un beau 
developpement de celle id^ qo'il y a deux morts : Tune r^ultant de 
la s(^paration du corps et de Tdme, separation que Dieu seul a le droit 
dordonner; Tautre, rentier triomphe de la roison sur les sens, qui est 
le but ou peuvent tendre ici-bas tons les .efforts du sage. Au chapilre 
saivant,se lit un resum^ instroclif des opinions de Tancienne philo- 
sophic sur la nature de TAme, oik Ton voit que Topinion la plus r^- 
pandue, m6me chez les paTens, ^tnit en favour de sa spirituahte et de 
son immortality {obtinuit tamen non minus de incorporalitate ejut, quam 
de immortalitate sententia], Au douzi^me chapitre du livre ii, le com- 
mentateur va plus loin encore , sur les traces de Cic^ron : il soutient que 
Tessence de rbumanit^ est dans Ti^me, veritable emanation de la sub- 
stance de son cnSateur. Les lignes suivantes , qui terminent et r^su- 



MACROGOSME. 47 

aeiil lom ee commeniaire, en donneDt une id6e assez Adile : « La 
philosopfale eomprenant trois parties, la pbysiqae, la morale , la ra- 
tionnelle (oo science de ce qui est incorporel), Cic^ron^ dans ce 
Songe, n'en a omis aucone. En efTet, ces exbortaltons k la vertu, k 
Tamourde la patrie,aa m^pris de la vaine gloire, sont-elles autre 
chose qu*on syslcme de morale? Lorsqu'il parle de Ja disposition des 
spheres , de la grandeur des astres y dc la puissance dominunte du so- 
leil y des cercles celestes , des zones terrcstres , des espaces occup^s par 
rocten, et des secretes harmonies du mondc, il nous deroule les mys- 
tires de la physique. Enfin y lorsqu'il dispute sur le mouvement el 
rimmortalit^ de T^me, dans laquelle il n y a rien dc corporel y rien do 
sensible, et dont Tessence ne peut Atre pergue que paV la seule raison, 
alors 11 r^l^ve aux plus grandes hauteurs de la pbilosophie rationnelle. 
On peut done dfclarer quil n'y a rien de plus parfait que cet ouvrage, 
qui embrasse la pbilosophie tout enti^re. » C'est peut-^tre attribuer a 
Toeuvre de Cic^ron une sorte d'unit^ arlificiclle que Tauleur n'a pas 
voolo y mettre, c'est y trop m^connattre T^minente beaot^ da style et 
de hi composition po^tique. On ne peut nier pourtant que cette beaute 
mAme et V61^vation des doctrines du philosophe remain n'aient quel- 
qaefois hcmreosement inspire son commentateur, de mani^re h faire 
ouMier. qa'il ^tait Grec d'origine, et quil ^rivait k one opoque 
de d^dence d^j^ si avanc^e. line remarque qa'il ii*est peutr^tre pas 
inutile de faire en terminant, c'est que tout ce spiritoalismc des dcoles 
paUcnoes que Macrobc commentc d'apr^s Cicdron, paratt dtre rest6 
Stranger k toute influence de I'enseignement cbr^tien, et non moins 
Stranger k tout esprit de pol^mique et de rivalit^envers la nouvelle re- 
ligion y alors triompbante. — La meilleure Edition des oeuvres de Ma- 
crobe est celle de Gronovius (in-8^, Leydc, 1670), plasieurs fois 
r^imprimee, avec ou sans les coinmentaires , notamment dans la coir 
lection BiponliDe (2 vol. in-8" , 1788) ; elles ont ^t^ traduites en fran- 
^is par H. de Rosoy (2 vol. in-8'', Paris, 1826-27). Une traduclioa 
grecque du Commentaire sur le Songe de Seipion, par le cel^bre moine 
byzantin Maxime Plauude^ est encore in^diie. On peut ronsulter, en 
outre, sur Macrobe, uno dissertation de Mahul , inscr^e dans les Annales 
encf^jMiquei de MilUor, 1817, t. t, p. 21-76. E. E. 

If AGRCMX>SME, HICROCOSiiiE [de piaxpoc, grand ; {Aixpo;, petit; 
xo9{jio<, monde] , deux termes corr^latifs particuli^rement en usage cliez 
les philosophes mystiques ou platAt herm^tiques , et qui ne signiOent 
autre chose i\{ie grand monde , peiii monde, Plusieurs philosophes de 
rantiqnit^y entre autres Platon, Pylhagore et Tecole sloi'cienne tout 
entire, consid^raient le monde comme un £tre anim^, assez sembla- 
ble a Thomme, et compost, ainsi que lui, d*un corps et d*une Ame, 
Cette opinion , d^>velopp^e et exag6r^ par le mysticisine , est devenue 
la th^orie du macrocosme el du microcosme, d'apr6s laquelle Thomme 
est le miroir fidfele et le r^sum6 de la cr^tion, c*esl-a-dire on univers 
en petit, et runivers un bomme en grand. Les m^mes principes et les 
m^mes facult6i qu*on apergoit dans Tune, on les attribua a Taatre et, 
cette assimilation one fois admise , on ne s'arr^ta plus , on se laissa 
eotratier en noime temps k deux exc^s oppose : on alUriboa k Thomme 

nr. a 



18 MAONEN. * 

UB pouvoir ifnaginaire et soroalarel sor les lois les plus fondflttienUlet 
de TuniverSy el on Qt d^pendre des ph^nom^aes les plus ^oigo^s de 
Tunivers les aclions et la destin6e de Ihomine. Ces deux exc^s cou- 
Iraires soot lalihimie et Taslrolo^ie, que roa irouve r^unies ensemble 
dans la m^decine herm6lique. Que Ton passe en revue les difTerenIi 
^rivains qui ont attach^ leurs notns k ces reveries, Jacob Boehni| 
Robert Fludd, Van Helmont, Saint-Martin, on les verra toos domi- 
nds par celle pens^e, qu*il y a une correlation parfaile entre rhomme 
et Tunivers: par exemple , entre nos diff^rents organes et les differents 
m6laux; entre les m^taux et les prlncipales constellations; entre la 
vie qui nous anime el la vie generate du monde. Ces idees se ratta- 
chent i un systime plus g^n^ral, panth^iste an fond et mystique 
dans la forme, qui n*admet qu'une substance se r^v^lant dans luni- 
vers par uhe vari^l^ inflnie, et se concentranfou plaUt se r^umant 
dans rhomme. Yoye* Kabbalb, Bobhx, Van UBuioifT, etc. 

MAGNEN (Jean-Chrysostome) , n^ k Luxeuil , en Franche-Comt6 , 
professaitlam^decine, k Pavie, vers le milieu du xvii« sitele. Tenne- 
mann lui atiribue quelque part d'influence dang le mouvemant r6for- 
mateur qui pn^para la revolution carl^sienne. A celle ^poqae , oik , 
pour renouveler la phildsophie, on s'essayait k reproduire, k remettre 
en bonneur tons les syst^mes anciens que n*avait pas connus I'^cole 
du moyen Age, cik Campanella ressuscitait les Alexandrins, et B^ri- 
gard les loniens, Mugnen enlreprit, iVexenple de Sennerl, de faire 
valoir les principes de la doctrine atomistique. On a de lui : Democriiui 
reviviscetu, $ioe de Atomis, in-k'*, Pavie, 16M; in-i2,ib., 16^6 > in-12y 
Leyde, 16M; in-12, la Haye el Londres, 1658. Le nombre de ces edi- 
tions atleste qu*en eflel le livre de Magnen eut du snccte. C*est un 
traits dans lequel la philosophie proprement dite occupe une moindre 
place que la physique ; mais nous recoonaissons qu'il s'y rencontre 
plus d'an tbtorime dont Gasseodl n'a pas d6daign6 de faire son profit. 

B. U. 

if AIMOIV (Salomon), philosophe de T^cole de Kant, Aait n^ en 
1753 , k Neschwilz en Liihuanie, fils d*un paavre rabbin. L'^tade da 
Talmud n'avail servi qu'i exciter en lui un vif d^sir de connatlre. II 
vint en Allemagne sans moyens mat6riels et comprenani k peine la 
langue du pays. II arriva dans le pins miserable etat k Berlin , oik Men- 
delssohn Taccueillit et le dirigea dans ses (Etudes philosophiques. II v6- 
cut ensuite alternativement k Hamboargy k Amsterdam ^ k Breslau, k 
Berlin , jusqu'i ce qu'enfin il ful assex heureux pour trouver un asile 
dans une terre de SilAsie appartenant aa comle de Kalkreuth et oik il 
mourut en 1800. 

Ilaimon prit part k la reaction de divers recneils p^riodiques , no- 
tamment k celle du Mafotin de psychologie exp4rimentale, public par 
Horitz , et donna un commentaire du Jdore nebouehim de Maimonide. 
Sa vie , ^rite par Ini-m^me el mise ao jour par Moritz , est pleine d*in- 
ier^L Quoi de pids singulier, en effet, que de voir le fils d'un rabbin 
polonais , n6 au sein de I'indigence , passer do Talmud k la Critiqu$ d$ 
la rmmn furt > Tenir se placer parmi les penieurs de rAUemagne, el 



MMIIUN. 19 

«ierc^ une inflaenoe marquee sur le UiouveineDt philosophique de 
i'^poque? 

II d^buta par un Essai mr laphilosophie trarucendantale (I79Q), qu'il 
fitsuivred'an ouvragc de critique «ur/«« Frogrks de la jthUoioph%e(XVdZ)^ 
ei d'un Traiti sur les Categories d'Arisiote (1794). Son principal ^crit, 
du reste , est celui qui a pour litre : Essai d'une nouvelle logique, ou 
Theorie de lapensee{m 6"*, Berlin, 1794), suivi de Lettresde Philalethe a 
Enitidbme, Dans cet ouvrage, Maimon declare accepter la parlie ne- 
gatife ou antidogmalique de la pbilosophie de Kant; mais il en rejelle 
\9k parlie positive ou doclrinale, el pretend en corriger les d^fauls et 
combler les lacunes. En m^me tenaps qu'il parlageait avee Beck et 
Reinboid Tambition de rectifier et de completer la Critique, il professa 
on scepticisme plus absolu que celui de Schuize lui-no^me. Au total, 
son oeuvre ne fut qu*un simple incident enlre la pens6e de Kant et cello 
de Fichle. 

Les ebapitres 9 et 10 de sa Logique sont surtout remarquables : ils 
traitent sp^cialement de Torigine des idees de temps et d'espace et des 
categories. Qmni aux premit^res, Maimon n'admet ni la doctrine de Leib- 
nitz etWolf, selon laquelle t'espace et le temps sont les formes m^roes 
des choses en sol, et, par consequent , enti^remenl objeclifs, en tant 
que les choses sont pergues par les sens ; ni celle de Kanl qui les coq- 
Qoit comme les formes d priori et purement subjectives de linluilioa 
sensible. Au jugement de Maimon, celle question est insoluble, parco 
que nous ne pou vons savoir ni ce que les cboses sont en soi , ni ce qu'est 
en soi la faculty de connallre. On est libre, di(-il , de supposer le prin- 
cipe des id^es de temps et d'espace soil dans celle-ci, soit dans celles-Ii. 
Selon lui, cependant, elles constituent ce qu1l y a d*objecli( dans les 
choses sensibles , parce qu*elles exprimenl , non les rapports des objels 
au sujet qui les per^oit, niais les rapports ext^rieurs des objels enlro 
eox; elles sont la condition a priori de loule connaissance reelle, parce 
que ce n*est que par elles que Jes representations sensibles sont dlfT6* 
renci^es enlre elles. Elles ne sont pas la condition de la possibility 
des objels ext^rieurs, et c'est par une illusion psycbologique que nous 
les concevons ainai , illusion qui provient de ce que nous ne pouvons 
nous repr^senter ces m^mes objets comme distincls qu'au moyen de ces 
id^. 

Maimon est plus sceptique qald^aliste; rid^alisme est pour Ini tout 
aussi douteux que le r^alisme. Lid^alisme, dit-il, d'apr^s lequel les 
objets dits exteheurs ne sont autre ebose que des modiflcalions de noire 
facuUe de eonnattre ou du mot, est irrefutable ; ce qui ne veut pas dire 
qu il soit conforme k la verity. On pent bien concevoir d'une mani^re 
indeterminee une chose en soi comme existant en dehors de lentende- 
ment; mais il est impossible de la determiner comme telle : il y a coa- 
tradiction k concevoir, en dehors de reniendemenl , un objet determine, 
puisqn'il ne pent retre que par la peosee; toutefois, ajoute Maimon, 
sans sortir de lui*meme, Tentendement pent, en loute connaissance 
sensible, distioguer deux elements, savoir: d'abord ce qui change ea 
mAoie temps que retat de lorgane et , par consequent, tient a Tetat da 
sujet ^ et ce qui deneore invariable et, par consequent, apparlieat a 
Totijel* Le preiHer 4e ees deox iiemenia est ce qu'il y a de purement 



20 MAIMON. 

sQbjectif dans la connaissance , le second conslifoe ce qu'il y • d*ob- 
jcctif. Les sensatioDS dependent du sojet et varient avec lui ; mais il ,^ 
nous eM impossible de concevqir autrement an corps f|u*^tenda : I1d^ ' 
d'espace est done ce qa'il y a d'objectif dans la notion d'an corps; dM 
Illume toule pens6e d^termin^ suppose I'id^e du temps. Maimon con- 
clot de 1^ qu*il n'y a de savoir r6ellement objectif que les math^matiques 
pureSy et que la connaissance empirique est une pure illusion. 

Cette doctrine de Maimon est moins une modification de oeile de 
Kant qu*un rafSnement^ une exag^ration plutdt qu'une rectificatioli de 
la pens^e du mattre. II en est k peu pr^ de m6me de sa th^orie dflflr ca- 
tegories y qu'il distingue subtilement des formes de la pens^e. Les formes 
de la pens6ey'selon lui, sont des rapports possibles entre des objets 
tout k fait ind^termin^s , et les cathodes sont ces mftmes rapports, en 
fanl qu'ils sont consid^r^s comme des rapporls r^ls entre des objets 
ind^termin^s en soi, maisd^terminables. Les formes sont la condition des 
categories, celles-ci pourser^liser supposant les formes. Les categories 
sont les pr^dicats ei^mentaires ou necessaires, determines d priori, de 
tousles etres reels; les formes ne sont pasdes predicats, mais seulement 
des modes determines d priori de leur application k dessujets en gene- 
ral. Ainsi, par exemple, au point de vue de la gualitS, la premiere 
forme de la pensee est celle de V affirmation, k laquelle correspond la 
categoric de la rialitS. 

Au reste, le tableau des categories, selon Maimon , k rexception de 
celles de la relation, est, k peq de chose prhs , le m^me que celai de 
Kant; seulement il pretend les d^duire autrement. II ram^ne toutes les 
formes de la pensee, tous les modes du jugement , k un principe general 
unique 9 celui df) )a determinabilite , que tout jugement suppose : c'est 
de la qu'il faul deduire immediatement les categories , parce que ce 
principe domine les formes elles-memes. Ces formes ^nt determinees 
negativement par le principe de contradiction, ei positivement par le 
principe de la determinabilite, de la pensee d'un objet ou du jugement 
en general. 

D'apr^s Maimon, la forme du jugement hypothStigue esi an fond la 
meme que celle du jugement catSgorique; Kant a done eu tort de de- 
duire de la premiere la categoric de eausalite, qui coKncide veritable- 
ment avec celle de substance, Mais, s'il n'y a pas une difference reelle 
entre le mode categorique et le mode conditionnel , tons les jugements 
sont caiegoriques^ qu'iis soient affirmatifs ou negatifs, universels ou 
parliculiers, etc. II s'ensuivrait que tout acte du jugement, et par 
consequent toute pensee, repose, en demiere analyse, sur Tidee de sub- 
stance, de realite^ ou d'un objet de la conscience en soi, comme 1 ap- 
pelle Maimon, d'un objet determinable ; et si Ton faisait, en outre, avec 
lui , abstraction de Tobjet , on arriverait encore avec lui au concept de 
determinaiiUt6 : c'est k peu pr^s la marche suivie par Fichte. 

Mais de quel droit appliquons-nous cette categoric souveraine de 
realite? De quel droit, en pensant, en jugeant, supposons-nous qoe 
fiotre pensee, notre jugement a pour objet une chose hors de nous, 
bxistant independamment de la pensee qui la determine ? VoiHla grande 
question, le folldement du scepticisme de Maimoa^ei, aa fond, de 
toot scepticisme idealiste. Maimon a resume le sls^diail ses lettres 



■I, 



MAIMONIDE. Si 

iSchalze, le nonvel ED^id^me. Schulze rejeiait toate critique de It 
raison comme chim^riqae. Blaitnon admet une pareille critique^ mail 
il ne pense pas que celle de Kant soit la seule possible. Le soeplicignie 
de Schulze se r^duisait k sontenir que la philosophic n'avait r^ussi A 
rien ^tablir d'absolumeot certain sur les choses en soi , ni sur les limitet 
des facult^s inteilectuelles , tandis que la philosophic critique pr^len* 
dait avoir Gx^ ces limites. Du reste, Schulze admettait que les principes 
logiques ^taient la mesure de toute v^rit^ , avec la seule reserve que le 
syllogisme oe pouvait nous faire connattre la vraie nature des choses 
prises en soi. Mais, lot objecte Maimon, si les lois de la pens^e soni 
valables quant aoxobjets en general , pourquoi ne le seraient-elles pas 
quaoiaox choses telles qu'elles sont en soi? Son sceplicisroe k lui est 
plus acMe, plus profond, dit-il. II admet avec la Critique qu'il y a des 
oonoepte et des principes d priori, une connaissance pure^ qui s'ap* 
pliqoe k un objet de la pens^e en g^n^ral , comme le prouve la logiqoe 
gen^rale, et aux objets de la connaissance a priori, comme le prou- 
vent les malh^matiquespures; mais il nie que ces m^mes concepts 
a priori, ces principes purs, puissent s*appliquer absolument k Vex- 
p^rieocCy tandis que Kant admettait cette application comme ud 
Dait de la conscience. Ce fait/ selon Maimon, n'est qu*une illusion 
psychologiquCy et il d^*lare, en terminant, que les categories ne 
peovent 6tre l^timement appliques qu'aux objets des math^matiques 
pures. 

Ces objections sceptiques, ainsi que nous Tavons dit, ne demeo- 
rirent pas sans influeoce sur la marche ult^rieure de la philosophie 
alleroande, et la direction de la pens^e de Fichle, dans ses commence- 
ments^ fut en partie d^termin^e par elles. J. W. 

MAIMONIDE (Molse ben-Maimoun, appel^ en arabe Abou- 
Araran Mousa ben-Maimoun ben-Obeidallah , vulgairement connu 
sous le nom de) naquit k Cordoue , selon les documents les plus authen- 
tiques, le 30 mars 1185. Son p6re, talmudiste distingu<^ et auteur 
d*un Commeniaire sur I'abrSgS aastronomie d'Alfarghdni, ribltia^ dbs 
ses plus tendres ann^es, k T^tude de la th^ologie et desautres science^ 
encore peu r^pandues chez les Juifs. Mais il fr^uenta aussi les 6coI^^ 
arabes , oil, comme il nous Tapprend dans son MorS nebouchtm 
{%rnt partie, c. 9), il eut pour mattre un disciple d'Ibn-Badja, plus 
connu sous le nom corrompu d*Aven-Pace, et pour compagnon d'6tu- * 
desy pour ami de jennesse, un fils du c61^re astronome Geber, ou 
Dj&ber ben-Aflah de Seville. Quant k ses rapports avec Ibn-Badja luir 
m^me et avec Averrhote^ dont il passe g6n6ralement pour avoir 6to le 
disciple, il faut les rel6guer .parmi les fables avec les autres details qu*on 
nous raconte de son enfance, sur la foi de la chronique juive inlilul^e: 
La Chaim de la tradition {Schalscheleth hakabala) , et Thistoire des 
m^decins juifs et arabes de L6on TAfricain (De medieis et philosophii 
arabibus et hebrceis , dans le tome xiii de la Bibliothbque grecque de 
Fabricius). Maimonide n'avait que trois ans quand Tbn-Badja mouruf , 
en 1138 } ei, dans auqun de ses 6crits, ou il parle si souvent des philo- 
sophes arabes , il ne fait mention des lemons d'Averrho^. Les oeuvros 
menies du calibre commentaleur^ comme il le dit dans une leltre k son 



Hi MAtMONIDE. 

disciple bien-aim^ Joseph ben-Iehoada, ne lai fbrent connnes que trtt- 
tard, vers 1191 oa 1102. 

II ne fallul rien moins qae les facult^s sup^rieiires dont la nature 
Favail dou6 , jointes k one yolont^ inflexible et h on d^sir insatiable de 
savoir, pour permeltre h Maimonide d'acbever son Mocation dans lei 
circonstances oik il ^tail p1ac6. II venait h peine d'atleindre sa treizi^me 
ann^y quand le fanatique Abdel-Moomen, fondateur de la dynastie 
des AlmobadeSy fit la conquite de Cordoue. Sa dominatioD, oomme 
celle des princes de sa race, eut pour efifet, partoot oA elle s'^lablit, k 
destruction des synagogues et des <^glises, et Tintol^Dce la plus abso- 
lue. Les juifs et les cbr^tiens furent mis en deoieiire de choisireDtre 
rislamisme et r^migration. Parmi les premiers, 11 y en eut mi grand 
Dombre qui, ne pouvant se r^soodre h quitter an pays si kmij^pfi 
bospitalier, ou ne le pouvant pas aussi vite que le vainqueur Texigeaity 
prirent le masque de la religion de^leurs pers^uteurs en praliqoanl en 
secret et en enseignant i leurs enfants le culte de leurs pftres. On sail que 
la ni6me cbose arriva, quelques sixties plus tard, sous le r^gne de 
llnquisition. C'est Teffet inevitable de la violence quand elle ne fait 
point des martyrs et des b^ros, de faire desbypocrites. Parmi les pro** 
s^lytes decelte esp^e se trouvait la famille de Maimonide. C*est on fait 
Strange, mais dont on ne pent pas douter devant la date de Tann^ ot 
Maimonide quilta I'Espagne, devant le fanalisme inflexible d'Abdel- 
Moumen et le t6moignage posilif de plusieurs auleurs arabes, que le 

JIus grand docteur de la synagogue , celui qu'on appelait le flambeau 
Israel, la lumi^re de TOrientetde TOccident, et qu*un adage bien 
connu chez les Juifs repr6sentait presque comme an autre Molse, a, 
pendant seize ou dix-sept ans, profess^ ext^rieurement la religion mu*^ 
sulmane. C*est pr^cis^ment dans cet inlervalle que son esprit fut plus 
particuli^rement occup6 d*une ^tude approfondie du judaYsme, qu'il 
composa un traits sur le calendrier h^braTque, qu*il commenta piu- 
sleurs parties du Talmud , et commenca, k vingt-lrois ans, son grand 
ouvragfi^r la Mischna, celui donl Pococke a public, dans le texte 
arabe et avec une traduction laline, plusieurs fragments pleins d*inU£- 
r^t , sous le tllre de Porta M o«t« ( in-4% Oxford , 1655). 

Cependant une situation aussi fausse ne pouvait pas dorer toujours. 
Aussi Maimoun et sa famille quittferent-ils I'Espagne pour se rendre en 
Afrlq'ue. L^ ils se trouvaieot encore dans Tempire des Almohades et 
dans la trisle n^cessil^ de se faire passer pour musulmans ; mais moins 
oonnuset, par consequent, moins surveilies que dans TAndalousie, ils 
pouvaicnt exerceravec unesorle de liberie, dans tear vie interieure, tons 
les devoirs de leur religion. Le Maghreb, k cclte epoque, etait rempli 
d'lsraeiites places dans la m^me position, el qui, se connaissant entre 
eux, occupes les uns des aulres, el entrelenont des correspondances 
avec leurs coreligionnaires des autres pays, formaient sous le masque 
de rislamisme de veritables communauies. C'est \k que Maimonide se 
rendil avec son p^re, et , comme le temoigne une de sos letlres par la- 

Juelle il cherche a consoler ses malheureux fiftres, it eiail, en Tan 
IGO, k Fez. Les juifs deFez racunlent encore aujourd*hui des l^gendes 
qui rappellent le s^jour qu'il a fait dans leur vifle. Apris avoir passd 
quelques ann^es dans cette partie de TAfrique , Maimonide put enfln 



MAIMONIDE. tS 

86 toaftraire i Foppression qui pesait sar lui et 6>mbftrqucr poar 
Saint-Jean-d'Acre, oil i\ arriva , avec toute sa famillc , le 16 uiai 1165. 
c Dis ce moment, dii-il en parlant de cetle circonstance de sa vie, d^ 
oe momenl je fus saav^ de Fapostasie. » De Sainl-Jean-d'Acre, oil il 
ne 8*arr4taqae cinq mois, il alia avec son pire et quelques amis en 
pilerinage k Jerusalem , malgr^ les lois s^v^res qui interdisaient alore 
aux juifs Tacc^ de la ville sainle. Enfln il se rendit en Egyple 
et y choisit pour residence la ville de FostAt ou le vieux Caire. 

Alors commenc^rent pour lui des jours beaucoop meilleurs. En 
mAme temps qu*il assurail son ind^pendance par le commerce des pier- 
res prteieuses, il faisait des eoufs publics ani lui acquirent en pen de 
temps, corome th^ologien, comme philosopbe, et surtout comme m6- 
decin, une immense reputation. Un ^v^nement important, doDlsa nou- 
velle palrie ^lait alors le theatre, augmenta encore sa profp^rit^ , et 
donna k sa renomm^e un nouvel 6clat. Le fameux Saladin , apr^ avoir 
ffenverse le khalifat des Falimites, venait de faire reconnattre son auto- 
rii^ dans ioute TEgypte. L*ami et le minisire de ce prince, le kadhi 
Al-F&dhel ay ant eu Toccasion de connattre Maimonide et d appr^cier 
ses quaiil^s ^minentes, le prit sous sa protection, lui assurales moyens 
de renoncer a son Industrie pour se vouer enlieremenl k la seieDce, et 
le fit nommer m6decin ou un des m6decins de la cour. II faut voir dans 
les leitres mdmes de Maimonide quelle ^tait la vie qu'il menait alors » 
«t quel degre de ceiebrit6 il avail acquis dans son art. Yoici ce qu'il 
6criik Samuel Ibn-Tibbon, le traducteur h^breu de plusieurs de sia 
ouvrages , qui lui avait exprim^ Tinlenlion d aller le voir, afin de a'in- 
atruire dans ses entretiens : « Je te dirai franchement que je ne te con- 
seille pas de t'exposer, k cause de moi , aux perils de ce voyage , car 
tout ce que tu pourras obtenir, ce sera de roe voir ; mais, quant a en re- 
lirer quelque profit pour les sciences oa les arts , ou k avoir avec moi 
ne fi!it-ce qu*une heore de conversation particuii^re, soit dans le jour, 
soil dans la nuit, oe I'espire pas. Le nombre de mes occupations est 
immense, comme tu vas le comprendre.... Tous les jours, de trte-grand 
matin, je me rends au Caire , et, lorsquH n'y a rien qui m*y retient, 
j'en pars k midi pour regagner ma demeure. Renlr^ chez moi, mourant 
de fiiim, je trouve toutes mes antichambres remplies de musulmans et 
d'isra^lites, de personnages distingu6> el de gens vulgaires, de joges et 
de collecteurs d'impAta, d'amis et dennemis, qui attendent avidement 
I'instantde mon retour. A peine suis^je descendu de cheval et ai-je pria 
le temps de me laver les mains, selon mon habitude, que je vais saloer 
avecempressement tous mes h^les et les prier de prendre patience jus-^ 
qu*apr^ mon diner : cela ne manque pas un jour. Mon repas termini, 
je commence k leur donner mes soins el k leur prescrire des rcm^des. 
II y m a que la nuit trouve encore dans ma maison. Souvent m^me, 
Diea m'en est t^moin, je suis ainsi occupy, pendant plusieurs beures 
trte-avanefes dans la nuit, k Scooter, k parler, k donner des conseiis, 
k ordonner des medicaments, jusqu'd ce quMI m'arrive, quelquerois, de 
m'endormir par Texc^s de la fatigue ^ et d*etre ^puis^ au point d*en 
perdre T usage de la parole. » 

Ce haut degr^ de c6iebrite et de fortune ne manqua pas d'attirer k 
Maitnoliidc dea Minemls. Nous ne parlous pas encore de ceajt qua te 






» MAIMONIDE. 

hardiesse et r4l^vatian de ses opinions lui oat snscit^s pnrmi se>s coreli- 
sionnaires. Va tli^ologien musuliiian du nom d'Abnul -Arnb ben- 
Motscha el qui, arrive d'Espagne, savait cc qui s'y ^lait pass^ lors de la 
conquMe de Cordoue, accusa le m^deciii de Saladin d'etre relouroe au 
jBdalsme npr^ avoir accept^ la toi de Mahomet. Cost ce que , dans le 
.'^ocabulaire de rinquisilioD.onappela, plus lard, un her^lique rdaps, 
Ml que les musulmans comme les chr^lieos punissaient du dernier sup- 
notice. Mais le kadhi Al-Fddhel sauva son protp^^e par cetle sage obser- 
'Aaiion, qu'on n'e^t pus coupabled'apostasie en abandonnant nne religion 
qu'on n'avait jamais acceplee, el dont on n'avail praliqu^ les c^rwo- 
nies que sous I'ernpire de la viotenee et la menace de la morl. MaimoBide 
parle souvenl. dniis ses leltres, d'une longue maladle qui avail bris^ sa 
constitution, llmourut, te 13dccenibre 1!^0^, lar.sFatil un fils unique 
appel6 Abraham, qui, lout en reslanl loin de lui, se Gt cependant un 
nocn comme m^decin ct comnie Ihcologien. 

C'est pendant telte vie si agil^e et si occup^e, queMaimonide a pa 
Be placer, comme ^crivam, parmi les plusprandscspritsdu xii'siftcle, 
Ctceux qui ont exerc^ raulorit6 la plus ^lendue. En elTel, tandis que 
chez lesjuifs iletait presque universellement honordcomme un saint, et 
ecoutd comme un oracle, deux illusires docleitrs du cbristiani^ne . 
Altiert le Grand et sainl Thomas d'Aqutn, lecilaientavec respect dans 
leurs Merits, el les Arabes le regardaienl tout k la fois comnie te premier 
ei^decin et un des plus grands snvanls de cetle 4poque. » La nii6decinft 
de tialien, dit le kadbi Al-Said, un des personna^es les plus considera- 
bles du temps, la m^decine de Galien n'est que pour ie corps, celte 
d'Abou-Amran eonvient en mSme temps au corps et h I'espriL Si, «vec 
sa science, il se faisait le medecin du si^cle , il le gu^rirait de la mala- 
die de I'ignorance. « Les ouvrages de Maimonide peuvent se ranger en 
trois classes qui nous signalent uulant d'^poqucs dilTi^rentes dans sa 
carri&re Intel lectucllp : les noes se rapporlenl exclusivement a la theo- 
logie, lesautrns A la thcblogieet la philosophie; enfln les plus nombreux, 
uiats non les plus c^l^bres, n'inldressent que la tuedecme. Nous avons 
d^jii cil^, parmi ceux de la premiere classe, un Irail^ sur fe calendrier, 
des commenlnires particuliers sur divers lrail6s du Talmud et un com- 
mentaire g^n^ral nur la Miscbna, commence en Espagne, en 1158, et 
lermin6 en Egypte sept ans plus tard ; il faul y i^uuler le Litre du pre- 
etptet iSepher mi^volh) , r6sum^ m^tbodique et subslDutiel de toutes les 
prescriptions du Judalsme , les ConmiUatiuni talmvdi^uu ( Sehaaloih 
oulheiekauboth) , et I'ceuvre qui lui a cut^l^ dix oitnees de sa vie, oil se 
r^vMent dans un sujel ingrattoute la lucidile de son esprit , la fermet^de 
samdihode, letendue ct laprofondeur de son erudiliou, el qui I'a^lev^ 
au premier rung parmi les docteursisraeliles: nous voulonsparlerde son 
abr^g^ du Talmud , publie sous le nom de Mirehiw-Tfwrah {la Steonde 
Loi, la DeiHerosf) on Y'ud 'hasakah ( in Main forte), parce que le pre- 
mier mot de ce deniier litre rnppelle les qualorze livresdonl I'ouvrage se 
compose. Cet immense travail (il ne Torme pas moins de deux volumes 
)N-f°) est le seul que Maimonide ail r^dige en h^breu ; lous les aulres 
laiit ^le en arahe, d'oil ils pas&aienl ensuile presque imm^dtatemenl dans 
le langue tiebralquo, etcen'e^tqne par ces Irnductinns, doesponrla 
lyiupBrlalnpluaiodeSumupi lbn-Xibbon,qu'il!;sonlcODnusui^oard tuti. 



U 



MAIMONIDE. as 

Parmi tai ^rits de Maimonide qni int^ressent h la fois la phtloso- 
phie et la tMologie , il faat ciler en premiere ligne , le JIfortf neham^ 
chim {le Guide des igarSs), en arabe Dalalat al hayirin, d^d'\€ a son 
disciple Joseph ben-Iehouda , et qui est son principal litre k Testime de 
la post^rit6 ; maia od reconnatt aussi ce doable caract^re dans son petit 
Traite de la riturrecHon des morts, dans qaelqaes-unes de ses lettm, 
parliculiirement oelle qu'il adresse aux rabbins de Marseille , sur Tas- 
trologie , et dans plasieurs parties de ses ouvrages talmudiques, telle 
que le premier livre du Yad *hazakah', vititul^ Sepher ha-mada (le Livre 
de la setenee) , les buit chapitres de son Commentaire sur la Miscbna, 
qui servent d'introduction au traits A60/A et qu on appelle vulgairement 
les Huit chapitres de Maimonide {Schemonah Perakim le Ramham) , son 
introduction au livre Zeraxm, et son Commentaire sur le 10* chapitre 
du traits SanhSdrin. Maimonide est aussi raoCear d'un petit traits, oo , 
comme il rappelle, d'un Vocabulaire de la logique {Miloth higgaion) , 
Iraduit en b^breu par MoTse Ibn-Tibbon , et en latin par S^bastien 
Munster (in-4% Venise, 1550; Cr^mone, 1566; in-8% BAle, 1527). 

Enfin on lui attribaejusqu^i dix-huit ouvrages de m^decine, dont les 
plus importants sont: un Abrigi des seize livres de Gallien, que les 
m^decins arabes prenaientpoor base de leurs Etudes ; un autre abr^g6y 
et aussi une version b^bralque des ouvrages d'Avicenne ou Ibn-Sina , 
version in^dite que Montfaucon assure avoir voe h la bibliotb^qoe des 
dominicains de Bologne; des Aphorismes de medecine extraitsd Hippo- 
crate , de Galien, d'Al-Razi , d'AI-Souzi et d'lbn-Massou^ , traduits en 
h^breu sous le titre de Chapitres de M&ise {Pirki Mosche) , et publics 
en latin plusieurs fois (in-4% Bologne, 1489; Venise^ 1500; in-S^", 
B&le, 1570) ; un Commentaire sur les Aphorismes d'Hippocrate, traduit 
en h^breu par Ibn-Tibbon (manuscrit de la biblioth^ue Bodl^ienne et 
de celle du VaUetn) , plusieurs fois publi6 en latin ; un traiti6 de la 
Comirvationm^Rigime de la sante (De regimine sanitatis)^ compost, 
a Tasage de Malec-Afdhel , fils de Saladin , public en latin en 1518 
(in-4''y Augsboorg) y et dans la version h^braYque de MoKse Ibn-Tibbon, 
en 1519 (iu-4*', Venise), sous le titre de Hanhagoth ha-herioth. On 
trouve aussi dans la seconde partiedu Sepher ha -mada, celle qui a pour 
titre Hilehoth D^ih {les Rigles des mceurs) , et que Georges (lentius 
a pnbli^e s^partoenl avec une traduction latine(in-4% Amst., 1640); 
un traits complet d*bygiine joint a un syst^me de morale. II faat 
ajonter k cela une toxicologic , une pbarmacop(^e arabe, et quatre 00 
cinq trait^s sur des points secondaires de I'art de guerir. 

Nous ^rterons enti^rement les oeuvres medicales de Maimonide el 
nous ne ferons qu'une seule reflexion sur ses Merits talmudiques. Ces 
Merits portent y comme nous Tavons d^ja reroarqu^ , sur des sujets bien 
ingrats et qui peuvent sembler indignes d*un si grand esprit; mais en 
introduisant Tordre et la lumi^re dans eel immense cbaos qu'on appelle 
le Talmud , en meltant des principes et des regies k la place des sophis- 
mes quirobscurcissaient encore, et surlout en abrcgeantle temps qu'on 
donuail jusqu'alors a celte sterile ^tnde, ils ont puissammenl contribu^ 
k d^velopper chez les juifs le goAt de la philosopbie et des sciences en 
g^ndral, ils leur ont permis de sortir de I'horizon ^troit oik ils etaient 
r^^nfermes el de jouer un rAle uUVdana la civilisation. Ce r^soltat ne 



» MAIMONIDE. 

poovait Mre obtenn qii'4 one seale condilion , oelle de oonwrver on de 
itprodaire fidilemeDt la tradition rabbiniqua, et dedonner Texemple 
de la m6lhodey d'enseigoer les lois de la saioe logique, sans porter 
aacane atteinte an fond des cboses. Aussi Maimonide, ne s*est-il pas 
moins signal^ par la rigidity de son ortbodoxie dana le Tad 'haxakak, 
qoe par la bardiesse de ses opinions dans le Mar4.n$bouehim. 

II ne noas reste done pins k ^tudier dans Maimonide qae le thtelo- 
gien et le philosopbe^ deox qaalil^ inseparables ches lai , oomoEie cbez 
tous les pejiseurs ^minents da nloyen Age, k quelque croyance qa ils 
appartiennent. En efTet, le bat qae poursuit partout reaprit humajn i 
cette ^poque, et Tid^e qui domine (outes les autres, cbez les jaifs comme 
chez les Arabes, cbez les Arabes comme cbez les Chretiens, c'est la conci- 
liation de la raison avec la foi, de la tradition religiease avec une sorte 
de iradilion philosophique. C'est pr^cis^mentdans les efforts qu'ilafaits 
pour accorder ensemble I'Ecrituresainte et les connaissances naturelles 
qu*il avait po acqu^rir, oo le sysl^me dont il s^^iait p^n^tr^, qoe se 
montre roriginalil^ de Maimonide. II peut ^tre regard^ comme le vrai 
fondaleiir de la m6lbode que Spinpza enseigne dans son Traiti thioh- 
gico'politique et qu*on appelle aujourd*bui Tex^gise rationneUe. Les 
r^ts les plus merveillcux de la Bible et les doctrines qu'elle contienti 
les c^r^mooies quelle prescrit, il essaye deles expliquer par les lois de 
la nature et les proc^d^s habituels de lintelligence. 11 ne donne k un feit 
!e noni de miracle que lorsque la science est absolumenl impuissante k 
lui donner un autre caract^re; et cette r^gle, il Tapplique avec un soin 
tout parliculier k la prophetic. II n'y a rien, salon luiy dans la lot de 
Dieu qui n'ait une raison , ou physique , ou morale y on bislorique , oa 
m^taphysiquCy dont nous pouvons nous reodrecompte par la reflexion. 
Aussi, quand le sens littoral le blesse, il adopie sans scrupule un sens 
allegorique. Le principe par lequel il justifie ce proo&l6 et qu'on ren- 
contre sons toutes les formes dans ses ouvrages, mtew dans son Com- 
mentaire aor la Miscbna (preface du livre Zeratm) , c*est que le bat de 
la religion est de nous conduire k notre perfection, oa denous appren- 
dre k agir et k penser conform^ment k la raison: car c*esl en cela que 
consiste Tattribut distinctif de la nature humaine. 

Maimonide nous offre un syst^me enlier de psvchologie dans les Huit 
ehapitres qui servent d'introduction au traits Aboihp completes par ses 
dissertations sur la resurrection des morls ; un systime de morale dans 
le deaxi^me trait6 du Sepher ha-mada, o*est-d-dire dans rintrodoclion 
de son Abrigi du Talmud , et une pbilosopbie g^n^rale sur tons lea 
objets imporlants de la connaissance humaine, dans le grand ouvrage 
appeie Afor^ nehouchim. Nous aliens tracer une rapide esquisse de 
ces diOerentes parties de sa doctrine, en conservant Tordre dans lequel 
nous venons de les nommer, parce que c'est I'ordre mdmeou elles pa- 
raissent avoir M con^ues. 

La psychologic de Maimonide, de mime que sa philosophic generate, 
a, comme on doit s'y attendre, beaucoup de rcs^emblance avec celle 
d'Aristote : cependant elle posside aussi un caractire qui lui est pro- 
pro, surtout en ce qui concerne l*eteence de T/lme et ses rapports avec 
le corps. On y reconnatt la double inQuence du m^decin et du tb^lo« 
gien, et cela avec d'autant moiot d'effort, qae eea deax directioiis ne 



HAMONIDE. 

t'teeordent pas Umjoors. L'Ame est one dans son esarace; mais ellea 
agit et se maDifeste par des facult^s diveraea. Ces facolt^s soni an nom- 
bre de cinq : la force nntiilive, qa'on devrait apoeler plutAl la force 
vitale, parce qu*elle preside k toutes les fonclions de la vie organiqae^ 
la sensibility, rimagination, la force appetitive et la raison. Ce ne sont 
pas tout k fait les mtoes que celles qui font la base de la psychologie 
aristot^llcienne. On ne voit point figurer parmi elles la force locomo- 
trice ; d'un autre cAt^, rimagination et Tapp^tit, au lieu d'Mre consi- 
d^r^s comnie de simples propri^t^ des sens , sont 41ev6s au rang de 
facult^s premieres. Mais 11 faut remarquer que de la force appetitive 
emanenl & la fois tous nos penchants, toutes nos passions, et |ps moo* 
Yemenis auxqnels nous sommes excites par les diverses dispositions de 
noire Ame. Elle nous offre comme le Oujxc'c de Platon , mais dans nne 
sphere beaucoup plus eiendue, la reonion de la passion et de la volonl^. 
On pourrait croire, d'apr^s cela, la liberty huniaine hien compromise } 
il n'eo est rien cependant. Maimonide declare que Tbomme est libre } 
il lal reconnatlle pouvoir de mattriser ses inclinations ou d*y c^der, de 
les fortifier ou de les adoucir, de les diriger selon ses vues, et il a soin 
de placer ce noble privilege de notre nature sous la triple garantie de 
la religion, de la philosophic et dn sens commun. Seulement il n'en fait 
pas une faculty k part, il la concoit comme une fonclion de Tintelll- 
gence, ou comme Taction que rintelligence exerce sur rappetit,etcrolt 
la soustraire par \k k Tinflueoce de Torganisme. En effet, toutes les au- 
tres facoUes sont etroilement unies au corps et subissent les lois de sa 
eonstiiution. Cela est hors de doute pour la force nutritive et pour les 
sens, dont les operations sont enlierement subordonnees a la forme el 
ji la composition des organes. Les Sens fournissent ii Timaginatlon les 
materiaux sur lesquels elleagit, c'est-li-dire les images qu'elle conserve 
et qu'elle combine ensemble. L*imagination, k son tour, excite et de- 
veloppe nos passions, nosdesirs, qui, d'uilleurs, dependent aussi d« 
temperament. II y a des temperaments ardents qui ont besoin d*etre 
eoDtenus; il y en a de froids et de lents qui demandent k etre excites. 
-L*intelligence seule paratt etre afTrancble de toute influence etrangire. 
Elle est placee si haut parmi les diverses facultes de notre etre, oue la 
maliere ne pent pas Tatleindre ; elle est, conune ledil Maimonide (Jratl^ 
dei fondemenis de la lot, c. 3), la forme de Tftme, comme Time elle-meme 
est la forme du corps vivant. Mais il faut distin^'uer deux espices 
d'intelligence : Tune nVst, en quelque sorle, qu*une dependance des 
sens, et a pour seule tdche de diriger, de coordonner les mouvements 
du corps : c'est rintelligence materielle {Sechel hahiotilam)^ ainsi nom- 
mee parce qu'elle ne pent point se separer de la matierect demeure 
soumise h son influence comme Irs autres facultes dont nous venons de 
parler ; Taotre, entierement independantede Torganisme, es>t une ema- 
nation directe de rintelligence active ou universelle (Ic voO; miTTixc; d'A- 
ristole), et apoor attribut special la science proprement dite , la ron- 
naissance de Tabsolu, de rintelligiblepor, dn principe divin oA il prend 
sa source : c*est rintelligence acquise ou communiqv^e [Sechel hanikni). 
Cette doctrine n*apparlient pas en propre k Maimonide, on la rencon* 
Ire. saof de legftres modifications , chez tous les philosophes arabea; 
mau Maimonide a plus que tool antra individnalise rintelligence en Ni 



S8 MAIMONTOE. 

coDcevaDtcommele fond m^meiie la persi)nDehumaiiie,et noncorome 
une simple Tacull^; il la montre, avec une existence disUncle de celle 
de Dieii, de lintelligence active, comme le seul gage el leseul principe 
de noire immortality. 

Puisque lintalligence est le seul principe qui survive aux organes el 
qu'elle D'a aucnn beEoiode lear coocours, quel motif aurions-nousd'at- 
lendrela i-^nrreclioii des morls? Aiissi Maimonide est-il Ir^s-embar- 
rass^decelUiid^e que sa foi lui impose. Dans son Commeniaire tur la 
Mitchna (tiailii Sanhidritt, c. 10), il ne semble le regarder que coinme 
uu sj-mbnle. Apris avoir pass6 en revue toutes les opinious i-^pandues 
Chez les jiiifs au sujM de la vie future, il fait la rSfiexion que les hom- 
ilies onl besoin d'etre atlir^s h la v^rite el a la religion comme on at- 
tire les enfants ik IVtude, par lappAl des lecompenses, el que ces r^ 
compeuse!^ ^loiveut Clre pluK ou moiBs mal^rielles selon le degr^ de de- 
veloppemeut ou est parvenue leur intelligence; mnis que la vraie religion 
n'a point d'auire but el n'esp^repas d'aulre salisfaction que la con- 
naissauce et I'amour de Dieu. II se demande pourquoi les mechants se- 
raient rappel^sdeleurslombes, puisque pendant leur vie nif me, its sunt 
d^Ja morls. Press6 de s'expliquer sur cepoinl, ^I'occasiondu scaodsle 
cause a Da mas par un de ses disciples, qui niailonverlement cequ'il 
avail seulement rendu Equivoque, Jdaimouide ccrivil le pelil Traili de 
la ritvrrteiion, oil il admet ce dogme comme un article de foi , comme 
un miracle fulur quo la raison ne pcut e\pliquer; mais il soulicut en 
mime teiups que re miracle ne doil avoir qu'une dur^ limitee, el que 
la veritable fin de I'homme consisle dans une immorialil^ spirituelle, 
oil noire intelligence, nlTranchie des lois du corps, pure de lout contact 
avcc la mali^re, pourra se livrer sans obstacle a la conlemplalion de la 
v^ril^ supreme. 

Dans la psycbologie de Maimonide nous d^couvrons sur-le-champ le 
principe sur lequel repose sa morale. Puisque 1' intelligence est le fond 
de Rotre 6tre , et la partie la plus excellente de nous-m^mes , la seule 
qui soil appel^e k une existence immortelle , il est ^ident que loules 
Dosaclions doivent avoir poor but delad^velopper, delaperfectioDner, 
de la conduirc nu degr6 le plus ^Iev6 de la virile et de la science, c'esl- 
fi-dire a la connaissance de Dieu. Connattre Dieu et , par consequent , 
I'aimer, carl'unnepeutse concevoir sans raulrc,voiln quelle est, selou 
Maimonide, la bn supreme de la vie. Mais il ne faut pas croireque nous 
7 puissiuns arriver directemenl, en rompanl, pour ainsi diie , nvec le 
monde, en fuyant la soci^te, el nous niettant en r^volte conlre les be- 
soins les plus legitimes de noire nature. Maimonide, comme Saadia 
{fioyK ce nom) I'avait dejti fait avanl lui, se prononce ^nergiquement 
conlre la vie asc^tique et contemplative, qui, depuisles ess^niens, les 
th^rapeutes et m£me les nazur^cns, jusqu'aux nouvcaox 'hnssidim de 
la Pologne, aconstammenl trouv^ dans le judal'sme de nombreux pvs 
lisans. b Celui, dit-il, qui marcbe dans cetle voie est iin pci-heur ; > « 
il rappeliti que I'Ecrilure impose au nazar<^en nne expiation pour avoir 
pi^ch^ conlre lui-m6me {tiUcluith Death, c. 3). II ne veut pas qu'on 
puisse arriver au degr^ le plus ^Jpve de la perfection bumoine saQs 
avoir parcouru les degr^ inlermMiaires qui y coDduisenl, ni qu'on 
-BBisse alLeiBdre le bul de ia vie sans en avoir rempli toutes les condi- 




Itoiis. Ces conditions sont de Irots sortes : les conditinaa pbysniucs^ les 
oondiltoQs morales, les condilious iiilullccliielles. l^abord ci^ n'rsi ^u'd 
la scieoce, c'est-^-dire h la raison uiiant de tous ses mo^cu!! el procA- 
dant avec ordre,rpie nous pouvons demander une connaissanco de 
Bieu iiQssi compliHe que le peniiel noire nature. Or , il est Evident 
que la science de Dieu ainsi i'i>rji]iri^e, ou la in^lapliyMque, ne peul se 
pusserdu concours des- autres scii'iices, qui, aleur lour, peuvcnt loult^s 
se ramener a ce bot supreme. Muis comment noire esprit poarrait-ii 
B'appliquer a i'^tode des sciences el disccrner I'erreur de la »^riti, s'jl 
n'est pas maltre de lui-m^me, s'il ne sail pus commander a ses desirs , 
s'il n'ft pasjippris4 vivreen paixavec ses semblableselavecsapropre 
coDScieuee ? Enlln ce nest pas assez, pour qu« I'iulelligeDcepreniie 
tout son essor,quela culture DSJui manque pas, el n''B'><'>'ssoyon9 
pIoBforlaquenos passions; il fuut encore que nuns sacliions gouvcrner 
iiotn sante et nos int6r<ils nialeriels, de maniSre a nous mettre i I'abri 
deladouleuretduEoud, del'inrirmit^et da besoin:car I'tin el l'autr« 
wnt UQ obstacle ^ noire avaBcement spiriluel. 11 y a done, si Ton peul 
s'exprimer ainsi, des \ertns moyennea el une vertu supreme, cumme il 
y a des v^rit6s relatives el une v6it^ absoloe. Toulcs nos nctionsdoi- 
venl Wredirig^es de telle sorle, quelles formcnt comme une echellc de 
irfectionnement, cl que, en se subordonnaut les unes aux autros, ellcs 
: rapporlent loules a udc (in sup^rioure, Ainsi, I'on doil s'occuper de 
Msint^r^lset exei'cer une profession honn^te, non pour amasser des 
richesses , mais pour se procurer le:i choses neces.saires i la vie. On 
doit se procurer les chosesn^essairefid la vie, et mfime t'aisance si I'on 
"It, non en vue des joutssances qu'ellc procure, mais pour ^carter de 
Qucris el la douleur, pnurconserver un esprit Ijbrc dans un corps 
<n* lana in eorpore lano. EuQn il faot employer ce double avan- 
tage, la liberie de I'esprit et la sante du corps, h developper son iolclli- 
penceet k la conduirg par le ehemin de la science a la connoissance de 
Dieu. 

De \li cette r^gle gfin^rale qu'il ne faul ni exaller ni filoufTer les di- 
vers penchants que nous tenons de la nature; qu'il faul les ^couler 
lousdans une juste luesure; que la vertu consiste habilnellement i 
lenir le milieu entre deux extremes. On saiL que dans cette r^gle se 
r&ume a peu pr^s loute la morale d'Aristote. lUuimouide, en la sub- 
ordonnant a un principe supericur, lui a Al^ ce quelle a en m^me 
temps de vague et de Irop absolu. 11 nous montre, ce que le philo- 
sopbe grec n'a pas fait, quelle est la limile en de^-ik oB au dele de la- 
quelle la moderation ccsse et I'excfis commence. Cette limile, c'est le 
.JiDt m6me qn'il faul nous proposer dans chacune de nos actions rela- 
^venient k la fin supreme et au principe immortel de noire MtJEtence. 
Par exemple, qu'cst-ce que I'avariee? qu'esl-ce que la prodigulil^'/ 
L'avarice consisle a epargner plus qu'il ne faut pour se melire a I'abri 
du besom et des soncis qui empgchent le d^veloppemenl de notre intel- 
ligence; la prodigality a ne point epargner assez par rapport a cette 
mfime fin. Non content d'etablir que la r^gle d'.\rislote a besoin d'etre 
i«xpliqu^ par une r^glep1useIev^,Mainionide observe eocoic quells 
n'est pas toujours applicablo : il y a, selon hii, certains seotimenls, 
cerlaines passions propres seulement ik quelques &me>, et dout il ne 



1 



so lUUfONlMfc 

sofSt pas d'Aviter les-exote , mais que nolM davoir apt de rapouatii^ 
coropl^temeDl : iellea sont, par exerople, la colore et la vengeanca. La 
colore , k qaelqae degr6 qo'eUe exisle en nooSy mel le d^sordra dana 
DOS id^es et dans nos faculty ; elle d^lruit la sagesse ches le aage et la 
proph^lia chez le prophite. II en est de inAme de la vengeance. « Lea 
juslesy dit Maimonide {Uilchoih Dioih, c. 2), souffrent I'injure sans la 
rendre; ils teootent les reproches sans y rdpondre, ils n'agissent que 
par amour et consarvenl la s^reoil6 de lear Ame jusqu'au milieu des 
soufTrances. » Puiscoe nous venons de faire connallre quelques pr6- 
ceptes parUculiersae la morale de Maimonide , noas en citerons enoara 
on aatre : c'est Textr^me chaslet6 qu'il recommande, non-seulemenl 
hors da manage , mais dans le mariage m^me , et la mani^re doot U 
rapporte celte instilulion k son prinaipe general. Le sage doit se nM- 
rier, seloD lui (ufri^upra^c. 3), non pour donner satisfaction I aes 
d(^sirs , mais pour conserver et continuer, par la continuation de BOira 
espice, la connaissance de Diea sur la texre. 

Le trait caract^rislique de ce systime, e'est d*assigner k la vie nn 
but purement spteulatif , sans saorifier aucon de ses aulres principes) 
c*est d*embrasser tous les dements et toutea les conditions de notre 
existence , en lea faisant servir les ans aux aatres , et tous ensemble , k 
Dotre perfectiaDDemeDt religieox. Aussi Maimonide , comme nous Fa- 
vons d^ji remarqu^, a-t-il era n^ssaire de rallacher k sa morale loot ' 
an trait6 d*hygiine et m^me d'^nomie domestique, et un aper^ gd- 
n^ral sur Tensemble des connaissances humaines. Nous D*avons pas le 
droit de juger lea regies qu'il present pour la conservation de la santd; 
mais nous pouvons dire que ses r^les ^conomiqoes D*ont rien perda 
de leur valeur. Ainsi, quelque partisan qu'il soit du mariage , il ne veut'^ 
pas qu*on en eontracte las devoirs avant qu'une position assart nooa 
pcrmette de les remplir el de suflire k Tentretien d'une famille. II 
conseille de ne rien donner au hasard , d de pr^f^cer k on reveno con- 
siderable, mais souinis k des chances al^atoires, dne fortune modeate 
el solide. II ne proscrit pas lea plaisirs de Timagination oo les Joais- 
sances que donnent les arts; il les recommande y au contraire j oomme 
un moyen de disposer TAme k la s^r^nitd; mais il veul que Tatile ait 
toujours le pas sur ragr^able, et que nos d^penses, m^me oelles de la 
choritA 9 soient renferm^s dans lea iimites de nos revenas {ubi ««- 
pra, c. S). Quant k sa classification des sciences consid^r^es comma 
moyens de perfectionnement el d'Mucation , elle donne le premier rang 
k la metaphysiqoe. Imm^diatement apr^s vient la physique, dans la 
sens qu'on y allachait alors, c'est-&-dire la sciertce du monde, la cos- 
mologie el loules les branches de Thisloire naturelle, an Dombnft dea- 
qoelles Maimonide comprend la psychologic. Enfin, au-deasous de cet 
ordre de connaissances, viennenl se placer k peu pr^ sur la mftme ligna 
la logique el les malh^maliques. Toutes les sciences doivent avoir ^ga- 
lement pour but de nous Clever k la connaissance de Dieu , ou , pour 
oonserver le langage de Maimonide , de nous faire jouir de la vue da 
notre Pire et de noire Roi. Mais la logique el les malh^matiques nouf 
metlent seulement sur le chemin, et nous conduiseot jnsqu'Jl la poria 
de son palais. La physique nous introduit dans son vestibule , el la md- 
taphysique noaa oavre son aanctoairei noos place an sa prdsenaa p an 



BUmONIDB. M 

atMifaol que la mort , ftitant tomber le voile qnlMVi nipKtt encore de 
lait noas peaneite de le oootempler face k meB(Huii ek9piir$$, c. S 
et 7 ; Mori nehouehim, 1" partie, c. 33 et 34; 3* parlle, c. 51). Ainsi la 
raisoD et la science, commeMaimonide ledilexpres86meDi(ii6i »upra\ 
sent pour nous la veritable source de la v^ril^y et le culte le plus pur • 
que nous puissions reudre i Dieo. Cependant la science D*6(ant pas 
accessible k tous les bolnmes , Dieu k dA les appeler k lui par la r^v^- 
lation; mais la r^vdlation, c'est-^-dire TEcriture sainte et les tradi- 
tions qui raocoinpagneDt y n'enseigne pas autre cbose que la raison ; 
seulement elle Tenseigne d'une autre mani^re : elle se sert habiluelle- 
ment d*aIl^ories et de symboles propres k frapper I'esprit du grand 
Dombre (MarS nebouchim, 1'" partie, c. 16 et 3k). 

Ces considerations nous am^neut toot naturelleroent k parler da 
grand ouvrage de MaVmoDide, oil ses opinions pbilosophiques et ses 
croyances religieuses se r^unissent en on seul corps de doctrine. Ce' 
livre, corame Tauleur nous Tannonce dans sa d^icace, a pour but de 
concilier la r^v^lation avec la raison, la Bible avec la pbilosophie. n 
s^adresse k ces esprits d'61ite qui repoussent ^galement une foi aveugle 
et une incredulity irrefiechie^ qui, trouvant dans les livres saints des 
choses contradictoires et impossibles en apparence, n*osent ni les ad- 
mettre, de peor de blesser la raison, ni les rejeler, dans la crainte de 
manquer k la foi, et restent ploughs dans one perplexity douloureuse. 
C'est pour cela qu'il Tappelle le Guide des igaris {Mori nehouekim). 
Mais il a aassi un autre usage qui le recommande tres vivement k 
Dotre interfit : il est une source abondante pour I'bistoire de la pbilo- 
sophie ^ il nous ofTre un des monuments les plus pr^cieux qu'on puisse 
eonsulter sur la philosophic arabe depuis r^poque de sa naissante jus- 
qxxk Averrbo^ , et il renferme, sur la religion des sab^ens, des details 
qu'on ne trouve pas ailleurs. 

II se dixise en trois parlies, tr^s-nettement indiqu^es par I'aotear 
lui-meme : la premiere a pour objet tout k la fois de faire connattre les 
regies, de poser les bases du syst^me dlnterpr^tation qu*il convient 
d'appliquer aux textes bibliques , et d'^carter quelques opinions incom- 

Jatibles avec la vraie pbilosophie et la vraie foi; la seconde, consacrde 
I'exposition de la theodic^e et de la cosmologie de Maimonide, se 
iermine par une throne curieuse de la prophetic; la troisieme est plus 
particuli&ement morale et ex^getique : elle traite du mal , de la libertd, 
de la Providence, etdemontre qu'il n'y a rien dans la loi qui ne trouve 
sa justification dans Thistoire oo dans la raison. Nous allons jeter on 
coup d'oeil sur chacune de ces parties. 

Au lieu de marcher au hasard, comme Philon, ou de rocoorir comme 
les kabbalistes k des proc^d&s arbitraires, c'est dans la langue m6me 
de rEcriture sainte que Maimonide va dabord chercher les fondements 
de ses interpretations aliegoriqoes. Prenant une k une toules les expres- 
sions dont la Bible se sert en parlant de Dieu , et par lesquelles elle led 
attribue nos infirmites et nos passions, il les analyse, les compare, 
ks montre susceptibles de signiflcations diverses li^es entre elles par 
certains rapports, et parvient toujours k en tirer un sens figure ou spi- 
rituel. C*est ainsi que voir, regarder, entendre, marcher, mooter, des- 
cendre, ne s'appliqaent pas seulement au corps, mais a Tesprit ; que 



SS MAmONiDE. 

rimage d*aprte laqaelle noas avons 6\A crMt; aelon la parole de la (re- 
nhe, ne signifie pas ane image mat^rielle^ mais cette forme inlellec- 
iuelle qui constiiae le fond imperissable de noire ftme. C*e8t un veritable 
dictionnaire de la Bible, an dictioDnaire de synonymes, compost k 
I'usage do spiritualisme, el i'on imaginerait difficiiement ce qu'il a 
falltt y d^penser de palience, d'^dition et d'esprit. On concoit qu*au 
moyen de cette clef magique on trouve dans TEcritare , et m6me dans 
les traditions des rabbins , tout ee qu*une intelligence dlev6e est capable 
d'y apporter, et qu'il n'y reste rien de ce qui peat choqner notie raison. 
En voici quelques exemples. Quand Molse demande a Dieu la gr&ce de 
le voir face k face y et que Dieu lui r^pond qu'il ne pourra se montrer 
k ses yeux que par derri^re, le sens de ce recit symboliqueest que Ic 
legislateur des h^hreux a voinement.cberch^ a comprendre direclement 
ou par intuition Tesscnce divine^ qu*il n'a pu laconcevoir qa'impar- 
faitcincnt par ses attribuls ou par ses oeuvres, a peu pris comme on 
voit un homme qui nous tourne le dos (1'* parlie, c. 2t). Quand nous 
iisons dans la Genese que Dieu s'est repos^ le septiftmejour de la crea- 
tion, cola signifie.qu'apr6s avoir tir^ du n6ant, dans un ordre marqu^ 
par la succession des jours y tous les ^Ires dont ce monde est compost, il 
les a maintenus d^finitivement dans leurs formes respectives et sous 
I'enjpire des lois que sa sagesse leur avail |Mrescrites (uH wufra, c. 67). 

Mais ce n*est pas assez pour Maimonide de combaUre I'anthropo- 
morphisme materiel, il cherche aussi a combaltre ranthrspomorphisme 
moral ou intellectuel, et, pour atteindre le mal dans sa racine, il re- 
pousse de I'id^e de Dieu toute esp^ce d^attributs positifs. D*accord en 
cola avec la secte des motazales, il est de ceux qui penscnt qu'il n'y a 
aucune assimilation, aucun terme de comparaison possible entre le 
Createur et la cr6ature, el que toute notre science, par rapport au pre- 
niier, se borne a savoir, non pas cc qu'il est, mais ce qu'il n'est pas. 
Siuguli6re contradiction cbez un homme qui prend la raison pour seule 
mesure de la v6rit^ I car si notre raison n'a rien de commun avec c^lle 
de Dieu, comment done la philosophic et TEcriture sainte pourront-elles 
s accorder ensemble? Voici, du reste, le principal argument sur lequel 
s'appuie Topinion de Maimonide. Nous le pr^sentons sous sa forme la 
plus simple, d^ag6 de toutes les subtilil^ scolastiques et arabes au mi- 
lieu desq(:;elles il estencadr^. Ou les qualit^s r^elles , lesattributs posi- 
tifs que nous sommes tent^ de rapporter k Dieu sont essentiels k sa 
nature et micessaires a son existence, ou ils ne le sont pas : dans le 
premier cas on m^connatl Tonit^ de Dieu , on ^tablit une division dans 
son essence absolument simple et indivisible, on ressemble aux Chre- 
tiens (ce passage est supprim^ dans la traduction de Buxtorf) qui re-^ 
connaissent un Dieu a la fois un et trois ; dans le second cas on m6- 
connail Fimnrntabilite de Dieu : car des qualit^s qui ne lui appartien- 
nent pas n^cessairement , qui ne sont ni une partie ni la totality de son 
essence , ne peuvent 6tre, de qnelque nom qu'on les appelle, que des 
accidents. Dira-t-on que les qoalil^s que nous donnons a Dieu indi- 
quent simplement les rapports qui existent, entre lui et ses creatures? 
mais alors nous nous ecartons encore one fois de I'idee de Tabsolo. 
Tout rapport suppose une comparaison, et, comme nous I'avons d^ji 
observe^ lout point de comparaison manqoe entre le (ini et Tinfini {^ubi 



MMMONIDE. S3 

#iQ»ra> t. 51 et 53). Noos voyons bicn les actions par Itasqneltes Dien 
se manifeste dans VaniverSy et il serait insens^ de De pas oscr les faire 
remonter jusqu'A loi } mais il ne nous est pas permis do les faire d^- 
pendre de certains attribots essenliels oni s'interposeraient entre 
ses actions et sa substance. Une fois entre dans celte voie , Maimo- 
nide ne sait pins s'arr^ter. II ne veut pas mftme qu'on poisse altribuer 
k Dieu Texistence et Tunit^, de pear que ces deux qualifications ne 
soient consid^r^ en lui comme autre chose que sa substance, et que^ 
par \hf sa nature indivisible ne soit partag^ ; car Tunit^ et Texistence, 
telles que nous les concevons en general; et que nous les trouvonsen 
nousy ne se confondent pas avec le fond des choses : elles ne sent que 
des attributs ou des accidents. On reconnatt ici , sans peine, rinfluence 
qu'ont exerc^ sur la philosophic arabe les commentateurs d'Aristote 
sortis de I'icole d'Alexandrie, et dont le mvsticisme d'Avicenne est la 
plus haute expression. Aussi Molse de Narbonne, dans son commcn- 
taire sur le MorS nebouehim , observe-t-il judicieusement que Maimo- 
nide , dans cette partie de son syst^me , suit bien plus tes traces d'lbn- 
Sina(Avicenne) que celles d'Aristote. Cependant comment concilier cette 
doctrine avec le respect de la raison , avec V\d6e de la Providence et le 
dogme de la crtetion ? Aussi tout ce que Maimonide vient de nous ^ler, 
il ne tarde pas i nous le rendre sous un autre nom. Les attributs posi- 
tifs ne conviennent pas k Dieu ; mais il a des attributs n^atife. Dans le 
nombre des attributs de cette esp^ Maimonide fait entrer, non-seule- 
ment ceux qui r^ultent immMiatement de Tid^e de rinflni , comme 
Tunit^y TAemit^, Timmutabilit^^ rimmat^rialit^ ; mais la vie, lasa- 
gesse, la puissance, la volenti, sous pr^texte que les quaUt^ con- 
traires , la mort, Tignorance, la folic, rinaction et Timpuissance, sont 
neccssairement exclues de la nature divine (uH tupra, c. 58). Dieu, 
selon lui , a conscience de lui-m6me, comme notre espnt a conscience 
de ses operations ; il est I'lntelligence active, au sein de laquelle le su- 
jet, Tobjet et Facte de la pens6e sont parfaitement identiques. 

Apr^ avoir d6f|pndu rimmat^rialit^ de Dieu centre une fausse reli- 
gion, servilement attacb^e k la lettre de TEcrilure ^ apr^ avoir cm d^ 
^ndre son anit£ contre une fausse philosophic entrain^ i dtstinguer 
les attributs divins de Dieu lui-m^me, Maimonide entreprend de com- 
battre les soolastiques arsibes , autremenl appelSs les moiecallemtn ( en 
b^breu medabberim, c'est-indire les dialecticiens, les parlours), qui, 
se plagant entre les thtologiens et les philosophes, ont 6t6 egalement 
dcsavou^s par les uns et par les autres, et n'ont pas mieux dlfendu la 
raison que la foi. Mais en m£me temps qu'il fait la critique des doc- 
trines mises en avant par cette secte, il nous les fait connattre par une 
exposition pr6cise et Itendue, et c'est ici, particuli^rement ( l" partie , 
c. 71,73-76), que son livre est doplnshaut int^rM pour I'histoire 
de la philosophic. Nous ne le suivrons, dans ces considerations histori- 
ques, qu'autant qu'elles serviront k nous bire appr^cier ses propres opi- 
nions et la position qu'il a voulu prendre entre les syst^mes les plus accr6- 
ditis de son temps. 

Maimonide etablit une ligne de demarcation profonde entre les philth 

X' » et les seoUutiquii. Les premiers sont ceux qui suivent, d'une ma- 
plus ou moins fldftlOy les opinions d'Aristote, on du moins qui les 

IV. 3 



U MAIMONIDE. 

preoDeot poor base de leans sp^alations, sans aacun ^gard poar les 
croyaoces religieases : c*est ainsi que la plapart d'eDtre eax se pronon- 
cent poor r^ternit^ du monde et limiteat rempire dela Providence aux 
lois g^n^rales de la nature. Les autres, au contraire, sans se soucier de 
la v6rit£ philosophique. sont k la recherche d'un syl^me qui puisse ser- 
vir, en quelque sorte, de rempart a la religion^ et prot6ger ses dogmes 
les plus essentieis centre la m6tapbysiqae p^ipal6ticienne. Les scola- 
sliques arabes se divisent en plusieurs sectes dont les deax principales 
sont oelles dds motazales (les dissidents) el les ascharitet (ainsi nomm^s 
de leur fondateur Aschari) ; mais tous sont d'accord sor les points capi- 
iaux que nous aliens indiquer. 

Ce qu'ils cherchent a d^ontrer avant tout, c*est la nouveauU du 
monde, c'est-4-dire que le monde a en un commencement et que la ma- 
Uire n*est pas iternelle ; parce que , cette proposition une fids ilablie, 
on en conclut ioun^iatement les trois dogmes fondamentaux de la re- 
ligion : Texistence de Dieu, son unit^, son immateriality. Pour at- 
teindre plus sArementleurbuty les molecallemtn ont imaging desnppri- 
mer toutes les fiurces. toutes les lois, toutes les propriety de la nature, 
el de mellre a kur place Taction immMate et arbilraire de Dieu. S'ap- 
puyanl sur le principe de IMmocrite, comme les philosophes sar ceux 
d*Arislote, ils ne laissent rien subsister hors de Dieu que les atomes el 
le vide. Le temps, lui-m£me, est compost d*atomes ou dlnstants indi- 
visibles, S(6pards par des intervalles de repos. Hais lous ces atomes , 
Dieu les a cr^ elpeul les an^antir poor en order de nouveaux, ce qu*il 
fait, en effet, sans interruption. lis n*onl ni dtendue, ni qaanlitd, ni au- 
cune propriety distinctive^ ils n'ont que des accidents dont le caractSre 
propre est de ne pas durer deux instants de suite. Dieu cr6e ces acci- 
dents comme il crte les atomes, et lorsqu'Os paraissent se prolonger, 
c*cst Que Dieu les renouvelle ou en crfe de semblables, sans aucun in- 
tervalle. Les accidents, comme les atomes, sont tous inddpendants les 
uns des autres, de mani^re que le repos ne doit pas 6tre regard^ comme 
la cessation du mouvement, ni la morl comme la cessation de la vie; 
mais le repos et la mort, et en gdndral tous les attrlbuts n^atifs, sont 




£tre lout autres qu'elles ne sont ou que nous les voyons, et quHl n*y a 
rien dlmpossible ni de certain dans Tordre de la nature. La seconde, 
c'est qu'il n^ a rien dans Tunivers qui ressemble k une cause ou k une 
fi)rce , et qui puisse servir de lien entre les £tres et les ph&om&nes ; 
c'esl, en un mot, la n^ation du rapport de causalil^, telle qu*on la 
trouve on peu plus tard chez GazUi. Notre Ame, elle-mdme, selon les 
motecallemln , n'est qu'un accident que Dieu, k chaque instant, renou- 
velle dans chaque atome de notre corps. A la moindre de nos actions 
il faut que Dieu cr6e en nous, par One volonLd expresse, el la volontd, 
et la faculty de la communiquer, et le mouvement de nos organes, et le 
mouvement des objets sur lesquels nous agissons. 

Maimonide n'a aucune peine a triompner dc ce syst^mc et k mon- 
Irer que, loin de servir la cause pour laqueUe il a 6{€ imaging, jl ne 



MAIMOMDE. 35 

fait que la compromeitre en d^truisant la base sar laqaelle elle s'appuie, 
et en confondant tontes les id^es de rintelligence bamaine. II remar- 

Jae avec raison que les prenves les plus ^clatantes de Texistence de 
^ieo ^ sent tiroes de Tordre qui r&gne dans la nature. II va plus loin : 
ii pense que les trois grandes v^rit^s qu*i] s'agit de d^fendre, 1 existence 
de Dieu , son unit^ et son immortality , se concilient tr^s-bien avec la 
doctrine aristot^Iicienne de T^ternit^ du monde : car, quand bien m6me 
le monde aarait toujours exists , il n'en faudrait pas moins admettre 
une intelligence qui le gouverne^ un moteur unique^ ^temel, distinct 
et inddpendant de la matiire. Pour lui , cependant , il se s^parera sur 
ce point des philosophes, et soutiendra contre eux le dogme de la 
cr^tion^ non-seulement parce que la religion le lui impose, mais 
parce qu*il lui paralt fttre plus conforme k la raison que Topinion con- 
traire (2^'partie, c. 1). 

Nous n'avons rien k dire des preuves sur lesquelles Haimonide fonde 
Texistencede Dieu : ce sontles preuves m6mes d'Aristole assujettiesi 
la m^thode de T^le et consistant k s*61ever des diverses esp^ces de mou- 
vement que nous observons dans la nature k Yii&e d'un premier moteur. 
Nous n*avons pas besoin de montrer, non plus , comment Tcxistence de 
Dieu, unefois ^tablie, on prouve son unit6, el par son unit^, son imma- 
teriality; maisil est intiressantdesavoir comment Maimonide defend le 
dogme de la cr^tion. 

Ecartant les syst&mes ath^es et mat^rialistes, il distingue trois opi- 
nions sur Torigine du monde : Fopinion qui admet le dogme biblique 
de la creation ex nihilo; Topinion de Platon et de la plupart des an- 
ciens philosophes, selon laquelle le monde a ^t^ tire dune matiire 
eiernelle donl les ^Idments , sans puissance par eux-m6mes , ont €16 
primitivement confondus dans un cnaos informed enOn Topinion d'Ari- 
stole qui, admettant les deux m^mes principes, Dieu et la mali6re, 
soutient que le monde a toiqours exist6, que le mouvement et le temps 
sont eternels, que la nature ob^it k des lois n^cessaires. La doctrine 

f)latonicienne paratt 6tre,& Haimonide, comme un lerme moyen entre 
es deux autres, quoiqu'elle penche beaucoup plus du cb\£ du 
mosalsme. II lui reproche de r^unir les difficult&s des deux partis ex- 
tremes au d^faut d'etre incons^uentc : desorte que, pour lui, toute la 
question est entre la ^ibU et Arislote. 

II est convaincu qu'Aristote, en enseignant r^temit^ du monde, n'a 
pas donn^ son opinion pour une v6rib6 d^montr^e ou susceptible de T^tre, 
wais comme une hypoth^ qui prdsente un haut degr6 de probability. 
En prenant parti pour la doctrine contraire , ce n'est pas , non plus , 
la certitude qull promet, ou quoi que ce soit qui m^ite le nom de 
preuve , mais des motifs de preference et un degr^ de probability plus 
elev6. Le veritable point d'appui du dogme de la creation, il faut le 
chercher dans la foi et dans Tautorite des livres saints (2" partie, c. 16). 
Cette reserve faite, qui est digne d'etre remarqu^e en on pareil sujet, 
chez un th^ologien du xii« si^cle, voici les arguments les plus scrieux 
que Maimonide oppose k Thypoth^e d'Aristote: l"" par r^lal acluel da 
monde, il nous est impossible de nous faire one id^e de ce qu*ii a 6\i 
autrefois, de ce qu'il a pa fttre k son origine; de m6me que, dans une 
sphere plos borneej en voyant led aoimaox qui couvrent noire globe , 



r 



S6 MAIMONIDE. 

lorsqalls sont i6}k parvenus k leur oomplet (16veloppement , it nous 
serait impossible de deviner, si rexp^rience n'^tait pas \k pour nous 
rapprendre, comment ils ont ^t^ engendrds et appel& k la vie^ ^ ane 
intelHgence aniqae, infiniey qui a tout dispose avec une enti&re li- 
berty, rend beaucoup mieux compte du plan de runivers que ces in- 
teliigences diverses qui, d'apr^s Aristote, partagent aveoDieu le gou- 
vernement du ciel et le privil^e de r^lernit^; 3"* si le monde a toujours 
6X6 ce que nous le voyons, c'est que son existence est n^cessaire, et 
que des lois n^cessaires president k son organisation ; mais alors que 
devient la liberty de Dieu, oi^ est la place de sa sainte providence? 
Quant aux objections qu'on 6\hse le plus souvent centre la cr^tion , 
que si le monde avait commence, Dieu ne serait plus immnabte; qu'il se 
serait repos^ une ^ternit^ pour sortir tout It coup de son inaction ; qu'il 
aurait fait dans un temps ce qu'il pouvait aussi bien faire plus t6t ou plus 
tard; ces objections disparaissent si Ton songe que le temps est compris 
dans la cr^tion, et que, sans die, elle n'existerait pas {iM supra, 
c. 16-28). Mais en admettant que le monde a eu un commencement, 
Haimonide ne croit pas qu'il aura une fin : il considire la creation 
comme un acte conforme a I'essence divine et qui , embrassant la to- 
tality des 6tres, n'a pad d'autre fin que lui-m£me, par cons^ent ne 
pent pas £tre limits dans la dur^. 

La question de I'origine des cboses n'est pas la seule ou Maimonide 
se declare ouvertement en disaccord avec Aristote ; il Irouve de notables 
absurdil^ dai\s quelques-unes de ses opinions sur la nature divine, et 
se s^pare aussi de sa cosmologie ou de sa pbysique g6n^raie, au moins 
pour les r^ons sup^rieures k notre satellite; car en tout ce qui regarde 
notre monde sublunaire, il le tient pour infaillible. La physique de 
Maimonide y comme celle de la plupart des philosophes arabes, est une 
sorte de compromis entre le principe alexandrin de I'^manation et le 
dualisme p^ripal^ticien : son but est de combier, sans I'aneantir, la di- 
stance qui s^pare la nature de son principe et les intelligences des 
spheres de Tintelligence supreme. Elle distingue dans I'univers cinq 
grandes sph6res envelopp6es Tune dans Tautre, et toumant autour de 
fa terre, leur centre commun. La premiere , c'est-li-dire la plus humble 
et la plus rapproch^ de nous , est la sphere de la lune; la seconde est 
celle du soleil ; la troisi^me , celle des cinq planetes reconnues par les 
anciens comme sup^rieures au soleil ; la quatri^me, celle des ^toUei 
fixes; enfin , la cinquiime et la plus ^levde, celle des intelligences s6- 
par^ des corps. Toutes ces spheres sont relives entre elles et mises en 
communication les unes avec autres par une influence spirituelle qui, 
^manant de Dieu, descend successivement par des degrds interme- 
diaires depuis la plus haute' intelligence jusqu'au dernier atome de 
la mati&re corruptible de notre globe. C'est Techelle de Jacob dont le 
pied repose sur la terre et dont le sommet se perd dans le ciel. Ind6- 
pendamment de cette influence g^n^rale , les spheres et chacune des 
planetes on des 6toiles qu'elles renferment, exercent encore une puis- 
sance particnli^re sur notre monde terrestre : ainsi , la lane agit sur 
I'eau, comme nous le voyons par le flux et le reflux de la mer; le 
soleil sur le feu, la sph^ des planetes sur Tair, celle des ^toiles fixes 
sur la terre , et cha^ de ces astres sur une esp^ ddterminte des 



MAIMONIDE. 57 

min^rauXi des v^g^iaux oa des animaax aue produit noire sol. Ces 
id6es DtopIatonioieDDes o'excluent pas I'idee d AristotOy qae cbaqoe 
^ioUe est an 6tre anim^ et intelligent , physiqaement incorruptible, 
moralement supirieor k rhomme. Maimonidetroavecelte doctrine con- 
forme k ce qae TEcritare noas raconte des anges, et , la r^unissant avec 
le r£ve de Pythagore, il prend k la lettre ces paroles da psalmiste, qae 
les cieax racontent la gloire de Diea et que Fetoile da matin chante ses 
loaanges (u^ svpra, c. 4-10 ; 1'" partie, c. 72). lElais toate cette partie 
de son syst&me n'a pas d'aatre valear k ses yeax qae oelle d'one 
po^tiqae hypoth^, centre laqoelle il a soin de noos pr^manir lui- 
mtme. Noas n'avons, dit-il ( ^ partie, c. 22 ) , sar la natare da ciel , 
que des oonnaissanoes trfts-bornees, et c'est aax mathimatiqaes qa'il 
iq>partient de noas les Ibamir. 

Apr^ I'idte de la crfetion et la th^rie de la natare se pr^sentent 
natarellement les rapports de Diea avec le monde , et parlicafi&rement 
avec rhomme y la question du mal, de la providence, de la prescience 
et de la liberty, et surtout de la r^v^ialion et de la raison. Le mal, se- 
Ion Maimonide, n'existe point par lui-m£me, il n'est qu'une simple 
negation, ou, comme on disait alors, une privation, c*est-^-dire Tab- 
sence du bien ; par consequent, Dieu ne peut pas 6tre accuse d'en ^tre 
Vauteun Dieu n'a fait que le bien , c*est-ii-dire tout ce qui est. D'oii 
vient done que nous voyons tant de mal dans I'univers? de ce que noos 
jugeons Tunivers par rapport k nous, au lieu de nous juger par rapport 
k lui et de nous faire notre place dans Tordre g^n^ral des choses. Par 
saite de cette erreur, nos faculty spnt d^tourn^^s de leur usage et les 
conditions de notre bonheur m^^onnues. Les maux qui nous atteignent 
peuvent, en efifet, se divisor en trois classes : les uns ont leur source 
dans nos imperfections naturelles ou dans les limites de notre Aire, qui 
nous assujettissent k la douleur et k la mort : ce sont les moins nom- 
breux. Les autres sont les injures et les violences que les hommes se 
font soufTrir rdciproquement : ceux-l& sont plus nombreux que les pre- 
miers. Enfin viennent les maux que cbaque homme s*inflige k lui- 
m£me en d^b^issant aux lois de la nature et de la raison : cette der- 
niire classe forme, sans contredit, le pfus grand nombre (3* partie, 
c. 10-12). 

Dans la question de la providence, Haimonide ne montre pas moins 
de bon sens et de fermet6 d*esprit. Examinant toutes les solations que 
cette question a rogues ou qa elle est susceptible de recevoir, il les 
trouve au noQd)re de cinq : la premiere est celle d'Epicare, qui nie 
absolument la providence et n'admet dans Tunivers que Tempire du 
basard ; la seconde est la doctrine d'Aristote , interpret^ par Alexandre 
d'Aphrodise, selon laqoelle la providence divine ne s'exerce que sur 
les spb^res celestes et s*arr6te k Torbite de la lune : on pent y substi- 
tuer, si Ton veut, Fopinion de la majority des p^ripat^ticiens, qui 
admettent une providence pour les choses universelles. poor les genres 
etles esp^ces, mais non pour les individus. La troisieme solution est 
celle qui a 6\& adopts par la secte des ascharites. Les ascharites se 
plaoant k un point de vue diam^tralement oppos6 k celoi des p^ripal6- 
ticiens, ne veulent pas entendre parlor de lois g^ndrales, et ne recon- 
naissent en Diea que des desseins particaliers, wAlii de t^ate ^ter- 



38 MAIMOMDE. 

nitd y qui d^lerminetiti jasqae dans led ttioindres details, Texistence de 
chaque individa. La doctrine des motazales notis ofl^ la qnairiime 
solation. Soivant ces sectaires, la providence de Diea, et non-senlement 
sa providence y tnais sa justice^ son ponvoir r^mon^ratetir s'^tend indis- 
tinctement & tons les fttres, m6me & ceax qui ne peuvent alteindre k )a 
liberty ni au sentiment moral. Aucune creature , disentils, pas plus 
un animal on un insecte qu*un 6tre de notre esp^, ne sou/fte sans 
remuneration future, ne jouit sans Tavoir m6rite : ainsi, la souris inno- 
eente qui tombe sous la dent du chat, trouvera dans une autre vie la 
reparation de sa douleur. Enfln , la cinqui^me opinion qui existe sur H 
providence , c'est qu*elle ne descend aux individus que dans le cercie 
de rhumanite , 1& oA existent la liberty et la ndson , le m^rite et le de- 
voir; que, partout ailleurs, eile ne s'occupe que des genres et des 
espftces, et abandonne I'individu aux lois de fa nature. L*opinion d'Epi- 
cure s*evanouit devant les preuves de Texistence de Dieu; ceile 
d'Aristote devant les preuves de la creation : car s'il n'existe ]pas en 
dehors de Dieu une puissance 6temelle comme lui j si la nature a re^O 
de lui*seul toutes les lois qui la gouvernent, il est evident que rien ne 
pent llmiter son action , et que sa providence pent s'etendre aussi lom 
qu*il lui plait, c*est-d-dire que sa sagesse Tordonne. Les ascharites, 
en se preoccnpant exclnsivement de nntelligence divine, et ed voulant 
montrer que tout est present devant elle de tonte eternite , suppriment la 
liberte humaine , et, par consequent , le merite, la justice, la distinc- 
tion du bien ou du mal, et aussi la science : car toute connaissanoe 
scientifique repose sur la distinction du possible, de Timpossible et du 
necessaire; et cette distinction est aneantie dans le syst^me des ascha- 
rites. Les motazales, par une autre exageration, arrivent k peu prte 
au meme resultat. Ce quMls cherchent k defendre avant tout, c'est la 
justice de Dieu , sa puissance remuneratrice ou la providence morale; 
mais, comme ils etendent les consequences de cette idee aux etres de- 
pourvus de liberie et de tout caract&re moral , ils confondent par \k 
meme Thomme avec la brute , les etres libres et intelligents avec les 
forces aveugles de la nature. Reste done la derni^re opinion , que 
Maimonide reconnatt pour la vraie, pour la seule propre k satisfoire 
en meme temps la raison et la foi, le judaKsme et la philosophic. Toute- 
fois, il observe que nos tacultes intellectuelles et morales etant notre 
seul titre k la protection de la Providence , celle-ci ne pent pas etre la 
meme pour tous les individus de Tespece humaine; mais qu'elle est 
plus 00 moins speciale , que son action, ses inspirations se font sentir 
d*une maniere plus ou moins immediate, selon les differents degres de 
vertu 9 de piete et de sagesse qui existent chez les hommes (3« partie, 
c. 17 et 18). 

La providence divine, qu'elle s*applique k Thomme ou k la nature , 
s'eiend necessairement sur Tavenir et comprend la prescience. Mais 
comment la prescience, qui semble supposer que nos actions sont deier- 
minees de toute eternite, peut-elle se concilier avec la liberte humaine? 
Devant ce problime redontable, on pent dire insoluble, qui a toujours 
prdoccupe les theologiens et les philosophes , Maimonide prend le parti 
que dictent le bon sens et un sentiment veritablement rcligieux. Nods 
savons tr^s-bien /dit-il , oe que c*est que 1& liberte; nous voyons qu'elle 



MAmONIDA. S9 

Mt le prittcipe dd noft ActioDS et la condition d6 noire responsabflit^; 
noas n'avons pas nne idfe aossi nette de la prescience de Dfen , <m de 
la manlftre dont les choses sont pr^ntes k sa penste et sonuises I ses 
dto^ts : il nous est done impossible de soatenir qae ces deux ctaoses 
soient inconciliables ettfre elles {ubia^pra, c. SI ; nuii thmUrti, c. 8). 
A la SQite de ces consid^tfons m^tapbysiqoes et morales, Malmo- 
nide enlreprend la conciliation de rScritare sainte avec la raison. D 
appelle k son aide toates les sciences ^ lliistoire natarelle , la m^dedne, 
la pbilosopbie, et par-dessns toot sa corietise Edition toncbant la reli- 
gion des anciens peoples de la Syrie et de la Gbald^e , ponr montrer on'il 
n'y a pas on seol precepte du Pmiaiemqite qui ne tronve son explication 
dans la raison on dans I histoire. Noas ne le soivrons pas sor ce nomrean 
terrain ; mais nons croyons poavoir donner ici nne idfe de sa th^e 
de la propb^tie. La propb^tie, selon Maimonide, est on ^t de per- 
fection <ine la Providence n'accorde pas k tons les bommes , mais qui 
ne peat exister cependant qn'ayec certaines facottifo et certaines conoi- 
tions naturellesy les ones pbysiques, les aatres morales, et d'autres 
inlellectuelles. An premier rang de ces conditions il font placer Timagi- 
nation ; car elle scale peut expliqaer les visions , les songc» propb6tiques 
et ce qu'il y a soavent de bizarre on de cboquant poor nous dans les 
rfoits despropb^tes. A I'imaffination doit se Joindre one raison prompte 
et tenement exerc^e , oa'elTe paisse saisir les cboses d'on seal coop 
d'oeily et passer de Tune a Tautre sans avoir conscience de sa marcbe. 11 
existe. en effet, dans cbacun de nous, dit Maimonide, une certaine 
focalte de Joger de Tavenir par le present, et qui se cbange par Texer- 
cice en une veritable intuition : ceite faculty portte k sa plus baate 
perfection devient an des {laments de la propb6tie. Mais ce n'est rien de 
voir promptement les cboses Aoign^es , et de les voir avec son esprit, 
comme on pourrait le faire avec les yeux ; il fant encore avoir le afeir 
de les faire connattre aux aotres qaand elles peuvent leur 6tre utiles, 
et le courage de les proclamer en face m^me de la mort s en nn mot le 
caractire doit Atre au niveau de rintelli^noe. Enfin la derniire, ou 
plutAt la premiere condition qae le propbete doit remplir , c'est que son 
temperament et sa constitution pbysique n'apportent point d'obstacle 
k ce noble essor de TAme^ car il existe une relation intimeentre certaines 
ftu^ult^ de Tesprit et certains organes do corps , notamment entre I'ima- 

Sination et le cerveau. Chez ceux-l& m^me qui r^unissent ces qualit^s 
iverses il y a encore des diffl^rences k observer; il y a des deeres dans 
la propb6iie comme dans nos fecult^ ordinaires. Ces degres , selon 
Malmonide, sont au nombre de onze, et il les d6crit avec le m^me soin, 
il les distingae les ans des autres avec la m^me precision que s'il s'agis- 
salt de quelqne objet d'histoire naturelie. Au-dessus de tons il reconnah, 
il est vrai, one influence ou Emanation particuli^ de la divinite 
{Sehifa) qui passe de rintelligence active k rintelligence passive^ et de 
Ut k rimagination (2* partie, c. 36-48) ; mais lorsqu*on songe que la 
rsuson elle-m6me natt en nous d*une communication semblable, il 
est impossible de ne pas voir disparattre la falble barridre qui la s(Spare 
encore de la r^v^lalion. 

Les th^ologtens Juifs attacb^s k Tancienne foi ne se m^prirent point 
sor la tfrllable signiBcation des cetfvres de llaimonide, et partieim^re' 



40 MAINS DE BIRAN. 

meui du More nebaucMm, Uo rabbin de Tol^e, appel^ Mdir beo- 
Todros-Hal^vy , dit, en parlani de ce livre, qu'il forlAe les racines de 
la religion , mais qo'il en d^troit les branches. Cependanitantque \icui 
Taateur, il ne s*6leva centre lai que de rares et timides adversaires^ 
imm6diatement aprte sa mort on violent orage Mata centre sa m^moire. 
De nombrenses communaat6s, principaiement celles de la Provence et 
da Langaedocy prononcirent l*anatheme centre ses Merits philosophic 
ques et les condamn^ent aux flammes } quelques-uns m£me poass&rent 
Taveoglement jasqu'& invoquer centre ces Merits et cenx qoi lesgoAtaient 
raotorit^ eccl&iastique. D'aatres se levirent poor les d^fendre, et lan- 
cerent, a lenr tour, les fondres de rexcommnnication contre lenrs adver- 
saires. Ce fut an veritable schisine qai embrassa pea k peo tontes les 
synagogues et ne dura pas moinis d'on si^cle. Mais la victoire resta i 
Maimonide. Tandis qae ses Merits talmadiqaes conservirent lear aato- 
rit6 sar les thteiogiens purs, son Mor6 nebauehim donna rimpolsion 
k toos les libres esprits qai sortirent da jadalsme depais Spinoza josqa*& 
Mendelssohn. 

Poor la d^ignation praise des nombreax oavrages qae noas avons 
mentionn^ dans cet article, on poarra consalter les recaeils de Bartho- 
locciy de Rossis de Wolf et de Boissy {Dissertations critiques pour 
servird'^laireissement dVhistoire des Juifs , 2 vol. in-12y Paris, 1755, 
14* dissertation). Noas noascontenterons de donner ici quelqoes indica- 
tions sar le Mori neboucMm et la biographic de Maimonide. Le texte 
arabe da Mor6 neboucfUm existe k Oxford , dans la biblioth^ae Bod- 
l^iennCymais n*a jamais ^l^ imprim6. Deax tradactions en ont ^t^ don- 
nas en h^brea, dont une seale, celle de Samael Ibn-Tibbon, a ^{6 
imprim^. Elle a ea trois Editions : la premiere sans dale et sans nom 
de ville ; la seconde pabli^e k Venise, in-f", 1551 ; la Iroisi^me k Berlin, 
in-4% 1791yaccompagn^ed*unconQmentairede^omonMaimon. C'est 
d*apr^ rh^brea dlbn-Tibbon qae le JfeTor^ a ^t^ tradait en latin par 
Jean Baxtorf fils, in-^*", BAle, 1629; et an si^cle aaparavant par Giasr 
tiniani , ^viqae de Nebbio , in-P , Paris , 1520 , ou platAt par le m^e- 
cin jaif Jacob Mantino , dont Giastiniani, k ce qa'on assare, a simple- 
ment pabli^ la tradaction. La troisi^me partie de ce m^me oavrage a 
^t^ Iradaile en allemand, in-S"*, Francfort-surle-Mein, 1838; par le 
docteur Simon Scheyer, aateur d'ane dissertation iutital^ le Systhm 
psychologique de Maimonide, in-S*", ib. , 18iliS. En6n , M. Manck , dans 
le t. IV etle t. ix de la Traduction de la Bible de M. Cahen, en a tra- 
dait en firan^ qaelqaes chapitres d'apr^ le texte arabe. ~ Poar la 
biographie de Maimonide, noas noas sommes servis des renseigoements 
personnels de M. Manck et de sa savante Notice sur Joseph ben-Jehouda, 
publi^e dans le Journal tmatiaue, ann^e 184'2. On poarra consalter la 
preface de la tradaction de Baxtorf, la dissertation de Peter Beer, 
intital^ Vie et ouvrages du rabbi McUse ben-Maimon , in-S"", Prague, 
183& (all.) , avec la critique qui en a ^l^ faite par M. Derenburg, dans 
le 1. 1*'' du Journal thiologique de Geiger, in-8®, Francfort , 1835; et 
la Revue orisntalede M. Garmoly , 9' livraison , in-S'', Bruxelles, 1841. 

MAINE DE BIRAN (Francois-Pierre-Gonthier), His d'nn m^- 
decin, naquit h Bergerac le 29 novembre 1766. II fit ses Etudes avec 



MAINE DB BIBAN. 41 



distinctioa sous les doctrinaires de P^rigoeox, devini, aa aortir de 
classes , garde da corps de Louis XVI , et se troova k Versailles au 
joani^ des 5 ei 6 octobre 1789. Retird dans son domaine de Grate- 
loup y pr^ de Bergerac , aprte ie licenciement da corps dont il laisait 
partie , il fat pr6serv6 des farears de la revelation par son existence 
solitaire et par la modicit^ de sa fortane. Ce fat k celte ^poqoe qoe , 
•elon ses propres exprsirions, «il passa, d'an saut, de la frivolity k la 
philosophie. » Sa vocation intellectoelle se d^cida, sans retoar, pen- 
dant les loisirs forc^ de cette terrible ^pooae. II rtonissait k one or- 
ganisation trte-impressionnable, soamisa a ioates les influences do 
dehors , ane grande perspicacity d'observation int^rieare. Getle door 
ble disposition le rendit attentif tout k la fois aox modifications de 
Ikme et a leors causes organiques. Psychologae dks Ie d^bat de ses 
etudes, il le fot toote sa vie ; et la qoestion des rapports da physique 
aa moral compta toujours poor lui an nombre des probl^mes les plus 
imporlants qae puisse id)order la pens^. 

Lorsqae la France vit des joars plus calmes succor au r^e de la 
terreufy Maine de Biran fot appel6 imm^atement, et le fot dte lors 
sans interraption jasqu'ji la fln de sa vie , k prendre part aox affaires 
administratives et politiques de son pays. Aprte avoir ^t^ d^pot^ ao 
conseil des Cinq-Cents, dont il fot exclu, comme suspect de royalisme , 
apris lecoup d'Etat du 18 fructidor, puis sous-pr^ei de Bergerac, 
il fit partie , avec Lain^ , son ami le plos iotime , de la commission qui , 
en 1813, manifesto , poor la premiere fois, une opposition proooncte 
aux volenti de Tempereur. Sous la restauration , il si^a au conseil 
d'Etat, k la chambre des d^pot^, dont il fot habituellement quesleur, 
et, sans partager les illusions et les erreurs du parti ultra-royaliste^ 
il se montra constamment le d^fenseur des droits et des pr^rogativea 
de la couronne. Fix6 k Paris, et profitant de la liberty que lui i^por- 
tait Tautomne, poor faire en P^rigord des s^jours toujours assez ra- 
pides , il ne quitta la France qu*une seule fois , ce fot pour visiter, en 
1822, les montagnes de la Suisse. Le 16 juillet 182^, il tormina sa 
carriire , apris une courte maladie. 

II serait tout k fait soperflu d'eotrer dans plus de details sur la partie 
ext^rieure de Texistence de Maine de Biran. Les circonstances du 
dehors eurent, avecle d^reloppement de sa pens^, des rapports aussi 
indirects que possible* On aurait de la peine k discemer , dans ses 
theories, le moindre reflet de sa position comme homoM du monde; et 
jamais sa renomm69 de m^taphysicien ne s'offrit k sa penste comme 
un moyen de fixer sur lui les regards et d ameliorer sa situation 
mat^rieUe, on comme un instrument de succ^s politiques. L'amoor de la 
science pour la science, la passion de la v^rit^ , formirent un des 
traits les plus bonorables de son caract^re. Ses travaux furent trop s^ 
rieux pour n'6tre pas d^sint^ressite. Plus il se repliait sur lui-m^me, 
plus il descendait avant dans les profondeurs de la conscience, plus il 
sentait que ses recherches solitaires n'6taient pas faites pour captiver 
la foole, que la lumiire qu*il s'efforcait de porter dans les galeries 
souterraioes de TAme ne devait jamais avoir pour reflet Taur^ole d'une 
gloire populaire. Sa vie , eomme il le dit lui-m£me , « fut coupte en 
oeux parties bien trancbto, eelie dm monde et des adJetires, et oelle 



tt MAINB DB mRia. 

d'miA scllMfM eottrplMe AMsaerfe anx mMiMIMur {MsyeboIoglqiM. « 
Des GiroODStatioes Unites spfciales etfgent que Texpos^ des doetrinel 
de H tine d« Bifm Boit prfc^dt de quelqnes reiiseigndmeiits relattft 
hnx soirees oA Ton peat eb ptiiser la connaissaiice. 

Momdenr Goasin a uofflin^ Maine de Biran « le plos grand m^tapht^ 
sicien qui ait hODor6 la France depais Malebranebe. » Royer-CoUard ^ 
relevant an-dessns de tons les philosophes eontetnpondnsy a dit de 
lot : « II est notre mattre k tons. » Gependant^ vlngt-qaatre ann^ aprAi 
la mort d'un penseofr si hantement apprM6, la partie la pins Impor- 
tante de see ecrits est encore inMite , nne phase importanle de son 
d6veloppeiiient intellectnel est presqne totalement ineonnoei et les 
plus 6t^dns des doonments analyst dans oet article sont des mana* 
scrits qne Ton a cms longtemps perdns poor la science. Comment en 
est-il ainsit G'est oe qa'il confient d'expliqoer d'abord en pea de 
mots. 

Maine de Biran n'avait pabli6 qn'nn volnme^ nne btochnre et an 
article de dictionnaire $ un m^moire snr Y Influence de Vhahitude (1803), 
nn Examen dee lefone de philoeaphie de Laromiguihre (18l7) ; et la 
partie philosophique de I'arlicle Leibnitt dans la Biographie unwenelle 
(1819). II avaity en ontre, mis sons presse nn ro^moife ewr la IMeompo* 
eition de la pmeSe, conronniS par I'lnstitnt de France, en 1805 ; mais 
Timpression fut snspendne par une circonstance qai demeore ineonnne. 
et I'onyrage est rest6 oompl6tement inMit ^ Jnsqu'an moment on 
M. Consin a retronv^ chez M. Ampere et livr^ k la pnbUoit6 les 
fenilles A€ik tirtes , dont le contenn forme on tiers environ da m^moire. 
A la mort da pbilosophe, ces mannscrits passftrent anx mains de 
M. Lain£, son extentear testamentaire. Gelni-d les soomit k I'exa- 
men de M. Consin qni en fit la revney et en dressa rinventaire an mois 
d'aoAt 1825. Malhenrensement cet inventaire et les indications rela- 
tives an meillenr mode k snivre poor nne Mition , qui s'y tronvaient 
annexies , be parvinrent pas k la connaissanoe de la famille de Biran. 
Gette temille re^t, an contraire, relativement k V6\aX des papiers da 
d^font, et au parti que Ton pouvait en tirer, des avis erron6s et tont 
k fait d^doarageants. Ainsi se forma un malentendu , dont la ftineste 
cons^oence fat d'empteher que la publication des cenvres de M. de 
Biran ne fAt faite, an moment le plus convenable et par les mains 
les pins dignes de remplir cette tAcbe. M. Cousin dot rendre tons les 
papiers qui lui avaient ^t^ confl6s, A Texception d'nn manuscrit ren- 
fermant de nounellee coneidiratione eur lee rapporte du physique et dm 
motal de l^homme. Ge manuscrit vit le jour en 1834 , joint k la r6im- 
pression de VExamen dee legone de Laromiguihre et de I'arlicle Leibnitz, 
et k nn 4crit inMit de pen d*^tendae. Le tout ^lait pr^cM6 d*une 
brillante pr^fece de TMiteur. En 1841, e ^tant parvena a se procurer, 
de divers cdt6s , un assez bon nombre d'6orits inMits de Maine de 
Biran, » M. Goasin Bt paratlre, sous le titre d'OEutrte philosophiguee 
de Maine de Biran, nne Mition dont la publication de 1834 devint 
le qnatriime et dernier volume. Gette publication, qui avait ofifert 
des difflcult^s de plus d*an genre, 6tait, pour les amis de la science, 
an noaveau motif de gratitude envers Tillustre Miteur. Toutefois, de 
grandes sonroes de regrets sobslstaieni i rMition se eomposait en 



MAIMS DB BiRAIf. It 

gnnde partie de fragments Mbiqiiels la oonreotion naBqnait aulaait qui 
r^tendue) la penate de l-dernrain dtait iMqnemnient Toilte aoos mi 
style de piBiniftre r6daeli<nl j qai ^|oaUit Alut difflcolt^s di fond tea 
obscorit6s de la forme. On sawt^ enfin , que raaieor ayait travallM 
pendant de tongues ann^ it nn onvrage capital , qn'il consid^nlt 
eomme te dernier r^soRat de sea mMitations ^ eomme le r^snm^ d^ 
tontea ses recberefaes, k nne pilyehologie eompldte qn'nne note de 
rfaraifiMi ifof tofoiM rif LtmmigiMirt avait annonete an public : or ^ 
de oet ouvrage fondamental^ on ne poasMait riaoy on loot ai plus 
des fiiiginents mutiMs. 

Les ehoaes^taient dans cet ^tat lorsque^ an prin temps de IMS, la 
BiWoiht^ Mfiietrfelfa rfa C#ii^ apprtt au public one M. F.^M.-^L. Na« 
ville 6tait parvenu It se procurer un nombre considemble de manuscrita 
de Maine de Biran , dont plusieurs entiirement inMits et de la plna 
haute importanl*e. M. Nayille, connu par ses tiVYau sur TMucalioil 
publique et la cbarit^ Kgale, avait cultiv6 dis aa jeunesse, avec autani 
d'ardeur que de modestie, les sciences philosophiques« II avait entiv* 
teno avec Maine de Biran des relations personnelles , et TinlArtt pas- 
donn6 qu'il portait aux progrte de la v^ribi el au d^veloppemenl 
moral de Tesptee humaine ^ lui faisait atjlacher le plus haul prix k una 
philoaophie dev69 et toiinemment spiritualiste. Aussi, depuis 18il| 
11 n'avait ccm^ de multiplier les demarches pour contribuer) autaal 
qu'il le pouvait k distance , & amener enfin la publication du grand 
ouvrage de Maine de Biran. Sa longue perseverance ftit enfin couronnde 
de su^Sk Dans les annies 18&3 et 1844 , il re^ul y en deux envois , el 
par rentremise de monsieur de Biran fils , des masses considerables de 
papierS) provenant de la succession de M. Laine. L'auteur de cet ar^ 
tide, par suite de recherches minutieuses, faites auchAteau deGra^ 
teloup, a complete dte lors cettepr6ciense collection , aui se compose 
de plus de dooze mille pages, la plupart format in-iolio, couvertea 
d'une ecriture fine et serree, et qui renferme sans doute, k pen de diose 
pris, la totalite des manuscrits Bcientifiques de Maine de Biran. Les 
papiers que re^ut M. Neville etaicDt en grande parlie dans le meme 
etat que ceux que M. C!ousin avait utilises pour les petits ecrits de 
son edition y c'est-ji-dire « dans un desordre extreme et presque in* 
dechifn*ables. » Les feuilles d'un meme ouvrage avaient eie separees 
et disseminees dans une foule de liasses difierentes; r^cfliturepresentait 
parfois les difficultes les plus serieuses. Ces obstacles ne rebuterent 
point un homme doue cTun amour parfaitement desinteresse pour la 
science, et portent k la gloire de Maine de Biran un interet exempt de 
tout reionr personnel. Pendant deux annees consecutives , et Jusqu'au 
moment xs^ la maladie Teul rendu incapable de tout travail , il consa- 
<»*a son temps el ses belles facultes k la tAche p^ible de dechiffrer 
el de metire en ordre les feuilles eparses qui lui etaieni confieea. 
M. Neville etdnt mort en mars 1846, la lAche qu'il s'etait imposee ful 
poursuivie; une edition des OEuwns iniditei de M.ie Biran Uxi pre^ 
puree , et en attendant que des temps plus calmes lui permettent de 
paraltre au jour, none offrons id un aper^ sommaira dea matidres qui 
y sont traitees. 

I. Lea indnuseirita M plus aneientde M. de Biran datait de 1794. 



U MAINE DE BIRAN. 

Diven fragments , et en pariicaiier les tibanches d'on m^moire en r^' 
ponse k la question poste par rinstitoi sor Ylnpumee d$t ngnu, ae 
plaoent oilre 1794 et 1800. II ne reale de cette p^riode aiicnn travail 
achev£, mais les fragments sofBsent pMnement a Aablir quel Aait fe 
point de vne de ranteor au d^but de sa carri^. Nol doute ne . s'^ve 
dans son esprit sor la valear de la doctrine g^n^ralement recue. Bacon 
et Locke sent poar loi les fondateors de la science ; Condillae a « assign^ 
les homes da monde intellectael » et fiedt disparattre poor toojonrs « too- 
tes ces rAveries qo*on qoalifiait da nom de m^taphvsiqae.» A la v6rit4, 
le sens moral de I'^rivain proteste centre les theories de Hohhes el 
d'Helv^as : il ne veat pas sacrifier la liberty et la responsabilit^ de 
rhomme. II se montre aossi pr^oocap6 da hesoin d'an wnslimr, et son- 
live k eel igard qaelqaes difficnlt^. Mais il ne s'aper^t pas encore 
qa'ane n6c^it6 inexorable fait d^oooler des principes da aensnalisme 
la passivity absolae de I'Ame et Tahsoloe n^g^tion de la morale. II es- 
p^re troaver le meteor et saaver la liberie sans abandonnerles mattres 
dont il r6pile les paroles. 

En 1802 rinstitot accorda leprix aa m&noire sor Yln fLum^ee i$ fte- 
hitude. Un fait d'observation domine dans cet 6crit : la r^p^tition 
tfmoasse les modes de pure sensibility , tandisqo'elle rend loiqoarB|4as 
distincts les Elements de connaissance : ane odeor, une savear, s'^moos- 
aent k la longue et finissent par devenir insensibles , tandis qa'an objet 
est d'aatant mieox connu qa*il est plus longiemps palp^^ par exemple. 
Cette diversity de r^sultat demande one explication ; la recherche de 
cette explication conduit k reconnaflre que Thomme est aetif dans le 
fiait de la connaissance, dans la perception, tandis qa'il est poMt/' dans 
les pares sensations. II agtl, il regarde on objet poor le voir, il sobit 
involontairement Timpression caus^ par I'^lat de la lomi&re. Les im- 
pressions passives , lorsqo'elles atteignent un certain degr^ d'intensit^, 
on^poor effet de diminoer on m^me d'ab^orber le sentiment de la per- 
sonnalit^; toutes les fois, ao contraire, que Thomme est actif, le senti- 
mrat de sa personnalit6 s'^l&ve dans la m^me proportion qua son effort. 
Les habitudes actives et les habitodes passives ferment done deox 
classes distinctes de ph6nomines, et qui demandent k Aire observe 
sAparAment. 

Cette part assignee k Tactivit^ dans le fait de la connaissance, Atait 
on germe stranger dans le sein du sensualisme. Ce germe devait Atte 
Atouff6 par les consAqoences rigooreoses de la doctrine , on renverser 
la doctrine eUe-mAme dans ses fondements. L'aateor ne le sait pas en- 
core : ii croit lout au plus Alever qoelqoes difBcultAs \k oik il aoulAve 
d'irr^futables objections. 

II admet comme un axiome «que la faculty de sentir est I'originede 
toutes les facoltAs;» il se propose d'appUquer k FAtude de Vhomme la 
mAthode de Bacon dans sa puretA , d'Adairer la mdtaphysiqaeen trans- 
portant la physique dans son sein. Le mAmoire sur VHab%tud$ obtint 
]es suffrages unanimes des id^logaes; et Fhomme qui devait occaper 
le premier rang dans la ruction de la pensAe fran^aise centre la doc- 
trine de la sensation , d^buta par on soccAs obtenu sous les auspices de 
r^le de Condtilac. 

IL Un second mAmoire Ait coaronni par rinstitot en 1805. Geloi-ci 



MAINE m filRAN. 4& 

•vail tMor objet la dSeompoiitian de la vmuie. L'aateiir est enlrt dans 
des votes noovelles. II signale tontce qa il y a d'illusoire dans la prt- 
tendue analyse de CondillaCy dans cette sensatiOD qui est dite se trans- 
former sans c|a*onlui ait assign^aucun principe de transformation. Re- 
montant du disciple aax maflres, il signale les d^Bcitsde la doctrine de 
Locke, rend la m^thode de Bacon, en tant qa'on Tappliqae & T^tude de 
r^tre iniellectuel et moral , responsable des aberrations de la philoso- 
phic du XVIII* sitele y et s*^l^ve centre tonte assimilation ^tablie entre 
les ph^nomines physiologiques, per^us par les sens externes, et les 
faits int^rieurs. II a d^cidement, et sur presque tons les points, rompa 
avec le sensnalisme ; il renverse tons les principes aoxquels il avail 
donn^ son adh^ion ; et cependant il ne fait qu'entrer en pleine posses- 
sion de sa penste, que d6barrasser le r^soltat de ses observations per- 
sonnelles du v6tement Stranger d'une doctrine d'emprunt. II sail et il 
afflrme que la sensation ne saurail foomir ce moteur, cet ^l^ment 
aclif dont il ^rouvait ii]k le besoin en 1794 , et que signalait le m6- 
moire sur Yuahihid: II comprend que si elle £tait tout, le devoir et la 
liberty ne seraient rien. L'homme est double en tant qu*Mre actif et 
(tre passif tout a la fois. La sensation , telle que la d^finissent les 
ideologues ; est passive par essence ; aucune transformation ne saurail 
en faire sortir Tel^ment de Teffort. La sensation n'est done pas Thomme 
tout entier, et le condiilacisme a tort La penste fondamentale du m6- 
moire sur la ikcompositUm de la pensSe se rMuit k ces termes , que 
nous emprnntons k M. Gonsm : « la r^int^ation de I'^Mment actif. » 

L'^rit que nous venons de mentionner fut rapidement suivi de pln- 
sieurs autres : un m6moire sur YApereepHan interne imm^iate, au- 
quel V Academic de Berlin accorda un accessit en 1807; trois discours 
r6dig6s entre 1807 et 1810 pour une soci^tri 8Cienti6que que Maine de 
Biran avail lui-m£me fond^ k Bergerac : le premier, sur le Sommeil, 
les songes et b iomnamlmliime ( public par M. Cousin); le deuxi6me , 
sur le Sy$thfM de Gail; le troisi^me, sur les Peremtions obscures; en- 
fin , un m^moire sur les Rapports du physiqtM et m moral de Vhomme, 
couronn^, en 1811, par la Soci^t^ royale de Copenhague, retouchi^, 
en 1820, en faveur de H. le docteur Royer-Collard, occupy d'un 
oours sur I'ali^nation mentale, et public en 183%^ comme il a M dil 
plus haut. 

Les homes de eel article ne comportent pas une analyse, mdme 
sommaire, de ces diverses productions. Elles ofifrent le d^veloppemenl 
gradaei d*une m£me pensto, el cette pens^ atteint son jplus baut point 
de d^vdoppement dans I'^cril qui va nous occuper. Cet 6crit, dans 
rintenlion de rauleur, devail resumer, completer et annnler, quant k 
la publicity, les m^moires couronn^ k Paris, k Berlin , k Copenhague. 
Les bases en furenl arrtt^ en 1813 environ, et la reaction m^me 
date de cette 6poque ; mais elle fut retouch^ jusqu'en 1822. UExa- 
men des Uqom de Laromiguihre el Tarticle Leibnitz ne furenl guire 
que des exiraits anticip^ de cet important ouvrage. Le manuscrit 
contient la matidre de deux volumes ; il a pour litre : Essai sur les 
fondements de la psyehologie et sur ses rapports atec Vitude de la 
nature. Voici les bases de la thterie qui s*y Iroave dtveloppfe. 

L'actioD des objets exUrieurs prodnil des impressions diverses sur 



iA MUSE D£ M&i3[. 

^:a£a* 'iisae <:>( aan^ •!::c:*::•^fl•:l^ <c 3e ^'»mi£ iai:TiA eitem^st de eon- 
sa«»:.uu» ># ^ ^srcitfutui. L ':i>:mai< pau ifli&r «ixu aicii«2Sre . toe 
aif*^£» ^ F-i^v >■ '3e pffiiA^ iua net: ^ ii^ j& ^ »a #iiii<fpmy per- 



^.* : . «( e:ic r.2s mbk»:v:a :ifsA f^j£. 



-r'^ 



;x^ 2*:^Ai i« u;;e d'aj^<^i<>«j. L ^3icuja Uksc dcs slices liutf loiga- 

iL.^r.-:ufs. A^;*i; -iSi c>>Ci:.Uee one vie reeue. cais osn? vie jncigle et 
Di^r^a^c; ai..:La^. C cs; a T;e de U Lrsie* c ^ eeiie d^e i aCwl an dd- 
Lut 'le v>fA -zx^ittM^ . da Busii-»areax Lxni)e daos I kii04iaDe m I'tlid- 
uaU'jh mnXiiiur'j c eU oBe parue toa/jors per»^uiu« de ia eonditioii 
kurr,a«&^, ia joorce dc ces ai*-jde» cs:^u>. i£v:;j£Uife». qoi coAStilaent 
if:^ i&CdiX^tioos el ies UfflperameDis. Cc&le %ie anisule e& looKe {lassive 
a Ciie i alle&Uoa des seDsoalistes ; eile iappone 1 appJoatioB de lean 
l^ikonts: ixuiis ce& theories, des qa'elies pretecdea; expuqner les faite 
&un^, autre natorey sortebt de iear >phere et devienneiit par la mtwit 
tnhuhsi. La vie animale. en etiet . ne se transfonne pas; cUe ne de- 
M>rit jafAai.s aaire chose que ce qa elle est , mais eiie s aUie, dans notre 
riature double, a an aatre elemeot, a an element parfiitement distinct 
qui d un itre parement sensitif Cait on homme. 

L^tre simpiement \jvanl ignore sa propre \~ie. L'bomme existe et 
bail qu'il exiibte^ ii a conscience des modes qa il eproave. II se sent et 
se khii mux. Le moi est la conditioD de I'inlelligence . poisqoe rien oe 
pf:ul r:tre coonu jians que ie sujei qui connait se distingoe de 1 objet, 
\f:tuii: dc sa a^noaidsance. Le wkui est done la condiuon de rhamanit^ , 
surajoutee a la vie animale. Mais cetle condilion . qaeUe en est ia na- 
ture? Ici sViUvrent deax voies ^galement fausses et qoe d'iiiustres 
crrfturs doJvt:nt apprendre a ^viter. Lcs ans cherchent le moi an de- 
hors f ce fKjnt les parlisaas de 1 experience; ils s'adressent i limagi- 
riaiion fd aux sens, ils veulent voir et imaginer, et, sar les pas de 
Hobties et de Tdcole de Locke, appliquant aux fails de la peos^ la 
m^'XUiAt exp6rimentale de Bacon, ils cherchent la pensee dans lejen 
des fibres, duns les moavements de la matiere ccrebrale, renversent les 
h'ATTivvtih qui s^parent la psychoiogie de la ph} siologie , et tombent in6- 
viiablenicnl ddDS le mat^rialisme. Les aulres, les partisans des doo- 
trifles a /iriori, demandent la nature de leur propre ^tre aux concep- 
tions absolucs de rintclligence; ils trailent le moi comme une notion , 
lui su[i|iosent une nature hyDoth^Uqae , et en deduisent les cons6- 
qucruM'ji, hans nul dgard aux fails, sans s'arr^ler devant la negalion 
fcfrrncllc des r/ialiles les mieux constat^. C'est ainsi que 1 ecolo de 
l)(!Ki!arU!M a is/*, conduite & nicr Tefficacc de la volonl^ et le libre arbitre. 
Ln iiK-tbode vruie, la m^lhode psycbologique se distingue de Tun 
f?t di; Tuulre de ccs proc^es : elle ne deinande pas le mot aux per- 
<*4:piiuus des sens ou aux fantdmes dc riaiaginaliou ; elle ne le chcrcbe 



MAINE DE BUAN. 47 



pas , DOD plus 9 dans les conceptions abstraitea 4e rinlelligene^ ; elle 
observe et constate, k I'aide da sens inUme, nne rtalit^ do fail, mais 
one r6alil£ toni int<&rieare. 

Lc moi, lorsqu*on lui applique la vraie zn^thode, no se pr^nLe paa 
comme un objet, mais comme un sujet, comme le sujet de toute con- 
naissance. L*&me absolue est an objet qui ^happe compI^lemeDt k la 
conscience immediate, et devient trop souvent la maU^re de thteries 
parcmcnl hypoth^Uqaes. Le moi , le sujet , manifesto dans la conscience 
et par la conscience, s*offre seul k robservalion directed mais sous 
quelle condition se manifeste-l-il ? C*est ce qu'il faut determiner. Celte 
condition • telle que la r6vilc le sens intime bien consult^, est la vo- 
lenti, Venort. Je ne sais mot qu'aotent que j'agis. Je veux, telle est la 
formule de la manifestation de Texistence. C'est bien vainement que 
Ton a prtondu faire sortir de la sensation passive le sentiment de la 
personnalit6. Ce sentiment s'^mousse, au contrairc, on m£me disparatt 
sous I'empire de sensations trop vives. La volenti est done la condition 
du moi , et , puisque aucan fait ne saurait exister pour nous avant Texi- 
stence personnelle, reffort est le fait primitif du gens intime. 

Ce fait ne pent 6tre prouve. mais il est senti. S'ii pouvait £tre proav£, 
il ne serait pas primitif. Sa reality ne peut 6lre mise en doute sans que 
Ton tombe par Ik mftme dans on sceplicisme aniversel et incurable, 
puisqu'il est la base mfime de toute connaissance. 11 ne doit £trc ni dis" 
culi, ni expliqui, mais simplement constats comme certitude premiere, 
k Taide du sens special qui lui est approprii. En le constatant ainsi, on 
lui reconnalt un double caract&re : l*" le sentiment fondamental de 
Texistence personnelle est celui de la farce, et non celui de la tubOanee; 
et c'est pour avoir substitui dans Thomme et dans I'univers la notion 




visiblement unie a une risiMlance organique. Les deax termes sont ins^ 
parables, et tout sysl&me qui tend a runite absolue contredit manifeste- 
ment les donn^ primitives du sens intime. 

Le moi, qui n'est que la volontd se manifestant k elle-m£me, tel est 
le second ^^ment de notre nature, YiMmeai qui, d'on £tre simplement 
vivant , fait un bomme. Cet Aliment est la condition de tout ce qui en 
nous est au-dessus de Tanimal : rintelligence et la morality* 

Le mot est on, libre, cause et force. C'est par la v^e immediate qu'il 
a de lui-m^me qu'il accpiiert les notions universelles et nicessaires d[e 
force, de causality, d*uniti, de liberie. Ccs notions ne peuvent tire dites 
immiei, puisqu^elles supposenl un premier fail qui les renferme, et que 
oe fait a un commencement. D'autre part, elles diO&rent absolument 
des tdeei gindrales, produit de Tobservation extirieure. Elles se rap- 
portent k an type unique , pr^nlent un caract^ absolu, s*indi vidua- 
lisent de plus en plus k mesure que TabstracUon, qui ne bii que les 
a^rer des produits adventices de la sensibility , devient plus intense. 
Lesu^ gdneralei, aucontraire, provenant de la comparaison des objels 
sensU)les, sont relatives an mode acUiel de notre sensibility, et s'iloignent 
tovyoars davantage d'un type individael, k mesure que raDstracUoo qoi 
ks Gi^ devient plus compete. 



48 MAlNfi DE BlRAN. 

La vie animate est la base da d^sir , mais ne cotnporte aucan des 
^l^ments de morality propremeDl dite. Confondre la voIont6 avec le 
d^sir, comme Toot fait ^lament I'^cole de Bacon et celle de Descar- 
tes 9 et pr6tendre}d6river da d£sir I'ordre moral , c*est m^connaftre 
les faits ies plas manifestes du sens intime. Sous rimpulsion dn 
d^sir, la volonl6 se sent libre et responsabic; et la vie morale^ qai ne 
commence qa'avec le mot , n*est aatre chose qoe la lutte perp^loelle de 
deox forces contraires qai n'ont pa £tre identiB^ dans les th^ries 
des philosophes qae par le plus complet abas de Tesprit de syslime. 
Ce n'est que par an abas de m£me nature que la certitude de la liberty 
a pa £tre compromise. Le fail pri|pitif est an fait de liberty ; et ce fait 
6lant la condition de TinteHigence, rintelligence ne peat 6tre admise k 
r^voquer en doate ce par quo! elle existe. Nier ou vouloir proaver la 
lib^rt^, c'est nier oa vouloir proaver le moi, Texistenoe in&vidoelle : 
c*est nier ou vouloir prouver {'Evidence. 

L'homme en lant qu'homme est done doable par sa nature. SimfUx 
in vitaliiaie, il devient duplex in humanitaU. Les deux ^l^ents qui 
le composent sent ^troitement unis dans la plapart des modes rdels de 
notre existence , et riagissent inoessamment Tun snr Tautre. lis n'en 
sont pas moins parfaitement hA^rogines. Tout ce qui y en nous , est 
variable el relatif , tout ce qui sabit Tinfluenoe des excitations du de- 
hors, apparUent & V affection; tout ce qui est absola, permanent, tout 
ce qui dure ind^pendamment des circonstances aocidentelles , anssi 
longtemps que la personne subsiste , depend* de Veffort. Tout ce qui est 
libre constitue le moral, tout ce qui est n6oessaire, le physique. Pour 
expliquer la nature humaine , il faut suivre ies deux Elements dans les 
dcgr^s successifs de leur combinaison. On pent it^lir ainsi qualre 
systhMi ou quatre modes r^Is de notre existence. 

Le systhne affeetif est la vie simple, la vie animate. II y a plaisir et 
peine, mouvements instinctifs de reaction, intuitions organiques des 
couleurs et des sons^ attraits et repugnances, agr^ations fortuites de 
fnntAmeset d'images, telles qu'on en trouve chez Tanimal et dans 
rhomme cndormi ou tomb^ en d61ire, mais point de volonl6 , partant 
point de conscience et point d'ldies. 

Au moment oil la force consciente apergoit les mouvements instinc- 
tife et s*cn empare , le mot surgit au sein de la vie primitive , et de- 
vient spectateur de (ses modes. Le degr^ infi^rieur de reffort celui qui 
constitue simplement la veille, T^tat de constium $ui, tel est le ca- 
ract^ du syethme eentitif, Les affections sont localis^es dans les or- 
ganes; ies intuitions sont rapport6es k I'espace ; Tidde de cause, prise 
dans le fait primitif, leor est associde; la reminiscence et une sorte de 
generalisation vague commencentii parattre ; mais retre intellectuel et 
moral est encore tout enveloppe dans les impressions venues du dehors. 

Un degre d'effort superieur k celui qui constitue simplement la veille 
devient Vattmtion, et rait le caract&re du systkmepereeptif. La connais- 
lanoe n*est plus simplement regue, elle est volontairement recherch68. 
Lemoifait pins qu'etre, il exeroe one action directe, speciale, il re- 
garde, il ecoate an lieu de se homer k voir el k entendre. L*exercice da 
toudieractif developpe le jugementd*exteriorite, et donne lieu k la dis- 
tinction des qnalites premihrei et des qualites ieeondaim. Les classifi- 



MAINE DE BIRAN. 49 

eatioDS r^goliires el les Id^ g^n^rales proprement dites » suooMeDt 
aax vagaes g^Aralisations da systime pr^c^nt ; i'attention oombine 
les id6es acqaises et^ forme des prodaits artistiques; mais, dans oe 
syst&me, rexercice de I'mtelUgence, provoqa^ par les objets da dehors, 
est iimit^ k ces objets. Le mot agit pour oonnaltre ce qui n'est pas loi, 
et sa science n'est encore qa'one science ext^rieare , la science de la 
nature. 

Le mot peat enfin , par an degr6 d'efifort sap^riear, se discemer lai* 
m^me dans les modes aaxqoels il concoart, acqu6rir la science de sa 
natare et de son action^ et , en se distingaant de toat ce qui n'est pas 
loi, faire, par li m6me , la part exacte de F^l^ment objectif de ses per- 
ceptions. 11 s'^1^ alors k la conception disUncte des notions dont il est 
Torigine: il parvient aax id^ oniverselles et n^cessaires, et, joignant 
a I'intoition immMiate qui saisit ces id^es^ la d^uction qoi en tire les 
cons^uencesy il raisonne, et fonde les sciences math^matiques ei les 
sciences m^physiqaes. Tel est le caractire da dernier tstMme » da 
tysthne rifUxif, qui n'est autre chose que la conscience daire da ISut 
primitif. 

Ces svstimes divers repr^sentent les modes r^ls de notre existence. 
Le systeme affectif est I'etat de Tanimal et celui de rhomme qui ne s'est 
pas encore ^Iev6 au-dessos de ranimalit^, ou qui y est retomb^. Le 
systime sensitif repr^nte Tenfance des individuset despeuples, ie 
regne exdasif de la sensibility. Vient ensuite I'Age de la raison appli- 
qu6e h r^tude des ph^nom^nesnaturels; enfin celai dela reflexion, oil 
rhomme crte les sciences abstraites et s'^adie lai-mtaie. 

S'il nous toit permis [de saivre Maine de Biran dans les dAails 
de sa th6orie, nous aurions k montrer comment, de la combinaison de 
la vie animate et d6 la vie da moi , il fait sorUr une foule d'aper^us aassi 
nouveaux qu'ing^nieux sar le sommeil, le somnambulismey la folic, 
rinstinct des animanx et les influences vari^ du physique sur le mo- 
ral, et du moral sur le physique. C'est dans les sujets de oet ordre qu'ii 
peut le mieox d^ployer laprofondeurd'observaUon et la finesse d*ana* 
lyse qui font les traits prinoiMax de son g^nie. 

Telle foty en r^sam^ b pbilosophie de Maine de Biran j dans la p6- 
riode de son d^veloppement & laqueile nous sommes parvenos. Ind^p«n- 
damment de sa valeur absolue , cette doctrine a une vaiear historique, 
qui natt de la mani^re dont elle se forma dans Tesprit de Tauteuret de 
r^poque oik elle fat 6labor^. « Le premier m^rite de cette doctrine, dit 
M. Coasin , est son incontestable originality. De tons mesimsitres de 
France, Maine de Biran, s'il n*est le plus grand peut-dtre, est ibsortoient 
le plus original. M. Laromiguidre, tout en modifian^Condillic sur qnel- 
qoes points, le continue. M. Royer-Collard vient de la philosophie 6co«- 
soise, qu'avecla rigamnr et la poissance naturelle desa raison ileAt 
iafailliblement sorpasste, s'il eAt suivi des travaux qui ne sont pas la 
partie la moins solide de sa gloiie. Pour moi , je viens k la fois et de la 
philosophie icossaiie et de la philosophie allemande. Maine de Biran seal 
ne vient que de lai-m6me et de ses propres meditations. Disciple de Ja 
pUloBophie de son temps, engage dans la calibre soci6t6 dAuteoil , 
prodoit par elle dans le monde et dans les afbiresy apr29 avoir dtboli, 
aousaesaospicei^pariDioootebrillanl en philosophie, il s'entoria 

IV. 4 



KO MAJNE DE BiBAN. 

pea k pea saas aaeaoe inflaence ^traiig^j; de jeor en joor il s'en 8^- 
pare davantage ei il arrive enfin a uoedioctrioe diam^lralement. oppo- 
s4e k celle k iaqufiUe il avait d& ses preaiiers soccis. Quelle lomi&re 
loi 6taii venae et de quel c6t6 de Thorizon philoeophique? Elle n'avait 
pa lui venir de lEcosae ni de rAllemagnev 11 ne savait ni Panglais 
ni rallemand. Nul homme, nul ^rit contemporain n'avait modifiiS sa 
propre pens^c ^ elle s'dtait modiG^e elle-m^me par sapropre sagacity. » 
II serail focile , en presence des manuscritSy de citer un grand nombre 
de fails k 1 appui des paroles qui preoMenl, et d'^tablir de la mani^e la 
plus positive que Maine de Biraa marcba toojours dans le sentier traci 
par ses seules reflexions. Sa grande 6tude fui de ae regarder poiser, 
oomme il le dit quelque part; et c'est en notant avec soin tons les modes 
de sa propre exislenoe, qu'il en vint k afBrmer, contrairement k T^Ie 
sensualisleyia nature fayperorganiqueduprincipe sentant et moovaot, et, 
eoDlrairaansDt k la plupart des grandes ^les pbilosopfaiques , la prio- 
riti de la YotonV^ sur rintelligenoe. Suivre, dans une coUecUon complete 
de sesoaovresy les pas soccessifs de sa pens^, noter d*ann^ en annde 
les progr^ de cette forte intelligence, s^afTranchissant graduellement da 
joug de la tradition oondiUacieone, else frayant une voie toiyoars plus 
ipdipeadaote, serait sans contredit, pour les amis s^rieuz de la science, 
one etude dn plus baut inter6i^ 

Non-aealeoient Maine de Biran s'^loigna de la throne r^gnanfte par 
an mouvement spontan6 , mais la priority lui apparUe&t dans le mou- 
vement qoi a Aitrtni eo France la pbilosophie de la sensation. On 
date commun6ment le commenoement de cette revolution de 1811, 
epoque k laquelle MM. Royer-<]ol]ard ei Laromigui^re ooQimene^renl 
leur easeignement. Or, Maine de Biran avait rompu publiqoemeDi 
aveo le oondillacisme k one epoque bien anterieure. S^ noovelles 
doctrines s'etaient iait jour d^ iSOS, dans le memoire sor la Dieom-t 
jNMtlton de ia pem^e; et^ en 1807^ aprte avoir lu le travail sur VAper* 
eeptian immddiate, M. Ancillon ecrivait k Tattteor : « Ce qui surtout 
m'etoane ei me rejouii , c'est de voir, qoo voas ne pariages pas la 
mani^re de penser de la plupart de vos eompatriotes qui, depois Con* 
dillac f ne veuient voir d'autre source de nos oonnaissanoes qoe lexpe- 
rientty ne placent oette experience que dans les sensations, et sl- 
maginent qu'en analysant le langage , ils resoudroni le probl^me 
generateur. » La date de la theorie contenue dans VEssai pur 1$^ fanr 
demmts de la ptyekologie , ei saspontaneiie, sont denx ciroonstances 
qoi font du manuscrit de oet ouvrage on document important poor 
riiiBtoirede la pbilosopbie francaise aa xix* si^le» 
f iU. La theorie qui vient d'etre exposee a ete fori incompieiemeni 
<»Dnue JMsqu*ici, ei n'a pn devenir Vobjet d*un jogement definitif. Mais 
elle ne s'arreta pai j^ ce point : Tmuvre interne du pbilosopbe cour 
iinua, et de noaveaox horizons se devail^ent k sa pensee. Les impri- 
mes foumisaent k peine k cet e§^rd qoelques indications vagues ei 
basofBsantes -, les manoscrits oiTrent, Ad coniraire, one mine leoonde k 
explorer. * 

Maine de Biran avait accepte les qoeilions fiMosophiques ielles qM 
son sitele les avait posees en France sous rinfluenoe4eLock^ II avait 
•encentiie ses recliecohes sor la qoesiion de Von$m das id^. jia 



MAINS DE BlfiA^, »i 

tbterie^e V^fort Ipi avQit foproi i eet^gard Im folulMiw qui Uii soni 
propres ; mais cette lh6orie, qui pouvait jeter do joar snr les conditions 
de la connaissaoce , ne foamUsait auoane lumi^re sqr la natnre. On 
pouvait admeltre qua la prince du nun est bistoriqoenient 1 originA 
des notions, que ces notions se prdsentent k la penste k Toccasion des 
aspects divers sous lesqaels le mot s'offre h loi-mdme, sans qn'il en r6* 
sult&t one doctrine toochant leur valeur. Dire sous quelle condilioQ 
lesprit les con^it, n'etait rien affirmer touchant la r^alil^ de team 
objets. L'autear s'^tait si bien appliqu^ h ^guer du point de depart 
de son systdme toute noUon allant au del4 de la manifestation ph6-« 
nom^nale du sajei, qu*6n pouvait mftme craindre que, pour Aire 
consequent jusqu'i la fin k ses propres conceptions, il ne iiki contraiot 
k an^tir ahsolqment tout ^I^ment objectify et n*arriv&t k la doctrine 
d'une subjectivity absolue, II semble n*avoir jamais ^t^ au fond de sa 
propre pens4e en ce qui coneerne la notion de la substance. II paratt 
tantdt rannihiler en pr&ence de la force , et tantdt la limiter au iub^ 
iiratum de la resistance oppos^e k VeBori individuel. Ceci n'est goAra 
qu'uo eas particulier de la difficulte qu il dprouve k faire sortir de la 
combinaison , de raffection et de Teffort cet element objectif et absola 
dont Tesprit humain ne saurait se passer. La derivation des id^es uni-« 
verselles et necessaires telle qu'il retablit , k partir du fail primitif , 
fait reposer leur universality el leur necessity sur un fondcment con* 
testable, C'est sur ce point que peuvent porter et qn'ont porte en.eiEH 
las objections las plus serieuses adressees k Maine de Biran. 

Les difiioultes que pr^senle cette partie de sa doctrine ne lui avaicnl 
point echappe. Longtemps, et dans Tardaur de la lutte qu'il soutenait 
contreleatbeories desajeunesse, il fut absorb^par lacontemplationd'an 
saul foit: le fiedt de I'aciiviie libra qull opposait k la tb^orie de rhomma 
pasaif. Mais lorsqu'il fut asses mattre de sa propre pens^e pour la joger 
et regarder an dela, il comprit que cette pemsee unique ne suflLsait paa 
k exr/liquer tout Thomme. Dans des fragoienls quidatent de 1818, il sa 
mof tre pr^occupe du besoin de cet absoln que sa theorie avait trop n6* 
gi'^e : Teffort est la condition tent k la fois des perceptions sensibles et daa 
nations inteUeotoelies. Mais cet effort ne cr^e pas les id^es plus qu'U na 
crde les objets. Les iddes ne sont pas volontaires; elles s'imposent^ at, 
parce qu'elles s'imposent, dies se manifestent comme ayant one valeur 
abjective, une valeur absolue. li faut done arriver k la conception d'oQ 
4tre absolu qui soit le si^ge des notions, leur sujet. Cet Atre est Diea, el 
oa n'est qu^en s'^evant k la conception de Dieu , en se placaat, en qoel« 
que sorte, k son point de vne, qu*on pent at^indre ce qu*il y a d'absola 
dans Texistence. II n'y arien jusqu'ici qui s^para la pens^e de rantenr del 
doctrines coinmnnes a toute r^cole spiritualiste ; mais , dans son analyst 
psyohologiqoe, il a bit de la volonte la condition de rintclligence, et oea 
premisses foumissent des consequences qui lui marquent une place k 
part. Puisque dans le bit primitif , certitude premi6rc dont toutes lea 
autres derivent, le mot est Tantecedent die toote connaissance , nous na 
ponvons concevoir lea idees que dans nn sujet conseient. Dieu est dans 
un Atfe^ personnel paroelatnteie qu*il est intelligence; s'il est persoua 
il tat titee, la personnalitfrn'etant que la manifestation de la liberie; oa 
infini aana conscience , one force toutc^-paissaata ^ laaia aveu:Ua, na 

4. 



82 MAINE DE BIRAN. 

pent £tre nommte Diea ^ et le panih^me n'est qn'one des formes de 
ralheisme. 

En donnant snite h ces points de vne qne Ton rencontre dans des 
^bauches inaehev^ et dans les pages d*an Journal intime, oh, depuis 
18i&' jusqa*a sa mort, il a d6pos^ le rfenltat de ses mMitalipns qao- 
tidiennes k cAt^ du r^t des ^v^nements de sa vie, Maine de Biran se- 
rait arrive k ^tablir nn6 m^taphysique sur les fondements ^Jargis de sa 
psychologie ; il snivit nne autre voie. Sa pens^ se d^tonrne k peine on 
instant de son ^tnde de prMilection; an lieu d'entrer plus avant dans 
les recherches ontologiqnes, il continae Tanalysede rhomme, et des* 
cend toujour^ plus profond^ment dans le sanetuaire de la conscience oji 
de nouvelles d^uvertes Tattendent. 

La volont6 est en pi^sence des id^ , et se sent la mission de rteliser 
rid^ du bien; mais quelle est sa puissance? Telle est la nouvelle 

Question qui se pr^nte k notre philosophe. Aprte s'Mre demand^ : 
fuelle est Torigine de la connaissance? et avoir repondu : La volonti; 
ilcherche k savoir quelle est la puissance de la volenti. Les id^ sont 
en nous la manifestation de T^tre inflni , Deus in nobU. Si la volonl^ a 
naturellement le pouvoir de r^liser toot ce que Tintelligenoe lui impose, 
il n'y a rien k demander au deli; et le stolcisme a connu le secret de 
notre nature. Cette pens^ s*offre parfois k Maine de Biran, et nombre de 
ses pages sont consacr^es k commenter la distinction si nettement 
itablie par T^cole de Z^non entre les modes variables de la sensibility 
et r^tre moral , toujours mattre de ]ui-m£me. Mais un fait s'offire k son 
observation, un fait qui, bien constat^, suffit k oonvaincre d*enreur 
les pretentions des disciples du Portique. La volenti ne suit pas I'in- 
telligence; et, pour pratiquer le bien, il ne sufQt pas de le connaitre. 
L'Alre moral , ddgage des liens de la nature pureooent animate , et n'6- 
lant plus soumis passivement k loptes les mfluences de Torganisme , 
6\61^ve k la conception deS id^es. Mais en presence de Tid^ du bien , 
la volenti se sent d^faillir ; sa propre force lui fait d^fant, elle r^lame 
un appui, un secours^ les lumieres de la raison ne penvent lui en tenir 
lieu. Ce secours ne pent venir que de Dieu , source de la force dans 
I'ordre de la volenti, comme il est la source de la v^rit^ dans Tordre de 
I*intelligence. 

Le sens intime, en r^v^lant cette vMt^, roanifeste le fait le plus 
profond de notre nature. Le mot apparalt dans un rapport nouveau. II 
n'est pas appel^ k triompher de la nature sensible pour subsister par 
lui-m4me dans Tisolement ^ mais il est piac^ dans raltemative de la son- 
mission i la nature sensible, vers laquelle le portent ses penchants 
inf6rieilrs, ou de Tunion k la nature divine, par le secours dont ses 
instincts les plus ^levfo lui font un besoin. Le secours demand^, le 
christianisme Toffre sous le nom de griee, et, conduit par le besoin de 
la grAce , Maine de Bhran marche d -une mani^re toujours plus claire vers 
le christianisme. Cette marche fait le trait disUnctif de fa demidre p^ 
riode de son d^veloppement. On y retrouve tons les caract^res de sa 
pens^. C'est par une voie int^rieure qu'il s'avance lentement, et k 
travers bien des luttes, vers la foi de TEvangile. II apercoit k peine 
les questions historiques que soulive Texistence du ehristianisme , 
ti, s'il les meiilioniie, o'esi poor les ^eartor. Toqjoors tttomif anx 



MAINE DE BIRAN. SS 

toiis de sens iniime , il place les nteessii^s de Vime en presence de la 
religion y ei il croit & VEsprit saint, parce qu'il a besoin de la pri^. 

' II importe de remarquer oelle voie toiile subjective ei ^minemmenl 
personnelle. La religion de Maine de Biran n'est point ane affaire de sp6- 
culation m^lapbysiqae, mais Texpression immediate de ses sentiments 
int^rieurs : ce qa'il demande k la foi, ce n'est pas on complement de 
ses tb6ories, le moyen de combler one lacune de son systime; 1 objet 
immddiat de sa recberche n'est pas un dogme, mais une force , et 
c'est dans Pordre moral qu'il troave la garantie de la v^il^. II est 
pen de lectures d'un int^rit pins s^rieax et pins vif qtie les pages 
de son Journal itUime, oil Ton peat saivre d'ann^e en ann6e les b^i- 
tations de sa pens^ et les Inttes de toute nature au travers desquelles 
se forme et se mArit son sentiment religieux. Lorsque ces pages seront 
Gonnnes 4u public, il ne sera plus permis de voir dans la tendance chr^- 
tiennequi marqua les derniires ann^ de Maine de Biran , un coup de 
d^spoir proveuant de I'insufGsance de son syst&me ou une concession 
£Eute a des opinions qui avaient pour dies la faveur du pouvoir. De 
semblables jogements ne s'expliquent que par une connaissance in- 
complete des falts. Les seul^ influences qui se joignirent a Texp^rience 
de la vie pour h&ter ses pas dans la voie oik il ^tait entr6, furent la 
society de quelques amis y la lecture de TEcriture sainte et de quelques- 
nns des grands ^crivalns de I'Eglise : Stapfer v^ut avec lui dans les 
relations d*une ^Iroite amiti^, et ITiomme qui avait commence avec 
CondillaCy. finit sa vie avec la Bible, V Imitation de JSsus- Christ, 
Pascal et F6nelon. 

Arriv6 k ce r^ultat, Maine de Biran ne vit plus dans VEssai sur 
les fondements de la peychologie , qu'une exposition insuffi^ante des 
faits de la nature bumaine , un fragment d*une tb^orie complete de 
rbomme. II n'^prouva pas ie, besoin de faire un travail absolument 
nouveaUy car ses m^itations avaient modifi^, sans le d^truire, le 
rdsuJtat de ses recbercbes pr6cMentes) mais il se vit dans la ne- 
cessity de refondre son onvrage et de le completer. L'ancien manuscrit 
avait ete retoucbe jusqu'en 1822; le plan du nouveau travail fut depose 
sur le papier le 23 oclobre 1823. Neuf mois apr^s , Tauteur etait morl. 
La redaction etait loin d'avoir recu laderniere main, mais les fragments 
qui ensubsistent, et le plan qui indlque leur place, sufBsent k se former 
one id^e de ce que serait devenu r^difice inacbev^. 

Get ecrit avait pour titre : Nouveaux essaie ifanthropologie. La 
distinction de trois vies devant ^puiser tons les faits que presente Tfttre 
bumain , avait pris la place; des quatre systimes de VEssai. 

La premiere vie, ou vie animaU, ne sort pas de la spb^re des 
simples affections de plaisir et de douleur auxquelles correspondent 
des mouvements in^tinctifs , determines en Tabsence de tout element 
inteliectuel , par les sepis besoins organiques. Cette vie est le si^ge 
des passions aveugles et de tout ce qu'il y a en nous 4*inconscient 
et d'involontaire ; elle subsiste ausein des developpem(||ls uUerieurs, 
car un^ vie plus eievee s'allie toujours k la vie qui la ^precede, avec 
mission de la dominer, mars sans la detruire. On reconnatt k ces traits 
le fjfsthns affeeiifie VEssai. 

La denxieme vie , ou i^ (ie Vhamme ( qui embrasse les trois sy^l&o^ 



M MAINE DB BIRAN. 

nmitifi petHpiifen f^flewifie VBgmi) ^ oomtnetioe an moimnieiil 
lonlaire; la perMmnKiitd est son oaraet^ dfasiifictif^ Le #ioi> an ae 
joigfiani aax impreMldDS anlmalM^ t ajoote lea Mtoenta d6 riDtelli- 
genoe : la t^ste ei la {Nircilc. Lea dAenninatioiia de la force libra ae 
aabstttuent aox impulsions aveugles de riDstiDct^ 

La iroisi^me vie est la «m d$ Vtipriu Le moi n'agit plus dans h 
lutte coiitre rauimalM, d^rtnats subjugate ^ mala il se touroe vers la 
source de la lumiire et de la foree , 11 s'identifle aulanl qu*il est ea 
lui avec Dieu ^ la V^rM absolue et le bien absolu. L'eflort a fait soce^ 
der la deutiraie vie ft la pfetniire : e'e^t sous riufluenoe de I'tfinoMr 
que le tnoi est pouss^ k se d^possMer lui-m^mey A chereber soo bien 
dans la subordination de sa volenti k la volobtd de TAtre qui lui ap^ 
paratt comme Tidtel de toute beaut6 et de loute perfection^ 

La tbterie de la troisiifne vie est le r^um4 des derniires obser>- 
vations de Maine de Biran. Ce qui la distingue surtout^ au point de voe 
psycbologique, des doctrines prec^dentes de rauteur, c'est le rMeassi- 
gn6 ft Tactivite personnelle. Cette aetivit6 n'est plus le termer maisun 
6tat intermMiaire y la condition du passage ft un ^tat plus 61ev6 : 
« L'botnme est idterm^diaire entre Dieu et la natore. II tient ft Dieu 
par sob esprit, et ft la nature par ses sens. 11 pent s*identifier avec 
celle-ei en y laissant absorber^ sans mot> sa personnalit^, sa libertd, 
et en s'abandonnant ft tons les app^tits, ft toutes les impulsions de la 
chair. II peut aussi, Jusqu'ft un certain point , s*identifler avec Dieu, 
en absorbant son moi par Texercioe d'une faculty sup6rieure. II r^ulte 
de la y (^ue le dernier degr6 d'abaissement comme le plus baut point 
d'^16vation peUvent ^alement se tier ft deux (^^\s de TAme oji elle 
perd 6galement sa personnalit^ ^ mais, dans Tun , c'est pour se perdre 
en Dieu ) dans Tautre , c'est pour s^ao^antir dans la cr^ture. » Des 
deux parts Tefforl tombe, la lutte cesse, et Tbomme double se r6duit 
ft runit6 de la vie animale, sous le joug des passions, ou ft I'unit^ de 
la vie divine, Sous rinfluence de Tesprit. I^ deuxi^me vie qui const!- 
tue rhomme agissadt, a pour but de preparer la troisiftme. L*effort et 
lapri^re, qui supposent encore ractivit^,sont les deux conditions impo- 
ses ft celui qui aspire ft trouver la paix dans la vie sup^rieure. L'erreur 
des qui6tistes est de mteonnaltre cette condition de notre nature, et de 
sopprimer la Iibert6 avec Taction. L'erreur des stoKciens est de s'en tenir 
ft la deuxi^me vie et de placer, dans la sphere de la lutte et du trouble, 
une paix qui ne peut exister que lorsque la vie de Tesprit a remplac^ la 
\ie propre du moi. Le cbristianisme seul a connu notre nature tout en- 
ti^re , seul il a connu la vie spirituelle pour faquelle nous sommes faits et 
dont les caractdres se trouvent si visibletnent empreints dans TE vangile. 

Telles furent les demi^res penstes de Maine de Biran , ainsi qu'elles 
rdsultent de T^iude de ses demiers mdnuscrils. Si nous jetons, en ter- 
minadt, uncoup d'OBil g^n6ral sur la s^rie enti^re de ses 6crits, nous 
reconnattrons que ses travaux peuvent 6tre rapporti^ ft trois p^riodes 
de sa vie intellectu^Ue. 

Dans la premiere, que le m^molre sur Y Habitude termine et resume, 
sa penSte, captive encore dans les liens de la traditiob, subit les 
theories sensualistes, tout en manifestant des tendances qdl font eil- 
trtvoir d4jft un proohain aflhdiebbaement. 



liAISTRE. SS 

La devxitaie p6riode s^ouYre par le m^aioire sur la DieampoHtion 
de la pintie, ei se ferme par VEssai sur la ftmdemmti i$ la frnfehoUh- 
gie, qui d^eloppe ei oompl^y sans en modifier les bases ^ les dodrlMg 
dn premier torit. Le phitesopbe consiataDt les fails de la volont^ ^ le r6le 
de ractivile, dans toates les op^ralions des sens et de rintelligenoey 
rompt aveo les doctrines qui avaioii prMd6 k see premieres etudes et 
se fraye uoe voie originale. 

La troisitaie p^riode ne eompte qn'tin seal travail ^ et on travail ioa- 
chev6 9 lee iVoNeeana? 9ssau taiUnropologie. Aa del jl des perceptions 
des sens et de ractivit^ volontairey acHdessns de la sphere do monde 
sensible et de la personnalii^ humatne, en rapport avec ce monde seiH 
iement, Tantenr p^ndtrant jusqoe dans le pins Intime sanctoaire de 
FAme^ y disceme eette partie snp^rieare prepar^e poor s'onir k Dieu 
par ramoDfi ei poor pniser Ja force k la source dont elle 6mane. 

Ces trois moments dn d^veloppement philosophiqae de Maine de Kran 
offrent one frappante analogic avec les trois divisions du dernier eadbfe 
dans leqnel il voolait jeler sa penste avec les trois vies. Sa doctrine de 
rhomme est sa propre histoire. 

Tons les ^rits publics de Maine de Biran sont contenns dans les (K«- 
vrtM philosaphiquei de Maine de Biran, publi^es par M.Y. Consiny ^ vol. 
in-8% Paris y 1841 ; et dans la Bihliotheque universelle de Gtfi^e, mafs 
1845 k mars 18M ( Fragments in^ils de Maine de Biran > pabli^ par 
F.-M.-L. Neville ). On pent oonsalter, ootreles deupr^faces deois 
deox poblicationsyon articledeM. Joles Simon : Revue dee deux mondee, 
15 novembre 1841 , et VEseai sur I'hiitaire de la philoeophie en 
France au xvx* iUele, de M« Damiron. £. N. 

MAISTAE (le comte Joseph Marie db) naonit k Chamb^ry, le 
1'^ avril 1753. Son p^re 6tait president au s^natde Savoie« Son Education 
fot dirig^e avecsoinet perseverance par sa famille^ et il r^ponditii cette 
sollicitade par un travail sontenn et d*heareuses dispositions. A vingt 
ans^ il avail pris tons ses grades k roniversiie de Turin , el Tann^e soi- 
vante, 1774, il entra dans la magistrature. En 1788 , il fut promu k la 
dignite de senateur. Force de s'expalrierd la suite delinvasion franQaise 
en 1792, il fixa son sejour k Lausanne jusqn'en 1797. 11 revint alors 
ea Piemont) d'oii il se r^fogia k Venise. Appeie en 1800 aopris du roi 
de Sardaigne, dont rantorite eiail reduite k cette tie, il y rut nommt6 
regent de la grande chancellerie du royaume. En 1803, il fut envoye 
en ambassade k Saint-Peiersboorg, d'ou il ne revint qu*au mois de mai 
1817. II mourul le 26 fevrier 1821 dans sa soixante-hui-tieme annee. 

La critique lilteraire pent se plaire k reconnattre^ dans les ecrits da 
comte de Maistre, un style nerveux el hardi , un tour original , des ex- 
pressions quelquefois hasardees , souvenl pitloresques ; la biographic 
pent decrire les qualites solides ou aimables de recrivain ; elle pent 
nous apprendre que ce dur panegyrisle du bpurreau etait emo^ sur 
son siege de magistral, de la seule pensee d'une condamnation ^ morl; 
que ce defenseur fa'natique de la vengeance divine et des cbdtiments de 
la colore du cielpraliquail les plus deuces vertus du christianisme. II y a 
de ces contradictions dans la nature humaine, et nous sommes tout dispo- 
ses k Idmettre ces contrastes , du moins k les regarder comne possi- 



56 MAISTHE. 

bles. Mais la critique ^tolowphiqae n'a wmi k s'arr^ter ao style de 
r^crivaiOy ni aux vertos de rhomme prive ^ die ne jage point Fhomme 
aor oes donn^ incompletes , sur rentboiisiawie de ses amis ou les 
passions de ses adversaires ; elle soamet k Tanalyse le principe g^^ra- 
tenr d'an syst&me, eUe le poarsuit dans ses cons^qaenc^, le rattache 
anx syst^mes i6)k conna^, on Ten dialiBgQe ; elle en determine la va- 
leor soil rtelle et absoloe, soil historiqne et rdalive. 

Des ouvrages de M. de Maistre, les seals qai se rattacbent k la phi- 
losophie proprement dile, sont les Swriu de Samt^PiUnhourg et 
VExamen de laphilagopkU de Bacon. Les aotres : VEeeai tur Uprineipe 
gitUraieur des emiBtiiutionepoUtiquee, le Pape, les CamidSraiume nor 
la France, etc., consacr^s k I'exposilion et k la defense des vaes sociales 
de raatenr, sont an reflet trte-vif de ses principes philosoptuquesy 
mais ne saoraient Aire regard^ comme des ouvrages de philosophic. 

Peut-itre nous exprimerions-noos mieox , si nous disions que la pht- 
losophie de M. de Maistre est un reflet fiddle de ses id63s sociales, ou 
m6me de ses passions politiques. Mais noire intention , dans oet article, 
n'est pas de faire la psychologie propre de Tauteur, et de rechercher le 
rapport secret qui peut expliqtier ses doctrines par ses sentiments, ou 
ses sentiments par ses doctrines ) nous ne devons juger et nous ne jo- 
geons que ses ^rits. 

M. de Maistre n'a pas entrepris de trailer Tensemble de la philoso- 
phic, ni quelqn'un des sujels sur lesquels s'est exerc^ la science con- 
temporaine. Les Soiree de Saint-Petersbaurg ont plulAt pour bat la d^ 
fense d'une question de th^ologie, ^crile dans la languedes gens du 
monde, qu'un travail r^llemenl philosophique. L'autear se propose, 
dans cet ^rit, de juslifier ou d'expliquer le gouvernement lemporel de 
la Providence, de montrer comment les malbeurs qui fondent sur Thu- 
manit6 ne sont en contradiction avec aucun des attributs que nou$ re- 
connaissons en Dieu. La question est, en effet, difficile, et les philo- 
sophes qui ne lenient pas de Texpliquer sont peutrilre plus modestes que 
les demi-lh^ologiens, t^ls que M. de Maistre, qui en trouvent la solu- 
tion toute simple. Pourquoi Thomme soufl're-t-il ? Pierce qu'il le merite, 
el il le merite parce qu'il est coupable. Tel est le principe qui dominc 
toute la philosophic de, M. de Maistre; el, comme la nature de son tem- 
perament et les dispositions de json esprit le portaienl k la s^v^rit^, il 
serait difficile de trouver, dans toute T^tendue des Soirees deSamtPi- 
tersbourg, quelque souvenir de la mis^ricorde divine qui att^oAt la du- 
rel6 des tableaux auxquels se platt la plume de I'auteur. 

M. de Maistre part done du p^h^ originel, et Ton volt que, d^s les 
premiers pas, nous sommes d^j&en pleine th6ologie chr^tienne. II y 
ajoute, il est vrai, des fails qu'il serait difficile de juslifier les livres 
saints k la main , tels, par exemple, que la science prodigieuse des g6« 
n^rations ant^diluviennes. La grandeur de la punition dont le deluge 
frappa rhumanit^ suppose la grandeur du crime, et le crime se mesu- 
ranl k la science dti coupable, la grandeur du crime d^montre invinci- 
blement Tetendue de la science. Telle est la mani^re de raisonner de 
M.de Maistre, que nous ne tenterons pas de d^fendre. Tout cela, comme 
on le voit, est pen philosophique; les cooa^uences le sont moins 
encore, ou plul6t elles sont la negation iiC'plus complete de toute 



MAISTRE. 87 

pbilo80|Aie digue de ce nom* L'homme est ooapidde, e'est siirtoiil oe 
qoe roQ aperooit en Id, e'est \k le fond de sa natore^ or quelle 
est ViMe eorr^Mive da crime, si oe n'est celle in chitiment? Que Ton 

Sppliqae dome cette i66e k toates les ^uestiona sonlev^ par le livre des 
airSet de SainUPetertbtmrg , on obUendra aussitdt, et sans peine, la 
solotion indiqa^ par H. de Maistre. De \h , dans la plapart des oo-- 
vrages de cet dcnvain, ce pan^riqae da boarreaa, de la guerre, des 
grandes cataslro^ies de la nature , que H. de Maistre affecte de oonsi- 
d^rer comme leE.^^v^nements les plus otdinaires, et qui m^ritent k 
peine Tattention d'un grand esprit; de A encore cette doctrine de la 
n^cessit^ d'une expiation, et par suite cette thterie par laquelle Tau- 
teur expiique les sacri6ces humains dont s'est souillte Tantiquit^ , et 
qu'ilconsidere,aprte quelques autres ^rivains aussi nralheureusement 
inspire, comme un pressentiment confus, un signe proph^iiqoe de la 
mort de J^sus-Christ* 

De cette doctrine qui regarde la souveraiM$4 $t le ehdHm^nt eomme 
Us deux p6le$ sur lesquelsIHeu a jeti noire Urre {SairSts, MW. de 
1831 , 1. 1«% p. 40) et qui presente Dieu dans un 6lal continuel d*ir- 
ritation et de vengeance, U r6sulte une id6e de Dieu que repoos- 
sent les formes abstraites de Tintelligence, et les v^ritables instincts du 
coBur de l'homme. A une ^poque oil les progr&s de la pens6e 616vent 
Vespritbumain k une notion de plus en plus pure du principe cr^tenr, 
M. de Maistre s'est troov^ , au conlraire, tout naturellement port^ k en 
rabaisser I'id^e aux conditions de ranlhropomorpbisme le plus grossier 
et le plus cfaoquant. On peut dire que c'est \k le caractire le plus g6- 
n6ral et le plus saillant de son ouvrage. Nous n'en citerons qu'un 
exemple, mais nous le citerons parce qa'il est de nature k fairer le 
lecteur sur le caraotireantiphilosophique de celte Eloquence passionn6e. 
M. de Maistre suppose qu*un de ses adversaires lui repr^sente que Dieu 
est injuste , cruel , impitoy able, qu'il se platt au malheur de ses cr^- 
tares, et conclut qu'il ne faut pas le prier. Yoici ce qu'il r^pond : « Au 
contraire..., et rien n'est plus Evident : Done il faut le frier et le ser- 
vir avee beaucoup plus de zele et d'anxxM que si sa misMcorde 6tait 
sans bornes comme nous Timaginons. Je voudrais vous faire une ques- 
tion : Si vons aviez v^cu sous les lois d*un prince, je ne dis pas m6- 
chant, prenez bien garde, mais seulement s^vire et orobrageux, jamais 
tranquille sur son auloritti, et ne sachant pas former I'asil sur la moindre 
d^arche de ses sujets, je serais curieux de savoir si vous auriezcrp 
pouvoir vous donner les m£mes liberies que sous Tempire d*un autre 
prince d'un caract&re tout oppos6, beureux de la liberty g^n6rale, se 
rangeant toujours afin de laisser passer l'homme, et ne cessant de re- 
douter son pouvoir , aBn que personne ne le redoute ? Certainement 
non. Eh bien ! U eomparatson saute aux yeux et ne souffre pas de ri- 
plique. Plus Dieu nous semblera terrible, plus nous devrqns redoubler 
de crainte religieuse en vers lui, plus nos priires devront 6tre ardenles 
et infatigables, car rien ne nous dit que sa bonl6 y suppl^era. La preuve 
de I'existence de Dieu pr6c6dant celle de ses atlributs, nous savons 
q^u'il est avant de savoir ee qu*il ««(;. m^me nous ne saurons jamais 
pleinement ee qu*%l est. Nous voiei done plac^ dans un empire dont le 
sooverain a public, une fois pour toutes, des lois qui r^ssent tout. Ces 



98 HAISTItl. 

lois iont^ en g6irfral, marqatoi mi coin d'ne sagesM, el mtaM d*itaie 
iMMiM frappante \ quelquds^iifieg ntedHioins (je la suppose dana ce no- 
menl) paraisaeni dares , iDJnates mAmey si Tod veiit t Unleaaas^ Je 
demande k loos lea m^eonteota^ que hot-il faire? Sorlir de Tempire, 
peaV-6ire ? impos^le : il est parlonty et rien ft'est hors^ de loi. Se 
plaindre, se d^piter, icnre contre le soaterain f c'esi pmir tee tastlg^ oa 
mis k mort. II n'y a pas de meillenr parti it prendre que celai de la tt- 
signation el da respeel ^ je dirai mime de Vawumr i ear puisqite Dens 
parlous de la soppoMtioB que le mattre ezisle el qa'B faal absolmneiit 
iervir^ ne vaul^il pas mieux (quel qn'il soil) le servir par amour qae 
sans amour? V (Sofr^fi> Uii, p. 138-180.) 

Noaa le demaodons h des espriis m6me pen exerote an aptoilaiions 
m^laphysiqueS) esl-il possible d'aocepter comme une tmniere de nos 
joursy comme le chef de la phiiosophie da Xix* sitele^ tiii toivain qui 
confond ainsi des v6rit6s d'ordres si divers , qui regarde one pareiile 
oomparaiaon oomme tamtant aux ytux et ne sauffrant peu i^ riplique. 
Les Soirees de Sami-^Petenbourg soDt partoal Writes de la m#me force 
et du mtoe ton^ et c'est cependsait le tilre principal que paisse faire va- 
loir Mi de Maistre an nom de philosopher Qoelques aper^s ing^nieoty 
aoavent plus briliants qae solides , m sauraient snppMer a eette ab- 
sence complete de oonsid^rations vraiment dignes da nom des cience. 

D'apr^ le point de depart que nous venons de reoonnattre Ala doctrine 
de M. de Maistre , il est facile de comprendre qull ait consacri an on- 
vrage entier k Tapologie de rinqoisition^ et que, dans son livre de la R^wh 
volution franqaiee, il p^n^tre rarement an deli^ des suppUoes et de la 
yengeance. Mais il y a sur Tensemble de toutes ces id^es une retnarqne 
k faire qui ne manque pas d'importance. II semble, par nn asses grand 
nombre de passages de ses Merits , que M. de Maistre s'arr^te beaacoop 
plus k Tutilite qui pent r^ulter d'une doctrine dans son application k ee 
mondci f\€k ce qu'elle a de vrai en soi. «Combien d'hoinmes l^ers, 
dit-il J ont ri de la eainte^mpoule , » ne croirait-on pas que M. de Mais- 
tre y oroit fermement? «Sans songer, continue-t-il^ que la sainte- 
ampoule est nn hi6roglyphe {du Principe genirateur, ete.,pi kAj ^dit. 
de 1833). Nous croyons qu'en oe point , les plus sceptiques adopieront 
volontiers I'opinion de M. de Maistre, mais que diront les fidMes? 

C'est surtout dans son ouvrage sur le Pape, que M. de Maistre a 
Iaiss6 voir cetle disposition k consid^rer comme vrai ce qui est utile. 
Partout rinfaillibilit^ pontificale y est regard^e comme nn altribut qu'il 
faut reconnattre dans I'homme rev^tu de Tautorit^y que eel altribut hii 
appartienne ou non en r^alil^« G'est cetle tendance du livre tout entier 
qui Ta rendu suspect au pouvoir m6me dont il s'est foil le d^fenseur. 
II semble, il est vrai, nature! d'admettre que la souverainet6 doive 6tre 
la consequence derinfaillibilit^*, mais que rinfaillibilit6 soil n^t^saire- 
ment celle de la souverainete !... un pareil exc^s ne pent tee qoe la 
suite da renversement de tons les principes : car il faut, dans ce cas, 
se decider k admettre que Tignorance et le vice , rev^tus de la soave- 
rainet6 , deviennent imm^diaiement lumi^re et vertu , et que des ac- 
tions , criminelles dans tous les hommes, cbangent de nature, lors- 
qu'elles sont accomplies par les d^positaires de la puissance politique 
et religieose. On serait aotoris^ k conolurci d'apr^ de scwoblaMeB pa»- 



liAISTRE. M 

sages f q«e M. de MiiitM n'ittil^ da priHeitM absola 4^ tame yfkiH, 
qo^iuie kKe coDftose, el qoe^ soosrempire de ees prteooupalloiiB pe- 
liiiquet, il confODdaii avee le droit tool ee qdi poovail afiermir ks 
poQvoira iraditionnels ^ el eonsenrer Tordre 6tabU« C'esi Ik^ qaoi que 
poissent prelendra f^ disciples^ le dertiier mot de sa doctrine* 

Deot oA&bres phiiosophee, Locke el Bacon ^ ont ^t^^ en particolier, 
les objels de ranimadversion deM.de Maistre* L'bistoii^ de la pbile- 
sopbic; ploa sage qoe eel torivain passionn6 f a narqai le place de oes 
deoa bommes dans le d^veloppement saccessif deTesprit philosophiqae 
et de req>ril sci^ti&qne« Elle n'a point tn^comio leurs erreors^ mais 
elle en a aissign^ la canse^ elle en a soivi les consequences, elle a marque 
atec prteision le lerme on le prog[rds de leur influence. Elle a consid^ 
Locke Gcnnme an des bommes qai se sent lWr6s les premiers^ ayec one 
grande sagacity ^ k robservation psycbologiqoe, obsenration limide ei- 
core, inoompl^tey eitonfc soavent y tnais qui , oorrigte et d^velopp^ , 
a oovert la iroie k d'importlUits trdvaax^ An miliea des ^rls de ['ima- 
gination de Bacon , sans s'arrftter k ses d^nYcrtes le plus souveni 
basardfes on sospectes, rhistoire des sciences a reconna qn'il a, parmi 
nooSi rendu le pr^nier k Tinduction son importance veritable, qu'il en 
a trace les regies , et que le developpement atieint de nos jours par les 
sciences pbysiques et natorelles est sorti de cette id^e ffeonde. Dans 
Texamen fait par M. de Maistre on ne troove rien de cette sage apprt- 
ciation qui fail la part de Terreor el celie de la yiiM, de cette entiqte 
impartiale qui salt ceqn'elle doit accorderau temps , aax difflcaltes^ 
aox lenteurs inevitables de Tobservation et de Tanalyse. Partovl la 
passion , le sarcasme s'exercant sur des erreurs de detail f snr des for- 
mes surannees ^ et passant k c6te des verit^ fecondes que la poiiterite 
s'esi empressee de recuelllir et d'etudier. 

En resume, M. le comte de Maistre a mis un tUent remarquable de 
style, plus eclatanl cependant que serieux, ao service d'one idee pres- 
que unique ) idee pen originale, empruntee aux traditions de TEn- 
rope catholique, et poussee par loi jusqu'ii la demi^ exageration^ 8i 
quelquefois rinaltendu de la toumore ou de Texpression saisit forte- 
ment Tattentiop, et fait supposer k Tidee une portee extraordinaire, on 
ne tarde pas, le plus souvent, k s'apercevoir qu'on a ete un instant 
dupe d'un artifice de style , oo d'une hardiesse de langage^ et la raison 
fail bienlAt justice de ce moment de seduction. Si la pbilosopbie est la 
reflexion appliquee auX verites premieres, k celles qui, dans la reli- 
gion comme dans la science dominent toos les developpements de la 
paisee; si cette reflexion doit ftlre calme et Impartiale, nous aurons de la 
peine A accorder & M. de Maistre le nom de pbilosopbe. Mais comme, 
des matikes qu*il a trditees, plusieurs appartiennent k la pbilosopbie^ 
comme son nom et ses travaux sent cei^bres, ses ecrits tres-repandos, 
nous avons dA lui eoiisacrer quelques pages dans ce Dictionnaire. 

Les outrages deM.de Maistre ont ete imprimes complets de 1881 k 
1886. La Revue dee deux mondek (t. in, 18"annee) a publie snr eel ecri- 
Vain un article rempli de prededx documents ; mais ce morceau , dA A la 
plume deM. de Salnte-Beuve, est beaucoup plus biograpbique et lilteraire 
que pbilosophiqtie« 11 peut neanmoin^ etre lu avec interM ei evec fhiit. 

H. B. 



60 MAJOR. 

MAJOR (Jean), oq pletAt Jean MAIR, n^ k Hadington> en Eeosse, 
dans les dernidres ann^es do x?* sitele, Stadia les belles-lettres k Paris, 
an coU^e de Sainte-Barbe, etla thtelogie an colMge de Montaign . Re^a 
doctenr en 1506, il enseigna la philosophie, dans eette demiire maison, 
avec on socc^ qoi noos est attest^ par tons les bistoriens* II eot poor 
aoditeors et poor disciples principaox Jacqoes Almain, Robert Genalis, 
J(6rAme de Hangest. 11 moarat en 1640, dans sa patrie. Des oovrages 
qne noos a laissis Jean Mqor,. les ons appartiennent k la tbtelogie pro- 
prement dite : ce sont des commentaires sor les livres saints ^ d'aatres 
cmt poor objet la' natore et r6tendoe de la poissanoe eocmiastique. 
Noos ne d^ignerons ici qoe ses traitds philosopbiqoes. C*est d'abord 
on commeniaire sor la Physique d'Aristote, public a Paris, en 1526^ 
des Opu$tuU$ imprimis k Lyon en 1514, et on commoitaire sor les 
SeiiieHeei, divis6 en quatre Jivres, qoi forent d'abord poblite 86par6- 
ment , k Paris , en 1509, 1516, 1517, 1519, 1538, et.r6onis ensoHe en 
on seal volome, par Jean Petit et Josse Bade, sons ce titre : Joannis 
Maiorii Hadingtonani, inprimum magiitri Sententiarum diipulmtiane$ 
H deciiioneM nuper repositiB, peL in-f", 1530. Ce titre n'indiqBeqoe 
des dteisions sor le premier livre des Senieneeif mais il litest pas 
exact. < 

Jean Major est compl6 par Tennemann dans la legion des scotistes. 
II se pose soovent , en effet , comme d^fenseor de Dons-Soot, mais avec 
le dessein d'att^noer par des explications ce qoi » dans les Merits do 
mattre, peul sembler trop r^solo. Or, il y a, dans ces explications tard 
venoes , beaocoop plus de jeux d'esprit qoe de bonnes raisons : poor 
s'en convaincre, on n'a qa*& parcoorir les chapitres do commeniaire 
sor les Senteneei dans lesqoels Jean Major aborae les qoesUons si d6li- 
cates de ronivocalion deT^tre, et des id6es divines {inprimum Sent., 
dist. 3> qoffist. 5; dist. 36, qosest. onica). Nous nous arr^terons plus long- 
temps sor ce docleor, poor rappeler quel fut son sentiment sor la question 
des espies sensibles, des interm^iaires de la sensation. Saint Thomas 
avait formejlement ni^ Texistence de ces espices, admetlant, tootefois, 
comme inlermddiaires de la perception intellectoelle , les EantAmes, et , 
comme produits des operations finales de I'entendement, les esp&ces 
intellectoalis6es, c'est-a-dire les id6es prises pour des entit^s perma- 
nentes do genre de la substance, et localis6es dans le tr^r de la m6- 
moire. Duns-Scot avait reproduit cette th^ idtelogique, et avait, en 
ootre, manifesto qoelque penchant k rteliser, dans I'espace moyen, 
cette moltitode de petits £tres, de corposcules 6manes des choses qoe 
Ton traitait comme des chim^es dans I'^le de saint Thomas. Ockam 
etait ensuite veno , semblable ao h^ros des po^mes d'Ossian, combattre 
et mettre en fuile toutes ces ombres vaines. S*il est vrai one Dons-Soot 
ne s'est jamais clairement, r^oloment prononc^ poor I'nypoth^ des 
espices sensibles , il ne faot pas dire, tootefois , que cette hypoth^se 
n'appartient pas k son 6cole.On la rencontre, en effet, dans les 6crits 
de plosieors scotistes. Voici ce que declare, sur ce point, notre Jean 
Major : « Certains docteors, et eotre aotres Ockam et Durand (Doraod 
de Saint-PoorQain) , sootienneot qo'il n^existe dans Tespace interm^ 
diaire aocone esp^ sensible. Les seoles causes op^rantes dans Tacte 
de |a sensation sont , disent-ils , Tobjet present , et le sujet en pais- 



MAL. (M 

ttoce de seniir. Mais j*argameDie ainsi oontre oeite doctrine. Le m<H 
teur et la chose mae doiveni 6tre ensem^ (simut) y comme le fUt 
remarqaer le coniineniatevr (Averrho^) aa sepU^me livre de la PAy- 
tique ( texte 9) , et soavent I'objet, comme, par exemple, on astre 
celeste 9 est bien distant de la paissanee visive de Tbomme terrestie. 
Done, qu*on me disc, sans admettre les esptees, comment il se fiut qoe 
tant de conleurs se distingnent sor le cercle solaire on snr Tins ; com- 
ment se repr^sente sor Teaa Timage d'one pitee de monnaie qui , dans 
le mtoe temps, n'apparalt pas dans Tair. En oatre, qoand je vois le 
dos de Socrate sur un miroir qne je place devant moi , d*oill vieot cette 
representation, si oe n'est des espeees qui se r^flMiissent ior le miroir 
poli ? Si je veax voir le cercle trac^ snr ma t^te par la tonsure, je plaea 
ao-dessos on miroir, un autre miroir, devant mes yeux, et toutes les 
formes reproduites en ligne droite par le premier viennent se r^fl^chir 
aur le second : or, qoe Ton supprime les esptees, et cela n'a pas lieu. 
On n'explique pas davantage, sans les esptees, comment rinterposition 
des lunettes agrandit les objets et donne aux vietllards la facalt(6 de 
lire , etc., etc. « Ces raisons poshes , contredites, confirm^, J. Major 
toonce sa conclusion dans les termes suivants, qui rMstent i une tra- 
duction litt^rale : « Teneo ergo partem alBrmativam quoftionis : po- 
nendas scilicet esse speoies^sensibiles in medio, a visibili productas, a 
specie diflferentes ab ipsis sensibilibns. Quod non videtur , nisi exoel- 
laitas fuerint : sed sunt medium videndi sicut aer. Exieriorem visionem 
video qd» minime ab oculo exteriori videtur; ea propter species visi- 
biles, audibHes, et secundum denomiilationem, aliorum triun sensumtt 
denominantor. » {Injnrimum Sent., dist. 3, qunst. 4.) Aiasi , voiM bien 
la th^ des interm^diaires de la sensation pr^senMe par un Asdple d# 
Duns-Scot. Qu'il nous suffise de faire remarquer id que eette erreur tant 
de fois condamnte ^ tant de fois reproduite, ne pent me mise au compte 
d'Aristote, et ne se trouve dans les tents d'aucun p6ripat6ticien sincere. 
C'est une des mille fictions du rtelisme intemp^rant 

On pent consnlter sur J. Major : Thomas Dempster, Hiti. eeelman. 
SeoU, lib. XII. — De Laonoy, BisL Nawtrrm. -* EUies du Pin, Bi^ 
blioth. eeeUsiast. (xvi* sitele). B. H. 

MAL. Consider^ d'one maniire abstraite, le mal est la n^Uon on 
Toppoa^ du bien. Or, le bien, pour un £tre,est rentier et flualed^veldp- 
pement de sa nature conform^ment k ell^-m6me, Ji sa fin , ou i sa lot. 
Dieu seul r^ise pour nous Tidde du bien absolu , parce qu'il possMe la 
piteltude de Ttoe et ne rencontre anemie limite a ses attributs. Aussi 
Dieo jouiV-il d'une f61icit6 sans homes. 

L'idte de f Mre parAtit exdot done b possibility 4tt nud eomme sa 
propre nation. Dans les £tres crMs et finis, lemal oonsiste dans leor 
miperfection mtaie, ou dans un disaccord entre leur nature et leur fin^ 
leurs actes et kor lot. L'accompliaseraent complet, ri6gulier et facile de 
lotttes les fins particuliires concourant k une fin jgfin€rB\e , est Vordre tm 
to bien g6n6n\ } la dfrogation k I'ordre, Tinfraction k la loi universelto 
ou k eellea ^ui r^gissent chaque toe en parUculler conitiUMii le mal. f 

Chi le voit, le mat n'eft pas en loi quelque chose de p W Htl f; il td 
rte>«l, mH^ dads ma ti i B sii wi , une iinperlMiita, os MmV'mII dim 



xm di^iacconl entrel^fin dw Atreiet lenr d^fdppiMneiil. -- Telle M 
YUie f^slnitdet mitapfaysiqiie^o mat. 

K de cee dMnitionsg^D^rales noas peasons k reiamoii des diCKrenlee 
espioea de mattx oa d^ formes qne le mal affecte dans les existencaa 
divarieB doni se compose le monde eri6 j noos aerona oonduits k dea 
diatinetJkHia qui n'oot tebapp^ A personne, maia qu'U a'agii de pr^ciaer. 

L^oniversy enyiaag6 daoa aoo enaembie , eat non-aealemeiit Tceavre 
de Diea, maia m maDifeatatioQ. Lea loia qui le r^gisaeni aoDi lea loia 
m£mea de rintelligenee divine, la penste de^Dien vivanle et rteliate ; 
eilea fotti aa dar^ , aa aiabiliii comme son harmonie el aa beaol6. 
Toatefoia, dana oet admirable coooert d'exiaienoea qai toulea coneooreiit 
aa,n)6me but, et aecomplisaent tant de monveaaenta divers avec one 
r^olarit^ qui ne ae dteeni jamais , n'j a*V-il rien qni trahiaae rimper* 
fe^iofi de ToMiVTey ainoB de Toayrier ) qodque d^jfaut on viae aacret qui 
doive miner t6i o« iardrenaemble et entratner sa mine? Saoia voaloir 
jogercette qoestiODy nons dirona qoe, le monde f&t-il ^rnd, on ne peat 
iou|oar8 admeitre que Teffiet pniase ^aler b eanse et la contiemie tout 
entii^; FoMivre eat inCirienre j^ rouvfier, la copie an module. Diea, 
d^ailleoray cr6e dana Tespaoe et dansle temps ; le monde partidpe de la 
mobility etde rinstabiUt!6 attach^ aax cboaea flaies; il n'y a rien en 
loi d-immaableqne sea loia, qni sent an reflet de rintelligeaoe divine. 

Si none conoentrona noa regards aar la portion de eel nnivers k la** 
quelle noua aommea fix^, nous remarqnerona comme denx systimea 
qui se tiennent et s'barmoniaeat entreeux, mais restent profond^ment 
diatincts : le monde dea ^tres inanim^ ou animte qui accompliaaeat fat»- 
lemenl et aveugl^ment leur destination , et ie monde dea etrea iotelli* 
gantaet librae : la nature et Tbomme. 

En quoi conaiste le mal dans la nature? 

lie globe qoe neushabitons, envisage physiquement, est loin de noua 
oflrir lespectaole d'one barmonie parfalte et oonstante. L'ordre ne s'y 
est pas ^tabli tout d'un coa|> , maia k la suile de boaleversements dont 
iirporte parteot la trace* Dea eap^oea enti^resont disparu dans oes luttcs 
violentes. La guerre et la disewde se eontinuent; ce qu'atteatent de fr6-i 
quentas pertorbations, soit acddentelleSy soit p(^iodlqaaa, dea tremble** 
ments de terre y des inondationSy des temp6tes et des orages, la rigueur 
dea elimata , rintemp^ie dea aaiaons* Tout cela r6vti(B on antagcmkane 
permanent entro lea forces pbysiqnes«. La nature raofele d^aa son seiq 
une foute de causes de destroclion qai menaeent aana eeaae lea ftUnaa dia* 
tribal 4 sa surface et rendent leur existence prtcaire» 

Qaant aux ^ea-parUcaliera eux^m^mea, oa remarqne entre enx iui# 
in^galit^ frappante : min^raux, criataox, plantes, animanx afvec leuri 
diversea esp^a et la vari^t^ des indiTidua, oat recu rexiatence et la 
vie a dea degr^ diGKrents* On pourrait d^jji voir un'mal dana cette imr 
perfection relative; maia le mal a^iieux et r6al n'est paa U : il eat dam 
rimpoaaibilit^ pour chaque individu de d^velopper eompl^ieinent et 
facilement la portion d*^lre qui lai a ^t^ d^volue y d'exisier d'unemani^ra 
eenforme; k sa nature et 4 aes tendaBCos, de reiser sa loi et d'acootnH 
plir sa fin. Tous y teodenbt y aspirent , font effort pour y arriver, at 
tous ^proavent rMatance, arr^t, empiGhementy limiiatioQ. Le mineral 
lottaoaatr^ka flraaespbyaiqnaf at ohimyiiia qyii tendeniA aiparor aei 



BUJL 

dfynenlA^ L'6tre organu^ ne ae nonserve et na m d^lon^ qn'k conii* 
tion de 8ouslraird en partie la m^i&re k ses loU g^n^ralaft. La umUipli. 
cit4 des organes de la plante , leur dtiiealesse at kwr jea oompliqviA 
Texposent a une foule d^ di§mtioii0y d# frojisements, d^atteinles soli 
int^rieores soil extirie^ras; ella croti an miliM de ciroonstaBoes plus on 
moins propices oa d^favorables qui liennent au sol y aa dimai , k la cul- 
ture , k ses rdationa avec les olyeU qui leQtouraoi et qui lui dispoteut 
sa place au soUui OQiU lUHirritarey ia gtoent dans son d6veloppeiiient9 
la font d^p^ir oa la d^truiseoi* L'animal est expot4 k i'aelioD de tootei 
ces causes el d'ooo multitude d'autres. Son organisation est plus par- 
faite, ses apnareils sont plus compliqu^s, ses fonotions plus nombneuses) 
les centres ae la vie cbez Ini sont mieux d^terminfc ; mais par U niAme, 
son e;|istenca est idas fragile , ses besoins sont pins multipy^ , ieor 
satisEouotion depend d*un plus grand nombre de oopdiUons qui raremeDt 
se trottveat.^ian.reinplies. Ses relations avec les aotrea Atres sont plot 
^tendues et pjqa variees, ce qui angmente poor lui les p^nls^ les ehan- 
ces de mal et.de ae^lmction. Le^espioes animales elles-mftmes se font 
une guerre d'exlerminatiDa et ne peuvent sobsister qu'aux d^pens les 
ones des autreis. Les instkicts, les oMeurs, les besoins dans ie rigM 
anu^ oui 6\6 oppos^ 49 AfQon i^ amener dies oonOits violents , la mort 
et la de6trfictJon,4es individus* 

llais ioi la ma) uojbs ^paraU sous un nouvel aspeet L'animal poss^ 
dant ua certaiA degr^ dintelligenoe ne peot rester indiftrent au biea 
etau mal quisepassent en lui; il a conscience des divers 4lato odi sa 
nature est satisiaite ou contrari^ ; il ^prouve da plaiair dans Ie premier 
caS| de la dooleur dans rauUre. La souffrancey dies les Atres dou6s d# 
aensibilili, est la cfms^uence do mal tM qu'^rouve leur nature. Or, 
ce mal qui s'ajouie AQ premier est aussi abondamment r6pandn qoe 
celui dont il est la soita et Ie signt. Toot tee sensible est eondaomi 
k payer up large tribute la donleur ^ toote cr^are vivante souffre el 
g^ty depuis ri0seQt<)'oacb6 sous I'berber, que voire pied a foalA par 
m^gardoy jajsqu^i^ rhomqare que vous croyes heureux, paree qu'il est assia 
sur un trdn^et qa*il babiteaoos deslambnador68. 

Nous AS voQlons pas ici , en parlant de Tbomme , vefaine Toeavre des 
pontes p r^p^r la plaiole (itenidle qui nsttntit i Gravers les slides , 
deppis Ie bercaao do monde ; noot B^essayeroas pes, noa plos, k Texem-- 
ple.de oerjlains pu^lioistes de oesjonra, de-tracer lesenbre tdbleaa dee 
souffrMioes in<bHilbi^le6 et des oMsireasooialea. On wi qnds terribleb 
et mdancoHques accents la po6sie lyfique de toos les peoples a tir^ do 
oe^eti qui sort de pnifuobole A toulesJes atopies eooteraporaine^ 
liaifl, .1^^ de chereher VcMrigioe et Texplioation du nal partienlierl 
Vbamme^ it jewto^oesaaire de bien.eonstaler aa veritable nature. Ne 
pOPiWkt' rn^r let sieet dana son entier, boos iosisteroos sur oe poiHt 
trop oubli6 ou m^onnu aajourd*hai par tons lesfaiseursde-syst^mes 
qot^vent un idtel impoafliUe ic^rMiser. Nous lerons voir qoe Ie mal 
^lo oMdheuT tieoneot A laeepatttiition mAme de rhonme et da monde 
06 il est plac6^ et ooni des ^uuttes aoddontdles d^pendantes de^ 
volonhf. Nous voulons par U qu'il resle bien d6iDOotr6 qae Ie fionbear 
400 ran B0 platt k noos offrir en perspective , eonra» i^oltat des ith 
(9fttm J m M m Bte^ par eartoii^i6vnU, I'bemme te pootsoivnr Mf- 



64 MAL. 

joars inQtilenient de ses efforts ; que, par eoDS^ent, il est insetis^ d*eii 
faire le but aoiqtie et sdrieux de la vie, la vraie et la premi^ base de 
la scienoe morale et de la politique. 

CoDsid^roDs d'abord rbommecommeiDdividQy etpassons rapidement 
en revae les maax qui d^rivent de sa constitation physique , intellec- 
tuelle et morale. 

Physiquement parlant, rhomroe a re^u one organisation sup^rieure 
k celle des animaux ; mais en mtoe temps ses conditions d'existenoe 
sent inflniment plus nombreoses, moins simples et plus difflciles &rem- 
plir. Sa noarritore a besoin d'etre pr^parte, plos abondante , plus va- 
rite. U est nu, il lui faut se vAtir et se loger, se preserver de Tintemp^- 
rie des dimats et de la rigoeor des saisons. II natt fiaible et dtflicat ; ses 
organes se d^veloppent lentement, Tinstinct cbez lui est presqoe nul. II 
n'a pas assez de sesbesoins natorels, il s'en forme de faouces; pas assez 
de ses maox r6els^ ils'en cr^d'imaginaires. Sajet jk mfflle maladies qui 
tiennent k la foiblesse de ses organes, il en ajoute one foole d'antres qui 
proviennent de ses exc^ et de ses vices. La nature est pour lui avare 
et decile; elle ne lui aeoorde rien qui ne lui coAte quelqoe peine ; il 
lui fiiut creuser le sein de la terre pour y ddpcser le grain destine k le 
nourrir, etqui depend du caprice des^Kments; puis creuser des canaux, 
combler des valines, aplanir et percer des montagnes. Unelutle s'en- 
gage entre la nature et lui, lutte oii delate la sop^orit6 de son intelli- 
gence, mais aossi oii s'6poisent ses forces, et soovent o<k 11 ptMt 6cras6 
par quelque hasard impr6vu : car, quoi qu'on disc, cette dommation de 
Thomme sur la nature est et restera toujours une hyperbole que les 
progrte de Tindustrie ne nous feront jamais prendre k la lettre. L'homme 
sera toujours le roseau pensant de Pascal, c'est-'^Hclire cet £tre fragile 
qu*un grain de sable, un souffle insalobre, la chute d'une tulle arr£- 
tent, conune Pyrrhus ao milieu de ses conquMes, k travers le monde 
physique. Ces forces aveugles loi seront toujours insoumlses ; mille 
dangers le menaceront toujours de oe cAt6, qu'il ne saura ni ^carter ni 
pr^voir. Mille maux Tatteindront dans son corps, qull sera impossible 
de conjurer ou de gu6rir. Les choses d'ailleurs sent arrange de telle 
sorte que le travail sera toujours pour lui une dure et imp^tise ndoes- 
sil(6. On a beau vonloir changer son caract^re, en faire d*une peine nn 
plaisir, d'un mal un bien, le rendre agr^able, attrayaal } 6*est se ftdre 
illusion. Le travail a 6i6 bien nommii par les Grecs, ttne peine (irovcO* 
II exige un effort, et Teffort r^p^ prolong^, r^pugbei notre nature. 
Diles que le travail honore* les mains de lliomme quand il est re1ev6 
par un motif moral ou religieux , mais non qu'en soi il est un plaisir. 
Lasouffrance en estTin^vitable compagne *, quel que soit TappAt, le sti- 
mulant, le motif, gain, Emulation, honneor et devoir, il pent '^tre 
adonci, relev6, ennobU ^ mais il reste ce qall est, ml mal intvitaMe at- 
tach^ & notre condition pr^nte. • 

L'homme a re^ une intelligenee qui te rend sup^ifenr aux autres 
itres; mais oe don divin, voyez de quels manxil le paye. D*abord cette 
intelligence ne natt pas toute d^velopp^ ; il fiuit qu'il la d^veloppe , et 
id reparalt I'in^lable loi dn travail, travail bc^ucoup plos ruoe que 
cdui du corps. Pour exercer , diriger , gouvemer des fiioultfe ingrates 
ou paresaeosesi rebelles, vagaboodes, en assoupUr les ressorls, main* 



MAL. 65 

tenir leors rapports et lear ^uilibrey ^tablir enlre elles one harmonie 
qui n'exisle pas& Torigine, que d'effor is, de fatigues etdesoins! quel 
travail snr soi-m6m&et sur les choses ! combieu de conditions difGciles^ 
connpliqueesy d^licates, ne renferme pas ce grand mot d'^ducalion ! Que 
les faiseurs de theories harmoniennes et de syst^mes d'^ducation facile 
sachent bien que cetle cnllure des facult^s intellectuelles appellera tou- 
jours la concentration de toutes les forces de fa peos6e , qu'elle aura 
toujours pour condition des efforts longs , p^nibles, douloureux, des 
larmes chez I'enfant, pour le jeune homme mille ^preuves incompa- 
tibles avec ses goAts, pour Tbomme fait la meditation etles veilles; a 
tout %e de la vie, la tension 6nergique des facult^s de notre esprit; et 
celajusqu 'an dernier moment, sans quoi celles-ci reprennent leur al- 
lure noncbalante et irrdguliire, et Thomme rentre plus t^t qu'il nedoit 
dans Tenfance, d*,oi^ il 6tait sorti par cette lutte. D*un autre cAl^, si 
riiomme natt faible dans son esprit comme dans son corps , il nalt^ de 
m^me, ignorant. Or, quelles sont ici les conditions dd perfeciionnement 
de son inielligence par rapport h la verity? mille causes d'erreur tien- 
nonta Timperfection radicale et k la multiplicity de ses facolt^s. II pent 
les combattre, les att^nuer, s'y. soustraire en partie au prix d'une sur- 
veillance attentive et de constants efforts, mais non les effacer compl6- 
tement. Jamais il ne pourra d^aciner tons ses pr^jug^, banntr toutes 
ses illusions, chasser les fant6mes qui obsMent son imagination, d^bi- 
rer le voile ^pais qui lui d^robe la v^rit^. L'intelligence la plus avancee 
ne saurait triompber de toutes ces causes; Tignorance et I'erreur res- 
tent le mal n^ssaift, attach^ k rimperfeciion de notre esprit. Get 
esprit, d*ailleurs, est born^ ; or, Dieu a plac^ en noos^ k cAt^ de ces bor- 
nes etroites, un d&sir illimit^ de connattre qui s'augmente et s'irrite k 
mesure que s'6tend Tborizon de notre intelligence; de sorteque ce n'est 
plus rimperfection, c'est lacontradictioAqui delate ici. La disproportion 
est manifesto, il y a opposition entre le but et les moyens, les faculty 
et leur d^veloppement possible. La loi de F^tre intelligent est de con- 
naitre, de connattre infiniment, clairement, avec certitude: Tbomme 
connaftioute cbose partietlement, obscur^ment ; et le penqu'il sait, le 
doule vient souvent le lui dispuler : le doute , ce ver qui ronge le fruit 
dc Tarbre de la science etle fait tomber en poussi^re lorsqu'il 6tend la 
main pour le saisir et s*en rassasier. Tel est ici le mal pour Thomme : 
le mal intellectuel. Qu'on n'esp^re pas lui Irouver un remMeabsolu. 
Tons les progr^s de la science ne feront que mieux sentir cette dis- 
proportion. A ced^sir illimit^de connattre, il n'y a que deux remMes : 
la stupidity qui I'emptebe denaltre^ et la science absolue qui seule 
pourrait le satisfaire. 

Si maintenant nous prenons rhomme par les affections desa nature 
sensible, c'est surtout de ce cAt6 que le malbeur est irr^mMiablement 
attach^ k sa condition pr^sente , et qu'il est facile de d^montrer que le 
bonheor n*est pas le but r^el de cette vie. L'homme est fait pour aimer 
comme pour connattre. Tout ce qui est beau , tout ce qui est bon, toot 
ce qui lui offre quelque perfection ou quality aimable il veut le poss^der^ 
le poss^der compl^tement et en 6terniser la possession. Or, tons 1^ 
objelsauxquels il attache son coeur, ou se d6robent k sa poursuite on 
lui ^cfaappent. Imjis ees biens sont p^rissables. Ceax qui ne passent 

nr. ^ 5 



06 MAL. 

paSy comme la science^ la beaoi6y la joslice^ it He lespossMe qa'im^ 
parfait^ment dans to p&le reQet d'an id^l qa*il concoit sans pouvoir le 
r^aliser jamais. 

L'homme est n6 poar vivre en aooi^t^, des instincts paissants le 
poussent k rechercher le commerce de ses semblables. La nature a 
form6 elle-m6me l0s liens qui unissent les membres de la famille et 
pr^par6 les rapports qui se d6veIoppeDt au seln de la soci4l6 civile. Lit 
est la source de nos plus vives et plus pures jouissances, le th^Atre de 
nosplus nobles passions y le foyer de nos plus g^n^reux sentiments^ 
mais c*est aussi \k que le mal est le plus vari^ ^ le plus profond et le 
plus irr^mMiable. Le coeur humain est sans cesse agit^, trouble ^ d6QU, 
Irkhi^ d^ohir6 , bris6 dans ses affections les plus chores et ses plus le- 
gitimes e$p6rances. Quelquefois, sans doute^ c'est par sa faute et son 
imprudence; le plus souvent il ne doit s*en prendre qu'ji la nature 
m6me des cboses et aux lois d'une inflexible n^cessil^. Pour ne parler 

3ue des tnaux auxquels nous pouvons apporter quelque remMe , que 
e causes de division et de d^sordre ne troublent pas le bonheur des 
families et la paix des Etats ! Au premier coup d'oeil , elles peuvent pa- 
rattre accidentelles et tenir k une mauvaise organisation de la society 
domestique ou civile , k r^ucatiod, aux lois, etc. Qu'on y regarde de 
plus pr&> on verra (|ue, sll est possible de les alt^nuer^ et si c'est 
notre devoir de les combattre, elles resident dans des oppositions tel- 
lement profondes, tellement dans noire nature et dans celle des cboses, 
qu'il est impossible de songer s^rieusement k les d6truire complete- 
ment. Aucune puissance humaine n'est capable d'barmoniser des forces 
et des tendances si di verses; et, si cela se pouvait, ce ne saurail £lre 
que par une violence faite k nos penchants , par la violation de nos 
droits les plus sacr^s , en d^truisant non-seulement la liberie , mais 
le mouvetpent et la vie, et, ce qui est peut-6tre plus grave, en rom- 
pant tous les liens que la nature et la morale ont formes, pour leur 
en subslituer d'arbitraires et de monstrueux. On ne voit en tout cela 
que des int6r6ts k concilier, comme si la diversity des int^rSts ne re- 
posait que dans les objets ext^rieurs destines k les salisfaire , et non 
pas, avanttout, dans la diversity origineile des natures, dans rin^^alit^ 
deS intelligences, la difference des caract^lres, la divergence des dpinions, 
la multiplicity des erreurs et des pr^jug^s, Famour du changement , 
dans mille autres causes qu'il fandraitcommencer par supprimer avant 
de songer k etablir cet ordre r^gulier et celte harmonic ; et comme 
si toute diversity, d^s qu'elle est un pen profonde, n'engendrait pas 
necessairement des oppositions , des conflils , des luttes plus ou moins 
violentes, des tendances et des efforts en sens contraire, la guerre 
et la discorde. Loin de nous de vouloir, par ce tableau , d6courager 
ceux qui font de louables efforts pour combattre ces obstacles , qui tra- 
vaillent ainsi a am61iorer veritablement le sort de leurs semblables et k 
perfM^tionner la societ6 par de sages et prudentes r^formes. Mais k cenx 
qui r^vent pour Thnmanite un avenir de paix et de bonheur dont elle n'est 
pas capable et qui , en propageant betle funeste illusion dans des esprils 
crddnles, les d^touruentdu sentiment de leur veritable destioee ; k ceux- 
\k , il fant sans cesse rdp^ter que le mal fail et fera toujonrs partie de 
notre condition pr^sente^que Iadestin6e actuelle do rhommeest falutte ; 



MAL. (}7 

que 1e monde physique et le monde moral ont M organises dans ce 
but, non pour qu'il y Wl heureux, maispour qu'il IrouvAl Voccasion 
d'y d6ployer de mAIes vertus. Quant k ceux qui ont int^r^t & prouver 
que la source unique on principale de tons les maux qui afQigent rhn- 
manit6y est dans les vices d'une roauvaise organisation sociale, noos 
ne pourrions quUmputer leur folic k Vignorance ou i la mauvaise foi, 
si nous ne savions jusqu*oA peut aller raveuglement des esprits syi- 
t^matiques. 

Quoi qu'il en soit^ nous concevons que ce soit en allumant des d^sirs, 
en stimulant des app^tits, en irritant des passions , en fomenlant der 
haines que Ton parvienne h renverser une soci^t^; mais ce dont nous 
sommes sArs anssi, c*est que, quand 11 s*agira d*en organiser une nou- 
velle, on se trouvera en face des mimes obstacles agrandis, des mimes 
Aliments rebelles, des mimes passions^ des mimes disirs insatiables^ 
stimulis par un chimirique espoir^ irritis de la diception , d'esprits 
disbabitu^ de la r^gle , he connaissant plus ni frein ni mesure, indo- 
ciles k porter le joug de la loi y incapables d*obiir k un autre pouvoir 
qu*^ celui de la force et fa^nnis d'avance pour le despotisme. 

En presence des mimes causes de discorde et de division , on re- 
connattra qu'on s'itait trompi, qu*il fallait s'irriter moins conlre la 
sociiti que contre Dieu, voir en lui la cause premiere du mal^ lui ren- 
voyef > comme on Ta osi^ le nom donni jusqu'ici au mauvais prin- 
pipe } ou ToQ reviendra k Tancienne explication qui nous reprisente 
bieu comme ay ant crii Thomme et le monde moral pour itre le th^tre 
d*une lutte incessatite, comme ayant semi de maux la carri^re de la 
vie dans un but qu'il est facile di comprendre, mais qui n'est pas celni 
qu'on nous ofitre en perspective comme Tobjet immidiat des efforts de 
rindividu et de la sociiti. 

Supposons f d'ailleurs ^ la sociiti humaine parvenue k Tapogie de 
son perfectionnement ; admeltons que toutes les luttes aient cessi, que 
tous les conflits se soient apaisis, que toutes les discordes soient 
iteintes; figurons-nous que, par les moyens que Ton propose, ou par 
d'autres, on soit parvenu k ditruire la cause principale qui divise les 
classes et les partis et les armc les uns contre les autres ; que J'on ait 
riussi k concilier tous les intirits, qu'une meilleure et plus iquilable 
ripartition des biens de la fortune ait ripandu Taisance et le bien-itre 
chez ceux de nos semblables qui n'ont connu jusqu'ici que les priva- 
tions et la misire y croyez-vous avoir tari la source viritable du mal 
que nous ressentons et calmi le malaise giniral qui en es^ le symp- 
time? Non, vous n'aurez fait que metlre k nu la viritable plaie, la 
plaie profonde qui saigne au coeur de Thumaniti. Le vide que laisse 
afl^ soi la satisfaction des besolns physiques, la satiiti et le digoAt 
q4 #ooompagnent les jouissances de cet ordre, vous. prouveront bientdt 
qii^il y avait an autre mal qui appelait un autre remide. Ce mal , 

2ae Torganisation de la sociiti ne peut guirir parce qu'il est dans let 
mes et les esprits, la religion, la morale, une meilleure iducatioiii 
nous apprennent encore plus k le combattre. et k le supporter qu*i le 
suppruner; et cela,, en nous faisant pricisimeni envisager un autre 
but que le bonhenr immidiat dont nous sommes capabies en colte vici^ 
D'aiUeurs, 11 restera ioojoars assez de doniedrs k soulager, de misires 

5. 



G8 • MAL. 

h secourir. assez de soaffrances inevitables et de maux irr^parables, 
pour rappelef rhomme au vrai sentiment de sa destinee. Yoiis n*aUen- 
drez pas, sans doute, que les sciences m^dicales aient r^alis^ poor lui 
le r6ve de Condorcet, rimmortalit^ sur la terre. Yoas n'esp^rez pas 
lui ^pargner les inGrmit^ de la vieillesse, emp^cber qu^il n^assiste vivant 
ail d^p^rissemenl de ses organes et de ses faculties. Toujours Ten- 
fance sera faible, la jeunesse imprudente , TAge mCir aura ses soucis. 
Toujours rhomme souffrira par son esprit; rien n'^teindra sa soif 
ardente de connattre. X-a science aura pour lui des probl&mes qa'il 
nc pourra r^soudre ; lemonde, des mystires imp^n^trables. n sera 
lourmente de ses doutes ; le scepticisme s*attaquera aux plus no- 
bles conqo&tes de sa pens^. Son imagination ne cessera de mettre 
ses r6ves k la place de la r6a]it6; il sera perp^tuellemeni vicUme 
dc ses erreursy de ses hearts et de ses folies. Qaelque heureox qa*il soit 
dans ses affections, il sentira ce qi^'il y a de fragile dans lear objet. 
L'homme n'est pas, comrne Tanimal, oublieux da pass6, insoocieox du 
lendemain, indifferent k son sort etJicelui de ses semblables. II re- 
grette les biens qo'ilaperdus, desire ceux qu*il n*a pas, et craint de 
perdre ceux qu'il possMe^ Toujours il aura k pleurer laperte d'an p^re, 
d'un fr^e ou d'une Spouse ch^rie; k trembler pour les jours d*un en- 
fant ou d'un ami^ il verra une tombe se fermer et une autre s*oavrir. A 
mesure qa*il avancera dans la vie, il sentira la solitude se former au- 
tour de lui } ses demiers jours seront pftles et decolor^s. L'id^e de la 
mort seule est faite pour empoisonner toutes ses jouissances ; il ne pent 
songer avec insouciance k cette heure fatale , envisager la destruction 
de son itre d'un oeil indifferent, et se voir rentrer dans le p^ant sans 
frcmir. 

On a r^uni lous ces maux sous le terme g6n6ral de mal physique, en 
y comprenant les peines de Fesprit et les souffrances du coeur, comme 
dcrivant de la nature des choses et de noire propre constitution. Mais 
il est pour Thomme un autre mal qui depend de sa volonte et 
qui a re^u la denomination de tnal moral. II consiste dans l^infrac- 
tion volonlaire a la loi que prescrit la conscience. L'homme copcoit 
Tordre ou le bien, et, comme il est libre, en m^me temps que la raison lui 
presenle cette idee , il se sent oblige d'y conformer ses actes. Quand il 
accomplit cette loi de son etre moral, il fait le bien; quand sciemmentet 
volontairement il la viole, il fait le mal, et un mal beaucoup plus grand 
que celui qui resulte d'un vice d'organisation en lui-m^me ou dans les 
choses, car il en est Tauleur, et ce mal est le fait d'un etre intelligent 
et libre. Aussi appelle-l-il comme reparation un autre mal, la peine, 
Texpiation , le ch&timent. Le mal, qui est Teffet de la liberte humaine, 
a pourtant une autre source. L'homme n'est pas assez pervers pour 
commettre le mal pour le mal , par plaisir ou par caprice. Nemo libens 
peccat. II f^ut qu'il y soit soUicite, pou^se, entratne.par un motif, inte- 
ret, penchant , passion , desir, qui se trouve en opposition avec un 
autre motif: le bien reel, Tordre, le devoir. Le mal a done encore ici 
sa cause dans une opposition , un desaccord, une contradiction; et 
celle-ci reside dans la nature des choses et dans notre originelle con- 
stitution. C*est la lutte de la passion et de la raison, de Tinteret et du 
devoir ; lutte oil soavenl la volonte succombe^ prend parti pour la p^ 



MAL. 09 

sioiiy l*iDt^r£t du moment contre Unt^rit r^I et le devoir. Toojonrs 
est-il que si celte opposition n*existait pas , si les passions eussent 6l6 
natarellement d'accord, les int^r^ts identiqoes ou parall^les» le mal 
moral n'existerait pas ^ rbomme ob^irait facilement k la loi de sa rai- 
son y il ferait toujoars le bien. Or, il n'en est pas ainsi : qaoi qo'on dise« 
la lutte est an dedans de nous, et non an simple effet da miliea ou 
noQS sommes places. La nature des passions est d'etre de soi aveagles, 
di verses, mobiles, contradictoires et incons6qnentes , impatientes du 
joug, de la r^le et de la mesure; de sorle que Tbomme ici ne troove 
pas en lui-miftme Tordre, mais le d^ordre > non la r^le et la loi , mais 
Tanarchie et la licence, et que , poor qu'il y ait ordre cbez lui, il faut 
qu'il Vy mette, qu'il T^tablisse. Or, cela ne s'obtient pas sans effort , 
sans combat, sans Anergic di^loy^, sans fatigue et sans sacrifice , par 
un simple changement de rapports , d'ailleurs impossible. La volont^ 
est appel6e k lutter contre des penchants rebelles, a r^sister k leur en- 
tratnement , k les soumettre au joug, k les mettre d'accord entre eux et 
avec la raison. C'est une absurde et puerile pretention de soutenir 
que Ton pent harmoniser les pftssions sans leur faire violence , sans 
leur imposer un frein et sans les dompter, et de se figurer que, pour les 
mettre d'accord, il ne s'agit que de les ranger par series ou categories. 
Non, reiement passionn^ de noire ^tre, c'est rei6ment rebelle, chan- 
geanty contradictoire , oppose k Tordre. On peut le faire concourir a 
Tordre, mais, pour cela, il faut Ty ramener, commencer par le vaincre 
et le soumettre , Tapprivoiser, le temperer, le r^ler. Or, ce n'est pas 
par un mode ingenieux d'agencement, ou en leur offrant le leurre d'une 
satisfaction impossible et chimedque que Ton parvient k etablir un 
6quilibre entre ces forces contraires , mais par Tempire que Thomme 
prend de bonne benre sur lui-mime , par une lutte energique et con- 
stante, par des habitudes m&les et courageuses, par une victoire lon- 
guement poursuivie , ch^rement acbel^e et qui jamais n'est complete. 
Voili ce qui n'a echapp6 k aucun des profonds observateurs de la na- 
ture humaine qui, depuis Pythagore, Socrate, Platon, Aristote et Ze- 
non , se sont occupes de ce grave sujet. YoWk ce qu*il faut r^p^ter 
k ceux qui , au lieu d'etudier Tbomme tel qu'il est et sera toujours , 
se plaisenl k le cr^er a leur fantaisie et croient avoir ti^uve le secret de 
son organisation dans des cbiffres ou des combinaisons musicales, puis 
qui partent de \k pour composer d'absurdes romans sur Tindividu ou 
sur la societe. A ces jeux d'esprit oil le raisonnement d^voye se fait 
complice d'une imagination d'autant plus amoureuse de ses creations 
extravagantes qu'ell6 croit travailler hors du champ de la fiction , nous 
preferons I'image poetique'de Platon, qui compare I'Ame humaine k un 
animal compose de I'assemblage de plusieurs natures differentes {Rioubl., 
Hv. IX), ou bien TAomo duplex des moralistes, qui voient en loi un 
Mre divise contre lui-meme, signalent une guerre etemelle entre la 
chair et Tesprit, nous montrent la liherte humaine placee entre deux 
natures rarement d'accord, souvent opposees , et, pour reiablir Thar- 
monie entre elles , obligee de lutter sans cesse et de s'imposer de dors 
sacrifices. lis nous representent la vie comme un combat, rbomme 
comme un etre militant et souff^ant. lis nods indiqqent la paix » non 
comme on pacte lAche 8ign6 d'avance par la partie noble, intelligente 



'^' 



70 MAL. 

el modcr^e de notre ^tre au profil de la parUe aveagle^ avide, insatiable 
et ddregl^e , mai$ comme une conquftte el une victoire de la volonl^ 
alli^e k la raison. De mime, poar etablir Tempire de la raison dans la 
soci^l^ comme en lui-m^me , Thomme renconlrera loujours une foole 
d*obstacles , des pencbants d^r^gl^s, des habitudes vicieoses , des opi- 
nions erron^es. Ces obstacles ne tiennent point k des causes acciden- 
telies f mais naturelles , inherentes k la constitution primitive de notre 
6lre. lis doivent ^Ire combattus par les armes d'une volont^ ^nergioue, 
^lair^e , appuy^ sur de sagesprincipes et des convictions fortes. Que 
Ton ne croie pas toorner la difncult^ par des modes d'or^^anisation on 
des combinaisons qui supposeixt ce qui est en question , a savoir , que 
Ton peut cbanger fa nature des cboses dans Tordre moral en relaisant 
rbomme sur un autre type que celui sur lequel il a 6[6 cr66. — Voili le 
vrai. G*est dans Ce sens que doivent 6tre entrepris T^ucation morale 
de rbomme et le perfectionnement social. On ne peut pas plus changer 
ces lois que celles du monde astronomique et physique. Corriger, mo- 
difier, aider, perfectionner, k la bonne heure! Mais faire cesser Tantar 
gonisme, supprimer Teffort , terminer d*un seul coup la lutte , pbtenir 
un d^veloppement harmonieiix et focile des natures individuelles et des 
forces sociales, c*est folic, r^ve, chim^re, vaine utopie. Que I'homme 
choislsse : il est ici-bas pour combattre ; s'il veut faire la paix aveo Ten'*' 
nemi sans Tavoir vaincu , il sera vaincu lui-m6me et d^grad6. Le bon- 
heur quUl veut avoir, il ne Taura pas. 

Tel est le mal. Sous cette nouvelle face , il nous apparati comme 
essentiellement li^ au bien moral; il prend place k c6ie de lui comme la 
condition de son existence. Le bien moral ne peut ^tre produit sans 
que notre nature en soufTre, sans Teffort , le sacrifice, la douleur. Le 
malbeur est inherent k la condition humaine et fait partie du plan de 
ce monde. 

Ce n'est pas tout, rordre y est encore trouble d'une autre mani^re : 
non-seulement il exisle entre les bommes, comme entre les autres ^tres, 
une in^galit^ profonde ; mais les biens et les maux sqnt loin d'etre 
r^partis suivant les regies de la justice et de T^quit^. Le monde serait 
bien ordonn6 selon la justice, si toutes les actions vertueuses ^talent 
r^compens^es selon leur m^rite et si toute; action mauvaise attirait sur 
le coupable un cbitiment proportionne k sa faute. Ces deux id^es de 
vertu et de bonbeur, de vice et de cb^timent , sont si fortement a^so- 
ci^es dans notre pens^e , que nous ne pouvons voir cet ordre renvers^ 
ou alt^r^ sans en £tre profond^ment choqu^. L'observalion de cette. 
loi constitue une des faces de la notion de justice, une des id^ ks 
plus fortement empreinles dans Tkme de lous les bommes. Or, quand 
nous.yenons a juger le monde r^l de ce point de vue et k lui imposer 
cette r^le, nous ddclarons qu'il n'est pas conforme a Tprdre, que les 
biens et les maux y soai r^parUs d'une mani^re non-^eulement in^- 
gale , mais injuste. Ce d^sordre nous blesse et nous r^volte plus que 
tout autre. En vain essayerait-on de soutenir, comme tout k Theure^ 
qu'il tient k des causes accidentelles et k une organisation mauvaise de 
la soci6t6, oa bien de le nier en declarant qu'il n*est qu'apparent. Ces 
deux opinions, quelque large concession qu'on leur fasse, n'ont raison 
qu'en partie et n'atleignent pas le fond de la question. La meilleure 



MAL. 71 

organisation sooiale ne pent aboutir qn'ilt une r^partilion des biens dont 
la soci^t^ dispose, la fortane, par exempie, et les honnenrs, £t encore 
TElat doit-il prendre garde qu'en voulant se faire Tuniversel dispenM" 
teur de ces biens, qu'en se subsUtuant k la providence universelle el 4 
ractivit^'pr^voyante des individas, il ne cr^e un autre mal plus grani) 
que le premier, en an^antissant la liberty de ces derniers, en portant 
attelnte h leurs droits les plus sacrds, ei en d^truisant la fanaille pour 
fonder une soci^t^ selon son id^al. Dans tous les cas , le mal ioi n^est 
attaqu6 qu*ji la surface, dans sa partie la plus petite et la plus grossi^e* 
La soddt^ ne pent r^partir la sant^, la foroe, la beauts, Le talent, le 
sayoir, et one multitude d'autres biens qui ^tablissent des in^alit^s 
profondes entre les bommes, seront toujours un objet d'envie pour ceux 
qui ne les ont pas. lis deyraient aussi exciter les plaintes et les mur- 
mures , car iis ne sont pas plus que les autres r^parlis en raison du m6* 
rite de chacun et de ses ceuvres. L'autre opinion, beaucoup plus vraie, 
fait tr^bien voir combien Tappr^ciation pr^c^ente est grossiire et 
superflcielle; elle montre que le vrai bonbeur ne reside pas dans ces 
biens ext^rieurs dont la possession est fragile , mais dans d'autres biens 
int^rieurs qu'il depend de nous d'acqu^rir et qui ne peuvent nous ^tre 
ravis. Elle fait remarquer justement que, pour appr^ier la vraie situa^* 
tion des bommes, il faut descendre au fond des &mes. Li est un tribunal 
Equitable qui k la fois juge el punit , r^ompense toute bonne action , 
toute pensee, toute intention louable, par une satisfaction intime par le 
calftte et la s<6r^nit6 d'une bonne conscience. De mdme toute mauvaise 
action, tout coupable d^sir, sont soivis du remords, du sentiment de 
la degradation morale, d'un abaissement de Tbomme & ses propres 
yeux, qui est le plus grand des cbAliments du vice ; et ainsi , suivant le 
mot de Milton, chacun porte en soi 6on[ciel et son enfer. Certes, ce 
n'est pas nous qui contesterons la v^ril^ de cetle opinion. Nous croyons 
que, tout compens6, la vertu est plus beureuse que le vice, et que le 
juste n'a rien k envier au m^bant, pourvu, toulefois, que Ton ne s^pare 
pas la destinde pr^ente d'une destin^e future. Autrement, nous soule* 
nons que , si le seul r^ultat du bien accompli par Tbomme vertueux 
est la satisfaction et la jouissance qu'il recueille en cetle vie, si la seule 
consequence du mal moral est le sentiment de degradation de la per- 
sonne, ou le remords : en un mot, si ces de,ux sortes de biens et de 
maux sufBsent pour retablir I'exact ^quilibre que veut la justice, cette 
doctrine prise k la lettre , et rigoureusement admise , est insoutenable. 
Proposee autrefois par le stoKcisme , et mise en pratique avec une 
grande force de caract^re, elle n'a point trouve de sympatbie, et la 
conscience humaine ne I'a jamais ratifi^e. La raison ne s'y plie pas plus 
facilement. En effet, pour soutenir cette ib^, il faut d*abord forcer le 
principe , non-seulement pr^coniser Texcellence et la superioriie des 
biens interieurs sur les biens exierieurs, mais nier compietement d'autres 
biens int^rieurs non moins veritables, quoique d'un prix moins eieve 
peut-^tre. Sans parler de la sante, de la force, de la beaute, qui sont 
pourtant aussi des biens r^els, comme resuUat et signe du d^veloppe- 
ment facile et regulier de certaines facuUes, la science ou la coniiais- 
sance de la verity est un bien en soi , un bien de V&me , riclami par 
on besoin profoAd de noire nature inlellectuelle. II en est de m^i? de 



72 MAL. 

tout ce qai se rapporte it nos affections morales el aax besoins de notre 
coeor. Pour an 6tre qui est fait pour aimer , ce sont \ky sans dooley 
des biens, et il n*y peat renoncer sans se sentir malheureax. Qaant 
aax maux qoi correspondent k ces biens , noas dirons que la douleor 
physiqae elle-m£me est an mal. Sans doate on peut la combattre, et 
elle ne peat 6tre compar6e k la soaffrance morale; c'est ah mai toute* 
foisy et le stoKcien qui s'^riait: « doaleur^ la ne me feras jamais 
convenir que ta sois an mal, » faisait une ^uivoque sal)lime. Appa- 
remment , vous ne voulez pas qae Ton soit coach6 sor des charbons 
ardents comme sur an lit de roses , ni bien k Taise dans le taureau de 
Phalaris on sur le biicber. On peat admeltre la glorification de la 
doaleur, mais il faut y joindre le pressentiment d'un bonhear plas 
pur. Yoas ne ferez iamais que le clalice que la vertu est obligee de 
boire souvent jasqu'a la lie ne soit an calice amer y et que tes an- 
goisses de I'&me ne trooblent singali^rement cette paix qai s'ivanouit 
si Tesp^rance ne s'y joint. Nous Tavons d^montre, la veria suppose 
toujours an effort, la plus baute vertu r^ide dans le plus grand effort, 
et le m^rite se mesure sur le siaerifice. Vous ne pouvez done faire des- 
cendre le paradis sur la terre , mais tout au plus entr*ouvrir un coin do 
ciel. Concluons que, en th^ g^n^rale, il est faux que les biens et les 
maux en ce monde soient et puissent ^re r^partis selon la r^gle de 
r6qail6. Jamais le bonheur n'est parlout et toujoars eh raison et 
en proportion du bien ; le malheur, exactement proportionn6 an vice 
ou au mal. La peine est boiteuse, le crime va plus vite qu'elle ; elle le 
manque rarement, raro antecedentem ; mais elle arrive aussi quelque- 
fois trop tard au but , si le terrae est la mort. Puis elle est maladroite ; 
elle frappe souvent k c6t^ , trop fort ou trop faiblement. Noas n en ex- 
ceptons pas la peine morale. Le remords n'alteint pas les plus cou- 
pables, et il est en raison inverse de la perversity. Vous direz que le 
comble du mal est pr^cis^ment d'^touffer en soi le remords, que c'est 
le dernier abaissement , un signe de reprobation , le veritable enfer, 
paisqu*il marque Timpossibilit^ du retour au bien. Sans doate, an (el 
endurcissement n*est pas k envier; mais il n'en est pas moins la cessa- 
tion 00 I'absence d'un mal : c'est une torture de moins, I'enfer sup- 
prim6. Si bas que Ton descende dans les profondeurs de cet enfer, 
on y trouve un adoucissement , un oubli, peul-^tre un orgueil sa- 
tanique qui pent avoir son cbarme. Et si k cela se joint la posses- 
sion de biens r^els , la force , la puissance, la beauts, les dons de Tes- 
prit, vous cr^ez une destin^e fausse, mais, k tout prendre, encore en- 
viable, et que plusieurs metlront en balance avec les privations et les 
sacrifices de la vertu. II en est de mime de la satisfaction morale, qui 
n'est pas toujours en proportion du m^rite. La vraie vertu est humble; 
I'orgueil m6me du bien lui est d6fendu ; elle n*est jamais sAre d*elle- 
m6me, elle tremble toujours pour elle et pour les autres. Enfin , ponr- 
quoi lui refuseriez-vous la jouissance de biens r^els qui onl aussi leiir 
prix et qu'il est dans notre nature de d^sirer, la possession do vrai et 
du beau, le d^velopperoebt facile, r^gulier, complet, de nos fecolt^ ? 
Serait-ce que vous trouvez la vertu peu digne de ces biens? Soyez de 
bonne foi , et dites si , dans le monde acluel , ils sont ^uitahlemeni r^ 
partis, si vous trouvez cbaque vertu suffisamment pay6e de ses efforts 



MALEBRANCHE. 7S 

« 

ei de scs sacrifices, et si, en supposant que voos fussiex Dteo voqs- 
m6me , voos n^oovririez pas ane main plus large et moins avare poar 
r^compenser la verto igDor6e, modeste, trembhiDte^ D'ayaDl pas 
conscience d'elle-m&me et de ce qa'elle vaat, placant qaelqnefois le 
remords \h oik voas d^cemeriez la lonange et Tadmiration. S'il en est 
ainsi , tout n'est done pas ici-bas dans Tordre. Ce monde n'est pas le 
r^gne absola de^ la justice^ I'injQstioe y a sa place , comme le malheur 
et le mal. Les lois morales y sont moins bien observe que les lois 
qui r^issent la nature physique. 

En r6sum^y le mal s'offre k nous dans le monde actoel sous une mul- 
titude d 'aspects et de formes : l*^mme imperfection n^cessaire des 
dlres finis ^ et surtout comme disaccord entre leor nature et l^ur-dn ^ 
2^ comme souffrance on malheur, r^ultant de ce d^coord chez les 
6tres dou6s de sensibility ; 3^ comme mal moral ou infraction vohmtaire 
k la loi chez les 6tres raisonnables et libres; k^ comme condition de 
Taccomplissement du bien moral el de la lutte qu'il suppose; 5^ comme 
consequence ou expiation du mal moral ; 6** comme injust^ repartition 
des biens et des maux au point de vue du m^rite et de la justice ab- 
solue. De toutes ces mani^res d'envisager le mal naissent autant de 
questions, dont la principale nous conduirait k rechercher 1 origine 
rationnelle du mal pour I'bomme, probleme dont la solution est dans 
Texplication de notre destin6e pr^sente et dans la nature de la vertq. 
Nous nous bomons k indiquer cette solution qui a 6i6 ou sera plus 
longuement developpee dans d'autres articles de ce recueil. Yoyez Dm- 
HnSe kumaine, ImmortalitS , Vtrtu, Miriu, Protndenee , Optmiime. 
On peut lire ou consuller tons les ouvrages des ecrivains de T^cole 
spirituallste qui U*aitent de la morale , en particulier ceux de Platon , 
de Cic^ron et de Sonique; parmi les modernes : de Malebranche , de 
Bossuet, de Fenelon, de Clarke et de Leibnitz: les Merits des contem- 
porains oik ce sujet est traits avec le plus d*eloquence et de clarte , 
tels que le Cours de droit naturel, de M. Jouflfroy; k» Leg(ms d'hUioire 
de la philosophie morale, de M. Cpusin*, et les oeuvres de Ballanche. 

C. B. 

MALEBRANCHE. Entre Spinoza et Malebranche 11 y a de nom- 
breuses et profondes analogies, soit sons le rapport des doctrines, soit 
sons le rapport du caract^re et de la vie. Comme Spinoza, Malebranche 
a exag^re la tendance de Descartes k d6pouilier les creatures au profit 
du Cr^ateur. Tons deux , fr^les et maladifs, ont v6cu dans la retraHe, 
absorb^s par la contemplation de Tessence et des attributs de r^tre in- 
finf. Mais autant les principes philosophiques les rapprocbent, autant 
les croyances religieuses les s^parent. Malebranche i^ore, ou du moins 
De veut pas s'avouer k lui-m^me ces analogies. Si quelqu'un les lui si- 
gnale, il les repousse avec horreur. II appelle Spinoza un miserable, et 
il s'^crie contre son syst^me :'« Quel monslre, Ariste, quelle ^pouvan- 
table et ridicule chim^re ! » Nicolas Malebranche naquit k Paris en 
1638, de Nicolas Malebranche, secretaire du roi, et de Catherine de 
Lanzon, qui eut un frire vice-roi du Canada , intendant de Bordeaux , 
et enfin con^eiller d'Etat. On eut beaucoup de peine k T^lever, k cause 
de la Oitblesse de aa constitution. 11 re^ut une Mucation domesiique; et 



74 MALEBRANCHB. 

il ne sorlil de la maiaon palernelle qae pour faire sa philosopbie an 
collie de la Harche et sa th^logie en Sorbonne. II embrassa ViM 
eccl^siastiqiie » el en 1660 il enUra dans la fameose oongr^ation de 
rOratoire. Jusqa'j^ TAge de 26 ans, il s'appliqua saos goi!it ei sans soo- 
ote a des Iravaox de critique et d'erndiUon , ignorani encore sa voca-< 
lion pbilosophiqiie^ Elle lui fnt tout d'un coup r6v61^ par la lecture 
da TraiU de I'komme, de Descartes, qui, par hasard, lut tomba sous la 
main. II fut tellemeot saisi par la noaveant6 et la clart6 des id^^ par 
la solidity et renchainemeut des principes, que de violentes palpitations 
de coeur i'obligirent plus d'une fois d'en interrompre la lecture. S^ 
lorSy il se consacra tout en tier k la philosopbie, et , aprte dix ann^ 
d'une 6tude approfondie des ouvrages de Descartes, il fitparattre la 
R$eher€he delu viriU^ La Recherche de la ^>6rit4 a pour objet TAude de 
Tesprit bumain et de ses faculty , dans le but de donoer des r^lea 
pour 6Titer Terr^ur et pour avancer dans la connaissance des choses. 
On y trouve d^j&, au moins en germe, toutes les tbtories m^taphysiques 
qu*il a d^velopp^ dans ses ouvrages ult^rieurs, et principalement dans 
ses m^itations m6tapbysiques et cbr6tiennes , et dans ses entretiens 
sur la m^tapbysique et snr la religion. Tons ces ouvrages eurent on 
succ^s vraiment extraordinaire, gr&ce k Toriginalit^ , k 161^vatioQ 
de la doctrine, et aussi k la beaut6 du style. Malebrancbe, como&e 
6crivain, pent Atre plac6 k c6t6 de F^nelon. Lui qui a taat ddclami 
contra Timagination , en avait une trte-noble et tr^vive qu'il a so 
plier au service de la m^taphysique et de la raison la plus s^viffe* 
Par elle, il donne de la couleur et de la vie aux cboses les plus abstrai- 
tes, du mouvement et du charme aux discussions les plus arides. Dans 
les MSditutiane, dialogue sur un ton presque lynquei entre la cr^ture 
et le Cr6ateur, il s'61ive au plus baut degr^ de T^loquence et de Tinspif- 
ration. « Si la po6sie, dit tr^s-bien Fontenelle, pouvait prdter des ome* 
ments k la pbilosopbie , elle ne pourrait lui en prater de plus pbiloso- 
phiques. » Malebrancbe r^ussit moins dans la pol^mique que dans la 
pure speculation et la libra expression de ses doctrines. II aimait mieox 
dogmatiser que discuter. Cependant , depuis la publication de la Re-- 
cherche de la vSriU , il se trouva entratn^ , malgr6 lui , dans une pol6- 
mique continuelle. Comme la plupart des grands philosophes du 
XYir sitele, Malebrancbe etait matb^maticien etpbysicien. En 1699 ^ 
il fut nomro^ membre bonoraire de TAcademie des sciences. S*affai-« 
blissant de jour en jour , et se dess6cbant jusqu'^ n'itre plus qu'«in vrai 
squelette, il mourut le 13 octobre 1715, spectateur tranqoille, dit 
Fontenelle, de cette longue mort. 

Malebrancbe, comme Spinoza, croit que la vraie pbilosopbie n't 
commence qu'avec Descartes, pour lequel il profe^se I'admiration et la 
veneration la plus profonde. Cependant il ne jure pas sur la parole d« 
maltre, et il n'adoptepas aveugiement toutes ses opinions; il enesi 
qu'il modifie, il en est qu'il combat, il en est dont il tire des conse- 
quences entierement nouvelles : mais, d'ailleurs, son esprit est celui da 
Descartes $ comme lui , il meprise la science du passe et se vante de 
Tignorer. II trouvait, disait-il, plus de verite dans un simple principe 
de metapbysique et de morale que dans tons les livres bistoriques, et il 
etait plus toQche par la consideration dun ii)secte que par toate 1'' 



MALEBRANCHE. 75 

toire grecqneet romaine. II rejetle ^alement, en philosophe, d*«iie 
luaDi^re absolue, le principe de raatorit^, et pose I'^videiice comme 
TuQique et infaillible caractere de'la \6ni6 pbilospphique. « Ne jamais 
donner an consentement entier qa'aux propositions qui paraissent si 
^videmment vraiesy qu'on n^ puisse le leur refuser sans sentir one 
peine int^rieure et|les reprodies secrets de la raison,'* telle est la r^le 
sUipr^me de toute sa logique. U distingue profond^ment T^vidence de la 
vraisemblance. La vraisemblance sollicite, mais n'entratne pas n6oes- 
sairement le consentement de la volont^, et jamais on ne peut la con- 
fondre a?ec la v^rit^ et r^videnoe^ si nous ne consentons que lorsque 
nous avons conscience de ne pins pouvoir tarder k consentir sans faire 
un manvais usage de notre liberty. Sans cesse Malebrancbe recom- 
mande la ^^1^ de T^vidence, sans cesse il la defend, soit centre les 
sceptiquesy soit centre les tb^ogieos ennemis de la raison et de la pbi- 
losophie. Mais autant il recommande de ne consulter que i'^vidence el 
la raison dans I'ordre des v^rit^s naturelles, autant il recommande de 
ne consulter que la foi d^ns Tordre des v^riuis sumaturelles. Cependani 
Malebrancbe est moins fiddle que Descartes k cette r^le de distinction 
entre la tb^ologie et la philosopbie. Le dessein de Descartes est de s^pa- 
rer la religion de la pbilosopbie^ le dessein de Malebrancbe est de leg 
onir. Constamment il s'applique k montrer non-seulement I'accord. 
mais ridentit6 de tous ses principes avec les v^rit^ tb^logiques, et a 
donner une explication rationnelle des myst^res de la foi. Entrain^ par 
le d^ir de ramener k la raison et k Tordre g^^ral du monde les mys« 
tires et les ^v^nements miraooleox qui servent de fondement au chris^ 
tianisme , il se pr^ipite dans des nouveaut^ tb^logiques et dans lea 
plus t^m^raires interpretations : c'est ainsi qu'il tente d'expiiquer le 
p^h6 originel par la transmission b^r^ditaire des traces du cerveau; 
c*est ainsi qu'il repr^sente Teucbaristie comme une 6gore de cette 
grande v^rit^ pbilosophique^ que Dieu on la raison est la nourriture des 
&mes. II incline visiblement k ne voir dans le d^lqge et les autres mi- 
racles qu'un effet naturel de lois g^n^ales inconnues, et il faitde Tin- 
carnation une condition n^cessaire de la creation du monde. Enfin^ de 
mdme que la plupart des th6ologiens cart^siens de la Hollander il sou-, 
tient que le langage des ^rilures est un langage figur^ acoommod6 aux 
pr^jug^s du vulgaire. Si Malebrancbe m61e ainsi la tb^ologie et la phi- 
losopbie y c'est qu'il est persuade de I'unit^ fondamentale de la M6n\6 
pbilosophique et de la v^rit6 tb^ologique, et de ridentit^ de la vraie r^ 
ligion et de la vraie pbilosophie. U dit dans son TraiU de moraU .* « La 
religion^ c'est la vraie philosopbie.. ..L'evidenoey rintelligence est pr^ 
f^rable k la foi, car la foi passera, mais I'intelligeace subsistera ^rnel- 
lement. La foi est v^ritablement un grand bien, mais c'est qu'elle con- 
doit k rintelligence. » A la fin de la quatriime mMitation il s'^crie : 
t Ne vous 6tes-vous pas voil^, 6 J^us^ dans cesacrenient^ pour nous 
donner un gage qu'un jour notre foi se changera #n intelligence? » 
Malebrancbe n'admet done la distinction des v^rit^s de la raison et de la 
foi qu'^un point de vue relatif et inf^rieur, ou par rapport aux esprits 
valgaires J m^s au point de vue absblu, et par rappoVt aux esprits qui sa-, 
vent coDstQler la raison ^ il recopnait bautement leur unite essentieUe^ 
ei tons aes.jeSbrts tendent k la meVtre en Evidence. C'est par \k que 



76 MALEBRANCHE. 

Malebranehe cxcilc les alarmos de l*orlboi]oxie et s'altirc les plus s^- 
v^res reproches d*Arnauld ei de Bossoet. Tons deax , non sans raisoD 
k leur poiot de vae, I'accQsent de miner le samaUirel et les fondements 
mimes de ia foi chr^iienne. 

Noos voyoDs tont en Dieo, Dien fait toot en noos, voilk les deux 
grands principes de toate sa m^taphysiqoe. Le premier renferme sa 
thtorie de renlendement , et le second sa thterie de la volenti. Vkme 
a poor essence la pens^. Connattre, se ^oavenir^ imaginer, vooloir 
mime, ne sont qne desmodiOcations de ia pens^. L'Ame est spiritaeUe, 
paroe que toates ses modiBcaUons se ooncoiventy ind^pendamment de 
r^tendae , et en excloent Tid^. Etant spiritaelle, elle est une et indi- 
visible; maiSy ntenmoinsy on peat distingoer en elle denx faculty : 
renlendement et la volont^. L'entendement est la faxMilt^ qo'a I'Ame 
bumaine de recevoir plusieurs xdies^ c'est-i-dire d'apercevoir plosieurs 
choses ; la volont^ est la facalt^ de recevoir plnsieqrs indtnalions on 
de vooloir diflfi6rentes cboses. Malebrancbe compare ces deox feonlt^ 
aox deax propri^tis essentieRes de la matiire » qai sont le poovoir de 
recevoir diff^rentes figures et la capacity d'etre mue. 

Dans renlendement y il distingue Irois faca1t6s : les sens, I'imagina- 
tion et renlendement pur. L'eniendement pur seul nous donne la vraie 
ou la claire connaissance ; les plaisirs et les doulenrs, les sentiments, 
les connaissances obscures et confuses qui nous troublent, nous agitenl 
et nous empicbent de voir la pure lumi^re de la v^ril^, voilA la part 
des sens-, de riroagination et des passions qui en sont la suite. Aussi 
Malebrancbe ne cesse-t-il deles comballre et de nous mettre en garde 
€ontre les ^garements dont ils sont la cause. Toutefois , Ifalebrancbe 
ne lombe pas dans les exag^rations du stolcisme, et il adroet que les 
plaisirs des sens nous rendent actuellement beureux, que le plaisir est 
un bien et que la douleur est un mal. De 1^ des accusations s^v^res et 
imm^rit^s d'Amauld et de R^gis, qui lui reprocbent de (omber dans 
r^picarisme : isar Malebrancbe enseigne en m£me temps qoe SQuvent 
il faut fuir le plaisir quoiqu'il soil un bien, et supporter la douleur 
quoiqu'etle soit un mal , et que , si tons les plaisirs nous rendent beu- 
reux, les plaisirs 6elair6s et raisonnables nous rendent seols solidement 
beoreux. D'ailleurs, aucune creature ne pouvant agir sur one autre, 
Dieuy selon an des principes fondamentaux decette philosopbie, est 
Tuniique cause du plaisir, el tout plaisir doit dlever notre ftme jusqu*& 
lui. 

Par les sens et rimaginat,ion , nous ne feisons que sentir, et nous ne 
connaissons-pas. Les sens ne nous donnent que des sentiments obscors 
et conftis qui nous informent seulement de nos propres modifications, 
et ne peuvent nous apprendre Texistence d*aucun Aire distinct de nous- 
mimes. Toutes les qualitis sensibles que le vulgaire attribue aux objets 
ne sont que nos propres sentiments. Les sentiments ne sont bons que 
pour nous avertir de oe qui est utile ou nuisible, mais ils n'ont aucune 
auloriti par rapport k la v^t^ ou k la fausseli des cboses. Nos senti- 
ments ne sont (|ue tin^bres , et la lumiire n'est que dans les id^es* Ne 
pasconfondre entresentir et connaitre, voil^, selon Malebrancbe, le 
plus grand des pr^ceptes pour iviler Terreur. La plus grande partie de 
la Beeherche de la vHit6 est consacrie k Tanalyse des erreurs ou lea 



MALEBAANGUE. 77 

seoMmenis noas eniralDent. Nul philosopbe, oul moraliile n*a \ni\6 
avec plas deflnesse et de profondeur de loales les caosoB d'enreorequi 
dependent des Sens et de rimaginalion. Toute cette analyse aiwolit k ce 
grand pr^cepte, qu'il faat sansi cesse travuilter k se detacher du corps 
pour sunir plas ^troitement avec la raison et avec Dieo. D*une part, 
noire &me tient au corps, et de Tautre, elle tient k Dieu. « L'esprit, dit 
Malebranche, devient plus par, plus lumineux, plus fort et plus ^lendu , 
a proportion que s'augmente Tunion qu*il a avec Dieu ^ parce que c'est 
elle qui fait toute sa perfection. Au contraire, il se corrompt, il 
s'aveugle^ s'afTaiblit et se resserre k mesureque Tunion qu'il a avec son 
corps s*augmente et se fortifie, parqe que cetle union fait aussi toute 
son imperfection.* R^sister sans cesse k i'effort que le corps fhit 
sur Fesprity afin de noas unir de plus en plus avec la raison et avec 
Dieii, voili la conditio^ n6cessaire pour ne pas confondre entre sentir 
et connattre et pour atteindre la v^rit^. Toute la logique de Male- 
branche peat se reamer en celte grande r^gle qui Tunit ^troitement 
avec la iporale. Dans toute perception il distingue deux choses^ le sen- 
timent et rid^e : ainsi, dans la perception d*un corps quelconque, il y 
a 9 d'unepart, le sentiment de la couleur, de lasaveur; et, de I'autre, 
rid^e de T^tendue. Le sentiment est en nous et non pas en Dieu. Dieu 
le prodnit en nous, mais ii ne T^prouve pas^ il le connatt sans le sen- 
lir« parce qu*il voit dans I'id^e qu'il a de notre Ame qu'elle en est ca- 
pable; c'est rid6e seule que Malebranche place en Dieo. 

Laissons maintenant de c4t^ les sentiments pour ne consid^rer que ce 
qu'il entend par I'entendement pur et par les id^es. La Ih^orie de Teii- 
tendement pur n'est autre chose dans Malebranche que la th^orie de la 
vision en Dieu. Ce n'est pas dans la Recherche de la viriU, mais dans les 
Meditations chritiennes et les Entretiens metaphysiquee qu'il faut cher- 
cher cette doctrine k son plus haut degr6 de clarte, d'61^vation et de 
v^rit^. Ainsi , tandis que dans la Recherche de la viHtS , Malebranche 
semble m^riter le reproche de placer en Dieu des choses parliculi^res 
et contingentes, il ^tablit dans toussesouvragesull^rieurs, avec la plus 
grande clart6y que nous ne voyonsen Dieu que le general et rabsolu. 
Arnuuld veutluiopposer saint Augustin, selon lequel nous ne voyons en 
Dieu que ce qui est immuable; Malebranche repond que son opinion est 
la m^me que celle de saint Augustin. Quand il dit que nous voyons lou- 
les choses en Dieu, il veut seulement parler des choses que nous voyons 
par id^e; or , nous ne voyons par id^e que des choses ^ternelles el im- 
muables y les nombres, T^tendue, les essences des choses. « J'avoue, 
dil-il dans les Conversations chrStiennes , que nous voyons en Dieu les 
v^rit^s ^ternelles et les r^les immuables de la morale. Un esprit fini 
et changeant ne pent voir en lui-m6me T^lernit^ de ces v6rit6s el Tim- 
mutabilit^ de ces lois, il les voit en Dieu^ mais-il ne pent voir en Dieu 
des v^rit^s passag&res et des choses corruptibles, puisqu'il n'y a rien en 
Dieu qui ne soit immuable et incorruptible.... Voici comment nous 
voyons en Dieu ces mftmes choses.... Nous ne les connaissons pas dans 
la volont^ de Dieu oomme Dieu m£me, mais nous les connaissons par le 
sentiment que Dieu cause en nous k leur presence. Ainsi, lorsque je vois 
lesoleil, je vois I'id^e de cercle en Dieu et j'ai en moi le sentiment de 
lamiire qui me marque que cette id^ repr^sente quelque chose de cr^ * 



78 MALEBRANCHE. 

etdWoenettient existant; mais je n'ai ce sentiment que de Diea, qni 
oertainement pent le causer en mol, poisqu'il est tout-poissant et qu'il 
voit dans Tid^ qa^il a de mon Ame que je suis capable de ce sentiment. 
Ainsi, dans toutes les connaissances sensibles que nous avons des clo- 
ses corruptibleSy il y aid^ pure et sentiment. L'idte est dans Dieu ^ le 
sentiment est dans nous, mais venant de Dieu. C*est l'id6e <^ai repr6- 
sente I'essence de la chose^ et le sentiment fait seulement croirequ*elle 
est existante, puisqu'il nous porte k croire que c*est elle qui la cause en 
nonSy h cause que cette chose est pour lors pr^ente k notre esprit , et 
non pas la volont6 de Dieu^ laqnelle seule cause en nous ce sentiment.* 
II en est de m6me de toutes les choses mat6rielles : nous ne les voyons 
pasenlMeUy car elles sont changeanles et corruplibles, tn«is nous 
voyons en Dieu leur principe ^ternel : k savoir, Tid^e de I'^tendue, in- 
telligible ; inHnie ^ archetype des corps, et les rapports ^temds qu'elle 
oontient en elle, rapports qui constituent les v^rit6s g^om6tri(pies. Les 
{d6es 6ternelleset n^cessaires ne sont pas distinctesde Died, selon Ma- 
lebranche, elles constituent son essence m6me. Noas voyons cesidto 
parce.que nous voyons Dieu, ^tant en dbntinuelle participation avecloi 
par rid6e de TinOni qui est Dieu , et qui toujours est pr^sente k notre 
esprit. Mais pourquoi placer ces id6es en Dieu et ne pas les consid6rer 
comme de simples modiGcations de noire esprit? Malebranche combat 
vivement cette opinion, qu*il attribne k la vanil6 naturelle de l!bomme; 
k Tamour de Tind^pendance et k un d^ir impie de ressetpbler k celoi 
qui comprend en sol toutes les perfections et tons les Mres. Comment 
Ihomme, Mre limit6et changeantj serait-il le sujet d'id^s ^terneiles 
et n^cessaires? Comment tirer d*un ^tre particulier rid6e' deV^tre ab- 
solu, d'un fttre imparfait, Tid^e de la perfection souveraine et d'un £tre 
fini , rid6e d'etre infini? Le foyer de la lumi^re qui nous 6claire n'est 
pas en nous, mais hors de nous; c'est Dieu seul qui est notre lumi^re. 
Die quia tu tibi lumen non e$; Malebranche oppose sans cesse k Arnauld 
ces paroles de saint Augustin. L'id6e de Tinfini, Tid^e de T^tendue in- 
telligible , rid^e d'ordre , voildi les id^es n6cessaires et ^ternelles qui 
jouent le plus grand r6Ie dans la m^taphysique de Malebranche. L'id^e 
de TinBni, c'est Dieu lui-m6me ; Dieu et son id6e sont une seule et 
m6me chose , parce qu'aucune id^e ne pent repr6senter Tinfini. L'id^ 
deT^tendue intelligible, ind^flnie, est le principe de la perception des 
choses mat6rielles , elle en est Tid^e primordiale et Tarch^type. Male- 
branche distingue profond^ment cette ^tendue intelligible de T^tendue 
mat^rielle et cr^^e : la premiere est^ternelle, n^cessaire, infinie, mais 
la seconde ne I'est pas. Bien loin que nous Tapercevions comme un fttre 
n^cessaire , il n'y a que la foi qui nous apprenne son existence. La 
mati^re ne pent agir sur notre esprit et se representer ilui; elle n'est 
intelligible que par son id^e^, qui est I'^tendue intelligible; ellen'est vi- 
sible que parce qu'4 Toccasion de la presence des corps, Dieu repr^ 
sente a Tesprit T^tendue intelligible. Cette 6tendue intelligible, selon 
Arnauld, seraitinintelUgible. Places k un point de vne sup^rieur k celni 
d*Arnau1d , nous croyons comprendre Malebranche , malgr6 quelques 
obscurit^s en ce point important de sa doctrine. En effet, Dieu ayant 
cr6^ r^tendue, il j^ossMe n6cessairement en lui etTid^e de T^tendue et 
la r^lit^ in&nied o& d6coulela r6alit6 finie de T^tendue crd^. Amoios 



MALEBRANCHE. 79 

qa*on ne veoille faire diriver de rien la r&lit^ de rftendue on de la 
mati^re cr^, il faat bien qu'elle soit ^minemme&t oootenue dans l^ seia 
de r^tre infini. De m^me qae Malebranche, F^nelon place avec raison 
dans la r^alit6 sapr^me de Dieu le principe de toot ce qn'il y a de 
r6el daos r6teDdue cr^^e, el, commeMalebranche, sor oeite m^me 
question II est qnelqnefois embarrass^ et obscor. 

Ces obscurit^s et ces difficult^s tiennent aniqaement k la mani^re 
doDt les cart6siens concevaient I'essence de la mati^re et de Tesprit. 
Apr^ avoir ouvertun abtme entre i'esprit ay ant la pens^ pour essence 
et la mati^re conastant dans I'^tendue , ils devaient Aire fort embar- 
rasses k coDCevoir la coexistence de ces principes opposes au sein de la 
r^lite supreme* Malebrancbe ne se trompe pas en plaQant en Dieu 
ridde et le principe de la matiire : il se trompe k la suite de Descartes , 
en opposant la nature de Tesprit a celle de la mati^re , tandis qu*il an- 
rait dd , avec Leibnitz , les consid^rer ^galement eomme des forces 
essentiellement actives et dislinctes les unes des autres. L1d^ d'or- 
dre f telle que la conceit Malebrancbe , comprend les rapports de per- 
fection et les v6rit6s pratiques , de m^me que I'id^e de T^tendue intelli- 
gible comprend les rapports de grandeur et les v^rites sp6culatives. 
L'id^d'ordre est, pour Ini, I'id^e de la justice absolue, elle est le prin- 
cipe et le fondement de la morale. II d^Gnit Tordre en soi : « L'ordre 
immuable et n^ssairequi est entre les perfections que Dieu renferme 
dans son essence infinie, auxquelles participent in^alement tou^ les 
Afres. »Cet ordre est la loi n^cessaire, ^terneile et immuable. Dieu 
m6me est oblig6 de la suivre , sans rien perdre de son ind^pendance 
car il n'y est oblige que parce qu'il ne pent ni errer^ ni se d^mentir ^ ni 
avoir bonte de ce qu'il est. Cette loi est notifi^e a tous les hommes par 
Tunion naturelle, quoique maintenant fort afTalbliey qu'ils ont avec la 
souveraine raison. En vertu de cette union avec Dieu^ tous les ^tres 
raisonnables apercevanten Dieu les m^mes rapports de perfection y il en 
r^sulte que la justice est absolue , que ce qui est juste k noire regard 
est ^galement juste au regard de tous les bommes, au regard des anges 
et au regard de Dieu m^me. Qui n'agit pas en vue de Tordre, quoi 
qu'il fasse, n'est pas vertueux. Malebrancbe d^veloppe loutes les con- 
sequences de ce principe dans son admirable TraiU ae morale. II iden- 
tifie I'amonr de I'ordre oU de la justice avec Tamour de Dieu. 

II appelle raison Tensemble de ces id^es ^lemelles que d^uvre no- 
tre esprit dans son union avec Dieu. Selon Malebrancbe^ la raison est 
la sagesse , le verbe de Dieu m^me ; c'est la lumi^re qui' ^claire tout 
homme venant en ce monde : illumtnat omnem komtnem venienUm in 
hune mundum , comme le dit saint Jean. La raison n'apparlieni pas 
k I'homme, car toute cr^ture est un Atre parliculier, el la raison qui 
Claire Tespritde Thomme est universelle et absolue. « Je vols que deux 
et deux font quatre^ qu'il faut pr^f^rer son ami it son cbien , et je suis 
certain qu'il n*y a point d'homme au monde qui ne le puisse voir aussi 
bien que moi. Or, je ne vols pas ces v^rit^ dans Tesprit des autres , 
comme les autres ne les voient pas dans le mien. II est done n^essaire 
qu'il y ait une raison universelle qui m'^claire et tout ce qu'il y a d'in- 
lelligenoes : car, si la raison que je consulte n'^tait ^as la m^me qui r6^ 
p<md attx Chinois^ il est Evident que je ne pourrais pas iiro asaar^ auaai 



80 MALEBRANCHE. 

bien qae je le saisqae les Chinois voient les m£mes \6niis qoe je vpis.» 
{TraiU de moraU, c. 1*^ .) Partout Malebranch^ insis|e sar ce carao 
l^re d'oniyersalit^ qoi est propre k la raison. a Elle est la inline dans 
le temps et dans T^ternit^ , la m^me parmi nous et cbez les Strangers, 
la ni£me dans le ciel et dans les enfers. » 

Elle est soaveraine et infaillible; elle decide absolument du vrai et 
du taox, du juste et de rinjuste. Quiconque la consulte sinc^rement 
dans le silence des passions ne peut s'^garer. Malebfancbe va plus loin 
encore, et soutient qn'on ne peut Taccuser sans impi^t^ d*itre suscep- 
tible de nous tromper. a C'est une impi^t^ que de dire que cette, raison 
univei^Ue, k laquelle tou3 les bommes participent et par laquelle seule 
lis sont raisonnableSy soit sojeltei Terreurou capabledenous tromper. 
Ce n*est point la raison de rhomme qui le sMuit, c*est son ooear; ce 
n*est pas sa lumiire qui Temp^be de voir, ce sont ses t^n^res; ce 
n*est pas I'union qu'elle a avecDieu qui le trompe, oe n*e8i pas m^me, 
en uh sens, celie qu'il a avec son corps , c'est la d^pendance cMbi il est 
deson corps, ou phitAl, c'est qu'il veut se tromper lui-mAme, c'est qu'il 
veut jonir du plaisir de juger avant de s'fttre donn6 la peine d'exami- 
ner, c'est qu'il veut se reposer avant d'etre arrive au lieu od la v^ritd 
repose.» (12* SclaircUsem. $ur ta Recherche de la vSriU.) Quand Male- 
brancbe parle de la raison , son lang^ge, d'ordinaire si 61^nt et si 
noble, prend un nouveaucaractire d'^l^vation etde grandeur. Uaffinne 
que Jesus-Cbrist est cette m^me raison visible et incarn^e, et c'est 
ainsi qu'il rattacbe sa pbilosopbie k sa tb^ologie. Nul pbilosophe n'a. 
clabli avec plus de force, de nettet6 et de profondeur, les vrais caract^- 
res de la raison. Par \k il est sup6rieur a Descartes, qui, sous pr^texle 
de ne pas limiler la toule-puissaoce de Dieu , n'admet pas de vihiis 
immuables et absolues, mais seulemeni desd6crets arbilraires etessen- 
tiellement r^vocables, quoiqu*il faille reconnattre cependant, dans la 
preuve fondamentale de Texislence deDieu donn6e par Descartes, le 
germe de la vision en Dieu etde la raison impersonnelle. F^elon, Bos- 
suet lui-m^me, et de nos jours I'^coie eclectique reinvent de Malebran- 
cbe par la mani^re dont ils entendent la nature des Veritas absolues, et 
les caract^res de la raison dont elles ^manent. Ainsi la doctrine de la 
vision en Dieu de Malebrancbe est essentiellement vraie. Ce qu'elle 
contient de faux vient du .principe que Dieu fait tout en nous, et non du 
prlncipe que nous voyons tout en Dieu. Malebrancbe a raison lorsque 
dans lout fait de connaissance il distingue sous le nom de sentimenl le 
particulier et le contingent qu'il place en nous, et sous le nom d'id6e, le 
general et I'absolu qu'il place en Dieu. II ne se trompe que lorsqu'il 
suppose que les sentiments qui sont en nous ne sont pas le r^ultat de 
noire activite, mais une modification produite en nous directement par 
Dieu m6me. 

Les id6es et les sentiments, voilji, selon Malebrancbe, les seuls objets 
imm^iats de notr^ esprit. Aussi pense-t-il que la r^v6lation seule peut 
nous assurer de I'existence du monde, ce monde n'ayant aucune action 
sur nous, et nos id^eset nos sentiments qui viennent de Dieu demea- 
rant les m&mes , soit qu'il exisle , soit qu'il n'existe pas. Mais ^blpui , 
pour ainsi dire, par la splendeur de ces idees que notre &me contemple 
en Dieu , Malebrancbe perd le sentiment de I'^vidence et de la r^t^ 



MALEBRANGHE. 81 

de la conscience dans laqaelle elles font lear apparition. De la la pins 
inattendae et la pins grave contradiction avec les principes fondamen- 
taux de la philosophic de Descartes. Descartes pose comme fondement 
et comme point de depart de toute v^rit^, rirr^sistible aotonl^ da t^- 
moignage de la conscience; selon Malebranche, an centraire> la con- 
science n*est qu'an sentiment vague et obscor : noas ne connaissons 
TAme que par la conscience, c*est-&-dire par sentiment , et non par 
id^e; d*oii'il suit que I'Ame nous est moins clairement connoe qae le 
corps \ dont nous voyons Tid^e archetype en Dien. Ainsi le plos spiri- 
tualiste des philosophes abandonne Descartes pour se rapprocher de 
Hobbes etde Gassendi. Comment Malebranche n'a-t-il pas pris garde que 
nous ne poovions connattre TAme de mdme que le corps qn*jl la condi- 
tion de rid^y et qn*en 6branlant la certitude et la clart^ du t^moignage 
de la conscience , il ^branlait la certitode m^me de la vision en Dieu , 
dont die est le fondement et le point de d^rt n^cessaire? 

A c6t6 de la faculty de reeevoir des id^es , il y a dans TAme la faculty 
de reeevoir dea inclinations ou la volenti , de m^me que dans la ma* 
ti^re coexiste la capacity d'etre mue avec la propri6t6 de reeevoir des 
figures. Pour Malebranche , comme pour Descartes , la volenti n*est 
qu*une forme de la pens^e ; tant6t il la confond avec le jogement, et 
tanl6t avec ce d^sir naturel qui nous porte vers le bien. II fait d^river 
de Dieu tontes les inclinations de la volenti comme tons les mouvements 
de la matiire. Les inclinations naturelles des esprits y dit-il , sont des 
creations continuelles de la volenti de celui qui les a cr^^. Pnmitive- 
ment, toutes ces inclinations sontdroites, et c'est Thommequi les oor- 
rompt en les d^tournant vers de mauvaises fins. Dieu, dans tout oe 
qu'il faity ne pouvant se proposer d*aotre fin principale qoe lui-m^me, 
il a dii rapporter i lui toutes les inclinations qu'il a mises en nods. En 
efTet, toutes d^rivent d*une inclination fondamentale vers le bien en 
g^n^ral y qui est Dieu 1ui-m6me. Malebranche d^finit done la volenti y 
rimpression oo le monvement naturel qui nous porte vers le l^ en 
g^n^ral. C'est uniquement en vertu de cette impulsion divine que Tes- 
prit d^ire, qu'il veut, qu'il hait ou qu'il aime. Sans cette impulsion^ 
il demeurerait indiff<6rent et immobile, priv^ d 'inclination^ d'amour et 
de volenti. Quelle sera la part de la liberty de Thomme, entrain^ vers 
le bien par cette fatale et irr^istible impulsion? Malebranche entend, 
par liberty , la force qu*a Tesprit de d^tourner cette impulsion sur les 
objets qui nous plaisent et de determiner i quelque objetparticulier nos 
inclinations naturelles, lesquelles, auparavant xiagues et ind^termin^, 
ne tendaient que vers le bien en gdn^ral. Determiner la tendance de 
ces inclinations y les fixer sur un certain bien plut6t que sur un certain 
autre, voili en quoi consiste le pouvoir de Tesprit. Malebranche s'ef- 
ft>rce de faire la part de I'homme et de Dieu dans le fait de la volenti 
G'eat Dieu qui nous pousse sans cesse, et par une impulsion invincible, 
vers le bien g^n^ral ; et c*est Dieu aossi qui nous repr^sente rid6e d'un 
bien particulier vers lequel il nous pousse en vertd de ee mouvement 
general. Quant & Thomme , il voit ce bien particulier que Dieu hii 
pr^sente , il se sent attir^ vers lui, mais il est libra de s'y arr^ter ou de 
ne pas t'y arriter. En effet, qn'aa lieu de se pr^cipiter tout d'abord 
anr ee bien particaliery il rexamine attentivement, et il verra que ce 

IT. 6 



8S AUiLEBRANGHB. 

biaii partioutter jn'ts^ m8 le vrai bieo » le bien saprteie, et U f^Mirni te 
laisser de c6t6| mrteiseme&l en yertA d« moaveoMDi qoi le porie vers k 
bien soprtme. Disceroer les vrais biew des faux bi«as, ei, en consi* 
qaeood, snspendre aotra amour i l*^ard de ebaqne bien parttenlier, 

C' 0qa'JL oe que nous soyens e^sor^i de sa cooformii^ avee Terdre • voitt 
part de noire liberV6. De Ui4)e ^and prtopte de la morale de ICale^ 
brancbe : Ne jamaU aimer un bien absoloment , ai Ton peat aana.re* 
mords ne le point aimer. Remarqaons qoe o*est sealemeni aa prix 
d'one ineonsiqueDce qae llatohranehe peol faire oeite pari oa mAme 
ane part qaelconque i la UberU bumaioe; ear le principe que lea or^ 
tares aont destiUi^ de lotite eaosalit^, ei qae Diea j imiqoe eapae af^ 
fleieaiey op6re toat en elles, le condoit o^eessairemeni k one nd^tion 
a^olae de la liberty : aussi i peine a-Ul bit oeite conoesaioB k Vind6^ 
pendanoe de la or^aUirey qu'il $emble s'en repentir, et il prAaid qne oe 
pouvoir de diriger notre^amoor ^ de soapendre notre action et notre y9r 
gement, n'a rien de rtel et n'est pas m6me one modification qae noas 
imprimons k nous«*mAmefl, par eette raiaon qae Dien seal eptraoteor 
de tottte rMit^ et de toiite modifioaUon. II noas avertil qoeeetle aoa* 
pension n*est ni un aote i^ on pcodoit de Tbomme ^ maia qoalqaaoboae 
de parement n^gatif et d^poarva de toote esp^ de rteUt^. Si done 
Malebranohe conserve le mot de liberty , il «ipprime la cboat. 

Aprte avoirconsid6r^ TAme en eUe-mftme, il font, avec llakbranche, 
la consid^rer dans ses rapports avec le corps. II fait repoaer la foi i 
rexistenoe deaeorps sur Tuniqae fondement de la r6v6lationy et repoime 
rargameni de la v6racit6 divine de Descartes. Nous ne savona qo'il y 
■% on moode exlMear qoe parce qne Dien, dans les litres saints, dons 
assnre de rexistence de oe monde. Toates les cr^itores 6l^nt incapables 
id'action^ alios ne peavent^ en aoeone fafon, agir les nnes anr les 
aatrea, et TAme en partiealier ne peat agir sur le corps , ni le corps 
r6agir nor I'Asie. D'm vient done oette croyanee eoounane qai attriboe 
4 racftion de la volenti an certain nombre de monvements te corps? 
Mal^ranobe TexpUque de la mteoe mani^e qae oette autre croyanoe 
analogue en verta de laquelle nous nous croyons la canse de nos id6es« 
Le mouvement du corps snit notre vdonte , de m6me qne VMe suit 
ootre d^sjr^ et nous oondnona que le premier fait est la cause du second, 
comme &'il y avait quelque raplport nteessaire entre notre volontA et le 
ttouvementdes parlies de notre corps. Nous preneos roccasien on la 
condition pour k cause. Si TAme n'agit pas sur le carps, it plui forte 
jpaison le corps n'agit jpas sur TAme ; not obangement n'arrive dans 
TAme par ractien des objets ext6rienrs. Groire qu'ils peuvent ^tre la 
cease de quelque sentiment ou de quelque eonnaisaance , c'est lenr at<- 
tribuer one pnisaance qai n'appartieot qn'A Dien seal. Si les earps n'ent 
aacone pnisaance aur I'Ame , lis n'en ont ^galemeot aueune les ans sor 
les autres. Cemment done expliquer Taocerd et rapparente rMproeit^ 

Jii exiate enire Ttee et le oaips et entre toutes les parties de ronivera? 
'est fiiea , selen Malebvanebe , <iui , par une interventian eontinudle, 
^biit *et ' mainlient rharmonie de ees rapports entve toatea les 
•er&itures. Aoeone d*ettes ne peat ^tre nne vraie canse; mais ehaenne 
d'eUes devient ipe canse occasionnelle , e'est-JHiire one oocaaion k 
propos de inqoella enlw on axeMicaianiqne ¥caie eanse, qui esli)isB. 



MALEBRANCHE. K3 

« JDieu, di^il, m eomnuiniqiie sa puitsaMe an ortelortt q«*eft les 
^labligamt caoset oocaaoiiBeUes poor prodBifaeeriiiDt tHeto, tn coo- 
fi^aence des leis qu^il 86 UH poor exi^culer set deaseiiu d'nas nMnii^e 
consiaiUe et uniforme par les voies les plos simjples ei ka plos cUgaw 
de ses aatres attribols. » Tel est le principe qui cooUent ioote sa doe> 
trine sur le rapport des sobstaDces or^^ les anef avec lea aotret . Un 
corps en cboqae^trii da autre , ce chec ne sera pas ki eaose vMtable , 
mais sealement la cause occagiooiieUe do. mouvement da corps choqo^i 
c'estr&^re qa'il est Toecasion k prepos de laqoelle la cause unique et su* 
prAcoe iitfervient, d'aprte une loi eonstwitey poor mettre en mouve* 
ment le corps cboqu^. II en est de QK^me de tontes les actioBs appa- 
renles des corps les ubs sur les autres : leur force moavaale n*est que 
TeiBcaoe de la voloni^ divine qui les consenre saocessiveBieBt en dif- 
fireuis Ueux* Les rapports entre le corps et I'esprtt s'expliqoent de la 
BK&me mani^e; le corps et Tesprit ne soot ^ k regard run de Tautre , 
one causes occasioiineUes dea changenieftls qui s'aocomplisaeDt en eux. 
Dieu a. doiiD^ aux Ames , it Toccasion de ee qui se passe dans lenra 
corps f cette suite de sentiments qui est le sojet de leura m^tea et la 
mattke de leurs sacrifices. De mftne, il a dono^ aux corps, k I'oocasioD 
des d^irs et des volonUte de TAiae ^ cette suite de moovenents qui est 
B^cessaire k la conservatioa de la vie* L'alliaoce entre Vkme et le corpa 
Be consiste done pas dans use action r^ciproqne, mais dans une cor- 
respondance naturelle et mulneile continueUement enlrslc&ae par Dies, 
des pens^ de TAme avee les traces da eerveau, el des teotions de 
r&ine avee les monvemenla dea esprila aBinaux. Malebranelie M&n^ 
encore eetie anion , une r6eiproeatioa mBtuelle de bos medalitda 
appuyte anr le fondement dternel des dtoets divins. II c6l^bre sana 
cesse les a? antagea de cetle doctrine pour la morale et la religion* EUe 
BOttsapprosdi n'atmer, kne crain^e, k a'ariorer <pie Dmr!, tandia 
que TefEcace des crtetttrea^tantadmise^ilseraitraisonDabledelesaMQeff 
et de les craindre^ ou m6me de les adorer, comme feisaient les paXen*. 
llaia ce pr^tendu avantage n'existe mAmepas , paa plus que celui de 
dJoinoer le nombredea vdont^ particnli^res de Dieu, queAf alebrancba 
ne fait pas moins vivement valoii en faveor des causes eeoasionneiles. 
En efiefcy neua aurions lout aotaal de raison d'akner ou de craibdm les 
causes occasioBnelleB qoe'si elles ^taient de vraies causes , puieqn^eHes 
dAternuAeBl , k notre avanlage ou k noire d^trineot ,. Fefficaoe de Fa- 
Biqae vraie canse. On ne comprend paa davanlage comment lea onuses 
occaaionnelles ^argneraienl k Dieu des volontte fertieoliires^ pnisque 
lea causes ocoasionnelles sent eDes-mteea Teffel d'nne vrfontd parti- 
culi^re de Dieo. Aiasi I'bomme de Malebmnche est un vdntaUe auto- 
male^doot Dieu fait monvoir tons lea ressorts, et la thfovie dt la volenti 
vient ^MHitir aa mime i^soltat que la thforie de TeBtendement. Cost 
ea lNe« Apar Dieu que notm esprit vant et aime, eomme c^esl en Dlea 
einar IKofttna'il comprend el raiseme. L'espril ne pent ri^ eonnattM 
si WMi rffrrdeMre , rien voulonp si Dieu ne Tagile vera loi. TonI vieal 
da Dien et hen de la ertetqrev voil4 le premier et In dernier mal de 
toniA la m^laplqrsiqae ia Malebranebe.^ 

Si Maiehranehe nMnitl'bonme h n'Mre qn'wto simple aniomale duml 
let iMm^ Dien, k plnafiwleraiseniraninM*. Uf » petfde'caim^ 

a. 



84 MALGBRANCHE. 

siens qai aieni soaleno raatomatisme absola des Mies avec plas d*m« 
tr^pidit^ et avec an plus souverain m^pris de TopiBion da valgaire , 
qui tear atlribad de la sensibilii^ et de rintelligence. Aoraienl-elles done 
mang^ da foin d^fenda? r6poDdait-il ironiquement k ceax qai d^fm- 
daiedt Texisienee dd seDtiment dans les b^tes. 

II ne soffit pas i Malebraache de noos avoir montr^ Dieo seal agis- 
sant dans la cr^tare, 11 nous le fait voir encore en lui-mdme dans ses 
altributs et dans sa providence. Toote sa th^odic^ , comme celle de 
Descartes ^ repose sar Yidie de rinflni } mais il ^daircit et confirme 
encore la preuve de Dejscartes , en montrant qa*il y a identity eiitre 
rinflni et son idie. L*infini ne pent 6tre distinga^ d*an arcMtype on 
dune id^ qai le repr^sente ^ parce que rien de fini ne repr^nte Tin- 
fini. Nous ne pouvons voir 1 infini qu'en loi-m^me; or, noos ^mmes 
certains que nous voyons rinflni: done Finfini existe, poisquenous 
ne pouvons le voir qu'en lui-meme. C*est \k ce qa*exprime encore 
Malebrancbe avec la plus profonde et la plus 6nergique concision , en 
disant : « Si Ton pense k Dieu, il, faut qu'il soit. Dieu est Vt^re par ex- 
cellence ^I'^tre des Atres. Ilenferme en lui toute r6alit6^ et toutes les 
creatures ne sent que des participations imparfaites de son 6tre divin* 
PoUr savoir de la nature tout ce qu'il nous est donn6 d'en savoir, il 
faut consulter attentivement Tid^ de la perfection souveraine. Dieu 
^lant r^tre souverainement parfait ^ on ne peat faillir en lui attribuant 
tout ce qui t^moigne de qoelque perfection. Ainsi il est tout-poissant ^ 
6temel , n^ssaire y immuable ^ immense : il est immaable , car seal 
il peat produire ea lui du changement , et ses d6crets , form^ sar son 
etornelle sagesse , ne sent pas sujets k revision ; il est immense , car 
son £tre est sans limites. L'immensit^ de Dieu est sa substance m^me 
partout r^pandue , partout tout enti^re ^ et rempHssant tons les lieux 
sans extension locale. Cr^er et conserver sont pour lui one scale et 
DK^me action. II est vrai que nous ne pouvons connattre, par one id^ 
claire , cette efBcace infinie de la volenti par laqaelle il donne et con- 
serve l*£tre k toutes choses. Mais^ si on jugeait la creation impossible , 
parce que nous ne pouvons concevoir la puissance de Dieo capable de 
produire quelque chose de rien ^ il faudraSt aussi la juger incapable de 
remner un f<6tu y Tun ^tant aussi difficile k concevoir que Tautre. » Si 
Malebrancbe croit ^ la creation da monde ou des substances ^ il ne 
croit pas k leur an^tissement^ il juge que T^temit^ des substances 
cAt marqu^ une independence qai ne leur appartieut pas, et que leur 
an^antissement marquerait de Tinconstance dans celui qui les a cr6^. 
( TraiU de ia nature et de la grdce, !«' discours.) Dieu est soaveraine- 
ment sage % non-seuleraent il est sage , mais il est la sagesse m^me* 
II n'est pas 6clair6 , il est la lumi^re^ car il contient et voit dans sa 
substance tons les rapports intelligibles et toutes les id^es des eboses^ 
car la raison est son essence m6me. II en est de m6me de sa Justice. 
Dieu n'est pas seokment juste , mais il est la justice m^ooie, misque 
la justioe consiste dans Tordre ^ternel des perfections divines; C'est en 
loi q«e nous- voyons tons les rapports de perfection ^ comme tons les 
rapports de grandeur dans toutes ses affections et toutes ses d6tenni-' 
nations. II suit invineiblementles oonseils de sa justice et de sa sagesise. 
Qqoi de.plas aimable que oe qui est aoaverainement parAut? Done 



MALEBRANCHE. gS 

Diea , Tttre loaverainem^ parfeit , ne peat ni ne pas s'ldmer lui- 
mAme^ ni aimer autre choae qoe lQi-m£me, Dieu n'aime que sea per- 
fections infiniea , ei oq)eDdaDt il aime les cr^tures , prteis^ment en 
raison de oet amour nteessaire qu'H a pour ses perrections inflniesi 
Ce qu'il aime dans les crtetnres, c'est lui-mtoe , ce sont ses propres 
perfections y et il les aime en raison du degr6 suivant lequel elles y 
participent. Ainsi , dans Tamour iofini qu'il a pour ses perfections , 
est contenue la rigle et la mesure de son amour pour les cr^ures. 
Get amour de Dieu pour sa propre substance est le prindpe de Tamoar 
des creatures pour Iui-m6me. C'est hii qui a imprim6 k nos Ames ce 
mouvement qui les ram^ne vers lai comme k leur dn saprAme. Quelle 
est la nature de oet amour que la cr^ture doit aa Crteteor ? Dans 
eette question^ si vivement controversy^ pendant le xrn* sidcle, Male- 
branche j de mAme que Bossuety se prononce k la fois centre' 1 amour 
mercenaire de certains casuistes , et centre le nor amour de F^elon. 
Sans nul doute , notre amour doit se terminer a Dieu , et non k notre 
propre fi&lidt^ ^ mais Dieu ^tant la source de toute f^lidt^ , il nous est 
impossible de s^parer notre f(61icit^ de Tamour qui en est la source. La 
volenti ^tant Tamour de la b^itude, ditMalebranche, il est dair qu'on 
ne pent aimer Dieu que par amour de bdatitude , poisqu'on ne pent 
Faimer que par la volont(6 : d'oii il conclut que Tamour de Dieu, m^me 
le plus pur, est int^ress6 , en ce sens qu'il est exdt^ par rimpression 
naturelte que nous avons pour la perfection et la f^licit^ de notre 6tre* 

Malebranche ne s^pare pas la liberty de Dieu de ses autres perfec* 
ti(ms, de sa sagesse et de sa justice , et combat vivement I'erreur de la 
liberty d'indiSKrence dans laquelle 6tait tomb6 Descartes. Sans nul 
doute 9 Dieu- est tout-puissant et peu^ faire tout oe qu'il veut^ mais 
il ne peut vouloir que ce qui est sage , en vertu de sa sagesse souve« 
raine ; il ne peut vouloir autre cbose sans d6choir de cette sagesse in* 
finie. La justice et Tordre sont Tessence de Dieu m^me. Dieu ne pour- 
rait agir centre I'ordre sans agir contre son essence m^me, sans cesser 
d'etre ce qu'il est. Malebranche a signals avec une admirable force les 
cons^uences de la liberty d'indiff6rence , soit dan$ I'ordre pratique , 
soit dans I'ordre sp^culatif. H montre que si toutes les v^it^ de- 
pendent d'un ddoret arbitraire dela volenti de Dieu, tout n'estplus 
que d^rdre dans la science et dans la morale. Ce faux prindpe , 
dit-il 9 que Dieu n'a pas d'autre r^le en ses desseins que sa pure vo- 
lenti J r^pand des t^n^bres si ^paisses , qu'il confond le bien avec le 
mal y le vrai avec le faux , et fait de toutes choses un chaos oik I'esprit 
ne connatt plus rieu. Ldn de t6moigner de sa d^pendance , cette har- 
monic n^cessaire entre la volenti et la sagesse de Dieu t^moigne de 
I'excellence de sa nature. Ainsi, selon Malebranche, eomme selon 
Leibnitz , la n4cessit6 qui pr^ide aux determinations divines n'est 
pas une necessity aveugle , mais une necessity morale ,< au sein de 
iaquelle se condlient d'une maniire excellente sa liberty et sa sage^ 
souveraine : de \k I'optimisme et les vues 1^ plus solides et les plus 
profondes sur les voies de Dieu dansla creation et sur le gouvernemcnt 
du monde. 

Dieu agissant selon ce qu'il est, et par amour pour ses perfections, a 
d(k se proposer, en ortont le monde, un oovrage qui, par sa beaut6 et 



m MALEBRHNCHB. 

par son esceUeeoei pikt ioi proeurer no bosoeiir di0M i% lui. llaiB ^mI 
moode fini ei profane iera digoe de T^edioii ei de railiotr deDieu ? C'eit 
9euleineDtaveeled<^giiiede l^ineBrDatioDqaeHalalMraaeheeroit troaver im 
lei AiiNide, « Vmivenp qiwlque grand, qaelque-parfait qu'il pQlssft^Ue, 
tani qa'il Mra fini, sera indigDe da raction d*iin [Hen dont le prix eai mr 
fini. Diea se preodra done paa le deaaein de le prodoire.*.* LttaraM i 
la erdalora le caraottee qai lui ooavieiily ne liii donoona rien qui ap» 
prodie dee altribots divms^ maia tlehons nd&nmcim de Urar rmiven 
de sen <tal DCiofiiM, el da le rendre, par qpelque choae de dhrm, di^ia 
de TaoUoi aun Diea donl le prix est infini. » <9"* Entr§t$m mr la 
mSktpkyHqu$.) Otf aeloii MalebraDehey le monde ne pent deveoir digue 
de io Gomplaiiiaiice de Dieu que par TiiDioD d*wie pereonne diriBe a?ea 
lui. It Q'y a que rHomme^Dieii qui pnisie joiodre la er^atwe aa Grte- 
teor : de li la n^eessitd de llnaamaiion. L'incaraatioii D'eal paa im Gut 
miracaleiix sobordonn^ par la boDt^ infinie de Dieii 4 la 'abate de 
Fhomiiie, mauETla ooaditkiii n^oassaire de la crfetion. Amaiild, BoaaiMt 
at Fdnaioo out oombaito cette iiouveaoi6 tbtologique; mais llal^ 
branebe ne ae bomt pas k fonder Fopiimitme rar ie dogme de rinear^- 
natioa » il le jostifie par lea argumenlar let plot ralionnela eontie lee 
objecUoDt ordinaires tirte do spectacle des chotes de ce monde. 

Si voQS voolez appr^oier le m^riie d'lin ouvner, il y a deUx points k 
eonaid^rer : I*oavrage lai-mtoie, ei las voies par lesqnelles il a M pro»> 
doit. Hen est de mitoie k regard de Dieo et do monde. Non content 
qae Tanivert Thooore par son excellence et sa beauts , il veoi qoe set 
Yoies le gloriflent par leur timpUcil^y leor ffcondit^, leor oniYersalitd^ 
leor oniformit^^ piyr tons les caract^res qoi expriment des quality qo'il 
se glorifie de posseden II n*a pas vooIq fiaire Toovrage le plos parfait 
possible consid^rd en lai<m6me, mais Toavrage le plus parfait joint aox 
voies les plos parCsites et les plos dignes de Ioi. « Dien^ dit Malc^ 
branebe (uin iupra > ^ a vo de tonte ^ternitd toos les ooTra^es possibles 
et tootes les voies possibles de prodoire cbacon d'eox, et, comma il 
n'agit qoe poor sa gloire, qoe selon ce qo41 est^ il s'est d^termind k 
vouloir roovrage qoi poovait Aire prodoit et conservd par des voies qoi^ 
joiotes A cet oQvrage, doivent Tbonorer davantage qoe toot antre oa«- 
vrage prodoit par toote aotre voie. II a form^ le dessein qoi portait 
davantage le oaractire de ses attribots, qoi exprimait le plos exactement 
les qoalitds qo'il possMe et qo*il te glorifie deposs^der.... Un monde 
plus parfait^ mais prodoit par des voias moins l^condes et molns sim* 

Slei, ne porterait pas tant qoe le n6tre le caraclire des attribots divins. » 
lalebranobe revient sans cesse sor cette distinction de Teovrage et des 
voies. 11* a le tort de les opposer les ons aotres, et m^me de sembler 
mettre la perfection des voies ao-Klessos de la perfection de Ton* 
vrage ^ an lieo de lea ooofondre , comma a fait Leibnitz , ao sein dn 
meillenr des mondes possible. Mais on des plos solides argoments qo'U 
emploie en faveor de Toptimisme est oeloi de la g6n6ralit<6 des voies. 
Agir par des volontda p^rticoliires est le propre d'one intelligence bop- 
n^ qnt na voit ni la soite, ni reochatnement, ni rensembledeschosesy 
mais seulement des details et des circonstances actuelles. C'est, ao con- 
traire, le propre d'nna intelligence inflnle d'agir par des volenti gdn^- 
ralas, c'est-^ire d'embraaser dans on ddoret oniqae toote la aoita dea 



MALEBRANGHE. 87 

6ko0H. Qoelle marque plus ddataole de poiMamye el de Mgesae que da 
r^ler la diveriiU infinie ttas pMnoindDes et di mahiteDir l^hannaaia 
du monde eniier pa^ deax M Irois lois gdadraiea da mouvaaiciil I Or, 
e'est aiiiai que Dies noas rdvMe sa poissanoe cri sa sagtam, oar il a fait 
et oonaer^ runiTaii par deux tola du nioavament les plus simples da 
toutes. la k)i da mou?eaeiit en ligne droite et la loi do ohoo. Male^ 
branoba a eti^bri avec one admirable ^kqueooe cetia divine provideDoa 
qui se manifesla dgalement par dos lois gte^rales dans 1 inflniment 
petit et daM rinfiniment grand , dans la constniotion d'an inseota 
et dans iaa isolations des astras^ d«is lea merveiUes de Tunion de 
Vimt etdo corps et des determinations de 1 aniqaacaiise effloiente par 
les oaasea oooasiaDnaUea. Gependant Malebranehe excepte tons les itres 
organisia, toutes les (riantes et tons les animaox de cette prodaetioa 
aniverselle des ebosas par 1^ ^oles lois gdn^Fales dnfmouvement ; et ^ 
en oe pointy il se s6pare enoot:e de Descartes adquel il reprocbe d'avcmr 
Yainement tent^ d'eJipUqoer m^nlqaementla formation do foetus. II se 
plall i montrer les admirables de^sieins de la sag^e de Dieu et les 
causes finales ni^ par Descarles dans Ja construction des oorps orga- 
nist, li suppose que Dieu a oompris de toute ^temite^ dans le plan da 
monde, les germes de tons les genres d'Atres organises. II a cri^ pour 
cbaque genre un premier germe eontenant en loi, eiiehAss6i les una 
dans les auttes & TAat d inflniment petits, les germes de tens lea 
Mretf de mtaie nature qui ont exists on existeront dans le monde. Lea 
Ms de la aommonioation des moavemebts ne servent qn'i d^ager 
ces germes et k leur donner racerotssement qui les rend visibles a noa 
yeux. Cette bypotb^de la prtexisteoce de tons les gi^rmes dans le plan 
du monde a M adopts et d^elopp^ par Leibnitz. En mftme temps que 
le systime des volenti g^b^ales donne la plus baute idte possible de la 
divine providence, il le justifie centre les objections tiroes des mistees 
et des imperfections de ce monde. II repr^sente ces imperfections et ces 
misdres comme une suite n^oessaire des M$ admirables Stabiles par 
Dieu. Dieu ne les a pas ^ablies eb vue de ces imperfections et de ces 
misses qui devaient en 6tre la suite, mats parce que, ^tant extrAmement 
simples , elles ne lalssent pas de former un ouvrage admirable. Si tat 
providence de Dieu ^ait particuli^e an lieu d'etre g^n^ale , elle ne 
porterait pas les caractdres de sa sagesse , et son ouvrage serait digne 
du dernier m^pris.^ Pourqooi la gr^le qui d^truit les moissons, pourquoi 
tant de monstres, pourquoi tant de fl^aux , pourquoi la pierre qui ^crase 
en tombant Fbomme juste tout aossi bten one le m^bant ? II n'est point 
de bonne r^ponse k toutes ces questions uans le systime d'une provi-* 
dence particuli^re. II est dangereux de dire que Dieu, par ces fl^aux^ 
ireut punir les m6cbants lorsqu*une experience de tous les jours d^*- 
mootre qne les bons et les m6cbant8 en sent egalemenl les victimes. Mais, 
an contraire, dans le systtoe d*une providence g^Derale, tous ces fieaux 
s'expliquent et se justiflent. Si la grMe brise les fruits, si le feu.brAle 
les villes, si la peste enl^ve les populations, c6 n'est pas Teffet d^une 
nature aveo^le ni d'un Dieu inconstant et cruel , mais la suite necea* 
saire de ces lois que Dieu a etablies en vue de la plus grande perfection 
possible de son oavrage^ Il ne les a point faitespoor de semblables eflSets, 
oMds pour la pioa«prsDd biei et la plw grande beauie da ranivara; 11 



88 MALEBRANCHE. 

ne les a pas fkites i cause de lear st^lit^, mats k caose de leur 
rable fteondit^. Diea fail toot sans doute, mais ii ne fail pas tout de la 
m^me maniire. 11 veat positivement la perfection de son oovrage, etil 
ne vent qa*indirectement FimperfecUon qni s'y rencontre. 11 fait le bien 
et permet le mal, parce que c'est k cause du bien qu'il a ^tabli des lob 
g^n^rales, uniformes et constantes, et parce que le mal n'arrive dans 
ie monde que comme une consequence inevitable de ces 1<ms qui sont 
les meilleures possibles. Ainsi se coneilient avec-la bonte et la aagesse 
de Dieo lous les maux et toutes les imperfections de ce monde. 

Malebranebe s'efforce de transporter oette ideed'une providence g^ir 
rale josque dans le domatne th^ologique de la grAce et du sumaturel ; 
il y fait aussi agir Dieu par des voies simples ^ g^nerales et oonstantes. 
Dieu distribue la grdce, comme la ploie, par des lois gen^rales : voila 
pourqooi elle tombe tout aussi bien sor des Ames endurcieiqiie snr des 
coenrs prepares. De \k tant de grAces inefficaces, de lA tant de rfprou- 
v^s. II e(ii pu sans doute rem^dier A ces suites fAcheuses et saaver tous 
les hommes en muUipliant A Tinfini les volonl^s parlicoli&res; mais ii en 
est emp^che par sa sagesse qu'il aime plus que son ouvrage, et par la 
r&gle immuable et n^c^saire qui est la r^gle inviolable de sa conduile. 
C'est ainsi que son sysl^me sur la grAce se rattache A son syst^mesur 
la nature. Malebranebe iehd mAme A ramener A des lois gen^rales les 
miracles dans Tordre de la nature comme les miracles dans Pordre de 
la grAce. II est vrai que, comme Chretien et prAtre, il proleslede sa foi 
aux miracles ; mais d'une autre part, entratn^ par la raison et par les 
principes de sa metaphysique, il tend A nier la chose pour ne oonser- 
ver que le nom.,Qu'on en . juge par les passages suivants : « mon 
unique maltre, j'avais cm jusqu'A present que les effets miraculeux 
etaient plus digues de votre pAre que les effets ordinaires et nalurels-, 
mais je comprends pr6sentemeut que la puissance et la sagesse de Dieu 
paraissent daVanlage, A regard de ceux qui y pensent bien, dans les 
effets les plus communs que dans ceux qui frappent et qui etonnent 
I'esprit A cause de leur nouveaute. Malheur aux impies qui ne veuleiit 
pas des miracles, A cause qu*ils les regardent comme des preuves de la 
puissance et de la sagesse de Dieu! Mais pour toi, ne crains point de les 
diminuer, puisqu en cela tu ne penses qu'a jusiifier et a bire paraitre 
la sagesse de sa conduite. » (7* MedikiL) Lorsque Dieu fait un miracle , 
dit-il ailleurs, il agit en consequence d'aulres lois generates qui nous 
sent inconnnes. Mais comment concilier cette pri^re, qui sans cesso 
sollicite une* intervention particuliAre de Dieu, avec ce syslfeme des vo- 
lontes generates? Malebranebe ose la condamner en disant qu'elle n'est 
bonne que pour les chreiiens ^qui ont conserve Tesprit juif. Demander 
les biens eternels et la grAce de les meriter , aneantir son Ame A la vue 
de la grandeur et de la saintete de Dieu, voila en quoi consiste la vraie 
priAre. ( S*' MeditaU) Quant A ceux qui, non contents de cette provi- 
dence generate, veulent Aire Tobjet d'une providence particuliAre A leur 
profit, il les traile durement. II les accuse de n'avoir une piete ni sage 
ni eclairee, une piete remplie d*amour-propre et d'un orgueil secr4>t \ 
carle propre de Torgueil est de rapporler A soi toutes choses , Dien 
mAme et tous ses altributs, sa puissance, sa bontA, sa providence. Go 
sent des bommes auxquels il semble que Dieu n*est bon qu'autaot q«'il 



MAMERTU3. 80 

veat lear foire da bien, ei que poor les secoorir il ne doit pas s*arrMer 
aux riglea dela sagesse. {9i'M4ditaL) 

OJi 68l ce Diea qae la raisoo noos revile ei ddnt noos venona , avec 
Mdebranche. de determiner les attributs ? II n*esl pas loin de nops, car 
ii reside en cnacon denoas, on pluMt nous sommes loosen lui ; il est le 
Ilea des esprits , de mime qae le monde materiel est le lieu d^ corps. 
G'est en lai qae nous avons la vie, le mouvemeni et T^tre : Nan Umge 
est ab tmoquoqiie nattrum^ in ipso enim viinmus mavemur et sumus, 
llalebrancbe lai-m£me pr6sente toute sa philosophie comme on com- 
meniaire de ces paroles de saint Paal. Mais ce commentaire exag6r<^ 
emporte avec lui touie la r^lit^ des crtotures en g^n^ral , et la liberty 
de rhomme en particulier. Leur aitribuer qnelque causality, c'est plus 
qo'une erreur, selon Malebrancbe, c'est une impi^t^ et on retoor au 

riganisme. C'est par \k que, sans'le savoir, il toucbe a Spinoza, et c'est 
ce point de vue que M'. Cousin a en raison de dire : « Voir lout en Dieu 
et consid^rer Dieu comme la cause premiere de tous les mouvements, 
oubien prendre Dieu pour le seul el unique ^tre v6ritable , dont lous 
les autres ne sont que des accidetits, n'est-ce pas au fond k pen pr^ la 
mAme chose, etsinon la mdme doctrine, au moins le mme esprit? 
Telle est done la grande erreur de la philosophie de Malebranche. £lle 
a son engine dans la philosophie de Descartes, qui avait s^par6 1'id^ de 
force et de substance. Malebranche a p<Sch6 surtout par I'exag^ratipn du 
sentiment profonddment philosophique et religieux de la grandeur de 
Dieu et de la d^pendance des cr^lures. Mais, k cdt^ de cetle grande 
erreur , se rencontrent dans sa philosophie les plus profondes v6rit^ 
sur la nature des idto, sur la raison universelle, sur les attributs de 
Dieu et sur la providence. II surpasse Descartes par la doctrine de la 
vision en Dieu et de la raison impersonnelie, etil ^ale presque Leibnitz 
par sa tb^odicte. » 

Voici la liste des ouvrages de Malebranche : Recherche de la verM, 
in-i2. Paris, 1674. EUe eut six Editions successives, auxquelles Male- 
branche ajouta des ^laircissements. Elle fut traduite en latin , en an- 
glais , en grec moderne. — Conversations nUiaphysiques et chretiennes, 
in-12, Paris , 1677 ; — Traits de la nature etde la grdce, Amst. , in-12, 
1680; — Meditations metaphysigues et chretiennes ^ in-12, Cologne, 
1683 ; — TraiU de morale, in-12, 1684^ — Entretiens sur la meta- 
phffsique et sur la religion, in-12, 1688; — Traiti sur I* amour de 
Dieu , pet. in-12, 1697 ; — Entretiens d'un philosophe ehritien et d'un 
philosophe chinois, petit dialogue, 1708; — Reponses de Malebranche 
iL Amauld, 4* vol. in-12, 17^; — Reflexions sur la primotion phy- 
sique, in-12, 1715. 

Ouvrages II consulter : Tf^o^e de Jlfa/e6rancAe, parFontenelle; 
— VHistoire de la philosophie du xvii*" sieele, par M. Damiron ; — 
le CartSsianisme , par M. Bordas-Demouliu. F. B. 

MAMERTUS ou Mambrcus Claodianus, connu dans rhistoire de 
la philosophie comme auteur d'un traiti6 sur la Nature de Vdme, ^lait 
fr^e de saint Mamert^ archev^oe de Vienne. N6 au commencement 
do V' Slide aprte J.-C^^prc^bablementdans cette m^me villede Vienne, 
il 89 livra d^ sa jeanesse k la vie religieose > et parvint bieutdt dans 



90 BIAUERTUS. 

rEgUfe h d'^mtiieiitet fmeUoDs. llcii le MvooeiMAt qn'M y MportaR 
ne Doisii en rien k ractivit6 de la peiMfe. Ceil n c»pril <I^^| h 
oerieax. Le saifit mMsiixe et les lettres m partegtrODt toajoora sa vie : 
e'est to t^moigDigi de Sicbine ApolUDaire , son ooDtenporaiD ift soe 
ami. 11 reBte mteie smb le nom de Mamercos ClaiHUaiiiis qnelqiMB 
Goinposilioiii d'm laiArM toot liileraire et toot proftnie, sans parter de 
pitees qae sa r^patation de po«te chr^tiea kn a MOTent tut atHibmr , 
et qn'ime critioiie plat dainroyaiite restitve aojoard'hai 4 leors t^ri- 
taMes aalenrs. Maia le jpriadpal oavrage da savant GaaMa est son 
iraitd de Stam oa d$ SuMmitm mUmm, monameiit de phitosophle 
trta-reoiarqaable I i part to barbarie do iangage, qai est to caohel 
d*ine dfoadenoe aloii eomorane ji tons les arts dans TOcwident. Re- 
noQvetont tme errear qn*on troave dans ploatoors systimes de to phi« 
tosophie palenne el dans les Merits deplasienrs Pkes de L'Eglisey no-* 
tamment de Tertallien, d'Amebe/d'Irtete^ deTatiea etd'Origdne, 
mais qui venait d'Mre r^ftit^ avec aolant de Ibree que d*6etal par 
saint AogosliBy dans son traits 9ut VOrignH 4$ rdm$ hmmme, 
Faostos^ alors abbd de L6rins (vers <^71) y depots AvAqoe de lUes, 
soolenait qoe. Dieo est to seole sobstance vraiment immal^rlelle . 
mais qoe ni I'tee de rhomme ni mime oelle des anges ne partieipent a 
ee gtorieox privi>6ge de la spiritoalit^. II altoit Josqo^i^ nier que I'dme de 
Jdsoflb-Christ , do Verbeincam^ y tdti on por esprit tani qoe dora to mf^ 
racle de rincamation. Le corps , disait-il , est ce qo'one aotion ddplaoe 
et change I ce qoi a one 6tendoe divisible , des ^ments sosoeptibles 
d'alt^ration , des qoalit^s variables, etc. Or, r&me homaine a pr6cis^ 
inent tons ees earactires : eUe est toor k toor dans notre corps et hers 
de notre corps, eltoest fttrte on feibto^ grande on petite, selon les qoa-* 
lit^ , les fonctions qo'elle acqoiert oo qo'elto vient k perdre ; die Jooit , 
elle sooffre dans cette vie oo dans Taatre, d'une joie> d'one soofnrance 
toote physique : TAme est done compost d'one matiire plos sobtile 
qoe celle de nos membres, mais enfin sojette aox mimes conditions 
d'infirmiti , et nolle criatore en ce monde ne peotrevendiqoer , k titre 
de pore intelligence, one sorte de parents avec soti eriateor. Entre 
Dieo et noos , il y a tout Tabtme qoi sipare Tesprit de ia matiire. Telle 
est, en qoelqoes mots , la doctrine do livre de CreaturU, poblii d*abord 
soos le voile de Fanonyme , et adqoel Mamertos, sans en connaitre Tao- 
teor, entreprit de ripondre , sor les conseils de ses amis et particolli^ 
rement de Sidoine Apollinaire. La tAche ne semblerait pas difficile ao- 
Joord'hoi ; elle Titait sans doote k one ipoqoe oo toote lotte n'6tidt pas 
terminie entre les vieilles philosophies et la religion nonvelle, et oft la 
m^tapbysique orthodoxe n'avait pas encore d^ag^ nettement des theo- 
ries des philosophes greos tons les Aliments qoi s'accordent avec elle , 
pour constitoer rensemble do dogme chritien. Aossi Mamertos ne 
parle*t-il de son travail qo'avec one grande modestie ; loin d*avoir ipoisd 
la mati^re, il croit n'avoirgoire trac^qo'one^bauchequ'achiverarin- 
telligence do lecleor. Ce livre, oft sont combattoes pied k pied tootes les 
erreors de Faustos, n'en a pas moins one valeor tr^r^elto; et qoand 
il ne serait pas vrai qoe , comme on Ta priteadn, il eftt inspire Des* 
cartes dans ses Af^difaitone , il garderait enceioa tine place assez consi^ 
dirabto dans rbistoire de to philosopbto. Le rteomi qoe i'aoteor e& 



MAMERTIJS. m 

donney dans m dMicaoe k Sidoine Apolltnaire^ mraelMse Men ct 
Tesprit philosophiqve qoi ; rigne , el le style Grange qui dominaii alors 
dans les livm comma dans las Oodles. « Le premier liTre^ dH ce r^nn^, 
eommenoa par ^tablir briiifeneiit que la Divinity est impaaaible et Aranh 
g^ k ioote ttffeotioD ; puis il engage avec radYersaire one hitte Yari6e 
aar T^tat de I'ftme; ensaile, poor preparer, le leeteor h des doctrines 
obscoresy il effleore qoelqoe ehose des doctrines de la g^mftrie, de 
rarithm^tiqoe el m^ede la diale^iqoei et, selon le besoin, des 
r%lea de Fart de pbilosopber : toot cela avec modeslje et reserve, dans 
la' plos joste mesore qo'ii a M poaiiblei non sans en venir aox mains 
da temps k antra avec la partie adverse. -^ Le second livre^ aprte on 
pr^ambole^ diaserte otilement et k bonne inlention sor la mesore , le 
nombre et le poids , de mani^ qo'on lecteor attentif ^ avec I'aide de la 
pidt^ f en soivant les degr^ de la crtetlony soit condoit, sinon ao bon- 
beor de contempler la Trinity crtetrioe de Tonivers , do moins k one 
conviction plcis ferme de son existence. Depois \k josqo'i la fin^ tool 
le livre a'appaie sor des t^moignages. -^ Le trolsiraie revient d'abord 
on pea sor qoelqoesdiscossions do commebcement; pois il poorsoit dans 
leor faite les adversaires blessfc ao prMdent combat. H declare enfln 
ne paa dMaigner la paix , mais ne pas craindre davantage les attaqoes 
de Tadversaire inconno. » On voit U one m^tbode de pbilOsophe et de 
thtologien, ok les raisonnements altement avec les ^lans d'one foi 
Vive, les argoments avec les aotoritfc. Ainsi toivait Fanstos ; ainsi 
ferit son docte et pieux adversaire, traitant d'ailleors avec on <gal 
respect I'aotorit^ de la Bible et celle des sages palens , dtant qoel*- 

Joefois les disciples de Pytbagore, Platon, Gic^rony pois s'effor^ant 
e concilier ledrs sobtiles tbteries avec les traditions da Noovead Tes- 
tament, sor la vision de Lazare et Tapparition de Tange Gabriel k la 
Yierge Marie : c'est one image originale de oette soci4^ demi-palenne 
el demi*cbiVtienne, demi-savante et demi^barbare, qoi rappelle encore 
I'antiqoit^ en mtoe temps qo'elle annonce le moyen Age. La ih6ologie 
do moyen Age se montre dans le raisonnemeftt par ot commence le 
livre de Mamertos : Dieo, 4taot one substance spmlaelle, n'a po cr6er 
I'bomme if ton image sans loi donner one Ame immat^rielle ; notre Ame, 
pour cela , n'est pas 4gale k celle de'son Cr^ateor ; il soffit d'admettre 
qo*elIe loi soit Bemblable. Un pen plos bas, la maovalse physique des 
andens d^fraye plosieors pages de discussions sobtiles sor la dilKrence 
de TAme qui sent et des organes de la sensation } puis la m^taphysiqoe 
des py thagoriciens et de Platon vient en aide k I'auteuf pour tirer de 
la pens^ m^me les preoves de rimmatMalit<6 do prineipe pensant. 
8«r ce foods d'^rudition mixte qoi caract^rise k peo pr^ toos les 6cri*- 
vains de son sitele, Taoteor a mis les qoalit^s et les d^foots d'on esprit 
p6n6trant , exerc^ sons la disdplibe d'Aristote et de Platon ; aox ma- 
noeuvres les plusdifficiles de la dialectique , 11 aoni les moovements 
d'one passion parfois ^loqoente. G'eist avec son esprit qo*i1 argomente, 
lorsqo'il proove, comme Descartes, la spirituality de TAme par son indi- 
visibility y 00 lorsqo'il adresse A Faostos ce singolier dilemma : « To 
pretends qoe I'Ame se compose d*one substance corporelle , mais plos 
aobtile qoa erile de nos corps. Qm dit cela, je te prie? Bvideomienl 
ton Ame. L'Ame dit done d'elle-mAme : Le corps de I'Ame est plos sobtil 



02 MANDEVILLG. 

que mon corps. Mais qa'est-ce qoe TAme peat tppeler ion corp$ , A 
06 n'esi elle-mtaie , poisqu'elle est corps ? Oa bien dooc TAme est 
corps, et die ne peui JQSiemeDtq)peler sieo ce corps de chair; oa, si ce 
corps de chair est le corps de I'&me y rftme elle-mAme en «bt distiode. • 
U raisokme avec soo coeor quand il sooUent que l*Ame ne pent 6lre 
d^terminte par le lieo' {lacalis ette) , car elle est capable de Tid^ de 
Dieu, et rid^ de Diea est trop grande pone subir ane telle condition; 
ou qnand il s'^crie avec rentboosiasme d'un disciple reconniussanly 
qu'il ne croira jamais que Platen, cet inventeur , cet ap6tre de tant de 
v^rit^ sublimes^ liit pu avoir poor Ame un agregat d'^l^ments maUkiels. 
ToQt cela n^est pas , comme on voit, d'nne 6gale rigueur au point de 
vue philosophique, et ne justifie pas compl^tementles pompeux doges 

Sue SidoineApollinaire prodiguait & son ami; mais toot cela forme, en 
^finilivey on ensemble plein d1nl6r6t et de vari^t^. AjooteK que plu- 
sieurs des textes pai'ens invoqo^ par Mamertus k Tappui de sa these, 
par exemple oeux de PhilolaQs et d*Archy tas, seraient perdos pour nous 
sans la citation qu'ii en a faite. Aussi Touvrage de Mamertus fntril, d^ 
la renaissance des leltres, un des premiers que Timpression se hAta de 
reprodoire (Yenise, 1(^); et dans les deux siicles suivants il aea d'assez 
nombreuses reimpressions, soit dans les Recueils des P^res de I'Sglise, 
soit s^par^ment 9 avec les opuscules plus ou moins authentiqnes du 
m^e auteur. Mais, par un 6traoge retour , on ne voit pas qoe depnis 
1655 (6d. de Schoit et Barth A Zwickau) 11 ait trouv6 un seulMiteur, 
ni un seul Iraducleur. Cependant Ja critique aurait droit de r^lamer 
aujourd'hui une ^ition nouvelle ou. le texte du trait6 de Statu anima 
(M revu avec la s^v^rit^ qu'on apporte aujourd'hui A ces sortes de 
recensions, et sortout enrichie d'un commentaire historique et phi- 
losophique qui manque k toules les Editions public jusqu'ici. 11 j 
aurait lieu aussi de discuter d^finilivement Tautbenticit^ des opuscules 
qn'on attribue k Mamertus , et d'ajouter aux textes r^unis dans Tddi- 
tion de 1655 une lettre que Baluze a donn^ dans ses Miscellanea, et 
qui contient de curieux details sur T^tat intellectuel des Gaules aa 
V* si^e de Tire chr^tienne. En attendant ce travail si d^irable 
pour les amateurs de la philosophie ancienne, on lira avec beaucoop 
de fruit la dissertation courte et ' substantielle de Mi Germain : De 
Mamerti Clau4iani teriptis et philosophia ( in-S'', Montpellier, 18U)) > 
on peat conisulter aussi VHistoire Utteraire de France, t. ii, p. kk3^ 
45Au E. E. 

HANDEVILLE (Bernard de) est le nom de Tun des 6crivains 
le plus souvent cit^ par les pbilosophes du xviii* si6cle. 11 naqait 
vers 1670 k Dort, en Hollande, d'une famille d'origioe francaise, et 
de bonne heore il fut destine a la profession de m^edn. Apr^ avoir 
pris le grade de docteur k Leyde , il se rendit en Anglelerre , oii les 
sciences exp^rimentales brillaieut dejk d'un grand ^clat, mais oik Man- 
deville ne. parvint jamais a exercer son art avec quelque reputation. 
Comme il ne pouvait supporter I'id^ do rester dans robscurit^, il se 
mit, en 170^, k ^crire dans la langue de sa patrie adoptive, en an- 
glais. Son genre d*esprit, son tour dlmagination le porta k publier, en 
les rendupt plus mordanles par une application directe k son ^poqoe. 



MANDEVILLE. 9S 

les fables d*Esope. D*atitres pi^s de vers suivtrent, sans exciter da-^ 
tantage ratteDlion pobliaae. 

Enfin, voolant r^assir a tont prix ^ il recoarat k on moyen de c36- 
brit^ alots tr^osit^y le scandale. Son d6but dans cette voie Alt une 
satire contre le sexef^minin : La Vierge d^ma$quie, on Dialogue fimi-- 
nin {The Virgin unmasked, vr female Dialogues, London , 1709) : an 
dialogue entre one- yieille fille et sa ni^ sar Tamoar ^ le manage 
et aatres sajets de ce genre. Une noavelle satire, qui pamt denx ans 
aprte sous un titre seientifique, devait d^vouer ao ridicale les oidde- 
oinsy les chirorgiens, les apotbicaires : ce sont trois dialogues intital^ : 
Traits des affeetiom hypoeondriaques et hystSriques ( A Treatise on 
the kgpoekondriek and hysterick diseases, London > 1711, 3 vol.)- Ce 
pr^tendu traits eut plus de succ^, et il en 6tait digne , parce qu'il ne 
manaoe ni d'une galt^ parfois cotnique , ni de pensles Ones et de traits 
ao^r%. On y remarqoe cependant plus de licence que de hardiesse , 
plus de mouvemeni et de sel que de justesse et de goAt , un grand 
fond de vanity et d'aoabition, et, par-dessus tout, Tintention visible 
de heurter les bienstences , de railler les mosnrs. Cette intention 
^late dans un poeme d'environ cinq cents vers que Handeville publia, 
en 1714, sous ce titre : La Ruche bourdonnante , ou les Fripons ie- 
venus honnites gens [The] grumbling Hivey or Knaves turned honest). 
A ce po^me fnt joint, en 1723, un commentaire , une sorte d*apol6gie 
que Tauteur intitola : La Fable des abeilles, ou les Vices priv^ font la 
frospiriti publique (The Fable of the bees, or private Vices public be- 
nefits). Cette double <k>mpositi9n , oA Mandeville se moqnait moins 
encore de la morale que do clerg^ et des universit6s, fut violemment 
attaqu^e de plusieurs cA\6s , entre autres par Hutcheson , Berkeley et 
Archibald Campbell. Le grand jury du comt6 de Middlesex la d^nonga 
ao tribunal dn banc dn roi oomme tr^-pernicieuse. Les accusations 
et les critiques se succMant et se multipliant , malgr^ la declaration 
de I'auteur qoll n*avait avanc^ qu*ironiquement les opinions qu'on 
lui reprochait, Mandeville pnblia un ouvrage dans lequel il essaya 
de soutenir des principes oppose. Sa Recherche sur Vorigine de 
Ihonme et sur Vutiliii du christianiime {Inauiry into the origin of man 
and usefulness of Christianity , London, 1732) devait, en effet, mon- 
trer que la vertu est plus propre que le vioe k procurer le bonheur 
g^n^ral de la soci^t^. Nonobstant cette sorte de retractation , Ton 
persista k regarder les id^es d^pos^es dans la Fable des abeilles comme 
le veritable syst^me de Mandeville , et il semble qo'on n'eut pas tort , 

toisque ces monies id^es se retrouvent aussi dans ses Pens6es libres sur 
I religion et sur le bonheur des nqtions (Free Thoughts on the religion^ 
ekureh, government, etc., London, 1720) > et que Mandeville ne'songea 
jamais k d^savooer ou k cornger ce dernier ouvrage. \\ importe done 
de faire connatlre ces id^es , sans lesquelles , d*ailleurs., on ignore la 
filiation historique de certaines theories morsJes , comme ceile d'Hel- 
v^etius. 

Tout en affirmant & plusieurs reprises qu*il n*avait ecfitque pour 
s*amuser, en signalant la bassesse de tous les ingredients qui com- 
posentle melange d'une societe bien regiee, Mandeville ne cache pas 
son vrai desaein , ni sa doctrine personnelle. U s'etatt proposes 



94 MANDEVILLE. 

oombaUre, avoc les armas du ridicule^ lea tystteiea oili rboonne ail 

f)r^nt^ comme apportant en naissant am ioclinaiion d^oidte ponr 
e tiieii. U voolaii rdhiUur en pbilosopbe , ei fl^inr en po^ comiqie, 
YumaU da sens moral : aossi coofes8e-t;-il s'aitaqaer an plus Uioslre 
dffeaseor de oe genre de apirUualisme , Shaflesbory. U est imposalbley 
dii Mandeville, au'il y ^i des doctriiies plus diaa^UraieineDi opposte 

Jufs celle de Shaftesbury el la mienne. Quelque belle, qodqoe 
atteuse poor rbumaoiU qoe soil la doclrioe de ce c^l^bre lord, U 
fout ^tablir canftre eite , et sans detour, qi^ riea n'esft bon, que riea 
n'a aocone vfdeur morale , si ce n'est ea qoi emporii^ I'idte d'one 
victoire sof le.pencbant naiarel , sor le pr^tendu goAt moral. L'boBaiiie 
vertoeux. c'esi Thomme qai sail se vaincre sofr-m^e, ei wuk pai^ eelni 
qui VB^i docilemeni rinclination da sob ftme. 

GomBsent raoteor de la Rucks ehercbe-V-il k combattre raolear 
des CaractinstiqMU f D'abord , il s'efforce de faire seatur la faiMesse 
des raisons sor lesqaelles s'appuie Shaflesbory » On se plaH t ditr-il, k 
invoquer ce iait , que ThomaMi nalt sociable , dou^ d'lm imiinet de vie 
commune , ei que , par cons^ueni., il esi loin d'Aire ^gi^ls&e. . . . 
Mais^ si oet msiioci social 6tait la preuve d'un bon naUirel , il se d6- 
o^raii surloui diez les honunes les plos disiinga^ et lea plos gte6-> 
reox. Or, Texp^ience aiieste qoe le besoin de soci^ est le propre dea 
esprits vides ei des Ames sans vigoeor. lyailleurs , n^esl-il paa facile 
de s'assorer qoe ce qui rend rhomme sociable , c'esi ub secret retoor 
SUE soi- m^me , c'esi Tamour de soi , ramoor^propre ^ c'esl-iMiira que 
ce sent ses mauvais penchants ei ses imperfeciions naiorelleB qoi le 

r orient k se r^onir k ses semblables? Si rhomme Hm\ res46 iimocani, 
seraii probahlement demeur6 insooiable ei solitaire. En soi , rhomme 
est r6ire le moins enclin k la vie sociale , ei , & cet <gard, il ae monire 
inf6rieur anx brutes ^ qui formeni primiiivement ei naturellemenldes 
Uoupeaox^ La vie commune parmi les hommes esi bb produii de 
Tart, ua efiEet de quelqoe impulsion extteieure. II y faoi ^videmmeni 
Taction d'une poissaoce ext^rieure , paroe qa*il esi impossible de ras- 
aemblerceni hommbes sans voir nalire i Tinstani m^e parmi eux 
Tenvie , les querelles ei la ddsunioo. La crainte , la pear, voIUl ceite 
puissanoe ext^eure ; la peor, ielte esi la m^ de la aoei^ie ku- 
maiae , la base ei la sauvegarde de tout Eiat ; et c'esi se iromper 
^trangement que ded^river rorganisaUon civile , bob pas des maox 
pbysiouea el moraox p mm des affeoiiona hienveillantes at d6iia<- 
t^essees, 

II n'est paa nuuns inexact de dire , continue liandeville , qoe 
ramoor da psocbaiB^ ei la ehari&6 , eat inn6 jkrhomma , parce qo'il 
6proave de la ayoipathie ei de la eommis^tion. Qtwl rappoii 
enlKe la aympathie ei la charity? La oharit6 consisie k transporter, 
Sana ombre d^ini^rte persoBnel, k d'aatres Taffeeiion que nous awna 
poiir Booa-ttteoies. Lacaose^ lasoBrcedelasympaihie, BBConiraire^ 
c'est le sentiment de noire propre malaise , c'est le sentiment d'oBB 
peine persoBnella. La. comiBis^ration n'a d'aotre resaarl qoe TaaMiBr- 
propre ; lamour 4o prockain precede d'oB abaolo d^vooemeni. 

Can eat paa toot eooore : la doctrine qoe la chahti est 'vant% k 
rboBBflae ii'e«l pas teokncBi dteoteda fimdamant , elfaat esi dan0»» 



MANDEVILVE. «» 

reoM : eUe rend ThoiBind paresgeiix ^ eo lai caoiedlani it oUer & set 
piODcbaaU, taodis que la d^drioe oppose le force de ai mrveiUec ei 
de »e dompier. Elle donne i Vbfmme de fanosUa Hlwuma ^ fMoe 
au'elle loi fait prendre lee mcMivemeBla les mouis Dohleev i^ qoe 
1 ambition , poar des iospiratiaM di^sinWress^w, didiiee par la aeule 
hi^veiUaiice. Go soot ces iUoskms qa'U faat diwiper eldtoniire^ea 
monlrani rbomoia tel qo'il est en r^it^ > c'eei^-dire compost et do* 
min^ par les pauions les plus varices. 

Ainsi, Mandevilie s^attacbe d'abord k naer le fait anr leqnel 
Shaftesbury iofiste le pins, savoir, que les penehaBlg natnrela de 
rhomme a'aeeordeni aveo ce qni fait le but el la desUaation d'on £lre 
raisonosble* A cette n^ation il fait socc^er oelle-d : Ce qui est but 
essentiel poar Tindivida diflEire absoliunent du but de I'ensetthle* 

C'est cette deriui^e proposition qui constitae le sujet principal de la 
FatiU d$$ oMUm. Cette fable eUe-mAme suit k pen prte la marche 
one void : line vaste ruche renfennait un essaim d'ab^Uea trte-eonsi- 
jdrable, une nombrense soci^l6 qui avait les DMnurs des soei^tds hU"- 
inaines, leurs vertuaet tears viees; ks m^decins y ^ient des oharia- 
taAs> lea prAtres^ des Iqrpocriles; les roiay itaient les dupes d'm 
uunist^re foarbe et int^ress^ ; la justice y ^it facilement acfaette et 
corrompue; en un jnot f obaque portion de oet Etat ^tait en jproie k 
one d^ravatm ouverte. Cepeadaat , la grande masse aUait a mer* 
veiUe .et fiwraait on Etat floriasant , parfaitement bien organiaiS. Les 
crioHft de cette nation faisaieot sa graxidear; et la vertu, tomie aux 
ruses par la politique , se tronvait enUiremeni d'aooord a¥ec ie vioe : 
le tool ^tait un vrai paradis : 

Thus every part ^ns Inll of vice 9 
Yet tiie waab mass a pacadise. 

Mais un jour il arrhra qu'un nembre de oetle seeii^t^y enriehi de la 
mani^re la moins honn^te , s'indigna de voir un gantier donner de 
la peau de monlon poor de la peau de boue , et ae nit it prMire qn'& 
la suite de pareilles friponneries ^ le pays et le peuple pl^riraieni in- 
faillibleiDettt. Aassitftt les autees membres les plus fonrbes se mirent 
i g^mir de liniquii^ g^n^e , et ils invoqu^ent la prohM. Jupiter 
exauQU leurs voeox et dMivra de la (raude cette rucbe eriarde et m^ 
oontente. Les morars se r^onmteeDt , la paix et Taboadanee i^n^rent 
partout; mais lee aria^ ninistres de9 plaisirs ei du fasle, d^r* 
tkent sur<4e-«haiBp. Attaqu^ par un graad nombte d'ennemis^ 
les abeiUes Irionpbirent, maia au prix de plisienrB milliera de braves* 
Ge qui en reela se retira daas un creux d'aibre, rMuit i la triste 
aaliflftictioa que pent donner la verlu : 

.... Flew inia a bellew trae. 
Blest with ceuteat and banesftyl 

La morale qui r^uHe de oette fable est la suhranlt. LofsqanMus 
qnaMona une adieu de bonne ou de nanvaise , ee jugenent a imil^ 
a la iMAanr ilaraa de Vm^Mmm au Hi4rite 4% I'ageal^^iil 



96 MANDEVILLE. 

rotilit^ on an dommage dont eHe est pour lai sod^. II s'ensQit que la 
vertu de Tindivida est toot autre chose que le bien. La verto indivi- 
duelle se manifeste qoatid Tbomme renoDce k loi-m6me. Or^ rhomme 
pent renoiM^ k Ini-ih^mey et de la sorte devenir respectable et agr6i- 
ble k la Divinity , sans poar cela contribaer k la conservation et aa 
bonheor de la nation. Ceux^U concoorent le plus an bien commiin , 
qui noorrissent et favorisent davantage rindnstrie* Tout ce qui 
est nuisible ii Tindustrie est pr^judiciable k la soci6t6. Or, les ver- 
tus individuelles noisent k I'activit^ industrielle. La tranquillity de 
r^nie f le contentement de soi est une verto ; mais il est dangereox 
pour rindastrie : il n*est done pas on bien. L'envie , la jalousie est on 
vice, maiis elle fait natire, elle excile r^molation ; elle produit plus 
d*effet que tootes les exhortations morales : elle n*est dbnc pas un 
meA. L'avarioe et la prodigality sont des vices ; cependant dies contri- 
buent au bien-^lre g^n^ral , tandis que T^nomie , qui esl one vertu , 
y nuit consid^rablement. Rien n'est moins fond6 que la supposition 
que les bommes , priv^s de tous ces penchants ignobles , feraient 
autant pour le bien public qu*ils ne font maintenant , e'e$t*4-dire en 
satisfaisant k I'envie et aux autres dispositions vicieoses. Otez aux 
bommes Torgueil , Tambition , et toutes ces passions qui poursuivent 
une chim^reet qui m^nent k des r6sultats condaron^ par la religion ^ 
et vous leur dterez le ressorl par leqoel ils sont capables de vaincre 
jusqu'ji la crainte de la roort; vous leur aurez 6t6 ce qui concoort plus 
au bien de I'ensemble que toute autre inclination humaine. Enfin la 
simple bienveillance conduirait k des actions funestes au bien gto^ral. 
II est incontestable qu*il se lii^le quelqu^ bienveillance k la vanit^^ k 
laquelle nous devons les efforts qui ont pour but de diminuer la pau- 
vret^ et rignorance; mais on oublie que Tignorance et la pauvret^ sont 
indispensables pour qu*UQ pays ait des ouvriers et de Tindustrie. On 
oiibllc que si la culture et laisance deveoaient g^n^rales , univer- 
selles y on ne trouverait plus personne poor servir ^ et que la 8oci6t6 
deviendrait impossible. 

On voit ais6ment que Mandeville n'est qu*un disciple de Hobbes et 
surtoutdu doc de La Rochefoucauld, dont il n'a pas le courage. II 
pretend en effet , & la fin de sa FabU , n'avoir eu d'antre dessein 
que de montrer comment tout bien-6lre materiel et sodal repose sur 
la vanity, comment la vertu humaine est impuissante k donner le bon- 
heur : qu'en un mot, il avait vouiu disposer le lecteur a rhomilit6 , et 
le preparer il Tenseignement et k la vie chr^tienne. L'^l^ve de Mande- 
ville^ Helv^tius , a plus de franchise , n'hdsitant pas k proclamer Tin- 
t^r^t personnel ^ Tonique mobile et le secret moral du monde entier. 
Fr^eric le Grand , veno entre Mandeville et Helvetins , essaya de 
pr^enter Tamour-propre comme le principe de nos actions ; mais ii 
s'effor^a en m6me temps de T^purer, en offrant k Tbomme les objets 
les plus 61ev6s , comme le veritable but de son activity et la seule 
base de son bonheur. En poussant k Textn^me i'opposition entre le 
devoir de Findividu et Tint^rAt g6n^ral, en n6gligeantde concilier cette 
opposition , Mandeville ne pent 6tre absoos du reproche d'avoir exa- 
g^r6 les faits , outr6 les conclusions et donn6 carriire k une vanity 
maiigne ; mais il « rendu service aux moralistes anglais , et Hiteiie 



MANIGH^ISME. 97 

& ceux do coniinent, en les forcant de discoter les fails rassembKs par 
lai , ei de rdfuter les conclusioiis qa'il en avail lir^es. 

La meilleare Iradoclion frangaise de la Fable de$ aheilles esl de 
Bertrand (<^ vol. in-S'*^ Amsl., 1740). Une des meilleures r^futalions 
du mdme oavrage esl celle que Berkeley a donn^ dans son Alctphron 
on le Petit philaeophe, ia^S"', Londres , 1732. C. Bs. 

MANICHEISME. On a donn6ce nom, dans Thisloire de TEglise, 
anx opinions enseign^es^ vers le miliea da iii'* si6cle, par Manes on 
Manich^e^ pr^lre chr6lien qui m61a k la doctrine de TEvangile des 
principes puis^ dans la philosopbie el les religions de TOrienl. Le 
dogme donl il esl consid^r6 , probablemenl ilorl, comme le plus c6- 
l^bre repr^senlanl y esl le dualisme 6lemel du bien el dn mal , el I'^a- 
Jit^ de puissance de ces deux principes. Que celte accnsalion soil fon- 
d^ on non sur des fails bien d6monlr6s, le nom de manichHime n'en 
a pas moins pris depuis one grande extension , el il s'appliqoe aujour- 
d'bui k ioule doclrine y th^ologiqoe on rationnelle , qui donne au prin- 
cipe du mal une existence absoiue comme celle du principe du bien. 
Nous sommes done amends k dislinguer le manickiHsme religieux el le 
maniehiisme philasophique, 

ManichSiMme religieux. — Manis ou Manicbee, anteur de VHiresie 
maniehdenne, naquil, selon les conjectures les plus vraisemblables , el 
selon lachronique d'Edesse, k Carcub^ dans la Huzitide^ Tan 240 de 
J.-G. n esl repr^nt6 par les Orientanx comme an bomme d'ane in- 
strnclion vaste el profonde, el auquel son christianisme aastire el son 
z^le religieux firenl accorder de bonne beure le rang el le caractdre de 
pr^tre ; il paralt avoir ^t^ Ir^vers^ dans la m^ecine. II poblia son HS-' 
r6sie, 9elon les apparences, en 267, pendant qu*Aur61ien porlail a Rome 
la couroime imp(6riale. II avait recu, dit-on, celle doclrine d'on Arabe 
nomm^Scylbien; mais il est plus probable qu'ii la composa lui-m^me 
en mftlant k sesid^es cbr^tiennes auelques principes empranl<§s k la re- 
ligion des Perses. C'esl, en effet,aZoroastreqae Ton attribue Torigine 
de la doclrine du dualisme^ mais que ce sage ail on non admis le dua- 
lisme d'une mani^re absoiue, la^royance des Perses k une unil6 sup^rieare 
n'etait plus douieuse k T^poque de Man^s. La doclrine de celui-ci con- 
sislail avant lout, si Ton en croit ses adversaires, dans i'adoption k 
litre ^al des deux principes du mal el du bien , 6lernels el absolus i'un 
el i'autre. Les circonslances accessoires, telles que ses doutes sur 
quelqaes passages des livres saints, el sa pretention d'Mre pins parti- 
caliCTement 6c]m6 des lumiftres de FEsprit saint, n'apparliennenl pas 
&la philosopbie. En butle k la fois k labaine des cbr^tiens pour son h^- 
r^ie, el k celle des Perses par la profession qu'il faisail du cbristia- 
nisme , il n*en fat pas moins prot^g^ par Sapor el par Hormisdas. Va- 
rades I*' , ayanl saccM6 ii ce dernier prince , lui ful d'abord ligalement 
favorable; mais il changea bienlAl ^ son ^ard, el ordonna qu'on le 
mil k morl, sous pr^texle (ja'il enseigi^ail Terreur des sadduc^ens el 
niait qu^ y eAl one autre vie. Han^ fat livr6 ao supplice ao mois da 
mars 277; il ^tail &g6 de Irente-sepl ans. 

Mante .m6ril8-4-ir les accusations qui furent dirig^ cbnlre lui par 
sea adversaires ? A-Uil en eflSoi ienl6 a aH^rer lea doclrinea dur^tieimea 



IT. 



96 MANICH^ISIIB. 

per rintrodnclion d'an dnalisiiQe ^lernek ei absolo de piinclpes con- 
tradictoires?... Oo peat en douter^ oomme nous le ddmontreroDs plus 
has. 

Les manich^ens ^talent ehr6iieo9^ en e6 seas qvlls admellaieQi la 
misston de J6sas-Ghrisl doDt ils voyaieat dans Mante I'ap^ire le plus 
^clair6 et le plus puissanU Cesiici le lieu de dire qo'ils ne le regar- 
daient cependant point , qu'il ne se regardait pas Iai-m6me, ainsi que 
qaelqoes derivains Toni r^p^t^ , comme le Paradet et rEspiit saint, 
lis avaient alt^ri ce fond cbr^tien par des ^Mmenls empnmt^ an 
gnosticisme et k la religion de Zoroastre. Cenx do gnOsticisme y le- 
naient vne grande place et absorbttient presque r61(6ment chr^tieo lui- 
mtaie. Aossi difGir aieDt-ils des orihodoxes sar plosieors points im- 
portants. Us ne recevaient pes les livres de VAncien Testament, 
et n'aeceptaieqt les Evangilels qa'en se r&senrant le dr<Mt il*y /aire 
les soppressions on les changements qui poavaient Uss mettfe ea har- 
monie avec leors opinions partieali^es; ils regardaient cemme de 
v^ritables proph^tesles sages, lels que Orph^e, Zoroastre, ele., qni 
chez les diverses nations avaient fait briUer la latni^e de la ytni&, 
conna k I'avanoe et m^me annone^ le Messie ; ils se fopdamt snr 
rid6e que la raison et le Yerbe se trouvenl dans tons les homnes, 
et doivent produire partoot les mteies efifets ^ et r^andre les nteies 
elartds^ Cette opmien, empreinte d'one philosophie plus large que 
eelle k laquelle se rattachaient les orthodoxes, avait ii6 d^elopp6a 
par plusieurs P^res, entre autres par saint Justin, saint CKment 
d'Alexandrie , Orig^ne , qni pr^c^^rent Man^ ou en furent les con- 
temporains. En partant de ee principe, les manich^ns ^tendaient 
beauconp plus loin que te cerete des livres canoniqics ke nombre 
des ^rits qa*il poavait ^tre utile de consulter, et opposaiest sans sera- 
pole aux euvrages admis par les ortbodoxes, des lettres, des trait^s, 
des histotres apocryphes, supposes par eox, oa qu'ils empntntaient k 
la tradition. 

Telies ^taient les diSirences prineipales qui s^paraieni les ODani- 
eh^ens des ortbodoxes. 11 est corienx de cbercber si eelle qui domine 
toutes les autres , oelle k laquelle ils ont donn^ leur nooi, et de laquelle 
Tont re^u tons tessystiines qui ont admis, oa €\& sompfonuts d'ad- 
mettre le dualisme absolu des deux prindpes , leur appartieiit vdrita- 
blement^ il serait inaltendu de Irouver ce point au monis douteu. 

Saint Angustin a M Tun des adversaires les plus passiomda des 
manieb^ns; d avait partag^ longtemps leur eroyance , et il senMe que 
son t6aioignage doive 6tre dteisif , quand il leur est fovondde. Or, 
voici les paroles qu'il met dabs la bouche de son adversaire Fanste^ 
dans la partie de son diatogne contre hii ok il aborde la quealioa 
des deux prineipes : « Sitint Augustm : Croyez-vous qu*il y ait deux 
dieux ooqu'il nV en ait qu'nn seul? -^FausU : II n'y e» a absolument 
qu'uu seul. — S. A.: IVod vient done que vons assurez: qu*il y en a 
deux? — F. : Jamais, quand 'nous proposons noire cr^aaccy on ne 
■ous a oul seulement proooncer difmx dieux. Mais, dites-moi, je ^mm 
prie, sur quoi vous fondez vos soup^ons? — S. A. .-C'est sor ee oae 
voes enstignez qu'il y a deux finneip€9y I'un des biens , Fautre ees 
■»*^ f , f 11 est vrat qaeneas cs aa aJ si ODsdeax y rii Miipir Vi 



HANICHEISME. ffi) 

il D'y eii a qu'on que nous appeiioDs dien ; doos nomnions Tauirr 
HylS, ou ia mati^re^ oa^ comme od parle commaii^eiii^ le d^mon. 
Or, si voas pr^tendeE que o'esi Ik ^tablir deax dieox, voos pr^n- 
idrez anssi qo'un mMecin qai Iraite de lasanti ti de (a mmladie, ^tablil 
deox santii ; oo qu*OD philosophe .qui discourt da kien et do m^l, de 
Vahmdance et de la pauvreU, souUeni qu'ii y a deax biens el deax 
abondances. 9 

Noos devoD8 conclare de oe passage qae le mal ^ la mati^ , le d^ 
mon, exprimaity dans le langage des maiiich^ena) la nation oppos6e 
jk raffirmalioay le noo-toe ood(^ abstractivement en dehors de T^tre , 
mais auqoel aocane rMit^ n'est attribate» il lemble done ici que c*esl 
aax adversaires des manich^ens y et Don anx manicbtens eox-mteaes, 
qae riDtelligence a manqo^. Et cependani, IpDgtemps avaat M an^ , 
le mal 6lait d^ign^ oomcne uDe negation ; la mati^, dans PlatOD, dans 
Aristote;^ etc.^ avait ^t^ dMnie par des formules qui, en permettant 
qa'on lai sappos&t une ^ternil^ secondaire, ta laissaient n^anmoins 
aoamise k TactioD toate^poissante da prinoipe an et saprtoie. Les aa- 
tears de oes hypoih^es ne forent eependant jamais soap^nofo d'ad- 
mettre deux principes rigooreasement ^aox , eo^roeis et absolas. 
Prohablement aassi il y eat parmi les manioh^s bien des disciples 
capables d'encb^rir encore sor les parties d^fectoeoses de la doctrine 
de lear secte, et surtout trop^ pea 6clair^ poar T^poslM* sans- la com- 
promettre. En g6n^ral y il ne faat joger qa'avec les plas grands pr6- 
caaiions de ces doctrines antiques, sarUrat des doctrines religieoses. 
Les aectes religiealses, beaacoap plas qoe les ^coles philosophiqdes , 
cbiercfaent les proselytes, ei les accepteat sans trop d'examen. m sb- 
Gdes vertus peavent faire un fiddle; rintelligence seule d'one doctrine 
felt un philosophe. Aussi plbsi^ire de ces grandes h^r^sies qui pon- 
vaient avoir dans les homnies Aminents qui les onl fond^ one gtnnde 
port^ intellectaelle, n'ont pu manqaer de nous Atre qaelqoefois Irans- 
mises par des sectaires plus enthousiastes qu'^dairfe, plus passiena^s 
que solidement instruits. Sans doate, il en a M 9Mi des manich^ens. 

Quoiqull ait M facile aa savant critique Beaasobfe de les jastifier 
d'anthropomorphisme , do inoins de rantbropomorphiattie grassier qui 
constitue une des h6r6sies des pnemters siMes, le caraol^ oriental 
de leur doctrine et ieur langage m^taphorique dorent Eloigner d'eux 
les expressions convenables lorsqu'ils eureniA e'expUqaer sor les ai- 
tribats divins. Cependant ils n'ont pas a«bli6 , plis que les onhodexes 
eox-mAmes , les conditions abstraites de I'exislence de Dieu et de ses 
attributs. lis ont m^me une tendance k se d^gager deoefWo^s images 
pen d'aocord avec une saine i^ilosopbie, tendafice qol n'a produit ohez 
eux que des r^ultats pea consid^bles ^ mais qui les a soitotit ^i- 
ga^ de vmdre hommage aa Dieu de TAttCiea TestamettI, dent rinler-^ 
vention toaie bumaine et souvent passiowite Messoit leur M fUms qu *elle 
le choquait ceUe de I'Eglise. Noos croyons q«e leurs advensairescBtete 
mal fond^^ leur repreeher d*avoirTestreiiri t^maaensil^ divine enftisant 
antidper sur elle Tespace occupy par le mal ou ia mati^. La pliikH 
•Q^ie pare a le droit oe s'^lever oontre ees conoepiioM incompletes da 
principe supreme; mais les premiers docteurs du christianidme^ M 1^. 
mail|ni> car ill partic|p«ieai le ptai «NWeiil adx niAttes isrfeurs , «t 

7. 



iOO MANIGHEISME. 

mMaienty par one coDS^ence qu'il est juste d'excaser^ k des id^ 
saines sor lia Divinity, des images dont ils n'apereevaieDt point oa n*^- 
prouvaient pas le besoin de jastifier la coBtradiction avec leur doctrine. 
Noos ne croyons pas, dans on travail exclosivement philosophiqoe, 
devoir exposer ies doctrines religieuses des manich6ensy d'autant plus 
qa*dles sont tr^-confuses, et presqae toojours embarrass6es damages 
qui laissent douter si ces revelations singuli&res ne cachent pas sons 
des allegories la pensee de leurs aoteors. Ces doctrines ne sont pas 
d'fuUeQrs particnlieres anx manicheens; elles appartiennent aux sectes 
gnostiqaes de tpates Ies noances, et temoignent, par la mani&re doot 
ellefisoniexposeesy qaeleors partisans n*etaient pas difficiles snr Fa- 
nalyse k Taide de laquelle ils s'en rendaient compte. Lorsqae Mani- 
ch6e afBrme, par exemple, qne la terre profonde dt$ tinhbres appro- 
ckait par un e6U de la terre eainte et reeplendissante de la lumih'e, 
et qae c*est par soite de la goerre qui en fat le resnltat que Ies te- 
nibres j qoi ne sont qne la matiire y recnrent de la ImHi^ victo- 
rieuse Ies formes multiples qae pr^sente le spectacle dti mondCi evi- 
demment il donne anx mots t^nebre* et lumibre an sens qa'ils ne saa- 
raient avoir aox yeax de la science modeme, mais encore il parle un 
langage qui faisait sans donte illusion a ses sectateurs^ mais qu'iis 
ne poqvaient pas plus que noos reduire ft une deception precise et 
metaphysiqoe* La phiiosopbie n*a done rien & voir au milieo de cette 
confusion sterile, oii Tabus des images physiques remplace une pre- 
cision inconnue aTenthousiasme mystique des sectaires des premiers 
siMes. Bavle a dit avec raison ( Dictumnaire , art. ManicMUme ) : 
« II paratt evidemment que cette secte n'etait point beureuse en hypo- 
theses quand il s'agissait du detail. Leur premiere supposition etait 
fausse^ maiselle empirait encore entre leurs mains, par le pea d'a- 
dre^se et d'esprit philosophiqae qa'ils employaient k rexpliqoer. » 

Qoant aox manicbeens , le reproche q'o'on leor adresse, d'avoir ad- 
mis deax principes , doit se redoire k ceci : qo'ils ont admis en face 
do prindpe toot-puissant et ordonnateur une mati^re eternelle; c'est 
exclusivement k cela que se rednit la doctrine manicheenne de retemite 
du principe mauvais. rious Tavons fait voir par Ies tcxtes memes, et 
noos en trooverions ao b^KMn one noovelle preave dans la tendance 
exdosive do manicheismei reyitir de formes pufement physiqoes Ies 

trincipes Ies plos abstraita, et en particolier ceux du bien et do mal. 
[aiSy sur ce pointy ily a quelques observations importantes k faire : 
1". Le principe du mal , considere comme une essence physique , 
ne saurait etre que la matiftre; 

2*. L'eternite de la maii^ , qoelque spontanee que soit la force in- 
terne qo'on lui suppose ^ ne pent se oonfondre avec un principe etemei 
do mal y considere comme egal en force et en puissance an principe du 
bien , comme on en attriboe k tort, selon noos, Fidee aox manicbeens; 
. 3^. L'etemite de la mati^re n'est point one opinion propre k ces 
tectaires.) elle est de beaocoop anterieore k lanaissance de cette secte, 
etil n'y a go&re de systime philosophiqoe dans rantiqoiie qui ne Fait 
•dmise d*ane maoiere plos oo moins explicite; plosieors P^res n'y ont 
Ims repogne; 

4*. Ces Peresy et Plttoii loi-mteie, dans leqoel on a cm reconnaiCrc 



oelte doiUK primitive i n'ont jamais 6h6 pow eela aooMis d'avoir 
admis I'exialeiioe de deux priDcipes co^ternels dgaux. 

Nous sommes de cette maniere amen^ k presenter sor le mani- 
ch^isme philosophiqoe quelqoes consid^ratioas qui rendront plus pro- 
bable encore I'opiniou que nous avons ^mise sur le dualisme de Mams. 

ManichiisfM phihtophique. — Nous avons vu que le manichdisme 
religieux n'est autre chose que le manich6isme philosoptdque, mal 
compris par les adversaires de Han^s qui exag^rirent ses erreurs dans 
un but int^resss^. On pent done dire qu'en r^ultai, il n'y a qu'nn ma- 
nicb^isme, le manich^isme philosopfaique, intervenant dans les discus- 
sions des gnostiques , comme moyen d'expliquer ei de justifler leurs 
doctrines. C'est done laraison psychologique du manich^ismeetdessys- 
t^mes analogues qu*il importe de determiner ^ pour savoir jnsqu'& quel 
degr^ la constitution de I'esprit humain a pu laisser s'^tablir la croyance 
i deux principes, I'un du bien^ Tautre du mal, existant tons deux 
d*une mani^re absolne. 

Malgr6 T^rudition ing^nieuse que Wolf a d6ploy6e dans son ouvrage 
ayant pour titre Manichei»mu$ ante manichaos , et in ehriiiianiitno 
redivivus, on doit reconnatlre que le dualisme, tel qu'il est attribu^ k 
MandSy n'a, dans Tanliquit^y que des antecedents tr&s-imparfails. 
L'ouvrage m6me de Wolf peut servir k demontrer ce que nous avanQons. 
Pour lui, en effet, le dualisme manicheen qu'il retrouve dans tons les 
syst^mes , n'est pas autre chose que retemit6 de la mati&re qii'il eonsi- 
d^re egalement partout comme le principe du mal. Mais il n'est pas 
difficile de montrer que ce n'est pas \k un principe eternei, ^gal en puis- 
sance, absolu comme le principe du'bien que loutes les ecoles se sent 
accordees k considerer comme Dieu. Chez quelques pbilosophes (Par- 
menide d'Eiee, Empedocle, etc.) y le dualisme n*est guire qu'un dua- 
lisme physique; il consiste seulement dans Tantagonisme des elements 
divers qui constituent ce monde^ et ne s*eiive pas plus haut; dans 
d'autres (Thal^, Anaxagore, les stolciens, etc.)^ la matiire est donnee 
comme eternelle, il est vrai, mais elle est, sans spontaneite propre, 
sans une vie qui lui appartienne, et la superiorite du principe pensant 
et organisateur est mise hors de doute ; dans d'autres encore (Aristpte 
etson ecole), la mati^re est consideree comme une privatum, et il 
semble difBcile, dans cette existence toute negative, de voir uh principe 
eternel , capable de contre-balancer la puissance divine. Que sera-ce 
done, si nous consultons, sur Tessence de la mati^re, ^abstraction 
par laquelle Plotin la consid^reeomme VindSterminS en soi. En ce der- 
nier sens n'est-il pas possible de la considerer comme etemdle, sans en 
faire on principe egal en puissance au principe supreme, sans Ten- 
visager comme une substance? et peut-on, sans se rendre coupable 
du plus snperficiel examen , se croire sufBsamment autorise par Tiden- 
tite du mot k confondre des opinions si diverses et k en tirer les m^mes 
consequences ? 

La philosophie n'a done, dans aucune de ses ecoles, enseigne la doc- 
trine de deux principes contraires Tun k Tautre, egalement etemels et 
absolos. Ce manicheisme imaginaire, car il n'est pas mime imputable 
au sectaire dont il porte le nom , lui est tout k fait etranger. II en devait 
etre ainsi, et Texamen des fails psychologiqoes explique pourquoi 



109 MANIGHI^SME. 

rhomme n'^fi jamais ameo^, par la consiiUiUoD de son inteffigenoe, 
jusqu'i admettre to dualisme, trop Mg^remeot reproch^ par les cbdi 
de TEgHse k la philosophie et aux hMiiques« 

L'diservatioii da la Datare, notre experience jonmalike nous ri?^ 
leal rcsusioiee opposite de la douleor et da plaisir, oelle da joate ei de 
I'iiQaste qoe noos ne tardons pas k r^odre dans lea notioDs nsiver- 
aelles da bien tX do mal; aoas aoivons m£me cet anlagoQisme dans des 
prinoipea donl Taolioii r^dprocpie oonstiioe le monde physiqae. Les 
idte d'opposition et d^^^libre doivent done £tre tamiUirea k nos 
equity el , acoept^Bs dans one certaine mesare, repr^nter poor noos 
la y6ri\6. Mais , dans rexp^rience mtate qoe nous venons d'invoqaer, 
noos remarqooDs qae oei aDtagoaisme rfeout to^joars les actions oppo- 
96e8 en one anti^ de r^saltat, et aboatit k one harmonie dent noos^con- 
statons la r^alit^ plus facilement qoe noos n'en p6n6trons le myst^re. 
Si , de robservation des pbenomines ext^rieors, noos passona aox scditi- 
ments et aox actes moraax que la conscience nous revile , noosy re- 
troovons la m6me opposition entre le bien et le mal , mais toojoors avec 
rid^ plas oa moins expUdte de la predominance actuelle on future et 
deOnitive do bien. Ce seotiment est envelopp6 dans notre conscience 
morale oomme dans nos e^rances, dans nos d^sirs comme dans noa 
regrets. Ainsi la croyance en deux prineipes ou forces dont Taction ma- 
toelle prodoit r^quilibre dans la natore, doos est donn^e par rexpd* 
rience m^me^ et elle expliqoe facilement le manicb^isme restreint et 
gen^ralement vrai des systimes physiqoes de rantiqoite. Mais la 
croyance formelle oo simplement pressentie de Funite du principe su- 
preme, arr^te la trop grande extension que Tesprit serait dispos6 a don- 
ner au dualisme foumi par I'observation , et rend impossible Tadoption 
d'un syst^me manicbeen, complet dans toutes ses parties, tel qu*on sap- 
pose, ji tort, qu'il a M profess^ par diverses secies, k diverses <poques. 
Ici done rhistoire ^daire la reflexion, et ia reflexion 6claire rhiatoire, 
et il en r6salte qu*on chercherait en vain, m^me parmi les sectes les 
plus decri^es, un dualisme qui ne fiit point subordonne k Tid^e d'onite^ 
qui, claire ou confuse, est au fond de tons les esprits , comme Tanite 
e1le-m6me repose k la source de toutes cboses. 

II n'y a done point eu de veritable manicb6isme philosophique^ et le 
manicbeisme religieux, qui n'en est que la contre-partie , n'a pas d& se 
montrer beaucoup plus complet. Aussi, est-oe la conclusion que la cri^ 
tique doit tirer de I'examen impartial des monuments qui nous restent 
do manicheisme du in* siicle. Quant aux manicb^ens qui, sous le nom 
de Cathares ou Albigeois, sont devenus c^l^bres au xii'' si^cle dans le 
midi de Ja France, les critiques de nos jours les distinguent en dualistes 
absolus et dualistes mitiges. Ces ^crivains reconnaissent d'ailleurs que le 
dualisme mitig^ se rencontre d^s les premiers temps de la secte. Nous 
sommes disposes k croire, par les raisons que nous avons donn^es pr6- 
c^demmenty qu*il a dd prendre, d^s le commencement, un plus grand 
d^veloppement que le dualisme absolu, et ne pas tarder k le remplacer. 
Nous n'oserions, toutefois, Taffirmer contrairement k I'opinion du sa- 
vant critique dont nous indiquons les travaux k la fin de notre article; 
nous ferons seulement observer que les croyances des sectes reli- 
gieusea, ne sooi jamais aussi faciles k connattre que les doctrines phi- 



MA.RC-AURELE. 105 

Idsophiqoes , et que la persistance ^ternelle da prindpe do mal dans 
SOD oeuvre et dans son cbAtimeDt, n'^t pas absolumeot maoidk^emie. 
L*Eglise catholique elle-mdme;^ en enseigoant I'^teinit^ des peines de 
I'aatre vie, a cr^ dans ravenir, au mal, une existence qoi ne ftiira 
pas , et loi a refas^ cependant I'^alit^ de puissance avec le principe da 
Lien. Aossi , personne, eA se fondant snr ce dogme , n'a dirig^ contre 
elie Taccusation de manich^isme ; rien ne proave k nos ;eax qae Tan- 
cien manich^isme ait 6i6 beaucoap plas loin. 

Les docoments les plus importants sur rhistoire do manich^me sont 
parmi les anciens : dans les oavrages de saiqt Angustin , EpUiola 
fundamenti contra Faustum. — EpUre de Manhi dans saint Epi- 
phane, h»res. lxii. ~- Une r^ftitation, par Tite de Bostra. — Pani- 
sins, LecU antiq., ed. Basnage, 1. 1^ p. 50. — Fragmenii, Fabri- 
cios, BibUath, greeque, i. y, p. 284 et saiv. — Actes de la dispute 
d'Archelatts et de Man^, id, Fabricios, t. ii. — £t parmi les mo- 
dernes : Bayle. art. ManichSume. -^ Tillemont, M^moires pour servir 
a Vhistoire teeUtiastique , 16 vol. in-4% Paris, 1693-1722. —Wolf, 
ManickeUmut ante manicfuBoiy et in chr%$tiani$mo redivivus, in-S"", 
Hambourg, 1707. — Beansobre, Histoire critique du manichSisme, 

2 vol. in-4<*, Amst. , 1734-1739. — Mosheim, Commentaria de rebus 
ckristianie ante Constantinum , in-4'', Helmstaedt, 1753. — Walch, 
Historic der Ketzcreien, 11 vol. in-8°, Leipzig, 1762-1785, t. i. — 
Foacber, Memoir e$ de V Academic dec Inscriptions et Belles-Lettres y 
t. XXXI et autres. — Matter, Histoire critique du gnosticisms , 2^ ^., 

3 vol. in-8'', Paris , 1843. — Baur, Sur le manieheisme des Cathares , 
in-8% Tubingue, 1831. — Fotr le m^moire de M..Schmidt( Acad^mie des 
Sciences morales et politiques. Savants Strangers, t. u). H. B. 

UARC-AURELE est n6 a Rome le 26 avril 121. Son p^ et son 
aieal se nommaient Tun et Taalre AnniusY^rus; sa m^re, Domitia 
Calvilla oo Lncilla , car on loi donne ces deux noms , ^tait fille de 
Catilios S^v^rus. Marc-Aur^le ne connat pas son p6re, qnoi qu*il dise 
de lui , dans le premier livre de ses Pensees : « Souvenir que m'a laiss6 
mon p^re : modestie , caract^re mdle. » II fut ^lev^ , sous les yeux de 
sa m6re, dans la maison de son aleul paternel. II ne fr^quenia point 
les ^oles publiques ; on Tentoura cbez lui des meilleurs maitres. Ses 
bistoriens nous en ont laiss^ la liste ; mais nous citerons seulement 
H^rode Atticus, h cause de sa c^l6brit^, Fronton et Rusticus, que 
Marc-Aur^le dleva plus lard Tun et Tautre au consulat,.et Diog^nite 
qui, le premier, lui enseigna le stoYcisme. Uenfance de -Marc-Aur^le 
s'^coula, au milieu des bons exemples et des sages pr^ples, loin de 
TafTreuse corruption de la jeunesse romaine. II se f6licile ]ui-m6me 
d'avoir fait pea de progr^s dans les lettres , car il partageait le m^pris 
de sa secte pour T^rudition et pour i'^loquence fastuease qu*on ensei- 
gnait dans les ^coles; mais il ^tait d^ja philosopbe longtemps avant 
r^ge ou Ton est an homme. Ce fut un des boAbeurs de la carri^re 
d'Adrien d*avoir su jetcr les yeux sur cet enfant k la fois r^fl^chi et 
docile , plein de maturit^ et de candeur. II le bt chevalier k six ans ; k 
huit, il le fit entrer dans le college des pr6lres saliens ; k auinze, il lui 
donna la robe virile. Le premier usage que Marc^Aarele fit de ses 



i04 marc-aur£;le. 

droits > tbt d'abandonner Th^ritage de son p&re h sa sorar Annia Garni- 
flday qui avail ^poas^ ud homme plus riche qQ*eUe. Noinro6 qaelqne 
temps aprfts pr6fet de Rome y il renon^ k la chasse et aox exerdoes do 
corps quil aimait avec passion , et sat remplir exactement sesnoaveaux 
devoirs saos abandonner ses ^tades philosopbiqaes. Sa vie ne fat plat 
partagtey jasqo'ji sa mort^ qa'eatre ces deax occopations : ^odier et 
agir ; il n'eat jamais de temps poar le repos ni pour le plaisir. II avait 
embrass6 les aast^rit^s de la vie slolcienne^ et ne s*en d^portit pas , 
mime- sar le trAoe ; et dans one vie qai est k elle seale an poissant 
enseignement, il ne parattra pas indigne de Thistoire de rappeler qoe 
Marc-Aar^le enfant reposait sor la dore y envelopp^ dans sa cape, et 
qae sa mire n'obtint de loi qvL*k grand'peine qa'ii coachAt sor on lit 
revMa d'une simple peao. 

Lorsqae Adrien saivait les premieres ann^es de Maro-Aarito, ^ le 
coQvrait de sa protection , il voyait en loi la plus ferme espdranoe de 
Tempire. II Tavait fianc6 k la fiUe de C6ionius Gommodus, son fils adop- 
tif , poar lai frayer le chemin du ir6ne. G^ionias 6tant mort avant Fem- 
pereur^ oeloi-ci cboisit Antonin, k condition qa'a son tour 11 adopterait 
Harc-Aarile. Antonin avail 6poas6 Annia Galeria Faustina , fille 
d*Annius Y^rus ^ el» par cons^uent , tante de Marc-Aur^le , qui £lail 
ainsi le neveu par alliance de,son p6re adoptif , et qui, plus lard, en de- 
Vint le gendre. Antonin el Marc-Aur^le rest^rent toujours 6troitement 
unis, end^pit des efforts que Ton tenia pour les silparer. Antonin, 
parvenu k Tempire , nomma son Qls adoptif c^sar, puis consul el ques- 
lenr ; il I'obligea de remplir les fonctions de celte derni^re charge, d'as- 
sister aux deliberations du s^nat, de s'inilier k tous les secrets du goa- 
vernement. II lui donna Meecianus pour mattre de jurisprudence , el, 
loin de porter obstacle a ses etudes pbilosophiques , il (it venir de Gr^ce 
Apollonius tout expr^spour lui en donnerdes le^^ons. 

Marc-Aurele quilta la vie priv^e a regret. Rien ne ful change en lui : 
il ne pril du rang supreme que les devoirs. II est, avec Epictete, le 
plus parfail exemple de la verlu stoKcienne , parce que Tan est reste 
sloKcien sur le tr6ne el Tautre dans I'esclavage. 

Devenu empereur a la mort d* Antonin ( le 7 mars 161 ), il pril pour 
coliegue Lucius Verus, son fr^re adoptif. Ge partage de rautorite impe- 
riale etail jusqu'alors sans exemple. Verus, qui n'etait digne d^une 
telle fortune que par sa deference absolue pour le veritable empereur, 
n*eul gu^re que regalite du rang avec Marc-Aur^le, qui retint toute 
rautorite. La reconnaissance avait inspire k Marc-Aur^le celte reso- 
lution d*eiever avec lui k I'empire le second fils adoptif d'Antonin. Ce 
fut une de ses verlus de n'oublier jamais un bienfail. Le premier livre 
de ses Pensees, dans lequel il enumere ce qu'il doit k chacun de ses pa- 
rents et de ses matlres , n*esl pas , comme on Ta dil , un monument de 
son orgueil, mais de sa reconnaissance. 

Harc-Aurele, k son avenemcnl , trouvait I'empire rempli de tronbles. 
Au dehors, les Quades, les Germains dechiraienl les fronUeres; les 
Parlhes commen^ienl la longue suite de leurs victoires. L'armee etail 
amollie et ne resscmblail plus a ces vieilles legions romaines qui ne 
savaienl pas reculer. Dans le double reldchement des moeurs publiques 
et de la discipline militaire, les generaux n'etaient plus redoutables 



MARG-AUR^LE. iOS 



que pour lear empereury et , sous ce r^De mdme, le crime de 
le proava. Aa dedans ^ des jurisprudences compliqn^eSy des magistra- 
tures mal d6finies^ point d'autre unit^ que la volont^ du souverain. A 
tons les degr^s de la hi^archie, la delation , les rapines; Ja cruautA 
pouss^e si loin chez les pairiciens qui avaienl 616, sous N6ron , k bonne 
6co1ey qu'ils commettaient des meurlres par passe-temps , ne nihil 
agatur, dit S^n^ue ; des moeurs privies et publiques dignes de Mes- 
saline^ et Hessaline elle-m&me ressuscit6e dans les deux Faustine, 
belle-mire et femme de Marc-Aurile^ et dans sa flUe Lucile ; le souve- 
nir d'AntinoUs encore vivant dans sa famille adoptive; le suicide rava- 
geant comme une ^pid^mie cette soci^l6 corrompue et croulante : \oil& 
Je monde qui debut k Marc-Aurile et qu*il entreprit de gouverner sans 
faibJesse I sans vaine recherche de la popularity , mais aussi sans 
tyrannic , car> disait-il , inaugurant son r^ne par ces belles paroles : 
a La tyrannic ne vaut pas mieux k exercer qu*k souffrir. » 

A ces causes g6ndrales de ddtresse, s'ajoutaient encore des malheurs 
parUculiers : la peste, la famine, des inondations du P6 et du Tibre. 
La Bretagne dtait rdvolt^^^ la Germanic envahie par les barbares, et 
Forient lie Tempire, par les Parthes. Marc-Aurile envoie des legions 
en Bretagne et en Germanic; il fait designer Lucius Ydrus pour la 
guerre des Parthes , et reste lui-m6me au sidge de I'empire pour com- 
battre I'ennemi le plus redoutable. II accrott Tautoritd du sdnat, abr^e 
les formes de la procedure, fixe le taux de Targent, interdit I'usure, 
une des grandes plaies de la socidld romaine, regularise la perception 
des imp6tSy met un terme aux perpdtucUes delations qui ne laissaient 
de sdcuritd k personne, protege le commerce « dlablit des grenicrs pu- 
blics. Ces rdformes att^nuaient le mal sans le delruire; mais Tempe- 
reur faisait ce qui dtait humainement possible , et lui-mdme disait avec 
mdlancolie : a N'espire pas la rdpublique de Piatou, qu'ii te suflise de 
porter remade aux plus grands maux. » Cette resignation fut, pour 
plusieurs stoKciens, le dernier mot de la vie pratique. Cetait, en quel- 
que sortCy la rdponse des faits et de rexp^rience a leur ambitieuse 
recherche de la perfection absolue. 

Un de ses premiers soins fut de vider les prisons encombrdes de 
chrdUens^ et d'ordonner aux proconsuls de cesser les persecutions. II 
paratt cependant que cet esprit d'impartialite et de justice k regard des 
Chretiens ne Tanima pas pendant tout son rigne. Qu'on place le mar- 
tyre de saint Justin en 165 ou 167^ c'est toujours sous Marc-Aur&le. 
S'il n*y eut pas , sous ]ui , de persecutions generales, il y cut des per- 
secutions particuliires. Dacier veut tout rejeter snr les proconsuls; il 
est difficile de croire que les ordres precis de Tempereur eussent ete 
enfreints. Marc-Aurile n'etait pas superstitieux , comme on Ten a 
accuse , mais il etait religieux selon I'esprit de recole stolcienne , et 
considerait les Chretiens comme coupables au moins d'obslination et 
d'iropiete envers les dieux de Fempire. Peut-etre aussi, par une fai- 
blesse condamnable, aura-t-il cede k la clamour publique, dans un 
temps d'inquieiude et de troubles. II est du moins certain, quoi qu*on 
en ait dit, qu'il ne voMit pas justice aux doctrines des Chretiens : ilbe 
les connut que superffdellement , il ne leur emprunta rien , Brucker le 
pretend vaineipent, et l^^tolcisme suffit pour expliquer tous ie3 pas- 



106 lURC-AURELE. 

sages qn'on aflftgne. La morale de Maro-Aurile n'est qae le stoidiaiBe, 
la ^hrifttianisme est bieo aa-dessus. 

V6ros s'^tait endormi k Antioche dans le loxe ei les plaisirs. La 
guerre fut lermtnte sans lui par ses gto^raax. Aprte qu'il enl triompbt 
k Rome , avec Maro-Aarile, et qu'ils earent recu Vnn et Taotre le nom 
de Parthiquei, que Marc-Aurite s'empressa d'ecbanger plus tard pour 
celui de Germanique, ils partent enseinbley en 169, pour one exp^ditioa 
dans la Germanie ; ei Harc-Aur^le y au depart, fait tant de sacrifices ^ 
qu*on disait qu*il ne Irouverait plus de boeufe pour remercier les dienx 
de la victoire. Julien nous a conserve cette ^pigramme : « Les bcBofi 
k Marc-Aur^le : si vous triompbez, nous p^rissons. » Les empereurs 
se rendent d'abord k Aquil^e, mais la pesle les oblige k en partir pr6- 
cipitammeqt. V^rus mourot pendant son voyage, ou de la paste , oa 
d'apoplexie. Dion accuse Marc-Auriie de sa mort ; Capitolinus en accuse 
Lucile, femme de V^rus et fille de Maro-Aur^le. La vie enti^ de 
Marc-Aur^le repousse cette accusation. Lui-m£me s'6tait donn^ V^rus 
poor collogue ; il I'avait aim6 , malgr^ ses fautes , jusqu' ji lui donner sa 
dlle ; il avait couvert ses d^portements de son indulgence, et r^par^ 
autant que possible les consequences de son ineriie. V^bos, qui a 
iaiss6 dans Fbistoire le souvenir d'un prince corrompu , eat du moins 
le m^rite de sentir les services et la superiority de son fr^re , et de lui 
ob^ir en tout. Marc-Aur^le donna la veuve de Y^rus , digne fille de 
Faustine, k un homme de bien, n6 dans un rang obscur. 

La guerre de Germanic retint longtemps Marc-Aor^le aprte la mort 
de y^rus , malgr^ des succ^s marques, et un trait6 auquel les barbares 
ne voulurent pas se tenir. C'est pendant cette longue campagne qu'ar- 
riva le miracle de la legion foudroyante. On salt que la gr^le qui sur- 
vint pendant le combat, aveugla les barbares et ne toucba point la 
legion chreiienne. I^s palens ] selon I'esprit du temps , attribuerent ce 
miracle k un magicien. On a pr^iendu que Marc-Aur^le fut 6branie, 
et renouvela la protection qu'it avait autrefois promise aux Chretiens; 
mais la lettre qui defend d'accuser les Chretiens comme Chretiens est 
de 171, le miracle est de 174, et les persecutions edal^rent k Lyon etk 
Vieune trois ans avant la mort de Marc-Aur^le, en 177. 

Ce qu'il faut admirer, dans cette campagne de Germanic, c*est moins 
le succ^s des armes de Marc-Aureie, que son energie morale. Oblige de 
sevir, pour retablir la discipline, et de supprimer les jeux par mesure 
deconomie, il avait a subir Tingratitude du peuple. Sa femme et sa 
fille deshonoraient sa famille;il le savait, sans memeconsentir ^se 
plaindre; Ja mort lui enleva son (lis, Age de sept ans; isoie et meconnu 
de toutes parts, il couvrait ses proches de son silence, se depouillait pour 
reparer les finances oberees, donnait ses journees k Tadministration et 
k la guerre, et la nuit, il se consolait en etudiant la philosophie. Au mi- 
lieu de ces travaux, la revolte d'Avidius Cassius, gouvemeur de Syrie, 
qui avait repandu le bruit de la mort de Marc-Aur61e , et s*etait fait 
proclamer auguste, vint le surprendre. Marc-Aur^le adresse k ses sol- 
dats une harangue oil toote son Ame respire ; et il marchait k grandes 
journees vers les provinces revoUees, quand on lui apporta la lete du 
n'belle. On sait qu'au lieu de se venger, selon la politique des empe- 
reurs, sur les enfantade Cassius, surlesville^urlesiegionsquiavaieiit 



MARG-A1IRELB* i07 

embras86 son parti, il pardosoa toot sans reserve, elbrAUi les papiers 
de Cassias^ « de peur de Irouver des eoupables«» Un autre de ses g^nd- 
rauXy Perlinax, qa'ilavait condamD^^ et dontil recoDDutrinnoceDcey 
fut £ait par loi s^nateur et consul; et Ton ne sait ce que Ton doit la 
plus admirer, da juge qui r^pare ainsi une erreur, on du prince qui 
r^pond par la cl^menoe A Tingratilude et ft la trahison. 

De la Syrie, ou il s'^lait rendu pour ^touffer la sMition, 
Marc-Aur&le parcourt tout TOrient : k Smyrne , il entend i'orateur 
Aristide • et quelque temps aprte il reb&tit la ville, ruinte par un in* 
cendie; a Ath^nes > il se fait initier , et fonde des chaires publiques; il 
ne fait ensuite que toucher ft Rome, ou il partage le triomphe avec son 
filsCominodey et oil il tihye un temple ft la Bonl^. Retire pour un temps 
ft Lavinium , pendant qu*il y 6tudie encore la philosophic (car au milieu 
des soins de I'empire, il suivait, ft soixante ans, les lemons de Sextus) , 
il ach^ve de reformer Tadministration , supprime les sinecures , r^pare 
les routes ; en mime temps, il rappelle at prot^e les philosophes , ce 

Sii ne rempicha pas de se montrer implacable pour les sopbistes. De 
f il part en 178 pour la Germanic, ou il remporte une \ictoire deci- 
sive, et meurt le 17 mars 180, ft Sirmium ou, selon d'autres, ft Vienna 
en Autriche , aprfts dix<-neuf ans et dix jours de r^gne. On a pritendu 
que, se sentant prMdemourir, il voulut, en vrai stoicien, remporter sur 
la nature une derniftre victoire et s*abstenir de nourriture. Une opinion 
plus accreditee, charge Commode d'un parricide : digne commencement 
pour i'emule de Caligula et de N^ron. 

Les cendres de Marc-Aur^e forent rapporties ft Rome. La posterity 
n*a reprocbeftl'empereur philosopbe,que Faustine, safemme, et Com- 
mode, son ills. On pent lire, dans les CSsarsde Julien, Taccusalion et la 
defense. Marc-Aurftle n'a pas ignore les deportements de Fausliue ; il 
a cru plus grand de les pardonner que de s'en plaindre pi a voulu donner 
ft son pftre adoptif cette supreme marque de sa reconnaissance. A un 
amiqui lui conseillait de la repudier : nil faudradonc, disait-il, lui ren- 
dTQsadot?» Et sa dot, c*etait Tempire. On voudrait qu'edaire par 
Texemple de Verus, il n'cAt pas remis Tempire aux mainsde Commode. 
Un p^re ne pouvait pas deviner Commode ; mais il en savait assez 
pour le desheriter, quand Theritage qu'il avail ft lui laisser etait le gou- 
vernement du monde. Ce sont les seules laches de celle belle vie^ et 
Ton pent, apr^ Tavoir lue, repeier avec Montesquieu : «0n sent en soi- 
mime un plaisir secret lorsqu'on parle de eel empereur •, on ne pent 
lire sa vie sans une espece d'altendrissement : tel est I'eiTet qu'elle pro- 
duit qu'on a meilleure opinion de soi-memc, parce qu'on a meilleure 
opinion des hommes.}> 

Ce qui donne ft Marc-Aurftle un rang eminent parmi les philosophes 
slolciens, c^est sa vie. Lui-meme en avail ecrit Ibisloire, cette hisloire 
est perdue; mais il nous reste ses Ptnstes, un petit livre qui expJique 
tout rhomme, et qu'ft son tour Thomme cxplique. 11 n'y a pas dans ce 
petit livre de doctrines meiaphysiques; onsenlbieu en le lisant que le 
stoKcisme se perd de plus en plus dans les raaximes pratiques ; mais ce 
qui le distingue entre tons les livresde morale , c'est que celui qui Ta 
ecrit n'y a pas mis une pensee qui nefAt sincere, ni une maxima qu'il 
n*ait pratiqute. 



108 MARG-AURELE. 

Marc-Aur^le j comme toos ies slolciens de son temps , m^prise la 
science m^taphysiqae. Riende plasobscar^dit-ily qoece qaeFon essaye 
de dire sur le fond m6me et sar I'origine des choses ; Ies stoldens y 
^houent comme Ies aqtres. Chaqae philosophe a son opinion ; el le 
changemeni qai est dans Ies pens^s est aossi dans lenrs objets : toat 
ce monde, et la science qui le reflate ne sont que des flots changeants. 
Yoili bien le scepticisme des stoKciens romains, qai n'exceptaient que 
la morale. Et cependant, avec la m&me inconsequence que Sterne ^ il 
s*6crie aillenrs : allfaut vivrepour se demander quelle est la nature de 
TuniverSy quelle est la ndtre^ quels sont ieurs rapports. » 11 est vrai que 
pour lui r^tude de ces rapports et de cette double nature est pare- 
ment exp^rimentale^ Sa psycbologie, n'estqn'nne suite d'observaiions 
tout ext^rieures ; eUe n'a quelque force que dans,ranalyse des passions, 
parce qn'il retrouve \h son talent de moraliste et d'observateor. Qoand 
il distingue dans Tbomme an corps, nn soufQe, et leprincipedirec- 
teur, c'est ji peine I^ une donnde scientifique, pnisqu'il ne la relive par 
aucnn fait nouveau, par aucun raisonnement , par aucune determina- 
tion precise. Ce souffle, ou, si Ton vcut, cetle dme, est un element tout 
materiel. Lni-m6me recherche ailleurs ce que ces &mes devienncnt 
quand le corps Ies a quitl^es, et r^pond qu'elles^se confondent par dis- 
solution dans Ies airs , comme la terre absorbe Ies corps. Quand an 
principe directeur , c*est la raison, la liberty ; une Emanation de cette 
force divine qui circule dans le monde entier et I'anime, Emanation fu- 
gitive qui briile un instant en nous et s'absorbe aussit6t danssa source : 
Stemelle, si on la considire comme partie de cette force universelle 
d'odi elle part et ou elle retourne ; p^rissable, si on Tattache k cet indi- 
vidu, a ce moi, qu'elle illumine ct qu'elle dirige. 

Ainsi pour Marc-Aurile, comme pour toute I'^cole, TAme n'est qu'un 
corps d*une nature plus ^lev^e. Mais cette raison qui luit dans notre 
Ame,et, par consequent, cette force dont notre raison 6mane, etqui est 
Dieu ou la nature, ne sont-elles pas des r^alit^s d*une nature incorpo- 
relle? On Ta dit, et, si cela ^tait exact , Marc-Aurile se distingaerait 
ainsi de toute T^cole , pour laquelle il y a identity complete entre le 
corporel et le rdel. Rien n'autorise une telle hypoth^ ; on ne voit pas 
ou Marc-Aurile qui d^daigne la speculation m^taphysique, aurait pris 
ce spiritualisme. II est daus Platon , mais il s'y rattache k la thdorie des 
id^es, dont il n'y a nulle trace dans Marc-Aurile. La raison est pour 
lui ce qu'elle est pour lea stoKeiens ses devanciers, soil qu'on la considire 
en elle-m^me, danssa source, ou datis nos Ames : une force inseparable 
du monde materiel, Tanimant, mais residanl en lui sans distinction 
de substance. Les stoiciens distinguaient la force vivifiante ou la raison, 
du monde qu'elle produit, qu'elle anime et qu'elle gouverne, comme ils 
distinguaient avec tons les Grecs la forme de la matiire, quoique la 
forme separee de la matiire et la matiire separee de la forme ne fussent 
poor eux que des conceptions logiques sans etre ni realite. 

Cette psychologic annonce dejA la tbeodicee de Marc-Aurile, puisque 
la nature de notre Ame est la nature m^me de Dieu ; et c'est en ce sens 
qu'il a prononce ces paroles profondes : a Plus tu t'enfonces dans la 
copnaissance de toi-m^me, et plus tu penitres les secrets de la nature 
universelle. » Marc-Aureie admetdonc, sans difficolt^^iea et la Pro- 



MARC-AURELE. 109 

vidence^ ce Dieu est bon^ il a fail Je monde et il le gouverne , mais en 
in^me temps il y r^ide^ oa plQl6t il en fait partie. C'est la force \ivi- 
fiante qui organise le chaos, saivant des lois inh^rentes k la nature m^me 
des ^l^ments dont la matidre se compose. Le grand tout auquel nous 
apparlenons , et par la substance de noire ^tre ei comme parties int6- 
grantes d'un systeme, est an animal complete un et unique , qui em- 
brasse tout^ puisqu*it ne peut rien y avoir en dehors de lui^ et dont tons 
les ^l^ments^ r^is par des lois imitiuablesy concourent k un m^me but. 
Comme il n'y a rien dans Tespace en dehors de T^tendue du monde^ il 
n*y a rien dans le temps en dehors de sa ddr^. L'immutabilit^ de ses 
lois^ d'oii rfenlte sa beaul^, ne souffle point d'exceptions : tout est en- 
cbatn6 dans un syst^me n^cessaire; les exceptions que nous croyons 
apercevoir ne sont que les illusions de notre ignorance. Si nous savions 
creuser plus avant, derriere ces cas fortnits nous retrouverions la loi 
n^cessaire, la force ^ la nature , c'est-^-dire, dans k langage des 
stolfciens, la Providence et Dieu. II en est de m^me de la laideur : telle 
partie du monde est laide en soi ; mais elle est belle k sa place, et elle 
concourt par sa varii6t6 k la beauts du monde. Yjoil&donc, si Marc- 
Aur^le a une doctrine sur les principes fondamentaux de la science, 
quelle est sa doctrine : mat^rialiste , malgr^ la distinction bien ^tablie 
de TAme et dq corps ; panth^iste, malgr^ la pri6re, malgr^ le dogme de 
la Providence j soutenant k la fois r^ternit^ du principe pensant, et la 
dissolution complete ^ au moment de la mort^ del'individu qui pense; 
fataliste enfin^ quoique reposant en apparence sur la liberty humaice. 
Au fond, peu importent a Marc-Aur^le toutes ces doctrines, II a son 
dilemme commo. plus tard, Pascal aura le sien. Mais, pour Pascal , 
ce dilemme ne r^pond qu!k une maladie de I'&me, dont les passions, 
quelquefois, obscurcissent et ^touffent Tintelligence. C'est froidement , 
au conlraire, et par une indiffi^rence r^lle et calculi, que Marc-Au- 
rile pose ces principes : « Oti tout provient d*une intelligence, et alors 
tout est bien ; ou il n*y a que des atomes, et tout est fortuit et indiffe- 
rent : pourquoi te troubler ? » Et ailleurs : a Ou les dieux (quels dieux ? 
les astres quelquefois; quelquefois, par habitude oupar respect des tra- 
ditions, les dieux de la religion paKenne ^ quelquefois, enfin, les forces de 
la nature , rayons divers qui^manent d'un m^me foyer) ; ou les dieux 
peuvent quelque chose , dit-il, ou ils ne peuvent rien : s'ils ne peuvent 
rien , pourquoi les prier ? s'ils peuvent, demande-leur de r^ler p]ut6t 
tes d^irs que la destine. » 
Le principe de la morale de Marc-Aur^le, consequence forc^e de ces 

f)r6misses, est la souverainet^ de laraison individueile, c'est-^-dire de 
a volenti, participation imm^iate de la nature dans sa concentration 
et dans sa force ^ tandis que les passions et les ph^nomdnes ext^rieurs 
de la vie ne sont que des accidents individu^s, que nous devons com- 
battre sous cette forme , et qui ne retrouvent leur sens que quand on 
peut les embrasser dans Tensemble des formes universelles. C'est, on 
fe voit, le principe commun k toute F^ole; la r^le pratique est aussi 
la m6me : Se conformer a I'unit^ de la nature, par Tunit^ de la direction 
et de la volenti; se rendre ind6pendant du dehors, et transformer, par 
la discipline de ses d^sirs, Tobstacle en moyen de suoc^. 
Gq)endant^ ce qm distingue Marc-Aurjiley de mAme qa'JBpiet^^. da 



110 MARG-AURELE. 

teste de ieor 4oo)e , c*esi an attachement, si on peal le dire) moins h- 
roache k la dpctriae stotcieniie. lis m^prisent toos deax les passio&s, 
sans les nwr, at laissenl voir rhomme sous le stoIcieD. Haro-Aor^ey 
SQitodt) tire de son panth^isoie Equivoque le dogme de la fraternity 
oniveraeUe^ etpovr lai, ce n*estpasanecona6qaence sterile. « Comroe 
Anionib , dit-il , ma patrie est Rome ; oomme hommey ma patrie est le 
monde. Nous sommes tons concitoyens, noassommes toos fr^ros; nous 
devons nous aimer, poisqae nous avons la m£me origine et le m^me 
but. » S*aimeri Nous voilA loin de fisolement des premiers stoldeos, 
qai condamnaient mftme la reconnaissance^ et rtenmaient toale la vie 
dans oe mot : « Abstiens-toi. » Quand Maro-Aorile proclame I'^galitiy 
oe n*est plus ao profit de Torgaeil de chacun ^ c'est dans rini6nHde toos, 
et poar apprendre k toos k donner et k recevoir : « Alexandre el soil 
muletiety morts , ont m^me condition : oo rendos ao principe gte^- 
leor, 00 disperse en atomes. » II est dans le plan de la Ftovidenoe, 
e'est^-dire dans Tordre de la nature, que ces ^aux et ces fr^^ aadioit 
s'entr^aider, que celui qui a du superfln n'en'jouisse qu'en le rtpan*- 
dant aux pauvres, que le pauvre acoepte sans honte et sans emprease- 
ment ce qui lui manqaait, et que Tun et Tautre rendent leor Ame lad^ 
pendente, ou de la richesse, ou de la mis^re» Pourquoi rougir d'acoepter 
an secoors? c'est on soldat qui relive un bless^. Le sort ^ dans celte ba- 
laille qoe notre volenti livre aux passions, ^pargne les ons^ fireppe les 
autres^ mais notre volontd le domine. EUe depend d'elle se^. il ne 
s'agit, pour £tre heureox, c*est-&-dire en langue stotcienne^ podr tee 
vertoeox, que de vouloir la condition m6me odi le sort nous a mis. Marc- 
Anr^e, qui r6habilite, pour ainsi dire, i'amoor dans T^coie stoloioine, y 
a do mil^me coop r6babiiit6 la bienfaisance. Ce n'est pas encore la dui* 
rit6 cbr^tienne, mais c'est, avec la morale de Platon^ ce qui j res- 
semble le plus* II ne dit pas : « Abstaen»-toi et supporte; • mais : 
« Corrige et sopporte. » 

Ces sentiments fraternels expliqaent la bienveillanoe unlverselle de 
Maro^Aor^le. Dans ce monde ou tout a sa place, oji la YohnU seole a 
de la valeur, la colore n*a plus de sens. Si la nature ne pent me blesser, 
les mauvaises passions de mes fr^res roe blesseront-elles davantage ? 
La el^mence n'a jamais cotitfi k Marc-Aurile^ ii disait ^^ms une expres- 
sion un pea forces peut^^tre, et qui n'en prouve que mieox l*6nergie de 
sa convielion : « Le plus grand de tons les bonfaeurs : s'enlendre accu- 
ser, savoir qu'on a fait le bien. » Ainsi, c'est la conscience d^avoit foit 
le bien qui est tout poar lui. II feisait le bien poor le bien, et noo pour 
la gloire. II aurait dil comma Sonique : « II y a loin d'an calcai habile k 
me belle action. L'ceil ne demande pas son salaire poor avoir va ^ le 
pied poor avoir march^ : fais le bien, paroe que c^est ta natare, et ne 
demande pas de salaire I » 

II est asses difficile de dire qaeUe a 6t6 au fond la pens4e de Mare*- 
Aur^le sur le suicide : tanl6t il le combat cotnme une d^rtion^ tanMt 
II le pr6cofiise comme oa triompbe. Ii repousse le suicide, qaand fl 
li'^coateque son coeor; il rencoorage, quand ii songe k la vanity d^ 
ee monde. II pense oomme Epiciite ; il dit comme lui : « II y a id dt 
la fum6e : tu n'as qu'A sortir. » lis ont beau savoir aimer ; Tamoar 
qini ne s*ti^ve pas aa Mk da oMmde ne conaele |ias ane Aae. jBpic- 



BIARGION. Ill 

Uie et Mare^Aortie sid)i96eiil le sort des stolcienfly ei, oomme loos les 
aalres , ils enteiideni malgr^ exxx le mot de Brotos (ce dernier mot 
do mat<6rialisme , cette soprime condamnation de T^le stoHcienne) : 
c Verlu^ ta n'es qu'un wmd N II y a one amertume profonde dans les 
paroles que troave Marc-Aurile pour paiodre le i^iuki de la vie; et on 
De peul les lire^ et se rappeler qui les a ^criles^ sai)& penser que ni la 
vivacity de rintelligeoce^ ni la pnret^ du coeur^ ni de grandes actions 
accomplies , ni de grandes vertus exerc^es ^ ne suffiseni k aootenir one 
Ame qoand elle n'a pas d'aspirdtions vers Diea et ravenir. 

a II &at partir de la vie y dit Marc-Aur^le , comme I'oUve mAre 
tombe en b^nissant la terre y sa nourrice , et en rendantgr^ k Tarbre 
qui Ta prodnite. Yivre trois ans, ou trois Ages d'homrae^ qo'importe, 
quandTar^ne est close? £t qulmporte, pendant qa'on la parcourt? 
Monrir est aossi une des actions de la vie ; la mort^ comme la nais- 
sance y a sa place dans le systeme du monde. La mort n'est peut-^tre 
qu'un cbangenent de place. homme y ta as 6\6 citoyen dans la 
grande cit^. Va^t-en avec un coBur paisible : ceJui qui te congMie est 
sans colore. » 

Ainsi r&me de liarc-Aurile est sereine josque dans sa tristesse, et y 
eomme en d6pit de sa doctrine ^ Dieu revient toujours sur ses l^vres 
qoand il parle de la mort. On vondrait se persuader qn'aa fond la 
croyance k Texistence de Dieu subsistait en lui^ malgr6 les nuages de 
r^le. Pourquoi anrait-il dit^ sans oela : <r Passe chacon de les jours 
eomme si c'6tait le dernier ? » 

Les pens6es de Marc-Anrile ont ^t^ publics pour la premiere fois y 
leite grec> avec la traductioi^ laiine, par Xilander^ ia-8% Zancb> 
1558 9 sous ce Utre : Af. Amonini imperatoris de se ipso, J.-M. Schulz 
en a public une ^lion in*8°^ k Sleswig^ 1802. he& deux voimnes de 
notes qui devaient aoccMnpa^er le texte n'oni pas paru. Parmi les 
traductions frangaises, nousciteroni cellede Dacier^ Stvol. in-lS, Pans, 
16^ ; oeUe de Joly, iD-12 el in-d"", Paris, 1770 , r^mprim^e en 1803;^ 
et enfin, oelle de H. Pierron, gr. in«18^ format anglais^ Paris , 1813. 

J. S* 



J 



MARGION ^ d6 A Sinope an eommenoemcnt do n* siiele^ fat moins 
m philosophe de profession que de tendance. Le preiiNet d'enlre oeox 
ni avaient pass6 du poly th6isme an ehrisUanisine, il apporta on esprit 
e critique absoln dans TexameD des textes et dans oehii des doctrines 
de TEglise. Jusqo'i lui , le gnostieisme ne briUa guire par cet esprit. 
U admettait y au contraire, des traditions et des corapositioiis^ilement 
SQspectes. La critique de Marcion lui-m^me se trompa singolttrement. 
Dais elle fol s^rieuse et sincere, et elle donna an gnostieisme^ qoi avait 
leco de Basilide une direetion orientale^ de YalentiD une directioR 
tgyptienne, Texpression la plus dnr^tiesne qu'it f6t en 4tat dir ptendre. 
Marcion ^ aprte avoir rompu avec le pofytMisme, sans' deole cd mbnt 
temps que sod p^re, qot devini ^vAqne de Sinope ^rompil aossi aveo 
ISQl ce qui semblatt rM^chir le judaKsme dans ses nowveUea erojances.^ 
Aipm saim Paot, une lolte asaez vive ^tait ^ngagte^ Amw I9 seio d* 
abnaliaBisne y entre eeox qui d^iraient consenrer des itiistitvlioni 
li M a lq oa g loot oa foi ooemliiyiailpag ooifefleiDet hi >ofccfcr<liiMn ^ 



4 is MARGION. 

et ceax qui d^iraient en detacher celle-ei k pen prte compl^tement 
Trente ans apr^ la morl de saint Jean, cette separation ^tait la tendance 
da joar; et si.ron Iraitait encore de fr^res les ^bionites et les naza- 
r6ens , qui maintenaient les tendances judalqaes , d6}k les pauUciem 
rigoareux condamnaient m^me ceax qoi enseignaient le cbiliasme , oa 
Topinion d*an r^e mill^naire qae devait fonder le Hessie. L*Eglise 
de Rome se diitingaait par son esprit d'^paration , et son 6v£qae ( Aoi- 
cet ) se prononga , m£me dans la question de la calibration des ffttes de 
Pdquesy centre un disciple de saint Jean (Polycarpe) et pour la non- 
coincidence avec le jadalsme. Ce fat k cette ^poqae qae Marcion, 
excla de la communaat^ de Sinope pour une faute de discipline , se 
rendit k Rome (oik ^talent alI6s aussi Basilide et Valentin) , en passaot 
par Smyrne et Epb&se. D'abord assez beareux en Italic , 11 y fat bienlAt 
excommuni^ encore , sans doute k cause de ses doctrines, devenues 
plos bardies depuis les rapports qa'il avail eas avec Gerdon le Gno- 
stiqae. Sur cette id6e fondamentale , qu'il y a antitb^ absolue entre 
le christianisme et le judalsme, et que le second alt^rait le premier, il 
^tablit toot son systime; etil entreprit toute une s^riede travaux, 
afin de ramener la primitive puret^ de la foi, suivant lui profondement 
vici^ dans les textes de TEvangile comme dans les tbteries aposto- 
liqnes. En place des premiers, 11 adopta, d'aprte Topinion de la plapart 
des critiques, an ^vangile qui n'^tait qu'une revision mutil6e de I'^van- 
gile de saint Luc. Mais, d'apr^ one opinion plus basard^e, son ^vangiie 
fut le texte primilif qui est devenu , par toutes sortes d'additions el 
d'alt6ratioBS, I'^vangile que nous avons actuellement sous le nom de 
saint Luc. Marcion s'arrangea ou cboisit aussi un recueil d'^ptlres 
apostoliques conforme a son systime, n'acceptant que les 6pttres de 
saint Paul , ap6tre , dont il pr^lendait relever et faire triompber Taulo- 
ril^y mais Poignant, dans ces textes, toot ce qui n'6tait pas de son 
go^t. C'6taient autant d'alt^rations, suivant lui. Qaoique les Ib^ries 
de Marcion allassent au deli de ces textes, il ne paratt avoir eo recours, 
pour les justiBer, ni k Tinspiration immediate ni ila tradition secrete 
comme d'aulres gnostiques. Son syst^me, celui de toutes les doclrines 
gnosliques qui se rapproche davantage de I'orthodoxie cbr^tienne, s'cn 
iloigne encore singuli^rement. 11 admet ces trois puissances , qui se 
r^uisent au fond a deux principes , et qull ne faut pas comparer k la 
Trinite cbr^tienne , dont il va 6tre qoestion tout k Tbeure : le Dieu sii- 
prime, qui s^est r€y6\6 dans le cbristianisme; \e\Createur du mande, 
qui s'est r^v^l^ dans le judaXsme : et la mature ou plut6t Vesprit domt- 
naUur de la wuiHh'e , quis'est rev^l^dans lepaganisme. La premiere 
de ces puissances est parfaite; la seconde, imparfaite; la troisieme, 
mauvaiae. G'estparce qu'elle est vicieuse, que le Dieu supreme n'a pas 
pu 86 mettre en rapport avec elle, la former , en cr^er le monde. Cela 
explique la deaxi^me puissance , celle du ddmiurge , qui a fait de la 
mati^ ce qu'il a pu, 6tant imparfait lui-m6me, n'^tant pas le Dieu ban, 
n'dtant qae le IHeu^^e. Entre le ton et le jtute , Marcion admet one 
antitb^ complete , et, rencb^rissant sur Basilide, qui avait fait de la 
juttke une Emanation divine , il fit du Dieu juste le cr^ateur da monde 
sensible. Dans ce monde, qui r6fl^bit son image, le demiurge ^tablit 
rhomme , qui devail le r^^chir k son tour. Mais un seal people^ celoi 



MARGION. il5 

des Jaifs , recat sa loi et ses prophites • les autres suivirent le g^nie de 
la matiire. L'aDtithise entre le Dieu sopr^me et le demiurge ^taii-elle 
r^ellement dans ce systime, et Marcion, qui enseignait trols puissances, 
admeltaii-il trois principes ^ternels? Le goosticisme o'en reconoais- 
sait que deux, ainsiqaePbilon, rfigypte, TOrient. Marcion n'a pasdA 
d^roger k- cet accord; sod demiurge se ratlachait ao Dieu supreme; il 
6tait k celni-ci ce que Satan ^tait a la mati^re, et il feiut peut-^tre, 
comme riusiDoait Tb^odoret, admettre que Marcion eoseignait au fond 
deux principes distinga^s ep quatre puissances. La preuve que Marcion 
mettait le Dien juste en rapport intime avec le Dieu boh, malgr6 Tan- 
tith^ qu'il proclamait entre eox, c'est qu'il appelait celui-li un avor- 
ion de celui-ci. Cette designation parut encore au principal disciple de 
Marcion 9 Apelle, one antitb^se trop profonde; et, pour corriger ce 
d^faut du systime, il proclamale demiurge un ange de Dieu, ce qui ne 
laissa plus de doute sar le nombre des principes. — La cosmologie et 
Tuntbropologiede Marcion se liaient ^troitement i ce dualisme. D^autres 
gnostiques enseignaient que le demiurge n'^tait que le cr^ateur du corps 
etde la vie qui Tanime, mais que T^e rationnelle, le principe spirituel 
(uvEU(X(x) venait du Dieu supreme , appel^ au secours du d6miorge lors 
de la cr^tion , quand cet ouvrier s'effraya lul-m^me de rimperfeclion 
de rbomme sorti de ses mains. Selon Marcion , au contraire , T^me de 
rbomme fnt de la propre essence du demiurge , et bient6t, si imparraite 
qu'elle f&t, elle s'alt^ra encore par la substance du fruit d^fendu que 
rbomme cueillil sur les conseils de Satan. De cette cbule, d'autant plus 
d^saslreuse que la nature bumaine ^tait d^ji plus imparf^ite, Marcion 
n'acceptait ni I'bomme ni le mauvais g^nie, mais le demiurge, qui n'avait 
pas arm6 sa creature contre la seduction , et qui souffrit Ini-m^me de 
son impr6voyance. D'abord il vit la majority des nations passer sons 
Tempire du s^ucteur. Puis il ne parvint pas m6me k Clever Tunique 
peuple qui re^ut sa loi au gouvernement universel que projetait pour lui 
son amour-propre. £nfin le Dieu supreme , dont il avait laiss^ ignorer 
k rbomme jusqu'i Texistence , fit 6cbouer ses desseins ambilieux en 
produisant , sous le nom et les caract^res du Messie qu'il avait promis 
aux Juifs , le Messie cbr^tien, qui r6v61a aux bommes le Dieu ban, leur 
apprit que le demiurge n'^tait que le Dieu juste, et, les rattacbant k 
I'Etre parfait, rninia le gouvernement du cr^teur imparfait. Marcion 
composa des antitheses pour montrer que le nouvel ordre de cboses 
etait, non pas une r^forme, mais le renversement et le contre-pied de 
Tancien; que tout dtait opposition entre l^s deux religions etles deux 
lois morales, comme entre les deux dieux. D'apr^s les aneiens gnosti- 
ques, la puissance qui fbnda la nouvelle ere, TEon Cbristos, s'^tait nnie 
ant^rieurement, sans qu^il y eAt unite de substance on de personne, k 
rhomme J6sus; d'apr^s d'autres encore , le J^sus psychique avait 6\6 
prepare pour cette union , d^s I'origine , par un germe pneumatique 
communique a son Ame. Marcion , qui rejeta Tid^e cbretienne de Tin- 
carnation divine et le dogme de la trinite , dont elle est la base, rejeta 
aussi toute idee d'union entre TEon Cbristos et la nature bumaine. 

Snivant Marcion, cet Eon, loin de passer par le corps d'une femme, 
prit immediatementrapparenced'un homme, et accomplit, sousle nom 
4i Usos, cette mission d'aflDrauachissement pour laqudle one mort r^elle 

lY. 8 



lit MARGION. 

80r la croix et one r^anrection r^etle d*iiti eorps enseVeli ensseDt 6tt 
des fails sans importance. Ce qni avait plus dlmporiance aux yeux da 
g^nie saaveur, c*^(ait d*aller dans les r^ons oik g^missaient les penples 
s^daits par le g^nie da mal et pers^at^s par le d^miarge , et de les 
d^livrer da joug de ce dernier. C'est Ik ce qae Ot TEon Christos. Tontes 
les &mes qai s*6l^vent, en le suivant^aa Dieu supreme, deviennent sem- 
blables aox anges de ce dernier, prennent part a ses f^licit^ en s'asso- 
ciant & sa paret^ par celle de leur vie sancUfi^, rev6tent enfin an corps 
a^rien en place de celui qai appartient k la matiire et qai doit p^rir, 
et sont appel^ ainsi k une destin^e plas belle qae ne prbjetait poor 
elles lear cr^ateur. Faire 4 rbomme one destine plos baute que celK 
qui lai est assignee par son cr^atear ^ c*e^t \k ane singuliire inconse- 
quence. Marcion Fa commise en retranchant du gnosticisme ant^esr 
quelques id^es fondamenlales. Qaand d'aatres gnostiques enseignaient 
qae r&me immortelle, le principe pneamatiqae, venait da Diea sa- 
prftme, il 6tait tout simple qa'elles'^lev&t, pour y retourner , au-dessas 
de Tempire da d^miarge. Marcion, domin6 par sa th^orie d*une anti- 
tb^ absolue entre les deax dieax , ne voalait pas de concoars de la 
part do premier dans Toeuvre da second. Mais il ^tait Strange qu'ilcrAt 
la pore oeovre du second assez parfaite pour arriver dans la r^on dn 

Eremier : comment Timparfait demiurge poavait-il cr^er des fttrea capa- 
les d'assez de perfection poor devenir des anges superieurs k lear 
cr^teur ? Cela s'expliqoe dans d'autres systimes qui le font agir ao nom 
do Dieu sapr^me , et loi font ex^coter dans ses oeovres des desseins sa- 
p^rieurs aux siens; cela ne s'exptiqae pas dans le systime tronqa6 de 
Marcion. Qu'il soil tronqu6 , cela se voit dans une aspiration qu*il prAte 
k son d6miarge, celle de vaincre le mal avec le secoors de son people; 
aspiration dans laquelle il soil ^videmmenl one id^e sup6rieore , mais 
dans laquelle il succombe, le mal 4lant trop puissant, et se troovant jos- 
qoedansle corps de Tbomme. Marcion, qoi a rejet6 avec bardiesse des 
cbatnons essentiel§ dans la s^rie des theories gnostiques, comble les la- 
cones avec confiance ao moyen de Tasc^tisme. C'est par Tasc^tisme 
que rbomme s'61^ve ao-dessos do monde materiel et fini, qoi ne pent 
loi sofRre. Marcion est hors d'etat d'expliqoer aotrementqoepar Ten- 
seignement de TEon Christos , Torigine de cette aspiration ao monde 
sop^rieor , qoe ses pr6d6cesseurs expliquaient par rintervcnlion dn 
Diea supreme dans la creation de Tbomme. L'homme s'^ldve ao-dessos 
do monde materiel , et finit dans le monde intellectuel , qui est itifini 
comme Dieu. Aussi Tasc^tisroe de Marcion fut-il plus rigooreax que 
celui des autres gnostiques. 11 interdit le manage d^une mani^ abso- 
loe ; nol neophyte ne fot admis k moins de prendre Tengagement de 
renoncer k toote onion cbarnelle. Cette aust^rit^ du docteur de Sinope^ 
nourrie par ses prMilections pour le stolcisme, accrut le nombre de ses 
partisans au point d*effrayer TEglise, si nous en croyons Tertollien, 
dont le langage est d'ailleors empreint d'one exag^ration singoliire. Ce 
qui est certain, c'estque les marcionites, qoi de tous les gnostiques se 
rapprochaient le plos du chrislianisme, ^talent aussi ceox qui imilaiont 
le mieox I'organisation, la discipline el les c6r^monies de TEglise. Too- 
tefois, leur infloence sp^colative fot plos grande qoe leur importance 
nom^riqtite. Ub ayst^me qoi proclamait des frincipes aussi exotarsiibv i^ 



MAR£C11AL. llii 

parait le goDvernemeBt de la Providence et les trois priDctpales doclrines 
de l^humaDit^ d'une maniire aussi absolne, et appliquail aux codes sa- 
cr^s une critique aussi s^v^e, dot prodoire une vive commolioD dans 
les esprils. II eut du moins de nombreux adversaires. Bardesane le 
Gnostiquele combatlit corome Justin le martyr. 11 fut r^fot^ avec colere 
par Tertullien et saint Ir^n^e, avec chaieur par Clement d'Alexandrie, 
Orig^ne, saint lEpiphane, Tb^odoret, saint Epbrem. Les divisions des 
marcionites atteslenl ans^i le mouvement issu des lecons de leur cbef. 
Apelle paraft avoir apport^ k la cosmologie et k la chrislologie de son 
mattre des modifications profondes, plus acceptables pour le gnosticis- 
me alexandrin. De ces modifications se rapprocbe une composition 
anonyme tr^-importanle pour Tbistoire pnilosophiqae des premiers 
sidcles, les ClSmentines , on les bom^Iies diles de saint Clement ^ qui 
sont de pr6(endus dialogues entre saint Pierre et Simon le Magicien. 
Cette oeuvre, dirig6e contre certifies doctrittes du systime ri^ureux el 
absolu de Marcion , paratt 6lre €mmie d*un marcionite mitig^ , d'un 
marcionite alexandrin ; du moins, les id6es d^pos^ dans cet terit n*ont 
miiri qu'^ la suite de celles de Marcion. Les fameuses Reco§niUoni, 
diles de saint Clement , ne sont peul-itre qu*une r^dactio^ ant^rieure 
des Clementines (Hilgenfeld , Les ricognitions et lu homities de saini 
CUment , p. 22. lena , 1848. Cf. Neauder, Hist, eeclaiasi. , 2' part. » 
i. iiy p. 681). Le systime des marcionites a peu surv^cu aux. partis 

2ui le professaient et qu'ont an^ntis les lois de TEippire <Cf. Esoig^ 
v^ue arm^nien du ?** siicle, Systbtne religiewc de Marciim, traduU 
par Neumann). J. H. 

MAREGHAL (Pierre-Sylvain), un des demiers partisans du ma- 
t^rialisme, tel que Diderot et d'Holbach I'avaient compris » appartient 
k rhistoire de la philosopbie par deux c6i^ : il a chereii6 , avec la plu- 
partdes pbilosopbes frauQais du xviii" siicle^ k populariser une m^UK 
physique irr^ligieuse *, pais k fonder une morale ind^pendante des id^ 
de Dien et de vie k venir. Un caractire particolier le distingue encore 
des autres prMicateurs d*atb6isme y ses contemporains : c'est qu'il avaii 
coutume de r^pandre ses tristes principes sous forme de potoie et en 
vers. Le sumom de Lucrbce franqais fut le bqt de son ambition. 

N^ k Paris le 15 aoAt 1750 , Mar^al fut d'abord avocat au parle- 
nent. Une extreme difficult^ de parler le jeta dans la profession d'^ri- 
yain. Les sucn^ de son d^but dans la po^iel^g^, et parlicnli^rement 
dans le genre pastoral , Tengagftrent k prendre le nom de Berger Syl* 
vain que I 'on rencontre k la t&te de plusieurs de ses ouvrages. Devenn 
8<ous-bibliotb6caire au collie Mazarin, il se livra k son goAt pour les 
recherches litt^raires et historiques. Doo^ d'une m^moire Ires-puia^ 
sanle, il acquit bientAt une Erudition vari^e, mais plus Vendue que 

Srofonde et plus agr^able que solide. De plus en plus initio et attach^ 
la philosophic du temps, il voulut changer de module, et quitta Yir^ 
gile pour Lucr^, se proposantde peindre la nature, non pts en ai^ 
leur bucolique, mais en philosophe et en moraliste. Dans oe desseio, 
ilpublia,d^s 1779, son Pihrae modems; en 1781, s^s FusgmsnH 
^un paime moral sur Dieu, 
Le i^ibrac modems, m le Liere do torn l$$ dges^ml ma imilllioli 



116 MAREGHAL. 

des fameax Quairaim da president de Pibrac. II se compose de cent 
qnatrains^ doot chacan est accottipagn^ d'un commentaire en prose, 
Au fondy ces qoatrains sont des lieux commons rim6s, ou la pens^ 
n*est pas moins vnlgaire que la forme. On y troove T^loge de la verta> 
de la bienfaisance, de la modestie, etc. Mar^chaF n'ose pas encore 
se prononcer oavertement pour les triples doctrines qu'il embrassa plus 
tard ; il se montre seolement sceptiqae. 

Les FragtnenU d*un poeme moral tur Dieu, publics deux ans plus 
tardy marqoent un notable frogrhs en atJUigme, comme Marshal 
s'exprime lai-m£me avec satisfaction. Locrtee y est fidilement saivi , 
bien que le eopiste ne T^ale ni en viguear, ni en grAce. En t£te da 
livre est plac£ le r^am6 de la thtelogie qui est commune aox deax 
poetes: 

L'homme dit : Faisons Dieu, qu'il soit & notre image; 
Dieu futy et Touvrier adora son ouvrage. 

Le Dieu de Mar^chal , c*est Tanivers , c'est la nature y c*est tout ce 
qui tombe sous les sens et la conscience. De 1^, nne admiration eo- 
thousiaste pour le vertueux Spinoza, mais une admiration que le pbi- * 
losophe hollandais eiit d6savou6e et d^daignee , taut son panth6isme 
est devenu frivole et superficiel entre les mains de son pretendu disciple. 
Comme ce recueil de vers n'excita gu&re la curiosity publique, Ma- 
r^chal s'avisa, trois ans apr^s, d'imiter le style des prophites, le Ian- 
gage symboliqoe et figure de TAncien Testament , dans une gros- 
siere parodie intitule Livre echappe au deluge. Mais ce nouvel essai fat 
plus malheureux encore y puisqu'il fit perdre k Tauteur sa place de 
biblioth^caire. Plein de courage et de perseverance , Harechal imagina 
alors de composer un Almanack des honnites gens, c*est-a-dire un 
oalendrier ou les noms des saints se trouvaient rempla^ par les per- 
sonnages les plus illustres ou les plus fameux des temps anciens et 
modemes. Bien que cetle tentative ne fAt pas neuve , elle eut des r^- 
sultats aussi fftcheux que la pr6cedente. V Almanack fut brAie , par 
ordre da parlement , par la main da bourreau , et Tinventeur detenu a 
Saint-Lazare pendant quatre mois. II venait d^^tre eiargi, quand la 
revolution eclata. Depuis quelque temps lie avec Chaumette, Mare- 
chat embrassa avec ferveur les principes qui domin^rent la Convention. 
II s'exalta moins pour le culte de YEtre supreme, quoiquMl composAt 
une hymne pour la fameuse fete ordonnee par Robes[,*erre : c*est le 
culte de la deesse Raison qu'il desirait etablir, et en Thonneur duquel 
il inonda les clubs , les theatres et les salons de discours, de drames , 
de poesies fugitives et d*autres ceuvres de sa feconde imagination. Ce 
qui i'honora loutefois, au mUieu meme de la terreur^ c'est qu'il montra, 
non-seulement une noble tolerance pour les opinions de ses adver^res, 
mais un z^le genereux k servir, k sauver leurs personnes. Plusieurs 
soutiens du regime dechu, royalistes, preires, moderes des premieres 
•ssembiees nationales, Ini durent la vie. Peu k pen cette fi^vre de tra- 
vail et de fanatisme irreiigieux affaiblit ses forces et sesorganes. II 
n'en persista pas moins dans sa carribre d'aikie, et continua ses publi- 
cations en 1797 par le Code d'une soci6U d'fiommes sans Dieu ; en 
1798 9 par le Culieet la hi des kommes sans Dieu; puis par les Pensies 



MAR^CHAL. U1 

libres sur les pritres de toui le$ tempi et d$ torn Uipay$; en 1799, pat 
le Dictionnaire des athdes. 

Dans ce Dictionnaire , entrepris k rinstigation et avec le coDcoturs de 
rastroDome Lalande, sod intime amiy Mar^chal rassemble, avec one 
ardeur industriease et vraimeDt comique , les noms des philosophes et 
des th^ologieDS de tons les si^es^ et m^me de la plupart des grands 
hommes les plas distingu^ par leor pi^t^. Saint Joistin et saint Augas- 
tin sont citds en quality d'ath^es^ ainsi que Pascal et Bossnet^ Beilar- 
min et Leibnitz. Ce proc^d6 n'avait pas m£me Texcose d'etre original* 
An xvir si^cle, on avait vu les P&res Garasse> Hardooin, Mersenne et 
autres savants dresser des listes d^ath^es, soit d^clards, soit d^is^s, 
oii figaraient tons leursantagonistes^ ici lesjans^nistes.U1e8jesQites, 
aillears les novateurs qni avaient critique TEglise on Ixlcole. An com- 
mencement du xYiir" siecle aussi, an thtelogien protestant, le doctear 
Reimann, avait r^dig6 un catalogue d'ath^ rempU de noms catholiques. 
Le Dictionnaire de Marshal laisse loin derriire lai les travaqx de ses 
pr6d^cesseurs : 11 accomule tons les genres de c^l^brit^s , palens ou 
cbr6tiens , philosophes et gens da monde. Le gouvemement d'abord^ 
ma1gr6 son indifference en matiire de religion , entrava la circolation 
de ce livre , et d^fendit aax joumaox d'en rendre <k>tnpte. II ne pat 
cependant emp^cher Lalande d'y ajoater an dmf\e supplement , oil le 
nom de Bonaparte pr^c^de celoi de Kant. 

Dans les derniires ann^es de sa vie, retir6 aMontronge^ Har^- 
chal ne publia qa'an 6crit assez plaisant intital^ Projet'de Mportant 
defense aux femmes d*apprendre k lire. II moarut le 18 jan^dr 1803, 
&g6 de cinquante-trois ans. La veille de sa mort , il avait eiu^re dict^ 
de jolis vers k sa femme , et philosophy a sa mani^re avec Tami qoi lai 
ferma les yetix^ et qui, depaiS; fit tant d'efforts poar r^pandre ses terits, 
Lalande. 

Marshal a be^ucoup 6crit. Ce qo'on appellee tort ses CEuwree com- 
plhtes ne forme pas le qaart de ses prodactions. Tout ce qoi est sorti 
de sa plume facile est empreint des m^&mes qualit^s et des rnftmes d^ 
fauts : de Tesprit^ de Timagination , plus de verve qoe de goAt, une 
diction ^l^gante, mais sans nerf ni couleory une Erudition ourieuse et 
flexible , mais surtout an manqoe singolier de bon sqds. Aux oovrages 

Iue nous avons d^ji cit^s, nous ajouterons encore le Powr et eontre la 
Hble, qui devait combattre le succis prodigieox qa'obtint ^ ^en parais- 
santy VAtala de M. de Chateaubriand; les Voyages de Pythagore 
(6 vol. in-S"*, Paris y 1799), tableau topogr&pbique et historique de toot 
le VI*' sitele avant T^e commane; congu sur le plan du Voyage 
d*Anacharsis, mais tr^-in£6rieury pour le talent et la science^ k Toeu- 
vre de Tabb^ Barth^lemy ; enfin, le TraM sur la vertu, recoeil agr^able 
de passages extraits de moralistes de tons les Ages, comment^ ^ loo6s 
ou blftm^ , avec une vivaciti6 piqi^ante. 

Le mot de vertu joue., dans ies-wuvres et les penstes de Mar^al, 
QD r61e aussi importantique le (erme d'athSs. La tAche ingrate que Ma- 
r^chal s'6tait proposte comme philosopher ce fut pr^is^ment de proa- 
ver que rhomme petitftire vertueux saos croire en Dieo* N'est point 
v^ritablement vertoeuxi k renlendro^ quiconqne poor Atre bon a besoin 
d'admettre rexi8teiitevd'w,ligiftotecij6!«ioral9Jiise et r^mm^teur 



118 MARIANA. 

des ooDsciences. D'ub aotre c6(6y qai r^pogne k viyre moralemeni 
u*est pas digne du privilege de se passer de Dieii. 

li'boiQiiie vertuauiy seul) « te droit d'etre ath^^ 

Aux yeax da sage, le tb^isme est one absurdity, le d^isme une hypo- 
Ihise insootenable. Aflfranchir Tespice homaine du poids de cette 
croyai|ce ^prano^e, c*est en mime temps affermir le poovoir libre de 
la raispn et Tbeureux progrfe des moeqrs. Yoili ce que Mardchal r6- 
fild sat U^is les tons , mais ce qa'il qe d^montre en aocane maniire. 
II ne sofSt paSy eii effet. de dire et de redire, avec saint Jean : «Aiinei- 
Voos ! A'ltpons-nops ! » 11 feat faire voir qu'il est donn^ k Thomme d'in- 
spirit V^mour dabien en mime temps qae le m^prisde la religion na- 
tarelle et r^y^lie^ qq'il lai est donn6 de faire adopter et ex^ter une 
loi d^bu^ de s^Qtion. 

Mar^ctial noas montre , par sa propre e^p^rience , ce qae devient la 
qiorale d^poorvue de toate sanction et fondle sar r^th^isme. Noas 
avoni^ d^jit dit qa*il adopta les opinions les plus exalt^es de la Conven- 
tion ^ ceiles que Robespierre lai-m^me proscrivit dans la personnede 
ChaumeXte. I| ne $'en tint pas \h. Apr6s fa dissolution de la Convention 
^t sons 1^ goovernement da Directoire, il entra dans la conspiration de 
Babeaf , dont le but ^tait de fonder en France, par la violence et par 
la terfeurf le r^ne du communisme. Parmi les papiers qai ont i\i 
laiss^s dans la maison de Babeuf et publics par les soins de la iostioe 
(3 vpl. j|(-9% Paris , an Y) , on trouve plusieurs pieces r&lig^ par 
Mdi^cbal;^ eBtre autres le Manifeste des egaux. On n*a jamais 6crit de 
pages pi as insens^s. On y demande quHl n'y ait plus ^auires diffS^ 
Ttnce$ parmi les hommts que eeVes de Vdge et du sexe , et ^e la m^mf 
portion ei la mSme quality d^aliments suffisent d ehacun d*eux. 

C. fis. 

MARIANA m^rite an sonvenir dans Thistoire de la pbilosophie , 
tant par rinfluence qa'il a exerc^ sur les ^rivains politiques, que par 
les reflexions anxquelies lai-m^me s'est livr^ sur la nature de Thomma 
et de la soci6t6. 

N^ h Talavera, dans le dioctee de TolMe, en 1537^ mort en IdSfc, 
le j^uite Jean Mariana honora son ordre par an esprit vif et des con* 
Tiaissanees ^tendues , par on enseignement tb6ologiqae distinga6 k 
Rome, en Sicile, k Paris et k TolMe, mais surtout parses travaax 
sar I'histoire d'Espagne. L'ouvrage oii il a d^pos^ ses principes de pbi- 
losophie est tr^rfamenx ; c'est celui qui a pour tilre : De re§e et regis 
institutione lihri ires. C'est \k qoe Mariana discute la question laot 
agit^ au xTi* si^le entre les philosopbes et les thi&ologiensi les po* 
blicrstes et les historiens , la question de savoir s'il est permis de 
destituer un monarque et m^me de le taer. Mariana penche pour Taf- 
flrmalive, dans le eas oft le prince renversela religion , les moeurs et les 
lois publiqoes , lordqu*il blesse le sentiment national aprte en avoir 
mfpris^ les legitimes remon trances. 

Cet ouvragC; qui se r^paodit enEorope vers T^poqae de Tassassina 
^ Henri IV, proveqaa one vive pol^mique dans divers camps, one po 
Mmiqae'qoi rappeMt la goarre Boseltte pav '4e JV^hm de Machiavd^ 



MARIANA. 119 

Bornons-noQs k relraoer les priucipes sur lesquete Mariana pretend 
^tablir son Education d'tm rot. 

L'imperfection de rhomme^ ses nombreux besoinsy sod absolnjid6r 
pendance, soot la source de ses qaalit^s, les fondemenls de la vie com- 
mune et de rtpd^pendance morale, de la religion et de la politique. 
Rien n'est pins bean que raffeclion mataelle des bommes; rien n'esi 
plus sacnS que ce qui serl k Tinspirer et i renchaloer, la reunion en 
soci^t^. C'est en vue de cette reunion que Dieu nous a donn^ le Ian- 
gage, et, areo le langage, Tinslinct de nous en servir pour communi* 
quer nos peos^ et nous rapprocher de nos semblables. L'homme doit 
aider rbommej tous doivent faire une alliance offensive et d6fenfiiv6 
contre tout ce qui n'est pas bucn,ain ; et pour qqe cette alliance suit 
assurtey ils doivent cboisir des chefs, c'est-4-dire des bommes ^prouv6i 
pour leur force et leur amour de la justice, capables de prot^er les 
faibles, de contenir les m^cbants, de maintenir chacun dans les limir 
tea du droit common et sons Tempire de la mime loi. Ainsi, c'est le 
besoin, la n^ssil^ de nbtre nature, qui est le principe de la soci^t^, 
de la l^slation et du goqvernement. 

Yoil^ quant aux devoirs des sujets. Quels sont ceux du sooveraint 
Celui qui, par sa probity on sa sagesse, est devenu le guide et le 
mattre desautres, ne pent, k lui seul, suffire a une t^che si difficile. U 
a besoin, d'abord » du soutien et du frein des lois. La loi , c'est la rai* 
son calme et droits, une Emanation de FEspht divin; elle est la plus 
puissaote sanvegarde de la ro^yaut^, comme de la nation. Elle s'ap- 
pliqueet s'^teute le mieux dans une monarcbie,et confirme dans 
rid^ que la monarchic est la forme la meilleure d'un gouvernement 
bumain. En effet, le monde ^ntier est une vaste monarchie. L*univers 
n*a qu'un seul dominateur; notre corps n'a qu'un principe de vie; la 
concert le plus merveilleux n^est qqe le d^veloppement d'un seul ton. 
Au surplus, \k oil r^nent plusieurs bommes, le couflit de leurs intd- 
r^ts particoiiers trouble ais^meqt la marche des affaires communes. 
Concentre dans une main unique, la puiasance supreme est plus di- 
recte, plus constanle,pius fixe, plus certaine. Lb^r^dil^ dans une 
familie choisie garautit le repos et la paix de TElat : de sorle que la 
bien commun est Ik oil se trouvent Tunit^ et Tuniformit^. Toutefois, 
un roi, digne de ce titre, doit s'^clairer sans relAcbe en 's'entourant 
des luniiiresdes meilleurs citoyens,et en se pr6servant, par leurs 
conseils, des passions, de Tignorance, des pr^jug^. S*il se livreavea- 
gl^ment k d'^oKstcs inspirations, s'il devienl arbitraire, despote, il 
perd les droits que la nation avaitconfi^r^, soit a lui, soit k ses anclK 
tres. Un roi qui est devenu Tennemi du peuple cesse d'etre le d^po- 
sitaire du pouvoir supreme. La nation ne doit plus ob^issance k qoi 
s'est affranchi des lois; elle est auioris^e a se d^faire d'uu tyran : un 
tyran n-est plus un homme, c'est une b6te f^roce. 

Nous ne nous arrilerons pas k disculer cette doctrine si souvent 
controversy et si facile k redresser ; mais nous nous conlenteronsde 
citer, comme ^oergiques et parfois ^loquents , les deux portraits que 
Mariana met en regard Tun de I'autre, celui du bon prince qu'il admire, 
et celui du despote qu*il accable des plus violentes imprecations. Son 
Uvra t^ M «tila> OMdgrt ses erreurs, parce qu-il a fait peuser. 



120 MARINUS. 

L'oavrag^ de Mariana , qai fait le sujet de cet article j a ea plosieors 
Milions; mais la plos recbercb^e est ration originale^ in-^"*, TolMe, 
1599. G. Bs. 

MARINUS , pbilosopbe D^platonicien , n€ k Flavia N^polis y en 
Palestine^ disciple^ puis sqcoessenr de Proclus dans T^Ie fl'Atbines, 
v^ot ji la fin du y* si^cle et ao commencement da ti* avant notre ^re. 
II avait comp(XB^ : l"" one compilation intitule Recherehes dts pkUotophes, 
dont il ne nous est parvena qne le titre ; 2® nn commentaire sor le Phi^ 
Ube de Platon y qo'il brAla lui-m6me apr^s la mort de Proclas , un de 
leors amis loi ayant franchement d^lar6 que le commentaire de oe der- 
nier sur le PhiUbe ^tait bien suf6sant; S"" un commentaire sur le Par- 
minide, qui faillit avoir le m^me sort^ et qui^ da reste, ne noos est pas 
parvenu *, k° un recueil de morceaux cboisis dans les commentaires de 
Syrianus sur les chants orpbiques, ouvrage. qui s'est ^alement perdu ; 
5" enfin une Vie de soii mattre Proclus, que noas lisons encore aujour- 
d'hui. On pent croire qu'il ne manque rien & cetle liste des livres de 
Marinusy car un auteur contemporain, dont Pholius nous a conserve le 
t^moignage, atteste que ce pbilosopbe ^rivit peu. 

La Vie de Proclus, intitule Proclus, ou du Bonkeur, est nn mono^ 
ment curieux k beancoup d'6gards : outre les details autbenliques qu'il 
nous a conserves sur la personne du calibre penseur, la forme m^roe 
du r6cit y offre un int^r^t particulier. De tout temps, les Grecs ont aim6 
ees biographies louangeuses ou, comme dans une peinture , dans une 
ceuvre de statuaire, I'id^al a une large part, oii la figure d'nn person- 
nage c^l^bre est pr6sent^e k Tadmiration des bommes comme un type 
d'b^roKsme et de vertu. C'est ainsi que X^nopbon peignait Ag^silas, 
c^est ainsi qu*il faisait de Cyrus le b^os d*un veritable roman d^Sduca- 
tion. La m^me forme se retrouve, avec le m^e titre, dans un ouvrage 
de Nicolas de Damas , sur Tempereur Auguste (ncpl a^tt^vic Kaiaapos 
AufouaTcu);«t un si^le plus tard, le rb^teur Dion Chrysostome, voiflant 
louer Trajan, commencait par tracer Tid^al d'un grand prince, pour en 
montrer ensuite la parfaite r^isation dans I'empereur son ami. Telle est 
aussi la metbodede Jaroblique dans sa Vie dePythagare, celledeHarinus 
dans sa biographic de Proclus. Apr^s un pr6ambule o^ la modestie re- 
v6t une forme assez ing^nieuse, il analyse, d6finit et classe toutes les 
vertus dont Tassemblage formait, selon les alexandrins, la perfection du 
vrai pbilosopbe, depuis les qualit^ du corps jusqu'a la theurgie, ou puis- 
sanqe d'imiter Dieu par des miracles : puis il montre comment son mai- 
tre a parcouru tous ces degr^s par ou Thomme s'^l^ve de la terre jus- 
qu*au ciel, et il nous offre savieen module, comme un id^al du bonheor 
produit par la vertu. D*ailleurs, aucun jugement sur les doctrines par- 
ticulidres k Proclus, aucune exposition de ces doctrines, pas m6me une 
liste de ses ouvrages. Outre Timitation des auteurs paKens que nous 
avons rappeles plus baut, on peut bien soupconner chez MarinusTin- 
tention de contrefaire certaines legendes cbr^tiennes, en racontant avec 
tant de complaisance les pr^iclions , les songes, les miracles dont est 
sem^ la vie de Proclus; il faut avouer du moins que nulle part eette 
intention ne se montre par une seule mention des Chretiens, qu'il y a 
mime dans le ton du biograpbe une sortede reserve el degravil6 pieusei 



MARSAIS. 1S1 

bien diffSfirente da jargon emphatique qui caract^se le roman de Phi- 
lostrate sar Apollonius de Tyane. Marinas semble ne vouloir pas 
mime avoaer qu'il y ait an monde ane religion cbr^tienne. Ses dienx 
et les dieax de Proclus sont toajours Apollon, Minerve, Escalape, etc., 
les dieax de Tancienne Gr^ce; Tabstinence de Proclas , ses combats 
contre ks plaisirs, son m^pris de la chair, tout cela est da par pytha- 
gor^isme et n'a pas le moindre rapport avec I'Evangile. On dirait que 
jamais la philosophie ne s'est hearth contre la religion nouvelle^on 
que, toate jutte ayant cess^, une soci^t6 de palens fldeles garde sa foi 
sereine et ferme dans les 6co1es d'Athines et d'Alexandrie, (lupr^s de 
ces temples oil se c^l^braient encore les vieux mystires, sous I'inspi- 
ration d'Orphi^, comment^ par des hi^rophantes tels que Syrianas et 
Proclas. C'est 1^ an trait fort original du petit ouvrage de Marinas, et 
noas croyons d'autant plus devoir le signaler ici, qu*il paratt avoir 
^chapp^ aax historiens. — Publi^e d^s le xvi*' sitele . mais d*apr6s an 
manuscrit incomplet, la biographic de Marinas n'a et6 compl^t^e que 
par Fabricius, dans one Edition sp^iale donnas k Hambourg en 1700. 
Le texte en a ^t^ revu et consid^rablement amSior^, d'apr^ d'autres 
manuscrits, par M. Boissonade, dont F^dition (1814>) offre , avec an 
bon r^am6 de tout ce que les pr6cedentes contenaient d*atile, d'excel- 
lentes notes de I'hell^histe firanoais. Consulter sur Harinus, outre les 
ProUgombnti de Fabricius, r^imprim^ par M. Boissonade, la Biblio- 
tkbque grecque, t. ix , p. 370, ^it. d'HaWes. E. E. 

MARSAIS (C^ar Chesnbau'du), grammairien philosophe, naquit 
i Marseille, le 17 aoAt 1676. II fut d'abord oratorien; mais k vingt- 
cinq ans it se maria; il devint avocat en 170&', enfin il entra comme 
pr^eptear chez le president de Maisons , et plus tard il passa, en la 
m^me quality, chez Law et chez le marquis de Beaufremont. NuUe part 
il ne fit fortune. 11 ne fut pas plus heureux en ouvrant une pension rue 
Salnt-Yfctor , et il ne toucba que la moindre pension d'un legs que lui 
laissaitson fils,morten Am^rique. Sa vieillesse fut done pauvre comme 
son jeune Age. II ^tait plus que septuagenaire quand les philosephes se 
Tassod^rent pour faire YEncyclopedie. Lauragais lui assigna ensuite 
mille francs de rente sur sa cassette ; mais il en jouit peu : il expira le 
k juin 1756. Du Marsais 6tatt vraiment an sage des teifaps antiques, 
ample et probe , loyal et plein de force d'&me , sachant porter la pan- 
vret^, ennemi n6 du charlatanisme , acerbe parfois, mais bienveillant 
et mod6r6. Comme 6crivain et comme penseur, il ne m^rite pas moins 
d'estime. Partout il apporte, m^me quand le sujet qu1l traite ne tient 

Joe de loin ou par un cAt6 k la philosophic , des habitudes et des ten- 
ances philosophiques. II ne suit, k proprement parler, aocun systime 
exclusivement ; il parie m^mie fort peu d'^coles et de systime^. S'il a , 
comme on I'a dit, les m^mes principes qu*Aristote sur les notions 
g^n^rales, comme instruments des comparaisons , c'est sans- opposer 
Arislote k Platon et sans les nommer. En g^n^ral , il 6vite les longoes 
discussions et il s' attache aax r^sultals acquis, certains, ou k Fexpo- 
sition, qu'il gradue de tdle sorte qu'elle implique la demonstration. 
Toutefois, il s'^l^ve aVae eertains developpements coritre les id^ in- 
Ii6e6 et contre rb^^poOiiM ouUfaenne qui refose nntalligence aax ani- 



in MARSAia. 

piaax : non conleai de proaver que oeux-ci Dd soat pas dea aalonatei, 
\\ proclame aoe, dans ce d^bat, c'est ] 'opinion de Descartes qui m^te 
{'accusation de paradoxe, c'est Descartes qui est le novateur. Da reste, 
k peine trouverait-on dans les ^rits de du Macsais deux pages enti&rwde 
m^tapby siqne ^ et le neu de psychologie qu'oQ y rencontre lienl plus da 
la pbysiologie que de la psychologic proprement dite. Dans sa Logiqu$ , 
par exemple, apr^s avoir fait la descriptian mat^rielle do cerveau^ il an? 
rive k nous dire : <( De la vari^t^ qui se trouve dans la conaisiancei 
dans la nature, daps ('arrangement d^ parties fines qui composentia 
substance du cerveao, vient la difference presque infinie des esprits, sui- 
vant oet axiome , que tout ce qui est rcQu , varie suivant la disposition 
de ce qui regoit. Quand les impressions desobjets qui affecteotia partia 
exl^rieure des sens sontport^par Textr^miti&int^rieurede^nerrssea- 
sibles dans la substance du cerveau, alors nous apeccevons oes objets. 
Cette premiere impression fait une trace dans le oerveau, etoette trace 
y demeure plus ou moins, selon la mollesse ou la solidity de la sub- 
stance du cerveau* » La complaisance avec laquelle tl d^taille ainsi 
lorigine des id^es, en s'^cartant de sa bri^vet^ babituelle, ftit presr 
senUr d^ja Tesprit des Condillac et des Cabanis. Mais oik U a une on- 
ginalite propre , c'est dans Tapplication de la pbilosopbie aux spteula? 
tions grammaticales. II est un des premiers qui, en ^tudiant les pbA>- 
nomines de Tart de parler , aient pris pour guide Tart de penser. II a 
vu plus avant et mieux que les savants de Port-Royal dans les prbfosr 
deurs de la science qu'il a conlribu6 a cr^er. Tandis que ceux-ci s*en 
tenaient aux appellations vagues de fond et /brtnci do langage, il sob- 
stitue k cette derniire expression celle de vuts de I'esprit, et il s'attacbe 
k d^montrer comment ces vues varient ; il recherche des relations ei 
non plus des elements. En scrutant.la filiation et comme la loi des di* 
vers sens des mots, en explorant de preference ce qu'il y a de plus in- 
time et de plus deiicat en eux, le passage de Taspect pbysique k Taspeet 
metaphysiqoe, et reciproquement, il a saisi les aualogies et la hierar^ 
ebie de ces transformations, et, les rangeant systematiquemeot par se- 
ries , nous disions presque par families , il les a , en quelque sorte, eo- 
difiees. Plus que tout autre avant lui, il a jete les fondements d'une 
grammaire generale, bien qu'il ne J'ait point fait sortirde I'etat rudi- 
mentaire. S'abaisse-t-il des hautes questions qui cpncernent I'essenoe 
m^me de la science k des difficultes secondaires , il y porte la mime 
nettete d'esprit. SimpUfier, MoWk sa devise, ou plut6t , voila son besoin ; 
passer du connu k I'inconnu, voila ce qu'il met en pratique. Lbs 
QEuvrti computes de du Marsais, telles qge les ont publiees Duchosal 
et Millon , se composent de sept vol. in-S"", Paris, 1797. Mais il fiaut en 
retrancber qualre Merits d'une incredulity dedamatoire , sortis, sinon 
de la plume, du moins des cartons de d'Holbach, et dans lesquels, s'il j 
a quelque chose de du Marsais , il n'y a que quelques liueaments d'oo- 
vrages auxquels il n*a jamais travaille serieusement. En voici pourtant 
les titres ; Lf Phiheophe, la RaUon, Essai $ur lespr^juges, Examm 
de la religion chr^lienne. Les deux derniers soot d'assez loo^'ue haleine. 
Kestent apr^s cela : 1"* une lUethode pour apprendre la lavgue latine, 
df 8 Principe^ 4f grafMnaire appUqu^ k eette m^me langue , le Poeme 
ffcti2aife et i*4Jmw4i^ 4o ^Qovency intafUnewes^ pips div^ra artidM, 



MARSAI3. iK 

Boii 8iir sa m^thode, soil sor queiques points grammaticaox *, 2* on 
TraiU de$ Tropu ; 3^ une Lopque ; V^ les AriieUi de grammairt it di 
9kUo$aphi€ (on pourrait dire siaiplement de gramooaire) qu'il a fournis 
t VEneyelopddie, de TA aa G ; meEapoiitian d$ la doctrine de VEgliee 
§allieane, pobli^e pour la |»reiniire fois en 1797. C'est principalemeiit 
aa Traits dee Tropee qo'est li^ le nom de du Marsais. Nous Tavons ca^ 
Faci6ri86 plus baut : o'est moins un livre de rb^toriqae qu'un manoel 
d'id6ologie. II a peut-Atre doDd^ an sens on pea ^lastiqae aumol Tropee, 
en comprenant dans ces flgares de mots rall^oriei Tbypotypose^ el 
qaelqoea aotres ph^nomtoes de siyle flgar6; mais oet agraodissement 
m^me do sajet qo'il traile offrede Fatilii6. ToBte la portion relative aaz 
mots doablement figures decile un esprit d'anabyse aossi fin qoe p6n6- 
trant. La troisiftme partie^ qaoiqae li^ intimement k la premiere, 
o'esl-i-dire aox TVcj^et proprement dits, estpresqae compl^teaieni 
neuve. Partout I'abondance et rheureux cboix des exemples tiennent 
lieu de demonstration y et jeltent un jour ^(iUltftii sar les pripcipes. Les 
g^n^ralit^s places en lite du livre sur Torigme et la nature^ sur les 
effets etlesavantages des figures, notamment des Tropu, sont ce que 
Ton avait ^rit de mieux sur ce sujet, el Ton n'en a gu^re depuis que 
modifi^ la reaction et rajeuni la terminologie. Ces quality se trou- 
vent, mais ne forment plus un ensemble aussi serr6, aussi neuf, dan# 
sea articles pour VEncyclop^die et dans ses dWers terits relatifs ^ sa 
m6thode latine. Do Marsais, en daignant se faire maltre de lan^ues, 
a le double m^rite de comprendre et d'oser dire qu'il fallait immMiater 
raent se mettre k tradoire: k peine queiques pages ou queiques tableau^ 
de grammaire pour commencer, des interlin^Tres pendant longtemps; 
lea regies, tant pour la lexicologie que poor la synlaxe, au fur et $ 
mesure ; les (b^mes, beaacoup plus lard , et qoand d^jji Ton a longtemps 
traduity et quand on respire, en quelque sorle, Tatmospb^re ^trang^re* 
II eot guerre k soutenir a oe sujet, principalement avec Tabb^ Gaulyer, 
qoi ne brilla pas dans cette joute. Quant k la logique, oix du Marsais se 
Irouvait encore plus sur son terrain, peut-^tre n'a-t-il pas fait tout oe 
que Ton eAt pa atteodre de lui. Son livre vaot par la bri^vet^, par Tex* 
tr^me clart^, par Timpitoyable f^rmete avec laquelle il retranebe I'inu- 
tile,^ le contestable $ mais ^videmmeot il va beiaucoup trop loin sur ce 
point, et il 6nit par devenir, non-seulement sec, mais incomplet. Lea 
id^, le jogement , soUicitaient des details, des explications dont il est 
avare. La m^thode est k peine esquiss^. Enrevaqcbe, lapartie rela- 
tive au raisonnement est excelleote de tout point, et il a remar^uable- 
ment enricbi et mis en lumi^re tout c« qui regarde les sopbismes. Li, 
pfoaque toot est neuf et de main de mattre^ \k est le m^rile du livre, qui, 
leoteifois, ne sort pas essentiellement dQ la ligne d^logiquesdu temps, 
parce qu'il ne part pas de plus loin , parce qu'il ne remonle pas plus 
baut, papce ^qoe son point de vue est le m^ma, et qu'il a'en diff^re 
qoe par la forme, par ia rigoeor, par la concision, par le m^riie de 
eartains details* Nous n'ajouterons que queiques mots k propos de 
YEspoeition dee prineipee de i*Egii$e galHeane. Ce travail, dans 1^- 
qael nous voyona, avec one oertaine surprise d>bqrd, du liiar^ais oe^ 
eup6 d'autre ehosa que d'idtelogie, soit pbilqsopbiqMe » §oii gr^m- 
mfUoaie , n'eat pitf abaokiment 1^ seal de oe gfnrq qu'ail r4d^ qn 



424 MARSILE. 

rdv6 le philosophe. D^jii an teofips oii il ^tait avocat, il avail rtfot^ la 
RSfutation opposte par Ballus k YBistaire des oracles de Fontenelle; et 
plas tard, aprte 'avoir 6crit ses Prineipes de I'Eglise gaUicauM, H pro- 
jetaone Histoirede la politique eharnelU de la cour de Rome. Ce dernier 
plan n'eat jeunais d'ex6cQtioD; maisia Refutation de Baltus ^tait pr^te 
pour rimpressioD^ quand il eut )a naivete d'en commoDiquer le ma- 
Duscrit k qoelqaes confreres de ce P^re. Les chefs de Tordre s*^ann^ 
rent 7 et Louis XIV interdit la publication de Fouvrage. Yainement le 
jeune auteur pffrit de soumettre son ouvrage au jugement de la Sor- 
bonne y ou de rimprimer en Italie avec privilege du pape ; il s*est perdo^ 
et nous n'en connaissons les principales id^es, le ton et la marche, que 
par d*Alembert {Eloge de duMflrsais, en t^te des OEucree computes). 
A joger par cet dchantillon et par VExposi des pHncipes de VEgHse gal^ 
licane, on doit regretter que da Marsais n'ait pas mis son iod^ndance 
d'esprit, son grand sens^ sa penetration et sa science des futs au ser- 
vice de rhistoire politifiM. Yal. P. 

' MARSILE d'Ingheh [Marsilius ab Inghen, IngenuuM']^ ni^ auivant 
•Val^re Andr^, au bourg d-Inghen, dans le dach6 de Gueldres, passe pour 
avoir €i€ Tun des auditeurs de Guillaume Ockam ; mais cette opinion 
nous semble raal fondle. Si Ton ignore la date de sa naissance, on sait 
qu'il mourut le 20 aout de rann^e 1394. A ce compte , il devait dtre 
bien jeune quand Je prince des nominalistes s'en allait en exil, foyant 
les ressentiments implacables de la cour d'Avignon. Marsiie s^arte- 
nait au clerg^ seculier, et n'a jamais ete chartreux^ comme Bosio le sup- 
pose {De Signis Ecclesia, lib. xxn, c. 5); il fut chanoine et tr^sorier 
de F^glise de Cologne ; et quand Rupert , due de Bavi^re et comle pa- 
latin du Rhin, entreprit de fonder le college d'Heidelberg, ce fut Marsiie 
qu'il choisit pour premier instituteur de ce college. Trithime lui atlri- 
DUe des gloses sur Aristote, une Dialectique etdes Questions sur les 
sentences. Nous ne connaissons que le dernier de ces ouvrages : Com- 
mentarii in libros sententxarum, in-fol. j la Haye^ 1497, li ^tait du 
parli des nominalistes moderns. "^ B. H. 

MART A (Jacques- Antoine)^ n^ k Naples^ docteur en IHm et en Tau- 
tre droit, titre auquel il ajoutait avec orgueil celui de philosophe , fut 
on des adversaires les plus veh^ments de I'^cole cosentine.Son premier 
ouvrage est un opuscule sur Timmortalite de TAme, dans lecrad il sou- 
tient centre Alexandre d'Aphrodise, Cajetan, Pomponaoe et Simon Por- 
iiusy que, suivant Aristote, Tdme est immortelle : Opweuia eoseellmt. 
Sim. Porta NeapoL, cum Jacobi Antrmii Martce Apologia, de Immmrtor 
litate animw, in-fol. , Naples , 1578. A la suite de cette Apohgie se 
trouve un opuscule de Marta, dont le titre indique assez I'objet : Di- 
gressio utrum intelleetus sit unus, vel multiplicatus, contra Averrhoem. 
En psychologic, les opinions de Marta sont , pour la plupart , oelles de 
^nt Thomas : e'est un esprit plus r^solu qu'original. On a encore de 
lui : Pugnaeulum Aristotelis adversus principia Bemardini Telem > 
in-k, Rome^ 1587. II s'agit ici plut^tde la physique quede lam^ta* 
physique cosentine. Telesio disait que les prineipes des cfaoses sent la 
' cbaleur et le froid ; Marta pr£lc»d q«e la obdear el H £roid ne toni pas 



MARTIN. 425 

des principeSy mais des formes op6raDtes, des quality inh^renles aax 
sQjets d^termin^. II est ensuite question du ciel , des ^l^ments da com- 
post, de la composition^ da prineipe effectif, de la chaleur, du mouve- 
ment ; et I'aateur, reprenant Tune apiis Tautre toutes les ibises de la 
Physique d' Aristote^ les interprite dans le sens thomiste ou p^ripat^ti- 
cien. line lettre d'Aqtonio Caro , qui se lit k la fin du Pugnaculum, 
nous fait connaitre que Marta avait profess^ la jurisprudence k Naples 
et&B6n6vent. B. H. 

HARTIiV (Corneille) nous est signal^ par Tennemann comme nn 
des adversaires principaux de Ramus. N6 k Anvers, il professa la phi- 
losophic k rAcad6mie Julienne. On a de cet auteur : Metaphy$ica, bre^ 
vibus guidemj sed methodice conscripia, in-8 , Helmstsedt, Rixnerus y 
1638. Cet onvrage est d*un inl^r^t mediocre ; les grandes questions y 
sont trop sotnmairemeni r^olues. II nous suffira de rappeler que Cor- 
neille Martin , opposant aux ramisies Tautorit^ d'Aristote , interpr^t^ 
par saint Thomas , le cardinal Cajetan et Soarez ^ doit dire compt6 
parmi les conservateurs de la scolastique plut^t que parmi les critiques 
ind^pendants. B. H. 

HARTIIV (Louis-Claude de Saint-) y dit le Philosophe inconnu , 
naqnit k Amboise, d'une famille noble, le 18 Janvier 1743. Destine a la 
magistraturCy il pr6fi6ra la profession des armes, et entra comme ofOcier, 
i vingt-deux ans, an regiment dcFoix; il devint chevalier de Saint-Louis 
vers 1789. Son gotit pour le spiritualisme le disposa k entrer dans T^cole 
secrete de Martinez Pasqualis , dans laquelle on s'occupait d'op^rations 
th^urgiques. Quoiqu'il paraisse avoir reconnu la v^rit6 de ces faits y il 
abandonna cette voie plus tard pour suivre celle d'un spiritualisme plus 
par, et cbercber Dieu seul et la v^ritd, en 6vitant le d6daledes esprils 
ou des iddes intermddiaires. Quoiqu'il ne partagedt pas la plupart des 
iddes de J.- J. Rousseau , il ^prouvait une sympathie sincere pour ce 
philosophe; mais son admiration 6lait vou^e tout enti^re an phUo- 
sophe teutanique, Jacob Boehm , dont les Merits singuliers marqu^rent 
d'un caractire. original rilluminisme protestant du commencement du 
XVII* si^le ; il en traduisit plusieurs ouvrages. La revolution , dans ses 
diverses phases , trouva Saint-Martin toujours le mtoe; il vit en elie 
I'accomplissement des desseinsde la Providence^ et reconnut ^gale- 
ment un instrument pr^destin^ d^ns Thomme extraordinaire qui vint 
plos tard en oomprimer les exc^. D6sign6 en 179&' pour assister aux 
eours des Bootes normales, il r6futa avecsncc^en plein amphith^&tre 
le raat^rialisme de Garat j professeur d'analyse de I'entendement hu- 
main. Sa vie resta n^anmoins obscure y et connoeseulement d'un petit 
oercled'amis distingu^s qui'savaient Tappr^cier. Ce fut chez Tun d'eux, 
M. le comte Lenoir Laroche , k Aunay y qu'il mourut d'une attaque 
d'apoplexie, le 13 octobre 1803. 

Saint-Martin a expose sa doctrine dans de nombreux ouvrages, prin- 
dpalement dans le livre intitule Des erreurs et de la vSrite (1775) ^ il 
n'est pas y il est vrar , toujours facile de p^n^trer jusqu'a sa pensto 
flbus les voiles dont il la couvre. Nous tenterons n6anmoins d'y parve- 
nir aotant qu'il nous sera possible ^ mais robscurit^ volontaire de cet 



12B MARTIN (SAINT-). 

(forivain «era> ntMtt I'esp^ons, aoprts d«i ie^tear, Texcose de hos id'^ 
eertitddes. 

II y a poor I'bomme one science r^le ei une loi ^vidente qo'il doit 
chercher par tonsses efforts; mais le melange de bieii et de mal^ de 
eian^ et de t^n^res que pr^nte le spectade it rufiivers, trouble eli 
iai le seotiment de la vdri^. On reconnatt g^n^ralement , il est vrai, et 
avec raison , deux priucipes , Tun du bien y Fautre da mal ; mais sur 
cette base on ^tablitdes syst^mes 1^ plus sou vent erron^. Selon Saint- 
Martin , le bien est, pour chaque ^tre, raccomplissement de sa loi; et 
ie mal> oe qui s'y oppose ; mais le mal n'a qu'une existence feitgftlif e , 
tandis que le prindpe bon a pour lui une SQp^riorit6 sans mesore f et 
mie anit6^ une indivisibility avec lesquelles i1 A exists ndc^asaJiiaaeat 
avant toutes choses. Le bien 6tant la loi de Thomme, et eetat-ci itf- 
sant cependant le mal , on est forc6 de reconnattre mi fiiBtdft 4t 
liberty qu'il porte ed lui*m6me , et par lequel il diffi^ de tat ftoMort des 
autres 6tres. Les peines que nous sooffrons sont done la prainette ootre 
culpability , qui, elle-m£me , dimontre notre liberty. Mais IMMi9>ert^ 
n'est pas , comme quelques observateurs Font cm , une facirit6 loiqours 
6gale i elle-m£me ; au contraire, elles^alt^re et s'affaiblit sous llnflQeace 
du vice et de Tbabitude, lorsque la volont^ ne la conserve pas au degr6 
de puret(6 dont elle a besoin pour se maintenir die di6dM dabs la loi 

Jui lui est prescrite. Saint-Martin admet pour prinoipe dn mal on 
Ire vivant qui n*est pas Thomme , et qui n'est devenu manvaia qu'en 
vertu d'une deterioration de sa volonte, rendue possible par la K- 
berte dont il est dou6 y et de laquelle il a us6 pour se s6parer a'mie ma- 
ni^re absolue du principe bon. Evidemment il partage la croyance au 
dogme Chretien de la chute originelle: mais il donne sur oe pomt des 
explications aliegoriques dont nous n avohs pu ptoetrer le sensv Avec 
le. chnstianisme , il attribue k cette chute tons les maux qui sont le par- 
tage de rhumanite y qui fondent sur nous par Tentremise du corps, 
envel(^pe grossi^re que nous devons k Tantique prevarication du pre- 
mier homme , et canal de tons nos maux y mais qui est aossi eelui 
des consolations que nous pouvons recevoir^ et des veriies que nous 
pouvons connattre. Toutefois Saint-Martin se garde id des conclu- 
sions sensualistes qu'on pourrait imputer k cette partie de aa doctrine, et 
refute > par Tadmission d'une faculte innee dans rhomme^ le systime 
de la sensation transformee. Ces principesloi servent A claaaer Thomme 
par rapport anx animaux^ reconnaissant en lui seui rinteUigence » 
tandis que la sensibilite lui est commune avec la bete; ansa conclut-il 
que la fiiculte inferieure et sensible doit totjgours etre dirigee pair la fe- 
culte intelligente. 

Passant de ces considerations abstraites sur Tessence de rhomme i 
Texamen des proprietes de la nature an milieu de laquelle s'acconplit 
aon existence, il distingue les etres materiels du prindpe de la mati^re': 
les premiers, divisibles et etendus : le second, un, simple et inddcoimpo^ 
sable, independamment daquel il reconnatt des principes pfertieow^ 
re vetus des mftmes conditions , et qui prodoisent lea etres corporels fit^ 
ticuliers. Place k ce point de vue, il combat la theorie de rassimilMioi 
que les naturalistes out generalement adoptee ; il etablit que les etres 
materiels j ni tears parties meme les plos laibles , ne se mteienl jmrnk 



HAKTIN (SMNT-). !» 

jasqu'a se confondre. Trois choses , selon lai , sH>iit indisp^Mables k fa 
Daissance des 6lres et h leur accroissement : 1'' le germe dans leqocl 
lis sont renferm^s ; 2*" la chaleuf natarelle qai provoqae et entreiient 
leur d^veloppement ^ 3*" la nourritare aa moyen de laquelle ils ab- 
sorbent , sans qu'elle pnisse leor nuire , Taction de cetle chaienry qui y 
sans cela, deviendrait destractive. 

Saint-Martin d^montre clairement que le germe^ d'tine part, et la force 
rtoctrice de Taatre^ ne poavant se donner eaxnnteaes le moavenfient, 
leprincipe dont ils regoivent Timpulsion leur est sup^rienr, qu*il est 
n^cessairement immat^riel et intelligent , et que, s'interposant entre 
hs deox ^l^ments de la corporisation, il joue ler6le de m^iateur, pour 
que fan ne Temporte pas snr Tautre. De li une tb^orie do teroaire 
aniverael, appoy^ sur des considerations puisnes dans nne science 
likiagiDaire des nombres. Nous n'insistons'pas davantage sar les sy st^mes 
phyriqne et physiologtqoe qael'auteur tirede ses principesg6neraox, 
Bt qo'il expose avec des reserves et des myst^res qui ne pennettent 
pas d'en saisir la veritable nature et la complete liaison. 

Le trait le plusparticulier do syst^me phitosophique de Saint-Martin, 
6*est Tadmission dune cause active et intelligente qui n*est pas Dieu , 
mais qui, sous son aotorit^, dirige tons les £tres soumis ao temps. 
Cette cause, qui, malgr^ son ^t^vation, est distincte de Dieu et inr6rieure 
i^ lui , n'est pas le Verbe chr6tien ; elle se rapprocbe dayantage du 
demiurge desalexandrins; elle semblecependant plus ^troitement unie 
an njonde et k Tbomme , car Tauteur recommande k ce dernier de con- 
former strictement saconduite k ses lois. On voit que , dans ce systime, 
Baint-Hartin procMe surtout & priori, et qu'il domine toutes choses 

Er le principe sop^rieur et par les principes secondaires. Anssi, dans 
; applications qu'il fait de sa philosophic k la politique et A* la reli- 
gion, est-il peu favorable k I'intervention des dements sensibles, et 
par suite k celle de la multitude. Toutefois , il fait raider dans une su- 
periority de lumi^res et de vertu le droit de Tautorite religiense et celui 
de Tautorite politique, les regardant d'ailleurs toutes deux comme de- 
vant se r^unir dans une indissoluble unit6. Evidemment^ dans cette 
partie de ses Merits comme dans plusieurs autres, 11 fait allusion k des 
principes conserves dans une ^cole dont ses engagements ne lui per- 
mettent pas de d^voiler les doctrines secretes. II fonde partont celle 
qn'il expose sur les principes de la justice la plus pure et la plus haute, 
mais qui semble difficilement praticable dans T^tat actuel de Thomme 
et de la society. 

Dans I'application de sa doctrine k la science mathematique, Saint- 
Martin s'enveloppe de voiles plus 6pais encore. S'appuyant snr cette 
icience des nombres dont Tantiquite nous a laiss6 quelques traces , 11 
[Hr6sente des combinaisons inaltendues de chiffres dont nons n'avons 
pu saisir le sens myst^rieux. Mais ce que la philosophie ne pent man- 
tfaer de recueillir avec inter^ty c*est la mani^re dont il con^tVeiendue, 
oonception qui domine ses considerations sur la geometric Aux yenx de 
lailH-Martin,iln'y a point despaee absolu, ind^pendant des corps qui 
M remplissent ; chaque ^tre corporel produit son etendue de lui-m6me, et 
ladAmii k)rsqu*il p6rit en se r^sol van t dans son principe. It y a done corps 
pifftmt oA il y a Aendue^ et la th^oiie da vide, sur iaqneUe aoni feMdei 



128 BIARTIN (SAINT-). 

anjoard'hoi les sciences physiques, est one hypoth^ sans r6alit6. Les 
corps prodaisant par lear d^veloppement , et an^antissant par lear 
dissolation lear ^iendae particuli^re y rdteodue ne peut printer qa'un 
moyen imparifait et variable de mesare : aassi Saint-Martin pr6f^re-t-il 
de beaacoup la mesnre par le temps, qnoiqu'il ne s'expiiqne pas sor la 
nature de celai-ci. 

Dans one composition assez bizarre d'aillears, intitule le Crocodile, 
Saint-Martin a consacr6 un long chapitre k Texamen de la question soi- 
vante, propose par llnstitut k la fin du xyiu^ sitele : QuelU est Vin- 
fiuenee des signes eur la formation dee idees? Dans cet ^crit ing^nieox 
et profond, il ^tablit que Tid^e pr6cide le signe, et que celui-ci est en- 
gendr6 par celle-l& ; de sorte qu'il eiit ^t^ au moins aossi int<$ressant 
et certainement plus juste de renversejr la question, et de la poser en ces 
termes : Quelle est Vinfluence des idees sur la formation dettignes? En 
partant de ce principe, il demontce facilement la vanit6 des esp&^inces 
fond^ par le xviii* si^cle sur les r^sultats d'une langue bum faite , 
puisqu*one langue ne saurait 6tre bien faile qu'ji la condition que ceux 
qui la font poss^dassent la science compile et r^elle, qui se r^fltehirait 
naturellement dans la langue qu*elle produirait elle-m^me; tandis que 
Condillac et d'aulres se flattaient pr6cis6ment d'atteindre la science 
par cetle langue. Saint-li|artin s'^l^ve encore k des considerations plus 
hautes sorTorigine et I'unit^ du langage. Quoiqu'il en trouve une 
preuve dans i'unil^ de la grammaire, il pen^ire cependant plus loin 
encore : il cherche Torigine des signes et du langage dans le fond le 
plus intime de Thomme consid^r^ avant sa chute. Ici nous nous arr6- 
lons devant cette partie myst^rieuse du syst^me de I'auteur, dans la 
crainte de nous tromper el de Iromper le lecteur par Une analyse in- 
volontairement infid^le. 

Tels sont les traits g^n^raux de la doctrine phiiosophique expos^e 
par Saint-Martin dans le principal de ses ouvrages, Ihs erreurs et de 
la veriti, Dans un autre ^crit non moins considerable, ayant pour litre : 
Tableau naturel des rapports qui existent entre Dieu, Vhomme et Vuni- 
vers (1782) , il a tente de faire connattre Tensemble des forces qui unis- 
sent Dieu a Thomme, et rhommedt la nature ; mais les reticences trop 
nombreuses de Tauteur, justifi6es peut-eire par les engagements de 
discretion qu'il avait prls dans recole de Martinez Pasqualis, rendent 
le livre souvent difficile k coiliprendre. Neanmoins on peut y saisir une 
foule d'apergus neulGs et ingenieux, qui conduisent souvent k d'impor- 
tantes consequences. 

Malgre cette disposition pour ainsi dire exclusive au mysticisme , 
Saint-Martin jeta un regard altentif sur ce qui se passait autour de lui , 
principalement pendant les annees de la revolution de 1789. Se^ re- 
flexions sur ce sujet donnerent lieu k plusieurs ecrits qui ont entre eux 
une etroite affinite : tels sbnt la Lettre a un ami sur la Revolution fran- 
gaise (1795), et V Eclair sur V association humaine (1797). Dans ces 
deux ouvrages ainsi que dans un troisi^me qui a pour titre : Quelles 
sont Us institutions les plus propres d fonder la morale d*un peuple 
(1798), tout en syropathisant avec la cause profonde et justifiable du 
mouvement revolutionnaire , Ssiint-Martin pose des principes que les 
organes de cette revolution etaieiit loin d'admettre. U ne s*arrete poiat 



MARTIN (SAINT-). 129 

k la forme ext^rieure des goovernemeDtSy r^poblicalDy monarchique, 
aristocratique on mizte ^ il cherche plus profond^ment les conditions 
d*une association legitime , et elles Jui paraissent ponvoir exisler sons 
tootes les formes politiqoes. II rejette loin de lui Tid^e toute ter- 
restre^ assez r6pandae de son temps , que Tassodation est fondle surie 
besoin de se garantir mutuellement la jouissance de la propri^t^ et des 
autres avantages mat^riels qui en dependent y et il en cherche Torigine 
dans one pens^ qui doit ^tre sage, profonde, juste, fertile el bienveil- 
lante; cette origine est avant tout providentielle. Aux yeux de Saint- 
Martinyrhommeestdescendud'un^tatsupi6rieur dans one situation ou 
il estentour6de t^n^bres et de mis^res; tons ses efforts actuels doivent 
tendre k se relever de cette chute, tout le travail de la Providence a 
poor objet de lui en faciliter. les moyens. Les diverses associations hu* 
maines doivent done £tre soutenues par le m^me esprit et constitu^ 
dans le m£me but y sous peine d'etre d6savou6es par la sagesse divine. 
Ind^pendamment des ouvrages dont nous venous de faire appr^cier 
I'esprit et les denudes principales, Saint-Martin a cpmpos^ plusieurs 
Perils que nous allons faire counaltre par une rapide analyse. Dans tons 
il s'est propose de faire comprendre k I'homme sa veritable situation , 
et de le ramener k son principe : l*" L'homme de disir (1790) est un 
recueil d'616vations et de pri^res ; 2® dans VEeee homo (1792) y I'au- 
teur a voulu montrer k quel degr^ d'abaissement Thomme inOrme est 
tomb^, et le gu^rir du penchant au merveilleux de Tordre iufdrieur, tel 
que le somnambulisme , les pratiques th^urgiques, etc.^ ilavaitpius 
particuU^rement en vue, dans cet ouvrage, la duchesse de Bourbon , 
son amie de coeur y module de vertu et de pi6t^, mais liyrte k cet en* 
tratnement pour Textraordinaire^ 3^ Le nouvel homme (1792) estrexpo- 
sition de cette idte, que Thomme est une pens6e de Dieu , et que sa vie 
doit en 6tre le d^veloppement; 4^ De I'esprit des ehoses {iSOO) : I'auteur, 
dans eel ouvrage y cherche k atteindre la raison la plus profonde de cha- 
cune des choses qui frappent nos regards, soil dans I'ordre de la nature, 
soil mAme dans celuii des moeurs, des coutumes , etc. L1d^e lui en fut 
sugg^r^e par le livre de J. Boehm ayant pour litre : Signatura rerum; 
5° Diseours en reponse au citoyen Garat, professeur d'analysede Ten- 
lendement hhmain aux ^coles normales. Ce diseours a pour but d*^la- 
blir Texistence d'un sens moral , et la distinction entre les sensations et 
la connaissance;* il a 6i6 public en 1802 dans la Collection des 6coles 
normales ; 6^ Le ministire de l'homme-$sprit (1802) est un volume de 
500 pages environ , dans lequel Tauteur exhorle Thomme k mieux com-- 

Srendre la puissance spirituelle dont il est d^.positaire, et il I'employer 
la ddlivrance de Thumanit^ et de la nature. On a encore de Saint- 
Martin deux volumes d'oeuvres poslhumes , imprim^ en 1807, ou se 
trouvent quelques morceaux int^ressants, dont le plus important a pour 
litre: Quelle est la manihre de rappelerii la raison les nations, tani 
sauvages que policies, qui sont livries d Verreur ou aux superstitions 
de tout genre? Cette question avail €VS pos6e par TAcaddmie de Berlin. 
Enfm trois ouvrages de Jacob Boehm, I'Aurore naiuahte. Id triple 
Vie et les trois Principes, nous sont connus par les traductions qu'en a 
faites noire philosophe. Nous avons en noire possession une corresppn- 
danoe in^te enire SainV-llartm et le Suisse IJarchberger, o«i se Irottv^t 

IV. \ 



f30 MARTINI. 

das fiaits carieux el des pens^ qui ne sont pas noins extraordinaires. 
M. Genoe a donn^^ en 1824^ one noUce asses oomplMe sar la vie dop^i- 
losqphe iooonna^ dans rinlkiiiM dnqael il afait longtemps vfeu. La 
secte k laqaelle on donnail k r6poq|ne de la revolution le nom de fn«r- 
Hmites, ne I'avait pas re^a de SmI-MarIm , comme on t'a suppose 
qoelqaefois, mais de Martinez Pasqaalis^ son mattre. H. B. 

MARTim (Jacques) , n^ k Halb^'stadt , vers la fin dn xvi« si^le, 
professa la pbitosophte k rVniversit^ de Wittemberg. Ce fot on des 
pins hfll>ile8 y nn des plus intraitables adversaires des ramistes, on des 
plus ardents dtfenseqrs d'Aristote el da p^ipat^tisme scolastlqne- 
Noes connaissons pinsienrs oovrages de oe Jacques Martini. Cf'est 
d'abord nn vohime de melanges : Jaeobi Martini miseell&nearum 
ditpntaiumum likri ptatuor, iD-8% Wiltembergy 1608; ibid./ in^8"^ 
161S. Les oontroversesy on ptotftt les dissertations que contient ce re- 
eneil ont poor objet la Lagiqm, la Meittpkysimte, leiFhyiique el VEihi- 
que d*Aristote : raolenr y a joint qaelqnes ibeses d'nn autre doctenr de 
son partly Martin Bierman. On retronve dans ce volume toate la 
doctrine de saint Tbomas, avec quefques-uns des amendements pro- 
pose par Zabarella. Notts j remarquons principalement le chapitre 
qui coneeme les id^es repr^ntatives, ou^ pour mieux parler, les re- 

E Mutations internes dts cboses du dehors. Ainsi que I'Anse de I'^oofe, 
artini n'admet pas que la perception puisse^tre expliqtiSs sans I'by- 
poihise des espices impi'esses y et il compare ce^ esp^ces^ recueillies 
dans te Ir^r de la m^moire, aux images fa9onn6es par lea sculpteurs, 
par les peintres. II ajoute que ces images, vicaifeSySubstituts des objets 
absents, deviennenl ensuitela mati^re de tons les actes intellectQels. Ce 
sont tes propositions que I'auteur d^velonpe avec nne certaine abon- 
dance. Elies avaient €i6 combattues par Ockam avec un suecds incon-> 
teste, et, dans TUniversite de Paris, il s*eievait chaque jonr quelque 
nouve! ennemi des espices , quelque partisan resoln ae fa perception 
immediate. Si Martini defend avec tant de zile rid^ologie thomiste, 
e'est qull se trouve en presence de. toute une £cole. L'ouvrage le plus 
int^ressanl de notre auteur est celui qui a pour litre : Jacohi Martini 
Bxerciiatiomtm metapkysiearum lihri duo. Nous n'en connaissons que 
la troisi^e Edition public par Helwicbius, in -8^, Wittemberg, 
161^; mais nous supposons que la premiere est de rennte 1606 , puis- 
que c'est la date de la d6diclce. Jacques Martini pfacait la logiqoe 
bors de la philosophic , avec la grammaire et les sciences m^caniques : 
e*6tait un m6taphysicien. II n*y a^ toulefois, rien de nouveandans 
sa m^taphyslque. Sedateur enthousiaste d'Aristote, qu'il appelle sum- 
muiilU etunieuipropepkilosophus, il lecommente sur tous les points, 
an profit de ce nomtnalisme tr^mitig^ dont saint Thomas avail €16, au 
xm* Slide , le plus intelligent interprdte. S'il paratt faire quelone con- 
cession k Duns^Scot, en declarant que la matim en soi, la matiere prise 
k r6cart de tel ou de tel coifipos6, n'est pas, comnie Tavaient soutenu 
saint Thomas el le cardmal Cajetan, une pure puissance, mais bien, 
suivant la dMnilion scoliste, un sujet subslstant, existant hors de ses 
causes el dn n^ant, extra eaueae et extra nihil (Exereit. metaph. 
tft. r , exerdt. i ,1heor. 9)^, ff se retoumis bientAt avec vivadM conire 



MASSIAS. 131 

V6co\e rfoiiste , pour rMoire cette mati^re au foods materiel de loute 
composition y combattre la th^se de la mati^re iDforme, ct txpliqucr 
qu'il entend par mati^re premiere cet ^Mment da compost qui^ n6- 
cessairement revdta de qoel^ue forme, demeore tootefois )e m^me 
soas les formes diverses ^Q'll regoit et peat recevoir dans le temps. 
G'est assez dire qae Martmi n^admet pas raniversel a parte ret des 
scotistes : sur ce point, il est, en effet, tr^s-rfeola {ExereiU metaph. 
lib. I , exercit. 8 , tbeor. 7. 8). En somme , la Mitaphysique de Jacques 
HarUni est an livre estimable, qoi n'est pas exempt de aetails frivoies , 
mais qoi atteste chez Tauteor ane connaissance approfondie de la 
controverse scolastique. Ge soot les m^mes opinions et , poor ainsi 

Sarler^ les m^mes th^es qa'il a d6velopp^es dans I'oavrage soivant : 
aeobt Martini Partitiones et qucestionei metaphyiicm , in quibns om • 
nium fere ierminorum metaphysicarum distincttones aecuratiue enu- 
merantur et exjolitantur , m-12, Wittemberg, 1615. — Nous ne 
connaissonspas roavrage de Jacques Martini, qui noas est d^sign6 par 

Suelques bibliograpbes sous ce tltre : Problematum philosophicorvm 
isputationes tiredecim, in-8% Wittemberg, 1610^ maisils ont oinls 
de mentionner celui-ci : De loco liber unus contra quosdam neotericos : 
aecesiit gusdem de Communicdtione proprii liber unus, in-8% Willeru- 
berg, par Scburer. Les modemes, centre lesquels Martini s*^l^ve dans 
cet oovrage, sontquelques disciples de Ramos, et, en particulier, 
Bartb^lemi Keckermann, deDantzig, mort en 1609. Nous ne voulons 
pas rappeler ici les d^bats scolastiques auxquels la d^Gdition de la na- 
tare do lieu a servi de pr^texte : qu'il nous sufBse de dire aue personne 
n'a traits cette qaestion si delicate avec aatant de sUbtilit^ que Jac- 
qoes Martinis B. H. 

MASSIAS (le baron Nicolas) , n^ le 2 avril 176> h Villeneuve- 
d'Agen (Lot-etrGaronne) , est moiift Bade le 23 Janvier 17^8. II entra, 
en 1777^ dans la congregation de TOratoire . mais ne prit jamais les 
ordres. Apr&s avoir profess^ la rh6toriqae a Soissons jusqu'en 1787, 
jH devint & TEcole militaire de Toumon , puis aa collie de Condom, 
professear d'^loquence. 

Les ^v^nements de la revolution Tappelirent h la fronti^re comme 
soldat. A la campagne de 1796, il obtint le grade de colonel d'artille- 
rie. En 1800, il entra dans la carri^re diplomatique , 6ik il reslajus- 
qa'en 1811 avec le titre de consal general de France & Dantzig. Dans 
ces sitaalions diverses, Massias montra rintrepidite d*un bomme de 
ccear, el les vertas d*on sage qui pr^f^re k tout la recherche librc de 
la v^rite et le colte desinteress6 de la science. C'est par \k surtout 
que ses nombreax 6crits ont one certaine valeur. Les principaux 
ont poor titres : Rapport de la nature h Vhomme, et de Vhomme a 
la nature, oa Beeai eur Pinetinct, rintelligence et la vie. k vol. in-8% 
Paris, 1^1 ; — ThSorie du beau et du sublime, oa Lot de la repro^ 
iuction, par les arts, de Vhomme organique, intellectuel, social et 
moral, et de ses rapports, io^**, ib., 182* j — Pfoblhme de I'espnt 
humain, oa Origine, diveloppemeni et certitude de nos eonhaissances i 
te^**, lb., 1825 ; — ^rinctp^ '4s liitirature , de philosophic, de po^ 
HHfpts el d$ morale, ( vol. in^, ib.^ 1826-27 ^ — Traiti de philo- 

9. 



152 MASSIAS. 

Sophie piycho'physiotogique , in-S^, Paris , 1830; — Philosophie ftm- 
dSeiur la nature de Vhtmme^ in-8% Strasbourg, 1835. Entrain^ par 
la pol^miqae, il pabna, en outre , uu assez grand sombre de bro- 
chures , tantAl pour r^pondre a des critiques , tantdt pour prendre part 
anx discussions philosophiques et politiques qui s*agitaient dansle 
moment. Nous mentionnerons senlement les suivantes qui peuvent in- 
t^resser la philosophic : l"" Lettre a M. Ph. Damiron, sur nn article de 
son Essai eur VhUtoire de la philoMophie en France au xa," sikcle; — 
S"" Observatums iur le$ attaquee dirigiee eantre Ic spiritualisme , par 
M. le doQteur Broussais, dans son livre de F Irritation ptdela Foiie; — 
3" Lettre hM.le doettur Broussaie, sur sa r6ponse aux observations dn 
baron Massias, relatives k son livre de I' Irritation et de laFolie; — 
4^ Rapport de Vhomme au eaeerdoce, ou Lettre a M. U baron d" Eckstein, 
sur les revelations et les traditions primitives; — &^ Lettre a M. Stopfer, 
sur le syst^me de Kant et le probi^me de Tesprit bumain ; — 6*^ Influence 
de I'ecriiure sur la parole etiurle langage; — 1^ Examen des Fragments 
de M. Royer-Collard, et desprincipes de philosophie de Vicole eeossaise; 
— 8'' Lettre d M. Isaac K... st.y de ^rlin, sur de nouvelles objec- 
tions qu'il eiive centre le spiritualisme. 

Le plus important des Merits sortis de la plume f6conde du baron 
Massias, c'est le Rapport de la nature a Vhomme, et de I'homme d la 
nature, ou Essai sur Vinstinet, Vintelligence et la vie. L'ensembie des 
probl^mes annonc^s par le titre ^quivaut presque h la.sdence oniver- 
selle, ce qui est d6]h un tort; de plus, la m6thode d'exposition de Tau- 
teur manque totalement de rigueur et de clart6. 11 s'^live d'abord 
centre le sensualisme, et declare que lels bases du syst^me de M. de 
Tracy sont ruineuses; il reconnatt qu'il n'y ad'inn^ dans Thomme que 
ses facultes, mais que les notions primitives coexistent au premier exer- 
eice de ees faculty. Tout cela d'ailleurs, il se borne ft TalfBrmery sans 
I'appuyer d'une demonstration soujlenue. II essaye ensnite de luarier 
quelques principes dn sensualisme avec les idies nouvelles. Ainsi , en 
politique, selon lui : « On a droit k tout ce dont on a besoin; et pour 
cbaqueetre, quel besoin plus grand que la possession de ce qui consti- 
tue son essence ? » Parmi ces besoins, Massias compte oelui de Tordre 
et de la verite; raais il met sur la meme ligne le besoin des jouissances 
materielles, quMl veut d'ailleurs reduire ft ce qu'il appelle le nicessaire. 
Ces principes d*un philosopbe qui se montra toojoors aossi attache a 
I'ordre qu'alaliberte, indiquent ^ufQsamment combien peu^ en 1822,1a 
metaphysique politique etaitavancee, puisqu'un homme aussi sageadop- 
tait, sansscrupnie et sans inquietude, un principe aussi anarchique que 
celui d'aprfts lequel Fhomme a droit ft tout ce dont il a besoin. Quant a 
la morale , Massias veut suivre une route moyenne entre Con£illac et 
Kant; c'est sans doute par le motif qu'a ses yeux « les droits naisseni 
des besoins, les devoirs naissent des facuUes. » Or, dans cette phrase, 
ou pent renvoyer la premiftre partie ft Condiliac , et la seconde ft Kant. 
Toutefpis, il fant dire que les idees de la morale kantienne sont plus en 
fiiveur anpt^s de Massias que celles de Condiliac. En somme , la meta- 
physique du livre du Rappwt est tris-fiaibie. Dans sa Th6orie du beau, 
il est loin de Tecole utilitaire, qui nie la'beaute, faute de pouvoir Tex- 
pliquer; mais, en revanche, il est^alement loin des theories qui 



MASSIAS. 155 

donnent h Vid6e da beaa sod vrai caractere, sa vraie nature. II se rat- 
tache, aatant qu'on pent le pr^samer d'aprte le vague de ses expres- 
sionSy h la Ihforie qui identifie le beau avec la proportion et la sy m^trie, 
et qui est le fond de ce qu*ont 6crit k ce sujet Le Batteux, lilarmonlcl 
et le P^re Andr^. M^me cette doctrine ne le satisfaisait pas, et il recon- 
natt que Tid^e du beau appartient essentiellement h TAme hnmaine 
dont'elle est une manifestation n^cessaire. 

L'accueii assez froid que regurent ces deux oovrages le rendirent 
plus discret et moins afOrmatif dans le ProbUme de Vuprit Atimatii. II 
voulut y serrer de plus prte les questions d6ji soulev^ dans lea Merits 
pr^dents. a La certitude, dit-il, est un sentiment d'identit^. L'action 
qui a lieu au dedans de nous, oelle qui se passe hord de nous, et qui 
nous parvient par la perception , font partie de nons-m£mes. L'action 
pergue de la nature est identique & je. » II y a IJi, on le voit, comme 
une ombre de panth^me. Massias n'y pensait probablement pas. 
Prdoocup6 sans oesse dn d^sir de concilier les doctrines et de trouver 
une solution neuve et originale, il rapprochait des principes sonvent 
opposes, et croyait de bonne foi en avoir op^r6 la fusion. Massias 
admettait la distinction radicale de Tesprit et de la matiire, ce qui 
exclut toute id6e de panth^isme. 

Le m6me caract^re se relrouve dans le Traiti de philoiophU piyeho- 
physiologique. 11 y maintient sa distinction ant^rieure de I'bommeet de 
la nature, Texistence de Dieu, et consent h ce que la philosophic ait 
pour but de d^montrer scientifiquement les croyances du sens commun ; 
mais il n*apergoit pas les difOcult^ ni la profondeur cachte de cette 
m^thode^ et croit qn1l jsufSt de dire, par exemple, que notre volenti 
agit sur la mati^re, pour que le fait si^itcon testable aux yeux des 
sceptiques les plus d^termtn^s. Le brQiyy^liy[>oI6mique de Broussais 
centre les psychologistes retenlissait^ejttiM^ir^poqae oil ce livre ^tait 
public (1830) , et Massias ne dissimul6 {jmto'ii attend beaucoup de la 
physiologic pour leprogr^s delapsych<M|ipi^ -On salt que, depuis vingt 
ans , la pbysiologie a eu , Dieu merci , fe chaipp assez libre , et que le 
probl^me des rapports de I'esprit et de la maii^re n'a pas chang6 de 
face. Massias regarde le systeme nerveux comme VintemUdiaire entre 
le matiriel et I'inteUectuel , et ne s'apergoit pas que le systime nerveux 
est lui-m£me mati^re ou eisprit. D^ns ce livre, les phrases d*un sens 
panth^istique reparaissent encore, et il conclut que ee n*eii paint la 
nature qui appartient a V Homme, mais Vhomme qui appartient d la 
nature. 

JBn 1835, Massias publia, sous le titre de Philoeophie fondie twr la 
nature de Vhomme, une brochure de 80 pages reniermant, en deux 
cent vingt-trois aphorismes, la s^rie de toutes les affirmations qui r6- 
sument ses Merits ant^rieurs. II y reproduit, avec une heurense fermet^ 
de parole et de pens^e, ce qu'il avait dit ailleurs des diif^rentes preuves 
de I'existence de Dieu, et y montre que chez lui Tdge n'avait affaibli en 
rien Tactivit^ de rintelligence. II avait alors soixante et onze ans. De- 
pcds cette ^poque, il cessa ses publications philosophiques , sans inter- 
rompre toutefois ses travaux et ses 6ti)des. II a laiss6 en manusc.rit un 
Traite d'education qui Toccupa pendant de longues ann^es. Si, en 
metaphysique , il ne rencontra pas roriginaUt<6 qu'il cbercbait avant 



154 MAT£R1AUSME. 

toni y il fut do moiDS da tr^s-petit noinbre de ccux qoi s'efforc&reDt de 
tVijre ooDCOurir k la diffusion et au d^veloppement de la v6rit6 philoso- 
pliique les d^oqvertes d^ autres sciences. f • R, 

MATERIAIiISM£« L'bomme est double , Sme et corps , flme so- 
p6rieure au corps par les focult&Sy par la destine ; telle est la croyance 
rondamentale du spiritualisme, Le vaste cor[i8 da monde , non plos « 
B'est pas le toat da ynonda : au-dessus de lui, il v a une ftme inyisible, 
mattresse souveraine et parfaite de cet 6tre aveogle et impuiasant. Cetle 
nouvelle <^yance suit imm^diateioent de Tautre , et, comme die. Cut 
les spirituaUates« Le phUosopbe qui adxnet ces deux dogmes eat an q** 
rilualiste parfoit ; celni qui les rejetle tons les deux est un parftit ma- 
t^rialiste ; et , eutre ces deux doctrines extremes , nettement oppose, 
se placent.les {diilosopbe^ inoons^ents qui admettent r&me MUia Dien 
oa Dieu «aus TAme bumaine. 

II est ^tonnant combien dans Tbistoire de la pbilosopbie, ka 0iat6- 
rialistes sont rares. On ne voit gu^e, dans rantiquitd, que Leudppey 
I)6mocrite et Epicure parmi les noois imposants ; encore admettenV*ilfi 
la liberty. On y s^joutera^ si Ton veut, Biagoras et Straton, pareilaji 
eux par la negation de Dieu. Quant a Lucrece, 11 nie Dieu, et Tadore 
sous le nom de la Nature^ il compose TAme d*atomes et lui confire une 
pleine liberty ; cette toie a ses joies et ses douleurs, elle pent se retirer 
en elle-m^me, et trouver le caime au milieu des agitations de la ma* 
ti^re. II faut arriver k travers vingt sitoles jusqu'& Hobbes pour trouvei 
on mat^rialiste de quelque valeur, et apr^ lui, atteindre sans transi- 
tion Lamettrie et d'Holbach, si toutefois on appelie Lamettrie an pbH 
losopbe. De nos jours, qmelques physiologistes ont ddfendule mat6- 
riaiisme : k leur t^te saojt Cabanis et' Broussais qui, sans exclnre 
Dieu du monde, exduentJhniiiellement FAme du corps bumain, et 
mettent k sa place le cervQ(i|||. capable de_penser, de sentir et de you- 
lofr, comme les poumons da JBipirer, et Te&tomac de dig^rer. A leura 
yeux, oe qu on appelie mortU Ste Tbomme n'est que le physique sous an 
autre point de vue : les spiritualistes ont pris un organe pour un ^tre. 

On se propose d'^tablir ici la distinction de Vkme et du corps; Texis- 
tence d'un itre invisible, distinct des organes, qui est le mot dans chacun 
de nous » et de rdduire a leur juste valeur les arguments sur lesquels 
les mat6rialistes s'appuient pour confondre des natures essentiellemeat 
dllT^renteSy et enlever de l-bomme Tbomme m£me. 

Yoici d*abord les preuves qui t^moignent, selon nous, invinicible- 
menty de Texistence de Tdme. 

1*. Les astres se meuvent, Tambre s'^lectrise, Taimant se toume 
vers le nord, le sang circule; ce sont des fails, quelle en est la cause? 
Avant d*en rencontrer une, on I'a cbercb^e, longtemps peut-£tre; 
celle cause proposee n'a pas €i€ universellement admise : quelques-uns 
Tont ni6e, puis en ont propos6 une autre; ceux-ci en trouvent uae 
seule, ceux-l^ plusieurs, et nul n'est tellement certain d'avoir saisi la 
v6ritable, qn'il n'ait des scrupules et ne cberche encore. La cause da 
inuuvement des astres, c'est leur nature 6ternelle, un g6nie qui reside 
dans chacun d'eux , une force anim6e qui les rapproche ou les 6Ioigne ; 
le m^canisme de OesoarteSi Tattraction de Newton. La cause de Vdec-' 



MATfiRIALISMB. I8S 

tricit^ est nn flaide, peoUdtre deux. La cause du magn^tisne est un 
fluide qui se meut^dans les corps, i, moins que ce ne soit un oourant 
qui enveloppe la terre. La cause de la vie , c'est Dieu , qui seui produit 
et dirige le mouvement; c'est rirritabilil^ , le fluide nerveox, les es- 
prits animaux. Je ne connais done pas directement toutes ces jpauses 
qui animent la nature et mon propre corps : je les suppose j mon esprit 
s'v repose un moment, puis les traverse pour reprendre sa course a la 
decouverte de causes nouvelles. 

II en est une que je n'ignore jamais, que je ne ooQteste jamais , que 
je ne renie jamais. Je ne la suppose pas , je la vois. Dire que je la vois 
dans son effet est nal parler: je vois son effet en elle, et lorsqu'elle 
le produit etlorsqne, pure vertU| elle le retient encore. Cette cause, 
c'est moi, Quand ma conscience m'attestd une pens^e et une volon t^. je ne 
suis pas dans Tembanras de savoir qui pense et qui veut : la cause ue ces 
pb^nomines est \k sous mon regard ; elle ne deyient pas plus ou moins 
visible; je n*y crois pas plus fermement k mesure que je Tobserve da- 
vantage; le temps et la reflexion ne m'apprennepl rien t ihs I'abord, 
ma foi est enti^re, et elle demeure inalterable. :v, 

Je suis done, moi qui me connais, distinct deioQtes les autres causes 
que j*imagine. Et ce n'est pas par accident que je me connais, c'est mon 
essence m£me : penser ou savoir que je pense, souffrir ou savoir que 
je sonffre, vouloir on savoir que je veux^ est tout un : il est impossible 
de Si^parer Tacte que je produis de la conscience que j*en ai; cetle con- 
science supprimde, il n'est point. An contraire, je puisignorer et j*i* 
Kore r^ellement des faits innombrables qui arrivent dans le monde par 
p^ri^ion d'autres agents. J'ignore pleinement la multitude infinie df» 
choses qui so passent k cette heure loin de moi ; j Ignore oe qui se 
passe k mes pieds, et m6me dans ce corps que je suis tent^ de prendre 
pour moi. Je ne saurais pas que mon sang circule, je ne saurais pas 
que j'ai des nerfs et un cerveau, si d'autres hommes ne me Tappre- 
n^ient. Le sang circule dans les artferes et les veines des bommes de- 
piilfs qu*il y a des bommes; la d^uverte de la circulation du sang est 
d'bier. Je suis done en droit de le dire, sans crainte de dementi. S'il 
y a dans le monde deux sortes de causes : Tune que je connais directe- 
ment et dont je connais toujours tons les actes; Tautre que je ne con- 
nais qu'indirectement, qui agit k mon insu, qui n*est jamais, lors 
m^me qu'elle apparatt avec la plus baute Evidence, qu'une hypotb^, 
ces deux sortes de causes sent essentiellement distinctes; je suis la pre- 
miere de ces causes et seulement celle-U. 

2*". J'ai conscience d*un seul 6tre; toutes mes actions, toutes mea 
modiBcations sent rapport^es k un seul centre. Je veux, j'aime, je bais, 
je souffre , je jouis , je me souviens , je raisonne ; c'est un m6me (tre 
qui afBrme de lui toutes ces operations, diverses ; c'est mo; qui veux, 
moi qui aime, moi qui raisonne. Quand, dans le mAme instant, j'ai 
cfaaud k une main et froid k I'autre, il n'y a pas deux itres dont Tun 
ait cbaud et Tautre froid , c'est le m^me qui ^prouve k la fois ces deux 
sensations contraires : c'est moi qui ai cbaud , moi qui, au m^me n^o- 
ment, ai froid. Je ne suis pas plusieurs y je suis un ; or, cbaque bomme 
en dit autant de iui-m^me. j^ox qui suis un, que suis-je ? Mati^re pent- 
etre? Mais si la mati^^^lst etendue et toigours etendue, divisible et 



iTifi mat£rialisme. 

toojoors divisible y tonte partie coDttent d'aulres parlies ft I'inflni; nulle 
imit^ doDCy nul individa, nolle personne; je me cherche en vain dans 
eette fonle, certainement je ne sais pas ici. Si done, poor me croire 
corporely il fadt que je renonce k me croire an senl 6ire/forc6 de reje- 
ler an« opinion ou de rejeler le plus Evident J^moignage do sens in- 
time, de m'abdiqner moi-m£me, je n'b^ite point , el liens le mal^ria- 
Hsme poor ane faussel6. Voalez-voos que la maliire ne soil pas divisible 
k rinfini, ei qo'elle soil compost d'^l^euts simples , tom'onrs est^il 
qu'elle est compost ; et je ne suis pas plus un certain nombre d^ 
termini que je ne sais one infinite d*6lres; je snis moi, ie suis un. 

Elendant oelie conclusion, j'affinne qne parlout ou la matiire se 
trouve J il lui est Element impossible de produire les effets qa'elle ne 
saurait^produire en moi. Poisqu'il n'y a nolle part de pens^e de vo- 
lont^, de sentiment sans conscience, et que ronit^ de conscience en- 
Iratne invinciblement I'unil^ de r6lre , il est inlerdit k la mati^ do 
penser, car, pour penser, il faut savoirqu'onpense; il lui est interdit de 
vouloir, car, pour vonloir, il faul savoir qu'on veut, et il faut, en outre, 
one pens6e que la vokipSA traduise. 

Enfln, toute cause i^V n^cessairement une, et une cause multiple 
ne sera jamais qu'une composition ,de causes, pareillement distinctes, 
soil qu'elles se contrarient ou qu*elles se concertent. 

3*. Mais la vie aussr est une , comme le principe de la pens^ , oomme 
toute cause. Pourquoi ne serait-elle pas moi ? Assur^ment toutes les 
causes sont simples ; mais ^alement simples par Fessence , elles diff^ 
rent par Taction, et par \k se distinguent. Toute la vertu de la vie^ de 
r6duire& rbarmonie-des ^l^ments nombreux , auparavant ^r7: elic 
recoil, elle exclut , elle compose , elle d^oi(npose. Supprimez le nom- 
bre , elle ne pent plus s'exercer, elle n'est pips. Telle n'est pas la verlu 
dePAme: elle ne combine point, elle ne d^sagr^e point, il ne lui faut 
point, de toute ndcessit^, un ensemble de molecules qu'elle rang^ en 
ordre; son effet propre, c'est la pens^e, le sentiment, la volo|^^ 
immati6riels et indivisibles. Supprimez le corps et toute mati^re, ^le 
peut 6tre, elle pent agir, elle est et elle agit encore, tout au moins 
Vkme divine, qui, loin d'attendre la inatiere pour op^rer, opere en la 
errant. >Sans doute Vkme meut le corps,; mais, que le corps se meove 
ou non par son commandement, il suffft qu'elle ait command^ ; dans 
rineftie des brganes son autorit^demeure emigre, elle s'accrotl de celle 
inertie m£me, soil qu'elle s*eff6rcede la vaincre, ou qu'y renongant, 
elle se replie sur soi, et ranime la vie int^rieure. Ainsi Vkme vit en 
elle-m^me, la force vitale est tout en debors; ce ne sont done pas 
deilx causes pareilles, et ce n'est pas une seule et m^me cause. 

4*. Qui parle de formes, de couleurs, entend qu'il y a dans Tespace 
des parties voisines , une substance multiple ou un certain nombre de 
substances. Retranchez le nombre, vous retranchez le ph^nom^ne. Cos 
id6es sont done invinciblement li^es ensemble; Tune donne Tautre de 
toute n^cessit^. Au contraire, qu'est-ce qu*une pens6e, une volont^, un 
sentiment? Ces ph^nom^nes emportent-ils la notion d'6tendue, de 
nombre ? Non , sans doute. Une substance simple est done incapable de 
couleur, de forme , etc., comme une subat^ce multiple est incapable 
de pens^, de sentiment, etc.| de tons ces phdnom^nes qui n'ont den k 



MATERIALISME. 157 

d^ro^ler avec Tespace et la plurality. La comparaison des fails Id- 
ternes et des fails exleroes, touleseule, abstraction faite dela con- 
science qni noos r^v^le directement la sabstance des premiers, se tai- 
sant sur la substance des antres , cette comparaison, disons-noos, soffit 
poor ^tablir Timmat^rialit^ de TAme. 

S"". La natnre agit sagement : elle proportionne partoat les moyens A 
la fin. Nal ne conteste ce principe : nalaralisles et m^laphysiciens s*y 
confient ^galement. Cenx qui regardent le monde comme Teffet d'ane 
cause intelligente et libre, et cenx qni n'y voientqoe le d6veloppement 
fatal d'ane matiire ^teraelle et n^^essaire, si loin qa'ils soieni les ons des 
antre^y se rencontrem li. Si doncThomme est on, il n'y aara qa'one 
destin^e vers laqnelle tootes ses puissances convergeront ; si , an con-^ 
traire, on trouve qo'il y a deux ordres de puissances an service de deux 
destine ^Irangires, il faudra conclure qo'il y*a lideux Aires au8si» 
Or, il n'est pas besoin d*one observation tres-profonde pour reconnallre 
dans rhomme ce double mouvement. Meltons que ce soil un 6tre pure- 
ment pbysique, sa destine sera la perfection de la vie physique ; il 
aura ce qu*il a maintenant, des organes de digestion, de respiration, de 
circulation , etc. ;, des sens pour alimenter et preserver cette machine 
int^rieure; des instincts pour en mod^rer le mouvement et le repos ; de 
rintelligence enfin, assez pour connattre ce qui lui est utile, pour per- 
fectionner et suppler Tinstinct. Telle est, en effet, Torganisation des 
animaux qui approchent le plus de Vhomme : chez eux rien ne trouble 
la destin^e physique, riei^ ne la d^passe, tout la sert. L'adage d'Hippo- 
crate s*y applique avec rigueur : tout concourt, tout consftfre, tout 
consent. Observez rhomme> vous Ales dteoncert6 : cette unit6 que vous 
devez trouver en lui n*y est pas. Eire intelligent, une soif insatiable 
de v6rit6 le d^vore,il Taime pour elle-mdme, il en recherche la beauts, 
non les fruits. Parfois il rencontre ces fruits qu*il ne poursuivail pas : 
rindustrie, fille de sciences apparemment steriles le t^moigne ; mais la 
th^ologie, la philosophic n'ont rien Ji faire avec la sant6 du corps ; la 
m^tapbysique, si vaine, aax yeux des mal^rialistes, s6duit et s^duira 
toujoors les intelligences. Quelle contradiction dans un Aire fail pour 
vivre et bien vivre! Cette sage nature donne A. Thomme des ailes 
pour ramper. Bien mieux , nous achetonS la v^rit^ au prix de nos plai- 
sirs mat^riels , de noire sant^ , de noire vie m^me, tandis qu'elle doit 
dtre esclave de noire vie, de noire sanl^ et de nos plaisirs. prodige 
de sagesse ! 

Nos passions aussi ne devraient avoir qu'un objet , le bien-£tre du 
corps. Combien pourlant nous d^tachenl du monde des sens, nous ^1^- 
vent au-dessus du monde materiel oil elles devraient nous fixer, nous 
forcenl de rompre avec les d^lices de la vie, el avec la vie s*il le faul. 
Cette existence qui est le tout de Thomme, il Texpose k tout instant, il 
la sacrifie pour des blens invisibles. 

Enfin , dans une cr^ture toute corporelle, qu'est-ce qu'one loi mo- 
rale qni rel^e la recherche du bonheur au-dessous de la recherche 
du devoir, et au dernier rang la recherche du bonheur corporel? Qu'est- 
ce qu'une loi morale qni lui ordonne de songer avant tout k la sant^ de 
l^AmCy el d'habiter dans un commerce sublime avec un 6tre immalMel, 
avec Dieu ? C'est le fond de la sagesse ou le coroble de la folie. En tout 



iS8 MATERUUSME. 

cas oeila foKe n'ett |M8 la nfttre, elle est la folie de la nataie , de eelto 
raison souverauie qui eofonle des monstres* 

E videmmeDt rhomme a d^ox deslio^esy e t ^videmment il est double* Is 
eorps a aa^perfectipoy qoi est le coeilleur ^tat des organes ; r&me a sa per- 
fection qui est raccom plissement de la v^rit^, de Tamour et dt la veiii. 
Jm carmre de rAme est infinie, cdle da corps borate a qoelques joon, 
par coDs^uent secondaire et sabordonnte^ et ces combats qua Vtio/^ 
livre ao corps ne sent point une contradiction de la puissance qui a bit 
Tun et raatrOi mais.la raison mtoie qui met chaqne chose isa placei 
le principal avant racceasoire, le temps aprte T^temit^. 

TeUes sent les preuves, k nos yeux ineontestables, de la distincliQa 
de I'Ame et da corps. Gependant, quoiqde nous les admettions XooJtm 
ooaime ^alement solides , nous ne pouvons d^iser des difiE^reneai 
yisibles. Les deux premieres dominent les autres. Eile^ ont , 4 ooi 
yeox,'Un precox caract6re; ce ne sent point des syllogismes, del 
efforts de logique, mais la simple constatation de Cuts , la simple ana- 
lyse de la conscience; la spirituality de VAme cesse d'etre d^montrtey 
et se relive au rang des v^ritds 6vidente8 , comme la liberty. Ainsi, 
pen ji pea, la philosophic prdsente, remplacant les arguments par des 
fails, Ta^dialectique par la psychologic, arracbe.aox discussions lea 
bonnes v^ritdi, les place en sdret6 au-dessus de tootes les 6coles, de 
tous les doutes, et, les d^ageant des sophismes aoMS et ennemis, les 
rend a la pure lumi^re naturelle, d^sormais v^ritte ^l^mentaires, qa'il 
n'est pas besoin d'apprendre^ qu'il feat seulement ne pas oublier : 
legoDS suites dn maitre int6rieur qui enseigne perp^toellement k 
chaque creature bumaine TAme , Dieu^ le monde , la liberty, la beaut6 
et la vertu. Rendons honneur k celui qui a mis la philosophie dans 
cette beureuse voie, k Tauteur du DUcours de laMsthode et des Jtfddi- 
iationt. 

Le plus Simple fait de conscience nous r6v61e done k nous-m£mes ; 
nous ne pouvons nous nier sans le nier ; nous nous connaissons claire- 
ment , alors mime que nous ignorons tout le reste : terre , soleil , 
^tendue, espace; nous ne sommes done rien de tout oela, et notre 6lre 
est pur de matif^re , comme Tid^e que nous en avons est pure de rid6e 
de maliire. C'est ici , assur^ment, de I'analyse psychologique, et c'est 
assur^ment encore, concentr6e par un homme de g6nie, la preuve que 
nous ayons expos^e plus haut, apres les mattres. 

Un esprit Eminent, M. Jonffroyy en avail 6t6 tellement s^duU, soit 
qu'il TeAt comprise dans Descartes, ou qu'il y f&t arriv6 par la seule 
reflexion , quit n'en voulail pas souffrir d'aulre , et qu*il a ruin6 toutea 
les preuves diff6rentes de ceIie-1^. Quand un tel penseur a touch6 une 
question , il n'est plus permis d'aborder celte question sans tenir oompte 
de son jugement, pour I'adopter ou le combattre. Nous sommes done 
forces de rappeler les reproches que M. Jouffroy adressait aux preuves 
ordinaires de la spirituality de TAme , et de justifier ce qui nous paratt 
legitime. Nous suivons Tordre qn'il a suivi (Melanges philosophiquUi 
t. II), . 

Premier argument. On se fonde d'ordinaire , dit M. Jooffiroy, sor le 
raisonnement suivant : Tel effet telle cause. Or, la pens^e et la circula- 
tion du sang sont diverses; done, les causes qui produisent ces effets 



MAT£RIALISME. 139 

soDt difT^rentes ausai. D^abord, le principe D^esi point certain , car lea 
effete que prodait la vie sonl varies, et elle est ime; de mtoie ceux qui 
diSriveAt de TAme; et enGOy Dieu est cause uniqpe de la cr^ion en* 
tiire avec la diversity et ropposiUou iufinie des pb^Domines qu'eUa 
comprend. La majeure cbaoeelle done , de m£me la miueure. La Deli- 
st est I'acte du mot; le mouvement du saog n'est pa; Tacle de la lorca 
vilale, il Q*est que le r^ultat de cet acte. On ne pent done comparer 
la penste et la circulation du sang, ni rien tirer de cette comparaison* 

Cette critique nous semble juste ei iniuste k la fois, EUe porte sor 
ceux qui pr^tendaient conclure de toute difference des effete k la diffi6^ 
rence des causes , mais elle n'atteint pas ceux qui signalent entre lea 
effete de formeiles onpoaitions , entendant par les effete Taction, mftme 
des causes , et non des r^sultate procbains ou €io}gn6s de cette action* 
C*est ainsi que nous avons distingu^ la vie et TAme : Tune tout engagte 
dans la matiire, ne pouvanlrien, n'^tant rien sans la matiire; ^autre 
toute retiree en elle-m&me, et^ dans cette solitude, deploy ant touta 
son Anergic, libre du.corps, alors m6me qu'^ le meut, et semble s*y 
absorber* 

Second argummt, H. Jouffroy rapporte un second argument qu'il 
combat k son tour. Le voici : Toutes les operations, tons les pbeno* 
mines de la vie psycboiogique , attestent V unite et la simplicity da 
principe qui en est la source. Ce principe ne pent done Atre ni le corpa 
ni un organe du corps ; ii y a done en nous deux 6trefr : le corps , Atrt 
compose, principe des pbenomines pbysiologiques , et TAme, fitro 
simple, principe des pbenom^es psycbologiques. 

II fait k ce raisonnement plusieurs reprocbes : I'' Je ne connais point, 
dit'il, Tonite du moi^ la simplicity de TAme par syllogisme, mais par 
la conscience qui ne m*atteste qu'un seul mot. 2"* Toute cause est 
simple essentiellement. Si vous essayez de concevoir des parties dana 
une cause, ou vous ne pr^tez renergie productive qu'A rune de cea 
parties, et alors celle*-la esik elle seule la cause aux yeux de votre rai- 
son^ 00 vous Paltribuez A toutes , et alors il y a pour elle autant da 
causes distinctes que de parties. 3*" Enfin , qui done nous a appris qua 
les organes sont le principe des pbenomines pbysiologiques ? Ce sont 
des insti'umente, compost, d*une force une, anterieure et superieura, 
qui les forme par sa presence , les fait mouvoir de concert, et , en se 
retirant , les dissout. La cause des pbenomines pbysiologiques est done 
une, comme la cause des pbenomioes psycbologiques , et la demon-^ 
stratlon de la dualiie humaine ne pent sorlir de la nature comparfe da 
ces deux sortes de phenomines. 

Apr^ cette critique penetrante, il n'est plus permis de nier que touta 
force est simple, et que la vie comme I'Ame est une, de meme essence, 
de nature identique ; mais le veritable argument bien pris a une autre 
portee : il prouve que , sans la maliire , sans des organes corporels, 
nul pbenomine pbysiotogique ne pent exisler, que la vie est eo^alnea 
A cette condition , tandis que TAme en est affrancbie.: nul pbebomene 
psycbologiqoe n'emportent avec lui Tidee d*one etendue ou il se passe. 
Ensuite , de ce que Tunite du mot est reveiee par la conscience , il na 
resulte pas que retude et la comparaison des pbenomines internes e( 
extemes^ne donne pas la m^me connaissance. 



140 MAT^RIALISME. 

Trmnhne argummt. Le dernier argament que H. JonfTroy critique, 
se fonde sor la (in diffi^rente des deux Vies physiologique et psycholo- 
gique ; nous I'avons expos6 le dernier. SuivanI Ini , il n'y a poittt de 
contradiction k liupposer une cause qui aspire k la fois k plusieorsfinSy 
et qui produise^ pour les atteindre', plnsienrs series de phenom&pcts. 
L'Ame n'aspire-trdle pas k la vertu et au bonheur, k Tactivit^ et'au 
repos ? Puis, quoi de plus admi$sible que Thypothise d'une cause s'en- 
veloppant, par la volont6 de Dieu', d*un corps destine k devenir Tin- 
strument de son action et rorgane de ses faculty, et forc^ tout a la 
fois par sa natdre Waller it sa fin propre , et^ par sa condition accident 
teHe k entretenir ce corps qu'elle a cr66 ? 

L'hypotb^se de Stahl, comme le dit M. Jou'ffroy, n*est p9s inadmis- 
sible; mats qu'elle soit vraie ou non, notre preuve n*en sbufrre rien. 
Nous n'avbns pas le desseib de prouver qu'il y a deux Mres, dont Tun 
est le principe de la vie, f autre de la pens^; mais qu'il y a deux forces, 
deux piiissances distinotfitj^^ Torigine de ces deux sortes de ph6no- 
m^nes ; que Tempilre devme n'est pas Temnire de Tautre; et que, s*ii 
y a entre dies des alliances , chacune ne releve que de soi-mftme, n'est 
poiilt cr^e par la creation de I'autire , n'est point d^truite par sa des- 
truction. Deux' £tres difiKrents ou un seul £tre qui a deux vies diff(6- 
rentes, associ6es, mais ind^pendantes , c'est tout un pour le q)iritua-> 
lisme : il s'accommode de Tune et de Tautre doctrine avec une 6gale 
facility. Admettant Tbypotb^e de Stahl , le mot aurait une double 
Anergic; il serait le principe de deux vies s^pardes , l'uneint6rieure, 
compost de pensees , de sentiments, de volont^, et dont le terme 
est la v^rit^ et la vertu'; I'autre , ext^rieure, compos^e d'attractions, 
de ttiouvements , et dont le terme est la perfection de Tanimal. Que 
r^me pdrde le pouvoir de former et d'entretenir un corps , le pouvoir 
qn'elte possMe de penser et de diriger ses pens^s n'en est pas alteint ; 
la vie int^rieure continue , quoique peut-6tre avec un autre cours ; 
I'flme n'en est pas diminu^. Or, nous le demandons , si le principe de 
la vie 6tait ailleurs que dans I'&me , en serait-il plus distinct , et serions- 
nous plus k I'abri du materialisme? II ne faut point un spiritualisme 
jaloux qui s'effaroocbe de toote opinion particuli^re sur Jus rapports de 
I'Ame et du corps; il faut dtablir solidement , fermemenl*, la distinction 
de ces deux vies , laissant k la r6flexion individuelle quelque liberl6 
pour determiner leur alliance. 

C'est une quality pr^cleuse que cette originality de reflexion , si emi- 
nente dans M. Jooffroy, mais elle a ses dangers. Ne rienadmettre 
qu'on n'ait fait sien par le libre mouvement de sa pens^, et k quoi on 
n'ait donn^ , pour ainsi dire , la forme de son esprit , est d'une raison 
vraiment philosopbique, mais I'injustice est tout pr^. Les monies v^ 
ril^ se pr^sentent aux bommes sous divers aspects. Tel qui douterait 
de sa liberty, s'il 6tait r^duit au t^moignage de la conscience , ne Fpse 
plus devant la loi morale et le remords ; tel qui nierait Dieu comme 
cause du mondc physique, reconnatt et adore le soutien du monde mo- 
ral, le 16gisiateur des Ames , le juge equilable du crime et de la vertu. 
Tel aussi qui contesterait la distinction de Ikme et du corps, appuy^e 
d'autres prcuves , reConnatt 6videmment la distinction des deux 6tre8 
dans les combats qu'ils se iivrent. II esl bon que les v^riles essentielles 



MATERIALISME. 141 

entrent dans DOtre esprit par tons les c6i6s, qo'elles nous soiveat 
dans tons nos moavemeniSy qae nous ne puissions dous porter DuUe 
part sans les rencontrer; alors elles deviennent poar la vie morale 
ce que sont poar la vie physique Fair et la lumiire oii nous sommes 
ploughs , r^^ment de TAme. 

PassoDS aux arguments sur lesquels les mat^rialistes appuient leur 
opinion. Le fort des mat^rialistes consisie k montrer Tinfluence souve- 
raine du corps sur Time. Tel est le corps, telssont nos pens^ et nos 
sentiments, disent-ils; ce qui pense et sent en nous n^est done que le 
corps lui-m6me. Get argument, vieux peut-6tre comme la reflexion bo* 
maine, s'est forlifi^ k travers les Ages de tons les faits nouveaux que fat 
science arecueillis; il secait k cette heure invincible, si une autre 
experience , qui dement .'celle-Mi , ne s'accroissait aussi de jour en jour, 
rappelant aux hommes que le corps n'est pas maltre absolu de nous- 
m^mes; queT&me.entreprend sur lui comme ilentreprend sur elle, et 
se maintientpar son Anergic au milieu des plus rudes assauts. 

L'^tat du cerveau fait done notre esprit et notre caraclire, nos iddes 
et nos passions, selon les mat6rialistes ; modifiez-le , vous modifies 
le moral de Thomme : ils se suivent invariablement. L'ouverture de 
Tangle facial determine Touverture de Tesprit. Le volume du cerveau 
donne les esprits vasteset les esprits 6troits. La sant^ et les maladies du 
cerveau entralnent la sant6 de la raison et ses maladies : activity, iner- 
tie , r^ularite, d^ordre de Tintelligenceont Ik leur unique cause. Les 
faits viennent k Tappui et les mat^rialistes nous ^tonnent par la foule 
des observations. Les spiritualistes apportent des faits k leur tour, et 
juslement contraires ; des esprits remarquables log& sous un front 
fuyant et sous un front preeminent des imbeciles ; de grands esprits 
dans une petite tite, et dans une grande tite de petits esprits ; enfin de 
graves lesions du cerveau sans foUe, et la folic sans lesion. L^ fait« d6- 
mentent les faits, Tobservation detruit Tobservation. C-est U, il faut 
Tavouer, une base bien chancelante pour elever un syst^e, materia* 
lisme ou spiritualisme pen importe.. Des dissections facilement trom- 
peuses, d€» Evaluations arbitraires, des mesures exdusives, oil Ton ne 
Uent pas compte de la durete et de la ipollesse du cerveau, ni des au- 
tres influences qu'un moment aprte on regarde comme d^cisives et qui 
peuvent contrarier ou seconder Finfluence qu'on veut itre dominante; 
tout cela n'est pas de la science, et ce serait k d^sespErer de r^soa- 
dre jamais la question entre le materialisme el le spiritualisme. si Ton 
ne disposait de part et d^autre que de tels arguments. Attacbons^nous 
k des faits clairs et incontestables» On pretend que la folic est toujoors 
I'effet d'une alteration du cerveau; cette assertion est-elle juste? Assu- 
lament la folic vient plus d'une fois de cette cause; mais elle a bien 
aussi d'autres causes : I'ambition, Tamour, la devotion, qu'on ne niera 
pas sans doute. Sont-ce des causes physiques ? Puis, si la folic se guErit 
plus d'une fois encore par un traitement physique^ elle est souvent gu^ 
rie par un traitement moral. L^ deux procddes a^par^s r^ussisSent en 
bien des cas , et en bien des cas se combinent avec bonheur. Or, une 
idee devenue fixe, une passion de venue exclusive par la faiblesse de la 
volonte, n'est pas sans doute une lesion nerveuse;. et le mededn qui 
corrige ua mauvais jugement, distrait le maiade d une passion doffii- 



14C MATfiRIALISME. 

oante. n'op^epas sansdotite sar lecerveao, et ne r^pare ancaneM^on. 
ffavoit-oii pas ici manifestement no Atre qai peat, ii eat vrai y recevoir 
les atteintes d'nn Aire ^IraDger, mais qui est, en d^finiUve^ son propre 
mattre'y podsqa'il peat, parsa aeole vertu^ par son seol moovement, 
perdre la sant^ et la recouvrer apr^ Tavoir perdae? 

L^ mat^rialistesajontenti Tinflaence dacervean^ rinflaencedeFAge, 
fa temp<iramenty do sexe, da climat, du r^me, des maladies. Id en- 
eare-les foils abondent. Par malbeur poor eax, il y en a qai lear ^c^ap- 
pent et'rainent leurs conclosions. L*Age fait beaacoup amr6ment,.et il 
B'y a pas d'hommes de gAnie k la nourrice; mais il ne fait pas toat, et 
il y a des enflBints k tout Age, comme & toot Age des vieillards. En vain 
te cerveaa a pris de la eonsistance avec les anndes ; poor mArir la pen- 
sde il fkat autre chose : la reflexion, rexp^rience, qui n'ont rien a voir 



avecladaretA et r^lasticit6. Tout Tart humain ne nous fttit pas vieillir 
d'one secOnde, il acoAl^re oa retarde la maturity de Tesprit pir tai pr6- 
ceptes, par rinsensible transmission d*une sagesse immaterleDe. Sui- 
Tant Cabanis, la rapidity da sang dans le premier Age donne la tAm6rit6y 
et ce cours qui se lalentit^ amix^ la circonspection ; et en effet la circu- 
lalion du sang, pins oa moins rapide, inflae sur nos id^s et nos dfoirs ; 
mais celui qui a €\& victime de sa t^m6ril6 se corrige par cette ^preave ) 
est-ce done que son sang coule moins vile? et la^cbaleur d ame qui 
nous pousse dans les grandes entreprises, d^pend-elle de la chaleur 
do sangy quand on voit tout un people s*y pr^ipiter, quand on voit 
dans des corps glac^ une Anergic indomptable, Ttoergie qa'lnspirent 
les nobles pensees et les grands sentiments? Le ooenr bat plus Yite en 
oes entralnements, mais c'^t TAme qui le fait battre. 

Le temperament inspire certaines passions ^ et le r^me les exalte on 
les amortit/cela est incontestable ; veut-on en condare que letemp^ 
rament et le regime nous donnent toutes nos passions et font toute 
noire intemp^ance on notre verlo? A ce compte, les ^latantes con* 
versions d'oiit sont sortis les josles et les saints, sont des r6v61ations 
dliomeors. Socrate^ n^ videux, devenu plus tard on sage, et attribaant 
ce changement A la philosophic, lui rend on honneor imm^rit^ : il ne 
voit pas quel changement s'est op6r6 dans ses organes. Saint Paul et 
saint Auguslin croient plier sous one doctrine immat^rtelle; ils s'agitent 
pour d^pooiller le vieil homme et cr^r Thomme noavean ; il y a en 
effet un nomme nodveau en eox , c'est celoi que cr6e la vie, qai sans 
oesse d^mit et transforme sans cesse. 

Croycms A Tinflaeoce toote-puissante du sexe sur rinteliigenoe et le 
cceor; mais ooblions CKlie, Jeanne d'Arc, Jacqueline Pascal ^gale par 
r^nergie A son firire, et les mAIes vertos commooes A toote la famille 
des Amaold ; ooblions sortout que ramoor de la patrie, Tamoar de la 
v6rite el le sentiment religieux ont inspirti ces fermes courages. 

II n'est plus permis de nier rinfluence des climats; mais il n'est pat 
permis, non plus, de la croire invincible aux institutions, A rexp^ence^ 
au gtoie d*un homme. En France, on croit A la puissance du climat, A 
A la toule-puissance des id^. 

Les maladies, excepts celles qui noos eolivent A noos-mAmes, noos 
laissent ce qoe rious sommes, ce que noos nous sommes fails dans la 
sant^, ooufi^ox oo lAches, rAsignes on rAvoHAa. De lA, dans les hdpi'^ 



IfATfiMALISIIfi. 448 

tMXy parmi tesmalades atteints do mAme mal, ta di versii6 de tsaraet^ 
res la plus grande , et rattitnde diverse de tons les homines devant It 
mort. Aq miliea des suppliees, Vhxne garde sa s^r^nit^^ sonteoiie par 
Tin visible esp^rance, et elle rend affireose la fin la plos douoe, quand 
elle y mftle ses regrets, ses remords et ses crainles. 

En r6snm6 , les mat^rialistes proavent , par des iliils certains y 
que le corps agit sur TAme, et les spiritualistes, k leor tour, proavent 
par des faits 6galement certains , que TAme agit sur le corps et sar 
elle-m^me. Les nns nous d^endent de croire qne doss sommes de 
pars esprits ) les aatres nous d^ndent de croire qae noos sommes pare 
mati^re, k !a merei des lois fatalesde lanatare. La sagesse, reeoeillant 
toates les v^ritfe , affirme que rbomme est k la fois esprit et corps*, 
esprit associA passagirement k nn corps, poor I'ecevoir et loi renvoyer 
son infloence, et former avec loi on toot natorel. 

Les mat^rialistes reinvent la discossion. Soivant eox , on ne peot 
comprendre qoe deox sobstances essentiellement diff(6rentescomme res- 
prit et le corps agissent Tone sor I'aotre. Poisqne la commooication 
n'est pas conceVable, il n'y a done pas commooication, il n*y a qo'one 
scale substance. Noos ^avouons, la difficolt^ qo*on signale estxMle, mats 
eon^iVon mieox qoe le» corpsagissent stir les corps; qnedeux molecules 
de matiire s'attirent et se repoossent? Nous eonnaissons le f^t, le cam^ 
ment noos^happe ici et \k. On n'a pas bonne gr&ce, quand on vit dans 
le OH^e de la pbysiqoe, de la chimie, de i'astronomie^ qoand on admet 
eommepremierdogmeractioninexpliqo^des ^l^mentsmat^rielsles ons 
sar lesaotres , on n'a pas, disons-noos, bonne grAcei rcjeter la distino- 
tion de I'esprit et do corps, sons priitexte qoe leor infloence r^d- 

foqoe est inexplim^e. Si oe bel argoment pr6valait , il n'y a pas dans 
science enli^re ol la natore et de T&me one seole y6rM qoi pAt tenir. 
L'inexplicable estletermedetootes no^^xplications^ laraison demiire 
de tOQS les faits est caehte dans la pens^ divine, dm^ des choses ^ et 
il est on pen ^tran^ de contester des faits inoontestables, paroe qo'on 
ne peat remonter josqii'ji leor origioe la plus recolto, et les snivfedans 
rinfini. Ce n'est (mos telle oo telle virile porticoliire , c'est le monde 
lui-mAme qa*il feodrasupprimer, car voos ne cofoprendres^ jamais Top^ 
ration ineffable qoi Ta fait Atre, soit qo'elle Tait tir6 do ntent, oo qo'efle 
le tire par Emanation de la substance in^poisable de Dicn. Ensoite la 
dfficolt^ n'est pas si grande qo'on le pretend. II y a deox conceptions 
de la matike. Suivant Tune, elle est, jusqoe dans sesderniers il^ents> 
distincte de Vesprit, comme le compost Test do simple. Soivant Tautre, 
qoi appartient k Leitnitz, la matt^re est , il est vrai, compost encore, 
mats compos^e d'^lteents simples, indivis^ etindivisibk^. Dans cetle 
th6orie, il n'y a pas deox sortes de substances : Tessence de toot ce qoi 
existe estFonit^ ; la natore intime des esprits el des corps eslla mtaie; 
i\ n'y a de difference qo'ao nombre et k Tassociation, diff^nce ext6* 
rieore et accidentelle qoi ne tooche pas le fond. Poor les partisans de 
cette demi^re throne, la difiBcolt^ n'est plus d'onir deox Aires bAl^ro* 
gAnes; ce n'est qoe la difBcoltA commooe de concevoirqo'on Atre qoel- 
conqoe, sans sortir de loi-mAme, atteigne on aotre Atre, le pAnAtre do 
88 poissance, et le modifle; Qoi aora compris I'altractioa, coatpreadra 
la sensalioa et le mooveflaeni viri<»ilaire. 



144 MATHEMATIQUES. 

Poor iKKis, dans Tone ou I'aatre de ces theories noo8 sommes ^gale* 
ment k Taise. Nous savons certaiDement qoe Hiomme est doable, el, 
quoiqoe noas ne saisissions pas le secret de la Providence , qoi a uni 
ces deux paissances distincles , nous ne cfaignons pas qoe oe secret 
d^mente le t^moignage irrefragable de la conscience qoi noos assore 
qoe noos sommes one caose simple et ind^pendante : « La v^rit^ ne 
d^lroit pas la v^rit^. » E. B. 

HATHEMATIOUES. Soos le nom coUectif de mathSmatiques , 
on d^signe on systeme de connaissances scienUfiqoes, ^troitement 
Uees les ones aox aotres , fond^s sor des notions qoi se troovent dans 
tons les esprits , portent sor des v^rit^s rigooreoses qoe la raisoo est 
capable de d^coovrir sans le seeoors de rexp^rience, et qoi, ndan- 
moins, peovent toujoors se confirmer par rexp6riencey.dans les Jimites 
d'approximation qoe rexp^rience comporte. GrAce k ce dooble carac- 
t^re y qoe nolle aotre sciebce ne pr^sente , les math^maiiqoes j ainsi 
appoyees sor Tone et sor Taotre base de la connaissanoe homaine, 
s'imposent irr^istiblement aox esprits les plos pratiqoes comme aox 
genies les pios sp^colalifs. Elles jostifient le nom qo'elles portent et 
qoi iodiqoe les sciences par excellence, les sciences 6minentes entre 
tootes les aotres par la rigoeor des tbteries, fimportaace et la soret6 
des applications. 

Les sciences pbysiqoes reposent sor rexp^rience et sor Tindoctioo 
qoi generalise les r^soltats de Texperience. Les faits dont rexperience 
a procore la deeooverte , qoe Tiodoction a erig6s en Ids g^nerales , 
peoventy k ce dooble titire, devenir Tobjet de connaissances certaines, 
mais dont la certitode n'est point comparable ji celle d*on theor^me 
d'arithmetiqoe oo de g^m^trie. D'abord Texactitodedo fait attest^ par 
les sens est necessairement comprise entre les limites d'exacUtode des 
sens } tandis qo'en matbematiqoes pores, Tesprit, toot en s'aidant de 
signes sensibles, n'op^re qoe sor des iddes sosceptibles d'one precision 
rigooreose. En second lieo , I'indoction qoi generalise les resoltats de 
rexperience, qooiqoe appoyee sur one probabilite qoi peot, dans de 
certaines circonstances, ne laisser aocone place ao dooti^ et entralner 
Tacqoiescement de loot esprit raisonnable , est on jogement d'.one toot 
aotre nature qoe le jogement fonde sor one dedoction mathematiqoe, 
k la rigoeor de laqoelle Tesprit ne pent ecbapper sans tomber dans Tab- 
sordite et dans la contradiction. 

D*an aotre c6te, les demonstrations des veriies mathematiqoespeo- 
vent toujoors se contr61er par rexperience : en qooi ces verit6s different 
de celles qoe Ton se propose d'etablir en logiqoe, en morale , en droit 
natorel, dans tootes les sciences qoi ont poor objet des idees et des 
rapports qoe la raison conQoit, mais qoi ne tombent pas soos les sens. 
Apris qo'on jorisconsolte a analyse avec le plos grand soin one qoes- 
tion controversee, aprte qo'il a mis les principes de solotion dans re- 
vidence la plos satisfaisante poor la raison , il ne pent pas , comme le 
geometre, foornir ao besoin la preove experimentale de la joslesse de 
ses dedocAioos, de la bonte de ses solotions. 

Si Ton y fait attention, Ton verra qoe, poor rendre on compte exact 
de la denomination de sciences posUwes, dont on fait aojoaird'hof si 



MATH£MAT1QI]ES. 14K 

fr^quemmeni usage ^ il faai entendre par \k les sciences ou les partieB 
des sciences dont les r^ultats sent, comme ceox des matb^maUqaefl, 
susceptibl^s d'etre contr61^ par Texp^rience. 

La verification empirique qa'une loi math^atique comporle pent 
itre rigoureuse ou approch^e. On pent verifier par Texp^rience une 
proposition d'arithm^tique (par exemple, qu'un nombre nepeut 6tre 
decompose que d'une seule mani^re en facteurs premiers) , et, dans ee 
cas , la proposition se v^rifiera rigourensement sur tous les exemples 
qu'il plaira de choisir. On peut aussi verifier par Texp^rience une pror 
position de g^ometrie, comme celie-ci : Les bisectrices des trois an* 
gles d'un triangle se coupent en un m^me point; mais en ce cas la 
verification y comme celle d'une lol pbysique, n'aura lieu qu'approxi- 
mativement, avec une approximation d'autant plus grande qu'on op^ 
rera avec plus de soin et en s'aidant d'instruments plus parfaits. Aa 
reste 9 il y a des propositions de geometric qui admetlent une verifica- 
tion empirique rigoureuse , par exemple celle-ci : Le nombre des angles 
solides d'un polyMre, ajout6 au nombre de ses faces, donne une 
somme toujours sup^rieufe de deux unites au nombre de ses aretea. 
En general y tout ce qui peut se verifier par denombrement ou calcol 
(c'est-^'dire a I'aide de signes auxquels Tesprit impose une valeor 
idealCy fixe et determinee) admet une verification rigoureuse; toute 
verification qui implique une operation de mesure ou une constroctioa 
i Faide d'instrumenls physiques ne saurait etre qu'approcbee. 

Si f dans Texposition des doctrines mathematiques , on renoontcait 
des principes, des idees, des conclusions qui ne pussent etre soih 
mises au criterium de Texperience; si Ton trouvait dans les ecrits dea 
geom^tres des discussions concernant.des questions de theorie qo^ 
Texperience ne ponrrait trancher, on serait averti par cela seul que oefi 
questions ne sont pas, k proprement parler, mathematiques ou scieur 
tifiques; qu'elles rentrent dans le domaine de la speculation philoso- 
phique dont la science positive, quoiqu'onfasse, ne peut s*isoler com- 
pietement, et dont elle ne s'isolerait^ si la chose etait possible^ qu'aox 
depens de sa propre dignite. 

Soity par exemple, la question du.passage du commensai:able & Tin- 
commensurable, qui se presente k chaque pas,en geometric , en meca- 
nique , et, en general ^ qnand il s'agit de rapports entre des grandeurs 
continues. H est clair que lorsqu'un raisonnement a conduit & etablir 
de tels rapports dans Thypoth^e de la commensurabilite, quelque pe- 
tite que soit la commune mesure » on a etabli tout ce^ui peut se veri- 
fier par 4'experience : car, d^s qu'il s'agit de passer h des mesures eC- 
fectives, on ne peut entendre par grandeurs incommensurahles que 
cdles dont la mesure est d'autant plus petite qu^on op^re ave^ des in- 
struments plus parfaits. Lors done que les geom^tres , non contents 
de cette simple remarque, se mettent en frais de raisonnements poor 
prouver que te rappoH etabli dans le cas de la commensurabiltlS 
subsiste encore quand on passe aux incommensurables ; lorsqu'ils 
imaginent k cet ^et divers tours de demonstration , directs ou indi- 
rects, ils ne font en realite ni de la geometric, ni'de la mecaol- 
qtie, ni des matheo^atiques proprement dites : ils font Tanalyse et la 
critique de certaioesideesdelenttodement, non susceptibles ^ ipani- 

lY. 10 



I4» MATH^MJITIQDES. 

fwtatloa sensible ; ile se placent sor le terrain de U spfcnlaftion philo- 
eophiqne. 

Nou& en dihoDs autanl^ k plus forte raison, des theories sar les va- 
leors n^aliveSy imaginaireSy infioit^imales ^ thfories qu^il faat bien 
aborder/qu'U n'y a pas moyen d'^lader dans ^'exposition didacUque 
de la Boience da calcul, mats qne diaqne gtem&tre con^it k sa ma- 
niire, et qui sont un sujet immanent de controverses qoe ne pea vent 
trancber^ ni des demonstrations formellesy ni le oontrAlede Texp^ 
rience> tandis qae toot le monde est d*accord sor les rteoltata positilis 
et proprement scientifiques : chacon sait y par exemple^ qoelles regies 
il fact appliqaer poor troover infailliblement les racines natives 
d*une ^qoalion aig^briqoe^ soit qa'il adopte sor les raeines natives la 
maniire devoir de Carnot,ded*Alembertoodetootaatre. L*onioaintime 
et pourtant la maloelle independence de rei^ment philosopbiqoe et de 
reidment scientifique dans le syst^e de la connaissance homaine se 
inanifestent ici par ce fait bien remarqoable, qoe Tesprit ne peat t6- 
goliirement proc^der k la constroclion scientinqoe sans s'appuyer sar 
«ne tb^orie pbilosophiqaequelconqoe, et qoe, n^anmoins, les progr^ 
et la certitude de la science positive ne dependent point de la solution 
donn^e k la qaesUon pbilosophique. 

Aa premier rang des questions pbilosophiqnes , en matbdmatiqoes 
eomme ailleurs , se placent oelles qui portent sar la valeor rejMrteenta- 
tive des idiSes. L'algibre n*est-elie qu une langue conventionnelle , oa 
Men est-ce une science ayant pour objet des rapports qui a^bstttent 
entre les cboses , independamment de Tesprit qui les ooncoit } Tout le 
calcul des valeurs negatives^ imaginaires, inBnitesimales^ n'esUil qoe le 
r^sultat de regies admises par conventions arbitraires^ ou tootes ens 
pr^tendues conventions ne sont-elles que I'expression necessaire de 
rapports que Tesprit est oblige sans doute de representer par des signes 
de forme arbitraire, mais qu'il ne cr^e point k sa guise, et qa'il saisit 
seulement^n vertu de la puissance qu'il a de generaliser et d*abstraire? 
Voila ce qui partage les geom^tres en diverses ecoles ; voili le fond do 
la philosopbie des mathematiques, et c*est aussi le fond de toute phi- 
iosophie* Gomme toulc connaissance, depuis la plus grossitee jusqu'a 
la plus rafOnee , implique an rapport eotre un objet per^ et one intel- 
ligence qui le ^rcoit, la forme de la connaissance peat toojours de 
prime abord etre altribuee indifKremment a la constitution de TintelYl- 
gence qui per^oit, on k la conslitotion de I'objet perco : de m^me que 
le deplacement retalif des diverses parties d*un syst^me mobile peat, 
de prime abord, etre indifferemment attribue au d^placement absolu 
de Tone ou de Tautre partie do sy slime. Mais il y a des analogies, des 
inductions philosophiques qui minent k pr^Krer telle hypoth^ k telle 
autre logiquement admissible , et qui , mtaie en certains cas , sont de 
Mture k exdure tout doute raisonnable, bien qa*il n'y ait pas de de- 
monstration formelle ou d*experieace possible pour reduire a rabsdrde 
b contradiction sophistique. 

Demontrer logiquement que certaines idees ne sont point de pares 
lotions de Tesprit, n'est pas plus possible qa*il ne Test de demontrer 
logiquement Texistence des corps; et cette dooble impossibilite n'arreic 
pas plus les progrte des matbemaliqiies poaitives qoe oeax de la pby- 



MATUEMATiQUES. 1(7 

sique positive. Mais il y a oette diS6reucef que la foi k i'exislence exie- 
rieure des corps fait partie de noire constituUoD naturelle, est^ comme 
on dit, ane croyance da sens comman , bien qu*eD ceci rindactioD phi- 
losophiqae puisse venir au besoin k Tappui du sens commuD^ tandis 
qo*il faat se familiariser, par la caltore des sciences, avec le sens et la 
valear de oes id^es sp^ulatives sqr lesqaelles on ne tomberait pas sans 
des Etudes scientifiqaes. C'esl ce qa'exprime ce mot fameux atlribu6 k 
d'Alembert : « Ailes en avant, et la foi vous viendra; » non pas une foi 
aveugle , machinale , prodait irr^fldchi de Tbabitude , mais on acquies- 
cement de Tesprit, fond£ sur la perception simnltante d'nn ensemble 
de rapports qoi ne penvent que successivement frapper Tatlention du 
disciple , et d*o Ji r&olte on faisceao d*inductions anxquelles la raison 
doit se rendre , en Tabsense d*une demonstration logiqoe que la nature 
des cboses ne permet pas d'orgajfiser. 

La philosopnie des math^matiques consiste encore essentieUement k 
discerner I'ordre et la d^pendance rationnelle de ces v^rit^ abslraites 
dont Tesprit contemple le tableau ^ k prdfdrer tel enchalnement de pro- 
positions k tel autre aussi rigoureux, e^ en ce sens, aussi irr^proebable lo- 
ffiquement, parce que Tun satisfait mieux que Tautre k la condition de 
bire ressortir cet ordre et ces connexions , tels qu'ils sont donn6s par 
la nature des cboses , ind^pendamment des moyens que nous avons de 
transmettre et de d^montrer la v^rit^^. II est Evident que ce travail de 
Fesprit ne saurait se confondre avec celni qui a pour objet Textension 
de la science positive j^ et que les raisons de fritirer un ordre a un au- 
tre sont de la cat^orie de ceUes qui ne slmposent point par voie de 
dtoonstration logique. 

Nous avons dii que les sciences maih6matiques ont pour caract^re es- 




Du moment qu'on invoque des prmcipes, des lois ou des fails qui ne 
peuvent 6tre donnas , ou qui, du moins, dans I'^tat de nos connais- 
sances, ne sont donn^ que par rexp^rience, on sort du cadre des ma- 
th^matiques pures, on entre dans le domaine de ces sciences mixtes, 
que Ton connatt sous le nom de sciences pliysico^matb<imatiques , ou 
sous toute autre d^nominaUon analogue. Ainsi , les conditions qui fixent 
le cadre des maih6matiques pnres doivent tenir^ d'une part a la ma- 
niire d'etre des cboses, d'autre part k rorganisation de Tesprit bumain ; 
et d^ lors il est peu probable » i jpi^^* ^^jl on puisse soumetlre les 
malh^matiques pures \ une cla^jsiucation qrst^matique du genre de 
fielles qui nous siSduiseiit par lenr simpUcii^ et leur sym^trie, quand il 
s'agit didtes qoe Teaprit bomain crte de toutes pitees et pent arranger 
k saiantaisie. (jbose reaoyafquableZ les matb^matiques, sciences exactes 

Sar excellence, mml da iMwhrf de celles <Mi il y a le plus de vague et 
'indecision dans la clasaiBcaAioii des parties, oii la plupart des teru^es 
«ii rexpriment se prennenty tanl6t dans un sens plus large, tanlot 
dans nn sens {dus restreioti selon le contexte du discours et les idto 
p|!0|pres k cbaque antear, sans qa'on soit parvenu k en fixer nettement 
#t T^puFaoseiaent Taooeplian duis une langpe commune : ce que n'av- 
raient pas manqu^ de faire depuis joQgtempSi ai la cj^otie ^Mi.po^ 

10. 



148 MATH^MATIQUES. 

sible, tant d'hommes ^miDenls qui s'y sont appliqnds. Toutes les fois 
qu'uD rapport est parfaitement determine de sa nature y on tombe bien- 
t^t d'accord d'un signe precis poor Texprimer. Le vagae de la langae 
accQse souvent rimperfectioa de Dotre coDDaissancey et alors Teffet 
disparatt avec la cause ; mais il accuse plus souvent encore Timpossi- 
bilit^ absolue d'exprimer avec les signes du langage , en leor conser- 
Yant toujours lam^me valeurfixe, des rapports dontnoosnedisposons 
paSy et qui admettent, malgr^ nous, des modifications soomises k la 
loi de continuity y Tone des grandes lois de la nature. C'est ce qui arrive 
k r^ard des termes employes pour diviser en compartiments le domaine 
des math^matiques ^ et rien ne montre mieux que Tobjet des math6- 
matiques subsiste bors de Tesprit humain, et ind^pendamment des lois 

qui gouvernent notre intelligence. 

II n'est guke plus ais^ de donner du systime une definition propre- 
ment dite, oniquement tir^e de Tessence de Tobjet d6flni. qu'il ne 
Test de d6finir et de classer les diverses parties du systeme. Les 
math^matiques pures ont pour objet les id^s de nombre , de grandeur, 
d'ordre et de combinaison , d'^tendue, de situation , de figure , et mime 
les id^s de temps et de forces , quoique, pour celles-ci, on ne puisse 
pousser bien loin la construction scientifique sans emprunter les donn^es 
de rexp6rience. Toutes ces id^es s'enchatnent et se combinent de di- 
verses mani^res et donnent lieu h des rapprochements souvent trte- 
inattendus ; mais ont-elles un caract^re commun qui rende philosophi- 
quement raison de leur parent^ scientifique , et dont Tid^e soit Tid^e 
m^me des math^matiques prises dans leur ensemble? On n'a pas eu de 
peine ^ apercevoir que les lignes, les surfaces, les angles, les forces, etc., 
sont des grandeurs mesurables , et Ton en a tir6 cette definition vul- 
gaire , aux termes de laquelle les math6matiques sont les sciences qui 
traitent de la mesure des grandeur&i mais, avec un pen plus d'atten- 
tion , on remarque qu'une foule de tn^or^mes sur les nombres peuvent 
Aire con^^us ind^pendamment de la propriety qu'ont les nombres de 
servir h la mesure des grandeurs; qu*une multitude de propriet^s des 
figures ( celles qu'on appelle descriptives, par opposition aux relations 
mitriques) seraient parfaitement intelligibles , quand mime on ne con- 
sid^rerait pas les lignes, les angles, etc. , comme des grandeurs mesu- 
rables; que dans Talgibre, enfin, les symbole^ alg^briques peuvent 
souvent depouiller toute valeur representative de quantit^s rdelles mi de 
grandeurs, sans que les formules cessent d'avoir une signification. D*a- 
pr^s ces consideratioiis, on pourrait dire que les speculations mathe- 
matiques ont pour earact^re commun etessentiel de se rattacher ji deux 
idees ou categories fondamentales : I'idee d'oRDRB, sous laquelle il est 

Sermis de ranger, comme aulant de varietes ou de modifications sped- 
qoes, les idees de situation, de configuration, de forme et de combi- 
naison; et Tidee de grakdbur, qui implique celles de quantitS, de 
proportion et de mesure. Cette distinction categorique, dont on a mal k 
propos cru trouver le germe dans un passage assez insignifiant d'Ari- 
sio\^ {M^iaph. , liv. xi, c. 3), et sur laquelle, de nos jours, les inge- 
nieux ecrits de M. Poinsot ont appeie Tattention des geomeires philo- 
sophes, a pour auteur Descartes, qui Ta exprimee avec une nettete 
pariaite dans les termes suivants : 



MATH^MATIQUES. 149 

tt Atqai videmns neminem fere esse, si prima tan tarn scholarum 11- 
miDa letigerit y qai non facile distiDguat ex lis quae occurruDt, qoidDam 
ad mathesim pertineat, et quid ad alias disciplinas. Quod altentius 
coDSideranti tandem innQtait, ilia omnia tantum, in quibus ordo \el 
MENSURA. examinatur, ad mathesim referri^ nee interesse utrum in nu- 
meris, vel figuris, vel astris^ vdl sonis, aliove quovis objecto talis men- 
sara quserenda sit; ac proinde generalem quamdam esse debere scien- 
tiam, quae id omne expiicet, qnod circa ordinem et memsuram nuUi 
speciali materisB addicta quaeri potest, eamdemque, non adseititio voca- 
bulo, sed jam inveterate atque usu recepto, mathesim universalem 
Dominari y quoniam in hac continetur illud ompe , propter quod alias 
scientiaB et mathematicaa partes appellantur. » {RtguUd ad directionem 
ingeniiy reg. iv. ) 

Au lieu done de cette unit^ syst6matique qu'il est dans la nature de 
I'esprit humain de rechercher, et que la definition vulgaire des math6- 
matiques semble promettre , nous tombons sur un cas de dualitS, & 
moins que nou^ ne nous ^levions k des abstractions plus haufes et k 
des systemes plus hardis, en consid^rant avec Leibnitz I'espace comme 
Tordre des ph^nom^nes simultan^s, le temps comme Tordre des ph6- 
nom^nes successifs : auquisl cas il semble que toute speculation mathe- 
matique se rattachant m^diatement et imm^diatement k Tid^e d'ordre, 
Tunite syst6matiqne serait r^tablie. 

Mais , sans faire de telles excursions dans la region de la m^taphy- 
sique, en nous tenant k la distinction pos^e par Descartes, nous de- 
vons fixer Tattention sur une circonstance tres-digne de remarque, 
k savoir, que, pour les applications aux ph^nomines de la nature, 
les speculations math^matiques dont Timporlance est sans comparai- 
son la plus grande, sent precisement celles qui se rattachent k notre 
seconde categoric , ou qui portent sur la mesure des grandeurs. Aussi, 
tandis que les philosophes, depuis Pythagore jusqu'S Kepler, avaient 
cherche vainement dans des idees d*ordre et d*harmonie , mysterieuse- 
ment rattachees aux proprietes des nombres purs, la raisondes grands 
phenomines cosmiqoes, la vraie physique a ete fondee le jour oil Galilee, 
rejetant des speculations depuis si longtemps steriles, a congu Tidee, 
non-senlement d'interroger la nature par I'experience, comme Bacon 
le proposal t de son c6te, mais en outre de preciser la forme generate k 
donner aux experiences , en leur assignant pour objet immediat la me- 
sure de tout ce qui est mesurable dans les phenomenes naturels. Et 
pareille revolution a ete faite en chimie, un siede et demi plus tard, 
quand Lavoisier s'est avise de soumettre k la balance, c*est-a-dire k la 
mesure, des phenom^nes dans lesquels on ne songeait generalement k 
etudier que ce par quo! ils se rattachent aux idees de combinaison et 
de forme. C'est cette mdme direction que Ton poursuit et que Ton pour- 
suivra longtemps encore dans retode de phenomenes bien autrement 
eompliques, lorsqu'on t&che de mesurer par la statistique tout ce qu'ils 
peuvent offrir de mesurable. 

Lors meme que Ton consid^re les mathematiques comme un corps de 
doctrine abstraite, independamment de toute application aux lois des 
phenom^nes physiques, il faut reconnaltre que les parties dont I'orga- 
pisatlon logique a refa le plus de perfection^ celles qui OQt ete 9QU- 



150 MATHJ^MATIQUEft. 

mises aox m^thodes les plas gte^les et les plus aiMbfines, ti qai, 
finalementy ont doDn6 lien a la eonstruclion i'ttab langae r^tfe 
avec raison la plus parfaite do tontes, soDt aasslcelief qui oonoerneiit 
la grandeur ou la quantity, hk est le fondement vM de la diaUncthm 
entre la synthhe et Vanalvie, telle qae les g^omtoes rentendent et 
doivent Tentendre y dans r6tat present de la doctrine. Nona devons 
renvoyer k d'aotres articles pour V exposition des thtoies des loglcjeni 
snr la nature et sar le contraste de oes deux operations da l^sprlt 
Pour Tobjet que nous avons en vne , il snffit de se reporter k la ^- 
tinction qae Kant a fiiite entre les jugements analytiques et synthAi- 

3ues ( Voyez Jogbheitt ) : distinction lumineuse et simple , si on la 
6gage des formes scolastiques dans lesquelles s'est trop compla oe 
grand logicien. 

En effely quand nous 6tudions nn objet, nous pouvons partlr de 
certaines propri6t6s de Tobjet ^ exprim^ par des definitions : pnis , 
sans avoir besoin de fixer davantage notre attention sor Tobjei, en 
ayant soin seulement de ne point enfreindre les r^les de la lo- 
gique , arriver k des conclusions ou k des jugements que Kant qualifia 
d'analy tiques y qui 6claircissent et d6veloppent la connaissanee do 
robjet plut6t quils ne r^tendent , k proprement parler : car on 6talt 
cens6 nous donner implidtementy avec les notions exprimees par kl 
definitions A' oil nous sommes partis, toutes les consequences que la 
logique est capable d'en tirer. Ou bien, au contraire, nous pouvons 
avoir besoin de laisser notre attention fix^e sur I'objet meme, poor 
trouver, soil par experience, soit par qoelque consideration ou con- 
stracUon qae la nature de Tobjet suggere, une propriete de cet objet 
qui n'etait pas implicitement contenue dans les termes de la definition, 
qui ne pouvait pas en etre tiree par la force de la logique seule. Les 
jugements par lesquels nous afQrmons I'existence de telles proprietes dans 
I'objet, sont ceux que Kant qualiOe de syntheUques, et qui veritable- 
ment etendent la connaissanee que nous avons de Tobjet. La synthase 
est empirique , s'il nous faut recourir k Texperience pour obtenir cet 
accroissement de connaissanee } dans le cas contraire , la synthese est 
dite d priori ; et cette derniere synlh^ est celle que Ton pratique en 
matbemaUques pores. 

Par exemple , je veux prouver que deux llgnes droites A , B , sitoeea 
dans I'espace de maniire k ne pas se rencontrer, sont coapec»9 par 
trois plans parall&les en parties proportionnelles: et pour cela j'imagine 
ou je constrais idealement une troisi^me droite C , joignant un point de 
la droite A ^ un point de la droite B. On a dejii prouve qae les droites 
A et C qui se coupent , sont coupees par les trois plans paralliles en 
parties proportionnelles ; la m^me proposition est valable pour le svs- 
t^me C et B ^ et par Tintermediaire de la droite C construite aaxiliaire- 
ment, la proposition se trouve aussi etendue au syst^me des droites A 
et B qui ne se coapent point. Pen importe que la construction soit indi- 
quee ou non par une figure \ Tessentiel est aa*e1!e se fasse par la pensee^ 
et pour cette construction ou svnth^ ideale, d'oii sort la demonstra- 
tion , il faut la contemplation de Tobjet mfime ; il ne suffit pas de se 
laisser aller aux deductions de la logique. 
Or, si Ton a appeie precede synthetique celoi qui oonsiste k Vnt 



MATHEMATIQUES. 15i 

floceessivemeiit de la contemplation de la nattaro apMala de Vobjet , 
les coDStraclions propres a manifester les v^rit^s qa'on a en too d'^ta- 
blir> U oonviendra d'appeler, par opposition, procM6 ancdytiqae celui 
qui oonsiste k d^finir Totjet une fois pour toutes^ ei k tirer ensuile de 
oatte d^Bnilion toutes les propri^l6s de Tobjety en appliqoant des r^lea 
foumiea par une thterie pins g^n6rale : par exemple , s'ii s'agit d*un 
objet gtem^lriqnei en appliquant des regies aui conviennent, non- 
settlement aux grtoideurs gtom^triques, mais a des grandeurs quel- 
conqnes. 

C est dana ce sens que )es gdomitres modemes ont €\6 amente it 
Gnire usage des termes d'analyse et de synthase , acception iri8-diff($-> 
rente de celle que leur donnaient les gfomitres de Tantiquit^ grecque^ 
an rapport de Pappus et de Tbten^ qui attribue k Platon Thonneur de 
rJnvjention de Tanalyse en gtemdtrie. Cette acception modeme , qu'on 
n'a pas era pouvoir justiBer, parce qu'on n'en voyait pas bien la liai- 
son aveo le sens dans lequel les logioiens prennent les m^mes termes, 
montre, k noire avis/que, sans s*en rendre nettement compte, les g^ 
metres modernes ont saisi, k la mani^re de Kant, le caract^re impor- 
tant par lequel contrastent les deux procM^ g^n^raux que Tesprit 
pent suivre dans la recherche de veritds ignor^es ou dans la de- 
monstration de v^rit^s acquises. En mathteiatiques , on entend main- 
tenant, par analyse, Talgibre et toutes les branches du calcul des gran- 
deurs, op^ri k I'aide de signes g^n^raux qui ont fait disparatlre toute 
trace de ce^qu'il y avait de spidal et de particulier dans la nature 
de ces grandeurs. Les regies du calcul une fois assises sur un petit 
nombre de propri^t^s fondamentales des grandeurs, le calcul devicnt 
une langue, un instrument logique qui fonctionne, pour ainsi dire, de 
lui-m6me, sans que rattention ait besoin d'etre tixie sur autre chose 
que sur le mainUen des regies du calcul. 

On devra appeler en consequence , et Ton appelle effecUvement geo- 
metric analytique, une methode pour demontrer certaines series de ye- 
riies geometriques , en exprimant d'abord , k I'aide d'une synthase pre* 
liminaire, les propridtea caracteristiques de Tobjct que Ton consid^re, 
de fsQon que toutes lea autres proprietes puissent s'en deduire par les 
aeules forces du caloul, et qu'on pui'sse ensuite faire abstraction de 
Tobjet considere , pour s'appliquer entierement k surmonter les dilB- 
cultes de calcul, s'U 8*en pr&ente. On appellera meeanique analytique 
une meibode pour traduire d'un seul coup dans la langue du calcul , 
les conditions d'eqoilibre oude mouvement tenant k la nature speciale 
des grandeurs qui flgurent en mecanique , de mani^re qu'aprte cetta 
traduction preiiminaire on n'ait plus qxx*k appliquer les r^les generales 
du calcul ; et ainsi de suite. 

L*avanlage de la methode analytique ah^si deOnie consiste princi* 

Element dans la generaliie et la r^ulanie de ses precedes; tandis que 
I precedes synthetiques, qui ne nous laissent jamais perdre de vue 
Tobjet special de nos recbercbes, permettent de saisir le caract^re le 
ptus immediatement applicable k la manifestation de la proprieie qu'on 
irent etablir, et ont souvent sur les precedes analytiques Tavantagede 
la simplicite et de la briivete. 
Maintenant que nooa avona tAchd de faire ressortir la iraleor et le sens 



i53 MATH^MATIQUES. 

veritable de la distinction 6tablie par Kant j il doit nous 6tre pennis de 
critiquer Tusage qo'il en a fait poor opposer les math^Biatiques, ton- 
jours fbnd^es , soivant lui j snr une synthase afriwri, anx sp6cniations 
m^tapbysiques, qui ne consisteraient qu*en-jugetnents analytiqnes. II a 
m^connu, d'une part, que I'induclion fonrnit au jngement, en ftdtde 
speculations philosophiques, la base que lui foumit rexp^rienoe on la 
synthase empirique, en faitde sp^ulation&sor les lois du monde sen- 
sible ; d'autre part , que les matb^matiques n'ont pas moins besoin de 
Tanalyse que de la synthase, dans I'acceplion m^me qu'il a donn^ k oes 
termes. Le caractere distinctif du corollaire, c'est d'^re implicitement 
donn^ avec la proposition dont i\ r^sulte, et d'en pouvoir 6tre Ur^ logi- 
qtiement, sans synthase nouvelle; mais la tftche de mettre en relief 
certains corollaires n'en est pas moins difficile et importante. Les v6- 
snltats d*un calcul sont implicitement contenus dans les donnte da 
calcul. L'organisation des m^thodes, en matb^matiques cofnme dans 
les autres sciences, a pour but d'^nomiser le^s^vail du jugemeni syn- 
tb^tique ; et c'est en matb^matiques qu'on a les plus beaux exemples 
de telles metbodes. 

Leibnitz, aussi grand pbilosopbe que Kant, et, de plus, grand g^ 
mitre, a voulu distinguer les matb6matiques de la m^pbysique, en 
ce que, sutvant lui, les demonstrations s'appuieraient, en math^a- 
tiques snr le principe d'identit^, et en m^taphysique sur le principe de 
la raison sufBsante. Nous contestons encore cette distinction. Si, pour 
prouver la r^le du parall^logramme des forces, on s'appuie sur cet 
axiome, que la r^sultante de deux forces ^gales est diri^ suivant la 
bisectrice de Tangle des forces , parce qu'il n'y aurait pas de raison 
pour qo'elle inclinAt plus vers une composante que vers I'autre, on 
n'aura pas plus empi^t^sur le domainede la m^tapbysique, quelorsqu'on 
s'appuie, en g^om^trie, sur cet axiome, que la ligne droite est le plus 
court cbemin d'un point k un autre. Nous persistons h penser que le 
caractere distinctif des matb^matiques doit se tirer de ce qu'elles on t pour 
objet de^ v^ril^s que la raison saisit sans le concoors de Texp^ience, 
et qui, n^anmoins, comportent toujours la confirmation de rexp^rience. 

En voyant des personnages tels que Leibnitz et li^nX mettre ainsi 
en contraste, opposer Tun k Tautre les deux grands corps de doctrine 
qui sont I'objet des speculations des g^omitres et de celles du pbilo- 
sopbe, soit qu'on adopte ou qu'on rejette Texplication qu'ils ont donn^e 
de cette duality ou de cette sym^trie contrastante, on est suffisamment 
averti qu'il doit y avoir pour le pbilosopbe des raisons toutes sp^dsdes 
de ne pas rester Stranger aux tb^ries de matb^matiques pures. II n'est 

!>as mal, sans doute, qu'un pbilosopbe soit astronome, chimiste, g6o- 
ogue, botaniste : car toutes nos connaissances s'encbatnent, toutes 
sont subordonn^es dans leurs d^veloppements aux lois de Tesprit bu- 
main, qu'elles manifestent A leur maniire; toutes, en consequence, 
sont propres k fournir des exemples qui donnent du relief et du jour 
aux conceptions du pbilosopbe ; mais, pour cette utility accessoire, 
Fastronomie, la geologic, la botauique sont des sciences qui peuvent 
tr^bien se remplacer les unes les autres, ou etre remplacees par 
d'aulres. On connatt la fameuse inscription de Platon ; et il ne vien- 
drait k personne Tidee qu'un pbilosopbe puisse ecrire sur la porta 



MATl£3lE. 453 

de son ^le : « Que nol n'enire ici , s'il n'est chimisie oa gtelogoe. » 
L'histoire des math^maiiqoes offre une s^rie de noms tels que ceox 
de Pylhagore, de Platen , de Proclas, de Descartes, de Leibnitz , 
s6rie qui, pour la signification philosophique^ n'a sa pareille dans les 
annales d'aucune autre br^che des sciences positives. C'est que les 
speculations du g6omitre et celles da philosophe sent seoles compa- 
fables pour la gin^ralit^ ; c'est que seules elles relevent an m6me de- 
gr6 de la facult^ dominante etr^gulatricederesprit humain, c'est- jk- 
dire de la raison. SaphicB germana mathesis, a dit avec prteision r^l^- 
gant auteur de YAnii-Luertee. La philosophic a aussi son c6t6 empirique, 
el par ce cAt6 elle tient de tr^s-pr^^ quelque syst^me que Ton adopte, 
k la science empirique qui traite du jeu des organes y de r^conomie et 
da trouble des fonclions de la vie , en un mot j k Thistoire naturelle de 
rhomme ; mais les speculations philosophiques, dans ce qa'elles ont de 
rationnel et dans ce qui est le vrai fondement de leur preeminence , 
appellent, exigent (on pent le dire) la connaissance au moins sommaire 
de ces vastes decouvertes que Tesprit humain a su faire dans le monde 
des idees, et qui ont amene d'autres decouvertes si glorieuses dans les 
lois et dans les etres du monde sensible. Les grands esprits, a qui 
ce secours a manque, I'ont senti et vivement regretie. A. C. 

HATIERE. Le mot maiiere a, dans le langage philosophique , 
deux acceptions parfaitement distinctes : quelquefois, il indique retre 
indeiermine en general, par opposition k la forme, qui marque la de- 
termination : c'est Tiixv) icpurvi de plusieurs philosophes anciens de la 
Gr^e , la substance d'Aristote , to uTrcxetpLevcv, devenue depuis la causa 
materialis de la scolastique^ plus ordinaircment, on appelle mati^re 
Tensemble des corps qui coroposent Tunivers visible : la mati^re alors 
s'oppose f non plus k la forme , mais k Tesprit , et , par suite , le mate- 
rialisme au spintualisme. Nous ne nous etendrons pas longuement sur 
le probl^e de la mati^re consideree sous le premier point de vue, 
nous bornant k quelques apergus historiques , et renvoyant pour le fond 
des choses k Tarticle Substance. Nous traiterons, au contraire, avec 
one certaine etendue les probiemes difficiles et considerables aui s'offrent 
necessairement k la pensee, quand on envisage la matiere comme 
I'oppose de Tesprit, soit dans la realite de son etre, soit dans ses 
qualites, soit dans son essence. 

La plupart des syst^mes phiiosophiques de I'antiquite s'accordent k 
reconnattre la matiere comme un des premiers principes des choses ; 
mais tandis que les uns lui refusent toute energie propre et placent en 
face ou au-dessus d'elle an autre principe destine a la feconder, les 
aotres la croient capable de se feconder elle-meme et de faire eclore, 
par sa seule vertu, tons les germes contenus en son sein. Les premiers 
de ces syst^mes sent dualistes, les seconds sent pantheistes. 

Une des plus anciennes ecoles phiiosophiques de Tlnde , celle pent- 
£tre ok le genie oriental s'est developpe avec le plus de liberte et de 
puissance, recole s&nkhya, pose k I'origine des choses une matiere pri- 
mitive qu'elle appelle prakriti, ou motda-ptakriti , ou encore pradhdna 
(FoyejsColebrooke, Premier essaisur la philosophic des Hindous)'yC*eBX 
V^tre , non encore determine , renfermant en soi toutea les formes de 



154 MATOfillE. 

rezi8teiio6 sans eti tt^Mt aocime ; o*eal la mtotance sana aiiribala 
qui la eirconscrif eot , !a eaaae sans effeta ot elle ae precise et ae d^- 

{»loie. La matiire da syst^me s&Dkhya , oe n*eat point la nature vlaibla, 
'univers materiel , leqoel est un onivers parfaitement d^termin^ ; o'cik 
la nature invisible , la nature naturante, comme ont dit des panthAitei 
plos r^centa ; c'est la mali^re ind6tennin6e , ant^rieure k iootea ka 
formes, soit corporelles, soit spirituelles. La prenve, c*est que le seccnd 
principe plac6 par r6cole sAnkhya aprte la mati^re, c'est rintelligenoe, 
bouddhi; et le troisi&me principe p]ac6 apr^s Tintelligenee , c'eal k 
conscience y akankara, rinteliigence 6lant id une premiere d^termiiia- 
tion de la matiire , et la conscience one d^tenninatioa da rintelligeDca 
elle-mtoe; de sorte que la loi supreme des cboaes fidt passer saos 
oesse rind^termind au d^termin^ et la matiire k la forme , par one 
s^rie de determinations de plus en plus concrdtea et de fivmea de plus 
en plus precises. 

II faut entendre k peu pr^ dans le mime sens la premiere pUtoiophie 
de la Grice, la philosophie de Thal^s, d'Anaximine, dH6raelite, 

Suand elle admet soit i'hnmide , soit Fair, soit le feu y comme la matiire 
e toutes choses. La mati^re joue ici un double rdle : elle est k la fois la 
cause universelle et Tuniverselle substance , le principe mAle et le prin- 
cipe femelle , le germe de tous les 6tres el la force qui les fait ^panouir. 
Chez Anaxagore^ au contraire, etcbez Emp^docle, les deux principes 
se distinguent el se s^parenl. Toutes les formes ssont contenues dans 
une matiere primitive; mais il faut, selon Anaxagore, que VlnUlligena 
d^brouille le cbaos des homcBomeries ; il faut, selon EmpMode, que 
VAmiiiS et la Haine unissent ou s^parent les qualre Elements. 

Platen et Aristote donnent k la thtorie de la matiere un degr^ sup^ 
rieur de precision et de profondeur. Le disciple bardi de Socrate nous 
fait assister, dans le Timee , a la formation du monde. II nous repri* 
sente Dieu comme un artiste incomparable qui veut faire de Tunivers le 

JIus beau el le plus harmonieux des ouvrages. Or, il faut deux choses 
an artiste , outre la puissance et le g^nie : il lui faut une matiire k 
laquelles'applique son art; il lui faut, de plus, un mod^e, un id^l qu'il 
8'atlache k r^liser. Platon admet done trois prindpes des choses : 
Dieu, la matiire , et les id^es ^ternelles , exemplaires primitifs de tous 
les dtres. Sont-ce \k pour Platon trois principes s6par68 , ind^pendants 
Tun de Tautre? On pourrait le croire , k s'en tenir k la lettre de certains 
dialogues; mais, pour peu qu'on p^n^tre dans I'esprit de la philosophie 
platonicienne , on reconnatt que les id^es el Dieu se r^lvent dans uo 
aeul et mime principe , considir^ sous deux points de vue : les idies 
ne pouvant exister par elles-mimes et formant une bi^rarchie qm 
trouveen Dieu son dernier sommet et son point d'appui nioessaire; 
Dieo ne pouvant lui-m6me itre couqu sans les idies, lesquelles diter*- 
minenl son essence absolue el font de loi, k la place d'une unit^ abstraite 
et morte , un principe de r^Iiti , de moavement et de vie. Restent 
maintenant en face Tun de Tautre le principe supirieur et divin el le 
principe materiel. Faut-il admettre leur independence absolue? Mais 

2uoi I Tunite n'est-elle pas la loi supreme de la pens^e et de Texistence ? 
loroment d'ailleurs ilever k la dignity de premier principe cette ma- 
tiire 8ADS forme 9 sana puissance , sans rigle et sana loi , e«p^ ii/)l«' 



MATIERE. im 

eiU et obtcure, 5 peine saMssAie k rintelligenee; enr elle ii*eat aitetoie 
ni par la pens^ pore , ni par Ie» aeos , maia par one aorta de raiaon* 
Dement bfttard? La perplexity de Platon eat grande. On tent que li 
probl^me toormente et sarpasse presqoe son g^nie. U appdle & aon ae- 
oours les m^tapbores les pins bizarres. La matiire eat la mire de tonte 
chose sensible ; elle est moins qne la mire , elle eal la nonrrice da la 
gdn^ration. En g^n^ral, on pense reconnattre dana tonte la aoita 
da Timee an effort constant de Platon pour att^noer rimporianoa 
de la matiire ^ jponr amoindrir sa r^alit6 y sans toatefois la d^traira 
compl^tement. ^'est aa point qo'elle semble qaelqaefois rMuite k 
an recipient par et simple , k Te^pace vide, aa lien. Et il ne faat paa 
s'en ^tonner : I'existence de la matiire , en effet , consid^r^ comma 
principe distinct et ind^pendant , 6lait en contradiction formelle avec 
Tesprit de la doctrine platonicienne. La clef de cette doctrine, c'est bi 
dialectiqoe , et le r^oltat de la dialectiqne , c'est la thtorie dea id^» 
Or, pour ladialectiqae , il n'y a d*6lre qae dans le gin^ral; tout le resta 
n'est qae negations et limites. Les id^es et lear principe aup^riear, 
I'anit^ , voila la scarce et le fond de toate r6a]it6. Qae peat 6tre la m»* 
ti^re dans une pareille doclrine? Un principe parement logiqae. Ausai 
voyons-noas Platon, dans le Saphiste, la redaire aa non-^tre, oppose ji 
TAtre; k Vautre, comme il dit, oppose au mime. Les idtes, suivant 
la doctrine subtile et profoode do ce dialogue, les id^es sont plu* 
siears; par \k m6me, elles sont diffi^rentes les unes des autres et , par* 
tant, imparfaites et relatives. Voili done deux principea n6ce8saires : oi| 
principe positif, le bien , I'^tre , le m^me ; et un principe n^gatif , le non* 
lite , Tautre; les id^es r^ultent du commerce de ces deux principea^ 
commerce obscur, myst^rieox , ineffable , mais n6cessaire. On voit qoa 
Platon , avant de toucher k Texplication du monde sensible, avait deji 
rencontr^ , au sein m^me du monde id^al , ce probl^me ^pineux et 
redout6: Comment la vari^t^ sort^elle de I'unit^, et de ridentit6 la 
difference? Et Platon avail cru r^oudre ce problime. Le moyen main-» 
tenant de r^sister k rentrainement de la logique, et de ne pas 6tendra 
et g6n6ra]iser la solution entrevue? De Dieu k I'id^e, de Tidte an 
monde sensible, m^me question , m6me mystire ^ Platon devait donner 
k la difficult^ le mdme denoAment. 

C*est ce qui est confirm^ par le t^moignage si imposant d'Ariatote. 
Au premier livre de la Mitaphysique , le disciple intelligent, Tadver* 
saire loyal de Platon, r^duisant la doctrine de son mattre k la forme la 
plus precise et la plus s^v^re, se charge de la constroira toat en* 
tiire avec deux principes : I'Un, identique an bien, comma fbrme^ at 
comme mati6re, la dyade ind^flnie du grand etdu petit, prindpade la 
difference. L'Un, c'est Dieu. Un premier commerce de TUn et da la 
dyade produit les id^es. Une nouvelle intervention de la dyada s'in* 
troduisant , non plus dans runil^ absolue , mais dans les id^, prodoit 
les choses sensibles. 

AInsi envisage , le systime de Platon devient an systime tout logi- 
qae et tout abstrait, d'oi!k sont baonies k jamais la r^alite et la vie, ana 
sorle de pantb^isme mathematique , oil les itres de la nature a'^va*- 
nooissent dans les id^es et les nombres , ou lea nombras aax*iDteMa 
a'abacMrbent dana one crease et vide anittf. 



136 mati£;re. 

Aristote rejeta ce systtoie, et entreprit de resiitoer k la nature ses 
droits iDconnoSy k Taide d'ane th^orie meilleare de la matiire. L'aateor 
de la Mitaiphyikqm fait reposer toote sa doctrine sur Topposition de la 
mali^re et de la forme, on^ ce qui est pour Ini la m6me chose, de la 
puissance et de Tacte. Dieu est Tacte pur, s^par6 de tonte mati^, la 
forme parfaite et accomplie. En face de cette forme sublime existe one 
mati^re ^temelle; mais il faut bien comprendre la nature de la mati&re 
arislot^licienne et ses conditions d'existence. Ce n'est i)oint le diaos 
primitif r6v^ .par les pontes ; ce n'est pas, non plus^ lajribti^e sans 
forme da Tim6$, autre reverie de Timagination : e^MTune mali&re 
r^lle et substantielle, c'esl-&-dire une mali^re qui, loin d'etre s^par^e 
de la forme , ne pent £tre congue sans elle que par I'abstraction. 

Toute mati^re a une forme, et, qui plus est, une forme d^terminde, 
laquelle exclut la presence actuelle de toute autre forme. C'est en ce 
sens qu' Aristote exige, pour composer un 6tre r6el , trois dioses : pre- 
miirement , une mati^re ou , en d'autres termes, une substaoaoe renfer- 
mant en puissance un certain nombre de formes d^terminfes ; secon- 
dement, une certaine forme actuelle;; troisi^mement, enfin, la priva- 
tion de toutes les autres formes possibles. 

Le monde pj6ripat^ticien est un ensemble d'Atres profond^ment dis- 
tincts et individuels , qui sans cesse passent de la puissance k I'acte, 
d'une forme k une autre forme, dans un progr^s d'actualisation sans 
fin. Rien ne manque k ce monde, k ce qu'il semble, pour se d^velop- 
per ^ternellement : il a TexisteDce, il a la force, il a mftme le monve- 
ment. Que lui faut-il de plus , et en quoi Dieu est-il nfoessaire?Il faut 
au mouvement du monde une fin et une loi, car nul 6tre he se meut 
que pour un but precis et suivant une direction d^termin6e. Or, toutes 
les fins particuli^res supposenlune fin g6n^rale et supreme qui est le 
bien. Dieu est le bien; c'est k ce titre qu'il meut le monde, ou plut^t 
qu'il Tattire k lui. Mais comme il ne Ta point fait^ il ne le connalt pas, 
et il ne saurait I'aimer. Entre ces deux principes, la matiire vivante, 
actualisant ses formes par un mouvement ^ternel , et Tacte pur, en- 
ferm6 en lui-m6me et dirigeant ce mouvement sans le connaltre et 
sans s'y int6resser, le syst^me p6ripat6ticien a creus^ un abime qu'il 
est impossible de combler. 

On peut consid^rer la philosophie d'Aristote comme le dernier effort 
de la pens^e grecque pour construire une th^orie vraiment scientifique 
de la mati^re et donner une base rationnelle au dualisme. Depuis lors, 
le dualisme a presque enti^rement disparu de la sc^ne philosopbique, 
et la speculation moderne est entree dans de nouvelles voies. Aucun 
philosophe ne serait recu aujourd'hui a faire de la mati6re un premier 

{^rincipe, et le mot m^me de mati^re ne designe plus autre chose que 
'ensemble des corps. Sur ce nouveau terrain , nous allons voir paraltre 
de nouveaux probl^mes, dont la solution est Tobjet propre de cet ar- 
ticle. 

Le premier probl^me que se sont propose les philosophes modemes, 
probleme parfaitement s^rienx, dont r^nonc^ n'^tonnera que leses- 
prits pen exerc^ aux meditations eiev^es , est celui-ci : « Peut-on affir- 
mer I'existence des corps? » Descartes pensait que nous n'avons point 
de certitude immediate de cette existence, et qu'elle resterait douteuse , 



MATIERE. 157 

si la y^racil^ divine n*€laii \k poor noas la garantir. Matebranche 
suivii son mallre dans cette voie , et alia plus loin : poor lai , la v6ra- 
ciu$ divine ; telle qae la raison nalurelle nous ratteste, ne suffit pas; 
il faut une aatorit^ sop^rieare^ il faot le t^moignage surnatarel de la 
r^v^lation. Sar cette pente id^aliste ^ le cart^sianisme, continuant de 
glisser, Berkeley vint enfin dire qu'il n'exi^le point de corps^et qu'entre 
notre intelligence et Dieo^ il est temps de sopprimer cet intermMiaire 
inutile. 

Supposons Texistence de la mali^re solidement ^tablie^ une autre 
question se prSsente : a Que savons-nous de la mati^re? Pouvons-nous 
atteindre ses qualit^s r^elles et absolues? » 

Sur ce point encore les philosopbes se divisent. Suivant Iqs cart6- 
siens^ il y a deux sortes de qualit^s dans ce que nous appelons mati^re : 
les uneSy absolues , inh^rentes aux corps, ind^pendantes de nos sens : 
par exemplCy T^tendue, la figure, la divisibility^ lemouvement; ce sont 
ks qualit6s premieres de la mati^re. Les autres sont plut6t senties que 
perf^ues; elles sont moins des mani^res d'etre des corps eux-m^mes que 
des modes de notre sensibility ; elles sont variables, relatives^ comme 
la chaleur, les odenrs, lessaveurs, et autres semblables. 

Cette distinction des quality premieres et secondes ^ des qualit^s 
absolues et relatives, accepts par Locke , mise en grand bonnenr par 
la philosophic ^cossaise, a ^X6 rqet6e par Kant. Suivant I'auteur de la 
Critique de la raison pure, T^tendue n'est point uno quality de la 
mati^re, mais une forme de la sensibility. Nous ne connaissons point 
la mali^re en elle-m6me , mais seulement les phtoom^nes mat^riels , 
lesquels sont purement subjectifs et dependants de la nature et des 
formes de notre sensibility. 

Le sysl^me de Kant nous conduit a une demiire question ^ ^troite- 
ment li^e ilapr^^ente : « Gonnaissons-nous Tessenoe de la mali^re? » 
Pour Descartes, pour Spinoza, cette essence nous est parfaitement 
connue ; elle est tout enti^re dans T^tendue, comme Tessence de Tes- 
prit est tout entiire dans la pens^e. II n'y a rien dans Tunivers phy- 
sique qui ne soit explicable par les modalit^s de r6lendne; rien dans 
Tunivers moral qui ne se resolve en modalitds de la pens^e. C'est 
contre cette throne que Leibnitz s'inscrivit en foux , admettant^ comme 
ks cart^siens, que nous connaissons l-essence de la mati^re, mais 
itjoutant k T^tendue, la force, Tantitypie, comme un complement 
n^cessaire. La philosophic critique rejette ^galement ces deux theories; 
elle etabht une distinction profonde entre la matiire visible et sensible, 
ou la matiire comme phenomene, et la matiire en soi', la mati^ 
comme naumtne. Notre esprit saisit le phenomdne relatif et divers, 
et, lui imposant les fprmes absolues de la sensibility ^ comply ainsi la 
oonnaissance; quant au noum^ne, il reste en dehors de nos id^es; il 
fohappe k toutes nos prises; il n'est qu'un inconnu^ une x alg^brique, 
tout ensemble n^cessaire et inaccessible. 

Sue ferons-nous en presence de ces ^pineux probl^mes, et des solu- 
s si diverses qu'en ont donn^es les plus grands esprits des temps 
modernes ? Nous ferons une chose tr^s-simple et k la Ibis tr^-n^ces- 
saire k notre faiblesse. Nous n*imaginerons pas un nouvean systdme ; 
BOOS <dl>8ervenHi8 lea fails> ifons oonAronlerons tons les t/jMrnes 0960 



196 MATIEllE. 

la i<aUl6 que ohacon d'eux pretend expliqaer, et pen(p6tre parvien- 
droDs-nonSy i force d'exaciitude ei de soins, k qoelques indociions cer- 
taineSi k un pelit nombre de conclusions born^s, mais in^braiilabies. 

G'est one chose bien remarqaable et qui ressortira clairement , jioas 
I'esp^rons^ de la suite de ce travail , que toutes les aberrations des phi- 
ksopbes sur la question de la mati&re , paralogismes c^l^bres de Des- 
cartes ei de Malebrancbe, id^Uisme absolu de Berkeley ^^ scepticisme 
subjectif de Kant, tousces syst^mes, toutes ces conceptions bizarres 
qui ont mis la philosophic en contradiction avec le sens commun , 
vieoBeoid'une mime origine : nous voulons dire une analyse mal faite 
desdonn^es de la perception ext^rieure. L'6cole ^cossaise^ sijnste- 
iDent renommte par sa prudence ei par son scrupuleux aitachement k 
la m^thode d'observation, a oppos6 avec force, et souveni avec bonheur, 
aux extravagances de Tid^lisme, le i^moignage des faits et Tautorii^ 
de la conscience; mais, elle-m6me, a-t-elle port^ dans Vexploration 
des sens una exactitude parfaite? C'est ce que nous nous penneiirons 
de contester. 

Pour enirer tout de suite au fond du siqei , demandons^nous , Tceil 
fix6 sur la conscience y s'il existe entre nos diff6renis sens ei lenrs dif- 
f^rentes donn^ cette distinction ridicule admise'par Reid, suivant 
laquella certains sens , Touie par exemple , ne nous feraient connaltre 
eeriaines quality de la maii^re que d'une fsQon indirecte ei relative , k 
Utre de causes inconnues de telles ou telles sensations } tandis que 
d*autres sens, comme le toucher, auraient la vertu singulis de nous 
r^vdler par one perception imm^liate et directe les quality absolues, 
dgeciives des corps. On voit parailre ici la cel^bre distinction des qua- 
Ut^s premieres et des qualit^s secondes , admise, avant Reid , par Des- 
cartes et par ses disciples les plus ^minents ; mais oublions un instant 
la question m^taphysique pour nous enfermer dans le domaine de la 
conscience. 

Les donn^ de nos sens, en ^ardani chacune leor caract^re 
spteial et leurs innombrables diffi^rences , sent au fond essentielle- 
ment homog^nes. EUes ne sont pas, les unes subjectives, les autres 
objectives, celles-ci absolues, ceiles-l& relatives et ind^pendantes; tons 
DOS sens agissent suivant une m^me loi et nous fournissent sur les corps 
des informations analogues. Pour le prouver', analysons ailentivemeni 
les denudes de Toule et comparons-les k celles de la vue et du toacher. 

Un son per^ani vient tout k coup frapper mes oreilles. Qu'arrive-i-il, 
suivant ricole ^ssaise? J'^prouve une sensation trSs-vive, tr^ 
Qtract^ris^e , qui ne ressemble k aucune autre et qui m'aflecle d'une 
mani^e tr^-d^agr^ble. Jusque-li, nous ne sortons pas du moi ei de la 
sphere de la sensibility. Esi-oe tout ? Non ; c'est un fait qu'aprte avoir 
£prouv6 une sensation , je la rapporte k une cause. U y a one loi de 
mon esprit, toujours presente, quoique inapergue , ei tonjours agis- 
sante au plus profond de ma conscience , qui me fait supposer une cause 
k tout ph^om^ne qui vient k se produire. Or, ici , la cause de la sen- 
sation ^proovte ne pouvant 6lre ma propre activity , mon propre 6tre , 
puisque je sens fori bien que mon rdle est purement passif dans le d6- 
veloppemeni du ph&iom^ne , el que ma sensation n'est point mon oa* 
voga , je tQOBgoin n^oessaireaiieai Texiilance d'me c^nm dMrangdr^ %«i 



MATIERE. IHO 

agit sar moi. CeU6 cause est Tobjet soDore; el me voiUt, grAee k ma 
raison goid^e par le principe de causality , me voil& sorti de moi-mtaie 
et en possession da monde ext^rieur. 

Nous venons de reproduire fidMement Tanalyse des donnas de Toulie, 
telle que Tont faite les philosophes ^cc^ais. Raid, par exemple, et j^ sa 
suite M. Royer-Collard. Si cetle analyse est exacte et complete, il s'en- 
8Qit que le sens de Toule, et les sens analogues livr^s k eux-mftmes et 
consid^r^s avant Tintervention de la raison et da principe de causality, 
ne nous font pas sortir du mou Leurs donn^ sont purement subjeo- 
tives. Une modification particuli^re de la sensibility, laquelle est plus 
on moins agreable , je ne vols rien \k qui fournisse la moindre idte d*un 
objet ext^rieor, d'un corps 6ieQda et figure. II n'y a done point poor 
route de perception proprement dite. Quand la raison me fait rapporter 
ma sensation a une cause, oe n'est qu'une connaissance indirecte et 
m&liate, une sorte de raisonnement rapide et spontan^. Je ne me re- 
pr6sente pas cette cause , je ne la pergois pas , je la consols , je la d6- 
dois. A parler rigoureosement , je ne puis pas dire que ce soil one 
cause ext^rieore, rext^ioril6 supposant I'^tendue; c'est une cause 
autre qae moi. Cest , comme dit I'Allemagne , le non^moi dans ce qa'U 
a de plus ind^fini, de plus strictement n^gatif. Si done mes mains ne 
me faisaient toacher ult^rieurement I'objet sonore, je ne m*en formerais 
aacnne id6e ; le tact seul donne une base praise , on sujet fixe et d£- 
termin^ aox vagues denudes de Toulfe et des autres sens. Seal, il per- 
Coit direetement T^tendue } seul , il foumit la notion claire et distincte 
d'ane substance corporelle. 

Nous ne pouvons accepter cette analyse des philosophes 6co8a9is 
eomme I'expression complete de la r^it6. II n'est pas vrai que les 
donn^es de TouYe , de Todorat, du goAt , soient purement subjectives; 
il n'est pas vrai que la notion de T^tendue leur soit compl^tement ^tran- 
g&re , et qu'elle ne nous fournisse , en definitive , qu'un vague non^ 
moi anquel il fandrait chercher un point d'appui ult6rieur k Taide du 
toucher. Reprenons 9 eneffet, Tanalyse du ph^om^ne: un son per- 
^nt n'est-il autre chose qu'une modification plus ou moins agreable 
de ma sensibility ? Tant s'en font. On doit soigneusement distinguer 
deux ^Idmenls dans ce ph^nomine : la sensation proprement dite et le 
son , et puis la peine ou le plaisir qu'eUe me procure. Sans cela, les 
sensations de Touie ressembleraient k toutes les sensations du monde. 
Or, elles out un caract^re special , sui generii; eltes ne sont pas des 
sensations en g^n^ral , mais bien des sons , telou tel son , le son aiga 
i'DB coup de sifflet , par exemple. Maintenant , examinez de prfes ce 
son , et vous reconnaltrez qu*il est toojours localise dans une partie d4- 
termin^e du corps , Toreillc droile par exemple , ou Toreille gauohe , 
stt toutes les deux ensemble. Oui , toot son m'est donn^ comme r^pandu, 
poor ainsi dire , sur toute la partie de mon corps affect^e, sur toute la 
surface du tympan et des nerfs acoustiques. II en est de m£me pour les 
autres sens. Qu'une senteur agreable vienne k se produire , je flaire avec 
force , et aussitdt je sens un chatouillement parliculier dans les narines 
et sur toute la surface des ramifications extremes du nerf olbctif. Gelle 
sensation , ce chatouillement , ne sont pas de pures modifications sub- 
itetives, agrMMes on dissgr^aiiles, 4e ma sensibiUt^; QOMOitoiMh 



160 MATIME. 

pressioDS tootes sp^iales, localis6es par moi spoDlaD^ment en on 
point precis de Torganisme. Or, le fail de la localisation suppose ^vi- 
demment qaelque id6e d'^lendue. Je ne sens pas seolemenl mon moi,ie 
sens mon corps, je le pergois par I'oale, par Todoraty^^mme par le tact. 
Nous accorderons maintenant que cette perception est vagne , oonfose ; 
qu*elle est infiniment 61oign^e de la precision et de la clart6 qui sent le 
privilege du toucher ; que les sons de rouie, de Todorat et du goAt m'oc- 
cupent beaucoup plus de moi-inftme que des choses ext^rieures , tandis 
quele toucher, au conlraire, m'int^resse aux choses du dehors beaucoup 
plus qu'& celles du dedans. Mais ce n'est pas la la question. II s'agit de . 
savoir si oerlains de nos sens ne nous fournissent que des donn^ss pure- 
ment subjectives, dans une ignorance absolue de T^tendue et des corps 
proprement dits. Or, Texp^rience, s^verement interrogte, donne sor ce 
point un dementi formcl aux philosophes ^oossais. 

Nous n'avons parl^ , jusqu'^ present, que de Touie, de Todorat et da 
goAt. Que sera-ce si nous consid^rons le sens de la vue ? Ici ^ les Ecossais 
Sprouvent un embarras extreme dont ils ne se rendent parcompte et que 
nous n'avons aucune peine k expliquer. Oiii rangeront-ils le sens de la 
vue? Parmi les sens aux donnees purement subjecUves, destitu^s de 
toute veritable perception? ou bien k c6t^ du toucberi le sens objectif et 
perceptif par excellence ? La d ifQcult^ n'est pasm^iocre. L'objet propre 
de la vue , c^est en effet la couleur. Or, la couleur paratt bien n'^tre, 
au m^me titre que le son, qu'une sensation, c'est-a^iire.une donn^e 
toute subjective. Mais , d'un autre cAt6, la couleur n'est pas s6par6e de 
r<§tendue : car ce que fournit la vue , ce n'est pas la couleur pure et 
simple , c*est la couleur ^tendue , c'est la surfoce colorte ^ et, chose re- 
marquable, ces deux ^l^ments du ph^nom^ne, la couleur et T^ndue 
en surface, sont parfaitement indivisibles. Comment expliquer cda 
dans le sysl^me Ecossais ? Si la couleur est une pure modification de 
rftme, il y aura done dans r&me des modifications ^tendues, ce qui 
paratt absurde. Et, cependant,la couleur est certainement une chose 
senlie, et non pas une chose coUQue par I'esprit, commeserait une 
figure g^om^trique. Le moyen de r^soudre cette difficult^? La thdorie 
^cossaise n'en fournit aucun. II faut done abandonner cette th^rie et 
reconnattre que la vue, ainsi que 1^ tact, que Tonfe, Todorat et le 
goAt, ainsi que la vue, nous fournissent quelque id6e de T^tendue et da 
corps ^ que toutes les sensations, odeur, saveur, son, qouleur, chaleur, 
r^istance, ont ce point commun d'etre localis6es dans un point d6ter- 
min^ de Torganisme avec plus ou moins de nettet6 et de precision. 

Consid^rons maintenant le sens du toucher, et voyons si Tanalyse des 
Ecossais se soutiendra mieux en cette rencontre devant le spectacle 
attentivement obser v6 des fails. 

Je prom^ne ma main sur une table de marbre ; la premiere sensation 
que j'^prouve est celle du froid. Jusque-lii, suivant Reid et Royer- 
Collard , il n'y a rien dans les donnees du toucher qui diCK^re de celles 
des aulres sens. Le chaud et le froid sont, avant tout, des modifications 
de TAme , n'impliquant aucune id^e d'^tendue ou de figure corporelles; 
consid^r^ hors de T&me, le chaud et le froid ne sont que les causes 
inconnues de certaines sensations; nous ne les percevons pas, i ce 
titre ; noua les concevoiis, nous les concluons. Mais void de nooveaox 



iMATlflRE. 161 

ph^nom^nes qui vont se prodaire : je ne sens pas seolement le firoid 
en touchant la table de marbre, je sens la daret^, et avec elle T^lendae^ 
la figure, ^troitement li^es k la dorel^. C'est ioi que le fait de la percep- 
tion se manifeste dans toute sa richesse et dans tout son ^clat. Lea 
Ecossais dlstinguent bien, k la v^rit^, dans Tanalyse du sens de louKe, 
la sensation proprement dite etla perception, le son-sensation, qui n'est 
qu'une modification de TAme, du son-qualit^, qui appartient a I'objet so- 
Dore ; mais ce son , consid^r^ comme ext^rieur, n'est pas, suivant eux, 
v^ritablementpergu: il n'est que la cause inconnue, la cause vague, ind6- 
termini de la sensation correspondante. 11 est done con^^u par la raisoo 
d'une mani^re indirecle, plutdt que pergu par le sens. Les choses se 
passeat tout autrement dans I'exercice du toucber. A la suite d'une 
sensation d^termin^e, je pergois directement un objet dur, dtendu, 
figure. 11 n'y a point ici de raisonnement , mais bien une intuition im- 
mediate, une perception veritable. Je n'ai plus affaire h une cause 
vague, ind^termin^e , dont je ne sais rien autre chose, sinon qu'elle 
doit exisier et qu'elle est autre que moi. Le principe de causality n'est 
plus de mise en ce moment. Entre la sensation ^prouv^e et les objets 
pergus, il n'y a aucun lien logique. Je suis affects par la sensation ; 
aussitAt, par la Ioi de ma nature , inexplicable peut-^tre , mais certaine 
et irresistible , je perQois sans interm^diaire un objet d6termin6 qui a 
telle ou telle solidity, telle ou telle ^tendue, telle ou telle figure. Get 
objet , c'est proprement le corps. Le toucher est done le sens charge de 
me r^v^ler 1 existence du corps , de me fournir la donn^e fondamentale 
antour de laquelle viennent ensuite se r^unir toutes les autres. Ces 
quality obscures ^ ces causes inconnues qui flottaient au hasard dans 
one ind^termination absolue, se fixenttour k tour, il'aidede I'exp^- 
rience et de I'induction, sur I'objet precis que le toucher m'a imm^- 
diatement livr^. La connaissance du monde ext^rieur est complete. 

Pour la seconde fois, nous sommes forces de nous inscrire en faux 
contre une analyse esseatiellement d^rectueuse. Et d'abord, il serait 
parfaitement inexact de pr^tendre que le cfaaud et le froid , psycholo- 
giquement consid^r^s, ne soient que des modifications de Vkme , sans 
rapport k I'^tendue et k la figure. C'est un fait aussi clair que le jour, 
ue toute sensation de chaleur est localisde dans une partie determin6e 
u corps , et cela d'une fagon assez precise. Queje sois plac^ devant un 
foyer,.je sens parfaitement toute la surface de mon corps affect^e par la 
chaleur ; en certains cas , je serais en ^tat de la d^crire avec une pre- 
cision presque g^om^trique. La sensation de chaleur est ici tout k fait 
s^par^e de toute sensation de durete ou de inoUesse. Mais revenons au 
premier fait , i.ijexperience de la table de marbre. Suivant les Ecos- 
sais , la sensation de duret6 a un merveilleux privilege. Tandis que la 
sensation d'odeur me laissait dans une parfaite ignorance de sa cause, 
dans un oubli profond de retendue et des corps, la sensation de durete 
me r^v^Ieune quality precise, d^terminee du monde ext^rieur. Voil^ 
une sorte de miracle. Les Ecossais d^guisent ce qu'il y a d'extraordi- 
naire dans leur th^orie en invoquant lenr ressource habituelle, leuc 
Deus ex machina, une Ioi de notre nature ; m^is rien ne saurail pallier 
rinexactitude et la faibk^se de leur analyse. II est visible que la da- 
rete, prise en soi ; consid^rte comme quality objective des corps, abs- 

IT. 11 



3 



lot MA^TUBS. 

tradioA fdt« de r^ndoe et de la figare » esi qaelque cboM d'aum 
obsCBr, d'aossi vague , d'aussi rolatif qua Todeuf , ie iOQ ^ la savear , 
eovi$ag6s soas le mdme aspect. Ce qui donne JL la duret6 ou solidity an 
degr^ ^mineot de clart6 el de pr^cisLoD, o'est qa'elleesi indivisible- 
meolniiie k la perception d'une 6tendue et d*aae figure d^termin^. 
Mais la perception de T^tendne n*est pas, nous I'avons prouv6 ^ le pri- 
vilege myst^rieux d'un sens unique, le^ toucher; r^tendue nous est 
donnfe 9 k quelque degr6 , de quelque mani^re , par tous nos sens. 
La seule difference qui existeentre le toucher et les autres» c'est 
que les sensations du toucher se localisent dans diff^rentes parties de 
Botre corps avec une force et une precision particuli&res. Aprte avoir 
per^ de la sorte quelques-uns de nos organes, tels que nos mains et 
BOS piedS) nous y trouvons des unites de mesure a Taide desqoelles 
nous pouvons appr^cier retendue des corps environnants, et, de proche 
«n proche y celle de tous les objets de la nature. Le toucher est done 
^minemment propre k la perception disUncle de reiendne \ mais cela 
ii'emp6che pas que la vue n^entre en partage de cette fecidt^ d'une 
maniere notable , et que tous nos autres sens ne la possMent dans une 
pertaine mesure. Foyex les articles Sbns et Perception BXTfiiisuui. 

Si cette esqoisse des dotinees de nos sens est , comme nous I« croyons, 

1>las exacte et plus complete que Vanalyse des philosopbes ^cossais , 
aquelle etait d^j^ beaucoup plus exacte et beaucoup plug oomplftte 
que celle des psychologues ant^rieurs , on peut , en recondant ces r6- 
sultals de rexp^rlence par le raisonnement et rinduction , e« diidoiie 
un certain nombre de consequences vainement combattuei par uoe 
fausse psychologie , et que nous aliens etablir tour k toor. Eft premier 
lieuy nous disons que Texistence des corps est uoe donn^e cooimone de 
tous nos sens, laquelle n'a pas besoin d^tre demontrde etne saurait si- 
rieusement eire mise en doute , quoi qu'en aient dit Descartes , Male- 
branche et Berkeley. Nous pretendons , en second lieu, que tootes les 
qualites des corps sont relatives et non absolues , et que la distinction 
cei^bre imaginee par Descartes, accept^e par Looke, et baatement pro- 
clamee par keid, entre les qualiie$ premieres et les qualites secondes 
de la mali^re , ne saurait etre adroise k aucun des titres sir lesquels ces 
iroisecoles pretendent retablir. Nousaffirmons enfin qoeresseocedela 
aaatiere est inaccessible k la raison humaine , en d^pHdes pretentions 
de la plupart des metaphysiciens. Sur ce point , nous sommes d'accord 
avec Kant, dont nous nous separons seulement quand il refuse tmile 
objectivite aux phenomenes materiels. 

Qu'on examine attentivement chacan de nos sens , on se convaincra 
qu'il n'en est pas un seul dont les donnees n'impliquent I'existenoe de 
la mati^re. En effet, la perception de retendue n'est pas , oomme le 
croit recole de Reid , le privilege d'un sens unique, savoir, le toucher, 
mais one loi generale de tous les sens. L'oolfe localise les sons, et Todo- 
rat les senteurs, tout comme le toucher localise les resistances. Chaque 
fois que j'exerce un de mes sens, je percois done une pariie da mon 
propre corps ; et c'est apr^s avoir afnsi per^a directement tel on tcl 
organe, tel ou tel membre , que j 'arrive a percevoir indirecteoaent les 
corps environnanls. Ce faii de la localisation , mal codbu de la plupart 



MATIERE. 165 

des pbilosopbes, est un argument d^isif conlre rid^alume. II s'eosuit, 
en eflet , que ces ph^nomeoes f si simples et si clairs pour le vnlgaire , 
tels que 1 odeur, la saveor, la chaleur^ la couleur^ ces pMnom^nes 
taut de fois obscurcis et d^naturfe par uue ps;srcliologie infidfele , 
et pr&ent^ comme de pures impressioos.de TAme, comme des modi- 
ficatioDs vagues d*uDe sorte de faculty abstraile de jouir et de souffriry 
soot I en r^lii^y des pb^oomines ji la fois subjectils et objectifs, des 
perceptions tout ensemble el des sensations j afTectant le mot , et en 
m^me temps rev^lant le non-^mox ; non pas un moi id^ et solitaire , 
mais un moi ^troitement X\i k Torganisme^ non pas un non-nun abslrait , 
jpaais un corps vivant , d6termio6, qui est mien , parce que je sens en 
lui et par Ini. 

Si les choses se passent de la sorte, si Texistence de la mati^re est 
nne donnde commune de tous nos sens et n'a, par consequent, nol be- 
50in d'etre d^montr^, comment certains pbilosopbes ont-Us ^t^ con* 
doits k cette premiere aberration , de prouver la r^alit^ des corps par 
des raisonnements m^taphysiques , et i cetle aberration plus choquanie 
encore , de r^voquer la mati^re en doute ou de la nier? Tantd'exlra- 
?agances illcistres, oft soot tomb^ les plus grands g^nies du monde, 
8'ezpliqnent toutes par un d^faut nrimitif dans Tobservation des faits; 
et 11 sufBt d*ep appeler k une experience plus attentive pour expliquer 
le doute bizarre de Descartes et de Malebranche, comme aussi pour 
triompher de Tid^lisme de Berkeley. 

Descartes itaUit entre les donn&s de nos sens one ligne de demar- 
cation profonde : d*une part, retendue^ la figure, le mouveroent; de 
Tautre, les couleurs, les saveors, les odeors et autres semblables. 
I^'etendue et la figure^ voiUi des notions claires et distinctes \ rien de 
plos inconnu, au conlraire, que Todeur, par exemple, on la saveur : 
ce sont des modiBpations obscures de I'Ame que nous altribuons fausse- 
ment aux objets ext^rieors, par une sorte d*illusion naturelle , par un 
pr^jugd d'enfonce que la raison a plus tard beaucoup de peine k cor- 
jriger. Partant de U , Descartes r^duit les qualit^s de la mati^re k celles 

Jul scules , suivant lui , sont clairement et distinetement connues : 
tendue, figure . divisibility , mouvement^ et ees qualiies elles-m6mes, 
il les r^duit k T^t^due, dont toutes les aolres ne sont que des modes. 
La malice n'est plus d^sormais que T^tendue diversement modifiee, 
comme Tesprit n'est plus que la pensde avec les divers modes qui la 
sp^cifient. 

II est sMt que ce syst^me est parfaitement arti£ciel. Descartes , par 
on proc^de tout arbitraire , isole fetendue des autrea donn^es des sens. 
Or, en fait, a'il est vrai que tous nos sens nous fournissent quelqoe 
notion de I'^tendue , il ne Test pas moins que cette notion est toujoura 
^troitement unie avec une autre notion , qui m^e la pr^cMe : c'est le 
son pour PouKe , c'est la couleur pour la vue , c*est la resistance poor 
le toucher. Si vous s^parez ces deux elements, si vous consid^rea 
retendue, abstraction faite de la resistance , de la couleur et des autres 
choses sensibles , voos n'avez plus affaire k une etendue concrete et 
riSelle , m^ k une etendue absiraite et geometriqoe. Votre etendoe 
n*esi plus une donnee des sens, mais one conception de la raison. 

V<^ \km dea erreurs fondaiaeBtales de Descartes : il eoosMire 



iM mati£;ke. 

Tetendae en g6om^tre et non en psychologoe el en physicien ; sa ma- 
ti^re n'est pas celle qae voienl et toochent les sens da vulgaire, mais 
one mati^re toute math^matiqae. Faat-il s'6tonner tnaintenant qoeDe^h 
cartes ait accost nos sens d'il|usion et de tromperie; qu'il ait sMen- 
seoient dooli de l*existence des corps; que , ne trouvant pasjdans I'ana- 
lyse des sens , faute de Tavoir faite exacte et fiddle , la preuve de la 
r^Iit6 de la mati^re , il ait demand^ cette preave an raisonnement ? 

De \h cette fameuse demonstration de Texistence des corps par la 
v6racit6 divine ; argament subtil et d^sesp^r^ dont personne n'a mieox 
fait sentir la faiblesse qa'un disciple de Descartes j Je plus ing^nieox 
de tons, Halebranche. L'aotenr de la Recherche de la v6rU4, recoeiUant 
el exag^rant encore la fausse analyse de son mattre , distingue deux 
points de voe sous lesquels on pent envisager un corps, le soleil, par 
exemple. II y a d*abord le soleil sensible , celui qui nous apparait comme 
un globe de lumi^re el de chaleur ; ce soleil n'a rien de r6d , absola- 
ment parlant : car la chaleur et la lumi^re ne sonl autre ciiose que des 
modes de la pens^e , et si nous les attribuons aux objets ^ c*esi par une 
illusion qui tient k Timperfection de noire nature d^chue. Si done il y a un 
soleil r6el , ce n*est pas celui que nous voyons , c'est un soleil invun^Ie, 
do\x6, non plus de qualil^s illusoires, mais d*attributs v^ritables : I'^tcn* 
due 9 la figure , le mouvement. Mais qui nous assure qn'il existe mi 
pareil soleil? Evidemment ce ne sont pas les sens, qui nous trotnpentet 
nous abusent; ce n'est pas la conscience , qui ne nous r^vfele que nos 
etats inl^rieurs; sera-ce la raison ou, comme dit Malebranche^Tes- 
prit pur? L*objet propre de Tesprit pur, c'est Dieu. Or, il peat bien 

J avoir en Dieu one ^tendue intelligible ; mais comment savoir s*il a plu 
Dieu de r^aliser cette ^tendue , de cr^er des cqrps particuliers et dis- 
lincts? Le raisonnement n'est point ici de mise, puisque cette creation 
n'a rien de n^cessaire, puisqu'elle depend de la volont^ libre de Dieu. 
Invoquer, en d^sespoir de cause, la v^racit^ divine, c'est one ressource 
parfaitement vaine, Dieu ne nous obligeant d*afBrmer d*autres r^lit^ 
que celles qui nous sont prouy^es clairemenl par la raison. II suit de Ji 
que toutes nos facolt^^ sont impuissantes pour nous assurer de I'exis- 
tence r6elle des corps. D*oii enfin cette conclusion , qui a pam mons- 
trueuse , qui est assur^ment fort extra vagante, mais k laquc^le nn Chre- 
tien eieve k recole de Descartes devait aboulir assez nalurellemenl , 
savoir : que s*il y a un moyen d'etre certain que la malike li'est pas 
une illusion , c'est la Genese qui seule peut nous le fournir. 

En parlant de la th^orie carl6sienne des sens , et en dedoisant les 
consequences qui en deriyent , une voie s'ouvrait cependant poor ecbap- 
per au scepticisme touchant les objets exterieurs, voie extraordinaire, 
inouKe, ou sengagea intr6pidement Berkeley. II ne s'agissait que 
d*avoir le courage de nier positivement I'exislence des corps : c'dtait 
sortir do doute par la negation , el d'une extravagance de la specidilioa 
par one sorle de folic. Berkeley s'emporta jusqu'd eel exc^s , et sootint 
av0c force, et, qui plus est, avec infiniment de sagacite, de dialecliqae 
et d'esprit , que les substances corporelles sont une invention des m^ta- 
pbysiciens , el qu'il n'existe , en reality , pour le sens common comme 
pour la vraie philosophic, que des esprits et Dieu. 

Berkeley pose en principe , ao d^bot des Entreiiens d'Hylas ei d$ 



>»v» 



MATII^RE. i6S 

Philonaus , qae la chaleur n*est autre chose qa*une modification de 
TAmo, laqoelle n'impliqae aucdne idde de chose ^tendue et corporelle; 
modification variable et relative qai appartient si bien k V&tne , qn'il 
suffit de la porter k w degr^ an pen 6\e\6 d'inlensit^ poor qu'elle se 
transforme en douleair. Ce point ane fois accapt^/ il faut convenir que 
rargomentation de Berkeley est tres-forte , et je ne sais pas , en v^rit^, 
ce que Descartes ou Malebranche aarait pu lui repondre. Si la cha- 
leur n'est rien d*ext^rieur et d'objectif , comme on dirait aojourd'hui , 
la saveur, leson, la couleur, ne seront pas, non plus, des donn^es objec- 
tives. Si la couleur, qui implique pourtant T^lendue d'une mani^re si 
claire^ est chose toute subjective , pourquoi n'en serait-il pas de m6me 
de la solidity , de la duret^ , quality 6videmment relatives et variables? 
Berkeley arrive ainsi par degr6s k d6truire pi^ce k pi6ce toutes les den- 
udes des sens, toutes les pr^tendues qualil^s des objets ext^rieursjus- 
3u'& ce qu'allant des qualil^s k la substance , et triomphant ais^ment 
e celle-ci apr^ avoir d^truit celles-l^^ il porte enfin a la mati^re le 
dernier coup. 

Une observatioB tr^simple ruine par la base tout rartifice ing^nieux 
^ cetldr subtile dialectique : c'est qu'aucun objet sensible^ j'enlends 
HMer de la chaleur, de la couleur, etc., ne m'est donn^ comme une 
fSre modification de TAme. J'accorde k Berkeley que toute quality cor- 
porelle m*est r6y&^ par une sensation ; j'accorde qu*i ce titre , elle est 
tpujours plus ou moins variable et relative; mais suit-il de 1^ qu'elle 
n'ait aucune rdalit^ objective? Tant s'en faut. La couleur est chose va- 
riable et relative, j'en conviens; mais la couleur, c'est T^tendue colo- 
r^e, et T^tendue est quelque chose d'objectif. A plus forte raison en 
est-il de m^me de la solidity, qui, k tons les degr^, implique T^tendue 
k trois dimensions. Nul doute que le dur et le mou ne soient , comme le 
froid et le chaud , choses variables et relatives ^ mais elles ont une in- 
contestable objectivil6. Je me sens un, indivisible, identique, partant 
quelque chose de fixe et d'in^tendu, et je localise ma sensation muscu- 
laire dans une chose ^tendue , figur^e, multiple, divisible, changeante, 
qui est mienne sans 6lre moi, et que j'appelle mon corps. J)e moa 
corps, je passe aux corps Strangers, et je finis par ^tendre mes sens k 
toute la nature. Yoila les fails incontestables, mal connus et d^figur^ 
par r^cole cart^sienne , centre lesquels expire ,rid&ilisme de Berkeley. 

Une fois assur^ de Texislence des corps, il s'agit de savoir au juste 
ce que renferme la notion que la nature nous en donne. Connaissons- 
nous, pouvons-nous connaltre les qualit^s absolues de la mati^re et p6- 
n^trer m^me jusqu'a son essence? 

Nous Savons quelle est la doctrine de Descartes snr les propri^t^s de 
la mali^re, les unes, congues clairement et indistinclement par Tes- 
prit, absolues et ind^pendantes de nos sensations ; l^s autres, obscures, 
relatives et variables. Locke accepta cette distinction , en ajoutant que 
les qualit^s premieres sont inseparables de chaque partie de la mati^re , 
quelque changement qu'elle vienne k ^prouver, et lors m6me qu'elle 
s^ait trop petite pour que nos sens la pussent apercevoir. Seulement, il 
r^lama le titre de quality premiere pour la solidite , que Descartes 
avait s^par^e de T^tendue, et il proposa d'ajouter &la li$te on^u^t^ 
assez iDatiendne en cette rencontre, le noAbre. \ 



I6G MATIKRK. 

Nous ne pouvons trop nous ^itonner que Reid^ obsen'ateor beauo 
p:as exacl dela conscience que ses deux illuslres devanciers, Reid, q 
consacr6 (ant de soins et de recherches h construire une th6orie v; 
de la perception ext^rieure, ait admis et m^me 8ignal6 cotnme une v^ 
itnportante ccttc arlificielle et fausse distinction des qualit^s premi< 
et des qualit^s secondes de la mati^re. Si Ton en croitle pSre de 1*6 
^cossaise, la diflKrence est capitale : nous connaissons les quality { 
miires , nous ne connaissons pas proprement les quality second 
celles-li sont direclement saisies et per^ues; celles^ci sont indirei 
ment congues , ou, pour mieux dire, conclues k Taide d'un raison 
menl; les qualil^s secondes ne sont autre chose pour nous que 
causes inconnucs decerlaines sensations^ et partant elles sontrelali 
et variables comme ces sensations elles-mfimes ; les quality premier 
an contraire, sont connues ind^pendamment des sensations ^ et e 
sont , h cause de cela, fixes et absolues. 

Toute cette th^orie est cbim^rique et ne saurait rfeister h une c 
frontalion un peu precise et un pen s^v^re avcc les donn^es de Fob 
Yation. Reid nous dira-t-il que la solidit6 est connue clairement en 
tafidis que le son, Todeur, ne le sont pas? Nous r6pondrons qu 
solidity est connue et mesur^^e, comme toutes les autres quality c 
matiire, k Taide d*une sensation. S^parer la sensation de r^sistanc 
la perception de telle on telle soliditi, c'est se m^prendre com 
iement. La duret^ ou la mollesse d*un corps n*est pour nous que la ] 
sance que nous lui supposons de r^sister plus ou moins k la pressioi 
nos organes , c'est-i-dire de lutter k tel ou tel degr6 avec notre ^ne 
musculaire. Ce qui est dur pour la main d'un enfant paraltra mou i 
athlete; ce qui est liquidepour certains animaux est probablen 
solide pour des animaux plus petits et plus faibles. En un mot, et i 
faire de conjectures, sans sortir du cercle de Tobservation ps\cb 
gique , il est incontestable que la durel^ , la mollesse , le rude/le ] 
et toutes les quaiil^s semblables pergues par le toucher, ne nous 
donn^esqu'ii travers une sensation dont le mode et le degrd precis 
surenl et detcrminent la quality correspondante. II suit de la que e 
ne connaissons pas plus la solidity en sol ^ue la chaleur en soi ou le i 
Reid dira pcut-6tre (^u*k la notion dc solidity vicnt se joindre nati 
Iement une autre notion , celle d'^tendue , qui 6claircit et precise la 
miirc ; que si la solidity est chose obscure et relative , 1 6tendue c 
figure , du moins , sont choses claires et absolues. Nous rappelle 
d'abord que cette perception dc r<(tendue n*est pas propre 5 un seuls 
et quelle accompagne les sensations d*odeur, de saveur, de chalei 
do son , comme celle de solidity , quoiquc d*une manl^re moins pn 
et moins complete. Que dirons-nous de la couleur ? Les Ecossaii 
conviennent-ilspasqu'elle n'cst jamais s<^,par^ede T^tendue? Et ce] 
dant ils n'osent pas en faire une qualiti^ promi&re, par une inco 
quence manifesto qui trahit Ic vice de leur th^orie. 

Nous demanderons ensuite si Ton consid6re ici 1'6(endue et lafigi 
la faQon des gf^om^tres, c'est-&-dire d*une manicrc abstraite, ou si Ton 
tend parler de ces qualit^s tellcs c|u*elles nous sont donn6es par les s 
Le premier point de vue est cdui de Descartes ; son ^tendue est l'^ 
due math^matique , connue par la raison , ind^pendamment de U 



IfATIfitUt. lot 

sensaUoo. VM%nin^ , sinii envisage , se coDftmd afecTtipaoe par, el 
j'adineltrai Josqu'ji on oerlain point que la notion do retpace eat qoeU 
que choae d'absola. Mais doqs voili dans le pays do rabstraetion et da 
la gten^^lrie , et non sar ie terrain des faits. Or, Reid Iai*m6me a fori 
bien vu^ apris Hutcheson, qae le toucher ne noof donna jamais 
r^lendue en soi , mais I'^tendue aveo la soliditd , avee tel on tel oorps 
solide. S*i! en est ainsi, T^tendue et la. figure d'on corps noas soni 
donn^es dans nn oerlain rapport avee la soIidil6 , laqoella d^^pend , 
comme nous I'avons reconna , du degr6 el du mode precis de la tM* 
stance qu*il nous oppose , c'est-i-dire de telle ou telle sensalion. En oa 
sens , r^tendae el la figure des corps dependent , josqn'A un certain 
point , de notre sensibility ; elles n'ont pas le caract^re abaolu el precis 
de r^t^dne gtorndtriqne^ elles participent, jusqu'i un certain point, 
aox viiNisitudes du monde sensible ^ elles sent , elles aussii relatives et 
variables. 

Nous ne ponvons done admeltre la distinction ^labile par Reid entre 
ies qualit^s premieres et les qualit^s secondes de la matiire. D^ji le 
ddfaut de cetle thtorie avail €ie aperco par un des plus habiles succes«- 
aeurs du pere de I'^cole 6cossaise. Dans son remarqoable E$$ai iur 
l'id4alism$ d$ Berkeley, Dugald Stevsrart reconnatt que la solidity des 
corps ne saurait 6lre consid^rte comme one quality absoloe , ind^pen* 
dante de nos sensalions. II propose done de classer les qualit^s de la 
mati^re en trois categories : 1° les quality matfa^maUques , comme 
r^tendue, la figure el la divisibility , lesquelles soni claires, absolues y 
ind^pendantes de nos sensations ; 3*" les qqalitte premiires , comme la 
solidity avee tons ses degr^s, duret^, moUesse, fluidity , rudesse, 
poli , etc.y dont le caract^re propre est d'etre ins<^parablement li^s avee 
l*etendue; 3« enfin , les qnalit^s secondes , telles que la saveor, I'odeur, 
le son J qualil^s puremenl subjeotives , qui ne sont que les causes incoiv- 
nues de oertaines modifications de TAme atte^t^s par la conscience. 

Ceite th^orie de Dugald Slewart ne se souUent pas mieux que ses 
devanci^res , et Ton peot ro^me dire qu'elle en r^nnit tons les d^fauts. 
D'abord , s^parer T^tendue des aulres qoalil^s de la maliire , c'esi ra- 
mener I'erreur de Descartes , c'est confondre I'^tendue abstraite et g^ 
m^trique, laquelle a quelque chose, en effet , d*absola et d'ind^pendanl , 
avee r^tendue reelle et concrete qui nous est toujours donnte dans nn 
certain rapport avee telle ou telle solidity , telle ou telle couleur, c'est- 
ll-dire telle ou telle sensation. De plus , il n'esi pas vrai que la duret^, 
la mollesse et autres qualit^s per^ues par le toucher aient le privilege 
exclusif d'etre li^es avee la perception de T^tendue, toate donnte de 
nos sens 6tant localis^e dans un certain point de rorganisme et impli- 
quant par 1^ m^me quelque notion vague de figure el d*6tendue. En 
outre, dans quelle categoric Dugald Stewart placera-l-il la couleor? 
Elle n'esI pas une quality math^matique , puisqu'elle n-a rien d'absolu 
el nous est donn^e availt tout comme une sensalion ; elle n'esI pas une 
quality seconde^puisqu'eile impliqoe I'^tendue, la couleur nous appar 
raissant toojours comme r^pandue sur une surface dont elle est insi^pa- 
rable : il faodra done dire que la couleur est une quality premi^. Mais, 
si elle ne porta ce litre qu'a cause de son rapport avee TAendue, com- 
jnenl \» refuser k it chafeiir, qui, loujoors locaiiateM m oerlaiii poiol 



168^ MATIERE. 

de Dotre corps, impliqoe la perception de surfoce Miaafffe toot aossi 
bien que la vue impliqae celle de sorface color6e? Et si la ooulenr, la 
cbaleur devienuent des qualil6s premieres , le son , les senteors el les 
saveors r^clamant k leur toor le m^me droit , 11 ne restera plus riea sur 
laliste des quality secondes. Concluons done , centre Descartes^ centre 
Locke, centre Reid , centre Dugald Stewart , que tonte distinction ab- 
solae entre les qaalitiSs de la mati&re est arbitraire et inconciliable avec 
les fiaits bien observe ^ que les donn^ de nos sens sent essentielle- 
ment bomog^nes , tontes ^alement objectives , mais ioates ^alement 
relatives. 

Par 1^ se trouve presqne enti^rement r^soloe la troisitoe ei demidre 
question que nous nous sommes propose de traiter, celle de TeiseDee 
de la mati^re. S'il est vrai que toute quality corporelle noos soit donn^ 
dans un rapport intime avec une sensation dent rinteasitii^ative, 
dont le degr6 et le mode variables dependent de notre organinlion , 11 
s^ensuit que la mati^re en soi j telle qu'elle pent &tre pour un pur es- 
prit d6gag^ de toute condition sensible , lamati^re dans son essence 
absolue, est au-dessus de la connaissance humaine. Cette cons^uence, 
humiliante peut^^tre pour notre orgueil , et fort oppose , il est vrai , 
aux pretentions d'une ambitieuse m^taphysique , nous Tacceptons sans 
peine, et il ne sera pas n^cessaire de longs d^veloppements pour d^mon- 
trer qu'elle est pure de tout mauvais levain d*id6iBdisme et parfaitement 
d'accord avec les suggestions naturelles du sens commun. 

Descartes est de ious les pbilosopbes celui qui a proclam^ le plus 
hautement et suivi avec le plus de hardiesse et de Constance la pr^n- 
tion alli^re de connaltre Tessence des choses. II ^tait convaincu que 
cbaque esp^ce d'etre poss^de une quality essentielle qui est comme le 
dernier fond de sa nature , oil viennent se r^soudre toutes ses propri^tes 
et tons ses modes. Or, les objets de Tunivers se divisent en deux 
grandes classes : Texislence mal^rielle et Texislence spirituelle , les 
Ames et les corps. L'essence de Tesprit , c'est la pens^ ; Tessence du 
corps, c'est I'^tendue. 

Cela pos6; Descartes conclut que toutes les quallt^s et actions de la 
mati^re devaient n^cessairement se r^udre en des modality de 
retendue, et, r^ciproquement, que T^tendue dtant donate, 11 devait 
4lre possible d'en d^duire toutes les qualites de la mati^re, toutes les 
formes possibles des corps, toutes les lois n^cessaires du mouvement, 
et, de procbe en proche, tons les ph^nom^ues de Tunivers, depuis les 
spheres immenses qui roulent dans les cieux jusqu'aux plus subtiles 
parties de Torganisation. De Ik cette gigantesque entreprise dont les 
principes restent Timmortel monument , et qui se caract^rise si bien 
dans le mot superbe de Descartes : « Donnez-moi de T^tendue et du 
mouvement, et je feral le monde. 

Cette doctrine fit an xvii" sitele la plus ^tonnante fortune; mais il 
6tait reserve k un cart^sien de lui porter un coup mortel. Leibnitz d6- 
montra avec une force admirable que T^tendue cart^ienne est quelqne 
chose d'abstraitet d'inerte, qui ne peut servir de base k de v^ritables 
existences. Pour que I'^tendue devienne sensible etr^elle, il faut y joindre 
une autre notion , celle de resistance ou d'antitypie , qui n'est elle-m^me 
<iu'une forme particulidre de la notion foqdamentale de la inetapbysiqiief 



MATIERE. 169 

la notion de force. Selon Leibnitz, la force est Tessence de TMre, soitdc 
r^lre materiel y soit de I'Atre spiritoel, et la matiire^ comme resprit, 
se ram^ne k on ensemble de forces simples ou monades. Sor oe prin- 
cipe, Leibnitz se flatta de fonder nne physique dynamique qu'il pour- 
rait opposer avecavantage aux atomeset au vide de la physique newto- 
nienne. 

Les choses en 6taient ]k et )a querelle durait tonjours enlre les new- 
tonienset cartdsiens, cart^iens pars et leibnitiens, dynamistes et m^- 
nisteSy partisans da plein et partisans du vide, lorsqne parut un philoso- 

|)he qui r^olntdttpettre fin pour jamais k ces inutiles combats. Ce phi- 
osopbe fot Emifaimael Kant. L'auteur de la Critique de la raiton pure 
remarquaquedepaisdes milliers d'ann^s les philosophesseconsument 
en disputes interminables sur I'essence de la mati^re , sur le plein et le 
vide, tandis que la physique exp^rimentalevoil chaque jour accroltre ses 
progrte et ses d^couvertes f6condes. Pourquoi cela ? c*est qu'elle reste 
^Irang^re k ces myst^rienx probl^mes de Tessence et de Torigine des 
choses; c*est qu'elle se propose pour unique objet de connailre lesph6- 
nom^nes dece monde visible et d'en d^ouvrir leslois. 

Kantfut ainsi conduit 4 sa grande et radicale distinction entre les 
questions accessibles k la raison et celles qui lui sont inlerdites, entre 
les objets consid^r&sdans lenrs qualit^s sensibles et les objets consid^r^s 
en soi, d'un seul mot, entre les ph^nom^neset les noum^s. Etpour 
appliquer cette distinction au probl^me qui nous occupe , Kant d^clara 
que nous ne pouvons connattre les corps qu*& titre de ph^nom^nes, mais 
qu'd titre d'objets en soi, de noumines, ils nousrestent ^jamais inac- 
cessibles. 

Dans ces limites, nous adherens pleinement k la doctrine deKant, et 
nous croyons Favoir assez justifi<§e, en ce qui toucbe les corps, par les 
recherches qui pr^c^dent. Mais Kant ne s'arr^la pas k cette sage reserve 
dogmatique oik \\ nous a paru jusqu'i ce moment se contenir \ il pr^ten- 
dit refuser k la mati^re toute esp^ce d'objectivit^, c-est-a-dire tonte 
esp^ce de r^lit^ distincte du sujet , s'engageant ainsi dans une vole 
pleine de perils, et pr^parant k son insu le scepticisme le plus absolu qui 
fut jamais. Ici encore, nous nous d^clarons les serviteurs deciles des 
faits, et nous invoquons leur au(orit<^ pour repousser I'^trange et chim^ 
rique th^orie du p6re de la philosophic critique. 

Suivant Kant, i'6lendue n'est pas une quality dela mati^re, une 
donn^e des sens ; elle est une forme pure de la sensibility. A ce titre , 
elle s'impose k toutes les perceptions des sens; les sens donnent la ma- 
Ukre de la connaissance ; I'espri t y ajoute la forme n^essaire de Tespace, 
et, de la sorte> la connaissance est complete. 

Sur quoi repose une th^orie aussi extraordinaire? Comment admettre 
que r^tendue qui nous est donn^e comme une forme deschoseSy soit one 
forme denotre esprit? Comment comprendreque lemot^ qui s'aper^^it 
lai-m6me comme parfaitement un , comme le type de Tunit^, renferme 
en soi Tespace, Tespace multiple et divisible? Quel renversement de 
toutes les notions et de tons les faits ! Pour faire admettre une concep- 
tion aussi Strange , il faudrait des arguments decisifs , des preuves irr^ 
cusables. Examinons celles de Kant, et nous verrons qu 'examine 
m^s prestige, elles sopt de U phis ex;tr6ine faiblesse, 



170 MATI^RE. 

Kant BOQiient (ftle si Ton be jreeonnatt pets r^Mndae conme um ftrme 
de la sensibUil^y si oh M donne une r^alitd objective , on est foroi de 
choisir entre deux alternatfves 6galement fausses ; on bien d'adtnettre 
Vespace inflni et absolu des newtoniens^leqael estanesorte de Diea eo 
une propri^t6 de Diea^ hypoth^e fertile en contradictions et en ab8a^ 
dil^s ; ou bien de consid^rer I'espace comma ane propri^t^ et une ddle^ 
mination des choses contingentes, ce qui rend inexplicable le oaraetire 
absolu de la gtom^trie , science fondle snr la notion de I'dtendue , et 
dont totttes les propositions ont le caraclire de la ndeasaitd. 

Acceptons raltemalive de Kant, et repoossons oMwne lai lathdorls 
de i^espace absolu el n^cessaire. Admeltons que Ttfttiidae est ane pro- 
prl^t6 de la mallire ; est*ce It dire pour cela que la gfomArie soit Inex- 
plicable? Four rendre compte do caractire n^cessairede tootesles 
propositions gdom^lriqoes , il snlBt d'one distinction bien fiimple entre 
Ntendue concrete et r^elle, perdue par les sens, et T^tendue abstraite 
et id^ale, qui est Tobjet propre des g^omMres. Consid^rcE eetie Aten- 
due abstraite dans la diversife de $es determinations posslblea , et rai- 
sonnez sur ces notions k Taide du principe de contradictkAy voos 
arriverez k une s6rie de tb^or^mes qui empronteront k ce pffndpe un 
caractijre absolu dendcessit^. Yoila le ddnoAment tr^simple de cette 
difQcall6 imaginaire soulev^ par Kant centre robJeclivit6 de Tdtendoe. 

Dans sbn exposition des antinomies y Kant a pr^senl^ une autre ob- 
jection : « Si vous concevez , dit-il , la mati^re comme objet en soi , si 
vous la supposes objectivement ^tendne, il faudra direde deux cboses 
Time : qu*elie est divisible k Tinflni y ou compost de parties simples. 
Or^ la thtee et Tantith^se se prouvent aussi bien Tune que I'autre. II faut 
done tomber dans une contradiction inevitable, k moins qn*on ne rejette 
k la fois la tbise et Tanlilh^se en retranchant Tbypoth^e qui leur 
a donne naissance , Thypolbfese d*une mati^re existant ei^ soi. » Nous 
r^pondons en empruntant k Kant lui-mAme one distinction qu'il a tr^ 
heureusement appliqu^e k la resolution de plusieurs antinomies. On 
pent considerer la matiire au point de vue des sens, comme pbenomine, 
oa au point de vue de la raison, comme cause inconnue de nos sensa* 
tions. A titre de cause, la mati^re est pour moi cet ensemble de forces 
inconnues qui produisent les phenomenes de Tunivers *, sous ce point 
de vue, la maliere n'est pas etendue, ni partant divisible. Comme 
chose sensible, au contraire, la maliere est eiendue et par suite divi- 
sible k rioGoi. II n*y a \k aocune contradiction , la matiere etant oonsi- 
deree sons deux points de vue essentiellement differents. 

On demandera penl-etre comment il se fait que des forces sans 
etcndue se manifestent a nos sens sous la condition de retendue, k ce 

Point qu'en separant ies deux notions d*eiendue el de matiere, on a 
air de faire violence au sens commun et de se perdre dans des rafSne^ 
ments metaphysiques. Je reponds que cette question ne pent etre em- 
barrassante que pour ceux qui se piquenl de tout expliquer et de 
connattre k fond Tessence des choses. Pour nous, il nous en coilte pea 
de reconnattre un mystire de plus dans la science, et nous dirons 
avec un vrai philosophe : Multa nescire mece magna pars iapientia. 

Nous croyons qoHl ne reste absolument rien des objections ^ieifo 



MATtHLE. 471 

par Kant eonire rob]ectiTit6 des phinom^nes cotpofeb, MMils avons 
le droit de poser, en terminaDt, les conclusions snivantes : 

V. L'existence objective et vMle de la mali^re est one donnde imm^ 
diate et commune de tons nos sens. 

2*". Toates les quality des corps sont k la fois objectives et relatives: 
objectives, parce qu'elles impliqoent T^tendae; relativesi parce qa*elles 
sont indivisiblement li^es k one sensation. 

3^. La ligne de demarcation trac^e diversement par Descartes , par 
Locke, par Reid, par Dugald Stewart, entre les quality premieres et 
les qualit^s seoondes de la mali^re, est plus ou moins arbitraire ei 
inconciliable avec les faits. 

4*. L'essence des corps nous est inconnue : pour les sens, lea corps 
sont des pb^nomines relatifs et variables per^us sons la condition g^n^ 
rale de T^lendue; pour la raison, oe sont les causes de nos sensations , 
causes r^elles, maisen soi absolument inaccessibles k notre oonnaissance. 
K nous ne nous faisons pas d'illusion, ces conclusions ferment dans leur 
ensemble sysl^matiqne une sorte de dogmalisme temp^r^^ ^galement 
eloign^ d'un id^lisme extravagant et d*une m^laphysique ambitieuse, 
et qui se borne k donner une forme praise aux inspirations naturelles 
dn sens commun. En. S* 

MATTHIiE (Auguste) , n^ k Goettingue en 1769, mort en 1835 k 
Altenbourg, directeur du gymnase de cette ville, s'est Mi connattre 

Irnr on excellent mannel de philosopbie , r^dig^ dans Tesprit de la pfai- 
osophie de Kant, etpar quelques aotres ouvrages philosopfaiques dont 
Toici les titres : Conwientatio de rationibui ae mamentii qmikui virtm, 
nuUo rtligionis prtBtidio tnunita^ sen eomvMndart ae tueri poait, 
in-4^, Goettingue, 1789: — De la philaeophie de TAitlotre^ traduction 
allemande de Tilalien de rabb^ Bertola, in-8% Neuwied , 1789 et 1793^ 
— Eaai iur les causes de la diversiU des earaethres nationaux^ ouvrage 
eouronn^, d*abord ^rit en latin, puis Iraduit en allemand par I'autenr, 
in-8<*, Leipzig, 1802;— Gfi^titrMfn^/^e#>en latin eten allemand, in-8% 
Altenbourg, 1833; — Manuel pour servir d I'enseignement il^mentairt 
de la philosophies in-8% ib., 1823, 1827 et 1833 (all.)t tradoil en 
frangais par M. Poret, sous le titre de Manuel de philosophie , in-8% 
Paris, 1837. X. 

MAUCHART (Emmanuel-David) , n^ k Tubingue eh 1764, mort 
k NeufTen , dans le royaume de Wurlemberg, pendant les premiss 
ann^es de ce si^cle , a laiss^ les Merits suivants ; tons r^dig^s en alle- 
mand et coDsacr^s k la psycbologie exp^rimentale : Phimmknes de 
Vdme humaine, oollection de maUriaux pour servir A une thiorie de 
Vdme, fondie sur V experience, in-8®, Stuttgart , 1789; — Aphorismes 
jur la faculte de la r^mtnucencaJn-S*', Tubingue , 1791 (anonyme) ; — 



expMmentale 






178 i^^^ MAOpERTUIS. 




i*/ 



MAUPEI^TUIS. Lar^atation deMaaperloisest an exemple des le- 
vers que peal foroaver le nom d'on personnage trop c€[6bt6 d'aboid. 
Elev6 k la pr^idence de TAcad^mie de Berlin et admisdans rintinut^de 
Fr^dericle Grand , Maupertuis passa, vers 1750, poor le savant lephis 
heareax et le plus poissant, sinon pour le plus etle mienx instrail. Pen 
d*anntes apr^s, memeavant samort, ilneparutplus qa*un g&)mfttre da 
second ordre, qu'un philosopbe insignifiant, qu'un torivain sans force 
ni gr&ce. Un historien des sciences, biograpbe enlbousiaste de Vol- 
taire, Condorcety ne fbt que Torgane de ses contemporains en le pr6- 
sentant comme an math^tnaticien mediocre et un m^iocre penseor. 
T&cbons de faire voir que Maupertuis ne m^ritait ni d*6tre exalte par 
un concert de plates adulations , ni d'etre enseveli sous on iojuste m^ 
pris. Bien que ses travanx etson incontestable influence i^ardent les 
matb^matiques et Tastronomie plutAt que lea sciences moraies, mon- 
trons quMl est digne d*occuper ddcid^ent une place diatingnte dans 
Tbistoire de la pbilosopbie. 

Pierre-Louis Moreau de Maupertuis naquit k SaintrMalo le 17 juil- 
let 1698. Tr^-jeunemousquetaire, puis capitaine de dragons, il quitta 
de bonne beure le service pour se livrer uniquement la T^tade des 
sciences et des letlres. Le pencbant qui Tavait pouss^ dans cette car- 
ri^re lui fit faire des progr^s si rapides en g6om6trie, qu*li TAge de 
vingt-cinq ans il fot rcQu k I'Acad^roie des Sciences (1723). Dans cette 
compagnie, il se fit bientAt remarquer par son babilet6 k com- 
battre la pbysique de Descartes, que Fontenelle y prot^eait, et & la 
remplacer par celle de Newton. Pour prix d'un attacbem^t si vif et 
si beureux , il fut rej^u , en 1727, membre de la Soci^t^ royale de 
Londres, C'est k Tinstigation de Maupertuis, son matlre, que Voltaire 

{)nblia, en 1728, ses Leitres sur les Anglais, qm^ transportant cette 
utte en presence du grand public, aid^rentsi puissamment lepby- 
sicien anglais k d^trAner le m^tapbysicien frangais, Mais les cart6- 
siens ^taient encore en majority; ilss'^murentbeaucoup, orient au 
scandale, et flrent si bien que les Leitres furent d^fer6es au parlement. 
Le pacifique cardinal de FJeury, pour calmer leur irritation , annonga 
sagement qu'il allait faire verifier une des bypoth^ses les plus hardies 
du novateur britannique , celle de Taplatissement du globe terrestre aux 
pAles. Deux commissions furent d^igndes pour aller mesurer deux de* 
gr^s de longitude , Tone en Laponie, au cercle polaire, Tautre au P6* 
rou , sur la ligne ^uinoxiale. Maupertuis , nomm6 cbef de rexp^dition 
du Nord, partitde Paris pour la Suede, au printemps de 1736, accom- 
pagn6 deCJairaut, Camus, Lemonnieret de I'abb^ Outbier. Apr&i 
une longue suite d'aventures etde fatigues , apr^ seize mois d'absence, 
les acad^miciens ^taient de retour k Paris le 20 aoAt 1737. Un cri 
d'admiration retentit k travers TEurope, lorsqju'on apprit que ces ope- 
rations avaient pleinement confirm^ la conjecture de Newton. Mais le 
veritable b^ros de cette universelle ovation, ce fut Maupertuis. Homme 
d*un esprit vif, original, agr^able , sensible k Texcis k la plaisanteriei 
r6panda dans le monde et accoeilli cbez les ministres , il fut , aprls 
sons^jour en Laponie, l*objet de rengouement public, Tidoled'aoe 
popularity envide mime par Voltaire. ^ 

Cependant, pen d*ann^ plus tard, d^oiU6 de Paris^ od la mesure 



MAUPERTUIS. 173 

do m^ridien passa vite de mode, et oA il troava beaocoap d'^aox el 

?' aelqaes superieors, Maopertois accepta avec einpressemenl Toffee que 
r^deric 11 , r^cemment mont6 sar le trAne , loi fit poor concourir i la 
reorganisation de TAcad^mie fondle par Leibnitz. An boot de qoelques 
voyages en France et en Allemagne j apr^ avoir accompagn6 mime 
le monarque dans les campagnes de la Silesie et avoir ^16 fait prison- 
nier i la bataille de MoUwitz^ il fixa son s^joor i Berlin en 1745. Pour 
1 y attacher davantage^ Frederic le maria & une femme de Tone des 
premieres families de la Pom^ranie ^ parente du ministre de Borcke; il 
iui accordades pensions considerables et lul remit, avec le titre de jpr^- 
ndtnt perpHuel, la hanle et absolue direction de rAcad6mie re- 
nouvelee. 

I! est juste de rappeler, k la gloire du president comme du protecteur, 
que le reglement de rAcad^mie de Prusse fut le plus liberal et le plus 
philosopbique que Ton conntlit alors. II fonda une classe de philosophic , 
unique en Europe pendant cinquante ans, et seule devanci^re de la 
classe des Sciences morales et poliliques cr^ee en 1793 dans Tlnstitut 
national de France. Cetle classe avait pour objet Tavancement de la 
m6taphysique et de la morale ; et par metaphysiqu^, I'on entendait la 
psychologic , la logique et la mdtaphysique proprement dite. La morale 
comprenait la philosophic morale et le droit naturel. La derni^re parlie 
des travaux que la cl&sse de philosophic devait se proposer n*est pas la 
moins importanle : c*est Thistoire et la critique des syslimes philoso- 
phiques. Quand on se rappelle combien de services cette classe rendit en 
Allemagne y oii elle r^gnait dans Tintervalle qui s'^tend de Leibnitz k 
Kanty et en Europe, & laquelle elle s'adressait dans la langue de la 
France ; quand on se souvi^nt que, d'accord avec r^cole ecossaise, elle 
balan^a Tempire excessif de Locke et de Hume ; quand on songe qu'elle 
dut cette impulsion salotaife en grande partie k Maupertuis, on est forc^ 
de payer k celui-ci un legitime tribut de reconnaissance. 

-'Au reste y la conduite de Maupertuis, au sein de rAcad^mie comme 
k la Gourde Prusse, ne fut pas loujonrs exemple de reproche ni de 
ridicule. II se pr^valait de sa position , de son credit sur Frederic, de 
ses nombreuses relations en France et en Anglelerre, pour lever sur 
ses confreres le tribut de perpetuelles et fades louanges; et lui-m^me 
en donnait I'exemple, tantdt en s*encensant lni-m6me, tant6t en prodi- 
guant les eioges non-seulement au ^^nie de Frederic , mais k un 
Louis XY , ce qui ne pent s'excuser que par la pension de 4,000 livres 
que ce roi Iui conserva jusqu'^ sa mort. Dans les harangues oflficielles 
des acad6miciens , c'^tait chose regue d'appeler Maupertuis tin autre 
Leibnitz, Entre le premier Leibnitz et le second il n'y aurait eu d'autre 
difference que celle-ci : le premier etait ne en Allemagne , le second 
avait ete enleve k la France par T Allemagne. Les academiciens de 
France, parfois, pour ^tre agreges k Tlnstitut de Prusse, surpass^rent 
les collogues de Maupertuis en protestations de deference et d'admira- 
tion. Parmi les membres etrangers de TAcademie de Berlin^ il i^'en 
Irofuva cependant un qui osa faire exception a ce concert uhanime : ce 
Alt Koenig. 

Yenu k Berlin vers 1750, Koenig presenta k Maupertuis qnelqoes 
objections sur son Essai de eotmologie et sur un memoire la i lAeSm* 



174 MAUPERTUIS. 

iple , oik 86 trouvait expliqofi le principe de la moindre action p doat 
Uauperials so faisail honneor comme d une immense ddcouverte dans 
les sciences. Ces critiqujes furenl si mal accaeillies, que lioenig prit le 

Sarti de les pablier dans les Actes de Leipzig. II adressa a Mauperiois 
eox reproches : il sooUdI que le principe de la moindre action n'esi 
fond^ ni dans rexn^rience, ni dans la raison, et que, s*il a qoelqqe 
port^e, quelqoe valeuTy c*est k LeibniU au'en revieni Thonneor. II dU 
un fragment de lettre de Leibnitz^ d'ou Ton pouvait condare que oe 
principe loi appartenait. 

La dissertation de Koeni^ prodaisit parroi les savants une vive sen- 
sation et souleva centre lui nn orage k la suite doquel, accusii d'avoir 
suppose la lettre de Leibnitz, dont il ne pouvait produire roriginal,il 
fut exclu de I'Acad^mie prussienne. Ce n'est pas ici le lieu de raconler 
les divers incidents de celle lutte ardente , oji intervinrent avec une 

Sale passion les plus grands esprits de T^poque; poor Haopertuis, 
6rian , Euler, TAcad^mie de Berlin tout entiere et le grand Frdddric 
lui-m6me , jouant tour a tour le personnage d*6crivain et de roi^ poor 
KcBuig f Voltaire r^pondant aux savants m^moires d'Euler par une 
mordante satire y la Diatribe du docteur Akakia , medecin du papt. Di* 
90ns seulement que Maupertuis fut tellement bless6 de ce pamphlet, 

!|Ooique Fr^^ric TeAt fait brAIer par la main du bourreau sur toutes 
es places publiques de Berlin, que, d^s ce moment, sa sant6 fat pro- 
fond^ment 6branl^e. Ce fut en vain qu'il demanda sa gu^rison a Fair 
natal. Apr^s avoir err^ pendant trois ans, tristeet fatigo^.du fardeao de 
la vie, en Bretagne et dans le midi de la France, puis en Suisse, il viot 
tnourir k B&le, le 27 juillet 1759, chez MM. Bernouilli, avec lesqueJs 
il avait conserve d'intimes liaisons. II demanda, k ses derniers mo- 
ments, les consolations de la religion ; ce qui sugg^ra k Voltaire cette 
odieuse plaisanterie : « II mourut entre deux cc^ucins. » Maupertuis 
s'6tait toujours montr^ respectueux en vers la religion, sans jamais tom- 
ber dans les petitesses de la devotion vulgaire; u avalt toujours d^U- 
gn^ les froides et st£riles railleries des esprits forts | sans craindre la 
liberty de conscience. 

Ce qu'on appelle les OEuvres de Maupertuis forme k volumes in-S"", 
publics k Lyon en 1756 ; mais cette collection est loin d'embrasser tout 
ce que Maupertuis a ^crit, soit k Paris, soit k Berlin. Les recueila des 
m^moires des difKrentes Academies dont il ^tait membre contiennent 

I^lus d*une dissertation, plus d'un discours qu'il faudrait en tirer, si 
'on voulaitdonner une Edition complete deses ouvrages. Nous n*avons 
ici k caract^riser que les Perils oi!i Maupertuis a depose ses vues pbiloso- 

Jbiques; nous n'avons k relever que celles de ses id^es qui ont autrefois 
veill6 Tattention du monde savant , ou qui auraient m6rit^ de la fixer. 
Ses deux principaux ouvrages de philosophic sont VEaai de eo$mo- 
logie et VEssai de philosophie morale, 

VEseai de eosmologie se divise en trois livres. Dans le premieri 
Tauteur examine les prenves de Texistence de Dieu y tir^esdes mer- 
veilles de la nature. Dans le second, 11 cherohe k expliquer, a justifier 
Targument qu*il voudrait roetlre k la place des preuves critiqujes an 
livre prte^ent ; cette justiGcation , il la fonde sur la possibility de d^- 
duire les lois du mouveitoent, les principes de la m^canique create el 



MAUPERTUIS. 475 

larrestre , des attriboU de la soprftme intelligence. Le troitiime livre , 
enfln, est destine k presenter le spectacle de raniveis, k tracer nn ta- 
bleau parfois ^loqi^ent du.monde, et particali^rement de notre globe. 
. C^ le d6but deVEssaidecoimqlogie, Maaperluis declare qa*il n'a 
pas la pretention d^expliqner |e syst6me du monde. « Si an Descartes, 
jdit-il 9 y a si pea r^ussi , si un Newton y a laiss^ t^nt de choses k d^si- 
refi qael sera rhomme qui osera Tentreprendre? Ces voies si simples 
qa'a so ivies dans ses prodnctions le Cr^ateury deviennent poor noos des 
labyrinthes di^s que nousy vouloiss porter nos pas. » II se propose un 
bat moins ^lev^^ moins p6nlleux. a je ne me sais attach^ qa'aux pre- 
mieres lois de la nature , k ces lois que nous vpyons constaipnaent obser- 
ve dans tous les ph^nom^nes, et que>nous ne pouvons pas dbuter qui 
ne soieut celles que TEtre supreme s*est proposees dans la formation de 
Tunivers. Ce sont ces lois que je m'applique k d^coovrir et k puiser 
dans la source inflnie de sagesse d'ou ejles sont ^man^es. » Maupertuis 
pe veut pas suivre Tordre de tonles les parties de I'univers, ni d^velopper 
ies preuvesqoe fournit la spteulation purement abstraile. II n'examinera 
qne les preoves de Texistence de Dieu puisnes dans la contemplation da 
monde. 

Au sujet de cespreuves, dites physiques, Maupertuis faille premier, 
peut-£tre, une remarque excellente, a notre avis. II les trouve en si 
grand nombre, ayant des marques d'^vidence si diffi^rentes , qo'on de- 
vrait les classer selon leur veritable degr^ de force, etnon saivant une 
valeur imaginaire. « Le systime entier de la nature , dit-il, soiBt pour 
Dous convaincre qu'nn £tre infiniment puissant et infiniment sage en 
U^ Tauteur et y preside. Mais si Ton s attacbe seulement k quelques 
parties , on sera forc^ d'avouer que ces arguments n*ont pas toate la 
port6e qne les pbilosopbes pepsent. U y a assez de ban et assez de beau 
dans I'univers pour au'on ne puisse y meconnatli:e lamain de Dieu ; mais 
4^baque chose, prise aJNurt, n*est pas toujours assez bonne ni asses belle 
pour nous la faire reconnatlre. Ce n'est point par ces petits details de la 
construction d*une planteoud'un insecte,pardes parties ditach^es dont 
nous ne voyons pas assez le rapport avec le tout, qu*il ftint prouver la 
puissance et la sagesse du Cr6ateur : c*est par des phdnom^nes dont la 
simplicity et runiversalit^ ne souffreni aucune exception et ne laissent 
aucun Equivoque. » 

Parmi les nreuves physiques que Maupertuis examine dans la pre- 
miere partie de son Essai , il s*atteche particulieremeni ji celles de son 
maitre (Voyez V Optica, ui, ausest. 31). II ne traitepasaveclameme in- 
dulgence les iroitateurs de Newton , tels que Derham , Lesser, Fabri- 
dus, dontil discute rapidement, et parfois enplaisantant, les th^ries 
et les conclusions. II (eur reproche ou de donner k certains faits parti- 
culiers plus de force qu'ils n'en ont, pa de multiplier les preoves ^ablies 
sar des pb^nomenes isol^s et controversables. Ces reprocbes ^taient 
fond^s k une ^poque ou Too pr6tendait ser]eu]^n.ent que Dieu avait 
donn^ des plis k la peao du rhinoceros pour que^SKte peau si dure ne 
rempechAt pas de remuer ^ qu*il avait cr^e le li^ge pour que les hommes 
jeossent des boucbous k meltre sur les bouteilles; qu*il avait 4onn6 au 
oez la cotkformatioQ qui le disUngue pour qoe jes myop^ pas9ei|t por- 
ter dM lunettes. 



DC 

q 

ci 
es 
le 

ui 



176 MAUPERTUIS. 

Mais si Maapertais est peu louche de la plopart des 
phyiieo-thMogiques oa UlMogiques, il est Tadversaire ardeot daa- 
tears qui voodraient bannir de la Datare ibutes les causes AnakLl 
combat plas ^nergiqaement ceux qai ne voientla saprftme intelUgK 
nolle party que ceux qui la voient partoot; ceux qui croient qa'QDe» 
canique aveugle a pu former les corps organises ^ que ceux qui seA 
sient devant chaque detail de la creation. 11 craint qu'en exagdraotk 
id^es d'ordre et de coDvenancey on n'excite et on n'encourage riixi^ 
dulit6. II blftme , en ce sens, Toptimisme de Leibnilz et m^me cddM 3 
Pope. J jj. 

Oil fant-il done cbercber les v^ritables preuves de rexistence de Dier 
nl dans les petits details , ni ddns les parties de Tunivcrs , parce 
nous connaissons trap peu leurs rapports avee I'ensemble; mais 
les phenom^nes oil Tuniversalit^ ne souffre aucune exception ^ dans 
lois dont la simplicity s'expose enti^rement k noire vue. La simpli 
absoloe et runiversalit^, voili les deux earact^res de r^vidence, et 
Evidence si complete ne se reneontre qu'en g6om^trie. C'est done 
g^om^trie, c'est Taslronomle qui doit foomir les meilleures preuves 
rexistence de Dieo^ de Texistence du g^omMre supreme et du constrm 
teur des mondes. ] 

Le poiut de depart de cette sorte d'argument, c'est le fait du mouve«> ] 
ment. Mauperluis ne s'arr^le pas a d^montrer le mouvement ; il se con-| ] 
tente de faire observer que nier le mouvemeni, ce serait supprimer oq 
rendre douteuse I'existence de tous les objets exl^rieors, ce serait r^duire 
i'univers h noire propre 6tre, et tous les pbdnom^nes k nos perceptions. 

Le second pointy c'est que le mouvement de la mali^re suppose on 
motear ^ car le mouvement n'est pas une propri6l^ essentielle de la ma- 
nure , c'est un 6tat dans lequel elle peut se Irouver, ou ne passe 
trouver, et que nous ne voyons pas qu^elle puisse se procurer d'elle- 
m^me. Les parties de la mati^re qui se meuvent ont done re^u lenr 
mouvement d'nne caus^ ^trang^re. 

Beaucoup d'autres pbiiosophes avaient chercbe en Dieu la cause 
du mouvement; mais Maupertdis pr6tend se s^parer d'eux, en ce qn'il 
fonde la n^cessit6 de cette opinion, non pas sur la pens^e que la matiere 
n'a aucune efGcace pour produire, distribueret d^truirele mouvement, 
mais sur ce qu'il appelle le principe du mieux, principe qui , dit-il y le 
m^ne k supposer « un 6lre lout-puissant et tout sage, soit que cet ^tre 
agisse imm^diatement, soit qu'il ait donn^ aux corps le pouvoir d'agir les 
uns sur lesautres, soit qu'il ait employ^ queique aulre moyen qui nous 
soit encore inconnu ou moins connu. » 

Ce principe du mieux, il lui donhe le litre de loi de la moindre quan- 
tiU d* action, loi qu'il ^nonce ainsi : « La quantity d'action n^cessaire 
pour produire un changement dans le mouvement des corps est too- 
jours un minimum, » Par quantity d'action, Mauperluis enlend le pro- 
duit d'une masse par sa vitesse et par Tespace qu-elle parcourt. Ce prin- 
cipe seul r^pond , suivant Tauteur, k I'id^e que nous avons de TEtre 
supreme , en tant que cet 6tre doit toujours agir de la mani^re la plus 
sage, et qu'il dolt toujours lout tenir sous sa d^pendance. Ce principe 
r^unit les avantages qu'on peut reconnattre aux principes de Descartes 
et de Leibnitz, et U n'est pas, comme ceux-ci, expose k beurter, soit Tex- 



MAUPERTUIS. 177 

p^rience^ soit la raison. Le principe de Descartes semblait soustraire le 
moDde ^Tempire de la Divinity : il ^tablissait que quelques chaDgeoQento 
qui arrivassent dans la natare yla mime quantite de mouvemtnt 8*y con- 
serverait toujours. Le principe de la conservation de la forea mve, prin- 
1^! cipe imaging par Leibnitz, semblerait encore mettre le monde dans one 
|f esp^ced'ind^pendance. Le principe de lamoindrequantite d'action laisse 
le monde dans le besoin continnel de la puissance du Cr^ateur, et est 
une suite n6cessaire de Temploi le plus sage de c^tte puissance. II 
s'applique k tous les ph^nom^nes da monde , au mouvement des ani- 
maux , k la v^gdtation des plantes , k la revolution des astres. 

Comme cette loi ^tablit qu'entre le but et les moyens, pour tous lea 
cbangements qui arnvent dans le monde , il existe toujours une conve- 
nance telle , qu'on n'y voit jamais employ^ une plus grande quantity 
d*actlon que le changement n'en requiert; cette loi a ^t^ appelde deputy 
loi de VSconomie. Sous ce titre, elle a 6t6 admise dans la cosmologie 
m^taphysique , k la suite des lois de la causality , des indiscemables, 



i 

I 



a I CAiakcuuc uc i^icu. j^ CApci icut>c la uuuuiiuc luaiuic^ iui2>^ uiaiS 01 

Maupertuis , ni aucun de ses partisans y n'ont montr6 qu^ejle est une 
loi n^cessaire de la nature et de Punivers. L'induction ne nous autorise 
pas m^me k soutenir, dans tous les cas, qu'on n'aurait pn concevoir 
une plus petite quantity d'action que celle qu'on a r^ellement rencon- 
tr^e dans la nature. II faut ajouter que cette pr^tendue d^couverte n'est, 
au fond; qu'nne variante des preuves physiques et t^l^ologiques , si 
vivement altaqu^es par Maupertuis. 

A la partie de I'Essai de cosmologie oil cette loi du minimum se trouve 
expos^e y il faut rattacher un mdmoire de TAcad^mie de Berlin (ann^ 



Vexamen des lots de la nature, a une veritable importance dans This- 
toire des opinions philosophiques. II a ^t^ I'occasion , pour TAcad^mie 
de Berlin , quelques annees apr^ , de mettre au concours la question 
suivante : « Les v6rit^ m^taphysiques sont-elles susceptibles de la 
m^me Evidence que les v^rit^s math^matiques , et quelle est la nature 
de leur certitude? » Le resultat de ce brillant concours est tr&s-connu. 
Moise Mendelssohn fut jug^digne du prix, et Kant de Taccessit. L'in- 
fluence du m^moire de Maupertuis sur les deux ouvrages couronn^s 
est parfaitement visible; et lorsqu^on compare ces ouvrages k ceux que 
Mendelssohn et Kant cpmpos^rent plus tard , et oiii ils ne les d^men- 
tirent pas, on est forc^ d'avouer que Maupertuis a M un des maitres 
des deux philosophes allemands. 

Pourquoi Maupertuis fut-il oblige d'examiner T^vidence math^ma- 
UquC; k la suite du principe de la moindre quantii6 d^iiction ? C'est qu'il 
avait donn^ pour base k ce principe les lois matb^matiques du mouve- 
ment , les fondements de la mdcanique et de Tastronomie ; c'est qu*on 
lui avait reproch^, d'un autre cAt6y que la demonstration de son, prin- 
cipe n'^tait pas g^om^triqae, et n'entratnait pas la conviction qoepro- 



17fc MAlIPGtlTDtS. 

WnSBtiA to T6ritfi$ gfom6tiiqQes; c'est qa'ehfin on lai avail objects 
^ne les lois da moavemefit n'avaient pas ce caract^re de n^ces$ii6 
^Q'exige une demonstration absolament persaasive; et que, si elles 
pnSsenlaientcecarabt&re, on en eonclnrait plotAt la fatality physique 
et I'enchatnement dn hasard^ ^ae I'action de la sagesse et de la puis* 
M&oe divine. 

A cette derni^rjBt objection , Haupertois i^pondit ing^Dieusement que, 
M lei choses se troovent dans le monde tellement combin^es que la n6- 
tessit^ y ex^ute ce que rintdligence prescrivait, la souveraine sagesse 
et la souveraine puissance n'en seraient que plus fortement 6tablies« 
Afin d'tezpliquer ensuite pourquoi les lois du mouvement doivent se 
presenter h notre esprit avec un caract^re de n^cessit^y Maupertuis 
temonte jusqu'adx premiers printipes de nos connaissances , s'efTor^^ 
de marquer ce qui les distingue entre elles par rapport k leur certitude, 
M d*6ui>lir pourquoi les ones sent plus susceptibles d'^vidence que les 
antres. A la tile des sciences absoloment ^vMentes*, ou plutAt comma 
Bodies absolnment^videntes, il consid^re les sciences malh^matiqnes. Ces 
iKtetaces , dit-il , ont nn caract^ distindif auquel est due T^vidence 

Ja'elles portent partout avec dies : ce caractire , il le rend par on mot 
arbare,, fa riplieabiUU. Par id^s r^plicables, il entend celled qui se 
br&sentent k nous k la fois comme sensations eli comme notions simples, 
feltes qui sent an fond des impressions les plus confuses , au fond des 
(B^p^riences les plus compUqu^es , et qui en m6me temps sent les plus 
idbstraites . les plus Claires , les moins li^s aux sens; celles enfin qui 
ftcftkl introouites et €veill6es dans notre entendement par plus d'un sens. 
tiCB id^ r^plicables se distinguent n^moins des notions simples, 
en prenant celles-ci dans TaccepUon de I'^cole de Locke. Si cfaaque 
W&tm simple ne doit son origine (fa^k un seul sens , qui ne depend en 
Hen des ^btres, les notions r^plicables, au contraire, naissent k\a 
ftnfte 46 toutes les sensations dont notre nature est susceplible. Or, il 
n>u que les id6es de nombreet d'^tendue, de temps et d'espace, qui 
MeshX r6plicables, et ce sent ces deux ordres didoes qui donnent nais- 
sance k raritbm^tique el k lagfom^trfe. Le repos d^esprit qui suit 1'^* 
Videntiife de la gfem^trie et de raritbm^tique est le r^sultat de la n^ces- 
M16 de de^ deux sciences. Elles sent n^ssaires, en effet, pour nous , 
fmrce que nous ne pouvons pas concevoir qu'elles ne pnissent pas £lre. 

Bans ce m^moire , oil Maupertuis explique k sa fa^on Torigine des 
idfes, il se r^unit k Topinion dominante de son si^cle, la th^orie exclu- 
sive de rexp^rience. Cependant, Ik m6me on est frapp^ d'one certaine 
dissidence. On remarque qu*il accorde beaucoup plus que ses contem- 
porains n*avaient contume de<faire k la parlie n^cessaire, immuable, 
eternelle de notre connaissance 5 el quoiqu'il borne trop cetle portion 
dUASes aux sciences matfa6matiques> on voit qu*il n'esl ni empiriqoe, 
ni mat^rialiste. D*autres Merits meltent, en effet, hors de doute que 
Uanpertnfs penchait vers les systimes qde Berkeley et Hume ont tirds 
fc la doctrine de Locke. Parmi ces Perils, nous citerons les Reflexions 
ittr f origine des langues et la signification des mots, et ses Lettres. 

Dans les Reflexions, souvent denies en langage alg^brique , el r^fu- 
tfes par Torgot, qui ^tait encore sor les bancs dc la Sorbonne , Mau- 
pertuis ite YAabetniventtnent sous rB«itorit6 de Berkeley. II y sontiefil 



MAUPERTUIS. 179 

rimpossibilit^ oji noas sommes de mesorer la dar6e ei de ddconvrir h 
eause de la liaison et de la socoessioii de nos id^ti; it r^doii h pen pr^ 
tout ce que noas voyons , soil i nos perceptions , soH h des pMnomtees. 
« Toule r&lii^ dans les olqeU n'est, dii-i!, et ne peoi Mre q«e ce qte 
j'^DODoe f lorsqoe je sais parvena k dire i/ y a. v PbraM curieiMe, qn'on 
dirail extraite de la Critiqm de la ramn fwrs. 

Maupertnis appelle sesLeitrn « le journal de ses pens^es. » G'est U, 
en eiel, qn'il s'abandonne oompMemeni k l*idMiiaie de Bettetojr^ 
particoliirement dans la lettre iti , intitivWe : Smr ia tnambre dmu mem 
ap^rewani. On y troave entre aotres ectte proposition , qie l-^ndfie 
a'appartient pas aix corps mtaies ; qo'elle n'esi m'nne pereepliOQ de 
TAme transport^e A nn objet ext^rieor, sans qti*il y aii dans Tobjel 
rien qui pnisse ressemUef k ce que mon esj^it aperQoit. Les el^els et 
r^tendoe elte-mteie ne sent done ne de simples pMnotn^nes. far 
qnoi sont prodnit ces ph^nomines 7 « Des Atres ineonnos exdtenl 
dans noire Ame tons les sentiments, toutes les perceptions qa'elle 
groove f et, sans ressemUer k aaenne des choses qne nons aperoevons, 
nons les repr^sentent teoles. » Ces Stres 4nemmt$ ne sont^ils pes les 
eho$€s m mn de Kant, Vincanmu on Va 4t la pbiloeoptaie cjrttiqoe ? 
Pins loin, dans la m^me lettre, se dfconvra le g^rme d'ane autre 
Ibterie de Kant, celle qni oonoeme le temps : « Si I'on regarde , dit 
Maopertnis , comme nne objection centre ee aysl^me , la difficult^ 
d'assigner la cause de la succession et de I'orA-e despcflrceptions^, on 
pent r^ndre que cette cMise est dmnU natmre^nime ds V4lm$. » Ar- 
rive au lerme de oes d^eloppemenfs , Maopertnis s'tole-: « Hester 
senl dans rnnivers, c*est line id^ bien triste f » N'estH)e pas oe senti- 
ment aussi qu'inspire Texpression la plos rigoofense da syslteie de 
Kant, IV^otiiiMde Ficbter 

Dans d'aotres Ijeitrsi , cepe n d a a t ,*llf aopertals retoomejv^pi'ji Des* 
eartes , et i la distinction cartMenne de la substance pensaMs el 4i)a 
srflMilaoee ^tendue. Ailleurs , il proteste en gdn^ral centre Teaprlt Ae 
qrstime et n'h^ite pas k dtelarer que « les systimes sont de frais 
malheurs pour les sdences* » L'esprit qui a diol^ ces mots est dei^enu 
Tesprit de TAcaddmie de Berlin, oii le goilt de rexpMeace et d^tdmix 
ttiiichi a toujoors prMomin^ sur les id^es syst^mrf^fues. •<•' 

L'ind^pendance qu'on dbserve dans les opinions irotapbyriques de 
If aopertuis se remarqoe au mime degr^ dans la parlie morale de sa 
doctrine , si toUtefols on pent lot supposer on corps de doctrine. Ce qui 
ne caracl6rise pas moins son E$tai de philo$ophwmu>mle, c'est le lan^ 
gage du gfomitre el du pbysicien introduH dans le domaine dep notions 
de bien et de bonheur. 

L'^pigraphefle ce livre, primititement adress^ au pr6sident Hteault : 
Riiumrepuittmerrcremf et gaudio diai: Qmd ftuilm dec^erief (jBa- 
€l$Haii., c. 3) feit prendre d'abord toute eeHe production pour « -nn 
fruit amer de la milancolie.. » Gependant ratitenr anhonee cf^'8e«m> 
pose de faire, non pas une ^Kgie , mais on calcol , le t^lcm dm 'Hens 
el des manx. II veut chercber ensuite des moyen^ d'aognmit^ la 
somme des ons, elde diminuer lasorame des antres. Cotonparer les^iah 
sirs des sens avec les ptaisirs intellectu^; ne pas distinguer des pM"- 
iin "d^e nalme mofaM inaMe les on8*q[tte les aotres, ms platrirs'les 

la. 



180 MAUPERTUIS. 

plus Dobles ^tani ceux qui sont les plus grands : \oilk la m^thode qu'il 
desire employer. Le bouheur ne doit pas 6tre confondu avec le plaisir; 
le bonheur est la somme des biens qui reste apr^ qu*on a retrancJ^i 
la somme des maux. Les plaisirs du corps sont ntels ; ie bonheur qu'on 
y cherche Test moins ; cependant ils peuvent £tre compares aux plai- 
sirs de TAme, et peuvent m6me les surpasser. Deux genres de plaisirs 
el de peines : les plaisins et les peines du corps sont tontes les percep- 
tions que TAme re^oit'de Timpression des corps Strangers sur le nAtre; 
les plaisirs et les peines de Tame sont toutes les perceptions que TAme 
recoit sans Tentremise des sens. Les plaisirs de TAme ont deux objets : 
la pratique de la justice et la vue de la v^rit6 ; les peines de TAme con- 
sistent A manquer Tun ou rautre.de ces objets. Le temps que dure la 
perception d*un plaisir , c'est*A-dire de ce dont TAme ne souhaite pas 
Tabsence y est un moment heureux. Le temps que dure la peroq)tion 
dune peine » c*esl-Ardire de ce dont TAme souhaite Tabsenoe, est un 
moment malheureux. Dans chaque moment fateureux oa malheureox 
ce n^est pas assez de consid^rer la durie, il faut avoir ^gard A la gran- 
deur du plaisir ou de la peine , a VintensitS, L'estimation des moments 
heureux ou malheureux est le produit de llntensit^ du plaisir ou de la 
peine par la dur^e. Le bien , c'est la somme des moments' heureux ^ le 
mal, la somme des moments malheureux. Le bonheur, c'est bi somme 
des biens, apr^s qu'on a retranch^ tons les maux; ie malheur, la 
somme des maux qui resle apr^s qu'on a retranch6 tons les biens. Le 
talent de comparer les biens et les maux s*appelle la prudenee. Dans 
la vie ordinaire , la somme des maux surpasse ceile des biens : ce qoi 
rend Timmortalit^ de TAme sinon n6cessaire et indubitable, du moins 
desirable el conforme A Tid^e de justice. 

Des pages remarquablessur les stolciens et les ^picuriens , puis, une 
belle comparaison entre la moralestoKcienne et la morale de TEvangile : 
voila ce qui faisait rechercher et dislinguer YEssai dephilosophie morale 
par le petit nombre de philosophes religieux que poss^dait le xvur sidcle. 
L'auteur s'appuie d'ailleurs fr^quemment centre les esprits forts , sur 
les r^ponses que leur avaient faites Malebranche et Leibnitz. II montre 
avecsucc^s et chaleur que le Dieu-univers , ou un univers-Dieu, n'est 
pas plus facile A concevoir que le Dieu-esprit. L'article du suicide, dans 
ce mAme livre, a excite de vives critiques. Maupertuis, le consid6rant 
hors de la crainte et de I'esp^rance d'une autre vie , I'avait regardA 
comme un remade utile et permis ) Tenvisageant ensuite corome chrA- 
tien, il le regarde comme Taction la plus chminelle et la plus insensAe. 

Ses vues religieuses sont ce qu'on a le plus vivement attaqud. On lui 
reprochait d'avoir dit que la religion n'dtait pas rigoureusement dA- 
monlrable, et, A celte objection, il rApondait que, si la religion Atait 
dAmonlrable, tout le monde y acquiescerait, comme on adhere A une 
vAritA gAomAtrique. « U n'est pas nAcessaire que les vAritAs religieuses 
soient prouvAes , il suffit qu'elles soient possibles : le moindre degrA de 
possibilitA rend insensA ce qu'on dit conlre. » 

On lui reprochait encore de penser que I'esprit ne consiste pas A se- 
couer le joug de la religion ^ qu'on a tort de ^'en moquer sans Ten- 
tendre, comme on a tort d'adorer sans examiner. 

On lui reprochait mAme d'avoir cbercbA partout A Atablir, jusqiie 



HAXIME DE TYR. 181 

dans son Sy$ihne de la naMre, oa Essai sur la formation dei eor^t or* 
ganisii, la n^cessit^ d'one premiere caase intelligenteet active; comma 
si Texplication de la crfetion poQvait se passer de Tid^e da cr^ateor. ~ 

Aa Ilea de semblables critiques, il fallaitrblAmer le principe m^me 
de la philosophle morale de Haupertais, le diiir d'ttreheureux. « Le 
d^ir d'etre heareox est, dit-il, an principe plas universel encore qae ce 
qa'on appelle 'la lamiire natarelle, plos aniforme encore poor tous les 
hommes , aossi present aa plos 8tapid^4D[a'aa plos sobtil. » II interpr6- 
tail 9 il est vrai, Tidte de txmhear dans an sens qHritoaliste et profon- 
dement religieox , en sapposant qae « teat ce qo*iI foat jhire dans cette 
vie poar y troaver le plas grand bonheor dont notre nature soit capable, 
est sans doate cela mftme qai doit noas condaire aa bonhenr 6temel. » 
llais an principe qai a besoin d'interpr^talioiis et de modifications , ne 
paralt pas propre a devenir ane loi aniverselle. C'est aossi cette errear 
qoi expliqae le pessimisme oA Ton voit tomber sans cesse Tautear de 
VEuai de pkiloiophie morale. 

Toatefois, on n'a pas assez bien appnid^ cet oavrage, ni ceax qni 
8*y rapportent. On n'a pas assez reconna qae, par 'son spiritaalisme, 
Maoperlois fbt disciple de Neyrton. Aa liea de d^ager ses v^ritables 
convictions des paradoxes aaxqaels elles sent mll^es q& et 1ft , on n'a 
insist^ qae sur ces paradoxes m^mes. Ainsi^ Ton n6 cesse de rappeler 

Iae Maapertais , voalant aider aa progrte des sciences, avait propose 
e se procorer des songes instroctifs aa moyen de I'^iam ^ d'observer 
les hommes condamn^ h la peine capitale, on soaflrant de blessnres 
singali^es, de diss6qoer meme lears cervmv vivants*; d'6tadier la 
oonstraction c|as crAnes gigantesqaes de9 Pitt|j|jttis> parce qa'ils sont 
plos d^velopp^ qoe les ndtres ; d*isoler plosiflM Vbfants et de les Clever 
ensemble des le plos bas Age, afin de voir qoeUe langoeils se seraient 
fiaite, etc., etc. 

C'est par son caractire moral et spiritoaliste qbe Haopertois se dis-^ 
tiBgM parmi les philosophes do xtiii* sitele; c^est pour avoir sootena 
ce cflra^re, k la cour de Fr^d^rio II , centre Lamettrie et d'aotres ma- 
t6rialistes; c'est pour I'avoir imprim6 k I'Acad^mie de Berlin et Tavoir 
transmis a d'aatres penseors d'AlIemagne; c'est pour tons ces graves 
motifs qoe Maapertais mi^ritait Fespioe de rehabilitation qoe nous ve- 
nons d'ehtreprendre. C. Bs. 

MAXIME DE TYR, rh^teoret philosoplieplatonicien, florissait 
pendant la derniire moitid do second slide. .11 parcoorut la Phrygie , 
I'Arabie, oik il dit avoir vu la pierre carr6e qn'adoraient les Arabes; 
U vint k Rome sous le rigne de Commode et mourut en Gr^. II noos 
reste de loi qoarante et an disilars oo dissertations sar divers sojets 
de philosophie, de morale et de litt6ratore. Son style se distingue g6- 
n^ralement par la clart^ et T^^nce; mais le fond des id^ n'a rien 
d'original. Trop soovent les sujets qo'il traite rentrent dans ces lieox 
commons sur lesquels un rh^teur fait parade de son talent de bien 
dire, en soutenantaltemativement le pour et le centre. C'est ainsi qu*il 
recherche tour k tour si la vie active Temporte sur la vie conttmpla- 
tlve^pQ b vie contemplative sur la vie active ^ si les militaires soni plus 
niiMPi-Ja r^pdriiqoe iqoe les coltivatears, et rteiproqoement; si un 



)82 MAXIME DE TYR. 

bieD nest pus plus grand qu'ua autre bien, ou si) est des bieos pins 
grands que d'autres biens, etc. Atl]eurs> il Tera le lour de force de 
prouver que Socrale , DiogSne, Leonidas enduraient loutes sorles de 
privations en vue du plaisir. Malgr^ tout I'espril que I'auteur d^peose 
dansce genre decompositious, on seotqu'elles n'ont rieo deB^rieux, et 
que c'esl unjeu d'esprit, une sorte d'escrime inlellecluelle, o^ tous lee 
coups porleut sur un plastron , sans jamais toucher les fibres du cffiur. 
Cependaol , il aborde aussi des sujels plus s^rieux , el Ion pent recon- 
natlre en lui le disciple des doctrines plaloniciennes. II a mfime des 
notions assec saioes sur la fiivinite. Ainsi , dans les onzi^me , qnalor- 
si^me et dix-sepli^me dissertations, ou il examine ('if faut a<U-euer du 
friirti avx dieux; — qu'ttt-ee que le demon dt Socralt? — gv'eit-ci 
que Dieu >clon Piaton? il fail intervenir plus d'une fois I'id^ du J>ieu 
vniqvt, du Dicu suprlme, de \'inteUiginice univtrteUe .- ■ II ne me vjent 
pas dans I'esprit , dit-il , de peindre Dieu sous aucune image emprant^ 
de I'ordre sensible.... Rien dc mauvais, rien de vicieux n'entre dans 
la notion de la Uivinit^.... Changer de volonl^, passer d'une affection 
a une autre , ne convient pas plus aux dieux qua rhomme de bien. » 
Toulerois, au-dessons du Dien supreme, il ndmet un grand norabre de 
dieux, ses minislresel ses enfaols. Ces £tres interm^iaires, qn'il 
appelle aussi demons ou gfnies , prSlenl leur assistance k des hommes 
privik'gi^s. UomSre lui rournit des cxeniples de ce commerce des tnor- 
tels avec les dieux : par exempic, Minerve arr^tant le bras d'Achille 
ou dissipant les t^n^bresqui offusqnenl les yeux de Uiomf^de. 

La Vertu lourLaenlte par la Fortune, cette puissance aveogle et 
instable, a besoin qa'uo dieu vienne k son secours, combatle pour 
elle et se constitue son champion el son auxiliaire. Or, Dien Ini-m^me 
reste immobile i sa place, d'ou il gouverne le cielet I'ordre des cieus; 
mais il y a des Sires immortels de second ordre appel^s dienx inr^rieurs, 
^tablis dans I'intervalle qui separe la terre des cieox, moins puissants 
que Dieu , mais plus forts que I'homme , ministres des dieux , mais m- 
p^rieurs aux hommes, rapproclies des dieux, mais veillant aveosoin 
sur les hommes. Car I'intervalle immense qui separe le mortel de I'im- 
morlel I'aurait compl^tement priv^ de la contemplation etdu commerce 
des choses c^lesles, si ces dtres do second ordre, que nousappelons 
dimoni, semblables ft une harmonie , n'avaienl ratlachd par le lien de 
leur oflinilii r^ciproque la faiblesse huiriaine a la beauts divine. Tout 
comme les inlerpr^tes qui eervent de truchements aux Grecs avec les 
elrangers, la race inlerm^iairc des demons, ih <fi,|ig\>uv live;, eet en 
commerce h la fois avec les dieux et avec les hommes. Teis sont cenx 
qui apparaissenl aux bommes, qui conversenl avec eux, en contact con* 
tinuel avec la nature humaine , et qui rouruissenl aux mortels lout ce 
qu'ils ont besoin de demauder aux dieux. 

C'est ainsi quo Maximo de Tjr explique le d^mon de Socrate. Ce 
sage n'£lail-il pas digno d'avoir un esprit familier? Bien d'^tonnant 
done qu'il eCil un d4mon qui I'aimait, qui lui faisait pr^voir I'avenir, 
qui Tuccompagnait partout, el qui 6tait de moitie avec lui dans loutes 
sespens^. 

Dans saseizi^me dissertation, il d^vcloppe avec soin I'hypoth^se de 
la r^minisoenes at de I'existencie ant^riearc de rAme. 6b vtdt^'il est 



pomhle de troaver chezlai d'uUles repseignameuU sor qpelquta points 
de la doctrine pjatonicienoe, et pariicfiliSrecaent #ar to d^monolqgi^^ 
N^anmoins, tout porte 4 regtMrder Mwine de Tyr comme ant^rieur k 
la fusion da platonisme avec le mysti^isqfie odeabd; mw on recoonalt 
dijk en lui ceite tendance synipathiqae qoi devait la pr^parcur ot 1^ 
facililer. A..,^ 

UAYHdNIS (Francois j^), ledificipleld pl|uic4I&M de Jean Jkms^ 
Scot, a rego de ses contemporain^ le ^urpom de Docteor illoininj e( 
f^nitxmi f iUumimii $t Qcuti, oaelqoefoia eel«i de M^ttre de^ebsUao- 



fit adopter j^ en 1315 , dans cetle aniversit^^ lacoutome de discoter ei^ 
dt^ cliaqud veodredi » depais le lever ja«qa'aii concber da 4Qleily. sans 
s*arr£ter, sans boire ni manger. En 1^ , llayroi^is regut, par oMreda 
pape Jean XXII , le pbapeaq de dociaqr en th(iol(^e et la ^altd d'en- 
aeigner oette science; mais il ne jouit pas longtemps de ce dqoble b6a<« 
neur : il mourut deox ans apr^ k Plaigance. 

LoQvrage principal de Mayronis estan commentaire da Maitre 4$^ 
imtences (Scriptum in Magistrumi$ntintiarum,^efih9ld). Dansqe 
oommenlaire, il est qiiestiop tear h tour d'oqtologie, de psycbplogie e( 
de tb^ologie. Les doctrines qui excitirent te pfas viveinept Tattention 
da XIV* sieole et qoi ysont ex poshes , pon sansqnelqaeorigioalitd, con- 
oernentles points suivants : Principe ^oiiveraip de le science bameioe} 
Genre supreme; Nature de la rdelit^, dee oii^reQees et des relatione i 
Caracl&res de Toniversel et do ^^n^ral ; Certitude des isens ; Propositipn^ 
dvideotes par elles-m4m^ et ind^montrables ; Gonqeissapce daire el 
distincte ; Demonstration a priori de rexistepce de Pica ; Pi£Krence del 
attribats divins. • 

Le principe sooverain de la science consiste^ selop Mayrpoie t dane 
calie proposition : VEtrt tit, c*e8t-Mire TEtre estle fopd idepHqap* 
ment le m6me de toot ce qui existe, do Cr^atenr et de la creation. 

Si TEtre, Ens, est la base et le dernier principe de tout, il est anssi 
le genre suprdme, celui qui embrasse toules les formes d'exietePQe^ tpus 
les modes e^ accidents. 

Si les notions suprimes da savoir et de TEtre soBt qnee ^ ellee font 
absolument simples. Si elles sont absolament simples, p«ut-il y avoiir 
des difT^rences r^elles, c'est-i-dire des differences primitives ? Qui ;.U 
y a autant de diversit^s de ce genre qu'il y a de vari^t^s fopdepientales 
dans nos sensations : odeors, couleors, sops, impressions defroid oq 
de chaud ^ de duret6 ou de mollesse. Mayronis appelle diff^repces ori^ 
ginaires k la fois les qoalitds premieres et les quality eeeondeires de 
Locke ; et il souUent k tort que ces diversit^s n'ont riep de commnp 
entre elles. II admet , da reste ^ dans les cboses mimes , qpatre sortes 4e 
differences, differences objectives^ et qui ne sont pas seolement romvre 
de rintelligence, fabricaiw ab anima vel intellectu). 

1*. Differences ei$miiMes, comme Dieu distinct je le er^atipOt 

9». Differences rSilla , comipe p&re et fils. 

3». INfiiereniM /brin#Jto^ Gompie beinme et Aiie» 



iM MAYRONIS. 

It'. Differences entre I'fitre el son mnde inl^rieur, difKrences moda- 
Us, comme lablaocheur et ses divers degr^s. 

Ces differences sonlsuccessives, demaoidreque Ics differences «m«i- 
titUt* sonl les plus marquees, les plus fortes, el les differences modalu 
lea moins fortes. 

Quant k la th^orie du g^a^ral et de Tuniversel, Mayronis suit les 
traces de son mattre. A ses yeux, I'universel nest en tat, ni dans la 
nature exlerienre oi dans Tesprit humain, el en m^me temps il se troave 
dans I'une et dans i'aulre par accidenl : c'esl-a-dire que I'existence en 
g^n^ral n'est essenlielle ni dans I'esprit humain ni bors de I'esprit bn- 
main. Si elle ^tait essenlielle dans I'esprit humain, rhomme cesserait 
d'exister d6s qu'il cesserait d'filre concju ou represent^; si elle ^tait 
efisenlielle bors de Tesprit bumain , I'bomuie aurail une existence n^- 
cessaire. 

Celte solution assez subtile monlre toutefois que Mayronis se livrait 
k des ro^ditalions psycbologiques. 11 eut le m^ritc de tJrer dun oubU 
complet le probl^me de la certitude des sens. Les sens nous trompent- 
ils? A cetle question il r^pondit n^gativement , s'allacbant iproaver, 
comme Epicure I'avait fait dans I'aDtiqnite, que nous percevoQsbieo, que 
Dous sen tons ce que nous devons sentir et percevoir, mais que nous appr^ 
cions sonventmal ce que nous avoDSper^n, que Dousjogeonsde travers 
DOS sensations. Les sens et le tens commun, auquel les sens serveut et 
aboulissent, sont done irr^proc babies. 

Mayronisn'apasporl6 son examcnsur la notion m&mede I'^vidence; 
mais il a ^cril plusieurs pages curieuses sur les propositions ^vi- 
deotes par elles-m^mes et qui n'onl pos besoin d'etre d^monlriSes par 
d'autres propositions. Tout ce qui existe et tout ce qui comporte une 
demonstration nest pas evident desoi; bien que ce qui de soi est Evi- 
dent pour les sens puisse €tre prouv6 par lenlendement. 

On a aussi remarqu^ les id^es de Mayronis sur la connaissance dis- 
Uncle, cognitio diittncta. Ce nest pas seulement connallre clairement, 
c'est connallre distinctement, que de se repr^senler les parlies dun 
objcl, ses elements et ses rapports. On connalt de cette fagon Loutes les 
fois qu'on pent d^linir une cbose avcc detail. 

On a reprocb6 avec raison i Mayronis d'avoir rejet^ la preuve de 
I'existeDce de Dieu qu'ou altribue i sainl Anselme. 11 la rejet^e unique- 
ment parce que , dit-il , elle suppose toujours une d^Qnilion de la Di- 
vinity : or, la Divinity, a cause de sa simplicity supreme et absolue , ne 
SBurait ^tre d^Gnie. 

II a cbcrcb6 k ^lablir, contre I'avis de la pjupart des scolasliqnes, que 
les allribuls de Dieu sonl s^par^s les uns des aulres par des differences, 
DOD pas id^ales, mais redlcsetindubi tables. L'inlelligence divine pense, 
Is volonie divine veut ; il est faux que ce soil lintelligence qui veuille, 
ou la volenti qui pense: par consequent, ces deux attribuls sonl dis- 
tincls. L'enlendementpeuttoutconcevoir, le bien comme lemal; mais 
la volonie ne peul vouloir que le bien : par consequent , ces deux qua- 
lil^s doivent ^tre dislingu^es. 

Mayronis a aussi fail quelques tenlatives pour concilier I'omniBcience 
deDieuavecIa conlingence el loccirfMieedes evtSnements du monde. 
Dieu 6tanl la cause de toutes cboses par sa volootc tonle-pninaiite. 



MAZZONI. im 

oonnatt d'avanoe cette volont^, et par elle il salt done Uwi ce qui ani- 
vera : solation inoompl^, poiaqQe le pbilosophe n'y tieot oomple que 
d'one seoife face da probl^e, el neglige les diffioQlMs que soal^rim- 
matabilit^dealoisdelaDatQre. G. Be. 

MAZZONI (Jaeqoes)) d6 k C^ne, en 1548, d'ane famille noble, et 
6\ev€ avec soin k Padoae oii il se fit remarqaer par nne m^moire de- 
venae nroverbiale y a 6\/6 Ton des principaox fondateors de TAcad^mie 
iuila Cnuea, el an des plas savants philosopbes-iialiens de la seeonde 
moitii da xn* vitelet 11 professa la philosophie k Mac^ala , k C^ne, 
k Pise eli Rome. Les villes , lea princes se dispataient Thonnear de le 
poss^der : ce fat enfin le cardinal Aldobrandini qui parvini k rattacher 
a sa fortane. Mazzoni le saivit k Rome., pois k Ferrare , et mourot dans 
oette ville en 1603. M6I6 k toates les lattes de la science et de la liti^- 
ratore de son temps , i) a attach^ pairticali&rement son nom , en litt^ra- 
tare, k la defense de Dante; en philosophie, k se3 constants efforts 
poor condlier Aristote et Platen. 

Sans sa Difua della camedia di DanU (in-4*, 1587) on rencontre, 
aprfts an briDant expose des beaat^ phik»ophiqoes de cet admirable 
poeme, one moltitade d*observations , aassi fines que jostes, sar la 
natare m6me da beau el da sobHme, sar I'origine et le bat des arts et 
des lettres , sor la veritable destination des poetes et des artistes. Ces 
ap^rcQS neuveaax, plus philosophiqaes qae litt^raires , ont singali^re- 
menl contriba^ k ^tendre rhorizon de la critiqae , et Ton en apercoit 
lea traces fteondes ches Dabos et llaratori. 
J MbuBoni consacre k la condliation d'Aristbte et de Platen deax oa- 
vrages qaifirentgrande sensation, maisdontle m^te est in^l. L'on, 
poUi6 en 1576 , est intital^ i De tripUei fwminum vita, aetiva nempe , 
eanUmplativd et reUgiata, metkodi tret; rautre, public es 1597, a poor 
tiire: /m univertam PlatonU et ArietotelU philoiophiamprmlMdia, $ive 
i$ Camparatione PlaUmii et Aristotelit. 

Dans Tan et Tautre oovrage, les differences, les contrastea profonds 
da platonisme et da p^ripalAisme sont ^nam^rte avec one rare fid^ 
lit6. L*^radition s'y montre aassi sorapolease qae varide et sAre; mais 
le jogement, la criUqae n'a pas aatant de part an second toil qa'aa 
premier. Les moyens proposes poor accorder Tid^alisme et le rtelteme, 
pioar fondre ensemble les architypee et le savoir foami par Texp^ 
rience, annoncent an ei3prit exerc^ anx discassions philosophiqaes, 
plalAl qa'une intelligence propre k la sp^ulalion. Mazzoni, d'ailleors, 
ne cache pas sa pr61idection poor TAcad^mie, et laisse m^me entrevoir 
an goAt vif poar le py thagorisme , qa'il enseigna k Galilde. La compa- 
raison si d^taill^ qa'il institae entre ces deox grandes ^coles est bien 
tap^rieure k celles qae Georges de Tr^bizonde , G6misthe Pl^tbon et 
Gaadentius avaient tent^ avant lai ; die laisse aassi loin derri^re 
elle le parall^e trac6 k la m6me ^poqae ^r Charpentier, I'antagoniste 
de Ramas. Bachmann et Raj[rin, qoi oat repris la mftme tAche aa 
xvii* sitele , ne firent pas oabher lea travaax de Mazzoni, rest^i dignes 
des ^loges de Leibnitz. 

Dans le premier de ces travaax , il est qaestion , en oatre , de toate 
one enoyelopMie des adcMes et dea arts, rapportte anx tcoia iMat 



m MEGAmoue (kcole). 

que raotenr MsipM soeeessiYeiiient h raolivit^ himaiiie. La vie eil oo 
««l»i»#j ou a9nt$mphiii»$ , oa .re(t^t<fae. La deroiird phase embrasse 
ei couroiuie oeUea qui la t>rdoMent« La loi Gommime de ces Ireia for* 
mesr da d6veloppement , c'est la loi d'on progrte oontinu y o*edl aae 
perfectibility ind^fioie. line sagacity remarquable , une foale de cod- 
naiaaanoea en tout genre , .on pr^cieat amoiir de la liberty el da ban- 
hear deshommeSy on seDtimeDt religieux aussi ^lair^que siDokai 
voil4 les trails qui diatiogueDt le livre JDe triplici hommtm mla. 

Cea teatatives ne paasS^rent paa inapercoea. Uaznmi epi de longiMi 
0t d'HiatPQctivea qoerellea avec Petriciua) aoo apcien ami, avee Ca»- 
paneUa et Mali, diaeiplea de Teleaie oontra lequel Manoni avail ansa 
<erit. G. Be. 

1IEGABIQUB^(E€0LB). Cette (6eoley ainsi mnDni^ de la patrie dt 
fion foDdalear^ Euclide de Megare,, prit naisluDce qoelqiiet annte 
avanl la mort de Socrate , doni £uclide i$tail le disciple, et dam envi* 
ron UQ si^le, Dans cet intervalle de temps, elle fot coDtemporaine dsi 
^oles Qyniqoe , ejrr^nalqtie , acad6miqoe , p^ripat^tioieime , pynbo- 
■ie&De. Dans tes demiers joors de son ieiistence , elle put veir nattie 
I'^picuciame > eleo mAme temps le stoKcisme, dont le foDdateor, Z^noa 
de CiUiuffl , se raitaehail anx philosophes de M^gara par Stilpon , Tub 
de sea maltres. 

La 66rie des philosophes nr^i^ganques est assez oombrease. Elle coq- 
liepl , OQtve le nom d'Euclide , le foodateur , ceox dlchlhyas, de Pa* 
sicl5s, de Tbrasymaque, de^ Clinomaqae, d'Eubalide, de Stilpon, 
d'Apolldnios Cronns, d'Enphante, de JSryson, d'Aiexinos, enfin de 
Piodore Cronos. 

Les travaax pbilosophiqoes -de I'^cole de M^are embrasa&renl la 
morale , la m^physique , la logiqne g^n^rale , et surtoul cette partie 
de la logiqoe qu'on appelle la dialectique. La morale ne tienl qa'one 
Ir^-petite place dans Tensemble des doctrines m^ariqaes, et n'y 
a gaere d*aatre organe que Stilpon. Ce philosophe paratt avoir fait 
oonsister le souverain bien dans Timpassibilit^, animui impatiem, sui- 
vant Texpression de S^a^que : doctrine morale analogue, en une cer- 
taine mesure, k ce que devait Mre plus tard le stoYcisma. Stilpon en 
donna lui-m6me Texemple et le pr^cepte lorsque , sur la demande de 
D^m^trius Poliorcite , il r^pondit quil n'avait rien perdu , au momenl 
m^me o^ le saccagement de sa villa natale par les troupes de D6m6" 
irius venait de lui ravir sa femme , ses enfants et ses biens. Aussi 
S6n6que s'^crie-t-il k ce propos : a Ecce vir fortis et strenuus } ipsam 
hostis sui victoriam vicit. » 

La logtque, et notamment la dialectique, occnpa une place tr^ 
considerable dans les travaux de cette ^cole; aussi les philosophes 
qu'elle comptaitdans son sein furent-ils appel^s du sumom de dimlecti^ 
eient, et m^me de celui dVru/Zjftiet^ parce que la science du raisonne- 
ment avail 6ni , chez eux, par devenir celle de la dispute. Cet esprit 
de critique, qu*ils tenaient tout k la fois des sophistes et des ^l^ates, 
eut pour principaux repr^sentants Eubulide, Alexinus et Diodore 
Cronus. D'autre part , Clinomaiq[ue , dks Tann^ 350 avanl Vkre 
oiirMeniie, e'eat-Mire anl6rieor«nenl A Afiatote, dirigea sea travaox 



MK6ARIQUE (£COLS). 187 

gat 168 axiomes , les cat^gorimes et aqtres mati&res de ce genre. Euclide 
lai-m6me, au rapport de Oiog^e La^rce, avail traits do raisonnemeDt, 
et le dernier dea m^ariques dans Tordre des iempsi Diodore Cronus , 
discQta Tune des questions les plus ardues de la dialectiquei celle dq 
la I^gitimit6 do jugement condilionnel. 

Une question trte-importante dans la logiqne m^ariqoe ^tait celle 
de la certitude des sens. Une solution soeptiqoe fut apportte k cette 
question par les philosophes de M^are , biritierSy en ce point , dea 
philosophes d'Elde. Qu'avaiept dit les 616ate8 Parm^nide et M^lissus ? 
Qu'il faut renier les sens et Tapparence, et n'avoir foi qu'en la raison« 
Or, telle est aussi la doctrine des philosophes de M^gare. Eux aussi 
estiment que les sens sont des t^moins trompeurs, et que la raison doit 
6tce notre unique criterium dans la recherche du vrai. 

De ce principe logique sortaient in^vitablement certaines conse- 
quences m^tapbysiqoeSi communes , tout a la fois , aux ^l^tes et aux 
disciples d'Euclide. Sll est vrai que les sens soient des t^moins trom- 
peursy il faut rejeter leur deposition. Or, quels sont les objets de 
leur temoi'gnage ? La pluralit^i le mouvement, le cbangement : ph^no* 
m^nes illusoires, auxquels il faut, au nom de la raison, subslituer Tunite 
absolue, rimmobilite absolue, rimmutabilit6 absoloe.. Et remarquons 
ici comment tout s'enchatne dans la doctrine m^garique ainsi que 
dans celle d'El^e. La negation du cbangeoent sexplique par la 
negalion du mouvement, attendu que le mouvement est le principe du 
changement. La negation du mouvement, k son tour, s'explique par la 
negation de la pluralite, attendu qu'k la condition seule dela pluralite 
le mouvement est possible, ei qu'il ne saurait y avoir de mouvement 
au sein d'une unite absolue. Llmatntubilite se conclut done de Tim- 
mobilite; rimmobilite, k sop tour, se conclut de Tunite. Quant a celle- 
ei , elle ne se conclut de rien d'anterieur : car elle est le veritable 
principe des choses, et, k ce litre, elle s'affirme , tani au nom de I'in- 
fideiite des s^ns qui semblent atlester son central re, qu'au nom de la 
certitude de la raison qui la proclame. Cette similitude de deux eeoles 
a conduit Ciceron k les confondre et k leur donner Xenophane pour 
fkre commun : « Nobilis quidem full Hegaricorum discipline, cujus, ut 
scriptum video, prioceps Xenophane^. » 

A Toccasion do principe de I'unite absolue qui domine tonle la phi- 
losophie a>egariqu6, quelques critiques se sont demande comment, 
dans ce 8ysteme,'la doctrine de I'unite de retre pouvail se concilier 
avec celle de la pluralite des idSet prises dans le sens platonicien.Mais 
une question prealable nous semble devoir eire pos^ ici , celle de sa- 
voir si recole.de Megare a reellement admis les itUes. L'opinion af- 
firmative a pour principaux organes, en Allemagne, Scblei^rmacher 
{in Sophisjt.), Deycks {De megaricorum doctrina, ejusque apud Platonem 
$i Ariitotelem ve$tigiis), enfin, chez nous> M. Cousin ( OEuwret com- 
putes de Plaion , trad, en fr., t. xi, p. S17, notei). Ces savants cri- 
tiques se sont accordes k croire que c'est des inegariques qu'il est 
question dans un passage du Sophiste, dans lequel, Plaion , apr^s avoir 
parte de certains philosophes (les ionieos indubitablement), a qui , ra- 
baissant jusqu'a la terre toutes les choses du ciel et du iuonde invisible^ 
affirment qoe oeU seol exiite qoi ae laisseappiocher e( lonely, 9 kv 



188 HfifiABIOtE (£COLE). 

ofipose one fo>Ie loote diffifraite, « qui, se r^ftigiaiit dani on moDie 
sop^riear el inYisible , s'efforoe de proover que ee tout des espteet in- 
lelligibles et inocnporelles qui oonstitoebt le vMlaUe tee.» Ltsohtfon 
D^ative apporl6e a oette mteie qoestion a poor prineipaax repriKB- 
tants Socher (Stir let aunrages de PUUxm , all.) ^ qoi esraneqoe Plata 
a Toula d^igner sa propre 6oole;'pois Ritter, qui, d'aboid dant son 
Hiiiaire de la pkilotophieionienne, et plus tard dans des Rmmarmiet in- 
a^r^es dans le Mueie dm Rkm, eur la pkUomphie de rSeole de Migan, 
taniftt peose qifil est qoestion des b^raditrais, lanlAt dMare « qoli 
n'ose se flatter de oonlriboer beaocoop k (dmet ee passage, et 
qoe son seol boi a i\6 de montrer qo'il n'est pas facile de reoim- 
nattre la doctrine m^ari^oe. » En presence des Msitalions de Kil- 
ter^ et des opinions c^ntradictoires qoe noos Tenons de rai^orlar, 
la qoestion est-elle condamnfe k demeorer insploble ? Nous « le 
crovons pas; noire conviction est qoe Pteton, dans le parage 
die, a yooIq designer I'^cole pythagoridenne , et implidleiDent anssi 
sa propre pbilosophie , qui avail lani empronlft aox py thfgorieieiis. 
Pylbagore, d*apr& le t^moignage de Diogene Lafiroe, avail e&aeigD6 
qoe « les cboses sensibles n'oni qoe le detenir, el qoe Viire n'apparlienl 
qo'aox choses intelligibles.» Or, n'est-cepas \k pr6»s&nenlladoclriD6 
qoe, dans le passage desSopkisiee, Platon oppose k ceox qoiaffinnent 
qoe cela seol est Viire, qoi se laisse approcher el toocber? Une cbosci 
d*ailleors . qo'il ne faot pas perdre de voe dans cetle discossion f 
c*est qoe r^le de M^are est repr^nt6e par les histoffiens de la pbi- 
losophie conune ayant contino^ r6cole ^l^tiqoe , k tel pdnt qoe Gic^ 
ron , ainsi qoe noos I'avons vo plos haot , en fail one seole €L mftme 
^le. Or, cette sorte d1denUt6 enire T^cole d*EI^ et celle de Migare 
noos paratt ^lablir one bien forte pr^somption en faveor de ropinion 
qoi veut qoe les m^ariqoes n'aieot pas adopts les iddes, atlendo qu'il 
est parfaitement reconoU qoe les idSes n*entr^rent nollement oomme 
^l^meot dans la pbilosophie 61datiqae. Cette objection est la plos solide 
de tootes celles qoe Ritter a 61ev^, et noos restimons invincible jos- 
qu*& ce qo'on loi oppose des textes etdes docoments positib. 

On rencontre encore, dans la doctrine megarique, la qoestion du 
poiiible. Cette qoestioo fat traits par Diodore Cconus dans on sens op*^ 
pos^ k celoi do stolden Chrysippe. Le stolcisme , avec Cbryslppe, ad- 
mettait qo'il y a do possible dans ce qoi n'est pas arrive , et mteie dans 
ce qui ne doit jamais arriver. L'^cole de M6gare, avec Diodore, soote- 
nait qo'en dehors de la r£alit6 pr^sente ou future rien n'est possible. Ce 
m^me Diodore, qoe nous voyons ici combattre Chrysippe sor la qoes- 
tion du poisible, adopte ^alement , dans la question logique do joge- 
ment codditionnel , des conclosions diaBo^tralement oppose k cdles 
du stolcisme. 

Un deroier 6ldment qui nousreste k signaler dans ladoctrhie m^- 
rique , c'est Tideniification op6r^e par Euclide , fondateor de I'toole , 
entre Viire et le bienf C'est ici un ^l^ment original. En effet, sur plo- 
sieurs aotres points ,^& savoir, I'unit^, I'lmmobilit^ , rimmotabilit^, 
la doctrine m^gariqoe paratt , sauf quelques arguments de detail , 
n'offrir qo'one imitation des doctrines d'El6e. U n'en est pas de m6me de 
oe noam416menl, car mob ne voyons pas qoe eette doctrine del'i' 



MEIER. 189 

iification de Y4tr€ et da bUn ait jamais 6t6 celle da Parmteide, on de 
M^lissuSy oa de Z6non. En revanche^ elle fut adopt6e plus lard par la 
philosophie d'Alexandrie : cL'0Dit6, dit Plotin (Enn6ad, yi et n) , est 
le principe de toutes choses ; elle est le bien et la perfectioD absolae ^ 
elle est Yitre pur^ elle est Dieu. » Et, plus tard, au xyii« si^e, ces 
mimes id6es fureot encore reproduites par Leibnitz, Malebranche et 
sartoot F^nelonf : « On n'arriye k la jr6aut6 de I'fttre (dit Tauteur de la 
D6moniir<Uion de FexUtence de Dieu, part, ii, c. 3), que quand on 
parvient k la veritable unit^ de quelque ^tre. U en est de r unit6 comme 
de la boDt^ et de Vitre \ ces ttois choses n'en foot qa'one. Ce qui 
existe moins est moins bon et moins un ^ ce qui existe davantage est 
davantage bon et on ^ ce qui existe soaverainement est souverainemeot 
bon et an. » 

Dans rhistoire de la philosophie rien n'est isoM, toot se tient et 
8*enchatne. Par sa dialectique , T^ole m^gariqoe se rattache aox so- 

|>histes ; par sa m^taphysique, a T^le d'E16e. Tels sont ses liens avec 
epass^. Dans les Ages qui suivirent, le stolcisme fit qaelqaes emprunts 
tant k la morale qu'^ la dialectique des disciples d'Euclide j et le 
n^oplatooisme k leur m^tapbysique. 

On pent consulter* les ouvrages suivaots : Guntheri Disseriatio ie 
wuihodo diipuiandi megarica, in-&'', lena, ;1707. — Walch , Commeii- 
taiio dephiloiophiis veterum eriticit, iD-&^, ib«, 1755. — G. Lad. Spab 
ding , Yindicim philosophorum megariearufn, io-8^, Berlio , 1793. — 
Fer. Deycks, De tnegarieorumdoctrinaj ejusqm apud Pldtonem et 



Fer. Deycks, Ve megarxewrumdocirxna^ ejueqm agud FUUonem et Ari" 
^telem vestigiUj io-S"*, Bonn, 1827. — Hitter, Jkemarquee tur la phi-- 
hsophie de I'dcole mSgarique, daos le Mue^ du Rhin, deuxiime ann^. 




MEIER (Georges-Fr6d6ric), disciple du wolfien Baumgarten, na- 
quit en 1718 k Ammendorf , daos le cerele de la Saal , fit ses Etudes k 
Halle et obtint , en VI k6, une chaire de philosophie dans cette univer- 
sity. II composa beaucoup d'oavrages c^^bres dans leur temps; mais ce 
qui luiprocura principalementlar^putationdontil jouitlongtemps,c*est 
r^lat de son enseignement. U eut eocore un autre m^rite : il terivail en 
allemand, d'un style clair, pur, int^ressant et fort sup^rieur & celui des 
philosopfaes ses prM^cesseurs,ou ses contemporains. On 'a divis^ ses 
Iravaax, qui sont aa nombre de vingt k trente, en trois classes. La 
premiere embrasse les manoels destines k r^umer, ou quelquefois k 
commenter les principes de ses maitres, c'est-&-dire de Leibnitz, de 
Wolf, et principalement Ah Baumgarten. La seconde renferme une 
suite de trait<te consacrds k difI6rentes malieres philosophiques dont on 
s'^tait tr^-peu occup^ jusqu'alors. La troisi^me comprend les icnts oil 
Meier expose les r^ltats de ses recherches personnelles. 

Parmi les manuals de Meier, il faut citer, outre ceux qui ont pour 
•bjet la m^taphysique , le droit naturel et la morale philosophiqoe, ses 
EUmente dee bellee-^eUree. A ces EUmmte se rattachent ses nom- 
breoses compositions sur les beaux-arts oo Veethitifiie, expression 
10 ventfepar BaningarleD. Ces oompositiona ae distiogneat par I'neaMK 



199 MHEIL 

dioiz ei la pvodigieose vniM des e^emples que raQtemr a sn y Tionir^ 
Ifeier n'y remonte pas seoIemeDt h la nalare inlime et aax ^l^mdili 
primitifs da goAt et do gteie dans les arts; il recherche les caraet^res 
^ ies causes do boo et da maa vais goAt , des ^poqoes de decadence et 
^ 6poqaes de splendeor dans les oeovres d'imaginatioii. 

Geox de ses Merits qai ont faitle plos de sensatioo, ce sent lea o«- 
?rages ou il examine la natnre de r&nie bomaine, et lA^me en g^ntitl 
la nature de ce qa*oii peat appeler ime et esprit, josqae dans lea am- 
SMLiix et le inonde materiel. Tels sont YEnai d'un nauveau $ysUm^ mr 
Isf dmei d$$ emimama} pois les M^moires et eeriUpolimiquei eontemmi 
la 'sptfituaiiU de l^dme, m ewrvivanee et eon Hat eyrhi (a marf . 

Dans VEefai d"w% itouveotf ej^etkme eur lee dmei dee mUmaux, Metor 
combat en particalier rbpinion cart^sienne que les animaux satt da 
aimples machines "vlvantes. Mais il tombe dans un autre excia en ao- 
oordani aax bfttes preaqoe tontes nos facolt^s. Les animaiiX) i Tea 
eroirey ont non-seulement sensibility, imagination et m^OMtoe, tttis 
jageanent et esprit; ils 6|prouvent do plaisir et de la peine, oos^^nt 
to beau et le laid , pr6voient et conjecturent, expriment toal ce qa*ib 
sentent et pensent. La principale difference entreenx etrhonme, e^est 
<(o'tl ne se troave pasjparmi eux aotant de foos. Aossi aont-ils plus 
heoreax que lliomme. Toutefois, Meier n^osepoint lenr aceorder Tiisage 
da ia raison , c*estF-ji-dire de la fecult^ de connatlre clairemeni la d^pc^ 
dance mutudle et renchateement des choses* Les anknaax parviaft* 
sent h coBDidtre la liaison des choses individaeltes , maia ils ne rtesai^ 
s^t pas k saisir la liaison des choses g^n^rales; ils sont ineapaMes da 
tirer de v^ritables oonclusions. Malgr6 cette infMorit^, leitr ine est 
ahsdument simple comme la nAtre, et ils possMent comme nous la 
conscience. C'est la monaddogle leibnitzienne pduss^e k aaa oofts^ 
quences les plos exag^r^es. 

Dans ses TraitSt eur Vdme de Vhomme et eon immortalitS J Meier 
oberohe k pronver que cette immortality est moralement oerlaina, atuiis 

3u*on ne peat la d^ontrer par des arguments sp^ulatlfs. Plus tard, 
ans nn m^oire intitoK Preute que Vdme vit AemeUemenH, il essaya 
d ajonter a la preove morale one autre preuve ainsi con^ : toot esprit 
fini coD^t une partie do monde d*ane mani^re qui loi est propre^ cette 
id^edu monde est on moyen d'honorer Dieu ; par cons^uent, toole 
substance finie doit vivre 6temellement, parce que, dans le caa con- 
Iraire, il r^terait on e6t^ do monde qui ne contriboerait en rieii k k 
gioire de Dieo. On le voit, cette pr^tendae demonstration est encore nae 
application de la monadologie. On la cite parfois, poor rappeier qne 
Meier a ^t^ le devancier de Kant, en ce sens que lui aussi , aprftt 
avoir essay6 de d^mdir les preoves spAimlatives de FimmortaHle ie 
I'Ame, s'est appliqo6 ensoite k sootehir ce dogme a Faide d'ai^gcmieBls 
pratiques. 

Kant , dans la Critique de U raieon pure, semMe s'Mre rappd6 W 
antre 6ct\i de Meier, celui oil ee philosophe s'attache Aproover, cooire 
Voltaire et T^le de Locke, que la matih'e nepeutpae peneer. L'aswr- 
tion qu'il s'efTorce princtpalement de combattre dans cet oovrage, e'esi 
qo^ nos pens^ ne sont autre cbose que des moutements. Elles na 
Mw n iic pt ^tretei OMinpflaMnta, selon Meiery paree qoe diaqoe UMiyaM 



MEIMUH9. 191 

aaent exprime un rapfKyrt exMriear ; ce ^ae ne 1M pas la petts^e , qui 
m% nDiqaement one determination int^neure de l*£tre pensani. Lors- 
fo'une personne se Gonsidire elle-m^me ao fond de la conscience^ elle 
le songe k rien de ce qai se passe hors d'elle, elle sent seulemcDt en 
)lle-m^me qu'elle pense. II est done non^eulement possible ^ mais 
1 est n^essaire qae les pens^es soient des determinations interieores, 
lans nulle relation k des moavements corporels. Dans les substances 
ttaterielleSy au contraire^ il ne penl^abscMument pas y avoir d'antres 
Mierminations que celles qai.expriment des rapports. Nolle sobstanoe 
xMnpos^e et corporelle n'est apte k penser, et one substance pensanle 
loit, de sa nature, etre spirituelle et simple. 

II est digne de remarqoe que la Logique de Meier a m considerde 
il ^ant^e par Kant comme la plus solide el la pins complete da 
nriti* siMe. Kant s'en servait Ini-mtaie comme base de ses lemons 
Hibliqnes. 

Le m^rite le pins dnrable de Meier consiste k avoir appris k la 
Mlosbphie aHemande 4 parler avec fadliM et pnrete la langue natio- 
Hde; et par ce servioi il a contribn^ k preparer Tempire que cette 
ihilosophie exerga depnis Kant. C. Bs. 

HEINER8 (Christophe) naqoit en 17<i.7 k Warstade, village da Ha- 
lovre. Son p^re etait mattre de poste , et sa m^re nnefemme distlnga6e 
mt son esprit et sa pi^te. Ses premieres etudes se Arent k I'^cole d'Ot- 
Mndorf y et au gymnase de Breme, oi U se fit remarqtier par w carac- 
6re ardent^ porter Texageration. C'esti Tuniversite de Gcettingue 
[a*il acheva son education , et c>st \k aussi qu'en 1771, il fut nomme 
^rofesseur de philosophic. Si, cbmme etndiant, il ne vonlut jamais se 
anger sous la banniere d'ancnn de ses mattres , quelqne illostres qolls 
assent; comme professeur , il eut k son tour pen d'empire el de succte. 
>e frequents vovages en Allemagne eten Suisse fbrenl Tonique distrac- 
Ion de sa carriere laborteuse. Membre tres-assidu et tris-aclif de la 
kiciete royale de Goettingue, recemment fondee parle grand Haller^ 
stime ami de rhtstorien Spitleretdn philosophe Feder, avec qui il publia 
ihisieurs ecrits , ce fut principalement par ses savants et cnrieux Iravanx 
or Thistoire des aniversites qu'll fixa sur lui 1 'attention. II dnt Thon- 
lenr d'etre invite par Tempereur Alexandre k perfectionner lesuniversites 
asses et k en fonder de nouvelles dans ce vaste empire. Une des plus 
ives joies que Meiners epronva desesj[oars, ce fat de voir tontes 
es propositions accueillies k Saint-Petersbourg et promptement rtali- 
fes. II mourut le 1«' mai 1810. 

Meiners fut toute sa vie ce qu*il s*etait montre dans son enfance. De 
Dnne heure, en effet^ il se signala par un gotlit prononce pourrindepen* 
ance. Apprendre toutes choses par lui^meme , ne sui\Te d'autre direc* 
km que son propre jugement, son penchant personnel, voiM quelle fut 
aconstante ambition. A Craetlingue, au lievlS'asslster aux cours de 
rofesseurs ceiebres alors, il passait ses joumees et ses nuits k epuis^ 
Kites les richesses de la Immense bibliotheque de celte nniversiie , et 
evtnt par celte occupation ardente un des erudils les plus eionnanls 
t son epoque. Son indepenflance, neanmoins, fut plus ijppilrente qt/t 
ttlley €fl BOfB imttetoM'MMf^ikei^eibpMm pas de se Ig w uprt r te i M 



192 MEEJERS. 

plupurl de ses conjectures , et de hasarder des rapprochements r^pron- 
v^s par le bon goAt. Ce qui a Tail le succ^ de ses nombreux Perils , c'est 
d'abord )e style. Le langage de Meicers se distingue par la clart^, par 
ja methode, par un melange de bon seDs et de bonne foi qui attache 
el seduil le lecleur. Ce sont ces m^rilF^s qui nous expliquent comcoent 
ses nuvrages les pins 4rudits , exerc^rent de I'influence sur ses contem- 
porains. De mj^me que son opinion sur I'inf^rioril^ physique et morale 
des n^gresfut invoqu^een Angle lerre par les defense urs du trafic delt 
race noire , ainsi ses id6es sur I'instilut de Pythagore guid^rent pla- 
sieurs associations secretes qui se formaient en Allemagne vers la fin 
du xTiii' si^cle. 

Une seconde cause de I'espcce de popularity dont Meiners jouit 
longtemps , c'est le caracl^re pratique de ses produclious. Dans loutes 
on remarque le desir de ramener les questions les plus speculative! i 
une expression usuelle et sociale. GrAce k cet instinct d'applicalion, 
Meiners devint I'un des adversaires, sinon les plus redontables, dB 
moins les plus persev^rants de la philosophic speculative du temps. 
Les deruiers disciples de Leibnitz et de Wolf, ensuite Kant et ses 
divers partisans , furent successivemenl I'objet de ses critiques, qu'il 
transportaen m6me temps dans le pass^, en faisanl nne guerre acbar- 
nee i la scolaslique, au myslicisme, en general a lout ce qui lui 
paraissait trop abstrait. Le pbilosophe du xvui' siecle , donl il avoua 
I'ascendant et la sup^rioril^, dont il cbercha k propager les doclrioes 
et k pallier les erreurs, c'est J, -J. Rousseau : el c'est comme an 
des disciples du pbilosophe gcD^vois qu'il Taul le consid^rcr, a plusienrs 
^gards. 

Nous ne menlionnerons ici que les services rendus par Meiners k 
I'bistoire de la pliilosopbie et ik la philosophic mfime. Comme histo- 
rien, Meiners s'applique k monlrer que I'unique , loternclle source da 
bonheur public el priv6, c'esl la vertu ^clair^e; ou que la pierre de 
louche des opinions et des sysl^mes sur le bonheur et la vertu, con- 
sisle dans le progrt^s moral et raccroissement de tous les genres de 
bien-£lre. C'est de ce point de vue qui! juge le christiaoisme dans sa 
Reomon de la pHlotophie (1770) ; la philosophic de Kant dans sa 
Piyckolope (1786)^ ainsi que dans son Histoire vniverteiit de la morale 
(2 vol., 1801); les doclrines de Gall dans ses Rtchercket ivr tenttnds- 
mtnt et la volonti de I'homme {2 vol., 1806). 

Dans d'autres travaux hisloriques, Meiners fait preuve d'une intel- 
ligence plus vasle, plus comprehensive. Sous ce rapport il couvient 
de ciler son Hiitoire da btaux-arU (1787); puis dilT^rents m^moires 
lus k I'Acad^mie de ti(Btliugue , lels que trois Diuertations $ur la vie , 
la doctrine et les ecrils dt Zoroattre (1777] , VHiitoire des realules et 
da nominttlitlet (dans le tome ill des Memoiret de I'Acadimit dt 
de iitEliingue)-, mais principalemenl les deux Merits, qui le recom- 
manderont loujours a I'estime de la posl^rile, h. savoir, son Uistoria 
df vera Deo, ommum rtrum attctore alque rtetore (1780), et son 
Huluire de I'origine , des progres el de la decadence det ictences chez It* 
Greet et lesRomains (2 vol., 1781). Dans V Uistoria de vero Deo, Mei- 
ners marque avec une ing^nieuse priicision les phases et les degr^s par 
lesquels les sages de la Gi^ se sont ^ev^ juaju'A Ib nolion d'une in- 



MELANGHTHON. 19S 

telligence supreme, a la fois distiocle de la natare et de rhuma- 
nM ; et c'est k Anaxagore qu'il fait honoeur de la d^coaverte de ce 
fondement da spiriloalisme aDcien. 

VHistoire de Vorigine , deiprogrbs et de la dicadence dee sciences chez 
les Grecs ei les Romains est malbeureusemeDt xest^e inachev^e. Eiijd 
s'arr^te k Platon , dont Meiners m^connut la grandeur et le rdle histo- 
riqae. Toutefois elle a (k^lair^ d*uD joar nooveau plusiears points esseii- 
tiels et difQciles de la philosophie hell6nique , en particulier le syst^me 
moral et politique des pvthago'riciens. 

Comme philosophe, Meiners manque de force, de rigueur m^me, 
mais surtout de profondeur.' II se borne k une observation pdn^ 
trante et judicieuse, k une critique exerc^. Habile k d^m^ler, k dd- 
voiler les parlies faibles des syst^mes reconnus , il semble incapable 
de pousser ses propres rechercbes jusqu'aux vdrilables probi^mes de la 
science. D^s que les fails cessent d'etre nombreux et positifs, Meiners 
chancelle et se trouble , parce quil n*a pas assez de foi dans le fait absola 
de la pensde.m^me et dans Vempire divin des id^es antdrieures oa 
supdrieures aux donn6es de nos sens. Cependant Meiners a enrichi la 
philosopbie allemande par une s6rie d'dtudes int(§r)essantes sar Tan-^ 
thropologie et la philosophie de rhistolre. Parmi ces Etudes il n'est 
pas permis d*oublier le m^jsK)ire qui remporta devant TAc^ddmie de 
Berlin le second accessit sur la question suivante : S*il est possible de 
detruire les inclinations naturelles ou^'en rSveiller que la nature nenoui 
a pas donnees, et quels seraient les meilUurs moyens d'affaiblir les mau~ 
vais penchants et de fortifier Us bans? Trois volumes de MSlanges de 
philosophie (1775-76) , des EUments d'esthitique (1787) , des Principes 
de morale (1801) , contiennent dgalement bon nombre de morceaux de 
psychologic que i'bistorien de la philosophie n'est pas autorisd k dddai- 
gner , et qu'on lirait encore aujourd'hui avec fi'uit. 

On pent consulter sur Meiners Touvrage de Reidel : Mimoire sur 
Meiners, in-8% Vienne, 1811. C. Bs. 

MELANGHTHON (Philippe), nd ^Bretten, dans lebas Palatinat, 
en 1497, fut €\e\€ au coll^ de Pforzheim , ville natale de Reuchlin, 
son oncle , et termina ses etudes dans les universitds de Heidelberg et 
de Tubingue. D^ 1518, il fat nommd professeur de lilldrature grecque 
dans Tuniversitd rdcemment fondde k Wittemberg. 11 y professa avec an 
succ^s inouK, aa milieu de plus de deux mille auditeurs ; outre les hu- 
manity et la thdologie , il enseignait les didments de la philosophie. 
Apr^ avoir concouru avec Luther aux actes les plus ddcisifs de la r6- 
forme saxonne, apr^s avoir foud6 un grand nombre d*dcoles et d'A- 
caddmiesy il mourut quatorze ans apris Luther, qui se plaisait k Tap- 
peler son grammairien, et qu'il avail rdussi k reconcilier, non-seulement 
avec Aristote, mais avec la raison elie-m6me. 

Melanchthon 6tait dou6 da caract^re le plus heureux et le plus aima^ 
blCy bon, d6sint6ress6 , mod^r^, conciliant et doux; mais ces dispo- 
sitions mimes lui valurent le surnom de Protde, k lui qui aspirait ao 
rdle de Neptune , disait-il^ afln d'arriter la fougue des vents th^Io- 
giqaes: Quos ego!... Ea effet, Luther mort, lorsque Melanchthon 
continuait seal k soatenir la cause de la raison ei de T^oit^ conire 






194 MELANCHTHON. 

Hue aveogle et iBtoI6raDte orthodoxies contre one tioavelle scolas- 
Uqoey les disciples exclusifs de Luther d6clatn^rent imp^lueuse- 
ment k la fois coDtre M6lancbthon, iqui avail appel^ VEthique d'Ari- 
Mote la plus pr6cieose des pierres pr^cieuses, intignis gemma, et conlre 
h science naturelle et les damnables Etudes des paleos. A leur avis y 
la science de saint Paul^ « Christ et Christ cruciG^, » devait sufGre 
parlout et toujours. A cette doctrine exag^rde Melanchthon opposa 
Une philosophic qui ^tait loin d'etre ^Irang^re au christianisme , 
mais qui s'appuyait principalement sur les principes d'Aristote. « Alia 
«ecta plus, alia minus erroitim habuit : peripatetica tamen minus habet 
Brrorum quam cetera. » 

On sait que Melanchthon a compost pr^s de quatre cents ouvrages; 
toute iine bibliotbique donl les volumes, aujourd'hui de la demi^re 
iraret!6y eurent du vivant de Tauteur un nombre considerable d'^ditions 
H de traductions. Tout ce qu'il a ^crit; particuli^rement en latin, est 
tlassique par la clarte et la purete, la correction et reiegance, I'ordre 
^ la methode. Ces qualites distinguent principalement ses trail6s de 
{ihilosophie, ses manuels delogique, de. physique, de psychologic et 
lie morale, etdontvoici les titres : i>ta/ecffcasin-8'',S¥ittcmberg, 1530; 
<«— Comifimf antit de anima, in -8^, ib., 1540; — Initia doctrince pAy- 
^icm, in-8*, ib,, 1547 j — Epitome philosophiw moralis, in-8*, ib., 
1650. 

Mais k ces ouvrages, 11 faut joindre , pour se faire une id^e complete 
des travaux philosophiques de Melanchthon , ses Declamaiiones de stu- 
40$ corrigendis et ses Lettrts , deux vasles recueils qui cotiliennent 
tine fbule d^observations curieuses et utiles sur les diverses branches de 
la philosophic et sur les besoins eternels de Tespril humain. 

Le hut commun de loules ces compositions si elegantes est de de- 
barrasser le peripatetisme des accessoires sophistiques dont lecole 
Vavait surcharge, et de le presenter dans son originalite. Neanraoins les 
vues qui s'y deroulcni avec mcsureet concision, nesonl pas circonserites 
au peripatetisme. Meianchlhon tAche de les completer, de les redresser 
par le f)latoni$me, par tout ce qu'il apergoit de plus raisonnable et de 

{>lus eieve dans les doctrines de Tantiquiie. II est d'avis , au reste, que 
e philosophe doit non pas compter, mais peser les arguments , el qu*il 
doit recueillir les suffrages de la raison, plul6t que les sutfrages des phi- 
losophes {De anima, p. 155). li veul enfin, one philosophic qui, avide 
de clarte, d'une sobriete sans seeheresse, d'une droile el simple me- 
4hode, soil en meme temps appliquee k rendre ses enseignements pra- 
ticableset k les approprier aux preceptes de lEvaDgile. 

L*espioe d'eclectisme que Melanchthon concoil comme le syst^mele 
fliieux assorli k la nature de I'homme, en meme temps qu'il y voit le 
plus sAr moyen de reformer la philosophie de son temps, devait etre, 
avant tout, d*accord avec les preceples essenliels du christianisme. L'ha^ 
monie des connaissances naturelles et des lumieres de la revelation Id 
paraissait le dernier terme et la r^gle souveraine de la science. La rai- 
son el lareveiaftion, Tune et lautre d'originc divine, ne sauraientse 
tjontredire- la verite^ant une, comme Dieu qui en est la source, la 
philosoplne \eritable est la meme sur la lene el au ciel : tel est le poifil 
de vue qui domine les iravaax philosophiques de Melanchthon. 



MELANCHTHON. 495 

II est iDutile d'analyser en d^iail tous ces iravanx. Le irail^ de Z>ui- 
lectique , par exemple, o'est qu'un expose ^pare ei simplifi^ des theo- 
ries logiquesd'Arislotey d^ag^es des sabtilil^ de la scolastique, et 
devenues plus altachanies et plus applicables par lear aliiaDce avec la 
rh^torique , et par an choix d'exemples judicieux. 

Le Manuel de Physique est ^alement dispose d'apris le plan de la 
docirJDe aristot^licienDe, sans laisser voir poor elle un attachemeat 
servile. La physique ny est pais s6par^ de la m6iaphysique. La 
physique est, en effet, pour M^laadithon, la science das causes pre- 
mieres ^ des forces et des elements , du mouvement et des lois de la 
nature en g^n^ral. 11 commence par oonaid^er la Divinity conune la 
cause supreme de tout ce qui exists ^ il examine ensuite la nature da 
del et des astres; puis, il traite des principes da monde materiel, de 
la malice, de la forme et de la privation; il iermine ses d^veloppe- 
ments par la tbeorie de la nature humaine , de notre Ame et de notre 
desUn^e. Plusieurs doctrines p^ripaU^ticiennes, oontraires & la foi rev6- 
1^^ telles que reternil^da monde et la mortality de TAme, se trouvent 
rcjet^cs sans detour et reiH^lac^^ par les dogmes de la creation et de 
rimmortalil6. Le cfaapiire relatif k la nature morale de I'homme est 
court, parce qu^ Tauteur traite ce sujet dans un ouvrage sp^al, intitule 
Commentarius de anima, 

Dans cet ^i t M^laDcfatfaon essaye de fondre la psychologie d v Stagirite 
.avec ceile de Galien, discule plusieurs autres syst^es sor rAme, la 
connaissance et 1 activity, et les appr^ie ordinairement d*apr^ les decla- 
rations de la Bible. Natureilement circonq)eoty il oonfesse qu'il lui est 
impossible de rien affirmer sur Tessence et le fond intime de notre 6tre : 
il faut se contenter de connaitre TAme par ses efiets et ses manifesta- 
tions : (c Nee ammsB naiuriun inirospicimos, nee mirandas ejus actiones 
peniius in hac vilainteliigimas. » A regard de Torigine des connaissanoesy 
Melancblbon diff^re aussi d^Aristote sur plusieurs points ; il se rappro- 
che davantage de Plaion , en admettant qu*il existe dans Tentendement 
certaines notions primitives , destiD^es h deventr des principes pour la 
connaissance tant pratique que speculative , bien que developp^es seu- 
iement par le moyen des dioses exteheures et k I'occasioa de la per- 
ception sensible. ^ Neqoe vero progredi ad ratiboinattdom possemns, nisi 
hominibus natura insita essent adminicula qnaedam , hoc eat artium 
prindpia numeric agnitio ordinis et proportionis , syllogistica^ geome- 
trica, physica et moralia principiay etc, etc.» (De anima, p. 207.) 
Toulefois , ll6iancbthon ne 6*appliqoe point k toe analyse plus s^v^re 
des principes qu'ii consid^re comme innes ou primitifs, etne s'attache 
point a distinguer rigoureusement ce qui est primitif de oequi est denv6 
«i actuel. L'antiqne quereUe des peripateiidens sur la raison active et la 
raison passive, il la resoot d'nne fa^on conforme aa seascommtm y en 
disani que la raison du m6me individu est iour k tonr active et passive : 
active en agissant par elle-m^me, en invenlani*, passive en €ecevaDt4es 
^pensees eirang^es , en ooncevani. 

La parlie de la pbilosophie oh Meiandithon s'i^oigne le {^s d'Anatole, 
c'est la morale. II la fonde sor le fait de la volonte divine, et il^om^ 
les dilferentes virtus dapr^s I'ordre adopts par le Decak^gue. H Mit 
cependant A oeprocede 4l^okgiqae les metbodeade Piaitoii at d' Ansloli/ 



19G MELANCHTHON. 

et il ne neglige pas d'avoir ^gard aux syst^mes d'Gpicure ct des stoi- 
ciens; 1e lout, aGn d'exposer avec plus de clart^ les principes de la 
morale. SeloD lui , la loi morale esl I'etemelle el immuable sagesse , la 
rSglede la justice divine, laquelle discerne lejusteet riDJuste,ct pUDil 
ceux qui y d^sob^issent. Elle a M6 mauiresl^ aux hommes dans la 
cr^alioD , et depuis la cr^atioD elle a ^16 souvent r^p^lce par la parole 
divioe. Elle nous propose un but sublime , qui esl Dieu m^me , Dieu 
qui a cte€ Ihomiue k son image, el elle nous cnseigoe k atteindre ce 
but, en coDnaissant et en aimant Dieu, en accomplissant ses volonl^. 
Par consequent, le bien c'esl tout ce qui est conforme 4 la nalure et 
agrdable it I'auteurde la nalure: le bien naturel, c'esl Dieu m^me, 
c'est tout ce que Dieu a fait, toutce qui s'accorde avec I'ordre divin, 
Hvec la voloDt^ dlviue ; le bien vioral , c'est encore Dieu , c'est-^-dire 
cetle sagesse invariable qui dispose el determine le droit et la justice, 
en fixaiil la dilTerence entre le juste el I'injuste: c'est la volooK^ toa- 
jDurs excellente de la Divinite. Le bien moral , envisage relativement a 
riiomme, c'est le sentiment oul'acle conforme alasagesse de Dieu. U^ 
finir cetle derni^re sorte de bien > le jugemenl de la saine raison, » c'esl 
exprimer la m^me opinion : il n'y a d'autre jugemenl raisonoable que 
celui dont le sens est en harmouie avec I intelligence divine : « Reclum 
judicium ralionis id quod congruil cum norma in mente diviaa. » ( Ubi 
tupra, p. 2^.) Ind^ppDdaniment du bien moral , a propremenl parler, 
il y a lutile et I'agr^able, autre espj;ce de bien, bonum, utile, tuavi. 
Par la , on doit entendre tout ce qui serl a la conservation de ta vie , tout 
ceque I'taomme desire pour subsisler et jouir de Texistence, comme la 
Tortune; oubien encore, tout cequi repond h unapp^lit naturel etl^- 
time, lei que le plaisir qu'on ^prouve en apaisanlla Taim ou la soif. La 
vertu , enlin , n'est autre chose qu'une disposition de I'dme a ob^ir ik la 
droile raison , Juge ^tabli par Dieu pour appr^cier nos sentiments et nos 
aclesj elle o'esl Hen, sinon un pencbaut refl^chi a nesuivred'aulre mo- 
bile, & nepoursuivre d'autre but que la droile raison ou, cequirevieut 
au mdme, ialoidiviue. 

On le voil , cetle philosophie morale renferme de jusles et pures 
id^es sur la digniti^ de I'homme, sans composer un ensemble rigoureu- 
seuieot scienliQqaeelsans s'assujettir a une m^lbodc .s^v^re. Elle con- 
lenail, en outre , de pr^cicuses scmences pour des recberches a venir ; 
mais ces semences ne furent gu^re Tecond^es et culUv^s par les nom- 
breux disciples de M^lancblbon , qui aim^rent mieux retourner k I'elade 
exclusivedes doctrines d'Arislole. lis sesouvenaient que leurmallre avail 
pri^senl^reludeassidued'Arisloteetrimilalionjudicieusedelam^lhode, 
comme la meilleure mani^re d'apprendre a bien eludier et k bien dire, 
jmle dUeendi cut dicenili ratio. Uublianl qu'il avail aussi reconnu an 
pensenr le droit de changer de m^thode, d'examtner et de conclure 
apr^s examen , ils con^urent peu a peu un respect superslitieux soil 
pour Arislole. soil pour MflanchlboD. Rien, a leurs yeux , n'^galait, 
ne surpassait le ph^nix, le pr6c«pleur de rAllemagne; nutle 4cole ne 
valail celle des pkilippistei, c'est-a-dire la leur. Purloul, dans les pays 
prolcstants, s'eleverent des Academies dep^ripal^lisme ou de philip- 
pisme. Ccrtaines universites, comme lena, Rostock, Leipzig, fond^renl 
des s^minaires de dialeclique. L'Allemagne eul ses maiimt d'Ariitole 



MELISSU8. 197 

(AriitoleUhaeuser) J commeVlMiey imitant Florence, avail eu sesjar- 
dins platoniciiM (arti platoniei). La tAche qo'on se proposait dans ees 
^tablissements ^tait platAt litt^raire que philosophique. On en appelait 
aux oeuvres originales da Stagirite, et non aox objets auxquels il aurait 
falla confronter les doctrines p^ripat^ticiennes. On exposait ces doc- 
trines avec zh\e et intelligence^ rarehient on discatait les id6es poor en 
appr^ier la valeur d^flnitlve. C'^it une demi-philosophie, one ten- 
tative plus distingufc par la pr^sion que par la profondenr. 

N^nmoinsy cette tendance, qoi subsista jasqa'ji Tav^nement de la 
philosophic de Leibnitz et de Wolf, servit k former Tesprit d'analyse 
et k r^pandre le goAt de la m^tbode. Si elle manqnait d'invention , 
quelquefois m6me de penetration , elle n'^tait pas deponrvue de saga- 
oit6: elle donnait naissance k des developpements lamineax. Son prin- 
cipal ro6rite, celoi qai recommande r^cole de M^lanchthon k J*estime de 
la posterity , consiste k avoir su d^gager le veritable p^ripatetisme de 
tout ce qae la scolastique avait pris on donn6 poor la pens^e d'Arislote. 
Ceux qni Tont bldmee d*avoir maintenn Aristote an sein des oniversil^s 
protestantes, ont m^connQ la position des philosophes du xyi** si^le. 
C'est d*Aristote seal qae Ton ponvait receyoir les secoars qae la doctrine 
de Lather attendait de la philosophic, oa qu'ii son insn elle en emprun- 
tail. En touteafi, ce n'est pas & M^lanchthon qa'il faat 8*en prendre de 
ce qae firent ses heritiers. Meiancbthon permeUait k s^s partisans de 
critiquer le Lyc^e, et tonte sa Vie attesle qa'il se plaisait et s'appliquait 
k exercer lear jagement, ^favoriser toote recherche conscienciease 
du vrai et da beao. 

II sera agr^able, peat-Atre, kcexxn qni voodraient donner pins d'at- 
tention aux Vacs philosophiqiies de M^anohthon , tl'apprendre qu'on 
savant du dernier si^le, nomme Strobe!, a cpnsacre plusieurs Merits 
fort instructilis k ce m6mesujet, sous le titre de Melanchthoniana, 
iD«8^ 1771 -J de jnAme qu'il a enrichi d'inieressantes annotations la Vie 
dbmU&nehthan, par Camerartus, in-€*, 1T77. C.^ Bs. 

MELISSCS, n6 k Sambs, florissaU Yers hhh avant J.-C. Tout ce 
qu'on saitde sa vie, c'est qu*il joua on grand r61e politique dans sa 
patrie, et que mAme une fbis ses concitoyens lui donnirent le com- 
mandement d'une arnnee navale. Comme presque tons les philosophes 
de cette ^poque, il composa un ouvrage sur T^tre et la nature, ritpl 

Par ses doctrines, Metissus se rattacheenti^rement Ar^cole ei^atique. 
Yivant au milieu des populations ionrennes, il sen tit vivement la ne- 
cessity de fortifier par la discussion les points de la doctrine ei^atique qui 
etaient le plus en opposition avec la philosophic empirique des ioniens. 
On sait que pour Parmenideles sens ne donnentrien de certain, parlant 
rien de vrai; que la seule conception rationnelle de reire est digne d'oc- 
coper le philosophe, et que cet etre intelligible est essentiellement et 
absolument unet immobile. Zenon, de sonc6te, d^monirait aux ioniens 
qD'admettre la matiire c'est admettre la divisibility qui est la conditioi 
de retendue. Or, I'^tre est indivisible; done, la matiire n'existe pA 
e^ Blv^fn'uDe simple apparehce. Melissus trouva ainsi la latte ei 
g6t edp. Jea laqpiiiqnea et Ite eitotea. SeloQ la ooDjecliiietJiigiip 



n MELLIN. 

t fort vraisemblable de U. Rnuiis {Centm. iUat., p. 208), on pent 
roireqae Leoeippe «t Anaxagore avaiest public teurs teriU avantceiix 
ie Ideliisoa ; de aorle qa%Blre les maioG de ces deux bommes, )e sen- 
ailisme avail rcpris one yigueur nouvelle , et peur d£tr«ire I'arguineiil 
iei ^Iteles , lir£ de 1». dwiaibilitd de la malidM a riofini , Leocippe a vait 
vrenii I'bypolhfee dea alomea iudivisiblea. 

Heliaaas oral poav^ir ^Uirgir la base d^ I'^eole d'El6e en faisaot on 
mprDDt a» noUoBide lenppa etd'espaoe, admises par lea.ioDieos, 
idttODi qoe Pand^Dkte avail compl^temeDt B^Iig^s. II dtelaredono 
'Aire iafini , at applique celto id^e d'iofioi aa tein|>B el A I'espace. n 
jottle qae I'lDfini est on « et la premiire cons^aence dn principc qa'il 
ose» eat qae le tempa et I'etpace iDGnn sont ideqllqnes I'ua & I'aatre, 

Ri» oe peat 6lee Sterne) , selon lui, sana fitrs en mdma temps in- 
ioi en ^t endue, et sans dtre tout. lliJ^inoDlraJtensuile(Aritlole,ACM. 
t corr., lib. i, e. 8) que I'filre est iminuoble ; quil n'y a pas devWe parce 
|ae le vide n'est rien , par constituent pas de mouvement potsqae le 
Douvemenl impliquc le vide, s'eloignunl ainsi de le pure dootrine de 
^armenide, aux yeux diiquel la distinclioD du vJde etdu plein n'est 
|u'une affaire 6'opimon el Don de tcienee. 

Melissus va plus loin encore. II dislingue I'ftre de la mali^re, celle-d 
ilant multiple, variable, divisible, et celui-1^ ^tant ^(emel, immo- 
)ile, indivisible. II onblie ainsi , en se servant de riodlvisibilil^ de VHn 
Mur nier I'existenee de lu mali^re, quil a doan6 I'itenduc k t'^tre, 
}uisqu'il la identiS6 avec I'espace inrini, elqu'ila ni41e vide. II 7 avait 
lone 1^ au fond une conlradiclion assez palpable , et il n'est pas ^toa- 
lant qu'Aristole, qui d'ailleurs place Melissus biea aa-dessons de Par- 
n^nido , uit confondu I'dtre de Klelissus avec la mali^re. L'auteur de 
a Atetaplii/sitjue avail (^le aiii^i jjIus fnijipi.^ de radmisaion de I'espace 
;>ar Uelissas , laqnelle lui semblait entralner llexistence des corps, que 
le la n^galion fornielle de la mati^re par le mfime philosophe. 

Sat la question de I'exiBlence des dieux, Melissus, fidele en <ari« 
inx traditions de son ^cole depuis Xi^Qophane, d^clareit qu'il ^tait 
impossible de rien savoir de etrtain , continuant sous la forme du doute 
les allaques de X^aopbane contrc les croyaoces aveugles de Tantbropo- 
morphisme et de la mylfaologie d'Honi^re et d'Hesiode. 

Les cbangements introduils par Melissus dans la doctrine ^l^alique, 
loinde fortifier cette doctrine, aboutirent done A des contradictions qui 
levaient la miner. Aussi fut-il le dernit^r repr^senlaiit de ce syst&me. 
— VoyeE Fragmmti de Melutui, reeneillis par Brandis el I'Euai $ur 
Parmfiiide, par Fr. Riaux. F. R. 

MELLIN ( Qeorges.-SBmiiet- AlbBD ) , n6 ft Halle , en 1755 , mort k 
Magdebonrgversl^, acontriba^, parsesonvrages.&fairecompren- 
Ire et A populariser en allemagoe la pbilosophie de Kant. Voici la lisle 
le ses ^ts , tous publics en allemand : Sommaires et tablet pour la 
Criti^e de la fae»lte de eoKnattre, de Kant, iD-8% 3 parties. Zullichan, 
109i-95; — FondemenU da la mitaphyiique du droit ou de la ligUbt- 
Honpoiitive, in-8', ib., 1T96-98;— Sommairw et tablet pour lit Prin- 
lift* milanh/tMU9t d^la seienee duxiroit, da Kant, ja-8*ilena et 
Leipiig,l8aft)-M «^ 



- MnkuMin mtyvUtpiitifut i» lafkUM^/t&crili' 



MISHOIRE. itW 

que, 6 vol. on 12 livraisons 10-8''^ Zullichau et Leipzig , 1797-180^; — 
JLangue technique de la philosophie critique , en forme de repertoire al^ 
phabetique, in-S", lena et Leipzig, 1798; — SuppUmeni a la langu$ 
technique, ia-S?, ib., 1800 ; — Dictionnaire universel de la philoiophie, 
in-8% Magdebourg, 1805-7. X. 

MEMOIRE. Parmi les difT^renls ordres de ph^nomines que con- 
state I'observatioo psychologique, 11 en est an qui est en ^troite inti- 
mity avec la coDDaissaDce , sans toutefois se confondre entiiremeni 
avecelle. C'est un fait d'exp^rience, que, certaines notions, apris avoir 
^t^ acquises par l*esprit, s'y conservent ou s*y reproduisent. Ce pb6*' 
nomine est le souvenir ^ et la faculty par i'action de loquelle s'opira 
cette conservation ou ce retonr d*nne connaissance ant^enrement ac* 
quise, c*est la m^moire. 

Le souvenir a n^cessairement un objet. En cela> lam^moireressem* 
ble a la connaissance et difi%re de la sensation , qui n'a d*autre objel 
quelle m^me. Les objets du souvenir peuvent se ranger en deux cate- 
gories , & savoir, ^tats du mot, choses ext^rieures aa mot. Je me rap-^ 
pelle tel sentiment de joie ou de trislesse quej'ai^prouv6 autrefois^ 
telle operation intellectuelle& laquellejeme suislivrd, telle r^solutioii 
que j*ai form^e : Tobjet du souvenir est ici le mot lui-mime, envisagA ' 
dans telles ou telles modiOcalions de son existence. D'autre part^ 
je me souviens de telle m^lodie que j'ai entendue, de tel tableau que 
j'ai vu , de telle v^rit6 induite ou d^uite : ici , Tobjet du souvenir eat 
quelque cbose de distinct du mot. C'est done un rafOnement assez subtil, 
ce nous semble, que celui par lequel on a voulu faire rentrer la seconds 
categoric dans la premiere, en disant que nou$ n$ nous iouvenoni que d§ 
nout^memee. La division ^tablie et maintenue d^ tout temps par le sens 
commun entre les objets du souvenir nous paralt tout k la fois plus n»- 
turelle el plus vraie. 

Le d^veloppement de chacune dies faculty de notre esprit ofTre deux 
p^riodes : Tune d'action purement spontante ; Tautre d exercice inten«- 
tionnel et voiontaire. Cette succession , qu'H serait aisi de conslater 
dans le ddveloppement de la perception ext^rieurei de la conscience , 
de I'imagination I de Taclivit^, se montre aussi, avec une parfaita 
Evidence , dans le d^veloppement de la m^moire. Ainsi , dans nos pre- 
mieres ann6es , nos souvenirs, jt moins d'etre provoqu^ par les ques- 
tions de ceux qui nous entoorent, sont presque tons involontairea , 
coinme cbez Tanimal; et ce n*est que par Teffet d'un d^veloppemenl 
uit^rieur que nous cberchons k nous souvenir. Alors seulement Tac* 
tion voiontaire intervientdans la m^moire, et il continue d'en^tre ainsi, 
sauf, peul-^lre, dans la decrepitude, qui n*est, au reste, qu'une second* 
enfance. 

Puisque le souvenir spontane et le souvenir voiontaire agissent si-r 
multanement et de concert durant Ta plus grande partie de la vie, 1} 
devient important de les ddcrire Tun et I'autre et de constater les rapt* 
ports mutuels qui les unlssent. Pour ce qui concerne leur mode d'eier-t 
cice, n'est-il pas vrai que frequemtnent nous nous souvenons d'un* 
chose, sans Tavoir en aucune faQoncherche ni voulu, mais fortuitement, 
et, pmr mm dira, drper bonheor t N'iMiUil pu vrai que, i!mk\sm 



SOO M^MOIRE. 

fois^ nouscherchons, par la mediiatioDy H recaeillir nos soaVenirs ^ It les 
pr^ciser, k les' completer , k les coordonner? C'estU assar^ment on 
doable ^lat, dont Texp^rieDce altesle en cbacun de nous Vexistence; et le 
t^moigoage de la coDseieDce est confirm^ par celai do langage qoi , en 
cela , distingue le souvenir de la rSminiseenee. L'exercice da soavenir 
inteniionnel est chronologiqaement sabordonn^ k Faction da souvenir 
involontaire : car, pour chercher k se soavenir, il faut dijk, en one eer- 
taine mesuirey s'^tre soovenu. Le soavenir iiitentionnel reclame done, 
k tiire d*ant^cedent , le souvenir involontaire. DHin autre cAt£ , le soa- 
venir. involontaire r^lame^ comme complement, le soavenir inten- 
tionnel. En effet, on souvenir qui natt de lui-mdme^ et sans avoir ^t^ 
sollicite par Tattention , n'apporte le plus souvent avec lui qu'obscorit^ 
et confusion. II f^nt alors que la volenti s'eippare de cette ^baoche de 
souvenir, qu'elleaigissesureUe, qu'elleen recueille et qu'elleai coor- 
donne tbus les elements. Observons toutefois que, lorsque nous parlons 
' de m^moire volontaire, nous n'entendons pas dire que, pour se soavenir, 
il suffise de le voaloir. Youloir se souvenir ne suffit pas pour se souve- 
nir^ de mime que, dans Tordre de la connaissance, vouloir comprendre 
n'est pas une raison sufBsante pour comprendre. Le vouloir n*est id 
que la condition, non le ibnd m^me du ph^nom^ne; par cons^uent, la 
m^moire se soustrait k toute tentative qui pourrait ^tre faite pour la rat- 
tacher k Fatten tion , et demedre ane faculty a part. 

Ce ne sont pas seulement des souvenirs qui r6su1tent de Texercice de 
la m^moire, mais encore oertaines id^es, dont notre esprit serait k ja- 
mais depourvu , si cette faculty ne lui edt pas ^t^ d^partie. Ges \d6es 
sont, d*une part, celles de certains roouvements et changements } d*aatre 
part, rid^e de succession, Tid^e de dur6e et I'id^e d'identit^. 

Et d'abord, en ce qui conceme les id^es de dur^ et d'identit^, 11 
est Evident que le sens intime, r^duit k lui seul, ne nous donne- 
rait d*autre notion que celle de notre existence instantan^ et de nos 
modifications pr^sentes. Pour que nous obtenions Tid^e de notre dur^ 
et celle de notre identity, il faut qu'^ Taction du sens intime noos r6- 
v^lant une modification actuelle de notre dme, vienne se joindre Taction 
du souvenir nous retragant une modification pass^e. II en est de m^me 
de Tid^e de succession. Comme la premiere dur^e et la premiftre iden- 
tity qui nous sont connues sont notre dur^e et notre identity propres, 
de m6me la premiere succession qui nous est donn^e est celle des pb6- 
nom^nes de notre propre esprit. Or, comment cette id^e de succession 
pourrait-elle nous ^tre sugg^r^e, si, k mesure que le sens intimelnous 
informe de Tav^nement actueicTun premier phlnom^ne, puis d*un se- 
cond, puis d'un troisi^me, d'un quatri^me, etc.» le souvenir n'^tait 
pas \k poor nous retracer ceux qui ont pr^c^d^ ? De m^me en- 
core pour Tid^e de certains mouvemeuls et changements, les premiers 
hors de nous, les seconds, soit fn nous-m^mes , soit dans les choses 
qui nous entonrent, lesquels s*op6rent si insensiblement , que, d*une 

rirt, la perception exterieure, d*autrepart, le sens intime , rMuils 
leur seule action , seraient impuissants k nous en suggerer Tid^B, d k 
leur action ne venait se joindre celle du souvenir. 

Ajoutons a tout cela que la m^moire est pour nous la condition de 
T<»p6rieiice , et , par cona^aent , do progrte. A ^ooi se r^doinil VIb^ 



M£M0IRE. 2(H 

telligencelmmaine, si^ ioxi6e qa'elle est dela facalt^ d'acqQ^r des 
coDDaissabces y i1 ne hii ^tait pas donn^, en m^me temps, de les con- 
server et de les rappeler? Une doUod ne serait pas plut6t obtenQe, 
qu'elle disparattrait a jamais. Toat le travail qa'elle aurait co&t6 a ac- 
querir serait sans cesse k refaire, et par Ik , toat perfectionnement in- 
tellectael deviendrait impossible. 

Comment y et par Taction de qaelles causes , se produit le ph^no** 
m^ne de la m^moire? La philosophic s'est quelquefois, pos^ celte qoe9- 
tion J mais jamais elle ne Fa r^solae. Nons aliens plus loin, ei nous 
•stimons que ce probl^me est un de ceux doni la solution est refuste k 
notre intelligence. En toutes choses, la derni^re raison B<ms ^chappe : 
ce secret est celui de Dieu. Nous pouvons constater les Ids qui r6gissent 
Taction de la m6moire; mais il nous est inlerdit de p^n6trer la cause qui 
la determine. Ainsi que Ta dit tr^s-judicieusement Reid {Essaisurla 
mSmoirey c. 11) : « Je trouve en moi la conception dislincte et la ferme 
conviction d*une suite d*6v^nements passes. Comment ce ph^nomfene 
se produit-il dans T&me? Je Tappelle tn^otre; mais le nom n'est pas la 
cause. » 

Quelques th<6ories philosophiques ont essay6 d'expliquer le fait du sou- 
venir par des perceptions latentes et obscures rest^es dans T&me. « L'im- 
pression, dit-on, produite dans Tftmepar la pr^sencede Tobjet, ne'tarde 
pas k perdre de sa vivacit6 d^ que Tobjet s'6vanouit. De sentie qu'elle 
^tait d*abord , cetle impression idevienl moins sentie, puis moins sentie 
encore ; elle devient enfin insensible , et ne demeure que comme moa- 
vement secret et sans conscience ; quelquefois m^me elle s^efface et 
p^rit sans retoor. Cependant , si elle demeure , bien qu*elle n*occnpe 
plus Tesprit, et qu*elle ne soit plus en lui qu*un de ces actes obscurs 
auxquels il se livre sans le savoir, elle continue k 6tre et k garder son 
caracl^re distinclif ; elle manque de lumi^re, mais elle tie manque pasde 
r^alil^ } elle est voil6e et non 6teinte ; en d'autres termes, le moi ignore 
qu'il est encore affect^ d'une impression qu*il ne sent plus) mais it 
continue k en 6tre affects } il la porle tbujours en lui, quoique cach6e 
dans' des profondeurs. Yiennent cependant des circonstances qui d^ter- 
minent la m6moire ; et k Tinstant Tesprit reprend la conscience de cette 
impressioti , et en fait derechef une perception , qui , renouvel^ et non 
nouvelle , renouvel6e en Tabsence de Tobjet auquel elle r6pond , ne 
lui semble plus 6tre une acquisition , mais la r'i^pparilion d*une id^ 
acquise. Ainsi s'op^e le souvenir. » Cette th^orie, qui apparlient ji 
Tun des philosophes les plus distingu^s de notre ^poque, est assurdmeni 
tr^s-ing^nieuse ; mais k ce m^rite r^unit-elle le m^rile encore plus 
pr^cieux de la v^rit6 ? Nous ne le pensons pas. L'ex plication qu^elle 
apporte du ph6nom6ne de m^moire nous paratt fondle sur certaines 
donn^es hypoth^tiques qui font penser aux qualitis occultes du p^ri- 
pat^tisme scolastique. Peut^-'on admettre, en effet, que des percep- 
tions demeurent dans TAme sans que Vkme les sente? Que Vkme puiss6 
se livrer k certains actes sans savolr qu'elle s'y livre ? Que le m&i 
pidsae Atre aflect6 d*ane perception , et en m^me temps ignorer qu'il en 
efttllect^7N'est-cepas1ecasder^pondre, ainsi que ^isait Locked per^ 
tainsi&Mfprites pea- intelligents dela doctrine de Tinn^it^ : uneiiMe 
fM- |Hft i M 6 e jem ii fl ill oi 'a titiiim <gprit n'j eaVt-^dieDient pas? Bl ne 



a04 MEMOIRE. 

seiDbIe-t*il pas qae Locke ait pressenti cette th^orie de la m^moire, et 
qu'il ait voulu, en quelque sorle, la r^fuler d'avance,, lorsque, dans 
son Essai ^r rentendement humain (liv. xi^ c. 10, sect. 2) il a ^rit 
ces lignes remarquabies : « Comme nos id6es ne sont autre chose qae 
des perceptions qui sont actuellement dans I'esprit, lesquelles cessent 
d'etre quelque chose d^s qu elles ne sont point actuelleaiei)t apergues, 
dire qu'il y a des id^es en r^erve dans la m^moire n'emporle dans le 
fond autre chose, si ce n*est que TAme, en plusieurs rencontres, a la 
puissance de r^veiller les perceptions qu'elle a d6}k eues, avec un sen- 
timent qui, dans ce temps-1^, la convainc qu'elle a eu auparavant 
ces sortes de perceptions ; el c*est en ce sens qu'on pent dire que nos 
idees sont dans la m6n)oire , quoiqu'^ proprement parler elles ne soient 
nulle part. Tout ce qu'on peut dire la-dessus , c'est que TAme a Ja puis- 
sance de r6veiller ces id6es lorsqu'elle le veut, el de les peindre, pour 
ainsi dire, k elles-m^mes. » 

D'aulres theories philosophiques , ant^rieures k celle donl il vient 
d'etre parl^yontpr^tendu expliquer le phenom^nede lam^moirepar des 
impressions, des traces, ou des images Iaiss6es dans le cerveau. L'origine 
de cette th^orie.remonte aux anciens Ages du peripatetisme. La voici telle 
que nous la Irouvons expos^e par Alexandre d'Aphrodisie, Tun des 
plus cel^bres commentateurs grecs d'Aristote : « Nous estimons quk la 
suite des operations des seAs, il existe dans le sensorium une impres- 
sion, et, pour ainsi dire, une peinture, qui r^suUent du mouvement 
excite en nous par Tobjet ext6rieur, et qui demeure et se conserve apr^ 
que Tobjet ext6rieur a disparu. Cette impression est comme une image 
de Tohjet, laquelle restant dans le sensorium, est cause que nous avons 
de la m^moire. » II est impossible de m^connattre le lien qui unit cette 
th^orie k celle de I'idee representative. Une impression est faite sur le 
cerveau, et nous connaissons; cette irppression demeure, et nous nous 
souvenons. Mais, sans entrer icidans toules les objections qu'encour- 
rait une telle explication de la connaissance , et pour n'avoir egard qua 
la theorie de la m^moire rapportee, au nom du peripatetisme, par 
Alexandre d'Aphrodisie, nous nous bornerons k deux remarques qui 
nous paraissentdecisives. La premiere, c'est que lobservalion ne con- 
stale en aucune maniere I'exislence de ces impressions ou images sur 
le cerveau : on dit, A la verile, qu'une chose a laisse des traces dans 
notre esprit , mais c'est en un sens purement metaphorique , et rien 
absolumeut ne prouve I'existence de pareilles images. La theorie que 
nous combaltons est done hypolhetique de lout point. En second lieu, 
en supposant que cette theorie ne reposiil pas sur une fiction, elle ne- 
rendrail compte que d'une seule classe de nos souvenirs , de ceux qui 
portent sur quelque objet sensible. Or, nous avons aussi des sou- 
venirs dun autre ordre. Les idees intellecluelles et les idees morales 
se conservenl et se reproduisent dans noire esprit comme les idees sen- 
sibles. La tbeorie des impressions ou images Iracees sur le cerveau ne 
saurait expliquer ce phenomene. 

Esi-ie a dire que la con>tilulion el Tetat du cerveau soient sans in-* 
fluence sur Taction de la momoire? A Dieu ne plaise que nous soute- 
nions une pareiile assertion. La memoire , comme toules nos autre! 
facnit^e , esi ^amise i eertainea coadiiions organiqaea, N'arfc-il p^s M 



vtmmx. an 

qne cerUines atTectioos ou lesions da cerveaa amenatent I'-at' 
ment ov m6me I'ali^raLion complete du souvenir? Uaia si uoiu 
ODS douler des relaliODS qui existent entre l« syst^me nerveux 
cull^s de V&me. , il dous est impossible anisi d'en dMiiir la ita> 
le nous en resdre comple. 
onsid ^rations nous condnisent k d6crire les prinoipaloa oirooQ- 

soit physiologiques , soit ps;chologiques, qui aident on qui 
nit rf{eii(Hi de la m^moire. El d'abord , en oe qoi oonoerne ks 
iDoes de Tordre physiolo^qiie, il f«ul reeoonattn que nos ion* 
'oDt jamais plus de lucidity el de cerlitude qo'i I'Atal de veill^ 
^t^ et de saol^. Au contraire, ras-joupissement , leaomnxil, 
, le trouble apport^ par la maladJe aux fonctions c^r^brales , en- 
yisiblement t'aclion de oelle faculty. Au oombre dea eireon- 
physiobgiques , il Taut encore tenir comple de I'Age. L'adoles- 
t la jeuaesse sont les ^poqaes de la vie les plus favorabtea as 
,* : en dec^ de cette limile , la mtSmoire n'a pas aoquii loot aoo 
pemenl; au deU, elle.enlre dans one p^riode de diicrolsBance , 
ce que i'eilr&me vieillesse et la d&r^pitude aminent l'extino> 
^ue tolqle de celte faculty. 

irconslances psychologiques j qni aidenl ou cootrarient I'action 
6moire, peuvent se r^samer de la mani^re suivante i 
'est un fail d'exp^rience , que les cboses qni dous out vivement 
is on profond^ment dmus soot anssi celles dont, plus lard, 
us'souvenoDs aveo leplus d'exaclilude et de faoilil^, tandisqae 
ui Donl que mMiocrenieQl excite notre iot^r6l sed^robe&l plua 
18 compl6lemeDt i la pribe du souvenir, 
'est un fait non moins certainement ^labli, que les cboses anx-- 
nous donnoDS peu ou point d'altention 6chappentplus ou moina 
«nient au souvenir, landis que celleaqni sonl, denotrepart, 
I'line atlention soolenue, et sur lesquelles nous, ramenons plu- 
ois notre atlentioD, se gravenl dans la m^moire, et laissenl wi 
rt4>utd la fois plus Hd^leet plus ais6^rappeler. C'est en ce sens 
^e , dans le deuxi^me livre de son Etiai tur l'tntendtmtn$ hu~ 
'ignole tr^s-judicieosement lattenlion et la r^p^tilioa oooiine Im 
res de la tn^moire. ^ 

I est d'experienfe que le sonvenir n'est jamai^pH ais^ et plna 
ne lorsque les ^l^menls donl, il se constilue lonl ranges entra 
IS un ordre r^uller. La d^couverle de cetle )oi est ailribude 
4ron au poete Simonide : > Ferlur Simonides primos inveniasA 
1 esse maxime qni memoriE liicem afferret. > 
In souvenir nest jamais plus lldMe et plus prompt qua lorsque 

laquelle il se rapporie est li^e dans notre esprit, par une asso-* 

nalurelle ou arliQcielle , k une autre id^ plus facile it rap> 

icotiverte de pes loia a donn^ lien a qiielqiies npplicnlions pra- 
lyanl pour objet In niUure , le d^veloppenient el [e poif'-olion- 
4e la Di^moire. C'esten ccia que consiste la mnimoltehnif , ou 
faireacqiierir a la niemoire iiiie puissance qii elle ne lieiit pas 
latDie. IJo des proeM^s arliHciels )e plus frtiquenimenl luis rn 
ans ce but est cCtte aasocialion del idtes doat nous parliooa plus 



20* MENDELSSOHN. 

haul. Toulefois, dans I'eraploi de ce moyen , il faat ^viler, avec plus 
de soin qu'on ne le fail dans les melhodes vulgairement atcepl^ et 
apptiqo^es , de (orober dans des assocmtions pu^rilcs et binarres, qui 
sont toujours dun assez grave danger pour le jugement, sans fitre ja- 
mais dun grand avanlage pour la m^moire. II Taut , aulant que pos- 
sible, que lout exercice de memoire soit en ratme temps uii esercice 
d'enlendement. 

On peut consuller , sur la memoire , les (Buvres de Reid et de Dugald 
Stewart, mais principalemenl Topuscule d'Aristole intitule d* la 
Sfimoire et de la reminiscence, daas la traduction de M. Barth^lemy 
Saint-Hilaire. C. M. 

MEIVDELSSOim (Moise), philosophe allemand et ^crivain dislin- 
gu^, nuquil le 10 seplembrc 1729, k Dessau; il ^lait His de Mendel, 
maltre d'feole juif. 11 puisa sa premiere instruction dans le Talmud , 
dans les livres saints , dans les fcrits de Maimonidc. La panvrel^ de 
son p^re j'obligea de ehercher, fori jeune encore , h gagner sa vie par 
Iui-m6me en se livranl au commerce de colporlage. En 1715 il se ren- 
diU Berlin, ouun isra^lilebienfaisant lui donna un logement dansune 
mansarde et I'admit gratuitemenl i sa table. Enlrd au service du grand 
rabbin Frasnkel , il se mit a ^tndier Euclide et ^ apprendre le latin 
dans nne grammaire el un dicUonnaire qu'il avail acquis de ses epar- 
gnes labnrieusement amass^es. Apr^s six mois d'6tude il puL lire one 
traduction latine deVE^tai mr I'tntmdemtnt humain, par Locke. Enfill, 
le riche fabricanljuif Bernard le re^ut dans sa maison comme pr^p- 
lenr de ses enfanls, puis comme surveillant de ses ouvriers, et assura 
so fortune en I'associant t son Industrie. Desormais il partagea son 
temps entre r4tude et le commerce. En 1754, grdce i son babilete aa 
jeu des i5checs, il tit la connaissance de Lessing, qui I'milia dansia 
connaissance de la litt^rature allemande , dont il ne tarda pas & deve- 
nir un des organes les plus distingues. II se lia aussi d'une grande 
amitid avec le jenne Thomas Abbl , qui mourul k vingl-buit ans avec 
la reputation d'un des premiers moralisles de sa natiou. Sa liaison avec 
Lavater ful moins heureusc. L'insistance que mil celui-ci A le convertir 
au christianismo occasionna a Mendelssohn uue maladie grave qui in- 
terrompit pour longlemps son activity litt^raire. Ouinze ann^s plus 
tard il eul , au snjcl du spinozisme de Lessing , avec Jacobi , cette vive 
discussion que nous avons rapport^e ailleurs ( Voyez Jacobi), el qui, 
JQinte a un refroidissement, lui causd nne maladie dont il mourut le 
i Janvier 1780. Parti de si bas , il ^tail dcvenu , a force de g^oie , de 
travail et de probite, un des philosophes les plus estim^ de I'^poque, 
un des meilteurs ^crivains allemands, el le fondateur d'une noble 
famille encore Dorissanle aujourd'hui. 

Mendelssohn n'avait aucun de ces avanlages cxlSrieurs qui souvent 
m§nent(i la fortune. II 6tail petit, maigre, conlrefail m^me; mais dans 
ce corps ch^tif vivail une Ome aussi grande par les qua1it6s du co?ur que 
par cclles de I'esprltr quallt^s qu'annon^aicnt au dehors unc bouchc 
gracieuse, UD front 6ie\i el les plus nobles traits du visage. On la quel- 
qnefois surnomme le Socrate de rAllemague, comparaison ambitieuse 
qu'il n'autail pas admise lui-mdme, mais que justifiaienl la haute raison 



MENDELSSOHN. 205 

dont il a loajonrs fait preuve y et surtoot cette satire fine et sans ai- 
grear, cette noble ironie qui le dislinguaient. 

Noas ne saurions mieux faire, pour caracl6riser Mendelssohn comme 
^crivain et comme philosophe, que de cller le jugement qu'a port^ sur 
lui Bouterweck, p1ac6 k nne 6gale distance de radmiralion quelque pea 
exag6r^e de ses contemporains et de la critique orgueilleuse de nos 
jours. « Mendelssohn , dit Bouterweck, ne fut, pas plus que Sulzer, an 
de ces grands penseurs et de ces grands 6crivains qui produisent dans 
les sdences des changements exlraordinaires, ou impriment a I'art lit- 
t^raireune direction nouvelle; mais, ainsi queSulzer, seulement avec 
un plus grand talent de m^taphysicien , il savait k Tinl^r^t philoso- 
phique unir Tint^r^t esth6tique. Son ^cleclisme y qui le pr^servait de 
tout esprit exclusif dans ses jugements, le pr^servait aussi de toute 
imitation servile comme ^crivain. Alors m6me qu'il s'empare des pen- 
s^ d'autrui , il se montre original par la mani^re dont il les met en 
oeuvre. II 6tait surtout attach^ k T^cole de Wolf , parce qu'il croyait y 
trouver la solidity et la precision dans le d^veloppement des id6es, dont 
la philosophic frangaise lui paraissait manquer; il en faut d'autant plus 
admirer cette ^i^gance et cette facility de langage qu'il pr^te k la phi- 
losophic de Wolf 9 qualites enti^rement ^trangeres a cette philosophies 
et que Ton ne devait pas s'attendre k rencontrer chez lui, si Ton se 
rappelle I'^ducation qu'il avait recue. Nul autre ^crivain aliemand ne 
savait alors rev^tir la pens^e philosophique d'une ^l^gance si simple el 
si noble k la fois sous la forme ^pistolaire ou du dialogue.... » 

Mendelssohn partagea ses veilles entre la philosophic et T^tude da 
judalsme , qu*il avait k coeur de presenter dans toute sa puret6. Noos 
n'avons pas ici k appr^cier se^ travaux sur la religion de ses peres, 
bien que lit encore il se montrftt pbilosophe autant qu'homme de goAt. 
Ses principaux Merits philosophiques sont : ses Lettre^ sur les senti" 
ments, in-S"", Berlin, 1764^, ouvrage couronn^ par TAcad^mie de 
Berlin^ — Ph6don, dialogue sur rimmorlalil6 de TAme, in-S*", ib^, 
1767; &" Mxi.y 1821 ; ouvrage traduit en presque toutes les langues de 
TEurope y et r6cemment en fran^^ais , par L. Haassmann y in-S^", Paris, 
1830 ; — Matinies ou Entretiens sur V existence de Dieu , in-S"", Ber- 
lin, 1785. 

Le sujet principal des Leitres sur les sentiments est la nature du plai- 
sir en g^n^ral, et de celui qui r^sulte de la presence du beau en parti- 
culier. Le plus jeune des deux correspondants soutient que I'analyse 
de la beaut6 en d6trnit le plaisir, et que nous serions malheureux si 
nous rdduisions nos sentiments k des notions claires et distinctes ; que 
le beau consisle en une id6e confuse de quelque perfection , et que 
la reflexion le fait ^vanouir ; que la raison, sans doute, doit nous guider 
dans le choix de nos plaisirs , mais qu'il faut les goAler sans trop les 
raisonner. Son ami, plus mAr, recti6e cette mani^re de voir.«Selon 
lui , le sentiment du beau n'admet ni des id^es parfaitement claires, ni 
des id^es tout k fait obscures; Tobjet du plaisir doit pouvoir sup- 
porter Tanalyse, mais k I'analyse doit se joindre la synthase, qui 
saisiVun tout comme un ensemble plein de convenance et d'harmonie. 
Quoi de plus admirable que Tid^e de Tunivers, lorsqu'elle est fond6e 
sar la connaissance des parties qui le composent, des lois qui le coi^ 



106 JIBNDELSSOHN. 

^titoeal? II dMingaey do resle, eotrele beau sensible el le bea« ioUd- 

leclael ou la perfection. Le premier suppose Tunit^ dens la vari^l^y et 
lapiaisir qai en r^ulte a soo principe dans noire nature borate; Diea 
•a le eonnait point. La perfeclionr, au contraire, pe n'est pas Tuniie, 
■lais rbaraionie dans la vari^l^ y et la satisfaction qu'elle dooiie a sa 
•ource dans notre nature sup^rieure 9 dans la force positive de Viam : 
Diett en joaii dans un sens Eminent. Le beau se transmet k la raison 
par les sens. La perfection, beai^t^ sup^rieure et toute divioe^ est une 
iniuition de la raison. Le bean possible est superficiel et relaiif ; ia 
perfection est absoloe ei au fond mtoe des cboses. La beauts est I'i- 
ttitation sensible de la perfection , Timage terrestre de la beauts dtviae. 
Tout plaisir, en definitive, se fonde sur 1 idde d*une perfeclion 6oii sen- 
•ibie, soil intellectuelle, et le plaisir a une triple source : i'anite 
dans ia vari^t^, on le beau sensible^ rbarmonie dans la yari^^, oa ia 
perfection inteUeclueile; enfin une amelioration dans noirt ^iat pfay- 
aique, 1q plaisir sensuel. La musique seule r^unil les tms geores de 
ttlaisirs. Les derni^res lettres traitent du suicide et n'offiresl hen de 
bien remarquable^ 

Le Iraite de YEvidenee est une r^ponse k la question pTopos6e par 
J*Academie de Berlin : « Les v^riies philosophiques sont^elles. soscep- 
iibies d'une Evidence p^reille k celle des sciences mfitbdmatiques? » 
£elon Mendelssohn , T^vidence se compose de la certilude qui resulte 
de la demonstration et de la clarte qui impose la convictioii et la rend 
facile. II ne s'agit done pas seulement de savoir si les Veritas de la m^- 
(apbysique peuvent etre demontrees comme les propositions de la g^o- 
metrie, mais encore si elles sont susceptibles d'etre presentees avec la 
meme darte. Selon lui, les veriies philosophiques sont tout aussi cer- 
taines ; mais elles ne sont pas aussi evidentes que les propositions des 
ttathemaUques , en tant que revidence suppose un tel degre de clart6 
qui\ est impossible de se refuser & sa lumiere et d'eprou\er la meindre 
repugnance k Taccepter. il se fait fort de prouver que les verites de la 
aietaphyi^que peuvent etre raosenees k des principes tout aussi certains 
que \es axiomes de la geometric; seulement le raiaoiinement par lequel 
ae fait cetle reduction n'a pas le meme degre de clarte et d^evideoce in- 
vincible que les veriies malhemaliques; et il expose ici, sur la natare 
4e ce genre de connaissanoe, des idees encore dignes d'attention. Toute 
ia geomeirie, dit-il, n'eslque le developpemenl de la notion de re- 
tendue , au moyen du principe de conlradiclion ou de ridentlte : lontes 
aes propositions sont demonlrees ic^entiques avec i'idee primitive d^- 
iendue. La certitude geometrique est fondee uniquement sur Tidentite 
invariable d*une notion donnee avec les idees qui y sont impllcitement 
renfermees et que I'analyse eniait sorlir. 

Redierchant ensuite le degre d*evideuce dont est susceptible la me- 
4aphysique, il dit qu'en general la philosophic est la science des 
qualiUs des cboses, tandis que 1^ roathematiques sont la science des 
quantum. La metaphysique generate ne considere que les qnalites et 
leurs rapports, abstraction faitedes choses. £llefait4'analyse des nbtioos 
donnees, et en developpe les richesses inhnies qui y sonl renfermees; 
etles propositions x]ue ranalyse produil ainsi s6nt aussi cerlainesque 
les verites matbeflftatifoes ; settlement elles ne s'imposen t pas aux espnts 



MENDELSSOHN, M7 

«tec la m^me farte que celles-d. €e d^savantage pmvietit da trois 
causes : d'abord la philosophie n'a pas k sa disposition des sigaes aussi 
exacts que la science .malbemalique; son iang&ge est plus ou moins 
arbitraire. Ensuite les qualit^s des choses soni si iniimemenl li^ 
entre elies, quUlestia)pos3ibIed'en expliquerunesansconnallre loutes 
les autres. De 1^, la n^cessit^, k chaque pas, de revenir sur les prin- 
cipes,les ^16menls. EnGn, les qualit^s ^lant d6termin^s, it s'agit 
d'enirer dans le domaine de la r^alit^, chose facile pour la gi^oin^trie, 
qui peuts'en rapporler au t6moignage des sens, iandis que pour la 
philosophie , ce t^moignage est lui-m^me soumis k la critique, et que 
sa Idche est pr^is^ment de se ttenir en garde centre les simples appa- 
rences. Un autre avantage que les malheniatiques ont sur la philo- 
sophie, c*^sl qu'elles trouvent toujours les esprits disposes k accepter 
le r^sullat de la discussion , quel quit soit. La v^rit^ g^om^trique n'a 
d'aulre ennemi ii vaincre que Tignorance; nul pr^jug^, nul inl^r^, 
nulle passion ne vient r^sister k son Evidence. En philosophie, an 
contraire, cbacpn a pris parti davance et oppose k la demonstration de 
la v^rite se^ opinions pr^congues. 

Dans la troisi^me partie de son traits, Mendelssohn recherche le de- 
gr^ d'^vidence que comporte la th^ologie naturelle. Quelle f^condit^ 
merveilieuse, s'6crie-t-il, que celle des Id^es de Dieuetde ses altri- 
buts! Toules les perfections de TEtre divin , Tid^ en ^ant donn^e, 
I'analyse les en fait sortir par un d^veloppement nicessaire. L'ath^e 
m^me accepte le r^sultat de cetle anatyse , eomme rid^aliste admet la 
g^om^trie , mais sans en reconnattre Tobjet pour vM. G^est Mqu'est ki 
difficult^ : il faut 6lablir la r^alit^ objective de Tid^ de Dieu. Le meil- 
leur argument pour cela, c*est Targument ontologique , fond^ sur le 
principe de la ration suffisante, instrument merveilleux qui sert k tier 
entre elles loutes Ids v^rtlds, qui en fait Tharmonie ei runit6. 

Les principes g^n^raux de la morale sont susceptiblesd*une Evidence 
enti^re. Les lois morales ont,selon Mendelssohn, la m6me universa- 
lity et la m6me certittide que les lots de la nature , parce qo^elles sont 
I'expression autlieiiliqoe de notre nature raisonnable. Aussi , tbdorique- 
menl, tons les homtnes cultivds les reconnaissent^ mais dans la prati- 
que, on le sail trop, c^est autre chose. 

Le Phedon est une imitation de Piaton ; c*est peut-^re Touvrage le 
plus solide, sous la forme la plus atirayante, sur la grande question de 
rimmortalild de Vkme avant Kant. Mendelssohn le poblia pour r^ 
pondre aux doutes dont le jeune Abbt lui avait fait confidence sur ia 
destiq^ humaine. A I'exemple de Piaton , il met dans la bouche de So- 
crate, s'entretenant k sa demi^re heure avec ses disciples, les argu- 
ments qui doivent 6tablir Timmortalit^ de Tftme. Dans le premier dia- 
logue, il suit Piaton assez fid^lement, ne modifiant gu^re que Texpression 
de ses arguments. Seulement il a beaucoup adouci la violente diatribe 
de Piaton contre le corps et ses besorns, comme trop peu conforme 
aux id^es actuelles. Dans le second dialogue , Mendelssohn a substitu6 
k la faible argumentation de Piaton concernant rimmat^rialitd de rftme, 
tine demonstration meilleure et plus moderne. Dans le troisi^me dia- 
logue enfin , Socr&te ne s*exprime plus comme il Ta fait dans le Phf^ 
don, mais il pense et raisonne ^ comme il rauratt fail s'il avait v6ttt 



208 MENDELSSOHN. 

au iviii* siMe, et s'il avait pu coDDaltre Descartes et LeibniU. 
Meudelssolm n'ospire pas A roriginalil^; cc qui lui importe, dil-ii, ce 
n'est pas d'etre iieuf ^ mais vrai. II revendique cepeadant comme Ini 
appartenaot en propre ce au'il fait dire k Socrale sur I'harmonie des 
v^ril^s morales , sur )e sysleme de nos droits et de nos devoirs. La per- 
feclihilitc infinie de nos racuil6s intellectuelles , les devoirs infinis qtu 
la conscience nous impose, celtesoilde fdlicit^ que rien sur 1a terre ne 
peut satisfiiire, assurenl a I'homme une dur^e continue et infinie. II y a 
des devoirs qui seraieill d^raisonnables, si la morl 4lsit le dernier lerme 
de son existence. Sans rimmortalil^, la mort par d^vouement, qui est, 
aujugementdelous, Taction la plus sublime el le devoir suprtoe , se- 
rait une absurdity. 

L'ouvrage inlilulii Matinits, el qui parut en 1785, expose les eotre- 
liens que Mendelssohn cul r^llennent avec son fils , son gendre el un 
de leurs amis , sur ['existence de Dieu. Apr^s des discussions prelimi- 
naires sur des questions de critique et d'ontologie, notamment sur les 
caracl^res de la vdril^ el de I'^vidence , ou Ton relrouve parlout le dis- 
ciple de Leibnitz, quelque peu ^branle cepeudant par les objecljonsde 
Kant, Mendelssohn ^tablit les axiomcs suivants : nCe qui est vrai 
doit pouvoir £lre connu comme tel par une intelligence positive. « — 
n Ce donl Texistence ne peul ^Ire reconnue par aucune intelligence 
positive n'exisle pas r^ellemenl; c'est ou une illusion, ou une erreur. ■ 
— Ce dont la non-existence ne peut fttre concuc par aucun ^Irc rai- 
sonnable, exisle n^cessairemenl. Une id^e qui ne peul filre concue 
sans r^alil^ objcclive doit 6trc, par la mfime, consid^r^e corame r^ile, » 
Mendelssohn passe ensuite en revue les diverses mtithodes d'dtablir 
I'exislence de Dieu. La tb^orie des altributs de Dieu, I'idte en ^tant 
donn^e, est de toute Evidence ; mais, pour en elabUr la r^alil^, plusiears 
ratsonnements ont 6t6 proposes sans enlratuer rassentiment univers^. 
Ou bien Ton conclut d pogteriort de I'exislence du monde ou de I'exis- 
tence du mot d celle de Dieu , comme en 6lant la cause n^cessaire; ou 
bien, procedant a priori. Ton conclut de I'id^e m^me d'un 6tre n^es- 
saire etinGni k son existence reelle el objective. Mendelssohn appr^cie 
ces divers arguments k la lumi^re du boo sens , du sens commun, qu'il 
considere comme une Tacult^ ou une autorite sup^rieure i la raison in- 
dividuelle, el sur lequel il importe de s'orienler lorsque la spteulation 
nous a Irop ecartes de la route battue. C'est ici que se trouve ce passage 
remarquable qui a Tourni k Kant le sujel de son petit ^crit : Qu'tit-ei 
que $'oritnter dam la pmsee? oToutes les fois, dit Mendelssohn [Ma- 
tineei, § 10), que la speculation paratt trop m'^loigner de la grande 
route du sens commun, je m'arr^Ie et chercbe k m'orienter. Je reporte 
mes regards vers le point d'od je suis parli, et je cherche h metlre 
d'accord mes deux guides, le sens commun el la speculation indivi- 
duelle. L'expiJrience m'a appris que le plus souvenl le droit est du 
cdt(S du sens commun ,.el il Taut que la raison se prononce avec beau- 
coup de force pour le r^sultat de la speculation pour que je me d^de 
h men rapporler h celle-ci. II Taut m^me, dans ce cas, qu'elle me 
monlre avec Evidence comment le sens commun a pu s'^garer de la 
bonne route , el quelle me convainque que la persistance de celai-ci 
dans un avis coatraire est pure obstination. » 



MENDELSSOHN. 209 

Lidfolisme ne r^assira jamais h faire revenir le sens comman de sa 
croyanco a la r^alit^ du monde exterieur; mais il fail natlre des doutes 
qui afTaiblissent la demonslration de i'^xistence de Dieu , fondee sur la 
conlemplalion de Tunivers. Aa liea donede s'engager dans de subliles 
discussions avec les idealisles, ii vaut mieux fonder celle existence sur 
la nrienne , qui est indubitable. Mendelssohn refute ensuite la philoso* 
phie alomistique, qui fait naftre Tunivers du basard et qui admet une 
$6rie infinie de causes et d'effets sans commencement et sans fin, et il 
reproduit Toptimisme de la Thiodicie de Leibnitz. Mais la partie la 
plus imporlante de ces entretiens est la refutation du panth^isme, ei 
particuii^rement du spinozisme. 11 admet cependantunpanth^isme plus 
pur qui) au point de vue pratique, peut se concilier parfaitement avec la 
pi^te et la vraie morality, et k cette occasion il prend la defense de son 
ami Lessingy que Jacobi venait d^accuser de spinozisme. 11 termine 
cette partie de Targumentation, qui a pour objet d'^tablir Fexistence de 
Dieu, comme^tre n^cessaire, sur les fails donnes dans rexp^rience, 
par on argument de son invention. Se fondant sur I'axiome que tout ce 
qui est doit ^tre Tobjet d'une intelligence quelconque , Mendelssohn 
conclut de Timperfection de la connaissance que nous avons de nous-* 
m^mes^ T^xistence d*un entendementinfini. 11 doit y avoir n^cessaire- 
ment un 6lre pensant qui connaisse de la mani^re la plus parfaite et 
avec le plus haut degr^ d'^vidence j non-seulement moi-m6me avec 
tout ce que je suis, mais encore Tensemble de toutes les possibility 
commie possibles y ^t Tensemble de toutes les r^alit^s comme r^elles ^ 
en un mot , Tensemble et rharmonie de toutes les v^rit^s : il existe done 
une intelligence infinie. 

Le traits se termine par Texamen des arguments propos6s pour proo- 
ver a prtort Texistence d'xin 6tre tout parfait, n^cessaire, absoio. 
Mendelssohn s'applique ici k justifier et k perfectionner Targumenl 
d'Anselme de Cantorb^ry^ reproduit sous une autre forme par Des- 
cartes, et attaqu^ par Kant comme concluant de la simple possibility 
k lar^lite. 11 convient que de la seule possibility logique d'un 6tre fini 
Ton ne pourrait conclure l^gitimement k son existence r^elle, paroe 
qu'il pourrait n'^tre qu'une simple modification de moi-m^me, un dtre 
id6al , in^aginaire. Mais Tid^e d*UQ 6tre n^cessaire, infini^ ne sauraii 
etre consid^r^e comme une modification de moi : ou je ne puis la conce-* 
voir, ou bien elle est Texpression d'un ^tre r^el. Pour en 6lablir la 
r^lit6, il sufQt done d'en prouyer la possibility logique. L'^tre infini 
existe par cela ^ul que j,e puis le concevoir comme tel. Or, cette possi- 
bility logique a i\j^ 6tablie par Leibnitz, et Mendelssohn abonde enti4- 
rement dans son sens, mdme apris les objections de Kant. L'6tre 
D^cessaire, dit-il, reunit tons les caract^res affirmalifs ou positifs au 
degr^ le plus eminent. On ne peui concevoir Tun sans I'autre. 11 impU- 
querait done de concevoir I'^tre infini sans le pr^dical affirmatif de 
I'existence. L'idee en est absurde et contradicloire, tant qu'on la congoit 
sans Tattributde I'existence r6elie. Sans le caract^re de la r^alit^, cette 
id^e s'^vanouit. La raison produit avec n^cessit^ I'id^e dun 6tre infini^ 
absolu, n6cessaire : done il existe ; il existe aussi siirement qu^ la rai- 
son elle-m6me : il faut renoncer k celle-ci , la nier, ou admettre avec 
elle Texistence de Dieo. Tel eat le veritable sens de- rargumentation 

IV, 



SI0 



iA:rArrA i: 



tAmadmt , ie Desevfes, 4e Lalmitz, et mtoot de M q i dc to s d hii , et, 
bnmalee mosty Kant lai-mtoe ne peal se refoser a I'aceepler. 

Les OEmwet eompUu$ de MeodelssohB onl eie pobliees , avec sa 
Vk,k yiemie , en 1838 , en on Tolune grand in-8*. J. W. 

MEinEDEME, sornomme dXrethe a cause de son origine, el 
imdaleor done 6coie lies-obscare qui porta le mtoe nom , florissait 
h pen pr^ trois cents ans avant J.-C EnToye par les Eretriens en gar- 
nisoo a M^gaFe, il entendil les lemons de Platon, qui s'etail refiigi^ 
■Himentao^fnenl dans eette ¥iJle , el ne tarda pas a le suivTe k Atbenes. 
MaiSy entrain^ par son ami Asclepiade de Ptilios , il retooma a M^are» 
•A il s*allacha a Stilpon , on des philosophes les plos ceiebres de I'ecole 
m^gariqae. Enfin, apr^ avoir qoille lecole de M^gare poor celle 
d*Elis, fondde par Phldon , il se placa, comme noos venoos de le dire, 
k la t^le done 6oole noovelle coonoe soos le nom dXrelrie. II eosei- 
gnait ses doctrines dans sa ville natale, oo il jooail en mtee lemps y 
eomme homme politiqoe y on r61e important Eleve ao rang de premier 
a^naleor, il fat charge aoprfe de Ptolem^ , de Lysimaqoe, de Deme- 
trios Poliorcile , de plosieors n^gociations dont il sortit a son luHineor 
ei qoi loi acqairent Testime de ces princes. Le fiis de D^metrios, Anti- 
gone GonataSy loi lemoigoait one estime-particoli^ et se faisait gloire 
d'^re son disciple. Deveno pour cela m^e sospect a ses concitoyens, 
et ayant k r^pondre k one aocosation de trabison, il se r^fogia aopr^ 
d^Antigone ei moorot de trislesse; d*aatres disenl qo'il se laissa moorir 
de Caim, k Vkge de soixante-qoalorze ans. M^ned^me n^ayant rien 
6crit et les oavrages des aociens qoi aeraient po noos 6elairer sor son 
enseignemenl ayant p6ri , noos ne poovons avoir qoe des idees ti^s- 
vagoes sor sa philosophie. II devait se rapprocher beaocoop de r^cole 
m^gariqoe^ et particoli^remeot de Stilpon , poor leqoei il professait one 
Vive admiration. Noos savoos, en effel (Diogene Laerce, Mr. n)y qo'ii 
•xcellait dans celle dialectiqoe sobliie et frivole dent noos troovons ia 
plos haole expression dans Eubolide. II rejetait tootes les propositions 
negatives et compos^es , c'esU^ire hypolheliques , n'admettanl que 
les propositions aiflrmatives et simples; ce qoi nous fait sopposer qa'il 
n'admeltait point de division ni de partage dans la verity, el que Tid^ 
do possible se confondail poor lui avec celle do n^ssaire; en d'aaires 
lermes/ qa*il ne reconnaissail, avec les disciples d'Euclidey qoe TElre 
absolu y ndcessairement un. En effet , si on Jaisse sobsister les proposi- 
tions bypolh^iqaes et negatives , le dilemme est possible; or, ledi- 
lemme n'est pas autre chose qoe la division d'oo touV dans ses parties. 

Cette m^me unit^, qu'il chercbait k ^tablir par la dialectiqoe ^^ait 
aossi le but et le caracl^re de sa morale. D'abord , il distingoait le bien 
de Tolile; puis il le montrail le m^me dans toutes les vertus que noos 
distingoons, et oes vertus elles-m^mes n'6laienl a ses yeux qoe des 
expressions diff^rentes done seule idee. EnOn y il atteignait le but so- 
pr^me de la philosopbie en confondant, comme nous Tapprenons de 
Cic^ron {AeadSm., liv. n, c. 42) , le bien avec le vrai; en soutenant qoe 
tout bien est dans Tesprit et dans cette faculty de Tesprit par laquelle 
noos connaissons la v^rit^ : Omne bonum in mente po$itum ei mentii 
mete qua V€rum eemtretur. D'aprte Simplicios (Comment, in Physif — 



Aristotetis, f* 20), M^n^dime et ses disciples porlaient tellemeDt Imn 
i'horreur des disliDClioDS, qu'ils tie voulaient pas m£me admellre 
qu'uDe chose puisse 6tre afnrm^e d'une autre; as ae [ecoDDai^ssient , 
pour absolumeut certains que les jagemeuts ideuliques: par exetnple , 
lorsqu'oa dit : L'homme c'est rbomme, le blauc c'est le blaoc. -~ 11 a- 
exisl6 un autre philosophe du Dom de M&n6dkme , qui 6tail disciple de 
Co)ot^<]6 LaiDf^aqiiR, el professail les priocipes de I'^le cyniqae. 
Diog^ne Lnoice (liv. m, c. 102) racoule qu'il avail I'babitude de se 
montrer en [mblic dann le lugubre appareil sous lequel on repr^senlait 
les Furies, .ivce uoe loiigue robe noire noute d'une ceintureecarlatB, 
el se disaol envo)^ des eofers pour surveiller les m^faitfi des bommes. 
Pour les ouvrnges k consuller, voytz MlaAugoi. 

iMEi\'G-TSEU, dont le Dom a cle latinis6 en cetui deMencius, eat 
un pbilosophe cbioois qui tlorisgait dans la premise moiti^ du iv si^e 
avant noire 6re, a la m^me ^poque oil Qorissaienl aussi en Gr^,Secrate, 
PlaloD el Aristolc. II naquil dans la ville de Ts^ou, acluellement 
dependante de Ven-tch^ou-Cou de la province de CbaD-lonng (orient 
mLinta^Deuxl , ou Ion voit eocore aujourd'bui son lombeau. Ce lom- 
faeau, d'apr^s la grande g^ographie imperiale publi^e i. P6k)ng,.en 1744, 
est silu^ u gauche de b graude roule qui pa&se au midi de ta ville 
Ciiiitoiiale (le Tsi^ou. . 

Le p^re de Meng-Tseu, qui se nomma pendant sa vie Meng-kho , 
mourut peu de temps apr^ \% naissauce de son fils. Sh m^re ^tait 
nne femme restee en v^a^ralion dans Ift m^oire des Cbinois, pour 
les soins assidus et ^clair^ qu'elle prit de I'^ucation de sod enlant, 
Persuad^e que les mauvais esemples exercent une inOuence pernicieuse 
suf I'esprit desjeunes gent, elle cbasgea deux fois de deipeure poor 
De pas laisser pervertir I'esprit et les pencbaols de son his. 1^ maison 
oil elle demeurait d'abord £tail siluee pr^ de celle d'uv boucher ; elle 
saper^ut qu'au moindre cri des aniotaux qu'oq ^gorgeait, le pelit 
Meng-kho accourail assister k ce spectacle, el qu'ensuite il lAcbait 
d'iiniter ce donl il avail 61^ t^moin. Craignanl ua lei voisioage, elle alia 
demeurer danslaproj(iBiit^de plusieurs sepultures. Let parents deceox 
qui y reposaient venaient souvenl pLeurer sur leur totnbc el y faire les 
olTraudes dccout^ni^es. Meng-kho prit bient6l plaisir ik ces c^r^monies 
el s'amnsait ii les imiler. Sam^res'eD inqni^ encore ela'empressade 
cbercher nne babilalion qui p&l favoriser les dlEpoaiiions si prono&e^ 
de son fils a imiter ce qui Trappail babituelteiBeDl ses yeux. Elle se lo> 
gea done pr^ d'uoe 6cole dejeunes gens. C'ed peol-^lre k oetle sollici- 
tnde de sa m^re que Meag-lseu doit I'hoBDeiif d'etre oontpl^ au nombre 
des plus illustres pbilosophes de la Chine. Aiiss>, doos les' livtes de 
morale et d'^uc&lion cbinois, I'exemple est-il vivoaent recoaiauiul6, 
et ou y irouve, pour ainsi dire, reproduite^ebaqaepageioellepbrace 
devenue proverbiale : ■ La takrt de Meng-tseu elwisit ud vouibage. ■ 

Meug-lseu est un philosopbe qui m^rile d'Alre soignMsemeBt ^adi^ 
non-seulenient a cause de.ses conoaissancea £teiidiie» pow mm pays ct 
son ^poque, mais encore k cause de la tournure vive etwiginale dt 
son esprit. II se fil le disciple de Tseu-ase, digne deftendant do C«Df»* 
eiiu( Voyi* cemol); el, i I'toole de ce sage, A kvaafa rapidement 



212 MENG TSEC. 

dsns la coonaissance des doclriocs du maltre, tesqaellrs, au reste, q'^ 
UieDlaa fond que la doclriDedesancieiis sages, comme CoDfucias lui- 
vatme ne cessait de le declarer. 

UcDti'Uea eut bienlM lai-mfime des disciptes. II \«yagea avec eox, 
comme cetait alors I'usage, dans dilTerents Elals de la Cbine, pour 
s'inslniiTe et iostruire les priac«s qui re^aient sor des populaliont 
dtvisees. Vivaot a ane ^poqoe et dans UD pays ou la poliliqae #tail mw 
parlie integrantede lamoiale, sinon la morale elle- mfine. Meng-lseo, 
par la nalore de sod esprit anssi bien que par ses priniipes , fat dknm 
port^ que tpal autre k les s^parer. Aussi le livre qu'il a laiss^ et qni 
porte SOD Dom (le Mmg, en deux parties; ofTre-l-i] ii an baal degrj 
I'nnioD ^troite de ces deux sciences. 

Sa poliiique paralt avoir 6li plus decide et plus bardie que celle da 
son mallre Confucius. Uoins grave . niais plus vif el plus p^tutaat 
que ce dernier, pour lequel il professail la plus hauie edmiralioo, jl 
prend son adversaire, quel qu'il soil, prince ou autre, corpsicorps, 
el, de d^uclion en deduction, de consequence en consequence, il te 
mftne droit a I'ahsnrde; 11 le serre de si pr^s qu'il ne peut lui ^cfaapper. 
Aucun pbilosophe oriental ne pourrait peut-^lre ofTrir plus d'altraits 
i un Iccteur europeen, surtout A un lecteur fran^is, que Meng-tseo, 
parce que ce qu'il y a de plus saillant en lui, quoique Chinois, c'est 
I'esprit. II mauie parraitemeut I'ironie. On en jvgera par qaelques d- 
lations. 

■ Meng-tseu etant ali£ rendre visile a lloei , roi de I'Elat de Liang, 
le roi questionna le pbilosophe sur I'art de r^gner , en disanl qu'il ne 
pouvail arriver a faire lout le bien qu'H avail envie de faire. 

« Mi!ng-lseu lui r^pondil : S'il se trouvail un bomme qui dtt au roi : 
Hes rorces.sont sufBsantes pour soulever un poids de Irois mille livres, 
roais Don pour soulever une plume-, ma vue pent discemer le moave- 
oienl de croissance de lextr^niiie des p'lils d'aulooine de certains ani- 
roaux, mais ellene peut discemer une vol tnrede boisqui sultlagrande 
route; roi, auriez-vous conGance en ses paroles? 

a Iveroidil ; Aucunemenl. — Si I'bomme ne soui^vepas une plume, 
c'esl qu'il ne ^t pas usage de ses forces ; s'il ne voit pas la voJlure en 
inouvemeDt cbargee de bois, c'esl qu'il ue fail pas usage de sa bcult^ de 
voir; si les populations ne re^ivenlpasdevouslesbienfailsqu'eUesont 
droit d'en atlendre, c'est qut vou* nt faitnpat utage de voire faeulU bien- 
fai»ante. C'esl pourquoi , si un roi ne gotivernc pas comme il doit gon- 
verncr, c'est parce qu'il ne le veul pat, el non paree qu'it ne U peulptu! 

■ Le roi ajoula : Enquoi difT^rentles apparencesdu mauvais gonver^ 
nement par mauvau vouloir ou par impuittancef 

a Meng-Tseu r^pondit : Si Ion conseillail^ un bomme de prendre la 
montagne, Ta'i-cban sous son bras, pour lu transporter dans I'Oc^a 
seplenlrional , et que cet bomme dtl : Jenele puu , on le croirait, parce 
qu'il dirail la v^ril^ apparente et rtelle; mats si on lui ordonneit de 
rompre on jeune rameau d'arbre, et qu'il dll encore : Je ne UpuU, on 
ne le croiruit pas, parce qu'il serait evident qu'il y aurait de sa part 
mauvai* touloir el non impumance. De mfirae , le roi qui nc gouveme 
pas hien comme il devrait le faire, n'est pas a comparer ik Ihomme 
cssayont de prendre la montagne TaJ-chan sous son bras pour la 



MENG-TSEU. 213 

transporter dans I'Oc&in septentrional^ mais^ h I'homme disant ue poa- 
voir rompre le jeane rameau d'arbre. » (Meng-Ueu, liv. i, c. 7.) 

Nous citerons encore la belie dissertation de notre philosophe, sur la 
nature de Vhomme,- 

a Kao-tseu dit : La natare de I'bomme ressemble aa saale flexible; 
r^quit^ on la justice ressemble k une corbeillcj on fait avec la nature 
de rhomme rtiumanit^ et la justice, comme on fait une corbeille avec 
le saule flexible. 

« Meng-tseu dit : Pouvez-voas ^n respectant la nature , Tessence 
propre du saule, en faire une corbeille ? Voos devez, d'abord, rompre 
et d^naturerle saule flexible, pour pouvoir; ensuite, en faire une cor- 
beille. S'il est n^cessaire de rompre et de diinaturer le saule flexible 
pour en faire une corbeille , alors , ne sera-t-il pas n^cessaire aussi de 
rompre et de d^nalurer Thomme; pour le faire bumain et juste? Vos 
paroles porteraient les hommes k d^truire en eux tout sentiment d'bu- 
manit^ el de juslice. 

« Kao-tseu continuant dit : La nature de Thomme ressemble k une 
eau courante : si on la dirige vers Torient, elle coule vers Torient ; si on 
la dirige vers Toccident, elle coule k Toccident. La nature de Thomme 
ne distingue pas enlre le 6tmet le mal, comme Veau ne distingue pas 
entre Vorient et Voccident. 

« Meng-tseu dit : L'eau assur6ment ne distingue pas entre Forient 
et Toccident ; mais ne distingue-t-elle pas, non plus, entre le haut et le 
ba$? L'bomme est naturellementbon, comme Teaii coule naturellement 
en has, II n'est aucun homme qui ne soit nattirellement b6n, comme ii 
n'est aucune eau qui ne eoule naturellement en ba$. < 

« Maintenant , si , en comprimant Teau , voas~ la faites jaillir, vous 
ponrrez la faire d^passer voire front. Si en lui opposanl un obstacle , 
vous la faites refluer vers sa source, vous pourrez alors la faire d^passer 
une montagne. Appellerez-vous celd la nature de Teau? — C'est un 
effet de la conlrainle. 

« Les hommes peuvent 6tre conduits k faire le mal , leur nature le 
permet aussi. 

« Kao-tseu dit : J'appelle nature la vie^f "^ 

« Meng-tseu r^pliqua : Appeiez-vous.te^e nature, comme vous ap- 
pelez le blanc blanc ? 

« Oui. 

« S^lon vous, la blancbeur d'une plume blanche esl-elle la m^me que 
la blancbeur de la neige blanche? ou la blancbeur de la ncige blanche 
est-elle la m^me que la blancbeur de la pierre pr^cieuse nomm^e yu? 

« Oui. 

« Cela pose, la nature du chien est-elle done la m^me que la nature 
du boeuf , et la nature du boeuf'la mdme que la nature de I'homme? 

a Kao-tseu reprit : Les aliments et les couleurs apparliennent^ la na- 
ture. L'humanit6 est int^rieure, non ext^rieure; I'^quit^ ou la justice 
est ext^rieure et non int^rieure. 

« Meng-tseu r^pliqua : Comment enlendez-vous que I'humanil^ est 
intitieuret\\di'y}&\\z^ extirieure? 

« Si c^t homme est vieux nous disons qu'ii est un vieillard; la 
vieiUess^'est pas en nous j de m^me, sitin tel objei est blanc, nonale 



' 2!-l MENG-TSEU. 

disons blanc; la blanchear ^laot en dehors de lui , c'est ce qui fait qat 
je I'appelle txlirieure? 

■ Le philosoplie r^pliqua : Si la blancheur d'an cheval blanc Htdif- 
r^rc pas de la blancheur dun homme blanc, votfs direz done qu'an 
vieux cheval ne diff^re pas don homme vienx? Le senlimenl de jos- 
lice qui noos porle i r^v^rer la vieillesse , exisle-l-il dons la vieillesse 
elle-mftmeou dans nous? eic. » 

D^s I'epoqoe de Menp-lseu et mtaie bien avanl , los opinioDs te> 
pins diverges snr le fti>nel le ina(,sur \ejutle el Vinjuste, en un mol, 
ssr les principes les pins conlraires, avaienl ^l^ exphm^es et soutenues 
ouverlement en Chine par des hommes qui faisalcnl proression d'en- 
seigner la v^iil6 el de la possWer. 11 y avail done plusieurs ^eoles 
opposes de momle el de philosophie , comme on peul s'en convaiDcre 
par les passages suivants da livre de Meng-lseu : 

« II n'apparalt plus de sages rois pour gouverner I'emplrel Les 
princes et les vassauK se livrenl h la licence lapluseffr^n^e; Ics lel- 
tr^s de chaque endroil professenl les principes les plus opposes et les 
plus Slranges ; les doctrines des sectaires Ynng-lchou el MS-li rem- 
plissent I'empire; et les doclrines ofQcidles professSes dans I'empire, 
si dies ne renlrent pas dans ceiles de Vang, renirenl dans celles de M6. 
La secle de Vang rnpporte loul h soi ; elle ne reconnall pas de princes 
ou de supi^rieurs; la secte de M^ aime tout le monde indislinclemenlj 
ellenereconnatt pnsde parents. — Ne point reconnallrede parents, ne 
point reconnattre de princes ou de superieurs, c'est (tre comme des 
bfiles brutes el des bfites fauves. 

Moi , ajoute Meng-tseu, efTray^ des progrJs de ces mauvaises doc- 
lrines , je defends celle des saints hommes des temps passes. Jc com- 
bats Vang et M^, Je repousse leurs propositions corruplrices , a(iu que 
des pr^dicaleursperversneaurgissenl pas denouveau dans Temprre pour 
les r^pandre, Une fois que ces doctrines perverses soni entries dans les 
coeurs, elles corroropent les actions, ellescorrompent toul ce qui am- 
stilne Vcxislence sociale. ■ IMeng-tteu , liv. i, c. 6 , § 9.) 

Si Meng-tseu vivait de nos jours, il aurail encore ii coinbattre les 
sectes de Vang et de Mii qui ont change de noms sans changer de doc- 
trines. Nest-ce pas nn fait singulier,eten mfime temps rassuranlpour 
la soci^t^, que celle apparition si anoienne dans le mofide,de doclrines 
qui se croient aujourd'bui nouvellcs et appei^es a la trans formation 
prochaine des soci^t^s modernes , lorsqne leur d^faite dale d^ja de plus 
de deux mille ans! 

Meng-lseu, k I'exeinplede son mallre Khoung-lseu, consid^rait la 
philosophie comme la grande institution du genre humain, sans la- 
quelte il n'y a que troubles et confusion pour les sociSt^s livr^es a loutes 
les seductions des plus mauvaises passions, des plus funesles doctrinei . 
Aussi flt-il de la philosophie confucienne un grand et noble apostolat 
qui ne cessa qn'avec sa vie. 

L'uuvrage de Meng-lseu est le quatriSrae de ceux que Ton nommo 
en chinois les S»i-eko» ou («« Quatre^ livrea dt Khoung-Ueu et di 
Meny-Ueu, lesquels sont les livres classiques par excellence de Ik 
Chine , cnscign6s dans toutes les fcoles puNiques el privies, lis ont A£ 
eipllqn^ et commcal^s par les philosophes et les moralistcs tes plas 



0ibrm4itVtoAe ofBdoUe dos Iettr6s9 eiils soiit ooBtkiiieUeiMBt daos 
ks mams deioas cent <|iii>^ en voulant oroer lenr inielUgeilcey d^sirenl 
encore possMer la connaissanpe de ces v6rit^s ilernelles qui sonl la 
base la plus solide des soci^t^s hiimaines. Meng-tseu mourat vers Tan 314 
avant J.-C. k i'dge de 84 ans. 

BibliograpbJe : Le livre de Meng-tseu a 6\6 traduit plusieurs fois 
en langue europ^enne. Void ces traductions par ordre de date : 
Par le P. Nod^ dans ses Sinensis imperii libri elassici sew, in*8°^ 
Prague 9 1711. — Par M. Stan. Julien, sous ce tilre : Meng-tseu, vel 
Mencium inter sinen$es philosophos ingenio, doetrina, etc. Confucio 
proximum edidit,etc., in-S', Paris, 1824-1829. — Par le Rev. Collie, 
en anglais dans ses Four-Books, Malacca , 1828; et.en fran^ais par 
l*aoteur de celte Notice, dans les Livres sacres de VOrient, Paris, 1840, 
gr. in-S*" k 2 col. et dans le volume de la Bibliolb^ue Charpentier, in- 
titul6 Confucius et Mencius ou les Quaire livres de philosophic morale 
etpolitigue de la Chin&, gr. in-18; ib., 1841. Ce dernier ouvrage a deji 
eu depuis plusieucs Editions. G. P. 

MENIPPE J pbilosopbe cynique , originaire de Gandara en Pb^ni'^ 
cie, commenQa par 6lre esciave; puis, 6tant parvenu k se faire af- 
franchir, il s'^lablit k Tb^bes, oil il ful admis au nombre des ciloyens. 
Selon Diog^ne La^rce , il s'y serait livr6 k rinttme m6lier d'usurier et 
y aurait acquis une fortune assez co'nsid^rable. D^pouill^ par des vo- 
leurs de ces ricbesses mal acquises, ou ne pouvant supporter lea 
railleries qUe lui attirait sa conduite, il se serait pendu de d^sespoir. 
Mais cette imputation ne paratt gu^re fond6e lorsqu'on songe que Ln* 
cien , qui n'^tait pas precis^ment un ami des pbilosopbes, nous reprd* 
senle constamment M^nippe dans ses Dialogues comme un cynique 
parfaitement convaincu et d6sint6ress^ , plein dem^pris pour la vie> 
pour la fortune et pour toules les cbim^res dont se nourrissent noire 
vanite et noire ambition. C'est pr^cis^ment lui qu'il oppose aux bypo* 
crites de philosopbie. M^nippe avait compost treize livres de satires 
dont il ne nous reste rien que les litres conserves par Diog^ne La^rce« 
Nous savons seulement qu'ils ^laient Merits en prose et en vers parodies 
des plus grands poetes. Varron, k ceaue nous apprendCic^ron {Acadim.^ 
liv. I), en avait fait une imitation tres-beureuse, oiiiesmaximes d'une 
haute philosopbie 6taient m^l^es aux saillies les plus piquantes. Malbea- 
reusement, Toeuvre de Yarron a p^ri comme cellede Mdnippe, et il ne 
nous reste plus , pour nous donner une id^e de celle-ci , devenue le type 
d'un genre, que le dialogue de Lucien intitul6 la Necyomancie. X. 

• 

MENNENS (Guillaume), n6 a An vers dans la seconde moili6 du 
xvi« sieele, est inscrit par quelques nomenclateurs au nombre des pbi* 
losopbes. Le seul oavrage qu'ils lui attribuent a pour litre : Aurei cW- 
leris, sive sacrce philosophice vatum seleciw, etc, libri tres, in-4*, An«- 
vers, 1604. Adversaire passionne d'Aristote et des p^ripal6ticiens sco- 
lastiques, Mennens reconnalt pour son maltre Frangois Gebrgi, de 
Tenise. Oi peul-il aller sous la conduite d'un tel guide? On le soup- 
^nne. Avant lous les arts, avant toutes les sciences, il place la cbi- 
mie, et il ne dissimule pas que Tobjet premier de la cbimie est la 



iifi MKNODOTC 

recherche de la pierre philusophale. Ces reveries nous iDliressenl pett; 
faisoRs simplement remarquer que, dans sod d^daiD pour la prndence 
aristol^lique, Mennens renouvelle les hypolh^ses les plus compromises 
des plaloniciens les plus lem^raires. Ainsi, posaot la mati^re coinme 
le prpmier sujet de loute g^nerallou , il croit ii I'existencc priniurdiale 
deceUe muli^re encore depourvue de touted^termiDatioQ. Recherchant 
ensuile ce qui a d^gagg de ce chaos les esseooes iodividuelles, il dit 
que ce n'est pas lu forme, mais la lumi^re, la lumiere i\an\ d^Snie 
Vel^mcDt substanliel du compost. Cetle lh(;se esL celle dc M^Daudre, 
de Bardesane; c'est le manich^isDie. Henu^ns doone eusuite dans loos 
les hearts de I'id^ologie ultra-platonicienne ; il croil au monde des idees> 
qu'il appelle le mtgaeoimui, el il definil les cieux tnatithneB deorum, 
hoc fU caleiiium eogilalionum. Ces details sufDsent pour faire coDoallre 
que Mennens apparlient a la secle des enlhousiastes. B. H. 

MEXODOTE DE NicomepiE, philosophe scepliquequi vivail ^ la 
fill du I" el au commencemeut du ir sitcle de I'fere chr6lienne. nioggne 
Lagrce (liv. i\, e. 116} le complc dans cetle suite de philosophes 
scepliques el de m^decins empiriques qui s'^tend d'^Eoesid^me k 
Sexlus. 11 Jul donne pour maltre Antiuchus de Laodio^, et pour dia^ 
ciple, Hemdole de Tarse. X. ^m 

MERI AK (Jean-Bernard) , un des meilleur; philosophes du xviii' sifr^'^ 
cle, mais plusc^l^bre que connu, naquil en 1723, a Liechstall, dans 
lar^publique de Bile. Son pfere,pasteur g^n^ralenient vt^ner^, pr4di- 
cBleur instruit et disert, ayant ^t^ appel^, d^s 172^, de Liechslall i 
BAle, oil il devint, en 1738, chef des dglises proteslanles du canton , 
Marian Tut ^Iev4 avec soin dans celle ville , alors pleine d'bommes de 
savoir etde m^rite. D^sa premiere enfance, il donna des preuves d'ua 
esprit juste et fin , dime conception rapide et nelte, dune rare sagacil6, 
d'une inemoire aus^i promple que lidSie, d'one application iDfatigable. 
Les objets d'^lude qui I'altachaient le plus, c'elait la lecture des pMles 
et I'analyse des syst^mes philosophiques; car il possedait presqu*aii 
m6me degr4 le gon'. de la philologie et celui de la pliilosophie, de la 
m^ta physique el da beaux-arts. A dix-sept ana , il ful recu doclenr en 
philosofthie , apr^s avoir soutena une Ih^se sur une mali^re dont il s'oi> 
cupa encore dans son ige niiir, le suicide : de Aulochiria {in-ft", 17^0). 
a II eslassez singulicr, fait remarquer Ancilion, qu'undes hommesles 
plus gais ail trait^ ee triste sujet avec une snrle de predJIeclioD. » 

La voix piibUque, comme son prnpre instinct, appelait Marian k Veor 
seigneuienl sup^ricur. Aussi concourul-it, dSs 1741, pour diff^rentes 
chaires; mais, loujours approuveet choisi par ses juges, ii fut cbaqne 
fois rc|iouss6 par le sort. Un antique usage de I'universit^ bdloise voulait 
que le sort d^iddt enlre les trois candidals qui s'glaient lir^s avec le 
plus d'honneur des epreuves prescrites par la loi. B^courag^ par qoaire 
revers ^prou\^s dans dix ans, Marian, c^dant aux voeux de sa fsmilJe 
plulAt quit sa pioprc vocation, quilla la carrif^re de i enseignement 
pour I'lital eccl^siastique. II subit avec distinction les examens du saint 
minist^re; il pr^xifaa mdma avecun succ^s remarquable, mais ce fut 
saas en^alaement. II tronva beaucoup plus de satisfacUoQ dans le Icnig 



U£lUAN. SIT 

s^jour qu'il fit k c^tte 6poqne ft LausaDne, poor s'y perfectioDoer dans 
■'usage de cette langue ft-an^aise vers laquelle il s'^tail senti attir^ d« 
bonne heure. Reveou h BAle , il accepla une place de pr^cepkur daps 
la maison d'an ^cheviD d'AmsLerdam , M. Will£. H^rian passa quatre 
ans dans cette ville; puis il re^ut de Muuperluis, president de I'Acad^ 
inie de Berlin , I'ipvitaUon d'accepler une place dans la classe de phi- 
losophie et une pension de Fr^d^ric II. Marian n'hdsila pas k se rendra 
a cetle proposition Halteuse, et vint i. Berlin en 1748, pour y exercer, 
durant plus d'un demi-si^le , I'influence la plus f^nd^ et la plus tn- 
conleslee, tant sur I'Acad^mie des Sciences que sur I'instrnclion pa- 
bliqneen Prusse. Son nom se joignit k ceux d'Euler,de Lagrange, de 
Sulzer, de Lambert, de Pr^montval, des Castillon, des Ancillon et de 
tantd'aalresesprits distingu^s qui apparaissenl'fi la post^riti comme 
le glorieux cortege du grand Fr^d^ric. II oiourut en 1807, igi de plaa 
de quatre -vingt-qua Ire ans. 

La paisible et noble carri^re de Marian n'a iH marqu^ par aucnn 
^v^ncojcnL extnrieur de quelque ^clat; elle est enrernx^e lout entiiire 
dansses travaux. Ce ne fut jamais sans une certaine repugnance qa'il 
se ddtourna de ses devoirs d'Acad^micien. Ausst n'a-t-il jamais occup4 
quedeus places, outre ses dignit^s acad^miques: celle d'inspecleur du 
college Fran^ais (1767) et celle de directeur des Eludes (visilateur) da 
college de Joachim (1772), c'est-i-dire des deux colleges que la cour 
de Prusse prott^^eait particuli^rement. Dans I'Acad^mie mime, il ap- 
partinl success! vcment k la classe de philosophie et k celle des belles- 
lellres. A la mort du marquis d'Argens, en 1771, i) quitia la prepii^re 
classe pour prendre la direction de la seconde, et en 1797, il succ^da 
i Formey en quality de secretaire perp^tuel de I'Acad^mie. C'est depuis 
la morl de d'Argens quit ^lai^ devenu I'un des inlerlocuteurs et des con- 
seillers habituels de Fr^d^ric, qui se plaisail k s'entretenir avec lui sur 
les mali^res litteraires. II fut aussi nomm^ bibliotb^aire de 1' Acad^mie et 
membre de la Commission economiqtie ; k ce dernier litre, il rendit des ser- 
vices ^minenls, puisqu'il fit plus que doubler les revenusde la oompagnie. 

Marian ^tait lellement d^vou^ aux inl^r^ls et k la gloire de I'Aca- 
d^mie de Prusse, qu'il n'^iudia et n'6crivit en quelque sorte que pour 
elle. Le nombre des ouvroges qu'il ne consacre point k ce corps c6- 
l^bre, est peu considerable, et sej|dpit k (fuelques traductions. II fit 
dClaudien I'bonneurdetraduire VEmivement de Proterpint, II traduisit 
du grec quelques parties desreuvres morales de Plutarque, que Frede- 
ric d6sirailmieux connallre. Pour obligerMauperluis, iirilconnallreles 
Euais philoiopkiquts Ae Home , par une version fran^aise qui popula- 
risa le nom du pbilosopbe ^cossais sur le coDlinenl et que Formey accom- 
pagna d'une preface et de notes parfois ing^iiieuses et n^me caustiques. 
Merian traduisit enfindel'allemaud les Ldfresco^mo/o^t^ucfde Lambert, 
son confrere, ouvrage tres-dislingue, mais qui n'^tail encore connu hor^ 
de TAIlemagne que par un exlrait insure dans le Journal encyelopidiqm 
et rtdigd par Marian (1765). Celle version est une composilion nouvelle 
et en quelque sorte onginale : onn'y rencontre ni les digressions, ni les 
repetitious, ni les obscuriies, ni enun ce d^sordre de pens^e etde slyUj . 
qu'on remarque dans Toavrage de Lambert. Les id^es de eel homow 
de g6nie , cd elleB-mfimes grandes «t eiev^es , resolvent de la plaiae 4« 



sit bi£man. 

Marian one expression lamioease qui en doable la Valeor : Marian ^Uit 
done aQtoris6 a ehanger jnsqa'au litre da livre, et, en Tappelant le 
Systbme du monde, il contribua k la renomm^e de son ami. Toates oei 
versions , les deox derni^res surtout, farent plasienr^ fois r^impriiD^es 
dans diffi^rentes parlies de TEurope. . 

II serait trop long d*6nom^rer et de caract6riser ici tons les travaox 
gae Marian a entrepris poor les s^nees soil ordinaires', spit pabliqoes 
d^ TAe^d^mie de Berlin; il soffit de dire qu'i piairlir do cinqoi^me jas- 
qo'aa dernier volume des Memoires decettecompagnie publics en franoais 
(17i9-180i), il n'en esl gu^re qai ne contiennent quelque tribut de Marian. 

Avant d'indiquer ou d*ana!yser ses principales dissertations de pbi- 
losophie 9 nous devons rappeler combien de services Marian a rendos 
k un grand nombre dfe litterateurs et de penseurs d'Allemagne et de 
Suisse y par les rapports qu'il aimait k presenter k TAcadtoie sar 
les memoires envoy^s aux concours 6lablis par elle. C'estloi qaiy en 
rendant coropte des ouvrages des concurrents et en publiant oes revues 
dans le recueil de TAcad^mie , fit connattre le premier, sinon eii Alle- 
magne, du moips (iT^tranger, plusd'un auteur qui serait peut-6tre rest6 
inconnu sans cette mention. C'esl ainsi que, avant tout autre critique, 
il attira ratteution, par des exposes d^taill^s et par dimpartiales et de 
profondes appreciations, sur les meriles si divers de Meiners, de Garve, 
de Herder, de Micha^lis, d^ Mendelssohn, deKant, de Schwab. C'est 
Herian qui appela rinter^t du monde philosophique sur plusieurs ^cri- 
vains , comme Lambert, desh^rites du talent decrire. Ce qui donnait 
on prix parttculier aux recommandalions el aux jugements parfois 
s6v^res de Marian, c^est que son immense savoir, sa vaste erudition et 
sa m^moire eionnaqle, ne remp6cha?ent pas de s'exprimer en homme 
de goAt el de sens, sobre, mesure, plus applique a instruire el k inie- 
resser qu'^ briller par des traits de science ou d'esprit. C'est par ces 
qualites reunies qu'il se distingua dans la triste guerre de Maupertuis 
centre Koenig. 

Voici maintenatit, par ordre chronologique , ses memoires pbiJoso- 
phiques les plus imporlants, que nous analyserons aussi brievement 
qu'il nous sera possible : Sitr V aperception de sa propre existence (1749); 

— S»r I' aperception consideree relativement aux idees , ou suf I' existence 
des iddes dans l*dme f m^me annee^jj Sur faction, ttt puissance et la 
liberty (1750) ; — Reflexions philosophiques sur la ressemblance (1751); 

— Sur le principe des indiscernables (1754); — Sur lidialite nume^ 
rique (1755); — ParalUle de deux principes de psychologic (1757); 

— Sur le sens moral (1758) ; - Sur le desir (1760) ; — Stir la crainte 
de la mort , sur le mepris de la vie y sur le suicide (1763); — ^ Discours 
sur la mitaphy^iqve (1765); — Sur la duree et sur Viniensiti du plaisir 
et de la peine (1766); — Sur le problhme de Molyne\{x (1770-1779);— 
Sur le phinomenisme de David Hume (1793); — ParallHe historiqne 
de nos philosophies nationa les {VJ 97), 

I. Les Irois premiers memoires composenl une etude suivie et Uee, 
un e'nsernble regulier d 'observations essenlielles en (psychologic. L'au- 
teur y part du principe que Taperceplion ne peul se rapporter qu'i 
nous-memes , k nos idees et k nos actes. Par aperception, U enlend une 
voe direete et primitite, le s^timent immediate la conscieiice intime 



MERIAN. Sid 

et instinctive, (c L'aperceplion , dit-il, esl nn fait piimitif, ou plut6t 1e 
premier des fails qui servent de base k nos connaissances et a noire 
philbsophie. » L*Ame apergoit imm^diaiementce qo'elle est, ce qu*e11e a^ 
ce qu'elle fait ; elle aper^oit sa propre existence y ses id^es et ses acles. 

Dans les pages ou M6rian consid^re avec detail Taperce^tion de spi, 
il conomence par ^lablir que Vime ne peut s'assurer de sa propre 
existence que de deux mani^res : ou par raisontiement et reflexion , oU 
par un senliment imm^diat. II montre ensuile que les essais qu'on a 
faits pour ddmontrer Texistence de soi n'atteigneDt pas 1^ but qu*on 
s'esl propose. II discute avec vigueur la proposilion , alors g^n6t*alement 
attribute k Descartes k titre d*entbym^me : Jepense, doncje suis; faisant 
voir que, si cette proposition ne constitue pas une petition de principe, 
elle doit, du moins, ajouter T^vidence i T^vidence ; qu'elle ne saurai^ ra- 
mener un sceptique, parce que celui qui doute de sa propre existence 
ne peut convenir de rien de positif. Si personne ne peut douter de sia 
propre existence, cela ne vient-il pas de ce que c'est une v^rit^ d'in* 
tuition? La rigflexion ne sanrait m'apprendre mon existence, parce 
qu'elle suppose toujours un fait concret , qu'elle soumet ensuite an 
proc^dt^ de rabslraclion. Ce fail concret, ici , c'esl la vue immediate dtt 
mot. Toule pens^e presuppose le comeium sui; ce eonsciutn n'en sup- 
pose aucune. On peut tout faire disparattre par abstraction) tant que 
le comeium demeure, je garde ma quality d'ilre intelligent; avec le 
cansciumy je m'emporte et me possMe n[K)i-m£me, et avec le moi 
Tunivers tout enlier. 

Apr^s avoir garanti cet acle, ce fait primitif centre les erreurs de 
IVcole de Locke, Marian se tourne centre la doctrine rivale, celte de 
Wolf. Li, on subofdonnait I'aperceplion au discerneiftent , k la com- 
paraison , k la reflexion. Marian, en appelant k rexp^rience , prouve 
que Ton aperQoit avant de discerntr. Peut-Atre lui-mdme oublie-t-il, 
cependnnt, que le sentiment du moi est ins^parablement accompagne de 
celui du monde ext^rieur , el qu'entre ces deux fjftlls il y a coexistence. 

II. Relativement k Vexistence des idies dans noire dme^ Marian 
s'adresse encore k Tobservalion , aprfes avoir averti qu'il se serl indif- 
fi^remment du mot idee et du mot perception, appelant iddes toutes les 
perceptions immedialemenl pr^sentes k TAme pensante. L'expdrience 
lui enseigfae ces Irois choses : l*la difference de ifies id^es d'avec le 
senlimenlde moi-m^me; 2* relativement k ses perceptions, la passivity 
de I'Ame; 3" la diversity des modifications que I'Ame regoiX des diffd- 
renles perceptions. L'Ame vort lout ce qu'elle voil comme appartenant 
k elle ; voilA le caractfere commun des id^es. De quelle mani^re se pro- 
duit celle aperception? C'esl ce que Thomme esttorc6 d'ignorer. On a 
voulu ndanmoins percer ce mysl^te; de 15 des notions d^feclueuses que 
Marian s'allache a decbnvrir et k r^futer. II dirige particuliferement la 
critique contre I'opinion qui cpnsidfere les id^es comme des substances, 
opinion, dil-il, esSentiellemenl contraire a la simplicity de T^me. II 
s'^l^ve ensuile contre la Ih^orie leibnilzienne des id^es obscures et 
confuses. Le propre de lid^e consisle, selon lui, k 6lreclaire. L'id^ 
est une modification de I'Ame inlelligente, une mani^re d'^rede Vk^ 
TAme ayant une id^e , c'esl Time existant d'ane ceriainrt fAeon. r- 
riiaie n'apercoil j^ n'exisle pdni en eUe. 



2^0 MERIAN. 

III. Le m^moire $itr la liberie se disLiogue des deux pr^c^deDts en 
ce qu'il est plus m^laphysique que psyrbologique. C'est ud des travaux 
les plus remarquables de Mi^rian. et une des theories les plus savanles 
qui exislCDl sur celle queslion, II se divise en deux parlies : dans la 
premiere, on esamine la dilKrence rdelle de raclion el de la passion, 
et OD aualyfie les notions de puissance et de liberie; dans laseconde, 
on applique les principes que Ton vient d'obtenir, d ubord a la theorie de 
rentendement et de la volonl^, puis k eellede I'univers. 

Dans ce M^moire , Marian , lid^le a sa m^lbode, commence par I'ob- 
servation de conscience. Nous nous senlons assujettis h des etals qui 
manifeslepeDt ne viennent pas de uous; nous Irouvons en nous des 
suites reguliSres et constanles de ces ^tals ; de 14 les id^es de depen- 
dance , de liaison , de passivity. Que sera done Taction '! Un ^lat ind6- 
pendanl des 6lals qui pr^cMent , un principe d'oii derive une nouvelle 
mani6re d'lJlre. II n'y a que deux series d actions qui soienl concevables 
pour nous : Taction externe ct I'aclion interne. L'inction exlerne est 
celle qui, s'exercant au deliors, suppose deux sujets, Tun actif, I'anlre 

Sassif. L'aclion interne esl celle qui ne suppose qu'un seul snjet, tour 
tour actir et passif. 

Merian examine ensuite I'id^e de liaison soil mediate, soil immediale ; 
il discute les theories des causes occastonuelles, de Tbarmonie pr^elablie 
et de rinHuence physique; ^lablit la n^cessil^ d'admettre la cr^ition; 
et, apr^s avoir d.6duit de I'id^e de la creation cetle autre n^cessit^ de 
regarder lout £lre cr^^ comme passif d certains ^gards , il analyse de 
plus pr^s le principe intrins^ue de Taction , la puissance d'agir. Cette 
puissance ne lui parall pas une simple faculle; c'est une for(;e, c'est- 
d-dire la source des ebangemenls qui arriventaux substances. Ellen'esI 
pas cet effort continuel pour produirequ'adtnettsient les leibnilziens; 
elle esl une source primitive qui ne derive d'aucune autre source; 
elle embrasse ^galemenl les deux partis opposes. Un pouroir d'agir 
doit 6lre en m^me temps un pouvoir de n'agir pas. Ou la liberie est 
celle puissance, ou elle n'est rien du lout. Apres avoir appNqu^ ces 
r^sullats h la liberty bumaine, el montr^ que la liberti^ se confond avec 
la volonte , Merian s'atlache it prouver que tons les essais qu'an a fails 
pour Texpliquer autrement ne sont au fond que le fatalisme d^guis^ 
sous des expressiobs trompeuses. Locke el Leibnitz sont altaqu^s par 
des raisons diff^rentes, mais avec une ^gale vigueur. C'est la respon- 
sabilit^, la morality individuelle, qu'il importe de sauvcr, et Merian y 
rdussit. surloul en mettanl le syst^me de la falalile, avec loules ses 
cons<Sqnences , en regard de celui de la liberty. La liberty esl. pour 
lui, Don une limilalion, mais une perfection; voila pourquoi il croit 
devoir Taccorder k Dieu duns le degr^ le plus sublime el le plus i^tendu. 

IV. De la raiemblance. Ce sujet 6tail trail^ avec predilection 
au xviii" si^cle , non-seulement par les lilt^rateurs, mais par les pbilo- 
sopbes, surtout depuis que Hume eul muntr^ la ressembiance comme 
un des Irois principes sur lesquels se fondent loules les associations de 
nos id^es, Marian volt dans la ressembiance, non pas Tunique lien 
dc nos connnissances, mais celui de tons les rapports auxquels nous 
sommes le plus redevables. Le poeie et Torateur lui doivenl leurs res- 
sources et leurs ornemenls, le philosophe ses genres et ses esp^ces, MS 



MERIAN. 221 

Indactions et ses analogies , ses abstractions et ses g^n^ralit^. (Jb 
m^moire est, en grande partie, consacr^ a la refutation du principe 
des indiscernables, sur lequel, toalefois, Marian revient dans la disser- 
tatation suivante. 

V. Poor prouver, contre T^cole de Leibnitz^ qu'il existe et peul 
exister r^ellement deax objets semblables^ Marian 6tablit qae la res- 
semblance est un rapport^ qu'elle natt de la comparaison, qu'elle 
n'exisle que daps Tespritqui compare , qu'enfin elle estquelque chosd 
d'id^ai. Si nous n'avions jamais eu d1d6es semblables/par quelle porte 
la notion de ressemblance serait-elle entree dans nos Ames? Nonsexp6- 
rimentons en nous-kn^mes la ressemblance des id^es y et nous ne poQ- 
Yons prononcer que sur les id^es pr^sentes en nous. Les l^ibnilziens 
conviennenty A la v^rit^, qde les id^es peuvent se ressembler, mais 
seiilemenl en tant qn'abstraites. A quoi Marian r^pond par cette ques*- 
tion : £st-il possible de voir deux choses k la fois avec une seule id^e 
dans I'esprity et Tid^e g^n^rale du cercle suffirait-etle pour faire di»- 
tinguer deux cercles, I'lin rouge et Tautre bleu? Cette notion peut 6tre 
nomm^e abstraite, mais il ne s'ensuit pas qtie les elements dont elle 
r^sulle le soient aussi. Que si Ton en appelle au microscope , en mon- 
trant des difll^rences saillanles dans des objets qui k Toeil nous paraissent 
semblables, il faut rdtorquer 1* argument, et dire que, si les microscopes 
alteignaient le plus haut degr6 de perfection , ils nous montreraient des 
cboses semblables dans les objets qui nous paraissent difi(6rents. 

VI. Sur I'identitS numSrique. Apr^ livoir d^fini I'identit^ une conti- 
nuity d'existence, Marian fait voir qu'on a sodvent confondu I'identittf 
Dum^rique avec une autre sorte d'identit6 qui usurpe ce nom par 
m^taphore, mai»qui au fond n-est que la ressemblance. Cela arrive brs- 
qu'on parle, apr6s Wolf, de Fidentit^ des substances mat^rielleSy que 
Marian |uge tr^-probl^matique , d'abord parce que la mati^re est divi- 
sible k rinfiniy ensuite parce que les 6tres corporels ne forment que des 
anit^s collectives. La seule identity veritable n'est pas, non plus, ce que 
Locke avait pens^, c'est-A-dire la m^mie vie continu^e dans diff^rentes 
particules de mati^res qui se succident les nnes aux autres : I'identit^ 
stricte, c*QSt I'absolue simplicity de I'^tre pensant, du moi; c*est le 
sentiment du moi, inseparable de rintelligence; c'est le sentiment de la 
personnalite, privilege de I'^tre intelligent. Voilji le point que Tautear 
d^veloppe avec etendue, soutenant contre Leibnitz, que tons les modes 
de retre simple ne sont pas n^cessaires k la constitution de I'individua- 
lite bumaine; contre Locke, que la reminiscence n'est pas indispen-*' 
sable a la conservation de Tidentite personnelle. La reminiscence ne lui 
semble necessaire que dans le cas oi!i la punition et la recompense ont 
pour but la correction et {'amelioration du conpable. 

YIL ParalUle de dettx principes de psychoiogie. Ces deux principes 
sont ceux des ecoles de Locke et de Leibnilz. En les comparant entre eux 
avec impartialite, Merian ne veut pas seulement les jnger; il pretend 
les completer run par Tautre. La sengation de Locke et de Condillae 
appelle \ei representation de Leibnitz et deWolf,*et la representation 
suppose la sensation. Sentir, est-ce une fa^on de raisonner? raison- 
ner, est-ce line mani^re de sentir? Telle est la qqestioq, k Tavis d^> 
Merian, Leibnitz^ coniinue-t-il , change les pterceptions ten raiMMmeip 



932 MERIAN. 

inenls,et Condillac transfonue les ideesi?n sfitsalrons.Ce point de voe 
excelleat, Kanl le Iraiisporla, viugl uns plus lard, daos la Crili^tu 
dt ta ration pure , ea d[&aai : oLeiboiU inlellerlualue \es phfrnowaies 
seDSibles, Locke setuiialiic les concepts de lenteodpoienl. Lambert la 
i^duisit, dix ans apr^, duns sun Architeclonigue, a rexpression sui- 
vante : << Locke anatomiie les notions bumaines, tandis que Leiboiis les 
analyse. » M^riaD termine' ainsi ce curieux menioire : >■ Ne nous m- 
Qons pas de uos succ^ ; si nous somnics mieux ea ^lal de tier les 
pheuomf^aes etr de les Talre dependrc, jusqu'^ un certain point, les 
UQS des auLres, il vient pourtant un terme oil nous relombons dans 
la mSme ignorance qui a fail parler ce laugage iDiatelligible k nos 
pred^cesseurs ; toute notre sapdriorit^ consisle a reculer ce terme. Oa 
en revienl iM ou lard au mot de force, qui vaul bien cclui d'itutiitet.... 
Un sceptiqne en conclurait qu'au fond nous ue savuns gn^re oi ce qu'est 
r4me, ui ce quelle a. Une couclusioii plus raod^ree el plus sage, c'est 
d'appliqner k loutes les sciences bumaines ce qui a i\& dit d'uoe 
science plus respectable: gut nouM ne connamotis qu'ea partU.'a 

VUl. Stir li ien$ moral. Ce njemoire, oil Marian se rapprocbc a 
fort de I'^cole de Ferguson et de Smitb, debute aussi par un parall^e, 
celui de la morale qui lire son priucipe de la raison, etdela morale qsi 
s'appuie sur une esp^L-e dinluiliou immediule appelee »eni moral. Ge 
seas est un principe philosophique, dit I'auleur, porce qu'il expli^ne 
avec clarte les pheoomenes qui lui sont subordunues. 11 n'est pas une 
faculty occulle, une id6e inu^e, un simple instinct: c'est unfaitpri- 
milif, d'anUnt moins trompeiir que le raitonncmcnt n'y ealre poor 
rien. L'hiac a le pouvoir de senlir la diUcreuce des actions, d'iUe 
agreablement ou desagr^ablement aCect^e dune action bonne oaisw- 
vaise. Ls bien el le maj moral uous frappent imm^diateuKDl, boos 
causent d'erablee du plaisir ou de la peine : telle est notre coDstitutioB. 
Nous aimons la vertu, parcequ'enlacoDlemplant nous eprouvonsdo 
plaisir, et n^anmoios nous ne I'aimons pas h cause de ce plaisir ; voir 
le bien et sentir un plaisir approbateur est une seiile et mftine ckoes, 
on 4tat indivisible el unique. Ainsi, I'amour-propre legitime et lio- 
t^r^t peruiis se confundent avec I'amour pur et le sentiment moral. 
Au surplus, la morale du sentiment ne saurait Sire oppos^e a la 
morale du raisonnement : elles elablissent les monies regies de coo- 
duile. Seulement, la premiere source de la morulil4 ne se trouve 
pas au bout d'une longue cbatne de jugcments, et ne se borne pas i 
une vue Elerile de renteodement sur la convenaoce ou la disconveDance 
des actions. Les ph^nom^nes du sens moral r^ulknt de ta crasUtnUM 
des objels et de leurs rapports avec nous, cl nous senlons cetle cossU- 
tulion et ces objets dans le temps que nous ^[H'ouvons le seotiment 
moral.... Mais si la morale u'esl quunealfairede sentiment etdeeofll, 
elle pourrail bien n'fitreappropri^qu'a notre esp^ce: que devieot alofs 
reternit^ des lois morales? Les v^riles morales, n'plique M^an, ne 
seront pas plus contingentes si nousdisons qu'ellessupposentdes£tm 
douiis du seus moral, que si nous disons qu'clles supposeut des £lres 
doues de raison. Nos sensations morales ne peuvenl-elles pas dire <m)b- 
formes i des principcs imrauables el i des verity qui ne sont pas iosd- 
l>arables de notre existence ? 



m£rian. aas 

IX. Sur U dirir. Dans TaDalyse de ce ph^nom^ne de conscience qui 
a tant occup6 I'^cole dite esih^tique, M6rian revile encore un remar- 
quable talent d*observalion. 11 n'envisage pas seuletnent le d^sir comme 
un sentiment d^sagr6able selon les uns, ou comme un senliment d^li- 
cieux suivanl les autres^ il en d^crii les phases en quelque sorte hislo- 
riquesy telles qu*elles $e d^veloppent an fond de la conscience et dans 
les actes qui en ^manent. Treis signes le caract^risent : Un objet qui se 
peint^ rimaginalion sous une forme agr^able; une inquietude caus^ 
par Tabsence de cet objet; une tendance vers le bien que nous nous y 
figurons, ToutefoiSy Merian n envisage pas suffisamment ied^sirpar 
rapport i Tactivit^ de r&me, dont il est tour k tour le principe, Tefiiet 
ou la marque. En terminant, il montre lui-m^me que la vie est un long 
et incessant d^sir, et il en conciut que notre existence n'est qu'^bauch^e 
ici-bas et qu'elle se compl^lera plus tard. 

X. L'inl^ressant m^moire sur la crainte de la mort , U rndprit de la 
vie et le suicide, parait avoir eu pour occasion une lentation ^prouv^ 
par Fr^d^ric II, au milieu des disgriices de la guerre de Sept ans, 
de terminer volontairement sa vie. Le suicide inspire k Merian des 
pens^es d'un ordre, sinon plus 6\e\6f du moins plus naturel et:plus 
vraisemblable que celles qu'on rencontre cbez Rousseau, cbez Hume et 
Chez d'autres 6crivains du xviii* siiicle. II h'y voil qu'une suite du 
d^sespoir, auquel se joint presque toojours le d^lire. Le suicide ne 
demontre absolument rien> par rapport k la question s^il y a plus de 
biens ou de maux dans la vie : il prouve seuiement qu*il y a des si- 
tuations desesp^r^es. En d^pit de I'opmion des brabmanes et des stoi- 
cienSy il n'y a point de suicide pbilosopbique, parce qu'il n'y a point 
de d^sespoir philosophique. En r^ponse a la question si le suicide 
est un acte de courage, Marian r^pond. qu'il y a un tlegr^ de courage 
plus grand que celui qui met le poignard dans la main de Tbomme : 
o*est celui qui Ini fait, par principe, supporter la vie. Le courage par* 
fait serait d'oser ^galement vivre^t mourir. La distinction qu'on a faite 
entre le suicide J^cbe et le suicide glorieux n'est fond^ que sur la 
difference des objets qui excitent la sensibility et la portent au d^s- 
poir. Si Caton se tue, c'est qua sa Constance est epuis6e; c'estque 
rid^e de la chute de la r^publique et du pardon qu'il serait oblig^ de 
demander k C^sar le jette dans le d^sespoir et ie d^lire. 

XL Le Discours sur la mStaphysique fait .admirablement connattre 
ce que Ton pensait de cette science au milieu du xviir si^le. Jl expose 
I'opinion des esprits graveset mod^r^s, ^galement ^loign^s des m^prts de 
Voltaire et de Tenthousiasme des wolfiens. 11 pr^nte une profession de 
foi du spiritualisme ^clectique de cette ^poque, en m^me temps qu*il con- 
Uent une ing^nieuse comparaison entre lametaphysiqoe,. les malh6ma- 
tiques et les sciences naturelles, sem^e de remarques piquantes et de fines 
allusions. Qa*entend-on par m^taphysique? L'ensemble des abstrac* 
lions communes aux recherches et aux faits de lout ordre et n^ssaires 
pour les classer ; la science qui aborde les grandes questions de Torigine 
et de la fin des ^tres, et qui succMe k T^tude dumonde sensible et des 
faits de conscience. Cette science sublime, k quoi sert-elle? peul-elle exis- 
ter?Son obietm6men*est-il pas une cbim^re? Lam^lapbysiqnes'altaGht 
k des mati^res plus relevdes qae les sciences piqrsiqoes) U oik seUei«4i 



226 M£BIAN. 

nivtM issaes da sysi^me de Locke ; et Marian en sail avee sagacity 
•i Erudition la filiation et la 80fidarit6. II n'a pas la pretention de les 
opmbattre en bataille rang^; il iAe foil qae la petite guerre : i1 attaqae 
le scepticisme avec ses propres armes, il oppose des doutes anx doules 
de ses adversaires. Entrant en matifere, il prpave qu'un ph^nom&ne ne 
peat te^ ph^nomine sans ^re aperca y sans se manifester : devant qui, 
devant quoi? par qui, par qooi esi*il aperga ? II ne peut I'Atre par loi- 
mime, ni par an autre ph^nomtee : il Test done par quelque chose qoi 
B'est pas ph6nominey par an sujet^ ane substance , un tiuhiiratuni. 
li^ian montre ensvite qoe dans^ toates nos perceptions nous distingaons 
le spectateur do speotaele^ le moi de ses impressions et des objets. U 
devient tr^s-int^ressant lorsqa'il en vient k examiner les noumhitt de 
Raiit et k d^mpntrer que le fVMi soppose le ftntixnU Quelqaefois sen- 
lemeni son persiflage ne semble pas assec fin, ni sa verve assez d^in- 
Mre8sto> mais ce Mfaut est encore plus sensible dans le mAaoire sui- 
vant. 

XV. fwraWlU hiiterique de noi deux phildsophies naftoiUilM. Ces 
philosophies nationales, c'est-d-dire pnissiennes, sent celle de Halle et 
eelle de Koenigsberg , r^cole de Wolf et Tfeole de Kant. Mirian , dans 
sa jeoftessci , avaii ^t^ t^moin de Tenthoasiasme excite par le disciple 
de Leibnitz ; en lTS7y il ftitispectateur de rengooement qa'mspirait Kzht, 
et il vient prMire, dans ce travail, aax partisans de Kant qu'ils auront 
le sort des sectateurs de Wolf, alors compl^lement oubli^s. Ce parol- 
Ule est intitule historique, parce qae Tauteur i^ veut pas appr^cier la 
valeur intrins^que des deux sy slimes ^ il veut seulement comparer les 
circonstances qui les ont prepares, on accompagnes, ou suivis : il de- 
mande k rester neutre et a se rMuire au r6Ie de rapporteur. Toutefois, 
e6 rapportear n'est pas assez grave ; son langage est pIulAt celui de la 
satire que de la critiqoe philosopfaiqoe. 

On devraitciter- encore les memoires que Marian publia, pour la 
Masse des lettres, de 1774 k 1790 , sur la question de savoir comment 
k$ seieneet inflment done la po6sie : memoires pleins de science et de 
goilt , qui forment non-seulement teute tfne histoire de la poisie jusqn'aa 
XV* si^cle de notre ^re, mais nne histoire des rapports de la philosophie 
avec la po6sie. Un philosophe lirait avec aotant de' proGt qoe de plaisir 
les m^moirts consacr6s k Dante et k P^trarque , et qui ont rempli d'ad- 
miration les Italiens eux-mdmes. C'est cette partie de ses travaux qui 
valut a Marian ramiti6 de Cesarolti et Thonneur d'etre afSlii k TAca- 
d6nie de Padoue. 

Telle est la substance des ^rils de Marian. Le r^sum^ que nous 
venons d*en faire ne saurait donner qa*une id^e tr^s-imparfkite des 
m6riies de Tauteur, consid6r6 comme penseur. Quant k ses qualit^ 
comma ^rivain,elles ne sent pas susceptibles d'analyse. La lecture 
d*an seul de ces mfanoires ne sufflrait pas, non plus, pour faire con- 
naitre Marian , tant son talent est vari6. Si, dans Tun, il brille par la 
force et la vigfueqr du raisohi^ment, il se distingue dans I'autre par 
la sagacity et la flinesse du cotfp d^oeil; dans tel autre, par la profondeur 
el r^tendoe de V^rudition ; ailleurs encore, par la plaisanterie la plu 
douee et la plus irigteue'* Aussi habile dialecticien qu observateur pen6- 
Vrant^ il a aatdat d'aatoHt^ dans la poKmique que dans ses recherches 



MERITE. 227 

personnelles. Ce qui 1e fait remarquer, soil qo'il expose , soil qu'il 
discQte J c'est sa m^thode. 

La m^lhode de Marian est la m^lhode favorite da xtni" si^le y Fex- 
p^rience. Le philosophe, selon lui^ est rhistorien de la nature , el 
particuliirement de la nature humaiue; il observe, 11 analyse les fails ^ 
et c'est par leur cofinaissance approfondie ^u'il s'^l^ve a la science 
des principes et des lois. La m^tapbysiqoe elle-m£me ne doit 
Aire qu*Qn dictionnalre raisonn6 de nos id6es fondamentales , c'est- 
ji-dire des id^es obtenues par Tanalyse de renlendeoQent : car ce qui 
existe en nous a priori, nous ne le d^convrons qn' it potteriori. Mais 
Biy par ce c^t^ de sit m^tl^ode, Marian ne fait que partager Topinion 
cotnmane de son temps , il se distingue de ses cotilemporains sous un 
autre rapport. II ne se borne pas au rOle d'bisforien de la nature, U 
veut aussi 6lre Tbistorien des systimes qui pr6tendent expliquer la 
nature, et il veut dtre bistorien critique. Loin de trailer, comme on 
avail coutume de faire alors, les pbilosopbies ant^rieures avec un d^dain 
trop sou vent fbnd^ sur Tignorance, Marian les cohsulte flvec sbin; il 
interroge sp^cialetnent les deux ^oles qui r^gnaient ^n Alleinagne 
avant celle de Kant, TCcole de Locke et de Gondillac, r^cole de 
Leibnitz et de Wolf. Void eomment il proeide habittiellement dan^ 
cette vole. D'aboird il raconte, 11 expose, 11 6tablit 16 fait, pbysique oa 
moral , tel qu*il le comprend ; puis il passe en revue les sentiments des 
^coles rivates sur ce m£me fait ou ce m6me problime , les inlerpr^ta- 
lions et les solutions qu'il a recues^ ensuite, 11 fait dads ces sentiments 
le partage du vrai et du faux, du vraisemblable et de Tarbitraire; 11 
d^gage, enOn, les 6l^ments qui lui paraiisent devoir entrer dans une 
th6orie d^flnitive. A TexpSrience 11 ajoule done la critiaue, k Tobserva- 
tion un ^clectisme savant et iinpartial. Le mime prdbleme admet plu- 
sieurs solutions, dit-il quelquefois : il faut done, pour s*instruire, les 
comparer ensemble^ et pouf les appr6cier, il faut les mettre en regard 
de la rtelit^et k T^preuve de la pratique. C*est pourquoi ron'pourrait 
appeler la mdthode de Marian xxtx paralUliime constant et universel : 
p^rall^lisme entre la nature el les sysl^mes, parall61isme des syst^mes 
entreeux. Marian lui^mime affeclionne cette expression , qu*i1 emt)loie 
cependant moins souvent que le nom d'Mectiime, L'^clectisme, voilii 
le meilleur m6yen, k son avis, d'atteindre le but de la pfailosopbie, 
c*est-i-dire, «de voir les cboses comme elles sont.» L*6clectisme, 
c'est \k aussi, k son sens, la ressource la plus sAre pour vivre en pbi- 
losopbe, parce que c'est I'^clectisme qui copduit le plus sArement k la 
modestie, ce fondement de la sagesse et du boHtieur. Mbdesiement 6lait 
la devise de Marian. 

Voyei, sur M^fian, VEloaehisiorique de Fr. Ancillon (M^moires de 
r Academic de Berlin, 1819) et le Cours ^histtnre de ItL philosophie 
m&dern^ de M. V. Cousin, 1«» s6rie, t. !•', lecon 16V C. Bs. 

M ERItE. Quaiid rhomme a concu ; par sa raison , le bien ou le 
jnste^ comme (igle oblig^toire de sa conduite, il peal, en vertu de sa 
libert6, suivre ou violer fes lois que cette concepliooi lui impose. Qu'il 
les suive ou qu'il leS vlote, raccomplissement de Taction k propos de 
laqaelle le dbcernexdent Aa bien et da mal s'est exerc^, determine une 

a. 



^28 MERITE. 

secoDde conception de la raison, celle du merite el du demSriie. S'il a 
soumis sa liberie k la rj^gle du devoir , il a m^ril^; il a d^merit6, s'il a 
pr^fer^ au devoir son int^rdt ou son plaisir. 

Le princlpe du m^rile et du d^m^rile a tous les caractires des prin- 
cipes d priori rapport6s k la raison. Son universality est facile k 
constater. Qui de nous d*abord , dans T^tat present du d^veloppement 
iniellecluel de rhomme, n'a conscience de le porter en soi? A la vue 
du juste luttant courageusement pour rester pur^ acceptant, au nom 
du devoir, les privations et les sacrifices y qui ne declare qu*une recom- 
pense lui est due, proportionn6e a T^nergie et ii la Constance de ses 
efforts? Qui n*appelle, au contraire, de justes ch&timents sur i'bomnie 
coupable, au milieu mime des prospdrit^s apparentes qu*il peot recueil- 
Ur du crime? A Tid^e vient se joindre le sentiment. Avec quelle douce 
satisfaction, en effet, ne voyons-nous pas, dans la vie, dans i'bistoire 
et jusque dans le roman, le divouement au devoir couronn6 eafin par le 
bonbeur! Quelle triste* impression , au contraire, laisse en nous le 
spectacle du vice beureiux ^t de I'injustice triompbante ! 

Ce n'est pas Inexperience qui pourrait nous fournir un tel principe. 
L'experience nous fait voir ce qui est, mais non ce qui doit itre; elle 
atteint le fait cbaque fois qu'il se reproduit , mais non la loi n^cessaire 
qui le ramine. Que, sous nos yeux, la recompense suive ou ue suive 
pas le merite, toujours est-il que la raison declare qu'elle doit le suivre. 
Ce ne jsont pasquelque^s exemples du bonbeur uni k la vertu qui nous 
ont faft croire a la necessite de leur union , ,et c'est pour cela que les 
dementis de I'experience ne peuvent ebrauler notre foi. 

Le principe du merite et du demerite a done toute Tantorite d'an 
axiome. Le bonbeur, pour reire moral, n'est pas seulement, commele 
bien-etre, pour tout eire vivant, une aspiration de la nature , un besoin, 
un instinct; c*est un droit, e*est une promesse sacree de la raison. Que 
celui-la Tattende avec confiance, qui soumet son ^me a la loi du devoir, 
quelques dures epreuvesqn'il traverse. Que le juste, suivant la sublime 
inspiration de Platon, soit cbarge des opprobres et de tous les cbAtiments 
du crime; qu'il passe pour le plus sceierat des bommes, qu'il soit fouette^ 
torture , mis aux fers, en croix.... {Republique, liv. ii), la raison n'en 

t reclame pas moins que le bonbeur est inseparable de la justice, 
.'bomme n*a done pas besoin de diriger tous les calculs de son intelli- 
gence , tous les efforts de sa volonte vers le bonbeur ; il se Tassure en le 
meritant. Artisan de sa destinee, quit travaille a alteindre sa fin mo^ 
rale ; cbaque effort poui devenir meilleur le rendra aussi plus heureux. 
Car si nul bonbeur n'est possible pour retre sensible en debors des fins 
de sa nature, I'c^tre intelligent, qui comprend les siennes, ne pent 
surtout etre beureux qu'autant qu*il a la cotiscience de les alteindre. 

Une des premieres consequences de cette union necessaire de la 
verlu et du bonbeur est de donner k la morale une sanction. On a sou- 
vent accuse la raison de laisser sans sanction les devoirs qu'elle impose. 
Ce serait mime 1^ , dit-on , la grande inferiorite de la loi nalurelle 
comparee aux lois civiles et religieuses. Cette accusation est saps fonde- 
ment. Si la raison discerne , par les lumi^res naturelles, le bien du mal, 
elle juge aussi par les mimes lumiires les consequences attacbees k 
Taccomplissement de Ton et de Tautre. Non-seulement elle applaudit a 



MfiRITE. 229 

rhomme de bien et fl6trit le m^cbant, mais elle a des promesses pour 
]e premier; pour le second, des menaces. 

Telle est mime la force des jugements qui associenl & la vertu et au 
vice des r6compenses et des ch&timents assure , que pinsieurs fois on a 
voulu voir dans la provision des consequences des actions vertueuses 
leur premier mobile. L'espoir de la r^ompense , la crainte du chdti- 
ment, tel serait, dans certains syst^mes de morale igoYste, le vrai 
principe moral. La vertu n'est plus alors qn*un babite calcul, le vice 
qa*un abandon imprudent de nos interit3. C'est-i-dire qu'il n'y aurait 
plus ni vice, ni vertu, ni loi morale, ni devoir : car le devoir est essen- 
tieilement d^sintiress^ ; la loi morale oblige, en d^pit des cons^uences ; 
la vertu consiste dans le mipris des int^rits dont le vice est esclave* 
Mime avec Tidie la plus clalre du miriie attacbi aux actions Ijumaines, 
la formule du principe moral reste toujours : « Fais ce que dois , 
advienne que pourra. » 

C'est en Dieu que les lois morales trouvent leur iternelle sanction, 
oomme les lois physiques leur imrouable soutien. C*est lui qui itablit 
cet iquilibre sacri du bonbeur et de la justice, dans les ilres qu*ii a 
criis pour cette double fin. Les promesses et les menaces de la raison 
deviennent les promesses et les menaces de Dieu mime; c*est sur lui 
disormais que la confiance du juste repose, et la pensie de son existence 
vient miler Tinquiitude et la crainte aux remords du micbanl. De tout 
temps, 1 humaniti a rapporti k Dieu la dispensation de la justice; de 
tout temps , nos idies sur le mirite et le dimirite des actions bumaines 
QDt puissamment influi sur toutes nos conceptions religieuses. Rien 
de plus odieux , d'un cAti, que des dogmes qui font de Dieu, tantit le 
complice du crime, en lui attriboant une indifference ginirale pour les 
actions des bommes, tant6l un juge inique, en lui pritant, au gri de 
nos passions et de nos intirits , une monstrueuse indulgence ou d inu- 
tiles rigueurs. Rien de plus sublime, au contraire, que les concep- 
tions religieuses qui nous montrent en Dieu la source de toute justice, 
le modile idiat de toole perfection , le centre et TAme du monde moral. 
Tour k tour les nuages ou les lumiires de k conscience projettent leur 
ombre ou leur iclat sur la religion tout enti^re. 

Unie k Tidie de Dieu, Tidie de mirite et de dimirite prend une nou- 
velle autoriti. Non-seolement les jugements de notre raison doivent 
avoir leur accomplissement, nous voyons main tenant qu'ils le peuvent, 
Le suprime dispensateur des recompenses et des peines a sous sa main 
riterniti* et la toute-pnissance. Aucune pensie, aucune action libre ne 
lui icbappe; et son intelligence infinie pent combiner les ivinements 
de la vie humaine, comme les mouvemenls des corps. Sans doute Tordre 
va rigner igalement dans toutes les parties de son oeuvre , et Tobser- 
vation va nous manifester la justice divine dans le monde moral, comme 
elle nous montre partout, dans le monde pbysique, la divine sagesse. 
II n'en est rien. Tandis que Tordre le plus parfait rigne datfs le monde 
des corps et que TaVeugle mati^re obeit partout k s^s lois, les criatures 
intelligenles et libres semblent livries au basard ; elles connaissent les 
lois auxquelies elles devraient itre elles-mimes soumises , et partout 
ces lois sont violies. Tons les biens etles maux de la vie tombent indif- 
f(6remment sur Tinnocent et le coupable ; les recompenses dues k la 



230 MfiRITE. 

verlu sonl souvenl le parlage du crime, ct les malheurs que la juslice 
devrail reserver a pe dernier, aecableot souveDt la verUi. La raisoD |iQ- 
maine ne peut adooeUre qu'uQ tel d^rdre soil r6el : ce serail se nier 
elle-m^me, ceserait nier Oieo. Mors, au nom des attribQts divins, an 
nom des principes irr^isUbles qui la gouvernei^t , elle con(K)it que la 
vie pr^nte n'est pas le dernier mot de I'ei^istence pour rbommei e( 
que la justice n'6tant pas satisfaite d^s ce monde, il doit y avoir nn 
autre mondey oA elle recevra son infaillible accomplissemeni. 

Comment Oieu proportionnera-t-il au iqiirite de cbacun one exacta 
remuneration? Quelle echelle infinie de degrds de bonbenr etablira-i*il, 
pour correspondre i tons les degr^s de dignit6 morale, ou la mort 
nous surprend les uns et les autres? C'^st ce que la raison ignore. Le 
philosopbe ne prendra pas les pinceaux de Virgile y dq Dante ou de 
F^nelon. L'imagination la plus feconde reste trop au-dessqns des idtoi 
dimmortalite et d'ipfini. Tout ce que nous savons , c'esi que 1|l puis- 
sance et ^intelligence divines peuvent varier infiniment les condilions 
d'existence des creatures intelljgentes et libres, comme celle des sondes 
snspendus dans Tespace. Ce que notre raison croit fermement, c^est 
que , par des routes et des ^preuvesdiverses , par des joies ou par des 
s^uffrances, Dieu saura mener au bien, dont il est la source, les 6tres 
qu'ii a organises pour le concevoir , FaccompUr et Taimer. 

L'accomjplissement du jugement de m^rite et de dem^rite ]|*est pas 
loujours ajoume k la vie future : la justice de Tbomme pent pr^venir 
Factioa de Dieu. La conscience, surtout en ce qui regarde TexpiaUon 
du crime, recfoit souvent satisfaction des institutions sociales. La pena- 
lity qui sanctionne le^ lois dcrites , quand celles-ci sent la traduction 
fidMe de la loi naturelle, est une sanction anticipee de cette derniere. 
Cette satisfactioii de la conscience est-elle le vrai but et la fin legitime 
de la penalite, dans.la societe? Le droit de punir a-t-il d'autres fonde- 
roents ? Quelles sont ses limites ? quels son t les caracl&res essenliels d *un 
systime de peines, conforme k la raison ? Toutes ces interessantes ques- 
tions trouvent leur solution dans Tetude des fails et des conditions de 
notre existence morale, ei dans les consequences du principe que nous 
venons d'etudier. 

£n dehors des lois ecrites, la conscience peut encore recevoir , sans 
rinterventiond'aucunjoge humain, une satisfaction pleine et enli^re, 
de la volonte m^me de celui qui a failli. Nous ne pouvons que signaler 
ici un fait qui ne tient pas ordinairement assez de place dans la morale 
philosophique : nous voulons parler du repentir. Le repentir que nous 
reconnaissons comme une satisfaction legitime de la loi morale vioiee, 
n'est pas seulement ce tourment interieur qui nalt fatalement du 
vice, dans un etre qui a, malgre lui, la conscience de vivre en de- 
hors des lois de sa nature. Ce n*est 1^ que le remords, ch&timent 
souvent sterile du crime; la volonte lulte pour retouffer et persisle 
dans la deprayation. Le repentir est la douieur d'avoir failli, unie 4 
la volonte de ne plus faiUir; la pcnsec am^re dc nos defailes passees 
devienl m^me le plus puissant soutien de notre courage dans les lutteji 
nouvelles. Ce qui domine dans le remords, c'esl le sentiment de la l#i- 
dcur du vice, ou nous restons plonges; dans le repentir, c*esi le seBlir 
ment de la beau 16 de la verlu, que nous avons trop longtemps osteon- 



MERSENNE. iSl 

nue. Noas cherchons k doos. soa^straire violemment mx agUatioDS da 
remords; mais nous oQvrons notre kme tout eati^re a la mdlaocolie du 
repentir. Noas sentons qae la doolear nous purifie , et nous acceptorus, 
comme ei^piatioo^ toates les ^ouOrances de la vie; noas allonsau devani 
des sacrifices; nous Aous d^voaons, de pr^fSrence, aox plas p^oibtoi 
devoirs. Certes, si Tid^al de la p^nalit^ est de rao^ener aa bieD le oob- 
pable, par la peine m6me qa*il sobit, quelle plos belle satisfaction 1$ 
justice peat die recevoir que celle da repentir? f^ repentir sincere da 

Supabfe et la perseverance iiu jaste doivent noas asaorer, devant Diet, 
rmAmes droits k nos destin^ immorlelles. G. V, 

M EBLSEIVNE (Marin), n6 an bourg d QiE^ , dans le Maine» en 1588, 
mort k Paris en 16Uy appartient k Iliistoire de la pbilosophiey noa 

^s tapt par 1^ icrits qa*il a laissds, que par les services aa*il a rendus k 
pbilosophie cs^tesienne » dont il ^lait on des plos a^es partisans. U 
finissait ses etndes k la Fl^che qjoyand Descartes y commencail las 
siQnnes: mais, malgr^ la difference des Agesj nne liaison d'amitie se 
forma des tors entre eox, qui ne fut dissoute que par la mort. Ce fat 
Descartes qui survecat et qui pleara am^emient son cber Mersenne. 
Mersenne reanis3ait k one piete profonde an goAt non moins prononc^ 
poor les sciences. II entra cbez les ipininies et y.enseigna la philosopbie, 
mais ne public gpj^re que de^ ouvrages de maUiematiques , de physique 
et de tbeplogie. C'esI par ses actions, et non par ses Merits, qu'il doit 
£tre compris au nombre des soatiens et des prppagateurs du carl^sia- 
nisme. D*abord il eat le bonbenr de retirer Descartes de la dissipation 
et de le rappelcr k sa vocation de pbilosopbe. U fut comme le tuteur da 
sa premiere jqionesse. Plas tard il le fit connattre, le defendit contre des 
attaqaes passioQnees et le servit de toates les maniires. II se ebargea 

Sour lai d'une foule die soins; il le mil^en rapport avec an grand nombre 
e savants, lui coinippniqoa lenrs observatipns , leur transmit ses 
rdponsesi fat son corrj^ppndant assido , et veilla au besoin a limpres- 
sion de ses Merits. Yoici le portrait que fait de lui Baillet dans sa Vie de 
Descartes : « Mersenne etait le savan^ du si^cle qui avait le meilleur 
cosur : on ne poavait Tabordef sans se laisser prendre k ses charmes. 
Jamais mortel ne fut plus curieux pour p^netrer les secrets de la nature 
et porter les sciences k leur perfection. Les relations qu*il enlretenait 
avec tons les savants Tav^nt renda le ceptre de tous les gens de lettres : 
c*^tait k lui qu'ils envoy aient leurs doutes pour 6lre proposes, par son 
moyen, k ceux dont on attendait les solutions; faisant k peu pr^s, 
dans la r^publique des lettres , la fonclion que fait le coeur dans le corps 
humain. » Cependant, il n'etait pas sans vivacil6 dans ses Merits ^ ct le 
theologian se retrouve en lui quand il parle des philosopbesqui nesont 
point de son ecole. Op en jugera par celte citation tiree de ses ^et- 
tions sur la Gtnhse : « Pour qn*op ne me soupgonne pas de me plaindm 
k tort et au'on n'ailie pas soutenir qu'il y a pea de gens qui nient Diea 
op qa*il n y en a pas du tout, il faut au'on saobpqa'en France el dans 
1m f^ntres pays, le nombre de ces infjimes athees est iellement consi-* 
deniblei qu'il ; a Uea de s'etonnar que Diea les laisse vivre. Boverius 
aWffe qae ipe^ MPfiftUdft mmmA^ prte da soi^ante 



izi 



MElAFHYSIyUE. 



L-ootJeot la a^?tK coqaante ziille pixxr ^ pArt • et dans one seule mai- 
soQ on eo pc«rfail ^xGSttr ^tdqpsiois '^asm'k douze qui vomissent 
cette impiete. La Sc^/eanr . i< CbLLrrrMi . le Prinet , de Machiavel , ie 
livr? de Cdrdjn sar id <%bt: '.iti . Ie> echo de CainpaDella , les dialogues 
de Vanmi. les oairrjses de F.^i ei «2e b«aocoap d'autres sonl pleins 
d'alheiscse. > Mx'ore c«i:e vldecce de Uo^a^ « Ie caractere et la oon- 
duite de Mersenae etiiect empr«nts de nKderation et de bienveillaDce. 
U elait ami des philoscpbes cocnrne des the^^kkgieoSy el , parmi les phi- 
losopbes . eeox qa'i! a:ix:a:t !e p^Tzs apres IV»cartes , ^taient Gassendi 
el Hobfces. II eiait ao^ lie iTec Gili!^ et Fermat. II avait voyag6 en 
Ho Ucde et en lulie. et p^irtont il avait forme des relations avec les 
esphts dstiafues qu':! avait reocoaires. C e^l que Tamour de la science 
domtDjit cher lui le« etrportemenU de la foi . et qu'apparemmenl il ne 
se piqaait pas d^^tre tr»-conseqaent dans ses opinions. 

V'xc: tes t!tres des pnncipaux oavni^''s de Mersenoe : QumiHimes 09- 
Ub^rrimK^ im iw€nt*%m, atm accyrata Uxtus explitatione. In hoe tolumine 
mtkeiei dtisite imp^/nantur. fir.» in-^. Paris. 16i3. C est Ie Uvreqoicon- 
tieot Ie pa>$ai:e cite plus haat ; mais il faut remarquer qu*on a supprimi 
daos la plupari des e\emp!aires la lisle que donnait Mersenne des pr6- 
tendus atbees de son temps; — L impiete des deifies et des plus tubtiU 
Hbtrtins^ decottvrrti et refutee par raisons de theclogie et de philoiophie, 
i vol. in-8*, ib., 162V; — Questions theologiques ^ physiques , mo- 
rates et mathematiques . renfermant entre autres des Questions inouies, 
OQ Recreations des sacants qui contiennent beaucoup de ehoses coneer^ 
nant la phUosopSie et les mathematiques , 2 vol. in-S", , ib., 163i; — 
La cerite des sciences, ctmire ies sceptiques et les pyrrhonient , in-19, 
ib.. 1638. — Independamment de ces ecrits« qui appartiennenl en- 
ti^rement ou qui liennent par plusienrs liens a la philosoohiey Mersenne 
a publie une traduction francaise des Mechaniques de Galil^, Paris , 
163^; — Une Uarmonie unicerselle eontenant la theorie et la pratique 
de la musique. etc., in-P*, ib., 1836;-— Des Pensees physieo-mathe^ 
matiques , Co^ititta phyfico-mathematica ^ , eontenant un traits des 
mesores , des poids et des uionnaies hebraiques . grecques el romaines, 
et d:\erses coiisidoralions sur I'harmonio, la mecanique el I'hydran- 
liqae; enfin . divers traitos de J^HMnolr!e.de mooanique el de physique, 
tanl ohginau.x que traduils dos ancicns, el puMios sous ce litre g^ni- 
ral : Lnicersa geometritr mi.vttr^u^ w«rW*«.iriV(P synopsis, in-i*, 
ib., 16»i el 16*7. II o\islc uno V«^ d< Mertenne, pnbliee par Ie 
P. Hiianon de Coste. mluime. ^n-8^ Paris, U»*9; el un Eloge de 
Mersenne, par M. Pole, profossour do walhoiuatiques au Mans, in-8\ 
Ie .Mans, 1816. X. 

METAPIIYSIOrE. Voulanl montrer lo rang que devaient tenir 
parmi loos ses eerits plusieurs tralles comp^vses par lui sur les objets 
les filrjs abslraits de la peusee huraaine, et rounis maintpnant en un 
sen! oijvrage, Arislote ou son suecesseur iminoiiial. Theophrasle, les 
d&-iiirMi par cetle inscription : Tx uetx ri ^^J7,xx , (> 7111 doit etre lu 
aprtu Um litre* de Physique. Ce litre til fortune; il de\mt cclui dune 
scHrnci* loul a fail dislincle, qui fut regardee commo Ic but Ie plus elev^ 
dt la philosophic el Ie couronnemenl necessaire de toules nos autres 



M£TAPHYSIQUE. 235 

:M)DDaissaDce9. Mais quel est exactement Tobjet de celte science ou le 
sens prfois da mot m6taphysique ? telle est la premiere question qui 
»e pr6senta devant nous , et que nous ne pouvons r^soudre qu'^ laide 
le rhistoire. 

La m^taphysiqne telle qu'Aristote la comprend , on ce qull appelle 
la nom de philosophie prtmihre, a pour objet T^tre en tant qu'^lre, 
3'estr&-dire i'essence m6me des eboses, consij^r^e ind^pendamment 
les propri^t^s parliculiires ou des modes di^lermin^ qui dtablissent une 
lifiKrence entre an objet et an autre, les premiers principes de la na- 
;ure et de la pensde on les causes les plus ^fevdes de Texistenoe et de 
a eoonaissance : car^ ainsi que le remarque le pbilosophe grec avec son 
lens profond , ces deux cboses ne peuvent se s^parer ; ce n'est qae par 
es principes les plus absolus de la connaissance que nous pourrons at- 
;eindre ceux de Texistence. II faut done les embrasser, les uns et les 
mtreSy dans une science unique, la plus g^n^rale et la plus intdres- 
lante que notre esprit puisse concevoir. D'ailleurs, si toule science a 
)oar but la connaissance des causes et des principes, pourquol n'y au- 
"ait-il pas , au-dessus des sciences diverses qui recfaerchent les causes 
^ les principes des itres particuliers , une science g^n^rale qui re- 
shercbe les caases et les principes de tons les ^tres? 

Dans ies ^les de I'antiquit^ donl les principes mftmes , comme ceux 
In scepticisme, n'^laient pas incompatibles avec sob existence, et dans 
loales celles du moyen Age, la m^tapbysique, tout en admettant une 
^nde diversity de doctrines^ a conserve sans interruption le m6me 
ting et le mtoe caract&re. La pbilosopbie moderne s'est montrde, en 
K^ntfral , mpins praise sur la nature et m^me la r^alit^ de ses attribu- 
ions. On en comprendra focilement la raison : la pbilosopbie moderne, 
tyani sartout i fonder la m^tbode et k revendiquer Tina^pendance de 
a raison, s'est beaucoup plus pr6occupee de la pens^e elle-m^me que 
tesobjets sarlesquels elle s'exerce, et des principes de la connaissance 
[06 de ceux de Texistence. Nous ne parlerons point de Bacon qui , pre- 
lant le mot mitaphysique dans un sens tout oppos6 k celui qu'il a regu 
la I'asage , Ta appliqu6 k une partie de la physique , h celle qui a pour 
»bjet les propri^tes essentielles des corps et les causes finales des pb6- 
lomenes de la nature ( De augmentis et dignitate scieniiarum,\\b. in , 
I. 4). Nous remarquerons seulement que Tauteur de YInstauratio 
nagna n'a pas ni^ pour cela la science m^me h laquelle il enlevait ainsi 
on nom , puisqa*il reconnait une thSologie naturelle uniquement fondle 
fur la raison. Pour Descartes, « toute la philosophie est comme un 
trbre dont les racines sont la m^tapbysique. » Mais la science qu'il 
ppeile ainsi embrasse aussi bien la psychologic et m^me une partie 
a la logique, que la connaissance des principes et de Tessence des 
hoses. Nous voyons, en elTet, que ses M^ditaiions metaphysiqves 
railent k la fois de la certitude , de la m^thode , des faits de conscience 
t de Fexistence de Dieu , deJa nature de T&me , de la r^alit^ du monde 
xt^rieur. Malebranche approche plus du sens antique du mot Jorsqa'il 
^flnit la m^lapbysique, les v^rites qui peuvent servir de principes aux 
ciences particuli^res. Au reste, il ne s'est pas born^ k cette d^.finiiion; 
! noas offre dans ses oeuvres un des plus beaux et des plus vastes sys- 
teoes de m^tapbyaque dont la philosophic moderne puisse s'enor* 



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Y mfiTAPHYSIQUE. 257 

souveDt 6\A entrafn^e dans la carri^e des hypotheses et des aventu- 
res 'y enBn nous aurons k examiner quels sont les r&uUats qu'elle a 
produits jusqo'i pr^ent et ceox qu*on est en droit d*allendrc d*elle 
poar Tavenir. Nous alloDs essayer de remplir successivemenl^ et dans 
le moiDdre espace que nous pourrons, ces diff^renles parties de noire 
tAche. 

I. Le premier problime dont la m^taphysique ait k s'occuper, et 
qui pr^cis^ment se pr^sente le dernier dans rhistoire, e'est celui que 
Kant a soulev^ dans la Critique de la raisonpure; c'est le passage de 
la pens^e k I'dlre ou de I'id^e k la r^alit^; c*est le droit que nous avons 
d'a/Brmer que les choses que nous coucevons m^cessairement existeut^ 
el qn'elles existent comme nous les concevons. Tant que ce probl^me 
I'a pa$ ^l^ r6solu> il est impossible d'en r^soudre aucun autre d'une 
maniire definitive et vraimenl satisfaisante pour I'esprit^ mais est-il 
possible qa'il soit r^olu? Voili la veritable question. Nous n'^prouvons 
MQone hesitation ky rCpondreaffirmativement : car remarquons d'a- 
bord qne si la solution n*est pas dogmatique elle est evidemmeut seep- 
tique; qui n*est pas pour la raison est contre la raison. Le moyen 
terme qne Kant a era avoir trouv^ dans rid^alisme transcendantal 
est one pure chim^re, un etat contradictoire qui le fait parler k la fois 
dans deux sens opposes. La raison ne peut pas^ comme il le pre- 
tend, rester subjective, c'est-A-dire relative et contingenle, en m^mc 
temps qu'elle porte le double caracl^re de TuDiver^alite et de la n^- 
eessite. L'oniversel et le n^cessaire ne se prdsentept k la pens^e qn a 
la condition d'exister dans la nature des choses. Le d^bat se U'oqve 
done entre le dogmatisme et le sceplicisme ; non pas le scepticisme 
idealiste et irremediable en apparence, qui n'invoque la raison que pour 
la mieox trahir; mais le sceplicisme franc, consequent de Hume, qui 
Die simplement la raison et ne laisse rien deboul que l^s sensations 
et les idees des sensations. Le probl^me ainsi pose devient une ques- 
tion de fait :1a raison pourra etre conslatee comme on constate la sen- 
sibilite f et les mdmes preuves qui allesteront son exisledce rendront 
lemoignage de son autorile, nous voulons dire de sa valeur objective, 
comme nous venons de le remarquer k Tinstant meme , et comme on 
acbivera de s*en convaincre par le^ considerations que nous aurons a 
printer bienl6t sur la meihode. 

Apr^s avoir eiabli d'une manifere generale la communication d^ la 
raison avec la nalure des etres, ou de la pensee.avec la realite, il faut 
^Dsiderer celle-ci sous tons les points de vue essentiels qu'elle o/Tre 
i notre intelligence; il faut examiner chacune des idees qui sont, pour 
tiqsi dire, la substance m^me de notre pensee, dans les rapports qu'elles 
irtsenlent entre elles et avec le fond des choses. Ainsi on se deman^ 
lera ce que c'est que I'unite, la substance, la cause, le temps, I'es- 
Mice, la duree, retendue, Tidentite, le bien, Tinfini, le possible^ 
e necessaire, non-seulement dans Tesprit qui les conceit ou dans 
s fait intellectuel qui les revile, mais dans les objets eux-mexnes. 
hi sera amene k rechercher si ce sont des eires , ou des attributs , 





son , ce qne nous «pp< 
pas discTMlt^ par k- 
Raroen* ft ces Uti 
i noire flUentipn . i- 
pnrfaitcmentr^^nhi 
est cngugAe, me'i ' 
par laquelle noil"! ri- 
wile (les oa\re*i <'''i 

tenoc mAme nesi : 

des prioeippsuri' 

pace, d'inllni. i; 

pal) a iJcpurr-- ' 

KcutfimeDl iliiT' : 

one rart«in<- 1 

flAseaUstlcs >:' 

rexiirtencr . ■ 

qu'on «.Te[ri-. 

eoarage , si 

miles (iu m' r 

biofl sur I :i ' 

B lotu l<"- < 

fivlier, ni 

diUonnr<l '< 

tensing - 

prineipc i 

lIlHKKStii 

IwiretiM'"! 

IkDGS >" 

Bteplr. 

AnQrc > 



UtiTAPIIYSIQUB. 839 

.. C'est la marcbe qn'ont snivie certains philosophes de 

hi! qui, par uoe suite iodeGnie de dislinctions et de combi- 

bilniires, prSsenl^ sous rorme de tfa^ses, de synthases et 

%, onlcru avoir mis k nu lous les myst^res de la creaUon, 

trcK (It I'uDivers. Elle est d^sipn^e sous le nom deproce* 

[* [ Voye: Hsgel). EiiGd , d'autres se soot eObrc^s de s elever 

\- 1u raison mfinie et d'alteindre a la supreme verity., & la 

(III de i'inflni , en s'afTraacLissaiit de loules les coDditions 

e impose, paries seules forces de renthODsiasme el de 

le tfiiUlive est le food commuD do mysticisme, le trait 

FT lie lous ies syst^mes qui) a tnis au jour depuis I'dcole d'A- 

^rie juisqu'i lacob Boehm, F^nelonet SalDl-Uurlin. CoDiment 

qu'avec de te1s proc^d^s : I'iuspiratioD aveugle, une dialecli- 

.irique qui n'a que le nom de commun avec celle de Platen , 

IGfluitions , des axiomes arbitraircs faussement imitcs de la 



; comment s'^tonner qu'ou soit arrivd k discr^iler des re- 
ers Icsquelles Tesprit humain , malgr4 tant de d^plorables 
_ , scntira toujonrs entrain^? 

jiremier de tons les proiil^mcs qui se proposeni au m^tapfaysi^ 

">t, comme on a pn s'en convaincre plus bant, une question de 

il s'agit de savoir, d'abord, s'il y a en nous, non-seulemcDt des 

, inaJs des croyances universellcs et n^cessaires; ensoile si ce 

pas enlever k ces croyane«s ou k ces id^es le double caractire 

s distingue , c'est-fi-dire ruoiversalit^ et la n^cessit^, que de les 

.il^rer comme des formes inh^reotes h notre constilutioa , commc 

!ois relatives et contingentes. Or, le seul moyen de r^oudre une 

lion de fait, c'est la m^lbode d'observation , c'est I'analyse et 

[i^rieace. L'exp^rience s'^tend aussi bien k dos id^ qui nos sen^ 

ona, et si elle oe les produit pas elle-m£me, elle peut, du moins, 

18 appreadre si elles existent ou n'existeut pas en nous, si elles pos- 

1ent on noD certains caract^res qu'il est impossible de leur enlever 

ns lea ditmire. Une fois eDlr4 dans cette voie , on se trouve par IJi 

iAmeau centre de la r^alit^, de I'existencp, de la vie, ofi, comme dans 

n fortinacessible, on pent d^Ger tons lessophismes et tous les syst^n^. 

n eSet, an point de vae de I'observation , les id^s universelles *r 

<^satielle8 se fonde la m^taphysique cessent d'exister par elles-m^mes 

■t de contenir en elles , k Vilal d'abstraction oCi elles nous sont pr^ 

<pntto , la raison demi^re et I'esseuce des choses : elles ne peuvent 

[tss tin s^par^es d'une intelligence qui les conceit et qui , par cons^ 

qoent, se connatt clle-m6me , qui a pour caract^re distinctif la con- 

setence, c'esl-ii-dire la personnalil^, et se Irouve, en cetle quality, 

nAoessairemeut unie k uoe existence complete, ddtermin^e, achev^e, 

Htn diflerente de la chote en loi de Kant , de la substance aveugle 

de Spinoza, el des Evolutions ind^Gnies de la dialectiqne hegelienne. 

Ce n'esi pas tout : les id^ m^laphysiques , ou les id^s de la raison, 

.ea mfime temps que je les concois comme universelles et n6cessaires> 

gmoDtrent en moi qui ne suis ni I'un ni Vautre , se r^v^lent k one 
tdligenca particuliere , imparfaite, born^e, qui sait clairemenl s'ap- 
jpartenir k elle-mSme el possMer une existence propre. Je suis done 
friUigi d'admeltra ea mfioK temps deux couBcieDces, o'est-i-dire deux 




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METAPHYSIQUE. 241 

absiraites de la pens^e, mais k un £tre d6BDi , k ane sobstance en 
ion, oomme disait Aristote, je ne peux plusadmettrehors de moi el 
i-^essQs de moi, pour expiiquer les divers phdnomines de mon 
isience et mon existence eile-m^me^ que des 6tres aussi nettement 
ract<^ris6s que je suis, maisd'une nature sup^rieure ou inf^rieurei 
, mienne. L'infini mdme, tout en p^n^trant les autres ^tres, et les 
*isant parliciper diversement de sa vie, de son intelligence , de sa 
issance , doit avoir n^cessairement son existence et sa conscience 
'opres. Mais comment cela est-il possible que les foripes universelles 
la pens^e, que les caracl^res par lesquels I'inOni se revile a la 
»iiscience, s'appliquent k des 6tres particuliers et fmis? Je sais que 
lYTria est , parce que Texp^rience me Tapprend; je ne puis dire com- 
cil^ment cela est possible^ ia solution de ce probl^me serait Texplication 
S myst^re de la creation , ou la science inOnie. C'est pr^cis^ment en 
ant porter jusque-la son ambition, que la m6lapbysique a rencontr6 
3 qk^s d^plorables Rebecs qui Tont discr^dil^e pour longtemps, et qu'aa 
^\^ u de rester a la l^te des science^ elle est retourn^e vers les th^ogonies 
les cosmogonies qui caract^risent Tenfancede Tesprit bumain. Cette 
emigre observation nous conduit nalurellement a examiner, c'est-i . 
ire k classer et k appr^cier de la mani^re la plus g^n^rale, les resul- 
ts de la science dont nous nous occupons. 

III. II a exists, et il existera peut-dtre toujours, deux esp^ces de 
i^taphysiques : Tune personnelle, aventureuse , hypotb^lique, ou Ton 
JBe cherche qu'k donner des preuves de son g^nie , ou tout est sacri66 
i la nouveaut^ , k la bardiesse , k la chimerique ambition de ne laisser 
ancune place k Tignorance ni au doute , de ne laisser aucun probl^me 
sans solution , et d'^tendre le domaine de la science aussi loin que celui 
de la v^ritd; I'autre est Texpression plus ou moins netle, plus ou moins 
savante, mais k peu pr5s complete, de la raison bumaine; et comme la 
raison se trouve ^troitement unie au sentiment^ elle r6pond aussi (el 
c'est la un de ses caract^res les plus distinctifs) aux plus noblesJ)esoins 
dn coenr, elle olTre a I'adoration et k Tamour du genre bumain un ^tre 
' dy oii rinHnitude se traduit en force, en vie, en intelligence , en sa- 
, et qui, selon les paroles de Platon, dans le Timie, a produit le 
idCy non pour ob^ir k une avengle n(§cessil6, mais parce qu*il esl 
; enGn, elle forme comme un symbole spirituel, comme une tradi- 
Inm int^rieure et4oujours vivante, au sein de laquelle se rencontrent, 
en qnelque lieu et sous quelque influence que la Providence les ait fait 
naltre, les plus nobles g^nie^ de Thumanit^. II n'y a plus aujourd'hui 
qu'k choisir entre ces deux m^tapbysiques , car elles ont k peu pr^s 
fourni leur carri^re Tune et I'autre. On pourra sans peine faire briiler 
encore une plus vive lumi^re sur cette doctrine universelle dont nous 
venons de parler ; on pourra lui donner plus d'unit^ et de rigueur dans 
la forme; on ne r^ussira pas k ^largir sa base, et encore moins k la 
changer. Quant aux syst^mes hypolh^tiques, aux theories ambilieuses 
avec lesquelles on s*est fait illusion si longtemps, elles ont encore beau- 
coop moins k esp^r^ : oar, parlout ou la raison et la veritable science 
30Dt limit^es, Thypotb^se et Timagination le sont bien davantage , et, 
an moment ou elles ^l^vent les plus bautaines pretentions k Torigina- 
lit^ , il arrive souvent qa*elles n'iont fail que rajeunir ou ^tendre quel* 

lY. i6 



■.*j 




248 

que vielle erreor. Aq reste , quds sont aujoard'hai ces syst^mes, At 
quelle valepr ont-i(s dans rdtataclael des espriis , quelles nouveOolc 
leDlalives leur reste-t-il k faire , quelles nouvelles esperanccs a coi 
voir poor l!avenir? . 

' De syslimes m^laphysiqaes , dans le sens rigonreux du mot , et I< 
qu*on a mis k part celle metaphysique univcrselle ou Ton recoDj 
sans peine ^ sous une forme de plus en plus r6flechie , la raisoo loi 
da genre hamain, il n*y en a verilablemeni que quatre. L'uq est' 
doalisme, qui met k pea pr^ sur la m&me ligne i*esprit et la matiii 
qai les regarde tons deux comme des principes ^ternels, n^cessain 
inOniSy et les fait concourir ensemble k la formalion de Tunivi 
L'autre est le mat^rialisfney ou Ton ne reconnatt pas d'autre eji^istei 
qoe celle de la malifere et des corps, oik tout est explique par le de^ 
k>ppement sponlan6 d*une nature aveugle , r^pandue ^galemenl dj 
loates les parties da monde, ou par le mouvement fortuit des atoi 
et les lois de la m^anique. Le Iroisi^me , se pla^ant pr6cis^ment £ 
point de vne oppose , ne voit pajrlout qu'esprit et intelligence j ne vetf 1 
rien admettre qu'on monde spirituel; invisible et superfeur a rintelll 
gence elle-mime.* Ce.systime^ selon les limites dans lesquelles il s^ 
renferme, selon qu*il s*en lient k la raison ou qull aspire ii s^dever au- 
dessus d*elle y prend le nom dld^alisme ou de mysticisme. Enfin, le 
dernier et le plus grand de tons , c>sl le panlh^isme, selon lequel i'es- 
prit et la matiere, la pens^e et |*etendue, les ph^nom^s de Tdme et 
ceoxdu corps, se rapportent (^galement, soit comme des allributs, 
aoit comme des modes differents, a tin seul et m^me dtre> ii la fois un 
et multiple, fini et infini , humanity , nature et Dieu. 

On ne pent gu^re compter le dualisroe , qui a disparu , depuis des 
Slides, de la so^ne du monde, et qui n'a jamais eu la dur^e ni Timpor* 
tance qu on lui attribue. La mati^re premiere des anciens , du moins 
celle de^iaton et d'Arislote , ne repr^sente en aucune maniire un ^tre 
r^ely un principe positif qui partagc avecDieu le privilege de T^ler* 
nit^ ; elle n'est que la limite inevitable des cboses et Teusemble des 
conditions qui en d^terminent la possibility.* car Dieu lui-m6me ne peol 
pas donner I'exislence k ce qui est impossible en soi. 

Le mat^rialisme n'inspire plus que le m^pris et le d^goQl ; de son 
propre mouvement, il s'est relir^ de la metaphysique pour se renfer- 
mer dans les ampbith^dtres de m^decine, et ceux-la m^me qui le coih 
servent encore dans la Ib^orie de Thomme, n'osent plus le conserver 
comme une explication suffisante de I'univers. Un des derniers ap6tres 
du mat^rialisme en France et, sans contredit, le plus illustre , Brous- 
sals, dans son Court de phrenologie, a 6crit ces mots : a L'atheisme 
ne saurait entrer dans une tite bien faite et qui a s^rieusement m^dit^ 
sur la nature. » 

Serait-ce Tid^alisme qui r^pondrait aux besoins de notre ^poque 
et qui serait appeld a recueillir Theritage des aulres syslimes? Dans 
Tid^alisme , il ne faut pas tant consid^rer le resultat ou la doctrine , par 
exemple celle de Platon ou de Descartes, celle de Malebranehe ou de 
Berkeley, que le principe m^me sur lequel il s'appuie et qui constitue^ 
pour parler comme lui, sa veritable essence. Or, quel est ce principet 
Qu'il ne faut pas tenir compte des fiaits , mais seolemeat des id^^ qui 



MfiTAPHYSr(jUiB. jUS 

nous repr^sentent la veritable nature et 1e fond mvariaUe des cfboses; 
que les premiers ne nous ofTrenl rien de plus qu'une icnitalion affaiblie, 
qu*uDe reproduction incomplete des derniires ; par consequent, que la 
raison n*a rien k apprendre de Texp^rience. S'il en est ainsi , il faut , 
cpmrae nous i'avous d6fflontr6 pius haut au sujet de la m^thode, 
renoncer & notre personnalit^, qui nous estdonn^ c^mmeun fait, il 
faul renoncer k la liberty, qui en est le caract^re le plus essentiel, et, 
par suite, h toute distinction parmi les 6lres : car le sentiment de notre 
existence comme individu , le fait de notre liberty et de notre conscience, 
▼pili le seul fondement r^el de cette distinction. L'id^alisme est done 
place dans ralternative ou de se confondre avec le pantb^isme , comme 
cela lui est arrive souvent, ou de se d^mebtir lui-m6me en sortant de 
la sphere de Tuniversel , de Tid^al , de I'intelligible pur, c'estrS-dire 
des abstractions. Dans le fait, qu'est-ce que les plus grands interpr^tes 
de rid^alisme , Platon , Descarteis, Malebrancbe, ont fait de lamatiire 
et des corps ? one id^e abstraite , telle que Tespace vide , I'^lendue , le 
non-^tre ( f'oyez MatiIere). Qu*ont-ils fait de V&ihe fanmaine? une 
autre abstraction , h savoir, la pens^e. En vain donnent-ils k la pens^e 
la conscience , elle n*en est pas moins une simple faculty incapable de 
se suffire i elle-m^me etde former une existence k part. Aussi le plato- 
nisme a-t-il donn6 naissance au n^oplatonisme, et la pbilosophie de 
Descartes ne peut-elle pas ^Ire completement lav^e du reproche d'avoir 
apport6 avec elle les semeiices de la doctrine de Spinoza. Pour Tid^a- 
lisme de Kant, il est bien Evident que c'est.Ini qui a produit la philo- 
sopbie de la nature et la tb^orie de Tidenlit^ absofne. 

Le mysticisme ne fait qu^ajouter aux difficult^s de Vid^lisme des 
difOcuIt^s d*une autre esp^ce. II admet le principe id^aliste qu'iln'y a 
rien de vrai, que rien n*existe vdrilablement que Funiversel, Tabsola, 
le divin.' il d^tourne ses regards avec m^pris de ce qu'il y a de parti- 
culier, d'individu6l , dans la nature et dans Tbomme^ et, joignant Tac- 
tion k la pens^e, il cbercbe k le supprimer dans la pratique de la vie an 
moyen d*une enti^re abnegation de nous-m^mes, par une mort anti- 
cip^e k tons les devoirs, k toutes les affections, k tons les intdr^tsde 
ce monde. Mais au lieu de s^en tenir h la lumi^re de la raison , il invo- 
qne des facuit^s plus dlevdes, sans recourir k rinterm^diaire d^aucune 
autoriie ext^rieure; il s'efTorce de saisir Tobjet exclusif de sa foi et de 
se confondre avec lui k une bauteur que rintelligence ne peut atteindre, 
dans les regions de Textase et de Tamour. II est Evident que , dan^ 
cette doctrine, tout est sacriOe , non-seulement k des abstractions , k 
des id^es que du moins nptre raison peut concevoir et qu*elle congoit 
necessairement , mais k la plus vide et k la pins repoussante des chi- 
mires , a Tinconnu. C'est au fond de eet abtme , oil il est impossible de 
discerner le bien du mal et Texislence du n^ant , que le mysticisme 
nous invite k nous pr^cipiter; c'est \k qu'il nous montre notre principe 
et notre fin , le principe et la 6n de tons les fttres. Ce n'est pas nous qui 
tirons ces consequences, c'esl Thisloire. Partoul oii le mysticisme 
a paru , il a m^connu la liberty , la raison , la nature ^ ,i1 a abaiss'6 
lliomme jusqu'^ lui inspirer la plus coupable indifference sur ses ac- 
tions et sa destin^e ; il a confondu (oules les id^es et toutes les exis- 
tences, nous ine dirons pits dans le sein de Dieu, maiB dtti3 la noit da 

it. 



« 



244 METAPHYSIQUE. 

neaot qu'il adore a sa place. Ajoulons que le mysticisme o est pas moins 
coDtraire a la religion qa'a la philosopbie , au principc de raulorild qu'i 
celui du llbre examen; sa cooslaaLe pr^occupalion a ^te de les cod- 
cilier ensemble, el, dans le Tuit, il n'a abouli qu'^ les Dier I'lui el 
t'autre. 

Le pantb^isme seul , tcl qn'il a i\^ con^a et developp6 en AUemagDe 
par deux bommes d'un rare g<^nie, a pu s^duire quelque temps des 
esprils s^rieux , et n'est pas iocapable de les 4branler encore ; mois 
quels nouveaux developpeiuents est-il susceptible de recevoir? Depuis 
les plus humbles ph^nom^oes de la matitlre jusqu'a I'^tre iofini , il a en 
Tambilion de tout embrosser dans son sein , de tout expliquer, de toot 
compreudre; et, autunt que sa nature et celle de la raison le pertnet- 
laient , il a rfussi dans celle entreprise. II a subordonn^ a son poiol de 
vue, et comme assimil^ f> sa substance, non-sealement la pbilosopbie 
dans toutes ses parties et avec tous lea systemes qu'ello a mis au jour, 
mais toules les autres sciences , sans en excepter une ; el aux sciences, 
il a aJDut^ I'hisloire de I'art et de la religion. EnBn , rien ne manque k 
cette vaste et briUante synlh&se, si ce n'esl deux choscs absolunient 
incompatibles avec le principe du panlh6isme, maisdont riiumanit^ 
ne fait pas volontiers le sacrifice : la conscience , c'est-^-dire la provi- 
dence divine el la liberie humaine. Aussi , d peine deboul, cette dou- 
velle tour de Babel , qui devait combler I'intervalle du ciel i la terre, 
s'esl ^croul^ sous son propre poids ; Tun des architectes n'a plus voulu 
la reconnaltrB , et s'est mis fi conslruire , sur d'autres fondements , on 
Edifice tout nouveau ; les ouvriers qui ont aid^ u la bdtir el les hiMes 
Ires-divers, lh£ologiens,philosoplies, naluralistes, historiens, hommes 
d'Elal, jurisconsultes, qu'elle avail un instant reunis dans sa magni- 
flque enceinte , se sont disperses dans toules les directions , on soal Tes- 
tes pour se faire la guerre les uns aux autres. En un mot, lanarchieet 
la discorde sont aujourd'bui dans I'ecole de Rebelling et de Hegel. La 
division s'est d'abord etablic entre les mallres, puis elle est desccndue 
aux disciples. Les uns ont conserve le principe id^aliste et le caract^re 
^lev^ dc cet audacieux syslemej les autres se sont tournes vers le 
mysticisme ; d'autres sont deseendus jusqu'au materialisme le plus 
abject. 

La conclusion qui sort de ces fails , et par laquelle nous vouloos 
finir, c'est que la bonne cl la mauvaise m^lapbysique ont dit ^ale- 
ment h pen pr^ leur dernier mot; c'est que la carriftre de la miilaphy- 
sique, au lieu de s'^tendre, doll plutdt se rcstreindre avec le temps. 
II est impossible , eo eifet , que dans one science dont les principes et 
les limites sont aossi absolus, on ne finisse pas par arriver au but. 
Ce n'est pas ici, dans le sens propre du mot, le cbamp des decou- 
verles. II n'est pas en noire pouvoir de rien njouler, soil pour le nombre, 
soil pour la porl^ et la valeur, aux ^I^ments necessaires de la raison ; 
il s'agit seulemenl de n'en rien supprimer, c'est-&-dire de les embras- 
ser tons et loul entiers dans une doctrine ^galemenl ^loign^e de loul« 
fuussc modeslie et de toute cbim^rique atnbilion , otk la conscience, oil 
la raison du genre humain puisse r6ellenient se rcconnattre. Pour cela 
il faut pratiquer, dans Louie sa rigueur, la m^lhode que nous avons 
iodiqu^e, la m6lbodo d'obsecvalion et d'ejicp^iieoce, analylique et syn- 



^ I|£TEMPSYGH0SE. S45 

thAiqoe en uAmt temps , qai ne s^pare point la raison de la conscience, 
Bi la coDscience de la liberty , ni la liberl6 do -milieo dans lequel ^lle 
s^exeroe^ et des aotres forces dont elle suppose I'existence. N'oablions 

Sas que si les id6es de la raison ne portent pas en etles-m^mes tear 
6monstration y on le signe de lear v^leor absolae^ il n'y a ni hypo- 
Ib^se, ni raisonnemept y ni dialectiqae qui puissenl supplier k leur in- 
SQfBsance y car c'est sar elles pr^cis^ment que reposent la I6gilim]i6 
de toQtes les operations de notre pensfe et la certitude de tous les r6- 
sultats qu'elles peuvent nous offrir. C'est k cette condition que lia m^ta- 
physique reconquerra le respect et Tinfluence qu'eUe aperdus^ qu'elle 
offrira a la fois une base solide k la sp^ulation et k la morale; que par 
hi morale elle pourra aglr sur la societ6 , affermir les croyances, Cor- 
riger les doctrines, et soutenir les moeurs. 

Une bibliographie de la m^taphysique sei^it celle de la philosophie 
tout enti^re ; nous toue contenterons done 4e renvoyer aux auteurs 
que nous avons nommfe dans le cours de cet s^ticle, c'est-&-dire aux 
maftres de la science. 

METEMPSTCHOSE , par corruption mStemfiyeoie [ de {itra et 
de ^-n, passage deFAme d'an corps dans un autre, transmigration, 
desftmes]. II est i6galement difBcile k rhomnoie de croire, ou, si Ton 
pent parler ainsi> de consentir '& ran^anti^sement de lui-m£me, et 
de concevoir une existence oompliStement diOl^rente de celle qu'il pos- 
sMe aujourd'huiy c'est-Mire une . vie ind^pendante des sens et des 
lois de I'organisme. De la la supposition que notre ftme revit succes- 
sivement plusieurs corps, et donne la vie k plusieurs 6tres qui ne dif- 
f(^rent les uns des autres que par leurs formes ext^rieures; de U Tidfe 
de la m^tempsycbose* L'id^e de la m^temp^ychose, que ^emblent ius- 
tifier d'ailleurs plusieurs ph^nom^nes de la nature et le cercle ou se 
meuvent les elements, est done la premiere forme sous laquelle le 
dogme de rimmortalii^ s'est pr^sent^ k Tesprit humain. Aussi la trou- 
vont-nous presque sans exception au berceau de toutes les religions 
et itolOQies les philosophies de Tantiquit^^ et k mesure qu-elle s'^loigne 
de son origine , elle^semble perdre de son empire et s'oSrir k nous avec 
un caractSre plus ilev6. 

Si nous nous en rapportons au t^moignage du pire de Thistbire 
(H^rodote, liv. n, § 123) , les Egyptiens furent de tons lei^ peupled le 

Jremier qui adopta la croyance de rimmortalit^ de I'Ame, et c'est aussi 
eux qu'il attribue Tinvention de la m^tempsychose. lis pensaient 
que notre ftme , imm6diatement apr^ la mort, en trait dans quelque 
autre animal, appel^ k Tinstant m6me & Texistence, et qu'apres avoir 
rev6tu les formes de tous les animaux qui viveht sur la terre, dans 
I'eau et dans les airs, elle revenait, aunoiut de trois mille ans, dans 
le corps d'un homine, pour recommencer ^temellement le m6me p^ 
lerinage. C'est la loi des revolutions astronomiqdes appliquee k la vie 
faumaine. Cependant'il parattqu'i cette maniere grosslere de conce- 
voir I'immortalite vinrent se joindre plus tard des id^es d*un aatre 
ordre; car nous savons par Plutarque {de hide et Osiride, c. 29) qtie 
les Egyptiens croyaient k un empire des morts appeie amenM^« (c*list- 
k-A\tt qui donnie et qui regoit), sur lequel r^gnait Osiris sous le nom 



246 MlgTEHPSTCHOSB. 

de S^rapis ; et le mtme fait nous est attests par la plopart des _ 
tores qae dous ofTreDi les caisses des momies. Suivanl Porphjfe (it 
Absiinentia, lib. f i); i1 exislait chez les Egyptiens one pri^re par It- 
qoelle ils demaodaieni aa soleil et aox aalres divinity de lesadmettre, 
apres lear mart, dans la aoci^t^ des dieax immortels. 

Ch» les Indieos, beaocoap moios prdoccop^ des ph^Domtees du 
BODde physique et plac& dans one silaation plos fovorable k la sp6- 
calation, paroe qae la Datore ne leor oppose pas les mimes obstacles^ 
ridte de la m^tempsychose doqs offire an caract&re plas mitapbysiaoe, 

Elos aniversel , et se lie etroilemeDt k celle de T^manation. La oiatiere, 
» corps, est le dernier degr£ dei Sanations de Brahma; par cod86- 
qaent la vie, c'est-&-dire ranioo de Vkme avec le corps, est one d4- 
ch^nce, an mal. II en est de mtoe de toot ce qui toache k la vie, 
des actions, des sensations, des plaisirs comme des peines. La fin de 
r&me est de moarir k toales ces choses afin de s*^lever, par la con- 
templation, an repos absolu dans le sein de Dieu d*ou elle est sortie. 
Si eile est dans ce monde c'est pour expier les fautes qn^elle a pa com- 
metlre dans une \ie ant^rieure, et tant qu*elle ne les a pas repar^, 
on qa'elle n*a pas reconquis par la penitence et par la science sa po- 
ret6 premiere , elle est condamnie k passer d*un corps dans on autre, 
d^an plus par fait dans on mcins parfait et r^iproquement , selon qa elle 
est elle-mime remontte vers le bien on descendue plos bas dans le 
mal. Telle est la doctrine enseignde dans la philosopbie Yais^chika. 
Selon le sysl^me Yedanta, Time n*est pas une Emanation de Brahma, 
mais une partie de loi-m£me , e^ comme une ^tincelle d*un feo flam- 
boyant sans commencement ni fin. La naissance et la mort lui sont ^tran- 
gires; elle ne fait que revitir, pour un instant, une enveloppe cor- 
poreile, et dans cet 6tat elle souffre, elle est alteinle par les t^nebres 
de Hgnorance , elle est soumise k la vertn et au vice , et passe socces- 
sivement par plusieurs corps. Le cercle de ses metamorphoses embrasse 
toute la nature organis^e, depuis la plante jusqu*a Thomme. II ny a 
que la science sacr6e qui puisse Tarracher a ce cercle de doulenrs et 
d'bumilialions , pour la rendre au sein de Vkme universelle. Cette 
science consiste a d^pouiller, non-seulement toute ▼ol(uite , mais toot 
sentiment personnel, toute existence propre, et k se prdcipiter en 
Dieu comme un fleuve se pr^cipite dans la mer. 

Nous venons de rencontrer d^ja la doctrine de la m^tempsychose 
sous deux formes diffirentes; chez les Indiens elleaun caract^re m^ta- 
physique et embrasse k peu pr^ toute la nature, les plantes , les ani- 
maux et les hommes; chez les Egyptiens elle conserve, au moins pen- 
dant un temps, un caracl^re purement physique, et ne sort point da 
cercle de la vie animale; mais la voici sous une forme nouvelle, congue 
nniquement comme une doctrine morale et renferm^e dans la sph^e 
de I humanity : c'esl la croyance k la resurrection des morls, telle 
qu'elie ^lail profess^e par les Perses, et que les Perses Tont enseign^e 
aux Juifs. D'aprcs la religion de Zoroaslre il y aura un jugement der- 
nier pendant lequol tous les morls renatlront. Cliaque Ame rcconnailra 
et relrouvera tout entier le corps auquel elle avail ^\6 unie pendant 
cette vie. Puis, selon quelle aura ^te bonne ou m^chante, elle re- 
toomera avec ce corps en paradis ou eu enfer^ pour y recevoir la jri- 



METEMPSyCHOSE. ?^f 

compense oa 1e ch^timent qa'elle aura mdrit^. Apr^s cette grande 
^preuve, il n*y aura plus de m^chanls, il n'y aura plus d'enfer, les 
morls ressuscil^s seront tous purifies et godteront, en esprit et en 
chair, une felicil^ 6ternelle (Zend Avesla, t, ii^ p. 4.14). II est impos- 
sible de ne pas reconnaitre ici^ ma1gr6 les Tesirictions qui lui sont 
impos^es, le m6me principe qui a pr^valu dans I'lnde el dansTEgypte, 
ou la croyance que I'dme ne pent se passer enti^rement d'un corps; 
que Texistence , qui lui est allribuee apr^s la mort dans un lieu de 
d^lices ou dedouleur, est tine existence incomplete et transitoire; que 
pour jouir de toutes ses facull^s et les conduire au degr6 de perfee- 
tionnement dont dies sont susceptibles, elle a besoin de renattre & 
la vie. 

On croit commun^ment que Tid^e de la m^tempsychose a pass6 des 
Egyptiens aux Grecs; mal^ cette opinion ne s*accorde pas avec This^ 
toire. Longtenips avantqu'ily edi aucune relation entre les deux pea* 
pies, la transmigration des Ames ^lait enseign^e, au nom d'Orph^e, 
dans les myst^res de la Grice. H^rodote lui-m^me , dont le t^rooignage 
est le seul fondement de la supposition que nous combattons, distingue 
express6ment entre les anciens et les nouveaux partisans de la m^- 
lempsyebose (ct y.h •jrpoTEpcv, d ^i CaTepov), c*esl-J-dire qu'il reconnaft 
que ce dograe 6lait r^pandu dans sa palrie avant Pylhagore, le pr^ 
mier des philosophes grecs que f on dit avoir M iniU6 k la science 
religieuse des pr^lres ^gypliens. Pourquoi done invoquer la tradition, 
quand les lois naturelles de Tesprit humain Suffisent pour expliquer 
le m6me fait cliez les uns et cbez les aulres? Mais, originale ou em^ 
prunl^e, la doctrine de la m^tempsy chose a pris, chez les Grecs, on 
caract^re conforme au g^nie de ce peuple, ^galement ^loign^ du mys*- 
licisrae nuageux de I'Jnde, du natoralisme miraculeux de I'Egypt^, et 
de 1 anlhropomorphismesurnaturel delaPerse.C'estPythagorequilui a 
donn^d'abord cette forme plus precise. 11 n*admettait pas, avec les sages 
desbords du Gange, que I'flme doive parcourir le cercle de toutes les 
existences, il renfermait ses metamorphoses dans les limiles de la vie 
animale. II ne la condamnait pas, non plus, comme les pr6tres 6gyp- 
tiens , a enlrer fortuitemenl dans le premier corps qui s'oflTre 4 sa ren- 
contre, il mellait des conditions h cette union : une cerlaine conve- 
nance ou, pour parler sa langue, une cerlaine harmonic, ^ait n^ces- 
saire , selon lui j entre les facultes de I'Ameet la forme ou rorganisation 
du corps qui devait lui apparlenir. Avec cela/il posait les bases d*an 
spiritualisme plus positif en enseignanl eXpress^ment que TAme, s6*- 
paree du corps, a une vie qui lui est propre, dont elle jouit avant de 
descendre sur la terre, et qui constilue la condition des demons ou des 
Wros. Enfin ccs id6es ne remp^chaient pas d'admettre le dognre or^ 
dinaire des chAliments et des recompenses danS un autre nionde. II 
pensait que les mechanls sont rel^gues dans le Tarlare, ou le bruit do 
tonnerre ne ccsse de les ^pouvanler, et oii ils sont retenus par les Fu- 
ries dans des liens inde^lruclibles. Les bons, au conlraire, habitent le 
lieu le plus eiev6 de I'univers, ou ils m^nent entre eux une vie com^ 
mune, comme celle que les pylhagoriciens se proposalent ici-b^ 
(Diog^ne Lafirce, liv. vin, c. 31 j Plutarque, Non posse suave viviil^ 
cundum Epicurum). "^J .. 



•9 * m- 



248 METEMPSYCnOSE. 

PlatOD, eu adoptant sur ce point la doclrine de Pylhogore, a t&- 
tayi de lu fonder sur qoclques preuves , et la ^lev^e par lit i Ii 
bauleur dune id^ philosoptiique. Ces preuves, qui soot loogement 
d^velopp^es dans Ic Phedon , sonl au nombre de deux, I'une tir^ de 
I'ordre g^n^ral de la nature, et I'aulre de la conscience humaine. Ls 
nature, dit Plalon, est gouvern^e par la loi des conlraires; par cda 
seul done que nous voyons dans son sein la iport succ^der k la vie, 
nous sommes oblig.^ de croire que la vie succ^dera ^ la morl. D'ail- 
Jeurs, rien ne pouvant nalLre de rien,si les £l res que nous voyms 
mourir ne devaient. jhbIms revenlr a la vie, tout Bnirait par s'absorbcr 
dans la niort , et la nalure devieniliait un jour semblable S Endymiov^ 
Si, apr^s avoir consult^ les lois g^n^raies de I'univers, nous descot* ' 
donsau foud de noire flme, nous y irouverons, seloD PIntoa, le mAmf 
dogme attest^ par le fait de la reminiscence. Apprendre , pour lui , 
n'esl pas autre cbose que se souvenir. Or, si noire dme se souviert 
d'avoir deja v^cu avanl de descendre dans ce corps , pourquoi ne croiF 
rioDs-nous pas qu'en le qatLtant, elle eu pourra animer successivfl- 
ment plusieurs autres ? Mais entre deux vies, s'il ne se pr^enle pH 
sur-le-champ un corps prepare pour elle et dune organisalion coo- 
forme i t'^tal de ses facult^s, il faul bten qu'elle exi.sle quelque part. 
Del^,cbez Plalon, comme cbez Pylbagore, la consecration de la 
croyance g^n^rale k un autre moodc. Si cela est ainsi, dit-il, qoe 
les hommes, apr^s la inorl, reviennent k la vie, il s'ensuit n^cessaire- 
mentque les Ames sont dans les enters pendant cet inlervalle ; ctr 
elles ne reviendraient pas au monde si etlesn'^taient plus. D'apresle 
dixi^me livre de la Ripublique, , \e s^jour que cbaque ime tail dans let 
enfers enlre une vie et une outre, doit durer mille ans. Uais le dogme 
de rimmorlaliie ne se renferme pas, pour Platon , dans ces idees em- 
prunt^es de la tradition, et qu'il acceple pluldl qu'il ne les choisit. 
Au-dessus de la mdlem psych oi^e cl de cet exit de mille ans que uotre 
flme doit supporter dans le royaume des ombres , il admet une immor- 
laliie spirituelle, r^servee aux seuls philosophes , et qui consisle noa 

Sas ^ s'absorber en Dieu , comme I'enseigne la doctrine Vedanla, mais 
vivre , en quelque sorte , en sociiJle avec lui , h participer de sa pu- 
rely , de sa felicil6 et de sa sagesse. C'est la que Platoo se monlre par- 
ticub^rement lui-nigme , et qu'il brise les liens qui ont teno avanl lui 
I'esprit confondu avec la mali^re. « Si V&me, dit-il, se retire pore, 
sans cooserver aucune souillure du corps, comme n'ayant en volon- 
tairement avec lui aucun commerce, mais, an contraire, comine 
Tayant toujours fui, et s'^tant toujours recueillie en elle-m^tne eo 
medilant toujours , c'est-^dire en philosophant avec v^riie et en Bpr 
prenanl efTeclivement a mourir (car la philosopbie n'est-elle paswj^ 
preparation k la morl? ); si I'Ame se retire, dis-je, en cet ^Int, eUe 
.va a un £lre semblable ^ elle, ^ un &tre di\in, immorlel et plein it 
sagesse, dans lequel elle jouit dune merveilleuse reiicitd, d^livrtede 
geserreurs, de son ignorance, de ses craintes, de ses amours quilt 
tyrannisaieDt et de tous les aulres maux atlach^s i la nature biimaine; 
et, comma on le dit de ceux qui sont inilies aux saints niysl^res, elle 
passe veritableraeal avec les dieux toute I'dleraite. • Aucun autre &ys- 
Ume, soitreligieux, soil philosophique, soil avant, soil apr^s Tautenr 






M£TEMPSYCH0SB. t40 

du Phddan , n'est alI6 plas loin dans la voie da niiritiialisme. U fiiat 
ajooter que Platoa a ennobli Tid^ m^me de la metempsycbose , dans 
les limites oii ii a era utile de la conservery en essayant d*y inlroduire 
le priDcipe de la tibert^. Ainsl, non content de regarder les difii^rentes 
conditions que notre Ame est susceptible de traverser comme des ex- 
piations qui doivent la purger des fautes commises pendant nne vie 
ant^rieure, il accorde encore, k notre libre arbitre, k nos penchants 
secrets y uue grande influence snr le cboix de ces conditions. « La faute 
du cfaoix tombera sur nous , Dieu est innocent. » YoilA ce que dil aox 
Ames le prophite quil introduit dans le r^cit de Her TArm^nien. Cela 
est certainement difficile k concilier avec la raison, comme il arrive 
souvent quand on entreprend de justifier une tradition aveu^le.; mais 
ce n'est pas mbins un efibrt poor rendre le principe spiriloel md^pen- 
dan) des lois de Torganisme. 

L'id^e de la. metempsycbose ne monrut pas avec Platon , elle re^ot, 
au contraire, de nouveaux d^veloppements dans les derniers jours de 
la pbilosopbie grecqne j quand les esprits ^puis^^ song^rent k ressus- 
ciler les vieux syst^mes, entre aulres celui de P^tbagore; elle rajeunit 
en quelque sorte dans, la fusion qois'^tablit alors. entre les id^es pla- 
toniciennes et les doctrines orientales. Aossi la rencontrons-nous 
lement dans T^cole d'Alexandrie , au sein dujndalsme etchez un Pi 
de TEglise. Le principe de T^manation comme Tentendaient les alexan- 
drins/ou le panlb^isme id^aliste^ se prAte pen, parsa nature. A la 
tb^orie de la transmigratiob des Ames : car TAme, dans cesysteme, 
n'est pas autre cbose qu'Une id^e, et la.matiire qu'une negation. 
Bemarquonsy en outre, que, selon qudques^uns deces pbilosopbes, 
TAme se fait elle-mjtme son corps. Cependant la metempsycbose est 
entree dans r^cole de Plotin eld'Ammonius Saccas, mais comme une 
tradition pytbagoricienne ou comme un emprunt de la d^/nonologie 
orientale, non comme une consequence de ses prcfpres doctrines. 
C*est le Sj^rien Porphyre qui essaya d'accommoder celte id^e avec la 
pbilosopbie de son maltire. Admeltant, comme un fait demootre , Thy- 
potb^ platonicienne de la reminiscence, 11 enseigne que nous avons 
dejA existe dans une vi» anterieure, que nous y avons commis des 
feutes, et que c'est pour les expier que nous sommes revAtus d'un 
corps. Selon que notre conduite p^issee a eie plus ou moins coupable, 
Tenveloppe qui recouvre notre Ame est plus ou moins materielle. Ainsi 
les uns sont unis k un corps aerien, les autres k un corps bumaiu ; et 
.s'ils supportent cette epreuye avec resignation, en remplissant exac- 
tement tous les devoirs qu*elle impose, ils remontent par degres au 
-"^^^^eu supreme, en passant par la condition de beros, de dieu interme- 
Piaire, d'aDge,d*arcbaDge, etc. C'est, comme on volt, le splritualisme 
!3e Platon etendu indistinctement k tous les bommes. Observons de 
plus que Porphyre ne fait pas deseendre la metempsycbose jusque. 
dans la vie animale, quoiquH reconnaisse aux animaux une Ame doa^e 
de sensibilite et de raison. En regard de cette ecbelte. spiriluelle qui 
"va de I'bomme a Dieu, Porpbyre pous en montre une autre qui descend 
,de rbomme k Tenteri. c*est4-dire au terme extrAme de la degradation 
et de la siMJi^ce :#e sont les demons malfaisants^. oa simptep^iit I^ 
demons oMine nous les appeUons aiqoordliai* tbiJont ri^piuidni diiif 



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212 MfiTE^rPSYCHOSE. 

formellement M. Pierre Leroux, qu'une virtualili, un itUat, oa a 
qti'on uppelle plus communemeiit une abslractioD , qu'est-ce done qui 
reste de nous apr^s la Dioil? Absolumenl rien; I'dme et le corps se 
dissolvcDlda m^oie coup;il y a succession, Don r^surrecUoD; et quant 
a celtc felicjt^ r^serv^e h I'avenir, elle n'a rien de commun avec moi, 
et n'esl pas plus propre a effrayer le m^cbaDl qua r^jouir I'faomnie de 
bien. L'auteur de cetle doctrine nest cons^queol qu'en an seul point : 
c'est lorsqu'apr^s avoir sacrifi^ I'lndividu dans I'ordre moral, en I'sb- 
sorbanl dans la soci^t^, il cbercbe aussi ^ le ddtruire daos I'ordie 
mdtaphysique. 

La croyance a la m^teRipsy chose est beaucoup plus formelle et plus 
precise dans le sysl^rae de Charles Fourier; majs elle y est m£l^ de 
tant d'aulres chini^res,elprend si pcu de soin de se Juslifier par quel- 
que chose qui ressemble & une observation ou a un raixoiinement , qu'il 
sufGt de I'exposer pour en faire justice. Ce n'est plus un philosophe 
qui parle , c'est un proph^le qui rend des orarles. 

Selon le pSre de I'^cole phalanst^rienne ( Tkiorie de I'uniti vniwr- 
lelle , I. II, p. 30i-3V8), I'Jllme est immortelle , mais elle ne peotK 
separer du corps, et sod immortality embrasse le pass^ non moinsque 
Tavenir. Toute )a m^lempsychose est \k , et, pour fire assur^ qu'elle 
est la \4r'.a, Jl sufHt de remarquer qu'elle est dans les va:ux secrelE, 
qu'elle est conrornie aux loter^ts de I'bumanit^. En eiret, dit Fourier, 
oii est le \ieillard qui ne voulAt 4lre silr de renallre et de rapportef 
dans une autre vie I'exp^rience qu'il a acquise dans celle-ci ? Pretendra 
que ce d^sir doit rester sans r^lisalion, c'est admettre que Dieu paisM 
Dous tromper. II ^ut done reconnaltre que nous avons d^j^ v^n avant 
d'etre ce que nous sommes,ct que ptusieurs autres vies nous atlendeot, 
les ones renrermees dans le moude ou intra-mondaiiies , les autres dans 
une sphere sup^rieure ou exlra-mondainet, avec un corps plus subtil el 
des sens plus d^licats.Toutes ces vies, au nombre de huit cent dix , sonl 
distribu^s entre cinq pdriodes d'infgale ^lendue et embrassenl une dur^ 
de quatre-vingt-un niille ans. De ces quatre-vingt-un mille ans, nous en 
passerons vingl-sept mille sur noire planile el cinquanle-qualre mille ail- 
leurs. Au boulde ce lemps, toutes les Ames particuli^reii perdantle senti- 
menlde leur existence propre se courondront avec I'Ame de noire placate; 
car les aslressont anim^commelesbommes. Le corps de uolreplanile 
serad^truil, etieurdme passera dans un globe entierementnenf, dans 
une com^te de nouvelle formation , pour s'^lever de la par un nombre 
inlini de transrormations successives aux degr^s les plus sublimes de la 
hi^rarchte des mondes. Aiosi , ft la metempsycbose humaine vient se 
joindre cc que Fourier appellela m6lempsycbose sid^rale. Mais pour 
revenir k la premiere , qui nous inleresse le plus directement, void en 
qaoi elle coDsisle ; La vie qui nous attend, ausortirdecemonde, esti 
noire existence actuelle ce que la veille est au sommeil , ou ce que notie 
existence actuelle esl k noire vie aniSrieure. Noire Sme ayant poor 
corps un simple duide appel^ arome, planera dans les airs comme I'aigle, 
traversera les rochers ou I'^paisseur de la terre , et jouira constam- 
menl de la votupt4 qu'on ^prouve en r£ve lorsqu'on croit s'^lever duu 
I'espace. Nos sens ^pur^s ne rencontreronl plus d'obslacles , et Uhu les 
ploisirs que nous conaoissoas aujotird'bui nous serout rendus plus viEs 



METHODE. 1^ |55 

et plus durables. II y a, dans notre vie pr^nte, certains ^tats, tels que 
Textase ei le somnambulisme magn6tiqaey qui nous doDbent one faible 
id^e de notre existence fatore ; mais si nous la pouvions connattre tout en- 
ti^re y noos D*y r^sisterions pas: nous aurions bAte de sorilr d'un monde 
oil nous sommes si malbeureux et si mal gouvern^s, le genre humain 
deviendrait une b^alombe. 

Nous r^p6terons ce que nous avons d^ja dit : on ne discute point de 
telles id6es ; nous observei'ons seulement qu'elles sont parfaitement d*ac- 
cord avec (a- morale de Fourier. Quand on ne r^connatt pas k la vie 
humaine d'aotre but que le plaisir, il faut placer Vimmortiiiit^ dans les 
sens et nous montrer le ciel sor la terre. 

METHODE, du grec {i.ieo<^oc, recberche, perqpisition^ ou bien, 
en remontant h T^lymologiey route , cbeminy voie pour arrivef; k 
Iravers des obstacles , au but que Ton poursuit. 

Cette route , cette voie que la pbilosophie enseigne , est celle qui 
mine au vrai et au bien ; et , au milieu des notions de toute sorte » plus 
oa moins claires, plus ou moins confuses , iiue Tesprit tire de lui- 
Ib6me ou du dehors , la philosophic ne pent pas lui rendre de- plus 
utile service que de lui donner le fil conducteur qui le doit infaillible- 
ment diriger. G'est % do moins, la mission de la philosophic. Elle ne Pa 
pas tonjours justifi^e sans doute; mais les plus grands parmi les sages 
sont pr^cis^ment ceux qui ont le mieux tenu cette promesse et qui ont 
fait le plus pour la m^lhode. 

II suit de cette d^finilion m^me, que la m^tbode philosophique doit 
n^cessaifement avoir ces deox caract^res distinctifs : d*abord d'etre 
nniverselle ^ et , en second lieu , d*6lre purement rationnelle. 

La m<6thode est universelle , en ce s^ns qu*elle doit pouvoir s'appli- 
quer, sans aucune exceplion , & tons les actes de Tesprit , quels qu'ils 
soienty depuis ces connaissances d^licate^ et profondes qu'il puise h la 
source de la consciefice , jusqu'ii ces connaissances tout ext^rieutes qui 
le mettent en- rapport avec le monde ) depuis les motivements les plus 
secrets et les plus intimes de rintelligence et de lb raison , jusqu*^ ces 
d^veloppements innombrables et presque infinis que prend notre acti- 
vity dans ses relations avec les choses mal^rielies. Si la m^lhode phi- 
losc^hiquQ n^est pas cela, si elle n'a point cette ^tendue et cette port^e, 
elle s'^Ve elle-m6me , et le philosophe qui pretend guider les autres 
eslle premier k m^connattre la route qu'il doit suivre. 

ll estd*autant plus n^cessaire d'insister k cet^gard, que bien des phi- 
iosophesj^m^me parmlles plus habiles, se sont faitillusion. lis ont prisdes 
m^toodes particuli^res, sp^ciales k certains points de la science, pour la 
m^tbode elle- mime ;et, aulieu de lui laisser le vaste et completdomaine 
qtulni appartient, its Tont restreintede maniire ii lui Ater lout k la fois sa 
grandeur et son utility. Si les philosophes s*y sont tromp^s, k plus forte 
raison bien d*autres ont-^ils commis la mime erreur. Les pbysiologistes 
en parliculier, c'est-^-dire tons ceux qui itudient la nature, et ce qu'on 
appelle les sciences d'observalion, s*y sont en g^n^ralm^pris. Parce 
|a*ils poss^daient des mithod'es plus ou moins inginieuses, plus ou 
Boieins puissantes pour les sciences de detail qu'ils cultivaienty ils se 
Kmi imaging qulls poss^iaientla m^ihode^ et, dans Torgaeil d'id^ 



^ ' ii£thode. 

^iroites et incompletes , ils ont pris plas d'ane fois , avec la philosophie, 
le ton de tnaitres qui ont.beaucoup k enseigner et qui se croient fort 
certains de ce qu'ils enseignent. A cdii des naluralistes , les inatb^ma- 
ticieos ont ^Iev6 des pretentions analogues ; et parce qu^en efiet, dans 
leur science particuliire , les methodes sont k la fois tr^s-nombreuses 
et presque infaillibles , ils ont cru que seuls ils avaient le monopole de 
la vraie m^thodey et ils ont essay6 fr^quemment , et avec une certaine 
hauteur, de Timposef a liei philosopbie. Pascal , par exemple , proposait 
la m^tUode des g^om^tres comme I'id^al de la melhode : la logiqoe Idi 
semblait devoir se mettire k T^cple des math^mfttiquesy et le seul naoyen, 
k ses yeux, de traiter avec quelque succ^s les questions de ni^tapby- 
sique, c'^tait de les traiter comme on fait des questions d alg^bre. Spi- 
noza partage, jusqu^i un certain point, la m^meerreur, et il la pousse 
Elustoin encore que Pascal: ildonneaux discussions philosophiques 
i forme m^me et la secberesse des demonstrations de geom^trie, et il 
parle de r&me, de la liberie bumaine, et de Dieu avec celteglaciale im- 
passibility qui convient aux matb6maliques , sans se demander une 
seule fois I'origine de ces axiomes dont il se sert et d*od il ddduit ses 
imperturbables consequences. Avant Pascal, avant Spinoza, Bacop 
avait cru aussi au'il avait decouvert la m^lbode } et parce qu'il avait 
trace quelques regies peu precises k Tobservation des phenom^nes na- 
turels , il avait pcnse qu*il etait le legislateur de Tesprit bumain et qull 
lui apporiait un nouvel instrument , un nouvel organe. 

Cette meprise de Bacon , de Pascal , de Spinoza , d'ou est-elle venoe? 
Uniquement de ce qu'Hs ne se sont pas places a un point de vae assez 
general. Pour les deux premiers de ces pbilosopbes la cbose est evi- 
dente ; pour Tautre^elle Testun peu moins, quoiqu ellesoit toutaussi cer- 
taine. Spinoza embrasseTunivers dans ses speculation^- il n'oubliequ'un 
seul point, c'est de s'assurer de ses principes ; et il les croit infaillibles, 
parce qu'il proc^e par demonstrations , par lemmes , et par scolies. 
Ainsi, la vraie metbode ne peut se trouver que dans une science qui, 
comme la pbilosopbie, est sans objet special, ou, pour mieux dire, 
qui a pour objet runiversaliie mdme des cboses. Toute science qui 
poursuit un but special el particulier n^recbercbe ses metbodes qu'en 
vue de ce buV meme. Les meibodes qu*elle trouve sont, dans cette limile, 
parfailement efficaces; mais, en dehors, elles 3ont sans valeur. Par 
exemple, les meibodes de la bolanique sont excellenles pour arriver a la 
connaissance des planles; elles ne sont plus appticables a la pbysiologie, 
niaux matbematiques, ni & la psycbologie. La philosopbie, au con- 
traire, n ay ant point un objet particulier, cherche et trouve une me- 
tbode qui n*a rien, non plus, de particulier, qui s'applique egalement bien 
k tout, et qui peut conduire I'esprit aussi siirement dans retude de la 
nature que dans sa propre etude. La metbode n'a point alors pour but 
On objet special , distinct de tons les aulres, qu*il s'agil d^tudier et de 
connailre. Elle peut indifferemment servir k connailre tous les objets : 
c*esl un instrument general que Tesprit bumain s'est cree. 

De 1^ vient le second caract^re de la metbode : elle doit eire pure-, 
ment ralionnelle. La philosophic ne peut la demander qu'a Tanalyse 
et a Tobservation de Tesprit bumain lui-meme ; et c'est la reflexion qui 
doit la lui donner. ^ 



M^TRObE. ^ 

Le probl^me ainsi pos^ est ft la fois tr&s-simple et trfts-difflcile h r€^ 
soudre. En face des facuUds doDl riDlelligenceestdoa^e , il faul qu^elle 
trouve h sa propre lumi^re quel est le ineiileur emploi qu*elle en puisse ^ 
tirer. La recherche de la m^lhode est done purement psycbologiqae : "^ 
elle n emprunte rien au monde ext^rieur ni au l^moignage de la sensi- 
bilil(^. Les fails que rintclligence observe etles principes qu'elle adopte 
ne lui sonl donnas que dans la conscience. II semble que rien ne soit 
plus ais^ que de les constaler, et que tout observaleur doit y r^ussir k 
peu pr^s ^galement bien. Desoendre dans ces calmes analyses aussi^ 
profond^ment qu'il est possible de le faire, pousser jusqu'aa sol au deli 
duquel il n'y a plus rien , s'yj^lablir et Texplorer lout entier, voila oe 
qui! faut faire pour fonder la m6thode sur une base indestruclible et 
f^conde; voil^ cependant ce que bien peu de pbilosophes ont essay^, eV 
voilft le labeur qu'un ou deux seulement ont accompli dans le cours en* 
tier des si^cles. Ce n>st pas pr^cis^ment que Tenlreprise soit inacces- 
sible k des efforts vulgaires ; ce n'est pas qu*elle exige des facull^ oa 
des forciss exlraofdinaires. Mais il faut se dire avec plus de pr^cisioa 
que ne le disent la plupart des pbilosophes , que celle enlreprise est ft 
tenter. II faut voir clairement. le but que Ton poursuit, et y marcher 
avec perseverance et resolution. Si tant de gdnies puissanls ont man- 
que d'une meihodcy tout en croyant en avoir une, c*est qu'ils ne 
s'eiaient pas ft Tavance pose assez neltemenl les conditions de cette re- 
cherche, el qu'ils ont en general procede plut6l par une sorte d*insUnci 
que par une reflexion sufBsamment sAre d*elle-meme. II fapt ajouterl 
que les pbilosophes n*ont fait avancer la methode qu'en proportioii v 
meme de ce qu*ils etaient psycbologues; et comme la psychologic a iX6 
bien rarement etudiee , ainsi qu*elle devait retre, la methode, par suite, 
a eie bien rarement troav^e et decrite avec exactitude. ^-^ 

On n'a point ici la pretention de tracer un cadre complet et infaillible 
de la meihode; mais quand on prend Plalon et Descartes pour guides, 
on est sdr de ne point s'egarer , et si la description n*esl pas entiftre, 
elle sera 9 du moin$, exacte et fiddle dans les principaux trails qu'elle 
presentera. 

L'esprity en s'observant, a d*abord ft traverser ces notions de toat 
ordre, de toute esp^ce, que les perceptions sensibles auxquelles il a 
eie des longtemps livre, lui ont transmises. C*est une sorle de chaos et 
de confusion qu^il doit ecarler de lui , et oik se sont perdus bien des ob- 
servaleurs , m^me altenlifs et scropuleux. II faut que Tesprit repousse 
toules ces vaines et obscures notions, et qu'il arrive jusqu*ft se s^sir lui- 
mdme , independamment de toutes les modifications plus ou moins pro- 
fondes, plus ou moins claires qu*il ^prouve. Ce rep[oiemea( de Hesprit 
sur lui-meme, la reflexion proprement dile, qui n*a pour objet que 
Tesprit qui reflechit , est le fait fondamenlal sans lequel il n'y a point 
de meihode. Tant qu'on n'en est point arrive ft ce degre d*abstraclion, 
et que dans ces deiicats phenomenes on n'a point separe de Tesprit ce 
qui n'est pas lui , pour n'ohserver et ne sentir que lui seul , on est re8t6 
ft moilie route , et Ton n'a point atteint le veritable point de depart; 09 . 
s'est arrete aux abords de I'esprit , on n'a point pe^etre jusqu'ft 1 esprit \ 
lai-meme. Mais une fois qa*on s'est apergu, et .qu'on a eu pleine coa- 
Bcience de sol, ii ne a'agit plus que de fixer ce phenooiftae fugitif, an- 



256 M£TH0DE. 

tant da moins qa'il peat 6ire fix6 , et de le rappeler, par ane patiente 
et profoDde habitade , loates les fois que Tobservation le reclame et en 
a besoiD. Celte aperceplion primitive de Tesprit qai se sait et se d^- 
couvre lui-m6me , est pr^cis^ment ce qui fait le moi, la personne bu- 
maine, avec les facult6s que Dieu nous a donnas et qui constituent 
toute la dignity , toute la valeur, toute la puissance de notre nature pri- 
vilegi^. C'est \k ce qui fait de T^tre humain un 6tre k part dans la 
en^tion , c*est \k ce qui le distingue^profond^ment de tous les 6tres ani- 
m^ quels qu'ils soient, c'est \h precis^ment ce qu*on veut dire quand 
on sentient que les animaux ne sont pas dou6s de pens6e et de raison , 
tandis que tous les bommes sont dou&s^ bien qu'&^es degr^ divers, de 
Tune et de Tautre. 

Cetle intuition primitive de I'esprit a plusieurs caractires ; mais ii en 
est deux surtout qui m^ritent d'etre remarqu^s : 

l^". Elle^st d*une Evidence incomparable. L'esprit, en se voyant lui- 
m^me, s'affirme avec-nne-fbr-imperlurbable; il douterait pfutAt da 
monde ext6rieur qu'il ne douterait de soi. Cette intuition est accompa- 
gn^ d*une'te11e clart6 qu'elle est irresistible ; et le scepticisme le plas 
aveugle et le plus r^solu ne pent aller jusqu'^ la m^nnattre on i la 
nier, parce qu*il n'est pas un de ses doutes les plus audacieux qui n'im- 
piique et ne r^v^le cette primitive afBrmation k laquelle il ne pent 
tebapper, m^me an prix des plus moustrueuses contradictions. 

S"". En second lieu , Taperception primitive de Tesprit s'attache Ii un 
fait vivant, etce fait est tellement uni au fait de notre propre existence, 

iu'il est impossible d*af6rmer I'un sans afQrmer Tautre du m£me coup, 
lescdrtes ne pent pas dislingaer la pens6e de Texistence ; il ne peot 
pas s6parer la premiere de la seconde ; et c*est avec toute raison qa'il 
soutenail qu'il ne tire pas Tune de Tautre par voie de consequence , et 
que le je pense, done je $uis, n*est pas an syllogisme. 11 pouvait bien 
meltre au d6Q tdus ses contradicteors ; et , pour repousser tous leurs 
arguments, il n'avait q\i*k les renvoyer k Texamen de leur propre con- 
science, toujours prite a lear livrer, dans son ^clatante complexity, 
Fidentite absolue de ces deux termes : dire et penser. 

Ainsiy ce que Tesprit trouve d'abord quand il rentre en soi, c*est lai- 
m6me; etil se voit avec une prodigieuse et infaillible clart^ qui, des 
profondeurs de la conscience, se projette sur les objets extedeurs k des 
degr^s divers, et dans des proportions que mille causes peuvent faire 
varier, sans que rien puisse jamais la ddlruira. 

Mais ces clartds inierieures qu'il faut rechercher avant tout, si Ton 
veut connattre et suivre le veritable cbemin , ne sont pas sans dangers. 
Au seuil mdme de la meihode, elles peuvent nous ^garer. C'est elles qui 
doivent nous gnider: elles peuvent nous dblouir. Ces profondeurs ris- 
quent parfois de nous donner le verlige. II faut, pour les sonder, des 
regards bien fermes et bien sArs d^eux-mdmes ; et il en est lr5s-peu qui 
aient pu soutenir tant de lumi^res et p^n^trer tant de mysteres que 
nous en portons en nous. Le mysticisme est l^ avec toutes ses folies et 
m6me ses sacrileges. Dieu est dans notre Ame comme il est dans le 
reste du monde ; il y est xn^tne plus que partout ailleurs , parce que la 
pens6e et rintelligence viennent de lui plus directement encore qae 
toate autre chose. II arrive done souvent que Thomme, en rentrant en 



ciel. C*est dans 1e m^nrie dessein que Diea a entremfil^ son oovrage de 
tant d'imperfections , afin que ces intelligences d^grad^es, qui ont mH- 
rijt^ d*^tre altach^es h an corps, fiissent assaillies de plos de soufTrances. 
II est h peine besoin d*ajoater qn'Origine n*admet pas plus que Poiv 
pbyre et les sectateurs de ia kabbale, que TAme humatne puisse 6^ 
cendre jusqa'ft la vie et It I'manisalion de la brute. 

Ainsi, k mesare one 111 rdfigion et l|i pbilosophie s*ite1aireDt, que 
Tesprit hamaia s'61oi^6 te^rtves de son enfance et prend one con- 
naissance pins r^fltebie de joi-m^me, !a doctrine de la m^teropsycbose 
s*efTace, se transforme , Be spiritualise, jusqa'ji ce qa*elle ait dispam 
enti^rement. Cependant nous devons parler ici des efforts qui ont 6Vi 
fails dans ces derniers temps pour laremetlre en bonneur, et, si nous 
poQVons nous exprimer ainsi , pour la ressusciter elle-mAme sons uiie 
Douvelle forme, comme eiie faisait autrefois ressusciter les Ames. Deux 
^crivains ont entrepris cette t Acbe , tons deux de r^cole sdcialiste : run 
est l*aoteur du livre de VHumaniU; I'autre , le fondateur de F^cole 
pbalanst^riepne. 

On a pu se convaincre, par les faits que nous vetions d*exposer, 
1® que la n^^tempsycbose ctaez les. anciens n^a jamais exdu le spiri- 
taalisme, mais, au contraire , qu'elle se fondait sur la distinction m^me 
de !*esnrlt et du corps , en abandonnant celui-ci seul k la dissolution , 
et en reservant !e premier pour uhe vie immortelle , dont une partie 
devait se.passer en dehors oe la vie ; 9*^ qu^elle n'a jamais port6 atleinte 
ila personne bumaine, consid^r^ccomme un Aire ; distinct ^ ay ant sa 
vie et sa ^estin^ i part , portant en elle-mAme le princIpe de ses a6- 
tions, car c'est pr^s6ment en Pendant cette' res^nsabilitA au delli 
des bornes de la vie, dans le pass^ comme dans ravenir,qa'elle essayatt 
de s<i justifler > 3^ qu'elle a toujpurs 6t^consid^r^e comme un mal, c'esl- 
A-dire comme un cbAtiment ou comme une ^prenve dont Thomme d^ 
sire naturellemeqt s'affranchiV, et dont il s^affranchit r^ellement en 
d^tacbant son A^e des biens fugitifis de ce monde. Cesl en invoquant 
des pnncipes diam6tralement opposes que Tauteuf du livre de VHuma-' 
hiti s'est efforcd de r6tablir celle vieille cl-oyance. En effel , d'apr^s lul, 
TAme n'estpas autre chose qu'un ensemble deph^nom^nes eompl^t^- 
ment inseparables da corps. Sensation, sentiment, connaissance, iHs 
sont ces pb^nom&nes dont aucun ne pent se prpduire ni se conserver 
en dehors de To^ganisme. De plus , Tindividu tout enlier , Ibomme 
consider^ A la fois dans son corps et dans son Ame, est une simple ma- 
nifestation de Tesp^ce, de rhnmanil^: car eelle-ci repr^sente seule ^ 
qu'il y a en nous de persistant, de durable , tl*ideptique , ce que n6us 
appelons notre substance oti uotre mot. En6n , la renaissance de Tin- 
dividu dans rhumanit6, laquelle, A son tour, est inseparable de la 
terre^ de la nature, de la vie universelle, est une sifite de progr^ 
vrfrs fe bien-^ire, vers la science, vers Tamour, vers la realisation 
d'une perfection inepuisable. II est facile de voir que celte pri- 
tendue meiempsychose est tout simplement le materialisme : car si^ 
d'qnepart, Pindividu n'a rien^en proprcqne de simples phenomenes 
qui paraissent et s^evanouissent ^ si, d'uhe autre part, rhumaniti^ 
c'est-A-dire notre veritable tnoi, cette substance dans laquelle nmis 
vivoQs et nooa renattrona. n'eat par dfe-^mAme. comme le recoiuiitt 



^08 fll£THODE. 

'irtawt dans la ooowlence des donnas d*iiii tout aoire ordre, non moins 
importantes ei dod moins claires, bien qu'eiles soient tootes differeotes. 
Ces donnas soul da deux esptos principaim , el, r^anies k celies qui 
consUiuenl et nous r6f Meat le mot, elles embrassent dans leur ^iendoe 
■aoa limites rinfini , tel qu'jl est donn^ k I'homme de le connalire el de 
le comprendre. 

Ces donn^es nouvelies soni on 8up6rieures k rbomme^ et , fiteondto 
par on saine psy ebologfe, elles pen vent fouder la seule et vraie tb^ic^ ; 
00 bien elles soot infi^eures & rbomme, en ce que nous les recevons 
do tnon&e ok nous vivons f ei qoi vaot moios que nous, bien qn'il soit, 
aibsi que noos ^ Toeuvre de oelul qoi a tout cre6. 

II y a dans la conscience, aupr^ et au-dessus dn sentiment du mot, 
loojours present, toujours actuel, d*aolres principes que la r^exion 
developpe en les telaircissaot , el qui ratlaehent Tbomme imm^iate- 
roent k Dieo. Get Mre que noos sommes, d o&*yient-il? qoi nous Ta 
donne? Celte pens^ da flni, que nous atteignons directeo^enl en nous, 
suppose ioviociblement cetie aotre pens^ d*un iofini sans leqnel le 6ni 
oe pent Atre ni se eomprendre. Soivons ces notions, creusons-les avec 
Descartes^ et, grftce k ses conseils , nous trouverons an fond de noire 
Mre , de noire pens^ , de notre existence, ces solides et ineomparables 
d^onstrations que le pbilosopbe met ao-dessus des demonstrations 
lant vant^s de la g^m^trie, qoi, pour le volgaire, sont aossi irrefuta- 
bles que simples. II faot lire dans Descartes lui-m^me , et sortout dans 
les MSditaiiom, ces analyses que personne avant lui , personne apr^ 
lui, n'ad^riles avec autant de clart6 et d^exactitdde. Ne les r^umons 
m^me pas ici : ce serait- peine fort inutile } mais disons qile la vraie 
m^tbode , qui noos donne d'abord la conscience de noire pens^ et de 
notre 6tre, nous donne toot k la fois Tid^ et Texistence de Dieu, aussi 
manifeste pour let yeux qui ne se ferment pas volontairem^t k cette 
irresistible luml^re, qoe Tid^e m^me de notre propre Tie.^ar U, reroar- 
qooos-le bien , la pbilosophie est aussi religieose qu'elle est profonde 
el methodique*, el les doctrines qui onl le mieux compris Uen , et les 
rapports de Tbomme k Dieo , sont celies aussi qui oot le miesx prati- 
que la m6lhode el le plus cullive la psychologie. 

Entin, ao-dessous de co monde oi^ s'el^ve la pens^e sous le ciel calme 
el serein de la conscience, il en est on autre ok la pens^e p6n^lre aussi, 
mais, en quelque sorte, en s'abaissant: c'est le monde sensible. II est 
certain d'une certitude absolue que, dans la conscience, outre le moi, 
outre Pidee de Dieu et de Tinfini, il y a cette autre idee toot aussi claire 
du monde exterieur, se produisant a nous dans ces innombrables phe- 
nomenes qui s'ecoulenl et passent perpeiuellement sous I'oeil de noire 
esprit. 

D*o ji vienneni ces pbenomines ? comment arriYenl-ils jQsqa*ji Tes- 
prit? 

De ces deux qneslions, la premiere recoil une reponse infaillible et 
simple. Ces pbenom^nes onl des causes exterieores k nous : ces causes 
sont dans le monde du debors. Noos n'en pouvons douler et nous affir- 
nions Texistence de ce monde aussi fermement que noos affirmons la 
n^tre. 

Quant a la seooode qntslion , elle est des plus obscures el des plus 



METHODE. 259 

d^licates^ Jusqo'a present ^ il n'est pas ud sysltaKd qui en aitdoDii6 
une explicalion salisfaisadtd et complete, ifevidemment le monde du 
dehors n6 noas est connu que par rinlervenlion de la conscience dans 
laquelleil a, enquelque 8orle,son contre-coup. II nestifOtpasdesetitir 
^our que la sensation ait quelque signification ^ il faut, en outre, Tap^- 
cevoir; en d'auires terraes, il faul sentir que Ton sent. Autrement les 
t^nioignages que la sensibility nous apporte seraient pour nous Coname 
s'ils n'^laient pas. Ce point est inconleslable : el c'est \h ce qui fait que 
la solution la plus simple , la plus natureile et la plus Yulgaire du pro- 
bl6me, c>st de croire que les id^s que nous avons da monde ext^iear 
en sont comme des images et des representations. Une analyse plus 
attentive et plus scientiflque a d^montr^ que oette th^orie ^tait insoa- 
tenable, et qu'elle ne faisaitque reculer la difTicult^^Ioinde la r^soudre. 
Rcid a rendu son nom illusire en Tattachflnt dt cette r^futatioDvicto- 
rieuse; mais lesyst^me qu'il a lent^ de suhslUuer a celui qu'il d^trui- 
sait n'a fait qu'attester le ph^nom^ne sans Texpliquer. Oui, nous avons 
par la perception que nous revile notre conscience, la connaissance du 
niondeexl6rieur; oui, nous croyons irr<$sistiblement a Texistence de 
ce monde y el le sceplicisme qui la nie est k peu pros au^si insense que 
celui qui nie notre propre existence el la pens^e que nous en avons. 

Mais la solution de ce probl^me toujours pendante, bien qu'elle ait 
el^ essayee par les plus beaux g^nies, importe assez peu h la irtetbode. 
Par quelque moyen que les notions du monde exl^rieur artivent h la 
conscience, elles y sont, ^videntes, incOntestables et n^ceasaires. Si la 
ro^lhode en a besoin, elle peut les y puiser.aTeo tout autant de s^curit^ 

3u'elle y puise la notion du mot et 1 id^ de Dieu. Elle n'a pas plo^i 
outer des donn^es de la sensibility qu'elle ne doute des dounees de ha 
ruison. G'est le corps, nous le savond de science ceilaine, qui nods 
transmet toutes les notions senslbles; le corps a ses obscurit^s, il a ses 
chalnes, conditions que Dieu impose k Thomme etauxquelles I'homioe 
no peut se soustraire. G'est de \k que viennent toutes les difHcult^ d'on 
probl^me que la science n'a point encore su r^soudre. Mais en laissant 
ces difficult^s pour ce qu'elles sont, la ralson peut si bien se servir 
des notions du monde,. telles qu'elles apparaissent dans la con- 
science, que parfois ces notions ont suffl an philosopbe pouf reconsiroire 
ce monde dont elles sont des indices. Descartes se passe^ pour faife 
1 univcrs qu'il decrit, de Tobservation directe des faits : son monde est 
rationnel; et, sin* les traces qua laiss^es en lui Taotion ant^ieure de la 
sensibility, il 6difletout un syst^mequi, sans^tre r6el^ necontredil fii 
hen la r^alit^, parce qu'il en vient, k Tinsa m^medu philosopbe. L'es- 
prit de 1 homme est perpetuellement le receptacle d'une foule de sen- 
sations de toutdegre, de tout ordre, qu'il subit presque toutes, sans le 
savoir, sans les connattre. Celles qu'il obserye distifictement en lui au 
moment ou elles le frappent ; sont peut-^tre les moins norabrenses de 
toutes, quo! qu'elles doivent ^ire les plus Mcondes pour sa pens^e et 
pour son activity. Mais lorsque plus tard la reflexion vient essayer de 
mettre I'ordre dans ce chaos , elle y trouve des materiaux de toute ea- 
p^ce qu'elle ne cr6e pas ^ seulement , elle les emploie k son gr^ et elle 
peut en faire un tr^s-solide ^diflce. 
II y a done dans la conscience troia terttm que nons y ponvont r^- 

17. 



S60 METHODE. 

troover sans oesse, qui se sapposent et s'encbatneDt motaellement : le 
wufif Dieu el le rnonde. Celoi qui importe le plas y et Tod poarrail dire 
ODiqaement, k lam^thode, c*est le premier. Les pr6ceptes et Ics r^ies 
qa'elle tirera de celai-la, loi serviront k comprendre les deax aulres^ 
eipoar le moadte en parlicQlier, la m^thode pourra donner des r^gl^ 
speciales qui apprendront k le mieux observer : mais ces regies mtoes 
ne seroDt qoele reflet et r^cbo de celles qu'elle aura emprantees ji 
robservatioD directe da hkh. 

Je laisse de cb\6 ces aotres connaissances bien autrement graves et 
utiles que la conscietioe bien observde nons procure : la connaissance 
directe, intaitive de la spirituality ^e r&me , de sa liberty , de son rap- 
port k Dieu, saloi et sa perfection. Tout ceci imporle k la desUn^ mo- 
rale de rbonune, k son bonbeur ici-bas, k ses esp^rances , i sa foi; 
mais oes notions, tout importantes qu'elies sent, ne seratlachent pas 
directementii la m^tbode; et ellepeut lesn^ligerprovisoirement, sanf 
k y revenir plus tard , k la fois pour les approfondir et pour les appli- 
quer k la conduite m£me de la vie et au saiut de Thomme. 

Quelles seront done les r^les de la m^bode proprement dite? 

I>escartes les a rMuites k quatre , et il a cru qu*elles ^taient suffi- 
sanies « pourvn qu*on pHt une ferme et conslante resolution de nepas 
manqaer une seule fois k les observer. » Toutes connues qu*elles sont, 
il est bon de les rappeler encore une fois. 

La premiere et la plus importante de toutes, celle qui pent m£me 
sofBre k elle seule , c'est « de ne recevoir jamais aucune cbose pour 
vraie qu'on ne la connaisse ^videmment itre telle. — La seconde, de 
diviser cbacune des difficull^s qu'on veut examiner, en autant de par- 
oelles qu*U se pent et qu'il est requis pour les mieux r^soudre. — La 
troisiime, de conduire, par ordre , ses pens(}es, en commen^ant par les 
objets les plus simples, pour monter peu k pen, comme par d^6s, k la 
connaissance des plus compost. — Xa quatri^ipe enfin , de faire par- 
tout des d^nombrements si entiers et des revues si g^n^rales, que Ton 
soit assur6 de ne rien omettre. » 

Ces r^les, parfaitement justes, parfaitement utiles, sortentdu fond 
mtoe de la conscience; et, sous une forme un peu difi(6rente, elles ne 
sont que la description etlacontre-^preuve du mot lui-m^me. Elles ont 
tous ses caract^res , et ne font que le reproduire aux divers points de 
vue qu'il prdsente k Tobservation attentive de la conscience. 

.Ge qui frappe tout d*abord dans Taperception intime et r^flecbie du 
mot par loi-m^me , c'est la prodigieuse clart^ de cette notion et son 
indiscutable certitude. Nous croyons k nous-m£mes d'une foi in^bran- 
lable, parce que- la notion que nous avons de notre pens^e est d'une 
Evidence centre laqnelle rien ne pent lutler, qa'k la condition de T^ga- 
rement et de la folic. Cette notion est vraie, pour nous, d'une verity 
absolue, immMiate, invincible. L'6vidence sera done le criterium de la 
v^rite, et ce serait vouloir nous nier noos-m^mes centre le t^moignage 
eriant de notre conscience, que de r6sister k prendre pour vraie loute 
notion qui nous apparattra sous une Evidence analogue. Sans doute, il 
n'enest pas une qui puisse jamais ^aler en clart^ la connaissance du 
mot; mais toutes les notions, soit du dehors, soit du dedans, auront 
droit k notre cr^ance en proportion mime qu'elles se rapprocheront de 



M£TH0DE. 261 

oelie inoMDparable lomi^re. L'^vidence des notions sensiibles , T^vi- 
dence de oeiiains principes de la raison se fondent, en derniire analysoi 
sur celte Evidence primitive, ^ans le mai, qui a pleine et manifesle 
conscience de Iui7m£me, nous ne cohnattrions rien d'ane connaissance 
vraimenl intelligenle , et nous serions r^uits k cette condition que Des- 
cartes appellerail automatiqae^ etqoi^ selon tonte apparenoe^ est oelle 
m6me des animaux. 

Si tonte Evidence ^ de qodque degr^^ de qnelque nature qn'eUe soil, 
se rapporte h cette premiere Evidence , \\ s'ensnit que T^videnoe sera 
la premiere r^gle de la m^thode. Tonte notion obscure doit £tre pour 
nous i peu pr^ comme si eire n'^tait pas, et, dans cette cairri&re ojl nous 
cherchons a marcher, on n*avance siirement qu'ii la clar.t6de ee flam- 
beau. La philosophic ne pent pas, k Tentrfe de sa- route, poser un point 
de depart k la fois plus solide et moins contestable. Les math^matiques 
aussi, et d'autres sciences dites exactes, font grand usage de T^videnee, 
et les axiomes sans lesquels elies ne seraient pas n'y sont possibles 
que parce quMIs sont 6vidents. La philosophic n'a done pas le mono- 
pole de r^vidence; mais elle seule en a le secret, parce qu'elle remonte 
jusqu'ji la source intime et profonde d'ojli sort T^vidence, et o& les 
aulres sciences se contentent de puiser sans m6me savoir qu'elles y 
puisent. 

La seconde r^gle se rapporte encore an mai et se module sur lui 
tout comme la premiere. En fait, U n'y a rien de plus simple que le 
mai et que cette apercepUon qu'il a de lui-m£me. Dans tout autre acte 
de Tesprit, il y a toojours necessairement deux termes : Tesprit qui 
pense et la pens6e, quel qn'en soit d*ailleor^ Fobjet. Id, au contraire, 
quand l*esprit s'observe et r^iltehit, c'est-ii-dire quand il se prend 
lui-m6me pour objet de sa propre pensde,il n'y a vraiment qu*ua 
terme unique. L*abstraction pourra bien toi^oors distinguer Tesprit 
observant de Tesprit observe j mais ce n'est \k qu'une n6cessit6 de Ian- 
gage, une sorte de sobUlit6 qui ne change pas la nature des choses; et, 
au fond, il n'y a pas deux termes; il n'y en a qu'un , dou6 si Ton veut 
d'une merveilleuse complexity, mais qui ne perdrien deson uniti es- 
senlielle, parce qu'il se pr^ente tout k la fois sous deux aspects qu'il 
est possible de discerner et d'exprimer. C'est m£me cette simplicity 
parfoite du mot qui oonstitue T^vidence absolue du ph^nomine. 11 s'efi* 
suit que de m6me que T^vidence issue du mot devait 6tre le criterium 
universel et irrefragable de touted les autres notions , de m6me aussi, 
plus ces notions seront simples, plus elles seront 6videnles. La m^thode 
a done bien raison de recommander, pour seconde r^le, de diviser les 
notions en autant de parcelles qu'il se pent, persuadde qu'elle arrivera,' 
par ce moyen, a la solution plus facile et plus complete des difBcolt6i 
que I'esprit rencontre. 

AiDsi la seconde* r^gle n'estpas moins oertaine ni moins fteonde que 
la premiere; et, comme elle, c'est d'une observation exactedu fait 
primilif de la reflexion qu'elle d^coule. 

La Iroisi^me n'est qu'une suite n^cessaire de la seconde. On ne de- 
compose que pour arriver k mieux comprendre et k se rendre conipte 
plu3 facilement des choses. C'est bien le simple que ron cherche el 
que Ton atteint par une analyse olairyoyante et aUentfife; mils lo 



•• 



m£thode. 

simpli o'exiftta peiBl dans la T6ati\6 y si ce B*e6l dans le fail onitfiia da 
rapefeapUoB primiliva. Partooi aillaurst le r6el c*est la Gomposei e%, 
poor cooipreDdre la rdel lpirintoe| il faot reformeF, par une syntb^ 
paisaanta, ce toot qua ranaljsa avail r^duii en fragments et en poos^ 
siife. 

La qnatriime r^le, enfln, sortde la troisi&me toot aossi directemeni 
que la iroisi^me sortait de la seconde. La synili^se serail incomplete ai 
menteuse si ella ne reprodnisait pas tons les ^l^ments sans exception 
qai antreni dans la r^aiil^ eiqai la constituent. II faut done s'assurer 
par des diinombraments et des revues scrupuleuses el g^n^rales qu on 
n'ariea omis, et que ee diilicat inventaire li'a rien laiss^ ^chapper k la 
prise de Tintelligenee attentive. 

On na voudrait pas pousser les analogies trop loin et les faosser en 
las exag^rant) mais il faul pourtant ici en signaler encore one. Le aioi 
aussi f en s'obsarvant lni-»mAme, a ce double et inevitable moovemeni 
d'atialyse et de synthtee : il se decompose , en quelque sorte ^ pour se 
raiaox saisii \ et pourtant la loimftme desa n^cessaire unit6 le ram^ne 
it une syntb^ qu*il ne pent ni d^truire ni mutiler. 

AiAsl r^vidance et la simplicity du mot, voili les depx premieres 
bases de |a m^thode ; Tordre et Tint^grit^ des notions , voil^ les deux 
secondes; et, comme le dil Descartes, ces quatre r^les, si elles ne 
oomprennent pas tout, suffisent cependant , pacce qoe toot en peut lo- 
giquarnelit dfeouler. 

On doit voir uaintenant avec quelque nettet6 ce qu*est la m^thoda 
proprement dite. On doit voir que celle dont on vient de presenter la 
trop rapide et grossl5re esquisse, porta precisemenl les deux carac- 
tires que nous demandions k la vraie m^lbode : elle est universelle et 
ratioqnelie. D'abord, il n'y a pas un seul acte, uneseule application, un 
seol d^veloppement de resprit, quel qu*il puisse ^tre, quel qu'en soit 
rol\iet. qui ne pnisse Temployer ou ro^me qui puisse s'en passer. En 
second lieu, ce n^est pas k une source ext^rieure qu'elle emprunte ses 
donnas : elle les tire toutes, sans exception, du fond m^me de la rai- 
son el de la conscience $ et o est sur le fait toujours present , toajours 
vivant du pwi, qu'elle bdtit son ^ifice in^branlable et inGni. 

Si oeci est vrai, on veil oe que vnlentces pr^tendues m^lhodes qu'on 
appelie mdthode syliogistique, metbode g^om^trique, m^tbode induc- 
tive^ deductive, m^thode de division, metbode de composition, etc., etc. 
Ces m^thodes ont cerlainemeut leur viirit^ et ieurs applications utiles : 
dans'le domainequi leur est propre|=#lles sont efGcaces, puissantes, 
parfois m6me iufailiihios. Mais ces miHhodes, et.toutes cellos qu em- 
ploient les i^ciences parltcoliiras , ne soot pas la metbode : elles n'en 
sont que des coufi^queiiees ploa.ou moins ^loigndes, plus ou moins 
obscures, des resullats plus ou moins heureux, plus ou moins iotelli- 
gents et r^Q^cbis. Au-dessus d'allesy la vraie meihode s'^l^ve pour les 
dominer, les soutenir et les vivtfier. Elle estimpliqu^e profond^ment 
dans toutes les autres, qui, le plus souvent, la meconnaissent tout en se 
laissant gnider par elle, et qui pnisent leur force en el|e seule sans la 
disoerner. II n'y a qoe la pbilosophie qui la poss^de dans toute son 
etendue et dans toute sa f(ficondite, 

G'fisI la mMMfe aina i oompriaa qui doone k riotelligenoe humaine 



MJ^TIIODE. 265 

le secret de so nature et de sa puissance. Tant que le pfailosophe n'est 
point arrive , par ses efforts pers^v^rants, jusqa'4 ce saoctuaire de 1* 
conscience, tant qu'il n'a pas d^couvert etsond^ cette source iolarijs*. 
sable et presquedivine, il s'ignore encore lui-m^me^ et, quel que Boil 
d'ailleurs son g^nie et ses oeuvres , il n'a point vraiment ro^rit^ le noble 
titre que le vulgaire lui donne : Tami de la sagesse n'est alors guere 
plus sage que oeux qui I'admirent sans le comprendrer II ne se com«- 
prend pas entitlement lui-m^uQe. La ni^thode est *le fond no^me de Id 
phitosophiCy et voili comment on a quelquefois confondu la philosophic 
et la m^lhode, bien qu'il y ait entre elles celte difference essentielley qua 
la premiere nest que I instrument de la seconde. C'est \i aus/si ce qui 
fait que le p^re de la methode, dans les temps modernes, est oppel6 I9 
p^re de la philosophic ; et si nous relevon^ de Descartes, si les slides en 
doi vent desormais relever, sans qu 'i| soit d^sormais permis de s'^carler dd 
la route indiquee par lui, c'est qu'il a decrit la vraie melhode avec plul 
de rigueur et d'exactitudequ'aucun autre philosophe, etqu'il n>st plus 
possible, sans s'egarer , de ne pas^e rendre a cettelumi^re sup<^rieure. 
Du reste , pour rester fiddle aux conseils de l)escarti?s , et pour en 
monlrer toutelutilit^, il faudrait aller jusqu'a indiquer dans |a pratique 
les precautions d^licates et prudentes que reolame cet exercice de la 
reflexion. II nesuffit pas de compreudreune fois, m^me trifes-neltemenl, 
ce qu'esl lam^tliode et coqu'elledoit^tre; il faut revenir frequemipent 
sur ces id^es in times et sen faire une durable habitude. II est certain 
que la disposition materielte du corps et Torganisation physiologique 
ne sont pas sans influence sur cette activity int^rieure de Vesprit. La tem- 
perance tant prescrile par la sagesse^ et qui, selon Plaion, est une parlie 
de la verlu,est, en ceci, une condition presque indispensable du succ^s. 
Si r^me est livr^e au trouble des passions, si elles agitent et boule^ 
versent le corps, la reflexion est presque impossible dans le sens dont 
nous parlous ici; et ses efforts , si elle en fait, sont h peu pr^s impuis- 
sanls et sl^riles. Ceci nous aide h comprendre dans Descartes srs re- 
commandalions nombreuses el si vives sur les soins qu'exige la sant^, et 
sur cette surveillance du corps qui doit tourner au profit de la reflexion. 
Lexemple personnel de Descartes doit nous instruire; et cette attention 
minulieuse qui , dans les natures vulgaires, est un signe de faiNesse, 
n'a rien 61^ a la sienne de sa decision et de sa vigueur. On pent croire 
aussi que celte imperturbable »antedontjouisFailSocrntp, ft qu'attestele 
t^moignage de Plalon, n'a pas peu contribu^ a I'enprgie de ces conlem-^ 
plaliuns intcrieures qui ont pris en lui un caracl^re presque surhumain. 
Ce sont la des soms que connalt fort bien , en gcueral , le mysticisme : 
nialheureusenienl il les pousse a I'exc^^, el ses exageratlons ne vonl 
en rien aussi loin que dans cet ascetisme; il ne recule m^me pas de- 
vant Texlravagance. JMais il faul bien savoir qu'ici encore le royslicisma 
n'est pas dans une compk^le erreur, Lc philosopbe le plus sageet Ic 
plus reserve parl^ige res preoccupations, qu'il restreint d'ailleurs dans 
de jusleslin^ites , tandis que le n)ystici:»fna i|e connatt pas de bornef). 
Plalon, qui nest pas n^y^lique, va ccpendanl jusqu'a dire que la phi- 
losophic est on apprentiSbage de la mort; et le t'rein qu'il impose a»^ 
corps est assejs pqjssanl pow que lAme en soit, en quelque sorte, d4li» 
yre^di^s ici-bo)^. 



M4 MITHODE. 

Da reste, il ne fiaat pas prendrcL en dMain oette vigilance qol est 
mat^rielle an moins autant qae morale. Pins d'an pfailosophe n'a 6choa6 

£e poor Tavoir n^ig^; ei c*estse connalire soi-m^me bien pen, que 
ne pas savoir tenir compie de ces infirmity de notre nature. 

Si la m6tbode est bien ce qn'on vient de dire, il est facile de jager la 
place qQ*elle' Uent dans Thistoire de la pbilosophie. Au fond , on ne 
peat compter que trois grandies tentatives : celle de Platon, celle de 
Descartes et celle de Kant. Ceci ressort 6videmment de ce qui prdcMe. 
Ces tentatives ont des rapports intimes, bien qu'elles aient en des 
SQCote fori diffi^rents, et que les g^nies qui les out faites aient v6ca k 
des 6poqaes fort diverses , et qu*ils aient poss^6 des qualit^s qui ne le 
sent pas moins. 

On a remarqu^ dfts longtetnps les analogies que la m^Chode de 
Plaion pr6sente avec la m^tbode de Descartes. Ce qui les rapproche le 

IriuS; e'est leur commun spiritoalisme ; ce qui les siipare , c^est que si 
enr prioeipe est k pen pres le m£me , les.procM^ sont fort dissem* 
blables. Mais, pour mieux comprendreen quoi elles se touchent et en 
qnoi elles s'dloignentrune de rautre, voyons d'abord Tid^e que Platon 
se fait de la m^tbode, ce qu'il lui demande et comment ilj>r^tend la 
d6x>uvrir et Tappliquer. Ce qu*on appelle ici la m^tbode de Platon doit 
se confondre entidrement avec sa dialeclique. 

c 11 s'agit, dit Platon, d'imprimer k Vkme un mouvement qui, do 
jour t6n6breux qui Tenvironne , T^l^ve jusqu'i la vraie lumi^re de 
r^tre par la route que nous appelons poor cela la vraie pbilosophie 
{R^blique, liv. vn, p. 79, trad, de H. Cousin ). La dicJectique , qui 
est k toutes les autres scieuces ce que le cbant est k de vains pr^udes, 
est une science toute spiriluelle^ Sans aucune intervention des sens , 
elle parvient par la raison seule jusqu'^ Tessence des choses. Elle ne 
s'arrftte point avant d'avoir saisi par la pens6e Tessence du bien ; et 
celui qui se livre k la dialectique est arriv^ au sommet de Tordre intel- 
ligible {ubi supra, p. 103). II n'y a que la m^thode dialectique qui tente 
de parveulr r^guli^rement k Fessence de cbaque chose ; il n'y a qu*e)Ie 
qui, ^carlanl les hypotheses, va droit au principe pour s*y ^tablir solide- 
roent, et qui tire pen k peu Toeil de T&me du bourbiero^ il est honleu- 
sement plough et le porte en haut {ubi supra, p. lOS, 106 ). La dialec* 
tique est le fatle et le comble de loules les autres sciences {ubi supra, 
p. 109), et celui qui se place sous le point de vue g6n6ral est dialecti- 
den {ubi supra, p. US). » 

II serait inutile de pousser les citations plus loin : celles-ci sufBsent; 
pourtant, ajoutons-en deux autres encore emprunt^es au Sophists 
(p. 278 et 311, trad, de M. Cousin). 

« La pensde du philosophe est un perp^tuel commerce avec Tid^ de 
r^tre. — Dans cette ^clatante region , la pens^e est comme un dialogue 
de TAme avec elle-m6me. » 

Devant des t^moignages aussi formels et aussi clairs, on pent con- 
clure sans la moindre hesitation qu^ Platon a compris sa dialeclique aa 
sens m6me oil nous comprenons aojourd'hui la m^thode d*apr^s Des- 
cartes. D'abord il cherche one science sup^rieure k toules les autres 
sciences, qui les r^le , les mesure et les dirige. Cette science est pour 
loi la aeale vraiment solide , parce qu'elle seule se rend compte dea 



M£TH0DE. 265 

choses et qa'elle arrive jasqu'i Tdtre et k Tessence y tandis qae les 
aotres sciences s*arr6tent k des apparences vaines. C*est one science 
toute rationnielle, elle se passe da secoursde la sensibility, et non-sea* 
lement elle n'en a qae faire, mais, de plus, elle n'aarail qu*k perdre 
en Tacceptant. La route qa'elle suit est splendide; la lumi^re qai la 
gaideesL^clatante ; I'&me, danscette recberche, n'aqa*& s'appuyer sar 
elle scale , et elle ne s'y entretient qa'avec elle-m6me. Dans ce cbemin, 
elle est assar^e de ne point faire de faux pas y ni de trompeases bypo- 
tb^ses : elle parvient, avec ane r^gularit6 infailUble , jusqa'i la plos 
baule des id6es , jusqa'ji Tessence mime da bien , en d'aatres termes, 
jasqu'&Diea. 

Ainsiy les deux caract^res que nous avons reconnus k la m6tbode, 
universelle k la fois e^ rationnelle y Platon les demande k la dialect 
tique. Ce qu'il attend d'elle est pr^is^ment ce que nous* attendons de 
la m6tbode. Elle doit mener k comprendre les cboses aqlant qii'il est 
donn^ k Tbomme de les comprendre. Elle remonte jusqu'aux principes 
et elle atteint T^tre en lui-m£me. 

Platon, parti des notions siensibles, s'avancedeprocbe en prbcbe jus- 
qu'i la pens^ pure y et c'est de Vkme seule qu'il pretend tirer les puis- 
santes intuitions qui doivent illnminer tout le reste. Mais il est certain 
que le point de depart cboisi par lui n'est pas le vrai; el que si logique- 
ment il monte dld6e en id6e jusqu'A Tid^e supreme qui renferfne et 
couronne tontes les autres , il a neglige de poser des son d^but le 
ferme fondement sur lequel pent s'^leyer son Edifice. S*il accepte le 
t^moignage de la sensibility, c*est pour le r^pudier bient6t, et pour 
s'enfermer dans le monde de Tinteliigence , ou le monde dti debors 
court grand risque de lui 6cbapper. Le mattre, il est vrai, ^vite cet 
6cueil 'y mais les disciples ne r^viteront pas, et c'est presque enli^remeni 
dans une abstraction que Platon se con6e. C'est \k certainement , an 
point de vue de la m6tbode,.le c6ii faible de la tbeorie des id^es. Ce 
ne sent que des formes, comme Tatteste assez T^tymologie m^me da 
mot , non point pr^cis^ment des formes vides , etqui ne seraient que de 
pures g^n6ralit6s; mais Platon, toat en remontant ^Tidde la plus baute, 
et en montrant les degnis suecessifs' par lesquels il s*^]^ve jusqu^a 
elle , n'a pas indiqu6 la base substantielle ei vivante de tout cet ^ba- 
faudage. La construction est en soi-m^me aussi solide qu'eile est 616" 
gante. Mais, encore une fois, sur quoi r^posent cette id6e du bien , et 
toulescesid^es en nombre infini qui nous sont ionics, et dont les objets 
ext^rieurs provoquent en nous la reminiscence et le r^veil ? C'est ce que 
Platon n'a point dit; et tout en nous recommandant T^tude de Vkthe , 
il ne Ta point assez profond^ment ^tudiee. On a beaucoup reprocb6 k 
Platon d'avoir d^daign^ et m^connu le monde sensible. En fait, cepen- 
dant, c'est uniquement pour, expliquer le monde sensible et la 
connaissance que nous en poss^ons qu'il a imaging sa tbeorie des 
idees. 

Que Platon conserve cette gloire imp6rissable d'avoir le premier pos6 
le probl^me, et d'avoir vu de quelle importance capitate il est dans la 
philosopbie. Si la solution qu'il en a donn6e n'est pas tout k fait exacte^ 
elle n'a rien de fauxpourtant, et ce qui lui manque surtout, c'est 0Q6 
pr^oisioii^qu'un preimer effort de Tesprit hnnaiai toot ^aergi^ii^^ilV 



9M METHODB. 

dtait, w MBvait obtenir ooropt^temeDt, H fallfut k t'eeprit baajtia 
viDgt fubws encore da mMitations et de (rnvaax poor qu'on giipte 
plua heureox, sinon plos puisfiant et plus beaa, BlUt plus avant «t 
att«igntl eafin le sal imp^o^irable au del4 dgqual (1 a'est paa pennji 
i rbomme da p^nitrer. 

Pans PescartFG, le probl^me el la solulion sont au&si nets qui) est 
possible qu'ils le spient. It Lmt trouv«r dans la cotinaissancc humaine 
un poinl in^branlable, un principe tnconUrstable et f^-ond que rien ne 
poisae ^branler, et quiipuisfie lui-m^me soulenir tout le resle. Descartes, 
plus sptrUaalisle eooora que CIaIoh, ne s'adrfssepoiota la sensibilite: 
il saittrop loot ce qu'elle a d obscur et de varinblc. II nc s'adresse pas 
davantaga aox iiotioiK qui , par TinlerQi^iJiuire de la sensibilil^, arri- 
vent jusqu'tk la conscience : ci'lks-l^ parliciperaJent ausiti desobscnrit^ 
et des inoertitu4es de leur origine. II vn droit ti la prnstte , el c'esi elle 
aeule qn'il veul suivre , parce que c'est k elle que Dien a voutuque 
Dous pnissions toujours pous Ger. C'esI du fait m&n-e de conscience 
qu'il pretend tirer et qu'il lire Lonle la certitude, nvfc la vari^l^ des 
otyets innaoibrablei auxquds elle s'applique et qu'elle ^claire. Des- 
cartes voit si neltemept ce qu'il veul dtre , et il a fait luire a de telle* 
profondeqrs le flambeau qui doit nous dinger apr^s lui , qu'il a'y a oi 
dans la pbilosopbie, nidans lesccavresdc re5prilbuniain,rien deplnt 
olairqneson oeuvre, et qu'elle n'e^^t pas seuleiUFnl un guide iafaillible, 
mais que , de plus , die est un modMe acconipli. Ilpscartcs prelendait 
modeslement ne faire que I'liisloire de sn proprc inlrlligence : il a fait 
lliistoire al r^ducationdel'iulellif^ence boiuaine. Tool philo»)pbeqni, 
sur ce point, n'esl pas de son ^cole. abdique et sort dcia philos.o|)liis 
pour enlrer dans le domaioe dps chim^res et dcs crnises iibslrai:tions> 
qui ODt si nouventdtonsid^re la science, non sans ([iiclqupjusl ice, aus 
>eui du vulgaire. Grdce k Descartes, il nest pas aujourd'bui un esprit 
s^rieux at r^U^chi qui ne sache parfaitemenl la vuie qu'il doit suivre 
pourarriver au vrai et au biec,etqdiaepuiH5e,s'il vicnt ^es prendre 
Biie autre, reconnaltre et r^parer son ^garemenl. La pbilosopbie 
esl devenue entre ses mains une science plus exncle et plus sdre 
qua les math^matiqnes, si fibres de leurexactitude^eta son importance 
incomparable, elle a pu joindre une rigueur el une clart^ qui ne le sont 
pas moins. 

La fait sur lequel s'est-appuyd Dej^cartes, par cela m^me qa'il est on 
bit vivant, se relrouve an m^me degre, avep les m^mes caraclirea, 
dans loss les homnies sans aucune exception. En tant qu'^tres pen* 
sants , nons sommes tous £gaux dune egalitd absolue , de mAme que 
nous le sommes en tant qu'^lres libres. La liberie , celle autre forme 
de la pena^, n'est pas plus egate dans lous les bommes qne ne lest la 
pens^ elle-m^me. II s'ensuil que le fail de conscience est un fail con- 
stamment verifiable a cbacun de nous; el que nous pouvons toujours 
I'elodier el I'approfondir. Cesi la cequ'a voulu dire Descartes quand 
il pretend, d^ ies premieres ligoes de son ouvrage, que ■ la puissance 
da biea juger et de dislinguer le vrai d'avcc le faux , qui eM propre- 
ment ce quoo nomine le bon sens el la r<iiMn , est naturellement ^lale 
dans lous les bommes, et que la diversile de n^s opinions vieot seule- 
•oot da ce qae mw ooodiiiaoiu bob pam^espar diyerie& voies, • CoA 



M^THODE. aST 

accorder sans doate bcaueoap d influence ii la m^lbode , mais ce n'esi 
pas lui en accorder trop^ et qaand on a bien compris Descartes , ei 
qu'on a ^coot^ ses conseiis , il est certain que Tapparente diversity dea 
opinions disparatl bienl6l, et que sur ces granda sujels, T&me, le. 
monde et Dieu, on arrive k cette uniformity qui est k la fois le signe at 
la garantiedu vrai. 

Ceci ne veut pas dire, bien entendu, qu*il n'y ait plus de plaee d^ 
snrmais dans la philosophic pour les systimes et poor Jes individualitds 
de toutes sorles, q^ii n'ont pas plus manqu6 dans I'^cole de Descartes, 
ct depuis deux si^cies, qu'elles ne mnnquaient avant le Discourtdt /• 
methode. Ceci veut dire seulement que le point de depart de toute phi** 
losophie est ai^ourd'bUi incontestable , et qu'on n*eo peut prendre 
un autre qu*en se troropant et au risque des plus ^videntes et del 
plus Bohieusef err«urs. Cecd veut dire qu*a dater du Hiscourt de Im 
methode, la philosopbie a 6ie constituee avec une ri^gularit^ et une pr^ 
(ision qu'on a trop souvent regretl^. d^ ne pas trouver en elle, et qua 
DescarleJ seul lui a completement assnrdes. On peut, sur cette base 
uniforme, construire encore les Edifices les plus varife • mais c'estsur 
elle seulement qu'on peut en construire de solides, 

Kant, bien qu'il soit venu pr6s d'un si^cle et demi apr^s Descartea, 
n'a pas oompris, a ce qu'il semble, cette admirable icGon.. II a procM6y 
mulgr^ Texemple dun tel msttre, comme on proc^dait avant ce grand 
enseignement , G*est-a-dire k Taventure^ et, au lieude s'adresser k oa 
fait eclatant dc la pens^e , il s'est pose une question de logique ing^ 
nieuse sans doute et fort grave, mais qui avail le di§faut d'etre encore 
une abstraction, L'entreprise de Kant annonce oertainemeht una 
grande puissance d'analyse, une prodigieuse fecopdit^, un esprit dea 
plus subtils et des plus d^licats ; mais , au fond , cette entreprise , beaQ^ 
coup Irop vant(^e, a completement ^chouc^.. Bien plus , elle devait n^oes- 
sairement ^chouer , parce que la base en 6tait ruineuse. On sait assai 
le rn^comple'el la mesaventure de Kant. II conceit son oeuvre dans la 
louable desseinde combattrelescepticisme, ct, ehemin faisant, il aboQ«> 
tit a fonder un scepticisme nouveau plus reiloutable el plus r^nlier 
qu'aucun de ceux qui Tont pr6cdd6. II est si loin de Descartes et da 
Valiquid ineoneutsum, qu'il ^branle et ren verse la pens^e elle-mAmey 
doutant de la conscience, du monde et de Dieu. 

Ce qu'il y a de plus triste dans cette grande mt^prise, c'est que Kant 
sVst pose comme le censeur et le r^foripateur de la raison. Cost, ao 
s.ns ordinaire du UMt, une critique de la raison qu'il a fait£ ; et, malbei^ 
reusemenl pour lui, o'est une critique parfaitement fausse, en cequ*ella 
conlient ce parologisme fondamental que commet tout scepticisnie p 
quelque r^guiier qu il f^oit, puisqn'il con)mence toujours par affirmer 
qu'i) est impossible d'affirmer rien. Kant ne s'est pas seulement tromp6 
dans le jugemont inique qu'il a porta sur la raison humaine, ce qui est 
assez fAcheux ddju lorsqu'on s'arroge les droits de juge; il a nui surtout 
a la philosophies et , loin de relever la metaphysique du discredit odi , 
selon lui, elle eiait tomh^e, il n'a fait que Tacerottre. II est cerlain quOi 
depuis le temps des sopbistas ei de T^cole d'AIexaudrie, on n'avait point 
vu dans la science un tel abus et un tel d^sordre. La scolastique elle- 
mAmey dans sis plus mauvuia jours, n'avait paa eu plus de ^ubtiiit^ ft. 



2C8 MfiTHODE. 

d'inextricsbles analyses. Le di:i-Deuvi^mc si^te a dA prendre en piti£ 
tine science qui pouvail conduire k ces chim^res anssi creases que 
haulaines, avant de la prendre en effroi, quand elle a conduit les esprils 
DUX plus moDSlrueuses et aux plus redoutablcs doctrines. II ne faudrail 
pas ^Ire iojuste eavers Kaol, qui a ^t^ I'ud dcs plus sages el des ploa 
religieux parmi les pnnscurs de tons les temps. Jvlais, cependaot, c'ett^ 
h son scepticisme quit faul rapporter I'origine de tous les maax qui eUP 
suivi, et le chaos actuel de la philosophie germanique. On a cru ponvoM 
jouer impun^ment avec ces abstraclions, et les suecesseurs du mt " 
oat tult4 u qui rench^rirtiit dans cette sorle de gageuic contre le 
sens et la clarlii. 

Toules ces erreurs, quelles qu'eltes soient, liennent a une seule 
Kant et les aulres n'onl pas connu la vraie m^lhode. An lieu de sui' 
Descartes, ils ont imit^ Spinoza, ont pris comme tui, pour leur, 
de depart, nne formule logique, c'est-a-dire arbitraire et variable, et, 
degr^ en degr6s , ils en sonl arriviis an plus absurde et au plus d^sst*' 
treox nibilisme, ^pouvanlant a la Tois la raison et la society, et d6p 
sant dans ces efTorls d^plurablps et veins, pour cdilier I'erreur, cent 
plus de lobeur el diutelligence qa'il n'en eill fallu pour conqu^ j 
v^rit6. 

Si la philosophie allemande a commis tant de fautcs, c'est qa'dia .. 
d^daign^ la m^tbode de Descartes ; si la philosophie francaise de DdMb 
temps les a 6vil6es, c'csl que, dts ses premiers pas, elle s'esl faite cutis' 
l^sienne , et quelle a su ferniement resler dans celle vote hors de |fr* 
quelle il n'y a point desalul. Kant abou til au scepticisme, els'yperd, 
il n',v a pas trace de scepticisme dans Descartes, ct I'dnergique dtosita. 
de son caracl^re a pass4 dans sa duclrine pour la formuler el la ttitV 
vivre. « 

Si Descartes est le veritable fomlaleur de la mdlbode; si Plaloi}! 
avnnl lui, esl le seu! qui ait bien vu le probl&me et lail en parlie risoh"'^" 
si Kant s'cst ^gari^, il s'ensuit que, dans Thistoire de la philosopbie, 
m^ihode tant cherch^e, el tout imporlante qu'elle est, a el^ Inen ran 
menl Irouv^e m^me par les g^nies les plus puissants el les plus r£ga« 
liers. 11 en coAte de le dire , mais le disciple de Plalon, louL gnnd QO^ 
est, n'a pas connu la m^thode ; sur bien des points, il s'est s^pare dif - 
son maltre, mais jamais il n'a eu plus tori que d'abaudonner ses tnioes 
sur une question telle que celle-la. C'esl chose tr^-^lrauge k soalenir, 
mais ce paradoxe , quelque singulier qu'il puisse paraltre , o'en esl pas 
moins vrai : le fondateur de la logique n'a pas de mclhode, a propre- 
ment parter; et Aristolea pud^crireavec une merveilleuse exactitude, 
avec une inraillible sagacil6 tout I'edifice du raisonnement humain, 
mais tl a oublie de rechercher le fundcmenl sur leque) eel ^ihce repose, 
el, daus ses ceuvres , du moins telles qu'elles sont parveuues jusqn'i 
nous , il semble k peine soupt^nner la question , loin de chercber a la 
resoiidre. 

Bacon , au sortir de la scolaslique , qui n'avail pas eu de m^lbode , el 
qui, sous les pas d'Aristole et sous la lulclle de I'Eglise , ne pouvsit 
gu^re y songer, Tail une tenlalive incomplete, quoique pnissanle. 

Le rcsle de I'hisloire de la philosophie comple quelques essais pins 
ou moins Iwurenx ; mais elle ne compte pas an seal mooument vraimeat 



H^THODG: S^ 

digne d'elle , et , daos cette recherche de la m^thode , il est qoelqnes 
grands noms qui a'apparaissent mfiine pas , et ceiai de Leibnitz brille 
parmi les absents. 

C'est qu'eo effetces prorondenrset cesd^licatesses de V&Tue hnmaiH 
oe soot explor^es q je par le petit nombre, m6me parmi les pbilosophes. 
Le g^nje ne siiftit pas, comme le prouve le grand exemple qu'on 
vient de rappeler. Rien n'a manqa4 certainement k Leibnitz des ^mi- 
nentes facult^s qui constildent les penseurs de premier ordre dont s'bo- 
norel'humanit^; mais, parlecaraci^reet la diversity de ses Eludes, par 
les occupations les plus ordinaires de sa vie, les habitudes de sod esprit 
encyclop^dique, Leibnitz ne s'est pas an seul instant pos4 la question jk 
laquelle Descartes a, pour ainsi dire, consacr^ son existence enti6re, et 
ilaquelle il rapportail toQte sa force et toule sa gloire. Le probi^me de 
la m^tbode n'a pas occupy le noble g^nie qui a ^rit la Thiodicie, le 
math^maticien qui a d^couvert le calcnl diff^rentiel, Tauteur de tant de 
travaux d'histoire et de droit, le r^novaleiir de r^cleclisme, el le paci- 
ficaleurdelapbilosophie. Mais, peut-^tre Leibnitz a-l-il pens^ qu'apr^ 
Descartes il nerestait rien h Taire; qae la m^thode fbadee par son pr^ 
d^cesseur €tail complete autant qu'elle 6lait True ; et que, poar loi, il 
n'avaitqu'isQlvre des traces anssi silres. Leibnitz, da resle, n'a jamais- . 
d6clar4 aussi netlement son approbation ; et cette explication, si elle 
^tait juste , serait la meilleare justification de son silence. 

Quand on volt clairement de quelle importance est }a m^thode en 
pbilosophie, quand on a bien compris qiie sans elle il n'y a, pour ainsi 
dir^as de pbilosophie r^elle, on concoit mieux cette ardeor pessionn^ 
qut^s plus sages ont apport^ d expliqueret&propagerleur m^tliode. 
Ce n'est pas sans nne sorte d'ironie qu'on a parl^ quelqaeCols de Tea- 
tbonsiasme de Socrale etde Piaton pour lenr m^tbode , et des prtoc- 
cupations de Descartes pour la sienne. It est vrai que parfois cette 
affection tonte patemelle pent avoir eu ses exc^ et ses aveuglements; 
et Kant, par exemple, a certainement fort exag^r6 les r^ultats qu'on 
poQvait esp^rer dn criticisme; mais, an fond, j'admire bien plutdt que 
je ne blAme ces pretentions immensesdes r^formateurs en philosopme. 
lis out tons compris que la m^lhode ^tait le fond m6me de la science , 
et I'instrument invincible de ses revolutions et de ses progr^s. L'amonr- 
propre a pa s'^garer; mais son mobile 4lait parfaitement legitime, et 
le but propose k ces nobles efforts etait aasez grand pour les faire nallre 
et les payer. 

C'est qu'en effet , ponr prendre les choses dans tonte lear port^e et 
lenr grandeur, la m^thode bien appliqu^e est le seul moyen scientifiqae 
de former dans V&me humaine ces croyances essentielles sans lesquelles 
elle ne peut vivre. Sous I'autoritd de la raison , telle que la Providence 
I'a faite en nous', la m6lhode nous r^v^le avec Evidence ce que nous 
sommes, ce qu'est Diea, d'oii nous venons, et ce qo'eat le monde oi^ il 
nous a places. Elle nous apprend a quelle source se puisent la certitude 
et la foi dignes de I'intelligence de I'homme : elle nous montre le prin- 
cipe vivant et indefectible de toutes nos connaissances ; elle nous in- 
struit avec une autorit^ imp^rieuse et toule-paissante de nos devoirs 
elle decoQvre et proclamela loi morale qui vit an fond de notre coj 
scieaoe; elle la sonde et rtdaire dans ses replis les pliis deiicRiB a 



970 M^TROCL^S. 

plus cach^. Ell6 retronve Dieu 0d fkous dans bod empraitit^ hi pits 
fDaoifeste et la plus feoonde; et, apr^ notta avoir inairQiU stir noos- 
m^mes et sur Dieu, elle nous apprend encore k connalire le moodey en 
Doua d^voilaDt Iqs principes sana leaqnels it oaaiarait d*6tre ititelli- 
gible. 

En UD mo^ sans la m^tbode, la philosophie pent Atre encore grands, 
f6coode9 QtilOi mais elle n'a rien dc regulier ni de scieaiifique« Elle 
a'ignore elle-m6me tout en gardant la pretention da toot compreDdre 
et de tout expliquer. 

11 r^sulte de tout ce qui pr^Me , que, pour ae rendre oompte avec 
precision et profondeur de oe quest la nietbode ^ c*est h Platon et k 
Desoartes, surtout^ qu'il faut s adresser : c'csl a lour ecoie qU*il faat se 
meltre avec patience et soumission. Les ouvrages autres que lea leurs^ 
lout nombreux qu'ils sont; ne servenl gu^re qu'a salisfaire une corio- 
u\6 vaine , et voila pourqool on n'en donnera point ici Tiuatile indica- 
tion. B. 8.'H. 

METROGLES^ pbilosophe cynique , disciple de Cral^ et fr^ de 
la calibre Hipparcbia. 11 coinmenca par adopter la doctrine de Platon, 
enseignfe par X^nocrate ^ puis il s'attacha a Th^opbrai>te et a la phi- 
losopbie peripajt^ticienne ; enfln^ Crates ^ devenu son beau-frire par 
son mariage avec Hipparcbia, le convertit au cynismo par on moyen 
parfaitementenbarmonieavecce syst^me (Diogene Laerce^ liy. TI,c•94^ 
II avait compost plusieurs ecritii^ niaii^, arrive h un^ge avalic^i il les 
jeta au feu et, ne se trouvant pas lui-m^ine plus utile que sfs H^yKS, 11 
se donna la mort. Apr^s lui, et h convmencer par lui^ on ne troulf plus 
dans Tecole eynique que des norns de pbilosopbes obscurs^ tels que 
ceux de Tb^ombrote et Cl^oniene y disciples de M^trocl^s f IMm6irius 
et Timarque d'Alexandrie, Ecb^cl^s, etc. X. 

HETRODORE de Chio. Ce pbiiosopbo ne nous est conno que 
par quelques mots de Diog^ne Lacrce, qui , dans sa biograpbie de Pyr- 
rbon, rapporte que le mattre de ce dernier , Anaxarque d'Abd^re , etait 
lui-m6me disciple de M^trodore de Cbio. Diog^ne ajoute que, suivant 
les unSy M6trodore avait eu pour matire Nessus de Cbio, tandis que, 
d'apris d'aulres r^cils, il avait fr^quent^ Tecole de Democrite. Ces deux 
opinions ne sont pas absolument contradicloires. En effet^au rapport 
de Cic^ron el de Sextus Empiricus, Nessus de Chio ^lait lui-Di^me 
disciple de D^mocrile ; de telle sorle qu*en toule hypoth^se, M^trodore 
peut (tre regard^ comma se rattacbanl, soit imtn^dialeinent, soil media- 
tement au successeur de Leucippe, dans I'^cole d*Abd6re. Ge fut a 
Abdire que M^trodore rencontra Anaxarque , qui devinl son disciple. 
Or^ Anaxarque ful^ k son tour, le mattre de Pyrrbon. M^trodore fot 
done le pr^curseur de la grande ecole sceplique, que Pyrrbon devait 
fonder, et qui compte dans son sein iEo^sid^me, Agrippa et Sextus 
Empiricus. Lui-m^me poussait le scepticisme k ses dernl^res limites, 
puisque, au rapport de Diogene, il avait coutume de dire « qu'ii oe 
aavait m^me pas qull ne savait rien. » 

Disciple de Democrite ou de Nessus, et matire d'Anaxarque« qui fot, 
comme on sait^ oontemporain d'Alexandre le Grand qu'il sulvit en. Asie^ 



M^lrodore de Gbio dot viTre eotre ran l»SO «t I'u 8S7 svont I'^re 
flhr^tienne. G. M. 

HETHODOHE t>t LampbaQob. Diog^e Laerc« meDliotme ce phi- 
losophe parmi l«s plus c^l^bres disciples d'Epicurej et il tgoule que , 
parmi ks amis d'Epicare, M^trodore Tut le premifir, et qu'il da s'en 
B^para jamais , hormis nii B^jour de six luoia qD'il alU ftire dans son 
pays, et d'oti il reviot troiiver sod raatlre. 

Plusieurs bisloriens, eotre aotres Jonsma (Script, hut. phitoioph,, 
lib. I, c. 30), estlment que M^trodore ^tait originaired'Alheoes, mtfis 
qa'ii passa pour 6tre d^ h Lampsaque , k cause du s^joar qu'il y tit , et 
que ce Tut encelle ville qu'il coiyut Epicure. Mais StraboD (liv. xiii) et 
Diog^De La£rce diseot Ir^positivemeDt qu'il eut Lampsaque pour 
patne. Ce dernier bistorien lui donoe pour fr^re Timocrate, bomme, 
dil-ll , dan esprit brouillon , qui fut aussi uu des disciples d'Epicur« , 
mais qui devinl eusuite son CDnemi. C'eit ce Timocrale qui, an rapport 
de Di^g^ne, s'attacba , dana ses livres intitules De tajoie ou Dupttii- 
tir, i calomoier les msurs de son mallre et m6me celies de sou Tr^re. 

Diogioe, se fondant lur lo t^oignage d'Epici^, nooi repr^seole 
M^trodore comme un tr^s-bonndte bomme , et comma nn caract^re 
dune in^branleble fermet^, inlr^pide m6me conlre lea atteiutes de 
la morl. 11 monrut dang la cioquanli^me ann^ de son Age, sept 
SDs avaitt Epicure. Celui-ci, en plusieura endroits de son tesla- 
ment, rapporl^ par Diogfene LaCrce, parle du soin qu'il veut qti'on 
prenne des enfants laiss^s par M^lrodore: a Amynomaque et Timo- 
crate, dil-ll, preodronl soin de I'^docatiop d'Epicure, tllB de H^tro- 
doie , et des Gls de Polyeene , tant qo'ils demeureroot ensemble obes 
Heimarbus , et qu'iis prendront ses lemons. Je veux aussi qne la fille 
deM6trodore sait sona leur conduite, et que, loisqu'elle sera eo dge 
d'6lre marine, elle Spouse celui d'eutre les philoaophes qa'Hermacbus 
lul aura cboisi. Je lui reoommaude d'etre modesle, et d'ob^ir enti6r&> 
menliiHermnuhus. s Parmi les Dombreui Perils d'Epicure, cinq avaieot 
pour tilre Mitrodort , et nn autre ouvrage,sotisle litre d'Euryloque, 
lui ^tait d^alemenl d^di^. Ces circoDstances , ^^unies aux diaposilious 
testamenlaires que nous veuoDS de rapporter, t^moignenl du profoiid 
altachement d'Epicore pour celui qui TuL son disciple et son atni. 

Melrodore avail compost plitsieura livres ^ dont void lea litres rap- 
portris par Diog^ne Laeroe : trois Conlre la midtcint ; un Dt4 lent , k 
Timocrate; un Dt ia magnanimiti; an 0a la maladie d'EpicvTt; on 
Contre h» dialtclieiem ; an Conlre ItMtopkUttt; un Du ehttninqui 
eondtiit A la lagtue j un Db la vxcUiitude det chotes ; un Deg riektuet ; 
un Contr» Demoerilt} un De la noblette, C'est probablement dans I'gn 
de oes eerits que se tronvait celte phrase , rapporl^ par Sextos Empi- 
rlcus {Adv. IHatkem., lib. i), el attribu^ par lul a M6trodore : Mti^iitlm 

fUm npi-funTilav ijitcttflai ih Is.jty:;, tfXo; ninep in , A filtttfia.-! , pbraw 

qui, k Iravers son abscnril^, mal dissip^e, suivant nous, par Gassendi, 
Dous paralt vouloir dire ■ qu'aucuue autre Bcience que ta philosopbie 
n'a iif\anl elle un bul pratique. » Or, ce but pratique quel esl-il pour 
la phtlusophie ^picurienne? Le bonbeur, k la condition de la irapqui]- 
lil£ de r&me. (;. U. 



9fp 



M^TRODORE. 



METRODORE m Stratonice. Ce philosophe , qa'il faut bien 
se garder de confondre avec le pr^c^dent , fut aussi un des dis- 
ciples de r^cole ^picarienne. Mais^Ji la diff6rence de M6trodore de 
Lampsaqae, qui v^cat et mourat dans riniimil^ de sod mfidtre^ et 6d^le 
ii toutes ses doctrines, M6trodore de Stratonice abandonna T^Ie d*E- 
picure pour la nouvelle Acad^mie. ,C*est ce qui r^suUe du t^moignage 
de Diog^ne La^rce, dans sa biographic d'Epicure : « Tous les disciples 
d'EpicurCy dit-il, rest^rent dans sa voie, gr&ce an cbanne de sa doctrine, 
qui avaity. pour ainsi dire, la douceur du chant des sir^nes. II n'y eal 
que le seul M^lrodore de Stratonice , qui suivit le parti de Carn6ade. » 
Ce pen de lignes de Diog^ne La^rce sont le seul document qui nous 
resle sur le philosophe dont il s'agit. ^a mention du nom de Carneade, 
dans ce texte de Diogine'La^rce, vient fi2er Ti^poque k laqaelie v^cut 
Metrodore de Stratonice. Cam^ade de Cyr^ne, fondateur de la troisi^me 
Acad6mte, ^tait n6 vers 219, et mourut en 131. Metrodore de Stra- 
tonice, qui fut son contemporain, et qui devint son disciple, n'appartint 
done pas, comme Metrodore de Lampsaque, k la premiere. 6poque de 
la philosophic ^picurienne, attendu que le fondateur de cette philosophic 
naquit en 337, et poourut en 2T0 avant notre 6re. Une fausse interpr^ 
tation- du trte-court et obscur passage qui , dans la biographic d*Epi- 
cure par Diog^ne La^rce, concerne Metrodore de Stratonice , et Tap- 
plication faite k Epicure de quelques mots qu'il faut appRquer a 
Carn^ade, a entrain^ plusieurs critiques et historiens k faire de Me- 
trodore de Stratonice le contemporain d'Epicure. Mais , dans cette 
hypoth&sc^, il fandrait aller jusqu^au bout, et faire d'Epicure le con- 
temporain de Carn^ade. Or, les dbnn6es les plus certaines de la chro- 
nologic s^opposent k ce qu'il en soit ainsi. C. M. 

MIGHiELIS ( Christian-Fr^d^ric ), u6 k Leipzig en 1770 , mort 
dans cette ville en iSSk , a public sur diverses questions de philosophic 
et de morale, entre autres sur T^ducation , plusieurs ouvrages con^us 
dans Tespril de Kant et de Fichte. En void les titres : De voluntatii 
JiumatKB Ubertate, in-4°, Leipzig, 1793 *, le m^me ouvrage traduit en 
allemand par I'auteur, in-S"", ib., 1794^ — De V esprit de la mtisique, 
d'aprei la Critique du jugement esthStique de Kant , en deux parties 



1797 ; — Thiorie philosophique du droit, en Irois parties, in-8*, Leipzig, 
1797-99; — Extrait syst4matique des Elements de la theorie de la science, 
de Fichte, in-8°, ib., 1798: — Critique du jugement teUologigue, extrait 
de V ouvrage de Kant, in-8", ib., 1798; — Introduction d la haute phi- 
losophic, ou Propedeutique de la theorie de la science, in-8**, 1799 ; — 
Leqons de morale, in-8*, Weissenbourg, 1800 ; — Pensees pour servir 
aux progrhs de I humanity et du bon gout, in-8**, ib., 1800; — Appel 
et proposition d'un homme franc , ayant pour but I' amelioration des 
ieoleset de i'iducation, essai moral, politique etpedagogique, in-8°, ib., 
1800; — Essai d'unmanuel de Vamour des hommes , in-8°, Leipzig, 
1805. Tous CCS ouvrages, auxquels il faut ajouter un grand nombre 
de petits traits et d'arlicles de journaux , ainsi qu'une traduction du ds 



Natum itorum de Cicjton ( iii-8*, Hunicb , 1829 ) , ont €\A poblite eo 
allemaod. X. 

HICROCOSHE. Voyez Uxckocosib. 

HIDDLETON (Richard db) [en iatin, i)e mtdiaviUa],^^ k Mid- 
dlelonen ADglelerre, contemporaiDf^e Thomas d'AquiD, die I'ordredes 
npDoriles, conDu sous le tilre de docteur tr^-soiideel Ir^s-instruit, 
doctor toiidus, fundatittitnui , copiosui , i\adia le droit , ta th^ologie et 
la pbilosophie it luaiversil^d'Oxrord, puis serendit i, Paris, aii il ac- 
quit bientdt la r^pulalion d'uQ maltre coosomm^. Au bout de quelques 
aon^es il retourna k OxTord , el y ensei^na avec applaudissemenl Jus- 
qu'jk sa mort, c'est-ik-dire jusque vers 1300. Ce qui disliugua ses cours 
et son commentaire da Mailrt da imtincet , c'est uue clart^ rare k 
cette ^poque. II cut aussj le nitrite d enrichir la pbilosophie du temps 
de quelques vues impotlantes ea ib^ologie naturelle el en psychologies 
les deux branches de la science aaxquelles il se senlait particuli^Fement 
porl^. 

Nous alloDS parcourir rapidement les points auxquels il se plaisait k 
6'arr^er.Cesontlessuivapts:queDJeul>esaorail6lrerangddaBsaucune 
classe de choses connues; que le monde n'est pas ^teintl ; Ic rupporl de 
la mali^re et de la forme ; I'origine du mel ^ la simplicil^ de V&me rai- 
sonnahle ; la nature de V&iae, des b^les ; I'in^alitg des intelligences. 

1'. pieu n'apparlient i aocun genre de choscs a nous connues ; car 
le genre £lant d^termin^ par ce qui rend une chose possible, et la 
forme d^aidanl de la difference, rien ne sanrait appartenir a Dieu , qui 
est uue r&klit4 et non une possibility. De plus, on ailnbue le ^enre aux 
esp^ces et aux individus, k cause d'nue cerluioe communaut^ de 
fond; mais qu'y a-t-il de commun eutre Dieu et les a utres choses ! 
Si I'on appelle Died un dire, c'est parce qu'il est I'Mre mfime. La 
creature, au contraire, n'est appelle 6lre que parce qu'elle est, k 
quelques 4gards , une imitaliou de I'dtre ditin. Si Dieu se nomme sub- 
stance , c'est parce qu'il n'existe que par lui-mfrme. La creature est 
. Dommde substance parce qu'elle ressemble k la substance premiere , 
sans laquelle elle ne ssurait subsisler. 

2°. L'eternite du monde est une absurdity.' Le cr^alear ne peat 
dooner au monde I'existeace qu'il a lui-mftme. Si Dieu avail cr66 Is 
monde de toule dtemit^ , il y aurait une quantity inGnie d'Ames mortes : 
ce qui est contradictoire. Si le mouvement du ciel 6lait sans commen- 
cement, il se serait ^coali nn nombre infiat de ioms.: autre contra- 
diclion. 

3*. La mati^re engendre-trelle la forme? Oui, il doit se tronver aa 
fondde la mali^re une essence qui produit la forme, une puis^-iDce 
formatrice , ou , si Ton veut, une pure possiliilite, pufum possibite, 
mais susceptible d'etre convertie en une forme p^rissable. LaJ forme 
esl dans la mali^re k I'^lal de possibility. 

4°. Pour deviner I'origine du mal , il liaut examiner les divers maux. 
n eo est qualre espies : mal de p^L'he , nial de pnnition , msL 
de souffrance, mal de corruption mat^iiolli', Le premier genre de 
mal oe peat venir de Dien , il yieat de la libio volont^ dc I'tiomuie. 



274 MILL. 

Le second genre vient de Dieo , parce que Dieo punit ponr corriger et 
laire du bien. Le Iroisifeine est propre aux animaux, qui ne p^chent ni nc 
sont ponis. Le qualri^me est absolument conforme aux lois de la 
nature, et, par consequent, il precede deDieu. Le mal, consid^r^ abso- 
Inment, tient au manque de perfection et disparatt avec loi. 

5°. La simplicity de Vkme raisonnable est un fait qui n'exclot pas la 
prince de Vkmt dans toutes les parties du corps. C'est que I'ftme jouit 
d'une etendue spirituelle analogue k T^tendue materielle , semblable 
anx propriety d 'expansion et de dilatation que possMent la cbalear et 
les odenrs. 

6''. Vkme des bites, fmit de la seule matiire, doit avoir toutes les 
quality de la matidre, sensibility , mouvement , m^moire, imagination. 
Ses disirs dependant uniqnement des dispositions du corps , elle est 
priLV^ de liberty. Le soin que prennent certains animaux de Tavenir^ 
derive d*un simple instinct , d'une pure n^cessit^. 

7^. Entreles Ames raisonnables graude diS(6rence, grande in^galit^. 
Ge fail se concilie parfaitement avec la perfection divine. La puissance 
et la sagesse de Dieu 6clatent mieux dans Ja vari^l^ que dans Tuni- 
formit^. G. Bs. 

HILL (Janfes), pbilosopbe et ^onomiste ^cossius, n^ en 1773, 
mort a Ketatington , pr^ de Londres , le 23 juiu 1836. II Ot ses Etudes 
k runiversiti d'Edimbourg , et commenQa par exercer le saint minist^ 
dans TEglise d'Ecosse. Plus tard , il se rendii i Londres, en quality de 

trteepieur d'un jeune baron. S ^tant fait connattre par une excellente 
istoire de Tlnde britannique {History of brituh India , 3 vol. in-4, 
Londres, 1817), il obtini une place dans Tadministralion de la Com- 
pagniedes lodes, h laquelle il rendit de signal^s services. C'est pen- 
dant les loisirs que lui laissaient ces fonctions qu'il cuUiva les deux 
sciences dans lesquelles il s'est signale parliculi^rement. II avait beau- 
coup itudi^, pendaut qu'il ^tait^Edimbeurg, les Merits de Platen, et se 
sentit entratne vers les doctrines de ce pbilosopbe; mais ay ant fait, k 
Londres , la connaissance de Bentham, il s'attacba irr^vocablement k 
lui et se d^voua k la propagation et au perfectionnement de son sysi^me. 
C'est dans ce but qu'il fonda j avec le pire de la pbilosophie utilitaire, 
la Revue de Westminster ( Westminster Remew), qu'il ^crivit plosieurs 
articles dans la Revue d'Edimbourg, dans la Revue de Londres^ dans 
V Encyclopedie britanniqtie , et qu'il publia ses deux principnux ou- 
vrages , son Analyse des -phinomencs de I'espril humain et les Elements 
d'economie politiqve. Ce dernier ^rit a el^ Iraduit en fran^ais par J.-T. 
Pfrisot, in-8°, Paris, 1823. On doilaussi a Mill des Observations sur les 
conditions nicessaires a la perfection d'vn Code penal , imprira^es k la 
suite dn Rapport de Livingston a i'assemblSe generate de la Louisiane, 
sur le projet d'un Code penal , in-8°, Paris , 1825. X. 

MILTON (Jean), n6 a Londres en 1608 , mort en 1674 , le chantre 
da Paradis perdu ^ s'^tait beaucoup occupy de pbilosophie dans sa jeu- 
nesse, k FUniversit^ de Cambridge et en Italie. Dans sa vieillesse, 
aveugle et malbeureox , il revint aux dtudes philosophiques. L ann6e 
qui prte6da sa mort , il publia une logique nouvelle d'aprisla m6thode 



MILTON. 275 

de Ramus , Artis logicw plmior institutio, ad Petri Rami melhodum 
eoncinnata ( in-12 , Londres , 1672 ) . 

DaDs oe livre^qui fit sensatioD en Angleterre , oA Ramus comptait 
encore de nombreux partisans , Milton combat ceux qui m^prisaient la 
logique, ou qui la d^laraient inutile. A Bacon il oppose \o col^bre 
Philippe Sidney, grand admirateur de Ramus. II combat aussi les ^colea 
01^ Ton m^lait la logique k la physique et h la morale , comme si elte ne 
formait pas nne ^tnde distincte. II s'^live surtout eontrc certains tb^ 
logieos qui allaient jusqu'^ ranger parmi les questions de logique les 
doclrfnes sur Dieu y stir la Trinity y sur les sacrements. S'il pr^f^re 
Ramus k Aristote, c'est qu^il trouve ses enseignements plus simples, 
plus conformes aux besoins de la raison et des sciences. 

La logique est, selon Milton , le premier des arts : car la mati^re ou 
Tobjet d'un art consiste en one s^rie de preceptes. Or, c*est la logique 
qui nous apprend quels doivent 6tre ces preceptes. lis sont de Iroia 
sortes : la definition , la distribution et la deduction. En logique comroe 
en peinture , il y a un original qu'on cherche k imiter ou k reproduire. 
11 est done permis de distlnguer deux sortes de logique : Tune natu- 
relle, qui n^estpas autre chose que la raison m^me dont Dieu a pourva 
Tesprit bumain , faeultas ip$a rationis in mente hominis; I'antre arti* 
ficielle, qui se r^le sur la pr^mi^re. Mais , naturelle ou artifici^lley la 
logique a quatre auxiliaires : les sens, Tobservalion , Tinduction el 
rexp^rience. 

La forme d'un art ne consiste pas tant dans la disposition des pr^ 
ceptes que dans Tindication de la fin , de Potilit^ qn*il doit rechercher. 
Ainsi la forme, la fin de la Jogique consiste a bi^n disserter; son but est la 
prescription de ce qui est .profitable k la vie, dn bien ; d'oii derive la 
fi^cessite d'unir Texercice a la th^orie. Get exercice est ou analyse , ou 
gen^se. L'analyse sett & ramener les^e^emples k leurs principes, les 
details k leur r^le. La genise a lieu quand on produit ou compose 
suivant les preceptes de Tart. 

Les arts, consid^rfe en g^n^ral, sont ou g^n^raux ou particuliers. 
lis sont g^^raux, lorsque leur mati^re est g^n^rale; or, la mati^re 
g^n^raie des arts est ou la r^iison , ou la parole : la raison cultiv^ 
donne naissanoe k la logique , la parole observe donne lieu k la 
grammaire et k la rh^torique. lis sont particuliers, quand leur maliire 
est particuli^re , c*est-a-di|*e quand elle se rapporte soit k la nature , 
soit a la soci^t^ : rapport^e k la nature , elle engendre la philosophie 
naturelle; rapport^ k la soci6t6, elle engendre la philosophie morale. 
Si la logique n'est autre chose que Tart de raisonncr, et si pour rai- 
sonner il faut tronver de bonnes raisons et les bien disposer, la logique 
se compose de deux parties, Vinvention et la disposition, De lit , deuX 
livres dansTouvragede Milton. Dansle premier, Milton eniseigne k fomler 
des arguments, en montrant quels sont leurs ^l^ments, leur objet, lear 
matiire et leur forme. Dans le second, il apprend k disposer les argu- 
ments, c L*invention, dit Tauteur, est k\a disposition ce queP^tymoIogie 
est a la sy ntaxe. » Le dernier cbapitre n*est pas le moins inl^ressant : il 
traitede la m6thode. La m^thode, en g^n^ral, c'est la disposition r^- 
li^re de diffi^rentes propositions homogi^nes, c'est-a-dire de propositions 
apparteoant j^iamtaieclassed'id^set relatives & la mime fin. Elle reside 

18. 



276 MIRABAUD. 

aussi dans lart de passer de luniversel aa particulier, de ce qui pr^c^e 
el de ce qui esl paifaitemeiil connu i. ce qui suit el a ce qui esl encore 
ignore. Appliqu^^ ii invenler, ta metbode s'appelle synlh^se ; appliqu^ 
a eiposer, elle se nomme analyse. ■ Les auleurs modsmes , ajoute 
Milton, oDt iDtervGrti I'ordre de ces denomioalions et de ces A^&- 
nilions. ■ 

Quelque jugement que Ton portc sar eel ouvTage,on esl Torc^ de 
recoanaicre qu'il se distingue par un avantage auqiiel I'ecole do Ramus 
a, d'ailleurs, loiijours altach^ un grand prix : I beureux choix des 
citalions, une graade abondance d'exemples lir6s avec goAl des poeies 
et des prosaleurs classiques. C. Bs. 

MIRABAUD (Jean-BaptisleDE), qu'il neTaut pas confondre avec 
les deux Mirabeau, naquit h Paris en 1675, et embrassa de bonne 
heure la profession des armes ; raais se senlanl plus de vocalion pour 
leslellres, etcetle predilection ayanl encore 41(5 augmenl^e en lui par le 
commerce de La Fontaine, il enlra, pour s'y livrer avec plus de liberie, 
dans la congregation de I'Oraloire. II n'y ^tait pas depuis longtemps, 
qu'il en sorlil comme secretaire des o^mmanilemenls de la ducbesse 
d'Orl^ans el pr^cepleur de ses Biles. Quelques ann^es plus tard, le suc- 
c^s qu'oblint sa traduction de la Jervaaltm dilivrie {i vol. in-12, Paris, 
1724) lui ouvril les porles de TAcad^mie francaise, et en 1742. celle 
compagnie le nomma son secretaire perpetnel , a la place de I'abb^ 
Hauleville. II mourut h Paris le 24 juin 1760. Outre la traduction de 
la JirusaUm delivree el celle du Roland furietix (4 vol. in-12, Paris, 
1758) , qui forment avec VAlphiibet de la fee graeieuie (in-12, ib., 
1734) ses o;uvres litt^raires, Mirabaud a laisse deux ouvrages de phi- 
losophic inspire par I'espril de son temps, et publics par Dumarsais. 
L'un esl inlitul^ : Senlimtnit dtt p/iiloiop/ieg stir ia nature de I'dme , 
(il a ete inser^dfiusles A'oni'ettM/iberre'f^p/jenHr, in-12, Amsterdam, 
1743, et dans le Rteutii pkihsophique de Naigeon , 2 vol. in-12, 
Londres, 1779); et I'aulre : Le momle, ton origtne ft son anliquili 
{in-8', Londres, c'esl-4-dire Amslerdam , 1731). C'est un fait aujour- 
d'hui parraitement reconnu, que Mirabaud n'est pas I'autcur du Sytiime 
de la nature, qui lui a 6l€ longlemps aflribue; mais Naigeon (Jb'iicy- 
elopedie melhodique, Philosoplile ancienne el nioderne, t. ill) as- 
sure avoir eu entre les mains un autre ecril de Mirabaud, ayant pour 
lilre : Det loii du monde physique et du tnonde moral , et donl le sujet, 
comme les principes, auraient^te les m^mes que ceuxdu trislemani- 
feste de la socidte d'Holbach. Cet ^crtl n'ayant jamais vii Ic jour, nous 
nous bornerons k caracteriser sommairemenl ccux donl Dumarsais a 

ete rediieur. 

Dans le premier, Mirabaud s'allache d'abord a demontrer que les 
ancicns n'ont eu aucune id^e de la spirilualil<^ de I'Ame , et que son 
immortaliie a trouv6 parrai euxbeaucoupdesceptiquesetd'incredules. 
Passant ensuite aux roodernes, il examine les prcuvessurlesquellesils 
fondent ces deux croyances, el s'efforce de les ruiner, I'une apr^ 
I'aulre, par les objections ordioaires du malcrialisme. La seule chose 
qui soil i, remarquer dans celle dissertation , c'esl la tentative Taite par 
I'auteur pour placer ses opinions sous le pairouage de Uejicaites, c'esU 



MIRABAUD. 277 

&-dire da plus ferine repr^sentant do spirilqalisme. Parce que Des* 
carles a dit, avec beaacoup de bon sens, que sur T^tat de TAme, apr^ 
qu*elle a quiU6 le corps, nous ne pouvons faire que des coDjectures, 
Mirabaud conclut qu*ii refusait k ia raison la facull^ d'^tablir le dogme 
de rimmortalil^. 

Daus SOD second ouvrage, L$ monde , son origins et son antiquiti, 
Mirabaud se propose une tAche beaucoup plus vaste, ojl reparaissent, 
avec un caract^re syst^matique, ses considerations sot la nature et la Qn 
de r&me. 11 enireprend d'ex poser successivemen t les opinions des anciens 
sur les questions suivantes : 1* Le syst^me g^n^ral du monde ; 2* son 
origine; 3"* sa fin ^ i"" les revolutions particuli^res de la terre; 5"* Tori* 
gine y la nature et la fin de rbomme. Mais Ton s*aper^it immMiate- 
ment que I'bisloire n*est ici que le moyen onle pr^texte, et que le ve- 
ritable but de ce livre est de miner tout ensemble le spiritualisme el le 
obrislianisme, la religion naturelle et la foi qui invoque le l6moignage 
des Ecritures. Voici , en efiet , les conclusions ou aboutissent les re- 
cherches de Mirabaud sur les difi(6rentes questions que nous venons 
d^enum^rer. L'immense majority des pbilosophes et des sages de Tan- 
tiquite regardaient le monde comme eternal y non-seulement dans- sa 
substance, mais danssa forme, c'est-^-dire dansTorganisation qu*il pr^- 
sente k nos yeux et dans les lois quile gou vernent. II n*y a qu'un ti ^s-petit 
nombred'esprits chim^riques et isol^s^tels que Platon et Anaxagore^ qui 
aient fait remonter k une cause intelligente I'ordre et le mouvement qui 
rignent dans son sein. Quant au dogme de la creation ex nihilo, aucno 
peuple ancien ne Ta connu, pas m^me les Juifs : car la Bible ne dit pas que 
le monde ait 616 fait de rien ; elle pnrle d*un cbaos d'oii sont sortis 
lous les elements par une force inherente k la matiire. Cette force 
aveugle est Tesprit qui plane sur la face des eaux, Le monde n'est 
pas plus destine k rentrer dans le n^ant qa*il n*en est sorti. Lld^e de 
la fin du monde 6tait particuli^re k la Syrie et k la Pb6nicie , d'o^ elle 
a passe plus tard aux stoKciens et aux Juifs; mais elle ne s'appliquait 
quk one revolution astronomique et nuUement k one destruction abr 
solue. Le terme de cette involution variait suivant Topioion qu'on avail 
sur la constitution et Torigine do monde. Cbez les Juifs, eliedevait 
s'accomplir au bout de si;!c miile ans , c'est-Mire apris one periode 
sabbatique, comme celle que noos n|Mresentent les six jours de la cr^ 
lion. Passant du monde en ge&eral I aotre globe en particulier , Mira- 
baud etablit que les bouleversencnls et les revolutions auxquels il est 
aoumis ont pris dans rimaginatioii de tow. les peuples anciens des 

[proportions exagerees et on caract&re sonatiurel. D'apres ce principe, 
'embrasemenl de Pbaeion est place fior la mtee ligne que la submer- 
sion de Sodome et de Gomorrbe; le deluge de Noe n'est pas plus ex- 
traordinaire que celui de Deucalion. Anrivant enfin k Thomme , Mira- 
baud oppose k Topinion spiritualiste 61 diretienne les syst^mes de 
Tantiquite interpreies k sa fa^on. Parmi les anciens , les uns ne recon- 
naissent & rbomme que des facuUes semblables et meme inferieores il 
celles des ^nimaux; les autres, ceux qui lui accordaient une kme 
immortelle, croyaient k la metempsycbose , qui suppose implicite- 
ment le m^me avantage cbez les betes. Du reste il .senrtieat, comme 
dans son premier ouvragey qoe les andens n'avaient aoMfeidee d'une 



278 MmANDOLE. 

gobstance spiritQelle. PlaloD , 1e seal philosophe spiritaalisle de Tanti- 
quite , aaraii confonda , d*apr^slui y TAme avec la pens^ y et aurait cod* 
wMti la pens^ humaine comme one portion de la pena^ divine^ 
oolQme Dotre corps est one portion de la mati^re 6temelle. Lea Fires 
m^mes de TEglise sont loin d*^(re d'accord sar ce point. TertulUeo, 
Amobey Tatien^ regardaient FAme comme on prinoipe materiel, et 
I'Egliae toat entidre , en consacrant le dogma de la rdsarrectioo dei 
corps \ noQS montre qoe la distinction abaolue de 1 -esprit «t de la ma* 
iiire n*a jamais pass6 dans son sein poor on article de foi. M irabani 
▼a encore plos loin : il pretend qoe le spiritoalisme de nos joors aorail 
pas86 poor one b6r6sie dans les premiers siteles do cbristianisme. 

.Ootre les Merits qoe noos venons de citer, Mirabaod a laiss^ ees deux 
dissertations qo'on a pobli^ aprte sa mort : Qptntofu du aneimu §ur 
hi Juifs; — RiflexUmi mpmianteisurVEvangileiau seolvolomein-ldy 
Amsterdam, 1769). On peat s'en faire one id6e par ce qoe noos ^KBona 
de dire et la bonne opinion qo*en avait Naigeon ( t. iii de fon Aaevttf 
de philoiophie aneienne). On pent oonsulter sor Mirabaod la nolioe que 
lot a consacr^ d'Alembert dains le tome i** de VHiooire de$mum^€$ db 
fAeaiUmii fran^aUe. 

HIRANBOLE (Jean Pico, comte de la), prince de la Concorde, ii6 
en 1463, ^lev^ dans la maison paternelle avec beaocoop de soin, et &»- 
tin6 par sa mire k TEglise , apprit d'abord le droit canon soos^ les pnK 
fesseurs de Bologne, et se laissa bient6t enlratner dans les itodes g6nA- 
rales de la renaissance par les bommes calibres de son temps, sortoul 
par Marsile Fic^n, qui le traita tocyoors comme son fils. La pbilosoptuow 
encore engag^e dans la tbdologie scolastique , le mena k celle-ci , et fl 
les ^tudia ensemble soos^ quelquea-ons des mattres les plus renommte 
des Academies d'ltalie et de France. II visita c^s ^coles en thdologim 
€t en philoiophe encore imberbe, dit son neveu Francois. Apr^ avw 
pris connaissance de toot le savoir de son temps, y compris la m^tbode 
de Lulle, qo'il employa poor des disputes de parade, il en sentit si vi- 
vement le vide^ qa'il r^lot et se flatta, trop l^g^rement, de le conn 
bier, en fournissant one doctrine forte el positive aux partis qui se di»» 
potaient les intelligences. Ce qui , suivant Ini , faisail la faiblesse Ot 
eniretenait les disputes des scolastiqaes , th^ologiens comme philoao- 
phes, c'est qoe ni les uns ni les aotres , scotistes oo thomistes , platoni* 
ciens oo p^ripat^Uciens , ne pinAraient jusqu'a la source commune o4 
^tait leur conciliation. Ce fait ^tait vrai; mais comme il Test k tootea 
les ^poques, car nol ne a^A^e k la v^rit^ absolue qui, seule, metlrait 
6n aux divisions des partisan a'expliquait rien. La vraie cause de la 
faiblesse des scolastiqoea Aail ailleors ; elle ^tait dans leur ignorance , 
nbn de la source inaccessible, mais des sources accessibles, des textea 
el de Texperience , de robservaUon interne on exteme. Toutes leurs 
discussions roulaient sor des qoestions plus ou moins anciennes, ques- 
tions' fauss^s par des terminologies pea intelligibles, elr^^solues d*aprte 
des textesqui n*^taient plus reconnaissables dans les versions employees* 
En elTet, sacr^s ou profanes, les textes ^talent n^g1ig6s pour d^nfid^lea 
traductions ood'obscurs commentaires,etsouveDt pour des traductions 
de tradoetioiia; poor dea commeotaireB de commentaires. Ao Ilea d'A* 



MIRANDOLE. 279 

ristote^ on consaltait des versions latines ]a plupart faites sar des \er* 
slons arabes ; au lieu de Platen j les alexandrins on les mystiques de 
r^coie plotinienne, et leurs commenlateurs. La r^forme radicale a faire^ 
c'elail de rappeler k la vraie sciencey it lelude directe, k robservation 
el aux textes. Le jeune Mirandole , qui sentait si bien le mal, en 
ignora la vraie cause , el chercha le remade dans une vieille tentative 
renouvel^e k celte ^poque, la conciliation de Platon et d^Arislote, qui 
devait donner une seuie et veritable phiiosophie conforme k la tb^olo^ 
gie chr^lienne. C'esl \k Toeuvre quelejeune ^rudit pr^tendit accomplir. 
On congoit la vanity d une telle entreprise. Le Iseol moyen de con- 
cilier loutes les doctrines , c'est de se persuader qu'elles sont toutes 
^man^s d'une seule source; puis^ d'effacer les caractires distinclifs d6 
chacune d-elles et de forcer la ressemblance par la dissimulation des 
differences. Quoiqu*un tei acQord ne puisse jamais £lre que la paix det 
tombeaux > Tespoir de T^tablir a s^duit quelquefois ni6me des esprits 
disliogu^s. fttirandole, entrain^ par Fascendant de Marsile Ficin i le 
plus illuslre conciliateur dQSon temps*, ^bloui par ce nouveau plato- 
nisme oik se rencontraient toules les ecoles, m^me ceUes de TOrient^ 
suivit ce guide sans d^^Oance, et allia le christianisme et le poly th^isme, 
s*appuyant de la fameuse assertion de Num^iiius d'Apam^e j rep6t6e 
depuis par lanl d'autres , que « Platon ^lait Molse parlant greci » Mi- 
randoie se jeta avec ardeUr sur les langues de I'Orient , Tb^breu , la 
chald^en^ Tarabe, et se passionna surtouL poor les doctrines secretes de 
ranliquil^y principalement la kabbale^ Mais il ne puisa pas aux sources 
les plus pureSy un imposteur lui ayant fait acheler pour cette 6tude de 
pr^lendus manuscrits d'Esdras, qui T^gar^rent singuliirement (Wolf^ 
Biblioiheca hebraica , L i, donne le catalogue des manuscrits kab- 
balistiques da Pic). Persuade que les livres de Molse , ouverts aux 
intelligences moyennant la kabbale et le souveau platonisme , leur 
apparaltraient comme la source commune de toute la science sp^ola- 
tive, il r6digea une explication de la GerUse, selon les sept sens qu*il j 
admettait avec quelques ex^g^tes de son temps. Mais cette oeuvre, pea 
^tendue pour une telle matiireet un tel dessein, n'est en r^alit^ qd'une 
pdie imitation y mdme pour le litre , des travaux de quelques Pires, et 
voici un exemple de la manike d'interpr^ter qu'on y suit. L^s mots 
Dieu.crea le del et la terr^, dit Tauteur, signifient aussiqu'il cr^ Vdm$ 
et le corps, qui se d6signent fort bien par les noms del et ierre. Les 
eaux, sous le ciel, sont I'image de noire faculty de sentir, et leur reunion 
en un mdme lieu indique celle de nos sensr an sensorium commun. Ces 
all^gorisations, emprunlees k Orig^ne^ ou plut6t k Pbilon y remontent 
probablement au delu de ce dernier, et il est Evident que \k ne se trouvait 
pas le moyen de concilier la pbilosopbieavec la thtelogie, deux sciences 
qu on est plus sdv de concilier en avan^ant qu'en reculant. En g^n^ral, 
Mirandole, dovti le g6nie fut si pr^coce, si brillant et si souple, com- 
posa trop jeune et trop vile , avec Irop de confiance en une Erudition 
de seeonde main, et.une imagination trop f^conde pour ne pas Tempft- 
cber de satisfaire la raison. Tons ses travaux sont empreints de cette 
instruction g^n^rale' quon possMe au sortir des ^oles, mais rien n'y 
accuse la profondeur on i'originalit6 que donnent la meditation el T^tude 
vigoureuse desflomoos* Le oomte Jean fat on prodigedem^iteire. 



1«0 MIBANDOLE. 

d'^location, de dialectique ; il ne fut ni un ^crivain, ni un penseur. Lu 
neuf cents Ib^sesqu'ilpublia, 6 1'dgedevingt-quatreans, pour unlourDoi 
Bcolastique , et que sa vanile Trappa de discr^diL par cetle addilion qui 
devnit les signaler a I'adaiiralioti publiquo , de omni re icibiti, ennl an 
l^DioJsnage irrecusable dc la fuiblesse de son jugemenl. Ces theses, 
Writes , dJl-iJ , & la mode de Paris , roulent sur les malh^matiques, la 
dialeclique, Us»eitncet nalttrtUet el divines, el, selon I'asserlion de son 
neveu, elles doivent renfermer *oixanU-douze dogmts ttouveaux en 
physique et en mi^laphyslque ; mais , prises en grande parlie dans les 
Kolosljques, les philosopbes arobes, les n^o-platiiniciens el les p^ripa- 
l^liciens les plus e^l^bres, elles n'offrent ricn d'original. D'autres, fm- 
pruntees aux oracles dits dcs Cbald^ens, a Zoroaslre, h Orph^e, h Her- 
mes TriiimeKiste , h d'autres ecrils supposes, 4 la mogie et i la 
kabbale, prdsenlenl p£le-m61e des opinions sublimes, bizarres ousuper- 
Etilieuses. Ainsi , la knbbale et Inslrologie doivent d^monlrer qu'i) 
est plus convenable de f^ter le dimanche que le samedi; et la kabbale 
seule, conrondre les ariens el les sabelliens. Si treizt de ces neaf cenU 
asaerlioDs furent censur^es illume, el provoqu^rent la defense d'y 
Boutenir publiquement les autres , ce u'est pas qu'elles fussent nou- 
vellex, c'esl qu'elles ^laient condamn^es depuis longlemps. Vapologig 
qa'en publia I'auteur , n'ayanl pour but que de d^sarmer des adver- 
saires, n'a pour caracl^re que eet esprit de conoession el de mana- 
gement qui efTace en voulaut adoucir; el si Mirandole , vivement 
bldni^ pluWl que persecute, se refufiia en Franc«, oe nest pas qu'il ait 
priilud^ r^llenienl aux Tecondes hardiessesde Galilee, on partage celles 
de son conleraporain Pompoiiace : c'esl que son arrogance avail d^plu. 
Sa philosophie, loin de prnvoquer I'intul^rance, ^tait essenllellement 
d^vouee an dogme de I'Eglise. En tout cas , la superiority de sod 
esprit, qui 6tait inconteslable, lui valutd'^clalantes amities, et Tut pro- 
clam^e avec exag^ration par Marsile Ficin, Ange Polilien, Laurent 
de Medicis, et plusieurs autres. Son plusgrand m^rile est d'avoir jet6 
dans les agitations ficolastiquesdu lenips ramourdeslanguesorienlales, 
el parliculi^remcul celui de la kabbale, amour donl h^ril^rent quelqnes- 
nns de ses compBlriotes , ainsi que le c^l^bre Reuclilin. Le veritable 
caract^re de son esprit, c'est de subordonner cunstammetit ses re- 
cherches el ses Iravaux aux inl^rfls de sa th^ologie. Tous ses traits, 
y cotupris le plus indtaphysique, celui De Etite et Uno, quoi qu'en partie 
puisc dans Plolio ou Plalon, apparliennent plus it la religion qu'a la phi- 
losophie. Dans son trail6 De liomini* digniiale , il demontre que c'est 
le rapport intimede Thommeavec Dieu, la pi^le, qui conslitue sa dignil^ 
DSturelle. Sajeuoesse avail 4l6 orogeuse; sa conversion fut emigre, el 
il s'appliqua particuli^rement, dons sesderni^res ann^s, il fournir des 
amies sainles, c'est-^-dire k tracer les ri^gles necessaires a rhumme 
pour vainere le monde dam le combat tpirituel. 

Mirandole, qui avail briile ses chanis d'amour, rompn ses liaisons 
galaoles, et ci^de ses domaines i son neveu, vtcut qut'lque icmps dans 
une maison de campagne de Laurent dc Mcdicis, et mourul a Florence, 
4g6 de trinle-deux aus, le jour m^me oii Charles VI II, qui I'aviiitac- 
Gueilli h Paris, ill son entree en celte ville. Dans une lettre que Marsile 
FicioteritBDrsamort&GertnaindeGanoy.oar^nffle ainsi Kstravaux: 



MODALITY. S81 

Moliebatur quoiidie tria : eoncordiam Aristoielis cum P.latone, marram 
tiones in eloquia sacra , confutationes astrologorum. II avail mis , en 
effet y beaucoup de soin k combaltre les illusions de Tastrologie; il les 
avail r^ful^es dans an trails de douze livres. Ses oeuvres furenl public 
aBologne, en 1496, deux ansapr^s sa morl(Foye2;l*arliclesaivanl). 11a 
laiss^y en ilalien, une esp^co de commentaire en trois livres sur la Can- 
zone de Benivieni, donl les idees fondamenlales sont lir^es du Banquet 
de Plalon. C'esl celui de ses Iravaux qu'on' lil aujourd'hui avec le plot 
de plaisir, quelque mal qu on en ail dil. Cellarius a public ses lellres, 
^crilesy conjme lous ses ouvrages, d*lin slyle^erbcux el d^clamatoire, 
in-8**, lena, 1682. On Irouve sa biograpbie dans les Biographies desa- 
vanii ciUbres de la renaissance^ de Meiners, I. ii, eX de curieux delails 
sur sa vie dans Tiraboschi^ Btblioiheca modenese, I. iv. J. M. 

MIRANDOLE (FranQois Pico de LA)9neveudapr6c^enl, elh^ritier 
de son amour pour T^ude , mais non pas de ses talents , inclina encore 
davantage au mysticismebibliquey et s*^loigna d*aulant de la philoso- 
pbie an(iienne , de la kabbale et m^me de la scolastiqde. La Bible est k 
ses yeux la vraie, Ttinique source de toute doctrine sup^rieure; scule- 
menl il admel une lujni^re interne qui en ^claire la letlre , mais qui 
r^claire si activement, qujc, sous son influence, I'esprit pent demeurer 

Sassif. Malgr^ ses tendances conlemplatives, Francois de la Mirandole 
t sou vent la guerre, et mourut assassin^ par un de ses neveux, Tan 
1533. Ses oeuvres, r(iunies k celles de son oncie, ont^l6 publi^es k Bile 
en 1573 el 1607<,en 2 vol. in•^. Ony distingue le traits De stvdiodivinm 
et humancB sapientitB , que Buddeus a recommend^ k la jeu'nesse stu- 
dieuse par une edition sp^ciale (in-8'', Halle, 1702;. Les neuf livres De 
prcenoiionibus, imit^s du traits de son oncle contre l*astrologie, combat- 
tent ^galement cette vaine science. Les six livres intitul(6s Examen 
doctrince vanitatis gentilium sont dirig^s contre Aristote en faveur d6 
Platon,donirauteur n'admetpas. cepcndant, toutesles id^es fondamen- 
tales. Francois donhe Ini-m^e, aans une Retire k Giraldi, une lisle Iris- , 
^tendue et tris-vari^ des ouvrages qu'il avail composes ou traduits , 
en vers ou en prose, treize ans avant sa mort. Son meilleur ^crit n'est 
pas la biograpbie de J^r6me Savonarola, c'est celle de son oncle, que 
nous avons doja cit6e, et qu*il croyait tr^s-impartiale. Nihil hie, y dil-il, 
amicitice datum, nihil familicB, nihilque benefieiis fictitia laude repen^ 
sum. Et cependant , pour bonorer son c^l6bre parent, il reproduit en 
sa faveur jusqu'aux fables donl Tanliquit^ aimait k d^corer le berceau 
de ses personnages les plus illustres. Une flamme arbiculaire vint un 
instant (^clairer la mere de Jean de la Mirandole, au moment oil elle lui 
donnait le jour, afhi d'indiquer, par sa forme, la perfection du savoir 
qa'il d^ploierait , et , par sa courte apparition , le rapide passage de la 
lami^requi venait ^clairer le monde stupefait. Cf. Nic^ron, t. xxxiv^ 
p. 147 J Brucker^ Hisioria critica philosophice, t. iv, p. 60. J. M. 

HODALITE. Ce mot, d^riv^ de mode {Voyez plus bas), est em* 

Eloy6 dans un sens beaucoup plus limits et plus precis pour designer 
» points de vue les plus g^nerau sous lesquelA les diffifeents olyeU dt 



>■ 



2B2 MODALITE. 

la pens^ penvent se presenter h noire esprit. Or, lout ce qne netn 
iDU;ll>geDce peut conc«voir, elle le con^oit n^essairemeol ou comme 
possible, ou comnie contingent, ou comme imposiiblt, ou romaie n^ 
ctiiaire, Le possible, c'esl ce qui peul t'galemeDt dire ou n'fitre pas, ce 
qui n'esl pas encore, mais peul kite; le contingent, ce qui est dfja, 
mais pourrail ne pas ftlre; le n^cessaire, ce qui est toiyours; el I'ini- 
poasible, ce qui n'esl jamais. Ce sont, en elTel, ces diff^renles idees 
que I'on comprend sous !e Dotn de modaliU ou qu'on appelle les moda- 
titis de r^lre. Elles trouvent n^cessoirement Icur place, et si I'on peut 
parler oinsl , elles impriment le cnchet de Icur pr^ence dans le Ian- 
gage comme dsns la pens^e, dans la proposition comme dens le joge- 
ment. De la la division des propositions au point de vue de lamoddht^, 
ou les qualrc propositions modules, qu'Arislote d^fintt et oppose I'une 
a I'aulre daus son Irail^ llipi ipirnvdae (c. 12-14). Cependacl nous ne 
vojons pas qu'AristoLe se soil servi du mot que nous empl9^oi)8, et 

3u'oo ne rencontre que beaucoup plus tard chez les couimenlateors «t 
ans la languede la scolaslique. Kant, en adoplantles m^mes id^set 
lam^me expression, les a a^'pliio^^^ plusparlieuli^rementaDos juge- 
mculs el aux rapports des objets avec les facullds de noire intelligence. 
II consid^re nos jiipemenis sous les qualre points de vuegenersaxdela 
quantity i de la relation , de la modalile. Sous le rapporl de la jnodalil^ 
ils soni problemaiigvti, c'est-i-dire I'expression de c« qui est possible; 
oua(«<rfotrM, rexpressiundecequiest;ou(ipo(JiVft(;ues,rexpress9ionde 
cequi ne peul pasnc pasdtre. Delaaussi la categoric de la modalitiqni 
renfermeccs trois dcgr^s : le possible ourimpossibic, I'fitre ou Icboih 
fire , le conlingent ou le D^^■e^saire. On reniarquera d'abord que celk 
classtHeatioD eiil moins juste que celle d'Arislote ; car le conlingent <^ 
le n^cessaire ne dilT^renl en aucune fa^on de I'Stre, et, d'un aulre oM, 
la notion de I'impossible a un caractdre absolu qui ne permet pas de.U 
placer en regard de celle du possible. De plus , Kant liOUlieDl que M 
difT^renles id^es dous repri^senlent , noo des qualil^s qui soot dans In 
cboses , mais , comme nous venoos de le dire, des rapports qui exisleat 
enlre les cboses et les faculi^s de notie inlelligence. Ainsi tel ubjet qui, 
dans ce moment ou duns T^lal actuel de nos connaissunces, nous appo- 
ralt simplemenl comme possible, dans un moment different ou avoc 
des cunnaiss^iDces superieures , peul se manifesler a nous avec lous les 
attnbuts de I'existence ; et ce que nous comptons aujuurd'hui parmi les 
6lres conlin^'enls, peut £tre qualtij^ demain d'etre ndcessaire. Celle 
opinion, qui conlieni en germeloullescepUcisinemi^taphjsiquede Kant, 
est inaGiresleiiienl conlraire h Texp^ricnce- Quand nous croyons, par 
exemple, qu'un bomme qui esl n^ en telle ann^e aurait pu D;Utre qud- 

3nes mois plus Idt ou plus tnrd , il nous est impossible d'udmeltre que, 
ans un autre luomenl ou avec d'autres facultes , nous pourroos nous 
assurer que cela em ainsi; de m^me ne feru-l-on jamais entree dans 
noire esprit que Tinsecte ou le brin d'berbe qui vjent de p^rir sous 
noire pied , puisse fttre consid^rd , dans quelque 6lat que ce soil dc nos 
conni>i^»auep.s , pourvu que nous ne pprdions pas la raison, comme une 
existence aussi ni'cessaire que crile dPS Irois dimensions de I'espare OQ 
del'ei-pacelui-iti^me. La possibjlil^.l'impossibilit^, la n^cessil^,la coq- 
Ungeooe se troaveot done dans la natare des choses , et hod pas dans 



MODE. S8S 

Dotre esprit seulemept , ou dans les rapports de notre esprit avec les 
objets qu'il congoit* 

MODE [da latin modus, mesore, determination , maniire]. On 
appelle ainsi toote forme variable et d^terminte qoi pent afTecter un 
(kite y loute quality qa*il pent avoir ou n*avoir pas , sans que poor celt 
son essence soit chang^e On d^troite, sans qu'il cesse d'etre ce qa*il est. 
Ainsi un corps peul 6tre en repos ou en mouvement sans cesser d*6tni 
no corps ; un esprit peut douter ou afBrmer sans cesser d'etre un 
esprit : le mouvement et le repos sent done des modes du corps ; lafBr- 
mation et le doute sont des modes de Tesprii. Ou donnait autrefois le 
nom dHaecidenii k ce que nous appelons des modes ^ mais cette expres- 
sion, qui peut trouver en pbilosopbie son emploi l^itime^ n'est pas 
juste dansce cas, car elle nous dohne Tid^e d*un fait qui n*est pas pri^vuy 
qui n*a pas son principe dans le sujet oii il est apergu , tandis que les 
modes d^rivent direclement de la nature des fitres qui les ^prouvent. 
On voit parii que le nom de mode ne peat pas, non plus, ^Ire remplae<§ 
par celui de phinomkne, Un ph^nomene c*est tout ce qui tombe-sous . 
{'observation j soit des sens , soit de la conscience ; c'est un fait queU 
.conque qui peut avoir ou n'avoir pas sa'raison d'etre dans Tobjet qui 
nous le pr^sente. Un mode, au contraire, appartient en propre h un 
^tre d'une cerlalne esp^ce et ne sanrait convenir ^ ancun autre; il a 
dans les quality essentiellesde cet ^tre^, ou, qomme on dirait avec 
r^eole, dans sa nature sp^cifique, son'origine et sa cause. Par 
exemple, si les corps n'avaient point pour quality essentielle d'occuper 
une place d6termin6e dans I'espace , ils ne pourraient pas passer d'un 
point de Tespace dans on autre , ils ne seraient susceptibles ni de moo* 
vement ni de repos. De m^e , si rintelligence n'^tait pas une faculty 
fondamentale des esprils , ils ne pourraient ni douter, n| afGrmer, ni 
juger. Mais les quality d*o6 d^coulent les modes ,^ et sans lesquelles 
ils seraientabsolumenV impossibles , se divisenten diverses classes ott 
fornieot plusieurs degr^ dans Texistence des itres* Les unes consti* 
tuent le fond m^me de leur nature ou ce qu'on appelle leur substance.: 
telle est , dans les corps, rimp^n^trabilil^ , et I*unil6 et Tidentit^ dans 
TAme bumaine. Ce sont tes caractires de cette esptee qu*on d^signe 
plus particuliirement sous le^nom d'altributs (Foyez ce mot), etiie 
qualities essentielles. Les autres semblent comme attacb^es ou ajout^ 
aux premiers sans pouvoir cependant exister sans elles : ce sont les 
propri^t^s ordinuires ou les facult^s , comme la couleur et les figures 
dans Tordre physique, la sensibility el Tinlelligence dans I'ordre moral. 
Enfin, parmi les modes eux-m^mes , il y en a qui onl plus d*impor- 
tance et de puissance les uns que les aulres; il y en a qui sonl det 
eflets, et d'autres qui sont des causes. II faut observer cependant 
qu'aueun ^Ire n'^tant isol6 dans la nature, un mode n'a pas seulement 
son principe dans les quality diverses du sujet qui T^prouve , mail 
aussi dans les propriety ou les faculty actives d'une cause etrang^re« 
Ainsi il ne suflit pas que notre &me soit douee de sensibility , il faol 
encore qu*un agent ext^rieur fasse entrer cei(e faculty en exerctoi 
et determine en nous la sensation. ConiAd6rds sous ce dernier point da 
vae> c'est- JHiire eommfi des cSeta d'une caoso eiLtdrieare ou distUwii 




284 MODERATUS. 

du sujet , les modes prenoent le nom de modifieatiom. Tous les 4l 
qui rurmeiit cet uulvers se modlQi'nl les uns les aulres ; mais il vCjt 
qu'une ta\a douec de liberie qui se modifie cllc-mSme , ou qui soil lo<it ' 
ensemble et dans le m^me mode , cause el substance , active et passive. 
Nous venoDs d'expliquer \t sens m^lapbysique du idoI mode ; mais oa 
I'a Bussi e[tip1oy6 dans un sens puremeot logique pour designer les 
diverses maui^res dont on peut disposer les truis propositions da sylli>- 
gisme , par rapporl h Iciir quaotile el fk leur quallie. Nous les (erons 
connailre en parlanl du sjllogisme. Enfin , on se sert encore de la 
nitoe expression en grammaire, pour designer les divers accidents 
qui tnodident ia forme et la signiQcalion des verbes. De ces dtfie- 
reoles sciences , il a passe dans la musique avec une sJgniGcalion ana- 
logue. 

HODERATIIS de Gides ou Gadera , pbilosophe pylhagoricien , oa 
plulil I'un des restaurateurs du pylbogorisme a I'^poque oil les divers 
sysl^mes de philosophic etaieol moins une ulTaire de conviction qae de 
science arch^ologique el d'ing^nicuses re s la u rations. Nous ne savODS 
rien de sa personue , sinon qu'il elail ^Iranijer il la foJs a Kome et k la 
Gr^ce, el qu'iJ vivaiL sous le rtigne de Neron. Ses doctrines m^mes 
ne nous sont connnes que pur rintermediaire des philosopfaes de 
r^cole d'Alexandrie , avec lesquels il a beaucoup de ressemblance. 
C'esl sjjrloul Porphjre, dans la Yit de Pythagore , (\\i\ parle de loi 
avec quelques details. II pensail que les noriibres , dans le systeme de 
Pylhagore , ne soul que des symboles par lesquels, en I'abscDce d'ex- 
pressiuDS plus exacles, le sage de Samos vouluit designer lesseDce des 
cboses. Celte essence , pour lui , aurail 6le la m^me que pour Plalon et 
Aristote; et ces deux philosophes , que nous admirons a tortcomme 
deux g^nies originaux , n'ont fail que Iraduire dans un laogsge ploi 
inlelligible la m^lapbysique pylhagoricienne. lis ont produil au grand 
jour ce qui n'avail ete connu avunt eux que dun pelit nombre d'ioiti^. 
On recounattdansces idees sommaircs toutce qui caract^rise laphilo- 
sopbie de c«tle Opaque : I'abus des symboles , I'espril ^dcclique cber- 
cbant une conciliation entre les doctrines les plus oppos^cs, principale- 
menl cclles de Platoo et d'Aristole; et enfin , le desir ite constitner 
comme une revelation , lout au moins, une tradition pbiiosophique qui 
remoule aux premiers iJges de Ihumauite. X.. 

MODIFICATlOiV. Yoyts Mods. 

MOI. C'esl le nom sous Icqticl les philosophes modernes ont con- 
tome de designer Vkmn en tanl quelle a conscience d'elle-m^me et 
quelle connall ses propres operations, ou quelle est h la fois le sujet et 
1 objet de sa pens^c, Quand Dcsaarles se d^iinissait lui-m^me une chose 
qui pense , r» cogitan», oa qu'il ^uon^it la fameuse proposition : J* 
ptnte, done jt titis, il meltait veritablement le moi ik la place de I'Jlme; 
et cette subslilulion ou , pour parler plus esaclement, celte ^quationr 
il nesecontcnte pasdel'6lablir dansle fond des cboses. il la fait passer 
aussidans lelangage. << Pour ceque, dun cdle, Aii-\\{Sixiime Midita- 
'*""' S8)jj'u one idto Claire etdisUoctede moi-mtoteeu tani que j* 



MOL 285 

sais sealement une chose quipense et non ^tendue, eX qae, d'on aatre, 
j'ai une id^e disUncle du corps en tant qu'il est sealement une chose 
^tendue et qui ne pense point, il est certain que mot, c'est-a-dire man 
dme, par laquelle je suis ce que je suis, est enti^rement el veritable* 
ment dislincte de mon corps , et qu*elle pent £tre ou exisler sans lui. » 
Cependanty nous nevoyons pas que cette expression prenne jamais chex 
luiy ni chez aucun de ses disciples, le sens rigoureux et absolu qu'on y t 
attach^ plus lard. II dit bien, avec intention, moi, au lieu de dire mon 
dme ; mais il ue dit pas le moi, pour designer TAme ou Tesprit en g^n6* 
ral.Ce n est gu^re que dansT^cole allemande qu*on rencontre, pour la 
premiere fois, cette formule, et c*est aussi \k qu'elle arrive k un degri 
d'abslraclion que la m^thode psychologique ou exp^rimentale, apport^ 
par Descartes, ne pent pas autoriser. Le mot, dans le syst^me de Kant, 
n*esl pas F&mcou la perspnne humaine, mais la conscience senlement, 
la pens^e en tant qu'elle se r^^cbit elle-m£me, c*est-a-dire ses propres 
actes, et les ph^nomines sur lesquels elle s*exerce. De li, pour le fon- 
dateur de la philosophic critique, deux series de ntc^t .- le mot pur (da$ 
reine ich) et le mot empirique.'Le premier, comme nous venons de le 
dire, c'est la conscience que la pens^e a d'elle-m6me et des fonctions 
qui lui sont enti^rement propres; le second, c'est la conscience s'appli- 
quant aux ph^nom^nes de la sensibility el de Texp^rience. Fichte fait 
du mot r^lre absolu lui-m^me , la pens^ subslilu^e k la puissance 
cr^alrice et tirant tout de son propre sein, Fesprit et la mali^re, V&me 
et le corps > I'humanil^ et la nature , apr^squ'elle s'est faite elle-ro^me, 
ou qu'elle a posi sa propre existence. Enfin, dans la doctrine de Schel- 
ling et de Hegel , le mot ce n'est ni Ykme humaine , ni la conscience 
bumaine, ni la pens^e prise dans son unil6 absoloe et mise k la place de 
Dieu ; c'est seulement une des formes on des manifestations de Tabsolo, ■ 
celle qui le r^v^le k lui-m£me, lorsqu'apr^s s'^tre r^pandu en quel- 
que sorte dans la nature, il revient k lui ou se recueille dans Thumanit^. 
Ce n'est pas ici le lieu d exposer plus longuement, et encore moins de 
discuter, ces differentes opinions , noire intention ^tant seulement de 
faire I'bistofre du mot auquel elles se sont associ^es; cependanl, nous 
rappelleroQs ce que nous avons dit en parlant de T&me. Dans aucun 
cas, la notion de Vkme et celle du mot ne peuvenl 6tre regard^es comme 
parfailement identiques. Le mot nous repr^sente bien T^me lorsqu elle 
est parvenue k cet 6tat de developpement oi!i elle a conscience d'elle- 
m^me et de ses diverses mani^res d'etre ; mais il ne repr^senle pas 
Vkme tout enti^re, il ne nous la monlre pas dans tons les ^tals et sous 
toutes les formes de son existence ; car 11 y en a assortment oi^ elle ne 
se connatt pas encore, et d*autres oil elle cesse de se connaltre : telles 
sont la premiere enfance de Thomme et la vie qui pr^c^de sa nais- 
sance, la lethargic, le sommeil profond, Tidiotisme, et rhabitude pous- 
8€e k ses derniers efTets. Oserait-on pr^tendre que Vkme n'existe pas 
dans ces diflercnls 6lals de notre vie? Mais alors que devient Tidentit^ 
de la personne humaine, et comment altribuer, d'un autre c6t^, k une 
aotre puissance qu'i celle de FAme, les sensations obscures, les facult^s 
JQstinctives qui persistent tonjoors en nous en ^absence de la con- 
science? C'est pr^cis<^ment k cause de cette confusion de Vkme lout en- 
U&re avecle mot, qu*on a 6{6 eondoit d'abord k voir I'absepce de TAme 



S86 MOMENT. 

^dans la peos^t pais i prendre la pens^e poor le mot oa poirr la personm 
' liumaine arriv6e k son complei d^veloppement , el que qoelquefois it 
persoone humaine a 6iA consid^r^ comme an simple mode de la pens^ 
divine. 

En m^me temps que I'Ame a ii6 appel^e le moij on a d^sign^ )e 
eorpsy les substances mal^riellesel la nature ext^rieure en gte^r^sous 
lenom de non-moi. On a fait ainsi deux parts de tout ce qui ^st : oe qui 
est dans la conscience on qui a pour attribut la pens^e ^ el ce qui est 
bors de'la conscience on qui a pour caraclire essentiel I'^tendne. D'au- 
IreSy allant plus loin encore, ont regard^ le moi el le non-moi comme 
deux aspects differents , comme deux points de vue corr^latife d'un 
seul et m^me ^tre. Celte division a dA naturellement plaire par sa sim- 
plicity; el il n'est pas ^tonnant qu'elle ait pass6 dans la langoe pbilo- 
sopbique. CepeudaDly elle est fori 6loign^e d'etre exacte, comme on 
. peut sen assurer par les reflexions qui ()r6c^denl. Puisqne tonte force 
spirituelle n'atteint pas ou ne se maintient pas toujours k ee degr^ de 
perfection qu'on appelle le moi, c'est-a-dire k une conscience complete 
d*elle-m6me y il est impossible que I'expression de non^moi designe 
seulement ce qui tient une place dans k'«space« ce qui est materiel et 
etendu. Entre le moi et le nofh-moiy dans le sens qu'on y attache habi- 
tuellementy il y a une foule d'existences ou de mani^res d'etre interm6- 
diaires, qui approchenl lant6t de celui-ci el tant6t decelui-U. II fact 
beaucoup se d^fier, en philosophic , de ces formules tranchanles qui 
peuvent bien s'accommodera un syst^me, maisnesauraienlconvenira 
one science s^rieuse^ fond6e sur Tobservation et la raison. 

MOMEIVT [du latin momentum, abr^viation de movimenium, moo- 
. vement]. Noire esprit n'ayant pas d*autre mesure applicable a la dur^ 
que le mouvement, on congoit que oes deux id^es aient ii6 substito^ 
Tune k Tautre , et qu'une expression qui ne s*applique propremenl 
qu*a la premiere ait 6t6 employee k designer la seconde , c*esl-^-dire 
celte partie de la dur^e que nous mesurons par le moindre mouvemenl. 
Telle est la signification du mot moment dans le langage ordinaire. 
Hais dans le langage de la pbilosopbie, on plul6t de cerlaihs syst^mes 
de philosophic, il a el6 rappel6 k son sens primitif, le sens d*ane action, 
d*un elTet ou d'un certain d6ploiement de puissance. Ainsi, dans la doc- 
trine de Kant, il exprime le degr^ de r^lit6 ou d'intensit^ d*une cause 
de nos sensations, ou d'un ph^nom^ne quelconque per^u par nos facul- 
t^s; dans le syst^me de Hegel ( Voyez ce nom), loutes les existences ne 
sont que des moments, c'esl-i-dire des monvements divers da d^velop- 
pement par lequel \k pens^e absolue, en produisanl loutes chores , se 
manifeste elle-m^me. 

MONADE. Voyez Lbikiitz. 

MONBODDO (James Burnbtt, lord) naquit en 17H, k Monboddo, 
dans ie comt^ de Kinkardine^ en Ecosse, d'une des plus nobles el plus 
anciennes families de son pays , fit ses Eludes an college d'Aberdeen, 
apprit le droit dans Tuniversit^ de Groningue , exer^a pendant quelque 
temps, avec distinction, la profession d'avocal; ful nomm6 juge k la 



MONBODDO. 287 

ooQr de session d'Edimboarg , et mourut dans ceite ville en 1799, Ag6 
de pr^s dc qaalre-vingl-cinq ans. Monboddo est, avant lout, un ^rudit; 
mais il sest occup6 aussi de pbilosophie, suriout de philosopbie ancienne, 
ct il y a npport6 celte m^me richesse de connaissances avec ce m^me 
esprit de paradoxe qui ont fait sa c^l^brit^ dans un autre genre. II est 
Tautenr de deux grands oovra^es, dont Vun a pour titre : De I'origine 
et des progres du langage {On the origin and progress of language, 6 voU 
in-S*", Edimbourg, 1773-92); I'aulre : Metaphysique ancienne , on la 
Science des universaux {Ancient metaphisic, or the Science of the Uniterm 
sals, 6 vol. in-b^ ib., 1779-99). Le premier est celui qui a obtenu ie 
plus de reputation, et qui a soulev6 aussi les plus vives (^lameurs^ car il 
ne renferme pas seulement nne tb^orie du langage, comme on pourrait 
le croire d'apr^s le titre, mais toute une pbifosopbie bislorique , ou lea 
anciens, et particuli^rement les Grecs, sont exalt^s avec entbousiasme, 
et les modernes trait^s avec le plus injuste m^pris. Dans cet 6trangd 
parall^le oi!i les opinions les plus fausses sont d^fendues avec un rare 
talent et une science non moins remarquable, c'est surtout pour sea 
compatriotes que Tauteur a r^serv^ sa s^v^rit^. Quant au langage, il le 
conSid^re comme Texpression la plus fiddle de Tesprit bumain, comme 
une nature infaillible a Taide de laquelle on peut appr6cier ses progr^s 
et sa decadence. II n'est pour lui ni une faculty naturelle, ni un don de 
la revelation , mais la conqu^te de ia reflexion et du travail. II a 6{6 
invents dans les lieux oil la tradition religieuse a plac^ Tenfance de 
Tesprit bumain, c'est-d-dire en Asie ; de \k il s'est transmis aux Egyp- 
tiens en se perfectionnant beaucoup en route, et, des Egyptiens, il a 
pass6 aux Grecs, qui lui ont imprim^ le cachet de leur inimitable g^nie. 
Cette solution de la question si controversee de Torigine du langage 
s'^carte ^galement de Topinion religieuse entrevue par Rousseau, di* 
velopp^e par de Maistre et de Bonald, et de celle que d^fendaient. Con- 
dillac k leur t^te, les pbilosophes du xyiii" sidcle. II est k regretter que 
Monboddo n'ait pas su.apporter plus de mesure dans son systdme. De 
m^me qu*il y a, selon lui, une race d'bommes par qui le langage a et^ 
porte k la demidre perfection, il y en a d'autres cbez lesquelles il n*existe 
pas encore ou qui Font compl^tement perdu. Ainsi, il croit k un etat de 
rbumanite bien inf^rieur k la vie sauvage ; il regarde Torang-outang 
comme un etre bumain degrade, et admet Texistence de ces ^tres. 
fabuleux, tels que les sirdnes et les satyres, oil Timagination s*est plue 
k r^unir la conformation de Tbomme avec celle de la brute. Dans ce 
m6me ouvrage , Monboddo s*occupe d^ji de la pbilosopbie des Grecs , 
et, comme on peut s'y attendre , il la regarde comme le dernier terme 
de iasagesse humaine. A Ten croire, les modernes n'ont jamais rien 
Gompris k la veritable philosophic ; jamais il n*ont bien su quelle est la 
difference de I'bomme et de la nature, de la nature et de Dieu. Newton, 
par exemple, le plus grand d'enlre eux, ddtruit Tid^e de la divinite par 
le r6ie qu'il donne li la matidre. C*est k Platon et k Aristote qu'il faat 
demander la solution de tons les probldmes philosopbiques; rien n'a 
6chappe k ces deux merveilleux g^nies, pas mdme les myst^res de la 
religion chretienne ; car Monboddo les voit tons expliques dans leurs 
OBUvres , sans en excepter le dogme de I'incarnation. Dans son second 
OQvrage oa la M4taphytiqu$ aneUnne, Monboddo ne fait que develojK 



SS8 MONDE. 

per el dtendre les id^s que nous venons d'exposcr , en ies poussant a 
des consequences encore plus forc6es , sil est possible , el en insislant 
avec alTeclalion sur les paradoxes qui lui avaient atlir6 le plus de sar- 
casmes. Ce livre se compose de deux parties lr6s-dislinctes el d'in^gale 
valenr : Tune , puremeut critique , est consacr^e k la refulalion de 
Newton etde Locke; I'autre, hlslorique, a pour but de Taire connalire 
tons les grands sysltimes philosophiques de la Gr^ce, particulidremaat 
celut d'Aristote. La seconde est i acorn parablcment supi^rieore it la pre- 
miere. Elle se distingue par unc connaissance approrondie des sources, 
el quelquefois par une veritable habilcle d'expsiliou. C'est trfes-injbste- 
meut quelle n'esl menlionnee par aucun histoiien de la philosophie. 
Au resle , tes ceuvres et le nom de Monboddo sont fort peu coddus liors 
de son pays. La Uaductiou allemande d'une parlie dt; son ouvra^e sur 
rorigineel le d^veloppement du lanH^ge, par Schmidt (2 vol. Jn-8% 
Riga, 178^-1786), est peut-^lre le seul ecril elranger oil il soil quesljon 
de lui. II faul njouler que la Iraducliou de Schmidt est yr^idee 
dun discours pr^limjnaire de Herder, oil la partie vraimeol solide des 
recherchesde Monboddo est rohjel de Tappr^iation la plus flalt^ase. 
Au resle, dans sa patrie m£me, Monboddo esl raremenl pris au s^rieux. 
On le verra cil^, Inen souvent, dans les publiculions periodiques, dans 
les recueils litl^raires de TAngleterre el de lEcosse, pour la singula- 
rity de sa vie el de quelques-unrs de ses opinions; on y chercherail 
vajnement une appreciation imparliale de ses id6es et de ses Iravaux. On 
pourra consulier avec fruil sur eel ecrivain, outre le discours de Herder, 
donl nous venons de parler, I'arlicle qui lui a ^te consacrd par M. Do- 
ping , dans la Biographie univtrielle. X. 

MONDE, Yoytz Natuhk. 

MONESTRIER(Blaise).n4aAntezat,dansledioci;sede Clermont, 
le 18 avril 1717, Tut ^lev6 par les soins el appartinl , pendant quelque 
lenips, a I'ordre des jesuites. Mais, quoiqu'ua des plus z^les defenseurs 
de la religion contre I'incredulild de son temps , il quitta cetle congrii- 
galion, sans doule pour se livrer avec plus de liberie a son goilt pour I'e- 
tudc. II enseignit , pendant plusicurs annees , les malh^atiques au 
college de Clermonl. il fut couronne par TAcad^mie de Bordeaux, pour 
nne dissertation tur la nature et la formation dt la grile , pubU^ en 
17o2 {iu-12, Bordeaux). EnGn, il occupa la uhaire de philosopbie du 
college de Toulouse, et mourul dans cctle ville, en 177(>, laissant deux 
Duvruges de natures dilT^renles, mais consocr^s A la mi^me cause : les 
Princijitt <Ie la piiti ehrilienne (2 vol. in-12, 1756), etia Vraiephila- 
lopltie (in-S", Bruxelles, 1775), C'est du dernier, seulement, que dobs 
avoDs a nous oocuper ici. Cet 6cril , dirig6 conlre la pliilosophie du 
xviii' siecle, el parliculi^rement contre le Sijueme de la nature , a iie 
puLIie par Needbara , donl I'auleur defend les doclrines cmilre les con- 
sequences qu'on en avail Urines en faveur du mat^rialisme , et qui, lui- 
m^me, dans une nole ajoul^e a la fin du volume, s'elTorce delaver 
dune telle accusation la lbi5orJe de la geni^ralion sponlnnee. 

Pour se faire une id^ cxacle de la Vraie philosophie. il ne faut pas 
se laisser rebuler par les declamations violeules et de mauvais goul 



MONESTIUER. 289 

qn'elle prdsente h chaqae page, sartoat dans la preface, ni par Tind^ 
cisjon du plan et le d^sordre qai en r^.sulte dans la succession des id^es; 
11 ne faul tenir comple que die la doctrine philosophique qu'elle ren- 
ferme. Celie doctrine est un spiritualisoie experimental et ^declique, 
^galemenl 6loign6 de la th^orie des idees inn^es el do sysl^me de la 
sensation transform^e y mais oil le cartesianismeoccupe cependant la 
plusgrande place. Monestrier, \0Qlanl convaincresesadversaires par I4 
m^lhode m6me donl ils avaient I'habitude de se pr^valoir, et quau fond 
lis abandonnaienl pour de taines hypotheses, ne veut rien devoir qu*i 
Inexperience. II analyse done ^uccessivenient nos diverses facull^Sy il 
examine quels sont les principaux phenomines de notre nature , et 
demontre que tous rendent t^moignage de ces deux v^rit^s : Texistence 
de la divine providence; la distinction de T&me et du corps. Le plus 
humble de-ces pheoomines, celui, du mqlns, qui nous paralt tenir le 
plus compietement dans la d^pendance du corps, la sensation, est dans 
TAme, et non dans les organes. La couleur, Todeur, la saveur, le son^ 
que nous piagons dans les pbjels avec lesquels nous sommes en rapport, 
ne sont rien que par Tikroe qui les sent. L'^tendue seule est quelque 
chose de r^el hor$ de nous; car c'estelle qui conslilue Tcssence de la 
mati^re. Mais TAme n'^prouve pas seulement des sensations, elle a diss 
senliments tels que Tamour du vrai, I'ampur da bien, Tamour du bean, 
qui la transportent biea au dela de Thorizon born6 des sens. Or, il est 
impossible de concevoir que la cause qui provoque en nous ces ^om^ 
tions sublimes, ne renfernae pas en elle Tessence des choses vers les«> 
quelles elle nous attire, oil qu'elle nesoit pas un principe intelligent, 
souverainemenl bon, source de toule verity et de ioute beattl6. Aprdk 
Tanalyse de la sensibiiite, vientcellede laraison. Laraison, pour Mor- 
nestri^r, c*est I'&me consider^e sous ces quatre points de vue : 1* les 
idees primitives; 2<* Taction que nous exerQons sur ces id^es primitives 
pour en tirer des id^es secoodaires, c'est-^-dire la faculty de generaliser 
et d'abstraire; 3^ Tid^e de Tinfini ; 4"^ la faculty dindoire et de raison- 
ner. Mais toutes les operations de rinlelligence supposent invariable- 
ment les idees primitives et Tidee de I'inGni, qui sont comme Ic fond de 
la raison. Par idees primitives , il faut entendre non les idees innees de 
Platon et de Malebrancho, mais cdles qui servent de fondement a toutes 
les autres et qui-constituent, comme nous venons de le dire, le fond 
invariable de la pensee. Ce sont les idees d*uniie , d*eire, de temps, 
d*espace, d^afHrmation , de negation, avec les axiomes de geometrie et. 
de morale. On les reconnatt 5 trois caraclires : elles sont communes k 
tons les hommes; elles ne «ont pas le fruit de reducation ; elles ne sont 
pas le resuUat du raisonnement soit induclif, soit dednctif. Les idees 
primitives, soumises aux precedes de Tanalyse et de la synth^e , de 
Tabstraction et de la generalisation, donnent naissance aux idees se- 
condaires, c'est-i-diresimplement generates et non universelles. Ainsi, 
en considerant Tespace sous un point de vue determine, celui de la lon- 
gueur, nous formous I'idee de iigne; en combinant ensemble plusieurs 
lignes , nous formons Tidee d*un triangle ou dun carre. Ces mimes 
idees, lorsqu'on y ajoute celle du possible, sont ensuite multipliecs in- 
deGniment. Entre les idees primitives et les idees secondaires, les ones 
imposees par one n&oidBm\A saperieure , les aotres foriqees Ubrem^t 

IT. » 



'S90 . MONIME. 

par I'asprit , viennent se plnci^r les idees seiisibleg qui nous sont don- 
nees d'abord par les sens, et sur le.squeiles la raJsnQ 09:11 ensuile pour 
les g6n6rflliser et les recUlier. Uais c'esl surloul I'idfe de riDdni qai 
dull allirer lallenliOD du philosophe. Elle nous ofTre les trois monies 
caraul^res qui dislin(;uent les idccs primilives ; mats bod otjel est bieo 
plus ^lonaant el plus subliiae. Elle ne peut venir en nous que d'un itit 
ioOni ; ello est i'erapreinle qne I'ouvrier a laiss^ dans son ouvrnse, el, 
en m&me temps quelle dous r^v^le Texislcnce de Dieu , elle iioos jn- 
Etruii de noire prupre deslin^e, elle nousalteste rimmorlalil^, et, par 
consequent, laspiriluolile de I'Ame. EnRn, les deux do^mcs fondameo- 
teux a la demonslrolion dfsquels lout I'ouvra^'e est consacr^ r&ulteot 
aussi du fail de tiotre lihre arbitrc. La liberie humiiine est ^lablie par 
deux sorles de moyens egalemenl eniprunl^s h leKp^rience : le tdmoi- 
gnage direct de la eonscicnre individuelle el I'bi^loiredu t;enre buiuain, 
oil ^clalent , a cbaque paK , les trails de courage et d'heroistne , et les 
viutoifes de la raison sur linslhict et les passions. Or. la liberty une fois 
prouv^e , il faul admetlre evec elle le bien et le beau moral ; il faut 
placer ces it)4es dans la raibon et non dans uo sens ou un instinct par- 
ticuller; il Taul remonter jusqu'3 nn dtre iniiuimcut purfaiL qui en a (ait 
la rdgle et le but de noire oclivit^. 

' Aces con.oideraiions g^n^rales vient se joindre, ou plulfit se m^ler, 
sous forme de dialogues , one rfefuialion parLiuuli^re du Sijtiime dt ta 
nature. Celte refutation noffre rien qui la rende digne de I'analyse 
mdme la plus sommaire; et quant a In doctrine que nous venons d'es- 
poser, il esi impossible de n'y pas reconnatlrc linfluence de labb^ de 
Lignac(Koy«i ce nom], dont les (Buvresoul vu le jour quinze it vingl 
ans ayanl la Vraie pMhiopkie: II est i repreller que I'auleur des EU- 
menu de la metapliy»ique lira de I'eicperience n'aiL pas rencontre nn 
disciple plus digne de lui. 

UO^IME DE Stbacuse, philosophe grec du it' siMe avant Tfire 
chrelienne. Uiseiple de Diog^ne et de Crui^s, il adopta d'abord les prin- 
cjpes dc ses matlres, c'est-u-dire reux de I'ecole eynique; mais il passa, 
sur la finde sa vie, au pyrrbonisoie. Dio^ene La^rce (liv. iij c. 82 et 
83) nous a conserve les litres dc ses uuvrages. C'est tout oe qui nous 
ea reste. Xt« 

MOIVOTHEISME. Voyes TntisKH. 

UOKTAtGNE (Michel DB)naquil en 1533. dans un chdilean i^>0^ ' 
Dom, en I'erigord , (ut elev^ coiuuie s'il eVtt ^t^ destine i la profession 
d'bumunisle, vojapeu quelque temps en llalie, ful nomm^ muire i Bor- 
deaux, puis depute aux ^lals genCraux. el mourut en ISt)i,apr& 
avoir pleur^loute sa vie Elienne Je la Bo^tie, et li^gue ses livres et 
sesarmesfisonaulre ami el vrai disciple, Pierre Charron. Le grand 
iv^nemcutde celte existence de pbilos'ipbe et de geiililhomme , cefiit 
]a composition et la piiblicutiun des Eisais, dont les deux premiers 
livres paruretit en 15^8. 

Montaigne a d^fmi Ihomnie um tire onJoyant, d<^finition renouvel^ 
pu son compaUiole Montesquieu en ces l«rmefi : Un iU« fitxibit, se 



MONTAIGNE. S91 

pliant a ioutes lespenseesj el d ioutet let impressions : de «or(c qu'on 
pourrait la regarder conimc indigene en Gascogne, coumiu ^iiiiuem- 
meot propre i caract^riser cetle race de geos qui, selou Branldme^ 
soot en ^tal de gagner ou de perdre leur vie en une heure. Gest cet 
ondoicment que 1 on a k redonler el k vaincre, quand il s'ugil dc peindre 
Montaigne et de r^spmer ses vues sur le monde, rhumanil^ el Dieii. 
Les Essais, ces confessions sinc^resi ces famili^res causeries, ne soni, 
en effety qu un long el perp^tuel ondoiement. 

II suflil d'en avoir fa deax pages pour savoir que Montaigne ^la^t 
n6 scepliqu^y qu*i| avail regu deta nature celte quietude ^ celte indo^ 
lence qu'on a remarqu^es chez tons lessceptiques celibres. depuis Pyrr 
rhon jusqu'i Hume. II avail, de plus, k un de^re notable /une autre 
disposition particuiiire au^ douleurs , une insatiable el universelle it^i^- 
riosile, el la curiosii6 des details el des exceptions , plus quo ceHe dfes 
fails gineraux et des lois constantes. La plaisanterie ennn ^tail pour 
lui, comme pour Sextus Empiricus, un beiioin imp^rieux. Les ev^i- 
nements si nombreux du xvf'' si^cle durenl puissampienl feconder ces 
aptitudes el ces go&ts alors Ir^s-rdpandus. La d&ouverte de TAmii- 
rique r^v^laildes coulumes el des moeurs ^trangesj la r^urrectlon dje 
ranliquit^ classicjue sugg^rait des comparaisons peu favorables aii 

!)r£senl^ Tanarchieen religion el en politique, les guerresd'opiuion.et 
es halailles maUrieUes cooduisaienl Tespril k n'aperoevoir partout que 
diversit^Sy inGd^Iit^, changements. Nulie pari ni fixity, ni unit^ : le 
fonatisme inspiranl le d^goAl du dogmatisme, Ie9. p^nsei^rs en tr^ 
petit nombre , el une diversity de priocipes ^bcaplanl juscju'a la cob- 
viclion native de ridenlit^ da gepfe humaii^i dans les ^coles un p^daix^- 
tisme haineux el lourd^ dans le monde des superstitions fri voles , mab 
vindicatives el sanguin^resj malgr6 lous les contrastes qui les armoQl 
les unes conire les autres, toules les opinions, toutes les croyances 
^galement alli^res, ^alemenl intol^ranles. C*esl en presence de ce 
spectacle oue Montaigne se r^fugie dans Tanliquit^ : Biais \k aussi il 
rencontre des antagonistes el des oppositions sans noninre, Aristole aux 

1)rises avec Platon . les Acad^miciens acbam^s. centre le Portique, et 
es inlerprites moaerties appliques k exiig^rer ces variet6s , en r^isoa 
de leur pa,rti ou de leurs affections personnelles : i| ne reste plus a Mon- 
taigne que Iui-m6me. Dans la solitude de son beureuse elopulente 
jnemoire, dans celle de son enlendement qui d^Iare tout variable et 
relaVif) k la fois r^ el incerlain, le pbilosophe bordelais se console, en 
riant, des mis&res des bommes, de rmslabilitii des cboses, et surtout de 
la vanil6 des systimes. 

II ne nous apparlient pas ici de monlrer avec quelle grAce piquante, 
avec quelle simplicity spirituelle et piltoresque , Montaigne raconle l$s 
faniaisies et opinions que Tancien el le nouveau montie, le pass^ el 1^ 
present lui ont r^v^lee^ el sugg^rdes. On sail quel cbarme inexprir 
mable accompagne celte naYvel^, celte bonhomie, qui grandiron^ i 
mesure qu^ le siecle de Molitaigne reculera. Jamais le oaturel n'abaa*- 
donne ce g^nie sensible el celte bumeur d'unegalt^ si expansive. C'eat 
par ce c6te que, dans une langae encore floltante., Montaigne surpassip 
tons ses modules , el captive lous oeux qui pal en aversion i'affectaMqa 
et )a r^ef^e. II ae yfntM' qM^i^u^iars^ esprit ps^ii^ imager hrip 

y 19.' 



299 MONTAIGNE. 

lanles et ies souvenirs inlcressants ; it est devena 1'amusemenl chSri 
des esprils aimables el graves. Son ni^rile , durable en effet, c'est le 
talenl dc I'expressiun, el non linvEntioa. Tout nous semble original 
dans les EtsaU, quanl au slyle; rien n'y esl neuf quunt au fond des 
pens^es. La parlie scientiQque de ce livre appartienl aux scepliqnes 

Sees et lalins ; la tnani^re de renouveler leurs doctrines appartient k 
ontaigne. Ce sonl leurs id^es qui serveut de base et de centre & la 
foule iofinie d'anecdotes et d'aper^us, a celle farciiiure d'txemplts, 
dont les Eiiait sont comme inoud^s. 

Si ce livre est une mine abondanle pour le pyrrhonisroe moderne, 
le dogmatisme , h son tour, doit avouer tout ce que la saine pbilo- 
sopbie en a re^u. Montaigne a su dissiper beaucoup de fausses la- 
mi^res el de funestes prejtig^s; il a su flelrir la torture et I'inquisition , 
comrae il raillalt les astrologues et les pedants. II a provoqu^ la ni^i- 
tation des sages par la masse d'observalions^ de rellexions, de cita- 
tions, de mal^riaux de lous genres , qui font de son livre une bigarrure 
atlacbante. il a plu aux uns par lout ce qu'il leur pr^senlait de sab- 
slanticl et de posilif; aux aalres par la justesse ou la finesse des re- 
marques dont il accompagnail les fails : s'il a excite )a pens^ chex 
tout le monde , il a partiruli^rement aiguise et faconn^ le bon sens da 
peuple frangals. L'insouciance avec laquelle 11 aborde les probl^mes 
ies plus redoutables et s^me les solutions les plus celcbres a merveil- 
leusemenl servi la libre invesligolion de I'psprit moderne. Plus sdneux, 
plus scolaslique, ou seulemenl aussi severe qui! ^tait facile cl linger, 
Montaigne edi 4\6 condamn^ par les parlements el le clerg^, il n'oAt 
pas mis en cireiilalion tant de doules salutaires, tantde scrupuleset 
d'objections utiles , tiint d'inslniclives indications pour une m^lhode 
plus naturelle , lanl d'impulsions vigoureuses vers rimparlialite et Tin- 
dependance. Voila ce que la philosophic acluetle doit rnppeler, en pro- 
Dongant avec reconnaissance le nom de Montaigne. Elle n'a pas A 
craiodre rinllucnce de ce sysl^me , qui n'est qu'une copie originate da 
scepticisiue ancien. o Tout bouge..,, peut-fitre!... que sais-je?... Je 
donne ceci, non comme bon , mais comme mien.... Comment est-ce 

que cela se fail? Se fait-tl e6l ele mieux dit Sur quoi se fonde 

cette profession de foi? Sur ce que I'elfet tt iccperimee montrentlout 
dissemblable et changeant, les hommes en perp^tuelle contradicUoa 
avec eox-mfimes et entre eux , les mosurs et les usages contraires les 
ons aux aulres. Diversity inCnie, voila la croyance fondamenlale de 
celui qui ne se plaisait pas i rechercher I'unil^ sous la diversity, ni le 
principal sous Taccessoire. ' 

Dans ce douzi^me cbapitre du second livre , oit Montaigne depose [Ml 
quinttitence de so doctrine, il promel " de prendre Ihommeensa pIdMl 
huule assielle; ■ mais il ne songe nulle pari a s'enqu^ir de la portwfl 
veritable de lentendemenl, en discutant la valeur reelle des noliow] 
primitives. Une telle spt^cuJalion lui ei)t caus6 Irop de malaitance. 9lfl 
acquiesce ik I'opinion des pyrrboniens, de preference h celle des nod^ 
veaux AcadiJmiciens, parceque leur a avis est plus bardlet plus vrai^ 
semblable ; b il ]a prefere ft Topinion des dogmaliques, parce qu'elle loi 
procure a one condition de vie paisible, rassise, excmple des agilalioos 
que nous recevons pai l'iiuprei>sioa de ropiniou el scieocd qae ooiu 



MONTAIGNE. 295 

peDSons avoir des choses; » parce qa*elle « d^seogdge de ]a n^cessit^ 
qui bride les autres ; parce qu'elle emp^che de s*infrasquer en laqt 
d*erreurs que l^humaiQe fautaisie a produiles. » (Test parce que tout 
bouge, que le sage ne doit pas bouger. « Nous en valons bien mieux, 
de nous laisser manier, sans inquisition, k Tordre du monde.... » 
Quel est cet ordre ? C'esl la coulume. « La coulume, voila la r^le des 
regies y el g^n^rale loi des lois : que cbacun observe celle du lieu oil U 
est. » La coulume eivile , religieuse el politique , tel est le.criterium da 
vrai; el k cel^gard encore, Mohtaigne ne fait que redire lesmaiimes 
des anclens. Mais s'en contenle-l-il si^rieusementy y ajoute-t-il la m^me 
foi que les anciens? Non 6videmment : 11 declare celle coulume « une 
violente el tratlresse mattresse d'^cofe , qui b^bite nos sens, qui nous 
d^robe le vrai visage des cboses. » Non-seulement il se moque de celle 
idole si souvenl meprisable, mais il la renverse. C'est ce qu*il fait, 
par exemple , lorsqu'il combat le p^dantisme , lorsqu'il conseilie de re- 
former r^ducation selon des principesqui, depuis, onl M rajennis par 
Rousseau, lorsqu^il recomroande, non le beaucovpsavoir, mais le mieux 
eavoir, et la l6le plulAl bien faile que bien pleine. C*6lait encore alla- 
quer la coulume que de rappeler les pbilosophes, les gens d'entende- 
menl, k T^tude de T&me, « k celle anatomic par laquelle les plus abs-< 
truses parlies de notre nature se p6n6trenl, » et enGn k robservaliolk 
du monde, que Montaigne appelle le livre de mon icolier. 

II est manifesle que tout en niaieant et {antastiquant ^Koxxi fn soule- 
nant que chaque chose a plusieurs biaie etplusieurs luetre$y Montaigne 
a cberch^ k refondre Tenseignement scienlifique el philosopbique, k re- 
mellre en honneur T^lude de la psycbologie et de la morale. Comme il 
voulait J non r(^pudier la raison , mais la contenir dans les limites de la 
jnodeslle, il est juste de recennatlre qu*il a puissamment concouru k la 
reslauration des saines rechercbes en philosopbie. C'est la science de 
l*Ame, qu*JL son avis il ne faut pas seulemenl loger ehez soi , mais quHl 

iaut &p(niser. Se connaltre et savoir bien mourir et bien vivre , c*est \k 
e devoir el le secret du sage. 

Mais ce moraliste d^licat et droit esl-il autoris6 et peul-il pr^lendre 
k ^dlQer une science de ce genre , aprte avoir fait profession que « les 
lois de la conscience que nousdisons nattre de la nature, naissent de la 
coulume, » que les lois de la justice ne sent qu'une merflpUante d'opi- 
niane, qu'aucune d*elles n'a VuniversitS de i* approbation , el jjue, s'il y 
aeudes lois naturelles, elles sont perdues? Montaigne se contredit 
avec ^clat, et il devait seconlredire, puisqu'il 6tait parti d'un prin- 
cipe. erron^, el que son esprit, naturellement juste , ne pouvait se 
mainlenir dans la voie des fausses consequences. Aussi le voil-on sou- 
vent tracer le plus s^duisant portrait, T^ioge le plus loucbant de celle 
verlu qui est la science de bontd, sageese etprud'komie, el qui procure, 
enlre autres avanlages, le m^pris de la mort. Epris d*un bel enthou- 
siasme pour celle quality plaisante et gaie, il discerne parfailemenl, k 
part lui , ce qui doil 6tre de ce qui est , TimmuabJe justice de la cou- 
lume mobile, le devoir de la science de Tentregenl. II croil a la vertu^ 
puisqull Taime, comme il croil ^la nature, « que nous avons aban- 
donnee, dit-il, et k qui nous voulons apprendre sa le^on. » 
Toutefois J.-J. Rousseau 6tait en droit de lui reprtcber d*avoir 



294 MONTESON. 

6branl6 le senlimcnl moral , suriout chez ceux qui ne savaient pas, 
coninie Montaigne , plier le pyrrhonisme sous le bouclier de la r^v^la- 
iion. C'est 1^ un dernier trail a noter : Montaigne a deu:r oreiUen .- le 
premier y celai du doute; il s'^tend sur an second , raulorit6 sarnalu* 
telle de TEglise. Tout le monde^ Malebranehe, par exemple, n*apercoit 
pas le second ; le pieux oratorien n'est frapp^ qae de la qualitS d^e^ 
frit fort. 

' Sans le cfadlifier d'espritfori, on nepent nier que Montaigne n*eAi 
qaelqae vanity. La faitn de $e connaitre n*est pas son senl toormenl} 
plus d'une fois il semble 6proaver plus de plaisir k nous montrer eH 
quoi il diflf^re des autres , oa h recbercher ce que c'est que rbomme dl 
g^n^ral. Les particularit6s , les singularit^s en lui, corome cbes ks 
autres, Tint^ressent et Toccupent plus que la v6rit6 et la raisoo, plus 
que Tessence des cboses , Iron nniforme et trop monotone pour cat esK 
prit si avide de nouveaut^s. Qudiqu'il d^aigne trne iuffisand innrt U*' 
vfesqve <r parce qu*elle sert d'orne^ent, non defondement, » if est plus 
engou6 cependant de ce qui orne I'esprit que de ce qui fonde la acmiQi 
humaine et la pratique des affaires , la raison et la nature des cfacmi. 
VincuriositS de ce r^veur si curieux au fond , n'est qu*une sorte d*4|d- 
gurisme sp^culatif. Le quid libet lui est plus cher que le quid opartet 
II ne serait pas facile de d^crire en entier Tinfluence que les E$sai$ 
ont exerc^e d^s leur apparition ; il sufflt ici de dire qu'ils devinrei^t le 
manueldes dogma tiques m6mes. « A peine Irouvez-vous ungentilbomme 
de campagne,d?t Huet, qui veuille se distinguer des preneursde liivreSy 
sans un Montaigne sur sa cbeminde. » Le titre seul de ce livre flt 
^colc, m^me parmi les Anglais, qui, du reste, avaient contribu^ au 
sceplicisme de Montaigne en changeant'sous ses yeux quatre fois leurs 
lois. Madame Desbouli^res, elle-m^me, en recommandait les maximes 
k ses moutons : 

Gette G^re raison dont on fait tant de bruit. 
Centre les passions n'est pas un sCir remade : 
Un peu de vin la trouble, un enfant la s4duit.... 

L*auteur qui avait tant oopi6 1^ anciens lot copi6 de toutes parts par 
les inodernes. La sc^ne de la cl^mence d'Auguste, que Ton admire dans 
Cinna, fut emprunti^e k Montaigne; mais Montaigne lui-m6me Tavait 
prise a Stn^que. « Je suils bien aise, disait-il , que mes critiques don- 
nentaS^n^que desnasardes sur son nez. » Combien de nasardes n'au- 
raient pas revues La Motbe Levayer , La Bruy^re, fiayle, Saint-Evre- 
toont, Fonleuelle, Voltaire, Hume? Port-Royal iui-mdme, Pascal, 
Descartes enfin, itaient aussi plus tribulaires qu'on ne le pense com- 
mun^ment, du matlre de Cbarron. 

Yoyez les Notices de Talbert , Droz et Villemain. ' C. Bs. 

MONTTESOIV (Jean de), n6 en Espagne, dc Tbrdre des Fr^res prft- 
cheurs , enseignait k Paris vers la fin du xiv* si&cle. On mit a sa 
charge un grand nombre de propositions h6r6liques qui furent con- 
damn '^es en 1387. De CCS propositions, quelques-unes appartiennenli 
la theologie proprement dite et ne doivent pas nous occuper^ d*autres 
sont tout k fait de notre competence. Les unes et les autres oni ^t^ d^ve- 




^ MONTESQinSK/r S9» 

lopp^ et ieomteUfiefl dans ob Irail6 $p^ia1 doftt ob lit iin extndl ir 
la suile des Sentences de Pierre Lombard. Voici, en peu de mois^ iti 
matifere du d^bat philosophique dans leque) Jean de Monteson se 
signaia par des assertions t6m6raires. Dieu a fait les choses, et, on en 
convient, toutes les cboses qui spnt compt^s au nombre des natures 
ont ^l6 faites par Dieu dans le temps; mais n'^(ait-il pas ^terneilemenf 
d^lermin6 que les choses devaient ^tre? A cette question , noire doo- 
teur r^pond qu'en effet la creation a ^t^ n6oessaire : cAliquod creatuoi 
vel aliqua creata esse simpliciter et absoJute necesse est. » Qu'il noos? 
-sbfTise de rappeler cette tb&se : on salt d'oii elle vient et ojt^jle con««> 
.duit. En Tann^e 1387 , on n'appr^ciait pas avec un sang-froid au6Si 
philosophique les consequences doctrinales d'une telle proposition , et 
commie Jean de Monteson appartenait k Tordre des Dominicains , toutd 
r^cole franciscaine se souleva centre loi,* appelant les foudres 6% 
i-excommunication sur la tdte du novaleur impie^ 11 y a lien de croir^: 
que raccus6 fit valoir, comme moyen de defense , la doctrine dei 
rato telle que I'avait expos^e saint Thomas dans la Somme et dans lei 
ilt'^Pim$eulei : nous voyons, en effet, dans le d^cret rendu nar la facultii 
de Ih^logie et dans ie traiU^ public par les iditeurs des Sentences, que 
saint Thomas fut consid^r^comme solidairement responsable des asser-* 
tioDS h^t^rodoxes de son disciple. Jean de Monteson e^i €i€ plus habiJe 
s'il se fQt retranch^ derri^re le mattre des Franciscains , Alexandre de 
Hal^. Saint Thomas, a plus d'one fois protest^ centre le principe de la 
necessity des choses {Summa theologies^ pars f, qusest. 19, art. 3) ; mail 
il nous est dj^montr^ qu'Alexandre de Hal^s fut un des plus audacieox 
fauteurs de cette opinion. Se demandant si leO^teur a fait les chosef 
ex necessitate bonitatis, ou bien ex necessitate natura, Alexandre de 
Hal^s declare qu'il pr^fere la locution exneeessitatt bonitatis; cependani 
il avope qu'il y tient peu , car la bont6 de Dieu, c'est sa nature , idfii^ 
bonitas quam natura ejus {Summa Alexandri Alensis , pars ii, quaest. ft, 
m. 2). Or, il est clair que ces termes concordent avec ceux de Jean 
de Monteson. Disons encore quapr^s avoir 6l& censur^ par la Faculty 
de th^ologie de Paris, notre docteur fut jug6 par la cour d'Avignook 
et que son affaife devint le sujet d*un d^bat solennel. Condamne 
devant ce tribunal d'appel^ il resta dans les mAmes sentiments. OM 
ignore la date de sa mort. B. U. 

MOXTESQUIl^U (Charles bb Sbcondat> baron db la BafiDB, et db), 
naquit au chateau de la Br^de, pr^s de Bordeaux, le 18 Janvier 1689. 
II eut Tavantage, precieux et rare pour un homme destine & devenir 
on grand 6crivain, de naltre dans une famiile riche et noble. Son 6da« 
cation fut soignee, et de bonne heure il annon^a les facult^s^uperieures 
dont la nature Tavait dou^. D^s I'^ge de vingt ans, il faisait un eHlrail 
raisonn^ des volumes qui eotnposent le corps du droit civil ; ces extraits^ 
dans la suite, lui servirent pour composer V Esprit des lois, et il eat 
permis de supposer qued^s cette ^poque il congut leprojet d*un grand 
ouvrage sur cetle mati^re. Un oncle paterAel, pr6sident k mortier an 
parlement de Bordeaux , lui laissa ses biens et sa charge , k laquelle ii 
fut nomm^le 13 juillet 1716. II s'^tait mari6 en 1715, et eut deux fillei 
et un fils. II avail i\A re«a conseiiler Je 2b f^vrier 1714. £n 1788 f 



SM MONTESQUIEU. 

pendant la minority dn roi , sa coinpagnie le chergea de presenter des 
re 10 on trances aa ministj^re A I'occasion d'un nouvel impAt qu'on voa- 
lait ^lablir sur les vins, Montesquieu T^ussil mompntan^nienl it faire 
supprtmercetimp6t; maisle fisc leremplacnbicnlAtfiprJ^s par un autre. 

L« goAl de la lilttJramrei Temporiail chaque jour davantage cbei 
Monlesijuieu sur les occupations arides que lui imposnit sa charge. 
Le 3 avril 1716, il avail iti notnm^ membre de rAcadfimie de Bor- 
deaux, ricemmenl cr^^c. II y lul qiiclqiies opuscules, enire autres 
une dissertation sur la politique del Romains dans la religion. Enfio, 
en 1721, t I'dge de Irente-deux ans , il puhija les Letires ptrsant$. 

Le succ^s de ce livre fut prodipieox.. Montesquieu d'abord ne I'avdna 
pas, dc sorle que la curiosity publique en ful d'aulanl plus excite. La 
forme legere de louvrage, les questions fori graves el Tort serieuses 
cependant qui y etaienl ngll^es , lout concourail A en faire t'objcl de 
raltenliun g^n6rale. Mais ce fut un bien plus grand ^tunnemenl quand 
on sut que ce livre, qui joignail aux grAces el au badinage d'un roman 
U liberie d'esprit d'un penseur independant el solitaire, ^lail rceuvre 
d'un magistral ! Les impres)iions k ce sujet furent diverses , mais ^gale- 
ment vives. D6s.ce moment les amis des id^es nouvelles, les bommes 
doDl les derni^res ann6e$ de la monnrchie de Louis \IV avaient 
humilie el alLriste le palriotisme, ceux qui aspiraient a ud ordre 
deehoses plus confomie ft la dignity humaineet aun v6ritables iol^- 
r€ts de I'Eiot, et qui voulaienl une reforme s^rieuse dans ta l^is- 
lation el duns Ic gouvernement , ceux-la comprirenl que le nouvd 
^crivain appartiendrait a leur cause. Par les mSmcs motifs, I e parti 
qui dominaii h la cour, et qui dirigeait la politique du momeol, 
d^vcrsa le bidme a profusion sur le magistral elourdi el novaleur, qui 
Be craignait pas de conipromettre son nom et sa robe par dirr^vfiren- 
cieuses critiques de la socii^tiietde la relifjion de son pays. Mais ce parti, 
lout-puissan t dans les aniichambres et dans les conseiU de lacouronoe, 
n'avait en revanche aucune esp^ce de credit sur I'opinion publique ; et 
telle elait deja la force ddsorgani sat rice el dissolvanle du luisser-ojler 
qui rt'gnait parlout, que la plupart des ^crivnios qui anictiaient le 
plus hardiment I'espril d'opposition trouvaienl malgr4 cela des al- 
ii^ Qd^les el de chauds prolccleurs parmi les membres les plus^le- 
v^s et les plus considerables de rartstocratio. Montesquieu d'ailleurs , 
par sa position personnelle et par ses relations dans le monde et 4 la 
cour, ^(ait un personna^c tout autrement important qu'un simple 
homme de leltres a son debut, L'occasion se pr^senla bienldt de lirer 

Barti de ccs avanlages ; il le fit en homme habile et resolu. La morl de 
I. de Sacy laissait un fuuteuil varanl i I'Acad^mie francaise; il s'agis- 
sait de le donner a Montesquieu. Les ennemis de celui-ci inqui^t^rent 
la piAii du cardinal de Fleury, au point que le ministre ikrivit & 
I'Acad^mie que jamais le roi ne donnerait son agr^ment k la nomi- 
nation de laulcur des Ltttra ptrtaries. AInsi molivee, t'exclusioa de 
Montesquieu devenail une injure , une injure d'aulanl plu!% \ive et 
plus oll'en^iante , que sa posilion ^lail plus ^levi^e. II le eontptit parfai- 
teraenl. !>&« qu'il npprit celle decision, il se hflta de vnir le mi- 
nistre, et lui d^dara que s'll n'avait pas cru devoir tout d'abord 
avouer les LttIrM peniaut, du moius il ^tait loin d'en rougir. II 



W' 



UONTBSQUIBIi 897 



termina en le priant de voQloir bien prendre Ini-indme personnelle- 
ment connaissance dn livre incrimin^. Celte assurance y celle franchise 
plureot an \ieux cardinal. II aimait pen h lire ; \\ pareourul li^g^rement 
Touvrage lant atlaqu^, et se lais^a s^duire. Voltaire pretend ^ non sans 
vraisembiance y que T^dilion offerle par Montesquieu au cardinal ren- 
fermait quelques cartons dans lesquels on avail adouci et corrig(^ les 
passages qui aaraient pu parattre trop vifs. U*ailleurs ies amis que 
Montesquieu avail k la cour, et en premiere ligne le roar^cbal d'£slr^es, 
qui ^lait li^ avec lui d'une amiti6 loute particuli^re ^ le soutinrent cha* 
leureusement. En d^Gnilive, i'^iection fut autoris6e, et Monlesquiea 
re^u k Tunanimit^ le 2ili> Janvier 1728, sans qu'on osAttrop, remarque 
spiriluellement M. Yillemain, parler en le recevant de l*ouvrage m6me 
qui lui valail un litre si desire. 

L'amour de F^lude et du travail 6\eM devenu chez Montesquieu une 
veritable passion , que rien n*^puisa jamais. Deux ans avant d^entrer 
k TAcad^mie, il avail vendu sa charge et s'^tail vou6 exclusivemenl 
aux letlres el k la philosophic. Comme. Descartes, il sentit la n^cessfl^ 
de visiter Ies di verses nations de Tfiurope pour s'inilier de phis pr^s k 
leurs id^esy a leurs mceurs, et pour vqir en action , pour ainsi dire, le 
m^canisme de leurs legislations respectives. Sa reputation, qui devait plus 
lard s*eiever si haul, Tavail d^j^ pr^cdde partout, et partout il fut ac- 
cueilli d'unemani^re digne de lui. 11 se rendit d*abord k Vienne, ou il vit 
souvent le prince Eugene. II poussa son excursion jusqu'en Hongrie, et 
passa de la en Italic. A Yenise , il eut occasion de voir et d'entrelenir le 
cei^bre La^y bien d^chu alors de son ancienne splendeur, mais ton- 
jours enthousiasme de ses r£ves financiers et de ses chim^res ecooo- 
miques. Le commerce d'un pareii homm^ , dangereux peut-^tre pour 
un esprit mediocre ou faible , dut ^tre pour la ferme et haute raison de 
Montesquieu un spectacle singuli^rement instructif, et lui sugg^rer 
plus d*unc de ces reflexions f^condes qui t^bondent dans VEsprit 
des lots* A Rome j il se lia avec le cardinal Corsini , depuis pape sous 
le nom de Clement XII , el avec le cardinal de Polignac, Tauteur de 
Y Anti'Lucrhce, La vue des oibjets d*arl qui encombrent Ies musses de 
Rome Temut vivement. II s'en retoiirna par G^nes , et traversa la 
Suisse. De U il suivit Ies bords du Rhin et s'arr^ta quelque temps en 
Hollande. A La Haye, il retrouva lord Chesterfield, qu'il avail dejA 
connu k Yenise , et qui lui proposaune place dans son yacht pour passer 
en Angleterre. Montesquieu accepta et s'embarqua le 31 octobre 1729. 
Cetle fois il se trouvait au milieu d*une nation puissante par le com- 
merce et par la politique, d'une nation ou la loi seule etait le mattre 
absolu dont Ies commandemenls oblenaient le respect de lous. II y avail 
\k mali^re pour une intelligence aussi eclair^e , pour le fulur auteui^e 
V Esprit dti lois, k de graves meditations. Aussi Montesquieu ne se 
contenta-'t-il pas de visiter rAnglelerre comme il avail parcouru TAl- 
lemagne ou ritalie : il etudia profondement le genie de ce grand 
peuple, el surloui cetle constitution poRlique qui a eieve si haul le 
nom anglais. 11 y resta deux annees enti>res, entoure de la consi- 
deration la plus flatleuse de la part de raristocratie, et accueilli dune 
mauiere eminemment bienveiilante k la cour. La SocUU royale d§ 
Xoiutre^ loi conttra leii^ d'associe. 



108 ilNTESQUIBn^ 

Aprte ce long p&lerinage k IVtranger, MoDtesqnieii ^ riche d^obser-* 
rations de loutes sortes , revinl dans sa patrie. L*Allemagne , disatUil, 
est faile pour y voyager, litalie pour y s^journeri I'Anglelerre pour y 
penser^ el laFrancepour y vivre, exprimant ainsi, sous la forme d'anti- 
Ih^seSy les impressions g^n^rales qu'il avail gard^es des divers pays de 
I'Europe qull avail paroourus. On li^i pr^le oel autre mot qui a on 
sens analogue : « Quand jesois en France , disait-il, je fais amili^ ^ tout 
le monde ; en Anglelerre , je n'en fais d personne; en Ilfilie, je fais des 
compliments k lout le monde; en Allemagne, je bois avec tont le 
monde. » 

Pendant les deux ann^es qui suivirent son retour en France , Moo* 
lesqoieu v6cut retir^ au cbAleaude la Br^de , ok il mil la derniire main 
aux Comiderations sur les causes de la grandeur et de la dicadence des 
Romains, qui parnrenl en 173^* Get ouvrage, le plus acbev^ qui soil 
sorti.d^ sa plume, n*^(ait,^pour ainsi dire^ qu*une parlie d^tach^e de 
oeiui qu'il pr^parail depuis de longues ann6es, donl il avail faille but 
desa vie enli^rey el qullpublia.quatorze ans plus tard y en 171^, sous 
le;iitre de V Esprit des lots. Ce beau livre^ le plus solide monument, 
peut-^tre, qu'aiH produil la philosophic fran^aise au xYiii'si^ley avail 
eccup^ Montesquieu pendant plus de vingt ans. Avanl de riraprimer il 
crut devoir consulter Heiv^tius, qui ^tait de ses amis intimes. 11 lui 
env^ya le manusorit. Helvetius ne comprit rien k cette pens^e vigon- 
reuse qgi s'exprime avec tant de calme, k cette moderation dans les 
jugements qu'inspirait a Montesquieu une vue large et impartiale des 
plus grands 6v6nements de l*histoire. Sinc^remenl il crut que VEsprit 
de« /oM diminuerail la'gloire de Tauteur des Lettres fersanes,t\h'tn 
exprima franchen^ent avec lui. Mais Montesquieu avail appris a avoir 
confiance en son g^nie. Loin de se sentir trouble des craintes que lui 
manifestail Helvetius ^il ajouta au livre cette ficre ^pigraphe: Prolem 
sine maire creatam! « Quand j*ai vu , dit-il a la On de la preface , c« que 
tant de grands hommes en France , en Anglelerre et en Allemagne , ont 
^ril avanl moi , j'ai 6te dans Tadmiration , mais je n*ai point perdu le 
courage : Et moi aussi je suis peintre ! » ai-je dit avec le Corr^ge. 

Cette noble confiance ne fut point tromp^e : le sentiment de sa forde 
n'avait point ^gar^ Montesquieu. Dans quelques salons ok les hvres 
s^rieux elaient mis a Tindex , chez madame du DefTand , par exemple, 
on dit bien que le nouvel ouvrage ^tait de Tesprit sur les lois; mais la 
Douveaute des aper^us, I'abondance des id^es, la fermet^ constante 
de ce style qui met si heureusemenl chaque pens^e en relief, et , par- 
dessus tout, cette penetration si heureuse du sens de la politique et de 
la legislation de tous les peuples, tant anciens que modernes , dont 
Montesquieu trace en maints endroils un tableau si frappant, togt con- 
tribua , dans VEsprit des lois, a commander vivemeni Tadmiralion des 
hommes degoiil el de savoir, de ceux qui, en definitive , dictenl les 
arrets de I'opinion pubUque. Le livre cut m^me un tel socc^s, que Tenvie 
el i'esprit de parti se coalis^renl pour Taltaquer avec violence. Montes- 
quieu, pousse a bout , errivil la Defense de VEsprit des lois, et ferma 
faeilement la bouche k ses delructeurs el a ses adversaires. A daler de 
ce moment , sa gluire attcignil son apogee ^ et de Paris et de la France 
se r^pandit chez les nations ^trangires. Un artiate attach^ k la MoDiiaie 



MONTESQUIEU. 2M 

de LondreSy Dassier, vint m6me expr^ k Paris en 1T52 poor frapper 
sa m^daiile. 

Afln d'^chapper k laceDsare^ VEiprit des lois avail ^t^ imprim^ 
k Geneve « d'ou il Ait introduit facilement en France , en Anglelerre ei 
en Itaiie. En dix^hoit mois on en fit vingt-deox Editions. 

A Teternel honnear de ce grand homme y la gloire qu'il r^cueillit de 
la publication de ses onvrages ne r6blouit pas et ne modiGa en rien let 
simples habitudes de sa vie. 11 ainiait beaocoup Paris, oi!i il ^lait extr^me^ 
nient recherchd ; maisil ne se plaisait pas moins k son chAleande la Br^de^ 
oil il continua, jusqa'i sa mort, de se livrer k T^tude avec une ardeor 
qni ne Se ralentit ni ne se d^menlit jamais. Li6 a Paris avec la plapart 
des gens de letlres, il ^vitait pourtant une trop grande intimity avecce 
qu'on appelail le parti pbilosophiqae. L'afiCeclaiion dlmpi^t^ ne plaisait 
pas k son esprit y auquel la reflexion et Texp^rience avaienlenseign^l 
appr6cier la bienfaisanle influence du cbristianisme , et la puissance da 
sentiment religieux dans raccomplissement des devoirs sociaux. Vol«- 
taire, en parti(5ulier, 4tait robjeldesonantipathie, et ille jugeaits^v^re^ 
ment. II dit de lui dans ses pens^s diverses : • Voltaire nYcrira jamais 
une bonne bisloire. II est oomme les moines, qui n'^crivent pas pour le 
sujet qu*ils traitent, mais pour la gloire de leur ordre. Voltaire ^orit 
pour son convent. » Le mot est dur, d'autant plus dur qu'i un point de 
vue , il est vrai. Voltaire , de son cAt^ , ne le m^nageait pas beaucoup. 
Toutefoisce merveilleux genie avail un sentiment trop vif de la beaat6 
lill6raire pour ne pas rendre justice de temps en temps k MonlesquieiK 
Ce fut lui qui dit cette belle parole sur VEiprit des lois : « Le genre hu* 
main avait perdu ses titres ; II. de Montesquieu les a retrouv^s et les Iqi 
a rendus. » 

Les travaux assidus auxquels il s^tait condamn^ pour coitoposer 
VEsprit des /ouavaient afTaibli ses forces physiques. II se plaignait loi«- 
m^me que ses lectures conlinuelles lui eussent presque 6t^ la vue. « II 
me semble^ disait-il avec cette s^r^nit^ d'&me admirable qui ne Taban- 
donna pas un in/ilant^ que ce qu'il me resle encore de lumiire n*est 
que Taurore du jour ou mes yeux se fermeront pour jamais. > Pea 
apr^s une flivre Temporta, k Paris ^ apris treixe jours sedlement de 
maladie. Dans §es derniers moments , pas une plainle^ pas un mouve- 
ment dimpatience ne lui ^chappa. II expira le 10 f^vrier 1755, k TAge 
de soixante-six ans, enlour6 de ses meilleurs et de ses plus tendres 
amis. -A 

Montesquieu fut, de son propre aveu, un des hommes les plus hea- 
reux qui aient exists. Des facull^s en parfait'^quilibre, des passions 
naturellement lemp^r^es, nulle envie, nulle jalousie , nolle ambition, 
de I'indifT^rence pour ses d^tracteurs , tel 6tait le fond de son esprit et 
de son caract^re. II n'en fallait pas tant pour lui rendre la vie douce et 
facile. Dans le monde et dans la conversation, il savait 6lre k Tocoa- 
sion lour k tour s^rieux ou piquant , grave ou enjou6. INisait lui-m^a\e 
qu'il n'avail jamais ^prouv6 de chagrins qu'une (leure de lecture n'edt 
dissip^s. On cite de lui des- mots empreinls de sel et de malice; mais 
son ca3ur y demeurait enti^rement Stranger. Les paysans de la terre 
de la BrMe 6prouv^rent sonvent sa bienfaisance, ainsi que beaucoop 
d'autres pvaouetw llaia d# tgotca lot bonnet aetioat qa'il ftt> aooMO 



SOO MONTESQUIEU. 

peat-6tre n'atleste d'oae motii^re plus marquee jusqu'^ quel point te 
bonheurde re|)andre des bienfaiis, sann aucune autre peas^e que de 
faire le limn, ctail le mobile qui le poussait a a^iir, que Thisloire si 
connue el si c^ltbree dc ce Marseillais, esclave h T^Uiuan , que la g^- 
n^rosii^ de Montesquieu ra<.'hetades fers. Kri vrai hi5ros de la bienfai- 
sancc, MoDtesquieu , reconnu ud jour ik Marseille, par le lilsdecet 
bouime, comme I'aiiteur de la ddlivrance de sod p^re, persista k se d&- 
rober k la reconnaissance de celte faniille. Ce nc Tut qu'apr^s sa morl, 
qu'une note de d^penses , oubli^e dans ses papiers , mil sur la trace 
de cebeau trait, qui sans celafilt dcmeur^ a jamais inconnu. 

La li&le des onvrages de MoDlesquieu n'est pas tr^ii-longne. Ses 
principaux Perils, les seuls donl nous ayons k nous occuper ici, soDt 
les suivants : 1° Ltttrts persanei;^' Coniidirationt lur Itscauuidt la 
grandeur dei Romaint tt dt leur decadence; Z" de i'Eipril itt hit. A 
ce deruier ouvragp, el comme appendice,oa peut Joindre l&Deftnttde 
I'Etprit des loi$. Ses autres dcrils, que nous nous bornerons a menlion- 
ner, soul : 1° Le Temple de Gnide; 2" Ses Diseovrs academiquu ; 
3* quelques fragments sur des questions de physique et d'bisloire na- 
lurelle; 4" le Dialogue de Sijlla et d'Eueraie, qui est uoe d^peudunce 
*du livre sur la graudeur el la decadence des Komains ; S" YEuai lur 
h guui, qu'il fit pour i'Eneyclopedie, it la solUcilation de d'Aleniberl, el 
oil il deploie uoe analyse psychologlque souvenl inl^ressante, mais 
ilrang^re aux grandes questions de leslhelique; 6° Anace et tim4- 
m'e, petll ronion dans le genre oriental ; 7* I'^bauche de I'dogc liislori- 
que du mar^chnl de Berwirk; 8° ses Pemeti dicenet , rcmarqusbles a 
plus d'un litre; S'enfin ses Lttirtsfamiliira, kp\\}Sie\irs ^gards oUles 
etcurieuses k consulter. 

Les Letirt* pertanes eurent, comme nous I'avons dil. un incroyable 
Buccgs. Le ton degag^ avec lequel I'auleur abordall sans pr^ambule , el 
comme en passant, les plus gravesqueslions,allait parTailement a cclte 
Bocigt^ blosfie etalTudie du ivni' siiole. Le style ferme, accenlu^.Irao- 
cbait avec les ^t-rils du temps. De plus, les nielheurs de toule esp^ce 
qui ^laient veous fondre, comme une effroyable tempSle, BW le dd- 
clin du r^gne de Louis XIV, avaient habilu^ I'esprit public k la 
critique de lous les acles du gouvernemedl; et par la liberie, on peut 
mdme dire la demi-licence de ses allures, I'auleur des Leitra per- 
lanei repondait h merveille a cette disposition g^n^rale de la socidt^ 
parisienne. On pressenlait de tous cdles comme uu soufHe nouveao 
qui allail se lever sur la France; loul ce qui scmblail en harnio- 
Die avec ce besoin d'innovation et de critique ^lail par cela m^me 
bien accueilli. Ajoutons qu'a cette ^poque (1721) aucun des grands ou- 
vroges qui ont donnd son caracl^re au xvitf sidcle n'avail encore paru. 
Les Lettrtt phihtopkiques de Vollaire qui onl prdc^dd la plupart de ses 
Perils en prose, et qui produisirent lanl d'effel, ne virenl cUes-menies le 
jour qu'en 1735, qualorze ansapriis la publication des Letlres pertanes, 

Dans ce dernier ccril , malgr^ la frivolild du litre , il y a frequem- 
menl des vues deja dignes de lauteur de VEfprit des loin , par la nel- 
tetd , la prorondeur el la notiveauli^. Quelques passages nij il Iraile avec 
one raillerie fort transparente certains dogmes du cbristianisme. atles- 
lenl encore la jeunessede Tautetirqui, plus lard, dans l'£>fri( dei Mt, 



MONTESQUIEQ, 301 

sat rendre y en leniies magqiflques, nne ^clatante Jagtioe k rinflaence 
sociale de cette religion. Mais on pent d^ja voir dans ]*ensemble des 
Lettres persanes percer Ic g^nie ferme el ^clalant dont elles ^laient^ en 
queique sorle, la radieuse aarore. 

Lei Considirationi snr Us causes de la grandeur et de la d6cadet%e9 
des Romains annonc^rent lodie la force , sinon toule la pl^oitude da 
g^nie polilique de Monlesqaieu. La France possddait enfin son Ma- 
chiavel. Quoique, dans ce livre, Tauteur suive pas k pas les diffdrentes 
phases de la grandeur et de la decadence du peuple romain, ce n'est 
nullemenl une histoire, mais plutAt un trails en qaelque sorie prati- 
que de haute politique. Montesquieu n'dcritpas, commeon 1 avait fait 
sou vent avant iui sur le m^me sujet, poiar ie plaisir de raconter'ou de 
disserter, pburplaire ets^duire. Bien qu*enfait de style, il soit, Iui aussi, 
on grand artiste , son but est tout autre que celui de la piupart det 
historiens ou des hommes d'imagination. 11 aspire k metire k la portde 
de tout le monde les secrets de la politique du plus grand peuple qai 
fut jamais y du plus vaste empire qui se soit form^ des rivages de 
TAtlantique aux plaines de TEupbrate et du Tigre. C/^tait \k ce qif il 
y avait de neuf et d'attachant dans les Considirations. La nettete, la 
bardiesse des jugements, Tinddpendance enti^re, simple et noble de la 
pensde, i6taient aussi comme autant de grands exemples elde grandes 
IcQonsque Montesquieu offrait k ses contemporains. Les faits qu'il ra- 
conte, oii plutAt qu'il signale, ne sont poor Iui que Toccasion de mettre 
ven relief les causes qui lesont produits^ les rdsultata auxquels ils ont 
abouti ; et bien qu>n apparence il ne s*agisse que du peuple romain^ 
on reconnntt k chaqoe instant qo'il petfse sans cesse k I'Europe et sur- 
toot k la France. De temps en temps, quelques mots, vifs comme des 
Eclairs, ram^nent inopin^ment I'attention vers lepoqoe moderne, vers 
les preoccupations du jour. On sent iichaque page quelhommeqai 
trace de si baot, et d'une fa^on si digne et si magistrate, les progr^s oa 
le d^lin de la politique romaine, regarde ce spectacle comme Tensei- 
gnement supreme des people^ et des rois. D^s le ddbutdu livre, il 
^nonce ces^iphorismies profqadset s6v6res qbi sont le caractere leplos 
m^rqu6 de son style. Celui-ci, parexemple, se trouve d6j& dans leeha- 
pitre premier, oii il n'est pas le seul : « Car,- comme les hommes ont en 
dans tous les temps les m^mes passions, les occasions qui produisent 
les grands changements sont difTi^rentes, mais les causes sont toojours 
les m^mes. » Son vaste coup d*oeil ne laisse rien dchapper, soit qu'il 
s'agisse de d^m^ler les GIs les plus d^lids de cette politique int^rieure 
de Kpntie, ou la lut te ^ternelle du patriciat et des classes populaires aboo-^ 
tit, apr^s mille orages , au principat d'Auguste; soit qn'au contraire 11 
veuille ddvoiler Taction , tantAt ouverte et aodacieuse, tantAt habile- 
ment souterroine, de ce siinatqui soumit successivement au joug d'une 
seule ville , d*abord tous les peuples de lltalie , et bienlAt loos les peu- 
ples du monde ; glorieuse assemblde, qui r^alisa dans Tantiquit^ le des- 
sein dans lequel ^choua Tambition do C^ar moderne , et qoi sot foire 
de la M^ditdrande un simple lac remain. 

Dans le portrait des divers personnages qd'il met en seine. Monies^ 
quieu ddploie une vigoeur de pinceau , une puissance de coloris qof 
rendent rexistence et la vie k ^ces pbysionomies antiques y ombrsi 



80i MONTESQUIEU. 

d'uD univcrs (Reroute. Ces graodes et majeslueuses Ggores des Sci[»M 
el des Anni!)i)l, des Sylla cl des Marius, desi Pon)[)e« et des C^sar, 
apporaiasenl la comme raDim^es par uo souflle crtiaUur , vivaoW une 
seconde Tois dc loute la puissance des idces et des passions qui out jadis 
fait leur gluire , leurs nertus ou leurs crimes. Son langage ^tiDcelanl 
et pitloresque les Trappe en relief mieux que sur du bronze ou do mar- 
bre. II ne les dessinc pas; il les fait se mouvoiret a^ir. On les voit, on 
les eotend, od lit dans le plus profood de leur &me. 

On a criliqu^ sur quelque^ poiols le savoir hislorique de HoDtes- 
quieu. On la critique surtout AanslEiprit da /oji. Mais ce qui iiD- 
porle dans ce dernier ouvrage , comme dans les CoiuidtrationM <iir lu 
eauKi lie la grandeur et de la decadence da Romaint, tx n'esl pas 1'^- 
rudilion del'auleur, iaquelle ^lait pourtanl, quoiqu'on en ail dit, fort 
considerable ; ce aonl ses jugemeuls , sea aperQUs , et par-deftsa& tout 
son esprit, essentieiieaienl ct prudemment novaleur, parce qg'il ne s'eo 
rapporle qui lui-m^uie des opinions qu'il doit se (aire dee hommes et 
des ev^nements. Aussi sa pensee a-t-elle la grandeur d'aspects et, 1'6- 
l^vationde Bossuet, avec quelque chose de plus simple, demoinspom- 
peux et de moins oraloire, quelque those enliu de plus posilif qui bent 
son homme d'Elat. C'esI plul6t la maoiere dc Macbiavel , avec I'^n- 
due d'esprit qui manquail au Florentm, et eu moins la morale fausse et 
viciiie du si^eie des Borgia. 

Le Dialogue de Sijlla et d'Eucrate, qni est comme un appendicedM 
CotuideraiioM , respire une sombre 6nergie , on ne sail quoi de froid , 
d'impiloyableetde farouche en mSme temps, quia dit eneHel dire TAme 
m^me de ce dictateur, qui ne recula devant aucune violence pour deve- 
nir le mallre , el qui fut en^uite assez audacieui pour abdiquer. apr^ 
tant de sanglanles vicloires , en face et au milieu des families de ses 
viclimea. On sent respirrr dans ces quelques pages comnie un reflet 
des passions iuexorables qui animaicnt les orgueilleux palricieos de la 
vieille Home, patrioles k la fois ^goi^tes et fanatiques, pour lesqueb la 
palrie el les privileges de leur ordre ne faisaienl qu'ua tout indivisitiie, 
au prix duquel le resle de I'uoivers n'^lail nen. 0*i> ^'^ o^ ^"^ '* ''^^ 
dugouvcrncment mysldrieux de Venise, le plusancien goucernenieot 
de I'Europe avant que la main de Bonapuite I'eiil ]et^ par lerre , qui 
sail, dis-je, ce que ia vue decetle peine oligarchic, quiseperp^tuait 
depais tanl de gi6ules, a pu fournir de luuii^res a Montesquieu pour 
coniprendre le g6nie prorond^ment politique et les passions de I'aristo- 
cratieromaioe, si sembluble ik beaucoup d'^gardsii larislocrBlie an- 
glaise , et dont 11 semblerait que les plus secretes archives , les plus in- 
times deliberations out Hi luises sous les yeux de I'auteur des Uonti- 
tUratiuiu lur lei cautei de la grandeur et dt la decadence dee Homaimf 

Mais I'oeuvre capitale du g^oie de Montesquieu , c'est VEtprit du 
lou.Lkoo le retrouve tout entier avec I'dlevalion sp^ulative qui fail 
de lui un grand penseur, nn philosophe Eminent, et celle puissance de 
traduire ses id^es en preceptes et en aphorismes legislalifs qui ic range 
su premier ran^ parnii les publiristes. Le 6'onfral todal a eti levou- 
gile politique de la revolution de 1789. L'Etpril del loii a surlouL in- 
spire el dirige ia pensee des bommes d EUt frau^uis dcpuis la Ha des 
gueries de I'Empire. 



JMiONTESQUmU. 808 

Cela ne veot pas dire toutefois qae le xviii'' sitele a vu ayeo iDdifKrence 
Y Esprit des loii ; mais resprit de lol^rance^ de moderalioD, dim* 
parUalilipioi y domine, D'6tait gu^re en rapport avec les passioiis 
de r^po^Pe. 11 devadcait de Irois ann^es sealemeDt rapparition des 
premieri; voliones de I Eneyclopedie. On peul juger par c« seul fait 
de I'^taV oi!l il trouvail Topinion. D*un c6l6, les d^fenseurs de la vieille 
monarchie, avec son cort^e de lois feodales; de i'autre, les pro- 
moteurs ardents dlnnovations radicales : tels ^latent les deux camps, 
de plus en plus ennemis Tun de Taulre, qui se parlageaient la France* 
Les terribles ^v6nements qui, plus tard, devaienlgu^rir^ au pfix de lant 
de ruioes ^ les folles illusions de tout le monde y n'^laient alors sonp^ 
Conues par personne : la guerre des pamphlets 6lait encore la seu|e 
qui aliment&t ceite lutle intestine. Les livres d*un temperament ^deo- 
tique f comme V Esprit dei lots, s'adressaient k une sphere de sentiments 
trop^lev^s, d'opioions Irop desint^ress^s, poor agir efficacementsurle 
courant d'id^es qui emporlait et passiounait alors toutes les intelligen- 
ces y la cour et la ville / Paris et la province. 

MaissiTf^prtl des lots n'excita pas r^motipnqa'avaient causae les 
Lettres psrsanes,i\ marqua da moins, dans Thisloire de lapens6e ha- 
maine, une des grandes dates du xviii*' si^cle. Comme la stalue dont 
parle Bacon , qui, sans marcher elle^m^me, indiqu